The Project Gutenberg EBook of L'assommoir, by Emile Zola

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Title: L'assommoir

Author: Emile Zola

Release Date: September, 2004  [EBook #6497]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on December 22, 2002]
Last Updated: September 2, 2016

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, L'ASSOMMOIR ***




Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles Franks and the Online
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LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE



L'ASSOMMOIR

PAR

MILE ZOLA





PRFACE


Les _Rougon-Macquart_ doivent se composer d'une vingtaine de romans.
Depuis 1869, le plan gnral est arrt, et je le suis avec une
rigueur extrme. L'_Assommoir_ est venu  son heure, je l'ai crit,
comme j'crirai les autres, sans me dranger une seconde de ma ligne
droite. C'est ce qui fait ma force. J'ai un but auquel je vais.

Lorsque l'_Assommoir_ a paru dans un journal, il a t attaqu avec
une brutalit sans exemple, dnonc, charg de tous les crimes. Est-il
bien ncessaire d'expliquer ici, en quelques lignes, mes intentions
d'crivain? J'ai voulu peindre la dchance fatale d'une famille
ouvrire, dans le milieu empest de nos faubourgs. Au bout de
l'ivrognerie et de la fainantise, il y a le relchement des liens de
la famille, les ordures de la promiscuit, l'oubli progressif des
sentiments honntes, puis comme dnoment, la honte et la mort. C'est
de la morale en action, simplement.

L'_Assommoir_ est  coup sr le plus chaste de mes livres. Souvent
j'ai d toucher  des plaies autrement pouvantables. La forme seule a
effar. On s'est fch contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la
curiosit littraire de ramasser et de couler dans un moule trs
travaill la langue du peuple. Ah! la forme, l est le grand crime!
Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettrs
l'tudient et jouissent de sa verdeur, de l'imprvu et de la force de
ses images. Elle est un rgal pour les grammairiens fureteurs.
N'importe, personne n'a entrevu que ma volont tait de faire un
travail purement philologique, que je crois d'un vif intrt
historique et social.

Je ne me dfends pas, d'ailleurs. Mon oeuvre me dfendra. C'est une
oeuvre de vrit, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et
qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point conclure que le peuple
tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas mauvais, ils
ne sont qu'ignorants et gts par le milieu de rude besogne et de
misre o ils vivent. Seulement, il faudrait lire mes romans, les
comprendre, voir nettement leur ensemble, avant de porter les
jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma
personne et sur mes oeuvres. Ah! si l'on savait combien mes amis
s'gayent de la lgende stupfiante dont on amuse la foule! Si l'on
savait combien le buveur de sang, le romancier froce, est un digne
bourgeois, un homme d'tude et d'art, vivant sagement dans son coin,
et dont l'unique ambition est de laisser une oeuvre aussi large et
aussi vivante qu'il pourra! Je ne dmens aucun conte, je travaille, je
m'en remets au temps et  la bonne foi publique pour me dcouvrir
enfin sous l'amas des sottises entasses.

MILE ZOLA.

Paris, 1er janvier 1877.




L'ASSOMMOIR




I


Gervaise avait attendu Lantier jusqu' deux heures du matin. Puis,
toute frissonnante d'tre reste en camisole  l'air vif de la
fentre, elle s'tait assoupie, jete en travers du lit, fivreuse,
les joues trempes de larmes. Depuis huit jours, au sortir du _Veau 
deux ttes_, o ils mangeaient, il l'envoyait se coucher avec les
enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu'il
cherchait du travail. Ce soir-l, pendant qu'elle guettait son retour,
elle croyait l'avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix
fentres flambantes clairaient d'une nappe d'incendie la coule noire
des boulevards extrieurs; et, derrire lui, elle avait aperu la
petite Adle, une brunisseuse qui dnait  leur restaurant, marchant 
cinq ou six pas, tes mains ballantes, comme si elle venait de lui
quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clart crue des
globes de la porte.

Quand Gervaise s'veilla, vers cinq heures, raidie, les reins briss,
elle clata en sanglots. Lantier n'tait pas rentr. Pour la premire
fois, il dcouchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau
de perse dteinte qui tombait de la flche attache au plafond par une
ficelle. Et, lentement, de ses yeux voils de larmes, elle faisait le
tour de la misrable chambre garnie, meuble d'une commode de noyer
dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d'une petite
table graisseuse, sur laquelle tranait un pot  eau brch. On avait
ajout, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et
emplissait les deux tiers de la pice. La malle de Gervaise et de
Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un
vieux chapeau d'homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des
chaussettes sales; tandis que, le long des murs, sur le dossier des
meubles, pendaient un chle trou, un pantalon mang par la boue, les
dernires nippes dont les marchands d'habits ne voulaient pas. Au
milieu de la chemine, entre deux flambeaux de zinc dpareills, il y
avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-Pit, d'un ros tendre.
C'tait la belle chambre de l'htel, la chambre du premier, qui
donnait sur le boulevard.

Cependant, couchs cte  cte sur le mme oreiller, les deux enfants
dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains rejetes hors
de la couverture, respirait d'une haleine lente, tandis qu'tienne,
g de quatre ans seulement, souriait, un bras pass au cou de son
frre. Lorsque le regard noy de leur mre s'arrta sur eux, elle eut
une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un mouchoir sur sa
bouche, pour touffer les lgers cris qui lui chappaient. Et, pieds
nus, sans songer  remettre ses savates tombes, elle retourna
s'accouder  la fentre, elle reprit son attente de la nuit,
interrogeant les trottoirs, au loin.

L'htel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle,  gauche de la
barrire Poissonnire. C'tait une masure de deux tages, peinte en
rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la
pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres toiles, on parvenait 
lire entre les deux fentres: _Htel Boncoeur, tenu par Marsoullier_,
en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du pltre avait emport
des morceaux. Gervaise, que la lanterne gnait, se haussait, son
mouchoir sur les lvres. Elle regardait  droite, du ct du boulevard
de Rochechouart, o des groupes de bouchers, devant les abattoirs,
stationnaient en tabliers sanglants; et le vent frais apportait une
puanteur par moments, une odeur fauve de btes massacres. Elle
regardait  gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrtant,
presque en face d'elle,  la masse blanche de l'hpital de
Lariboisire, alors en construction. Lentement, d'un bout  l'autre de
l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrire lequel, la nuit,
elle entendait parfois des cris d'assassins; et elle fouillait les
angles carts, les coins sombres, noirs d'humidit et d'ordure, avec
la peur d'y dcouvrir le corps de Lantier, le ventre trou de coups de
couteau. Quand elle levait les yeux, au del de cette muraille grise
et interminable qui entourait la ville d'une bande de dsert, elle
apercevait une grande lueur, une poussire de soleil, pleine dj du
grondement matinal de Paris. Mais c'tait toujours  la barrire
Poissonnire qu'elle revenait, le cou tendu, s'tourdissant  voir
couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot
ininterrompu d'hommes, de btes, de charrettes, qui descendait des
hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait l un pitinement
de troupeau, une foule que de brusques arrts talaient en mares sur
la chausse, un dfil sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs
outils sur le dos, leur pain sous le bras; et la cohue s'engouffrait
dans Paris o elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi
tout ce monde, croyait reconnatre Lantier, elle se penchait
davantage, au risque de tomber; puis, elle appuyait plus fortement son
mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur.

Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fentre.

--Le bourgeois n'est donc pas l, madame Lantier?

--Mais non, monsieur Coupeau, rpondit-elle en tchant de sourire.

C'tait un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de l'htel, un
cabinet de dix francs. Il avait son sac pass  l'paule. Ayant trouv
la clef sur la porte, il tait entr, en ami.

--Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille l, 
l'hpital... Hein! quel joli mois de mai! a pique dur, ce matin.

Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes. Quand il
vit que le lit n'tait pas dfait, il hocha doucement la tte; puis,
il vint jusqu' la couchette des enfants qui dormaient toujours avec
leurs mines roses de chrubins; et, baissant la voix:

--Allons! le bourgeois n'est pas sage, n'est-ce pas?... Ne vous
dsolez pas, madame Lantier. Il s'occupe beaucoup de politique;
l'autre jour, quand on a vot pour Eugne Sue, un bon, parat-il, il
tait comme un fou. Peut-tre bien qu'il a pass la nuit avec des amis
 dire du mal de cette crapule de Bonaparte.

--Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n'est pas ce que vous
croyez. Je sais o est Lantier... Nous avons nos chagrins comme tout
le monde, mon Dieu!

Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu'il n'tait pas dupe de ce
mensonge. Et il partit, aprs lui avoir offert d'aller chercher son
lait, si elle ne voulait pas sortir: elle tait une belle et brave
femme, elle pouvait compter sur lui, le jour o elle serait dans la
peine. Gervaise, ds qu'il se fut loign, se remit  la fentre.

A la barrire, le pitinement de troupeau continuait, dans le froid du
matin. On reconnaissait les serruriers  leurs bourgerons bleus, les
maons  leurs cottes blanches, les peintres  leurs paletots, sous
lesquels de longues blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait
un effacement pltreux, un ton neutre, o dominaient le bleu dteint
et le gris sale. Par moments, un ouvrier s'arrtait, rallumait sa
pipe, tandis qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un
rire, sans une parole dite  un camarade, les joues terreuses, la face
tendue vers Paris, qui, un  un, les dvorait, par la rue bante du
Faubourg-Poissonnire. Cependant, aux deux coins de la rue des
Poissonniers,  la porte des deux marchands de vin qui enlevaient
leurs volets, des hommes ralentissaient le pas; et, avant d'entrer,
ils restaient au bord du trottoir, avec des regards obliques sur
Paris, les bras mous, dj gagns  une journe de flne. Devant les
comptoirs, ds groupes s'offraient des tournes, s'oubliaient l,
debout, emplissant les salles, crachant, toussant, s'claircissant la
gorg  coups de petits verres.

Gervaise guettait,  gauche de la rue, la salle du pre Colombe, o
elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu'une grosse femme, nu-tte, en
tablier, l'interpella du milieu de la chausse.

--Dites donc, madame Lantier, vous tes bien matinale!

Gervaise se pencha.

--Tiens! c'est vous, madame Boche!.... Oh! j'ai un tas de besogne,
aujourd'hui!

--Oui, n'est-ce pas? les choses ne se font pas toutes seules.

Et une conversation s'engagea, de la fentre au trottoir. Madame Boche
tait concierge de la maison dont le restaurant du _Veau  deux ttes_
occupait le rez-de-chausse. Plusieurs fois, Gervaise avait attendu
Lantier dans sa loge, pour ne pas s'attabler seule avec tous les
hommes qui mangeaient,  ct. La concierge raconta qu'elle allait 
deux pas, rue de la Charbonnire, pour trouver au lit un employ, dont
son mari ne pouvait tirer le raccommodage d'une redingote. Ensuite,
elle parla d'un de ses locataires qui tait rentr avec une femme, la
veille, et qui avait empch le monde de dormir, jusqu' trois heures
du matin. Mais, tout en bavardant, elle dvisageait la jeune femme,
d'un air de curiosit aigu; et elle semblait n'tre venue l, se
poser sous la fentre, que pour savoir.

--Monsieur Lantier est donc encore couch? demanda-t-elle
brusquement.

--Oui, il dort, rpondit Gervaise, qui ne put s'empcher de rougir.

Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux; et, satisfaite sans
doute, elle s'loignait en traitant les hommes de sacrs fainants,
lorsqu'elle revint, pour crier:

--C'est ce matin que vous allez au lavoir, n'est-ce pas?... J'ai
quelque chose  laver, je vous garderai une place  ct de moi. et
nous causerons.

Puis, comme prise d'une subite piti:

--Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester l, vous
prendrez du mal... Vous tes violette.

Gervaise s'entta encore  la fentre pendant deux mortelles heures,
jusqu' huit heures. Les boutiques s'taient ouvertes. Le flot de
blouses descendant des hauteurs avait cess; et seuls quelques
retardataires franchissaient la barrire  grandes enjambes. Chez les
marchands de vin, les mmes hommes, debout, continuaient  boire, 
tousser et  cracher. Aux ouvriers avaient succd les ouvrires, les
brunisseuses, les modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs
minces vtements, trottant le long des boulevards extrieurs; elles
allaient par bandes de trois ou quatre, causaient vivement, avec de
lgers rires et des regards luisants jets autour d'elles; de loin en
loin, une, toute seule, maigre, l'air ple et srieux, suivait le mur
de l'octroi, en vitant les coules d'ordures. Puis, les employs
taient passs, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain d'un
sou en marchant; des jeunes gens efflanqus, aux habits trop courts,
aux yeux battus, tout brouills de sommeil; de petits vieux qui
roulaient sur leurs pieds, la face blme, use par les longues heures
du bureau, regardant leur montre pour rgler leur marche  quelques
secondes prs. Et les boulevards avaient pris leur paix du matin; les
rentiers du voisinage se promenaient au soleil; les mres, en cheveux,
en jupes sales, beraient dans leurs bras des enfants au maillot,
qu'elles changeaient sur les bancs; toute une marmaille mal mouche,
dbraille, se bousculait, se tranait par terre, au milieu de
piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit
touffer, saisie d'un vertige d'angoisse,  bout d'espoir; il lui
semblait que tout tait fini, que les temps taient finis, que Lantier
ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards perdus, des vieux
abattoirs noirs de leur massacre et de leur puanteur,  l'hpital
neuf, blafard, montrant, par les trous encore bants de ses ranges de
fentres, des salles nues o la mort devait faucher. En face d'elle,
derrire le mur de l'octroi, le ciel clatant, le lever de soleil qui
grandissait au-dessus du rveil norme de Paris, l'blouissait.

La jeune femme tait assise sur une chaise, les mains abandonnes, ne
pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement.

--C'est toi! c'est toi! cria-t-elle, en voulant se jeter  son cou.

--Oui, c'est moi, aprs? rpondit-il. Tu ne vas pas commencer tes
btises, peut-tre!

Il l'avait carte. Puis, d'un geste de mauvaise humeur, il lana  la
vole son chapeau de feutre noir sur la commode. C'tait un garon de
vingt-six ans, petit, trs-brun, d'une jolie figure, avec de minces
moustaches, qu'il frisait toujours d'un mouvement machinal de la main.
Il portait une cotte d'ouvrier, une vieille redingote tache qu'il
pinait  la taille, et avait, en parlant un accent provenal
trs-prononc.

Gervaise, retombe sur la chaise, se plaignait doucement, par courtes
phrases.

--Je n'ai pas pu fermer l'oeil... Je croyais qu'on t'avait donn un
mauvais coup... O es-tu all? o as-tu pass la nuit? Mon Dieu! ne
recommence pas, je deviendrais folle... Dis, Auguste, o es-tu all?

--O j'avais affaire, parbleu! dit-il avec un haussement d'paules.
J'tais  huit heures  la Glacire, chez cet ami qui doit monter une
fabrique de chapeaux. Je me suis attard. Alors, j'ai prfr
coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me moucharde. Fiche-moi
la paix!

La jeune femme se remit  sangloter. Les clats de voix, les
mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de
rveiller les enfants. Ils se dressrent sur leur sant, demi-nus,
dbrouillant leurs cheveux de leurs petites mains; et, entendant
pleurer leur mre, ils poussrent des cris terribles, pleurant eux
aussi de leurs yeux  peine ouverts.

--Ah! voil la musique! s'cria Lantier furieux. Je vous avertis, je
reprends la porte, moi! Et je file pour tout de bon, cette fois...
Vous ne voulez pas vous taire? Bonsoir! je retourne d'o je viens.

Il avait dj repris son chapeau sur la commode. Mais Gervaise se
prcipita, balbutiant:

--Non, non!

Et elle touffa les larmes des petits sous des caresses. Elle baisait
leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles tendres. Les
petits, calms tout d'un coup, riant sur l'oreiller, s'amusrent  se
pincer. Cependant, le pre, sans mme retirer ses bottes, s'tait jet
sur le lit, l'air reint, la face marbre par une nuit blanche. Il ne
s'endormit pas, il resta les yeux grands ouverts,  faire le tour de
la chambre.

--C'est propre, ici! murmura-t-il.

Puis, aprs avoir regard un instant Gervaise, il ajouta mchamment:

--Tu ne te dbarbouilles donc plus?

Gervaise n'avait que vingt-deux ans. Elle tait grande, un peu mince,
avec des traits fins, dj tirs par les rudesses de sa vie.
Dpeigne, en savates, grelottant sous sa camisole blanche o les
meubles avaient laiss de leur poussire et de leur graisse, elle
semblait vieillie de dix ans par les heures d'angoisse et de larmes
qu'elle venait de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son
attitude peureuse et rsigne.

--Tu n'es pas juste, dit-elle en s'animant. Tu sais bien que je fais
tout ce que je peux. Ce n'est pas ma faute, si nous sommes tombs
ici... Je voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une pice o
il n'y a pas mme un fourneau pour avoir de l'eau chaude... Il
fallait, en arrivant  Paris, au lieu de manger ton argent, nous
tablir tout de suite, comme tu l'avais promis.

--Dis donc! cria-t-il, tu as croqu le magot avec moi; a ne te va
pas, aujourd'hui, de cracher sur les bons morceaux!

Mais elle ne parut pas l'entendre, elle continua:

--Enfin, avec du courage, on pourra encore s'en tirer... J'ai vu,
hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve; elle
me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la Glacire, nous
reviendrons sur l'eau avant six mois, le temps de nous nipper et de
louer un trou quelque part, o nous serons chez nous... Oh! il faudra
travailler, travailler...

Lantier se tourna vers la ruelle, d'un air d'ennui. Gervaise alors
s'emporta.

--Oui, c'est a, on sait que l'amour du travail ne t'touffe gure.
Tu crves d'ambition, tu voudrais tre habill comme un monsieur et
promener des catins en jupes de soie. N'est-ce pas? tu ne me trouves
plus assez bien, depuis que tu m'as fait mettre toutes mes robes au
Mont-de-Pit... Tiens! Auguste, je ne voulais pas t'en parler,
j'aurais attendu encore, mais je sais o tu as pass la nuit; je t'ai
vu entrer au Grand-Balcon avec cette trane d'Adle. Ah! tu les
choisis bien! Elle est propre, celle-l! elle a raison de prendre des
airs de princesse... Elle a couch avec tout le restaurant.

D'un saut, Lantier se jeta  bas du lit. Ses yeux taient devenus d'un
noir d'encre dans son visage blme. Chez ce petit homme, la colre
soufflait une tempte.

--Oui, oui, avec tout le restaurant! rpta la jeune femme. Madame
Boche va leur donner cong,  elle et  sa grande bringue de soeur,
parce qu'il y a toujours une queue d'hommes dans l'escalier.

Lantier leva les deux poings; puis, rsistant au besoin de la battre,
il lui saisit les bras, la secoua violemment, l'envoya tomber sur le
lit des enfants, qui se mirent de nouveau  crier. Et il se recoucha,
en bgayant, de l'air farouche d'un homme qui prend une rsolution
devant laquelle il hsitait encore:

--Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise... Tu as eu tort,
tu verras.

Pendant un instant, les enfants sanglotrent. Leur mre, reste ploye
au bord du lit, les tenait dans une mme treinte; et elle rptait
cette phrase,  vingt reprises, d'une voix monotone:

--Ah! si vous n'tiez pas l, mes pauvres petits!... Si vous n'tiez
pas l!... Si vous n'tiez pas l!...

Tranquillement allong, les yeux levs au-dessus de lui, sur le
lambeau de perse dteinte, Lantier n'coutait plus, s'enfonait dans
une ide fixe. Il resta ainsi prs d'une heure, sans cder au sommeil,
malgr la fatigue qui appesantissait ses paupires. Quand il se
retourna, s'appuyant sur le coude, la face dure et dtermine,
Gervaise achevait de ranger la chambre. Elle faisait le lit des
enfants, qu'elle venait de lever et d'habiller. Il la regarda donner
un coup de balai, essuyer les meubles; la pice restait noire,
lamentable, avec son plafond fumeux, son papier dcoll par
l'humidit, ses trois chaises et sa commode clopes, o la crasse
s'enttait et s'talait sous le torchon. Puis, pendant qu'elle se
lavait  grande eau, aprs avoir rattach ses cheveux, devant le petit
miroir rond, pendu  l'espagnolette, qui lui servait pour se raser, il
parut examiner ses bras nus, son cou nu, tout le nu qu'elle montrait,
comme si des comparaisons s'tablissaient dans son esprit. Et il eut
une moue des lvres. Gervaise boitait de la jambe droite; mais on ne
s'en apercevait gure que les jours de fatigue, quand elle
s'abandonnait, les hanches brises. Ce matin-l, rompue par sa nuit,
elle tranait sa jambe, elle s'appuyait aux murs.

Le silence rgnait, ils n'avaient plus chang une parole. Lui,
semblait attendre. Elle, rongeant sa douleur, s'efforant d'avoir un
visage indiffrent, se htait. Comme elle faisait un paquet du linge
sale jet dans un coin, derrire la malle, il ouvrit enfin les lvres,
il demanda:

--Qu'est-ce que tu fais?... O vas-tu?

Elle ne rpondit pas d'abord. Puis, lorsqu'il rpta sa question,
furieusement, elle se dcida.

--Tu le vois bien, peut-tre... Je vais laver tout a... Les enfants
ne peuvent pas vivre dans la crotte.

Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. Et, au bout d'un
nouveau silence, il reprit:

--Est-ce que tu as de l'argent?

Du coup, elle se releva, le regarda en face, sans lcher les chemises
sales des petits qu'elle tenait  la main.

--De l'argent! o veux-tu donc que je l'aie vol?...

Tu sais bien que j'ai eu trois francs avant-hier sur ma jupe noire.
Nous avons djeun deux fois l-dessus, et l'on va vite, avec la
charcuterie... Non, sans doute, je n'ai pas d'argent. J'ai quatre sous
pour le lavoir... Je n'en gagne pas comme certaines femmes.

Il ne s'arrta pas  cette allusion. Il tait descendu du lit, il
passait en revue les quelques loques pendues autour de la chambre.
Enfin il dcrocha le pantalon et le chle, ouvrit la commode, ajouta
au paquet une camisole et deux chemises de femme; puis, jetant le tout
sur les bras de Gervaise:

--Tiens, porte a au clou.

--Tu ne veux pas que je porte aussi les enfants? demanda-t-elle.
Hein! si l'on prtait sur les enfants, ce serait un fameux dbarras!

Elle alla au Mont-de-Pit, pourtant. Quand elle revint, au bout d'une
demi-heure, elle posa une pice de cent sous sur la chemine, en
joignant la reconnaissance aux autres, entre les deux flambeaux.

--Voil ce qu'ils m'ont donn, dit-elle. Je voulais six francs, mais
il n'y a pas eu moyen. Oh! ils ne se ruineront pas... Et l'on trouve
toujours un monde, l dedans!

Lantier ne prit pas tout de suite la pice de cent sous. Il aurait
voulu qu'elle fit de la monnaie, pour lui laisser quelque chose. Mais
il se dcida  la glisser dans la poche de son gilet, quand il vit,
sur la commode, un reste de jambon dans un papier, avec un bout de
pain.

--Je ne suis point alle chez la laitire, parce que nous lui devons
huit jours, expliqua Gervaise. Mais je reviendrai de bonne heure, tu
descendras chercher du pain et des ctelettes panes, pendant que je
ne serai pas l, et nous djeunerons... Monte aussi un litre de vin.

Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La jeune femme achevait
de mettre en paquet le linge sale. Mais quand elle voulut prendre les
chemises et les chaussettes de Lantier au fond de la malle, il lui
cria de laisser a.

--Laisse mon linge, entends-tu! Je ne veux pas!

--Qu'est-ce que tu ne veux pas? demanda-t-elle en se redressant. Tu
ne comptes pas, sans doute, remettre ces pourritures? Il faut bien les
laver.

Et elle l'examinait, inquite, retrouvant sur son visage de joli
garon la mme duret, comme si rien, dsormais, ne devait le flchir.
Il se fcha, lui arracha des mains le linge qu'il rejeta dans la
malle.

--Tonnerre de Dieu! obis-moi donc une fois! Quand je te dis que je
ne veux pas!

--Mais pourquoi? reprit-elle, plissante, effleure d'un soupon
terrible. Tu n'as pas besoin de tes chemises maintenant, tu ne vas pas
partir... Qu'est-ce que a peut te faire que je les emporte?

Il hsita un instant, gn par les yeux ardents qu'elle fixait sur
lui.

--Pourquoi? pourquoi? bgayait-il... Parbleu! tu vas dire partout que
tu m'entretiens, que tu laves, que tu raccommodes. Eh bien! a
m'embte, la! Fais tes affaires, je ferai les miennes... Les
blanchisseuses ne travaillent pas pour les chiens.

Elle le supplia, se dfendit de s'tre jamais plainte; mais il ferma
la malle brutalement, s'assit dessus, lui cria: Non! dans la figure.
Il tait bien le matre de ce qui lui appartenait! Puis, pour chapper
aux regards dont elle le poursuivait, il retourna s'tendre sur le
lit, en disant qu'il avait sommeil, et qu'elle ne lui casst pas la
tte davantage. Cette fois, en effet, il parut s'endormir.

Gervaise resta un moment indcise. Elle tait tente de repousser du
pied le paquet de linge, de s'asseoir l,  coudre. La respiration
rgulire de Lantier finit par la rassurer. Elle prit la boule de bleu
et le morceau de savon qui lui restaient de son dernier savonnage; et,
s'approchant des petits qui jouaient tranquillement avec de vieux
bouchons, devant la fentre, elle les baisa, en leur disant  voix
basse:

--Soyez bien sages, ne faites pas de bruit. Papa dort.

Quand elle quitta la chambre, les rires adoucis de Claude et d'tienne
sonnaient seuls dans le grand silence, sous le plafond noir. Il tait
dix heures. Une raie de soleil entrait par la fentre entr'ouverte.

Sur le boulevard, Gervaise tourna  gauche et suivit la rue Neuve de
la Goutte-d'Or. En passant devant la boutique de madame Fauconnier,
elle salua d'un petit signe de tte. Le lavoir tait situ vers le
milieu de la rue,  l'endroit o le pav commenait  monter.
Au-dessus d'un btiment plat, trois normes rservoirs d'eau, des
cylindres de zinc fortement boulonns, montraient leurs rondeurs
grises; tandis que, derrire, s'levait le schoir, un deuxime tage
trs-haut, clos de tous les cts par des persiennes  lames minces,
au travers desquelles passait le grand air, et qui laissaient voir des
pices de linge schant sur des fils de laiton. A droite des
rservoirs, le tuyau troit de la machine  vapeur soufflait, d'une
haleine rude et rgulire, des jets de fume blanche. Gervaise, sans
retrousser ses jupes, en femme habitue aux flaques, s'engagea sous la
porte encombre de jarres d'eau de javelle. Elle connaissait dj la
matresse du lavoir, une petite femme dlicate, aux yeux malades,
assise dans un cabinet vitr, avec des registres devant elle, des
pains de savon sur des tagres, des boules de bleu dans des bocaux,
des livres de carbonate de soude en paquets. Et, en passant, elle lui
rclama son battoir et sa brosse, qu'elle lui avait donns  garder,
lors de son dernier savonnage. Puis, aprs avoir pris son numro, elle
entra.

C'tait un immense hangar,  plafond plat,  poutres apparentes, mont
sur des piliers de fonte, ferm par de larges fentres claires. Un
plein jour blafard passait librement dans la bue chaude suspendue
comme un brouillard laiteux. Des fumes montaient de certains coins,
s'talant, noyant les fonds d'un voile bleutre. Il pleuvait une
humidit lourde, charge d'une odeur savonneuse; et, par moments, des
souffles plus forts d'eau de javelle dominaient. Le long des
batteries, aux deux cts de l'alle centrale, il y avait des files de
femmes, les bras nus jusqu'aux paules, le cou nu, les jupes
raccourcies montrant des bas de couleur et de gros souliers lacs.
Elles tapaient furieusement, riaient, se renversaient pour crier un
mot dans le vacarme, se penchaient au fond de leurs baquets,
ordurires, brutales, dgingandes, trempes comme par une averse, les
chairs rougies et fumantes. Autour d'elles, sous elles, coulait un
grand ruissellement, les seaux d'eau chaude promens et vids d'un
trait, les robinets d'eau froide ouverts, pissant de haut, les
claboussements des battoirs, les gouttures des linges rincs, les
mares o elles pataugeaient s'en allant par petits ruisseaux sur les
dalles en pente. Et, au milieu des cris, des coups cadencs, du bruit
murmurant de pluie, de cette clameur d'orage s'touffant sous le
plafond mouill, la machine  vapeur,  droite, toute blanche d'une
rose fine, haletait et ronflait sans relche, avec la trpidation
dansante de son volant qui semblait rgler l'normit du tapage.

Cependant, Gervaise,  petits pas, suivait l'alle, en jetant des
regards  droite et  gauche. Elle portait son paquet de linge pass
au bras, la hanche haute, boitant plus fort, dans le va-et-vient des
laveuses qui la bousculaient.

--Eh! par ici, ma petite! cria la grosse voix de madame Boche.

Puis; quand la jeune femme l'eut rejointe,  gauche, tout au bout, la
concierge, qui frottait furieusement une chaussette, se mit  parler
par courtes phrases, sans lcher sa besogne.

--Mettez-vous l, je vous ai gard votre place..... Oh! je n'en ai
pas pour longtemps. Boche ne salit presque pas son linge... Et vous?
a ne va pas traner non plus, hein? Il est tout petit, votre paquet.
Avant midi, nous aurons expdi a, et nous pourrons aller djeuner...
Moi, je donnais mon linge  une blanchisseuse de la rue Poulet; mais
elle m'emportait tout, avec son chlore et ses brosses. Alors, je lave
moi-mme. C'est tout gagn. a ne cote que le savon... Dites donc,
voil des chemises que vous auriez d mettre  couler. Ces gueux
d'enfants, ma parole! a a de la suie au derrire.

Gervaise dfaisait son paquet, talait les chemises des petits; et
comme madame Boche lui conseillait de prendre un seau d'eau de
lessive, elle rpondit:

--Oh! non, l'eau chaude suffira... a me connat.

Elle avait tri le linge, mis  part les quelques pices de couleur.
Puis, aprs avoir empli son baquet de quatre seaux d'eau froide, pris
au robinet, derrire elle, elle plongea le tas du linge blanc; et,
relevant sa jupe, la tirant entre ses cuisses, elle entra dans une
bote, pose debout, qui lui arrivait au ventre.

--a vous connat, hein? rptait madame Boche. Vous tiez
blanchisseuse dans votre pays, n'est-ce pas, ma petite?

Gervaise, les manches retrousses, montrant ses beaux bras de blonde,
jeunes encore,  peine ross aux coudes, commenait  dcrasser son
linge. Elle venait d'taler une chemise sur la planche troite de la
batterie, mange et blanchie par l'usure de l'eau; elle la frottait de
savon, la retournait, la frottait de l'autre ct. Avant de rpondre,
elle empoigna son battoir, se mit  taper, criant ses phrases, les
ponctuant  coups rudes et cadencs.

--Oui, oui, blanchisseuse... A dix ans... Il y a douze ans de a...
Nous allions  la rivire... a sentait meilleur qu'ici... Il fallait
voir, il y avait un coin sous les arbres... avec de l'eau claire qui
courait... Vous savez,  Plassans... Vous ne connaissez pas
Plassans?... prs de Marseille?

--C'est du chien, a! s'cria madame Boche, merveille de la rudesse
des coups de battoir. Quelle mtine! elle vous aplatirait du fer, avec
ses petits bras de demoiselle!

La conversation continua, trs haut. La concierge, parfois, tait
oblige de se pencher, n'entendant pas. Tout le linge blanc fut battu,
et ferme! Gervaise le replongea dans le baquet, le reprit pice par
pice pour le frotter de savon une seconde fois et le brosser. D'une
main, elle fixait la pice sur la batterie; de l'autre main, qui
tenait la courte brosse de chiendent, elle tirait du linge une mousse
salie, qui, par longues bavures, tombait. Alors, dans le petit bruit
de la brosse, elles se rapprochrent, elles causrent d'une faon plus
intime.

--Non, nous ne sommes pas maris, reprit Gervaise. Moi, je ne m'en
cache pas. Lantier n'est pas si gentil pour qu'on souhaite d'tre sa
femme. S'il n'y avait pas les enfants, allez!... J'avais quatorze ans
et lui dix-huit, quand nous avons eu notre premier. L'autre est venu
quatre ans plus tard... C'est arriv comme a arrive toujours, vous
savez. Je n'tais pas heureuse chez nous; le pre Macquart, pour un
oui, pour un non, m'allongeait des coups de pied dans les reins.
Alors, ma foi, on songe  s'amuser dehors... On nous aurait maris,
mais je ne sais plus, nos parents n'ont pas voulu.

Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la mousse blanche.

--L'eau est joliment, dure  Paris, dit-elle.

Madame Boche ne lavait plus que mollement. Elle s'arrtait, faisant
durer son savonnage, pour rester l,  connatre cette histoire, qui
torturait sa curiosit depuis quinze jours. Sa bouche tait  demi
ouverte dans sa grosse face; ses yeux,  fleur de tte, luisaient.
Elle pensait, avec la satisfaction d'avoir devin:

--C'est a, la petite cause trop. Il y a eu du grabuge.

Puis, tout haut:

--Il n'est pas gentil, alors?

--Ne m'en parlez pas! rpondit Gervaise, il tait trs bien pour moi,
l-bas; mais, depuis que nous sommes  Paris, je ne peux plus en venir
 bout... Il faut vous dire que sa mre est morte l'anne dernire, en
lui laissant quelque chose, dix-sept cents francs  peu prs. Il
voulait partir pour Paris. Alors, comme le pre Macquart m'envoyait
toujours des gifles sans crier gare, j'ai consenti  m'en aller avec
lui; nous avons fait le voyage avec les deux enfants. Il devait
m'tablir blanchisseuse et travailler de son tat de chapelier. Nous
aurions t trs-heureux... Mais, voyez-vous, Lantier est un
ambitieux, un dpensier, un homme qui ne songe qu' son amusement. Il
ne vaut pas grand'chose, enfin... Nous sommes donc descendus  l'htel
Montmartre, rue Montmartre. Et 'a t des dners, des voitures, le
thtre, une montre pour lui, une robe de soie pour moi; car il n'a
pas mauvais coeur, quand il a de l'argent. Vous comprenez, tout le
tremblement, si bien qu'au bout de deux mois nous tions nettoys.
C'est  ce moment-l que nous sommes venus habiter l'htel Boncoeur et
que la sacre vie a commenc...

Elle s'interrompit, serre tout d'un coup  la gorge, rentrant ses
larmes. Elle avait fini de brosser son linge.

--Il faut que j'aille chercher mon eau chaude, murmura-t-elle.

Mais madame Boche, trs contrarie de cet arrt dans les confidences,
appela le garon du lavoir qui passait.

--Mon petit Charles, vous serez bien gentil, allez donc chercher un
seau d'eau chaude  madame, qui est presse.

Le garon prit le seau et le rapporta plein. Gervaise paya; c'tait un
sou le seau. Elle versa l'eau chaude dans le baquet, et savonna le
linge une dernire fois, avec les mains, se ployant au-dessus de la
batterie, au milieu d'une vapeur qui accrochait des filets de fume
grise dans ses cheveux blonds.

--Tenez, mettez donc des cristaux, j'en ai l, dit obligeamment la
concierge.

Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond d'un sac de carbonate
de soude, qu'elle avait apport. Elle lui offrit aussi de l'eau de
javelle; mais la jeune femme refusa; c'tait bon pour les taches de
graisse et les taches de vin.

--Je le crois un peu coureur, reprit madame Boche, en revenant 
Lantier, sans le nommer.

Gervaise, les reins en deux, les mains enfonces et crispes dans le
linge, se contenta de hocher la tte.

--Oui, oui, continua l'autre, je me suis aperue de plusieurs petites
choses...

Mais elle se rcria, devant le brusque mouvement de Gervaise qui
s'tait releve, toute ple, en la dvisageant.

--Oh! non, je ne sais rien!.. Il aime  rire, je crois, voil tout...
Ainsi, les deux filles qui logent chez nous, Adle et Virginie, vous
les connaissez, eh bien! il plaisante avec elles, et a ne va pas plus
loin, j'en suis sre.

La jeune femme, droite devant elle, la face en sueur, les bras
ruisselants, la regardait toujours, d'un regard fixe et profond.
Alors, la concierge se fcha, s'appliqua un coup de poing sur la
poitrine, en donnant sa parole d'honneur. Elle criait:

--Je ne sais rien, la, quand je vous le dis!

Puis, se calmant, elle ajouta d'une voix doucereuse, comme on parle 
une personne  qui la vrit ne vaudrait rien:

--Moi, je trouve qu'il a les yeux francs... Il vous pousera, ma
petite, je vous le promets!

Gervaise s'essuya le front de sa main mouille. Puis, elle tira de
l'eau une autre pice de linge, en hochant de nouveau la tte. Un
instant, toutes deux gardrent le silence. Autour d'elles, le lavoir
s'tait apais. Onze heures sonnaient. La moiti des laveuses, assises
d'une jambe au bord de leurs baquets, avec un litre de vin dbouch 
leurs pieds, mangeaient des saucisses dans des morceaux de pain
fendus. Seules, les mnagres venues l pour laver leurs petits
paquets de linge, se htaient, en regardant l'oeil-de-boeuf accroch
au-dessus du bureau. Quelques coups de battoir partaient encore,
espacs, au milieu des rires adoucis, des conversations qui
s'emptaient dans un bruit glouton de mchoires; tandis que la machine
 vapeur, allant son train, sans repos ni trve, semblait hausser la
voix, vibrante, ronflante, emplissant l'immense salle. Mais pas une
des femmes ne l'entendait; c'tait comme la respiration mme du
lavoir, une baleine ardente amassant sous les poutres du plafond
l'ternelle bue qui flottait. La chaleur devenait intolrable; des
raies de soleil entraient  gauche, par les hautes fentres, allumant
les vapeurs fumantes de nappes opalises, d'un gris-rose et d'un
gris-bleu trs-tendres. Et, comme des plaintes s'levaient, le garon
Charles allait d'une fentre  l'autre, tirait des stores de grosse
toile; ensuite, il passa de l'autre ct, du ct de l'ombre, et
ouvrit des vasistas. On l'acclamait, on battait des mains; une gaiet
formidable roulait. Bientt, les derniers battoirs eux-mmes se
turent. Les laveuses, la bouche pleine, ne faisaient plus que des
gestes avec les couteaux ouverts qu'elles tenaient au poing. Le
silence devenait tel, qu'on entendait rgulirement, tout au bout, le
grincement de la pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et le
jetant dans le fourneau de la machine.

Cependant, Gervaise lavait son linge de couleur dans l'eau chaude,
grasse de savon, qu'elle avait conserve. Quand elle eut fini, elle
approcha un trteau, jeta en travers toutes les pices, qui faisaient
par terre des mares bleutres. Et elle commena  rincer. Derrire
elle, le robinet d'eau froide coulait au-dessus d'un vaste baquet,
fix au sol, et que traversaient deux barres de bois, pour soutenir le
linge. Au-dessus, en l'air, deux autres barres passaient, o le linge
achevait de s'goutter.

--Voil qui va tre fini, ce n'est pas malheureux, dit madame Boche.
Je reste pour vous aider  tordre tout a.

--Oh! ce n'est pas la peine, je vous remercie bien, rpondit la jeune
femme, qui ptrissait de ses poings et barbottait les pices de
couleur dans l'eau claire. Si j'avais des draps, je ne dis pas.

Mais il lui fallut pourtant accepter l'aide de la concierge. Elles
tordaient toutes deux, chacune  un bout, une jupe, un petit lainage
marron mauvais teint, d'o sortait une eau jauntre, lorsque madame
Boche s'cria:

--Tiens! la grande Virginie!... Qu'est-ce qu'elle vient laver ici,
celle-l, avec ses quatre guenilles dans un mouchoir?

Gervaise avait vivement lev la tte. Virginie tait une fille de son
ge, plus grande qu'elle, brune, jolie, malgr sa figure un peu
longue. Elle avait une vieille robe noire  volants, un ruban rouge au
cou; et elle tait coiffe avec soin, le chignon pris dans un filet en
chenille bleue. Un instant, au milieu de l'alle centrale, elle pina
les paupires, ayant l'air de chercher; puis, quand elle eut aperu
Gervaise, elle vint passer prs d'elle, raide, insolente, balanant
ses hanches, et s'installa sur la mme range,  cinq baquets de
distance.

--En voil un caprice! continuait madame Boche,  voix plus basse.
Jamais elle ne savonne une paire de manches... Ah! une fameuse
fainante, je vous en rponds! Une couturire qui ne recoud pas
seulement ses bottines! C'est comme sa soeur, la brunisseuse, cette
gredine d'Adle, qui manque l'atelier deux jours sur trois! a n'a ni
pre ni mre connus, a vit d'on ne sait quoi, et si l'on voulait,
parler... Qu'est-ce qu'elle frotte donc l? Hein! c'est un jupon? Il
est joliment dgotant, il a d en voir de propres, ce jupon!

Madame Boche, videmment, voulait faire plaisir  Gervaise. La vrit
tait qu'elle prenait souvent le caf avec Adle et Virginie, quand
les petites avaient de l'argent. Gervaise ne rpondait pas, se
dpchait, les mains fivreuses. Elle venait de faire son bleu, dans
un petit baquet mont sur trois pieds. Elle trempait ses pices de
blanc, les agitait un instant au fond de l'eau teinte, dont le reflet
prenait une pointe de laque; et, aprs les avoir tordues lgrement,
elle les alignait sur les barres de bois, en haut. Pendant toute cette
besogne, elle affectait de tourner le dos  Virginie. Mais elle
entendait ses ricanements, elle sentait sur elle ses regards obliques.
Virginie semblait n'tre venue que pour la provoquer. Un instant,
Gervaise s'tant retourne, elles se regardrent toutes deux,
fixement.

--Laissez-la donc, murmura madame Boche. Vous n'allez peut-tre pas
vous prendre aux cheveux... Quand je vous dis qu'il n'y a rien! Ce
n'est pas elle, la!

A ce moment, comme la jeune femme pendait sa dernire pice de linge,
il y eut des rires  la porte du lavoir.

--C'est deux gosses qui demandent maman! cria Charles.

Toutes les femmes se penchrent. Gervaise reconnut Claude et tienne.
Ds qu'ils l'aperurent, ils coururent  elle, au milieu des flaques,
tapant sur les dalles les talons de leurs souliers dnous. Claude,
l'an, donnait la main  son petit frre. Les laveuses, sur leur
passage, avaient de lgers cris de tendresse,  les voir un peu
effrays, souriant pourtant. Et ils restrent l, devant leur mre,
sans se lcher, levant leurs ttes blondes.

--C'est papa qui vous envoie? demanda Gervaise.

Mais comme elle se baissait pour rattacher les cordons des souliers
d'tienne, elle vit,  un doigt de Claude, la clef de la chambre avec
son numro de cuivre, qu'il balanait.

--Tiens! tu m'apportes la clef! dit-elle, trs-surprise. Pourquoi
donc?

L'enfant, en apercevant la clef qu'il avait oublie  son doigt, parut
se souvenir et cria de sa voix claire:

--Papa est parti.

--Il est all acheter le djeuner, il vous a dit de venir me chercher
ici?

Claude regarda son frre, hsita, ne sachant plus. Puis, il reprit
d'un trait:

--Papa est parti... Il a saut du lit, il a mis toutes les affaires
dans la malle, il a descendu la malle sur une voiture... Il est parti.

Gervaise, accroupie, se releva lentement, la figure blanche, portant
les mains  ses joues et  ses tempes, comme si elle entendait sa tte
craquer. Et elle ne put trouver qu'un mot, elle le rpta vingt fois
sur le mme ton:

--Ah! mon Dieu!...ah! mon Dieu!... ah! mon Dieu!...

Madame Boche, cependant, interrogeait l'enfant  son tour, tout
allume de se trouver dans cette histoire.

--Voyons, mon petit, il faut dire les choses.... C'est lui qui a
ferm la porte et qui vous a dit d'apporter la clef, n'est-ce pas?

Et, baissant la voix,  l'oreille de Claude:

--Est-ce qu'il y avait une dame dans la voiture?

L'enfant se troubla de nouveau. Il recommena son histoire, d'un air
triomphant:

--Il a saut du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il
est parti...

Alors, comme madame Boche le laissait aller, il tira son frre devant
le robinet. Ils s'amusrent tous les deux  faire couler l'eau.

Gervaise ne pouvait pleurer. Elle touffait, les reins appuys contre
son baquet, le visage toujours entre les mains. De courts frissons la
secouaient. Par moments, un long soupir passait, tandis qu'elle
s'enfonait davantage les poings sur les yeux, comme pour s'anantir
dans le noir de son abandon. C'tait un trou de tnbres au fond
duquel il lui semblait tomber.

--Allons, ma petite, que diable! murmurait madame Boche.

--Si vous saviez! si vous saviez! dit-elle enfin tout bas. Il m'a
envoye ce matin porter mon chle et mes chemises au Mont-de-Pit
pour payer cette voiture...

Et elle pleura. Le souvenir de sa course au Mont-de-Pit, en
prcisant un fait de la matine, lui avait arrach les sanglots qui
s'tranglaient dans sa gorge.

Cette course-l, c'tait une abomination, la grosse douleur dans son
dsespoir. Les larmes coulaient sur son menton que ses mains avaient
dj mouill, sans qu'elle songet seulement  prendre son mouchoir.

--Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous regarde, rptait madame
Boche qui s'empressait autour d'elle. Est-il possible de se faire tant
de mal pour un homme!... Vous l'aimiez donc toujours, hein? ma pauvre
chrie. Tout  l'heure, vous tiez joliment monte contre lui. Et vous
voil, maintenant,  le pleurer,  vous crever le coeur... Mon Dieu,
que nous sommes btes!

Puis, elle se montra maternelle.

--Une jolie petite femme comme vous! s'il est permis!... On peut tout
vous raconter  prsent, n'est-ce pas? Eh bien! vous vous souvenez,
quand je suis passe sous votre fentre, je me doutais...
Imaginez-vous que, cette nuit, lorsque Adle est rentre, j'ai entendu
un pas d'homme avec le sien. Alors, j'ai voulu savoir, j'ai regard
dans l'escalier. Le particulier tait dj au deuxime tage, mais
j'ai bien reconnu la redingote de monsieur Lantier. Boche, qui faisait
le guet, ce matin, l'a vu redescendre tranquillement... C'tait avec
Adle, vous entendez. Virginie a maintenant un monsieur chez lequel
elle va deux fois par semaine. Seulement, ce n'est gure propre tout
de mme, car elles n'ont qu'une chambre et une alcve, et je ne sais
trop o Virginie a pu coucher.

Elle s'interrompit un instant, se tournant, reprenant de sa grosse
voix touffe:

--Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-coeur, l-bas. Je
mettrais ma main au feu que son savonnage est une frime... Elle a
emball les deux autres et elle est venue ici pour leur raconter la
tte que vous feriez.

Gervaise ta ses mains, regarda. Quand elle aperut devant elle
Virginie, au milieu de trois ou quatre femmes, parlant bas, la
dvisageant, elle fut prise d'une colre folle. Les bras en avant,
cherchant  terre, tournant sur elle-mme, dans un tremblement de tous
ses membres, elle marcha quelques pas, rencontra un seau plein, le
saisit  deux mains, le vida  toute vole.

--Chameau, va! cria la grande Virginie.

Elle avait fait un saut en arrire, ses bottines seules taient
mouilles. Cependant, le lavoir, que les larmes de la jeune femme
rvolutionnaient depuis un instant, se bousculait pour voir la
bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain, montrent sur des
baquets. D'autres accoururent, les mains pleines de savon. Un cercle
se forma.

--Ah! le chameau! rptait la grande Virginie. Qu'est-ce qui lui
prend,  cette enrage-la! Gervaise en arrt, le menton tendu, la face
convulse, ne rpondait pas, n'ayant point encore le coup de gosier de
Paris. L'autre continua:

--Va donc! C'est las de rouler la province, a n'avait pas douze ans
que a servait de paillasse  soldats, a a laiss une jambe dans son
pays... Elle est tombe de pourriture, sa jambe...

Un rire courut. Virginie, voyant son succs, s'approcha de deux pas,
redressant sa haute taille, criant plus fort:

--Hein! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton affaire! Tu
sais, il ne faut pas venir nous embter, ici... Est-ce que je la
connais, moi, cette peau! Si elle m'avait attrape, je lui aurais
joliment retrouss ses jupons; vous auriez vu a. Qu'elle dise
seulement ce que je lui ai fait... Dis, rouchie, qu'est-ce qu'on t'a
fait?

--Ne causez pas tant, bgaya Gervaise. Vous savez bien... On a vu mon
mari, hier soir... Et taisez-vous, parce que je vous tranglerais,
bien sr.

--Son mari! Ah! elle est bonne, celle-l!... Le mari  madame! comme
si on avait des maris avec cette dgane!... Ce n'est pas ma faute
s'il t'a lche. Je ne te l'ai pas vol, peut-tre. On peut me
fouiller... Veux-tu que je te dise, tu l'empoisonnais, cet homme! Il
tait trop gentil pour toi... Avait-il son collier, au moins? Qui
est-ce qui a trouv le mari  madame?... Il y aura rcompense...

Les rires recommencrent. Gervaise,  voix presque basse, se
contentait toujours de murmurer:

--Vous savez bien, vous savez bien... C'est votre soeur, je
l'tranglerai, votre soeur...

--Oui, va te frotter  ma soeur, reprit Virginie en ricanant. Ah!
c'est ma soeur! C'est bien possible, ma soeur a un autre chic que
toi... Mais est-ce que a me regarde! est-ce qu'on ne peut plus laver
son linge tranquillement! Flanque-moi la paix, entends-tu, parce qu'en
voil assez!

Et ce fut elle qui revint, aprs avoir donn cinq ou six coups de
battoir, grise par les injures, emporte. Elle se tut et recommena
ainsi trois fois:

--Eh bien! oui, c'est ma soeur. La, es-tu contente?... Ils s'adorent
tous les deux. Il faut les voir se bcoter!... Et il t'a lche avec
tes btards! De jolis mmes qui ont des crotes plein la figure! Il y
en a un d'un gendarme, n'est-ce pas? et tu en as fait crever trois
autres, parce que tu ne voulais pas de surcrot de bagage pour
venir... C'est ton Lantier qui nous a racont a. Ah! il en dit de
belles, il en avait assez de ta carcasse!

--Salope! salope! salope! hurla Gervaise, hors d'elle, reprise par un
tremblement furieux.

Elle tourna, chercha une fois encore par terre; et, ne trouvant que le
petit baquet, elle le prit par les pieds, lana l'eau du bleu  la
figure de Virginie.

--Rosse! elle m'a perdu ma robe! cria celle-ci, qui avait toute une
paule mouille et sa main gauche teinte en bleu. Attends, gadoue!

A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme. Alors,
une bataille formidable s'engagea. Elles couraient toutes deux le long
des baquets, s'emparant des seaux pleins, revenant se les jeter  la
tte. Et chaque dluge tait accompagn d'un clat de voix. Gervaise
elle-mme rpondait,  prsent.

--Tiens! salet!... Tu l'as reu celui-l. a te calmera le derrire.

--Ah! la carne! Voil pour ta crasse. Dbarbouille-toi une fois dans
ta vie.

--Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue!

--Encore un!... Rince-toi les dents, fais ta toilette pour ton quart
de ce soir, au coin de la rue Belhomme.

Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en attendant
qu'ils fussent pleins, elles continuaient leurs ordures. Les premiers
seaux, mal lancs, les touchaient  peine. Mais elles se faisaient la
main. Ce fut Virginie qui, la premire, en reut un en pleine figure;
l'eau, entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa
par-dessous sa robe. Elle tait encore tout tourdie, quand un second
la prit de biais, lui donna une forte claque contre l'oreille gauche,
en trempant son chignon, qui se droula comme une ficelle. Gervaise
fut d'abord atteinte aux jambes; un seau lui emplit ses souliers,
rejaillit jusqu' ses cuisses; deux autres l'inondrent aux hanches.
Bientt, d'ailleurs, il ne fut plus possible de juger les coups. Elles
taient l'une et l'autre ruisselantes de la tte aux pieds, les
corsages plaqus aux paules, les jupes collant sur les reins,
maigries, raidies, grelottantes, s'gouttant de tous les cts, ainsi
que des parapluies pendant une averse.

--Elles sont rien drles! dit la voix enroue d'une laveuse.

Le lavoir s'amusait normment. On s'tait recul, pour ne pas
recevoir les claboussures. Des applaudissements, des plaisanteries
montaient, au milieu du bruit d'cluse des seaux vids  toute vole.
Par terre, des mares coulaient, les deux femmes pataugeaient jusqu'aux
chevilles. Cependant, Virginie, mnageant une tratrise, s'emparant
brusquement d'un seau d'eau de lessive bouillante, qu'une de ses
voisines avait demand, le jeta. Il y eut un cri. On crut Gervaise
bouillante. Mais elle n'avait que le pied gauche brl lgrement.
Et, de toutes ses forces, exaspre par la douleur, sans le remplir
cette fois, elle envoya un seau dans les jambes de Virginie, qui
tomba.

Toutes les laveuses parlaient ensemble.

--Elle lui a cass une patte!

--Dame! l'autre a bien voulu la faire cuire!

--Elle a raison, aprs tout, la blonde, si on lui a pris son homme!

Madame Boche levait les bras au ciel, en s'exclamant. Elle s'tait
prudemment gare entre deux baquets; et les enfants, Claude et
tienne, pleurant, suffoquant, pouvants, se pendaient  sa robe,
avec ce cri continu: Maman! maman! qui se brisait dans leurs sanglots.
Quand elle vit Virginie par terre, elle accourut, tirant Gervaise par
ses jupes, rptant:

--Voyons, allez-vous-en! Soyez raisonnable... J'ai les sangs tourns,
ma parole! On n'a jamais vu une tuerie pareille.

Mais elle recula, elle retourna se rfugier entre les deux baquets,
avec les enfants. Virginie venait de sauter  la gorge de Gervaise.
Elle la serrait au cou, tchait de l'trangler. Alors, celle-ci, d'une
violente secousse, se dgagea, se pendit  la queue de son chignon,
comme si elle avait voulu lui arracher la tte. La bataille
recommena, muette, sans un cri, sans une injure. Elles ne se
prenaient pas corps  corps, s'attaquaient  la figure, les mains
ouvertes et crochues, pinant, griffant ce qu'elles empoignaient. Le
ruban rouge et le filet en chenille bleue de la grande brune furent
arrachs; son corsage, craqu au cou, montra sa peau, tout un bout
d'paule; tandis que la blonde, dshabille, une manche de sa camisole
blanche te sans qu'elle st comment, avait un accroc  sa chemise
qui dcouvrait le pli nu de sa taille. Des lambeaux d'toffe volaient.
D'abord, ce fut sur Gervaise que le sang parut, trois longues
gratignures descendant de la bouche sous le menton; et elle
garantissait ses yeux, les fermait  chaque claque, de peur d'tre
borgne. Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait ses
oreilles, s'enrageait de ne pouvoir les prendre, quand elle saisit
enfin l'une des boucles, une poire de verre jaune; elle tira, fendit
l'oreille; le sang coula.

--Elles se tuent! sparez-les, ces guenons! dirent plusieurs voix.

Les laveuses s'taient rapproches. Il se formait deux camps: les unes
excitaient les deux femmes comme des chiennes qui se battent; les
autres, plus nerveuses, toutes tremblantes, tournaient la tte, en
avaient assez, rptaient qu'elles en seraient malades, bien sr. Et
une bataille gnrale faillit avoir lieu; on se traitait de
sans-coeur, de propre  rien; des bras nus se tendaient; trois gifles
retentirent.

Madame Boche, pourtant, cherchait le garon du lavoir.

--Charles! Charles!... O est-il donc?

Et elle le trouva au premier rang, regardant, les bras croiss.
C'tait un grand gaillard,  cou norme. Il riait, il jouissait des
morceaux de peau que les deux femmes montraient. La petite blonde
tait grasse comme une caille. a serait farce, si sa chemise se
fendait.

--Tiens! murmura-t il en clignant un oeil, elle a une fraise sous le
bras.

--Comment! vous tes l! cria madame Boche en l'apercevant. Mais
aidez-nous donc  les sparer!... Vous pouvez bien les sparer, vous!

--Ah bien! non, merci! s'il n'y a que moi! dit-il tranquillement.
Pour me faire griffer l'oeil comme l'autre jour, n'est-ce pas?... Je
ne suis pas ici pour a, j'aurais trop de besogne... N'ayez pas peur,
allez! a leur fait du bien, une petite saigne. a les attendrit.

La concierge parla alors d'aller avertir les sergents de ville. Mais
la matresse du lavoir, la jeune femme dlicate, aux yeux malades, s'y
opposa formellement. Elle rpta  plusieurs reprises:

--Non, non, je ne veux pas, a compromet la maison.

Par terre, la lutte continuait. Tout d'un coup, Virginie se redressa
sur les genoux. Elle venait de ramasser un battoir, elle le
brandissait. Elle rlait, la voix change:

--Voil du chien, attends! Apprte ton linge sale!

Gervaise, vivement, allongea la main, prit galement un battoir, le
tint lev comme une massue. Et elle avait, elle aussi, une voix
rauque.

--Ah! tu veux la grande lessive... Donne ta peau, que j'en fasse des
torchons!

Un moment, elles restrent l, agenouilles,  se menacer. Les cheveux
dans la face, la poitrine soufflante, boueuses, tumfies, elles se
guettaient, attendant, reprenant haleine. Gervaise porta le premier
coup; son battoir glissa sur l'paule de Virginie. Et elle se jeta de
ct pour viter le battoir de celle-ci, qui lui effleura la hanche.
Alors, mises en train, elles se taprent comme les laveuses tapent
leur linge, rudement, en cadence. Quand elles se touchaient, le coup
s'amortissait, on aurait dit une claque dans un baquet d'eau.

Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus; plusieurs s'en
taient alles, en disant que a leur cassait l'estomac; les autres,
celles qui restaient, allongeaient le cou, les yeux allums d'une
lueur de cruaut, trouvant ces gaillardes-l trs-crnes. Madame Boche
avait emmen Claude et tienne; et l'on entendait,  l'autre bout,
l'clat de leurs sanglots ml aux heurts sonores des deux battoirs.

Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie venait de l'atteindre 
toute vole sur son bras nu, au-dessus du coude; une plaque rouge
parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On crut
qu'elle voulait assommer l'autre.

--Assez! assez! cria-t-on.

Elle avait un visage si terrible, que personne n'osa approcher. Les
forces dcuples, elle saisit Virginie par la taille, la plia, lui
colla la figure sur les dalles, les reins en l'air; et, malgr les
secousses, elle lui releva les jupes, largement. Dessous, il y avait
un pantalon. Elle passa la main dans la fente, l'arracha, montra tout,
les cuisses nues, les fesses nues. Puis, le battoir lev, elle se mit
 battre, comme elle battait autrefois  Plassans, au bord de la
Viorne, quand sa patronne lavait le linge de la garnison. Le bois
mollissait dans les chairs avec un bruit mouill. A chaque tape, une
bande rouge marbrait la peau blanche.

--Oh! oh! murmurait le garon Charles, merveill, les yeux agrandis.

Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais bientt le cri: Assez!
assez! recommena. Gervaise n'entendait pas, ne se lassait pas. Elle
regardait sa besogne, penche, proccupe de ne pas laisser une place
sche. Elle voulait toute cette peau battue, couverte de confusion. Et
elle causait, prise d'une gaiet froce, se rappelant une chanson de
lavandire:

--Pan! pan! Margot au lavoir... Pan! pan!  coups de battoir... Pan!
pan! va laver son coeur... Pan! pan! tout noir de douleur...

Et elle reprenait:

--a c'est pour toi, a c'est pour ta soeur, a c'est pour Lantier...
Quand tu les verras, tu leur donneras a... Attention! je recommence.
a c'est pour Lantier, a c'est pour ta soeur, a c'est pour toi...
Pan! pan! Margot au lavoir... Pan! pan!  coups de battoir...

On dut lui arracher Virginie des mains. La grande brune, la figure en
larmes, pourpre, confuse, reprit son linge, se sauva; elle tait
vaincue. Cependant, Gervaise repassait la manche de sa camisole,
rattachait ses jupes. Son bras la faisait souffrir, et elle pria
madame Boche de lui mettre son linge sur l'paule. La concierge
racontait la bataille, disait ses motions, parlait de lui visiter le
corps, pour voir.

--Vous avez peut-tre bien quelque chose de cass... J'ai entendu un
coup...

Mais la jeune femme voulait s'en aller. Elle ne rpondait pas aux
apitoiements  l'ovation bavarde des laveuses qui l'entouraient,
droites dans leurs tabliers. Quand elle fut charge, elle gagna la
porte, o ses enfants l'attendaient.

--C'est deux heures, a fait deux sous, lui dit en l'arrtant la
matresse du lavoir, dj rinstalle dans son cabinet vitr.

Pourquoi deux sous? Elle ne comprenait plus qu'on lui demandait le
prix de sa place. Puis, elle donna ses deux sous. Et, boitant
fortement sous le poids du linge mouill pendu  son paule,
ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle s'en alla, en
tranant de ses bras nus tienne et Claude, qui trottaient  ses
cts, secous encore et barbouills de leurs sanglots.

Derrire elle, le lavoir reprenait son bruit norme d'cluse. Les
laveuses avaient mang leur pain, bu leur vin, et elles tapaient plus
dur, les faces allumes, gayes par le coup de torchon de Gervaise et
de Virginie. Le long des baquets, de nouveau, s'agitaient une fureur
de bras, des profils anguleux de marionnettes aux reins casss, aux
paules djetes, se pliant violemment comme sur des charnires. Les
conversations continuaient d'un bout  l'autre des alles. Les voix,
les rires, les mots gras, se flaient dans le grand gargouillement de
l'eau. Les robinets crachaient, les seaux jetaient des flaques, une
rivire coulait sous les batteries. C'tait le chien de l'aprs-midi,
le linge pil  coups de battoir. Dans l'immense salle, les fumes
devenaient rousses, troues seulement par des ronds de soleil, des
balles d'or, que les dchirures des rideaux laissaient passer. On
respirait l'touffement tide des odeurs savonneuses. Tout d'un coup,
le hangar s'emplit d'une bue blanche; l'norme couvercle du cuvier o
bouillait la lessive, montait mcaniquement le long d'une tige
centrale  crmaillre; et le trou bant du cuivre, au fond de sa
maonnerie de briques, exhalait des tourbillons de vapeur, d'une
saveur sucre de potasse. Cependant,  ct, les essoreuses
fonctionnaient; des paquets de linge, dans des cylindres de fonte,
rendaient leur eau sous un tour de roue de la machine, haletante,
fumante, secouant plus rudement le lavoir de la besogne continue de
ses bras d'acier.

Quand Gervaise mit le pied dans l'alle de l'htel Boncoeur, les
larmes la reprirent. C'tait une alle noire, troite, avec un
ruisseau longeant le mur, pour les eaux sales; et cette puanteur
qu'elle retrouvait, lui faisait songer aux quinze jours passs l avec
Lantier, quinze jours de misre et de querelles, dont le souvenir, 
cette heure, tait un regret cuisant. Il lui sembla entrer dans son
abandon.

En haut, la chambre tait nue, pleine de soleil, la fentre ouverte.
Ce coup de soleil, cette nappe de poussire d'or dansante, rendait
lamentables le plafond noir, les murs au papier arrach. Il n'y avait
plus,  un clou de la chemine, qu'un petit fichu de femme, tordu
comme une ficelle. Le lit des enfants, tir au milieu de la pice,
dcouvrait la commode, dont les tiroirs laisss ouverts montraient
leurs flancs vides. Lantier s'tait lav et avait achev la pommade,
deux sous de pommade dans une carte  jouer; l'eau grasse de ses mains
emplissait la cuvette. Et il n'avait rien oubli, le coin occup
jusque-l par la malle paraissait  Gervaise faire un trou immense.
Elle ne retrouva mme pas le petit miroir rond, accroch 
l'espagnolette. Alors, elle eut un pressentiment, elle regarda sur la
chemine: Lantier avait emport les reconnaissances, le paquet rose
tendre n'tait plus l, entre les flambeaux de zinc dpareills.

Elle pendit son linge au dossier d'une chaise; elle demeura debout,
tournant, examinant les meubles, frappe d'une telle stupeur, que ses
larmes ne coulaient plus. Il lui restait un sou sur les quatre sous
gards pour le lavoir. Puis, entendant rire  la fentre tienne et
Claude, dj consols, elle s'approcha, prit leurs ttes sous ses
bras, s'oublia un instant devant cette chausse grise, o elle avait
vu, le matin, s'veiller le peuple ouvrier, le travail gant de Paris.
A cette heure, le pav chauff par les besognes du jour allumait une
rverbration ardente au-dessus de la ville, derrire le mur de
l'octroi. C'tait sur ce pav dans cet air de fournaise, qu'on la
jetait toute seule avec les petits; et elle enfila d'un regard les
boulevards extrieurs,  droite,  gauche, s'arrtant aux deux bouts,
prise d'une pouvante sourde, comme si sa vie, dsormais, allait tenir
l, entre un abattoir et un hpital.



II


Trois semaines plus tard, vers onze heures et demie, un jour de beau
soleil, Gervaise et Coupeau, l'ouvrier zingueur, mangeaient ensemble
une prune,  l'Assommoir du pre Colombe. Coupeau, qui fumait une
cigarette sur le trottoir, l'avait force  entrer, comme elle
traversait la rue, revenant de porter du linge; et son grand panier
carr de blanchisseuse tait par terre, prs d'elle, derrire la
petite table de zinc.

L'Assommoir du pre Colombe se trouvait au coin de la rue des
Poissonniers et du boulevard de Rochechouart. L'enseigne portait, en
longues lettres bleues, le seul mot: _Distillation_, d'un bout 
l'autre. Il y avait  la porte, dans deux moitis de futaille, des
lauriers-roses poussireux. Le comptoir norme, avec ses files de
verres, sa fontaine et ses mesures d'tain, s'allongeait  gauche en
entrant; et la vaste salle, tout autour, tait orne de gros tonneaux
peints en jaune clair, miroitants de vernis, dont les cercles et les
cannelles de cuivre luisaient. Plus haut, sur des tagres, des
bouteilles de liqueurs, des bocaux de fruits, toutes sortes de fioles
en bon ordre, cachaient les murs, refltaient dans la glace, derrire
le comptoir, leurs taches vives, vert-pomme, or ple laque tendre.
Mais la curiosit de la maison tait, au fond, de l'autre ct d'une
barrire de chne, dans une cour vitre, l'appareil  distiller que
les consommateurs voyaient fonctionner, des alambics aux longs cols,
des serpentins descendant sous terre, une cuisine du diable devant
laquelle venaient rver les ouvriers solards.

A cette heure du djeuner, l'Assommoir restait vide. Un gros homme de
quarante ans, le pre Colombe, en gilet  manches, servait une petite
fille d'une dizaine d'annes, qui lui demandait quatre sous de goutte
dans une tasse. Une nappe de soleil entrait par la porte, chauffait le
parquet toujours humide des crachats des fumeurs. Et, du comptoir, des
tonneaux, de toute la salle, montait une odeur liquoreuse, une fume
d'alcool qui semblait paissir et griser les poussires volantes du
soleil.

Cependant, Coupeau roulait une nouvelle cigarette. Il tait trs
propre, avec un bourgeron et une petite casquette de toile bleue,
riant, montrant ses dents blanches. La mchoire infrieure saillante,
le nez lgrement cras, il avait de beaux yeux marron, la face d'un
chien joyeux et bon enfant. Sa grosse chevelure frise se tenait tout
debout. Il gardait la peau encore tendre de ses vingt-six ans. En face
de lui, Gervaise, en caraco d'orlans noir, la tte nue, achevait de
manger sa prune, qu'elle tenait par la queue, du bout des doigts. Ils
taient prs de la rue,  la premire des quatre tables ranges le
long des tonneaux, devant le comptoir.

Lorsque le zingueur eut allum sa cigarette, il posa les coudes sur la
table, avana la face, regarda un instant sans parler la jeune femme,
dont le joli visage de blonde avait, ce jour-l, une transparence
laiteuse de fine porcelaine. Puis, faisant allusion  une affaire
connue d'eux seuls, dbattue dj, il demanda simplement  demi-voix:

--Alors, non? vous dites non?

--Oh! bien sr, non, monsieur Coupeau, rpondit tranquillement
Gervaise souriante. Vous n'allez peut-tre pas me parler de a ici.
Vous m'aviez promis pourtant d'tre raisonnable.... Si j'avais su,
j'aurais refus votre consommation.

Il ne reprit pas la parole, continua  la regarder, de tout prs, avec
une tendresse hardie et qui s'offrait, passionn surtout pour les
coins de ses lvres, de petits coins d'un rose ple, un peu mouill,
laissant voir le rouge vif de la bouche, quand elle souriait. Elle,
pourtant, ne se reculait pas, demeurait placide et affectueuse. Au
bout d'un silence, elle dit encore:

--Vous n'y songez pas, vraiment. Je suis une vieille femme, moi; j'ai
un grand garon de huit ans ... Qu'est-ce que nous ferions ensemble?

--Pardi! murmura Coupeau en clignant les yeux, ce que font les
autres!

Mais elle eut un geste d'ennui.

--Ah! si vous croyez que c'est toujours amusant? On voit bien que
vous n'avez pas t en mnage... Non, monsieur Coupeau, il faut que je
pense aux choses srieuses. La rigolade, a ne mne  rien,
entendez-vous! J'ai deux bouches  la maison, et qui avalent ferme,
allez! Comment voulez-vous que j'arrive  lever mon petit monde, si
je m'amuse  la bagatelle?... Et puis, coutez, mon malheur a t une
fameuse leon. Vous savez, les hommes maintenant, a ne fait plus mon
affaire. On ne me repincera pas de longtemps.

Elle s'expliquait sans colre, avec une grande sagesse, trs froide,
comme si elle avait trait question d'ouvrage, les raisons qui
l'empchaient de passer un corps de fichu  l'empois. On voyait
qu'elle avait arrt a dans sa tte, aprs de mres rflexions.

Coupeau, attendri, rptait:

--Vous me causez bien de la peine, bien de la peine...

--Oui, c'est ce que je vois, reprit-elle, et j'en suis fche pour
vous, monsieur Coupeau... Il ne faut pas que a vous blesse. Si
j'avais des ides  rire, mon Dieu! ce serait encore plutt avec vous
qu'avec un autre. Vous avez l'air bon garon, vous tes gentil. On se
mettrait ensemble, n'est-ce pas? et on irait tant qu'on irait. Je ne
fais pas ma princesse, je ne dis point que a n'aurait pas pu
arriver... Seulement,  quoi bon, puisque je n'en ai pas envie? Me
voil chez madame Fauconnier depuis quinze jours. Les petits vont 
l'cole. Je travaille, je suis contente... Hein? le mieux alors est de
rester comme on est.

Et elle se baissa pour prendre son panier.

--Vous me faites causer, on doit m'attendre chez la patronne... Vous
en trouverez une autre, allez! monsieur Coupeau, plus jolie que moi,
et qui n'aura pas deux marmots  traner.

Il regardait l'oeil-de-boeuf, encadr dans la glace. Il la fit
rasseoir, en criant:

--Attendez donc! Il n'est que onze heures trente-cinq... J'ai encore
vingt-cinq minutes... Vous ne craignez pourtant pas que je fasse des
btises; il y a la table entre nous... Alors, vous me dtestez, au
point de ne pas vouloir faire un bout de causette?

Elle posa de nouveau son panier, pour ne pas le dsobliger; et ils
parlrent en bons amis. Elle avait mang, avant d'aller porter son
linge; lui, ce jour-l, s'tait dpch d'avaler sa soupe et son
boeuf, pour venir la guetter. Gervaise, tout en rpondant avec
complaisance, regardait par les vitres, entre les bocaux de fruits 
l'eau-de-vie, le mouvement de la rue, o l'heure du djeuner mettait
un crasement de foule extraordinaire. Sur les deux trottoirs, dans
l'tranglement troit des maisons, c'tait une hte de pas, des bras
ballants, un coudoiement sans fin. Les retardataires, des ouvriers
retenus au travail, la mine maussade de faim, coupaient la chausse 
grandes enjambes, entraient en face chez un boulanger; et, lorsqu'ils
reparaissaient, une livre de pain sous le bras, ils allaient trois
portes plus haut, au _Veau  deux ttes_, manger un ordinaire de six
sous. Il y avait aussi,  ct du boulanger, une fruitire qui vendait
des pommes de terre frites et des moules au persil; un dfil continu
d'ouvrires, en longs tabliers, emportaient des cornets de pommes de
terre et des moules dans des tasses; d'autres, de jolies filles en
cheveux, l'air dlicat, achetaient des bottes de radis. Quand Gervaise
se penchait, elle apercevait encore une boutique de charcutier, pleine
de monde, d'o sortaient des enfants, tenant sur leur main, envelopps
d'un papier gras, une ctelette pane, une saucisse ou un bout de
boudin tout chaud. Cependant, le long de la chausse poisse d'une
boue noire, mme par les beaux temps, dans le pitinement de la foule
en marche, quelques ouvriers quittaient dj les gargotes,
descendaient en bandes, flnant, les mains ouvertes battant les
cuisses, lourds de nourriture, tranquilles et lents au milieu des
bousculades de la cohue.

Un groupe s'tait form  la porte de l'Assommoir.

--Dis donc, Bibi-la-Grillade, demanda une voix enroue, est-ce que tu
payes une tourne de vitriol? Cinq ouvriers entrrent, se tinrent
debout.

--Ah! ce voleur de pre Colombe! reprit la voix. Vous savez, il nous
faut de la vieille, et pas des coquilles de noix, de vrais verres!

Le pre Colombe, paisiblement, servait. Une autre socit de trois
ouvriers arriva. Peu  peu, les blouses s'amassaient  l'angle du
trottoir, faisaient l une courte station, finissaient par se pousser
dans la salle, entre les deux lauriers-roses gris de poussire.

--Vous tes bte! vous ne songez qu' la salet! disait Gervaise 
Coupeau. Sans doute que je l'aimais... Seulement, aprs la faon
dgotante dont il m'a lche...

Ils parlaient de Lantier. Gervaise ne l'avait pas revu; elle croyait
qu'il vivait avec la soeur de Virginie,  la Glacire, chez cet ami
qui devait monter une fabrique de chapeaux. D'ailleurs, elle ne
songeait gure  courir aprs lui. a lui avait d'abord fait une
grosse peine; elle voulait mme aller se jeter  l'eau; mais, 
prsent, elle s'tait raisonne, tout se trouvait pour le mieux.
Peut-tre qu'avec Lantier elle n'aurait jamais pu lever les petits,
tant il mangeait d'argent. Il pouvait venir embrasser Claude et
tienne, elle ne le flanquerait pas  la porte. Seulement, pour elle,
elle se ferait hacher en morceaux avant de se laisser toucher du bout
des doigts. Et elle disait ces choses en femme rsolue, ayant son plan
de vie bien arrt, tandis que Coupeau, qui ne lchait pas son dsir
de l'avoir, plaisantait, tournait tout  l'ordure, lui faisait sur
Lantier des questions trs crues, si gaiement, avec des dents si
blanches, qu'elle ne pensait pas  se blesser.

--C'est vous qui le battiez, dit-il enfin. Oh! vous n'tes pas bonne!
Vous donnez le fouet au monde.

Elle l'interrompit par un long rire. C'tait vrai, pourtant, elle
avait donn le fouet  cette grande carcasse de Virginie. Ce jour-l,
elle aurait trangl quelqu'un de bien bon coeur. Et elle se mit 
rire plus fort, parce que Coupeau lui racontait que Virginie, dsole
d'avoir tout montr, venait de quitter le quartier. Son visage,
pourtant, gardait une douceur enfantine; elle avanait ses mains
poteles, en rptant qu'elle n'craserait pas une mouche; elle ne
connaissait les coups que pour en avoir dj joliment reu dans sa
vie. Alors, elle en vint  causer de sa jeunesse,  Plassans. Elle
n'tait point coureuse du tout; les hommes l'ennuyaient; quand Lantier
l'avait prise,  quatorze ans, elle trouvait a gentil, parce qu'il se
disait son mari et qu'elle croyait jouer au mnage. Son seul dfaut,
assurait-elle, tait d'tre trs sensible, d'aimer tout le monde, de
se passionner pour des gens qui lui faisaient ensuite mille misres.
Ainsi, quand elle aimait un homme, elle ne songeait pas aux btises,
elle rvait uniquement de vivre toujours ensemble, trs heureux. Et,
comme Coupeau ricanait et lui parlait de ses deux enfants, qu'elle
n'avait certainement pas mis couver sous le traversin, elle lui
allongea des tapes sur les doigts, elle ajouta que, bien sr, elle
tait btie sur le patron des autres femmes; seulement, on avait tort
de croire les femmes toujours acharnes aprs a; les femmes
songeaient  leur mnage, se coupaient en quatre dans la maison, se
couchaient trop lasses, le soir, pour ne pas dormir tout de suite.
Elle, d'ailleurs, ressemblait  sa mre, une grosse travailleuse,
morte  la peine, qui avait servi de bte de somme au pre Macquart
pendant plus de vingt ans. Elle tait encore toute mince, tandis que
sa mre avait des paules  dmolir les portes en passant; mais a
n'empchait pas, elle lui ressemblait par sa rage de s'attacher aux
gens. Mme, si elle boitait un peu, elle tenait a de la pauvre femme,
que le pre Macquart rouait de coups. Cent fois, celle-ci lui avait
racont les nuits o le pre, rentrant sol, se montrait d'une
galanterie si brutale, qu'il lui cassait les membres; et srement,
elle avait pouss une de ces nuits-l, avec sa jambe en retard.

--Oh! ce n'est presque rien, a ne se voit pas, dit Coupeau pour
faire sa cour.

Elle hocha le menton; elle savait bien que a se voyait;  quarante
ans, elle se casserait en deux. Puis, doucement, avec un lger rire:

--Vous avez un drle de got d'aimer une boiteuse.

Alors, lui, les coudes toujours sur la table, avanant la face
davantage, la complimenta en risquant les mots, comme pour la griser.
Mais elle disait toujours non de la tte, sans se laisser tenter,
caresse pourtant par cette voix cline. Elle coutait, les regards
dehors, paraissant s'intresser de nouveau  la foule croissante.
Maintenant, dans les boutiques vides, on donnait un coup de balai; la
fruitire retirait sa dernire pole de pommes de terre frites,
tandis que le charcutier remettait en ordre les assiettes dbandes de
son comptoir. De tous les gargots, des bandes d'ouvriers sortaient;
des gaillards barbus se poussaient d'une claque, jouaient comme des
gamins, avec le tapage de leurs gros souliers ferrs, corchant le
pav dans une glissade; d'autres, les deux mains au fond de leurs
poches, fumaient d'un air rflchi, les yeux au soleil, les paupires
clignotantes. C'tait un envahissement du trottoir, de la chausse,
des ruisseaux, un flot paresseux coulant des portes ouvertes,
s'arrtant au milieu des voitures, faisant une trane de blouses, de
bourgerons et de vieux paletots, toute plie et dteinte sous la nappe
de lumire blonde qui enfilait la rue. Au loin, des cloches d'usine
sonnaient; et les ouvriers ne se pressaient pas, rallumaient des
pipes; puis, le dos arrondi, aprs s'tre appels d'un marchand de vin
 l'autre, ils se dcidaient  reprendre le chemin de l'atelier, en
tranant les pieds. Gervaise s'amusa  suivre trois ouvriers, un grand
et deux petits, qui se retournaient tous les dix pas; ils finirent par
descendre la rue, ils vinrent droit  l'Assommoir du pre Colombe.

--Ah bien! murmura-t-elle, en voil trois qui ont un fameux poil dans
la main!

--Tiens, dit Coupeau, je le connais, le grand; c'est Mes-Bottes, un
camarade.

L'Assommoir s'tait empli. On parlait trs fort, avec des clats de
voix qui dchiraient le murmure gras des enrouements. Des coups de
poing sur le comptoir, par moments, faisaient tinter les verres. Tous
debout, les mains croises sur le ventre ou rejetes derrire le dos,
les buveurs formaient de petits groupes, serrs les uns contre les
autres; il y avait des socits, prs des tonneaux, qui devaient
attendre un quart d'heure, avant de pouvoir commander leurs tournes
au pre Colombe.

--Comment! c'est cet aristo de Cadet-Cassis! cria Mes-Bottes, en
appliquant une rude tape sur l'paule de Coupeau. Un joli monsieur qui
fume du papier et qui a du linge!... On veut donc pater sa
connaissance, on lui paye des douceurs!

--Hein! ne m'embte pas! rpondit Coupeau, trs contrari.

Mais l'autre ricanait.

--Suffit! on est  la hauteur, mon bonhomme... Les mufes sont des
mufes, voil!

Il tourna le dos, aprs avoir louch terriblement, en regardant
Gervaise. Celle-ci se reculait, un peu effraye. La fume des pipes,
l'odeur forte de tous ces hommes, montaient dans l'air charg
d'alcool; et elle touffait, prise d'une petite toux.

--Oh! c'est vilain de boire! dit-elle  demi-voix.

Et elle raconta qu'autrefois, avec sa mre, elle buvait de l'anisette,
 Plassans. Mais elle avait failli en mourir un jour, et a l'avait
dgote; elle ne pouvait plus voir les liqueurs.

--Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre, j'ai mang ma prune;
seulement, je laisserai la sauce, parce que a me ferait du mal.

Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu'on pt avaler de pleins
verres d'eau-de-vie. Une prune par-ci par-l, a n'tait pas mauvais.
Quant au vitriol,  l'absinthe et aux autres cochonneries, bonsoir! il
n'en fallait pas. Les camarades avaient beau le blaguer, il restait 
la porte, lorsque ces cheulards-l entraient  la mine  poivre. Le
papa Coupeau, qui tait zingueur comme lui, s'tait crabouill la
tte sur le pav de la rue Coquenard, en tombant, un jour de ribotte,
de la gouttire du n 25; et ce souvenir, dans la famille, les rendait
tous sages. Lui, lorsqu'il passait rue Coquenard et qu'il voyait la
place, il aurait plutt bu l'eau du ruisseau que d'avaler un canon
gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette phrase:

--Dans notre mtier, il faut des jambes solides. Gervaise avait
repris son panier. Elle ne se levai pourtant pas, le tenait sur ses
genoux, les regards perdus, rvant, comme si les paroles du jeune
ouvrier veillaient en elle des penses lointaines d'existence. Et
elle dit encore, lentement, sans transition apparente:

--Mon Dieu! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas
grand'chose... Mon idal, ce serait de travailler tranquille, de
manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour dormir,
vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage... Ah! je
voudrais aussi lever mes enfants, en faire de bons sujets, si c'tait
possible... Il y a encore un idal, ce serait de ne pas tre battue,
si je me remettais jamais en mnage; non, a ne me plairait pas d'tre
battue... Et c'est tout, vous voyez, c'est tout...

Elle cherchait, interrogeait ses dsirs, ne trouvait plus rien de
srieux qui la tentt. Cependant, elle reprit, aprs avoir hsit:

--Oui, on peut  la fin avoir le dsir de mourir dans son lit... Moi,
aprs avoir bien trim toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon
lit, chez moi.

Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses souhaits, tait
dj debout, s'inquitant de l'heure. Mais ils ne sortirent pas tout
de suite; elle eut la curiosit d'aller regarder, au fond, derrire la
barrire de chne, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait
sous le vitrage clair de la petite cour; et le zingueur, qui l'avait
suivie, lui expliqua comment a marchait, indiquant du doigt les
diffrentes pices de l'appareil, montrant l'norme cornue d'o
tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses rcipients de
forme trange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine
sombre; pas une fume ne s'chappait;  peine entendait-on un souffle
intrieur, un ronflement souterrain; c'tait comme une besogne de nuit
faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet.
Cependant, Mes-Bottes, accompagn de ses deux camarades, tait venu
s'accouder sur la barrire, en attendant qu'un coin du comptoir ft
libre. Il avait un rire de poulie mal graisse, hochant la tte, les
yeux attendris, fixs sur la machine  soler. Tonnerre de Dieu! elle
tait bien gentille! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi
se tenir le gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu
qu'on lui soudt le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le
vitriol encore chaud l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons,
toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame! il ne se serait
plus drang, a aurait joliment remplac les ds  coudre de ce
roussin de pre Colombe! Et les camarades ricanaient, disaient que cet
animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout de mme. L'alambic,
sourdement, sans une flamme, sans une gaiet dans les reflets teints
de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool, pareil
 une source lente et entte, qui  la longue devait envahir la
salle, se rpandre sur les boulevards extrieurs, inonder le trou
immense de Paris. Alors, Gervaise, prise d'un frisson, recula; et elle
tchait de sourire, en murmurant:

--C'est bte, a me fait froid, cette machine... la boisson me fait
froid...

Puis, revenant sur l'ide qu'elle caressait d'un bonheur parfait:

--Hein? n'est-ce pas? a vaudrait bien mieux: travailler, manger du
pain, avoir un trou  soi, lever ses enfants, mourir dans son lit...

--Et ne pas tre battue, ajouta Coupeau gaiement. Mais je ne vous
battrais pas, moi, si vous vouliez, madame Gervaise... Il n'y a pas de
crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime trop... Voyons, c'est
pour ce soir, nous nous chaufferons les petons.

Il avait baiss la voix, il lui parlait dans le cou, tandis qu'elle
s'ouvrait un chemin, son panier en avant, au milieu des hommes. Mais
elle dit encore non, de la tte,  plusieurs reprises. Pourtant, elle
se retournait, lui souriait, semblait heureuse de savoir qu'il ne
buvait pas. Bien sr, elle lui aurait dit oui, si elle ne s'tait pas
jur de ne point se remettre avec un homme. Enfin, ils gagnrent la
porte, ils sortirent. Derrire eux, l'Assommoir restait plein,
soufflant jusqu' la rue le bruit des voix enroues et l'odeur
liquoreuse des tournes de vitriol. On entendait Mes-Bottes traiter le
pre Colombe de fripouille, en l'accusant de n'avoir rempli son verre
qu' moiti. Lui, tait un bon, un chouette, un d'attaque. Ah! zut! le
singe pouvait se fouiller, il ne retournait pas  la bote, il avait
la flemme. Et il proposait aux deux camarades d'aller au _Petit
bonhomme qui tousse_, une mine  poivre de la barrire Saint-Denis, o
l'on buvait du chien tout pur.

--Ah! on respire, dit Gervaise, sur le trottoir. Eh bien! adieu, et
merci, monsieur Coupeau.... Je rentre vite.

Elle allait suivre le boulevard. Mais il lui avait pris la main, il ne
la lchait pas, rptant:

--Faites donc le tour avec moi, passez par la rue de la Goutte-d'Or,
a ne vous allonge gure.... Il faut que j'aille chez ma soeur, avant
de retourner au chantier.... Nous nous accompagnerons.

Elle finit par accepter, et ils montrent lentement la rue des
Poissonniers, cte  cte, sans se donner le bras. Il lui parlait de
sa famille. La mre, maman Coupeau, une ancienne giletire, faisait
des mnages,  cause de ses yeux qui s'en allaient. Elle avait eu ses
soixante-deux ans le 3 du mois dernier. Lui, tait le plus jeune.
L'une de ses soeurs, madame Lerat, une veuve de trente-six ans,
travaillait dans les fleurs et habitait la rue des Moines, aux
Batignolles. L'autre, ge de trente ans, avait pous un chaniste,
ce pince-sans-rire de Lorilleux. C'tait chez celle-l qu'il allait,
rue de la Goutte-d'Or. Elle logeait dans la grande maison,  gauche.
Le soir, il mangeait la pot-bouille chez les Lorilleux; c'tait une
conomie pour tous les trois. Mme, il passait chez eux les avertir de
ne pas l'attendre, parce qu'il tait invit ce jour-l par un ami.

Gervaise, qui l'coutait, lui coupa brusquement la parole pour lui
demander en souriant:

--Vous vous appelez donc Cadet-Cassis, monsieur Coupeau?

--Oh! rpondit-il, c'est un surnom que les camarades m'ont donn,
parce que je prends gnralement du cassis, quand ils m'emmnent de
force chez le marchand de vin.... Autant s'appeler Cadet-Cassis que
Mes-Bottes, n'est-ce pas?

--Bien sr, ce n'est pas vilain Cadet-Cassis, dclara la jeune femme.

Et elle l'interrogea sur son travail. Il travaillait toujours l,
derrire le mur de l'octroi, au nouvel hpital. Oh! la besogne ne
manquait pas, il ne quitterait certainement pas ce chantier de
l'anne. Il y en avait des mtres et des mtres de gouttires!

--Vous savez, dit-il, je vois l'htel Boncoeur, quand je suis
l-haut... Hier, vous tiez  la fentre, j'ai fait aller les bras,
mais vous ne m'avez pas aperu.

Cependant, ils s'taient dj engags d'une centaine de pas dans la
rue de la Goutte-d'Or, lorsqu'il s'arrta, levant les yeux, disant:

--Voil la maison... Moi, je suis n plus loin, au 22... Mais cette
maison-l, tout de mme, fait un joli tas de maonnerie! C'est grand
comme une caserne, l dedans!

Gervaise haussait le menton, examinait la faade. Sur la rue, la
maison avait cinq tages, alignant chacun  la file quinze fentres,
dont les persiennes noires, aux lames casses, donnaient un air de
ruine  cet immense pan de muraille. En bas, quatre boutiques
occupaient le rez-de-chausse:  droite de la porte, une vaste salle
de gargote graisseuse;  gauche, un charbonnier, un mercier et une
marchande de parapluies. La maison paraissait d'autant plus colossale
qu'elle s'levait entre deux petites constructions basses, chtives,
colles contre elle; et, carre, pareille  un bloc de mortier gch
grossirement, se pourrissant et s'miettant sous la pluie, elle
profilait sur le ciel clair, au-dessus des toits voisins, son norme
cube brut, ses flancs non crpis, couleur de boue, d'une nudit
interminable de murs de prison, o des ranges de pierres d'attente
semblaient des mchoires caduques, billant dans le vide. Mais
Gervaise regardait surtout la porte, une immense porte ronde,
s'levant jusqu'au deuxime tage, creusant un porche profond, 
l'autre bout duquel on voyait le coup de jour blafard d'une grande
cour. Au milieu de ce porche, pav comme la rue, un ruisseau coulait,
roulant une eau rose trs tendre.

--Entrez donc, dit Coupeau, on ne vous mangera pas.

Gervaise voulut l'attendre dans la rue. Cependant, elle ne put
s'empcher de s'enfoncer sous le porche, jusqu' la loge du concierge,
qui tait  droite. Et l, au seuil, elle leva de nouveau les yeux. A
l'intrieur, les faades avaient six tages, quatre faades rgulires
enfermant le vaste carr de la cour. C'taient des murailles grises,
manges d'une lpre jaune, rayes de bavures par l'gouttement des
toits, qui montaient toutes plates du pav aux ardoises, sans une
moulure; seuls les tuyaux de descente se coudaient aux tages, o les
caisses bantes des plombs mettaient la tache de leur fonte rouille.
Les fentres sans persienne montraient des vitres nues, d'un vert
glauque d'eau trouble. Certaines, ouvertes, laissaient pendre des
matelas  carreaux bleus, qui prenaient l'air; devant d'autres, sur
des cordes tendues, des linges schaient, toute la lessive d'un
mnage, les chemises de l'homme, les camisoles de la femme, les
culottes des gamins; il y en avait une, au troisime, o s'talait une
couche d'enfant, empltre d'ordure. Du haut en bas, les logements
trop petits crevaient au dehors, lchaient des bouts de leur misre
par toutes les fentes. En bas, desservant chaque faade, une porte
haute et troite, sans boiserie, taille dans le nu du pltre,
creusait un vestibule lzard, au fond duquel tournaient les marches
boueuses d'un escalier  rampe de fer; et l'on comptait ainsi quatre
escaliers, indiqus par les quatre premires lettres de l'alphabet,
peintes sur le mur. Les rez-de-chausse taient amnags en immenses
ateliers, ferms par des vitrages noirs de poussire: la forge d'un
serrurier y flambait; on entendait plus loin les coups de rabot d'un
menuisier; tandis que, prs de la loge, un laboratoire de teinturier
lchait  gros bouillons ce ruisseau d'un rose tendre coulant sous le
porche. Salie de flaques d'eau teinte, de copeaux, d'escarbilles de
charbon, plante d'herbe sur ses bords, entre ses pavs disjoints, la
cour s'clairait d'une clart crue, comme coupe en deux par la ligne
o le soleil s'arrtait. Du ct de l'ombre, autour de la fontaine
dont le robinet entretenait l une continuelle humidit, trois petites
poules piquaient le sol, cherchaient des vers de terre, les pattes
crottes. Et Gervaise lentement promenait son regard, l'abaissait du
sixime tage au pav, remontait, surprise de cette normit, se
sentant au milieu d'un organe vivant, au coeur mme d'une ville,
intresse par la maison, comme si elle avait eu devant elle une
personne gante.

--Est-ce que madame demande quelqu'un? cria la concierge, intrigue,
en paraissant  la porte de la loge.

Mais la jeune femme expliqua qu'elle attendait une personne. Elle
retourna vers la rue; puis, comme Coupeau tardait, elle revint,
attire, regardant encore. La maison ne lui semblait pas laide. Parmi
les loques pendues aux fentres, des coins de gaiet riaient, une
girofle fleurie dans un pot, une cage de serins d'o tombait un
gazouillement, des miroirs  barbe mettant au fond de l'ombre des
clats d'toiles rondes. En bas, un menuisier chantait, accompagn par
les sifflements rguliers de sa varlope; pendant que, dans l'atelier
de serrurerie, un tintamarre de marteaux battant en cadence faisait
une grosse sonnerie argentine. Puis,  presque toutes les croises
ouvertes, sur le fond de la misre entrevue, des enfants montraient
leurs ttes barbouilles et rieuses. des femmes cousaient, avec des
profils calmes penchs sur l'ouvrage. C'tait la reprise de la tche
aprs le djeuner, les chambres vides des hommes travaillant au
dehors, la maison rentrant dans cette grande paix, coupe uniquement
du bruit des mtiers, du bercement d'un refrain, toujours le mme,
rpt pendant des heures. La cour seulement tait un peu humide. Si
Gervaise avait demeur l, elle aurait voulu un logement au fond, du
ct du soleil. Elle avait fait cinq ou six pas, elle respirait cette
odeur fade des logis pauvres, une odeur de poussire ancienne, de
salet rance; mais, comme l'cret des eaux de teinture dominait, elle
trouvait que a sentait beaucoup moins mauvais qu' l'htel Boncoeur.
Et elle choisissait dj sa fentre, une fentre dans l'encoignure de
gauche, o il y avait une petite caisse, plante de haricots
d'Espagne, dont les tiges minces commenaient  s'enrouler autour d'un
berceau de ficelles.

Je vous ai fait attendre, hein? dit Coupeau, qu'elle entendit tout
d'un coup prs d'elle. C'est une histoire, quand je ne dne pas chez
eux, d'autant plus qu'aujourd'hui ma soeur a achet du veau.

Et comme elle avait eu un lger tressaillement de surprise, il
continua, en promenant  son tour ses regards:

--Vous regardiez la maison. C'est toujours lou du haut en bas. Il y
a trois cents locataires, je crois... Moi, si j'avais eu des meubles,
j'aurais guett un cabinet... On serait bien ici, n'est-ce pas?

--Oui, on serait bien, murmura Gervaise. A Plassans, ce n'tait pas
si peupl, dans notre rue... Tenez, c'est gentil, cette fentre, au
cinquime, avec des haricots.

Alors, avec son enttement, il lui demanda encore si elle voulait. Ds
qu'ils auraient un lit, ils loueraient l. Mais elle se sauvait, elle
se htait sous le porche, en le priant de ne pas recommencer ses
btises. La maison pouvait crouler, elle n'y coucherait bien sr pas
sous la mme couverture que lui. Pourtant, Coupeau, en la quittant
devant l'atelier de madame Fauconnier, put garder un instant dans la
sienne sa main qu'elle lui abandonnait en toute amiti.

Pendant un mois, les bons rapports de la jeune femme et de l'ouvrier
zingueur continurent. Il la trouvait joliment courageuse, quand il la
voyait se tuer au travail, soigner les enfants, trouver encore le
moyen de coudre le soir  toutes sortes de chiffons. Il y avait des
femmes pas propres, noceuses, sur leur bouche; mais, sacr mtin! elle
ne leur ressemblait gure, elle prenait trop la vie au srieux! Alors,
elle riait, elle se dfendait modestement. Pour son malheur, elle
n'avait pas t toujours aussi sage. Et elle faisait allusion  ses
premires couches, ds quatorze ans; elle revenait sur les litres
d'anisette vids avec sa mre, autrefois. L'exprience la corrigeait
un peu, voil tout. On avait tort de lui croire une grosse volont;
elle tait trs faible, au contraire; elle se laissait aller o on la
poussait, par crainte de causer de la peine  quelqu'un. Son rve
tait de vivre dans une socit honnte, parce que la mauvaise
socit, disait elle, c'tait comme un coup d'assommoir, a vous
cassait le crne, a vous aplatissait une femme en moins de rien. Elle
se sentait prise d'une sueur devant l'avenir et se comparait  un sou
lanc en l'air retombant pile ou face, selon les hasards du pav. Tout
ce qu'elle avait dj vu, les mauvais exemples tals sous ses yeux
d'enfant, lui donnaient une fire leon. Mais Coupeau la plaisantait
de ses ides noires, la ramenait  tout son courage, en essayant de
lui pincer les hanches; elle le repoussait, lui allongeait des claques
sur les mains, pendant qu'il criait en riant que, pour une femme
faible, elle n'tait pas d'un assaut commode. Lui, rigoleur, ne
s'embarrassait pas de l'avenir. Les jours amenaient les jours, pardi!
On aurait toujours bien la niche et la pte. Le quartier lui semblait
propre,  part une bonne moiti des solards dont on aurait pu
dbarrasser les ruisseaux. Il n'tait pas mchant diable, tenait
parfois des discours trs senss, avait mme un brin de coquetterie,
une raie soigne sur le ct de la tte, de jolies cravates, une paire
de souliers vernis pour le dimanche. Avec cela, une adresse et une
effronterie de singe, une drlerie gouailleuse d'ouvrier parisien,
pleine de bagou, charmante encore sur son museau jeune.

Tous deux avaient fini par se rendre une foule de services,  l'htel
Boncoeur. Coupeau allait lui chercher son lait, se chargeait de ses
commissions, portait ses paquets de linge; souvent, le soir, comme il
revenait du travail le premier, il promenait les enfants, sur le
boulevard extrieur. Gervaise, pour lui rendre ses politesses, montait
dans l'troit cabinet o il couchait, sous les toits; et elle visitait
ses vtements, mettant des boutons aux cottes, reprisant les vestes de
toile. Une grande familiarit s'tablissait entre eux. Elle ne
s'ennuyait pas, quand il tait l, amuse des chansons qu'il
apportait, de cette continuelle blague des faubourgs de Paris, toute
nouvelle encore pour elle. Lui,  se frotter toujours contre ses
jupes, s'allumait de plus en plus. Il tait pinc, et ferme! a
finissait parle gner. Il riait toujours, mais l'estomac si mal 
l'aise, si serr, qu'il ne trouvait plus a drle. Les btises
continuaient, il ne pouvait la rencontrer sans lui crier: Quand
est-ce? Elle savait ce qu'il voulait dire, et elle lui promettait la
chose pour la semaine des quatre jeudis. Alors, il la taquinait, se
rendait chez elle avec ses pantoufles  la main, comme pour emmnager.
Elle en plaisantait, passait trs bien sa journe sans une rougeur
dans les continuelles allusions polissonnes, au milieu desquelles il
la faisait vivre. Pourvu qu'il ne ft pas brutal, elle lui tolrait
tout. Elle se fcha seulement un jour o, voulant lui prendre un
baiser de force, il lui avait arrach des cheveux.

Vers les derniers jours de juin, Coupeau perdit sa gaiet. Il devenait
tout chose. Gervaise, inquite de certains regards, se barricadait la
nuit. Puis, aprs une bouderie qui avait dur du dimanche au mardi,
tout d'un coup, un mardi soir, il vint frapper chez elle, vers onze
heures. Elle ne voulait pas lui ouvrir; mais il avait la voix si douce
et si tremblante, qu'elle finit par retirer la commode pousse contre
la porte. Quand il fut entr, elle le crut malade, tant il lui parut
ple, les yeux rougis, le visage marbr. Et il restait debout,
bgayant, hochant la tte. Non, non, il n'tait pas malade. Il
pleurait depuis deux heures, en haut, dans sa chambre; il pleurait
comme un enfant, en mordant son oreiller, pour ne pas tre entendu des
voisins. Voil trois nuits qu'il ne dormait plus. a ne pouvait pas
continuer comme a.

--coutez, madame Gervaise, dit-il la gorge serre, sur le point
d'tre repris par les larmes, il faut en finir, n'est-ce pas?... Nous
allons nous marier ensemble. Moi, je veux bien, je suis dcid.

Gervaise montrait une grande surprise. Elle tait trs grave.

--Oh! monsieur Coupeau, murmura-t-elle, qu'est-ce que vous allez
chercher l! Je ne vous ai jamais demand cette chose, vous le savez
bien... a ne me convenait pas, voil tout... Oh! non, non, c'est
srieux, maintenant; rflchissez, je vous en prie. Mais il continuait
 hocher la tte, d'un air de rsolution inbranlable. C'tait tout
rflchi. Il tait descendu, parce qu'il avait besoin de passer une
bonne nuit. Elle n'allait pas le laisser remonter pleurer, peut-tre!
Ds qu'elle aurait dit oui, il ne la tourmenterait plus, elle pourrait
se coucher tranquille. Il voulait simplement lui entendre dire oui. On
causerait le lendemain.

--Bien sr, je ne dirai pas oui comme a, repris Gervaise. Je ne
tiens pas  ce que, plus tard, vous m'accusiez de vous avoir pouss 
faire une btise... Voyez-vous, monsieur Coupeau, vous avez tort de
vous entter. Vous ignorez vous-mme ce que vous prouvez pour moi. Si
vous ne me rencontriez pas de huit jours, a vous passerait, je parie.
Les hommes, souvent, se marient pour une nuit, la premire, et puis
les nuits se suivent, les jours s'allongent, toute la vie, et ils sont
joliment embts... Asseyez-vous l, je veux bien causer tout de
suite.

Alors, jusqu' une heure du matin, dans la chambre noire,  la clart
fumeuse d'une chandelle qu'ils oubliaient de moucher, ils discutrent
leur mariage, baissant la voix, afin de ne pas rveiller les deux
enfants, Claude et tienne, qui dormaient avec leur petit souffle, la
tte sur le mme oreiller. Et Gervaise revenait toujours  eux, les
montrait  Coupeau; c'tait l une drle de dot qu'elle lui apportait,
elle ne pouvait vraiment pas l'encombrer de deux mioches. Puis, elle
tait prise de honte pour lui. Qu'est-ce qu'on dirait dans le
quartier? On l'avait connue avec son amant, on savait son histoire; ce
ne serait gure propre, quand on les verrait s'pouser, au bout de
deux mois  peine. A toutes ces bonnes raisons, Coupeau rpondait par
des haussements d'paules. Il se moquait bien du quartier! Il ne
mettait pas son nez dans les affaires des autres; il aurait eu trop
peur de le salir, d'abord! Eh bien! oui, elle avait eu Lantier avant
lui. O tait le mal? Elle ne faisait pas la vie, elle n'amnerait pas
des hommes dans son mnage, comme tant de femmes, et des plus riches.
Quant aux enfants, ils grandiraient, on les lverait, parbleu! Jamais
il ne trouverait une femme aussi courageuse, aussi bonne, remplie de
plus de qualits. D'ailleurs, ce n'tait pas tout a, elle aurait pu
rouler sur les trottoirs, tre laide, fainante, dgotante, avoir une
squelle d'enfants crotts, a n'aurait pas compt  ses yeux: il la
voulait.

--Oui, je vous veux, rptait-il, en tapant son poing sur son genou
d'un martlement continu. Vous entendez bien, je vous veux... Il n'y a
rien  dire  a, je pense?

Gervaise, peu  peu, s'attendrissait. Une lchet du coeur et des sens
la prenait, au milieu de ce dsir brutal dont elle se sentait
enveloppe. Elle ne hasardait plus que des objections timides, les
mains tombes sur ses jupes, la face noye de douceur. Du dehors, par
la fentre entr'ouverte, la belle nuit de juin envoyait des souffles
chauds, qui effaraient la chandelle, dont la haute mche rougetre
charbonnait; dans le grand silence du quartier endormi, on entendait
seulement les sanglots d'enfant d'un ivrogne, couch sur le dos, au
milieu du boulevard; tandis que, trs loin, au fond de quelque
restaurant, un violon jouait un quadrille canaille  quelque noce
attarde, une petite musique cristalline, nette et dlie comme une
phrase d'harmonica. Coupeau, voyant la jeune femme  bout d'arguments,
silencieuse et vaguement souriante, avait saisi ses mains, l'attirait
vers lui. Elle tait dans une de ces heures d'abandon dont elle se
mfiait tant, gagne, trop mue pour rien refuser et faire de la peine
 quelqu'un. Mais le zingueur ne comprit pas qu'elle se donnait; il se
contenta de lui serrer les poignets  les broyer, pour prendre
possession d'elle; et ils eurent tous les deux un soupir,  cette
lgre douleur, dans laquelle se satisfaisait un peu de leur
tendresse.

--Vous dites oui, n'est-ce pas? demanda-t-il.

--Comme vous me tourmentez! murmura-t-elle. Vous le voulez? eh bien,
oui... Mon Dieu, nous faisons l une grande folie, peut-tre.

Il s'tait lev, l'avait empoigne par la taille, lui appliquait un
rude baiser sur la figure, au hasard. Puis, comme cette caresse
faisait un gros bruit, il s'inquita le premier, regardant Claude et
tienne, marchant  pas de loup, baissant la voix.

--Chut! soyons sages, dit-il, il ne faut pas rveiller les gosses...
A demain.

Et il remonta  sa chambre. Gervaise, toute tremblante, resta prs
d'une heure assise au bord de son lit, sans songer  se dshabiller.
Elle tait touche, elle trouvait Coupeau trs-honnte; car elle avait
bien cru un moment que c'tait fini, qu'il allait coucher l.
L'ivrogne, en bas, sous la fentre, avait une plainte plus rauque de
bte perdue. Au loin, le violon  la ronde canaille se taisait.

Les jours suivants, Coupeau voulut dcider Gervaise  monter un soir
chez sa soeur, rue de la Goutte-d'Or. Mais la jeune femme, trs
timide, montrait un grand effroi de cette visite aux Lorilleux. Elle
remarquait parfaitement que le zingueur avait une peur sourde du
mnage. Sans doute il ne dpendait pas de sa soeur, qui n'tait mme
pas l'ane. Maman Coupeau donnerait son consentement des deux mains,
car jamais elle ne contrariait son fils. Seulement, dans la famille,
les Lorilleux passaient pour gagner jusqu' dix francs par jour; et
ils tiraient de l une vritable autorit. Coupeau n'aurait pas os se
marier, sans qu'ils eussent avant tout accept sa femme.

--Je leur ai parl de vous, ils connaissent nos projets,
expliquait-il  Gervaise. Mon Dieu! que vous tes enfant! Venez ce
soir... Je vous ai avertie, n'est-ce pas? Vous trouverez ma soeur un
peu raide. Lorilleux non plus n'est pas toujours aimable. Au fond, ils
sont trs vexs, parce que, si je me marie, je ne mangerai plus chez
eux, et ce sera une conomie de moins. Mais a ne fait rien, ils ne
vous mettront pas  la porte... Faites a pour moi, c'est absolument
ncessaire.

Ces paroles effrayaient Gervaise davantage. Un samedi soir, pourtant,
elle cda. Coupeau vint la chercher  huit heures et demie. Elle
s'tait habille: une robe noire, avec un chle  palmes jaunes en
mousseline de laine imprime, et un bonnet blanc garni d'une petite
dentelle. Depuis six semaines qu'elle travaillait, elle avait
conomis les sept francs du chle et les deux francs cinquante du
bonnet; la robe tait une vieille robe nettoye et refaite.

--Ils vous attendent, lui dit Coupeau, pendant qu'ils faisaient le
tour par la rue des Poissonniers. Oh! ils commencent  s'habituer 
l'ide de me voir mari. Ce soir, ils ont l'air trs gentil... Et
puis, si vous n'avez jamais vu faire des chanes d'or, a vous amusera
 regarder. Ils ont justement une commande presse pour lundi.

--Ils ont de l'or chez eux? demanda Gervaise. Je crois bien, il y en
--a sur les murs, il y en a par terre, il y en a partout.

Cependant, ils s'taient engags sous la porte ronde et avaient
travers la cour. Les Lorilleux demeuraient au sixime, escalier B.
Coupeau lui cria en riant d'empoigner ferme la rampe et de ne plus la
lcher. Elle leva les yeux, cligna les paupires, en apercevant la
haute tour creuse de la cage de l'escalier, claire par trois becs de
gaz, de deux tages en deux tages; le dernier, tout en haut, avait
l'air d'une toile tremblotante dans un ciel noir, tandis que les deux
autres jetaient de longues clarts, trangement dcoupes, le long de
la spirale interminable des marches.

--Hein? dit le zingueur en arrivant au palier du premier tage, a
sent joliment la soupe  l'ognon. On a mang de la soupe  l'ognon
pour sr.

En effet, l'escalier B, gris, sale, la rampe et les marches
graisseuses, les murs rafls montrant le pltre, tait encore plein
d'une violente odeur de cuisine. Sur chaque palier, des couloirs
s'enfonaient, sonores de vacarme, des portes s'ouvraient, peintes en
jaune, noircies  la serrure par la crasse des mains; et, au ras de la
fentre, le plomb soufflait une humidit ftide, dont la puanteur se
mlait  l'cret de l'ognon cuit. On entendait, du rez-de-chausse au
sixime, des bruits de vaisselle, des polons qu'on barbotait, des
casseroles qu'on grattait avec des cuillers pour les rcurer. Au
premier tage, Gervaise aperut, dans l'entrebillement d'une porte,
sur laquelle le mot: _Dessinateur_, tait crit en grosses lettres,
deux hommes attabls devant une toile cire desservie, causant
furieusement, au milieu de la fume de leurs pipes. Le second tage et
le troisime, plus tranquilles, laissaient passer seulement par les
fentes des boiseries la cadence d'un berceau, les pleurs touffs d'un
enfant, la grosse voix d'une femme coulant avec un sourd murmure d'eau
courante, sans paroles distinctes; et elle put lire des pancartes
cloues, portant des noms: _Madame Gaudron, cardeuse_, et plus loin:
_Monsieur Madinier, atelier de cartonnage_. On se battait au
quatrime: un pitinement dont le plancher tremblait, des meubles
culbuts, un effroyable tapage de jurons et de coups; ce qui
n'empchait pas les voisins d'en face de jouer aux cartes, la porte
ouverte, pour avoir de l'air. Mais, quand elle fut au cinquime,
Gervaise dut souffler; elle n'avait pas l'habitude de monter; ce mur
qui tournait toujours, ces logements entrevus qui dfilaient, lui
cassaient la tte. Une famille, d'ailleurs, barrait le palier; le pre
lavait des assiettes sur un petit fourneau de terre, prs du plomb,
tandis que la mre, adosse  la rampe, nettoyait le bambin, avant
d'aller le coucher. Cependant, Coupeau encourageait la jeune femme.
Ils arrivaient. Et, lorsqu'il fut enfin au sixime, il se retourna
pour l'aider d'un sourire. Elle, la tte leve, cherchait d'o venait
un filet de voix, qu'elle coutait depuis la premire marche, clair et
perant, dominant les autres bruits. C'tait, sous les toits, une
petite vieille qui chantait en habillant des poupes  treize sous.
Gervaise vit encore, au moment o une grande fille rentrait avec un
seau dans une chambre voisine, un lit dfait, o un homme en manches
de chemise attendait, vautr, les yeux en l'air; sur la porte
referme, une carte de visite crite  la main indiquait:
_Mademoiselle Clmence, repasseuse_. Alors, tout en haut, les jambes
casses, l'haleine courte, elle eut la curiosit de se pencher
au-dessus de la rampe; maintenant, c'tait le bec de gaz d'en bas qui
semblait une toile, au fond du puits troit des six tages; et les
odeurs, la vie norme et grondante de la maison, lui arrivaient dans
une seule haleine, battaient d'un coup de chaleur son visage inquiet,
se hasardant l comme au bord d'un gouffre.

--Nous ne sommes pas arrivs, dit Coupeau. Oh! c'est un voyage!

Il avait pris,  gauche, un long corridor. Il tourna deux fois, la
premire encore  gauche, la seconde  droite. Le corridor
s'allongeait toujours, se bifurquait, resserr, lzard, dcrpi, de
loin en loin clair par une mince flamme de gaz; et les portes
uniformes,  la file comme des portes de prison ou de couvent,
continuaient  montrer, presque toutes grandes ouvertes, des
intrieurs de misre et de travail, que la chaude soire de juin
emplissait d'une bue rousse. Enfin, ils arrivrent  un bout de
couloir compltement sombre.

--Nous y sommes, reprit le zingueur. Attention! tenez-vous au mur; il
y a trois marches.

Et Gervaise fit encore une dizaine de pas, dans l'obscurit,
prudemment. Elle buta, compta les trois marches. Mais, au fond du
couloir, Coupeau venait de pousser une porte, sans frapper. Une vive
clart s'tala sur le carreau. Ils entrrent.

C'tait une pice trangle, une sorte de boyau, qui semblait le
prolongement mme du corridor. Un rideau de laine dteinte, en ce
moment relev par une ficelle, coupait le boyau en deux. Le premier
compartiment contenait un lit, pouss sous un angle du plafond
mansard, un pole de fonte encore tide du dner, deux chaises, une
table et une armoire dont il avait fallu scier la corniche pour
qu'elle pt tenir entre le lit et la porte. Dans le second
compartiment se trouvait install l'atelier: au fond, une troite
forge avec son soufflet;  droite, un tau scell au mur, sous une
tagre o tranaient des ferrailles;  gauche, auprs de la fentre,
un tabli tout petit, encombr de pinces, de cisailles, de scies
microscopiques, grasses et trs sales.

--C'est nous! cria Coupeau, en s'avanant jusqu'au rideau de laine.

Mais on ne rpondit pas tout de suite. Gervaise, fort motionne,
remue surtout par cette ide qu'elle allait entrer dans un lieu plein
d'or, se tenait derrire l'ouvrier, balbutiant, hasardant des
hochements de tte, pour saluer. La grande clart, une lampe brlant
sur l'tabli, un brasier de charbon flambant dans la forge,
accroissait encore son trouble. Elle finit pourtant par voir madame
Lorilleux, petite, rousse, assez forte, tirant de toute la vigueur de
ses bras courts,  l'aide d'une grosse tenaille, un fil de mtal noir,
qu'elle passait dans les trous d'une filire fixe  l'tau. Devant
l'tabli, Lorilleux, aussi petit de taille, mais d'paules plus
grles, travaillait, du bout de ses pinces, avec une vivacit de
singe,  un travail si menu, qu'il se perdait entre ses doigts noueux.
Ce fut le mari qui leva le premier la tte, une tte aux cheveux
rares, d'une pleur jaune de vieille cire, longue et souffrante.

--Ah! c'est vous, bien, bien! murmura-t-il. Nous sommes presss, vous
savez... N'entrez pas dans l'atelier, a nous gnerait. Restez dans la
chambre.

Et il reprit son travail menu, la face de nouveau dans le reflet
verdtre d'une boule d'eau,  travers laquelle la lampe envoyait sur
son ouvrage un rond de vive lumire.

--Prends les chaises! cria  son tour madame Lorilleux. C'est cette
dame, n'est-ce pas? Trs bien, trs bien!

Elle avait roul le fil; elle le porta  la forge, et l, activant le
brasier avec un large ventail de bois, elle le mit  recuire, avant
de le passer dans les derniers trous de la filire.

Coupeau avana les chaises, fit asseoir Gervaise au bord du rideau. La
pice tait si troite, qu'il ne put se caser  ct d'elle. Il
s'assit en arrire, et il se penchait pour lui donner, dans le cou,
des explications sur le travail. La jeune femme, interdite par
l'trange accueil des Lorilleux, mal  l'aise sous leurs regards
obliques, avait un bourdonnement aux oreilles qui l'empchait
d'entendre. Elle trouvait la femme trs vieille pour ses trente ans,
l'air revche, malpropre avec ses cheveux queue de vache, rouls sur
sa camisole dfaite. Le mari, d'une anne plus g seulement, lui
semblait un vieillard, aux minces lvres mchantes, en manches de
chemise, les pieds nus dans des pantoufles cules. Et ce qui la
consternait surtout, c'tait la petitesse de l'atelier, les murs
barbouills, la ferraille ternie des outils, toute la salet noire
tranant l dans un bric--brac de marchand de vieux clous. Il faisait
terriblement chaud. Des gouttes de sueur perlaient sur la face verdie
de Lorilleux; tandis que madame Lorilleux se dcidait  retirer sa
camisole, les bras nus, la chemise plaquant sur les seins tombs.

--Et l'or? demanda Gervaise  demi-voix.

Ses regards inquiets fouillaient les coins, cherchaient, parmi toute
cette crasse, le resplendissement qu'elle avait rv.

Mais Coupeau s'tait mis  rire.

--L'or? dit-il; tenez, en voil, en voil encore, et en voil  vos
pieds!

Il avait indiqu successivement le fil aminci que travaillait sa
soeur, et un autre paquet de fil, pareil  une liasse de fil de fer,
accroch au mur, prs de l'tau; puis, se mettant  quatre pattes, il
venait de ramasser par terre, sous la claie de bois qui recouvrait le
carreau de l'atelier, un dchet, un brin semblable  la pointe d'une
aiguille rouille. Gervaise se rcriait. Ce n'tait pas de l'or,
peut-tre, ce mtal noirtre, vilain comme du fer! Il dut mordre le
dchet, lui montrer l'entaille luisante de ses dents. Et il reprenait
ses explications: les patrons fournissaient l'or en fil, tout alli;
les ouvriers le passaient d'abord par la filire pour l'obtenir  la
grosseur voulue, en ayant soin de le faire recuire cinq ou six fois
pendant l'opration, afin qu'il ne casst pas. Oh! il fallait une
bonne poigne et de l'habitude! Sa soeur empchait son mari de toucher
aux filires, parce qu'il toussait. Elle avait de fameux bras, il lui
avait vu tirer l'or aussi mince qu'un cheveu.

Cependant, Lorilleux, pris d'un accs de toux, se pliait sur son
tabouret. Au milieu de la quinte, il parla, il dit d'une voix
suffoque, toujours sans regarder Gervaise, comme s'il et constat la
chose uniquement pour lui:

--Moi, je fais la colonne.

Coupeau fora Gervaise  se lever. Elle pouvait bien s'approcher, elle
verrait. Le chaniste consentit d'un grognement. Il enroulait le fil
prpar par sa femme autour d'un mandrin, une baguette d'acier
trs-mince. Puis, il donna un lger coup de scie, qui tout le long du
mandrin coupa le fil, dont chaque tour forma un maillon. Ensuite il
souda. Les maillons taient poss sur un gros morceau de charbon de
bois. Il les mouillait d'une goutte de borax, prise dans le cul d'un
verre cass,  ct de lui; et, rapidement, il les rougissait  la
lampe, sous la flamme horizontale du chalumeau. Alors, quand il eut
une centaine de maillons, il se remit une fois encore  son travail
menu, appuy au bord de la cheville, un bout de planchette que le
frottement de ses mains avait poli. Il ployait la maille  la pince,
la serrait d'un ct, l'introduisait dans la maille suprieure dj en
place, la rouvrait  l'aide d'une pointe; cela avec une rgularit
continue, les mailles succdant aux mailles, si vivement, que la
chane s'allongeait peu  peu sous les yeux de Gervaise, sans lui
permettre de suivre et de bien comprendre.

--C'est la colonne, dit Coupeau. Il y a le jaseron, le forat, la
gourmette, la corde. Mais a, c'est la colonne. Lorilleux ne fait que
la colonne.

Celui-ci eut un ricanement de satisfaction. Il cria, tout en
continuant  pincer les mailles, invisibles entre ses ongles noirs:

--coute donc, Cadet-Cassis!... J'tablissais un calcul, ce matin.
J'ai commenc  douze ans, n'est-ce pas? Eh bien! sais-tu quel bout de
colonne j'ai d faire au jour d'aujourd'hui?

Il leva sa face ple, cligna ses paupires rougies.

--Huit mille mtres, entends-tu! Deux lieues!... Hein! un bout de
colonne de deux lieues! Il y a de quoi entortiller le cou  toutes les
femelles du quartier... Et, tu sais, le bout s'allonge toujours.
J'espre bien aller de Paris  Versailles.

Gervaise tait retourne s'asseoir, dsillusionne, trouvant tout
trs-laid. Elle sourit pour faire plaisir aux Lorilleux. Ce qui la
gnait surtout, c'tait le silence gard sur son mariage, sur cette
affaire si grosse pour elle, sans laquelle elle ne serait certainement
pas venue. Les Lorilleux continuaient  la traiter en curieuse
importune amene par Coupeau. Et une conversation s'tant enfin
engage, elle roula uniquement sur les locataires de la maison. Madame
Lorilleux demanda  son frre s'il n'avait pas entendu en montant les
gens du quatrime se battre. Ces Bnard s'assommaient tous les jours;
le mari rentrait sol comme un cochon; la femme aussi avait bien des
torts, elle criait des choses dgotantes. Puis, on parla du
dessinateur du premier, ce grand escogriffe de Baudequin, un poseur
cribl de dettes, toujours fumant, toujours gueulant avec des
camarades. L'atelier de cartonnage de M. Madinier n'allait plus que
d'une patte; le patron avait encore congdi deux ouvrires la veille;
ce serait pain bnit, s'il faisait la culbute, car il mangeait tout,
il laissait ses enfants le derrire nu. Madame Gaudron cardait
drlement ses matelas: elle se trouvait encore enceinte, ce qui
finissait par n'tre gure propre,  son ge. Le propritaire venait
de donner cong aux Coquet, du cinquime; ils devaient trois termes;
puis, ils s'enttaient  allumer leur fourneau sur le carr; mme que,
le samedi d'auparavant, mademoiselle Remanjou, la vieille du sixime,
en reportant ses poupes, tait descendue  temps pour empcher le
petit Linguerlot d'avoir le corps tout brl. Quant  mademoiselle
Clmence, la repasseuse, elle se conduisait comme elle l'entendait,
mais on ne pouvait pas dire, elle adorait les animaux, elle possdait
un coeur d'or. Hein! quel dommage, une belle fille pareille aller avec
tous les hommes! On la rencontrerait une nuit sur un trottoir, pour
sr.

--Tiens, en voil une, dit Lorilleux  sa femme, en lui donnant le
bout de chane auquel il travaillait depuis le djeuner. Tu peux la
dresser.

Et il ajouta, avec l'insistance d'un homme qui ne lche pas aisment
une plaisanterie:

--Encore quatre pieds et demi... a me rapproche de Versailles.

Cependant, madame Lorilleux, aprs l'avoir fait recuire, dressait la
colonne, en la passant  la filire de rglage. Elle la mit ensuite
dans une petite casserole de cuivre  long manche, pleine d'eau
seconde, et la drocha au feu de la forge. Gervaise, de nouveau
pousse par Coupeau, dut suivre cette dernire opration. Quand la
chane fut droche, elle devint d'un rouge sombre. Elle tait finie,
prte  livrer.

--On livre en blanc, expliqua encore le zingueur. Ce sont les
polisseuses qui frottent a avec du drap.

Mais Gervaise se sentait  bout de courage. La chaleur, de plus en
plus forte, la suffoquait. On laissait la porte ferme, parce que le
moindre courant d'air enrhumait Lorilleux. Alors, comme on ne parlait
pas toujours de leur mariage, elle voulut s'en aller, elle tira
lgrement la veste de Coupeau. Celui-ci comprit. Il commenait,
d'ailleurs,  tre galement embarrass et vex de cette affectation
de silence.

--Eh bien, nous partons, dit-il. Nous vous laissons travailler.

Il pitina un instant, il attendit, esprant un mot, une allusion
quelconque. Enfin, il se dcida  entamer les choses lui-mme.

--Dites donc, Lorilleux, nous comptons sur vous, vous serez le tmoin
de ma femme.

Le chaniste leva la tte, joua la surprise, avec un ricanement;
tandis que sa femme, lchant les filires, se plantait au milieu de
l'atelier.

--C'est donc srieux? murmura-t-il. Ce sacr Cadet-Cassis, on ne sait
jamais s'il veut rire.

--Ah! oui, madame est la personne, dit  son tour la femme en
dvisageant Gervaise. Mon Dieu! nous n'avons pas de conseil  vous
donner, nous autres... C'est une drle d'ide de se marier tout de
mme. Enfin, si a vous va  l'un et  l'autre. Quand a ne russit
pas, on s'en prend  soi, voil tout. Et a ne russit pas souvent,
pas souvent, pas souvent...

La voix ralentie sur ces derniers mots, elle hochait la tte, passant
de la figure de la jeune femme  ses mains,  ses pieds, comme si elle
avait voulu la dshabiller, pour lui voir les grains de la peau. Elle
dut la trouver mieux qu'elle ne comptait.

--Mon frre est bien libre, continua-t-elle d'un ton plus pinc. Sans
doute, la famille aurait peut-tre dsir... On fait toujours des
projets. Mais les choses tournent si drlement... Moi, d'abord, je ne
veux pas me disputer. Il nous aurait amen la dernire des dernires,
je lui aurais dit: pouse-la et fiche-moi la paix... Il n'tait
pourtant pas mal ici, avec nous. Il est assez gras, on voit bien qu'il
ne jenait gure. Et toujours sa soupe chaude, juste  la minute...
Dis donc, Lorilleux, tu ne trouves pas que madame ressemble  Thrse,
tu sais bien, cette femme d'en face qui est morte de la poitrine?

--Oui, il y a un faux air, rpondit le chaniste.

--Et vous avez deux enfants, madame. Ah! a, par exemple, je l'ai dit
 mon frre: Je ne comprends pas comment tu pouses une femme qui a
deux enfants... Il ne faut pas vous fcher, si je prends ses intrts;
c'est bien naturel... Vous n'avez pas l'air fort, avec a... N'est-ce
pas, Lorilleux, madame n'a pas l'air fort?

--Non, non, elle n'est pas forte.

Ils ne parlrent pas de sa jambe. Mais Gervaise comprenait,  leurs
regards obliques et au pincement de leurs lvres, qu'ils y faisaient
allusion. Elle restait devant eux, serre dans son mince chle 
palmes jaunes, rpondant par des monosyllabes, comme devant des juges.
Coupeau, la voyant souffrir, finit par crier:

--Ce n'est pas tout a... Ce que vous dites et rien, c'est la mme
chose. La noce aura lieu le samedi 29 juillet. J'ai calcul sur
l'almanach. Est-ce convenu? a vous va-t-il?

--Oh! a nous va toujours, dit sa soeur. Tu n'avais pas besoin de
nous consulter... Je n'empcherai pas Lorilleux d'tre tmoin. Je veux
avoir la paix.

Gervaise, la tte basse, ne sachant plus  quoi s'occuper, avait
fourr le bout de son pied dans un losange de la claie de bois, dont
le carreau de l'atelier tait couvert; puis, de peur d'avoir drang
quelque chose en le retirant, elle s'tait baisse, ttant avec la
main. Lorilleux, vivement, approcha la lampe. Et il lui examinait les
doigts avec mfiance.

--Il faut prendre garde, dit-il, les petits morceaux d'or, a se
colle sous les souliers, et a s'emporte, sans qu'on le sache.

Ce fut toute une affaire. Les patrons n'accordaient pas un milligramme
de dchet. Et il montra la patte de livre avec laquelle il brossait
les parcelles d'or restes sur la cheville, et la peau tale sur ses
genoux, mise l pour les recevoir. Deux fois par semaine, on balayait
soigneusement l'atelier; on gardait les ordures, on les brlait, on
passait les cendres, dans lesquelles on trouvait par mois jusqu'
vingt-cinq et trente francs d'or.

Madame Lorilleux ne quittait pas du regard les souliers de Gervaise.
--Mais il n'y a pas  se fcher, murmura-t-elle, avec un sourire
aimable. Madame peut regarder ses semelles.

Et Gervaise, trs-rouge, se rassit, leva ses pieds, fit voir qu'il n'y
avait rien. Coupeau avait ouvert la porte en criant: Bonsoir! d'une
voix brusque. Il l'appela, du corridor. Alors, elle sortit  son tour,
aprs avoir balbuti une phrase de politesse: elle esprait bien qu'on
se reverrait et qu'on s'entendrait tous ensemble. Mais les Lorilleux
s'taient dj remis  l'ouvrage, au fond du trou noir de l'atelier,
o la petite forge luisait, comme un dernier charbon blanchissant dans
la grosse chaleur d'un four. La femme, un coin de la chemise gliss
sur l'paule, la peau rougie par le reflet du brasier, tirait un
nouveau fil, gonflait  chaque effort son cou, dont les muscles se
roulaient, pareils  des ficelles. Le mari, courb sous la lueur verte
de la boule d'eau, recommenant un bout de chane, ployait la maille 
la pince, la serrait d'un ct, l'introduisait dans la maille
suprieure, la rouvrait  l'aide d'une pointe, continuellement,
mcaniquement, sans perdre un geste pour essuyer la sueur de sa face.

Quand Gervaise dboucha des corridors sur le palier du sixime, elle
ne put retenir cette parole, les larmes aux yeux:

--a ne promet pas beaucoup de bonheur.

Coupeau branla furieusement la tte. Lorilleux lui revaudrait cette
soire-l. Avait-on jamais vu un pareil grigou! croire qu'on allait
lui emporter trois grains de sa poussire d'or! Toutes ces histoires,
c'tait de l'avarice pure. Sa soeur avait peut-tre cru qu'il ne se
marierait jamais, pour lui conomiser quatre sous sur son pot-au-feu?
Enfin, a se ferait quand mme le 29 juillet. Il se moquait pas mal
d'eux!

Mais Gervaise, en descendant l'escalier, se sentait toujours le coeur
gros, tourmente d'une bte de peur, qui lui faisait fouiller avec
inquitude les ombres grandies de la rampe. A cette heure, l'escalier
dormait, dsert, clair seulement par le bec de gaz du second tage,
dont la flamme rapetisse mettait, au fond de ce puits de tnbres, la
goutte de clart d'une veilleuse. Derrire les portes fermes, on
entendait le gros silence, le sommeil cras des ouvriers couchs au
sortir de table. Pourtant, un rire adouci sortait de la chambre de la
repasseuse, tandis qu'un filet de lumire glissait par la serrure de
mademoiselle Remanjou, taillant encore, avec un petit bruit de
ciseaux, les robes de gaze des poupes  treize sous. En bas, chez
madame Gaudron, un enfant continuait  pleurer. Et les plombs
soufflaient une puanteur plus forte, au milieu de la grande paix,
noire et muette.

Puis, dans la cour, pendant que Coupeau demandait le cordon d'une voix
chantante, Gervaise se retourna, regarda une dernire fois la maison.
Elle paraissait grandie sous le ciel sans lune. Les faades grises,
comme nettoyes de leur lpre et badigeonnes d'ombre, s'tendaient,
montaient; et elles taient plus nues encore, toutes plates,
dshabilles des loques schant le jour au soleil. Les fentres closes
dormaient. Quelques-unes, parses, vivement allumes, ouvraient des
yeux, semblaient faire loucher certains coins. Au-dessus de chaque
vestibule, de bas en haut,  la file, les vitres des six paliers,
blanches d'une lueur ple, dressaient une tour troite de lumire. Un
rayon de lampe, tomb de l'atelier de cartonnage, au second, mettait
une trane jaune sur le pav de la cour, trouant les tnbres qui
noyaient les ateliers du rez-de-chausse. Et, du fond de ces tnbres,
dans le coin humide, des gouttes d'eau, sonores au milieu du silence,
tombaient une  une du robinet mal tourn de la fontaine. Alors, il
sembla  Gervaise que la maison tait sur elle, crasante, glaciale 
ses paules. C'tait toujours sa bte de peur, un enfantillage dont
elle souriait ensuite.

--Prenez garde! cria Coupeau.

Et elle dut, pour sortir, sauter par-dessus une grande mare, qui avait
coul de la teinturerie. Ce jour-l, la mare tait bleue, d'un azur
profond de ciel d't, o la petite lampe de nuit du concierge
allumait des toiles.



III


Gervaise ne voulait pas de noce. A quoi bon dpenser de l'argent?
Puis, elle restait un peu honteuse; il lui semblait inutile d'taler
le mariage devant tout le quartier. Mais Coupeau se rcriait: on ne
pouvait pas se marier comme a, sans manger un morceau ensemble. Lui,
se battait joliment l'oeil du quartier! Oh! quelque chose de tout
simple, un petit tour de balade l'aprs-midi, en attendant d'aller
tordre le cou  un lapin, au premier gargot venu. Et pas de musique au
dessert, bien sr, pas de clarinette pour secouer le panier aux
crottes des dames. Histoire de trinquer seulement, avant de revenir
faire dodo chacun chez soi.

Le zingueur, plaisantant, rigolant, dcida la jeune femme, lorsqu'il
lui eut jur qu'on ne s'amuserait pas. Il aurait l'oeil sur les
verres, pour empcher les coups de soleil. Alors, il organisa un
pique-nique  cent sous par tte, chez Auguste, au _Moulin-d'Argent_,
boulevard de la Chapelle. C'tait un petit marchand de vin dans les
prix doux, qui avait un bastringue au fond de son arrire-boutique,
sous les trois acacias de sa cour. Au premier, on serait parfaitement
bien. Pendant dix jours, il racola des convives, dans la maison de sa
soeur, rue de la Goutte-d'Or: M. Madinier, mademoiselle Remanjou,
madame Gaudron et son mari. Il finit mme par faire accepter 
Gervaise deux camarades, Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes: sans doute
Mes-Bottes levait le coude, mais il avait un apptit si farce, qu'on
l'invitait toujours dans les pique-nique,  cause de la tte du
marchand de soupe en voyant ce sacr trou-l avaler ses douze livres
de pain. La jeune femme, de son ct, promit d'amener sa patronne,
madame Fauconnier, et les Boche, de trs braves gens. Tout compte
fait, on se trouverait quinze  table. C'tait assez. Quand on est
trop de monde, a se termine toujours par des disputes.

Cependant, Coupeau n'avait pas le sou. Sans chercher  crner, il
entendait agir en homme propre. Il emprunta cinquante francs  son
patron. L-dessus, il acheta d'abord l'alliance, une alliance d'or de
douze francs, que Lorilleux lui procura en fabrique pour neuf francs.
Il se commanda ensuite une redingote, un pantalon et un gilet, chez un
tailleur de la rue Myrrha, auquel il donna seulement un acompte de
vingt-cinq francs; ses souliers vernis et son bolivar pouvaient encore
marcher. Quand il eut mis de ct les dix francs du pique-nique, son
cot et celui de Gervaise, les enfants devant passer par-dessus le
march, il lui resta tout juste six francs, le prix d'une messe 
l'autel des pauvres. Certes, il n'aimait pas les corbeaux, a lui
crevait le coeur de porter ses six francs  ces galfatres-l, qui n'en
avaient pas besoin pour se tenir le gosier frais. Mais un mariage sans
messe, on avait beau dire, ce n'tait pas un mariage. Il alla lui-mme
 l'glise marchander; et, pendant une heure, il s'attrapa avec un
vieux petit prtre, en soutane sale, voleur comme une fruitire. Il
avait envie de lui ficher des calottes. Puis, par blague, il lui
demanda s'il ne trouverait pas, dans sa boutique, une messe
d'occasion, point trop dtriore, et dont un couple bon enfant ferait
encore son beurre. Le vieux petit prtre, tout en grognant que Dieu
n'aurait aucun plaisir  bnir son union, finit par lui laisser sa
messe  cinq francs. C'tait toujours vingt sous d'conomie. Il lui
restait vingt sous.

Gervaise, elle aussi, tenait  tre propre. Ds que le mariage fut
dcid, elle s'arrangea, fit des heures en plus, le soir, arriva 
mettre trente francs de ct. Elle avait une grosse envie d'un petit
mantelet de soie, affich treize francs, rue du Faubourg-Poissonnire.
Elle se le paya, puis racheta pour dix francs au mari d'une
blanchisseuse, morte dans la maison de madame Fauconnier, une robe de
laine gros bleu, qu'elle refit compltement  sa taille. Avec les sept
francs qui restaient, elle eut une paire de gants de coton, une rose
pour son bonnet et des souliers pour son an Claude. Heureusement les
petits avaient des blouses possibles. Elle passa quatre nuits,
nettoyant tout, visitant jusqu'aux plus petits trous de ses bas et de
sa chemise.

Enfin, le vendredi soir, la veille du grand jour, Gervaise et Coupeau,
en rentrant du travail, eurent encore  trimer jusqu' onze heures.
Puis, avant de se coucher chacun chez soi, ils passrent une heure
ensemble, dans la chambre de la jeune femme, bien contents d'tre au
bout de cet embarras. Malgr leur rsolution de ne pas se casser les
ctes pour le quartier, ils avaient fini par prendre les choses 
coeur et par s'reinter. Quand ils se dirent bonsoir, ils dormaient
debout. Mais, tout de mme, ils poussaient un gros soupir de
soulagement. Maintenant, c'tait rgl. Coupeau avait pour tmoins M.
Madinier et Bibi-la-Grillade; Gervaise comptait sur Lorilleux et sur
Boche. On devait aller tranquillement  la mairie et  l'glise, tous
les six, sans traner derrire soi une queue de monde. Les deux soeurs
du mari avaient mme dclar qu'elles resteraient chez elles, leur
prsence n'tant pas ncessaire. Seule maman Coupeau s'tait mise 
pleurer, en disant qu'elle partirait plutt en avant, pour se cacher
dans un coin; et on avait promis de l'emmener. Quant au rendez-vous de
toute la socit, il tait fix  une heure, au _Moulin-d'Argent_. De
l on irait gagner la faim dans la plaine Saint-Denis; on prendrait le
chemin de fer et on retournerait  pattes, le long de la grande route.
La partie s'annonait trs bien, pas une bosse  tout avaler, mais un
brin de rigolade, quelque chose de gentil et d'honnte.

Le samedi matin, en s'habillant, Coupeau fut pris d'inquitude, devant
sa pice de vingt sous. Il venait de songer que, par politesse, il lui
faudrait offrir un verre de vin et une tranche de jambon aux tmoins,
en attendant le dner. Puis, il y aurait peut-tre des frais imprvus.
Dcidment, vingt sous, a ne suffisait pas. Alors, aprs s'tre
charg de conduire Claude et tienne chez madame Boche, qui devait les
amener le soir au dner, il courut rue de la Goutte-d'Or et monta
carrment emprunter dix francs  Lorilleux. Par exemple, a lui
corchait le gosier, car il s'attendait  la grimace de son
beau-frre. Celui-ci grogna, ricana d'un air de mauvaise bte, et
finalement prta les deux pices de cent sous. Mais Coupeau entendit
sa soeur qui disait entre ses dents que a commenait bien.

Le mariage  la mairie tait pour dix heures et demie. Il faisait trs
beau, un soleil du tonnerre, rtissant les rues. Pour ne pas tre
regards, les maris, la maman et les quatre tmoins se sparrent en
deux bandes. En avant, Gervaise marchait au bras de Lorilleux, tandis
que M. Madinier conduisait maman Coupeau; puis,  vingt pas, sur
l'autre trottoir, venaient Coupeau, Boche et Bibi-la-Grillade. Ces
trois-l taient en redingote noire, le dos rond, les bras ballants;
Boche avait un pantalon jaune; Bibi-la-Grillade, boutonn jusqu'au
cou, sans gilet, laissait passer seulement un coin de cravate roul en
corde. Seul, M. Madinier portait un habit, un grand habit  queue
carre; et les passants s'arrtaient pour voir ce monsieur promenant
la grosse mre Coupeau, en chle vert, en bonnet noir, avec des rubans
rouges. Gervaise, trs douce, gaie, dans sa robe d'un bleu dur, les
paules serres sous son troit mantelet, coutait complaisamment les
ricanements de Lorilleux, perdu au fond d'un immense paletot sac,
malgr la chaleur; puis, de temps  autre, au coude des rues, elle
tournait un peu la tte, jetait un fin sourire  Coupeau, que ses
vtements neufs, luisants au soleil, gnaient.

Tout en marchant trs-lentement, ils arrivrent  la mairie une grande
demi-heure trop tt. Et, comme le maire fut en retard, leur tour vint
seulement vers onze heures. Ils attendirent sur des chaises, dans un
coin de la salle, regardant le haut plafond et la svrit des murs,
parlant bas, reculant leurs siges par excs de politesse, chaque fois
qu'un garon de bureau passait. Pourtant,  demi-voix, ils traitaient
le maire de fainant; il devait tre pour sr chez sa blonde, 
frictionner sa goutte; peut-tre bien aussi qu'il avait aval son
charpe. Mais, quand le magistrat parut, ils se levrent
respectueusement. On les fit rasseoir. Alors, ils assistrent  trois
mariages, perdus dans trois noces bourgeoises, avec des maries en
blanc, des fillettes frises, des demoiselles  ceintures roses, des
cortges interminables de messieurs et de dames sur leur trente-et-un,
l'air trs comme il faut. Puis, quand on les appela, ils faillirent ne
pas tre maris, Bibi-la-Grillade ayant disparu. Boche le retrouva en
bas, sur la place, fumant une pipe. Aussi, ils taient encore de jolis
cocos dans cette bote, de se ficher du monde, parce qu'on n'avait pas
des gants beurre frais  leur mettre sous le nez! Et les formalits,
la lecture du Code, les questions poses, la signature des pices,
furent expdies si rondement, qu'ils se regardrent, se croyant vols
d'une bonne moiti de la crmonie. Gervaise, tourdie, le coeur
gonfl, appuyait son mouchoir sur ses lvres. Maman Coupeau pleurait 
chaudes larmes. Tous s'taient appliqus sur le registre, dessinant
leurs noms, en grosses lettres boiteuses, sauf le mari qui avait
trac une croix, ne sachant pas crire. Ils donnrent chacun quatre
sous pour les pauvres. Lorsque le garon remit  Coupeau le certificat
de mariage, celui-ci, le coude pouss par Gervaise, se dcida  sortir
encore cinq sous.

La trotte tait bonne de la mairie  l'glise. En chemin, les hommes
prirent de la bire, maman Coupeau et Gervaise, du cassis avec de
l'eau. Et ils eurent  suivre une longue rue, o le soleil tombait
d'aplomb, sans un filet d'ombre. Le bedeau les attendait au milieu de
l'glise vide; il les poussa vers une petite chapelle, en leur
demandant furieusement si c'tait pour se moquer de la religion qu'ils
arrivaient en retard. Un prtre vint  grandes enjambes, l'air
maussade, la face ple de faim, prcd par un clerc en surplis sale
qui trottinait. Il dpcha sa messe, mangeant les phrases latines, se
tournant, se baissant, largissant les bras, en hte, avec des regards
obliques sur les maris et sur les tmoins. Les maris, devant
l'autel, trs-embarrasss, ne sachant pas quand il fallait
s'agenouiller, se lever, s'asseoir, attendaient un geste du clerc. Les
tmoins, pour tre convenables, se tenaient debout tout le temps;
tandis que maman Coupeau, reprise par les larmes, pleurait dans le
livre de messe qu'elle avait emprunt  une voisine. Cependant, midi
avait sonn, la dernire messe tait dite, l'glise s'emplissait du
pitinement des sacristains, du vacarme des chaises remises en place.
On devait prparer le matre-autel pour quelque fte, car on entendait
le marteau des tapissiers clouant des tentures. Et, au fond de la
chapelle perdue, dans la poussire d'un coup de balai donn par le
bedeau, le prtre  l'air maussade promenait vivement ses mains sches
sur les ttes inclines de Gervaise et de Coupeau, et semblait les
unir au milieu d'un dmnagement, pendant une absence du bon Dieu,
entre deux messes srieuses. Quand la noce eut de nouveau sign sur un
registre,  la sacristie, et qu'elle se retrouva en plein soleil, sous
le porche, elle resta un instant l, ahurie, essouffle d'avoir t
mene au galop.

--Voil! dit Coupeau, avec un rire gn.

Il se dandinait, il ne trouvait rien l de rigolo. Pourtant, il
ajouta:

--Ah bien! a ne trane pas. Ils vous envoient a en quatre
mouvements... C'est comme chez les dentistes: on n'a pas le temps de
crier ouf! ils marient sans douleur.

--Oui, oui, de la belle ouvrage, murmura Lorilleux en ricanant. a se
bcle en cinq minutes et a tient bon toute la vie... Ah! ce pauvre
Cadet-Cassis, va!

Et les quatre tmoins donnrent des tapes sur les paules du zingueur
qui faisait le gros dos. Pendant ce temps, Gervaise embrassait maman
Coupeau, souriante, les yeux humides pourtant. Elle rpondait aux
paroles entrecoupes de la vieille femme:

--N'ayez pas peur, je ferai mon possible. Si a tournait mal, a ne
serait pas de ma faute. Non, bien sr, j'ai trop envie d'tre
heureuse... Enfin, c'est fait, n'est-ce pas? C'est  lui et  moi de
nous entendre et d'y mettre du ntre.

Alors, on alla droit au _Moulin-d'Argent_. Coupeau avait pris le bras
de sa femme. Ils marchaient vite, riant, comme emports,  deux cents
pas devant les autres, sans voir les maisons, ni les passants, ni les
voitures. Les bruits assourdissants du faubourg sonnaient des cloches
 leurs oreilles. Quand ils arrivrent chez le marchand de vin,
Coupeau commanda tout de suite deux litres, du pain et des tranches de
jambon, dans le petit cabinet vitr du rez-de-chausse, sans assiettes
ni nappe, simplement pour casser une crote. Puis, voyant Boche et
Bibi-la-Grillade montrer un apptit srieux, il fit venir un troisime
litre et un morceau de brie. Maman Coupeau n'avait pas faim, tait
trop suffoque pour manger. Gervaise, qui mourait de soif, buvait de
grands verres d'eau  peine rougie.

--a me regarde, dit Coupeau, en passant immdiatement au comptoir,
o il paya quatre francs cinq sous.

Cependant, il tait une heure, les invits arrivaient. Madame
Fauconnier, une femme grasse, belle encore, parut la premire; elle
avait une robe crue,  fleurs imprimes, avec une cravate rose et un
bonnet trs charg de fleurs. Ensuite vinrent ensemble mademoiselle
Remanjou, toute fluette dans l'ternelle robe noire qu'elle semblait
garder mme pour se coucher, et le mnage Gaudron, le mari, d'une
lourdeur de brute, faisant craquer sa veste brune au moindre geste, la
femme, norme, talant son ventre de femme enceinte, dont sa jupe,
d'un violet cru, largissait encore la rondeur. Coupeau expliqua qu'il
ne faudrait pas attendre Mes-Bottes; le camarade devait retrouver la
noce sur la route de Saint-Denis.

--Ah bien! s'cria madame Lerat en entrant, nous allons avoir une
jolie sauce! a va tre drle!

Et elle appela la socit sur la porte du marchand de vin, pour voir
les nuages, un orage d'un noir d'encre qui montait rapidement au sud
de Paris. Madame Lerat, l'ane des Coupeau, tait une grande femme,
sche, masculine, parlant du nez, fagote dans une robe puce trop
large, dont les longs effils la faisaient ressembler  un caniche
maigre sortant de l'eau. Elle jouait avec son ombrelle comme avec un
bton. Quand elle eut embrass Gervaise, elle reprit:

--Vous n'avez pas ide, on reoit un soufflet dans la rue.... On
dirait qu'on vous jette du feu  la figure.

Tout le monde dclara alors sentir l'orage depuis longtemps. Quand on
tait sorti de l'glise, M. Madinier avait bien vu ce dont il
retournait. Lorilleux racontait que ses cors l'avaient empch de
dormir;  partir de trois heures du matin. D'ailleurs, a ne pouvait
pas finir autrement; voil trois jours qu'il faisait vraiment trop
chaud.

--Oh! a va peut-tre couler, rptait Coupeau, debout  la porte,
interrogeant le ciel d'un regard inquiet. On n'attend plus que ma
soeur, on pourrait tout de mme partir, si elle arrivait.

Madame Lorilleux, en effet, tait en retard. Madame Lerat venait de
passer chez elle, pour la prendre; mais, comme elle l'avait trouve en
train de mettre son corset, elles s'taient disputes toutes les deux.
La grande veuve ajouta  l'oreille de son frre:

--Je l'ai plante l. Elle est d'une humeur!... Tu verras quelle
tte!

Et la noce dut patienter un quart d'heure encore, pitinant dans la
boutique du marchand de vin, coudoye, bouscule, au milieu des hommes
qui entraient boire un canon sur le comptoir. Par moments, Boche, ou
madame Fauconnier ou Bibi-la-Grillade, se dtachaient, s'avanaient au
bord du trottoir, les yeux en l'air. a ne coulait pas du tout; le
jour baissait, des souffles de vent, rasant le sol, enlevaient de
petits tourbillons de poussire blanche. Au premier coup de tonnerre,
mademoiselle Remanjou se signa. Tous les regards se portaient avec
anxit sur l'oeil-de-boeuf, au-dessus de la glace: il tait dj deux
heures moins vingt.

--Allez-y! cria Coupeau. Voil les anges qui pleurent.

Une rafale de pluie balayait la chausse, o des femmes fuyaient, en
tenant leurs jupes  deux mains. Et ce fut sous cette premire onde
que madame Lorilleux arriva enfin, essouffle, furibonde, se battant
sur le seuil avec son parapluie, qui ne voulait pas se fermer.

--A-t-on jamais vu! bgayait-elle. a m'a pris juste  la porte.
J'avais envie de remonter et de me dshabiller. J'aurais rudement bien
fait... Ah! elle est jolie, la noce! Je le disais, je voulais tout
renvoyer  samedi prochain. Et il pleut parce qu'on ne m'a pas
coute! Tant mieux! tant mieux que le ciel crve!

Coupeau essaya de la calmer. Mais elle l'envoya coucher. Ce ne serait
pas lui qui payerait sa robe, si elle tait perdue. Elle avait une
robe de soie noire, dans laquelle elle touffait; le corsage, trop
troit, tirait sur les boutonnires, la coupait aux paules; et la
jupe, taille en fourreau, lui serrait si fort les cuisses, qu'elle
devait marcher  tout petits pas. Pourtant, les dames de la socit la
regardaient, les lvres pinces, l'air mu de sa toilette. Elle ne
parut mme pas voir Gervaise, assise  ct de maman Coupeau. Elle
appela Lorilleux, lui demanda son mouchoir; puis, dans un coin de la
boutique, soigneusement, elle essuya une  une les gouttes de pluie
roules sur la soie.

Cependant, l'onde avait brusquement cess. Le jour baissait encore,
il faisait presque nuit, une nuit livide traverse par de larges
clairs. Bibi-la-Grillade rptait en riant qu'il allait tomber des
curs, bien sr. Alors, l'orage clata avec une extrme violence.
Pendant une demi-heure, l'eau tomba  seaux, la foudre gronda sans
relche. Les hommes, debout devant la porte, contemplaient le voile
gris de l'averse, les ruisseaux grossis, la poussire d'eau volante
montant du clapotement des flaques. Les femmes s'taient assises,
effrayes, les mains aux yeux. On ne causait plus, la gorge un peu
serre. Une plaisanterie risque sur le tonnerre par Boche, disant que
saint Pierre ternuait l-haut, ne fit sourire personne. Mais, quand
la foudre espaa ses coups, se perdit au loin, la socit recommena 
s'impatienter, se fcha contre l'orage, jurant et montrant le poing
aux nues. Maintenant, du ciel couleur de cendre, une pluie fine
tombait, interminable.

--Il est deux heures passes, cria madame Lorilleux. Nous ne pouvons
pourtant pas coucher ici!

Mademoiselle Remanjou ayant parl d'aller  la campagne tout de mme,
quand on devrait s'arrter dans le foss des fortifications, la noce
se rcria: les chemins devaient tre jolis, on ne pourrait seulement
pas s'asseoir sur l'herbe; puis, a ne paraissait pas fini, il
reviendrait peut-tre une sauce. Coupeau, qui suivait des yeux un
ouvrier tremp marchant tranquillement sous la pluie, murmura:

--Si cet animal de Mes-Bottes nous attend sur la route de
Saint-Denis, il n'attrapera pas un coup de soleil.

Cela fit rire. Mais la mauvaise humeur grandissait. a devenait
crevant  la fin. Il fallait dcider quelque chose. On ne comptait pas
sans doute se regarder comme a le blanc des yeux jusqu'au dner.
Alors, pendant un quart d'heure, en face de l'averse entte, on se
creusa le cerveau. Bibi-la-Grillade proposait de jouer aux cartes;
Boche, de temprament polisson et sournois, savait un petit jeu bien
drle, le jeu du confesseur; madame Gaudron parlait d'aller manger de
la tarte aux ognons, chausse Clignancourt; madame Lerat aurait
souhait qu'on racontt des histoires; Gaudron ne s'embtait pas, se
trouvait bien l, offrait seulement de se mettre  table tout de
suite. Et,  chaque proposition, on discutait, on se fchait: c'tait
bte, a endormirait tout le monde, on les prendrait pour des
moutards. Puis, comme Lorilleux, voulant dire son mot, trouvait
quelque chose de bien simple, une promenade sur les boulevards
extrieurs jusqu'au Pre-Lachaise, o l'on pourrait entrer voir le
tombeau d'Hlose et d'Ablard, si l'on avait le temps, madame
Lorilleux, ne se contenant plus, clata. Elle fichait le camp, elle!
Voil ce qu'elle faisait! Est-ce qu'on se moquait du monde? Elle
s'habillait, elle recevait la pluie, et c'tait pour s'enfermer chez
un marchand de vin! Non, non, elle en avait assez d'une noce comme a,
elle prfrait son chez elle. Coupeau et Lorilleux durent barrer la
porte. Elle rptait:

--Otez-vous de l! Je vous dis que je m'en vais!

Son mari ayant russi  la calmer, Coupeau s'approcha de Gervaise,
toujours tranquille dans son coin, causant avec sa belle-mre et
madame Fauconnier.

--Mais vous ne proposez rien, vous! dit-il, sans oser encore la
tutoyer.

--Oh! tout ce qu'on voudra, rpondit-elle en riant. Je ne suis pas
difficile. Sortons, ne sortons pas, a m'est gal. Je me sens
trs-bien, je n'en demande pas plus.

Et elle avait, en effet, la figure tout claire d'une joie paisible.
Depuis que les invits se trouvaient l, elle parlait  chacun d'une
voix un peu basse et mue, l'air raisonnable, sans se mler aux
disputes. Pendant l'orage, elle tait reste les yeux fixes, regardant
les clairs, comme voyant des choses graves, trs-loin, dans l'avenir,
 ces lueurs brusques.

M. Madinier, pourtant, n'avait encore rien propos. Il tait appuy
contre le comptoir, les pans de son habit carts, gardant son
importance de patron. Il cracha longuement, roula ses gros yeux.

--Mon Dieu! dit-il, on pourrait aller au muse... Et il se caressa le
menton, en consultant la socit d'un clignement de paupires.

--Il y a des antiquits, des images, des tableaux, un tas de choses.
C'est trs instructif.... Peut-tre bien que vous ne connaissez pas
a. Oh! c'est  voir, au moins une fois.

La noce se regardait, se ttait. Non, Gervaise ne connaissait pas a;
madame Fauconnier non plus, ni Boche, ni les autres. Coupeau croyait
bien tre mont un dimanche, mais il ne se souvenait plus bien. On
hsitait cependant, lorsque madame Lorilleux, sur laquelle
l'importance de M. Madinier produisait une grande impression, trouva
l'offre trs comme il faut, trs honnte. Puisqu'on sacrifiait la
journe, et qu'on tait habill, autant valait-il visiter quelque
chose pour son instruction. Tout le monde approuva. Alors, comme la
pluie tombait encore un peu, on emprunta au marchand de vin des
parapluies, de vieux parapluies, bleus, verts, marron, oublis par les
clients; et l'on partit pour le muse.

La noce tourna  droite, descendit dans Paris par le faubourg
Saint-Denis. Coupeau et Gervaise marchaient de nouveau en tte,
courant, devanant les autres. M. Madinier donnait maintenant le bras
 madame Lorilleux, maman Coupeau tant reste chez le marchand de
vin,  cause de ses jambes. Puis venaient Lorilleux et madame Lerat,
Boche et madame Fauconnier, Bibi-la-Grillade et mademoiselle Remanjou,
enfin le mnage Gaudron. On tait douze. a faisait encore une jolie
queue sur le trottoir.

--Oh! nous n'y sommes pour rien, je vous jure, expliquait madame
Lorilleux  M. Madinier. Nous ne savons pas o il l'a prise, ou plutt
nous ne le savons que trop; mais ce n'est pas  nous de parler,
n'est-ce pas? ... Mon mari a d acheter l'alliance. Ce matin, au saut
du lit, il a fallu leur prter dix francs, sans quoi rien ne se
faisait plus... Une marie qui n'amne seulement pas un parent  sa
noce! Elle dit avoir  Paris une soeur charcutire. Pourquoi ne
l'a-t-elle pas invite, alors?

Elle s'interrompit, pour montrer Gervaise, que la pente du trottoir
faisait fortement boiter.

--Regardez-la! S'il est permis!... Oh! la banban!

Et ce mot: la Banban, courut dans la socit. Lorilleux ricanait,
disait qu'il fallait l'appeler comme a. Mais madame Fauconnier
prenait la dfense de Gervaise: on avait tort de se moquer d'elle,
elle tait propre comme un sou et abattait firement l'ouvrage, quand
il le fallait. Madame Lerat, toujours pleine d'allusions polissonnes,
appelait la jambe de la petite une quille d'amour; et elle
ajoutait que beaucoup d'hommes aimaient a, sans vouloir s'expliquer
davantage.

La noce, dbouchant de la rue Saint-Denis, traversa le boulevard. Elle
attendit un moment, devant le flot des voitures; puis, elle se risqua
sur la chausse, change par l'orage en une mare de boue coulante.
L'onde reprenait, la noce venait d'ouvrir les parapluies; et, sous
les riflards lamentables, balancs  la main des hommes, les femmes se
retroussaient, le dfil s'espaait dans la crotte, tenant d'un
trottoir  l'autre. Alors, deux voyous crirent  la chienlit; des
promeneurs accoururent; des boutiquiers, l'air amus, se haussrent
derrire leurs vitrines. Au milieu du grouillement de la foule, sur
les fonds gris et mouills du boulevard, les couples en procession
mettaient des taches violentes, la robe gros bleu de Gervaise, la robe
crue  fleurs imprimes de madame Fauconnier, le pantalon
jaune-canari de Boche; une raideur de gens endimanchs donnait des
drleries de carnaval  la redingote luisante de Coupeau et  l'habit
carr de M. Madinier; tandis que la belle toilette de madame
Lorilleux, les effils de madame Lerat, les jupes fripes de
mademoiselle Remanjou, mlaient les modes, tranaient  la file les
dcrochez-moi a du luxe des pauvres. Mais c'taient surtout les
chapeaux des messieurs qui gayaient, de vieux chapeaux conservs,
ternis par l'obscurit de l'armoire, avec des formes pleines de
comique, hautes, vases, en pointe, des ailes extraordinaires,
retrousses, plates, trop larges ou trop troites. Et les sourires
augmentaient encore, quand, tout au bout, pour clore le spectacle,
madame Gaudron, la cardeuse, s'avanait dans sa robe d'un violet cru,
avec son ventre de femme enceinte, qu'elle portait norme, trs en
avant. La noce, cependant, ne htait point sa marche, bonne enfant,
heureuse d'tre regarde, s'amusant des plaisanteries.

--Tiens! la marie! cria l'un des voyous, en montrant madame Gaudron.
Ah! malheur! elle a aval un rude pepin!

Toute la socit clata de rire. Bibi-la-Grillade, se tournant, dit
que le gosse avait bien envoy a. La cardeuse riait le plus fort,
s'talait; a n'tait pas dshonorant, au contraire; il y avait plus
d'une dame qui louchait en passant et qui aurait voulu tre comme
elle.

On s'tait engag dans la rue de Clry. Ensuite, on prit la rue du
Mail. Sur la place des Victoires, il y eut un arrt. La marie avait
le cordon de son soulier gauche dnou; et, comme elle le rattachait,
au pied de la statue de Louis XIV, les couples se serrrent derrire
elle, attendant, plaisantant sur le bout de mollet qu'elle montrait.
Enfin, aprs avoir descendu la rue Croix-des-Petits-Champs, on arriva
au Louvre.

M. Madinier, poliment, demanda  prendre la tte du cortge.

C'tait trs grand, on pouvait se perdre; et lui, d'ailleurs,
connaissait les beaux endroits, parce qu'il tait souvent venu avec un
artiste, un garon bien intelligent, auquel une grande maison de
cartonnage achetait des dessins, pour les mettre sur des botes. En
bas, quand la noce se fut engage dans le muse assyrien, elle eut un
petit frisson. Fichtre! il ne faisait pas chaud; la salle aurait fait
une fameuse cave. Et, lentement les couples avanaient, le menton
lev, les paupires battantes, entre les colosses de pierre, les dieux
de marbre noir muets dans leur raideur hiratique, les btes
monstrueuses, moiti chattes et moiti femmes, avec des figures de
mortes, le nez aminci, les lvres gonfles. Ils trouvaient tout a
trs vilain. On travaillait joliment mieux la pierre au jour
d'aujourd'hui. Une inscription en caractres phniciens les stupfia.
Ce n'tait pas possible, personne n'avait jamais lu ce grimoire. Mais
M. Madinier, dj sur le premier palier avec madame Lorilleux, les
appelait, criant sous les votes:

--Venez donc. Ce n'est rien, ces machines... C'est au premier qu'il
faut voir.

La nudit svre de l'escalier les rendit graves. Un huissier superbe,
en gilet rouge, la livre galonne d'or, qui semblait les attendre sur
le palier, redoubla leur motion. Ce fut avec respect, marchant le
plus doucement possible, qu'ils entrrent dans la galerie franaise.

Alors, sans s'arrter, les yeux emplis de l'or des cadres, ils
suivirent l'enfilade des petits salons, regardant passer les images,
trop nombreuses pour tre bien vues. Il aurait fallu une heure devant
chacune, si l'on avait voulu comprendre. Que de tableaux, sacredi! a
ne finissait pas. Il devait y en avoir pour de l'argent. Puis, au
bout, M. Madinier les arrta brusquement devant le _Radeau de la
Mduse_; et il leur expliqua le sujet. Tous, saisis, immobiles, se
taisaient. Quand on se remit  marcher, Boche rsuma le sentiment
gnral: c'tait tap.

Dans la galerie d'Apollon, le parquet surtout merveilla la socit,
un parquet luisant, clair comme un miroir, o les pieds des banquettes
se refltaient. Mademoiselle Remanjou fermait les yeux, parce qu'elle
croyait marcher sur de l'eau. On criait  madame Gaudron de poser ses
souliers  plat,  cause de sa position. M. Madinier voulait leur
montrer les dorures et les peintures du plafond; mais a leur cassait
le cou, et ils ne distinguaient rien. Alors, avant d'entrer dans le
salon carr, il indiqua une fentre du geste, en disant:

--Voil le balcon d'o Charles IX a tir sur le peuple.

Cependant, il surveillait la queue du cortge. D'un geste, il commanda
une halte, au milieu du salon carr. Il n'y avait l que des
chefs-d'oeuvre, murmurait-il  demi-voix, comme dans une glise. On
fit le tour du salon. Gervaise demanda le sujet des _Noces de Cana_;
c'tait bte de ne pas crire les sujets sur les cadres. Coupeau
s'arrta devant la Joconde,  laquelle il trouva une ressemblance avec
une de ses tantes. Boche et Bibi la-Grillade ricanaient, en se
montrant du coin de l'oeil les femmes nues; les cuisses de l'Antiope
surtout leur causrent un saisissement. Et, tout au bout, le mnage
Gaudron, l'homme la bouche ouverte, la femme les mains sur son ventre,
restaient bants, attendris et stupides, en face de la Vierge de
Murillo.

Le tour du salon termin, M. Madinier voulut qu'on recomment; a en
valait la peine. Il s'occupait beaucoup de madame Lorilleux,  cause
de sa robe de soie; et, chaque fois qu'elle l'interrogeait, il
rpondait gravement, avec un grand aplomb. Comme elle s'intressait 
la matresse du Titien, dont elle trouvait la chevelure jaune pareille
 la sienne, il la lui donna pour la belle Ferronnire, une matresse
d'Henri IV, sur laquelle on avait jou un drame,  l'Ambigu.

Puis, la noce se lana dans la longue galerie o sont les coles
italiennes et flamandes. Encore des tableaux, toujours des tableaux,
des saints, des hommes et des femmes avec des figures qu'on ne
comprenait pas, des paysages tout noirs, des btes devenues jaunes,
une dbandade de gens et de choses dont le violent tapage de couleurs
commenait  leur causer un gros mal de tte. M. Madinier ne parlait
plus, menait lentement le cortge, qui le suivait en ordre, tous les
cous tordus et les yeux en l'air. Des sicles d'art passaient devant
leur ignorance ahurie, la scheresse fine des primitifs, les
splendeurs des Vnitiens, la vie grasse et belle de lumire des
Hollandais. Mais ce qui les intressait le plus, c'taient encore les
copistes, avec leurs chevalets installs parmi le monde, peignant sans
gne; une vieille dame, monte sur une grande chelle, promenant un
pinceau  badigeon dans le ciel tendre d'une immense toile, les frappa
d'une faon particulire. Peu  peu, pourtant, le bruit avait d se
rpandre qu'une noce visitait le Louvre; des peintres accouraient, la
bouche fendue d'un rire; des curieux s'asseyaient  l'avance sur des
banquettes, pour assister commodment au dfil; tandis que les
gardiens, les lvres pinces, retenaient des mots d'esprit. Et la
noce, dj lasse, perdant de son respect, tranait ses souliers 
clous, tapait ses talons sur les parquets sonores, avec le pitinement
d'un troupeau dband, lch au milieu de la propret nue et
recueillie des salles.

M. Madinier se taisait pour mnager un effet. Il alla droit  la
_Kermesse_ de Rubens. L, il ne dit toujours rien, il se contenta
d'indiquer la toile, d'un coup d'oeil grillard. Les dames, quand
elles eurent le nez sur la peinture, poussrent de petits cris; puis,
elles se dtournrent, trs-rouges. Les hommes les retinrent,
rigolant, cherchant les dtails orduriers.

--Voyez donc! rptait Boche, a vaut l'argent. En voil un qui
dgobille. Et celui-l, il arrose les pissenlits. Et celui-l, oh!
celui-l... Ah bien! ils sont propres, ici.

--Allons-nous-en, dit M. Madinier, ravi de son succs. Il n'y a plus
rien  voir de ce ct.

La noce retourna sur ses pas, traversa de nouveau le salon carr et la
galerie d'Apollon. Madame Lerat et mademoiselle Remanjou se
plaignaient, dclarant que les jambes leur rentraient dans le corps.
Mais le cartonnier voulait montrer  Lorilleux les bijoux anciens. a
se trouvait  ct, au fond d'une petite pice, o il serait all les
yeux ferms. Pourtant, il se trompa, gara la noce le long de sept ou
huit salles, dsertes, froides, garnies seulement de vitrines svres
o s'alignaient une quantit innombrable de pots casss et de
bonshommes trs-laids. La noce frissonnait, s'ennuyait ferme. Puis,
comme elle cherchait une porte, elle tomba dans les dessins. Ce fut
une nouvelle course immense: les dessins n'en finissaient pas, les
salons succdaient aux salons, sans rien de drle, avec des feuilles
de papier gribouilles, sous des vitres, contre les murs. M. Madinier,
perdant la tte, ne voulant point avouer qu'il tait perdu, enfila un
escalier, fit monter un tage  la noce. Cette fois, elle voyageait au
milieu du muse de marine, parmi des modles d'instruments et de
canons, des plans en relief, des vaisseaux grands comme des joujoux.
Un autre escalier se rencontra, trs loin, au bout d'un quart d'heure
de marche. Et, l'ayant descendu, elle se retrouva en plein dans les
dessins. Alors, le dsespoir la prit, elle roula au hasard des salles,
les couples toujours  la file, suivant M. Madinier, qui s'pongeait
le front, hors de lui, furieux contre l'administration, qu'il accusait
d'avoir chang les portes de place. Les gardiens et les visiteurs la
regardaient passer, pleins d'tonnement. En moins de vingt minutes, on
la revit au salon carr, dans la galerie franaise, le long des
vitrines o dorment les petits dieux de l'Orient. Jamais plus elle ne
sortirait. Les jambes casses, s'abandonnant, la noce faisait un
vacarme norme, laissant dans sa course le ventre de madame Gaudron en
arrire.

--On ferme! on ferme! crirent les voix puissantes des gardiens.

Et elle faillit se laisser enfermer. Il fallut qu'un gardien se mt 
sa tte, la reconduist jusqu' une porte. Puis, dans la cour du
Louvre, lorsqu'elle eut repris ses parapluies au vestiaire, elle
respira. M. Madinier retrouvait son aplomb; il avait eu tort de ne pas
tourner  gauche; maintenant, il se souvenait que les bijoux taient 
gauche. Toute la socit, d'ailleurs, affectait d'tre contente
d'avoir vu a.

Quatre heures sonnaient. On avait encore deux heures  employer avant
le dner. On rsolut de faire un tour, pour tuer le temps. Les dames,
trs lasses, auraient bien voulu s'asseoir; mais, comme personne
n'offrait des consommations, on se remit en marche, on suivit le quai.
L, une nouvelle averse arriva, si drue, que, malgr les parapluies,
les toilettes des dames s'abmaient. Madame Lorilleux, le coeur noy 
chaque goutte qui mouillait sa robe, proposa de se rfugier sous le
Pont-Royal; d'ailleurs, si on ne la suivait pas, elle menaait d'y
descendre toute seule. Et le cortge alla sous le Pont-Royal. On y
tait joliment bien. Par exemple, on pouvait appeler a une ide
chouette! Les dames talrent leurs mouchoirs sur les pavs, se
reposrent l, les genoux carts, arrachant des deux mains les brins
d'herbe pousss entre les pierres, regardant couler l'eau noire, comme
si elles se trouvaient  la campagne. Les hommes s'amusrent  crier
trs fort, pour veiller l'cho de l'arche, en face d'eux; Boche et
Bibi-la-Grillade, l'un aprs l'autre, injuriaient le vide, lui
lanaient  toute vole: Cochon! et riaient beaucoup, quand l'cho
leur renvoyait le mot; puis, la gorge enroue, ils prirent des
cailloux plats et jourent  faire des ricochets. L'averse avait
cess, mais la socit se trouvait si bien, qu'elle ne songeait plus 
s'en aller. La Seine charriait des nappes grasses, de vieux bouchons
et des pluchures de lgumes, un tas d'ordures qu'un tourbillon
retenait un instant, dans l'eau inquitante, tout assombrie par
l'ombre de la vote; tandis que, sur le pont, passait le roulement des
omnibus et des fiacres, la cohue de Paris, dont on apercevait
seulement les toits,  droite et  gauche, comme du fond d'un trou.
Mademoiselle Remanjou soupirait; s'il y avait eu des feuilles, a lui
aurait rappel, disait-elle, un coin de la Marne, ou elle allait, vers
1817, avec un jeune homme qu'elle pleurait encore.

Cependant, M. Madinier donna le signal du dpart. On traversa le
jardin des Tuileries, au milieu d'un petit peuple d'enfants dont les
cerceaux et les ballons drangrent le bel ordre des couples. Puis,
comme la noce, arrive sur la place Vendme, regardait la colonne, M.
Madinier songea  faire une galanterie aux dames; il leur offrit de
monter dans la colonne, pour voir Paris. Son offre parut trs farce.
Oui, oui, il fallait monter, on en rirait longtemps. D'ailleurs, a ne
manquait pas d'intrt pour les personnes qui n'avaient jamais quitt
le plancher aux vaches.

--Si vous croyez que la Banban va se risquer l dedans, avec sa
quille! murmurait madame Lorilleux.

--Moi, je monterais volontiers, disait madame Lerat, mais je ne veux
pas qu'il y ait d'homme derrire moi.

Et la noce monta. Dans l'troite spirale de l'escalier, les douze
grimpaient  la file, butant contre les marches uses, se tenant aux
murs. Puis, quand l'obscurit devint complte, ce fut une bosse de
rires. Les dames poussaient de petits cris. Les messieurs les
chatouillaient, leur pinaient les jambes. Mais elles taient bien
btes de causer! on a l'air de croire que ce sont des souris.
D'ailleurs, a restait sans consquence; ils savaient s'arrter o il
fallait, pour l'honntet. Puis, Boche trouva une plaisanterie que
toute la socit rpta. On appelait madame Gaudron, comme si elle
tait reste en chemin, et on lui demandait si son ventre passait.
Songez donc! si elle s'tait trouve prise l, sans pouvoir monter ni
descendre, elle aurait bouch le trou, on n'aurait jamais su comment
s'en aller. Et l'on riait de ce ventre de femme enceinte, avec une
gaiet formidable qui secouait la colonne. Ensuite, Boche, tout  fait
lanc, dclara qu'on se faisait vieux, dans ce tuyau de chemine; a
ne finissait donc pas, on allait donc au ciel? Et il cherchait 
effrayer les dames, en criant que a remuait. Cependant, Coupeau ne
disait rien; il venait derrire Gervaise, la tenait  la taille, la
sentait s'abandonner. Lorsque, brusquement, on rentra dans le jour, il
tait juste en train de lui embrasser le cou.

--Eh bien! vous tes propres, ne vous gnez pas tous les deux! dit
madame Lorilleux d'un air scandalis.

Bibi-la-Grillade paraissait furieux. Il rptait entre ses dents:

Vous en avez fait un bruit! Je n'ai pas seulement pu compter les
marches.

Mais M. Madinier, sur la plate-forme, montrait dj les monuments.
Jamais madame Fauconnier ni mademoiselle Remanjou ne voulurent sortir
de l'escalier; la pense seule du pav, en bas, leur tournait les
sangs; et elles se contentaient de risquer des coups d'oeil par la
petite porte. Madame Lerat, plus crne, faisait le tour de l'troite
terrasse, en se collant contre le bronze du dme. C'tait tout de mme
rudement motionnant, quand on songeait qu'il aurait suffi de passer
une jambe. Quelle culbute, sacr Dieu! Les hommes, un peu ples,
regardaient la place. On se serait cru en l'air, spar de tout. Non,
dcidment, a vous faisait froid aux boyaux. M. Madinier, pourtant,
recommandait de lever les yeux, de les diriger devant soi, trs loin;
a empchait le vertige. Et il continuait  indiquer du doigt les
Invalides, le Panthon, Notre-Dame, la tour Saint-Jacques, les buttes
Montmartre. Puis, madame Lorilleux eut l'ide de demander si l'on
apercevait, sur le boulevard de la Chapelle, le marchand de vin o
l'on allait manger, au _Moulin-d'Argent_. Alors, pendant dix minutes,
on chercha, on se disputa mme; chacun plaait le marchand de vin  un
endroit. Paris, autour d'eux, tendait son immensit grise, aux
lointains bleutres, ses valles profondes, o roulait une houle de
toitures; toute la rive droite tait dans l'ombre, sous un grand
haillon de nuage cuivr; et, du bord de ce nuage, frang d'or, un
large rayon coulait, qui allumait les milliers de vitres de la rive
gauche d'un ptillement d'tincelles, dtachant en lumire ce coin de
la ville sur un ciel trs pur, lav par l'orage.

--Ce n'tait pas la peine de monter pour nous manger le nez, dit
Boche, furieux, en reprenant l'escalier.

La noce descendit, muette, boudeuse, avec la seule dgringolade des
souliers sur les marches. En bas, M. Madinier voulait payer. Mais
Coupeau se rcria, se hta de mettre dans la main du gardien
vingt-quatre sous, deux sous par personne. Il tait prs de cinq
heures et demie; on avait tout juste le temps de rentrer. Alors, on
revint par les boulevards et par le faubourg Poissonnire. Coupeau,
pourtant, trouvait que la promenade ne pouvait pas se terminer comme
a; il poussa tout le monde au fond d'un marchand de vin, o l'on prit
du vermouth.

Le repas tait command pour six heures. On attendait la noce depuis
vingt minutes, au _Moulin-d'Argent_. Madame Boche, qui avait confi sa
loge  une dame de la maison, causait avec maman Coupeau, dans le
salon du premier, en face de la table servie; et les deux gamins,
Claude et tienne, amens par elle, jouaient  courir sous la table,
au milieu d'une dbandade de chaises. Lorsque Gervaise, en entrant,
aperut les petits, qu'elle n'avait pas vus de la journe, elle les
prit sur ses genoux, les caressa, avec de gros baisers.

--Ont-ils t sages? demanda-t-elle  madame Boche. Ils ne vous ont
pas trop fait endver, au moins?

Et comme celle-ci lui racontait les mots  mourir de rire de ces
vermines-l, pendant l'aprs-midi, elle les enleva de nouveau, les
serra contre elle, prise d'une rage de tendresse.

--C'est drle pour Coupeau tout de mme, disait madame Lorilleux aux
autres dames, dans le fond du salon.

Gervaise avait gard sa tranquillit souriante de la matine. Depuis
la promenade pourtant, elle devenait par moments toute triste, elle
regardait son mari et les Lorilleux de son air pensif et raisonnable.
Elle trouvait Coupeau lche devant sa soeur. La veille encore, il
criait fort, il jurait de les remettre  leur place, ces langues de
vipres, s'ils lui manquaient. Mais, en face d'eux, elle le voyait
bien, il faisait le chien couchant, guettait sortir leurs paroles,
tait aux cent coups quand il les croyait fchs. Et cela, simplement,
inquitait la jeune femme pour l'avenir.

Cependant, on n'attendait plus que Mes-Bottes, qui n'avait pas encore
paru.

--Ah! zut! cria Coupeau, mettons-nous  table. Vous allez le voir
abouler; il a le nez creux, il sent la boustifaille de loin... Dites
donc, il doit rire, s'il est toujours  faire le poireau sur la route
de Saint-Denis!

Alors, la noce, trs gaye, s'attabla avec un grand bruit de chaises.
Gervaise tait entre Lorilleux et M. Madinier, et Coupeau, entre
madame Fauconnier et madame Lorilleux. Les autres convives se
placrent  leur got, parce que a finissait toujours par des
jalousies et des disputes, lorsqu'on indiquait les couverts. Boche se
glissa prs de madame Lerat. Bibi-la-Grillade eut pour voisines
mademoiselle Remanjou et madame Gaudron. Quant  madame Boche et 
maman Coupeau, tout au bout, elles gardrent les enfants, elles se
chargrent de couper leur viande, de leur verser  boire, surtout pas
beaucoup de vin.

--Personne ne dit le Bndicit? demanda Boche, pendant que les dames
arrangeaient leurs jupes sous la nappe, par peur des taches.

Mais madame Lorilleux n'aimait pas ces plaisanteries-l. Et le potage
au vermicelle, presque froid, fut mang trs vite, avec des
sifflements de lvres dans les cuillers. Deux garons servaient, en
petites vestes graisseuses, en tabliers d'un blanc douteux. Par les
quatre fentres ouvertes sur les acacias de la cour, le plein jour
entrait, une fin de journe d'orage, lave et chaude encore. Le reflet
des arbres, dans ce coin humide, verdissait la salle enfume, faisait
danser des ombres de feuilles au-dessus de la nappe, mouille d'une
odeur vague de moisi. Il y avait deux glaces, pleines de chiures de
mouches, une  chaque bout, qui allongeaient la table  l'infini,
couverte de sa vaisselle paisse, tournant au jaune, o le gras des
eaux de l'vier restait en noir dans les gratignures des couteaux. Au
fond, chaque fois qu'un garon remontait de la cuisine, la porte
battait, soufflait une odeur forte de graillon.

--Ne parlons pas tous  la fois, dit Boche, comme chacun se taisait,
le nez sur son assiette.

Et l'on buvait le premier verre de vin, en suivant des yeux deux
tourtes aux godiveaux, servies par les garons, lorsque Mes-Bottes
entra.

--Eh bien! vous tes de la jolie fripouille, vous autres! cria-t-il.
J'ai us mes plantes pendant trois heures sur la route, mme qu'un
gendarme m'a demand mes papiers... Est-ce qu'on fait de ces
cochonneries-l  un ami! Fallait au moins m'envoyer un sapin par un
commissionnaire. Ah! non, vous savez, blague dans le coin, je la
trouve raide. Avec a, il pleuvait si fort, que j'avais de l'eau dans
mes poches... Vrai, on y pcherait encore une friture.

La socit riait, se tordait. Cet animal de Mes-Bottes tait allum;
il avait bien dj ses deux litres; histoire seulement de ne pas se
laisser embter par tout ce sirop de grenouille que l'orage avait
crach sur ses abatis.

--Eh! le comte de Gigot-Fin! dit Coupeau, va t'asseoir l-bas,  ct
de madame Gaudron. Tu vois, on t'attendait.

Oh! a ne l'embarrassait pas, il rattraperait les autres; et il
redemanda trois fois du potage, des assiettes de vermicelle, dans
lesquelles il coupait d'normes tranches de pain. Alors, quand on eut
attaqu les tourtes, il devint la profonde admiration de toute la
table. Comme il bfrait! Les garons effars faisaient la chane pour
lui passer du pain, des morceaux finement coups qu'il avalait d'une
bouche. Il finit par se fcher; il voulait un pain,  ct de lui. Le
marchand de vin, trs-inquiet, se montra un instant sur le seuil de la
salle. La socit, qui l'attendait, se tordit de nouveau. a la lui
coupait, au gargotier! Quel sacr zig tout de mme, ce Mes-Bottes!
Est-ce qu'un jour il n'avait pas mang douze oeufs durs et bu douze
verres de vin, pendant que les douze coups de midi sonnaient! On n'en
rencontre pas beaucoup de cette force-l. Et mademoiselle Remanjou,
attendrie, regardait Mes-Bottes mcher, tandis que M. Madinier,
cherchant un mot pour exprimer son tonnement presque respectueux,
dclara une telle capacit extraordinaire.

Il y eut un silence. Un garon venait de poser sur la table une
gibelotte de lapin, dans un vaste plat, creux comme un saladier.
Coupeau, trs blagueur, en lana une bonne.

--Dites donc, garon, c'est du lapin de gouttire, a... Il miaule
encore.

En effet, un lger miaulement, parfaitement imit, semblait sortir du
plat. C'tait Coupeau qui faisait a avec la gorge, sans remuer les
lvres; un talent de socit d'un succs certain, si bien qu'il ne
mangeait jamais dehors sans commander une gibelotte. Ensuite, il
ronronna. Les dames se tamponnaient la figure avec leurs serviettes,
parce qu'elles riaient trop.

Madame Fauconnier demanda la tte; elle n'aimait que la tte.
Mademoiselle Remanjou adorait les lardons. Et, comme Boche disait
prfrer les petits ognons, quand ils taient bien revenus, madame
Lerat pina les lvres, en murmurant:

--Je comprends a.

Elle tait sche comme un chalas, menait une vie d'ouvrire clotre
dans son train-train, n'avait pas vu le nez d'un homme chez elle
depuis son veuvage, tout en montrant une proccupation continuelle de
l'ordure, une manie de mots  double entente et d'allusions
polissonnes, d'une telle profondeur, qu'elle seule se comprenait.
Boche, se penchant et rclamant une explication, tout bas, 
l'oreille, elle reprit:

--Sans doute, les petits ognons...a suffit, je pense.

Mais la conversation devenait srieuse. Chacun parlait de son mtier.
M. Madinier exaltait le cartonnage: il y avait de vrais artistes dans
la partie; ainsi, il citait des botes d'trennes, dont il connaissait
les modles, des merveilles de luxe. Lorilleux, pourtant, ricanait; il
tait trs vaniteux de travailler l'or, il en voyait comme un reflet
sur ses doigts et sur toute sa personne. Enfin, disait-il souvent, les
bijoutiers, au temps jadis, portaient l'pe; et il citait Bernard
Palissy, sans savoir. Coupeau, lui, racontait une girouette, un
chef-d'oeuvre d'un de ses camarades; a se composait d'une colonne,
puis d'une gerbe, puis d'une corbeille de fruits, puis d'un drapeau;
le tout, trs bien reproduit, fait rien qu'avec des morceaux de zinc
dcoups et souds. Madame Lerat montrait  Bibi-la-Grillade comment
on tournait une queue de rose, en roulant le manche de son couteau
entre ses doigts osseux. Cependant, les voix montaient, se croisaient;
on entendait, dans le bruit, des mots lancs trs haut par madame
Fauconnier, en train de se plaindre de ses ouvrires, d'un petit
chausson d'apprentie qui lui avait encore brl, la veille, une paire
de draps.

--Vous avez beau dire, cria Lorilleux en donnant un coup de poing sur
la table, l'or, c'est de l'or.

Et, au milieu du silence caus par cette vrit, il n'y eut plus que
la voix fluette de mademoiselle Remanjou, continuant:

--Alors, je leur relve la jupe, je couds en dedans... Je leur plante
une pingle dans la tte pour tenir le bonnet... Et c'est fait, on les
vend treize sous.

Elle expliquait ses poupes  Mes-Bottes, dont les mchoires,
lentement, roulaient comme des meules. Il n'coutait pas, il hochait
la tte, guettant les garons, pour ne pas leur laisser emporter les
plats sans les avoir torchs. On avait mang un fricandeau au jus et
des haricots verts. On apportait le rti, deux poulets maigres,
couchs sur un lit de cresson, fan et cuit par le four. Au dehors, le
soleil se mourait sur les branches hautes des acacias. Dans la salle,
le reflet verdtre s'paississait des bues montant de la table,
tache de vin et de sauce, encombre de la dbcle du couvert; et, le
long du mur, des assiettes sales, des litres vides, poss l par les
garons, semblaient les ordures balayes et culbutes de la nappe. Il
faisait trs chaud. Les hommes retirrent leurs redingotes et
continurent  manger en manches de chemise.

--Madame Boche, je vous en prie, ne les bourrez pas tant, dit
Gervaise, qui parlait peu, surveillant de loin Claude et tienne.

Elle se leva, alla causer un instant, debout derrire les chaises des
petits. Les enfants, a n'avait pas de raison, a mangeait toute une
journe sans refuser les morceaux; et elle leur servit elle-mme du
poulet, un peu de blanc. Mais maman Coupeau dit qu'ils pouvaient bien,
pour une fois, se donner une indigestion. Madame Boche,  voix basse,
accusa Boche de pincer les genoux de madame Lerat. Oh! c'tait un
sournois, il godaillait. Elle avait bien vu sa main disparatre. S'il
recommenait, jour de Dieu! elle tait femme  lui flanquer une carafe
 la tte.

Dans le silence, M. Madinier causait politique.

--Leur loi du 31 mai est une abomination. Maintenant, il faut deux
ans de domicile. Trois millions de citoyens sont rays des listes...
On m'a dit que Bonaparte, au fond, est trs vex, car il aime le
peuple, il en a donn des preuves.

Lui, tait rpublicain; mais il admirait le prince,  cause de son
oncle, un homme comme il n'en reviendrait jamais plus. Bibi-la-Grillade
se fcha: il avait travaill  l'lyse, il avait vu le Bonaparte
comme il voyait Mes-Bottes, l, en face de lui; eh bien! ce mufe de
prsident ressemblait  un roussin, voil! On disait qu'il allait
faire un tour du ct de Lyon; ce serait un fameux dbarras, s'il se
cassait le cou dans un foss. Et, comme la discussion tournait au
vilain, Coupeau dut intervenir.

--Ah bien! vous tes encore innocents de vous attraper pour la
politique!... En voil une blague, la politique! Est-ce que a existe
pour nous?... On peut bien mettre ce qu'on voudra, un roi, un
empereur, rien du tout, a ne m'empchera pas de gagner mes cinq
francs, de manger et de dormir, pas vrai?... Non, c'est trop bte!

Lorilleux hochait la tte. Il tait n le mme jour que le comte de
Chambord, le 29 septembre 1820. Cette concidence le frappait
beaucoup, l'occupait d'un rve vague, dans lequel il tablissait une
relation entre le retour en France du roi et sa fortune personnelle.
Il ne disait pas nettement ce qu'il esprait, mais il donnait 
entendre qu'il lui arriverait alors quelque chose d'extraordinairement
agrable. Aussi,  chacun de ses dsirs trop gros pour tre content,
il renvoyait a  plus tard, quand le roi reviendrait.

--D'ailleurs, racontait-il, j'ai vu un soir le comte de Chambord...

Tous les visages se tournrent vers lui.

--Parfaitement. Un gros homme, en paletot, l'air bon garon...
J'tais chez Pquignot, un de mes amis, qui vend des meubles,
Grande-Rue de la Chapelle... Le comte de Chambord avait la veille
laiss l un parapluie. Alors, il est entr, il a dit comme a, tout
simplement: Voulez-vous bien me rendre mon parapluie? Mon Dieu!
oui, c'tait lui, Pquignot m'a donn sa parole d'honneur.

Aucun des convives n'mit le moindre doute. On tait au dessert. Les
garons dbarrassaient la table avec un grand bruit de vaisselle. Et
madame Lorilleux, jusque-l trs convenable, trs dame, laissa
chapper un: Sacr salaud! parce que l'un des garons, en enlevant un
plat, lui avait fait couler quelque chose de mouill dans le cou. Pour
sr, sa robe de soie tait tache. M. Madinier dut lui regarder le
dos, mais il n'y avait rien, il le jurait. Maintenant, au milieu de la
nappe, s'talaient des oeufs  la neige dans un saladier, flanqus de
deux assiettes de fromage et de deux assiettes de fruits. Les oeufs 
la neige, les blancs trop cuits nageant sur la crme jaune, causrent
un recueillement; on ne les attendait pas, on trouva a distingu.
Mes-Bottes mangeait toujours. Il avait redemand un pain. Il acheva
les deux fromages; et comme il restait de la crme, il se fit passer
le saladier, au fond duquel il tailla de larges tranches, comme pour
une soupe.

--Monsieur est vraiment bien remarquable, dit M. Madinier retomb
dans son admiration.

Alors, les hommes se levrent pour prendre leurs pipes. Ils restrent
un instant derrire Mes-Bottes,  lui donner des tapes sur les
paules, en lui demandant si a allait mieux. Bibi-la-Grillade le
souleva avec la chaise; mais, tonnerre de Dieu! l'animal avait doubl
de poids. Coupeau, par blague, racontait que le camarade commenait
seulement  se mettre en train, qu'il allait  prsent manger comme a
du pain toute la nuit. Les garons, pouvants, disparurent. Boche,
descendu depuis un instant, remonta en racontant la bonne tte du
marchand de vin, en bas; il tait tout ple dans son comptoir, la
bourgeoise consterne venait d'envoyer voir si les boulangers
restaient ouverts, jusqu'au chat de la maison qui avait l'air ruin.
Vrai, c'tait trop cocasse, a valait l'argent du dner, il ne pouvait
pas y avoir de pique-nique sans cet avale-tout de Mes-Bottes. Et les
hommes, leurs pipes allumes, le couvaient d'un regard jaloux; car
enfin, pour tant manger, il fallait tre solidement bti!

--Je ne voudrais pas tre charge de vous nourrir, dit madame
Gaudron. Ah! non, par exemple!

--Dites donc, la petite mre, faut pas blaguer, rpondit Mes-Bottes,
avec un regard oblique sur le ventre de sa voisine. Vous en avez aval
plus long que moi.

On applaudit, on cria bravo: c'tait envoy. Il faisait nuit noire,
trois becs de gaz flambaient dans la salle, remuant de grandes clarts
troubles, au milieu de la fume des pipes. Les garons, aprs avoir
servi le caf et le cognac, venaient d'emporter les dernires piles
d'assiettes sales. En bas, sous les trois acacias, le bastringue
commenait, un cornet  pistons et deux violons jouant trs-fort, avec
des rires de femme, un peu rauques dans la nuit chaude.

--Faut faire un brlot! cria Mes-Bottes; deux litres de
casse-poitrine, beaucoup de citron et pas beaucoup de sucre!

Mais Coupeau, voyant en face de lui le visage inquiet de Gervaise, se
leva en dclarant qu'on ne boirait pas davantage. On avait vid
vingt-cinq litres, chacun son litre et demi, en comptant les enfants
comme des grandes personnes; c'tait dj trop raisonnable. On venait
de manger un morceau ensemble, en bonne amiti, sans flafla, parce
qu'on avait de l'estime les uns pour les autres et qu'on dsirait
clbrer entre soi une fte de famille. Tout se passait trs
gentiment, on tait gai, il ne fallait pas maintenant se cocarder
cochonnment, si l'on voulait respecter les dames. En un mot, et comme
fin finale, on s'tait runi pour porter une sant au conjungo, et non
pour se mettre dans les brindezingues. Ce petit discours, dbit d'une
voix convaincue par le zingueur, qui posait la main sur sa poitrine 
la chute de chaque phrase, eut la vive approbation de Lorilleux et de
M. Madinier. Mais les autres, Boche, Gaudron, Bibi-la-Grillade,
surtout Mes-Bottes, trs-allums tous les quatre, ricanrent, la
langue paissie, ayant une sacre coquine de soif, qu'il fallait
pourtant arroser.

--Ceux qui ont soif, ont soif, et ceux qui n'ont pas soif, n'ont pas
soif, fit remarquer Mes-Bottes. Pour lors, on va commander le
brlot... On n'esbrouffe personne. Les aristos feront monter de l'eau
sucre.

Et comme le zingueur recommenait  prcher, l'autre, qui s'tait mis
debout, se donna une claque sur la fesse, en criant:

--Ah! tu sais, baise cadet!... Garon, deux litres de vieille!

Alors, Coupeau dit que c'tait trs-bien, qu'on allait seulement
rgler le repas tout de suite. a viterait des disputes. Les gens
bien levs n'avaient pas besoin de payer pour les solards. Et,
justement, Mes-Bottes, aprs s'tre fouill longtemps, ne trouva que
trois francs sept sous. Aussi pourquoi l'avait-on laiss droguer sur
la route de Saint-Denis? Il ne pouvait pas se laisser nayer, il avait
cass la pice de cent sous. Les autres taient fautifs, voil! Enfin,
il donna trois francs, gardant les sept sous pour son tabac du
lendemain. Coupeau, furieux, aurait cogn, si Gervaise ne l'avait tir
par sa redingote, trs effraye, suppliante. Il se dcida  emprunter
deux francs  Lorilleux, qui, aprs les avoir refuss, se cacha pour
les prter, car sa femme, bien sr, n'aurait jamais voulu.

Cependant, M. Madinier avait pris une assiette. Les demoiselles et les
dames seules, madame Lerat, madame Fauconnier, mademoiselle Remanjou,
dposrent leur pice de cent sous les premires, discrtement.
Ensuite, les messieurs s'isolrent  l'autre bout de la salle, firent
les comptes. On tait quinze; a montait donc  soixante-quinze
francs. Lorsque les soixante-quinze francs furent dans l'assiette,
chaque homme ajouta cinq sous pour les garons. Il fallut un quart
d'heure de calculs laborieux, avant de tout rgler  la satisfaction
de chacun.

Mais quand M. Madinier, qui voulait avoir affaire au patron, eut
demand le marchand de vin, la socit resta saisie, en entendant
celui-ci dire avec un sourire que a ne faisait pas du tout son
compte. Il y avait des supplments. Et, comme ce mot de
supplments tait accueilli par des exclamations furibondes, il
donna le dtail: vingt-cinq litres, au lieu de vingt, nombre convenu 
l'avance; les oeufs  la neige, qu'il avait ajouts, en voyant le
dessert un peu maigre; enfin un carafon de rhum, servi avec le caf,
dans le cas o des personnes aimeraient le rhum. Alors, une querelle
formidable s'engagea. Coupeau, pris  partie, se dbattait: jamais il
n'avait parl de vingt litres; quant aux oeufs  la neige, ils
rentraient dans le dessert, tant pis si le gargotier les avait ajouts
de son plein gr; restait le carafon de rhum, une frime, une faon de
grossir la note, en glissant sur la table des liqueurs dont on ne se
mfiait pas.

--Il tait sur le plateau au caf, criait-il; eh bien! il doit tre
compt avec le caf... Fichez-nous la paix. Emportez votre argent, et
du tonnerre si nous remettons jamais les pieds dans votre baraque!
--C'est six francs de plus, rptait le marchand de vin. Donnez-moi
mes six francs... Et je ne compte pas les trois pains de monsieur,
encore!

Toute la socit, serre autour de lui, l'entourait d'une rage de
gestes, d'un glapissement de voix que la colre tranglait. Les
femmes, surtout, sortaient de leur rserve, refusaient d'ajouter un
centime. Ah bien! merci, elle tait jolie, la noce! C'tait
mademoiselle Remanjou, qui ne se fourrerait plus dans un de ces
dners-l! Madame Fauconnier avait trs mal mang; chez elle, pour ses
quarante sous, elle aurait eu un petit plat  se lcher les doigts.
Madame Gaudron se plaignait amrement d'avoir t pousse au mauvais
bout de la table,  ct de Mes-Bottes, qui n'avait pas montr le
moindre gard. Enfin, ces parties tournaient toujours mal. Quand on
voulait avoir du monde  son mariage, on invitait les personnes,
parbleu! Et Gervaise, rfugie auprs de maman Coupeau, devant une des
fentres, ne disait rien, honteuse, sentant que toutes ces
rcriminations retombaient sur elle.

M. Madinier finit par descendre avec le marchand de vin. On les
entendit discuter en bas. Puis, au bout d'une demi-heure, le
cartonnier remonta; il avait rgl, en donnant trois francs. Mais la
socit restait vexe, exaspre, revenant sans cesse sur la question
des supplments. Et le vacarme s'accrut d'un acte de vigueur de madame
Boche. Elle guettait toujours Boche, elle le vit, dans un coin, pincer
la taille de madame Lerat. Alors,  toute vole, elle lana une carafe
qui s'crasa contre le mur.

--On voit bien que votre mari est tailleur, madame, dit la grande
veuve, avec son pincement de lvres plein de sous-entendu. C'est un
juponnier numro un... Je lui ai pourtant allong de fameux coups de
pied, sous la table.

La soire tait gte. On devint de plus en plus aigre. M. Madinier
proposa de chanter; mais Bibi-la-Grillade, qui avait une belle voix,
venait de disparatre; et mademoiselle Remanjou, accoude  une
fentre, l'aperut, sous les acacias, faisant sauter une grosse fille
en cheveux. Le cornet  pistons et les deux violons jouaient, _le
Marchand de moutarde_, un quadrille o l'on tapait dans ses mains, 
la pastourelle. Alors, il y eut une dbandade: Mes-Bottes et le mnage
Gaudron descendirent; Boche lui-mme fila. Des fentres, on voyait les
couples tourner, entre les feuilles, auxquelles les lanternes pendues
aux branches donnaient un vert peint et cru de dcor. La nuit dormait,
sans une haleine, pme par la grosse chaleur. Dans la salle, une
conversation srieuse s'tait engage entre Lorilleux et M. Madinier,
pendant que les dames, ne sachant plus comment soulager leur besoin de
colre, regardaient leurs robes, cherchant si elles n'avaient pas
attrap des taches.

Les effils de madame Lerat devaient avoir tremp dans le caf. La
robe crue de madame Fauconnier tait pleine de sauce. Le chle vert
de maman Coupeau, tomb d'une chaise, venait d'tre retrouv dans un
coin, roul et pitin. Mais c'tait surtout madame Lorilleux qui ne
dcolrait pas. Elle avait une tache dans le dos, on avait beau lui
jurer que non, elle la sentait. Et elle finit, en se tordant devant
une glace, par l'apercevoir.

--Qu'est-ce que je disais? cria-t-elle. C'est du jus de poulet. Le
garon payera la robe. Je lui ferai plutt un procs... Ah! la journe
est complte. J'aurais mieux fait de rester couche... Je m'en vais,
d'abord. J'en ai assez, de leur fichue noce!

Elle partit rageusement, en faisant trembler l'escalier sous les coups
de ses talons. Lorilleux courut derrire elle. Mais tout ce qu'il put
obtenir, ce fut qu'elle attendrait cinq minutes sur le trottoir, si
l'on voulait partir ensemble. Elle aurait d s'en aller aprs l'orage,
comme elle en avait eu l'envie. Coupeau lui revaudrait cette
journe-l. Quand ce dernier la sut si furieuse, il parut constern;
et Gervaise, pour lui viter des ennuis, consentit  rentrer tout de
suite. Alors, on s'embrassa rapidement. M. Madinier se chargea de
reconduire maman Coupeau. Madame Boche devait, pour la premire nuit,
emmener Claude et tienne coucher chez elle; leur mre pouvait tre
sans crainte, les petits dormaient sur des chaises, alourdis par une
grosse indigestion d'oeufs  la neige. Enfin, les maris se sauvaient
avec Lorilleux, laissant le reste de la noce chez le marchand de vin,
lorsqu'une bataille s'engagea en bas, dans le bastringue, entre leur
socit et une autre socit; Boche et Mes-Bottes, qui avaient
embrass une dame, ne voulaient pas la rendre  deux militaires
auxquels elle appartenait, et menaaient de nettoyer tout le
tremblement, dans le tapage enrag du cornet  pistons et des deux
violons, jouant la polka des _Perles_.

Il tait  peine onze heures. Sur le boulevard de la Chapelle, et dans
tout le quartier de la Goutte-d'Or, la paye de grande quinzaine, qui
tombait ce samedi-l, mettait un vacarme norme de solerie. Madame
Lorilleux attendait  vingt pas du _Moulin-d'Argent_, debout sous un
bec de gaz. Elle prit le bras de Lorilleux, marcha devant, sans se
retourner, d'un tel pas que Gervaise et Coupeau s'essoufflaient  les
suivre. Par moments, ils descendaient du trottoir, pour laisser la
place  un ivrogne, tomb l, les quatre fers en l'air. Lorilleux se
retourna, cherchant  raccommoder les choses.

--Nous allons vous conduire  votre porte, dit-il.

Mais madame Lorilleux, levant la voix, trouvait a drle, de passer
sa nuit de noce dans ce trou infect de l'htel Boncoeur. Est-ce qu'ils
n'auraient pas d remettre le mariage, conomiser quatre sous et
acheter des meubles, pour rentrer chez eux, le premier soir? Ah! ils
allaient tre bien, sous les toits, empils tous les deux dans un
cabinet de dix francs, o il n'y avait seulement pas d'air.

--J'ai donn cong, nous ne restons pas en haut, objecta Coupeau
timidement. Nous gardons la chambre de Gervaise, qui est plus grande.

Madame Lorilleux s'oublia, se tourna d'un mouvement brusque.

--a, c'est plus fort! cria-t-elle. Tu vas coucher dans la chambre 
la Banban!

Gervaise devint toute ple. Ce surnom, qu'elle recevait  la face pour
la premire fois, la frappait comme un soufflet. Puis, elle entendait
bien l'exclamation de sa belle-soeur: la chambre  la Banban, c'tait
la chambre o elle avait vcu un mois avec Lantier, o les loques de
sa vie passe tranaient encore. Coupeau ne comprit pas, fut seulement
bless du surnom.

--Tu as tort de baptiser les autres, rpondit-il avec humeur. Tu ne
sais pas, toi, qu'on t'appelle Queue-de-Vache, dans le quartier, 
cause de tes cheveux. La, a ne te fait pas plaisir, n'est-ce pas?...
Pourquoi ne garderions-nous pas la chambre du premier? Ce soir, les
enfants n'y couchent pas, nous y serons trs bien.

Madame Lorilleux n'ajouta rien, se renfermant dans sa dignit,
horriblement vexe de s'appeler Queue-de-Vache. Coupeau, pour consoler
Gervaise, lui serrait doucement le bras; et il russit mme 
l'gayer, en lui racontant  l'oreille qu'ils entraient en mnage avec
la somme de sept sous toute ronde, trois gros sous et un petit sou,
qu'il faisait sonner de la main dans la poche de son pantalon. Quand
on fut arriv  l'htel Boncoeur, on se dit bonsoir d'un air fch. Et
au moment o Coupeau poussait les deux femmes au cou l'une de l'autre,
en les traitant de btes, un pochard, qui semblait vouloir passer 
droite, eut un brusque crochet  gauche, et vint se jeter entre elles.

--Tiens! c'est le pre Bazouge! dit Lorilleux. Il a son compte,
aujourd'hui.

Gervaise, effraye, se collait contre la porte de l'htel. Le pre
Bazouge, un croque-mort d'une cinquantaine d'annes, avait son
pantalon noir tach de boue, son manteau noir agraf sur l'paule, son
chapeau de cuir noir caboss, aplati dans quelque chute.

--N'ayez pas peur, il n'est pas mchant, continuait Lorilleux. C'est
un voisin; la troisime chambre dans le corridor, avant d'arriver chez
nous... Il serait propre, si son administration le voyait comme a!

Cependant, le pre Bazouge s'offusquait de la terreur de la jeune
femme.

--Eh bien, quoi! bgaya-t-il, on ne mange personne dans notre
partie... J'en vaux un autre, allez, ma petite... Sans doute que j'ai
bu un coup! Quand l'ouvrage donne, faut bien se graisser les roues. Ce
n'est pas vous, ni la compagnie, qui auriez descendu le particulier de
six cents livres qui nous avons amen  deux du quatrime sur le
trottoir, et sans le casser encore... Moi, j'aime les gens rigolos.

Mais Gervaise se rentrait davantage dans l'angle de la porte, prise
d'une grosse envie de pleurer, qui lui gtait toute sa journe de joie
raisonnable. Elle ne songeait plus  embrasser sa belle-soeur, elle
suppliait Coupeau d'loigner l'ivrogne. Alors, Bazouge, en chancelant,
eut un geste plein de ddain philosophique.

--a ne vous empchera pas d'y passer, ma petite... Vous serez
peut-tre bien contente d'y passer, un jour... Oui, j'en connais des
femmes, qui diraient merci, si on les emportait.

Et, comme les Lorilleux se dcidaient  l'emmener, il se retourna, il
balbutia une dernire phrase, entre deux hoquets:

--Quand on est mort... coutez a... quand on est mort, c'est pour
longtemps.



IV


Ce furent quatre annes de dur travail. Dans le quartier, Gervaise et
Coupeau taient un bon mnage, vivant  l'cart, sans batteries, avec
 un tour de promenade rgulier le dimanche, du ct de Saint-Ouen. La
femme faisait des journes de douze heures chez madame Fauconnier, et
   trouvait le moyen de tenir son chez elle propre comme un sou, de
donner la pte  tout son monde, matin et soir. L'homme ne se solait
pas, rapportait ses quinzaines, fumait une pipe  sa fentre avant de
    se coucher, pour prendre l'air. On les citait,  cause de leur
 gentillesse. Et, comme ils gagnaient  eux deux prs de neuf francs
    par jour, on calculait qu'ils devaient mettre de ct pas mal
			      d'argent.

Mais, dans les premiers temps surtout, il leur fallut joliment trimer,
pour joindre les deux bouts. Leur mariage leur avait mis sur le dos
une dette de deux cents francs. Puis, ils s'abominaient,  l'htel
Boncoeur; ils trouvaient a dgotant, plein de sales frquentations;
et ils rvaient d'tre chez eux, avec des meubles  eux, qu'ils
soigneraient. Vingt fois, ils calculrent la somme ncessaire; a
montait, en chiffre rond,  trois cent cinquante francs, s'ils
voulaient tout de suite n'tre pas embarrasss pour serrer leurs
affaires et avoir sous la main une casserole ou un polon, quand ils
en auraient besoin. Ils dsespraient d'conomiser une si grosse somme
en moins de deux annes, lorsqu'il leur arriva une bonne chance: un
vieux monsieur de Plassans leur demanda Claude, l'an des petits,
pour le placer l-bas au collge; une toquade gnreuse d'un original,
amateur de tableaux, que des bonshommes barbouills autrefois par le
mioche avaient vivement frapp. Claude leur cotait dj les yeux de
la tte. Quand ils n'eurent plus  leur charge que le cadet, tienne,
ils amassrent les trois cent cinquante francs en sept mois et demi.
Le jour o ils achetrent leurs meubles, chez un revendeur de la rue
Belhomme, ils firent, avant de rentrer, une promenade sur les
boulevards extrieurs, le coeur gonfl d'une grosse joie. Il y avait
un lit, une table de nuit, une commode  dessus de marbre, une
armoire, une table ronde avec sa toile cire, six chaises, le tout en
vieil acajou; sans compter la literie, du linge, des ustensiles de
cuisine presque neufs. C'tait pour eux comme une entre srieuse et
dfinitive dans la vie, quelque chose qui, en les faisant
propritaires, leur donnait de l'importance au milieu des gens bien
poss du quartier.

Le choix d'un logement, depuis deux mois, les occupait. Ils voulurent,
avant tout, en louer un dans la grande maison, rue de la Goutte-d'Or.
Mais pas une chambre n'y tait libre, ils durent renoncer  leur
ancien rve. Pour dire la vrit, Gervaise ne fut pas fche, au fond:
le voisinage des Lorilleux, porte  porte, l'effrayait beaucoup.
Alors, ils cherchrent ailleurs. Coupeau, trs-justement, tenait  ne
pas s'loigner de l'atelier de madame Fauconnier, pour que Gervaise
pt, d'un saut, tre chez elle  toutes les heures du jour. Et ils
eurent enfin une trouvaille, une grande chambre, avec un cabinet et
une cuisine, rue Neuve de la Goutte-d'Or, presque en face de la
blanchisseuse. C'tait une petite maison  un seul tage, un escalier
trs raide, en haut duquel il y avait seulement deux logements, l'un 
droite, l'autre  gauche; le bas se trouvait habit par un loueur de
voitures, dont le matriel occupait des hangars dans une vaste cour,
le long de la rue. La jeune femme, charme, croyait retourner en
province; pas de voisines, pas de cancans  craindre, un coin de
tranquillit qui lui rappelait une ruelle de Plassans, derrire les
remparts; et, pour comble de chance, elle pouvait voir sa fentre, de
son tabli, sans quitter ses fers, en allongeant la tte.

L'emmnagement eut lieu au terme d'avril. Gervaise tait alors
enceinte de huit mois. Mais elle montrait une belle vaillance, disant
avec un rire que l'enfant l'aidait, lorsqu'elle travaillait; elle
sentait, en elle, ses petites menottes pousser et lui donner des
forces. Ah bien! elle recevait joliment Coupeau, les jours o il
voulait la faire coucher pour se dorloter un peu! Elle se coucherait
aux grosses douleurs. Ce serait toujours assez tt; car, maintenant,
avec une bouche de plus, il allait falloir donner un rude coup de
collier. Et ce fut elle qui nettoya le logement, avant d'aider son
mari  mettre les meubles en place. Elle eut une religion pour ces
meubles, les essuyant avec des soins maternels, le coeur crev  la
vue de la moindre gratignure. Elle s'arrtait, saisie, comme si elle
se ft tape elle-mme, quand elle les cognait en balayant. La commode
surtout lui tait chre; elle la trouvait belle, solide, l'air
srieux. Un rve, dont elle n'osait parler, tait d'avoir une pendule
pour la mettre au beau milieu du marbre, o elle aurait produit un
effet magnifique. Sans le bb qui venait, elle se serait peut-tre
risque  acheter sa pendule. Enfin elle renvoyait a  plus tard,
avec un soupir.

Le mnage vcut dans l'enchantement de sa nouvelle demeure. Le lit
d'tienne occupait le cabinet, o l'on pouvait encore installer une
autre couchette d'enfant. La cuisine tait grande comme la main et
toute noire; mais, en laissant la porte ouverte, on y voyait assez
clair; puis, Gervaise n'avait pas  faire des repas de trente
personnes, il suffisait qu'elle y trouvt la place de son pot-au-feu.
Quant  la grande chambre, elle tait leur orgueil. Ds le matin, ils
fermaient les rideaux de l'alcve, des rideaux de calicot blanc; et la
chambre se trouvait transforme en salle  manger, avec la table au
milieu, l'armoire et la commode en face l'une de l'autre. Comme la
chemine brlait jusqu' quinze sous de charbon de terre par jour, ils
l'avaient bouche; un petit pole de fonte, pos sur la plaque de
marbre, les chauffait pour sept sous pendant les grands froids.
Ensuite, Coupeau avait orn les murs de son mieux, en se promettant
des embellissements: une haute gravure reprsentant un marchal de
France, caracolant avec son bton  la main, entre un canon et un tas
de boulets, tenait lieu de glace; au-dessus del commode, les
photographies de la famille taient ranges sur deux lignes,  droite
et  gauche d'un ancien bnitier de porcelaine dore, dans lequel on
mettait les allumettes; sur la corniche de l'armoire, un buste de
Pascal faisait pendant  un buste de Branger, l'un grave, l'autre
souriant, prs du coucou, dont ils semblaient couter le tic tac.
C'tait vraiment une belle chambre.

--Devinez combien nous payons ici? demandait Gervaise  chaque
visiteur.

Et quand on estimait son loyer trop haut, elle triomphait, elle
criait, ravie d'tre si bien pour si peu d'argent:

--Cent cinquante francs, pas un liard de plus!... Hein! c'est donn!

La rue Neuve de la Goutte-d'Or elle-mme entrait pour une bonne part
dans leur contentement. Gervaise y vivait, allant sans cesse de chez
elle chez madame Fauconnier. Coupeau, le soir, descendait maintenant,
fumait sa pipe sur le pas de la porte. La rue, sans trottoir, le pav
dfonc, montait. En haut, du ct de la rue de la Goutte-d'Or, il y
avait des boutiques sombres, aux carreaux sales, des cordonniers, des
tonneliers, une picerie borgne, un marchand de vin en faillite, dont
les volets ferms depuis des semaines se couvraient d'affiches. A
l'autre bout, vers Paris, des maisons de quatre tages barraient le
ciel, occupes  leur rez-de-chausse par des blanchisseuses, les unes
prs des autres, en tas; seule, une devanture de perruquier de petite
ville, peinte en vert, toute pleine de flacons aux couleurs tendres,
gayait ce coin d'ombre du vif clair de ses plats de cuivre, tenus
trs propres. Mais la gaiet de la rue se trouvait au milieu, 
l'endroit o les constructions, en devenant plus rares et plus basses,
laissaient descendre l'air et le soleil. Les hangars du loueur de
voitures, l'tablissement voisin o l'on fabriquait de l'eau de Seltz,
le lavoir, en face, largissaient un vaste espace libre, silencieux,
dans lequel les voix touffes des laveuses et l'haleine rgulire de
la machine  vapeur semblaient grandir encore le recueillement. Des
terrains profonds, des alles s'enfonant entre des murs noirs,
mettaient l un village. Et Coupeau, amus par les rares passants qui
enjambaient le ruissellement continu des eaux savonneuses, disait se
souvenir d'un pays o l'avait conduit un de ses oncles,  l'ge de
cinq ans. La joie de Gervaise tait,  gauche de sa fentre, un arbre
plant dans une cour, un acacia allongeant une seule de ses branches,
et dont la maigre verdure suffisait au charme de toute la rue.

Ce fut le dernier jour d'avril que la jeune femme accoucha. Les
douleurs la prirent l'aprs-midi, vers quatre heures, comme elle
repassait une paire de rideaux chez madame Fauconnier. Elle ne voulut
pas s'en aller tout de suite, restant l  se tortiller sur une
chaise, donnant un coup de fer quand a se calmait un peu; les rideaux
pressaient, elle s'enttait  les finir; puis, a n'tait peut-tre
qu'une colique, il ne fallait pas s'couter pour un mal de ventre.
Mais, comme elle parlait de se mettre  des chemises d'homme, elle
devint blanche. Elle dut quitter l'atelier, traverser la rue, courbe
en deux, se tenant aux murs. Une ouvrire offrait de l'accompagner;
elle refusa, elle la pria seulement de passer chez la sage-femme, 
ct, rue de la Charbonnire. Le feu n'tait pas  la maison, bien
sr. Elle en avait sans doute pour toute la nuit. a n'allait pas
l'empcher en rentrant de prparer le dner de Coupeau; ensuite, elle
verrait  se jeter un instant sur le lit, sans mme se dshabiller.
Dans l'escalier, elle fut prise d'une telle crise, qu'elle dut
s'asseoir au beau milieu des marches; et elle serrait ses deux poings
sur sa bouche, pour ne pas crier, parce qu'elle prouvait une honte 
tre trouve l par des hommes, s'il en montait. La douleur passa,
elle put ouvrir sa porte, soulage, pensant dcidment s'tre trompe.
Elle faisait, ce soir-l, un ragot de mouton avec des hauts de
ctelettes. Tout marcha encore bien, pendant qu'elle pelurait ses
pommes de terre. Les hauts de ctelettes revenaient dans un polon,
quand les sueurs et les tranches reparurent. Elle tourna son roux, en
pitinant devant le fourneau, aveugle par de grosses larmes. Si elle
accouchait, n'est-ce pas? ce n'tait point une raison pour laisser
Coupeau sans manger. Enfin le ragot mijota sur un feu couvert de
cendre. Elle revint dans la chambre, crut avoir le temps de mettre un
couvert  un bout de la table. Et il lui fallut reposer bien vite le
litre de vin; elle n'eut plus la force d'arriver au lit, elle tomba et
accoucha par terre, sur un paillasson. Lorsque la sage-femme arriva,
un quart d'heure plus tard, ce fut l qu'elle la dlivra.

Le zingueur travaillait toujours  l'hpital. Gervaise dfendit
d'aller le dranger. Quand il rentra,  sept heures, il la trouva
couche, bien enveloppe, trs ple sur l'oreiller. L'enfant pleurait,
emmaillott dans un chle, aux pieds de la mre.

--Ah! ma pauvre femme! dit Coupeau en embrassant Gervaise. Et moi qui
rigolais, il n'y a pas une heure, pendant que tu criais aux petits
pts!... Dis donc, tu n'es pas embarrasse, tu nous lches a, le
temps d'ternuer.

Elle eut un faible sourire; puis, elle murmura:

--C'est une fille.

--Juste! reprit le zingueur, blaguant pour la remettre, j'avais
command une fille! Hein! me voil servi! Tu fais donc tout ce que je
veux?

Et, prenant l'enfant, il continua:

--Qu'on vous voie un peu, mademoiselle Souillon!... Vous avez une
petite frimousse bien noire. a blanchira, n'ayez pas peur. Il faudra
tre sage, ne pas faire la gourgandine, grandir raisonnable, comme
papa et maman.

Gervaise, trs srieuse, regardait sa fille, les yeux grands ouverts,
lentement assombris d'une tristesse. Elle hocha la tte; elle aurait
voulu un garon, parce que les garons se dbrouillent toujours et ne
courent pas tant de risques, dans ce Paris. La sage-femme dut enlever
le poupon des mains de Coupeau. Elle dfendit aussi  Gervaise de
parler; c'tait dj mauvais qu'on ft tant de bruit autour d'elle.
Alors, le zingueur dit qu'il fallait prvenir maman Coupeau et les
Lorilleux; mais il crevait de faim, il voulait dner auparavant. Ce
fut un gros ennui pour l'accouche de le voir se servir lui-mme,
courir  la cuisine chercher le ragot, manger dans une assiette
creuse, ne pas trouver le pain. Malgr la dfense, elle se lamentait,
se tournait entre les draps. Aussi, c'tait bien bte de n'avoir pas
pu mettre la table; la colique l'avait assise par terre comme un coup
de bton. Son pauvre homme lui en voudrait, d'tre l  se dorloter,
quand il mangeait si mal. Les pommes de terre taient-elles assez
cuites, au moins? Elle ne se rappelait plus si elle les avait sales.

--Taisez-vous donc! cria la sage-femme

--Ah! quand vous l'empcherez de se miner, par exemple! dit Coupeau,
la bouche pleine. Si vous n'tiez pas l, je parie qu'elle se lverait
pour me couper mon pain.... Tiens-toi donc sur le dos, grosse dinde!
Faut pas te dmolir, autrement tu en as pour quinze jours  te
remettre sur tes pattes.... Il est trs bon, ton ragot. Madame va en
manger avec moi. N'est-ce pas, madame?

La sage-femme refusa; mais elle voulut bien boire un verre de vin,
parce que a l'avait motionne, disait-elle, de trouver la
malheureuse femme avec le bb sur le paillasson. Coupeau partit
enfin, pour annoncer la nouvelle  la famille. Une demi-heure plus
tard, il revint avec tout le monde, maman Coupeau, les Lorilleux,
madame Lerat, qu'il avait justement rencontre chez ces derniers. Les
Lorilleux, devant la prosprit du mnage, taient devenus trs
aimables, faisaient un loge outr de Gervaise, en laissant chapper
de petits gestes restrictifs, des hochements de menton, des battements
de paupires, comme pour ajourner leur vrai jugement. Enfin, ils
savaient ce qu'ils savaient; seulement, ils ne voulaient pas aller
contre l'opinion de tout le quartier.

--Je t'amne la squelle! cria Coupeau. Tant pis! ils ont voulu te
voir... N'ouvre pas le bec, a t'est dfendu. Ils resteront l,  te
regarder tranquillement, sans se formaliser, n'est-ce pas?... Moi, je
vais leur faire du caf, et du chouette!

Il disparut dans la cuisine. Maman Coupeau, aprs avoir embrass
Gervaise, s'merveillait de la grosseur de l'enfant. Les deux autres
femmes avaient galement appliqu de gros baisers sur les joues de
l'accouche. Et toutes trois, debout devant le lit, commentaient, en
s'exclamant, les dtails des couches, de drles de couches, une dent 
arracher, pas davantage. Madame Lerat examinait la petite partout, la
dclarait bien conforme, ajoutait mme, avec intention, que a ferait
une fameuse femme; et, comme elle lui trouvait la tte trop pointue,
elle la ptrissait lgrement, malgr ses cris, afin de l'arrondir.
Madame Lorilleux lui arracha le bb en se fchant: a suffisait pour
donner tous les vices  une crature, de la tripoter ainsi, quand elle
avait le crne si tendre. Puis, elle chercha l ressemblance. On
manqua se disputer. Lorilleux, qui allongeait le cou derrire les
femmes, rptait que la petite n'avait rien de Coupeau; un peu le nez
peut-tre, et encore! C'tait toute sa mre, avec des yeux d'ailleurs;
pour sr, ces yeux-l ne venaient pas de la famille.

Cependant, Coupeau ne reparaissait plus. On l'entendait, dans la
cuisine, se battre avec le fourneau et la cafetire. Gervaise se
tournait les sangs: ce n'tait pas l'occupation d'un homme, de faire
du caf; et elle lui criait comment il devait s'y prendre, sans
couter les chut! nergiques de la sage-femme.

--Enlevez le baluchon! dit Coupeau, qui rentra, la cafetire  la
main. Hein! est-elle assez canulante! Il faut qu'elle se
cauchemarde... Nous allons boire a dans des verres, n'est-ce pas?
parce que, voyez-vous, les tasses sont restes chez le marchand.

On s'assit autour de la table, et le zingueur voulut verser le caf
lui-mme. Il sentait joliment fort, ce n'tait pas de la roupie de
sansonnet. Quand la sage-femme eut sirot son verre, elle s'en alla:
tout marchait bien, on n'avait plus besoin d'elle; si la nuit n'tait
pas bonne, on l'enverrait chercher le lendemain. Elle descendait
encore l'escalier, que madame Lorilleux la traita de licheuse et de
propre  rien. a se mettait quatre morceaux de sucre dans son caf,
a se faisait donner des quinze francs, pour vous laisser accoucher
toute seule. Mais Coupeau la dfendait; il allongerait les quinze
francs de bon coeur; aprs tout, ces femmes-l passaient leur jeunesse
 tudier, elles avaient raison de demander cher. Ensuite, Lorilleux
se disputa avec madame Lerat; lui, prtendait que, pour avoir un
garon, il fallait tourner la tte de son lit vers le nord; tandis
qu'elle haussait les paules, traitant a d'enfantillage, donnant une
autre recette, qui consistait  cacher sous le matelas, sans le dire 
sa femme, une poigne d'orties fraches, cueillies au soleil. On avait
pouss la table prs du lit. Jusqu' dix heures, Gervaise, prise peu 
peu d'une fatigue immense, resta souriante et stupide, la tte tourne
sur l'oreiller; elle voyait, elle entendait, mais elle ne trouvait
plus la force de hasarder un geste ni une parole; il lui semblait tre
morte, d'une mort trs douce, du fond de laquelle elle tait heureuse
de regarder les autres vivre. Par moments, un vagissement de la petite
montait, au milieu des grosses voix, des rflexions interminables sur
un assassinat, commis la veille rue du Bon-Puits,  l'autre bout de la
Chapelle.

Puis, comme la socit songeait au dpart, on parla du baptme. Les
Lorilleux avaient accept d'tre parrain et marraine; en arrire, ils
rechignaient; pourtant, si le mnage ne s'tait pas adress  eux, ils
auraient fait une drle de figure. Coupeau ne voyait gure la
ncessit de baptiser la petite; a ne lui donnerait pas dix mille
livres de rente, bien sr; et encore a risquait de l'enrhumer. Moins
on avait affaire aux curs, mieux a valait. Mais maman Coupeau le
traitait de paen. Les Lorilleux, sans aller manger le bon Dieu dans
les glises, se piquaient d'avoir de la religion.

--Ce sera pour dimanche, si vous voulez, dit le chaniste.

Et Gervaise ayant consenti d'un signe de tte, tout le monde
l'embrassa en lui recommandant de se bien porter. On dit adieu aussi
au bb. Chacun vint se pencher sur ce pauvre petit corps frissonnant,
avec des risettes, des mots de tendresse, comme s'il avait pu
comprendre. On l'appelait Nana, la caresse du nom d'Anna, que portait
sa marraine.

--Bonsoir, Nana... Allons, Nana, soyez belle fille...

Quand ils furent enfin partis, Coupeau mit sa chaise tout contre le
lit, et acheva sa pipe, en tenant dans la sienne la main de Gervaise.
Il fumait lentement, lchant des phrases entre deux bouffes, trs
mu.

--Hein? ma vieille, ils t'ont cass la tte? Tu comprends, je n'ai
pas pu les empcher de venir. Aprs tout, a prouve leur amiti...
Mais, n'est-ce pas? on est mieux seul. Moi, j'avais besoin d'tre un
peu seul, comme a, avec toi. La soire m'a paru d'un long!... Cette
pauvre poule! elle a eu bien du bobo! Ces crapoussins-l, quand a
vient au monde, a ne se doute gure du mal que a fait. Vrai, a doit
tre comme si on vous ouvrait les reins... O est-il le bobo, que je
l'embrasse?

Il lui avait gliss dlicatement sous le dos une de ses grosses mains,
et il l'attirait, il lui baisait le ventre  travers le drap, pris
d'un attendrissement d'homme rude pour cette fcondit endolorie
encore. Il demandait s'il ne lui faisait pas du mal, il aurait voulu
la gurir en soufflant dessus. Et Gervaise tait bien heureuse. Elle
lui jurait qu'elle ne souffrait plus du tout. Elle songeait seulement
 se relever le plus tt possible, parce qu'il ne fallait pas se
croiser les bras, maintenant. Mais lui, la rassurait. Est-ce qu'il ne
se chargeait pas de gagner la pte de la petite? Il serait un grand
lche, si jamais il lui laissait cette gamine sur le dos. a ne lui
semblait pas malin de savoir faire un enfant: le mrite, pas vrai?
c'tait de le nourrir.

Coupeau, cette nuit-l, ne dormit gure. Il avait couvert le feu du
pole. Toutes les heures, il dut se relever pour donner au bb des
cuilleres d'eau sucre tide. a ne l'empcha pas de partir le matin
au travail comme  son habitude. Il profita mme de l'heure de son
djeuner, alla  la mairie faire sa dclaration. Pendant ce temps,
madame Boche, prvenue, tait accourue passer la journe auprs de
Gervaise. Mais celle-ci, aprs dix heures de profond sommeil, se
lamentait, disait dj se sentir toute courbature de garder le lit.
Elle tomberait malade, si on ne la laissait pas se lever. Le soir,
quand Coupeau revint, elle lui conta ses tourments: sans doute elle
avait confiance en madame Boche; seulement a la mettait hors d'elle
de voir une trangre s'installer dans sa chambre, ouvrir les tiroirs,
toucher  ses affaires. Le lendemain, la concierge, en revenant d'une
commission, la trouva debout, habille, balayant et s'occupant du
dner de son mari. Et jamais elle ne voulut se recoucher. On se
moquait d'elle, peut-tre! C'tait bon pour les dames d'avoir l'air
d'tre casses. Lorsqu'on n'tait pas riche, on n'avait pas le temps.
Trois jours aprs ses couches, elle repassait des jupons chez madame
Fauconnier, tapant ses fers, mise en sueur par la grosse chaleur du
fourneau.

Ds le samedi soir, madame Lorilleux apporta ses cadeaux de marraine:
un bonnet de trente-cinq sous et une robe de baptme, plisse et
garnie d'une petite dentelle, qu'elle avait eue pour six francs, parce
qu'elle tait dfrachie. Le lendemain, Lorilleux, comme parrain,
donna  l'accouche six livres de sucre. Ils faisaient les choses
proprement. Mme le soir, au repas qui eut lieu chez les Coupeau, ils
ne se prsentrent point les mains vides. Le mari arriva avec un litre
de vin cachet sous chaque bras, tandis que la femme tenait un large
flan achet chez un ptissier de la chausse Clignancourt, trs en
renom. Seulement, les Lorilleux allrent raconter leurs largesses dans
tout le quartier; ils avaient dpens, prs de vingt francs. Gervaise,
en apprenant leurs commrages, resta suffoque et ne leur tint plus
aucun compte de leurs bonnes manires.

Ce fut  ce dner de baptme que les Coupeau achevrent de se lier
troitement avec les voisins du palier. L'autre logement de la petite
maison tait occup par deux personnes, la mre et le fils, les
Goujet, comme on les appelait. Jusque-l, on s'tait salu dans
l'escalier et dans la rue, rien de plus; les voisins semblaient un peu
ours. Puis, la mre lui ayant mont un seau d'eau, le lendemain de ses
couches, Gervaise avait jug convenable de les inviter au repas,
d'autant plus qu'elle les trouvait trs bien. Et l, naturellement, on
avait fait connaissance.

Les Goujet taient du dpartement du Nord. La mre raccommodait les
dentelles; le fils, forgeron de son tat, travaillait dans une
fabrique de boulons. Ils occupaient l'autre logement du palier depuis
cinq ans. Derrire la paix muette de leur vie, se cachait tout un
chagrin ancien: le pre Goujet, un jour d'ivresse furieuse,  Lille,
avait assomm un camarade  coups de barre de fer, puis s'tait
trangl dans sa prison, avec son mouchoir. La veuve et l'enfant,
venus  Paris aprs leur malheur, sentaient toujours ce drame sur
leurs ttes, le rachetaient par une honntet stricte, une douceur et
un courage inaltrables. Mme il se mlait un peu de fiert dans leur
cas, car ils finissaient par se voir meilleurs que les autres. Madame
Goujet, toujours vtue de noir, le front encadr d'une coiffe
monacale, avait une face blanche et repose de matrone, comme si la
pleur des dentelles, le travail minutieux de ses doigts, lui eussent
donn un reflet de srnit. Goujet tait un colosse de vingt-trois
ans, superbe, le visage rose, les yeux bleus, d'une force herculenne.
A l'atelier, les camarades l'appelaient la Gueule-d'Or,  cause de sa
belle barbe jaune.

Gervaise se sentit tout de suite prise d'une grande amiti pour ces
gens. Quand elle pntra la premire fois chez eux, elle resta
merveille de la propret du logis. Il n'y avait pas  dire, on
pouvait souffler partout, pas un grain de poussire ne s'envolait. Et
le carreau luisait, d'une clart de glace. Madame Goujet la fit entrer
dans la chambre de son fils, pour voir. C'tait gentil et blanc comme
dans la chambre d'une fille: un petit lit de fer garni de rideaux de
mousseline, une table, une toilette, une troite bibliothque pendue
au mur; puis, des images du haut en bas, des bonshommes dcoups, des
gravures colories fixes  l'aide de quatre clous, des portraits de
toutes sortes de personnages, dtachs des journaux illustrs. Madame
Goujet disait, avec un sourire, que son fils tait un grand enfant; le
soir, la lecture le fatiguait; alors, il s'amusait  regarder ses
images. Gervaise s'oublia une heure prs de sa voisine, qui s'tait
remise  son tambour, devant une fentre. Elle s'intressait aux
centaines d'pingles attachant la dentelle, heureuse d'tre l,
respirant la bonne odeur de propret du logement, o cette besogne
dlicate mettait un silence recueilli.

Les Goujet gagnaient encore  tre frquents. Ils faisaient de
grosses journes et plaaient plus du quart de leur quinzaine  la
Caisse d'pargne. Dans le quartier, on les saluait, on parlait de
leurs conomies. Goujet n'avait jamais un trou, sortait avec des
bourgerons propres, sans une tache. Il tait trs poli, mme un peu
timide, malgr ses larges paules. Les blanchisseuses du bout de la
rue s'gayaient  le voir baisser le nez, quand il passait. Il
n'aimait pas leurs gros mots, trouvait a dgotant que des femmes
eussent sans cesse des salets  la bouche. Un jour pourtant, il tait
rentr gris. Alors, madame Goujet, pour tout reproche, l'avait mis en
face d'un portrait de son pre, une mauvaise peinture cache
pieusement au fond de la commode. Et, depuis cette leon, Goujet ne
buvait plus qu' sa suffisance, sans haine pourtant contre le vin, car
le vin est ncessaire  l'ouvrier. Le dimanche, il sortait avec sa
mre,  laquelle il donnait le bras; le plus souvent, il la menait du
ct de Vincennes; d'autres fois, il la conduisait au thtre. Sa mre
restait sa passion. Il lui parlait encore comme s'il tait tout petit.
La tte carre, la chair alourdie par le rude travail du marteau, il
tenait des grosses btes: dur d'intelligence, bon tout de mme.

Les premiers jours, Gervaise le gna beaucoup. Puis, en quelques
semaines, il s'habitua  elle. Il la guettait pour lui monter ses
paquets, la traitait en soeur, avec une brusque familiarit, dcoupant
des images  son intention. Cependant, un matin, ayant tourn la clef
sans frapper, il la surprit  moiti nue, se lavant le cou; et, de
huit jours, il ne la regarda pas en face, si bien qu'il finissait par
la faire rougir elle-mme.

Cadet-Cassis, avec son bagou parisien, trouvait la Gueule-d'Or bta.
C'tait bien de ne pas licher, de ne pas souffler dans le nez des
filles, sur les trottoirs; mais il fallait pourtant qu'un homme ft un
homme, sans quoi autant valait-il tout de suite porter des jupons. Il
le blaguait devant Gervaise, en l'accusant de faire de l'oeil  toutes
les femmes du quartier; et ce tambour-major de Goujet se dfendait
violemment. a n'empchait pas les deux ouvriers d'tre camarades. Ils
s'appelaient le matin, partaient ensemble, buvaient parfois un verre
de bire avant de rentrer. Depuis le dner du baptme, ils se
tutoyaient, parce que dire toujours vous, a allonge les phrases.
Leur amiti en restait l, quand la Gueule-d'Or rendit  Cadet-Cassis
un fier service, un de ces services signals dont on se souvient la
vie entire. C'tait au 2 dcembre. Le zingueur, par rigolade, avait
eu la belle ide de descendre voir l'meute; il se fichait pas mal de
la Rpublique, du Bonaparte et de tout le tremblement; seulement, il
adorait la poudre, les coups de fusil lui semblaient drles. Et il
allait trs-bien tre pinc derrire une barricade, si le forgeron ne
s'tait rencontr l, juste  point pour le protger de son grand
corps et l'aider  filer. Goujet, en remontant la rue du
Faubourg-Poissonnire, marchait vite, la figure grave. Lui, s'occupait
de politique, tait rpublicain, sagement, au nom de la justice et du
bonheur de tous. Cependant, il n'avait pas fait le coup de fusil. Et
il donnait ses raisons: le peuple se lassait de payer aux bourgeois
les marrons qu'il tirait des cendres, en se brlant les pattes;
fvrier et juin taient de fameuses leons; aussi, dsormais, les
faubourgs laisseraient-ils la ville s'arranger comme elle
l'entendrait. Puis, arriv sur la hauteur, rue des Poissonniers, il
avait tourn la tte, regardant Paris; on bclait tout de mme l-bas
de la fichue besogne, le peuple un jour pourrait se repentir de s'tre
crois les bras. Mais Coupeau ricanait, appelait trop btes les nes
qui risquaient leur peau,  la seule fin de conserver leurs vingt-cinq
francs aux sacrs fainants de la Chambre. Le soir, les Coupeau
invitrent les Goujet  dner. Au dessert, Cadet-Cassis et la
Gueule-d'Or se posrent chacun deux gros baisers sur les joues.
Maintenant, c'tait  la vie  la mort.

Pendant trois annes, la vie des deux familles coula, aux deux cts
du palier, sans un vnement. Gervaise avait lev la petite, en
trouvant le moyen de perdre, au plus, deux jours de travail par
semaine. Elle devenait une bonne ouvrire de fin, gagnait jusqu'
trois francs. Aussi s'tait-elle dcide  mettre tienne, qui allait
sur ses huit ans, dans une petite pension de la rue de Chartres, o
elle payait cent sous. Le mnage, malgr la charge des deux enfants,
plaait des vingt francs et des trente francs chaque mois  la Caisse
d'pargne. Quand leurs conomies atteignirent la somme de six cents
francs, la jeune femme ne dormt plus, obsde d'un rve d'ambition:
elle voulait s'tablir, louer une petite boutique, prendre  son tour
des ouvrires. Elle avait tout calcul. Au bout de vingt ans, si le
travail marchait, ils pouvaient avoir une rente, qu'ils iraient manger
quelque part,  la campagne. Pourtant, elle n'osait se risquer. Elle
disait chercher une boutique, pour se donner le temps de la rflexion.
L'argent ne craignait rien  la Caisse d'pargne; au contraire, il
faisait des petits. En trois annes, elle avait content une seule de
ses envies, elle s'tait achet une pendule; encore cette pendule, une
pendule de palissandre,  colonnes torses,  balancier de cuivre dor,
devait-elle tre paye en un an, par -comptes de vingt sous tous les
lundis. Elle se fchait, lorsque Coupeau parlait de la monter; elle
seule enlevait le globe, essuyait les colonnes avec religion, comme si
le marbre de sa commode se ft transform en chapelle. Sous le globe,
derrire la pendule, elle cachait le livret de la Caisse d'pargne. Et
souvent, quand elle rvait  sa boutique, elle s'oubliait l, devant
le cadran,  regarder fixement tourner les aiguilles, ayant l'air
d'attendre quelque minute particulire et solennelle pour se dcider.

Les Coupeau sortaient presque tous les dimanches avec les Goujet.
C'taient des parties gentilles, une friture  Saint-Ouen ou un lapin
 Vincennes, mangs sans pate, sous le bosquet d'un traiteur. Les
hommes buvaient  leur soif, revenaient sains comme l'oeil, en donnant
le bras aux dames. Le soir, avant de se coucher, les deux mnages
comptaient, partageaient la dpense par moiti; et jamais un sou en
plus ou en moins ne soulevait une discussion. Les Lorilleux taient
jaloux des Goujet. a leur paraissait drle, tout de mme, de voir
Cadet-Cassis et la Ban-ban aller sans cesse avec des trangers, quand
ils avaient une famille. Ah bien! oui! ils s'en souciaient comme d'une
guigne, de leur famille! Depuis qu'ils avaient quatre sous de ct,
ils faisaient joliment leur tte. Madame Lorilleux, trs vexe de voir
son frre lui chapper, recommenait  vomir des injures contre
Gervaise. Madame Lerat, au contraire, prenait parti pour la jeune
femme, la dfendait en racontant des contes extraordinaires, des
tentatives de sduction, le soir, sur le boulevard, dont elle la
montrait sortant en hrone de drame, flanquant une paire de claques 
ses lches agresseurs. Quant  maman Coupeau, elle tchait de
raccommoder tout le monde, de se faire bien venir de tous ses enfants:
sa vue baissait de plus en plus, elle n'avait plus qu'un mnage, elle
tait contente de trouver cent sous chez les uns et chez les autres.

Le jour mme o Nana prenait ses trois ans, Coupeau, en rentrant le
soir, trouva Gervaise bouleverse. Elle refusait de parler, elle
n'avait rien du tout, disait-elle. Mais, comme elle mettait la table 
l'envers, s'arrtant avec les assiettes pour tomber dans de grosses
rflexions, son mari voulut absolument savoir.

--Eh bien! voil, finit-elle par avouer, la boutique du petit
mercier, rue de la Goutte-d'Or, est  louer... J'ai vu a, il y a une
heure, en allant acheter du fil. a m'a donn un coup.

C'tait une boutique trs propre, juste dans la grande maison o ils
rvaient d'habiter autrefois. Il y avait la boutique, une
arrire-boutique, avec deux autres chambres,  droite et  gauche;
enfin, ce qu'il leur fallait, les pices un peu petites, mais bien
distribues. Seulement, elle trouvait a trop cher: le propritaire
parlait de cinq cents francs.

--Tu as donc visit et demand le prix? dit Coupeau.

--Oh! tu sais, par curiosit! rpondit-elle, en affectant un air
d'indiffrence. On cherche, on entre  tous les criteaux, a n'engage
 rien... Mais celle-l est trop chre, dcidment. Puis, ce serait
peut-tre une btise de m'tablir.

Cependant, aprs le dner, elle revint  la boutique du mercier. Elle
dessina les lieux, sur la marge d'un journal. Et, peu  peu, elle en
causait, mesurait les coins, arrangeait les pices, comme si elle
avait d, ds le lendemain, y caser ses meubles. Alors, Coupeau la
poussa  louer, en voyant sa grande envie; pour sr, elle ne
trouverait rien de propre,  moins de cinq cents francs; d'ailleurs,
on obtiendrait peut-tre une diminution. La seule chose ennuyeuse,
c'tait d'aller habiter la maison des Lorilleux, qu'elle ne pouvait
pas souffrir. Mais elle se fcha, elle ne dtestait personne; dans le
feu de son dsir, elle dfendit mme les Lorilleux; ils n'taient pas
mchants au fond, on s'entendrait trs bien. Et, quand ils furent
couchs, Coupeau dormait dj qu'elle continuait ses amnagements
intrieurs, sans avoir pourtant, d'une faon nette, consenti  louer.

Le lendemain, reste seule, elle ne put rsister au besoin d'enlever
le globe de la pendule et de regarder le livret de la Caisse
d'pargne. Dire que sa boutique tait l dedans, dans ces feuillets
salis de vilaines critures! Avant d'aller au travail, elle consulta
madame Goujet, qui approuva beaucoup son projet de s'tablir; avec un
homme comme le sien, bon sujet, ne buvant pas, elle tait certaine de
faire ses affaires et de ne pas tre mange. Au djeuner, elle monta
mme chez les Lorilleux pour avoir leur avis; elle dsirait ne pas
paratre se cacher de la famille. Madame Lorilleux resta saisie.
Comment! la Banban allait avoir une boutique,  cette heure! Et, le
coeur crev, elle balbutia, elle dut se montrer trs contente: sans
doute, la boutique tait commode, Gervaise avait raison de la prendre.
Pourtant, lorsqu'elle se fut un peu remise, elle et son mari parlrent
de l'humidit de la cour, du jour triste des pices du rez-de-chausse.
Oh! c'tait un bon coin pour les rhumatismes. Enfin, si elle tait
dcide  louer, n'est-ce pas? leurs observations, bien certainement,
ne l'empcheraient pas de louer.

Le soir, Gervaise avouait franchement en riant qu'elle en serait
tombe malade, si on l'avait empche d'avoir la boutique. Toutefois,
avant de dire: C'est fait! elle voulait emmener Coupeau voir les lieux
et tcher d'obtenir une diminution sur le loyer.

--Alors, demain, si a te plat, dit son mari. Tu viendras me prendre
vers six heures  la maison o je travaille, rue de la Nation, et nous
passerons rue de la Goutte-d'Or, en rentrant.

Coupeau terminait alors la toiture d'une maison neuve,  trois tages.
Ce jour-l, il devait justement poser les dernires feuilles de zinc.
Comme le toit tait presque plat, il y avait install son tabli, un
large volet sur deux trteaux. Un beau soleil de mai se couchait,
dorant les chemines. Et, tout l-haut, dans le ciel clair, l'ouvrier
taillait tranquillement son zinc  coups de cisaille, pench sur
l'tabli, pareil  un tailleur coupant chez lui une paire de culottes.
Contre le mur de la maison voisine, son aide, un gamin de dix-sept
ans, fluet et blond, entretenait le feu du rchaud en manoeuvrant un
norme soufflet, dont chaque haleine faisait envoler un ptillement
d'tincelles.

--H! Zidore, mets les fers! cria Coupeau.

L'aide enfona les fers  souder au milieu de la braise, d'un rose
ple dans le plein jour. Puis, il se remit  souffler. Coupeau tenait
la dernire feuille de zinc. Elle restait  poser au bord du toit,
prs de la gouttire; l, il y avait une brusque pente, et le trou
bant de la rue se creusait. Le zingueur, comme chez lui, en chaussons
de lisires, s'avana, tranant les pieds, sifflotant l'air d'_Oh!
les p'tits agneaux_! Arriv devant le trou, il se laissa couler,
s'arc-bouta d'un genou contre la maonnerie d'une chemine, resta 
moiti chemin du pav. Une de ses jambes pendait. Quand il se
renversait pour appeler cette couleuvre de Zidore, il se rattrapait 
un coin de la maonnerie,  cause du trottoir, l-bas, sous lui.

--Sacr lambin, va!... Donne donc les fers! Quand tu regarderas en
l'air, bougre d'efflanqu! les alouettes ne te tomberont pas toutes
rties!

Mais Zidore ne se pressait pas. Il s'intressait aux toits voisins, 
une grosse fume qui montait au fond de Paris, du ct de Grenelle; a
pouvait bien tre un incendie. Pourtant, il vint se mettre  plat
ventre, la tte au-dessus du trou; et il passa les fers  Coupeau.
Alors, celui-ci commena  souder la feuille. Il s'accroupissait,
s'allongeait, trouvant toujours son quilibre, assis d'une fesse,
perch sur la pointe d'un pied, retenu par un doigt. Il avait un sacr
aplomb, un toupet du tonnerre, familier, bravant le danger. a le
connaissait. C'tait la rue qui avait peur de lui. Comme il ne lchait
pas sa pipe, il se tournait de temps  autre, il crachait paisiblement
dans la rue.

--Tiens! madame Boche! cria-t-il tout d'un coup. Oh! madame Boche!

Il venait d'apercevoir la concierge traversant la chausse. Elle leva
la tte, le reconnut. Et une conversation s'engagea du toit au
trottoir. Elle cachait ses mains sous son tablier, le nez en l'air.
Lui, debout maintenant, son bras gauche pass autour d'un tuyau, se
penchait.

--Vous n'avez pas vu ma femme? demanda-t-il.

--Non, bien sr, rpondit la concierge. Elle est par ici?

--Elle doit venir me prendre... Et l'on se porte bien chez vous?

--Mais oui, merci, c'est moi la plus malade, vous voyez... Je vais
chausse Clignancourt chercher un petit gigot. Le boucher, prs du
Moulin-Rouge, ne le vend que seize sous.

Ils haussaient la voix, parce qu'une voiture passait dans la rue de la
Nation, large, dserte; leurs paroles, lances  toute vole, avaient
seulement fait mettre  sa fentre une petite vieille; et cette
vieille restait l, accoude, se donnant la distraction d'une grosse
motion,  regarder cet homme, sur la toiture d'en face, comme si elle
esprait le voir tomber d'une minute  l'autre.

--Eh bien! bonsoir, cria encore madame Boche. Je ne veux pas vous
dranger.

Coupeau se tourna, reprit le fer que Zidore lui tendait. Mais au
moment o la concierge s'loignait, elle aperut sur l'autre trottoir
Gervaise, tenant Nana par la main. Elle relevait dj la tte pour
avertir le zingueur, lorsque la jeune femme lui ferma la bouche d'un
geste nergique. Et,  demi-voix, afin de n'tre pas entendue l-haut,
elle dit sa crainte: elle redoutait, en se montrant tout d'un coup, de
donner  son mari une secousse, qui le prcipiterait. En quatre ans,
elle tait alle le chercher une seule fois  son travail. Ce jour-l,
c'tait la seconde fois. Elle ne pouvait pas assister  a, son sang
ne faisait qu'un tour, quand elle voyait son homme entre ciel et
terre,  des endroits o les moineaux eux-mmes ne se risquaient pas.

--Sans doute, ce n'est pas agrable, murmurait madame Boche. Moi, le
mien est tailleur, je n'ai pas ces tremblements.

--Si vous saviez, dans les premiers temps, dit encore Gervaise,
j'avais des frayeurs du matin au soir. Je le voyais toujours, la tte
casse, sur une civire... Maintenant, je n'y pense plus autant. On
s'habitue  tout. Il faut bien que le pain se gagne... N'importe,
c'est un pain joliment cher, car on y risque ses os plus souvent qu'
son tour.

Elle se tut, cachant Nana dans sa jupe, craignant un cri de la petite.
Malgr elle, toute ple, elle regardait. Justement, Coupeau soudait le
bord extrme de la feuille, prs de la gouttire; il se coulait le
plus possible, ne pouvait atteindre le bout. Alors, il se risqua, avec
ces mouvements ralentis des ouvriers, pleins d'aisance et de lourdeur.
Un moment, il fut au-dessus du pav, ne se tenant plus, tranquille, 
son affaire; et, d'en bas, sous le fer promen d'une main soigneuse,
on voyait grsiller la petite flamme blanche de la soudure. Gervaise,
muette, la gorge trangle par l'angoisse, avait serr les mains, les
levait d'un geste machinal de supplication. Mais elle respira
bruyamment, Coupeau venait de remonter sur le toit, sans se presser,
prenant le temps de cracher une dernire fois dans la rue.

--On moucharde donc! cria-t-il gaiement en l'apercevant. Elle a fait
la bte, n'est-ce pas? madame Boche; elle n'a pas voulu appeler...
Attends-moi, j'en ai encore pour dix minutes.

Il lui restait  poser un chapiteau de chemine, une bricole de rien
du tout. La blanchisseuse et la concierge demeurrent sur le trottoir,
causant du quartier, surveillant Nana, pour l'empcher de barboter
dans le ruisseau, o elle cherchait des petits poissons; et les deux
femmes revenaient toujours  la toiture, avec des sourires, des
hochements de tte, comme pour dire qu'elles ne s'impatientaient pas.
En face, la vieille n'avait pas quitt sa fentre, regardant l'homme,
attendant.

--Qu'est-ce qu'elle a donc  espionner, cette bique? dit madame
Boche. Une fichue mine!

L-haut, on entendait la voix forte du zingueur chantant: _Ah! qu'il
fait donc bon cueillir la fraise_! Maintenant, pench sur son tabli,
il coupait son zinc en artiste. D'un tour de compas, il avait trac
une ligne, et il dtachait un large ventail,  l'aide d'une paire de
cisailles cintres; puis, lgrement, au marteau, il ployait cet
ventail en forme de champignon pointu. Zidore s'tait remis 
souffler la braise du rchaud. Le soleil se couchait derrire la
maison, dans une grande clart rose, lentement plie, tournant au
lilas tendre. Et en plein ciel,  cette heure recueillie du jour, les
silhouettes des deux ouvriers, grandies dmesurment, se dcoupaient
sur le fond limpide de l'air, avec la barre sombre de l'tabli et
l'trange profil du soufflet.

Quand le chapiteau fut taill, Coupeau jeta son appel:

--Zidore! les fers!

Mais Zidore venait de disparatre. Le zingueur, en jurant, le chercha
du regard, l'appela par la lucarne du grenier reste ouverte. Enfin,
il le dcouvrit sur un toit voisin,  deux maisons de distance. Le
galopin se promenait, explorait les environs, ses maigres cheveux
blonds s'envolant au grand air, clignant les yeux en face de
l'immensit de Paris.

--Dis donc, la flne! est-ce que tu te crois  la campagne! dit
Coupeau furieux. Tu es comme monsieur Branger, tu composes des vers,
peut-tre!... Veux-tu bien me donner les fers! A-t-on jamais vu! se
balader sur les toits! Amne-z-y ta connaissance tout de suite, pour
lui chanter des mamours... Veux-tu me donner les fers, sacre
andouille!

Il souda, il cria  Gervaise:

--Voil, c'est fini... Je descends.

Le tuyau auquel il devait adapter le chapiteau se trouvait au milieu
du toit. Gervaise, tranquillise, continuait  sourire en suivant ses
mouvements. Nana, amuse tout d'un coup par la vue de son pre, tapait
dans ses petites mains. Elle s'tait assise sur le trottoir, pour
mieux voir l-haut.

--Papa! papa! criait-elle de toute sa force; papa! regarde donc!

Le zingueur voulut se pencher, mais son pied glissa. Alors,
brusquement, btement, comme un chat dont les pattes s'embrouillent,
il roula, il descendit la pente lgre de la toiture, sans pouvoir se
rattraper.

--Nom de Dieu! dit-il d'une voix touffe.

Et il tomba. Son corps dcrivit une courbe molle, tourna deux fois sur
lui-mme, vint s'craser au milieu de la rue avec le coup sourd d'un
paquet de linge jet de haut.

Gervaise, stupide, la gorge dchire d'un grand cri, resta les bras en
l'air. Des passants accoururent, un attroupement se forma. Madame
Boche, bouleverse, flchissant sur les jambes, prit Nana entre les
bras, pour lui cacher la tte et l'empcher de voir. Cependant, en
face, la petite vieille, comme satisfaite, fermait tranquillement sa
fentre.

Quatre hommes finirent par transporter Coupeau chez un pharmacien, au
coin, de la rue des Poissonniers; et il demeura l prs d'une heure,
au milieu de la boutique, sur une couverture, pendant qu'on tait all
chercher un brancard  l'hpital Lariboisire. Il respirait encore,
mais le pharmacien avait de petits hochements de tte. Maintenant,
Gervaise,  genoux parterre, sanglotait d'une faon continue,
barbouille de ses larmes, aveugle, hbte. D'un mouvement machinal,
elle avanait les mains, ttait les membres de son mari,
trs-doucement. Puis, elle les retirait, en regardant le pharmacien
qui lui avait dfendu de toucher; et elle recommenait quelques
secondes plus tard, ne pouvant s'empcher de s'assurer s'il restait
chaud, croyant lui faire du bien. Quand le brancard arriva enfin, et
qu'on parla de partir pour l'hpital, elle se releva, en disant
violemment:

--Non, non, pas  l'hpital!... Nous demeurons rue Neuve de la
Goutte-d'Or.

On eut beau lui expliquer que la maladie lui coterait trs-cher, si
elle prenait son mari chez elle. Elle rptait avec enttement:

--Rue Neuve de la Goutte-d'Or, je montrerai la porte... Qu'est-ce que
a vous fait? J'ai de l'argent... C'est mon mari, n'est-ce pas? Il est
 moi, je le veux.

Et l'on dut rapporter Coupeau chez lui. Lorsque le brancard traversa
la foule qui s'crasait devant la boutique du pharmacien, les femmes
du quartier parlaient de Gervaise avec animation: elle boitait, la
mtine, mais elle avait tout de mme du chien; bien sr, elle
sauverait son homme, tandis qu' l'hpital les mdecins faisaient
passer l'arme  gauche aux malades trop dtriors, histoire de ne pas
se donner l'embtement de les gurir. Madame Boche, aprs avoir emmen
Nana chez elle, tait revenue et racontait l'accident avec des dtails
interminables, toute secoue encore d'motion.

--J'allais chercher un gigot, j'tais l, je l'ai vu tomber,
rptait-elle. C'est  cause de sa petite, il a voulu la regarder, et
patatras! Ah! Dieu de Dieu! je ne demande pas  en voir tomber un
second... Il faut pourtant que j'aille chercher mon gigot.

Pendant huit jours, Coupeau fut trs-bas. La famille, les voisins,
tout le monde, s'attendaient  le voir tourner de l'oeil d'un instant
 l'autre. Le mdecin, un mdecin trs-cher qui se faisait payer cent
sous la visite, craignait des lsions intrieures; et ce mot effrayait
beaucoup, on disait dans le quartier que le zingueur avait eu le coeur
dcroch par la secousse. Seule, Gervaise, plie par les veilles,
srieuse, rsolue, haussait les paules. Son homme avait la jambe
droite casse; a, tout le monde le savait; on la lui remettrait,
voil tout. Quant au reste, au coeur dcroch, ce n'tait rien. Elle
le lui raccrocherait, son coeur. Elle savait comment les coeurs se
raccrochent, avec des soins, de la propret, une amiti solide. Et
elle montrait une conviction superbe, certaine de le gurir, rien qu'
rester autour de lui et  le toucher de ses mains, dans les heures de
fivre. Elle ne douta pas une minute. Toute une semaine, on la vit sur
ses pieds, parlant peu, recueillie dans son enttement de le sauver,
oubliant les enfants, la rue, la ville entire. Le neuvime jour, le
soir o le mdecin rpondit enfin du malade, elle tomba sur une
chaise, les jambes molles, l'chine brise, tout en larmes. Cette
nuit-l, elle consentit  dormir deux heures, la tte pose sur le
pied du lit.

L'accident de Coupeau avait mis la famille en l'air. Maman Coupeau
passait les nuits avec Gervaise; mais, ds neuf heures, elle
s'endormait sur sa chaise. Chaque soir, en rentrant du travail, madame
Lerat faisait un grand dtour pour prendre des nouvelles. Les
Lorilleux taient d'abord venus deux et trois fois par jour, offrant
de veiller, apportant mme un fauteuil pour Gervaise. Puis, des
querelles n'avaient pas tard  s'lever sur la faon de soigner les
malades. Madame Lorilleux prtendait avoir sauv assez de gens dans sa
vie pour savoir comment il fallait s'y prendre. Elle accusait aussi la
jeune femme de la bousculer, de l'carter du lit de son frre. Bien
sr, la Banban avait raison de vouloir quand mme gurir Coupeau; car,
enfin, si elle n'tait pas alle le dranger rue de la Nation, il ne
serait pas tomb. Seulement, de la manire dont elle l'accommodait,
elle tait certaine de l'achever.

Lorsqu'elle vit Coupeau hors de danger, Gervaise cessa de garder son
lit avec autant de rudesse jalouse. Maintenant, on ne pouvait plus le
lui tuer, et elle laissait approcher les gens sans mfiance. La
famille s'talait dans la chambre. La convalescence devait tre
trs-longue; le mdecin avait parl de quatre mois. Alors, pendant les
longs sommeils du zingueur, les Lorilleux traitrent Gervaise de bte.
a l'avanait beaucoup d'avoir son mari chez elle. A l'hpital, il se
serait remis sur pied deux fois plus vite. Lorilleux aurait voulu tre
malade, attraper un bobo quelconque, pour lui montrer s'il hsiterait
une seconde  entrer  Lariboisire. Madame Lorilleux connaissait une
dame qui en sortait; eh bien! elle avait mang du poulet matin et
soir. Et tous deux, pour la vingtime fois, refaisaient le calcul de
ce que coteraient au mnage les quatre mois de convalescence: d'abord
les journes de travail perdues, puis le mdecin, les remdes, et plus
tard le bon vin, la viande saignante. Si les Coupeau croquaient
seulement leurs quatre sous d'conomies, ils devraient s'estimer
firement heureux. Mais ils s'endetteraient, c'tait  croire. Oh! a
les regardait. Surtout, ils n'avaient pas  compter sur la famille,
qui n'tait pas assez riche pour entretenir un malade chez lui. Tant
pis pour la Banban, n'est-ce pas? elle pouvait bien faire comme les
autres, laisser porter son homme  l'hpital. a la compltait, d'tre
une orgueilleuse.

Un soir, madame Lorilleux eut la mchancet de lui demander
brusquement:

--Eh bien! et votre boutique, quand la louez-vous?

--Oui, ricana Lorilleux, le concierge vous attend encore.

Gervaise resta suffoque. Elle avait compltement oubli la boutique.
Mais elle voyait la joie mauvaise de ces gens,  la pense que
dsormais la boutique tait flambe. Ds ce soir-l, en effet, ils
guettrent les occasions pour la plaisanter sur son rve tomb 
l'eau. Quand on parlait d'un, espoir irralisable, ils renvoyaient la
chose au jour o elle serait patronne, dans un beau magasin donnant
sur la rue. Et, derrire elle, c'taient des gorges chaudes: Elle ne
voulait pas faire d'aussi vilaines suppositions; mais, en vrit, les
Lorilleux avaient l'air maintenant d'tre trs-contents de l'accident
de Coupeau, qui l'empchait de s'tablir blanchisseuse rue de la
Goutte-d'Or.

Alors, elle-mme voulut rire et leur montrer combien elle sacrifiait
volontiers l'argent pour la gurison de son mari. Chaque fois qu'elle
prenait en leur prsence le livret de la Caisse d'pargne, sous le
globe de la pendule, elle disait gaiement:

--Je sors, je vais louer ma boutique.

Elle n'avait pas voulu retirer l'argent tout d'une fois. Elle le
redemandait par cent francs, pour ne pas garder un si gros tas de
pices dans sa commode; puis, elle esprait vaguement quelque miracle,
un rtablissement brusque, qui leur permettrait, de ne pas dplacer la
somme entire. A chaque course  la Caisse d'pargne, quand elle
rentrait, elle additionnait sur un bout de papier l'argent qu'ils
avaient encore l-bas. C'tait uniquement pour le bon ordre. Le trou
avait beau se creuser dans la monnaie, elle tenait, de son air
raisonnable, avec son tranquille sourire, les comptes de cette dbcle
de leurs conomies. N'tait-ce pas dj une consolation d'employer si
bien cet argent, de l'avoir eu sous la main, au moment de leur
malheur? Et, sans un regret, d'une main soigneuse, elle replaait le
livret derrire la pendule, sous le globe.

Les Goujet se montrrent trs-gentils pour Gervaise pendant la maladie
de Coupeau. Madame Goujet tait  son entire disposition; elle ne
descendait pas une fois sans lui demander si elle avait besoin de
sucre, de beurre, de sel; elle lui offrait toujours le premier
bouillon, les soirs o elle mettait un pot au feu; mme, si elle la
voyait trop occupe, elle soignait sa cuisine, lui donnait un coup de
main pour la vaisselle. Goujet, chaque matin, prenait les seaux de la
jeune femme, allait les emplir  la fontaine de la rue des
Poissonniers; c'tait une conomie de deux sous. Puis, aprs le dner,
quand la famille n'envahissait pas la chambre, les Goujet venaient
tenir compagnie aux Coupeau. Pendant deux heures, jusqu' dix heures,
le forgeron fumait sa pipe, en regardant Gervaise tourner autour du
malade. Il ne disait pas dix paroles de la soire. Sa grande face
blonde enfonce entre ses paules de colosse, il s'attendrissait  la
voir verser de la tisane dans une tasse, remuer le sucre sans faire de
bruit avec la cuiller. Lorsqu'elle bordait le lit et qu'elle
encourageait Coupeau d'une voix douce, il restait tout secou. Jamais
il n'avait rencontr une aussi brave femme. a ne lui allait mme pas
mal de boiter, car elle en avait plus de mrite encore  se
dcarcasser tout le long de la journe auprs de son mari. On ne
pouvait pas dire, elle ne s'asseyait pas un quart d'heure, le temps de
manger. Elle courait sans cesse chez le pharmacien, mettait son nez
dans des choses pas propres, se donnait un mal du tonnerre pour tenir
en ordre cette chambre o l'on faisait tout; avec a, pas une plainte,
toujours aimable, mme les soirs o elle dormait debout, les yeux
ouverts, tant elle tait lasse. Et le forgeron, dans cet air de
dvouement, au milieu des drogues tranant sur les meubles, se prenait
d'une grande affection pour Gervaise,  la regarder ainsi aimer et
soigner Coupeau de tout son coeur.

--Hein! mon vieux, te voil recoll, dit-il un jour au convalescent.
Je n'tais pas en peine, ta femme est le bon Dieu!

Lui, devait se marier. Du moins, sa mre avait trouv une jeune fille
trs convenable, une dentellire comme elle, qu'elle dsirait vivement
lui voir pouser. Pour ne pas la chagriner, il disait oui, et la noce
tait mme fixe aux premiers jours de septembre. L'argent de l'entre
en mnage dormait depuis longtemps  la Caisse d'pargne. Mais il
hochait la tte quand Gervaise lui parlait de ce mariage, il murmurait
de sa voix lente:

--Toutes les femmes ne sont pas comme vous, madame Coupeau. Si toutes
les femmes taient comme vous, on en pouserait dix.

Cependant, Coupeau, au bout de deux mois, put commencer  se lever. Il
ne se promenait pas loin, du lit  la fentre, et encore soutenu par
Gervaise. L, il s'asseyait dans le fauteuil des Lorilleux, la jambe
droite allonge sur un tabouret. Ce blagueur, qui allait rigoler des
pattes casses, les jours de verglas, tait trs vex de son accident.
Il manquait de philosophie. Il avait pass ces deux mois dans le lit,
 jurer,  faire enrager le monde. Ce n'tait pas une existence,
vraiment, de vivre sur le dos, avec une quille ficele et raide comme
un saucisson. Ah! il connatrait le plafond, par exemple; il y avait
une fente, au coin de l'alcve, qu'il aurait dessine les yeux ferms.
Puis, quand il s'installa dans le fauteuil, ce fut une autre histoire.
Est-ce qu'il resterait longtemps clou l, pareil  une momie? La rue
n'tait pas si drle, il n'y passait personne, a puait l'eau de
javelle toute la journe. Non, vrai, il se faisait trop vieux, il
aurait donn dix ans de sa vie pour savoir seulement comment se
portaient les fortifications. Et il revenait toujours  des
accusations violentes contre le sort. a n'tait pas juste, son
accident; a n'aurait pas d lui arriver,  lui un bon ouvrier, pas
fainant, pas solard.  d'autres peut-tre, il aurait compris.

--Le papa Coupeau, disait-il, s'est cass le cou, un jour de ribotte.
Je ne puis pas dire que c'tait mrit, mais enfin la chose
s'expliquait... Moi, j'tais  jeun, tranquille comme Baptiste, sans
une goutte de liquide dans le corps, et voil que je dgringole en
voulant me tourner pour faire une risette  Nana!... Vous ne trouvez
pas a trop fort? S'il y a un bon Dieu, il arrange drlement les
choses. Jamais je n'avalerai a.

Et, quand les jambes lui revinrent, il garda une sourde rancune contre
le travail. C'tait un mtier de malheur, de passer ses journes comme
les chats, le long des gouttires. Eux pas btes, les bourgeois! ils
vous envoyaient  la mort, bien trop poltrons pour se risquer sur une
chelle, s'installant solidement au coin de leur feu et se fichant du
pauvre monde. Et il en arrivait  dire que chacun aurait d poser son
zinc sur sa maison. Dame! en bonne justice, on devait en venir l: si
tu ne veux pas tre mouill, mets-toi  couvert. Puis, il regrettait
de ne pas avoir appris un autre mtier, plus joli et moins dangereux,
celui d'bniste, par exemple. a, c'tait encore la faute du pre
Coupeau; les pres avaient cette bte d'habitude de fourrer quand mme
les enfants dans leur partie.

Pendant deux mois encore, Coupeau marcha avec des bquilles. Il avait
d'abord pu descendre dans la rue, fumer une pipe devant la porte.
Ensuite, il tait all jusqu'au boulevard extrieur, se tranant au
soleil, restant des heures assis sur un banc. La gaiet lui revenait,
son bagou d'enfer s'aiguisait dans ses longues flneries. Et il
prenait l, avec le plaisir de vivre, une joie  ne rien faire, les
membres abandonns, les muscles glissant  un sommeil trs-doux;
c'tait comme une lente conqute de la paresse, qui profitait de sa
convalescence pour entrer dans sa peau et l'engourdir, en le
chatouillant. Il revenait bien portant, goguenard, trouvant la vie
belle, ne voyant pas pourquoi a ne durerait pas toujours. Lorsqu'il
put se passer de bquilles, il poussa ses promenades plus loin, courut
les chantiers pour revoir les camarades. Il restait les bras croiss
en face des maisons en construction, avec des ricanements, des
hochements de tte; et il blaguait les ouvriers qui trimaient, il
allongeait sa jambe, pour leur montrer o a menait de s'esquinter le
temprament. Ces stations gouailleuses devant la besogne des autres
satisfaisaient sa rancune contre le travail. Sans doute, il s'y
remettrait, il le fallait bien; mais ce serait le plus tard possible.
Oh! il tait pay pour manquer d'enthousiasme. Puis, a lui semblait
si bon de faire un peu la vache!

Les aprs-midi o Coupeau s'ennuyait, il montait chez les Lorilleux.
Ceux-ci le plaignaient beaucoup, l'attiraient par toutes sortes de
prvenances aimables. Dans les premires annes de son mariage, il
leur avait chapp, grce  l'influence de Gervaise. Maintenant, ils
le reprenaient, en le plaisantant sur la peur que lui causait sa
femme. Il n'tait donc pas un homme! Pourtant, les Lorilleux
montraient une grande discrtion, clbraient d'une faon outre les
mrites de la blanchisseuse. Coupeau, sans se disputer encore, jurait
 celle-ci que sa soeur l'adorait, et lui demandait d'tre moins
mauvaise pour elle. La premire querelle du mnage, un soir, tait
venue au sujet d'tienne. Le zingueur avait pass l'aprs-midi chez
les Lorilleux. En rentrant, comme le dner se faisait attendre et que
les enfants criaient aprs la soupe, il s'en tait pris brusquement 
tienne, lui envoyant une paire de calottes soignes. Et, pendant une
heure, il avait ronchonn: ce mioche n'tait pas  lui, il ne savait
pas pourquoi il le tolrait dans la maison; il finirait par le
flanquer  la porte. Jusque-l, il avait accept le gamin sans tant
d'histoires. Le lendemain, il parlait de sa dignit. Trois jours
aprs, il lanait des coups de pied au derrire du petit, matin et
soir, si bien que l'enfant, quand il l'entendait monter, se sauvait
chez les Goujet, o la vieille dentellire lui gardait un coin de la
table pour faire ses devoirs.

Gervaise, depuis longtemps, s'tait remise au travail. Elle n'avait
plus la peine d'enlever et de replacer le globe de la pendule; toutes
les conomies se trouvaient manges; et il fallait piocher dur,
piocher pour quatre, car ils taient quatre bouches  table. Elle
seule nourrissait tout ce monde. Quand elle entendait les gens la
plaindre, elle excusait vite Coupeau. Pensez donc! il avait tant
souffert, ce n'tait pas tonnant, si son caractre prenait de
l'aigreur! Mais a passerait avec la sant. Et si on lui laissait
entendre que Coupeau semblait solide  prsent, qu'il pouvait bien
retourner au chantier, elle se rcriait. Non, non, pas encore! Elle ne
voulait pas l'avoir de nouveau au lit. Elle savait bien ce que le
mdecin lui disait, peut-tre! C'tait elle qui l'empchait de
travailler, en lui rptant chaque matin de prendre son temps, de ne
pas se forcer. Elle lui glissait mme des pices de vingt sous dans la
poche de son gilet. Coupeau acceptait a comme une chose naturelle; il
se plaignait de toutes sortes de douleurs pour se faire dorloter; au
bout de six mois, sa convalescence durait toujours. Maintenant, les
jours o il allait regarder travailler les autres, il entrait
volontiers boire un canon avec les camarades. Tout de mme, on n'tait
pas mal chez le marchand de vin; on rigolait, on restait l cinq
minutes. a ne dshonorait personne. Les poseurs seuls affectaient de
crever de soif  la porte. Autrefois, on avait bien raison de le
blaguer, attendu qu'un verre de vin n'a jamais tu un homme. Mais il
se tapait la poitrine en se faisant un honneur de ne boire que du vin;
toujours du vin, jamais de l'eau-de-vie; le vin prolongeait
l'existence, n'indisposait pas, ne solait pas. Pourtant,  plusieurs
reprises, aprs des journes de dsoeuvrement, passes de chantier en
chantier, de cabaret en cabaret, il tait rentr mch. Gervaise, ces
jours-l, avait ferm sa porte, en prtextant elle-mme un gros mal de
tte, pour empcher les Goujet d'entendre les btises de Coupeau.

Peu  peu, cependant, la jeune femme s'attrista. Matin et soir, elle
allait, rue de la Goutte-d'Or, voir la boutique, qui tait toujours 
louer; et elle se cachait, comme si elle et commis un enfantillage
indigne d'une grande personne. Cette boutique recommenait  lui
tourner la tte; la nuit, quand la lumire tait teinte, elle
trouvait  y songer, les yeux ouverts, le charme d'un plaisir dfendu.
Elle faisait de nouveau ses calculs: deux cent cinquante francs pour
le loyer, cent cinquante francs d'outils et d'installation, cent
francs d'avance afin de vivre quinze jours; en tout cinq cents francs,
au chiffre le plus bas. Si elle n'en parlait pas tout haut,
continuellement, c'tait de crainte de paratre regretter les
conomies manges par la maladie de Coupeau. Elle devenait toute ple
souvent, ayant failli laisser chapper son envie, rattrapant sa phrase
avec la confusion d'une vilaine pense. Maintenant, il faudrait
travailler quatre ou cinq annes, avant d'avoir mis de ct une si
grosse somme. Sa dsolation tait justement de ne pouvoir s'tablir
tout de suite; elle aurait fourni aux besoins du mnage, sans compter
sur Coupeau, en lui laissant des mois pour reprendre got au travail;
elle se serait tranquillise, certaine de l'avenir, dbarrasse des
peurs secrtes dont elle se sentait prise parfois, lorsqu'il revenait
trs-gai, chantant, racontant quelque bonne farce de cet animal de
Mes-Bottes, auquel il avait pay un litre.

Un soir, Gervaise se trouvant seule chez elle, Goujet entra et ne se
sauva pas, comme  son habitude. Il s'tait assis, il fumait en la
regardant. Il devait avoir une phrase grave  prononcer; il la
retournait, la mrissait, sans pouvoir lui donner une forme
convenable. Enfin, aprs un gros silence, il se dcida, il retira sa
pipe de la bouche, pour tout dire d'un trait:

--Madame Gervaise, voudriez-vous me permettre de vous prter de
l'argent?

Elle tait penche sur un tiroir de sa commode, cherchant des
torchons. Elle se releva, trs rouge. Il l'avait donc vue, le matin,
rester en extase devant la boutique, pendant prs de dix minutes? Lui,
souriait d'un air gn, comme s'il avait fait l une proposition
blessante. Mais elle refusa vivement; jamais elle n'accepterait de
l'argent, sans savoir quand elle pourrait le rendre. Puis, il
s'agissait vraiment d'une trop forte somme. Et comme il insistait,
constern, elle finit par crier:

--Mais votre mariage? Je ne puis pas prendre l'argent de votre
mariage, bien sr!

--Oh! ne vous gnez pas, rpondit-il en rougissant  son tour. Je ne
me marie plus. Vous savez, une ide..... Vrai, j'aime mieux vous
prter l'argent.

Alors, tous deux baissrent la tte. Il y avait entre eux quelque
chose de trs doux qu'ils ne disaient pas. Et Gervaise accepta. Goujet
avait prvenu sa mre. Ils traversrent le palier, allrent la voir
tout de suite. La dentellire tait grave, un peu triste, son calme
visage pench sur son tambour. Elle ne voulait pas contrarier son
fils, mais elle n'approuvait plus le projet de Gervaise; et elle dit
nettement pourquoi: Coupeau tournait mal, Coupeau lui mangerait sa
boutique. Elle ne pardonnait surtout point au zingueur d'avoir refus
d'apprendre  lire, pendant sa convalescence; le forgeron s'tait
offert pour lui montrer, mais l'autre l'avait envoy dinguer, en
accusant la science de maigrir le monde. Cela avait presque fch les
deux ouvriers; ils allaient chacun de son ct. D'ailleurs, madame
Goujet, en voyant les regards suppliants de son grand enfant, se
montra trs bonne pour Gervaise. Il fut convenu qu'on prterait cinq
cents francs aux voisins; ils les rembourseraient en donnant chaque
mois un -compte de vingt francs; a durerait ce que a durerait.

--Dis donc! le forgeron te fait de l'oeil, s'cria Coupeau en riant,
quand il apprit l'histoire. Oh! je suis bien tranquille, il est trop
godiche... On le lui rendra, son argent. Mais, vrai, s'il avait
affaire  de la fripouille, il serait joliment jobard.

Ds le lendemain, les Coupeau lourent la boutique. Gervaise courut
toute la journe, de la rue Neuve  la rue de la Goutte-d'Or. Dans le
quartier,  la voir passer ainsi, lgre, ravie au point de ne plus
boiter, on racontait qu'elle avait d se laisser faire une opration.



V


Justement, les Boche, depuis le terme d'avril, avaient quitt la rue
des Poissonniers et tenaient la loge de la grande maison, rue de la
Goutte-d'Or. Comme a se rencontrait, tout de mme! Un des ennuis de
Gervaise, qui avait vcu si tranquille sans concierge dans son trou de
la rue Neuve, tait de retomber sous la sujtion de quelque mauvaise
bte, avec laquelle il faudrait se disputer pour un peu d'eau
rpandue, ou pour la porte referme trop fort, le soir. Les concierges
sont une si sale espce! Mais, avec les Boche, ce serait un plaisir.
On se connaissait, on s'entendrait toujours. Enfin, a se passerait en
famille.

Le jour de la location, quand les Coupeau vinrent signer le bail,
Gervaise se sentit le coeur tout gros, en passant sous la haute porte.
Elle allait donc habiter cette maison vaste comme une petite ville,
allongeant et entre-croisant les rues interminables de ses escaliers
et de ses corridors. Les faades grises avec les loques des fentres
schant au soleil, la cour blafarde aux pavs dfoncs de place
publique, le ronflement de travail qui sortait des murs, lui causaient
un grand trouble, une joie d'tre enfin prs de contenter son
ambition, une peur de ne pas russir et de se trouver crase dans
cette lutte norme contre la faim, dont elle entendait le souffle. Il
lui semblait faire quelque chose de trs hardi, se jeter au beau
milieu d'une machine en branle, pendant que les marteaux du serrurier
et les rabots de l'bniste tapaient et sifflaient, au fond des
ateliers du rez-de-chausse. Ce jour-l, les eaux de la teinturerie
coulant sous le porche taient d'un vert pomme trs-tendre. Elle les
enjamba, en souriant; elle voyait dans cette couleur un heureux
prsage.

Le rendez-vous avec le propritaire tait dans la loge mme des Boche.
M. Marescot, un grand coutelier de la rue de la Paix, avait jadis
tourn la meule, le long des trottoirs. On le disait riche aujourd'hui
 plusieurs millions. C'tait un homme de cinquante-cinq ans, fort,
osseux, dcor, talant ses mains immenses d'ancien ouvrier; et un de
ses bonheurs tait d'emporter les couteaux et les ciseaux de ses
locataires, qu'il aiguisait lui-mme, par plaisir. Il passait pour
n'tre pas fier, parce qu'il restait des heures chez ses concierges,
cach dans l'ombre de la loge,  demander des comptes. Il traitait l
toutes ses affaires. Les Coupeau le trouvrent devant la table
graisseuse de madame Boche, coutant comment la couturire du second,
dans l'escalier A, avait refus de payer, d'un mot dgotant. Puis,
quand on eut sign le bail, il donna une poigne de main au zingueur.
Lui, aimait les ouvriers. Autrefois, il avait eu joliment du tirage.
Mais le travail menait  tout. Et, aprs avoir compt les deux cent
cinquante francs du premier semestre, qu'il engloutit dans sa vaste
poche, il dit sa vie, il montra sa dcoration.

Gervaise, cependant, demeurait un peu gne en voyant l'attitude des
Boche. Ils affectaient de ne pas la connatre. Ils s'empressaient
autour du propritaire, courbs en deux, guettant ses paroles, les
approuvant de la tte. Madame Boche sortit vivement, alla chasser une
bande d'enfants qui pataugeaient devant la fontaine, dont le robinet
grand ouvert inondait le pav; et quand elle revint, droite et svre
dans ses jupes, traversant la cour avec de lents regards  toutes les
fentres, comme pour s'assurer du bon ordre de la maison, elle eut un
pincement de lvres disant de quelle autorit elle tait investie,
maintenant qu'elle avait sous elle trois cents locataires. Boche, de
nouveau, parlait de la couturire du second; il tait d'avis de
l'expulser; il calculait les termes en retard, avec une importance
d'intendant dont la gestion pouvait tre compromise. M. Marescot
approuva l'ide de l'expulsion; mais il voulait attendre jusqu'au
demi-terme. C'tait dur de jeter les gens  la rue, d'autant plus que
a ne mettait pas un sou dans la poche du propritaire. Et Gervaise,
avec un lger frisson, se demandait si on la jetterait  la rue, elle
aussi, le jour o un malheur l'empcherait de payer. La loge, enfume,
emplie de meubles noirs, avait une humidit et un jour livide de cave;
devant la fentre, toute la lumire tombait sur l'tabli du tailleur,
o tranait une vieille redingote  retourner; tandis que Pauline, la
petite des Boche, une enfant rousse de quatre ans, assise par terre,
regardait sagement cuire un morceau de veau, baigne et ravie dans
l'odeur forte de cuisine montant du polon.

M. Marescot tendait de nouveau la main au zingueur, lorsque celui-ci
parla des rparations, en lui rappelant sa promesse verbale de causer
de cela plus tard. Mais le propritaire se fcha; il ne s'tait engag
 rien; jamais, d'ailleurs, on ne faisait de rparations dans une
boutique. Pourtant, il consentit  aller voir les lieux, suivi des
Coupeau et de Boche. Le petit mercier tait parti en emportant son
agencement de casiers et de comptoirs; la boutique, toute nue,
montrait son plafond noir, ses murs crevs, o des lambeaux d'un
ancien papier jaune pendaient. L, dans le vide sonore des pices, une
discussion furieuse s'engagea. M. Marescot criait que c'tait aux
commerants  embellir leurs magasins, car enfin un commerant pouvait
vouloir de l'or partout, et lui, propritaire, ne pouvait pas mettre
de l'or; puis, il raconta sa propre installation, rue de la Paix, o
il avait dpens plus de vingt mille francs. Gervaise, avec son
enttement de femme, rptait un raisonnement qui lui semblait
irrfutable: dans un logement, n'est-ce pas, il ferait coller du
papier? alors, pourquoi ne considrait-il pas la boutique comme un
logement? Elle ne lui demandait pas autre chose, blanchir le plafond
et remettre du papier.

Boche, cependant, restait impntrable et digne; il tournait,
regardait en l'air, sans se prononcer. Coupeau avait beau lui adresser
des clignements d'yeux, il affectait de ne pas vouloir abuser de sa
grande influence sur le propritaire. Il finit pourtant par laisser
chapper un jeu de physionomie, un petit sourire mince accompagn d'un
hochement de tte. Justement, M. Marescot, exaspr, l'air malheureux,
cartant ses dix doigts dans une crampe d'avare auquel on arrache son
or, cdait  Gervaise, promettait le plafond et le papier,  la
condition qu'elle payerait la moiti du papier. Et il se sauva vite,
ne voulant plus entendre parler de rien.

Alors, quand Boche fut seul avec les Coupeau, il leur donna des
claques sur les paules, trs expansif. Hein? c'tait enlev! Sans
lui, jamais ils n'auraient eu leur papier ni leur plafond. Avaient-ils
remarqu comme le propritaire l'avait consult du coin de l'oeil et
s'tait brusquement dcid en le voyant sourire? Puis, en confidence,
il avoua tre le vrai matre de la maison: il dcidait des congs,
louait si les gens lui plaisaient, touchait les termes qu'il gardait
des quinze jours dans sa commode. Le soir, les Coupeau, pour remercier
les Boche, crurent poli de leur envoyer deux litres de vin. a
mritait un cadeau.

Ds le lundi suivant, les ouvriers se mirent  la boutique. L'achat du
papier fut surtout une grosse affaire. Gervaise voulait un papier gris
 fleurs bleues, pour clairer et gayer les murs. Boche lui offrit de
l'emmener; elle choisirait. Mais il avait des ordres formels du
propritaire, il ne devait pas dpasser le prix de quinze sous le
rouleau. Ils restrent une heure chez le marchand; la blanchisseuse
revenait toujours  une perse trs gentille de dix-huit sous,
dsespre, trouvant les autres papiers affreux. Enfin, le concierge
cda; il arrangerait la chose, il compterait un rouleau de plus, s'il
le fallait. Et Gervaise, en rentrant, acheta des gteaux pour Pauline.
Elle n'aimait pas rester en arrire, il y avait tout bnfice avec
elle  se montrer complaisant.

En quatre jours, la boutique devait tre prte. Les travaux durrent
trois semaines. D'abord, on avait parl de lessiver simplement les
peintures. Mais ces peintures, anciennement lie de vin, taient si
sales et si tristes, que Gervaise se laissa entraner  faire remettre
toute la devanture en bleu clair, avec des filets jaunes. Alors, les
rparations s'ternisrent. Coupeau, qui ne travaillait toujours pas,
arrivait ds le matin, pour voir si a marchait. Boche lchait la
redingote ou le pantalon dont il refaisait les boutonnires, venait de
son ct surveiller ses hommes. Et tous deux, debout en face des
ouvriers, les mains derrire le dos, fumant, crachant, passaient la
journe  juger chaque coup de pinceau. C'taient des rflexions
interminables, des rveries profondes pour un clou  arracher. Les
peintres, deux grands diables bons enfants, quittaient  chaque
instant leurs chelles, se plantaient, eux aussi, au milieu de la
boutique, se mlant  la discussion, hochant la tte pendant des
heures, en regardant leur besogne commence. Le plafond se trouva
badigeonn assez rapidement. Ce furent les peintures dont on faillit
ne jamais sortir. a ne voulait pas scher. Vers neuf heures, les
peintres se montraient avec leurs pots  couleur, les posaient dans un
coin, donnaient un coup d'oeil, puis disparaissaient; et on ne les
revoyait plus. Ils taient alls djeuner, ou bien ils avaient d
finir une bricole,  ct, rue Myrrha. D'autres fois, Coupeau emmenait
toute la coterie boire un canon, Boche, les peintres, avec les
camarades qui passaient; c'tait encore une aprs-midi flambe.
Gervaise se mangeait les sangs. Brusquement, en deux jours, tout fut
termin, les peintures vernies, le papier coll, les salets jetes au
tombereau. Les ouvriers avaient bcl a comme en se jouant, sifflant
sur leurs chelles, chantant  tourdir le quartier.

L'emmnagement eut lieu tout de suite. Gervaise, les premiers jours,
prouvait des joies d'enfant, quand elle traversait la rue, en
rentrant d'une commission. Elle s'attardait, souriait  son chez elle.
De loin, au milieu de la file noire des autres devantures, sa boutique
lui apparaissait toute claire, d'une gaiet neuve, avec son enseigne
bleu tendre, o les mots: _Blanchisseuse de fin_, taient peints en
grandes lettres jaunes. Dans la vitrine, ferme au fond par de petits
rideaux de mousseline, tapisse de papier bleu pour faire valoir la
blancheur du linge, des chemises d'homme restaient en montre, des
bonnets de femme pendaient, les brides noues  des fils de laiton. Et
elle trouvait sa boutique jolie, couleur du ciel. Dedans, on entrait
encore dans du bleu; le papier, qui imitait une perse Pompadour,
reprsentait une treille o couraient des liserons; l'tabli, une
immense table tenant les deux tiers de la pice, garni d'une paisse
couverture, se drapait d'un bout de cretonne  grands ramages
bleutres, pour cacher les trteaux. Gervaise s'asseyait sur un
tabouret, soufflait un peu de contentement, heureuse de cette belle
propret, couvant des yeux ses outils neufs. Mais son premier regard
allait toujours  sa mcanique, un pole de fonte, o dix fers
pouvaient chauffer  la fois, rangs autour du foyer, sur des plaques
obliques. Elle venait se mettre  genoux, regardait avec la
continuelle peur que sa petite bte d'apprentie ne ft clater la
fonte, en fourrant trop de coke.

Derrire la boutique, le logement tait trs convenable. Les Coupeau
couchaient dans la premire chambre, o l'on faisait la cuisine et o
l'on mangeait; une porte, au fond, ouvrait sur la cour de la maison.
Le lit de Nana se trouvait dans la chambre de droite, un grand
cabinet, qui recevait le jour par une lucarne ronde, prs du plafond.
Quant  tienne, il partageait la chambre de gauche avec le linge
sale, dont d'normes tas tranaient toujours sur le plancher.
Pourtant, il y avait un inconvnient, les Coupeau ne voulaient pas en
convenir d'abord; mais les murs pissaient l'humidit, et on ne voyait
plus clair ds trois heures de l'aprs-midi.

Dans le quartier, la nouvelle boutique produisit une grosse motion.
On accusa les Coupeau d'aller trop vite et de faire des embarras. Ils
avaient, en effet, dpens les cinq cents francs des Goujet en
installation, sans garder mme de quoi vivre une quinzaine, comme ils
se l'taient promis. Le matin o Gervaise enleva ses volets pour la
premire fois, elle avait juste six francs dans son porte-monnaie.
Mais elle n'tait pas en peine, les pratiques arrivaient, ses affaires
s'annonaient trs bien. Huit jours plus tard, le samedi, avant de se
coucher, elle resta deux heures  calculer, sur un bout de papier; et
elle rveilla Coupeau, la mine luisante, pour lui dire qu'il y avait
des mille et des cents  gagner, si l'on tait raisonnable.

--Ah bien! criait madame Lorilleux dans toute la rue de la
Goutte-d'Or, mon imbcile de frre en voit de drles!... Il ne
manquait plus  la Banban que de faire la vie. a lui va bien,
n'est-ce pas?

Les Lorilleux s'taient brouills  mort avec Gervaise. D'abord,
pendant les rparations de la boutique, ils avaient failli crever de
rage; rien qu' voir les peintres de loin, ils passaient sur l'autre
trottoir, ils remontaient chez eux les dents serres. Une boutique
bleue  cette rien-du-tout, si ce n'tait pas fait pour casser les
bras des honntes gens! Aussi, ds le second jour, comme l'apprentie
vidait  la vole un bol d'amidon, juste au moment o madame Lorilleux
sortait, celle-ci avait-elle ameut la rue en accusant sa belle-soeur
de la faire insulter par ses ouvrires. Et tous rapports taient
rompus, on n'changeait plus que des regards terribles, quand on se
rencontrait.

--Oui, une jolie vie! rptait madame Lorilleux. On sait d'o il lui
vient, l'argent de sa baraque! Elle a gagn a avec le forgeron...
Encore, du propre monde, de ce ct-l! Le pre ne s'est-il pas coup
la tte avec un couteau, pour viter la peine  la guillotine? Enfin,
quelque sale histoire dans ce genre!

Elle accusait trs carrment Gervaise de coucher avec Goujet. Elle
mentait, elle prtendait les avoir surpris un soir ensemble, sur un
banc du boulevard extrieur. La pense de cette liaison, des plaisirs
que devait goter sa belle-soeur, l'exasprait davantage, dans son
honntet de femme laide. Chaque jour, le cri de son coeur lui
revenait aux lvres:

--Mais qu'a-t-elle donc sur elle, cette infirme, pour se faire aimer!
Est-ce qu'on m'aime, moi!

Puis, c'taient des potins interminables avec les voisines. Elle
racontait toute l'histoire. Allez, le jour du mariage, elle avait fait
une drle de tte! Oh! elle avait le nez creux, elle sentait dj
comment a devait tourner. Plus tard, mon Dieu! la Banban s'tait
montre si douce, si hypocrite, qu'elle et son mari, par gard pour
Coupeau, avaient consenti  tre parrain et marraine de Nana; mme que
a cotait bon, un baptme comme celui-l. Mais maintenant,
voyez-vous! la Banban pouvait tre  l'article de la mort et avoir
besoin d'un verre d'eau, ce ne serait pas elle, bien sr, qui le lui
donnerait. Elle n'aimait pas les insolentes, ni les coquines, ni les
dvergondes. Quant  Nana, elle serait toujours bien reue, si elle
montait voir son parrain et sa marraine; la petite, n'est-ce pas?
n'tait point coupable des crimes de la mre. Coupeau, lui, n'avait
pas besoin de conseil;  sa place, tout homme aurait tremp le
derrire de sa femme dans un baquet, en lui allongeant une paire de
claques; enfin, a le regardait, on lui demandait seulement d'exiger
du respect pour sa famille. Jour de Dieu! si Lorilleux l'avait
trouve, elle, madame Lorilleux, en flagrant dlit! a ne se serait
pas pass tranquillement, il lui aurait plant ses cisailles dans le
ventre.

Les Boche, pourtant, juges svres des querelles de la maison,
donnaient tort aux Lorilleux. Sans doute, les Lorilleux taient des
personnes comme il faut, tranquilles, travaillant toute la sainte
journe, payant leur terme recta. Mais l, franchement, la jalousie
les enrageait. Avec a, ils auraient tondu un oeuf. Des pingres, quoi!
des gens qui cachaient leur litre, quand on montait, pour ne pas
offrir un verre de vin; enfin, du monde pas propre. Un jour, Gervaise
venait de payer aux Boche du cassis avec de l'eau de Seltz, qu'on
buvait dans la loge, quand madame Lorilleux tait passe, trs raide,
en affectant de cracher devant la porte des concierges. Et, depuis
lors, chaque samedi, madame Boche, lorsqu'elle balayait les escaliers
et les couloirs, laissait les ordures devant la porte des Lorilleux.

--Parbleu! criait madame Lorilleux, la Banban les gorge, ces
goinfres! Ah! ils sont bien tous les mmes!... Mais qu'ils ne
m'embtent pas! J'irais me plaindre au propritaire... Hier encore,
j'ai vu ce sournois de Boche se frotter aux jupes de madame Gaudron.
S'attaquer  une femme de cet ge, qui a une demi-douzaine d'enfants,
hein? c'est de la cochonnerie pure!... Encore une salet de leur part,
et je prviens la mre Boche, pour qu'elle flanque une tripote  son
homme... Dame! on rirait un peu.

Maman Coupeau voyait toujours les deux mnages, disant comme tout le
monde, arrivant mme  se faire retenir plus souvent  dner, en
coutant complaisamment sa fille et sa belle-fille, un soir chacune.
Madame Lerat, pour le moment, n'allait plus chez les Coupeau, parce
qu'elle s'tait dispute avec la Banban, un sujet d'un zouave qui
venait de couper le nez de sa matresse d'un coup de rasoir; elle
soutenait le zouave, elle trouvait le coup de rasoir trs amoureux,
sans donner ses raisons. Et elle avait encore exaspr les colres de
madame Lorilleux, en lui affirmant que la Banban, dans la
conversation, devant des quinze et des vingt personnes, l'appelait
Queue-de-vache sans se gner. Mon Dieu! oui, les Boche, les voisins
maintenant l'appelaient Queue-de-vache.

Au milieu de ces cancans, Gervaise, tranquille, souriante, sur le
seuil de sa boutique, saluait les amis d'un petit signe de tte
affectueux. Elle se plaisait  venir l, une minute, entre deux coups
de fer, pour rire  la rue, avec le gonflement de vanit d'une
commerante, qui a un bout de trottoir  elle. La rue de la
Goutte-d'Or lui appartenait, et les rues voisines, et le quartier tout
entier. Quand elle allongeait la tte, en camisole blanche, les bras
nus, ses cheveux blonds envols dans le feu du travail, elle jetait un
regard  gauche, un regard  droite, aux deux bouts, pour prendre d'un
trait les passants, les maisons, le pav et le ciel:  gauche, la rue
de la Goutte-d'Or s'enfonait, paisible, dserte, dans un coin de
province, o des femmes causaient bas sur les portes;  droite, 
quelques pas, la rue des Poissonniers mettait un vacarme de voitures,
un continuel pitinement de foule, qui refluait et faisait de ce bout
un carrefour de cohue populaire. Gervaise aimait la rue, les cahots
des camions dans les trous du gros pav bossu, les bousculades des
gens le long des minces trottoirs, interrompus par des cailloutis en
pente raide; ses trois mtres de ruisseau, devant sa boutique,
prenaient une importance norme, un fleuve large, qu'elle voulait
trs-propre, un fleuve trange et vivant, dont la teinturerie de la
maison colorait les eaux des caprices les plus tendres, au milieu de
la boue noire. Puis, elle s'intressait  des magasins, une vaste
picerie, avec un talage de fruits secs garanti par des filets 
petites mailles, une lingerie et bonneterie d'ouvriers, balanant au
moindre souffle des cottes et des blouses bleues, pendues les jambes
et les bras carts. Chez la fruitire, chez la tripire, elle
apercevait des angles de comptoir, o des chats superbes et
tranquilles ronronnaient. Sa voisine, madame Vigouroux, la
charbonnire, lui rendait son salut, une petite femme grasse, la face
noire, les yeux luisants, fainantant  rire avec des hommes, adosse
contre sa devanture, que des bches peintes sur un fond lie de vin
dcoraient d'un dessin compliqu de chalet rustique. Mesdames Cudorge,
la mre et la fille, ses autres voisines qui tenaient la boutique de
parapluies, ne se montraient jamais, leur vitrine assombrie, leur
porte close, orne de deux petites ombrelles de zinc enduites d'une
paisse couche de vermillon vif. Mais Gervaise, avant de rentrer,
donnait toujours un coup d'oeil, en face d'elle,  un grand mur blanc,
sans une fentre, perc d'une immense porte cochre, par laquelle on
voyait le flamboiement d'une forge, dans une cour encombre de
charrettes et de carrioles, les brancards en l'air. Sur le mur, le
mot: _Marchalerie_, tait crit en grandes lettres, encadr d'un
ventail de fers  cheval. Toute la journe, les marteaux sonnaient
sur l'enclume, des incendies d'tincelles clairaient l'ombre blafarde
de la cour. Et, au bas de ce mur, au fond d'un trou, grand comme une
armoire, entre une marchande de ferraille et une marchande de pommes
de terre frites, il y avait un horloger, un monsieur en redingote,
l'air propre, qui fouillait continuellement des montres avec des
outils mignons, devant un tabli o des choses dlicates dormaient
sous des verres; tandis que, derrire lui, les balanciers de deux ou
trois douzaines de coucous tout petits battaient  la fois, dans la
misre noire de la rue et le vacarme cadenc de la marchalerie.

Le quartier trouvait Gervaise bien gentille. Sans doute, on clabaudait
sur son compte, mais il n'y avait qu'une voix pour lui reconnatre de
grands yeux, une bouche pas plus longue que a, avec des dents trs
blanches. Enfin, c'tait une jolie blonde, et elle aurait pu se mettre
parmi les plus belles, sans le malheur de sa jambe. Elle tait dans
ses vingt-huit ans, elle avait engraiss. Ses traits fins
s'emptaient, ses gestes prenaient une lenteur heureuse. Maintenant,
elle s'oubliait parfois sur le bord d'une chaise, le temps d'attendre
son fer, avec un sourire vague, la face noye d'une joie gourmande.
Elle devenait gourmande; a, tout le monde le disait; mais ce n'tait
pas un vilain dfaut, au contraire. Quand on gagne de quoi se payer de
fins morceaux, n'est-ce pas? on serait bien bte de manger des pelures
de pommes de terre. D'autant plus qu'elle travaillait toujours dur, se
mettant en quatre pour ses pratiques, passant elle-mme les nuits, les
volets ferms, lorsque la besogne tait presse. Comme on disait dans
le quartier, elle avait la veine; tout lui prosprait. Elle
blanchissait la maison, M. Madinier, mademoiselle Remanjou, les Boche;
elle enlevait mme  son ancienne patronne, madame Fauconnier, des
dames de Paris loges rue du Faubourg-Poissonnire. Ds la seconde
quinzaine, elle avait d prendre deux ouvrires, madame Putois et la
grande Clmence, cette fille qui habitait autrefois au sixime; a lui
faisait trois personnes chez elle, avec son apprentie, ce petit
louchon d'Augustine, laide comme un derrire de pauvre homme. D'autres
auraient pour sr perdu la tte dans ce coup de fortune. Elle tait
bien pardonnable de fricoter un peu le lundi, aprs avoir trim la
semaine entire. D'ailleurs, il lui fallait a; elle serait reste
gnangnan,  regarder les chemises se repasser toutes seules, si elle
ne s'tait pas coll un velours sur la poitrine, quelque chose de bon
dont l'envie lui chatouillait le jabot.

Jamais Gervaise n'avait encore montr tant de complaisance. Elle tait
douce comme un mouton, bonne comme du pain. A part madame Lorilleux,
qu'elle appelait Queue-de-vache pour se venger, elle ne dtestait
personne, elle excusait tout le monde. Dans le lger abandon de sa
gueulardise, quand elle avait bien djeun et pris son caf, elle
cdait au besoin d'une indulgence gnrale. Son mot tait: On doit
se pardonner entre soi, n'est-ce pas, si l'on ne veut pas vivre comme
des sauvages. Quand on lui parlait de sa bont, elle riait. Il
n'aurait plus manqu qu'elle ft mchante! Elle se dfendait, elle
disait n'avoir aucun mrite  tre bonne. Est-ce que tous ses rves
n'taient pas raliss? est-ce qu'il lui restait  ambitionner quelque
chose dans l'existence? Elle rappelait son idal d'autrefois,
lorsqu'elle se trouvait sur le pav: travailler, manger du pain, avoir
un trou  soi, lever ses enfants, ne pas tre battue, mourir dans son
lit. Et maintenant son idal tait dpass; elle avait tout, et en
plus beau. Quant  mourir dans son lit, ajoutait-elle en plaisantant,
elle y comptait, mais le plus tard possible, bien entendu.

C'tait surtout pour Coupeau que Gervaise se montrait gentille. Jamais
une mauvaise parole, jamais une plainte derrire le dos de son mari.
Le zingueur avait fini par se remettre au travail; et, comme son
chantier tait alors  l'autre bout de Paris, elle lui donnait tous
les matins quarante sous pour son djeuner, sa goutte et son tabac.
Seulement, deux jours sur six, Coupeau s'arrtait en route, buvait les
quarante sous avec un ami, et revenait djeuner en racontant une
histoire. Une fois mme, il n'tait pas all loin, il s'tait pay
avec Mes-Bottes et trois autres un gueuleton soign, des escargots, du
rti et du vin cachet, au _Capucin_, barrire de la Chapelle; puis,
comme ses quarante sous ne suffisaient pas, il avait envoy la note 
sa femme par un garon, en lui faisant dire qu'il tait au clou.
Celle-ci riait, haussait les paules. O tait le mal, si son homme
s'amusait un peu? Il fallait laisser aux hommes la corde longue, quand
on voulait vivre en paix dans son mnage. D'un mot  un autre, on en
arrivait vite aux coups. Mon Dieu! on devait tout comprendre. Coupeau
souffrait encore de sa jambe, puis il se trouvait entran, il tait
bien forc de faire comme les autres, sous peine de passer pour un
mufe. D'ailleurs, a ne tirait pas  consquence; s'il rentrait
mch, il se couchait, et deux heures aprs il n'y paraissait plus.
Cependant, les fortes chaleurs taient venues. Une aprs-midi de juin,
un samedi que l'ouvrage pressait, Gervaise avait elle-mme bourr de
coke la mcanique, autour de laquelle dix fers chauffaient, dans le
ronflement du tuyau. A cette heure, le soleil tombait d'aplomb sur la
devanture, le trottoir renvoyait une rverbration ardente, dont les
grandes moires dansaient au plafond de la boutique; et ce coup de
lumire, bleui par le reflet du papier des tagres et de la vitrine,
mettait au-dessus de l'tabli un jour aveuglant, comme une poussire
de soleil tamise dans les linges fins. Il faisait l une temprature
 crever. On avait laiss ouverte la porte de la rue, mais pas un
souffle de vent ne venait; les pices qui schaient en l'air, pendues
aux fils de laiton, fumaient, taient raides comme des copeaux en
moins de trois quarts d'heure. Depuis un instant, sous cette lourdeur
de fournaise, un gros silence rgnait, au milieu duquel les fers seuls
tapaient sourdement, touffs par l'paisse couverture garnie de
calicot.

--Ah bien! dit Gervaise, si nous ne fondons pas, aujourd'hui! On
retirerait sa chemise!

Elle tait accroupie par terre, devant une terrine, occupe  passer
du linge  l'amidon. En jupon blanc, la camisole retrousse aux
manches et glisse des paules, elle avait les bras nus, le cou nu,
toute rose, si suante, que les petites mches blondes de ses cheveux
bouriffs se collaient  sa peau. Soigneusement, elle trempait dans
l'eau laiteuse des bonnets, des devants de chemises d'homme, des
jupons entiers, des garnitures de pantalons de femme. Puis, elle
roulait les pices et les posait au fond d'un panier carr, aprs
avoir plong dans un seau et secou sa main sur les corps des chemises
et des pantalons qui n'taient pas amidonns.

--C'est pour vous, ce panier, madame Putois, reprit-elle.
Dpchez-vous, n'est-ce pas? a sche tout de suite, il faudrait
recommencer dans une heure.

Madame Putois, une femme de quarante-cinq ans, maigre, petite,
repassait sans une goutte de sueur, boutonne dans un vieux caraco
marron. Elle n'avait pas mme retir son bonnet, un bonnet noir garni
de rubans verts tourns au jaune. Elle restait raide devant l'tabli,
trop haut pour elle, les coudes en l'air, poussant son fer avec des
gestes casss de marionnette. Tout d'un coup, elle s'cria:

--Ah! non, mademoiselle Clmence, remettez votre camisole. Vous
savez, je n'aime pas les indcences. Pendant que vous y tes, montrez
toute votre boutique. Il y a dj trois hommes arrts en face.

La grande Clmence la traita de vieille bte, entre ses dents. Elle
suffoquait, elle pouvait bien se mettre  l'aise; tout le monde
n'avait pas une peau d'amadou. D'ailleurs, est-ce qu'on voyait quelque
chose? Et elle levait les bras, sa gorge puissante de belle fille
crevait sa chemise, ses paules faisaient craquer les courtes manches.
Clmence s'en donnait  se vider les moelles avant trente ans; le
lendemain des noces srieuses, elle ne sentait plus le carreau sous
ses pieds, elle dormait sur la besogne, la tte et le ventre comme
bourrs de chiffons. Mais on la gardait quand mme, car pas une
ouvrire ne pouvait se flatter de repasser une chemise d'homme avec
son chic. Elle avait la spcialit des chemises d'homme.

--C'est  moi, allez! finit-elle par dclarer, en se donnant des
claques sur la gorge. Et a ne mord pas, a ne fait bobo  personne.

--Clmence, remettez votre camisole, dit Gervaise. Madame Putois a
raison, ce n'est pas convenable... On prendrait ma maison pour ce
qu'elle n'est pas.

Alors, la grande Clmence se rhabilla en bougonnant. En voil des
giries! Avec a que les passants n'avaient jamais vu des nnais! Et
elle soulagea sa colre sur l'apprentie, ce louchon d'Augustine, qui
repassait  ct d'elle du linge plat, des bas et des mouchoirs; elle
la bouscula, la poussa avec son coude. Mais Augustine, hargneuse,
d'une mchancet sournoise de monstre et de souffre-douleur, cracha
par derrire sur sa robe, sans qu'on la vt, pour se venger.

Gervaise pourtant venait de commencer un bonnet appartenant  madame
Boche, qu'elle voulait soigner. Elle avait prpar de l'amidon cuit
pour le remettre  neuf. Elle promenait doucement, dans le fond de la
coiffe, le polonais, un petit fer arrondi des deux bouts, lorsqu'une
femme entra, osseuse, la face tache de plaques rouges, les jupes
trempes. C'tait une matresse laveuse qui employait trois ouvrires
au lavoir de la Goutte-d'Or.

--Vous arrivez trop tt, madame Bijard! cria Gervaise. Je vous avais
dit ce soir.... Vous me drangez joliment,  cette heure-ci!

Mais comme la laveuse se lamentait, craignant de ne pouvoir mettre
couler le jour mme, elle voulut bien lui donner le linge sale tout de
suite. Elles allrent chercher les paquets dans la pice de gauche o
couchait tienne, et revinrent avec des brasses normes, qu'elles
empilrent sur le carreau, au fond de la boutique. Le triage dura une
grosse demi-heure. Gervaise faisait des tas autour d'elle, jetait
ensemble les chemises d'homme, les chemises de femme, les mouchoirs,
les chaussettes, les torchons. Quand une pice d'un nouveau client lui
passait entre les mains, elle la marquait d'une croix au fil rouge
pour la reconnatre. Dans l'air chaud, une puanteur fade montait de
tout ce linge sale remu.

--Oh! la, la, a gazouille! dit Clmence, en se bouchant le nez.

--Pardi! si c'tait propre, on ne nous le donnerait pas, expliqua
tranquillement Gervaise. a sent son fruit, quoi!.... Nous disions
quatorze chemises de femme, n'est-ce pas, madame Bijard?... quinze,
seize, dix-sept....

Elle continua  compter tout haut. Elle n'avait aucun dgot, habitue
 l'ordure; elle enfonait ses bras nus et roses au milieu des
chemises jaunes de crasse, des torchons raidis par la graisse des eaux
de vaisselle, des chaussettes manges et pourries de sueur. Pourtant,
dans l'odeur forte qui battait son visage pench au-dessus des tas,
une nonchalance la prenait. Elle s'tait assise au bord d'un tabouret,
se courbant en deux, allongeant les mains  droite,  gauche, avec des
gestes ralentis, comme si elle se grisait de cette puanteur humaine,
vaguement souriante, les yeux noys. Et il semblait que ses premires
paresses vinssent de l, de l'asphyxie des vieux linges empoisonnant
l'air autour d'elle.

Juste au moment o elle secouait une couche d'enfant, qu'elle ne
reconnaissait pas, tant elle tait pisseuse, Coupeau entra.

--Cr coquin! bgaya-t-il, quel coup de soleil!... a vous tape dans
la tte!

Le zingueur se retint  l'tabli pour ne pas tomber. C'tait la
premire fois qu'il prenait une pareille cuite. Jusque-l, il tait
rentr pompette, rien de plus. Mais, cette fois, il avait un gnon sur
l'oeil, une claque amicale gare dans une bousculade. Ses cheveux
friss, o des fils blancs se montraient dj, devaient avoir
pousset une encoignure de quelque salle louche de marchand de vin,
car une toile d'araigne pendait  une mche, sur la nuque. Il restait
rigolo d'ailleurs, les traits un peu tirs et vieillis, la mchoire
infrieure saillant davantage, mais toujours bon enfant, disait-il, et
la peau encore assez tendre pour faire envie  une duchesse.

--Je vais t'expliquer, reprit-il en s'adressant  Gervaise. C'est
Pied-de-Cleri, tu le connais bien, celui qui a une quille de bois...
Alors, il part pour son pays, il a voulu nous rgaler... Oh! nous
tions d'aplomb, sans ce gueux de soleil... Dans la rue, le monde est
malade. Vrai! le monde festonne...

Et comme la grande Clmence s'gayait de ce qu'il avait vu la rue
sole, il fut pris lui-mme d'une joie norme dont il faillit
trangler. Il criait:

--Hein! les sacrs pochards! Ils sont d'un farce!... Mais ce n'est
pas leur faute, c'est le soleil...

Toute la boutique riait, mme madame Putois, qui n'aimait pas les
ivrognes. Ce louchon d'Augustine avait un chant de poule, la bouche
ouverte, suffoquant. Cependant, Gervaise souponnait Coupeau de n'tre
pas rentr tout droit, d'avoir pass une heure chez les Lorilleux, o
il recevait de mauvais conseils. Quand il lui eut jur que non, elle
rit  son tour, pleine d'indulgence, ne lui reprochant mme pas
d'avoir encore perdu une journe de travail.

--Dit-il des btises, mon Dieu! murmura-t-elle. Peut-on dire des
btises pareilles!

Puis, d'une voix maternelle:

--Va te coucher, n'est-ce pas? Tu vois, nous sommes occupes; tu nous
gnes... a fait trente-deux mouchoirs, madame Bijard; et deux autres,
trente-quatre...

Mais Coupeau n'avait pas sommeil. Il resta l,  se dandiner, avec un
mouvement de balancier d'horloge, ricanant d'un air entt et taquin.
Gervaise, qui voulait se dbarrasser de madame Bijard, appela
Clmence, lui fit compter le linge pendant qu'elle l'inscrivait.
Alors,  chaque pice, cette grande vaurienne lcha un mot cru, une
salet; elle talait les misres des clients, les aventures des
alcves, elle avait des plaisanteries d'atelier sur tous les trous et
toutes les taches qui lui passaient par les mains. Augustine faisait
celle qui ne comprend pas, ouvrait de grandes oreilles de petite fille
vicieuse. Madame Putois pinait les lvres, trouvait a bte, de dire
ces choses devant Coupeau; un homme n'a pas besoin de voir le linge;
c'est un de ces dballages qu'on vite chez les gens comme il faut.
Quant  Gervaise, srieuse,  son affaire, elle semblait ne pas
entendre. Tout en crivant, elle suivait les pices d'un regard
attentif, pour les reconnatre au passage; et elle ne se trompait
jamais, elle mettait un nom sur chacune, au flair,  la couleur. Ces
serviettes-l appartenaient aux Goujet; a sautait aux yeux, elles
n'avaient pas servi  essuyer le cul des polons. Voil une taie
d'oreiller qui venait certainement des Boche,  cause de la pommade
dont madame Boche empltrait tout son linge. Il n'y avait pas besoin
non plus de mettre son nez sur les gilets de flanelle de M. Madinier,
pour savoir qu'ils taient  lui; il teignait la laine, cet homme,
tant il avait la peau grasse. Et elle savait d'autres particularits,
les secrets de la propret de chacun, les dessous des voisines qui
traversaient la rue en jupes de soie, le nombre de bas, de mouchoirs,
de chemises qu'on salissait par semaine, la faon dont les gens
dchiraient certaines pices, toujours au mme endroit. Aussi
tait-elle pleine d'anecdotes. Les chemises de mademoiselle Remanjou,
par exemple, fournissaient des commentaires interminables; elles
s'usaient par le haut, la vieille fille devait avoir les os des
paules pointus; et jamais elles n'taient sales, les et-elle portes
quinze jours, ce qui prouvait qu' cet ge-l on est quasiment comme
un morceau de bois, dont on serait bien en peine de tirer une larme de
quelque chose. Dans la boutique,  chaque triage, on dshabillait
ainsi tout le quartier de la Goutte-d'Or.

--a, c'est du nanan! cria Clmence, en ouvrant un nouveau paquet.

Gervaise, prise brusquement d'une grande rpugnance, s'tait recule.

--Le paquet de madame Gaudron, dit-elle. Je ne veux plus la blanchir,
je cherche un prtexte... Non, je ne suis pas plus difficile qu'une
autre, j'ai touch  du linge bien dgotant dans ma vie; mais, vrai,
celui-l, je ne peux pas. a me ferait jeter du coeur sur du
carreau... Qu'est-ce qu'elle fait donc, cette femme, pour mettre son
linge dans un tat pareil!

Et elle pria Clmence de se dpcher. Mais l'ouvrire continuait ses
remarques, fourrait ses doigts dans les trous, avec des allusions sur
les pices, qu'elle agitait comme les drapeaux de l'ordure
triomphante. Cependant, les tas avaient mont autour de Gervaise.
Maintenant, toujours assise au bord du tabouret, elle disparaissait
entre les chemises et les jupons; elle avait devant elle les draps,
les pantalons, les nappes, une dbcle de malpropret; et, l dedans,
au milieu de cette mare grandissante, elle gardait ses bras nus, son
cou nu, avec ses mches de petits cheveux blonds colls  ses tempes,
plus rose et plus alanguie. Elle retrouvait son air pos, son sourire
de patronne attentive et soigneuse, oubliant le linge de madame
Gaudron, ne le sentant plus, fouillant d'une main dans les tas pour
voir s'il n'y avait pas d'erreur. Ce louchon d'Augustine, qui adorait
jeter des pelletes de coke dans la mcanique, venait de la bourrer 
un tel point, que les plaques de fonte rougissaient. De soleil oblique
battait la devanture, la boutique flambait. Alors, Coupeau, que la
grosse chaleur grisait davantage, fut pris d'une soudaine tendresse.
Il s'avana vers Gervaise, les bras ouverts, trs mu.

--T'es une bonne femme, bgayait-il. Faut que je t'embrasse.

Mais il s'emberlificota dans les jupons, qui lui barraient le chemin,
et faillit tomber.

--Es-tu bassin! dit Gervaise sans se fcher. Reste tranquille, nous
avons fini.

Non, il voulait l'embrasser, il avait besoin de a, parce qu'il
l'aimait bien. Tout en balbutiant, il tournait le tas de jupons, il
butait dans le tas de chemises; puis, comme il s'enttait, ses pieds
s'accrochrent, il s'tala, le nez au beau milieu des torchons.
Gervaise, prise d'un commencement d'impatience, le bouscula, en criant
qu'il allait tout mlanger. Mais Clmence, madame Putois elle-mme,
lui donnrent tort. Il tait gentil, aprs tout. Il voulait
l'embrasser. Elle pouvait bien se laisser embrasser.

--Vous tes heureuse, allez! madame Coupeau, dit madame Bijard, que
son solard de mari, un serrurier, tuait de coups chaque soir en
rentrant. Si le mien tait comme a, quand il s'est piqu le nez, ce
serait un plaisir!

Gervaise, calme, regrettait dj sa vivacit. Elle aida Coupeau  se
remettre debout. Puis, elle tendit la joue en souriant. Mais le
zingueur, sans se gner devant le monde, lui prit les seins.

--Ce n'est pas pour dire, murmurait-il, il chelingue rudement, ton
linge! Mais je t'aime tout de mme, vois-tu!

--Laisse-moi, tu me chatouilles, cria-t-elle en riant plus fort.
Quelle grosse bte! On n'est pas bte comme a!

Il l'avait empoigne, il ne la lchait pas. Elle s'abandonnait,
tourdie par le lger vertige qui lui venait du tas de linge, sans
dgot pour l'haleine vineuse de Coupeau. Et le gros baiser qu'ils
changrent  pleine bouche, au milieu des salets du mtier, tait
comme une premire chute, dans le lent avachissement de leur vie.

Cependant, madame Bijard nouait le linge en paquets. Elle parlait de
sa petite, ge de deux ans, une enfant nomme Eulalie, qui avait dj
de la raison comme une femme. On pouvait la laisser seule; elle ne
pleurait jamais, elle ne jouait pas avec les allumettes. Enfin, elle
emporta les paquets de linge un  un, sa grande taille casse sous le
poids, sa face se marbrant de taches violettes.

--Ce n'est plus tenable, nous grillons, dit Gervaise en s'essuyant la
figure, avant de se remettre au bonnet de madame Boche.

Et l'on parla de ficher des claques  Augustine, quand on s'aperut
que la mcanique tait rouge. Les fers, eux aussi, rougissaient. Elle
avait donc le diable dans le corps! On ne pouvait pas tourner le dos
sans qu'elle fit quelque mauvais coup. Maintenant, il fallait attendre
un quart d'heure pour se servir des fers. Gervaise couvrit le feu de
deux pelletes de cendre. Elle imagina en outre de tendre une paire de
draps sur les fils de laiton du plafond, en manire de stores, afin
d'amortir le soleil. Alors, on fut trs bien dans la boutique. La
temprature y tait encore joliment douce; mais on se serait cru dans
une alcve, avec un jour blanc, enferm comme chez soi, loin du monde,
bien qu'on entendt, derrire les draps, les gens marchant vite sur le
trottoir; et l'on avait la libert de se mettre  son aise. Clmence
retira sa camisole. Coupeau refusant toujours d'aller se coucher, on
lui permit de rester, mais il dut promettre de se tenir tranquille
dans un coin, car il s'agissait  cette heure de ne pas s'endormir sur
le rti.

--Qu'est-ce que cette vermine a encore fait du polonais? murmurait
Gervaise, en parlant d'Augustine.

On cherchait toujours le petit fer, que l'on retrouvait dans des
endroits singuliers, o l'apprentie, disait-on, le cachait par malice.
Gervaise acheva enfin la coiffe du bonnet de madame Boche. Elle en
avait bauch les dentelles, les dtirant  la main, les redressant
d'un lger coup de fer. C'tait un bonnet dont la passe, trs orne,
se composait d'troits bouillonns alternant avec des entre-deux
brods. Aussi s'appliquait-elle, muette, soigneuse, repassant les
bouillonns et les entre-deux au coq, un oeuf de fer fich par une
tige dans un pied de bois.

Alors, un silence rgna. On n'entendit plus, pendant un instant, que
les coups sourds, touffs sur la couverture. Aux deux cts de la
vaste table carre, la patronne, les deux ouvrires et l'apprentie,
debout, se penchaient, toutes  leur besogne, les paules arrondies,
les bras promens dans un va-et-vient continu. Chacune,  sa droite,
avait son carreau, une brique plate, brle par les fers trop chauds.
Au milieu de la table, au bord d'une assiette creuse pleine d'eau
claire, trempaient un chiffon et une petite brosse. Un bouquet de
grand lis, dans un ancien bocal de cerises  l'eau-de-vie,
s'panouissait, mettait l un coin de jardin royal, avec la touffe de
ses larges fleurs de neige. Madame Putois avait attaqu le panier de
linge prpar par Gervaise, des serviettes, des pantalons, des
camisoles, des paires de manches. Augustine faisait traner ses bas et
ses torchons, le nez en l'air, intresse par une grosse mouche qui
volait. Quant  la grande Clmence, elle en tait, depuis le matin, 
sa trente-cinquime chemise d'homme.

--Toujours du vin, jamais de casse-poitrine! dit tout d'un coup le
zingueur, qui prouva le besoin de faire cette dclaration. Le
casse-poitrine me fait du mal n'en faut pas!

Clmence prenait un fer  la mcanique, avec sa poigne de cuir garnie
de tle, et l'approchait de sa joue, pour s'assurer s'il tait assez
chaud. Elle le frotta sur son carreau, l'essuya sur un linge pendu 
sa ceinture, et attaqua sa trente-cinquime chemise, en repassant
d'abord l'empicement et les deux manches.

--Bah! monsieur Coupeau, dit-elle, au bout d'une minute, un petit
verre de cric, ce n'est pas mauvais. Moi, a me donne du chien...
Puis, vous savez, plus vite on est tortill, plus c'est drle. Oh! je
ne me monte pas le bourrichon, je sais que je ne ferai pas de vieux
os.

--tes-vous tannante avec vos ides d'enterrement! interrompit madame
Putois, qui n'aimait pas les conversations tristes.

Coupeau s'tait lev, et se fchait, en croyant qu'on l'accusait
d'avoir bu de l'eau-de-vie. Il le jurait sur sa tte, sur celles de sa
femme et de son enfant, il n'avait pas une goutte d'eau-de-vie dans le
corps. Et il s'approchait de Clmence, lui soufflant dans la figure
pour qu'elle le sentt. Puis, quand il eut le nez sur ses paules
nues, il se mit  ricaner. Il voulait voir. Clmence, aprs avoir pli
le dos de la chemise et donn un coup de fer des deux cts, en tait
aux poignets et au col. Mais, comme il se poussait toujours contre
elle, il lui fit faire un faux pli; et elle dut prendre la brosse, au
bord de l'assiette creuse, pour lisser l'amidon.

--Madame! dit-elle, empchez-le donc d'tre comme a aprs moi!
--Laisse-la, tu n'es pas raisonnable, dclara tranquillement
Gervaise. Nous sommes presses, entends-tu?

Elles taient presses, eh bien! quoi? ce n'tait pas sa faute. Il ne
faisait rien de mal. Il ne touchait pas, il regardait seulement.
Est-ce qu'il n'tait plus permis de regarder les belles choses que le
bon Dieu a faites? Elle avait tout de mme de sacrs ailerons, cette
dessale de Clmence! Elle pouvait se montrer pour deux sous et
laisser tter, personne ne regretterait son argent. L'ouvrire,
cependant, ne se dfendait plus, riait de ces compliments tout crus
d'homme en ribotte. Et elle en venait  plaisanter avec lui. Il la
blaguait sur les chemises d'homme. Alors, elle tait toujours dans les
chemises d'homme. Mais oui? elle vivait l dedans. Ah! Dieu de Dieu!
elle les connaissait joliment, elle savait comment c'tait fait. Il
lui en avait pass par les mains, et des centaines, et des centaines!
Tous les blonds et tous les bruns du quartier portaient de son ouvrage
sur le corps. Pourtant, elle continuait, les paules secoues de son
rire; elle avait marqu cinq grands plis  plat dans le dos, en
introduisant le fer par l'ouverture du plastron; elle rabattait le pan
de devant et le plissait galement  larges coups.

--a, c'est la bannire! dit-elle en riant plus fort.

Ce louchon d'Augustine clata, tant le mot lui parut drle. On la
gronda. En voil une morveuse qui riait des mots qu'elle ne devait pas
comprendre! Clmence lui passa son fer; l'apprentie finissait les fers
sur ses torchons et sur ses bas, quand ils n'taient plus assez chauds
pour les pices amidonnes. Mais elle empoigna celui-l si
maladroitement, qu'elle se fit une manchette, une longue brlure au
poignet. Et elle sanglota, elle accusa Clmence de l'avoir brle
exprs. L'ouvrire, qui tait alle chercher un fer trs chaud pour le
devant de la chemise, la consola tout de suite en la menaant de lui
repasser les deux oreilles, si elle continuait. Cependant, elle avait
fourr une laine sous le plastron, elle poussait lentement le fer,
laissant  l'amidon le temps de ressortir et de scher. Le devant de
chemise prenait une raideur et un luisant de papier fort.

--Sacr mtin! jura Coupeau, qui pitinait derrire elle, avec une
obstination d'ivrogne.

Il se haussait, riant d'un rire de poulie mal graisse. Clmence,
appuye fortement sur l'tabli, les poignets retourns, les coudes en
l'air et carts, pliait le cou, dans un effort; et toute sa chair nue
avait un gonflement, ses paules remontaient avec le jeu lent des
muscles mettant des battements sous la peau fine, la gorge s'enflait,
moite de sueur, dans l'ombre rose de la chemise bante. Alors, il
envoya les mains, il voulut toucher.

--Madame! madame! cria Clmence, faites-le tenir tranquille,  la
fin!... Je m'en vais, si a continue. Je ne veux pas tre insulte.

Gervaise venait de poser le bonnet de madame Boche sur un champignon
garni d'un linge, et en tuyautait les dentelles, minutieusement, au
petit fer. Elle leva les yeux juste au moment o le zingueur envoyait
encore les mains, fouillant dans la chemise.

--Dcidment, Coupeau, tu n'es pas raisonnable, dit-elle d'un air
d'ennui, comme si elle avait grond un enfant s'enttant  manger des
confitures sans pain. Tu vas venir te coucher.

--Oui, allez vous coucher, monsieur Coupeau, a vaudra mieux, dclara
madame Putois.

--Ah bien! bgaya-t-il sans cesser de ricaner, vous tes encore
joliment toc!... On ne peut plus rigoler, alors? Les femmes, a me
connat, je ne leur ai jamais rien cass. On pince une dame, n'est-ce
pas? mais on ne va pas plus loin; on honore simplement le sexe... Et
puis, quand on tale sa marchandise, c'est pour qu'on fasse son choix,
pas vrai? Pourquoi la grande blonde montre-t-elle tout ce qu'elle a?
Non, ce n'est pas propre...

Et, se tournant vers Clmence:

--Tu sais, ma biche, tu as tort de faire ta poire... Si c'est parce
qu'il y a du monde...

Mais il ne put continuer. Gervaise, sans violence l'empoignait d'une
main et lui posait l'autre main sur la bouche. Il se dbattit, par
manire de blague, pendant qu'elle le poussait au fond de la boutique,
vers la chambre. Il dgagea sa bouche, il dit qu'il voulait bien se
coucher, mais que la grande blonde allait venir lui chauffer les
petons. Puis, on entendit Gervaise lui ter ses souliers. Elle le
dshabillait, en le bourrant un peu, maternellement. Lorsqu'elle tira
sur sa culotte, il creva de rire, s'abandonnant, renvers, vautr au
beau milieu du lit; et il gigottait, il racontait qu'elle lui faisait
des chatouilles. Enfin, elle l'emmaillotta avec soin, comme un enfant.
tait-il bien, au moins? Mais il ne rpondit pas, il cria  Clmence:

--Dis donc, ma biche, j'y suis, je t'attends.

Quand Gervaise retourna dans la boutique, ce louchon d'Augustine
recevait dcidment une claque de Clmence. C'tait venu  propos d'un
fer sale, trouv sur la mcanique par madame Putois; celle-ci, ne se
mfiant pas, avait noirci toute une camisole; et comme Clmence, pour
se dfendre de ne pas avoir nettoy son fer, accusait Augustine,
jurait ses grands dieux que le fer n'tait pas  elle, malgr la
plaque d'amidon brl reste dessous, l'apprentie lui avait crach sur
la robe, sans se cacher, par devant, outre d'une pareille injustice.
De l, une calotte soigne. Le louchon rentra ses larmes, nettoya le
fer, en le grattant, puis en l'essuyant, aprs l'avoir frott avec un
bout de bougie; mais, chaque fois qu'elle devait passer derrire
Clmence, elle gardait de la salive, elle crachait, riant en dedans,
quand a dgoulinait le long de la jupe.

Gervaise se remit  tuyauter les dentelles du bonnet. Et, dans le
calme brusque qui se fit, on distingua, au fond de l'arrire-boutique,
la voix paisse de Coupeau. Il restait bon enfant, il riait tout seul,
en lchant des bouts de phrases.

--Est-elle bte, ma femme!... Est-elle bte de me coucher!... Hein!
c'est trop bte, en plein midi, quand on n'a pas dodo!

Mais, tout d'un coup, il ronfla. Alors, Gervaise eut un soupir de
soulagement, heureuse de le savoir enfin en repos, cuvant sa
soulographie sur deux bons matelas. Et elle parla dans le silence,
d'une voix lente et continue, sans quitter des yeux le petit fer 
tuyauter, qu'elle maniait vivement.

--Que voulez-vous? il n'a pas sa raison, on ne peut pas se fcher.
Quand je le bousculerais, a n'avancerait  rien. J'aime mieux dire
comme lui et le coucher; au moins, c'est fini tout de suite et je suis
tranquille... Puis, il n'est pas mchant, il m'aime bien. Vous avez vu
tout  l'heure, il se serait fait hacher pour m'embrasser. C'est
encore trs gentil, a; car il y en a joliment, lorsqu'ils ont bu, qui
vont voir les femmes... Lui, rentre tout droit ici. Il plaisante bien
avec les ouvrires, mais a ne va pas plus loin. Entendez-vous,
Clmence, il ne faut pas vous blesser. Vous savez ce que c'est, un
homme sol; a tuerait pre et mre, et a ne s'en souviendrait
seulement pas... Oh! je lui pardonne de bon coeur. Il est comme tous
les autres, pardi!

Elle disait ces choses mollement, sans passion, habitue dj aux
bordes de Coupeau, raisonnant encore ses complaisances pour lui, mais
ne voyant dj plus de mal  ce qu'il pint, chez elle, les hanches
des filles. Quand elle se tut, le silence retomba, ne fut plus
troubl. Madame Putois,  chaque pice qu'elle prenait, tirait la
corbeille, enfonce sous la tenture de cretonne qui garnissait
l'tabli; puis, la pice repasse, elle haussait ses petits bras et la
posait sur une tagre. Clmence achevait de plisser au fer sa
trente-cinquime chemise d'homme. L'ouvrage dbordait; on avait
calcul qu'il faudrait veiller jusqu' onze heures, en se dpchant.
Tout l'atelier, maintenant, n'ayant plus de distraction, bchait
ferme, tapait dur. Les bras nus allaient, venaient, clairaient de
leurs taches roses la blancheur des linges. On avait encore empli de
coke la mcanique, et comme le soleil, glissant entre les draps,
frappait en plein sur le fourneau, on voyait la grosse chaleur monter
dans le rayon, une flamme invisible dont le frisson secouait, l'air.
L'touffement devenait tel, sous les jupes et les nappes schant au
plafond, que ce louchon d'Augustine,  bout de salive, laissait passer
un coin de langue au bord des lvres. a sentait la fonte surchauffe,
l'eau d'amidon aigrie, le roussi des fers, une fadeur tide de
baignoire o les quatre ouvrires, se dmanchant les paules,
mettaient l'odeur plus rude de leurs chignons et de leurs nuques
trempes; tandis que le bouquet de grands lis, dans l'eau verdie de
son bocal, se fanait, en exhalant un parfum trs pur, trs fort. Et,
par moments, au milieu du bruit des fers et du tisonnier grattant la
mcanique, un ronflement de Coupeau roulait, avec la rgularit d'un
tic-tac norme d'horloge, rglant la grosse besogne de l'atelier.

Les lendemains de culotte, le zingueur avait mal aux cheveux, un mal
aux cheveux terrible qui le tenait tout le jour les crins dfriss, le
bec empest, la margoulette enfle et de travers. Il se levait tard,
secouait ses puces sur les huit heures seulement; et il crachait,
tranaillait dans la boutique, ne se dcidait pas  partir pour le
chantier. La journe tait encore perdue. Le matin, il se plaignait
d'avoir des guibolles de coton, il s'appelait trop bte de
gueuletonner comme a, puisque a vous dmantibulait le temprament.
Aussi, on rencontrait un tas de gouapes, qui ne voulaient pas vous
lcher le coude; on gobelottait malgr soi, on se trouvait dans toutes
sortes de fourbis, on finissait par se laisser pincer, et raide! Ah!
fichtre non! a ne lui arriverait plus; il n'entendait pas laisser ses
bottes chez le mastroquet,  la fleur de l'ge. Mais, aprs le
djeuner, il se requinquait, poussant des hum! hum! pour se prouver
qu'il avait encore un bon creux. Il commenait  nier la noce de la
veille, un peu d'allumage peut-tre. On n'en faisait plus de comme
lui, solide au poste, une poigne du diable, buvant tout ce qu'il
voulait sans cligner un oeil. Alors, l'aprs-midi entire, il
flnochait dans le quartier. Quand il avait bien embt les ouvrires,
sa femme lui donnait vingt sous pour qu'il dbarrasst le plancher. Il
filait, il allait acheter son tabac  _la Petite Civette_, rue des
Poissonniers, o il prenait gnralement une prune, lorsqu'il
rencontrait un ami. Puis, il achevait de casser la pice de vingt sous
chez Franois, au coin de la rue de la Goutte-d'Or, o il y avait un
joli vin, tout jeune, chatouillant le gosier. C'tait un mannezingue
de l'ancien jeu, une boutique noire, sous un plafond bas, avec une
salle enfume,  ct, dans laquelle on vendait de la soupe. Et il
restait l jusqu'au soir,  jouer des canons au tourniquet; il avait
l'oeil chez Franois, qui promettait formellement de ne jamais
prsenter la note  la bourgeoise. N'est-ce pas? il fallait bien se
rincer un peu la dalle, pour la dbarrasser des crasses de la veille.
Un verre de vin en pousse un autre. Lui, d'ailleurs, toujours bon
zigue, ne donnant pas une chiquenaude au sexe, aimant la rigolade,
bien sr, et se piquant le nez  son tour, mais gentiment, plein de
mpris pour ces saloperies d'hommes tombs dans l'alcool, qu'on ne
voit pas dessoler! Il rentrait gai et galant comme un pinson.

--Est-ce que ton amoureux est venu? demandait-il parfois  Gervaise
pour la taquiner. On ne l'aperoit plus, il faudra que j'aille le
chercher.

L'amoureux, c'tait Goujet. Il vitait, en effet, de venir trop
souvent, par peur de gner et de faire causer. Pourtant, il saisissait
les prtextes, apportait le linge, passait vingt fois sur le trottoir.
Il y avait un coin dans la boutique, au fond, o il aimait  rester
des heures, assis sans bouger, fumant sa courte pipe. Le soir, aprs
son dner, une fois tous les dix jours, il se risquait, s'installait;
et il n'tait gure causeur, la bouche cousue, les yeux sur Gervaise;
tant seulement sa pipe de la bouche pour rire de tout ce qu'elle
disait. Quand l'atelier veillait le samedi, il s'oubliait, paraissait
s'amuser l plus que s'il tait all au spectacle. Des fois, les
ouvrires repassaient jusqu' trois heures du matin. Une lampe pendait
du plafond,  un fil de fer; l'abat-jour jetait un grand rond de
clart vive, dans lequel les linges prenaient des blancheurs molles de
neige. L'apprentie mettait les volets de la boutique; mais, comme les
nuits de juillet taient brlantes, on laissait la porte ouverte sur
la rue. Et,  mesure que l'heure avanait, les ouvrires se
dgrafaient, pour tre  l'aise. Elles avaient une peau fine, toute
dore dans le coup de lumire de la lampe, Gervaise surtout, devenue
grasse, les paules blondes, luisantes comme une soie, avec un pli de
bb au cou, dont il aurait dessin de souvenir la petite fossette,
tant il le connaissait. Alors, il tait pris par la grosse chaleur de
la mcanique, par l'odeur des linges fumant sous les fers; et il
glissait  un lger tourdissement, la pense ralentie, les yeux
occups de ces femmes qui se htaient, balanant leurs bras nus,
passant la nuit  endimancher le quartier. Autour de la boutique, les
maisons voisines s'endormaient, le grand silence du sommeil tombait
lentement. Minuit sonnait, puis une heure, puis deux heures. Les
voitures, les passants s'en taient alls. Maintenant, dans la rue
dserte et noire, la porte envoyait seule une raie de jour, pareille 
un bout d'toffe jaune droul  terre. Par moments, un pas sonnait au
loin, un homme approchait; et, lorsqu'il traversait la raie de jour,
il allongeait la tte, surpris des coups de fer qu'il entendait,
emportant la vision rapide des ouvrires dpoitrailles, dans une bue
rousse.

Goujet, voyant Gervaise embarrasse d'tienne et voulant le sauver des
coups de pied au derrire de Coupeau, l'avait embauch pour tirer le
soufflet,  sa fabrique de boulons. L'tat de cloutier, s'il n'avait
rien de flatteur en lui-mme,  cause de la salet de la forge et de
l'embtement de toujours taper sur les mmes morceaux de fer, tait un
riche tat, o l'on gagnait des dix et des douze francs par jour. Le
petit, alors g de douze ans, pourrait s'y mettre bientt, si le
mtier lui allait. Et tienne tait ainsi devenu un lien de plus entre
la blanchisseuse et le forgeron. Celui-ci ramenait l'enfant, donnait
des nouvelles de sa bonne conduite. Tout le monde disait en riant 
Gervaise que Goujet avait un bguin pour elle. Elle le savait bien,
elle rougissait comme une jeune fille, avec une fleur de pudeur qui
lui mettait aux joues des tons vifs de pomme d'api. Ah! le pauvre cher
garon, il n'tait pas gnant! Jamais il ne lui avait parl de a;
jamais un geste sale, jamais un mot polisson. On n'en rencontrait pas
beaucoup de cette honnte pte. Et, sans vouloir l'avouer, elle
gotait une grande joie  tre aime ainsi, pareillement  une sainte
vierge. Quand il lui arrivait quelque ennui srieux, elle songeait au
forgeron; a la consolait. Ensemble, s'ils restaient seuls, ils
n'taient pas gns du tout; ils se regardaient avec des sourires,
bien en face, sans se raconter ce qu'ils prouvaient. C'tait une
tendresse raisonnable, ne songeant pas aux vilaines choses, parce
qu'il vaut encore mieux garder sa tranquillit, quand on peut
s'arranger pour tre heureux, tout en restant tranquille.

Cependant, Nana, vers la fin de l't, bouleversa la maison. Elle
avait six ans, elle s'annonait comme une vaurienne finie. Sa mre la
menait chaque matin, pour ne pas la rencontrer toujours sous ses
pieds, dans une petite pension de la rue Polonceau, chez mademoiselle
Josse. Elle y attachait par derrire les robes de ses camarades; elle
emplissait de cendre la tabatire de la matresse, trouvait des
inventions moins propres encore, qu'on ne pouvait pas raconter. Deux
fois, mademoiselle Josse la mit  la porte, puis la reprit, pour ne
pas perdre les six francs, chaque mois. Ds la sortie de la classe,
Nana se vengeait d'avoir t enferme, en faisant une vie d'enfer sous
le porche et dans la cour, ou les repasseuses, les oreilles casses,
lui disaient d'aller jouer. Elle retrouvait l Pauline, la fille des
Boche, et le fils de l'ancienne patronne de Gervaise, Victor, un grand
dadais de dix ans, qui adorait galopiner en compagnie des toutes
petites filles. Madame Fauconnier, qui ne s'tait pas fche avec les
Coupeau, envoyait elle-mme son fils. D'ailleurs, dans la maison, il y
avait un pullulement extraordinaire de mioches, des voles d'enfants
qui dgringolaient les quatre escaliers  toutes les heures du jour,
et s'abattaient sur le pav, comme des bandes de moineaux criards et
pillards. Madame Gaudron,  elle seule, en lchait neuf, des blonds,
des bruns, mal peigns, mal mouchs, avec des culottes jusqu'aux yeux,
des bas tombs sur les souliers, des vestes fendues, montrant leur
peau blanche sous la crasse. Une autre femme, une porteuse de pain, au
cinquime, en lchait sept. Il en sortait des tapes de toutes les
chambres. Et, dans ce grouillement de vermines aux museaux roses,
dbarbouills chaque fois qu'il pleuvait, on en voyait de grands,
l'air ficelle, de gros, ventrus dj comme des hommes, de petits,
petits, chapps du berceau, mal d'aplomb encore, tout btes, marchant
 quatre pattes quand ils voulaient courir. Nana rgnait sur ce tas de
crapauds; elle faisait sa mademoiselle jordonne avec des filles deux
fois plus grandes qu'elle, et daignait seulement abandonner un peu de
son pouvoir  Pauline et  Victor, des confidents intimes qui
appuyaient ses volonts. Cette fichue gamine parlait sans cesse de
jouer  la maman, dshabillait les plus petits pour les rhabiller,
voulait visiter les autres partout, les tripotait, exerait un
despotisme fantasque de grande personne ayant du vice. C'tait, sous
sa conduite, des jeux  se faire gifler. La bande pataugeait dans les
eaux de couleur de la teinturerie, sortait de l les jambes teintes en
bleu ou en rouge, jusqu'aux genoux; puis, elle s'envolait chez le
serrurier, o elle chipait des clous et de la limaille, et repartait
pour aller s'abattre au milieu des copeaux du menuisier, des tas de
copeaux normes, amusants tout plein, dans lesquels on se roulait en
montrant son derrire. La cour lui appartenait, retentissait du tapage
des petits souliers se culbutant  la dbandade, du cri perant des
voix qui s'enflaient chaque fois que la bande reprenait son vol.
Certains jours mme, la cour ne suffisait pas. Alors, la bande se
jetait dans les caves, remontait, grimpait le long d'un escalier,
enfilait un corridor, redescendait, reprenait un escalier, suivait un
autre corridor, et cela sans se lasser, pendant des heures, gueulant
toujours, branlant la maison gante d'un galop de btes nuisibles
lches au fond de tous les coins.

--Sont-ils indignes, ces crapules-l! criait madame Boche. Vraiment,
il faut que les gens aient bien peu de chose  faire, pour faire tant
d'enfants... Et a se plaint encore de n'avoir pas de pain!

Boche disait que les enfants poussaient sur la misre comme des
champignons sur le fumier. La portire criait toute la journe, les
menaait de son balai. Elle finit par fermer la porte des caves, parce
qu'elle apprit par Pauline,  laquelle elle allongea une paire
dcalottes, que Nana avait imagin de jouer au mdecin, l-bas, dans
l'obscurit; cette vicieuse donnait des remdes aux autres, avec des
btons.

Or, une aprs-midi, il y eut une scne affreuse. a devait arriver,
d'ailleurs. Nana s'avisa d'un petit jeu bien drle. Elle avait vol,
devant la loge, un sabot  madame Boche. Elle l'attacha avec une
ficelle, se mit  le traner, comme une voiture. De son ct, Victor
eut l'ide d'emplir le sabot de pelures de pomme. Alors, un cortge
s'organisa. Nana marchait la premire, tirant le sabot. Pauline et
Victor s'avanaient  sa droite et  sa gauche. Puis, toute la flope
des mioches suivait en ordre, les grands d'abord, les petits ensuite,
se bousculant; un bb en jupe, haut comme une botte, portant sur
l'oreille un bourrelet dfonc, venait le dernier. Et le cortge
chantait quelque chose de triste, des oh! et des ah! Nana avait dit
qu'on allait jouer  l'enterrement; les pelures de pomme, c'tait le
mort. Quand on eut fait le tour de la cour, on recommena. On trouvait
a joliment amusant.

--Qu'est-ce qu'ils font donc? murmura madame Boche, qui sortit de la
loge pour voir, toujours mfiante et aux aguets.

Et lorsqu'elle eut compris:

--Mais c'est mon sabot! cria-t-elle furieuse. Ah! les gredins!

Elle distribua des taloches, souffleta Nana sur les deux joues,
flanqua un coup de pied  Pauline, cette grande dinde qui laissait
prendre le sabot de sa mre. Justement, Gervaise emplissait un seau, 
la fontaine. Quand elle aperut Nana le nez en sang, trangle de
sanglots, elle faillit sauter au chignon de la concierge. Est-ce qu'on
tapait sur un enfant comme sur un boeuf? Il fallait manquer de coeur,
tre la dernire des dernires. Naturellement, madame Boche rpliqua.
Lorsqu'on avait une saloperie de fille pareille, on la tenait sous
clef. Enfin, Boche lui-mme parut sur le seuil de la loge, pour crier
 sa femme de rentrer et de ne pas avoir tant d'explications avec de
la salet. Ce fut une brouille complte.

A la vrit, a n'allait plus du tout bien entre les Boche et les
Coupeau depuis un mois. Gervaise, trs donnante de sa nature, lchait
 chaque instant des litres de vin, des tasses de bouillon, des
oranges, des parts de gteau. Un soir, elle avait port  la loge un
fond de saladier, de la barbe de capucin avec de la betterave, sachant
que la concierge aurait fait des bassesses pour la salade. Mais, le
lendemain, elle devint toute blanche en entendant mademoiselle
Remanjou raconter comment madame Boche avait jet la barbe de capucin
devant du monde, d'un air dgot, sous prtexte que, Dieu merci! elle
n'en tait pas encore rduite  se nourrir de choses ou les autres
avaient pataug. Et, ds lors, Gervaise coupa net  tous les cadeaux:
plus de litres de vin, plus de tasses de bouillon, plus d'oranges,
plus de parts de gteau, plus rien. Il fallait voir le nez des Boche!
a leur semblait comme un vol que les Coupeau leur faisaient. Gervaise
comprenait sa faute; car, enfin, si elle n'avait point eu la btise de
tant leur fourrer, ils n'auraient pas pris de mauvaises habitudes et
seraient rests gentils. Maintenant, la concierge disait d'elle pis
que pendre. Au terme d'octobre, elle fit des ragots  n'en plus finir
au propritaire, M. Marescot, parce que la blanchisseuse, qui mangeait
son saint frusquin en gueulardises, se trouvait en retard d'un jour
pour son loyer; et morne M. Marescot, pas trs poli non plus celui-l,
entra dans la boutique, le chapeau sur la tte, demandant son argent,
qu'on lui allongea tout de suite d'ailleurs. Naturellement, les Boche
avaient tendu la main aux Lorilleux. C'tait  prsent avec les
Lorilleux qu'on godaillait dans la loge, au milieu des attendrissements
de la rconciliation. Jamais on ne se serait fch sans cette Banban,
qui aurait fait battre des montagnes. Ah! les Boche la connaissaient 
cette heure, ils comprenaient combien les Lorilleux devaient souffrir.
Et, quand elle passait, tous affectaient de ricaner, sous la porte.

Gervaise pourtant monta un jour chez les Lorilleux. Il s'agissait de
maman Coupeau, qui avait alors soixante-sept ans. Les yeux de maman
Coupeau taient compltement perdus. Ses jambes non plus n'allaient
pas du tout. Elle venait de renoncer  son dernier mnage par force,
et menaait de crever de faim, si on ne la secourait pas. Gervaise
trouvait honteux qu'une femme de cet ge, ayant trois enfants, ft
ainsi abandonne du ciel et de la terre. Et comme Coupeau refusait de
parler aux Lorilleux, en disant  Gervaise qu'elle pouvait bien
monter, elle, celle-ci monta sous le coup d'une indignation, dont tout
son coeur tait gonfl.

En haut, elle entra sans frapper, comme une tempte. Rien n'tait
chang depuis le soir o les Lorilleux, pour la premire fois, lui
avaient fait un accueil si peu engageant. Le mme lambeau de laine
dteinte sparait la chambre de l'atelier, un logement en coup de
fusil qui semblait bti pour une anguille. Au fond, Lorilleux, pench
sur son tabli, pinait un  un les maillons d'un bout de colonne,
tandis que madame Lorilleux tirait un fil d'or  la filire, debout
devant l'tau. La petite forge, sous le plein jour, avait un reflet
rose.

--Oui, c'est moi! dit Gervaise. a vous tonne, parce que nous sommes
 couteaux tirs? Mais je ne viens pas pour moi ni pour vous, vous
pensez bien... C'est pour maman Coupeau que je viens. Oui, je viens
voir si nous la laisserons attendre un morceau de pain de la charit
des autres.

--Ah bien! en voil une entre! murmura madame Lorilleux. Il faut
avoir un fier toupet.

Et elle tourna le dos, elle se remit  tirer son fil d'or, en
affectant d'ignorer la prsence de sa belle-soeur. Mais Lorilleux
avait lev sa face blme, criant:

--Qu'est-ce que vous dites?

Puis, comme il avait parfaitement entendu, il continua:

--Encore des potins, n'est-ce pas? Elle est gentille, maman Coupeau,
de pleurer misre partout!... Avant-hier, pourtant, elle a mang ici.
Nous faisons ce que nous pouvons, nous autres. Nous n'avons pas le
Prou... Seulement, si elle va bavarder chez les autres, elle peut y
rester, parce que nous n'aimons pas les espions.

Il reprit le bout de chane, tourna le dos  son tour, en ajoutant
comme  regret:

--Quand tout le monde donnera cent sous par mois, nous donnerons cent
sous.

Gervaise s'tait calme, toute refroidie par les figures en coin de
rue des Lorilleux. Elle n'avait jamais mis les pieds chez eux sans
prouver un malaise. Les yeux  terre, sur les losanges de la claie de
bois, o tombaient les dchets d'or, elle s'expliquait maintenant d'un
air raisonnable. Maman Coupeau avait trois enfants; si chacun donnait
cent sous, a ne ferait que quinze francs, et vraiment ce n'tait pas
assez, on ne pouvait pas vivre avec a; il fallait au moins tripler la
somme. Mais Lorilleux se rcriait. O voulait-on qu'il volt quinze
francs par mois? Les gens taient drles, on le croyait riche parce
qu'il avait de l'or chez lui. Puis, il tapait sur maman Coupeau: elle
ne voulait pas se passer de caf le matin, elle buvait la goutte, elle
montrait les exigences d'une personne qui aurait eu de la fortune.
Parbleu! tout le monde aimait ses aises; mais, n'est-ce pas? quand on
n'avait pas su mettre un sou de ct, on faisait comme les camarades,
on se serrait le ventre. D'ailleurs, maman Coupeau n'tait pas d'un
ge  ne plus travailler; elle y voyait encore joliment clair quand il
s'agissait de piquer un bon morceau au fond du plat; enfin, c'tait
une vieille roue, elle rvait de se dorloter. Mme s'il en avait eu
les moyens, il aurait cru mal agir en entretenant quelqu'un dans la
paresse.

Cependant Gervaise restait conciliante, discutait paisiblement ces
mauvaises raisons. Elle tchait d'attendrir les Lorilleux. Mais le
mari finit par ne plus lui rpondre. La femme maintenant tait devant
la forge, en train de drocher un bout de chane, dans la petite
casserole de cuivre  long manche, pleine d'eau seconde. Elle
affectait toujours de tourner le dos, comme  cent lieues. Et Gervaise
parlait encore, les regardant s'entter au travail, au milieu de la
poussire noire de l'atelier, le corps djet, les vtements rapics
et graisseux, devenus d'une duret abtie de vieux outils, dans leur
besogne troite de machine. Alors, brusquement, la colre remonta  sa
gorge, elle cria:

--C'est a, j'aime mieux a, gardez votre argent!... Je prends maman
Coupeau, entendez-vous  J'ai ramass un chat l'autre soir, je peux
bien ramasser votre mre. Et elle ne manquera de rien, et elle aura
son caf et sa goutte!... Mon Dieu! quelle sale famille!

Madame Lorilleux, du coup, s'tait retourne. Elle brandissait la
casserole, comme si elle allait jeter l'eau seconde  la figure de sa
belle-soeur. Elle bredouillait:

--Fichez le camp, ou je fais un malheur!... Et ne comptez pas sur les
cent sous, parce que je ne donnerai pas un radis! non, pas un
radis!... Ah bien! oui, cent sous! Maman vous servirait de domestique,
et vous vous gobergeriez avec mes cent sous! Si elle va chez vous,
dites-lui a, elle peut crever, je ne lui enverrai pas un verre
d'eau... Allons, houp! dbarrassez le plancher!

--Quel monstre de femme! dit Gervaise en refermant la porte avec
violence.

Ds le lendemain, elle prit maman Coupeau chez elle. Elle mit son lit
dans le grand cabinet o couchait Nana, et qui recevait le jour par
une lucarne ronde, prs du plafond. Le dmnagement ne fut pas long,
car maman Coupeau, pour tout mobilier, avait ce lit, une vieille
armoire de noyer qu'on plaa dans la chambre au linge sale, une table
et deux chaises; on vendit la table, on fit rempailler les deux
chaises. Et la vieille femme, le soir mme de son installation,
donnait un coup de balai, lavait la vaisselle, enfin se rendait utile,
bien contente de se tirer d'affaire. Les Lorilleux rageaient  crever,
d'autant plus que madame Lerat venait de se remettre avec les Coupeau.
Un beau jour, les deux soeurs, la fleuriste et la chaniste, avaient
chang des torgnoles, au sujet de Gervaise; la premire s'tait
risque  approuver la conduite de celle-ci, vis--vis de leur mre;
puis, par un besoin de taquinerie, voyant l'autre exaspre, elle en
tait arrive  trouver les yeux de la blanchisseuse magnifiques, des
yeux auxquels on aurait allum des bouts de papier; et l-dessus
toutes deux, aprs s'tre gifles, avaient jur de ne plus se revoir.
Maintenant, madame Lerat passait ses soires dans la boutique, o elle
s'amusait en dedans des cochonneries de la grande Clmence.

Trois annes se passrent. On se fcha et on se raccommoda encore
plusieurs fois. Gervaise se moquait pas mal des Lorilleux, des Boche
et de tous ceux qui ne disaient point comme elle. S'ils n'taient pas
contents, n'est-ce pas? ils pouvaient aller s'asseoir. Elle gagnait ce
qu'elle voulait, c'tait le principal. Dans le quartier, on avait fini
par avoir pour elle beaucoup de considration, parce que, en somme, on
ne trouvait pas des masses de pratiques aussi bonnes, payant recta,
pas chipoteuse, pas rleuse. Elle prenait son pain chez madame
Coudeloup, rue des Poissonniers, sa viande chez le gros Charles, un
boucher de la rue Polonceau, son picerie, chez Lehongre, rue de la
Goutte-d'Or, presque en face de sa boutique. Franois, le marchand de
vin du coin de la rue, lui apportait son vin par paniers de cinquante
litres. Le voisin Vigouroux, dont la femme devait avoir les hanches
bleues, tant les hommes la pinaient, lui vendait son coke au prix de
la Compagnie du gaz. Et, l'on pouvait le dire, ses fournisseurs la
servaient en conscience, sachant bien qu'il y avait tout  gagner avec
elle, en se montrant gentil. Aussi, quand elle sortait dans le
quartier, en savates et en cheveux, recevait-elle des bonjours de tous
les cts; elle restait l chez elle, les rues voisines taient comme
les dpendances naturelles de son logement, ouvert de plain-pied sur
le trottoir. Il lui arrivait maintenant de faire traner une
commission, heureuse d'tre dehors, au milieu de ses connaissances.
Les jours o elle n'avait pas le temps de mettre quelque chose au feu,
elle allait chercher des portions, elle bavardait chez le traiteur,
qui occupait la boutique de l'autre ct de la maison, une vaste salle
avec de grands vitrages poussireux,  travers la salet desquels on
apercevait le jour terni de la court au fond. Ou bien, elle s'arrtait
et causait, les mains charges d'assiettes et de bols, devant quelque
fentre du rez-de-chausse, un intrieur de savetier entrevu, le lit
dfait, le plancher encombr de loques, de deux berceaux clops et de
la terrine  la poix pleine d'eau noire. Mais le voisin qu'elle
respectait le plus tait encore, en face, l'horloger, le monsieur en
redingote, l'air propre, fouillant continuellement des montres avec
des outils mignons; et souvent elle traversait la rue pour le saluer,
riant d'aise  regarder, dans la boutique troite comme une armoire,
la gaiet des petits coucous dont les balanciers se dpchaient,
battant l'heure  contre-temps, tous  la fois.



VI


Une aprs-midi d'automne, Gervaise, qui venait de reporter du linge
chez une pratique, rue des Portes-Blanches, se trouva dans le bas de
la rue des Poissonniers comme le jour tombait. Il avait plu le matin,
le temps tait trs doux, une odeur s'exhalait du pav gras; et la
blanchisseuse, embarrasse de son grand panier, touffait un peu, la
marche ralentie, le corps abandonn, remontant la rue avec la vague
proccupation d'un dsir sensuel, grandi dans sa lassitude. Elle
aurait volontiers mang quelque chose de bon. Alors, en levant les
yeux, elle aperut la plaque de la rue Marcadet, elle eut tout d'un
coup l'ide d'aller voir Goujet  sa forge. Vingt fois, il lui avait
dit de pousser une pointe, un jour qu'elle serait curieuse de regarder
travailler le fer. D'ailleurs, devant les autres ouvriers, elle
demanderait tienne, elle semblerait s'tre dcide  entrer
uniquement pour le petit.

La fabrique de boulons et de rivets devait se trouver par l, dans ce
bout de la rue Marcadet, elle ne savait pas bien o; d'autant plus que
les numros manquaient souvent, le long des masures espaces par des
terrains vagues. C'tait une rue o elle n'aurait pas demeur pour
tout l'or du monde, une rue large, sale, noire de la poussire de
charbon des manufactures voisines, avec des pavs dfoncs et des
ornires, dans lesquelles des flaques d'eau croupissaient. Aux deux
bords, il y avait un dfil de hangars, de grands ateliers vitrs, de
constructions grises, comme inacheves, montrant leurs briques et
leurs charpentes, une dbandade de maonneries branlantes, coupes par
des troues sur la campagne, flanques dgarnis borgnes et de gargotes
louches. Elle se rappelait seulement que la fabrique tait prs d'un
magasin de chiffons et de ferraille, une sorte de cloaque ouvert  ras
de terre, o dormaient pour des centaines de mille francs de
marchandises,  ce que racontait Goujet. Et elle cherchait 
s'orienter, au milieu du tapage. des usines: de minces tuyaux, sur les
toits, soufflaient violemment des jets de vapeur; une scierie
mcanique avait des grincements rguliers, pareils  de brusques
dchirures dans une pice de calicot; des manufactures de boutons
secouaient le sol du roulement et du tic tac de leurs machines. Comme
elle regardait vers Montmartre, indcise, ne sachant pas si elle
devait pousser plus loin, un coup de vent rabattit la suie d'une haute
chemine, empesta la rue; et elle fermait les yeux, suffoque,
lorsqu'elle entendit un bruit cadenc de marteaux: elle tait, sans le
savoir, juste en face de la fabrique, ce qu'elle reconnut au trou
plein de chiffons,  ct.

Cependant, elle hsita encore, ne sachant par o entrer. Une palissade
creve ouvrait un passage qui semblait s'enfoncer au milieu des
pltras d'un chantier de dmolitions. Comme une mare d'eau bourbeuse
barrait le chemin, on avait jet deux planches en travers. Elle finit
par se risquer sur les planches, tourna  gauche, se trouva perdue
dans une trange fort de vieilles charrettes renverses les brancards
en l'air, de masures en ruines dont les carcasses de poutres restaient
debout. Au fond, trouant la nuit salie d'un reste de jour, un feu
rouge luisait. Le bruit des marteaux avait cess. Elle s'avanait
prudemment, marchant vers la lueur, lorsqu'un ouvrier passa prs
d'elle, la figure noire de charbon, embroussaille d'une barbe de
bouc, avec un regard oblique de ses yeux ples.

--Monsieur, demanda-t-elle, c'est ici, n'est-ce pas, que travaille un
enfant du nom d'tienne... C'est mon garon.

--tienne, tienne, rptait l'ouvrier qui se dandinait, la voix
enroue; tienne, non, connais pas.

La bouche ouverte, il exhalait cette odeur d'alcool des vieux tonneaux
d'eau-de-vie, dont on a enlev la bonde. Et, comme cette rencontre
d'une femme dans ce coin d'ombre commenait  le rendre goguenard,
Gervaise recula, en murmurant:

--C'est bien ici pourtant que monsieur Goujet travaille?

--Ah! Goujet, oui! dit l'ouvrier, connu Goujet!... Si c'est pour
Goujet que vous venez... Allez au fond.

Et, se tournant, il cria de sa voix qui sonnait le cuivre fl:

--Dis donc, la Gueule-d'Or, voil une dame pour toi!

Mais un tapage de ferraille touffa ce cri. Gervaise alla au fond.
Elle arriva  une porte, allongea le cou. C'tait une vaste salle, o
elle ne distingua d'abord rien. La forge, comme morte, avait dans un
coin une lueur plie d'toile, qui reculait encore l'enfoncement des
tnbres. De larges ombres flottaient. Et il y avait par moments des
masses noires passant devant le feu, bouchant cette dernire tache de
clart, des hommes dmesurment grandis dont on devinait les gros
membres. Gervaise, n'osant s'aventurer, appelait de la porte, 
demi-voix:

--Monsieur Goujet, monsieur Goujet...

Brusquement, tout s'claira. Sous le ronflement du soufflet, un jet de
flamme blanche avait jailli. Le hangar apparut, ferm par des cloisons
de planches, avec des trous maonns grossirement, des coins
consolids  l'aide de murs de briques. Les poussires envoles du
charbon badigeonnaient cette halle d'une suie grise. Des toiles
d'araigne pendaient aux poutres, comme des haillons qui schaient
l-haut, alourdies par des annes de salet amasse. Autour des
murailles, sur des tagres, accrochs  des clous ou jets dans les
angles sombres, un ple-mle de vieux fers, d'ustensiles cabosss,
d'outils normes, tranaient, mettaient des profils casss, ternes et
durs. Et la flamme blanche montait toujours, clatante, clairant d'un
coup de soleil le sol battu, o l'acier poli de quatre enclumes,
enfonces dans leurs billots, prenait un reflet d'argent paillet
d'or.

Alors, Gervaise reconnut Goujet devant la forge,  sa belle barbe
jaune. tienne tirait le soufflet. Deux autres ouvriers taient l.
Elle ne vit que Goujet, elle s'avana, se posa devant lui.

--Tiens! madame Gervaise! s'cria-t-il, la face panouie; quelle
bonne surprise!

Mais, comme les camarades avaient de drles de figures, il reprit en
poussant tienne vers sa mre:

--Vous venez voir le petit... Il est sage, il commence  avoir de la
poigne.

--Ah bien! dit-elle, ce n'est pas commode d'arriver ici... Je me
croyais au bout du monde...

Et elle raconta son voyage. Ensuite, elle demanda pourquoi on ne
connaissait pas le nom d'tienne dans l'atelier. Goujet riait; il lui
expliqua que tout le monde l'appelait le petit Zouzou, parce qu'il
avait des cheveux coups ras, pareils  ceux d'un zouave. Pendant
qu'ils causaient ensemble, tienne ne tirait plus le soufflet, la
flamme de la forge baissait, une clart rose se mourait, au milieu du
hangar redevenu noir. Le forgeron attendri regardait la jeune femme
souriante, toute frache dans cette lueur. Puis, comme tous deux ne se
disaient plus rien, noys de tnbres, il parut se souvenir, il rompit
le silence:

--Vous permettez, madame Gervaise, j'ai quelque chose  terminer.
Restez l, n'est-ce pas? vous ne gnez personne.

Elle resta. tienne s'tait pendu de nouveau au soufflet. La forge
flambait, avec des fuses d'tincelles; d'autant plus que le petit,
pour montrer sa poigne  sa mre, dchanait une haleine norme
d'ouragan. Goujet, debout, surveillant une barre de fer qui chauffait,
attendait, les pinces  la main. La grande clart l'clairait
violemment, sans une ombre. Sa chemise roule aux manches, ouverte au
col, dcouvrait ses bras nus, sa poitrine nue, une peau rose de fille
o frisaient des poils blonds; et, la tte un peu basse entre ses
grosses paules bossues de muscles, la face attentive, avec ses yeux
ples fixs sur la flamme, sans un clignement, il semblait un colosse
au repos, tranquille dans sa force. Quand la barre fut blanche, il la
saisit avec les pinces et la coupa au marteau sur une enclume, par
bouts rguliers, comme s'il avait abattu des bouts de verre,  lgers
coups. Puis, il remit les morceaux au feu, o il les reprit un  un,
pour les faonner. Il forgeait des rivets  six pans. Il posait les
bouts dans une clouire, crasait le fer qui formait la tte,
aplatissait les six pans, jetait les rivets termins, rouges encore,
dont la tache vive s'teignait sur le sol noir; et cela d'un
martlement continu, balanant dans sa main droite un marteau de cinq
livres, achevant un dtail  chaque coup, tournant et travaillant son
fer avec une telle adresse, qu'il pouvait causer et regarder le monde.
L'enclume avait une sonnerie argentine. Lui, sans une goutte de sueur,
trs  l'aise, tapait d'un air bonhomme, sans paratre faire plus
d'effort que les soirs o il dcoupait des images, chez lui.

--Oh! a, c'est du petit rivet, du vingt millimtres, disait-il pour
rpondre aux questions de Gervaise. On peut aller  ses trois cents
par jour... Mais il faut de l'habitude, parce que le bras se rouille
vite...

Et comme elle lui demandait si le poignet ne s'engourdissait pas  la
fin de la journe, il eut un bon rire. Est-ce qu'elle le croyait une
demoiselle? Son poignet en avait vu de grises depuis quinze ans; il
tait devenu en fer, tant il s'tait frott aux outils. D'ailleurs,
elle avait raison: un monsieur qui n'aurait jamais forg un rivet ni
un boulon, et qui aurait voulu faire joujou avec son marteau de cinq
livres, se serait coll une fameuse courbature au bout de deux heures.
a n'avait l'air de rien, mais a vous nettoyait souvent des gaillards
solides en quelques annes. Cependant, les autres ouvriers tapaient
aussi, tous  la fois. Leurs grandes ombres dansaient dans la clart,
les clairs rouges du fer sortant du brasier traversaient les fonds
noirs, des claboussements d'tincelles partaient sous les marteaux,
rayonnaient comme des soleils, au ras des enclumes. Et Gervaise se
sentait prise dans le branle de la forge, contente, ne s'en allant
pas. Elle faisait un large dtour, pour se rapprocher d'tienne sans
risquer d'avoir les mains brles, lorsqu'elle vit entrer l'ouvrier
sale et barbu, auquel elle s'tait adresse, dans la cour.

--Alors, vous avez trouv, madame? dit-il de son air d'ivrogne
goguenard. La Gueule-d'Or, tu sais, c'est moi qui t'ai indiqu 
madame...

Lui, se nommait Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, le lapin des lapins, un
boulonnier du grand chic, qui arrosait son fer d'un litre de
tord-boyaux par jour. Il tait all boire une goutte, parce qu'il ne
se sentait plus assez graiss pour attendre six heures. Quand il
apprit que Zouzou s'appelait tienne, il trouva a trop farce; et il
riait en montrant ses dents noires. Puis, il reconnut Gervaise. Pas
plus tard que la veille, il avait encore bu un canon avec Coupeau. On
pouvait parler  Coupeau de Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, il dirait
tout de suite: C'est un zig! Ah! cet animal de Coupeau! il tait bien
gentil, il rendait les tournes plus souvent qu' son tour.

--a me fait plaisir de vous savoir sa femme, rptait-il. Il mrite
d'avoir une belle femme.... N'est-ce pas? la Gueule-d'Or, madame est
une belle femme?

Il se montrait galant, se poussait contre la blanchisseuse, qui reprit
son panier et le garda devant elle, afin de le tenir  distance.
Goujet, contrari, comprenant que le camarade blaguait,  cause de sa
bonne amiti pour Gervaise, lui cria:

--Dis donc, feignant! pour quand les quarante millimtres?... Es-tu
d'attaque, maintenant que tu as le sac plein, sacr soiffard?

Le forgeron voulait parler d'une commande de gros boulons qui
ncessitaient deux frappeurs  l'enclume.

--Pour tout de suite, si tu veux, grand bb! rpondit Bec-Sal, dit
Boit-sans-Soif. a tette son pouce et a fait l'homme! T'as beau tre
gros, j'en ai mang d'autres!

--Oui, c'est a, tout de suite. Arrive, et  nous deux!

--On y est, malin!

Ils se dfiaient, allums par la prsence de Gervaise. Goujet mit au
feu les bouts de fer coups  l'avance; puis, il fixa sur une enclume
une clouire de fort calibre. Le camarade avait pris contre le mur
deux masses de vingt livres, les deux grandes soeurs de l'atelier, que
les ouvriers nommaient Fifine et Ddle. Et il continuait  crner, il
parlait d'une demi-grosse de rivets qu'il avait forgs pour le phare
de Dunkerque, des bijoux, des choses  placer dans un muse, tant
c'tait fignol. Sacristi, non! il ne craignait pas la concurrence;
avant de rencontrer un cadet comme lui, on pouvait fouiller toutes les
botes de la capitale. On allait rire, on allait voir ce qu'on allait
voir.

--Madame jugera, dit-il en se tournant vers la jeune femme.

--Assez caus! cria Goujet. Zouzou, du nerf! a ne chauffe pas, mon
garon.

Mais Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, demanda encore:

--Alors, nous frappons ensemble?

--Pas du tout! chacun son boulon, mon brave!

La proposition jeta un froid, et du coup le camarade, malgr son
bagou, resta sans salive. Des boulons de quarante millimtres tablis
par un seul homme, a ne s'tait jamais vu; d'autant plus que les
boulons devaient tre  tte ronde, un ouvrage d'une fichue
difficult, un vrai chef d'oeuvre  faire. Les trois autres ouvriers
de l'atelier avaient quitt leur travail pour voir; un grand sec
pariait un litre que Goujet serait battu. Cependant, les deux
forgerons prirent chacun une masse, les yeux ferms, parce que Fifine
pesait une demi-livre de plus que Ddle. Bec-Sal, dit
Boit-sans-Soif, eut la chance de mettre la main sur Ddle; la
Gueule-d'Or tomba sur Fifine. Et, en attendant que le fer blancht, le
premier, redevenu crne, posa devant l'enclume en roulant des yeux
tendres du ct de la blanchisseuse; il se campait, tapait des appels
du pied comme un monsieur qui va se battre, dessinait dj le geste de
balancer Ddle  toute vole. Ah! tonnerre de Dieu! il tait bon l;
il aurait fait une galette de la colonne Vendme!

--Allons, commence! dit Goujet, en plaant lui-mme dans la clouire
un des morceaux de fer, de la grosseur d'un poignet de fille.

Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, se renversa, donna le branle  Ddle,
des deux mains. Petit, dessch, avec sa barbe de bouc et ses yeux de
loup, luisant sous sa tignasse mal peigne, il se cassait  chaque
vole du marteau, sautait du sol comme emport par son lan. C'tait
un rageur, qui se battait avec son fer, par embtement de le trouver
si dur; et mme il poussait un grognement, quand il croyait lui avoir
appliqu une claque soigne. Peut-tre bien que l'eau-de-vie
amollissait les bras des autres, mais lui avait besoin d'eau-de-vie
dans les veines, au lieu de sang; la goutte de tout  l'heure lui
chauffait la carcasse comme une chaudire, il se sentait une sacre
force de machine  vapeur. Aussi, le fer avait-il peur de lui, ce
soir-l; il l'aplatissait plus mou qu'une chique. Et Ddle valsait,
il fallait voir! Elle excutait le grand entrechat, les petons en
l'air, comme une baladeuse de l'lyse-Montmartre, qui montre son
linge; car il s'agissait de ne pas flner, le fer est si canaille,
qu'il se refroidit tout de suite,  la seule fin de se ficher du
marteau. En trente coups, Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, avait faonn
la tte de son boulon. Mais il soufflait, les yeux hors de leurs
trous, et il tait pris d'une colre furieuse en entendant ses bras
craquer. Alors, emball, dansant et gueulant, il allongea encore deux
coups, uniquement pour se venger de sa peine. Lorsqu'il le retira de
la clouire, le boulon, dform, avait la tte mal plante d'un bossu.

--Hein! est-ce torch? dit-il tout de mme avec son aplomb, en
prsentant son travail  Gervaise.

--Moi, je ne m'y connais pas, monsieur, rpondit la blanchisseuse
d'un air de rserve.

Mais elle voyait bien, sur le boulon, les deux derniers coups de talon
de Ddle, et elle tait joliment contente, elle se pinait les lvres
pour ne pas rire, parce que Goujet  prsent avait toutes les chances.

C'tait le tour de la Gueule-d'Or. Avant de commencer, il jeta  la
blanchisseuse un regard plein d'une tendresse confiante. Puis, il ne
se pressa pas, il prit sa distance, lana le marteau de haut, 
grandes voles rgulires. Il avait le jeu classique, correct, balanc
et souple. Fifine, dans ses deux mains, ne dansait pas un chahut de
bastringue, les guibolles emportes par-dessus les jupes; elle
s'enlevait, retombait en cadence, comme une dame noble, l'air srieux,
conduisant quelque menuet ancien. Les talons de Fifine lapaient la
mesure, gravement; et ils s'enfonaient dans le fer rouge, sur la tte
du boulon, avec une science rflchie, d'abord crasant le mtal au
milieu, puis le modelant par une srie de coups d'une prcision
rythme. Bien sr, ce n'tait pas de l'eau-de-vie que la Gueule-d'Or
avait dans les veines, c'tait du sang, du sang pur, qui battait
puissamment jusque dans son marteau, et qui rglait la besogne. Un
homme magnifique au travail, ce gaillard-l! Il recevait en plein la
grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front
bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants, s'allumaient, lui
clairaient toute la figure de leurs fils d'or, une vraie figure d'or,
sans mentir. Avec a, un cou pareil  une colonne, blanc comme un cou
d'enfant; une poitrine vaste, large  y coucher une femme en travers;
des paules et des bras sculpts qui paraissaient copis sur ceux d'un
gant, dans un muse. Quand il prenait son lan, on voyait ses muscles
se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau;
ses paules, sa poitrine, son cou enflaient; il faisait de la clart
autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un bon Dieu.
Vingt fois dj, il avait abattu Fifine, les yeux sur le fer,
respirant  chaque coup, ayant seulement  ses tempes deux grosses
gouttes de sueur qui coulaient. Il comptait: vingt-et-un, vingt-deux,
vingt-trois. Fifine continuait tranquillement ses rvrences de grande
dame.

--Quel poseur! murmura en ricanant Bec-Sal dit Boit-sans-Soif.

Et Gervaise, en face de la Gueule-d'Or, regardait avec un sourire
attendri. Mon Dieu! que les hommes taient donc btes! Est-ce que ces
deux-l ne tapaient pas sur leurs boulons pour lui faire la cour! Oh!
elle comprenait bien, ils se la disputaient  coups de marteau, ils
taient comme deux grands coqs rouges qui font les gaillards devant
une petite poule blanche. Faut-il avoir des inventions, n'est-ce pas?
Le coeur a tout de mme, parfois, des faons drles de se dclarer.
Oui, c'tait pour elle, ce tonnerre de Ddle et de Fifine sur
l'enclume; c'tait pour elle, tout ce fer cras; c'tait pour elle,
cette forge en branle, flambante d'un incendie, emplie d'un
ptillement d'tincelles vives. Ils lui forgeaient l un amour, ils se
la disputaient,  qui forgerait le mieux. Et, vrai, cela lui faisait
plaisir au fond; car enfin les femmes aiment les compliments. Les
coups de marteau de la Gueule-d'Or surtout lui rpondaient dans le
coeur; ils y sonnaient, comme sur l'enclume, une musique claire, qui
accompagnait les gros battements de son sang. a semble une btise,
mais elle sentait que a lui enfonait quelque chose l, quelque chose
de solide, un peu du fer du boulon. Au crpuscule, avant d'entrer,
elle avait eu, le long des trottoirs humides, un dsir vague, un
besoin de manger un bon morceau; maintenant, elle se trouvait
satisfaite, comme si les coups de marteau de la Gueule-d'Or l'avaient
nourrie. Oh! elle ne doutait pas de sa victoire. C'tait  lui qu'elle
appartiendrait. Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, tait trop laid, dans sa
cotte et son bourgeron sales, sautant d'un air de singe chapp. Et
elle attendait, trs rouge, heureuse de la grosse chaleur pourtant,
prenant une jouissance  tre secoue des pieds  la tte par les
dernires voles de Fifine.

Goujet comptait toujours.

--Et vingt-huit! cria-t-il enfin, en posant le marteau  terre. C'est
fait, vous pouvez voir.

La tte du boulon tait polie, nette, sans une bavure, un vrai travail
de bijouterie, une rondeur de bille faite au moule. Les ouvriers la
regardrent en hochant le menton; il n'y avait pas  dire, c'tait 
se mettre  genoux devant. Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, essaya bien
de blaguer; mais il barbota, il finit par retourner  son enclume, le
nez pinc. Cependant, Gervaise s'tait serre contr Goujet, comme
pour mieux voir. tienne avait lch le soufflet, la forge de nouveau
s'emplissait d'ombre, d'un coucher d'astre rouge, qui tombait tout
d'un coup  une grande nuit. Et le forgeron et la blanchisseuse
prouvaient une douceur en sentant cette nuit les envelopper, dans ce
hangar noir de suie et de limaille, o des odeurs de vieux fers
montaient; ils ne se seraient pas crus plus seuls dans le bois de
Vincennes, s'ils s'taient donn un rendez-vous au fond d'un trou
d'herbe. Il lui prit la main comme s'il l'avait conquise.

Puis, dehors, ils n'changrent pas un mot. Il ne trouva rien; il dit
seulement qu'elle aurait pu emmener tienne, s'il n'y avait pas eu
encore une demi-heure de travail. Elle s'en allait enfin, quand il la
rappela, cherchant  la garder quelques minutes de plus.

--Venez donc, vous n'avez pas tout vu... Non, vrai, c'est
trs-curieux.

Il la conduisit  droite, dans un autre hangar, o son patron
installait toute une fabrication mcanique. Sur le seuil, elle hsita,
prise d'une peur instinctive. La vaste salle, secoue par les
machines, tremblait; et de grandes ombres flottaient, taches de feux
rouges. Mais lui la rassura en souriant, jura qu'il n'y avait rien 
craindre; elle devait seulement avoir bien soin de ne pas laisser
traner ses jupes trop prs des engrenages. Il marcha le premier, elle
le suivit, dans ce vacarme assourdissant o toutes sortes de bruits
sifflaient et ronflaient, au milieu de ces fumes peuples d'tres
vagues, des hommes noirs affairs, des machines agitant leurs bras,
qu'elle ne distinguait pas les uns des autres. Les passages taient
trs-troits, il fallait enjamber des obstacles, viter des trous, se
ranger pour se garer d'un chariot. On ne s'entendait pas parler. Elle
ne voyait rien encore, tout dansait. Puis, comme elle prouvait
au-dessus de sa tte la sensation d'un grand frlement d'ailes, elle
leva les yeux, elle s'arrta  regarder les courroies, les longs
rubans qui tendaient au plafond une gigantesque toile d'araigne, dont
chaque fil se dvidait sans fin; le moteur  vapeur se cachait dans un
coin, derrire un petit mur de briques; les courroies semblaient filer
toutes seules, apporter le branle du fond de l'ombre, avec leur
glissement continu, rgulier, doux comme le vol d'un oiseau de nuit.
Mais elle faillit tomber, en se heurtant  un des tuyaux du
ventilateur, qui se ramifiait sur le sol battu, distribuant son
souffle de vent aigre aux petites forges, prs des machines. Et il
commena par lui faire voir a, il lcha le vent sur un fourneau; de
larges flammes s'talrent des quatre cts en ventail, une
collerette de feu dentele, blouissante,  peine teinte d'une pointe
de laque; la lumire tait si vive, que les petites lampes des
ouvriers paraissaient des gouttes d'ombre dans du soleil. Ensuite, il
haussa la voix pour donner des explications, il passa aux machines:
les cisailles mcaniques qui mangeaient des barres de fer, croquant un
bout  chaque coup de dents, crachant les bouts par derrire, un  un;
les machines  boulons et  rivets, hautes, compliques, forgeant les
ttes d'une seule pese de leur vis puissante; les barbeuses, au
volant de fonte, une boule de fonte qui battait l'air furieusement 
chaque pice dont elles enlevaient les bavures; les taraudeuses,
manoeuvres par des femmes, taraudant les boulons et leurs crous,
avec le tictac de leurs rouages d'acier luisant sous la graisse des
huiles. Elle pouvait suivre ainsi tout le travail, depuis le fer en
barre, dress contre les murs, jusqu'aux boulons et aux rivets
fabriqus, dont des caisses pleines encombraient les coins. Alors,
elle comprit, elle eut un sourire en hochant le menton; mais elle
restait tout de mme un peu serre  la gorge, inquite d'tre si
petite et si tendre parmi ces rudes travailleurs de mtal, se
retournant parfois, les sangs glacs, au coup sourd d'une barbeuse.
Elle s'accoutumait  l'ombre, voyait des enfoncements o des hommes
immobiles rglaient la danse haletante des volants, quand un fourneau
lchait brusquement le coup de lumire de sa collerette de flamme. Et,
malgr elle, c'tait toujours au plafond qu'elle revenait,  la vie,
au sang mme des machines, au vol souple des courroies, dont elle
regardait, les yeux levs, la force norme et muette passer dans la
nuit vague des charpentes.

Cependant, Goujet s'tait arrt devant une des machines  rivets. Il
restait l, songeur, la tte basse, les regards fixes. La machine
forgeait des rivets de quarante millimtres, avec une aisance
tranquille de gante. Et rien n'tait plus simple en vrit. Le
chauffeur prenait le bout de fer dans le fourneau; le frappeur le
plaait dans la clouire, qu'un filet d'eau continu arrosait pour
viter d'en dtremper l'acier; et c'tait fait, la vis s'abaissait, le
boulon sautait  terre, avec sa tte ronde comme coule au moule. En
douze heures, cette sacre mcanique en fabriquait des centaines de
kilogrammes. Goujet n'avait pas de mchancet; mais,  certains
moments, il aurait volontiers pris Fifine pour taper dans toute cette
ferraille, par colre de lui voir des bras plus solides que les siens.
a lui causait un gros chagrin, mme quand il se raisonnait, en se
disant que la chair ne pouvait pas lutter contre le fer. Un jour, bien
sr, la machine tuerait l'ouvrier; dj leurs journes taient tombes
de douze francs  neuf francs, et on parlait de les diminuer encore;
enfin, elles n'avaient rien de gai, ces grosses btes, qui faisaient
des rivets et des boulons comme elles auraient fait de la saucisse. Il
regarda celle-l trois bonnes minutes sans rien dire; ses sourcils se
fronaient, sa belle barbe jaune avait un hrissement de menace. Puis,
un air de douceur et de rsignation amollit peu  peu ses traits. Il
se tourna vers Gervaise qui se serrait contre lui, il dit avec un
sourire triste:

--Hein! a nous dgotte joliment! Mais peut-tre que plus tard a
servira au bonheur de tous.

Gervaise se moquait du bonheur de tous. Elle trouva les boulons  la
mcanique mal faits.

--Vous me comprenez, s'cria-t-elle avec feu, ils sont trop bien
faits... J'aime mieux les vtres. On sent la main d'un artiste, au
moins.

Elle lui causa un bien grand contentement en parlant ainsi, parce
qu'un moment il avait eu peur qu'elle ne le mprist, aprs avoir vu
les machines. Dame! s'il tait plus fort que Bec-Sal, dit
Boit-sans-Soif, les machines taient plus fortes que lui. Lorsqu'il la
quitta enfin dans la cour, il lui serra les poignets  les briser, 
cause de sa grosse joie.

La blanchisseuse allait tous les samedis chez les Goujet pour reporter
leur linge. Ils habitaient toujours la petite maison de la rue Neuve
de la Goutte-d'Or. La premire anne, elle leur avait rendu
rgulirement vingt francs par mois, sur les cinq cents francs; afin
de ne pas embrouiller les comptes, on additionnait le livre  la fin
du mois seulement, et elle ajoutait l'appoint ncessaire pour
complter les vingt francs, car le blanchissage des Goujet, chaque
mois, ne dpassait gure sept ou huit francs. Elle venait donc de
s'acquitter de la moiti de la somme environ, lorsque, un jour de
terme, ne sachant plus par o passer, des pratiques lui ayant manqu
de parole, elle avait d courir chez les Goujet et leur emprunter son
loyer. Deux autres fois, pour payer ses ouvrires, elle s'tait
adresse galement  eux, si bien que la dette se trouvait remonte 
quatre cent vingt-cinq francs. Maintenant, elle ne donnait plus un
sou, elle se librait par le blanchissage, uniquement. Ce n'tait pas
qu'elle travaillt moins, ni que ses affaires devinssent mauvaises. Au
contraire. Mais il se faisait des trous chez, elle, l'argent avait
l'air de fondre, et elle tait contente quand elle pouvait joindre les
deux bouts. Mon Dieu! pourvu qu'on vive, n'est-ce pas? on n'a pas trop
 se plaindre. Elle engraissait, elle cdait  tous les petits
abandons de son embonpoint naissant, n'ayant plus la force de
s'effrayer en songeant  l'avenir. Tant pis! l'argent viendrait
toujours, a le rouillait de le mettre de ct. Madame Goujet
cependant restait maternelle pour Gervaise. Elle la chapitrait parfois
avec douceur, non pas  cause de son argent, mais parce qu'elle
l'aimait et qu'elle craignait de lui voir faire le saut. Elle n'en
parlait seulement pas, de son argent. Enfin, elle y mettait beaucoup
de dlicatesse.

Le lendemain de la visite de Gervaise  la forge tait justement le
dernier samedi du mois. Lorsqu'elle arriva chez les Goujet, o elle
tenait  aller elle mme, son panier lui avait tellement cass les
bras, qu'elle touffa pendant deux bonnes minutes. On ne sait pas
comme le linge pse, surtout quand il y a des draps.

--Vous apportez bien tout? demanda madame Goujet.

Elle tait trs svre l-dessus. Elle voulait qu'on lui rapportt son
linge, sans qu'une pice manqut, pour le bon ordre, disait-elle. Une
autre de ses exigences tait que la blanchisseuse vnt exactement le
jour fix et chaque fois  la mme heure; comme a, personne ne
perdait son temps.

--Oh! il y a bien tout, rpondit Gervaise en souriant. Vous savez que
je ne laisse rien en arrire.

--C'est vrai, confessa madame Goujet, vous prenez des dfauts, mais
vous n'avez pas encore celui-l.

Et, pendant que la blanchisseuse vidait son panier, posant le linge
sur le lit, la vieille femme fit son loge: elle ne brlait pas les
pices, ne les dchirait pas comme tant d'autres, n'arrachait pas les
boutons avec le fer; seulement elle mettait trop de bleu et amidonnait
trop les devants de chemise.

--Tenez, c'est du carton, reprit-elle en faisant craquer un devant de
chemise. Mon fils ne se plaint pas, mais a lui coupe le cou...
Demain, il aura le cou en sang, quand nous reviendrons de Vincennes.

--Non, ne dites pas a! s'cria Gervaise dsole. Les chemises pour
s'habiller doivent tre un peu raides, si l'on ne veut pas avoir un
chiffon sur le corps. Voyez les messieurs... C'est moi qui fais tout
votre linge. Jamais une ouvrire n'y touche, et je le soigne, je vous
assure, je le recommencerais plutt dix fois, parce que c'est pour
vous, vous comprenez.

Elle avait rougi lgrement, en balbutiant la fin de la phrase. Elle
craignait de laisser voir le plaisir qu'elle prenait  repasser
elle-mme les chemises de Goujet. Bien sr, elle n'avait pas de
penses sales; mais elle n'en tait pas moins un peu honteuse.

--Oh! je n'attaque pas votre travail, vous travaillez dans la
perfection, je le sais, dit madame Goujet. Ainsi, voil un bonnet qui
est perl. Il n'y a que vous pour faire ressortir les broderies comme
a. Et les tuyauts sont d'un suivi! Allez, je reconnais votre main
tout de suite. Quand vous donnez seulement un torchon  une ouvrire,
a se voit... N'est-ce pas? vous mettrez un peu moins d'amidon, voil
tout! Goujet ne tient pas  avoir l'air d'un monsieur.

Cependant, elle avait pris le livre et effaait les pices d'un trait
de plume. Tout y tait bien. Quand elles rglrent, elle vit que
Gervaise lui comptait un bonnet six sous; elle se rcria, mais elle
dut convenir qu'elle n'tait vraiment pas chre pour le courant; non,
les chemises d'homme cinq sous, les pantalons de femme quatre sous,
les taies d'oreiller un sou et demi, les tabliers un sou, ce n'tait
pas cher, attendu que bien des blanchisseuses prenaient deux liards ou
mme un sou de plus pour toutes ces pices. Puis, lorsque Gervaise eut
appel le linge sale, que la vieille femme inscrivait, elle le fourra
dans son panier, elle ne s'en alla pas, embarrasse, ayant aux lvres
une demande qui la gnait beaucoup.

--Madame Goujet, dit-elle enfin, si a ne vous faisait rien, je
prendrais l'argent du blanchissage, ce mois-ci.

Justement, le mois tait trs fort, le compte qu'elles venaient
d'arrter ensemble, se montait  dix francs sept sous. Madame Goujet
la regarda un moment d'un air srieux. Puis, elle rpondit:

--Mon enfant, ce sera comme il vous plaira. Je ne veux pas vous
refuser cet argent, du moment o vous en avez besoin... Seulement, ce
n'est gure le chemin de vous acquitter; je dis cela pour vous, vous
entendez. Vrai, vous devriez prendre garde.

Gervaise, la tte basse, reut la leon en bgayant. Les dix francs
devaient complter l'argent d'un billet qu'elle avait souscrit  son
marchand de coke. Mais madame Goujet devint plus svre au mot de
billet. Elle s'offrit en exemple: elle rduisait sa dpense, depuis
qu'on avait baiss les journes de Goujet de douze francs  neuf
francs. Quand on manquait de sagesse en tant jeune, on crevait la
faim dans sa vieillesse. Pourtant, elle se retint, elle ne dit pas 
Gervaise qu'elle lui donnait son linge uniquement pour lui permettre
de payer sa dette; autrefois, elle lavait tout, et elle recommencerait
 tout laver, si le blanchissage devait encore lui faire sortir de
pareilles sommes de la poche. Quand Gervaise eut les dix francs sept
sous, elle remercia, elle se sauva vite. Et, sur le palier, elle se
sentit  l'aise, elle eut envie de danser, car elle s'accoutumait dj
aux ennuis et aux salets de l'argent, ne gardant de ces
embtements-l que le bonheur d'en tre sortie, jusqu' la prochaine
fois.

Ce fut prcisment ce samedi que Gervaise fit une drle de rencontre,
comme elle descendait l'escalier des Goujet. Elle dut se ranger contre
la rampe, avec son panier, pour laisser passer une grande femme en
cheveux qui montait, en portant sur la main, dans un bout de papier,
un maquereau trs frais, les oues saignantes. Et voil qu'elle
reconnut Virginie, la fille dont elle avait retrouss les jupes, au
lavoir. Toutes deux se regardrent bien en face. Gervaise ferma les
yeux, car elle crut un instant qu'elle allait recevoir le maquereau
par la figure. Mais non, Virginie eut un mince sourire. Alors, la
blanchisseuse, dont le panier bouchait l'escalier, voulut se montrer
polie.

--Je vous demande pardon, dit-elle.

--Vous tes toute pardonne, rpondit la grande brune.

Et elles restrent au milieu des marches, elles causrent,
raccommodes du coup, sans avoir risqu une seule allusion au pass.
Virginie, alors ge de vingt-neuf ans, tait devenue une femme
superbe, dcouple, la face un peu longue entre ses deux bandeaux d'un
noir de jais. Elle raconta tout de suite son histoire pour se poser:
elle tait marie maintenant, elle avait pous au printemps un ancien
ouvrier bniste qui sortait du service et qui sollicitait une place
de sergent de ville, parce qu'une place, c'est plus sr et plus comme
il faut. Justement, elle venait d'acheter un maquereau pour lui.

--Il adore le maquereau, dit-elle. Il faut bien les gter, ces
vilains hommes, n'est-ce pas?... Mais, montez donc. Vous verrez notre
chez nous... Nous sommes ici dans un courant d'air.

Quand Gervaise, aprs lui avoir  son tour cont son mariage, lui
apprit qu'elle avait habit le logement, o elle tait mme accouche
d'une fille, Virginie la pressa de monter plus vivement encore. a.
fait toujours plaisir de revoir les endroits o l'on a t heureux.
Elle, pendant cinq ans, avait demeur de l'autre ct de l'eau, au
Gros-Caillou. C'tait l qu'elle avait connu son mari, quand il tait
au service. Mais elle s'ennuyait, elle rvait de revenir dans le
quartier de la Goutte-d'Or, o elle connaissait tout le monde. Et,
depuis quinze jours, elle occupait la chambre en face des Goujet. Oh!
toutes ses affaires taient encore bien en dsordre; a s'arrangerait
petit  petit.

Puis, sur le palier, elles se dirent enfin leurs noms.

--Madame Coupeau.

--Madame Poisson.

Et, ds lors, elles s'appelrent gros comme le bras madame Poisson et
madame Coupeau, uniquement pour le plaisir d'tre des dames, elles qui
s'taient connues autrefois dans des positions peu catholiques.
Cependant, Gervaise conservait un fonds de mfiance. Peut-tre bien
que la grande brune se raccommodait pour se mieux venger de la fesse
du lavoir, en roulant quelque plan de mauvaise bte hypocrite.
Gervaise se promettait de rester sur ses gardes. Pour le quart
d'heure, Virginie se montrait trop gentille, il fallait bien tre
gentille aussi.

En haut, dans la chambre, Poisson, le mari, un homme de trente-cinq
ans,  la face terreuse, avec des moustaches et une impriale rouges,
travaillait, assis devant une table, prs de la fentre. Il faisait
des petites botes. Il avait pour seuls outils un canif, une scie
grande comme une lime  ongles, un pot  colle. Le bois qu'il
employait provenait de vieilles botes  cigares, de minces
planchettes d'acajou brut sur lesquelles il se livrait  des
dcoupages et  des enjolivements d'une dlicatesse extraordinaire.
Tout le long de la journe, d'un bout de l'anne  l'autre, il
refaisait la mme bote, huit centimtres sur six. Seulement, il la
marquetait, inventait des formes de couvercle, introduisait des
compartiments. C'tait pour s'amuser, une faon de tuer le temps, en
attendant sa nomination de sergent de ville. De son ancien mtier
d'bniste, il n'avait gard que la passion des petites botes. Il ne
vendait pas son travail, il le donnait en cadeau aux personnes de sa
connaissance.

Poisson se leva, salua poliment Gervaise, que sa femme lui prsenta
comme une ancienne amie. Mais il n'tait pas causeur, il reprit tout
de suite sa petite scie. De temps  autre, il lanait seulement un
regard sur le maquereau, pos au bord de la commode. Gervaise fut trs
contente de revoir son ancien logement; elle dit o les meubles
taient placs, et elle montra l'endroit o elle avait accouch par
terre. Comme a se rencontrait, pourtant! Quand elles s'taient
perdues de vue toutes deux, autrefois, elles n'auraient jamais cru se
retrouver ainsi, en habitant l'une aprs l'autre la mme chambre.
Virginie ajouta de nouveaux dtails sur elle et son mari: il avait
fait un petit hritage, d'une tante; il l'tablirait sans doute plus
tard; pour le moment, elle continuait  s'occuper de couture, elle
bclait une robe par-ci par-l. Enfin, au bout d'une grosse
demi-heure, la blanchisseuse voulut partir. Poisson tourna  peine le
dos. Virginie, qui l'accompagna, promit de lui rendre sa visite;
d'ailleurs, elle lui donnait sa pratique, c'tait une chose entendue.
Et, comme elle la gardait sur le palier, Gervaise s'imagina qu'elle
dsirait lui parler de Lantier et de sa soeur Adle, la brunisseuse.
Elle en tait toute rvolutionne  l'intrieur. Mais pas un mot ne
fut chang sur ces choses ennuyeuses, elles se quittrent en se
disant au revoir, d'un air trs aimable.

--Au revoir, madame Coupeau.

--Au revoir, madame Poisson.

Ce fut l le point de dpart d'une grande amiti. Huit jours plus
tard, Virginie ne passait plus devant la boutique de Gervaise sans
entrer; et elle y taillait des bavettes de deux et trois heures, si
bien que Poisson, inquiet, la croyant crase, venait la chercher,
avec sa figure muette de dterr. Gervaise,  voir ainsi journellement
la couturire, prouva bientt une singulire proccupation: elle ne
pouvait lui entendre commencer une phrase, sans croire qu'elle allait
causer de Lantier; elle songeait invinciblement  Lantier, tout le
temps qu'elle restait l. C'tait bte comme tout, car enfin elle se
moquait de Lantier, et d'Adle, et de ce qu'ils taient devenus l'un
et l'autre; jamais elle ne posait une question; mme elle ne se
sentait pas curieuse d'avoir de leurs nouvelles. Non, a la prenait en
dehors de sa volont. Elle avait leur ide dans la tte comme on a
dans la bouche un refrain embtant, qui ne veut pas vous lcher.
D'ailleurs elle n'en gardait nulle rancune  Virginie, dont ce n'tait
point la faute, bien sr. Elle se plaisait beaucoup avec elle, et la
retenait dix fois avant de la laisser partir.

Cependant, l'hiver tait venu, le quatrime hiver que les Coupeau
passaient rue de la Goutte-d'Or. Cette anne-l, dcembre et janvier
furent particulirement durs. Il gelait  pierre fendre. Aprs le jour
de l'an, la neige resta trois semaines dans la rue sans se fondre. a
n'empchait pas le travail, au contraire, car l'hiver est la belle
saison des repasseuses. Il faisait joliment bon dans la boutique! On
n'y voyait jamais de glaons aux vitres, comme chez l'picier et le
bonnetier d'en face. La mcanique, bourre de coke, entretenait l une
chaleur de baignoire; les linges fumaient, on se serait cru en plein
t; et l'on tait bien, les portes fermes, ayant chaud partout,
tellement chaud, qu'on aurait fini par dormir, les yeux ouverts.
Gervaise disait en riant qu'elle s'imaginait tre  la campagne. En
effet, les voitures ne faisaient plus de bruit en roulant sur la
neige; c'tait  peine si l'on entendait le pitinement des passants;
dans le grand silence du froid, des voix d'enfants seules montaient,
le tapage d'une bande de gamins, qui avaient tabli une grande
glissade, le long du ruisseau de la marchalerie. Elle allait parfois
 un des carreaux de la porte, enlevait de la main la bue, regardait
ce que devenait le quartier par cette sacre temprature; mais pas un
nez ne s'allongeait hors des boutiques voisines, le quartier,
emmitoufl de neige, semblait faire le gros dos; et elle changeait
seulement un petit signe de tte avec la charbonnire d' ct, qui se
promenait tte nue, la bouche fendue d'une oreille  l'autre, depuis
qu'il gelait si fort.

Ce qui tait bon surtout, par ces temps de chien, c'tait de prendre,
 midi, son caf bien chaud. Les ouvrires n'avaient pas  se
plaindre; la patronne le faisait trs fort et n'y mettait pas quatre
grains de chicore; il ne ressemblait gure au caf de madame
Fauconnier, qui tait une vraie lavasse. Seulement, quand maman
Coupeau se chargeait de passer l'eau sur le marc, a n'en finissait
plus, parce qu'elle s'endormait devant la bouillotte. Alors, les
ouvrires, aprs le djeuner, attendaient le caf en donnant un coup
de fer.

Justement, le lendemain des Rois, midi et demi sonnait, que le caf
n'tait pas prt. Ce jour-l, il s'enttait  ne pas vouloir passer.
Maman Coupeau tapait sur le filtre avec une petite cuiller; et l'on
entendait les gouttes tomber une  une, lentement, sans se presser
davantage.

--Laissez-le donc, dit la grande Clmence. a le rend trouble....
Aujourd'hui, bien sr, il y aura de quoi boire et manger.

La grande Clmence mettait  neuf une chemise d'homme, dont elle
dtachait les plis du bout de l'ongle. Elle avait un rhume  crever,
les yeux enfls, la gorge arrache par des quintes de toux qui la
pliaient en deux, au bord de l'tabli. Avec a, elle ne portait pas
mme un foulard au cou, vtue d'un petit lainage  dix-huit sous, dans
lequel elle grelottait. Prs d'elle, madame Putois, enveloppe de
flanelle, matelasse jusqu'aux oreilles, repassait un jupon, qu'elle
tournait autour de la planche  robe, dont le petit bout tait pos
sur le dossier d'une chaise; et, par terre, un drap jet empchait le
jupon de se salir en frlant le carreau. Gervaise occupait  elle
seule la moiti de l'tabli, avec des rideaux de mousseline brode,
sur lesquels elle poussait son fer tout droit, les bras allongs, pour
viter les faux plis. Tout d'un coup, le caf qui se mit  couler
bruyamment, lui fit lever la tte. C'tait ce louchon d'Augustine qui
venait de pratiquer un trou au milieu du marc, en enfonant une
cuiller dans le filtre.

--Veux-tu te tenir tranquille! cria Gervaise. Qu'est-ce que tu as
donc dans le corps? Nous allons boire de la boue, maintenant.

Maman Coupeau avait align cinq verres sur un coin libre de l'tabli.
Alors, les ouvrires lchrent leur travail. La patronne versait
toujours le caf elle-mme, aprs avoir mis deux morceaux de sucre
dans chaque verre. C'tait l'heure attendue de la journe. Ce jour-l,
comme chacune prenait son verre et s'accroupissait sur un petit banc,
devant la mcanique, la porte de la rue s'ouvrit, Virginie entra,
toute frissonnante.

--Ah! mes enfants, dit-elle, a vous coupe en deux! Je ne sens plus
mes oreilles. Quel gredin de froid!

--Tiens! c'est madame Poisson! s'cria Gervaise. Ah bien! vous
arrivez  propos... Vous allez prendre du caf avec nous.

--Ma foi! ce n'est pas de refus... Rien que pour traverser la rue, on
a l'hiver dans les os.

Il restait du caf, heureusement. Maman Coupeau alla chercher un
sixime verre, et Gervaise laissa Virginie se sucrer, par politesse.
Les ouvrires s'cartrent, firent  celle-ci une petite place prs de
la mcanique. Elle grelotta un instant, le nez rouge, serrant ses
mains raidies autour de son verre, pour se rchauffer. Elle venait de
chez l'picier, o l'on gelait, rien qu' attendre un quart de
gruyre. Et elle s'exclamait sur la grosse chaleur de la boutique:
vrai, on aurait cru entrer dans un four, a aurait suffi pour
rveiller un mort, tant a vous chatouillait agrablement la peau.
Puis, dgourdie, elle allongea ses grandes jambes. Alors, toutes les
six, elles sirotrent lentement leur caf, au milieu de la besogne
interrompue, dans l'touffement moite des linges qui fumaient. Maman
Coupeau et Virginie seules taient assises sur des chaises; les
autres, sur leurs petits bancs, semblaient par terre; mme ce louchon
d'Augustine avait tir un coin du drap, sous le jupon, pour s'tendre.
On ne parla pas tout de suite, les nez dans les verres, gotant le
caf.

--Il est tout de mme bon, dclara Clmence. Mais elle faillit
trangler, prise d'une quinte. Elle appuyait sa tte contre le mur
pour tousser plus fort.

--Vous tes joliment pince, dit Virginie. O avez-vous donc empoign
a?

--Est-ce qu'on sait! reprit Clmence, en s'essuyant la figure avec sa
manche. a doit tre l'autre soir. Il y en avait deux qui se
dpiautaient,  la sortie du _Grand-Balcon_. J'ai voulu voir, je suis
reste l, sous la neige. Ah! quelle roule! c'tait  mourir de rire.
L'une avait le nez arrach; le sang giclait par terre. Lorsque l'autre
a vu le sang, un grand chalas comme moi, elle a pris ses cliques et
ses claques... Alors, la nuit, j'ai commenc  tousser. Il faut dire
aussi que ces hommes sont d'un bte, quand ils couchent avec une
femme; ils vous dcouvrent toute la nuit...

--Une jolie conduite, murmura madame Putois. Vous vous crevez, ma
petite.

--Et si a m'amuse de me crever, moi!... Avec a que la vie est
drle. S'escrimer toute la sainte journe pour gagner cinquante-cinq
sous, se brler le sang du matin au soir devant la mcanique, non,
vous savez, j'en ai par-dessus la tte!... Allez, ce rhume-l ne me
rendra pas le service de m'emporter; il s'en ira comme il est venu.

Il y eut un silence. Cette vaurienne de Clmence, qui, dans les
bastringues, menait le chahut avec des cris de merluche, attristait
toujours le monde par ses ides de crevaison, quand elle tait 
l'atelier. Gervaise la connaissait bien et se contenta de dire:

--Vous n'tes pas gaie, les lendemains de noce, vous!

Le vrai tait que Gervaise aurait mieux aim qu'on ne parlt pas de
batteries de femmes. a l'ennuyait,  cause de la fesse du lavoir,
quand on causait devant elle et Virginie de coups de sabot dans les
quilles et de girofles  cinq feuilles. Justement, Virginie la
regardait en souriant.

--Oh! murmura-t-elle, j'ai vu un crpage de chignons, hier. Elles
s'charpillaient...

--Qui donc? demanda madame Putois.

--L'accoucheuse du bout de la rue et sa bonne, vous savez, une petite
blonde... Une gale, cette fille! Elle criait  l'autre: Oui, oui,
t'as dcroch un enfant  la fruitire, mme que je vais aller chez le
commissaire, si tu ne me payes pas. Et elle en dbagoulait, fallait
voir! L'accoucheuse, l-dessus, lui a lch une baffre, v'lan! en
plein museau. Voil alors que ma sacre gouine saute aux yeux de sa
bourgeoise, et qu'elle la graffigne, et qu'elle la dplume, oh! mais
aux petits ognons! Il a fallu que le charcutier la lui retirt des
pattes.

Les ouvrires eurent un rire de complaisance. Puis, toutes burent une
petite gorge de caf, d'un air gueulard.

--Vous croyez a, vous, qu'elle a dcroch un enfant? reprit
Clmence.

--Dame! le bruit a couru dans le quartier, rpondit Virginie. Vous
comprenez, je n'y tais pas... C'est dans le mtier, d'ailleurs.
Toutes en dcrochent.

--Ah bien! dit madame Putois, on est trop bte de se confier  elles.
Merci, pour se faire estropier!... Voyez-vous, il y a un moyen
souverain. Tous les soirs on avale un verre d'eau bnite en se traant
sur le ventre trois signes de croix avec le pouce. a s'en va comme un
vent.

Maman Coupeau, qu'on croyait endormie, hocha la tte pour protester.
Elle connaissait un autre moyen, infaillible celui-l. Il fallait
manger un oeuf dur toutes les deux heures et s'appliquer des feuilles
d'pinard sur les reins. Les quatre autres femmes restrent graves.
Mais ce louchon d'Augustine, dont les gaiets partaient toutes seules,
sans qu'on st jamais pourquoi, lcha le gloussement de poule qui
tait son rire  elle. On l'avait oublie. Gervaise releva le jupon,
l'aperut sur le drap qui se roulait comme un goret, les jambes en
l'air. Et elle la tira de l-dessous, la mit debout d'une claque.
Qu'est-ce qu'elle avait  rire, cette dinde? Est-ce qu'elle devait
couter, quand des grandes personnes causaient! D'abord, elle allait
reporter le linge d'une amie de madame Lerat, aux Batignolles. Tout en
parlant, la patronne lui enfilait le panier au bras et la poussait
vers la porte. Le louchon, rechignant, sanglotant, s'loigna en
tranant les pieds dans la neige.

Cependant, maman Coupeau, madame Putois et Clmence discutaient
l'efficacit des oeufs durs et des feuilles d'pinard. Alors,
Virginie, qui restait rveuse, son verre de caf  la main, dit tout
bas:

--Mon Dieu! on se cogne, on s'embrasse, a va toujours, quand on a
bon coeur...

Et, se penchant vers Gervaise, avec un sourire:

--Non, bien sr, je ne vous en veux pas... L'affaire du lavoir, vous
vous souvenez?

La blanchisseuse demeura toute gne. Voil ce qu'elle craignait.
Maintenant, elle devinait qu'il allait tre question de Lantier et
d'Adle. La mcanique ronflait, un redoublement de chaleur rayonnait
du tuyau rouge. Dans cet assoupissement, les ouvrires, qui faisaient
durer leur caf pour se remettre  l'ouvrage le plus tard possible,
regardaient la neige de la rue, avec des mines gourmandes et
alanguies. Elles en taient aux confidences; elles disaient ce
qu'elles auraient fait, si elles avaient eu dix mille francs de rente;
elles n'auraient rien fait du tout, elles seraient restes comme a
des aprs-midi  se chauffer, en crachant de loin sur la besogne.
Virginie s'tait rapproche de Gervaise, de faon  ne pas tre
entendue des autres. Et Gervaise se sentait toute lche,  cause sans
doute de la trop grande chaleur, si molle et si lche, qu'elle ne
trouvait pas la force de dtourner la conversation; mme elle
attendait les paroles de la grande brune, le coeur gros d'une motion
dont elle jouissait sans se l'avouer.

--Je ne vous fais pas de la peine au moins? reprit la couturire.
Vingt fois dj, a m'est venu sur la langue. Enfin, puisque nous
sommes l-dessus... C'est pour causer, n'est-ce pas?... Ah! bien sr,
non, je ne vous en veux pas de ce qui s'est pass. Parole d'honneur!
je n'ai pas gard a de rancune contre vous.

Elle tourna le fond de son caf dans le verre, pour avoir tout le
sucre, puis elle but trois gouttes, avec un petit sifflement des
lvres. Gervaise, la gorge serre, attendait toujours, et elle se
demandait si rellement Virginie lui avait pardonn sa fesse tant que
a; car elle voyait, dans ses yeux noirs, des tincelles jaunes
s'allumer. Cette grande diablesse devait avoir mis sa rancune dans sa
poche avec son mouchoir par-dessus.

--Vous aviez une excuse, continua-t-elle. On venait de vous faire une
salet, une abomination... Oh! je suis juste, allez! Moi, j'aurais
pris un couteau.

Elle but encore trois gouttes, sifflant au bord du verre. Et elle
quitta sa voix tranante, elle ajouta rapidement, sans s'arrter:

--Aussi a ne leur a pas port bonheur, ah! Dieu de Dieu! non, pas
bonheur du tout!... Ils taient alls demeurer au diable, du ct de
la Glacire, dans une sale rue o il y a toujours de la boue jusqu'aux
genoux. Moi, deux jours aprs, je suis partie un matin pour djeuner
avec eux; une fire course d'omnibus, je vous assure! Eh bien! ma
chre, je les ai trouvs en train de se houspiller dj. Vrai, comme
j'entrais, ils s'allongeaient des calottes. Hein! en voil des
amoureux!... Vous savez qu'Adle ne vaut pas la corde pour la pendre.
C'est ma soeur, mais a ne m'empche pas de dire qu'elle est dans la
peau d'une fire salope. Elle m'a fait un tas de cochonneries; a
serait trop long  conter, puis ce sont des affaires  rgler entre
nous... Quant  Lantier, dame! vous le connaissez, il n'est pas bon
non plus. Un petit monsieur, n'est-ce pas? qui vous enlve le derrire
pour un oui, pour un non! Et il ferme le poing, lorsqu'il tape...
Alors donc ils se sont chigns en conscience. Quand on montait
l'escalier, on les entendait se bcher. Un jour mme, la police est
venue. Lantier avait voulu une soupe  l'huile, une horreur qu'ils
mangent dans le Midi; et, comme Adle trouvait a infect, ils se sont
jet la bouteille d'huile  la figure, la casserole, la soupire, tout
le tremblement; enfin, une scne  rvolutionner un quartier.

Elle raconta d'autres tueries, elle ne tarissait pas sur le mnage,
savait des choses  faire dresser les cheveux sur la tte. Gervaise
coutait toute cette histoire, sans un mot, la face ple, avec un pli
nerveux aux coins des lvres qui ressemblait  un petit sourire.
Depuis bientt sept ans, elle n'avait plus entendu parler de Lantier.
Jamais elle n'aurait cru que le nom de Lantier, ainsi murmur  son
oreille, lui causerait une pareille chaleur au creux de l'estomac.
Non, elle ne se savait pas une telle curiosit de ce que devenait ce
malheureux, qui s'tait si mal conduit avec elle. Elle ne pouvait plus
tre jalouse d'Adle, maintenant; mais elle riait tout de mme en
dedans des racles du mnage, elle voyait le corps de cette fille
plein de bleus, et a la vengeait, a l'amusait. Aussi serait-elle
reste l jusqu'au lendemain matin,  couter les rapports de
Virginie. Elle ne posait pas de questions, parce qu'elle ne voulait
pas paratre intresse tant que a. C'tait comme si, brusquement, on
comblait un trou pour elle; son pass,  cette heure, allait droit 
son prsent.

Cependant, Virginie finit par remettre son nez dans son verre; elle
suait le sucre, les yeux  demi ferms. Alors, Gervaise, comprenant
qu'elle devait dire quelque chose, prit un air indiffrent, demanda:

--Et ils demeurent toujours  la Glacire?

--Mais non! rpondit l'autre; je ne vous ai donc pas racont?.....
Voici huit jours qu'ils ne sont plus ensemble. Adle, un beau matin, a
emport ses frusques, et Lantier n'a pas couru aprs, je vous assure.

La blanchisseuse laissa chapper un lger cri, rptant tout haut:

--Ils ne sont plus ensemble!

--Qui donc? demanda Clmence, en interrompant sa conversation avec
maman Coupeau et madame Putois.

--Personne, dit Virginie; des gens que vous ne connaissez pas.

Mais elle examinait Gervaise, elle la trouvait joliment mue. Elle se
rapprocha, sembla prendre un mauvais plaisir  recommencer ses
histoires. Puis, tout d'un coup, elle lui demanda ce qu'elle ferait,
si Lantier venait rder autour d'elle; car, enfin, les hommes sont si
drles, Lantier tait bien capable de retourner  ses premires
amours. Gervaise se redressa, se montra trs nette, trs digne. Elle
tait marie, elle mettrait Lantier dehors, voil tout. Il ne pouvait
plus y avoir rien entre eux, mme pas une poigne de mains. Vraiment,
elle manquerait tout  fait de coeur, si elle regardait un jour cet
homme en face.

--Je sais bien, dit-elle, tienne est de lui, il y a un lien que je
ne peux pas rompre. Si Lantier a le dsir d'embrasser tienne, je le
lui enverrai, parce qu'il est impossible d'empcher un pre d'aimer
son enfant... Mais quant  moi, voyez-vous, madame Poisson, je me
laisserais plutt hacher en petits morceaux que de lui permettre de me
toucher du bout du doigt. C'est fini.

En prononant ces derniers mots, elle traa en l'air une croix, comme
pour sceller  jamais son serment. Et, dsireuse de rompre la
conversation, elle parut s'veiller en sursaut, elle cria aux
ouvrires:

--Dites donc, vous autres! est-ce que vous croyez que le linge se
repasse tout seul?... En voil des flemmes!... Houp!  l'ouvrage!

Les ouvrires ne se pressrent pas, engourdies d'une torpeur de
paresse, les bras abandonns sur leurs jupes, tenant toujours d'une
main leurs verres vides, o un peu de marc de caf restait. Elles
continurent de causer.

--C'tait la petite Clestine, disait Clmence. Je l'ai connue. Elle
avait la folie des poils de chat..... Vous savez, elle voyait des
poils de chat partout, elle tournait toujours la langue comme a,
parce qu'elle croyait avoir des poils de chat plein la bouche.

--Moi, reprenait madame Putois, j'ai eu pour amie une femme qui avait
un ver... Oh! ces animaux-l ont des caprices!... Il lui tortillait le
ventre, quand elle ne lui donnait pas du poulet. Vous pensez, le mari
gagnait sept francs, a passait en gourmandises pour le ver...

--Je l'aurais gurie tout de suite, moi, interrompait maman Coupeau.
Mon Dieu! oui, on avale une souris grille. a empoisonne le ver du
coup.

Gervaise elle-mme avait gliss de nouveau  une fainantise heureuse.
Mais elle se secoua, elle se mit debout. Ah bien! en voil une
aprs-midi passe  faire les rosses! C'tait a qui n'emplissait pas
la bourse! Elle retourna la premire  ses rideaux; mais elle les
trouva salis d'une tache de caf, et elle dut, avant de reprendre le
fer, frotter la tache avec un linge mouill. Les ouvrires s'tiraient
devant la mcanique, cherchaient leurs poignes en rechignant. Ds que
Clmence se remua, elle eut un accs de toux,  cracher sa langue;
puis, elle acheva sa chemise d'homme, dont elle pingla les manchettes
et le col. Madame Putois s'tait remise  son jupon.

--Eh bien! au revoir, dit Virginie. J'tais descendue chercher un
quart de gruyre. Poisson doit croire que le froid m'a gele en route.

Mais, comme elle avait dj fait trois pas sur le trottoir, elle
rouvrit la porte pour crier qu'elle voyait Augustine au bout de la
rue, en train de glisser sur la glace avec des gamins. Cette
gredine-l tait partie depuis deux grandes heures. Elle accourut
rouge, essouffle, son panier au bras, le chignon empltr par une
boule de neige; et elle se laissa gronder d'un air sournois, en
racontant qu'on ne pouvait pas marcher,  cause du verglas. Quelque
voyou avait d, par blague, lui fourrer des morceaux de glace dans les
poches; car, au bout d'un quart d'heure, ses poches se mirent 
arroser la boutique comme des entonnoirs.

Maintenant, les aprs-midi se passaient toutes ainsi. La boutique,
dans le quartier, tait le refuge des gens frileux. Toute la rue de la
Goutte-d'Or savait qu'il y faisait chaud. Il y avait sans cesse l des
femmes bavardes qui prenaient un air de feu devant la mcanique, leurs
jupes trousses jusqu'aux genoux, faisant la petite chapelle. Gervaise
avait l'orgueil de cette bonne chaleur, et elle attirait le monde,
elle tenait salon, comme disaient mchamment les Lorilleux et les
Boche. Le vrai tait qu'elle restait obligeante et secourable, au
point de faire entrer les pauvres, quand elle les voyait grelotter
dehors. Elle se prit surtout d'amiti pour un ancien ouvrier peintre,
un vieillard de soixante-dix ans, qui habitait dans la maison une
soupente, o il crevait de faim et de froid; il avait perdu ses trois
fils en Crime, il vivait au petit bonheur, depuis deux ans qu'il ne
pouvait plus tenir un pinceau. Ds que Gervaise apercevait le pre
Bru, pitinant dans la neige pour se rchauffer, elle l'appelait, elle
lui mnageait une place prs du pole; souvent mme elle le forait 
manger un morceau de pain avec du fromage. Le pre Bru, le corps
vot, la barbe blanche, la face ride comme une vieille pomme,
demeurait des heures sans rien dire,  couter le grsillement du
coke. Peut-tre voquait-il ses cinquante annes de travail sur des
chelles, le demi-sicle pass  peindre des portes et  blanchir des
plafonds aux quatre coins de Paris.

--Eh bien! pre Bru, lui demandait parfois la blanchisseuse,  quoi
pensez-vous?

--A rien,  toutes sortes de choses, rpondait-il d'un air hbt.

Les ouvrires plaisantaient, racontaient qu'il avait des peines de
coeur. Mais lui, sans les entendre, retombait dans son silence, dans
son attitude morne et rflchie.

A partir de cette poque, Virginie reparla souvent de Lantier 
Gervaise. Elle semblait se plaire  l'occuper de son ancien amant,
pour le plaisir de l'embarrasser, en faisant des suppositions. Un
jour, elle dit l'avoir rencontr; et, comme la blanchisseuse restait
muette, elle n'ajouta rien, puis le lendemain seulement laissa
entendre qu'il lui avait longuement parl d'elle, avec beaucoup de
tendresse. Gervaise tait trs trouble par ces conversations
chuchotes  voix basse, dans un angle de la boutique. Le nom de
Lantier lui causait toujours une brlure au creux de l'estomac, comme
si cet homme et laiss l, sous la peau, quelque chose de lui.
Certes, elle se croyait bien solide, elle voulait vivre en honnte
femme, parce que l'honntet est la moiti du bonheur. Aussi ne
songeait-elle pas  Coupeau, dans cette affaire, n'ayant rien  se
reprocher contre son mari, pas mme en pense. Elle songeait au
forgeron, le coeur tout hsitant et malade. Il lui semblait que le
retour du souvenir de Lantier en elle, cette lente possession dont
elle tait reprise, la rendait infidle  Goujet,  leur amour
inavou, d'une douceur d'amiti. Elle vivait des journes tristes,
lorsqu'elle se croyait coupable envers son bon ami. Elle aurait voulu
n'avoir de l'affection que pour lui, en dehors de son mnage. Cela se
passait trs haut en elle, au-dessus de toutes les salets, dont
Virginie guettait le feu sur son visage.

Quand le printemps fut venu, Gervaise alla se rfugier auprs de
Goujet. Elle ne pouvait plus ne rflchir  rien, sur une chaise, sans
penser aussitt  son premier amant; elle le voyait quitter Adle,
remettre son linge au fond de leur ancienne malle, revenir chez elle,
avec la malle sur la voiture. Les jours o elle sortait, elle tait
prise tout d'un coup de peurs btes, dans la rue; elle croyait
entendre le pas de Lantier derrire elle, elle n'osait pas se
retourner, tremblante, s'imaginant sentir ses mains la saisir  la
taille. Bien sr, il devait l'espionner; il tomberait sur elle une
aprs-midi; et cette ide lui donnait des sueurs froides, parce qu'il
l'embrasserait certainement dans l'oreille, comme il le faisait par
taquinerie, autrefois. C'tait ce baiser qui l'pouvantait; 
l'avance, il la rendait sourde, il l'emplissait d'un bourdonnement,
dans lequel elle ne distinguait plus que le bruit de son coeur battant
 grands coups. Alors, ds que ces peurs la prenaient, la forge tait
son seul asile; elle y redevenait tranquille et souriante, sous la
protection de Goujet, dont le marteau sonore mettait en fuite ses
mauvais rves.

Quelle heureuse saison! La blanchisseuse soignait d'une faon
particulire sa pratique de la rue des Portes-Blanches; elle lui
reportait toujours son linge elle-mme, parce que cette course, chaque
vendredi, tait un prtexte tout trouv pour passer rue Marcadet et
entrer  la forge. Ds qu'elle tournait le coin de la rue, elle se
sentait lgre, gaie, comme si elle faisait une partie de campagne, au
milieu de ces terrains vagues, bords d'usines grises; la chausse
noire de charbon, les panaches de vapeur sur les toits, l'amusaient
autant qu'un sentier de mousse dans un bois de la banlieue,
s'enfonant entre de grands bouquets de verdure; et elle aimait
l'horizon blafard, ray par les hautes chemines des fabriques, la
butte Montmartre qui bouchait le ciel, avec ses maisons crayeuses,
perces des trous rguliers de leurs fentres. Puis, elle ralentissait
le pas en arrivant, sautant les flaques d'eau, prenant plaisir 
traverser les coins dserts et embrouills du chantier de dmolitions.
Au fond, la forge luisait, mme en plein midi. Son coeur sautait  la
danse des marteaux. Quand elle entrait, elle tait toute rouge, les
petits cheveux blonds de sa nuque envols comme ceux d'une femme qui
arrive  un rendez-vous. Goujet l'attendait, les bras nus, la poitrine
nue, tapant plus fort sur l'enclume, ces jours-l, pour se faire
entendre de plus loin. Il la devinait, l'accueillait d'un bon rire
silencieux, dans sa barbe jaune. Mais elle ne voulait pas qu'il se
dranget de son travail, elle le suppliait de reprendre le marteau,
parce qu'elle l'aimait davantage, lorsqu'il le brandissait de ses gros
bras, bossus de muscles. Elle allait donner une lgre claque sur la
joue d'tienne pendu au soufflet, et elle restait l une heure, 
regarder les boulons. Ils n'changeaient pas dix paroles. Ils
n'auraient pas mieux satisfait leur tendresse dans une chambre,
enferms  double tour. Les ricanements de Bec-Sal, dit
Boit-sans-Soif, ne les gnaient gure, car ils ne les entendaient mme
plus. Au bout d'un quart d'heure, elle commenait  touffer un peu,
la chaleur, l'odeur forte, les fumes qui montaient, l'tourdissaient,
tandis que les coups sourds la secouaient des talons  la gorge. Elle
ne dsirait plus rien alors, c'tait son plaisir. Goujet l'aurait
serre dans ses bras que a ne lui aurait pas donn une motion si
grosse. Elle se rapprochait de lui, pour sentir le vent de son marteau
sur sa joue, pour tre dans le coup qu'il tapait. Quand des tincelles
piquaient ses mains tendres, elle ne les retirait pas, elle jouissait
au contraire de cette pluie de feu qui lui cinglait la peau. Lui, bien
sr, devinait le bonheur qu'elle gotait l; il rservait pour le
vendredi les ouvrages difficiles, afin de lui faire la cour avec toute
sa force et toute son adresse; il ne se mnageait plus, au risque de
fendre les enclumes en deux, haletant, les reins vibrant de la joie
qu'il lui donnait. Pendant un printemps, leurs amours emplirent ainsi
la forge d'un grondement d'orage. Ce fut une idylle dans une besogne
de gant, au milieu du flamboiement de la houille, de l'branlement du
hangar, dont la carcasse noire de suie craquait. Tout ce fer cras,
ptri comme de la cire rouge, gardait les marques rudes de leurs
tendresses. Le vendredi, quand la blanchisseuse quittait la
Gueule-d'Or, elle remontait lentement la rue des Poissonniers,
contente, lasse, l'esprit et la chair tranquilles.

Peu  peu, sa peur de Lantier diminua, elle redevint raisonnable. A
cette poque, elle aurait encore vcu trs heureuse, sans Coupeau, qui
tournait mal, dcidment. Un jour, elle revenait justement de la
forge, lorsqu'elle crut reconnatre Coupeau dans l'Assommoir du pre
Colombe, en train de se payer des tournes de vitriol, avec
Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade et Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif. Elle
passa vite, pour ne pas avoir l'air de les moucharder. Mais elle se
retourna: c'tait bien Coupeau qui se jetait son petit verre de
schnick dans le gosier, d'un geste familier dj. Il mentait donc, il
en tait donc  l'eau-de-vie, maintenant! Elle rentra dsespre;
toute son pouvante de l'eau-de-vie la reprenait. Le vin, elle le
pardonnait, parce que le vin nourrit l'ouvrier; les alcools, au
contraire, taient des salets, des poisons qui taient  l'ouvrier le
got du pain. Ah! le gouvernement aurait bien d empcher la
fabrication de ces cochonneries!

En arrivant rue de la Goutte-d'Or, elle trouva toute la maison
bouleverse. Ses ouvrires avaient quitt l'tabli, et taient dans la
cour,  regarder en l'air. Elle interrogea Clmence.

--C'est le pre Bijard qui flanque une roule  sa femme, rpondit la
repasseuse. Il tait sous la porte, gris comme un Polonais,  la
guetter revenir du lavoir... Il lui a fait grimper l'escalier  coups
de poing, et maintenant il l'assomme l-haut, dans leur chambre...
Tenez, entendez-vous les cris?

Gervaise monta rapidement. Elle avait de l'amiti pour madame Bijard,
sa laveuse, qui tait une femme d'un grand courage. Elle esprait
mettre le hol. En haut, au sixime, la porte de la chambre tait
reste ouverte, quelques locataires s'exclamaient sur le carr, tandis
que madame Boche, devant la porte, criait:

--Voulez-vous bien finir!... On va aller chercher les sergents de
ville, entendez-vous!

Personne n'osait se risquer dans la chambre, parce qu'on connaissait
Bijard, une bte brute quand il tait sol. Il ne dessolait jamais,
d'ailleurs. Les rares jours o il travaillait, il posait un litre
d'eau-de-vie prs de son tau de serrurier, buvant au goulot toutes
les demi-heures. Il ne se soutenait plus autrement, il aurait pris feu
comme une torche, si l'on avait approch une allumette de sa bouche.

--Mais on ne peut pas la laisser massacrer! dit Gervaise toute
tremblante.

Et elle entra. La chambre, mansarde, trs propre, tait nue et
froide, vide par l'ivrognerie de l'homme, qui enlevait les draps du
lit pour les boire. Dans la lutte, la table avait roul jusqu' la
fentre, les deux chaises culbutes taient tombes, les pieds en
l'air. Sur le carreau, au milieu, madame Bijard, les jupes encore
trempes par l'eau du lavoir et colles  ses cuisses, les cheveux
arrachs, saignante, rlait d'un souffle fort, avec des oh! oh!
prolongs,  chaque coup de talon de Bijard. Il l'avait d'abord
abattue de ses deux poings; maintenant, il la pitinait.

--Ah! garce!... ah! garce!... ah! garce!... grognait-il d'une voix
touffe, accompagnant de ce mot chaque coup, s'affolant  le rpter,
frappant plus fort  mesure qu'il s'tranglait davantage.

Puis, la voix lui manqua, il continua de taper sourdement, follement,
raidi dans sa cotte et son bourgeron dguenills, la face bleuie sous
sa barbe sale, avec son front chauve tach de grandes plaques rouges.
Sur le carr, les voisins disaient qu'il la battait parce qu'elle lui
avait refus vingt sous, le matin. On entendit la voix de Boche, au
bas de l'escalier. Il appelait madame Boche, il lui criait:

--Descends, laisse-les se tuer, a fera de la canaille de moins.

Cependant, le pre Bru avait suivi Gervaise dans la chambre. A eux
deux, ils tchaient de raisonner le serrurier, de le pousser vers la
porte. Mais il se retournait, muet, une cume aux lvres; et, dans ses
yeux ples, l'alcool flambait, allumait une flamme de meurtre. La
blanchisseuse eut le poignet meurtri; le vieil ouvrier alla tomber sur
la table. Par terre, madame Bijard soufflait plus fort, la bouche
grande ouverte, les paupires closes. A prsent, Bijard la manquait;
il revenait, s'acharnait, frappait  ct, enrag, aveugl,
s'attrapant lui-mme avec les claques qu'il envoyait dans le vide. Et,
pendant toute cette tuerie, Gervaise voyait, dans un coin de la
chambre, la petite Lalie, alors ge de quatre ans, qui regardait son
pre assommer sa mre. L'enfant tenait entre ses bras, comme pour la
protger, sa soeur Henriette, sevre de la veille. Elle tait debout,
la tte serre dans une coiffe d'indienne, trs ple, l'air srieux.
Elle avait un large regard noir, d'une fixit pleine de penses, sans
une larme.

Quand Bijard eut rencontr une chaise et se fut tal sur le carreau,
o on le laissa ronfler, le pre Bru aida Gervaise  relever madame
Bijard. Maintenant, celle-ci pleurait  gros sanglots; et Lalie, qui
s'tait approche, la regardait pleurer, habitue  ces choses,
rsigne dj. La blanchisseuse, en redescendant, au milieu de la
maison calme, voyait toujours devant elle ce regard d'enfant de
quatre ans, grave et courageux comme un regard de femme.

--Monsieur Coupeau est sur le trottoir d'en face, lui cria Clmence,
ds qu'elle l'aperut. Il a l'air joliment poivre!

Coupeau traversait justement la rue. Il faillit enfoncer un carreau
d'un coup d'paule, en manquant la porte. Il avait une ivresse
blanche, les dents serres, le nez pinc. Et Gervaise reconnut tout de
suite le vitriol de l'Assommoir, dans le sang empoisonn qui lui
blmissait la peau. Elle voulut rire, le coucher, comme elle faisait
les jours o il avait le vin bon enfant. Mais il la bouscula, sans
desserrer les lvres; et, en passant, en gagnant de lui-mme son lit,
il leva le poing sur elle. Il ressemblait  l'autre, au solard qui
ronflait l-haut, las d'avoir tap. Alors, elle resta toute froide,
elle pensait aux hommes,  son mari,  Goujet,  Lantier, le coeur
coup, dsesprant d'tre jamais heureuse.



VII


La fte de Gervaise tombait le 19 juin. Les jours de fte, chez les
Coupeau, on mettait les petits plats dans les grands; c'taient des
noces dont on sortait ronds comme des balles, le ventre plein pour la
semaine. Il y avait un nettoyage gnral de la monnaie. Ds qu'on
avait quatre sous, dans le mnage, on les bouffait. On inventait des
saints sur l'almanach, histoire de se donner des prtextes de
gueuletons. Virginie approuvait joliment Gervaise de se fourrer de
bons morceaux sous le nez. Lorsqu'on a un homme qui boit tout,
n'est-ce pas? c'est pain bnit de ne pas laisser la maison s'en aller
en liquides et de se garnir d'abord l'estomac. Puisque l'argent filait
quand mme, autant valait-il faire gagner au boucher qu'au marchand de
vin. Et Gervaise, agourmandie, s'abandonnait  cette excuse. Tant pis!
a venait de Coupeau, s'ils n'conomisaient plus un rouge liard. Elle
avait encore engraiss, elle boitait davantage, parce que sa jambe,
qui s'enflait de graisse, semblait se raccourcir  mesure.

Cette anne-l, un mois  l'avance, on causa de la fte. On cherchait
des plats, on s'en lchait les lvres. Toute la boutique avait une
sacre envie de nocer. Il fallait une rigolade  mort, quelque chose
de pas ordinaire et de russi. Mon Dieu! on ne prenait pas tous les
jours du bon temps. La grosse proccupation de la blanchisseuse tait
de savoir qui elle inviterait; elle dsirait douze personnes  table,
pas plus, pas moins. Elle, son mari, maman Coupeau, madame Lerat, a
faisait dj quatre personnes de la famille. Elle aurait aussi les
Goujet et les Poisson. D'abord, elle s'tait bien promis de ne pas
inviter ses ouvrires, madame Putois et Clmence, pour ne pas les
rendre trop familires; mais, comme on parlait toujours de la fte
devant elles et que leurs nez s'allongeaient, elle finit par leur dire
de venir. Quatre et quatre, huit, et deux, dix. Alors, voulant
absolument complter les douze, elle se rconcilia avec les Lorilleux,
qui tournaient autour d'elle depuis quelque temps; du moins, il fut
convenu que les Lorilleux descendraient dner et qu'on ferait la paix,
le verre  la main. Bien sr, on ne peut pas toujours rester brouill
dans les familles. Puis, l'ide de la fte attendrissait tous les
coeurs. C'tait une occasion impossible  refuser. Seulement, quand
les Boche connurent le raccommodement projet, ils se rapprochrent
aussitt de Gervaise, avec des politesses, des sourires obligeants; et
il fallut les prier aussi d'tre du repas. Voil! on serait quatorze,
sans compter les enfants. Jamais elle n'avait donn un dner pareil,
elle en tait tout effare et glorieuse.

La fte tombait justement un lundi. C'tait une chance: Gervaise
comptait sur l'aprs-midi du dimanche pour commencer la cuisine. Le
samedi, comme les repasseuses bclaient leur besogne, il y eut une
longue discussion dans la boutique, afin de savoir ce qu'on mangerait,
dcidment. Une seule pice tait adopte depuis trois semaines: une
oie grasse rtie. On en causait avec des yeux gourmands. Mme, l'oie
tait achete. Maman Coupeau alla la chercher pour la faire soupeser 
Clmence et  madame Putois. Et il y eut des exclamations, tant la
bte parut norme, avec sa peau rude, ballonne de graisse jaune.

--Avant a, le pot-au-feu, n'est-ce pas? dit Gervaise. Le potage et
un petit morceau de bouilli, c'est toujours bon..... Puis, il faudrait
un plat  la sauce.

La grande Clmence proposa du lapin; mais on ne mangeait que de a;
tout le monde en avait par-dessus la tte. Gervaise rvait quelque
chose de plus distingu. Madame Putois ayant parl d'une blanquette de
veau, elles se regardrent toutes avec un sourire qui grandissait.
C'tait une ide; rien ne ferait l'effet d'une blanquette de veau.

--Aprs, reprit Gervaise, il faudrait encore un plat  la sauce.

Maman Coupeau songea  du poisson. Mais les autres eurent une grimace,
en tapant leurs fers plus fort. Personne n'aimait le poisson; a ne
tenait pas  l'estomac, et c'tait plein d'artes. Ce louchon
d'Augustine ayant os dire qu'elle aimait la raie, Clmence lui ferma
le bec d'une bourrade. Enfin, la patronne venait de trouver une pine
de cochon aux pommes de terre, qui avait de nouveau panoui les
visages, lorsque Virginie entra comme un coup de vent, la figure
allume.

--Vous arrivez bien! cria Gervaise. Maman Coupeau, montrez-lui donc
la bte.

Et maman Coupeau alla chercher une seconde fois l'oie grasse, que
Virginie dut prendre sur ses mains. Elle s'exclama. Sacredi! qu'elle
tait lourde! Mais elle la posa tout de suite au bord de l'tabli,
entre un jupon et un paquet de chemises. Elle avait la cervelle
ailleurs; elle emmena Gervaise dans la chambre du fond.

--Dites donc, ma petite, murmura-t-elle rapidement, je veux vous
avertir...... Vous ne devineriez jamais qui j'ai rencontr au bout de
la rue? Lantier, ma chre! Il est l  rder,  guetter..... Alors, je
suis accourue. a m'a effraye pour vous, vous comprenez.

La blanchisseuse tait devenue toute ple. Que lui voulait-il donc, ce
malheureux? Et justement il tombait en plein dans les prparatifs de
la fte. Jamais elle n'avait eu de chance; on ne pouvait pas lui
laisser prendre un plaisir tranquillement. Mais Virginie lui rpondait
qu'elle tait bien bonne de se tourner la bile. Pardi! si Lantier
s'avisait de la suivre, elle appellerait un agent et le ferait
coffrer. Depuis un mois que son mari avait obtenu sa place de sergent
de ville, la grande brune prenait des allures cavalires et parlait
d'arrter tout le monde. Comme elle levait la voix, en souhaitant
d'tre pince dans la rue,  la seule fin d'emmener elle-mme
l'insolent au poste et de le livrer  Poisson, Gervaise, d'un geste,
la supplia de se taire, parce que les ouvrires coutaient. Elle
rentra la premire dans la boutique; elle reprit, en affectant
beaucoup de calme:

--Maintenant, il faudrait un lgume?

--Hein? des petits pois au lard, dit Virginie. Moi, je ne mangerais
que de a.

--Oui, oui, des petits pois au lard! approuvrent toutes les autres,
pendant qu'Augustine, enthousiasme, enfonait de grands coups de
tisonnier dans la mcanique.

Le lendemain dimanche, ds trois heures, maman Coupeau alluma les deux
fourneaux de la maison et un troisime fourneau en terre emprunt aux
Boche. A trois heures et demie, le pot-au-feu bouillait dans une
grosse marmite, prte par le restaurant d' ct, la marmite du
mnage ayant sembl trop petite. On avait dcid d'accommoder la
veille la blanquette de veau et l'pine de cochon, parce que ces
plats-l sont meilleurs rchauffs; seulement, on ne lierait la sauce
de la blanquette qu'au moment de se mettre  table. Il resterait
encore bien assez de besogne pour le lundi, le potage, les pois au
lard, l'oie rtie. La chambre du fond tait tout claire par les
trois brasiers; des roux graillonnaient dans les polons, avec une
fume forte de farine brle; tandis que la grosse marmite soufflait
des jets de vapeur comme une chaudire, les flancs secous par des
glouglous graves et profonds. Maman Coupeau et Gervaise, un tablier
blanc nou devant elles, emplissaient la pice de leur hte  plucher
du persil,  courir aprs le poivre et le sel,  tourner la viande
avec la mouvette de bois. Elles avaient mis Coupeau dehors pour
dbarrasser le plancher. Mais elles eurent quand mme du monde sur le
dos toute l'aprs-midi. a sentait si bon la cuisine, dans la maison,
que les voisines descendirent les unes aprs les autres, entrrent
sous des prtextes, uniquement pour savoir ce qui cuisait; et elles se
plantaient l, en attendant que la blanchisseuse ft force de lever
les couvercles. Puis, vers cinq heures, Virginie parut; elle avait
encore vu Lantier; dcidment, on ne mettait plus les pieds dans la
rue sans le rencontrer. Madame Boche, elle aussi, venait de
l'apercevoir au coin du trottoir, avanant la tte d'un air sournois.
Alors, Gervaise, qui justement allait acheter un sou d'ognons brls
pour le pot-au-feu, fut prise d'un tremblement et n'osa plus sortir;
d'autant plus que la concierge et la couturire l'effrayaient beaucoup
en racontant des histoires terribles, des hommes attendant des femmes
avec des couteaux et des pistolets cachs sous leur redingote. Dame,
oui! on lisait a tous les jours dans les journaux; quand un de ces
gredins-l enrage de retrouver une ancienne heureuse, il devient
capable de tout. Virginie offrit obligeamment de courir chercher les
ognons brls. Il fallait s'aider entre femmes, on ne pouvait pas
laisser massacrer cette pauvre petite. Lorsqu'elle revint, elle dit
que Lantier n'tait plus l; il avait d filer, en se sachant
dcouvert. La conversation, autour des polons, n'en roula pas moins
sur lui jusqu'au soir. Madame Boche ayant conseill d'instruire
Coupeau, Gervaise montra une grande frayeur et la supplia de ne jamais
lcher un mot de ces choses. Ah bien! ce serait du propre! Son mari
devait dj se douter de l'affaire, car depuis quelques jours, en se
couchant, il jurait et donnait des coups de poing dans le mur. Elle en
restait les mains tremblantes,  l'ide que deux hommes se mangeraient
pour elle; elle connaissait Coupeau, il tait jaloux  tomber sur
Lantier avec ses cisailles. Et pendant que, toutes quatre, elles
s'enfonaient dans ce drame, les sauces, sur les fourneaux garnis de
cendre, mijotaient doucement; la blanquette et l'pine, quand maman
Coupeau les dcouvrait, avaient un petit bruit, un frmissement
discret; le pot-au-feu gardait son ronflement de chantre endormi le
ventre au soleil. Elles finirent par se tremper chacune une soupe dans
une tasse, pour goter le bouillon.

Enfin, le lundi arriva. Maintenant que Gervaise allait avoir quatorze
personnes  dner, elle craignait de ne pas pouvoir caser tout ce
monde. Elle se dcida  mettre le couvert dans la boutique; et encore,
ds le matin, mesura-t-elle avec un mtre, pour savoir dans quel sens
elle placerait la table. Ensuite, il fallut dmnager le linge,
dmonter l'tabli; c'tait l'tabli, pos sur d'autres trteaux, qui
devait servir de table. Mais, juste au milieu de tout ce remue-mnage,
une cliente se prsenta et fit une scne, parce qu'elle attendait son
linge depuis le vendredi; on se fichait d'elle, elle voulait son linge
immdiatement. Alors, Gervaise s'excusa, mentit avec aplomb; il n'y
avait pas de sa faute, elle nettoyait sa boutique, les ouvrires
reviendraient seulement le lendemain; et elle renvoya la cliente
calme, en lui promettant de s'occuper d'elle  la premire heure.
Puis, lorsque l'autre fut partie, elle clata en mauvaises paroles.
C'est vrai, si l'on coutait les pratiques, on ne prendrait pas mme
le temps de manger, on se tuerait la vie entire pour leurs beaux
yeux! On n'tait pas des chiens  l'attache, pourtant! Ah bien! quand
le Grand Turc en personne serait venu lui apporter un faux-col, quand
il se serait agi de gagner cent mille francs, elle n'aurait pas donn
un coup de fer ce lundi-l, parce qu' la fin c'tait son tour de
jouir un peu.

La matine entire fut employe  terminer les achats. Trois fois,
Gervaise sortit et rentra charge comme un mulet. Mais, au moment o
elle repartait pour commander le vin, elle s'aperut qu'elle n'avait
plus assez d'argent. Elle aurait bien pris le vin  crdit; seulement,
la maison ne pouvait pas rester sans le sou,  cause des mille petites
dpenses auxquelles on ne pense pas. Et, dans la chambre du fond,
maman Coupeau et elle se dsolrent, calculrent qu'il leur fallait au
moins vingt francs. O les trouver, ces quatre pices de cent sous?
Maman Coupeau, qui autrefois avait fait le mnage d'une petite actrice
du thtre des Batignolles, parla la premire du Mont-de-Pit.
Gervaise eut un rire de soulagement. tait-elle bte! elle n'y
songeait plus. Elle plia vivement sa robe de soie noire dans une
serviette, qu'elle pingla. Puis, elle cacha elle-mme le paquet sous
le tablier de maman Coupeau, en lui recommandant de le tenir bien
aplati sur son ventre,  cause des voisins, qui n'avaient pas besoin
de savoir; et elle vint guetter sur la porte, pour voir si on ne
suivait pas la vieille femme. Mais celle-ci n'tait pas devant le
charbonnier, qu'elle la rappela.

--Maman! maman!

Elle la fit rentrer dans la boutique, ta de son doigt son alliance,
en disant:

--Tenez, mettez a avec. Nous aurons davantage.

Et quand maman Coupeau lui eut rapport vingt-cinq francs, elle dansa
de joie. Elle allait commander en plus six bouteilles de vin cachet
pour boire avec le rti. Les Lorilleux seraient crass.

Depuis quinze jours, c'tait le rve des Coupeau: craser les
Lorilleux. Est-ce que ces sournois, l'homme et la femme, une jolie
paire vraiment, ne s'enfermaient pas quand ils mangeaient un bon
morceau, comme s'ils l'avaient vol? Oui, ils bouchaient la fentre
avec une couverture pour cacher la lumire et faire croire qu'ils
dormaient. Naturellement, a empchait les gens de monter; et ils
bfraient seuls, ils se dpchaient de s'empiffrer, sans lcher un mot
tout haut. Mme, le lendemain, ils se gardaient de jeter leurs os sur
les ordures, parce qu'on aurait su alors ce qu'ils avaient mang;
madame Lorilleux allait, au bout de la rue, les lancer dans une bouche
d'gout; un matin, Gervaise l'avait surprise vidant l son panier
plein d'cales d'hutres. Ah! non, pour sr, ces rapiats n'taient pas
larges des paules, et toutes ces manigances venaient de leur rage 
vouloir paratre pauvres. Eh bien! on leur donnerait une leon, on
leur prouverait qu'on n'tait pas chien. Gervaise aurait mis sa table
en travers de la rue, si elle avait pu, histoire d'inviter chaque
passant. L'argent, n'est-ce pas? n'a pas t invent pour moisir. Il
est joli, quand il luit tout neuf au soleil. Elle leur ressemblait si
peu maintenant, que, les jours o elle avait vingt sous, elle
s'arrangeait de faon  laisser croire qu'elle en avait quarante.

Maman Coupeau et Gervaise parlrent des Lorilleux, en mettant la
table, ds trois heures. Elles avaient accroch de grands rideaux dans
la vitrine; mais, comme il faisait chaud, la porte restait ouverte, la
rue entire passait devant la table. Les deux femmes ne posaient pas
une carafe, une bouteille, une salire, sans chercher  y glisser une
intention vexatoire pour les Lorilleux. Elles les avaient placs de
manire  ce qu'ils pussent voir le dveloppement superbe du couvert,
et elles leur rservaient la belle vaisselle, sachant bien que les
assiettes de porcelaine leur porteraient un coup.

--Non, non, maman, cria Gervaise, ne leur donnez pas ces
serviettes-l! J'en ai deux qui sont damasses.

--Ah bien! murmura la vieille femme, ils en crveront, c'est sr.

Et elles se sourirent, debout aux deux cts de cette grande table
blanche, o les quatorze couverts aligns leur causaient un gonflement
d'orgueil. a faisait comme une chapelle au milieu de la boutique.
--Aussi, reprit Gervaise, pourquoi sont-ils si rats!... Vous savez,
ils ont menti, le mois dernier, quand la femme a racont partout
qu'elle avait perdu un bout de chane d'or, en allant reporter
l'ouvrage. Vrai! si celle-l perd jamais quelque chose!... C'tait
simplement une faon de pleurer misre et de ne pas vous donner vos
cent sous.

--Je ne les ai encore vus que deux fois, mes cent sous, dit maman
Coupeau.

-Voulez-vous parier! le mois prochain, ils inventeront une autre
histoire... a explique pourquoi ils bouchent leur fentre, quand ils
mangent un lapin. N'est-ce pas? on serait en droit de leur dire:
Puisque vous mangez un lapin, vous pouvez bien donner cent sous 
votre mre. Oh! ils ont du vice!... Qu'est-ce que vous seriez
devenue, si je ne vous avais pas prise avec nous?

Maman Coupeau hocha la tte. Ce jour-l, elle tait tout  fait contre
les Lorilleux,  cause du grand repas que les Coupeau donnaient. Elle
aimait la cuisine, les bavardages autour des casseroles, les maisons
mises en l'air par les noces des jours de fte. D'ailleurs, elle
s'entendait d'ordinaire assez bien avec Gervaise. Les autres jours,
quand elles s'asticotaient ensemble, comme a arrive dans tous les
mnages, la vieille femme bougonnait, se disait horriblement
malheureuse d'tre ainsi  la merci de sa belle-fille. Au fond, elle
devait garder une tendresse pour madame Lorilleux; c'tait sa fille,
aprs tout.

--Hein? rpta Gervaise, vous ne seriez pas si grasse, chez eux? Et
pas de caf, pas de tabac, aucune douceur!... Dites, est-ce qu'ils
vous auraient mis deux matelas  votre lit?

--Non, bien sr, rpondit maman Coupeau. Lorsqu'ils vont entrer, je
me placerai en face de la porte pour voir leur nez.

Le nez des Lorilleux les gayait  l'avance. Mais il s'agissait de ne
pas rester plant l,  regarder la table. Les Coupeau avaient djeun
trs tard, vers une heure, avec un peu de charcuterie, parce que les
trois fourneaux taient dj occups, et qu'ils ne voulaient pas salir
la vaisselle lave pour le soir. A quatre heures les deux femmes
furent dans leur coup de feu. L'oie rtissait devant une coquille
place par terre, contre le mur,  ct de la fentre ouverte; et la
bte tait si grosse, qu'il avait fallu l'enfoncer de force dans la
rtissoire. Ce louchon d'Augustine, assise sur un petit banc, recevant
en plein le reflet d'incendie de la coquille, arrosait l'oie gravement
avec une cuiller  long manche. Gervaise s'occupait des pois au lard.
Maman Coupeau, la tte perdue au milieu de tous ces plats, tournait,
attendait le moment de mettre rchauffer l'pine et la blanquette.
Vers cinq heures, les invits commencrent  arriver. Ce furent
d'abord les deux ouvrires, Clmence et madame Putois, toutes deux
endimanches, la premire en bleu, la seconde en noir; Clmence tenait
un granium, madame Putois, un hliotrope; et Gervaise, qui justement
avait les mains blanches de farine, dut leur appliquer  chacune deux
gros baisers, les mains rejetes en arrire. Puis, sur leurs talons,
Virginie entra, mise comme une dame, en robe de mousseline imprime,
avec une charpe et un chapeau, bien qu'elle et eu seulement la rue 
traverser. Celle-l apportait un pot d'oeillets rouges. Elle prit
elle-mme la blanchisseuse dans ses grands bras et la serra fortement.
Enfin, parurent Boche avec un pot de penses, madame Boche avec un pot
de rsda, madame Lerat avec une citronnelle, un pot dont la terre
avait sali sa robe de mrinos violet. Tout ce monde s'embrassait,
s'entassait dans la chambre, au milieu des trois fourneaux et de la
coquille, d'o montait une chaleur d'asphyxie. Les bruits de friture
des polons couvraient les voix. Une robe qui accrocha la rtissoire,
causa une motion. a sentait l'oie si fort, que les nez
s'agrandissaient. Et Gervaise tait trs aimable, remerciait chacun de
son bouquet, sans cesser pour cela de prparer la liaison de la
blanquette, au fond d'une assiette creuse. Elle avait pos les pots
dans la boutique, au bout de la table, sans leur enlever leur haute
collerette de papier blanc. Un parfum doux de fleurs se mlait 
l'odeur de la cuisine.

--Voulez-vous qu'on vous aide? dit Virginie. Quand je pense que vous
travaillez depuis trois jours  toute cette nourriture, et qu'on va
rfler a en un rien de temps!

--Dame! rpondit Gervaise, a ne se ferait pas tout seul... Non, ne
vous salissez pas les mains. Vous voyez, tout est prt. Il n'y a plus
que le potage...

Alors on se mit  l'aise. Les dames posrent sur le lit leurs chles
et leurs bonnets, puis relevrent leurs jupes avec des pingles, pour
ne pas les salir. Boche, qui avait renvoy sa femme garder la loge
jusqu' l'heure du dner, poussait dj Clmence dans le coin de la
mcanique, en lui demandant si elle tait chatouilleuse; et Clmence
haletait, se tordait, pelotonne et les seins crevant son corsage, car
l'ide seule des chatouilles lui faisait courir un frisson partout.
Les autres dames, afin de ne pas gner les cuisinires, venaient
galement de passer dans la boutique, o elles se tenaient contre les
murs, en face de la table; mais, comme la conversation continuait par
la porte ouverte, et qu'on ne s'entendait pas,  tous moments elles
retournaient au fond, envahissant la pice avec de brusques clats de
voix, entourant Gervaise qui s'oubliait  leur rpondre, sa cuiller
fumante au poing. On riait, on en lchait de fortes. Virginie ayant
dit qu'elle ne mangeait plus depuis deux jours, pour se faire un trou,
cette grande sale de Clmence en raconta une plus raide: elle s'tait
creuse, en prenant le matin un bouillon pointu, comme les Anglais.
Alors, Boche donna un moyen de digrer tout de suite, qui consistait 
se serrer dans une porte, aprs chaque plat; a se pratiquait aussi
chez les Anglais, a permettait de manger douze heures  la file, sans
se fatiguer l'estomac. N'est-ce pas? la politesse veut qu'on mange,
lorsqu'on est invit  dner. On ne met pas du veau, et du cochon, et
de l'oie, pour les chats. Oh! la patronne pouvait tre tranquille: on
allait lui nettoyer a si proprement, qu'elle n'aurait mme pas besoin
de laver sa vaisselle le lendemain. Et la socit semblait s'ouvrir
l'apptit en venant renifler au-dessus ds polons et de la
rtissoire. Les dames finirent par faire les jeunes filles; elles
jouaient  se pousser, elles couraient d'une pice  l'autre,
branlant le plancher, remuant et dveloppant les odeurs de cuisine
avec leurs jupons, dans un vacarme assourdissant, o les rires se
mlaient au bruit du couperet de maman Coupeau, hachant du lard.

Justement, Goujet se prsenta au moment o tout le monde sautait en
criant, pour la rigolade. Il n'osait pas entrer, intimid, avec un
grand rosier blanc entre les bras, une plante magnifique dont la tige
montait jusqu' sa figure et mlait des fleurs dans sa barbe jaune.
Gervaise courut  lui, les joues enflammes par le feu des fourneaux.
Mais il ne savait pas se dbarrasser de son pot; et, quand elle le lui
eut pris des mains, il bgaya, n'osant l'embrasser. Ce fut elle qui
dut se hausser, poser la joue contre ses lvres; mme il tait si
troubl, qu'il l'embrassa sur l'oeil, rudement,  l'borgner. Tous
deux restrent tremblants.

--Oh! monsieur Goujet, c'est trop beau! dit-elle en plaant le rosier
 ct des autres fleurs, qu'il dpassait de tout son panache de
feuillage.

--Mais non, mais non, rptait-il sans trouver autre chose.

Et, quand il eut pouss un gros soupir, un peu remis, il annona qu'il
ne fallait pas compter sur sa mre; elle avait sa sciatique. Gervaise
fut dsole; elle parla de mettre un morceau d'oie de ct, car elle
tenait absolument  ce que madame Goujet manget de la bte.
Cependant, on n'attendait plus personne. Coupeau devait flner par l,
dans le quartier, avec Poisson, qu'il tait all prendre chez lui,
aprs le djeuner; ils ne tarderaient pas  rentrer, ils avaient
promis d'tre exacts pour six heures. Alors, comme le potage tait
presque cuit, Gervaise appela madame Lerat, en disant que le moment
lui semblait venu de monter chercher les Lorilleux. Madame Lerat,
aussitt, devint trs grave: c'tait elle qui avait men toute la
ngociation et rgl entre les deux mnages comment les choses se
passeraient. Elle remit son chle et son bonnet; elle monta, raide
dans ses jupes, l'air important. En bas, la blanchisseuse continua 
tourner son potage, des ptes d'Italie, sans dire un mot. La socit,
brusquement srieuse, attendait avec solennit.

Ce fut madame Lerat qui reparut la premire. Elle avait fait le tour
par la rue, pour donner plus de pompe  la rconciliation. Elle tint
de la main la porte de la boutique grande ouverte, tandis que madame
Lorilleux, en robe de soie, s'arrtait sur le seuil. Tous les invits
s'taient levs. Gervaise s'avana, embrassa sa belle-soeur, comme il
tait convenu, en disant:

--Allons, entrez. C'est fini, n'est-ce pas?... Nous serons gentilles
toutes les deux.

Et madame Lorilleux rpondit:

--Je ne demande pas mieux que a dure toujours.

Quand elle fut entre, Lorilleux s'arrta galement sur le seuil, et
il attendit aussi d'tre embrass, avant de pntrer dans la boutique.
Ni l'un ni l'autre n'avait apport de bouquet; ils s'y taient
refuss, ils trouvaient qu'ils auraient trop l'air de se soumettre 
la Banban, s'ils arrivaient chez elle avec des fleurs, la premire
fois. Cependant, Gervaise criait  Augustine de donner deux litres.
Puis, sur un bout de la table, elle versa des verres de vin, appela
tout le monde. Et chacun prit un verre, on trinqua  la bonne amiti
de la famille. Il y eut un silence, la socit buvait, les dames
levaient le coude, d'un trait, jusqu' la dernire goutte.

--Rien n'est meilleur avant la soupe, dclara Boche, avec un
claquement de langue. a vaut mieux qu'un coup de pied au derrire.

Maman Coupeau s'tait place en face de la porte, pour voir le nez des
Lorilleux. Elle tirait Gervaise par la jupe, elle l'emmena dans la
pice du fond. Et, toutes deux penches au-dessus du potage, elles
causrent vivement,  voix basse.

--Hein? quel pif! dit la vieille femme. Vous n'avez pas pu les voir,
vous. Mais moi, je les guettais... Quand elle a aperu la table,
tenez! sa figure s'est tortille comme a, les coins de sa bouche sont
monts toucher ses yeux; et lui, a l'a trangl, il s'est mis 
tousser... Maintenant, regardez-les, l-bas; ils n'ont plus de salive,
ils se mangent les lvres.

--a fait de la peine, des gens jaloux  ce point, murmura Gervaise.

Vrai, les Lorilleux avaient une drle de tte. Personne, bien sr,
n'aime  tre cras; dans les familles surtout, quand les uns
russissent, les autres ragent, c'est naturel. Seulement, on se
contient, n'est-ce pas? on ne se donne pas en spectacle. Eh bien! les
Lorilleux ne pouvaient pas se contenir. C'tait plus fort qu'eux, ils
louchaient, ils avaient le bec de travers. Enfin, a se voyait si
clairement, que les autres invits les regardaient et leur demandaient
s'ils n'taient pas indisposs. Jamais ils n'avaleraient la table avec
ses quatorze couverts, son linge blanc, ses morceaux de pain coups 
l'avance. On se serait cru dans un restaurant des boulevards. Madame
Lorilleux fit le tour, baissa le nez pour ne pas voir les fleurs; et,
sournoisement, elle tta la grande nappe, tourmente par l'ide
qu'elle devait tre neuve.

--Nous y sommes! cria Gervaise, en reparaissant, souriante, les bras
nus, ses petits cheveux blonds envols sur les tempes.

Les invits pitinaient autour de la table. Tous avaient faim,
billaient lgrement, l'air embt.

--Si le patron arrivait, reprit la blanchisseuse, nous pourrions
commencer.

--Ah bien! dit madame Lorilleux, la soupe a le temps de refroidir...
Coupeau oublie toujours. Il ne fallait pas le laisser filer.

Il tait dj six heures et demie. Tout brlait, maintenant; l'oie
serait trop cuite. Alors, Gervaise, dsole, parla d'envoyer quelqu'un
dans le quartier voir, chez les marchands de vin, si l'on
n'apercevrait pas Coupeau. Puis, comme Goujet s'offrait, elle voulut
aller avec lui; Virginie, inquite de son mari, les accompagna. Tous
les trois, en cheveux, barraient le trottoir. Le forgeron, qui avait
sa redingote, tenait Gervaise  son bras gauche et Virginie  son bras
droit: il faisait le panier  deux anses, disait-il; et le mot leur
parut si drle, qu'ils s'arrtrent, les jambes casses par le rire.
Ils se regardrent dans la glace du charcutier, ils rirent plus fort.
A Goujet tout noir, les deux femmes semblaient deux cocottes
mouchetes, la couturire avec sa toilette de mousseline seme de
bouquets roses, la blanchisseuse en robe de percale blanche  pois
bleus, les poignets nus, une petite cravate de soie grise noue au
cou. Le monde se retournait pour les voir passer, si gais, si frais,
endimanchs un jour de semaine, bousculant la foule qui encombrait la
rue des Poissonniers, dans la tide soire de juin. Mais il ne
s'agissait pas de rigoler. Ils allaient droit  la porte de chaque
marchand de vin, allongeaient la tte, cherchaient devant le comptoir.
Est-ce que cet animal de Coupeau tait parti boire la goutte 
l'Arc-de-Triomphe? Dj ils avaient battu tout le haut de la rue,
regardant aux bons endroits:  la _Petite-Civette_, renomme pour les
prunes; chez la mre Baquet, qui vendait du vin d'Orlans  huit sous;
au _Papillon_, le rendez-vous de messieurs les cochers, des gens
difficiles. Pas de Coupeau. Alors, comme ils descendaient vers le
boulevard, Gervaise, en passant devant Franois, le mastroquet du
coin, poussa un lger cri.

--Quoi donc? demanda Goujet.

La blanchisseuse ne riait plus. Elle tait trs-blanche, et si
motionne, qu'elle avait failli tomber. Virginie comprit tout d'un
coup, envoyant chez Franois, assis  une table, Lantier qui dnait
tranquillement. Les deux femmes entranrent le forgeron.

--Le pied m'a tourn, dit Gervaise, quand elle put parler.

Enfin, au bas de la rue, ils dcouvrirent Coupeau et Poisson dans
l'Assommoir du pre Colombe. Ils se tenaient debout, au milieu d'un
tas d'hommes; Coupeau, en blouse grise, criait, avec des gestes
furieux et des coups de poing sur le comptoir; Poisson, qui n'tait
pas de service ce jour-l, serr dans un vieux paletot marron,
l'coutait, la mine terne et silencieuse, hrissant son impriale et
ses moustaches rouges. Goujet laissa les femmes au bord du trottoir,
vint poser la main sur l'paule du zingueur. Mais quand ce dernier
aperut Gervaise et Virginie dehors, il se fcha. Qui est-ce qui lui
avait fichu des femelles de cette espce? Voil que les jupons le
relanaient maintenant! Eh bien! il ne bougerait pas, elles pouvaient
manger leur saloperie de dner toutes seules. Pour l'apaiser, il
fallut que Goujet acceptt une tourne de quelque chose; encore mit-il
de la mchancet  traner cinq grandes minutes devant le comptoir.
Lorsqu'il sortit enfin, il dit  sa femme:

--a ne me va pas... Je reste o j'ai affaire, entends-tu!

Elle ne rpondit rien. Elle tait toute tremblante. Elle avait d
causer de Lantier avec Virginie, car celle-ci poussa son mari et
Goujet en leur criant de marcher les premiers. Les deux femmes se
mirent ensuite aux cts du zingueur, pour l'occuper et l'empcher de
voir. Il tait  peine allum, plutt tourdi d'avoir gueul que
d'avoir bu. Par taquinerie, comme elles semblaient vouloir suivre le
trottoir de gauche, il les bouscula, il passa sur le trottoir de
droite. Elles coururent, effrayes, et tchrent de masquer la porte
de Franois. Mais Coupeau devait savoir que Lantier tait l. Gervaise
demeura stupide, en l'entendant grogner:

--Oui, n'est-ce pas! ma biche, il y a l un cadet de notre
connaissance. Faut pas me prendre pour un jobard... Que je te pince 
te balader encore, avec tes yeux en coulisse!

Et il lcha des mots crus. Ce n'tait pas lui qu'elle cherchait, les
coudes  l'air, la margoulette enfarine; c'tait son ancien marlou.
Puis, brusquement, il fut pris d'une rage folle contre Lantier. Ah! le
brigand, ah! la crapule! Il fallait que l'un des deux restt sur le
trottoir, vid comme un lapin. Cependant, Lantier paraissait ne pas
comprendre, mangeait lentement du veau  l'oseille. On commenait 
s'attrouper. Virginie emmena enfin Coupeau, qui se calma subitement,
ds qu'il eut tourn le coin de la rue. N'importe, on revint  la
boutique moins gaiement qu'on n'en tait sorti.

Autour de la table, les invits attendaient avec des mines longues. Le
zingueur donna des poignes de main, en se dandinant devant les dames.
Gervaise, un peu oppresse, parlait  demi-voix, faisait placer le
monde. Mais, brusquement, elle s'aperut que, madame Goujet n'tant
pas venue, une place allait rester vide, la place  ct de madame
Lorilleux.

--Nous sommes treize! dit-elle, trs mue, voyant l une nouvelle
preuve du malheur dont elle se sentait menace depuis quelque temps.

Les dames, dj assises, se levrent d'un air inquiet et fch. Madame
Putois offrit de se retirer, parce que, selon elle, il ne fallait pas
jouer avec a; d'ailleurs, elle ne toucherait  rien, les morceaux ne
lui profiteraient pas. Quant  Boche, il ricanait: il aimait mieux
tre treize que quatorze; les parts seraient plus grosses, voil tout.

--Attendez! reprit Gervaise. a va s'arranger.

Et, sortant sur le trottoir, elle appela le pre Bru qui traversait
justement la chausse. Le vieil ouvrier entra, courb, roidi, la face
muette.

--Asseyez-vous l, mon brave homme, dit la blanchisseuse. Vous voulez
bien manger avec nous, n'est-ce pas?

Il hocha simplement la tte. Il voulait bien, a lui tait gal.

--Hein! autant lui qu'un autre, continua-t-elle, baissant la voix. Il
ne mange pas souvent  sa faim. Au moins, il se rgalera encore une
fois... Nous n'aurons pas de remords  nous emplir, maintenant.

Goujet avait les yeux humides, tant il tait touch. Les autres
s'apitoyrent, trouvrent a trs bien, en ajoutant que a leur
porterait bonheur  tous. Cependant, madame Lorilleux ne semblait pas
contente d'tre prs du vieux; elle s'cartait, elle jetait des coups
d'oeil dgots sur ses mains durcies, sur sa blouse rapice et
dteinte. Le pre Bru restait la tte basse, gn surtout par la
serviette qui cachait l'assiette, devant lui. Il finit par l'enlever
et la posa doucement au bord de la table, sans songer  la mettre sur
ses genoux.

Enfin, Gervaise servait le potage aux ptes d'Italie, les invits
prenaient leurs cuillers, lorsque Virginie fit remarquer que Coupeau
avait encore disparu. Il tait peut-tre bien retourn chez le pre
Colombe. Mais la socit se fcha. Cette fois, tant pis! on ne
courrait pas aprs lui, il pouvait rester dans la rue, s'il n'avait
pas faim. Et, comme les cuillers tapaient au fond des assiettes,
Coupeau reparut, avec deux pots, un sous chaque bras, une girofle et
une balsamine. Toute la table battit des mains, Lui, galant, alla
poser ses pots, l'un  droite, l'autre  gauche du verre de Gervaise;
puis, il se pencha, et, l'embrassant:

--Je t'avais oublie, ma biche... a n'empche pas, on s'aime tout de
mme, dans un jour comme le jour d'aujourd'hui.

--Il est trs bien, monsieur Coupeau, ce soir, murmura Clmence 
l'oreille de Boche. Il a tout ce qu'il lui faut, juste assez pour tre
aimable.

La bonne manire du patron rtablit la gaiet, un moment compromise.
Gervaise, tranquillise, tait redevenue toute souriante. Les convives
achevaient le potage. Puis les litres circulrent, et l'on but le
premier verre de vin, quatre doigts de vin pur, pour faire couler les
ptes. Dans la pice voisine, on entendait les enfants se disputer. Il
y avait l tienne, Nana, Pauline et le petit Victor Fauconnier. On
s'tait dcid  leur installer une table pour eux quatre, en leur
recommandant d'tre bien sages. Ce louchon d'Augustine, qui
surveillait les fourneaux, devait manger sur ses genoux.

--Maman! maman! s'cria brusquement Nana, c'est Augustine qui laisse
tomber son pain dans la rtissoire!

La blanchisseuse accourut et surprit le louchon en train de se brler
le gosier, pour avaler plus vite une tartine toute trempe de graisse
d'oie bouillante. Elle la calotta, parce que cette satane gamine
criait que ce n'tait pas vrai.

Aprs le boeuf, quand la blanquette apparut, servie dans un saladier,
le mnage n'ayant pas de plat assez grand, un rire courut parmi les
convives.

--a va devenir srieux, dclara Poisson, qui parlait rarement.

Il tait sept heures et demie. Ils avaient ferm la porte de la
boutique, afin de ne pas tre mouchards par le quartier; en face
surtout, le petit horloger ouvrait des yeux comme des tasses, et leur
tait les morceaux de la bouche, d'un regard si glouton, que a les
empchait de manger. Les rideaux pendus devant les vitres laissaient
tomber une grande lumire blanche, gale, sans une ombre, dans
laquelle baignait la table, avec ses couverts encore symtriques, ses
pots de fleurs habills de hautes collerettes de papier; et cette
clart ple, ce lent crpuscule donnait  la socit un air distingu.
Virginie trouva le mot: elle regarda la pice, close et tendue de
mousseline, et dclara que c'tait gentil. Quand une charrette passait
dans la rue, les verres sautaient sur la nappe, les dames taient
obliges de crier aussi fort que les hommes. Mais on causait peu, on
se tenait bien, on se faisait des politesses. Coupeau seul tait en
blouse, parce que, disait-il, on n'a pas besoin de se gner avec des
amis, et que la blouse est du reste le vtement d'honneur de
l'ouvrier. Les dames, sangles dans leur corsage, avaient des bandeaux
empts de pommade, o le jour se refltait; tandis que les messieurs,
assis loin de la table, bombaient la poitrine et cartaient les
coudes, par crainte de tacher leur redingote.

Ah! tonnerre! quel trou dans la blanquette! Si l'on ne parlait gure,
on mastiquait ferme. Le saladier se creusait, une cuiller plante dans
la sauce paisse, une bonne sauce jaune qui tremblait comme une gele.
L dedans, on pchait les morceaux de veau; et il y en avait toujours,
le saladier voyageait de main en main, les visages se penchaient et
cherchaient des champignons. Les grands pains, poss contre le mur,
derrire les convives, avaient l'air de fondre. Entre les bouches, on
entendait les culs des verres retomber sur la table. La sauce tait un
peu trop sale, il fallut quatre litres pour noyer cette bougresse de
blanquette, qui s'avalait comme une crme et qui vous mettait un
incendie dans le ventre. Et l'on n'eut pas le temps de souffler,
l'pine de cochon, monte sur un plat creux, flanque de grosses
pommes de terre rondes, arrivait au milieu d'un nuage. Il y eut un
cri. Sacr nom! c'tait trouv! Tout le monde aimait a. Pour le coup,
on allait se mettre en apptit; et chacun suivait le plat d'un oeil
oblique, en essuyant son couteau sur son pain, afin d'tre prt. Puis,
lorsqu'on se fut servi, on se poussa du coude, on parla, la bouche
pleine. Hein? quel beurre, cette pine! quelque chose de doux et de
solide qu'on sentait couler le long de son boyau, jusque dans ses
bottes. Les pommes de terre taient un sucre. a n'tait pas sal;
mais, juste  cause des pommes de terre, a demandait un coup
d'arrosoir toutes les minutes. On cassa le goulot  quatre nouveaux
litres. Les assiettes furent si proprement torches, qu'on n'en
changea pas pour manger les pois au lard. Oh! les lgumes ne tiraient
pas  consquence. On gobait a  pleine cuiller, en s'amusant. De la
vraie gourmandise enfin, comme qui dirait le plaisir des dames. Le
meilleur, dans les pois, c'taient les lardons, grills  point, puant
le sabot de cheval. Deux litres suffirent.

--Maman! maman! cria tout  coup Nana, c'est Augustine qui met ses
mains dans mon assiette!

--Tu m'embtes! fiche-lui une claque! rpondit Gervaise, en train de
se bourrer de petits pois.

Dans la pice voisine,  la table des enfants, Nana faisait la
matresse de maison. Elle s'tait assise  ct de Victor et avait
plac son frre tienne prs de la petite Pauline; comme a, ils
jouaient au mnage, ils taient des maris en partie de plaisir.
D'abord, Nana avait servi ses invits trs gentiment, avec des mines
souriantes de grande personne; mais elle venait de cder  son amour
des lardons, elle les avait tous gards pour elle. Ce louchon
d'Augustine, qui rdait sournoisement autour des enfants, profitait de
a pour prendre les lardons  pleine main, sous prtexte de refaire le
partage. Nana, furieuse, la mordit au poignet.

--Ah! tu sais, murmura Augustine, je vais rapporter  ta mre
qu'aprs la blanquette tu as dit  Victor de t'embrasser.

Mais tout rentra dans l'ordre, Gervaise et maman Coupeau arrivaient
pour dbrocher l'oie. A la grande table, on respirait, renvers sur
les dossiers des chaises. Les hommes dboutonnaient leur gilet, les
dames s'essuyaient la figure avec leur serviette. Le repas fut comme
interrompu; seuls, quelques convives, les mchoires en branle,
continuaient  avaler de grosses bouches de pain, sans mme s'en
apercevoir. On laissait la nourriture se tasser, on attendait. La
nuit, lentement, tait tombe; un jour sale, d'un gris de cendre,
s'paississait derrire les rideaux. Quand Augustine posa deux lampes
allumes, une  chaque bout de la table, la dbandade du couvert
apparut sous la vive clart, les assiettes et les fourchettes grasses,
la nappe tache de vin, couverte de miettes. On touffait dans l'odeur
forte qui montait. Cependant, les nez se tournaient vers la cuisine, 
certaines bouffes chaudes.

--Peut-on vous donner un coup de main? cria Virginie.

Elle quitta sa chaise, passa dans la pice voisine. Toutes les femmes,
une  une, la suivirent. Elles entourrent la rtissoire, elles
regardrent avec un intrt profond Gervaise et maman Coupeau qui
tiraient sur la bte. Puis, une clameur s'leva, o l'on distinguait
les voix aigus et les sauts de joie des enfants. Et il y eut une
rentre triomphale: Gervaise portait l'oie, les bras raidis, la face
suante, panouie dans un large rire silencieux; les femmes marchaient
derrire elle, riaient comme elle; tandis que Nana, tout au bout, les
yeux dmesurment ouverts, se haussait pourvoir. Quand l'oie fut sur
la table, norme, dore, ruisselante de jus, on ne l'attaqua pas tout
de suite. C'tait un tonnement, une surprise respectueuse, qui avait
coup la voix  la socit. On se la montrait avec des clignements
d'yeux et des hochements de menton. Sacr mtin! quelle dame! quelles
cuisses et quel ventre!

--Elle ne s'est pas engraisse  lcher les murs, celle-l! dit
Boche.

Alors, on entra dans des dtails sur la bte. Gervaise prcisa des
faits: la bte tait la plus belle pice qu'elle et trouve chez le
marchand de volailles du faubourg Poissonnire; elle pesait douze
livres et demie  la balance du charbonnier; on avait brl un
boisseau de charbon pour la faire cuire, et elle venait de rendre
trois bols de graisse. Virginie l'interrompit pour se vanter d'avoir
vu la bte crue: on l'aurait mange comme a, disait-elle, tant la
peau tait fine et blanche, une peau de blonde, quoi! Tous les hommes
riaient avec une gueulardise polissonne, qui leur gonflait les lvres.
Cependant, Lorilleux et madame Lorilleux pinaient le nez, suffoqus
de voir une oie pareille sur la table de la Banban.

--Eh bien! voyons, on ne va pas la manger entire, finit par dire la
blanchisseuse. Qui est-ce qui coupe?... Non, non, pas moi! C'est trop
gros, a me fait peur.

Coupeau s'offrait. Mon Dieu! c'tait bien simple: on empoignait les
membres, on tirait dessus; les morceaux restaient bons tout de mme.
Mais on se rcria, on reprit de force le couteau de cuisine au
zingueur; quand il dcoupait, il faisait un vrai cimetire dans le
plat. Pendant un moment, on chercha un homme de bonne volont. Enfin,
madame Lerat dit d'une voix aimable:

--coutez, c'est  monsieur Poisson... certainement,  monsieur
Poisson...

Et, comme la socit semblait ne pas comprendre, elle ajouta avec une
intention plus flatteuse encore:

--Bien sr, c'est  monsieur Poisson, qui a l'usage des armes.

Et elle passa au sergent de ville le couteau de cuisine qu'elle tenait
 la main. Toute la table eut un rire d'aise et d'approbation. Poisson
inclina la tte avec une raideur militaire et prit l'oie devant lui.
Ses voisines, Gervaise et madame Boche, s'cartrent, firent de la
place  ses coudes. Il dcoupait lentement, les gestes largis, les
yeux fixs sur la bte, comme pour la clouer au fond du plat. Quand il
enfona le couteau dans la carcasse, qui craqua, Lorilleux eut un lan
de patriotisme. Il cria:

--Hein! si c'tait un Cosaque!

--Est-ce que vous vous tes battu avec des Cosaques, monsieur
Poisson? demanda madame Boche.

--Non, avec des Bdouins, rpondit le sergent de ville, qui dtachait
une aile. Il n'y a plus de Cosaques.

Mais un gros silence se fit. Les ttes s'allongeaient, les regards
suivaient le couteau. Poisson mnageait une surprise. Brusquement, il
donna un dernier coup; l'arrire-train de la bte se spara et se tint
debout, le croupion en l'air: c'tait le bonnet d'vque. Alors,
l'admiration clata. Il n'y avait que les anciens militaires pour tre
aimables en socit. Cependant, l'oie venait de laisser chapper un
flot de jus par le trou bant de son derrire; et Boche rigolait.

--Moi, je m'abonne, murmura-t-il, pour qu'on me fasse comme a pipi
dans la bouche.

--Oh! le sale! crirent les dames. Faut-il tre sale!

--Non, je ne connais pas d'homme aussi dgotant! dit madame Boche,
plus furieuse que les autres. Tais-toi, entends-tu! Tu dgoterais une
arme... Vous savez que c'est pour tout manger!

A ce moment, Clmence rptait, au milieu du bruit, avec insistance:

--Monsieur Poisson, coutez, monsieur Poisson... Vous me garderez le
croupion, n'est-ce pas?

--Ma chre, le croupion vous revient de droit, dit madame Lerat, de
son air discrtement grillard.

Pourtant, l'oie tait dcoupe. Le sergent de ville, aprs avoir
laiss la socit admirer le bonnet d'vque pendant quelques minutes,
venait d'abattre les morceaux et de les ranger autour du plat. On
pouvait se servir. Mais les dames, qui dgrafaient leur robe, se
plaignaient de la chaleur. Coupeau cria qu'on tait chez soi, qu'il
emmiellait les voisins; et il ouvrit toute grande la porte de la rue,
la noce continua au milieu du roulement des fiacres et de la
bousculade des passants sur les trottoirs. Alors, les mchoires
reposes, un nouveau trou dans l'estomac, on recommena  dner, on
tomba sur l'oie furieusement. Rien qu' attendre et  regarder
dcouper la bte, disait ce farceur de Boche, a lui avait fait
descendre la blanquette et l'pine dans les mollets.

Par exemple, il y eut l un fameux coup de fourchette; c'est--dire
que personne de la socit ne se souvenait de s'tre jamais coll une
pareille indigestion sur la conscience. Gervaise, norme, tasse sur
les coudes, mangeait de gros morceaux de blanc, ne parlant pas, de
peur de perdre une bouche; et elle tait seulement un peu honteuse
devant Goujet, ennuye de se montrer ainsi, gloutonne comme une
chatte. Goujet, d'ailleurs, s'emplissait trop lui-mme,  la voir
toute rose de nourriture. Puis, dans sa gourmandise, elle restait si
gentille et si bonne! Elle ne parlait pas, mais elle se drangeait 
chaque instant, pour soigner le pre Bru et lui passer quelque chose
de dlicat sur son assiette. C'tait mme touchant de regarder cette
gourmande s'enlever un bout d'aile de la bouche, pour le donner au
vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tte
basse, abti de tant bfrer, lui dont le gsier avait perdu le got du
pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rti; ils en prenaient
pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la
boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient
voulu de la carcasse; la carcasse, c'est le morceau des dames. Madame
Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman
Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux
dernires dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle tait
rissole, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie; si
bien que Poisson jetait  sa femme des regards svres, en lui
ordonnant de s'arrter, parce qu'elle en avait assez comme a: une
fois dj, pour avoir trop mang d'oie rtie, elle tait reste quinze
jours au lit, le ventre enfl. Mais Coupeau se fcha et servit un haut
de cuisse  Virginie, criant que, tonnerre de Dieu! si elle ne le
dcrottait pas, elle n'tait pas une femme. Est-ce que l'oie avait
jamais fait du mal  quelqu'un? Au contraire, l'oie gurissait les
maladies de rate. On croquait a sans pain, comme un dessert. Lui, en
aurait bouff toute la nuit, sans tre incommod; et, pour crner, il
s'enfonait un pilon entier dans la bouche. Cependant, Clmence
achevait son croupion, le suait avec un gloussement des lvres, en se
tordant de rire sur sa chaise,  cause de Boche qui lui disait tout
bas des indcences. Ah! nom de Dieu! oui, on s'en flanqua une bosse!
Quand on y est, on y est, n'est-ce pas? et si l'on ne se paie qu'un
gueuleton par-ci par-l, on serait joliment godiche de ne pas s'en
fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler 
mesure. Les dames taient grosses. Ils ptaient dans leur peau, les
sacrs goinfres! La bouche ouverte, le menton barbouill de graisse,
ils avaient des faces pareilles  des derrires, et si rouges, qu'on
aurait dit des derrires de gens riches, crevant de prosprit.

Et le vin donc, mes enfants! a coulait autour de la table comme l'eau
coule  la Seine. Un vrai ruisseau, lorsqu'il a plu et que la terre a
soif. Coupeau versait de haut, pour voir le jet rouge cumer; et quand
un litre tait vide, il faisait la blague de retourner le goulot et de
le presser du geste familier aux femmes qui traient les vaches. Encore
une ngresse qui avait la gueule casse! Dans un coin de la boutique,
le tas des ngresses mortes grandissait, un cimetire de bouteilles
sur lequel on poussait les ordures de la nappe. Madame Putois ayant
demand de l'eau, le zingueur indign venait d'enlever lui-mme les
carafes. Est-ce que les honntes gens buvaient de l'eau? Elle voulait
donc avoir des grenouilles dans l'estomac? Et les verres se vidaient
d'une lampe, on entendait le liquide jet d'un trait tomber dans la
gorge, avec le bruit des eaux de pluie le long des tuyaux de descente,
les jours d'orage. Il pleuvait du piqueton, quoi? un piqueton qui
avait d'abord un got de vieux tonneau, mais auquel on s'habituait
joliment,  ce point qu'il finissait par sentir la noisette. Ah! Dieu
de Dieu! les jsuites avaient beau dire, le jus de la treille tait
tout de mme une fameuse invention! La socit riait, approuvait; car,
enfin, l'ouvrier n'aurait pas pu vivre sans le vin, le papa No devait
avoir plant la vigne pour les zingueurs, les tailleurs et les
forgerons. Le vin dcrassait et reposait du travail, mettait le feu au
ventre des fainants; puis, lorsque le farceur vous jouait des tours,
eh bien! le roi n'tait pas votre oncle, Paris vous appartenait. Avec
a que l'ouvrier, chin, sans le sou, mpris par les bourgeois,
avait tant de sujets de gaiet, et qu'on tait bienvenu de lui
reprocher une cocarde de temps  autre, prise  la seule fin de voir
la vie en rose! Hein!  cette heure, justement, est-ce qu'on ne se
fichait pas de l'empereur? Peut-tre bien que l'empereur lui aussi
tait rond, mais a n'empchait pas, on se fichait de lui, on le
dfiait bien d'tre plus rond et de rigoler davantage. Zut pour les
aristos! Coupeau envoyait le monde  la balanoire. Il trouvait les
femmes chouettes, il tapait sur sa poche o trois sous se battaient,
en riant comme s'il avait remu des pices de cent sous  la pelle.
Goujet lui-mme, si sobre d'habitude, se piquait le nez. Les yeux de
Boche se rapetissaient, ceux de Lorilleux devenaient ples, tandis que
Poisson roulait des regards de plus en plus svres dans sa face
bronze d'ancien soldat. Ils taient dj sols comme des tiques. Et
les dames avaient leur pointe, oh! une culotte encore lgre, le vin
pur aux joues, avec un besoin de se dshabiller qui leur faisait
enlever leur fichu; seule, Clmence commenait  n'tre plus
convenable. Mais, brusquement, Gervaise se souvint des six bouteilles
de vin cachet; elle avait oubli de les servir avec l'oie; elle les
apporta, on emplit les verres. Alors, Poisson se souleva et dit, son
verre  la main:

--Je bois  la sant de la patronne.

Toute la socit, avec un fracas de chaises remues, se mit debout;
les bras se tendirent, les verres se choqurent, au milieu d'une
clameur.

--Dans cinquante ans d'ici! cria Virginie.

--Non, non, rpondit Gervaise mue et souriante, je serais trop
vieille. Allez, il vient un jour o l'on est content de partir.

Cependant, par la porte grande ouverte, le quartier regardait et tait
de la noce. Des passants s'arrtaient dans le coup de lumire largi
sur les pavs, et riaient d'aise,  voir ces gens avaler de si bon
coeur. Les cochers, penchs sur leurs siges, fouettant leurs rosses,
jetaient un regard, lchaient une rigolade: Dis donc, tu ne paies
rien?... Oh! la grosse mre, je vas chercher l'accoucheuse!... Et
l'odeur de l'oie rjouissait et panouissait la rue; les garons de
l'picier croyaient manger de la bte, sur le trottoir d'en face; la
fruitire et la tripire,  chaque instant, venaient se planter devant
leur boutique, pour renifler en l'air, en se lchant les lvres.
Positivement, la rue crevait d'indigestion. Mesdames Cudorge, la mre
et la fille, les marchandes de parapluies d' ct, qu'on n'apercevait
jamais, traversrent la chausse l'une derrire l'autre, les yeux en
coulisse, rouges comme si elles avaient fait des crpes. Le petit
bijoutier, assis  son tabli, ne pouvait plus travailler, sol
d'avoir compt les litres, trs excit au milieu de ses coucous
joyeux. Oui, les voisins en fumaient! criait Coupeau. Pourquoi donc se
serait-on cach? La socit, lance, n'avait plus honte de se montrer
 table; au contraire, a la flattait et rchauffait, ce monde
attroup, bant de gourmandise; elle aurait voulu enfoncer la
devanture, pousser le couvert jusqu' la chausse, se payer l le
dessert, sous le nez du public, dans le branle du pav. On n'tait pas
dgotant  voir, n'est-ce pas? Alors, on n'avait pas besoin de
s'enfermer comme des gostes. Coupeau, voyant le petit horloger
cracher l-bas des pices de dix sous, lui montra de loin une
bouteille; et, l'autre ayant accept de la tte, il lui porta la
bouteille et un verre. Une fraternit s'tablissait avec la rue. On
trinquait  ceux qui passaient. On appelait les camarades qui avaient
l'air bon zig. Le gueuleton s'talait, gagnait de proche en proche,
tellement que le quartier de la Goutte-d'Or entier sentait la
boustifaille et se tenait le ventre, dans un bacchanal de tous les
diables.

Depuis un instant, madame Vigouroux, la charbonnire, passait et
repassait devant la porte.

--Eh! madame Vigouroux! madame Vigouroux! hurla la socit.

Elle entra, avec un rire de bte, dbarbouille, grasse  crever son
corsage. Les hommes aimaient  la pincer, parce qu'ils pouvaient la
pincer partout, sans jamais rencontrer un os. Boche la fit asseoir
prs de lui; et, tout de suite, sournoisement, il prit son genou, sous
la table. Mais elle, habitue  a, vidait tranquillement un verre de
vin, en racontant que les voisins taient aux fentres, et que des
gens, dans la maison, commenaient  se fcher.

--Oh! a, c'est notre affaire, dit madame Boche. Nous sommes les
concierges, n'est-ce pas? Eh bien, nous rpondons de la
tranquillit... Qu'ils viennent se plaindre, nous les recevrons
joliment.

Dans la pice du fond, il venait d'y avoir une bataille furieuse entre
Nana et Augustine,  propos de la rtissoire, que toutes les deux
voulaient torcher. Pendant un quart d'heure, la rtissoire avait
rebondi sur le carreau, avec un bruit de vieille casserole.
Maintenant, Nana soignait le petit Victor, qui avait un os d'oie dans
le gosier; elle lui fourrait les doigts sous le menton, en le forant
 avaler de gros morceaux de sucre, comme mdicament. a ne
l'empchait pas de surveiller la grande table. Elle venait  chaque
instant demander du vin, du pain, de la viande, pour tienne et
Pauline.

--Tiens! crve! lui disait sa mre. Tu me ficheras la paix,
peut-tre!

Les enfants ne pouvaient plus avaler, mais ils mangeaient tout de
mme, en tapant leur fourchette sur un air de cantique, afin de
s'exciter.

Au milieu du bruit, cependant, une conversation s'tait engage entre
le pre Bru et maman Coupeau. Le vieux, que la nourriture et le vin
laissaient blme, parlait de ses fils morts en Crime. Ah! si les
petits avaient vcu, il aurait eu du pain tous les jours. Mais maman
Coupeau, la langue un peu paisse, se penchant, lui disait:

--On a bien du tourment avec les enfants, allez! Ainsi, moi, j'ai
l'air d'tre heureuse ici, n'est-ce pas? eh bien! je pleure plus d'une
fois... Non, ne souhaitez pas d'avoir des enfants.

Le pre Bru hochait la tte.

--On ne veut plus de moi nulle part pour travailler, murmura-t-il. Je
suis trop vieux. Quand j'entre dans un atelier, les jeunes rigolent et
me demandent si c'est moi qui ai verni les bottes d'Henri IV...
L'anne dernire, j'ai encore gagn trente sous par jour  peindre un
pont; il fallait rester sur le dos, avec la rivire qui coulait en
bas. Je tousse depuis ce temps... Aujourd'hui, c'est fini, on m'a mis
 la porte de partout.

Il regarda ses pauvres mains raidies et ajouta:

--a se comprend, puisque je ne suis bon  rien. Ils ont raison, je
ferais comme eux... Voyez-vous, le malheur, c'est que je ne sois pas
mort. Oui, c'est ma faute. On doit se coucher et crever, quand on ne
peut plus travailler.

--Vraiment, dit Lorilleux qui coutait, je ne comprends pas comment
le gouvernement ne vient pas au secours des invalides du travail... Je
lisais a l'autre jour dans un journal.

Mais Poisson crut devoir dfendre le gouvernement.

--Les ouvriers ne sont pas des soldats, dclara-t-il. Les Invalides
sont pour les soldats... Il ne faut pas demander des choses
impossibles.

Le dessert tait servi. Au milieu, il y avait un gteau de Savoie, en
forme de temple, avec un dme  ctes de melon; et, sur le dme, se
trouvait plante une rose artificielle, prs de laquelle se balanait
un papillon en papier d'argent, au bout d'un fil de fer. Deux gouttes
de gomme, au coeur de la fleur, imitaient deux gouttes de rose. Puis,
 gauche, un morceau de fromage blanc nageait dans un plat creux;
tandis que, dans un autre plat,  droite, s'entassaient de grosses
fraises meurtries dont le jus coulait. Pourtant, il restait de la
salade, de larges feuilles de romaine trempes d'huile.

--Voyons, madame Boche, dit obligeamment Gervaise, encore un peu de
salade. C'est votre passion, je le sais.

--Non, non, merci! j'en ai jusque-l, rpondit la concierge.

La blanchisseuse s'tant tourne du ct de Virginie, celle-ci fourra
son doigt dans sa bouche, comme pour toucher la nourriture.

--Vrai, je suis pleine, murmura-t-elle. Il n'y a plus de place. Une
bouche n'entrerait pas.

--Oh! en vous forant un peu, reprit Gervaise qui souriait. On a
toujours un petit trou. La salade, a se mange sans faim... Vous
n'allez pas laisser perdre de la romaine?

--Vous la mangerez confite demain, dit madame Lerat. C'est meilleur
confit.

Ces dames soufflaient, en regardant d'un air de regret le saladier.
Clmence raconta qu'elle avait un jour aval trois bottes de cresson 
son djeuner. Madame Putois tait plus forte encore, elle prenait des
ttes de romaine sans les plucher; elle les broutait comme a,  la
croque-au-sel. Toutes auraient vcu de salade, s'en seraient pay des
baquets. Et, cette conversation aidant, ces dames finirent le
saladier.

--Moi, je me mettrais  quatre pattes dans un pr, rptait la
concierge, la bouche pleine.

Alors, on ricana devant le dessert. a ne comptait pas, le dessert. Il
arrivait un peu tard, mais a ne faisait rien, on allait tout de mme
le caresser. Quand on aurait d clater comme des bombes, on ne
pouvait pas se laisser embter par des fraises et du gteau.
D'ailleurs, rien ne pressait, on avait le temps, la nuit entire si
l'on voulait. En attendant, on emplit les assiettes de fraises et de
fromage blanc. Les hommes allumaient des pipes; et, comme les
bouteilles cachetes taient vides, ils revenaient aux litres, ils
buvaient du vin en fumant. Mais on voulut que Gervaise coupt tout de
suite le gteau de Savoie. Poisson, trs galant, se leva pour prendre
la rose, qu'il offrit  la patronne, aux applaudissements de la
socit. Elle dut l'attacher avec une pingle, sur le sein gauche, du
ct du coeur. A chacun de ses mouvements, le papillon voltigeait.

--Dites donc! s'cria Lorilleux, qui venait de faire une dcouverte,
mais c'est sur votre tabli que nous mangeons!... Ah bien! on n'a
peut-tre jamais autant travaill dessus!

Cette plaisanterie mchante eut un grand succs. Les allusions
spirituelles se mirent  pleuvoir: Clmence n'avalait plus une
cuillere de fraises, sans dire qu'elle donnait un coup de fer; madame
Lerat prtendait que le fromage blanc sentait l'amidon; tandis que
madame Lorilleux, entre ses dents, rptait que c'tait trouv,
bouffer si vite l'argent, sur les planches o l'on avait eu tant de
peine  le gagner. Une tempte de rires et de cris montait.

Mais, brusquement, une voix forte imposa silence  tout le monde.
C'tait Boche, debout, prenant un air dhanch et canaille, qui
chantait _le Volcan d'amour ou le Troupier sduisant._

C'estmoi,Blavin,quejesduislesbelles...

Un tonnerre de bravos accueillit le premier couplet. Oui, oui, on
allait chanter! Chacun dirait la sienne. C'tait plus amusant que
tout. Et la socit s'accouda sur la table, se renversa contre les
dossiers des chaises, hochant le menton aux bons endroits, buvant un
coup aux refrains. Cet animal de Boche avait la spcialit des
chansons comiques. Il aurait fait rire les carafes, quand il imitait
le tourlourou, les doigts carts, le chapeau en arrire. Tout de
suite aprs le _Volcan d'amour_, il entama la _Baronne de Follebiche_,
un de ses succs. Lorsqu'il arriva au troisime couplet, il se
retourna vers Clmence, il murmura d'une voix ralentie et voluptueuse:

Labaronneavaitdumonde,
Maisc'taientsesquatresoeurs,
Donttroisbrunes,l'autreblonde,
Qu'avaienthuit-z-yeuxravisseurs.

Alors, la socit, enleve, alla au refrain. Les hommes marquaient la
mesure  coups de talons. Les dames avaient pris leur couteau et
tapaient en cadence sur leur verre. Tous gueulaient:

Sapristi!qu'est-cequipaiera
Lagouttelapa..,lapa..pa..,
Sapristi!qu'est-cequipaiera
Lagouttelapa..,lapatrou..ou..ouille!

Les vitres de la boutique sonnaient, le grand souffle des chanteurs
faisait envoler les rideaux de mousseline. Cependant, Virginie avait
dj disparu deux fois, et s'tait, en rentrant, penche  l'oreille
de Gervaise, pour lui donner tout bas un renseignement. La troisime
fois, lorsqu'elle revint, au milieu du tapage, elle lui dit:

--Ma chre, il est toujours chez Franois, il fait semblant de lire
le journal... Bien sr, il y a quelque coup de mistoufle.

Elle parlait de Lantier. C'tait lui qu'elle allait ainsi guetter. A
chaque nouveau rapport, Gervaise devenait grave.

--Est-ce qu'il est sol? demanda-t-elle  Virginie.

--Non, rpondit la grande brune. Il a l'air rassis. C'est a surtout
qui est inquitant. Hein! pourquoi reste-t-il chez le marchand de vin,
s'il est rassis?.... Mon Dieu! mon Dieu! pourvu qu'il n'arrive rien!

La blanchisseuse, trs inquite, la supplia de se taire. Un profond
silence, tout d'un coup, s'tait fait. Madame Putois venait de se
lever et chantait: _A l'abordage_! Les convives, muets et recueillis,
la regardaient; mme Poisson avait pos sa pipe au bord de la table,
pour mieux l'entendre. Elle se tenait raide, petite et rageuse, la
face blme sous son bonnet noir; elle lanait son poing gauche en
avant avec une fiert convaincue, en grondant d'une voix plus grosse
qu'elle:

Qu'unforbantmraire
Nouschasseventarrire!
Malheurauflibustier!
Pourluipointdequartier!
Enfants,auxcaronades!
Rhumpleinesrasades!
Piratesetforbans
Sontgibiersdehaubans!

a, c'tait du srieux. Mais, sacr mtin! a donnait une vraie ide
de la chose. Poisson, qui avait voyag sur mer, dodelinait de la tte
pour approuver les dtails. On sentait bien, d'ailleurs, que cette
chanson-l tait dans le sentiment de madame Putois. Coupeau se pencha
pour raconter comment madame Putois avait un soir, rue Poulet,
soufflet quatre hommes qui voulaient la dshonorer.

Cependant, Gervaise, aide de maman Coupeau, servit le caf, bien
qu'on manget encore du gteau de Savoie. On ne la laissa pas se
rasseoir; on lui criait que c'tait son tour. Et elle se dfendit, la
figure blanche, l'air mal  son aise; mme on lui demanda si l'oie ne
l'incommodait pas, par hasard. Alors, elle dit: _Ah! laissez-moi
dormir!_ d'une voix faible et douce; quand elle arrivait au refrain, 
ce souhait d'un sommeil peupl de beaux rves, ses paupires se
fermaient un peu, son regard noy se perdait dans le noir, du ct de
la rue. Tout de suite aprs, Poisson salua les dames d'un brusque
signe de tte et entonna une chanson  boire, les _Vins de France_;
mais il chantait comme une seringue; le dernier couplet seul, le
couplet patriotique, eut du succs, parce qu'en parlant du drapeau
tricolore, il leva son verre trs haut, le balana et finit par le
vider au fond de sa bouche grande ouverte. Puis, des romances se
succdrent; il fut question de Venise et des gondoliers dans la
barcarole de madame Boche, de Sville et des Andalouses dans le bolro
de madame Lorilleux, tandis que Lorilleux alla jusqu' parler des
parfums de l'Arabie,  propos des amours de Fatma la danseuse. Autour
de la table grasse, dans l'air paissi d'un souffle d'indigestion,
s'ouvraient des horizons d'or, passaient des cous d'ivoire, des
chevelures d'bne, des baisers sous la lune aux sons des guitares,
des bayadres semant sous leurs pas une pluie de perles et de
pierreries; et les hommes fumaient batement leurs pipes, les dames
gardaient un sourire inconscient de jouissance, tous croyaient tre
l-bas, en train de respirer de bonnes odeurs. Lorsque Clmence se mit
 roucouler: _Faites un nid_, avec un tremblement de la gorge, a
causa aussi beaucoup de plaisir; car a rappelait la campagne, les
oiseaux lgers, les danses sous la feuille, les fleurs au calice de
miel, enfin ce qu'on voyait au bois de Vincennes, les jours o l'on
allait tordre le cou  un lapin. Mais Virginie ramena la rigolade avec
_Mon petit riquiqui_; elle imitait la vivandire, une main replie sur
la hanche, le coude arrondi; elle versait la goutte de l'autre main,
dans le vide, en tournant le poignet. Si bien que la socit supplia
alors maman Coupeau de chanter _la Souris_. La vieille femme refusait,
jurant qu'elle ne savait pas cette polissonnerie-l. Pourtant, elle
commena de son filet de voix cass; et son visage rid, aux petits
yeux vifs, soulignait les allusions, les terreurs de mademoiselle Lise
serrant ses jupes  la vue de la souris. Toute la table riait; les
femmes ne pouvaient pas tenir leur srieux, jetant  leurs voisins des
regards luisants; ce n'tait pas sale, aprs tout, il n'y avait pas de
mots crus. Boche, pour dire le vrai, faisait la souris le long des
mollets de la charbonnire. a aurait pu devenir du vilain, si Goujet,
sur un coup d'oeil de Gervaise, n'avait ramen le silence et le
respect avec les _Adieux d'Abd-el-Kader_, qu'il grondait de sa voix de
basse. Celui-l possdait un creux solide, par exemple! a sortait de
sa belle barbe jaune tale, comme d'une trompette en cuivre. Quand il
lana le cri: O ma noble compagne! en parlant de la noire jument
du guerrier, les coeurs battirent, on l'applaudit sans attendre la
fin, tant il avait cri fort.

-A vous, pre Bru,  vous! dit maman Coupeau. Chantez la vtre. Les
anciennes sont les plus jolies, allez!

Et la socit se tourna vers le vieux, insistant, l'encourageant. Lui,
engourdi, avec son masque immobile de peau tanne, regardait le monde,
sans paratre comprendre. On lui demanda s'il connaissait les _Cinq
voyelles_. Il baissa le menton; il ne se rappelait plus; toutes les
chansons du bon temps se mlaient dans sa caboche. Comme on se
dcidait  le laisser tranquille, il parut se souvenir, et bgaya
d'une voix caverneuse:

Troulala,troulala,
Troula,troula,troulala!

Sa face s'animait, ce refrain devait veiller en lui de lointaines
gaiets, qu'il gotait seul, coutant sa voix de plus en plus sourde,
avec un ravissement d'enfant.

Troulala,troulala,
Troula,troula,troulala!

--Dites donc, ma chre, vint murmurer Virginie  l'oreille de
Gervaise, vous savez que j'en arrive encore. a me taquinait... Eh
bien! Lantier a fil de chez Franois.

--Vous ne l'avez pas rencontr dehors? demanda la blanchisseuse.

--Non, j'ai march vite, je n'ai pas eu l'ide de voir.

Mais Virginie, qui levait les yeux, s'interrompit et poussa un soupir
touff.

--Ah! mon Dieu!... Il est l, sur le trottoir d'en face; il regarde
ici.

Gervaise, toute saisie, hasarda un coup d'oeil. Du monde s'tait
amass dans la rue, pour entendre la socit chanter. Les garons
piciers, la tripire, le petit horloger faisaient un groupe,
semblaient tre au spectacle. Il y avait des militaires, des bourgeois
en redingote, trois petites filles de cinq ou six ans, se tenant par
la main, trs graves, merveilles. Et Lantier, en effet, se trouvait
plant l au premier rang, coutant et regardant d'un air tranquille.
Pour le coup, c'tait du toupet. Gervaise sentit un froid lui monter
des jambes au coeur, et elle n'osait plus bouger, pendant que le pre
Bru continuait:

Troulala,troulala,
Troula,troula,troulala!

--Ah bien! non, mon vieux, il y en a assez! dit Coupeau. Est-ce que
vous la savez tout entire?... Vous nous la chanterez un autre jour,
hein! quand nous serons trop gais.

Il y eut des rires. Le vieux resta court, fit de ses yeux ples le
tour de la table, et reprit son air de brute songeuse. Le caf tait
bu, le zingueur avait redemand du vin. Clmence venait de se remettre
 manger des fraises. Pendant un instant, les chansons cessrent, on
parlait d'une femme qu'on avait trouve pendue le matin, dans la
maison d' ct. C'tait le tour de madame Lerat, mais il lui fallait
des prparatifs. Elle trempa le coin de sa serviette dans un verre
d'eau et se l'appliqua sur les tempes, parce qu'elle avait trop chaud.
Ensuite, elle demanda une larme d'eau-de-vie, la but, s'essuya
longuement les lvres.

--L'_Enfant du bon Dieu_, n'est-ce pas? murmura-t-elle, l'_Enfant du
bon Dieu_...

Et, grande, masculine, avec son nez osseux et ses paules carres de
gendarme, elle commena:

L'enfantperduquesamreabandonne,
Trouvetoujoursunasileausaintlieu.
Dieuquilevoitledfenddesontrne.
L'enfantperdu,c'estl'enfantdubonDieu.

Sa voix tremblait sur certains mots, tranait en notes mouilles; elle
levait en coin ses yeux vers le ciel, pendant que sa main droite se
balanait devant sa poitrine et s'appuyait sur son coeur, d'un geste
pntr. Alors, Gervaise, torture par la prsence de Lantier, ne put
retenir ses pleurs; il lui semblait que la chanson disait son
tourment, qu'elle tait cette enfant perdue, abandonne, dont le bon
Dieu allait prendre la dfense. Clmence, trs sole, clata
brusquement en sanglots; et, la tte tombe au bord de la table, elle
touffait ses hoquets dans la nappe. Un silence frissonnant rgnait.
Les dames avaient tir leur mouchoir, s'essuyaient les yeux, la face
droite, en s'honorant de leur motion. Les hommes, le front pench,
regardaient fixement devant eux, les paupires battantes. Poisson,
tranglant et serrant les dents, cassa  deux reprises des bouts de
pipe, et les cracha par terre, sans cesser de fumer. Boche, qui avait
laiss sa main sur le genou de la charbonnire, ne la pinait plus,
pris d'un remords et d'un respect vagues; tandis que deux grosses
larmes descendaient le long de ses joues. Ces noceurs-l taient
raides comme la justice et tendres comme des agneaux. Le vin leur
sortait par les yeux, quoi! Quand le refrain recommena, plus ralenti
et plus larmoyant, tous se lchrent, tous viauprent dans leurs
assiettes, se dboutonnant le ventre, crevant d'attendrissement.

Mais Gervaise et Virginie, malgr elles, ne quittaient plus du regard
le trottoir d'en face. Madame Boche,  son tour, aperut Lantier, et
laissa chapper un lger cri, sans cesser de se barbouiller de ses
larmes. Alors, toutes trois eurent des figures anxieuses, en
changeant d'involontaires signes de tte. Mon Dieu! si Coupeau se
retournait, si Coupeau voyait l'autre! Quelle tuerie! quel carnage! Et
elles firent si bien, que le zingueur leur demanda:

--Qu'est-ce que vous regardez donc?

Il se pencha, il reconnut Lantier.

--Nom de Dieu! c'est trop fort, murmura-t-il. Ah! le sale mufe, ah!
le sale mufe... Non, c'est trop fort, a va finir...

Et, comme il se levait en bgayant des menaces atroces, Gervaise le
supplia  voix basse.

--coute, je t'en supplie... Laisse le couteau... Reste  ta place,
ne fais pas un malheur.

Virginie dut lui enlever le couteau qu'il avait pris sur la table.
Mais elle ne put l'empcher de sortir et de s'approcher de Lantier. La
socit, dans son motion croissante, ne voyait rien, pleurait plus
fort, pendant que madame Lerat chantait, avec une expression
dchirante:

Orpheline,onl'avaitperdue,
Etsavoixn'taitentendue
Quedesgrandsarbresetduvent.

Le dernier vers passa comme un souffle lamentable de tempte. Madame
Putois, en train de boire, fut si touche, qu'elle renversa son vin
sur la nappe. Cependant, Gervaise demeurait glace, un poing serr
contre la bouche pour ne pas crier, clignant les paupires
d'pouvante, s'attendant  voir, d'une seconde  l'autre, l'un des
deux hommes, l-bas, tomber assomm au milieu de la rue. Virginie et
madame Boche suivaient aussi la scne, profondment intresses.
Coupeau, surpris par le grand air, avait failli s'asseoir dans le
ruisseau, en voulant se jeter sur Lantier. Celui-ci, les mains dans
les poches, s'tait simplement cart. Et les deux hommes maintenant
s'engueulaient, le zingueur surtout habillait l'autre proprement, le
traitait de cochon malade, parlait de lui manger les tripes. On
entendait le bruit enrag des voix, on distinguait des gestes furieux,
comme s'ils allaient se dvisser les bras,  force de claques.
Gervaise dfaillait, fermait les yeux, parce que a durait trop
longtemps et qu'elle les croyait toujours sur le point de s'avaler le
nez, tant ils se rapprochaient, la figure dans la figure. Puis, comme
elle n'entendait plus rien, elle rouvrit les yeux, elle resta toute
bte, en les voyant causer tranquillement.

La voix de madame Lerat s'levait, roucoulante et pleurarde,
commenant un couplet:

Lelendemain,demimorte,
Onrecueillitlapauvreenfant...

--Y a-t-il des femmes qui sont garces, tout de mme! dit madame
Lorilleux, au milieu de l'approbation gnrale.

Gervaise avait chang un regard avec madame Boche et Virginie. a
s'arrangeait donc? Coupeau et Lantier continuaient de causer au bord
du trottoir. Ils s'adressaient encore des injures, mais amicalement.
Ils s'appelaient sacr animal, d'un ton o perait une pointe de
tendresse. Comme on les regardait, ils finirent par se promener
doucement cte  cte, le long des maisons, tournant sur eux-mmes
tous les dix pas. Une conversation trs-vive s'tait engage.
Brusquement, Coupeau parut se fcher de nouveau, tandis que l'autre
refusait, se faisait prier. Et ce fut le zingueur qui poussa Lantier
et le fora  traverser la rue, pour entrer dans la boutique.

--Je vous dis que c'est de bon coeur! criait-il. Vous boirez un verre
de vin... Les hommes sont des hommes, n'est-ce pas? On est fait pour
se comprendre...

Madame Lerat achevait le dernier refrain. Les dames rptaient toutes
ensemble, en roulant leurs mouchoirs:

L'enfantperdu,c'estl'enfantdubonDieu.

On complimenta beaucoup la chanteuse, qui s'assit en affectant d'tre
brise. Elle demanda  boire quelque chose, parce qu'elle mettait trop
de sentiment dans cette chanson-l, et qu'elle avait toujours peur de
se dcrocher un nerf. Toute la table, cependant, fixait les yeux sur
Lantier, assis paisiblement  ct de Coupeau, mangeant dj la
dernire part du gteau de Savoie, qu'il trempait dans un verre de
vin. En dehors de Virginie et de madame Boche, personne ne le
connaissait. Les Lorilleux flairaient bien quelque mic-mac; mais ils
ne savaient pas, ils avaient pris un air pinc. Goujet, qui s'tait
aperu de l'motion de Gervaise, regardait le nouveau venu de travers.
Comme un silence gn se faisait, Coupeau dit simplement:

--C'est un ami.

Et, s'adressant  sa femme:

--Voyons, remue-toi donc!... Peut-tre qu'il y a encore du caf
chaud.

Gervaise les contemplait l'un aprs l'autre, douce et stupide.
D'abord, quand son mari avait pouss son ancien amant dans la
boutique, elle s'tait pris la tte entre les deux poings, du mme
geste instinctif que les jours de gros orage,  chaque coup de
tonnerre. a ne lui semblait pas possible; les murs allaient tomber et
craser tout le monde. Puis, en voyant les deux hommes assis, sans que
mme les rideaux de mousseline eussent boug, elle avait subitement
trouv ces choses naturelles. L'oie la gnait un peu; elle en avait
trop mang, dcidment, et a l'empchait de penser. Une paresse
heureuse l'engourdissait, la tenait tasse au bord de la table, avec
le seul besoin de n'tre pas embte. Mon Dieu!  quoi bon se faire de
la bile, lorsque les autres ne s'en font pas, et que les histoires
paraissent s'arranger d'elles-mmes,  la satisfaction gnrale? Elle
se leva pour aller voir s'il restait du caf.

Dans la pice du fond, les enfants dormaient. Ce louchon d'Augustine
les avait terroriss pendant tout le dessert, leur chipant leurs
fraises, les intimidant par des menaces abominables. Maintenant, elle
tait trs malade, accroupie sur un petit banc, la figure blanche,
sans rien dire. La grosse Pauline avait laiss tomber sa tte contre
l'paule d'tienne, endormi lui-mme au bord de la table. Nana se
trouvait assise sur la descente de lit, auprs de Victor, qu'elle
tenait contre elle, un bras pass autour de son cou; et, ensommeille,
les yeux ferms, elle rptait d'une voix faible et continue:

--Oh! maman, j'ai bobo... oh! maman, j'ai bobo...

--Pardi! murmura Augustine, dont la tte roulait sur les paules, ils
sont paf; ils ont chant comme les grandes personnes.

Gervaise reut un nouveau coup,  la vue d'tienne. Elle se sentit
touffer, en songeant que le pre de ce gamin tait l,  ct, en
train de manger du gteau, sans qu'il et seulement tmoign le dsir
d'embrasser le petit. Elle fut sur le point de rveiller tienne, de
l'apporter dans ses bras. Puis, une fois encore, elle trouva trs bien
la faon tranquille dont s'arrangeaient les choses. Il n'aurait pas
t convenable, srement, de troubler la fin du dner. Elle revint
avec la cafetire et servit un verre de caf  Lantier, qui d'ailleurs
ne semblait pas s'occuper d'elle.

--Alors, c'est mon tour, bgayait Coupeau d'une voix pteuse. Hein!
on me garde pour la bonne bouche... Eh bien! je vais vous dire _Qu
cochon d'enfant_!

--Oui, oui, _Qu cochon d'enfant_! criait toute la table.

Le vacarme reprenait, Lantier tait oubli. Les dames apprtrent
leurs verres et leurs couteaux, pour accompagner le refrain. On riait
 l'avance, en regardant le zingueur, qui se calait sur les jambes
d'un air canaille. Il prit une voix enroue de vieille femme.

Touslesmatins,quandjem'lve,
J'ail'coeursenssusd'sous;
J'l'envoi'cherchercontr'laGrve
Unpoissond'quatr'sous.
Ilrest'troisquartsd'heureenroute,
Etpuis,enr'montant,
I'm'lich'lamoitid'magoutte:
Qucochond'enfant!

Et les dames, tapant sur leur verre, reprirent en choeur, au milieu
d'une gaiet formidable:

Qucochond'enfant!
Qucochond'enfant!

La rue de la Goutte-d'Or elle-mme, maintenant, s'en mlait. Le
quartier chantait _Qu cochon d'enfant_! En face, le petit horloger,
les garons piciers, la tripire, la fruitire, qui savaient la
chanson, allaient au refrain, en s'allongeant des claques pour rire.
Vrai, la rue finissait par tre sole; rien que l'odeur de noce qui
sortait de chez les Coupeau, faisait festonner les gens sur les
trottoirs. Il faut dire qu' cette heure ils taient joliment sols,
l dedans. a grandissait petit  petit, depuis le premier coup de vin
pur aprs le potage. A prsent, c'tait le bouquet, tous braillant,
tous clatant de nourriture, dans la bue rousse des deux lampes qui
charbonnaient. La clameur de cette rigolade norme couvrait le
roulement des dernires voitures. Deux sergents de ville, croyant 
une meute, accoururent; mais, en apercevant Poisson, ils eurent un
petit salut d'intelligence. Ils s'loignrent lentement, cte  cte,
le long des maisons noires.

Coupeau en tait  ce couplet:

L'dimanche,laP'tit'-Villette,
Aprslachaleur,
J'allonschezmononcl'Tinette,
Qu'estmatr'vidangeur.
Pouravoirdesnoyauxd'c'rise,
Ennousenr'tournant.
I's'roul'danslamarchandise:
Qucochond'enfant!
Qucochond'enfant!

Alors, la maison craqua, un tel gueulement monta dans l'air tide et
calme de la nuit, que ces gueulards-l s'applaudirent eux-mmes, car
il ne fallait pas esprer de pouvoir gueuler plus fort.

Personne de la socit ne parvint jamais  se rappeler au juste
comment la noce se termina. Il devait tre trs tard, voil tout,
parce qu'il ne passait plus un chat dans la rue. Peut-tre bien, tout
de mme, qu'on avait dans autour de la table, en se tenant par les
mains. a se noyait dans un brouillard jaune, avec des figures rouges
qui sautaient, la bouche fendue d'une oreille  l'autre. Pour sr, on
s'tait pay du vin  la franaise vers la fin; seulement, on ne
savait plus si quelqu'un n'avait pas fait la farce de mettre du sel
dans les verres. Les enfants devaient s'tre dshabills et couchs
seuls. Le lendemain, madame Boche se vantait d'avoir allong deux
calottes  Boche, dans un coin, o il causait de trop prs avec la
charbonnire; mais Boche, qui ne se souvenait de rien, traitait a de
blague. Ce que chacun dclarait peu propre, c'tait la conduite de
Clmence, une fille  ne pas inviter, dcidment; elle avait fini par
montrer tout ce qu'elle possdait, et s'tait trouve prise de mal de
coeur, au point d'abmer entirement un des rideaux de mousseline. Les
hommes, au moins, sortaient dans la rue; Lorilleux et Poisson,
l'estomac drang, avaient fil raide jusqu' la boutique du
charcutier. Quand on a t bien lev, a se voit toujours. Ainsi, ces
dames, madame Putois, madame Lerat et Virginie, incommodes par la
chaleur, taient simplement alles dans la pice du fond ter leur
corset; mme Virginie avait voulu s'tendre sur le lit, l'affaire d'un
instant, pour empcher les mauvaises suites. Puis, la socit semblait
avoir fondu, les uns s'effaant derrire les autres, tous
s'accompagnant, se noyant au fond du quartier noir, dans un dernier
vacarme, une dispute enrage des Lorilleux, un trou la la, trou la
la, entt et lugubre du pre Bru. Gervaise croyait bien que Goujet
s'tait mis  sangloter en partant; Coupeau chantait toujours; quant 
Lantier, il avait d rester jusqu' la fin, elle sentait mme encore
un souffle dans ses cheveux,  un moment, mais elle ne pouvait pas
dire si ce souffle venait de Lantier ou de la nuit chaude.

Cependant, comme madame Lerat refusait de retourner aux Batignolles 
cette heure, on enleva du lit un matelas qu'on tendit pour elle dans
un coin de la boutique, aprs avoir pouss la table. Elle dormit l,
au milieu des miettes du dner. Et, toute la nuit, dans le sommeil
cras des Coupeau, cuvant la fte, le chat d'une voisine qui avait
profit d'une fentre ouverte, croqua les os de l'oie, acheva
d'enterrer la bte, avec le petit bruit de ses dents fines.



VIII


Le samedi suivant, Coupeau, qui n'tait pas rentr dner, amena
Lantier vers dix heures. Ils avaient mang ensemble des pieds de
mouton, chez Thomas,  Montmartre.

--Faut pas gronder, la bourgeoise, dit le zingueur. Nous sommes
sages, tu vois... Oh! il n'y a pas de danger avec lui; il vous met
droit dans le bon chemin.

Et il raconta comment ils s'taient rencontrs rue Rochechouart. Aprs
le dner, Lantier avait refus une consommation au caf de la _Boule
noire_, en disant que, lorsqu'on tait mari avec une femme gentille
et honnte, on ne devait pas gouaper dans tous les bastringues.
Gervaise coutait avec un petit sourire. Bien sr, non, elle ne
songeait pas  gronder; elle se sentait trop gne. Depuis la fte,
elle s'attendait bien  revoir son ancien amant un jour ou l'autre;
mais,  pareille heure, au moment de se mettre au lit, l'arrive
brusque des deux hommes l'avait surprise; et, les mains tremblantes,
elle rattachait son chignon roul dans son cou.

--Tu ne sais pas, reprit Coupeau, puisqu'il a eu la dlicatesse de
refuser dehors une consommation, tu vas nous payer la goutte... Ah! tu
nous dois bien a!

Les ouvrires taient parties depuis longtemps. Maman Coupeau et Nana
venaient de se coucher. Alors, Gervaise, qui tenait dj un volet
quand ils avaient paru, laissa la boutique ouverte, apporta sur un
coin de l'tabli des verres et le fond d'une bouteille de cognac.
Lantier restait debout, vitait de lui adresser directement la parole.
Pourtant, quand elle le servit, il s'cria:

--Une larme seulement, madame, je vous prie.

Coupeau les regarda, s'expliqua trs carrment. Ils n'allaient pas
faire les dindes, peut-tre! Le pass tait le pass, n'est-ce pas? Si
on conservait de la rancune aprs des neuf ans et des dix ans, on
finirait par ne plus voir personne. Non, non, il avait le coeur sur la
main, lui! D'abord, il savait  qui il avait affaire,  une brave
femme et  un brave homme,  deux amis, quoi! Il tait tranquille, il
connaissait leur honntet.

--Oh! bien sr... bien sr... rptait Gervaise, les paupires
baisses, sans comprendre ce qu'elle disait.

--C'est une soeur, maintenant, rien qu'une soeur! murmura  son tour
Lantier.

--Donnez-vous la main, nom de Dieu! cria Coupeau, et foutons-nous des
bourgeois! Quand on a de a dans le coco, voyez-vous, on est plus
chouette que les millionnaires. Moi, je mets l'amiti avant tout,
parce que l'amiti, c'est l'amiti, et qu'il n'y a rien au-dessus.

Il s'enfonait de grands coups de poing dans l'estomac, l'air si mu,
qu'ils durent le calmer. Tous trois, en silence, trinqurent et burent
leur goutte. Gervaise put alors regarder Lantier  son aise; car, le
soir de la fte, elle l'avait vu dans un brouillard. Il s'tait
paissi, gras et rond, les jambes et les bras lourds,  cause de sa
petite taille. Mais sa figure gardait de jolis traits sous la
bouffissure de sa vie de fainantise; et comme il soignait toujours
beaucoup ses minces moustaches, on lui aurait donn juste son ge,
trente-cinq ans. Ce jour-l, il portait un pantalon gris et un paletot
gros bleu comme un monsieur, avec un chapeau rond; mme il avait une
montre et une chane d'argent,  laquelle pendait une bague, un
souvenir.

--Je m'en vais, dit-il. Je reste au diable.

Il tait dj sur le trottoir, lorsque le zingueur le rappela pour lui
faire promettre de ne plus passer devant la porte sans leur dire un
petit bonjour. Cependant, Gervaise, qui venait de disparatre
doucement, rentra en poussant devant elle tienne, en manches de
chemise, la face dj endormie. L'enfant souriait, se frottait les
yeux. Mais quand il aperut Lantier, il resta tremblant et gn,
coulant des regards inquiets du ct de sa mre et de Coupeau.

--Tu ne reconnais pas ce monsieur? demanda celui-ci.

L'enfant baissa la tte sans rpondre. Puis, il eut un lger signe
pour dire qu'il reconnaissait le monsieur.

--Eh bien! ne fais pas la bte, va l'embrasser.

Lantier, grave et tranquille, attendait. Lorsque tienne se dcida 
s'approcher, il se courba, tendit les deux joues, puis posa lui-mme
un gros baiser sur le front du gamin. Alors, celui-ci osa regarder son
pre. Mais, tout d'un coup, il clata en sanglots, il se sauva comme
un fou, dbraill, grond par Coupeau qui le traitait de sauvage.

--C'est l'motion, dit Gervaise, ple et secoue elle-mme.

--Oh! il est trs doux, trs gentil d'habitude, expliquait Coupeau.
Je l'ai crnement lev, vous verrez... Il s'habituera  vous. Il faut
qu'il connaisse les gens... Enfin, quand il n'y aurait eu que ce
petit, on ne pouvait pas rester toujours brouill, n'est-ce pas? Nous
aurions d faire a pour lui il y a beaux jours, car je donnerais
plutt ma tte  couper que d'empcher un pre de voir son enfant.

L-dessus, il parla d'achever la bouteille de cognac. Tous trois
trinqurent de nouveau. Lantier ne s'tonnait pas, avait un beau
calme. Avant de s'en aller, pour rendre ses politesses au zingueur, il
voulut absolument fermer la boutique avec lui. Puis, tapant dans ses
mains par propret, il souhaita une bonne nuit au mnage.

--Dormez bien. Je vais tcher de pincer l'omnibus... Je vous promets
de revenir bientt.

A partir de cette soire, Lantier se montra souvent rue de la
Goutte-d'Or. Il se prsentait quand le zingueur tait l, demandant de
ses nouvelles ds la porte, affectant d'entrer uniquement pour lui.
Puis, assis contre la vitrine, toujours en paletot, ras et peign, il
causait poliment, avec les manires d'un homme qui aurait reu de
l'instruction. C'est ainsi que les Coupeau apprirent peu  peu des
dtails sur sa vie. Pendant les huit dernires annes, il avait un
moment dirig une fabrique de chapeaux; et quand on lui demandait
pourquoi il s'tait retir, il se contentait de parler de la
coquinerie d'un associ, un compatriote, une canaille qui avait mang
la maison avec les femmes. Mais son ancien titre de patron restait sur
toute sa personne comme une noblesse  laquelle il ne pouvait plus
droger. Il se disait sans cesse prs de conclure une affaire superbe,
des maisons de chapellerie devaient l'tablir, lui confier des
intrts normes. En attendant, il ne faisait absolument rien, se
promenait au soleil, les mains dans les poches, ainsi qu'un bourgeois.
Les jours o il se plaignait, si l'on se risquait  lui indiquer une
manufacture demandant des ouvriers, il semblait pris d'une piti
souriante, il n'avait pas envie de crever la faim, en s'chinant pour
les autres. Ce gaillard-l, toutefois, comme disait Coupeau, ne vivait
pas de l'air du temps. Oh! c'tait un malin, il savait s'arranger, il
bibelotait quelque commerce, car enfin il montrait une figure de
prosprit, il lui fallait bien de l'argent pour se payer du linge
blanc et des cravates de fils de famille. Un matin, le zingueur
l'avait vu se faire cirer, boulevard Montmartre. La vraie vrit tait
que Lantier, trs bavard sur les autres, se taisait ou mentait quand
il s'agissait de lui. Il ne voulait mme pas dire o il demeurait.
Non, il logeait chez un ami, l-bas, au diable, le temps de trouver
une belle situation; et il dfendait aux gens de venir le voir, parce
qu'il n'y tait jamais.

--On rencontre dix positions pour une, expliquait-il souvent.
Seulement, ce n'est pas la peine d'entrer dans des botes o l'on ne
restera pas vingt-quatre heures... Ainsi, j'arrive un lundi chez
Champion,  Montrouge. Le soir, Champion m'embte sur la politique; il
n'avait pas les mmes ides que moi. Eh bien! le mardi matin, je
filais, attendu que nous ne sommes plus au temps des esclaves et que
je ne veux pas me vendre pour sept francs par jour.

On tait alors dans les premiers jours de novembre. Lantier apporta
galamment des bouquets de violettes, qu'il distribuait  Gervaise et
aux deux ouvrires. Peu  peu, il multiplia ses visites, il vint
presque tous les jours. Il paraissait vouloir faire la conqute de la
maison, du quartier entier; et il commena par sduire Clmence et
madame Putois, auxquelles il tmoignait, sans distinction d'ge, les
attentions les plus empresses. Au bout d'un mois, les deux ouvrires
l'adoraient. Les Boche, qu'il flattait beaucoup en allant les saluer
dans leur loge, s'extasiaient sur sa politesse. Quant aux Lorilleux,
lorsqu'ils surent quel tait ce monsieur, arriv au dessert, le jour
de la fte, ils vomirent d'abord mille horreurs contre Gervaise, qui
osait introduire ainsi son ancien individu dans son mnage. Mais, un
jour, Lantier monta chez eux, se prsenta si bien en leur commandant
une chane pour une dame de sa connaissance, qu'ils lui dirent de
s'asseoir et le gardrent une heure, charms de sa conversation; mme,
ils se demandaient comment un homme si distingu avait pu vivre avec
la Banban. Enfin, les visites du chapelier chez les Coupeau
n'indignaient plus personne et semblaient naturelles, tant il avait
russi  se mettre dans les bonnes grces de toute la rue de la
Goutte-d'Or. Goujet seul restait sombre. S'il se trouvait l, quand
l'autre arrivait, il prenait la porte, pour ne pas tre oblig de lier
connaissance avec ce particulier.

Cependant, au milieu de cette coqueluche de tendresse pour Lantier,
Gervaise, les premires semaines, vcut dans un grand trouble. Elle
prouvait au creux de l'estomac cette chaleur dont elle s'tait sentie
brle, le jour des confidences de Virginie. Sa grande peur venait de
ce qu'elle redoutait d'tre sans force, s'il la surprenait un soir
toute seule et s'il s'avisait de l'embrasser. Elle pensait trop  lui,
elle restait trop pleine de lui. Mais, lentement, elle se calma, en le
voyant si convenable, ne la regardant pas en face, ne la touchant pas
du bout des doigts, quand les autres avaient le dos tourn. Puis,
Virginie, qui semblait lire en elle, lui faisait honte de ses vilaines
penses. Pourquoi tremblait-elle? On ne pouvait pas rencontrer un
homme plus gentil. Bien sr, elle n'avait plus rien  craindre. Et la
grande brune manoeuvra un jour de faon  les pousser tous deux dans
un coin et  mettre la conversation sur le sentiment. Lantier dclara
d'une voix grave, en choisissant les termes, que son coeur tait mort,
qu'il voulait dsormais se consacrer uniquement au bonheur de son
fils. Il ne parlait jamais de Claude, qui tait toujours dans le Midi.
Il embrassait tienne sur le front tous les soirs, ne savait que lui
dire si l'enfant restait l, l'oubliait pour entrer en compliments
avec Clmence. Alors, Gervaise, tranquillise, sentit mourir en elle
le pass. La prsence de Lantier usait ses souvenirs de Plassans et de
l'htel Boncoeur. A le voir sans cesse, elle ne le rvait plus. Mme
elle se trouvait prise d'une rpugnance  la pense de leurs anciens
rapports. Oh! c'tait fini, bien fini. S'il osait un jour lui demander
a, elle lui rpondrait par une paire de claques, elle instruirait
plutt son mari. Et, de nouveau, elle songeait sans remords, avec une
douceur extraordinaire,  la bonne amiti de Goujet.

En arrivant un matin  l'atelier, Clmence raconta qu'elle avait
rencontr la veille, vers onze heures, monsieur Lantier donnant le
bras  une femme. Elle disait cela en mots trs sales, avec de la
mchancet par-dessous, pour voir la tte de la patronne. Oui,
monsieur Lantier grimpait la rue Notre-Dame de Lorette; la femme tait
blonde, un de ces chameaux du boulevard  moiti crevs, le derrire
nu sous leur robe de soie. Et elle les avait suivis, par blague. Le
chameau tait entr chez un charcutier acheter des crevettes et du
jambon. Puis, rue de La Rochefoucauld, monsieur Lantier avait pos sur
le trottoir, devant la maison, le nez en l'air, en attendant que la
petite, monte toute seule, lui et fait par la fentre le signe de la
rejoindre. Mais Clmence et beau ajouter des commentaires dgotants,
Gervaise continuait  repasser tranquillement une robe blanche. Par
moments, l'histoire lui mettait aux lvres un petit sourire. Ces
Provenaux, disait-elle, taient tous enrags aprs les femmes; il
leur en fallait quand mme; ils en auraient ramass sur une pelle dans
un tas d'ordures. Et, le soir, quand le chapelier arriva, elle s'amusa
des taquineries de Clmence, qui l'intriguait avec sa blonde.
D'ailleurs, il semblait flatt d'avoir t aperu. Mon Dieu! c'tait
une ancienne amie, qu'il voyait encore de temps  autre, lorsque a ne
devait dranger personne; une fille trs chic, meuble en palissandre,
et il citait d'anciens amants  elle, un vicomte, un grand marchand de
faence, le fils d'un notaire. Lui, aimait les femmes qui embaument.
Il poussait sous le nez de Clmence son mouchoir, que la petite lui
avait parfum, lorsque tienne rentra. Alors, il prit son air grave,
il baisa l'enfant, en ajoutant que la rigolade ne tirait pas 
consquence et que son coeur tait mort. Gervaise, penche sur son
ouvrage, hocha la tte d'un air d'approbation. Et ce fut encore
Clmence qui porta la peine de sa mchancet, car elle avait bien
senti Lantier la pincer dj deux ou trois fois, sans avoir l'air, et
elle crevait de jalousie de ne pas puer le musc comme le chameau du
boulevard.

Quand le printemps revint, Lantier, tout  fait de la maison parla
d'habiter le quartier, afin d'tre plus prs de ses amis. Il voulait
une chambre meuble dans une maison propre. Madame Boche, Gervaise
elle-mme, se mirent en quatre pour lui trouver a. On fouilla les
rues voisines. Mais il tait trop difficile, il dsirait une grande
cour, il demandait un rez-de-chausse, enfin toutes les commodits
imaginables. Et maintenant, chaque soir, chez les Coupeau, il semblait
mesurer la hauteur des plafonds, tudier la distribution des pices,
convoiter un logement pareil. Oh! il n'aurait pas demand autre chose,
il se serait volontiers creus un trou dans ce coin tranquille et
chaud. Puis, il terminait chaque fois son examen par cette phrase:

--Sapristi, vous tes joliment bien, tout de mme!

Un soir, comme il avait dn l et qu'il lchait sa phrase au dessert,
Coupeau, qui s'tait mis  le tutoyer, lui cria brusquement:

--Faut rester ici, ma vieille, si le coeur t'en dit... On
s'arrangera...

Et il expliqua que la chambre au linge sale, nettoye, ferait une
jolie pice. tienne coucherait dans la boutique, sur un matelas jet
par terre, voil tout.

--Non, non, dit Lantier, je ne puis pas accepter. a vous gnerait
trop. Je sais que c'est de bon coeur, mais on aurait trop chaud les
uns sur les autres... Puis, vous savez, chacun sa libert. Il me
faudrait traverser votre chambre, et a ne serait pas toujours drle.

--Ah! l'animal! reprit le zingueur tranglant de rire, tapant sur la
table pour s'claircir la voix, il songe toujours aux btises!...
Mais, bougre de serin, on est inventif! Pas vrai? il y a deux
fentres, dans la pice. Eh bien! on en colle une par terre, on en
fait une porte. Alors, comprends-tu, tu entres par la cour, nous
bouchons mme cette porte de communication, si a nous plat. Ni vu ni
connu, tu es chez toi, nous sommes chez nous.

Il y eut un silence. Le chapelier murmurait:

--Ah! oui, de cette faon, je ne dis pas... Et encore non, je serais
trop sur votre dos.

Il vitait de regarder Gervaise. Mais il attendait videmment un mot
de sa part pour accepter. Celle-ci tait trs contrarie de l'ide de
son mari; non pas que la pense de voir Lantier demeurer chez eux la
blesst ni l'inquitt beaucoup; mais elle se demandait o elle
mettrait son linge sale. Cependant, le zingueur faisait valoir les
avantages de l'arrangement. Le loyer de cinq cents francs avait
toujours t un peu fort. Eh bien! le camarade leur paierait la
chambre toute meuble vingt francs par mois; ce ne serait pas cher
pour lui, et a les aiderait au moment du terme. Il ajouta qu'il se
chargeait de manigancer, sous leur lit, une grande caisse o tout le
linge sale du quartier pourrait tenir. Alors, Gervaise hsita, parut
consulter du regard maman Coupeau, que Lantier avait conquise depuis
des mois, en lui apportant des boules de gomme pour son catarrhe.

--Vous ne nous gneriez pas, bien sr, finit-elle par dire. Il y
aurait moyen de s'organiser...

--Non, non, merci, rpta le chapelier. Vous tes trop gentils, ce
serait abuser.

Coupeau, cette fois, clata. Est-ce qu'il allait faire son andouille
encore longtemps? Quand on lui disait que c'tait de bon coeur! Il
leur rendrait service, l, comprenait-il! Puis, d'une voix furibonde,
il gueula:

--tienne! tienne!

Le gamin s'tait endormi sur la table. Il leva la tte en sursaut.
--coute, dis-lui que tu le veux... Oui,  ce monsieur-l... Dis-lui
bien fort: Je le veux!

--Je le veux! bgaya tienne, la bouche empte de sommeil.

Tout le monde se mit  rire. Mais Lantier reprit bientt son air grave
et pntr. Il serra la main de Coupeau, par-dessus la table, en
disant:

--J'accepte... C'est de bonne amiti de part et d'autre, n'est-ce
pas? Oui, j'accepte pour l'enfant.

Ds le lendemain, le propritaire, M. Marescot, tant venu passer une
heure dans la loge des Boche, Gervaise lui parla de l'affaire. Il se
montra d'abord inquiet, refusant, se fchant, comme si elle lui avait
demand d'abattre toute une aile de sa maison. Puis, aprs une
inspection minutieuse des lieux, lorsqu'il eut regard en l'air pour
voir si les tages suprieurs n'allaient pas tre branls, il finit
par donner l'autorisation, mais  la condition de ne supporter aucuns
frais; et les Coupeau durent lui signer un papier, dans lequel ils
s'engageaient  rtablir les choses en l'tat,  l'expiration de leur
bail. Le soir mme, le zingueur amena des camarades, un maon, un
menuisier, un peintre, de bons zigs qui feraient cette bricole-l
aprs leur journe, histoire de rendre service. La pose de la nouvelle
porte, le nettoyage de la pice, n'en cotrent pas moins une centaine
de francs, sans compter les litres dont on arrosa la besogne. Le
zingueur dit aux camarades qu'il leur paierait a plus tard, avec le
premier argent de son locataire. Ensuite, il fut question de meubler
la pice. Gervaise y laissa l'armoire de maman Coupeau; elle ajouta
une table et deux chaises, prises dans sa propre chambre; il lui
fallut enfin acheter une table-toilette et un lit, avec la literie
complte, en tout cent trente francs, qu'elle devait payer  raison de
dix francs par mois. Si, pendant une dizaine de mois, les vingt francs
de Lantier se trouvaient mangs  l'avance par les dettes contractes,
plus tard il y aurait un joli bnfice.

Ce fut dans les premiers jours de juin que l'installation du chapelier
eut lieu. La veille, Coupeau avait offert d'aller avec lui chercher sa
malle, pour lui viter les trente sous d'un fiacre. Mais l'autre tait
rest gn, disant que sa malle pesait trop lourd, comme s'il avait
voulu cacher jusqu'au dernier moment l'endroit o il logeait. Il
arriva dans l'aprs-midi, vers trois heures. Coupeau ne se trouvait
pas l. Et Gervaise,  la porte de la boutique, devint toute ple, en
reconnaissant la malle sur le fiacre. C'tait leur ancienne malle,
celle avec laquelle elle avait fait le voyage de Plassans, aujourd'hui
corche, casse, tenue par des cordes. Elle la voyait revenir comme
souvent elle l'avait rv, et elle pouvait s'imaginer que le mme
fiacre, le fiacre o cette garce de brunisseuse s'tait fichue d'elle,
la lui rapportait. Cependant, Boche donnait un coup de main  Lantier.
La blanchisseuse les suivit, muette, un peu tourdie. Quand ils eurent
dpos leur fardeau au milieu de la chambre, elle dit pour parler:

--Hein? voil une bonne affaire de faite?

Puis, se remettant, voyant que Lantier, occup  dnouer les cordes,
ne la regardait seulement pas, elle ajouta:

--Monsieur Boche, vous allez boire un coup.

Et elle alla chercher un litre et des verres. Justement, Poisson, en
tenue, passait sur le trottoir. Elle lui adressa un petit signe,
clignant les yeux, avec un sourire. Le sergent de ville comprit
parfaitement. Quand il tait de service, et qu'on battait de l'oeil,
a voulait dire qu'on lui offrait un verre de vin. Mme, il se
promenait des heures devant la blanchisseuse,  attendre qu'elle
battt de l'oeil. Alors, pour ne pas tre vu, il passait par la cour,
il sifflait son verre en se cachant.

--Ah! ah! dit Lantier, quand il le vit entrer, c'est vous, Badingue!

Il l'appelait Badingue par blague, pour se ficher de l'empereur.
Poisson acceptait a de son air raide, sans qu'on pt savoir si a
l'embtait au fond. D'ailleurs, les deux hommes, quoique spars par
leurs convictions politiques, taient devenus trs bons amis.

--Vous savez que l'empereur a t sergent de ville  Londres, dit 
son tour Boche. Oui, ma parole! il ramassait les femmes soles.

Gervaise pourtant avait rempli trois verres sur la table. Elle, ne
voulait pas boire, se sentait le coeur tout barbouill. Mais elle
restait, regardant Lantier enlever les dernires cordes, prise du
besoin de savoir ce que contenait la malle. Elle se souvenait, dans un
coin, d'un tas de chaussettes, de deux chemises sales, d'un vieux
chapeau. Est-ce que ces choses taient encore l? est-ce qu'elle
allait retrouver les loques du pass? Lantier, avant de soulever le
couvercle, prit son verre et trinqua.

--A votre sant.

--A la vtre, rpondirent Boche et Poisson.

La blanchisseuse remplit de nouveau les verres. Les trois hommes
s'essuyaient les lvres de la main. Enfin, le chapelier ouvrit la
malle. Elle tait pleine d'un ple-mle de journaux, de livres, de
vieux vtements, de linge en paquets. Il en tira successivement une
casserole, une paire de bottes, un buste de Ledru-Rollin avec le nez
cass, une chemise brode, un pantalon de travail. Et Gervaise,
penche, sentait monter une odeur de tabac, une odeur d'homme
malpropre, qui soigne seulement le dessus, ce qu'on voit de sa
personne. Non, le vieux chapeau n'tait plus dans le coin de gauche.
Il y avait l une pelote qu'elle ne connaissait pas, quelque cadeau de
femme. Alors, elle se calma, elle prouva une vague tristesse,
continuant  suivre les objets, en se demandant s'ils taient de son
temps ou du temps des autres.

--Dites donc, Badingue, vous ne connaissez pas a? reprit Lantier.

Il lui mettait sous le nez un petit livre imprim  Bruxelles: _les
Amours de Napolon III_, orn de gravures. On y racontait, entre
autres anecdotes, comment l'empereur avait sduit la fille d'un
cuisinier, ge de treize ans; et l'image reprsentait Napolon III,
les jambes nues, ayant gard seulement le grand cordon de la Lgion
d'honneur, poursuivant une gamine qui se drobait  sa luxure.

--Ah! c'est bien a! s'cria Boche, dont les instincts sournoisement
voluptueux taient flatts. a arrive toujours comme a!

Poisson restait saisi, constern; et il ne trouvait pas un mot pour
dfendre l'empereur. C'tait dans un livre, il ne pouvait pas dire
non. Alors, Lantier lui poussant toujours l'image sous le nez d'un air
goguenard, il laissa chapper ce cri, en arrondissant les bras:

--Eh bien, aprs? Est-ce que ce n'est pas dans la nature?

Lantier eut le bec clou par cette rponse. Il rangea ses livres et
ses journaux sur une planche de l'armoire; et comme il paraissait
dsol de ne pas avoir une petite bibliothque, pendue au-dessus de la
table, Gervaise promit de lui en procurer une. Il possdait
l'_Histoire de dix ans_, de Louis Blanc, moins le premier volume,
qu'il n'avait jamais eu d'ailleurs, les _Girondins_, de Lamartine, en
livraisons  deux sous, _les Mystres de Paris_ et _le Juif-Errant_,
d'Eugne Sue, sans compter un tas de bouquins philosophiques et
humanitaires, ramasss chez les marchands de vieux clous. Mais il
couvait surtout ses journaux d'un regard attendri et respectueux.
C'tait une collection faite par lui, depuis des annes. Chaque fois
qu'au caf il lisait dans un journal un article russi et selon ses
ides, il achetait le journal, il le gardait. Il en avait ainsi un
paquet norme, de toutes les dates et de tous les titres, empils sans
ordre aucun. Quand il eut sorti ce paquet du fond de la malle, il
donna dessus des tapes amicales, en disant aux deux autres:

--Vous voyez a? eh bien, c'est  papa, personne ne peut se flatter
d'avoir quelque chose d'aussi chouette... Ce qu'il y a l dedans, vous
ne vous l'imaginez pas. C'est--dire que, si on appliquait la moiti
de ces ides, a nettoierait du coup la socit. Oui, votre empereur
et tous ses roussins boiraient un bouillon...

Mais il fut interrompu par le sergent de ville, dont les moustaches et
l'impriale rouges remuaient dans sa face blme.

--Et l'arme, dites donc qu'est-ce que vous en faites?

Alors, Lantier s'emporta. Il criait en donnant des coups de poing sur
ses journaux:

--Je veux la suppression du militarisme, la fraternit des peuples...
Je veux l'abolition des privilges, des titres et des monopoles... Je
veux l'galit des salaires, la rpartition des bnfices, la
glorification du proltariat... Toutes les liberts, entendez-vous!
toutes!... Et le divorce!

--Oui, oui, le divorce, pour la morale! appuya Boche.

Poisson avait pris un air majestueux. Il rpondit:

--Pourtant, si je n'en veux pas de vos liberts, je suis bien libre.

--Si vous n'en voulez pas, si vous n'en voulez pas... bgaya Lantier,
que la passion tranglait. Non, vous n'tes pas libre!... Si vous n'en
voulez pas, je vous foutrai  Cayenne, moi! oui,  Cayenne, avec votre
empereur et tous les cochons de sa bande!

Ils s'empoignaient ainsi,  chacune de leurs rencontres. Gervaise, qui
n'aimait pas les discussions, intervenait d'ordinaire. Elle sortit de
la torpeur o la plongeait la vue de la malle, toute pleine du parfum
gt de son ancien amour; et elle montra les verres aux trois hommes.

--C'est vrai, dit Lantier, subitement calm, prenant son verre. A la
vtre.

--A la vtre, rpondirent Boche et Poisson, qui trinqurent avec lui.

Cependant, Boche se dandinait, travaill par une inquitude, regardant
le sergent de ville du coin de l'oeil.

--Tout a entre nous, n'est-ce pas, monsieur Poisson? murmura-t-il
enfin. On vous montre et on vous dit des choses...

Mais Poisson ne le laissa pas achever. Il mit la main sur son coeur,
comme pour expliquer que tout restait l. Il n'allait pas moucharder
des amis, bien sr. Coupeau tant arriv, on vida un second litre. Le
sergent de ville fila ensuite par la cour, reprit sur le trottoir sa
marche raide et svre,  pas compts.

Dans les premiers temps, tout fut en l'air chez la blanchisseuse.
Lantier avait bien sa chambre spare, son entre, sa clef; mais,
comme au dernier moment on s'tait dcid  ne pas condamner la porte
de communication, il arrivait que, le plus souvent, il passait par la
boutique. Le linge sale aussi embarrassait beaucoup Gervaise, car son
mari ne s'occupait pas de la grande caisse dont il avait parl; et
elle se trouvait rduite  fourrer le linge un peu partout, dans les
coins, principalement sous son lit, ce qui manquait d'agrment pendant
les nuits d't. Enfin, elle tait trs ennuye d'avoir chaque soir 
faire le lit d'tienne au beau milieu de la boutique; lorsque les
ouvrires veillaient, l'enfant dormait sur une chaise, en attendant.
Aussi Goujet lui ayant parl d'envoyer tienne  Lille, o son ancien
patron, un mcanicien, demandait des apprentis, elle fut sduite par
ce projet, d'autant plus que le gamin, peu heureux  la maison,
dsireux d'tre son matre, la suppliait de consentir. Seulement, elle
craignait un refus net de la part de Lantier. Il tait venu habiter
chez eux, uniquement pour se rapprocher de son fils; il n'allait pas
vouloir le perdre juste quinze jours aprs son installation. Pourtant,
quand elle lui parla en tremblant de l'affaire, il approuva beaucoup
l'ide, disant que les jeunes ouvriers ont besoin de voir du pays. Le
matin o tienne partit, il lui fit un discours sur ses droits, puis
il l'embrassa, il dclama:

--Souviens-toi que le producteur n'est pas un esclave, mais que
quiconque n'est pas un producteur est un frelon.

Alors, le train train de la maison reprit, tout se calma et s'assoupit
dans de nouvelles habitudes. Gervaise s'tait accoutume  la
dbandade du linge sale, aux alles et venues de Lantier. Celui-ci
parlait toujours de ses grandes affaires; il sortait parfois, bien
peign, avec du linge blanc, disparaissait, dcouchait mme, puis
rentrait en affectant d'tre reint, d'avoir la tte casse, comme
s'il venait de discuter, vingt-quatre heures durant, les plus graves
intrts. La vrit tait qu'il la coulait douce. Oh! il n'y avait pas
de danger qu'il empoignt des durillons aux mains! Il se levait
d'ordinaire vers dix heures, faisait une promenade l'aprs-midi, si la
couleur du soleil lui plaisait, ou bien, les jours de pluie, restait
dans la boutique o il parcourait son journal. C'tait son milieu, il
crevait d'aise parmi les jupes, se fourrait au plus pais des femmes,
adorant leurs gros mots, les poussant  en dire, tout en gardant
lui-mme un langage choisi; et a expliquait pourquoi il aimait tant 
se frotter aux blanchisseuses, des filles pas bgueules. Lorsque
Clmence lui dvidait son chapelet, il demeurait tendre et souriant,
en tordant ses minces moustaches. L'odeur de l'atelier, ces ouvrires
en sueur qui tapaient les fers de leurs bras nus, tout ce coin pareil
 une alcve o tranait le dballage des dames du quartier, semblait
tre pour lui le trou rv, un refuge longtemps cherch de paresse et
de jouissance.

Dans les premiers temps, Lantier mangeait chez Franois, au coin de la
rue des Poissonniers. Mais, sur les sept jours de la semaine, il
dnait avec les Coupeau trois et quatre fois; si bien qu'il finit par
leur offrir de prendre pension chez eux: il leur donnerait quinze
francs chaque samedi. Alors, il ne quitta plus la maison, il
s'installa tout  fait. On le voyait du matin au soir aller de la
boutique  la chambre du fond, en bras de chemise, haussant la voix,
ordonnant; il rpondait mme aux pratiques, il menait la baraque. Le
vin de Franois lui ayant dplu, il persuada  Gervaise d'acheter
dsormais son vin chez Vigouroux, le charbonnier d' ct, dont il
allait pincer la femme avec Boche, en faisant les commandes. Puis, ce
fut le pain de Coudeloup qu'il trouva mal cuit; et il envoya Augustine
chercher le pain  la boulangerie viennoise du faubourg Poissonnire,
chez Meyer. Il changea aussi Lehongre, l'picier, et ne garda que le
boucher de la rue Polonceau, le gros Charles,  cause de ses opinions
politiques. Au bout d'un mois, il voulut mettre toute la cuisine 
l'huile. Comme disait Clmence, en le blaguant, la tache d'huile
reparaissait quand mme chez ce sacr Provenal. Il faisait lui-mme
les omelettes, des omelettes retournes des deux cts, plus rissoles
que des crpes, si fermes qu'on aurait dit des galettes. Il
surveillait maman Coupeau, exigeant les biftecks trs cuits, pareils 
des semelles de soulier, ajoutant de l'ail partout, se fchant si l'on
coupait de la fourniture dans la salade, des mauvaises herbes,
criait-il, parmi lesquelles pouvait bien se glisser du poison. Mais
son grand rgal tait un certain potage, du vermicelle cuit  l'eau,
trs pais, o il versait la moiti d'une bouteille d'huile. Lui seul
en mangeait avec Gervaise, parce que les autres, les Parisiens, pour
s'tre un jour risqus  y goter, avaient failli rendre tripes et
boyaux.

Peu  peu, Lantier en tait venu galement  s'occuper des affaires de
la famille. Comme les Lorilleux rechignaient toujours pour sortir de
leur poche les cent sous de la maman Coupeau, il avait expliqu qu'on
pouvait leur intenter un procs. Est-ce qu'ils se fichaient du monde!
c'taient dix francs qu'ils devaient donner par mois! Et il montait
lui-mme chercher les dix francs, d'un air si hardi et si aimable, que
la chaniste n'osait pas les refuser. Maintenant, madame Lerat, elle
aussi, donnait deux pices de cent sous. Maman Coupeau aurait bais
les mains de Lantier, qui jouait en outre le rle de grand arbitre,
dans les querelles de la vieille femme et de Gervaise. Quand la
blanchisseuse, prise d'impatience, rudoyait sa belle-mre, et que
celle-ci allait pleurer dans son lit, il les bousculait toutes les
deux, les forait  s'embrasser, en leur demandant si elles croyaient
amuser le monde avec leurs bons caractres. C'tait comme Nana: on
l'levait joliment mal,  son avis. En cela, il n'avait pas tort, car
lorsque le pre tapait dessus, la mre soutenait la gamine, et lorsque
la mre  son tour cognait, le pre faisait une scne. Nana, ravie de
voir ses parents se manger, se sentant excuse  l'avance, commettait
les cent dix-neuf coups. A prsent, elle avait invent d'aller jouer
dans la marchalerie en face; elle se balanait la journe entire aux
brancards des charrettes; elle se cachait avec des bandes de voyous au
fond de la cour blafarde, claire du feu rouge de la forge; et,
brusquement, elle reparaissait, courant, criant, dpeigne et
barbouille, suivie de la queue des voyous, comme si une vole des
marteaux venait de mettre ces saloperies d'enfants en fuite. Lantier
seul pouvait la gronder; et encore elle savait joliment le prendre.
Cette merdeuse de dix ans marchait comme une dame devant lui, se
balanait, le regardait de ct, les yeux dj pleins de vice. Il
avait fini par se charger de son ducation: il lui apprenait  danser
et  parler patois.

Une anne s'coula de la sorte. Dans le quartier, on croyait que
Lantier avait des rentes, car c'tait la seule faon de s'expliquer le
grand train des Coupeau. Sans doute, Gervaise continuait  gagner de
l'argent; mais maintenant qu'elle nourrissait deux hommes  ne rien
faire, la boutique pour sr ne pouvait suffire; d'autant plus que la
boutique devenait moins bonne, des pratiques s'en allaient, les
ouvrires godaillaient du matin au soir. La vrit tait que Lantier
ne payait rien, ni loyer ni nourriture. Les premiers mois, il avait
donn des acomptes; puis, il s'tait content de parler d'une grosse
somme qu'il devait toucher, grce  laquelle il s'acquitterait plus
tard, en un coup. Gervaise n'osait plus lui demander un centime. Elle
prenait le pain, le vin, la viande  crdit. Les notes montaient
partout, a marchait par des trois francs et des quatre francs chaque
jour. Elle n'avait pas allong un sou au marchand de meubles ni aux
trois camarades, le maon, le menuisier et le peintre. Tout ce monde
commenait  grogner, on devenait moins poli pour elle dans les
magasins. Mais elle tait comme grise par la fureur de la dette; elle
s'tourdissait, choisissait les choses les plus chres, se lchait
dans sa gourmandise depuis qu'elle ne payait plus; et elle restait
trs-honnte au fond, rvant de gagner du matin au soir des centaines
de francs, elle ne savait pas trop de quelle faon, pour distribuer
des poignes de pices de cent sous  ses fournisseurs. Enfin, elle
s'enfonait, et  mesure qu'elle dgringolait, elle parlait d'largir
ses affaires. Pourtant, vers le milieu de l't, la grande Clmence
tait partie, parce qu'il n'y avait pas assez de travail pour deux
ouvrires et qu'elle attendait son argent pendant des semaines. Au
milieu de cette dbcle, Coupeau et Lantier se faisaient des joues.
Les gaillards, attabls jusqu'au menton, bouffaient la boutique,
s'engraissaient de la ruine de l'tablissement; et ils s'excitaient
l'un l'autre  mettre les morceaux doubles, et ils se tapaient sur le
ventre en rigolant, au dessert, histoire de digrer plus vite.

Dans le quartier, le grand sujet de conversation tait de savoir si
rellement Lantier s'tait remis avec Gervaise. L-dessus, les avis se
partageaient. A entendre les Lorilleux, la Banban faisait tout pour
repincer le chapelier, mais lui ne voulait plus d'elle, la trouvait
trop dcatie, avait en ville des petites filles d'une frimousse
autrement torche. Selon les Boche, au contraire, la blanchisseuse,
ds la premire nuit, s'en tait alle retrouver son ancien poux,
aussitt que ce jeanjean de Coupeau avait ronfl. Tout a, d'une faon
comme d'une autre, ne semblait gure propre; mais il y a tant de
salets dans la vie, et de plus grosses, que les gens finissaient par
trouver ce mnage  trois naturel, gentil mme, car on ne s'y battait
jamais et les convenances taient gardes. Certainement, si l'on avait
mis le nez dans d'autres intrieurs du quartier, on se serait
empoisonn davantage. Au moins, chez les Coupeau, a sentait les bons
enfants. Tous les trois se livraient  leur petite cuisine, se
culottaient et couchotaient ensemble  la papa, sans empcher les
voisins de dormir. Puis, le quartier restait conquis par les bonnes
manires de Lantier. Cet enjleur fermait le bec  toutes les
bavardes. Mme, dans le doute o l'on se trouvait de ses rapports avec
Gervaise, quand la fruitire niait les rapports devant la tripire,
celle-ci semblait dire que c'tait vraiment dommage, parce qu'enfin a
rendait les Coupeau moins intressants.

Cependant, Gervaise vivait, tranquille de ce ct, ne pensait gure 
ces ordures. Les choses en vinrent au point qu'on l'accusa de manquer
de coeur. Dans la famille on ne comprenait pas sa rancune contre le
chapelier. Madame Lerat, qui adorait se fourrer entre les amoureux,
venait tous les soirs; et elle traitait Lantier d'homme irrsistible,
dans les bras duquel les dames les plus huppes devaient tomber.
Madame Boche n'aurait pas rpondu de sa vertu, si elle avait eu dix
ans de moins. Une conspiration sourde, continue, grandissait, poussait
lentement Gervaise, comme si toutes les femmes, autour d'elle, avaient
d se satisfaire, en lui donnant un amant. Mais Gervaise s'tonnait,
ne dcouvrait pas chez Lantier tant de sductions. Sans doute, il
tait chang  son avantage: il portait toujours un paletot, il avait
pris de l'ducation dans les cafs et dans les runions politiques.
Seulement, elle qui le connaissait bien, lui voyait jusqu' l'me par
les deux trous de ses yeux, et retrouvait l un tas de choses, dont
elle gardait un lger frisson. Enfin, si a plaisait tant aux autres,
pourquoi les autres ne se risquaient-elles pas  tter du monsieur? Ce
fut ce qu'elle laissa entendre un jour  Virginie, qui se montrait la
plus chaude. Alors, madame Lerat et Virginie, pour lui monter la tte,
lui racontrent les amours de Lantier et de la grande Clmence. Oui,
elle ne s'tait aperue de rien; mais, ds qu'elle sortait pour une
course, le chapelier emmenait l'ouvrire dans sa chambre. Maintenant,
on les rencontrait ensemble, il devait l'aller voir chez elle.

--Eh bien? dit la blanchisseuse, la voix un peu tremblante, qu'est-ce
que a peut me faire?

Et elle regardait les yeux jaunes de Virginie, o des tincelles d'or
luisaient, comme dans ceux des chats. Cette femme lui en voulait donc,
qu'elle tchait de la rendre jalouse? Mais la couturire prit son air
bte, en rpondant:

--a ne peut rien vous faire, bien sr... Seulement, vous devriez lui
conseiller de lcher cette fille avec laquelle il aura du dsagrment.

Le pis tait que Lantier se sentait soutenu et changeait de manires 
l'gard de Gervaise. Maintenant, quand il lui donnait une poigne de
mains, il lui gardait un instant les doigts entre les siens. Il la
fatiguait de son regard, fixait sur elle des yeux hardis, o elle
lisait nettement ce qu'il lui demandait. S'il passait derrire elle,
il enfonait les genoux dans ses jupes, soufflait sur son cou, comme
pour l'endormir. Pourtant, il attendit encore, avant d'tre brutal et
de se dclarer. Mais, un soir, se trouvant seul avec elle, il la
poussa devant lui sans dire une parole, l'accula tremblante contre le
mur, au fond de la boutique, et l voulut l'embrasser. Le hasard fit
que Goujet entra juste  ce moment. Alors, elle se dbattit,
s'chappa. Et tous trois changrent quelques mots, comme si de rien
n'tait. Goujet, la face toute blanche, avait baiss le nez, en
s'imaginant qu'il les drangeait, qu'elle venait de se dbattre pour
ne pas tre embrasse devant le monde.

Le lendemain, Gervaise pitina dans la boutique, trs malheureuse,
incapable de repasser un mouchoir; elle avait besoin de voir Goujet,
de lui expliquer comment Lantier la tenait contre le mur. Mais, depuis
qu'tienne tait  Lille, elle n'osait plus entrer  la forge, o
Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, l'accueillait, avec des rires sournois.
Pourtant, l'aprs-midi, cdant  son envie, elle prit un panier vide,
elle partit sous le prtexte d'aller prendre des jupons chez sa
pratique de la rue des Portes-Blanches. Puis, quand elle fut rue
Marcadet, devant la fabrique de boulons, elle se promena  petits pas,
comptant sur une bonne rencontre. Sans doute, de son ct, Goujet
devait l'attendre, car elle n'tait pas l depuis cinq minutes, qu'il
sortit comme par hasard.

--Tiens! vous tes en course, dit-il en souriant faiblement; vous
rentrez chez vous...

Il disait a pour parler. Gervaise tournait justement le dos  la rue
des Poissonniers. Et ils montrent vers Montmartre, cte  cte, sans
se prendre le bras. Ils devaient avoir la seule ide de s'loigner de
la fabrique, pour ne pas paratre se donner des rendez-vous devant la
porte. La tte basse, ils suivaient la chausse dfonce, au milieu du
ronflement des usines. Puis,  deux cents pas, naturellement, comme
s'ils avaient connu l'endroit, ils filrent  gauche, toujours
silencieux, et s'engagrent dans un terrain vague. C'tait, entre une
scierie mcanique et une manufacture de boutons, une bande de prairie
reste verte, avec des plaques jaunes d'herbe grille; une chvre,
attache  un piquet, tournait en blant; au fond, un arbre mort
s'miettait au grand soleil.

--Vrai! murmura Gervaise, on se croirait  la campagne.

Ils allrent s'asseoir sous l'arbre mort. La blanchisseuse mit son
panier  ses pieds. En face d'eux, la butte Montmartre tageait ses
ranges de hautes maisons jaunes et grises, dans des touffes de maigre
verdure; et, quand ils renversaient la tte davantage, ils
apercevaient le large ciel d'une puret ardente sur la ville, travers
au nord par un vol de petits nuages blancs. Mais la vive lumire les
blouissait, ils regardaient au ras de l'horizon plat les lointains
crayeux des faubourgs, ils suivaient surtout la respiration du mince
tuyau de la scierie mcanique, qui soufflait des jets de vapeur. Ces
gros soupirs semblaient soulager leur poitrine oppresse.

--Oui, reprit Gervaise embarrasse par leur silence, je me trouvais
en course, j'tais sortie...

Aprs avoir tant souhait une explication, tout d'un coup elle n'osait
plus parler. Elle tait prise d'une grande honte. Et elle sentait
bien, cependant, qu'ils taient venus l d'eux-mmes, pour causer de
a; mme ils en causaient, sans avoir besoin de prononcer une parole.
L'affaire de la veille restait entre eux comme un poids qui les
gnait.

Alors, prise d'une tristesse atroce, les larmes aux yeux, elle raconta
l'agonie de madame Bijard, sa laveuse, morte le matin, aprs
d'pouvantables douleurs.

--a venait d'un coup de pied que lui avait allong Bijard,
disait-elle d'une voix douce et monotone. Le ventre a enfl. Sans
doute, il lui avait cass quelque chose  l'intrieur. Mon Dieu! en
trois jours, elle a t tortille... Ah! il y a, aux galres, des
gredins qui n'en ont pas tant fait. Mais la justice aurait trop de
besogne, si elle s'occupait des femmes creves par leurs maris. Un
coup de pied de plus ou de moins, n'est-ce pas? a ne compte pas,
quand on en reoit tous les jours. D'autant plus que la pauvre femme
voulait sauver son homme de l'chafaud et expliquait qu'elle s'tait
abm le ventre en tombant sur un baquet... Elle a hurl toute la nuit
avant de passer.

Le forgeron se taisait, arrachait des herbes dans ses poings crisps.

--Il n'y a pas quinze jours, continua Gervaise, elle avait sevr son
dernier, le petit Jules; et c'est encore une chance, car l'enfant ne
ptira pas... N'importe, voil cette gamine de Lalie charge de deux
mioches. Elle n'a pas huit ans, mais elle est srieuse et raisonnable
comme une vraie mre. Avec a, son pre la roue de coups... Ah bien!
on rencontre des tres qui sont ns pour souffrir.

Goujet la regarda et dit brusquement, les lvres tremblantes:

--Vous m'avez fait de la peine, hier, oh! oui, beaucoup de peine...

Gervaise, plissant, avait joint les mains. Mais lui, continuait:

--Je sais, a devait arriver... Seulement, vous auriez d vous
confier  moi, m'avouer ce qu'il en tait, pour ne pas me laisser dans
des ides...

Il ne put achever. Elle s'tait leve, en comprenant que Goujet la
croyait remise avec Lantier, comme le quartier l'affirmait. Et, les
bras tendus, elle cria:

--Non, non, je vous jure... Il me poussait, il allait m'embrasser,
c'est vrai; mais sa figure n'a pas mme touch la mienne, et c'tait
la premire fois qu'il essayait... Oh! tenez, sur ma vie, sur celle de
mes enfants, sur tout ce que j'ai de plus sacr!

Cependant, le forgeron hochait la tte. Il se mfiait, parce que les
femmes disent toujours non. Gervaise alors devint trs grave, reprit
lentement:

--Vous me connaissez, monsieur Goujet, je ne suis gure menteuse...
Eh bien! non, a n'est pas, ma parole d'honneur!... Jamais a ne sera,
entendez-vous? jamais! Le jour o a arriverait, je deviendrais la
dernire des dernires, je ne mriterais plus l'amiti d'un honnte
homme comme vous.

Et elle avait, en parlant, une si belle figure, toute pleine de
franchise, qu'il lui prit la main et la fit rasseoir. Maintenant, il
respirait  l'aise, il riait en dedans. C'tait la premire fois qu'il
lui tenait ainsi la main et qu'il la serrait dans la sienne. Tous deux
restrent muets. Au ciel, le vol de nuages blancs nageait avec une
lenteur de cygne. Dans le coin du champ, la chvre, tourne vers eux,
les regardait en poussant  de longs intervalles rguliers un blement
trs doux. Et, sans se lcher les doigts, les yeux noys
d'attendrissement, ils se perdaient au loin, sur la pente de
Montmartre blafard, au milieu de la haute futaie des chemines d'usines
rayant l'horizon, dans cette banlieue pltreuse et dsole, o les
bosquets verts des cabarets borgnes les touchaient jusqu'aux larmes.

--Votre mre m'en veut, je le sais, reprit Gervaise  voix basse. Ne
dites pas non... Nous vous devons tant d'argent!

Mais lui, se montra brutal, pour la faire taire. Il lui secoua la
main,  la briser. Il ne voulait pas qu'elle parlt de l'argent. Puis,
il hsita, il bgaya enfin:

--coutez, il y a longtemps que je songe  vous proposer une
chose.... Vous n'tes pas heureuse. Ma mre assure que la vie tourne
mal pour vous...

Il s'arrta, un peu touff.

--Eh bien! il faut nous en aller ensemble.

Elle le regarda, ne comprenant pas nettement d'abord, surprise par
cette rude dclaration d'un amour dont il n'avait jamais ouvert les
lvres.

--Comment a? demanda-t-elle.

--Oui, continua-t-il la tte basse, nous nous en irions, nous
vivrions quelque part, en Belgique si vous voulez... C'est presque mon
pays... En travaillant tous les deux, nous serions vite  notre aise.

Alors, elle devint trs rouge. Il l'aurait prise contre lui pour
l'embrasser, qu'elle aurait eu moins de honte. C'tait un drle de
garon tout de mme, de lui proposer un enlvement, comme cela se
passe dans les romans et dans la haute socit. Ah bien! autour
d'elle, elle voyait des ouvriers faire la cour  des femmes maries;
mais ils ne les menaient pas mme  Saint-Denis, a se passait sur
place, et carrment.

--Ah! monsieur Goujet, monsieur Goujet... murmurait-elle, sans
trouver autre chose.

--Enfin, voil, nous ne serions que tous les deux, reprit-il. Les
autres me gnent, vous comprenez?... Quand j'ai de l'amiti pour une
personne, je ne peux pas voir cette personne avec d'autres.

Mais elle se remettait, elle refusait maintenant, d'un air
raisonnable.

--Ce n'est pas possible, monsieur Goujet. Ce serait trs mal... Je
suis marie, n'est-ce pas? j'ai des enfants... Je sais bien que vous
avez de l'amiti pour moi et que je vous fais de la peine. Seulement,
nous aurions des remords, nous ne goterions pas de plaisir... Moi
aussi, j'prouve de l'amiti pour vous, j'en prouve trop pour vous
laisser commettre des btises. Et ce seraient des btises, bien sr...
Non, voyez-vous, il vaut mieux demeurer comme nous sommes. Nous nous
estimons, nous nous trouvons d'accord de sentiment. C'est beaucoup, a
m'a soutenue plus d'une fois. Quand on reste honnte, dans notre
position, on en est joliment rcompens.

Il hochait la tte, en l'coutant. Il l'approuvait, il ne pouvait pas
dire le contraire. Brusquement, dans le grand jour, il la prit entre
ses bras, la serra  l'craser, lui posa un baiser furieux sur le cou,
comme s'il avait voulu lui manger la peau. Puis, il la lcha, sans
demander autre chose; et il ne parla plus de leur amour. Elle se
secouait, elle ne se fchait pas, comprenant que tous deux avaient
bien gagn ce petit plaisir.

Le forgeron, cependant, secou de la tte aux pieds par un grand
frisson, s'cartait d'elle, pour ne pas cder  l'envie de la
reprendre; et il se tranait sur les genoux, ne sachant  quoi occuper
ses mains, cueillant des fleurs de pissenlits, qu'il jetait de loin
dans son panier. Il y avait l, au milieu de la nappe d'herbe brle,
des pissenlits jaunes superbes. Peu  peu, ce jeu le calma, l'amusa.
De ses doigts raidis par le travail du marteau, il cassait
dlicatement les fleurs, les lanait une  une, et ses yeux de bon
chien riaient, lorsqu'il ne manquait pas la corbeille. La
blanchisseuse s'tait adosse  l'arbre mort, gaie et repose,
haussant la voix pour se faire entendre, dans l'haleine forte de la
scierie mcanique. Quand ils quittrent le terrain vague, cte  cte,
en causant d'tienne, qui se plaisait beaucoup  Lille, elle emporta
son panier plein de fleurs de pissenlits.

Au fond, Gervaise ne se sentait pas devant Lantier si courageuse
qu'elle le disait. Certes, elle tait bien rsolue  ne pas lui
permettre de la toucher seulement du bout des doigts; mais elle avait
peur, s'il la touchait jamais, de sa lchet ancienne, de cette
mollesse et de cette complaisance auxquelles elle se laissait aller,
pour faire plaisir au monde. Lantier, pourtant, ne recommena pas sa
tentative. Il se trouva plusieurs fois seul avec elle et se tint
tranquille. Il semblait maintenant occup de la tripire, une femme de
quarante-cinq ans, trs bien conserve. Gervaise, devant Goujet,
parlait de la tripire, afin de le rassurer. Elle rpondait  Virginie
et  madame Lerat, quand celles-ci faisaient l'loge du chapelier,
qu'il pouvait bien se passer de son admiration, puisque toutes les
voisines avaient des bguins pour lui.

Coupeau, dans le quartier, gueulait que Lantier tait un ami, un vrai.
On pouvait baver sur leur compte, lui savait ce qu'il savait, se
fichait du bavardage, du moment o il avait l'honntet de son ct.
Quand ils sortaient tous les trois, le dimanche, il obligeait sa femme
et le chapelier  marcher devant lui, bras dessus, bras dessous,
histoire de crner dans la rue; et il regardait les gens, tout prt 
leur administrer un va-te-laver, s'ils s'taient permis la moindre
rigolade. Sans doute, il trouvait Lantier un peu firot, l'accusait de
faire sa Sophie devant le vitriol, le blaguait parce qu'il savait lire
et qu'il parlait comme un avocat. Mais,  part a, il le dclarait un
bougre  poils. On n'en aurait pas trouv deux aussi solides dans la
Chapelle. Enfin, ils se comprenaient, ils taient btis l'un pour
l'autre. L'amiti avec un homme, c'est plus solide que l'amour avec
une femme.

Il faut dire une chose, Coupeau et Lantier se payaient ensemble des
noces  tout casser. Lantier, maintenant, empruntait de l'argent 
Gervaise, des dix francs, des vingt francs, quand il sentait de la
monnaie dans la maison. C'tait toujours pour ses grandes affaires.
Puis, ces jours-l, il dbauchait Coupeau, parlait d'une longue
course, l'emmenait; et, attabls nez  nez au fond d'un restaurant
voisin, ils se flanquaient par le coco des plats qu'on ne peut manger
chez soi, arross de vin cachet. Le zingueur aurait prfr des
ribotes dans le chic bon enfant; mais il tait impressionn par les
gots d'aristo du chapelier, qui trouvait sur la carte des noms de
sauces extraordinaires. On n'avait pas ide d'un homme si douillet, si
difficile. Ils sont tous comme a, parat-il, dans le Midi. Ainsi, il
ne voulait rien d'chauffant, il discutait chaque fricot, au point de
vue de la sant, faisant remporter la viande lorsqu'elle lui semblait
trop sale ou trop poivre. C'tait encore pis pour les courants
d'air, il en avait une peur bleue, il engueulait tout l'tablissement,
si une porte restait entr'ouverte. Avec a, trs chien, donnant deux
sous au garon pour des repas de sept et huit francs. N'importe, on
tremblait devant lui, on les connaissait bien sur les boulevards
extrieurs, des Batignolles  Belleville. Ils allaient, grande rue des
Batignolles, manger des tripes  la mode de Caen, qu'on leur servait
sur de petits rchauds. En bas de Montmartre, ils trouvaient les
meilleures hutres du quartier,  la _Ville de Bar-le-Duc_. Quand ils
se risquaient en haut de la butte, jusqu'au _Moulin de la Galette_, on
leur faisait sauter un lapin. Rue des Martyrs, les _Lilas_ avaient la
spcialit de la tte de veau; tandis que, chausse Clignancourt, les
restaurants du _Lion d'Or_ et des _Deux Marronniers_ leur donnaient
des rognons sauts  se lcher les doigts. Mais ils tournaient plus
souvent  gauche, du ct de Belleville, avaient leur table garde aux
_Vendanges de Bourgogne_, au _Cadran Bleu_, au _Capucin_, des maisons
de confiance, o l'on pouvait demander de tout, les yeux ferms.
C'taient des parties sournoises, dont ils parlaient le lendemain
matin  mots couverts, en chipotant les pommes de terre de Gervaise.
Mme un jour, dans un bosquet du _Moulin de la Galette_, Lantier amena
une femme, avec laquelle Coupeau le laissa au dessert.

Naturellement, on ne peut pas nocer et travailler. Aussi, depuis
l'entre du chapelier dans le mnage, le zingueur, qui fainantait
dj pas mal, en tait arriv  ne plus toucher un outil. Quand il se
laissait encore embaucher, las de traner ses savates, le camarade le
relanait au chantier, le blaguait  mort en le trouvant pendu au bout
de sa corde  noeuds comme un jambon fum; et il lui criait de
descendre prendre un canon. C'tait rgl, le zingueur lchait
l'ouvrage, commenait une borde qui durait des journes et des
semaines. Oh! par exemple, des bordes fameuses, une revue gnrale de
tous les mastroquets du quartier, la solerie du matin cuve  midi et
repince le soir, les tournes de casse-poitrine se succdant, se
perdant dans la nuit, pareilles aux lampions d'une fte, jusqu' ce
que la dernire chandelle s'teignt avec le dernier verre! Cet animal
de chapelier n'allait jamais jusqu'au bout. Il laissait l'autre
s'allumer, le lchait, rentrait en souriant de son air aimable. Lui,
se piquait le nez proprement, sans qu'on s'en apert. Quand on le
connaissait bien, a se voyait seulement  ses yeux plus minces et 
ses manires plus entreprenantes auprs des femmes. Le zingueur, au
contraire, devenait dgotant, ne pouvait plus boire sans se mettre
dans un tat ignoble. Ainsi, vers les premiers jours de novembre,
Coupeau tira une borde qui finit d'une faon tout  fait sale pour
lui et pour les autres. La veille, il avait trouv de l'ouvrage.
Lantier, cette fois-l, tait plein de beaux sentiments; il prchait
le travail, attendu que le travail ennoblit l'homme. Mme, le matin,
il se leva  la lampe, il voulut accompagner son ami au chantier,
gravement, honorant en lui l'ouvrier vraiment digne de ce nom. Mais,
arrivs devant la Petite-Civette qui ouvrait, ils entrrent prendre
une prune, rien qu'une, dans le seul but d'arroser ensemble la ferme
rsolution d'une bonne conduite. En face du comptoir, sur un banc,
Bibi-la-Grillade, le dos contre le mur, fumait sa pipe d'un air
maussade.

--Tiens! Bibi qui fait sa panthre, dit Coupeau. On a donc la flemme,
ma vieille?

--Non, non, rpondit le camarade en s'tirant les bras. Ce sont les
patrons qui vous dgotent... J'ai lch le mien hier... Tous de la
crapule, de la canaille...

Et Bibi-la-Grillade accepta une prune. Il devait tre l, sur le banc,
 attendre une tourne. Cependant, Lantier dfendait les patrons; ils
avaient parfois joliment du mal, il en savait quelque chose, lui qui
sortait des affaires. De la jolie fripouille, les ouvriers! toujours
en noce, se fichant de l'ouvrage, vous lchant au beau milieu d'une
commande, reparaissant quand leur monnaie est nettoye. Ainsi, il
avait eu un petit Picard, dont la toquade tait de se trimballer en
voiture; oui, ds qu'il touchait sa semaine, il prenait des fiacres
pendant des journes. Est-ce que c'tait l un got de travailleur?
Puis, brusquement, Lantier se mit  attaquer aussi les patrons. Oh! il
voyait clair, il disait ses vrits  chacun. Une sale race aprs
tout, des exploiteurs sans vergogne, des mangeurs de monde. Lui, Dieu
merci! pouvait dormir la conscience tranquille, car il s'tait
toujours conduit en ami avec ses hommes, et avait prfr ne pas
gagner des millions comme les autres.

--Filons, mon petit, dit-il en s'adressant  Coupeau. Il faut tre
sage, nous serions en retard.

Bibi-la-Grillade, les bras ballants, sortit avec eux. Dehors, le jour
se levait  peine, un petit jour sali par le reflet boueux du pav; il
avait plu la veille, il faisait trs doux. On venait d'teindre les
becs de gaz; la rue des Poissonniers, o des lambeaux de nuit
trangls par les maisons flottaient encore, s'emplissait du sourd
pitinement des ouvriers descendant vers Paris. Coupeau, son sac de
zingueur pass  l'paule, marchait de l'air esbrouffeur d'un citoyen
qui est d'attaque, une fois par hasard. Il se tourna, il demanda:

--Bibi, veux-tu qu'on t'embauche? le patron m'a dit d'amener un
camarade, si je pouvais.

--Merci, rpondit Bibi-la-Grillade, je me purge... Faut proposer a 
Mes-Bottes, qui cherchait hier une baraque... Attends, Mes-Bottes est
bien sr l dedans.

Et, comme ils arrivaient au bas de la rue, ils aperurent en effet
Mes-Bottes chez le pre Colombe. Malgr l'heure matinale, l'Assommoir
flambait, les volets enlevs, le gaz allum. Lantier resta sur la
porte, en recommandant  Coupeau de se dpcher, parce qu'ils avaient
tout juste dix minutes.

--Comment! tu vas chez ce roussin de Bourguignon! cria Mes-Bottes,
quand le zingueur lui eut parl. Plus souvent qu'on me pince dans
cette bote! Non, j'aimerais mieux tirer la langue jusqu' l'anne
prochaine... Mais, mon vieux, tu ne resteras pas l trois jours, c'est
moi qui te le dis!

--Vrai, une sale bote? demanda Coupeau inquiet.

--Oh! tout ce qu'il y a de plus sale... On ne peut pas bouger. Le
singe est sans cesse sur votre dos. Et avec a des manires, une
bourgeoise qui vous traite de solard, une boutique o il est dfendu
de cracher... Je les ai envoys dinguer le premier soir, tu comprends.

--Bon! me voil prvenu. Je ne mangerai pas chez eux un boisseau de
sel... J'en vais tter ce matin; mais si le patron m'embte, je te le
ramasse et je te l'asseois sur sa bourgeoise, tu sais, colls comme
une paire de soles!

Le zingueur secouait la main du camarade, pour le remercier de son bon
renseignement, et il s'en allait, quand Mes-Bottes se fcha. Tonnerre
de Dieu! est-ce que le Bourguignon allait les empcher de boire la
goutte? Les hommes n'taient plus des hommes, alors? Le singe pouvait
bien attendre cinq minutes. Et Lantier entra pour accepter la tourne,
les quatre ouvriers se tinrent debout devant le comptoir. Cependant,
Mes-Bottes, avec ses souliers culs, sa blouse noire d'ordures, sa
casquette aplatie sur le sommet du crne, gueulait fort et roulait des
yeux de matre dans l'Assommoir. Il venait d'tre proclam empereur
des pochards et roi des cochons, pour avoir mang une salade de
hannetons vivants et mordu dans un chat crev.

--Dites donc, espce de Borgia! cria-t-il au pre Colombe, donnez-moi
de la jaune, de votre pissat d'ne premier numro.

Et quand le pre Colombe, blme et tranquille dans son tricot bleu,
eut empli les quatre verres, ces messieurs les vidrent d'une lampe,
histoire de ne pas laisser le liquide s'venter.

--a fait tout de mme du bien o a passe, murmura Bibi-la-Grillade.

Mais cet animal de Mes-Bottes en racontait une comique. Le vendredi,
il tait si sol, que les camarades lui avaient scell sa pipe dans le
bec avec une poigne de pltre. Un autre en serait crev, lui gonflait
le dos et se pavanait.

--Ces messieurs ne renouvellent pas? demanda le pre Colombe de sa
voix grasse.

--Si, redoublez-nous a, dit Lantier. C'est mon tour.

Maintenant, on causait des femmes. Bibi-la-Grillade, le dernier
dimanche, avait men sa scie  Montrouge, chez une tante. Coupeau
demanda des nouvelles de la _Malle des Indes_, une blanchisseuse de
Chaillot, connue dans l'tablissement. On allait boire, quand
Mes-Bottes, violemment, appela Goujet et Lorilleux qui passaient.
Ceux-ci vinrent jusqu' la porte et refusrent d'entrer. Le forgeron
ne sentait pas le besoin de prendre quelque chose. Le chaniste,
blafard, grelottant, serrait dans sa poche les chanes d'or qu'il
reportait; et il toussait, il s'excusait, en disant qu'une goutte
d'eau-de-vie le mettait sur le flanc.

--En voil des cafards! grogna Mes-Bottes. a doit licher dans les
coins.

Et quand il eut mis le nez dans son verre, il attrapa le pre Colombe.

--Vieille drogue, tu as chang de litre!... Tu sais, ce n'est pas
avec moi qu'il faut maquiller ton vitriol!

Le jour avait grandi, une clart louche clairait l'Assommoir, dont le
patron teignait le gaz. Coupeau, pourtant, excusait son beau-frre,
qui ne pouvait pas boire, ce dont, aprs tout, on n'avait pas  lui
faire un crime. Il approuvait mme Goujet, attendu que c'tait un
bonheur de ne jamais avoir soif. Et il parlait d'aller travailler,
lorsque Lantier, avec son grand air d'homme comme il faut, lui
infligea une leon: on payait sa tourne, au moins, avant de se
cavaler; on ne lchait pas des amis comme un pleutre, mme pour se
rendre  son devoir.

--Est-ce qu'il va nous bassiner longtemps avec son travail! cria
Mes-Bottes.

--Alors, c'est la tourne de monsieur? demanda le pre Colombe 
Coupeau.

Celui-ci paya sa tourne. Mais, quand vint le tour de
Bibi-la-Grillade, il se pencha  l'oreille du patron, qui refusa d'un
lent signe de tte. Mes-Bottes comprit et se remit  invectiver cet
entortill de pre Colombe. Comment! une bride de son espce se
permettait de mauvaises manires  l'gard d'un camarade! Tous les
marchands de coco faisaient l'oeil! Il fallait venir dans les mines 
poivre pour tre insult! Le patron restait calme, se balanait sur
ses gros poings, au bord du comptoir, en rptant poliment:

--Prtez de l'argent  monsieur, ce sera plus simple.

--Nom de Dieu! oui, je lui en prterai, hurla Mes-Bottes. Tiens!
Bibi, jette-lui sa monnaie  travers la gueule,  ce vendu!

Puis, lanc, agac par le sac que Coupeau avait gard  son paule, il
continua, en s'adressant au zingueur:

--T'as l'air d'une nourrice. Lche ton poupon. a rend bossu.

Coupeau hsita un instant; et, paisiblement, comme s'il s'tait dcid
aprs de mres rflexions, il posa son sac par terre, en disant:

--Il est trop tard,  cette heure. J'irai chez Bourguignon aprs le
djeuner. Je dirai que ma bourgeoise a eu des coliques.... coutez,
pre Colombe, je laisse mes outils sous cette banquette, je les
reprendrai  midi.

Lantier, d'un hochement de tte, approuva cet arrangement. On doit
travailler, a ne fait pas un doute; seulement, quand on se trouve
avec des amis, la politesse passe avant tout. Un dsir de godaille les
avait peu  peu chatouills et engourdis tous les quatre, les mains
lourdes, se ttant du regard. Et, ds qu'ils eurent cinq heures de
flne devant eux, ils furent pris brusquement d'une joie bruyante, ils
s'allongrent des claques, se gueulrent des mots de tendresse dans la
figure, Coupeau surtout, soulag, rajeuni, qui appelait les autres
ma vieille branche! On se mouilla encore d'une tourne gnrale;
puis, on alla  la _Puce qui renifle_, un petit bousingot o il y
avait un billard. Le chapelier fit un instant son nez, parce que
c'tait une maison pas trs propre: le schnick y valait un franc le
litre, dix sous une chopine en deux verres, et la socit de l'endroit
avait commis tant de salets sur le billard, que les billes y
restaient colles. Mais, la partie une fois engage, Lantier, qui
avait un coup de queue extraordinaire, retrouva sa grce et sa belle
humeur, dveloppant son torse, accompagnant d'un effet de hanches
chaque carambolage.

Lorsque vint l'heure du djeuner, Coupeau eut une ide. Il tapa des
pieds, en criant:

--Faut aller prendre Bec-Sal. Je sais o il travaille... Nous
l'emmnerons manger des pieds  la poulette chez la mre Louis.

L'ide fut acclame. Oui, Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, devait avoir
besoin de manger des pieds  la poulette. Ils partirent. Les rues
taient jaunes, une petite pluie tombait; mais ils avaient dj trop
chaud  l'intrieur pour sentir ce lger arrosage sur leurs abatis.
Coupeau les mena rue Marcadet,  la fabrique de boulons. Comme ils
arrivaient une grosse demi-heure avant la sortie, le zingueur donna
deux sous  un gamin pour entrer dire  Bec-Sal que sa bourgeoise se
trouvait mal et le demandait tout de suite. Le forgeron parut
aussitt, en se dandinant, l'air bien calme, le nez flairant un
gueuleton.

--Ah! les cheulards! dit-il, ds qu'il les aperut cachs sous une
porte. J'ai senti a... Hein? qu'est-ce qu'on mange?

Chez la mre Louis, tout en suant les petits os des pieds, on tapa de
nouveau sur les patrons. Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, racontait qu'il
y avait une commande presse dans sa bote. Oh! le singe tait coulant
pour le quart d'heure; on pouvait manquer  l'appel, il restait
gentil, il devait s'estimer encore bien heureux quand on revenait.
D'abord, il n'y avait pas de danger qu'un patron ost jamais flanquer
dehors Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, parce qu'on n'en trouvait plus,
des cadets de sa capacit. Aprs les pieds, on mangea une omelette.
Chacun but son litre. La mre Louis faisait venir son vin de
l'Auvergne, un vin couleur de sang qu'on aurait coup au couteau. a
commenait  tre drle, la borde s'allumait.

--Qu'est-ce qu'il a,  m'emmoutarder, cet enclou de singe? cria
Bec-Sal au dessert. Est-ce qu'il ne vient pas d'avoir l'ide
d'accrocher une cloche dans sa baraque? Une cloche, c'est bon pour des
esclaves... Ah bien! elle peut sonner, aujourd'hui! Du tonnerre si
l'on me repince  l'enclume! Voil cinq jours que je me la foule, je
puis bien le balancer... S'il me fiche un abatage, je l'envoie 
Chaillot.

--Moi, dit Coupeau d'un air important, je suis oblig de vous lcher,
je vais travailler. Oui, j'ai jur  ma femme... Amusez-vous, je reste
de coeur avec les camaros, vous savez.

Les autres blaguaient. Mais lui, semblait si dcid, que tous
l'accompagnrent, quand il parla d'aller chercher ses outils chez le
pre Colombe. Il prit son sac sous la banquette, le posa devant lui,
pendant qu'on buvait une dernire goutte. A une heure, la socit
s'offrait encore des tournes. Alors, Coupeau, d'un geste d'ennui,
reporta les outils sous la banquette; ils le gnaient, il ne pouvait
pas s'approcher du comptoir sans buter dedans. C'tait trop bte, il
irait le lendemain chez Bourguignon. Les quatre autres, qui se
disputaient  propos de la question des salaires, ne s'tonnrent pas,
lorsque le zingueur, sans explication, leur proposa un petit tour sur
le boulevard, pour se drouiller les jambes. La pluie avait cess. Le
petit tour se borna  faire deux cents pas sur une mme file, les bras
ballants; et ils ne trouvaient plus un mot, surpris par l'air, ennuys
d'tre dehors. Lentement, sans avoir seulement  se consulter du
coude, ils remontrent d'instinct la rue des Poissonniers, o ils
entrrent chez Franois prendre un canon de la bouteille. Vrai, ils
avaient besoin de a pour se remettre. On tournait trop  la tristesse
dans la rue, il y avait une boue  ne pas flanquer un sergent de ville
 la porte. Lantier poussa les camarades dans le cabinet, un coin
troit occup par une seule table, et qu'une cloison aux vitres
dpolies sparait de la salle commune. Lui, d'ordinaire, se piquait le
nez dans les cabinets, parce que c'tait plus convenable. Est-ce que
les camarades n'taient pas bien l? On se serait cru chez soi, on y
aurait fait dodo sans se gner. Il demanda le journal, l'tala tout
grand, le parcourut, les sourcils froncs. Coupeau et Mes-Bottes
avaient commenc un piquet. Deux litres et cinq verres tranaient sur
la table.

--Eh bien? qu'est-ce qu'ils chantent, dans ce papier-l? demanda
Bibi-la-Grillade au chapelier.

Il ne rpondit pas tout de suite. Puis, sans lever les yeux:

--Je tiens la Chambre. En voil des rpublicains de quatre sous, ces
sacrs fainants de la gauche! Est-ce que le peuple les nomme pour
baver leur eau sucre!... Il croit en Dieu, celui-l, et il fait des
mamours  ces canailles de ministres! Moi, si j'tais nomm, je
monterais  la tribune et je dirais: Merde! Oui, pas davantage, c'est
mon opinion!

--Vous savez que Badinguet s'est fichu des claques avec sa
bourgeoise, l'autre soir, devant toute sa cour, raconta Bec-Sal, dit
Boit-sans-Soif. Ma parole d'honneur! Et  propos de rien, en
s'asticotant. Badinguet tait mch.

--Lchez-nous donc le coude, avec votre politique! cria le zingueur.
Lisez les assassinats, c'est plus rigolo.

Et revenant  son jeu, annonant une tierce au neuf et trois dames:

--J'ai une tierce  l'gout et trois colombes... Les crinolines ne me
quittent pas.

On vida les verres. Lantier se mit  lire tout haut:

Un crime pouvantable, vient de jeter l'effroi dans la commune de
Gaillon (Seine-et-Marne). Un fils a tu son pre  coups de bche,
pour lui voler trente sous...

Tous poussrent un cri d'horreur. En voil un, par exemple, qu'ils
seraient alls voir raccourcir avec plaisir! Non, la guillotine, ce
n'tait pas assez; il aurait fallu le couper en petits morceaux. Une
histoire d'infanticide les rvolta galement; mais le chapelier, trs
moral, excusa la femme en mettant tous les torts du ct de son
sducteur; car, enfin, si une crapule d'homme n'avait pas fait un
gosse  cette malheureuse, elle n'aurait pas pu en jeter un dans les
lieux d'aisances. Mais ce qui les enthousiasma, ce furent les exploits
du marquis de T..... sortant d'un bal  deux heures du matin et se
dfendant contre trois mauvaises gouapes, boulevard des Invalides;
sans mme retirer ses gants, il s'tait dbarrass des deux premiers
sclrats avec des coups de tte dans le ventre, et avait conduit le
troisime au poste, par une oreille. Hein? quelle poigne! C'tait
embtant qu'il ft noble.

--coutez a maintenant, continua Lantier. Je passe aux nouvelles de
la haute. La comtesse de Brtigny marie sa fille ane au jeune
baron de Valanay, aide de camp de Sa Majest. Il y a, dans la
corbeille, pour plus de trois cent mille francs de dentelle...

--Qu'est-ce que a nous fiche! interrompit Bibi-la-Grillade. On ne
leur demande pas la couleur de leur chemise... La petite a beau avoir
de la dentelle, elle n'en verra pas moins la lune par le mme trou que
les autres.

Comme Lantier faisait mine d'achever sa lecture, Bec-Sal, dit
Boit-sans-Soif, lui enleva le journal et s'assit dessus, en disant:

--Ah! non, assez!... Le voil au chaud... Le papier, ce n'est bon
qu' a.

Cependant, Mes-Bottes, qui regardait son jeu, donnait un coup de poing
triomphant sur la table. Il faisait quatre-vingt-treize.

--J'ai la Rvolution, cria-t-il. Quinte mangeuse, portant son point
dans l'herbe  la vache... Vingt, n'est-ce pas?... Ensuite, tierce
major dans les vitriers, vingt-trois; trois boeufs, vingt-six; trois
larbins, vingt-neuf; trois borgnes, quatre-vingt-douze... Et je joue
An un de la Rpublique, quatre-vingt-treize.

--T'es rinc, mon vieux, crirent les autres  Coupeau.

On commanda deux nouveaux litres. Les verres ne dsemplissaient plus,
la solerie montait. Vers cinq heures, a commenait  devenir
dgotant, si bien que Lantier se taisait et songeait  filer; du
moment o l'on gueulait et o l'on fichait le vin par terre, ce
n'tait plus son genre. Justement, Coupeau se leva pour faire le signe
de croix des pochards. Sur la tte il pronona Montpernasse, 
l'paule droite Menilmonte,  l'paule gauche la Courtille, au milieu
du ventre Bagnolet, et dans le creux de l'estomac trois fois Lapin
saut. Alors, le chapelier, profitant de la clameur souleve par cet
exercice, prit tranquillement la porte. Les camarades ne s'aperurent
mme pas de son dpart. Lui, avait dj un joli coup de sirop. Mais,
dehors, il se secoua, il retrouva son aplomb; et il regagna
tranquillement la boutique, o il raconta  Gervaise que Coupeau tait
avec des amis.

Deux jours se passrent. Le zingueur n'avait pas reparu. Il roulait
dans le quartier, on ne savait pas bien o. Des gens, pourtant,
disaient l'avoir vu chez la nice Baquet, au _Papillon_, au _Petit
bonhomme qui tousse_. Seulement, les uns assuraient qu'il tait seul,
tandis que les autres l'avaient rencontr en compagnie de sept ou huit
solards de son espce. Gervaise haussait les paules d'un air
rsign. Mon Dieu! c'tait une habitude  prendre. Elle ne courait pas
aprs son homme; mme, si elle l'apercevait chez un marchand de vin,
elle faisait un dtour, pour ne pas le mettre en colre; et elle
attendait qu'il rentrt, coutant la nuit s'il ne ronflait pas  la
porte. Il couchait sur un tas d'ordures, sur un banc, dans un terrain
vague, en travers d'un ruisseau. Le lendemain, avec son ivresse mal
cuve de la veille, il repartait, tapait aux volets des consolations,
se lchait de nouveau dans une course furieuse, au milieu des petits
verres, des canons et des litres, perdant et retrouvant ses amis,
poussant des voyages dont il revenait plein de stupeur, voyant danser
les rues, tomber la nuit et natre le jour, sans autre ide que de
boire et de cuver sur place. Lorsqu'il cuvait, c'tait fini. Gervaise
alla pourtant, le second jour,  l'Assommoir du pre Colombe, pour
savoir; on l'y avait revu cinq fois, on ne pouvait pas lui en dire
davantage. Elle dut se contenter d'emporter les outils, rests sous la
banquette.

Lantier, le soir, voyant la blanchisseuse ennuye, lui proposa de la
conduire au caf-concert, histoire de passer un moment agrable. Elle
refusa d'abord, elle n'tait pas en train de rire. Sans cela, elle
n'aurait pas dit non, car le chapelier lui faisait son offre d'un air
trop honnte pour qu'elle se mfit de quelque tratrise. Il semblait
s'intresser  son malheur et se montrait vraiment paternel. Jamais
Coupeau n'avait dcouch deux nuits. Aussi, malgr elle, toutes les
dix minutes, venait-elle se planter sur la porte sans lcher son fer,
regardant aux deux bouts de la rue si son homme n'arrivait pas. a la
tenait dans les jambes,  ce qu'elle disait, des picotements qui
l'empchaient de rester en place. Bien sr, Coupeau pouvait se dmolir
un membre, tomber sous une voiture et y rester: elle serait joliment
dbarrasse, elle se dfendait de garder dans le coeur la moindre
amiti pour un sale personnage de cette espce. Mais,  la fin,
c'tait agaant de toujours se demander s'il rentrerait ou s'il ne
rentrerait pas. Et, lorsqu'on alluma le gaz, comme Lantier lui parlait
de nouveau du caf-concert, elle accepta. Aprs tout, elle se trouvait
trop bte de refuser un plaisir, lorsque son mari, depuis trois jours,
menait une vie de polichinelle. Puisqu'il ne rentrait pas, elle aussi
allait sortir. La cambuse brlerait, si elle voulait. Elle aurait
fichu en personne le feu au bazar, tant l'embtement de la vie
commenait  lui monter au nez.

On dna vite. En partant au bras du chapelier,  huit heures, Gervaise
pria maman Coupeau et Nana de se mettre au lit tout de suite. La
boutique tait ferme. Elle s'en alla par la porte de la cour et donna
la clef  madame Boche, en lui disant que si son cochon rentrait, elle
et l'obligeance de le coucher. Le chapelier l'attendait sous la
porte, bien mis, sifflant un air. Elle avait sa robe de soie. Ils
suivirent doucement le trottoir, serrs l'un contre l'autre, clairs
par les coups de lumire des boutiques, qui les montraient se parlant
 demi-voix, avec un sourire.

Le caf-concert tait boulevard de Rochechouart, un ancien petit caf
qu'on avait agrandi sur une cour, par une baraque en planches. A la
porte, un cordon de boules de verre dessinait un portique lumineux. De
longues affiches, colles sur des panneaux de bois, se trouvaient
poses par terre, au ras du ruisseau.

--Nous y sommes, dit Lantier. Ce soir, dbuts de mademoiselle Amanda,
chanteuse de genre.

Mais il aperut Bibi-la-Grillade, qui lisait galement l'affiche. Bibi
avait un oeil au beurre noir, quelque coup de poing attrap la veille.

--Eh bien! et Coupeau? demanda le chapelier, en cherchant autour de
lui, vous avez donc perdu Coupeau?

--Oh! il y a beau temps, depuis hier, rpondit l'autre. On s'est
allong un coup de tampon, en sortant de chez la mre Baquet. Moi, je
n'aime pas les jeux de mains... Vous savez, c'est avec le garon de la
mre Baquet qu'on a eu des raisons, par rapport  un litre qu'il
voulait nous faire payer deux fois... Alors, j'ai fil, je suis aller
schloffer un brin.

Il billait encore, il avait dormi dix-huit heures. D'ailleurs, il
tait compltement dgris, l'air abti, sa vieille veste pleine de
duvet; car il devait s'tre couch dans son lit tout habill.

--Et vous ne savez pas o est mon mari, monsieur? interrogea la
blanchisseuse.

--Mais non, pas du tout... Il tait cinq heures, quand nous avons
quitt la mre Baquet. Voil!... Il a peut-tre bien descendu la rue.
Oui, mme je crois l'avoir vu entrer au _Papillon_ avec un cocher...
Oh! que c'est bte! Vrai, on est bon  tuer!

Lantier et Gervaise passrent une trs agrable soire au
caf-concert. A onze heures, lorsqu'on ferma les portes, ils revinrent
en se baladant, sans se presser. Le froid piquait un peu, le monde se
retirait par bandes; et il y avait des filles qui crevaient de rire,
sous les arbres, dans l'ombre, parce que les hommes rigolaient de trop
prs. Lantier chantait entre ses dents une des chansons de
mademoiselle Amanda: _C'est dans l'nez qu'a me chatouille_. Gervaise,
tourdie, comme grise, reprenait le refrain. Elle avait eu trs chaud.
Puis, les deux consommations qu'elle avait bues lui tournaient sur le
coeur, avec la fume des pipes et l'odeur de toute cette socit
entasse. Mais elle emportait surtout une vive impression de
mademoiselle Amanda. Jamais elle n'aurait os se mettre nue comme a
devant le public. Il fallait tre juste, cette dame avait une peau 
faire envie. Et elle coutait, avec une curiosit sensuelle, Lantier
donner des dtails sur la personne en question, de l'air d'un monsieur
qui lui aurait compt les ctes en particulier.

--Tout le monde dort, dit Gervaise, aprs avoir sonn trois fois,
sans que les Boche eussent tir le cordon.

La porte s'ouvrit, mais le porche tait noir, et quand elle frappa 
la vitre de la loge pour demander sa clef, la concierge ensommeille
lui cria une histoire  laquelle elle n'entendit rien d'abord. Enfin,
elle comprit que le sergent de ville Poisson avait ramen Coupeau dans
un drle d'tat, et que la clef devait tre sur la serrure.

-Fichtre! murmura Lantier, quand ils furent entrs, qu'est-ce qu'il a
donc fait ici? C'est une vraie infection.

En effet, a puait ferme. Gervaise, qui cherchait des allumettes,
marchait dans du mouill. Lorsqu'elle fut parvenue  allumer une
bougie, ils eurent devant eux un joli spectacle. Coupeau avait rendu
tripes et boyaux; il y en avait plein la chambre; le lit en tait
empltr, le tapis galement, et jusqu' la commode qui se trouvait
clabousse. Avec a, Coupeau, tomb du lit o Poisson devait l'avoir
jet, ronflait l dedans, au milieu de son ordure. Il s'y talait,
vautr comme un porc, une joue barbouille, soufflant son haleine
empeste par sa bouche ouverte, balayant de ses cheveux dj gris la
mare largie autour de sa tte.

--Oh! le cochon! le cochon! rptait Gervaise indigne, exaspre. Il
a tout sali... Non, un chien n'aurait pas fait a, un chien crev est
plus propre.

Tous deux n'osaient bouger, ne savaient o poser le pied. Jamais le
zingueur n'tait revenu avec une telle culotte et n'avait mis la
chambre dans une ignominie pareille. Aussi, cette vue-l portait un
rude coup au sentiment que sa femme pouvait encore prouver pour lui.
Autrefois, quand il rentrait mch ou poivr, elle se montrait
complaisante et pas dgote. Mais,  cette heure, c'tait trop, son
coeur se soulevait. Elle ne l'aurait pas pris avec des pincettes.
L'ide seule que la peau de ce goujat toucherait sa peau, lui causait
une rpugnance, comme si on lui avait demand de s'allonger  ct
d'un mort, abm par une vilaine maladie.

--Il faut pourtant que je me couche, murmura-t-elle. Je ne puis pas
retourner coucher dans la rue... Oh! je lui passerai plutt sur le
corps.

Elle tcha d'enjamber l'ivrogne et dut se retenir  un coin de la
commode, pour ne pas glisser dans la salet. Coupeau barrait
compltement le lit. Alors, Lantier, qui avait un petit rire en voyant
bien qu'elle ne ferait pas dodo sur son oreiller cette nuit-l, lui
prit une main, en disant d'une voix basse et ardente:

--Gervaise... coute, Gervaise...

Mais elle avait compris, elle se dgagea, perdue, le tutoyant  son
tour, comme jadis.

--Non, laisse-moi... Je t'en supplie, Auguste, rentre dans ta
chambre... Je vais m'arranger, je monterai dans le lit par les
pieds...

--Gervaise, voyons, ne fais pas la bte, rptait-il. a sent trop
mauvais, tu ne peux pas rester... Viens. Qu'est-ce que tu crains? Il
ne nous entend pas, va!

Elle luttait, elle disait non de la tte, nergiquement. Dans son
trouble, comme pour montrer qu'elle resterait l, elle se
dshabillait, jetait sa robe de soie sur une chaise, se mettait
violemment en chemise et en jupon, toute blanche, le cou et les bras
nus. Son lit tait  elle, n'est-ce pas? elle voulait coucher dans son
lit. A deux reprises, elle tenta encore de trouver un coin propre et
de passer. Mais Lantier ne se lassait pas, la prenait  la taille, en
disant des choses pour lui mettre le feu dans le sang. Ah! elle tait
bien plante, avec un loupiat de mari par devant, qui l'empchait de
se fourrer honntement sous sa couverture, avec un sacr salaud
d'homme par derrire, qui songeait uniquement  profiter de son
malheur pour la ravoir! Comme le chapelier haussait la voix, elle le
supplia de se taire. Et elle couta, l'oreille tendue vers le cabinet
o couchaient Nana et maman Coupeau. La petite et la vieille devaient
dormir, on entendait une respiration forte.

--Auguste, laisse-moi, tu vas les rveiller, reprit-elle, les mains
jointes. Sois raisonnable. Un autre jour, ailleurs... Pas ici, pas
devant ma fille...

Il ne parlait plus, il restait souriant; et, lentement, il la baisa
sur l'oreille, ainsi qu'il la baisait autrefois pour la taquiner, et
l'tourdir. Alors, elle fut sans force, elle sentit un grand
bourdonnement, un grand frisson descendre dans sa chair. Pourtant,
elle fit de nouveau un pas. Et elle dut reculer. Ce n'tait pas
possible, la dgotation tait si grande, l'odeur devenait telle,
qu'elle se serait elle-mme mal conduite dans ses draps. Coupeau,
comme sur de la plume, assomm par l'ivresse, cuvait sa borde, les
membres morts, la gueule de travers. Toute la rue aurait bien pu
entrer embrasser sa femme, sans qu'un poil de son corps en remut.

--Tant pis, bgayait-elle, c'est sa faute, je ne puis pas... Ah! mon
Dieu! ah! mon Dieu! il me renvoie de mon lit, je n'ai plus de lit...
Non, je ne puis pas, c'est sa faute.

Elle tremblait, elle perdait la tte. Et, pendant que Lantier la
poussait dans sa chambre, le visage de Nana apparut  la porte vitre
du cabinet, derrire un carreau. La petite venait de se rveiller et
de se lever doucement, en chemise, ple de sommeil. Elle regarda son
pre roul dans son vomissement; puis, la figure colle contre la
vitre, elle resta l,  attendre que le jupon de sa mre et disparu
chez l'autre homme, en face. Elle tait toute grave. Elle avait de
grands yeux d'enfant vicieuse, allums d'une curiosit sensuelle.



IX


Cet hiver-l, maman Coupeau faillit passer, dans une crise
d'touffement. Chaque anne, au mois de dcembre, elle tait sre que
son asthme la collait sur le dos pour des deux et trois semaines. Elle
n'avait plus quinze ans, elle devait en avoir soixante-treize  la
Saint-Antoine. Avec a, trs patraque, rlant pour un rien, quoique
grosse et grasse. Le mdecin annonait qu'elle s'en irait en toussant,
le temps de crier: Bonsoir, Jeanneton, la chandelle est teinte!

Quand elle tait dans son lit, maman Coupeau devenait mauvaise comme
la gale. Il faut dire que le cabinet o elle couchait avec Nana
n'avait rien de gai. Entre le lit de la petite et le sien, se trouvait
juste la place de deux chaises. Le papier des murs, un vieux papier
gris dteint, pendait en lambeaux. La lucarne ronde, prs du plafond,
laissait tomber un jour louche et ple de cave. On se faisait joliment
vieux l dedans, surtout une personne qui ne pouvait pas respirer. La
nuit encore, lorsque l'insomnie la prenait, elle coutait dormir la
petite, et c'tait une distraction. Mais, dans le jour, comme on ne
lui tenait pas compagnie du matin au soir, elle grognait, elle
pleurait, elle rptait toute seule pendant des heures, en roulant sa
tte sur l'oreiller:

--Mon Dieu! que je suis malheureuse!... Mon Dieu! que je suis
malheureuse!... En prison, oui, c'est en prison qu'ils me feront
mourir!

Et, ds qu'une visite lui arrivait, Virginie ou madame Boche, pour lui
demander comment allait la sant, elle ne rpondait pas, elle entamait
tout de suite le chapitre de ses plaintes.

--Ah! il est cher, le pain que je mange ici! Non, je ne souffrirais
pas autant chez des trangers!... Tenez, j'ai voulu avoir une tasse de
tisane, eh bien! on m'en a apport plein un pot  eau, une manire de
me reprocher d'en trop boire... C'est comme Nana, cette enfant que
j'ai leve, elle se sauve nu-pieds, le matin, et je ne la revois
plus. On croirait que je sens mauvais. Pourtant, la nuit, elle dort
joliment, elle ne se rveillerait pas une seule fois pour me demander
si je souffre... Enfin, je les embarrasse, ils attendent que je crve.
Oh! ce sera bientt fait. Je n'ai plus de fils, cette coquine de
blanchisseuse me l'a pris. Elle me battrait, elle m'achverait, si
elle n'avait pas peur de la justice.

Gervaise, en effet, se montrait un peu rude par moments. La baraque
tournait mal, tout le monde s'y aigrissait et s'envoyait promener au
premier mot. Coupeau, un matin qu'il avait les cheveux malades,
s'tait cri: La vieille dit toujours qu'elle va mourir, et elle ne
meurt jamais! parole qui avait frapp maman Coupeau au coeur. On lui
reprochait ce qu'elle cotait, on disait tranquillement que, si elle
n'tait plus l, il y aurait une grosse conomie. A la vrit, elle ne
se conduisait pas non plus comme elle aurait d. Ainsi, quand elle
voyait sa fille ane, madame Lerat, elle pleurait misre, accusait
son fils et sa belle-fille de la laisser mourir de faim, tout a pour
lui tirer une pice de vingt sous, qu'elle dpensait en gourmandises.
Elle faisait aussi des cancans abominables avec les Lorilleux, en leur
racontant  quoi passaient leurs dix francs, aux fantaisies de la
blanchisseuse, des bonnets neufs, des gteaux mangs dans les coins,
des choses plus sales mme qu'on n'osait pas dire. A deux ou trois
reprises, elle faillit faire battre toute la famille. Tantt elle
tait avec les uns, tantt elle tait avec les autres; enfin, a
devenait un vrai gchis.

Au plus fort de sa crise, cet hiver-l, une aprs-midi que madame
Lorilleux et madame Lerat s'taient rencontres devant son lit, maman
Coupeau cligna les yeux, pour leur dire de se pencher. Elle pouvait 
peine parler. Elle souffla,  voix basse:

--C'est du propre!... Je les ai entendus cette nuit. Oui, oui, la
Banban et le chapelier... Et ils menaient un train! Coupeau est joli.
C'est du propre!

Elle raconta, par phrases courtes, toussant et touffant, que son fils
avait d rentrer ivre-mort, la veille. Alors, comme elle ne dormait
pas, elle s'tait trs bien rendu compte de tous les bruits, les pieds
nus de la Banban trottant sur le carreau, la voix sifflante du
chapelier qui l'appelait, la porte de communication pousse doucement,
et le reste. a devait avoir dur jusqu'au jour, elle ne savait pas
l'heure au juste, parce que, malgr ses efforts, elle avait fini par
s'assoupir.

--Ce qu'il y a de plus dgotant, c'est que Nana aurait pu entendre,
continua-t-elle. Justement, elle a t agite toute la nuit, elle qui
d'habitude dort  poings ferms; elle sautait, elle se retournait,
comme s'il y avait eu de la braise dans son lit.

Les deux femmes ne parurent pas surprises.

--Pardi! murmura madame Lorilleux, a doit avoir commenc le premier
jour... Du moment o a plat  Coupeau, nous n'avons pas  nous en
mler. N'importe! ce n'est gure honorable pour la famille.

--Moi, si j'tais l, expliqua madame Lerat en pinant les lvres, je
lui ferais une peur, je lui crierais quelque chose, n'importe quoi: Je
te vois! ou bien: V'l les gendarmes!... La domestique d'un mdecin
m'a dit que son matre lui avait dit que a pouvait tuer raide une
femme, dans un certain moment. Et si elle restait sur la place,
n'est-ce pas? ce serait bien fait, elle se trouverait punie par o
elle aurait pch.

Tout le quartier sut bientt que, chaque nuit, Gervaise allait
retrouver Lantier. Madame Lorilleux, devant les voisines, avait une
indignation bruyante; elle plaignait son frre, ce jeanjean que sa
femme peignait en jaune de la tte aux pieds; et,  l'entendre, si
elle entrait encore dans un pareil bazar, c'tait uniquement pour sa
pauvre mre, qui se trouvait force de vivre au milieu de ces
abominations. Alors, le quartier tomba sur Gervaise. a devait tre
elle qui avait dbauch le chapelier. On voyait a dans ses yeux. Oui,
malgr les vilains bruits, ce sacr sournois de Lantier restait gob,
parce qu'il continuait ses airs d'homme comme il faut avec tout le
monde, marchant sur les trottoirs en lisant le journal, prvenant et
galant auprs des dames, ayant toujours  donner des pastilles et des
fleurs. Mon Dieu! lui, faisait son mtier de coq; un homme est un
homme, on ne peut pas lui demander de rsister aux femmes qui se
jettent  son cou. Mais elle, n'avait pas d'excuse; elle dshonorait
la rue de la Goutte-d'Or. Et les Lorilleux, comme parrain et marraine,
attiraient Nana chez eux pour avoir des dtails. Quand ils la
questionnaient d'une faon dtourne, la petite prenait son air bta,
rpondait en teignant la flamme de ses yeux sous ses longues
paupires molles.

Au milieu de cette indignation publique, Gervaise vivait tranquille,
lasse et un peu endormie. Dans les commencements, elle s'tait trouve
bien coupable, bien sale, et elle avait eu un dgot d'elle-mme.
Quand elle sortait de la chambre de Lantier, elle se lavait les mains,
elle mouillait un torchon et se frottait les paules  les corcher,
comme pour enlever son ordure. Si Coupeau cherchait alors 
plaisanter, elle se fchait, courait en grelottant s'habiller au fond
de la boutique; et elle ne tolrait pas davantage que le chapelier la
toucht, lorsque son mari venait de l'embrasser. Elle aurait voulu
changer de peau en changeant d'homme. Mais, lentement, elle
s'accoutumait. C'tait trop fatigant de se dbarbouiller chaque fois.
Ses paresses l'amollissaient, son besoin d'tre heureuse lui faisait
tirer tout le bonheur possible de ses embtements. Elle tait
complaisante pour elle et pour les autres, tchait uniquement
d'arranger les choses de faon  ce que personne n'et trop d'ennui.
N'est-ce pas? pourvu que son mari et son amant fussent contents, que
la maison marcht son petit train-train rgulier, qu'on rigolt du
matin au soir, tous gras, tous satisfaits de la vie et se la coulant
douce, il n'y avait vraiment pas de quoi se plaindre. Puis, aprs
tout, elle ne devait pas tant faire de mal, puisque a s'arrangeait si
bien,  la satisfaction d'un chacun; on est puni d'ordinaire, quand on
fait le mal. Alors, son dvergondage avait tourn  l'habitude.
Maintenant, c'tait rgl comme le boire et le manger; chaque fois que
Coupeau rentrait sol, elle passait chez Lantier, ce qui arrivait au
moins le lundi, le mardi et le mercredi de la semaine. Elle partageait
ses nuits. Mme, elle avait fini, lorsque le zingueur simplement
ronflait trop fort, par le lcher au beau milieu du sommeil, et allait
continuer son dodo tranquille sur l'oreiller du voisin. Ce n'tait pas
qu'elle prouvt plus d'amiti pour le chapelier. Non, elle le
trouvait seulement plus propre, elle se reposait mieux dans sa
chambre, o elle croyait prendre un bain. Enfin, elle ressemblait aux
chattes qui aiment  se coucher en rond sur le linge blanc.

Maman Coupeau n'osa jamais parler de a nettement. Mais, aprs une
dispute, quand la blanchisseuse l'avait secoue, la vieille ne
mnageait pas les allusions. Elle disait connatre des hommes joliment
btes et des femmes joliment coquines; et elle mchait d'autres mots
plus vifs, avec la verdeur de parole d'une ancienne giletire. Les
premires fois, Gervaise l'avait regarde fixement, sans rpondre.
Puis, tout en vitant elle aussi de prciser, elle se dfendit, par
des raisons dites en gnral. Quand une femme avait pour homme un
solard, un saligaud qui vivait dans la pourriture, cette femme tait
bien excusable de chercher de la propret ailleurs. Elle allait plus
loin, elle laissait entendre que Lantier tait son mari autant que
Coupeau, peut-tre mme davantage. Est-ce qu'elle ne l'avait pas connu
 quatorze ans? est-ce qu'elle n'avait pas deux enfants de lui? Eh
bien! dans ces conditions, tout se pardonnait, personne ne pouvait lui
jeter la pierre. Elle se disait dans la loi de la nature. Puis, il ne
fallait pas qu'on l'ennuyt. Elle aurait vite fait d'envoyer  chacun
son paquet. La rue de la Goutte-d'Or n'tait pas si propre! La petite
madame Vigouroux faisait la cabriole du matin au soir dans son
charbon. Madame Lehongre, la femme de l'picier, couchait avec son
beau-frre, un grand baveux qu'on n'aurait pas ramass sur une pelle.
L'horloger d'en face, ce monsieur pinc, avait failli passer aux
assises, pour une abomination; il allait avec sa propre fille, une
effronte qui roulait les boulevards. Et, le geste largi, elle
indiquait le quartier entier, elle en avait pour une heure rien qu'
taler le linge sale de tout ce peuple, les gens couchs comme des
btes, en tas, pres, mres, enfants, se roulant dans leur ordure. Ah!
elle en savait, la cochonnerie pissait de partout, a empoisonnait les
maisons d'alentour! Oui, oui, quelque chose de propre que l'homme et
la femme, dans ce coin de Paris, o l'on est les uns sur les autres, 
cause de la misre! On aurait mis les deux sexes dans un mortier,
qu'on en aurait tir pour toute marchandise de quoi fumer les
cerisiers de la plaine Saint-Denis.

--Ils feraient mieux de ne pas cracher en l'air, a leur retombe sur
le nez, criait-elle, quand on la poussait  bout. Chacun dans son
trou, n'est-ce pas? Qu'ils laissent vivre les braves gens  leur
faon, s'ils veulent vivre  la leur... Moi, je trouve que tout est
bien, mais  la condition de ne pas tre trane dans le ruisseau par
des gens qui s'y promnent, la tte la premire.

Et, maman Coupeau s'tant un jour montre plus claire, elle lui avait
dit, les dents serres:

--Vous tes dans votre lit, vous profitez de a... coutez, vous avez
tort, vous voyez bien que je suis gentille, car jamais je ne vous ai
jet  la figure votre vie,  vous! Oh! je sais, une jolie vie, des
deux ou trois hommes, du vivant du pre Coupeau... Non, ne toussez
pas, j'ai fini de causer. C'est seulement pour vous demander de me
ficher la paix, voil tout!

La vieille femme avait manqu touffer. Le lendemain, Goujet tant
venu rclamer le linge de sa mre pendant une absence de Gervaise,
maman Coupeau l'appela et le garda longtemps assis devant son lit.
Elle connaissait bien l'amiti du forgeron, elle le voyait sombre et
malheureux depuis quelque temps, avec le soupon des vilaines choses
qui se passaient. Et, pour bavarder, pour se venger de la dispute de
la veille, elle lui apprit la vrit crment, en pleurant, en se
plaignant, comme si la mauvaise conduite de Gervaise lui faisait
surtout du tort. Lorsque Goujet sortit du cabinet, il s'appuyait aux
murs, suffoquant de chagrin. Puis, au retour de la blanchisseuse,
maman Coupeau lui cria qu'on la demandait tout de suite chez madame
Goujet, avec le linge repass ou non; et elle tait si anime, que
Gervaise flaira les cancans, devina la triste scne et le crve-coeur
dont elle se trouvait menace.

Trs ple, les membres casss  l'avance, elle mit le linge dans un
panier, elle partit. Depuis des annes, elle n'avait pas rendu un sou
aux Goujet. La dette montait toujours  quatre cent vingt-cinq francs.
Chaque fois, elle prenait l'argent du blanchissage, en parlant de sa
gne. C'tait une grande honte pour elle, parce qu'elle avait l'air de
profiter de l'amiti du forgeron pour le jobarder. Coupeau, moins
scrupuleux maintenant, ricanait, disait qu'il avait bien d lui pincer
la taille dans les coins, et qu'alors il tait pay. Mais elle, malgr
le commerce o elle tait tombe avec Lantier, se rvoltait, demandait
 son mari s'il voulait dj manger de ce pain-l. Il ne fallait pas
mal parler de Goujet devant elle; sa tendresse pour le forgeron lui
restait comme un coin de son honneur. Aussi, toutes les fois qu'elle
reportait le linge chez ces braves gens, se trouvait-elle prise d'un
serrement au coeur, ds la premire marche de l'escalier.

--Ah! c'est vous enfin! lui dit schement madame Goujet, en lui
ouvrant la porte. Quand j'aurai besoin de la mort, je vous l'enverrai
chercher.

Gervaise entra, embarrasse, sans oser mme balbutier une excuse. Elle
n'tait plus exacte, ne venait jamais  l'heure, se faisait attendre
des huit jours. Peu  peu, elle s'abandonnait  un grand dsordre.

--Voil une semaine que je compte sur vous, continua la dentellire.
Et vous mentez avec a, vous m'envoyez votre apprentie me raconter des
histoires: on est aprs mon linge, on va me le livrer le soir mme, ou
bien c'est un accident, le paquet qui est tomb dans un seau. Moi,
pendant ce temps-l, je perds ma journe, je ne vois rien arriver et
je me tourmente l'esprit. Non, vous n'tes pas raisonnable... Voyons,
qu'est-ce que vous avez, dans ce panier! Est-ce tout, au moins!
M'apportez-vous la paire de draps que vous me gardez depuis un mois,
et la chemise qui est reste en arrire, au dernier blanchissage?

--Oui, oui, murmura Gervaise, la chemise y est. La voici.

Mais madame Goujet se rcria. Cette chemise n'tait pas  elle, elle
n'en voulait pas. On lui changeait son linge, c'tait le comble! Dj,
l'autre semaine, elle avait eu deux mouchoirs qui ne portaient pas sa
marque. a ne la ragotait gure, du linge venu elle ne savait d'o.
Puis, enfin, elle tenait  ses affaires.

--Et les draps? reprit-elle. Ils sont perdus, n'est-ce pas?... Eh
bien ma petite, il faudra vous arranger, mais je les veux quand mme
demain matin, entendez-vous!

Il y eut un silence. Ce qui achevait de troubler Gervaise, c'tait de
sentir, derrire elle, la porte de la chambre de Goujet entr'ouverte.
Le forgeron devait tre l, elle le devinait; et quel ennui, s'il
coutait tous ces reproches mrits, auxquels elle ne pouvait rien
rpondre! Elle se faisait trs souple, trs douce, courbant la tte,
posant le linge sur le lit le plus vivement possible. Mais a se gta
encore, quand madame Goujet se mit  examiner les pices une  une.
Elle les prenait, les rejetait, en disant:

--Ah! vous perdez joliment la main. On ne peut plus vous faire des
compliments tous les jours... Oui, vous salopez, vous cochonnez
l'ouvrage,  cette heure... Tenez, regardez-moi ce devant de chemise,
il est brl, le fer a marqu sur les plis. Et les boutons, ils sont
tous arrachs. Je ne sais pas comment vous vous arrangez, il ne reste
jamais un bouton... Oh! par exemple, voil une camisole que je ne vous
paierai pas. Voyez donc a? La crasse y est, vous l'avez tale
simplement. Merci! si le linge n'est mme plus propre...

Elle s'arrta, comptant les pices. Puis, elle s'cria:

--Comment! c'est ce que vous apportez?...Il manque deux paires de
bas, six serviettes, une nappe, des torchons... Vous vous moquez de
moi, alors! Je vous ai fait dire de tout me rendre, repass ou non. Si
dans une heure votre apprentie n'est pas ici avec le reste, nous nous
fcherons, madame Coupeau, je vous en prviens.

A ce moment, Goujet toussa dans sa chambre. Gervaise eut un lger
tressaillement. Comme on la traitait devant lui, mon Dieu! Et elle
resta au milieu de la chambre, gne, confuse, attendant le linge
sale. Mais, aprs avoir arrt le compte, madame Goujet avait
tranquillement repris sa place prs de la fentre, travaillant au
raccommodage d'un chle de dentelle.

--Et le linge? demanda timidement la blanchisseuse.

--Non, merci, rpondit la vieille femme, il n'y a rien cette semaine.

Gervaise plit. On lui retirait la pratique. Alors, elle perdit
compltement la tte, elle dut s'asseoir sur une chaise, parce que ses
jambes s'en allaient sous elle. Et elle ne chercha pas  se dfendre,
elle trouva seulement cette phrase:

--Monsieur Goujet est donc malade?

Oui, il tait souffrant, il avait d rentrer au lieu de se rendre  la
forge, et il venait de s'tendre sur son lit pour se reposer. Madame
Goujet causait gravement, en robe noire comme toujours, sa face
blanche encadre dans sa coiffe monacale. On avait encore baiss la
journe des boulonniers; de neuf francs, elle tait tombe  sept
francs,  cause des machines qui maintenant faisaient toute la
besogne. Et elle expliquait qu'ils conomisaient sur tout; elle
voulait de nouveau laver son linge elle-mme. Naturellement, ce serait
bien tomb, si les Coupeau lui avaient rendu l'argent prt par son
fils. Mais ce n'tait pas elle qui leur enverrait les huissiers,
puisqu'ils ne pouvaient pas payer. Depuis qu'elle parlait de la dette,
Gervaise, la tte basse, semblait suivre le jeu agile de son aiguille
reformant les mailles une  une.

--Pourtant, continuait la dentellire, en vous gnant un peu, vous
arriveriez  vous acquitter. Car, enfin, vous mangez trs bien, vous
dpensez beaucoup, j'en suis sre... Quand vous nous donneriez
seulement dix francs chaque mois...

Elle fut interrompue par la voix de Goujet qui l'appelait.

--Maman! maman!

Et, lorsqu'elle revint s'asseoir, presque tout de suite, elle changea
de conversation. Le forgeron l'avait sans doute supplie de ne pas
demander de l'argent  Gervaise. Mais, malgr elle, au bout de cinq
minutes, elle parlait de nouveau de la dette. Oh! elle avait prvu ce
qui arrivait, le zingueur buvait la boutique, et il mnerait sa femme
loin. Aussi jamais son fils n'aurait prt les cinq cents francs, s'il
l'avait coute. Aujourd'hui, il serait mari, il ne crverait pas de
tristesse, avec la perspective d'tre malheureux toute sa vie. Elle
s'animait, elle devenait trs dure, accusant clairement Gervaise de
s'tre entendue avec Coupeau pour abuser de son bta d'enfant. Oui, il
y avait des femmes qui jouaient l'hypocrisie pendant des annes et
dont la mauvaise conduite finissait par clater au grand jour.

--Maman! maman! appela une seconde fois la voix de Goujet, plus
violemment.

Elle se leva, et, quand elle reparut, elle dit, en se remettant  sa
dentelle:

--Entrez, il veut vous voir.

Gervaise, tremblante, laissa la porte ouverte. Cette scne
l'motionnait, parce que c'tait comme un aveu de leur tendresse
devant madame Goujet. Elle retrouva la petite chambre tranquille,
tapisse d'images, avec son lit de fer troit, pareille  la chambre
d'un garon de quinze ans. Ce grand corps de Goujet, les membres
casss par la confidence de maman Coupeau, tait allong sur le lit,
les yeux rouges, sa belle barbe jaune encore mouille. Il devait avoir
dfonc son oreiller de ses poings terribles, dans le premier moment
de rage, car la toile fendue laissait couler la plume.

--coutez, maman a tort, dit-il  la blanchisseuse d'une voix presque
basse. Vous ne me devez rien, je ne veux pas qu'on parle de a.

Il s'tait soulev, il la regardait. De grosses larmes aussitt
remontrent  ses yeux.

--Vous souffrez, monsieur Goujet? murmura-t-elle. Qu'est-ce que vous
avez, je vous en prie?

--Rien, merci. Je me suis trop fatigu hier. Je vais dormir un peu.

Puis, son coeur se brisa, il ne put retenir ce cri:

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! jamais a ne devait tre, jamais! Vous
aviez jur. Et a est, maintenant, a est!... Ah! mon Dieu! a me fait
trop de mal, allez-vous-en!

Et, de la main, il la renvoyait, avec une douceur suppliante. Elle
n'approcha pas du lit, elle s'en alla, comme il le demandait, stupide,
n'ayant rien  lui dire pour le soulager. Dans la pice d' ct, elle
reprit son panier; et elle ne sortait toujours pas, elle aurait voulu
trouver un mot. Madame Goujet continuait son raccommodage, sans lever
la tte. Ce fut elle qui dit enfin:

--Eh bien! bonsoir, renvoyez-moi mon linge, nous compterons plus
tard.

--Oui, c'est a, bonsoir, balbutia Gervaise.

Elle referma la porte lentement, avec un dernier coup d'oeil dans ce
mnage propre, rang, o il lui semblait laisser quelque chose de son
honntet. Elle revint  la boutique de l'air bte des vaches qui
rentrent chez elles, sans s'inquiter du chemin. Maman Coupeau, sur
une chaise, prs de la mcanique, quittait son lit pour la premire
fois. Mais la blanchisseuse ne lui fit pas mme un reproche; elle
tait trop fatigue, les os malades comme si on l'avait battue; elle
pensait que la vie tait trop dure  la fin, et qu' moins de crever
tout de suite, on ne pouvait pourtant pas s'arracher le coeur
soi-mme.

Maintenant, Gervaise se moquait de tout. Elle avait un geste vague de
la main pour envoyer coucher le monde. A chaque nouvel ennui, elle
s'enfonait dans le seul plaisir de faire ses trois repas par jour. La
boutique aurait pu crouler; pourvu qu'elle ne ft pas dessous, elle
s'en serait alle volontiers, sans une chemise. Et la boutique
croulait, pas tout d'un coup, mais un peu matin et soir. Une  une,
les pratiques se fchaient et portaient leur linge ailleurs. M.
Madinier, mademoiselle Remanjou, les Boche eux-mmes, taient
retourns chez madame Fauconnier, o ils trouvaient plus d'exactitude.
On finit par se lasser de rclamer une paire de bas pendant trois
semaines et de remettre des chemises avec les taches de graisse de
l'autre dimanche. Gervaise, sans perdre un coup de dents, leur criait
bon voyage, les arrangeait d'une propre manire, en se disant joliment
contente de ne plus avoir  fouiller dans leur infection. Ah bien!
tout le quartier pouvait la lcher, a la dbarrasserait d'un beau tas
d'ordures; puis, ce serait toujours de l'ouvrage de moins. En
attendant, elle gardait seulement les mauvaises payes, les rouleuses,
les femmes comme madame Gaudron, dont pas une blanchisseuse de la rue
Neuve ne voulait laver le linge, tant il puait. La boutique tait
perdue, elle avait d renvoyer sa dernire ouvrire, madame Putois;
elle restait seule avec son apprentie, ce louchon d'Augustine, qui
btissait en grandissant; et encore,  elles deux, elles n'avaient pas
toujours de l'ouvrage, elles tranaient leur derrire sur les
tabourets durant des aprs-midi entires. Enfin, un plongeon complet.
a sentait la ruine.

Naturellement,  mesure que la paresse et la misre entraient, la
malpropret entrait aussi. On n'aurait pas reconnu cette belle
boutique bleue, couleur du ciel, qui tait jadis l'orgueil de
Gervaise. Les boiseries et les carreaux de la vitrine, qu'on oubliait
de laver, restaient du haut en bas clabousss par la crotte des
voitures. Sur les planches,  la tringle de laiton, s'talaient trois
guenilles grises, laisses par des clientes mortes  l'hpital. Et
c'tait plus minable encore  l'intrieur: l'humidit des linges
schant au plafond avait dcoll le papier; la perse pompadour talait
des lambeaux qui pendaient pareils  des toiles d'araigne lourdes de
poussire; la mcanique, casse, troue  coups de tisonnier, mettait
dans son coin les dbris de vieille fonte d'un marchand de
bric--brac; l'tabli semblait avoir servi de table  toute une
garnison, tach de caf et de vin, empltr de confiture, gras des
lichades du lundi. Avec a, une odeur d'amidon aigre, une puanteur
faite de moisi, de graillon et de crasse. Mais Gervaise se trouvait
trs bien l dedans. Elle n'avait pas vu la boutique se salir; elle
s'y abandonnait et s'habituait au papier dchir, aux boiseries
graisseuses, comme elle en arrivait  porter des jupes fendues et  ne
plus se laver les oreilles. Mme la salet tait un nid chaud o elle
jouissait de s'accroupir. Laisser les choses  la dbandade, attendre
que la poussire boucht les trous et mt un velours partout, sentir
la maison s'alourdir autour de soi dans un engourdissement de
fainantise, cela tait une vraie volupt dont elle se grisait. Sa
tranquillit d'abord; le reste, elle s'en battait l'oeil. Les dettes,
toujours croissantes pourtant, ne la tourmentaient plus. Elle perdait
de sa probit; on paierait ou on ne paierait pas, la chose restait
vague, et elle prfrait ne pas savoir. Quand on lui fermait un crdit
dans une maison, elle en ouvrait un autre dans la maison d' ct.
Elle brlait le quartier, elle avait des poufs tous les dix pas. Rien
que dans la rue de la Goutte-d'Or, elle n'osait plus passer devant le
charbonnier, ni devant l'picier, ni devant la fruitire; ce qui lui
faisait faire le tour par la rue des Poissonniers, quand elle allait
au lavoir, une trotte de dix bonnes minutes. Les fournisseurs venaient
la traiter de coquine. Un soir, l'homme qui avait vendu les meubles de
Lantier, ameuta les voisins; il gueulait qu'il la trousserait et se
paierait sur la bte, si elle ne lui allongeait pas sa monnaie. Bien
sr, de pareilles scnes la laissaient tremblante; seulement, elle se
secouait comme un chien battu, et c'tait fini, elle n'en dnait pas
plus mal, le soir. En voil des insolents qui l'embtaient! elle
n'avait point d'argent, elle ne pouvait pas en fabriquer, peut-tre!
Puis, les marchands volaient assez, ils taient faits pour attendre.
Et elle se rendormait dans son trou, en vitant de songer  ce qui
arriverait forcment un jour. Elle ferait le saut, parbleu! mais,
jusque-l, elle entendait ne pas tre taquine.

Pourtant, maman Coupeau tait remise. Pendant une anne encore, la
maison boulotta. L't, naturellement, il y avait toujours un peu plus
de travail, les jupons blancs et les robes de percale des baladeuses
du boulevard extrieur. a tournait  la dgringolade lente, le nez
davantage dans la crotte chaque semaine, avec des hauts et des bas
cependant, des soirs o l'on se frottait le ventre devant le buffet
vide, et d'autres o l'on mangeait du veau  crever. On ne voyait plus
que maman Coupeau sur les trottoirs, cachant des paquets sous son
tablier, allant d'un pas de promenade au Mont-de-Pit de la rue
Polonceau. Elle arrondissait le dos, avait la mine confite et
gourmande d'une dvote qui va  la messe; car elle ne dtestait pas
a, les tripotages d'argent l'amusaient, ce bibelotage de marchande 
la toilette chatouillait ses passions de vieille commre. Les employs
de la rue Polonceau la connaissaient bien; ils l'appelaient la mre
Quatre francs, parce qu'elle demandait toujours quatre francs,
quand ils en offraient trois, sur ses paquets gros comme deux sous de
beurre. Gervaise aurait bazard la maison; elle tait prise de la rage
du clou, elle se serait tondu la tte, si on avait voulu lui prter
sur ses cheveux. C'tait trop commode, on ne pouvait pas s'empcher
d'aller chercher l de la monnaie, lorsqu'on attendait aprs un pain
de quatre livres. Tout le saint-frusquin y passait, le linge, les
habits, jusqu'aux outils et aux meubles. Dans les commencements, elle
profitait des bonnes semaines, pour dgager, quitte  rengager la
semaine suivante. Puis, elle se moqua de ses affaires, les laissa
perdre, vendit les reconnaissances. Une seule chose lui fendit le
coeur, ce fut de mettre sa pendule en plan, pour payer un billet de
vingt francs  un huissier qui venait la saisir. Jusque-l, elle avait
jur de mourir plutt de faim que de toucher  sa pendule. Quand maman
Coupeau l'emporta, dans une petite caisse  chapeau, elle tomba sur
une chaise, les bras mous, les yeux mouills, comme si on lui enlevait
sa fortune. Mais, lorsque maman Coupeau reparut avec vingt-cinq
francs, ce prt inespr, ces cinq francs de bnfice la consolrent;
elle renvoya tout de suite la vieille femme chercher quatre sous de
goutte dans un verre,  la seule fin de fter la pice de cent sous.
Souvent maintenant, lorsqu'elles s'entendaient bien ensemble, elles
lichaient ainsi la goutte, sur un coin de l'tabli, un ml, moiti
eau-de-vie et moiti cassis. Maman Coupeau avait un chic pour
rapporter le verre plein dans la poche de son tablier, sans renverser
une larme. Les voisins n'avaient pas besoin de savoir, n'est-ce pas?
La vrit tait que les voisins savaient parfaitement. La fruitire,
la tripire, les garons piciers disaient: Tiens! la vieille va
chez ma tante, ou bien: Tiens! la vieille rapporte son riquiqui
dans sa poche. Et, comme de juste, a montait encore le quartier
contre Gervaise. Elle bouffait tout, elle aurait bientt fait
d'achever sa baraque. Oui, oui, plus que trois ou quatre bouches, la
place serait nette comme torchette.

Au milieu de ce dmolissement gnral, Coupeau prosprait. Ce sacr
soiffard se portait comme un charme. Le pichenet et le vitriol
l'engraissaient, positivement. Il mangeait beaucoup, se fichait de cet
efflanqu de Lorilleux qui accusait la boisson de tuer les gens, lui
rpondait en se tapant sur le ventre, la peau tendue par la graisse,
pareille  l peau d'un tambour. Il lui excutait l-dessus une
musique, les vpres de la gueule, des roulements et des battements de
grosse caisse  faire la fortune d'un arracheur de dents. Mais
Lorilleux, vex de ne pas avoir de ventre, disait que c'tait de la
graisse jaune, de la mauvaise graisse. N'importe, Coupeau se solait
davantage, pour sa sant. Ses cheveux poivre et sel, en coup de vent,
flambaient comme un brlot. Sa face d'ivrogne, avec sa mchoire de
singe, se culottait, prenait des tons de vin bleu. Et il restait un
enfant de la gaiet; il bousculait sa femme, quand elle s'avisait de
lui conter ses embarras. Est-ce que les hommes sont faits pour
descendre dans ces embtements? La cambuse pouvait manquer de pain, a
ne le regardait pas. Il lui fallait sa pte matin et soir, et il ne
s'inquitait jamais d'o elle lui tombait. Lorsqu'il passait des
semaines sans travailler, il devenait plus exigeant encore.
D'ailleurs, il allongeait toujours des claques amicales sur les
paules de Lantier. Bien sr, il ignorait l'inconduite de sa femme; du
moins des personnes, les Boche, les Poisson, juraient leurs grands
dieux qu'il ne se doutait de rien, et que ce serait un grand malheur,
s'il apprenait jamais la chose. Mais madame Lerat, sa propre soeur,
hochait la tte, racontait qu'elle connaissait des maris auxquels a
ne dplaisait pas. Une nuit, Gervaise elle-mme, qui revenait de la
chambre du chapelier, tait reste toute froide en recevant, dans
l'obscurit, une tape sur le derrire; puis, elle avait fini par se
rassurer, elle croyait s'tre cogne contre le bateau du lit. Vrai, la
situation tait trop terrible; son mari ne pouvait pas s'amuser  lui
faire des blagues.

Lantier, lui non plus, ne dprissait pas. Il se soignait beaucoup,
mesurait son ventre  la ceinture de son pantalon, avec la continuelle
crainte d'avoir  resserrer ou  desserrer la boucle; il se trouvait
trs bien, il ne voulait ni grossir ni mincir, par coquetterie. Cela
le rendait difficile sur la nourriture, car il calculait tous les
plats de faon  ne pas changer sa taille. Mme quand il n'y avait pas
un sou  la maison, il lui fallait des oeufs, des ctelettes, des
choses nourrissantes et lgres. Depuis qu'il partageait la patronne
avec le mari, il se considrait comme tout  fait de moiti dans le
mnage; il ramassait les pices de vingt sous qui tranaient, menait
Gervaise au doigt et  l'oeil, grognait, gueulait, avait l'air plus
chez lui que le zingueur. Enfin, c'tait une baraque qui avait deux
bourgeois. Et le bourgeois d'occasion, plus malin, tirait  lui la
couverture, prenait le dessus du panier de tout, de la femme, de la
table et du reste. Il crmait les Coupeau, quoi! Il ne se gnait plus
pour battre son beurre en public. Nana restait sa prfre, parce
qu'il aimait les petites filles gentilles. Il s'occupait de moins en
moins d'tienne, les garons, selon lui, devant savoir se dbrouiller.
Lorsqu'on venait demander Coupeau, on le trouvait toujours l, en
pantoufles, en manches de chemise, sortant de l'arrire-boutique avec
la tte ennuye d'un mari qu'on drange; et il rpondait pour Coupeau,
il disait que c'tait la mme chose.

Entre ces deux messieurs, Gervaise ne riait pas tous les jours. Elle
n'avait pas  se plaindre de sa sant, Dieu merci! Elle aussi devenait
trop grasse. Mais deux hommes sur le dos,  soigner et  contenter, a
dpassait ses forces, souvent. Ah! Dieu de Dieu! un seul mari vous
esquinte dj assez le temprament! Le pis tait qu'ils s'entendaient
trs bien, ces mtins-l. Jamais ils ne se disputaient; ils se
ricanaient dans la figure, le soir, aprs le dner, les coudes poss
au bord de la table; ils se frottaient l'un contre l'autre toute la
journe, comme les chats qui cherchent et cultivent leur plaisir. Les
jours o ils rentraient furieux, c'tait sur elle qu'ils tombaient.
Allez-y! tapez sur la bte! Elle avait bon dos; a les rendait
meilleurs camarades de gueuler ensemble. Et il ne fallait pas qu'elle
s'avist de se rebquer. Dans les commencements, quand l'un criait,
elle suppliait l'autre du coin de l'oeil, pour en tirer une parole de
bonne amiti. Seulement, a ne russissait gure. Elle filait doux
maintenant, elle pliait ses grosses paules, ayant compris qu'ils
s'amusaient  la bousculer, tant elle tait ronde, une vraie boule.
Coupeau, trs mal embouch, la traitait avec des mots abominables.
Lantier, au contraire, choisissait ses sottises, allait chercher des
mots que personne ne dit et qui la blessaient plus encore.
Heureusement, on s'accoutume  tout; les mauvaises paroles, les
injustices des deux hommes finissaient par glisser sur sa peau fine
comme sur une toile cire. Elle en tait mme arrive  les prfrer
en colre, parce que, les fois o ils faisaient les gentils, ils
l'assommaient davantage, toujours aprs elle, ne lui laissant plus
repasser un bonnet tranquillement. Alors, ils lui demandaient des
petits plats, elle devait saler et ne pas saler, dire blanc et dire
noir, les dorloter, les coucher l'un aprs l'autre dans du coton. Au
bout de la semaine, elle avait la tte et les membres casss, elle
restait hbte, avec des yeux de folle. a use une femme, un mtier
pareil.

Oui, Coupeau et Lantier l'usaient, c'tait le mot; ils la brlaient
par les deux bouts, comme on dit de la chandelle. Bien sr, le
zingueur manquait d'instruction; mais le chapelier en avait trop, ou
du moins il avait une instruction comme les gens pas propres ont une
chemise blanche avec de la crasse par-dessous. Une nuit, elle rva
qu'elle tait au bord d'un puits; Coupeau la poussait d'un coup de
poing, tandis que Lantier lui chatouillait les reins pour la faire
sauter plus vite. Eh bien! a ressemblait  sa vie. Ah! elle tait 
bonne cole, a n'avait rien d'tonnant, si elle s'avachissait. Les
gens du quartier ne se montraient gure justes, quand ils lui
reprochaient les vilaines faons qu'elle prenait, car son malheur ne
venait pas d'elle. Parfois, lorsqu'elle rflchissait, un frisson lui
courait sur la peau. Puis, elle pensait que les choses auraient pu
tourner plus mal encore. Il valait mieux avoir deux hommes, par
exemple, que de perdre les deux bras. Et elle trouvait sa position
naturelle, une position comme il y en a tant; elle tchait de
s'arranger l dedans un petit bonheur. Ce qui prouvait combien a
devenait popote et bonhomme, c'tait qu'elle ne dtestait pas plus
Coupeau que Lantier. Dans une pice,  la Gat, elle avait vu une
garce qui abominait son mari et l'empoisonnait,  cause de son amant;
et elle s'tait fche, parce qu'elle ne sentait rien de pareil dans
son coeur. Est-ce qu'il n'tait pas plus raisonnable de vivre en bon
accord tous les trois? Non, non, pas de ces btises-l; a drangeait
la vie, qui n'avait dj rien de bien drle. Enfin, malgr les dettes,
malgr la misre qui les menaait, elle se serait dclare trs
tranquille, trs contente, si le zingueur et le chapelier l'avaient
moins chine et moins engueule.

Vers l'automne, malheureusement, le mnage se gta encore. Lantier
prtendait maigrir, faisait un nez qui s'allongeait chaque jour. Il
renaudait  propos de tout, renclait sur les potes de pommes de
terre, une ratatouille dont il ne pouvait pas manger, disait-il, sans
avoir des coliques. Les moindres bisbilles, maintenant, finissaient
par des attrapages, o l'on se jetait la dbine de la maison  la
tte; et c'tait le diable pour se rabibocher, avant d'aller pioncer
chacun dans son dodo. Quand il n'y a plus de son, les nes se battent,
n'est-ce pas? Lantier flairait la panne; a l'exasprait de sentir la
maison dj mange, si bien nettoye, qu'il voyait le jour o il lui
faudrait prendre son chapeau et chercher ailleurs la niche et la
pte. Il tait bien accoutum  son trou, ayant pris l ses petites
habitudes, dorlot par tout le monde; un vrai pays de cocagne, dont il
ne remplacerait jamais les douceurs. Dame! on ne peut pas s'tre empli
jusqu'aux oreilles et avoir encore les morceaux sur son assiette. Il
se mettait en colre contre son ventre, aprs tout, puisque la maison
 cette heure tait dans son ventre. Mais il ne raisonnait point
ainsi; il gardait aux autres une fire rancune de s'tre laiss
rafaler en deux ans. Vrai, les Coupeau n'taient gure rbls. Alors,
il cria que Gervaise manquait d'conomie. Tonnerre de Dieu! qu'est-ce
qu'on allait devenir? Juste les amis le lchaient, lorsqu'il tait sur
le point de conclure une affaire superbe, six mille francs
d'appointements dans une fabrique, de quoi mettre toute la petite
famille dans le luxe.

En dcembre, un soir, on dna par coeur. Il n'y avait plus un radis.
Lantier, trs sombre, sortait de bonne heure, battait le pav pour
trouver une autre cambuse, o l'odeur de la cuisine dridt les
visages. Il restait des heures  rflchir, prs de la mcanique.
Puis, tout d'un coup, il montra une grande amiti pour les Poisson. Il
ne blaguait plus le sergent de ville en l'appelant Badingue, allait
jusqu' lui concder que l'empereur tait un bon garon, peut-tre. Il
paraissait surtout estimer Virginie, une femme de tte, disait-il, et
qui saurait joliment mener sa barque. C'tait visible, il les
pelotait. Mme on pouvait croire qu'il voulait prendre pension chez
eux. Mais il avait une caboche  double fond, beaucoup plus complique
que a. Virginie lui ayant dit son dsir de s'tablir marchande de
quelque chose, il se roulait devant elle, il dclarait ce projet-l
trs fort. Oui, elle devait tre btie pour le commerce, grande,
avenante, active. Oh! elle gagnerait ce qu'elle voudrait. Puisque
l'argent tait prt depuis longtemps, l'hritage d'une tante, elle
avait joliment raison de lcher les quatre robes qu'elle bclait par
saison, pour se lancer dans les affaires; et il citait des gens en
train de raliser des fortunes, la fruitire du coin de la rue, une
petite marchande de faence du boulevard extrieur; car le moment
tait superbe, on aurait vendu les balayures des comptoirs. Cependant,
Virginie hsitait; elle cherchait une boutique  louer, elle dsirait
ne pas quitter le quartier. Alors, Lantier l'emmena dans les coins,
causa tout bas avec elle pendant des dix minutes. Il semblait lui
pousser quelque chose de force, et elle ne disait plus non, elle avait
l'air de l'autoriser  agir. C'tait comme un secret entre eux, avec
des clignements d'yeux, des mots rapides, une sourde machination qui
se trahissait jusque dans leurs poignes de mains. Ds ce moment, le
chapelier, en mangeant son pain sec, guetta les Coupeau de son regard
en dessous, redevenu trs parleur, les tourdissant de ses jrmiades
continues. Toute la journe, Gervaise marchait dans cette misre qu'il
talait complaisamment. Il ne parlait pas pour lui, grand Dieu! Il
crverait la faim avec les amis tant qu'on voudrait. Seulement, la
prudence exigeait qu'on se rendt compte au juste de la situation. On
devait pour le moins cinq cents francs dans le quartier, au boulanger,
au charbonnier,  l'picier et aux autres. De plus, on se trouvait en
retard de deux termes, soit encore deux cent cinquante francs; le
propritaire, M. Marescot, parlait mme de les expulser, s'ils ne le
payaient pas avant le 1er janvier. Enfin, le Mont-de-Pit avait tout
pris, on n'aurait pas pu y porter pour trois francs de bibelots,
tellement le lavage du logement tait srieux; les clous restaient aux
murs, pas davantage, et il y en avait bien deux livres de trois sous.
Gervaise, emptre l dedans, les bras casss par cette addition, se
fchait, donnait des coups de poing sur la table, ou bien finissait
par pleurer comme une bte. Un soir, elle cria:

--Je file demain, moi!... J'aime mieux mettre la clef sous la porte
et coucher sur le trottoir, que de continuer  vivre dans des transes
pareilles.

--Il serait plus sage, dit sournoisement Lantier, de cder le bail,
si l'on trouvait quelqu'un... Lorsque vous serez dcids tous les deux
 lcher la boutique...

Elle l'interrompit avec plus de violence:

--Mais tout de suite, tout de suite!... Ah! je serais joliment
dbarrasse!

Alors, le chapelier se montra trs pratique. En cdant le bail, on
obtiendrait sans doute du nouveau locataire les deux termes en retard.
Et il se risqua  parler des Poisson, il rappela que Virginie
cherchait un magasin; la boutique lui conviendrait peut-tre. Il se
souvenait  prsent de lui en avoir entendu souhaiter une toute
semblable. Mais la blanchisseuse, au nom de Virginie, avait subitement
repris son calme. On verrait; on parlait toujours de planter l son
chez soi dans la colre, seulement la chose ne semblait pas si facile,
quand on rflchissait.

Les jours suivants, Lantier eut beau recommencer ses litanies,
Gervaise rpondait qu'elle s'tait vue plus bas et s'en tait tire.
La belle avance, lorsqu'elle n'aurait plus sa boutique! a ne lui
donnerait pas du pain. Elle allait, au contraire, reprendre des
ouvrires et se faire une nouvelle clientle. Elle disait cela pour se
dbattre contre les bonnes raisons du chapelier, qui la montrait par
terre, crase sous les frais, sans le moindre espoir de remonter sur
sa bte. Mais il eut la maladresse de prononcer encore le nom de
Virginie, et elle s'entta alors furieusement. Non, non, jamais! Elle
avait toujours dout du coeur de Virginie; si Virginie ambitionnait la
boutique, c'tait pour l'humilier. Elle l'aurait cde peut-tre  la
premire femme dans la rue, mais pas  cette grande hypocrite qui
attendait certainement depuis des annes de lui voir faire le saut.
Oh! a expliquait tout. Elle comprenait  prsent pourquoi des
tincelles jaunes s'allumaient dans les yeux de chat de cette margot.
Oui, Virginie gardait sur la conscience la fesse du lavoir, elle
mijotait sa rancune dans la cendre. Eh bien, elle agirait prudemment
en mettant sa fesse sous verre, si elle ne voulait pas en recevoir
une seconde. Et a ne serait pas long, elle pouvait apprter son
ptard. Lantier, devant ce dbordement de mauvaises paroles, remoucha
d'abord Gervaise; il l'appela tte de pioche, bote  ragots, madame
Ptesec, et s'emballa au point de traiter Coupeau lui-mme de
pedzouille, en l'accusant de ne pas savoir faire respecter un ami par
sa femme. Puis, comprenant que la colre allait tout compromettre, il
jura qu'il ne s'occuperait jamais plus des histoires des autres, car
on en est trop mal rcompens; et il parut, en effet, ne pas pousser
davantage  la cession du bail, guettant une occasion pour reparler de
l'affaire et dcider la blanchisseuse.

Janvier tait arriv, un sale temps, humide et froid. Maman Coupeau,
qui avait touss et touff tout dcembre, dut se coller dans le lit,
aprs les Rois. C'tait sa rente; chaque hiver, elle attendait a.
Mais, cet hiver, autour d'elle, on disait qu'elle ne sortirait plus de
sa chambre que les pieds en avant; et elle avait,  la vrit, un
fichu rle qui sonnait joliment le sapin, grosse et grasse pourtant,
avec un oeil dj mort et la moiti de la figure tordue. Bien sr, ses
enfants ne l'auraient pas acheve; seulement, elle tranait depuis si
longtemps, elle tait si encombrante, qu'on souhaitait sa mort, au
fond, comme une dlivrance pour tout le monde. Elle-mme serait
beaucoup plus heureuse, car elle avait fait son temps, n'est-ce pas?
et quand on a fait son temps, on n'a rien  regretter. Le mdecin,
appel une fois, n'tait mme pas revenu. On lui donnait de la tisane,
histoire de ne pas l'abandonner compltement. Toutes les heures, on
entrait voir si elle vivait encore. Elle ne parlait plus, tant elle
suffoquait; mais, de son oeil rest bon, vivant et clair, elle
regardait fixement les personnes; et il y avait bien des choses dans
cet oeil-l, des regrets du bel ge, des tristesses  voir les siens
si presss de se dbarrasser d'elle, des colres contre cette vicieuse
de Nana qui ne se gnait plus, la nuit, pour aller guetter en chemise
par la porte vitre.

Un lundi soir, Coupeau rentra paf. Depuis que sa mre tait en danger,
il vivait dans un attendrissement continu. Quand il fut couch,
ronflant  poings ferms, Gervaise tourna encore un instant. Elle
veillait maman Coupeau une partie de la nuit. D'ailleurs, Nana se
montrait trs brave, couchait toujours auprs de la vieille, en disant
que, si elle l'entendait mourir, elle avertirait bien tout le monde.
Cette nuit-l, comme la petite dormait et que la malade semblait
sommeiller paisiblement, la blanchisseuse finit par cder  Lantier,
qui l'appelait de sa chambre, o il lui conseillait de venir se
reposer un peu. Ils gardrent seulement une bougie allume, pose 
terre, derrire l'armoire. Mais, vers trois heures, Gervaise sauta
brusquement du lit, grelottante, prise d'une angoisse. Elle avait cru
sentir un souffle froid lui passer sur le corps. Le bout de bougie
tait brl, elle renouait ses jupons dans l'obscurit, tourdie, les
mains fivreuses. Ce fut seulement dans le cabinet, aprs s'tre
cogne aux meubles, qu'elle put allumer une petite lampe. Au milieu du
silence cras des tnbres, les ronflements du zingueur mettaient
seuls deux notes graves. Nana, tale sur le dos, avait un petit
souffle, entre ses lvres gonfles. Et Gervaise, ayant baiss la lampe
qui faisait danser de grandes ombres, claira le visage de maman
Coupeau, la vit toute blanche, la tte roule sur l'paule, avec les
yeux ouverts. Maman Coupeau tait morte.

Doucement, sans pousser un cri, glace et prudente, la blanchisseuse
revint dans la chambre de Lantier. Il s'tait rendormi. Elle se
pencha, en murmurant:

---Dis donc, c'est fini, elle est morte.

Tout appesanti de sommeil, mal veill, il grogna d'abord:

--Fiche-moi la paix, couche-toi... Nous ne pouvons rien lui faire, si
elle est morte.

Puis, il se leva sur un coude, demandant:

--Quelle heure est-il?

--Trois heures.

--Trois heures seulement! Couche-toi donc. Tu vas prendre du mal...
Lorsqu'il fera jour, on verra.

Mais elle ne l'coutait pas, elle s'habillait compltement. Lui,
alors, se recolla sous la couverture, le nez contre la muraille, en
parlant de la sacre tte des femmes. Est-ce que c'tait press
d'annoncer au monde qu'il y avait un mort dans le logement? a
manquait de gaiet au milieu de la nuit, et il tait exaspr de voir
son sommeil gt par des ides noires. Cependant, quand elle eut
report dans sa chambre ses affaires, jusqu' ses pingles  cheveux,
elle s'assit chez elle, sanglotant  son aise, ne craignant plus
d'tre surprise avec le chapelier. Au fond, elle aimait bien maman
Coupeau, elle prouvait un gros chagrin, aprs n'avoir ressenti, dans
le premier moment, que de la peur et de l'ennui, en lui voyant choisir
si mal son heure pour s'en aller. Et elle pleurait toute seule, trs
fort dans le silence, sans que le zingueur cesst de ronfler; il
n'entendait rien, elle l'avait appel et secou, puis elle s'tait
dcide  le laisser tranquille, en rflchissant que ce serait un
nouvel embarras, s'il se rveillait. Comme elle retournait auprs du
corps, elle trouva Nana sur son sant, qui se frottait les yeux. La
petite comprit, allongea le menton pour mieux voir sa grand'mre, avec
sa curiosit de gamine vicieuse; elle ne disait rien, elle tait un
peu tremblante, tonne et satisfaite en face de cette mort qu'elle se
promettait depuis deux jours, comme une vilaine chose, cache et
dfendue aux enfants; et, devant ce masque blanc, aminci au dernier
hoquet par la passion de la vie, ses prunelles de jeune chatte
s'agrandissaient, elle avait cet engourdissement de l'chine dont elle
tait cloue derrire les vitres de la porte, quand elle allait
moucharder l ce qui ne regarde pas les morveuses.

--Allons, lve-toi, lui dit sa mre  voix basse. Je ne veux pas que
tu restes.

Elle se laissa couler du lit  regret, tournant la tte, ne quittant
pas la morte du regard. Gervaise tait fort embarrasse d'elle, ne
sachant o la mettre, en attendant le jour. Elle se dcidait  la
faire habiller, lorsque Lantier, en pantalon et en pantoufles, vint la
rejoindre; il ne pouvait plus dormir, il avait un peu honte de sa
conduite. Alors, tout s'arrangea.

--Qu'elle se couche dans mon lit, murmura-t-il. Elle aura de la
place.

Nana leva sur sa mre et sur Lantier ses grands yeux clairs, en
prenant son air bte, son air du jour de l'an, quand on lui donnait
des pastilles de chocolat. Et on n'eut pas besoin de la pousser, bien
sr; elle trotta en chemise, ses petons nus effleurant  peine le
carreau; elle se glissa comme une couleuvre dans le lit, qui tait
encore tout chaud, et s'y tint allonge, enfonce, son corps fluet
bossuant  peine la couverture. Chaque fois que sa mre entra, elle la
vit les yeux luisants dans sa face muette, ne dormant pas, ne bougeant
pas, trs rouge et paraissant rflchir  des affaires.

Cependant, Lantier avait aid Gervaise  habiller maman Coupeau; et ce
n'tait pas une petite besogne, car la morte pesait son poids. Jamais
on n'aurait cru que cette vieille-l tait si grasse et si blanche.
Ils lui avaient mis des bas, un jupon blanc, une camisole, un bonnet;
enfin son linge le meilleur. Coupeau ronflait toujours, deux notes,
l'une grave, qui descendait, l'autre sche, qui remontait; on aurait
dit de la musique d'glise, accompagnant les crmonies du vendredi
saint. Aussi, quand la morte fut habille et proprement tendue sur
son lit, Lantier se versa-t-il un verre de vin, pour se remettre, car
il avait le coeur  l'envers. Gervaise fouillait dans la commode,
cherchant un petit crucifix en cuivre, apport par elle de Plassans;
mais elle se rappela que maman Coupeau elle-mme devait l'avoir vendu.
Ils avaient allum le pole. Ils passrent le reste de la nuit, 
moiti endormis sur des chaises, achevant le litre entam, embts et
se boudant, comme si c'tait de leur faute.

Vers sept heures, avant le jour, Coupeau se rveilla enfin. Quand il
apprit le malheur, il resta l'oeil sec d'abord, bgayant, croyant
vaguement qu'on lui faisait une farce. Puis, il se jeta par terre, il
alla tomber devant la morte; et il l'embrassait, il pleurait comme un
veau, avec de si grosses larmes, qu'il mouillait le drap en s'essuyant
les joues. Gervaise s'tait remise  sangloter, trs touche de la
douleur de son mari, raccommode avec lui; oui, il avait le fond
meilleur qu'elle ne le croyait. Le dsespoir de Coupeau se mlait  un
violent mal aux cheveux. Il se passait les doigts dans les crins, il
avait la bouche pteuse des lendemains de culotte, encore un peu
allum malgr ses dix heures de sommeil. Et il se plaignait, les
poings serrs. Nom de Dieu! sa pauvre mre qu'il aimait tant, la voil
qui tait partie! Ah! qu'il avait mal au crne, a l'achverait! Une
vraie perruque de braise sur sa tte, et son coeur avec a qu'on lui
arrachait maintenant! Non, le sort n'tait pas juste de s'acharner
ainsi aprs un homme!

--Allons, du courage, mon vieux, dit Lantier en le relevant. Il faut
se remettre.

Il lui versait un verre de vin, mais Coupeau refusa de boire.

--Qu'est-ce que j'ai donc? j'ai du cuivre dans le coco... C'est
maman, c'est quand je l'ai vue, j'ai eu le got du cuivre...Maman, mon
Dieu! maman, maman...

Et il recommena  pleurer comme un enfant. Il but tout de mme le
verre de vin, pour teindre le feu qui lui brlait la poitrine.
Lantier fila bientt, sous le prtexte d'aller prvenir la famille et
de passer  la mairie faire la dclaration. Il avait besoin de prendre
l'air. Aussi ne se pressa-t-il pas, fumant des cigarettes, gotant le
froid vif de la matine. En sortant de chez madame Lerat, il entra
mme dans une crmerie des Batignolles prendre une tasse de caf bien
chaud. Et il resta l une bonne heure,  rflchir.

Cependant, ds neuf heures, la famille se trouva runie dans la
boutique, dont on laissait les volets ferms. Lorilleux ne pleura pas;
d'ailleurs, il avait de l'ouvrage press, il remonta presque tout de
suite  son atelier, aprs s'tre dandin un instant avec une figure
de circonstance. Madame Lorilleux et madame Lerat avaient embrass les
Coupeau et se tamponnaient les yeux, o de petites larmes roulaient.
Mais la premire, quand elle eut jet un coup d'oeil rapide autour de
la morte, haussa brusquement la voix pour dire que a n'avait pas de
bon sens, que jamais on ne laissait auprs d'un corps une lampe
allume; il fallait de la chandelle, et l'on envoya Nana acheter un
paquet de chandelles, des grandes. Ah bien! on pouvait mourir chez la
Banban, elle vous arrangerait d'une drle de faon! Quelle cruche, ne
pas savoir seulement se conduire avec un mort! Elle n'avait donc
enterr personne dans sa vie? Madame Lerat dut monter chez les
voisines pour emprunter un crucifix; elle en rapporta un trop grand,
une croix de bois noir o tait clou un Christ de carton peint, qui
barra toute la poitrine de maman Coupeau, et dont le poids semblait
l'craser. Ensuite, on chercha de l'eau bnite; mais personne n'en
avait, ce fut Nana qui courut de nouveau jusqu' l'glise en prendre
une bouteille. En un tour de main, le cabinet eut une autre tournure;
sur une petite table, une chandelle brlait,  ct d'un verre plein
d'eau bnite, dans lequel trempait une branche de buis. Maintenant, si
du monde venait, ce serait propre, au moins. Et l'on disposa les
chaises en rond, dans la boutique, pour recevoir.

Lantier rentra seulement  onze heures. Il avait demand des
renseignements au bureau des pompes funbres.

--La bire est de douze francs, dit-il. Si vous voulez avoir une
messe, ce sera dix francs de plus. Enfin, il y a le corbillard, qui se
paie suivant les ornements...

--Oh! c'est bien inutile, murmura madame Lorilleux, en levant la tte
d'un air surpris et inquiet. On ne ferait pas revenir maman, n'est-ce
pas?... Il faut aller selon sa bourse.

--Sans doute, c'est ce que je pense, reprit le chapelier. J'ai
seulement pris les chiffres pour votre gouverne... Dites-moi ce que
vous dsirez; aprs le djeuner, j'irai commander.

On parlait  demi-voix, dans le petit jour qui clairait la pice par
les fentes des volets. La porte du cabinet restait grande ouverte; et,
de cette ouverture bante, sortait le gros silence de la mort. Des
rires d'enfants montaient dans la cour, une ronde de gamines tournait,
au ple soleil d'hiver. Tout  coup, on entendit Nana, qui s'tait
chappe de chez les Boche, o on l'avait envoye. Elle commandait de
sa voix aigu, et les talons battaient les pavs, tandis que ces
paroles chantes s'envolaient avec un tapage d'oiseaux braillards:

Notrene,notrene,
Ilamallapatte.
Madameluiafaitfaire
Unjolipatatoire,
Etdessoulierslilas,la,la,
Etdessoulierslilas!

Gervaise attendit pour dire  son tour:

--Nous ne sommes pas riches, bien sr; mais nous voulons encore nous
conduire proprement... Si maman Coupeau ne nous a rien laiss, ce
n'est pas une raison pour la jeter dans la terre comme un chien....
Non, il faut une messe, avec un corbillard assez gentil....

--Et qui est-ce qui paiera? demanda violemment madame Lorilleux. Pas
nous, qui avons perdu de l'argent la semaine dernire; pas vous non
plus, puisque vous tes ratisss.... Ah! vous devriez voir pourtant o
a vous a conduits, de chercher  pater le monde!

Coupeau, consult, bgaya, avec un geste de profonde indiffrence; il
se rendormait sur sa chaise. Madame Lerat dit qu'elle paierait sa
part. Elle tait de l'avis de Gervaise, on devait se montrer propre.
Alors, toutes deux, sur un bout de papier, elles calculrent: en tout,
a monterait  quatre-vingt-dix francs environ, parce qu'elles se
dcidrent, aprs une longue explication, pour un corbillard orn d'un
troit lambrequin.

--Nous sommes trois, conclut la blanchisseuse. Nous donnerons chacune
trente francs. Ce n'est pas la ruine.

Mais madame Lorilleux clata, furieuse.

--Eh bien! moi, je refuse, oui, je refuse!... Ce n'est pas pour les
trente francs. J'en donnerais cent mille, si je les avais, et s'ils
devaient ressusciter maman.... Seulement, je n'aime pas les
orgueilleux. Vous avez une boutique, vous rvez de crner devant le
quartier. Mais nous n'entrons pas l dedans, nous autres. Nous ne
posons pas.... Oh! vous vous arrangerez. Mettez des plumes sur le
corbillard, si a vous amuse.

--On ne vous demande rien, finit par rpondre Gervaise. Lorsque je
devrais me vendre moi-mme, je ne veux avoir aucun reproche  me
faire. J'ai nourri maman Coupeau sans vous, je l'enterrerai bien sans
vous... Dj une fois, je ne vous l'ai pas mch: je ramasse les chats
perdus, ce n'est pas pour laisser votre mre dans la crotte.

Alors, madame Lorilleux pleura, et Lantier dut l'empcher de partir.
La querelle devenait si bruyante, que madame Lerat, poussant des chut!
nergiques, crut devoir aller doucement dans le cabinet, et jeta sur
la morte un regard fch et inquiet, comme si elle craignait de la
trouver veille, coutant ce qu'on discutait  ct d'elle. A ce
moment, la ronde des petites filles reprenait dans la cour, le filet
de voix perant de Nana dominait les autres.

Notrene,notrene,
Ilabienmalauventre.
Madameluiafaitfaire
Unjoliventrouilloire,
Etdessoulierslilas,la,la,
Etdessoulierslilas!

--Mon Dieu! que ces enfants sont nervants, avec leur chanson! dit 
Lantier Gervaise toute secoue et prs de sangloter d'impatience et de
tristesse. Faites-les donc taire, et reconduisez Nana chez la
concierge  coups de pied quelque part!

Madame Lerat et madame Lorilleux s'en allrent djeuner en promettant
de revenir. Les Coupeau se mirent  table, mangrent de la
charcuterie, mais sans faim, en n'osant seulement pas taper leur
fourchette. Ils taient trs ennuys, hbts, avec cette pauvre maman
Coupeau qui leur pesait sur les paules et leur paraissait emplir
toutes les pices. Leur vie se trouvait drange. Dans le premier
moment, ils pitinaient sans trouver les objets, ils avaient une
courbature, comme au lendemain d'une noce. Lantier reprit tout de
suite la porte pour retourner aux pompes funbres, emportant les
trente francs de madame Lerat et soixante francs que Gervaise tait
alle emprunter  Goujet, en cheveux, pareille  une folle.
L'aprs-midi, quelques visites arrivrent, des voisines mordues de
curiosit, qui se prsentaient soupirant, roulant des yeux plors;
elles entraient dans le cabinet, dvisageaient la morte, en faisant un
signe de croix et en secouant le brin de buis tremp d'eau bnite;
puis, elles s'asseyaient dans la boutique, o elles parlaient de la
chre femme, interminablement, sans se lasser de rpter la mme
phrase pendant des heures. Mademoiselle Remanjou avait remarqu que
son oeil droit tait rest ouvert, madame Gaudron s'enttait  lui
trouver une belle carnation pour son ge, et madame Fauconnier restait
stupfaite de lui avoir vu manger son caf, trois jours auparavant.
Vrai, on claquait vite, chacun pouvait graisser ses bottes. Vers le
soir, les Coupeau commenaient  en avoir assez. C'tait une trop
grande affliction pour une famille, de garder un corps si longtemps.
Le gouvernement aurait bien d faire une autre loi l-dessus. Encore
toute une soire, toute une nuit et toute une matine, non! a ne
finirait jamais. Quand on ne pleure plus, n'est-ce pas? le chagrin
tourne  l'agacement, on finirait par mal se conduire. Maman Coupeau,
muette et raide au fond de l'troit cabinet, se rpandait de plus en
plus dans le logement, devenait d'un poids qui crevait le monde. Et la
famille, malgr elle, reprenait son train-train, perdait de son
respect.

--Vous mangerez un morceau avec nous, dit Gervaise  madame Lerat et
 madame Lorilleux, lorsqu'elles reparurent. Nous sommes trop tristes,
nous ne nous quitterons pas.

On mit le couvert sur l'tabli. Chacun, en voyant les assiettes,
songeait aux gueuletons qu'on avait faits l. Lantier tait de retour.
Lorilleux descendit. Un ptissier venait d'apporter une tourte, car la
blanchisseuse n'avait pas la tte  s'occuper de cuisine. Comme on
s'asseyait, Boche entra dire que M. Marescot demandait  se prsenter,
et le propritaire se prsenta, trs grave, avec sa large dcoration
sur sa redingote. Il salua en silence, alla droit au cabinet, o il
s'agenouilla. Il tait d'une grande pit; il pria d'un air recueilli
de cur, puis traa une croix en l'air, en aspergeant le corps avec la
branche de buis. Toute la famille, qui avait quitt la table, se
tenait debout, fortement impressionne. M. Marescot, ayant achev ses
dvotions, passa dans la boutique et dit aux Coupeau:

--Je suis venu pour les deux loyers arrirs. tes-vous en mesure?

--Non, monsieur, pas tout  fait, balbutia Gervaise, trs contrarie
d'entendre parler de a devant les Lorilleux. Vous comprenez, avec le
malheur qui nous arrive...

--Sans doute, mais chacun a ses peines, reprit le propritaire en
largissant ses doigts immenses d'ancien ouvrier. Je suis bien fch,
je ne puis attendre davantage... Si je ne suis pas pay aprs-demain
matin, je serai forc d'avoir recours  une expulsion.

Gervaise joignit les mains, les larmes aux yeux, muette et
l'implorant. D'un hochement nergique de sa grosse tte osseuse, il
lui fit comprendre que les supplications taient inutiles. D'ailleurs,
le respect d aux morts interdisait toute discussion. Il se retira
discrtement,  reculons.

--Mille pardons de vous avoir drangs, murmura-t-il. Aprs-demain
matin, n'oubliez pas.

Et, comme en s'en allant il passait de nouveau devant le cabinet, il
salua une dernire fois le corps d'une gnuflexion dvote,  travers
la porte grande ouverte.

On mangea d'abord vite, pour ne pas paratre y prendre du plaisir.
Mais, arriv au dessert, on s'attarda, envahi d'un besoin de
bien-tre. Par moments, la bouche pleine, Gervaise ou l'une des deux
soeurs se levait, allait jeter un coup d'oeil dans le cabinet, sans
mme lcher sa serviette; et quand elle se rasseyait, achevant sa
bouche, les autres la regardaient une seconde, pour voir si tout
marchait bien,  ct. Puis, les dames se drangrent moins souvent,
maman Coupeau fut oublie. On avait fait un baquet de caf, et du
trs-fort, afin de se tenir veill toute la nuit. Les Poisson vinrent
sur les huit heures. On les invita  en boire un verre. Alors,
Lantier, qui guettait le visage de Gervaise, parut saisir une occasion
attendue par lui depuis le matin. A propos de la salet des
propritaires qui entraient demander de l'argent dans les maisons o
il y avait un mort, il dit brusquement:

--C'est un jsuite, ce salaud, avec son air de servir la messe!...
Mais, moi,  votre place, je lui planterais l sa boutique.

Gervaise, reinte de fatigue, molle et nerve, rpondit en
s'abandonnant:

--Oui, bien sr, je n'attendrai pas les hommes de loi.... Ah! j'en ai
plein le dos, plein le dos. Les Lorilleux, jouissant  l'ide que la
Banban n'aurait plus de magasin, l'approuvrent beaucoup. On ne se
doutait pas de ce que cotait une boutique. Si elle ne gagnait que
trois francs chez les autres, au moins elle n'avait pas de frais, elle
ne risquait pas de perdre de grosses sommes. Ils firent rpter cet
argument-l  Coupeau, en le poussant; il buvait beaucoup, il se
maintenait dans un attendrissement continu, pleurant tout seul dans
son assiette. Comme la blanchisseuse semblait se laisser convaincre,
Lantier cligna les yeux, en regardant les Poisson. Et la grande
Virginie intervint, se montra trs aimable.

--Vous savez, on pourrait s'entendre. Je prendrais la suite du bail,
j'arrangerais votre affaire avec le propritaire... Enfin, vous seriez
toujours plus tranquille.

--Non, merci, dclara Gervaise, qui se secoua, comme prise d'un
frisson. Je sais o trouver les termes, si je veux. Je travaillerai;
j'ai mes deux bras, Dieu merci! pour me tirer d'embarras.

--On causera de a plus tard, se hta de dire le chapelier. Ce n'est
pas convenable, ce soir... Plus tard, demain, par exemple.

A ce moment, madame Lerat, qui tait alle dans le cabinet, poussa un
lger cri. Elle avait eu peur, parce qu'elle avait trouv la chandelle
teinte, brle jusqu'au bout. Tout le monde s'occupa  en rallumer
une autre; et l'on hochait la tte, en rptant que ce n'tait pas bon
signe, quand la lumire s'teignait auprs d'un mort.

La veille commena. Coupeau s'tait allong, pas pour dormir,
disait-il, pour rflchir; et il ronflait cinq minutes aprs.
Lorsqu'on envoya Nana coucher chez les Boche, elle pleura; elle se
rgalait depuis le matin,  l'espoir d'avoir bien chaud dans le grand
lit de son bon ami Lantier. Les Poisson restrent jusqu' minuit. On
avait fini par faire du vin  la franaise, dans un saladier, parce
que le caf donnait trop sur les nerfs de ces dames. La conversation
tournait aux effusions tendres. Virginie parlait de la campagne: elle
aurait voulu tre enterre au coin d'un bois avec des fleurs des
champs sur sa tombe. Madame Lerat gardait dj, dans son armoire, le
drap pour l'ensevelir, et elle le parfumait toujours d'un bouquet de
lavande; elle tenait  avoir une bonne odeur sous le nez, quand elle
mangerait les pissenlits par la racine. Puis, sans transition, le
sergent de ville raconta qu'il avait arrt une grande belle fille le
matin, qui venait de voler dans la boutique d'un charcutier; en la
dshabillant chez le commissaire, on lui avait trouv dix saucissons
pendus autour du corps, devant et derrire. Et, madame Lorilleux ayant
dit d'un air de dgot qu'elle n'en mangerait pas, de ces
saucissons-l, la socit s'tait mise  rire doucement. La veille
s'gaya, en gardant les convenances.

Mais comme on achevait le vin  la franaise, un bruit singulier, un
ruissellement sourd, sortit du. cabinet. Tous levrent la tte, se
regardrent.

--Ce n'est rien, dit tranquillement Lantier, en baissant la voix.
Elle se vide.

L'explication fit hocher la tte, d'un air rassur, et la compagnie
reposa les verres sur la table.

Enfin, les Poisson se retirrent. Lantier partit avec eux: il allait
chez un ami, disait-il, pour laisser son lit aux dames, qui pourraient
s'y reposer une heure, chacune  son tour. Lorilleux monta se coucher
tout seul, en rptant que a ne lui tait pas arriv depuis son
mariage. Alors, Gervaise et les deux soeurs, restes avec Coupeau
endormi, s'organisrent auprs du pole, sur lequel elles tinrent du
caf chaud. Elles taient, l, pelotonnes, plies en deux, les mains
sous leur tablier, le nez au-dessus du feu,  causer trs bas, dans le
grand silence du quartier. Madame Lorilleux geignait: elle n'avait pas
de robe noire, elle aurait pourtant voulu viter d'en acheter une, car
ils taient bien gns, bien gns; et elle questionna Gervaise,
demandant si maman Coupeau ne laissait pas une jupe noire, cette jupe
qu'on lui avait donne pour sa fte. Gervaise dut aller chercher la
jupe. Avec un pli  la taille, elle pourrait servir. Mais madame
Lorilleux voulait aussi du vieux linge, parlait du lit, de l'armoire,
des deux chaises, cherchait des yeux les bibelots qu'il fallait
partager. On manqua se fcher. Madame Lerat mit la paix; elle tait
plus juste: les Coupeau avaient eu la charge de la mre, ils avaient
bien gagn ses quatre guenilles. Et, toutes trois, elles s'assoupirent
de nouveau au-dessus du pole, dans des ragots monotones. La nuit leur
semblait terriblement longue. Par moments, elles se secouaient,
buvaient du caf, allongeaient la tte dans le cabinet, o la
chandelle, qu'on ne devait pas moucher, brlait avec une flamme rouge
et triste, grossie par les champignons charbonneux de la mche. Vers
le matin, elles grelottaient, malgr la forte chaleur du pole. Une
angoisse, une lassitude d'avoir trop caus, les suffoquaient, la
langue sche, les yeux malades. Madame Lerat se jeta sur le lit de
Lantier et ronfla comme un homme; tandis que les deux autres, la tte
tombe et touchant les genoux, dormaient devant le feu. Au petit jour,
un frisson les rveilla. La chandelle de maman Coupeau venait encore
de s'teindre. Et, comme, dans l'obscurit, le ruissellement sourd
recommenait, madame Lorilleux donna l'explication  voix haute, pour
se tranquilliser elle-mme.

--Elle se vide, rpta-t-elle, en allumant une autre chandelle.

L'enterrement tait pour dix heures et demie. Une jolie matine, 
mettre avec la nuit et avec la journe de la veille! C'est--dire que
Gervaise, tout en n'ayant pas un sou, aurait donn cent francs  celui
qui serait venu prendre maman Coupeau trois heures plus tt. Non, on a
beau aimer les gens, ils sont trop lourds, quand ils sont morts; et
mme plus on les aime, plus on voudrait se vite dbarrasser d'eux.

Une matine d'enterrement est par bonheur pleine de distractions. On a
toutes sortes de prparatifs  faire. On djeuna d'abord. Puis, ce fut
justement le pre Bazouge, le croque-mort du sixime, qui apporta la
bire et le sac de son. Il ne dessolait pas, ce brave homme. Ce
jour-l,  huit heures, il tait encore tout rigolo d'une cuite prise
la veille.

--Voil, c'est pour ici, n'est-ce pas? dit-il.

Et il posa la bire, qui eut un craquement de bote neuve.

Mais, comme il jetait  ct le sac de son, il resta les yeux
carquills, la bouche ouverte, en apercevant Gervaise devant lui.

--Pardon, excuse, je me trompe, balbutia-t-il. On m'avait dit que
c'tait pour chez vous.

Il avait dj repris le sac, la blanchisseuse dut lui crier:

--Laissez donc a, c'est pour ici.

--Ah! tonnerre de Dieu! faut s'expliquer! reprit-il en se tapant sur
la cuisse. Je comprends, c'est la vieille...

Gervaise tait devenue toute blanche. Le pre Bazouge avait apport la
bire pour elle. Il continuait se montrant galant, cherchant 
s'excuser:

--N'est-ce pas? on racontait hier qu'il y en avait une de partie, au
rez-de-chausse. Alors, moi, j'avais cru... Vous savez, dans notre
mtier, ces choses-l, a entre par une oreille et a sort par
l'autre... Je vous fais tout de mme mon compliment. Hein? le plus
tard, c'est encore le meilleur, quoique la vie ne soit pas toujours
drle, ah! non, par exemple!

Elle l'coutait, se reculait, avec la peur qu'il ne la saist de ses
grandes mains sales, pour l'emporter dans sa bote. Dj une fois, le
soir de ses noces, il lui avait dit en connatre des femmes, qui le
remercieraient, s'il montait les prendre. Eh bien! elle n'en tait pas
l, a lui faisait froid dans l'chine. Son existence s'tait gte,
mais elle ne voulait pas s'en aller si tt; oui, elle aimait mieux
crever la faim pendant des annes, que de crever la mort, l'histoire
d'une seconde.

--Il est poivre, murmura-t-elle d'un air de dgot ml d'pouvante.
L'administration devrait au moins ne pas envoyer des pochards. On paye
assez cher.

Alors, le croque-mort se montra goguenard et insolent.

--Dites donc, ma petite mre, ce sera pour une autre fois. Tout 
votre service, entendez-vous! Vous n'avez qu' me faire signe. C'est
moi qui suis le consolateur des dames... Et ne crache pas sur le pre
Bazouge, parce qu'il en a tenu dans ses bras de plus chic que toi, qui
se sont laiss arranger sans se plaindre, bien contentes de continuer
leur dodo  l'ombre.

--Taisez-vous, pre Bazouge! dit svrement Lorilleux, accouru au
bruit des voix. Ce ne sont pas des plaisanteries convenables. Si l'on
se plaignait, vous seriez renvoy... Allons, fichez le camp, puisque
vous ne respectez pas les principes.

Le croque-mort s'loigna, mais on l'entendit longtemps sur le
trottoir, qui bgayait:

--De quoi, les principes!... Il n'y a pas de principes... il n'y a
pas de principes... il n'y a que l'honntet!

Enfin, dix heures sonnrent. Le corbillard tait en retard. Il y avait
dj du monde dans la boutique, des amis et des voisins, M. Madinier,
Mes-Bottes, madame Gaudron, mademoiselle Remanjou; et, toutes les
minutes, entre les volets ferms, par l'ouverture bante de la porte,
une tte d'homme ou de femme s'allongeait, pour voir si ce lambin de
corbillard n'arrivait pas. La famille, runie dans la pice du fond,
donnait des poignes de mains. De courts silences se faisaient, coups
de chuchotements rapides, une attente agace et fivreuse, avec des
courses brusques de robe, madame Lorilleux qui avait oubli son
mouchoir, ou bien madame Lerat qui cherchait un paroissien 
emprunter. Chacun, en arrivant, apercevait au milieu du cabinet,
devant le lit, la bire ouverte; et, malgr soi, chacun restait 
l'tudier du coin de l'oeil, calculant que jamais la grosse maman
Coupeau ne tiendrait l dedans. Tout le monde se regardait, avec cette
pense dans les yeux, sans se la communiquer. Mais, il y eut une
pousse  la porte de la rue. M. Madinier vint annoncer d'une voix
grave et contenue, en arrondissant les bras:

--Les voici!

Ce n'tait pas encore le corbillard. Quatre croque-morts entrrent 
la file, d'un pas press, avec leurs faces rouges et leurs mains
gourdes de dmnageurs, dans le noir pisseux de leurs vtements, uss
et blanchis au frottement des bires. Le pre Bazouge marchait le
premier, trs sol et trs convenable; ds qu'il tait  la besogne,
il retrouvait son aplomb. Ils ne prononcrent pas un mot, la tte un
peu basse, pesant dj maman Coupeau du regard. Et a ne trana pas,
la pauvre vieille fut emballe, le temps d'ternuer. Le plus petit, un
jeune qui louchait, avait vid le son dans le cercueil, et l'talait
en le ptrissant, comme s'il voulait faire du pain. Un autre, un grand
maigre celui-l, l'air farceur, venait d'tendre le drap par-dessus.
Puis, une, deux, allez-y! tous les quatre saisirent le corps,
l'enlevrent, deux aux pieds, deux  la tte. On ne retourne pas plus
vite une crpe. Les gens qui allongeaient le cou purent croire que
maman Coupeau tait saute d'elle-mme dans la bote. Elle avait
gliss l comme chez elle, oh! tout juste, si juste, qu'on avait
entendu son frlement contre le bois neuf. Elle touchait de tous les
cts, un vrai tableau dans un cadre. Mais enfin elle y tenait, ce qui
tonna les assistants; bien sr, elle avait d diminuer depuis la
veille. Cependant les croque-morts s'taient relevs et attendaient;
le petit louche prit le couvercle, pour inviter la famille  faire les
derniers adieux; tandis que Bazouge mettait des clous dans sa bouche
et apprtait le marteau. Alors, Coupeau, ses deux soeurs, Gervaise,
d'autres encore, se jetrent  genoux, embrassrent la maman qui s'en
allait, avec de grosses larmes, dont les gouttes chaudes tombaient et
roulaient sur ce visage raidi, froid comme une glace. Il y avait un
bruit prolong de sanglots. Le couvercle s'abattit, le pre Bazouge
enfona ses clous avec le chic d'un emballeur, deux coups pour chaque
pointe; et personne ne s'couta pleurer davantage dans ce vacarme de
meuble qu'on rpare. C'tait fini. On partait.

--S'il est possible de faire tant d'esbrouffe, dans un moment pareil!
dit madame Lorilleux  son mari, en apercevant le corbillard devant la
porte.

Le corbillard rvolutionnait le quartier. La tripire appelait les
garons de l'picier, le petit horloger tait sorti sur le trottoir,
les voisins se penchaient aux fentres. Et tout ce monde causait du
lambrequin  franges de coton blanches. Ah! les Coupeau auraient mieux
fait de payer leurs dettes! Mais, comme le dclaraient les Lorilleux,
lorsqu'on a de l'orgueil, a sort partout et quand mme.

--C'est honteux! rptait au mme instant Gervaise, en parlant du
chaniste et de sa femme. Dire que ces rapiats n'ont pas mme apport
un bouquet de violettes pour leur mre!

Les Lorilleux, en effet, taient venus les mains vides. Madame Lerat
avait donn une couronne de fleurs artificielles. Et l'on mit encore
sur la bire une couronne d'immortelles et un bouquet achets par les
Coupeau. Les croque-morts avaient d donner un fameux coup d'paule
pour hisser et charger le corps. Le cortge fut lent  s'organiser.
Coupeau et Lorilleux, en redingote, le chapeau  la main, conduisaient
le deuil; le premier dans son attendrissement que deux verres de vin
blanc, le matin, avaient entretenu, se tenait au bras de son
beau-frre, les jambes molles et les cheveux malades. Puis marchaient
les hommes, M. Madinier, trs grave, tout en noir, Mes-Bottes, un
paletot sur sa blouse, Boche, dont le pantalon jaune fichait un
ptard, Lantier, Gaudron, Bibi-la-Grillade, Poisson, d'autres encore.
Les dames arrivaient ensuite, au premier rang madame Lorilleux qui
tranait la jupe retape de la morte, madame Lerat cachant sous un
chle son deuil improvis, un caraco garni de lilas, et  la file
Virginie, madame Gaudron, madame Fauconnier, mademoiselle Remanjou,
tout le reste de la queue. Quand le corbillard s'branla et descendit
lentement la rue de la Goutte-d'Or, au milieu des signes de croix et
des coups de chapeau, les quatre croque-morts prirent la tte, deux en
avant, les deux autres  droite et  gauche. Gervaise tait reste
pour fermer la boutique. Elle confia Nana  madame Boche, et elle
rejoignit le convoi en courant, pendant que la petite, tenue par la
concierge, sous le perche, regardait d'un oeil profondment intress
sa grand'mre disparatre au fond de la rue, dans cette belle voiture.

Juste au moment o la blanchisseuse essouffle rattrapait la queue,
Goujet arrivait de son ct. Il se mit avec les hommes; mais il se
retourna, et la salua d'un signe de tte, si doucement, qu'elle se
sentit tout d'un coup trs malheureuse et qu'elle fut reprise par les
larmes. Elle ne pleurait plus seulement maman Coupeau, elle pleurait
quelque chose d'abominable, qu'elle n'aurait pas pu dire, et qui
l'touffait. Durant tout le trajet, elle tint son mouchoir appuy
contre ses yeux. Madame Lorilleux, les joues sches et enflammes, la
regardait de ct, en ayant l'air de l'accuser de faire du genre.

A l'glise, la crmonie fut vite bcle. La messe trana pourtant un
peu, parce que le prtre tait trs vieux. Mes-Bottes et
Bibi-la-Grillade avaient prfr rester dehors,  cause de la qute.
M. Madinier, tout le temps, tudia les curs, et il communiquait 
Lantier ses observations: ces farceurs-l, en crachant leur latin, ne
savaient seulement pas ce qu'ils dgoisaient; ils vous enterraient une
personne comme ils vous l'auraient baptise ou marie, sans avoir dans
le coeur le moindre sentiment. Puis, M. Madinier blma ce tas de
crmonies, ces lumires, ces voix tristes, cet talage devant les
familles. Vrai, on perdait les siens deux fois, chez soi et 
l'glise. Et tous les hommes lui donnaient raison, car ce fut encore
un moment pnible, lorsque, la messe finie, il y eut un barbottement
de prires, et que les assistants durent dfiler devant le corps, en
jetant de l'eau bnite. Heureusement, le cimetire n'tait pas loin,
le petit cimetire de la Chapelle, un bout de jardin qui s'ouvrait sur
la rue Marcadet. Le cortge y arriva dband, tapant les pieds, chacun
causant de ses affaires. La terre dure sonnait, on aurait volontiers
battu la semelle. Le trou bant, prs duquel on avait pos la bire,
tait dj tout gel, blafard et pierreux comme une carrire  pltre;
et les assistants, rangs autour des monticules de gravats, ne
trouvaient pas drle d'attendre par un froid pareil, embts aussi de
regarder le trou. Enfin, un prtre en surplis sortit d'une
maisonnette, il grelottait, on voyait son haleine fumer,  chaque de
profundis qu'il lchait. Au dernier signe de croix, il se sauva,
sans avoir envie de recommencer. Le fossoyeur prit sa pelle; mais, 
cause de la gele, il ne dtachait que de grosses mottes, qui
battaient une jolie musique l-bas au fond, un vrai bombardement sur
le cercueil, une enfilade de coups de canon  croire que le bois se
fendait. On a beau tre goste, cette musique-l vous casse
l'estomac. Les larmes recommencrent. On s'en allait, on tait dehors,
qu'on entendait encore les dtonations. Mes-Bottes, soufflant dans ses
doigts, fit tout haut une remarque: Ah! tonnerre de Dieu! non! la
pauvre maman Coupeau n'allait pas avoir chaud!

--Mesdames et la compagnie, dit le zingueur aux quelques amis rests
dans la rue avec la famille, si vous voulez bien nous permettre de
vous offrir quelque chose...

Et il entra le premier chez un marchand de vin de la rue Marcadet, A
_la descente du cimetire_. Gervaise, demeure sur le trottoir, appela
Goujet qui s'loignait, aprs l'avoir salue d'un nouveau signe de
tte. Pourquoi n'acceptait-il pas un verre de vin? Mais il tait
press, il retournait  l'atelier. Alors, ils se regardrent un moment
sans rien dire.

--Je vous demande pardon pour les soixante francs, murmura enfin la
blanchisseuse. J'tais comme une folle, j'ai song  vous...

--Oh! il n'y a pas de quoi, vous tes pardonne, interrompit le
forgeron. Et, vous savez, tout  votre service, s'il vous arrivait un
malheur... Mais n'en dites rien  maman, parce qu'elle a ses ides, et
que je ne veux pas la contrarier.

Elle le regardait toujours; et, en le voyant si bon, si triste, avec
sa belle barbe jaune, elle fut sur le point d'accepter son ancienne
proposition, de s'en aller avec lui, pour tre heureux ensemble
quelque part. Puis, il lui vint une autre mauvaise pense, celle de
lui emprunter ses deux termes,  n'importe quel prix. Elle tremblait,
elle reprit d'une voix caressante:

--Nous ne sommes pas fchs, n'est-ce pas?

Lui, hocha la tte, en rpondant:

--Non, bien sr, jamais nous ne serons fchs... Seulement, vous
comprenez, tout est fini.

Et il s'en alla  grandes enjambes, laissant Gervaise tourdie,
coutant sa dernire parole battre dans ses oreilles avec un
bourdonnement de cloche. En entrant chez le marchand de vin, elle
entendait sourdement au fond d'elle: Tout est fini, eh bien! tout
est fini; je n'ai plus rien  faire, moi, si tout est fini! Elle
s'assit, elle avala une bouche de pain et de fromage, vida un verre
plein qu'elle trouva devant elle.

C'tait, au rez-de-chausse, une longue salle  plafond bas, occupe
par deux grandes tables. Des litres, des quarts de pain, de larges
triangles de brie sur trois assiettes, s'talaient  la file. La
socit mangeait sur le pouce, sans nappe et sans couverts. Plus loin,
prs du pole qui ronflait, les quatre croque-morts achevaient de
djeuner.

--Mon Dieu! expliquait M. Madinier, chacun son tour. Les vieux font
de la place aux jeunes.... a va vous sembler bien vide, votre
logement, quand vous rentrerez.

--Oh! mon frre donne cong, dit vivement madame Lorilleux. C'est une
ruine, cette boutique.

On avait travaill Coupeau. Tout le monde le poussait  cder le bail.
Madame Lerat elle-mme, trs bien avec Lantier et Virginie depuis
quelque temps, chatouille par l'ide qu'ils devaient avoir un bguin
l'un pour l'autre, parlait de faillite et de prison, en prenant des
airs effrays. Et, brusquement, le zingueur se fcha, son
attendrissement tournait  la fureur, dj trop arros de liquide.

--coute, cria-t-il dans le nez de sa femme, je veux que tu
m'coutes! Ta sacre tte fait toujours des siennes. Mais, cette fois,
je suivrai ma volont, je t'avertis!

--Ah bien! dit Lantier, si jamais on la rduit par de bonnes paroles!
Il faudrait un maillet pour lui entrer a dans le crne.

Et tous deux taprent un instant sur elle. a n'empchait pas les
mchoires de fonctionner. Le brie disparaissait, les litres coulaient
comme des fontaines. Cependant, Gervaise mollissait sous les coups.
Elle ne rpondait rien, la bouche toujours pleine, se dpchant, comme
si elle avait eu trs faim. Quand ils se lassrent, elle leva
doucement la tte, elle dit:

--En voil assez, hein? Je m'en fiche pas mal de la boutique! Je n'en
veux plus... Comprenez-vous, je m'en fiche! Tout est fini!

Alors, on redemanda du fromage et du pain, on causa srieusement. Les
Poisson prenaient le bail et offraient de rpondre des deux termes
arrirs. D'ailleurs, Boche acceptait l'arrangement, d'un air
d'importance, au nom du propritaire. Il loua mme, sance tenante, un
logement aux Coupeau, le logement vacant du sixime, dans le corridor
des Lorilleux. Quant  Lantier, mon Dieu! il voulait bien garder sa
chambre, si cela ne gnait pas les Poisson. Le sergent de ville
s'inclina, a ne le gnait pas du tout; on s'entend toujours entre
amis, malgr les ides politiques. Et Lantier, sans se mler davantage
de la cession, en homme qui a conclu enfin sa petite affaire, se
confectionna une norme tartine de fromage de Brie; il se renversait,
il la mangeait dvotement, le sang sous la peau, brlant d'une joie
sournoise, clignant les yeux pour guigner tour  tour Gervaise et
Virginie.

--Eh! pre Bazouge! appela Coupeau, venez donc boire un coup. Nous ne
sommes pas fiers, nous sommes tous des travailleurs.

Les quatre croque-morts, qui s'en allaient, rentrrent pour trinquer
avec la socit. Ce n'tait pas un reproche, mais la dame de tout 
l'heure pesait son poids et valait bien un verre de vin. Le pre
Bazouge regardait fixement la blanchisseuse, sans lcher un mot
dplac. Elle se leva, mal  l'aise, elle quitta les hommes qui
achevaient de se cocarder. Coupeau, sol comme une grive, recommenait
 viauper et disait que c'tait le chagrin.

Le soir, quand Gervaise se retrouva chez elle, elle resta abtie sur
une chaise. Il lui semblait que les pices taient dsertes et
immenses. Vrai, a faisait un fameux dbarras. Mais elle n'avait bien
sr pas laiss que maman Coupeau au fond du trou, dans le petit jardin
de la rue Marcadet. Il lui manquait trop de choses, a devait tre un
morceau de sa vie  elle, et sa boutique, et son orgueil de patronne,
et d'autres sentiments encore, qu'elle avait enterrs ce jour-l. Oui,
les murs taient nus, son coeur aussi, c'tait un dmnagement
complet, une dgringolade dans le foss. Et elle se sentait trop
lasse, elle se ramasserait plus tard, si elle pouvait.

A dix heures, en se dshabillant, Nana pleura, trpigna. Elle voulait
coucher dans le lit de maman Coupeau. Sa mre essaya de lui faire
peur; mais la petite tait trop prcoce, les morts lui causaient
seulement une grosse curiosit; si bien que, pour avoir la paix, on
finit par lui permettre de s'allonger  la place de maman Coupeau.
Elle aimait les grands lits, cette gamine; elle s'talait, elle se
roulait. Cette nuit-l, elle dormit joliment bien, dans la bonne
chaleur et les chatouilles du matelas de plume.



X


Le nouveau logement des Coupeau se trouvait au sixime, escalier B.
Quand on avait pass devant mademoiselle Remanjou, on prenait le
corridor,  gauche. Puis, il fallait encore tourner. La premire porte
tait celle des Bijard. Presque en face, dans un trou sans air, sous
un petit escalier qui montait  la toiture, couchait le pre Bru. Deux
logements plus loin, on arrivait chez Bazouge. Enfin, contre Bazouge,
c'taient les Coupeau, une chambre et un cabinet donnant sur la cour.
Et il n'y avait plus, au fond du couloir, que deux mnages, avant
d'tre chez les Lorilleux, tout au bout.

Une chambre et un cabinet, pas plus. Les Coupeau perchaient l,
maintenant. Et encore la chambre tait-elle large comme la main. Il
fallait y faire tout, dormir, manger et le reste. Dans le cabinet, le
lit de Nana tenait juste; elle devait se dshabiller chez son pre et
sa mre, et on laissait la porte ouverte, la nuit, pour qu'elle
n'toufft pas. C'tait si petit, que Gervaise avait cd des affaires
aux Poisson en quittant la boutique, ne pouvant tout caser. Le lit, la
table, quatre chaises, le logement tait plein. Mme le coeur crev,
n'ayant pas le courage de se sparer de sa commode, elle avait
encombr le carreau de ce grand coquin de meuble, qui bouchait la
moiti de la fentre. Un des battants se trouvait condamn, a
enlevait de la lumire et de la gaiet. Quand elle voulait regarder
dans la cour, comme elle devenait trs grosse, elle n'avait pas la
place de ses coudes, elle se penchait de biais, le cou tordu, pour
voir.

Les premiers jours, la blanchisseuse s'asseyait et pleurait. a lui
semblait trop dur, de ne plus pouvoir se remuer chez elle, aprs avoir
toujours t au large. Elle suffoquait, elle restait  la fentre
pendant des heures, crase entre le mur et la commode,  prendre des
torticolis. L seulement elle respirait. La cour, pourtant, ne lui
inspirait gure que des ides tristes. En face d'elle, du ct du
soleil, elle apercevait son rve d'autrefois, cette fentre du
cinquime o des haricots d'Espagne,  chaque printemps, enroulaient
leurs tiges minces sur un berceau de ficelles. Sa chambre,  elle,
tait du ct de l'ombre, les pots de rsda y mouraient en huit
jours. Ah! non, la vie ne tournait pas gentiment, ce n'tait gure
l'existence qu'elle avait espre. Au lieu d'avoir des fleurs sur sa
vieillesse, elle roulait dans les choses qui ne sont pas propres. Un
jour, en se penchant, elle eut une drle de sensation, elle crut se
voir en personne l-bas, sous le porche, prs de la loge du concierge,
le nez en l'air, examinant la maison pour la premire fois; et ce saut
de treize ans en arrire lui donna un lancement au coeur. La cour
n'avait pas chang, les faades nues  peine plus noires et plus
lpreuses; une puanteur montait des plombs rongs de rouille; aux
cordes des croises, schaient des linges, des couches d'enfant
empltres d'ordure; en bas, le pav dfonc restait sali des
escarbilles de charbon du serrurier et des copeaux du menuisier; mme,
dans le coin humide de la fontaine, une mare coule de la teinturerie
avait une belle teinte bleue, d'un bleu aussi tendre que le bleu de
jadis. Mais elle,  cette heure, se sentait joliment change et
dcatie. Elle n'tait plus en bas, d'abord, la figure vers le ciel,
contente et courageuse, ambitionnant un bel appartement. Elle tait
sous les toits, dans le coin des pouilleux, dans le trou le plus sale,
 l'endroit o l'on ne recevait jamais la visite d'un rayon. Et a
expliquait ses larmes, elle ne pouvait pas tre enchante de son sort.

Cependant, lorsque Gervaise se fut un peu accoutume, les
commencements du mnage, dans le nouveau logement, ne se prsentrent
pas mal. L'hiver tait presque fini, les quatre sous des meubles cds
 Virginie avaient facilit l'installation. Puis, ds les beaux jours,
il arriva une chance, Coupeau se trouva embauch pour aller travailler
en province,  tampes; et l, il fit prs de trois mois, sans se
soler, guri un moment par l'air de la campagne. On ne se doute pas
combien a dsaltre les pochards, de quitter l'air de Paris, o il y
a dans les rues une vraie fume d'eau-de-vie et de vin. A son retour,
il tait frais comme une rose, et il rapportait quatre cents francs,
avec lesquels ils payrent les deux termes arrirs de la boutique,
dont les Poisson avaient rpondu, ainsi que d'autres petites dettes du
quartier, les plus criardes. Gervaise dboucha deux ou trois rues o
elle ne passait plus. Naturellement, elle s'tait mise repasseuse  la
journe. Madame Fauconnier, trs bonne femme pourvu qu'on la flattt,
avait bien voulu la reprendre. Elle lui donnait mme trois francs,
comme  une premire ouvrire, par gard pour son ancienne position de
patronne. Aussi le mnage semblait-il devoir boulotter. Mme, avec du
travail et de l'conomie, Gervaise voyait le jour o ils pourraient
tout payer et s'arranger un petit train-train supportable. Seulement,
elle se promettait a, dans la fivre de la grosse somme gagne par
son mari. A froid, elle acceptait le temps comme il venait, elle
disait que les belles choses ne duraient pas.

Ce dont les Coupeau eurent le plus  souffrir alors, ce fut de voir
les Poisson s'installer dans leur boutique. Ils n'taient point trop
jaloux de leur naturel, mais on les agaait, on s'merveillait exprs
devant eux sur les embellissements de leurs successeurs. Les Boche,
surtout les Lorilleux, ne tarissaient pas. A les entendre, jamais on
n'aurait vu une boutique plus belle. Et ils parlaient de l'tat de
salet o les Poisson avaient trouv les lieux, ils racontaient que le
lessivage seul tait mont  trente francs. Virginie, aprs des
hsitations, s'tait dcide pour un petit commerce d'picerie fine,
des bonbons, du chocolat, du caf, du th. Lantier lui avait vivement
conseill ce commerce, car il y avait, disait-il, des sommes normes 
gagner dans la friandise. La boutique fut peinte en noir, et releve
de filets jaunes, deux couleurs distingues. Trois menuisiers
travaillrent huit jours  l'agencement des casiers, des vitrines, un
comptoir avec des tablettes pour les bocaux, comme chez les
confiseurs. Le petit hritage, que Poisson tenait en rserve, dut tre
rudement corn. Mais Virginie triomphait, et les Lorilleux, aids des
portiers, n'pargnaient pas  Gervaise un casier, une vitrine, un
bocal, amuss quand ils voyaient sa figure changer. On a beau n'tre
pas envieux, on rage toujours quand les autres chaussent vos souliers
et vous crasent.

Il y avait aussi une question d'homme par-dessous. On affirmait que
Lantier avait quitt Gervaise. Le quartier dclarait a trs bien.
Enfin, a mettait un peu de morale dans la rue. Et tout l'honneur de
la sparation revenait  ce finaud de chapelier, que les dames
gobaient toujours. On donnait des dtails, il avait d calotter la
blanchisseuse pour la faire tenir tranquille, tant elle tait acharne
aprs lui. Naturellement, personne ne disait la vrit vraie; ceux qui
auraient pu la savoir, la jugeaient trop simple et pas assez
intressante. Si l'on voulait, Lantier avait en effet quitt Gervaise,
en ce sens qu'il ne la tenait plus  sa disposition, le jour et la
nuit; mais il montait pour sr la voir au sixime, quand l'envie l'en
prenait, car mademoiselle Remanjou le rencontrait sortant de chez les
Coupeau  des heures peu naturelles. Enfin, les rapports continuaient,
de bric et de broc, va comme je te pousse, sans que l'un ni l'autre y
et beaucoup de plaisir; un reste d'habitude, des complaisances
rciproques, pas davantage. Seulement, ce qui compliquait la
situation, c'tait que le quartier, maintenant, fourrait Lantier et
Virginie dans la mme paire de draps. L encore le quartier se
pressait trop. Sans doute, le chapelier chauffait la grande brune; et
a se trouvait indiqu, puisqu'elle remplaait Gervaise en tout et
pour tout, dans le logement. Il courait justement une blague; on
prtendait qu'une nuit il tait all chercher Gervaise sur l'oreiller
du voisin, et qu'il avait ramen et gard Virginie sans la reconnatre
avant le petit jour,  cause de l'obscurit. L'histoire faisait
rigoler, mais il n'tait rellement pas si avanc, il se permettait 
peine de lui pincer les hanches. Les Lorilleux n'en parlaient pas
moins devant la blanchisseuse des amours de Lantier et de madame
Poisson avec attendrissement, esprant la rendre jalouse. Les Boche,
eux aussi, laissaient entendre que jamais ils n'avaient vu un plus
beau couple. Le drle, dans tout a, c'tait que la rue de la
Goutte-d'Or ne semblait pas se formaliser du nouveau mnage  trois;
non, la morale, dure pour Gervaise, se montrait douce pour Virginie.
Peut-tre l'indulgence souriante de la rue venait-elle de ce que le
mari tait sergent de ville.

Heureusement, la jalousie ne tourmentait gure Gervaise. Les
infidlits de Lantier la laissaient bien calme, parce que son coeur,
depuis longtemps, n'tait plus pour rien dans leurs rapports. Elle
avait appris, sans chercher  les savoir, des histoires malpropres,
des liaisons du chapelier avec toutes sortes de filles, les premiers
chiens coiffs qui passaient dans la rue; et a lui faisait si peu
d'effet, qu'elle avait continu d'tre complaisante, sans mme trouver
en elle assez de colre pour rompre. Cependant, elle n'accepta pas si
aisment le nouveau bguin de son amant. Avec Virginie, c'tait autre
chose. Ils avaient invent a dans le seul but de la taquiner tous les
deux; et si elle se moquait de la bagatelle, elle tenait aux gards.
Aussi, lorsque madame Lorilleux ou quelque autre mchante bte
affectait en sa prsence de dire que Poisson ne pouvait plus passer
sous la porte Saint-Denis, devenait-elle toute blanche, la poitrine
arrache, une brlure dans l'estomac. Elle pinait les lvres, elle
vitait de se fcher, ne voulant pas donner ce plaisir  ses ennemis.
Mais elle dut quereller Lantier, car mademoiselle Remanjou crut
distinguer le bruit d'un soufflet, une aprs-midi; d'ailleurs, il y
eut certainement une brouille, Lantier cessa de lui parler pendant
quinze jours, puis il revint le premier, et le train-train parut
recommencer, comme si de rien n'tait. La blanchisseuse prfrait en
prendre son parti, reculant devant un crpage de chignons, dsireuse
de ne pas gter sa vie davantage. Ah! elle n'avait plus vingt ans,
elle n'aimait plus les hommes, au point de distribuer des fesses pour
leurs beaux yeux et de risquer le poste. Seulement, elle additionnait
a avec le reste.

Coupeau blaguait. Ce mari commode, qui n'avait pas voulu voir le
cocuage chez lui, rigolait  mort de la paire de cornes de Poisson.
Dans son mnage, a ne comptait pas; mais, dans le mnage des autres,
a lui semblait farce, et il se donnait un mal du diable pour guetter
ces accidents-l, quand les dames des voisins allaient regarder la
feuille  l'envers. Quel jean-jean, ce Poisson! et a portait une
pe, a se permettait de bousculer le monde sur les trottoirs! Puis,
Coupeau poussait le toupet jusqu' plaisanter Gervaise. Ah bien! son
amoureux la lchait joliment! Elle n'avait pas de chance: une premire
fois, les forgerons ne lui avaient pas russi, et, pour la seconde,
c'taient les chapeliers qui lui claquaient dans la main. Aussi, elle
s'adressait aux corps d'tats pas srieux. Pourquoi ne prenait-elle
pas un maon, un homme d'attache, habitu  gcher solidement son
pltre? Bien sr, il disait ces choses en manire de rigolade, mais
Gervaise n'en devenait pas moins toute verte, parce qu'il la fouillait
de ses petits yeux gris, comme s'il avait voulu lui entrer les paroles
avec une vrille. Lorsqu'il abordait le chapitre des salets, elle ne
savait jamais s'il parlait pour rire ou pour de bon. Un homme qui se
sole d'un bout de l'anne  l'autre n'a plus la tte  lui, et il y a
des maris, trs jaloux  vingt ans, que la boisson rend trs coulants
 trente sur le chapitre de la fidlit conjugale.

Il fallait voir Coupeau crner dans la rue de la Goutte-d'Or! Il
appelait Poisson le cocu. a leur clouait le bec, aux bavardes! Ce
n'tait plus lui, le cocu. Oh! il savait ce qu'il savait. S'il avait
eu l'air de ne pas entendre, dans le temps, c'tait apparemment qu'il
n'aimait pas les potins. Chacun connat son chez soi et se gratte o
a le dmange. a ne le dmangeait pas, lui; il ne pouvait pas se
gratter, pour faire plaisir au monde. Eh bien! et le sergent de ville,
est-ce qu'il entendait? Pourtant a y tait, cette fois; on avait vu
les amoureux, il ne s'agissait plus d'un cancan en l'air. Et il se
fchait, il ne comprenait pas comment un homme, un fonctionnaire du
gouvernement, souffrait chez lui un pareil scandale. Le sergent de
ville devait aimer la resuce des autres, voil tout. Les soirs o
Coupeau s'ennuyait, seul avec sa femme dans leur trou, sous les toits,
a ne l'empchait pas de descendre chercher Lantier et de l'amener de
force. Il trouvait la cambuse triste, depuis que le camarade n'tait
plus l. Il le raccommodait avec Gervaise, s'il les voyait en froid.
Tonnerre de Dieu! est-ce qu'on n'envoie pas le monde  la balanoire,
est-ce qu'il est dfendu de s'amuser comme on l'entend? Il ricanait,
des ides larges s'allumaient dans ses yeux vacillants de pochard, des
besoins de tout partager avec le chapelier, pour embellir la vie. Et
c'tait surtout ces soirs-l que Gervaise ne savait plus s'il parlait
pour rire ou pour de bon.

Au milieu de ces histoires, Lantier faisait le gros dos. Il se
montrait paternel et digne. A trois reprises, il avait empch des
brouilles entre les Coupeau et les Poisson. Le bon accord des deux
mnages entrait dans son contentement. Grce aux regards tendres et
fermes dont il surveillait Gervaise et Virginie, elles affectaient
toujours l'une pour l'autre une grande amiti. Lui, rgnant sur la
blonde et sur la brune, avec une tranquillit de pacha, s'engraissait
de sa roublardise. Ce mtin-l digrait encore les Coupeau qu'il
mangeait dj les Poisson. Oh! a ne le gnait gure; une boutique
avale, il entamait une seconde boutique. Enfin, il n'y a que les
hommes de cette espce qui aient de la chance.

Ce fut cette anne-l, en juin, que Nana fit sa premire communion.
Elle allait sur ses treize ans, grande dj comme une asperge monte,
avec un air d'effronterie; l'anne prcdente, on l'avait renvoye du
catchisme,  cause de sa mauvaise conduite; et, si le cur
l'admettait cette fois, c'tait de peur de ne pas la voir revenir et
de lcher sur le pav une paenne de plus. Nana dansait de joie en
pensant  la robe blanche. Les Lorilleux, comme parrain et marraine,
avaient promis la robe, un cadeau dont ils parlaient dans toute la
maison; madame Lerat devait donner le voile et le bonnet, Virginie la
bourse, Lantier le paroissien; de faon que les Coupeau attendaient la
crmonie sans trop s'inquiter. Mme les Poisson, qui voulaient
pendre la crmaillre, choisirent justement cette occasion, sans doute
sur le conseil du chapelier. Ils invitrent les Coupeau et les Boche,
dont la petite faisait aussi sa premire communion. Le soir, on
mangerait chez eux un gigot et quelque chose autour.

Justement, la veille, au moment o Nana merveille regardait les
cadeaux tals sur la commode, Coupeau rentra dans un tat abominable.
L'air de Paris le reprenait. Et il attrapa sa femme et l'enfant, avec
des raisons d'ivrogne, des mots dgotants qui n'taient pas  dire
dans la situation. D'ailleurs, Nana elle-mme devenait mal embouche,
au milieu des conversations sales qu'elle entendait continuellement.
Les jours de dispute, elle traitait trs bien sa mre de chameau et de
vache.

--Et du pain! gueulait le zingueur. Je veux ma soupe, tas de
rosses!... En voil des femelles avec leurs chiffons! Je m'assois sur
les affutiaux, vous savez, si je n'ai pas ma soupe!

--Quel lavement, quand il est paf! murmura Gervaise impatiente.

Et, se tournant vers lui:

--Elle chauffe, tu nous embtes.

Nana faisait la modeste, parce qu'elle trouvait a gentil, ce jour-l.
Elle continuait  regarder les cadeaux sur la commode, en affectant de
baisser les yeux et de ne pas comprendre les vilains propos de son
pre. Mais le zingueur tait joliment taquin, les soirs de ribotte. Il
lui parlait dans le cou.

--Je t'en ficherai, des robes blanches! Hein? c'est encore pour te
faire des nichons dans ton corsage avec des boules de papier, comme
l'autre dimanche?.. Oui, oui, attends un peu! Je te vois bien
tortiller ton derrire. a te chatouille, les belles frusques. a te
monte le coco... Veux-tu dcaniller de l, bougre de chenillon! Retire
tes patoches, colle-moi a dans un tiroir, ou je te dbarbouille avec!

Nana, la tte basse, ne rpondait toujours rien. Elle avait pris le
petit bonnet de tulle, elle demandait  sa mre combien a cotait.
Et, comme Coupeau allongeait la main pour arracher le bonnet, ce fut
Gervaise qui le repoussa en criant:

--Mais laisse-la donc, cette enfant! elle est gentille, elle ne fait
rien de mal.

Alors le zingueur lcha tout son paquet.

--Ah! les garces! La mre et la fille, a fait la paire. Et c'est du
propre d'aller manger le bon Dieu en guignant les hommes. Ose donc
dire le contraire, petite salope!... Je vas t'habiller avec un sac,
nous verrons si a te grattera la peau. Oui, avec un sac, pour vous
dgoter, toi et tes curs. Est-ce que j'ai besoin qu'on te donne du
vice?... Nom de Dieu! voulez-vous m'couter, toutes les deux!

Et, du coup, Nana furieuse se tourna, pendant que Gervaise devait
tendre les bras, afin de protger les affaires que Coupeau parlait de
dchirer. L'enfant regarda son pre fixement; puis, oubliant la
modestie recommande par son confesseur:

--Cochon! dit-elle, les dents serres.

Ds que le zingueur eut mang sa soupe, il ronfla. Le lendemain, il
s'veilla trs bon enfant. Il avait un reste de la veille, tout juste
de quoi tre aimable. Il assista  la toilette de la petite, attendri
par la robe blanche, trouvant qu'un rien du tout donnait  cette
vermine un air de vraie demoiselle. Enfin, comme il le disait, un
pre, en un pareil jour, tait naturellement fier de sa fille. Et il
fallait voir le chic de Nana, qui avait des sourires embarrasss de
marie, dans sa robe trop courte. Quand on descendit et qu'elle
aperut sur le seuil de la loge Pauline, galement habille, elle
s'arrta, l'enveloppa d'un regard clair, puis se montra trs bonne, en
la trouvant moins bien mise qu'elle, arrange comme un paquet. Les
deux familles partirent ensemble pour l'glise. Nana et Pauline
marchaient les premires, le paroissien  la main, retenant leurs
voiles que le vent gonflait; et elles ne causaient pas, crevant de
plaisir  voir les gens sortir des boutiques, faisant une moue dvote
pour entendre dire sur leur passage qu'elles taient bien gentilles.
Madame Boche et madame Lorilleux s'attardaient, parce qu'elles se
communiquaient leurs rflexions sur la Banban, une mange-tout, dont la
fille n'aurait jamais communi si les parents ne lui avaient tout
donn, oui, tout, jusqu' une chemise neuve, par respect pour la
sainte table. Madame Lorilleux s'occupait surtout de la robe, son
cadeau  elle, foudroyant Nana et l'appelant grande sale, chaque
fois que l'enfant ramassait la poussire avec sa jupe, en s'approchant
trop des magasins.

A l'glise, Coupeau pleura tout le temps. C'tait bte, mais il ne
pouvait se retenir. a le saisissait, le cur faisant les grands bras,
les petites filles pareilles  des anges dfilant les mains jointes;
et la musique des orgues lui barbottait dans le ventre, et la bonne
odeur de l'encens l'obligeait  renifler, comme si on lui avait pouss
un bouquet dans la figure. Enfin, il voyait bleu, il tait pinc au
coeur. Il y eut particulirement un cantique, quelque chose de suave,
pendant que les gamines avalaient le bon Dieu, qui lui sembla couler
dans son cou, avec un frisson tout le long de l'chine. Autour de lui,
d'ailleurs, les personnes sensibles trempaient aussi leur mouchoir.
Vrai, c'tait un beau jour, le plus beau jour de la vie. Seulement, au
sortir de l'glise, quand il alla prendre un canon avec Lorilleux, qui
tait rest les yeux secs et qui le blaguait, il se fcha, il accusa
les corbeaux de brler chez eux des herbes du diable pour amollir les
hommes. Puis, aprs tout, il ne s'en cachait pas, ses yeux avaient
fondu, a prouvait simplement qu'il n'avait pas un pav dans la
poitrine. Et il commanda une autre tourne.

Le soir, la crmaillre fut trs gaie, chez les Poisson. L'amiti
rgna sans un accroc, d'un bout  l'autre du repas. Lorsque les
mauvais jours arrivent, on tombe ainsi sur de bonnes soires, des
heures o l'on s'aime entre gens qui se dtestent. Lantier, ayant  sa
gauche Gervaise et Virginie  sa droite, se montra aimable pour toutes
les deux, leur prodiguant des tendresses de coq qui veut la paix dans
son poulailler. En face, Poisson gardait sa rverie calme et svre de
sergent de ville, son habitude de ne penser  rien, les yeux voils,
pendant ses longues factions sur les trottoirs. Mais les reines de la
fte furent les deux petites, Nana et Pauline, auxquelles on avait
permis de ne pas se dshabiller; elles se tenaient raides, de crainte
de tacher leurs robes blanches, et on leur criait,  chaque bouche,
de lever le menton, pour avaler proprement. Nana, ennuye, finit par
baver tout son vin sur son corsage; ce fut une affaire, on la
dshabilla, on lava immdiatement le corsage dans un verre d'eau.

Puis, au dessert, on causa srieusement de l'avenir des enfants.
Madame Boche avait fait son choix, Pauline allait entrer dans un
atelier de reperceuses sur or et sur argent; on gagnait l dedans des
cinq et six francs. Gervaise ne savait pas encore, Nana ne montrait
aucun got. Oh! elle galopinait, elle montrait ce got; mais, pour le
reste, elle avait des mains de beurre.

--Moi,  votre place, dit madame Lerat, j'en ferais une fleuriste.
C'est un tat propre et gentil.

--Les fleuristes, murmura Lorilleux, toutes des Marie-couche-toi-l.

--Eh bien! et moi? reprit la grande veuve, les lvres pinces. Vous
tes galant. Vous savez, je ne suis pas une chienne, je ne me mets pas
les pattes en l'air, quand on siffle!

Mais toute la socit la fit taire.

--Madame Lerat, oh! madame Lerat!

Et on lui indiquait du coin de l'oeil les deux premires communiantes
qui se fourraient le nez dans leurs verres pour ne pas rire. Par
convenance, les hommes eux-mmes avaient choisi jusque-l les mots
distingus. Mais madame Lerat n'accepta pas la leon. Ce qu'elle
venait de dire, elle l'avait entendu dans les meilleures socits.
D'ailleurs, elle se flattait de savoir sa langue; on lui faisait
souvent compliment de la faon dont elle parlait de tout, mme devant
des enfants, sans jamais blesser la dcence.

--Il y a des femmes trs bien parmi les fleuristes, apprenez a!
criait-elle. Elles sont faites comme les autres femmes, elles n'ont
pas de la peau partout, bien sr. Seulement, elles se tiennent, elles
choisissent avec got, quand elles ont une faute  faire... Oui, a
leur vient des fleurs. Moi, c'est ce qui m'a conserve...

--Mon Dieu! interrompit Gervaise, je n'ai pas de rpugnance pour les
fleurs. Il faut que a plaise  Nana, pas davantage; on ne doit pas
contrarier les enfants sur la vocation... Voyons, Nana, ne fais pas la
bte, rponds. a te plat-il, les fleurs?

La petite, penche au-dessus de son assiette, ramassait des miettes de
gteau avec son doigt mouill, qu'elle suait ensuite. Elle ne se
dpcha pas. Elle avait son rire vicieux.

--Mais oui, maman, a me plat, finit-elle par dclarer.

Alors, l'affaire fut tout de suite arrange. Coupeau voulut bien que
madame Lerat emment l'enfant  son atelier, rue du Caire, ds le
lendemain. Et la socit parla gravement des devoirs de la vie. Boche
disait que Nana et Pauline taient des femmes, maintenant qu'elles
avaient communi. Poisson ajoutait qu'elles devaient dsormais savoir
faire la cuisine, raccommoder les chaussettes, conduire une maison. On
leur parla mme de leur mariage et des enfants qui leur pousseraient
un jour. Les gamines coutaient et rigolaient en dessous, se
frottaient l'une contre l'autre, le coeur gonfl d'tre des femmes,
rouges et embarrasses dans leurs robes blanches. Mais ce qui les
chatouilla le plus, ce fut lorsque Lantier les plaisanta, en leur
demandant si elles n'avaient pas dj des petits maris. Et l'on fit
avouer de force  Nana qu'elle aimait bien Victor Fauconnier, le fils
de la patronne de sa mre.

--Ah bien! dit madame Lorilleux devant les Boche, comme on partait,
c'est notre filleule, mais du moment o ils en font une fleuriste,
nous ne voulons plus entendre parler d'elle. Encore une roulure pour
les boulevards... Elle leur chiera du poivre, avant six mois.

En remontant se coucher, les Coupeau convinrent que tout avait bien
march et que les Poisson n'taient pas de mchantes gens. Gervaise
trouvait mme la boutique proprement arrange. Elle s'attendait 
souffrir, en passant ainsi la soire dans son ancien logement, o
d'autres se carraient  cette heure; et elle restait surprise de
n'avoir pas rag une seconde. Nana, qui se dshabillait, demanda  sa
mre si la robe de la demoiselle du second, qu'on avait marie le mois
dernier, tait en mousseline comme la sienne.

Mais ce fut l le dernier beau jour du mnage. Deux annes
s'coulrent, pendant lesquelles ils s'enfoncrent de plus en plus.
Les hivers surtout les nettoyaient. S'ils mangeaient du pain au beau
temps, les fringales arrivaient avec la pluie et le froid, les danses
devant le buffet, les dners par coeur, dans la petite Sibrie de leur
cambuse. Ce gredin de dcembre entrait chez eux par-dessous la porte,
et il apportait tous les maux, le chmage des ateliers, les
fainantises engourdies des geles, la misre noire des temps humides.
Le premier hiver, ils firent encore du feu quelquefois, se pelotonnant
autour du pole, aimant mieux avoir chaud que de manger; le second
hiver, le pole ne se drouilla seulement pas, il glaait la pice de
sa mine lugubre de borne de fonte. Et ce qui leur cassait les jambes,
ce qui les exterminait, c'tait par-dessus tout de payer leur terme.
Oh! le terme de janvier, quand il n'y avait pas un radis  la maison
et que le pre Boche prsentait la quittance! a soufflait davantage
de froid, une tempte du Nord. M. Marescot arrivait, le samedi
suivant, couvert d'un bon paletot, ses grandes pattes fourres dans
des gants de laine; et il avait toujours le mot d'expulsion  la
bouche, pendant que la neige tombait dehors, comme si elle leur
prparait un lit sur le trottoir, avec des draps blancs. Pour payer le
terme, ils auraient vendu de leur chair. C'tait le terme qui vidait
le buffet et le pole. Dans la maison entire, d'ailleurs, une
lamentation montait. On pleurait  tous les tages, une musique de
malheur ronflant le long de l'escalier et des corridors. Si chacun
avait eu un mort chez lui, a n'aurait pas produit un air d'orgues
aussi abominable. Un vrai jour du jugement dernier, la fin des fins,
la vie impossible, l'crasement du pauvre monde. La femme du troisime
allait faire huit jours au coin de la rue Belhomme. Un ouvrier, le
maon du cinquime, avait vol chez son patron.

Sans doute, les Coupeau devaient s'en prendre  eux seuls. L'existence
a beau tre dure, on s'en tire toujours, lorsqu'on a de l'ordre et de
l'conomie, tmoins les Lorilleux qui allongeaient leurs termes
rgulirement, plis dans des morceaux de papier sales; mais, ceux-l,
vraiment, menaient une vie d'araignes maigres,  dgoter du travail.
Nana ne gagnait encore rien, dans les fleurs; elle dpensait mme pas
mal pour son entretien. Gervaise, chez madame Fauconnier, finissait
par tre mal regarde. Elle perdait de plus en plus la main, elle
bousillait l'ouvrage, au point que la patronne l'avait rduite 
quarante sous, le prix des gcheuses. Avec a, trs fire, trs
susceptible, jetant  la tte de tout le monde son ancienne position
de femme tablie. Elle manquait des journes, elle quittait l'atelier,
par coup de tte: ainsi, une fois, elle s'tait trouve si vexe de
voir madame Fauconnier prendre madame Putois chez elle, et de
travailler ainsi coude  coude avec son ancienne ouvrire, qu'elle
n'avait pas reparu de quinze jours. Aprs ces foucades, on la
reprenait par charit, ce qui l'aigrissait davantage. Naturellement,
au bout de la semaine, la paye n'tait pas grasse; et, comme elle le
disait amrement, c'tait elle qui finirait un samedi par en redevoir
 la patronne. Quant  Coupeau, il travaillait peut-tre, mais alors
il faisait, pour sr, cadeau de son travail au gouvernement; car
Gervaise, depuis l'embauchage d'tampes, n'avait pas revu la couleur
de sa monnaie. Les jours de sainte-touche, elle ne lui regardait plus
les mains, quand il rentrait. Il arrivait les bras ballants, les
goussets vides, souvent mme sans mouchoir; mon Dieu! oui, il avait
perdu son tire-jus, ou bien quelque fripouille de camarade le lui
avait fait. Les premires fois, il tablissait des comptes, il
inventait des craques, des dix francs pour une souscription, des vingt
francs couls de sa poche par un trou qu'il montrait, des cinquante
francs dont il arrosait des dettes imaginaires. Puis, il ne s'tait
plus gn. L'argent s'vaporait, voil! Il ne l'avait plus dans la
poche, il l'avait dans le ventre, une autre faon pas drle de le
rapporter  sa bourgeoise. La blanchisseuse, sur les conseils de
madame Boche, allait bien parfois guetter son homme  la sortie de
l'atelier, pour pincer le magot tout frais pondu; mais a ne
l'avanait gure, des camarades prvenaient Coupeau, l'argent filait
dans les souliers ou dans un porte-monnaie moins propre encore. Madame
Boche tait trs maline sur ce chapitre, parce que Boche lui faisait
passer au bleu des pices de dix francs, des cachettes destines 
payer des lapins aux dames aimables de sa connaissance; elle visitait
les plus petits coins de ses vtements, elle trouvait gnralement la
pice qui manquait  l'appel dans la visire de la casquette, cousue
entre le cuir et l'toffe. Ah! ce n'tait pas le zingueur qui ouatait
ses frusques avec de l'or! Lui, se le mettait sous la chair. Gervaise
ne pouvait pourtant pas prendre ses ciseaux et lui dcoudre la peau du
ventre.

Oui, c'tait la faute du mnage, s'il dgringolait de saison en
saison. Mais ce sont de ces choses qu'on ne se dit jamais, surtout
quand on est dans la crotte. Ils accusaient la malechance, ils
prtendaient que Dieu leur en voulait. Un vrai bousin, leur chez eux,
 cette heure. La journe entire, ils s'empoignaient. Pourtant, ils
ne se tapaient pas encore,  peine quelques claques parties toutes
seules dans le fort des disputes. Le plus triste tait qu'ils avaient
ouvert la cage  l'amiti, les sentiments s'taient envols comme des
serins. La bonne chaleur des pres, des mres et des enfants, lorsque
ce petit monde se tient serr, en tas, se retirait d'eux, les laissait
grelottants, chacun dans son coin. Tous les trois, Coupeau, Gervaise,
Nana, restaient pareils  des crins, s'avalant pour un mot, avec de la
haine plein les yeux; et il semblait que quelque chose avait cass, le
grand ressort de la famille, la mcanique qui, chez les gens heureux,
fait battre les coeurs ensemble. Ah! bien sr, Gervaise n'tait plus
remue comme autrefois, quand elle voyait Coupeau au bord des
gouttires,  des douze et des quinze mtres du trottoir. Elle ne
l'aurait pas pouss elle-mme; mais s'il tait tomb naturellement, ma
foi! a aurait dbarrass la surface de la terre d'un pas grand'chose.
Les jours o le torchon brlait, elle criait qu'on ne le lui
rapporterait donc jamais sur une civire. Elle attendait a, ce serait
son bonheur qu'on lui rapporterait. A quoi servait-il, ce solard? 
la faire pleurer,  lui manger tout,  la pousser au mal. Eh bien! des
hommes si peu utiles, on les jetait le plus vite possible dans le
trou, on dansait sur eux la polka de la dlivrance. Et lorsque la mre
disait: Tue! la fille rpondait: Assomme! Nana lisait les accidents,
dans le journal, avec des rflexions de fille dnature. Son pre
avait une telle chance, qu'un omnibus l'avait renvers, sans seulement
le dessoler. Quand donc crvera-t-il, cette rosse?

Au milieu de cette existence enrage par la misre, Gervaise souffrait
encore des faims qu'elle entendait rler autour d'elle. Ce coin de la
maison tait le coin des pouilleux, o trois ou quatre mnages
semblaient s'tre donn le mot pour ne pas avoir du pain tous les
jours. Les portes avaient beau s'ouvrir, elles ne lchaient gure
souvent des odeurs de cuisine. Le long du corridor, il y avait un
silence de crevaison, et les murs sonnaient creux, comme des ventres
vides. Par moments, des danses s'levaient, des larmes de femmes, des
plaintes de mioches affams, des familles qui se mangeaient pour
tromper leur estomac. On tait l dans une crampe au gosier gnrale,
billant par toutes ces bouches tendues; et les poitrines se
creusaient, rien qu' respirer cet air, o les moucherons eux-mmes
n'auraient pas pu vivre, faute de nourriture. Mais la grande piti de
Gervaise tait surtout le pre Bru, dans son trou, sous le petit
escalier. Il s'y retirait comme une marmotte, s'y mettait en boule,
pour avoir moins froid; il restait des journes sans bouger, sur un
tas de paille. La faim ne le faisait mme plus sortir, car c'tait
bien inutile d'aller gagner dehors de l'apptit, lorsque personne ne
l'avait invit en ville. Quand il ne reparaissait pas de trois ou
quatre jours, les voisins poussaient sa porte, regardaient s'il
n'tait pas fini. Non, il vivait quand mme, pas beaucoup, mais un
peu, d'un oeil seulement; jusqu' la mort qui l'oubliait! Gervaise,
ds qu'elle avait du pain, lui jetait des crotes. Si elle devenait
mauvaise et dtestait les hommes,  cause de son mari, elle plaignait
toujours bien sincrement les animaux; et le pre Bru, ce pauvre
vieux, qu'on laissait crever, parce qu'il ne pouvait plus tenir un
outil, tait comme un chien pour elle, une bte hors de service, dont
les quarrisseurs ne voulaient mme pas acheter la peau ni la graisse.
Elle en gardait un poids sur le coeur, de le savoir continuellement
l, de l'autre ct du corridor, abandonn de Dieu et des hommes, se
nourrissant uniquement de lui-mme, retournant  la taille d'un
enfant, ratatin et dessch  la manire des oranges qui se
racornissent sur les chemines.

La blanchisseuse souffrait galement beaucoup du voisinage de Bazouge,
le croque-mort. Une simple cloison, trs-mince, sparait les deux
chambres. Il ne pouvait pas se mettre un doigt dans la bouche sans
qu'elle l'entendt. Ds qu'il rentrait, le soir, elle suivait malgr
elle son petit mnage, le chapeau de cuir noir sonnant sourdement sur
la commode comme une pellete de terre, le manteau noir accroch et
frlant le mur avec le bruit d'ailes d'un oiseau de nuit, toute la
dfroque noire jete au milieu de la pice et l'emplissant d'un
dballage de deuil. Elle l'coutait pitiner, s'inquitait au moindre
de ses mouvements, sursautait s'il se tapait dans un meuble ou s'il
bousculait sa vaisselle. Ce sacr solard tait sa proccupation, une
peur sourde mle  une envie de savoir. Lui, rigolo, le sac plein
tous les jours, la tte sens devant dimanche, toussait, crachait,
chantait la mre Godichon, lchait des choses pas propres, se battait
avec les quatre murailles avant de trouver son lit. Et elle restait
toute ple,  se demander quel ngoce il menait l; elle avait des
imaginations atroces, elle se fourrait dans la tte qu'il devait avoir
apport un mort et qu'il le remisait sous son lit. Mon Dieu! les
journaux racontaient bien une anecdote, un employ des pompes funbres
qui collectionnait chez lui les cercueils des petits enfants, histoire
de s'viter de la peine et de faire une seule course au cimetire.
Pour sr, quand Bazouge arrivait, a sentait le mort  travers la
cloison. On se serait cru log devant le Pre-Lachaise, en plein
royaume des taupes. Il tait effrayant, cet animal,  rire
continuellement tout seul, comme si sa profession l'gayait. Mme,
quand il avait fini son sabbat et qu'il tombait sur le dos, il
ronflait d'une faon extraordinaire, qui coupait la respiration  la
blanchisseuse. Pendant des heures, elle tendait l'oreille, elle
croyait que des enterrements dfilaient chez le voisin.

Oui, le pis tait que, dans ses terreurs, Gervaise se trouvait attire
jusqu' coller son oreille contre le mur, pour mieux se rendre compte.
Bazouge lui faisait l'effet que les beaux hommes font aux femmes
honntes: elles voudraient les tter, mais elles n'osent pas; la bonne
ducation les retient. Eh bien! si la peur ne l'avait pas retenue,
Gervaise aurait voulu tter la mort, voir comment c'tait bti. Elle
devenait si drle par moments, l'haleine suspendue, attentive,
attendant le mot du secret dans un mouvement de Bazouge, que Coupeau
lui demandait en ricanant si elle avait un bguin pour le croque-mort
d' ct. Elle se fchait, parlait de dmnager, tant ce voisinage la
rpugnait; et, malgr elle, ds que le vieux arrivait avec son odeur
de cimetire, elle retombait  ses rflexions, et prenait l'air allum
et craintif d'une pouse qui rve de donner des coups de canif dans le
contrat. Ne lui avait-il pas offert deux fois de l'emballer, de
l'emmener avec lui quelque part, sur un dodo o la jouissance du
sommeil est si forte, qu'on oublie du coup toutes les misres?
Peut-tre tait-ce en effet bien bon. Peu  peu, une tentation plus
cuisante lui venait d'y goter. Elle aurait voulu essayer pour quinze
jours, un mois. Oh! dormir un mois, surtout en hiver, le mois du
terme, quand les embtements de la vie la crevaient! Mais ce n'tait
pas possible, il fallait continuer de dormir toujours, si l'on
commenait  dormir une heure; et cette pense la glaait, son bguin
de la mort s'en allait, devant l'ternelle et svre amiti que
demandait la terre.

Cependant, un soir de janvier, elle cogna des deux poings contre la
cloison. Elle avait pass une semaine affreuse, bouscule par tout le
monde, sans le sou,  bout de courage. Ce soir-l, elle n'tait pas
bien, elle grelottait la fivre et voyait danser des flammes. Alors,
au lieu de se jeter par la fentre, comme elle en avait eu l'envie un
moment, elle se mit  taper et  appeler:

--Pre Bazouge! pre Bazouge!

Le croque-mort tait ses souliers en chantant: _Il tait trois belles
filles_. L'ouvrage avait d marcher dans la journe, car il paraissait
plus mu encore que d'habitude.

--Pre Bazouge! pre Bazouge! cria Gervaise en haussant la voix.

Il ne l'entendait donc pas? Elle se donnait tout de suite, il pouvait
bien la prendre  son cou et l'emporter o il emportait ses autres
femmes, les pauvres et les riches qu'il consolait. Elle souffrait de
sa chanson: _Il tait trois belles filles_, parce qu'elle y voyait le
ddain d'un homme qui a trop d'amoureuses.

--Quoi donc? quoi donc? bgaya Bazouge, qui est-ce qui se trouve
mal?... On y va, la petite mre!

Mais,  cette voix enroue, Gervaise s'veilla comme d'un cauchemar.
Qu'avait-elle fait? elle avait tap  la cloison, bien sr. Alors ce
fut un vrai coup de bton sur ses reins, le trac lui serra les fesses,
elle recula en croyant voir les grosses mains du croque-mort passer au
travers du mur pour la saisir par la tignasse. Non, non, elle ne
voulait pas, elle n'tait pas prte. Si elle avait frapp, ce devait
tre avec le coude, en se retournant, sans en avoir l'ide. Et une
horreur lui montait des genoux aux paules,  la pense de se voir
trimballer entre les bras du vieux, toute raide, la figure blanche
comme une assiette.

--Eh bien! il n'y a plus personne? reprit Bazouge dans le silence.
Attendez, on est complaisant pour les dames.

--Rien, ce n'est rien, dit enfin la blanchisseuse d'une voix
trangle. Je n'ai besoin de rien. Merci.

Pendant que le croque-mort s'endormait en grognant, elle demeura
anxieuse, l'coutant, n'osant remuer, de peur qu'il ne s'imagint
l'entendre frapper de nouveau. Elle se jurait bien de faire attention
maintenant. Elle pouvait rler, elle ne demanderait pas du secours au
voisin. Et elle disait cela pour se rassurer, car  certaines heures,
malgr son taf, elle gardait toujours son bguin pouvant.

Dans son coin de misre, au milieu de ses soucis et de ceux des
autres, Gervaise trouvait pourtant un bel exemple de courage chez les
Bijard. La petite Lalie, cette gamine de huit ans, grosse comme deux
sous de beurre, soignait le mnage avec une propret de grande
personne; et la besogne tait rude, elle avait la charge de deux
mioches, son frre Jules et sa soeur Henriette, des mmes de trois ans
et de cinq ans, sur lesquels elle devait veiller toute la journe,
mme en balayant et en lavant la vaisselle. Depuis que le pre Bijard
avait tu sa bourgeoise d'un coup de pied dans le ventre, Lalie
s'tait faite la petite mre de tout ce monde. Sans rien dire,
d'elle-mme, elle tenait la place de la morte, cela au point que sa
bte brute de pre, pour complter sans doute la ressemblance,
assommait aujourd'hui la fille comme il avait assomm la maman
autrefois. Quand il revenait sol, il lui fallait des femmes 
massacrer. Il ne s'apercevait seulement pas que Lalie tait toute
petite; il n'aurait pas tap plus fort sur une vieille peau. D'une
claque, il lui couvrait la figure entire, et la chair avait encore
tant de dlicatesse, que les cinq doigts restaient marqus pendant
deux jours. C'taient des tripotes indignes, des trpignes pour un
oui, pour un non, un loup enrag tombant sur un pauvre petit chat,
craintif et clin, maigre  faire pleurer, et qui recevait a avec ses
beaux yeux rsigns, sans se plaindre. Non, jamais Lalie ne se
rvoltait. Elle pliait un peu le cou, pour protger son visage; elle
se retenait de crier, afin de ne pas rvolutionner la maison. Puis,
quand le pre tait las de l'envoyer promener  coups de soulier aux
quatre coins de la pice, elle attendait d'avoir la force de se
ramasser; et elle se remettait au travail, dbarbouillait ses enfants,
faisait la soupe, ne laissait pas un grain de poussire sur les
meubles. a rentrait dans sa tche de tous les jours d'tre battue.

Gervaise s'tait prise d'une grande amiti pour sa voisine. Elle la
traitait en gale, en femme d'ge, qui connat l'existence. Il faut
dire que Lalie avait une mine ple et srieuse, avec une expression de
vieille fille. On lui aurait donn trente ans, quand on l'entendait
causer. Elle savait trs bien acheter, raccommoder, tenir son chez
elle, et elle parlait des enfants comme si elle avait eu dj deux ou
trois couches dans sa vie. A huit ans, cela faisait sourire les gens
de l'entendre; puis, on avait la gorge serre, on s'en allait pour ne
pas pleurer. Gervaise l'attirait le plus possible, lui donnait tout ce
qu'elle pouvait, du manger, des vieilles robes. Un jour, comme elle
lui essayait un ancien caraco  Nana, elle tait reste suffoque, en
lui voyant l'chine bleue, le coude corch et saignant encore, toute
sa chair d'innocente martyrise et colle aux os. Eh bien! le pre
Bazouge pouvait apprter sa bote, elle n'irait pas loin de ce
train-l! Mais la petite avait pri la blanchisseuse de ne rien dire.
Elle ne voulait pas qu'on embtt son pre  cause d'elle. Elle le
dfendait, assurait qu'il n'aurait pas t mchant, s'il n'avait pas
bu. Il tait fou, il ne savait plus. Oh! elle lui pardonnait, parce
qu'on doit tout pardonner aux fous.

Depuis lors, Gervaise veillait, tchait d'intervenir, ds qu'elle
entendait le pre Bijard monter l'escalier. Mais, la plupart du temps,
elle attrapait simplement quelque torgnole pour sa part. Dans la
journe, quand elle entrait, elle trouvait souvent Lalie attache au
pied du lit de fer; une ide du serrurier, qui, avant de sortir, lui
ficelait les jambes et le ventre avec de la grosse corde, sans qu'on
pt savoir pourquoi; une toquade de cerveau drang par la boisson,
histoire sans doute de tyranniser la petite, mme lorsqu'il n'tait
plus l. Lalie, raide comme un pieu, avec des fourmis dans les jambes,
restait au poteau pendant des journes entires; mme elle y resta une
nuit, Bijard ayant oubli de rentrer. Quand Gervaise, indigne,
parlait de la dtacher, elle la suppliait de ne pas dranger une
corde, parce que son pre devenait furieux, s'il ne retrouvait pas les
noeuds faits de la mme faon. Vrai, elle n'tait pas mal, a la
reposait; et elle disait cela en souriant, ses courtes jambes de
chrubin enfles et mortes. Ce qui la chagrinait, c'tait que a
n'avanait gure l'ouvrage, d'tre colle  ce lit, en face de la
dbandade du mnage. Son pre aurait bien d inventer autre chose.
Elle surveillait tout de mme ses enfants, se faisait obir, appelait
prs d'elle Henriette et Jules pour les moucher. Comme elle avait les
mains libres, elle tricotait en attendant d'tre dlivre, afin de ne
pas perdre compltement son temps. Et elle souffrait surtout, lorsque
Bijard la dficelait; elle se tranait un bon quart d'heure par terre,
ne pouvant se tenir debout,  cause du sang qui ne circulait plus.

Le serrurier avait aussi imagin un autre petit jeu. Il mettait des
sous  rougir dans le pole, puis les posait sur un coin de la
chemine. Et il appelait Lalie, il lui disait d'aller chercher deux
livres de pain. La petite, sans dfiance, empoignait les sous,
poussait un cri, les jetait en secouant sa menotte brle. Alors, il
entrait en rage. Qui est-ce qui lui avait fichu une voirie pareille!
Elle perdait l'argent, maintenant! Et il menaait de lui enlever le
troufignon, si elle ne ramassait pas l'argent tout de suite. Quand la
petite hsitait, elle recevait un premier avertissement, une beigne
d'une telle force qu'elle en voyait trente-six chandelles. Muette,
avec deux grosses larmes au bord des yeux, elle ramassait les sous et
s'en allait, en les faisant sauter dans le creux de sa main, pour les
refroidir.

Non, jamais on ne se douterait des ides de frocit qui peuvent
pousser au fond d'une cervelle de pochard. Une aprs-midi, par
exemple, Lalie, aprs avoir tout rang, jouait avec ses enfants. La
fentre tait ouverte, il y avait un courant d'air, et le vent
engouffr dans le corridor poussait la porte par lgres secousses.

--C'est monsieur Hardi, disait la petite. Entrez donc, monsieur
Hardi. Donnez-vous donc la peine d'entrer.

Et elle faisait des rvrences devant la porte, elle saluait le vent.
Henriette et Jules, derrire elle, saluaient aussi, ravis de ce
jeu-l, se tordant de rire comme si on les avait chatouills. Elle
tait toute rose de les voir s'amuser de si bon coeur, elle y prenait
mme du plaisir pour son compte, ce qui lui arrivait le trente-six de
chaque mois.

--Bonjour, monsieur Hardi. Comment vous portez-vous, monsieur Hardi?

Mais une main brutale poussa la porte, le pre Bijard entra. Alors, la
scne changea, Henriette et Jules tombrent sur leur derrire, contre
le mur; tandis que Lalie, terrifie, restait au beau milieu d'une
rvrence. Le serrurier tenait un grand fouet de charretier tout neuf,
 long manche de bois blanc,  lanire de cuir termine par un bout de
ficelle mince. Il posa ce fouet dans le coin du lit, il n'allongea pas
son coup de soulier habituel  la petite, qui se garait dj en
prsentant les reins. Un ricanement montrait ses dents noires, et il
tait trs gai, trs sol, la trogne allume d'une ide de rigolade.

--Hein? dit-il, tu fais la trane, bougre de trognon! Je t'ai
entendue danser d'en bas.. Allons, avance! Plus prs, nom de Dieu! et
en face; je n'ai pas besoin de renifler ton moutardier. Est-ce que je
te touche, pour trembler comme un quiqui?... te-moi mes souliers.

Lalie, pouvante de ne pas recevoir sa tatouille, redevenue toute
ple, lui ta ses souliers. Il s'tait assis au bord du lit, il se
coucha habill, resta les yeux ouverts,  suivre les mouvements de la
petite dans la pice. Elle tournait, abtie sous ce regard, les
membres travaills peu  peu d'une telle peur, qu'elle finit par
casser une tasse. Alors, sans se dranger, il prit le fouet, il le lui
montra.

--Dis donc, le petit veau, regarde a; c'est un cadeau, pour toi.
Oui, c'est encore cinquante sous que tu me cotes... Avec ce
joujou-l, je ne serai plus oblig de courir, et tu auras beau te
fourrer dans les coins. Veux-tu essayer?... Ah! tu casses les
tasses!... Allons, houp! danse donc, fais donc des rvrences 
monsieur Hardi!

Il ne se souleva seulement pas, vautr sur le dos, la tte enfonce
dans l'oreiller, faisant claquer le grand fouet par la chambre, avec
un vacarme de postillon qui lance ses chevaux. Puis, abattant le bras,
il cingla Lalie au milieu du corps, l'enroula, la droula comme une
toupie. Elle tomba, voulut se sauver  quatre pattes; mais il la
cingla de nouveau et la remit debout.

--Hop! hop! gueulait-il, c'est la course des bourriques!... Hein?
trs chouette, le matin, en hiver; je fais dodo, je ne m'enrhume pas,
j'attrape les veaux de loin, sans corcher mes engelures. Dans ce
coin-l, touche, margot! Et dans cet autre coin, touche aussi! Et
dans cet autre, touche encore! Ah! si tu te fourres sous le lit, je
cogne avec le manche... Hop! hop!  dada!  dada!

Une lgre cume lui venait aux lvres, ses yeux jaunes sortaient de
leurs trous noirs. Lalie, affole, hurlante, sautait aux quatre angles
de la pice, se pelotonnait par terre, se collait contre les murs;
mais la mche mince du grand fouet l'atteignait partout, claquant 
ses oreilles avec des bruits de ptard, lui pinant la chair de
longues brlures. Une vraie danse de bte  qui on apprend des tours.
Ce pauvre petit chat valsait, fallait voir! les talons en l'air comme
les gamines qui jouent  la corde et qui crient: Vinaigre! Elle ne
pouvait plus souffler, rebondissant d'elle-mme ainsi qu'une balle
lastique, se laissant taper, aveugle, lasse d'avoir cherch un trou.
Et son loup de pre triomphait, l'appelait vadrouille, lui demandait
si elle en avait assez et si elle comprenait suffisamment qu'elle
devait lcher l'espoir de lui chapper,  cette heure.

Mais Gervaise, tout d'un coup, entra, attire par les hurlements de la
petite. Devant un pareil tableau, elle fut prise d'une indignation
furieuse.

--Ah! la salet d'homme! cria-t-elle. Voulez-vous bien la laisser,
brigand! Je vais vous dnoncer  la police, moi!

Bijard eut un grognement d'animal qu'on drange. Il bgaya:

--Dites donc, vous, la Tortillard! mlez-vous un peu de vos affaires.
Il faut peut-tre que je mette des gants pour la trifouiller... C'est
 la seule fin de l'avertir, vous voyez bien, histoire simplement de
lui montrer que j'ai le bras long.

Et il lana un dernier coup de fouet qui atteignit Lalie au visage. La
lvre suprieure fut fendue, le sang coula. Gervaise avait pris une
chaise, voulait tomber sur le serrurier. Mais la petite tendait vers
elle des mains suppliantes, disait que ce n'tait rien, que c'tait
fini. Elle pongeait le sang avec le coin de son tablier, et faisait
taire ses enfants qui pleuraient  gros sanglots, comme s'ils avaient
reu la dgele de coups de fouet.

Lorsque Gervaise songeait  Lalie, elle n'osait plus se plaindre. Elle
aurait voulu avoir le courage de cette bambine de huit ans, qui en
endurait  elle seule autant que toutes les femmes de l'escalier
runies. Elle l'avait vue au pain sec pendant trois mois, ne mangeant
pas mme des crotes  sa faim, si maigre et si affaiblie, qu'elle se
tenait aux murs pour marcher; et, quand elle lui portait des restants
de viande en cachette, elle sentait son coeur se fendre, en la
regardant avaler avec de grosses larmes silencieuses, par petits
morceaux, parce que son gosier rtrci ne laissait plus passer la
nourriture. Toujours tendre et dvoue malgr a, d'une raison
au-dessus de son ge, remplissant ses devoirs de petite mre, jusqu'
mourir de sa maternit, veille trop tt dans son innocence frle de
gamine. Aussi Gervaise prenait-elle exemple sur cette chre crature
de souffrance et de pardon, essayant d'apprendre d'elle  taire son
martyre. Lalie gardait seulement son regard muet, ses grands yeux
noirs rsigns, au fond desquels on ne devinait qu'une nuit d'agonie
et de misre. Jamais une parole, rien que ses grands yeux noirs,
ouverts largement.

C'est que, dans le mnage des Coupeau, le vitriol de l'Assommoir
commenait  faire aussi son ravage. La blanchisseuse voyait arriver
l'heure o son homme prendrait un fouet comme Bijard, pour mener la
danse. Et le malheur qui la menaait, la rendait naturellement plus
sensible encore au malheur de la petite. Oui, Coupeau filait un
mauvais coton. L'heure tait passe o le cric lui donnait des
couleurs. Il ne pouvait plus se taper sur le torse, et crner, en
disant que le sacr chien l'engraissait; car sa vilaine graisse jaune
des premires annes avait fondu, et il tournait au scot, il se
plombait, avec des tons verts de macchabe pourrissant dans une mare.
L'apptit, lui aussi, tait ras. Peu  peu, il n'avait plus eu de
got pour le pain, il en tait mme arriv  cracher sur le fricot. On
aurait pu lui servir la ratatouille la mieux accommode, son estomac
se barrait, ses dents molles refusaient de mcher. Pour se soutenir,
il lui fallait sa chopine d'eau-de-vie par jour; c'tait sa ration,
son manger et son boire, la seule nourriture qu'il digrt. Le matin,
ds qu'il sautait du lit, il restait un gros quart d'heure pli en
deux, toussant et claquant des os, se tenant la tte et lchant de la
pituite, quelque chose d'amer comme chicotin qui lui ramonait la
gorge. a ne manquait jamais, on pouvait apprter Thomas  l'avance.
Il ne retombait d'aplomb sur ses pattes qu'aprs son premier verre de
consolation, un vrai remde dont le feu lui cautrisait les boyaux.
Mais, dans la journe, les forces reprenaient. D'abord, il avait senti
des chatouilles, des picotements sur la peau, aux pieds et aux mains;
et il rigolait, il racontait qu'on lui faisait des minettes, que sa
bourgeoise devait mettre du poil  gratter entre les draps. Puis, ses
jambes taient devenues lourdes, les chatouilles avaient fini par se
changer en crampes abominables qui lui pinaient la viande comme dans
un tau. a, par exemple, lui semblait moins drle. Il ne riait plus,
s'arrtait court sur le trottoir, tourdi, les oreilles bourdonnantes,
les yeux aveugls d'tincelles. Tout lui paraissait jaune, les maisons
dansaient, il festonnait trois secondes, avec la peur de s'taler.
D'autres fois, l'chine au grand soleil, il avait un frisson, comme
une eau glace qui lui aurait coul des paules au derrire. Ce qui
l'enquiquinait le plus, c'tait un petit tremblement de ses deux
mains; la main droite surtout devait avoir commis un mauvais coup,
tant elle avait des cauchemars. Nom de Dieu! il n'tait donc plus un
homme, il tournait  la vieille femme! Il tendait furieusement ses
muscles, il empoignait son verre, pariait de le tenir immobile, comme
au bout d'une main de marbre; mais, le verre, malgr son effort,
dansait le chahut, sautait  droite, sautait  gauche, avec un petit
tremblement press et rgulier. Alors, il se le vidait dans le coco,
furieux, gueulant qu'il lui en faudrait des douzaines et qu'ensuite il
se chargeait de porter un tonneau sans remuer un doigt. Gervaise lui
disait au contraire de ne plus boire, s'il voulait cesser de trembler.
Et il se fichait d'elle, il buvait des litres  recommencer
l'exprience, s'enrageant, accusant les omnibus qui passaient de lui
bousculer son liquide.

Au mois de mars, Coupeau rentra un soir tremp jusqu'aux os; il
revenait avec Mes-Bottes de Mont-rouge, o ils s'taient flanqu une
ventre de soupe  l'anguille; et il avait reu une averse, de la
barrire des Fourneaux  la barrire Poissonnire, un fier ruban de
queue. Dans la nuit, il fut pris d'une sacre toux; il tait trs
rouge, galop par une fivre de cheval, battant des flancs comme un
soufflet crev. Quand le mdecin des Boche l'eut vu le matin, et qu'il
lui eut cout dans le dos, il branla la tte, il prit Gervaise  part
pour lui conseiller de faire porter tout de suite son mari 
l'hpital. Coupeau avait une fluxion de poitrine.

Et Gervaise ne se fcha pas, bien sr. Autrefois, elle se serait
plutt fait hacher que de confier son homme aux carabins. Lors de
l'accident, rue de la Nation, elle avait mang leur magot, pour le
dorloter. Mais ces beaux sentiments-l n'ont qu'un temps, lorsque les
hommes tombent dans la crapule. Non, non, elle n'entendait plus se
donner un pareil tintouin. On pouvait le lui prendre et ne jamais le
rapporter, elle dirait un grand merci. Pourtant, quand le brancard
arriva et qu'on chargea Coupeau comme un meuble, elle devint toute
ple, les lvres pinces; et si elle rognonnait et trouvait toujours
que c'tait bien fait, son coeur n'y tait plus, elle aurait voulu
avoir seulement dix francs dans sa commode, pour ne pas le laisser
partir. Elle l'accompagna  Lariboisire, regarda les infirmiers le
coucher, au bout d'une grande salle o les malades  la file, avec des
mines de trpasss, se soulevaient et suivaient des yeux le camarade
qu'on amenait; une jolie crevaison-l dedans, une odeur de fivre 
suffoquer et une musique de poitrinaire  vous faire cracher vos
poumons; sans compter que la salle avait l'air d'un petit
Pre-Lachaise, borde de lits tout blancs, une vraie alle de
tombeaux. Puis, comme il restait aplati sur son oreiller, elle fila,
ne trouvant pas un mot, n'ayant malheureusement rien dans la poche
pour le soulager. Dehors, en face de l'hpital, elle se retourna, elle
jeta un coup d'oeil sur le monument. Et elle pensait aux jours
d'autrefois, lorsque Coupeau, perch au bord des gouttires, posait
l-haut ses plaques de zinc, en chantant dans le soleil. Il ne buvait
pas alors, il avait une peau de fille. Elle, de sa fentre de l'htel
Boncoeur, le cherchait, l'apercevait au beau milieu du ciel; et tous
les deux agitaient des mouchoirs, s'envoyaient des risettes par le
tlgraphe. Oui, Coupeau avait travaill l-haut, en ne se doutant
gure qu'il travaillait pour lui. Maintenant, il n'tait plus sur les
toits, pareil  un moineau rigoleur et putassier; il tait dessous, il
avait bti sa niche  l'hpital, et il y venait crever, la couenne
rpeuse. Mon Dieu, que le temps des amours semblait loin, aujourd'hui!

Le surlendemain, lorsque Gervaise se prsenta pour avoir des
nouvelles, elle trouva le lit vide. Une soeur lui expliqua qu'on avait
d transporter son mari  l'asile Sainte-Anne, parce que, la veille,
il avait tout d'un coup battu la campagne. Oh! un dmnagement
complet, des ides de se casser la tte contre le mur, des hurlements
qui empchaient les autres malades de dormir. a venait de la boisson,
paraissait-il. La boisson, qui couvait dans son corps, avait profit,
pour lui attaquer et lui tordre les nerfs, de l'instant o la fluxion
de poitrine le tenait sans forces sur le dos. La blanchisseuse rentra
bouleverse. Son homme tait fou  cette heure! La vie allait devenir
drle, si on le lchait. Nana criait qu'il fallait le laisser 
l'hpital, parce qu'il finirait par les massacrer toutes les deux.

Le dimanche seulement, Gervaise put se rendre  Sainte-Anne. C'tait
un vrai voyage. Heureusement, l'omnibus du boulevard Rochechouart  la
Glacire passait prs de l'asile. Elle descendit rue de la Sant, elle
acheta deux oranges pour ne pas entrer les mains vides. Encore un
monument, avec des cours grises, des corridors interminables, une
odeur de vieux remdes rances, qui n'inspirait pas prcisment la
gaiet. Mais, quand on l'eut fait entrer dans une cellule, elle fut
toute surprise de voir Coupeau presque gaillard. Il tait justement
sur le trne, une caisse de bois trs propre, qui ne rpandait pas la
moindre odeur; et ils rirent de ce qu'elle le trouvait en fonction,
son trou de balle au grand air. N'est-ce pas? on sait bien ce que
c'est qu'un malade. Il se carrait l-dessus comme un pape, avec son
bagou d'autrefois. Oh! il allait mieux, puisque a reprenait son
cours.

--Et la fluxion? demanda la blanchisseuse.

--Emballe! rpondit-il. Ils m'ont retir a avec la main. Je tousse
encore un peu, mais c'est la fin du ramonage.

Puis, au moment de quitter le trne pour se refourrer dans son lit, il
rigola de nouveau.

--T'as le nez solide, t'as pas peur de prendre une prise, toi!

Et ils s'gayrent davantage. Au fond, ils avaient de la joie. C'tait
par manire de se tmoigner leur contentement sans faire de phrases,
qu'ils plaisantaient ainsi ensemble sur la plus fine. Il faut avoir eu
des malades pour connatre le plaisir qu'on prouve  les revoir bien
travailler de tous les cts.

Quand il fut dans son lit, elle lui donna les deux oranges, ce qui lui
causa un attendrissement. Il redevenait gentil, depuis qu'il buvait de
la tisane et qu'il ne pouvait plus laisser son coeur sur les comptoirs
des mastroquets. Elle finit par oser lui parler de son coup de
marteau, surprise de l'entendre raisonner comme au bon temps.

--Ah! oui, dit-il en se blaguant lui-mme, j'ai joliment rabch!...
Imagine-toi, je voyais des rats, je courais  quatre pattes pour leur
mettre un grain de sel sous la queue. Et toi, tu m'appelais, des
hommes voulaient t'y faire passer. Enfin, toutes sortes de btises,
des revenants en plein jour... Oh! je me souviens trs bien, la
caboche est encore solide... A prsent, c'est fini, je rvasse en
m'endormant, j'ai des cauchemars, mais tout le monde a des cauchemars.

Gervaise resta prs de lui jusqu'au soir. Quand l'interne vint,  la
visite de six heures, il lui fit tendre les mains; elles ne
tremblaient presque plus,  peine un frisson qui agitait le bout des
doigts. Cependant, comme la nuit tombait, Coupeau fut peu  peu pris
d'une inquitude. Il se leva deux fois sur son sant, regardant par
terre, dans les coins d'ombre de la pice. Brusquement, il allongea le
bras et parut craser une bte contre le mur.

--Qu'est-ce donc? demanda Gervaise, effraye.

--Les rats, les rats, murmura-t-il.

Puis, aprs un silence, glissant au sommeil, il se dbattit, en
lchant des mots entrecoups.

--Nom de Dieu! ils me trouent la pelure!... Oh! les sales btes!...
Tiens bon! serre tes jupes! mfie-toi du salopiaud, derrire toi!...
Sacr tonnerre, la voil culbute, et ces mufes qui rigolent!... Tas
de mufes! tas de fripouilles! tas de brigands!

Il lanait des claques dans le vide, tirait sa couverture, la roulait
en tapon contre sa poitrine, comme pour la protger contre les
violences des hommes barbus qu'il voyait. Alors, un gardien tant
accouru, Gervaise se retira, toute glace par cette scne. Mais,
lorsqu'elle revint, quelques jours plus tard, elle trouva Coupeau
compltement guri. Les cauchemars eux-mmes s'en taient alls; il
avait un sommeil d'enfant, il dormait ses dix heures sans bouger un
membre. Aussi permit-on  sa femme de l'emmener. Seulement, l'interne
lui dit  la sortie les bonnes paroles d'usage, en lui conseillant de
les mditer. S'il recommenait  boire, il retomberait et finirait par
y laisser sa peau. Oui, a dpendait uniquement de lui. Il avait vu
comme on redevenait gaillard et gentil, quand on ne se solait pas. Eh
bien! il devait continuer  la maison sa vie sage de Sainte-Anne,
s'imaginer qu'il tait sous clef et que les marchands de vin
n'existaient plus.

--Il a raison, ce monsieur, dit Gervaise dans l'omnibus qui les
ramenait rue de la Goutte-d'Or.

--Sans doute qu'il a raison, rpondit Coupeau.

Puis, aprs avoir song une minute, il reprit:

--Oh! tu sais, un petit verre par-ci par-l, a ne peut pourtant pas
tuer un homme, a fait digrer.

Et, le soir mme, il but un petit verre de cric, pour la digestion.
Pendant huit jours, il se montra cependant assez raisonnable. Il tait
trs traqueur au fond, il ne se souciait pas de finir  Bictre. Mais
sa passion l'emportait, le premier petit verre le conduisait malgr
lui  un deuxime,  un troisime,  un quatrime; et, ds la fin de
la quinzaine, il avait repris sa ration ordinaire, sa chopine de
tord-boyaux par jour. Gervaise, exaspre, aurait cogn. Dire qu'elle
tait assez bte pour avoir rv de nouveau une vie honnte, quand
elle l'avait vu dans tout son bon sens  l'asile! Encore une heure de
joie envole, la dernire bien sr! Oh! maintenant, puisque rien ne
pouvait le corriger, pas mme la peur de sa crevaison prochaine, elle
jurait de ne plus se gner; le mnage irait  la six-quatre-deux, elle
s'en battait l'oeil; et elle parlait de prendre, elle aussi, du
plaisir o elle en trouverait. Alors, l'enfer recommena, une vie
enfonce davantage dans la crotte, sans coin d'espoir ouvert sur une
meilleure saison. Nana, quand son pre l'avait gifle, demandait
furieusement pourquoi cette rosse n'tait pas reste  l'hpital. Elle
attendait de gagner de l'argent, disait-elle, pour lui payer de
l'eau-de-vie et le faire crever plus vite. Gervaise, de son ct, un
jour que Coupeau regrettait leur mariage, s'emporta. Ah! elle lui
avait apport la resuce des autres, ah! elle s'tait fait ramasser
sur le trottoir, en l'enjlant par ses mines de rosire! Nom d'un
chien! il ne manquait pas d'aplomb! Autant de paroles, autant de
menteries. Elle ne voulait pas de lui. voil la vrit. Il se tranait
 ses pieds pour la dcider, pendant qu'elle lui conseillait de bien
rflchir. Et si c'tait  refaire, comme elle dirait non! elle se
laisserait plutt couper un bras. Oui, elle avait vu la lune, avant
lui; mais une femme qui a vu la lune et qui est travailleuse, vaut
mieux qu'un faignant d'homme qui salit son honneur et celui de sa
famille dans tous les mannezingues. Ce jour-l, pour la premire fois,
chez les Coupeau, on se flanqua une vole en rgle, on se tapa mme si
dur, qu'un vieux parapluie et le balai furent casss.

Et Gervaise tint parole. Elle s'avachit encore; elle manquait
l'atelier plus souvent, jacassait des journes entires, devenait
molle comme une chiffe  la besogne. Quand une chose lui tombait des
mains, a pouvait bien rester par terre, ce n'tait pas elle qui se
serait baisse pour la ramasser. Les ctes lui poussaient en long.
Elle voulait sauver son lard. Elle en prenait  son aise et ne donnait
plus un coup de balai que lorsque les ordures manquaient de la faire
tomber. Les Lorilleux, maintenant, affectaient de se boucher le nez,
en passant devant sa chambre; une vraie poison, disaient-ils. Eux,
vivaient en sournois, au fond du corridor, se garant de toutes ces
misres qui piaulaient dans ce coin de la maison, s'enfermant pour ne
pas avoir  prter des pices de vingt sous. Oh! des bons coeurs, des
voisins joliment obligeants! oui, c'tait le chat! On n'avait qu'
frapper et  demander du feu, ou une pince de sel, ou une carafe
d'eau, on tait sr de recevoir tout de suite la porte sur le nez.
Avec a, des langues de vipre. Ils criaient qu'ils ne s'occupaient
jamais des autres, quand il tait question de secourir leur prochain;
mais ils s'en occupaient du matin au soir, ds qu'il s'agissait de
mordre le monde  belles dents. Le verrou pouss, une couverture
accroche pour boucher les fentes et le trou de la serrure, ils se
rgalaient de potins, sans quitter leurs fils d'or une seconde. La
dgringolade de la Banban surtout les faisait ronronner la journe
entire, comme des matous qu'on caresse. Quelle dche, quel
dcatissage, mes amis! Ils la guettaient aller aux provisions et
rigolaient du tout petit morceau de pain qu'elle rapportait sous son
tablier. Ils calculaient les jours o elle dansait devant le buffet.
Ils savaient, chez elle, l'paisseur de la poussire, le nombre
d'assiettes sales laisses en plan, chacun des abandons croissants de
la misre et de la paresse. Et ses toilettes donc, des guenilles
dgotantes qu'une chiffonnire n'aurait pas ramasses! Dieu de Dieu!
il pleuvait drlement sur sa mercerie,  cette belle blonde, cette
cato qui tortillait tant son derrire, autrefois, dans sa belle
boutique bleue. Voil o menaient l'amour de la fripe, les lichades et
les gueuletons. Gervaise, qui se doutait de la faon dont ils
l'arrangeaient, tait ses souliers, collait son oreille contre leur
porte; mais la couverture l'empchait d'entendre. Elle les surprit
seulement un jour en train de l'appeler la grand'ttasse, parce
que sans doute son devant de gilet tait un peu fort, malgr la
mauvaise nourriture qui lui vidait la peau. D'ailleurs, elle les avait
quelque part; elle continuait  leur parler, pour viter les
commentaires, n'attendant de ces salauds que des avanies, mais n'ayant
mme plus la force de leur rpondre et de les lcher l comme un
paquet de sottises. Et puis, zut! elle demandait son plaisir, rester
en tas, tourner ses pouces, bouger quand il s'agissait de prendre du
bon temps, pas davantage.

Un samedi, Coupeau lui avait promis de la mener au Cirque. Voir des
dames galoper sur des chevaux et sauter dans des ronds de papier,
voil au moins qui valait la peine de se dranger. Coupeau justement
venait de faire une quinzaine, il pouvait se fendre de quarante sous;
et mme ils devaient manger tous les deux dehors, Nana ayant  veiller
trs tard ce soir-l chez son patron pour une commande presse. Mais,
 sept heures, pas de Coupeau;  huit heures, toujours personne.
Gervaise tait furieuse. Son solard fricassait pour sr la quinzaine
avec les camarades, chez les marchands de vin du quartier. Elle avait
lav un bonnet, et s'escrimait, depuis le matin, sur les trous d'une
vieille robe, voulant tre prsentable. Enfin, vers neuf heures,
l'estomac vide, bleue de colre, elle se dcida  descendre, pour
chercher Coupeau dans les environs.

--C'est votre mari que vous demandez? lui cria madame Boche, en
l'apercevant la figure  l'envers. Il est chez le pre Colombe. Boche
vient de prendre des cerises avec lui.

Elle dit merci. Elle fila raide sur le trottoir, en roulant l'ide de
sauter aux yeux de Coupeau. Une petite pluie fine tombait, ce qui
rendait la promenade encore moins amusante. Mais, quand elle fut
arrive devant l'Assommoir, la peur de la danser elle-mme, si elle
taquinait son homme, la calma brusquement et la rendit prudente. La
boutique flambait, son gaz allum, les flammes blanches comme des
soleils, les fioles et les bocaux illuminant les murs de leurs verres
de couleur. Elle resta l un instant, l'chine tendue, l'oeil
applique contre la vitre, entre deux bouteilles de l'talage, 
guigner Coupeau, dans le fond de la salle; il tait assis avec des
camarades, autour d'une petite table de zinc, tous vagues et bleuis
par la fume des pipes; et, comme on ne les entendait pas gueuler, a
faisait un drle d'effet de les voir se dmancher, le menton en avant,
les yeux sortis de la figure. tait-il Dieu possible que des hommes
pussent lcher leurs femmes et leur chez eux pour s'enfermer ainsi
dans un trou o ils touffaient! La pluie lui dgouttait le long du
cou; elle se releva, elle s'en alla sur le boulevard extrieur,
rflchissant, n'osant pas entrer. Ah bien! Coupeau l'aurait joliment
reue, lui qui ne voulait pas tre relanc! Puis, vrai, a ne lui
semblait gure la place d'une femme honnte. Cependant, sous les
arbres tremps, un lger frisson la prenait, et elle songeait,
hsitante encore, qu'elle tait pour sr en train de pincer quelque
bonne maladie. Deux fois, elle retourna se planter devant la vitre,
son oeil coll de nouveau, vexe de retrouver ces sacrs pochards 
couvert, toujours gueulant et buvant. Le coup de lumire de
l'Assommoir se refltait dans les flaques des pavs, o la pluie
mettait un frmissement de petits bouillons. Elle se sauvait, elle
pataugeait l-dedans, ds que la porte s'ouvrait et retombait, avec le
claquement de ses bandes de cuivre. Enfin, elle s'appela trop bte,
elle poussa la porte et marcha droit  la table de Coupeau. Aprs
tout, n'est-ce pas? c'tait son mari qu'elle venait demander; et elle
y tait autorise, puisqu'il avait promis, ce soir-l, de la mener au
Cirque. Tant pis! elle n'avait pas envie de fondre comme un pain de
savon, sur le trottoir.

--Tiens! c'est toi, la vieille! cria le zingueur, qu'un ricanement
tranglait. Ah! elle est farce, par exemple!... Hein? pas vrai, elle
est farce!

Tous riaient, Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade, Bec-Sal, dit
Boit-sans-Soif. Oui, a leur semblait farce; et ils n'expliquaient pas
pourquoi. Gervaise restait debout, un peu tourdie. Coupeau lui
paraissant trs gentil, elle se risqua  dire:

--Tu sais, nous allons l-bas. Faut nous cavaler. Nous arriverons
encore  temps pour voir quelque chose.

--Je ne peux pas me lever, je suis coll, oh! sans blague, reprit
Coupeau qui rigolait toujours. Essaye, pour te renseigner; tire-moi le
bras, de toutes tes forces, nom de Dieu! plus fort que a, oh,
hisse!... Tu vois, c'est ce roussin de pre Colombe qui m'a viss sur
sa banquette.

Gervaise s'tait prte  ce jeu; et, quand elle lui lcha le bras,
les camarades trouvrent la blague si bonne, qu'ils se jetrent les
uns sur les autres, braillant et se frottant les paules comme des
nes qu'on trille. Le zingueur avait la bouche fendue par un tel
rire, qu'on lui voyait jusqu'au gosier.

--Fichue bte! dit-il enfin, tu peux bien t'asseoir une minute. On
est mieux l qu' barboter dehors... Eh bien! oui, je ne suis pas
rentr, j'ai eu des affaires. Quand tu feras ton nez, a n'avancera 
rien... Reculez-vous donc, vous autres.

--Si madame voulait accepter mes genoux, a serait plus tendre, dit
galamment Mes-Bottes.

Gervaise, pour ne pas se faire remarquer, prit une chaise et s'assit 
trois pas de la table. Elle regarda ce que buvaient les hommes, du
casse-gueule qui luisait, pareil  de l'or, dans les verres; il y en
avait une petite mare coule sur la table, et Bec-Sal, dit
Boit-sans-Soif, tout en causant, trempait son doigt, crivait un nom
de femme: _Eulalie_, en grosses lettres. Elle trouva Bibi-la-Grillade
joliment ravag, plus maigre qu'un cent de clous. Mes-Bottes avait un
nez qui fleurissait, un vrai dahlia bleu de Bourgogne. Ils taient
trs sales tous les quatre, avec leurs ordures de barbes raides et
pisseuses comme des balais  pot de chambre, talant des guenilles de
blouses, allongeant des pattes noires aux ongles en deuil. Mais, vrai,
on pouvait encore se montrer dans leur socit, car s'ils
gobelottaient depuis six heures, ils restaient tout de mme comme il
faut, juste  ce point o l'on charme ses puces. Gervaise en vit deux
autres devant le comptoir en train de se gargariser, si pafs, qu'ils
se jetaient leur petit verre sous le menton, et imbibaient leur
chemise, en croyant se rincer la dalle. Le gros pre Colombe, qui
allongeait ses bras normes, les porte-respect de son tablissement,
versait tranquillement les tournes. Il faisait trs chaud, la fume
des pipes montait dans la clart aveuglante du gaz, o elle roulait
comme une poussire, noyant les consommateurs d'une bue, lentement
paissie; et, de ce nuage, un vacarme sortait, assourdissant et
confus, des voix casses, des chocs de verre, des jurons et des coups
de poing semblables  des dtonations. Aussi Gervaise avait-elle pris
sa figure en coin de rue, car une pareille vue n'est pas drle pour
une femme, surtout quand elle n'en a pas l'habitude; elle touffait,
les yeux brls, la tte dj alourdie par l'odeur d'alcool qui
s'exhalait de la salle entire. Puis, brusquement, elle eut la
sensation d'un malaise plus inquitant derrire son dos. Elle se
tourna, elle aperut l'alambic, la machine  soler, fonctionnant sous
le vitrage de l'troite cour, avec la trpidation profonde de sa
cuisine d'enfer. Le soir, les cuivres taient plus mornes, allums
seulement sur leur rondeur d'une large toile rouge; et l'ombre de
l'appareil, contre la muraille du fond, dessinait des abominations,
des figures avec des queues, des monstres ouvrant leurs mchoires
comme pour avaler le monde.

--Dis donc, Marie-bon-Bec, ne fais pas ta gueule! cria Coupeau. Tu
sais,  Chaillot les rabat-joie!... Qu'est-ce que tu veux boire?

--Rien, bien sr, rpondit la blanchisseuse. Je n'ai pas dn, moi.

--Eh bien! raison de plus; a soutient, une goutte de quelque chose.

Mais, comme elle ne se dridait pas, Mes-Bottes se montra galant de
nouveau.

--Madame doit aimer les douceurs, murmura-t-il.

--J'aime les hommes qui ne se solent pas, reprit-elle en se fchant.
Oui, j'aime qu'on rapporte sa paie et qu'on soit de parole, quand on a
fait une promesse.

--Ah! c'est a qui te chiffonne! dit le zingueur, sans cesser de
ricaner. Tu veux ta part. Alors, grande cruche, pourquoi refuses-tu
une consommation?... Prends donc, c'est tout bnfice.

Elle le regarda fixement, l'air srieux, avec un pli qui lui
traversait le front d'une raie noire. Et elle rpondit d'une voix
lente:

--Tiens! tu as raison, c'est une bonne ide. Comme a, nous boirons
la monnaie ensemble.

Bibi-la-Grillade se leva pour aller lui chercher un verre d'anisette.
Elle approcha sa chaise, elle s'attabla. Pendant qu'elle sirotait son
anisette, elle eut tout d'un coup un souvenir, elle se rappela la
prune qu'elle avait mange avec Coupeau, jadis, prs de la porte,
lorsqu'il lui faisait la cour. En ce temps-l, elle laissait la sauce
des fruits  l'eau-de-vie. Et, maintenant, voici qu'elle se remettait
aux liqueurs. Oh! elle se connaissait, elle n'avait pas pour deux
liards de volont. On n'aurait eu qu' lui donner une chiquenaude sur
les reins pour l'envoyer faire une culbute dans la boisson. Mme a
lui semblait trs bon, l'anisette, peut-tre un peu trop doux, un peu
coeurant. Et elle suait son verre, en coutant Bec-Sal, dit
Boit-sans-Soif, raconter sa liaison avec la grosse Eulalie, celle qui
vendait du poisson dans la rue, une femme rudement maligne, une
particulire qui le flairait chez les marchands de vin, tout en
poussant sa voiture, le long des trottoirs; les camarades avaient beau
l'avertir et le cacher, elle le pinait souvent, elle lui avait mme,
la veille, envoy une limande par la figure, pour lui apprendre 
manquer l'atelier. Par exemple, a, c'tait drle. Bibi-la-Grillade et
Mes-Bottes, les ctes creves de rire, appliquaient des claques sur
les paules de Gervaise, qui rigolait enfin, comme chatouille et
malgr elle; et ils lui conseillaient d'imiter la grosse Eulalie,
d'apporter ses fers et de repasser les oreilles de Coupeau sur le zinc
des mastroquets.

--Ah bien! merci, cria Coupeau qui retourna le verre d'anisette vid
par sa femme, tu vous pompes joliment a! Voyez donc, la coterie, a
ne lanterne gure.

--Madame redouble? demanda Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif.

Non, elle en avait assez. Elle hsitait pourtant. L'anisette lui
barbouillait le coeur. Elle aurait plutt pris quelque chose de raide
pour se gurir l'estomac. Et elle jetait des regards obliques sur la
machine  soler, derrire elle. Cette sacre marmite, ronde comme un
ventre de chaudronnire grasse, avec son nez qui s'allongeait et se
tortillait, lui soufflait un frisson dans les paules, une peur mle
d'un dsir. Oui, on aurait dit la fressure de mtal d'une grande
gueuse, de quelque sorcire qui lchait goutte  goutte le feu de ses
entrailles. Une jolie source de poison, une opration qu'on aurait d
enterrer dans une cave, tant elle tait effronte et abominable! Mais
a n'empchait pas, elle aurait voulu mettre son nez l dedans,
renifler l'odeur, goter  la cochonnerie, quand mme sa langue brle
aurait d en peler du coup comme une orange.

--Qu'est-ce que vous buvez donc l? demanda-t-elle sournoisement aux
hommes, l'oeil allum par la belle couleur d'or de leurs verres.

--a, ma vieille, rpondit Coupeau, c'est le camphre du papa
Colombe... Fais pas la bte, n'est-ce pas? On va t'y faire goter.

Et lorsqu'on lui eut apport un verre de vitriol, et que sa mchoire
se contracta,  la premire gorge, le zingueur reprit, en se tapant
sur les cuisses:

--Hein! a te rabote le sifflet!... Avale d'une lampe. Chaque
tourne retire un cu de six francs de la poche du mdecin.

Au deuxime verre, Gervaise ne sentit plus la faim qui la tourmentait.
Maintenant, elle tait raccommode avec Coupeau, elle ne lui en
voulait plus de son manque de parole. Ils iraient au Cirque une autre
fois; ce n'tait pas si drle, des faiseurs de tours qui galopaient
sur des chevaux. Il ne pleuvait pas chez le pre Colombe, et si la
paie fondait dans le fil-en-quatre, on se la mettait sur le torse au
moins, on la buvait limpide et luisante comme du bel or liquide. Ah!
elle envoyait joliment flter le monde! La vie ne lui offrait pas tant
de plaisirs; d'ailleurs, a lui semblait une consolation d'tre de
moiti dans le nettoyage de la monnaie. Puisqu'elle tait bien,
pourquoi donc ne serait-elle pas reste? On pouvait tirer le canon,
elle n'aimait plus bouger, quand elle avait fait son tas. Elle
mijotait dans une bonne chaleur, son corsage coll  son dos, envahie
d'un bien-tre qui lui engourdissait les membres. Elle rigolait toute
seule, les coudes sur la table, les yeux perdus, trs amuse par deux
clients, un gros mastoc et un nabot,  une table voisine, en train de
s'embrasser comme du pain, tant ils taient gris. Oui, elle riait 
l'Assommoir,  la pleine lune du pre Colombe, une vraie vessie de
saindoux, aux consommateurs fumant leur brle-gueule, criant et
crachant, aux grandes flammes du gaz qui allumaient les glaces et les
bouteilles de liqueur. L'odeur ne la gnait plus; au contraire, elle
avait des chatouilles dans le nez, elle trouvait que a sentait bon;
ses paupires se fermaient un peu, tandis qu'elle respirait
trs-court, sans touffement, gotant la jouissance du lent sommeil
dont elle tait prise. Puis, aprs son troisime petit verre, elle
laissa tomber son menton sur ses mains, elle ne vit plus que Coupeau
et les camarades; et elle demeura nez  nez avec eux, tout prs, les
joues chauffes par leur haleine, regardant leurs barbes sales, comme
si elle en avait compt les poils. Ils taient trs-sols,  cette
heure. Mes-Bottes bavait, la pipe aux dents, de l'air muet et grave
d'un boeuf assoupi. Bibi-la-Grillade racontait une histoire, la faon
dont il vidait un litre d'un trait, en lui fichant un tel baiser  la
rgalade, qu'on lui voyait le derrire. Cependant, Bec-Sal, dit
Boit-sans-Soif, tait all chercher le tourniquet sur le comptoir et
jouait des consommations avec Coupeau.

--Deux cents!.. T'es rupin, tu amnes les gros numros  tous coups.

La plume du tourniquet grinait, l'image de la Fortune, une grande
femme rouge, place sous un verre, tournait et ne mettait plus au
milieu qu'une tache ronde, pareille  une tache de vin.

--Trois cent cinquante!... T'as donc march dedans, bougre de lascar!
Ah! zut! je ne joue plus!

Et Gervaise s'intressait au tourniquet. Elle soiffait  tirelarigot,
et appelait Mes-Bottes mon fiston. Derrire elle, la machine 
soler fonctionnait toujours, avec son murmure de ruisseau souterrain;
et elle dsesprait de l'arrter, de l'puiser, prise contre elle
d'une colre sombre, ayant des envies de sauter sur le grand alambic
comme sur une bte, pour le taper  coups de talon et lui crever le
ventre. Tout se brouillait, elle voyait la machine remuer, elle se
sentait prise par ses pattes de cuivre, pendant que le ruisseau
coulait maintenant au travers de son corps.

Puis, la salle dansa, avec les becs de gaz qui filaient comme des
toiles. Gervaise tait poivre. Elle entendait une discussion furieuse
entre Bec-Sal, dit Boit-sans-Soif, et cet enclou de pre Colombe. En
voil un voleur de patron qui marquait  la fourchette! On n'tait
pourtant pas  Bondy. Mais, brusquement, il y eut une bousculade, des
hurlements, un vacarme de tables renverses. C'tait le pre Colombe
qui flanquait la socit dehors, sans se gner, en un tour de main.
Devant la porte, on l'engueula, on l'appela fripouille. Il pleuvait
toujours, un petit vent glac soufflait. Gervaise perdit Coupeau, le
retrouva et le perdit encore. Elle voulait rentrer, elle ttait les
boutiques pour reconnatre son chemin. Cette nuit soudaine l'tonnait
beaucoup. Au coin de la rue des Poissonniers, elle s'assit dans le
ruisseau, elle se crut au lavoir. Toute l'eau qui coulait lui tournait
la tte et la rendait trs malade. Enfin, elle arriva, elle fila raide
devant la porte des concierges, chez lesquels elle vit parfaitement
les Lorilleux et les Poisson attabls, qui firent des grimaces de
dgot en l'apercevant dans ce bel tat.

Jamais elle ne sut comment elle avait mont les six tages. En haut,
au moment o elle prenait le corridor, la petite Lalie, qui entendait
son pas, accourut, les bras ouverts dans un geste de caresse, riant et
disant:

--Madame Gervaise, papa n'est pas rentr, venez donc voir dormir mes
enfants.... Oh! ils sont gentils!

Mais, en face du visage hbt de la blanchisseuse, elle recula et
trembla. Elle connaissait ce souffle d'eau-de-vie, ces yeux ples,
cette bouche convulse. Alors, Gervaise passa en trbuchant, sans dire
un mot, pendant que la petite, debout sur le seuil de sa porte, la
suivait de son regard noir, muet et grave.



XI


Nana grandissait, devenait garce. A quinze ans, elle avait pouss
comme un veau, trs blanche de chair, trs grasse, si dodue mme qu'on
aurait dit une pelote. Oui, c'tait a, quinze ans, toutes ses dents
et pas de corset. Une vraie frimousse de margot, trempe dans du lait,
une peau veloute de pche, un nez drle, un bec rose, des quinquets
luisants auxquels les hommes avaient envie d'allumer leur pipe. Son
tas de cheveux blonds, couleur d'avoine frache, semblait lui avoir
jet de la poudre d'or sur les tempes, des taches de rousseur, qui lui
mettaient l une couronne de soleil. Ah! une jolie ppe, comme
disaient les Lorilleux, une morveuse qu'on aurait encore d moucher et
dont les grosses paules avaient les rondeurs pleines, l'odeur mre
d'une femme faite.

Maintenant, Nana ne fourrait plus des boules de papier dans son
corsage. Des nichons lui taient venus, une paire de nichons de satin
blanc tout neufs. Et a ne l'embarrassait gure, elle aurait voulu en
avoir plein les bras, elle rvait des ttais de nounou, tant la
jeunesse est gourmande et inconsidre. Ce qui la rendait surtout
friande, c'tait une vilaine habitude qu'elle avait prise de sortir un
petit bout de sa langue entre ses quenottes blanches. Sans doute, en
se regardant dans les glaces, elle s'tait trouve gentille ainsi.
Alors, tout le long de la journe, pour faire la belle, elle tirait la
langue.

--Cache donc ta menteuse! lui criait sa mre.

Et il fallait souvent que Coupeau s'en mlt, tapant du poing,
gueulant avec des jurons:

--Veux-tu bien rentrer ton chiffon rouge!

Nana se montrait trs coquette. Elle ne se lavait pas toujours les
pieds, mais elle prenait ses bottines si troites, qu'elle souffrait
le martyre dans la prison de Saint-Crpin; et si on l'interrogeait, en
la voyant devenir violette, elle rpondait qu'elle avait des coliques,
pour ne pas confesser sa coquetterie. Quand le pain manquait  la
maison, il lui tait difficile de se pomponner. Alors, elle faisait
des miracles, elle rapportait des rubans de l'atelier, elle
s'arrangeait des toilettes, des robes sales couvertes de noeuds et de
bouffettes. L't tait la saison de ses triomphes. Avec une robe de
percale de six francs, elle passait tous ses dimanches, elle
emplissait le quartier de la Goutte-d'Or de sa beaut blonde. Oui, on
la connaissait des boulevards extrieurs aux fortifications, et de la
chausse de Clignancourt  la grande rue de la Chapelle. On l'appelait
la petite poule, parce qu'elle avait vraiment la chair tendre et
l'air frais d'une poulette.

Une robe surtout lui alla  la perfection. C'tait une robe blanche 
pois roses, trs simple, sans garniture aucune. La jupe, un peu
courte, dgageait ses pieds; les manches, largement ouvertes et
tombantes, dcouvraient ses bras jusqu'aux coudes; l'encolure du
corsage, qu'elle ouvrait en coeur avec des pingles, dans un coin noir
de l'escalier, pour viter les calottes du pre Coupeau, montrait la
neige de son cou et l'ombre dore de sa gorge. Et rien autre, rien
qu'un ruban ros nou autour de ses cheveux blonds, un ruban dont les
bouts s'envolaient sur sa nuque. Elle avait l dedans une fracheur de
bouquet. Elle sentait bon la jeunesse, le nu de l'enfant et de la
femme.

Les dimanches furent pour elle,  cette poque, des journes de
rendez-vous avec la foule, avec tous les hommes qui passaient et qui
la reluquaient. Elle les attendait la semaine entire, chatouille de
petits dsirs, touffant, prise d'un besoin de grand air, de promenade
au soleil, dans la cohue du faubourg endimanch. Ds le matin, elle
s'habillait, elle restait des heures en chemise devant le morceau de
glace accroch au-dessus de la commode; et, comme toute la maison
pouvait la voir par la fentre, sa mre se fchait, lui demandait si
elle n'avait pas bientt fini de se promener en panais. Mais, elle,
tranquille, se collait des accroche-coeur sur le front avec de l'eau
sucre, recousait les boutons de ses bottines ou faisait un point  sa
robe, les jambes nues, la chemise glisse des paules, dans le
dsordre de ses cheveux bouriffs. Ah! elle tait chouette, comme a!
disait le pre Coupeau, qui ricanait et la blaguait; une vraie
Madeleine-la-Dsole! Elle aurait pu servir de femme sauvage et se
montrer pour deux sous. Il lui criait: Cache donc ta viande, que je
mange mon pain! Et elle tait adorable, blanche et fine sous le
dbordement de sa toison blonde, rageant si fort que sa peau en
devenait rose, n'osant rpondre  son pre et cassant son fil entre
ses dents, d'un coup sec et furieux, qui secouait d'un frisson sa
nudit de belle fille.

Puis, aussitt aprs le djeuner, elle filait, elle descendait dans la
cour. La paix chaude du dimanche endormait la maison; en bas, les
ateliers taient ferms; les logements billaient par leurs croises
ouvertes, montraient des tables dj mises pour le soir, qui
attendaient les mnages, en train de gagner de l'apptit sur les
fortifications; une femme, au troisime, employait la journe  laver
sa chambre, roulant son lit, bousculant ses meubles, chantant pendant
des heures la mme chanson, sur un ton doux et pleurard. Et, dans le
repos des mtiers, au milieu de la cour vide et sonore, des parties de
volant s'engageaient entre Nana, Pauline et d'autres grandes filles.
Elles taient cinq ou six, pousses ensemble, qui devenaient les
reines de la maison et se partageaient les oeillades des messieurs.
Quand un homme traversait la cour, des rires flts montaient, les
froufrous de leurs jupes amidonnes passaient comme un coup de vent.
Au-dessus d'elles, l'air des jours de fte flambait, brlant et lourd,
comme amolli de paresse et blanchi par la poussire des promenades.

Mais les parties de volants n'taient qu'une frime pour s'chapper.
Brusquement, la maison tombait  un grand silence. Elles venaient de
se glisser dans la rue et de gagner les boulevards extrieurs. Alors,
toutes les six, se tenant par les bras, occupant la largeur des
chausses, s'en allaient, vtues de clair, avec leurs rubans nous
autour de leurs cheveux nus. Les yeux vifs, coulant de minces regards
par le coin pinc des paupires, elles voyaient tout, elles
renversaient le cou pour rire, en montrant le gras du menton. Dans les
gros clats de gaiet, lorsqu'un bossu passait ou qu'une vieille femme
attendait son chien au coin des bornes, leur ligne se brisait, les
unes restaient en arrire, tandis que les autres les tiraient
violemment; et elles balanaient les hanches, se pelotonnaient, se
dgingandaient, histoire d'attrouper le monde et de faire craquer leur
corsage sous leurs formes naissantes. La rue tait  elles; elles y
avaient grandi, en relevant leurs jupes le long des boutiques; elles
s'y retroussaient encore jusqu'aux cuisses, pour rattacher leurs
jarretires. Au milieu de la foule lente et blme, entre les arbres
grles des boulevards, leur dbandade courait ainsi, de la barrire
Rochechouart  la barrire Saint-Denis, bousculant les gens, coupant
les groupes en zigzag, se retournant et lchant des mots dans les
fuses de leurs rires. Et leurs robes envoles laissaient, derrire
elles, l'insolence de leur jeunesse; elles s'talaient en plein air,
sous la lumire crue, d'une grossiret ordurire de voyoux,
dsirables et tendres comme des vierges qui reviennent du bain, la
nuque trempe.

Nana prenait le milieu, avec sa robe rose, qui s'allumait dans le
soleil. Elle donnait le bras  Pauline, dont la robe, des fleurs
jaunes sur un fond blanc, flambait aussi, pique de petites flammes.
Et comme elles taient les plus grosses toutes les deux, les plus
femmes et les plus effrontes, elles menaient la bande, elles se
rengorgeaient sous les regards et les compliments. Les autres, les
gamines, faisaient des queues  droite et  gauche, en tchant de
s'enfler pour tre prises au srieux. Nana et Pauline avaient, dans le
fond, des plans trs compliqus de ruses coquettes. Si elles couraient
 perdre haleine, c'tait histoire de montrer leurs bas blancs et de
faire flotter les rubans de leurs chignons. Puis, quand elles
s'arrtaient, en affectant de suffoquer, la gorge renverse et
palpitante, on pouvait chercher, il y avait bien sr par l une de
leurs connaissances, quelque garon du quartier; et elles marchaient
languissamment alors, chuchotant et riant entre elles, guettant, les
yeux en dessous. Elles se cavalaient surtout pour ces rendez-vous du
hasard, au milieu des bousculades de la chausse. De grands garons
endimanchs, en veste et en chapeau rond, les retenaient un instant au
bord du ruisseau,  rigoler et  vouloir leur pincer la taille. Des
ouvriers de vingt ans, dbraills dans des blouses grises, causaient
lentement avec elles, les bras croiss, leur soufflant au nez la fume
de leurs brle-gueule. a ne tirait pas  consquence, ces gamins
avaient pouss en mme temps qu'elles sur le pav. Mais, dans le
nombre, elles choisissaient dj. Pauline rencontrait toujours un des
fils de madame Gaudron, un menuisier de dix-sept ans, qui lui payait
des pommes. Nana apercevait du bout d'une avenue  l'autre Victor
Fauconnier, le fils de la blanchisseuse, avec lequel elle s'embrassait
dans les coins noirs. Et a n'allait pas plus loin, elles avaient trop
de vice pour faire une btise sans savoir. Seulement, on en disait de
raides.

Puis, quand le soleil tombait, la grande joie de ces mtines tait de
s'arrter aux faiseurs de tours. Des escamoteurs, des hercules
arrivaient, qui talaient sur la terre de l'avenue un tapis mang
d'usure. Alors, les badauds s'attroupaient, un cercle se formait,
tandis que le saltimbanque, au milieu, jouait des muscles dans son
maillot fan. Nana et Pauline restaient des heures debout, au plus
pais de la foule. Leurs belles robes fraches s'crasaient entre les
paletots et les bourgerons sales. Leurs bras nus, leur cou nu, leurs
cheveux nus, s'chauffaient sous les baleines empestes, dans une
odeur de vin et de sueur. Et elles riaient, amuses, sans un dgot,
plus ross et comme sur leur fumier naturel. Autour d'elles, les gros
mots partaient, des ordures toutes crues, des rflexions d'hommes
sols. C'tait leur langue, elles savaient tout, elles se retournaient
avec un sourire, tranquilles d'impudeur, gardant la pleur dlicate de
leur peau de satin.

La seule chose qui les contrariait tait de rencontrer leurs pres,
surtout quand ils avaient bu. Elles veillaient et s'avertissaient.

--Dis donc, Nana, criait tout d'un coup Pauline, voil le pre
Coupeau!

--Ah bien! il n'est pas poivre, non, c'est que je tousse! disait Nana
embte. Moi, je m'esbigne, vous savez! Je n'ai pas envie qu'il secoue
mes puces... Tiens! il a piqu une tte! Dieu de Dieu, s'il pouvait se
casser la gueule!

D'autres fois, lorsque Coupeau arrivait droit sur elle, sans lui
laisser le temps de se sauver, elle s'accroupissait, elle murmurait:

--Cachez-moi donc, vous autres!... Il me cherche, il a promis de
m'enlever le ballon, s'il me pinait encore  traner ma peau.

Puis, lorsque l'ivrogne les avait dpasses, elle se relevait, et
toutes le suivaient en pouffant de rire. Il la trouvera! il ne la
trouvera pas! C'tait un vrai jeu de cache-cache. Un jour pourtant,
Boche tait venu chercher Pauline par les deux oreilles, et Coupeau
avait ramen Nana  coups de pied au derrire.

Le jour baissait, elles faisaient un dernier tour de balade, elles
rentraient dans le crpuscule blafard, au milieu de la foule reinte.
La poussire de l'air s'tait paissie, et plissait le ciel lourd.
Rue de la Goutte-d'Or, on aurait dit un coin de province, avec les
commres sur les portes, des clats de voix coupant le silence tide
du quartier vide de voitures. Elles s'arrtaient un instant dans la
cour, reprenaient les raquettes, tchaient de faire croire qu'elles
n'avaient pas boug de l. Et elles remontaient chez elles, en
arrangeant une histoire, dont elles ne se servaient souvent pas,
lorsqu'elles trouvaient leurs parents trop occups  s'allonger des
gifles, pour une soupe mal sale ou pas assez cuite.

Maintenant, Nana tait ouvrire, elle gagnait quarante sous chez
Titreville, la maison de la rue du Caire o elle avait fait son
apprentissage. Les Coupeau ne voulaient pas la changer, pour qu'elle
restt sous la surveillance de madame Lerat, qui tait premire dans
l'atelier depuis dix ans. Le matin, pendant que la mre regardait
l'heure au coucou, la petite partait toute seule, l'air gentil, serre
aux paules par sa vieille robe noire trop troite et trop courte; et
madame Lerat tait charge de constater l'heure de son arrive,
qu'elle disait ensuite  Gervaise. On lui donnait vingt minutes pour
aller de la rue de la Goutte-d'Or  la rue du Caire, ce qui tait
suffisant, car ces tortillons de filles ont des jambes de cerf. Des
fois, elle arrivait juste, mais si rouge, si essouffle, qu'elle
venait bien sr de dgringoler de la barrire en dix minutes, aprs
avoir mus en chemin. Le plus souvent, elle avait sept minutes, huit
minutes de retard; et, jusqu'au soir, elle se montrait trs cline
pour sa tante, avec des yeux suppliants, tchant ainsi de la toucher
et de l'empcher de parler. Madame Lerat, qui comprenait la jeunesse,
mentait aux Coupeau, mais en sermonnant Nana dans des bavardages
interminables, o elle parlait de sa responsabilit et des dangers
qu'une jeune fille courait sur le pav de Paris. Ah! Dieu de Dieu! la
poursuivait-on assez elle-mme! Elle couvait sa nice de ses yeux
allums de continuelles proccupations polissonnes, elle restait tout
chauffe  l'ide de garder et de mijoter l'innocence de ce pauvre
petit chat.

--Vois-tu, lui rptait-elle, il faut tout me dire. Je suis trop
bonne pour toi, je n'aurais plus qu' me jeter  la Seine, s'il
t'arrivait un malheur... Entends-tu, mon petit chat, si des hommes te
parlaient, il faudrait tout me rpter, tout, sans oublier un mot...
Hein? on ne t'a encore rien dit, tu me le jures?

Nana riait alors d'un rire qui lui pinait drlement la bouche. Non,
non, les hommes ne lui parlaient pas. Elle marchait trop vite. Puis,
qu'est-ce qu'ils lui auraient dit? elle n'avait rien  dmler avec
eux, peut-tre! Et elle expliquait ses retards d'un air de niaise:
elle s'tait arrte pour regarder les images, ou bien elle avait
accompagn Pauline qui savait des histoires. On pouvait la suivre, si
on ne la croyait pas: elle ne quittait mme jamais le trottoir de
gauche; et elle filait joliment, elle devanait toutes les autres
demoiselles, comme une voiture. Un jour,  la vrit, madame Lerat
l'avait surprise, rue du Petit-Carreau, le nez en l'air, riant avec
trois autres tranes de fleuristes, parce qu'un homme se faisait la
barbe,  une fentre; mais la petite s'tait fche, en jurant qu'elle
entrait justement chez le boulanger du coin acheter un pain d'un sou.

--Oh! je veille, n'ayez pas peur, disait la grande veuve aux Coupeau.
Je vous rponds d'elle comme de moi-mme. Si un salaud voulait
seulement la pincer, je me mettrais plutt en travers.

L'atelier, chez Titreville, tait une grande pice  l'entresol, avec
un large tabli pos sur des trteaux, occupant tout le milieu. Le
long des quatre murs vides, dont le papier d'un gris pisseux montrait
le pltre par des raflures, s'allongeaient des tagres encombres de
vieux cartons, de paquets, de modles de rebut oublis l sous une
paisse couche de poussire. Au plafond, le gaz avait pass comme un
badigeon de suie. Les deux fentres s'ouvraient si larges, que les
ouvrires, sans quitter l'tabli, voyaient dfiler le monde sur le
trottoir d'en face.

Madame Lerat, pour donner l'exemple, arrivait la premire. Puis, la
porte battait pendant un quart d'heure, tous les petits bonnichons de
fleuristes entraient  la dbandade, suantes, dcoiffes. Un matin de
juillet, Nana se prsenta la dernire, ce qui d'ailleurs tait assez
dans ses habitudes.

--Ah bien! dit-elle, ce ne sera pas malheureux quand j'aurai voiture!

Et, sans mme ter son chapeau, un caloquet noir qu'elle appelait sa
casquette et qu'elle tait lasse de retaper, elle s'approcha de la
fentre, se pencha  droite et  gauche, pour voir dans la rue.

--Qu'est-ce que tu regardes donc? lui demanda madame Lerat, mfiante.
Est-ce que ton pre t'a accompagne?

--Non, bien sr, rpondit Nana tranquillement. Je ne regarde rien...
Je regarde qu'il fait joliment chaud. Vrai, il y a de quoi vous donner
du mal  vous faire courir ainsi.

La matine fut d'une chaleur touffante. Les ouvrires avaient baiss
les jalousies, entre lesquelles elles mouchardaient le mouvement de la
rue; et elles s'taient enfin mises au travail, ranges des deux cts
de la table, dont madame Lerat occupait seule le haut bout. Elles
taient huit, ayant chacune devant soi son pot  colle, sa pince, ses
outils et sa pelote  gaufrer. Sur l'tabli tranait un fouillis de
fils de fer, de bobines, d'ouate, de papier vert et de papier marron,
de feuilles et de ptales taills dans de la soie, du satin ou du
velours. Au milieu, dans le goulot d'une grande carafe, une fleuriste
avait fourr un petit bouquet de deux sous, qui se fanait depuis la
veille  son corsage.

--Ah! vous ne savez pas, dit Lonie, une jolie brune, en se penchant
sur sa pelote o elle gaufrait des ptales de ros, eh bien! cette
pauvre Caroline est joliment malheureuse avec ce garon qui venait
l'attendre le soir.

Nana, en train de couper de minces bandes de papier vert, s'cria:

--Pardi! un homme qui lui fait des queues tous les jours!

L'atelier fut pris d'une gaiet sournoise, et madame Lerat dut se
montrer svre. Elle pina le nez, en murmurant:

--Tu es propre, ma fille, tu as de jolis mots! Je rapporterai a 
ton pre, nous verrons si a lui plaira.

Nana gonfla les joues, comme si elle retenait un grand rire. Ah bien!
son pre! il en disait d'autres! Mais Lonie, tout d'un coup, souffla
trs bas et trs vite:

--Eh! mfiez-vous! la patronne!

En effet, madame Titreville, une longue femme sche, entrait. Elle se
tenait d'ordinaire en bas, dans le magasin. Les ouvrires la
craignaient beaucoup, parce qu'elle ne plaisantait jamais. Elle fit
lentement le tour de l'tabli, au-dessus duquel maintenant toutes les
nuques restaient penches, silencieuses et actives. Elle traita une
ouvrire de sabot, l'obligea  recommencer une marguerite. Puis, elle
s'en alla de l'air raide dont elle tait venue.

--Houp! houp! rpta Nana, au milieu d'un grognement gnral.

--Mesdemoiselles, vraiment, mesdemoiselles! dit madame Lerat qui
voulut prendre un air de svrit, vous me forcerez  des mesures...

Mais on ne l'coutait pas, on ne la craignait gure. Elle se montrait
trop tolrante, chatouille parmi ces petites qui avaient de la
rigolade plein les yeux, les prenant  part pour leur tirer les vers
du nez sur leurs amants, leur faisant mme les cartes, lorsqu'un bout
de l'tabli tait libre. Sa peau dure, sa carcasse de gendarme
tressautait d'une joie dansante de commre, ds qu'on tait sur le
chapitre de la bagatelle. Elle se blessait seulement des mots crus;
pourvu qu'on n'employt pas les mots crus, on pouvait tout dire.

Vrai! Nana compltait  l'atelier une jolie ducation! Oh! elle avait
des dispositions, bien sr. Mais a l'achevait, la frquentation d'un
tas de filles dj reintes de misre et de vice. On tait l les
unes sur les autres, on se pourrissait ensemble; juste l'histoire des
paniers de pommes, quand il y a des pommes gtes. Sans doute, on se
tenait devant la socit, on vitait de paratre trop rosse de
caractre, trop dgotante d'expressions. Enfin, on posait pour la
demoiselle comme il faut. Seulement,  l'oreille, dans les coins, les
salets marchaient bon train. On ne pouvait pas se trouver deux
ensemble, sans tout de suite se tordre de rire, en disant des
cochonneries. Puis, on s'accompagnait le soir; c'taient alors des
confidences, des histoires  faire dresser les cheveux, qui
attardaient sur les trottoirs les deux gamines, allumes au milieu des
coudoiements de la foule. Et il y avait encore, pour les filles
restes sages comme Nana, un mauvais air  l'atelier, l'odeur de
bastringue et de nuits peu catholiques, apporte par les ouvrires
coureuses, dans leurs chignons mal rattachs, dans leurs jupes si
fripes qu'elles semblaient avoir couch avec. Les paresses molles des
lendemains de noce, les yeux culotts, ce noir des yeux que madame
Lerat appelait honntement les coups de poing de l'amour, les
dhanchements, les voix enroues, soufflaient une perversion au-dessus
de l'tabli, parmi l'clat et la fragilit des fleurs artificielles.
Nana reniflait, se grisait, lorsqu'elle sentait  ct d'elle une
fille qui avait dj vu le loup. Longtemps elle s'tait mise auprs de
la grande Lisa, qu'on disait grosse; et elle coulait des regards
luisants sur sa voisine, comme si elle s'tait attendue  la voir
enfler et clater tout d'un coup. Pour apprendre du nouveau, a
paraissait difficile. La gredine savait tout, avait tout appris sur le
pav de la rue de la Goutte-d'Or. A l'atelier, simplement, elle voyait
faire, il lui poussait peu  peu l'envie et le toupet de faire  son
tour.

--On touffe, murmura-t-elle en s'approchant d'une fentre comme pour
baisser davantage la jalousie.

Mais elle se pencha, regarda de nouveau  droite et  gauche. Au mme
instant, Lonie, qui guettait un homme, arrt sur le trottoir d'en
face, s'cria:

--Qu'est-ce qu'il fait l, ce vieux? Il y a un quart d'heure qu'il
espionne ici.

--Quelque matou, dit madame Lerat. Nana, veux-tu bien venir
t'asseoir! Je t'ai dfendu de rester  la fentre.

Nana reprit les queues de violettes qu'elle roulait, et tout l'atelier
s'occupa de l'homme. C'tait un monsieur bien vtu, en paletot, d'une
cinquantaine d'annes; il avait une face blme, trs srieuse et trs
digne, avec un collier de barbe grise, correctement taill. Pendant
une heure, il resta devant la boutique d'un herboriste, levant les
yeux sur les jalousies de l'atelier. Les fleuristes poussaient des
petits rires, qui s'touffaient dans le bruit de la rue; et elles se
courbaient, trs affaires, au-dessus de l'ouvrage, avec des coups
d'oeil, pour ne pas perdre de vue le monsieur.

--Tiens! fit remarquer Lonie, il a un lorgnon. Oh! c'est un homme
chic... Il attend Augustine, bien sr.

Mais Augustine, une grande blonde laide, rpondit aigrement qu'elle
n'aimait pas les vieux. Et madame Lerat, hochant la tte, murmura avec
son sourire pinc, plein de sous-entendu:

--Vous avez tort, ma chre; les vieux sont plus tendres.

A ce moment, la voisine de Lonie, une petite personne grasse, lui
lcha dans l'oreille une phrase; et Lonie, brusquement, se renversa
sur sa chaise, prise d'un accs de fou rire, se tordant, jetant des
regards vers le monsieur et riant plus fort. Elle bgayait:

--C'est a, oh! c'est a!... Ah! cette Sophie, est-elle sale!

--Qu'est-ce qu'elle a dit? qu'est-ce qu'elle a dit? demandait tout
l'atelier brlant de curiosit.

Lonie essuyait les larmes de ses yeux, sans rpondre. Quand elle fut
un peu calme, elle se remit  gaufrer, en dclarant:

--a ne peut pas se rpter.

On insistait, elle refusait de la tte, reprise par des bouffes de
gaiet. Alors Augustine, sa voisine de gauche, la supplia de le lui
dire tout bas. Et Lonie, enfin, voulut bien le lui dire, les lvres
contre l'oreille. Augustine se renversa, se tordit  son tour. Puis,
elle-mme rpta la phrase, qui courut ainsi d'oreille  oreille, au
milieu des exclamations et des rires touffs. Lorsque toutes
connurent la salet de Sophie, elles se regardrent, elles clatrent
ensemble, un peu rouges et confuses pourtant. Seule, madame Lerat ne
savait pas. Elle tait trs vexe.

--C'est bien mal poli ce que vous faites l, mesdemoiselles,
dit-elle. On ne se parle jamais tout bas, quand il y a du monde...
Quelque indcence, n'est-ce pas? Ah! c'est du propre!

Elle n'osa pourtant pas demander qu'on lui rptt la salet de
Sophie, malgr son envie furieuse de la connatre. Mais, pendant un
instant, le nez baiss, faisant de la dignit, elle se rgala de la
conversation des ouvrires. Une d'elles ne pouvait lcher un mot, le
mot le plus innocent,  propos de son ouvrage par exemple, sans
qu'aussitt les autres y entendissent malice; elles dtournaient le
mot de son sens, lui donnaient une signification cochonne, mettaient
des allusions extraordinaires sous des paroles simples comme
celles-ci: Ma pince est fendue, ou bien: Qui est-ce qui a
fouill dans mon petit pot? Et elles rapportaient tout au monsieur
qui faisait le pied de grue en face, c'tait le monsieur qui arrivait
quand mme au bout des allusions. Ah! les oreilles devaient lui
corner! Elles finissaient par dire des choses trs btes, tant elles
voulaient tre malignes. Mais a ne les empchait pas de trouver ce
jeu-l bien amusant, excites, les yeux fous, allant de plus fort en
plus fort. Madame Lerat n'avait pas  se fcher, on ne disait rien de
cru. Elle-mme les fit toutes se rouler, en demandant:

--Mademoiselle Lisa, mon feu est teint, passez-moi le vtre.

--Ah! le feu de madame Lerat qui est teint! cria l'atelier.

Elle voulut commencer une explication.

--Quand vous aurez mon ge, mesdemoiselles...

Mais on ne l'coutait pas, on parlait d'appeler le monsieur pour
rallumer le feu de madame Lerat.

Dans cette bosse de rires, Nana rigolait, il fallait voir! Aucun mot 
double entente ne lui chappait. Elle en lchait, elle-mme de raides,
en les appuyant du menton, rengorge et crevant d'aise. Elle tait
dans le vice comme un poisson dans l'eau. Et elle roulait trs bien
ses queues de violettes, tout en se tortillant sur sa chaise. Oh! un
chic patant, pas mme le temps de rouler une cigarette. Rien que le
geste de prendre une mince bande de papier vert, et allez-y! le papier
filait et enveloppait le laiton; puis, une goutte de gomme en haut
pour coller, c'tait fait, c'tait un brin de verdure frais et
dlicat, bon  mettre sur les appas des dames. Le chic tait dans les
doigts, dans ces doigts minces de gourgandine, qui semblaient
dsosss, souples et clins. Elle n'avait pu apprendre que a du
mtier. On lui donnait  faire toutes les queues de l'atelier, tant
elle les faisait bien.

Cependant, le monsieur du trottoir d'en face s'en tait all.
L'atelier se calmait, travaillait dans la grosse chaleur. Quand sonna
midi, l'heure du djeuner, toutes se secourent. Nana, qui s'tait
prcipite vers la fentre, leur cria qu'elle allait descendre faire
les commissions, si elles voulaient. Et Lonie lui commanda deux sous
de crevettes, Augustine un cornet de pommes de terre frites, Lisa une
botte de radis, Sophie une saucisse. Puis, comme elle descendait,
madame Lerat qui, trouvait drle son amour pour la fentre, ce
jour-l, dit en la rattrapant de ses grandes jambes:

--Attends donc, je vais avec toi, j'ai besoin de quelque chose.

Mais voil que, dans l'alle, elle aperut le monsieur plant comme un
cierge, en train de jouer de la prunelle avec Nana! La petite devint
trs rouge. Sa tante lui prit le bras d'une secousse, la ft trotter
sur le pav, tandis que le particulier embotait le pas. Ah! le matou
venait pour Nana! Eh bien! c'tait gentil,  quinze ans et demi, de
traner ainsi des hommes  ses jupes! Et madame Lerat, vivement, la
questionnait. Oh! mon Dieu! Nana ne savait pas; il la suivait depuis
cinq jours seulement, elle ne pouvait plus mettre le nez dehors, sans
le rencontrer dans ses jambes; elle le croyait dans le commerce, oui,
un fabricant de boutons en os. Madame Lerat fut trs impressionne.
Elle se retourna, guigna le monsieur du coin de l'oeil.

--On voit bien qu'il a le sac, murmura-t-elle. coute, mon petit
chat, il faudra tout me dire. Maintenant, tu n'as plus rien 
craindre.

En causant, elles couraient de boutique en boutique, chez le
charcutier, chez la fruitire, chez le rtisseur. Et les commissions,
dans des papiers gras, s'empilaient sur leurs mains. Mais elles
restaient aimables, se dandinant, jetant derrire elles de lgers
rires et des oeillades luisantes. Madame Lerat elle-mme prenait des
grces, faisait la jeune fille,  cause du fabricant de boutons qui
les suivait toujours.

--Il est trs distingu, dclara-t-elle en rentrant dans l'alle.
S'il avait seulement des intentions honntes...

Puis, comme elles montaient l'escalier, elle parut brusquement se
souvenir.

--A propos, dis-moi donc ce que ces demoiselles se sont dit 
l'oreille; tu sais, la salet de Sophie?

Et Nana ne fit pas de faon. Seulement, elle prit madame Lerat par le
cou, la fora  redescendre deux marches, parce que, vrai, a ne
pouvait pas se rpter tout haut, mme dans un escalier. Et elle
souffla le mot. C'tait si gros, que la tante se contenta de hocher la
tte, en arrondissant les yeux et en tordant la bouche. Enfin, elle
savait, a ne la dmangeait plus.

Les fleuristes djeunaient sur leurs genoux, pour ne pas salir
l'tabli. Elles se dpchaient d'avaler, ennuyes de manger, prfrant
employer l'heure du repas  regarder les gens qui passaient ou  se
faire des confidences dans les coins. Ce jour-l, on tcha de savoir
o se cachait le monsieur de la matine; mais, dcidment, il avait
disparu. Madame Lerat et Nana se jetaient des coups d'oeil, les lvres
cousues. Et il tait dj une heure dix, les ouvrires ne paraissaient
pas presses de reprendre leurs pinces, lorsque Lonie, d'un bruit des
lvres, du prrrout! dont les ouvriers peintres s'appellent, signala
l'approche de la patronne. Aussitt, toutes furent sur leurs chaises,
le nez dans l'ouvrage. Madame Titreville entra et fit le tour,
svrement.

A partir de ce jour, madame Lerat se rgala de la premire histoire de
sa nice. Elle ne la lchait plus, l'accompagnait matin et soir, en
mettant en avant sa responsabilit. a ennuyait bien un peu Nana; mais
a la gonflait tout de mme, d'tre garde comme un trsor; et les
conversations qu'elles avaient dans les rues toutes les deux, avec le
fabricant de boutons derrire elles, l'chauffaient et lui donnaient
plutt l'envie de faire le saut. Oh! sa tante comprenait le sentiment;
mme le fabricant de boutons, ce monsieur g dj et si convenable,
l'attendrissait, car enfin le sentiment chez les personnes mres a
toujours des racines plus profondes. Seulement, elle veillait. Oui, il
lui passerait plutt sur le corps avant d'arriver  la petite. Un
soir, elle s'approcha du monsieur et lui envoya raide comme balle que
ce qu'il faisait l n'tait pas bien. Il la salua poliment, sans
rpondre, en vieux rocantin habitu aux rebuffades des parents. Elle
ne pouvait vraiment pas se fcher, il avait de trop bonnes manires.
Et c'taient des conseils pratiques sur l'amour, des allusions sur les
salopiauds d'hommes, toutes sortes d'histoires de margots qui
s'taient bien repenties d'y avoir pass, dont Nana sortait
languissante, avec des yeux de sclratesse dans son visage blanc.

Mais, un jour, rue du Faubourg-Poissonnire, le fabricant de boutons
avait os allonger son nez entre la nice et la tante, pour murmurer
des choses qui n'taient pas  dire. Et madame Lerat, effraye,
rptant qu'elle n'tait mme plus tranquille pour elle, lcha tout le
paquet  son frre. Alors ce fut un autre train. Il y eut, chez les
Coupeau, de jolis charivaris. D'abord, le zingueur flanqua une
tripote  Nana. Qu'est-ce qu'on lui apprenait? cette gueuse-l
donnait dans les vieux! Ah bien! qu'elle se laisst surprendre  se
faire relicher dehors, elle tait sre de son affaire, il lui
couperait le cou un peu vivement! Avait-on jamais vu! une morveuse qui
se mlait de dshonorer la famille! Et il la secouait, en disant, nom
de Dieu! qu'elle et  marcher droit, car ce serait lui qui la
surveillerait  l'avenir. Ds qu'elle rentrait, il la visitait, il la
regardait bien en face, pour deviner si elle ne rapportait pas une
souris sur l'oeil, un de ces petits baisers qui se fourrent l sans
bruit. Il la flairait, la retournait. Un soir, elle reut encore une
danse, parce qu'il lui avait trouv une tache noire au cou. La mtine
osait dire que ce n'tait pas un suon! oui, elle appelait a un bleu,
tout simplement un bleu que Lonie lui avait fait en jouant. Il lui en
donnerait des bleus, il l'empcherait bien de rouscailler, lorsqu'il
devrait lui casser les pattes. D'autres fois, quand il tait de belle
humeur, il se moquait d'elle, il la blaguait. Vrai! un joli morceau
pour les hommes, une sole tant elle tait plate, et avec a des
salires aux paules, grandes  y fourrer le poing! Nana, battue pour
les vilaines choses qu'elle n'avait pas commises, trane dans la
crudit des accusations abominables de son pre, montrait la
soumission sournoise et furieuse des btes traques.

--Laisse-la donc tranquille! rptait Gervaise plus raisonnable. Tu
finiras par lui en donner l'envie,  force de lui en parler.

Ah! oui, par exemple, l'envie lui en venait! C'est--dire que a lui
dmangeait par tout le corps, de se cavaler et d'y passer, comme
disait le pre Coupeau. Il la faisait trop vivre dans cette ide-l,
une fille honnte s'y serait allume. Mme, avec sa faon de gueuler,
il lui apprit des choses qu'elle ne savait pas encore, ce qui tait
bien tonnant. Alors, peu  peu, elle prit de drles de manires. Un
matin, il l'aperut qui fouillait dans un papier, pour se coller
quelque chose sur la frimousse. C'tait de la poudre de riz, dont elle
empltrait par un got pervers le satin si dlicat de sa peau. Il la
barbauilla avec le papier,  lui corcher la figure, en la traitant de
fille de meunier. Une autre fois, elle rapporta des rubans rouges pour
retaper sa casquette, ce vieux chapeau noir qui lui faisait tant de
honte. Et il lui demanda furieusement d'o venaient ces rubans. Hein?
c'tait sur le dos qu'elle avait gagn a! Ou bien elle les avait
achets  la foire d'empoigne? Salope ou voleuse, peut-tre dj
toutes les deux. A plusieurs reprises, il lui vit ainsi dans les mains
des objets gentils, une bague de cornaline, une paire de manches avec
une petite dentelle, un de ces coeurs en doubl, des Ttez-y, que
les filles se mettent entre les deux nnais. Coupeau voulait tout
piler; mais elle dfendait ses affaires avec rage: c'tait  elle, des
dames les lui avaient donnes, ou encore elle avait fait des changes
 l'atelier. Par exemple, le coeur, elle l'avait trouv rue d'Aboukir.
Lorsque son pre crasa son coeur d'un coup de talon, elle resta toute
droite, blanche et crispe, tandis qu'une rvolte intrieure la
poussait  se jeter sur lui, pour lui arracher quelque chose. Depuis
deux ans, elle rvait d'avoir ce coeur, et voil qu'on le lui
aplatissait! Non, elle trouvait a trop fort, a finirait  la fin!

Cependant, Coupeau mettait plus de taquinerie que d'honntet dans la
faon dont il entendait mener Nana au doigt et  l'oeil. Souvent, il
avait tort, et ses injustices exaspraient la petite. Elle en vint 
manquer l'atelier; puis, quand le zingueur lui administra sa roule,
elle se moqua de lui, elle rpondit qu'elle ne voulait plus retourner
chez Titreville, parce qu'on la plaait prs d'Augustine, qui bien sr
devait avoir mang ses pieds, tant elle trouillotait du goulot. Alors,
Coupeau la conduisit lui-mme rue du Caire, en priant la patronne de
la coller toujours  ct d'Augustine, par punition. Chaque matin,
pendant quinze jours, il prit la peine de descendre de la barrire
Poissonnire pour accompagner Nana jusqu' la porte de l'atelier. Et
il restait cinq minutes sur le trottoir, afin d'tre certain qu'elle
tait entre. Mais, un matin, comme il s'tait arrt avec un camarade
chez un marchand de vin de la rue Saint-Denis, il aperut la mtine,
dix minutes plus tard, qui filait vite vers le bas de la rue, en
secouant son panier aux crottes. Depuis quinze jours, elle le faisait
poser, elle montait deux tages au lieu d'entrer chez Titreville, et
s'asseyait sur une marche, en attendant qu'il ft parti. Lorsque
Coupeau voulut s'en prendre  madame Lerat, celle-ci lui cria trs
vertement qu'elle n'acceptait pas la leon: elle avait dit  sa nice
tout ce qu'elle devait dire contre les hommes, ce n'tait pas sa faute
si la gamine gardait du got pour ces salopiauds; maintenant, elle
s'en lavait les mains, elle jurait de ne plus se mler de rien, parce
qu'elle savait ce qu'elle savait, des cancans dans la famille, oui,
des personnes qui osaient l'accuser de se perdre avec Nana et de
goter un sale plaisir  lui voir excuter sous ses yeux le grand
cart. D'ailleurs, Coupeau apprit de la patronne que Nana tait
dbauche par une autre ouvrire, ce petit chameau de Lonie, qui
venait de lcher les fleurs pour faire la noce. Sans doute l'enfant,
gourmande seulement de galette et de vacherie dans les rues, aurait
encore pu se marier avec une couronne d'oranger sur la tte. Mais,
fichtre! il fallait se presser joliment si l'on voulait la donner  un
mari sans rien de dchir, propre et en bon tat, complte enfin ainsi
que les demoiselles qui se respectent.

Dans la maison, rue de la Goutte-d'Or, on parlait du vieux de Nana,
comme d'un monsieur que tout le monde connaissait. Oh! il restait trs
poli, un peu timide mme, mais entt et patient en diable, la suivant
 dix pas d'un air de toutou obissant. Des fois mme, il entrait
jusque dans la cour. Madame Gaudron le rencontra un soir sur le palier
du second, qui filait le long de la rampe, le nez baiss, allum et
peureux. Et les Lorilleux menaaient de dmnager si leur chiffon de
nice amenait encore des hommes  son derrire, car a devenait
dgotant, l'escalier en tait plein, on ne pouvait plus descendre
sans en voir  toutes les marches, en train de renifler et d'attendre;
vrai, on aurait cru qu'il y avait une bte en folie, dans ce coin de
la maison. Les Boche s'apitoyaient sur le sort de ce pauvre monsieur,
un homme si respectable, qui se toquait d'une petite coureuse. Enfin!
c'tait un commerant, ils avaient vu sa fabrique de boutons boulevard
de la Villette, il aurait pu faire un sort  une femme, s'il tait
tomb sur une fille honnte. Grce aux dtails donns par les
concierges, tous les gens du quartier, les Lorilleux eux-mmes,
montraient la plus grande considration pour le vieux, quand il
passait sur les talons de Nana, la lvre pendante dans sa face blme,
avec son collier de barbe grise, correctement taill.

Pendant le premier mois, Nana s'amusa joliment de son vieux. Il
fallait le voir, toujours en petoche autour d'elle. Un vrai
fouille-au-pot, qui ttait sa jupe par derrire, dans la foule, sans
avoir l'air de rien. Et ses jambes! des cotrets de charbonnier, de
vraies allumettes! Plus de mousse sur le caillou, quatre cheveux
frisant  plat dans le cou, si bien qu'elle tait toujours tente de
lui demander l'adresse du merlan qui lui faisait la raie. Ah! quel
vieux birbe! il tait rien folichon!

Puis,  le retrouver sans cesse l, il ne lui parut plus si drle.
Elle avait une peur sourde de lui, elle aurait cri s'il s'tait
approch. Souvent, lorsqu'elle s'arrtait devant un bijoutier, elle
l'entendait tout d'un coup qui lui bgayait des choses dans le dos. Et
c'tait vrai ce qu'il disait; elle aurait bien voulu avoir une croix
avec un velours au cou, ou encore de petites boucles d'oreille de
corail, si petites, qu'on croirait des gouttes de sang. Mme, sans
ambitionner des bijoux, elle ne pouvait vraiment pas rester un
guenillon, elle tait lasse de se retaper avec la gratte des ateliers
de la rue du Caire, elle avait surtout assez de sa casquette, ce
caloquet sur lequel les fleurs chipes chez Titreville faisaient un
effet de gringuenaudes pendues comme des sonnettes au derrire d'un
pauvre homme. Alors, trottant dans la boue, clabousse par les
voitures, aveugle par le resplendissement des talages, elle avait
des envies qui la tortillaient  l'estomac, ainsi que des fringales,
des envies d'tre bien mise, de manger dans les restaurants, d'aller
au spectacle, d'avoir une chambre  elle avec de beaux meubles. Elle
s'arrtait toute ple de dsir, elle sentait monter du pav de Paris
une chaleur le long de ses cuisses, un apptit froce de mordre aux
jouissances dont elle tait bouscule, dans la grande cohue des
trottoirs. Et, a ne manquait jamais, justement  ces moments l, son
vieux lui coulait  l'oreille des propositions. Ah! comme elle lui
aurait tap dans la main, si elle n'avait pas eu peur de lui, une
rvolte intrieure qui la raidissait dans ses refus, furieuse et
dgote de l'inconnu de l'homme, malgr tout son vice.

Mais, lorsque l'hiver arriva, l'existence devint impossible chez les
Coupeau. Chaque soir, Nana recevait sa racle: Quand le pre tait las
de la battre, la mre lui envoyait des torgnoles, pour lui apprendre 
bien se conduire. Et c'taient souvent des danses gnrales; ds que
l'un tapait, l'autre la dfendait, si bien que tous les trois
finissaient par se rouler sur le carreau, au milieu de la vaisselle
casse. Avec a, on ne mangeait point  sa faim, on crevait de froid.
Si la petite s'achetait quelque chose de gentil, un noeud de ruban,
des boutons de manchette, les parents le lui confisquaient et allaient
le laver. Elle n'avait rien  elle que sa rente de calottes avant de
se fourrer dans le lambeau de drap, o elle grelottait sous son petit
jupon noir qu'elle talait pour toute couverture. Non, cette sacre
vie-l ne pouvait pas continuer, elle ne voulait point y laisser sa
peau. Son pre, depuis longtemps, ne comptait plus; quand un pre se
sole comme le sien se solait, ce n'est pas un pre, c'est une sale
bte dont on voudrait bien tre dbarrass. Et, maintenant, sa mre
dgringolait  son tour dans son amiti. Elle buvait, elle aussi. Elle
entrait par got chercher son homme chez le pre Colombe, histoire de
se faire offrir des consommations; et elle s'attablait trs bien, sans
afficher des airs dgots comme la premire fois, sifflant les verres
d'un trait, tranant ses coudes pendant des heures et sortant de l
avec les yeux hors de la tte. Lorsque Nana, en passant devant
l'Assommoir, apercevait sa mre au fond, le nez dans la goutte,
avachie au milieu des engueulades des hommes, elle tait prise d'une
colre bleue, parce que la jeunesse, qui a le bec tourn  une autre
friandise, ne comprend pas la boisson. Ces soirs-l, elle avait un
beau tableau, le papa pochard, la maman pocharde, un tonnerre de Dieu
de cambuse o il n'y avait pas de pain et qui empoisonnait la liqueur.
Enfin, une sainte ne serait pas reste l dedans. Tant pis! si elle
prenait de la poudre d'escampette un de ces jours, ses parents
pourraient bien faire leur _mea_ _culpa_ et dire qu'ils l'avaient
eux-mmes pousse dehors.

Un samedi, Nana trouva en rentrant son pre et sa mre dans un tat
abominable. Coupeau, tomb en travers du lit, ronflait. Gervaise,
tasse sur une chaise, roulait la tte avec des yeux vagues et
inquitants ouverts sur le vide. Elle avait oubli de faire chauffer
le dner, un restant de ragot. Une chandelle, qu'elle ne mouchait
pas, clairait la misre honteuse du taudis.

--C'est toi, chenillon? bgaya Gervaise. Ah bien! ton pre va te
ramasser!

Nana ne rpondait pas, restait toute blanche, regardait le pole
froid, la table sans assiettes, la pice lugubre o cette paire de
solards mettaient l'horreur blme de leur hbtement. Elle n'ta pas
son chapeau, fit le tour de la chambre; puis, les dents serres, elle
rouvrit la porte, elle s'en alla.

--Tu redescends? demanda sa mre, sans pouvoir tourner la tte.

--Oui, j'ai oubli quelque chose. Je vais remonter... Bonsoir.

Et elle ne revint pas. Le lendemain, les Coupeau, dessols, se
battirent, en se jetant l'un  l'autre  la figure l'envolement de
Nana. Ah! elle tait loin, si elle courait toujours! Comme on dit aux
enfants pour les moineaux, les parents pouvaient aller lui mettre un
grain de sel au derrire, ils la rattraperaient peut-tre. Ce fut un
grand coup qui crasa encore Gervaise; car elle sentit trs bien,
malgr son avachissement, que la culbute de sa petite, en train de se
faire caramboler, l'enfonait davantage, seule maintenant, n'ayant
plus d'enfant  respecter, pouvant se lcher aussi bas qu'elle
tomberait. Oui, ce chameau dnatur lui emportait le dernier morceau
de son honntet dans ses jupons sales. Et elle se grisa trois jours,
furieuse, les poings serrs, la bouche enfle de mots abominables
contre sa garce de fille. Coupeau, aprs avoir roul les boulevards
extrieurs et regard sous le nez tous les torchons qui passaient,
fumait de nouveau sa pipe, tranquille comme Baptiste; seulement, quand
il tait  table, il se levait parfois, les bras en l'air, un couteau
au poing, en criant qu'il tait dshonor; et il se rasseyait pour
finir sa soupe.

Dans la maison, o chaque mois des filles s'envolaient comme des
serins dont on laisserait les cages ouvertes, l'accident des Coupeau
n'tonna personne. Mais les Lorilleux triomphaient. Ah! ils l'avaient
prdit que la petite leur chierait du poivre! C'tait mrit, toutes
les fleuristes tournaient mal. Les Boche et les Poisson ricanaient
galement, en faisant une dpense et un talage extraordinaires de
vertu. Seul, Lantier dfendait sournoisement Nana. Mon Dieu! sans
doute, dclarait-il de son air puritain, une demoiselle qui se
cavalait offensait toutes les lois; puis, il ajoutait, avec une flamme
dans le coin des yeux, que, sacredi! la gamine tait aussi trop jolie
pour foutre la misre  son ge.

--Vous ne savez pas? cria un jour madame Lorilleux dans la loge des
Boche, o la coterie prenait du caf, eh bien! vrai comme la lumire
du jour nous claire, c'est la Banban qui a vendu sa fille... Oui,
elle l'a vendue, et j'ai des preuves!... Ce vieux, qu'on rencontrait
matin et soir dans l'escalier, il montait dj donner des acomptes. a
crevait les yeux. Et, hier donc! quelqu'un les a aperus ensemble 
l'Ambigu, la donzelle et son matou..... Ma parole d'honneur! ils sont
ensemble, vous voyez bien!

On acheva le caf, en discutant a. Aprs tout, c'tait possible, il
se passait des choses encore plus fortes. Et, dans le quartier, les
gens les mieux poss finirent par rpter que Gervaise avait vendu sa
fille.

Gervaise, maintenant, tranait ses savates, en se fichant du monde. On
l'aurait appele voleuse, dans la rue, qu'elle ne se serait pas
retourne. Depuis un mois, elle ne travaillait plus chez madame
Fauconnier, qui avait d la flanquer  la porte, pour viter des
disputes. En quelques semaines, elle tait entre chez huit
blanchisseuses; elle faisait deux ou trois jours dans chaque atelier,
puis elle recevait son paquet, tellement elle cochonnait l'ouvrage,
sans soin, malpropre, perdant la tte jusqu' oublier son mtier.
Enfin, se sentant gcheuse, elle venait de quitter le repassage, elle
lavait  la journe, au lavoir de la rue Neuve; patauger, se battre
avec la crasse, redescendre dans ce que le mtier a de rude et de
facile, a marchait encore, a l'abaissait d'un cran sur la pente de
sa dgringolade. Par exemple, le lavoir ne l'embellissait gure. Un
vrai chien crott, quand elle sortait de l dedans, trempe, montrant
sa chair bleuie. Avec a, elle grossissait toujours, malgr ses danses
devant le buffet vide, et sa jambe se tortillait si fort, qu'elle ne
pouvait plus marcher prs de quelqu'un, sans manquer de le jeter par
terre, tant elle boitait.

Naturellement, lorsqu'on se dcatit  ce point, tout l'orgueil de la
femme s'en va. Gervaise avait mis sous elle ses anciennes fierts, ses
coquetteries, ses besoins de sentiments, de convenances et d'gards.
On pouvait lui allonger des coups de soulier partout, devant et
derrire, elle ne les sentait pas, elle devenait trop flasque et trop
molle. Ainsi, Lantier l'avait compltement lche; il ne la pinait
mme plus pour la forme; et elle semblait ne s'tre pas aperue de
cette fin d'une longue liaison, lentement trane et dnoue dans une
lassitude mutuelle. C'tait, pour elle, une corve de moins. Mme les
rapports de Lantier et de Virginie la laissaient parfaitement calme,
tant elle avait une grosse indiffrence pour toutes ces btises dont
elle rageait si fort autrefois. Elle leur aurait tenu la chandelle,
s'ils avaient voulu. Personne maintenant n'ignorait la chose, le
chapelier et l'picire menaient un beau train. a leur tait trop
commode aussi, ce cornard de Poisson avait tous les deux jours un
service de nuit, qui le faisait grelotter sur les trottoirs dserts,
pendant que sa femme et le voisin,  la maison, se tenaient les pieds
chauds. Oh! ils ne se pressaient pas, ils entendaient sonner lentement
ses bottes, le long de la boutique, dans la rue noire et vide, sans
pour cela hasarder leurs nez hors de la couverture. Un sergent de
ville ne connat que son devoir, n'est-ce pas? et ils restaient
tranquillement jusqu'au jour  lui endommager sa proprit, pendant
que cet homme svre veillait sur la proprit des autres. Tout le
quartier de la Goutte-d'Or rigolait de cette bonne farce. On trouvait
drle le cocuage de l'autorit. D'ailleurs, Lantier avait conquis ce
coin-l. La boutique et la boutiquire allaient ensemble. Il venait de
manger une blanchisseuse;  prsent, il croquait une picire; et s'il
s'tablissait  la file des mercires, des papetires, des modistes,
il tait de mchoires assez larges pour les avaler.

Non, jamais on n'a vu un homme se rouler comme a dans le sucre.
Lantier avait joliment choisi son affaire en conseillant  Virginie un
commerce de friandises. Il tait trop Provenal pour ne pas adorer les
douceurs; c'est--dire qu'il aurait vcu de pastilles, de boules de
gomme, de drages et de chocolat. Les drages surtout, qu'il appelait
des amandes sucres, lui mettaient une petite mousse aux lvres,
tant elles lui chatouillaient la gargamelle. Depuis un an, il ne
vivait plus que de bonbons. Il ouvrait les tiroirs, se fichait des
culottes tout seul, quand Virginie le priait de garder la boutique.
Souvent, en causant, devant des cinq ou six personnes, il tait le
couvercle d'un bocal du comptoir, plongeait la main, croquait quelque
chose; le bocal restait ouvert et se vidait. On ne faisait plus
attention  a, une manie, disait-il. Puis, il avait imagin un rhume
perptuel, une irritation de la gorge, qu'il parlait d'adoucir. Il ne
travaillait toujours pas, avait en vue des affaires de plus en plus
considrables; pour lors, il mijotait une invention superbe, le
chapeau-parapluie, un chapeau qui se transformait sur la tte en
rifflard, aux premires gouttes d'une averse; et il promettait 
Poisson une moiti des bnfices, il lui empruntait mme des pices de
vingt francs, pour les expriences. En attendant, la boutique fondait
sur sa langue; toutes les marchandises y passaient, jusqu'aux cigares
en chocolat et aux pipes de caramel rouge. Quand il crevait de
sucreries, et que, pris de tendresse, il se payait une dernire
lichade sur la patronne, dans un coin, celle-ci le trouvait tout
sucr, les lvres comme des pralines. Un homme joliment gentil 
embrasser! Positivement, il devenait tout miel. Les Boche disaient
qu'il lui suffisait de tremper son doigt dans son caf, pour en faire
un vrai sirop.

Lantier, attendri par ce dessert continu, se montrait. paternel pour
Gervaise. Il lui donnait des conseils, la grondait de ne plus aimer le
travail. Que diable! une femme,  son ge, devait savoir se retourner!
Et il l'accusait d'avoir toujours t gourmande. Mais, comme il faut
tendre la main aux gens, mme lorsqu'ils ne le mritent gure, il
tchait de lui trouver de petits travaux. Ainsi, il avait dcid
Virginie  faire venir Gervaise une fois par semaine pour laver la
boutique et les chambres; a la connaissait, l'eau de potasse; et,
chaque fois, elle gagnait trente sous. Gervaise arrivait le samedi
matin, avec un seau et sa brosse, sans paratre souffrir de revenir
ainsi faire une sale et humble besogne, la besogne des torchons de
vaisselle, dans ce logement o elle avait trn en belle patronne
blonde. C'tait un dernier aplatissement, la fin de son orgueil.

Un samedi, elle eut joliment du mal. Il avait plu trois jours, les
pieds des pratiques semblaient avoir apport dans le magasin toute la
boue du quartier. Virginie tait au comptoir, en train de faire la
dame, bien peigne, avec un petit col et des manches de dentelle. A
ct d'elle, sur l'troite banquette de moleskine rouge, Lantier se
prlassait, l'air chez lui, comme le vrai patron de la baraque; et il
envoyait ngligemment la main dans un bocal de pastilles  la menthe,
histoire de croquer du sucre, par habitude.

--Dites donc, madame Coupeau! cria Virginie qui suivait le travail de
la laveuse, les lvres pinces, vous laissez de la crasse, l-bas,
dans ce coin. Frottez-moi donc un peu mieux a!

Gervaise obit. Elle retourna dans le coin, recommena  laver.
Agenouille par terre, au milieu de l'eau sale, elle se pliait en
deux, les paules saillantes, les bras violets et raidis. Son vieux
jupon tremp lui collait aux fesses. Elle faisait sur le parquet un
tas de quelque chose de pas propre, dpeigne, montrant par les trous
de sa camisole l'enflure de son corps, un dbordement de chairs molles
qui voyageaient, roulaient et sautaient, sous les rudes secousses de
sa besogne; et elle suait tellement, que, de son visage inond,
pissaient de grosses gouttes.

--Plus on met de l'huile de coude, plus a reluit, dit
sentencieusement Lantier, la bouche pleine de pastilles.

Virginie, renverse avec un air de princesse, les yeux demi-clos,
suivait toujours le lavage, lchait des rflexions.

--Encore un peu  droite. Maintenant, faites bien attention  la
boiserie... Vous savez, je n'ai pas t trs contente, samedi dernier.
Les taches taient restes.

Et tous les deux, le chapelier et l'picire, se carraient davantage,
comme sur un trne, tandis que Gervaise se tranait  leurs pieds,
dans la boue noire. Virginie devait jouir, car ses yeux de chat
s'clairrent un instant d'tincelles jaunes, et elle regarda Lantier
avec un sourire mince. Enfin, a la vengeait donc de l'ancienne fesse
du lavoir, qu'elle avait toujours garde sur la conscience!

Cependant, un lger bruit de scie venait de la pice du fond, lorsque
Gervaise cessait de frotter. Par la porte ouverte, on apercevait, se
dtachant sur le jour blafard de la cour, le profil de Poisson, en
cong ce jour-l, et profitant de son loisir pour se livrer  sa
passion des petites botes. Il tait assis devant une table et
dcoupait, avec un soin extraordinaire, des arabesques dans l'acajou
d'une caisse  cigare.

--coutez, Badingue! cria Lantier, qui s'tait remis  lui donner ce
surnom, par amiti; je retiens votre bote, un cadeau pour une
demoiselle.

Virginie le pina, mais le chapelier galamment sans cesser de sourire,
lui rendit le bien pour le mal, en faisant la souris le long de son
genou, sous le comptoir; et il retira sa main d'une faon naturelle,
lorsque le mari leva la tte, montrant son impriale et ses moustaches
rouges, hrisses dans sa face terreuse.

--Justement, dit le sergent de ville, je travaillais  votre
intention, Auguste. C'tait un souvenir d'amiti.

--Ah! fichtre alors, je garderai votre petite machine! reprit Lantier
en riant. Vous savez, je me la mettrai au cou avec un ruban.

Puis, brusquement, comme si cette ide en veillait une autre:

--A propos! s'cria-t-il, j'ai rencontr Nana, hier soir.

Du coup, l'motion de cette nouvelle assit Gervaise dans la mare d'eau
sale qui emplissait la boutique. Elle demeura suante, essouffle, avec
sa brosse  la main.

--Ah! murmura-t-elle simplement.

--Oui, je descendais la rue des Martyrs, je regardais une petite qui
se tortillait au bras d'un vieux, devant moi, et je me disais: Voil
un troufignon que je connais... Alors, j'ai redoubl le pas, je me
suis trouv nez  nez avec ma sacre Nana... Allez, vous n'avez pas 
la plaindre, elle est bien heureuse, une jolie robe de laine sur le
dos, une croix d'or au cou, et l'air drlichon avec a!

--Ah! rpta Gervaise d'une voix plus sourde.

Lantier, qui avait fini les pastilles, prit un sucre d'orge dans un
autre bocal.

--Elle a un vice, cette enfant! continua-t-il. Imaginez-vous qu'elle
m'a fait signe de la suivre, avec un aplomb boeuf. Puis, elle a remis
son vieux quelque part, dans un caf... Oh! patant, le vieux! vid,
le vieux!... Et elle est revenue me rejoindre sous une porte. Un vrai
serpent! gentille, et faisant sa tata, et vous lichant comme un petit
chien! Oui, elle m'a embrass, elle a voulu savoir des nouvelles de
tout le monde... Enfin, j'ai t bien content de la rencontrer.

--Ah! dit une troisime fois Gervaise.

Elle se tassait, elle attendait toujours. Sa fille n'avait donc pas eu
une parole pour elle? Dans le silence, on entendait de nouveau la scie
de Poisson. Lantier, gay, suait rapidement son sucre d'orge, avec
un sifflement des lvres.

--Eh bien! moi, je puis la voir, je passerai de l'autre ct de la
rue, reprit Virginie, qui venait encore de pincer le chapelier d'une
main froce. Oui, le rouge me monterait au front, d'tre salue en
public par une de ces filles... Ce n'est pas parce que vous tes l,
madame Coupeau, mais votre fille est une jolie pourriture. Poisson en
ramasse tous les jours qui valent davantage.

Gervaise ne disait rien, ne bougeait pas, les yeux fixes dans le vide.
Elle finit par hocher lentement la tte, comme pour rpondre aux ides
qu'elle gardait en elle, pendant que le chapelier, la mine friande,
murmurait:

--De cette pourriture-l, on s'en ficherait volontiers des
indigestions. C'est tendre comme du poulet...

Mais l'picire le regardait d'un air si terrible, qu'il dut
s'interrompre et l'apaiser par une gentillesse. Il guetta le sergent
de ville, l'aperut le nez sur sa petite bote, et profita de a pour
fourrer le sucre d'orge dans la bouche de Virginie. Alors, celle-ci
eut un rire complaisant. Puis, elle tourna sa colre contre la
laveuse.

--Dpchez-vous un peu, n'est-ce pas? a n'avance gure la besogne,
de rester l comme une borne... Voyons, remuez-vous, je n'ai pas envie
de patauger dans l'eau jusqu' ce soir.

Et elle ajouta plus bas, mchamment:

--Est-ce que c'est ma faute si sa fille fait la noce!

Sans doute, Gervaise n'entendit pas. Elle s'tait remise  frotter le
parquet, l'chine casse, aplatie par terre et se tranant avec des
mouvements engourdis de grenouille. De ses deux mains, crispes sur le
bois de la brosse, elle poussait devant elle un flot noir, dont les
claboussures la mouchetaient de boue, jusque dans ses cheveux. Il n'y
avait plus qu' rincer, aprs avoir balay les eaux sales au ruisseau.

Cependant, au bout d'un silence, Lantier qui s'ennuyait haussa la
voix.

--Vous ne savez pas, Badingue, cria-t-il, j'ai vu votre patron hier,
rue de Rivoli. Il est diablement ravag, il n'en a pas pour six mois
dans le corps... Ah! dame! avec la vie qu'il fait!

Il parlait de l'empereur. Le sergent de ville rpondit d'un ton sec,
sans lever les yeux:

--Si vous tiez le gouvernement, vous ne seriez pas si gras.

--Oh! mon bon, si j'tais le gouvernement, reprit le chapelier en
affectant une brusque gravit, les choses iraient un peu mieux, je
vous en flanque mon billet... Ainsi, leur politique extrieure, vrai!
a fait suer, depuis quelque temps. Moi, moi qui vous parle, si je
connaissais seulement un journaliste, pour l'inspirer de mes ides...

Il s'animait, et comme il avait fini de croquer son sucre d'orge, il
venait d'ouvrir un tiroir, dans lequel il prenait des morceaux de pte
de guimauve, qu'il gobait en gesticulant.

--C'est bien simple... Avant tout, je reconstituerais la Pologne, et
j'tablirais un grand tat Scandinave, qui tiendrait en respect le
gant du Nord... Ensuite, je ferais une rpublique de tous les petits
royaumes allemands... Quant  l'Angleterre, elle n'est gure 
craindre; si elle bougeait, j'enverrais cent mille hommes dans
l'Inde... Ajoutez que je reconduirais, la crosse dans le dos, le Grand
Turc  la Mecque, et le pape  Jrusalem... Hein? l'Europe serait vite
propre. Tenez! Badingue, regardez un peu...

Il s'interrompit pour prendre  poigne cinq ou six morceaux de pte
de guimauve.

--Eh bien! ce ne serait pas plus long que d'avaler a.

Et il jetait, dans sa bouche ouverte, les morceaux les uns aprs les
autres.

--L'empereur a un autre plan, dit le sergent de ville, au bout de
deux grandes minutes de rflexion.

--Laissez donc! reprit violemment le chapelier. On le connat, son
plan! L'Europe se fiche de nous... Tous les jours, les larbins des
Tuileries ramassent votre patron sous la table, entre deux gadoues du
grand monde.

Mais Poisson s'tait lev. Il s'avana et mit la main sur son coeur,
en disant:

--Vous me blessez, Auguste. Discutez sans faire de personnalits.

Virginie alors intervint, en les priant de lui flanquer la paix. Elle
avait l'Europe quelque part. Comment deux hommes qui partageaient tout
le reste, pouvaient-ils s'attraper sans cesse  propos de la
politique? Ils mchrent un instant de sourdes paroles. Puis, le
sergent de ville, pour montrer qu'il n'avait pas de rancune, apporta
le couvercle de sa petite bote, qu'il venait de terminer; on lisait
dessus, en lettres marquetes: _A Auguste, souvenir d'amiti_.
Lantier, trs flatt, se renversa, s'tala, si bien qu'il tait
presque sur Virginie. Et le mari regardait a, avec son visage couleur
de vieux mur, dans lequel ses yeux troubles ne disaient rien; mais les
poils rouges de ses moustaches remuaient tout seuls par moments, d'une
drle de faon, ce qui aurait pu inquiter un homme moins sr de son
affaire que le chapelier.

Cet animal de Lantier avait ce toupet tranquille qui plat aux dames.
Comme Poisson tournait le dos, il lui poussa l'ide farce de poser un
baiser sur l'oeil gauche de madame Poisson. D'ordinaire, il montrait
une prudence sournoise; mais, quand il s'tait disput pour la
politique, il risquait tout, histoire d'avoir raison sur la femme. Ces
caresses goulues, chipes effrontment derrire le sergent de ville,
le vengeaient de l'Empire, qui faisait de la France une maison  gros
numro. Seulement, cette fois, il avait oubli la prsence de
Gervaise. Elle venait de rincer et d'essuyer la boutique, elle se
tenait debout prs du comptoir,  attendre qu'on lui donnt ses trente
sous. Le baiser sur l'oeil la laissa trs calme, comme une chose
naturelle dont elle ne devait pas se mler. Virginie parut un peu
embte. Elle jeta les trente sous sur le comptoir, devant Gervaise.
Celle-ci ne bougea pas, ayant l'air d'attendre toujours, secoue
encore par le lavage, mouille et laide comme un chien qu'on tirerait
d'un gout.

--Alors, elle ne vous a rien dit? demanda-t-elle enfin au chapelier.

--Qui a? cria-t-il. Ah! oui, Nana!... Mais non, rien autre chose. La
  gueuse a une bouche! un petit pot de fraise!

Et Gervaise s'en alla avec ses trente sous dans la main. Ses savates
cules crachaient comme des pompes, de vritables souliers  musique,
qui jouaient un air en laissant sur le trottoir les empreintes
mouilles de leurs larges semelles.

Dans le quartier, les solardes de son espce racontaient maintenant
qu'elle buvait pour se consoler de la culbute de sa fille. Elle-mme,
quand elle sifflait son verre de rogome sur le comptoir, prenait des
airs de drame, se jetait a dans le plomb en souhaitant que a la ft
crever. Et, les jours o elle rentrait ronde comme une bourrique, elle
bgayait que c'tait le chagrin. Mais les gens honntes haussaient les
paules; on la connat celle-l, de mettre les culottes de poivre
d'Assommoir sur le compte du chagrin; en tous cas, a devait s'appeler
du chagrin en bouteille. Sans doute, au commencement, elle n'avait pas
digr la fugue de Nana. Ce qui restait en elle d'honntet se
rvoltait; puis, gnralement, une mre n'aime pas  se dire que sa
demoiselle, juste  la minute, se fait peut-tre tutoyer par le
premier venu. Mais elle tait dj trop abtie, la tte malade et le
coeur cras, pour garder longtemps cette honte. Chez elle, a entrait
et a sortait. Elle restait trs bien des huit jours sans songer  sa
gourgandine; et, brusquement, une tendresse ou une colre
l'empoignait, des fois  jeun, des fois le sac plein, un besoin
furieux de pincer Nana dans un petit endroit, o elle l'aurait
peut-tre embrasse, peut-tre roue de coups, selon son envie du
moment. Elle finissait par n'avoir plus une ide bien nette de
l'honntet. Seulement, Nana tait  elle, n'est-ce pas? Eh bien!
lorsqu'on a une proprit, on ne veut pas la voir s'vaporer.

Alors, ds que ces penses la prenaient, Gervaise regardait dans les
rues avec des yeux de gendarme. Ah! si elle avait aperu son ordure,
comme elle l'aurait raccompagne  la maison! On bouleversait le
quartier, cette anne-l. On perait le boulevard Magenta et le
boulevard Ornano, qui emportaient l'ancienne barrire Poissonnire et
trouaient le boulevard extrieur. C'tait  ne plus s'y reconnatre.
Tout un ct de la rue des Poissonniers tait par terre. Maintenant,
de la rue de la Goutte-d'Or, on voyait une immense claircie, un coup
de soleil et d'air libre; et,  la place des masures qui bouchaient la
vue de ce ct, s'levait, sur le boulevard Ornano, un vrai monument,
une maison  six tages, sculpte comme une glise, dont les fentres
claires, tendues de rideaux brods, sentaient la richesse. Cette
maison-l, toute blanche, pose juste en face de la rue, semblait
l'clairer d'une enfilade de lumire. Mme, chaque jour, elle faisait
disputer Lantier et Poisson. Le chapelier ne tarissait pas sur les
dmolitions de Paris; il accusait l'empereur de mettre partout des
palais, pour renvoyer les ouvriers en province; et le sergent de
ville, ple d'une colre froide, rpondait qu'au contraire l'empereur
songeait d'abord aux ouvriers, qu'il raserait Paris, s'il le fallait,
dans le seul but de leur donner du travail. Gervaise, elle aussi, se
montrait ennuye de ces embellissements, qui lui drangeaient le coin
noir de faubourg auquel elle tait accoutume. Son ennui venait de ce
que, prcisment, le quartier s'embellissait  l'heure o elle-mme
tournait  la ruine. On n'aime pas, quand on est dans la crotte,
recevoir un rayon en plein sur la tte. Aussi, les jours o elle
cherchait Nana, rageait-elle d'enjamber des matriaux, de patauger le
long des trottoirs en construction, de butter contre des palissades.
La belle btisse du boulevard Ornano la mettait hors des gonds. Des
btisses pareilles, c'tait pour des catins comme Nana.

Cependant, elle avait eu plusieurs fois des nouvelles de la petite. Il
y a toujours de bonnes langues qui sont presses de vous faire un
mauvais compliment. Oui, on lui avait cont que la petite venait de
planter l son vieux, un beau coup de fille sans exprience. Elle
tait trs bien chez ce vieux, dorlote, adore, libre mme, si elle
avait su s'y prendre. Mais la jeunesse est bte, elle devait s'en tre
alle avec quelque godelureau, on ne savait pas bien au juste. Ce qui
semblait certain, c'tait qu'une aprs-midi, sur la place de la
Bastille, elle avait demand  son vieux trois sous pour un petit
besoin, et que le vieux l'attendait encore. Dans les meilleures
compagnies, on appelle a pisser  l'anglaise. D'autres personnes
juraient l'avoir aperue depuis, pinant un chahut au _Grand Salon de
la Folie_, rue de la Chapelle. Et ce fut alors que Gervaise s'imagina
de frquenter les bastringues du quartier. Elle ne passa plus devant
la porte d'un bal sans entrer. Coupeau l'accompagnait. D'abord, ils
firent simplement le tour des salles, en dvisageant les tranes qui
se trmoussaient. Puis, un soir, ayant de la monnaie, ils
s'attablrent et burent un saladier de vin  la franaise, histoire de
se rafrachir et d'attendre voir si Nana ne viendrait pas. Au bout
d'un mois, ils avaient oubli Nana, ils se payaient le bastringue pour
leur plaisir, aimant regarder les danses. Pendant des heures, sans
rien se dire, ils restaient le coude sur la table, hbts au milieu
du tremblement du plancher, s'amusant sans doute au fond  suivre de
leurs yeux ples les roulures de barrire, dans l'touffement et la
clart rouge de la salle.

Justement, un soir de novembre, ils taient entrs au _Grand Salon de
la Folie_ pour se rchauffer. Dehors, un petit frisquet coupait en
deux la figure des passants. Mais la salle tait bonde. Il y avait l
dedans un grouillement du tonnerre de Dieu, du monde  toutes les
tables, du monde au milieu, du monde en l'air, un vrai tas de
charcuterie; oui, ceux qui aimaient les tripes  la mode de Caen,
pouvaient se rgaler. Quand ils eurent fait deux fois le tour sans
trouver une table, ils prirent le parti de rester debout,  attendre
qu'une socit et dbarrass le plancher. Coupeau se dandinait sur
ses pieds, en blouse sale, en vieille casquette de drap sans visire,
aplatie au sommet du crne. Et, comme il barrait le passage, il vit un
petit jeune homme maigre qui essuyait la manche de son paletot, aprs
lui avoir donn un coup de coude.

--Dites donc! cria-t-il, furieux, en retirant son brle-gueule de sa
bouche noire, vous ne pourriez pas demander excuse?... Et a fait le
dgot encore, parce qu'on porte une blouse!

Le jeune homme s'tait retourn, toisant le zingueur, qui continuait:

--Apprends un peu, bougre de greluchon, que la blouse est le plus
beau vtement, oui! le vtement du travail!... Je vas t'essuyer, moi,
si tu veux, avec une paire de claques... A-t-on jamais vu des tantes
pareilles qui insultent l'ouvrier!

Gervaise tchait vainement de le calmer. Il s'talait dans ses
guenilles, il tapait sur sa blouse, en gueulant:

--L dedans, il y a la poitrine d'un homme!

Alors, le jeune homme se perdit au milieu de la foule, en murmurant:

--En voil un sale voyou!

Coupeau voulut le rattraper. Plus souvent qu'il se laisst mcaniser
par un paletot! Il n'tait seulement pas pay, celui-l! Quelque
pelure d'occasion pour lever une femme sans lcher un centime. S'il le
retrouvait, il le collait  genoux et lui faisait saluer la blouse.
Mais l'touffement tait trop grand, on ne pouvait pas marcher.
Gervaise et lui tournaient avec lenteur autour des danses; un triple
rang de curieux s'crasaient, les faces allumes, lorsqu'un homme
s'talait ou qu'une dame montrait tout en levant la jambe; et, comme
ils taient petits l'un et l'autre, ils se haussaient sur les pieds,
pour voir quelque chose, les chignons et les chapeaux qui sautaient.
L'orchestre, de ses instruments de cuivre fls, jouait furieusement
un quadrille, une tempte dont la salle tremblait; tandis que les
danseurs, tapant des pieds, soulevaient une poussire qui alourdissait
le flamboiement du gaz. La chaleur tait  crever.

--Regarde donc! dit tout d'un coup Gervaise.

--Quoi donc!

---Ce caloquet de velours, l-bas.

Ils se grandirent. C'tait,  gauche, un vieux chapeau de velours
noir, avec deux plumes dguenilles qui se balanaient; un vrai plumet
de corbillard. Mais ils n'apercevaient toujours que ce chapeau,
dansant un chahut de tous les diables, cabriolant, tourbillonnant,
plongeant et jaillissant. Ils le perdaient parmi la dbandade enrage
des ttes, et ils le retrouvaient, se balanant au-dessus des autres,
d'une effronterie si drle, que les gens, autour d'eux, rigolaient,
rien qu' regarder ce chapeau danser, sans savoir ce qu'il y avait
dessous.

--Eh bien? demanda Coupeau.

--Tu ne reconnais pas ce chignon-l? murmura Gervaise, trangle. Ma
tte  couper que c'est elle!

Le zingueur, d'une pousse, carta la foule. Nom de Dieu! oui, c'tait
Nana! Et dans une jolie toilette encore! Elle n'avait plus sur le
derrire qu'une vieille robe de soie, toute poisse d'avoir essuy les
tables des caboulots, et dont les volants arrachs dgobillaient de
partout. Avec a, en taille, sans un bout de chle sur les paules,
montrant son corsage nu aux boutonnires craques. Dire que cette
gueuse-l avait eu un vieux rempli d'attentions, et qu'elle en tait
tombe  ce point, pour suivre quelque marlou qui devait la battre!
N'importe, elle restait joliment frache et friande, bouriffe comme
un caniche, et le bec rose sous son grand coquin de chapeau.

--Attends, je vais te la faire danser! reprit Coupeau.

Nana ne se mfiait pas, naturellement. Elle se tortillait, fallait
voir! Et des coups de derrire  gauche, et des coups de derrire 
droite, des rvrences qui la cassaient en deux, des battements de
pieds jets, dans la figure de son cavalier, comme si elle allait se
fendre! On faisait cercle, on l'applaudissait; et, lance, elle
ramassait ses jupes, les retroussait jusqu'aux genoux, toute secoue
par le branle du chahut, fouette et tournant pareille  une toupie,
s'abattant sur le plancher dans de grands carts qui l'aplatissaient,
puis reprenant une petite danse modeste, avec un roulement de hanches
et de gorge d'un chic patant. C'tait  l'emporter dans un coin pour
la manger de caresses.

Cependant, Coupeau, tombant en plein dans la pastourelle, drangeait
la figure et recevait des bourrades.

--Je vous dis que c'est ma fille! cria-t-il. Laissez-moi passer!

Nana, prcisment, s'en allait  reculons, balayant le parquet avec
ses plumes, arrondissant son postrieur et lui donnant de petites
secousses, pour que ce ft plus gentil. Elle reut un matre coup de
soulier, juste au bon endroit, se releva et devint toute ple en
reconnaissant son pre et sa mre. Pas de chance, par exemple!

--A la porte! hurlaient les danseurs.

Mais Coupeau, qui venait de retrouver dans le cavalier de sa fille le
jeune homme maigre au paletot, se fichait pas mal du monde.

--Oui, c'est nous! gueulait-il. Hein! tu ne t'attendais pas... Ah!
c'est ici qu'on te pince, et avec un blanc-bec qui m'a manqu de
respect tout  l'heure!

Gervaise, les dents serres, le poussa, en disant:

--Tais-toi!... Il n'y a pas besoin de tant d'explications.

Et, s'avanant, elle flanqua  Nana deux gifles soignes. La premire
mit de ct le chapeau  plumes, la seconde resta marque en rouge sur
la joue blanche comme un linge. Nana, stupide, les reut sans pleurer,
sans se rebiffer. L'orchestre continuait, la foule se fchait et
rptait violemment:

--A la porte!  la porte!

--Allons, file! reprit Gervaise; marche devant! et ne t'avise pas de
te sauver, ou je te fais coucher en prison!

Le petit jeune homme avait prudemment disparu. Alors, Nana marcha
devant, trs raide, encore dans la stupeur de sa mauvaise chance.
Quand elle faisait mine de rechigner, une calotte par derrire la
remettait dans le chemin de la porte. Et ils sortirent ainsi tous les
trois, au milieu des plaisanteries et des hues de la salle, tandis
que l'orchestre achevait la pastourelle, avec un tel tonnerre que les
trombones semblaient cracher des boulets.

La vie recommena. Nana, aprs avoir dormi douze heures dans son
ancien cabinet, se montra trs gentille pendant une semaine. Elle
s'tait rafistol une petite robe modeste, elle portait un bonnet dont
elle nouait les brides sous son chignon. Mme, prise d'un beau feu,
elle dclara qu'elle voulait travailler chez elle; on gagnait ce qu'on
voulait chez soi, puis on n'entendait pas les salets de l'atelier; et
elle chercha de l'ouvrage, elle s'installa sur une table avec ses
outils, se levant  cinq heures, les premiers jours, pour rouler ses
queues de violettes. Mais, quand elle en eut livr quelques grosses,
elle s'tira les bras devant la besogne, les mains tordues de crampes,
ayant perdu l'habitude des queues et suffoquant de rester enferme,
elle qui s'tait donn un si joli courant d'air de six mois. Alors, le
pot  colle scha, les ptales et le papier vert attraprent des
taches de graisse, le patron vint trois fois lui-mme faire des scnes
en rclamant ses fournitures perdues. Nana se tranait, empochait
toujours des tatouilles de son pre, s'empoignait avec sa mre matin
et soir, des querelles o les deux femmes se jetaient  la tte des
abominations. a ne pouvait pas durer; le douzime jour, la garce
fila, emportant pour tout bagage sa robe modeste  son derrire et son
bonnichon sur l'oreille. Les Lorilleux, que le retour et le repentir
de la petite laissaient pincs, faillirent s'taler les quatre fers en
l'air, tant ils crevrent de rire. Deuxime reprsentation, clipse
second numro, les demoiselles pour Saint-Lazare, en voiture! Non,
c'tait trop comique. Nana avait un chic pour se tirer les pattes! Ah
bien! si les Coupeau voulaient la garder maintenant, ils n'avaient
plus qu' lui coudre son affaire et  la mettre en cage!

Les Coupeau, devant le monde, affectrent d'tre bien dbarrasss. Au
fond, ils rageaient. Mais la rage n'a toujours qu'un temps. Bientt,
ils apprirent, sans mme cligner un oeil, que Nana roulait le
quartier. Gervaise, qui l'accusait de faire a pour les dshonorer, se
mettait au-dessus des potins; elle pouvait rencontrer sa donzelle dans
la rue, elle ne se salirait seulement pas la main  lui envoyer une
baffre; oui, c'tait bien fini, elle l'aurait trouve en train de
crever par terre, la peau nue sur le pav, qu'elle serait passe sans
dire que ce chameau venait de ses entrailles. Nana allumait tous les
bals des environs. On la connaissait de la _Reine-Blanche_ au _Grand
Salon de la Folie_. Quand elle entrait  l'_Elyse-Montmartre_, on
montait sur les tables pour lui voir faire,  la pastourelle,
l'crevisse qui renifle. Comme on l'avait flanque deux fois dehors,
au _Chteau-Rouge_, elle rdait seulement devant la porte, en
attendant des personnes de sa connaissance. La _Boule-Noire_, sur le
boulevard, et le _Grand-Turc_, rue des Poissonniers, taient des
salles comme il faut o elle allait lorsqu'elle avait du linge. Mais,
de tous les bastringues du quartier, elle prfrait encore le _Bal de
l'Ermitage_, dans une cour humide, et le _Bal Robert_, impasse du
Cadran, deux infectes petites salles claires par une demi-douzaine
de quinquets, tenues  la papa, tous contents et tous libres, si bien
qu'on laissait les cavaliers et leurs dames s'embrasser au fond, sans
les dranger. Et Nana avait des hauts et des bas, de vrais coups de
baguette, tantt nippe comme une femme chic, tantt balayant la
crotte comme une souillon. Ah! elle menait une belle vie!

Plusieurs fois, les Coupeau crurent apercevoir leur fille dans des
endroits pas propres. Ils tournaient le dos, ils dcampaient d'un
autre ct, pour ne pas tre obligs de la reconnatre. Ils n'taient
plus d'humeur  se faire blaguer de toute une salle, pour ramener chez
eux une voirie pareille. Mais, un soir, vers dix heures, comme ils se
couchaient, on donna des coups de poing dans la porte. C'tait Nana
qui, tranquillement, venait demander  coucher; et dans quel tat, bon
Dieu! nu-tte, une robe en loques, des bottines cules, une toilette
 se faire ramasser et conduire au Dpt. Elle reut une rosse,
naturellement; puis, elle tomba goulment sur un morceau de pain dur,
et s'endormit, reinte, avec une dernire bouche aux dents. Alors,
ce train-train continua. Quand la petite se sentait un peu requinque,
elle s'vaporait un matin. Ni vu ni connu! l'oiseau tait parti. Et
des semaines, des mois s'coulaient, elle semblait perdue, lorsqu'elle
reparaissait tout d'un coup, sans jamais dire d'o elle arrivait, des
fois sale  ne pas tre prise avec des pincettes, et gratigne du
haut en bas du corps, d'autres fois bien mise, mais si molle et vide
par la noce, qu'elle ne tenait plus debout. Les parents avaient d
s'accoutumer. Les roules n'y faisaient rien. Ils la trpignaient, ce
qui ne l'empchait pas de prendre leur chez eux comme une auberge, o
l'on couchait  la semaine. Elle savait qu'elle payait son lit d'une
danse, elle se ttait et venait recevoir la danse, s'il y avait
bnfice pour elle. D'ailleurs, on se lasse de taper. Les Coupeau
finissaient par accepter les bordes de Nana. Elle rentrait, ne
rentrait pas, pourvu qu'elle ne laisst pas la porte ouverte, a
suffisait. Mon Dieu! l'habitude use l'honntet comme autre chose.

Une seule chose mettait Gervaise hors d'elle. C'tait lorsque sa fille
reparaissait avec des robes  queue et des chapeaux couverts de
plumes. Non, ce luxe-l, elle ne pouvait pas l'avaler. Que Nana ft la
noce, si elle voulait; mais, quand elle venait chez sa mre, qu'elle
s'habillt au moins comme une ouvrire doit tre habille. Les robes 
queue faisaient une rvolution dans la maison: les Lorilleux
ricanaient; Lantier, tout moustill, tournait autour de la petite,
pour renifler sa bonne odeur; les Boche avaient dfendu  Pauline de
frquenter cette rouchie, avec ses oripeaux. Et Gervaise se fchait
galement des sommeils crass de Nana, lorsque, aprs une de ses
fugues, elle dormait jusqu' midi, dpoitraille, le chignon dfait et
plein encore d'pingles  cheveux, si blanche, respirant si court,
qu'elle semblait morte. Elle la secouait des cinq ou six fois dans la
matine, en la menaant de lui flanquer sur le ventre une pote d'eau.
Cette belle fille fainante,  moiti nue, toute grasse de vice,
l'exasprait en cuvant ainsi l'amour dont sa chair semblait gonfle,
sans pouvoir mme se rveiller. Nana ouvrait un oeil, le refermait,
s'talait davantage.

Un jour, Gervaise qui lui reprochait sa vie crment, et lui demandait
si elle donnait dans les pantalons rouges, pour rentrer casse  ce
point, excuta enfin sa menace en lui secouant sa main mouille sur le
corps. La petite, furieuse, se roula dans le drap, en criant:

--En voil assez, n'est-ce pas? maman! Ne causons pas des hommes, a
vaudra mieux. Tu as fait ce que tu as voulu, je fais ce que je veux.

--Comment? comment? bgaya la mre.

--Oui, je ne t'en ai jamais parl, parce que a ne me regardait pas;
mais tu ne te gnais gure, je t'ai vue assez souvent te promener en
chemise, en bas, quand papa ronflait... a ne te plat plus
maintenant, mais a plat aux autres. Fiche-moi la paix, fallait pas
me donner l'exemple!

Gervaise resta toute ple, les mains tremblantes, tournant sans savoir
ce qu'elle faisait, pendant que Nana, aplatie sur la gorge, serrant
son oreiller entre ses bras, retombait dans l'engourdissement de son
sommeil de plomb.

Coupeau grognait, n'ayant mme plus l'ide d'allonger des claques. Il
perdait la boule, compltement. Et, vraiment, il n'y avait pas  le
traiter de pre sans moralit, car la boisson lui tait toute
conscience du bien et du mal.

Maintenant, c'tait rgl. Il ne dessolait pas de six mois, puis il
tombait et entrait  Sainte-Anne; une partie de campagne pour lui. Les
Lorilleux disaient que monsieur le duc de Tord-Boyaux se rendait dans
ses proprits. Au bout de quelques semaines, il sortait de l'asile,
rpar, reclou, et recommenait  se dmolir, jusqu'au jour o, de
nouveau sur le flanc, il avait encore besoin d'un raccommodage. En
trois ans, il entra ainsi sept fois  Sainte-Anne. Le quartier
racontait qu'on lui gardait sa cellule. Mais le vilain de l'histoire
tait que cet entt solard se cassait davantage chaque fois, si bien
que, de rechute en rechute, on pouvait prvoir la cabriole finale, le
dernier craquement de ce tonneau malade dont les cercles ptaient les
uns aprs les autres.

Avec a, il oubliait d'embellir; un revenant  regarder! Le poison le
travaillait rudement. Son corps imbib d'alcool se ratatinait comme
les foetus qui sont dans des bocaux, chez les pharmaciens. Quand il se
mettait devant une fentre, on apercevait le jour au travers de ses
ctes, tant il tait maigre. Les joues creuses, les yeux dgouttants,
pleurant assez de cire pour fournir une cathdrale, il ne gardait que
sa truffe de fleurie, belle et rouge, pareille  un oeillet au milieu
de sa trogne dvaste. Ceux qui savaient son ge, quarante ans sonns,
avaient un petit frisson, lorsqu'il passait, courb, vacillant, vieux
comme les rues. Et le tremblement de ses mains redoublait, sa main
droite surtout battait tellement la breloque, que, certains jours, il
devait prendre son verre dans ses deux poings, pour le porter  ses
lvres. Oh! ce nom de Dieu de tremblement! c'tait la seule chose qui
le taquint encore, au milieu de sa vacherie gnrale! On l'entendait
grogner des injures froces contre ses mains. D'autres fois, on le
voyait pendant des heures en contemplation devant ses mains qui
dansaient, les regardant sauter comme des grenouilles, sans rien dire,
ne se fchant plus, ayant l'air de chercher quelle mcanique
intrieure pouvait leur faire faire joujou de la sorte; et, un soir,
Gervaise l'avait trouv ainsi, avec deux grosses larmes qui coulaient
sur ses joues cuites de pochard.

Le dernier t, pendant lequel Nana trana chez ses parents les restes
de ses nuits, fut surtout mauvais pour Coupeau. Sa voix changea
compltement, comme si le fil-en-quatre avait mis une musique nouvelle
dans sa gorge. Il devint sourd d'une oreille. Puis, en quelques jours,
sa vue baissa; il lui fallait tenir la rampe de l'escalier, s'il ne
voulait pas dgringoler. Quant  sa sant, elle se reposait, comme on
dit. Il avait des maux de tte abominables, des tourdissements qui
lui faisaient voir trente-six chandelles. Tout d'un coup, des douleurs
aigus le prenaient dans les bras et dans les jambes; il plissait, il
tait oblig de s'asseoir, et restait sur une chaise hbt pendant
des heures; mme, aprs une de ces crises, il avait gard son bras
paralys tout un jour. Plusieurs fois, il s'alita; il se pelotonnait,
se cachait sous le drap, avec le souffle fort et continu d'un animal
qui souffre. Alors, les extravagances de Sainte-Anne recommenaient.
Mfiant, inquiet, tourment d'une fivre ardente, il se roulait dans
des rages folles, dchirait ses blouses, mordait les meubles de sa
mchoire convulse; ou bien il tombait  un grand attendrissement,
lchant des plaintes de fille, sanglotant et se lamentant de n'tre
aim par personne. Un soir, Gervaise et Nana, qui rentraient ensemble,
ne le trouvrent plus dans son lit.  sa place, il avait couch le
traversin. Et, quand elles le dcouvrirent, cach entre le lit et le
mur, il claquait des dents, il racontait que des hommes allaient venir
l'assassiner. Les deux femmes durent le recoucher et le rassurer comme
un enfant.

Coupeau ne connaissait qu'un remde, se coller sa chopine de cric, un
coup de bton dans l'estomac, qui le mettait debout. Tous les matins,
il gurissait ainsi sa pituite. La mmoire avait fil depuis
longtemps, son crne tait vide; et il ne se trouvait pas plus tt sur
les pieds, qu'il blaguait la maladie. Il n'avait jamais t malade.
Oui, il en tait  ce point o l'on crve en disant qu'on se porte
bien. D'ailleurs, il dmnageait aussi pour le reste. Quand Nana
rentrait, aprs des six semaines de promenade, il semblait croire
qu'elle revenait d'une commission dans le quartier. Souvent, accroche
au bras d'un monsieur, elle le rencontrait et rigolait, sans qu'il la
reconnt. Enfin, il ne comptait plus, elle se serait assise sur lui,
si elle n'avait pas trouv de chaise.

Ce fut aux premires geles que Nana s'esbigna une fois encore, sous
le prtexte d'aller voir chez la fruitire s'il y avait des poires
cuites. Elle sentait l'hiver, elle ne voulait pas claquer des dents
devant le pole teint. Les Coupeau la traitrent simplement de rosse,
parce qu'ils attendaient les poires. Sans doute elle rentrerait;
l'autre hiver, elle tait bien reste trois semaines pour descendre
chercher deux sous de tabac. Mais les mois s'coulrent, la petite ne
reparaissait plus. Cette fois, elle avait d prendre un fameux galop.
Lorsque juin arriva, elle ne revint pas davantage avec le soleil.
Dcidment, c'tait fini, elle avait trouv du pain blanc quelque
part. Les Coupeau, un jour de dche, vendirent le lit de fer de
l'enfant, six francs tout ronds qu'ils burent  Saint-Ouen. a les
encombrait, ce lit.

En juillet, un matin, Virginie appela Gervaise qui passait, et la pria
de donner un coup de main pour la vaisselle, parce que la veille
Lantier avait amen deux amis  rgaler. Et, comme Gervaise lavait la
vaisselle, une vaisselle joliment grasse du gueuleton du chapelier,
celui-ci, en train de digrer encore dans la boutique, cria tout d'un
coup:

--Vous ne savez pas, la mre! j'ai vu Nana, l'autre jour.

Virginie, assise au comptoir, l'air soucieux en face des bocaux et des
tiroirs qui se vidaient, hocha furieusement la tte. Elle se retenait,
pour ne pas en lcher trop long; car a finissait par sentir mauvais.
Lantier voyait Nana bien souvent. Oh! elle n'en aurait pas mis la main
au feu, il tait homme  faire pire, quand une jupe lui trottait dans
la tte. Madame Lerat, qui venait d'entrer, trs lie en ce moment
avec Virginie dont elle recevait les confidences, fit sa moue pleine
de gaillardise, en demandant:

--Dans quel sens l'avez-vous vue?

--Oh! dans le bon sens, rpondit le chapelier, trs flatt, riant et
frisant ses moustaches. Elle tait en voiture; moi, je pataugeais sur
le pav... Vrai, je vous le jure! Il n'y aurait pas  se dfendre, car
les fils de famille qui la tutoient de prs sont bigrement heureux!

Son regard s'tait allum, il se tourna vers Gervaise, debout au fond
de la boutique, en train d'essuyer un plat.

--Oui, elle tait en voiture, et une toilette d'un chic!... Je ne la
reconnaissais pas, tant elle ressemblait  une dame de la haute, les
quenottes blanches dans sa frimousse frache comme une fleur. C'est
elle qui m'a envoy une risette avec son gant... Elle a fait un
vicomte, je crois. Oh! trs lance! Elle peut se ficher de nous tous,
elle a du bonheur par-dessus la tte, cette gueuse!... L'amour de
petit chat! non, vous n'avez pas ide d'un petit chat pareil!

Gervaise essuyait toujours son plat, bien qu'il ft net et luisant
depuis longtemps. Virginie rflchissait, inquite de deux billets
qu'elle ne savait pas comment payer le lendemain; tandis que Lantier,
gros et gras, suant le sucre dont il se nourrissait, emplissait de son
enthousiasme pour les petits trognons bien mis la boutique d'picerie
fine, mange dj aux trois quarts, et o soufflait une odeur de
ruine. Oui, il n'avait plus que quelques pralines  croquer, quelques
sucres d'orge  sucer, pour nettoyer le commerce des Poisson. Tout
d'un coup, il aperut, sur le trottoir d'en face, le sergent de ville
qui tait de service et qui passait boutonn, l'pe battant la
cuisse. Et a l'gaya davantage. Il fora Virginie  regarder son
mari.

--Ah bien! murmura-t-il, il a une bonne tte ce matin, Badingue!...
Attention! il serre trop les fesses, il a d se faire coller un oeil
de verre quelque part, pour surprendre son monde.

Quand Gervaise remonta chez elle, elle trouva Coupeau assis au bord du
lit, dans l'hbtement d'une de ses crises. Il regardait le carreau de
ses yeux morts. Alors, elle s'assit elle-mme sur une chaise, les
membres casss, les mains tombes le long de sa jupe sale. Et, pendant
un quart d'heure, elle resta en face de lui, sans rien dire.

--J'ai eu des nouvelles, murmura-t-elle enfin. On a vu ta fille...
Oui, ta fille est trs chic et n'a plus besoin de toi. Elle est
joliment heureuse, celle-l, par exemple!... Ah! Dieu de Dieu! je
donnerais gros pour tre  sa place.

Coupeau regardait toujours le carreau. Puis, il leva sa face ravage,
il eut un rire d'idiot, en bgayant:

--Dis donc, ma biche, je ne te retiens pas... T'es pas encore trop
mal, quand tu te dbarbouilles. Tu sais, comme on dit, il n'y a pas si
vieille marmite qui ne trouve son couvercle... Dame! si a devait
mettre du beurre dans les pinards!



XII


Ce devait tre le samedi aprs le terme, quelque chose comme le 12 ou
le 13 janvier, Gervaise ne savait plus au juste. Elle perdait la
boule, parce qu'il y avait des sicles qu'elle ne s'tait rien mis de
chaud dans le ventre. Ah! quelle semaine infernale! un ratissage
complet, deux pains de quatre livres le mardi qui avaient dur
jusqu'au jeudi, puis une crote sche retrouve la veille, et pas une
miette depuis trente-six heures, une vraie danse devant le buffet! Ce
qu'elle savait, par exemple, ce qu'elle sentait sur son dos, c'tait
le temps de chien, un froid noir, un ciel barbouill comme le cul
d'une pole, crevant d'une neige qui s'enttait  ne pas tomber. Quand
on a l'hiver et la faim dans les tripes, on peut serrer sa ceinture,
a ne vous nourrit gure.

Peut-tre, le soir, Coupeau rapporterait-il de l'argent. Il disait
qu'il travaillait. Tout est possible, n'est-ce pas? et Gervaise,
attrape pourtant bien des fois, avait fini par compter sur cet
argent-l. Elle, aprs toutes sortes d'histoires, ne trouvait plus
seulement un torchon  laver dans le quartier; mme une vieille dame
dont elle faisait le mnage, venait de la flanquer dehors, en
l'accusant de boire ses liqueurs. On ne voulait d'elle nulle part,
elle tait brle; ce qui l'arrangeait dans le fond, car elle en tait
tombe  ce point d'abrutissement, o l'on prfre crever que de
remuer ses dix doigts. Enfin, si Coupeau rapportait sa paie, on
mangerait quelque chose de chaud. Et, en attendant, comme midi n'avait
pas sonn, elle restait allonge sur la paillasse, parce qu'on a moins
froid et moins faim, lorsqu'on est allong.

Gervaise appelait a la paillasse; mais,  la vrit, a n'tait qu'un
tas de paille dans un coin. Peu  peu, le dodo avait fil chez les
revendeurs du quartier. D'abord, les jours de dbine, elle avait
dcousu le matelas, o elle prenait des poignes de laine, qu'elle
sortait dans son tablier et vendait dix sous la livre, rue Belhomme.
Ensuite, le matelas vid, elle s'tait fait trente sous de la toile,
un matin, pour se payer du caf. Les oreillers avaient suivi, puis le
traversin. Restait le bois de lit, qu'elle ne pouvait mettre sous son
bras,  cause des Boche, qui auraient ameut la maison, s'ils avaient
vu s'envoler la garantie du propritaire. Et cependant, un soir, aide
de Coupeau, elle guetta les Boche en train de gueuletonner, et
dmnagea le lit tranquillement, morceau par morceau, les bateaux, les
dossiers, le cadre de fond. Avec les dix francs de ce lavage, ils
fricotrent trois jours. Est-ce que la paillasse ne suffisait pas?
Mme la toile tait alle rejoindre celle du matelas; ils avaient
ainsi achev de manger le dodo, en se donnant une indigestion de pain,
aprs une fringale de vingt-quatre heures. On poussait la paille d'un
coup de balai, le poussier tait toujours retourn, et a n'tait pas
plus sale qu'autre chose.

Sur le tas de paille, Gervaise, tout habille, se tenait en chien de
fusil, les pattes ramenes sous sa guenille de jupon, pour avoir plus
chaud. Et, pelotonne, les yeux grands ouverts, elle remuait des ides
pas drles, ce jour-l. Ah! non, sacr mtin! on ne pouvait continuer
ainsi  vivre sans manger! Elle ne sentait plus sa faim; seulement,
elle avait un plomb dans l'estomac, tandis que son crne lui semblait
vide. Bien sr, ce n'tait pas aux quatre coins de la turne qu'elle
trouvait des sujets de gaiet! Un vrai chenil, maintenant, o les
levrettes qui portent des paletots, dans les rues, ne seraient pas
demeures en peinture. Ses yeux ples regardaient les murailles nues.
Depuis longtemps ma tante avait tout pris. Il restait la commode, la
table et une chaise; encore le marbre et les tiroirs de la commode
s'taient-ils vapors par le mme chemin que le bois de lit. Un
incendie n'aurait pas mieux nettoy a, les petits bibelots avaient
fondu,  commencer par la toquante, une montre de douze francs,
jusqu'aux photographies de la famille, dont une marchande lui avait
achet les cadres; une marchande bien complaisante, chez laquelle elle
portait une casserole, un fer  repasser, un peigne, et qui lui
allongeait cinq sous, trois sous, deux sous, selon l'objet, de quoi
remonter avec un morceau de pain. A prsent, il ne restait plus qu'une
vieille paire de mouchettes casse, dont la marchande lui refusait un
sou. Oh! si elle avait su  qui vendre les ordures, la poussire et la
crasse, elle aurait vite ouvert boutique, car la chambre tait d'une
jolie salet! Elle n'apercevait que des toiles d'araigne, dans les
coins, et les toiles d'araigne sont peut-tre bonnes pour les
coupures, mais il n'y a pas encore de ngociant qui les achte. Alors,
la tte tourne, lchant l'espoir de faire du commerce, elle se
recroquevillait davantage sur sa paillasse, elle prfrait regarder
par la fentre le ciel charg de neige, un jour triste qui lui glaait
la moelle des os.

Que d'embtements! A quoi bon se mettre dans tous ses tats et se
turlupiner la cervelle? Si elle avait pu pioncer au moins! Mais sa
ptaudire de cambuse lui trottait par la tte. M. Marescot, le
propritaire, tait venu lui-mme, la veille, leur dire qu'il les
expulserait, s'ils n'avaient pas pay les deux termes arrirs dans
les huit jours. Eh bien! il les expulserait, ils ne seraient
certainement pas plus mal sur le pav! Voyez-vous ce sagouin avec son
pardessus et ses gants de laine, qui montait leur parler des termes,
comme s'ils avaient eu un boursicot cach quelque part! Nom d'un
chien! au lieu de se serrer le gaviot, elle aurait commenc par se
coller quelque chose dans les badigoinces! Vrai, elle le trouvait trop
rossard, cet entripaill, elle l'avait o vous savez, et profondment
encore! C'tait comme sa bte brute de Coupeau, qui ne pouvait plus
rentrer sans lui tomber sur le casaquin: elle le mettait dans le mme
endroit que le propritaire. A cette heure, son endroit devait tre
bigrement large, car elle y envoyait tout le monde, tant elle aurait
voulu se dbarrasser du monde et de la vie. Elle devenait un vrai
grenier  coups de poing. Coupeau avait un gourdin qu'il appelait son
ventail  bourrique; et il ventait la bourgeoise, fallait voir! des
sues abominables, dont elle sortait en nage. Elle, pas trop bonne non
plus, mordait et griffait. Alors, on se trpignait dans la chambre
vide, des peignes  se faire passer le got du pain. Mais elle
finissait par se ficher des dgeles comme du reste. Coupeau pouvait
faire la Saint-Lundi des semaines entires, tirer des bordes qui
duraient des mois, rentrer fou de boisson et vouloir la rguiser, elle
s'tait habitue, elle le trouvait tannant, pas davantage. Et c'tait
ces jours-l qu'elle l'avait dans le derrire. Oui, dans le derrire,
son cochon d'homme! dans le derrire, les Lorilleux, les Boche et les
Poisson! dans le derrire, le quartier qui la mprisait! Tout Paris y
entrait, et elle l'y enfonait d'une tape, avec un geste de suprme
indiffrence, heureuse et venge pourtant de le fourrer l.

Par malheur, si l'on s'accoutume  tout, on n'a pas encore pu prendre
l'habitude de ne point manger. C'tait uniquement l ce qui dfrisait
Gervaise. Elle se moquait d'tre la dernire des dernires, au fin
fond du ruisseau, et de voir les gens s'essuyer, quand elle passait
prs d'eux. Les mauvaises manires ne la gnaient plus, tandis que la
faim lui tordait toujours les boyaux. Oh! elle avait dit adieu aux
petits plats, elle tait descendue  dvorer tout ce qu'elle trouvait.
Les jours de noce, maintenant, elle achetait chez le boucher des
dchets de viande  quatre sous la livre, las de traner et de noircir
dans une assiette; et elle mettait a avec une pote de pommes de
terre, qu'elle touillait au fond d'un polon. Ou bien elle fricassait
un coeur de boeuf, un rata dont elle se lchait les lvres. D'autres
fois, quand elle avait du vin, elle se payait une trempette, une vraie
soupe de perroquet. Les deux sous de fromage d'Italie, les boisseaux
de pommes blanches, les quarts de haricots secs cuits dans leur jus,
taient encore des rgals qu'elle ne pouvait plus se donner souvent.
Elle tombait aux arlequins, dans les gargots borgnes, o, pour un sou,
elle avait des tas d'artes de poisson mles  des rognures de rti
gt. Elle tombait plus bas, mendiait chez un restaurateur charitable
les crotes des clients, et faisait une panade, en les laissant
mitonner le plus longtemps possible sur le fourneau d'un voisin. Elle
en arrivait, les matins de fringale,  rder avec les chiens, pour
voir aux portes des marchands, avant le passage des boueux; et c'tait
ainsi qu'elle avait parfois des plats de riches, des melons pourris,
des maquereaux tourns, des ctelettes dont elle visitait le manche,
par crainte des asticots. Oui, elle en tait l; a rpugne les
dlicats, cette ide; mais si les dlicats n'avaient rien tortill de
trois jours, nous verrions un peu s'ils bouderaient contre leur
ventre; ils se mettraient  quatre pattes et mangeraient aux ordures
comme les camarades. Ah! la crevaison des pauvres, les entrailles
vides qui crient la faim, le besoin des btes claquant des dents et
s'empiffrant de choses immondes, dans ce grand Paris si dor et si
flambant! Et dire que Gervaise s'tait fichu des ventres d'oie
grasse! Maintenant, elle pouvait s'en torcher le nez. Un jour, Coupeau
lui ayant chip deux bons de pain pour les revendre et les boire, elle
avait failli le tuer d'un coup de pelle, affame, enrage par le vol
de ce morceau de pain.

Cependant,  force de regarder le ciel blafard, elle s'tait endormie
d'un petit sommeil pnible. Elle rvait que ce ciel charg de neige
crevait sur elle, tant le froid la pinait. Brusquement, elle se mit
debout, rveille en sursaut par un grand frisson d'angoisse. Mon
Dieu! est-ce qu'elle allait mourir? Grelottante, hagarde, elle vit
qu'il faisait jour encore. La nuit ne viendrait donc pas! Comme le
temps est long, quand on n'a rien dans le ventre! Son estomac
s'veillait, lui aussi, et la torturait. Tombe sur la chaise, la tte
basse, les mains entre les cuisses pour se rchauffer, elle calculait
dj le dner, ds que Coupeau apporterait l'argent: un pain, un
litre, deux portions de gras-double  la lyonnaise. Trois heures
sonnrent au coucou du pre Bazouge. Il n'tait que trois heures.
Alors elle pleura. Jamais elle n'aurait la force d'attendre sept
heures. Elle avait un balancement de tout son corps, le dandinement
d'une petite fille qui berce sa grosse douleur, plie en deux,
s'crasant l'estomac, pour ne plus le sentir. Ah! il vaut mieux
accoucher que d'avoir faim! Et, ne se soulageant pas, prise d'une
rage, elle se leva, pitina, esprant rendormir sa faim comme un
enfant qu'on promne. Pendant une demi-heure, elle se cogna aux quatre
coins de la chambre vide. Puis, tout d'un coup, elle s'arrta, les
yeux fixes. Tant pis! ils diraient ce qu'ils diraient, elle leur
lcherait les pieds s'ils voulaient, mais elle allait emprunter dix
sous aux Lorilleux.

L'hiver, dans cet escalier de la maison, l'escalier des pouilleux,
c'taient de continuels emprunts de dix sous, de vingt sous, des
petits services que ces meurt-de-faim se rendaient les uns aux autres.
Seulement, on serait plutt mort que de s'adresser aux Lorilleux,
parce qu'on les savait trop durs  la dtente. Gervaise, en allant
frapper chez eux, montrait un beau courage. Elle avait si peur, dans
le corridor, qu'elle prouva ce brusque soulagement des gens qui
sonnent chez les dentistes.

--Entrez! cria la voix aigre du chaniste.

Comme il faisait bon, l dedans! La forge flambait, allumait l'troit
atelier de sa flamme blanche, pendant que madame Lorilleux mettait 
recuire une pelote de fil d'or. Lorilleux, devant son tabli, suait,
tant il avait, chaud, en train de souder des maillons au chalumeau. Et
a sentait bon, une soupe aux choux mijotait sur le pole, exhalant
une vapeur qui retournait le coeur de Gervaise et la faisait
s'vanouir.

--Ah! c'est vous, grogna madame Lorilleux, sans lui dire seulement de
s'asseoir. Qu'est-ce que vous voulez?

Gervaise ne rpondit pas. Elle n'tait pas trop mal avec les
Lorilleux, cette semaine-l. Mais la demande des dix sous lui restait
dans la gorge, parce qu'elle venait d'apercevoir Boche, carrment
assis prs du pole, en train de faire des cancans. Il avait un air de
se ficher du monde, cet animal! Il riait comme un cul, le trou de la
bouche arrondi, et les joues tellement bouffies qu'elles lui cachaient
le nez; un vrai cul, enfin!

--Qu'est-ce que vous voulez? rpta Lorilleux.

--Vous n'avez pas vu Coupeau? finit par balbutier Gervaise. Je le
croyais ici.

Les chanistes et le concierge ricanrent. Non, bien sr, ils
n'avaient pas vu Coupeau. Ils n'offraient pas assez de petits verres
pour voir Coupeau comme a. Gervaise fit un effort et reprit en
bgayant:

--C'est qu'il m'avait promis de rentrer... Oui, il doit m'apporter de
l'argent... Et comme j'ai absolument besoin de quelque chose...

Un gros silence rgna. Madame Lorilleux ventait rudement le feu de la
forge, Lorilleux avait baiss le nez sur le bout de chane qui
s'allongeait entre ses doigts, tandis que Boche gardait son rire de
pleine lune, le trou de la bouche si rond, qu'on prouvait l'envie d'y
fourrer le doigt, pour voir.

--Si j'avais seulement dix sous, murmura Gervaise  voix basse.

Le silence continua.

--Vous ne pourriez pas me prter dix sous?... Oh! je vous les
rendrais ce soir!

Madame Lorilleux se tourna et la regarda fixement. En voil une
peloteuse qui venait les empaumer Aujourd'hui, elle les tapait de dix
sous, demain ce serait de vingt, et il n'y avait plus de raison pour
s'arrter. Non, non, pas de a. Mardi, s'il fait chaud!

--Mais, ma chre, cria-t-elle, vous savez bien que nous n'avons pas
d'argent! Tenez, voil la doublure de ma poche. Vous pouvez nous
fouiller... Ce serait de bon coeur, naturellement.

--Le coeur y est toujours, grogna Lorilleux; seulement, quand on ne
peut pas, on ne peut pas.

Gervaise, trs humble, les approuvait de la tte. Cependant, elle ne
s'en allait pas, elle guignait l'or du coin de l'oeil, les liasses
d'or pendues au mur, le fil d'or que la femme tirait  la filire de
toute la force de ses petits bras, les maillons d'or en tas sous les
doigts noueux du mari. Et elle pensait qu'un bout de ce vilain mtal
noirtre aurait suffi pour se payer un bon dner. Ce jour-l,
l'atelier avait beau tre sale, avec ses vieux fers, sa poussire de
charbon, sa crasse des huiles mal essuyes, elle le voyait
resplendissant de richesses, comme la boutique d'un changeur. Aussi se
risqua-t-elle  rpter, doucement:

--Je vous les rendrais, je vous les rendrais, bien sr... Dix sous,
a ne vous gnerait pas.

Elle avait le coeur tout gonfl, en ne voulant pas avouer qu'elle se
brossait le ventre depuis la veille. Puis, elle sentit ses jambes qui
se cassaient, elle eut peur de fondre en larmes, bgayant encore:

--Vous seriez si gentils!... Vous ne pouvez pas savoir... Oui, j'en
suis l, mon Dieu, j'en suis l...

Alors, les Lorilleux pincrent les lvres et changrent un mince
regard. La Banban mendiait,  cette heure! Eh bien! le plongeon tait
complet. C'est eux qui n'aimaient pas a! S'ils avaient su, ils se
seraient barricads, parce qu'on doit toujours tre sur l'oeil avec
les mendiants, des gens qui s'introduisent dans les appartements sous
des prtextes, et qui filent en dmnageant les objets prcieux.
D'autant plus que, chez eux, il y avait de quoi voler; on pouvait
envoyer les doigts partout, et en emporter des trente et des quarante
francs, rien qu'en fermant le poing. Dj, plusieurs fois, ils
s'taient mfis, en remarquant la drle de figure de Gervaise, quand
elle se plantait devant l'or. Cette fois, par exemple, ils allaient la
surveiller. Et, comme elle s'approchait davantage, les pieds sur la
claie de bois, le chaniste lui cria rudement, sans rpondre davantage
 sa demande:

--Dites donc! faites un peu attention, vous allez encore emporter des
brins d'or  vos semelles... Vrai, on dirait que vous avez l-dessous
de la graisse, pour que a colle.

Gervaise, lentement, recula. Elle s'tait appuye un instant  une
tagre, et, voyant madame Lorilleux lui examiner les mains, elle les
ouvrit toutes grandes, les montra, disant de sa voix molle, sans se
fcher, en femme tombe qui accepte tout:

--Je n'ai rien pris, vous pouvez regarder.

Et elle s'en alla, parce que l'odeur forte de la soupe aux choux et la
bonne chaleur de l'atelier la rendaient trop malade.

Ah! pour le coup, les Lorilleux ne la retinrent pas! Bon voyage, du
diable s'ils lui ouvraient encore! Ils avaient assez vu sa figure, ils
ne voulaient pas chez eux de la misre des autres, quand cette misre
tait mrite. Et ils se laissrent aller  une grosse jouissance
d'gosme, en se trouvant cals, bien au chaud, avec la perspective
d'une fameuse soupe. Boche aussi s'talait, enflant encore ses joues,
si bien que son rire devenait malpropre. Ils se trouvaient tous
joliment vengs des anciennes manires de la Banban, de la boutique
bleue, des gueuletons, et du reste. C'tait trop russi, a prouvait
o conduisait l'amour de la frigousse. Au rencart les gourmandes, les
paresseuses et les dvergondes!

--Que a de genre! a vient qumander des dix sous! s'cria madame
Lorilleux derrire le dos de Gervaise. Oui, je t'en fiche, je vas lui
prter dix sous tout de suite, pour qu'elle aille boire la goutte!

Gervaise trana ses savates dans le corridor, alourdie, pliant les
paules. Quand elle fut  sa porte, elle n'entra pas, sa chambre lui
faisait peur. Autant marcher, elle aurait plus chaud et prendrait
patience. En passant, elle allongea le cou dans la niche du pre Bru,
sous l'escalier; encore un, celui-l, qui devait avoir un bel apptit,
car il djeunait et dnait par coeur depuis trois jours; mais il
n'tait pas l, il n'y avait que son trou, et elle prouva une
jalousie, en s'imaginant qu'on pouvait l'avoir invit quelque part.
Puis, comme elle arrivait devant les Bijard, elle entendit des
plaintes, elle entra, la clef tant toujours sur la serrure.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda-t-elle.

La chambre tait trs propre. On voyait bien que Lalie avait, le matin
encore, balay et rang les affaires. La misre avait beau souffler l
dedans, emporter les frusques, taler sa ribambelle d'ordures, Lalie
venait derrire, et rcurait tout, et donnait aux choses un air
gentil. Si ce n'tait pas riche, a sentait bon la mnagre, chez
elle. Ce jour-l, ses deux enfants, Henriette et Jules, avaient trouv
de vieilles images, qu'ils dcoupaient tranquillement dans un coin.
Mais Gervaise fut toute surprise de trouver Lalie couche, sur son
troit lit de sangle, le drap au menton, trs ple. Elle couche, par
exemple! elle tait donc bien malade!

--Qu'est-ce que vous avez? rpta Gervaise, inquite.

Lalie ne se plaignit plus. Elle souleva lentement ses paupires
blanches, et voulut sourire de ses lvres qu'un frisson convulsait.

--Je n'ai rien, souffla-t-elle trs bas, oh! bien vrai, rien du tout.

Puis, les yeux referms, avec un effort:

--J'tais trop fatigue tous ces jours-ci, alors je fiche la paresse,
je me dorlote, vous voyez.

Mais son visage de gamine, marbr de taches livides, prenait une telle
expression de douleur suprme, que Gervaise, oubliant sa propre
agonie, joignit les mains et tomba  genoux prs d'elle. Depuis un
mois, elle la voyait se tenir aux murs pour marcher, plie en deux par
une toux qui sonnait joliment le sapin. La petite ne pouvait mme plus
tousser. Elle eut un hoquet, des filets de sang coulrent aux coins de
sa bouche.

--Ce n'est pas ma faute, je ne me sens gure forte, murmura-t-elle
comme soulage. Je me suis trane, j'ai mis un peu d'ordre... C'est
assez propre, n'est-ce pas?... Et je voulais nettoyer les vitres, mais
les jambes m'ont manqu. Est-ce bte! Enfin, quand on a fini, on se
couche.

Elle s'interrompit, pour dire:

--Voyez donc si mes enfants ne se coupent pas avec leurs ciseaux.

Et elle se tut, tremblante, coutant un pas lourd qui montait
l'escalier. Brutalement, le pre Bijard poussa la porte. Il avait son
coup de bouteille comme  l'ordinaire, les yeux flambants de la folie
furieuse du vitriol. Quand il aperut Lalie couche, il tapa sur ses
cuisses avec un ricanement, il dcrocha le grand fouet, en grognant:

--Ah! nom de Dieu, c'est trop fort! nous allons rire!... Les vaches
se mettent  la paille en plein midi, maintenant!... Est-ce que tu te
moques des paroissiens, sacr faignante?... Allons, houp! dcanillons!

Il faisait dj claquer le fouet au-dessus du lit. Mais l'enfant,
suppliante, rptait:

--Non, papa, je t'en prie, ne frappe pas... Je te jure que tu aurais
du chagrin.... Ne frappe pas.

--Veux-tu sauter, gueula-t-il plus fort, ou je te chatouille les
ctes!... Veux-tu sauter, bougre de rosse!

Alors, elle dit doucement:

--Je ne puis pas, comprends-tu?... Je vais mourir.

Gervaise s'tait jete sur Bijard et lui arrachait le fouet. Lui,
hbt, restait devant le lit de sangle. Qu'est-ce qu'elle chantait
l, cette morveuse? Est-ce qu'on meurt si jeune, quand on n'a pas t
malade! Quelque frime pour se faire donner du sucre! Ah! il allait se
renseigner, et si elle mentait!

--Tu verras, c'est la vrit, continuait-elle. Tant que j'ai pu, je
vous ai vit de la peine... Sois gentil,  cette heure, et dis-moi
adieu, papa.

Bijard tortillait son nez, de peur d'tre mis dedans. C'tait pourtant
vrai qu'elle avait une drle de figure, une figure allonge et
srieuse de grande personne. Le souffle de la mort, qui passait dans
la chambre, le dessolait. Il promena un regard autour de lui, de
l'air d'un homme tir d'un long sommeil, vit le mnage en ordre, les
deux enfants dbarbouills, en train de jouer et de rire. Et il tomba
sur une chaise, balbutiant:

--Notre petite mre, notre petite mre...

Il ne trouvait que a, et c'tait dj bien tendre pour Lalie, qui
n'avait jamais t tant gte. Elle consola son pre. Elle tait
surtout ennuye de s'en aller ainsi, avant d'avoir lev tout  fait
ses enfants. Il en prendrait soin, n'est-ce pas? Elle lui donna de sa
voix mourante des dtails sur la faon de les arranger, de les tenir
propres. Lui, abruti, repris par les fumes de l'ivresse, roulait la
tte en la regardant passer de ses yeux ronds. a remuait en lui
toutes sortes de choses; mais il ne trouvait plus rien, et avait la
couenne trop brle pour pleurer.

--coute encore, reprit Lalie aprs un silence. Nous devons quatre
francs sept sous au boulanger; il faudra payer a... Madame Gaudron a
un fer  nous que tu lui rclameras.... Ce soir, je n'ai pas pu faire
de la soupe, mais il reste du pain, et tu mettras chauffer les pommes
de terre...

Jusqu' son dernier rle, ce pauvre chat restait la petite mre de
tout son monde. En voil une qu'on ne remplacerait pas, bien sr! Elle
mourait d'avoir eu  son ge la raison d'une vraie mre, la poitrine
encore trop tendre et trop troite pour contenir une aussi large
maternit. Et, s'il perdait ce trsor, c'tait bien la faute de sa
bte froce de pre. Aprs avoir tu la maman d'un coup de pied,
est-ce qu'il ne venait pas de massacrer la fille! Les deux bons anges
seraient dans la fosse, et lui n'aurait plus qu' crever comme un
chien au coin d'une borne.

Gervaise, cependant, se retenait pour ne pas clater en sanglots. Elle
tendait les mains, avec le dsir de soulager l'enfant; et, comme le
lambeau de drap glissait, elle voulut le rabattre et arranger le lit.
Alors, le pauvre petit corps de la mourante apparut. Ah! Seigneur!
quelle misre et quelle piti! Les pierres auraient pleur. Lalie
tait toute nue, un reste de camisole aux paules en guise de chemise;
oui, toute nue, et d'une nudit saignante et douloureuse de martyre.
Elle n'avait plus de chair, les os trouaient la peau. Sur les ctes,
de minces zbrures violettes descendaient jusqu'aux cuisses, les
cinglements du fouet imprims l tout vifs. Une tache livide cerclait
le bras gauche, comme si la mchoire d'un tau avait broy ce membre
si tendre, pas plus gros qu'une allumette. La jambe droite montrait
une dchirure mal ferme, quelque mauvais coup rouvert chaque matin en
trottant pour faire le mnage. Des pieds  la tte, elle n'tait qu'un
noir. Oh! ce massacre de l'enfance, ces lourdes pattes d'homme
crasant cet amour de qui-qui, cette abomination de tant de faiblesse
rlant sous une pareille croix! On adore dans les glises des saintes
fouettes dont la nudit est moins pure. Gervaise, de nouveau, s'tait
accroupie, ne songeant plus  tirer le drap, renverse par la vue de
ce rien du tout pitoyable, aplati au fond du lit; et ses lvres
tremblantes cherchaient des prires.

--Madame Coupeau, murmura la petite, je vous en prie...

De ses bras trop courts, elle cherchait  rabattre le drap, toute
pudique, prise de honte pour son pre. Bijard, stupide, les yeux sur
ce cadavre qu'il avait fait, roulait toujours la tte, du mouvement
ralenti d'un animal qui a de l'embtement.

Et quand elle eut recouvert Lalie, Gervaise ne put rester l
davantage. La mourante s'affaiblissait, ne parlant plus, n'ayant que
son regard, son ancien regard noir de petite fille rsigne et
songeuse, qu'elle fixait sur ses deux enfants, en train de dcouper
leurs images. La chambre s'emplissait d'ombre, Bijard cuvait sa borde
dans l'hbtement de cette agonie. Non, non, la vie tait trop
abominable! Ah! quelle sale chose! ah! quelle sale chose! Et Gervaise
partit, descendit l'escalier, sans savoir, la tte perdue, si gonfle
d'emmerdement qu'elle se serait volontiers allonge sous les roues
d'un omnibus, pour en finir.

Tout en courant, en bougonnant contre le sacr sort, elle se trouva
devant la porte du patron, o Coupeau prtendait travailler. Ses
jambes l'avaient conduite l, son estomac reprenait sa chanson, la
complainte de la faim en quatre-vingt-dix couplets, une complainte
qu'elle savait par coeur. De cette manire, si elle pinait Coupeau 
la sortie, elle mettrait la main sur la monnaie, elle achterait les
provisions. Une petite heure d'attente au plus, elle avalerait bien
encore a, elle qui se suait les pouces depuis la veille.

C'tait rue de la Charbonnire,  l'angle de la rue de Chartres, un
fichu carrefour dans lequel le vent jouait aux quatre coins. Nom d'un
chien! il ne faisait pas chaud,  arpenter le pav. Encore si l'on
avait eu des fourrures! Le ciel restait d'une vilaine couleur de
plomb, et la neige, amasse l-haut, coiffait le quartier d'une
calotte de glace. Rien ne tombait, mais il y avait un gros silence en
l'air, qui apprtait pour Paris un dguisement complet, une jolie robe
de bal, blanche et neuve. Gervaise levait le nez, en priant le bon
Dieu de ne pas lcher sa mousseline tout de suite. Elle tapait des
pieds, regardait une boutique d'picier, en face, puis tournait les
talons, parce que c'tait inutile de se donner trop faim  l'avance.
Le carrefour n'offrait pas de distractions. Les quelques passants
filaient raide, entortills dans des cache-nez; car, naturellement, on
ne flne pas, quand le froid vous serre les fesses. Cependant,
Gervaise aperut quatre ou cinq femmes qui montaient la garde comme
elle,  la porte du matre zingueur; encore des malheureuses, bien
sr, des pouses guettant la paie, pour l'empcher de s'envoler chez
le marchand de vin. Il y avait une grande haridelle, une figure de
gendarme, colle contre le mur, prte  sauter sur le dos de son
homme. Une petite, toute noire, l'air humble et dlicat, se promenait
de l'autre ct de la chausse. Une autre, empote, avait amen ses
deux mioches, qu'elle tranait  droite et  gauche, grelottant et
pleurant. Et toutes, Gervaise comme ses camarades de faction,
passaient et repassaient, en se jetant des coups d'oeil obliques, sans
se parler. Une agrable rencontre, ah! oui, je t'en fiche! Elles
n'avaient pas besoin de lier connaissance, pour connatre leur numro.
Elles logeaient toutes  la mme enseigne chez misre et compagnie. a
donnait plus froid encore, de les voir pitiner et se croiser
silencieusement, dans cette terrible temprature de janvier.

Pourtant, pas un chat ne sortait de chez le patron. Enfin, un ouvrier
parut, puis deux, puis trois; mais ceux-l, sans doute, taient de
bons zigs, qui rapportaient fidlement leur prt, car ils eurent un
hochement de tte en apercevant les ombres rdant devant l'atelier. La
grande haridelle se collait davantage  ct de la porte; et, tout
d'un coup, elle tomba sur un petit homme plot, en train d'allonger
prudemment la tte. Oh! ce fut vite rgl! elle le fouilla, lui
ratissa la monnaie. Pinc, plus de braise, pas de quoi boire une
goutte! Alors, le petit homme, vex et dsespr, suivit son gendarme
en pleurant de grosses larmes d'enfant. Des ouvriers sortaient
toujours, et comme la forte commre, avec ses deux mioches, s'tait
approche, un grand brun, l'air roublard, qui l'aperut, rentra
vivement pour prvenir le mari; lorsque celui-ci arriva en se
dandinant, il avait touff deux roues de derrire, deux belles pices
de cent sous neuves, une dans chaque soulier. Il prit l'un de ses
gosses sur son bras, il s'en alla en contant des craques  sa
bourgeoise qui le querellait. Il y en avait de rigolos, sautant d'un
bond dans la rue, presss de courir bquiller leur quinzaine avec les
amis. Il y en avait aussi de lugubres, la mine rafale, serrant dans
leur poing crisp les trois ou quatre journes sur quinze qu'ils
avaient faites, se traitant de faignants, faisant des serments
d'ivrogne. Mais le plus triste, c'tait la douleur de la petite femme
noire, humble et dlicate: son homme, un beau garon, venait de se
cavaler sous son nez, si brutalement, qu'il avait failli la jeter par
terre; et elle rentrait seule, chancelant le long des boutiques,
pleurant toutes les larmes de son corps.

Enfin, le dfil avait cess. Gervaise, droite au milieu de la rue,
regardait la porte. a commenait  sentir mauvais. Deux ouvriers
attards se montrrent encore, mais toujours pas de Coupeau. Et, comme
elle demandait aux ouvriers si Coupeau n'allait pas sortir, eux qui
taient  la couleur, lui rpondirent en blaguant que le camarade
venait tout juste de filer avec Lantimche par une porte de derrire,
pour mener les poules pisser. Gervaise comprit. Encore une menterie de
Coupeau, elle pouvait aller voir s'il pleuvait! Alors, lentement,
tranant sa paire de ripatons culs, elle descendit la rue de la
Charbonnire. Son dner courait joliment devant elle, et elle le
regardait courir, dans le crpuscule jaune, avec un petit frisson.
Cette fois, c'tait fini. Pas un fifrelin, plus un espoir, plus que de
la nuit et de la faim. Ah! une belle nuit de crevaison, cette nuit
sale qui tombait sur ses paules!

Elle montait lourdement la rue des Poissonniers, lorsqu'elle entendit
la voix de Coupeau. Oui, il tait l,  la _Petite-Civette_, en train
de se faire payer une tourne par Mes-Bottes. Ce farceur de
Mes-Bottes, vers la fin de l't, avait eu le truc d'pouser pour de
vrai une dame, trs dcatie dj, mais qui possdait de beaux restes;
oh! une dame de la rue des Martyrs, pas de la gnognotte de barrire.
Et il fallait voir cet heureux mortel, vivant en bourgeois, les mains
dans les poches, bien vtu, bien nourri. On ne le reconnaissait plus,
tellement il tait gras. Les camarades disaient que sa femme avait de
l'ouvrage tant qu'elle voulait chez des messieurs de sa connaissance.
Une femme comme a et une maison de campagne, c'est tout ce qu'on peut
dsirer pour embellir la vie. Aussi Coupeau guignait-il Mes-Bottes
avec admiration. Est-ce que le lascar n'avait pas jusqu' une bague
d'or au petit doigt!

Gervaise posa la main sur l'paule de Coupeau, au moment o il sortait
de la _Petite-Civette_.

--Dis donc, j'attends, moi... J'ai faim. C'est tout ce que tu paies?

Mais il lui riva son clou de la belle faon.

--T'as faim, mange ton poing!... Et garde l'autre pour demain!

C'est lui qui trouvait a patagueule, de jouer le drame devant le
monde! Eh bien! quoi! il n'avait pas travaill, les boulangers
ptrissaient tout de mme. Elle le prenait peut-tre pour un
dpuceleur de nourrices,  venir l'intimider avec ses histoires.

--Tu veux donc que je vole? murmura-t-elle d'une voix sourde.

Mes-Bottes se caressait le menton d'un air conciliant.

--Non, a, c'est dfendu, dit-il. Mais quand une femme sait se
retourner...

Et Coupeau l'interrompit pour crier bravo! Oui, une femme devait
savoir se retourner. Mais la sienne avait toujours t une guimbarde,
un tas. Ce serait sa faute, s'ils crevaient sur la paille. Puis, il
retomba dans son admiration devant Mes-Bottes. tait-il assez
suiffard, l'animal! Un vrai propritaire; du linge blanc et des
escarpins un peu chouettes! Fichtre! ce n'tait pas de la ripope! En
voil un au moins dont la bourgeoise menait bien la barque!

Les deux hommes descendaient vers le boulevard extrieur. Gervaise les
suivait. Au bout d'un silence, elle reprit, derrire Coupeau:

--J'ai faim, tu sais... J'ai compt sur toi. Faut me trouver quelque
chose  claquer.

Il ne rpondit pas, et elle rpta sur un ton navrant d'agonie:

--Alors, c'est tout ce que tu paies?

--Mais, nom de Dieu! puisque je n'ai rien! gueula-t-il, en se
retournant furieusement. Lche-moi, n'est-ce pas? ou je cogne!

Il levait dj le poing. Elle recula et parut prendre une dcision.

--Va, je te laisse, je trouverai bien un homme.

Du coup, le zingueur rigola. Il affectait de prendre la chose en
blague, il la poussait, sans en avoir l'air. Par exemple, c'tait une
riche ide! Le soir, aux lumires, elle pouvait encore faire des
conqutes. Si elle levait un homme, il lui recommandait le restaurant
du _Capucin_, o il y avait des petits cabinets dans lesquels on
mangeait parfaitement. Et, comme elle s'en allait sur le boulevard
extrieur, blme et farouche, il lui cria encore:

--coute donc, rapporte-moi du dessert, moi j'aime les gteaux... Et,
si ton monsieur est bien nipp, demande-lui un vieux paletot, j'en
ferai mon beurre.

Gervaise, poursuivie par ce bagou infernal, marchait vite. Puis, elle
se trouva seule au milieu de la foule, elle ralentit le pas. Elle
tait bien rsolue. Entre voler et faire a, elle aimait mieux faire
a, parce qu'au moins elle ne causerait du tort  personne. Elle
n'allait jamais disposer que de son bien. Sans doute, ce n'tait gure
propre; mais le propre et le pas propre se brouillaient dans sa
caboche,  cette heure; quand on crve de faim, on ne cause pas tant
philosophie, on mange le pain qui se prsente. Elle tait remonte
jusqu' la chausse Clignancourt. La nuit n'en finissait plus
d'arriver. Alors, en attendant, elle suivit les boulevards, comme une
dame qui prend l'air avant de rentrer pour la soupe.

Ce quartier o elle prouvait une honte, tant il embellissait,
s'ouvrait maintenant de toutes parts au grand air. Le boulevard
Magenta, montant du coeur de Paris, et le boulevard Ornano, s'en
allant dans la campagne, l'avaient trou  l'ancienne barrire, un
fier abatis de maisons, deux vastes avenues encore blanches de pltre,
qui gardaient  leurs flancs les rues du Faubourg-Poissonnire et des
Poissonniers, dont les bouts s'enfonaient, corns, mutils, tordus
comme des boyaux sombres. Depuis longtemps, la dmolition du mur de
l'octroi avait dj largi les boulevards extrieurs, avec les
chausses latrales et le terre-plein au milieu pour les pitons,
plant de quatre ranges de petits platanes. C'tait un carrefour
immense dbouchant au loin sur l'horizon, par des voies sans fin,
grouillantes de foule, se noyant dans le chaos perdu des
constructions. Mais, parmi les hautes maisons neuves, bien des masures
branlantes restaient debout; entre les faades sculptes, des
enfoncements noirs se creusaient, des chenils billaient, talant les
loques de leurs fentres. Sous le luxe montant de Paris, la misre du
faubourg crevait et salissait ce chantier d'une ville nouvelle, si
htivement btie.

Perdue dans la cohue du large trottoir, le long des petits platanes,
Gervaise se sentait seule et abandonne. Ces chappes d'avenues, tout
l-bas, lui vidaient l'estomac davantage; et dire que, parmi ce flot
de monde, o il y avait pourtant des gens  leur aise, pas un chrtien
ne devinait sa situation et ne lui glissait dix sous dans la main!
Oui, c'tait trop grand, c'tait trop beau, sa tte tournait et ses
jambes s'en allaient, sous ce pan dmesur de ciel gris, tendu
au-dessus d'un si vaste espace. Le crpuscule avait cette sale couleur
jaune des crpuscules parisiens, une couleur qui donne envie de mourir
tout de suite, tellement la vie des rues semble laide. L'heure
devenait louche, les lointains se brouillaient d'une teinte boueuse.
Gervaise, dj lasse, tombait justement en plein dans la rentre des
ouvriers. A cette heure, les dames en chapeau, les messieurs bien mis
habitant les maisons neuves, taient noys au milieu du peuple, des
processions d'hommes et de femmes encore blmes de l'air vici des
ateliers. Le boulevard Magenta et la rue du Faubourg-Poissonnire en
lchaient des bandes, essouffles de la monte. Dans le roulement plus
assourdi des omnibus et des fiacres, parmi les baquets, les
tapissires, les fardiers, qui rentraient vides et au galop, un
pullulement toujours croissant de blouses et de bourgerons couvrait la
chausse. Les commissionnaires revenaient, leurs crochets sur les
paules. Deux ouvriers, allongeant le pas, faisaient cte  cte de
grandes enjambes, en parlant trs fort, avec des gestes, sans se
regarder; d'autres, seuls, en paletot et en casquette, marchaient au
bord du trottoir, le nez baiss; d'autres venaient par cinq ou six, se
suivant et n'changeant pas une parole, les mains dans les poches, les
yeux ples. Quelques-uns gardaient leurs pipes teintes entre les
dents. Des maons, dans un sapin, qu'ils avaient frt  quatre, et
sur lequel dansaient leurs auges, passaient en montrant leurs faces
blanches aux portires. Des peintres balanaient leurs pots  couleur;
un zingueur rapportait une longue chelle, dont il manquait d'borgner
le monde; tandis qu'un fontainier, attard, avec sa bote sur le dos,
jouait l'air du bon roi Dagobert dans sa petite trompette, un air de
tristesse au fond du crpuscule navr. Ah! la triste musique, qui
semblait accompagner le pitinement du troupeau, les btes de somme se
tranant, reintes! Encore une journe de finie! Vrai, les journes
taient longues et recommenaient trop souvent. A peine le temps de
s'emplir et de cuver son manger, il faisait dj grand jour, il
fallait reprendre son collier de misre. Les gaillards pourtant
sifflaient, tapant des pieds, filant raides, le bec tourn vers la
soupe. Et Gervaise laissait couler la cohue, indiffrente aux chocs,
coudoye  droite, coudoye  gauche, roule au milieu du flot; car
les hommes n'ont pas le temps de se montrer galants, quand ils sont
casss en deux de fatigue et galops par la faim.

Brusquement, en levant les yeux, la blanchisseuse aperut devant elle
l'ancien htel Boncoeur. La petite maison, aprs avoir t un caf
suspect, que la police avait ferm, se trouvait abandonne, les volets
couverts d'affiches, la lanterne casse, s'miettant et se pourrissant
du haut en bas sous la pluie, avec les moisissures de son ignoble
badigeon lie de vin. Et rien ne paraissait chang autour d'elle. Le
papetier et le marchand de tabac taient toujours l. Derrire,
par-dessus les constructions basses, on apercevait encore des faades
lpreuses de maisons  cinq tages, haussant leurs grandes silhouettes
dlabres. Seul, le bal du _Grand-Balcon_ n'existait plus; dans la
salle aux dix fentres flambantes venait de s'tablir une scierie de
sucre, dont on entendait les sifflements continus. C'tait pourtant
l, au fond de ce bouge de l'htel Boncoeur, que toute la sacre vie
avait commenc. Elle restait debout, regardant la fentre du premier,
o une persienne arrache pendait, et elle se rappelait sa jeunesse
avec Lantier, leurs premiers attrapages, la faon dgotante dont il
l'avait lche. N'importe, elle tait jeune, tout a lui semblait gai,
vu de loin. Vingt ans seulement, mon Dieu! et elle tombait au
trottoir. Alors, la vue de l'htel lui fit mal, elle remonta le
boulevard du ct de Montmartre.

Sur les tas de sable, entre les bancs, des gamins jouaient encore,
dans la nuit croissante. Le dfil continuait, les ouvrires
passaient, trottant, se dpchant, pour rattraper le temps perdu aux
talages; une grande, arrte, laissait sa main dans celle d'un
garon, qui l'accompagnait  trois portes de chez elle; d'autres, en
se quittant, se donnaient des rendez-vous pour la nuit, au _Grand
Salon de la Folie_ ou  la _Boule noire_. Au milieu des groupes, des
ouvriers  faon s'en retournaient, leurs toilettes plies sous le
bras. Un fumiste, attel  des bricoles, tirant une voiture remplie de
gravats, manquait de se faire craser par un omnibus. Cependant, parmi
la foule plus rare, couraient des femmes en cheveux, redescendues
aprs avoir allum le feu, et se htant pour le dner; elles
bousculaient le monde, se jetaient chez les boulangers et les
charcutiers, repartaient sans traner, avec des provisions dans les
mains. Il y avait des petites filles de huit ans, envoyes en
commission, qui s'en allaient le long des boutiques, serrant sur leur
poitrine de grands pains de quatre livres aussi hauts qu'elles,
pareils  de belles poupes jaunes, et qui s'oubliaient pendant des
cinq minutes devant des images, la joue appuye contre leurs grands
pains. Puis, le flot s'puisait, les groupes s'espaaient, le travail
tait rentr; et, dans les flamboiements du gaz, aprs la journe
finie, montait la sourde revanche des paresses et des noces qui
s'veillaient.

Ah! oui, Gervaise avait fini sa journe! Elle tait plus reinte que
tout ce peuple de travailleurs, dont le passage venait de la secouer.
Elle pouvait se coucher l et crever, car le travail ne voulait plus
d'elle, et elle avait assez pein dans son existence, pour dire: A
qui le tour? moi, j'en ai ma claque! Tout le monde mangeait,  cette
heure. C'tait bien la fin, le soleil avait souffl sa chandelle, la
nuit serait longue. Mon Dieu! s'tendre  son aise et ne plus se
relever, penser qu'on a remis ses outils pour toujours et qu'on fera
la vache ternellement! Voil qui est bon, aprs s'tre esquinte
pendant vingt ans! Et Gervaise, dans les crampes qui lui tordaient
l'estomac, pensait malgr elle aux jours de fte, aux gueuletons et
aux rigolades de sa vie. Une fois surtout, par un froid de chien, un
jeudi de la mi-carme, elle avait joliment noc. Elle tait bien
gentille, blonde et frache, en ce temps-l. Son lavoir, rue Neuve,
l'avait nomme reine, malgr sa jambe. Alors, on s'tait balad sur
les boulevards, dans des chars orns de verdure, au milieu du beau
monde qui la reluquait joliment. Des messieurs mettaient leurs
lorgnons comme pour une vraie reine. Puis, le soir, on avait fichu un
balthazar  tout casser, et jusqu'au jour on avait jou des guiboles.
Reine, oui, reine! avec une couronne et une charpe, pendant
vingt-quatre heures, deux fois le tour du cadran! Et, alourdie, dans
les tortures de sa faim, elle regardait par terre, comme si elle et
cherch le ruisseau o elle avait laiss choir sa majest tombe.

Elle leva de nouveau les yeux. Elle se trouvait en face des abattoirs
qu'on dmolissait; la faade ventre montrait des cours sombres,
puantes, encore humides de sang. Et, lorsqu'elle eut redescendu le
boulevard, elle vit aussi l'hpital de Lariboisire, avec son grand
mur gris, au-dessus duquel se dpliaient en ventail les ailes mornes,
perces de fentres rgulires; une porte, dans la muraille,
terrifiait le quartier, la porte des morts, dont le chne solide, sans
une fissure, avait la svrit et le silence d'une pierre tombale.
Alors, pour s'chapper, elle poussa plus loin, elle descendit jusqu'au
pont du chemin de fer. Les hauts parapets de forte tle boulonne lui
masquaient la voie; elle distinguait seulement, sur l'horizon lumineux
de Paris, l'angle largi de la gare, une vaste toiture, noire de la
poussire du charbon; elle entendait, dans ce vaste espace clair, des
sifflets de locomotives, les secousses rythmes des plaques
tournantes, toute une activit colossale et cache. Puis, un train
passa, sortant de Paris, arrivant avec l'essoufflement de son baleine
et son roulement peu  peu enfl. Et elle n'aperut de ce train qu'un
panache blanc, une brusque bouffe qui dborda du parapet et se
perdit. Mais le pont avait trembl, elle-mme restait dans le branle
de ce dpart  toute vapeur. Elle se tourna, comme pour suivre la
locomotive invisible, dont le grondement se mourait. De ce ct, elle
devinait la campagne, le ciel libre, au fond d'une troue, avec de
hautes maisons  droite et  gauche, isoles, plantes sans ordre,
prsentant des faades, des murs non crpis, des murs peints de
rclames gantes, salis de la mme teinte jauntre par la suie des
machines. Oh! si elle avait pu partir ainsi, s'en aller l-bas, en
dehors de ces maisons de misre et de souffrance! Peut-tre
aurait-elle recommenc  vivre. Puis, elle se retourna lisant
stupidement les affiches colles contre la tle. Il y en avait de
toutes les couleurs. Une, petite, d'un joli bleu, promettait cinquante
francs de rcompense pour une chienne perdue. Voil une bte qui avait
d tre aime!

Gervaise reprit lentement sa marche. Dans le brouillard d'ombre
fumeuse qui tombait, les becs de gaz s'allumaient; et ces longues
avenues, peu  peu noyes et devenues noires, reparaissaient toutes
braisillantes, s'allongeant encore et coupant la nuit, jusqu'aux
tnbres perdues de l'horizon. Un grand souffle passait, le quartier
largi enfonait des cordons de petites flammes sous le ciel immense
et sans lune. C'tait l'heure, o d'un bout  l'autre des boulevards,
les marchands de vin, les bastringues, les bousingots,  la file,
flambaient gaiement dans la rigolade des premires tournes et du
premier chahut. La paie de grande quinzaine emplissait le trottoir
d'une bousculade de gouapeurs tirant une borde. a sentait dans l'air
la noce, une sacre noce, mais gentille encore. un commencement
d'allumage, rien de plus. On s'empiffrait au fond des gargotes; par
toutes les vitres claires, on voyait des gens manger, la bouche
pleine, riant sans mme prendre la peine d'avaler. Chez les marchands
de vin, des pochards s'installaient dj, gueulant et gesticulant. Et
un bruit du tonnerre de Dieu montait, des voix glapissantes, des voix
grasses, au milieu du continuel roulement des pieds sur le trottoir.
Dis donc! viens-tu becqueter?... Arrive, clampin! je paie un canon
de la bouteille... Tiens! v'l Pauline! ah bien! non, on va rien se
tordre! Les portes battaient, lchant des odeurs de vin et des
bouffes de cornet  pistons. On faisait queue devant l'Assommoir du
pre Colombe, allum comme une cathdrale pour une grand'messe; et,
nom de Dieu! on aurait dit une vraie crmonie, car les bons zigs
chantaient l dedans avec des mines de chantres au lutrin, les joues
enfles, le bedon arrondi. On clbrait la Sainte-Touche, quoi! une
sainte bien aimable, qui doit tenir la caisse au paradis. Seulement, 
voir avec quel entrain a dbutait, les petits rentiers, promenant
leurs pouses, rptaient en hochant la tte qu'il y aurait bigrement
des hommes sols dans Paris, cette nuit-l. Et la nuit tait trs
sombre, morte et glace, au-dessus de ce bousin, troue uniquement par
les lignes de feu des boulevards, aux quatre points du ciel.

Plante devant l'Assommoir, Gervaise songeait. Si elle avait eu deux
sous, elle serait entre boire la goutte. Peut-tre qu'une goutte lui
aurait coup la faim. Ah! elle en avait bu des gouttes! a lui
semblait bien bon tout de mme. Et, de loin, elle contemplait la
machine  soler, en sentant que son malheur venait de l, et en
faisant le rve de s'achever avec de l'eau-de-vie, le jour o elle
aurait de quoi. Mais un frisson lui passa dans les cheveux, elle vit
que la nuit tait noire. Allons, la bonne heure arrivait. C'tait
l'instant d'avoir du coeur et de se montrer gentille, si elle ne
voulait pas crever au milieu de l'allgresse gnrale. D'autant plus
que de voir les autres bfrer ne lui remplissait pas prcisment le
ventre. Elle ralentit encore le pas, regarda autour d'elle. Sous les
arbres, tranait une ombre plus paisse. Il passait peu de monde, des
gens presss, traversant vivement le boulevard. Et, sur ce large
trottoir sombre et dsert, o venaient mourir les gaiets des
chausses voisines, des femmes, debout, attendaient. Elles restaient
de longs moments immobiles, patientes, raidies comme les petits
platanes maigres; puis, lentement, elles se mouvaient, tranaient
leurs savates sur le sol glac, faisaient dix pas et s'arrtaient de
nouveau, colles  la terre. Il y en avait une, au tronc norme, avec
des jambes et des bras d'insecte, dbordante et roulante, dans une
guenille de soie noire, coiffe d'un foulard jaune; il y en avait une
autre, grande, sche, en cheveux, qui avait un tablier de bonne; et
d'autres encore, des vieilles repltres, des jeunes trs sales, si
sales, si minables, qu'un chiffonnier ne les aurait pas ramasses.
Gervaise, pourtant, ne savait pas, tchait d'apprendre, en faisant
comme elles. Une motion de petite fille la serrait  la gorge; elle
ne sentait pas si elle avait honte, elle agissait dans un vilain rve.
Pendant un quart d'heure, elle se tint toute droite. Des hommes
filaient, sans tourner la tte. Alors, elle se remua  son tour, elle
osa accoster un homme qui sifflait, les mains dans les poches, et elle
murmura d'une voix trangle:

--Monsieur, coutez donc...

L'homme la regarda de ct et s'en alla en sifflant plus fort.

Gervaise s'enhardissait. Et elle s'oublia dans l'pret de cette
chasse, le ventre creux, s'acharnant aprs son dner qui courait
toujours. Longtemps, elle pitina, ignorante de l'heure et du chemin.
Autour d'elle, les femmes muettes et noires, sous les arbres,
voyageaient, enfermaient leur marche dans le va-et-vient rgulier des
btes en cage. Elles sortaient de l'ombre, avec une lenteur vague
d'apparitions; elles passaient dans le coup de lumire d'un bec de
gaz, o leur masque blafard nettement surgissait; et elles se noyaient
de nouveau, reprises par l'ombre, balanant la raie blanche de leur
jupon, retrouvant le charme frissonnant des tnbres du trottoir. Des
hommes se laissaient arrter, causaient pour la blague, repartaient en
rigolant. D'autres, discrets, effacs, s'loignaient,  dix pas
derrire une femme. Il y avait de gros murmures, des querelles  voix
touffe, des marchandages furieux, qui tombaient tout d'un coup  de
grands silences. Et Gervaise, aussi loin qu'elle s'enfonait, voyait
s'espacer ces factions de femme dans la nuit, comme si, d'un bout 
l'autre des boulevards extrieurs, des femmes fussent plantes.
Toujours,  vingt pas d'une autre, elle en apercevait une autre. La
file se perdait, Paris entier tait gard. Elle, ddaigne,
s'enrageait, changeait de place, allait maintenant de la chausse de
Clignancourt  la grande rue de la Chapelle.

--Monsieur, coutez donc...

Mais les hommes passaient. Elle partait des abattoirs, dont les
dcombres puaient le sang. Elle donnait un regard  l'ancien htel
Boncoeur, ferm et louche. Elle passait devant l'hpital de
Lariboisire, comptait machinalement le long des faades les fentres
claires, brlant comme des veilleuses d'agonisant, avec des lueurs
ples et tranquilles. Elle traversait le pont du chemin de fer, dans
le branle des trains, grondant et dchirant l'air du cri dsespr de
leurs sifflets. Oh! que la nuit faisait toutes ces choses tristes!
Puis, elle tournait sur ses talons, elle s'emplissait les yeux des
mmes maisons, du dfil toujours semblable de ce bout d'avenue; et
cela  dix,  vingt reprises, sans relche, sans un repos d'une minute
sur un banc. Non, personne ne voulait d'elle. Sa honte lui semblait
grandir de ce ddain. Elle descendait encore vers l'hpital, elle
remontait vers les abattoirs. C'tait sa promenade dernire, des cours
sanglantes o l'on assommait, aux salles blafardes o la mort
raidissait les gens dans les draps de tout le monde. Sa vie avait tenu
l.

--Monsieur, coutez donc...

Et, brusquement, elle aperut son ombre par terre. Quand elle
approchait d'un bec de gaz, l'ombre vague se ramassait et se
prcisait, une ombre norme, trapue, grotesque tant elle tait ronde.
Cela s'talait, le ventre, la gorge, les hanches, coulant et flottant
ensemble. Elle louchait si fort de la jambe, que, sur le sol, l'ombre
faisait la culbute  chaque pas; un vrai guignol! Puis, lorsqu'elle
s'loignait, le guignol grandissait, devenait gant, emplissait le
boulevard, avec des rvrences qui lui cassaient le nez contre les
arbres et contre les maisons. Mon Dieu! qu'elle tait drle et
effrayante! Jamais elle n'avait si bien compris son avachissement.
Alors, elle ne put s'empcher de regarder a, attendant les becs de
gaz, suivant des yeux le chahut de son ombre. Ah! elle avait l une
belle gaupe qui marchait  ct d'elle! Quelle touche! a devait
attirer les hommes tout de suite. Et elle baissait la voix, elle
n'osait plus que bgayer dans le dos des passants:

--Monsieur, coutez donc...

Cependant, il devait tre trs tard. a se gtait, dans le quartier.
Les gargots taient ferms, le gaz rougissait chez les marchands de
vin, d'o sortaient des voix emptes d'ivresse. La rigolade tournait
aux querelles et aux coups. Un grand diable dpenaill gueulait: Je
vas te dmolir, numrote tes os! Une fille s'tait empoigne avec
son amant,  la porte d'un bastringue, l'appelant sale mufe et cochon
malade, tandis que l'amant rptait: Et ta soeur? sans trouver
autre chose. La solerie soufflait dehors un besoin de s'assommer,
quelque chose de farouche, qui donnait aux passants plus rares des
visages ples et convulss. Il y eut une bataille, un solard tomba
pile, les quatre fers en l'air, pendant que son camarade, croyant lui
avoir rgl son compte, fuyait en tapant ses gros souliers. Des bandes
braillaient de sales chansons, de grands silences se faisaient, coups
par des hoquets et des chutes sourdes d'ivrognes. La noce de la
quinzaine finissait toujours ainsi, le vin coulait si fort depuis six
heures, qu'il allait se promener sur les trottoirs. Oh! de belles
fuses, des queues de renard largies au beau milieu du pav, que les
gens attards et dlicats taient obligs d'enjamber, pour ne pas
marcher dedans! Vrai, le quartier tait propre! Un tranger, qui
serait venu le visiter avant le balayage du matin, en aurait emport
une jolie ide. Mais,  cette heure, les solards taient chez eux,
ils se fichaient de l'Europe. Nom de Dieu! les couteaux sortaient des
poches et la petite fte s'achevait dans le sang. Des femmes
marchaient vite, des hommes rdaient avec des yeux de loup, la nuit
s'paississait, gonfle d'abominations.

Gervaise allait toujours, gambillant, remontant et redescendant avec
la seule pense de marcher sans cesse. Des somnolences la prenaient,
elle s'endormait, berce par sa jambe; puis, elle regardait en sursaut
autour d'elle, et elle s'apercevait qu'elle avait fait cent pas sans
connaissance, comme morte. Ses pieds  dormir debout s'largissaient
dans ses savates troues. Elle ne se sentait plus, tant elle tait
lasse et vide. La dernire ide nette qui l'occupt, fut que sa garce
de fille, au mme instant, mangeait peut-tre des hutres. Ensuite,
tout se brouilla, elle resta les yeux ouverts, mais il lui fallait
faire un trop grand effort pour penser. Et la seule sensation qui
persistait en elle, au milieu de l'anantissement de son tre, tait
celle d'un froid de chien, d'un froid aigu et mortel comme jamais elle
n'en avait prouv. Bien sr, les morts n'ont pas si froid dans la
terre. Elle souleva pesamment la tte, elle reut au visage un
cinglement glacial. C'tait la neige qui se dcidait enfin  tomber du
ciel fumeux, une neige fine, drue, qu'un lger vent soufflait en
tourbillons. Depuis trois jours, on l'attendait. Elle tombait au bon
moment.

Alors, dans cette premire rafale, Gervaise, rveille, marcha plus
vite. Des hommes couraient, se htaient de rentrer, les paules dj
blanches. Et, comme elle en voyait un qui venait lentement sous les
arbres, elle s'approcha, elle dit encore:

--Monsieur, coutez donc...

L'homme s'tait arrt. Mais il n'avait pas sembl entendre. Il
tendait la main, il murmurait d'une voix basse:

--La charit, s'il vous plat...

Tous deux se regardrent. Ah! mon Dieu! ils en taient l, le pre Bru
mendiant, madame Coupeau faisant le trottoir! Ils demeuraient bants
en face l'un de l'autre. A cette heure, ils pouvaient se donner la
main. Toute la soire, le vieil ouvrier avait rd, n'osant aborder le
monde; et la premire personne qu'il arrtait, tait une meurt-de-faim
comme lui. Seigneur! n'tait-ce pas une piti? avoir travaill
cinquante ans, et mendier! s'tre vue une des plus fortes
blanchisseuses de la rue de la Goutte-d'Or, et finir au bord du
ruisseau! Ils se regardaient toujours. Puis, sans rien se dire, ils
s'en allrent chacun de son ct, sous la neige qui les fouettait.

C'tait une vraie tempte. Sur ces hauteurs, au milieu de ces espaces
largement ouverts, la neige fine tournoyait, semblait souffle  la
fois des quatre points du ciel. On ne voyait pas  dix pas, tout se
noyait dans cette poussire volante. Le quartier avait disparu, le
boulevard paraissait mort, comme si la rafale venait de jeter le
silence de son drap blanc sur les hoquets des derniers ivrognes.
Gervaise, pniblement, allait toujours, aveugle, perdue. Elle
touchait les arbres pour se retrouver. A mesure qu'elle avanait, les
becs de gaz sortaient de la pleur de l'air, pareils  des torches
teintes. Puis, tout d'un coup, lorsqu'elle traversait un carrefour,
ces lueurs elles-mmes manquaient; elle tait prise et roule dans un
tourbillon blafard, sans distinguer rien qui pt la guider. Sous elle,
le sol fuyait, d'une blancheur vague. Des murs gris l'enfermaient. Et,
quand elle s'arrtait, hsitante, tournant la tte, elle devinait,
derrire ce voile de glace, l'immensit des avenues, les files
interminables des becs de gaz, tout cet infini noir et dsert de Paris
endormi.

Elle tait l,  la rencontre du boulevard extrieur et des boulevards
de Magenta et d'Ornano, rvant de se coucher par terre, lorsqu'elle
entendit un bruit de pas. Elle courut, mais la neige lui bouchait les
yeux, et les pas s'loignaient, sans qu'elle pt saisir s'ils allaient
 droite ou  gauche. Enfin elle aperut les larges paules d'un
homme, une tache sombre et dansante, s'enfonant dans un brouillard.
Oh! celui-l, elle le voulait, elle ne le lcherait pas! Et elle
courut plus fort, elle l'atteignit, le prit par la blouse.

--Monsieur, monsieur, coutez donc...

L'homme se tourna, c'tait Goujet.

Voil qu'elle raccrochait la Gueule-d'Or, maintenant! Mais
qu'avait-elle donc fait au bon Dieu, pour tre ainsi torture jusqu'
la fin? C'tait le dernier coup, se jeter dans les jambes du forgeron,
tre vue par lui au rang des roulures de barrire, blme et
suppliante. Et a se passait sous un bec de gaz, elle apercevait son
ombre difforme qui avait l'air de rigoler sur la neige, comme une
vraie caricature. On aurait dit une femme sole. Mon Dieu! ne pas
avoir une lichette de pain, ni une goutte de vin dans le corps, et
tre prise pour une femme sole! C'tait sa faute, pourquoi se
solait-elle? Bien sr, Goujet croyait qu'elle avait bu et qu'elle
faisait une sale noce.

Goujet, cependant, la regardait, tandis que la neige effeuillait des
pquerettes dans sa belle barbe jaune. Puis, comme elle baissait la
tte en reculant, il la retint.

--Venez, dit-il.

Et il marcha le premier. Elle le suivit. Tous deux traversrent le
quartier muet, filant sans bruit le long des murs. La pauvre madame
Goujet tait morte au mois d'octobre, d'un rhumatisme aigu. Goujet
habitait toujours la petite maison de la rue Neuve, sombre et seul. Ce
jour-l, il s'tait attard  veiller un camarade bless. Quand il eut
ouvert la porte et allum une lampe, il se tourna vers Gervaise,
reste humblement sur le palier. Il dit trs bas, comme si sa mre
avait encore pu l'entendre:

--Entrez.

La premire chambre, celle de madame Goujet, tait conserve
pieusement dans l'tat o elle l'avait laisse. Prs de la fentre,
sur une chaise, le tambour se trouvait pos,  ct du grand fauteuil
qui semblait attendre la vieille dentellire. Le lit tait fait, et
elle aurait pu se coucher, si elle avait quitt le cimetire pour
venir passer la soire avec son enfant. La chambre gardait un
recueillement, une odeur d'honntet et de bont.

--Entrez, rpta plus haut le forgeron.

Elle entra, peureuse, de l'air d'une fille qui se coule dans un
endroit respectable. Lui, tait tout ple et tout tremblant,
d'introduire ainsi une femme chez sa mre morte. Ils traversrent la
pice  pas touffs, comme pour viter la honte d'tre entendus.
Puis, quand il eut pouss Gervaise dans sa chambre, il ferma la porte.
L, il tait chez lui. C'tait l'troit cabinet qu'elle connaissait,
une chambre de pensionnaire, avec un petit lit de fer garni de rideaux
blancs. Contre les murs, seulement, les images dcoupes s'taient
encore tales et montaient jusqu'au plafond. Gervaise, dans cette
puret, n'osait avancer, se retirait loin de la lampe. Alors, sans une
parole, pris d'une rage, il voulut la saisir et l'craser entre ses
bras. Mais elle dfaillait, elle murmura:

--Oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu!...

Le pole, couvert de poussire de coke, brlait encore, et un restant
de ragot, que le forgeron avait laiss au chaud, en croyant rentrer,
fumait devant le cendrier. Gervaise, dgourdie par la grosse chaleur,
se serait mise  quatre pattes pour manger dans le polon. C'tait
plus fort qu'elle, son estomac se dchirait, et elle se baissa, avec
un soupir. Mais Goujet avait compris. Il posa le ragot sur la table,
coupa du pain, lui versa  boire.

--Merci! merci! disait-elle. Oh! que vous tes bon! Merci!

Elle bgayait, elle ne pouvait plus prononcer les mots. Lorsqu'elle
empoigna la fourchette, elle tremblait tellement qu'elle la laissa
retomber. La faim qui l'tranglait lui donnait un branle snile de la
tte. Elle dut prendre avec les doigts. A la premire pomme de terre
qu'elle se fourra dans la bouche, elle clata en sanglots. De grosses
larmes roulaient le long de ses joues, tombaient sur son pain. Elle
mangeait toujours, elle dvorait goulment son pain tremp de ses
larmes, soufflant trs-fort, le menton convuls. Goujet la fora 
boire, pour qu'elle n'toufft pas; et son verre eut un petit
claquement contre ses. dents.

--Voulez-vous encore du pain? demandait-il  demi-voix.

Elle pleurait, elle disait non, elle disait oui, elle ne savait pas.
Ah! Seigneur! que cela est bon et triste de manger, quand on crve!

Et lui, debout en face d'elle, la contemplait. Maintenant, il la
voyait bien, sous la vive clart de l'abat-jour. Comme elle tait
vieillie et dgomme! La chaleur fondait la neige sur ses cheveux et
ses vtements, elle ruisselait. Sa pauvre tte branlante tait toute
grise, des mches grises que le vent avait envoles. Le cou engonc
dans les paules, elle se tassait, laide et grosse  donner envie de
pleurer. Et il se rappelait leurs amours, lorsqu'elle tait toute
rose, tapant ses fers, montrant le pli de bb qui lui mettait un si
joli collier au cou. Il allait, dans ce temps, la reluquer pendant des
heures, satisfait de la voir. Plus tard, elle tait venue  la forge,
et l ils avaient got de grosses jouissances, tandis qu'il frappait
sur son fer et qu'elle restait dans la danse de son marteau. Alors,
que de fois il avait mordu son oreiller, la nuit, en souhaitant de la
tenir ainsi dans sa chambre! Oh! il l'aurait casse, s'il l'avait
prise, tant il la dsirait! Et elle tait  lui,  cette heure, il
pouvait la prendre. Elle achevait son pain, elle torchait ses larmes
au fond du polon, ses grosses larmes silencieuses qui tombaient
toujours dans son manger.

Gervaise se leva. Elle avait fini. Elle demeura un instant la tte
basse, gne, ne sachant pas s'il voulait d'elle. Puis, croyant voir
une flamme s'allumer dans ses yeux, elle porta la main  sa camisole,
elle ta le premier bouton. Mais Goujet s'tait mis  genoux, il lui
prenait les mains, en disant doucement:

--Je vous aime, madame Gervaise, oh! je vous aime encore et malgr
tout, je vous le jure!

--Ne dites pas cela, monsieur Goujet! s'cria-t-elle, affole de le
voir ainsi  ses pieds. Non, ne dites pas cela, vous me faites trop de
peine!

Et comme il rptait qu'il ne pouvait pas avoir deux sentiments dans
sa vie, elle se dsespra davantage.

--Non, non, je ne veux plus, j'ai trop de honte... pour l'amour de
Dieu! relevez-vous. C'est ma place, d'tre par terre.

Il se releva, il tait tout frissonnant, et d'une voix balbutiante:

--Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

Elle, perdue de surprise et d'motion, ne trouvait pas une parole.
Elle dit oui de la tte. Mon Dieu! elle tait  lui, il pouvait faire
d'elle ce qu'il lui plairait. Mais il allongeait seulement les lvres.

--a suffit entre nous, madame Gervaise, murmura-t-il. C'est toute
notre amiti, n'est-ce pas?

Il la baisa sur le front, sur une mche de ses cheveux gris. Il
n'avait embrass personne, depuis que sa mre tait morte. Sa bonne
amie Gervaise seule, lui restait dans l'existence. Alors, quand il
l'eut baise avec tant de respect, il s'en alla  reculons tomber en
travers de son lit, la gorge creve de sanglots. Et Gervaise ne put
pas demeurer l plus longtemps; c'tait trop triste et trop
abominable, de se retrouver dans ces conditions, lorsqu'on s'aimait.
Elle lui cria:

--Je vous aime, monsieur Goujet, je vous aime bien aussi... Oh! ce
n'est pas possible, je comprends... Adieu, adieu, car a nous
toufferait tous les deux.

Et elle traversa en courant la chambre de madame Goujet, elle se
retrouva sur le pav. Quand elle revint  elle, elle avait sonn rue
de la Goutte-d'Or, Boche tirait le cordon. La maison tait toute
sombre. Elle entra l dedans, comme dans son deuil. A cette heure de
nuit, le porche, bant et dlabr, semblait une gueule ouverte. Dire
que jadis elle avait ambitionn un coin de cette carcasse de caserne!
Ses oreilles taient donc bouches, qu'elle n'entendait pas  cette
poque la sacre musique de dsespoir qui ronflait derrire les murs!
Depuis le jour o elle y avait fichu les pieds, elle s'tait mise 
dgringoler. Oui, a devait porter malheur, d'tre ainsi les uns sur
les autres, dans ces grandes gueuses de maisons ouvrires; on y
attraperait le cholra de la misre. Ce soir-l, tout le monde
paraissait crev. Elle coutait seulement les Boche ronfler,  droite;
tandis que Lantier et Virginie,  gauche, faisaient un ronron, comme
des chats qui ne dorment pas et qui ont chaud, les yeux ferms. Dans
la cour, elle se crut au milieu d'un vrai cimetire; la neige faisait
par terre un carr ple; les hautes faades montaient, d'un gris
livide, sans une lumire, pareilles  des pans de ruine; et pas un
soupir, l'ensevelissement de tout un village raidi de froid et de
faim. Il lui fallut enjamber un ruisseau noir, une mare lche par la
teinturerie, fumant et s'ouvrant un lit boueux dans la blancheur de la
neige. C'tait une eau couleur de ses penses. Elles avaient coul,
les belles eaux bleu tendre et rose tendre!

Puis, en montant les six tages, dans l'obscurit, elle ne put
s'empcher de rire; un vilain rire, qui lui faisait du mal. Elle se
souvenait de son idal, anciennement: travailler tranquille, manger
toujours du pain, avoir un trou un peu propre pour dormir, bien lever
ses enfants, ne pas tre battue, mourir dans son lit. Non, vrai,
c'tait comique, comme tout a se ralisait! Elle ne travaillait plus,
elle ne mangeait plus, elle dormait sur l'ordure, sa fille courait le
guilledou, son mari lui flanquait des tatouilles; il ne lui restait
qu' crever sur le pav, et ce serait tout de suite, si elle trouvait
le courage de se flanquer par la fentre, en rentrant chez elle.
N'aurait-on pas dit qu'elle avait demand au ciel trente mille francs
de rente et des gards? Ah! vrai, dans cette vie, on a beau tre
modeste, on peut se fouiller! Pas mme la pte et la niche, voil le
sort commun. ce qui redoublait son mauvais rire, c'tait de se
rappeler son bel espoir de se retirer  la campagne, aprs vingt ans
de repassage. Eh bien! elle y allait,  la campagne. Elle voulait son
coin de verdure au Pre-Lachaise.

Lorsqu'elle s'engagea dans le corridor, elle tait comme folle. Sa
pauvre tte tournait. Au fond, sa grosse douleur venait d'avoir dit un
adieu ternel au forgeron. C'tait fini entre eux, ils ne se
reverraient jamais. Puis, l-dessus, toutes les autres ides de
malheur arrivaient et achevaient de lui casser le crne. En passant,
elle allongea le nez chez les Bijard, elle aperut Lalie morte, l'air
content d'tre allonge, en train de se dorloter pour toujours. Ah
bien! les enfants avaient plus de chance que les grandes personnes!
Et, comme la porte du pre Bazouge laissait passer une raie de
lumire, elle entra droit chez lui, prise d'une rage de s'en aller par
le mme voyage que la petite.

Ce vieux rigolo de pre Bazouge tait revenu, cette nuit-l, dans un
tat de gaiet extraordinaire. Il avait pris une telle culotte, qu'il
ronflait par terre, malgr la temprature; et a ne l'empchait pas de
faire sans doute un joli rve, car il semblait rire du ventre, en
dormant. La camoufle, reste allume, clairait sa dfroque, son
chapeau noir aplati dans un coin, son manteau noir qu'il avait tir
sur ses genoux, comme un bout de couverture.

Gervaise, en l'apercevant, venait tout d'un coup de se lamenter si
fort, qu'il se rveilla.

--Nom de Dieu! fermez donc la porte! a fiche un froid!... Hein!
c'est vous!... Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce que vous voulez?

Alors, Gervaise, les bras tendus, ne sachant plus ce qu'elle bgayait,
se mit  le supplier avec passion.

--Oh! emmenez-moi, j'en ai assez, je veux m'en aller... Il ne faut
pas me garder rancune. Je ne savais pas, mon Dieu! On ne sait jamais,
tant qu'on n'est pas prte... Oh! oui, l'on est content d'y passer un
jour!...Emmenez-moi, emmenez-moi, je vous crierai merci!

Et elle se mettait  genoux, toute secoue d'un dsir qui la
plissait. Jamais elle ne s'tait ainsi roule aux pieds d'un homme.
La trogne du pre Bazouge, avec sa bouche tordue et son cuir encrass
par la poussire des enterrements, lui semblait belle et
resplendissante comme un soleil. Cependant, le vieux, mal veill,
croyait  quelque mauvaise farce.

--Dites donc, murmurait-il, il ne faut pas me la faire!

--Emmenez-moi, rpta plus ardemment Gervaise. Vous vous rappelez, un
soir, j'ai cogn  la cloison; puis, j'ai dit que ce n'tait pas vrai,
parce que j'tais encore trop bte... Mais, tenez! donnez vos mains,
je n'ai plus peur! Emmenez-moi faire dodo, vous sentirez si je
remue... Oh! je n'ai que cette envie, oh! je vous aimerai bien!

Bazouge, toujours galant, pensa qu'il ne devait pas bousculer une dame
qui semblait avoir un tel bguin pour lui. Elle dmnageait, mais elle
avait tout de mme de beaux restes, quand elle se montait.

--Vous tes joliment dans le vrai, dit-il d'un air convaincu; j'en ai
encore emball trois, aujourd'hui, qui m'auraient donn un fameux
pourboire, si elles avaient pu envoyer la main  la poche...
Seulement, ma petite mre, a ne peut pas s'arranger comme a...

--Emmenez-moi, emmenez-moi, criait toujours Gervaise, je veux m'en
aller...

--Dame! il y a une petite opration auparavant... Vous savez, couic!

Et il fit un effort de la gorge, comme s'il avalait sa langue. Puis,
trouvant la blague bonne, il ricana.

Gervaise s'tait releve lentement. Lui non plus ne pouvait donc rien
pour elle? Elle rentra dans sa chambre, stupide, et se jeta sur sa
paille, en regrettant d'avoir mang. Ah! non, par exemple, la misre
ne tuait pas assez vite.



XIII


Coupeau tira une borde, cette nuit-l. Le lendemain, Gervaise reut
dix francs de son fils tienne, qui tait mcanicien dans un chemin de
fer; le petit lui envoyait des pices de cent sous de temps  autre
sachant qu'il n'y avait pas gras  la maison. Elle mit un pot-au-feu
et le mangea toute seule, car cette rosse de Coupeau ne rentra pas
davantage le lendemain. Le lundi personne, le mardi personne encore.
Toute la semaine se passa. Ah! nom d'un chien! si une dame l'avait
enlev, c'est a qui aurait pu s'appeler une chance! Mais, juste le
dimanche, Gervaise reut un papier imprim, qui lui fit peur d'abord,
parce qu'on aurait dit une lettre du commissaire de police. Puis, elle
se rassura, c'tait simplement pour lui apprendre que son cochon tait
en train de crever  Sainte-Anne. Le papier disait a plus poliment,
seulement a revenait au mme. Oui, c'tait bien une dame qui avait
enlev Coupeau, et cette dame s'appelait Sophie Tourne-de-l'oeil, la
dernire bonne amie des pochards.

Ma foi, Gervaise ne se drangea pas. Il connaissait le chemin, il
reviendrait bien tout seul de l'asile; on l'y avait tant de fois
guri, qu'on lui ferait une fois de plus la mauvaise farce de le
remettre sur ses pattes. Est-ce qu'elle ne venait pas d'apprendre le
matin mme que, pendant huit jours, on avait aperu Coupeau, rond
comme une balle, roulant les marchands de vin de Belleville, en
compagnie de Mes-Bottes! Parfaitement, c'tait mme Mes-Bottes qui
finanait; il avait d jeter le grappin sur le magot de sa bourgeoise,
des conomies gagnes au joli jeu que vous savez. Ah! ils buvaient l
du propre argent, capable de flanquer toutes les mauvaises maladies!
Tant mieux, si Coupeau en avait empoign des coliques! Et Gervaise
tait surtout furieuse, en songeant que ces deux bougres d'gostes
n'auraient seulement pas song  venir la prendre pour lui payer une
goutte. A-t-on jamais vu! une noce de huit jours, et pas une
galanterie aux dames! Quand on boit seul, on crve seul, voil!

Pourtant, le lundi, comme Gervaise avait un bon petit repas pour le
soir, un reste de haricots et une chopine, elle se donna le prtexte
qu'une promenade lui ouvrirait l'apptit. La lettre de l'asile, sur la
commode, l'embtait. La neige avait fondu, il faisait un temps de
demoiselle, gris et doux, avec un fond vif dans l'air qui
ragaillardissait. Elle partit  midi, car la course tait longue; il
fallait traverser Paris, et sa gigue restait toujours en retard. Avec
a, il y avait une sue de monde dans les rues; mais le monde
l'amusait, elle arriva trs gentiment. Lorsqu'elle se fut nomme, on
lui en raconta une raide: il parat qu'on avait repch Coupeau au
Pont-Neuf; il s'tait lanc par-dessus le parapet, en croyant voir un
homme barbu qui lui barrait le chemin. Un joli saut, n'est-ce pas? et
quant  savoir comment Coupeau se trouvait sur le Pont-Neuf, c'tait
une chose qu'il ne pouvait pas expliquer lui-mme.

Cependant, un gardien conduisit Gervaise. Elle montait un escalier,
lorsqu'elle entendit des gueulements qui lui donnrent froid aux os.

--Hein? il en fait, une musique! dit le gardien.

--Qui donc? demanda-t-elle.

--Mais votre homme! Il gueule comme a depuis avant-hier. Et il
danse, vous allez voir.

Ah! mon Dieu! quelle vue! Elle resta saisie. La cellule tait
matelasse du haut en bas; par terre, il y avait deux paillassons,
l'un sur l'autre; et, dans un coin, s'allongeaient un matelas et un
traversin, pas davantage. L dedans, Coupeau dansait et gueulait. Un
vrai chienlit de la Courtille, avec sa blouse en lambeaux et ses
membres qui battaient l'air; mais un chienlit pas drle, oh! non, un
chienlit dont le chahut effrayant vous faisait dresser tout le poil du
corps. Il tait dguis en un-qui-va-mourir. Cr nom! quel cavalier
seul! Il butait contre la fentre, s'en retournait  reculons, les
bras marquant la mesure, secouant les mains, comme s'il avait voulu se
les casser et les envoyer  la figure du monde. On rencontre des
farceurs dans les bastringues, qui imitent a; seulement, ils
l'imitent mal, il faut voir sauter ce rigodon des solards, si l'on
veut juger quel chic a prend, quand c'est excut pour de bon. La
chanson a son cachet aussi, une engueulade continue de carnaval, une
bouche grande ouverte lchant pendant des heures les mmes notes de
trombone enrou. Coupeau, lui, avait le cri d'une bte dont on a
cras la patte. Et, en avant l'orchestre, balancez vos dames!

--Seigneur! qu'est-ce qu'il a donc?... qu'est-ce qu'il a donc?...
rptait Gervaise, prise de taf.

Un interne, un gros garon blond et rose, en tablier blanc,
tranquillement assis, prenait des notes. Le cas tait curieux,
l'interne ne quittait pas le malade.

--Restez un instant, si vous voulez, dit-il  la blanchisseuse; mais
tenez-vous tranquille... Essayez de lui parler, il ne vous reconnatra
pas.

Coupeau, en effet, ne parut mme pas apercevoir sa femme. Elle l'avait
mal vu en entrant, tant il se disloquait. Quand elle le regarda sous
le nez, les bras lui tombrent. tait-ce Dieu possible qu'il et une
figure pareille, avec du sang dans les yeux et des crotes plein les
lvres? Elle ne l'aurait bien sr pas reconnu. D'abord, il faisait
trop de grimaces, sans dire pourquoi, la margoulette tout d'un coup 
l'envers, le nez fronc, les joues tires, un vrai museau d'animal. Il
avait la peau si chaude, que l'air fumait autour de lui; et son cuir
tait comme verni, ruisselant d'une sueur lourde qui dgoulinait. Dans
sa danse de chicard enrag, on comprenait tout de mme qu'il n'tait
pas  son aise, la tte lourde, avec des douleurs dans les membres.

Gervaise s'tait rapproche de l'interne, qui battait un air du bout
des doigts sur le dossier de sa chaise.

--Dites donc, monsieur, c'est srieux alors, cette fois?

L'interne hocha la tte sans rpondre.

--Dites donc, est-ce qu'il ne jacasse pas tout bas?... Hein? vous
entendez, qu'est-ce que c'est?

--Des choses qu'il voit, murmura le jeune homme. Taisez-vous,
laissez-moi couter.

Coupeau parlait d'une voix saccade. Pourtant, une flamme de rigolade
lui clairait les yeux. Il regardait par terre,  droite,  gauche, et
tournait, comme s'il avait fln au bois de Vincennes, en causant tout
seul.

--Ah! a, c'est gentil, c'est pomm... Il y a des chalets, une vraie
foire. Et de la musique un peu chouette! Quel balthazar! ils cassent
les pots, l dedans... Trs chic! V'la que a s'illumine; des ballons
rouges en l'air, et a saute, et a file!... Oh! oh! que de lanternes
dans les arbres!... Il fait joliment bon! a pisse de partout, des
fontaines, des cascades, de l'eau qui chante, oh! d'une voix d'enfant
de choeur... patant! les cascades!

Et il se redressait, comme pour mieux entendre la chanson dlicieuse
de l'eau; il aspirait l'air fortement, croyant boire la pluie frache
envole des fontaines. Mais, peu  peu, sa face reprit une expression
d'angoisse. Alors, il se courba, il fila plus vite le long des murs de
la cellule, avec de sourdes menaces.

--Encore des fourbis, tout a!... Je me mfiais... Silence, tas de
gouapes! Oui, vous vous fichez de moi. C'est pour me turlupiner que
vous buvez et que vous braillez l dedans avec vos tranes... Je vas
vous dmolir, moi, dans votre chalet!... Nom de Dieu! voulez-vous me
foutre la paix!

Il serrait les poings; puis, il poussa un cri rauque, il s'aplatit en
courant. Et il bgayait, les dents claquant d'pouvante:

--C'est pour que je me tue. Non, je ne me jetterai pas!... Toute
cette eau, a signifie que je n'ai pas de coeur. Non, je ne me
jetterai pas!

Les cascades, qui fuyaient  son approche, s'avanaient quand il
reculait. Et, tout d'un coup, il regarda stupidement autour de lui, il
balbutia, d'une voix  peine distincte:

--Ce n'est pas possible, on a embauch des physiciens contre moi!

--Je m'en vais, monsieur, bonsoir! dit Gervaise  l'interne. a me
retourne trop, je reviendrai.

Elle tait blanche. Coupeau continuait son cavalier seul, de la
fentre au matelas, et du matelas  la fentre, suant, s'chinant,
battant la mme mesure. Alors, elle se sauva. Mais elle eut beau
dgringoler l'escalier, elle entendit jusqu'en bas le sacr chahut de
son homme. Ah! mon Dieu! qu'il faisait bon dehors, on respirait!

Le soir, toute la maison de la Goutte-d'Or causait de l'trange
maladie du pre Coupeau. Les Boche, qui traitaient la Banban
par-dessous la jambe maintenant, lui offrirent pourtant un cassis dans
leur loge, histoire d'avoir des dtails. Madame Lorilleux arriva,
madame Poisson aussi. Ce furent des commentaires interminables. Boche
avait connu un menuisier qui s'tait mis tout nu dans la rue
Saint-Martin, et qui tait mort en dansant la polka; celui-l buvait
de l'absinthe. Ces dames se tortillrent de rire, parce que a leur
semblait drle tout de mme, quoique triste. Puis, comme on ne
comprenait pas bien, Gervaise repoussa le monde, cria pour avoir de la
place; et, au milieu de la loge, tandis que les autres regardaient,
elle fit Coupeau, braillant, sautant, se dmanchant avec des grimaces
abominables. Oui, parole d'honneur! c'tait tout  fait a! Alors, les
autres s'patrent: pas possible! un homme n'aurait pas dur trois
heures  un commerce pareil. Eh bien! elle le jurait sur ce qu'elle
avait de plus sacr, Coupeau durait depuis la veille, trente-six
heures dj. On pouvait aller y voir, d'ailleurs, si on ne la croyait
pas. Mais madame Lorilleux dclara que, merci bien! elle tait revenue
de Sainte-Anne; elle empcherait mme Lorilleux d'y ficher les pieds.
Quant  Virginie, dont la boutique tournait de plus mal en plus mal,
et qui avait une figure d'enterrement, elle se contenta de murmurer
que la vie n'tait pas toujours gaie, ah! sacredi, non! On acheva le
cassis, Gervaise souhaita le bonsoir  la compagnie. Lorsqu'elle ne
parlait plus, elle prenait tout de suite la tte d'un ahuri de
Chaillot, les yeux grands ouverts. Sans doute elle voyait son homme en
train de valser. Le lendemain, en se levant, elle se promit de ne plus
aller l-bas. A quoi bon? Elle ne voulait pas perdre la boule,  son
tour. Cependant, toutes les dix minutes, elle retombait dans ses
rflexions, elle tait sortie, comme on dit. a serait curieux
pourtant, s'il faisait toujours ses ronds de jambe. Quand midi sonna,
elle ne put tenir davantage, elle ne s'aperut pas de la longueur du
chemin, tant le dsir et la peur de ce qui l'attendait lui occupaient
la cervelle.

Oh! elle n'eut pas besoin de demander des nouvelles. Ds le bas de
l'escalier, elle entendit la chanson de Coupeau. Juste le mme air,
juste la mme danse. Elle pouvait croire qu'elle venait de descendre 
la minute, et qu'elle remontait. Le gardien de la veille, qui portait
des pots de tisane dans le corridor, cligna de l'oeil en la
rencontrant, pour se montrer aimable.

--Alors, toujours! dit-elle.

--Oh! toujours! rpondit-il sans s'arrter.

Elle entra, mais elle se tint dans le coin de la porte, parce qu'il y
avait du monde avec Coupeau. L'interne blond et rose tait debout,
ayant cd sa chaise  un vieux monsieur dcor, chauve et la figure
en museau de fouine. C'tait bien sr le mdecin en chef, car il avait
des regards minces et perants comme des vrilles. Tous les marchands
de mort subite vous ont de ces regards-l.

Gervaise, d'ailleurs, n'tait pas venue pour ce monsieur, et elle se
haussait derrire son crne, mangeant Coupeau des yeux. Cet enrag
dansait et gueulait plus fort que la veille. Elle avait bien vu,
autrefois,  des bals de la mi-carme, des garons de lavoir solides
s'en donner pendant toute une nuit; mais jamais, au grand jamais, elle
ne se serait imagine qu'un homme pt prendre du plaisir si longtemps;
quand elle disait prendre du plaisir, c'tait une faon de parler, car
il n'y a pas de plaisir  faire malgr soi des sauts de carpe, comme
si on avait aval une poudrire. Coupeau, tremp de sueur, fumait
davantage, voil tout. Sa bouche semblait plus grande,  force de
crier. Oh! les dames enceintes faisaient bien de rester dehors. Il
avait tant march du matelas  la fentre, qu'on voyait son petit
chemin  terre; le paillasson tait mang par ses savates.

Non, vrai, a n'offrait rien de beau, et Gervaise, tremblante, se
demandait pourquoi elle tait revenue. Dire que, la veille au soir,
chez les Boche, on l'accusait d'exagrer le tableau! Ah bien! elle
n'en avait pas fait la moiti assez! Maintenant, elle voyait mieux
comment Coupeau s'y prenait, elle ne l'oublierait jamais plus, les
yeux grands ouverts sur le vide. Pourtant, elle saisissait des
phrases, entre l'interne et le mdecin. Le premier donnait des dtails
sur la nuit, avec des mots qu'elle ne comprenait pas. Toute la nuit,
son homme avait caus et pirouett, voil ce que a signifiait au
fond. Puis, le vieux monsieur chauve, pas trs-poli d'ailleurs, parut
enfin s'apercevoir de sa prsence; et, quand l'interne lui eut dit
qu'elle tait la femme du malade, il se mit  l'interroger, d'un air
mchant de commissaire de police.

--Est-ce que le pre de cet homme buvait?

--Oui, monsieur, un petit peu, comme tout le monde... Il s'est tu en
dgringolant d'un toit, un jour de ribote.

--Est-ce que sa mre buvait?

--Dame! monsieur, comme tout le monde, vous savez, une goutte par-ci,
une goutte par-l... Oh! la famille est trs bien!... Il y a eu un
frre, mort trs jeune dans des convulsions.

Le mdecin la regardait de son oeil perant. Il reprit, de sa voix
brutale:

--Vous buvez aussi, vous?

Gervaise bgaya, se dfendit, posa la main sur son coeur pour donner
sa parole sacre.

--Vous buvez! Prenez garde, voyez o mne la boisson... Un jour ou
l'autre, vous mourrez ainsi.

Alors, elle resta colle contre le mur. Le mdecin avait tourn le
dos. Il s'accroupit, sans s'inquiter s'il ne ramassait pas la
poussire du paillasson avec sa redingote; il tudia longtemps le
tremblement de Coupeau, l'attendant au passage, le suivant du regard.
Ce jour-l, les jambes sautaient  leur tour, le tremblement tait
descendu des mains dans les pieds; un vrai polichinelle, dont on
aurait tir les fils, rigolant des membres, le tronc raide comme du
bois. Le mal gagnait petit  petit. On aurait dit une musique sous la
peau; a partait toutes les trois ou quatre secondes, roulait un
instant; puis a s'arrtait et a reprenait, juste le petit frisson
qui secoue les chiens perdus, quand ils ont froid l'hiver, sous une
porte. Dj le ventre et les paules avaient un frmissement d'eau sur
le point de bouillir. Une drle de dmolition tout de mme, s'en aller
en se tordant, comme une fille  laquelle les chatouilles font de
l'effet!

Coupeau, cependant, se plaignait d'une voix sourde. Il semblait
souffrir beaucoup plus que la veille. Ses plaintes entrecoupes
laissaient deviner toutes sortes de maux. Des milliers d'pingles le
piquaient. Il avait partout sur la peau quelque chose de pesant; une
bte froide et mouille se tranait sur ses cuisses et lui enfonait
des crocs dans la chair. Puis, c'taient d'autres btes qui se
collaient  ses paules, en lui arrachant le dos  coups de griffes.

--J'ai soif, oh! j'ai soif! grognait-il continuellement.

L'interne prit un pot de limonade sur une planchette et le lui donna.
Il saisit le pot  deux mains, aspira goulment une gorge, en
rpandant la moiti du liquide sur lui; mais il cracha tout de suite
la gorge, avec un dgot furieux, en criant:

--Nom de Dieu! c'est de l'eau-de-vie!

Alors, l'interne, sur un signe du mdecin, voulut lui faire boire de
l'eau, sans lcher la carafe. Cette fois, il avala la gorge, en
hurlant, comme s'il avait aval du feu.

--C'est de l'eau-de-vie, nom de Dieu! c'est de l'eau-de-vie!

Depuis la veille, tout ce qu'il buvait tait de l'eau-de-vie. a
redoublait sa soif, et il ne pouvait plus boire, parce que tout le
brlait. On lui avait apport un potage, mais on cherchait 
l'empoisonner bien sr, car ce potage sentait le vitriol. Le pain
tait aigre et gt. Il n'y avait que du poison autour de lui. La
cellule puait le soufre. Mme il accusait des gens de frotter des
allumettes sous son nez pour l'empester.

Le mdecin venait de se relever et coutait Coupeau, qui maintenant
voyait de nouveau des fantmes en plein midi. Est-ce qu'il ne croyait
pas apercevoir sur les murs des toiles d'araigne grandes comme des
voiles de bateau! Puis, ces toiles devenaient des filets avec des
mailles qui se rtrcissaient et s'allongeaient, un drle de joujou!
Des boules noires voyageaient dans les mailles, de vraies boules
d'escamoteur, d'abord grosses comme des billes, puis grosses comme des
boulets; et elles enflaient, et elles maigrissaient, histoire
simplement de l'embter. Tout d'un coup, il cria:

--Oh! les rats, v'l les rats,  cette heure!

C'taient les boules qui devenaient des rats. Ces sales animaux
grossissaient, passaient  travers le filet, sautaient sur le matelas,
o ils s'vaporaient. Il y avait aussi un singe, qui sortait du mur,
qui rentrait dans le mur, en s'approchant chaque fois si prs de lui,
qu'il reculait, de peur d'avoir le nez croqu. Brusquement, a changea
encore; les murs devaient cabrioler, car il rptait, trangl de
terreur et de rage:

--C'est a, ae donc! secouez-moi, je m'en fiche!... Ae donc! la
cambuse! ae donc! par terre!... Oui, sonnez les cloches, tas de
corbeaux! jouez de l'orgue pour m'empcher d'appeler la garde!... Et
ils ont mis une machine derrire le mur, ces racailles! Je l'entends
bien, elle ronfle, ils vont nous faire sauter... Au feu! nom de Dieu!
au feu. On crie au feu! voil que a flambe. Oh! a s'claire, a
s'claire! tout le ciel brle, des feux rouges, des feux verts, des
feux jaunes... A moi! au secours! au feu!

Ses cris se perdaient dans un rle. Il ne marmottait plus que des mots
sans suite, une cume  la bouche, le menton mouill de salive. Le
mdecin se frottait le nez avec le doigt, un tic qui lui tait sans
doute habituel, en face des cas graves. Il se tourna vers l'interne,
lui demanda  demi-voix:

--Et la temprature, toujours quarante degrs, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

Le mdecin fit une moue. Il demeura encore l deux minutes, les yeux
fixs sur Coupeau. Puis, il haussa les paules, en ajoutant:

--Le mme traitement, bouillon, lait, limonade citrique, extrait mou
de quinquina en potion... Ne le quittez pas, et faites-moi appeler.

Il sortit, Gervaise le suivit, pour lui demander s'il n'y avait plus
d'espoir. Mais il marchait si raide dans le corridor, qu'elle n'osa
pas l'aborder. Elle resta plante l un instant, hsitant  rentrer
voir son homme. La sance lui semblait dj joliment rude. Comme elle
l'entendait crier encore que la limonade sentait l'eau de-vie, ma foi!
elle fila, ayant assez d'une reprsentation. Dans les rues, le galop
des chevaux et le bruit des voitures lui firent croire que tout
Sainte-Anne tait  ses trousses. Et ce mdecin qui l'avait menace!
Vrai, elle croyait dj avoir la maladie.

Naturellement, rue de la Goutte-d'Or, les Boche et les autres
l'attendaient. Ds qu'elle parut sous la porte, on l'appela dans la
loge. Eh bien! est-ce que le pre Coupeau durait toujours? Mon Dieu!
oui, il durait toujours. Boche semblait stupfait et constern: il
avait pari un litre que le pre Coupeau n'irait pas jusqu'au soir.
Comment! il durait encore! Et toute la socit s'tonnait, en se
tapant sur les cuisses. En voil un gaillard qui rsistait! Madame
Lorilleux calcula les heures: trente-six heures et vingt-quatre
heures, soixante heures. Sacr mtin! soixante heures dj qu'il
jouait des quilles et de la gueule! On n'avait jamais vu un pareil
tour de force. Mais Boche qui riait jaune  cause de son litre,
questionnait Gervaise d'un air de doute, en lui demandant si elle
tait bien sre qu'il n'et pas dfil la parade derrire son dos. Oh!
non, il sautait trop fort, il n'en avait pas envie. Alors, Boche,
insistant davantage, la pria de refaire un peu comme il faisait, pour
voir. Oui, oui, encore un peu!  la demande gnrale! la socit lui
disait qu'elle serait bien gentille, car justement il y avait l deux
voisines, qui n'avaient pas vu la veille, et qui venaient de descendre
exprs pour assister au tableau. Le concierge criait au monde de se
ranger, les gens dbarrassaient le milieu de la loge, en se poussant
du coude, avec un frmissement de curiosit. Cependant, Gervaise
baissait la tte. Vrai, elle craignait de se rendre malade. Pourtant,
dsirant prouver que ce n'tait pas histoire de se faire prier, elle
commena deux ou trois petits sauts; mais elle devint toute chose,
elle se rejeta en arrire; parole d'honneur, elle ne pouvait pas! Un
murmure de dsappointement courut: c'tait dommage, elle imitait a 
la perfection. Enfin, si elle ne pouvait pas! Et, comme Virginie
retournait  sa boutique, on oublia le pre Coupeau, pour causer
vivement du mnage Poisson, une ptaudire maintenant; la veille, les
huissiers taient venus; le sergent de ville allait perdre sa place;
quant  Lantier, il tournait autour de la fille du restaurant d'
ct, une femme magnifique, qui parlait de s'tablir tripire. Dame!
on en rigolait, on voyait dj une tripire installe dans la
boutique; aprs la friandise, le solide. Ce cocu de Poisson avait une
bonne tte, dans tout a; comment diable un homme dont le mtier tait
d'tre malin, se montrait-il si godiche chez lui? Mais on se tut
brusquement, en apercevant Gervaise, qu'on ne regardait plus, et qui
s'essayait toute seule au fond de la loge, tremblant des pieds et des
mains, faisant Coupeau. Bravo! c'tait a, on n'en demandait pas
davantage. Elle resta hbte, ayant l'air de sortir d'un rve. Puis,
elle fila raide. Bien le bonsoir, la compagnie! elle montait pour
tcher de dormir.

Le lendemain, les Boche la virent partir  midi, comme les deux autres
jours. Ils lui souhaitaient bien de l'agrment. Ce jour-l, 
Sainte-Anne, le corridor tremblait des gueulements et des coups de
talon de Coupeau. Elle tenait encore la rampe de l'escalier, qu'elle
l'entendit hurler:

--En v'l des punaises!... Rappliquez un peu par ici, que je vous
dsosse!... Ah! ils veulent m'escoffier, ah! les punaises! Je suis
plus rupin que vous tous! Dcarrez, nom de Dieu!

Un instant, elle souffla devant la porte. Il se battait donc avec une
arme! Quand elle entra, a croissait et a embellissait. Coupeau
tait fou furieux, un chapp de Charenton! Il se dmenait au milieu
de la cellule, envoyant les mains partout, sur lui, sur les murs, par
terre, culbutant, tapant dans le vide; et il voulait ouvrir la
fentre, et il se cachait, se dfendait, appelait, rpondait, tout
seul pour faire ce sabbat, de l'air exaspr d'un homme cauchemard
par une flope de monde. Puis, Gervaise comprit qu'il s'imaginait tre
sur un toit, en train de poser des plaques de zinc. Il faisait le
soufflet avec sa bouche, il remuait des fers dans le rchaud, se
mettait  genoux, pour passer le pouce sur les bords du paillasson, en
croyant qu'il le soudait. Oui, son mtier lui revenait, au moment de
crever; et s'il gueulait si fort, s'il se crochait sur son toit,
c'tait que des mufes l'empchaient d'excuter proprement son travail.
Sur tous les toits voisins, il y avait de la fripouille qui le
mcanisait. Avec a, ces blagueurs lui lchaient des bandes de rats
dans les jambes. Ah! les sales btes, il les voyait toujours! Il avait
beau les craser, en frottant son pied sur le sol de toutes ses
forces, il en passait de nouvelles ribambelles, le toit en tait noir.
Est-ce qu'il n'y avait pas des araignes aussi! Il serrait rudement
son pantalon pour tuer contre sa cuisse de grosses araignes, qui
s'taient fourres l. Sacr tonnerre! il ne finirait jamais sa
journe, on voulait le perdre, son patron allait l'envoyer  Mazas.
Alors, en se dpchant, il crut qu'il avait une machine  vapeur dans
le ventre; la bouche grande ouverte, il soufflait de la fume, une
fume paisse qui emplissait la cellule et qui sortait par la fentre;
et, pench, soufflant toujours, il regardait dehors le ruban de fume
se drouler, monter dans le ciel, o il cachait le soleil.

--Tiens! cria-t-il, c'est la bande de la chausse Clignancourt,
dguise en ours, avec des flafla...

Il restait accroupi devant la fentre, comme s'il avait suivi un
cortge dans une rue, du haut d'une toiture.

--V'la la cavalcade, des lions et des panthres qui font des
grimaces... Il y a des mmes habills en chiens et en chats... Il y a
la grande Clmence, avec sa tignasse pleine de plumes. Ah! sacredi!
elle fait la culbute, elle montre tout ce qu'elle a!.. Dis donc, ma
biche, faut nous carapatter... Eh! bougres de roussins, voulez-vous
bien ne pas la prendre!... Ne tirez pas, tonnerre! ne tirez pas...

Sa voix montait, rauque, pouvante, et il se baissait vivement,
rptant que la rousse et les pantalons rouges taient en bas, des
hommes qui le visaient avec des fusils. Dans le mur, il voyait le
canon d'un pistolet braqu sur sa poitrine. On venait lui reprendre la
fille.

--Ne tirez pas, nom de Dieu! ne tirez pas...

Puis, les maisons s'effondraient, il imitait le craquement d'un
quartier qui croule; et tout disparaissait, tout s'envolait. Mais il
n'avait pas le temps de souffler, d'autres tableaux passaient, avec
une mobilit extraordinaire. Un besoin furieux de parler lui
emplissait la bouche de mots, qu'il lchait sans suite, avec un
barbotement de la gorge. Il haussait toujours la voix.

--Tiens, c'est toi, bonjour!... Pas de blague! ne me fais pas manger
tes cheveux.

Et il passait la main devant son visage, il soufflait pour carter des
poils. L'interne l'interrogea.

--Qui voyez-vous donc?

--Ma femme, pardi!

Il regardait le mur, tournant le dos  Gervaise.

Celle-ci eut un joli trac, et elle examina aussi le mur, pour voir si
elle ne s'apercevait pas. Lui, continuait de causer.

--Tu sais, ne m'embobine pas... Je ne veux pas qu'on m'attache...
Fichtre! te voil belle, t'as une toilette chic. O as-tu gagn a,
vache! Tu viens de la retape, chameau! Attends un peu que je
t'arrange!... Hein? tu caches ton monsieur derrire tes jupes.
Qu'est-ce que c'est que celui-l? Fais donc la rvrence, pour voir...
Nom de Dieu! c'est encore lui!

D'un saut terrible, il alla se heurter la tte contre la muraille;
mais la tenture rembourre amortit le coup. On entendit seulement le
rebondissement de son corps sur le paillasson, o la secousse l'avait
jet.

--Qui voyez-vous donc? rpta l'interne.

--Le chapelier! le chapelier! hurlait Coupeau.

Et, l'interne ayant interrog Gervaise, celle-ci bgaya sans pouvoir
rpondre, car cette scne remuait en elle tous les embtements de sa
vie. Le zingueur allongeait les poings.

--A nous deux, mon cadet! Faut que je te nettoie  la fin! Ah! tu
viens tout de go, avec cette drogue au bras, pour te ficher de moi en
public. Eh bien! je vas t'estrangouiller, oui, oui, moi! et sans
mettre des gants encore!... Ne fais pas le fendant... Empoche a. Et
atout! atout! atout!

Il lanait ses poings dans le vide. Alors, une fureur s'empara de lui.
Ayant rencontr le mur en reculant, il crut qu'on l'attaquait par
derrire. Il se retourna, s'acharna sur la tenture. Il bondissait,
sautait d'un coin  un autre, tapait du ventre, des fesses, d'une
paule, roulait, se relevait. Ses os mollissaient, ses chairs avaient
un bruit d'toupes mouilles. Et il accompagnait ce joli jeu de
menaces atroces, de cris gutturaux et sauvages. Cependant, la bataille
devait mal tourner pour lui, car sa respiration devenait courte, ses
yeux sortaient de leurs orbites; et il semblait peu  peu pris d'une
lchet d'enfant.

--A l'assassin!  l'assassin!... Foutez le camp, tous les deux. Oh!
les salauds, ils rigolent. La voil les quatre fers en l'air, cette
garce!... Il faut qu'elle y passe, c'est dcid... Ah! le brigand, il
la massacre! Il lui coupe une quille avec son couteau. L'autre quille
est par terre, le ventre est en deux, c'est plein de sang... Oh! mon
Dieu, oh! mon Dieu, oh! mon Dieu...

Et, baign de sueur, les cheveux dresss sur le front, effrayant, il
s'en alla  reculons, en agitant violemment les bras, comme pour
repousser l'abominable scne. Il jeta deux plaintes dchirantes, il
s'tala  la renverse sur le matelas, dans lequel ses talons s'taient
emptrs.

--Monsieur, monsieur, il est mort! dit Gervaise les mains jointes.

L'interne s'tait avanc, tirant Coupeau au milieu du matelas. Non, il
n'tait pas mort. On l'avait dchauss; ses pieds nus passaient, au
bout; et ils dansaient tout seuls, l'un  ct de l'autre, en mesure,
d'une petite danse presse et rgulire.

Justement, le mdecin entra. Il amenait deux collgues, un maigre et
un gras, dcors comme lui. Tous les trois se penchrent, sans rien
dire, regardant l'homme partout; puis, rapidement,  demi-voix, ils
causrent. Ils avaient dcouvert l'homme des cuisses aux paules,
Gervaise voyait, en se haussant, ce torse nu tal. Eh bien c'tait
complet, le tremblement tait descendu des bras et mont des jambes,
le tronc lui-mme entrait en gaiet,  cette heure! Positivement, le
polichinelle rigolait aussi du ventre. C'taient des risettes le long
des ctes, un essoufflement de la berdouille, qui semblait crever de
rire. Et tout marchait, il n'y avait pas  dire! les muscles se
faisaient vis--vis, la peau vibrait comme un tambour, les poils
valsaient en se saluant. Enfin, a devait tre le grand branle-bas,
comme qui dirait le galop de la fin, quand le jour parat et que tous
les danseurs se tiennent par la patte en tapant du talon.

--Il dort, murmura le mdecin en chef.

Et il fit remarquer la figure de l'homme aux deux autres. Coupeau, les
paupires closes, avait de petites secousses nerveuses qui lui
tiraient toute la face. Il tait plus affreux encore, ainsi cras, la
mchoire saillante, avec le masque dform d'un mort qui aurait eu des
cauchemars. Mais les mdecins, ayant aperu les pieds, vinrent mettre
leurs nez dessus, d'un air de profond intrt. Les pieds dansaient
toujours. Coupeau avait beau dormir, les pieds dansaient! Oh! leur
patron pouvait ronfler, a ne les regardait pas, ils continuaient leur
train-train, sans se presser ni se ralentir. De vrais pieds
mcaniques, des pieds qui prenaient leur plaisir o ils le trouvaient.

Pourtant, Gervaise, ayant vu les mdecins poser leurs mains sur le
torse de son homme, voulut le tter elle aussi. Elle s'approcha
doucement, lui appliqua sa main sur une paule. Et elle la laissa une
minute. Mon Dieu! qu'est-ce qui se passait donc l dedans? a dansait
jusqu'au fond de la viande; les os eux-mmes devaient sauter. Des
frmissements, des ondulations arrivaient de loin, coulaient pareils 
une rivire, sous la peau. Quand elle appuyait un peu, elle sentait
les cris de souffrance de la moelle. A l'oeil nu, on voyait seulement
les petites ondes creusant des fossettes, comme  la surface d'un
tourbillon; mais, dans l'intrieur, il devait y avoir un joli ravage.
Quel sacr travail! un travail de taupe! C'tait le vitriol de
l'Assommoir qui donnait l-bas des coups de pioche. Le corps entier en
tait sauc, et dame! il fallait que ce travail s'achevt, endettant,
emportant Coupeau, dans le tremblement gnral et continu de toute la
carcasse.

Les mdecins s'en taient alls. Au bout d'une heure, Gervaise, reste
avec l'interne, rpta  voix basse:

--Monsieur, monsieur, il est mort...

Mais l'interne, qui regardait les pieds, dit non de la tte. Les pieds
nus, hors du lit, dansaient toujours. Ils n'taient gure propres, et
ils avaient les ongles longs. Des heures encore passrent. Tout d'un
coup, ils se raidirent, immobiles. Alors, l'interne se tourna vers
Gervaise, en disant:

--a y est.

La mort seule avait arrt les pieds.

Quand Gervaise rentra rue de la Goutte-d'Or, elle trouva chez les
Boche un tas de commres qui jabotaient d'une voix allume. Elle crut
qu'on l'attendait pour avoir des nouvelles, comme les autres jours.

--Il est claqu, dit-elle en poussant la porte tranquillement, la
mine reinte et abtie.

Mais on ne l'coutait pas. Toute la maison tait en l'air. Oh! une
histoire impayable! Poisson avait pig sa femme avec Lantier. On ne
savait pas au juste les choses, parce que chacun racontait a  sa
manire. Enfin, il tait tomb sur leur dos au moment o les deux
autres ne l'attendaient pas. Mme on ajoutait des dtails que les
dames se rptaient en pinant les lvres. Une vue pareille,
naturellement, avait fait sortir Poisson de son caractre. Un vrai
tigre! Cet homme, peu causeur, qui semblait marcher avec un bton dans
le derrire, s'tait mis  rugir et  bondir. Puis, on n'avait plus
rien entendu. Lantier devait avoir expliqu l'affaire au mari.
N'importe, a ne pouvait plus aller loin. Et Boche annonait que la
fille du restaurant d' ct prenait dcidment la boutique, pour y
installer une triperie. Ce roublard de chapelier adorait les tripes.

Cependant, Gervaise, en voyant arriver madame Lorilleux avec madame
Lerat, rpta mollement:

--Il est claqu... Mon Dieu! quatre jours  gigoter et  gueuler...

Alors, les deux soeurs ne purent pas faire autrement que de tirer
leurs mouchoirs. Leur frre avait eu bien des torts, mais enfin
c'tait leur frre. Boche haussa les paules, en disant assez haut
pour tre entendu de tout le monde:

--Bah! c'est un solard de moins!

Depuis ce jour, comme Gervaise perdait la tte souvent, une des
curiosits de la maison tait de lui voir faire Coupeau. On n'avait
plus besoin de la prier, elle donnait le tableau gratis, tremblement
des pieds et des mains, lchant de petits cris involontaires. Sans
doute elle avait pris ce tic-l  Sainte-Anne, en regardant trop
longtemps son homme. Mais elle n'tait pas chanceuse, elle n'en
crevait pas comme lui. a se bornait  des grimaces de singe chapp,
qui lui faisaient jeter des trognons de choux par les gamins, dans les
rues.

Gervaise dura ainsi pendant des mois. Elle dgringolait plus bas
encore, acceptait les dernires avanies, mourait un peu de faim tous
les jours. Ds qu'elle possdait quatre sous, elle buvait et battait
les murs. On la chargeait des sales commissions du quartier. Un soir,
on avait pari qu'elle ne mangerait pas quelque chose de dgotant; et
elle l'avait mang, pour gagner dix sous. M. Marescot s'tait dcid 
l'expulser de la chambre du sixime. Mais, comme on venait de trouver
le pre Bru mort dans son trou, sous l'escalier, le propritaire avait
bien voulu lui laisser cette niche. Maintenant, elle habitait la niche
du pre Bru. C'tait l dedans, sur de la vieille paille, qu'elle
claquait du bec, le ventre vide et les os glacs. La terre ne voulait
pas d'elle, apparemment. Elle devenait idiote, elle ne songeait
seulement pas  se jeter du sixime sur le pav de la cour, pour en
finir. La mort devait la prendre petit  petit, morceau par morceau,
en la tranant ainsi jusqu'au bout dans la sacre existence qu'elle
s'tait faite. Mme on ne sut jamais au juste de quoi elle tait
morte. On parla d'un froid et chaud. Mais la vrit tait qu'elle s'en
allait de misre, des ordures et des fatigues de sa vie gte. Elle
creva d'avachissement, selon le mot des Lorilleux. Un matin, comme a
sentait mauvais dans le corridor, on se rappela qu'on ne l'avait pas
vue depuis deux jours; et on la dcouvrit dj verte, dans sa niche.

Justement, ce fut le pre Bazouge qui vint, avec la caisse des pauvres
sous le bras, pour l'emballer. Il tait encore joliment sol, ce
jour-l, mais bon zig tout de mme, et gai comme un pinson. Quand il
eut reconnu la pratique  laquelle il avait affaire, il lcha des
rflexions philosophiques, en prparant son petit mnage.

--Tout le monde y passe.... On n'a pas besoin de se bousculer, il y a
de la place pour tout le monde... Et c'est bte d'tre press, parce
qu'on arrive moins vite... Moi, je ne demande pas mieux que de faire
plaisir. Les uns veulent, les autres ne veulent pas. Arrangez un peu
a, pour voir... En v'l une qui ne voulait pas, puis elle a voulu.
Alors, on l'a fait attendre... Enfin, a y est, et, vrai! elle l'a
gagn! Allons-y gaiement!

Et, lorsqu'il empoigna Gervaise dans ses grosses mains noires, il fut
pris d'une tendresse, il souleva doucement cette femme qui avait eu un
si long bguin pour lui. Puis, en l'allongeant au fond de la bire
avec un soin paternel, il bgaya, entre deux hoquets:

--Tu sais... coute bien... c'est moi, Bibi-la-Gaiet, dit le
consolateur des dames... Va, t'es heureuse. Fais dodo, ma belle!





*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, L'ASSOMMOIR ***

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