The Project Gutenberg EBook of Le Dernier Jour d'un Condamn, by Victor Hugo

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Title: Le Dernier Jour d'un Condamn

Author: Victor Hugo

Posting Date: September 25, 2014 [EBook #6838]
Release Date: November, 2004
First Posted: February 1, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMN ***




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Title: Le Dernier Jour d'un Condamn
Encoding: ISO-8859-1
Source:
Victor Hugo (1802-1885),
"Oeuvres Compltes de Victor Hugo",
Tome XIX, Roman II,
Paris, J. Hetzel & Cie, 18, rue Jacob,
et A. Quantin & Cie, Fbrg Saint-Benoit, 7,
1881.




OEUVRES COMPLTES

DE

VICTOR HUGO

XIX

ROMAN II


DITION DFINITIVE D'APRES LES MANUSCRITS ORIGINAUX




LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMN




Prface de 1832


Il n'y avait en tte des premires ditions de cet ouvrage, publi
d'abord sans nom d'auteur, que les quelques lignes qu'on va lire:

"Il y a deux manires de se rendre compte de l'existence de ce
livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et ingaux
sur lesquels on a trouv, enregistres une  une, les dernires
penses d'un misrable; ou il s'est rencontr un homme, un rveur
occup  observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un
pote, que sais-je? dont cette ide a t la fantaisie, qui l'a prise
ou plutt s'est laiss prendre par elle, et n'a pu s'en dbarrasser
qu'en la jetant dans un livre."

"De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra."

Comme on le voit,  l'poque o ce livre fut publi, l'auteur ne jugea
pas  propos de dire ds lors toute sa pense. Il aima mieux attendre
qu'elle ft comprise et voir si elle le serait. Elle l'a t. L'auteur
aujourd'hui peut dmasquer l'ide politique, l'ide sociale, qu'il
avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme
littraire. Il dclare donc, ou plutt il avoue hautement que Le
Dernier Jour d'un Condamn n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct
ou indirect, comme on voudra, pour l'abolition de la peine de mort. Ce
qu'il a eu dessein de faire, ce qu'il voudrait que la postrit vt
dans son oeuvre, si jamais elle s'occupe de si peu, ce n'est pas la
dfense spciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel
ou tel criminel choisi, de tel ou tel accus d'lection; c'est la
plaidoirie gnrale et permanente pour tous les accuss prsents et 
venir; c'est le grand point de droit de l'humanit allgu et plaid
 toute voix devant la socit, qui est la grande cour de cassation;
c'est cette suprme fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine,
construite  tout jamais en avant de tous les procs criminels; c'est
la sombre et fatale question qui palpite obscurment au fond de toutes
les causes capitales sous les triples paisseurs de pathos dont
l'enveloppe la rhtorique sanglante des gens du roi; c'est la
question de vie et de mort, dis-je, dshabille, dnude, dpouille
des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et
pose o il faut qu'on la voie, o il faut qu'elle soit, o elle est
rellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au
tribunal, mais  l'chafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau.

Voil ce qu'il a voulu faire. Si l'avenir lui dcernait un jour la
gloire de l'avoir fait, ce qu'il n'ose esprer, il ne voudrait pas
d'autre couronne.

Il le dclare donc, et il le rpte, il occupe, au nom de tous les
accuss possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours,
tous les prtoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est
adress  quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste
que la cause, il a d, et c'est pour cela que Le Dernier Jour d'un
Condamn est ainsi fait, laguer de toutes parts dans son sujet le
contingent, l'accident, le particulier, le spcial, le relatif, le
modifiable, l'pisode, l'anecdote, l'vnement, le nom propre, et se
borner (si c'est l se borner)  plaider la cause d'un condamn
quelconque, excut un jour quelconque, pour un crime quelconque.
Heureux si, sans autre outil que sa pense, il a fouill assez avant
pour faire saigner un coeur sous l's triplex du magistrat! heureux
s'il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes! heureux si, 
force de creuser dans le juge, il a russi quelquefois  y retrouver
un homme!

Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginrent
que cela valait la peine d'en contester l'ide  l'auteur. Les uns
supposrent un livre anglais, les autres un livre amricain.
Singulire manie de chercher  mille lieues les origines des choses,
et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue!
Hlas! il n'y a en ceci ni livre anglais, ni livre amricain, ni
livre chinois. L'auteur a pris l'ide du Dernier Jour d'un Condamn,
non dans un livre, il n'a pas l'habitude d'aller chercher ses ides si
loin, mais l o vous pouviez tous la prendre, o vous l'aviez prise
peut-tre (car qui n'a fait ou rv dans son esprit Le Dernier Jour
d'un Condamn?), tout bonnement sur la place publique, sur la place
de Grve.

C'est l qu'un jour en passant il a ramass cette ide fatale, gisante
dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine.

Depuis, chaque fois qu'au gr des funbres jeudis de la cour de
cassation, il arrivait un de ces jours o le cri d'un arrt de mort se
fait dans Paris, chaque fois que l'auteur entendait passer sous ses
fentres ces hurlements enrous qui ameutent des spectateurs pour la
Grve, chaque fois, la douloureuse ide lui revenait, s'emparait de
lui, lui emplissait la tte de gendarmes, de bourreaux et de foule,
lui expliquait heure par heure les dernires souffrances du misrable
agonisant, --en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe
les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, --le sommait, lui
pauvre pote, de dire tout cela  la socit, qui fait ses affaires
pendant que cette chose monstrueuse s'accomplit, le pressait, le
poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l'esprit, s'il tait
en train d'en faire, et les tuait  peine bauchs, barrait tous ses
travaux, se mettait en travers de tout, l'investissait, l'obsdait,
l'assigeait. C'tait un supplice, un supplice qui commenait avec le
jour, et qui durait, comme celui du misrable qu'on torturait au mme
moment, jusqu' quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens
caput expiravit cri par la voix sinistre de l'horloge, l'auteur
respirait et retrouvait quelque libert d'esprit. Un jour enfin,
c'tait,  ce qu'il croit, le lendemain de l'excution d'Ulbach, il se
mit  crire ce livre. Depuis lors il a t soulag. Quand un de ces
crimes publics, qu'on nomme excutions judiciaires, a t commis, sa
conscience lui a dit qu'il n'en tait plus solidaire; et il n'a plus
senti  son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Grve sur
la tte de tous les membres de la communaut sociale.

Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empcher
le sang de couler serait mieux.

Aussi ne connatrait-il pas de but plus lev, plus saint, plus
auguste que celui-l: concourir  l'abolition de la peine de
mort. Aussi est-ce du fond du coeur qu'il adhre aux voeux et aux
efforts des hommes gnreux de toutes les nations qui travaillent
depuis plusieurs annes  jeter bas l'arbre patibulaire, le seul arbre
que les rvolutions ne dracinent pas. C'est avec joie qu'il vient 
son tour, lui chtif, donner son coup de cogne, et largir de son
mieux l'entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au
vieux gibet dress depuis tant de sicles sur la chrtient.

Nous venons de dire que l'chafaud est le seul difice que les
rvolutions ne dmolissent pas. Il est rare, en effet, que les
rvolutions soient sobres de sang humain, et, venues qu'elles sont
pour monder, pour brancher, pour tter la socit, la peine de mort
est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisment.

Nous l'avouerons cependant, si jamais rvolution nous parut digne et
capable d'abolir la peine de mort, c'est la rvolution de juillet. Il
semble, en effet, qu'il appartenait au mouvement populaire le plus
clment des temps modernes de raturer la pnalit barbare de LouisXI,
de Richelieu et de Robespierre, et d'inscrire au front de la loi
l'inviolabilit de la vie humaine. 1830 mritait de briser le couperet
de 93.

Nous l'avons espr un moment. En aot 1830, il y avait tant de
gnrosit dans l'air, un tel esprit de douceur et de civilisation
flottait dans les masses, on se sentait le coeur si bien panoui par
l'approche d'un bel avenir, qu'il nous sembla que la peine de mort
tait abolie de droit, d'emble, d'un consentement tacite et unanime,
comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient gns. Le peuple
venait de faire un feu de joie des guenilles de l'ancien rgime.
Celle-l tait la guenille sanglante. Nous la crmes dans le tas. Nous
la crmes brle comme les autres. Et pendant quelques semaines,
confiant et crdule, nous emes foi pour l'avenir  l'inviolabilit de
la vie, comme  l'inviolabilit de la libert.

Et en effet deux mois s'taient  peine couls qu'une tentative fut
faite pour rsoudre en ralit lgale l'utopie sublime de Csar
Bonesana.

Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque
hypocrite, et faite dans un autre intrt que l'intrt gnral.

Au mois d'octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours aprs avoir
cart par l'ordre du jour la proposition d'ensevelir Napolon sous la
colonne, la Chambre tout entire se mit  pleurer et  bramer. La
question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire
quelques lignes plus bas  quelle occasion; et alors il sembla que
toutes ces entrailles de lgislateurs taient prises d'une subite et
merveilleuse misricorde. Ce fut  qui parlerait,  qui gmirait, 
qui lverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu! quelle
horreur! Tel vieux procureur gnral, blanchi dans la robe rouge, qui
avait mang toute sa vie le pain tremp de sang des rquisitoires, se
composa tout  coup un air piteux et attesta les dieux qu'il tait
indign de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne dsemplit
pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une
myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina
Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec
choeurs, excute par tout cet orchestre d'orateurs qui garnit les
premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands
jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n'y
manqua. La chose fut on ne peut plus pathtique et pitoyable. La
sance de nuit surtout fut tendre, paterne et dchirante comme un
cinquime acte de Lachausse. Le bon public, qui n'y comprenait rien,
avait les larmes aux yeux. [Note: Nous ne prtendons pas envelopper
dans le mme ddain tout ce qui a t dit  cette occasion  la
Chambre. Il s'est bien prononc a et l quelques belles et dignes
paroles. Nous avons applaudi, comme tout le monde, au discours grave
et simple de M. de Lafayette et, dans une autre nuance,  la
remarquable improvisation de M. Villemain.]

De quoi s'agissait-il donc? d'abolir la peine de mort?

Oui et non.

Voici le fait:

Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes
qu'on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-tre on a
chang quelques paroles polies; quatre de ces hommes, dis-je,
avaient tent, dans les hautes rgions politiques, un de ces coups
hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises.
Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de
mort. Et les quatre malheureux taient l, prisonniers, captifs de la
loi, gards par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives
de Vincennes. Que faire et comment faire? Vous comprenez qu'il est
impossible d'envoyer  la Grve, dans une charrette, ignoblement lis
avec de grosses cordes, dos  dos avec ce fonctionnaire qu'il ne faut
pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes
du monde? Encore s'il y avait une guillotine en acajou!

H! il n'y a qu' abolir la peine de mort!

Et l-dessus, la Chambre se met en besogne.

Remarquez, messieurs, qu'hier encore vous traitiez cette abolition
d'utopie, de thorie, de rve, de folie, de posie. Remarquez que ce
n'est pas la premire fois qu'on cherche  appeler votre attention sur
la charrette, sur les grosses cordes et sur l'horrible machine
carlate, et qu'il est trange que ce hideux attirail vous saute
ainsi aux yeux tout  coup.

Bah! c'est bien de cela qu'il s'agit! Ce n'est pas  cause de vous,
peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais  cause de nous,
dputs qui pouvons tre ministres. Nous ne voulons pas que la
mcanique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant
mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n'avons song qu'
nous. Ucalgon brle. teignons le feu. Vite, supprimons le bourreau,
biffons le code.

Et c'est ainsi qu'un alliage d'gosme altre et dnature les plus
belles combinaisons sociales. C'est la veine noire dans le marbre
blanc; elle circule partout, et apparat  tout moment  l'improviste
sous le ciseau. Votre statue est  refaire.

Certes, il n'est pas besoin que nous le dclarions ici, nous ne sommes
pas de ceux qui rclamaient les ttes des quatre ministres. Une fois
ces infortuns arrts, la colre indigne que nous avait inspire
leur attentat s'est change, chez nous comme chez tout le monde, en
une profonde piti. Nous avons song aux prjugs d'ducation de
quelques-uns d'entre eux, au cerveau peu dvelopp de leur chef,
relaps fanatique et obstin des conspirations de 1804, blanchi avant
l'ge sous l'ombre humide des prisons d'tat, aux ncessits fatales
de leur position commune,  l'impossibilit d'enrayer sur cette pente
rapide o la monarchie s'tait lance elle-mme  toute bride le 8
aot 1829,  l'influence trop peu calcule par nous jusqu'alors de la
personne royale, surtout  la dignit que l'un d'entre eux rpandait
comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui
leur souhaitaient bien sincrement la vie sauve, et qui taient prts
 se dvouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur chafaud et
t dress un jour en Grve, nous ne doutons pas, et si c'est une
illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas qu'il n'y et
eu une meute pour le renverser, et celui qui crit ces lignes et t
de cette sainte meute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les
crises sociales, de tous les chafauds, l'chafaud politique est le
plus abominable, le plus funeste, le plus vnneux, le plus ncessaire
 extirper. Cette espce de guillotine-l prend racine dans le pav,
et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol.

En temps de rvolution, prenez garde  la premire tte qui tombe.
Elle met le peuple en apptit.

Nous tions donc personnellement d'accord avec ceux qui voulaient
pargner les quatre ministres, et d'accord de toutes manires, par les
raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement,
nous eussions mieux aim que la Chambre choist une autre occasion
pour proposer l'abolition de la peine de mort.

Si on l'avait propose, cette souhaitable abolition, non  propos de
quatre ministres tombs des Tuileries  Vincennes, mais  propos du
premier voleur de grands chemins venu,  propos d'un de ces misrables
que vous regardez  peine quand ils passent prs de vous dans la rue,
auxquels vous ne parlez pas, dont vous vitez instinctivement le
coudoiement poudreux; malheureux dont l'enfance dguenille a couru
pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant l'hiver au rebord
des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. Vfour chez
qui vous dnez, dterrant  et l une crote de pain dans un tas
d'ordures et l'essuyant avant de la manger, grattant tout le jour le
ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n'ayant d'autre
amusement que le spectacle gratis de la fte du roi et les excutions
en Grve, cet autre spectacle gratis; pauvres diables, que la faim
pousse au vol, et le vol au reste; enfants dshrits d'une socit
martre, que la maison de force prend  douze ans, le bagne 
dix-huit, l'chafaud  quarante; infortuns qu'avec une cole et un
atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne
savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantt dans la
rouge fourmilire de Toulon, tantt dans le muet enclos de Clamart,
leur retranchant la vie aprs leur avoir t la libert; si c'et t
 propos d'un de ces hommes que vous eussiez propos d'abolir la peine
de mort, oh! alors, votre sance et t vraiment digne, grande,
sainte, majestueuse, vnrable. Depuis les augustes pres de Trente
invitant les hrtiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per
viscera Dei, parce qu'on espre leur conversion, quoniam sancta
synodus sperat hoereticorum conversionem, jamais assemble d'hommes
n'aurait prsent au monde spectacle plus sublime, plus illustre et
plus misricordieux. Il a toujours appartenu  ceux qui sont vraiment
forts et vraiment grands d'avoir souci du faible et du petit. Un
conseil de brahmanes serait beau prenant en main la cause du paria. Et
ici, la cause du paria, c'tait la cause du peuple. En abolissant la
peine de mort,  cause de lui et sans attendre que vous fussiez
intresss dans la question, vous faisiez plus qu'une oeuvre
politique, vous faisiez une oeuvre sociale.

Tandis que vous n'avez pas mme fait une oeuvre politique en essayant
de l'abolir, non pour l'abolir, mais pour sauver quatre malheureux
ministres pris la main dans le sac des coups d'tat!

Qu'est-il arriv? c'est que, comme vous n'tiez pas sincres, on a
t dfiant. Quand le peuple a vu qu'on voulait lui donner le change,
il s'est fch contre toute la question en masse, et, chose
remarquable! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont
il supporte pourtant tout le poids. C'est votre maladresse qui l'a
amen l. En abordant la question de biais et sans franchise, vous
l'avez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comdie. On l'a
siffle.

Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bont de la
prendre au srieux. Immdiatement aprs la fameuse sance, ordre avait
t donn aux procureurs gnraux, par un garde des sceaux honnte
homme, de suspendre indfiniment toutes excutions capitales. C'tait
en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort
respirrent. Mais leur illusion fut de courte dure.

Le procs des ministres fut men  fin. Je ne sais quel arrt fut
rendu. Les quatre vies furent pargnes. Ham fut choisi comme juste
milieu entre la mort et la libert. Ces divers arrangements une
fois faits, toute peur s'vanouit dans l'esprit des hommes d'tat
dirigeants, et, avec la peur, l'humanit s'en alla. Il ne fut plus
question d'abolir le supplice capital; et une fois qu'on n'eut plus
besoin d'elle, l'utopie redevint utopie, la thorie, thorie, la
posie, posie!

Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux
condamns vulgaires qui se promenaient dans les praux depuis cinq ou
six mois, respirant l'air, tranquilles dsormais, srs de vivre,
prenant leur sursis pour leur grce. Mais attendez.

Le bourreau,  vrai dire, avait eu grand'peur. Le jour o il avait
entendu nos faiseurs de lois parler humanit, philanthropie, progrs,
il s'tait cru perdu. Il s'tait cach, le misrable, il s'tait
blotti sous sa guillotine, mal  l'aise au soleil de juillet comme un
oiseau de nuit en plein jour, tchant de se faire oublier, se bouchant
les oreilles et n'osant souffler. On ne le voyait plus depuis six
mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu  peu cependant il s'tait
rassur dans ses tnbres. Il avait cout du ct des Chambres et
n'avait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots
sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires
dclamatoires du Trait des Dlits et des Peines. On s'occupait de
toute autre chose, de quelque grave intrt social, d'un chemin
vicinal, d'une subvention pour l'Opra-Comique, ou d'une saigne de
cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents
millions. Personne ne songeait plus  lui, coupe-tte. Ce que voyant,
l'homme se tranquillise, il met sa tte hors de son trou, et regarde
de tous cts; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus
quelle souris de La Fontaine, puis il se hasarde  sortir tout  fait
de dessous son chafaudage, puis il saute dessus, le raccommode, le
restaure, le fourbit, le caresse, le fait jouer, le fait reluire, se
remet  suifer la vieille mcanique rouille que l'oisivet
dtraquait; tout  coup il se retourne, saisit au hasard par les
cheveux dans la premire prison venue un de ces infortuns qui
comptaient sur la vie, le tire  lui, le dpouille, l'attache, le
boucle, et voil les excutions qui recommencent.

Tout cela est affreux, mais c'est de l'histoire.

Oui, il y a eu un sursis de six mois accord  de malheureux captifs,
dont on a gratuitement aggrav la peine de cette faon en les faisant
reprendre  la vie; puis, sans raison, sans ncessit, sans trop
savoir pourquoi, pour le plaisir, on a un beau matin rvoqu le sursis
et l'on a remis froidement toutes ces cratures humaines en
coupe rgle. Eh! mon Dieu! je vous le demande, qu'est-ce que cela
nous faisait  tous que ces hommes vcussent? Est-ce qu'il n'y a pas
en France assez d'air  respirer pour tout le monde?

Pour qu'un jour un misrable commis de la chancellerie,  qui cela
tait gal, sesoit lev de sa chaise en disant: --Allons! personne
ne songe plus  l'abolition de la peine de mort. Il est temps de se
remettre  guillotiner! --il faut qu'il se soit pass dans le coeur
de cet homme-l quelque chose de bien monstrueux.

Du reste, disons-le, jamais les excutions n'ont t accompagnes de
circonstances plus atroces que depuis cette rvocation du sursis de
juillet, jamais l'anecdote de la Grve n'a t plus rvoltante et n'a
mieux prouv l'excration de la peine de mort. Ce redoublement
d'horreur est le juste chtiment des hommes qui ont remis le code du
sang en vigueur. Qu'ils soient punis par leur oeuvre. C'est bien fait.

Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines
excutions ont eu d'pouvantable et d'impie. Il faut donner mal aux
nerfs aux femmes des procureurs du roi. Une femme, c'est quelquefois
une conscience.

Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n'avons
pas bien prsents  l'esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamn,
mais nous les retrouverons si l'on conteste le fait, et nous croyons
que c'est  Pamiers; vers la fin de septembre donc, on vient trouver
un homme dans sa prison, o il jouait tranquillement aux cartes: on
lui signifie qu'il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait
trembler de tous ses membres, car, depuis six mois qu'on l'oubliait,
il ne comptait plus sur la mort; on le rase, on le tond, on le
garrotte, on le confesse; puis on le brouette entre quatre gendarmes,
et  travers la foule, au lieu de l'excution. Jusqu'ici rien que de
simple. C'est comme cela que cela se fait. Arriv  l'chafaud, le
bourreau le prend au prtre, l'emporte, le ficelle sur la bascule,
l'enfourne, je me sers ici du mot d'argot, puis il lche le couperet.
Le lourd triangle de fer se dtache avec peine, tombe en cahotant dans
ses rainures, et, voici l'horrible qui commence, entaille l'homme sans
le tuer. L'homme pousse un cri affreux. Le bourreau, dconcert,
relve le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du
patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la
foule aussi. Le bourreau rehisse encore le couperet, esprant mieux du
troisime coup. Point. Le troisime coup fait jaillir un troisime
ruisseau de sang de la nuque du condamn, mais ne fait pas tomber la
tte. Abrgeons. Le couteau remonta et retomba cinq fois, cinq fois il
entama le condamn, cinq fois le condamn hurla sous le coup et secoua
sa tte vivante en criant grce! Le peuple indign prit des pierres
et se mit dans sa justice  lapider le misrable bourreau. Le bourreau
s'enfuit sous la guillotine et s'y tapit derrire les chevaux des
gendarmes. Mais vous n'tes pas au bout. Le supplici, se voyant seul
sur l'chafaud, s'tait redress sur la planche, et l, debout,
effroyable, ruisselant de sang, soutenant sa tte  demi coupe qui
pendait sur son paule, il demandait avec de faibles cris qu'on vnt
le dtacher. La foule, pleine de piti, tait sur le point de forcer
les gendarmes et de venir  l'aide du malheureux qui avait subi cinq
fois son arrt de mort. C'est en ce moment-l qu'un valet du bourreau,
jeune homme de vingt ans monte sur l'chafaud, dit au patient de se
tourner pour qu'il le dlie, et, profitant de la posture du mourant
qui se livrait  lui sans dfiance, saute sur son dos et se met  lui
couper pniblement ce qui lui restait de cou avec je ne sais quel
couteau de boucher. Cela s'est fait. Cela s'est vu. Oui.

Aux termes de la loi, un juge a d assister  cette excution. D'un
signe il pouvait tout arrter. Que faisait-il donc au fond de sa
voiture, cet homme pendant qu'on massacrait un homme? Que faisait ce
punisseur d'assassins, pendant qu'on assassinait en plein jour, sous
ses yeux, sous le souffle de ses chevaux, sous la vitre de sa
portire?

Et le juge n'a pas t mis en jugement! et le bourreau n'a pas t
mis en jugement! Et aucun tribunal ne s'est enquis de cette
monstrueuse extermination de toutes les lois sur la personne sacre
d'une crature de Dieu!

Au dix-septime sicle,  l'poque de barbarie du code criminel, sous
Richelieu, sous Christophe Fouquet, quand M. de Chalais fut mis  mort
devant le Bouffay de Nantes par un soldat maladroit qui, au lieu d'un
coup d'pe, lui donna trente-quatre coups [Note: La Porte dit
vingt-deux, mais Aubery dit trente-quatre. M. de Chalais cria jusqu'au
vingtime.] d'une doloire de tonnelier, du moins cela parut-il
irrgulier au parlement de Paris: il y eut enqute et procs, et si
Richelieu ne fut pas puni, si Christophe Fouquet ne fut pas puni, le
soldat le fut. Injustice sans doute, mais au fond de laquelle il y
avait de la justice.

Ici, rien. La chose a eu lieu aprs juillet, dans un temps de douces
moeurs et de progrs, un an aprs la clbre lamentation de la Chambre
sur la peine de mort. Eh bien! le fait a pass absolument inaperu.
Les journaux de Paris l'ont publi comme une anecdote. Personne n'a
t inquit. On a su seulement que la guillotine avait t disloque
exprs par quelqu'un qui voulait nuire  l'excuteur des hautes
oeuvres. C'tait un valet du bourreau, chass par son matre, qui,
pour se venger, lui avait fait cette malice.

Ce n'tait qu'une espiglerie. Continuons.

 Dijon, il y a trois mois, on a men au supplice une femme. (Une
femme!) Cette fois encore, le couteau du docteur Guillotin a mal fait
son service. La tte n'a pas t tout  fait coupe. Alors les valets
de l'excuteur se sont attels aux pieds de la femme, et  travers les
hurlements de la malheureuse, et  force de tiraillements et de
soubresauts, ils lui ont spar la tte du corps par arrachement.

 Paris, nous revenons au temps des excutions secrtes. Comme on
n'ose plus dcapiter en Grve depuis juillet, comme on a peur, comme
on est lche, voici ce qu'on fait. On a pris dernirement  Bictre un
homme, un condamn  mort, un nomm Dsandrieux, je crois; on l'a mis
dans une espce de panier tran sur deux roues, clos de toutes parts,
cadenass et verrouill; puis, un gendarme en tte, un gendarme en
queue,  petit bruit et sans foule, on a t dposer le paquet  la
barrire dserte de Saint-Jacques. Arrivs l, il tait huit heures du
matin,  peine jour, il y avait une guillotine toute frache dresse
et pour public quelque douzaine de petits garons groups sur les tas
de pierres voisins autour de la machine inattendue; vite, on a tir
l'homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer,
furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamot sa
tte. Cela s'appelle un acte public et solennel de haute justice.
Infme drision!

Comment donc les gens du roi comprennent-ils le mot civilisation? O
en sommes-nous? La justice ravale aux stratagmes et aux
supercheries! la loi aux expdients! monstrueux!

C'est donc une chose bien redoutable qu'un condamn  mort, pour que
la socit le prenne en tratre de cette faon!

Soyons juste pourtant, l'excution n'a pas t tout  fait secrte. Le
matin on a cri et vendu comme de coutume l'arrt de mort dans les
carrefours de Paris. Il parat qu'il y a des gens qui vivent de cette
vente. Vous entendez? du crime d'un infortun, de son chtiment, de
ses tortures, de son agonie, on fait une denre, un papier qu'on vend
un sou. Concevez-vous rien de plus hideux que ce sou, vert de gris dans
le sang? Qui est-ce donc qui le ramasse?

Voil assez de faits. En voil trop. Est-ce que tout cela n'est pas
horrible?

Qu'avez-vous  allguer pour la peine de mort?

Nous faisons cette question srieusement: nous la faisons pour qu'on
y rponde: nous la faisons aux criminalistes, et non aux lettrs
bavards. Nous savons qu'il y a des gens qui prennent l'excellence de
la peine de mort pour texte  paradoxe comme tout autre thme. Il y en
a d'autres qui n'aiment la peine de mort que parce qu'ils hassent tel
ou tel qui l'attaque. C'est pour eux une question quasi littraire,
une question de personnes, une question de noms propres. Ceux-l sont
les envieux, qui ne font pas plus faute aux bons jurisconsultes qu'aux
grands artistes. Les Joseph Grippa ne manquent pas plus aux Filangieri
que les Torregiani aux Michel-Ange et les Scudry aux Corneille.

Ce n'est pas  eux que nous nous adressons, mais aux hommes de loi
proprement dits, aux dialecticiens, aux raisonneurs,  ceux qui aiment
la peine de mort pour la peine de mort, pour sa beaut, pour sa bont,
pour sa grce.

Voyons, qu'ils donnent leurs raisons.

Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort
ncessaire. D'abord, --parce qu'il importe de retrancher de la
communaut sociale un membre qui lui a dj nui et qui pourrait lui
nuire encore. --S'il ne s'agissait que de cela, la prison perptuelle
suffirait.  quoi bon la mort? Vous objectez qu'on peut s'chapper
d'une prison? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas  la
solidit des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des mnageries?

Pas de bourreau o le gelier suffit.

Mais, reprend-on, --il faut que la socit se venge, que la socit
punisse. --Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est
de Dieu.

La socit est entre deux. Le chtiment est au-dessus d'elle, la
vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui
sied. Elle ne doit pas "punir pour se venger"; elle doit corriger
pour amliorer. Transformez de cette faon la formule des
criminalistes, nous la comprenons et nous y adhrons.

Reste la troisime et dernire raison, la thorie de l'exemple. --Il
faut faire des exemples! il faut pouvanter par le spectacle du sort
rserv aux criminels ceux qui seraient tents de les imiter! Voil
bien  peu prs textuellement la phrase ternelle dont tous les
rquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des
variations plus ou moins sonores. Eh bien! nous nions d'abord qu'il y
ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise
l'effet qu'on en attend. Loin d'difier le peuple, il le dmoralise,
et ruine en lui toute sensibilit, partant toute vertu. Les preuves
abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en
citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu'il est
le plus rcent. Au moment o nous crivons, il n'a que dix jours de
date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval.  Saint-Pol,
immdiatement aprs l'excution d'un incendiaire nomm Louis Camus,
une troupe de masques est venue danser autour de l'chafaud encore
fumant. Faites donc des exemples! le mardi gras vous rit au nez.

Que si, malgr l'exprience, vous tenez  votre thorie routinire de
l'exemple, alors rendez-nous le seizime sicle, soyez vraiment
formidables, rendez-nous la varit des supplices, rendez-nous
Farinacci, rendez-nous les tourmenteurs-jurs, rendez-nous le gibet,
la roue, le bcher, l'estrapade, l'essorillement, l'cartlement, la
fosse  enfouir vif, la cuve  bouillir vif; rendez-nous, dans tous
les carrefours de Paris, comme une boutique de plus ouverte parmi les
autres, le hideux tal du bourreau, sans cesse garni de chair
frache. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de pierre, ses
brutes assises, ses caves  ossements, ses poutres, ses crocs, ses
chanes, ses brochettes de squelettes, son minence de pltre tachete
de corbeaux, ses potences succursales, et l'odeur du cadavre que par
le vent du nord-est il rpand  larges bouffes sur tout le faubourg
du Temple. Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce
gigantesque appentis du bourreau de Paris.  la bonne heure! Voil de
l'exemple en grand. Voil de la peine de mort bien comprise. Voil un
systme de supplices qui a quelque proportion. Voil qui est horrible,
mais qui est terrible.

Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de commerce,
on prend un contrebandier sur la cte de Douvres, on le pend pour
l'exemple, pour l'exemple on le laisse accroch au gibet; mais, comme
les intempries de l'air pourraient dtriorer le cadavre, on
l'enveloppe soigneusement d'une toile enduite de goudron, afin d'avoir
 le renouveler moins souvent.  terre d'conomie! goudronner les
pendus!

Cela pourtant a encore quelque logique. C'est la faon la plus humaine
de comprendre la thorie de l'exemple.

Mais vous, est-ce bien srieusement que vous croyez faire un exemple
quand vous gorgillez misrablement un pauvre homme dans le recoin le
plus dsert des boulevards extrieurs? En Grve, en plein jour, passe
encore; mais  la barrire Saint-Jacques! mais  huit heures du
matin! Qui est-ce qui passe l? Qui est-ce qui va l? Qui est-ce
qui sait que vous tuez un homme l? Qui est-ce qui se doute que vous
faites un exemple l? Un exemple pour qui? Pour les arbres du
boulevard, apparemment.

Ne voyez-vous donc pas que vos excutions publiques se font en
tapinois? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez? Que vous avez
peur et honte de votre oeuvre? Que vous balbutiez ridiculement votre
discite justitiam moniti? Qu'au fond vous tes branls, interdits,
inquiets, peu certains d'avoir raison, gagns par le doute gnral,
coupant des ttes par routine et sans trop savoir ce que vous faites?
Ne sentez-vous pas au fond du coeur que vous avez tout au moins perdu
le sentiment moral et social de la mission de sang que vos
prdcesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une
conscience si tranquille? La nuit, ne retournez-vous pas plus souvent
qu'eux la tte sur votre oreiller? D'autres avant vous ont ordonn
des excutions capitales, mais ils s'estimaient dans le droit, dans le
juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge; lie de
Thorrette se croyait un juge; Laubardemont, La Reynie et Laffemas
eux-mmes se croyaient des juges; vous, dans votre for intrieur,
vous n'tes pas bien srs de ne pas tre des assassins!

Vous quittez la Grve pour la barrire Saint-Jacques, la foule pour la
solitude, le jour pour le crpuscule. Vous ne faites plus fermement ce
que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je!

Toutes les raisons pour la peine de mort, les voil donc dmolies.
Voil tous les syllogismes de parquets mis  nant. Tous ces copeaux
de rquisitoires, les voil balays et rduits en cendres. Le moindre
attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements.

Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des ttes, 
nous jurs,  nous hommes, en nous adjurant d'une voix caressante au
nom de la socit  protger, de la vindicte publique  assurer, des
exemples  faire. Rhtorique, ampoule, et nant que tout cela! un
coup d'pingle dans ces hyperboles, et vous les dsenflez. Au fond de
ce doucereux verbiage, vous ne trouvez que duret de coeur, cruaut,
barbarie, envie de prouver son zle, ncessit de gagner ses
honoraires. Taisez-vous, mandarins! Sous la patte de velours du juge
on sent les ongles du bourreau.

Il est difficile de songer de sang-froid  ce que c'est qu'un
procureur royal criminel. C'est un homme qui gagne sa vie  envoyer
les autres  l'chafaud. C'est le pourvoyeur titulaire des places de
Grve. Du reste, c'est un monsieur qui a des prtentions au style et
aux lettres, qui est beau parleur ou croit l'tre, qui rcite au
besoin un vers latin ou deux avant de conclure  la mort, qui cherche
 faire de l'effet, qui intresse son amour-propre,  misre! l o
d'autres ont leur vie engage, qui a ses modles  lui, ses types
dsesprants  atteindre, ses classiques, son Bellart, son Marchangy,
comme tel pote a Racine et tel autre Boileau. Dans le dbat, il tire
du ct de la guillotine, c'est son rle, c'est son tat. Son
rquisitoire, c'est son oeuvre littraire, il le fleurit de
mtaphores, il le parfume de citations, il faut que cela soit beau 
l'audience, que cela plaise aux dames. Il a son bagage de lieux
communs encore trs neufs pour la province, ses lgances d'locution,
ses recherches, ses raffinements d'crivain. Il hait le mot propre
presque autant que nos potes tragiques de l'cole de Delille. N'ayez
pas peur qu'il appelle les choses par leur nom. Fi donc! Il a pour
toute ide dont la nudit vous rvolterait des dguisements complets
d'pithtes et d'adjectifs. Il rend M. Samson prsentable. Il gaze le
couperet. Il estompe la bascule. Il entortille le panier rouge dans
une priphrase. On ne sait plus ce que c'est. C'est doucetre et
dcent. Vous le reprsentez-vous, la nuit, dans son cabinet, laborant
 loisir et de son mieux cette harangue qui fera dresser un chafaud
dans six semaines? Le voyez-vous suant sang et eau pour emboter la
tte d'un accus dans le plus fatal article du code? Le voyez-vous
scier avec une loi mal faite le cou d'un misrable? Remarquez-vous
comme il fait infuser dans un gchis de tropes et de synecdoches deux
ou trois textes vnneux pour en exprimer et en extraire  grand-peine
la mort d'un homme? N'est-il pas vrai que, tandis qu'il crit, sous
sa table, dans l'ombre, il a probablement le bourreau accroupi  ses
pieds, et qu'il arrte de temps en temps sa plume pour lui dire, comme
le matre  son chien: --Paix l! paix l! tu vas avoir ton os!

Du reste, dans la vie prive, cet homme du roi peut tre un honnte
homme, bon pre, bon fils, bon mari, bon ami, comme disent toutes les
pitaphes du Pre-Lachaise.

Esprons que le jour est prochain o la loi abolira ces fonctions
funbres. L'air seul de notre civilisation doit dans un temps donn
user la peine de mort.

On est parfois tent de croire que les dfenseurs de la peine de mort
n'ont pas bien rflchi  ce que c'est. Mais pesez donc un peu  la
balance de quelque crime que ce soit ce droit exorbitant que la
socit s'arroge d'ter ce qu'elle n'a pas donn, cette peine, la plus
irrparable des peines irrparables!

De deux choses l'une:

Ou l'homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans
adhrents dans ce monde. Et dans ce cas, il n'a reu ni ducation, ni
instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son coeur; et
alors de quel droit tuez-vous ce misrable orphelin? Vous le punissez
de ce que son enfance a ramp sur le sol sans tige et sans tuteur!
Vous lui imputez  forfait l'isolement o vous l'avez laiss! De son
malheur vous faites son crime! Personne ne lui a appris  savoir ce
qu'il faisait. Cet homme ignore. Sa faute est  sa destine, non 
lui. Vous frappez un innocent.

Ou cet homme a une famille; et alors croyez-vous que le coup dont
vous l'gorgez ne blesse que lui seul? que son pre, que sa mre, que
ses enfants, n'en saigneront pas? Non. En le tuant, vous dcapitez
toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents.

Gauche et aveugle pnalit, qui, de quelque ct qu'elle se tourne,
frappe l'innocent!

Cet homme, ce coupable qui a une famille, squestrez-le. Dans sa
prison, il pourra travailler encore pour les siens. Mais comment les
fera-t-il vivre du fond de son tombeau? Et songez-vous sans
frissonner  ce que deviendront ces petits garons, ces petites
filles, auxquelles vous tez leur pre, c'est--dire leur pain?
Est-ce que vous comptez sur cette famille pour approvisionner dans
quinze ans, eux le bagne, elles le musico? Oh! les pauvres
innocents!

Aux colonies, quand un arrt de mort tue un esclave, il y a mille
francs d'indemnit pour le propritaire de l'homme. Quoi! vous
ddommagez le matre, et vous n'indemnisez pas la famille! Ici aussi
ne prenez-vous pas un homme  ceux qui le possdent? N'est-il pas, 
un titre bien autrement sacr que l'esclave vis--vis du matre, la
proprit de son pre, le bien de sa femme, la chose de ses enfants?

Nous avons dj convaincu votre loi d'assassinat. La voici convaincue
de vol.

Autre chose encore. L'me de cet homme, y songez-vous? Savez-vous
dans quel tat elle se trouve? Osez-vous bien l'expdier si
lestement? Autrefois du moins, quelque foi circulait dans le peuple;
au moment suprme, le souffle religieux qui tait dans l'air pouvait
amollir le plus endurci; un patient tait en mme temps un pnitent;
la religion lui ouvrait un monde au moment o la socit lui en
fermait un autre; toute me avait conscience de Dieu; l'chafaud
n'tait qu'une frontire du ciel. Mais quelle esprance mettez-vous
sur l'chafaud maintenant que la grosse foule ne croit plus?
maintenant que toutes les religions sont attaques du dry-rot, comme
ces vieux vaisseaux qui pourrissent dans nos ports, et qui jadis
peut-tre ont dcouvert des mondes? maintenant que les petits enfants
se moquent de Dieu? De quel droit lancez-vous dans quelque chose dont
vous doutez vous-mmes les mes obscures de vos condamns, ces mes
telles que Voltaire et M. Pigault-Lebrun les ont faites? Vous les
livrez  votre aumnier de prison, excellent vieillard sans doute;
mais croit-il et fait-il croire? Ne grossoie-t-il pas comme une
corve son oeuvre sublime? Est-ce que vous le prenez pour un prtre,
ce bonhomme qui coudoie le bourreau dans la charrette? Un crivain
plein d'me et de talent l'a dit avant nous: C'est une horrible chose
de conserver le bourreau aprs avoir t le confesseur!

Ce ne sont l, sans doute, que des "raisons sentimentales", comme
disent quelques ddaigneux qui ne prennent leur logique que dans leur
tte.  nos yeux, ce sont les meilleures. Nous prfrons souvent les
raisons du sentiment aux raisons de la raison. D'ailleurs les deux
sries se tiennent toujours, ne l'oublions pas. Le Trait des Dlits
est greff sur l'Esprit des Lois. Montesquieu a engendr Beccaria.

La raison est pour nous, le sentiment est pour nous, l'exprience est
aussi pour nous. Dans les tats modles, o la peine de mort est
abolie, la masse des crimes capitaux suit d'anne en anne une baisse
progressive. Pesez ceci.

Nous ne demandons cependant pas pour le moment une brusque et complte
abolition de la peine de mort, comme celle o s'tait si tourdiment
engage la Chambre des dputs. Nous dsirons, au contraire, tous les
essais, toutes les prcautions, tous les ttonnements de la prudence.
D'ailleurs, nous ne voulons pas seulement l'abolition de la peine de
mort, nous voulons un remaniement complet de la pnalit sous toutes
ses formes, du haut en bas, depuis le verrou jusqu'au couperet, et le
temps est un des ingrdients qui doivent entrer dans une pareille
oeuvre pour qu'elle soit bien faite. Nous comptons dvelopper
ailleurs, sur cette matire, le systme d'ides que nous croyons
applicable. Mais, indpendamment des abolitions partielles pour le cas
de fausse monnaie, d'incendie, de vols qualifis, etc., nous demandons
que ds  prsent, dans toutes les affaires capitales, le prsident
soit tenu de poser au jury cette question: L'accus a-t-il agi par
passion ou par intrt? et que, dans le cas o le jury rpondrait:
L'accus a agi par passion, il n'y ait pas condamnation  mort. Ceci
nous pargnerait du moins quelques excutions rvoltantes. Ulbach et
Debacker seraient sauvs. On ne guillotinerait plus Othello.

Au reste, qu'on ne s'y trompe pas, cette question de la peine de mort
mrit tous les jours. Avant peu, la socit entire la rsoudra comme
nous.

Que les criminalistes les plus entts y fassent attention, depuis un
sicle la peine de mort va s'amoindrissant. Elle se fait presque
douce. Signe de dcrpitude. Signe de faiblesse. Signe de mort
prochaine. La torture a disparu. La roue a disparu. La potence a
disparu. Chose trange! la guillotine elle-mme est un progrs.

M. Guillotin tait un philanthrope.

Oui, l'horrible Thmis dentue et vorace de Farinace et de Vouglans, de
Delancre et d'Isaac Loisel, de d'Oppde et de Machault, dprit. Elle
maigrit. Elle se meurt.

Voil dj la Grve qui n'en veut plus. La Grve se rhabilite. La
vieille buveuse de sang s'est bien conduite en juillet. Elle veut
mener dsormais meilleure vie et rester digne de sa dernire belle
action. Elle qui s'tait prostitue depuis trois sicles  tous les
chafauds, la pudeur la prend. Elle a honte de son ancien mtier. Elle
veut perdre son vilain nom. Elle rpudie le bourreau. Elle lave son
pav.

 l'heure qu'il est, la peine de mort est dj hors de Paris. Or,
disons-le bien ici, sortir de Paris c'est sortir de la civilisation.

Tous les symptmes sont pour nous. Il semble aussi qu'elle se rebute
et qu'elle rechigne, cette hideuse machine, ou plutt ce monstre fait
de bois et de fer qui est  Guillotin ce que Galate est  Pygmalion.
Vues d'un certain ct, les effroyables excutions que nous avons
dtailles plus haut sont d'excellents signes. La guillotine
hsite. Elle en est  manquer son coup. Tout le vieil chafaudage de
la peine de mort se dtraque.

L'infme machine partira de France, nous y comptons, et, s'il
plat  Dieu, elle partira en boitant, car nous tcherons de lui
porter de rudes coups.

Qu'elle aille demander l'hospitalit ailleurs,  quelque peuple
barbare, non  la Turquie, qui se civilise, non aux sauvages, qui ne
voudraient pas d'elle [Le "parlement" d'Otahiti vient d'abolir la
peine de mort.]; mais qu'elle descende quelques chelons encore de
l'chelle de la civilisation, qu'elle aille en Espagne ou en Russie.

L'difice social du pass reposait sur trois colonnes, le prtre, le
roi, le bourreau. Il y a dj longtemps qu'une voix a dit: Les dieux
s'en vont! Dernirement une autre voix s'est leve et a cri: Les
rois s'en vont! Il est temps maintenant qu'une troisime voix s'lve
et dise: Le bourreau s'en va!

Ainsi l'ancienne socit sera tombe pierre  pierre; ainsi la
providence aura complt l'croulement du pass.

 ceux qui ont regrett les dieux, on a pu dire: Dieu reste.  ceux
qui regrettent les rois, on peut dire: la patrie reste.  ceux
qui regretteraient le bourreau, on n'a rien  dire.

Et l'ordre ne disparatra pas avec le bourreau; ne le croyez
point. La vote de la socit future ne croulera pas pour n'avoir
point cette clef hideuse. La civilisation n'est autre chose qu'une
srie de transformations successives.  quoi donc allez-vous
assister?  la transformation de la pnalit. La douce loi du Christ
pntrera enfin le code et rayonnera  travers. On regardera le crime
comme une maladie, et cette maladie aura ses mdecins qui remplaceront
vos juges, ses hpitaux qui remplaceront vos bagnes. La libert et la
sant se ressembleront. On versera le baume et l'huile o l'on
appliquait le fer et le feu. On traitera par la charit ce mal qu'on
traitait par la colre. Ce sera simple et sublime. La croix substitue
au gibet. Voil tout.

15 mars 1832.






UNE COMDIE A PROPOS D'UNE TRAGDIE

[Note: Nous avons cru devoir rimprimer ici l'espce de prface en
dialogue qu'on va lire, et qui accompagnait la quatrime dition du
Dernier Jour d'un condamn. Il faut se rappeler, en la lisant, au
milieu de quelles objections politiques, morales et littraires les
premires ditions de ce livre furent publies. (dition de 1832).]




PERSONNAGES:

MADAME DE BLINVAL.
LE CHEVALIER.
ERGASTE.
UN POTE LGIAQUE.
UN PHILOSOPHE.
UN GROS MONSIEUR.
UN MONSIEUR MAIGRE.
DES FEMMES.
UN LAQUAIS.


Un salon.


UN POTE LGIAQUE, lisant.

  [...]
  Le lendemain, des pas traversaient la fort,
  Un chien le long du fleuve en aboyant errait;
  Et quand la bachelette en larmes
  Revint s'asseoir, le coeur rempli d'alarmes,
  Sur la tant vieille tour de l'antique chtel,
  Elle entendit les flots gmir, la triste Isaure,
  Mais plus n'entendit la mandore Du gentil mnestrel!


TOUT L'AUDITOIRE.

Bravo! charmant! ravissant!


On bat des mains.


MADAME DE BLINVAL.

Il y a dans cette fin un mystre indfinissable qui tire les larmes
des yeux.


LE POTE LGIAQUE, modestement.

La catastrophe est voile.


LE CHEVALIER, hochant la tte.

Mandore, mnestrel, c'est du romantique, a!


LE POTE LGIAQUE.

Oui, monsieur, mais du romantique raisonnable, du vrai romantique. Que
voulez-vous? Il faut bien faire quelques concessions.


LE CHEVALIER.

Des concessions! des concessions! c'est comme cela qu'on perd le
got. Je donnerais tous les vers romantiques seulement pour ce
quatrain:

  De par le Pinde et par Cythre,
  Gentil-Bernard est averti
  Que l'Art d'Aimer doit samedi
  Venir souper chez l'Art de Plaire.

Voil la vraie posie! L'Art d'Aimer qui soupe samedi chez l'Art de
Plaire!  la bonne heure! Mais aujourd'hui c'est la mandore, le
mnestrel. On ne fait plus de posies fugitives. Si j'tais pote, je
ferais des posies fugitives: mais je ne suis pas pote, moi.


LE POTE LGIAQUE.

Cependant, les lgies...


LE CHEVALIER.

Posies fugitives, monsieur. (Bas  Mme de Blinval) Et puis, chtel
n'est pas franais; on dit castel.


QUELQU'UN, au pote lgiaque.

Une observation, monsieur. Vous dites l'antique chtel, pourquoi pas
le gothique!


LE POTE LGIAQUE.

Gothique ne se dit pas en vers.


LE QUELQU'UN.

Ah! c'est diffrent.


LE POTE LGIAQUE, poursuivant.

Voyez-vous bien, monsieur, il faut se borner. Je ne suis pas de ceux
qui veulent dsorganiser le vers franais, et nous ramener  l'poque
des Ronsard et des Brbeuf. Je suis romantique, mais modr. C'est
comme pour les motions. Je les veux douces, rveuses, mlancoliques,
mais jamais de sang, jamais d'horreurs. Voiler les catastrophes. Je
sais qu'il y a des gens, des fous, des imaginations en dlire
qui... Tenez, mesdames, avez-vous lu le nouveau roman?


LES DAMES.

Quel roman?


LE POTE LGIAQUE.

Le Dernier Jour...


UN GROS MONSIEUR.

Assez, monsieur! je sais ce que vous voulez dire. Le titre seul me
fait mal aux nerfs.


MADAME DE BLINVAL.

Et  moi aussi. C'est un livre affreux. Je l'ai l.


LES DAMES.

Voyons, voyons.


On se passe le livre de main en main.


QUELQU'UN, lisant.

Le Dernier jour d'un...


LE GROS MONSIEUR.

Grce, madame!


MADAME DE BLINVAL.

En effet, c'est un livre abominable, un livre qui donne le cauchemar,
un livre qui rend malade.


UNE FEMME, bas.

Il faudra que je lise cela.


LE GROS MONSIEUR.

Il faut convenir que les moeurs vont se dpravant de jour en jour. Mon
Dieu, l'horrible ide! dvelopper, creuser, analyser, l'une aprs
l'autre et sans en passer une seule, toutes les souffrances
physiques, toutes les tortures morales que doit prouver un homme
condamn  mort, le jour de l'excution! Cela n'est-il pas atroce?
Comprenez-vous, mesdames, qu'il se soit trouv un crivain pour cette
ide, et un public pour cet crivain?


LE CHEVALIER.

Voil en effet qui est souverainement impertinent.


MADAME DE BLINVAL.

Qu'est-ce que c'est que l'auteur?


LE GROS MONSIEUR.

Il n'y avait pas de nom  la premire dition.


LE POTE LGIAQUE.

C'est le mme qui a dj fait deux autres romans... ma foi, j'ai
oubli les titres. Le premier commence  la Morgue et finit  la
Grve.  chaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant.


LE GROS MONSIEUR.

Vous avez lu cela, monsieur?


LE POTE LGIAQUE.

Oui, monsieur: la scne se passe en Islande.


LE GROS MONSIEUR.

En Islande, c'est pouvantable!


LE POTE LGIAQUE.

Il a fait en outre des odes, des ballades, je ne sais quoi, o il y a
des monstres qui ont des corps bleus.


LE CHEVALIER, riant.

Corbleu! cela doit faire un furieux vers.


LE POTE LGIAQUE.

Il a publi aussi un drame, -- on appelle cela un drame, -- o l'on
trouve ce beau vers:

  Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept.


QUELQU'UN

Ah, ce vers!


LE POTE LGIAQUE.

Cela peut s'crire en chiffres, voyez-vous, mesdames:

  Demain, 25 juin 1657.


Il rit. On rit.


LE CHEVALIER.

C'est une chose particulire que la posie d' prsent.


LE GROS MONSIEUR.

Ah ! il ne sait pas versifier, cet homme-l! Comment donc
s'appelle-t-il dj?


LE POTE LGIAQUE.

Il a un nom aussi difficile  retenir qu' prononcer. Il y a du goth,
du visigoth, de l'ostrogoth dedans.


Il rit.


MADAME DE BLINVAL.

C'est un vilain homme.


LE GROS MONSIEUR.

Un abominable homme.


UNE JEUNE FEMME.

Quelqu'un qui le connat m'a dit...


LE GROS MONSIEUR.

Vous connaissez quelqu'un qui le connat?


LA JEUNE FEMME.

Oui, et qui dit que c'est un homme doux, simple, qui vit dans la
retraite et passe ses journes  jouer avec ses petits enfants.


LE POTE.

Et ses nuits  rver des oeuvres de tnbres. -- C'est singulier;
voil un vers que j'ai fait tout naturellement. Mais c'est qu'il y
est, le vers:

  Et ses nuits  rver des oeuvres de tnbres.

Avec une bonne csure. Il n'y a plus que l'autre rime 
trouver. Pardieu! funbres.


MADAME DE BLINVAL.

  Quidquid tentabat dicere, versus erat.


LE GROS MONSIEUR.

Vous disiez donc que l'auteur en question a des petits enfants.
Impossible, madame. Quand on a fait cet ouvrage-l! un roman atroce!


QUELQU'UN.

Mais, ce roman, dans quel but l'a-t-il fait?


LE POTE LGIAQUE.

Est-ce que je sais, moi?


UN PHILOSOPHE.

 ce qu'il parat, dans le but de concourir  l'abolition de la peine
de mort.


LE GROS MONSIEUR.

Une horreur, vous dis-je!


LE CHEVALIER.

Ah a! c'est donc un duel avec le bourreau?


LE POTE LGIAQUE.

Il en veut terriblement  la guillotine.


UN MONSIEUR MAIGRE.

Je vois cela d'ici. Des dclamations.


LE GROS MONSIEUR.

Point. Il y a  peine deux pages sur ce texte de la peine de
mort. Tout le reste, ce sont des sensations.


LE PHILOSOPHE.

Voil le tort. Le sujet mritait le raisonnement. Un drame, un roman
ne prouve rien. Et puis, j'ai lu le livre, et il est mauvais.


LE POTE LGIAQUE.

Dtestable! Est-ce que c'est l de l'art? C'est passer les bornes,
c'est casser les vitres. Encore, ce criminel, si je le connaissais?
mais point. Qu'a-t-il fait? on n'en sait rien. C'est peut-tre un fort
mauvais drle. On n'a pas le droit de m'intresser  quelqu'un que je
ne connais pas.


LE GROS MONSIEUR.

On n'a pas le droit de faire prouver  son lecteur des souffrances
physiques. Quand je vois des tragdies, on se tue, eh bien! cela ne
me fait rien. Mais ce roman, il vous fait dresser les cheveux sur la
tte, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne de mauvais
rves. J'ai t deux jours au lit pour l'avoir lu.


LE PHILOSOPHE.

Ajoutez  cela que c'est un livre froid et compass.


LE POTE.

Un livre!... un livre!...


LE PHILOSOPHE.

Oui. -- Et comme vous disiez tout  l'heure, monsieur, ce n'est point
l de vritable esthtique. Je ne m'intresse pas  une abstraction, 
une entit pure. Je ne vois point l une personnalit qui s'adquate
avec la mienne. Et puis le style n'est ni simple ni clair. Il sent
l'archasme. C'est bien l ce que vous disiez, n'est-ce pas?


LE POTE.

Sans doute, sans doute. Il ne faut pas de personnalits.


LE PHILOSOPHE.

Le condamn n'est pas intressant.


LE POTE.

Comment intresserait-il? il a un crime et pas de remords. J'eusse
fait tout le contraire. J'eusse cont l'histoire de mon condamn. N
de parents honntes. Une bonne ducation. De l'amour. De la
jalousie. Un crime qui n'en soit pas un. Et puis des remords, des
remords, beaucoup de remords. Mais les lois humaines sont
implacables: il faut qu'il meure. Et l j'aurais trait ma question
de la peine de mort.  la bonne heure!


MADAME DE BLINVAL.

Ah! Ah!


LE PHILOSOPHE.

Pardon. Le livre, comme l'entend monsieur, ne prouverait rien. La
particularit ne rgit pas la gnralit.


LE POTE.

Eh bien! mieux encore; pourquoi n'avoir pas choisi pour hros, par
exemple... Malesherbes, le vertueux Malesherbes? son dernier jour,
son supplice? Oh! alors, beau et noble spectacle! J'eusse pleur,
j'eusse frmi, j'eusse voulu monter sur l'chafaud avec lui.


LE PHILOSOPHE.

Pas moi.


LE CHEVALIER.

Ni moi. C'tait un rvolutionnaire, au fond, que votre M. de Malesherbes.


LE PHILOSOPHE.

L'chafaud de Malesherbes ne prouve rien contre la peine de mort en
gnral.


LE GROS MONSIEUR.

La peine de mort!  quoi bon s'occuper de cela? Qu'est-ce que cela
vous fait, la peine de mort? Il faut que cet auteur soit bien mal n
de venir nous donner le cauchemar  ce sujet avec son livre!


MADAME DE BLINVAL.

Ah! oui, un bien mauvais coeur!


LE GROS MONSIEUR.

Il nous force  regarder dans les prisons, dans les bagnes, dans
Bictre. C'est fort dsagrable. On sait bien que ce sont des
cloaques. Mais qu'importe  la socit?


MADAME DE BLINVAL.

Ceux qui ont fait les lois n'taient pas des enfants.


LE PHILOSOPHE.

Ah! cependant! en prsentant les choses avec vrit...


LE MONSIEUR MAIGRE.

Eh! c'est justement ce qui manque, la vrit. Que voulez-vous qu'un
pote sache sur de pareilles matires? Il faudrait tre au moins
procureur du roi. Tenez: j'ai lu dans une citation qu'un journal fait
de ce livre, que le condamn ne dit rien quand on lui lit son arrt de
mort; eh bien, moi, j'ai vu un condamn qui, dans ce moment-l, a
pouss un grand cri. -- Vous voyez.


LE PHILOSOPHE.

Permettez...


LE MONSIEUR MAIGRE.

Tenez, messieurs, la guillotine, la Grve, c'est de mauvais got. Et
la preuve, c'est qu'il parat que c'est un livre qui corrompt le got,
et vous rend incapable d'motions pures, fraches, naves. Quand donc
se lveront les dfenseurs de la saine littrature? Je voudrais tre,
et mes rquisitoires m'en donneraient peut-tre le droit, membre de
l'acadmie franaise... -- Voil justement monsieur Ergaste, qui en
est. Que pense-t-il du Dernier Jour d'un Condamn?


ERGASTE.

Ma foi, monsieur, je ne l'ai lu ni ne le lirai. Je dnais hier chez
Mme de Snange, et la marquise de Morival en a parl au duc de
Melcour. On dit qu'il y a des personnalits contre la magistrature,
et surtout contre le prsident d'Alimont. L'abb de Floricour aussi
tait indign. Il parat qu'il y a un chapitre contre la religion, et
un chapitre contre la monarchie. Si j'tais procureur du roi!...


LE CHEVALIER.

Ah bien oui, procureur du roi! et la charte! et la libert de la
presse! Cependant, un pote qui veut supprimer la peine de mort, vous
conviendrez que c'est odieux. Ah! ah! dans l'ancien rgime,
quelqu'un qui se serait permis de publier un roman contre la
torture!... Mais depuis la prise de la Bastille, on peut tout
crire. Les livres font un mal affreux.


LE GROS MONSIEUR.

Affreux. On tait tranquille, on ne pensait  rien. Il se coupait
bien de temps en temps en France une tte par-ci par-l, deux tout au
plus par semaine. Tout cela sans bruit, sans scandale. Ils ne
disaient rien. Personne n'y songeait. Pas du tout, voil un
livre... -- un livre qui vous donne un mal de tte horrible!


LE MONSIEUR MAIGRE.

Le moyen qu'un jur condamne aprs l'avoir lu!


ERGASTE.

Cela trouble les consciences.


MADAME DE BLINVAL.

Ah! les livres! les livres! Qui et dit cela d'un roman?


LE POTE.

Il est certain que les livres sont bien souvent un poison subversif de
l'ordre social.


LE MONSIEUR MAIGRE.

Sans compter la langue, que messieurs les romantiques rvolutionnent
aussi.


LE POTE.

Distinguons, monsieur; il y a romantiques et romantiques.


LE MONSIEUR MAIGRE.

Le mauvais got, le mauvais got.


ERGASTE.

Vous avez raison. Le mauvais got.


LE MONSIEUR MAIGRE.

Il n'y a rien  rpondre  cela.


LE PHILOSOPHE, appuy au fauteuil d'une dame.

Ils disent l des choses qu'on ne dit mme plus rue Mouffetard.


ERGASTE.

Ah! l'abominable livre!


MADAME DE BLINVAL.

H! ne le jetez pas au feu. Il est  la loueuse.


LE CHEVALIER.

Parlez-moi de notre temps. Comme tout s'est dprav depuis, le got et
les moeurs! Vous souvient-il de notre temps, madame de Blinval?


MADAME DE BLINVAL.

Non, monsieur, il ne m'en souvient pas.


LE CHEVALIER.

Nous tions le peuple le plus doux, le plus gai, le plus spirituel.
Toujours de belles ftes, de jolis vers. C'tait charmant. Y a-t-il
rien de plus galant que le madrigal de M. de La Harpe sur le grand bal
que Mme la marchale de Mailly donna en mil sept cent... l'anne de
l'excution de Damiens?


LE GROS MONSIEUR, soupirant.

Heureux temps! Maintenant les moeurs sont horribles, et les livres
aussi. C'est le beau vers de Boileau:

  Et la chute des arts suit la dcadence des moeurs.


LE PHILOSOPHE, bas au pote.

Soupe-t-on dans cette maison?


LE POTE LGIAQUE.

Oui, tout  l'heure.


LE MONSIEUR MAIGRE.

Maintenant on veut abolir la peine de mort, et pour cela on fait des
romans cruels, immoraux et de mauvais got, Le Dernier jour d'un
Condamn, que sais-je?


LE GROS MONSIEUR.

Tenez, mon cher, ne parlons plus de ce livre atroce; et, puisque je
vous rencontre, dites-moi, que faites-vous de cet homme dont nous
avons rejet le pourvoi depuis trois semaines?


LE MONSIEUR MAIGRE.

Ah! un peu de patience! je suis en cong ici. Laissez-moi respirer.
 mon retour. Si cela tarde trop pourtant, j'crirai  mon
substitut...


UN LAQUAIS, entrant.

Madame est servie.






Prface de 1829


Il y a deux manires de se rendre compte de l'existence de ce
livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et
ingaux sur lesquels on a trouv, enregistres une  une, les
dernires penses d'un misrable; ou il s'est rencontr un homme, un
rveur occup  observer la nature au profit de l'art, un philosophe,
un pote, que sais-je? dont cette ide a t la fantaisie, qui l'a
prise ou plutt s'est laiss prendre par elle, et n'a pu s'en
dbarrasser qu'en la jetant dans un livre. De ces deux explications,
le lecteur choisira celle qu'il voudra. 

Avant-propos de la premire dition de 1829 parue sans nom d'auteur,
et date de 18..






LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMN




I


Bictre

Condamn  mort!

Voil cinq semaines que j'habite avec cette pense, toujours seul avec
elle, toujours glac de sa prsence, toujours courb sous son poids!

Autrefois, car il me semble qu'il y a plutt des annes que des
semaines, j'tais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque
heure, chaque minute avait son ide. Mon esprit, jeune et riche, tait
plein de fantaisies. Il s'amusait  me les drouler les unes aprs les
autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inpuisables arabesques
cette rude et mince toffe de la vie. C'taient des jeunes filles, de
splendides chapes d'vque, des batailles gagnes, des thtres pleins
de bruit et de lumire, et puis encore des jeunes filles et de sombres
promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'tait
toujours fte dans mon imagination. Je pouvais penser  ce que je
voulais, j'tais libre.

Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon
esprit est en prison dans une ide. Une horrible, une sanglante, une
implacable ide! Je n'ai plus qu'une pense, qu'une conviction,
qu'une certitude: condamn  mort!

Quoi que je fasse, elle est toujours l, cette pense infernale, comme
un spectre de plomb  mes cts, seule et jalouse, chassant toute
distraction, face  face avec moi misrable, et me secouant de ses
deux mains de glace quand je veux dtourner la tte ou fermer les
yeux. Elle se glisse sous toutes les formes o mon esprit voudrait la
fuir, se mle comme un refrain horrible  toutes les paroles qu'on
m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot;
m'obsde veill, pie mon sommeil convulsif, et reparat dans mes
rves sous la forme d'un couteau.

Je viens de m'veiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant:
-- Ah! ce n'est qu'un rve! -- H bien! avant mme que mes yeux
lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale
pense crite dans l'horrible ralit qui m'entoure, sur la dalle
mouille et suante de ma cellule, dans les rayons ples de ma lampe de
nuit, dans la trame grossire de la toile de mes vtements, sur la
sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit  travers la
grille du cachot, il me semble que dj une voix a murmur  mon
oreille: -- Condamn  mort!




II


C'tait par une belle matine d'aot.

Il y avait trois jours que mon procs tait entam; trois jours que
mon nom et mon crime ralliaient chaque matin une nue de spectateurs,
qui venaient s'abattre sur les bancs de la salle d'audience comme des
corbeaux autour d'un cadavre; trois jours que toute cette
fantasmagorie des juges, des tmoins, des avocats, des procureurs du
roi, passait et repassait devant moi, tantt grotesque, tantt
sanglante, toujours sombre et fatale. Les deux premires nuits,
d'inquitude et de terreur, je n'en avais pu dormir; la troisime,
j'en avais dormi d'ennui et de fatigue.  minuit, j'avais laiss les
jurs dlibrant. On m'avait ramen sur la paille de mon cachot, et
j'tais tomb sur-le-champ dans un sommeil profond, dans un sommeil
d'oubli. C'taient les premires heures de repos depuis bien des
jours.

J'tais encore au plus profond de ce profond sommeil lorsqu'on vint me
rveiller. Cette fois il ne suffit point du pas lourd et des souliers
ferrs du guichetier, du cliquetis de son noeud de clefs, du
grincement rauque des verrous; il fallut pour me tirer de ma
lthargie sa rude voix  mon oreille et sa main rude sur mon bras. --
Levez-vous donc! -- J'ouvris les yeux, je me dressai effar sur mon
sant. En ce moment, par l'troite et haute fentre de ma cellule, je
vis au plafond du corridor voisin, seul ciel qu'il me ft donn
d'entrevoir ce reflet jaune o des yeux habitus aux tnbres d'une
prison savent si bien reconnatre le soleil. J'aime le soleil.

-- Il fait beau, dis-je au guichetier.

Il resta un moment sans me rpondre, comme ne sachant si cela valait
la peine de dpenser une parole; puis avec quelque effort il murmura
brusquement:

-- C'est possible.

Je demeurais immobile, l'esprit  demi endormi, la bouche souriante,
l'oeil fix sur cette douce rverbration dore qui diaprait le
plafond.

-- Voil une belle journe, rptai-je.

-- Oui, me rpondit l'homme, on vous attend.

Ce peu de mots, comme le fil qui rompt le vol de l'insecte, me rejeta
violemment dans la ralit. Je revis soudain, comme dans la lumire
d'un clair, la sombre salle des assises, le fer  cheval des juges
chargs de haillons ensanglants, les trois rangs de tmoins aux faces
stupides, les deux gendarmes aux deux bouts de mon banc, et les robes
noires s'agiter, et les ttes de la foule fourmiller au fond dans
l'ombre, et s'arrter sur moi le regard fixe de ces douze jurs, qui
avaient veill pendant que je dormais!

Je me levai; mes dents claquaient, mes mains tremblaient et ne
savaient o trouver mes vtements, mes jambes taient faibles. Au
premier pas que je fis, je trbuchai comme un portefaix trop
charg. Cependant je suivis le gelier.

Les deux gendarmes m'attendaient au seuil de la cellule. On me remit
les menottes. Cela avait une petite serrure complique qu'ils
fermrent avec soin. Je laissai faire; c'tait une machine sur une
machine.

Nous traversmes une cour intrieure. L'air vif du matin me ranima. Je
levai la tte. Le ciel tait bleu, et les rayons chauds du soleil,
dcoups par les longues chemines, traaient de grands angles de
lumire au fate des murs hauts et sombres de la prison. Il faisait
beau en effet.

Nous montmes un escalier tournant en vis; nous passmes un corridor,
puis un autre, puis un troisime; puis une porte basse s'ouvrit. Un
air chaud, ml de bruit, vint me frapper au visage; c'tait le
souffle de la foule dans la salle des assises. J'entrai.

Il y eut  mon apparition une rumeur d'armes et de voix. Les
banquettes se dplacrent bruyamment, les cloisons craqurent; et,
pendant que je traversais la longue salle entre deux masses de peuple
mures de soldats, il me semblait que j'tais le centre auquel se
rattachaient les fils qui faisaient mouvoir toutes ces faces bantes
et penches.

En cet instant je m'aperus que j'tais sans fers; mais je ne pus me
rappeler o ni quand on me les avait ts.

Alors il se fit un grand silence. J'tais parvenu  ma place. Au
moment o le tumulte cessa dans la foule, il cessa aussi dans mes
ides. Je compris tout  coup clairement ce que je n'avais fait
qu'entrevoir confusment jusqu'alors, que le moment dcisif tait
venu, et que j'tais l pour entendre ma sentence.

L'explique qui pourra, de la manire dont cette ide me vint elle ne
me causa pas de terreur. Les fentres taient ouvertes; l'air et le
bruit de la ville arrivaient librement du dehors; la salle tait
claire comme pour une noce; les gais rayons du soleil traaient a et
l la figure lumineuse des croises, tantt allonge sur le plancher,
tantt dveloppe sur les tables, tantt brise  l'angle des murs;
et de ces losanges clatants aux fentres chaque rayon dcoupait dans
l'air un grand prisme de poussire d'or.

Les juges, au fond de la salle, avaient l'air satisfait, probablement
de la joie d'avoir bientt fini. Le visage du prsident, doucement
clair par le reflet d'une vitre, avait quelque chose de calme et de
bon; et un jeune assesseur causait presque gaiement en chiffonnant
son rabat avec une jolie dame en chapeau rose, place par faveur
derrire lui.

Les jurs seuls paraissaient blmes et abattus, mais c'tait
apparemment de fatigue d'avoir veill toute la nuit. Quelques-uns
billaient. Rien, dans leur contenance, n'annonait des hommes qui
viennent de porter une sentence de mort; et sur les figures de ces
bons bourgeois je ne devinais qu'une grande envie de dormir.

En face de moi une fentre tait toute grande ouverte. J'entendais
rire sur le quai des marchandes de fleurs; et, au bord de la croise,
une jolie petite plante jaune, toute pntre d'un rayon de soleil,
jouait avec le vent dans une fente de la pierre.

Comment une ide sinistre aurait-elle pu poindre parmi tant de
gracieuses sensations? Inond d'air et de soleil, il me fut
impossible de penser  autre chose qu' la libert; l'esprance vint
rayonner en moi comme le jour autour de moi; et, confiant, j'attendis
ma sentence comme on attend la dlivrance et la vie.

Cependant mon avocat arriva. On l'attendait. Il venait de djeuner
copieusement et de bon apptit. Parvenu  sa place, il se pencha vers
moi avec un sourire.

-- J'espre, me dit-il.

-- N'est-ce pas? rpondis-je, lger et souriant aussi.

-- Oui, reprit-il; je ne sais rien encore de leur dclaration, mais
ils auront sans doute cart la prmditation, et alors ce ne sera que
les travaux forcs  perptuit.

-- Que dites-vous l, monsieur? rpliquai-je indign; plutt cent
fois la mort!

Oui, la mort! -- Et d'ailleurs, me rptait je ne sais quelle voix
intrieure, qu'est-ce que je risque  dire cela? A-t-on jamais
prononc sentence de mort autrement qu' minuit, aux flambeaux, dans
une salle sombre et noire, et par une froide nuit de pluie et
d'hiver? Mais au mois d'aot,  huit heures du matin, un si beau
jour, ces bons jurs, c'est impossible! Et mes yeux revenaient se
fixer sur la jolie fleur jaune au soleil.

Tout  coup le prsident, qui n'attendait que l'avocat, m'invita  me
lever. La troupe porta les armes; comme par un mouvement lectrique,
toute l'assemble fut debout au mme instant. Une figure insignifiante
et nulle, place  une table au-dessous du tribunal, c'tait, je
pense, le greffier, prit la parole, et lut le verdict que les jurs
avaient prononc en mon absence. Une sueur froide sortit de tous mes
membres; je m'appuyai au mur pour ne pas tomber.

-- Avocat, avez-vous quelque chose  dire sur l'application de la
peine? demanda le prsident.

J'aurais eu, moi, tout  dire, mais rien ne me vint. Ma langue resta
colle  mon palais.

Le dfenseur se leva.

Je compris qu'il cherchait  attnuer la dclaration du jury, et 
mettre dessous, au lieu de la peine qu'elle provoquait, l'autre peine,
celle que j'avais t si bless de lui voir esprer.

Il fallut que l'indignation ft bien forte, pour se faire jour 
travers les mille motions qui se disputaient ma pense. Je voulus
rpter  haute voix ce que je lui avais dj dit: Plutt cent fois
la mort! Mais l'haleine me manqua et je ne pus que l'arrter rudement
par le bras, en criant avec une force convulsive: Non!

Le procureur gnral combattit l'avocat, et je l'coutai avec une
satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrrent,
et le prsident me lut mon arrt.

-- Condamn  mort! dit la foule; et, tandis qu'on m'emmenait, tout
ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d'un difice qui se
dmolit. Moi je marchais, ivre et stupfait. Une rvolution venait de
se faire en moi. Jusqu' l'arrt de mort, je m'tais senti respirer,
palpiter, vivre dans le mme milieu que les autres hommes; maintenant
je distinguais clairement comme une clture entre le monde et moi.
Rien ne m'apparaissait plus sous le mme aspect qu'auparavant. Ces
larges fentres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie
fleur, tout cela tait blanc et ple, de la couleur d'un linceul. Ces
hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je
leur trouvais des airs de fantmes.

Au bas de l'escalier, une noire et sale voiture grille m'attendait.
Au moment d'y monter, je regardai au hasard dans la place. -- Un
condamn  mort! criaient les passants en courant vers la voiture.

 travers le nuage qui me semblait s'tre interpos entre les choses
et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des
yeux avides; -- Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera
dans six semaines!




III


Condamn  mort!

Eh bien, pourquoi non? Les hommes, je me rappelle l'avoir lu dans je
ne sais quel livre o il n'y avait que cela de bon, les hommes sont
tous condamns  mort avec des sursis indfinis. Qu'y a-t-il donc de
si chang  ma situation?

Depuis l'heure o mon arrt m'a t prononc, combien sont morts qui
s'arrangeaient pour une longue vie! Combien m'ont devanc qui,
jeunes, libres et sains, comptaient bien aller voir tel jour tomber ma
tte en place de Grve! Combien d'ici l peut-tre qui marchent et
respirent au grand air, entrent et sortent  leur gr, et qui me
devanceront encore!

Et puis, qu'est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi? En
vrit, le jour sombre et le pain noir du cachot, la portion de
bouillon maigre puise au baquet des galriens, tre rudoy, moi qui
suis raffin par l'ducation, tre brutalis des guichetiers et des
gardes-chiourme, ne pas voir un tre humain qui me croie digne d'une
parole et  qui je le rende, sans cesse tressaillir et de ce que j'ai
fait et de ce qu'on me fera; voil  peu prs les seuls biens que
puisse m'enlever le bourreau.

Ah! n'importe, c'est horrible!




IV


La voiture noire me transporta ici, dans ce hideux Bictre.

Vu de loin, cet difice a quelque majest. Il se droule  l'horizon,
au front d'une colline, et  distance garde quelque chose de son
ancienne splendeur, un air de chteau de roi. Mais  mesure que vous
approchez, le palais devient masure. Les pignons dgrads blessent
l'oeil. Je ne sais quoi de honteux et d'appauvri salit ces royales
faades; on dirait que les murs ont une lpre. Plus de vitres, plus
de glaces aux fentres; mais de massifs barreaux de fer
entre-croiss, auxquels se colle a et l quelque hve figure d'un
galrien ou d'un fou.

C'est la vie vue de prs.




V


 peine arriv, des mains de fer s'emparrent de moi. On multiplia les
prcautions; point de couteau, point de fourchette pour mes repas;
la camisole de force, une espce de sac de toile  voilure, emprisonna
mes bras; on rpondait de ma vie. Je m'tais pourvu en cassation. On
pouvait avoir pour six ou sept semaines cette affaire onreuse, et il
importait de me conserver sain et sauf  la place de Grve.

Les premiers jours on me traita avec une douceur qui m'tait horrible.
Les gards d'un guichetier sentent l'chafaud. Par bonheur, au bout de
peu de jours, l'habitude reprit le dessus; ils me confondirent avec
les autres prisonniers dans une commune brutalit, et n'eurent plus de
ces distinctions inaccoutumes de politesse qui me remettaient sans
cesse le bourreau sous les yeux. Ce ne fut pas la seule amlioration.
Ma jeunesse, ma docilit, les soins de l'aumnier de la prison, et
surtout quelques mots en latin que j'adressai au concierge, qui ne les
comprit pas, m'ouvrirent la promenade une fois par semaine avec les
autres dtenus, et firent disparatre la camisole o j'tais paralys.
Aprs bien des hsitations, on m'a aussi donn de l'encre, du papier,
des plumes, et une lampe de nuit.

Tous les dimanches, aprs la messe, on me lche dans le prau, 
l'heure de la rcration. L, je cause avec les dtenus; il le faut
bien. Ils sont bonnes gens, les misrables. Ils me content leurs
tours, ce serait  faire horreur; mais je sais qu'ils se vantent. Ils
m'apprennent  parler argot,  rouscailler bigorne, comme ils disent.
C'est toute une langue ente sur la langue gnrale comme une espce
d'excroissance hideuse, comme une verrue. Quelquefois une nergie
singulire, un pittoresque effrayant: il y a du raisin sur le trimar
(du sang sur le chemin), pouser la veuve (tre pendu), comme si la
corde du gibet tait veuve de tous les pendus. La tte d'un voleur a
deux noms: la sorbonne, quand elle mdite, raisonne et conseille le
crime; la tronche, quand le bourreau la coupe. Quelquefois de
l'esprit de vaudeville: un cachemire d'osier (une hotte de
chiffonnier), la menteuse (la langue); et puis partout,  chaque
instant, des mots bizarres, mystrieux, laids et sordides, venus on ne
sait d'o: le taule (le bourreau), la cne (la mort), la placarde (la
place des excutions). On dirait des crapauds et des araignes. Quand
on entend parler cette langue, cela fait l'effet de quelque chose de
sale et de poudreux, d'une liasse de haillons que l'on secouerait
devant vous.

Du moins ces hommes-l me plaignent, ils sont les seuls. Les geliers,
les guichetiers, les porte-clefs, -- je ne leur en veux pas --
causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d'une chose.




VI


Je me suis dit:

-- Puisque j'ai le moyen d'crire, pourquoi ne le ferais-je pas? Mais
quoi crire? Pris entre quatre murailles de pierre nue et froide,
sans libert pour mes pas, sans horizon pour mes yeux, pour unique
distraction machinalement occup tout le jour  suivre la marche lente
de ce carr blanchtre que le judas de ma porte dcoupe vis--vis sur
le mur sombre, et, comme je le disais tout  l'heure, seul  seul avec
une ide, une ide de crime et de chtiment, de meurtre et de mort!
Est-ce que je puis avoir quelque chose  dire, moi qui n'ai plus rien
 faire dans ce monde? Et que trouverai-je dans ce cerveau fltri et
vide qui vaille la peine d'tre crit?

Pourquoi non? Si tout, autour de moi, est monotone et dcolor, n'y
a-t-il pas en moi une tempte, une lutte, une tragdie? Cette ide
fixe qui me possde ne se prsente-t-elle pas  moi  chaque heure, 
chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse et plus
ensanglante  mesure que le terme approche? Pourquoi n'essayerais-je
pas de me dire  moi-mme tout ce que j'prouve de violent et
d'inconnu dans la situation abandonne o me voil? Certes, la
matire est riche; et, si abrge que soit ma vie, il y aura bien
encore dans les angoisses, dans les terreurs, dans les tortures qui la
rempliront, de cette heure  la dernire, de quoi user cette plume et
tarir cet encrier. -- D'ailleurs ces angoisses, le seul moyen d'en
moins souffrir, c'est de les observer, et les peindre m'en distraira.

Et puis, ce que j'crirai ainsi ne sera peut-tre pas inutile. Ce
journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute,
supplice par supplice, si j'ai la force de le mener jusqu'au moment o
il me sera physiquement impossible de continuer, cette histoire,
ncessairement inacheve, mais aussi complte que possible, de mes
sensations, ne portera-t-elle point avec elle un grand et profond
enseignement? N'y aurait-il pas dans ce procs-verbal de la pense
agonisante, dans cette progression toujours croissante de douleurs,
dans cette espce d'autopsie intellectuelle d'un condamn, plus d'une
leon pour ceux qui condamnent? Peut-tre cette lecture leur
rendra-t-elle la main moins lgre, quand il s'agira quelque autre
fois de jeter une tte qui pense, une tte d'homme, dans ce qu'ils
appellent la balance de la justice? Peut-tre n'ont-ils jamais
rflchi, les malheureux,  cette lente succession de tortures que
renferme la formule expditive d'un arrt de mort? Se sont-ils jamais
seulement arrts  cette ide poignante que dans l'homme qu'ils
retranchent il y a une intelligence, une intelligence qui avait compt
sur la vie, une me qui ne s'est point dispose pour la mort?
Non. Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d'un couteau
triangulaire, et pensent sans doute que, pour le condamn, il n'y a
rien avant, rien aprs.

Ces feuilles les dtromperont. Publies peut-tre un jour, elles
arrteront quelques moments leur esprit sur les souffrances de
l'esprit; car ce sont celles-l qu'ils ne souponnent pas. Ils sont
triomphants de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Eh!
c'est bien de cela qu'il s'agit! Qu'est-ce que la douleur physique
prs de la douleur morale! Horreur et piti, des lois faites ainsi!
Un jour viendra, et peut-tre ces Mmoires, derniers confidents d'un
misrable, y auront-ils contribu...

 moins qu'aprs ma mort le vent ne joue dans le prau avec ces
morceaux de papier souills de boue, ou qu'ils n'aillent pourrir  la
pluie, colls en toiles  la vitre casse d'un guichetier.




VII


Que ce que j'cris ici puisse tre un jour utile  d'autres, que cela
arrte le juge prt  juger, que cela sauve des malheureux, innocents
ou coupables, de l'agonie  laquelle je suis condamn, pourquoi? 
quoi bon? qu'importe? Quand ma tte aura t coupe, qu'est-ce que
cela me fait qu'on en coupe d'autres? Est-ce que vraiment j'ai pu
penser ces folies? Jeter bas l'chafaud aprs que j'y aurai mont!
je vous demande un peu ce qui m'en reviendra.

Quoi! le soleil, le printemps, les champs pleins de fleurs, les
oiseaux qui s'veillent le matin, les nuages, les arbres, la nature,
la libert, la vie, tout cela n'est plus  moi?

Ah! c'est moi qu'il faudrait sauver! -- Est-il bien vrai que cela ne
se peut, qu'il faudra mourir demain, aujourd'hui peut-tre, que cela
est ainsi?  Dieu! l'horrible ide  se briser la tte au mur de son
cachot!




VIII


Comptons ce qui me reste.

Trois jours de dlai aprs l'arrt prononc pour le pourvoi en
cassation.

Huit jours d'oubli au parquet de la cour d'assises, aprs quoi les
pices, comme ils disent, sont envoyes au ministre.

Quinze jours d'attente chez le ministre, qui ne sait seulement pas
qu'elles existent, et qui, cependant, est suppos les transmettre,
aprs examen,  la cour de cassation.

L, classement, numrotage, enregistrement; car la guillotine est
encombre, et chacun ne doit passer qu' son tour.

Quinze jours pour veiller  ce qu'il ne vous soit pas fait de
passe-droit.

Enfin la cour s'assemble, d'ordinaire un jeudi, rejette vingt pourvois
en masse, et renvoie le tout au ministre, qui renvoie au procureur
gnral, qui renvoie au bourreau. Trois jours.

Le matin du quatrime jour, le substitut du procureur gnral se dit,
en mettant sa cravate: -- Il faut pourtant que cette affaire
finisse. -- Alors, si le substitut du greffier n'a pas quelque
djeuner d'amis qui l'en empche, l'ordre d'excution est minut,
rdig, mis au net, expdi, et le lendemain ds l'aube on entend dans
la place de Grve clouer une charpente, et dans les carrefours hurler
 pleine voix des crieurs enrous.

En tout six semaines. La petite fille avait raison.

Or, voil cinq semaines au moins, six peut-tre, je n'ose compter, que
je suis dans ce cabanon de Bictre, et il me semble qu'il y a trois
jours, c'tait jeudi.




IX


Je viens de faire mon testament.

 quoi bon? Je suis condamn aux frais, et tout ce que j'ai y suffira
 peine. La guillotine, c'est fort cher.

Je laisse une mre, je laisse une femme, je laisse un enfant.

Une petite fille de trois ans, douce, rose, frle, avec de grands yeux
noirs et de longs cheveux chtains.

Elle avait deux ans et un mois quand je l'ai vue pour la dernire
fois.

Ainsi, aprs ma mort, trois femmes sans fils, sans mari, sans pre;
trois orphelines de diffrente espce; trois veuves du fait de la
loi.

J'admets que je sois justement puni; ces innocentes, qu'ont-elles
fait? N'importe; on les dshonore, on les ruine; c'est la justice.

Ce n'est pas que ma pauvre vieille mre m'inquite; elle a
soixante-quatre ans, elle mourra du coup. Ou si elle va quelques jours
encore, pourvu que jusqu'au dernier moment elle ait un peu de cendre
chaude dans sa chaufferette, elle ne dira rien.

Ma femme ne m'inquite pas non plus; elle est dj d'une mauvaise
sant et d'un esprit faible, elle mourra aussi.

 moins qu'elle ne devienne folle. On dit que cela fait vivre; mais
du moins, l'intelligence ne souffre pas; elle dort, elle est comme
morte.

Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue,
qui chante  cette heure, et ne pense  rien, c'est celle-l qui me
fait mal!




X


Voici ce que c'est que mon cachot:

Huit pieds carrs; quatre murailles de pierre de taille qui
s'appuient  angle droit sur un pav de dalles exhauss d'un degr
au-dessus du corridor extrieur.

 droite de la porte, en entrant, une espce d'enfoncement qui fait la
drision d'une alcve. On y jette une botte de paille o le prisonnier
est cens reposer et dormir, vtu d'un pantalon de toile et d'une
veste de coutil, hiver comme t.

Au-dessus de ma tte, en guise de ciel, une noire vote en ogive --
c'est ainsi que cela s'appelle --  laquelle d'paisses toiles
d'araigne pendent comme des haillons.

Du reste, pas de fentres, pas mme de soupirail; une porte o le fer
cache le bois.

Je me trompe; au centre de la porte, vers le haut, une ouverture de
neuf pouces carrs, coupe d'une grille en croix, et que le guichetier
peut fermer la nuit.

Au dehors, un assez long corridor, clair, ar au moyen de soupiraux
troits au haut du mur, et divis en compartiments de maonnerie qui
communiquent entre eux par une srie de portes cintres et basses;
chacun de ces compartiments sert en quelque sorte d'antichambre  un
cachot pareil au mien. C'est dans ces cachots que l'on met les forats
condamns par le directeur de la prison  des peines de discipline.
Les trois premiers cabanons sont rservs aux condamns  mort, parce
qu'tant plus voisins de la gele, ils sont plus commodes pour le
gelier.

Ces cachots sont tout ce qui reste de l'ancien chteau de Bictre tel
qu'il fut bti, dans le quinzime sicle, par le cardinal de
Winchester, le mme qui fit brler Jeanne d'Arc. J'ai entendu dire
cela  des curieux qui sont venus me voir l'autre jour dans ma loge,
et qui me regardaient  distance comme une bte de la mnagerie. Le
guichetier a eu cent sous.

J'oubliais de dire qu'il y a nuit et jour un factionnaire de garde 
la porte de mon cachot, et que mes yeux ne peuvent se lever vers la
lucarne carre sans rencontrer ses deux yeux fixes toujours ouverts.

Du reste, on suppose qu'il y a de l'air et du jour dans cette bote de
pierre.




XI


Puisque le jour ne parat pas encore, que faire de la nuit? Il m'est
venu une ide. Je me suis lev et j'ai promen ma lampe sur les quatre
murs de ma cellule. Ils sont couverts d'critures, de dessins, de
figures bizarres, de noms qui se mlent et s'effacent les uns les
autres. Il semble que chaque condamn ait voulu laisser trace, ici du
moins. C'est du crayon, de la craie, du charbon, des lettres noires,
blanches, grises, souvent de profondes entailles dans la pierre, a et
l des caractres rouilles qu'on dirait crits avec du sang. Certes,
si j'avais l'esprit plus libre, je prendrais intrt  ce livre
trange qui se dveloppe page  page  mes yeux sur chaque pierre de
ce cachot. J'aimerais  recomposer un tout de ces fragments de pense,
pars sur la dalle;  retrouver chaque homme sous chaque nom; 
rendre le sens et la vie  ces inscriptions mutiles,  ces phrases
dmembres,  ces mots tronqus, corps sans tte, comme ceux qui les
ont crits.

 la hauteur de mon chevet, il y a deux coeurs enflamms, percs d'une
flche, et au-dessus: Amour pour la vie. Le malheureux ne prenait pas
un long engagement.

 ct, une espce de chapeau  trois cornes avec une petite figure
grossirement dessine au-dessus, et ces mots: Vive l'empereur!

Encore des coeurs enflamms, avec cette inscription, caractristique
dans une prison: J'aime et j'adore Mathieu Danvin. JACQUES.

Sur le mur oppos on lit ce mot: Papavoine. Le P majuscule est brod
d'arabesques et enjoliv avec soin.

Un couplet d'une chanson obscne.

Un bonnet de libert sculpt assez profondment dans la pierre, avec
ceci dessous: -- Bories. -- La Rpublique. C'tait un des quatre
sous-officiers de La Rochelle. Pauvre jeune homme! Que leurs
prtendues ncessits politiques sont hideuses! Pour une ide, pour
une rverie, pour une abstraction, cette horrible ralit qu'on
appelle la guillotine! Et moi qui me plaignais, moi, misrable qui ai
commis un vritable crime, qui ai vers du sang!

Je n'irai pas plus loin dans ma recherche. -- Je viens de voir,
crayonne en blanc au coin du mur, une image pouvantable, la figure
de cet chafaud qui,  l'heure qu'il est, se dresse peut-tre pour
moi. -- La lampe a failli me tomber des mains.




XII


Je suis revenu m'asseoir prcipitamment sur ma paille, la tte dans
les genoux. Puis mon effroi d'enfant s'est dissip, et une trange
curiosit m'a repris de continuer la lecture de mon mur.

 ct du nom de Papavoine j'ai arrach une norme toile d'araigne,
tout paissie par la poussire et tendue  l'angle de la muraille.
Sous cette toile il y avait quatre ou cinq noms parfaitement lisibles,
parmi d'autres dont il ne reste rien qu'une tache sur le mur. --
DAUTUN, 1815. -- POULAIN, 1818. -- JEAN MARTIN, 1821. -- CASTAING,
1823. J'ai lu ces noms, et de lugubres souvenirs me sont venus.
Dautun, celui qui a coup son frre en quartiers, et qui allait la
nuit dans Paris jetant la tte dans une fontaine, et le tronc dans un
gout; Poulain, celui qui a assassin sa femme; Jean Martin, celui
qui a tir un coup de pistolet  son pre au moment o le vieillard
ouvrait une fentre; Castaing, ce mdecin qui a empoisonn son ami,
et qui, le soignant dans cette dernire maladie qu'il lui avait faite,
au lieu de remde lui redonnait du poison; et auprs de ceux-l,
Papavoine, l'horrible fou qui tuait les enfants  coups de couteau sur
la tte!

Voil, me disais-je, et un frisson de fivre me montait dans les
reins, voil quels ont t avant moi les htes de cette cellule. C'est
ici, sur la mme dalle o je suis, qu'ils ont pens leurs dernires
penses, ces hommes de meurtre et de sang! C'est autour de ce mur,
dans ce carr troit, que leurs derniers pas ont tourn comme ceux
d'une bte fauve. Ils se sont succd  de courts intervalles; il
parat que ce cachot ne dsemplit pas. Ils ont laiss la place chaude,
et c'est  moi qu'ils l'ont laisse. J'irai  mon tour les rejoindre
au cimetire de Clamart, o l'herbe pousse si bien!

Je ne suis ni visionnaire, ni superstitieux, il est probable que ces
ides me donnaient un accs de fivre; mais, pendant que je rvais
ainsi, il m'a sembl tout  coup que ces noms fatals taient crits
avec du feu sur le mur noir; un tintement de plus en plus prcipit a
clat dans mes oreilles; une lueur rousse a rempli mes yeux; et
puis il m'a paru que le cachot tait plein d'hommes, d'hommes tranges
qui portaient leur tte dans leur main gauche, et la portaient par la
bouche, parce qu'il n'y avait pas de chevelure. Tous me montraient le
poing, except le parricide.

J'ai ferm les yeux avec horreur, alors j'ai tout vu plus distinctement.

Rve, vision ou ralit, je serais devenu fou, si une impression
brusque ne m'et rveill  temps.

J'tais prs de tomber  la renverse lorsque j'ai senti se traner sur
mon pied nu un ventre froid et des pattes velues; c'tait l'araigne
que j'avais drange et qui s'enfuyait.

Cela m'a dpossd. --  les pouvantables spectres! -- Non, c'tait
une fume, une imagination de mon cerveau vide et convulsif. Chimre 
la Macbeth! Les morts sont morts, ceux-l surtout. Ils sont bien
cadenasss dans le spulcre. Ce n'est pas l une prison dont on
s'vade. Comment se fait-il donc que j'aie eu peur ainsi?

La porte du tombeau ne s'ouvre pas en dedans.




XIII


J'ai vu, ces jours passs, une chose hideuse.

Il tait  peine jour, et la prison tait pleine de bruit. On
entendait ouvrir et fermer les lourdes portes, grincer les verrous et
les cadenas de fer, carillonner les trousseaux de clefs entre-choqus
 la ceinture des geliers, trembler les escaliers du haut en bas sous
des pas prcipits, et des voix s'appeler et se rpondre des deux
bouts des longs corridors. Mes voisins de cachot, les forats en
punition, taient plus gais qu' l'ordinaire. Tout Bictre semblait
rire, chanter, courir, danser.

Moi, seul muet dans ce vacarme, seul immobile dans ce tumulte, tonn
et attentif, j'coutais.

Un gelier passa.

Je me hasardai  l'appeler et  lui demander si c'tait fte dans la
prison.

-- Fte si l'on veut! me rpondit-il. C'est aujourd'hui qu'on ferre
les forats qui doivent partir demain pour Toulon. Voulez-vous voir?
cela vous amusera.

C'tait en effet, pour un reclus solitaire, une bonne fortune qu'un
spectacle, si odieux qu'il ft. J'acceptai l'amusement.

Le guichetier prit les prcautions d'usage pour s'assurer de moi, puis
me conduisit dans une petite cellule vide, et absolument dmeuble,
qui avait une fentre grille, mais une vritable fentre  hauteur
d'appui, et  travers laquelle on apercevait rellement le ciel.

-- Tenez, me dit-il, d'ici vous verrez et vous entendrez. Vous serez
seul dans votre loge, comme le roi.

Puis il sortit et referma sur moi serrures, cadenas et verrous.

La fentre donnait sur une cour carre assez vaste, et autour de
laquelle s'levait des quatre cts, comme une muraille, un grand
btiment de pierre de taille  six tages. Rien de plus dgrad, de
plus nu, de plus misrable  l'oeil que cette quadruple faade perce
d'une multitude de fentres grilles auxquelles se tenaient colls, du
bas en haut, une foule de visages maigres et blmes, presss les uns
au-dessus des autres, comme les pierres d'un mur, et tous pour ainsi
dire encadrs dans les entre-croisements des barreaux de fer.
C'taient les prisonniers, spectateurs de la crmonie en attendant
leur jour d'tre acteurs. On et dit des mes en peine aux soupiraux
du purgatoire qui donnent sur l'enfer.

Tous regardaient en silence la cour vide encore. Ils attendaient.
Parmi ces figures teintes et mornes, a et l brillaient quelques
yeux perants et vifs comme des points de feu.

Le carr de prisons qui enveloppe la cour ne se referme pas sur
lui-mme. Un des quatre pans de l'difice (celui qui regarde le
levant) est coup vers son milieu, et ne se rattache au pan voisin que
par une grille de fer. Cette grille s'ouvre sur une seconde cour, plus
petite que la premire, et, comme elle, bloque de murs et de pignons
noirtres.

Tout autour de la cour principale, des bancs de pierre s'adossent  la
muraille. Au milieu se dresse une tige de fer courbe, destine 
porter une lanterne.

Midi sonna. Une grande porte cochre, cache sous un enfoncement,
s'ouvrit brusquement. Une charrette, escorte d'espces de soldats
sales et honteux, en uniformes bleus,  paulettes rouges et 
bandoulires jaunes, entra lourdement dans la cour avec un bruit de
ferraille. C'tait la chiourme et les chanes.

Au mme instant, comme si ce bruit rveillait tout le bruit de la
prison, les spectateurs des fentres, jusqu'alors silencieux et
immobiles, clatrent en cris de joie, en chansons, en menaces, en
imprcations mles d'clats de rire poignants  entendre. On et cru
voir des masques de dmons. Sur chaque visage parut une grimace, tous
les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlrent, tous les
yeux flamboyrent, et je fus pouvant de voir tant d'tincelles
reparatre dans cette cendre.

Cependant les argousins, parmi lesquels on distinguait,  leurs
vtements propres et  leur effroi, quelques curieux venus de Paris,
les argousins se mirent tranquillement  leur besogne. L'un d'eux
monta sur la charrette, et jeta  ses camarades les chanes, les
colliers de voyage, et les liasses de pantalons de toile. Alors ils se
dpecrent le travail; les uns allrent tendre dans un coin de la
cour les longues chanes qu'ils nommaient dans leur argot les
ficelles; les autres dployrent sur le pav les taffetas, les
chemises et les pantalons; tandis que les plus sagaces examinaient un
 un, sous l'oeil de leur capitaine, petit vieillard trapu, les
carcans de fer, qu'ils prouvaient ensuite en les faisant tinceler
sur le pav. Le tout aux acclamations railleuses des prisonniers, dont
la voix n'tait domine que par les rires bruyants des forats pour
qui cela se prparait, et qu'on voyait relgus aux croises de la
vieille prison qui donne sur la petite cour.

Quand ces apprts furent termins, un monsieur brod en argent, qu'on
appelait monsieur l'inspecteur donna un ordre au directeur de la
prison; et un moment aprs voil que deux ou trois portes basses
vomirent presque en mme temps, et comme par bouffes, dans la cour,
des nues d'hommes hideux, hurlants et dguenills. C'taient les
forats.

 leur entre, redoublement de joie aux fentres. Quelques-uns d'entre
eux, les grands noms du bagne, furent salus d'acclamations et
d'applaudissements qu'ils recevaient avec une sorte de modestie
fire. La plupart avaient des espces de chapeaux tresss de leurs
propres mains, avec la paille du cachot, et toujours d'une forme
trange, afin que dans les villes o l'on passerait le chapeau ft
remarquer la tte. Ceux-l taient plus applaudis encore. Un, surtout,
excita des transports d'enthousiasme; un jeune homme de dix-sept ans,
qui avait un visage de jeune fille. Il sortait du cachot, o il tait
au secret depuis huit jours; de sa botte de paille il s'tait fait un
vtement qui l'enveloppait de la tte aux pieds, et il entra dans la
cour en faisant la roue sur lui-mme avec l'agilit d'un serpent.
C'tait un baladin condamn pour vol. Il y eut une rage de battements
de mains et de cris de joie. Les galriens y rpondaient, et c'tait
une chose effrayante que cet change de gaiets entre les forats en
titre et les forats aspirants. La socit avait beau; tre l,
reprsente par les geliers et les curieux pouvants, le crime la
narguait en face, et de ce chtiment horrible faisait une fte de
famille.

 mesure qu'ils arrivaient, on les poussait, entre deux haies de
gardes-chiourme, dans la petite cour grille, o la visite des
mdecins les attendait. C'est l que tous tentaient un dernier effort
pour viter le voyage, allguant quelque excuse de sant, les yeux
malades, la jambe boiteuse, la main mutile. Mais presque toujours on
les trouvait bons pour le bagne; et alors chacun se rsignait avec
insouciance, oubliant en peu de minutes sa prtendue infirmit de
toute la vie.

La grille de la petite cour se rouvrit. Un gardien fit l'appel par
ordre alphabtique; et alors ils sortirent un  un, et chaque forat
s'alla ranger debout dans un coin de la grande cour, prs d'un
compagnon donn par le hasard de sa lettre initiale. Ainsi chacun se
voit rduit  lui-mme; chacun porte sa chane pour soi, cte  cte
avec un inconnu; et si par hasard un forat a un ami, la chane l'en
spare. Dernire des misres.

Quand il y en eut  peu prs une trentaine de sortis, on referma la
grille. Un argousin les aligna avec son bton, jeta devant chacun
d'eux une chemise, une veste et un pantalon de grosse toile, puis fit
un signe, et tous commencrent  se dshabiller. Un incident inattendu
vint, comme  point nomm, changer cette humiliation en torture.

Jusqu'alors le temps avait t assez beau, et, si la bise d'octobre
refroidissait l'air, de temps en temps aussi elle ouvrait a et l
dans les brumes grises du ciel une crevasse par o tombait un rayon de
soleil. Mais  peine les forats se furent-ils dpouills de leurs
haillons de prison, au moment o ils s'offraient nus et debout  la
visite souponneuse des gardiens, et aux regards curieux des trangers
qui tournaient autour d'eux, pour examiner leurs paules, le ciel
devint noir, une froide averse d'automne clata brusquement, et se
dchargea  torrents dans la cour carre, sur les ttes dcouvertes,
sur les membres nus des galriens, sur leurs misrables sayons tals
sur le pav.

En un clin d'oeil le prau se vida de tout ce qui n'tait pas argousin
ou galrien. Les curieux de Paris allrent s'abriter sous les auvents
des portes.

Cependant la pluie tombait  flots. On ne voyait plus dans la cour que
les forats nus et ruisselants sur le pav noy. Un silence morne
avait succd  leurs bruyantes bravades. Ils grelottaient, leurs
dents claquaient; leurs jambes maigries, leurs genoux noueux
s'entre-choquaient; et c'tait piti de les voir appliquer sur leurs
membres bleus ces chemises trempes, ces vestes, ces pantalons
dgouttant de pluie. La nudit et t meilleure.

Un seul, un vieux, avait conserv quelque gaiet. Il s'cria, en
s'essuyant avec sa chemise mouille, que cela n'tait pas dans le
programme; puis se prit  rire en montrant le poing au ciel.

Quand ils eurent revtu les habits de route, on les mena par bandes de
vingt ou trente  l'autre coin du prau, o les cordons allongs 
terre les attendaient. Ces cordons sont de longues et fortes chanes
coupes transversalement de deux en deux pieds par d'autres chanes
plus courtes,  l'extrmit desquelles se rattache un carcan carr,
qui s'ouvre au moyen d'une charnire pratique  l'un des angles et se
ferme  l'angle oppos par un boulon de fer, riv pour tout le voyage
sur le cou du galrien. Quand ces cordons sont dvelopps  terre, ils
figurent assez bien la grande arte d'un poisson.

On fit asseoir les galriens dans la boue, sur les pavs inonds; on
leur essaya les colliers; puis deux forgerons de la chiourme, arms
d'enclumes portatives, les leur rivrent  froid  grands coups de
masses de fer. C'est un moment affreux, o les plus hardis plissent.
Chaque coup de marteau, assn sur l'enclume appuye  leur dos, fait
rebondir le menton du patient; le moindre mouvement d'avant en
arrire lui ferait sauter le crne comme une coquille de noix.

Aprs cette opration, ils devinrent sombres. On n'entendait plus que
le grelottement des chanes, et par intervalles un cri et le bruit
sourd du bton des gardes-chiourme sur les membres des rcalcitrants.
Il y en eut qui pleurrent; les vieux frissonnaient et se mordaient
les lvres. Je regardai avec terreur tous ces profils sinistres dans
leurs cadres de fer.

Ainsi, aprs la visite des mdecins, la visite des geliers; aprs la
visite des geliers, le ferrage. Trois actes  ce spectacle.

Un rayon de soleil reparut. On et dit qu'il mettait le feu  tous ces
cerveaux. Les forats se levrent  la fois, comme par un mouvement
convulsif. Les cinq cordons se rattachrent par les mains, et tout 
coup se formrent en ronde immense autour de la branche de la
lanterne. Ils tournaient  fatiguer les yeux. Ils chantaient une
chanson du bagne, une romance d'argot, sur un air tantt plaintif,
tantt furieux et gai; on entendait par intervalles des cris grles,
des clats de rire dchirs et haletants se mler aux mystrieuses
paroles; puis des acclamations furibondes; et les chanes qui
s'entre-choquaient en cadence servaient d'orchestre  ce chant plus
rauque que leur bruit. Si je cherchais une image du sabbat, je ne la
voudrais ni meilleure ni pire.

On apporta dans le prau un large baquet. Les gardes-chiourme
rompirent la danse des forats  coups de bton, et les conduisirent 
ce baquet, dans lequel on voyait nager je ne sais quelles herbes dans
je ne sais quel liquide fumant et sale. Ils mangrent.

Puis, ayant mang, ils jetrent sur le pav ce qui restait de leur
soupe et de leur pain bis, et se remirent  danser et  chanter. Il
parat qu'on leur laisse cette libert le jour du ferrage et la nuit
qui le suit.

J'observais ce spectacle trange avec une curiosit si avide, si
palpitante, si attentive, que je m'tais oubli moi-mme. Un profond
sentiment de piti me remuait jusqu'aux entrailles, et leurs rires me
faisaient pleurer.

Tout  coup,  travers la rverie profonde o j'tais tomb, je vis la
ronde hurlante s'arrter et se taire. Puis tous les yeux se tournrent
vers la fentre que j'occupais. -- Le condamn! le condamn!
crirent-ils tous en me montrant du doigt; et les explosions de joie
redoublrent.

Je restai ptrifi.

J'ignore d'o ils me connaissaient et comment ils m'avaient reconnu.

-- Bonjour! bonsoir! me crirent-ils avec leur ricanement atroce. Un
des plus jeunes, condamn aux galres perptuelles, face luisante et
plombe, me regarda d'un air d'envie en disant: -- Il est heureux!
il sera rogn! Adieu, camarade!

Je ne puis dire ce qui se passait en moi. J'tais leur camarade en
effet. La Grve est soeur de Toulon. J'tais mme plac plus bas
qu'eux; ils me faisaient honneur. Je frissonnai.

Oui, leur camarade! Et quelques jours plus tard, j'aurais pu aussi,
moi, tre un spectacle pour eux.

J'tais demeur  la fentre, immobile, perclus, paralys. Mais quand
je vis les cinq cordons s'avancer, se ruer vers moi avec des paroles
d'une infernale cordialit; quand j'entendis le tumultueux fracas de
leurs chanes, de leurs clameurs, de leurs pas, au pied du mur, il me
sembla que cette nue de dmons escaladait ma misrable cellule; je
poussai un cri, je me jetai sur la porte d'une violence  la briser;
mais pas moyen de fuir; les verrous taient tirs en dehors. Je
heurtai, j'appelai avec rage. Puis il me sembla entendre de plus prs
encore les effrayantes voix des forats. Je crus voir leurs ttes
hideuses paratre dj au bord de ma fentre, je poussai un second cri
d'angoisse, et je tombai vanoui.




XIV


Quand je revins  moi, il tait nuit. J'tais couch dans un grabat;
une lanterne qui vacillait au plafond me fit voir d'autres grabats
aligns des deux cts du mien. Je compris qu'on m'avait transport 
l'infirmerie.

Je restai quelques instants veill, mais sans pense et sans
souvenir, tout entier au bonheur d'tre dans un lit. Certes, en
d'autres temps, ce lit d'hpital et de prison m'et fait reculer de
dgot et de piti; mais je n'tais plus le mme homme. Les draps
taient gris et rudes au toucher, la couverture maigre et troue; on
sentait la paillasse  travers le matelas; qu'importe! mes membres
pouvaient se droidir  l'aise entre ces draps grossiers; sous cette
couverture, si mince qu'elle ft, je sentais se dissiper peu  peu cet
horrible froid de la moelle des os dont j'avais pris l'habitude. -- Je
me rendormis.

Un grand bruit me rveilla; il faisait petit jour. Ce bruit venait du
dehors; mon lit tait  ct de la fentre, je me levai sur mon sant
pour voir ce que c'tait.

La fentre donnait sur la grande cour de Bictre. Cette cour tait
pleine de monde; deux haies de vtrans avaient peine  maintenir
libre, au milieu de cette foule, un troit chemin qui traversait la
cour. Entre ce double rang de soldats cheminaient lentement, cahotes
 chaque pav, cinq longues charrettes charges d'hommes; c'taient
les forats qui partaient.

Ces charrettes taient dcouvertes. Chaque cordon en occupait une. Les
forats taient assis de ct sur chacun des bords, adosss les uns
aux autres, spars par la chane commune, qui se dveloppait dans la
longueur du chariot, et sur l'extrmit de laquelle un argousin
debout, fusil charg, tenait le pied. On entendait bruire leurs fers,
et,  chaque secousse de la voiture, on voyait sauter leurs ttes et
ballotter leurs jambes pendantes.

Une pluie fine et pntrante glaait l'air, et collait sur leurs
genoux leurs pantalons de toile, de gris devenus noirs. Leurs longues
barbes, leurs cheveux courts ruisselaient; leurs visages taient
violets; on les voyait grelotter, et leurs dents grinaient de rage
et de froid. Du reste, pas de mouvements possibles. Une fois riv 
cette chane, on n'est plus qu'une fraction de ce tout hideux qu'on
appelle le cordon, et qui se meut comme un seul homme. L'intelligence
doit abdiquer, le carcan du bagne la condamne  mort; et quant 
l'animal lui-mme, il ne doit plus avoir de besoins et d'apptits qu'
heures fixes. Ainsi, immobiles, la plupart demi-nus, ttes dcouvertes
et pieds pendants, ils commenaient leur voyage de vingt-cinq jours,
chargs sur les mmes charrettes, vtus des mmes vtements pour le
soleil  plomb de juillet et pour les froides pluies de novembre. On
dirait que les hommes veulent mettre le ciel de moiti dans leur
office de bourreaux.

Il s'tait tabli entre la foule et les charrettes je ne sais quel
horrible dialogue; injures d'un ct, bravades de l'autre,
imprcations des deux parts; mais,  un signe du capitaine, je vis
les coups de bton pleuvoir au hasard dans les charrettes, sur les
paules ou sur les ttes, et tout rentra dans cette espce de calme
extrieur qu'on appelle l'ordre. Mais les yeux taient pleins de
vengeance, et les poings des misrables se crispaient sur leurs
genoux.

Les cinq charrettes, escortes de gendarmes  cheval et d'argousins 
pied, disparurent successivement sous la haute porte cintre de
Bictre; une sixime les suivit, dans laquelle ballottaient ple-mle
les chaudires, les gamelles de cuivre et les chanes de rechange.
Quelques gardes-chiourme qui s'taient attards  la cantine sortirent
en courant pour rejoindre leur escouade. La foule s'coula. Tout ce
spectacle s'vanouit comme une fantasmagorie. On entendit s'affaiblir
par degrs dans l'air le bruit lourd des roues et des pieds des
chevaux sur la route pave de Fontainebleau, le claquement des fouets,
le cliquetis des chanes, et les hurlements du peuple qui souhaitait
malheur au voyage des galriens.

Et c'est l pour eux le commencement!

Que me disait-il donc, l'avocat? Les galres! Ah! oui, plutt mille
fois la mort, plutt l'chafaud que le bagne, plutt le nant que
l'enfer; plutt livrer mon cou au couteau de Guillotin qu'au carcan
de la chiourme! Les galres, juste ciel!




XV


Malheureusement je n'tais pas malade. Le lendemain il fallut sortir
de l'infirmerie. Le cachot me reprit.

Pas malade! en effet, je suis jeune, sain et fort. Le sang coule
librement dans mes veines; tous mes membres obissent  tous mes
caprices; je suis robuste de corps et d'esprit, constitu pour une
longue vie; oui, tout cela est vrai; et cependant j'ai une maladie,
une maladie mortelle, une maladie faite de la main des hommes.

Depuis que je suis sorti de l'infirmerie, il m'est venu une ide
poignante, une ide  me rendre fou, c'est que j'aurais peut-tre pu
m'vader si l'on m'y avait laiss. Ces mdecins, ces soeurs de
charit, semblaient prendre intrt  moi. Mourir si jeune et d'une
telle mort! On et dit qu'ils me plaignaient, tant ils taient
empresss autour de mon chevet. Bah! curiosit! Et puis, ces gens
qui gurissent vous gurissent bien d'une fivre, mais non d'une
sentence de mort. Et pourtant cela leur serait si facile! une porte
ouverte! Qu'est-ce que cela leur ferait?

Plus de chance maintenant! Mon pourvoi sera rejet, parce que tout
est en rgle; les tmoins ont bien tmoign, les plaideurs ont bien
plaid, les juges ont bien jug. Je n'y compte pas,  moins que...
Non, folie! plus d'esprance! Le pourvoi, c'est une corde qui vous
tient suspendu au-dessus de l'abme, et qu'on entend craquer  chaque
instant, jusqu' ce qu'elle se casse. C'est comme si le couteau de la
guillotine mettait six semaines  tomber.

Si j'avais ma grce? -- Avoir ma grce! Et par qui? et pourquoi?
et comment? Il est impossible qu'on me fasse grce. L'exemple! comme
ils disent.

Je n'ai plus que trois pas  faire: Bictre, la Conciergerie, la
Grve.




XVI


Pendant le peu d'heures que j'ai passes  l'infirmerie, je m'tais
assis prs d'une fentre, au soleil -- il avait reparu -- ou du moins
recevant du soleil tout ce que les grilles de la croise m'en
laissaient.

J'tais l, ma tte pesante et embrasse dans mes deux mains, qui en
avaient plus qu'elles n'en pouvaient porter, mes coudes sur mes
genoux, les pieds sur les barreaux de ma chaise; car l'abattement
fait que je me courbe et me replie sur moi-mme comme si je n'avais
plus ni os dans les membres ni muscles dans la chair.

L'odeur touffe de la prison me suffoquait plus que jamais, j'avais
encore dans l'oreille tout ce bruit de chanes des galriens,
j'prouvais une grande lassitude de Bictre. Il me semblait que le bon
Dieu devrait bien avoir piti de moi et m'envoyer au moins un petit
oiseau pour chanter l, en face, au bord du toit.

Je ne sais si ce fut le bon Dieu ou le dmon qui m'exaua; mais
presque au mme moment j'entendis s'lever sous ma fentre une voix,
non celle d'un oiseau, mais bien mieux: la voix pure, frache,
veloute d'une jeune fille de quinze ans. Je levai la tte comme en
sursaut, j'coutai avidement la chanson qu'elle chantait. C'tait un
air lent et langoureux, une espce de roucoulement triste et
lamentable; voici les paroles:

  C'est dans la rue du Mail O j'ai t coltig,
  Malur, Par trois coquins de railles,
  Lirlonfa malurette, Sur mes -sique 'ont fonc,
  Lirlonfa malur.

Je ne saurais dire combien fut amer mon dsappointement. La voix
continua:

  Sur mes sique' ont fonc,
  Malur. Ils m'ont mis la tartouve,
  Lirlonfa malurette, Grand Meudon est aboul,
  Lirlonfa malur. Dans mon trimin rencontre,
  Lirlonfa malurette, Un peigre du quartier
  Lirlonfa malur.

  Un peigre du quartier
  Malur. -- Va-t'en dire  ma largue,
  Lirlonfa malurette,
  Que je suis enfourraill,
  Lirlonfa malur. Ma largue tout en colre,
  Lirlonfa malurette,

  M'dit: Qu'as-tu donc morfill?
  Lirlonfa malur.

  M'dit: Qu'as-tu donc morfill?
  Malur. -- J'ai fait suer un chne,
  Lirlonfa malurette, Son auberg j'ai engant,
  Lirlonfa malur, Son auberg et sa toquante,
  Lirlonfa malurette, Et ses attach's de cs,
  Lirlonfa malur.

  Et ses attach's de cs,
  Malur. Ma largu' part pour Versailles,
  Lirlonfa malurette, Aux pieds d' sa majest,
  Lirlonfa malur. Elle lui fonce un babillard,
  Lirlonfa malurette, Pour m' faire dfourrailler
  Lirlonfa malur.

  Pour m'faire dfourrailler
  Malur. -- Ah! si j'en dfourraille,
  Lirlonfa malurette, Ma largue j'entiferai,
  Lirlonfa malur.
  J' li ferai porter fontange,
  Lirlonfa malurette,
  Et souliers galuchs, Lirlonfa malur.
  Et souliers galuchs,

  Malur. Mais grand dabe qui s'fche,
  Lirlonfa malurette,
  Dit: -- Par mon caloquet,
  Lirlonfa malur,

  J' li ferai danser une danse,
  Lirlonfa malurette, O il n'y a pas de plancher
  Lirlonfa malur.

Je n'en ai pas entendu et n'aurais pu en entendre davantage. Le sens 
demi compris et  demi cach de cette horrible complainte; cette
lutte du brigand avec le guet, ce voleur qu'il rencontre et qu'il
dpche  sa femme, cet pouvantable message: J'ai assassin un homme
et je suis arrt, j'ai fait suer un chne et je suis enfourraill;
cette femme qui court  Versailles avec un placet, et cette Majest
qui s'indigne et menace le coupable de lui faire danser la danse o il
n'y a pas de plancher; et tout cela chant sur l'air le plus doux et
par la plus douce voix qui ait jamais endormi l'oreille humaine!...
J'en suis rest navr, glac, ananti. C'tait une chose repoussante
que toutes ces monstrueuses paroles sortant de cette bouche vermeille
et frache. On et dit la bave d'une limace sur une rose.

Je ne saurais rendre ce que j'prouvais; j'tais  la fois bless et
caress. Le patois de la caverne et du bagne, cette langue
ensanglante et grotesque, ce hideux argot, mari  une voix de jeune
fille, gracieuse transition de la voix d'enfant  la voix de femme!
tous ces mots difformes et mal faits, chants, cadencs, perls!

Ah! qu'une prison est quelque chose d'infme! Il y a un venin qui y
salit tout. Tout s'y fltrit, mme la chanson d'une fille de quinze
ans! Vous y trouvez un oiseau, il a de la boue sur son aile; vous y
cueillez une jolie fleur, vous la respirez; elle pue.




XVII


Oh! si je m'vadais, comme je courrais  travers champs!

Non, il ne faudrait pas courir. Cela fait regarder et souponner. Au
contraire, marcher lentement, tte leve, en chantant. Tcher d'avoir
quelque vieux sarrau bleu  dessins rouges. Cela dguise bien. Tous
les marachers des environs en portent.

Je sais auprs d'Arcueil un fourr d'arbres  ct d'un marais, o,
tant au collge, je venais avec mes camarades pcher des grenouilles
tous les jeudis. C'est l que je me cacherais jusqu'au soir.

La nuit tombe, je reprendrais ma course. J'irais  Vincennes. Non, la
rivire m'empcherait. J'irais  Arpajon. -- Il aurait mieux valu
prendre du ct de Saint-Germain, et aller au Havre, et m'embarquer
pour l'Angleterre. -- N'importe! j'arrive  Longjumeau. Un gendarme
passe; il me demande mon passeport... Je suis perdu!

Ah! malheureux rveur, brise donc d'abord le mur pais de trois pieds
qui t'emprisonne! La mort! la mort!

Quand je pense que je suis venu tout enfant, ici,  Bictre, voir le
grand puits et les fous!




XVIII


Pendant que j'crivais tout ceci, ma lampe a pli, le jour est venu,
l'horloge de la chapelle a sonn six heures. --

Qu'est-ce que cela veut dire? Le guichetier de garde vient d'entrer
dans mon cachot, il a t sa casquette, m'a salu, s'est excus de me
dranger et m'a demand, en adoucissant de son mieux sa rude voix, ce
que je dsirais  djeuner...

Il m'a pris un frisson. -- Est-ce que ce serait pour aujourd'hui?




XIX


C'est pour aujourd'hui!

Le directeur de la prison lui-mme vient de me rendre visite. Il m'a
demand en quoi il pourrait m'tre agrable ou utile, a exprim le
dsir que je n'eusse pas  me plaindre de lui ou de ses subordonns,
s'est inform avec intrt de ma sant et de la faon dont j'avais
pass la nuit; en me quittant, il m'a appel monsieur!

C'est pour aujourd'hui!




XX


Il ne croit pas, ce gelier, que j'aie  me plaindre de lui et de ses
sous-geliers. Il a raison. Ce serait mal  moi de me plaindre; ils
ont fait leur mtier, ils m'ont bien gard; et puis ils ont t polis
 l'arrive et au dpart. Ne dois-je pas tre content?

Ce bon gelier, avec son sourire bnin, ses paroles caressantes, son
oeil qui flatte et qui espionne, ses grosses et larges mains, c'est la
prison incarne, c'est Bictre qui s'est fait homme. Tout est prison
autour de moi; je retrouve la prison sous toutes les formes, sous la
forme humaine comme sous la forme de grille ou de verrou. Ce mur,
c'est de la prison en pierre; cette porte, c'est de la prison en
bois; ces guichetiers, c'est de la prison en chair et en os. La prison
est une espce d'tre horrible, complet, indivisible, moiti maison,
moiti homme. Je suis sa proie; elle me couve, elle m'enlace de tous
ses replis. Elle m'enferme dans ses murailles de granit, me cadenasse
sous ses serrures de fer, et me surveille avec ses yeux de gelier.

Ah! misrable! que vais-je devenir? qu'est-ce qu'ils vont faire de
moi?




XXI


Je suis calme maintenant. Tout est fini, bien fini. Je suis sorti de
l'horrible anxit o m'avait jet la visite du directeur. Car, je
l'avoue, j'esprais encore. --Maintenant, Dieu merci, je n'espre
plus.

Voici ce qui vient de se passer:

Au moment o six heures et demie sonnaient, -- non, c'tait
l'avant-quart -- la porte de mon cachot s'est rouverte. Un vieillard 
tte blanche, vtu d'une redingote brune, est entr. Il a entr'ouvert
sa redingote. J'ai vu une soutane, un rabat. C'tait un prtre.

Ce prtre n'tait pas l'aumnier de la prison. Cela tait sinistre.

Il s'est assis en face de moi avec un sourire bienveillant; puis a
secou la tte et lev les yeux au ciel, c'est--dire  la vote du
cachot. Je l'ai compris.

-- Mon fils, m'a-t-il dit, tes-vous prpar?

Je lui ai rpondu d'une voix faible:

-- Je ne suis pas prpar, mais je suis prt.

Cependant ma vue s'est trouble, une sueur glace est sortie  la fois
de tous mes membres, j'ai senti mes tempes se gonfler, et j'avais les
oreilles pleines de bourdonnements.

Pendant que je vacillais sur ma chaise comme endormi, le bon vieillard
parlait. C'est du moins ce qu'il m'a sembl, et je crois me souvenir que
j'ai vu ses lvres remuer, ses mains s'agiter, ses yeux reluire.

La porte s'est rouverte une seconde fois. Le bruit des verrous nous a
arrachs, moi  ma stupeur, lui  son discours. Une espce de
monsieur, en habit noir, accompagn du directeur de la prison, s'est
prsent, et m'a salu profondment. Cet homme avait sur le visage
quelque chose de la tristesse officielle des employs des pompes
funbres. Il tenait un rouleau de papier  la main.

-- Monsieur, m'a-t-il dit avec un sourire de courtoisie, je suis
huissier prs la cour royale de Paris. J'ai l'honneur de vous apporter
un message de la part de monsieur le procureur gnral.

La premire secousse tait passe. Toute ma prsence d'esprit m'tait
revenue.

-- C'est monsieur le procureur gnral, lui ai-je rpondu, qui a
demand si instamment ma tte? Bien de l'honneur pour moi qu'il
m'crive. J'espre que ma mort lui va faire grand plaisir; car il me
serait dur de penser qu'il l'a sollicite avec tant d'ardeur et
qu'elle lui tait indiffrente.

J'ai dit tout cela, et j'ai repris d'une voix ferme:

-- Lisez, monsieur!

Il s'est mis  me lire un long texte, en chantant  la fin de chaque
ligne et en hsitant au milieu de chaque mot. C'tait le rejet de mon
pourvoi.

-- L'arrt sera excut aujourd'hui en place de Grve, a-t-il ajout
quand il a eu termin, sans lever les yeux de dessus son papier
timbr. Nous partons  sept heures et demie prcises pour la
Conciergerie. Mon cher monsieur aurez-vous l'extrme bont de me
suivre?

Depuis quelques instants je ne l'coutais plus. Le directeur causait
avec le prtre; lui avait l'oeil fix sur son papier; je regardais la
porte, qui tait reste entrouverte... -- Ah! misrable! quatre
fusiliers dans le corridor!

L'huissier a rpt sa question, en me regardant cette fois.

-- Quand vous voudrez, lui ai-je rpondu.  votre aise!

Il m'a salu en disant:

-- J'aurai l'honneur de venir vous chercher dans une demi-heure.

Alors ils m'ont laiss seul.

Un moyen de fuir, mon Dieu! un moyen quelconque! Il faut que je
m'vade! il le faut! sur-le-champ! par les portes, par les
fentres, par la charpente du toit! quand mme je devrais laisser de
ma chair aprs les poutres!

 rage! dmons! maldiction! Il faudrait des mois pour percer ce
mur avec de bons outils, et je n'ai ni un clou, ni une heure!




XXII


De la Conciergerie.

Me voici transfr, comme dit le procs-verbal.

Mais le voyage vaut la peine d'tre cont.

Sept heures et demie sonnaient lorsque l'huissier s'est prsent de
nouveau au seuil de mon cachot. -- Monsieur, m'a-t-il dit, je vous
attends. -- Hlas! lui et d'autres!

Je me suis lev, j'ai fait un pas; il m'a sembl que je n'en pourrais
faire un second, tant ma tte tait lourde et mes jambes faibles.
Cependant je me suis remis et j'ai continu d'une allure assez
ferme. Avant de sortir du cabanon, j'y ai promen un dernier coup
d'oeil. -- Je l'aimais, mon cachot. -- Puis, je l'ai laiss vide et
ouvert; ce qui donne  un cachot un air singulier.

Au reste, il ne le sera pas longtemps. Ce soir on y attend quelqu'un,
disaient les porte-clefs, un condamn que la cour d'assises est en
train de faire  l'heure qu'il est.

Au dtour du corridor l'aumnier nous a rejoints. Il venait de djeuner.

Au sortir de la gele, le directeur m'a pris affectueusement la main,
et a renforc mon escorte de quatre vtrans.

Devant la porte de l'infirmerie, un vieillard moribond m'a cri: Au
revoir!

Nous sommes arrivs dans la cour. J'ai respir; cela m'a fait du bien.

Nous n'avons pas march longtemps  l'air. Une voiture attele de
chevaux de poste stationnait dans la premire cour; c'est la mme
voiture qui m'avait amen; une espce de cabriolet oblong, divis en
deux sections par une grille transversale de fil de fer si paisse
qu'on la dirait tricote. Les deux sections ont chacune une porte,
l'une devant, l'autre derrire la carriole. Le tout si sale, si noir
si poudreux, que le corbillard des pauvres est un carrosse du sacre en
comparaison.

Avant de m'ensevelir dans cette tombe  deux roues, j'ai jet un
regard dans la cour, un de ces regards dsesprs devant lesquels il
semble que les murs devraient crouler. La cour, espce de petite place
plante d'arbres, tait plus encombre encore de spectateurs que pour
les galriens. Dj la foule!

Comme le jour du dpart de la chane, il tombait une pluie de la
saison, une pluie fine et glace qui tombe encore  l'heure o
j'cris, qui tombera sans doute toute la journe, qui durera plus que
moi.

Les chemins taient effondrs, la cour pleine de fange et d'eau. J'ai
eu plaisir  voir cette foule dans cette boue.

Nous sommes monts, l'huissier et un gendarme, dans le compartiment de
devant; le prtre, moi et un gendarme dans l'autre. Quatre gendarmes
 cheval autour de la voiture. Ainsi, sans le postillon, huit hommes
pour un homme.

Pendant que je montais, il y avait une vieille aux yeux gris qui
disait: -- J'aime encore mieux cela que la chane.

Je conois. C'est un spectacle qu'on embrasse plus aisment d'un coup
d'oeil, c'est plus tt vu. C'est tout aussi beau et plus commode. Rien
ne vous distrait. Il n'y a qu'un homme, et sur cet homme seul autant
de misre que sur tous les forats  la fois. Seulement cela est moins
parpill; c'est une liqueur concentre, bien plus savoureuse.

La voiture s'est branle. Elle a fait un bruit sourd en passant sous
la vote de la grande porte, puis a dbouch dans l'avenue, et les
lourds battants de Bictre se sont referms derrire elle. Je me
sentais emport avec stupeur, comme un homme tomb en lthargie qui
ne peut ni remuer ni crier et qui entend qu'on l'enterre. J'coutais
vaguement les paquets de sonnettes pendus au cou des chevaux de poste
sonner en cadence et comme par hoquets, les roues ferres bruire sur
le pav ou cogner la caisse en changeant d'ornire, le galop sonore
des gendarmes autour de la carriole, le fouet claquant du
postillon. Tout cela me semblait comme un tourbillon qui m'emportait.

 travers le grillage d'un judas perc en face de moi, mes yeux
s'taient fixs machinalement sur l'inscription grave en grosses
lettres au-dessus de la grande porte de Bictre: HOSPICE DE LA
VIEILLESSE.

-- Tiens, me disais-je, il parat qu'il y a des gens qui vieillissent,
l.

Et, comme on fait entre la veille et le sommeil, je retournais cette
ide en tous sens dans mon esprit engourdi de douleur. Tout  coup la
carriole, en passant de l'avenue dans la grande route, a chang le
point de vue de la lucarne. Les tours de Notre-Dame sont venues s'y
encadrer, bleues et  demi effaces dans la brume de Paris.
Sur-le-champ le point de vue de mon esprit a chang aussi. J'tais
devenu machine comme la voiture.  l'ide de Bictre a succd l'ide
des tours de Notre-Dame. -- Ceux qui seront sur la tour o est le
drapeau verront bien, me suis-je dit en souriant stupidement.

Je crois que c'est  ce moment-l que le prtre s'est remis  me
parler. Je l'ai laiss dire patiemment. J'avais dj dans l'oreille le
bruit des roues, le galop des chevaux, le fouet du postillon. C'tait
un bruit de plus.

J'coutais en silence cette chute de paroles monotones qui
assoupissaient ma pense comme le murmure d'une fontaine, et qui
passaient devant moi, toujours diverses et toujours les mmes, comme
les ormeaux tordus de la grande route, lorsque la voix brve et
saccade de l'huissier, plac sur le devant, est venue subitement me
secouer.

-- Eh bien! monsieur l'abb, disait-il avec un accent presque gai,
qu'est-ce que vous savez de nouveau?

C'est vers le prtre qu'il se retournait en parlant ainsi.

L'aumnier, qui me parlait sans relche, et que la voiture
assourdissait, n'a pas rpondu.

-- H! h! a repris l'huissier en haussant la voix pour avoir le
dessus sur le bruit des roues; infernale voiture!

Infernale! En effet. Il a continu:

-- Sans doute, c'est le cahot; on ne s'entend pas. Qu'est-ce que je
voulais donc dire? Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que je
voulais dire, monsieur l'abb! -- Ah! savez-vous la grande nouvelle
de Paris, aujourd'hui?

J'ai tressailli, comme s'il parlait de moi.

-- Non, a dit le prtre, qui avait enfin entendu, je n'ai pas eu le
temps de lire les journaux ce matin. Je verrai cela ce soir. Quand je
suis occup comme cela toute la journe, je recommande au portier de
me garder mes journaux, et je les lis en rentrant.

-- Bah! a repris l'huissier, il est impossible que vous ne sachiez
pas cela. La nouvelle de Paris! la nouvelle de ce matin!

J'ai pris la parole.

-- Je crois la savoir.

L'huissier m'a regard.

-- Vous! vraiment! En ce cas, qu'en dites-vous?

-- Vous tes curieux! lui ai-je dit.

-- Pourquoi, monsieur? a rpliqu l'huissier. Chacun a son opinion
politique. Je vous estime trop pour croire que vous n'avez pas la
vtre. Quant  moi, je suis tout  fait d'avis du rtablissement de la
garde nationale. J'tais sergent de ma compagnie, et, ma foi, c'tait
fort agrable.

Je l'ai interrompu.

-- Je ne croyais pas que ce ft de cela qu'il s'agissait.

-- Et de quoi donc? Vous disiez savoir la nouvelle...

-- Je parlais d'une autre, dont Paris s'occupe aussi aujourd'hui.

L'imbcile n'a pas compris; sa curiosit s'est veille.

-- Une autre nouvelle? O diable avez-vous pu apprendre des
nouvelles? Laquelle, de grce, mon cher monsieur? Savez-vous ce que
c'est, monsieur l'abb? tes-vous plus au courant que moi?
Mettez-moi au fait, je vous prie. De quoi s'agit-il? -- Voyez-vous,
j'aime les nouvelles. Je les conte  monsieur le prsident, et cela
l'amuse.

Et mille billeveses. Il se tournait tour  tour vers le prtre et
vers moi, et je ne rpondais qu'en haussant les paules.

-- Eh bien! m'a-t-il dit,  quoi pensez-vous donc?

-- Je pense, ai-je rpondu, que je ne penserai plus ce soir.

-- Ah! c'est cela! a-t-il rpliqu. Allons, vous tes trop triste!
M. Castaing causait.

Puis, aprs un silence:

-- J'ai conduit M. Papavoine; il avait sa casquette de loutre et
fumait son cigare. Quant aux jeunes gens de La Rochelle, ils ne
parlaient qu'entre eux. Mais ils parlaient.

Il a fait encore une pause, et a poursuivi:

-- Des fous! des enthousiastes! Ils avaient l'air de mpriser tout
le monde. Pour ce qui est de vous, je vous trouve vraiment bien
pensif, jeune homme.

-- Jeune homme! lui ai-je dit, je suis plus vieux que vous; chaque
quart d'heure qui s'coule me vieillit d'une anne.

Il s'est retourn, m'a regard quelques minutes avec un tonnement
inepte, puis s'est mis  ricaner lourdement.

-- Allons, vous voulez rire, plus vieux que moi! je serais votre
grand-pre.

-- Je ne veux pas rire, lui ai-je rpondu gravement.

Il a ouvert sa tabatire.

-- Tenez, cher monsieur, ne vous fchez pas; une prise de tabac, et
ne me gardez pas rancune.

-- N'ayez pas peur; je n'aurai pas longtemps  vous la garder.

En ce moment sa tabatire, qu'il me tendait, a rencontr le grillage
qui nous sparait. Un cahot a fait qu'elle l'a heurt assez violemment
et est tombe tout ouverte sous les pieds du gendarme.

-- Maudit grillage! s'est cri l'huissier.

Il s'est tourn vers moi.

-- Eh bien! ne suis-je pas malheureux? tout mon tabac est perdu!

-- Je perds plus que vous, ai-je rpondu en souriant.

Il a essay de ramasser son tabac, en grommelant entre ses dents:

-- Plus que moi! cela est facile  dire. Pas de tabac jusqu' Paris!
c'est terrible!

L'aumnier alors lui a adress quelques paroles de consolation, et je
ne sais si j'tais proccup, mais il m'a sembl que c'tait la suite
de l'exhortation dont j'avais eu le commencement. Peu  peu la
conversation s'est engage entre le prtre et l'huissier; je les ai
laisss parler de leur ct, et je me suis mis  penser du mien.

En abordant la barrire, j'tais toujours proccup sans doute, mais
Paris m'a paru faire un plus grand bruit qu' l'ordinaire.

La voiture s'est arrte un moment devant l'octroi. Les douaniers de
ville l'ont inspecte. Si c'et t un mouton ou un boeuf qu'on et
men  la boucherie, il aurait fallu leur jeter une bourse d'argent;
mais une tte humaine ne paie pas de droit. Nous avons pass.

Le boulevard franchi, la carriole s'est enfonce au grand trot dans
ces vieilles rues tortueuses du faubourg Saint-Marceau et de la Cit,
qui serpentent et s'entrecoupent comme les mille chemins d'une
fourmilire. Sur le pav de ces rues troites le roulement de la
voiture est devenu si bruyant et si rapide, que je n'entendais plus
rien du bruit extrieur. Quand je jetais les yeux par la petite
lucarne carre, il me semblait que le flot des passants s'arrtait
pour regarder la voiture, et que des bandes d'enfants couraient sur sa
trace. Il m'a sembl aussi voir de temps en temps dans les carrefours
a et l un homme ou une vieille en haillons, quelquefois les deux
ensemble, tenant en main une liasse de feuilles imprimes que les
passants se disputaient, en ouvrant la bouche comme pour un grand cri.

Huit heures et demie sonnaient  l'horloge du Palais au moment o nous
sommes arrivs dans la cour de la Conciergerie. La vue de ce grand
escalier, de cette noire chapelle, de ces guichets sinistres, m'a
glac. Quand la voiture s'est arrte, j'ai cru que les battements de
mon coeur allaient s'arrter aussi.

J'ai recueilli mes forces; la porte s'est ouverte avec la rapidit de
l'clair; j'ai saut  bas du cachot roulant, et je me suis enfonc 
grands pas sous la vote entre deux haies de soldats. Il s'tait dj
form une foule sur mon passage.




XXIII


Tant que j'ai march dans les galeries publiques du Palais de Justice,
je me suis senti presque libre et  l'aise; mais toute ma rsolution
m'a abandonn quand on a ouvert devant moi des portes basses, des
escaliers secrets, des couloirs intrieurs, de longs corridors
touffs et sourds, o il n'entre que ceux qui condamnent ou ceux qui
sont condamns.

L'huissier m'accompagnait toujours. Le prtre m'avait quitt pour
revenir dans deux heures; il avait ses affaires.

On m'a conduit au cabinet du directeur, entre les mains duquel
l'huissier m'a remis. C'tait un change. Le directeur l'a pri
d'attendre un instant, lui annonant qu'il allait avoir du gibier 
lui remettre, afin qu'il le conduist sur-le-champ  Bictre par le
retour de la carriole. Sans doute le condamn d'aujourd'hui, celui qui
doit coucher ce soir sur la botte de paille que je n'ai pas eu le
temps d'user.

-- C'est bon, a dit l'huissier au directeur, je vais attendre un
moment; nous ferons les deux procs-verbaux  la fois, cela s'arrange
bien.

En attendant, on m'a dpos dans un petit cabinet attenant  celui du
directeur. L on m'a laiss seul, bien verrouill.

Je ne sais  quoi je pensais, ni depuis combien de temps j'tais l,
quand un brusque et violent clat de rire  mon oreille m'a rveill
de ma rverie.

J'ai lev les yeux en tressaillant. Je n'tais plus seul dans la
cellule. Un homme s'y trouvait avec moi, un homme d'environ
cinquante-cinq ans, de moyenne taille; rid, vot, grisonnant; 
membres trapus; avec un regard louche dans des yeux gris, un rire amer
sur le visage; sale, en guenilles, demi-nu, repoussant  voir.

Il parat que la porte s'tait ouverte, l'avait vomi, puis s'tait
referme sans que je m'en fusse aperu. Si la mort pouvait venir
ainsi!

Nous nous sommes regards quelques secondes fixement, l'homme et moi;
lui, prolongeant son rire qui ressemblait  un rle; moi, demi-tonn,
demi-effray.

-- Qui tes-vous? lui ai-je dit enfin.

-- Drle de demande! a-t-il rpondu. Un friauche.

-- Un friauche! Qu'est-ce que cela veut dire?

Cette question a redoubl sa gaiet.

-- Cela veut dire, s'est-il cri au milieu d'un clat de rire, que le
taule jouera au panier avec ma sorbonne dans six semaines, comme il va
faire avec ta tronche dans six heures. -- Ha! ha! il parat que tu
comprends maintenant.

En effet, j'tais ple, et mes cheveux se dressaient. C'tait l'autre
condamn, le condamn du jour, celui qu'on attendait  Bictre, mon
hritier.

Il a continu:

-- Que veux-tu? voil mon histoire  moi. Je suis fils d'un bon
peigre; c'est dommage que Charlot [Note: Le bourreau.] ait pris la
peine un jour de lui attacher sa cravate. C'tait quand rgnait la
potence, par la grce de Dieu.  six ans, je n'avais plus ni pre ni
mre; l't, je faisais la roue dans la poussire au bord des routes,
pour qu'on me jett un sou par la portire des chaises de poste;
l'hiver, j'allais pieds nus dans la boue en soufflant dans mes doigts
tout rouges; on voyait mes cuisses  travers mon pantalon.  neuf
ans, j'ai commenc  me servir de mes louches [Note: Mes mains.], de
temps en temps je vidais une fouillouse [Note: une poche.], je filais
une pelure [Note: Je volais un manteau.];  dix ans, j'tais un
marlou [Note: Un filou.]. Puis j'ai fait des connaissances; 
dix-sept, j'tais un grinche [Note: Un voleur.]. Je forais une
boutanche, je faussais une tournante. [Note: Je forais une boutique,
je faussais une clef.] On m'a pris. J'avais l'ge, on m'a envoy ramer
dans la petite marine [Note: Les galres.].Le bagne, c'est dur;
coucher sur une planche, boire de l'eau claire, manger du pain noir,
traner un imbcile de boulet qui ne sert  rien; des coups de bton
et des coups de soleil. Avec cela on est tondu, et moi qui avais de
beaux cheveux chtains!... N'importe! j'ai fait mon temps. Quinze
ans, cela s'arrache! J'avais trente-deux ans. Un beau matin on me
donna une feuille de route et soixante-six francs que je m'tais
amasss dans mes quinze ans de galres, en travaillant seize heures
par jour, trente jours par mois, et douze mois par anne. C'est gal,
je voulais tre honnte homme avec mes soixante-six francs, et j'avais
de plus beaux sentiments sous mes guenilles qu'il n'y en a sous une
serpillire de ratichon [Notes: Une soutane d'abb.]. Mais que les
diables soient avec le passeport! Il tait jaune, et on avait crit
dessus forat libr. Il fallait montrer cela partout o je passais et
le prsenter tous les huit jours au maire du village o l'on me
forait de tapiquer [Note: Habiter.]. La belle recommandation! un
galrien! Je faisais peur, et les petits enfants se sauvaient, et
l'on fermait les portes. Personne ne voulait me donner d'ouvrage. Je
mangeai mes soixante-six francs. Et puis il fallut vivre. Je montrai
mes bras bons au travail, on ferma les portes. J'offris ma journe
pour quinze sous, pour dix sous, pour cinq sous. Point. Que faire? Un
jour, j'avais faim, je donnai un coup de coude dans le carreau d'un
boulanger; j'empoignai un pain, et le boulanger m'empoigna; je ne
mangeai pas le pain, et j'eus les galres  perptuit, avec trois
lettres de feu sur l'paule. -- Je te montrerai, si tu veux. -- On
appelle cette justice-l la rcidive. Me voil donc cheval de retour
[Note: Ramen au bagne.]. On me remit  Toulon; cette fois avec les
bonnets verts [Note: Les condamns  perptuit.]. Il fallait
m'vader. Pour cela, je n'avais que trois murs  percer, deux chanes
 couper, et j'avais un clou. Je m'vadai. On tira le canon d'alerte;
car, nous autres, nous sommes comme les cardinaux de Rome, habills de
rouge, et on tire le canon quand nous partons. Leur poudre alla aux
moineaux. Cette fois, pas de passeport jaune, mais pas d'argent non
plus. Je rencontrai des camarades qui avaient aussi fait leur temps ou
cass leur ficelle. Leur coire [Note: Leur chef.] me proposa d'tre
des leurs; on faisait la grande solasse sur le trimar [Note: On
assassinait sur les grands chemins.]. J'acceptai, et je me mis  tuer
pour vivre. C'tait tantt une diligence, tantt une chaise de poste,
tantt un marchand de boeufs  cheval. On prenait l'argent, on
laissait aller au hasard la bte ou la voiture, et l'on enterrait
l'homme sous un arbre, en ayant soin que les pieds ne sortissent pas;
et puis on dansait sur la fosse, pour que la terre ne part pas
frachement remue. J'ai vieilli comme cela, gtant dans les
broussailles, dormant aux belles toiles, traqu de bois en bois, mais
du moins libre et  moi. Tout a une fin, et autant celle-l qu'une
autre. Les marchands de lacets [Note: Les gendarmes.], une belle
nuit, nous ont pris au collet. Mes fanandels [Note: Camarades.] se
sont sauvs; mais moi, le plus vieux, je suis rest sous la griffe de
ces chats  chapeaux galonns. On m'a amen ici. J'avais dj pass
par tous les chelons de l'chelle, except un. Avoir vol un mouchoir
ou tu un homme, c'tait tout un pour moi dsormais; il y avait
encore une rcidive  m'appliquer. Je n'avais plus qu' passer par le
faucheur [Note: Le bourreau.]. Mon affaire a t courte. Ma foi, je
commenais  vieillir et  n'tre plus bon  rien. Mon pre a pous
la veuve [Note: A t pendu.], moi je me retire  l'abbaye de
Mont'--Regret [Note: La guillotine.]. -- Voil, camarade.

J'tais rest stupide en l'coutant. Il s'est remis  rire plus haut
encore qu'en commenant, et a voulu me prendre la main. J'ai recul
avec horreur.

-- L'ami, m'a-t-il dit, tu n'as pas l'air brave. Ne va pas faire le
singe devant la carline [Note: Le poltron devant la mort.]. Vois-tu,
il y a un mauvais moment  passer sur la placarde [Note: Place de
Grve.]; mais cela est sitt fait! Je voudrais tre l pour te
montrer la culbute. Mille dieux! j'ai envie de ne pas me pourvoir, si
l'on veut me faucher aujourd'hui avec toi. Le mme prtre nous servira
 tous deux; a m'est gal d'avoir tes restes. Tu vois que je suis un
bon garon. Hein! dis, veux-tu? d'amiti!

Il a encore fait un pas pour s'approcher de moi.

-- Monsieur, lui ai-je rpondu en le repoussant, je vous remercie.

Nouveaux clats de rire  ma rponse.

-- Ah! ah! monsieur, vousailles [Note: Vous.] tes un marquis!
c'est un marquis!

Je l'ai interrompu:

-- Mon ami, j'ai besoin de me recueillir, laissez-moi.

La gravit de ma parole l'a rendu pensif tout  coup. Il a remu sa
tte grise et presque chauve; puis, creusant avec ses ongles sa
poitrine velue, qui s'offrait nue sous sa chemise ouverte:

-- Je comprends, a-t-il murmur entre ses dents; au fait, le sanglier
[Note: Le prtre.]!...

Puis, aprs quelques minutes de silence:

-- Tenez, m'a-t-il dit presque timidement, vous tes un marquis, c'est
fort bien; mais vous avez l une belle redingote qui ne vous servira
plus  grand'chose! Le taule la prendra. Donnez-la-moi, je la vendrai
pour avoir du tabac.

J'ai t ma redingote et je la lui ai donne. Il s'est mis  battre
des mains avec une joie d'enfant. Puis, voyant que j'tais en chemise
et que je grelottais:

-- Vous avez froid, monsieur, mettez ceci; il pleut, et vous seriez
mouill; et puis il faut tre dcemment sur la charrette.

En parlant ainsi, il tait sa grosse veste de laine grise et la
passait dans mes bras. Je le laissais faire.

Alors j'ai t m'appuyer contre le mur, et je ne saurais dire quel
effet me faisait cet homme. Il s'tait mis  examiner la redingote que
je lui avais donne, et poussait  chaque instant des cris de joie.

-- Les poches sont toutes neuves! le collet n'est pas us! J'en
aurai au moins quinze francs. Quel bonheur! du tabac pour mes six
semaines!

La porte s'est rouverte. On venait nous chercher tous deux; moi, pour
me conduire  la chambre o les condamns attendent l'heure; lui,
pour le mener  Bictre. Il s'est plac en riant au milieu du piquet
qui devait l'emmener, et il disait aux gendarmes:

-- Ah a! ne vous trompez pas; nous avons chang de pelure, monsieur
et moi; mais ne me prenez pas  sa place. Diable! cela ne
m'arrangerait pas, maintenant que j'ai de quoi avoir du tabac!




XXIV


Ce vieux sclrat, il m'a pris ma redingote, car je ne la lui ai pas
donne, et puis il m'a laiss cette guenille, sa veste infme. De qui
vais-je avoir l'air?

Je ne lui ai pas laiss prendre ma redingote par insouciance ou par
charit. Non; mais parce qu'il tait plus fort que moi. Si j'avais
refus, il m'aurait battu avec ses gros poings.

Ah bien oui, charit! j'tais plein de mauvais sentiments. J'aurais
voulu pouvoir l'trangler de mes mains, le vieux voleur! pouvoir le
piler sous mes pieds!

Je me sens le coeur plein de rage et d'amertume. Je crois que la poche
au fiel a crev. La mort rend mchant.




XXV


Ils m'ont amen dans une cellule o il n'y a que les quatre murs, avec
beaucoup de barreaux  la fentre et beaucoup de verrous  la porte,
cela va sans dire.

J'ai demand une table, une chaise, et ce qu'il faut pour crire. On
m'a apport tout cela.

Puis j'ai demand un lit. Le guichetier m'a regard de ce regard
tonn qui semble dire: -- quoi bon?

Cependant ils ont dress un lit de sangle dans le coin. Mais en mme
temps un gendarme est venu s'installer dans ce qu'ils appellent ma
chambre. Est-ce qu'ils ont peur que je ne m'trangle avec le matelas?




XXVI


Il est dix heures.

 ma pauvre petite fille! encore six heures, et je serai mort! Je
serai quelque chose d'immonde qui tranera sur la table froide des
amphithtres; une tte qu'on moulera d'un ct, un tronc qu'on
dissquera de l'autre; puis de ce qui restera, on en mettra plein une
bire, et le tout ira  Clamart.

Voil ce qu'ils vont faire de ton pre, ces hommes dont aucun ne me
hait, qui tous me plaignent et tous pourraient me sauver. Ils vont me
tuer. Comprends-tu cela, Marie? Me tuer de sang-froid, en crmonie,
pour le bien de la chose! Ah! grand Dieu!

Pauvre petite! ton pre, qui t'aimait tant, ton pre qui baisait ton
petit cou blanc et parfum, qui passait la main sans cesse dans les
boucles de tes cheveux comme sur de la soie, qui prenait ton joli
visage rond dans sa main, qui te faisait sauter sur ses genoux, et le
soir joignait tes deux petites mains pour prier Dieu!

Qui est-ce qui te fera tout cela maintenant? Qui est-ce qui
t'aimera? Tous les enfants de ton ge auront des pres, except
toi. Comment te dshabitueras-tu, mon enfant, du Jour de l'An, des
trennes, des beaux joujoux, des bonbons et des baisers? -- Comment
te dshabitueras-tu, malheureuse orpheline, de boire et de manger?

Oh! si ces jurs l'avaient vue, au moins, ma jolie petite Marie, ils
auraient compris qu'il ne faut pas tuer le pre d'un enfant de trois
ans.

Et quand elle sera grande, si elle va jusque-l, que
deviendra-t-elle? Son pre sera un des souvenirs du peuple de
Paris. Elle rougira de moi et de mon nom; elle sera mprise,
repousse, vile  cause de moi, de moi qui l'aime de toutes les
tendresses de mon coeur.  ma petite Marie bien-aime! Est-il bien
vrai que tu auras honte et horreur de moi?

Misrable! quel crime j'ai commis, et quel crime je fais commettre 
la socit!

Oh! est-il bien vrai que je vais mourir avant la fin du jour? Est-il
bien vrai que c'est moi? Ce bruit sourd de cris que j'entends au
dehors, ce flot de peuple joyeux qui dj se hte sur les quais, ces
gendarmes qui s'apprtent dans leurs casernes, ce prtre en robe
noire, cet autre homme aux mains rouges, c'est pour moi! c'est moi
qui vais mourir! moi, le mme qui est ici, qui vit, qui se meut, qui
respire, qui est assis  cette table, laquelle ressemble  une autre
table, et pourrait aussi bien tre ailleurs; moi, enfin, ce moi que
je touche et que je sens, et dont le vtement fait les plis que
voil!




XXVII


Encore si je savais comment cela est fait et de quelle faon on meurt
l-dessus! mais, c'est horrible, je ne le sais pas.

Le nom de la chose est effroyable, et je ne comprends point comment
j'ai pu jusqu' prsent l'crire et le prononcer.

La combinaison de ces dix lettres, leur aspect, leur physionomie est
bien faite pour rveiller une ide pouvantable, et le mdecin de
malheur qui a invent la chose avait un nom prdestin.

L'image que j'y attache,  ce mot hideux, est vague, indtermine, et
d'autant plus sinistre. Chaque syllabe est comme une pice de la
machine. J'en construis et j'en dmolis sans cesse dans mon esprit la
monstrueuse charpente.

Je n'ose faire une question l-dessus, mais il est affreux de ne
savoir ce que c'est, ni comment s'y prendre. Il parat qu'il y a une
bascule et qu'on vous couche sur le ventre... --Ah! mes cheveux
blanchiront avant que ma tte ne tombe!




XXVIII


Je l'ai cependant entrevue une fois.

Je passais sur la place de Grve, en voiture, un jour, vers onze
heures du matin. Tout  coup la voiture s'arrta.

Il y avait foule sur la place. Je mis la tte  la portire. Une
populace encombrait la Grve et le quai, et des femmes, des hommes,
des enfants taient debout sur le parapet. Au-dessus des ttes, on
voyait une espce d'estrade en bois rouge que trois hommes
chafaudaient.

Un condamn devait tre excut le jour mme, et l'on btissait la
machine. Je dtournai la tte avant d'avoir vu.  ct de la voiture,
il y avait une femme qui disait  un enfant:

-- Tiens, regarde! le couteau coule mal, ils vont graisser la rainure
avec un bout de chandelle.

C'est probablement l qu'ils en sont aujourd'hui. Onze heures viennent
de sonner. Ils graissent sans doute la rainure.

Ah! cette fois, malheureux, je ne dtournerai pas la tte.




XXIX


 ma grce! ma grce! on me fera peut-tre grce. Le roi ne m'en
veut pas. Qu'on aille chercher mon avocat! vite l'avocat! Je veux
bien des galres. Cinq ans de galres, et que tout soit dit -- ou
vingt ans -- ou  perptuit avec le fer rouge. Mais grce de la vie!

Un forat, cela marche encore, cela va et vient, cela voit le soleil.




XXX


Le prtre est revenu.

Il a des cheveux blancs, l'air trs doux, une bonne et respectable
figure; c'est en effet un homme excellent et charitable. Ce matin, je
l'ai vu vider sa bourse dans les mains des prisonniers. D'o vient que
sa voix n'a rien qui meuve et qui soit mu? D'o vient qu'il ne m'a
rien dit encore qui m'ait pris par l'intelligence ou par le coeur?

Ce matin, j'tais gar. J'ai  peine entendu ce qu'il m'a dit.
Cependant ses paroles m'ont sembl inutiles, et je suis rest
indiffrent; elles ont gliss comme cette pluie froide sur cette
vitre glace.

Cependant, quand il est rentr tout  l'heure prs de moi, sa vue m'a
fait du bien. C'est parmi tous ces hommes le seul qui soit encore
homme pour moi, me suis-je dit. Et il m'a pris une ardente soif de
bonnes et consolantes paroles.

Nous nous sommes assis, lui sur la chaise, moi sur le lit. Il m'a
dit: -- Mon fils... Ce mot m'a ouvert le coeur. Il a continu:

-- Mon fils, croyez-vous en Dieu?

-- Oui, mon pre, lui ai-je rpondu.

-- Croyez-vous en la sainte glise catholique, apostolique et
romaine?

-- Volontiers, lui ai-je dit.

-- Mon fils, a-t-il repris, vous avez l'air de douter.

Alors il s'est mis  parler. Il a parl longtemps; il a dit beaucoup
de paroles; puis, quand il a cru avoir fini, il s'est lev et m'a
regard pour la premire fois depuis le commencement de son discours,
en m'interrogeant:

-- Eh bien?

Je proteste que je l'avais cout avec avidit d'abord, puis avec
attention, puis avec dvouement. Je me suis lev aussi.

-- Monsieur, lui ai-je rpondu, laissez-moi seul, je vous prie.

Il m'a demand:

-- Quand reviendrai-je?

-- Je vous le ferai savoir.

Alors il est sorti sans rien dire, mais en hochant la tte, comme se
disant  lui-mme:

-- Un impie!

Non, si bas que je sois tomb, je ne suis pas un impie, et Dieu m'est
tmoin que je crois en lui. Mais que m'a-t-il dit, ce vieillard? rien
de senti, rien d'attendri, rien de pleur, rien d'arrach de l'me,
rien qui vnt de son coeur pour aller au mien, rien qui ft de lui 
moi. Au contraire, je ne sais quoi de vague, d'inaccentu,
d'applicable  tout et  tous; emphatique o il et t besoin de
profondeur, plat o il et fallu tre simple; une espce de sermon
sentimental et d'lgie thologique. a et l, une citation latine en
latin. Saint Augustin, Saint Grgoire, que sais-je? Et puis, il avait
l'air de rciter une leon dj vingt fois rcite, de repasser un
thme, oblitr dans sa mmoire  force d'tre su. Pas un regard dans
l'oeil, pas un accent dans la voix, pas un geste dans les mains.

Et comment en serait-il autrement? Ce prtre est l'aumnier en titre
de la prison. Son tat est de consoler et d'exhorter, et il vit de
cela. Les forats, les patients sont du ressort de son loquence. Il
les confesse et les assiste, parce qu'il a sa place  faire. Il a
vieilli  mener des hommes mourir. Depuis longtemps il est habitu 
ce qui fait frissonner les autres; ses cheveux, bien poudrs  blanc,
ne se dressent plus; le bagne et l'chafaud sont de tous les jours
pour lui. Il est blas. Probablement il a son cahier; telle page les
galriens, telle page les condamns  mort. On l'avertit la veille
qu'il y aura quelqu'un  consoler le lendemain  telle heure; il
demande ce que c'est, galrien ou supplici, et relit la page; et
puis il vient. De cette faon, il advient que ceux qui vont  Toulon
et ceux qui vont  la Grve sont un lieu commun pour lui, et qu'il est
un lieu commun pour eux.

Oh! qu'on m'aille donc, au lieu de cela, chercher quelque jeune
vicaire, quelque vieux cur, au hasard, dans la premire paroisse
venue; qu'on le prenne au coin de son feu, lisant son livre et ne
s'attendant  rien, et qu'on lui dise:

-- Il y a un homme qui va mourir, et il faut que ce soit vous qui le
consoliez. Il faut que vous soyez l quand on lui liera les mains, l
quand on lui coupera les cheveux; que vous montiez dans sa charrette
avec votre crucifix pour lui cacher le bourreau; que vous soyez
cahot avec lui par le pav jusqu' la Grve; que vous traversiez
avec lui l'horrible foule buveuse de sang; que vous l'embrassiez au
pied de l'chafaud, et que vous restiez jusqu' ce que la tte soit
ici et le corps l.

Alors, qu'on me l'amne, tout palpitant, tout frissonnant de la tte
aux pieds; qu'on me jette entre ses bras,  ses genoux; et il
pleurera, et nous pleurerons, et il sera loquent, et je serai
consol, et mon coeur se dgonflera dans le sien, et il prendra mon
me, et je prendrai son Dieu.

Mais, ce bon vieillard, qu'est-il pour moi? que suis-je pour lui? Un
individu de l'espce malheureuse, une ombre comme il en a dj tant
vu, une unit  ajouter au chiffre des excutions.

J'ai peut-tre tort de le repousser ainsi; c'est lui qui est bon et
moi qui suis mauvais. Hlas! ce n'est pas ma faute. C'est mon souffle
de condamn qui gte et fltrit tout.

On vient de m'apporter de la nourriture; ils ont cru que je devais
avoir besoin. Une table dlicate et recherche, un poulet, il me
semble, et autre chose encore. Eh bien! j'ai essay de manger; mais,
 la premire bouche, tout est tomb de ma bouche, tant cela m'a paru
amer et ftide!




XXXI


Il vient d'entrer un monsieur, le chapeau sur la tte, qui m'a  peine
regard, puis a ouvert un pied-de-roi et s'est mis  mesurer de bas en
haut les pierres du mur, parlant d'une voix trs haute pour dire
tantt: c'est cela; tantt: ce n'est pas cela.

J'ai demand au gendarme qui c'tait. Il parat que c'est une espce
de sous-architecte employ  la prison.

De son ct, sa curiosit s'est veille sur mon compte. Il a chang
quelques demi-mots avec le porte-clefs qui l'accompagnait; puis a fix
un instant les yeux sur moi, a secou la tte d'un air insouciant, et
s'est remis  parler  haute voix et  prendre des mesures.

Sa besogne finie, il s'est approch de moi en me disant avec sa voix
clatante:

-- Mon bon ami, dans six mois cette prison sera beaucoup mieux.

Et son geste semblait ajouter:

-- Vous n'en jouirez pas, c'est dommage.

Il souriait presque. J'ai cru voir le moment o il allait me railler
doucement, comme on plaisante une jeune marie le soir de ses noces.

Mon gendarme, vieux soldat  chevrons, s'est charg de la rponse.

-- Monsieur, lui a-t-il dit, on ne parle pas si haut dans la chambre
d'un mort.

L'architecte s'en est all.

Moi, j'tais l, comme une des pierres qu'il mesurait.




XXXII


Et puis, il m'est arriv une chose ridicule.

On est venu relever mon bon vieux gendarme, auquel, ingrat goste que
je suis, je n'ai seulement pas serr la main. Un autre l'a remplac,
homme  front dprim, des yeux de boeuf, une figure inepte.

Au reste, je n'y avais fait aucune attention. Je tournais le dos  la
porte, assis devant la table; je tchais de rafrachir mon front avec
ma main, et mes penses troublaient mon esprit.

Un lger coup, frapp sur mon paule, m'a fait tourner la tte.
C'tait le nouveau gendarme, avec qui j'tais seul.

Voici  peu prs de quelle faon il m'a adress la parole.

-- Criminel, avez-vous bon coeur?

-- Non, lui ai-je dit.

La brusquerie de ma rponse a paru le dconcerter. Cependant il a
repris en hsitant:

-- On n'est pas mchant pour le plaisir de l'tre.

-- Pourquoi non? ai-je rpliqu. Si vous n'avez que cela  me dire,
laissez-moi. O voulez-vous en venir?

-- Pardon, mon criminel, a-t-il rpondu. Deux mots seulement. Voici.
Si vous pouviez faire le bonheur d'un pauvre homme, et que cela ne
vous cott rien, est-ce que vous ne le feriez pas?

J'ai hauss les paules.

-- Est-ce que vous arrivez de Charenton? Vous choisissez un singulier
vase pour y puiser du bonheur. Moi, faire le bonheur de quelqu'un!

Il a baiss la voix et pris un air mystrieux, ce qui n'allait pas 
sa figure idiote.

-- Oui, criminel, oui bonheur, oui fortune. Tout cela me sera venu de
vous. Voici. Je suis un pauvre gendarme. Le service est lourd, la paye
est lgre; mon cheval est  moi et me ruine. Or, je mets  la loterie
pour contre-balancer. Il faut bien avoir une industrie. Jusqu'ici il
ne m'a manqu pour gagner que d'avoir de bons numros. J'en cherche
partout de srs; je tombe toujours  ct. Je mets le 76; il sort le
77. J'ai beau les nourrir, ils ne viennent pas...

-- Un peu de patience, s'il vous plat; je suis  la fin.

-- Or, voici une belle occasion pour moi. Il parat, pardon, criminel,
que vous passez aujourd'hui. Il est certain que les morts qu'on fait
prir comme cela voient la loterie d'avance. Promettez-moi de venir
demain soir, qu'est-ce que cela vous fait? me donner trois numros,
trois bons. Hein? -- Je n'ai pas peur des revenants, soyez
tranquille. -- Voici mon adresse: Caserne Popincourt, escalierA,
n26, au fond du corridor. Vous me reconnatrez bien, n'est-ce pas?
-- Venez mme ce soir, si cela vous est plus commode.

J'aurais ddaign de lui rpondre,  cet imbcile, si une esprance
folle ne m'avait travers l'esprit. Dans la position dsespre o je
suis, on croit par moments qu'on briserait une chane avec un cheveu.

-- coute, lui ai-je dit en faisant le comdien autant que le peut
faire celui qui va mourir, je puis en effet te rendre plus riche que
le roi, te faire gagner des millions.  une condition.

Il ouvrait des yeux stupides.

-- Laquelle? laquelle? tout pour vous plaire, mon criminel.

-- Au lieu de trois numros, je t'en promets quatre. Change d'habits
avec moi.

-- Si ce n'est que cela! s'est-il cri en dfaisant les premires
agrafes de son uniforme.

Je m'tais lev de ma chaise. J'observais tous ses mouvements, mon
coeur palpitait. Je voyais dj les portes s'ouvrir devant l'uniforme
de gendarme, et la place, et la rue, et le Palais de Justice derrire
moi!

Mais il s'est retourn d'un air indcis.

-- Ah a! ce n'est pas pour sortir d'ici?

J'ai compris que tout tait perdu. Cependant j'ai tent un dernier
effort, bien inutile et bien insens!

-- Si fait, lui ai-je dit, mais ta fortune est faite... Il m'a
interrompu.

-- Ah bien non! tiens! et mes numros! Pour qu'ils soient bons, il
faut que vous soyez mort.

Je me suis rassis, muet et plus dsespr de toute l'esprance que
j'avais eue.




XXXIII


J'ai ferm les yeux, et j'ai mis les mains dessus, et j'ai tch
d'oublier, d'oublier le prsent dans le pass. Tandis que je rve, les
souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse me reviennent un  un,
doux, calmes, riants, comme des les de fleurs sur ce gouffre de
penses noires et confuses qui tourbillonnent dans mon cerveau.

Je me revois enfant, colier rieur et frais, jouant, courant, criant
avec mes frres dans la grande alle verte de ce jardin sauvage o ont
coul mes premires annes, ancien enclos de religieuses que domine de
sa tte de plomb le sombre dme du Val-de-Grce.

Et puis, quatre ans plus tard, m'y voil encore, toujours enfant, mais
dj rveur et passionn. Il y a une jeune fille dans le solitaire
jardin.

La petite Espagnole, avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa
peau brune et dore, ses lvres rouges et ses joues roses, l'Andalouse
de quatorze ans, Pepa.

Nos mres nous ont dit d'aller courir ensemble: nous sommes venus
nous promener.

On nous a dit de jouer, et nous causons, enfants du mme ge, non du
mme sexe.

Pourtant, il n'y a encore qu'un an, nous courions, nous luttions
ensemble. Je disputais  Pepita la plus belle pomme du pommier; je la
frappais pour un nid d'oiseau. Elle pleurait; je disais: C'est bien
fait! et nous allions tous deux nous plaindre ensemble  nos mres,
qui nous donnaient tort tout haut et raison tout bas.

Maintenant elle s'appuie sur mon bras et je suis tout fier et tout
mu. Nous marchons lentement, nous parlons bas. Elle laisse tomber son
mouchoir; je le lui ramasse. Nos mains tremblent en se touchant. Elle
me parle des petits oiseaux, de l'toile qu'on voit l-bas, du
couchant vermeil derrire les arbres, ou bien de ses amies de pension,
de sa robe et de ses rubans. Nous disons des choses innocentes, et
nous rougissons tous deux. La petite fille est devenue jeune fille.

Ce soir-l -- c'tait un soir d't --, nous tions sous les
marronniers, au fond du jardin. Aprs un de ces longs silences qui
remplissaient nos promenades, elle quitta tout  coup mon bras, et me
dit: Courons!

Je la vois encore; elle tait tout en noir, en deuil de sa
grand'mre. Il lui passa par la tte une ide d'enfant, Pepa redevint
Ppita, elle me dit: Courons!

Et elle se mit  courir devant moi avec sa taille fine comme le corset
d'une abeille et ses petits pieds qui relevaient sa robe jusqu'
mi-jambe. Je la poursuivis, elle fuyait; le vent de sa course
soulevait par moments sa plerine noire, et me laissait voir son dos
brun et frais.

J'tais hors de moi. Je l'atteignis prs du vieux puisard en ruine;
je la pris par la ceinture, du droit de victoire, et je la fis asseoir
sur un banc de gazon; elle ne rsista pas. Elle tait essouffle et
riait. Moi, j'tais srieux, et je regardais ses prunelles noires 
travers ses cils noirs.

-- Asseyez-vous l, me dit-elle. Il fait encore grand jour, lisons
quelque chose. Avez-vous un livre?

J'avais sur moi le tome second des Voyages de Spallanzani. J'ouvris au
hasard, je me rapprochai d'elle, elle appuya son paule  mon paule,
et nous nous mmes  lire chacun de notre ct, tout bas, la mme
page. Avant de tourner le feuillet, elle tait toujours oblige de
m'attendre. Mon esprit allait moins vite que le sien.

-- Avez-vous fini? me disait-elle, que j'avais  peine commenc.

Cependant nos ttes se touchaient, nos cheveux se mlaient, nos
haleines peu  peu se rapprochrent, et nos bouches tout  coup.

Quand nous voulmes continuer notre lecture, le ciel tait toil.

-- Oh! maman, maman, dit-elle en rentrant, si tu savais comme nous
avons couru!

Moi, je gardais le silence.

-- Tu ne dis rien, me dit ma mre, tu as l'air triste.

J'avais le paradis dans le coeur.

C'est une soire que je me rappellerai toute ma vie.

Toute ma vie!




XXXIV


Une heure vient de sonner. Je ne sais laquelle: j'entends mal le
marteau de l'horloge. Il me semble que j'ai un bruit d'orgue dans les
oreilles; ce sont mes dernires penses qui bourdonnent.

 ce moment suprme o je me recueille dans mes souvenirs, j'y
retrouve mon crime avec horreur; mais je voudrais me repentir
davantage encore. J'avais plus de remords avant ma condamnation;
depuis, il semble qu'il n'y ait plus de place que pour les penses de
mort. Pourtant, je voudrais bien me repentir beaucoup.

Quand j'ai rv une minute  ce qu'il y a de pass dans ma vie, et que
j'en reviens au coup de hache qui doit la terminer tout  l'heure, je
frissonne comme d'une chose nouvelle. Ma belle enfance! ma belle
jeunesse! toffe dore dont l'extrmit est sanglante. Entre alors et
 prsent il y a une rivire de sang; le sang de l'autre et le mien.

Si on lit un jour mon histoire, aprs tant d'annes d'innocence et de
bonheur, on ne voudra pas croire  cette anne excrable, qui s'ouvre
par un crime et se clt par un supplice; elle aura l'air dpareille.

Et pourtant, misrables lois et misrables hommes, je n'tais pas un
mchant!

Oh! mourir dans quelques heures, et penser qu'il y a un an,  pareil
jour, j'tais libre et pur, que je faisais mes promenades d'automne,
que j'errais sous les arbres, et que je marchais dans les feuilles!




XXXV


En ce moment mme, il y a tout auprs de moi, dans ces maisons qui
font cercle autour du Palais et de la Grve, et partout dans Paris,
des hommes qui vont et viennent, causent et rient, lisent le journal,
pensent  leurs affaires; des marchands qui vendent; des jeunes
filles qui prparent leurs robes de bal pour ce soir; des mres qui
jouent avec leurs enfants!




XXXVI


Je me souviens qu'un jour, tant enfant, j'allai voir le bourdon de
Notre-Dame.

J'tais dj tourdi d'avoir mont le sombre escalier en colimaon,
d'avoir parcouru la frle galerie qui lie les deux tours, d'avoir eu
Paris sous les pieds, quand j'entrai dans la cage de pierre et de
charpente o pend le bourdon avec son battant, qui pse un millier.

J'avanai en tremblant sur les planches mal jointes, regardant 
distance cette cloche si fameuse parmi les enfants et le peuple de
Paris, et ne remarquant pas sans effroi que les auvents couverts
d'ardoises qui entourent le clocher de leurs plans inclins taient au
niveau de mes pieds. Dans les intervalles, je voyais, en quelque sorte
 vol d'oiseau, la place du Parvis-Notre-Dame, et les passants comme
des fourmis.

Tout  coup l'norme cloche tinta; une vibration profonde remua
l'air, fit osciller la lourde tour. Le plancher sautait sur les
poutres. Le bruit faillit me renverser; je chancelai, prt  tomber,
prt  glisser sur les auvents d'ardoises en pente. De terreur, je me
couchai sur les planches, les serrant troitement de mes deux bras,
sans parole, sans haleine, avec ce formidable tintement dans les
oreilles, et, sous les yeux, ce prcipice, cette place profonde o se
croisaient tant de passants paisibles et envis.

Eh bien! il me semble que je suis encore dans la tour du bourdon.
C'est tout ensemble un tourdissement et un blouissement. Il y a
comme un bruit de cloche qui branle les cavits de mon cerveau, et
autour de moi je n'aperois plus cette vie plane et tranquille que
j'ai quitte, et o les autres hommes cheminent encore, que de loin et
 travers les crevasses d'un abme.




XXXVII


L'Htel de Ville est un difice sinistre.

Avec son toit aigu et roide, son clocheton bizarre, son grand cadran
blanc, ses tages  petites colonnes, ses mille croises, ses
escaliers uss par les pas, ses deux arches  droite et  gauche, il
est l, de plain-pied avec la Grve; sombre, lugubre, la face toute
ronge de vieillesse, et si noir qu'il est noir au soleil.

Les jours d'excution, il vomit des gendarmes de toutes ses portes, et
regarde le condamn avec toutes ses fentres.

Et le soir, son cadran, qui a marqu l'heure, reste lumineux sur sa
faade tnbreuse.




XXXVIII


Il est une heure et quart.

Voici ce que j'prouve maintenant:

Une violente douleur de tte. Les reins froids, le front brlant.
Chaque fois que je me lve ou que je me penche, il me semble qu'il y a
un liquide qui flotte dans mon cerveau, et qui fait battre ma cervelle
contre les parois du crne.

J'ai des tressaillements convulsifs, et de temps en temps la plume
tombe de mes mains comme par une secousse galvanique.

Les yeux me cuisent comme si j'tais dans la fume.

J'ai mal dans les coudes.

Encore deux heures et quarante-cinq minutes, et je serai guri.




XXXIX


Ils disent que ce n'est rien, qu'on ne souffre pas, que c'est une fin
douce, que la mort de cette faon est bien simplifie.

Eh! qu'est-ce donc que cette agonie de six semaines et ce rle de
tout un jour? Qu'est-ce que les angoisses de cette journe
irrparable, qui s'coule si lentement et si vite? Qu'est-ce que
cette chelle de tortures qui aboutit  l'chafaud?

Apparemment ce n'est pas l souffrir.

Ne sont-ce pas les mmes convulsions, que le sang s'puise goutte 
goutte, ou que l'intelligence s'teigne pense  pense?

Et puis, on ne souffre pas, en sont-ils srs? Qui le leur a dit?
Conte-t-on que jamais une tte coupe se soit dresse sanglante au
bord du panier et qu'elle ait cri au peuple: Cela ne fait pas de
mal!

Y a-t-il des morts de leur faon qui soient venus les remercier et
leur dire: C'est bien invent. Tenez-vous-en l. La mcanique est
bonne.

Est-ce Robespierre? Est-ce Louis XVI?...

Non, rien! moins qu'une minute, moins qu'une seconde, et la chose est
faite. -- Se sont-ils jamais mis, seulement en pense,  la place de
celui qui est l, au moment o le lourd tranchant qui tombe mord la
chair, rompt les nerfs, brise les vertbres... Mais quoi! une
demi-seconde! la douleur est escamote...

Horreur!




XL


Il est singulier que je pense sans cesse au roi. J'ai beau faire, beau
secouer la tte, j'ai une voix dans l'oreille qui me dit toujours:

-- Il y a dans cette mme ville,  cette mme heure, et pas bien loin
d'ici, dans un autre palais, un homme qui a aussi des gardes  toutes
ses portes, un homme unique comme toi dans le peuple, avec cette
diffrence qu'il est aussi haut que tu es bas. Sa vie entire, minute
par minute, n'est que gloire, grandeur, dlices, enivrement. Tout est
autour de lui amour, respect, vnration. Les voix les plus hautes
deviennent basses en lui parlant et les fronts les plus fiers
ploient. Il n'a que de la soie et de l'or sous les yeux.  cette
heure, il tient quelque conseil de ministres o tous sont de son avis,
ou bien songe  la chasse de demain, au bal de ce soir, sr que la
fte viendra  l'heure, et laissant  d'autres le travail de ses
plaisirs. Eh bien! cet homme est de chair et d'os comme toi!

-- Et pour qu' l'instant mme l'horrible chafaud s'croult, pour
que tout te ft rendu, vie, libert, fortune, famille, il suffirait
qu'il crivt avec cette plume les sept lettres de son nom au bas d'un
morceau de papier, ou mme que son carrosse rencontrt ta charrette!

-- Et il est bon, et il ne demanderait pas mieux peut-tre, et il n'en
sera rien!




XLI


Eh bien donc! ayons courage avec la mort, prenons cette horrible ide
 deux mains, et considrons-la en face. Demandons-lui compte de ce
qu'elle est, sachons ce qu'elle nous veut, retournons-la en tous sens,
pelons l'nigme, et regardons d'avance dans le tombeau.

Il me semble que, ds que mes yeux seront ferms, je verrai une grande
clart et des abmes de lumire o mon esprit roulera sans fin. Il me
semble que le ciel sera lumineux de sa propre essence, que les astres
y feront des taches obscures, et qu'au lieu d'tre comme pour les yeux
vivants des paillettes d'or sur du velours noir, ils sembleront des
points noirs sur du drap d'or.

Ou bien, misrable que je suis, ce sera peut-tre un gouffre hideux,
profond, dont les parois seront tapisses de tnbres, et o je
tomberai sans cesse en voyant des formes remuer dans l'ombre.

Ou bien, en m'veillant aprs le coup, je me trouverai peut-tre sur
quelque surface plane et humide, rampant dans l'obscurit et tournant
sur moi-mme comme une tte qui roule. Il me semble qu'il y aura un
grand vent qui me poussera, et que je serai heurt a et l par
d'autres ttes roulantes. Il y aura par places des mares et des
ruisseaux d'un liquide inconnu et tide; tout sera noir. Quand mes
yeux, dans leur rotation, seront tourns en haut, ils ne verront qu'un
ciel d'ombre, dont les couches paisses pseront sur eux, et au loin
dans le fond de grandes arches de fume plus noires que les
tnbres. Ils verront aussi voltiger dans la nuit de petites
tincelles rouges, qui, en s'approchant, deviendront des oiseaux de
feu. Et ce sera ainsi toute l'ternit.

Il se peut bien aussi qu' certaines dates les morts de la Grve se
rassemblent par de noires nuits d'hiver sur la place qui est  eux. Ce
sera une foule ple et sanglante, et je n'y manquerai pas. Il n'y aura
pas de lune, et l'on parlera  voix basse. L'Htel de Ville sera l,
avec sa faade vermoulue, son toit dchiquet, et son cadran qui aura
t sans piti pour tous. Il y aura sur la place une guillotine de
l'enfer o un dmon excutera un bourreau; ce sera  quatre heures
du matin.  notre tour nous ferons foule autour.

Il est probable que cela est ainsi. Mais si ces morts-l reviennent,
sous quelle forme reviennent-ils? Que gardent-ils de leur corps
incomplet et mutil? Que choisissent-ils? Est-ce la tte ou le tronc
qui est spectre?

Hlas! qu'est-ce que la mort fait avec notre me? quelle nature lui
laisse-t-elle? qu'a-t-elle  lui prendre ou  lui donner? o la
met-elle? lui prte-t-elle quelquefois des yeux de chair pour regarder
sur la terre et pleurer?

Ah! un prtre! un prtre qui sache cela! Je veux un prtre, et un
crucifix  baiser!

Mon Dieu, toujours le mme!




XLII


Je l'ai pri de me laisser dormir, et je me suis jet sur le lit.

En effet, j'avais un flot de sang dans la tte, qui m'a fait
dormir. C'est mon dernier sommeil, de cette espce.

J'ai fait un rve.

J'ai rv que c'tait la nuit. Il me semblait que j'tais dans mon
cabinet avec deux ou trois de mes amis, je ne sais plus lesquels.

Ma femme tait couche dans la chambre  coucher,  ct, et dormait
avec son enfant.

Nous parlions  voix basse, mes amis et moi, et ce que nous disions
nous effrayait.

Tout  coup il me sembla entendre un bruit quelque part dans les
autres pices de l'appartement; un bruit faible, trange,
indtermin.

Mes amis avaient entendu comme moi. Nous coutmes; c'tait comme une
serrure qu'on ouvre sourdement, comme un verrou qu'on scie  petit
bruit.

Il y avait quelque chose qui nous glaait; nous avions peur. Nous
pensmes que peut-tre c'taient des voleurs qui s'taient introduits
chez moi,  cette heure si avance de la nuit.

Nous rsolmes d'aller voir. Je me levai, je pris la bougie. Mes amis
me suivaient, un  un.

Nous traversmes la chambre  coucher,  ct. Ma femme dormait avec
son enfant.

Puis nous arrivmes dans le salon. Rien. Les portraits taient
immobiles dans leurs cadres d'or sur la tenture rouge. Il me sembla
que la porte du salon  la salle  manger n'tait point  sa place
ordinaire.

Nous entrmes dans la salle  manger; nous en fmes le tour. Je
marchais le premier. La porte sur l'escalier tait bien ferme, les
fentres aussi. Arriv prs du pole, je vis que l'armoire au linge
tait ouverte, et que la porte de cette armoire tait tire sur
l'angle du mur, comme pour le cacher.

Cela me surprit. Nous pensmes qu'il y avait quelqu'un derrire la
porte.

Je portai la main  cette porte pour refermer l'armoire; elle
rsista. tonn, je tirai plus fort, elle cda brusquement, et nous
dcouvrmes une petite vieille, les mains pendantes, les yeux ferms,
immobile, debout, et comme colle dans l'angle du mur.

Cela avait quelque chose de hideux, et mes cheveux se dressent d'y
penser.

Je demandai  la vieille:

-- Que faites-vous l?

Elle ne rpondit pas.

Je lui demandai:

-- Qui tes-vous?

Elle ne rpondit pas, ne bougea pas, et resta les yeux ferms.

Mes amis dirent:

-- C'est sans doute la complice de ceux qui sont entrs avec de
mauvaises penses; ils se sont chapps en nous entendant venir;
elle n'aura pu fuir, et s'est cache l.

Je l'ai interroge de nouveau; elle est demeure sans voix, sans
mouvement, sans regard.

Un de nous l'a pousse  terre, elle est tombe.

Elle est tombe tout d'une pice, comme un morceau de bois, comme une
chose morte.

Nous l'avons remue du pied, puis deux de nous l'ont releve et de
nouveau appuye au mur. Elle n'a donn aucun signe de vie. On lui a
cri dans l'oreille, elle est reste muette comme si elle tait
sourde.

Cependant, nous perdions patience, et il y avait de la colre dans
notre terreur. Un de nous m'a dit:

-- Mettez-lui la bougie sous le menton.

Je lui ai mis la mche enflamme sous le menton. Alors elle a ouvert
un oeil  demi, un oeil vide, terne, affreux, et qui ne regardait pas.

J'ai t la flamme et j'ai dit:

-- Ah! enfin! rpondras-tu, vieille sorcire? Qui es-tu?

L'oeil s'est referm comme de lui-mme.

-- Pour le coup, c'est trop fort, ont dit les autres. Encore la
bougie! encore! il faudra bien qu'elle parle.

J'ai replac la lumire sous le menton de la vieille.

Alors, elle a ouvert ses deux yeux lentement, nous a regards tous les
uns aprs les autres, puis, se baissant brusquement, a souffl la
bougie avec un souffle glac. Au mme moment j'ai senti trois dents
aigus s'imprimer sur ma main dans les tnbres.

Je me suis rveill, frissonnant et baign d'une sueur froide.

Le bon aumnier tait assis au pied de mon lit, et lisait des prires.

-- Ai-je dormi longtemps? lui ai-je demand.

-- Mon fils, m'a-t-il dit, vous avez dormi une heure. On vous a amen
votre enfant. Elle est l dans la pice voisine qui vous attend. Je
n'ai pas voulu qu'on vous veillt.

-- Oh! ai-je cri. Ma fille! qu'on m'amne ma fille!




XLIII


Elle est frache, elle est rose, elle a de grands yeux, elle est
belle!

On lui a mis une petite robe qui lui va bien.

Je l'ai prise, je l'ai enleve dans mes bras, je l'ai assise sur mes
genoux, je l'ai baise sur ses cheveux.

Pourquoi pas avec sa mre? -- Sa mre est malade, sa grand'mre
aussi. C'est bien.

Elle me regardait d'un air tonn. Caresse, embrasse, dvore de
baisers et se laissant faire, mais jetant de temps en temps un coup
d'oeil inquiet sur sa bonne, qui pleurait dans le coin.

Enfin j'ai pu parler.

-- Marie! ai-je dit, ma petite Marie!

Je la serrais violemment contre ma poitrine enfle de sanglots. Elle a
pouss un petit cri.

-- Oh! vous me faites du mal, monsieur, m'a-t-elle dit.

Monsieur! il y a bientt un an qu'elle ne m'a vu, la pauvre
enfant. Elle m'a oubli, visage, parole, accent; et puis, qui me
reconnatrait avec cette barbe, ces habits et cette pleur? Quoi!
dj effac de cette mmoire, la seule o j'eusse voulu vivre! Quoi!
dj plus pre! tre condamn  ne plus entendre ce mot, ce mot de la
langue des enfants, si doux qu'il ne peut rester dans celle des
hommes: papa!

Et pourtant l'entendre de cette bouche, encore une fois, une seule
fois, voil tout ce que j'eusse demand pour les quarante ans de vie
qu'on me prend.

-- coute, Marie, lui ai-je dit en joignant ses deux petites mains
dans les miennes, est-ce que tu ne me connais point?

Elle m'a regard avec ses beaux yeux, et a rpondu:

-- Ah bien non!

-- Regarde bien, ai-je rpt. Comment, tu ne sais pas qui je suis?

-- Si, a-t-elle dit. Un monsieur.

Hlas! n'aimer ardemment qu'un seul tre au monde, l'aimer avec tout
son amour, et l'avoir devant soi, qui vous voit et vous regarde, vous
parle et vous rpond et ne vous connat pas! Ne vouloir de
consolation que de lui, et qu'il soit le seul qui ne sache pas qu'il
vous en faut parce que vous allez mourir!

-- Marie, ai-je repris, as-tu un papa?

-- Oui, monsieur, a dit l'enfant.

-- Eh bien, o est-il?

Elle a lev ses grands yeux tonns.

-- Ah! vous ne savez donc pas? il est mort.

Puis elle a cri; j'avais failli la laisser tomber.

-- Mort! disais-je. Marie, sais-tu ce que c'est qu'tre mort?

-- Oui, monsieur, a-t-elle rpondu. Il est dans la terre et dans le
ciel.

Elle a continu d'elle-mme:

-- Je prie le bon Dieu pour lui matin et soir sur les genoux de maman.

Je l'ai baise au front.

-- Marie, dis-moi ta prire.

-- Je ne peux pas, monsieur. Une prire, cela ne se dit pas dans le
jour. Venez ce soir dans ma maison; je la dirai.

C'tait assez de cela. Je l'ai interrompue.

-- Marie, c'est moi qui suis ton papa.

-- Ah! m'a-t-elle dit.

J'ai ajout: -- Veux-tu que je sois ton papa? L'enfant s'est
dtourne.

-- Non, mon papa tait bien plus beau.

Je l'ai couverte de baisers et de larmes. Elle a cherch  se dgager
de mes bras en criant:

-- Vous me faites mal avec votre barbe.

Alors, je l'ai replace sur mes genoux, en la couvant des yeux, et
puis je l'ai questionne.

-- Marie, sais-tu lire?

-- Oui, a-t-elle rpondu. Je sais bien lire. Maman me fait lire mes
lettres.

-- Voyons, lis un peu, lui ai-je dit en lui montrant un papier qu'elle
tenait chiffonn dans une de ses petites mains.

Elle a hoch sa jolie tte.

-- Ah bien! je ne sais lire que des fables.

-- Essaie toujours. Voyons, lis.

Elle a dploy le papier, et s'est mise  peler avec son doigt:

-- A, R, ar, R, , T, rt, ARRT...

Je lui ai arrach cela des mains. C'est ma sentence de mort qu'elle me
lisait. Sa bonne avait eu le papier pour un sou. Il me cotait plus
cher,  moi.

Il n'y a pas de paroles pour ce que j'prouvais. Ma violence l'avait
effraye; elle pleurait presque. Tout  coup elle m'a dit:

-- Rendez-moi donc mon papier; tiens! c'est pour jouer.

Je l'ai remise  sa bonne.

-- Emportez-la.

Et je suis retomb sur ma chaise, sombre, dsert, dsespr.  prsent
ils devraient venir; je ne tiens plus  rien; la dernire fibre de
mon coeur est brise. Je suis bon pour ce qu'ils vont faire.




XLIV


Le prtre est bon, le gelier aussi. Je crois qu'ils ont vers une
larme quand j'ai dit qu'on m'emportt mon enfant.

C'est fait. Maintenant il faut que je me roidisse en moi-mme, et que
je pense fermement au bourreau,  la charrette, aux gendarmes,  la
foule sur le pont,  la foule sur le quai,  la foule aux fentres, et
 ce qu'il y aura exprs pour moi sur cette lugubre place de Grve,
qui pourrait tre pave des ttes qu'elle a vu tomber.

Je crois que j'ai encore une heure pour m'habituer  tout cela.




XLV


Tout ce peuple rira, battra des mains, applaudira. Et parmi tous ces
hommes, libres et inconnus des geliers, qui courent pleins de joie 
une excution, dans cette foule de ttes qui couvrira la place, il y
aura plus d'une tte prdestine qui suivra la mienne tt ou tard dans
le panier rouge. Plus d'un qui y vient pour moi y viendra pour soi.

Pour ces tres fatals il y a sur un certain point de la place de Grve
un lieu fatal, un centre d'attraction, un pige. Ils tournent autour
jusqu' ce qu'ils y soient.




XLVI


Ma petite Marie! -- On l'a remmene jouer; elle regarde la foule par
la portire du fiacre, et ne pense dj plus  ce monsieur.

Peut-tre aurais-je encore le temps d'crire quelques pages pour elle,
afin qu'elle les lise un jour, et qu'elle pleure dans quinze ans pour
aujourd'hui.

Oui, il faut qu'elle sache par moi mon histoire, et pourquoi le nom
que je lui laisse est sanglant.




XLVII


MON HISTOIRE.

Note de l'diteur. -- On n'a pu encore retrouver les feuillets qui se
rattachaient  celui-ci. Peut-tre, comme ceux qui suivent semblent
l'indiquer, le condamn n'a-t-il pas eu le temps de les crire. Il
tait tard quand cette pense lui est venue.




XLVIII


D'une chambre de l'Htel de Ville.

De l'Htel de Ville!... -- Ainsi j'y suis. Le trajet excrable est
fait. La place est l, et au-dessous de la fentre l'horrible peuple
qui aboie, et m'attend, et rit.

J'ai eu beau me roidir, beau me crisper, le coeur m'a failli. Quand
j'ai vu au-dessus des ttes ces deux bras rouges avec leur triangle
noir au bout, dresss entre les deux lanternes du quai, le coeur m'a
failli. J'ai demand  faire une dernire dclaration. On m'a dpos
ici, et l'on est all chercher quelque procureur du roi. Je l'attends,
c'est toujours cela de gagn.

Voici.

Trois heures sonnaient, on est venu m'avertir qu'il tait temps. J'ai
trembl, comme si j'eusse pens  autre chose depuis six heures,
depuis six semaines, depuis six mois. Cela m'a fait l'effet de quelque
chose d'inattendu.

Ils m'ont fait traverser leurs corridors et descendre leurs
escaliers. Ils m'ont pouss entre deux guichets du rez-de-chausse,
salle sombre, troite, vote,  peine claire d'un jour de pluie et
de brouillard. Une chaise tait au milieu. Ils m'ont dit de
m'asseoir; je me suis assis.

Il y avait prs de la porte et le long des murs quelques personnes
debout, outre le prtre et les gendarmes, et il y avait aussi trois
hommes.

Le premier, le plus grand, le plus vieux, tait gras et avait la face
rouge. Il portait une redingote et un chapeau  trois cornes dform.
C'tait lui.

C'tait le bourreau, le valet de la guillotine. Les deux autres
taient ses valets,  lui.

 peine assis, les deux autres se sont approchs de moi, par derrire,
comme des chats; puis tout  coup j'ai senti un froid d'acier dans
mes cheveux, et les ciseaux ont grinc  mes oreilles.

Mes cheveux, coups au hasard, tombaient par mches sur mes paules,
et l'homme au chapeau  trois cornes les poussetait doucement avec sa
grosse main.

Autour, on parlait  voix basse.

Il y avait un grand bruit au dehors, comme un frmissement qui
ondulait dans l'air. J'ai cru d'abord que c'tait la rivire; mais, 
des rires qui clataient, j'ai reconnu que c'tait la foule.

Un jeune homme, prs de la fentre, qui crivait, avec un crayon, sur
un portefeuille, a demand  un des guichetiers comment s'appelait ce
qu'on faisait l.

-- La toilette du condamn, a rpondu l'autre.

J'ai compris que cela serait demain dans le journal.

Tout  coup l'un des valets m'a enlev ma veste, et l'autre a pris mes
deux mains qui pendaient, les a ramenes derrire mon dos, et j'ai
senti les noeuds d'une corde se rouler lentement autour de mes
poignets rapprochs. En mme temps, l'autre dtachait ma cravate. Ma
chemise de batiste, seul lambeau qui me restt du moi d'autrefois, l'a
fait en quelque sorte hsiter un moment; puis il s'est mis  en couper
le col.

 cette prcaution horrible, au saisissement de l'acier qui touchait
mon cou, mes coudes ont tressailli, et j'ai laiss chapper un
rugissement touff. La main de l'excuteur a trembl.

-- Monsieur, m'a-t-il dit, pardon! Est-ce que je vous ai fait mal?

Ces bourreaux sont des hommes trs doux. La foule hurlait plus haut au
dehors. Le gros homme au visage bourgeonn m'a offert  respirer un
mouchoir imbib de vinaigre.

-- Merci, lui ai-je dit de la voix la plus forte que j'ai pu, c'est
inutile; je me trouve bien.

Alors l'un d'eux s'est baiss et m'a li les deux pieds, au moyen
d'une corde fine et lche, qui ne me laissait  faire que de petits
pas. Cette corde est venue se rattacher  celle de mes mains.

Puis le gros homme a jet la veste sur mon dos, et a nou les manches
ensemble sous mon menton. Ce qu'il y avait  faire l tait fait.

Alors le prtre s'est approch avec son crucifix.

-- Allons, mon fils, m'a-t-il dit.

Les valets m'ont pris sous les aisselles. Je me suis lev, j'ai
march. Mes pas taient mous et flchissaient comme si j'avais eu deux
genoux  chaque jambe.

En ce moment la porte extrieure s'est ouverte  deux battants. Une
clameur furieuse et l'air froid et la lumire blanche ont fait
irruption jusqu' moi dans l'ombre. Du fond du sombre guichet, j'ai vu
brusquement tout  la fois,  travers la pluie, les mille ttes
hurlantes du peuple entasses ple-mle sur la rampe du grand escalier
du Palais;  droite, de plain-pied avec le seuil, un rang de chevaux
de gendarmes, dont la porte basse ne me dcouvrait que les pieds de
devant et les poitrails; en face, un dtachement de soldats en
bataille;  gauche, l'arrire d'une charrette, auquel s'appuyait une
roide chelle. Tableau hideux, bien encadr dans une porte de prison.

C'est pour ce moment redout que j'avais gard mon courage. J'ai fait
trois pas, et j'ai paru sur le seuil du guichet.

-- Le voil! le voil! a cri la foule. Il sort! enfin!

Et les plus prs de moi battaient des mains. Si fort qu'on aime un
roi, ce serait moins de fte.

C'tait une charrette ordinaire, avec un cheval tique, et un
charretier en sarrau bleu  dessins rouges, comme ceux des marachers
des environs de Bictre.

Le gros homme en chapeau  trois cornes est mont le premier.

-- Bonjour, monsieur Samson! criaient des enfants pendus  des
grilles.

Un valet l'a suivi.

-- Bravo, Mardi! ont cri de nouveau les enfants.

Ils se sont assis tous deux sur la banquette de devant.

C'tait mon tour. J'ai mont d'une allure assez ferme.

-- Il va bien! a dit une femme  ct des gendarmes.

Cet atroce loge m'a donn du courage. Le prtre est venu se placer
auprs de moi. On m'avait assis sur la banquette de derrire, le dos
tourn au cheval. J'ai frmi de cette dernire attention.

Ils mettent de l'humanit l dedans.

J'ai voulu regarder autour de moi. Gendarmes devant, gendarmes
derrire; puis de la foule, de la foule, et de la foule; une mer de
ttes sur la place.

Un piquet de gendarmerie  cheval m'attendait  la porte de la grille
du Palais.

L'officier a donn l'ordre. La charrette et son cortge se sont mis en
mouvement, comme pousss en avant par un hurlement de la populace.

On a franchi la grille. Au moment o la charrette a tourn vers le
Pont-au-Change, la place a clat en bruit, du pav aux toits, et les
ponts et les quais ont rpondu  faire un tremblement de terre.

C'est l que le piquet qui attendait s'est ralli  l'escorte.

-- Chapeaux bas! chapeaux bas! criaient mille bouches ensemble.
Comme pour le roi.

Alors j'ai ri horriblement aussi, moi, et j'ai dit au prtre:

-- Eux les chapeaux, moi la tte.

On allait au pas.

Le quai aux Fleurs embaumait; c'est jour de march. Les marchandes
ont quitt leurs bouquets pour moi.

Vis--vis, un peu avant la tour carre qui fait le coin du Palais, il
y a des cabarets, dont les entresols taient pleins de spectateurs
heureux de leurs belles places, surtout des femmes. La journe doit
tre bonne pour les cabaretiers.

On louait des tables, des chaises, des chafaudages, des charrettes.
Tout pliait de spectateurs. Des marchands de sang humain criaient 
tue-tte:

-- Qui veut des places?

Une rage m'a pris contre ce peuple. J'ai eu envie de leur crier:

-- Qui veut la mienne?

Cependant la charrette avanait.  chaque pas qu'elle faisait, la
foule se dmolissait derrire elle, et je la voyais de mes yeux gars
qui s'allait reformer plus loin sur d'autres points de mon passage.

En entrant sur le Pont-au-Change, j'ai par hasard jet les yeux  ma
droite en arrire. Mon regard s'est arrt sur l'autre quai, au-dessus
des maisons,  une tour noire, isole, hrisse de sculptures, au
sommet de laquelle je voyais deux monstres de pierre assis de profil.
Je ne sais pourquoi j'ai demand au prtre ce que c'tait que cette
tour.

-- Saint-Jacques-la-Boucherie, a rpondu le bourreau.

J'ignore comment cela se faisait; dans la brume, et malgr la pluie
fine et blanche qui rayait l'air comme un rseau de fils d'araigne,
rien de ce qui se passait autour de moi ne m'a chapp. Chacun de ces
dtails m'apportait sa torture. Les mots manquent aux motions.

Vers le milieu de ce Pont-au-Change, si large et si encombr que nous
cheminions  grand'peine, l'horreur m'a pris violemment. J'ai craint
de dfaillir, dernire vanit! Alors je me suis tourdi moi-mme pour
tre aveugle et pour tre sourd  tout, except au prtre, dont
j'entendais  peine les paroles, entrecoupes de rumeurs.

J'ai pris le crucifix et je l'ai bais.

-- Ayez piti de moi, ai-je dit,  mon Dieu! Et j'ai tch de
m'abmer dans cette pense.

Mais chaque cahot de la dure charrette me secouait. Puis tout  coup
je me suis senti un grand froid. La pluie avait travers mes
vtements, et mouillait la peau de ma tte  travers mes cheveux
coups et courts.

-- Vous tremblez de froid, mon fils? m'a demand le prtre.

-- Oui, ai-je rpondu.

Hlas! pas seulement de froid.

Au dtour du pont, des femmes m'ont plaint d'tre si jeune.

Nous avons pris le fatal quai. Je commenais  ne plus voir,  ne plus
entendre. Toutes ces voix, toutes ces ttes aux fentres, aux portes,
aux grilles des boutiques, aux branches des lanternes; ces spectateurs
avides et cruels; cette foule o tous me connaissent et o je ne
connais personne; cette route pave et mure de visages humains...
J'tais ivre, stupide, insens. C'est une chose insupportable que le
poids de tant de regards appuys sur vous.

Je vacillais donc sur le banc, ne prtant mme plus d'attention au
prtre et au crucifix.

Dans le tumulte qui m'enveloppait, je ne distinguais plus les cris de
piti des cris de joie, les rires des plaintes, les voix du bruit;
tout cela tait une rumeur qui rsonnait dans ma tte comme dans un
cho de cuivre.

Mes yeux lisaient machinalement les enseignes des boutiques.

Une fois l'trange curiosit me prit de tourner la tte et de regarder
vers quoi j'avanais. C'tait une dernire bravade de l'intelligence.
Mais le corps ne voulut pas; ma nuque resta paralyse et d'avance
comme morte.

J'entrevis seulement de ct,  ma gauche, au-del de la rivire, la
tour de Notre-Dame, qui, vue de l, cache l'autre. C'est celle o
est le drapeau. Il y avait beaucoup de monde, et qui devait bien voir.

Et la charrette allait, allait, et les boutiques passaient, et les
enseignes se succdaient, crites, peintes, dores, et la populace
riait et trpignait dans la boue, et je me laissais aller, comme 
leurs rves ceux qui sont endormis.

Tout  coup la srie des boutiques qui occupait mes yeux s'est coupe
 l'angle d'une place; la voix de la foule est devenue plus vaste,
plus glapissante, plus joyeuse encore; la charrette s'est arrte
subitement, et j'ai failli tomber la face sur les planches. Le prtre
m'a soutenu. -- Courage! a-t-il murmur. Alors on a apport une
chelle  l'arrire de la charrette; il m'a donn le bras, je suis
descendu, puis j'ai fait un pas, puis je me suis retourn pour en
faire un autre, et je n'ai pu. Entre les deux lanternes du quai
j'avais vu une chose sinistre.

Oh! c'tait la ralit!

Je me suis arrt, comme chancelant dj du coup.

-- J'ai une dernire dclaration  faire! ai-je cri faiblement.

On m'a mont ici.

J'ai demand qu'on me laisst crire mes dernires volonts. Ils m'ont
dli les mains, mais la corde est ici, toute prte, et le reste est
en bas.




XLIX


Un juge, un commissaire, un magistrat, je ne sais de quelle espce,
vient de venir. Je lui ai demand ma grce en joignant les deux mains
et en me tranant sur les deux genoux. Il m'a rpondu, en souriant
fatalement, si c'est l tout ce que j'avais  lui dire.

-- Ma grce! ma grce! ai-je rpt, ou, par piti, cinq minutes
encore!

Qui sait? elle viendra peut-tre! Cela est si horrible,  mon ge,
de mourir ainsi! Des grces qui arrivent au dernier moment, on l'a vu
souvent. Et  qui fera-t-on grce, monsieur, si ce n'est  moi?

Cet excrable bourreau! il s'est approch du juge pour lui dire que
l'excution devait tre faite  une certaine heure, que cette heure
approchait, qu'il tait responsable, que d'ailleurs il pleut et que
cela risque de se rouiller.

-- Eh, par piti! une minute pour attendre ma grce! ou je me
dfends, je mords!

Le juge et le bourreau sont sortis. Je suis seul. Seul avec deux
gendarmes.

Oh! l'horrible peuple avec ses cris d'hyne! -- Qui sait si je ne
lui chapperai pas? si je ne serai pas sauv? si ma grce?... Il
est impossible qu'on ne me fasse pas grce!

Ah! les misrables! il me semble qu'on monte l'escalier...

QUATRE HEURES.






NOTES

DERNIER JOUR D'UN CONDAMN

1829

Nous donnons ci-jointe, pour les personnes curieuses de cette sorte de
littrature, la chanson d'argot avec l'explication en regard, d'aprs
une copie que nous avons trouve dans les papiers du condamn, et dont
ce fac-simil reproduit tout, orthographe et criture. La
signification des mots tait crite de la main du condamn; il y a
aussi dans le dernier couplet deux vers intercals qui semblent de son
criture; le reste de la complainte est d'une autre main. Il est
probable que, frapp de cette chanson, mais ne se la rappelant
qu'imparfaitement, il avait cherch  se la procurer, et que copie lui
en avait t donne par quelque calligraphe de la gele.

La seule chose que ce fac-simil ne reproduise pas, c'est l'aspect du
papier de la copie, qui est jaune, sordide et rompu  ses plis.



NOTES DU DERNIER JOUR D'UN CONDAMN

1881

Le manuscrit original du Dernier Jour d'un condamn porte en marge de
la premire page:

Mardi 14 octobre 1828.

Au bas de la dernire page:

Nuit du 25 dcembre 1828 au 26. -- 3 heures du matin.










End of Project Gutenberg's Le Dernier Jour d'un Condamn, by Victor Hugo

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Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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