The Project Gutenberg EBook of Le Docteur Pascal, by Emile Zola

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Title: Le Docteur Pascal

Author: Emile Zola

Release Date: July, 2005  [EBook #8560]
[This file was first posted on July 23, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE DOCTEUR PASCAL ***





Tonya Allen, Carlo Traverso, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team.

This file was produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.






                           LES ROUGON-MACQUART

                     HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE
                  D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE



                                  LE

                            DOCTEUR PASCAL



                                  PAR

                               MILE ZOLA






                             _A la Mmoire
                                  de

                                MA MRE

                                 et 

                            MA CHRE FEMME


                           Je ddie ce roman
                  qui est le rsum et la conclusion
                         de toute mon oeuvre_








LE DOCTEUR PASCAL




I


Dans la chaleur de l'ardente aprs-midi de juillet, la salle, aux volets
soigneusement clos, tait pleine d'un grand calme. Il ne venait, des trois
fentres, que de minces flches de lumire, par les fentes des vieilles
boiseries; et c'tait, au milieu de l'ombre, une clart trs douce,
baignant les objets d'une lueur diffuse et tendre. Il faisait l
relativement frais, dans l'crasement torride qu'on sentait au dehors, sous
le coup de soleil qui incendiait la faade.

Debout devant l'armoire, en face des fentres, le docteur Pascal cherchait
une note, qu'il y tait venu prendre. Grande ouverte, cette immense armoire
de chne sculpt, aux fortes et belles ferrures, datant du dernier sicle,
montrait sur ses planches, dans la profondeur de ses flancs, un amas
extraordinaire de papiers, de dossiers, de manuscrits, s'entassant,
dbordant, ple-mle. Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait
toutes les pages qu'il crivait, depuis les notes brves jusqu'aux textes
complets de ses grands travaux sur l'hrdit. Aussi les recherches n'y
taient-elles pas toujours faciles. Plein de patience, il fouillait, et il
eut un sourire, quand il trouva enfin.

Un instant encore, il demeura prs de l'armoire, lisant la note, sous un
rayon dor qui tombait de la fentre du milieu. Lui-mme, dans cette clart
d'aube, apparaissait, avec sa barbe et ses cheveux de neige, d'une solidit
vigoureuse bien qu'il approcht de la soixantaine, la face si frache, les
traits si fins, les yeux rests limpides, d'une telle enfance, qu'on
l'aurait pris, serr dans son veston de velours marron, pour un jeune homme
aux boucles poudres.

--Tiens! Clotilde, finit-il par dire, tu recopieras cette note. Jamais
Ramond ne dchiffrerait ma satane criture.

Et il vint poser le papier prs de la jeune fille, qui travaillait debout
devant un haut pupitre, dans l'embrasure de la fentre de droite.

--Bien, matre! rpondit-elle.

Elle ne s'tait pas mme retourne, tout entire au pastel qu'elle sabrait
en ce moment de larges coups de crayon. Prs d'elle, dans un vase,
fleurissait une tige de roses trmires, d'un violet singulier, zbr de
jaune. Mais on voyait nettement le profil de sa petite tte ronde, aux
cheveux blonds et coups court, un exquis et srieux profil, le front
droit, pliss par l'attention, l'oeil bleu ciel, le nez fin, le menton
ferme. Sa nuque penche avait surtout une adorable jeunesse, d'une
fracheur de lait, sous l'or des frisures folles. Dans sa longue blouse
noire, elle tait trs grande, la taille mince, la gorge menue, le corps
souple, de cette souplesse allonge des divines figures de la Renaissance.
Malgr ses vingt-cinq ans, elle restait enfantine et en paraissait  peine
dix-huit.

--Et, reprit le docteur, tu remettras un peu d'ordre dans l'armoire. On ne
s'y retrouve plus.

--Bien, matre! rpta-t-elle sans lever la tte. Tout  l'heure!

Pascal tait revenu s'asseoir  son bureau,  l'autre bout de la salle,
devant la fentre de gauche. C'tait une simple table de bois noir,
encombre, elle aussi, de papiers, de brochures de toutes sortes. Et le
silence retomba, cette grande paix  demi obscure, dans l'crasante chaleur
du dehors. La vaste pice, longue d'une dizaine de mtres, large de six,
n'avait d'autres meubles, avec l'armoire, que deux corps de bibliothque,
bonds de livres. Des chaises et des fauteuils antiques tranaient  la
dbandade; tandis que, pour tout ornement, le long des murs, tapisss d'un
ancien papier de salon empire,  rosaces, se trouvaient clous des pastels
de fleurs, aux colorations tranges, qu'on distinguait mal. Les boiseries
des trois portes,  double battant, celle de l'entre, sur le palier, et
les deux autres, celle de la chambre du docteur et celle de la chambre de
la jeune fille, aux deux extrmits de la pice, dataient de Louis XV,
ainsi que la corniche du plafond enfum.

Une heure se passa, sans un bruit, sans un souffle. Puis, comme Pascal, par
distraction  son travail, venait de rompre la bande d'un journal oubli
sur sa table, _le Temps_, il eut une lgre exclamation.

--Tiens! ton pre qui est nomm directeur de _l'poque_, le journal
rpublicain  grand succs, o l'on publie les papiers des Tuileries!

Cette nouvelle devait tre pour lui inattendue, car il riait d'un bon rire,
 la fois satisfait et attrist; et,  demi voix, il continuait:

--Ma parole! on inventerait les choses, qu'elles seraient moins belles....
La vie est extraordinaire.... Il y a l un article trs intressant.

Clotilde n'avait pas rpondu, comme  cent lieues de ce que disait son
oncle. Et il ne parla plus, il prit des ciseaux, aprs avoir lu l'article,
le dcoupa, le colla sur une feuille de papier, o il l'annota de sa grosse
criture irrgulire. Puis, il revint vers l'armoire, pour y classer cette
note nouvelle. Mais il dut prendre une chaise, la planche du haut tant si
haute qu'il ne pouvait l'atteindre, malgr sa grande taille.

Sur cette planche leve, toute une srie d'normes dossiers s'alignaient
en bon ordre, classs mthodiquement. C'taient des documents divers,
feuilles manuscrites, pices sur papier timbr, articles de journaux
dcoups, runis dans des chemises de fort papier bleu, qui chacune portait
un nom crit en gros caractres. On sentait ces documents tenus  jour avec
tendresse, repris sans cesse et remis soigneusement en place; car, de toute
l'armoire, ce coin-l seul tait en ordre.

Lorsque Pascal, mont sur la chaise, eut trouv le dossier qu'il cherchait,
une des chemises les plus bourres, o tait inscrit le nom de Saccard,
il y ajouta la note nouvelle, puis replaa le tout  sa lettre
alphabtique. Un instant encore, il s'oublia, redressa complaisamment une
pile qui s'effondrait. Et, comme il sautait enfin de la chaise:

--Tu entends? Clotilde, quand tu rangeras, ne touche pas aux dossiers,
l-haut.

--Bien, matre! rpondit-elle pour la troisime fois, docilement.

Il s'tait remis  rire, de son air de gaiet naturelle.

--C'est dfendu.

--Je le sais, matre!

Et il referma l'armoire d'un vigoureux tour de clef, puis il jeta la clef
au fond d'un tiroir de sa table de travail. La jeune fille tait assez au
courant de ses recherches pour mettre un peu d'ordre dans ses manuscrits;
et il l'employait volontiers aussi  titre de secrtaire, il lui faisait
recopier ses notes, lorsqu'un confrre et un ami, comme le docteur Ramond,
lui demandait la communication d'un document. Mais elle n'tait point une
savante, il lui dfendait simplement de lire ce qu'il jugeait inutile
qu'elle connt.

Cependant, l'attention profonde o il la sentait absorbe, finissait par le
surprendre.

--Qu'as-tu donc  ne plus desserrer les lvres? La copie de ces fleurs te
passionne  ce point!

C'tait encore l un des travaux qu'il lui confiait souvent, des dessins,
des aquarelles, des pastels, qu'il joignait ensuite comme planches  ses
ouvrages. Ainsi, depuis cinq ans, il faisait des expriences trs curieuses
sur une collection de roses trmires, toute une srie de nouvelles
colorations, obtenues par des fcondations artificielles. Elle apportait,
dans ces sortes de copies, une minutie, une exactitude de dessin et de
couleur extraordinaire;  ce point qu'il s'merveillait toujours d'une
telle honntet, en lui disant qu'elle avait une bonne petite caboche
ronde, nette et solide.

Mais, cette fois, comme il s'approchait pour regarder par-dessus son
paule, il eut un cri de comique fureur.

--Ah! va te faire fiche! te voil partie pour l'inconnu!... Veux-tu bien me
dchirer a tout de suite!

Elle s'tait redresse, le sang aux joues, les yeux flambants de la passion
de son oeuvre, ses doigts minces tachs de pastel, du rouge et du bleu
qu'elle avait crass.

--Oh! matre!

Et dans ce matre, si tendre, d'une soumission si caressante, ce terme de
complet abandon dont elle l'appelait pour ne pas employer les mots d'oncle
ou de parrain, qu'elle trouvait btes, passait pour la premire fois une
flamme de rvolte, la revendication d'un tre qui se reprend et qui
s'affirme.

Depuis prs de deux heures, elle avait repouss la copie exacte et sage des
roses trmires, et elle venait de jeter, sur une autre feuille, toute une
grappe de fleurs imaginaires, des fleurs de rve, extravagantes et
superbes. C'tait ainsi parfois, chez elle, des sautes brusques, un besoin
de s'chapper en fantaisies folles, au milieu de la plus prcise des
reproductions. Tout de suite elle se satisfaisait, retombait toujours dans
cette floraison extraordinaire, d'une fougue, d'une fantaisie telles que
jamais elle ne se rptait, crant des roses au coeur saignant, pleurant
des larmes de soufre, des lis pareils  des urnes de cristal, des fleurs
mme sans forme connue, largissant des rayons d'astre, laissant flotter
des corolles ainsi que des nues. Ce jour-l, sur la feuille sabre 
grands coups de crayon noir, c'tait une pluie d'toiles ples, tout un
ruissellement de ptales infiniment doux; tandis que, dans un coin un
panouissement innom, un bouton aux chastes voiles, s'ouvrait.

--Encore un que tu vas me clouer l! reprit le docteur en montrant le mur,
o s'alignaient dj des pastels aussi tranges. Mais qu'est-ce que a peut
bien reprsenter, je te le demande?

Elle resta trs grave, se recula pour mieux voir son oeuvre.

--Je n'en sais rien, c'est beau.

A ce moment, Martine entra, l'unique servante, devenue la vraie matresse
de la maison, depuis prs de trente ans qu'elle tait au service du
docteur. Bien qu'elle et dpass la soixantaine, elle gardait un air
jeune, elle aussi, active et silencieuse, dans son ternelle robe noire et
sa coiffe blanche, qui la faisait ressembler  une religieuse, avec sa
petite figure blme et repose, o semblaient s'tre teints ses yeux
couleur de cendre.

Elle ne parla pas, alla s'asseoir  terre devant un fauteuil, dont la
vieille tapisserie laissait passer le crin par une dchirure; et, tirant de
sa poche une aiguille et un cheveau de laine, elle se mit  la
raccommoder. Depuis trois jours, elle attendait d'avoir une heure, pour
faire cette rparation qui la hantait.

--Pendant que vous y tes, Martine, s'cria Pascal plaisamment, en prenant
dans ses deux mains la tte rvolte de Clotilde, recousez-moi donc aussi
cette caboche-l, qui a des fuites.

Martine leva ses yeux ples, regarda son matre de son air habituel
d'adoration.

--Pourquoi monsieur me dit-il cela?

--Parce que, ma brave fille, je crois bien que c'est vous qui avez fourr
l dedans, dans cette bonne petite caboche ronde, nette et solide, des
ides de l'autre monde, avec toute votre dvotion.

Les deux femmes changrent un regard d'intelligence.

--Oh! monsieur, la religion n'a jamais fait de mal  personne.... Et, quand
on n'a pas les mmes ides, il vaut mieux n'en pas causer, bien sr.

Il se fit un silence gn. C'tait la seule divergence qui, parfois,
amenait des brouilles, entre ces trois tres si unis, vivant d'une vie si
troite. Martine n'avait que vingt-neuf ans, un an de plus que le docteur,
quand elle tait entre chez lui,  l'poque o il dbutait  Plassans
comme mdecin, dans une petite maison claire de la ville neuve. Et, treize
annes plus tard, lorsque Saccard, un frre de Pascal, lui envoya de Paris
sa fille Clotilde, ge de sept ans,  la mort de sa femme et au moment de
se remarier, ce fut elle qui leva l'enfant, la menant  l'glise, lui
communiquant un peu de la flamme dvote dont elle avait toujours brl;
tandis que le docteur, d'esprit large, les laissait aller  leur joie de
croire, car il ne se sentait pas le droit d'interdire  personne le bonheur
de la foi. Il se contenta ensuite de veiller sur l'instruction de la jeune
fille, de lui donner en toutes choses des ides prcises et saines. Depuis
prs de dix-huit ans qu'ils vivaient ainsi tous les trois, retirs  la
Souleiade, une proprit situe dans un faubourg de la ville,  un quart
d'heure de Saint-Saturnin, la cathdrale, la vie avait coul heureuse,
occupe  de grands travaux cachs, un peu trouble pourtant par un malaise
qui grandissait, le heurt de plus en plus violent de leurs croyances.

Pascal se promena un instant, assombri. Puis, en homme qui ne mchait pas
ses mots:

--Vois-tu, chrie, toute cette fantasmagorie du mystre a gt ta jolie
cervelle.... Ton bon Dieu n'avait pas besoin de toi, j'aurais d te garder
pour moi tout seul, et tu ne t'en porterais que mieux.

Mais Clotilde, frmissante, ses clairs regards hardiment fixs sur les
siens, lui tenait tte.

--C'est toi, matre, qui te porterais mieux, si tu ne t'enfermais pas dans
tes yeux de chair.... Il y a autre chose, pourquoi ne veux-tu pas voir?

Et Martine vint  son aide, en son langage.

--C'est bien vrai, monsieur, que vous qui tes un saint, comme je le dis
partout, vous devriez nous accompagner  l'glise.... Srement, Dieu vous
sauvera. Mais,  l'ide que vous pourriez ne pas aller droit en paradis,
j'en ai tout le corps qui tremble.

Il s'tait arrt, il les avait devant lui toutes deux, en pleine
rbellion, elles si dociles,  ses pieds d'habitude, d'une tendresse de
femmes conquises par sa gaiet et sa bont. Dj, il ouvrait la bouche, il
allait rpondre rudement, lorsque l'inutilit de la discussion lui apparut.

--Tenez! fichez-moi la paix. Je ferai mieux d'aller travailler.... Et,
surtout, qu'on ne me drange pas!

D'un pas leste, il gagna sa chambre, o il avait install une sorte de
laboratoire, et il s'y enferma. La dfense d'y entrer tait formelle.
C'tait l qu'il se livrait  des prparations spciales, dont il ne
parlait  personne. Presque tout de suite, on entendit le bruit rgulier et
lent d'un pilon dans un mortier.

--Allons, dit Clotilde en souriant, le voil  sa cuisine du diable, comme
dit grand'mre.

Et elle se remit posment  copier la tige de roses trmires. Elle en
serrait le dessin avec une prcision mathmatique, elle trouvait le ton
juste des ptales violets, zbrs de jaune, jusque dans la dcoloration la
plus dlicate des nuances.

--Ah! murmura au bout d'un moment Martine, de nouveau par terre, en train
de raccommoder le fauteuil, quel malheur qu'un saint homme pareil perde son
me  plaisir!... Car, il n'y a pas  dire, voici trente ans que je le
connais, et jamais il n'a fait seulement de la peine  personne. Un vrai
coeur d'or, qui s'terait les morceaux de la bouche.... Et gentil avec a,
et toujours bien portant, et toujours gai, une vraie bndiction!... C'est
un meurtre qu'il ne veuille pas faire sa paix avec le bon Dieu. N'est-ce
pas? mademoiselle, il faudra le forcer.

Clotilde, surprise de lui en entendre dire si long  la fois, donna sa
parole, l'air grave.

--Certainement, Martine, c'est jur. Nous le forcerons.

Le silence recommenait, lorsqu'on entendit le tintement de la sonnette
fixe, en bas,  la porte d'entre. On l'avait mise l, afin d'tre averti,
dans cette maison trop vaste pour les trois personnes qui l'habitaient. La
servante sembla tonne et grommela des paroles sourdes: qui pouvait venir
par une chaleur pareille? Elle s'tait leve, elle ouvrit la porte, se
pencha au-dessus de la rampe, puis reparut en disant:

--C'est madame Flicit.

Vivement, la vieille madame Rougon entra. Malgr ses quatre-vingts ans,
elle venait de monter l'escalier avec une lgret de jeune fille; et elle
restait la cigale brune, maigre et stridente d'autrefois. Trs lgante
maintenant, vtue de soie noire, elle pouvait encore tre prise, par
derrire, grce  la finesse de sa taille, pour quelque amoureuse, quelque
ambitieuse courant  sa passion. De face, dons son visage sch, ses yeux
gardaient leur flamme, et elle souriait d'un joli sourire, quand elle le
voulait bien.

--Comment, c'est toi, grand'mre! s'cria Clotilde, en marchant  sa
rencontre. Mais il y a de quoi tre cuit, par ce terrible soleil!

Flicit, qui la baisait au front, se mit  rire.

--Oh! le soleil, c'est mon ami!

Puis, trottant  petits pas rapides, elle alla tourner l'espagnolette d'un
des volets.

--Ouvrez donc un peu! c'est trop triste, de vivre ainsi dans le noir....
Chez moi, je laisse le soleil entrer.

Par l'entre-billement, un jet d'ardente lumire, un flot de braises
dansantes pntra. Et l'on aperut, sous le ciel d'un bleu violtre
d'incendie, la vaste campagne brle, comme endormie et morte dans cet
anantissement de fournaise; tandis que, sur la droite, au-dessus des
toitures roses, se dressait le clocher de Saint-Saturnin, une tour dore,
aux artes d'os blanchis, dans l'aveuglante clart.

--Oui, continuait Flicit, j'irai sans doute tout  l'heure aux Tulettes,
et je voulais savoir si vous aviez Charles, afin de l'y mener avec moi....
Il n'est pas ici, je vois a. Ce sera pour un autre jour.

Mais, tandis qu'elle donnait ce prtexte  sa visite, ses yeux fureteurs
faisaient le tour de la pice. D'ailleurs, elle n'insista pas, parla tout
de suite de son fils Pascal, en entendant le bruit rythmique du pilon qui
n'avait pas cess dans la chambre voisine.

--Ah! il est encore  sa cuisine du diable!... Ne le drangez pas, je n'ai
rien  lui dire.

Martine, qui s'tait remise  son fauteuil, hocha la tte, pour dclarer
qu'elle n'avait nulle envie de dranger son matre; et il y eut un nouveau
silence, tandis que Clotilde essuyait  un linge ses doigts tachs de
pastel, et que Flicit reprenait sa marche de petits pas, d'un air
d'enqute.

Depuis bientt deux ans, la vieille madame Rougon tait veuve. Son mari,
devenu si gros, qu'il ne se remuait plus, avait succomb, touff par une
indigestion, le 3 septembre 1870, dans la nuit du jour o il avait appris
la catastrophe de Sedan. L'croulement du rgime, dont il se flattait
d'tre un des fondateurs, semblait l'avoir foudroy. Aussi Flicit
affectait-elle de ne plus s'occuper de politique, vivant dsormais comme
une reine retire du trne. Personne n'ignorait que les Rougon, en 1851,
avaient sauv Plassans de l'anarchie, en y faisant triompher le coup d'tat
du 2 dcembre, et que, quelques annes plus tard, ils l'avaient conquis de
nouveau, sur les candidats lgitimistes et rpublicains, pour le donner 
un dput bonapartiste. Jusqu' la guerre, l'empire y tait rest
tout-puissant, si acclam, qu'il y avait obtenu, au plbiscite, une
majorit crasante. Mais, depuis les dsastres, la ville devenait
rpublicaine, le quartier Saint-Marc tait retomb dans ses sourdes
intrigues royalistes, tandis que le vieux quartier et la ville neuve
avaient envoy  la Chambre un reprsentant libral, vaguement teint
d'orlanisme, tout prt  se ranger du ct de la Rpublique, si elle
triomphait. Et c'tait pourquoi Flicit, en femme trs intelligente, se
dsintressait et consentait  n'tre plus que la reine dtrne d'un
rgime dchu.

Mais il y avait encore l une haute position, environne de toute une
posie mlancolique. Pendant dix-huit annes, elle avait rgn. La lgende
de ses deux salons, le salon jaune o avait mri le coup d'tat, le salon
vert, plus tard, le terrain neutre o la conqute de Plassans s'tait
acheve, s'embellissait du recul des poques disparues. Elle tait,
d'ailleurs, trs riche. Puis, on la trouvait trs digne dans la chute, sans
un regret ni une plainte, promenant, avec ses quatre-vingts ans, une si
longue suite de furieux apptits, d'abominables manoeuvres et
d'assouvissements dmesurs, qu'elle en devenait auguste. La seule de ses
joies, maintenant, tait de jouir en paix de sa grande fortune et de sa
royaut passe, et elle n'avait plus qu'une passion, celle de dfendre son
histoire, en cartant tout ce qui, dans la suite des ges, pourrait la
salir. Son orgueil, qui vivait du double exploit dont les habitants
parlaient encore, veillait avec un soin jaloux, rsolu  ne laisser debout
que les beaux documents, cette lgende qui la faisait saluer comme une
majest tombe, quand elle traversait la ville.

Elle tait alle jusqu' la porte de la chambre, elle couta le bruit du
pilon. Puis, le front soucieux, elle revint vers Clotilde.

--Que fabrique-t-il donc, mon Dieu! Tu sais qu'il se fait le plus grand
tort, avec sa drogue nouvelle. On m'a racont que, l'autre jour, il avait
encore failli tuer un de ses malades.

--Oh! grand'mre! s'cria la jeune fille.

Mais elle tait lance.

--Oui, parfaitement! les bonnes femmes en disent bien d'autres.... Va les
questionner, au fond du faubourg. Elles te diront qu'il pile des os de mort
dans du sang de nouveau-n.

Cette fois, pendant que Martine protestait elle-mme, Clotilde se fcha,
blesse dans sa tendresse.

--Oh! grand'mre, ne rpte pas ces abominations!... Matre qui a un si
grand coeur, qui ne songe qu'au bonheur de tous!

Alors, quand elle les vit l'une et l'autre s'indigner, Flicit, comprenant
qu'elle brusquait trop les choses, redevint trs cline.

--Mais, mon petit chat, ce n'est pas moi qui dis ces choses affreuses. Je
te rpte les btises qu'on fait courir, pour que tu comprennes que Pascal
a tort de ne pas tenir compte de l'opinion publique.... Il croit avoir
trouv un nouveau remde, rien de mieux! et je veux mme admettre qu'il va
gurir tout le monde, comme il l'espre. Seulement, pourquoi affecter ces
allures mystrieuses, pourquoi n'en pas parler tout haut, pourquoi surtout
ne l'essayer que sur cette racaille du vieux quartier et de la campagne, au
lieu de tenter, parmi les gens comme il faut de la ville, des cures
clatantes qui lui feraient honneur?... Non, vois-tu, mon petit chat, ton
oncle n'a jamais rien pu faire comme les autres.

Elle avait pris un ton pein, baissant la voix pour taler cette plaie
secrte de son coeur.

--Dieu merci! ce ne sont pas les hommes de valeur qui manquent dans notre
famille, mes autres fils m'ont donn assez de satisfaction! N'est-ce pas?
ton oncle Eugne est mont assez haut, ministre pendant douze ans, presque
empereur! et ton pre lui-mme a remu assez de millions, a t ml 
d'assez grands travaux qui ont refait Paris! Je ne parle pas de ton frre
Maxime, si riche, si distingu, ni de tes cousins, Octave Mouret, un des
conqurants du nouveau commerce, et notre cher abb Mouret, un saint
celui-l!... Eh bien! pourquoi Pascal, qui aurait pu marcher sur leurs
traces  tous, vit-il obstinment dans son trou, en vieil original  demi
fl?

Et, la jeune fille s'tant rvolte encore, elle lui ferma la bouche d'un
geste caressant de la main.

--Non, non! laisse-moi finir.... Je sais bien que Pascal n'est pas une
bte, qu'il a fait des travaux remarquables, que ses envois  l'Acadmie de
mdecine lui ont mme acquis une rputation parmi les savants.... Mais cela
peut-il compter,  ct de ce que j'avais rv pour lui? oui! toute la
belle clientle de la ville, une grosse fortune, la dcoration, enfin des
honneurs, une position digne de la famille.... Ah! vois-tu, mon petit chat,
c'est de cela que je me plains: il n'en est pas, il n'a pas voulu en tre,
de la famille. Ma parole! je le lui disais, quand il tait enfant: Mais
d'o sors-tu? Tu n'es pas  nous! Moi, j'ai tout sacrifi  la famille, je
me ferais hacher pour que la famille ft  jamais grande et glorieuse!

Elle redressait sa petite taille, elle devenait trs haute, dans l'unique
passion de jouissance et d'orgueil qui avait empli sa vie. Mais elle
recommenait sa promenade, lorsqu'elle eut un saisissement, en apercevant
soudain, par terre, le numro du _Temps_, que le docteur avait jet, aprs
y avoir dcoup l'article, pour le joindre au dossier de Saccard; et la vue
de la fentre, ouverte au milieu de de la feuille, la renseigna sans doute,
car, du coup, elle ne marcha plus, elle se laissa tomber sur une chaise,
comme si elle savait enfin ce qu'elle tait venue apprendre.

--Ton pre a t nomm directeur de _l'poque_, reprit-elle brusquement.

--Oui, dit Clotilde avec tranquillit, matre me l'a dit, c'tait dans le
journal.

D'un air attentif et inquiet, Flicit la regardait, car cette nomination
de Saccard, ce ralliement  la Rpublique, tait une chose norme. Aprs la
chute de l'empire, il avait os rentrer en France, malgr sa condamnation
comme Directeur de la Banque Universelle, dont l'effondrement colossal
avait prcd celui du rgime. Des influences nouvelles, toute une intrigue
extraordinaire devait l'avoir remis sur pied. Non seulement il avait eu sa
grce, mais encore il tait une fois de plus en train de brasser des
affaires considrables, lanc dans le grand journalisme, retrouvant sa part
dans tous les pots-de-vin. Et le souvenir s'voquait des brouilles de
jadis, entre lui et son frre Eugne Rougon, qu'il avait compromis si
souvent, et que, par un retour ironique des choses, il allait peut-tre
protger, maintenant que l'ancien ministre de l'empire n'tait plus qu'un
simple dput, rsign au seul rle de dfendre son matre dchu, avec
l'enttement que sa mre mettait  dfendre sa famille. Elle obissait
encore docilement aux ordres de son fils an, l'aigle, mme foudroy; mais
Saccard, quoi qu'il fit, lui tenait aussi au coeur, par son indomptable
besoin du succs; et elle tait en outre fire de Maxime, le frre de
Clotilde, qui s'tait rinstall, aprs la guerre, dans son htel de
l'avenue du Bois-de-Boulogne, o il mangeait la fortune que lui avait
laisse sa femme, devenu prudent, d'une sagesse d'homme atteint dans ses
moelles, rusant avec la paralysie menaante.

--Directeur de _l'poque_, rpta-t-elle, c'est une vraie situation de
ministre que ton pre a conquise.... Et j'oubliais de te dire, j'ai encore
crit  ton frre, pour le dterminer  venir nous voir. Cela le
distrairait, lui ferait du bien. Puis, il y a cet enfant, ce pauvre
Charles....

Elle n'insista pas, c'tait l une autre des plaies dont saignait son
orgueil: un fils que Maxime avait eu,  dix-sept ans, d'une servante, et
qui, maintenant, g d'une quinzaine d'annes, de tte faible, vivait 
Plassans, passant de l'un chez l'autre,  la charge de tous.

Un instant encore, elle attendit, esprant une rflexion de Clotilde, une
transition qui lui permettrait d'arriver o elle voulait en venir.
Lorsqu'elle vit que la jeune fille se dsintressait, occupe  ranger des
papiers sur son pupitre, elle se dcida, aprs avoir jet un coup d'oeil
sur Martine, qui continuait  raccommoder le fauteuil, comme muette et
sourde.

--Alors, ton oncle a dcoup l'article du _Temps_?

Trs calme, Clotilde souriait.

--Oui, matre l'a mis dans les dossiers. Ah! ce qu'il enterre de notes, l
dedans! Les naissances, les morts, les moindres incidents de la vie, tout y
passe. Et il y a aussi l'Arbre gnalogique, tu sais bien, notre fameux
Arbre gnalogique, qu'il tient au courant!

Les yeux de la vieille madame Rougon avaient flamb. Elle regardait
fixement la jeune fille.

--Tu les connais, ces dossiers?

--Oh! non, grand'mre! Jamais matre ne m'en parle, et il me dfend de les
toucher.

Mais elle ne la croyait pas.

--Voyons! tu les as sous la main, tu as d les lire.

Trs simple, avec sa tranquille droiture, Clotilde rpondit, en souriant de
nouveau.

--Non! quand matre me dfend une chose, c'est qu'il a ses raisons, et je
ne la fais pas.

--Eh bien! mon enfant, s'cria violemment Flicit, cdant  sa passion,
toi que Pascal aime bien, et qu'il couterait peut-tre, tu devrais le
supplier de brler tout a, car, s'il venait  mourir et qu'on trouvt les
affreuses choses qu'il y a l dedans, nous serions tous dshonors!

Ah! ces dossiers abominables, elle les voyait, la nuit, dans ses
cauchemars, taler en lettres de feu les histoires vraies, les tares
physiologiques de la famille, tout cet envers de sa gloire qu'elle aurait
voulu  jamais enfouir, avec les anctres dj morts! Elle savait comment
le docteur avait eu l'ide de runir ces documents, ds le dbut de ses
grandes tudes sur l'hrdit, comment il s'tait trouv conduit  prendre
sa propre famille en exemple, frapp des cas typiques qu'il y constatait et
qui venaient  l'appui des lois dcouvertes par lui. N'tait-ce pas un
champ tout naturel d'observation,  porte de sa main, qu'il connaissait 
fond? Et, avec une belle carrure insoucieuse de savant, il accumulait sur
les siens, depuis trente annes, les renseignements les plus intimes,
recueillant et classant tout, dressant cet Arbre gnalogique des
Rougon-Macquart, dont les volumineux dossiers n'taient que le commentaire,
bourr de preuves.

--Ah! oui, continuait la vieille madame Rougon ardemment, au feu, au feu,
toutes ces paperasses qui nous saliraient!

A ce moment, comme la servante se relevait pour sortir, en voyant le tour
que prenait l'entretien, elle l'arrta d'un geste prompt.

--Non, non! Martine, restez! vous n'tes pas de trop, puisque vous tes de
la famille maintenant.

Puis, d'une voix sifflante:

--Un ramas de faussets, de commrages, tous les mensonges que nos ennemis
ont lancs autrefois contre nous, enrags par notre triomphe!... Songe un
peu  cela, mon enfant. Sur nous tous, sur ton pre, sur ta mre, sur ton
frre, sur moi, tant d'horreurs!

--Des horreurs, grand'mre, mais comment le sais-tu?

Elle se troubla un instant.

--Oh! je m'en doute, va!... Quelle est la famille qui n'a pas eu des
malheurs, qu'on peut mal interprter? Ainsi, notre mre  tous, cette chre
et vnrable Tante Dide, ton arrire-grand'mre, n'est-elle pas depuis
vingt et un ans  l'Asile des Alins, aux Tulettes? Si Dieu lui a fait la
grce de la laisser vivre jusqu' l'ge de cent quatre ans, il l'a
cruellement frappe en lui tant la raison. Certes, il n'y a pas de honte 
cela; seulement, ce qui m'exaspre, ce qu'il ne faut pas, c'est qu'on dise
ensuite que nous sommes tous fous.... Et, tiens! sur ton grand-oncle
Macquart, lui aussi, en a-t-on fait courir des bruits dplorables! Macquart
a eu autrefois des torts, je ne le dfends pas. Mais, aujourd'hui, ne
vit-il pas bien sagement, dans sa petite proprit des Tulettes,  deux pas
de notre malheureuse mre, sur laquelle il veille en bon fils?... Enfin,
coute! un dernier exemple. Ton frre Maxime a commis une grosse faute,
lorsqu'il a eu, d'une servante, ce pauvre petit Charles, et il est d'autre
part certain que le triste enfant n'a pas la tte solide. N'importe! cela
te fera-t-il plaisir, si l'on te raconte que ton neveu est un dgnr,
qu'il reproduit,  trois gnrations de distance, sa trisaeule, la chre
femme prs de laquelle nous le menons parfois, et avec qui il se plat
tant?... Non! il n'y a plus de famille possible, si l'on se met  tout
plucher, les nerfs de celui-ci, les muscles de cet autre. C'est  dgoter
de vivre!

Clotilde l'avait coute attentivement, debout dans sa longue blouse noire.
Elle tait redevenue grave, les bras tombs, les yeux  terre. Un silence
rgna, puis elle dit avec lenteur:

--C'est la science, grand'mre.

--La science! s'exclama Flicit, en pitinant de nouveau, elle est jolie,
leur science, qui va contre tout ce qu'il y a de sacr au monde! Quand ils
auront tout dmoli, ils seront bien avancs!... Ils tuent le respect, ils
tuent la famille, ils tuent le bon Dieu....

--Oh! ne dites pas a, madame! interrompit douloureusement Martine, dont la
dvotion troite saignait. Ne dites pas que monsieur tue le bon Dieu!

--Si, ma pauvre fille, il le tue.... Et, voyez-vous, c'est une crime, au
point de vue de la religion, que de le laisser se damner ainsi. Vous ne
l'aimez pas, ma parole d'honneur! non, vous ne l'aimez pas, vous deux qui
avez le bonheur de croire, puisque vous ne faites rien pour qu'il rentre
dans la vraie route.... Ah! moi,  votre place, je fendrais plutt cette
armoire  coups de hache, je ferais un fameux feu de joie avec toutes les
insultes au bon Dieu qu'elle contient!

Elle s'tait plante devant l'immense armoire, elle la mesurait de son
regard de feu, comme pour la prendre d'assaut, la saccager, l'anantir,
malgr la maigreur dessche de ses quatre-vingts ans. Puis, avec un geste
d'ironique ddain:

--Encore, avec sa science, s'il pouvait tout savoir!

Clotilde tait reste absorbe, les yeux perdus. Elle reprit  demi-voix,
oubliant des deux autres, se parlant,  elle-mme:

--C'est vrai, il ne peut tout savoir.... Toujours, il y a autre chose,
l-bas.... C'est ce qui me fche, c'est ce qui nous fait nous quereller
parfois; car je ne puis pas, comme lui, mettre le mystre  part: je m'en
inquite, jusqu' en tre torture.... L-bas, tout ce qui veut et agit
dans le frisson de l'ombre, toutes les forces inconnues....

Sa voix s'tait ralentie peu  peu, tombe  un murmure indistinct.

Alors, Martine, l'air sombre depuis un moment, intervint  son tour.

--Si c'tait vrai pourtant, mademoiselle, que monsieur se damnt avec tous
ces vilains papiers! Dites, est-ce que nous le laisserions faire?... Moi,
voyez-vous, il me dirait de me jeter en bas de la terrasse, je fermerais
les yeux et je me jetterais, parce que je sais qu'il a toujours raison.
Mais,  son salut, oh! si je le pouvais, j'y travaillerais malgr lui. Par
tous les moyens, oui! je le forcerais, a m'est trop cruel de penser qu'il
ne sera pas dans le ciel avec nous.

--Voil qui est trs bien, ma fille, approuva Flicit. Vous aimez au moins
votre matre d'une faon intelligente.

Entre elles deux, Clotilde semblait encore irrsolue. Chez elle, la
croyance ne se pliait pas  la rgle stricte du dogme, le sentiment
religieux ne se matrialisait pas dans l'espoir d'un paradis, d'un lieu de
dlices, o l'on devait retrouver les siens. C'tait simplement, en elle,
un besoin d'au del, une certitude que le vaste monde ne s'arrte point 
la sensation, qu'il y a tout un autre monde inconnu, dont il faut tenir
compte. Mais sa grand'mre si vieille, cette servante si dvoue,
l'branlaient, dans sa tendresse inquite pour son oncle. Ne
l'aimaient-elles pas davantage, d'une faon plus claire et plus droite,
elles qui le voulaient sans tache, dgag de ses manies de savant, assez
pur pour tre parmi les lus? Des phrases de livres dvots lui revenaient,
la continuelle bataille livre  l'esprit du mal, la gloire des conversions
emportes de haute lutte. Si elle se mettait  cette besogne sainte, si
pourtant, malgr lui, elle le sauvait! Et une exaltation, peu  peu,
gagnait son esprit, tourn volontiers aux entreprises aventureuses.

--Certainement, finit-elle par dire, je serais trs heureuse qu'il ne se
casst pas la tte,  entasser ces bouts de papier, et qu'il vint avec nous
 l'glise.

En la voyant prs de cder, madame Rougon s'cria qu'il fallait agir, et
Martine elle-mme pesa de toute sa relle autorit. Elles s'taient
rapproches, elles endoctrinaient la jeune fille, baissant la voix, comme
pour un complot, d'o sortirait un miraculeux bienfait, une joie divine
dont la maison entire serait parfume. Quel triomphe, si l'on rconciliait
le docteur avec Dieu! et quelle douceur ensuite,  vivre ensemble, dans la
communion cleste d'une mme foi!

--Enfin, que dois-je faire? demanda Clotilde, vaincue, conquise.

Mais,  ce moment, dans le silence, le pilon du docteur reprit plus haut,
de son rythme rgulier. Et Flicit victorieuse, qui allait parler, tourna
la tte avec inquitude, regarda un instant la porte de la chambre voisine.
Puis,  demi-voix:

--Tu sais o est la clef de l'armoire?

Clotilde ne rpondit pas, eut un simple geste, pour dire toute sa
rpugnance  trahir ainsi son matre.

--Que tu es enfant! Je te jure de ne rien prendre, je ne drangerai mme
rien.... Seulement, n'est-ce pas? puisque nous sommes seules, et que jamais
Pascal ne reparat avant le dner, nous pourrions nous assurer de ce qu'il
y a l dedans.... Oh! rien qu'un coup d'oeil, ma parole d'honneur!

La jeune fille, immobile, ne consentait toujours pas.

--Et puis, peut-tre que je me trompe, il n'y a sans doute l aucune des
mauvaises choses que je t'ai dites.

Ce fut dcisif, elle courut prendre dans le tiroir la clef, elle ouvrit
elle-mme l'armoire toute grande.

--Tiens! grand'mre, les dossiers sont l-haut.

Martine, sans une parole, tait alle se planter  la porte de la chambre,
l'oreille au guet, coutant le pilon, tandis que Flicit, cloue sur place
par l'motion, regardait les dossiers. Enfin, c'taient eux, ces dossiers
terribles, dont le cauchemar empoisonnait sa vie! elle les voyait, elle
allait les toucher, les emporter! Et elle se dressait, dans un allongement
passionn de ses courtes jambes.

--C'est trop haut, mon petit chat, dit-elle. Aides-moi, donne-les-moi!

--Oh! a, non, grand'mre.... Prends une chaise.

Flicit prit une chaise, monta lestement dessus. Mais elle tait encore
trop petite. D'un effort extraordinaire, elle se haussait, arrivait  se
grandir, jusqu' toucher du bout de ses ongles les chemises de fort papier
bleu; et ses doigts se promenaient, se crispaient, avec des gratignements
de griffes. Brusquement, il y eut un fracas: c'tait un chantillon
gologique, un fragment de marbre, qui se trouvait sur une planche
infrieure, et qu'elle venait de faire tomber.

Aussitt, le pilon s'arrta, et Martine dit d'une voix touffe:

--Mfiez-vous, le voici!

Mais Flicit, dsespre, n'entendait pas, ne lchait pas, lorsque Pascal
entra vivement. Il avait cru  un malheur,  une chute, et il demeura
stupfi devant ce qu'il voyait: sa mre sur la chaise, le bras encore en
l'air, tandis que Martine s'tait carte, et que Clotilde debout, trs
pale, attendait, sans dtourner les yeux. Quand il eut compris, lui-mme
devint d'une blancheur de linge. Une colre terrible montait en lui.

La vieille madame Rougon, d'ailleurs, ne se troubla aucunement. Ds qu'elle
vit l'occasion perdue, elle sauta de la chaise, ne fit aucune allusion  la
vilaine besogne dans laquelle il la surprenait.

--Tiens, c'est toi! Je ne voulais pas te dranger.... J'tais venue
embrasser Clotilde. Mais voici prs de deux heures que je bavarde, et je
file bien vite. On m'attend chez moi, on ne doit plus savoir ce que je suis
devenue.... Au revoir,  dimanche!

Elle s'en alla, trs  l'aise, aprs avoir souri  son fils, qui tait
rest muet devant elle, respectueux. C'tait une attitude prise par lui,
depuis longtemps, pour viter une explication qu'il sentait devoir tre
cruelle et dont il avait toujours eu peur. Il la connaissait, il voulait
tout lui pardonner, dans sa large tolrance de savant qui faisait la part
de l'hrdit, du milieu et des circonstances. Puis, n'tait-elle pas sa
mre? et cela aurait suffi; car, au milieu des effroyables coups que ses
recherches portaient  la famille, il gardait une grande tendresse de coeur
pour les siens.

Lorsque sa mre ne fut plus l, sa colre clata, s'abattit sur Clotilde.
Il avait dtourn les yeux de Martine, il les tenait fixs sur la jeune
fille, dont les regards ne se baissaient toujours pas, dans une bravoure
qui acceptait la responsabilit de son acte.

--Toi! toi! dit-il enfin.

Il lui avait saisi le bras, il le serrait,  la faire crier. Mais elle
continuait  le regarder en face, sans plier devant lui, avec la volont
indomptable de sa personnalit, de sa pense,  elle. Elle tait belle et
irritante, si mince, si lance, vtue de sa blouse noire; et son exquise
jeunesse blonde, son front droit, son nez fin, son menton ferme, prenait un
charme guerrier, dans sa rvolte.

--Toi que j'ai faite, toi qui es mon lve, mon amie, mon autre pense, 
qui j'ai donn un peu de mon coeur et de mon cerveau! Ah! oui, j'aurais d
te garder tout entire pour moi, ne pas me laisser prendre le meilleur de
toi-mme par ton bte de bon Dieu!

--Oh! monsieur, vous blasphmez! cria Martine, qui s'tait rapproche, pour
dtourner sur elle une partie de sa colre.

Mais il ne la voyait mme pas. Clotilde seule existait. Et il tait comme
transfigur, soulev d'une telle passion, que, sous ses cheveux blancs,
dans sa barbe blanche, son beau visage flambait de jeunesse, d'une immense
tendresse blesse et exaspre. Un instant encore, ils se contemplrent de
la sorte, sans se cder, les yeux sur les yeux.

--Toi! toi! rptait-il, de sa voix frmissante.

--Oui, moi!... Pourquoi donc, matre, ne t'aimerais-je pas autant que tu
m'aimes? et pourquoi, si je te crois en pril, ne tcherais-je pas de te
sauver? Tu t'inquites bien de ce que je pense, tu veux bien me forcer 
penser comme toi!

Jamais elle ne lui avait ainsi tenu tte.

--Mais tu es une petite fille, tu ne sais rien!

--Non, je suis une me, et tu n'en sais pas plus que moi!

Il lui lcha le bras, il eut un grand geste vague vers le ciel, et un
extraordinaire silence tomba, plein des choses graves, de l'inutile
discussion qu'il ne voulait pas engager. D'une rude pousse, il tait all
ouvrir le volet de la fentre du milieu; car le soleil baissait, la salle
s'emplissait d'ombre. Puis, il revint.

Mais elle, dans un besoin d'air et de libre espace, tait alle  cette
fentre ouverte. L'ardente pluie de braise avait cess, il n'y avait plus,
tombant de haut, que le dernier frisson du ciel surchauff et plissant;
et, de la terre brlante encore, montaient des odeurs chaudes, avec la
respiration soulage du soir. Au bas de la terrasse, c'tait d'abord la
voie du chemin de fer, les premires dpendances de la gare, dont on
apercevait les btiments; puis, traversant la vaste plaine aride, une ligne
d'arbres indiquait le cours de la Viorne, au del duquel montaient les
coteaux de Sainte-Marthe, des gradins de terres rougetres plantes
d'oliviers, soutenues par des murs de pierres sches, et que couronnaient
des bois sombres de pins: large amphithtre dsol, mang de soleil, d'un
ton de vieille brique cuite, droulant en haut, sur le ciel, cette frange
de verdure noire. A gauche, s'ouvraient les gorges de la Seille, des amas
de pierres jaunes, croules au milieu de terres couleur de sang, domines
par une immense barre de rochers, pareille  un mur de forteresse gante;
tandis que, vers la droite,  l'entre mme de la valle o coulait la
Viorne, la ville de Plassans tageait ses toitures de tuiles dcolores et
roses, son fouillis ramass de vieille cit, que peraient des cimes
d'ormes antiques, et sur laquelle rgnait la haute tour de Saint-Saturnin,
solitaire et sereine,  cette heure, dans l'or limpide du couchant.

--Ah! mon Dieu! dit lentement Clotilde, faut-il tre orgueilleux, pour
croire qu'on va tout prendre dans sa main et tout connatre!

Pascal venait de monter sur la chaise, afin de s'assurer que pas un des
dossiers ne manquait. Ensuite, il ramassa le fragment de marbre, le replaa
sur la planche; et, quand il eut referm l'armoire, d'une main nergique,
il mit la clef au fond de sa poche.

--Oui, reprit-il, tcher de tout connatre, et surtout ne pas perdre la
tte avec ce qu'on ne connat pas, ce qu'on ne connatra sans doute jamais!

Martine, de nouveau, s'tait rapproche de Clotilde, pour la soutenir, pour
montrer que toutes deux faisaient cause commune. Et, maintenant, le docteur
l'apercevait, elle aussi, les sentait l'une et l'autre unies dans la mme
volont de conqute. Aprs des annes de sourdes tentatives, c'tait enfin
la guerre ouverte, le savant qui voit les siens se tourner contre sa pense
et la menacer de destruction. Il n'est point de pire tourment, avoir la
trahison chez soi, autour de soi, tre traqu, dpossd, ananti, par ceux
que vous aimez et qui vous aiment!

Brusquement, cette ide affreuse lui apparut.

--Mais vous m'aimez toutes les deux pourtant!

Il vit leurs yeux s'obscurcir de larmes, il fut pris d'une infinie
tristesse, dans cette fin si calme d'un beau jour. Toute sa gaiet, toute
sa bont, qui venaient de sa passion de la vie, en taient bouleverses.

--Ah! ma chrie, et toi, ma pauvre fille, vous faites a pour mon bonheur,
n'est-ce pas? Mais, hlas! que nous allons tre malheureux!




II


Le lendemain matin, Clotilde, ds six heures, se rveilla. Elle s'tait
mise au lit fche avec Pascal, ils se boudaient. Et son premier sentiment
fut un malaise, un chagrin sourd, le besoin immdiat de se rconcilier,
pour ne pas garder sur son coeur le gros poids qu'elle y retrouvait.

Vivement, sautant du lit, elle tait alle entr'ouvrir les volets des deux
fentres. Dj haut, le soleil entra, coupa la chambre de deux barres d'or.
Dans cette pice ensommeille, toute moite d'une bonne odeur de jeunesse,
la claire matine apportait de petits souffles d'une gaiet frache; tandis
que, revenue s'asseoir au bord du matelas, la jeune fille demeurait un
instant songeuse, simplement vtue de son troite chemise, qui semblait
encore l'amincir, avec ses jambes longues et fuseles, son torse lanc et
fort,  la gorge ronde, au cou rond, aux bras ronds et souples; et sa
nuque, ses paules adorables jetaient un lait pur, une soie blanche, polie,
d'une infinie douceur. Longtemps,  l'ge ingrat, de douze  dix-huit ans,
elle avait paru trop grande, dgingande, montant aux arbres comme un
garon. Puis, du galopin sans sexe, s'tait dgage cette fine crature de
charme et d'amour.

Les yeux perdus, elle continuait  regarder les murs de la chambre. Bien
que la Souleiade datt du sicle dernier, on avait d la remeubler sous le
premier empire, car il y avait l, pour tenture, une ancienne indienne
imprime, reprsentant des bustes de sphinx, dans des enroulements de
couronnes de chne. Autrefois d'un rouge vif, cette indienne tait devenue
rose, d'un vague rose qui tournait  l'orange. Les rideaux des deux
fentres et du lit existaient; mais il avait fallu les faire nettoyer, ce
qui les avait plis encore. Et c'tait vraiment exquis, cette pourpre
efface, ce ton d'aurore, si dlicatement doux. Quant au lit, tendu de la
mme toffe, il tombait d'une vtust telle, qu'on l'avait remplac par un
autre lit, pris dans une pice voisine, un autre lit empire, bas et trs
large, en acajou massif, garni de cuivres, dont les quatre colonnes d'angle
portaient aussi des bustes de sphinx, pareils  ceux de la tenture.
D'ailleurs, le reste du mobilier tait appareill, une armoire  portes
pleines et  colonnes, une commode  marbre blanc cercl d'une galerie, une
haute psych monumentale, une chaise longue aux pieds raidis, des siges
aux dossiers droits, en forme de lyre. Mais un couvrepied, fait d'une
ancienne jupe de soie Louis XV, gayait le lit majestueux, tenant le milieu
du panneau, en face des fentres; tout un amas de coussins rendait
moelleuse la dure chaise longue; et il y avait deux tagres et une table
garnies galement de vieilles soies broches de fleurs, dcouvertes au fond
d'un placard.

Clotilde enfin mit ses bas, enfila un peignoir de piqu blanc; et,
ramassant du bout des pieds ses mules de toile grise, elle courut dans son
cabinet de toilette, une pice de derrire, qui donnait sur l'autre faade.
Elle l'avait fait simplement tendre de coutil cru,  rayures bleues; et il
ne s'y trouvait que des meubles de sapin verni, la toilette, deux armoires,
des chaises. On l'y sentait pourtant d'une coquetterie naturelle et fine,
trs femme. Cela avait pouss chez elle, en mme temps que la beaut. A
ct de la ttue, de la garonnire qu'elle restait parfois, elle tait
devenue une soumise, une tendre, aimant  tre aime. La vrit tait
qu'elle avait grandi librement, n'ayant jamais appris qu' lire et 
crire, s'tant fait ensuite d'elle-mme une instruction assez vaste, en
aidant son oncle. Mais il n'y avait eu aucun plan arrt entre eux, elle
s'tait seulement passionne pour l'histoire naturelle, ce qui lui avait
tout rvl de l'homme et de la femme. Et elle gardait sa pudeur de vierge,
comme un fruit que nulle main n'a touch, sans doute grce  son attente
ignore et religieuse de l'amour, ce sentiment profond de femme qui lui
faisait rserver le don de tout son tre, son anantissement dans l'homme
qu'elle aimerait.

Elle releva ses cheveux, se lava  grande eau; puis, cdant  son
impatience, elle revint ouvrir doucement la porte de sa chambre, et se
risqua  traverser sur la pointe des pieds, sans bruit, la vaste salle de
travail. Les volets taient ferms encore, mais elle voyait assez clair,
pour ne pas se heurter aux meubles. Lorsqu'elle fut  l'autre bout, devant
la porte de la chambre du docteur, elle se pencha, retenant son haleine.
tait-il lev dj? que pouvait-il faire? Elle l'entendit nettement qui
marchait  petits pas, s'habillant sans doute. Jamais elle n'entrait dans
cette chambre, o il aimait  cacher certains travaux, et qui restait
close, ainsi qu'un tabernacle. Une anxit l'avait prise, celle d'tre
trouve l par lui, s'il poussait la porte; et c'tait un grand trouble,
une rvolte de son orgueil et un dsir de montrer sa soumission. Un
instant, son besoin de se rconcilier devint si fort, qu'elle fut sur le
point de frapper. Puis, comme le bruit des pas se rapprochait, elle se
sauva follement.

Jusqu' huit heures, Clotilde s'agita dans une impatience croissante. A
chaque minute, elle regardait la pendule, sur la chemine de sa chambre,
une pendule empire de bronze dor, une borne contre laquelle l'Amour
souriant contemplait le Temps endormi. C'tait d'habitude  huit heures
qu'elle descendait faire le premier djeuner, en commun avec le docteur,
dans la salle  manger. Et, en attendant, elle se livra  des soins de
toilette minutieux, se coiffa, se chaussa, passa une robe, de toile blanche
 pois rouges. Puis, ayant encore un quart d'heure  tuer, elle contenta un
ancien dsir, elle s'assit pour coudre une petite dentelle, une imitation
de chantilly,  sa blouse de travail, cette blouse noire qu'elle finissait
par trouver trop garonnire, pas assez femme. Mais, comme huit heures
sonnaient, elle lcha son travail, descendit vivement.

--Vous allez djeuner toute seule, dit tranquillement Martine, dans la
salle  manger.

--Comment a?

--Oui, monsieur m'a appele, et je lui ai pass son oeuf, par
l'entre-billement de la porte. Le voil encore dans son mortier et dans
son filtre. Nous ne le verrons pas avant midi.

Clotilde tait reste saisie, les joues ples. Elle but son lait debout,
emporta son petit pain et suivit la servante, au fond de la cuisine. Il
n'existait, au rez-de-chausse, avec la salle  manger et cette cuisine,
qu'un salon abandonn, o l'on mettait la provision de pommes de terre.
Autrefois, lorsque le docteur recevait des clients chez lui, il donnait ses
consultations l; mais, depuis des annes, on avait mont, dans sa chambre,
le bureau et le fauteuil. Et il n'y avait plus, ouvrant sur la cuisine,
qu'une autre petite pice, la chambre de la vieille servante, trs propre,
avec une commode de noyer et un lit monacal, garni de rideaux blancs.

--Tu crois qu'il s'est remis  fabriquer sa liqueur? demanda Clotilde.

--Dame! a ne peut tre que a. Vous savez bien qu'il en perd le manger et
le boire, quand a le prend.

Alors, toute la contrarit de la jeune fille s'exhala en une plainte
basse.

--Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Et, tandis que Martine montait faire sa chambre, elle prit une ombrelle au
portemanteau du vestibule, elle sortit manger son petit pain dehors,
dsespre, ne sachant plus  quoi occuper son temps, jusqu' midi.

Il y avait dj prs de dix-sept ans que le docteur Pascal, rsolu 
quitter sa maison de la ville neuve, avait achet la Souleiade, une
vingtaine de mille francs. Son dsir tait de se mettre  l'cart, et aussi
de donner plus d'espace et plus de joie  la fillette que son frre venait
de lui envoyer de Paris. Cette Souleiade, aux portes de la ville, sur un
plateau qui dominait la plaine, tait une ancienne proprit considrable,
dont les vastes terres se trouvaient rduites  moins de deux hectares, par
suite de ventes successives, sans compter que la construction du chemin de
fer avait emport les derniers champs labourables. La maison elle-mme
avait t  moiti dtruite par un incendie, il ne restait qu'un seul des
deux corps de btiment, une aile carre,  quatre pans comme on dit en
Provence, de cinq fentres de faade, couverte en grosses tuiles roses. Et
le docteur qui l'avait achete toute meuble, s'tait content de faire
rparer et complter les murs de l'enclos, pour tre tranquille chez lui.

D'ordinaire, Clotilde aimait passionnment cette solitude, ce royaume
troit qu'elle pouvait visiter en dix minutes et qui gardait pourtant des
coins de sa grandeur passe. Mais, ce matin-l, elle y apportait une colre
sourde. Un moment, elle s'avana sur la terrasse, aux deux bouts de
laquelle taient plants des cyprs centenaires, deux normes cierges
sombres, qu'on voyait de trois lieues. La pente ensuite dvalait jusqu'au
chemin de fer, des murs de pierres sches soutenaient les terres rouges, o
les dernires vignes taient mortes; et, sur ces sortes de marches gantes,
il ne poussait plus que des files chtives d'oliviers et d'amandiers, au
feuillage grle. La chaleur tait dj accablante, elle regarda de petits
lzards qui fuyaient sur les dalles disjointes, entre des touffes chevelues
de cpriers.

Puis, comme irrite du vaste horizon, elle traversa le verger et le
potager, que Martine s'enttait  soigner, malgr son ge, ne faisant venir
un homme que deux fois par semaine, pour les gros travaux; et elle monta,
vers la droite, dans une pinde, un petit bois de pins, tout ce qu'il
restait des pins superbes qui avaient jadis couvert le plateau. Mais, une
fois encore, elle s'y trouva mal  l'aise: les aiguilles sches craquaient
sons ses pieds, un touffement rsineux tombait des branches. Et elle fila
le long du mur de clture, passa devant la porte d'entre, qui ouvrait sur
le chemin des Fenouillres,  cinq minutes des premires maisons de
Plassans, dboucha enfin sur l'aire, une aire immense de vingt mtres de
rayon, qui aurait suffi  prouver l'ancienne importance du domaine. Ah!
cette aire antique, pave de cailloux ronds, comme au temps des Romains,
cette sorte de vaste esplanade qu'une herbe courte et sche, pareille  de
l'or, semblait recouvrir d'un tapis de haute laine! quelles bonnes parties
elle y avait faites autrefois,  courir,  se rouler,  rester des heures
tendue sur le dos, lorsque naissaient les toiles, au fond du ciel sans
bornes!

Elle avait rouvert son ombrelle, elle traversa l'aire d'un pas ralenti.
Maintenant, elle se trouvait  la gauche de la terrasse, elle avait achev
le tour de la proprit. Aussi revint-elle derrire la maison, sous le
bouquet d'normes platanes qui jetaient, de ce ct, une ombre paisse. L,
s'ouvraient les deux fentres de la chambre du docteur. Et elle leva les
yeux, car elle ne s'tait rapproche que dans l'espoir brusque de le voir
enfin. Mais les fentres restaient closes, elle en fut blesse comme d'une
duret  son gard. Alors seulement, elle s'aperut qu'elle tenait toujours
son petit pain, oubliant de le manger; et elle s'enfona sous les arbres,
elle le mordit impatiemment, de ses belles dents de jeunesse.

C'tait une retraite dlicieuse, cet ancien quinconce de platanes, un reste
encore de la splendeur passe de la Souleiade. Sous ces gants, aux troncs
monstrueux, il faisait  peine clair, un jour verdtre, d'une fracheur
exquise, par les jours brlants de l't. Autrefois, un jardin franais
tait dessin l, dont il ne restait que les bordures de buis, des buis qui
s'accommodaient de l'ombre sans doute, car ils avaient vigoureusement
pouss, grands comme des arbustes. Et le charme de ce coin si ombreux tait
une fontaine, un simple tuyau de plomb scell dans un ft de colonne, d'o
coulait perptuellement, mme pendant les plus grandes scheresses, un
filet d'eau de la grosseur du petit doigt, qui allait, plus loin, alimenter
un large bassin moussu, dont on ne nettoyait les pierres verdies que tous
les trois ou quatre ans. Quand tous les puits du voisinage se tarissaient,
la Souleiade gardait sa source, de qui les grands platanes taient srement
les fils centenaires. Nuit et jour, depuis des sicles, ce mince filet
d'eau, gal et continu, chantait sa mme chanson, pure, d'une vibration de
cristal.

Clotilde, aprs avoir err parmi les buis qui lui arrivaient  l'paule,
rentra chercher une broderie, et revint s'asseoir devant une table de
pierre,  ct de la fontaine. On avait mis l quelques chaises de jardin,
on y prenait le caf. Et elle affecta ds lors de ne plus lever la tte,
comme absorbe dans son travail. Pourtant, de temps  autre, elle semblait
jeter un coup d'oeil, entre les troncs des arbres, vers les lointains
ardents, l'aire aveuglante ainsi qu'un brasier, o le soleil brlait. Mais,
en ralit, son regard se coulait derrire ses longs cils, remontait
jusqu'aux fentres du docteur. Rien n'y apparaissait, pas une ombre. Et une
tristesse, une rancune grandissaient en elle, cet abandon o il la
laissait, ce ddain o il semblait la tenir, aprs leur querelle de la
veille. Elle qui s'tait leve avec un si gros dsir de faire tout de suite
la paix! Lui, n'avait donc pas de hte, ne l'aimait donc pas, puisqu'il
pouvait vivre fch? Et peu  peu elle s'assombrissait, elle retournait 
des penses de lutte, rsolue de nouveau  ne cder sur rien.

Vers onze heures, avant de mettre son djeuner au feu, Martine vint la
rejoindre, avec l'ternel bas qu'elle tricotait mme en marchant, quand la
maison ne l'occupait pas.

--Vous savez qu'il est toujours enferm l-haut, comme un loup,  fabriquer
sa drle de cuisine?

Clotilde haussa les paules, sans quitter des yeux sa broderie.

--Et, mademoiselle, si je vous rptais ce qu'on raconte! Madame Flicit
avait raison, hier, de dire qu'il y a vraiment de quoi rougir.... On m'a
jet  la figure,  moi qui vous parle, qu'il avait tu le vieux Boutin,
vous vous souvenez, ce pauvre vieux qui tombait du haut mal et qui est mort
sur une route.

Il y eut un silence. Puis, voyant la jeune fille s'assombrir encore, la
servante reprit, tout en activant le mouvement rapide de ses doigts:

--Moi, je n'y entends rien, mais a me met en rage, ce qu'il fabrique....
Et vous, mademoiselle, est-ce que vous approuvez cette cuisine-l?

Brusquement, Clotilde leva la tte, cdant au flot de passion qui
l'emportait.

--coute, je ne veux pas m'y entendre plus que toi, mais je crois qu'il
court  de trs grands soucis.... Il ne nous aime pas....

--Oh! si, mademoiselle, il nous aime!

--Non, non, pas comme nous l'aimons!... S'il nous aimait, il serait l,
avec nous, au lieu de perdre l-haut son me, son bonheur et le ntre, 
vouloir sauver tout le monde!

Et les deux femmes se regardrent un moment, les yeux brlants de
tendresse, dans leur colre jalouse. Elles se remirent au travail, elles ne
parlrent plus, baignes d'ombre.

En haut, dans sa chambre, le docteur Pascal travaillait avec une srnit
de joie parfaite. Il n'avait gure exerc la mdecine que pendant une
douzaine d'annes, depuis son retour de Paris, jusqu'au jour o il tait
venu se retirer  la Souleiade. Satisfait des cent et quelques mille francs
qu'il avait gagns et placs sagement, il ne s'tait plus gure consacr
qu' ses tudes favorites, gardant simplement une clientle d'amis, ne
refusant pas d'aller au chevet d'un malade, sans jamais envoyer sa note.
Quand on le payait, il jetait l'argent au fond d'un tiroir de son
secrtaire, il regardait cela comme de l'argent de poche, pour ses
expriences et ses caprices, en dehors de ses rentes dont le chiffre lui
suffisait. Et il se moquait de la mauvaise rputation d'tranget que ses
allures lui avaient faite, il n'tait heureux qu'au milieu de ses
recherches, sur les sujets qui le passionnaient. C'tait pour beaucoup une
surprise, de voir que ce savant, avec ses parties de gnie gtes par une
imagination trop vive, ft rest  Plassans, cette ville perdue, qui
semblait ne devoir lui offrir aucun des outils ncessaires. Mais il
expliquait trs bien les commodits qu'il y avait dcouvertes, d'abord une
retraite de grand calme, ensuite un terrain insouponn d'enqute continue,
un point de vue des faits de l'hrdit, son tude prfre, dans ce coin
de province o il connaissait chaque famille, o il pouvait suivre les
phnomnes tenus secrets, pendant deux et trois gnrations. D'autre part,
il tait voisin de la mer, il y tait all, presque  chaque belle saison,
tudier la vie, le pullulement infini o elle nat et se propage, au fond
des vastes eaux. Et il y avait enfin,  l'hpital de Plassans, une salle de
dissection, qu'il tait presque le seul  frquenter, une grande salle
claire et tranquille, dans laquelle, depuis plus de vingt ans, tous les
corps non rclams taient passs sous son scalpel. Trs modeste
d'ailleurs, d'une timidit longtemps ombrageuse, il lui avait suffi de
rester en correspondance avec ses anciens professeurs et quelques amis
nouveaux, au sujet des trs remarquables mmoires qu'il envoyait parfois 
l'Acadmie de mdecine. Toute ambition militante lui manquait.

Ce qui avait amen le docteur Pascal  s'occuper spcialement des lois de
l'hrdit, c'tait, au dbut, des travaux sur la gestation. Comme
toujours, le hasard avait eu sa part, en lui fournissant toute une srie de
cadavres de femmes enceintes, mortes pendant une pidmie cholrique. Plus
tard, il avait surveill les dcs, compltant la srie, comblant les
lacunes, pour arriver  connatre la formation de l'embryon, puis le
dveloppement du foetus,  chaque jour de sa vie intra-utrine; et il avait
ainsi dress le catalogue des observations les plus nettes, les plus
dfinitives. A partir de ce moment, le problme de la conception, au
principe de tout, s'tait pos  lui, dans son irritant mystre. Pourquoi
et comment un tre nouveau? Quelles taient les lois de la vie, ce torrent
d'tres qui faisaient le monde? Il ne s'en tenait pas aux cadavres, il
largissait ses dissections sur l'humanit vivante, frapp de certains
faits constants parmi sa clientle, mettant surtout en observation sa
propre famille, qui tait devenue son principal champ d'exprience,
tellement les cas s'y prsentaient prcis et complets. Ds lors,  mesure
que les faits s'accumulaient et se classaient dans ses notes, il avait
tent une thorie gnrale de l'hrdit, qui pt suffire  les expliquer
tous.

Problme ardu, et dont il remaniait la solution depuis des annes. Il tait
parti du principe d'invention et du principe d'imitation, l'hrdit ou
reproduction des tres sous l'empire du semblable, l'innit ou
reproduction des tres sous l'empire du divers. Pour l'hrdit, il n'avait
admis que quatre cas: l'hrdit directe, reprsentation du pre et de la
mre dans la nature physique et morale de l'enfant; l'hrdit indirecte,
reprsentation des collatraux, oncles et tantes, cousins et cousines;
l'hrdit en retour, reprsentation des ascendants,  une ou plusieurs
gnrations de distance; enfin, l'hrdit d'influence, reprsentation des
conjoints antrieurs, par exemple du premier mle qui a comme imprgn la
femelle pour sa conception future, mme lorsqu'il n'en est plus l'auteur.
Quant  l'innit, elle tait l'tre nouveau, ou qui parat tel, et chez
qui se confondent les caractres physiques et moraux des parents, sans que
rien d'eux semble s'y retrouver. Et, ds lors, reprenant les deux termes,
l'hrdit, l'innit, il les avait subdiviss  leur tour, partageant
l'hrdit en deux cas, l'lection du pre ou de la mre chez l'enfant, le
choix, la prdominance individuelle, ou bien le mlange de l'un et de
l'autre, et un mlange qui pouvait affecter trois formes, soit par soudure,
soit par dissmination, soit par fusion, en allant de l'tat le moins bon
au plus parfait; tandis que, pour l'innit, il n'y avait qu'un cas
possible, la combinaison, cette combinaison chimique qui fait que deux
corps mis en prsence peuvent constituer un nouveau corps, totalement
diffrent de ceux dont il est le produit. C'tait l le rsum d'un amas
considrable d'observations, non seulement en anthropologie, mais encore en
zoologie, en pomologie et en horticulture. Puis, la difficult commenait,
lorsqu'il s'agissait, en prsence de ces faits multiples, apports par
l'analyse, d'en faire la synthse, de formuler la thorie qui les expliqut
tous. L, il se sentait sur ce terrain mouvant de l'hypothse, que chaque
nouvelle dcouverte transforme; et, s'il ne pouvait s'empcher de donner
une solution, par le besoin que l'esprit humain a de conclure, il avait
cependant l'esprit assez large pour laisser le problme ouvert. Il tait
donc all des gemmules de Darwin, de sa pangense,  la prigense de
Haeckel, en passant par les stirpes de Galton. Puis, il avait eu
l'intuition de la thorie que Weismann devait faire triompher plus tard, il
s'tait arrt  l'ide d'une substance extrmement fine et complexe, le
plasma germinatif, dont une partie reste toujours en rserve dans chaque
nouvel tre, pour qu'elle soit ainsi transmise, invariable, immuable, de
gnration en gnration. Cela paraissait tout expliquer; mais quel infini
de mystre encore, ce monde de ressemblances que transmettent le
spermatozode et l'ovule, o l'oeil humain ne distingue absolument rien,
sous le grossissement le plus fort du microscope! Et il s'attendait bien 
ce que sa thorie ft caduque un jour, il ne s'en contentait que comme
d'une explication transitoire, satisfaisante pour l'tat actuel de la
question, dans cette perptuelle enqute sur la vie, dont la source mme,
le jaillissement semble devoir  jamais nous chapper.

Ah! cette hrdit, quel sujet pour lui de mditations sans fin!
L'inattendu, le prodigieux n'tait-ce point que la ressemblance ne ft pas
complte, mathmatique, des parents aux enfants? Il avait, pour sa famille,
d'abord dress un arbre logiquement dduit, o les parts d'influence, de
gnration en gnration, se distribuaient moiti par moiti, la part du
pre et la part de la mre. Mais la ralit vivante, presque  chaque coup,
dmentait la thorie. L'hrdit, au lieu d'tre la ressemblance, n'tait
que l'effort vers la ressemblance, contrari par les circonstances et le
milieu. Et il avait abouti  ce qu'il nommait l'hypothse de l'avortement
des cellules. La vie n'est qu'un mouvement, et l'hrdit tant le
mouvement communiqu, les cellules, dans leur multiplication les unes des
autres, se poussaient, se foulaient, se casaient, en dployant chacune
l'effort hrditaire; de sorte que si, pendant cette lutte, des cellules
plus faibles succombaient, on voyait se produire, au rsultat final, des
troubles considrables, des organes totalement diffrents. L'innit,
l'invention constante de la nature  laquelle il rpugnait, ne venait-elle
pas de l? n'tait-il pas, lui, si diffrent de ses parents, que par suite
d'accidents pareils, ou encore par l'effet de l'hrdit larve,  laquelle
il avait cru un moment, car tout arbre gnalogique a des racines qui
plongent dans l'humanit jusqu'au premier homme, on ne saurait partir d'un
anctre unique, on peut toujours ressembler  un anctre plus ancien,
inconnu. Pourtant, il doutait de l'atavisme, son opinion tait, malgr un
exemple singulier pris dans sa propre famille, que la ressemblance, au bout
de deux ou trois gnrations, doit sombrer, en raison des accidents, des
interventions, des mille combinaisons possibles. Il y avait donc l un
perptuel devenir, une transformation constante dans cet effort communiqu,
cette puissance transmise, cet branlement qui souffle la vie  la matire
et qui est toute la vie. Et des questions multiples se posaient.
Existait-il un progrs physique et intellectuel  travers les ges? Le
cerveau, au contact des sciences grandissantes, s'amplifiait-il? Pouvait-on
esprer,  la longue, une plus grande somme de raison et de bonheur? Puis,
c'taient des problmes spciaux, un entre autres, dont le mystre l'avait
longtemps irrit: comment un garon, comment une fille, dans la conception?
n'arriverait-on jamais  prvoir scientifiquement le sexe, ou tout au moins
 l'expliquer? Il avait crit, sur cette matire, un trs curieux mmoire,
bourr de faits, mais concluant en somme  l'ignorance absolue o l'avaient
laiss les plus tenaces recherches. Sans doute, l'hrdit ne le
passionnait-elle ainsi que parce qu'elle restait obscure, vaste et
insondable, comme toutes les sciences balbutiantes encore, o l'imagination
est matresse. Enfin, une longue tude qu'il avait faite sur l'hrdit de
la phtisie, venait de rveiller en lui la foi chancelante du mdecin
gurisseur, en le lanant dans l'espoir noble et fou de rgnrer
l'humanit.

En somme, le docteur Pascal n'avait qu'une croyance, la croyance  la vie.
La vie tait l'unique manifestation divine. La vie, c'tait Dieu, le grand
moteur, l'me de l'univers. Et la vie n'avait d'autre instrument que
l'hrdit, l'hrdit faisait le monde; de sorte que, si l'on avait pu la
connatre, la capter pour disposer d'elle, on aurait fait le monde  son
gr. Chez lui, qui avait vu de prs la maladie, la souffrance et la mort,
une piti militante de mdecin s'veillait. Ah! ne plus tre malade, ne
plus souffrir, mourir le moins possible! Son rve aboutissait  cette
pense qu'on pourrait hter le bonheur universel, la cit future de
perfection et de flicit, en intervenant, en assurant de la sant  tous.
Lorsque tous seraient sains, forts, intelligents, il n'y aurait plus qu'un
peuple suprieur, infiniment sage et heureux. Dans l'Inde, est-ce qu'en
sept gnrations, on ne faisait pas d'un soudra un brahmane, haussant ainsi
exprimentalement le dernier des misrables au type humain le plus achev?
Et, comme, dans son tude sur la phtisie, il avait conclu qu'elle n'tait
pas hrditaire, mais que tout enfant de phtisique apportait un terrain
dgnr o la phtisie se dveloppait avec une facilit rare, il ne
songeait plus qu' enrichir ce terrain appauvri par l'hrdit, pour lui
donner la force de rsister aux parasites, ou plutt aux ferments
destructeurs qu'il souponnait dans l'organisme, longtemps avant la thorie
des microbes. Donner de la force, tout le problme tait l; et donner de
la force, c'tait aussi donner de la volont, largir le cerveau en
consolidant les autres organes.

Vers ce temps, le docteur, lisant un vieux livre de mdecine du quinzime
sicle, fut trs frapp par une mdication, dite mdecine des signatures.
Pour gurir un organe malade, il suffisait de prendre  un mouton ou  un
boeuf le mme organe sain, de le faire bouillir, puis d'en faire avaler le
bouillon. La thorie tait de rparer par le semblable, et dans les
maladies de foie surtout, disait le vieil ouvrage, les gurisons ne se
comptaient plus. L-dessus, l'imagination du docteur travailla. Pourquoi ne
pas essayer? Puisqu'il voulait rgnrer les hrditaires affaiblis,  qui
la substance nerveuse manquait, il n'avait qu' leur fournir de la
substance nerveuse, normale et saine. Seulement, la mthode du bouillon lui
parut enfantine, il inventa de piler dans un mortier de la cervelle et du
cervelet de mouton, en mouillant avec de l'eau distille, puis de dcanter
et de filtrer la liqueur ainsi obtenue. Il exprimenta ensuite sur ses
malades cette liqueur mle  du vin de Malaga, sans en tirer aucun
rsultat apprciable. Brusquement, comme il se dcourageait, il eut une
inspiration, un jour qu'il faisait  une dame atteinte de coliques
hpatiques une injection de morphine, avec la petite seringue de Pravaz.
S'il essayait, avec sa liqueur, des injections hypodermiques? Et tout de
suite, ds qu'il fut rentr, il exprimenta sur lui-mme, il se fit une
piqre aux reins, qu'il renouvela matin et soir. Les premires doses, d'un
gramme seulement, furent sans effet. Mais, ayant doubl et tripl la dose,
il fut ravi, un matin, au lever, de retrouver ses jambes de vingt ans. Il
alla de la sorte jusqu' cinq grammes, et il respirait plus largement, il
travaillait avec une lucidit, une aisance, qu'il avait perdue depuis des
annes. Tout un bien-tre, toute une joie de vivre l'inondait. Ds lors,
quand il eut fait fabriquer  Paris une seringue pouvant contenir cinq
grammes, il fut surpris des rsultats heureux obtenus sur ses malades,
qu'il remettait debout en quelques jours, comme dans un nouveau flot de
vie, vibrante, agissante. Sa mthode tait bien encore empirique et
barbare, il y devinait toutes sortes de dangers, surtout il avait peur de
dterminer des embolies, si la liqueur n'tait pas d'une puret parfaite.
Puis, il souponnait que l'nergie de ses convalescents venait en partie de
la fivre qu'il leur donnait. Mais il n'tait qu'un pionnier, la mthode se
perfectionnerait plus tard. N'y avait-il pas dj l un prodige,  faire
marcher les ataxiques,  ressusciter les phtisiques,  rendre mme des
heures de lucidit aux fous? Et, devant cette trouvaille de l'alchimie du
vingtime sicle, un immense espoir s'ouvrait, il croyait avoir dcouvert
la panace universelle, la liqueur de vie destine  combattre la dbilit
humaine, seule cause relle de tous les maux, une vritable et scientifique
fontaine de Jouvence, qui, en donnant de la force, de la sant et de la
volont, referait une humanit toute neuve et suprieure.

Ce matin-l, dans sa chambre, une pice au nord, un peu assombrie par le
voisinage des platanes, meuble simplement de son lit de fer, d'un
secrtaire en acajou et d'un grand bureau, o se trouvaient un portier et
un microscope, il achevait, avec des soins infinis, la fabrication d'une
fiole de sa liqueur. Aprs avoir pil de la substance nerveuse de mouton,
dans de l'eau distille, il avait d dcanter et filtrer. Et il venait
enfin d'obtenir une petite bouteille d'un liquide trouble, opalin, iris de
reflets bleutres, qu'il regarda longtemps  la lumire, comme s'il avait
tenu le sang rgnrateur et sauveur du monde.

Mais des coups lgers contre la porte et une voix pressante le tirrent de
son rve.

--Eh bien! quoi donc? monsieur, il est midi un quart, vous ne voulez pas
djeuner?

En bas, en effet, le djeuner attendait, dans la grande salle  manger
frache. On avait laiss les volets ferms, un seul venait d'tre
entrouvert. C'tait une pice gaie, aux panneaux de boiserie gris perle,
relev de filets bleus. La table, le buffet, les chaises, avaient d
complter autrefois le mobilier empire qui garnissait les chambres; et, sur
le fond clair, le vieil acajou s'enlevait en vigueur, d'un rouge intense.
Une suspension de cuivre poli, toujours reluisante, brillait comme un
soleil; tandis que, sur les quatre murs, fleurissaient quatre grands
bouquets au pastel, des girofles, des oeillets, des jacinthes, des roses.

Rayonnant, le docteur Pascal entra.

--Ah! fichtre! je me suis oubli, je voulais finir.... En voil, de la
toute neuve et de la trs pure, cette fois, de quoi faire des miracles!

Et il montrait la fiole, qu'il avait descendue, dans son enthousiasme. Mais
il aperut Clotilde droite et muette, l'air srieux. Le sourd dpit de
l'attente venait de la rendre  tout son hostilit, et elle qui avait brl
de se jeter  son cou, le matin, restait immobile, comme refroidie et
carte de lui.

--Bon! reprit-il, sans rien perdre de son allgresse, nous boudons encore.
C'est a qui est vilain!... Alors, tu ne l'admires pas, ma liqueur de
sorcier, qui rveille les morts?

Il s'tait mis  table, et la jeune fille, en s'asseyant en face de lui,
dut enfin rpondre.

--Tu sais bien, matre, que j'admire tout de toi.... Seulement, mon dsir
est que les autres aussi t'admirent. Et il y a cette mort du pauvre vieux
Boutin....

--Oh! s'cria-t-il sans la laisser achever, un pileptique qui a succomb
dans une crise congestive!... Tiens! puisque tu es de mchante humeur, ne
causons plus de cela: tu me ferais de la peine, et a gterait ma journe.

Il y avait des oeufs  la coque, des ctelettes, une crme. Et un silence
se prolongea, pendant lequel, malgr sa bouderie, elle mangea  belles
dents, tant d'un apptit solide, qu'elle n'avait pas la coquetterie de
cacher. Aussi finit-il par reprendre en riant:

--Ce qui me rassure, c'est que ton estomac est bon.... Martine, donnez donc
du pain  mademoiselle.

Comme d'habitude, celle-ci les servait, les regardait manger avec sa
familiarit tranquille. Souvent mme, elle causait avec eux.

--Monsieur, dit-elle, quand elle eut coup du pain, le boucher a apport sa
note, faut-il la payer?

Il leva la tte, la contempla avec surprise.

--Pourquoi me demandez-vous a? D'ordinaire, ne payez-vous pas sans me
consulter?

C'tait en effet Martine qui tenait la bourse. Les sommes dposes chez M.
Grandguillot, notaire  Plassans, produisaient une somme ronde de six mille
francs de rente. Chaque trimestre, les quinze cents francs restaient entre
les mains de la servante, et elle en disposait au mieux des intrts de la
maison, achetait et payait tout, avec la plus stricte conomie, car elle
tait avare, ce dont on la plaisantait mme continuellement. Clotilde, trs
peu dpensire, n'avait pas de bourse  elle. Quant au docteur, il prenait,
pour ses expriences et pour son argent de poche, sur les trois ou quatre
mille francs qu'il gagnait encore par an et qu'il jetait au fond d'un
tiroir du secrtaire; de sorte qu'il y avait l un petit trsor, de l'or et
des billets de banque, dont il ne connaissait jamais le chiffre exact.

--Sans doute, monsieur, je paye, reprit la servante, mais lorsque c'est moi
qui ai pris la marchandise; et, cette fois, la note est si grosse,  cause
de toutes ces cervelles que le boucher vous a fournies....

Le docteur l'interrompit brusquement.

--Ah a! dites donc, est-ce que vous allez vous mettre contre moi, vous
aussi? Non, non! ce serait trop!... Hier, vous m'avez fait beaucoup de
chagrin, toutes les deux, et j'tais en colre. Mais il faut que cela
cesse, je ne veux pas que la maison devienne un enfer.... Deux femmes
contre moi, et les seules qui m'aiment un peu! Tous savez, je prfrerais
tout de suite prendre la porte!

Il ne se fchait pas, il riait, bien qu'on sentit, au tremblement de sa
voix, l'inquitude de son coeur. Et il ajouta, de son air gai de bonhomie:

--Si vous avez peur pour votre fin de mois, ma fille, dites au boucher de
m'envoyer ma note  part.... Et n'ayez pas de crainte, on ne vous demande
pas d'y mettre du vtre, vos sous peuvent dormir.

C'tait une allusion  la petite fortune personnelle de Martine. En trente
ans,  quatre cents francs de gages, elle avait gagn douze mille francs,
sur lesquels elle n'avait prlev que le strict ncessaire de son
entretien; et, engraisse, presque triple par les intrts, la somme de
ses conomies tait aujourd'hui d'une trentaine de mille francs, qu'elle
n'avait pas voulu placer chez M. Grandguillot, par un caprice, une volont
de mettre son argent  l'cart. Il tait ailleurs, en rentes solides.

--Les sous qui dorment sont des sous honntes, dit-elle gravement. Mais
monsieur a raison, je dirai au boucher d'envoyer une note  part, puisque
toutes ces cervelles sont pour la cuisine  monsieur, et non pour la
mienne.

Cette explication avait fait sourire Clotilde que les plaisanteries sur
l'avarice de Martine amusaient d'ordinaire; et le djeuner s'acheva plus
gaiement. Le docteur voulut aller prendre le caf sous les platanes, en
disant qu'il avait besoin d'air, aprs s'tre enferm toute la matine. Le
caf fut donc servi sur la table de pierre, prs de la fontaine. Et qu'il
faisait bon l, dans l'ombre, dans la fracheur chantante de l'eau, tandis
que,  l'entour, la pinde, l'aire, la proprit entire brlait, au soleil
de deux heures!

Pascal avait complaisamment apport la fiole de substance nerveuse, qu'il
regardait, pose sur la table.

--Ainsi, mademoiselle, reprit-il d'un air de plaisanterie bourrue, vous ne
croyez pas  mon lixir de rsurrection, et vous croyez aux miracles!

--Matre, rpondit Clotilde, je crois que nous ne savons pas tout.

Il eut un geste d'impatience.

--Mais il faudra tout savoir.... Comprends donc, petite ttue, que jamais
on n'a constat scientifiquement une seule drogation aux lois invariables
qui rgissent l'univers. Seule, jusqu' ce jour, l'intelligence humaine est
intervenue, je te dfie bien de trouver une volont relle, une intention
quelconque, en dehors de la vie.... Et tout est l, il n'y a, dans le
monde, pas d'autre volont que cette force qui pousse tout  la vie,  une
vie de plus en plus dveloppe et suprieure.

Il s'tait lev, le geste large, et une telle foi le soulevait, que la
jeune fille le regardait, surprise de le trouver si jeune, sous ses cheveux
blancs.

--Veux-tu que je te dise mon _Credo_,  moi, puisque tu m'accuses de ne pas
vouloir du tien.... Je crois que l'avenir de l'humanit est dans le progrs
de la raison par la science. Je crois que la poursuite de la vrit par la
science est l'idal divin que l'homme doit se proposer. Je crois que tout
est illusion et vanit, en dehors du trsor des vrits lentement acquises
et qui ne se perdront jamais plus. Je crois que la somme de ces vrits,
augmentes toujours, finira par donner  l'homme un pouvoir incalculable,
et la srnit, sinon le bonheur.... Oui, je crois au triomphe final de la
vie.

Et son geste, largi encore, faisait le tour du vaste horizon, comme pour
prendre  tmoin cette campagne en flammes, o bouillaient les sves de
toutes les existences.

--Mais le continuel miracle, mon enfant, c'est la vie.... Ouvre donc les
yeux, regarde!

Elle hocha la tte.

--Je les ouvre, et je ne vois pas tout.... C'est toi, matre, qui es un
entt, quand tu ne veux pas admettre qu'il y a, l-bas, un inconnu o tu
n'entreras jamais. Oh! je sais, tu es trop intelligent pour ignorer cela.
Seulement, tu ne veux pas en tenir compte, tu mets l'inconnu  part, parce
qu'il te gnerait dans tes recherches.... Tu as beau me dire d'carter le
mystre, de partir du connu  la conqute de l'inconnu, je ne puis pas,
moi! le mystre tout de suite me rclame et m'inquite.

Il l'coutait en souriant, heureux de la voir s'animer, et il caressa de la
main les boucles de ses cheveux blonds.

--Oui, oui, je sais, tu es comme les autres, tu ne peux vivre sans illusion
et sans mensonge.... Enfin, va, nous nous entendrons quand mme. Porte-toi
bien, c'est la moiti de la sagesse et du bonheur.

Puis, changeant de conversation:

--Voyons, tu vas pourtant m'accompagner et m'aider dans ma tourne de
miracles.... C'est jeudi, mon jour de visites. Quand la chaleur sera un peu
tombe, nous sortirons ensemble.

Elle refusa d'abord, pour paratre ne pas cder; et elle finit par
consentir, en voyant la peine qu'elle lui faisait. D'habitude, elle
l'accompagnait. Ils restrent longtemps sous les platanes, jusqu'au moment
o le docteur monta s'habiller. Lorsqu'il redescendit, correctement serr
dans une redingote, coiff d'un chapeau de soie  larges bords, il parla
d'atteler Bonhomme, le cheval qui, pendant un quart de sicle, l'avait men
 ses visites. Mais la pauvre vieille bte devenait aveugle, et par
reconnaissance pour ses services, par tendresse pour sa personne, on ne le
drangeait plus gure. Ce soir-l, il tait tout endormi, l'oeil vague, les
jambes perdues de rhumatismes. Aussi le docteur et la jeune fille, tant
alls le voir dans l'curie, lui mirent-ils un gros baiser  gauche et 
droite des naseaux, en lui disant de se reposer sur une botte de bonne
paille, que la servante apporta. Et ils dcidrent qu'ils iraient  pied.

Clotilde, gardant sa robe de toile blanche,  pois rouges, avait simplement
nou sur ses cheveux un large chapeau de paille, couvert d'une touffe de
lilas; et elle tait charmante, avec ses grands yeux, son visage de lait et
de rose, dans l'ombre des vastes bords. Quand elle sortait ainsi, au bras
de Pascal, elle mince, lance et si jeune, lui rayonnant, le visage
clair par la blancheur de la barbe, d'une vigueur encore qui la lui
faisait soulever pour franchir les ruisseaux, on souriait sur leur passage,
on se retournait en les suivant du regard, tant ils taient beaux et
joyeux. Ce jour-l, comme ils dbouchaient du chemin des Fenouillres,  la
porte de Plassans, un groupe de commres s'arrta net de causer. On aurait
dit un de ces anciens rois qu'on voit dans les tableaux, un de ces rois
puissants et doux qui ne vieillissent plus, la main pose sur l'paule
d'une enfant belle comme le jour, dont la jeunesse clatante et soumise les
soutient.

Ils tournaient sur le cours Sauvaire, pour gagner la rue de la Banne,
lorsqu'un grand garon brun, d'une trentaine d'annes, les arrta.

--Ah! matre, vous m'avez oubli. J'attends toujours votre note, sur la
phtisie.

C'tait le docteur Ramond, install depuis deux annes  Plassans, et qui
s'y faisait une belle clientle. De tte superbe, dans tout l'clat d'une
virilit souriante, il tait ador des femmes, et il avait heureusement
beaucoup d'intelligence et beaucoup de sagesse.

--Tiens! Ramond, bonjour!... Mais pas du tout, cher ami, je ne vous oublie
pas. C'est cette petite fille  qui j'ai donn hier la note  copier et qui
n'en a encore rien fait.

Les deux jeunes gens s'taient serr la main, d'un air d'intimit cordiale.

--Bonjour, mademoiselle Clotilde.

--Bonjour, monsieur Ramond.

Pendant une fivre muqueuse, heureusement bnigne, que la jeune fille avait
eue l'anne prcdente, le docteur Pascal s'tait affol, au point de
douter de lui; et il avait exig que son jeune confrre l'aidt, le
rassurt. C'tait ainsi qu'une familiarit, une sorte de camaraderie
s'tait noue entre les trois.

--Vous aurez votre note demain matin, je vous le promets, reprit-elle en
riant.

Mais Ramond les accompagna quelques minutes, jusqu'au bout de la rue de la
Banne,  l'entre du vieux quartier, o ils allaient. Et il y avait, dans
la faon dont il se penchait, en souriant  Clotilde, tout un amour
discret, lentement grandi, attendant avec patience l'heure fixe pour le
plus raisonnable des dnouements. D'ailleurs, il coutait avec dfrence le
docteur Pascal, dont il admirait beaucoup les travaux.

--Tenez! justement, cher ami, je vais chez Guiraude, vous savez cette femme
dont le mari, un tanneur, est mort phtisique, il y a cinq ans. Deux enfants
lui sont rests: Sophie, une fille de seize ans bientt, que j'ai pu
heureusement, quatre ans avant la mort du pre, faire envoyer  la
campagne, prs d'ici, chez une de ses tantes; et un fils, Valentin, qui
vient d'avoir vingt et un ans, et que la mre a voulu garder prs d'elle,
par un enttement de tendresse, malgr les affreux rsultats dont je
l'avais menace. Eh bien! voyez si j'ai raison de prtendre que la phtisie
n'est pas hrditaire, mais que les parents phtisiques lguent seulement un
terrain dgnr, dans lequel la maladie se dveloppe,  la moindre
contagion. Aujourd'hui, Valentin, qui a vcu dans le contact quotidien du
pre, est phtisique, tandis que Sophie, pousse en plein soleil, a une
sant superbe..

Il triomphait, il ajouta en riant:

--a n'empche pas que je vais peut-tre sauver Valentin, car il renat 
vue d'oeil, il engraisse, depuis que je le pique.... Ah! Ramond, vous y
viendrez, vous y viendrez,  mes piqres!

Le jeune mdecin leur serra la main  tous deux.

--Mais je ne dis pas non. Vous savez bien que je suis toujours avec vous.

Quand ils furent seuls, ils htrent le pas, ils tombrent tout de suite
dans la rue Canquoin, une des plus troites et des plus noires du vieux
quartier. Par cet ardent soleil, il y rgnait un jour livide, une fracheur
de cave. C'tait l, au rez-de-chausse, que Guiraude demeurait, en
compagnie de son fils Valentin. Elle vint ouvrir, mince, puise, frappe
elle-mme d'une lente dcomposition du sang. Du matin au soir, elle cassait
des amandes avec la tte d'un os de mouton, sur un gros pav, serr entre
ses genoux; et cet unique travail les faisait vivre, le fils ayant d
cesser toute besogne. Guiraude sourit pourtant, ce jour-l, en apercevant
le docteur, car Valentin venait de manger une ctelette, de grand apptit,
vritable dbauche qu'il ne se permettait pas depuis des mois. Lui, chtif,
les cheveux et la barbe rares, les pommettes saillantes et roses dans un
teint de cire, s'tait galement lev avec promptitude, pour montrer qu'il
tait gaillard. Aussi Clotilde fut-elle mue de l'accueil fait  Pascal,
comme au sauveur, au messie attendu. Ces pauvres gens lui serraient les
mains, lui auraient bais les pieds, le regardaient avec des yeux luisants
de gratitude. Il pouvait donc tout, il tait donc le bon Dieu, qu'il
ressuscitait les morts! Lui-mme eut un rire encourageant, devant cette
cure qui s'annonait si bien. Sans doute le malade n'tait pas guri,
peut-tre n'y avait-il l qu'un coup de fouet, car il le sentait surtout
excit et fivreux. Mais n'tait-ce donc rien que de gagner des jours? Il
le piqua de nouveau, pendant que Clotilde, debout devant la fentre,
tournait le dos; et, lorsqu'ils partirent, elle le vit qui laissait vingt
francs sur la table. Souvent, cela lui arrivait, de payer ses malades, au
lieu d'en tre pay.

Ils firent trois autres visites dans le vieux quartier, puis allrent chez
une dame de la ville neuve; et, comme ils se retrouvaient dans la rue:

--Tu ne sais pas, dit-il, si tu tais une fille courageuse, avant de passer
chez Lafouasse, nous irions jusqu' la Sguiranne, voir Sophie chez sa
tante. a me ferait plaisir.

Il n'y avait gure que trois kilomtres, ce serait une promenade charmante,
par cet admirable temps. Et elle accepta gaiement, ne boudant plus, se
serrant contre lui, heureuse d'tre  son bras. Il tait cinq heures, le
soleil oblique emplissait la campagne d'une grande nappe d'or. Mais, ds
qu'ils furent sortis de Plassans, ils durent traverser un coin de la vaste
plaine, dessche et nue,  droite de la Viorne. Le canal rcent, dont les
eaux d'irrigation devaient transformer le pays mourant de soif, n'arrosait
point encore ce quartier; et les terres rougetres, les terres jauntres
s'talaient  l'infini, dans le morne crasement du soleil, plantes
seulement d'amandiers grles, d'oliviers nains, continuellement taills et
rabattus, dont les branches se contournent, se djettent, en des attitudes
de souffrance et de rvolte. Au loin, sur les coteaux pels, on ne voyait
que les taches ples des bastides, que barrait la ligne noire du cyprs
rglementaire. Cependant, l'immense tendue sans arbres, aux larges plis de
terrains dsols, de colorations dures et nettes, gardait de belles courbes
classiques, d'une svre grandeur. Et il y avait, sur la route, vingt
centimtres de poussire, une poussire de neige que le moindre souffle
enlevait en larges fumes volantes, et qui poudrait  blanc, aux deux
bords, les figuiers et les ronces.

Clotilde, qui s'amusait comme une enfant  entendre toute cette poussire
craquer sous ses petits pieds, voulait abriter Pascal de son ombrelle.

--Tu as le soleil dans les yeux. Tiens-toi donc  gauche.

Mais il finit par s'emparer de l'ombrelle, pour la porter lui-mme.

--C'est toi qui ne la tiens pas bien, et puis a te fatigue.... D'ailleurs,
nous arrivons.

Dans la plaine brle, on apercevait dj un lot de feuillages, tout un
norme bouquet d'arbres. C'tait la Sguiranne, la proprit o avait
grandi Sophie, chez sa tante Dieudonn, la femme du mger. A la moindre
source, au moindre ruisseau, cette terre de flammes clatait en puissantes
vgtations, et d'pais ombrages s'largissaient alors, des alles d'une
profondeur, d'une fracheur dlicieuse. Les platanes, les marronniers, les
ormeaux poussaient vigoureusement. Ils s'engagrent dans une avenue
d'admirables chnes verts.

Comme ils approchaient de la ferme, une faneuse, dans un pr, lcha sa
fourche, accourut. C'tait Sophie, qui avait reconnu le docteur et la
demoiselle, ainsi qu'elle nommait Clotilde. Elle les adorait, elle resta
ensuite toute confuse,  les regarder, sans pouvoir dire les bonnes choses
dont son coeur dbordait. Elle ressemblait  son frre Valentin, elle avait
sa petite taille, ses pommettes saillantes, ses cheveux ples; mais,  la
campagne, loin de la contagion du milieu paternel, il semblait qu'elle et
pris de la chair, d'aplomb sur ses fortes jambes, les joues remplies, les
cheveux abondants. Et elle avait de trs beaux yeux, qui luisaient de sant
et de gratitude. La tante Dieudonn, qui fanait elle aussi, s'tait avance
 son tour, criant de loin, plaisantant avec quelque rudesse provenale.

--Ah! monsieur Pascal, nous n'avons pas besoin de vous, ici! Il n'y a
personne de malade!

Le docteur, qui tait simplement venu chercher ce beau spectacle de sant,
rpondit sur le mme ton:

--Je l'espre bien. N'empche que voil une fillette qui nous doit un
fameux cierge,  vous et  moi!

--a, c'est la vrit pure! Et elle le sait, monsieur Pascal, elle dit tous
les jours que, sans vous, elle serait  cette heure comme son pauvre frre
Valentin.

--Bah! nous le sauverons galement. Il va mieux, Valentin. Je viens de le
voir.

Sophie saisit les mains du docteur, de grosses larmes parurent dans ses
yeux. Elle ne put que balbutier:

--Oh! monsieur Pascal!

Comme on l'aimait! et Clotilde sentait sa tendresse pour lui s'augmenter de
toutes ces affections parses. Ils restrent l un instant,  causer, dans
l'ombre saine des chnes verts. Puis, ils revinrent vers Plassans, avant
encore de faire une visite.

C'tait,  l'angle de deux routes, dans un cabaret borgne, blanc des
poussires envoles. On venait d'installer, en face, un moulin  vapeur, en
utilisant les anciens btiments du Paradou, une proprit datant du dernier
sicle. Et Lafouasse, le cabaretier, faisait tout de mme de petites
affaires, grce aux ouvriers du moulin et aux paysans qui apportaient leur
bl. Il avait encore pour clients, le dimanche, les quelques habitants des
Artaud, un hameau voisin. Mais la malechance le frappait, il se tranait
depuis trois ans, en se plaignant de douleurs, dans lesquelles le docteur
avait fini par reconnatre un commencement d'ataxie; et il s'enttait
pourtant  ne pas prendre de servante, il se tenait aux meubles, servait
quand mme ses pratiques. Aussi, remis debout aprs une dizaine de piqres,
criait-il dj sa gurison partout.

Il tait justement sur sa porte, grand et fort, le visage enflamm, sous le
flamboiement de ses cheveux rouges.

--Je vous attendais, monsieur Pascal. Vous savez que j'ai pu hier mettre
deux pices de vin en bouteilles, et sans fatigue!

Clotilde resta dehors, sur un banc de pierre, tandis que Pascal entrait
dans la salle, afin de piquer Lafouasse. On entendait leurs voix; et ce
dernier, trs douillet malgr ses gros muscles, se plaignait que la piqre
ft douloureuse; mais, enfin, on pouvait bien souffrir un peu, pour acheter
de la bonne sant. Ensuite, il se fcha, fora le docteur  accepter un
verre de quelque chose. La demoiselle ne lui ferait pas l'affront de
refuser du sirop. Il porta une table dehors, il fallut absolument trinquer
avec lui.

--A votre sant, monsieur Pascal, et  la sant de tous les pauvres
bougres,  qui vous rendez le got du pain!

Souriante, Clotilde songeait aux commrages dont lui avait parl Martine, 
ce pre Boutin qu'on accusait le docteur d'avoir tu. Il ne tuait donc pas
tous ses malades, sa mdication faisait donc de vrais miracles? Et elle
retrouvait sa foi en son matre, dans cette chaleur d'amour qui lui
remontait au coeur. Quand ils partirent, elle tait revenue  lui tout
entire, il pouvait la prendre, l'emporter, disposer d'elle,  son gr.

Mais, quelques minutes auparavant, sur le banc de pierre, elle avait rv 
une confuse histoire, en regardant le moulin  vapeur. N'tait-ce point l,
dans ces btiments noirs de charbon et blancs de farine aujourd'hui, que
s'tait pass autrefois un drame de passion? Et l'histoire lui revenait,
des dtails donns par Martine, des allusions faites par le docteur
lui-mme, toute une aventure amoureuse et tragique de son cousin, l'abb
Serge Mouret, alors cur des Artaud, avec une adorable fille, sauvage et
passionne, qui habitait le Paradou.

Ils suivaient de nouveau la route, et Clotilde s'arrta, montrant de la
main la vaste tendue morne, des chaumes, des cultures plates, des terrains
encore en friche.

--Matre, est-ce qu'il n'y avait pas l un grand jardin? ne m'as-tu pas
cont cette histoire?

Pascal, dans la joie de cette bonne journe, eut un tressaillement, un
sourire d'une tendresse infiniment triste.

--Oui, oui, le Paradou, un jardin immense, des bois, des prairies, des
vergers, des parterres, et des fontaines, et des ruisseaux qui se jetaient
dans la Viorne.... Un jardin abandonn depuis un sicle, le jardin de la
Belle au Bois dormant, o la nature tait redevenue souveraine.... Et, tu
le vois, ils l'ont dbois, dfrich, nivel, pour le diviser en lots et le
vendre aux enchres. Les sources elles-mmes se sont taries, il n'y a plus,
l-bas, que ce marais empoisonn.... Ah! quand je passe par ici, c'est un
grand crve-coeur!

Elle osa demander encore:

--N'est-ce point dans le Paradou que mon cousin Serge et ta grande amie
Albine se sont aims?

Mais il ne la savait plus l, il continua, les yeux au loin, perdus dans le
pass.

--Albine, mon Dieu! je la revois, dans le coup de soleil du jardin, comme
un grand bouquet d'une odeur vivante, la tte renverse, la gorge toute
gonfle de gaiet, heureuse de ses fleurs, des fleurs sauvages tresses
parmi ses cheveux blonds, noues  son cou,  son corsage,  ses bras
minces, nus et dors.... Et, quand elle se fut asphyxie, au milieu de ses
fleurs, je la revois morte, trs blanche, les mains jointes, dormant avec
un sourire, sur sa couche de jacinthes et de tubreuses.... Une morte
d'amour, et comme Albine et Serge s'taient aims dans le grand jardin
tentateur, au sein de la nature complice! et quel flot de vie emportant
tous les faux liens, et quel triomphe de la vie!

Clotilde, trouble,  cet ardent murmure de paroles, le regardait fixement.
Jamais elle ne s'tait permis de lui parler d'une autre histoire qui
courait, l'unique et discret amour qu'il aurait eu pour une dame, morte
elle aussi  cette heure. On racontait qu'il l'avait soigne, sans mme
oser lui baiser le bout des doigts. Jusqu'ici, jusqu' prs de soixante
ans, l'tude et la timidit l'avaient dtourn des femmes. Mais on le
sentait rserv  la passion, le coeur tout neuf et dbordant, sous sa
chevelure blanche.

--Et celle qui est morte, celle qu'on pleure....

Elle se reprit, la voix tremblante, les joues empourpres, sans savoir
pourquoi.

--Serge ne l'aimait donc pas, qu'il l'a laisse mourir?

Pascal sembla se rveiller, frmissant de la retrouver prs de lui, si
jeune, avec de si beaux yeux, brlants et clairs, dans l'ombre du grand
chapeau. Quelque chose avait pass, un mme souffle venait de les traverser
tous deux. Ils ne se reprirent pas le bras, ils marchrent cte  cte.

--Ah! chrie, ce serait trop beau, si les hommes ne gtaient pas tout!
Albine est morte, et Serge est maintenant cur  Saint-Eutrope, o il vit
avec sa soeur Dsire, une brave crature, celle-ci, qui a la chance d'tre
 moiti idiote. Lui est un saint homme, je n'ai jamais dit le
contraire.... On peut tre un assassin et servir Dieu.

Et il continua, disant les choses crues de l'existence, l'humanit
excrable et noire, sans quitter son gai sourire. Il aimait la vie, il en
montrait l'effort incessant avec une tranquille vaillance, malgr tout le
mal, tout l'coeurement qu'elle pouvait contenir. La vie avait beau
paratre affreuse, elle devait tre grande et bonne, puisqu'on mettait  la
vivre une volont si tenace, dans le but, sans doute, de cette volont mme
et du grand travail ignor qu'elle accomplissait. Certes, il tait un
savant, un clairvoyant, il ne croyait pas  une humanit d'idylle vivant
dans une nature de lait, il voyait au contraire les maux et les tares, les
talait, les fouillait, les cataloguait depuis trente ans; et sa passion de
la vie, son admiration des forces de la vie suffisaient  le jeter dans une
perptuelle joie, d'o semblait couler naturellement son amour des autres,
un attendrissement fraternel, une sympathie, qu'on sentait sous sa rudesse
d'anatomiste et sous l'impersonnalit affecte de ses tudes.

--Bah! conclut-il, en se retournant une dernire fois vers les vastes
champs mornes, le Paradou n'est plus, ils l'ont saccag, sali, dtruit;
mais, qu'importe! des vignes seront plantes, du bl grandira, toute une
pousse de rcoltes nouvelles; et l'on s'aimera encore, aux jours lointains
de vendange et de moisson.... La vie est ternelle, elle ne fait jamais que
recommencer et s'accrotre.

Il lui avait repris le bras, ils rentrrent ainsi, serrs l'un contre
l'autre, bons amis, par le lent crpuscule qui se mourait au ciel, en un
lac tranquille de violettes et de roses. Et,  les revoir passer tous deux,
l'ancien roi puissant et doux, appuy  l'paule d'une enfant charmante et
soumise, dont la jeunesse le soutenait, les femmes du faubourg, assises sur
leurs portes, les suivaient d'un sourire attendri.

A la Souleiade, Martine les guettait. De loin, elle leur fit un grand
geste. Eh bien! quoi donc, on ne dnait pas ce jour-l? Puis, quand ils se
furent approchs:

--Ah! vous attendrez un petit quart d'heure. Je n'ai pas os mettre mon
gigot.

Ils restrent dehors, charms, dans le jour finissant. La pinde, qui se
noyait d'ombre, exhalait une odeur balsamique de rsine; et de l'aire,
brlante encore, o se mourait un dernier reflet rose, montait un frisson.
C'tait comme un soulagement, un soupir d'aise, un repos de la proprit
entire, des amandiers amaigris, des oliviers tordus, sous le grand ciel
plissant, d'une srnit pure; tandis que, derrire la maison, le bouquet
des platanes n'tait plus qu'une masse de tnbres, noire et impntrable,
o l'on entendait la fontaine,  l'ternel chant de cristal.

--Tiens! dit le docteur, monsieur Bellombre a dj dn, et il prend le
frais.

Il montrait, de la main, sur un banc de la proprit voisine, un grand et
maigre vieillard de soixante-dix ans,  la figure longue, taillade de
rides, aux gros yeux fixes, trs correctement serr dans sa cravate et dans
sa redingote.

--C'est un sage, murmura Clotilde. Il est heureux.

Pascal se rcria.

--Lui! j'espre bien que non!

Il ne hassait personne, et seul, M. Bellombre, cet ancien professeur de
septime, aujourd'hui retrait, vivant dans sa petite maison sans autre
compagnie que celle d'un jardinier, muet et sourd, plus g que lui, avait
le don de l'exasprer.

--Un gaillard qui a eu peur de la vie, entends-tu? peur de la vie!... Oui!
goste, dur et avare! S'il a chass la femme de son existence, a n'a t
que dans la terreur d'avoir  lui payer des bottines. Et il n'a connu que
les enfants des autres, qui l'ont fait souffrir: de l, sa haine de
l'enfant, cette chair  punitions.... La peur de la vie, la peur des
charges et des devoirs, des ennuis et des catastrophes! la peur de la vie
qui fait, dans l'pouvante o l'on est de ses douleurs, que l'on refuse ses
joies! Ah! vois-tu, cette lchet me soulve, je ne puis la pardonner....
Il faut vivre, vivre tout entier, vivre toute la vie, et plutt la
souffrance, la souffrance seule, que ce renoncement, cette mort  ce qu'on
a de vivant et d'humain en soi!

M. Bellombre s'tait lev, et il suivait une alle de son jardin,  petits
pas paisibles. Alors, Clotilde, qui le regardait toujours, silencieuse, dit
enfin:

--Il y a pourtant la joie du renoncement. Renoncer, ne pas vivre, se garder
pour le mystre, cela n'a-t-il pas t tout le grand bonheur des saints?

--S'ils n'ont pas vcu, cria Pascal, ils ne peuvent pas tre des saints.

Mais il la sentit qui se rvoltait, qui allait de nouveau lui chapper.
Dans l'inquitude de l'au del, tout au fond, il y a la peur et la haine de
la vie. Aussi retrouva-t-il son bon rire, si tendre et si conciliant.

--Non, non! en voil assez pour aujourd'hui, ne nous disputons plus,
aimons-nous bien fort.... Et, tiens! Martine nous appelle, allons dner.




III


Pendant un mois, le malaise empira, et Clotilde souffrait surtout de voir
que Pascal fermait les tiroirs  clef, maintenant. Il n'avait plus en elle
la tranquille confiance de jadis, elle en tait blesse,  un tel point,
que, si elle avait trouv l'armoire ouverte, elle aurait jet les dossiers
au feu, comme sa grand'mre Flicit la poussait  le faire. Et les
fcheries recommenaient, souvent on ne se parlait pas de deux jours.

Un matin,  la suite d'une de ces bouderies qui durait depuis
l'avant-veille, Martine dit, en servant le djeuner:

--Tout  l'heure, comme je traversais la place de la Sous-Prfecture, j'ai
vu entrer chez madame Flicit un tranger que j'ai bien cru
reconnatre.... Oui, ce serait votre frre, mademoiselle, que je n'en
serais pas surprise.

Du coup, Pascal et Clotilde se parlrent.

--Ton frre! est-ce que grand'mre l'attendait?

--Non, je ne crois pas.... Voici plus de six mois qu'elle l'attend. Je sais
qu'elle lui a de nouveau crit, il y a huit jours.

Et ils questionnrent Martine.

--Dame! monsieur, je ne peux pas dire, car, depuis quatre ans que j'ai vu
monsieur Maxime, lorsqu'il est rest deux heures chez nous, en se rendant
en Italie, il a peut-tre bien chang.... J'ai cru tout de mme reconnatre
son dos.

La conversation continua, Clotilde paraissait heureuse de cet vnement qui
rompait enfin le lourd silence, et Pascal conclut:

--Bon! si c'est lui, il viendra nous voir.

C'tait Maxime, en effet. Il cdait, aprs des mois de refus, aux
sollicitations pressantes de la vieille madame Rougon, qui avait, de ce
ct encore, toute une plaie vive de la famille  fermer. L'histoire tait
ancienne, et elle s'aggravait chaque jour.

A l'ge de dix-sept ans, il y avait quinze ans dj, Maxime avait eu, d'une
servante sduite, un enfant, sotte aventure de gamin prcoce, dont Saccard,
son pre, et sa belle-mre Rene, celle-ci simplement vexe du choix
indigne, s'taient contents de rire. La servante, Justine Mgot, tait
justement d'un village des environs, une fillette blonde de dix-sept ans
aussi, docile et douce; et on l'avait renvoye  Plassans, avec une rente
de douze cents francs, pour lever le petit Charles. Trois ans plus tard,
elle y avait pous un bourrelier du faubourg, Anselme Thomas, bon
travailleur, garon raisonnable que la rente tentait. Du reste, elle tait
devenue d'une conduite exemplaire, engraisse, comme gurie d'une toux qui
avait fait craindre une hrdit fcheuse, due  toute une ascendance
alcoolique. Et deux nouveaux enfants, ns de son mariage, un garon g de
dix ans, et une petite fille de sept, gras et roses, se portaient
admirablement bien; de sorte qu'elle aurait t la plus respecte, la plus
heureuse des femmes, sans les ennuis que Charles lui causait dans son
mnage. Thomas, malgr la rente, excrait ce fils d'un autre, le
bousculait, ce dont souffrait secrtement la mre, en pouse soumise et
silencieuse. Aussi, bien qu'elle l'adort, l'aurait-elle volontiers rendu 
la famille du pre.

Charles,  quinze ans, en paraissait  peine douze, et il en tait rest 
l'intelligence balbutiante d'un enfant de cinq ans. D'une extraordinaire
ressemblance avec sa trisaeule, Tante Dide, la folle des Tulettes, il
avait une grce lance et fine, pareil  un de ces petits rois exsangues
qui finissent une race, couronns de longs cheveux ples, lgers comme de
la soie. Ses grands yeux clairs taient vides, sa beaut inquitante avait
une ombre de mort. Et ni cerveau ni coeur, rien qu'un petit chien vicieux,
qui se frottait aux gens, pour se caresser. Son arrire-grand'mre
Flicit, gagne par cette beaut o elle affectait de reconnatre son
sang, l'avait d'abord mis au collge, le prenant  sa charge; mais il s'en
tait fait chasser au bout de six mois, sous l'accusation de vices
inavouables. Trois fois, elle s'tait entte, l'avait chang de
pensionnat, pour aboutir toujours au mme renvoi honteux. Alors, comme il
ne voulait, comme il ne pouvait absolument rien apprendre, et comme il
pourrissait tout, il avait fallu le garder, on se l'tait pass des uns aux
autres, dans la famille. Le docteur Pascal, attendri, songeant  une
gurison, n'avait abandonn cette cure impossible qu'aprs l'avoir eu chez
lui pendant prs d'un an, inquiet du contact pour Clotilde. Et, maintenant,
lorsque Charles n'tait pas chez sa mre, o il ne vivait presque plus, on
le trouvait chez Flicit ou chez quelque autre parent, coquettement mis,
combl de joujoux, vivant en petit dauphin effmin d'une antique race
dchue.

Cependant, la vieille madame Rougon souffrait de ce btard,  la royale
chevelure blonde, et son plan tait de le soustraire aux commrages de
Plassans, en dcidant Maxime  le prendre, pour le garder  Paris. Ce
serait encore une vilaine histoire de la famille efface. Mais longtemps
Maxime avait fait la sourde oreille, hant par la continuelle terreur de
gter son existence. Aprs la guerre, riche depuis la mort de sa femme, il
tait revenu manger sagement sa fortune dans son htel de l'avenue du
Bois-de-Boulogne, ayant gagn  sa dbauche prcoce la crainte salutaire du
plaisir, surtout rsolu  fuir les motions et les responsabilits, afin de
durer le plus possible. Des douleurs vives dans les pieds, des rhumatismes,
croyait-il, le tourmentaient depuis quelque temps; il se voyait dj
infirme, clou sur un fauteuil; et le brusque retour en France de son pre,
l'activit nouvelle que Saccard dployait, avaient achev de le terrifier.
Il connaissait bien ce dvoreur de millions, il tremblait en le retrouvant
empress autour de lui, bonhomme, avec son ricanement amical. N'allait-il
pas tre mang, s'il restait un jour  sa merci, li par ces douleurs qui
lui envahissaient les jambes. Et une telle peur de la solitude l'avait
pris, qu'il venait de cder enfin  l'ide de revoir son fils. Si le petit
lui semblait doux, intelligent, bien portant, pourquoi ne l'emmnerait-il
pas? Cela lui donnerait un compagnon, un hritier qui le protgerait contre
les entreprises de son pre. Peu  peu, son gosme s'tait vu aim, choy,
dfendu; et pourtant, peut-tre ne se serait-il pas risqu encore  un tel
voyage, si son mdecin ne l'avait envoy aux eaux de Saint-Gervais. Ds
lors, il n'y avait plus  faire qu'un crochet de quelques lieues, il tait
tomb le matin chez la vieille madame Rougon,  l'improviste, bien rsolu 
reprendre un train, le soir mme, aprs l'avoir interroge et vu l'enfant.

Vers deux heures, Pascal et Clotilde taient encore prs de la fontaine,
sous les platanes, o Martine leur avait servi le caf, lorsque Flicit
arriva, avec Maxime.

--Ma chrie, quelle surprise! je t'amne ton frre.

Saisie, la jeune fille s'tait leve, devant cet tranger maigri et jauni,
qu'elle reconnaissait  peine. Depuis leur sparation, en 1854, elle ne
l'avait revu que deux fois, la premire  Paris, la seconde  Plassans.
Mais elle gardait de lui une image nette, lgante et vive. La face s'tait
creuse, les cheveux s'claircissaient, sems de fils blancs. Pourtant,
elle finit par le retrouver, avec sa tte jolie et fine, d'une grce
inquitante de fille, jusque dans sa dcrpitude prcoce.

--Comme tu te portes bien, toi! dit-il simplement, en embrassant sa soeur.

--Mais, rpondit-elle, il faut vivre au soleil.... Ah! que je suis heureuse
de te voir!

Pascal, de son coup d'oeil de mdecin, avait fouill  fond son neveu. Il
l'embrassa  son tour.

--Bonjour, mon garon.... Et elle a raison, vois-tu, on ne se porte bien
qu'au soleil, comme les arbres!

Vivement, Flicit tait alle jusqu' la maison. Elle revint en criant:

--Charles n'est donc pas ici?

--Non, dit Clotilde. Nous l'avons eu hier. L'oncle Macquart l'a emmen, et
il doit passer quelques jours aux Tulettes.

Flicit se dsespra. Elle n'tait accourue que dans la certitude de
trouver l'enfant chez Pascal. Comment faire, maintenant? Le docteur, de son
air paisible, proposa d'crire  l'oncle, qui le ramnerait, ds le
lendemain matin. Puis, quand il sut que Maxime voulait absolument repartir
par le train de neuf heures, sans coucher, il eut une autre ide. Il allait
envoyer chercher un landau, chez le loueur, et l'on irait tous les quatre
voir Charles, chez l'oncle Macquart. Ce serait mme une charmante
promenade. Il n'y avait pas trois lieues de Plassans aux Tulettes: une
heure pour aller, une heure pour revenir, on aurait encore prs de deux
heures  rester l-bas, si l'on voulait tre de retour  sept heures.
Martine ferait  dner, Maxime aurait tout le temps de manger et de prendre
son train.

Mais Flicit s'agitait, visiblement inquite de cette visite  Macquart.

--Ah bien, non! si vous croyez que je vais aller l-bas, par ce temps
d'orage.... Il est bien plus simple d'envoyer quelqu'un qui nous ramnera
Charles.

Pascal hocha la tte. On ne ramenait pas toujours Charles comme on voulait.
C'tait un enfant sans raison, qui, parfois, galopait au moindre caprice,
ainsi qu'un animal indompt. Et la vieille madame Rougon, combattue,
furieuse de n'avoir rien pu prparer, dut finir par cder, dans la
ncessit o elle tait de s'en remettre au hasard.

--Aprs tout, comme vous voudrez! Mon Dieu, que les choses s'arrangent mal!

Martine courut chercher le landau, et trois heures n'taient pas sonnes,
lorsque les deux chevaux enfilrent la route de Nice, dvalant la pente qui
descendait jusqu'au pont de la Viorne. On tournait ensuite  gauche, pour
longer pendant prs de deux kilomtres les bords boiss de la rivire.
Puis, la route s'engageait dans les gorges de la Seille, un dfil troit
entre deux murs gants de roches cuites et dores par les violents soleils.
Des pins avaient pouss dans les fentes; des panaches d'arbres,  peine
gros d'en bas comme des touffes d'herbe, frangeaient les crtes, pendaient
sur le gouffre. Et c'tait un chaos, un paysage foudroy, un couloir de
l'enfer, avec ses dtours tumultueux, ses coulures de terre sanglante
glisses de chaque entaille, sa solitude dsole que troublait seul le vol
des aigles.

Flicit ne desserra pas les lvres, la tte en travail, l'air accabl sous
ses rflexions. Il faisait en effet trs lourd, le soleil brillait,
derrire un voile de grands nuages livides. Presque seul, Pascal causa,
dans sa tendresse passionne pour cette nature ardente, tendresse qu'il
s'efforait de faire partager  son neveu. Mais il avait beau s'exclamer,
lui montrer l'enttement des oliviers, des figuiers et des ronces, 
pousser dans les roches, la vie de ces roches elles-mmes, de cette
carcasse colossale et puissante de la terre, d'o l'on entendait monter un
souffle: Maxime restait froid, pris d'une sourde angoisse, devant ces blocs
d'une majest sauvage, dont la masse l'anantissait. Et il prfrait
reporter les yeux sur sa soeur, assise en face de lui. Elle le charmait peu
 peu, tellement il la voyait saine et heureuse, avec sa jolie tte ronde,
au front droit, si bien quilibr. Par moments, leurs regards se
rencontraient, et elle avait un sourire tendre, dont il tait rconfort.

Mais la sauvagerie de la gorge s'adoucit, les deux murs de rochers
s'abaissrent, on fila entre des coteaux apaiss, aux pentes molles, semes
de thyms et de lavandes. C'tait le dsert encore, des espace nus,
verdtres et violtres, o la moindre brise roulait un pre parfum. Puis,
tout d'un coup, aprs un dernier dtour, on descendit dans le vallon des
Tulettes, que des sources rafrachissaient. Au fond s'tendaient des
prairies, coupes de grands arbres. Le village tait  mi-cte, parmi des
oliviers, et la bastide de Macquart, un peu carte, se trouvait sur la
gauche, en plein midi. Il fallut que le landau prit le chemin qui
conduisait  l'Asile des Alins, dont on apercevait, en face, les murs
blancs.

Le silence de Flicit s'tait assombri, car elle n'aimait pas montrer
l'oncle Macquart. Encore un dont la famille serait bien dbarrasse, le
jour o il s'en irait! Pour la gloire d'eux tous, il aurait d dormir sous
la terre depuis longtemps. Mais il s'enttait, il portait ses
quatre-vingt-trois ans en vieil ivrogne, satur de boisson, que l'alcool
semblait conserver. A Plassans, il avait une lgende terrible de fainant
et de bandit, et les vieillards chuchotaient l'excrable histoire des
cadavres qu'il y avait entre lui et les Rougon, une trahison aux jours
troubls de dcembre 1851, un guet-apens dans lequel il avait laiss des
camarades, le ventre ouvert, sur le pav sanglant. Plus tard, quand il
tait rentr en France, il avait prfr,  la bonne place qu'il s'tait
fait promettre, ce petit domaine des Tulettes, que Flicit lui avait
achet. Et il y vivait grassement depuis lors, il n'avait plus eu que
l'ambition de l'arrondir, guettant de nouveau les bons coups, ayant encore
trouv le moyen de se faire donner un champs longtemps convoit, en se
rendant utile  sa belle-soeur, lorsque celle-ci avait d reconqurir
Plassans sur les lgitimistes: une autre effroyable histoire qu'on se
disait aussi  l'oreille, un fou lch sournoisement de l'Asile, battant la
nuit, courant  sa vengeance, incendiant sa propre maison, o flambaient
quatre personnes. Mais c'taient heureusement l des choses anciennes, et
Macquart, rang aujourd'hui, n'tait plus le bandit inquitant dont avait
trembl toute la famille. Il se montrait fort correct, d'une diplomatie
finaude, n'ayant gard que son rire goguenard qui avait l'air de se ficher
du monde.

--L'oncle est chez lui, dit Pascal, comme on approchait.

La bastide tait une de ces constructions provenales, d'un seul tage, aux
tuiles dcolores, les quatre murs violemment badigeonns en jaune. Devant
la faade attendait une troite terrasse, que d'antiques mriers, rabattus
en forme de treille, allongeant et tordant leurs grosses branches,
ombrageaient. C'tait l que l'oncle fumait sa pipe, l't. Et, en
entendant la voiture, il tait venu se planter au bord de la terrasse,
redressant sa haute taille, vtu proprement de drap bleu, coiff de
l'ternelle casquette de fourrure qu'il portait d'un bout de l'anne 
l'autre.

Quand il eut reconnu les visiteurs, il ricana, il cria:

--En voila de la belle socit!... Vous tes bien gentils, vous allez vous
rafrachir.

Mais la prsence de Maxime l'intriguait. Qui tait-il? pour qui venait-il,
celui-l? On le lui nomma, et tout de suite il arrta les explications
qu'on ajoutait, en voulant l'aider  se retrouver, au milieu de l'cheveau
compliqu de la parent.

--Le pre de Charles, je sais, je sais!... Le fils de mon neveu Saccard,
pardi! celui qui a fait un beau mariage et dont la femme est morte....

Il dvisageait Maxime, l'air tout heureux de le voir rid dj 
trente-deux ans, les cheveux et la barbe sems de neige.

--Ah! dame! ajouta-t-il, nous vieillissons tous.... Moi, encore, je n'ai
pas trop  me plaindre, je suis solide.

Et il triomphait, d'aplomb sur les reins, la face comme bouillie et
flambante, d'un rouge ardent de brasier. Depuis longtemps, l'eau-de-vie
ordinaire lui semblait de l'eau pure; seul, le trois-six chatouillait
encore son gosier durci; il en buvait de tels coups, qu'il en restait
plein, la chair baigne, imbibe ainsi qu'une ponge. L'alcool suintait de
sa peau. Au moindre souffle, quand il parlait, une vapeur d'alcool
s'exhalait de sa bouche.

--Certes, oui! vous tes solide, l'oncle! dit Pascal merveill. Et vous
n'avez rien fait pour a, vous avez bien raison de vous moquer de nous....
Voyez-vous, je ne crains qu'une chose, c'est qu'un jour, en allumant votre
pipe, vous ne vous allumiez vous-mme, ainsi qu'un bol de punch.

Macquart, flatt, s'gaya bruyamment.

--Plaisante, plaisante, mon petit! Un verre de cognac, a vaut mieux que
tes sales drogues.... Et vous allez tous trinquer, hein? pour qu'il soit
bien dit que votre oncle vous fait honneur  tous. Moi, je me fiche des
mauvaises langues. J'ai du bl, j'ai des oliviers, j'ai des amandiers, et
des vignes, et de la terre, autant qu'un bourgeois. L't, je fume ma pipe
 l'ombre de mes mriers; l'hiver, je vais la fumer l, contre mon mur, au
soleil. Hein? d'un oncle comme a, on n'a pas  en rougir!... Clotilde,
j'ai du sirop, si tu en veux. Et vous, Flicit, ma chre, je sais que vous
prfrez l'anisette. Il y a de tout, je vous dis qu'il y a de tout, chez
moi!

Son geste s'tait largi, comme pour embrasser la possession de son
bien-tre de vieux gredin devenu ermite; pendant que Flicit, qu'il
effrayait depuis un moment, avec l'numration de ses richesses, ne le
quittait pas des yeux, prte  l'interrompre.

--Merci, Macquart, nous ne prendrons rien, nous sommes presss.... O donc
est Charles?

--Charles, bon, bon! tout  l'heure! J'ai compris, le papa vient pour voir
l'enfant.... Mais a ne va pas nous empcher de boire un coup.

Et, lorsqu'on eut refus absolument, il se blessa, il dit avec son rire
mauvais:

--Charles, il n'est pas l, il est  l'Asile, avec la vieille.

Puis, emmenant Maxime au bout de la terrasse, il lui montra les grands
btiments blancs, dont les jardins infrieurs ressemblaient  des praux de
prison.

--Tenez! mon neveu, vous voyez trois arbres devant nous. Eh bien! au-dessus
de celui de gauche, il y a une fontaine, dans une cour. Suivez le
rez-de-chausse, la cinquime fentre  droite est celle de Tante Dide. Et
c'est l qu'est le petit.... Oui, je l'y ai men tout  l'heure.

C'tait une tolrance de l'administration. Depuis vingt et un ans qu'elle
tait  l'Asile, la vieille femme n'avait pas donn un souci  sa
gardienne. Bien calme, bien douce, immobile dans son fauteuil, elle passait
les journes  regarder devant elle; et, comme l'enfant se plaisait l,
comme elle-mme semblait s'intresser  lui, on fermait les yeux sur cette
infraction aux rglements, on l'y laissait parfois deux et trois heures,
trs occup  dcouper des images.

Mais ce nouveau contretemps avait mis le comble  la mauvaise humeur de
Flicit. Elle se fcha, lorsque Macquart proposa d'aller tous les cinq, en
bande, chercher le petit.

--Quelle ide! allez-y tout seul et revenez vite.... Nous n'avons pas de
temps  perdre.

Le frmissement de colre qu'elle contenait, parut amuser l'oncle; et, ds
lors, sentant combien il lui tait dsagrable, il insista, avec son
ricanement.

--Dame! mes enfants, nous verrions par la mme occasion la vieille mre,
notre mre  tous. Il n'y a pas  dire, vous savez, nous sommes tous sortis
d'elle, et ce ne serait gure poli de ne pas aller lui souhaiter le
bonjour, puisque mon petit-neveu, qui arrive de si loin, ne l'a peut-tre
bien jamais revue.... Moi, je ne la renie pas, ah! fichtre non! Srement,
elle est folle; mais a ne se voit pas souvent, des vieilles mres qui ont
dpass la centaine, et a vaut la peine qu'on se montre un peu gentil pour
elle.

Il y eut un silence. Un petit frisson glac avait couru. Ce fut Clotilde,
muette jusque-l, qui dclara la premire, d'une voix mue:

--Vous avez raison, mon oncle, nous irons tous.

Flicit elle-mme dut consentir. On remonta dans le landau, Macquart
s'assit prs du cocher. Un malaise avait blmi le visage fatigu de Maxime;
et, durant le court trajet, il questionna Pascal sur Charles, d'un air
d'intrt paternel, qui cachait une inquitude croissante. Le docteur, gn
par les regards imprieux de sa mre, adoucit la vrit. Mon Dieu! l'enfant
n'tait pas d'une sant bien forte, c'tait mme pour cela qu'on le
laissait volontiers des semaines chez l'oncle,  la campagne; cependant, il
ne souffrait d'aucune maladie caractrise. Pascal n'ajouta pas qu'il
avait, un instant, fait le rve de lui donner de la cervelle et des
muscles, en le traitant par les injections de substance nerveuse; mais il
s'tait heurt  un continuel accident, les moindres piqres dterminaient
chez le petit des hmorragies, qu'il fallait chaque fois arrter par des
pansements compressifs: c'tait un relchement des tissus d  la
dgnrescence, une rose de sang qui perlait  la peau, c'taient surtout
des saignements de nez, si brusques, si abondants, qu'on n'osait pas le
laisser seul, dans la crainte que tout le sang de ses veines ne coult. Et
le docteur finit en disant que, si l'intelligence tait paresseuse chez
lui, il esprait qu'elle se dvelopperait, dans un milieu d'activit
crbrale plus vive.

On tait arriv devant l'Asile. Macquart, qui coutait, descendit du sige,
en disant:

--C'est un gamin bien doux, bien doux. Et puis, il est si beau, un ange!

Maxime, pli encore, et grelottant, malgr la chaleur touffante, ne posa
plus de questions. Il regardait les vastes btiments de l'Asile, les ailes
des diffrents quartiers, spars par des jardins, celui des hommes et
celui des femmes, ceux des fous tranquilles et des fous furieux. Une grande
propret rgnait, une morne solitude, que traversaient des pas et des
bruits de clefs. Le vieux Macquart connaissait tous les gardiens.
D'ailleurs, les portes s'ouvrirent devant le docteur Pascal, qu'on avait
autoris  soigner certains des interns. On suivit une galerie, on tourna
dans une cour: c'tait l, une des chambres du rez-de-chausse, une pice
tapisse d'un papier clair, meuble simplement d'un lit, d'une armoire,
d'une table, d'un fauteuil et de deux chaises. La gardienne, qui ne devait
jamais quitter sa pensionnaire, venait justement de s'absenter. Et il n'y
avait, aux deux bords de la table, que la folle, rigide dans son fauteuil,
et que l'enfant, sur une chaise, absorb, en train de dcouper des images.

--Entrez, entrez! rptait Macquart. Oh! il n'y a pas de danger, elle est
bien gentille!

L'anctre, Adlade Fouque, que ses petits-enfants, toute la race qui avait
pullul, nommaient du surnom caressant de Tante Dide, ne tourna pas mme la
tte au bruit. Ds la jeunesse, des troubles hystriques l'avaient
dsquilibre. Ardente, passionne d'amour, secoue de crises, elle tait
ainsi arrive au grand ge de quatre-vingt-trois ans, lorsqu'une affreuse
douleur, un choc moral terrible l'avait jete  la dmence. Depuis lors,
depuis vingt et un ans, c'tait chez elle un arrt de l'intelligence, un
affaiblissement brusque, rendant toute rparation impossible. Aujourd'hui,
 cent quatre ans, elle vivait toujours, ainsi qu'une oublie, une dmente
calme, au cerveau ossifi, chez qui la folie pouvait rester indfiniment
stationnaire, sans amener la mort. Cependant, la snilit tait venue, lui
avait peu  peu atrophi les muscles. Sa chair tait comme mange par
l'ge, la peau seule demeurait sur les os,  ce point qu'il fallait la
porter de son lit  son fauteuil. Et, squelette jauni, dessche l, telle
qu'un arbre sculaire dont il ne reste que l'corce, elle se tenait
pourtant droite contre le dossier du fauteuil, n'ayant plus que les yeux de
vivants, dans son mince et long visage. Elle regardait Charles fixement.

Clotilde, un peu tremblante, s'tait approche.

--Tante Dide, c'est nous qui avons voulu vous voir.... Vous ne me
reconnaissez donc pas? Votre petite-fille qui vient parfois vous embrasser.

Mais la folle ne parut pas entendre. Ses regards ne quittaient point
l'enfant, dont les ciseaux achevaient de dcouper une image, un roi de
pourpre au manteau d'or.

--Voyons, maman, dit  son tour Macquart, ne fais pas la bte. Tu peux bien
nous regarder. Voil un monsieur, un petit-fils  toi, qui arrive de Paris
exprs.

A cette voix, Tante Dide finit par tourner la tte. Elle promena lentement
ses yeux vides et clairs sur eux tous, puis elle les ramena sur Charles et
retomba dans sa contemplation. Personne ne parlait plus.

--Depuis le terrible choc qu'elle a reu, expliqua enfin Pascal  voix
basse, elle est ainsi: toute intelligence, tout souvenir parat aboli en
elle. Le plus souvent, elle se tait; parfois, elle a un flot bgay de
paroles indistinctes. Elle rit, elle pleure sans motif, elle est une chose
que rien n'affecte.... Et, pourtant, je n'oserais dire que la nuit soit
absolue, que des souvenirs ne restent pas emmagasins au fond.... Ah! la
pauvre vieille mre, comme je la plains, si elle n'en est pas encore 
l'anantissement final! A quoi peut-elle penser, depuis vingt et un ans, si
elle se souvient?

D'un geste, il carta ce pass affreux, qu'il connaissait. Il la revoyait
jeune, grande crature mince et ple, aux yeux effars, veuve tout de suite
de Rougon, du lourd jardinier qu'elle avait voulu pour mari, se jetant
avant la fin de son deuil aux bras du contrebandier Macquart, qu'elle
aimait d'un amour de louve et qu'elle n'pousait mme pas. Elle avait ainsi
vcu quinze ans, avec un enfant lgitime et deux btards, au milieu du
vacarme et du caprice, disparaissant pendant des semaines, revenant
meurtrie, les bras noirs. Puis, Macquart tait mort d'un coup de feu,
abattu comme un chien par un gendarme; et, sous ce premier choc, elle
s'tait fige, ne gardant dj de vivants que ses yeux d'eau de source,
dans sa face blme, se retirant du monde au fond de la masure que son amant
lui avait laisse, y menant pendant quarante annes l'existence d'une
nonne, que traversaient d'pouvantables crises nerveuses. Mais l'autre choc
devait l'achever, la jeter  la dmence, et Pascal se la rappelait, la
scne atroce, car il y avait assist: un pauvre enfant que la grand'mre
avait pris chez elle, son petit-fils Silvre, victime des haines et des
luttes sanglantes de la famille, et dont un gendarme encore avait cass la
tte d'un coup de pistolet, pendant la rpression du mouvement
insurrectionnel de 1851. Du sang, toujours, l'claboussait.

Flicit, pourtant, s'tait approche de Charles, si absorb dans ses
images, que tout ce monde ne le drangeait pas.

--Mon petit chri, c'est ton pre, ce monsieur.... Embrasse-le.

Et tous, ds lors, s'occuprent de Charles. Il tait trs joliment mis, en
veste et en culotte de velours noir, soutaches de ganse d'or. D'une pleur
de lis, il ressemblait vraiment  un fils de ces rois qu'il dcoupait, avec
ses larges yeux ples et le ruissellement de ses cheveux blonds. Mais ce
qui frappait surtout, en ce moment, c'tait sa ressemblance avec Tante
Dide, cette ressemblance qui avait franchi trois gnrations, qui sautait
de ce visage dessch de centenaire, de ces traits uss,  cette dlicate
figure d'enfant, comme efface dj elle aussi, trs vieille et finie par
l'usure de la race. En face l'un de l'autre, l'enfant imbcile, d'une
beaut de mort, tait comme la fin de l'anctre, l'oublie.

Maxime se pencha pour mettre un baiser sur le front du petit; et il avait
le coeur froid, cette beaut elle-mme l'effrayait, son malaise grandissait
dans cette chambre de dmence, o soufflait toute une misre humaine, venue
de loin.

--Comme tu es beau, mon mignon!... Est-ce que tu m'aimes un peu?

Charles le regarda, ne comprit pas, se remit  ses images.

Mais tous restrent saisis. Sans que l'expression ferme de son visage et
chang, Tante Dide pleurait, un flot de larmes roulait de ses yeux vivants
sur ses joues mortes. Elle ne quittait toujours pas l'enfant du regard, et
elle pleurait lentement,  l'infini.

Alors, ce fut, pour Pascal, une motion extraordinaire. Il avait pris le
bras de Clotilde, il le serrait violemment, sans qu'elle pt comprendre.
C'tait que, devant ses yeux, s'voquait toute la ligne, la branche
lgitime et la branche btarde, qui avaient pouss de ce tronc, ls dj
par la nvrose. Les cinq gnrations taient l en prsence, les Rougon et
les Macquart, Adlade Fouque  la racine, puis le vieux bandit d'oncle,
puis lui-mme, puis Clotilde et Maxime, et enfin Charles. Flicit comblait
la place de son mari mort. Il n'y avait pas de lacune, la chane se
droulait, dans son hrdit logique et implacable. Et quel sicle voqu,
au fond du cabanon tragique, o soufflait cette misre venue de loin, dans
un tel effroi, que tous, malgr l'accablante chaleur, frissonnrent!

--Quoi donc, matre? demanda tout bas Clotilde tremblante.

--Non, non, rien! murmura le docteur. Je te dirai plus tard.

Macquart, qui continuait seul  ricaner, gronda la vieille mre. En voil
une ide, de recevoir les gens avec des larmes, quand ils se drangeaient
pour vous faire une visite! Ce n'tait gure poli. Puis, il revint  Maxime
et  Charles.

--Enfin, mon neveu, vous le voyez, votre gamin. N'est-ce pas qu'il est joli
et qu'il vous fait honneur tout de mme?

Flicit se hta d'intervenir, trs mcontente de la faon dont tournaient
les choses, n'ayant plus que la hte de s'en aller.

--C'est srement un bel enfant, et qui est moins en retard qu'on ne croit.
Regarde donc comme il est adroit de ses mains.... Et tu verras, lorsque tu
l'auras dgourdi,  Paris, n'est-ce pas? autrement que nous n'avons pu le
faire  Plassans.

--Sans doute, sans doute, murmura Maxime. Je ne dis pas non, je vais y
rflchir.

Il restait embarrass, il ajouta:

--Vous comprenez, je ne suis venu que pour le voir.... Je ne peux le
prendre maintenant, puisque je dois passer un mois  Saint-Gervais. Mais,
ds mon retour  Paris, je rflchirai, je vous crirai.

Et, tirant sa montre:

--Diable! cinq heures et demie.... Vous savez que, pour rien au monde, je
ne veux manquer le train de neuf heures.

--Oui, oui, partons, dit Flicit. Nous n'avons plus rien  faire ici.

Macquart, vainement, s'effora de les attarder, avec toutes sortes
d'histoires. Il contait les jours o Tante Dide bavardait, il affirmait
qu'un matin il l'avait trouve en train de chanter une romance de sa
jeunesse. D'ailleurs, lui n'avait pas besoin de la voiture, il ramnerait
l'enfant  pied, puisqu'on le lui laissait.

--Embrasse ton papa, mon petit, parce qu'on sait bien quand on se voit,
mais on ne sait jamais si l'on se reverra!

Du mme mouvement surpris et indiffrent, Charles avait lev la tte, et
Maxime troubl lui posa un second baiser sur la front.

--Sois bien sage et bien beau, mon mignon.... Et aime-moi un peu.

--Allons, allons, nous n'avons pas de temps  perdre, rpta Flicit.

Mais la gardienne rentrait. C'tait une grosse fille vigoureuse, attache
spcialement au service de la folle. Elle la levait, la couchait, la
faisait manger, la nettoyait, comme une enfant. Et tout de suite elle se
mit  causer avec le docteur Pascal, qui la questionnait. Un des rves les
plus caresss du docteur tait de traiter et de gurir les fous par sa
mthode, en les piquant. Puisque, chez eux, c'tait le cerveau qui
priclitait, pourquoi des injections de substance nerveuse ne leur
donneraient-elles pas de la rsistance, de la volont, en rparant les
brches faites  l'organe? Aussi, un instant, avait-il song  exprimenter
la mdication sur la vieille mre; puis, des scrupules lui taient venus,
une sorte de terreur sacre, sans compter que la dmence,  cet ge, tait
la ruine totale, irrparable. Il avait choisi un autre sujet, un ouvrier
chapelier, Sarteur, qui se trouvait depuis un an  l'Asile, o il tait
venu lui-mme supplier qu'on l'enfermt, pour lui viter un crime. Dans ses
crises, un tel besoin de tuer le poussait, qu'il se serait jet sur les
passants. Petit, trs brun, le front fuyant, la face en bec d'oiseau, avec
un grand nez et un menton trs court, il avait la joue gauche sensiblement
plus grosse que la droite. Et le docteur obtenait des rsultats miraculeux
sur cet impulsif, qui, depuis un mois, n'avait pas eu d'accs. Justement,
la gardienne, questionne, rpondit que Sarteur, calm, allait de mieux en
mieux.

--Tu entends, Clotilde! s'cria Pascal ravi. Je n'ai pas le temps de le
voir ce soir, nous reviendrons demain. C'est mon jour de visite.... Ah! si
j'osais, si elle tait jeune encore....

Ses regards se reportaient sur Tante Dide. Mais Clotilde, qui souriait de
son enthousiasme, dit doucement:

--Non, non, matre, tu ne peux refaire de la vie.... Allons, viens. Nous
sommes les derniers.

C'tait vrai, les autres taient sortis dj. Macquart, sur le seuil,
regardait s'loigner Flicit et Maxime, de son air de se ficher du monde.
Et Tante Dide, l'oublie, d'une maigreur effrayante, restait immobile, les
yeux de nouveau fixs sur Charles, au blanc visage puis, sous sa royale
chevelure.

Le retour fut plein de gne. Dans la chaleur qui s'exhalait de la terre, le
landau roulait pesamment. Au ciel orageux, le crpuscule s'pandait en une
cendre cuivre. Quelques mots vagues furent changs d'abord; puis, ds
qu'on fut entr dans les gorges de la Seille, toute conversation tomba,
sous l'inquitude et la menace des roches gantes, dont les murs semblaient
se resserrer. N'tait-ce point le bout du monde? n'allait-on pas rouler 
l'inconnu de quelque gouffre? Un aigle passa, jeta un grand cri.

Des saules reparurent, et l'on filait au bord de la Viorne, lorsque
Flicit reprit, sans transition, comme si elle et continu un entretien
commenc:

--Tu n'as aucun refus  craindre de la mre. Elle aime bien Charles, mais
c'est une femme trs raisonnable, et elle comprend parfaitement que
l'intrt de l'enfant est que tu le reprennes. Il faut t'avouer, en outre,
que le pauvre petit n'est pas trs heureux chez elle, parce que,
naturellement, le mari prfre son fils et sa fille.... Enfin, tu dois tout
savoir.

Et elle continua, voulant sans doute engager Maxime et tirer de lui une
promesse formelle. Jusqu' Plassans, elle parla. Puis, tout d'un coup,
comme le landau tait secou sur le pav du faubourg:

--Mais, tiens! la voil, la mre.... Cette grosse blonde, sur cette porte.

C'tait au seuil d'une boutique de bourrelier, o pendaient des harnais et
des licous. Justine prenait le frais, sur une chaise, en tricotant un bas,
tandis que la petite fille et le petit garon jouaient par terre,  ses
pieds; et, derrire eux, on apercevait, dans l'ombre de la boutique,
Thomas, un gros homme brun, en train de recoudre une selle.

Maxime avait allong la tte, sans motion, simplement curieux. Il resta
trs surpris devant cette forte femme de trente-deux ans,  l'air si sage
et si bourgeois, chez qui rien ne restait de la folle gamine avec laquelle
il s'tait dniais, lorsque tous deux, du mme ge, entraient  peine dans
leur dix-septime anne. Peut-tre eut-il seulement un serrement de coeur,
lui malade et dj trs vieux,  la retrouver embellie et calme, trs
grasse.

--Jamais je ne l'aurais reconnue, dit-il.

Et le landau, qui roulait toujours, tourna dans la rue de Rome. Justine
disparut, cette vision du pass, si diffrente, sombra dans le vague du
crpuscule, avec Thomas, les enfants, la boutique.

A la Souleiade, la table tait mise. Martine avait une anguille de la
Viorne, un lapin saut et un rti de boeuf. Sept heures sonnaient, on avait
tout le temps de dner tranquillement.

--Ne te tourmente pas, rptait le docteur Pascal  son neveu. Nous
t'accompagnerons au chemin de fer, ce n'est pas  dix minutes.... Du moment
que tu as laiss ta malle, tu n'auras qu' prendre ton billet et  sauter
dans le train.

Puis, comme il retrouvait Clotilde dans le vestibule, o elle accrochait
son chapeau et son ombrelle, il lui dit  demi-voix:

--Tu sais que ton frre m'inquite.

--Comment a?

--Je l'ai bien regard, je n'aime pas la faon dont il marche. a ne m'a
jamais tromp.... Enfin, c'est un garon que l'ataxie menace.

Elle devint toute pale, elle rpta:

--L'ataxie.

Une cruelle image s'tait leve, celle d'un voisin, un homme jeune encore,
que, pendant dix ans, elle avait vu tran par un domestique, dans une
petite voiture. N'tait-ce pas le pire des maux, l'infirmit, le coup de
hache qui spare un vivant de la vie?

--Mais, murmura-t-elle, il ne se plaint que de rhumatismes.

Pascal haussa les paules; et, mettant un doigt sur ses lvres, il passa
dans la salle  manger, o dj Flicit et Maxime taient assis.

Le dner fut trs amical. La brusque inquitude, ne au coeur de Clotilde,
la rendit tendre pour son frre, qui se trouvait plac prs d'elle.
Gaiement, elle le soignait, le forait  prendre les meilleurs morceaux.
Deux fois, elle rappela Martine, qui passait les plats trop vite. Et
Maxime, de plus en plus, tait sduit par cette soeur si bonne, si bien
portante, si raisonnable, dont le charme l'enveloppait comme d'une caresse.
Elle le conqurait  un tel point, que, peu  peu, un projet, vague
d'abord, se prcisait en lui. Puisque son fils, le petit Charles, l'avait
tant effray avec sa beaut de mort, son air royal d'imbcillit maladive,
pourquoi n'emmnerait-il pas sa soeur Clotilde? L'ide d'une femme dans sa
maison le terrifiait bien, car il les redoutait toutes, ayant joui d'elles
trop jeune; mais celle-ci lui paraissait vraiment maternelle. D'autre part,
une femme honnte, chez lui, cela le changerait et serait trs bon. Son
pre, au moins, n'oserait plus lui envoyer des filles, comme il le
souponnait de le faire, pour l'achever et avoir tout de suite son argent.
La terreur et la haine de son pre le dcidrent.

--Tu ne te maries donc pas? demanda-t-il, voulant sonder le terrain.

La jeune fille se mit  rire.

--Oh! rien ne presse.

Puis, d'un air de boutade, regardant Pascal qui avait lev la tte:

--Est-ce qu'on sait?... Je ne me marierai jamais.

Mais Flicit se rcria. Quand elle la voyait si attache au docteur, elle
souhaitait souvent un mariage qui l'en dtacherait, qui laisserait son fils
isol, dans un intrieur dtruit, o elle-mme deviendrait toute-puissante,
matresse des choses. Aussi l'appela-t-elle en tmoignage: n'tait-ce pas
vrai qu'une femme devait se marier, que cela tait contre nature, de rester
vieille fille? Et, gravement, il l'approuvait, sans quitter Clotilde des
yeux.

--Oui, oui, il faut se marier.... Elle est trop raisonnable, elle se
mariera....

--Bah! interrompit Maxime, aura-t-elle vraiment raison?... Pour tre
malheureuse peut-tre, il y a tant de mauvais mnages!

Et, se dcidant:

--Tu ne sais pas ce que tu devrais faire?... Eh bien! tu devrais venir 
Paris vivre avec moi.... J'ai rflchi, cela m'effraye un peu de prendre la
charge d'un enfant, dans mon tat de sant. Ne suis-je pas un enfant
moi-mme, un malade qui a besoin de soins?... Tu me soignerais, tu serais
l, si je venais  perdre dcidment les jambes.

Sa voix s'tait brise, dans un attendrissement sur lui-mme. Il se voyait
infirme, il la voyait  son chevet, en soeur de charit; et, si elle
consentait  rester fille, il lui laisserait volontiers sa fortune, pour
que son pre ne l'et pas. La terreur qu'il avait de la solitude, le besoin
o il serait peut-tre bientt de prendre une garde-malade, le rendaient
trs touchant.

--Ce serait bien gentil de ta part, et tu n'aurais pas  t'en repentir.

Mais Martine, qui servait le rti, s'tait arrte de saisissement; et la
proposition, autour de la table, causait la mme surprise. Flicit, la
premire, approuva, en sentant que ce dpart aiderait ses projets. Elle
regardait Clotilde, muette encore et comme tourdie; tandis que le docteur
Pascal, trs ple, attendait.

--Oh! mon frre, mon frre, balbutia la jeune fille, sans trouver d'abord
autre chose.

Alors, la grand'mre intervint.

--C'est tout ce que tu dis? Mais c'est trs bien, ce que ton frre te
propose. S'il craint de prendre Charles maintenant, tu peux toujours y
aller, toi; et, plus tard, tu feras venir le petit.... Voyons, voyons, a
s'arrange parfaitement. Ton frre s'adresse  ton coeur.... Pascal,
n'est-ce pas qu'elle lui doit une bonne rponse?

Le docteur, d'un effort, tait redevenu matre de lui. On sentait pourtant
le grand froid qui l'avait glac. Il parla avec lenteur.

--Je vous rpte que Clotilde est trs raisonnable et que, si elle doit
accepter, elle acceptera.

Dans son bouleversement, la jeune fille eut une rvolte.

--Matre, veux-tu donc me renvoyer?... Certainement, je remercie Maxime.
Mais tout quitter, mon Dieu! quitter tout ce qui m'aime, tout ce que j'ai
aim jusqu'ici!

Elle avait eu un geste perdu, dsignant les tres et les choses,
embrassant la Souleiade entire.

--Et, reprit Pascal en la regardant, si cependant Maxime avait besoin de
toi?

Ses yeux se mouillrent, elle demeura un instant frmissante, car elle
seule avait compris. La vision cruelle, de nouveau, s'tait voque:
Maxime, infirme, tran dans une petite voiture par un domestique, comme le
voisin qu'elle rencontrait. Mais sa passion protestait contre son
attendrissement. Est-ce qu'elle avait un devoir,  l'gard d'un frre qui,
pendant quinze ans, lui tait rest tranger? est-ce que son devoir n'tait
pas o tait son coeur?

--coute, Maxime, finit-elle par dire, laisse-moi rflchir, moi aussi. Je
verrai.... Sois certain que je te suis trs reconnaissante. Et, si un jour
tu avais rellement besoin de moi, eh bien! je me dciderais sans doute.

On ne put la faire s'engager davantage. Flicit, avec sa continuelle
fivre, s'y puisa; tandis que le docteur affectait maintenant de dire
qu'elle avait donn sa parole. Martine apporta une crme, sans songer 
cacher sa joie: prendre mademoiselle! en voil une ide, pour que monsieur
mourt de tristesse, en restant tout seul! Et la fin du dner fut ralentie
ainsi par cet incident. On tait encore au dessert, lorsque huit heures et
demie sonnrent. Ds lors, Maxime s'inquita, pitina, voulut partir.

A la gare, o tous l'accompagnrent, il embrassa une dernire fois sa
soeur.

--Souviens-toi.

--N'aie pas peur, dclara Flicit, nous sommes l pour lui rappeler sa
promesse.

Le docteur souriait, et tous trois, ds que le train se fut mis en branle,
agitrent leurs mouchoirs.

Ce jour-l, quand ils eurent accompagn la grand'mre jusqu' sa porte, le
docteur Pascal et Clotilde rentrrent doucement  la Souleiade et y
passrent une soire dlicieuse. Le malaise des semaines prcdentes,
l'antagonisme sourd qui les divisait, semblait s'en tre all. Jamais ils
n'avaient prouv une pareille douceur,  se sentir si unis, insparables.
En eux, il y avait comme un rveil de sant aprs une maladie, un espoir et
une joie de vivre. Ils restrent longtemps dans la nuit chaude, sous les
platanes,  couter le fin cristal de la fontaine. Et ils ne parlaient mme
pas, ils gotaient profondment le bonheur d'tre ensemble.




IV


Huit jours plus tard, la maison tait retombe au malaise. Pascal et
Clotilde, de nouveau, restaient des aprs-midi entires  se bouder; et il
y avait des sautes continuelles d'humeurs. Martine elle-mme vivait
irrite. Le mnage  trois devenait un enfer.

Puis, brusquement, tout s'aggrava encore. Un capucin de grande saintet,
comme il en passe souvent dans les villes du Midi, tait venu  Plassans
faire une retraite. La chaire de Saint-Saturnin retentissait des clats de
sa voix. C'tait une sorte d'aptre, une loquence populaire et enflamme,
une parole fleurie, abondante en images. Et il prchait sur le nant de la
science moderne, dans une envole mystique extraordinaire, niant la ralit
de ce monde, ouvrant l'inconnu, le mystre de l'au del. Toutes les dvotes
de la ville en taient bouleverses.

Ds le premier soir, comme Clotilde, accompagne de Martine, avait assist
au sermon, Pascal s'aperut de la fivre qu'elle rapportait. Les jours
suivants, elle se passionna, revint plus tard, aprs tre reste une heure
en prire, dans le coin noir d'une chapelle. Elle ne sortait plus de
l'glise, rentrait brise, avec des yeux luisants de voyante; et les
paroles ardentes du capucin la hantaient. De la colre et du mpris
semblaient lui tre venus pour les gens et les choses.

Pascal, inquiet, voulut avoir une explication avec Martine. Il descendit,
un matin, de bonne heure, comme elle balayait la salle  manger.

--Vous savez que je vous laisse libres, Clotilde et vous, d'aller 
l'glise, si cela vous plat. Je n'entends peser sur la conscience de
personne.... Mais je ne veux pas que vous me la rendiez malade.

La servante, sans arrter son balai, rpondit sourdement:

--Les gens malades sont peut-tre bien ceux qui ne croient pas l'tre.

Elle avait dit cela d'un tel air de conviction, qu'il se mit  sourire.

--Oui, c'est moi qui suis l'esprit infirme, dont vous implorez la
conversion, tandis que vous autres possdez la bonne sant et l'entire
sagesse.... Martine, si vous continuez  me torturer et  vous torturer
vous-mmes, je me fcherai.

Il avait parl d'une voix si dsespre et si rude, que la servante
s'arrta du coup, le regarda en face. Une tendresse infinie, une dsolation
immense passrent sur son visage us de vieille fille, clotre dans son
service. Et des larmes emplirent ses yeux, elle se sauva en bgayant:

--Ah! monsieur, vous ne nous aimez pas!

Alors, Pascal resta dsarm, envahi d'une tristesse croissante. Son remords
augmentait de s'tre montr tolrant, de n'avoir pas dirig en matre
absolu l'ducation et l'instruction de Clotilde. Dans sa croyance que les
arbres poussaient droit, quand on ne les gnait point, il lui avait permis
de grandir  sa guise, aprs lui avoir appris simplement  lire et 
crire. C'tait sans plan conu  l'avance, uniquement par le train
coutumier de leur vie, qu'elle avait  peu prs tout lu et qu'elle s'tait
passionne pour les sciences naturelles, en l'aidant  faire des
recherches,  corriger ses preuves,  recopier et  classer ses
manuscrits. Comme il regrettait aujourd'hui son dsintressement! Quelle
forte direction il aurait donne  ce clair esprit, si avide de savoir, au
lieu de le laisser s'carter et se perdre, dans ce besoin de l'au del, que
favorisaient la grand'mre Flicit et la bonne Martine! Tandis que lui
s'en tenait au fait, s'efforait de ne jamais aller plus loin que le
phnomne, et qu'il y russissait par sa discipline de savant, sans cesse
il l'avait vue se proccuper de l'inconnu, du mystre. C'tait, chez elle,
une obsession, une curiosit d'instinct qui arrivait  la torture,
lorsqu'elle n'tait pas satisfaite. Il y avait l un besoin que rien ne
rassasiait, un appel irrsistible vers l'inaccessible, l'inconnaissable.
Dj, quand elle tait petite, et plus tard surtout, jeune fille, elle
allait tout de suite au pourquoi et au comment, elle exigeait les raisons
dernires. S'il lui montrait une fleur, elle lui demandait pourquoi cette
fleur ferait une graine, pourquoi cette graine germerait. Puis, c'tait le
mystre de la conception, des sexes, de la naissance et de la mort, et les
forces ignores, et Dieu, et tout. En quatre questions, elle l'acculait
chaque fois  son ignorance fatale; et, quand il ne savait plus que
rpondre, qu'il se dbarrassait d'elle, avec un geste de fureur comique,
elle avait un beau rire de triomphe, elle retournait perdue dans ses
rves, dans la vision illimite de tout ce qu'on ne connat pas et de tout
ce qu'on peut croire. Souvent, elle le stupfiait par ses explications. Son
esprit, nourri de science, partait des vrits prouves, mais d'un tel
bond, qu'elle sautait du coup en plein ciel des lgendes. Des mdiateurs
passaient, des anges, des saints, des souffles surnaturels, modifiant la
matire, lui donnant la vie; ou bien encore ce n'tait qu'une mme force,
l'me du monde, travaillant  fondre les choses et les tres en un final
baiser d'amour, dans cinquante sicles. Elle en avait fait le compte,
disait-elle.

Jamais, du reste, Pascal ne l'avait vue si trouble. Depuis une semaine
qu'elle suivait la retraite du capucin,  la cathdrale, elle vivait
impatiemment les jours dans l'attente du sermon du soir; et elle s'y
rendait avec le recueillement exalt d'une fille qui va  son premier
rendez-vous d'amour. Puis, le lendemain, tout en elle disait son
dtachement de la vie extrieure, de son existence accoutume, comme si le
monde visible, les actes ncessaires de chaque minute ne fussent que leurre
et que sottise. Aussi avait-elle  peu prs abandonn ses occupations,
cdant  une sorte de paresse invincible, restant des heures les mains
tombes sur les genoux, les yeux vides et perdus, au lointain de quelque
rve. Maintenant, elle si active, si matinire, se levait tard, ne
paraissait gure que pour le second djeuner; et ce ne devait pas tre  sa
toilette qu'elle passait ces longues heures, car elle perdait de sa
coquetterie de femme,  peine peigne, vtue  la diable d'une robe
boutonne de travers, mais adorable quand mme, grce  sa triomphante
jeunesse. Ces promenades du matin qu'elle aimait tant, au travers de la
Souleiade, ces courses du haut en bas des terrasses, plantes d'oliviers et
d'amandiers, ces visites  la pinde, embaume d'une odeur de rsine, ces
longues stations sur l'aire ardente, o elle prenait des bains de soleil,
elle ne les faisait plus, elle prfrait rester, les volets clos, enferme
dans sa chambre, au fond de laquelle on ne l'entendait pas remuer. Puis,
l'aprs-midi, dans la salle, c'tait une oisivet languissante, un
dsoeuvrement tran de chaise en chaise, une fatigue, une irritation
contre tout ce qui l'avait intresse jusque-l.

Pascal dut renoncer  se faire aider par elle. Une note, qu'il lui avait
donne  mettre au net, resta trois jours sur son pupitre. Elle ne classait
plus rien, ne se serait pas baisse pour ramasser un manuscrit par terre.
Surtout, elle avait abandonn les pastels, les dessins de fleurs trs
exacts qui devaient servir de planches  un ouvrage sur les fcondations
artificielles. De grandes mauves rouges, d'une coloration nouvelle et
singulire, s'taient fanes dans leur vase, sans qu'elle eut fini de les
copier. Et, pendant une aprs-midi entire, elle se passionna encore sur un
dessin fou, des fleurs de rve, une extraordinaire floraison panouie au
soleil du miracle, tout un jaillissement de rayons d'or en forme d'pis, au
milieu de larges corolles de pourpre, pareilles  des coeurs ouverts, d'o
montaient, en guise de pistils, des fuses d'astres, des milliards de
mondes coulant au ciel ainsi qu'une voie lacte.

--Ah! ma pauvre fille, lui dit ce jour-l le docteur, peut-on perdre son
temps  de telles imaginations! Moi qui attends la copie de ces mauves que
tu as laisses mourir!... Et tu te rendras malade. Il n'y a ni sant, ni
mme beaut possible, en dehors de la ralit.

Souvent, elle ne rpondait plus, enferme dans une conviction farouche, ne
voulant point discuter. Mais il venait de la toucher au vif de ses
croyances.

--Il n'y a pas de ralit, dclara-t-elle nettement.

Lui, amus par cette carrure philosophique chez cette grande enfant, se mit
 rire.

--Oui, je sais.... Nos sens sont faillibles, nous ne connaissons le monde
que par nos sens, donc il se peut que le monde n'existe pas.... Alors,
ouvrons la porte  la folie, acceptons comme possibles les chimres les
plus saugrenues, partons pour le cauchemar, en dehors des lois et des
faits.... Mais ne vois-tu donc pas qu'il n'est plus de rgle, si tu
supprimes la nature, et que le seul intrt  vivre est de croire  la vie,
de l'aimer et de mettre toutes les forces de son intelligence  la mieux
connatre.

Elle eut un geste d'insouciance et de bravade  la fois; et la conversation
tomba. Maintenant, elle sabrait le pastel  larges coups de crayon bleu,
elle en dtachait le flamboiement sur une limpide nuit d't.

Mais, deux jours plus tard,  la suite d'une nouvelle discussion, les
choses se gtrent encore. Le soir, au sortir de table, Pascal tait
remont travailler dans la salle, pendant qu'elle restait dehors, assise
sur la terrasse. Des heures s'coulrent, il fut tout surpris et inquiet,
lorsque sonna minuit, de ne pas l'avoir entendue rentrer dans sa chambre.
Elle devait passer par la salle, il tait bien certain qu'elle ne l'avait
point traverse, derrire son dos. En bas, quand il fut descendu, il
constata que Martine dormait. La porte du vestibule n'tait pas ferme 
clef, Clotilde s'tait srement oublie dehors. Cela lui arrivait parfois,
pendant les nuits chaudes; mais jamais elle ne s'attardait  ce point.

L'inquitude du docteur augmenta, lorsque, sur la terrasse, il aperut,
vide, la chaise o la jeune fille avait d rester assise longtemps. Il
esprait l'y trouver endormie. Puisqu'elle n'y tait plus, pourquoi
n'tait-elle pas rentre? o pouvait-elle s'en tre alle,  une pareille
heure? La nuit tait admirable, une nuit de septembre, brlante encore,
avec un ciel immense, cribl d'toiles, dans son infini de velours sombre;
et, au fond de ce ciel sans lune, les toiles luisaient si vives et si
larges, qu'elles clairaient la terre. D'abord, il se pencha sur la
balustrade de la terrasse, examina les pentes, les gradins de pierres
sches, qui descendaient jusqu' la voie du chemin de fer; mais rien ne
remuait, il ne voyait que les ttes rondes et immobiles des petits
oliviers. L'ide alors lui vint qu'elle tait sans doute sous les platanes,
prs de la fontaine, dans le perptuel frisson de cette eau murmurante. Il
y courut, il s'enfona en pleine obscurit, une nappe si paisse, que
lui-mme, qui connaissait chaque tronc d'arbre, devait marcher les mains en
avant, pour ne point se heurter. Puis, ce fut au travers de la pinde qu'il
battit ainsi l'ombre, ttonnant, sans rencontrer personne. Et il finit par
appeler, d'une voix qu'il assourdissait.

--Clotilde! Clotilde!

La nuit restait profonde et muette. Il haussa peu a peu la voix.

--Clotilde! Clotilde!

Pas une me, pas un souffle. Les chos semblaient ensommeills, son cri
s'touffait dans le lac infiniment doux des tnbres bleues. Et il cria de
toute sa force, il revint sous les platanes, il retourna dans la pinde,
s'affolant, visitant la proprit entire. Brusquement, il se trouva sur
l'aire.

A cette heure, l'aire immense, la vaste rotonde pave, dormait elle aussi.
Depuis les longues annes qu'on n'y vannait plus de grain, une herbe y
poussait, tout de suite brle par le soleil, dore et comme rase,
pareille  la haute laine d'un tapis. Et, entre les touffes de cette molle
vgtation, les cailloux ronds ne refroidissaient jamais, fumant ds le
crpuscule, exhalant dans la nuit la chaleur amasse de tant de midis
accablants.

L'aire s'arrondissait, nue, dserte, au milieu de ce frisson, sous le calme
du ciel, et Pascal la traversait pour courir au verger, lorsqu'il manqua
culbuter contre un corps, longuement tendu, qu'il n'avait pu voir. Il eut
une exclamation effare:

--Comment, tu es l?

Clotilde ne daigna mme pas rpondre. Elle tait couche sur le dos, les
mains ramenes et serres sous la nuque, la face vers le ciel; et, dans son
pale visage, on ne voyait que ses grands yeux luire.

--Moi qui m'inquite et qui t'appelle depuis un quart d'heure!... Tu
m'entendais bien crier?

Elle finit par desserrer les lvres.

--Oui.

--Alors, c'est stupide! Pourquoi ne rpondais-tu pas?

Mais elle tait retombe dans son silence, elle refusait de s'expliquer, le
front ttu, les regards envols l-haut.

--Allons, viens te coucher, mchante enfant! Tu me diras cela demain.

Elle ne bougeait toujours point, il la supplia de rentrer  dix reprises,
sans qu'elle fit un mouvement. Lui-mme avait fini par s'asseoir prs
d'elle, dans l'herbe rase, et il sentait sous lui la tideur du pav.

--Enfin, tu ne peux coucher dehors.... Rponds-moi au moins. Qu'est-ce que
tu fais l?

--Je regarde.

Et, de ses grands yeux immobiles, largis et fixes, ses regards semblaient
monter plus haut, parmi les toiles. Elle tait toute dans l'infini pur de
ce ciel d't, au milieu des astres.

--Ah! matre, reprit-elle, d'une voix lente et gale, ininterrompue, comme
cela est troit et born, tout ce que tu sais,  ct de ce qu'il y a
srement l-haut.... Oui, si je ne t'ai pas rpondu, c'tait que je pensais
 toi et que j'avais une grosse peine.... Il ne faut pas me croire
mchante.

Un tel frisson de tendresse avait pass dans sa voix, qu'il en fut
profondment mu. Il s'allongea  son ct, galement sur le dos. Leurs
coudes se touchaient. Ils causrent.

--Je crains bien, chrie, que tes chagrins ne soient pas raisonnables....
Tu penses  moi et tu as de la peine. Pourquoi donc?

--Oh! pour des choses que j'aurais de la peine  t'expliquer. Je ne suis
pas une savante. Cependant, tu m'as appris beaucoup, et j'ai moi-mme
appris davantage, en vivant avec toi. D'ailleurs, ce sont des choses que je
sens.... Peut-tre que j'essayerai de te le dire, puisque nous sommes l,
si seuls, et qu'il fait si beau!

Son coeur plein dbordait, aprs des heures de rflexion, dans la paix
confidentielle de l'admirable nuit. Lui, ne parla pas, ayant peur de
l'inquiter.

--Quand j'tais petite et que je t'entendais parler de la science, il me
semblait que tu parlais du bon Dieu, tellement tu brlais d'esprance et de
foi. Rien ne te paraissait plus impossible. Avec la science, on allait
pntrer le secret du monde et raliser le parfait bonheur de
l'humanit.... Selon toi, c'tait  pas de gant qu'on marchait. Chaque
jour amenait sa dcouverte, sa certitude. Encore dix ans, encore cinquante
ans, encore cent ans peut-tre, et le ciel serait ouvert, nous verrions
face  face la vrit.... Eh bien! les annes marchent, et rien ne s'ouvre,
et la vrit recule.

--Tu es une impatiente, rpondit-il simplement. Si dix sicles sont
ncessaires, il faudra bien les attendre.

--C'est vrai, je ne puis pas attendre. J'ai besoin de savoir, j'ai besoin
d'tre heureuse tout de suite. Et tout savoir d'un coup, et tre heureuse
absolument, dfinitivement!... Oh! vois-tu, c'est de cela que je souffre,
ne pas monter d'un bond  la connaissance complte, ne pouvoir me reposer
dans la flicit entire, dgage de scrupules et de doutes. Est-ce que
c'est vivre que d'avancer dans les tnbres  pas si ralentis, que de ne
pouvoir goter une heure de calme, sans trembler  l'ide de l'angoisse
prochaine? Non, non! toute la connaissance et tout le bonheur en un jour!
... ta science nous les a promis, et si elle ne nous les donne pas, elle
fait faillite.

Alors, il commena lui-mme  se passionner.

--Mais c'est fou, petite fille, ce que tu dis l! La science n'est pas la
rvlation. Elle marche de son train humain, sa gloire est dans son effort
mme.... Et puis, ce n'est pas vrai, la science n'a pas promis le bonheur.

Vivement, elle l'interrompit.

--Comment, pas vrai! Ouvre donc tes livres, l-haut. Tu sais bien que je
les ai lus. Ils en dbordent, de promesses. A les lire, il semble qu'on
marche  la conqute de la terre et du ciel. Ils dmolissent tout et ils
font le serment de tout remplacer; et cela par la raison pure, avec
solidit et sagesse.... Sans doute, je suis comme les enfants. Quand on m'a
promis quelque chose, je veux qu'on me le donne. Mon imagination travaille,
il faut que l'objet soit trs beau, pour me contenter.... Mais c'tait si
simple, de ne rien me promettre! Et surtout,  cette heure, devant mon
dsir exaspr et douloureux, il serait mal de me dire qu'on ne m'a rien
promis.

Il eut un nouveau geste de protestation, dans la grande nuit sereine.

--En tout cas, continua-t-elle, la science a fait table rase, la terre est
nue, le ciel est vide, et qu'est-ce que tu veux que je devienne, mme si tu
innocentes la science des espoirs que j'ai conus?... Je ne puis pourtant
pas vivre sans certitude et sans bonheur. Sur quel terrain solide vais-je
btir ma maison, du moment qu'on a dmoli le vieux monde et qu'on se presse
si peu de construire le nouveau? Toute la cit antique a craqu, dans cette
catastrophe de l'examen et de l'analyse; et il n'en reste rien qu'une
population affole battant les ruines, ne sachant sur quelle pierre poser
sa tte, campant sous l'orage, exigeant le refuge solide et dfinitif, o
elle pourra recommencer la vie.... Il ne faut donc pas s'tonner de notre
dcouragement ni de notre impatience. Nous ne pouvons plus attendre.
Puisque la science, trop lente, fait faillite, nous prfrons nous rejeter
en arrire, oui! dans les croyances d'autrefois, qui, pendant des sicles,
ont suffi au bonheur du monde.

--Ah! c'est bien cela, cria-t-il, nous en sommes bien  ce tournant de la
fin du sicle, dans la fatigue, dans l'nervement de l'effroyable masse de
connaissances qu'il a remues.... Et c'est l'ternel besoin de mensonge,
l'ternel besoin d'illusion qui travaille l'humanit et la ramne en
arrire, au charme berceur de l'inconnu.... Puisqu'on ne saura jamais tout,
 quoi bon savoir davantage? Du moment que la vrit conquise ne donne pas
le bonheur immdiat et certain, pourquoi ne pas se contenter de
l'ignorance, cette couche obscure o l'humanit a dormi pesamment son
premier ge?... Oui! c'est le retour offensif du mystre, c'est la raction
 cent ans d'enqute exprimentale. Et cela devait tre, il faut s'attendre
 des dsertions, quand on ne peut contenter tous les besoins  la fois.
Mais il n'y a l qu'une halte, la marche en avant continuera, hors de notre
vue, dans l'infini de l'espace.

Un instant, ils se turent, sans un mouvement, les regards perdus parmi les
milliards de mondes, qui luisaient au ciel sombre. Une toile filante
traversa d'un trait de flamme la constellation de Cassiope. Et l'univers
illumin, l-haut, tournait lentement sur son axe, dans une splendeur
sacre, tandis que, de la terre tnbreuse, autour d'eux, ne s'levait
qu'un petit souffle, une haleine douce et chaude de femme endormie.

--Dis-moi, demanda-t-il de son ton bonhomme, c'est ton capucin qui t'a mis
ce soir la tte  l'envers?

Elle rpondit franchement:

--Oui, il dit en chaire des choses qui me bouleversent, il parle contre
tout ce que tu m'as appris, et c'est comme si cette science que je te dois,
change en poison, me dtruisait.... Mon Dieu! que vais-je devenir?

--Ma pauvre enfant!... Mais c'est terrible de te dvorer ainsi! Et,
pourtant, je suis encore assez tranquille sur ton compte, car tu es une
quilibre, toi, tu as une bonne petite caboche ronde, nette et solide,
comme je te l'ai rpt souvent. Tu te calmeras.... Mais quel ravage dans
les cervelles, si toi, bien portante, tu es trouble! N'as-tu donc pas la
foi?

Elle se taisait, elle soupira, tandis qu'il ajoutait:

--Certes, au simple point de vue du bonheur, la foi est un solide bton de
voyage, et la marche devient aise et paisible, quand on a la chance de la
possder.

--Eh! je ne sais plus! dit-elle. Il est des jours o je crois, il en est
d'autres o je suis avec toi et avec tes livres. C'est toi qui m'as
bouleverse, c'est par toi que je souffre. Et toute ma souffrance est l
peut-tre, dans ma rvolte contre toi que j'aime.... Non, non! ne me dis
rien, ne me dis pas que je me calmerai. Cela m'irriterait davantage en ce
moment.... Tu nies le surnaturel. Le mystre, n'est-ce pas? ce n'est que
l'inexpliqu. Mme, tu concdes qu'on ne saura jamais tout; et, ds lors,
l'unique intrt  vivre est la conqute sans fin sur l'inconnu, l'ternel
effort pour savoir davantage.... Ah! j'en sais trop dj pour croire, tu
m'as dj trop conquise, et il y a des heures o il me semble que je vais
en mourir.

Il lui avait pris la main, parmi l'herbe tide, il la serrait violemment.

--Mais c'est la vie qui te fait peur, petite fille!... Et comme tu as
raison de dire que l'unique bonheur est l'effort continu! car, dsormais,
le repos dans l'ignorance est impossible. Aucune halte n'est  esprer,
aucune tranquillit dans l'aveuglement volontaire. Il faut marcher, marcher
quand mme, avec la vie qui marche toujours. Tout ce qu'on propose, les
retours en arrire, les religions mortes, les religions repltres,
amnages selon les besoins nouveaux, sont un leurre.... Connais donc la
vie, aime-la, vis-la telle qu'elle doit tre vcue: il n'y a pas d'autre
sagesse.

D'une secousse irrite, elle avait dgag sa main. Et sa voix exprima un
dgot frmissant.

--La vie est abominable, comment veux-tu que je la vive paisible et
heureuse?... C'est une clart terrible que ta science jette sur le monde,
ton analyse descend dans toutes nos plaies humaines, pour en taler
l'horreur. Tu dis tout, tu parles crment, tu ne nous laisses que la nause
des tres et des choses, sans aucune consolation possible.

Il l'interrompit d'un cri de conviction ardente.

--Tout dire, ah! oui, pour tout connatre et tout gurir!

La colre la soulevait, elle se mit sur son sant.

--Si encore l'galit et la justice existaient dans ta nature. Mais tu le
reconnais toi-mme, la vie est au plus fort, le faible prit fatalement,
parce qu'il est faible. Il n'y a pas deux tres gaux, ni en sant, ni en
beaut, ni en intelligence: c'est au petit bonheur de la rencontre, au
hasard du choix.... Et tout croule, ds que la grande et sainte justice
n'est plus!

--C'est vrai, dit-il  demi-voix, comme  lui-mme, l'galit n'existe pas.
Une socit qu'on baserait sur elle, ne pourrait vivre. Pendant des
sicles, on a cru remdier au mal par la charit. Mais le monde a craqu;
et, aujourd'hui, on propose la justice.... La nature est-elle juste? Je la
crois plutt logique. La logique est peut-tre une justice naturelle et
suprieure, allant droit  la somme du travail commun, au grand labeur
final.

--Alors, n'est-ce pas? cria-t-elle, la justice qui crase l'individu pour
le bonheur de la race, qui dtruit l'espce affaiblie pour l'engraissement
de l'espce triomphante.... Non, non! c'est le crime! Il n'y a qu'ordure et
que meurtre. Ce soir,  l'glise, il avait raison: la terre est gte, la
science n'en tale que la pourriture, c'est en haut qu'il faut nous
rfugier tous.... Oh! matre, je t'en supplie, laisse-moi me sauver,
laisse-moi te sauver toi-mme!

Elle venait d'clater en larmes, et le bruit de ses sanglots montait
perdu, dans la puret de la nuit. Vainement, il essaya de l'apaiser, elle
dominait sa voix.

--coute, matre, tu sais si je t'aime, car tu es tout pour moi.... Et
c'est de toi que vient mon tourment, j'ai de la peine  en touffer,
lorsque je songe que nous ne sommes pas d'accord, que nous serions spars
 jamais, si nous mourions tous les deux demain.... Pourquoi ne veux-tu pas
croire?

Il tcha encore de la raisonner.

--Voyons, tu es folle, ma chrie....

Mais elle s'tait mise  genoux, elle lui avait saisi les mains, elle
s'attachait  lui, d'une treinte enfivre. Et elle le suppliait plus
haut, dans une clameur de dsespoir telle, que la campagne noire, au loin,
en sanglotait.

--coute, il l'a dit  l'glise.... Il faut changer sa vie et faire
pnitence, il faut tout brler de ses erreurs passes, oui! tes livres, tes
dossiers, tes manuscrits.... Fais ce sacrifice, matre, je t'en conjure 
genoux. Et tu verras la dlicieuse existence que nous mnerons ensemble.

A la fin, il se rvoltait.

--Non! c'est trop, tais-toi!

--Si, tu m'entendras, matre, tu feras ce que je veux.... Je t'assure que
je suis horriblement malheureuse, mme en t'aimant comme je t'aime. Il
manque quelque chose, dans notre tendresse. Jusqu'ici, elle a t vide et
inutile, et j'ai l'irrsistible besoin de l'emplir, oh! de tout ce qu'il y
a de divin et d'ternel.... Que peut-il nous manquer, si ce n'est Dieu?
Agenouille-toi, prie avec moi!

Il se dgagea, irrit  son tour.

--Tais-toi, tu draisonnes. Je t'ai laisse libre, laisse-moi libre.

--Matre, matre! c'est notre bonheur que je veux!... Je t'emporterai loin,
trs loin. Nous irons dans une solitude vivre en Dieu!

--Tais-toi!... Non, jamais!

Alors, ils restrent un instant face  face, muets et menaants. La
Souleiade, autour d'eux, largissait son silence nocturne, les ombres
lgres de ses oliviers, les tnbres de ses pins et de ses platanes, o
chantait la voix attriste de la source; et, sur leur tte, il semblait que
le vaste ciel cribl d'toiles et pli d'un frisson, malgr l'aube encore
lointaine.

Clotilde leva le bras, comme pour montrer l'infini de ce ciel frissonnant.
Mais, d'un geste prompt, Pascal lui avait repris la main, la maintenait
dans la sienne, vers la terre. Et il n'y eut d'ailleurs plus un mot
prononc, ils taient hors d'eux, violents et ennemis. C'tait la brouille
farouche.

Brusquement, elle retira sa main, elle sauta de ct, comme un animal
indomptable et fier qui se cabre; puis, elle galopa, au travers de la nuit,
vers la maison. On entendit, sur les cailloux de l'aire, le claquement de
ses petites bottines, qui s'assourdit ensuite dans le sable d'une alle.
Lui, dj dsol, la rappela d'une voix pressante. Mais elle n'coutait
pas, ne rpondait pas, courait toujours. Saisi de crainte, le coeur serr,
il s'lana derrire elle, tourna le coin du bouquet des platanes, juste
assez tt pour la voir rentrer en tempte dans le vestibule. Il s'y
engouffra derrire elle, franchit l'escalier, se heurta contre la porte de
sa chambre, dont elle poussait violemment les verrous. Et l, il se calma,
s'arrta d'un rude effort, rsistant  l'envie de crier, de l'appeler
encore, d'enfoncer cette porte pour la ravoir, la convaincre, la garder
toute  lui. Un moment, il resta immobile, devant le silence de la chambre,
d'o pas un souffle ne sortait. Sans doute, jete en travers du lit, elle
touffait dans l'oreiller ses cris et ses sanglots. Il se dcida enfin 
redescendre fermer la porte du vestibule, remonta doucement couter s'il ne
l'entendait pas se plaindre; et le jour naissait, lorsqu'il se coucha,
dsespr, trangl de larmes.

Ds lors, ce fut la guerre sans merci. Pascal se sentit pi, traqu,
menac. Il n'tait plus chez lui, il n'avait plus de maison: l'ennemie
tait l sans cesse, qui le forait  tout craindre,  tout enfermer. Coup
sur coup, deux fioles de la substance nerveuse qu'il fabriquait, furent
ramasses en morceaux; et il dut se barricader dans sa chambre, on l'y
entendait assourdir le bruit de son pilon, sans qu'il se montrt mme aux
heures des repas. Il n'emmenait plus Clotilde, les jours de visite, parce
qu'elle dcourageait les malades, par son attitude d'incrdulit agressive.
Seulement, ds qu'il sortait, il n'avait qu'une hte, celle de rentrer
vite, car il tremblait de trouver ses serrures forces, ses tiroirs
saccags, au retour. Il n'utilisait plus la jeune fille  classer, 
recopier ses notes, depuis que plusieurs s'en taient alles, comme
emportes par le vent. Il n'osait mme plus l'employer  corriger ses
preuves, ayant constat qu'elle avait coup tout un passage dans un
article, dont l'ide blessait sa foi catholique. Et elle restait ainsi
oisive, rdant par les pices, ayant le loisir de vivre  l'afft d'une
occasion qui lui livrerait la clef de la grande armoire. Ce devait tre son
rve, le plan qu'elle roulait, pendant ses longs silences, les yeux
luisants, les mains fivreuses: avoir la clef, ouvrir, tout prendre, tout
dtruire, dans un autodaf qui serait agrable  Dieu. Les quelques pages
d'un manuscrit, oublies par lui sur un coin de table, le temps d'aller se
laver les mains et passer sa redingote, avaient disparu, ne laissant, au
fond de la chemine, qu'une pince de cendre. Un soir qu'il s'tait attard
prs d'un malade, comme il revenait au crpuscule, une terreur folle
l'avait pris, ds le faubourg,  la vue d'une grosse fume noire qui
montait en tourbillons, salissant le ciel ple. N'tait-ce pas la Souleiade
entire qui flambait, allume par le feu de joie de ses papiers? Il rentra
au pas de course, il ne se rassura qu'en apercevant, dans un champ voisin,
un feu de racines qui fumait avec lenteur.

Et quelle affreuse souffrance, ce tourment du savant qui se sent menac de
la sorte dans son intelligence, dans ses travaux! Les dcouvertes qu'il a
faites, les manuscrits qu'il compte laisser, c'est son orgueil, ce sont des
tres, du sang  lui, des enfants, et en les dtruisant, en les brlant, on
brlerait de sa chair. Surtout, dans ce perptuel guet-apens contre sa
pense, il tait tortur par l'ide que, cette ennemie qui tait chez lui,
installe jusqu'au coeur, il ne pouvait l'en chasser, et qu'il l'aimait
quand mme. Il demeurait dsarm, sans dfense possible, ne voulant point
agir, n'ayant d'autre ressource que de veiller avec vigilance. De toute
part, l'enveloppement se resserrait, il croyait sentir les petites mains
voleuses qui se glissaient au fond de ses poches, il n'avait plus de
tranquillit, mme les portes closes, craignant qu'on ne le dvalist par
les fentes.

--Mais, malheureuse enfant, cria-t-il un jour, je n'aime que toi au monde,
et c'est toi qui me tues!... Tu m'aimes aussi pourtant, tu fais tout cela
parce que tu m'aimes, et c'est abominable, et il vaudrait mieux en finir
tout de suite, en nous jetant  l'eau avec une pierre au cou!

Elle ne rpondait pas, ses yeux braves disaient seuls, ardemment, qu'elle
voulait bien mourir sur l'heure, si c'tait avec lui.

--Alors, je mourrais cette nuit, subitement, que se passerait-il donc
demain?... Tu viderais l'armoire, tu viderais les tiroirs, tu ferais un
gros tas de toutes mes oeuvres, et tu les brlerais? Oui, n'est-ce pas?...
Sais-tu que ce serait un vritable meurtre, comme si tu assassinais
quelqu'un? Et quelle lchet abominable, tuer la pense!

--Non! dit-elle d'une voix sourde, tuer le mal, l'empcher de se rpandre
et de renatre!

Toutes leurs explications les rejetaient  la colre. Il y en eut de
terribles. Et, un soir que la vieille madame Rougon tait tombe dans une
de ces querelles, elle resta seule avec Pascal, aprs que Clotilde se fut
enfuie au fond de sa chambre. Un silence rgna. Malgr l'air de navrement
qu'elle avait pris, une joie luisait au fond de ses yeux tincelants.

--Mais votre pauvre maison est un enfer! cria-t-elle enfin.

Le docteur, d'un geste, vita de rpondre. Toujours, il avait senti sa mre
derrire la jeune fille, exasprant en elle les croyances religieuses,
utilisant ce ferment de rvolte pour jeter le trouble chez lui. Il tait
sans illusion, il savait parfaitement que, dans la journe, les deux femmes
s'taient vues, et qu'il devait  cette rencontre,  tout un empoisonnement
savant, l'affreuse scne dont il tremblait encore. Sans doute sa mre tait
venue constater les dgts et voir si l'on ne touchait pas bientt au
dnouement.

--a ne peut continuer ainsi, reprit-elle. Pourquoi ne vous sparez-vous
pas, puisque vous ne vous entendez plus?... Tu devrais l'envoyer  son
frre Maxime, qui m'a crit, ces jours derniers, pour la demander encore.

Il s'tait redress, ple et nergique.

--Nous quitter fchs, ah! non, non, ce serait l'ternel remords, la plaie
ingurissable. Si elle doit partir un jour, je veux que nous puissions nous
aimer de loin.... Mais pourquoi partir? Nous ne nous plaignons ni l'un ni
l'autre.

Flicit sentit qu'elle s'tait trop hte.

--Sans doute, si cela vous plat de vous battre, personne n'a rien  y
voir.... Seulement, mon pauvre ami, permets-moi, dans ce cas, de te dire
que je donne un peu raison  Clotilde. Tu me forces  t'avouer que je l'ai
vue tout  l'heure: oui! a vaut mieux que tu le saches, malgr ma promesse
de silence. Eh bien! elle n'est pas heureuse, elle se plaint beaucoup, et
tu t'imagines que je l'ai gronde, que je lui ai prch une entire
soumission.... a ne m'empche pas de ne gure te comprendre et de juger
que tu fais tout pour ne pas tre heureux.

Elle s'tait assise, l'avait oblig  s'asseoir dans un coin de la salle,
o elle semblait ravie de le tenir seul,  sa merci. Dj plusieurs fois,
elle avait de la sorte voulu le forcer  une explication, qu'il vitait.
Bien qu'elle le torturt depuis des annes, et qu'il n'ignort rien d'elle,
il restait un fils dfrent, il s'tait jur de ne jamais sortir de cette
attitude obstine de respect. Aussi, ds qu'elle abordait certains sujets,
se rfugiait-il dans un absolu silence.

--Voyons, continua-t-elle, je comprends que tu ne veuilles pas cder 
Clotilde; mais  moi?... Si je te suppliais de me faire le sacrifice de ces
abominables dossiers, qui sont l, dans l'armoire! Admets un instant que tu
meures subitement et que ces papiers tombent entre des mains trangres:
nous sommes tous dshonors.... Ce n'est pas cela que tu dsires, n'est-ce
pas? Alors, quel est ton but, pourquoi t'obstines-tu  un jeu si
dangereux?... Promets-moi de les brler.

Il se taisait, il dut finir par rpondre:

--Ma mre, je vous en ai dj prie, ne causons jamais de cela.... Je ne
puis vous satisfaire.

--Mais enfin, cria-t-elle, donne-moi une raison. On dirait que notre
famille t'est aussi indiffrente que le troupeau de boeufs qui passe
l-bas. Tu en es pourtant.... Oh! je sais, tu fais tout pour ne pas en
tre. Moi-mme, parfois, je m'tonne, je me demande d'o tu peux bien
sortir. Et je trouve quand mme trs vilain de ta part, de t'exposer ainsi
 nous salir, sans tre arrt par la pense du chagrin que tu me causes, 
moi ta mre.... C'est simplement une mauvaise action.

Il se rvolta, il cda un moment au besoin de se dfendre, malgr sa
volont de silence.

--Vous tes dure, vous avez tort.... J'ai toujours cru  la ncessit, 
l'efficacit absolue de la vrit. C'est vrai, je dis tout sur les autres
et sur moi; et c'est parce que je crois fermement qu'en disant tout, je
fais l'unique bien possible.... D'abord, ces dossiers ne sont pas destins
au public, ils ne constituent que des notes personnelles, dont il me serait
douloureux de me sparer. Ensuite, j'entends bien que ce ne sont pas eux
seulement que vous brleriez: tous mes autres travaux seraient aussi jets
au feu, n'est-ce pas? et c'est ce que je ne veux pas, entendez-vous!...
Jamais, moi vivant, on ne dtruira ici une ligne d'criture.

Mais, dj, il regrettait d'avoir tant parl, car il la voyait se
rapprocher de lui, le presser, l'amener  la cruelle explication.

--Alors, va jusqu'au bout, dis-moi ce que tu nous reproches.... Oui,  moi
par exemple, que me reproches-tu? Ce n'est pas de vous avoir levs avec
tant de peine. Ah! la fortune a t longue  conqurir! Si nous jouissons
d'un peu de bonheur aujourd'hui, nous l'avons rudement gagn. Puisque tu as
tout vu et que tu mets tout dans tes paperasses, tu pourras tmoigner que
la famille a rendu aux autres plus de services qu'elle n'en a reu. A deux
reprises, sans nous, Plassans tait dans de beaux draps. Et c'est bien
naturel, si nous n'avons rcolt que des ingrats et des envieux,  ce point
qu'aujourd'hui encore la ville entire serait ravie d'un scandale qui nous
clabousserait.... Tu ne peux pas vouloir cela, et je suis sre que tu
rends justice  la dignit de mon attitude, depuis la chute de l'Empire et
les malheurs dont la France ne se relvera sans doute jamais.

--Laissez-donc la France tranquille, ma mre! dit-il de nouveau, tellement
elle le touchait aux endroits qu'elle savait sensibles. La France a la vie
dure, et je trouve qu'elle est en train d'tonner le monde par la rapidit
de sa convalescence.... Certes, il y a bien des lments pourris. Je ne les
ai pas cachs, je les ai trop tals peut-tre. Mais vous ne m'entendez
gure, si vous vous imaginez que je crois  l'effondrement final, parce que
je montre les plaies et les lzardes. Je crois  la vie qui limine sans
cesse les corps nuisibles, qui refait de la chair pour boucher les
blessures, qui marche quand mme  la sant, au renouvellement continu,
parmi les impurets et la mort.

Il s'exaltait, il en eut conscience, fit un geste de colre, et ne parla
plus. Sa mre avait pris le parti de pleurer, des petites larmes courtes,
difficiles, qui schaient tout de suite. Et elle revenait sur les craintes
dont s'attristait sa vieillesse, elle le suppliait, elle aussi, de faire sa
paix avec Dieu au moins par gard pour la famille. Ne donnait-elle pas
l'exemple du courage? Plassans entier, le quartier Saint-Marc, le vieux
quartier et la ville neuve ne rendaient-ils pas hommage  sa fire
rsignation? Elle rclamait seulement d'tre aide, elle exigeait de tous
ses enfants un effort pareil au sien. Ainsi, elle citait l'exemple
d'Eugne, le grand homme, tomb de si haut, et qui voulait bien n'tre plus
qu'un simple dput, dfendant, jusqu' son dernier souffle, le rgime
disparu, dont il avait tenu sa gloire. Elle tait galement pleine d'loges
pour Aristide, qui ne dsesprait jamais, qui reconqurait sous le rgime
nouveau, toute une belle position, malgr l'injuste catastrophe qui l'avait
un moment enseveli, parmi les dcombres de l'Union universelle. Et lui,
Pascal, resterait seul  l'cart, ne ferait rien pour qu'elle mourt en
paix, dans la joie du triomphe final des Rougon? lui qui tait si
intelligent, si tendre, si bon! Voyons, c'tait impossible! il irait  la
messe le prochain dimanche et il brlerait ces vilains papiers, dont la
seule pense la rendait malade. Elle suppliait, commandait, menaait. Mais
lui ne rpondait plus, calm, invincible dans son attitude de grande
dfrence. Il ne voulait pas de discussion, il la connaissait trop pour
esprer la convaincre et pour oser discuter le pass avec elle.

--Tiens! cria-t-elle, quand elle le sentit inbranlable, tu n'es pas 
nous, je l'ai toujours dit. Tu nous dshonores.

Il s'inclina.

--Ma mre, vous rflchirez, vous me pardonnerez.

Ce jour-l, Flicit s'en alla hors d'elle; et, comme elle rencontra
Martine  la porta de la maison, devant les platanes, elle se soulagea,
sans savoir que Pascal, qui venait de passer dans sa chambre, dont les
fentres taient ouvertes, entendait tout. Elle exhalait son ressentiment,
jurait d'arriver quand mme  s'emparer des papiers et  les dtruire,
puisqu'il ne voulait pas en faire volontairement le sacrifice. Mais ce qui
glaa le docteur, ce fut la faon dont Martine l'apaisait, d'une voix
contenue. Elle tait videmment complice, elle rptait qu'il fallait
attendre, ne rien brusquer, que mademoiselle et elle avaient fait le
serment de venir  bout de monsieur, en ne lui laissant pas une heure de
paix. C'tait jur, on le rconcilierait avec le bon Dieu, parce qu'il
n'tait pas possible qu'un saint homme comme monsieur restt sans religion.
Et les voix des deux femmes baissrent, ne furent bientt plus qu'un
chuchotement, un murmure touff de commrage et de complot, o il ne
saisissait que des mots pars, des ordres donns, des mesures prises, un
envahissement de sa libre personnalit. Lorsque sa mre partit enfin, il la
vit, avec son pas lger et sa taille mince de jeune fille, qui s'loignait
trs satisfaite.

Pascal eut une heure de dfaillance, de dsesprance absolue. Il se
demandait  quoi bon lutter, puisque toutes ses affections s'alliaient
contre lui. Cette Martine qui se serait jete dans le feu, sur un simple
mot de sa part, et qui le trahissait ainsi, pour son bien! Et Clotilde,
ligue avec cette servante, complotant dans les coins, se faisant aider par
elle  lui tendre des piges! Maintenant, il tait bien seul, il n'avait
autour de lui que des tratresses, on empoisonnait jusqu' l'air qu'il
respirait. Ces deux-l encore, elles l'aimaient, il serait peut-tre venu 
bout de les attendrir; mais, depuis qu'il savait sa mre derrire elles, il
s'expliquait leur acharnement, il n'esprait plus les reprendre. Dans sa
timidit d'homme qui avait vcu pour l'tude,  l'cart des femmes, malgr
sa passion, l'ide qu'elles taient trois  le vouloir,  le plier sous
leur volont, l'accablait. Il en sentait toujours une derrire lui; quand
il s'enfermait dans sa chambre, il les devinait de l'autre ct du mur; et
elles le hantaient, lui donnaient la continuelle crainte d'tre vol de sa
pense, s'il la laissait voir au fond de son crne, avant mme qu'il la
formult.

Ce fut certainement l'poque de sa vie o Pascal se trouva le plus
malheureux. Le perptuel tat de dfense o il devait vivre, le brisait; et
il lui semblait, parfois, que le sol de sa maison se drobait sous ses
pieds. Il eut alors, trs net, le regret de ne s'tre pas mari et de
n'avoir pas d'enfant. Est-ce que lui-mme avait eu peur de la vie? Est-ce
qu'il n'tait point puni de son gosme? Ce regret de l'enfant l'angoissait
parfois, il avait maintenant les yeux mouills de larmes, quand il
rencontrait sur les routes des fillettes, aux regards clairs, qui lui
souriaient. Sans doute, Clotilde tait l, mais c'tait une autre
tendresse, traverse  prsent d'orages, et non une tendresse calme,
infiniment douce, la tendresse de l'enfant, o il aurait voulu endormir son
coeur endolori. Puis, ce qu'il voulait, sentant venir la fin de son tre,
c'tait surtout la continuation, l'enfant qui l'aurait perptu. Plus il
souffrait, plus il aurait trouv une consolation  lguer cette souffrance,
dans sa foi en la vie. Il se croyait indemne des tares physiologiques de la
famille; mais la pense mme que l'hrdit sautait parfois une gnration,
et que, chez un fils n de lui, les dsordres des aeux pouvaient
reparatre, ne l'arrtait pas; et ce fils inconnu, malgr l'antique souche
pourrie, malgr la longue suite de parents excrables, il le souhaitait
encore, certains jours, comme on souhaite le gain inespr, le bonheur
rare, le coup de fortune qui console et enrichit  jamais. Dans
l'branlement de ses autres affections, son coeur saignait, parce qu'il
tait trop tard.

Par une nuit lourde de la fin de septembre, Pascal ne put dormir. Il ouvrit
l'une des fentres de sa chambre, le ciel tait noir, quelque orage devait
passer au loin, car l'on entendait un continuel roulement de foudre. Il
distinguait mal la sombre masse des platanes, que des reflets d'clair, par
moments, dtachaient, d'un vert morne, dans les tnbres. Et il avait l'me
pleine d'une dtresse affreuse, il revivait les dernires mauvaises
journes, des querelles encore, des tortures de trahisons et de soupons
qui allaient grandissantes, lorsque, tout d'un coup, un ressouvenir aigu le
fit tressaillir. Dans sa peur d'tre pill, il avait fini par porter
toujours sur lui la clef de la grande armoire. Mais, cette aprs-midi-l,
souffrant de la chaleur, il s'tait dbarrass de son veston, et il se
rappelait avoir vu Clotilde le pendre  un clou de la salle. Ce fut une
brusque terreur qui le traversa: si elle avait senti la clef au fond de la
poche, elle l'avait vole. Il se prcipita, fouilla le veston qu'il venait
de jeter sur une chaise. La clef n'y tait plus. En ce moment mme, on le
dvalisait, il en eut la nette sensation. Deux heures du matin sonnrent;
et il ne se rhabilla pas, resta en simple pantalon, les pieds nus dans des
pantoufles, la poitrine nue sous sa chemise de nuit dfaite; et,
violemment, il poussa la porte, sauta dans la salle, son bougeoir  la
main.

--Ah! je le savais, cria-t-il. Voleuse! assassine!

Et c'tait vrai, Clotilde tait l, dvtue comme lui, les pieds nus dans
ses mules de toile, les jambes nues, les bras nus, les paules nues, 
peine couverte d'un court jupon et de sa chemise. Par prudence, elle
n'avait pas apport de bougie, elle s'tait contente de rabattre les
volets d'une fentre; et l'orage qui passait en face, au midi, dans le ciel
tnbreux, les continuels clairs lui suffisaient, baignant les objets
d'une phosphorescence livide. La vieille armoire, aux larges flancs, tait
grande ouverte. Dj, elle en avait vid la planche du haut, descendant les
dossiers  pleins bras, les jetant sur la longue table du milieu, o ils
s'entassaient ple-mle. Et, fivreusement, par crainte de n'avoir pas le
temps de les brler, elle tait en train d'en faire des paquets, avec
l'ide de les cacher, de les envoyer ensuite  sa grand'mre, lorsque la
soudaine clart de la bougie, en l'clairant toute, venait de
l'immobiliser, dans une attitude de surprise et de lutte.

--Tu me voles et tu m'assassines! rpta furieusement Pascal.

Entre ses bras nus, elle tenait encore un des dossiers. Il voulut le
reprendre. Mais elle le serrait de toutes ses forces, obstine dans son
oeuvre de destruction, sans confusion ni repentir, en combattante qui a le
bon droit pour elle. Alors, lui, aveugl, affol, se rua; et ils se
battirent. Il l'avait empoigne, dans sa nudit, il la maltraitait.

--Tue-moi donc! bgaya-t-elle. Tue-moi, ou je dchire tout!

Mais il la gardait, lie  lui, d'une treinte si rude, qu'elle ne
respirait plus.

--Quand une enfant vole, on la chtie!

Quelques gouttes de sang avaient paru, prs de l'aisselle, le long de son
paule ronde, dont une meurtrissure entamait la dlicate peau de soie. Et,
un instant, il la sentit si haletante, si divine dans l'allongement fin de
son corps de vierge, avec ses jambes fuseles, ses bras souples, son torse
mince  la gorge menue et dure, qu'il la lcha. D'un dernier effort, il lui
avait arrach le dossier.

--Et tu vas m'aider  les remettre l-haut, tonnerre de Dieu! Viens ici,
commence par les ranger sur la table.... Obis-moi, tu entends!

--Oui, matre!

Elle s'approcha, elle l'aida, dompte, brise par cette treinte d'homme
qui tait comme entre en sa chair. La bougie, qui brlait avec une flamme
haute dans la nuit lourde, les clairait; et le lointain roulement de la
foudre ne cessait pas, la fentre ouverte sur l'orage semblait en feu.




V


Un instant, Pascal regarda les dossiers, dont l'amas semblait norme, ainsi
jet au hasard sur la longue table, qui occupait le milieu de la salle de
travail. Dans le ple-mle, plusieurs des chemises de fort papier bleu
s'taient ouvertes, et les documents en dbordaient, des lettres, des
coupures de journaux, des pices sur papier timbr, des notes manuscrites.

Dj, pour reclasser les paquets, il cherchait les noms, crits sur les
chemises en gros caractres, lorsqu'il sortit, avec un geste rsolu, de la
sombre rflexion o il tait tomb. Et, se tournant vers Clotilde, qui
attendait toute droite, muette et blanche:

--coute, je t'ai toujours dfendu de lire ces papiers, et je sais que tu
m'as obi.... Oui, j'avais des scrupules. Ce n'est pas que tu sois, comme
d'autres, une fille ignorante, car je t'ai laiss tout apprendre de l'homme
et de la femme, et cela n'est certainement mauvais que pour les natures
mauvaises.... Seulement,  quoi bon te plonger trop tt dans cette terrible
vrit humaine? Je t'ai donc pargn l'histoire de notre famille, qui est
l'histoire de toutes, de l'humanit entire: beaucoup de mal et beaucoup de
bien....

Il s'arrta, parut s'affermir dans sa dcision, calm maintenant et d'une
nergie souveraine.

--Tu as vingt-cinq ans, tu dois savoir.... Et puis, notre existence n'est
plus possible, tu vis et tu me fais vivre dans un cauchemar, avec l'envole
de ton rve. J'aime mieux que la ralit, si excrable qu'elle soit,
s'tale devant nous. Peut-tre le coup qu'elle va te porter, fera-t-elle de
toi la femme que tu dois tre.... Nous allons reclasser ensemble ces
dossiers, et les feuilleter, et les lire, une terrible leon de vie!

Puis, comme elle ne bougeait toujours pas:

--Il faut voir clair, allume les deux autres bougies qui sont l.

Un besoin de grande clart l'avait pris, il aurait voulu l'aveuglante
lumire du soleil; et il jugea encore que les trois bougies n'clairaient
point, il passa dans sa chambre prendre les candlabres  deux branches qui
s'y trouvaient. Les sept bougies flambrent. Tous deux, en leur dsordre,
lui la poitrine dcouverte, elle l'paule gauche tache de sang, la gorge
et les bras nus, ne se voyaient mme pas. Deux heures venaient de sonner,
et ni l'un ni l'autre n'avait conscience de l'heure: ils allaient passer la
nuit dans cette passion de savoir, sans besoin de sommeil, en dehors du
temps et des lieux. L'orage, qui continuait  l'horizon de la fentre
ouverte, grondait plus haut.

Jamais Clotilde n'avait vu  Pascal ces yeux d'ardente fivre. Il se
surmenait depuis quelques semaines, ses angoisses morales le rendaient
brusque parfois, malgr sa bont si conciliante. Mais il semblait qu'une
infinie tendresse, toute frmissante de piti fraternelle, se faisait en
lui, au moment de descendre dans les douloureuses vrits de l'existence;
et c'tait quelque chose de trs indulgent et de trs grand, man de sa
personne, qui allait innocenter, devant la jeune fille, l'effrayante
dbcle des faits. Il en avait la volont, il dirait tout, puisqu'il faut
tout dire pour tout gurir. N'tait-ce pas l'volution fatale, l'argument
suprme, que l'histoire de ces tres qui les touchaient de si prs? La vie
tait telle, et il fallait la vivre. Sans doute, elle en sortirait trempe,
pleine de tolrance et de courage.

--On te pousse contre moi, reprit-il, on te fait faire des abominations, et
c'est ta conscience que je veux te rendre. Quand tu sauras, tu jugeras et
tu agiras.... Approche-toi, lis avec moi.

Elle obit. Ces dossiers pourtant, dont sa grand'mre parlait avec tant de
colre, l'effrayaient un peu; tandis qu'une curiosit s'veillait,
grandissait en elle. D'ailleurs, si dompte qu'elle fut par l'autorit
virile qui venait de l'treindre et de la briser, elle se rservait. Ne
pouvait-elle donc l'couter, lire avec lui? Ne gardait-elle pas le droit de
se refuser ou de se donner ensuite? Elle attendait.

--Voyons, veux-tu?

--Oui, matre, je veux!

D'abord, ce fut l'Arbre gnalogique des Rougon-Macquart qu'il lui montra.
Il ne le serrait pas d'ordinaire dans l'armoire, il le gardait dans le
secrtaire de sa chambre, o il l'avait pris, en allant chercher les
candlabres. Depuis plus de vingt annes, il le tenait au courant,
inscrivant les naissances et les morts, les mariages, les faits de famille
importants, distribuant en notes brves les cas, d'aprs sa thorie de
l'hrdit. C'tait une grande feuille de papier jaunie, aux plis coups
par l'usure, sur laquelle s'levait, dessin d'un trait fort, un arbre
symbolique, dont les branches tales, subdivises, alignaient cinq ranges
de larges feuilles; et chaque feuille portait un nom, contenait, d'une
criture fine, une biographie, un cas hrditaire.

Une joie de savant s'tait empare du docteur, devant cette oeuvre de vingt
annes, o se trouvaient appliques, si nettement et si compltement, les
lois de l'hrdit, fixes par lui.

--Regarde donc, fillette! Tu en sais assez long, tu as recopi assez de mes
manuscrits, pour comprendre.... N'est-ce pas beau, un pareil ensemble, un
document si dfinitif et si total, o il n'y a pas un trou? On dirait une
exprience de cabinet, un problme pos et rsolu au tableau noir.... Tu
vois, en bas, voici le tronc, la souche commune, Tante Dide. Puis, les
trois branches en sortent, la lgitime, Pierre Rougon, et les deux
btardes, Ursule Macquart et Antoine Macquart. Puis, de nouvelles branches
montent, se ramifient: d'un ct, Maxime, Clotilde et Victor, les trois
enfants de Saccard, et Anglique, la fille de Sidonie Rougon; de l'autre,
Pauline, la fille de Lisa Macquart, et Claude, Jacques, tienne, Anna, les
quatre enfants de Gervaise, sa soeur. L, Jean, leur frre, est au bout. Et
tu remarques, ici, au milieu, ce que j'appelle le noeud, la pousse
lgitime et la pousse btarde s'unissant dans Marthe Rougon et son cousin
Franois Mouret, pour donner naissance  trois nouveaux rameaux, Octave,
Serge et Dsire Mouret; tandis qu'il y a encore, issus d'Ursule et du
chapelier Mouret, Silvre dont tu connais la mort tragique, Hlne et sa
fille Jeanne. Enfin, tout l-haut, ce sont les brindilles dernires, le
fils de ton frre Maxime, notre pauvre Charles, et deux autres petits
morts, Jacques-Louis, le fils de Claude Lantier, et Louiset, le fils d'Anna
Coupeau.... En tout cinq gnrations, un arbre humain qui,  cinq printemps
dj,  cinq renouveaux de l'humanit, a pouss des tiges, sous le flot de
sve de l'ternelle vie!

Il s'animait, son doigt se mit  indiquer les cas, sur la vieille feuille
de papier jaunie, comme sur une planche anatomique.

--Et je te rpte que tout y est.... Vois donc, dans l'hrdit directe,
les lections: celle de la mre, Silvre, Lisa, Dsire, Jacques, Louiset,
toi-mme; celle du pre, Sidonie, Franois, Gervaise, Octave,
Jacques-Louis. Puis, ce sont les trois cas de mlange: par soudure, Ursule,
Aristide, Anna, Victor; par dissmination, Maxime, Serge, tienne; par
fusion, Antoine, Eugne, Claude. J'ai d mme spcifier un quatrime cas
trs remarquable, le mlange quilibre, Pierre et Pauline. Et les varits
s'tablissent, l'lection de la mre par exemple va souvent avec la
ressemblance physique du pre, ou c'est le contraire qui a lieu; de mme
que, dans le mlange, la prdominance physique et morale appartient  un
facteur ou  l'autre, selon les circonstances.... Ensuite, voici l'hrdit
indirecte, celle des collatraux: je n'en ai qu'un exemple bien tabli, la
ressemblance physique frappante d'Octave Mouret avec son oncle Eugne
Rougon. Je n'ai aussi qu'un exemple de l'hrdit par influence: Anna, la
fille de Gervaise et de Coupeau, ressemblait tonnamment, surtout dans son
enfance,  Lantier, le premier amant de sa mre, comme s'il avait imprgn
celle-ci  jamais.... Mais o je suis trs riche, c'est pour l'hrdit en
retour: les trois cas les plus beaux, Marthe, Jeanne et Charles,
ressemblant  Tante Dide, la ressemblance sautant ainsi une, deux et trois
gnrations. L'aventure est srement exceptionnelle, car je ne crois gure
 l'atavisme; il me semble que les lments nouveaux apports par les
conjoints, les accidents et la varit infinie des mlanges doivent trs
rapidement effacer les caractres particuliers, de faon  ramener
l'individu au type gnral.... Et il reste l'innit, Hlne, Jean,
Anglique. C'est la combinaison, le mlange chimique o se confondent les
caractres physiques et moraux des parents, sans que rien d'eux semble se
retrouver dans le nouvel tre.

Il y eut un silence. Clotilde l'avait cout avec une attention profonde,
voulant comprendre. Et lui, maintenant, restait absorb, les yeux toujours
sur l'Arbre, dans le besoin de juger quitablement son oeuvre. Il continua
lentement, comme s'il se ft parl  lui-mme:

--Oui, cela est aussi scientifique que possible.... Je n'ai mis l que les
membres de la famille, et j'aurais d donner une part gale aux conjoints,
aux pres et aux mres, venus du dehors, dont le sang s'est ml au ntre
et l'a ds lors modifi. J'avais bien dress un arbre mathmatique, le pre
et la mre se lguant par moiti  l'enfant, de gnration en gnration;
de faon que, chez Charles par exemple, la part de Tante Dide n'tait que
d'un douzime: ce qui tait absurde, puisque la ressemblance physique y est
totale. J'ai donc cru suffisant d'indiquer les lments venus d'ailleurs,
en tenant compte des mariages et du facteur nouveau qu'ils introduisaient
chaque fois.... Ah! ces sciences commenantes, ces sciences o l'hypothse
balbutie et o l'imagination reste matresse, elles sont le domaine des
potes autant que des savants! Les potes vont en pionniers, 
l'avant-garde, et souvent ils dcouvrent les pays vierges, indiquent les
solutions prochaines. Il y a l une marge qui leur appartient, entre la
vrit conquise, dfinitive, et l'inconnu, d'o l'on arrachera la vrit de
demain.... Quelle fresque immense  peindre, quelle comdie et quelle
tragdie humaines colossales  crire, avec l'hrdit, qui est la Gense
mme des familles, des socits et du monde!

Les yeux devenus vagues, il suivait sa pense, il s'garait. Mais, d'un
mouvement brusque, il revint aux dossiers, jetant l'Arbre de ct, disant:

--Nous le reprendrons tout  l'heure; car, pour que tu comprennes
maintenant, il faut que les faits se droulent et que tu les voies 
l'action, tous ces acteurs, tiquets l de simples notes qui les
rsument.... Je vais appeler les dossiers, tu me les passeras un  un; et
je te montrerai, je te conterai ce que chacun contient, avant de le
remettre l-haut, sur la planche.... Je ne suivrai pas l'ordre
alphabtique, mais l'ordre mme des faits. Il y a longtemps que je veux
tablir ce classement.... Allons, cherche les noms sur les chemises. Tante
Dide, d'abord.

A ce moment, un coin de l'orage qui incendiait l'horizon, prit en charpe
la Souleiade, creva sur la maison en une pluie diluvienne. Mais ils ne
fermrent mme pas la fentre. Ils n'entendaient ni les clats de la
foudre, ni le roulement continu de ce dluge battant la toiture. Elle lui
avait pass le dossier qui portait le nom de Tante Dide, en grosses
lettres; et il en tirait des papiers de toutes sortes, d'anciennes notes,
prises par lui, qu'il se mit  lire.

--Donne-moi Pierre Rougon.... Donne-moi Ursule Macquart.... Donne-moi
Antoine Macquart....

Muette, elle obissait toujours, le coeur serr d'une angoisse,  tout ce
qu'elle entendait. Et les dossiers dfilaient, talaient leurs documents,
retournaient s'empiler dans l'armoire.

C'taient d'abord les origines, Adlade Fouque, la grande fille dtraque,
la lsion nerveuse premire, donnant naissance  la branche lgitime,
Pierre Rougon, et aux deux branches btardes, Ursule et Antoine Macquart,
toute cette tragdie bourgeoise et sanglante, dans le cadre du coup d'tat
de dcembre 1851, les Rougon, Pierre et Flicit, sauvant l'ordre 
Plassans, claboussant du sang de Silvre leur fortune commenante, tandis
qu'Adlade vieillie, la misrable Tante Dide, tait enferme aux Tulettes,
comme une figure spectrale de l'expiation et de l'attente. Ensuite, la
meute des apptits se trouvait lche, l'apptit souverain du pouvoir chez
Eugne Rougon, le grand homme, l'aigle de la famille, ddaigneux, dgag
des vulgaires intrts, aimant la force pour la force, conqurant Paris en
vieilles bottes, avec les aventuriers du prochain empire, passant de la
prsidence du Conseil d'tat  un portefeuille de ministre, fait par sa
bande, toute une clientle affame qui le portait et le rongeait, battu un
instant par une femme, la belle Clorinde, dont il avait eu l'imbcile
dsir, mais si vraiment fort, brl d'un tel besoin d'tre le matre, qu'il
reconqurait le pouvoir grce  un dmenti de sa vie entire, en marche
pour sa royaut triomphale de vice-empereur. Chez Aristide Saccard,
l'apptit se ruait aux basses jouissances,  l'argent,  la femme, au luxe,
une faim dvorante qui l'avait jet sur le pav, ds le dbut de la cure
chaude, dans le coup de vent de la spculation  outrance soufflant par la
ville, la trouant de tous cts et la reconstruisant, des fortunes
insolentes bties en six mois, manges et rebties, une solerie de l'or
dont l'ivresse croissante l'emportait, lui faisait, le corps de sa femme
Angle  peine froid, vendre son nom pour avoir les premiers cent mille
francs indispensables, en pousant Rene, puis l'amenait plus tard, au
moment d'une crise pcuniaire,  tolrer l'inceste,  fermer les yeux sur
les amours de son fils Maxime et de sa seconde femme, dans l'clat
flamboyant de Paris en fte. Et c'tait Saccard encore,  quelques annes
de l, qui mettait en branle l'norme pressoir  millions de la Banque
Universelle, Saccard jamais vaincu, Saccard grandi, hauss jusqu'
l'intelligence et  la bravoure de grand financier, comprenant le rle
farouche et civilisateur de l'argent, livrant, gagnant et perdant des
batailles en Bourse, comme Napolon  Austerlitz et  Waterloo,
engloutissant sous le dsastre un monde de gens pitoyables, lchant 
l'inconnu du crime son fils naturel Victor, disparu, en fuite par les nuits
noires, et lui-mme, sous la protection impassible de l'injuste nature,
aim de l'adorable madame Caroline, sans doute en rcompense de son
excrable vie. L, un grand lis immacul poussait dans ce terreau, Sidonie
Rougon, la complaisante de son frre Saccard, l'entremetteuse aux cent
mtiers louches, enfantait d'un inconnu la pure et divine Anglique, la
petite brodeuse aux doigts de fe qui tissait  l'or des chasubles le rve
de son prince charmant, si envole parmi ses compagnes les saintes, si peu
faite pour la dure ralit, qu'elle obtenait la grce de mourir d'amour, le
jour de son mariage, sous le premier baiser de Flicien de Hautecoeur, dans
le branle des cloches sonnant la gloire de ses noces royales. Le noeud des
deux branches se faisait alors, la lgitime et la btarde, Marthe Rougon
pousait son cousin Franois Mouret, un paisible mnage lentement dsuni,
aboutissant aux pires catastrophes, une douce et triste femme prise,
utilise, broye, dans la vaste machine de guerre dresse pour la conqute
d'une ville, et ses trois enfants lui taient comme arrachs, et elle
laissait jusqu' son coeur sous la rude poigne de l'abb Faujas, et les
Rougon sauvaient une seconde fois Plassans, pendant qu'elle agonisait,  la
lueur de l'incendie o son mari, fou de rage amasse et de vengeance,
flambait avec le prtre. Des trois enfants, Octave Mouret tait le
conqurant audacieux, l'esprit net, rsolu  demander aux femmes la royaut
de Paris, tomb en pleine bourgeoisie gte, faisant l une terrible
ducation sentimentale, passant du refus fantasque de l'une au mol abandon
de l'autre, gotant jusqu' la boue les dsagrments de l'adultre, rest
heureusement actif, travailleur et batailleur, peu  peu dgag, grandi
quand mme, hors de la basse cuisine de ce monde pourri, dont on entendait
le craquement. Et Octave Mouret victorieux rvolutionnait le haut commerce,
tuait les petites boutiques prudentes de l'ancien ngoce, plantait au
milieu de Paris enfivr le colossal palais de la tentation, clatant de
lustres, dbordant de velours, de soie et de dentelles, gagnait une fortune
de roi  exploiter la femme, vivait dans le mpris souriant de la femme,
jusqu'au jour o une petite fille vengeresse, la trs simple et trs sage
Denise, le domptait, le tenait  ses pieds perdu de souffrance, tant
qu'elle ne lui avait pas fait la grce, elle si pauvre, de l'pouser, au
milieu de l'apothose de son Louvre, sous la pluie d'or battante des
recettes. Restaient les deux autres enfants, Serge Mouret, Dsire Mouret,
celle-ci innocente et saine comme une jeune bte heureuse, celui-l affin
et mystique, gliss  la prtrise par un accident nerveux de sa race, et il
recommenait l'aventure adamique, dans le Paradou lgendaire, il renaissait
pour aimer Albine, la possder et la perdre, au sein de la grande nature
complice, repris ensuite par l'glise, l'ternelle guerre  la vie, luttant
pour la mort de son sexe, jetant sur le corps d'Albine morte la poigne de
terre de l'officiant,  l'heure mme o Dsire, la fraternelle amie des
animaux, exultait de joie, parmi la fcondit chaude de sa basse-cour. Plus
loin, s'ouvrait une chappe de vie douce et tragique, Hlne Mouret vivait
paisible avec sa fillette Jeanne, sur les hauteurs de Passy, dominant
Paris, l'ocan humain sans bornes et sans fond, en face duquel se droulait
cette histoire douloureuse, le coup de passion d'Hlne pour un passant, un
mdecin amen la nuit, par hasard, au chevet de sa fille, la jalousie
maladive de Jeanne, une jalousie d'amoureuse instinctive disputant sa mre
 l'amour, si ravage dj de passion souffrante, qu'elle mourait de la
faute, prix terrible d'une heure de dsir dans toute une vie sage; pauvre
chre petite morte reste seule l-haut, sous les cyprs du muet cimetire,
devant l'ternel Paris. Avec Lisa Macquart commenait la branche btarde,
frache et solide en elle, talant la prosprit du ventre, lorsque, sur le
seuil de sa charcuterie, en clair tablier, elle souriait aux Halles
centrales, o grondait la faim d'un peuple, la bataille sculaire des Gras
et des Maigres, le maigre Florent, son beau-frre, excr, traqu par les
grasses poissonnires, les grasses boutiquires, et que la grasse
charcutire elle-mme, d'une absolue probit, mais sans pardon, faisait
arrter comme rpublicain en rupture de ban, convaincue qu'elle travaillait
ainsi  l'heureuse digestion de tous les honntes gens. De cette mre
naissait la plus saine, la plus humaine des filles, Pauline Quenu, la
pondre, la raisonnable, la vierge qui savait et qui acceptait la vie,
d'une telle passion dans son amour des autres, que, malgr la rvolte de sa
pubert fconde, elle donnait  une amie son fianc Lazare, puis sauvait
l'enfant du mnage dsuni, devenait sa mre vritable, toujours sacrifie,
ruine, triomphante et gaie, dans son coin de monotone solitude, en face de
la grande mer, parmi tout un petit monde de souffrants qui hurlaient leur
douleur et ne voulaient pas mourir. Et Gervaise Macquart arrivait avec ses
quatre enfants, Gervaise bancale, jolie et travailleuse, que son amant
Lantier jetait sur le pav des faubourgs, o elle faisait la rencontre du
zingueur Coupeau, le bon ouvrier pas noceur qu'elle pousait, si heureuse
d'abord, ayant trois ouvrires dans sa boutique de blanchisseuse, coulant
ensuite avec son mari  l'invitable dchance du milieu, lui peu  peu
conquis par l'alcool, possd jusqu' la folie furieuse et  la mort,
elle-mme pervertie, devenue fainante, acheve par le retour de Lantier,
au milieu de la tranquille ignominie d'un mnage  trois, ds lors victime
pitoyable de la misre complice, qui finissait de la tuer un soir, le
ventre vide. Son an, Claude, avait le douloureux gnie d'un grand peintre
dsquilibr, la folie impuissante du chef-d'oeuvre qu'il sentait en lui,
sans que ses doigts dsobissants pussent l'en faire sortir, lutteur gant
foudroy toujours, martyr crucifi de l'oeuvre, adorant la femme,
sacrifiant sa femme Christine, si aimante, si aime un instant,  la femme
incre, qu'il voyait divine et que son pinceau ne pouvait dresser dans sa
nudit souveraine, passion dvorante de l'enfantement, besoin insatiable de
la cration, d'une dtresse si affreuse, quand on ne peut le satisfaire,
qu'il avait fini par se pendre. Jacques, lui, apportait le crime, la tare
hrditaire qui se tournait en un apptit instinctif de sang, du sang jeune
et frais coulant de la poitrine ouverte d'une femme, la premire venue, la
passante du trottoir, abominable mal contre lequel il luttait, qui le
reprenait au cours de ses amours avec Sverine, la soumise, la sensuelle,
jete elle-mme dans le frisson continu d'une tragique histoire
d'assassinat, et il la poignardait un soir de crise, furieux  la vue de sa
gorge blanche, et toute cette sauvagerie de la bte galopait parmi les
trains filant  grande vitesse, dans le grondement de la machine qu'il
montait, la machine aime qui le broyait un jour, dbride ensuite, sans
conducteur, lance aux dsastres inconnus de l'horizon. tienne,  son
tour, chass, perdu, arrivait au pays noir par une nuit glace de mars,
descendait dans le puits vorace, aimait la triste Catherine qu'un brutal
lui volait, vivait avec les mineurs leur vie morne de misre et de basse
promiscuit, jusqu'au jour o la faim, soufflant la rvolte, promenait au
travers de la plaine rase le peuple hurlant des misrables qui voulait du
pain, dans les croulements et les incendies, sous la menace de la troupe
dont les fusils partaient tout seuls, terrible convulsion annonant la fin
d'un monde, sang vengeur des Maheu qui se lverait plus tard, Alzire morte
de faim, Maheu tu d'une balle, Zacharie tu d'un coup de grisou, Catherine
reste sous la terre, la Maheude survivant seule, pleurant ses morts,
redescendant au fond de la mine pour gagner ses trente sous, pendant
qu'tienne, le chef battu de la bande, hant des revendications futures,
s'en allait par un tide matin d'avril, en coulant la sourde pousse du
monde nouveau, dont la germination allait bientt faire clater la terre.
Nana, ds lors, devenait la revanche, la fille pousse sur l'ordure sociale
des faubourgs, la mouche d'or envole des pourritures d'en bas, qu'on
tolre et qu'on cache, emportant dans la vibration de ses ailes le ferment
de destruction, remontant et pourrissant l'aristocratie, empoisonnant les
hommes rien qu' se poser sur eux, au fond des palais o elle entrait par
les fentres, toute une oeuvre inconsciente de ruine et de mort, la flambe
stoque de Vandeuvres, la mlancolie de Foucarmont courant les mers de la
Chine, le dsastre de Steiner rduit  vivre en honnte homme,
l'imbcillit satisfaite de La Faloise, et le tragique effondrement des
Muffat, et le blanc cadavre de Georges, veill par Philippe, sorti la
veille de prison, une telle contagion dans l'air empest de l'poque,
qu'elle-mme se dcomposait et crevait de la petite vrole noire, prise au
lit de mort de son fils Louiset, tandis que, sous ses fentres, Paris
passait, ivre, frapp de la folie de la guerre, se ruant  l'croulement de
tout. Enfin, c'tait Jean Macquart, l'ouvrier et le soldat redevenu paysan,
aux prises avec la terre dure qui fait payer chaque grain de bl d'une
goutte de sueur, en lutte surtout avec le peuple des campagnes, que l'pre
dsir, la longue et rude conqute du sol brle du besoin sans cesse irrit
de la possession, les Fouan vieillis cdant leurs champs comme ils
cderaient de leur chair, les Buteau exasprs, allant jusqu'au parricide
pour hter l'hritage d'une pice de luzerne, la Franoise ttue mourant
d'un coup de faux, sans parler, sans vouloir qu'une motte sorte de la
famille, tout ce drame des simples et des instinctifs  peine dgags de la
sauvagerie ancienne, toute cette salissure humaine sur la terre grande, qui
seule demeure l'immortelle, la mre d'o l'on sort et o l'on retourne,
elle qu'on aime jusqu'au crime, qui refait continuellement de la vie pour
son but ignor, mme avec la misre et l'abomination des tres. Et c'tait
Jean encore qui, devenu veuf et s'tant rengag aux premiers bruits de
guerre, apportait l'inpuisable rserve, le fonds d'ternel rajeunissement
que la terre garde, Jean le plus humble, le plus ferme soldat de la suprme
dbcle, roul dans l'effroyable et fatale tempte qui, de la frontire 
Sedan, en balayant l'empire, menaait d'emporter la patrie, toujours sage,
avis, solide en son espoir, aimant d'une tendresse fraternelle son
camarade Maurice, le fils dtraqu de la bourgeoisie, l'holocauste destin
 l'expiation, pleurant des larmes de sang lorsque l'inexorable destin le
choisissait lui-mme pour abattre ce membre gt, puis aprs la fin de
tout, les continuelles dfaites, l'affreuse guerre civile, les provinces
perdues, les milliards  payer, se remettant en marche, retournant  la
terre qui l'attendait,  la grande et rude besogne de toute une France 
refaire.

Pascal s'arrta, Clotilde lui avait pass tous les dossiers, un  un, et il
les avait tous feuillets, dpouills, reclasss et remis sur la planche du
haut, dans l'armoire. Il tait hors d'haleine, puis d'un tel souffle
dmesur,  travers cette humanit vivante; tandis que, sans voix, sans
geste, la jeune fille, dans l'tourdissement de ce torrent de vie dbord,
attendait toujours, incapable d'une rflexion et d'un jugement. L'orage
continuait  battre la campagne noire du roulement sans fin de sa pluie
diluvienne. Un coup de tonnerre venait de foudroyer quelque arbre du
voisinage, avec un horrible craquement. Les bougies s'effarrent, sous le
vent de la fentre grande ouverte.

--Ah! reprit-il, en montrant encore d'un geste les dossiers, c'est un
monde, une socit et une civilisation, et la vie entire est l, avec ses
manifestations bonnes et mauvaises, dans le feu et le travail de forge qui
emporte tout.... Oui, notre famille pourrait, aujourd'hui, suffire
d'exemple  la science, dont l'espoir est de fixer un jour,
mathmatiquement, les lois des accidents nerveux et sanguins qui se
dclarent dans une race,  la suite d'une premire lsion organique, et qui
dterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race,
les sentiments, les dsirs, les passions, toutes les manifestations
humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms
de vertus et de vices. Et elle est aussi un document d'histoire, elle
raconte le second empire, du coup d'tat  Sedan, car les ntres sont
partis du peuple, se sont rpandus parmi toute la socit contemporaine,
ont envahi toutes les situations, emports par le dbordement des apptits,
par cette impulsion essentiellement moderne, ce coup de fouet qui jette aux
jouissances les basses classes, en marche  travers le corps social.... Les
origines, je te les ai dites: elles sont parties de Plassans; et nous voici
 Plassans encore, au point d'arrive.

Il s'interrompit de nouveau, une rverie ralentissait sa parole.

--Quelle masse effroyable remue, que d'aventures douces ou terribles, que
de joies, que de souffrances jetes  la pelle, dans cet amas colossal de
faits!... Il y a de l'histoire pure, l'empire fond dans le sang, d'abord
jouisseur et durement autoritaire, conqurant les villes rebelles, puis
glissant  une dsorganisation lente, s'croulant dans le sang, dans une
telle mer de sang, que la nation entire a failli en tre noye.... Il y a
des tudes sociales, le petit et le grand commerce, la prostitution, le
crime, la terre, l'argent, la bourgeoisie, le peuple, celui qui se pourrit
dans le cloaque des faubourgs, celui qui se rvolte dans les grands centres
industriels, toute cette pousse croissante du socialisme souverain, gros
de l'enfantement du nouveau sicle.... Il y a de simples tudes humaines,
des pages intimes, des histoires d'amour, la lutte des intelligences et des
coeurs contre la nature injuste, l'crasement de ceux qui crient sous leur
tche trop haute, le cri de la bont qui s'immole, victorieuse de la
douleur.... Il y a de la fantaisie, l'envole de l'imagination hors du
rel, des jardins immenses, fleuris en toutes saisons, des cathdrales aux
fines aiguilles prcieusement ouvrages, des contes merveilleux tombs du
paradis, des tendresses idales remontes au ciel dans un baiser.... Il y a
de tout, de l'excellent et du pire, du vulgaire et du sublime, les fleurs,
la boue, les sanglots, les rires, le torrent mme de la vie charriant sans
fin l'humanit!

Et il reprit l'Arbre gnalogique rest sur la table, il l'tala,
recommena  le parcourir du doigt, numrant maintenant les membres de la
famille qui vivaient encore. Eugne Rougon, majest dchue, tait  la
Chambre le tmoin, le dfenseur impassible de l'ancien monde emport dans
la dbcle. Aristide Saccard, aprs avoir fait peau neuve, retombait sur
ses pieds rpublicain, directeur d'un grand journal, en train de gagner de
nouveaux millions; tandis que son fils Maxime mangeait ses rentes, dans son
petit htel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, correct et prudent, menac
d'un mal terrible, et que son autre fils, Victor, n'avait point reparu,
rdant dans l'ombre du crime, puisqu'il n'tait pas au bagne, lch par le
monde,  l'avenir,  l'inconnu de l'chafaud. Sidonie Rougon, disparue
longtemps, lasse de mtiers louches, venait de se retirer, dsormais d'une
austrit monacale,  l'ombre d'une sorte de maison religieuse, trsorire
de l'Oeuvre du Sacrement, pour aider au mariage des filles mres. Octave
Mouret, propritaire des grands magasins _Au Bonheur des Dames_, dont la
fortune colossale grandissait toujours, avait eu, vers la fin de l'hiver,
un deuxime enfant de sa femme Denise Baudu, qu'il adorait, bien qu'il
recomment  se dranger un peu. L'abb Mouret, cur  Saint-Eutrope, au
fond d'une gorge marcageuse, s'tait clotr l avec sa soeur Dsire,
dans une grande humilit, refusant tout avancement de son vque, attendant
la mort en saint homme qui repoussait les remdes, bien qu'il souffrt
d'une phtisie commenante. Hlne Mouret vivait trs heureuse, trs 
l'cart, idoltre de son nouveau mari, M. Rambaud, dans la petite
proprit qu'ils possdaient prs de Marseille, au bord de la mer; et elle
n'avait pas eu d'enfant de son second mariage. Pauline Quenu tait toujours
 Bonneville,  l'autre bout de la France, en face du vaste ocan, seule
dsormais avec le petit Paul, depuis la mort de l'oncle Chanteau, rsolue 
ne pas se marier,  se donner toute au fils de son cousin Lazare, devenu
veuf, parti en Amrique pour faire fortune. tienne Lantier, de retour 
Paris aprs la grve de Montsou, s'tait compromis plus tard dans
l'insurrection de la Commune, dont il avait dfendu les ides avec
emportement; on l'avait condamn  mort, puis graci et dport, de sorte
qu'il se trouvait maintenant  Nouma; on disait mme qu'il s'y tait tout
de suite mari et qu'il avait un enfant, sans qu'on st au juste le sexe.
Enfin, Jean Macquart, licenci aprs la semaine sanglante, tait revenu se
fixer prs de Plassans,  Valqueyras, o il avait eu la chance d'pouser
une forte fille, Mlanie Vial, la fille unique d'un paysan ais, dont il
faisait valoir la terre; et sa femme, grosse ds la nuit des noces,
accouche d'un garon en mai, tait grosse encore de deux mois, dans un de
ces cas de fcondit pullulante qui ne laissent pas aux mres le temps
d'allaiter leurs petits.

--Certes, oui, reprit-il  demi-voix, les races dgnrent. Il y a l un
vritable puisement, une rapide dchance, comme si les ntres, dans leur
fureur de jouissance, dans la satisfaction gloutonne de leurs apptits,
avaient brl trop vite. Louiset mort au berceau; Jacques-Louis,  demi
imbcile, emport par une maladie nerveuse; Victor retourn  l'tat
sauvage, galopant on ne sait au fond de quelles tnbres; notre pauvre
Charles, si beau et si frle: ce sont l les rameaux derniers de l'Arbre,
les dernires tiges pales o la sve puissante des grosses branches ne
semble pas pouvoir monter. Le ver tait dans le tronc, il est  prsent
dans le fruit et le dvore.... Mais il ne faut jamais dsesprer, les
familles sont l'ternel devenir. Elles plongent, au del de l'anctre
commun,  travers les couches insondables des races qui ont vcu, jusqu'au
premier tre; et elles pousseront sans fin, elles s'taleront, se
ramifieront  l'infini, au fond des ges futurs.... Regarde notre Arbre: il
ne compte que cinq gnrations, il n'a pas mme l'importance d'un brin
d'herbe, au milieu de la fort humaine, colossale et noire, dont les
peuples sont les grands chnes sculaires. Seulement, songe  ses racines
immenses qui tiennent tout le sol, songe  l'panouissement continu de ses
feuilles hautes qui se mlent aux autres feuilles,  la mer sans cesse
roulante des cimes, sons l'ternel souffle fcondant de la vie.... Eh bien!
l'espoir est l, dans la reconstitution journalire de la race par le sang
nouveau qui lui vient du dehors. Chaque mariage apporte d'autres lments,
bons ou mauvais, dont l'effet est quand mme d'empcher la dgnrescence
mathmatique et progressive. Les brches sont rpares, les tares
s'effacent, un quilibre fatal se rtablit au bout de quelques gnrations,
et c'est l'homme moyen qui finit toujours par en sortir, l'humanit vague,
obstine  son labeur mystrieux, en marche vers son but ignor.

Il s'arrta, il eut un long soupir.

--Ah! notre famille, que va-t-elle devenir,  quel tre aboutira-t-elle
enfin?

Et il continua, ne comptant plus sur les survivants qu'il avait nomms, les
ayant classs, ceux-l, sachant ce dont ils taient capables, mais plein
d'une curiosit vive, au sujet des enfants en bas ge encore. Il avait
crit  un confrre de Nouma pour obtenir des renseignements prcis sur la
femme d'tienne et sur l'enfant dont elle devait tre accouche; et il ne
recevait rien, il craignait bien que, de ce ct, l'Arbre ne restt
incomplet. Il tait plus document,  l'gard des deux enfants d'Octave
Mouret, avec lequel il restait en correspondance: la petite fille demeurait
chtive, inquitante, tandis que le petit garon, qui tenait de sa mre,
poussait magnifique. Son plus solide espoir, d'ailleurs, tait dans les
enfants de Jean, dont le premier-n, un gros garon, semblait apporter le
renouveau, la sve jeune des races qui vont se retremper dans la terre. Il
se rendait parfois  Valqueyras, il revenait heureux de ce coin de
fcondit, du pre calme et raisonnable, toujours  sa charrue, de la mre
gaie et simple, aux larges flancs, capables de porter un monde. Qui savait
d'o natrait la branche saine? Peut-tre le sage, le puissant attendu
germerait-il l. Le pis tait, pour la beaut de son Arbre, que ces gamins
et ces gamines taient si petits encore, qu'il ne pouvait les classer. Et
sa voix s'attendrissait sur cet espoir de l'avenir, ces ttes blondes, dans
le regret inavou de son clibat.

Pascal regardait toujours l'Arbre tal devant lui. Il s'cria:

--Et pourtant est-ce complet, est-ce dcisif, regarde donc!... Je te rpte
que tous les cas hrditaires s'y rencontrent. Je n'ai eu, pour fixer ma
thorie, qu' la baser sur l'ensemble de ces faits.... Enfin, ce qui est
merveilleux, c'est qu'on touche l du doigt comment des cratures, nes de
la mme souche, peuvent paratre radicalement diffrentes, tout en n'tant
que les modifications logiques des anctres communs. Le tronc explique les
branches qui expliquent les feuilles. Chez ton pre, Saccard, comme chez
ton oncle, Eugne Rougon, si opposs de temprament et de vie, c'est la
mme pousse qui a fait les apptits dsordonns de l'un, l'ambition
souveraine de l'autre. Anglique, ce lis pur, nat de la louche Sidonie,
dans l'envole qui fait les mystiques ou les amoureuses, selon le milieu.
Les trois enfants des Mouret sont emports par un souffle identique, qui
fait d'Octave intelligent un vendeur de chiffons millionnaire, de Serge
croyant un pauvre cur de campagne, de Dsire imbcile une belle fille
heureuse. Mais l'exemple est plus frappant encore avec les enfants de
Gervaise: la nvrose passe, et Nana se vend, tienne se rvolte, Jacques
tue, Claude a du gnie; tandis que Pauline, leur cousine germaine,  ct,
est l'honntet victorieuse, celle qui lutte et qui s'immole.... C'est
l'hrdit, la vie mme qui pond des imbciles, des fous, des criminels et
des grands hommes. Des cellules avortent, d'autres prennent leur place, et
l'on a un coquin ou un fou furieux,  la place d'un homme de gnie ou d'un
simple honnte homme. Et l'humanit roule, charriant tout!

Puis, dans un nouveau branle de sa pense:

--Et l'animalit, la bte qui souffre et qui aime, qui est comme l'bauche
de l'homme, toute cette animalit fraternelle qui vit de notre vie!... Oui,
j'aurais voulu la mettre dans l'arche, lui faire sa place parmi notre
famille, la montrer sans cesse confondue avec nous, compltant notre
existence. J'ai connu des chats dont la prsence tait le charme mystrieux
de la maison, des chiens qu'on adorait, dont la mort tait pleure et qui
laissait au coeur un deuil inconsolable. J'ai connu des chvres, des
vaches, des nes, d'une importance extrme, dont la personnalit a jou un
rle tel, qu'on en devrait crire l'histoire.... Et, tiens! notre Bonhomme
 nous, notre pauvre vieux cheval, qui nous a servi pendant un quart de
sicle, est-ce que tu ne crois pas qu'il a ml de son sang au ntre, et
que dsormais il est de la famille? Nous l'avons modifi comme lui-mme a
un peu agi sur nous, nous finissons par tre faits sur la mme image; et
cela est si vrai, que, lorsque, maintenant, je le vois  demi aveugle,
l'oeil vague, les jambes perdues de rhumatismes, je l'embrasse sur les deux
joues, ainsi qu'un vieux parent pauvre, tomb  ma charge.... Ah!
l'animalit, tout ce qui se trane et tout ce qui se lamente au-dessous de
l'homme, quelle place d'une sympathie immense il faudrait lui faire, dans
une histoire de la vie!

Ce fut un dernier cri, o Pascal jeta l'exaltation de sa tendresse pour
l'tre. Il s'tait peu  peu excit, il en arrivait  la confession de sa
foi, au labeur continu et victorieux de la nature vivante. Et Clotilde, qui
jusque-l n'avait point parl, toute blanche dans la catastrophe de tant de
faits qui tombaient sur elle, desserra enfin les lvres, pour demander:

--Eh bien! matre, et moi l dedans?

Elle avait pos un de ses doigts minces sur la feuille de l'Arbre, o elle
voyait son nom inscrit. Lui, toujours, avait pass cette feuille. Et elle
insista.

--Oui, moi, que suis-je donc?... Pourquoi ne m'as-tu pas lu mon dossier?

Un instant, il resta muet, comme surpris de la question.

--Pourquoi? mais pour rien.... C'est vrai, je n'ai rien  te cacher.... Tu
vois ce qui est crit l: Clotilde, ne en 1847. lection de la mre.
Hrdit en retour, avec prdominance morale et physique de son grand-pre
maternel.... Rien n'est plus net. Ta mre l'a emport en toi, tu as son
bel apptit, et tu as galement beaucoup de sa coquetterie, de son
indolence parfois, de sa soumission. Oui, tu es trs femme comme elle, sans
trop t'en douter, je veux dire que tu aimes  tre aime. En outre, ta mre
tait une grande liseuse de romans, une chimrique qui adorait rester
couche des journes entires,  rvasser sur un livre; elle raffolait des
histoires de nourrice, se faisait faire les cartes, consultait les
somnambules; et j'ai toujours pens que ta proccupation du mystre, ton
inquitude de l'inconnu venaient de l.... Mais ce qui achve de te
faonner, en mettant chez toi une dualit, c'est l'influence de ton
grand-pre, le commandant Sicardot. Je l'ai connu, il n'tait pas un aigle,
il avait au moins beaucoup de droiture et d'nergie. Sans lui, trs
franchement, je crois que tu ne vaudrais pas grand'chose, car les autres
influences ne sont gure bonnes. Il t'a donn le meilleur de ton tre, le
courage de la lutte, la fiert et la franchise.

Elle l'avait cout avec attention, elle fit un lger signe de tte, pour
dire que c'tait bien a, qu'elle n'tait pas blesse, malgr le petit
frmissement de souffrance, dont ces nouveaux dtails sur les siens, sur sa
mre, avaient agit ses lvres.

--Eh bien! reprit-elle, et toi, matre?

Cette fois, il n'eut pas une hsitation, il cria:

--Oh! moi,  quoi bon parler de moi? je n'en suis pas, de la famille!... Tu
vois bien ce qui est crit l: Pascal, n en 1813. Innit. Combinaison,
o se confondent les caractres physiques et moraux des parents, sans que
rien d'eux semble se retrouver dans le nouvel tre.... Ma mre me l'a
rpt assez souvent, que je n'en tais pas, qu'elle ne savait pas d'o je
pouvais bien venir!

Et c'tait chez lui un cri de soulagement, une sorte de joie involontaire.

--Va, le peuple ne s'y trompe pas. M'as-tu jamais entendu appeler Pascal
Rougon, dans la ville? Non! le monde a toujours dit le docteur Pascal, tout
court. C'est que je suis  part.... Et ce n'est gure tendre peut-tre,
mais j'en suis ravi, car il y a vraiment des hrdits trop lourdes 
porter. J'ai beau les aimer tous, mon coeur n'en bat pas moins
d'allgresse, lorsque je me sens autre, diffrent, sans communaut aucune.
N'en tre pas, n'en tre pas, mon Dieu? C'est une bouffe d'air pur, c'est
ce qui me donne le courage de les avoir tous l, de les mettre  nu dans
ces dossiers, et de trouver encore le courage de vivre!

Il se tut enfin, il y eut un silence. La pluie avait cess, l'orage s'en
allait, on n'entendait que des coups de foudre, de plus en plus lointains;
tandis que, de la campagne, noire encore, rafrachie, montait par la
fentre ouverte une dlicieuse odeur de terre mouille. Dans l'air qui se
calmait, les bougies achevaient de brler, d'une haute flamme tranquille.

--Ah! dit simplement Clotilde, avec un grand geste accabl, que devenir?

Elle l'avait cri avec angoisse, une nuit, sur l'aire: la vie tait
abominable, comment pouvait-on la vivre paisible et heureuse? C'tait une
clart terrible que la science jetait sur le monde, l'analyse descendait
dans toutes les plaies humaines pour en taler l'horreur. Et voil qu'il
venait encore de parler plus crment, d'largir la nause qu'elle avait des
tres et des choses, en jetant sa famille elle-mme, toute nue, sur la
dalle de l'amphithtre. Le torrent fangeux avait roul devant elle,
pendant prs de trois heures, et c'tait la pire des rvlations, la
brusque et terrible vrit sur les siens, les tres chers, ceux qu'elle
devait aimer: son pre grandi dans les crimes de l'argent, son frre
incestueux, sa grand'mre sans scrupules, couverte du sang des justes, les
autres presque tous tars, des ivrognes, des vicieux, des meurtriers, la
monstrueuse floraison de l'arbre humain. Le choc tait si brutal, qu'elle
ne se retrouvait pas, au milieu de la stupeur douloureuse de toute la vie
apprise de la sorte, en un coup. Et, cependant, cette leon tait comme
innocente, dans sa violence mme, par quelque chose de grand et de bon, un
souffle d'humanit profonde, qui l'avait emporte d'un bout  l'autre. Rien
de mauvais ne lui en tait venu, elle s'tait sentie fouette par un pre
vent marin, le vent des temptes, dont on sort la poitrine largie et
saine. Il avait tout dit, parlant librement de sa mre elle-mme,
continuant  garder vis--vis d'elle son attitude dfrente de savant qui
ne juge point les faits. Tout dire pour tout connatre, pour tout gurir,
n'tait-ce pas le cri qu'il avait pouss, dans la belle nuit d't? Et,
sous l'excs mme de ce qu'il lui apprenait, elle restait branle,
aveugle de cette trop vive lumire, mais le comprenant enfin, s'avouant
qu'il tentait l une oeuvre immense. Malgr tout, c'tait un cri de sant,
d'espoir en l'avenir. Il parlait en bienfaiteur, qui, du moment o
l'hrdit faisait le monde, voulait en fixer les lois pour disposer
d'elle, et refaire un monde heureux.

Puis, n'y avait-il donc que de la boue, dans ce fleuve dbord, dont il
lchait les cluses? Que d'or passait, ml aux herbes et aux fleurs des
berges! Des centaines de cratures galopaient encore devant elle, et elle
demeurait hante par des figures de charme et de bont, de fins profils de
jeunes filles, de sereines beauts de femmes. Toute la passion saignait l,
tout le coeur s'ouvrait en envoles tendres. Elles taient nombreuses, les
Jeanne, les Anglique, les Pauline, les Marthe, les Gervaise, les Hlne.
D'elles et des autres, mme des moins bonnes, mme des hommes terribles,
les pires de la bande, montait une humanit fraternelle. Et c'tait
justement ce souffle qu'elle avait senti passer, ce courant de large
sympathie qu'il venait de mettre, sous sa leon prcise de savant. Il ne
semblait point s'attendrir, il gardait l'attitude impersonnelle du
dmonstrateur; mais, au fond de lui, quelle bont navre, quelle fivre de
dvouement, quel don de tout son tre au bonheur des autres! Son oeuvre
entire, si mathmatiquement construite, tait baigne de cette fraternit
douloureuse, jusque dans ses plus saignantes ironies. Ne lui avait-il pas
parl des btes, en frre an de tous les vivants misrables qui
souffrent? La souffrance l'exasprait, il n'avait que la colre de son rve
trop haut, il n'tait devenu brutal que dans sa haine du factice et du
passager, rvant de travailler, non pour la socit polie d'un moment, mais
pour l'humanit entire,  toutes les heures graves de son histoire.
Peut-tre mme tait-ce cette rvolte contre la banalit courante, qui
l'avait fait se jeter au dfi de l'audace, dans les thories et dans
l'application. Et l'oeuvre demeurait humaine, dbordante du sanglot immense
des tres et des choses.

D'ailleurs, n'tait-ce pas la vie? Il n'y a pas de mal absolu. Jamais un
homme n'est mauvais pour tout le monde, il fait toujours le bonheur de
quelqu'un; de sorte que, lorsqu'on ne se met pas  un point de vue unique,
on finit par se rendre compte de l'utilit de chaque tre. Ceux qui croient
 un Dieu doivent se dire que, si leur Dieu ne foudroie pas les mchants,
c'est qu'il voit la marche totale de son oeuvre, et qu'il ne peut descendre
au particulier. Le labeur qui finit recommence, la somme des vivants reste
quand mme admirable de courage et de besogne; et l'amour de la vie emporte
tout. Ce travail gant des hommes, cette obstination  vivre, est leur
excuse, la rdemption. Alors, de trs haut, le regard ne voyait plus que
cette continuelle lutte, et beaucoup de bien malgr tout, s'il y avait
beaucoup de mal. On entrait dans l'indulgence universelle, on pardonnait,
on n'avait plus qu'une infinie piti et une charit ardente. Le port tait
srement l, attendant ceux qui ont perdu la foi aux dogmes, qui voudraient
comprendre pourquoi ils vivent, au milieu de l'iniquit apparente du monde.
Il faut vivre pour l'effort de vivre, pour la pierre apporte  l'oeuvre
lointaine et mystrieuse, et la seule paix possible, sur cette terre, est
dans la joie de cet effort accompli.

Une heure encore venait de passer, la nuit entire s'tait coule  cette
terrible leon de vie, sans que ni Pascal ni Clotilde eussent conscience du
lieu o ils taient, ni du temps qui fuyait. Et lui, surmen depuis
quelques semaines, ravag dj par son existence de soupon et de chagrin,
eut un frisson nerveux, comme dans un brusque rveil.

--Voyons, tu sais tout, te sens-tu le coeur fort, tremp par le vrai, plein
de pardon et d'espoir?... Es-tu avec moi?

Mais, sous l'effrayant choc moral qu'elle avait reu, elle-mme frmissait,
sans pouvoir se reprendre. C'tait en elle une telle dbcle des croyances
anciennes, une volution telle vers un monde nouveau, qu'elle n'osait
s'interroger et conclure. Elle se sentait dsormais saisie, emporte dans
la toute-puissance de la vrit. Elle la subissait et n'tait pas
convaincue.

--Matre, balbutia-t-elle, matre....

Et ils restrent un instant face  face,  se regarder. Le jour naissait,
une aube d'une puret dlicieuse, au fond du grand ciel clair, lav par
l'orage. Aucun nuage n'en tachait plus le pale azur, teint de rose. Tout
le gai rveil de la campagne mouille entrait par la fentre, tandis que
les bougies, qui achevaient de se consumer, plissaient dans la clart
croissante.

--Rponds, veux-tu encore tout dtruire, tout brler, ici?... Es-tu avec
moi, entirement avec moi?

A ce moment, il crut qu'elle allait se jeter  son cou, en pleurant. Un
lan soudain semblait la pousser. Mais ils se virent, dans leur
demi-nudit. Elle, qui, jusque-l, ne s'tait pas aperue, eut conscience
qu'elle tait en simple jupon, les bras nus, les paules nues,  peine
couvertes par les mches folles de ses cheveux dnous; et l, prs de
l'aisselle gauche, quand elle abaissa les regards, elle retrouva les
quelques gouttes de sang, la meurtrissure qu'il lui avait faite en luttant,
pour la dompter, dans une treinte brutale. Ce fut alors, en elle, une
confusion extraordinaire, une certitude qu'elle allait tre vaincue, comme
si, par cette treinte, il tait devenu son matre, en tout et  jamais. La
sensation s'en prolongeait, elle tait envahie, entrane au del de son
vouloir, prise de l'irrsistible besoin de se donner.

Brusquement, Clotilde se redressa, voulant rflchir. Elle avait serr ses
bras nus sur sa gorge nue. Tout le sang de ses veines tait mont  sa
peau, en un flot de pudeur empourpr. Et elle se mit  fuir, dans le divin
lancement de sa taille mince.

--Matre, matre, laisse-moi.... Je verrai....

D'une lgret de vierge inquite, elle s'tait, comme autrefois dj,
rfugie au fond de sa chambre. Il l'entendit fermer vivement la porte, 
double tour. Il restait seul, il se demanda, pris tout  coup d'un
dcouragement et d'une tristesse immenses, s'il avait eu raison de tout
dire, si la vrit germerait dans cette chre crature adore, et y
grandirait un jour, en une moisson de bonheur.




VI


Des jours s'coulrent. Octobre fut d'abord splendide, un automne ardent,
une chaude passion d't dans une maturit large, sans un nuage au ciel;
puis, le temps se gta, des vents terribles soufflrent, un dernier orage
ravina les pentes. Et, dans la maison morne,  la Souleiade, l'approche de
l'hiver semblait avoir mis une infinie tristesse.

C'tait un enfer nouveau. Entre Pascal et Clotilde, il n'y avait plus de
querelles vives. Les portes ne battaient plus, des clats de voix ne
foraient plus Martine  monter toutes les heures. A peine se
parlaient-ils, maintenant; et pas un mot n'avait t prononc sur la scne
de la nuit. Lui, par un scrupule inexpliqu, une pudeur singulire, dont il
ne se rendait pas compte, ne voulait pas reprendre l'entretien, exiger la
rponse attendue, une parole de foi en lui et de soumission. Elle, aprs le
grand choc moral qui la transformait toute, rflchissait encore, hsitait,
luttait, cartant la solution pour ne pas se donner, dans son instinctive
rvolte. Et le malentendu s'aggravait, au milieu du grand silence dsol de
la misrable maison, o il n'y avait plus de bonheur.

Ce fut, pour Pascal, une des poques o il souffrit affreusement, sans se
plaindre. Cette paix apparente ne le rassurait pas, au contraire. Il tait
tomb  une lourde mfiance, s'imaginant que les guet-apens continuaient et
que, si l'on avait l'air de le laisser tranquille, c'tait afin de tramer
dans l'ombre les plus noirs complots. Ses inquitudes avaient mme grandi,
il s'attendait chaque jour  une catastrophe, ses papiers engloutis au fond
d'un brusque abme qui se creuserait, toute la Souleiade rase, emporte,
volant en miettes. La perscution contre sa pense, contre sa vie morale et
intellectuelle, en se dissimulant ainsi, devenait nervante, intolrable, 
ce point qu'il se couchait, le soir, avec la fivre. Souvent, il
tressaillait, se retournait vivement, croyant qu'il allait surprendre
l'ennemi derrire son dos,  l'oeuvre pour quelque tratrise; et il n'y
avait personne, rien que son propre frisson, dans l'ombre. D'autres fois,
pris d'un soupon, il restait aux aguets pendant des heures, cach derrire
ses persiennes, ou encore embusqu au fond d'un couloir; mais pas une me
ne bougeait, il n'entendait que les violents battements de ses tempes. Il
en demeurait perdu, ne se mettait plus au lit sans avoir visit chaque
pice, ne dormait plus, rveill au moindre bruit, haletant, prt  se
dfendre.

Et ce qui augmentait la souffrance de Pascal, c'tait cette ide constante,
grandissante, que la blessure lui tait faite par la seule crature qu'il
aimt au monde, cette Clotilde adore, qu'il regardait crotre en beaut et
en charme depuis vingt ans, dont la vie jusque-l s'tait panouie comme
une floraison, parfumant la sienne. Elle, mon Dieu! qui emplissait son
coeur d'une tendresse totale, qu'il n'avait jamais analyse! elle qui tait
devenue sa joie, son courage, son esprance, toute une jeunesse nouvelle o
il se sentait revivre! Quand elle passait, avec son cou dlicat, si rond,
si frais, il tait rafrachi, baign de sant et d'allgresse, ainsi qu'
un retour du printemps. Son existence entire, d'ailleurs, expliquait cette
possession, l'envahissement de son tre par cette enfant qui tait entre
dans son affection petite encore, puis qui, en grandissant, avait peu  peu
pris toute la place. Depuis son installation dfinitive  Plassans, il
menait une existence de bndictin, clotr dans ses livres, loin des
femmes. On ne lui avait connu que sa passion pour cette dame qui tait
morte, et dont il n'avait jamais bais le bout des doigts. Sans doute, il
faisait parfois des voyages  Marseille, dcouchait; mais c'taient de
brusques chappes, avec les premires venues, sans lendemain. Il n'avait
point vcu, il gardait en lui toute une rserve de virilit, dont le flot
grondait  cette heure, sous la menace de la vieillesse prochaine. Et il se
serait passionn pour une bte, pour le chien ramass dehors, qui lui
aurait lch les mains; et c'tait cette Clotilde qu'il avait aime, cette
petite fille, tout d'un coup femme dsirable, qui le possdait maintenant
et qui le torturait,  tre ainsi son ennemie.

Pascal, si gai, si bon, devint alors d'une humeur noire et d'une duret
insupportables. Il se fchait au moindre mot, bousculait Martine tonne,
qui levait sur lui des yeux soumis d'animal battu. Du matin au soir, il
promenait sa dtresse, par la maison navre, la face si mauvaise, qu'on
n'osait lui adresser la parole. Il n'emmenait jamais plus Clotilde, sortait
seul pour ses visites. Et ce fut de la sorte qu'il revint, une aprs-midi,
boulevers par un accident, ayant sur sa conscience de mdecin aventureux
la mort d'un homme. Il tait all piquer Lafouasse, le cabaretier, dont
l'ataxie avait fait brusquement de tels progrs, qu'il le jugeait perdu.
Mais il s'enttait  lutter quand mme, il continuait la mdication; et le
malheur avait voulu, ce jour-l, que la petite seringue ramasst, au fond
de la fiole, une parcelle impure chappe au filtre. Justement, un peu de
sang avait paru, il venait, pour comble de malechance, de piquer dans une
veine. Il s'tait inquit tout de suite, en voyant le cabaretier plir,
suffoquer, suer  grosses gouttes froides. Puis, il avait compris, lorsque
la mort s'tait produite en coup de foudre, les lvres bleues, le visage
noir. C'tait une embolie, il ne pouvait accuser que l'insuffisance de ses
prparations, toute sa mthode encore barbare. Sans doute Lafouasse tait
perdu, il n'aurait peut-tre pas vcu six mois, au milieu d'atroces
souffrances; mais la brutalit du fait n'en tait pas moins l, cette mort
affreuse; et quel regret dsespr, quel branlement dans sa foi, quelle
colre contre la science impuissante et assassine! Il tait rentr livide,
il n'avait reparu que le lendemain, aprs tre rest seize heures enferm
dans sa chambre, jet tout vtu en travers de son lit, sans un souffle.

Ce jour-l, l'aprs-midi, Clotilde, qui cousait prs de lui, dans la salle,
se hasarda  rompre le lourd silence. Elle avait lev les yeux; elle le
regardait s'nerver  feuilleter un livre, cherchant un renseignement qu'il
ne trouvait point.

--Matre, es-tu malade?... Pourquoi ne le dis-tu pas? Je te soignerais.

Il demeura la face contre le livre, murmurant d'une voix sourde:

--Malade, qu'est-ce que a te fait? Je n'ai besoin de personne.

Conciliante, elle reprit:

--Si tu as des chagrins, et que tu puisses me les dire, cela te soulagerait
peut-tre.... Hier, tu es rentr si triste! Il ne faut pas te laisser
abattre ainsi. J'ai pass une nuit bien inquite, je suis venue trois fois
couter  ta porte, tourmente par l'ide que tu souffrais.

Si doucement qu'elle et parl, ce fut comme un coup de fouet qui le
cingla. Dans son affaiblissement maladif, une secousse de brusque colre
lui fit repousser le livre et se dresser, frmissant.

--Alors, tu m'espionnes, je ne peux pas mme me retirer dans ma chambre,
sans qu'on vienne coller l'oreille aux murs.... Oui, on coute jusqu'au
battement de mon coeur, on guette ma mort, pour tout saccager, tout brler
ici....

Et sa voix montait, et toute sa souffrance injuste s'exhalait en plaintes
et en menaces.

--Je te dfends de t'occuper de moi.... As-tu autre chose  me dire? As-tu
rflchi, peux-tu mettre ta main dans la mienne, loyalement, en me disant
que nous sommes d'accord?

Mais elle ne rpondait plus, elle continuait seulement  le regarder de ses
grands yeux clairs, dans sa franchise  vouloir se garder encore; tandis
que lui, exaspr davantage par cette attitude, perdait toute mesure.

Il bgaya, il la chassa du geste.

--Va-t'en! va-t'en!... Je ne veux pas que tu restes prs de moi! je ne veux
pas que des ennemis restent prs de moi! je ne veux pas qu'on reste prs de
moi,  me rendre fou!

Elle s'tait leve, trs ple. Elle s'en alla toute droite, sans se
retourner, en emportant son ouvrage.

Pendant le mois qui suivit, Pascal essaya de se rfugier dans un travail
acharn de toutes les heures. Il s'enttait maintenant les journes
entires, seul dans la salle, et il passait mme les nuits,  reprendre
d'anciens documents,  refondre tous ses travaux sur l'hrdit. On aurait
dit qu'une rage l'avait saisi de se convaincre de la lgitimit de ses
espoirs, de forcer la science  lui donner la certitude que l'humanit
pouvait tre refaite, saine enfin et suprieure. Il ne sortait plus,
abandonnait ses malades, vivait dans ses papiers, sans air, sans exercice.
Et, au bout d'un mois de ce surmenage, qui le brisait sans apaiser ses
tourments domestiques, il tomba  un tel puisement nerveux, que la
maladie, depuis quelque temps en germe, se dclara avec une violence
inquitante.

Pascal,  prsent, lorsqu'il se levait, le matin, se sentait ananti de
fatigue, plus appesanti et plus las qu'il n'tait la veille, en se
couchant. C'tait ainsi une continuelle dtresse de tout son tre, les
jambes molles aprs cinq minutes de marche, le corps broy au moindre
effort, ne pouvant faire un mouvement, sans qu'il y et au bout l'angoisse
d'une souffrance. Parfois, le sol lui semblait avoir une brusque
oscillation sous ses pieds. Des bourdonnements continus l'tourdissaient,
des blouissements lui faisaient fermer les paupires, comme sous la menace
d'une grle d'tincelles. Il tait pris d'une horreur du vin, ne mangeait
gure, digrait mal. Puis, dans l'apathie de cette paresse croissante,
clataient des emportements soudains, des folies d'inutile activit.
L'quilibre se trouvait rompu, sa faiblesse irritable se jetait aux
extrmes, sans raison aucune. Pour la plus lgre motion, des larmes lui
emplissaient les yeux. Il avait fini par s'enfermer, dans des crises de
dsesprance telles, qu'il pleurait  gros sanglots, pendant des heures, en
dehors de tout chagrin immdiat, cras sous la seule et immense tristesse
des choses.

Mais son mal redoubla, surtout, aprs un de ses voyages  Marseille, une de
ces fugues de vieux garon qu'il faisait parfois. Peut-tre avait-il espr
une distraction violente, un soulagement, dans une dbauche. Il ne resta
que deux jours, il revint comme foudroy, frapp de dchance, avec la face
hante d'un homme qui a perdu sa virilit d'homme. C'tait une honte
inavouable, une peur que l'enragement des tentatives avait change en
certitude, et qui allait augmenter sa sauvagerie d'amant timide. Jamais il
n'avait donn  cette chose une importance. Il en fut dsormais possd,
boulevers, perdu de misre, jusqu' songer au suicide. Il avait beau se
dire que cela tait passager sans doute, qu'une cause morbide devait tre
au fond: le sentiment de son impuissance ne l'en dprimait pas moins; et il
tait, devant les femmes, comme les garons trop jeunes que le dsir fait
bgayer.

Vers la premire semaine de dcembre, Pascal fut pris de nvralgies
intolrables. Des craquements dans les os du crne lui faisaient croire, 
chaque instant, que sa tte allait se fendre. Avertie, la vieille madame
Rougon se dcida, un jour,  venir prendre des nouvelles de son fils. Mais
elle fila dans la cuisine, voulant causer avec Martine d'abord. Celle-ci,
l'air effar et dsol, lui conta que monsieur devenait fou, srement; et
elle dit ses allures singulires, les pitinements continus dans sa
chambre, tous les tiroirs ferms  clef, les rondes qu'il faisait du haut
en bas de la maison, jusqu' des deux heures du matin. Elle en avait les
larmes aux yeux, elle finit par hasarder l'opinion qu'un diable tait entr
peut-tre dans le corps de monsieur, et qu'on ferait bien d'avertir le cur
de Saint-Saturnin.

--Un homme si bon, rptait-elle, et pour lequel on se laisserait couper en
quatre! Est-ce malheureux qu'on ne puisse le mener  l'glise, ce qui le
gurirait tout de suite, certainement!

Mais Clotilde, qui avait entendu la voix de sa grand'mre Flicit, entra.
Elle aussi errait par les pices vides, vivait le plus souvent dans le
salon abandonn du rez-de-chausse. Du reste, elle ne parla pas, couta
simplement, de son air de rflexion et d'attente.

--Ah! c'est toi, mignonne. Bonjour!... Martine me raconte que Pascal a un
diable qui lui est entr dans le corps. C'est bien mon opinion aussi;
seulement, ce diable-l s'appelle l'orgueil. Il croit qu'il sait tout, il
est  la fois le pape et l'empereur, et naturellement, lorsqu'on ne dit pas
comme lui, a l'exaspre.

Elle haussait les paules, elle tait pleine d'un infini ddain.

--Moi, a me ferait rire, si ce n'tait si triste.... Un garon qui ne sait
justement rien de rien, qui n'a pas vcu, qui est rest sottement enferm
au fond de ses livres. Mettez-le dans un salon, il est innocent comme
l'enfant qui vient de natre. Et les femmes, il ne les connat seulement
pas....

Oubliant devant qui elle parlait, cette jeune fille et cette servante, elle
baissait la voix, d'un air de confidence.

--Dame! a se paye aussi, d'tre trop sage. Ni femme, ni matresse, ni
rien. C'est a qui a fini par lui tourner sur le cerveau.

Clotilde ne bougea pas. Seules, ses paupires s'abaissrent lentement sur
ses grands yeux rflchis; puis, elle les releva, elle garda son attitude
de crature mure, ne pouvant rien dire de ce qui se passait en elle.

--Il est en haut, n'est-ce pas? reprit Flicit. Je suis venue pour le
voir, car il faut que a finisse, c'est trop bte!

Et elle monta, pendant que Martine se remettait  ses casseroles et que
Clotilde errait de nouveau par la maison vide.

En haut, dans la salle, Pascal s'tait comme stupfi, la face sur un livre
grand ouvert. Il ne pouvait plus lire, les mots fuyaient, s'effaaient,
n'avaient aucun sens. Mais il s'obstinait, il agonisait de perdre jusqu'
sa facult de travail, si puissante jusque-l. Et sa mre, tout de suite,
le gourmanda, lui arracha le livre, qu'elle jeta au loin, sur une table, en
criant que, lorsqu'on tait malade, on se soignait. Il s'tait lev, avec
un geste de colre, prt  la chasser, ainsi qu'il avait chass Clotilde.
Puis, par un dernier effort de volont, il redevint dfrent.

--Ma mre, vous savez bien que je n'ai jamais voulu discuter avec vous....
Laissez-moi, je vous en prie.

Elle ne cda pas, l'entreprit sur sa continuelle mfiance. C'tait lui qui
se donnait la fivre,  toujours croire que des ennemis l'entouraient de
piges, le guettaient pour le dvaliser. Est-ce qu'un homme de bon sens
allait s'imaginer qu'on le perscutait ainsi? Et, d'autre part, elle
l'accusa de s'tre trop mont la tte, avec sa dcouverte, sa fameuse
liqueur qui gurissait toutes les maladies. a ne valait rien non plus de
se croire le bon Dieu. D'autant plus que les dceptions taient alors
cruelles; et elle fit une allusion  Lafouasse,  cet homme qu'il avait
tu: naturellement, elle comprenait que a ne devait pas lui avoir t
agrable, car il y avait de quoi en prendre le lit.

Pascal, qui se contenait toujours, les yeux  terre, se contenta de
rpter:

--Ma mre, je vous en prie, laissez-moi.

--Eh! non, je ne veux pas te laisser, cria-t-elle avec son imptuosit
ordinaire, malgr son grand ge. Je suis justement venue pour te bousculer
un peu, pour te sortir de cette fivre o tu te ronges.... Non, a ne peut
pas durer ainsi, je n'entends pas que nous redevenions la fable de la ville
entire, avec tes histoires.... Je veux que tu te soignes.

Il haussa les paules, il dit  voix basse, comme  lui-mme, d'un air de
constatation inquite:

--Je ne suis pas malade.

Mais, du coup, Flicit sursauta, hors d'elle.

--Comment, pas malade! comment, pas malade!... Il n'y a vraiment qu'un
mdecin pour ne pas se voir.... Eh! mon pauvre garon, tous ceux qui
t'approchent en sont frapps; tu deviens fou d'orgueil et de peur!

Cette fois, Pascal releva vivement la tte, et il la regarda droit dans les
yeux, tandis qu'elle continuait:

--Voil ce que j'avais  te dire, puisque personne n'a voulu s'en charger.
N'est-ce pas? tu es d'un ge  savoir ce que tu dois faire.... On ragit,
on pense  autre chose, on ne se laisse pas envahir par l'ide fixe,
surtout quand on est d'une famille pareille  la ntre.... Tu la connais.
Mfie-toi, soigne-toi.

Il avait pli, il la regardait toujours fixement, comme s'il l'et sonde,
pour savoir ce qu'il y avait d'elle en lui. Et il se contenta de rpondre:

--Vous avez raison, ma mre.... Je vous remercie.

Puis, lorsqu'il fut seul, il retomba assis devant sa table, il voulut
reprendre la lecture de son livre. Mais, pas plus qu'auparavant, il
n'arriva  fixer assez son attention, pour comprendre les mots dont les
lettres se brouillaient devant ses yeux. Et les paroles prononces par sa
mre bourdonnaient  ses oreilles, une angoisse qui montait en lui depuis
quelque temps, grandissait, se fixait, le hantait maintenant d'un danger
immdiat, nettement dfini. Lui qui, deux mois plus tt, se vantait si
triomphalement de n'en tre pas, de la famille, allait-il donc recevoir le
plus affreux des dmentis? Aurait-il la douleur de voir la tare renatre en
ses moelles, roulerait-il  l'pouvante de se sentir aux griffes du monstre
hrditaire? Sa mre l'avait dit: il devenait fou d'orgueil et de peur.
L'ide souveraine, la certitude exalte qu'il avait d'abolir la souffrance,
de donner de la volont aux hommes, de refaire une humanit bien portante
et plus haute, ce n'tait srement l que le dbut de la folie des
grandeurs. Et, dans sa crainte d'un guet-apens, dans son besoin de guetter
les ennemis qu'il sentait acharns  sa perte, il reconnaissait aisment
les symptmes du dlire de la perscution. Tous les accidents de la race
aboutissaient  ce cas terrible: la folie  brve chance, puis la
paralysie gnrale, et la mort.

Ds ce jour, Pascal fut possd. L'tat d'puisement nerveux, o le
surmenage et le chagrin l'avaient rduit, le livrait, sans rsistance
possible,  cette hantise de la folie et de la mort. Toutes les sensations
morbides qu'il prouvait, la fatigue immense  son lever, les
bourdonnements, les blouissements, jusqu' ses mauvaises digestions et 
ses crises de larmes, s'ajoutaient, une  une, comme des preuves certaines
du dtraquement prochain dont il se croyait menac. Il avait compltement
perdu, pour lui-mme, son diagnostic si dlicat de mdecin observateur; et,
s'il continuait  raisonner, c'tait pour tout confondre et tout pervertir,
sous la dpression morale et physique o il se tranait. Il ne
s'appartenait plus, il tait comme fou,  se convaincre, heure par heure,
qu'il devait le devenir.

Les journes entires de ce ple dcembre furent employes par lui 
s'enfoncer davantage dans son mal. Chaque matin, il voulait chapper  la
hantise; mais il revenait quand mme s'enfermer au fond de la salle, il y
reprenait l'cheveau embrouill de la veille. La longue tude qu'il avait
faite de l'hrdit, ses recherches considrables, ses travaux, achevaient
de l'empoisonner, lui fournissaient des causes sans cesse renaissantes
d'inquitude. A la continuelle question qu'il se posait sur son cas
hrditaire, les dossiers taient l qui rpondaient par toutes les
combinaisons possibles. Elles se prsentaient si nombreuses, qu'il s'y
perdait, maintenant. S'il s'tait tromp, s'il ne pouvait se mettre  part,
comme un cas remarquable d'innit, devait-il se ranger dans l'hrdit en
retour, sautant une, deux ou mme trois gnrations? Son cas tait-il plus
simplement une manifestation de l'hrdit larve, ce qui apportait une
preuve nouvelle  l'appui de sa thorie du plasma germinatif? ou bien ne
fallait-il voir l que la singularit des ressemblances successives, la
brusque apparition d'un anctre inconnu, au dclin de sa vie? Ds ce
moment, il n'eut plus de repos, lanc  la trouvaille de son cas, fouillant
ses notes, relisant ses livres. Et il s'analysait, piait la moindre de ses
sensations, pour en tirer des faits, sur lesquels il pt se juger. Les
jours o son intelligence tait plus paresseuse, o il croyait prouver des
phnomnes de vision particuliers, il inclinait  une prdominance de la
lsion nerveuse originelle; tandis que, s'il pensait tre pris par les
jambes, les pieds lourds et douloureux, il s'imaginait subir l'influence
indirecte de quelque ascendant venu du dehors. Tout s'emmlait, il arrivait
 ne plus se reconnatre, au milieu des troubles imaginaires qui secouaient
son organisme perdu. Et, chaque soir, la conclusion tait la mme, le mme
glas sonnait dans son crne: l'hrdit, l'effrayante hrdit, la peur de
devenir fou.

Dans les premiers jours de janvier, Clotilde assista, sans le vouloir, 
une scne qui lui serra le coeur. Elle tait devant une des fentres de la
salle,  lire, cache par le haut dossier de son fauteuil, lorsqu'elle vit
entrer Pascal, disparu, clotr au fond de sa chambre, depuis la veille. Il
tenait, des deux mains, grande ouverte sous ses yeux, une feuille de papier
jauni, dans laquelle elle reconnut l'Arbre gnalogique. Il tait si
absorb, les regards si fixes, qu'elle aurait pu se montrer, sans qu'il la
remarqut. Et il tala l'Arbre sur la table, il continua  le considrer
longuement, de son air terrifi d'interrogation, peu  peu vaincu et
suppliant, les joues mouilles de larmes. Pourquoi, mon Dieu! l'Arbre ne
voulait-il pas lui rpondre, lui dire de quel anctre il tenait, pour qu'il
inscrivt son cas, sur sa feuille  lui,  ct des autres? S'il devait
devenir fou, pourquoi l'Arbre ne le lui disait-il pas nettement, ce qui
l'aurait calm, car il croyait ne souffrir que de l'incertitude? Mais ses
larmes lui brouillaient la vue, et il regardait toujours, il s'anantissait
dans ce besoin de savoir, o sa raison finissait par chanceler.
Brusquement, Clotilde dut se cacher, en le voyant se diriger vers
l'armoire, qu'il ouvrit  double battant. Il empoigna les dossiers, les
lana sur la table, les feuilleta avec fivre. C'tait la scne de la
terrible nuit d'orage qui recommenait, le galop de cauchemar, le dfil de
tous ces fantmes, voqus, surgissant de l'amas des paperasses. Au
passage, il jetait  chacun d'eux une question, une prire ardente,
exigeant l'origine de son mal, esprant un mot, un murmure qui lui
donnerait une certitude. D'abord, il n'avait eu qu'un balbutiement
indistinct; puis, des paroles s'taient formules, des lambeaux de phrase.

--Est-ce toi?... Est-ce toi?... Est-ce toi?... O vieille mre, notre mre 
tous, est-ce toi qui dois me donner ta folie?... Est-ce toi, l'oncle
alcoolique, le vieux bandit d'oncle, dont je vais payer l'ivrognerie
invtre?... Est-ce toi, le neveu ataxique, ou toi, le neveu mystique, ou
toi encore, la nice idiote, qui m'apportez la vrit, en me montrant une
des formes de la lsion dont je souffre?... Est-ce toi plutt le
petit-cousin qui s'est pendu, ou toi, le petit-cousin qui a tu, ou toi, la
petite-cousine qui est morte de pourriture, dont les fins tragiques
m'annoncent la mienne, la dchance au fond d'un cabanon, l'abominable
dcomposition de l'tre?

Et le galop continuait, ils se dressaient tous, ils passaient tous d'un
train de tempte. Les dossiers s'animaient, s'incarnaient, se bousculaient,
en un pitinement d'humanit souffrante.

--Ah! qui me dira, qui me dira, qui me dira?... Est-ce celui-ci qui est
mort fou? celle-ci qui a t emporte par la phtisie? celui-ci que la
paralysie a touff? celle-ci que sa misre physiologique a tue toute
jeune?... Chez lequel est le poison dont je vais mourir? Quel est-il,
hystrie, alcoolisme, tuberculose, scrofule? Et que va-t-il faire de moi,
un pileptique, un ataxique ou un fou?... Un fou! qui est-ce qui a dit un
fou? Ils le disent tous, un fou, un fou, un fou!

Des sanglots tranglrent Pascal. Il laissa tomber sa tte dfaillante au
milieu des dossiers, il pleura sans fin, secou de frissons. Et Clotilde,
prise d'une sorte de terreur religieuse, en sentant passer la fatalit qui
rgit les races, s'en alla doucement, retenant son souffle; car elle
comprenait bien qu'il aurait eu une grande honte, s'il avait pu la
souponner l.

De longs accablements suivirent. Janvier fut trs froid. Mais le ciel
restait d'une puret admirable, un ternel soleil luisait dans le bleu
limpide; et,  la Souleiade, les fentres de la salle, tournes au midi,
formaient serre, entretenaient l une douceur de temprature dlicieuse. On
ne faisait pas mme de feu, le soleil, ne quittait pas la pice, une nappe
d'or ple, o des mouches, pargnes par l'hiver, volaient lentement. Il
n'y avait aucun autre bruit que le frmissement de leurs ailes. C'tait une
tideur dormante et close, comme un coin de printemps conserv dans la
vieille maison.

Ce fut l qu'un matin Pascal entendit,  son tour, la fin d'une
conversation, qui aggrava sa souffrance. Il ne sortait plus gure de sa
chambre avant le djeuner, et Clotilde venait de recevoir le docteur Ramond
dans la salle, o ils s'taient mis  causer doucement, l'un prs de
l'autre, au milieu du clair soleil.

Pour la troisime fois, Ramond se prsentait depuis huit jours. Des
circonstances personnelles, la ncessit surtout d'asseoir dfinitivement
sa situation de mdecin  Plassans, l'obligeaient  ne pas diffrer plus
longtemps son mariage; et il voulait obtenir de Clotilde une rponse
dcisive. Deux fois dj, des tiers, s'tant trouvs l, l'avaient empch
de parler. Comme il dsirait ne la tenir que d'elle-mme, il avait rsolu
de s'en expliquer directement, dans une conversation de franchise. Leur
camaraderie, leurs ttes raisonnables et droites  tous deux,
l'autorisaient  cette dmarche. Et il termina, souriant, les yeux dans les
siens.

--Je vous assure, Clotilde, que c'est le dnouement le plus sage.... Vous
le savez, voici longtemps que je vous aime. J'ai pour vous une tendresse et
une estime profondes.... Mais cela ne suffirait peut-tre pas, il y a
encore que nous nous entendrons parfaitement et que nous serons trs
heureux ensemble, j'en suis certain.

Elle n'avait pas baiss les regards, elle le regardait franchement, elle
aussi, avec un amical sourire. Il tait vraiment trs beau, dans toute la
force de la jeunesse.

--Pourquoi, demanda-t-elle, n'pousez-vous pas mamoiselle Lvque, la fille
de l'avou? Elle est plus jolie, plus riche que moi, et je sais qu'elle
serait si heureuse.... Mon bon ami, j'ai peur que vous ne fassiez une
sottise en me choisissant.

Il ne s'impatienta pas, l'air toujours convaincu de la sagesse de sa
dtermination.

--Mais je n'aime pas mademoiselle Lvque et je vous aime.... D'ailleurs,
j'ai rflchi  tout, je vous rpte que je sais trs bien ce que je fais.
Dites oui, vous n'avez vous-mme pas de meilleur parti  prendre.

Alors, elle devint grave, et une ombre passa sur son visage, l'ombre de ces
rflexions, de ces luttes intrieures, presque inconscientes, qui la
tenaient muette depuis de longs jours.

--Eh bien! mon ami, puisque c'est tout  fait srieux, permettez-moi de ne
pas vous rpondre aujourd'hui, accordez-moi quelques semaines encore....
Matre est vraiment trs malade, je suis moi-mme trouble; et vous ne
voudriez pas me devoir  un coup de tte.... Je vous assure,  mon tour,
que j'ai pour vous beaucoup d'affection. Mais ce serait mal de se dcider
en ce moment, la maison est trop malheureuse.... C'est entendu, n'est-ce
pas? Je ne vous ferai pas attendre longtemps.

Et, pour changer la conversation, elle ajouta:

--Oui, matre m'inquite. Je voulais vous voir, vous dire cela,  vous....
L'autre jour, je l'ai surpris pleurant  chaudes larmes, et il est certain
pour moi que la peur de devenir fou le hante.... Avant-hier, quand vous
avez caus avec lui, j'ai vu que vous l'examiniez. Trs franchement, que
pensez-vous de son tat? Est-il en danger?

Le docteur Ramond se rcria.

--Mais non! Il s'est surmen, il s'est dtraqu, voil tout!... Comment un
homme de sa valeur, qui s'est tant occup des maladies nerveuses, peut-il
se tromper  ce point? En vrit, c'est dsolant, si les cerveaux les plus
clairs et les plus vigoureux ont de pareilles fuites!... Dans son cas, sa
trouvaille des injections hypodermiques serait souveraine. Pourquoi ne se
pique-t-il pas?

Et, comme la jeune fille disait d'un signe dsespr qu'il ne l'coutait
plus, qu'elle ne pouvait mme plus lui adresser la parole, il ajouta:

--Eh bien! moi, je vais lui parler.

Ce fut  ce moment que Pascal sortit de sa chambre, attir par le bruit des
voix. Mais, en les apercevant tous deux, si prs l'un de l'autre, si
anims, si jeunes et si beaux, dans le soleil, comme vtus de soleil, il
s'arrta sur le seuil. Et ses yeux s'largirent, sa face ple se dcomposa.

Ramond avait pris la main de Clotilde, voulant la retenir un instant
encore.

--C'est promis, n'est-ce pas? Je dsire que le mariage ait lieu cet t....
Vous savez combien je vous aime, et j'attends votre rponse.

--Parfaitement, rpondit-elle. Avant un mois, tout sera rgl.

Un blouissement fit chanceler Pascal. Voil maintenant que ce garon, un
ami, un lve, s'introduisait dans sa maison pour lui voler son bien! Il
aurait d s'attendre  ce dnouement, et la brusque nouvelle d'un mariage
possible le surprenait, l'accablait comme une catastrophe imprvue, o sa
vie achevait de crouler. Cette crature qu'il avait faite, qu'il croyait 
lui, elle s'en irait donc sans regret, elle le laisserait agoniser seul,
dans son coin! La veille encore, elle l'avait tant fait souffrir, qu'il
s'tait demand s'il n'allait pas se sparer d'elle, l'envoyer  son frre,
qui la rclamait toujours. Un instant mme, il venait de se rsoudre 
cette sparation, pour leur paix  tous deux. Et, brutalement, de la
trouver l avec cet homme, de l'entendre promettre une rponse, de penser
qu'elle se marierait, qu'elle le quitterait bientt, cela lui donnait un
coup de couteau dans le coeur.

Il marcha pesamment, les deux jeunes gens se tournrent et furent un peu
gns.

--Tiens! matre, nous parlions de vous, finit par dire gaiement Ramond.
Oui, nous complotions, puisqu'il faut l'avouer.... Voyons, pourquoi ne vous
soignez-vous pas? Vous n'avez rien de srieux, vous vous remettriez sur
pied en quinze jours.

Pascal, qui s'tait laiss tomber sur une chaise, continuait  les
regarder. Il eut la force de se vaincre, rien ne parut sur son visage de la
blessure qu'il avait reue. Il en mourrait srement, et personne au monde
ne se douterait du mal qui l'emportait. Mais ce fut pour lui un soulagement
que de pouvoir se fcher, en refusant avec violence d'avaler seulement un
verre de tisane.

--Me soigner!  quoi bon?... Est-ce que ce n'en est pas fini, de ma vieille
carcasse?

Ramond insista, avec son sourire d'homme calme.

--Vous tes plus solide que nous tous. C'est un accident, et vous savez
bien que vous avez le remde.... Piquez-vous....

Il ne put continuer, et ce fut le comble. Pascal s'exasprait, demandait si
l'on voulait qu'il se tut, comme il avait tu Lafouasse. Ses piqres! une
jolie invention dont il avait lieu d'tre fier! Il niait la mdecine, il
jurait de ne plus toucher  un malade. Quand on n'tait plus bon  rien, on
crevait, et a valait mieux pour tout le monde. C'tait, d'ailleurs, ce
qu'il allait s'empresser de faire, le plus vite possible....

--Bah! bah! conclut Ramond, en se dcidant  prendre cong, par crainte de
l'exciter davantage, je vous laisse Clotilde, et je suis bien
tranquille.... Clotilde arrangera a.

Mais Pascal, ce matin-l, avait reu le coup suprme. Il s'alita ds le
soir, resta jusqu'au lendemain soir sans vouloir ouvrir la porte de sa
chambre. Vainement, Clotilde finit par s'inquiter, tapa violemment du
poing: pas un souffle, rien ne rpondit. Martine vint elle-mme, supplia
monsieur,  travers la serrure, de lui rpondre au moins qu'il n'avait
besoin de rien. Un silence de mort rgnait, il semblait que la chambre ft
vide. Puis, le matin du second jour, comme la jeune fille, par hasard,
tournait le bouton, la porte cda; peut-tre, depuis des heures,
n'tait-elle plus ferme. Et elle put entrer librement dans cette pice o
elle n'avait jamais mis les pieds, une grande pice que son exposition au
nord rendait froide, o elle n'aperut qu'un petit lit de fer sans rideaux,
un appareil  douches dans un coin, une longue table de bois noir, des
chaises, et sur la table, sur des planches, le long des murs, toute une
alchimie, des mortiers, des fourneaux, des machines, des trousses. Pascal,
lev, habill, tait assis au bord de son lit, qu'il s'tait puis 
refaire lui-mme.

--Tu ne veux donc pas que je te soigne? demanda-t-elle, mue et craintive,
en n'osant trop s'avancer.

Il eut un geste d'abattement.

--Oh! tu peux entrer, je ne te battrai pas, je n'en ai plus la force.

Et, ds ce jour, il la tolra autour de lui, il lui permit de le servir.
Mais il avait pourtant des caprices, il ne voulait pas qu'elle entrt,
lorsqu'il tait couch, pris d'une sorte de pudeur maladive; et il la
forait  lui envoyer Martine. D'ailleurs, il restait au lit rarement, se
tranait de chaise en chaise, dans son impuissance  faire un travail
quelconque. Le mal s'tait encore aggrav, il en arrivait au dsespoir de
tout, ravag de migraines et de vertiges d'estomac, sans force, comme il le
disait, pour mettre un pied devant l'autre, convaincu chaque matin qu'il
coucherait le soir aux Tulettes, fou  lier. Il maigrissait, il avait une
face douloureuse, d'une beaut tragique, sous le flot de ses cheveux
blancs, qu'il continuait  peigner par une dernire coquetterie. Et, s'il
acceptait qu'on le soignt, il refusait rudement tout remde, dans le doute
o il tait tomb de la mdecine.

Clotilde, alors, n'eut plus d'autre proccupation que lui. Elle se
dtachait du reste, elle tait alle d'abord aux messes basses, puis elle
avait cess compltement de se rendre  l'glise. Dans son impatience d'une
certitude et du bonheur, il semblait qu'elle comment  se contenter par
cet emploi de toutes ses minutes, autour d'un tre cher, qu'elle aurait
voulu revoir bon et joyeux. C'tait un don de sa personne, un oubli
d'elle-mme, un besoin de faire son bonheur du bonheur d'un autre: et cela
inconsciemment, sous la seule impulsion de son coeur de femme, au milieu de
cette crise qu'elle traversait, qui la modifiait profondment, sans qu'elle
en raisonnt. Elle se taisait toujours sur le dsaccord qui les avait
spars, elle n'avait pas l'ide encore de se jeter  son cou, en lui
criant qu'elle tait  lui, qu'il pouvait revivre, puisqu'elle se donnait.
Dans sa pense, elle n'tait qu'une fille tendre, le veillant, comme une
autre parente l'aurait veill. Et cela tait trs pur, trs chaste, des
soins dlicats, de continuelles prvenances, un tel envahissement de sa
vie, que les journes, maintenant, passaient rapides, exemptes du tourment
de l'au del, pleines de l'unique souhait de le gurir.

Mais o elle eut  soutenir une vritable lutte, ce fut pour le dcider 
se piquer. Il s'emportait, niait sa dcouverte, se traitait d'imbcile. Et
elle aussi criait. C'tait elle,  prsent, qui avait foi en la science,
qui s'indignait de le voir douter de son gnie. Longtemps, il rsista;
puis, affaibli, cdant  l'empire qu'elle prenait, il voulut simplement
s'viter la tendre querelle qu'elle lui cherchait chaque matin. Ds les
premires piqres, il prouva un grand soulagement, bien qu'il refust d'en
convenir. La tte se dgageait, les forces revenaient peu  peu. Aussi
triompha-t-elle, prise pour lui d'un lan d'orgueil, exaltant sa mthode,
se rvoltant de ce qu'il ne s'admirt pas lui-mme, comme un exemple des
miracles qu'il pouvait faire. Il souriait, il commenait  voir clair dans
son cas. Ramond avait dit vrai, il ne devait y avoir eu l que de
l'puisement nerveux. Peut-tre, tout de mme, finirait-il par s'en tirer.

--Eh! c'est toi qui me guris, petite fille, disait-il, sans vouloir avouer
son espoir. Les remdes, vois-tu, a dpend de la main qui les donne.

La convalescence trana, dura tout le mois de fvrier. Le temps restait
clair et froid, pas un jour le soleil ne cessa de chauffer la salle, de son
bain de ples rayons. Et il y eut pourtant des rechutes de noires
tristesses, des heures o le malade retombait  ses pouvantes; tandis que
sa gardienne, dsole, devait aller s'asseoir  l'autre bout de la pice,
pour ne pas l'irriter davantage. De nouveau, il dsesprait de la gurison.
Il devenait amer, d'une ironie agressive.

Ce fut par un de ces mauvais jours que Pascal, s'tant approch d'une
fentre, aperut son voisin, M. Bellombre, le professeur retrait, en train
de faire le tour de ses arbres, pour voir s'ils avaient beaucoup de boutons
 fruit. La vue du vieillard si correct et si droit, d'un beau calme
d'gosme, sur lequel la maladie ne semblait avoir jamais eu de prise, le
jeta brusquement hors de lui.

--Ah! gronda-t-il, en voil un qui ne se surmnera jamais, qui ne risquera
jamais sa peau  se faire du chagrin!

Et il partit de l, entama un loge ironique de l'gosme. tre tout seul
au monde, n'avoir pas un ami, pas une femme, pas un enfant  soi, quelle
flicit! Ce dur avare qui, pendant quarante ans, n'avait eu qu' gifler
les enfants des autres, qui s'tait retir  l'cart, sans un chien, avec
un jardinier muet et sourd, plus g que lui, ne reprsentait-il pas la
plus grande somme de bonheur possible sur la terre? Pas une charge, pas un
devoir, pas une proccupation autre que celle de sa chre sant! C'tait un
sage, il vivrait cent ans.

--Ah! la peur de la vie! dcidment, il n'y a point de lchet
meilleure.... Dire que j'ai parfois le regret de n'avoir pas ici un enfant
 moi! Est-ce qu'on a le droit de mettre au monde des misrables? Il faut
tuer l'hrdit mauvaise, tuer la vie.... Le seul honnte homme, tiens!
c'est ce vieux lche!

M. Bellombre, paisiblement, au soleil de mars, continuait  faire le tour
de ses poiriers. Il ne risquait pas un mouvement trop vif, il conomisait
sa verte vieillesse. Comme il venait de rencontrer un caillou dans l'alle,
il l'carta du bout de sa canne, puis passa sans hte.

--Regarde-le donc!... Est-il bien conserv, est-il beau, a-t-il toutes les
bndictions du ciel dans sa personne! Je ne connais personne de plus
heureux.

Clotilde, qui se taisait, souffrait de cette ironie de Pascal, qu'elle
devinait si douloureuse. Elle qui, d'habitude, dfendait M. Bellombre,
sentait en elle monter une protestation. Des larmes lui vinrent aux
paupires, et elle rpondit simplement,  voix basse:

--Oui, mais il n'est pas aim.

Cela, du coup, fit cesser la pnible scne. Pascal, comme s'il avait reu
un choc, se retourna, la regarda. Un subit attendrissement lui mouillait
aussi les yeux; et il s'loigna pour ne pas pleurer.

Des jours encore se passrent, au milieu de ces alternatives de bonnes et
de mauvaises heures. Les forces ne revenaient que trs lentement, et ce qui
le dsesprait, c'tait de ne pouvoir se remettre au travail, sans tre
pris de sueurs abondantes. S'il s'tait obstin, il se serait srement
vanoui. Tant qu'il ne travaillerait pas, il sentait bien que la
convalescence tranerait. Cependant, il s'intressait de nouveau  ses
recherches accoutumes, il relisait les dernires pages qu'il avait
crites; et, avec ce rveil du savant en lui, reparaissaient ses
inquitudes d'autrefois. Un moment, il tait tomb  une telle dpression,
que la maison entire avait comme disparu: on aurait pu le piller, tout
prendre, tout dtruire, qu'il n'aurait pas mme eu la conscience du
dsastre. Maintenant, il se remettait aux aguets, il ttait sa poche, pour
bien s'assurer que la clef de l'armoire s'y trouvait.

Mais, un matin, comme il s'tait oubli au lit et qu'il sortait seulement
de sa chambre vers onze heures, il aperut Clotilde dans la salle,
tranquillement occupe  faire un pastel trs exact d'une branche
d'amandier fleurie. Elle leva la tte, souriante; et, prenant une clef,
pose prs d'elle, sur son pupitre, elle voulut la lui donner.

--Tiens! matre.

tonn, sans comprendre encore, il examinait l'objet qu'elle lui tendait.

--Quoi donc?

--C'est la clef de l'armoire que tu as d laisser tomber de ta poche hier,
et que j'ai ramasse ici, ce matin.

Alors, Pascal la prit, avec une motion extraordinaire. Il la regardait, il
regardait Clotilde. C'tait donc fini? Elle ne le perscuterait plus, elle
ne s'enragerait plus  tout voler,  tout brler? Et, la voyant trs mue,
elle aussi, il en eut une joie immense au coeur.

Il la saisit, il l'embrassa.

--Ah! fillette, si nous pouvions n'tre pas trop malheureux!

Puis, il alla ouvrir un tiroir de sa table, et il y jeta la clef, comme
autrefois.

Ds lors, il retrouva des forces, la convalescence marcha plus rapide. Des
rechutes taient possibles encore, car il restait bien branl. Mais il put
crire, les journes furent moins lourdes. Le soleil s'tait galement
ragaillardi, la chaleur devenait dj telle, dans la salle, qu'il fallait
parfois clore  demi les volets. Il refusait de recevoir, tolrait  peine
Martine, faisait rpondre  sa mre qu'il dormait, quand elle venait
prendre de ses nouvelles, de loin en loin. Et il n'tait content que dans
cette dlicieuse solitude, soign par la rvolte, l'ennemie d'hier,
l'lve soumise d'aujourd'hui. De longs silences rgnaient entre eux, sans
qu'ils en fussent gns. Ils rflchissaient, ils rvaient avec une infinie
douceur.

Pourtant, un jour, Pascal parut trs grave. Il avait la conviction 
prsent que son mal tait purement accidentel et que la question d'hrdit
n'y avait jou aucun rle. Mais cela ne l'emplissait pas moins d'humilit.

--Mon Dieu! murmura-t-il, que nous sommes peu de chose! Moi qui me croyais
si solide, qui tais si fier de ma saine raison! Voil qu'un peu de chagrin
et un peu de fatigue ont failli me rendre fou!

Il se tut, rflchit encore. Ses yeux s'clairaient, il achevait de se
vaincre. Puis, dans un moment de sagesse et de courage, il se dcida.

--Si je vais mieux, c'est pour toi surtout que a me fait plaisir.

Clotilde, ne comprenant pas, leva la tte.

--Comment a?

--Mais sans doute,  cause de ton mariage.... Maintenant, on va pouvoir
fixer une date.

Elle restait surprise.

--Ah! c'est vrai, mon mariage!

--Veux-tu que nous choisissions, ds aujourd'hui, la seconde semaine de
juin?

--Oui, la seconde semaine de juin, ce sera trs bien.

Ils ne parlrent plus, elle avait ramen les yeux sur le travail de couture
qu'elle faisait, tandis que lui, les regards au loin, restait immobile, le
visage grave.




VII


Ce jour-l, en arrivant  la Souleiade, la vieille madame Rougon aperut
Martine dans le potager, en train de planter des poireaux; et, profitant de
la circonstance, elle se dirigea vers la servante, pour causer et tirer
d'elle des renseignements, avant d'entrer dans la maison.

Le temps passait, elle tait dsole de ce qu'elle appelait la dsertion de
Clotilde. Elle sentait bien que jamais plus elle n'aurait les dossiers par
elle. Cette petite se perdait, se rapprochait de Pascal, depuis qu'elle
l'avait soign; et elle se pervertissait,  ce point, qu'elle ne l'avait
pas revue  l'glise. Aussi en revenait-elle  son ide premire,
l'loigner, puis conqurir son fils, quand il serait seul, affaibli par la
solitude. Puisqu'elle n'avait pu la dcider  suivre son frre, elle se
passionnait pour le mariage, elle aurait voulu la jeter ds le lendemain au
cou du docteur Ramond, mcontente des continuelles lenteurs. Et elle
accourait, cette aprs-midi-l, avec le besoin fivreux de hter les
choses.

--Bonjour, Martine.... Comment va-t-on ici?

La servante, agenouille, les mains pleines de terre, leva sa face ple,
qu'elle protgeait contre le soleil,  l'aide d'un mouchoir nou sur sa
coiffe.

--Mais comme toujours, madame, doucement.

Et elles causrent. Flicit la traitait en confidente, en fille dvoue,
aujourd'hui de la famille,  laquelle on pouvait tout dire. Elle commena
par la questionner, voulut savoir si le docteur Ramond n'tait pas venu le
matin. Il tait venu, mais on n'avait pour sr parl que de choses
indiffrentes. Alors, elle se dsespra, car elle-mme avait vu le docteur,
la veille, et il s'tait confi  elle, chagrin de n'avoir pas de rponse
dfinitive, press maintenant d'obtenir au moins la parole de Clotilde. a
ne pouvait durer ainsi, il fallait forcer la jeune fille  s'engager.

--Il est trop dlicat, s'cria-t-elle. Je le lui avais dit, je savais bien
que, ce matin encore, il n'oserait pas la mettre au pied du mur.... Mais je
vais m'en mler. Nous verrons si je n'oblige pas cette petite  prendre un
parti.

Puis, se calmant:

--Voil mon fils debout, il n'a pas besoin d'elle.

Martine qui s'tait remise  planter ses poireaux, la taille casse en
deux, se redressa vivement.

--Ah! a, pour sr!

Et, sur son visage us par trente ans de domesticit, une flamme se
rallumait. C'tait qu'une plaie saignait en elle, depuis que son matre ne
la tolrait presque plus  son ct. Pendant toute sa maladie, il l'avait
carte, acceptant de moins en moins ses services, finissant par lui fermer
la porte de sa chambre. Elle avait la sourde conscience de ce qui se
passait, une instinctive jalousie la torturait, dans son adoration pour ce
matre dont elle tait reste la chose durant de si longues annes.

--Pour sr que nous n'avons pas besoin de mademoiselle!... Je suffis bien 
monsieur.

Alors, elle si discrte, parla de ses travaux de jardinage, dit qu'elle
trouvait le temps de faire les lgumes, afin d'viter quelques journes
d'homme. Sans doute, la maison tait grande; mais, quand la besogne ne vous
faisait pas peur, on arrivait  en voir le bout. Puis, ds que mademoiselle
les aurait quitts, ce serait tout de mme une personne de moins  servir.
Et ses yeux luisaient inconsciemment,  l'ide de la grande solitude, de la
paix heureuse o l'on vivrait, aprs ce dpart.

Elle baissa la voix.

--a me fera de la peine, parce que monsieur en aura certainement beaucoup.
Jamais je n'aurais cru que je souhaiterais une pareille sparation....
Seulement, madame, je pense comme vous qu'il le faut, car j'ai grand'peur
que mademoiselle ne finisse par se gter ici et que ce ne soit encore une
me perdue pour le bon Dieu.... Ah! c'est triste, j'en ai le coeur si gros
souvent, qu'il clate!

--Ils sont l-haut tous les deux, n'est-ce pas? dit Flicit. Je monte les
voir, et je me charge de les obliger  en finir.

Une heure plus tard, lorsqu'elle descendit, elle retrouva Martine qui se
tranait encore  genoux, dans la terre molle, achevant ses plantations. En
haut, ds les premiers mots, comme elle racontait qu'elle avait caus avec
le docteur Ramond et qu'il se montrait impatient de connatre son sort,
elle venait de voir Pascal l'approuver: il tait grave, il hochait la tte,
comme pour dire que cette impatience lui semblait naturelle. Clotilde
elle-mme, cessant de sourire, avait paru l'couter avec dfrence. Mais
elle tmoignait quelque surprise. Pourquoi la pressait-on? Matre avait
fix le mariage  la seconde semaine de juin, elle avait donc deux grands
mois devant elle. Trs prochainement, elle en parlerait avec Ramond.
C'tait si srieux, le mariage, qu'on pouvait bien la laisser rflchir et
ne s'engager qu' la dernire minute. D'ailleurs, elle disait ces choses de
son air sage, en personne rsolue  prendre un parti. Et Flicit avait du
se contenter de l'vident dsir o ils taient tous les deux que les choses
eussent le dnouement le plus raisonnable.

--En vrit, je crois que c'est fait, conclut-elle. Lui, ne parat y mettre
aucun obstacle, et elle, n'a l'air que de vouloir agir sans hte, en fille
qui entend s'interroger  fond, avant de s'engager pour la vie.... Je vais
encore lui laisser huit jours de rflexion.

Martine, assise sur ses talons, regardait la terre fixement, la face
envahie d'ombre.

--Oui, oui, murmura-t-elle  voix basse, mademoiselle rflchit beaucoup
depuis quelque temps.... Je la trouve dans tous les coins. On lui parle,
elle ne vous rpond pas. C'est comme les gens qui couvent une maladie et
qui ont les yeux  l'envers.... Il se passe des choses, elle n'est plus la
mme, plus la mme....

Et elle reprit le plantoir, elle enfona un poireau, dans son enttement au
travail; tandis que la vieille madame Rougon, un peu tranquillise, s'en
allait, certaine du mariage, disait-elle.

Pascal, en effet, semblait accepter le mariage de Clotilde ainsi qu'une
chose rsolue, invitable. Il n'en avait plus reparl avec elle; les rares
allusions qu'ils y faisaient entre eux, dans leurs conversations de toutes
les heures, les laissaient calmes; et c'tait simplement comme si les deux
mois qu'ils avaient encore  vivre ensemble, devaient tre sans fin, une
ternit dont ils n'auraient pas vu le bout. Elle, surtout, le regardait en
souriant, renvoyait  plus tard les ennuis, les partis  prendre, d'un joli
geste vague, qui s'en remettait  la vie bienfaisante. Lui, guri,
retrouvant ses forces chaque jour, ne s'attristait qu'au moment de rentrer
dans la solitude de sa chambre, le soir, quand elle tait couche. Il avait
froid, un frisson le prenait,  songer qu'une poque allait venir o il
serait toujours seul. tait-ce donc la vieillesse commenante qui le
faisait grelotter ainsi? Cela, au loin, lui apparaissait comme une contre
de tnbres, dans laquelle il sentait dj toutes ses nergies se
dissoudre. Et, alors, le regret de la femme, le regret de l'enfant
l'emplissait de rvolte, lui tordait le coeur d'une intolrable angoisse.

Ah! que n'avait-il vcu! Certaines nuits, il arrivait  maudire la science,
qu'il accusait de lui avoir pris le meilleur de sa virilit. Il s'tait
laiss dvorer par le travail, qui lui avait mang le cerveau, mang le
coeur, mang les muscles. De toute cette passion solitaire, il n'tait n
que des livres, du papier noirci que le vent emporterait sans doute, dont
les feuilles froides lui glaaient les mains, lorsqu'il les ouvrait. Et pas
de vivante poitrine de femme  serrer contre la sienne, pas de tides
cheveux d'enfant  baiser! Il avait vcu seul dans sa couche glace de
savant goste, il y mourrait seul. Vraiment, allait-il donc mourir ainsi?
ne goterait-il pas au bonheur des simples portefaix, des charretiers dont
les fouets claquaient sous ses fentres? Il s'enfivrait  l'ide qu'il
devait se hter, car bientt il ne serait plus temps. Toute sa jeunesse
inemploye, tous ses dsirs refouls et amasss lui remontaient alors dans
les veines, en un flot tumultueux. C'taient des serments d'aimer encore,
de revivre pour puiser les passions qu'il n'avait point bues, de goter 
toutes, avant d'tre un vieillard. Il frapperait aux portes, il arrterait
les passants, il battrait les champs et la ville. Puis, le lendemain, quand
il s'tait lav  grande eau et qu'il quittait sa chambre, toute cette
fivre se calmait, les tableaux brlants s'effaaient, il retombait  sa
timidit naturelle. Puis, la nuit suivante, la peur de la solitude le
rejetait  la mme insomnie, son sang se rallumait, et c'taient les mmes
dsespoirs, les mmes rbellions, les mmes besoins de ne pas mourir sans
avoir connu la femme.

Pendant ces nuits ardentes, les yeux grands ouverts dans l'obscurit, il
recommenait toujours le mme rve. Une fille des routes passait, une fille
de vingt ans, admirablement belle; et elle entrait s'agenouiller devant
lui, d'un air d'adoration soumise, et il l'pousait. C'tait une de ces
plerines d'amour, comme on en trouve dans les anciennes histoires, qui
avait suivi une toile pour venir rendre la sant et la force  un vieux
roi trs puissant, couvert de gloire. Lui tait le vieux roi, et elle
l'adorait, elle faisait ce miracle, avec ses vingt ans, de lui donner de sa
jeunesse. Il sortait triomphant de ses bras, il avait retrouv la foi, le
courage en la vie. Dans une Bible du quinzime sicle qu'il possdait,
orne de naves gravures sur bois, une image surtout l'intressait, le
vieux roi David rentrant dans sa chambre, la main pose sur l'paule nue
d'Abisag, la jeune Sunamite. Et il lisait le texte, sur la page voisine:
Le roi David, tant vieux, ne pouvait se rchauffer, quoiqu'on le couvrit
beaucoup. Ses serviteurs lui dirent donc: Nous chercherons une jeune fille
vierge pour le roi notre seigneur, afin qu'elle se tienne en prsence du
roi, qu'elle puisse l'amuser, et que, dormant prs de lui, elle rchauffe
le roi notre seigneur. Ils cherchrent donc dans toutes les terres
d'Isral une fille qui ft jeune et belle; ils trouvrent Abisag,
Sunamite, et l'amenrent au roi; c'tait une jeune fille, d'une grande
beaut; elle dormait auprs du roi, et elle le servait.... Ce frisson du
vieux roi, n'tait-ce pas celui qui le glaait maintenant, ds qu'il se
couchait seul, sous le plafond morne de sa chambre? Et la fille des routes,
la plerine d'amour que son rve lui amenait, n'tait-elle pas l'Abisag
dvotieuse et docile, la sujette passionne se donnant toute  son matre,
pour son unique bien? Il la voyait toujours l, en esclave heureuse de
s'anantir en lui, attentive  son moindre dsir, d'une beaut si
clatante, qu'elle suffisait  sa continuelle joie, d'une douceur telle,
qu'il se sentait prs d'elle comme baign d'une huile parfume. Puis, 
feuilleter parfois l'antique Bible, d'autres gravures dfilaient, son
imagination s'garait au milieu de ce monde vanoui des patriarches et des
rois. Quelle foi en la longvit de l'homme, en sa force cratrice, en sa
toute-puissance sur la femme, ces extraordinaires histoires d'hommes de
cent ans fcondant encore leurs pouses, recevant leurs servantes dans leur
lit, accueillant les jeunes veuves et les vierges qui passent! C'tait
Abraham centenaire, pre d'Ismal et d'Isaac, poux de sa soeur Sara,
matre obi de sa servante Agar. C'tait la dlicieuse idylle de Ruth et de
Booz, la jeune veuve arrivant au pays de Bethlem, pendant la moisson des
orges, venant se coucher, par une nuit tide, aux pieds du matre, qui
comprend le droit qu'elle rclame, et l'pouse, comme son parent par
alliance, selon la loi. C'tait toute cette pousse libre d'un peuple fort
et vivace, dont l'oeuvre devait conqurir le monde, ces hommes  la
virilit jamais teinte, ces femmes toujours fcondes, cette continuit
entte et pullulante de la race, au travers des crimes, des adultres, des
incestes, des amours hors d'ge et hors de raison. Et son rve,  lui,
devant les vieilles gravures naves, finissait par prendre une ralit.
Abisag entrait dans sa triste chambre qu'elle clairait et qu'elle
embaumait, ouvrait ses bras nus, ses flancs nus, toute sa nudit divine,
pour lui faire le don de sa royale jeunesse.

Ah! la jeunesse, il en avait une faim dvorante! Au dclin de sa vie, ce
dsir passionn de jeunesse tait la rvolte contre l'ge menaant, une
envie dsespre de revenir en arrire, de recommencer. Et, dans ce besoin
de recommencer, il n'y avait pas seulement, pour lui, le regret des
premiers bonheurs, l'inestimable prix des heures mortes, auxquelles le
souvenir prte son charme; il y avait aussi la volont bien arrte de
jouir, cette fois, de sa sant et de sa force, de ne rien perdre de la joie
d'aimer. Ah! la jeunesse, comme il y aurait mordu  pleines dents, comme il
l'aurait revcue avec l'apptit vorace de toute la manger et de toute la
boire, avant de vieillir. Une motion l'angoissait, lorsqu'il se revoyait 
vingt ans, la taille mince, d'une vigueur bien portante de jeune chne, les
dents clatantes, les cheveux drus et noirs. Avec quelle fougue il les
aurait fts, ces dons ddaigns autrefois, si un prodige les lui avait
rendus! Et la jeunesse chez la femme, une jeune fille qui passait, le
troublait, le jetait  un attendrissement profond. C'tait mme souvent en
dehors de la personne, l'image seule de la jeunesse, l'odeur pure et
l'clat qui sortait d'elle, des yeux clairs, des lvres saines, des joues
fraches, un cou dlicat surtout, satin et rond, ombr de cheveux follets
sur la nuque; et la jeunesse lui apparaissait toujours fine et grande,
divinement lance en sa nudit tranquille. Ses regards suivaient
l'apparition, son coeur se noyait d'un dsir infini. Il n'y avait que la
jeunesse de bonne et de dsirable, elle tait la fleur du monde, la seule
beaut, la seule joie, le seul vrai bien, avec la sant, que la nature
pouvait donner  l'tre. Ah! recommencer, tre jeune encore, avoir  soi,
dans une treinte, toute la femme jeune!

Pascal et Clotilde, maintenant, depuis que les belles journes d'avril
fleurissaient les arbres fruitiers, avaient repris leurs promenades du
matin, dans la Souleiade. Il faisait ses premires sorties de convalescent,
elle le conduisait sur l'aire dj brlante, l'emmenait par les alles de
la pinde, le ramenait au bord de la terrasse, que coupaient seules les
barres d'ombre des deux cyprs centenaires. Le soleil y blanchissait les
vieilles dalles, l'immense horizon se droulait sous le ciel clatant.

Et, un matin que Clotilde avait couru, elle rentra trs anime, toute
vibrante de rires, si gaiement tourdie, qu'elle monta dans la salle, sans
avoir t son chapeau de jardin, ni la dentelle lgre qu'elle avait noue
 son cou.

--Ah! dit-elle, j'ai chaud!... Et suis-je sotte de ne m'tre pas
dbarrasse en bas! Je vais redescendre a tout  l'heure.

Elle avait, en entrant, jet la dentelle sur un fauteuil. Mais ses mains
s'impatientaient,  vouloir dfaire les brides du grand chapeau de paille.

--Allons, bon! voil que j'ai serr le noeud. Je ne m'en sortirai pas, il
faut que tu viennes  mon secours.

Pascal, excit lui aussi par la bonne promenade, s'gayait, en la voyant si
belle et si heureuse. Il s'approcha, dut se mettre tout contre elle.

--Attends, lve le menton.... Oh! tu remues toujours, comment veux-tu que
je m'y reconnaisse?

Elle riait plus haut, il voyait le rire qui lui gonflait la gorge d'une
onde sonore. Ses doigts s'emmlaient sous le menton,  cette partie
dlicieuse du cou, dont il touchait involontairement le tide satin. Elle
avait une robe trs chancre, il la respirait toute par cette ouverture,
d'o montait le bouquet vivant de la femme, l'odeur pure de sa jeunesse,
chauffe au grand soleil. Tout d'un coup, il eut un blouissement, il crut
dfaillir.

--Non, non! je ne puis pas, si tu ne restes pas tranquille!

Un flot de sang lui battait les tempes, ses doigts s'garaient, tandis
qu'elle se renversait davantage, offrant la tentation de sa virginit, sans
le savoir. C'tait l'apparition de royale jeunesse, les yeux clairs, les
lvres saines, les joues fraches, le cou dlicat surtout, satin et rond,
ombr de cheveux follets vers la nuque. Et il la sentait si fine, si
lance, la gorge menue, dans son divin panouissement!

--L, c'est fait! cria-t-elle.

Sans savoir comment, il avait dnou les brides. Les murs tournaient, il la
vit encore, nu-tte maintenant, avec son visage d'astre, qui secouait en
riant les boucles de ses cheveux dors. Alors, il eut peur de la reprendre
dans ses bras, de la baiser follement,  toutes les places o elle montrait
un peu de sa nudit. Et il se sauva, en emportant le chapeau qu'il avait
gard  la main, bgayant:

--Je vais l'accrocher dans le vestibule.... Attends-moi, il faut que je
parle  Martine.

En bas, il se rfugia au fond du salon abandonn, il s'enferma  double
tour, tremblant qu'elle ne s'inquitt et qu'elle ne descendit l'y
chercher. Il tait perdu et hagard, comme s'il venait de commettre un
crime. Il parla tout haut, il frmit  ce premier cri, jailli de ses
lvres: Je l'ai toujours aime, dsire perdument! Oui, depuis qu'elle
tait femme, il l'adorait. Et il voyait clair, brusquement, il voyait la
femme qu'elle tait devenue, lorsque; du galopin sans sexe, s'tait dgage
cette crature de charme et d'amour, avec ses jambes longues et fuseles,
son torse lanc et fort,  la poitrine ronde, au cou rond, aux bras ronds
et souples. Sa nuque, ses paules taient un lait pur, une soie blanche,
polie, d'une infinie douceur. Et c'tait monstrueux, mais c'tait bien
vrai, il avait faim de tout cela, une faim dvorante de cette jeunesse, de
cette fleur de chair si pure, et qui sentait bon.

Alors, Pascal, tomb sur une chaise boiteuse, la face entre ses deux mains
jointes, comme pour ne plus voir la lumire du jour, clata en gros
sanglots. Mon Dieu! qu'allait-il devenir? Une fillette que son frre lui
avait confie, qu'il avait leve en bon pre, et qui tait, aujourd'hui,
cette tentatrice de vingt-cinq ans, la femme dans sa toute-puissance
souveraine! Il se sentait plus dsarm, plus dbile qu'un enfant.

Et, au-dessus du dsir physique, il l'aimait encore d'une immense
tendresse, pris de sa personne morale et intellectuelle, de sa droiture de
sentiment, de son joli esprit, si brave, si net. Il n'y avait pas jusqu'
leur dsaccord, cette inquitude du mystre dont elle tait tourmente, qui
n'achevt de la lui rendre prcieuse, comme un tre diffrent de lui, o il
retrouvait un peu de l'infini des choses. Elle lui plaisait dans ses
rbellions, quand elle lui tenait tte. Elle tait la compagne et l'lve,
il la voyait telle qu'il l'avait faite, avec son grand coeur, sa franchise
passionne, sa raison victorieuse. Et elle restait toujours ncessaire et
prsente, il ne s'imaginait pas qu'il pourrait respirer un air o elle ne
serait plus, il avait le besoin de son haleine, du vol de ses jupes autour
de lui, de sa pense et de son affection dont il se sentait envelopp, de
ses regards, de son sourire, de toute sa vie quotidienne de femme qu'elle
lui avait donne, qu'elle n'aurait pas la cruaut de lui reprendre. A
l'ide qu'elle allait partir, c'tait, sur sa tte, comme un croulement du
ciel, la fin de tout, les tnbres dernires. Elle seule existait au monde,
elle tait la seule haute et bonne, la seule intelligente et sage, la seule
belle, d'une beaut de miracle. Pourquoi donc, puisqu'il l'adorait et qu'il
tait son matre, ne montait-il pas la reprendre dans ses bras et la baiser
comme une idole? Ils taient bien libres tous les deux, elle n'ignorait
rien, elle avait l'ge d'tre femme. Ce serait le bonheur.

Pascal, qui ne pleurait plus, se leva, voulut marcher vers la porte. Mais,
tout d'un coup, il retomba sur la chaise, cras par de nouveaux sanglots.
Non, non! c'tait abominable, c'tait impossible! Il venait de sentir, sur
son crne, ses cheveux blancs comme une glace; et il avait une horreur de
son ge, de ses cinquante-neuf ans,  la pense de ses vingt-cinq ans, 
elle. Son frisson de terreur l'avait repris, la certitude qu'elle le
possdait, qu'il allait tre sans force contre la tentation journalire. Et
il la voyait lui donnant  dnouer les brides de son chapeau, l'appelant,
le forant  se pencher derrire elle, pour quelque correction, dans son
travail; et il se voyait aveugl, affol, lui dvorant le cou, lui dvorant
la nuque,  pleine bouche. Ou bien, c'tait pis encore, le soir, quand ils
tardaient tous deux  faire apporter la lampe, un alanguissement sous la
tombe lente de la nuit complice, une chute involontaire, l'irrparable,
aux bras l'un de l'autre. Toute une colre le soulevait contre ce
dnouement possible, certain mme, s'il ne trouvait pas le courage de la
sparation. Ce serait de sa part le pire des crimes, un abus de confiance,
une sduction basse. Sa rvolte fut telle, qu'il se leva courageusement,
cette fois, et qu'il eut la force de remonter dans la salle, bien rsolu 
lutter.

En haut, Clotilde s'tait tranquillement remise  un dessin. Elle ne tourna
pas mme la tte, elle se contenta de dire:

--Comme tu as t longtemps! Je finissais par croire que Martine avait une
erreur de dix sous dans ses comptes.

Cette plaisanterie habituelle sur l'avarice de la servante le fit rire. Et
il alla s'asseoir tranquillement, lui aussi, devant sa table. Ils ne
parlrent plus jusqu'au djeuner. Une grande douceur le baignait, le
calmait, depuis qu'il tait prs d'elle. Il osa la regarder, il fut
attendri par son fin profil, son air srieux de grande fille qui
s'applique. Avait-il donc fuit un cauchemar, en bas? Allait-il se vaincre
si aisment?

--Ah! s'cria-t-il, quand Martine les appela, j'ai une faim! tu vas voir si
je me refais des muscles!

Gaiement, elle tait venue lui prendre le bras.

--C'est a, matre! il faut tre joyeux et fort!

Mais, la nuit, dans sa chambre, l'agonie recommena. A l'ide de la perdre,
il avait d enfoncer sa face au fond de l'oreiller, pour touffer ses cris.
Des images s'taient prcises, il l'avait vue aux bras d'une autre,
faisant  un autre le don de son corps vierge, et une jalousie atroce le
torturait. Jamais il ne trouverait l'hrosme de consentir  un pareil
sacrifice. Toutes sortes de plans se heurtaient dans sa pauvre tte en feu:
l'carter du mariage, la garder prs de lui, sans qu'elle souponnt jamais
sa passion; s'en aller avec elle, voyager de ville en ville, occuper leurs
deux cerveaux d'tudes sans fin, pour conserver leur camaraderie de matre
 lve; ou mme, s'il le fallait, l'envoyer  son frre dont elle serait
la garde-malade, la perdre plutt que de la livrer  un mari. Et,  chacune
de ces solutions, il sentait son coeur se dchirer et crier d'angoisse,
dans son imprieux besoin de la possder tout entire. Il ne se contentait
plus de sa prsence, il la voulait  lui, pour lui, en lui, telle qu'elle
se dressait rayonnante, sur l'obscurit de la chambre, avec sa nudit pure,
vtue du seul flot droul de ses cheveux. Ses bras treignaient le vide,
il sauta du lit, chancelant ainsi qu'un homme pris de boisson; et ce fut
seulement dans le grand calme noir de la salle, les pieds nus sur le
parquet, qu'il se rveilla de cette folie brusque. O allait-il donc, grand
Dieu? Frapper  la porte de cette enfant endormie? l'enfoncer peut-tre
d'un coup d'paule? Le petit souffle pur qu'il crut entendre, au milieu du
profond silence, le frappa au visage, le renversa, comme un vent sacr. Et
il revint s'abattre sur son lit, dans une crise de honte et d'affreux
dsespoir.

Le lendemain, lorsqu'il se leva, Pascal, bris par l'insomnie, tait
rsolu. Il prit sa douche de chaque jour, il se sentit raffermi et plus
sain. Le parti auquel il venait de s'arrter, tait de forcer Clotilde 
engager sa parole. Quand elle aurait accept formellement d'pouser Ramond,
il lui semblait que cette solution irrvocable le soulagerait, lui
interdirait toute folie d'esprance. Ce serait une barrire de plus,
infranchissable, mise entre elle et lui. Il se trouverait, ds lors, arm
contre son dsir, et s'il souffrait toujours, ce ne serait que de la
souffrance, sans cette crainte horrible de devenir un malhonnte homme, de
se relever une nuit, pour l'avoir avant l'autre.

Ce matin-l, lorsqu'il expliqua  la jeune fille qu'elle ne pouvait tarder
davantage, qu'elle devait une rponse dcisive au brave garon qui
l'attendait depuis si longtemps, elle parut d'abord tonne. Elle le
regardait bien en face, dans les yeux; et il avait la force de ne pas se
troubler, il insistait simplement d'un air un peu chagrin, comme s'il tait
attrist d'avoir  lui dire ces choses. Enfin, elle eut un faible sourire,
elle dtourna la tte.

--Alors, matre, tu veux que je te quitte?

Il ne rpondit pas directement.

--Ma chrie, je t'assure que a devient ridicule. Ramond aurait le droit de
se fcher.

Elle tait alle ranger des papiers sur son pupitre. Puis, aprs un
silence:

--C'est drle, te voil avec grand'mre et Martine  prsent. Elles me
perscutent pour que j'en finisse.... Je croyais avoir encore quelques
jours. Mais, vraiment, si vous me poussez tous les trois....

Et elle n'acheva point, lui-mme ne la fora pas  s'expliquer plus
nettement.

--Alors, demanda-t-il, quand veux-tu que je dise  Ramond de venir?

--Mais il peut venir quand il voudra, jamais ses visites ne m'ont
contrarie.... Ne t'en inquite pas, je le ferai avertir que nous
l'attendons, une de ces aprs-midi.

Le surlendemain, la scne recommena. Clotilde n'avait rien fait, et
Pascal, cette fois, se montra violent. Il souffrait trop, il avait des
crises de dtresse, ds qu'elle n'tait plus l, pour le calmer par sa
fracheur souriante. Et il exigea, avec des mots rudes, qu'elle se
conduisit en fille srieuse, qu'elle ne s'amust pas davantage d'un homme
honorable et qui l'aimait.

--Que diable! puisque la chose doit se faire, finissons-en! Je te prviens
que je vais envoyer un mot  Ramond et qu'il sera ici demain,  trois
heures.

Elle l'avait cout, les yeux  terre, muette. Ni l'un ni l'autre ne
semblaient vouloir aborder la question de savoir si le mariage tait bien
rsolu; et ils parlaient de cette ide qu'il y avait l une dcision
antrieure, absolument prise. Quand il lui vit relever la tte, il trembla,
car il avait senti passer un souffle, il la crut sur le point de dire
qu'elle s'tait interroge et qu'elle se refusait  ce mariage. Que
serait-il devenu, qu'aurait-il fait, mon Dieu! Dj, il tait envahi d'une
immense joie et d'une pouvante folle. Mais elle le regardait, avec ce
sourire discret et attendri qui ne quittait plus ses lvres, et elle
rpondit d'un air d'obissance:

--Comme il te plaira, matre. Fais-lui dire d'tre ici demain,  trois
heures.

La nuit fut si abominable pour Pascal, qu'il se leva tard, en prtextant
que ses migraines l'avaient repris. Il n'prouvait de soulagement que sous
l'eau glace de la douche. Puis, vers dix heures, il sortit, il parla
d'aller lui-mme chez Ramond. Mais cette sortie avait un autre but: il
connaissait, chez une revendeuse de Plassans, tout un corsage en vieux
point d'Alenon, une merveille qui dormait l, dans l'attente d'une folie
gnreuse d'amant; et l'ide lui tait venue, au milieu de ses tortures de
la nuit, d'en faire cadeau  Clotilde, qui en garnirait sa robe de noces.
Cette ide amre de la parer lui-mme, de la faire trs belle et toute
blanche pour le don de son corps, attendrissait son coeur, puis de
sacrifice. Elle connaissait le corsage, elle l'avait admir un jour avec
lui, merveille, ne le souhaitant que pour le mettre,  Saint-Saturnin,
sur les paules de la Vierge, une antique Vierge de bois, adore des
fidles. La revendeuse le lui livra dans un petit carton, qu'il put
dissimuler et qu'il cacha, en rentrant, au fond de son secrtaire.

A trois heures, le docteur Ramond, s'tant prsent, trouva dans la salle
Pascal et Clotilde, qui l'avaient attendu, fivreux et trop gais, en
vitant d'ailleurs de reparler entre eux de sa visite. Il y eut des rires,
tout un accueil d'une cordialit exagre.

--Mais vous voil compltement remis, matre! dit le jeune homme. Jamais
vous n'avez eu l'air si solide.

Pascal hocha la tte.

--Oh! oh! solide, peut-tre! seulement, le coeur n'y est plus.

Cet aveu involontaire arracha un mouvement  Clotilde, qui les regarda,
comme si, par la force mme des circonstances, elle les et compars l'un 
l'autre. Ramond avait sa tte souriante et superbe de beau mdecin ador
des femmes, sa barbe et ses cheveux noirs, puissamment plants, tout
l'clat de sa virile jeunesse. Et Pascal, lui, sous ses cheveux blancs,
avec sa barbe blanche, cette toison de neige, si touffue encore, gardait la
beaut tragique des six mois de tortures qu'il venait de traverser. Sa face
douloureuse avait un peu vieilli, il ne conservait que ses grands yeux
rests enfants, des yeux bruns, vifs et limpides. Mais,  ce moment, chacun
de ses traits exprimait une telle douceur, une bont si exalte, que
Clotilde finit par arrter son regard sur lui, avec une profonde tendresse.
Il y eut un silence, un petit frisson qui passa dans les coeurs.

--En bien! mes enfants, reprit hroquement Pascal, je crois que vous avez
 causer ensemble.... Moi, j'ai quelque chose  faire en bas, je remonterai
tout  l'heure.

Et il s'en alla, en leur souriant.

Ds qu'ils furent seuls, Clotilde, trs franche, s'approcha de Ramond, les
deux mains tendues. Elle lui prit les siennes, les garda, tout en parlant.

--coutez, mon ami, je vais vous faire un gros chagrin.... Il ne faudra pas
trop m'en vouloir, car je vous jure que j'ai pour vous une trs profonde
amiti.

Tout de suite, il avait compris, il tait devenu ple.

--Clotilde, je vous en prie, ne me donnez pas de rponse, prenez du temps,
si vous voulez rflchir encore.

--C'est inutile, mon ami, je suis dcide.

Elle le regardait de son beau regard loyal, elle n'avait pas lch ses
mains, pour qu'il sentit bien qu'elle tait sans fivre et affectueuse. Et
ce fut lui qui reprit, d'une voix basse:

--Alors, vous dites non?

--Je dis non, et je vous assure que j'en suis trs peine. Ne me demandez
rien, vous saurez plus tard.

Il s'tait assis, bris par l'motion qu'il contenait, en homme solide et
pondr, dont les plus grosses souffrances ne devaient pas rompre
l'quilibre. Jamais un chagrin ne l'avait boulevers ainsi. Il restait sans
voix, tandis que, debout, elle continuait:

--Et surtout, mon ami, ne croyez pas que j'aie fait la coquette avec
vous.... Si je vous ai laiss de l'esprance, si je vous ai fait attendre
ma rponse, c'est que, rellement, je ne voyais pas clair en moi-mme....
Vous ne pouvez vous imaginer par quelle crise je viens de passer, une
vritable tempte, en pleines tnbres, on j'achve de me retrouver 
peine.

Enfin, il parla.

--Puisque vous le dsirez, je ne vous demande rien.... Il suffit,
d'ailleurs, que vous rpondiez  une seule question. Vous ne m'aimez pas,
Clotilde?

Elle n'hsita point, elle dit gravement, avec une sympathie mue qui
adoucissait la franchise de sa rponse:

--C'est vrai, je ne vous aime pas, je n'ai pour vous qu'une trs sincre
affection.

Il s'tait relev, il arrta d'un geste les bonnes paroles qu'elle
cherchait encore.

--C'est fini, nous n'en parlerons plus jamais. Je vous dsirais heureuse.
Ne vous inquitez pas de moi. En ce moment, je suis comme un homme qui
vient de recevoir sa maison sur la tte. Mais il faudra bien que je m'en
tire.

Un flot de sang envahissait sa face ple, il touffait, il alla vers la
fentre, puis revint, les pieds lourds, en cherchant  reprendre son
aplomb. Largement, il respira. Dans le silence pnible, on entendit alors
Pascal, qui montait avec bruit l'escalier, pour annoncer son retour.

--Je vous en prie, murmura rapidement Clotilde, ne disons rien  matre. Il
ne connat pas ma dcision, je veux la lui apprendre moi-mme, avec
mnagement, car il tenait  ce mariage.

Pascal s'arrta sur le seuil. Il tait chancelant, essouffl, comme s'il
avait mont trop vite. Il eut encore la force de leur sourire.

--Eh bien! les enfants, vous vous tes mis d'accord?

--Mais, sans doute, rpondit Ramond, tout aussi frissonnant que lui.

--Alors, voil qui est entendu?

--Compltement, dit  son tour Clotilde, qu'une dfaillance avait prise.

Et Pascal vint, en s'appuyant aux meubles, se laisser tomber sur son
fauteuil, devant sa table de travail.

--Ah! ah! vous voyez, les jambes ne sont toujours pas fameuses. C'est cette
vieille carcasse de corps.... N'importe! je suis trs heureux, trs
heureux, mes enfants, votre bonheur va me remettre.

Puis, aprs quelques minutes de conversation, lorsque Ramond s'en fut all,
il parut repris de trouble, en se retrouvant seul avec la jeune fille.

--C'est fini, bien fini, tu me le jures?

--Absolument fini.

Ds lors, il ne parla plus, il hocha la tte, ayant l'air de rpter qu'il
tait ravi, que c'tait parfait, qu'on allait enfin vivre tous
tranquillement. Ses yeux s'taient ferms, il feignit de s'endormir. Mais
sa poitrine battait  se rompre, ses paupires obstinment closes
retenaient des larmes.

Ce soir-l, vers dix heures, Clotilde tant descendue donner un ordre 
Martine, Pascal profita de l'occasion, pour aller poser, sur le lit de la
jeune fille, le petit carton qui contenait le corsage de dentelle. Elle
remonta, lui souhaita la bonne nuit accoutume; et il y avait vingt minutes
que lui-mme tait rentr dans sa chambre, dj en bras de chemise, lorsque
toute une gaiet sonore clata  sa porte. Un petit poing tapait, une voix
frache, criait, avec des rires:

--Viens donc, viens donc voir!

Il ouvrit irrsistiblement  cet appel de jeunesse, gagn par cette joie.

--Oh! viens donc, viens donc voir ce qu'un bel oiseau bleu a pos sur mon
lit!

Et elle l'emmena dans sa chambre, sans qu'il put refuser. Elle y avait
allum les deux flambeaux: toute la vieille chambre souriante, avec ses
tentures d'un rose fan si tendre, semblait transforme en chapelle; et,
sur le lit, tel qu'un linge sacr, offert  l'adoration des croyants, elle
avait tal le corsage en ancien point d'Alenon.

--Non, tu ne te doutes pas!... Imagine-toi que je n'ai pas vu le carton
d'abord. J'ai fait mon petit mnage de tous les soirs, je me suis
dshabille, et c'est lorsque je suis venue pour me mettre au lit, que j'ai
aperu ton cadeau.... Ah! quel coup, mon coeur en a chavir! J'ai bien
senti que jamais je ne pourrais attendre le lendemain, et j'ai remis un
jupon, et j'ai couru te chercher....

Alors, seulement, il remarqua qu'elle tait  demi nue, comme le soir
d'orage o il l'avait surprise en train de voler les dossiers. Et elle
apparaissait divine, dans l'allongement fin de son corps de vierge, avec
ses jambes fuseles, ses bras souples, son torse mince,  la gorge menue et
dure.

Elle lui avait pris les mains, elle les serrait dans ses mains,  elle, de
petites mains de caresse, enveloppantes.

--Que tu es bon et que je te remercie! Une telle merveille, un si beau
cadeau,  moi qui ne suis personne!... Et tu t'es souvenu: je l'avais
admire, cette vieille relique d'art, je t'avais dit que la Vierge de
Saint-Saturnin seule tait digne de l'avoir aux paules.... Je suis
contente, oh! contente! Car, c'est vrai, je suis coquette, d'une
coquetterie, vois-tu, qui voudrait, parfois des choses folles, des robes
lisses avec des rayons, des voiles impalpables, faits avec le bleu du
ciel.... Comme je vais tre belle! comme je vais tre belle!

Radieuse, dans sa reconnaissance exalte, elle se serrait contre lui, en
regardant toujours le corsage, en le forant  s'merveiller avec elle.
Puis, une soudaine curiosit lui vint.

--Mais, dis?  propos de quoi m'as-tu fait ce royal cadeau?

Depuis qu'elle tait accourue le chercher, d'un tel lan de gaiet sonore,
Pascal marchait dans un rve. Il se sentait touch aux larmes par cette
gratitude si tendre, il restait l, sans la terreur qu'il y redoutait,
apais au contraire, ravi, comme  l'approche d'un grand bonheur
miraculeux. Cette chambre, o il n'entrait jamais, avait la douceur des
lieux sacrs, qui contentent les soifs inassouvies de l'impossible.

Son visage, pourtant, exprima une surprise. Et il rpondit:

--Ce cadeau, ma chrie, mais c'est pour ta robe de noces.

A son tour, elle demeura un instant tonne, n'ayant pas l'air de
comprendre. Puis, avec le sourire doux et singulier qu'elle avait depuis
quelques jours, elle s'gaya de nouveau.

--Ah! c'est vrai, mon mariage!

Elle redevint srieuse, elle demanda:

--Alors, tu te dbarrasses de moi, c'tait pour ne plus m'avoir ici que tu
tenais tant  me marier.... Me crois-tu donc toujours ton ennemie?

Il sentit la torture revenir, il ne la regarda plus, voulant tre hroque.

--Mon ennemie, sans doute, ne l'es-tu pas? Nous avons tant souffert l'un
par l'autre, ces mois derniers! Il vaut mieux que nous nous sparions....
Et puis, j'ignore ce que tu penses, tu ne m'as jamais donn la rponse que
j'attendais.

Vainement, elle cherchait son regard. Elle se mit  parler de cette nuit
terrible, o ils avaient parcouru les dossiers ensemble. C'tait vrai, dans
l'branlement de tout son tre, elle ne lui avait pas dit encore si elle
tait avec lui ou contre lui. Il avait raison d'exiger une rponse.

Elle lui reprit les mains, elle le fora  la regarder.

--Et c'est parce que je suis ton ennemie que tu me renvoies?... coute
donc! Je ne suis pas ton ennemie, je suis ta servante, ton oeuvre et ton
bien.... Entends-tu? je suis avec toi et pour toi, pour toi seul!

Il rayonnait, une joie immense s'allumait au fond de ses yeux.

--Je les mettrai, ces dentelles, oui! Elles serviront  ma nuit de noces,
car je dsire tre belle, trs belle, pour toi.... Mais tu n'as donc pas
compris! Tu es mon matre, c'est toi que j'aime....

D'un geste perdu, il essaya inutilement de lui fermer la bouche. Dans un
cri, elle acheva.

--Et c'est toi que je veux!

--Non, non! tais-toi, tu me rends fou!... Tu es fiance  un autre, tu as
engag ta parole, toute cette folie est heureusement impossible.

--L'autre! je l'ai compar  toi, et je t'ai choisi.... Je l'ai congdi,
il est parti, il ne reviendra jamais plus.... Il n'y a que nous deux, et
c'est toi que j'aime, et tu m'aimes, je le sais bien, et je me donne....

Un frisson le secouait, il ne luttait dj plus, emport dans l'ternel
dsir,  treindre,  respirer en elle toute la dlicatesse et tout le
parfum de la femme en fleur.

--Prends-moi donc, puisque je me donne!

Ce ne fut pas une chute, la vie glorieuse les soulevait, ils s'appartinrent
au milieu d'une allgresse. La grande chambre complice, avec son antique
mobilier, s'en trouva comme emplie de lumire. Et il n'y avait plus ni
peur, ni souffrances, ni scrupules: ils taient libres, elle se donnait en
le sachant, en le voulant, et il acceptait le don souverain de son corps,
ainsi qu'un bien inestimable que la force de son amour avait gagn. Le
lieu, le temps, les ges avaient disparu. Il ne restait que l'immortelle
nature, la passion qui possde et qui cre, le bonheur qui veut tre. Elle,
blouie et dlicieuse, n'eut que le doux cri de sa virginit perdue; et
lui, dans un sanglot de ravissement, l'treignait toute, la remerciait,
sans qu'elle pt comprendre, d'avoir refait de lui un homme.

Pascal et Clotilde restrent aux bras l'un de l'autre, noys d'une extase,
divinement joyeux et triomphants. L'air de la nuit tait suave, le silence
avait un calme attendri. Des heures, des heures coulrent, dans cette
flicit  goter leur joie. Tout de suite, elle avait murmur  son
oreille, d'une voix de caresse, des paroles lentes, infinies:

--Matre, oh! matre, matre....

Et ce mot, qu'elle disait d'habitude, autrefois, prenait  cette heure une
signification profonde, s'largissait et se prolongeait, comme s'il eut
exprim tout le don de son tre. Elle le rptait avec une ferveur
reconnaissante, en femme qui comprenait et qui se soumettait. N'tait-ce
pas la mystique vaincue, la ralit consentie, la vie glorifie, avec
l'amour enfin connu et satisfait?

--Matre, matre, cela vient de loin, il faut que je le dise et me
confesse.... C'est vrai que j'allais  l'glise pour tre heureuse. Le
malheur tait que je ne pouvais pas croire: je voulais trop comprendre,
leurs dogmes rvoltaient ma raison, leur paradis me semblait une purilit
invraisemblable.... Cependant, je croyais que le monde ne s'arrte pas  la
sensation, qu'il y a tout un monde inconnu dont il faut tenir compte; et
cela, matre, je le crois encore, c'est l'ide de l'au del, que le bonheur
mme, enfin trouv  ton cou, n'effacera pas.... Mais ce besoin du bonheur,
ce besoin d'tre heureuse tout de suite, d'avoir une certitude, comme j'en
ai souffert! Si j'allais  l'glise, c'tait qu'il me manquait quelque
chose et que je le cherchais. Mon angoisse tait faite de cette
irrsistible envie de combler mon dsir.... Tu te souviens de ce que tu
appelais mon ternelle soif d'illusion et de mensonge. Une nuit, sur
l'aire, par un grand ciel toil, tu te souviens? J'avais l'horreur de ta
science, je m'irritais contre les ruines dont elle sme le sol, je
dtournais les yeux des plaies effroyables qu'elle dcouvre. Et je voulais,
matre, t'emmener dans une solitude, tous les deux ignors, loin du monde,
pour vivre en Dieu.... Ah! quel tourment, d'avoir soif, et de se dbattre,
et de n'tre point contente!

Doucement, sans une parole, il la baisa sur les deux yeux.

--Puis, matre, tu te souviens encore, continua-t-elle de sa voix lgre
comme un souffle, ce fut le grand choc moral, par la nuit d'orage, lorsque
tu me donnas cette terrible leon de vie, en vidant tes dossiers devant
moi. Tu me l'avais dit dj: Connais la vie, aime-la, vis-la telle qu'elle
doit tre vcue. Mais quel effroyable et vaste fleuve, roulant tout  une
mer humaine, qu'il grossit sans cesse pour l'avenir inconnu!... Et,
vois-tu, matre, le sourd travail, en moi, est parti de l. C'est de l
qu'est ne, en mon coeur et en ma chair, la force amre de la ralit.
D'abord, je suis reste comme anantie, tant le coup tait rude. Je ne me
retrouvais pas, je gardais le silence, parce que je n'avais rien de net 
dire. Ensuite, peu  peu, l'volution s'est produite, j'ai eu des rvoltes
dernires, pour ne pas avouer ma dfaite.... Cependant, chaque jour
davantage, la vrit se faisait en moi, je sentais bien que tu tais mon
matre, qu'il n'y avait pas de bonheur en dehors de toi, de ta science et
de ta bont. Tu tais la vie elle-mme, tolrante et large, disant tout,
acceptant tout, dans l'unique amour de la sant et de l'effort, croyant 
l'oeuvre du monde, mettant le sens de la destine dans ce labeur que nous
accomplissons tous avec passion, en nous acharnant  vivre,  aimer, 
refaire de la vie, et de la vie encore, malgr nos abominations et nos
misres.... Oh! vivre, vivre, c'est la grande besogne, c'est l'oeuvre
continue, acheve sans doute un soir!

Silencieux, il souriait, il la baisa sur la bouche.

--Et, matre, si je t'ai toujours aim, du plus loin de ma jeunesse, c'est,
je crois bien, la nuit terrible, que tu m'as marque et faite tienne.... Tu
te rappelles de quelle treinte violente tu m'avais touffe. Il m'en
restait une meurtrissure, des gouttes de sang  l'paule. J'tais  demi
nue, ton corps tait comme entr dans le mien. Nous nous sommes battus, tu
as t le plus fort, j'en ai conserv le besoin d'un soutien. D'abord, je
me suis crue humilie; puis, j'ai vu que ce n'tait qu'une soumission
infiniment douce.... Toujours je te sentais en moi. Ton geste,  distance,
me faisait tressaillir, car il me semblait qu'il m'avait effleure.
J'aurais voulu que ton treinte me reprit, m'crast jusqu' me fondre en
toi,  jamais. Et j'tais avertie, je devinais que ton dsir tait le mme,
que la violence qui m'avait faite tienne t'avait fait mien, que tu luttais
pour ne pas me saisir, au passage, et me garder.... Dj, en te soignant,
quand tu as t malade, je me suis contente un peu. C'est  partir de ce
moment que j'ai compris. Je ne suis plus alle  l'glise, je commenais 
tre heureuse prs de toi, tu devenais la certitude.... Rappelle-toi, je
t'avais cri, sur l'aire, qu'il manquait quelque chose, dans notre
tendresse. Elle tait vide, et j'avais le besoin de l'emplir. Que
pouvait-il nous manquer, si ce n'tait Dieu, la raison d'tre du monde? Et
c'tait la divinit en effet, l'entire possession, l'acte d'amour et de
vie.

Elle n'avait plus que des balbutiements, il riait de leur victoire; et ils
se reprirent. La nuit entire fut une batitude, dans la chambre heureuse,
embaume de jeunesse et de passion. Quand le petit jour parut, ils
ouvrirent toutes grandes les fentres pour que le printemps entrt. Le
soleil fcondant d'avril se levait dans un ciel immense, d'une puret sans
tache, et la terre, souleve par le frisson des germes, chantait gaiement
les noces.




VIII


Alors, ce fut la possession heureuse, l'idylle heureuse. Clotilde tait le
renouveau qui arrivait  Pascal sur le tard, au dclin de l'ge. Elle lui
apportait du soleil et des fleurs, plein sa robe d'amante; et, cette
jeunesse, elle la lui donnait aprs les trente annes de son dur travail,
lorsqu'il tait las dj, et plissant, d'tre descendu dans l'pouvante
des plaies humaines. Il renaissait sous ses grands yeux clairs, au souffle
pur de son haleine. C'tait encore la foi en la vie, en la sant, en la
force,  l'ternel recommencement.

Ce premier matin, aprs la nuit des noces; Clotilde sortit la premire de
la chambre, seulement vers dix heures. Au milieu de la salle de travail,
tout de suite elle aperut Martine, plante sur les jambes, d'un air
effar. La veille, le docteur, en suivant la jeune fille, avait laiss sa
porte ouverte; et la servante, entre librement, venait de constater que le
lit n'tait pas mme dfait. Puis, elle avait eu la surprise d'entendre un
bruit de voix sortir de l'autre chambre. Sa stupeur tait telle, qu'elle en
devenait plaisante.

Et Clotilde, gaye, dans un rayonnement de bonheur, dans un lan
d'allgresse extraordinaire, qui emportait tout, se jeta vers elle, lui
cria:

--Martine, je ne pars pas!... Matre et moi, nous nous sommes maris.

Sous le coup, la vieille servante chancela. Un dchirement, une douleur
affreuse blmit sa pauvre face use, d'un renoncement de nonne, dans la
blancheur de sa coiffe. Elle ne pronona pas un mot, elle tourna sur les
talons, descendit, alla s'abattre au fond de la cuisine, les coudes sur sa
table  hacher, o elle sanglota entre ses mains jointes.

Clotilde, inquite, dsole, l'avait suivie. Et elle tchait de comprendre
et de la consoler.

--Voyons, es-tu bte! qu'est-ce qu'il te prend?... Matre et moi, nous
t'aimerons tout de mme, nous te garderons toujours.... Ce n'est pas parce
que nous sommes maris que tu seras malheureuse. Au contraire, la maison va
tre gaie maintenant, du matin au soir.

Mais Martine sanglotait plus fort, perdument.

--Rponds-moi, au moins. Dis-moi pourquoi tu es fche et pourquoi tu
pleures.... a ne te fait donc pas plaisir de savoir que matre est si
heureux, si heureux!... Je vais l'appeler, matre, et c'est lui qui te
forcera bien  rpondre.

A cette menace, la vieille servante, tout d'un coup, se leva, se jeta dans
sa chambre, dont la porte s'ouvrait sur la cuisine; et elle repoussa cette
porte, avec un geste furieux, elle s'enferma, violemment. En vain, la jeune
fille appela, tapa, s'puisa.

Pascal finit par descendre, au bruit.

--Eh bien! quoi donc?

--Mais c'est cette obstine de Martine! Imagine-toi qu'elle s'est mise 
sangloter, quand elle a su notre bonheur. Et elle s'est barricade, elle ne
bouge plus.

Elle ne bougeait plus, en effet. Pascal appela, frappa,  son tour. Il
s'emporta, il s'attendrit. L'un aprs l'autre, ils recommencrent. Rien ne
rpondait, il ne venait de la petite chambre qu'un silence de mort. Et ils
se la figuraient, cette petite chambre, d'une propret maniaque, avec sa
commode de noyer et son lit monacal, garni de rideaux blancs. Sans doute,
sur ce lit, o la servante avait dormi seule toute sa vie de femme, elle
s'tait jete pour mordre son traversin et touffer ses sanglots.

--Ah! tant pis! dit enfin Clotilde, dans l'gosme de sa joie, qu'elle
boude!

Puis, saisissant Pascal entre ses mains fraches, levant vers lui sa tte
charmante, o brlait encore toute une ardeur  se donner,  tre sa chose:

--Tu ne sais pas, matre, c'est moi qui serai ta servante, aujourd'hui.

Il la baisa sur les yeux, mu de gratitude; et, tout de suite, elle
commena par s'occuper du djeuner, elle bouleversa la cuisine. Elle
s'tait drape dans un immense tablier blanc, elle tait dlicieuse, les
manches retrousses, montrant ses bras dlicats, comme pour une besogne
norme. Justement, il y avait dj l des ctelettes, qu'elle fit trs bien
cuire. Elle ajouta des oeufs brouills, elle russit mme des pommes de
terre frites. Et ce fut un djeuner exquis, vingt fois coup par son zle,
par sa hte  courir chercher du pain, de l'eau, une fourchette oublie.
S'il l'avait tolr, elle se serait mise  genoux, pour le servir. Ah! tre
seuls, n'tre plus qu'eux deux, dans cette grande maison tendre, et se
sentir loin du monde, et avoir la libert de rire et de s'aimer en paix!

Toute l'aprs-midi, ils s'attardrent au mnage, balayrent, firent le lit.
Lui-mme avait voulu l'aider. C'tait un jeu, ils s'amusaient comme des
enfants rieurs. Et, de loin en loin, cependant, ils revenaient frapper  la
porte de Martine. Voyons, c'tait fou, elle n'allait pas se laisser mourir
de faim! Avait-on jamais vu une mule pareille, quand personne, ne lui avait
rien fait ni rien dit! Mais les coups rsonnaient toujours dans le vide
morne de la chambre. La nuit tomba, ils durent s'occuper encore du dner,
qu'ils mangrent, serrs l'un contre l'autre, dans la mme assiette. Avant
de se coucher, ils tentrent un dernier effort, ils menacrent d'enfoncer
la porte, sans que leur oreille, colle contre le bois, pert mme un
frisson. Et, le lendemain, au rveil, quand ils redescendirent, ils furent
pris d'une srieuse inquitude, en constatant que rien n'avait boug, que
la porte restait hermtiquement close. Il y avait vingt-quatre heures que
la servante n'avait donn signe de vie.

Puis, comme ils rentraient dans la cuisine, d'o ils s'taient absents un
instant, Clotilde et Pascal furent stupfaits, en apercevant Martine assise
devant sa table, en train d'plucher de l'oseille, pour le djeuner. Elle
avait repris sans bruit sa place de servante.

--Mais qu'est-ce que tu as eu? s'cria Clotilde. Vas-tu parler,  prsent?

Elle leva sa triste face, ravage de larmes. Un grand calme s'y tait fait
pourtant, et l'on n'y voyait plus que la morne vieillesse, dans sa
rsignation. D'un air d'infini reproche, elle regarda la jeune fille; puis,
elle baissa de nouveau la tte, sans parler.

--Est-ce donc que tu nous en veux?

Et, devant son silence morne, Pascal intervint.

--Vous nous en voulez, ma bonne Martine?

Alors, la vieille servante le regarda, lui, avec son adoration d'autrefois,
comme si elle l'aimait assez, pour supporter tout et rester quand mme.
Elle parla enfin.

--Non, je n'en veux  personne.... Le matre est libre. Tout va bien, s'il
est content.

La vie nouvelle, ds lors, s'tablit. Les vingt-cinq ans de Clotilde,
reste enfantine longtemps, s'panouissaient en une fleur d'amour, exquise
et pleine. Depuis que son coeur avait battu, le garon intelligent qu'elle
tait, avec sa tte ronde, aux courts cheveux boucls, avait fait place 
une femme adorable,  toute la femme, qui aime  tre aime. Son grand
charme, malgr sa science, prise au hasard de ses lectures, tait sa
navet de vierge, comme si son attente ignore de l'amour lui avait fait
rserver le don de son tre, son anantissement dans l'homme qu'elle
aimerait. Certainement, elle s'tait donne autant par reconnaissance, par
admiration, que par tendresse, heureuse de le rendre heureux, gotant une
joie  n'tre qu'une petite enfant entre ses bras, une chose  lui qu'il
adorait, un bien prcieux, qu'il baisait  genoux, dans un culte exalt. De
la dvote de jadis, elle avait encore l'abandon docile aux mains d'un
matre g et tout-puissant, tirant de lui sa consolation et sa force,
gardant, par del la sensation, le frisson sacr de la croyante qu'elle
tait reste. Mais, surtout, cette amoureuse, si femme, si pme, offrait
le cas dlicieux d'tre une bien portante, une gaie, mangeant  belles
dents, apportant un peu de la vaillance de son grand-pre le soldat,
emplissant la maison du vol souple de ses membres, de la fracheur de sa
peau, de la grce lance de sa taille, de son col, de tout son corps
jeune, divinement frais.

Et Pascal, lui, tait redevenu beau, dans l'amour, de sa beaut sereine
d'homme rest vigoureux, sous ses cheveux blancs. Il n'avait plus sa face
douloureuse des mois de chagrin et de souffrance qu'il venait de passer; il
reprenait sa bonne figure, ses grands yeux vifs, encore pleins d'enfance,
ses traits fins, o riait la bont; tandis que ses cheveux blancs, sa barbe
blanche, poussaient plus drus, d'une abondance lonine, dont le flot de
neige le rajeunissait. Il s'tait gard si longtemps, dans sa vie solitaire
de travailleur acharn, sans vices, sans dbauches, qu'il retrouvait sa
virilit, mise  l'cart, renaissante, ayant la hte de se contenter enfin.
Un rveil l'emportait, une fougue de jeune homme clatant en gestes, en
cris, en un besoin continuel de se dpenser et de vivre. Tout lui
redevenait nouveau et ravissant, le moindre coin du vaste horizon
l'merveillait, une simple fleur le jetait dans une extase de parfum, un
mot de tendresse quotidienne, affaibli par l'usage, le touchait aux larmes,
comme une invention toute frache du coeur, que des millions de bouches
n'avaient point fane. Le Je t'aime de Clotilde tait une infinie caresse
dont personne au monde ne connaissait le got surhumain. Et, avec la sant,
avec la beaut, la gaiet aussi lui tait revenue, cette gaiet tranquille
qu'il devait autrefois  son amour de la vie, et qu'aujourd'hui
ensoleillait sa passion, toutes les raisons qu'il avait de trouver la vie
meilleure encore.

A eux deux, la jeunesse en fleur, la force mre, si saines, si gaies, si
heureuses, ils firent un couple rayonnant. Pendant un grand mois, ils
s'enfermrent, ils ne sortirent pas une seule fois de la Souleiade. La
chambre mme leur suffit d'abord, cette chambre tendue d'une vieille et
attendrissante indienne, au ton d'aurore, avec ses meubles empire, sa vaste
et raide chaise longue, sa haute psych monumentale. Ils ne pouvaient
regarder sans joie la pendule, une borne de bronze dor, contre laquelle
l'Amour souriant contemplait le Temps endormi. N'tait-ce point une
allusion? ils en plaisantaient parfois. Toute une complicit affectueuse
leur venait ainsi des moindres objets, de ces vieilleries si douces, o
d'autres avaient aim avant eux, o elle-mme,  cette heure, remettait son
printemps. Un soir, elle jura qu'elle avait vu, dans la psych, une dame
trs jolie, qui se dshabillait, et qui n'tait srement pas elle; puis,
reprise par son besoin de chimre, elle fit tout haut le rve qu'elle
apparatrait de la sorte, cent ans plus tard,  une amoureuse de l'autre
sicle, un soir de nuit heureuse. Lui, ravi, adorait cette chambre, o il
la retrouvait toute, jusque dans l'air qu'il y respirait; et il y vivait,
il n'habitait plus sa propre chambre, noire, glace, dont il se htait de
sortir comme d'une cave, avec un frisson, les rares fois qu'il devait y
entrer. Ensuite, la pice o tous deux se plaisaient aussi, tait la vaste
salle de travail, pleine de leurs habitudes et de leur pass d'affection.
Ils y demeuraient les journes entires, n'y travaillant gure pourtant. La
grande armoire de chne sculpt dormait, portes closes, ainsi que les
bibliothques. Sur les tables, les papiers et les livres s'entassaient,
sans qu'on les dranget de place. Comme les jeunes poux, ils taient 
leur passion unique, hors de leurs occupations anciennes, hors de la vie.
Les heures leur semblaient trop courtes,  goter le charme d'tre l'un
contre l'autre, souvent assis dans le mme ancien et large fauteuil,
heureux de la douceur du haut plafond, de ce domaine bien  eux, sans luxe
et sans ordre, encombr d'objets familiers, gay, du matin au soir, par la
bonne chaleur renaissante des soleils d'avril. Lorsque, lui, pris de
remords, parlait de travailler, elle lui liait les bras de ses bras
souples, elle le gardait pour elle, en riant, ne voulant pas que trop de
travail le lui rendit malade encore. Et, en bas, ils aimaient galement la
salle  manger, si gaie, avec ses panneaux clairs, relevs de filets bleus,
ses meubles de vieil acajou, ses grands pastels fleuris, sa suspension de
cuivre, toujours reluisante. Ils y dvoraient  belles dents, ils ne s'en
sauvaient, aprs chaque repas, que pour remonter dans leur chre solitude.

Puis, quand la maison leur sembla trop petite, ils eurent le jardin, la
Souleiade entire. Le printemps montait avec le soleil, avril  son dclin
commenait  fleurir les roses. Et quelle joie, cette proprit, si bien
close de murs, o rien du dehors ne les pouvait inquiter! Ce furent de
longs oublis sur la terrasse, en face de l'immense horizon, droulant le
cours ombrag de la Viorne et les coteaux de Sainte-Marthe, depuis les
barres rocheuses de la Seille jusqu'aux lointains poudreux de la valle de
Plassans. Ils n'avaient l d'autre ombre que celle des deux cyprs
centenaires, plants aux deux bouts, pareils  deux normes cierges
verdtres, qu'on voyait de trois lieues. Parfois, ils descendirent la
pente, pour le plaisir de remonter les gradins gants, escaladant les
petits murs de pierres sches qui soutenaient les terres, regardant si les
olives chtives, si les amandes maigres poussaient. Plus souvent, ils
firent des promenades dlicieuses sons les fines aiguilles de la pinde,
toutes trempes de soleil, exhalant un puissant parfum de rsine, des tours
sans cesse repris, le long du mur de clture, derrire lequel on entendait
seulement, de loin en loin, le gros bruit d'une charrette dans l'troit
chemin des Fenouillres, des stations enchantes sur l'aire antique, d'o
l'on voyait tout le ciel, et o ils aimaient  s'tendre, avec le souvenir
attendri de leurs larmes d'autrefois, lorsque leur amour, ignor
d'eux-mmes, se querellait sous les toiles. Mais la retraite prfre,
celle o ils finissaient toujours par aller se perdre, ce fut le quinconce
de platanes, l'pais ombrage, alors d'un vert tendre, pareil  une
dentelle. Dessous, les buis normes, les anciennes bordures du jardin
franais disparu, faisaient une sorte de labyrinthe, dont ils ne trouvaient
jamais le bout. Et le filet d'eau de la fontaine, l'ternelle et pure
vibration de cristal, leur paraissait chanter dans leur coeur. Ils
restaient assis prs du bassin moussu, ils laissaient tomber l le
crpuscule, peu  peu noys sous les tnbres des arbres, les mains unies,
les lvres rejointes, tandis que l'eau, qu'on ne voyait plus, filait sans
fin sa note de flte.

Jusqu'au milieu de mai, Pascal et Clotilde s'enfermrent ainsi, sans mme
franchir le seuil de leur retraite. Un matin, comme elle s'attardait au
lit, il disparut, rentra une heure plus tard; et, l'ayant retrouve
couche, dans son joli dsordre, les bras nus, les paules nues, il lui mit
aux oreilles deux brillants, qu'il venait de courir acheter, en se
rappelant que l'anniversaire de sa naissance tombait ce jour-l. Elle
adorait les bijoux, elle fut surprise et ravie, elle ne voulut plus se
lever, tellement elle se trouvait belle, ainsi dvtue, avec ces toiles au
bord des joues. A partir de ce moment, il ne se passa pas de semaine, sans
qu'il s'vadt de la sorte une ou deux fois, le matin, pour rapporter
quelque cadeau. Les moindres prtextes lui taient bons, une fte, un
dsir, une simple joie. Il profitait de ses jours de paresse, s'arrangeait
de faon  tre de retour, avant qu'elle se levt, et il la parait
lui-mme, au lit. Ce furent, successivement, des bagues, des bracelets, un
collier, un diadme mince. Il sortait les autres bijoux, il se faisait un
jeu de les lui mettre tous, au milieu de leurs rires. Elle tait comme une
idole, le dos contre l'oreiller, assise sur son sant, charge d'or, avec
un bandeau d'or dans ses cheveux, de l'or  ses bras nus, de l'or  sa
gorge nue, toute nue et divine, ruisselante d'or et de pierreries. Sa
coquetterie de femme en tait dlicieusement satisfaite, elle se laissait
aimer  genoux, en sentant bien qu'il y avait seulement l une forme
exalte de l'amour. Pourtant, elle commenait  gronder un peu,  lui faire
de sages remontrances, car a devenait absurde, en somme, ces cadeaux,
qu'elle devait serrer ensuite au fond d'un tiroir, sans jamais s'en servir,
n'allant nulle part. Ils tombaient  l'oubli, aprs l'heure de contentement
et de gratitude qu'ils leur procuraient, dans leur nouveaut. Mais lui ne
l'coutait pas, emport par cette vritable folie du don, incapable de
rsister au besoin d'acheter l'objet, ds que l'ide l'avait pris de le lui
donner. C'tait une largesse de coeur, un imprieux dsir de lui prouver
qu'il pensait toujours  elle, un orgueil  la voir la plus magnifique, la
plus heureuse, la plus envie, un sentiment du don plus profond encore, qui
le poussait  se dpouiller,  ne rien garder de son argent, de sa chair,
de sa vie. Et puis, quelles dlices, quand il croyait lui avoir fait un
vrai plaisir, qu'il la voyait se jeter  son cou, toute rouge, avec de gros
baisers pour remerciements! Aprs les bijoux, ce furent des robes, des
chiffons, des objets de toilette. La chambre s'encombrait, les tiroirs
allaient dborder.

Un matin, elle se fcha. Il avait apport une nouvelle bague.

--Mais puisque je n'en mets jamais! Et, regarde! si je les mettais, j'en
aurais jusqu'au bout des doigts.... Je t'en prie, sois raisonnable.

Il restait confus.

--Alors, je ne t'ai pas fait plaisir?

Elle dut le prendre entre ses bras, lui jurer qu'elle tait bienheureuse,
avec des larmes dans les yeux. Il se montrait si bon, il se dpensait si
absolument pour elle! Et, comme, ce matin-l, il osait parler d'arranger la
chambre, de tendre les murs d'toffe, de faire poser un tapis, elle le
supplia de nouveau.

--Oh! non, oh! non, de grce!... Ne touche pas  ma vieille chambre, toute
pleine de souvenirs, o j'ai grandi, o nous nous sommes aims. Il me
semblerait que nous ne serions plus chez nous.

Dans la maison, le silence obstin de Martine condamnait ces dpenses
exagres et inutiles. Elle avait pris une attitude moins familire, comme
si, depuis la situation nouvelle, elle tait retombe, de son rle de
gouvernante amie,  son ancien rang de servante. Vis--vis de Clotilde
surtout, elle changeait, la traitait en jeune dame, en matresse moins
aime et plus obie. Quand elle entrait dans la chambre  coucher, quand
elle les servait au lit tous les deux, son visage gardait son air de
soumission rsigne, toujours en adoration devant son matre, indiffrente
au reste. A deux ou trois reprises pourtant, le matin, elle parut le visage
ravag, les yeux perdus de larmes, sans vouloir rpondre directement aux
questions, disant que ce n'tait rien, qu'elle avait pris un coup d'air. Et
jamais elle ne faisait une rflexion sur les cadeaux dont les tiroirs
s'emplissaient, elle ne semblait mme pas les voir, les essuyait, les
rangeait, sans un mot d'admiration ni de blme. Seulement, toute sa
personne se rvoltait contre cette folie du don, qui ne pouvait srement
lui entrer dans la cervelle. Elle protestait  sa manire en outrant son
conomie, rduisant les dpenses du mnage, le conduisant d'une si stricte
faon, qu'elle trouvait le moyen de rogner sur les petits frais infimes.
Ainsi, elle supprima un tiers du lait, elle ne mit plus d'entremets sucr
que le dimanche. Pascal et Clotilde, sans oser se plaindre, riaient entre
eux de cette grosse avarice, recommenaient les plaisanteries qui les
amusaient depuis dix ans, en se racontant que, lorsqu'elle beurrait des
lgumes, elle les faisait sauter dans la passoire, pour ravoir le beurre
par-dessous.

Mais, ce trimestre-l, elle voulut rendre des comptes. D'habitude, elle
allait toucher elle-mme, tous les trois mois, chez le notaire, matre
Grandguillot, les quinze cents francs de rente, dont elle disposait ensuite
 sa guise, marquant les dpenses sur un livre, que le docteur avait cess
de vrifier, depuis des annes. Elle l'apporta, elle exigea qu'il y jett
un coup d'oeil. Il s'en dfendait, trouvait tout trs bien.

--C'est que, monsieur, dit-elle, j'ai pu mettre, cette fois, de l'argent de
ct. Oui, trois cents francs.... Les voici.

Il la regardait, stupfi. Elle joignait tout juste les deux bouts,
d'ordinaire. Par quel miracle de lsinerie avait-elle pu rserver une
pareille somme? Il finit par rire.

--Ah! ma pauvre Martine, c'est donc a que nous avons mang tant de pommes
de terre! Vous tes une perle d'conomie, mais vraiment gtez-nous un peu
plus.

Ce discret reproche la blessa si profondment, qu'elle se laissa aller
enfin a une allusion.

--Dame! monsieur, quand on jette tant d'argent par les fentres, d'un ct,
on fait bien d'tre prudent, de l'autre.

Il comprit, il ne se fcha pas, amus au contraire de la leon.

--Ah! ah! ce sont mes comptes que vous pluchez! Mais vous savez, Martine,
que, moi aussi, j'ai des conomies qui dorment!

Il parlait de l'argent que ses malades lui donnaient encore parfois, et
qu'il jetait dans un tiroir de son secrtaire. Depuis plus de seize ans, il
y mettait ainsi, chaque anne, prs de quatre mille francs, ce qui aurait
fini par faire un vritable petit trsor, de l'or et des billets ple-mle,
s'il n'avait tir de l, au jour le jour, sans compter, des sommes assez
grosses, pour ses expriences et ses caprices. Tout l'argent des cadeaux
sortait de ce tiroir, il le rouvrait sans cesse, maintenant. D'ailleurs, il
le croyait inpuisable, il tait si habitu  y prendre ce dont il avait
besoin, que la crainte ne lui venait pas d'en voir jamais le fond.

--On peut bien jouir un peu de ses conomies, continua-t-il gaiement.
Puisque c'est vous qui allez chez le notaire, Martine, vous n'ignorez pas
que j'ai mes rentes,  part.

Elle dit alors, avec la voix blanche des avares, que hante le cauchemar
d'un dsastre toujours menaant:

--Et si vous ne les aviez plus?

bahi, Pascal la contempla, se contenta de rpondre par un grand geste
vague, car la possibilit d'un malheur n'entrait mme pas dans son esprit.
Il pensa que l'avarice lui tournait la tte; et il s'en amusa, le soir,
avec Clotilde.

Dans Plassans, les cadeaux furent aussi la cause de commrages sans fin. Ce
qui se passait  la Souleiade, cette flambe d'amour si particulire et si
ardente, s'tait bruite, avait franchi les murs, on ne savait trop
comment, par cette force d'expansion qui alimente la curiosit des petites
villes, toujours en veil. La servante, certainement, ne parlait pas; mais
son air suffisait peut-tre, des paroles volaient quand mme, on avait sans
doute guett les deux amoureux, par-dessus les murs. Et l'achat des cadeaux
tait survenu alors, prouvant tout, aggravant tout. Quand le docteur, de
bon matin, battait les rues, entrait chez les bijoutiers, les lingres, les
modistes, des yeux se braquaient aux fentres, ses moindres emplettes
taient pies, la ville entire savait, le soir, qu'il avait donn encore
une capeline de foulard, des chemises garnies de dentelle, un bracelet orn
de saphirs. Et cela tournait au scandale, cet oncle qui avait dbauch sa
nice, qui faisait pour elle des folies de jeune homme, qui la parait comme
une sainte Vierge. Les histoires les plus extraordinaires commenaient 
circuler, on se montrait la Souleiade du doigt, en passant.

Mais ce fut surtout la vieille madame Rougon qui entra dans une indignation
exaspre. Elle avait cess d'aller chez son fils, en apprenant que le
mariage de Clotilde avec le docteur Ramond tait rompu. On se moquait
d'elle, on ne se rendait  aucun de ses dsirs. Puis, aprs un grand mois
de rupture, pendant lequel elle n'avait rien compris aux airs apitoys, aux
condolances discrtes, aux sourires vagues qui l'accueillaient partout,
elle venait brusquement de tout savoir, un coup de massue en plein crne.
Et elle qui, lors de la maladie de Pascal, cette histoire de loup-garou,
vivant dans l'orgueil et la peur, avait tempt, pour ne pas redevenir la
fable de la ville! C'tait pis cette fois, le comble du scandale, une
aventure gaillarde dont on faisait des gorges chaudes! De nouveau, la
lgende des Rougon tait en pril, son malheureux fils ne savait dcidment
qu'inventer pour dtruire la gloire de la famille, si pniblement conquise.
Aussi, dans l'motion de sa colre, elle qui s'tait faite la gardienne de
cette gloire, rsolue  purer la lgende par tous les moyens, mit-elle son
chapeau et courut-elle  la Souleiade, avec la vivacit juvnile de ses
quatre-vingts ans. Il tait dix heures du matin.

Pascal, que la rupture avec sa mre enchantait, n'tait heureusement pas
l, en course depuis une heure  la recherche d'une vieille boucle
d'argent, dont il avait eu l'ide pour une ceinture. Et Flicit tomba sur
Clotilde, comme celle-ci achevait sa toilette, encore en camisole, les bras
nus, les cheveux dnous, d'une gaiet et d'une fracheur de rose.

Le premier choc fut rude. La vieille dame vida son coeur, s'indigna, parla
avec emportement de la religion et de la morale. Enfin, elle conclut.

--Rponds, pourquoi avez-vous fait cette horrible chose qui est un dfi 
Dieu et aux hommes?

Souriante, trs respectueuse d'ailleurs, la jeune fille l'avait coute.

--Mais parce que a nous a plu, grand'mre. Ne sommes-nous pas libres? Nous
n'avons de devoir envers personne.

--Pas de devoir! et envers moi, donc! et envers la famille! Voil encore
qu'on va nous traner dans la boue, si tu crois que a me fait plaisir!

Tout d'un coup, son emportement s'apaisa. Elle la regardait, la trouvait
adorable. Au fond, ce qui s'tait pass ne la surprenait pas autrement,
elle s'en moquait, elle avait le simple dsir que cela se termint d'une
faon correcte, afin de faire taire les mauvaises langues. Et, conciliante,
elle s'cria:

--Alors, mariez-vous! Pourquoi ne vous mariez-vous pas?

Clotilde demeura un instant surprise. Ni elle ni le docteur n'avaient eu
cette ide du mariage. Elle se remit  sourire.

--Est-ce que nous en serons plus heureux, grand'mre?

--Il ne s'agit pas de vous, il s'agit encore une fois de moi, de tous les
vtres.... Comment peux-tu, ma chre enfant, plaisanter avec ces choses
sacres? Tu as donc perdu toute vergogne?

Mais la jeune fille, sans se rvolter, toujours trs douce, eut un geste
large, comme pour dire qu'elle ne pouvait avoir la honte de sa faute. Ah!
mon Dieu! quand la vie charriait tant de corruption et tant de faiblesse,
quel mal avaient-ils fait, sous le ciel clatant, de se donner le grand
bonheur d'tre l'un  l'autre? Du reste, elle n'y mettait aucune
obstination raisonne.

--Sans doute, nous nous marierons, puisque tu le dsires, grand'mre. Il
fera ce que je voudrai.... Mais plus tard, rien ne presse.

Et elle gardait sa srnit rieuse. Puisqu'ils vivaient hors du monde,
pourquoi s'inquiter du monde?

La vieille madame Rougon dut s'en aller, en se contentant de cette promesse
vague. Ds ce moment, dans la ville, elle affecta d'avoir cess tous
rapports avec la Souleiade, ce lieu de perdition et de honte. Elle n'y
remettait plus les pieds, elle portait noblement le deuil de cette
affliction nouvelle. Mais elle ne dsarmait pourtant pas, reste aux
aguets, prte  profiter de la moindre circonstance pour rentrer dans la
place, avec cette tnacit qui lui avait toujours valu la victoire.

Ce fut alors que Pascal et Clotilde cessrent de se clotrer. Il n'y eut
pas, chez eux, de provocation, ils ne voulurent pas rpondre aux vilains
bruits en affichant leur bonheur. Cela se produisit comme une expansion
naturelle de leur joie. Lentement, leur amour avait eu un besoin
d'largissement et d'espace, d'abord hors de la chambre, puis hors de la
maison, maintenant hors du jardin, dans la ville, dans l'horizon vaste. Il
emplissait tout, il leur donnait le monde. Le docteur reprit donc
tranquillement ses visites, et il emmenait la jeune fille, et ils s'en
allaient ensemble par les promenades, par les rues, elle  son bras, en
robe claire, coiffe d'une gerbe de fleurs, lui boutonn dans sa redingote,
avec son chapeau  larges bords. Lui, tait tout blanc; elle, tait toute
blonde. Ils s'avanaient, la tte haute, droits et souriants, au milieu
d'un tel rayonnement de flicit, qu'ils semblaient marcher dans une
gloire. D'abord, l'motion fut norme, les boutiquiers se mettaient sur
leurs portes, des femmes se penchaient aux fentres, des passants
s'arrtaient pour les suivre des yeux. On chuchotait, on riait, on se les
montrait du doigt. Il semblait  craindre que cette pousse de curiosit
hostile ne fint par gagner les gamins et ne leur fit jeter des pierres.
Mais, ils taient si beaux, lui superbe et triomphal, elle si jeune, si
soumise et si fire, qu'une invincible indulgence vint peu  peu  tout le
monde. On ne pouvait se dfendre de les envier et de les aimer, dans une
contagion enchante de tendresse. Ils dgageaient un charme qui retournait
les coeurs. La ville neuve, avec sa population bourgeoise de fonctionnaires
et d'enrichis, fut la dernire conquise. Le quartier Saint-Marc, malgr son
rigorisme, se montra tout de suite accueillant, d'une tolrance discrte,
lorsqu'ils suivaient les trottoirs dserts, sems d'herbe, le long des
vieux htels silencieux et clos, d'o s'exhalait le parfum vapor des
amours d'autrefois. Et ce fut surtout le vieux quartier qui, bientt, leur
fit fte, ce quartier dont le petit peuple, touch dans son instinct,
sentit la grce de lgende, le mythe profond du couple, la belle jeune
fille soutenant le matre royal et reverdissant. On y adorait le docteur
pour sa bont, sa compagne fut vite populaire, salue par des gestes
d'admiration et de louange, ds qu'elle paraissait. Eux, cependant, s'ils
avaient sembl ignorer l'hostilit premire, devinaient bien maintenant le
pardon et l'amiti attendrie dont ils taient entours; et cela les rendait
plus beaux, leur bonheur riait  la ville entire.

Une aprs-midi, comme Pascal et Clotilde tournaient l'angle de la rue de la
Banne, ils aperurent, sur l'autre trottoir, le docteur Ramond. La veille,
justement, ils avaient appris qu'il se dcidait  pouser mademoiselle
Lvque, la fille de l'avou. C'tait  coup sr le parti le plus
raisonnable, car l'intrt de sa situation ne lui permettait pas d'attendre
davantage, et la jeune fille, fort jolie et fort riche, l'aimait. Lui-mme
l'aimerait certainement. Aussi Clotilde fut-elle trs heureuse de lui
sourire, pour le fliciter, en cordiale amie. D'un geste affectueux, Pascal
l'avait salu. Un instant, Ramond, un peu remu par la rencontre, demeura
perplexe. Il avait eu un premier mouvement, sur le point de traverser la
rue. Puis, une dlicatesse dut lui venir, la pense qu'il serait brutal
d'interrompre leur rve, d'entrer dans cette solitude  deux qu'ils
gardaient mme parmi les coudoiements des trottoirs. Et il se contenta d'un
amical salut, d'un sourire o il pardonnait leur bonheur. Cela fut, pour
tous les trois, trs doux.

Vers ce temps, Clotilde s'amusa plusieurs jour  un grand pastel, o elle
voquait la scne tendre du vieux roi David et d'Abisag, la jeune
Sunamite. Et c'tait une vocation de rve, une de ces compositions
envoles o l'autre elle-mme, la chimrique, mettait son got du mystre.
Sur un fond de fleurs jetes, des fleurs en pluie d'toiles, d'un luxe
barbare, le vieux roi se prsentait de face, la main pose sur l'paule nue
d'Abisag; et l'enfant, trs blanche, tait nue jusqu' la ceinture. Lui,
vtu somptueusement d'une robe toute droite, lourde de pierreries, portait
le bandeau royal sur ses cheveux de neige. Mais elle, tait plus somptueuse
encore, rien qu'avec la soie liliale de sa peau, sa taille mince et
allonge, sa gorge ronde et menue, ses bras souples, d'une grce divine. Il
rgnait, il s'appuyait en matre puissant et aim, sur cette sujette lue
entre toutes, si orgueilleuse d'avoir t choisie, si ravie de donner  son
roi le sang rparateur de sa jeunesse. Toute sa nudit limpide et
triomphante exprimait la srnit de sa soumission, le don tranquille,
absolu, qu'elle faisait de sa personne, devant le peuple assembl,  la
pleine lumire du jour. Et il tait trs grand, et elle tait trs pure, et
il sortait d'eux comme un rayonnement d'astre.

Jusqu'au dernier moment, Clotilde avait laiss les faces des deux
personnages imprcises, dans une sorte de nue. Pascal la plaisantait, mu
derrire elle, devinant bien ce qu'elle entendait faire. Et il en fut
ainsi, elle termina les visages en quelques coups de crayon: le vieux roi
David c'tait lui, et c'tait elle, Abisag, la Sunamite. Mais ils
restaient envelopps d'une clart de songe, c'taient eux diviniss, avec
des chevelures, une toute blanche, une toute blonde, qui les couvraient
d'un imprial manteau, avec des traits allongs par l'extase, hausss  la
batitude des anges, avec un regard et un sourire d'immortel amour.

--Ah! chrie, cria-t-il, tu nous fais trop beaux, te voil encore partie
pour le rve, oui! tu te souviens, comme aux jours o je te reprochais de
mettre l toutes les fleurs chimriques du mystre.

Et, de la main, il montrait les murs, le long desquels s'panouissait le
parterre fantasque des anciens pastels, cette flore incre, pousse en
plein paradis.

Mais elle protestait gaiement.

--Trop beaux? nous ne pouvons pas tre trop beaux! Je t'assure, c'est ainsi
que je nous sens, que je nous vois, et c'est ainsi que nous sommes....
Tiens! regarde, si ce n'est pas la ralit pure.

Elle avait pris la vieille Bible du quinzime sicle, qui tait prs
d'elle, et elle montrait la nave gravure sur bois.

--Tu vois bien, c'est tout pareil.

Lui, doucement, se mit  rire, devant cette tranquille et extraordinaire
affirmation.

--Oh! tu ris, tu t'arrtes  des dtails de dessin. C'est l'esprit qu'il
faut pntrer.... Et regarde les autres gravures, comme c'est bien a
encore! Je ferai Abraham et Agar, je ferai Ruth et Booz, je les ferai tous,
les prophtes, les pasteurs et les rois,  qui les humbles filles, les
parentes et les servantes ont donn leur jeunesse. Tous sont beaux et
heureux, tu le vois bien.

Alors, ils cessrent de rire, penchs au-dessus de la Bible antique, dont
elle tournait les pages, de ses doigts minces. Et lui, derrire, avait sa
barbe blanche mle aux cheveux blonds de l'enfant. Il la sentait toute, il
la respirait toute. Il avait pos ses lvres sur sa nuque dlicate, il
baisait sa jeunesse en fleur, tandis que les naves gravures sur bois
continuaient  dfiler, ce monde biblique qui s'voquait des pages jaunies,
cette pousse libre d'une race forte et vivace, dont l'oeuvre devait
conqurir le monde, ces hommes  la virilit jamais teinte, ces femmes
toujours fcondes, cette continuit entte et pullulante de la race, au
travers des crimes, des incestes, des amours hors d'ge et hors de raison.
Et il tait envahi d'une motion, d'une gratitude sans bornes, car son rve
 lui se ralisait, sa plerine d'amour, son Abisag venait d'entrer dans
sa vie finissante, qu'elle reverdissait et qu'elle embaumait.

Puis, trs bas,  l'oreille, il lui demanda, sans cesser de l'avoir toute 
lui, dans une haleine:

--Oh! ta jeunesse, ta jeunesse, dont j'ai faim et qui me nourris!... Mais,
toi si jeune, n'en as-tu donc pas faim, de jeunesse, pour m'avoir pris,
moi, si vieux, vieux comme le monde?

Elle eut un sursaut d'tonnement, et elle tourna la tte, le regarda.

--Toi, vieux?... Eh! non, tu es jeune, plus jeune que moi!

Et elle riait, avec des dents si claires, qu'il ne put s'empcher de rire,
lui aussi. Mais il insistait, un peu tremblant:

--Tu ne me rponds pas.... Cette faim de jeunesse, ne l'as-tu donc pas, toi
si jeune?...

Ce fut elle qui allongea les lvres, qui le baisa, en disant  son tour,
trs bas:

--Je n'ai qu'une faim et qu'une soif, tre aime, tre aime en dehors de
tout, par-dessus tout, comme tu m'aimes.

Le jour o Martine aperut le pastel, clou au mur, elle le contempla un
instant en silence, puis elle fit un signe de croix, sans qu'on pt savoir
si elle avait vu Dieu ou le Diable passer. Quelques jours avant Pques,
elle avait demand  Clotilde de l'accompagner  l'glise, et celle-ci,
ayant dit non, elle sortit un instant de la dfrence muette o elle se
tenait maintenant. De toutes les choses nouvelles qui l'tonnaient dans la
maison, celle dont elle restait bouleverse tait la brusque irrligion de
sa jeune matresse. Aussi se permit-elle de reprendre son ancien ton de
remontrance, de la gronder comme lorsqu'elle tait petite et qu'elle ne
voulait pas faire sa prire. N'avait-elle donc plus la crainte du Seigneur?
Ne tremblait-elle plus,  l'ide d'aller en enfer bouillir ternellement?

Clotilde ne put rprimer un sourire.

--Oh! l'enfer, tu sais qu'il ne m'a jamais beaucoup inquite.... Mais tu
te trompes en croyant que je n'ai plus de religion. Si j'ai cess de
frquenter l'glise, c'est que je fais mes dvotions autre part, voil
tout.

Martine, bante, la regarda, sans comprendre. C'tait fini, mademoiselle
tait bien perdue. Et jamais elle ne lui redemanda de l'accompagner 
Saint-Saturnin. Seulement, sa dvotion,  elle, augmenta encore, finit par
tourner  la manie. On ne la rencontrait plus, en dehors de ses heures de
service, promenant l'ternel bas qu'elle tricotait, mme en marchant. Ds
qu'elle avait une minute libre, elle courait  l'glise, elle y restait
abme, dans des oraisons sans fin. Un jour que la vieille madame Rougon,
toujours aux aguets, l'avait trouve derrire un pilier, une heure aprs
l'y avoir dj vue, elle s'tait mise  rougir, en s'excusant, ainsi qu'une
servante surprise  ne rien faire.

--Je priais pour monsieur.

Cependant, Pascal et Clotilde largissaient encore leur domaine,
allongeaient chaque jour leurs promenades, les poussaient  prsent en
dehors de la ville, dans la campagne vaste. Et, une aprs-midi qu'ils se
rendaient  la Sguiranne, ils prouvrent une motion, en longeant les
terres dfriches et mornes, o s'tendaient autrefois les jardins
enchants du Paradou. La vision d'Albine s'tait dresse, Pascal l'avait
revue fleurir comme un printemps. Jamais, autrefois, lui qui se croyait
dj trs vieux et qui entrait l pour sourire  cette petite fille, il
n'aurait cru qu'elle serait morte depuis des annes, lorsque la vie lui
ferait le cadeau d'un printemps pareil, embaumant son dclin. Clotilde,
ayant senti la vision passer entre eux, haussait vers lui son visage, en un
besoin renaissant de tendresse. Elle tait Albine, l'ternelle amoureuse.
Il la baisa sur les lvres; et, sans qu'ils eussent chang une parole, un
grand frisson traversa les terres plates, ensemences de bl et d'avoine,
o le Paradou avait roul sa houle de prodigieuses verdures.

Maintenant, par la plaine dessche et nue, Pascal et Clotilde marchaient
dans la poussire craquante des routes. Ils aimaient cette nature ardente,
ces champs plants d'amandiers grles et d'oliviers nains, ces horizons de
coteaux pels, o blanchissaient les taches ples des bastides,
qu'accentuaient les barres noires des cyprs centenaires. C'taient comme
des paysages anciens, de ces paysages classiques, tels qu'on en voit dans
les tableaux des vieilles coles, aux colorations dures, aux lignes
balances et majestueuses. Tous les grands soleils amasss, qui semblaient
avoir cuit cette campagne, leur coulaient dans les veines; et ils en
taient plus vivants et plus beaux, sous le ciel toujours bleu, d'o
tombait la claire flamme d'une perptuelle passion. Elle, abrite un peu
par son ombrelle, s'panouissait, heureuse de ce bain de lumire, ainsi
qu'une plante de plein midi; tandis que lui, refleurissant, sentait la sve
brlante du sol lui remonter dans les membres, en un flot de virile joie.

Cette promenade  la Sguiranne tait une ide du docteur, qui avait
appris, par la tante Dieudonn, le prochain mariage de Sophie avec un
garon meunier des environs; et il voulait voir si l'on se portait bien, si
l'on tait heureux, dans ce coin-l. Tout de suite, une dlicieuse
fracheur les reposa, lorsqu'ils entrrent sous la haute avenue de chnes
verts. Aux deux bords, les sources, les mres de ces grands ombrages,
coulaient sans fin. Puis, lorsqu'ils arrivrent  la maison des mgers, ils
tombrent justement sur les amoureux, Sophie et son meunier, qui
s'embrassaient  pleine bouche, prs du puits; car la tante venait de
partir pour le lavoir, l-bas, derrire les saules de la Viorne. Trs
confus, le couple restait rougissant. Mais le docteur et sa compagne
riaient d'un bon rire, et les amoureux rassurs contrent que le mariage
tait pour la Saint-Jean, que c'tait bien loin, que a finirait par
arriver tout de mme. Certainement, Sophie avait encore grandi en sant et
en beaut, sauve du mal hrditaire, pousse solidement comme un de ces
arbres, les pieds dans l'herbe humide des sources, la tte nue au grand
soleil. Ah! ce ciel ardent et immense, quelle vie il soufflait aux tres et
aux choses! Elle ne gardait qu'une douleur, des larmes parurent au bord de
ses paupires, lorsqu'elle parla de son frre Valentin, qui ne passerait
peut-tre pas la semaine. Elle avait eu des nouvelles la veille, il tait
perdu. Et le docteur dut mentir un peu, pour la consoler, car lui-mme
attendait l'invitable dnouement, d'une heure  l'autre. Quand ils
quittrent la Sguiranne, Clotilde et lui, ils revinrent  Plassans d'un
pas qui se ralentissait, attendris par ce bonheur des amours bien
partantes, et que traversait le petit frisson de la mort.

Dans le vieux quartier, une femme que Pascal soignait, lui annona que
Valentin venait de mourir. Deux voisines avaient d emmener Guiraude, qui
se cramponnait au corps de son fils, hurlante,  demi folle. Il entra, en
laissant Clotilde  la porte. Enfin, ils reprirent le chemin de la
Souleiade, silencieux. Depuis qu'il avait recommenc ses visites, il ne
paraissait les faire que par devoir professionnel, n'exaltant plus les
miracles de sa mdication. Cette mort de Valentin, d'ailleurs, il
s'tonnait qu'elle et tant tard, il avait la conviction d'avoir prolong
d'un an la vie du malade. Malgr les rsultats extraordinaires qu'il
obtenait, il savait bien que la mort resterait l'invitable, la souveraine.
Pourtant, l'chec o il l'avait tenue pendant des mois, aurait d le
flatter, panser le regret, toujours saignant en lui, d'avoir tu
involontairement Lafouasse, quelques mois trop tt. Et il semblait n'en
rien tre, un pli grave creusait son front, lorsqu'ils rentrrent dans leur
solitude. Mais, l, une nouvelle motion l'attendait, il reconnut dehors,
sous les platanes, o Martine l'avait fait asseoir, Sarteur, l'ouvrier
chapelier, le pensionnaire des Tulettes, qu'il tait all piquer si
longtemps; et l'exprience passionnante paraissait avoir russi, les
piqres de substance nerveuse donnaient de la volont, puisque le fou tait
l, sorti le matin mme de l'Asile, jurant qu'il n'avait plus de crise,
qu'il tait tout  fait guri de cette brusque rage homicide, qui l'aurait
fait se jeter sur un passant, pour l'trangler. Le docteur le regardait,
petit, trs brun, le front fuyant, la face en bec d'oiseau, avec une joue
sensiblement plus grosse que l'autre, d'une raison et d'une douceur
parfaites, dbordant d'une gratitude qui lui faisait baiser les mains de
son sauveur, il finissait par tre mu, il le renvoya affectueusement, en
lui conseillant de reprendre sa vie de travail, ce qui tait la meilleure
hygine physique et morale. Ensuite, il se calma, il se mit  table, en
parlant gaiement d'autre chose.

Clotilde le regardait, tonne, un peu rvolte mme.

--Quoi donc, matre, tu n'es pas plus content de toi?

Il plaisanta.

--Oh! de moi, je ne le suis jamais!... Et de la mdecine, tu sais, c'est
selon les jours!

Ce fut cette nuit-l, au lit, qu'ils eurent leur premire querelle. Ils
avaient souffl la bougie, ils taient dans la profonde obscurit de la
chambre, aux bras l'un de l'autre, elle si mince, si fine, serre contre
lui, qui la tenait toute d'une treinte, la tte sur son coeur. Et elle se
fchait de ce qu'il n'avait plus d'orgueil, elle reprenait ses griefs de la
journe, en lui reprochant de ne pas triompher avec la gurison de Sarteur,
et mme avec l'agonie si prolonge de Valentin. C'tait elle, maintenant,
qui avait la passion de sa gloire. Elle rappelait ses cures: ne s'tait-il
pas guri lui-mme? pouvait-il nier l'efficacit de sa mthode? Tout un
frisson la prenait,  voquer le vaste rve qu'il faisait autrefois:
combattre la dbilit, la cause unique du mal, gurir l'humanit
souffrante, la rendre saine et suprieure, hter le bonheur, la cit future
de perfection et de flicit, en intervenant, en donnant de la sant 
tous! Et il tenait la liqueur de vie, la panace universelle qui ouvrait
cet espoir immense!

Pascal se taisait, les lvres poses sur l'paule nue de Clotilde. Puis, il
murmura:

--C'est vrai, je me suis guri, j'en ai guri d'autres, et je crois
toujours que mes piqres sont efficaces, dans beaucoup de cas.... Je ne nie
pas la mdecine, le remords d'un accident douloureux, comme celui de
Lafouasse, ne me rend pas injuste.... D'ailleurs, le travail a t ma
passion, c'est le travail qui m'a dvor jusqu'ici, c'est en voulant me
prouver la possibilit de refaire l'humanit vieillie, vigoureuse enfin et
intelligente, que j'ai failli mourir, dernirement.... Oui, un rve, un
beau rve!

De ses deux bras souples, elle l'treignit  son tour, mle  lui, entre
dans son corps.

--Non, non! une ralit, la ralit de ton gnie, matre!

Alors, comme ils taient ainsi confondus, il baissa encore la voix, ses
paroles ne furent plus qu'un aveu,  peine un lger souffle.

--coute, je vais te dire ce que je ne dirais  personne au monde, ce que
je ne me dis pas tout haut  moi-mme.... Corriger la nature, intervenir,
la modifier et la contrarier dans son but, est-ce une besogne louable?
Gurir, retarder la mort de l'tre pour son agrment personnel, le
prolonger pour le dommage de l'espce sans doute, n'est-ce pas dfaire ce
que veut faire la nature? Et rver une humanit plus saine, plus forte,
modele sur notre ide de la sant et de la force, en avons-nous le droit?
Qu'allons-nous faire l, de quoi allons-nous nous mler dans ce labeur de
la vie, dont les moyens et le but nous sont inconnus? Peut-tre tout est-il
bien. Peut-tre risquons-nous de tuer l'amour, le gnie, la vie
elle-mme.... Tu entends, je le confesse  toi seule, le doute m'a pris, je
tremble  la pense de mon alchimie du vingtime sicle, je finis par
croire qu'il est plus grand et plus sain de laisser l'volution
s'accomplir.

Il s'interrompit, il ajouta si doucement, qu'elle l'entendait  peine.

--Tu sais que, maintenant, je les pique avec de l'eau. Toi-mme en as fait
la remarque, tu ne m'entends plus piler; et je te disais que j'avais de la
liqueur en rserve.... L'eau les soulage, il y a l sans doute un simple
effet mcanique. Ah! soulager, empcher la souffrance, cela, certes, je le
veux encore! C'est peut-tre ma dernire faiblesse, mais je ne puis voir
souffrir, la souffrance me jette hors de moi, comme une cruaut monstrueuse
et inutile de la nature.... Je ne soigne plus que pour empcher la
souffrance.

--Matre, alors, demanda-t-elle, si tu ne veux plus gurir, il ne faudra
plus tout dire, car la ncessit affreuse de montrer les plaies n'avait
d'autre excuse que l'espoir de les fermer.

--Si, si! il faut savoir, savoir quand mme, et ne rien cacher, et tout
confesser des choses et des tres!... Aucun bonheur n'est possible dans
l'ignorance, la certitude seule fait la vie calme. Quand on saura
davantage, on acceptera certainement tout.... Ne comprends-tu pas que
vouloir tout gurir, tout rgnrer, c'est une ambition fausse de notre
gosme, une rvolte contre la vie, que nous dclarons mauvaise, parce que
nous la jugeons au point de vue de notre intrt? Je sens bien que ma
srnit est plus grande, que j'ai largi, hauss mon cerveau, depuis que
je suis respectueux de l'volution. C'est ma passion de la vie qui
triomphe, jusqu' ne pas la chicaner sur son but, jusqu' me confier
totalement,  me perdre en elle, sans vouloir la refaire, selon ma
conception du bien et du mal. Elle seule est souveraine, elle seule sait ce
qu'elle fait et o elle va, je ne puis que m'efforcer de la connatre, pour
la vivre comme elle demande  tre vcue.... Et, vois-tu, je la comprends
seulement depuis que tu es  moi. Tant que je ne t'avais pas, je cherchais
la vrit ailleurs, je me dbattais, dans l'ide fixe de sauver le monde.
Tu es venue, et la vie est pleine, le monde se sauve  chaque heure par
l'amour, par le travail immense et incessant de tout ce qui vit et se
reproduit,  travers l'espace.... La vie impeccable, la vie
toute-puissante, la vie immortelle!

Ce n'tait plus, sur sa bouche, qu'un frmissement d'acte de foi, un soupir
d'abandon aux forces suprieures. Elle-mme ne raisonnait plus, se donnait
ainsi.

--Matre, je ne veux rien en dehors de ta volont, prends-moi et fais-moi
tienne, que je disparaisse et que je renaisse, mle  toi!

Ils s'appartinrent. Puis, il y eut des chuchotements encore, une vie
d'idylle projete, une existence de calme et de vigueur,  la campagne.
C'tait  cette simple prescription d'un milieu rconfortant qu'aboutissait
l'exprience du mdecin. Il maudissait les villes. On ne pouvait se bien
porter et tre heureux que par les plaines vastes, sous le grand soleil, 
la condition de renoncer  l'argent,  l'ambition, mme aux excs
orgueilleux des travaux intellectuels. Ne rien faire que de vivre et
d'aimer, de piocher sa terre d'avoir de beaux enfants.

--Ah! reprit-il doucement, l'enfant, l'enfant de nous qui viendrait un
jour....

Et il n'acheva pas, dans l'motion dont l'ide de cette paternit tardive
le bouleversait. Il vitait d'en parler, il dtournait la tte, les yeux
humides, lorsque, pendant leurs promenades, quelque fillette ou quelque
gamin leur souriait.

Elle, simplement, avec une certitude tranquille, dit alors:

--Mais il viendra!

C'tait, pour elle, la consquence naturelle et indispensable de l'acte. Au
bout de chacun de ses baisers, se trouvait la pense de l'enfant car tout
amour qui n'avait pas l'enfant pour but, lui semblait inutile et vilain.

Mme, il y avait l une des causes qui la dsintressaient des romans. Elle
n'tait pas, comme sa mre, une grande liseuse; l'envole de son
imagination lui suffisait; et, tout de suite, elle s'ennuyait aux histoires
inventes. Mais surtout, son continuel tonnement, sa continuelle
indignation taient de voir que, dans les romans d'amour, on ne se
proccupait jamais de l'enfant. Il n'y tait pas mme prvu, et quand, par
hasard, il tombait au milieu des aventures du coeur, c'tait une
catastrophe, une stupeur et un embarras considrable. Jamais les amants,
lorsqu'ils s'abandonnaient aux bras l'un de l'autre, ne semblaient se
douter qu'ils faisaient oeuvre de vie et qu'un enfant allait natre.
Cependant, ses tudes d'histoire naturelle lui avaient montr que le fruit
tait le souci unique de la nature. Lui seul importait, lui seul devenait
le but, toutes les prcautions se trouvaient prises pour que la semence ne
ft point perdue et que la mre enfantt. Et l'homme, au contraire, en
civilisant, en purant l'amour, en avait cart jusqu' la pense du fruit.
Le sexe des hros, dans les romans distingus, n'tait plus qu'une machine
 passion. Ils s'adoraient, se prenaient, se lchaient, enduraient mille
morts, s'embrassaient, s'assassinaient, dchanaient une tempte de maux
sociaux, le tout pour le plaisir, en dehors des lois naturelles, sans mme
paratre se souvenir qu'en faisant l'amour on faisait des enfants. C'tait
malpropre et imbcile.

Elle s'gaya, elle rpta dans son cou, avec une jolie audace d'amoureuse,
un peu confuse.

--Il viendra.... Puisque nous faisons tout ce qu'il faut pour a, pourquoi
ne veux-tu pas qu'il vienne?

Il ne rpondit pas tout de suite. Elle le sentait, entre ses bras, pris de
froid, envahi par le regret et le doute. Puis, il murmura tristement:

--Non, non! il est trop tard.... Songe donc, chrie,  mon ge!

--Mais tu es jeune! s'cria-t-elle de nouveau, avec un emportement de
passion, en le rchauffant, en le couvrant de baisers.

Ensuite, cela les fit rire. Et ils s'endormirent dans cet embrassement, lui
sur le dos, la serrant de son bras gauche, elle le tenant  pleine
treinte, de tous ses membres allongs et souples, la tte pose sur sa
poitrine, ses cheveux blonds rpandus, mls  sa barbe blanche. La
Sunamite sommeillait, la joue sur le coeur de son roi. Et, au milieu du
silence, dans la grande chambre toute noire, si tendre  leurs amours, il
n'y eut plus que la douceur de leur respiration.




IX


Par la ville et par les campagnes environnantes, le docteur Pascal
continuait donc ses visites de mdecin. Et, presque toujours, il avait au
bras Clotilde, qui entrait avec lui chez les pauvres gens.

Mais, comme il le lui avait avou trs bas, une nuit, ce n'taient gure,
dsormais, que des tournes de soulagement et de consolation. Dj,
autrefois, s'il avait fini par ne plus exercer qu'avec rpugnance, cela
venait de ce qu'il sentait tout le vide de la thrapeutique. L'empirisme le
dsolait. Du moment que la mdecine n'tait pas une science exprimentale,
mais un art, il demeurait inquiet devant l'infinie complication de la
maladie et du remde, selon le malade. Les mdications changeaient avec les
hypothses: que de gens avaient d tuer jadis les mthodes aujourd'hui
abandonnes! Le flair du mdecin devenait tout, le gurisseur n'tait plus
qu'un devin heureusement dou, marchant lui-mme  ttons, enlevant les
cures au petit bonheur de son gnie. Et cela expliquait pourquoi, aprs une
douzaine d'annes d'exercice, il avait  peu prs abandonn sa clientle
pour se jeter dans l'tude pure. Puis, lorsque ses grands travaux sur
l'hrdit l'avaient ramen un instant  l'espoir d'intervenir, de gurir
par ses piqres hypodermiques, il s'tait de nouveau passionn, jusqu'au
jour o sa foi en la vie, qui le poussait  en aider l'action, en rparant
les forces vitales, s'tait largie encore, lui avait donn la certitude
suprieure que la vie se suffisait, tait l'unique faiseuse de sant et de
force. Et il ne continuait ses visites, avec son tranquille sourire,
qu'auprs des malades qui le rclamaient  grands cris et qui se trouvaient
miraculeusement soulags, mme lorsqu'il les piquait avec de l'eau claire.

Clotilde, parfois, maintenant, se permettait d'en plaisanter. Elle restait,
au fond, la fervente du mystre; et elle disait gaiement que s'il faisait
ainsi des miracles, c'tait qu'il en avait en lui le pouvoir; un vrai bon
Dieu! Mais, alors, il s'gayait  lui retourner la vertu efficace de leurs
visites communes, racontant qu'il ne gurissait plus personne quand elle
tait absente, que c'tait elle qui apportait le souffle de l'au del, la
force inconnue et ncessaire. Ainsi, les gens riches, les bourgeois, o
elle ne se permettait pas d'entrer continuaient  geindre, sans aucun
soulagement possible. Et cette dispute tendre les amusait, ils partaient
chaque fois comme pour des dcouverte nouvelles, ils avaient de bons
regards d'intelligence chez les malades. Ah! cette gueuse de souffrance qui
les rvoltait, qu'ils allaient seule combattre encore comme ils taient
heureux, lorsqu'ils la croyaient vaincue! Ils se sentaient rcompens
divinement, quand ils voyaient les sueurs froides se scher, les bouches
hurlantes s'apaiser, les faces mortes reprendre vie. C'tait leur amour,
dcidment, qu'ils promenaient et qui calmait ce petit coin d'humanit
souffrante.

--Mourir n'est rien c'est dans l'ordre, disait souvent Pascal. Mais
souffrir, pourquoi? c'est abominable et stupide!

Une aprs-midi, le docteur alla, avec la jeune fille, voir un malade au
petit village de Sainte-Marthe; et comme ils prenaient le chemin de fer,
pour mnager Bonhomme, ils firent  la gare une rencontre. Le train qu'ils
attendaient venait des Tulettes. Sainte-Marthe tait la premire station,
dans le sens oppos, vers Marseille. Et, le train arriv, ils se
prcipitaient ils ouvraient une portire, lorsqu'ils virent descendre la
vieille madame Rougon du compartiment, qu'ils croyaient vide. Elle ne leur
parlait plus, elle descendit d'un saut lger, malgr son ge, puis s'en
alla, l'air raide et trs digne.

--C'est le premier juillet, dit Clotilde, quand le train fut en marche,
Grand'mre revient des Tulettes faire sa visite de chaque mois  Tante
Dide.... As-tu vu le regard qu'elle m'a jet?

Pascal, au fond, tait heureux de cette fcherie avec sa mre, qui le
dlivrait de la continuelle inquitude de sa prsence.

--Bah! dit-il simplement, quand on ne s'entend pas, il vaut mieux ne pas se
frquenter.

Mais la jeune fille restait chagrine et songeuse. Puis,  demi-voix:

-Je l'ai trouve change; le visage pli.... Et, as-tu remarqu? elle, si
correcte d'habitude, n'avait qu'une main gante, la main droite, d'un gant
vert.... Je ne sais pourquoi, elle m'a retourn le coeur.

Lui, alors, troubl aussi, eut un geste vague. Sa mre finirait
certainement par vieillir, comme tout le monde. Elle s'agitait trop, elle
se passionnait trop encore. Il raconta qu'elle projetait de lguer sa
fortune  la ville de Plassans, pour qu'on btit une maison de retraite qui
porterait le nom des Rougon. Tous deux s'taient remis  sourire; lorsqu'il
s'cria:

--Tiens! mais c'est demain que nous allons, nous aussi, aux Tulettes; pour
nos malades. Et tu sais que j'ai promis de conduire Charles  l'oncle
Macquart.

Flicit, en effet, revenait, ce jour-l, des Tulettes, o elle se rendait
rgulirement, le premier de chaque mois, pour prendre des nouvelles de
Tante Dide. Depuis des annes, elle s'intressait passionnment  la sant
de la folle, stupfaite de la voir durer toujours, furieuse de ce qu'elle
s'enttait  vivre, hors de la mesure commune, dans un vritable prodige de
longvit. Quel soulagement, le beau matin o elle enterrerait ce tmoin
gnant du pass, ce spectre de l'attente et de l'expiation, qui voquait,
vivantes, les abominations de la famille! Et, lorsque tant d'autres taient
partis, elle, dmente, ne gardant qu'une tincelle de vie au fond des yeux,
semblait oublie. Ce jour-l, elle l'avait encore trouve sur son fauteuil,
dessche et droite, immuable. Comme le disait la gardienne, il n'y avait
plus de raison pour qu'elle mourt jamais. Elle avait cent cinq ans.

Quand elle sortit de l'Asile, Flicit tait outre. Elle pensa  l'oncle
Macquart. Encore un qui la gnait, qui s'ternisait avec une obstination
exasprante! Bien qu'il n'et que quatre-vingt-quatre ans, trois ans de
plus qu'elle, il lui semblait d'une vieillesse ridicule, dpassant les
bornes permises. Et un homme qui vivait dans les excs, qui tait ivre mort
chaque soir, depuis soixante ans! Les sages, les sobres, s'en allaient;
lui, fleurissait, s'panouissait, clatant de sant et de joie. Jadis,
lorsqu'il tait venu s'tablir aux Tulettes, elle lui avait fait des
cadeaux de vin, de liqueurs, d'eau-de-vie, dans l'espoir inavou de
dbarrasser la famille d'un gaillard vraiment malpropre, dont on n'avait 
attendre que du dsagrment et de la honte. Mais elle s'tait vite aperue
que tout cet alcool paraissait au contraire l'entretenir en belle
allgresse, la mine ensoleille, l'oeil goguenard; et elle avait supprim
les cadeaux, puisque le poison espr l'engraissait. Elle en gardait une
terrible rancune, elle l'aurait tu, si elle l'avait os, chaque fois
qu'elle le revoyait, plus d'aplomb sur ses jambes d'ivrogne, lui ricanant 
la face, sachant bien qu'elle guettait sa mort, et triomphant de ce qu'il
ne lui donnait pas le plaisir d'enterrer avec lui le linge sale ancien, le
sang et la boue des deux conqutes de Plassans.

--Voyez-vous, Flicit, disait-il souvent, de son air d'atroce moquerie, je
suis ici pour garder la vieille mre, et le jour o nous nous dciderons 
mourir tous les deux, ce sera par gentillesse pour vous, oui! simplement
pour vous viter la peine d'accourir nous voir, comme a, d'un si bon
coeur, chaque mois.

D'ordinaire, elle ne se donnait mme plus la dception de descendre chez
l'oncle, elle tait renseigne sur lui,  l'Asile. Mais, cette fois, comme
elle venait d'y apprendre qu'il traversait une crise d'ivrognerie
extraordinaire, ne dessolant pas depuis quinze jours, sans doute ivre  un
tel point qu'il ne sortait plus, elle fut prise de la curiosit de voir par
elle-mme l'tat o il pouvait bien s'tre mis. Et, en retournant  la
gare, elle fit un dtour, pour passer par la bastide de l'oncle.

La journe tait superbe, une chaude et rayonnante journe d't. A droite
et  gauche de l'troit chemin qu'elle avait d prendre, elle regardait les
champs qu'il s'tait fait donner autrefois, toute cette grasse terre, prix
de sa discrtion et de sa bonne tenue. Au grand soleil, la maison, avec ses
tuiles roses, ses murs violemment badigeonns de jaune, lui apparut toute
riante de gaiet. Sous les antiques mriers de la terrasse, elle gota la
fracheur dlicieuse, elle jouit de l'admirable vue. Quelle digne et sage
retraite, quel coin de bonheur pour un vieil homme, qui achverait, dans
cette paix, une longue vie de bont et de devoir!

Mais elle ne le voyait pas, elle ne l'entendait pas. Le silence tait
profond. Seules, des abeilles bourdonnaient autour de grandes mauves. Et il
n'y avait, sur la terrasse, qu'un petit chien jaune, un loubet, comme on
les nomme en Provence, tendu de tout son long sur la terre nue,  l'ombre.
Il connaissait la visiteuse, il avait lev la tte en grognant, sur le
point d'aboyer; puis, il s'tait recouch et il ne bougeait plus.

Alors, dans cette solitude, dans cette joie du soleil, elle fut saisie d'un
singulier petit frisson, elle appela:

--Macquart!... Macquart!...

La porte de la bastide, sous les mriers, tait grande ouverte. Mais elle
n'osait entrer, cette maison vide, bante ainsi, l'inquitait. Et elle
appela de nouveau:

--Macquart!... Macquart!...

Pas un bruit, pas un souffle. Le silence lourd retombait, les abeilles
seules bourdonnaient plus haut, autour des grandes mauves.

Une honte de sa peur finit par prendre Flicit qui entra bravement. A
gauche, dans le vestibule, la porte de la cuisine, o l'oncle se tenait
d'habitude tait ferme. Elle la poussa, elle ne distingua rien d'abord,
car il avait d clore les volets, pour se protger contre la chaleur. Sa
premire impression fut seulement de se sentir serre  la gorge par la
violente odeur d'alcool qui emplissait la pice: il semblait que chaque
meuble sut cette odeur, la maison entire en tait imprgne. Puis comme
ses yeux s'accoutumaient  la demi-obscurit, elle finit par apercevoir
l'oncle. Il se trouvait assis prs de la table, sur laquelle taient un
verre et une bouteille de trois-six compltement vide. Tass au fond de sa
chaise, il dormait profondment, ivre mort. Cette vue la rendit  sa colre
et  son mpris.

--Voyons, Macquart, est-ce draisonnable et ignoble de se mettre dans un
tat pareil!... Rveillez-vous donc, c'est honteux!

Son sommeil tait si profond, qu'on n'entendait mme pas son souffle.
Vainement, elle haussa la voix, tapa violemment des mains.

--Macquart! Macquart! Macquart!... Ah! ouiche!... Vous tes dgotant, mon
cher!

Et elle l'abandonna, elle ne se gna plus, marcha librement, bouscula les
objets. Au sortir de l'Asile, par la route poussireuse, une soif ardente
l'avait prise. Ses gants la gnaient, elle les retira, les mit sur un coin
de la table. Puis, elle eut la chance de trouver la cruche, elle lava un
verre, qu'elle emplit ensuite jusqu'au bord, et qu'elle s'apprtait 
vider, lorsqu'un extraordinaire spectacle la remua  un tel point, qu'elle
le posa prs de ses gants, sans boire.

Elle voyait de plus en plus clair dans la pice, que de minces filets de
soleil clairaient,  travers les fentes des vieux volets disjoints.
Nettement, elle apercevait l'oncle, toujours proprement vtu de drap bleu,
coiff de l'ternelle casquette de fourrure qu'il portait d'un bout de
l'anne  l'autre. Il avait engraiss depuis cinq ou six ans, il faisait un
vritable tas, dbordant de plis de graisse. Et elle venait de remarquer
qu'il avait d s'endormir en fumant, car sa pipe, une courte pipe noire,
tait tombe sur ses genoux. Puis, elle resta immobile de stupeur: le tabac
enflamm s'tait rpandu, le drap du pantalon avait pris feu; et, par le
trou de l'toffe, large dj comme une pice de cent sous, on voyait la
cuisse nue, une cuisse rouge, d'o sortait une petite flamme bleue.

D'abord, Flicit crut que c'tait du linge, le caleon, la chemise, qui
brlait. Mais le doute n'tait pas permis, elle voyait bien la chair  nu,
et la petite flamme bleue s'en chappait, lgre, dansante, telle qu'une
flamme errante,  la surface d'un vase d'alcool enflamm. Elle n'tait
encore gure plus haute qu'une flamme de veilleuse, d'une douceur muette,
si instable, que le moindre frisson de l'air la dplaait. Mais elle
grandissait, s'largissait rapidement, et la peau se fendait, et la graisse
commenait  se fondre.

Un cri involontaire jaillit de la gorge de Flicit.

--Macquart!... Macquart!

Il ne bougeait toujours pas. Son insensibilit devait tre complte,
l'ivresse l'avait jet dans une sorte de coma, dans une paralysie absolue
de la sensation; car il vivait, on voyait un souffle lent et gal soulever
sa poitrine.

--Macquart!... Macquart!

Maintenant, la graisse suintait par les gerures de la peau, activant la
flamme qui gagnait le ventre. Et Flicit comprit que l'oncle s'allumait
l, comme une ponge, imbibe d'eau-de-vie. Lui-mme en tait satur depuis
des ans, de la plus forte, de la plus inflammable. Il flamberait sans doute
tout  l'heure, des pieds  la tte.

Alors, elle cessa de vouloir le rveiller, puisqu'il dormait si bien.
Pendant une grande minute, elle osa encore le contempler, effare, peu 
peu rsolue. Ses mains, pourtant, s'taient mises  trembler, d'un petit
grelottement qu'elle ne pouvait contenir. Elle touffait, elle reprit 
deux mains le verre d'eau, que, d'un trait, elle vida. Et elle partait sur
la pointe des pieds, lorsqu'elle se rappela ses gants. Elle revint, crut
les ramasser tous les deux sur la table, d'un geste inquiet,  ttons.
Enfin, elle sortit, elle referma la porte soigneusement, avec douceur,
comme si elle avait craint de dranger quelqu'un.

Quand elle se retrouva sur la terrasse, au gai soleil, dans l'air pur, en
face de l'immense horizon baign de ciel, elle eut un soupir de
soulagement. La campagne tait dserte, personne ne l'avait certainement
vue ni entrer ni sortir. Il n'y avait toujours l que le loubet jaune,
tal, qui ne daigna mme pas lever la tte. Et elle s'en alla, de son
petit pas press, avec le lger balancement de sa taille de jeune fille.
Cent pas plus loin, bien qu'elle s'en dfendt, une irrsistible force la
fit se retourner et regarder une dernire fois la maison, si calme et si
gaie,  mi-cte, sous cette fin d'un beau jour. Dans le train seulement,
lorsqu'elle voulut se ganter, elle s'aperut qu'un de ses gants manquait.
Mais elle avait la certitude qu'il tait tomb sur le quai du chemin de
fer, comme elle montait en wagon. Elle se croyait trs calme, et elle resta
pourtant une main gante et une main nue, ce qui ne pouvait tre, chez
elle, que l'effet d'une forte perturbation.

Le lendemain, Pascal et Clotilde prirent le train de trois heures, pour se
rendre aux Tulettes. La mre de Charles, la bourrelire, leur avait amen
le petit, puisqu'ils voulaient bien se charger de le conduire  l'oncle,
chez lequel il devait rester toute la semaine. De nouvelles disputes
avaient troubl le mnage: le mari refusait, dcidment, de tolrer
davantage chez lui cet enfant d'un autre, ce fils de prince, fainant et
imbcile. Comme c'tait la grand'mre Rougon qui l'habillait, il tait en
effet, ce jour-l, tout vtu encore de velours noir, soutach d'une ganse
d'or, tel qu'un jeune seigneur, un page d'autrefois, allant  la cour. Et,
pendant le quart d'heure que dura le voyage, dans le compartiment o ils
taient seuls, Clotilde s'amusa  lui enlever sa toque, pour lustrer ses
admirables cheveux blonds, sa royale chevelure dont les boucles lui
tombaient sur les paules. Mais elle portait une bague, et lui ayant pass
la main sur la nuque, elle resta saisie de voir que sa caresse laissait une
trace sanglante. On ne pouvait le toucher, sans que la rose rouge perlt 
sa peau: c'tait un relchement des tissus, si aggrav par la
dgnrescence, que le moindre froissement dterminait une hmorragie. Tout
de suite, le docteur s'inquita, lui demanda s'il saignait toujours aussi
souvent du nez. Et Charles sut  peine rpondre, dit non d'abord, puis se
rappela, dit qu'il avait beaucoup saign, l'autre jour. Il semblait en
effet plus faible, il retournait  l'enfance,  mesure qu'il avanait en
ge, d'une intelligence qui ne s'tait jamais veille et qui
s'obscurcissait. Ce grand garon de quinze ans ne paraissait pas en avoir
dix, si beau, si petite fille, avec son teint de fleur ne  l'ombre. Trs
attendrie, le coeur chagrin, Clotilde, qui l'avait gard sur ses genoux, le
remit sur la banquette, lorsqu'elle s'aperut qu'il essayait de glisser la
main par l'chancrure de son corsage, dans une pousse prcoce et
instinctive de petit animal vicieux.

Aux Tulettes, Pascal dcida qu'ils conduiraient d'abord l'enfant chez
l'oncle. Et il gravirent la pente assez rude du chemin. De loin, la petite
maison riait comme la veille du grand soleil, avec ses tuiles roses, ses
murs jaunes, ses mriers verts, allongeant leurs branches tordues, couvrant
la terrasse d'un pais toit de feuilles. Une paix dlicieuse baignait ce
coin de solitude, cette retraite de sage, o l'on n'entendait que le
bourdonnement des abeilles, autour des grandes mauves.

--Ah! ce gredin d'oncle, murmura Pascal en souriant, je l'envie!

Mais il tait surpris de ne pas l'apercevoir dj, debout au bord de la
terrasse. Et, comme Charles s'tait mis  galoper, entranant Clotilde,
pour aller voir les lapins, le docteur continua de monter seul, s'tonna,
en haut, de ne trouver personne. Les volets taient clos, la porte du
vestibule billait, grande ouverte. Il n'y avait l que le loubet jaune,
sur le seuil, les quatre pattes raidies, le poil hriss, hurlant d'un
gmissement doux et continu. Quand il vit arriver ce visiteur, qu'il
reconnut sans doute, il se tut un instant, alla se poser, plus loin, puis
recommena doucement  gmir.

Pascal, envahi d'une crainte, ne put retenir l'appel inquiet qui lui
montait aux lvres.

--Macquart!... Macquart!

Personne ne rpondit, la maison gardait un silence de mort, avec sa seule
porte grande ouverte, qui creusait un trou noir. Le chien hurlait toujours.

Et il s'impatienta, il cria plus haut:

--Macquart!... Macquart!

Rien, ne bougea, les abeilles bourdonnaient, la srnit immense du ciel
enveloppait ce coin de solitude. Et il se dcida. Peut-tre l'oncle
dormait-il. Mais, ds qu'il eut pouss,  gauche, la porte de la cuisine,
une odeur affreuse s'en chappa, une insupportable odeur d'os et de chair
tombs sur un brasier. Dans la pice, il put  peine respirer, touff,
aveugl par une sorte d'paisse vapeur, une nue stagnante et nausabonde.
Les minces filets de lumire qui filtraient  travers les fentes, ne lui
permettaient pas de bien voir. Pourtant, il s'tait prcipit vers la
chemine, il abandonnait sa premire pense d'un incendie, car il n'y avait
pas eu de feu, tous les meubles autour de lui avaient l'air intact. Et, ne
comprenant pas, se sentant dfaillir, dans cet air empoisonn, il courut
ouvrir les volets, violemment. Un flot de lumire entra.

Alors, ce que le docteur put enfin constater, l'emplit d'tonnement. Chaque
objet se trouvait  sa place; le verre et la bouteille de trois-six vide
taient sur la table; seule, la chaise o l'oncle avait d s'asseoir,
portait des traces d'incendie, les pieds de devant noircis, la paille 
demi brle. Qu'tait devenu l'oncle? O donc pouvait-il tre pass? Et,
devant la chaise, il n'y avait, sur le carreau, tach d'une mare de
graisse, qu'un petit tas de cendre,  ct duquel gisait la pipe, une pipe
noire, qui ne s'tait pas mme casse en tombant. Tout l'oncle tait l,
dans cette poigne de cendre fine, et il tait aussi dans la nue rousse
qui s'en allait par la fentre ouverte, dans la couche de suie qui avait
tapiss la cuisine entire, un horrible suint de chair envole, enveloppant
tout, gras et infect sous le doigt.

C'tait le plus beau cas de combustion spontane qu'un mdecin et jamais
observ. Le docteur en avait bien lu de surprenants, dans certains
mmoires, entre autres celui de la femme d'un cordonnier, une ivrognesse
qui s'tait endormie sur sa chaufferette et dont on n'avait retrouv qu'un
pied et une main. Lui-mme, jusque-l, s'tait mfi, n'avait pu admettre,
comme les anciens, qu'un corps, imprgn d'alcool, dgaget un gaz inconnu,
capable de s'enflammer spontanment et de dvorer la chair et les os. Mais
il ne niait plus, il expliquait tout d'ailleurs, en rtablissant les faits:
le coma de l'ivresse, l'insensibilit absolue, la pipe tombe sur les
vtements qui prenaient feu, la chair sature de boisson qui brlait et se
crevassait, la graisse qui se fondait, dont une partie coulait par terre,
dont l'autre activait la combustion, et tout enfin, les muscles, les
organes, les os qui se consumaient, dans la flambe du corps entier. Tout
l'oncle tenait l, avec ses vtements de drap bleu, avec la casquette de
fourrure qu'il portait d'un bout de l'anne  l'autre. Sans doute, ds
qu'il s'tait mis  brler ainsi qu'un feu de joie, il avait d culbuter en
avant, ce qui expliquait comment la chaise se trouvait noircie  peine; et
rien ne restait de lui, pas un os, pas une dent, pas un ongle, rien que ce
petit tas de poussire grise, que le courant d'air de la porte menaait de
balayer.

Clotilde, cependant, entra; tandis que Charles restait dehors, intress
par le hurlement continu du chien.

--Ah! mon Dieu, quelle odeur! dit-elle. Qu'y a-t-il?

Et, lorsque Pascal lui eut expliqu l'extraordinaire catastrophe, elle
frmit. Dj, elle avait pris la bouteille pour l'examiner; mais elle la
reposa avec horreur, en la sentant humide et poisse de la chair de
l'oncle. On ne pouvait rien toucher, les moindre choses taient comme
enduites de ce suint jauntre, qui collait aux mains.

Un frisson de dgot pouvant la souleva, elle pleura, en bgayant:

--La triste mort! l'affreuse mort!

Pascal s'tait remis de son premier saisissement, et il souriait presque.

--Affreuse, pourquoi?... Il avait quatre-vingt-quatre ans, et il n'a pas
souffert.... Moi, je la trouve superbe, cette mort, pour ce vieux bandit
d'oncle, qui a men, mon Dieu! on peut bien le dire  cette heure, une
existence peu catholique.... Tu te rappelles son dossier, il avait sur la
conscience des choses vraiment terribles et malpropres, ce qui ne l'a pas
empch de se ranger plus tard, de vieillir au milieu de toutes les joies,
en brave homme goguenard, rcompens des grandes vertus qu'il n'avait pas
eues.... Et le voil qui meurt royalement, comme le prince des ivrognes,
flambant de lui-mme, se consumant dans le bcher embras de son propre
corps!

merveill, le docteur largissait la scne de son geste vaste.

--Vois-tu cela?... tre ivre au point de ne pas sentir qu'on brle,
s'allumer soi-mme comme un feu de la Saint-Jean, se perdre en fume,
jusqu'au dernier os!... Hein? vois-tu l'oncle parti pour l'espace, d'abord
rpandu aux quatre coins de cette pice, dissous dans l'air et flottant,
baignant tous les objets qui lui ont appartenu, puis s'chappant en une
poussire de nue par cette fentre lorsque je l'ai ouverte, s'envolant en
plein ciel, emplissant l'horizon.... Mais c'est une mort admirable!
disparatre, ne rien laisser de soi, un petit tas de cendre et une pipe 
ct.

Et il ramassa la pipe, pour garder, ajouta-t-il, une relique de l'oncle;
tandis que Clotilde, qui avait cru sentir une pointe d'amre moquerie sous
son accs d'admiration lyrique, disait encore, d'un frisson, son effroi et
sa nause.

Mais, sous la table, elle venait d'apercevoir quelque chose, un dbris
peut-tre.

--Vois donc l, ce lambeau!

Il se baissa, il eut la surprise de ramasser un gant de femme, un gant
vert.

--Eh! cria-t-elle, c'est le gant de grand'mre, tu te souviens, le gant qui
lui manquait hier soir.

Tous les deux s'taient regards, la mme explication leur montait au
lvres: Flicit, la veille, tait certainement venue; et une brusque
conviction se faisait dans l'esprit du docteur, la certitude que sa mre
avait vu l'oncle s'allumer, et qu'elle ne l'avait pas teint. Cela
rsultait pour lui de plusieurs indices, l'tat de refroidissement complet
o il trouvait la pice, le calcul qu'il faisait des heures ncessaires 
la combustion. Il vit bien que la mme pense naissait au fond des yeux
terrifis de sa compagne. Mais comme il semblait impossible de jamais
savoir la vrit, il imagina tout haut l'histoire la plus simple.

--Sans doute, ta grand'mre sera entre dire bonjour  l'oncle, en revenant
de l'Asile, avant qu'il se mette  boire.

--Allons-nous en! allons-nous en! cria Clotilde. J'touffe, je ne puis plus
rester ici!

D'ailleurs, Pascal voulait, aller dclarer le dcs. Il sortit derrire
elle, ferma la maison, mit la clef dans sa poche. Et, dehors, ils
entendirent de nouveau le loubet; le petit chien jaune, qui n'avait pas
cess de hurler. Il s'tait rfugi dans les jambes de Charles, et
l'enfant, amus, le poussait du pied, l'coutait gmir, sans comprendre.

Le docteur sa rendit directement chez M. Maurin, le notaire des Tulettes,
qui se trouvait tre en mme temps maire de la commune. Veuf depuis une
dizaine d'annes, vivant en compagnie de sa fille, galement veuve et sans
enfant, il entretenait de bons rapports de voisinage avec le vieux
Macquart, il avait parfois gard chez lui le petit Charles des journes
entires, sa fille s'tant intresse  cet enfant si beau et si 
plaindre. M. Maurin s'effara, voulut remonter avec la docteur constater
l'accident, promit de dresser un acte de dcs en rgle. Quant  une
crmonie religieuse,  des obsques, elles paraissaient bien difficiles.
Lorsqu'on tait rentr, dans la cuisine, le vent de la porte avait fait
envoler les cendres; et, lorsqu'on s'tait efforc de les recueillir
pieusement, on n'avait gure russi qu' ramasser les raclures du carreau,
toute une salet ancienne, o il ne devait rester que bien peu de l'oncle.
Alors enterrer quoi? Il valait mieux y renoncer. On y renona. D'ailleurs,
l'oncle ne pratiquait gure, et la famille se contenta de faire dire plus
tard des messes, pour le repos de son me.

Le notaire, cependant, s'tait cri tout de suite qu'il existait un
testament, dpos chez lui. Il convoqua sans tarder le docteur, pour, le
surlendemain, dans le but de lui en faire la communication officielle; car
il crut pouvoir lui dire que l'oncle l'avait choisi comme excuteur
testamentaire. Et il finit par lui offrir, en brave homme, de garder
Charles jusque-l, comprenant combien le petit, si bouscul chez sa mre,
devenait gnant, au milieu de toutes ces histoires. Charles parut enchant,
et il resta aux Tulettes.

Ce ne fut que trs tard, par le train de sept heures, que Clotilde et
Pascal purent rentrer  Plassans, aprs que ce dernier eut visit enfin les
deux malades qu'il avait  voir. Mais, le surlendemain, comme ils
revenaient ensemble au rendez-vous de M. Maurin, ils eurent la surprise
dsagrable de trouver la vieille madame Rougon installe chez lui. Elle
avait naturellement appris la mort de Macquart, elle tait accourue,
frtillante, dbordante d'une douleur expansive. La lecture du testament
fut, du reste, trs simple, sans incident: Macquart avait dispos de tout
ce qu'il pouvait distraire de sa petite fortune, pour se faire lever un
tombeau superbe, en marbre, avec deux anges monumentaux, les ailes
replies, et qui pleuraient. C'tait une ide  lui, le souvenir d'un
tombeau pareil, qu'il avait vu  l'tranger, en Allemagne peut-tre, quand
il tait soldat. Et il chargeait son neveu Pascal de veiller  l'excution
du monument, parce que lui seul, ajoutait-il, avait du got, dans la
famille.

Pendant cette lecture, Clotilde tait demeure dans le jardin du notaire,
assise sur un banc,  l'ombre d'un antique marronnier. Lorsque Pascal et
Flicit reparurent, il y eut un moment de grande gne, car ils ne
s'taient pas reparl depuis des mois. D'ailleurs, la vieille dame
affectait une aisance parfaite, sans allusion aucune  la situation
nouvelle, donnant  entendre qu'on pouvait bien se rencontrer et paratre
unis devant le monde, sans s'expliquer ni se rconcilier pour cela. Mais
elle eut le tort de trop insister sur le gros chagrin que lui avait caus
la mort de Macquart. Pascal, qui se doutait de son sursaut de joie, de son
infinie jouissance,  la pense que cette plaie de la famille, cette
abomination de l'oncle allait se cicatriser enfin, cda  une impatience, 
une rvolte qui le soulevait. Ses yeux s'taient involontairement fixs sur
les gants de sa mre, qui taient noirs.

Justement, elle se dsolait, d'une voix adoucie.

--Aussi tait-ce prudent,  son ge, de s'obstinera  vivre tout seul,
comme un loup! S'il avait eu seulement chez lui une servante!

Et le docteur alors parla, sans en avoir la nette conscience, dans un tel
besoin irrsistible, qu'il fut tout effar de s'entendre dire:

--Mais vous, ma mre, puisque vous y tiez, pourquoi ne l'avez-vous pas
teint?

La vieille madame Rougon blmit affreusement. Comment son fils pouvait-il
savoir? Elle le regarda un instant, bante; tandis que Clotilde plissait
comme elle, dans la certitude du crime, clatante maintenant. C'tait un
aveu, ce silence terrifi qui tait tomb entre la mre, le fils, la
petite-fille, ce frissonnant silence o les familles enterrent leurs
tragdies domestiques. Les deux femmes ne trouvaient rien. Le docteur,
dsespr d'avoir parl, lui qui vitait avec tant de soin les explications
fcheuses et inutiles, cherchait perdument  rattraper sa phrase,
lorsqu'une nouvelle catastrophe les tira de cette gne terrible.

Flicit s'tait dcide  reprendre Charles, ne voulant pas abuser de la
bonne hospitalit de M. Maurin; et, comme celui-ci, aprs le djeuner,
avait fait conduire le petit  l'Asile, pour qu'il passt une heure prs de
Tante Dide, il venait d'y envoyer sa servante, avec l'ordre de le ramener
tout de suite. Ce fut donc  ce moment que cette servante, qu'ils
attendaient dans le jardin, reparut, en sueur, essouffle, bouleverse,
criant de loin:

--Mon Dieu! mon Dieu! venez vite.... Monsieur Charles est dans le sang....

Ils s'pouvantrent, ils partirent tous les trois pour l'Asile.

Ce jour-l, Tante Dide tait dans un de ses bons jours, bien calme, bien
douce, droite au fond du fauteuil o elle passait les heures, les longues
heures, depuis vingt-deux ans,  regarder fixement le vide. Elle semblait
avoir encore maigri, tout muscle avait disparu, ses bras, ses jambes
n'taient plus que des os recouverts du parchemin de la peau; et il fallait
que sa gardienne, la robuste fille blonde, la portt, la fit manger,
dispost d'elle comme d'une chose, qu'on dplace et qu'on reprend.
L'anctre, l'oublie, grande, noueuse, effrayante, restait immobile, avec
ses yeux qui vivaient seuls, ses clairs yeux d'eau de source, dans son
mince visage dessch. Mais, le matin, un brusque flot de larmes avait
ruissel sur ses joues, puis elle s'tait mise  bgayer des paroles sans
suite; ce qui semblait prouver qu'au milieu de son puisement snile et de
l'engourdissement irrparable de la dmence, la lente induration du cerveau
ne devait pas tre complte encore: des souvenirs restaient emmagasins,
des lueurs d'intelligence taient possible. Et elle avait repris sa face
muette, indiffrente aux tres et aux choses, riant parfois d'un malheur,
d'une chute, le plus souvent ne voyant, n'entendant rien, dans sa
contemplation sans fin du vide.

Lorsque Charles lui fut amen, la gardienne l'installa tout de suite,
devant la petite table, en face de sa trisaeule. Elle gardait pour lui un
paquet d'images, des soldats, des capitaines, des rois, vtus de pourpre et
d'or, et elle les lui donna, avec sa paire de ciseaux.

--L, amusez-vous tranquillement, soyez bien sage. Vous voyez
qu'aujourd'hui grand'mre est trs gentille. Il faut tre gentil aussi.

L'enfant avait lev le regard sur la folle, et tous deux se contemplrent.
A ce moment, leur extraordinaire ressemblance clata. Leurs yeux surtout,
leurs yeux vides et limpides, semblaient se perdre les uns dans les autres,
identiques. Puis, c'tait la physionomie, les traits uss de la centenaire
qui, par-dessus trois gnrations, sautaient  cette dlicate figure
d'enfant, comme efface dj elle aussi, trs vieille et finie par l'usure
de la race. Ils ne s'taient pas souri, ils se regardaient profondment,
d'un air d'imbcillit grave.

--Ah bien! continua la gardienne, qui avait pris l'habitude de se parler
tout haut, pour s'gayer avec sa folle, ils ne peuvent pas se renier. Qui a
fait l'un a fait l'autre. C'est tout crach.... Voyons, riez un peu,
amusez-vous, puisque a vous plat d'tre ensemble.

Mais la moindre attention prolonge fatiguait Charles, et il baissa le
premier la tte, il parut s'intresser  ses images; pendant que Tante
Dide, qui avait une puissance tonnante de fixit, continuait  le regarder
indfiniment, sans un battement de paupires.

Un instant, la gardienne s'occupa, dans la petite chambre, pleine de
soleil, tout gaye par son papier clair,  fleurs bleues. Elle refit le
lit qui prenait l'air, elle rangea du linge sur les planches de l'armoire.
D'habitude, elle profitait de la prsence du petit, pour se donner un peu
de bon temps. Jamais elle ne devait quitter sa pensionnaire; et, quand il
tait l, elle avait fini par oser la lui confier.

--coutez bien, reprit-elle, il faut que je sorte, et si elle remuait, si
elle avait besoin de moi, vous sonneriez, vous m'appelleriez tout de suite,
n'est-ce pas?... Vous comprenez, vous tes assez grand garon pour savoir
appeler quelqu'un.

Il avait relev la tte, il fit signe qu'il avait compris et qu'il
appellerait. Et, quand il se trouva seul avec Tante Dide, il se remit  ses
images, sagement. Cela dura, un quart d'heure, dans le profond silence de
l'Asile, o l'on n'entendait que des bruits perdus de prison, un pas
furtif, un trousseau de clefs qui tintait, puis, parfois, de grands cris,
aussitt teints. Mais, par cette brlante journe, l'enfant devait tre
las; et le sommeil le prenait, bientt sa tte, d'une blancheur de lis,
sembla se pencher sous le casque trop lourd de sa royale chevelure: il la
laissa tomber doucement parmi les images, il s'endormit, une joue contre
les rois d'or et de pourpre. Les cils de ses paupires closes jetaient une
ombre, la vie battait faiblement dans les petites veines bleues de sa peau
dlicate. Il tait d'une beaut d'ange, avec l'indfinissable corruption de
toute une race, pandue sur la douceur de son visage. Et Tante Dide le
regardait de son regard vide, o il n'y avait ni plaisir ni peine, le
regard de l'ternit ouvert sur les choses.

Pourtant, au bout de quelques minutes, un intrt parut s'veiller dans ses
yeux clairs. Un vnement venait de se produire, une goutte rouge
s'allongeait, aux bord de la narine gauche de l'enfant. Cette goutte tomba,
puis une autre se forma et la suivit. C'tait le sang, la rose de sang qui
perlait, sans froissement, sans contusion cette fois, qui sortait toute
seule, s'en allait, dans l'usure lche de la dgnrescence. Les gouttes
devinrent un filet mince qui coula sur l'or des images. Une petite mare les
noya, se fit un chemin vers un angle de la table; puis, les gouttes
recommencrent, s'crasrent une  une, lourdes, paisses, sur le carreau
de la chambre. Et il dormait toujours, de son air divinement calme de
chrubin, sans avoir mme conscience de sa vie qui s'chappait; et la folle
continuait  le regarder, l'air de plus en plus intress, mais sans
effroi, amuse plutt, l'oeil occup par cela comme par le vol des grosses
mouches, qu'elle suivait souvent pendant des heures.

Des minutes encore se passrent, le petit filet rouge s'tait largi, les
gouttes se suivaient plus rapides, avec le lger clapotement monotone et
entt de leur chute. Et Charles,  un moment, s'agita, ouvrit les yeux,
s'aperut qu'il tait plein de sang. Mais il ne s'pouvanta pas, il tait
accoutum  cette source sanglante qui sortait de lui, au moindre heurt. Il
eut une plainte d'ennui. L'instinct pourtant dut l'avertir, il s'effara
ensuite, se lamenta plus haut, balbutia un appel confus.

--Maman! maman!

Sa faiblesse, dj, devait tre trop grande, car un engourdissement
invincible le reprit, il laissa retomber sa tte. Ses yeux se refermrent,
il parut se rendormir, comme s'il et continu en rve sa plainte, le doux
gmissement, de plus en plus grle et perdu.

--Maman! maman!

Les images taient inondes, le velours noir de la veste et de la culotte,
soutaches d'or, se souillait de longues rayures; et le petit filet rouge,
entt, s'tait remis  couler de la narine gauche, sans arrt, traversant
la mare vermeille de la table, s'crasant  terre, o finissait par se
former une flaque. Un grand cri de la folle, un appel de terreur aurait
suffi. Mais elle ne criait pas, elle n'appelait pas, immobile, avec ses
yeux fixes d'anctre qui regardait s'accomplir le destin, comme dessche
l, noue, les membres et la langue lis par ses cent ans, le cerveau
ossifi par la dmence, dans l'incapacit de vouloir et d'agir. Et,
cependant, la vue du petit ruisseau rouge commenait  la remuer d'une
motion. Un tressaillement avait pass sur sa face morte, une chaleur
montait  ses joues. Enfin, une dernire plainte la ranima toute.

--Maman! maman!

Alors, il y eut, chez Tante Dide, un visible et affreux combat. Elle porta
ses mains de squelette  ses tempes, comme si elle avait senti son crne
clater. Sa bouche s'tait ouverte toute grande, et il n'en sortit aucun
son: l'effrayant tumulte qui montait en elle, lui paralysait la langue.
Elle s'effora de se lever, de courir; mais elle n'avait plus de muscles,
elle resta cloue. Tout son pauvre corps tremblait, dans l'effort surhumain
qu'elle faisait ainsi pour crier  l'aide, sans pouvoir rompre sa prison de
snilit et de dmence. La face bouleverse, la mmoire veille, elle dut
tout voir.

Et ce fut une agonie lente et trs douce, dont le spectacle dura encore de
longues minutes. Charles, comme rendormi, silencieux  prsent, achevait de
perdre le sang de ses veines, qui se vidaient sans fin,  petit bruit. Sa
blancheur de lis augmentait, devenait une pleur de mort. Les lvres se
dcoloraient, passaient  un rose blme; puis, les lvres furent blanches.
Et, prs d'expirer, il ouvrit ses grands yeux, il les fixa sur la
trisaeule, qui put y suivre la lueur dernire. Toute la face de cire tait
morte dj, lorsque les yeux vivaient encore. Ils gardaient une limpidit,
une clart. Brusquement, ils se vidrent, ils s'teignirent. C'tait la
fin, la mort des yeux; et Charles tait mort sans une secousse, puis
comme une source dont toute l'eau s'est coule. La vie ne battait plus
dans les veines de sa peau dlicate, il n'y avait plus que l'ombre des
cils, sur sa face blanche. Mais il restait divinement beau, la tte couche
dans le sang, au milieu de sa royale chevelure blonde pandue, pareil  un
de ces petits dauphins exsangues, qui n'ont pu porter l'excrable hritage
de leur race, et qui s'endorment de vieillesse et d'imbcillit, ds leurs
quinze ans.

L'enfant venait d'exhaler son dernier petit souffle, lorsque le docteur
Pascal entra, suivi de Flicit et de Clotilde. Et, ds qu'il eut vu la
quantit de sang, dont le carreau tait inond:

--Ah! mon Dieu! s'cria-t-il, c'est ce que je craignais. Le pauvre mignon!
personne n'tait l, c'est fini!

Mais tous les trois restrent terrifis, devant l'extraordinaire spectacle
qu'ils eurent alors. Tante Dide, grandie, avait presque russi  se
soulever; et ses yeux fixs sur le petit mort, trs blanc et trs doux, sur
le sang rouge rpandu, la mare de sang qui se caillait, s'allumaient d'une
pense, aprs un long sommeil de vingt-deux ans. Cette lsion terminale de
la dmence, cette nuit dans le cerveau, sans rparation possible, n'tait
pas assez complte, sans doute, pour qu'un lointain souvenir emmagasin ne
pt s'veiller brusquement, sous le coup terrible qui la frappait. Et, de
nouveau, l'oublie vivait, sortait de son nant, droite et dvaste, comme
un spectre de l'pouvante et de la douleur.

Un instant, elle demeura haletante. Puis, dans un frisson, elle ne put
bgayer qu'un mot:

--Le gendarme! le gendarme!

Pascal, et Flicit, et Clotilde, avaient compris. Ils se regardrent
involontairement, ils frmirent. C'tait toute l'histoire violente de la
vieille mre, de leur mre  tous qui s'voquait, la passion exaspre de
sa jeunesse, la longue souffrance de son ge mr. Dj deux chocs moraux
l'avaient terriblement branle: le premier, en pleine vie ardente,
lorsqu'un gendarme avait abattu d'un coup de feu, comme un chien, son
amant, le contrebandier Macquart; le second,  bien des annes de distance,
lorsqu'un gendarme encore, d'un coup de pistolet, avait cass la tte de
son petit-fils Silvre, l'insurg, la victime des haines et des luttes
sanglantes de la famille. Du sang, toujours, l'avait clabousse. Et un
troisime choc moral l'achevait, du sang l'claboussait, ce sang appauvri
de sa race qu'elle venait de voir couler si longuement, et qui tait par
terre, tandis que le royal enfant blanc, les veines et le coeur vides,
dormait.

A trois reprises, revoyant toute sa vie, sa vie rouge de passion et de
torture, que dominait l'image de la loi expiatrice, elle bgaya:

--Le gendarme! le gendarme! le gendarme!

Et elle s'abattit dans son fauteuil. Ils la crurent morte, foudroye.

Mais la gardienne, enfin, rentrait, cherchant des excuses, certaine de son
renvoi. Quand le docteur Pascal l'eut aide  remettre Tante Dide sur son
lit, il constata qu'elle vivait encore. Elle ne devait mourir que le
lendemain,  l'ge de cent cinq ans trois mois et sept jours, d'une
congestion crbrale, dtermine par le dernier choc qu'elle avait reu.

Pascal, tout de suite, le dit  sa mre.

--Elle n'ira pas vingt-quatre heures, demain elle sera morte.... Ah!
l'oncle, puis elle, et ce pauvre enfant, coup sur coup, que de misre et de
deuil!

Il s'interrompit, pour ajouter,  voix plus basse:

--La famille s'claircit, les vieux arbres tombent et les jeunes meurent
sur pied.

Flicit dut croire  une nouvelle allusion. Elle tait sincrement
bouleverse par la mort tragique du petit Charles. Mais, quand mme,
au-dessus de son frisson, un soulagement immense se faisait en elle. La
semaine prochaine, lorsqu'on aurait cess de pleurer, quelle quitude  se
dire que toute cette abomination des Tulettes n'tait plus, que la gloire
de la famille pouvait enfin monter et rayonner dans la lgende!

Alors, elle se souvint qu'elle n'avait point rpondu, chez le notaire, 
l'involontaire accusation de son fils; et elle reparla de Macquart, par
bravoure.

--Tu vois bien que les servantes, a ne sert  rien. Il y en avait une ici,
qui n'a rien empch; et l'oncle aurait eu beau se faire garder, il serait
tout de mme en cendre,  cette heure.

Pascal s'inclina, de son air de dfrence habituelle.

--Vous avez raison, ma mre.

Clotilde tait tombe  genoux. Ses croyances de catholique fervente
venaient de se rveiller, dans cette chambre de sang, de folie et de mort.
Ses yeux ruisselaient de larmes, ses mains s'taient jointes, et elle
priait ardemment, en faveur des tres chers qui n'taient plus. Mon Dieu!
que leurs souffrances fussent bien finies, qu'on leur pardonnt leurs
fautes, qu'on ne les ressuscitt que pour une autre vie d'ternelle
flicit! Et elle intercdait de toute sa ferveur, dans l'pouvante d'un
enfer, qui, aprs la vie misrable, aurait ternis la souffrance.

A partir de ce triste jour, Pascal et Clotilde s'en allrent plus
attendris, serrs l'un contre l'autre, visiter leurs malades. Peut-tre,
chez lui, la pense de son impuissance devant la maladie ncessaire
avait-elle grandi encore. L'unique sagesse tait de laisser la nature
voluer, liminer les lments dangereux, ne travailler qu' son labeur
final de sant et de force. Mais les parents qu'on perd, les parents qui
souffrent et qui meurent, laissent au coeur une rancune contre le mal, un
irrsistible besoin de le combattre et de le vaincre. Et jamais le docteur
n'avait got une joie si grande, lorsqu'il russissait, d'une piqre, 
calmer une crise,  voir le malade hurlant s'apaiser et s'endormir. Elle,
au retour, l'adorait, trs fire, comme si leur amour tait le soulagement
qu'ils portaient en viatique au pauvre monde.




X


Martine, un matin, comme tous les trimestres, se fit donner par le docteur
Pascal un reu de quinze cents francs, pour aller toucher ce qu'elle
appelait leurs rentes, chez le notaire Grandguillot. Il parut surpris que
l'chance ft si tt revenue: jamais il ne s'tait dsintress  ce point
des questions d'argent, se dchargeant sur elle du souci de tout rgler. Et
il tait avec Clotilde, sous les platanes, dans leur unique joie de vivre,
rafrachis dlicieusement par l'ternelle chanson de la source, lorsque la
servante revint, effare, en proie  une motion extraordinaire.

Elle ne put parler tout de suite; tellement le souffle lui manquait.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!... Monsieur Grandguillot est parti!

Pascal ne comprit pas d'abord.

--Eh bien! ma fille, rien ne presse, vous y retournerez un autre jour.

--Mais non! mais non! il est parti, entendez-vous, parti tout  fait....

Et, comme dans la rupture d'une cluse, les mots jaillirent, sa violente
motion se vida.

--J'arrive dans la rue, je vois de loin du monde devant la porte.... Le
petit froid me prend, je sens qu'il est arriv un malheur. Et la porte
ferme, pas une persienne ouverte, une maison de mort.... Tout de suite, le
monde m'a dit qu'il avait fil, qu'il ne laissait pas un sou, que c'tait
la ruine pour les familles....

Elle posa le reu sur la table de pierre.

--Tenez! le voil, votre papier! C'est fini, nous n'avons plus un sou nous
allons mourir de faim!

Les larmes la gagnaient, elle pleura  gros sanglots, dans la dtresse de
son coeur d'avare; perdue de cette perte d'une fortune et tremblante
devant la misre menaante.

Clotilde tait reste saisie, ne parlant pas, les yeux sur Pascal, qui
semblait surtout incrdule, au premier moment. Il tcha de calmer Martine:
Voyons! voyons! il ne fallait pas se frapper ainsi. Si elle ne savait
l'affaire que par les gens de la rue; elle ne rapportait peut-tre bien que
des commrages, exagrant tout. M. Grandguillot en fuite, M. Grandguillot
voleur, cela clatait comme une chose monstrueuse, impossible. Un homme
d'une si grande honntet! une maison aime et respecte de tout Plassans,
depuis plus d'un sicle! L'argent tait l, disait-on, plus solide qu' la
Banque de France.

--Rflchissez, Martine, une catastrophe pareille ne se produirait pas en
coup de foudre, il y aurait eu de mauvais bruits avant-coureurs.... Que
diable! toute une vieille probit ne croule pas en une nuit.

Alors, elle eut un geste dsespr.

--Eh! monsieur, c'est ce qui fait mon chagrin, parce que, voyez-vous, a me
rend un peu responsable.... Moi, voil des semaines que j'entends circuler
des histoires.... Vous autres, naturellement vous n'entendez rien, vous ne
savez pas si vous vivez....

Pascal et Clotilde eurent un sourire, car c'tait bien vrai qu'ils
s'aimaient hors du monde, si loin, si haut, que pas un des bruits
ordinaires de l'existence ne leur parvenait.

--Seulement, comme elles taient trs vilaines, ces histoires, je n'ai pas
voulu vous en tourmenter, j'ai cru qu'on mentait.

Elle finit par raconter que, si les uns accusaient simplement M.
Grandguillot d'avoir jou  la Bourse, d'autres affirmaient qu'il avait des
femmes,  Marseille. Enfin, des orgies, des passions abominables. Et elle
se remit  sangloter.

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce que nous allons devenir? Nous allons donc
mourir de faim!

branl alors, mu de voir des larmes emplir aussi les yeux de Clotilde,
Pascal tcha de se rappeler, de faire un peu de lumire dans son esprit.
Jadis, au temps o il exerait  Plassans, c'tait en plusieurs fois qu'il
avait dpos chez M. Grandguillot les cent vingt mille francs dont la rente
lui suffisait, depuis seize ans dj; et, chaque fois, le notaire lui avait
donn un reu de la somme dpose. Cela, sans doute, lui permettrait
d'tablir sa situation de crancier personnel. Puis, un souvenir vague se
rveilla au fond de sa mmoire: sans qu'il pt, prciser la date, sur la
demande et  la suite de certaines explications du notaire, il lui avait
remis une procuration  l'effet d'employer tout ou partie de son argent en
placements hypothcaires; et il tait mme certain que, sur cette
procuration, le nom du mandataire tait rest en blanc. Mais il ignorait si
l'on avait fait usage de cette pice, il ne s'tait jamais proccup de
savoir comment ses fonds pouvaient tre placs.

De nouveau, son angoisse d'avare fit jeter ce cri  Martine:

--Ah! monsieur, vous tes bien puni par o vous avez pch! Est-ce qu'on
abandonne son argent comme a! Moi, entendez-vous! je sais mon compte  un
centime prs, tous les trois mois, et je vous dirais sur le bout du doigt
les chiffres et les titres.

Dans sa dsolation, un sourire inconscient tait mont  sa face. C'tait
sa lointaine et entte passion satisfaite, ses quatre cents francs de
gages  peine corns, conomiss, placs pendant trente ans, aboutissant
enfin, par l'accumulation des intrts,  l'norme somme d'une vingtaine de
mille francs. Et ce trsor tait intact, solide, dpos  l'cart, dans un
endroit sr, que personne ne connaissait. Elle en rayonnait d'aise, elle
vita d'ailleurs d'insister davantage.

Pascal se rcriait.

--Eh! qui vous dit que tout notre argent est perdu! Monsieur Grandguillot
avait une fortune personnelle, il n'a pas emport, je pense, sa maison et
ses proprits. On verra, on tirera les affaires au clair, je ne puis
m'habituer  le croire un simple voleur.... Le seul ennui est qu'il va
falloir attendre..

Il disait ces choses pour rassurer Clotilde, dont il voyait crotre
l'inquitude. Elle le regardait, elle regardait la Souleiade, autour d'eux,
seulement proccupe de son bonheur,  lui, dans l'ardent dsir de toujours
vivre l, comme par le pass, de l'aimer toujours, au fond de cette
solitude amie. Et lui-mme,  vouloir la calmer, tait repris de sa belle
insouciance, n'ayant jamais vcu pour l'argent, ne s'imaginant pas qu'on
pouvait en manquer et en souffrir.

--Mais j'en ai de l'argent! finit-il par crier. Qu'est-ce qu'elle raconte
donc, Martine, que nous n'avons plus un sou et que nous allons mourir de
faim!

Et, gaiement, il se leva, il les fora toutes les deux  le suivre.

--Venez, venez donc! Je vais vous eu montrer, de l'argent! Et j'en donnerai
 Martine, pour qu'elle nous fasse un bon dner, ce soir.

En haut, dans sa chambre, devant elles, il abattit triomphalement le
tablier du secrtaire. C'tait l, au fond d'un tiroir, qu'il avait,
pendant prs de seize ans, jet les billets et l'or que ses derniers
clients lui apportaient d'eux-mmes, sans qu'il leur rclamt jamais rien.
Et jamais non plus il n'avait su exactement le chiffre de son petit trsor,
prenant  son gr, pour son argent de poche, ses expriences, ses aumnes,
ses cadeaux. Depuis quelques mois, il faisait au secrtaire de frquentes
et srieuses visites. Mais il tait tellement habitu  y trouver les
sommes dont il avait besoin, aprs des annes de naturelle sagesse, presque
nulles comme dpenses; qu'il avait fini par croire ses conomies
inpuisables.

Aussi riait-il d'aise.

-Vous allez voir! vous allez voir!

Et il resta confondu, lorsque,  la suite de fouilles fivreuses parmi un
amas de notes et de factures, il ne put runir qu'une somme de six cent
quinze francs, deux billets de cent francs, quatre cents francs en or, et
quinze francs en petite monnaie. Il secouait les autres papiers, il passait
les doigts dans les coins du tiroir, en se rcriant.

--Mais ce c'est pas possible! mais il y en a toujours eu, il y en avait
encore des tas, ces jours-ci!... Il faut que ce soient toutes ces vieilles
factures qui m'aient tromp. Je vous jure que, l'autre semaine, j'en ai vu,
j'en ai touch beaucoup.

Il tait d'une bonne foi si amusante, il s'tonnait avec une telle
sincrit de grand enfant, que Clotilde ne put s'empcher de rire. Ah! ce
pauvre matre, quel homme d'affaires pitoyable! Puis, comme elle remarqua
l'air fch de Martine, son absolu dsespoir devant ce peu d'argent qui
reprsentait maintenant leur vie  tous les trois, elle fut prise d'un
attendrissement dsol, ses yeux se mouillrent, tandis qu'elle murmurait:

--Mon Dieu! c'est pour moi que tu as tout dpens, c'est moi la ruine, la
cause unique, si nous n'avons plus rien!

En effet, il avait oubli l'argent pris pour les cadeaux. La fuite tait
l, videmment. Cela le rassrna de comprendre. Et, comme, dans sa
douleur, elle parlait de tout rendre aux marchands, il s'irrita.

--Ce que je t'ai donn, le rendre! Mais ce serait un peu de mon coeur que
tu rendrais avec! Non, non, je mourrais de faim  ct, je te veux telle
que je t'ai voulue!

Puis, confiant, voyant s'ouvrir un avenir illimit:

--D'ailleurs, ce n'est pas encore ce soir que nous mourrons de faim,
n'est-ce pas, Martine?... Avec a, nous irons loin.

Martine hocha la tte. Elle s'engageait bien  aller deux mois avec a,
peut-tre trois, si l'on tait trs raisonnable, mais pas davantage.
Autrefois, le tiroir tait aliment, de l'argent arrivait toujours un peu;
tandis que, maintenant, les rentres taient compltement nulles, depuis
que monsieur abandonnait ses malades. Il ne fallait donc pas compter sur
une aide, venue du dehors. Et elle conclut, en disant:

--Donnez-moi les deux billets de cent francs. Je vais tcher de les faire
durer tout un mois. Ensuite, nous verrons.... Mais soyez bien prudent, ne
touchez pas aux quatre cents francs d'or, fermez le tiroir et ne le rouvrez
plus.

--Oh! a, cria le docteur, tu peux tre tranquille! Je me couperais plutt
la main.

Tout fut ainsi rgl. Martine gardait la libre disposition de ces
ressources dernires; et l'on pouvait se fier  son conomie, on tait sr
qu'elle rognerait sur les centimes. Quant  Clotilde, qui n'avait jamais eu
de bourse personnelle, elle ne devait mme pas s'apercevoir du manque
d'argent. Seul, Pascal souffrirait de n'avoir plus son trsor ouvert,
inpuisable; mais il s'tait formellement engag  tout faire payer par la
servante.

--Ouf! voil de la bonne besogne! dit-il, soulag, heureux, comme s'il
venait d'arranger une affaire considrable, qui assurait pour toujours leur
existence.

Une semaine s'coula, rien ne semblait chang  la Souleiade. Dans le
ravissement de leur tendresse, ni Pascal ni Clotilde ne paraissaient plus
se douter de la misre menaante. Et, un matin que celle-ci tait sortie
avec Martine, pour l'accompagner au march, le docteur, rest seul, reut
une visite, qui le remplit d'abord d'une sorte de terreur. C'tait la
revendeuse qui lui avait vendu le corsage en vieux point d'Alenon, cette
merveille, son premier cadeau. Il se sentait si faible contre une tentation
possible, qu'il en tremblait. Avant mme que la marchande et prononc une
parole, il se dfendit: non! non! il ne pouvait, il ne voulait rien
acheter; et, les mains en avant, il l'empchait de rien sortir de son petit
sac de cuir. Elle pourtant, trs grasse et affable, souriait, certaine de
la victoire. D'une voix continue, enveloppante, elle se mit  parler,  lui
conter une histoire: oui! une dame qu'elle ne pouvait pas nommer, une des
dames les plus distingues de Plassans, frappe d'un malheur, rduite  se
dfaire d'un bijou; puis, elle s'tendit sur la superbe occasion, un bijou
qui avait cot plus de douze cents francs, qu'on se rsignait  laisser
pour cinq cents. Sans hte, elle avait ouvert son sac, malgr l'effarement,
l'anxit croissante du docteur; elle en tira une mince chane de cou,
garnie par devant de sept perles, simplement; mais les perles avaient une
rondeur, un clat, une limpidit admirables. Cela tait trs fin, trs pur,
d'une fracheur exquise. Tout de suite, il l'avait vu, ce collier, au cou
dlicat de Clotilde, comme la parure naturelle de cette chair de soie, dont
il gardait,  ses lvres, le got de fleur. Un autre bijou l'aurait
inutilement charg, ces perles ne diraient que sa jeunesse. Et, dj, il
l'avait pris entre ses doigts frmissants, il prouvait une mortelle peine
 l'ide de le rendre. Pourtant, il se dfendait toujours, jurait qu'il
n'avait pas cinq cents francs, tandis que la marchande continuait, de sa
voix gale,  faire valoir le bon march, qui tait rel. Aprs un quart
d'heure encore, quand elle crut le tenir, elle voulut bien, tout d'un coup,
laisser le collier  trois cents francs; et il cda, sa folie du don fut la
plus forte, son besoin de faire plaisir, de parer son idole, lorsqu'il alla
prendre les quinze pices d'or, dans le tiroir, pour les compter  la
marchande, il tait convaincu que les affaires s'arrangeraient, chez le
notaire, et qu'on aurait bientt beaucoup d'argent.

Alors, ds que Pascal se retrouva seul, avec le bijou dans sa poche, il fut
pris d'une joie d'enfant, il prpara sa petite surprise, en attendant le
retour de Clotilde, boulevers d'impatience. Et, quand il l'aperut, son
coeur battit  se rompre. Elle avait trs chaud, l'ardent soleil d'aot
embrasait le ciel. Aussi voulut-elle changer de robe, heureuse cependant de
sa promenade, racontant avec des rires le bon march que Martine venait de
faire, deux pigeons pour dix-huit sous. Lui, suffoqu par l'motion,
l'avait suivie dans sa chambre; et, comme elle n'tait plus qu'en jupon,
les bras nus, les paules nues, il affecta de remarquer quelque chose  son
cou.

-Tiens! qu'est-ce que tu as donc l? Fais voir.

Il cachait le collier dans sa main, il parvint  le lui mettre, en feignant
de promener ses doigts, pour s'assurer qu'elle n'avait rien. Mais elle se
dbattait, gaiement.

--Finis donc! Je sais bien qu'il n'y a rien.... Voyons, qu'est-ce que tu
trafiques, qu'est-ce que tu as qui me chatouille?

D'une treinte, il la saisit, il la mena devant la grande psych, o elle
se vit toute. A son cou, la mince chane n'tait qu'un fil d'or, et elle
aperut les sept perles comme des toiles laiteuses, nes l et doucement
luisantes sur la soie de sa peau. C'tait enfantin et dlicieux. Tout de
suite, elle eut un rire charm, un roucoulement de colombe coquette qui se
rengorge.

--Oh! matre, matre! que tu es bon!... Tu ne penses donc qu' moi?...
Comme tu me rends heureuse!

Et la joie qu'elle avait dans les yeux, cette joie de femme et d'amante,
ravie d'tre belle, d'tre adore, le rcompensait divinement de sa folie.

Elle avait renvers la tte, rayonnante, et elle tendait les lvres. Il se
pencha, ils se baisrent.

--Tu es contente?

--Oh! oui, matre, contente, contente!... C'est si doux, si pur, les
perles! Et celles-ci me vont si bien!

Un instant encore, elle s'admira dans la glace, innocemment vaniteuse de la
fleur blonde de sa peau, sous les gouttes nacres des perles. Puis, cdant
 un besoin de se montrer, entendant remuer la servante dans la salle
voisine, elle s'chappa, courut  elle, en jupon, la gorge nue.

--Martine! Martine! Vois donc ce que matre vient de me donner!... Hein,
suis-je belle!

Mais,  la mine svre, subitement terreuse de la vieille fille, sa joie
fut gte. Peut-tre eut-elle conscience du dchirement jaloux que son
clatante jeunesse produisait chez cette pauvre crature, use dans la
rsignation muette de sa domesticit, en adoration devant son matre. Ce ne
fut l, d'ailleurs, que le premier mouvement d'une seconde, inconscient
pour l'une,  peine souponn par l'autre; et ce qui restait, c'tait la
dsapprobation visible de la servante conome, le cadeau coteux regard de
travers et condamn.

Clotilde fut saisie d'un petit froid.

--Seulement, murmura-t-elle, matre a encore fouill dans son
secrtaire.... C'est trs cher, les perles, n'est-ce pas?

Pascal, gn  son tour, se rcria, expliqua l'occasion superbe, conta la
visite de la revendeuse, en un flot de paroles. Une bonne affaire
incroyable: on ne pouvait pas ne pas acheter.

--Combien? interrogea la jeune fille, avec une vritable anxit.

--Trois cents francs.

Et Martine, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, terrible dans son
silence, ne put retenir ce cri:

--Bon Dieu! de quoi vivre six semaines, et nous n'avons pas de pain!

De grosses larmes jaillirent des yeux de Clotilde. Elle aurait arrach le
collier de son cou, si Pascal ne l'en avait empche. Elle parlait de le
rendre sur-le-champ, elle bgayait, perdue:

--C'est vrai, Martine a raison.... Matre est fou, et je suis folle
moi-mme,  garder a une minute, dans la situation o nous sommes.... Il
me brlerait la peau. Je t'en supplie, laisse-le-moi reporter.

Jamais il ne voulut y consentir. Il se dsolait avec elles deux,
reconnaissait sa faute, criait qu'il tait incorrigible, qu'on aurait du
lui enlever tout l'argent. Et il courut au secrtaire, apporta les cent
francs qui lui restaient, fora Martine  les prendre.

--Je vous dis que je ne veux plus avoir un sou! Je le dpenserais
encore.... Tenez! Martine, vous tes la seule raisonnable. Vous ferez durer
l'argent, j'en suis bien convaincu, jusqu' ce que nos affaires soient
arranges.... Et toi, chrie, garde a, ne me fais point de peine.
Embrasse-moi, va t'habiller.

Il ne fut plus question de cette catastrophe. Mais Clotilde avait gard le
collier au cou, sous sa robe; et cela tait d'une discrtion charmante, ce
petit bijou si fin, si joli, ignor de tous, qu'elle seule sentait sur
elle. Parfois, dans leur intimit, elle souriait  Pascal, elle sortait
vivement les perles de son corsage, pour les lui montrer, sans une parole;
et, du mme geste prompt, elle les remettait sur sa gorge tide,
dlicieusement mue. C'tait leur folie qu'elle lui rappelait; avec une
gratitude confuse, un rayonnement de joie toujours aussi vive. Jamais plus
elle ne les quitta.

Une vie de gne, douce malgr tout, commena ds lors. Martine avait fait
un inventaire exact des ressources de la maison, et c'tait dsastreux.
Seule, la provision de pommes de terre promettait d'tre srieuse. Par une
malechance, la jarre d'huile tirait  sa fin, de mme que le dernier
tonneau de vin s'puisait. La Souleiade, n'ayant plus ni vignes ni
oliviers, ne produisait gure que quelques lgumes et un peu de fruits, des
poires qui n'taient pas mres, du raisin de treille qui allait tre
l'unique rgal. Enfin, il fallait quotidiennement acheter le pain et la
viande. Aussi, ds le premier jour, la servante rationna-t-elle Pascal et
Clotilde, supprimant les anciennes douceurs, les crmes, les ptisseries,
rduisant les plats  la portion congrue. Elle avait repris toute son
autorit d'autrefois, elle les traitait en enfants, qu'elle ne consultait
mme plus sur leurs dsirs ni sur leurs gots. C'tait elle qui rglait les
menus, qui savait mieux qu'eux ce dont ils avaient besoin, maternelle
d'ailleurs, les entourant de soins infinis, faisant ce miracle de leur
donner encore de l'aisance pour leur pauvre argent, ne les bousculant
parfois que dans leur intrt, comme on bouscule les gamins qui ne veulent
pas manger leur soupe. Et il semblait que cette singulire maternit, cette
immolation dernire, cette paix de l'illusion dont elle entourait leurs
amours, la contentait un peu elle aussi, la tirait du sourd dsespoir o
elle tait tombe. Depuis qu'elle veillait ainsi sur eux, elle avait
retrouv sa petite figure blanche de nonne voue au clibat, ses calmes
yeux couleur de cendre. Lorsque, aprs les ternelles pommes de terre, la
petite ctelette de quatre sons, perdue au milieu des lgumes, elle
arrivait, certains jours, sans compromettre son budget,  leur servir des
crpes, elle triomphait, elle riait de leurs rires.

Pascal et Clotilde trouvaient tout trs bien, ce qui ne les empchait pas
de la plaisanter, quand elle n'tait pas l. Les anciennes moqueries sur
son avarice recommenaient, ils prtendaient qu'elle comptait les grains de
poivre, tant de grains par chaque plat, histoire de les conomiser. Quand
les pommes de terre manquaient par trop d'huile, quand les ctelettes se
rduisaient  une bouche, ils changeaient un vif coup d'oeil, ils
attendaient qu'elle ft sortie, pour touffer leur gaiet dans leur
serviette. Ils s'amusaient de tout, ils riaient de leur misre.

A la fin du premier mois, Pascal songea aux gages de Martine. D'habitude,
elle prlevait elle-mme ses quarante francs sur la bourse commune qu'elle
tenait.

--Ma pauvre fille, lui dit-il un soir, comment allez-vous faire, pour vos
gages, puisqu'il n'y a plus d'argent?

Elle resta un instant, les yeux  terre, l'air constern.

--Dame! monsieur, il faudra bien que j'attende.

Mais il voyait qu'elle ne disait pas tout, qu'elle avait eu l'ide d'un
arrangement, dont elle ne savait de quelle faon lui faire l'offre. Et il
l'encouragea.

--Alors, du moment que monsieur y consentirait, j'aimerais mieux que
monsieur me signt un papier..

--Comment, un papier?

--Oui, un papier o monsieur, chaque mois, dirait qu'il me doit quarante
francs.

Tout de suite, Pascal lui fit le papier, et elle en fut trs heureuse, elle
le serra avec soin, comme du bel et bon argent. Cela, videmment, la
tranquillisait. Mais ce papier devint, pour le docteur et sa compagne, un
nouveau sujet d'tonnement et de plaisanterie. Quel tait donc
l'extraordinaire pouvoir de l'argent sur certaines mes? Cette vieille
fille qui les servait  genoux, qui l'adorait surtout, lui, au point de lui
avoir donn sa vie, et qui prenait cette garantie imbcile, ce chiffon de
papier sans valeur, s'il ne pouvait la payer!

Du reste, ni Pascal ni Clotilde n'avaient eu, jusque-l, un grand mrite 
garder leur srnit dans l'infortune, car ils ne sentaient pas celle-ci.
Ils vivaient au-dessus, plus loin, plus haut, dans l'heureuse et riche
contre de leur passion. A table, ils ignoraient ce qu'ils mangeaient, ils
pouvaient faire le rve de mets princiers, servis sur des plats d'argent.
Autour d'eux, ils n'avaient pas conscience du dnuement qui croissait, de
la servante affame, nourrie de leurs miettes; et ils marchaient par la
maison vide comme  travers un palais tendu de soie, regorgeant de
richesses. Ce fut certainement l'poque la plus heureuse de leurs amours.
La chambre tait un monde, la chambre tapisse de vieille indienne, couleur
d'aurore, o ils ne savaient comment puiser l'infini, le bonheur sans fin
d'tre aux bras l'un de l'autre. Ensuite, la salle de travail gardait les
bons souvenirs du pass,  ce point qu'ils y vivaient les journes, comme
draps luxueusement dans la joie d'y avoir dj vcu si longtemps ensemble.
Puis, dehors, au fond des moindres coins de la Souleiade, c'tait le royal
t qui dressait sa tente bleue, blouissante d'or. Le matin, le long des
alles embaumes de la pinde,  midi, sous l'ombre noire des platanes,
rafrachie par la chanson de la source, le soir, sur la terrasse qui se
refroidissait ou sur l'aire encore tide, baigne du petit jour bleu des
premires toiles, ils promenaient avec ravissement leur existence de
pauvres, dont la seule ambition tait de vivre toujours ensemble, dans
l'absolu ddain de tout le reste. La terre tait  eux, et les trsors, et
les ftes, et les souverainets, du moment qu'ils se possdaient.

Vers la fin d'aot, cependant, les choses se gtrent encore. Ils avaient
parfois des rveils inquiets, au milieu de cette vie sans liens ni devoirs,
sans travail, qu'ils sentaient si douce, mais impossible, mauvaise 
toujours vivre. Un soir, Martine leur dclara qu'elle n'avait plus que
cinquante francs, et qu'on aurait du mal  vivre deux semaines, en cessant
de boire du vin. D'autre part, les nouvelles devenaient graves, le notaire
Grandguillot tait dcidment insolvable, les cranciers personnels
eux-mmes ne toucheraient pas un sou. D'abord, on avait pu compter sur la
maison et deux fermes que le notaire en fuite laissait forcment derrire
lui; mais il tait certain, maintenant, que ces proprits se trouvaient
mises au nom de sa femme; et, pendant que lui, en Suisse, disait-on,
jouissait de la beaut des montagnes, celle-ci occupait une des fermes,
qu'elle faisait valoir, trs calme, loin des ennuis de leur dconfiture.
Plassans boulevers racontait que la femme tolrait les dbordements du
mari, jusqu' lui permettre les deux matresses qu'il avait emmenes au
bord des grands lacs. Et Pascal, avec son insouciance habituelle,
ngligeait mme d'aller voir le procureur de la rpublique, pour causer de
son cas, suffisamment renseign par tout ce qu'on lui racontait, demandant
 quoi bon remuer cette vilaine histoire, puisqu'il n'y avait plus rien de
propre ni d'utile  en tirer.

Alors,  la Souleiade, l'avenir apparut menaant. C'tait la misre noire,
 bref dlai. Et Clotilde, trs raisonnable au fond, fut la premire 
trembler. Elle gardait sa gaiet vive, tant que Pascal tait la; mais, plus
prvoyante que lui, dans sa tendresse de femme, elle tombait  une
vritable terreur, ds qu'il la quittait un instant, se demandant ce qu'il
deviendrait,  son ge, charg d'une maison si lourde. Tout un plan
l'occupa en secret pendant plusieurs jours, celui de travailler, de gagner
de l'argent, beaucoup d'argent, avec ses pastels. On s'tait rcri tant de
fois devant son talent singulier et si personnel, qu'elle mit Martine dans
sa confidence et la chargea, un beau matin, d'aller offrir plusieurs de ses
bouquets chimriques au marchand de couleurs du cours Sauvaire, qui tait,
affirmait-on, en relation de parent avec un peintre de Paris. La condition
formelle tait de ne rien exposer  Plassans, de tout expdier au loin.
Mais le rsultat fut dsastreux, le marchand resta effray devant
l'tranget de l'invention, la fougue dbride de la facture, et il dclara
que jamais a ne se vendrait. Elle en fut dsespre, de grosses larmes lui
vinrent aux yeux. A quoi servait-elle? c'tait un chagrin et une honte, de
n'tre bonne  rien! Et il fallut que la servante la consolt, lui
expliqut que toutes les femmes sans doute ne naissent pas pour travailler,
que les unes poussent comme les fleurs dans les jardins, pour sentir bon,
tandis que les autres sont le bl de la terre, qu'on crase et qui nourrit.

Cependant, Martine ruminait un autre projet qui tait de dcider le docteur
 reprendre sa clientle. Elle finit par en parler  Clotilde, qui, tout de
suite, lui montra les difficults, l'impossibilit presque matrielle d'une
pareille tentative. Justement, elle en avait caus avec Pascal, la veille
encore. Lui aussi se proccupait, songeait au travail, comme  l'unique
chance de salut. L'ide de rouvrir un cabinet de consultation devait lui
venir la premire. Mais il tait depuis si longtemps le mdecin des
pauvres! Comment oser se faire payer, lorsqu'il y avait tant d'annes dj
qu'il ne rclamait plus d'argent? Puis, n'tait-ce pas trop tard,  son
ge, pour recommencer une carrire? sans compter les histoires absurdes qui
couraient sur lui, toute cette lgende de gnie  demi fl qu'on lui avait
faite. Il ne retrouverait pas un client, ce serait une cruaut inutile que
de le forcer  un essai, dont il reviendrait srement le coeur meurtri et
les mains vides. Clotilde, au contraire, s'employait toute, pour l'en
dtourner; et Martine comprit ces bonnes raisons, s'cria, elle aussi,
qu'il fallait l'empcher de courir le risque d'un si gros chagrin.
D'ailleurs, en causant, une ide nouvelle lui tait pousse, au souvenir
d'un ancien registre dcouvert par elle dans une armoire, et sur lequel,
autrefois, elle avait inscrit les visites du docteur. Beaucoup de gens
n'avaient jamais pay, de sorte qu'une liste de ceux-ci occupait deux
grandes pages du registre. Pourquoi donc, maintenant qu'on tait
malheureux, n'aurait-on pas exig de ces gens les sommes qu'ils devaient?
On pouvait bien agir sans en parler  monsieur, qui avait toujours refus
de s'adresser  la justice. Et, cette fois, Clotilde lui donna raison. Ce
fut tout un complot: elle-mme releva les crances, prpara les notes, que
la servante alla porter. Mais nulle part elle ne toucha un sou, on lui
rpondit de porte en porte qu'on examinerait, qu'on passerait chez le
docteur. Dix jours s'coulrent, personne ne vint, il n'y avait plus  la
maison que six francs, de quoi vivre deux ou trois jours encore.

Martine, le lendemain, comme elle rentrait les mains vides, d'une nouvelle
dmarche chez un ancien client, prit Clotilde  part, pour lui raconter
qu'elle venait de causer avec madame Flicit, au coin de la rue de la
Banne. Celle-ci, sans doute, la guettait. Elle ne remettait toujours pas
les pieds  la Souleiade. Mme le malheur qui frappait son fils, cette
perte brusque d'argent dont parlait toute la ville, ne l'avait pas
rapproche de lui. Mais elle attendait dans un frmissement passionn, elle
ne gardait son attitude de mre rigoriste, ne pactisant pas avec certaines
fautes, que certaine de tenir enfin Pascal  sa merci, comptant bien qu'il
allait tre forc de l'appeler  son aide, un jour ou l'autre. Quand il
n'aurait plus un sou, qu'il frapperait  sa porte, elle dicterait ses
conditions, le dciderait au mariage avec Clotilde, ou mieux encore
exigerait le dpart de celle-ci. Pourtant, les journes passaient, elle ne
le voyait pas venir. Et c'tait pourquoi elle avait arrt Martine, prenant
une mine apitoye, demandant des nouvelles, paraissant s'tonner qu'on
n'et point recours  sa bourse, tout en donnant  comprendre que sa
dignit l'empchait de faire le premier pas.

--Vous devriez en parler  monsieur et le dcider, conclut la servante. En
effet, pourquoi ne s'adresserait-il pas  sa mre? Ce serait tout naturel.

Clotilde se rvolta.

--Oh! jamais! je ne me charge pas d'une commission pareille. Matre se
fcherait, et il aurait raison. Je crois bien qu'il se laisserait mourir de
faim plutt que de manger le pain de grand'mre.

Alors, le surlendemain soir, au dner, comme Martine leur servait un reste
de bouilli, elle les prvint.

--Je n'ai plus d'argent, monsieur, et demain il n'y aura que des pommes de
terre, sans huile ni beurre.... Voici trois semaines que vous buvez de
l'eau. Maintenant, il faudra se passer de viande.

Ils s'gayrent, ils plaisantrent encore.

--Vous avez du sel, ma brave fille?

--Oh! a, oui, monsieur, encore un peu.

--Eh bien! des pommes de terre avec du sel, c'est trs bon quand on a faim.

Elle retourna dans sa cuisine, et tout bas ils reprirent leurs moqueries
sur son extraordinaire avarice. Jamais elle n'aurait offert de leur avancer
dix francs, elle qui avait son petit trsor cach quelque part, dans un
endroit solide que personne ne connaissait. D'ailleurs, ils en riaient,
sans lui en vouloir, car elle ne devait pas plus songer  cela qu'
dcrocher les toiles, pour les leur servir.

La nuit, pourtant, ds qu'ils se furent couchs, Pascal sentit Clotilde
fivreuse, tourmente d'insomnie. C'tait d'habitude ainsi, aux bras l'un
de l'autre, dans les tides tnbres, qu'il la confessait; et elle osa lui
dire son inquitude pour lui, pour elle, pour la maison entire.
Qu'allaient-ils devenir, sans ressources aucunes? Un instant, elle fut sur
le point de lui parler de sa mre. Puis, elle n'osa pas, elle se contenta
de lui avouer les dmarches qu'elles avaient faites, Martine et elle:
l'ancien registre retrouv, les notes releves et envoyes, l'argent
rclam partout, inutilement. Dans d'autres circonstances, il aurait eu, 
cet aveu, un grand chagrin et une grande colre, bless de ce qu'on avait
agi sans lui, en allant contre l'attitude de toute sa vie professionnelle.
Il resta silencieux d'abord, trs mu, et cela suffisait  prouver quelle
tait par moments son angoisse secrte, sous cette insouciance de la misre
qu'il montrait. Puis, il pardonna  Clotilde en la serrant perdument
contre sa poitrine, il finit par dire qu'elle avait bien fait, qu'on ne
pouvait pas vivre plus longtemps de la sorte. Ils cessrent de parler, mais
elle le sentait qui ne dormait pas, qui cherchait comme elle un moyen de
trouver l'argent ncessaire aux besoins quotidiens. Telle fut leur premire
nuit malheureuse, une nuit de souffrance commune, o elle, se dsesprait
du tourment qu'il se faisait, o lui, ne pouvait tolrer l'ide de la
savoir sans pain.

Au djeuner, le lendemain, ils ne mangrent que des fruits. Le docteur
tait rest muet toute la matine, en proie  un visible combat. Et ce fut
seulement vers trois heures qu'il prit une rsolution.

--Allons, il faut se remuer, dit-il  sa compagne. Je ne veux pas que tu
jenes, ce soir encore.... Va mettre un chapeau, nous sortons ensemble.

Elle le regardait, attendant de comprendre.

--Oui, puisqu'on nous doit de l'argent et qu'on n'a pas voulu vous le
donner, je vais aller voir si on me le refuse,  moi aussi.

Ses mains tremblaient, cette ide de se faire payer de la sorte, aprs tant
d'annes, devait lui coter affreusement; mais il s'efforait de sourire,
il affectait toute une bravoure. Et elle, qui sentait, au bgaiement de sa
voix, la profondeur de son sacrifice, en prouva une violente motion.

--Non! non! matre, n'y va pas, si cela te fait trop de peine.... Martine
pourrait y retourner.

Mais la servante, qui tait l, approuvait beaucoup monsieur, au contraire.

--Tiens! pourquoi donc monsieur n'irait-il pas? Il n'y a jamais de honte 
rclamer ce qu'on vous doit.... N'est-ce pas? chacun le sien.... Je trouve
a trs bien, moi, que monsieur montre enfin qu'il est un homme.

Alors, de mme que jadis, aux heures de flicit, le vieux roi David, ainsi
que Pascal se nommait parfois en plaisantant, sortit au bras d'Abisag. Ni
l'un ni l'autre n'taient encore en haillons, lui avait toujours sa
redingote correctement boutonne, tandis qu'elle portait sa jolie robe de
toile,  pois rouges; mais le sentiment de leur misre sans doute les
diminuait, leur faisait croire qu'ils n'taient plus que deux pauvres,
tenant peu de place, filant modestement le long des maisons. Les rues
ensoleilles taient presque vides. Quelques regards les gnrent; et ils
ne htaient pas leur marche, tellement leur coeur se serrait.

Pascal voulut commencer par un ancien magistrat, qu'il avait soign pour
une affection des reins. Il entra, aprs avoir laiss Clotilde sur un banc
du cours Sauvaire. Mais il fut trs soulag, lorsque le magistrat,
prvenant sa demande, lui expliqua qu'il touchait ses rentes en octobre et
qu'il le payerait alors. Chez une vieille dame, une septuagnaire,
paralytique, ce fut autre chose: elle s'offensa qu'on lui et envoy sa
note par une domestique qui n'avait pas t polie; si bien qu'il s'empressa
de lui prsenter ses excuses, en lui donnant tout le temps qu'elle
dsirerait. Puis, il monta les trois tages d'un employ aux contributions,
qu'il trouva souffrant encore, aussi pauvre que lui,  ce point qu'il n'osa
mme pas formuler sa demande. De l, dfilrent  la suite une mercire, la
femme d'un avocat, un marchand d'huile, un boulanger, tous des gens  leur
aise; et tous l'vincrent, les uns sous des prtextes, les autres en ne le
recevant pas; il y en eut mme un qui affecta de ne pas comprendre. Restait
la marquise de Valqueyras, l'unique reprsentante d'une trs ancienne
famille, fort riche et d'une avarice clbre, veuve, avec une fillette de
dix ans. Il l'avait garde pour la dernire, car elle l'effrayait beaucoup.
Il finit par sonner  son antique htel, au bas du cours Sauvaire, une
construction monumentale, du temps de Mazarin. Et il y demeura si
longtemps, que Clotilde, qui se promenait sous les arbres, fut prise
d'inquitude.

Enfin, quand il reparut, au bout d'une grande demi-heure, elle plaisanta,
soulage.

--Quoi donc? elle n'avait pas de monnaie?

Mais, chez celle-l encore, il n'avait rien touch. Elle s'tait plainte de
ses fermiers, qui ne la payaient plus.

--Imagine-toi, continua-t-il pour expliquer sa longue absence, la fillette
est malade. Je crains que ce ne soit un commencement de fivre muqueuse....
Alors, elle a voulu me la montrer, et j'ai examin cette pauvre petite....

Un invincible sourire montait aux lvres de Clotilde.

--Et tu as laiss une consultation?

--Sans doute, pouvais-je faire autrement?

Elle lui avait repris le bras, trs mue, et il la sentit qui le serrait
fortement sur son coeur. Un instant, ils marchrent au hasard. C'tait
fini, il ne leur restait qu' rentrer chez eux, les mains vides. Mais lui
refusait, s'obstinait  vouloir pour elle autre chose que les pommes de
terre et l'eau qui les attendaient. Quand ils eurent remont le cours
Sauvaire, ils tournrent  gauche, dans la ville neuve; et il semblait que
le malheur s'acharnait, les emportant  la drive.

--coute, dit-il enfin, j'ai une ide.... Si je m'adressais  Ramond, il
nous prterait volontiers mille francs, qu'on lui rendrait, lorsque nos
affaires seront arranges.

Elle ne rpondit pas tout de suite. Ramond, qu'elle avait repouss, qui
tait mari maintenant, install dans une maison de la ville neuve, en
passe d'tre le beau mdecin  la mode et de gagner une fortune! Elle le
savait heureusement d'esprit droit, de coeur solide. S'il n'tait pas
revenu les voir, c'tait  coup sr par discrtion. Lorsqu'il les
rencontrait, il les saluait d'un air si merveill, si content de leur
bonheur!

--Est-ce que a te gne? demanda ingnument Pascal, qui aurait ouvert au
jeune mdecin sa maison, sa bourse, son coeur.

Alors, elle se hta de rpondre.

--Non, non!... Il n'y a jamais eu entre nous que de l'affection et de la
franchise. Je crois que je lui ai fait beaucoup de peine, mais il m'a
pardonn.... Tu as raison, nous n'avons pas d'autre ami, c'est  Ramond
qu'il faut nous adresser.

La malechance les poursuivait, Ramond tait absent, en consultation 
Marseille, d'o il ne devait revenir que le lendemain soir; et ce fut la
jeune madame Ramond qui les reut, une ancienne amie de Clotilde, dont elle
tait la cadette, de trois ans. Elle parut un peu gne, se montra pourtant
fort aimable. Mais le docteur, naturellement, ne fit pas sa demande, et se
contenta d'expliquer sa visite, en disant que Ramond lui manquait.

Dans la rue, de nouveau, Pascal et Clotilde se sentirent seuls et perdus.
O se rendre, maintenant? quelle tentative faire? Et ils durent se remettre
 marcher, au petit bonheur.

--Matre, je ne t'ai pas dit, osa murmurer Clotilde, il parat que Martine
a rencontr grand'mre.... Oui, grand'mre s'est inquite de nous, lui a
demand pourquoi nous n'allions pas chez elle, si nous tions dans le
besoin.... Et, tiens! voil sa porte l-bas....

En effet, ils taient rue de la Banne, on apercevait l'angle de la place de
la Sous-Prfecture. Mais il venait de comprendre, il la faisait taire.

--Jamais, entends-tu!... Et toi-mme, tu n'irais pas. Tu me dis cela, parce
que tu as du chagrin;  me voir ainsi sur le pav. Moi aussi, j'ai le coeur
gros, en songeant que tu es l et que tu souffres. Seulement, il vaut mieux
souffrir que de faire une chose dont on garderait le continuel remords....
Je ne veux pas, je ne peux pas.

Ils quittrent la rue de la Banne, ils s'engagrent dans le vieux quartier.

--J'aime mieux mille fois m'adresser aux trangers.... Peut-tre avons-nous
des amis encore, mais ils ne sont que parmi les pauvres.

Et, rsign  l'aumne, David continua sa marche au bras d'Abisag, le
vieux roi mendiant s'en alla de porte en porte, appuy  l'paule de la
sujette amoureuse, dont la jeunesse restait son unique soutien. Il tait
prs de six heures, la forte chaleur tombait, les rues troites
s'emplissaient de monde; et, dans ce quartier populeux, o ils taient
aims, on les saluait, on leur souriait. Un peu de piti se mlait 
l'admiration, car personne n'ignorait leur ruine. Pourtant, ils semblaient
d'une beaut plus haute, lui tout blanc, elle toute blonde, ainsi
foudroys. On les sentait unis et confondus davantage, la tte toujours
droite et fiers de leur clatant amour, mais frapps par le malheur, lui
branl, tandis qu'elle, d'un coeur vaillant, le redressait. Des ouvriers
en bourgeron passrent, qui avaient plus d'argent dans leur poche. Personne
n'osa leur offrir le sou qu'on ne refuse pas  ceux qui ont faim. Rue
Canquoin, ils voulurent s'arrter chez Guiraude: elle tait morte  son
tour, la semaine d'auparavant. Deux autres tentatives qu'ils firent,
chourent. Dsormais, ils en taient  rver quelque part un emprunt de
dix francs. Ils battaient la ville depuis trois heures.

Ah! ce Plassans, avec le cours Sauvaire, la rue de Rome et la rue de la
Banne qui le partageaient en trois quartiers, ce Plassans aux fentres
closes, cette ville mange de soleil, d'apparence morte, et qui cachait
sous cette immobilit toute une vie nocturne de cercle et de jeu, trois
fois encore ils la traversrent, d'un pas ralenti, par cette fin limpide
d'une ardente journe d'aot! Sur le cours, d'anciennes pataches, qui
conduisaient aux villages de la montagne, attendaient, dteles; et, 
l'ombre noire des platanes, aux portes des cafs, les consommateurs, qu'on
voyait l ds sept heures du matin, les regardrent avec des sourires. Dans
la ville neuve galement, o des domestiques se plantrent sur le seuil des
maisons cossues, ils sentirent moins de sympathie que dans les rues
dsertes du quartier Saint-Marc, dont les vieux htels gardaient un silence
ami. Ils retournrent au fond du vieux quartier, ils allrent jusqu'
Saint-Saturnin, la cathdrale, dont le jardin du chapitre ombrageait
l'abside, un coin de dlicieuse paix, d'o un pauvre les chassa en leur
demandant lui-mme l'aumne. On btissait beaucoup du ct de la gare, un
nouveau faubourg poussait l, ils s'y rendirent. Puis, ils revinrent une
dernire fois jusqu' la place de la Sous-Prfecture, avec un brusque
rveil d'espoir, l'ide qu'ils finiraient par rencontrer quelqu'un, que de
l'argent leur serait offert. Mais ils n'taient toujours accompagns que du
pardon souriant de la ville,  les voir si unis et si beaux. Les cailloux
de la Viorne, le petit pavage pointu, leur blessait les pieds. Et ils
durent enfin rentrer sans rien  la Souleiade, tous les deux, le vieux roi
mendiant et sa sujette soumise, Abisag dans sa fleur de jeunesse, qui
ramenait David vieillissant, dpouill de ses biens, las d'avoir
inutilement battu les routes.

Il tait huit heures. Martine qui les attendait, comprit qu'elle n'aurait
pas de cuisine  faire, ce soir-l. Elle prtendit avoir dn; et, comme
elle paraissait souffrante, Pascal l'envoya se coucher tout de suite.

--Nous nous passerons bien de toi, rptait Clotilde. Puisque les pommes de
terre sont sur le feu, nous les prendrons nous-mmes.

La servante, de mchante humeur, cda. Elle mchait de sourdes paroles:
quand on a tout mang,  quoi bon se mettre  table? Puis, avant de
s'enfermer dans sa chambre:

--Monsieur, il n'y a plus d'avoine pour Bonhomme. Je lui ai trouv l'air
drle, et monsieur devrait aller le voir.

Tout de suite, Pascal et Clotilde, pris d'inquitude, se rendirent 
l'curie. Le vieux cheval, en effet, tait couch sur sa litire,
somnolent. Depuis six mois, on ne l'avait plus sorti,  cause de ses
jambes, envahies de rhumatismes; et il tait devenu compltement aveugle.
Personne ne comprenait pourquoi le docteur conservait cette vieille bte,
Martine elle-mme en arrivait  dire qu'on devait l'abattre, par simple
piti. Mais Pascal et Clotilde se rcriaient, s'motionnaient, comme si on
leur et parl d'achever un vieux parent, qui ne s'en irait pas assez vite.
Non, non! il les avait servis pendant plus d'un quart de sicle, il
mourrait chez eux, de sa belle mort, en brave homme qu'il avait toujours
t! Et, ce soir-l, le docteur ne ddaigna pas de l'examiner
soigneusement. Il lui souleva les pieds, lui regarda les gencives, couta
les battements du coeur.

--Non, il n'a rien, finit-il par dire. C'est la vieillesse, simplement....
Ah! mon pauvre vieux, nous ne courrons plus les chemins ensemble!

L'ide qu'il manquait d'avoine tourmentait Clotilde. Mais Pascal la
rassura: il fallait si peu de chose,  une bte de cet ge, qui ne
travaillait plus! Elle prit alors une poigne d'herbe, au tas que la
servante avait laiss l; et ce fut une joie pour tous les deux, lorsque
Bonhomme voulut bien, par simple et bonne amiti, manger cette herbe dans
sa main.

--Eh! mais, dit-elle en riant, tu as encore de l'apptit, il ne faut pas
chercher  nous attendrir.... Bonsoir! et dors tranquille!

Et ils le laissrent sommeiller, aprs lui avoir l'un et l'autre, comme
d'habitude, mis un gros baiser  gauche et  droite des naseaux.

La nuit tombait, ils eurent une ide, pour ne pas rester en bas, dans la
maison vide: ce fut de tout barricader et d'emporter leur dner, en haut,
dans la chambre. Vivement, elle monta le plat de pommes de terre, avec du
sel et une belle carafe d'eau pure; tandis que lui se chargeait d'un panier
de raisin, le premier qu'on et cueilli  une treille prcoce, en dessous
de la terrasse. Ils s'enfermrent, ils mirent le couvert sur une petite
table, les pommes de terre au milieu, entre la salire et la carafe, et le
panier de raisin sur une chaise,  ct. Et ce fut un gala merveilleux, qui
leur rappela l'exquis djeuner qu'ils avaient fait, au lendemain des noces,
lorsque Martine s'tait obstine  ne pas leur rpondre. Ils prouvaient le
mme ravissement d'tre seuls, de se servir eux-mmes, de manger l'un
contre l'autre, dans la mme assiette.

Cette soire de misre noire qu'ils avaient tout fait au monde pour viter,
leur gardait les heures les plus dlicieuses de leur existence. Depuis
qu'ils taient rentrs, qu'ils se trouvaient au fond de la grande chambre
amie, comme  cent lieues de cette ville indiffrente qu'ils venaient de
battre, la tristesse et la crainte s'effaaient, jusqu'au souvenir de la
mauvaise aprs-midi, perdue en courses inutiles. L'insouciance les avait
repris de ce qui n'tait pas leur tendresse, ils ne savaient plus s'ils
taient pauvres, s'ils auraient le lendemain  chercher un ami pour dner
le soir. A quoi bon redouter la misre et se donner tant de peine,
puisqu'il suffisait, pour goter tout le bonheur possible, d'tre ensemble?

Lui, pourtant, s'effraya.

--Mon Dieu! nous avions si peur de cette soire! Est-ce raisonnable d'tre
heureux ainsi? Qui sait ce que demain nous garde?

Mais elle lui mit sa petite main sur la bouche.

--Non, non! demain, nous nous aimerons, comme nous nous aimons
aujourd'hui.... Aime-moi de toute ta force, comme je t'aime.

Et jamais ils n'avaient mang de si bon coeur. Elle montrait son apptit de
belle fille  l'estomac solide, elle mordait  pleine bouche dans les
pommes de terre, avec des rires, les disant admirables, meilleures que les
mets les plus vants. Lui aussi avait retrouv son apptit de trente ans.
De grands coups d'eau pure leur semblaient divins. Puis, le raisin, comme
dessert, les ravissait, ces grappes si fraches, ce sang de la terre que le
soleil avait dor. Ils mangeaient trop, ils taient gris d'eau et de fruit,
de gaiet surtout. Ils ne se souvenaient pas d'avoir fait un gala pareil.
Leur premier djeuner lui-mme, avec tout un luxe de ctelettes, de pain et
de vin, n'avait pas eu cette ivresse, ce bonheur de vivre, o la joie
d'tre ensemble suffisait, changeait la faence en vaisselle d'or, la
nourriture misrable en une cleste cuisine, comme les dieux n'en gotent
point.

La nuit s'tait compltement faite, et ils n'avaient pas allum de lampe,
heureux de se mettre au lit tout de suite. Mais les fentres restaient
grandes ouvertes sur le vaste ciel d't, le vent du soir entrait, brlant
encore, charg d'une lointaine odeur de lavande. A l'horizon, la lune
venait de se lever, si pleine et si large, que toute la chambre tait
baigne d'une lumire d'argent, et qu'ils se voyaient, comme  une clart
de rve, infiniment clatante et douce.

Alors, les bras nus, le cou nu, la gorge nue, elle acheva magnifiquement le
festin qu'elle lui donnait, elle lui fit le royal cadeau de son corps. La
nuit prcdente, ils avaient en leur premier frisson d'inquitude, une
pouvante d'instinct,  l'approche du malheur menaant. Et, maintenant, le
reste du monde semblait une fois encore oubli, c'tait comme une nuit
suprme de batitude, que leur accordait la bonne nature, dans
l'aveuglement de ce qui n'tait pas leur passion.

Elle avait ouvert les bras, elle se livrait, se donnait toute.

--Matre, matre! j'ai voulu travailler pour toi, et j'ai appris que je
suis une bonne  rien, incapable de gagner une bouche du pain que tu
manges. Je ne peux que t'aimer, me donner, tre ton plaisir d'un moment....
Et il me suffit d'tre ton plaisir, matre! Si tu savais comme je suis
contente que tu me trouves belle, puisque cette beaut, je puis t'en faire
le cadeau. Je n'ai qu'elle, et je suis si heureuse de te rendre heureux.

Il la tenait d'une treinte ravie, il murmura:

--Oh! oui, belle! la plus belle et la plus dsire!... Tous ces pauvres
bijoux dont je t'ai pare, l'or, les pierreries, ne valent pas le plus
petit coin du satin de ta peau. Un de tes ongles, un de tes cheveux, sont
des richesses inestimables. Je baiserai dvotement, un  un, les cils de
tes paupires.

--Et, matre, coute bien: ma joie est que tu sois g et que je sois
jeune, parce que le cadeau de mon corps te ravit davantage. Tu serais jeune
comme moi, le cadeau de mon corps te ferait moins de plaisir, et j'en
aurais moins de bonheur.... Ma jeunesse et ma beaut, je n'en suis fire
que pour toi, je n'en triomphe que pour te les offrir.

Il tait pris d'un grand tremblement, ses yeux se mouillaient,  la sentir
sienne  ce point, et si adorable, et si prcieuse.

--Tu fais de moi le matre le plus riche, le plus puissant, tu me combles
de tous les biens, tu me verses la plus divine volupt qui puisse emplir le
coeur d'un homme.

Et elle se donnait davantage, elle se donnait jusqu'au sang de ses veines.

--Prends-moi donc, matre, pour que je disparaisse et que je m'anantisse
en toi.... Prends ma jeunesse, prends-la toute en un coup, dans un seul
baiser, et bois-la toute d'un trait, puise-la, qu'il en reste seulement un
peu de miel  tes lvres. Tu me rendras si heureuse, c'est moi encore qui
te serai reconnaissante.... Matre, prends mes lvres puisqu'elles sont
fraches, prends mon haleine puisqu'elle est pure, prends mon cou puisqu'il
est doux  la bouche qui le baise, prends mes mains, prends mes pieds,
prends tout mon corps, puisqu'il est un bouton  peine ouvert, un satin
dlicat, un parfum dont tu te grises.... Tu entends! matre, que je sois un
bouquet vivant, et que tu me respires! que je sois un jeune fruit
dlicieux, et que tu me gotes! que je sois une caresse sans fin, et que tu
te baignes en moi!... Je suis ta chose, la fleur qui a pouss  tes pieds
pour te plaire, l'eau qui coule pour te rafrachir, la sve qui bouillonne
pour te rendre une jeunesse. Et je ne suis rien, matre, si je ne suis pas
tienne!

Elle se donna, et il la prit. A ce moment, un reflet de lune l'clairait,
dans sa nudit souveraine. Elle apparut comme la beaut mme de la femme, 
son immortel printemps. Jamais il ne l'avait vue si jeune, si blanche, si
divine. Et il la remerciait du cadeau de son corps, comme si elle lui et
donn tous les trsors de la terre. Aucun don ne peut galer celui de la
femme jeune qui se donne, et qui donne le flot de vie, l'enfant peut-tre.
Ils songrent  l'enfant, leur bonheur en fut accru, dans ce royal festin
de jeunesse qu'elle lui servait et que des rois auraient envi.




XI


Mais, ds la nuit suivante, l'insomnie inquite revint. Ni Pascal ni
Clotilde ne se disaient leur peine; et, dans les tnbres de la chambre
attriste, ils restaient des heures cte  cte, feignant de dormir,
songeant tous les deux  la situation qui s'aggravait. Chacun oubliait sa
propre dtresse, tremblait pour l'autre. Il avait fallu recourir  la
dette, Martine prenait  crdit le pain, le vin, un peu de viande,
d'ailleurs pleine de honte, force de mentir et d'y mettre une grande
prudence, car personne n'ignorait la ruine de la maison. L'ide tait bien
venue au docteur d'hypothquer la Souleiade; seulement, c'tait la
ressource suprme, il n'avait plus que cette proprit, value  une
vingtaine de mille francs, et dont il ne tirerait peut-tre pas quinze
mille, s'il la vendait; aprs, commenait la misre noire, le pav de la
rue, pas mme une pierre  soi pour appuyer sa tte. Aussi Clotilde le
suppliait-elle d'attendre, de ne s'engager dans aucune affaire irrvocable,
tant que les choses ne seraient pas dsespres.

Trois ou quatre jours se passrent. On entrait en septembre, et le temps,
malheureusement, se gtait: il y eut des orages terribles qui ravagrent la
contre, un mur de la Souleiade fut renvers, qu'on ne put remettre debout,
tout un croulement dont la brche resta bante. Dj, on devenait impoli
chez le boulanger. Puis, un matin que la vieille servante rapportait un
pot-au-feu, elle pleura, elle dit que le boucher lui passait les bas
morceaux. Encore quelques jours, et le crdit allait tre impossible. Il
fallait absolument aviser, trouver des ressources, pour les petites
dpenses quotidiennes.

Un lundi, comme une semaine de tourments recommenait, Clotilde s'agita
toute la matine. Elle semblait en proie  un combat intrieur, elle ne
parut prendre une dcision qu' la suite du djeuner, en voyant Pascal
refuser sa part d'un peu de boeuf qui restait. Et, trs calme, l'air
rsolu, elle sortit ensuite avec Martine, aprs avoir mis tranquillement
dans le panier de celle-ci un petit paquet, des chiffons qu'elle voulait
donner, disait-elle.

Quand elle revint, deux heures plus tard, elle tait ple. Mais ses grands
yeux, si purs et si francs, rayonnaient. Tout de suite, elle s'approcha du
docteur, le regarda en face, se confessa.

--J'ai un pardon  te demander, matre, car je viens de te dsobir, et je
vais srement te faire beaucoup de peine.

Il ne comprenait pas, il s'inquita.

--Qu'as-tu donc fait?

Lentement, sans le quitter des yeux, elle prit dans sa poche une enveloppe,
d'o elle tira des billets de banque. Une brusque divination l'claira, il
eut un cri:

--Oh! mon Dieu! les bijoux, tous les cadeaux!

Et lui, si bon, si doux d'habitude, tait soulev d'une douloureuse colre.
Il lui avait saisi les deux mains, il la brutalisait presque, lui crasait
les doigts qui tenaient les billets.

--Mon Dieu! qu'as-tu fait l, malheureuse!... C'est tout mon coeur que tu
as vendu! c'est tout notre coeur qui tait entr dans ces bijoux et que tu
es alle rendre avec eux, pour de l'argent!... Des bijoux que je t'avais
donns, des souvenirs de nos heures les plus divines, ton bien  toi,  toi
seule, comment veux-tu donc que je le reprenne et que j'en profite? Est-ce
possible, as-tu song  l'affreux chagrin que cela me causerait?

Doucement, elle rpondit:

--Et toi, matre, penses-tu donc que je pouvais nous laisser dans la triste
situation o nous sommes, manquant de pain, lorsque j'avais l ces bagues,
ces colliers, ces boucles d'oreille, qui dormaient au fond d'un tiroir?
Mais tout mon tre s'indignait, je me serais crue une avare, une goste,
si je les avais gards davantage.... Et, si j'ai eu de la peine  m'en
sparer, oh! oui! je l'avoue, une peine si grosse, que j'ai failli n'en pas
trouver le courage, je suis bien certaine de n'avoir fait que ce que je
devais faire, en femme qui t'obis toujours et qui t'adore.

Puis, comme il ne lui avait pas lch les mains, des larmes parurent dans
ses yeux, elle ajouta de la mme voix douce, avec un faible sourire:

--Serre un peu moins fort, tu me fais trs mal.

Alors, lui aussi pleura, retourn, jet  un attendrissement profond.

--Je suis une brute, de me fcher ainsi.... Tu as bien agi, tu ne pouvais
agir autrement. Mais pardonne-moi, cela m'a t si dur, de te voir
dpouille.... Donne-moi tes mains, tes pauvres mains, que je les gurisse.

Il lui reprit les mains avec dlicatesse; et il les couvrait de baisers, il
les trouvait inestimables, nues et si fines, ainsi dgarnies de bagues.
Maintenant, soulage, joyeuse, elle lui contait son escapade, comment elle
avait mis Martine dans la confidence et comment toutes deux taient alles
chez la revendeuse, celle qui avait vendu le corsage en vieux point
d'Alenon. Enfin, aprs un examen et un marchandage interminables, cette
femme avait donn six mille francs de tous les bijoux. De nouveau, il
rprima un geste de dsespoir: six mille francs! lorsque ces bijoux lui en
avaient cot plus du triple, une vingtaine de mille francs au moins.

--coute, finit-il par dire, je prends cet argent, puisque c'est ton bon
coeur qui l'apporte. Mais il est bien convenu qu'il est  toi. Je te jure
d'tre  mon tour plus avare que Martine, je ne lui donnerai que les
quelques sous indispensables  notre entretien, et tu retrouveras dans le
secrtaire tout ce qui restera de la somme, en admettant que je ne puisse
mme jamais la recomplter et te la rendre entire.

Il s'tait assis, il la gardait sur ses genoux, dans une treinte encore
frmissante d'motion. Puis, baissant la voix,  l'oreille:

--Et tu as tout vendu, absolument tout?

Sans parler, elle se dgagea un peu, elle fouilla du bout des doigts dans
sa gorge, de son geste joli. Rougissante, elle souriait. Enfin, elle tira
la chane mine o luisaient les sept perles, comme des toiles laiteuses;
et il sembla qu'elle sortait un peu de sa nudit intime, que tout le
bouquet vivant de son corps s'exhalait de cet unique bijou, gard sur sa
peau, dans le mystre le plus cach de sa personne. Tout de suite, elle le
rentra, le fit disparatre.

Lui, rougissant comme elle, avait eu au coeur un grand coup de joie. Et il
l'embrassa perdument.

--Ah! que tu es gentille, et que je t'aime!

Mais, ds le soir, le souvenir des bijoux vendus resta comme un poids sur
son coeur; et il ne pouvait voir l'argent, dans son secrtaire, sans
souffrance. C'tait la pauvret prochaine, la pauvret invitable qui
l'oppressait; c'tait une dtresse plus angoissante encore, la pense de
son ge, ses soixante ans qui le rendaient inutile, incapable de gagner la
vie heureuse d'une femme, tout un rveil  l'inquitante ralit, au milieu
de son rve menteur d'ternel amour. Brusquement, il tombait  la misre,
et il se sentait trs vieux: cela le glaait, l'emplissait d'une sorte de
remords, d'une colre dsespre contre lui-mme, comme si, dsormais, il y
avait en une mauvaise action dans sa vie.

Puis, il se fit en lui une clart affreuse. Un matin, tant seul, il reut
une lettre, timbre de Plassans mme, dont il examina l'enveloppe, surpris
de ne pas reconnatre l'criture. Cette lettre n'tait pas signe; et, ds
les premires lignes, il eut un geste d'irritation, prt  la dchirer;
mais il s'tait assis, tremblant, il dut la lire jusqu'au bout. D'ailleurs,
le style gardait une convenance parfaite, les longues phrases se
droulaient, pleines de mesure et de mnagement, ainsi que des phrases de
diplomate dont l'unique but est de convaincre. On lui dmontrait, avec un
luxe de bonnes raisons, que le scandale de la Souleiade avait trop dur. Si
la passion, jusqu' un certain point, expliquait la faute, un homme de son
ge, et dans sa situation, tait en train de se rendre absolument
mprisable, en s'obstinant  consommer le malheur de la jeune parente, dont
il abusait. Personne n'ignorait l'empire qu'il avait pris sur elle, on
admettait qu'elle mit sa gloire  se sacrifier pour lui; mais n'tait-ce
pas  lui de comprendre qu'elle ne pouvait aimer un vieillard, qu'elle
prouvait seulement de la piti et de la gratitude, et qu'il tait grand
temps de la dlivrer de ces amours sniles, d'o elle sortirait dshonore,
dclasse, ni pouse ni mre? Puisqu'il ne devait mme plus lui lguer une
petite fortune, on esprait qu'il allait faire acte d'honnte homme, en
trouvant la force de se sparer d'elle, afin d'assurer son bonheur, s'il en
tait temps encore. Et la lettre se terminait sur cette pense que la
mauvaise conduite finissait toujours par tre punie.

Ds les premires phrases, Pascal comprit que cette lettre anonyme venait
de sa mre, la vieille madame Rougon avait d la dicter, il y entendait
jusqu'aux inflexions de sa voix. Mais, aprs en avoir commenc la lecture
dans un soulvement de colre, il l'acheva ple et grelottant, saisi de ce
frisson qui, dsormais, le traversait  chaque heure. La lettre avait
raison, elle l'clairait sur son malaise, lui faisait voir que son remords
tait d'tre vieux, d'tre pauvre, et de garder Clotilde. Il se leva, se
planta devant une glace, y resta longtemps, les yeux peu  peu obscurcis de
pleurs, dsespr de ses rides et de sa barbe blanche. Ce froid mortel qui
le glaait, c'tait l'ide que, maintenant, la sparation allait devenir
ncessaire, fatale, invitable. Il la repoussait, il ne pouvait s'imaginer
qu'il finirait par l'accepter; mais elle reviendrait quand mme, il ne
vivrait plus une minute sans en tre assailli, sans tre dchir par ce
combat entre son amour et sa raison, jusqu'au soir terrible o il se
rsignerait,  bout de sang et de larmes. Dans sa lchet prsente, il
frissonnait, rien qu' la pense d'avoir un jour ce courage. Et c'tait
bien la fin, l'irrparable commenait, il prenait peur pour Clotilde, si
jeune, et il n'avait plus que le devoir de la sauver de lui.

Alors, hant par les mots, par les phrases de la lettre, il se tortura
d'abord  vouloir se persuader qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle avait
seulement pour lui de la piti et de la gratitude. Cela, croyait-il, lui
aurait facilit la rupture, s'il s'tait convaincu qu'elle se sacrifiait,
et qu'en la gardant davantage, il satisfaisait simplement son monstrueux
gosme. Mais il eut beau l'tudier, la soumettre  des preuves, il la
trouva toujours aussi tendre, aussi passionne entre ses bras. Il restait
perdu de ce rsultat qui tournait contre le dnouement redout, en la lui
rendant plus chre. Et il s'effora de se prouver la ncessit de leur
sparation, il en examina les motifs. La vie qu'ils menaient depuis des
mois, cette vie sans liens ni devoirs, sans travail d'aucune sorte, tait
mauvaise. Lui, ne se croyait bon qu' aller dormir sous la terre, dans un
coin; seulement, pour elle, n'tait-ce pas une existence, fcheuse d'o
elle sortirait indolente et gte, incapable de vouloir? Il la
pervertissait, en faisait une idole, au milieu des hues du scandale.
Ensuite, tout d'un coup, il se voyait mort, il la laissait seule,  la rue,
sans rien, mprise. Personne ne la recueillait, elle battait les routes,
n'avait plus jamais ni mari ni enfants. Non! non! ce serait un crime, il ne
pouvait, pour ses quelques jours encore de bonheur  lui, ne lguer, 
elle, que cet hritage de honte et de misre.

Un matin que Clotilde tait sortie seule, pour une course dans le
voisinage, elle rentra bouleverse, toute ple et frissonnante. Et, ds
qu'elle fut en haut, chez eux, elle s'vanouit presque dans les bras de
Pascal. Elle bgayait des mots sans suite.

--Oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu!... ces femmes....

Lui, effray, la pressait de questions.

--Voyons! rponds-moi! que t'est-il arriv?

Alors, un flot de sang empourpra son visage. Elle l'treignit, se cacha la
face contre son paule.

--Ce sont ces femmes.... En passant  l'ombre, comme je fermais mon
ombrelle, j'ai eu le malheur de faire tomber un enfant.... Et elles se sont
toutes mises contre moi, et elles ont cri des choses, oh! des choses! que
je n'en aurais jamais, d'enfants! que les enfants, a ne poussait pas chez
les cratures de mon espce!... Et d'autres choses, mon Dieu! d'autres
choses encore, que je ne peux pas rpter, que je n'ai pas comprises!

Elle sanglotait. Il tait devenu livide, il ne trouvait rien  lui dire, il
la baisait perdument en pleurant comme elle. La scne se reconstruisait,
il la voyait poursuivie, salie de gros mots. Puis, il balbutia:

--C'est ma faute, c'est par moi que tu souffres.... coute, nous nous en
irons, loin, trs loin, quelque part o l'on ne nous connatra pas, o l'on
te saluera, o tu seras heureuse.

Mais, bravement, dans un effort, en le voyant pleurer, elle s'tait remise
debout, elle rentrait ses larmes.

--Ah! c'est lche, ce que je viens de faire l! Moi qui m'tais tant promis
de ne te rien dire! Et puis, quand je me suis retrouve chez nous, a t
un tel dchirement, que tout m'est sorti du coeur.... Tu vois, c'est fini,
ne te chagrine pas.... Je t'aime....

Elle souriait, elle l'avait repris doucement dans ses bras, elle le baisait
 son tour, ainsi qu'un dsespr, dont on endort la souffrance.

--Je t'aime, et je t'aime tant, que cela me consolerait de tout! Il n'y a
que toi au monde, qu'importe ce qui n'est pas toi! Tu es si bon, tu me
rends si heureuse!

Mais il pleurait toujours, et elle se remit  pleurer, et ce fut longtemps
une tristesse infinie, une dtresse o se mlaient leurs baisers et leurs
larmes.

Pascal, rest seul, se jugea abominable. Il ne pouvait faire davantage le
malheur de cette enfant qu'il adorait. Et, le soir du mme jour, un
vnement se produisit, qui lui apporta enfin le dnouement, cherch
jusque-l, avec la terreur de le trouver. Aprs le dner, Martine l'emmena
 l'cart, en grand mystre.

--Madame Flicit, que j'ai vue, m'a charge de vous communiquer cette
lettre, monsieur; et j'ai la commission de vous dire qu'elle vous l'aurait
apporte elle-mme, si sa bonne rputation ne l'empchait de revenir
ici.... Elle vous prie de lui renvoyer la lettre de monsieur Maxime, en lui
faisant connatre la rponse de mademoiselle.

C'tait, en effet, une lettre de Maxime. Flicit, heureuse de l'avoir
reue, en usait comme d'un moyen actif, aprs avoir attendu vainement que
la misre lui livrt son fils. Puisque ni Pascal ni Clotilde ne venaient
lui demander aide et secours, elle changeait de plan une fois encore, elle
reprenait son ancienne ide de les sparer; et, cette fois, l'occasion lui
semblait dcisive. La lettre de Maxime tait pressante, il l'adressait  sa
grand'mre, pour que celle-ci plaidt sa cause prs de sa soeur. L'ataxie
s'tait dclare, il ne marchait plus dj qu'au bras d'un domestique.
Mais, surtout, il dplorait une faute qu'il avait commise, une jolie fille
brune qui s'tait introduite chez lui, dont il n'avait pas su s'abstenir,
au point de laisser entre ses bras le reste de ses moelles; et le pis tait
qu'il avait maintenant la certitude que cette mangeuse d'hommes tait un
cadeau discret de son pre. Saccard la lui avait envoye, galamment, pour
hter l'hritage. Aussi, aprs l'avoir jete dehors, Maxime s'tait-il
barricad dans son htel, consignant son pre lui-mme  la porte,
tremblant de le voir, un matin, rentrer par les fentres. La solitude
l'pouvantait, et il rclamait dsesprment sa soeur, il la voulait comme
un rempart contre ces abominables entreprises, comme une femme enfin douce
et droite, qui le soignerait. La lettre donnait  entendre que, si elle se
conduisait bien avec lui, elle n'aurait pas  se repentir; et il terminait,
en rappelant  la jeune fille la promesse qu'elle lui avait faite, lors de
son voyage  Plassans, de le rejoindre, s'il avait rellement besoin
d'elle, un jour.

Pascal resta glac. Il relut les quatre pages. C'tait la sparation qui
s'offrait, acceptable pour lui, heureuse pour Clotilde, si aise et si
naturelle, qu'on devait consentir tout de suite; et, malgr l'effort de sa
raison, il se sentait si peu ferme, si peu rsolu encore, qu'il dut
s'asseoir un instant, les jambes tremblantes. Mais il voulait tre
hroque, il se calma, appela sa compagne.

--Tiens! lis cette lettre, que grand'mre me communique.

Attentivement, Clotilde lut la lettre jusqu'au bout, sans une parole, sans
un geste. Puis, trs simple:

-Eh bien! tu vas rpondre, n'est-ce pas?... Je refuse.

Il dut se vaincre pour ne pas jeter un cri de joie. Dj, comme si un autre
lui-mme avait pris la parole, il s'entendait dire, raisonnablement:

--Tu refuses, ce n'est pas possible.... Il faut rflchir, attendons 
demain pour donner la rponse; et causons, veux-tu?

Mais elle s'tonnait, elle s'exaltait.

--Nous quitter! et pourquoi? Vraiment, tu y consentirais?... Quelle folie!
nous nous aimons, et nous nous quitterions, et je m'en irais l-bas, o
personne ne m'aime!... Voyons, y as-tu song? ce serait imbcile.

Il vita de s'engager sur ce terrain, il parla de promesses faites, de
devoir.

--Rappelle-toi, ma chrie, comme tu tais mue, lorsque je t'ai avertie que
Maxime se trouvait menac. Aujourd'hui, le voil abattu par le mal,
infirme, sans personne, t'appelant prs de lui!... Tu ne peux le laisser
dans cette position. Il y a l, pour toi, un devoir  remplir.

--Un devoir! s'cria-t-elle. Est-ce que j'ai des devoirs envers un frre
qui ne s'est jamais occup de moi? Mon seul devoir est o est mon coeur.

--Mais tu as promis. J'ai promis pour toi, j'ai dit que tu tais
raisonnable.... Tu ne vas pas me faire mentir.

--Raisonnable, c'est toi qui ne l'es pas. Il est draisonnable de se
quitter, quand on en mourrait de chagrin l'un et l'autre.

Et elle coupa court d'un grand geste, elle carta violemment toute
discussion.

--D'ailleurs,  quoi bon discuter?... Rien n'est plus simple, il n'y faut
qu'un mot. Est-ce que tu veux me renvoyer?

Il poussa un cri.

--Moi te renvoyer, grand Dieu!

--Alors, si tu ne me renvoies pas, je reste.

Elle riait  prsent, elle courut  son pupitre, crivit, au crayon rouge,
deux mots en travers de la lettre de son frre: Je refuse; et elle appela
Martine, elle voulut absolument qu'elle reportt tout de suite cette lettre
sous enveloppe. Lui, riait aussi, inond d'une telle flicit, qu'il la
laissa faire. La joie de la garder emportait jusqu' sa raison.

Mais, la nuit mme, quand elle fut endormie, quel remords d'avoir t
lche! Une fois encore, il venait de cder  son besoin de bonheur,  cette
volupt de la retrouver chaque soir, serre contre son flanc, si fine et si
douce dans sa longue chemise, l'embaumant de sa frache odeur de jeunesse.
Aprs elle, jamais plus il n'aimerait; et ce dont criait son tre, c'tait
de cet arrachement de la femme et de l'amour. Une sueur d'agonie le
prenait, lorsqu'il se l'imaginait partie et qu'il se voyait seul, sans
elle, sans tout ce qu'elle mettait de caressant et de subtil dans l'air
qu'il respirait, son haleine, son joli esprit, sa droiture vaillante, cette
chre prsence physique et morale, ncessaire maintenant  sa vie comme la
lumire mme du jour. Elle devait le quitter, et il fallait qu'il trouvt
la force d'en mourir. Sans l'veiller, tout en la tenant assoupie sur son
coeur, la gorge souleve d'un petit souffle d'enfant, il se mprisait pour
son peu de courage, il jugeait la situation avec une terrible lucidit.
C'tait fini: une existence respecte, une fortune l'attendaient l-bas; il
ne pouvait pousser son gosme snile jusqu' la garder davantage, dans sa
misre et sous les hues. Et, dfaillant,  la sentir si adorable entre ses
bras, si confiante, en sujette qui s'tait donne  son vieux roi, il
faisait le serment d'tre fort, de ne point accepter le sacrifice de cette
enfant, de la rendre au bonheur,  la vie, malgr elle.

Ds lors, la lutte d'abngation commena. Quelques jours se passrent, et
il lui avait fait si bien comprendre la duret de son: Je refuse, sur la
lettre de Maxime, qu'elle avait crit  sa grand'mre longuement, pour
motiver son refus. Mais elle ne voulait toujours pas quitter la Souleiade.
Comme il en tait venu  une grande avarice, afin d'entamer le moins
possible l'argent des bijoux, elle renchrissait encore, mangeait son pain
sec avec de beaux rires. Un matin, il la surprit donnant des conseils
d'conomie  Martine. Dix fois par jour, elle le regardait fixement, se
jetait  son cou, le couvrait de baisers, pour combattre cette affreuse
ide de la sparation, qu'elle voyait sans cesse dans ses yeux. Puis, elle
eut un autre argument. Aprs le dner, un soir, il fut pris de
palpitations, il faillit s'vanouir. Cela l'tonna, jamais il n'avait
souffert du coeur, et il crut simplement que ses troubles nerveux
revenaient. Depuis ses grandes joies, il se sentait moins solide, avec la
sensation singulire de quelque chose de dlicat et de profond qui se
serait bris en lui. Elle, tout de suite, s'tait inquite, empresse. Ah
bien! maintenant, il ne lui parlerait sans doute plus de partir? Quand on
aimait les gens et qu'ils taient malades, on restait prs d'eux, on les
soignait.

Le combat devint ainsi de toutes les heures. C'tait un continuel assaut de
tendresse, d'oubli de soi-mme, dans l'unique besoin du bonheur de l'autre.
Mais lui, si l'motion de la voir bonne et aimante rendait plus atroce la
ncessit du dpart, comprenait que cette ncessit s'imposait davantage
chaque jour. Sa volont tait dsormais formelle. Il restait seulement aux
abois, tremblant, hsitant, devant les moyens de la dcider. La scne de
dsespoir et de larmes s'voquait: qu'allait-il faire? qu'allait-il lui
dire? comment en arriveraient-ils, tous les deux,  s'embrasser une
dernire fois et  ne plus se voir jamais? Et les journes se passaient, il
ne trouvait rien, il recommenait  se traiter de lche, chaque soir,
lorsque, la bougie teinte, elle le reprenait entre ses bras frais,
heureuse et triomphante de le vaincre ainsi.

Souvent, elle plaisantait, avec une pointe de malice tendre.

--Matre, tu es trop bon, tu me garderas.

Mais cela le fchait, et il s'agitait, assombri.

--Non, non! ne parle pas de ma bont!... Si j'tais vraiment bon, il y a
longtemps que tu serais l-bas, dans l'aisance et le respect, avec tout un
avenir de vie belle et tranquille devant toi, au lieu de t'obstiner ici,
insulte, pauvre et sans espoir,  tre la triste compagne d'un vieux fou
de mon espce!... Non! je ne suis qu'un lche et qu'un malhonnte homme!

Vivement, elle le faisait taire. Et c'tait en ralit sa bont qui
saignait, cette bont immense qu'il devait  son amour de la vie, qu'il
pandait sur les choses et sur les tres, dans le continuel souci du
bonheur de tous. tre bon, n'tait-ce pas la vouloir, la faire heureuse, au
prix de son bonheur,  lui? Il lui fallait avoir cette bont-l, et il
sentait bien qu'il l'aurait, dcisive, hroque. Mais, comme les misrables
rsolus au suicide, il attendait l'occasion, le moment et le moyen de
vouloir.

Un matin qu'il s'tait lev  sept heures, elle fut toute surprise, en
entrant dans la salle, de le trouver assis devant sa table. Depuis de
longues semaines, il n'avait plus ouvert un livre ni touch une plume.

--Tiens! tu travailles?

Il ne leva pas la tte, rpondit d'un air absorb:

--Oui, c'est cet Arbre gnalogique que je n'ai pas mme mis au courant.

Pendant quelques minutes, elle resta debout derrire lui,  le regarder
crire. Il compltait les notices de Tante Dide, de l'oncle Macquart et du
petit Charles, inscrivait leur mort, mettait les dates. Puis, comme il ne
bougeait toujours pas, ayant l'air d'ignorer qu'elle tait l,  attendre
les baisers et les rires des autres matins, elle marcha jusqu' la fentre,
en revint, dsoeuvre.

--Alors, c'est srieux, on travaille?

--Sans doute, tu vois que j'aurais d, depuis le mois dernier, consigner
ces morts. Et j'ai l un tas de besognes qui m'attendent.

Elle le regardait fixement, de l'air de continuelle interrogation dont elle
fouillait ses yeux.

--Bien! travaillons.... Si tu as des recherches que je puisse faire, des
notes  copier, donne-les-moi.

Et, ds ce jour, il affecta de se rejeter tout entier dans le travail.
C'tait, d'ailleurs, une de ses thories, que l'absolu repos ne valait
rien, qu'on ne devait jamais le prescrire, mme aux surmens. Un homme ne
vit que par le milieu extrieur o il baigne; et les sensations qu'il en
reoit, se transforment chez lui en mouvement, en penses et en actes; de
sorte que, s'il y a repos absolu, si l'on continue  recevoir les
sensations sans les rendre, digres et transformes, il se produit un
engorgement, un malaise, une perte invitable d'quilibre. Lui, toujours,
avait expriment que le travail tait le meilleur rgulateur de son
existence. Mme les matins de sant mauvaise, il se mettait au travail, il
y retrouvait son aplomb. Jamais il ne se portait mieux que lorsqu'il
accomplissait sa tche, mthodiquement trace  l'avance, tant de pages
chaque matin, aux mmes heures; et il comparait cette tche  un balancier
qui le tenait debout, au milieu des misres quotidiennes, des faiblesses et
des faux pas. Aussi, accusait-il la paresse, l'oisivet o il vivait depuis
des semaines, d'tre l'unique cause des palpitations dont il touffait par
moments. S'il voulait se gurir, il n'avait qu' reprendre ses grands
travaux.

Ces thories, Pascal, pendant des heures, les dveloppait, les expliquait 
Clotilde, avec un enthousiasme fivreux, exagr. Il semblait ressaisi par
cet amour de la science, qui, jusqu' son coup de passion pour elle, avait
seul dvor sa vie. Il lui rptait qu'il ne pouvait laisser son oeuvre
inacheve, qu'il avait tant  faire encore, s'il voulait lever un monument
durable! Le souci des dossiers paraissait le reprendre, il ouvrait de
nouveau la grande armoire vingt fois par jour, les descendait de la planche
du haut, continuait  les enrichir. Ses ides sur l'hrdit se
transformaient dj, il aurait dsir tout revoir, tout refondre, tirer de
l'histoire naturelle et sociale de sa famille une vaste synthse, un
rsum,  larges traits, de l'humanit entire. Puis,  ct, il revenait 
son traitement par les piqres, pour l'largir: une confuse vision de
thrapeutique nouvelle, une thorie vague et lointaine, ne en lui de sa
conviction et de son exprience personnelle, au sujet de la bonne influence
dynamique du travail.

Maintenant, chaque fois qu'il s'asseyait  sa table, il se lamentait.

--Jamais je n'aurais assez d'annes devant moi, la vie est trop courte!

On aurait cru qu'il ne pouvait plus perdre une heure. Et, un matin,
brusquement, il leva la tte, il dit  sa compagne, qui recopiait un
manuscrit,  son ct:

--coute bien, Clotilde.... Si je mourais....

Effare, elle protesta.

--En voil une ide!

--Si je mourais, coute bien.... Tu fermerais tout de suite les portes. Tu
garderais les dossiers pour toi, pour toi seule. Et, lorsque tu aurais
rassembl mes autres manuscrits, tu les remettrais  Ramond.... Entends-tu!
ce sont l mes dernires volonts.

Mais elle lui coupait la parole, refusait de l'couter.

--Non! non! tu dis des btises!

--Clotilde, jure-moi que tu garderas les dossiers et que tu remettras mes
autres papiers  Ramond.

Enfin, elle jura, devenue srieuse et les yeux en larmes. Il l'avait saisie
entre ses bras, trs mu lui aussi, la couvrant de caresses, comme si son
coeur, tout d'un coup, se ft rouvert. Puis, il se calma, parla de ses
craintes. Depuis qu'il s'efforait de travailler, elles paraissaient le
reprendre, il faisait le guet autour de l'armoire, il prtendait avoir vu
rder Martine. Ne pouvait-on mettre en branle la dvotion aveugle de cette
fille, la pousser  une mauvaise action, en lui persuadant qu'elle sauvait
son matre? Il avait tant souffert du soupon! Il retombait, sous la menace
de la solitude prochaine,  son tourment,  cette torture du savant menac,
perscut par les siens, chez lui, dans sa chair mme, dans l'oeuvre de son
cerveau.

Un soir qu'il revenait sur ce sujet, avec Clotilde, il laissa chapper:

--Tu comprends, quand tu ne vas plus tre l....

Elle devint toute blanche; et, voyant qu'il s'arrtait, frissonnant:

--Oh! matre, matre! tu y songes donc toujours,  cette abomination? Je le
vois bien dans tes yeux, que tu me caches quelque chose, que tu as une
pense qui n'est plus  moi.... Mais, si je pars et si tu meurs, qui donc
sera l pour dfendre ton oeuvre?

Il crut qu'elle s'habituait  cette ide du dpart, il trouva la force de
rpondre gaiement:

--Penses-tu donc que je me laisserais mourir sans te revoir?... Je
t'crirai, que diable! Ce sera toi qui reviendras me fermer les yeux.

Maintenant, elle sanglotait, tombe sur une chaise.

--Mon Dieu! est-ce possible? tu veux que demain nous ne soyons plus
ensemble, nous qui ne nous quittons pas d'une minute, qui vivons aux bras
l'un de l'autre! Et, pourtant, si l'enfant tait venu....

--Ah! tu me condamnes! interrompit-il violemment. Si l'enfant tait venu,
jamais tu ne serais partie.... Ne vois-tu donc pas que je suis trop vieux
et que je me mprise! Avec moi, tu resterais strile, tu aurais cette
douleur de n'tre pas toute la femme, la mre! Va-t'en donc, puisque je ne
suis plus un homme!

Vainement, elle s'efforait de le calmer.

-Non! je n'ignore pas ce que tu penses, nous l'avons dit vingt fois; si
l'enfant n'est pas au bout, l'amour n'est qu'une salet inutile.... Tu as
jet, l'autre soir, ce roman que tu lisais, parce que les hros, stupfaits
d'avoir fait un enfant, sans mme s'tre douts qu'ils pouvaient en faire
un, ne savaient comment s'en dbarrasser.... Ah! moi, que je l'ai attendu,
que je l'aurais aim, un enfant de toi!

Ce jour-l, Pascal parut s'enfoncer plus encore dans le travail. Il avait,
 prsent, des sances de quatre et cinq heures, des matines, des
aprs-midi entires, o il ne levait pas la tte. Il outrait son zle,
dfendant qu'on le dranget, qu'on lui adresst un seul mot. Et parfois,
lorsque Clotilde sortait sur la pointe des pieds, ayant  donner des
ordres, en bas, ou  faire une course, il s'assurait d'un coup d'oeil
furtif qu'elle n'tait plus l, puis il laissait tomber sa tte au bord de
la table, d'un air d'accablement immense. C'tait une dtente douloureuse 
l'extraordinaire effort qu'il devait s'imposer, quand il la sentait prs de
lui, pour rester devant sa table, et ne pas la prendre dans ses bras, et ne
pas la garder ainsi pendant des heures,  la baiser doucement. Ah! le
travail, quel ardent appel il lui faisait, comme au seul refuge o il
esprait s'tourdir, s'anantir! Mais, le plus souvent, il ne pouvait
travailler, il devait jouer la comdie de l'attention, ses yeux sur la
page, ses tristes yeux qui se voilaient de larmes, tandis que sa pense
agonisait, brouille, fuyante, toujours emplie de la mme image. Allait-il
donc assister  cette faillite du travail, lui qui le croyait souverain,
crateur unique, rgulateur du monde? Fallait-il jeter l'outil, renoncer 
l'action, ne faire plus que vivre, aimer les belles filles qui passent? Ou
bien n'tait-ce que la faute de sa snilit, s'il devenait incapable
d'crire une page, comme il tait incapable de faire un enfant? La peur de
l'impuissance l'avait toujours tourment. Pendant que, la joue contre la
table, il restait sans force, accabl de sa misre, il rvait qu'il avait
trente ans, qu'il puisait chaque nuit, au cou de Clotilde, la vigueur de sa
besogne du lendemain. Et des pleurs coulaient sur sa barbe blanche; et,
s'il l'entendait remonter, vivement il se redressait, il reprenait sa
plume, pour qu'elle le retrouvt, comme elle l'avait laiss, l'air enfonc
dans une mditation profonde, o il n'y avait que de la dtresse et que du
vide.

On tait au milieu de septembre, deux semaines interminables s'taient
coules dans ce malaise, sans amener aucune solution, lorsque Clotilde, un
matin, eut la grande surprise de voir entrer sa grand'mre Flicit. La
veille, Pascal l'avait rencontre rue de la Banne, et, impatient de
consommer le sacrifice, ne trouvant pas en lui la force de la rupture, il
s'tait confi  elle, malgr ses rpugnances, en la priant de venir le
lendemain. Justement, elle avait reu une nouvelle lettre de Maxime, tout 
fait dsole et suppliante.

D'abord, elle expliqua sa prsence.

--Oui, c'est moi, mignonne, et pour que je remette les pieds ici, il faut,
tu le comprends, que de bien graves raisons me dterminent.... Mais, en
vrit, tu deviens folle, je ne peux pas te laisser ainsi gcher ton
existence, sans t'clairer une dernire fois.

Elle lut tout de suite la lettre de Maxime, d'une voix mouille. Il tait
clou dans un fauteuil, il semblait frapp d'une ataxie  marche rapide,
trs douloureuse. Aussi exigeait-il une rponse dfinitive de sa soeur,
esprant encore qu'elle viendrait, tremblant  l'ide d'en tre rduit 
chercher une autre garde-malade. Ce serait pourtant ce qu'il se verrait
forc de faire, si on l'abandonnait dans sa triste situation. Et, quand
elle eut termin sa lecture, elle donna  entendre combien il serait
fcheux de laisser aller la fortune de Maxime en des mains trangres;
mais, surtout, elle parla de devoir, du secours qu'on doit  un parent, en
affectant, elle aussi, de prtendre qu'il y avait eu une promesse formelle.

--Mignonne, voyons, fais appel  ta mmoire. Tu lui as dit que, s'il avait
jamais besoin de toi, tu irais le rejoindre. Je t'entends encore....
N'est-ce pas, mon fils?

Pascal, depuis que sa mre tait l, se taisait, la laissait agir, ple et
la tte basse. Il ne rpondit que par un lger signe affirmatif.

Ensuite, Flicit reprit toutes les raisons qu'il avait lui-mme donne 
Clotilde: l'affreux scandale qui tournait  l'insulte, la misre menaante,
si lourde pour eux deux, l'impossibilit de continuer cette existence
mauvaise, o lui, vieillissant, perdrait son reste de sant, o elle, si
jeune, achverait de compromettre sa vie entire. Quel avenir pouvaient-ils
esprer, maintenant que la pauvret tait venue? C'tait imbcile et cruel,
de s'entter ainsi.

Toute droite et le visage ferm, Clotilde gardait le silence, refusant mme
la discussion. Mais, comme sa grand'mre la pressait, la harcelait, elle
dit enfin:

--Encore une fois, je n'ai aucun devoir envers mon frre, mon devoir est
ici. Il peut disposer de sa fortune, je n'en veux pas. Quand nous serons
trop pauvres, matre renverra Martine, et il me gardera comme servante.

Elle acheva d'un geste. Oh! oui, se dvouer  son prince, lui donner sa
vie, mendier plutt le long des routes, en le menant par la main! puis, au
retour, ainsi que le soir o ils taient alls de porte en porte, lui faire
le don de sa jeunesse et le rchauffer entre ses bras purs!

La vieille madame Rougon hocha le menton.

--Avant d'tre sa servante, tu aurais mieux fait de commencer par tre sa
femme.... Pourquoi ne vous tes-vous pas maris? C'tait plus simple et
plus propre.

Elle rappela qu'un jour elle tait venue pour exiger ce mariage, afin
d'touffer le scandale naissant; et la jeune fille s'tait montre
surprise, disant que ni elle ni le docteur n'avaient song  cela, mais
que, s'il le fallait, ils s'pouseraient tout de mme, plus tard, puisque
rien ne pressait.

--Nous marier, je le veux bien! s'cria Clotilde. Tu as raison,
grand'mre....

Et, s'adressant  Pascal:

--Cent fois, tu m'as rpt que tu ferais ce que je voudrais.... Tu
entends, pouse-moi. Je serai ta femme, et je resterai. Une femme ne quitte
pas son mari.

Mais il ne rpondit que par un geste, comme s'il et craint que sa voix ne
le trahit, et qu'il n'acceptt, dans un cri de gratitude, cet ternel lien
qu'elle lui proposait. Son geste pouvait signifier une hsitation, un
refus. A quoi bon ce mariage in extremis, quand tout s'effondrait?

--Sans doute, reprit Flicit, ce sont de beaux sentiments. Tu arranges a
trs bien dans ta petite tte. Mais ce n'est pas le mariage qui vous
donnera des rentes; et, en attendant, tu lui cotes cher, tu es pour lui la
plus lourde des charges.

L'effet de cette phrase fut extraordinaire sur Clotilde, qui revint
violemment vers Pascal, les joues empourpres, les yeux envahis de larmes.

--Matre, matre! est-ce vrai, ce que grand'mre vient de dire? est-ce que
tu en es  regretter l'argent que je cote ici?

Il avait blmi encore, il ne bougea pas, dans son attitude crase. Mais,
d'une voix lointaine, comme s'il s'tait parl  lui-mme, il murmura:

--J'ai tant de travail! je voudrais tant reprendre mes dossiers, mes
manuscrits, mes notes, et terminer l'oeuvre de ma vie!... Si j'tais seul,
peut-tre pourrais-je tout arranger. Je vendrais la Souleiade, oh! un
morceau de pain, car elle ne vaut pas cher. Je me mettrais, avec tous mes
papiers, dans une petite chambre. Je travaillerais du matin au soir, je
tcherais de n'tre pas trop malheureux.

Mais il vitait de la regarder; et, dans l'agitation o elle se trouvait,
ce n'tait pas ce balbutiement douloureux qui pouvait lui suffire. Elle
s'pouvantait de seconde en seconde, car elle sentait bien que l'invitable
allait tre dit.

--Regarde-moi, matre, regarde-moi en face.... Et, je t'en conjure, sois
brave, choisis donc entre ton oeuvre et moi, puisque tu parais dire que tu
me renvoies pour mieux travailler!

La minute de l'hroque mensonge tait venue. Il leva la tte, il la
regarda en face, bravement; et, avec un sourire de mourant qui veut la
mort, retrouvant sa voix de divine bont:

--Comme tu t'animes!... Ne peux-tu donc faire ton devoir simplement, ainsi
que tout le monde?... J'ai beaucoup  travailler, j'ai besoin d'tre seul;
et toi, chrie, tu dois rejoindre ton frre. Va donc, tout est fini.

Il y eut un terrible silence de quelques secondes. Elle le regardait
toujours fixement, dans l'espoir qu'il faiblirait. Disait-il bien la
vrit, ne se sacrifiait-il pas pour qu'elle ft heureuse? Un instant, elle
en eut la sensation subtile, comme si un souffle frissonnant, man de lui,
l'avait avertie.

--Et c'est pour toujours que tu me renvoies? tu ne permettrais pas de
revenir demain?

Il resta brave, il sembla rpondre d'un nouveau sourire qu'on ne s'en
allait pas pour revenir ainsi; et tout se brouilla, elle n'eut plus qu'une
perception confuse, elle put croire qu'il choisissait le travail,
sincrement, en homme de science chez qui l'oeuvre l'emporte sur la femme.
Elle tait redevenue trs ple, elle attendit encore un peu, dans l'affreux
silence; puis, lentement, de son air de tendre et absolue soumission:

--C'est bien, matre, je partirai quand tu voudras, et je ne reviendrai que
le jour o tu m'auras rappele.

Alors, ce fut le coup de hache entre eux. L'irrvocable tait accompli.
Tout de suite, Flicit, surprise de n'avoir pas eu  parler davantage,
voulut qu'on fixt la date du dpart. Elle s'applaudissait de sa tnacit,
elle croyait avoir emport la victoire, de haute lutte. On tait au
vendredi, et il fut entendu que Clotilde partirait le dimanche. Une dpche
fut mme envoye  Maxime.

Depuis trois jours dj, le mistral soufflait. Mais, le soir, il redoubla,
avec une violence nouvelle; et Martine annona qu'il durerait au moins
trois jours encore, suivant la croyance populaire. Les vents de la fin
septembre, au travers de la valle de la Viorne, sont terribles. Aussi
eut-elle le soin de monter dans toutes les chambres, pour s'assurer que les
volets taient solidement clos. Quand le mistral soufflait, il prenait la
Souleiade en charpe, par-dessus les toitures de Plassans, sur le petit
plateau o elle tait btie. Et c'tait une rage, une trombe furieuse,
continue, qui flagellait la maison, l'branlait des caves aux greniers,
pendant des jours, pendant des nuits, sans un arrt. Les tuiles volaient,
les ferrures des fentres taient arraches; tandis que, par les fentes, 
l'intrieur, le vent pntrait, en un ronflement perdu de plainte, et que
les portes, au moindre oubli, se refermaient avec des retentissements de
canon. On aurait dit tout un sige  soutenir, au milieu du vacarme et de
l'angoisse.

Le lendemain, ce fut dans cette maison morne, secoue par le grand vent,
que Pascal voulut s'occuper, avec Clotilde, des prparatifs du dpart. La
vieille madame Rougon ne devait revenir que le dimanche, au moment des
adieux. Quand Martine avait appris la sparation prochaine, elle tait
reste saisie, muette, les yeux allums d'une courte flamme; et, comme on
l'avait renvoye de la chambre, en disant qu'on se passerait d'elle, pour
les malles, elle tait retourne dans sa cuisine, elle s'y livrait  ses
besognes ordinaires, en ayant l'air d'ignorer la catastrophe qui
bouleversait leur mnage  trois. Mais, au moindre appel de Pascal, elle
accourait si prompte, si leste, le visage si clair, si ensoleill par son
zle  le servir, qu'elle semblait redevenir jeune fille. Lui, ne quitta
donc pas Clotilde d'une minute, l'aidant, dsirant se convaincre qu'elle
emportait bien tout ce dont elle aurait besoin. Deux grandes malles taient
ouvertes, au milieu de la chambre en dsordre; des paquets, des vtements
tranaient partout; c'tait une visite, vingt fois reprise, des meubles,
des tiroirs. Et, dans ce travail, cette proccupation de ne rien oublier,
il y avait comme un engourdissement de la douleur vive que l'un et l'autre
prouvaient au creux de l'estomac. Ils s'tourdissaient un instant: lui,
trs soigneux, veillait  ce qu'il n'y et pas de place perdue, utilisait
la case  chapeaux pour de menus chiffons, glissait des botes entre les
chemises et les mouchoirs, tandis qu'elle, dcrochant les robes, les pliait
sur le lit, en attendant de les mettre les dernires, dans le casier du
haut. Puis, lorsque, un peu las, ils se relevaient et qu'ils se
retrouvaient face  face, ils se souriaient d'abord, ils contenaient
ensuite de brusques larmes, au souvenir de l'invitable malheur qui les
reprenait tout entiers. Mais ils restaient fermes, le coeur en sang. Mon
Dieu! c'tait donc vrai qu'ils n'taient dj plus ensemble? Et ils
entendaient alors le vent, le vent terrible, qui menaait d'ventrer la
maison.

Que de fois, dans cette dernire journe, ils allrent jusqu' la fentre,
attirs par la tempte, souhaitant qu'elle emportt le monde! Pendant ces
coups de mistral, le soleil ne cesse pas de luire, le ciel reste
constamment bleu; mais c'est un ciel d'un bleu livide, trouble de
poussire; et le soleil jaune est pli d'un frisson. Ils regardaient au
loin les immenses fumes blanches qui s'envolaient des routes, les arbres
plis, chevels, ayant tous l'air de fuir dans le mme sens, du mme train
de galop, la campagne entire dessche, puise sous la violence de ce
souffle toujours gal, roulant sans fin avec son grondement de foudre. Des
branches cassaient, disparaissaient, des toitures taient souleves,
charries si loin, qu'on ne les retrouvait plus. Pourquoi le mistral ne les
prenait-ils pas ensemble, les jetant l-bas, au pays inconnu, o l'on est
heureux? Les malles allaient tre faites, lorsqu'il voulut rouvrir un
volet, que le vent venait de rabattre; mais, par la fentre entre-bille,
ce fut un tel engouffrement, qu'elle dut accourir  son secours. Ils
pesrent de tout leur poids, ils purent enfin tourner l'espagnolette. Dans
la chambre, les derniers chiffons s'taient dbands, et ils ramassrent,
en morceaux, un petit miroir  main, tomb d'une chaise. tait-ce donc un
signe de mort prochaine, comme le disaient les femmes du faubourg?

Le soir, aprs un morne dner dans la salle  manger claire, aux grands
bouquets fleuris, Pascal parla de se coucher de bonne heure. Clotilde
devait partir, le lendemain matin, par le train de dix heures un quart; et
il s'inquitait pour elle de la longueur du voyage, vingt heures de chemin
de fer. Puis, au moment de se mettre au lit, il l'embrassa, il s'obstina,
ds cette nuit mme,  coucher seul,  aller reprendre sa chambre. Il
voulait absolument, disait-il, qu'elle se repost. S'ils restaient
ensemble, ni l'un ni l'autre ne fermeraient les paupires, ce serait une
nuit blanche, infiniment triste. Vainement, elle le supplia de ses grands
yeux tendres, elle lui tendit ses bras divins: il eut l'extraordinaire
force de s'en aller, de lui mettre des baisers sur les yeux, comme  une
enfant, en la bordant dans ses couvertures et en lui recommandant d'tre
bien raisonnable, de bien dormir. La sparation n'tait-elle pas consomme
dj? Cela l'aurait empli de remords et de honte, s'il l'avait possde
encore, lorsqu'elle n'tait plus  lui. Mais quelle rentre affreuse, dans
cette chambre humide, abandonne, o la couche froide de son clibat
l'attendait! Il lui sembla rentrer dans sa vieillesse, qui retombait 
jamais sur lui, pareille  un couvercle de plomb. D'abord, il accusa le
vent de son insomnie. La maison morte s'emplissait de hurlements, des voix
implorantes et des voix de colre se mlaient, au milieu de sanglots
continus. Deux fois, il se releva, alla couter chez Clotilde, n'entendit
rien. En bas, il descendit fermer une porte qui tapait, avec des coups
sourds, comme si le malheur et frapp aux murs. Des souffles traversaient
les pices noires, il se recoucha glac, frissonnant, hant de visions
lugubres. Puis, il eut conscience que cette grande voix dont il souffrait,
qui lui tait le sommeil, ne venait pas du mistral dchan. C'tait
l'appel de Clotilde, la sensation qu'elle tait encore l et qu'il s'tait
priv d'elle. Alors, il roula dans une crise de dsir perdu, d'abominable
dsespoir. Mon Dieu! ne plus l'avoir jamais  lui, lorsqu'il pouvait, d'un
mot, l'avoir encore, l'avoir toujours! C'tait un arrachement de sa propre
chair, cette chair jeune qu'on lui enlevait. A trente ans, une femme se
retrouve. Mais quel effort, dans la passion de sa virilit finissante, pour
renoncer  ce corps frais, sentant bon la jeunesse, qui s'tait royalement
donn, qui lui appartenait comme son bien et sa chose! Dix fois, il fut sur
le point de sauter du lit, et de l'aller reprendre, et de la garder.
L'effrayante crise dura jusqu'au jour, au milieu de l'assaut enrag du
vent, dont la vieille maison tremblait toute.

Il tait six heures, lorsque Martine, ayant cru que son matre l'appelait
dans sa chambre, en tapant au parquet, monta. Elle arrivait, de l'air vif
et exalt qu'elle avait depuis l'avant-veille; mais elle resta immobile
d'inquitude et de saisissement, lorsqu'elle l'aperut,  demi vtu, jet
en travers de son lit, ravag, mordant son oreiller pour touffer ses
sanglots. Il avait voulu se lever, s'habiller tout de suite; et un nouvel
accs venait de l'abattre, pris de vertiges, touff par des palpitations.

Il tait  peine sorti d'une courte syncope, qu'il recommena  bgayer sa
torture.

--Non, non! je ne peux pas, je souffre trop.... J'aime mieux mourir, mourir
maintenant....

Pourtant, il reconnut Martine, et il s'abandonna, il se confessa devant
elle,  bout de force, noy et roul dans la douleur.

--Ma pauvre fille, je souffre trop, mon coeur clate.... C'est elle qui
emporte mon coeur, qui emporte tout mon tre. Et je ne peux plus vivre sans
elle.... J'ai failli mourir cette nuit, je voudrais mourir avant son
dpart, pour ne pas avoir ce dchirement de la voir me quitter.... Oh! mon
Dieu! elle part, et je ne l'aurai plus, et je reste seul, seul, seul....

La servante, si gaie en montant, tait devenue d'une pleur de cire, le
visage dur et douloureux. Un instant, elle le regarda arracher les draps de
ses mains crispes, rler son dsespoir, la bouche colle  la couverture.
Puis, elle parut se dcider, d'un brusque effort.

--Mais, monsieur, il n'y a pas de bon sens  se faire un chagrin pareil.
C'est ridicule.... Puisque c'est comme a, et que vous ne pouvez pas vous
passer de mademoiselle, je vais aller lui dire dans quel tat vous vous
tes mis....

Violemment, cette phrase le fit se relever, chancelant encore, se retenant
au dossier d'une chaise.

--Je vous le dfends bien, Martine!

--Avec a que je vous couterais! Pour vous retrouver  demi mort, pleurant
toutes vos larmes!... Non, non! c'est moi qui vais aller chercher
mademoiselle, et je lui dirai la vrit, et je la forcerai bien  rester
avec nous!

Mais il lui avait empoign le bras, il ne la lchait plus, pris de colre.

--Je vous ordonne de vous tenir tranquille, entendez-vous? ou vous partirez
avec elle.... Pourquoi tes-vous entre? J'tais malade,  cause de ce
vent. a ne regarde personne.

Puis, envahi d'un attendrissement, cdant  sa bont ordinaire, il finit
par sourire.

--Ma pauvre fille, voil que vous me fchez! Laissez-moi donc agir comme je
le dois, pour le bonheur de tous. Et pas un mot, vous me feriez beaucoup de
peine.

Martine,  son tour, retint de grosses larmes. Il tait temps que l'entente
se ft, car Clotilde entra presque aussitt, leve de bonne heure, ayant la
hte de revoir Pascal, esprant sans doute, jusqu'au dernier moment, qu'il
la retiendrait. Elle avait elle-mme les paupires lourdes d'insomnie; elle
le regarda tout de suite, fixement, de son air d'interrogation. Mais il
tait si dfait, encore, qu'elle s'inquita.

--Non, ce n'est rien, je t'assure. J'aurais mme bien dormi, sans le
mistral.... N'est-ce pas? Martine, je vous le disais.

La servante, d'un signe de tte, lui donna raison. Et Clotilde, elle aussi,
se soumettait, ne lui criait pas sa nuit de lutte et de souffrance, pendant
qu'il agonisait de son ct. Les deux femmes, dociles, ne faisaient plus
qu'obir et l'aider, dans son oubli de lui-mme.

--Attends, reprit-il en ouvrant son secrtaire, j'ai l quelque chose pour
toi.... Tiens! il y a sept cents francs dans cette enveloppe....

Et, bien qu'elle se rcrit, qu'elle se dfendit, il lui rendit des
comptes. Sur les six mille francs des bijoux,  peine deux cents taient
dpenss, et il en gardait cent, pour aller jusqu' la fin du mois, avec la
stricte conomie, l'avarice noire qu'il montrait dsormais. Ensuite, il
vendrait la Souleiade sans doute, il travaillerait, il saurait bien se
tirer d'affaire. Mais il ne voulait pas toucher aux cinq mille francs qui
restaient, car ils taient son bien,  elle, et elle les retrouverait dans
le tiroir.

--Matre, matre, tu me fais beaucoup de chagrin....

Il l'interrompit.

--Je le veux, et c'est toi qui me crverais le coeur.... Voyons, il est
sept heures et demie, je vais aller ficeler tes malles, puisqu'elles sont
fermes.

Lorsque Clotilde et Martine furent seules, en face l'une de l'autre, elles
se regardrent un instant en silence. Depuis la situation nouvelle, elles
avaient bien senti leur antagonisme sourd, le clair triomphe de la jeune
matresse, l'obscure jalousie de la vieille servante, autour du matre
ador. Aujourd'hui, il semblait que ce ft cette dernire qui restt
victorieuse. Mais,  cette minute dernire, leur motion commune les
rapprochait.

--Martine, il ne faudra pas le laisser se nourrir comme un pauvre. Tu me
promets bien qu'il aura du vin et de la viande tous les jours?

--N'ayez pas peur, mademoiselle.

--Et, tu sais, les cinq mille francs qui dorment l, ils sont  lui. Vous
n'allez pas, je pense, mourir de faim  ct. Je veux que tu le gtes.

--Je vous rpte que j'en fais mon affaire, mademoiselle, et que monsieur
ne manquera de rien.

Il y eut un nouveau silence. Elles se regardaient toujours.

--Puis, surveille-le pour qu'il ne travaille pas trop. Je m'en vais trs
inquite, sa sant est moins bonne depuis quelque temps. Soigne-le,
n'est-ce pas?

--Je le soignerai, soyez tranquille, mademoiselle.

--Enfin, je te le confie. Il ne va plus avoir que toi, et ce qui me rassure
un peu, c'est que tu l'aimes bien. Aime-le de toute ta force, aime-le pour
nous deux.

--Oui, mademoiselle, autant que je pourrai.

Des pleurs leur montaient aux paupires, et Clotilde dit encore:

--Veux-tu m'embrasser, Martine?

--Oh! mademoiselle, trs volontiers!

Elles taient dans les bras l'une de l'autre, lorsque Pascal rentra. Il
affecta de ne pas les voir, pour ne pas s'attendrir sans doute. D'une voix
trop haute, il parlait des derniers prparatifs du dpart, en homme
bouscul qui ne veut pas qu'on manque le train. Il avait ficel les malles,
le pre Durieu venait de les emporter sur sa voiture, et on les trouverait
 la gare. Cependant, il tait  peine huit heures, on avait encore deux
grandes heures devant soi. Ce furent deux heures mortelles d'angoisse 
vide, de douloureux pitinement, avec l'amertume cent fois remche de la
rupture. Le djeuner prit  peine un quart d'heure. Puis, il fallut se
lever, se rasseoir. Les yeux ne quittaient pas la pendule. Les minutes
semblaient ternelles comme une agonie, au travers de la maison lugubre.

--Ah! quel vent! dit Clotilde,  un coup de mistral, dont toutes les portes
avaient gmi.

Pascal s'approcha de la fentre, regarda la fuite perdue des arbres, sous
la tempte.

--Depuis ce matin, il grandit encore. Tout  l'heure, il faudra que je
m'inquite de la toiture, car des tuiles sont parties.

Dj, ils n'taient plus ensemble. Ils n'entendaient plus que ce vent
furieux, balayant tout, emportant leur vie.

Enfin,  huit heures et demie, Pascal dit simplement:

--Il est temps, Clotilde.

Elle se leva de la chaise o elle tait assise. Par instants, elle oubliait
qu'elle partait. Tout d'un coup, l'affreuse certitude lui revint. Une
dernire fois, elle le regarda, sans qu'il ouvrit les bras, pour la
retenir. C'tait fini. Et elle n'eut plus qu'une face morte, foudroye.

D'abord, ils changrent les banales paroles.

--Tu m'criras, n'est-ce pas?

--Certainement, et toi, donne-moi de tes nouvelles le plus souvent
possible.

--Surtout, si tu tais malade, rappelle-moi tout de suite.

--Je te le promets. Mais, n'aie pas pour, je suis solide.

Puis, au moment de quitter cette maison si chre, Clotilde l'enveloppa
toute d'un regard vacillant. Et elle s'abattit sur la poitrine de Pascal,
elle le garda entre ses bras, balbutiante.

--Je veux t'embrasser ici, je veux te remercier.... Matre, c'est toi qui
m'as faite ce que je suis. Comme tu l'as rpt souvent, tu as corrig mon
hrdit. Que serais-je devenue, l-bas, dans le milieu o a grandi
Maxime?... Oui, si je vaux quelque chose, je le dois  toi seul,  toi qui
m'as transplante dans cette maison de vrit et de bont, o tu m'as fait
pousser digne de ta tendresse.... Aujourd'hui, aprs m'avoir prise et
comble de tes biens, tu me renvoies. Que ta volont soit faite, tu es mon
matre, et je t'obis. Je t'aime quand mme, je t'aimerai toujours.

Il la serra sur son coeur, il rpondit:

--Je ne dsire que ton bien, j'achve mon oeuvre.

Et, dans le dernier baiser, le baiser dchirant qu'ils changrent, elle
soupira,  voix trs basse:

--Ah! si l'enfant tait venu!

Plus bas encore, en un sanglot, elle crut l'entendre bgayer des mots
indistincts.

--Oui, l'oeuvre rve, la seule vraie et bonne, l'oeuvre que je n'ai pu
faire.... Pardonne-moi, tche d'tre heureuse.

La vieille madame Rougon tait  la gare, trs gaie, trs vive, malgr ses
quatre-vingts ans. Elle triomphait, elle croyait tenir son fils Pascal  sa
merci. Quand elle les vit hbts l'un et l'autre, elle se chargea de tout,
prit le billet, fit enregistrer les bagages, installa la voyageuse dans un
compartiment de dames seules. Puis, elle parla longuement de Maxime, donna
des instructions, exigea d'tre tenue au courant. Mais le train ne partait
pas, et il s'coula encore cinq atroces minutes, pendant lesquelles ils
restrent face  face, en ne se disant plus rien. Enfin, tout sombra, il y
eut des embrassades, un grand bruit de roues, des mouchoirs qui
s'agitaient.

Brusquement, Pascal s'aperut qu'il tait seul sur le quai, pendant que,
l-bas, le train avait disparu,  un coude de la ligne. Alors, il n'couta
pas sa mre, il prit sa course, un galop furieux de jeune homme, monta la
pente, enjamba les gradins de pierres sches, se trouva en trois minutes
sur la terrasse de la Souleiade. Le mistral y faisait rage, une rafale
gante qui pliait les cyprs centenaires comme des pailles. Dans le ciel
dcolor, le soleil paraissait las de tout ce vent dont la violence, depuis
six jours, lui passait sur la face. Et, pareil aux arbres chevels, Pascal
tenait bon, avec ses vtements qui avaient des claquements de drapeaux,
avec sa barbe et ses cheveux emports, fouetts de tempte. L'haleine
coupe, les deux mains sur son coeur pour en contenir les battements, il
regardait au loin fuir le train,  travers la plaine rase, un train tout
petit que le mistral semblait balayer, ainsi qu'un rameau de feuilles
sches.




XII


Ds le lendemain, Pascal s'enferma au fond de la grande maison vide. Il
n'en sortit plus, cessa compltement les rares visites de mdecin qu'il
faisait encore, vcut l, portes et fentres closes, dans une solitude et
un silence absolus. Et l'ordre formel tait donn  Martine: elle ne devait
laisser entrer personne, sous aucun prtexte.

--Mais, monsieur, votre mre, madame Flicit?

--Ma mre moins encore que les autres, j'ai mes raisons.... Vous lui direz
que je travaille, que j'ai besoin de me recueillir et que je la prie de
m'excuser.

Coup sur coup,  trois reprises, la vieille madame Rougon se prsenta. Elle
temptait au rez-de-chausse, il l'entendait qui levait la voix,
s'irritant, voulant forcer la consigne. Puis, le bruit s'apaisait, il n'y
avait plus qu'un chuchotement de plainte et de complot, entre elle et la
servante. Et pas une fois il ne cda, ne se pencha en haut de la rampe,
pour lui crier de monter.

Un jour, Martine se hasarda  dire:

--C'est bien dur tout de mme, monsieur, de refuser la porte  sa mre.
D'autant plus que madame Flicit vient dans de bons sentiments, car elle
sait la grande gne de monsieur et elle n'insiste que pour lui offrir ses
services.

Exaspr, il cria:

--De l'argent, je n'en veux pas, entendez-vous!... Je travaillerai, je
gagnerai bien ma vie, que diable!

Cependant, cette question de l'argent devenait pressante. Il s'enttait 
ne pas prendre un sou des cinq mille francs enferms dans le secrtaire.
Maintenant qu'il tait seul, il avait une complte insouciance de la vie
matrielle, il se serait content de pain et d'eau; et, chaque fois que la
servante lui demandait de quoi acheter du vin, de la viande, quelque
douceur, il haussait les paules:  quoi bon? il restait une crote de la
veille, n'tait-ce pas suffisant? Mais elle, dans sa tendresse pour ce
matre qu'elle sentait souffrir, se dsolait de cette avarice plus rude que
la sienne, de ce dnuement de pauvre homme o il s'abandonnait, avec la
maison entire. On vivait mieux chez les ouvriers du faubourg. Aussi,
pendant toute une journe, parut-elle en proie  un terrible combat
intrieur. Son amour de chien docile luttait contre sa passion de l'argent,
amass sou  sou, cach quelque part, faisant des petits, comme elle
disait. Elle aurait mieux aim donner de sa chair. Tant que son matre
n'avait pas souffert seul, l'ide ne lui tait pas mme venue de toucher 
son trsor. Et ce fut un hrosme extraordinaire, le matin o, pousse 
bout, voyant sa cuisine froide et le buffet vide, elle disparut pendant une
heure, puis rentra avec des provisions et la monnaie d'un billet de cent
francs.

Justement, Pascal qui descendait, s'tonna, lui demanda d'o venait cet
argent, dj hors de lui et prt  jeter tout  la rue, en croyant qu'elle
tait alle chez sa mre.

--Mais non, mais non! monsieur, bgayait-elle, ce n'est pas cela du
tout....

Et elle finit par dire le mensonge qu'elle avait prpar.

--Imaginez-vous que les comptes s'arrangent, chez monsieur Grandguillot, ou
du moins a m'en a tout l'air.... J'ai eu l'ide, ce matin, d'aller voir,
et on m'a dit qu'il vous reviendrait srement quelque chose, que je pouvais
prendre cent francs.... Oui, on s'est mme content d'un reu de moi. Vous
rgulariserez a plus tard.

Pascal sembla  peine surpris. Elle esprait bien qu'il ne sortirait pas,
pour vrifier le fait. Pourtant, elle fut soulage de voir avec quelle
facilit insouciante il acceptait son histoire.

--Ah! tant mieux! s'cria-t-il. Je disais bien qu'il ne faut jamais
dsesprer. Cela va me donner le temps d'organiser mes affaires.

Ses affaires, c'tait la vente de la Souleiade,  laquelle il avait song
confusment. Mais quelle peine affreuse, quitter cette maison, o Clotilde
avait grandi, o il avait vcu prs de dix-huit ans avec elle! Il s'tait
donn deux ou trois semaines pour y rflchir. Quand il eut cet espoir,
qu'il rattraperait un peu de son argent, il n'y pensa plus du tout. De
nouveau, il s'abandonnait, mangeait ce que lui servait Martine, ne
s'apercevait mme pas du strict bien-tre qu'elle remettait autour de lui,
 genoux, en adoration, dchire de toucher  son petit trsor, mais si
heureuse de le nourrir maintenant, sans qu'il se doutt que sa vie venait
d'elle.

D'ailleurs, Pascal ne la rcompensait gure. Il s'attendrissait ensuite,
regrettait ses violences. Mais, dans l'tat de fivre dsespre o il
vivait, cela ne l'empchait pas de recommencer, de s'emporter contre elle,
au moindre sujet de mcontentement. Un soir qu'il avait encore entendu sa
mre causer sans fin, au fond de la cuisine, il eut un accs de colre
furieuse.

--coutez-moi, bien, Martine, je ne veux plus qu'elle entre  la
Souleiade.... Si vous la recevez une seule fois, en bas, je vous chasse!

Saisie, elle restait immobile. Jamais, depuis trente-deux ans qu'elle le
servait, il ne l'avait ainsi menace de renvoi.

--Oh! monsieur, vous auriez ce courage! Mais je ne m'en irais pas, je me
coucherais en travers de la porte.

Dj, il tait honteux de son emportement, et il se fit plus doux.

--C'est que je sais parfaitement ce qui se passe. Elle vient pour vous
endoctriner, pour vous mettre contre moi, n'est-ce pas?... Oui, elle guette
mes papiers, elle voudrait tout voler, tout dtruire, l-haut, dans
l'armoire. Je la connais, quand elle veut quelque chose, elle le veut
jusqu'au bout.... Eh bien! vous pouvez lui dire que je veille, que je ne la
laisserai mme pas approcher de l'armoire, tant que je serai vivant. Et
puis, la clef est l, dans ma poche.

En effet, toute sa terreur de savant traqu et menac tait revenue. Depuis
qu'il vivait seul, il avait la sensation d'un danger renaissant, d'un
guet-apens continu, dress dans l'ombre. Le cercle se resserrait, et s'il
se montrait si rude contre les tentatives d'envahissement, s'il repoussait
les assauts de sa mre, c'tait qu'il ne se trompait pas sur ses projets
vritables et qu'il avait peur d'tre faible. Quand elle serait l, elle le
possderait peu  peu, au point de le supprimer. Aussi ses tortures
recommenaient-elles, il passait les journes en surveillance, il fermait
lui-mme les portes, le soir, et souvent il se relevait, la nuit, pour
s'assurer qu'on ne forait pas les serrures. Son inquitude tait que la
servante, gagne, croyant assurer son salut ternel, n'ouvrt  sa mre. Il
croyait voir les dossiers flamber dans la chemine, il montait la garde
autour d'eux, repris d'une passion souffrante, d'une tendresse dchire
pour cet amas glac de papiers, ces froides pages de manuscrits, auxquelles
il avait sacrifi la femme, et qu'il s'efforait d'aimer assez, afin
d'oublier le reste.

Pascal, depuis que Clotilde n'tait plus l, se jetait dans le travail,
essayait de s'y noyer et de s'y perdre. S'il s'enfermait, s'il ne mettait
plus les pieds dans le jardin, s'il avait eu, un jour que Martine tait
monte lui annoncer le docteur Ramond, la force de rpondre qu'il ne
pouvait le recevoir, toute cette volont pre de solitude n'avait d'autre
but que de s'anantir au fond d'un labeur incessant. Ce pauvre Ramond,
comme il l'aurait embrass volontiers! car il devinait bien l'exquis
sentiment qui le faisait accourir, pour consoler son vieux matre. Mais
pourquoi perdre une heure? pourquoi risquer des motions, des larmes, d'o
il sortait lche? Ds le jour, il tait  sa table, y passait la matine et
l'aprs-midi, continuait souvent  la lampe, trs tard. C'tait son ancien
projet qu'il voulait mettre  excution: reprendre toute sa thorie de
l'hrdit sur un plan nouveau, se servir des dossiers, des documents
fournis par sa famille, pour tablir d'aprs quelles lois, dans un groupe
d'tres, la vie se distribue et conduit mathmatiquement d'un homme  un
autre homme, en tenant compte des milieux: vaste bible, gense des
familles, des socits, de l'humanit entire. Il esprait que l'ampleur
d'un tel plan, l'effort ncessaire  la ralisation d'une ide si
colossale, le possderait tout entier, lui rendrait sa sant, sa foi, son
orgueil, dans la jouissance suprieure de l'oeuvre accomplie. Et il avait
beau vouloir se passionner, se donner sans rserve, avec acharnement, il
n'arrivait qu' surmener son corps et son esprit, distrait quand mme, le
coeur absent de sa besogne, plus malade de jour en jour, et dsespr.
tait-ce donc une faillite dfinitive du travail? Lui dont le travail avait
dvor l'existence, qui le regardait comme le moteur, le bienfaiteur et le
consolateur, allait-il donc tre forc de conclure qu'aimer et tre aim
passe tout au monde? Il tombait par moments  de grandes rflexions, il
continuait  baucher sa nouvelle thorie de l'quilibre des forces, qui
consistait  tablir que tout ce que l'homme reoit en sensation, il doit
le rendre en mouvement. Quelle vie normale, pleine et heureuse, si l'on
avait pu la vivre entire, dans un fonctionnement de machine bien rgle,
rendant en force ce qu'elle brle en combustible, s'entretenant elle-mme
en vigueur et en beaut par le jeu simultan et logique de tous ses
organes! Il y voyait autant de labeur physique que de labeur intellectuel,
autant de sentiment que de raisonnement, la part faite  la fonction
gnsique comme  la fonction crbrale, sans jamais de surmenage, ni d'une
part ni d'une autre, car le surmenage n'est que le dsquilibre et la
maladie. Oui, oui! recommencer la vie et savoir la vivre, bcher la terre,
tudier le monde, aimer la femme, arriver  la perfection humaine,  la
cit future de l'universel bonheur, par le juste emploi de l'tre entier,
quel beau testament laisserait l un mdecin philosophe! Et ce rve
lointain, cette thorie entrevue achevait de l'emplir d'amertume,  la
pense que, dsormais, il n'tait plus qu'une force gaspille et perdue.

Au fond mme de son chagrin, Pascal avait cette sensation dominante qu'il
tait fini. Le regret de Clotilde, la souffrance de ne plus l'avoir, la
certitude qu'il ne l'aurait jamais plus, l'envahissait,  chaque heure
davantage, d'un flot douloureux qui emportait tout. Le travail tait
vaincu, il laissait parfois tomber sa tte sur la page en train, et il
pleurait pendant des heures, sans trouver le courage de reprendre la plume.
Son acharnement  la besogne, ses journes de volontaire anantissement
aboutissaient  des nuits terribles, des nuits d'insomnie ardente, pendant
lesquelles il mordait ses draps, pour ne pas crier le nom de Clotilde. Elle
tait partout, dans cette maison morne, o il se clotrait. Il la
retrouvait traversant chaque pice, assise sur tous les siges, debout
derrire toutes les portes. En bas, dans la salle  manger, il ne pouvait
plus se mettre  table, sans l'avoir en face de lui. Dans la salle de
travail, en haut, elle continuait  tre sa compagne de chaque seconde,
elle y avait tant vcu enferme, elle-mme, que son image semblait maner
des choses: sans cesse, il la sentait voque prs de lui, il la devinait
droite et mince devant son pupitre, penche sur un pastel, avec son fin
profil. Et, s'il ne sortait pas pour fuir cette hantise du cher et
torturant souvenir, c'tait qu'il avait la certitude de la retrouver
partout aussi dans le jardin, rvant au bord de la terrasse, suivant  pas
ralentis les alles de la pinde, assise et rafrachie sous les platanes
par l'ternel chant de la source, couche sur l'aire, au crpuscule, les
yeux perdus, attendant les toiles. Mais il existait surtout pour lui un
lieu de dsir et de terreur, un sanctuaire sacr o il n'entrait qu'en
tremblant: la chambre o elle s'tait donne  lui, o ils avaient dormi
ensemble. Il en gardait la clef, il n'y avait pas drang un objet de
place, depuis le triste matin du dpart; et une jupe oublie tranait
encore sur un fauteuil. L, il respirait jusqu' son souffle, sa frache
odeur de jeunesse, reste parmi l'air comme un parfum. Il ouvrait ses bras
perdus, il les serrait sur son fantme, flottant dans le tendre demi-jour
des volets ferms, dans le rose teint de la vieille indienne des murs,
couleur d'aurore. Il sanglotait devant les meubles, il baisait le lit, la
place marque o se dessinait l'lancement divin de son corps. Et sa joie
d'tre l, son regret de ne plus y voir Clotilde, cette motion violente
l'puisait  un tel point, qu'il n'osait pas visiter tous les jours ce lieu
redoutable, couchant dans sa chambre froide, o ses insomnies ne la lui
montraient pas si voisine et si vivante.

Au milieu de son travail obstin, Pascal avait une autre grande joie
douloureuse, les lettres de Clotilde. Elle lui crivait rgulirement deux
fois par semaine, de longues lettres de huit  dix pages, dans lesquelles
elle lui racontait sa vie quotidienne. Il ne semblait pas qu'elle fut trs
heureuse,  Paris. Maxime, qui ne quittait plus son fauteuil d'infirme,
devait la torturer par des exigences d'enfant gt et de malade, car elle
parlait en recluse, sans cesse de garde prs de lui, ne pouvant mme
s'approcher des fentres, pour jeter un coup d'oeil sur l'avenue, o
roulait le flot mondain des promeneurs du Bois; et,  certaines de ses
phrases, on sentait que son frre, aprs l'avoir si impatiemment rclame,
la souponnait dj, commenait  la prendre en mfiance et en haine, ainsi
que toutes les personnes qui le servaient, dans sa continuelle inquitude
d'tre exploit et dvalis. Deux fois, elle avait vu son pre, lui
toujours trs gai, dbord d'affaires, converti  la Rpublique, en plein
triomphe politique et financier. Saccard l'avait prise  part, pour lui
expliquer que ce pauvre Maxime tait vraiment insupportable, et qu'elle
aurait du courage, si elle consentait  tre sa victime. Comme elle ne
pouvait tout faire, il avait mme eu l'obligeance, le lendemain, d'envoyer
la nice de son coiffeur, une petite jeune fille de dix-huit ans, nomme
Rose, trs blonde, l'air candide, qui l'aidait  prsent autour du malade.
D'ailleurs, Clotilde ne se plaignait pas, affectait au contraire de montrer
une me gale, satisfaite, rsigne  la vie. Ses lettres taient pleines
de vaillance, sans colre contre la sparation cruelle, sans appel
dsespr  la tendresse de Pascal, pour qu'il la rappelt. Mais, entre les
lignes, comme il la sentait frmissante de rvolte, toute lance vers lui,
prte  la folie de revenir sur l'heure, au moindre mot!

Et c'tait ce mot que Pascal ne, voulait pas crire. Les choses
s'arrangeraient, Maxime s'habituerait  sa soeur, le sacrifice devait tre
consomm jusqu'au bout, maintenant qu'il tait accompli. Une seule ligne
crite par lui, dans la faiblesse d'une minute, et le bnfice de l'effort
tait perdu, la misre recommenait. Jamais il n'avait fallu  Pascal un
courage plus grand que lorsqu'il rpondait  Clotilde. Pendant ses nuits
brlantes, il se dbattait, il la nommait furieusement, il se relevait pour
crire, pour la rappeler tout de suite, par dpche. Puis, au jour, quand
il avait beaucoup pleur, sa fivre tombait; et sa rponse tait toujours
trs courte, presque froide. Il surveillait chacune de ses phrases,
recommenait, quand il croyait s'tre oubli. Mais quelle torture, ces
affreuses lettres, si brves, si glaces, o il allait contre son coeur,
uniquement pour la dtacher de lui, pour prendre tous les torts et lui
faire croire qu'elle pouvait l'oublier, puisqu'il l'oubliait! Il en sortait
en sueur, puis, comme aprs un acte violent d'hrosme.

On tait dans les derniers jours d'octobre, depuis un mois Clotilde tait
partie, lorsque Pascal, un matin, eut une brusque suffocation. A plusieurs
reprises dj, il avait prouv ainsi de lgers touffements, qu'il mettait
sur le compte du travail. Mais, cette fois, les symptmes furent si nets,
qu'il ne put s'y tromper: une douleur poignante dans la rgion du coeur,
qui gagnait toute la poitrine et descendait le long du bras gauche, une
affreuse sensation d'crasement et d'angoisse, tandis qu'une sueur froide
l'inondait. C'tait une crise d'angine de poitrine. L'accs ne dura gure
plus d'une minute, et il resta d'abord plus surpris qu'effray. Avec cet
aveuglement que les mdecins gardent parfois sur l'tat de leur propre
sant, jamais il n'avait souponn que son coeur pt se trouver atteint.

Comme il se remettait, Martine monta justement dire que le docteur Ramond
tait en bas, insistant de nouveau pour tre reu. Et Pascal, cdant
peut-tre  un inconscient besoin de savoir, s'cria:

--Eh bien! qu'il monte, puisqu'il s'entte. a me fera plaisir.

Les deux hommes s'embrassrent, et il n'y eut pas d'autre allusion 
l'absente,  celle dont le dpart avait vid la maison, qu'une nergique et
dsole poigne de main.

--Vous ne savez pas pourquoi je viens? s'cria tout de suite Ramond. C'est
pour une question d'argent.... Oui, mon beau-pre, monsieur Lvque,
l'avou que vous connaissez, m'a parl hier encore des fonds que vous aviez
chez le notaire Grandguillot. Et il vous conseille fortement de vous
remuer, car des personnes ont russi, dit-on,  rattraper quelque chose.

--Mais, dit Pascal, je sais que a s'arrange. Martine a dj obtenu deux
cents francs, je crois.

Ramond parut trs tonn.

--Comment, Martine? sans que vous soyez intervenu.... Enfin, voulez-vous
autoriser mon beau-pre  s'occuper de votre cas? Il tirera les choses au
clair, puisque vous n'avez ni le temps ni le got de cette besogne.

--Certainement, j'autorise monsieur Lvque, et dites-lui que je le
remercie mille fois.

Puis, cette affaire rgle, le jeune homme ayant remarqu sa pleur et le
questionnant, il rpondit avec un sourire:

--Figurez-vous, mon ami, que je viens d'avoir une crise d'angine de
poitrine.... Oh! ce n'est pas une imagination, tous les symptmes y
taient.... Et, tenez! puisque vous vous trouvez l, vous allez
m'ausculter.

D'abord, Ramond s'y refusa, en affectant de tourner la consultation en
plaisanterie. Est-ce qu'un conscrit comme lui oserait se prononcer sur son
gnral? Mais il l'examinait pourtant, lui trouvait la face tire,
angoisse, avec un singulier effarement du regard. Il finit par l'ausculter
avec beaucoup d'attention, l'oreille colle longuement contre sa poitrine.
Plusieurs minutes s'coulrent, dans un profond silence.

--Eh bien? demanda Pascal, lorsque le jeune mdecin se releva.

Celui-ci ne parla pas tout de suite. Il sentait les yeux du matre droit
dans ses yeux. Aussi ne les dtourna-t-il pas; et, devant la bravoure
tranquille de la demande, il rpondit simplement:

--Eh bien! c'est vrai, je crois qu'il y a de la sclrose.

--Ah! vous tes gentil de ne pas mentir, reprit le docteur. J'ai eu peur un
instant que vous ne mentiez, et cela m'aurait fait de la peine.

Ramond s'tait remis  couter, disant  demi-voix:

--Oui, l'impulsion est nergique, le premier bruit est sourd, tandis que le
second, au contraire, est clatant.... On sent que la pointe s'abaisse et
se trouve reporte vers l'aisselle.... Il y a de la sclrose, c'est au
moins trs probable....

Puis, se relevant:

--On vit vingt ans avec cela.

--Sans doute, parfois, dit Pascal. A moins qu'on n'en meure tout de suite,
foudroy.

Ils causrent encore, s'tonnrent au sujet d'un cas trange de sclrose du
coeur, observ  l'hpital de Plassans. Et, lorsque le jeune mdecin
partit, il annona qu'il reviendrait, ds qu'il aurait des nouvelles de
l'affaire Grandguillot.

Quand il fut seul, Pascal se sentit perdu. Tout s'clairait, ses
palpitations depuis quelques semaines, ses vertiges, ses touffements; et
il y avait surtout cette usure de l'organe, de son pauvre coeur surmen de
passion et de travail, ce sentiment d'immense fatigue et de fin prochaine,
auquel il ne se trompait plus  cette heure. Pourtant, ce n'tait pas
encore de la crainte qu'il prouvait. Sa premire pense venait d'tre que
lui aussi,  son tour, payait son hrdit, que la sclrose, cette sorte de
dgnrescence, tait sa part de misre physiologique, le legs invitable
de sa terrible ascendance. D'autres avaient vu la nvrose, la lsion
originelle, se tourner en vice ou en vertu, en gnie, en crime, en
ivrognerie, en saintet; d'autres taient morts phtisiques, pileptiques,
ataxiques; lui avait vcu de passion et allait mourir du coeur. Et il n'en
tremblait plus, il ne s'en irritait plus, de cette hrdit manifeste,
fatale et ncessaire, sans doute. Au contraire, une humilit le prenait, la
certitude que toute rvolte contre les lois naturelles est mauvaise.
Pourquoi donc, autrefois, triomphait-il, exultant d'allgresse,  l'ide de
n'tre pas de sa famille, de se sentir diffrent, sans communaut aucune?
Rien n'tait moins philosophique. Les monstres seuls poussaient  l'cart.
Et tre de sa famille, mon Dieu! cela finissait par lui paratre aussi bon,
aussi beau que d'tre d'une autre, car toutes ne se ressemblaient-elles
pas, l'humanit n'tait-elle pas identique partout, avec la mme somme de
bien et de mal? Il en arrivait, trs modeste et trs doux, sous la menace
de la souffrance et de la mort,  tout accepter de la vie.

Ds lors, Pascal vcut dans cette pense qu'il pouvait mourir d'une heure 
l'autre. Et cela acheva de le grandir, de le hausser  l'oubli complet de
lui-mme. Il ne cessa pas de travailler, mais jamais il n'avait mieux
compris combien l'effort doit trouver en soi sa rcompense, l'oeuvre tant
toujours transitoire et restant quand mme inacheve. Un soir, au dner,
Martine lui apprit que Sarteur l'ouvrier chapelier, l'ancien pensionnaire
de l'Asile des Tulettes, venait de se pendre. Toute la soire, il songea 
ce cas trange,  cet homme qu'il croyait avoir sauv de la folie homicide,
par sa mdication des piqres hypodermiques, et qui, videmment, repris
d'un accs, avait eu assez de lucidit encore pour s'trangler, au lieu de
sauter  la gorge d'un passant. Il le revoyait, si parfaitement
raisonnable, pendant qu'il lui conseillait de reprendre sa vie de bon
ouvrier. Quelle tait donc cette force de destruction, le besoin du meurtre
se changeant en suicide, la mort faisant sa besogne malgr tout? Avec cet
homme disparaissait son dernier orgueil de mdecin gurisseur; et, chaque
matin, quand il se remettait au travail, il ne se croyait plus qu'un
colier qui pelle, qui cherche la vrit toujours,  mesure qu'elle recule
et qu'elle s'largit.

Mais, cependant, dans cette srnit, un souci lui restait, l'anxit de
savoir ce que deviendrait Bonhomme, son vieux cheval, s'il mourait avant
lui. Maintenant, la pauvre bte, compltement aveugle, les jambes
paralyses, ne quittait plus sa litire. Lorsque son matre la venait voir,
elle entendait pourtant, tournait la tte, tait sensible aux deux gros
baisers qu'il lui posait sur les naseaux. Tout le voisinage haussait les
paules, plaisantait sur ce vieux parent que le docteur ne voulait pas
faire abattre. Allait-il donc partir le premier, avec la pense qu'on
appellerait l'quarrisseur, le lendemain? Et, un matin, comme il entrait
dans l'curie, Bonhomme ne l'entendit pas, ne leva pas la tte. Il tait
mort, il gisait, l'air paisible, comme soulag d'tre mort l, doucement.
Son matre s'tait agenouill, et il le baisa une dernire fois, il lui dit
adieu, tandis que deux grosses larmes roulaient sur ses joues.

Ce fut ce jour-l que Pascal s'intressa encore  son voisin, M. Bellombre.
Il s'tait approch d'une fentre, il l'aperut, par-dessus le mur du
jardin, au ple soleil des premiers jours de novembre, faisant sa promenade
accoutume; et la vue de l'ancien professeur, vivant si parfaitement
heureux, le jeta d'abord dans l'tonnement. Il lui semblait n'avoir jamais
song  cette chose, qu'un homme de soixante-dix ans tait l, sans une
femme, sans un enfant, sans un chien, et qu'il tirait tout son goste
bonheur de la joie de vivre en dehors de la vie. Ensuite, il se rappela ses
colres contre cet homme, ses ironies contre la peur de l'existence, les
catastrophes qu'il lui souhaitait, l'espoir que le chtiment viendrait,
quelque servante matresse, quelque parente inattendue, qui serait la
vengeance. Mais non! il le retrouvait toujours aussi vert, il sentait bien
que, longtemps encore, il vieillirait ainsi, dur, avare, inutile et
heureux. Et, cependant, il ne l'excrait plus, il l'aurait plaint
volontiers, tellement il le jugeait ridicule et misrable, de n'tre pas
aim. Lui qui agonisait, parce qu'il restait seul! Lui dont le coeur allait
clater, parce qu'il tait trop plein des autres! Plutt la souffrance, la
souffrance seule, que cet gosme, cette mort  ce qu'on a de vivant et
d'humain en soi!

Dans la nuit qui suivit, Pascal eut une nouvelle crise d'angine de
poitrine. Elle dura prs de cinq minutes, il crut qu'il toufferait, sans
avoir eu la force d'appeler sa servante. Lorsqu'il reprit haleine, il ne la
drangea pas, il prfra ne parler  personne de cette aggravation de son
mal; mais il garda la certitude qu'il tait fini, qu'il ne vivrait pas un
mois peut-tre. Sa premire pense alla vers Clotilde. Pourquoi ne lui
crivait-il pas d'accourir? Justement, il avait reu une lettre d'elle, la
veille, et il voulait lui rpondre, ce matin-l. Puis, l'ide de ses
dossiers lui apparut soudain. S'il mourait tout d'un coup, sa mre
resterait la matresse, elle les dtruirait; et ce n'taient pas seulement
les dossiers, mais ses manuscrits, tous ses papiers, trente annes de son
intelligence et de son travail. Ainsi se consommerait le crime qu'il avait
tant redout, dont la seule crainte, pendant ses nuits de fivre, le
faisait se relever frissonnant, l'oreille aux aguets, coutant si l'on ne
forait pas l'armoire. Une sueur le reprit, il se vit dpossd, outrag,
les cendres de son oeuvre jetes aux quatre vents. Et, tout de suite, il
revint  Clotilde, il se dit qu'il suffisait simplement de la rappeler:
elle serait l, elle lui fermerait les yeux, elle dfendrait sa mmoire.
Dj, il s'tait assis, il se htait de lui crire, pour que la lettre
partit par le courrier du matin.

Mais, lorsque Pascal fut devant la page blanche, la plume aux doigts, un
scrupule grandissant, un mcontentement de lui-mme l'envahit. Est-ce que
cette pense des dossiers, le beau projet de leur donner une gardienne et
de les sauver, n'tait pas une suggestion de sa faiblesse, un prtexte
qu'il imaginait pour ravoir Clotilde? L'gosme tait au fond. Il songeait
 lui, et non  elle. Il la vit rentrer dans cette maison pauvre, condamne
 soigner un vieillard malade; il la vit surtout, dans la douleur, dans
l'pouvante de son agonie, lorsqu'il la terrifierait, un jour, en tombant
foudroy prs d'elle. Non, non! c'tait l'affreux moment qu'il voulait lui
viter, c'taient quelques journes de cruels adieux, et la misre ensuite,
triste cadeau qu'il ne pouvait lui faire, sans se croire un criminel. Son
calme, son bonheur  elle seule comptait, qu'importait le reste! Il
mourrait dans son trou, heureux de la croire heureuse. Quant  sauver ses
manuscrits, il verrait s'il aurait la force de s'en sparer, en les
remettant  Ramond. Et, mme si tous ses papiers devaient prir, il y
consentait, et il voulait bien que rien de lui n'existt plus, pas mme sa
pense, pourvu que rien de lui dsormais ne troublt l'existence de sa
chre femme!

Pascal se mit donc  crire une de ses rponses habituelles, qu'il faisait
volontairement,  grand'peine, insignifiante et presque froide. Clotilde,
dans sa dernire lettre, sans se plaindre de Maxime, laissait entendre que
son frre se dsintressait d'elle, amus davantage par Rose, la nice du
coiffeur de Saccard, cette petite jeune fille trs blonde,  l'air candide.
Et il flairait quelque manoeuvre du pre, une savante captation autour du
fauteuil de l'infirme, que ses vices, si prcoces jadis, reprenaient, aux
approches de la mort. Mais, malgr son inquitude, il n'en donnait pas
moins de trs bons conseils  Clotilde, en lui rptant que son devoir
tait de se dvouer jusqu'au bout. Quand il signa, des larmes lui
obscurcissaient la vue. C'tait sa mort de bte vieillie et solitaire, sa
mort sans un baiser, sans une main amie, qu'il signait. Puis, des doutes
lui vinrent: avait-il raison de la laisser l-bas, dans ce milieu mauvais,
o il sentait toutes sortes d'abominations autour d'elle?

A la Souleiade, chaque matin, le facteur apportait les lettres et les
journaux, vers neuf heures; et Pascal, quand il crivait  Clotilde, avait
l'habitude de guetter, pour lui remettre la lettre, de faon  tre bien
certain qu'on n'interceptait pas sa correspondance. Or, ce matin-l, comme
il tait descendu lui donner celle qu'il venait d'crire, il fut surpris
d'en recevoir une nouvelle de la jeune femme, dont ce n'tait pas le jour.
Pourtant, il laissa partir la sienne. Ensuite, il remonta, il reprit sa
place devant sa table, dchirant l'enveloppe.

Et, ds les premires lignes, ce fut un grand saisissement, une stupeur.
Clotilde lui crivait qu'elle tait enceinte de deux mois. Si elle avait
tant hsit  lui annoncer cette nouvelle, c'tait qu'elle voulait avoir
elle-mme une absolue certitude. Maintenant, elle ne pouvait se tromper, la
conception remontait srement aux derniers jours d'aot,  cette nuit
heureuse o elle lui avait donn le royal festin de jeunesse, le soir de
leur course de misre, de porte en porte. N'avaient-ils pas senti passer,
dans une de leurs treintes, la volupt accrue et divine de l'enfant? Aprs
le premier mois, ds son arrive  Paris, elle avait dout, croyant  un
retard,  une indisposition, bien explicable au milieu du trouble et des
chagrins de leur rupture. Mais, n'ayant encore rien vu le second mois, elle
avait attendu quelques jours, et elle tait aujourd'hui certaine de sa
grossesse, que tous les symptmes d'ailleurs confirmaient. La lettre tait
courte, disant le fait simplement, pleine pourtant d'une ardente joie, d'un
lan d'infinie tendresse, dans un dsir de retour immdiat.

perdu, craignant de ne pas bien comprendre, Pascal recommena la lettre.
Un enfant! cet enfant qu'il se mprisait de n'avoir pu faire, le jour du
dpart, dans le grand souffle dsol du mistral, et qui tait l dj,
qu'elle emportait, lorsqu'il regardait au loin fuir le train, par la plaine
rase! Ah! c'tait l'oeuvre vraie, la seule bonne, la seule vivante, celle
qui le comblait de bonheur et d'orgueil. Ses travaux, ses craintes de
l'hrdit avaient disparu. L'enfant allait tre, qu'importait ce qu'il
serait! pourvu qu'il ft la continuation, la vie lgue et perptue,
l'autre soi-mme! Il en restait remu jusqu'au fond des entrailles, dans un
frisson attendri de tout son tre, il riait, il parlait tout haut, il
baisait follement la lettre.

Mais un bruit de pas le fit se calmer un peu. Il tourna la tte, il vit
Martine.

--Monsieur le docteur Ramond est en bas.

--Ah! qu'il monte, qu'il monte!

C'tait encore du bonheur qui arrivait. Ramond, ds la porte, cria
gaiement:

--Victoire! matre, je vous rapporte votre argent, pas tout, mais une bonne
somme!

Et il conta les choses, un cas d'imprvue et heureuse chance, que son
beau-pre, M. Lvque, avait tir au clair. Les reus des cent vingt mille
francs, qui constituaient Pascal crancier personnel de Grandguillot, ne
servaient  rien, puisque celui-ci tait insolvable. Le salut s'tait
rencontr dans la procuration que le docteur lui avait remise un jour, sur
sa demande,  l'effet d'employer tout ou partie de son argent en placements
hypothcaires. Comme le nom du mandataire y tait en blanc, le notaire,
ainsi que cela se pratique parfois, avait pris un de ses clercs pour
prte-nom; et quatre-vingt mille francs venaient d'tre retrouvs ainsi,
placs en bonnes hypothques, par l'intermdiaire d'un brave homme, tout 
fait en dehors des affaires de son patron. Si Pascal avait agi, tait all
au parquet, il aurait dbrouill cela depuis longtemps. Enfin, quatre mille
francs de rentes solides rentraient dans sa poche.

Il avait saisi les mains du jeune homme, il les lui serrait, d'un air
exalt.

--Ah! mon ami, si vous saviez combien je suis heureux! Cette lettre de
Clotilde m'apporte un grand bonheur. Oui, j'allais la rappeler prs de moi;
mais la pense de ma misre, des privations que je lui imposerais, me
gtait la joie de son retour.... Et voil que la fortune revient, au moins
de quoi installer mon petit monde!

Dans l'expansion de son attendrissement, il avait tendu la lettre  Ramond,
il le fora  la lire. Puis, lorsque le jeune homme la lui rendit en
souriant, mu de le sentir si boulevers, il cda  un besoin dbordant de
tendresse, il le saisit entre ses deux grands bras, comme un camarade,
comme un frre. Les deux hommes se baisrent sur les joues,
vigoureusement....

--Puisque le bonheur vous envoie, je vais encore vous demander un service.
Vous savez que je me dfie de tout le monde ici, mme de ma vieille bonne.
C'est vous qui allez porter ma dpche au tlgraphe.

Il s'tait assis de nouveau devant sa table, il crivit simplement: Je
t'attends, pars ce soir.

--Voyons, reprit-il, nous sommes aujourd'hui le 6 novembre, n'est-ce
pas?... Il est prs de dix heures, elle aura ma dpche vers midi. Cela lui
donne tout le temps de faire ses malles et de prendre, ce soir, l'express
de huit heures, qui la mettra demain  Marseille pour le djeuner. Mais,
comme il n'y a pas de train qui corresponde tout de suite, elle ne pourra
tre ici, demain 7 novembre, que par celui de cinq heures.

Aprs avoir pli la dpche, il s'tait lev.

--Mon Dieu!  cinq heures, demain!... Que cela est loin encore! que vais-je
faire jusque-l?

Puis, envahi d'une proccupation, devenu grave:

--Ramond, mon camarade, voulez-vous me faire la grande amiti d'tre trs
franc avec moi?

--Comment a, matre?

--Oui, vous m'entendez bien.... L'autre jour, vous m'avez examin.
Pensez-vous que je puisse aller un an encore?

Et il tenait le jeune homme sous la fixit de son regard, il l'empchait de
dtourner les yeux. Pourtant, celui-ci tcha de s'chapper, en plaisantant:
tait-ce vraiment un mdecin qui posait une question pareille?

--Je vous en prie, Ramond, soyons srieux.

Alors, Ramond, en toute sincrit, rpondit qu'il pouvait trs bien, selon
lui, nourrir l'espoir de vivre encore une anne. Il donnait ses raisons,
l'tat relativement peu avanc de la sclrose, la sant parfaite des autres
organes. Sans doute, il fallait faire la part de l'inconnu, de ce qu'on ne
savait pas, car l'accident brutal tait toujours possible. Et tous deux en
arrivrent  discuter le cas, aussi tranquillement que s'ils s'taient
trouvs en consultation, au chevet d'un malade, pesant le pour et le
contre, donnant chacun leurs arguments, fixant d'avance la terminaison
fatale, selon les indices les mieux tablis et les plus sages.

Pascal, comme s'il ne se ft pas agi de lui, avait repris son sang-froid,
son oubli de lui-mme.

--Oui, murmura-t-il enfin, vous avez raison, une anne de vie est
possible.... Ah! voyez-vous, mon ami, ce que je voudrais, ce seraient deux
annes, un dsir fou, sans doute, une ternit de joie....

Et, s'abandonnant  ce rve d'avenir:

--L'enfant natra vers la fin de mai.... Ce serait si bon de le voir
grandir un peu, jusqu' ses dix-huit mois,  ses vingt mois, tenez! pas
davantage. Le temps seulement qu'il se dbrouille et qu'il fasse ses
premiers pas.... Je n'en demande pas beaucoup, je voudrais le voir marcher,
et aprs, mon Dieu! aprs....

Il complta sa pense d'un geste. Puis, gagn par l'illusion:

--Mais deux annes, ce n'est pas impossible. J'ai eu un cas trs curieux,
un charron du faubourg qui a vcu quatre ans, djouant toutes mes
prvisions.... Deux annes, deux annes, je les vivrai! il faut bien que je
les vive!

Ramond, qui avait baiss la tte, ne rpondait plus. Un embarras le
prenait,  l'ide de s'tre montr trop optimiste; et la joie du matre
l'inquitait, lui devenait douloureuse, comme si cette exaltation mme,
troublant un cerveau autrefois si solide, l'avait averti d'un danger sourd
et imminent.

--Ne vouliez-vous pas envoyer cette dpche tout de suite?

--Oui, oui! allez vite, mon bon Ramond, et je vous attends aprs-demain.
Elle sera ici, je veux que vous accouriez nous embrasser.

La journe fut longue. Et, cette nuit-l, vers quatre heures, comme Pascal
venait enfin de s'endormir, aprs une insomnie heureuse d'espoirs et de
rves, il fut rveill brutalement par une crise effroyable. Il lui sembla
qu'un poids norme, toute la maison, s'tait croul sur sa poitrine,  ce
point que le thorax, aplati, touchait le dos; et il ne respirait plus, la
douleur gagnait les paules, le cou, paralysait le bras gauche. D'ailleurs,
sa connaissance restait entire, il avait la sensation que son coeur
s'arrtait, que sa vie tait sur le point de s'teindre, dans cet affreux
crasement d'tau qui l'touffait. Avant que la crise ft  sa priode
aigu, il avait eu la force de se lever, de taper au plancher avec une
canne, pour faire monter Martine. Puis, il tait retomb sur son lit, ne
pouvant plus ni bouger ni parler, tremp d'une sueur froide.

Martine, heureusement, dans le grand silence de la maison vide, avait
entendu. Elle s'habilla, s'enveloppa d'un chle, monta vivement, avec sa
bougie. La nuit tait profonde encore, le petit jour allait paratre. Et,
quand elle aperut son matre dont les yeux seuls vivaient, qui la
regardait, les mchoires serres, la langue lie, le visage ravag par
l'angoisse, elle s'pouvanta, s'effara, ne put que se jeter vers le lit,
criant:

--Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, qu'avez-vous?... Rpondez-moi, monsieur,
vous me faites peur!

Pendant une grande minute, Pascal touffa davantage, ne parvenant pas 
retrouver son souffle. Puis, l'tau de ses ctes se desserrant peu  peu,
il murmura trs bas:

--Les cinq mille francs du secrtaire sont  Clotilde.... Vous lui direz
que c'est arrang chez le notaire, qu'elle retrouvera l de quoi vivre....

Alors, Martine qui l'avait cout, bante, se dsespra, confessa son
mensonge, ignorant les bonnes nouvelles apportes par Ramond.

--Monsieur, il faut me pardonner, j'ai menti. Mais ce serait mal de mentir
davantage.... Quand je vous ai vu seul, et si malheureux, j'ai pris sur mon
argent....

--Ma pauvre fille, vous avez fait a!

--Oh! j'ai bien espr un peu que monsieur me le rendrait un jour!

La crise se calmait, il put tourner la tte et la regarder. Il tait
stupfait et attendri. Que s'tait-il donc pass dans le coeur de cette
vieille fille avare, qui pendant trente annes avait durement amass son
trsor, qui n'en avait jamais sorti un sou, ni pour les autres ni pour
elle? Il ne comprenait pas encore, il voulut simplement se montrer
reconnaissant et bon.

--Vous tes une brave femme, Martine. Tout cela vous sera rendu.... Je
crois bien que je vais mourir....

Elle ne le laissa pas achever, se rvoltant, dans un sursaut de tout son
tre, dans un cri de protestation.

--Mourir, vous, monsieur!... Mourir avant moi! Je ne veux pas, je ferai
tout, je l'empcherai bien!

Et elle s'tait jete  genoux devant le lit, elle l'avait saisi de ses
mains perdues, ttant pour savoir o il souffrait, le retenant, comme si
elle avait espr qu'on n'oserait pas le lui prendre.

--Il faut me dire ce que vous avez, je vous soignerai, je vous sauverai.
S'il est ncessaire de vous donner de ma vie,  moi, je vous en donnerai,
monsieur.... Je puis bien passer mes jours, mes nuits. Je suis encore
forte, je serai plus forte que le mal, vous verrez.... Mourir, mourir, ah!
non, ce n'est pas possible! Le bon Dieu ne peut pas vouloir une injustice
pareille. Je l'ai tant pri dans mon existence, qu'il doit m'couter un
peu, et il m'exaucera, monsieur, il vous sauvera!

Pascal la regardait, l'coutait, et une clart brusque se faisait en lui.
Mais elle l'aimait, cette misrable fille, elle l'avait toujours aim! Il
se rappelait ses trente annes de dvouement aveugle, son adoration muette
d'autrefois, quand elle le servait  genoux, et qu'elle tait jeune, ses
jalousies sourdes contre Clotilde plus tard, tout ce qu'elle avait d
souffrir inconsciemment  cette poque. Et elle tait l,  genoux encore
aujourd'hui, devant son lit de mort, en cheveux grisonnants, avec ses yeux
couleur de cendre, dans sa face blme de nonne abtie par le clibat. Et il
la sentait ignorante de tout, ne sachant mme pas de quel amour elle
l'avait aim, n'aimant que lui pour le bonheur de l'aimer, d'tre avec lui
et de le servir.

Des larmes roulrent sur les joues de Pascal. Une piti douloureuse, une
tendresse humaine, infinie, dbordaient de son pauvre coeur  moiti bris.
Il la tutoya.

--Ma pauvre fille, tu es la meilleure des filles.... Tiens! embrasse-moi
comme tu m'aimes, de toute ta force!

Elle sanglotait, elle aussi. Elle laissa tomber, sur la poitrine de son
matre, sa tte grise, sa face use par sa longue domesticit. perdument,
elle le baisa, mettant dans ce baiser toute sa vie.

--Bon! ne nous attendrissons pas, parce que, vois-tu, on aura beau faire,
ce sera la fin tout de mme.... Si tu veux que je t'aime bien, tu vas
m'obir.

D'abord, il s'entta  ne pas rester dans sa chambre. Elle lui semblait
glace, haute, vide, noire. Le dsir lui tait venu de mourir dans l'autre
chambre, celle de Clotilde, celle o tous deux s'taient aims, o lui
n'entrait plus qu'avec un frisson religieux. Et il fallut que Martine et
cette dernire abngation, qu'elle l'aidt  se lever, qu'elle le soutint,
le conduisit, chancelant, jusqu'au lit tide encore. Il avait pris, sous
son oreiller, la clef de l'armoire, qu'il gardait l, chaque nuit; et il
remit cette clef sous l'autre oreiller, pour veiller sur elle, tant qu'il
serait vivant. Le petit jour naissait  peine, la servante avait pos la
bougie sur la table.

--A prsent que me voil couch, et que je respire un peu mieux, tu vas me
faire le plaisir de courir chez le docteur Ramond.... Tu le rveilleras, tu
le ramneras avec toi.

Elle partait, lorsqu'il fut saisi d'une crainte.

--Et, surtout, je te dfends d'aller avertir ma mre.

Embarrasse, suppliante, elle revint vers lui.

--Oh monsieur, madame Flicit qui m'a tant fait lui promettre....

Mais il fut inflexible. Toute sa vie, il s'tait montr dfrent pour sa
mre, et il croyait avoir acquis le droit de se protger contre elle, au
moment de sa mort. Il refusait de la voir. La servante dut lui jurer d'tre
muette. Alors, seulement, il retrouva un sourire.

--Va vite.... Oh! tu me reverras, ce n'est pas pour maintenant.

Le jour se levait enfin, un petit jour triste, dans une ple matine de
novembre. Pascal avait fait ouvrir les volets; et, quand il se trouva seul,
il regarda crotre cette lumire, celle de la dernire journe qu'il
vivrait sans doute. La veille, il avait plu, le soleil tait rest voil,
tide encore. Des platanes voisins, il entendait venir tout un rveil
d'oiseaux, tandis que, trs loin, au fond de la campagne ensommeille, une
locomotive sifflait, d'une plainte continue. Et il tait seul, seul dans la
grande maison morne, dont il sentait autour de lui le vide, dont il
coutait le silence. Le jour grandissait lentement, il continuait  en
suivre, sur les vitres, la tache largie et blanchissante. Puis, la flamme
de la bougie fut noye, la chambre apparut tout entire. Il en attendait un
soulagement, et il ne fut pas du, des consolations lui arrivrent de la
tenture couleur d'aurore, de chacun des meubles familiers, du vaste lit o
il avait tant aim et o il s'tait couch pour mourir. Sous le haut
plafond, par la pice frissonnante, flottaient toujours une pure odeur de
jeunesse, une infinie douceur d'amour, dont il tait envelopp comme d'une
caresse fidle, et rconfort.

Cependant, Pascal, bien que la crise aigu et cess, souffrait
affreusement. Une douleur poignante restait au creux de la poitrine, et son
bras gauche, engourdi, pesait  son paule ainsi qu'un bras de plomb. Dans
l'interminable attente du secours que Martine allait ramener, il avait fini
par fixer toute sa pense sur cette souffrance dont criait sa chair. Et il
se rsignait, il ne retrouvait pas la rvolte que soulevait en lui,
autrefois, le seul spectacle de la douleur physique. Elle l'exasprait,
comme une cruaut monstrueuse et inutile. Au milieu de ses doutes de
gurisseur, il ne soignait plus ses malades que pour la combattre. S'il
finissait par l'accepter, aujourd'hui que lui-mme en subissait la torture,
tait-ce donc qu'il montait d'un degr encore dans sa foi en la vie,  ce
sommet de srnit, d'o la vie apparat totalement bonne, mme avec la
fatale condition de la souffrance, qui en est le ressort peut-tre? Oui!
vivre, toute la vie, la vivre et la souffrir toute, sans rbellion, sans
croire qu'on la rendrait meilleure en la rendant indolore, cela clatait
nettement,  ses yeux de moribond, comme le grand courage et la grande
sagesse. Et, pour tromper son attente, pour amuser son mal, il reprenait
ses thories dernires, il rvait au moyen d'utiliser la souffrance, de la
transformer en action, en travail. Si l'homme,  mesure qu'il s'lve dans
la civilisation, sent la douleur davantage, il est trs certain qu'il y
devient aussi plus fort, plus arm, plus rsistant. L'organe, le cerveau
qui fonctionne, se dveloppe, se solidifie, pourvu que l'quilibre ne soit
pus rompu, entre les sensations qu'il reoit et le travail qu'il rend. Ds
lors, ne pouvait-on faire le rve d'une humanit o la somme du travail
quivaudrait si bien  la somme des sensations, que la souffrance s'y
trouverait elle-mme employe et comme supprime?

Maintenant, le soleil se levait, Pascal roulait confusment ces lointains
espoirs, dans le demi-sommeil de son mal, lorsqu'il sentit une nouvelle
crise natre du fond de sa poitrine. Il eut un moment d'anxit atroce:
est-ce que c'tait la fin? est-ce qu'il allait mourir seul? Mais,
justement, des pas rapides montaient l'escalier, Ramond entra, suivi de
Martine. Et le malade eut le temps de lui dire, avant d'touffer:

--Piquez-moi, piquez-moi tout de suite, avec de l'eau pure! et deux fois,
au moins dix grammes!

Malheureusement, le mdecin dut chercher la petite seringue, puis tout
prparer. Cela dura quelques minutes, et la crise fut effrayante. Il en
suivait les progrs avec anxit, le visage qui se dcomposait, les lvres
qui bleuissaient. Enfin, lorsqu'il eut fait les deux piqres, il remarqua
que les phnomnes, un instant stationnaires, diminuaient ensuite
d'intensit, lentement. Cette fois encore, la catastrophe tait vite.

Mais, ds qu'il n'touffa plus, Pascal, jetant un regard sur la pendule,
dit de sa voix faible et tranquille:

--Mon ami, il est sept heures.... Dans douze heures,  sept heures, ce
soir, je serai mort.

Et, comme le jeune homme voulait protester, prt  la discussion:

--Non, ne mentez pas. Vous avez assist  la crise, vous tes renseign
aussi bien que moi.... Tout va dsormais se passer d'une faon
mathmatique; et, heure par heure, je pourrais vous dcrire les phases du
mal....

Il s'interrompit pour respirer difficilement; puis, il ajouta:

--D'ailleurs, tout est bien, je suis content.... Clotilde sera ici  cinq
heures, je ne demande plus qu' la voir et  mourir entre ses bras.

Bientt pourtant, il prouva un mieux sensible. L'effet de la piqre tait
vraiment miraculeux; et il put s'asseoir sur le lit, le dos appuy contre
des oreillers. La voix redevenait facile, jamais la lucidit du cerveau
n'avait paru plus grande.

--Vous savez, matre, dit Ramond, que je ne vous quitte pas. J'ai prvenu
ma femme, nous allons passer la journe ensemble; et, quoi que vous en
disiez, j'espre bien que ce ne sera pas la dernire.... N'est-ce pas? Vous
permettez que je m'installe comme chez moi.

Pascal souriait. Il donna des ordres  Martine, il voulut qu'elle s'occupt
du djeuner, pour Ramond. Si l'on avait besoin d'elle, on l'appellerait. Et
les deux hommes restrent seuls dans une bonne intimit de causerie, l'un
couch, avec sa grande barbe blanche, discourant comme un sage, l'autre
assis au chevet, coutant, montrant la dfrence d'un disciple.

--En vrit, murmura le matre, comme s'il se fut parl  lui-mme, c'est
extraordinaire, l'effet de ces piqres....

Puis, haussant la voix, presque gaiement:

--Mon ami Ramond, ce n'est peut-tre pas un gros cadeau que je vous fais,
mais je vais vous laisser mes manuscrits. Oui, Clotilde a l'ordre, quand je
ne serai plus, de vous les remettre.... Vous fouillerez l dedans, vous y
trouverez peut-tre des choses pas trop mauvaises. Si vous en tirez un jour
quelque bonne ide, eh bien! ce sera tant mieux pour tout le monde.

Et il partit de l, il donna son testament scientifique. Il avait la nette
conscience de n'avoir t, lui, qu'un pionnier solitaire, un prcurseur,
bauchant des thories, ttonnant dans la pratique, chouant  cause de sa
mthode encore barbare. Il rappela son enthousiasme, lorsqu'il avait cru
dcouvrir la panace universelle, avec ses injections de substance
nerveuse, puis ses dconvenues, ses dsespoirs, la mort brutale de
Lafouasse, la phtisie emportant quand mme Valentin, la folie victorieuse
reprenant Sarteur et l'tranglant. Aussi s'en allait-il plein de doute,
n'ayant plus la foi ncessaire au mdecin gurisseur, si amoureux de la
vie, qu'il avait fini par mettre en elle son unique croyance, certain
qu'elle devait tirer d'elle seule sa sant et sa force. Mais il ne voulait
pas fermer l'avenir, il tait heureux au contraire de lguer son hypothse
 la jeunesse. Tous les vingt ans, les thories changeaient, il ne restait
d'inbranlables que les vrits acquises, sur lesquelles la science
continuait  btir. Si mme il n'avait eu le mrite que d'apporter
l'hypothse d'un moment, son travail ne serait pas perdu, car le progrs
tait srement dans l'effort, dans l'intelligence toujours en marche. Puis,
qui savait? il avait beau mourir troubl et las, n'ayant point ralis son
espoir avec les piqres: d'autres ouvriers viendraient, jeunes, ardents,
convaincus, qui reprendraient l'ide, l'clairciraient, l'largiraient. Et
peut-tre tout un sicle, tout un monde nouveau partirait de l.

--Ah! mon cher Ramond, continua-t-il, si l'on revivait une autre vie!...
Oui je recommencerai, je reprendrai mon ide, car j'ai t frapp
dernirement par ce singulier rsultat que les piqres faites avec de l'eau
pure taient presque aussi efficaces.... Le liquide inject n'importe donc
pas, il n'y a donc l qu'une action simplement mcanique.... Tout ce mois
dernier, j'ai crit beaucoup l-dessus. Vous trouverez des notes, des
observations curieuses.... En somme, j'en serais arriv  croire uniquement
au travail,  mettre la sant dans le fonctionnement quilibr de tous les
organes, une sorte de thrapeutique dynamique, si j'ose risquer ce mot.

Il se passionnait peu  peu, il en arrivait  oublier la mort prochaine,
pour ne songer qu' sa curiosit ardente de la vie. Et il bauchait, d'un
trait large, sa thorie dernire. L'homme baignait dans un milieu, la
nature, qui irritait perptuellement par des contacts les terminaisons
sensitives des nerfs. De l, la mise en oeuvre, non seulement des sens,
mais de toutes les surfaces du corps, extrieures et intrieures. Or
c'taient ces sensations qui, en se rpercutant dans le cerveau, dans la
moelle, dans les centres nerveux, s'y transformaient en tonicit, en
mouvements et en ides; et il avait la conviction que se bien porter
consistait dans le train normal de ce travail: recevoir les sensations, les
rendre en ides et en mouvements, nourrir la machine humaine par le jeu
rgulier des organes. Le travail devenait ainsi la grande loi, le
rgulateur de l'univers vivant. Ds lors, il tait ncessaire que, si
l'quilibre se rompait, si les excitations venues du dehors cessaient
d'tre suffisantes, la thrapeutique en crt d'artificielles, de faon 
rtablir la tonicit, qui est l'tat de sant parfaite. Et il rvait toute
une mdication nouvelle: la suggestion, l'autorit toute-puissante du
mdecin pour les sens; l'lectricit, les frictions, le massage pour la
peau et les tendons; les rgimes alimentaires pour l'estomac; les cures
d'air, sur les hauts plateaux pour les poumons; enfin, les transfusions,
les piqres d'eau distille pour l'appareil circulatoire. C'tait l'action
indniable et purement mcanique de ces dernires qui l'avait mis sur la
voie, il ne faisait qu'tendre  prsent l'hypothse, par un besoin de son
esprit gnralisateur, il voyait de nouveau le monde sauv dans cet
quilibre parfait, autant de travail rendu que de sensation reue, le
branle du monde rtabli dans son labeur ternel.

Puis, il se mit  rire franchement.

--Bon! me voil parti encore!... Et moi qui crois, au fond, que l'unique
sagesse est de ne pas intervenir, de laisser faire la nature! Ah! le vieux
fou incorrigible!

Mais Ramond lui avait saisi les deux mains, dans un lan de tendresse et
d'admiration.

--Matre, matre! c'est avec de la passion, de la folie comme la vtre
qu'on fait du gnie!... Soyez sans crainte, je vous ai cout, je tcherai
d'tre digne de votre hritage; et, je le crois comme vous, peut-tre le
grand demain est-il l tout entier.

Dans la chambre attendrie et calme, Pascal se remit  parler, avec la
tranquillit brave d'un philosophe mourant qui donne sa dernire leon.
Maintenant, il revenait sur ses observations personnelles, il expliquait
qu'il s'tait souvent guri lui-mme par le travail, un travail rgl et
mthodique, sans surmenage. Onze heures sonnrent, il voulut que Ramond
djeunt, et il continua la conversation, trs loin, trs haut, pendant que
Martine servait. Le soleil avait fini par percer les nues grises de la
matine, un soleil  demi voil encore et trs doux, dont la nappe dore
tidissait la vaste pice. Puis, comme il achevait de boire quelques
gorges de lait, il se tut.

A ce moment, le jeune mdecin mangeait une poire.

--Est-ce que vous souffrez davantage?

--Non, non, finissez.

Mais il ne put mentir. C'tait une crise, et terrible. La suffocation vint
en coup de foudre, le renversa sur l'oreiller, le visage dj bleu. Des
deux mains, il avait saisi le drap  poigne, il s'y cramponnait, comme
pour y trouver un point d'appui et soulever l'effroyable masse qui lui
crasait la poitrine. Atterr, livide, il tenait ses yeux grands ouverts,
fixs sur la pendule, avec une effrayante expression de dsespoir et de
douleur. Et, pendant dix longues minutes, il faillit expirer.

Tout de suite, Ramond l'avait piqu. Le soulagement fut lent  se produire,
l'efficacit tait moindre.

De grosses larmes parurent dans les yeux de Pascal, ds que la vie lui
revint. Il ne parlait pas encore, il pleurait. Puis, regardant toujours la
pendule, de ses regards obscurcis:

--Mon ami, je mourrai  quatre heures, je ne la verrai pas.

Et, comme Ramond, pour distraire sa pense, affirmait contre l'vidence que
la terminaison n'tait pas si prochaine, lui fut repris de sa passion de
savant, voulut donner  son jeune confrre une dernire leon, base sur
l'observation directe. Il avait soign plusieurs cas pareils au sien, il se
souvenait surtout d'avoir dissqu,  l'hpital, le coeur d'un vieux pauvre
atteint de sclrose.

--Je le vois, mon coeur.... Il est couleur de feuille morte, les fibres en
sont cassantes, on le dirait amaigri, bien qu'il ait augment un peu de
volume. Le travail inflammatoire a d le durcir, on le couperait
difficilement....

Il continua  voix plus basse. Tout  l'heure, il avait bien senti son
coeur qui mollissait, dont les contractions devenaient molles et lentes. Au
lieu du jet de sang normal, il ne sortait plus par l'aorte qu'une bave
rouge. Derrire, les veines taient gorges de sang noir, l'touffement
augmentait,  mesure que se ralentissait la pompe aspirante et foulante,
rgulatrice de toute la machine. Et, aprs la piqre, il avait suivi,
malgr sa souffrance, le rveil progressif de l'organe, le coup de fouet
qui l'avait remis en marche, dblayant le sang noir des veines, soufflant
de nouveau la force avec le sang rouge des artres. Mais la crise allait
revenir, ds que l'effet mcanique de la piqre aurait cess. Il pouvait la
prdire  quelques minutes prs. Grce aux injections, il y aurait encore
trois crises. La troisime l'emporterait, il mourrait  quatre heures.

Puis, d'une voix de plus en plus faible, il eut un dernier enthousiasme,
sur la vaillance du coeur, de cet ouvrier obstin de la vie, sans cesse au
travail,  toutes les secondes de l'existence, mme pendant le sommeil,
lorsque les autres organes, paresseux, se reposaient.

--Ah! brave coeur! comme tu luttes hroquement!... Quelle foi, quelle
gnrosit de muscle jamais las!... Tu as trop aim, tu as trop battu, et
c'est pourquoi tu te brises, brave coeur qui ne veux pas mourir et qui te
soulves pour battre encore!

Mais la premire crise annonce se produisit. Pascal n'en sortit, cette
fois, que pour rester haletant, hagard, la parole sifflante et pnible. De
sourdes plaintes lui chappaient, malgr son courage: mon Dieu! cette
torture ne finirait donc pas? Et, pourtant, il n'avait plus qu'un ardent
dsir, prolonger son agonie, vivre assez pour embrasser une dernire fois
Clotilde. S'il se trompait, comme Ramond s'obstinait  le rpter! s'il
pouvait vivre jusqu' cinq heures! Ses yeux taient retourns  la pendule,
il ne quittait plus les aiguilles, donnant aux minutes une importance
d'ternit. Autrefois, ils avaient plaisant souvent sur cette pendule
empire, une borne de bronze dor, contre laquelle l'Amour souriant
contemplait le Temps endormi. Elle marquait trois heures. Puis, elle marqua
trois heures et demie. Deux heures de vie seulement, encore deux heures de
vie, mon Dieu! Le soleil s'abaissait  l'horizon, un grand calme tombait du
ple ciel d'hiver; et il coutait, par moments, les lointaines locomotives
qui sifflaient,  travers la plaine rase. Ce train-l tait celui qui
passait aux Tulettes. L'autre, celui qui venait de Marseille, n'arriverait
donc jamais!

A quatre heures moins vingt, Pascal fit signe  Ramond de s'approcher. Il
ne parlait plus assez fort, il ne pouvait se faire entendre.

--Il faudrait, pour que je vcusse jusqu' six heures, que le pouls ft
moins bas. J'esprais encore, mais c'est fini....

Et, dans un murmure, il nomma Clotilde. C'tait un adieu bgay et
dchirant, l'affreux chagrin qu'il prouvait  ne pas la revoir.

Ensuite, le souci de ses manuscrits reparut.

--Ne me quittez pas.... La clef est sous mon oreiller. Vous direz 
Clotilde de la prendre, elle a des ordres.

A quatre heures moins dix, une nouvelle piqre resta sans effet. Et quatre
heures allaient sonner, lorsque la deuxime crise se dclara. Brusquement,
aprs avoir touff, il se jeta hors de son lit, il voulut se lever,
marcher, dans un rveil de ses forces. Un besoin d'espace, de clart, de
grand air, le poussait en avant, l-bas. Puis, c'tait un appel
irrsistible de la vie, de toute sa vie, qu'il entendait venir  lui, du
fond de la salle voisine. Et il y courait, chancelant, suffoquant, courb 
gauche, se rattrapant aux meubles.

Vivement, le docteur Ramond s'tait prcipit pour le retenir.

--Matre, matre! recouchez-vous, je vous en supplie!

Mais Pascal, sourdement, s'enttait  finir debout. La passion d'tre
encore, l'ide hroque du travail, persistaient en lui, l'emportaient
comme une masse. Il rlait, il balbutiait.

--Non, non ... l-bas, l-bas....

Il fallut que son ami le soutint, et il s'en alla ainsi, trbuchant et
hagard, jusqu'au fond de la salle, et il se laissa tomber sur sa chaise,
devant sa table, o une page commence tranait, parmi le dsordre des
papiers et des livres.

L, un moment, il souffla, ses paupires se fermrent. Bientt, il les
rouvrit, tandis que ses mains ttonnantes cherchaient le travail. Elles
rencontrrent l'Arbre gnalogique, au milieu d'autres notes parses.
L'avant-veille encore, il y avait rectifi des dates. Et il le reconnut,
l'attira, l'tala.

--Matre, matre! vous vous tuez! rptait Ramond frmissant, boulevers de
piti et d'admiration.

Pascal n'coutait pas, n'entendait pas. Il avait senti un crayon rouler
sous ses doigts. Il le tenait, il se penchait sur l'Arbre, comme si ses
yeux  demi teints ne voyaient plus. Et, une dernire fois, il passait en
revue les membres de la famille. Le nom de Maxime l'arrta, il crivit:
Meurt ataxique, en 1873, dans la certitude que son neveu ne passerait pas
l'anne. Ensuite,  ct, le nom de Clotilde le frappa, et il complta
aussi la note, il mit: A, en 1874, de son oncle Pascal, un fils. Mais il
se cherchait, s'puisant, s'garant. Enfin, quand il se fut trouv, sa main
se raffermit, il s'acheva, d'une criture haute et brave: Meurt, d'une
maladie de coeur, le 7 novembre 1873. C'tait l'effort suprme, son rle
augmentait, il touffait, lorsqu'il aperut, au-dessus de Clotilde, la
feuille blanche. Ses doigts ne pouvaient plus tenir le crayon. Pourtant, en
lettres dfaillantes, o passait la tendresse torture, le dsordre perdu
de son pauvre coeur, il ajouta encore: L'enfant inconnu,  natre en 1874.
Quel sera-t-il? Et il eut une faiblesse, Martine et Ramond purent 
grand'peine le reporter sur le lit.

La troisime crise eut lieu  quatre heures un quart. Dans cet accs final
de suffocation, le visage de Pascal exprima une effroyable souffrance.
Jusqu'au bout, il devait endurer son martyre d'homme et de savant. Ses yeux
troubles semblrent chercher encore la pendule, pour constater l'heure. Et
Ramond, le voyant remuer les lvres, se pencha, colla son oreille. En
effet, il murmurait des paroles, si lgres, qu'elles taient un souffle.

--Quatre heures.... Le coeur s'endort, plus de sang rouge dans l'aorte....
La valvule mollit et s'arrte....

Un rle affreux le secoua, le petit souffle devenait trs lointain.

--a marche trop vite.... Ne me quittez pas, la clef est sous
l'oreiller.... Clotilde, Clotilde....

Au pied du lit, Martine tait tombe  genoux, trangle de sanglots. Elle
voyait bien que monsieur se mourait. Elle n'avait point os courir chercher
un prtre, malgr sa grande envie; et elle rcitait elle-mme les prires
des agonisants, elle priait ardemment le bon Dieu, pour qu'il pardonnt 
monsieur et que monsieur allt droit en paradis.

Pascal mourut. Sa face tait toute bleue. Aprs quelques secondes d'une
immobilit complte, il voulut respirer, il avana les lvres, ouvrit sa
pauvre bouche, un bec de petit oiseau qui cherche  prendre une dernire
gorge d'air. Et ce fut la mort, trs simple.




XIII


Ce fut seulement aprs le djeuner, vers une heure, que Clotilde reut la
dpche de Pascal. Elle tait justement, ce jour-l, boude par son frre
Maxime, qui lui faisait sentir, avec une duret croissante, ses caprices et
ses colres de malade. En somme, elle avait peu russi auprs de lui; il la
trouvait trop simple, trop grave, pour l'gayer; et, maintenant, il
s'enfermait avec la jeune Rose, cette petite blonde  l'air candide, qui
l'amusait. Depuis que la maladie le tenait immobile et affaibli, il perdait
de sa prudence goste de jouisseur, de sa longue mfiance contre la femme
mangeuse d'hommes. Aussi, lorsque sa soeur voulut lui dire que leur oncle
la rappelait, et qu'elle partait, eut-elle quelque peine  se faire ouvrir,
car Rose tait en train de le frictionner. Tout de suite, il l'approuva,
et, s'il la pria de revenir le plus tt possible, ds qu'elle aurait
termin l-bas ses affaires, il n'insista pas, uniquement dsireux de se
montrer aimable.

Clotilde passa l'aprs-midi  faire ses malles. Dans sa fivre, dans
l'tourdissement d'une dcision si brusque, elle ne rflchissait pas, elle
tait toute  la grande joie du retour. Mais, aprs la bousculade du dner,
aprs les adieux  son frre et l'interminable course en fiacre, de
l'avenue du Bois-de-Boulogne  la gare de Lyon, lorsqu'elle se trouva dans
un compartiment de dames seules, partie  huit heures, en pleine nuit
pluvieuse et glace de novembre, roulant dj hors de Paris, elle se calma,
fut peu  peu envahie de rflexions, finit par se sentir trouble de
sourdes inquitudes. Pourquoi donc cette dpche, immdiate et si brve:
Je t'attends, pars ce soir? Sans doute, c'tait la rponse  la lettre o
elle lui annonait sa grossesse. Seulement, elle savait combien il dsirait
qu'elle restt  Paris, o il la rvait heureuse, et elle s'tonnait
maintenant de sa hte  la rappeler. Elle n'attendait pas une dpche, mais
une lettre, puis des arrangements pris, le retour  quelques semaines de
l. tait-ce donc qu'il y avait autre chose, une indisposition peut-tre,
un dsir, un besoin de la revoir sur l'heure? Et, ds lors, cette crainte
s'enfona en elle avec la force d'un pressentiment, grandit, la possda
bientt tout entire.

Toute la nuit, une pluie diluvienne avait fouett les vitres du train, par
les plaines de la Bourgogne. Ce dluge ne cessa qu' Mcon. Aprs Lyon, le
jour parut. Clotilde avait sur elle les lettres de Pascal; et elle
attendait l'aube avec impatience, pour revoir et tudier ces lettres, dont
l'criture lui avait paru change. En effet, elle eut un petit froid au
coeur, en constatant l'hsitation, les sortes de lzardes qui s'taient
produites dans les mots. Il tait malade, trs malade: cela, maintenant,
tournait  la certitude, s'imposait  elle par une vritable divination, o
il entrait moins de raisonnement que de subtile prescience. Et le reste du
voyage fut horriblement long, car elle sentait crotre son angoisse 
mesure qu'elle approchait. Le pis tait que, dbarquant  Marseille ds
midi et demi, elle ne pouvait prendre un train pour Plassans qu' trois
heures vingt. Trois grandes heures d'attente. Elle djeuna au buffet de la
gare, mangea fivreusement, comme si elle avait eu peur de manquer ce
train; puis, elle se trana dans le jardin poussireux, alla d'un banc  un
autre, sous le soleil ple, tide encore, au milieu de l'encombrement des
omnibus et des fiacres. Enfin, elle roula de nouveau, arrte tous les
quarts d'heure aux petites stations. Elle allongeait la tte  la portire,
il lui semblait qu'elle tait partie depuis plus de vingt ans et que les
lieux devaient tre changs. Le train quittait Sainte-Marthe, lorsqu'elle
eut la forte motion, en allongeant le cou, d'apercevoir,  l'horizon, trs
loin, la Souleiade, avec les deux cyprs centenaires de la terrasse, qu'on
reconnaissait de trois lieues.

Il tait cinq heures, le crpuscule tombait dj. Les plaques tournantes
retentirent, et Clotilde descendit. Mais elle avait eu un lancement, une
douleur vive, en voyant que Pascal n'tait pas sur le quai,  l'attendre.
Elle se rptait depuis Lyon: Si je ne le vois pas tout de suite, 
l'arrive, c'est qu'il est malade. Peut-tre, cependant, tait-il rest
dans la salle, ou s'occupait-il d'une voiture, dehors. Elle se prcipita,
et elle ne trouva que le pre Durieu, le voiturier que le docteur employait
d'habitude. Vivement, elle le questionna. Le vieil homme, un Provenal
taciturne, ne se htait pas de rpondre. Il avait l sa charrette, il
demandait le bulletin de bagages, voulait d'abord s'occuper des malles.
D'une voix tremblante, elle rpta sa question:

--Tout le monde va bien, pre Durieu?

--Mais oui, mademoiselle.

Et elle dut insister, avant de savoir que c'tait Martine, la veille, vers
six heures, qui lui avait command de se trouver  la gare, avec sa
voiture, pour l'arrive du train. Il n'avait pas vu, personne n'avait vu le
docteur, depuis deux mois. Peut-tre bien, puisqu'il n'tait pas l, qu'il
avait d prendre le lit, car le bruit courait en ville qu'il n'tait gure
solide.

--Attendez que j'aie les bagages, mademoiselle. Il y a une place pour vous
sur la banquette.

--Non, pre Durieu, ce serait trop long. Je vais  pied.

A grands pas, elle monta la rampe. Son coeur se serrait tellement, qu'elle
touffait. Le soleil avait disparu derrire les coteaux de Sainte-Marthe,
une cendre fine tombait du ciel gris, avec le premier frisson de novembre;
et, comme elle prenait le chemin des Fenouillres, elle eut une nouvelle
apparition de la Souleiade qui la glaa, la faade morne sous le
crpuscule, tous les volets ferms, dans une tristesse d'abandon et de
deuil.

Mais le coup terrible que reut Clotilde, ce fut lorsqu'elle reconnut
Ramond, debout au seuil du vestibule, et qui semblait l'attendre. Il
l'avait guette en effet, il tait descendu, voulant amortir en elle
l'affreuse catastrophe. Elle arrivait essouffle, elle avait pass par le
quinconce des platanes, prs de la source, pour couper au plus court; et,
de voir le jeune homme l, au lieu de Pascal qu'elle esprait encore y
trouver, elle eut une sensation d'croulement, d'irrparable malheur.
Ramond tait trs ple, boulevers, malgr son effort de courage. Il ne
pronona pas un mot, attendant d'tre questionn. Elle-mme suffoquait, ne
disait rien. Et ils entrrent ainsi, il la mena jusqu' la salle  manger,
o ils restrent de nouveau quelques secondes en face l'un de l'autre,
muets, dans cette angoisse.

--Il est malade, n'est-ce pas? balbutia-t-elle enfin.

Il rpta simplement:

--Oui, malade.

--J'ai bien compris en vous voyant, reprit-elle. Pour qu'il ne soit pas l,
il faut qu'il soit malade.

Alors, elle insista.

--Il est malade, trs malade, n'est-ce pas?

Il ne rpondait plus, il plissait davantage, et elle le regarda. A ce
moment, elle vit la mort sur lui, sur ses mains frmissantes encore, qui
avaient soign le mourant, sur sa face dsespre, dans ses yeux troubles,
qui gardaient le reflet de l'agonie, dans tout son dsordre de mdecin qui
tait l depuis douze heures,  lutter, impuissant.

Elle eut un grand cri.

--Mais il est mort!

Et elle chancela, foudroye, elle s'abattit entre les bras de Ramond, qui
l'treignit fraternellement, dans un sanglot. Tous les deux, au cou l'un de
l'autre, pleurrent.

Puis, lorsqu'il l'eut assise sur une chaise et qu'il put parler:

--C'est moi, hier, vers dix heures et demie, qui ai mis au tlgraphe la
dpche que vous avez reue. Il tait si heureux, si plein d'espoir! Il
faisait des rves d'avenir, un an, deux ans de vie.... Et c'est ce matin, 
quatre heures, qu'il a t pris de la premire crise et qu'il m'a envoy
chercher. Tout de suite, il s'tait vu perdu. Mais il esprait durer
jusqu' six heures, vivre assez pour vous revoir.... Le mal a march trop
vite. Il m'en a dit les progrs jusqu'au dernier souffle, minute par
minute, comme un professeur qui dissque  l'amphithtre. Il est mort avec
votre nom aux lvres, calme et dsespr, en hros.

Clotilde aurait voulu courir, monter d'un bond dans la chambre, et elle
restait cloue, sans force pour quitter la chaise. Elle avait cout, les
yeux noys de grosses larmes qui coulaient sans fin. Chacune des phrases,
le rcit de cette mort stoque retentissait dans son coeur, s'y gravait
profondment. Elle reconstituait l'abominable journe. A jamais elle devait
la revivre.

Mais, surtout, son dsespoir dborda, lorsque Martine, entre depuis un
instant, dit d'une voix dure:

--Ah! mademoiselle a bien raison de pleurer, car si monsieur est mort,
c'est bien  cause de mademoiselle.

La vieille servante se tenait l debout,  l'cart, prs de la porte de sa
cuisine, souffrante, exaspre qu'on lui et pris et tu son matre; et
elle ne cherchait mme pas une parole de bienvenue et de soulagement, pour
cette enfant qu'elle avait leve. Sans calculer la porte de son
indiscrtion, la peine ou la joie qu'elle pouvait faire, elle se
soulageait, elle disait tout ce qu'elle savait.

--Oui, si monsieur est mort, c'est bien parce que mademoiselle est partie.

Du fond de son anantissement, Clotilde protesta.

--Mais c'est lui qui s'est fch, qui m'a force  partir!

--Ah bien! il a fallu que mademoiselle y mit de la complaisance, pour ne
pas voir clair.... La nuit d'avant le dpart, j'ai trouv monsieur  moiti
touff, tant il avait du chagrin; et, quand j'ai voulu prvenir
mademoiselle, c'est lui qui m'en a empche.... Puis, je l'ai bien vu, moi,
depuis que mademoiselle n'est plus l. Toutes les nuits, a recommenait,
il se tenait  quatre pour ne pas crire et la rappeler.... Enfin, il en
est mort, c'est la vrit pure.

Une grande clart se faisait dans l'esprit de Clotilde,  la fois bien
heureuse et torture. Mon Dieu! c'tait donc vrai, ce qu'elle avait
souponn un instant? Ensuite, elle avait pu finir par croire, devant
l'obstination violente de Pascal, qu'il ne mentait pas, qu'entre elle et le
travail il choisissait sincrement le travail, en homme de science chez qui
l'amour de l'oeuvre l'emporte sur l'amour de la femme. Et il mentait
pourtant, il avait pouss le dvouement, l'oubli de lui-mme, jusqu'
s'immoler, pour ce qu'il pensait tre son bonheur,  elle. Et la tristesse
des choses voulait qu'il se ft tromp, qu'il et consomm ainsi leur
malheur  tous.

De nouveau, Clotilde protestait, se dsesprait.

--Mais comment aurais-je pu savoir?... J'ai obi, j'ai mis toute ma
tendresse dans mon obissance.

--Ah! cria encore Martine, il me semble que j'aurais devin, moi!

Ramond intervint, parla doucement. Il avait repris les mains de son amie,
il lui expliqua que le chagrin avait pu hter l'issue fatale, mais que le
matre tait malheureusement condamn depuis quelque temps. La maladie de
coeur dont il souffrait devait dater d'assez loin dj: beaucoup de
surmenage, une part certaine d'hrdit, enfin toute sa passion dernire;
et le pauvre coeur s'tait bris.

--Montons, dit Clotilde. Je veux le voir.

En haut, dans la chambre, on avait ferm les volets, le crpuscule
mlancolique n'tait mme pas entr. Deux cierges brlaient sur une petite
table, dans des flambeaux, au pied du lit. Et ils clairaient d'une ple
lueur jaune Pascal tendu, les jambes serres, les mains ramenes et  demi
jointes, sur la poitrine. Pieusement, on avait clos les paupires. Le
visage semblait dormir, bleutre encore, pourtant apais dj, dans le flot
pandu de la chevelure blanche et de la barbe blanche. Il tait mort depuis
une heure et demie  peine. L'infinie srnit commenait, l'ternel repos.

A le revoir ainsi,  se dire qu'il ne l'entendait plus, qu'il ne la voyait
plus, qu'elle tait seule dsormais, qu'elle le baiserait une dernire
fois, puis qu'elle le perdrait pour toujours, Clotilde avait eu un grand
lan de douleur, s'tait jete sur le lit, en ne pouvant balbutier que cet
appel de tendresse:

--Oh! matre, matre, matre....

Ses lvres s'taient poses sur le front du mort; et, comme elle le
trouvait refroidi  peine, encore tide de vie, elle put avoir un instant
d'illusion, croire qu'il restait sensible  cette caresse dernire, si
longtemps attendue. N'avait-il pas souri dans son immobilit, heureux enfin
et pouvant achever de mourir,  prsent qu'il les sentait l tous deux,
elle et l'enfant qu'elle portait? Puis, dfaillante devant la terrible
ralit, elle sanglota de nouveau, perdument.

Martine entrait, avec une lampe, qu'elle posa  l'cart, sur un coin de la
chemine. Et elle entendit Ramond, qui surveillait Clotilde, inquiet de la
voir bouleverse,  ce point, dans sa situation.

--Je vais vous emmener, si vous manquez de courage. Songez que vous n'tes
pas seule, qu'il y a le cher petit tre, dont il me parlait dj avec tant
de joie et de tendresse.

Dans la journe, la servante s'tait tonne de certaines phrases,
surprises par hasard. Brusquement, elle comprit; et, comme elle tait sur
le point de quitter la chambre, elle s'arrta, elle couta encore.

Ramond avait baiss la voix.

--La clef de l'armoire est sous l'oreiller, il m'a rpt plusieurs fois de
vous en avertir.... Vous savez ce que vous avez  faire?

Clotilde tcha de se rappeler et de rpondre.

--Ce que j'ai  faire? pour les papiers, n'est-ce pas?... Oui, oui! je me
souviens, je dois garder les dossiers et vous donner les autres
manuscrits.... N'ayez pas peur, j'ai toute ma tte, je serai trs
raisonnable. Mais je ne veux pas le quitter, je vais passer la nuit l,
bien tranquille, je vous le promets.

Elle tait si douloureuse, l'air si rsolu  le veiller,  rester avec lui
tant qu'on ne l'emporterait pas, que le mdecin la laissa faire.

--Eh bien! je vous quitte, on doit m'attendre chez moi. Puis, il y a toutes
sortes de formalits, la dclaration, le convoi, dont je veux vous viter
le souci. Ne vous occupez de rien. Demain matin, tout sera rgl, quand je
reviendrai.

Il l'embrassa encore, il s'en alla. Et ce fut alors seulement que Martine
disparut  son tour, derrire lui, fermant  clef la porte, en bas, courant
par la nuit devenue noire.

Maintenant, dans la chambre, Clotilde tait seule; et, autour d'elle, sous
elle, au milieu du grand silence, elle sentait la maison vide. Clotilde
tait seule, avec Pascal mort. Elle avait approch une chaise, contre le
lit, au chevet, elle s'tait assise, immobile, seule. En arrivant, elle
avait simplement retir son chapeau; puis, s'tant aperue qu'elle avait
gard ses gants, elle venait aussi de les ter. Mais elle demeurait l, en
robe de voyage, poussireuse, fripe, par les vingt heures de chemin de
fer. Sans doute, le pre Durieu avait, depuis longtemps, dpos les malles,
en bas. Et elle n'avait ni l'ide ni la force de se dbarbouiller, de se
changer, anantie  prsent sur cette chaise o elle tait tombe. Un
regret unique, un remords immense, l'emplissaient. Pourquoi avait-elle
obi? pourquoi s'tait-elle rsigne  partir? Si elle tait reste, elle
avait la conviction, ardente qu'il ne serait pas mort. Elle l'aurait tant
aim, tant caress, qu'elle l'aurait guri. Chaque soir, elle l'aurait pris
entre ses bras pour l'endormir, elle l'aurait rchauff de toute sa
jeunesse, elle lui aurait souffl de sa vie dans ses baisers. Quand on ne
voulait pas que la mort vous prt un tre cher, on restait pour donner de
son sang, on la mettait en fuite. C'tait sa faute, si elle l'avait perdu,
si elle ne pouvait plus, d'une treinte, l'veiller de l'ternel sommeil.
Et elle se trouvait imbcile de n'avoir pas compris, lche de ne s'tre pas
dvoue, coupable et punie  jamais de s'en tre alle, quand le simple bon
sens,  dfaut du coeur, devait la clouer l, dans sa tache de sujette
soumise et tendre, veillant sur son roi.

Le silence devenait tel, si absolu, si large, que Clotilde dtacha un
instant les yeux du visage de Pascal, pour regarder dans la chambre. Elle
n'y vit que des ombres vagues: la lampe clairait de biais la glace de la
grande psych, pareille  une plaque d'argent mat; et les deux cierges
mettaient seulement, sous le haut plafond, deux taches fauves. A ce moment,
la pense lui revint des lettres qu'il lui crivait, si courtes, si
froides; et elle comprenait sa torture  touffer son amour. Quelle force
il lui avait fallu, dans l'accomplissement du projet de bonheur, sublime et
dsastreux, qu'il faisait pour elle! Il s'enttait  disparatre,  la
sauver de sa vieillesse et de sa pauvret; il la rvait riche, libre de
jouir de ses vingt-six ans, loin de lui: c'tait l'oubli total de soi,
l'anantissement dans l'amour d'une autre. Et elle en prouvait une
gratitude, une douceur profondes, mles  une sorte d'amertume irrite
contre le destin mauvais. Puis, tout d'un coup, les annes heureuses
s'voqurent, sa jeunesse, son adolescence prs de lui, si bon, si gai.
Comme il l'avait conquise d'une lente passion, comme elle s'tait sentie
sienne, aprs les rvoltes qui les avaient un instant spars, et dans quel
emportement de joie elle s'tait donne  lui, pour tre davantage et toute
 lui, puisqu'il la dsirait! Cette chambre o il se refroidissait  cette
heure, elle la retrouvait tide encore et frissonnante de leurs nuits de
tendresse.

Sept heures sonnrent  la pendule, et Clotilde tressaillit  ce tintement
lger, dans le grand silence. Qui donc avait parl? Elle se rappela, elle
regarda la pendule, dont le timbre avait sonn tant d'heures de joie. Cette
pendule antique avait une voix chevrotante d'amie trs vieille, qui les
amusait, dans l'obscurit, quand ils veillaient, aux bras l'un de l'autre.
Et, de tous les meubles,  prsent, lui venaient des souvenirs. Leurs deux
images lui semblrent renatre, du fond argent et ple de la grande
psych: elles s'avanaient, indcises, presque confondues, avec un flottant
sourire, comme aux jours ravis, o il l'amenait l, pour la parer de
quelque bijou, un cadeau qu'il cachait depuis le matin, dans sa folie du
don. C'tait aussi la table o brlaient les deux cierges, la petite table
sur laquelle ils avaient fait leur dner de misre, le soir qu'ils
manquaient de pain et qu'elle lui avait servi un festin royal. Que de
miettes de leur amour elle retrouverait dans la commode  marbre blanc,
cercl d'une galerie! Quels bons rires ils avaient eus, sur la chaise
longue, aux pieds raidis, quand elle y mettait ses bas et qu'il la
taquinait! Mme de la tenture, de l'ancienne indienne rouge dcolore,
devenue couleur d'aurore, un chuchotement lui arrivait, tout ce qu'ils
s'taient dit de frais et de tendre, les enfantillages infinis de leur
passion, et jusqu' l'odeur de sa chevelure,  elle, une odeur de violette,
qu'il adorait. Alors, comme la vibration des sept coups de la pendule avait
cess, si longue en son coeur, elle ramena les yeux sur le visage immobile
de Pascal, et de nouveau elle s'anantit.

Ce fut dans cette prostration croissante que Clotilde, quelques minutes
plus tard, entendit un bruit soudain de sanglots. On tait entr en coup de
vent, elle reconnut sa grand'mre Flicit. Mais elle ne bougea pas, elle
ne parla pas, tellement elle tait dj engourdie de douleur. Martine,
devanant l'ordre qu'on lui aurait srement donn, venait de courir chez la
vieille madame Rougon, pour lui apprendre l'affreuse nouvelle; et celle-ci,
stupfaite d'abord d'une catastrophe si prompte, bouleverse ensuite,
accourait, dbordante d'un chagrin bruyant. Elle sanglota devant son fils,
elle embrassa Clotilde, qui lui rendit son baiser, comme dans un rve.
Puis,  partir de cet instant, celle-ci, sans sortir de l'accablement o
elle s'isolait, sentit bien qu'elle n'tait plus seule, au continuel
remue-mnage touff dont les petits bruits traversaient la chambre.
C'tait Flicit qui pleurait, qui entrait, qui sortait sur la pointe des
pieds, qui mettait de l'ordre, furetait, chuchotait, tombait sur une chaise
pour se relever aussitt. Et, vers neuf heures, elle voulut absolument
dcider sa petite-fille  manger quelque chose. Deux fois dj, elle
l'avait sermonne, tout bas. Elle revint lui dire  l'oreille:

--Clotilde, ma chrie, je t'assure que tu as tort.... Il faut prendre des
forces, jamais tu n'iras jusqu'au bout.

Mais, d'un signe de tte, la jeune femme s'obstinait  refuser.

--Voyons, tu as d djeuner  Marseille, au buffet, n'est-ce pas? et tu
n'as rien pris depuis ce moment.... Est-ce raisonnable? Je n'entends pas
que tu tombes malade, toi aussi.... Martine a du bouillon. Je lui ai dit de
faire un potage lger et d'ajouter un poulet.... Descends manger un
morceau, rien qu'un morceau, pendant que je vais rester l.

Du mme signe souffrant, Clotilde refusait toujours. Elle finit par
bgayer:

--Laisse-moi, grand'mre, je t'en supplie.... Je ne pourrais pas, a
m'toufferait.

Et elle ne parla plus. Pourtant, elle ne dormait pas, elle avait les yeux
grands ouverts, obstinment fixs sur le visage de Pascal. Durant des
heures, elle ne fit plus un mouvement, droite, rigide, comme absente,
l-bas, trs loin, avec le mort. A dix heures, elle entendit un bruit:
c'tait Martine qui remontait la lampe. Vers onze heures, Flicit, qui
veillait dans un fauteuil, parut inquite, sortit de la chambre, puis y
rentra. Ds lors, il y eut des alles et venues, des impatiences rdant
autour de la jeune femme, toujours veille, avec ses grands yeux fixes.
Minuit sonna, une ide ttue demeurait seule dans son crne vide, comme un
clou qui l'empchait de s'endormir: pourquoi avait-elle obi? Si elle tait
reste, elle l'aurait rchauff de toute sa jeunesse, il ne serait pas
mort! Et ce fut seulement un peu avant une heure, qu'elle sentit cette ide
elle-mme se brouiller et se perdre en un cauchemar. Elle tomba  un lourd
sommeil, puise de douleur et de fatigue.

Quand Martine tait alle annoncer  la vieille madame Rougon la mort
inattendue de son fils, celle-ci, dans son saisissement, avait eu un
premier cri de colre, ml  son chagrin. Eh quoi! Pascal mourant n'avait
pas voulu la voir, avait fait jurer  cette servante de ne pas la prvenir!
Cela la fouettait au sang, comme si la lutte qui avait dur toute
l'existence, entre elle et lui, devait continuer par del le tombeau. Puis,
aprs s'tre habille  la hte lorsqu'elle tait accourue  la Souleiade,
la pense des terribles dossiers, de tous les manuscrits qui emplissaient
l'armoire, l'avait envahie d'une passion frmissante. Maintenant que
l'oncle Macquart et Tante Dide taient morts, elle ne redoutait plus ce
qu'elle nommait l'abomination des Tulettes; et le pauvre petit Charles
lui-mme, en disparaissant, avait emport une des tares les plus
humiliantes pour la famille. Il ne restait que les dossiers, les
abominables dossiers, menaant cette lgende triomphale des Rougon qu'elle
avait mis sa vie entire  crer, qui tait l'unique proccupation de sa
vieillesse, l'oeuvre au triomphe de laquelle, obstinment, elle avait vou
les derniers efforts de son esprit d'activit et de ruse. Depuis de longues
annes, elle les guettait, jamais lasse, recommenant la lutte quand on la
croyait battue, toujours embusque et tenace. Ah! si elle pouvait s'en
emparer enfin, les dtruire! Ce serait l'excrable pass ananti, ce serait
la gloire des siens, si durement conquise, dlivre de toute menace,
s'panouissant enfin librement, imposant son mensonge  l'histoire. Et elle
se voyait traversant les trois quartiers de Plassans, salue par tous, dans
son attitude de reine, portant noblement le deuil du rgime dchu. Aussi,
comme Martine lui avait appris que Clotilde tait l, htait-elle sa
marche, en approchant de la Souleiade, talonne par la crainte d'arriver
trop tard.

D'ailleurs, ds qu'elle se fut installe dans la maison, Flicit se remit
tout de suite. Rien ne pressait, on avait la nuit devant soi. Pourtant,
elle voulut, sans tarder, avoir Martine avec elle; et elle savait bien ce
qui agirait sur cette crature simple, enfonce dans les croyances d'une
religion troite. Son premier soin fut donc, en bas, au milieu du dsordre
de la cuisine, o elle tait descendue voir rtir le poulet, d'affecter une
grande dsolation,  la pense que son fils tait mort, avant d'avoir fait
sa paix avec l'glise. Elle questionnait la servante, exigeait des dtails.
Mais celle-ci hochait la tte, dsesprment: non! aucun prtre n'tait
venu, monsieur n'avait pas mme fait un signe de croix. Elle seule s'tait
agenouille, pour rciter les prires des agonisants, ce qui, bien sr, ne
devait pas suffire au salut d'une me. Avec quelle ferveur, cependant, elle
avait pri le bon Dieu, afin que monsieur allt droit au paradis!

Les yeux sur le poulet qui tournait, devant un grand feu clair, Flicit
reprit  voix plus basse, d'un air absorb:

--Ah! ma pauvre fille, ce qui l'empche surtout d'y aller, en paradis, ce
sont les abominables papiers que le malheureux laisse l-haut, dans
l'armoire. Je ne puis comprendre comment la foudre du ciel n'est pas encore
tombe sur ces papiers, pour les mettre on cendres. Si on les laisse sortir
d'ici, c'est la peste, le dshonneur, et c'est l'enfer  jamais!

Toute ple, Martine l'coutait.

--Alors, madame croit que ce serait une bonne oeuvre de les dtruire, une
oeuvre qui assurerait le repos de l'me de monsieur?

--Grand Dieu! si je le crois!... Mais, si nous les avions, ces affreuses
paperasses, tenez! c'est dans ce feu que je les jetterais. Ah! vous
n'auriez pas besoin d'ajouter d'autres sarments, rien qu'avec les
manuscrits de l-haut, il y a de quoi faire rtir trois poulets comme
celui-ci.

La servante avait pris une longue cuiller pour arroser la bte. Elle aussi,
maintenant, semblait rflchir.

--Seulement, nous ne les avons pas.... J'ai mme,  ce propos, entendu une
conversation que je puis bien rpter  madame.... C'est quand mademoiselle
Clotilde est monte dans la chambre. Le docteur Ramond lui a demand si
elle se souvenait des ordres qu'elle avait reus, avant son dpart sans
doute; et elle a dit qu'elle se souvenait, qu'elle devait garder les
dossiers et lui donner tous les autres manuscrits.

Flicit, frmissante, ne put retenir un geste d'inquitude. Dj, elle
voyait les papiers lui chapper; et ce n'taient pas les dossiers seulement
qu'elle voulait, mais toutes les pages crites, toute cette oeuvre
inconnue, louche et tnbreuse, dont il ne pouvait sortir que du scandale,
d'aprs son cerveau obtus et passionn de vieille bourgeoise orgueilleuse.

--Il faut agir! cria-t-elle, agir cette nuit mme! Demain peut-tre
serait-il trop tard.

--Je sais bien o est la clef de l'armoire, reprit Martine  demi-voix. Le
mdecin l'a dit  mademoiselle.

Tout de suite, Flicit avait dress l'oreille.

--La clef, o donc est-elle?

--Sous l'oreiller, sous la tte de monsieur.

Malgr la flambe vive du feu de sarments, un petit souffle glac passa; et
les deux vieilles femmes se turent. Il n'y eut plus que le grsillement du
jus qui tombait du rti dans la lchefrite.

Mais, aprs que madame Rougon eut dn seule, et promptement, elle remonta
avec Martine. Ds lors, sans qu'elles eussent caus davantage, l'entente se
trouva faite, il tait dcid qu'elles s'empareraient des papiers avant le
jour, par tous les moyens possibles. Le plus simple consistait encore 
prendre la clef sous l'oreiller. Certainement, Clotilde finirait par
s'endormir: elle paraissait trop puise, elle succomberait  la fatigue.
Et il ne s'agissait que d'attendre. Elles se mirent donc  pier,  rder
de la salle de travail  la chambre, aux aguets pour savoir si les grands
yeux largis et fixes de la jeune femme ne se fermaient pas enfin.
Toujours, il y en avait une qui allait voir, tandis que l'autre
s'impatientait dans la salle, o charbonnait une lampe. Cela dura jusqu'
prs de minuit, de quart d'heure en quart d'heure. Les yeux, sans fond,
pleins d'ombre et d'un immense dsespoir, restaient grands ouverts. Un peu
avant minuit, Flicit se rinstalla dans un fauteuil, au pied du lit,
rsolue  ne pas quitter la place, tant que sa petite-fille ne dormirait
pas. Elle ne la quittait plus du regard, s'irritant  remarquer qu'elle
battait  peine des paupires, dans cette fixit inconsolable qui dfiait
le sommeil. Puis, ce fut elle,  ce jeu, qui se sentit envahie d'une
somnolence. Exaspre, elle ne put rester l davantage. Et elle alla
trouver de nouveau Martine.

--C'est inutile, elle ne s'endormira pas! dit-elle, la voix touffe et
tremblante. Il faut imaginer autre chose.

L'ide lui tait bien venue dj de forcer l'armoire. Mais les vieux btis
de chne semblaient inbranlables, les vieilles ferrures tenaient
solidement. Avec quoi briser la serrure? sans compter qu'on ferait un bruit
terrible et que ce bruit s'entendrait certainement de la chambre voisine.

Elle s'tait cependant plante devant les portes paisses, les ttait des
doigts, cherchait les places faibles.

--Si j'avais un outil....

Martine, moins passionne, l'interrompit en se rcriant.

--Oh! non, non, madame! on nous surprendrait!... Attendez, peut-tre que
mademoiselle dort.

Elle retourna dans la chambre, sur la pointe des pieds, et revint tout de
suite.

--Mais oui, elle dort!... Ses yeux sont ferms, elle ne bouge plus.

Alors, toutes deux allrent la voir, retenant leur souffle, vitant le
moindre craquement du parquet, avec des soins infinis. Clotilde, en effet,
venait de s'endormir, et son anantissement paraissait tel, que les deux
vieilles femmes s'enhardissaient. Mais elles craignaient pourtant de
l'veiller, si elles la frlaient, car elle avait sa chaise place contre
le lit mme. Et c'tait aussi un acte sacrilge et terrible, dont
l'pouvante les prenait, que de glisser la main sous l'oreiller du mort et
de le voler. N'allait-il pas falloir le dranger dans son repos? ne
remuerait-il pas, sous la secousse? Cela les faisait plir.

Flicit, dj, s'tait avance, le bras tendu. Mais elle recula.

--Je suis trop petite, bgaya-t-elle. Essayez donc, vous, Martine.

La servante,  son tour, s'approcha du lit. Elle fut prise d'un tel
tremblement, qu'elle dut, elle aussi, revenir en arrire, pour ne pas
tomber.

--Non, non, je ne puis pas! Il me semble que monsieur va ouvrir les yeux.

Et, frissonnantes, perdues, elles restrent encore un instant dans la
chambre, pleine du grand silence et de la majest de la mort, en face de
Pascal immobile  jamais et de Clotilde anantie, sous l'crasement de son
veuvage. La noblesse d'une haute vie de travail leur apparut peut-tre sur
cette tte muette, qui, de tout son poids, gardait son oeuvre. La flamme
des cierges brlait trs ple. Une terreur sacre passait, qui les chassa.

Flicit, si brave, qui n'avait, autrefois, recul devant rien, pas mme
devant le sang, s'enfuyait comme poursuivie.

--Venez, venez, Martine. Nous trouverons autre chose, nous allons chercher
un outil.

Dans la salle, elles respirrent. La servante se souvint alors que la clef
du secrtaire devait tre sur la table de nuit de monsieur, o elle l'avait
aperue la veille, au moment de la crise. Elles y allrent voir. La mre
n'eut aucun scrupule, ouvrit le meuble. Mais elle n'y trouva que les cinq
mille francs, qu'elle laissa au fond du tiroir, car l'argent ne la
proccupait gure. Vainement, elle chercha l'Arbre gnalogique, qu'elle
savait l d'habitude. Elle aurait si volontiers commenc par lui son oeuvre
de destruction! Il tait rest sur le bureau du docteur, dans la salle, et
elle ne devait pas mme l'y dcouvrir, au milieu de la fivre de passion
qui lui faisait fouiller les meubles ferms, sans lui laisser le calme
lucide de procder mthodiquement, autour d'elle.

Son dsir la ramena, elle revint se planter devant l'armoire, la mesurant,
l'enveloppant d'un regard ardent de conqute. Malgr sa petite taille,
malgr ses quatre-vingts ans passs, elle se dressait, dans une activit,
une dpense de force extraordinaire.

--Ah! rpta-t-elle, si j'avais un outil!

Et elle cherchait de nouveau la lzarde du colosse, la fente o elle allait
introduire les doigts, pour le faire clater. Elle imaginait des plans
d'assaut, elle rvait des violences, puis elle retombait  la ruse, 
quelque tratrise qui lui ouvrirait les battants, rien qu'en soufflant
dessus.

Brusquement, son regard brilla, elle avait trouv.

--Dites donc, Martine, il y a un crochet qui retient le premier battant?

--Oui, madame, il s'accroche dans un piton, en dessus de la planche du
milieu.... Tenez! il se trouve  la hauteur de cette moulure,  peu prs.

Flicit eut un geste de victoire certaine.

--Vous avez bien une vrille, une grosse vrille?... Donnez-moi une vrille!

Vivement, Martine descendit  sa cuisine et rapporta l'outil demand.

--Comme a, voyez-vous, nous ne ferons pas de bruit, reprit la vieille dame
en se mettant  la besogne.

Avec une singulire nergie, qu'on n'aurait pas souponne  ses petites
mains dessches par l'ge, elle planta la vrille, elle fit un premier
trou,  la hauteur dsigne par la servante. Mais elle tait trop bas, elle
sentit que la pointe s'enfonait ensuite dans la planche. Une seconde
perce l'amena droit sur le fer du crochet. Cette fois, c'tait trop
direct. Et elle multiplia les trous,  droite et  gauche, jusqu' ce que,
se servant de la vrille elle-mme, elle put enfin pousser le crochet, le
chasser du piton. Le pne de la serrure glissa, les deux battants
s'ouvrirent.

--Enfin! cria Flicit, hors d'elle.

Puis, inquite, elle resta immobile, l'oreille tendue vers la chambre,
craignant d'avoir rveill Clotilde. Mais toute la maison dormait, dans le
grand silence noir. Il ne venait toujours de la chambre qu'une paix auguste
de mort, elle n'entendit que le clair tintement de la pendule sonnant un
seul coup, une heure du matin. Et l'armoire tait grande ouverte, bante,
montrant, sur ses trois planches, l'entassement de papiers dont elle
dbordait. Alors, elle se rua, l'oeuvre de destruction commena, au milieu
de l'ombre sacre, de l'infini repos de cette veille funbre.

--Enfin! rpta-t-elle tout bas, depuis trente ans que je veux et que
j'attends!... Dpchons, dpchons, Martine! aidez-moi!

Dj, elle avait apport la haute chaise du pupitre, elle y tait monte
d'un bond, pour prendre d'abord les papiers de la planche suprieure, car
elle se souvenait que les dossiers se trouvaient l. Mais elle fut surprise
de ne pas reconnatre les chemises de fort papier bleu, il n'y avait plus
l que d'pais manuscrits, les oeuvres termines et non publies encore du
docteur, des travaux inestimables, toutes ses recherches, toutes ses
dcouvertes, le monument de sa gloire future, qu'il avait lgu  Ramond;
pour que celui-ci en prit le soin. Sans doute, quelques jours avant sa
mort, pensant que les dossiers seuls taient menacs, et que personne au
monde n'oserait dtruire ses autres ouvrages, avait-il procd  un
dmnagement,  un classement nouveau, pour soustraire ceux-l aux
recherches premires.

--Ah! tant pis! murmura Flicit, il y en a tellement, commenons par
n'importe quel bout, si nous voulons arriver.... Pendant que je suis en
l'air, nettoyons toujours a.... Tenez, rchappez, Martine!

Et elle vida la planche, elle jeta, un  un, les manuscrits entre les bras
de la servante, qui les posait sur la table, en faisant le moins de bruit
possible. Bientt, tout le tas y fut, elle sauta de la chaise.

--Au feu! au feu!... Nous finirons bien par mettre la main sur les autres,
sur ceux que je cherche.... Au feu! au feu! ceux-ci d'abord! Jusqu'aux
bouts de papier grands comme l'ongle, jusqu'aux notes illisibles, au feu!
au feu! si nous voulons tre sres de tuer la contagion du mal!

Elle-mme, fanatique, farouche dans sa haine de la vrit, dans sa passion
d'anantir le tmoignage de la science, dchira la premire page d'un
manuscrit, l'alluma  la lampe, alla jeter ce brandon flambant dans la
grande chemine, o il n'y avait pas eu de feu depuis vingt ans peut-tre;
et elle alimenta la flamme, en continuant  jeter, par morceaux, le reste
du manuscrit. La servante, rsolue comme elle, tait venue l'aider, avait
pris un autre gros cahier, qu'elle effeuillait. Ds lors, le feu ne cessa
plus, la haute chemine s'emplit d'un flamboiement, d'une gerbe claire
d'incendie, qui, par instants, ne se ralentissait que pour s'lever avec
une intensit accrue, quand des aliments nouveaux la rallumaient. Un
brasier s'largissait peu  peu, un tas de cendre fine montait, une couche
paissie de feuilles noires o couraient des millions d'tincelles. Mais
c'tait une besogne longue, sans fin; car, lorsqu'on jetait trop de pages 
la fois, elles ne brlaient pas, il fallait les secouer, les retourner avec
les pincettes; et le mieux tait de les froisser, d'attendre qu'elles
fussent bien enflammes, avant d'en ajouter d'autres. L'habilet leur
venait, la besogne marchait grand train.

Dans sa hte  aller reprendre une nouvelle brasse de papiers, Flicit se
heurta contre un fauteuil.

--Oh! madame, prenez garde, dit Martine. Si l'on venait!

--Venir, qui donc? Clotilde? elle dort trop bien, la pauvre fille!... Et
puis, si elle vient quand ce sera fini, je m'en moque! Allez, je ne me
cacherai pas, je laisserai l'armoire vide et toute grande ouverte, je dirai
bien haut que c'est moi qui ai purifi la maison.... Quand il n'y aura plus
une seule ligne d'criture, ah! mon Dieu! je me moque du reste!

Pendant prs de deux heures, la chemine flamba. Elles taient retournes 
l'armoire, elles avaient vid les deux autres planches, il ne restait que
le bas, le fond, qui semblait bourr d'un ple-mle de notes. Grises par
la chaleur de ce feu de joie, essouffles, en sueur, elles cdaient  une
fivre sauvage de destruction. Elles s'accroupissaient, se noircissaient
les mains  repousser les dbris mal consums, si violentes dans leurs
gestes, que des mches de leurs cheveux gris pendaient sur leurs vtements
en dsordre. C'tait un galop de sorcires, activant un bcher diabolique,
pour quelque abomination, le martyre d'un saint, la pense crite brle en
place publique, tout un monde de vrit et d'esprance dtruit. Et la
grande clart, qui, par instants, plissait la lampe, embrasait la vaste
pice, faisait danser au plafond leurs ombres dmesures.

Mais, comme elle voulait vider le bas de l'armoire, ayant dj brl, 
poignes, le ple-mle de notes qui s'entassait l, Flicit eut un cri
trangl de triomphe.

--Ah! les voici!... Au feu! au feu!

Elle venait enfin de tomber sur les dossiers. Tout au fond, derrire le
rempart des notes, le docteur avait dissimul les chemises de papier bleu.
Et ce fut alors la folie de la dvastation, une rage qui l'emporta, les
dossiers ramasss  pleines mains, lancs dans les flammes, emplissant la
chemine d'un ronflement d'incendie.

--Ils brlent, ils brlent!... Enfin, ils brlent donc!... Martine, encore
celui-ci, encore celui-ci.... Ah! quel feu, quel grand feu!

Mais la servante s'inquitait.

--Madame, prenez garde, vous allez allumer la maison.... Vous n'entendez
pas ce grondement?

--Ah! qu'est-ce que a fait? tout peut bien brler!... Ils brlent, ils
brlent, c'est si beau!... Encore trois, encore deux, et le dernier qui
brle!

Elle riait d'aise, hors d'elle, effrayante, lorsque des morceaux de suie
enflamme tombrent. Le ronflement devenait terrible, le feu tait dans la
chemine, qu'on ne ramonait jamais. Cela parut encore l'exciter, tandis que
la servante, perdant la tte, se mit  crier et  courir autour de la
pice.

Clotilde dormait  ct de Pascal mort, dans le calme souverain de la
chambre. Il n'y avait pas eu d'autre bruit que la vibration lgre du
timbre de la pendule sonnant trois heures. Les cierges brlaient d'une
longue flamme immobile, pas un frisson ne remuait l'air. Et, du fond de son
lourd sommeil sans rve, elle entendit pourtant comme un tumulte, un galop
grandissant de cauchemar. Puis, quand elle eut rouvert les yeux, elle ne
comprit pas d'abord. O tait-elle? pourquoi ce poids norme qui crasait
son coeur? La ralit lui revint dans une pouvante: elle revit Pascal,
elle entendit les cris de Martine,  ct; et elle se prcipita, angoisse,
pour savoir.

Mais, ds le seuil, Clotilde saisit toute la scne, d'une nettet sauvage:
l'armoire grande ouverte et compltement vide, Martine affole par la peur
du feu, sa grand'mre Flicit radieuse, poussant du pied dans les flammes
les derniers fragments des dossiers. Une fume, une suie volante emplissait
la salle, o le grondement de l'incendie mettait comme un rle de meurtre,
ce galop dvastateur qu'elle venait d'entendre du fond de son sommeil.

Et le cri qui lui jaillit des lvres, fut celui que Pascal avait pouss
lui-mme, la nuit d'orage, lorsqu'il l'avait surprise en train de voler les
papiers.

--Voleuses! assassines!

Tout de suite, elle s'tait prcipite vers la chemine; et, malgr le
ronflement terrible, malgr les morceaux de suie rouge qui tombaient, au
risque de s'incendier les cheveux et de se brler les mains, elle saisit 
poigne les feuilles non consumes encore, elle les teignit vaillamment,
en les serrant contre elle. Mais c'tait bien peu de chose,  peine des
dbris, pas une page complte, pas mme des miettes du travail colossal, de
l'oeuvre patiente et norme de toute une vie, que le feu venait de dtruire
l en deux heures. Et sa colre grandissait, un lan de furieuse
indignation.

--Vous tes des voleuses, des assassines!... C'est un meurtre abominable
que vous venez de commettre! Vous avez profan la mort, vous avez tu la
pense, tu le gnie!

La vieille madame Rougon ne reculait pas. Elle s'tait avance au
contraire, sans remords, la tte haute, dfendant l'arrt de destruction
rendu par elle et excut.

--C'est  moi que tu parles,  ta grand'mre?... J'ai fait ce que j'ai d
faire, ce que tu voulais faire avec nous autrefois.

--Autrefois, vous m'aviez rendue folle. Mais j'ai vcu, j'ai aim, j'ai
compris.... Puis, c'tait un hritage sacr, lgu  mon courage, la
dernire pense d'un mort, ce qui restait d'un grand cerveau et que je
devais imposer  tous.... Oui, tu es ma grand'mre! et c'est comme si tu
venais de brler ton fils!

--Brler Pascal, parce que j'ai brl ses papiers! cria Flicit. Eh!
j'aurais brl la ville, pour sauver la gloire de notre famille!

Elle s'avanait toujours, combattante, victorieuse; et Clotilde qui avait
pos sur la table les fragments noircis, sauvs par elle, les dfendait de
son corps, dans la crainte qu'elle ne les rejett aux flammes. Elle les
ddaignait, elle ne s'inquitait seulement pas du feu de chemine, qui
heureusement s'puisait de lui-mme; pendant que Martine, avec la pelle,
touffait la suie et les dernires flambes des cendres brlantes.

--Tu sais bien pourtant, continua la vieille femme dont la petite taille
semblait grandir, que je n'ai eu qu'une ambition, qu'une passion, la
fortune et la royaut des ntres. J'ai combattu, j'ai veill toute ma vie,
je n'ai vcu si longtemps que pour carter les vilaines histoires et
laisser de nous une lgende glorieuse.... Oui, jamais je n'ai dsespr,
jamais je n'ai dsarm, prte  profiter des moindres circonstances.... Et
tout ce que j'ai voulu, je l'ai fait, parce que j'ai su attendre.

D'un geste large, elle montra l'armoire vide, la chemine o se mouraient
des tincelles.

--Maintenant, c'est fini, notre gloire est sauve, ces abominables papiers
ne nous accuseront plus, et je ne laisserai derrire moi aucune menace....
Les Rougon triomphent.

perdue, Clotilde levait le bras, comme pour la chasser. Mais elle sortit
d'elle-mme, elle descendit  la cuisine laver ses mains noires et
rattacher ses cheveux. La servante allait la suivre, lorsque, en se
retournant, elle vit le geste de sa jeune matresse. Elle revint.

--Oh! moi! mademoiselle, je partirai aprs-demain, lorsque monsieur sera au
cimetire.

Il y eut un silence.

--Mais je ne vous renvoie pas, Martine, je sais bien que vous n'tes pas la
plus coupable.... Voici trente ans que vous vivez dans cette maison.
Restez, restez avec moi.

La vieille fille hocha sa tte grise, toute ple et comme use.

--Non, j'ai servi monsieur, je ne servirai personne aprs monsieur.

--Mais moi!

Elle leva les yeux, regarda la jeune femme en face, cette fillette aime
qu'elle avait vue grandir.

--Vous, non!

Alors, Clotilde eut un embarras, voulut lui parler de l'enfant qu'elle
portait, de cet enfant de son matre, qu'elle consentirait  servir
peut-tre. Et elle fut devine, Martine se rappela la conversation qu'elle
avait surprise, regarda ce ventre de femme fconde, o la grossesse ne
s'indiquait pas encore. Un instant, elle parut rflchir. Puis, nettement:

--L'enfant, n'est-ce pas?... Non!

Et elle acheva de donner son compte, rglant l'affaire en fille pratique,
qui savait le prix de l'argent.

--Puisque j'ai de quoi, je vais aller manger tranquillement mes rentes
quelque part.... Vous, mademoiselle, je puis vous quitter, car vous n'tes
pas pauvre. Monsieur Ramond vous expliquera demain comment on a sauv
quatre mille francs de rente, chez le notaire. Voici, en attendant, la clef
du secrtaire, o vous retrouverez les cinq mille francs que monsieur y a
laisss.... Oh! je sais bien que nous n'aurons pas de difficults ensemble.
Monsieur ne me payait plus depuis trois mois, j'ai des papiers de lui qui
en tmoignent. En outre, dans ces temps derniers, j'ai avanc  peu prs
deux cents francs de ma poche, sans qu'il st d'o l'argent venait. Tout
cela est crit, je suis tranquille, mademoiselle ne me fera pas tort d'un
centime.... Aprs-demain, quand monsieur ne sera plus l, je partirai.

A son tour, elle descendit  la cuisine, et Clotilde, malgr la dvotion
aveugle de cette fille qui lui avait fait prter les mains  un crime, se
sentit affreusement triste de cet abandon. Pourtant, comme elle ramassait
les dbris des dossiers, avant de retourner dans la chambre, elle eut une
joie, celle de reconnatre tout d'un coup, sur la table, l'Arbre
gnalogique, tal tranquillement et que les deux femmes n'y avaient pas
aperu. C'tait la seule pave entire, une relique sainte. Elle le prit,
alla l'enfermer dans la commode de la chambre, avec les fragments  demi
consums.

Mais, quand elle se retrouva dans cette chambre auguste, une grande motion
l'envahit. Quel calme souverain, quelle paix immortelle,  ct de la
sauvagerie destructive qui avait empli la salle voisine de fume et de
cendre! Une srnit sacre tombait de l'ombre, les deux cierges brlaient,
d'une pure flamme immobile, sans un frisson. Et elle vit alors que la face
de Pascal tait devenue trs blanche, dans le flot pandu de la barbe
blanche et des cheveux blancs. Il dormait dans de la lumire, aurol,
souverainement beau. Elle se pencha, le baisa encore, sentit  ses lvres
le froid de ce visage de marbre, aux paupires closes, rvant son rve
d'ternit. Sa douleur fut si grande de n'avoir pu sauver l'oeuvre dont il
lui avait laiss la garde, qu'elle tomba  deux genoux, en sanglotant. Le
gnie venait d'tre viol, il lui semblait que le monde allait tre
dtruit, dans cet anantissement farouche de toute une vie de travail.




XIV


Dans la salle de travail, Clotilde reboutonna son corsage, tenant encore,
sur les genoux, son enfant,  qui elle venait de donner le sein. C'tait
aprs le djeuner, vers trois heures, par une clatante journe de la fin
du mois d'aot, au ciel de braise; et les volets, soigneusement clos, ne
laissaient pntrer,  travers les fentes, que de minces flches de soleil,
dans l'ombre assoupie et tide de la vaste pice. La grande paix oisive du
dimanche semblait s'pandre du dehors, avec un vol lointain de cloches,
sonnant le dernier coup des vpres. Pas un bruit ne montait de la maison
vide, o la mre et le petit devaient rester seuls jusqu'au dner, la
servante ayant demand la permission d'aller voir une cousine, dans le
faubourg.

Un instant, Clotilde regarda son enfant, un gros garon de trois mois dj.
Elle tait accouche vers les derniers jours de mai. Depuis dix mois
bientt, elle portait le deuil de Pascal, une simple et longue robe noire,
dans laquelle elle tait divinement belle, si fine, si lance, avec son
visage d'une jeunesse si triste, nimb de ses admirables cheveux blonds. Et
elle ne pouvait sourire, mais elle prouvait une douceur  voir le bel
enfant, gras et rose, avec sa bouche encore mouille de lait, et dont le
regard avait rencontr une des barres de soleil, o dansaient des
poussires. Il semblait trs surpris, il ne quittait pas des yeux cet clat
d'or, ce miracle blouissant de clart. Puis, le sommeil vint, il laissa
retomber, sur le bras de sa mre, sa petite tte ronde et nue, dj seme
de rares cheveux ples.

Alors, doucement, Clotilde se leva, le posa au fond du berceau, qui se
trouvait prs de la table. Elle demeura penche un instant, pour tre bien
sre qu'il dormait; et elle rabattit le rideau de mousseline, dans l'ombre
crpusculaire. Sans bruit, avec des gestes souples, marchant d'un pas si
lger, qu'il effleurait  peine le parquet, elle s'occupa ensuite, rangea
du linge qui tait sur la table, traversa deux fois la pice,  la
recherche d'un petit chausson gar. Elle tait trs silencieuse, trs
douce et trs active. Et, ce jour-l, dans la solitude de la maison, elle
songeait, l'anne vcue se droulait.

D'abord, aprs l'affreuse secousse du convoi, c'tait le dpart immdiat de
Martine, qui s'tait obstine, ne voulant pas mme faire ses huit jours,
amenant, pour la remplacer, la jeune cousine d'une boulangre du voisinage,
une grosse fille brune qui s'tait trouve heureusement assez propre et
dvoue. Martine, elle, vivait  Sainte-Marthe, dans un trou perdu, si
chichement, qu'elle devait encore faire des conomies, sur les rentes de
son petit trsor. On ne lui connaissait point d'hritier,  qui profiterait
donc cette fureur d'avarice? En dix mois, elle n'avait, pas une seule fois,
remis les pieds  la Souleiade: monsieur n'tait plus l, elle ne cdait
mme pas au dsir de voir le fils de monsieur.

Puis, dans la songerie de Clotilde, la figure de sa grand'mre Flicit
s'voquait. Celle-ci venait la visiter de temps  autre, avec une
condescendance de parente puissante, qui est d'esprit assez large pour
pardonner toutes les fautes, quand elles sont cruellement expies. Elle
arrivait  l'improviste, embrassait l'enfant, faisait de la morale, donnait
des conseils; et la jeune mre avait pris, vis--vis d'elle, l'attitude
simplement dfrente que Pascal avait garde toujours. D'ailleurs, Flicit
tait toute  son triomphe. Elle allait raliser enfin une ide longtemps
caresse, mrement rflchie, qui devait consacrer par un monument
imprissable la pure gloire de la famille. Cette ide tait d'employer sa
fortune, devenue considrable,  la construction et  la dotation d'un
Asile pour les vieillards, qui s'appellerait l'Asile Rougon. Dj, elle
avait achet le terrain, une partie de l'ancien Jeu de Mail, en dehors de
la ville, prs de la gare; et prcisment, ce dimanche-l, vers cinq
heures, quand la chaleur tomberait un peu, on devait poser la premire
pierre, une solennit vritable, honore par la prsence des autorits, et
dont elle serait la reine applaudie, au milieu d'un concours norme de
population.

Clotilde prouvait, en outre, quelque reconnaissance pour sa grand'mre,
qui venait de montrer un dsintressement parfait, lors de l'ouverture du
testament de Pascal. Celui-ci avait institu la jeune femme sa lgataire
universelle; et la mre, qui gardait son droit  la rserve d'un quart,
aprs s'tre dclare respectueuse des volonts dernires de son fils,
avait simplement renonc  la succession. Elle voulait bien dshriter tous
les siens, ne leur lguer que de la gloire, en employant sa grosse fortune
 l'rection de cet Asile qui porterait le nom respect et bni des Rougon
aux ges futurs; mais, aprs avoir t, pendant un demi-sicle, si pre 
la conqute de l'argent, elle le ddaignait  cette heure, pure dans une
ambition plus haute. Et Clotilde, grce  cette libralit, n'avait plus
d'inquitude pour l'avenir: les quatre mille francs de rente leur
suffiraient,  elle et  son enfant. Elle l'lverait, elle en ferait un
homme. Mme elle avait plac, sur la tte du petit,  fonds perdus, les
cinq mille francs du secrtaire; et elle possdait encore la Souleiade, que
tout le monde lui conseillait de vendre. Sans doute, l'entretien n'en tait
pas coteux, mais quelle vie de solitude et de tristesse, dans cette grande
maison dserte, beaucoup trop vaste, o elle tait comme perdue! Jusque-l,
pourtant, elle n'avait pu se dcider  la quitter. Peut-tre ne s'y
dciderait-elle jamais.

Ah! cette Souleiade, tout son amour y tait, toute sa vie, tous ses
souvenirs! Il lui semblait, par moments, que Pascal y vivait encore, car
elle n'y avait rien drang de leur existence de jadis. Les meubles taient
aux mmes places, les heures y sonnaient les mmes habitudes. Elle n'y
avait ferm que sa chambre,  lui, o elle seule entrait, ainsi que dans un
sanctuaire, pour pleurer, lorsqu'elle sentait son coeur trop lourd. Dans la
chambre o tous deux s'taient aims, dans le lit o il tait mort, elle se
couchait chaque nuit, comme autrefois, lorsqu'elle tait jeune fille; et il
n'y avait de plus, l, contre ce lit, que le berceau, qu'elle y apportait
le soir. C'tait toujours la mme chambre douce, aux antiques meubles
familiers, aux tentures attendries par l'ge, couleur d'aurore, la trs
vieille chambre que l'enfant rajeunissait de nouveau. Puis, en bas, si elle
se trouvait bien seule, bien perdue,  chaque repas, dans la salle  manger
claire, elle y entendait les chos des rires, des vigoureux apptits de sa
jeunesse, lorsque tous les deux mangeaient et buvaient si gaiement,  la
sant de l'existence. Et le jardin aussi, toute la proprit tenait  son
tre, par les fibres les plus intimes, car elle ne pouvait y faire un pas,
sans y voquer leurs deux images unies l'une  l'autre: sur la terrasse, 
l'ombre mince des grands cyprs sculaires, ils avaient si souvent
contempl la valle de la Viorne, que bornaient les barres rocheuses de la
Seille et les coteaux brls de Sainte-Marthe! par les gradins de pierres
sches, au travers des oliviers et des amandiers maigres, ils s'taient
tant de fois dfis  grimper lestement, comme des gamins en fuite de
l'cole! et il y avait encore la pinde, l'ombre chaude et embaume, o les
aiguilles craquaient sous les pas, l'air immense, tapisse d'une herbe
moelleuse aux paules, d'o l'on dcouvrait le ciel entier, le soir, quand
se levaient les toiles! et il y avait surtout les platanes gants, la paix
dlicieuse, qu'ils taient venus goter l, chaque jour d't, en coutant
la chanson rafrachissante de la source, la pure note de cristal qu'elle
filait depuis des sicles! Jusqu'aux vieilles pierres de la maison, jusqu'
la terre du sol, il n'tait pas un atome,  la Souleiade, o elle ne sentit
le battement tide d'un peu de leur sang, d'un peu de leur vie rpandue et
mle.

Mais elle prfrait passer ses journes dans la salle de travail, et
c'tait l qu'elle revivait ses meilleurs souvenirs. Il ne s'y trouvait
aussi qu'un meuble de plus, le berceau. La table du docteur tait  sa
place, devant la fentre de gauche: il aurait pu entrer et s'asseoir, car
la chaise n'avait pas mme t bouge. Sur la longue table du milieu, parmi
l'ancien entassement des livres et des brochures, il n'y avait de nouveau
que la note claire des petits linges d'enfant, qu'elle tait en train de
visiter. Les corps de bibliothque montraient les mmes ranges de volumes,
la grande armoire de chne semblait garder dans ses flancs le mme trsor,
solidement close. Sous le plafond enfum, la bonne odeur de travail
flottait toujours, parmi la dbandade des siges, le dsordre amical de cet
atelier en commun, o ils avaient si longtemps mis les caprices de la jeune
fille et les recherches du savant. Et, surtout, ce qui la touchait
aujourd'hui, c'tait de revoir ses anciens pastels, clous aux murs, les
copies qu'elle avait faites de fleurs vivantes, minutieusement copies,
puis les imaginations envoles en plein pays chimrique, les fleurs de rve
dont la fantaisie folle l'emportait parfois.

Clotilde achevait de ranger les petits linges sur la table, lorsque,
prcisment, son regard, en se levant, rencontra devant elle le pastel du
vieux roi David, la main pose sur l'paule nue d'Abisag, la jeune
Sunamite. Et elle qui ne riait plus, sentit une joie lui monter  la face,
dans l'heureux attendrissement qu'elle prouvait. Comme ils s'aimaient,
comme ils rvaient d'ternit, le jour o elle s'tait amuse  ce symbole,
orgueilleux et tendre! Le vieux roi, vtu somptueusement d'une robe toute
droite, lourde de pierreries, portait le bandeau royal sur ses cheveux de
neige; et elle tait plus somptueuse encore, rien qu'avec la soie liliale
de sa peau, sa taille mince et allonge, sa gorge ronde et menue, ses bras
souples, d'une grce divine. Maintenant, il s'en tait all, il dormait
sous la terre, tandis qu'elle, habille de noir, toute noire, ne montrant
rien de sa nudit triomphante, n'avait plus que l'enfant pour exprimer le
don tranquille, absolu qu'elle avait fait de sa personne, devant le peuple
assembl,  la pleine lumire du jour.

Doucement, Clotilde finit par s'asseoir prs du berceau. Les flches de
soleil s'allongeaient d'un bout de la pice  l'autre, la chaleur de
l'ardente journe s'alourdissait, parmi l'ombre assoupie des volets clos;
et le silence de la maison semblait s'tre largi encore. Elle avait mis 
part des petites brassires, elle recousait des cordons, d'une aiguille
lente, peu  peu prise d'une songerie, au milieu de cette grande paix
chaude qui l'enveloppait, dans l'incendie du dehors. Sa pense, d'abord,
retourna  ses pastels, les exacts et les chimriques, et elle se disait
maintenant que toute sa dualit se trouvait dans cette passion de vrit
qui la tenait parfois des heures entires devant une fleur, pour la copier
avec prcision, puis dans son besoin d'au del qui, d'autres fois, la
jetait hors du rel, l'emportait en rves fous, au paradis des fleurs
incres. Elle avait toujours t ainsi, elle sentait qu'au fond elle
restait aujourd'hui ce qu'elle tait la veille, sous le flot de vie nouveau
qui la transformait sans cesse. Et sa pense, alors, sauta  la gratitude
profonde qu'elle gardait  Pascal de l'avoir faite ce qu'elle tait. Jadis,
lorsque, toute petite, l'enlevant  un milieu excrable, il l'avait prise
avec lui, il avait srement cd  son bon coeur, mais sans doute aussi
tait-il dsireux de tenter sur elle l'exprience de savoir comment elle
pousserait dans un milieu autre, tout de vrit et de tendresse. C'tait,
chez lui, une proccupation constante, une thorie ancienne, qu'il aurait
voulu exprimenter en grand: la culture par le milieu, la gurison mme,
l'tre amlior et sauv, au physique et au moral. Elle lui devait
certainement le meilleur de son tre, elle devinait la fantasque et la
violente qu'elle aurait pu devenir, tandis qu'il ne lui avait donn que de
la passion et du courage. Dans cette floraison, au libre soleil, la vie
avait mme fini par les jeter aux bras l'un de l'autre, et n'tait-ce pas
comme l'effort dernier de la bont et de la joie, l'enfant qui tait venu
et qui les aurait rjouis ensemble, si la mort ne les avait point spars?

Dans ce retour en arrire, elle eut la sensation nette du long travail qui
s'tait opr en elle. Pascal corrigeait son hrdit, et elle revivait la
lente volution, la lutte entre la relle et la chimrique. Cela partait de
ses colres, d'enfant, d'un ferment de rvolte, d'un dsquilibre qui la
jetait aux pires rveries. Puis venaient ses grands accs de dvotion, son
besoin d'illusion et de mensonge, de bonheur immdiat,  la pense que les
ingalits et les injustices de cette terre mauvaise devaient tre
compenses par les ternelles joies d'un paradis futur. C'tait l'poque de
ses combats avec Pascal, des tourments dont elle l'avait tortur, en rvant
d'assassiner son gnie. Et elle tournait,  ce coude de la route, elle le
retrouvait son matre, la conqurant par la terrible leon de vie qu'il lui
avait donne, pendant la nuit d'orage. Depuis, le milieu avait agi,
l'volution s'tait prcipite: elle finissait par tre la pondre, la
raisonnable, acceptant de vivre l'existence comme il fallait la vivre, avec
l'espoir que la somme du travail humain librerait un jour le monde du mal
et de la douleur. Elle avait aim, elle tait mre, et elle comprenait.

Brusquement, elle se rappela l'autre nuit, celle qu'ils avaient passe sur
l'aire. Elle entendait encore sa lamentation sous les toiles: la nature
atroce, l'humanit abominable, et la faillite de la science, et la
ncessit de se perdre en Dieu, dans le mystre. En dehors de
l'anantissement, il n'y avait pas de bonheur durable. Puis, elle
l'entendait, lui, reprendre son credo, le progrs de la raison par la
science, l'unique bienfait possible des vrits lentement acquises, 
jamais, la croyance que la somme de ces vrits, augmentes toujours, doit
finir par donner  l'homme un pouvoir incalculable, et la srnit, sinon
le bonheur. Tout se rsumait dans la foi ardente en la vie. Comme il le
disait, il fallait marcher avec la vie qui marchait toujours. Aucune halte
n'tait  esprer, aucune paix dans l'immobilit de l'ignorance, aucun
soulagement dans les retours en arrire. Il fallait avoir l'esprit ferme,
la modestie de se dire que la seule rcompense de la vie est de l'avoir
vcue bravement, en accomplissant la tche qu'elle impose. Alors, le mal
n'tait plus qu'un accident encore inexpliqu, l'humanit apparaissait, de
trs haut, comme un immense mcanisme en fonction, travaillant au perptuel
devenir. Pourquoi l'ouvrier qui disparaissait, ayant termin sa journe,
aurait-il maudit l'oeuvre, parce qu'il ne pouvait en voir ni en juger la
fin? Mme, s'il ne devait pas y avoir de fin, pourquoi ne pas goter la
joie de l'action, l'air vif de la marche, la douceur du sommeil aprs une
longue fatigue? Les enfants continueront la besogne des pres, ils ne
naissent et on ne les aime que pour cela, pour cette tche de la vie qu'on
leur transmet, qu'ils transmettront  leur tour. Et il n'y avait plus, ds
ce moment, que la rsignation vaillante au grand labeur commun, sans la
rvolte du moi qui exige un bonheur  lui, absolu.

Elle s'interrogea, elle n'prouva pas la dtresse qui l'angoissait, jadis,
lorsqu'elle songeait au lendemain de la mort. Cette proccupation de l'au
del ne la hantait plus jusqu' la torture. Autrefois, elle aurait voulu
arracher violemment du ciel le secret de la destine. C'tait, en elle, une
infinie tristesse d'tre, sans savoir pourquoi elle tait. Que venait-on
faire sur la terre? quel tait le sens de cette existence excrable, sans
galit, sans justice, qui lui apparaissait comme le cauchemar d'une nuit
de dlire? Et son frisson s'tait calm, elle pouvait songer  ces choses,
courageusement. Peut-tre tait-ce l'enfant, cette continuation
d'elle-mme, qui lui cachait dsormais l'horreur de sa fin. Mais il y avait
aussi l beaucoup de l'quilibre o elle vivait, cette pense qu'il fallait
vivre pour l'effort de vivre, et que la seule paix possible, en ce monde,
tait dans la joie de cet effort accompli. Elle se rptait une parole du
docteur qui disait souvent, lorsqu'il voyait un paysan rentrer, l'air
paisible, aprs sa journe faite: En voil un que la querelle de l'au del
n'empchera pas de dormir. Il voulait dire que cette querelle ne s'gare
et ne se pervertit que dans le cerveau enfivr des oisifs. Si tous
faisaient leur tche, tous dormiraient tranquillement. Elle-mme avait
senti cette toute-puissance bienfaitrice du travail, au milieu de ses
souffrances et de ses deuils. Depuis qu'il lui avait appris l'emploi de
chacune de ses heures, depuis surtout qu'elle tait mre, sans cesse
occupe de son enfant, elle ne sentait plus le frisson de l'inconnu lui
passer sur la nuque, en un petit souffle glac. Elle cartait sans lutte
les rveries inquitantes; et, si une crainte la troublait encore, si une
des amertumes quotidiennes lui noyait le coeur de nauses, elle trouvait un
rconfort, une force de rsistance invincible, dans cette pense que son
enfant avait un jour de plus, ce jour-l, qu'il en aurait un autre de plus,
le lendemain, que jour  jour, page  page, son oeuvre vivante s'achevait.
Cela la reposait dlicieusement de toutes les misres. Elle avait une
fonction, un but, et elle le sentait bien  sa srnit heureuse, elle
faisait srement ce qu'elle tait venue faire.

Cependant,  cette minute mme, elle comprit que la chimrique n'tait pas
morte tout entire en elle. Un lger bruit venait de voler dans le profond
silence, et elle avait lev la tte; quel tait le mdiateur divin qui
passait? peut-tre le cher mort qu'elle pleurait et qu'elle croyait deviner
 son entour. Toujours, elle devait rester un peu l'enfant croyante
d'autrefois, curieuse du mystre, ayant le besoin instinctif de l'inconnu.
Elle avait fait la part de ce besoin, elle l'expliquait mme
scientifiquement. Si loin que la science recule les bornes des
connaissances humaines, il est un point sans doute qu'elle ne franchira
pas; et c'tait l, prcisment, que Pascal plaait l'unique intrt 
vivre, dans le dsir qu'on avait de savoir sans cesse davantage. Elle, ds
lors, admettait les forces ignores o le monde baigne, un immense domaine
obscur, dix fois plus large que le domaine conquis dj, un infini
inexplor  travers lequel l'humanit future monterait sans fin. Certes,
c'tait l un champ assez vaste, pour que l'imagination pt s'y perdre. Aux
heures de songerie, elle y contentait la soif imprieuse que l'tre semble
avoir de l'au del, une ncessit d'chapper au monde visible, de contenter
l'illusion de l'absolue justice et du bonheur  venir. Ce qui lui restait
de son tourment de jadis, ses envoles dernires s'y apaisaient, puisque
l'humanit souffrante ne peut vivre sans la consolation du mensonge. Mais
tout se fondait heureusement en elle. A ce tournant d'une poque surmene
de science, inquite des ruines qu'elle avait faites, prise d'effroi devant
le sicle nouveau, avec l'envie affole de ne pas aller plus loin et de se
rejeter en arrire, elle filait l'heureux quilibre, la passion du vrai
largie par le souci de l'inconnu. Si les savants sectaires fermaient
l'horizon pour s'en tenir strictement aux phnomnes, il lui tait permis,
 elle, bonne crature simple, de faire la part de ce qu'elle ne savait
pas, de ce qu'elle ne saurait jamais. Et, si le credo de Pascal tait la
conclusion logique de toute l'oeuvre, l'ternelle question de l'au del
qu'elle continuait quand mme  poser au ciel, rouvrait la porte de
l'infini, devant l'humanit en marche. Puisque toujours il faudra
apprendre, en se rsignant  ne jamais tout connatre, n'tait-ce pas
vouloir le mouvement, la vie elle-mme, que de rserver le mystre, un
ternel doute et un ternel espoir?

Un nouveau bruit, une aile qui passa, l'effleurement d'un baiser sur ses
cheveux, la fit sourire cette fois. Il tait srement l. Et tout en elle
aboutissait  une tendresse immense, venue de partout, noyant son tre.
Comme il tait bon et gai, et quel amour des autres lui donnait sa passion
de la vie! Lui-mme peut-tre n'tait qu'un rveur, car il avait fait le
plus beau des rves, cette croyance finale  un monde suprieur, quand la
science aurait investi l'homme d'un pouvoir incalculable: tout accepter,
tout employer au bonheur, tout savoir et tout prvoir, rduire la nature 
n'tre qu'une servante, vivre dans la tranquillit de l'intelligence
satisfaite! En attendant, le travail voulu et rgl suffisait  la bonne
sant de tous. Peut-tre la souffrance serait-elle utilise un jour. Et, en
face du labeur norme, devant cette somme des vivants, des mchants et des
bons, admirables quand mme de courage et de besogne, elle ne voyait plus
qu'une humanit fraternelle, elle n'avait plus qu'une indulgence sans
bornes, une infinie piti et une charit ardente. L'amour, comme le soleil,
baigne la terre, et la bont est le grand fleuve o boivent tous les
coeurs.

Clotilde, depuis deux heures bientt, tirait son aiguille, du mme
mouvement rgulier, pendant que sa rverie s'garait. Mais les cordons des
petites brassires taient recousus, elle avait aussi marqu des couches
neuves, achetes la veille. Et elle se leva, ayant fini sa couture, voulant
ranger ce linge. Au dehors, le soleil baissait, les flches d'or
n'entraient plus que trs minces et obliques, par les fentes. Elle voyait 
peine clair, elle dut aller ouvrir un volet; puis, elle s'oublia un
instant, devant le vaste horizon, brusquement droul. La grosse chaleur
tombait, un vent lger soufflait dans l'admirable ciel, d'un bleu sans
tache. A gauche, on distinguait jusqu'aux moindres touffes de pins, parmi
les croulements sanglants des rochers de la Seille; tandis que, vers la
droite, aprs les coteaux de Sainte-Marthe, la valle de la Viorne
s'talait  l'infini, dans le poudroiement d'or du couchant. Elle regarda
un instant la lourde Saint-Saturnin, toute en or elle aussi, dominant la
ville rose; et elle se retirait, lorsqu'un spectacle la ramena, la retint,
accoude, longtemps encore.

C'tait, au del de la ligne du chemin de fer, un grouillement de foule,
qui se pressait dans l'ancien Jeu de Mail. Clotilde se rappela aussitt la
crmonie, et elle comprit que sa grand'mre Flicit allait poser la
premire pierre de l'Asile Rougon, le monument victorieux, destin  porter
la gloire de la famille aux ges futurs. Des prparatifs normes taient
faits depuis huit jours, on parlait d'une auge et d'une truelle en argent,
dont la vieille dame devait se servir en personne, ayant tenu  figurer, 
triompher, avec ses quatre-vingt-deux ans. Ce qui la gonflait d'un orgueil
royal, c'tait qu'elle achevait la conqute de Plassans pour la troisime
fois, en cette circonstance; car elle forait la ville entire, les trois
quartiers  se ranger autour d'elle,  lui faire escorte et  l'acclamer,
comme une bienfaitrice. Il devait y avoir, en effet, des dames
patronnesses, choisies parmi les plus nobles du quartier Saint-Marc, une
dlgation des socits ouvrires du vieux quartier, enfin les habitants
les mieux connus de la ville neuve, des avocats, des notaires, des
mdecins, sans compter le petit peuple, un flot de gens endimanchs, se
ruant l, ainsi qu' une fte. Et, au milieu de ce triomphe suprme, elle
tait peut-tre plus orgueilleuse encore, elle, une des reines du second
empire, la veuve qui portait si dignement le deuil du rgime dchu, d'avoir
vaincu la jeune rpublique, en l'obligeant, dans la personne du
sous-prfet,  la venir saluer et remercier. Il n'avait d'abord t
question que d'un discours du maire; mais il tait certain, depuis la
veille, que le sous-prfet, lui aussi, parlerait. De si loin, Clotilde ne
distinguait qu'un tumulte de redingotes noires et de toilettes claires,
sous l'clatant soleil. Puis, il y eut un bruit perdu de musique, la
musique des amateurs de la ville, dont le vent, par instants, lui apportait
les sonorits de cuivre.

Elle quitta la fentre, elle vint ouvrir la grande armoire de chne, pour y
serrer son travail, rest sur la table. C'tait dans cette armoire, si
pleine autrefois des manuscrits du docteur, et vide aujourd'hui, qu'elle
avait rang la layette de l'enfant. Elle semblait sans fond, immense,
bante; et, sur les planches nues et vastes, il n'y avait plus que les
langes dlicats, les petites brassires, les petits bonnets, les petits
chaussons, les tas de couches, toute cette lingerie fine, cette plume
lgre d'oiseau encore au nid. O tant d'ides avaient dormi en tas, o
s'tait accumul pendant trente annes l'obstin labeur d'un homme, dans un
dbordement de paperasses, il ne restait que le lin d'un petit tre, 
peine des vtements, les premiers linges qui le protgeaient pour une
heure, et dont il ne pourrait bientt plus se servir. L'immensit de
l'antique armoire en paraissait gaye et toute rafrachie.

Lorsque Clotilde eut rang sur une planche les couches et les brassires,
elle aperut, dans une grande enveloppe, les dbris des dossiers qu'elle
avait remis l, aprs les avoir sauvs du feu. Et elle se souvint d'une
prire que le docteur Ramond tait venu lui adresser la veille encore:
celle de regarder si, parmi ces dbris, il ne restait aucun fragment de
quelque importance, ayant un intrt scientifique. Il tait dsespr de la
perte des manuscrits inestimables que lui avait lgus le matre. Tout de
suite aprs la mort, il s'tait bien efforc de rdiger l'entretien suprme
qu'il avait eu, cet ensemble de vastes thories exposes par le moribond
avec une srnit si hroque; mais il ne retrouvait que des rsums
sommaires, il lui aurait fallu les tudes compltes, les observations
faites au jour le jour, les rsultats acquis et les lois formules. La
perte demeurait irrparable, c'tait une besogne  recommencer, et il se
lamentait de n'avoir que des indications, il disait qu'il y aurait l, pour
la science, un retard de vingt ans au moins, avant qu'on reprt et qu'on
utilist les ides du pionnier solitaire, dont une catastrophe sauvage et
imbcile avait dtruit les travaux.

L'Arbre gnalogique, le seul document intact, tait joint  l'enveloppe,
et Clotilde apporta le tout sur la table, prs du berceau. Quand elle eut
sorti les dbris un  un, elle constata, ce dont elle tait dj  peu prs
certaine, que pas une page entire de manuscrit ne restait, pas une note
complte ayant un sens. Il n'existait que des fragments, des bouts de
papier  demi brls et noircis, sans lien, sans suite. Mais, pour elle, 
mesure qu'elle les examinait, un intrt se levait de ces phrases
incompltes, de ces mots  moiti mangs par le feu, o tout autre n'aurait
rien compris. Elle se souvenait de la nuit d'orage, les phrases se
compltaient, un commencement de mot voquait les personnages, les
histoires. Ce fut ainsi que le nom de Maxime tomba sous ses yeux; et elle
revit l'existence de ce frre qui lui tait rest tranger, dont la mort,
deux mois plus tt, l'avait laisse presque indiffrente. Ensuite, une
ligne tronque contenant le nom de son pre, lui causa un malaise; car elle
croyait savoir que celui-ci avait mis dans sa poche la fortune et l'htel
de son fils, grce  la nice de son coiffeur, cette Rose si candide, paye
d'un tant pour cent gnreux. Puis, elle rencontra encore d'autres noms,
celui de son oncle Eugne, l'ancien vice-empereur, ensommeill  cette
heure, celui de son cousin Serge, le cur de Saint-Eutrope, qu'on lui avait
dit phtisique et mourant, la veille. Et chaque dbris s'animait, la famille
excrable et fraternelle renaissait de ces miettes, de ces cendres noires
o ne couraient plus que des syllabes incohrentes.

Alors, Clotilde eut la curiosit de dplier et d'taler sur la table
l'Arbre gnalogique. Une motion l'avait gagne, elle tait tout attendrie
par ces reliques; et, lorsqu'elle relut les notes ajoutes au crayon par
Pascal, quelques minutes avant d'expirer, des larmes lui vinrent aux yeux.
Avec quelle bravoure il avait inscrit la date de sa mort! et comme on
sentait son regret dsespr de la vie, dans les mots trembls annonant la
naissance de l'enfant! L'Arbre montait, ramifiait ses branches,
panouissait ses feuilles, et elle s'oubliait longuement  le contempler, 
se dire que toute l'oeuvre du matre tait l, toute cette vgtation
classe et documente de leur famille. Elle entendait les paroles dont il
commentait chaque cas hrditaire, elle se rappelait ses leons. Mais les
enfants surtout l'intressaient. Le confrre auquel le docteur avait crit
 Nouma, pour obtenir des renseignements sur l'enfant n d'un mariage
d'tienne, au bagne, s'tait dcid  rpondre; seulement, il ne disait que
le sexe, une fille, et qui paraissait bien portante. Octave Mouret avait
failli perdre la sienne, trs frle, tandis que son petit garon continuait
 tre superbe. D'ailleurs, le coin de belle sant vigoureuse, de fcondit
extraordinaire, tait toujours  Valqueyras, dans la maison de Jean, dont
la femme, en trois annes, avait eu deux enfants, et tait grosse d'un
troisime. La niche poussait gaillardement au grand soleil, en pleine
terre grasse, pendant que le pre labourait, et que la mre, au logis,
faisait bravement la soupe et torchait les mioches. Il y avait l assez de
sve nouvelle et de travail, pour refaire un monde. Clotilde,  ce moment,
crut entendre le cri de Pascal: Ah! notre famille, que va-t-elle devenir,
 quel tre aboutira-t-elle enfin? Et elle-mme retombait  une rverie,
devant l'Arbre prolongeant dans l'avenir ses derniers rameaux. Qui savait
d'o natrait la branche saine? Peut-tre le sage, le puissant attendu
germerait-il l.

Un lger cri tira Clotilde de ses rflexions. La mousseline du berceau
semblait s'animer d'un souffle, c'tait l'enfant qui, rveill, appelait et
s'agitait. Tout de suite, elle le reprit, l'leva gaiement en l'air, pour
qu'il baignt dans la lumire dore du couchant. Mais il n'tait point
sensible  cette fin d'un beau jour; ses petits yeux vagues se dtournaient
du vaste ciel, pendant qu'il ouvrait tout grand son bec rose d'oiseau sans
cesse affam. Et il pleurait si fort, il avait un rveil si goulu, qu'elle
se dcida  lui redonner le sein. Du reste, c'tait son heure, il y avait
trois heures qu'il n'avait tt.

Clotilde revint s'asseoir, prs de la table. Elle l'avait pos sur ses
genoux, o il n'tait gure sage, criant plus fort, s'impatientant; et elle
le regardait avec un sourire, tandis qu'elle dgrafait sa robe. La gorge
apparut, la gorge menue et ronde, que le lait avait gonfle  peine. Une
lgre aurole de bistre avait seulement fleuri le bout du sein, dans la
blancheur dlicate de cette nudit de femme, divinement lance et jeune.
Dj, l'enfant sentait, se soulevait, ttonnait des lvres. Quand elle lui
eut pos la bouche, il eut un petit grondement de satisfaction, il se rua
tout en elle, avec le bel apptit vorace d'un monsieur qui voulait vivre.
Il ttait  pleine gencives, avidement. D'abord, de sa petite main libre,
il avait saisi le sein  poigne, comme pour le marquer de sa possession,
le dfendre et le garder. Puis, dans la joie du ruissellement tide dont il
avait plein la gorge, il s'tait mis  lever son petit bras en l'air, tout
droit, ainsi qu'un drapeau. Et Clotilde gardait son inconscient sourire, 
le voir, si vigoureux, se nourrir d'elle. Les premires semaines, elle
avait beaucoup souffert d'une crevasse; maintenant encore, le sein restait
sensible; mais elle souriait quand mme, de cet air paisible des mres
heureuses de donner leur lait, comme elles donneraient leur sang.

Quand elle avait dgraf son corsage, et que sa gorge, sa nudit de mre
s'tait montre, un autre mystre d'elle, un de ses secrets les plus cachs
et les plus dlicieux, tait apparu: le fin collier aux sept perles, les
les toiles laiteuses que le matre avait mises  son cou, un jour de
misre, dans sa folie passionne du don. Depuis qu'il tait l, personne ne
l'avait plus revu. Il faisait comme partie de sa pudeur, il tait de sa
chair, si simple, si enfantin. Et, tout le temps que l'enfant ttait, elle
seule le revoyait, attendrie, revivant le souvenir des baisers dont il
semblait avoir gard l'odeur tide.

Une bouffe de musique, au loin, tonna Clotilde. Elle tourna la tte,
regarda vers la campagne, toute blonde et dore par le soleil oblique. Ah!
oui, cette crmonie, cette pierre que l'on posait, l-bas! Et elle ramena
les yeux sur l'enfant, elle s'absorba de nouveau dans le plaisir de lui
voir un si bel apptit. Elle avait attir un petit banc pour relever l'un
de ses genoux, elle s'tait appuye d'une paule contre la table,  ct de
l'Arbre et des fragments noircis des dossiers. Sa pense flottait, allait 
une douceur divine, tandis qu'elle sentait le meilleur d'elle-mme, ce lait
pur, couler  petit bruit, faire de plus en plus sien le cher tre sorti de
son flanc. L'enfant tait venu, le rdempteur peut-tre. Les cloches
avaient sonn, les rois mages s'taient mis en route, suivis des
populations, de toute la nature en fte, souriant au petit dans ses langes.
Elle, la mre, pendant qu'il buvait sa vie, rvait dj d'avenir. Que
serait-il, quand elle l'aurait fait grand et fort, en se donnant toute? Un
savant qui enseignerait au monde un peu de la vrit ternelle, un
capitaine qui apporterait de la gloire  son pays, ou mieux encore un de
ces pasteurs de peuple qui apaisent les passions et font rgner la justice?
Elle le voyait trs beau, trs bon, trs puissant. Et c'tait le rve de
toutes les mres, la certitude d'tre accouche du messie attendu; et il y
avait l, dans cet espoir, dans cette croyance obstine de chaque mre au
triomphe certain de son enfant, l'espoir mme qui fait la vie, la croyance
qui donne  l'humanit la force sans cesse renaissante de vivre encore.

Quel serait-il, l'enfant? Elle le regardait, elle tchait de lui trouver
des ressemblances. De son pre, certes, il avait le front et les yeux,
quelque chose de haut et de solide dans la carrure de la tte. Elle-mme se
reconnaissait en lui, avec sa bouche fine et son menton dlicat. Puis,
sourdement inquite, c'taient les autres qu'elle cherchait, les terribles
ascendants, tous ceux qui taient l, inscrits sur l'Arbre, droulant la
pousse des feuilles hrditaires. tait-ce donc  celui-ci,  celui-l, ou
 cet autre encore, qu'il ressemblerait? Et elle se calmait pourtant, elle
ne pouvait pas ne pas esprer, tellement son coeur tait gonfl de
l'ternelle esprance. La foi en la vie que le matre avait enracine en
elle, la tenait brave, debout, inbranlable. Qu'importaient les misres,
les souffrances, les abominations! la sant tait dans l'universel travail,
dans la puissance qui fconde et qui enfante. L'oeuvre tait bonne, quand
il y avait l'enfant, au bout de l'amour. Ds lors, l'espoir se rouvrait,
malgr les plaies tales, le noir tableau des hontes humaines. C'tait la
vie perptue, tente encore, la vie qu'on ne se lasse pas de croire bonne,
puisqu'on la vit avec tant d'acharnement, au milieu de l'injustice et de la
douleur.

Clotilde avait eu un regard involontaire sur l'Arbre des anctres, dploy
prs d'elle. Oui! la menace tait l, tant de crimes, tant de boue, parmi
tant de larmes et tant de bont souffrante! Un si extraordinaire mlange de
l'excellent et du pire, une humanit en raccourci, avec toutes ses tares et
toutes ses luttes! C'tait  se demander si, d'un coup de foudre, il
n'aurait pas mieux valu balayer, cette fourmilire gte et misrable. Et,
aprs tant de Rougon terribles, aprs tant de Macquart abominables, il en
naissait encore un, la vie ne craignait pas d'en crer un de plus, dans le
dfi brave de son ternit. Elle poursuivait son oeuvre, se propageait
selon ses lois, indiffrente aux hypothses, en marche pour son labeur
infini. Au risque de faire des monstres, il fallait bien qu'elle crt,
puisque, malgr les malades et les fous qu'elle cre, elle ne se lasse pas
de crer, avec l'espoir sans doute que les bien portants et les anges
viendront un jour. La vie, la vie qui coule en torrent, qui continue et
recommence, vers l'achvement ignor! la vie o nous baignons, la vie aux
courants infinis et contraires, toujours mouvante et immense, comme une mer
sans bornes!

Un lan de ferveur maternelle monta du coeur de Clotilde, heureuse de
sentir la petite bouche vorace la boire sans fin. C'tait une prire, une
invocation. A l'enfant inconnu, comme au dieu inconnu! A l'enfant qui
allait tre demain, au gnie qui naissait peut-tre, au messie que le
prochain sicle attendait, qui tirerait les peuples de leur doute et de
leur souffrance! Puisque la nation tait  refaire, celui-ci ne venait-il
pas pour cette besogne? Il reprendrait l'exprience, relverait les murs,
rendrait une certitude aux hommes ttonnants, btirait la cit de justice,
o l'unique loi du travail assurerait le bonheur. Dans les temps troubls,
on doit attendre les prophtes. A moins qu'il ne ft l'Antchrist, le dmon
dvastateur, la bte annonce qui purgerait la terre de l'impuret devenue
trop vaste. Et la vie continuerait malgr tout, il faudrait seulement
patienter des milliers d'annes encore, avant que paraisse l'autre enfant
inconnu, le bienfaiteur.

Mais l'enfant avait puis le sein droit; et, comme il se fchait, Clotilde
le retourna, lui donna le sein gauche. Puis, elle se remit  sourire, sous
la caresse des petites gencives gloutonnes. Quand mme, elle tait
l'esprance. Une mre qui allaite, n'est-ce pas l'image du monde continu
et sauv? Elle s'tait penche, elle avait rencontr ses yeux limpides, qui
s'ouvraient ravis, dsireux de la lumire. Que disait-il, le petit tre,
pour qu'elle sentt battre son coeur, sous le sein qu'il puisait? Quelle
bonne parole annonait-il, avec la lgre succion de sa bouche? A quelle
cause donnerait-il son sang, lorsqu'il serait un homme, fort de tout ce
lait qu'il aurait bu? Peut-tre ne disait-il rien, peut-tre mentait-il
dj, et elle tait si heureuse pourtant, si pleine d'une absolue confiance
en lui!

De nouveau, les cuivres lointains clatrent en fanfares. Ce devait tre
l'apothose, la minute o la grand'mre Flicit, avec sa truelle d'argent,
posait la premire pierre du monument lev  la gloire des Rougon. Le
grand ciel bleu, que rjouissaient les gaiets du dimanche, tait en fte.
Et, dans le tide silence, dans la paix solitaire de la salle de travail,
Clotilde souriait  l'enfant, qui ttait toujours, son petit bras en l'air,
tout droit, dress comme un drapeau d'appel  la vie.


FIN





  ARBRE GNALOGIQUE DES ROUGON-MACQUART

                               +---------------------------+
                               |    Charles Rougon, dit    |
                               |         Saccard:          |
                               |                           |
                               |  n en 1857; meurt d'une  |
                               |hmorragie nasale, en 1873 |
                               |[Hrdit en retour sautant|
                               |    trois gnrations.     |     +---------------------------+
                               |  Ressemblance morale et   |     |     L'Enfant inconnu:     |
                               |physique d'Adlade Fouque.|     |                           |
                               |  Dernire expression de   |     |      natre en 1874.     |
                               | l'puisement d'une race]. |     |      Quel sera-t-il?      |
                               +---------------------------+     +---------------------------+                                                                                                                                                                                                                                                                                            +---------------------------+
                                            #####                            ####                                                                                                                                                                                                                                                                                                         |Louis Coupeau, dit Louiset:|
                               +---------------------------+                 ####                                                                                                                                                                                                                                                                                                         |                           |
                               |Maxime Rougon, dit Saccard:|                 ####                                                                                                                                                                                                           +---------------------------+                                                                 |n en 1867; meurt en 1870, |
                               |                           |                 ####                                                                                                                                                                                                           |  Jacques-Louis Lantier:   |                                                                 |    de la petite vrole    |
                               | n en 1840; a un fils, en |     +---------------------------+                                                                                                                                                                                              | n en 1860, hydrocphale, |                                                                 |   [Election de la mre,   |
                               |   1857, d'une servante,   |     |   Clotilde Rougon, dite   |                                                                                                                                                                                              |  meurt en 1869 [Election  |                                                                 |ressemblance physique de la|
                               |Justine Mgot, chlorotique,|     |         Saccard:          |                                                                                                                                                                                              |  du pre. Ressemblance    |                                                                 |          mre].           |
                               |fille d'alcoolique; pouse,|     |                           |                                                                                                                                                                                              |   physique du pre].      |                                                                 +---------------------------+
                               |en 1863, Louise de Mareuil,|     |ne en 1847; a, en 1874, de|                                                                                                                                                                                              +---------------------------+                                                                             ####
                               |qu'il perd la mme anne et|     | son oncle Pascal, un fils |                                                                                                                                                                                                          ###                                                                                           ####
                               |dont il n'a pas d'enfants' |     |   [Election de la mre.   |                                                                                                                                                                                                          ###                                                                               +---------------------------+
                               | meurt ataxique, en 1873.  |     |  Hrdit en retour avec  |                                                                                                                                                                                              +---------------------------+                                                                 | Anna Coupeau, dite Nana:  |
                               |  [Mlange dissmination.  |     |  prdominance morale et   |  +---------------------------+                                                                                                                                                               |     Claude Lantier:       |                                                                 |                           |
                               |Prdominance morale du pre|     |physique de son grand-pre |  |Victor Rougon, dit Saccard:|                                                                                                                                                               |                           |                                                                 |   ne en 1852, a, d'un    |
                               |et ressemblance physique de|     |  maternel, le commandant  |  |   n en 1853. [Mlange    |  +---------------------------+                                                                                                                                |n en 1842; pouse,en 1865,|                                                                 | cousin, un enfant, Louis, |
                               |la mre]. Oisif, mangeur de|     | Sicardot]. Vit encore,   |  |   soudure. Ressemblance   |  |      Octave Mouret:       |                                                                                                                                |Christine Hallegrain, dont |                                                                 |  en 1867, et le perd en   |
                               |     fortunes faites.      |     |         Plassans.         |  |physique du pre]. Disparu.|  |                           |                                                                                                                                |le pre tait paraplgique,|                                                                 |1870; meurt elle-mme de la|
                               +---------------------------+     +---------------------------+  +---------------------------+  |  n en 1840; pouse, en   |                                                                                                                                |matresse avec laquelle il |                                  +---------------------------+  |  petite vrole, quelques  |
                                              #####                          ####                      #####                   |1865, Madame Hdouin, qu'il|                                                                 +---------------------------+                                  |vit depuis six ans et dont |  +---------------------------+   |     tienne Lantier:      |  | jours plus tard. [Mlange |
                                                #####                        ####                   #####                      |  perd la mme anne; se   |                                                                 |     Jeanne Grandjean:     |                                  |il a un fils Jacques, g  |  |     Jacques Lantier:      |   |                           |  |   soudure. Prdominance   |
                                                   #####                     ####               #####                          |   remarie en 1869, avec   |                                                                 |                           |                                  |de cinq ans; perd ce fils, |  |                           |   |   n en 1846. [Mlange    |  |      morale du pre.      |
                                                      #####                  ####            #####                             |  Denise Baudu, saine et   |  +---------------------------+                                  |ne en 1842; meurt en 1855,|                                  |en 1869, et lui-mme se    |  |n en 1844, meurt en 1870, |   |dissmination. Ressemblance|  |Ressemblance physique, par |
                                                         #####               ####         ##### +---------------------------+  |quilibre, dont il a deux |  |       Serge Mouret:       |                                  |   la suite d'accidents   |                                  |pend, en 1870 [Mlange     |  |d'accident. [Election de la|   | physique de la mre, puis |  |influence, avec le premier |
                                                            #######          ####      #####    |     Anglique Rougon:     |  | enfants, une fille et un  |  |                           |                                  |   nerveux. [Hrdit en   |                                  |fusion. Prdominance morale|  |mre. Ressemblance physique|   |   du pre]. Mineur. Vit   |  |amant de sa mre, Lantier. |
                                                               # +---------------------------+  |                           |  |garon, trop jeunes encore |  |    n en 1841 [Mlange    |  +---------------------------+   |   retour, sautant deux    |                                  |et ressemblance p hysique  |  |   du pre. Hrdit de    |   |encore,  Nouma, dport. |  |Hrdit de l'alcoolisme se|
                                                                 |   Aristide Rougon, dit    |  |  ne en 1851; pouse, en  |  |    pour tre classs.     |  |dissmination. Ressemblance|  |      Dsire Mouret:      |   | gnrations. Ressemblance |  +---------------------------+   |de la mre. Hrdit d'une |  |l'alcoolisme se tournant en|   |Mari l-bas, dit-on, et a |  |  tournant en perversion   |
                                                                 |         Saccard:          |  |     1869, Flicien de     |  |    [Election du pre.     |  | morale et physique de la  |  |                           |   |    physique et morale     |  |      Pauline Quenu:       |   |nvrose se tournant en     |  |  folie homicide. Etat de  |   |  des enfants, peu-tre,   |  |morale et physique. Etat de|
                                                                 |                           |  |  Hautecoeur, et meurt le  |  | Ressemblance physique de  |  |   mre. Cerveau du pre   |  |ne en 1844 [Election de la|   |    d'Adlade Fouque].    |  |                           |   |gnie]. Peintre.           |  |    crime]. Mcanicien.    |   |  qu'on ne peut classer.   |  |          vice].           |
                                                                 |  n en 1815; pouse, en   |  |mme jour, d'un mal qui n'a|  | son oncle Eugne Rougon;  |  |  troubl par l'influence  |  |mre. Ressemblance physique|   +---------------------------+  | ne en 1852; ne s'est pas |   +---------------------------+  +---------------------------+   +---------------------------+  +---------------------------+
                                                                 |  1836, Angle Sicardot,   |  |pu tre constat. [Innit.|  |   hrdit indirecte].    |  |    morbide de la mre.    |  |de la mre. Hrdit d'une |              ####                |marie. [Mlange quilibre.|                        ######                ######              ######                       #######
                                                                 |  calme et rveuse, fille  |  |Aucune ressemblance avec la|  |Fondateur et directeur des |  | Hrdit d'une nvrose se |  |  nvrose se tournant en   |              ####                | Ressemblance physique et  |                           ######              #####             #####                    ######
                                                                 | d'un Commandant; en a un  |  |mre et son ascendance. Du |  |grands magasins Au Bonheur |  | tournant en mysticisme].  |  |imbcillit]. Vit encore  |              ####                |  morale du pre et de la  |                              ######            #####           #####                 ######
                                                                 |fils en 1840, et une fille |  |ct du pre, les documents|  |  des Dames. Vit encore   |  |Prtre. Vit encore, cur de|  |   St.-Eutrope, avec son   |   +---------------------------+  | mre. Etat d'honntet].  |                                 ######          #####         #####              ######
                                                                 | en 1847, et perd sa femme |  |       font dfaut].       |  |          Paris.           |  |       St.-Eutrope.        |  |          frre.           |   |      Hlne Mouret:       |  | Vit encore,  Bonneville. |                                    ######        ####       #####           ######
                                                                 | en 1854; a eu en 1853 un  |  +---------------------------+  +---------------------------+  +---------------------------+  +---------------------------+   |                           |  +---------------------------+                                      #####       ####     #####        ######
                                                                 |   fils adultrin d'une    |              ######                               #####                   ######                    #####                     |  ne en 1824; pouse, en  |                       ######                                         #####      ####     ####      #####
                                                                 |     ouvrire, Rosalie     |  +---------------------------+                      ####                   ####                    ####                       |1841, Grandjean, chtif et |                          ######                                       #####     ####     ####    #####
                                                                 |Chavaille, qui comptait des|  |      Sidonie Rougon:      |                        ####                 ####                  ####                         | prdispos  la phthisie; |                             ######                                     +---------------------------+                +---------------------------+
                                  +---------------------------+  |    phthisiques et des     |  |                           |  +---------------------------+              ####               +---------------------------+   |  en a une fille en 1843;  |                                ######                                  |    Gervaise Macquart:     |                |      Jean Macquart:       |
                                  |      Pascal Rougon:       |  |   pileptiques dans son   |  |  ne en 1818; pouse, en  |  |      Marthe Rougon:       |##            ####             ##|     Franois Mouret:      |   |    perd so mari d'une     |                                   ######                               |                           |                |                           |
  +---------------------------+   |                           |  |ascendance; se remarie, en |  | 1838, un clerc d'avou de |  |                           |####          ####           ####|                           |   |  bronchite, en 1853, se   |                                  +---------------------------+         |   ne en 1828; a trois    |                |n en 1831; pouse, en     |
  |      Eugne Rougon:       |   |n en 1813; clibataire; a |  |1855, avec Rene Braud Du |  |  Plassans qu'elle perd   |  |  ne en 1820; pouse, en  |  #####      ######       #####  |  n en 1817; pouse, en   |   | remarie, en 1857, avec M. |                                  |      Lisa Macquart:       |         |    garons d'un amant,    |                |1867, Franoise Mouche,    |
  |                           |   | un enfant posthume de sa  |  |  Chtel, qui meurt sans   |  |  Paris, en 1850; a d'un   |  | 1840, son cousin Franois |    #########################    |  1840, sa cousine Marthe  |   |Rambaud, dont elle n'a pas |                                  |                           |         |Lantier, dont l'ascendance |                |qu'il perd en 1870, sans   |
  |  n en 1811; pouse, en   |   | nice Clotilde Rougon, en |  |enfants, en 1864. [Mlange |  |   inconnu, en 1851, une   |  | Mouret, dont elle a trois |     #######################     |  Rougon, dont il a trois  |   |    d'enfants [Innit.    |                                  |  ne en 1827; pouse, en  |         | compte des paralytiques,  |                |en avoir eu d'enfants; se  |
  |  1857, Vronique Beulin   |   | 1874; meurt d'une maladie |  |   soudure. Prdominance   |  |  fille, qu'elle met aux   |  |  enfants; meurt en 1864,  |    #########################    |  enfants; meurt fou, en   |   |     Combinaison o se     |  +---------------------------+   |   1852, Quenu, sain et    |         |qui l'emmne  Paris et l'y|                |remarie, en 1871, avec     |
  |  d'Orchres, dont il n'a  |   |  de coeur, le 7 novembre  |  |     morale du pre et     |  |Enfants Assists. [Election|  |  dans une crise nerveuse  |######                     ######|  1864, dans un incendie   |   | confondent les caractres |  |      Silvre Mouret:      |   | pondr, dont elle a une  |         |abandonne; pouse, en 1852,|                |Mlanie Vial, paysanne     |
  |  pas d'enfants [Mlange   |   |1873 [Innit. Combinaison |  |ressemblance physique de la|  |   du pre. Ressemblance   |  |[Hrdit en retour sautant|####                         ####| allum par lui. [Election |   |  physiques et moraux des  |  |                           |   | fille dans l'anne; meurt |         |  un ouvrier, Coupeau, de  |                |forte et saine, dont il a  |
  |   fusion. Prdominance    |   |   o se confondent les    |  |mre. Ambition de la mre, |  |   physique de la mre].   |  |une gnration. Hystrique.|##                             ##|   du pre. Ressemblance   |   |  parents, sans que rien   |  |n en 1834; meurt, en 1851,|   |six mois avant son mari, en|         | famille alcoolique, dont  |                |un garon, et qui est      |
  |  morale, ambition de la   |   |  caractres physiques et  |  | gte par les apptits du |  | Courtire entremetteuse,  |  |  Ressemblance morale et   |#                               #|   physique de la mre.    |   | d'eux semble se retrouver |  |la tte casse d'un coup de|   | 1863, d'une dcomposition |         |elle a une fille; meurt de |                |grosse de nouveau.         |
  |    mre, ressemblance     |   | moraux des parents, sans  |  | pre]. Employ puis grand |  |tous les mtiers, puis trs|  |physique d'Adlade Fouque.|                                 |  Franois et Marthe, les  |   | dans le nouvel tre]. Vit |  | pistolet, par un gendarme |   |  du sang [Election de la  |         |misre et d'ivrognerie, en |                |[Innit. Combinaison o se|
  |  physiqu du pre]. Homme  |   | que rien d'eux semble se  |  | brasseur d'affaires. Vit  |  |   austre. Vit encore    |  |  Marthe et Franois, les  |                                 |      deux poux, se       |   |   encore,  Marseille,    |  |   [Election de la mre.   |   |mre. Ressemblance physique|         |  1869 [Election du pre.  |                |confondent les caractres  |
  | politique, ministre. Vit  |   | retrouver dans le nouvel  |  | encore  Paris, directeur |  |   Paris, trsorire de    |  |      deux poux, se       |                                 | ressemblent]. Marchand de |   |  retire avec son second  |  |Innit de la ressemblance |   | de la mre]. Charcutire, |         |  Conue dans l'ivresse.   |                |physiques et moraux des    |
  |  encore  Paris, dput.  |   |      tre]. Mdecin.      |  |       d'un journal.       |  |  l'Oeuvre du Sacrement.   |  |       ressemblent].       |                                 |vin en gros; puis rentier. |   |           mari.           |  |        physique].         |   |grand boutique aux Halles. |         | Boiteuse]. Blanchisseuse. |                |parents, sans que rien     |
  +---------------------------+   +---------------------------+  +---------------------------+  +---------------------------+  +---------------------------+                                 +---------------------------+   +---------------------------+  +---------------------------+   +---------------------------+         +---------------------------+                |d'eux semble se retrouver  |
                    #######                         ######                  ######                 ######                   ##########                                                                     ######                       ######                         ######                               ######                          ######                             |dans le nouvel tre].      |
                       ########                        ######               ######              ######                 #########                                                                              ######                    ######                      ######                                     ######                       ######                             |Paysan, soldat, puis       |
                           ########                       ########          ######          ######                 ########                                                                                      ######                 ######                   ######                                           ######                    ######                             |paysan. Vit encore,       |
                              #######                        ####+---------------------------+#                #######                                                                                              ######              ######                ######                                                 ######       +---------------------------+                |Valqueyras.                |
                                  #######                        |      Pierre Rougon:       |             ######                                                                                                      ######           ######             ######                                                       ######    |     Antoine Macquart:     |               #+---------------------------+
                                     #######                     |                           |          ######                                                                                                            ######        ######          ######                                                             #######|                           |            ########
                                        ########                 | n en 1787; se marie, en  |      #######                                                                                                                  ######     ######       ######                                                                    ###|  n en 1789; soldait en   |        #######
                                            ########             |  1810,  Flicit Puech,  |   ######                                                                                                                      +---------------------------+                                                                       #| 1809; se marie, en 1829,  |     ######
                                                #########        |intelligente, active, bien |######                                                                                                                         |     Ursule Macquart:      |                                                                        | avec Josphine Gavaudan,  | ######
                                                     #########   |    portante; en a cinq    |                                                                                                                               |                           |                                                                        |   marchande  la Halle,   |#####
                                                         ########|enfants; meurt en 1870, au |                                                                                                                               |  ne en 1791; pouse, en  |                                                                        | vigoureuse, travailleuse, |##
                                                            #####| lendemain de Sedan, d'une |                                                                                                                               |1810, un ouvrier chapelier,|                                                                        |  mais intemprante; en a  |#
                                                               ##|   congestion crbrale,   |                                                                                                                               |  Mouret, bien portant et  |                                                                        | trois enfants; la perd en |
                                                                 |    dtermine par une     |                                                                                                                               |    pondr; en a trois    |                                                                        |   1851; meurt en 1873,    |
                                                                 |   indigestion [Mlange    |                                                                                                                               | enfants; meurt phthisique |                                                                        | alcoolique, de combustion |
                                                                 | quilibr. Moyenne morale |                                                                                                                               | en 1840 [Mlange soudure. |                                                                        |spontane [Mlange fusion. |
                                                                 |et ressemblance physique du|                                                                                                                               |  Prdominance morale et   |                                                                        |  Prdominance morale et   |
                                                                 |   pre et de la mre].    |                                                                                                                               |ressemblance physique de la|                                                                        | ressemblance physique du  |
                                                                 |   Marchand d'huile puis   |                                                                                                                               |          mre].           |                                                                        |    pre]. Soldat, puis    |
                                                                 |   receveur particulier.   |                                                                                                                               +---------------------------+                                                                        | vannier, puis rentier et  |
                                                                 +---------------------------+                                                                                                                                       #############                                                                                |         fainant.         |
                                                                               #########                                                                                                                                             #############                                                                                          #####
                                                                                    ##############                                                                                                                                   #############                                                                                         ######
                                                                                          ##############                                                                                                                             #############                                                                                        ######
                                                                                                ###################                                                                                                          +---------------------------+                                                                              #######
                                                                                                          ########################                                                                                           |   Adelade Fouque, dite   |                                                                           ########
                                                                                                                        ####################                                                                                 |       "Tante Dide":       |                                                                     #############
                                                                                                                                    #########################                                                                |                           |                                                          ###################
                                                                                                                                                  ############################                                               |  Ne en 1768; marie, en  |                                           ##########################
                                                                                                                                                              ############################                                   | 1786,  Rougon, lourd et  |                               ########################
                                                                                                                                                                           ###############################                   |placide, jardinier; en a un|                    ########################
                                                                                                                                                                                               #######################       |fils en 1787; perd son mari|          ######################
                                                                                                                                                                                                         ####################|en 1788, prend, en 1789, un|###################
                                                                                                                                                                                                                  ###########|     amant, Macquart,      |###########
                                                                                                                                                                                                                       ######| dsquilibr et ivrogne,  |######
                                                                                                                                                                                                                           ##|contrebandier; en a un fils|##
                                                                                                                                                                                                                             | en 1789, et une fille en  |
                                                                                                                                                                                                                             |  1791; devient folle et   |
                                                                                                                                                                                                                             | entre  l'Asile d'alins |
                                                                                                                                                                                                                             | des Tulettes, en 1831; y  |
                                                                                                                                                                                                                             |  meurt d'une congestion   |
                                                                                                                                                                                                                             |crbrale en 1873,  l'ge |
                                                                                                                                                                                                                             |    de 105 ans [Nvrose    |
                                                                                                                                                                                                                             |       originelle].        |
                                                                                                                                                                                                                             +---------------------------+
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                                                                                                                                                                                                                               #########################
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                                                                                                                                                                                                                             #############################




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE DOCTEUR PASCAL ***

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Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
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indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
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We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

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   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

 PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION
 809 North 1500 West
 Salt Lake City, UT 84116

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

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You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


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you can always email directly to:

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