The Project Gutenberg EBook of Nouveaux Pastels, by Paul Bourget

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Title: Nouveaux Pastels
       Dix portraits d'hommes

Author: Paul Bourget

Release Date: July 1, 2018 [EBook #57429]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  PAUL BOURGET

  NOUVEAUX
  PASTELS

  (DIX PORTRAITS D'HOMMES)

  [Marque d'imprimeur: FAC ET SPERA--A L]

  _PARIS_

  ALPHONSE LEMERRE, DITEUR
  23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

  M DCCC XCI




OEUVRES

DE

Paul Bourget


dition elzvirienne

  Posies (1872-1876). _Au bord de la mer.--La Vie
      inquite.--Petits Pomes._ 1 vol.                        6 f.
  Posies (1876-1882). _Edel.--Les Aveux._ 1 vol.              6  
  L'Irrparable. _L'Irrparable.--Deuxime Amour.--Profils
      perdus._ 1 vol.                                          6  
  Cruelle nigme. 1 vol.                                       6  


dition in-18

CRITIQUE

  Essais de Psychologie contemporaine. (_Baudelaire.--M.
      Renan.--Flaubert.--M. Taine.--Stendhal._) 1 vol.         3 50
  Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine. (_M.
      Dumas fils.--M. Leconte de Lisle.--MM. de
      Goncourt.--Tourguniev.--Amiel._) 1 vol.                 3 50
  tudes et Portraits. (_I. Portraits d'crivains.--II.
      Notes d'esthtique.--III. tudes Anglaises.--IV.
      Fantaisies._) 2 vol.                                     7  

ROMAN

  L'Irrparable. _L'Irrparable.--Deuxime Amour.--Profils
      perdus._ 1 vol.                                          3 50
  Pastels. (_Dix portraits de femmes_). 1 vol.                 3 50
  Nouveaux Pastels. (_Dix portraits d'hommes_)                 3 50
  Cruelle nigme. 1 vol.                                       3 50
  Un Crime d'Amour. 1 vol.                                     3 50
  Andr Cornlis. 1 vol.                                       3 50
  Mensonges. 1 vol.                                            3 50
  Le Disciple. 1 vol.                                          3 50
  Un Coeur de femme. 1 vol.                                    3 50
  Physiologie de l'Amour moderne. 1 vol.                       3 50

EN PRPARATION

  Une Idylle tragique, roman. 1 vol.                           3 50

_Tous droits rservs._




I

Un Saint

_A MADAME GEORGE S. R. T._


Je me trouvais, au mois d'octobre 188., voyager en Italie, sans autre
but que de tromper quelques semaines en revoyant  mon aise plusieurs
des chefs-d'oeuvre que je prfre. Ce plaisir de la seconde impression a
toujours t, chez moi, plus vif que celui de la premire, sans doute
parce que j'ai toujours senti la beaut des arts en littrateur, autant
dire en homme qui demande d'abord  un tableau ou  une statue d'tre un
prtexte  _pense_. C'est l une raison peu esthtique, et dont tout
peintre, vritablement peintre, sourirait. Elle seule cependant m'avait
amen, dans le mois d'octobre dont je parle,  passer plusieurs jours 
Pise. J'y voulais revivre  loisir avec le rve de Benozzo Gozzoli et
d'Orcagna.--Entre parenthses, et pour ne point paratre trop ignorant
aux connaisseurs en histoire de la peinture, j'appelle de ce nom
d'Orcagna l'auteur du _Triomphe de la Mort_ au _Campo Santo_ de cette
vieille Pise, en sachant trs bien que la critique moderne discute  ce
matre la paternit de ce travail. Mais pour moi et pour tous ceux qui
gardent dans leur mmoire les admirables vers du _Pianto_ sur cette
fresque tragique, Orcagna en est, il en restera le seul auteur.--Et puis
Benozzo n'a pas perdu, devant cette douteuse et fatale critique de
catalogues, son titre  la dcoration du mur de l'Ouest dans ce
cimetire. Mon Dieu! que j'aurai prouv, dans ce petit coin du monde,
des sensations intenses,  me souvenir que Byron et Shelley ont habit
la vieille cit toscane; que mon cher matre, M. Taine, a dcrit la
place avoisinante dans sa page la plus loquente; que ce grand lyrique
du _Pianto_ est venu ici; enfin que Benozzo Gozzoli, le laborieux
ouvrier de posie peinte, repose enseveli au pied de ce mur o
s'effacent doucement ses fresques. J'ai vu, dans cet enclos du _Campo
Santo_ pisan, et sur cette terre rapporte de Palestine en des sicles
pieux, le printemps nouveau faire s'panouir des narcisses si ples au
pied des noirs cyprs; j'ai vu des hivers y semer des flocons si lgers
d'une neige aussitt dissoute; j'ai vu le ciel torride d'un t italien
peser sur cet enclos sans ombre d'un poids si dur!... Et je n'en suis
pas blas puisque j'y revenais cette automne-l sans m'attendre au drame
moral auquel cette visite devait m'associer sinon comme acteur, du moins
comme spectateur trs mu, et presque malgr moi.

                   *       *       *       *       *

Le premier pisode de ce drame fut, comme celui de beaucoup d'autres, un
incident assez vulgaire et que je rapporte pourtant avec plaisir,
quoiqu'il ne tienne au reste de l'histoire que par un lien trs frle.
Mais il voque pour moi deux figures plaisantes de vieilles filles
anglaises. Au cours de mes visites au Campo Santo, j'avais remarqu ce
couple qui, par son trange laideur et par la singularit utilitaire du
costume, semblait une illustration vivante et caricaturale du vers si
touchant d'un pote  une morte:

    _Tu n'as plus de sexe ni d'ge..._

La plus rousse des deux,-- la rigueur l'autre pouvait passer pour une
blonde un peu ardente,--s'acharnait  laver une aquarelle d'aprs la
femme du _Triomphe de la Mort_: celle qui, dans la cavalcade de gauche,
se tient de face avec ses yeux candides et sa bouche fine, des yeux et
une bouche qui n'ont jamais pu mentir et que l'on n'oublie pas lorsqu'on
les a aims. La pauvre Anglaise ne possdait pas le moindre talent, mais
le choix de ce modle et la conscience de son labeur m'avaient
intress. Puis, comme ces demoiselles habitaient le mme htel que moi,
j'avais assez indiscrtement cd  ma curiosit en cherchant leurs noms
sur la pancarte destine aux trangers. J'y avais vu que l'une des deux
s'appelait miss Mary Dobson et l'autre miss Clara Roberts. C'taient
deux filles d'environ cinquante ans, en train d'excuter cette tourne
abroad, comme elles disent, que des milliers de leurs courageuses
collgues en clibat forc ou volontaire entreprennent chaque anne hors
de la Grande Ile. Elles se mettent  deux,  trois, quelquefois 
quatre, et les voil parties seules pour des quinze et des vingt mois,
s'installant dans des pensions clandestines dont toute une
franc-maonnerie de voyageuses comme elles se transmet l'adresse,
apprenant des langues nouvelles malgr leurs mches grises, s'appliquant
 comprendre les arts avec une hroque persvrance, traversant les
pires milieux avec leur puret d'anges, et partout elles retrouvent une
glise anglaise, un cimetire anglais, une pharmacie anglaise, sans
compter qu'elles n'ont pas cess un jour, ft-ce au fond des Calabres ou
sur le Nil, de se prparer leur th  l'anglaise et aux heures o elles
taient habitues de le dguster dans leur salon du Devonshire ou du
Kent. J'ai une telle admiration pour l'nergie morale qui se cache
derrire les ridicules extrieurs de ces cratures, qu'au cours de mes
trop nombreux vagabondages j'ai toujours li conversation avec elles,
ayant d'ailleurs prouv que le got du fait prcis qui domine leur race
les rend souvent prcieuses  consulter. Elles ont toujours vrifi
toutes les assertions du guide, et quiconque a err, un Bdeker  la
main, dans une province perdue d'Italie, avouera que ces
vrifications-l sont trop utiles. Aussi, le troisime soir de mon
sjour  Pise, le dpart de quelques convives ayant,  la table d'hte,
rapproch mon couvert de celui des deux vieilles filles, je commenai de
leur parler, sr d'avance qu'elles ne perdraient pas cette occasion de
_pratiquer_ leur franais.

Vous voyez d'ici le dcor et la scne, n'est-ce pas? une pice d'un
ancien palais transforme en salle  manger d'htel et plus ou moins
meuble  la moderne, un plafond peint de couleurs vives, une longue
table avec un petit nombre de couverts, car la saison d'hiver n'est pas
commence. Sur cette table se balancent dans leurs appuis de cuivre des
_fiaschi_, de ces dlicieuses bouteilles au col long,  la panse garnie
d'osier o l'on enferme le vin dit de Chianti. Si la petite montagne de
ce nom fournissait de quoi remplir les flacons tiquets  son enseigne,
elle devrait donner une rcolte par semaine!... Mais ce faux Chianti est
du vrai vin tout de mme, dont la saveur un peu pre sent bien le
raisin, et sa chaleur colore les teints des sept  huit personnes
choues  cette table: un couple allemand qui accomplit de ce ct-ci
des Alpes le classique voyage de noce; un ngociant milanais, avec une
figure  la fois sensuelle et chafouine; deux bourgeois liguriens venus
en visite dans les environs et qui se sont arrts ici pour embrasser un
neveu, officier de cavalerie. Il est  table, avec nous, ce neveu, en
costume de capitaine, lgant, jovial, et qui parle haut avec l'accent
un peu guttural de la Rivire. Ses discours, coups de grands rires,
m'apprennent l'odysse de ses parents,  laquelle je m'intresserais
davantage si miss Mary Dobson n'avait commenc un rcit qui passionne en
moi le quattrocentiste, l'amoureux des fresques et des tableaux sur bois
d'avant 1500. C'est la plus rousse des deux Anglaises, celle dont le
pinceau d'aquarelliste affadissait si gauchement le rude dessin du
matre primitif; et, aprs une longue dissertation sur le problme de
savoir si le fameux _Triomphe_ doit tre attribu  Buonamico Buffalmaco
ou  Nardo Daddi, voici qu'elle me demande:

--Vous tes all au couvent du Monte-Chiaro?

--Celui qui est entre Pise et Lucques, dans la montagne, de l'autre
ct de la Verruca? lui rpondis-je; mais non. J'ai vu dans le guide
qu'il fallait six heures de voiture, et, pour deux malheureuses terres
cuites de Luca della Robbia qu'il signale et quelques peintures de
l'cole de Bologne...

--De quand est votre guide? me demanda schement miss Clara.

--Je ne sais trop, fis-je un peu interloqu par l'ironie avec laquelle
cette bouche aux longues dents m'interrogeait: J'ai la superstition de
garder toujours le mme depuis que je suis descendu en Italie pour la
premire fois. Il y a dj un peu de temps, c'est vrai...

--Voil qui est bien franais..., reprit miss Clara. Le
prraphalitisme de celle-l, je le compris aussitt, n'tait qu'une
forme de sa vanit. Je ne relevai pourtant pas cette pigramme
nationale, comme j'eusse pu le faire, du tac au tac, en soulignant
simplement la bienveillance par trop britannique de cette remarque. En
prsence des Anglais de l'espce agressive, le silence est l'arme
vritable et qui les blesse au vif de leur dfaut. Ils ont soif et faim
de contradiction, par cet instinct de combativit propre  leur sang et
qui prcipite cette race  toutes les conqutes comme  tous les
proslytismes. Je subis donc avec la magnanimit d'un sage le regard
aigu des yeux bleus de miss Clara, qui dfiait en champ clos le peuple
entier des Gallo-Romains, d'autant plus que miss Mary continuait:

--C'est qu'on y a dcouvert, il y a deux ans, de si belles fresques de
votre cher Benozzo, et aussi fraches, aussi brillantes de coloris que
celles de la chapelle Riccardi,  Florence... On savait bien qu'il avait
travaill dans le couvent et qu'il y avait peint, entre autres choses,
la lgende de saint Thomas. Ce calomniateur de Vasari le raconte. Mais
de ce travail que le matre excuta environ  la mme poque que celui
de Pise, pas de trace, et voyez le hasard... Le Pre Griffi, le vieux
bndictin qui garde le monument depuis que le clotre a t
_nationalis_, ordonne un jour au domestique de nettoyer une toile
d'araigne tendue dans l'angle d'une des cellules qui servent
aujourd'hui  loger les htes... Un morceau de pltre se dtache sous le
premier coup de balai donn trop fort. L'abb demande une chelle. Il
grimpe en haut malgr ses soixante-dix ans passs.--Il faut vous dire
que ce couvent c'est son amour, sa passion. Il l'a vu peupl de deux
cents moines, et il a accept cette mission d'y rester comme gardien,
lors du dcret, avec la certitude qu'il le reverra de mme. Sa seule
ide est qu'au jour de la rentre les Pres trouvent l'antique btiment
sauv de toute souillure. C'est pour cela qu'il a consenti  cette
pnible charge de prendre en pension les touristes de passage. Il a eu
peur qu'il ne s'tablt une auberge  la porte, comme au Mont-Cassin, et
cette auberge  ct de son couvent, avec des Amricaines qui auraient
dans au piano le soir, il n'en a pas support l'ide!...

--Mais quand il fut au haut de l'chelle?... dis-je pour couper ce
pangyrique de dom Griffi. J'apprhendais qu'il n'aboutt par raction 
quelque attaque d'un protestantisme intolrant, et miss Clara n'y manqua
point:

--Le fait est, dit-elle en profitant de cette interruption, que je
n'aurais jamais cru, avant de le connatre, qu'on pt tre aussi
intelligent et aussi actif sous un tel habit.

--Quand il fut au haut de l'chelle, reprit miss Mary, il gratta avec
beaucoup de soin un peu de pltre encore tout autour. Il put distinguer
un front et des yeux, puis une bouche, enfin le visage entier d'un
Christ. Tous ces Italiens sont des artistes. Ils ont cela dans leurs
veines. L'abb se rendit compte qu'il y avait une fresque de grande
valeur sous ce badigeon de pltre...

--Les moines, interrompit de nouveau miss Clara, n'ont rien eu de
plus press que de passer  la chaux tous les chefs-d'oeuvre du XVe
sicle ou de remplacer par des ornements de style baroque et des
fresques de dcadence les dcorations des vieux matres...

--Ils les avaient commandes pourtant, dis-je, ces dcorations, ce
qui prouve que le bon et le mauvais got ne tiennent aucunement aux
convictions que l'on professe...

--Naturellement, reprit la terrible Anglaise, tant Parisien, vous
tes sceptique...

--Laissez-moi finir mon histoire, fit miss Mary, dont je constatai
qu'elle n'tait pas simplement prraphalite; elle tait bonne aussi, ce
qui, par notre temps de cabotinage esthtique, est plus rare. Elle
souffrait visiblement des dispositions trop militantes de sa compagne 
mon gard. Chre miss Roberts, vous discuterez ensuite... Comment donc
faire, se demanda le brave abb, pour dbarrasser ce mur de son
revtement de chaux sans endommager la fresque?... Voici le procd
qu'il a employ: coller une serviette sur le pltre, et la laisser
scher jusqu' ce que la toile adhre fortement; alors arracher le tout,
puis gratter, gratter pouce  pouce... Il lui a fallu des mois, au bon
vieil homme, pour dcouvrir ainsi tout un premier pan du mur o se
trouve reprsent le saint Thomas justement qui met son doigt dans la
plaie du Sauveur, et puis un second o l'on voit l'aptre reu en
audience par le roi des Indes Gondoforus...

--Mais connaissez-vous cette lgende? me demanda brusquement miss
Clara. Cette fois je ne lui donnai pas la satisfaction de constater
derechef la superficialit franaise. J'avais lu ce rcit,--oh! bien par
hasard, dans le livre de Voragine, un jour que j'y cherchais un sujet de
conte et pour un journal du boulevard, faut-il l'avouer?--Je m'en
souvenais  cause du noble symbolisme qu'il renferme, en mme temps que
son caractre exotique lui donne un charme de pittoresque. Comme saint
Thomas se trouvait  Csare, Notre-Seigneur lui apparut et lui ordonna
de se rendre chez Gondoforus, attendu que ce roi cherchait un architecte
afin de se btir une demeure plus belle que le palais de l'empereur de
Rome. Thomas obit; il arrive  la cour du prince; il offre ses
services; il est agr. Gondoforus, sur le point de partir pour une
guerre lointaine, lui donne une norme quantit d'or et d'argent
destine  la construction du palais. A son retour, il demande au Saint
o en est le travail. Thomas avait distribu aux pauvres tous les
trsors qui lui avaient t confis, jusqu'au dernier sou, et pas une
pierre du palais promis n'avait t seulement remue. Le roi, furieux,
fait emprisonner cet trange architecte et il commence  mditer sur les
supplices raffins qu'il rserve au tratre. Mais voici que la mme nuit
il voit se dresser au pied de son lit le spectre de son frre, mort
depuis quatre jours, et qui lui dit: L'homme que tu veux torturer est
un serviteur de Dieu. Les anges m'ont montr une merveilleuse demeure
d'or et d'argent et de pierres prcieuses qu'il a btie pour toi dans le
Paradis... Boulevers par cette apparition et par ce discours,
Gondoforus court se jeter aux pieds du prisonnier, qui le relve en lui
rpondant: Ne savais-tu donc pas,  roi, que les seules maisons qui
durent sont celles qu'lvent pour nous au ciel notre Foi et notre
Charit?...

--Il est certain, dis-je aprs avoir rappel cette lgende non sans
une complaisance maligne, que c'est l un sujet trs intressant pour
un peintre pris, comme Benozzo, des somptueux costumes, des
architectures compliques, des paysages aux flores dmesures, des
animaux chimriques...

--Ah! s'cria miss Dobson en repoussant dans son exaltation le plat de
figues noires et vertes que lui offrait le garon, un drle  la joue
raide d'une barbe de six jours et dont l'habit noir rp s'ouvrait sur
d'tonnants boutons de corail rose piqus dans un plastron de chemise
lim. Vous ne vous imaginez pas la magnificence du Gondoforus, une
espce de Maure, avec une robe de soie verte releve d'or et en relief,
avec des bottes jaunes garnies d'perons qui sont en or aussi; et un
coloris fluide et d'une fracheur!... Pensez donc, ce badigeon de pltre
a d tre appliqu sur ce mur vers la fin du XVIe sicle. Pas une
dgradation, pas une retouche. Et il reste dans cette cellule, qui fut,
parat-il, l'oratoire des vques en visite, un grand mur  dcouvrir et
le dessus d'une fentre...

Nous en tions l de notre entretien et je demandais  miss Mary
quelques dtails sur les moyens de communication entre Pise et ce
couvent,--il m'attirait dj  n'y pas rsister par cette rvlation sur
ces oeuvres indites de mon peintre favori,--quand la porte s'ouvrit et
donna passage  un couple sans doute dj connu des deux Anglaises, car
je vis miss Mary rougir et baisser les yeux, tandis que miss Clara
disait en anglais  son amie:

--Mais c'est ce Franais et cette femme que nous avons rencontrs 
Florence  la trattoria. Comment un htel respectable reoit-il des
personnes pareilles?...

Je regardai  mon tour et je vis en effet s'asseoir  une des petites
tables places  ct de la grande un mnage dont l'irrgularit tait
trop flagrante pour que je pusse accuser de calomnie ma redoutable
voisine. Nier la nationalit du jeune homme m'tait galement
impossible. Il pouvait avoir vingt-cinq ans, mais ses traits tirs, son
teint ple, ses paules maigriotes et la nervosit visible de tout son
tre, lui donnaient une physionomie un peu vieillotte, que corrigeaient
deux yeux noirs trs vifs et trs beaux. Il tait vtu avec une
demi-lgance qui sentait  la fois la prtention et un rien de
bohmianisme. Comment? Je ne saurais pas rendre cette nuance avec des
mots, pas plus que je ne saurais expliquer le caractre gnral qui
faisait de cet inconnu un type exclusivement, invitablement franais.
C'est une coupe d'habit et c'est un geste, c'est une manire de
s'asseoir  table et de prendre la carte pour commander, et vous savez
que vous avez  deux pas de vous un compatriote. J'aurai le courage de
l'avouer, duss-je blesser ce qu'un humoriste appelle plaisamment le
patriotisme d'antichambre: une telle rencontre doit plutt effrayer que
charmer. Il semble que le Franais en voyage mette au dehors ses pires
dfauts, comme l'Anglais et l'Allemand, d'ailleurs. Seulement, ceux de
l'Anglais me sont indiffrents, ceux de l'Allemand me divertissent, et
ceux du Franais me font souffrir, parce que je sais combien ils
calomnient notre cher et brave pays. Je n'ai jamais entendu dans un caf
d'Italie un Parisien de passage parler haut et blaguer la ville o il
se trouvait et celle d'o il venait, avec des phrases malicieusement
dprciantes, sans songer qu'il y a autour du causeur vingt oreilles 
comprendre ses plaisanteries,--ou du moins la lettre de ces
plaisanteries. Car cinq trangers sur dix savent notre langue, et
combien savent son esprit, je veux dire l'innocence foncire de sa
moquerie? Un sur cent peut-tre. Que d'absurdes malentendus nationaux
s'entretiennent et s'enveniment de la sorte par ces inconsidrs
bavardages en public, comme par des articles griffonns, sans mauvaise
intention, dans un coin de bureau de journal, pour faire de la _copie_?
Mon inconnu appartenait, heureusement pour mes nerfs,  l'espce qui
existe aussi, grce au ciel, des Franais silencieux. D'ailleurs sa
compagne de ce soir-l absorbait son attention d'une manire qui
justifiait presque la violente sortie de miss Roberts. Elle pouvait,
cette amie mystrieuse, avoir prs de trente-cinq ans, et s'il tait,
lui, par tout son aspect, un Franais de la classe bourgeoise, elle
tait, elle, Italienne, de sa petite tte  ses petits pieds, depuis son
visage un peu trop marqu jusqu'aux fanfreluches de sa robe, et depuis
l'extrmit de son bras charg de bracelets jusqu' la pointe de son
soulier au talon un peu haut. Ses yeux trs noirs traduisaient, de leur
ct, en regardant le jeune homme, une passion qui ne devait pas tre
joue. Ni l'un ni l'autre ne paraissait se douter qu'ils pussent tre
l'objet d'une observation quelconque, et, bien qu'un je ne sais quoi lui
donnt,  lui, une vague expression de sournoiserie et de dfiance, cet
air d'un sentiment partag me les rendit du coup assez sympathiques pour
que j'entreprisse de les dfendre contre miss Roberts qui insistait:

--Avec cela qu'elle a au moins vingt ans de plus que lui...

--Mettons en dix, interrompis-je en riant; elle est trs jolie...

--Chez nous, jamais un _gentleman_ ne s'afficherait ainsi avec une
crature qui est aussi peu une _lady_...

Je lui sus gr d'avoir prononc cette phrase en anglais, que mon jeune
compatriote ne comprenait peut-tre pas, d'autant qu'elle l'avait lance
d'une voix trs claire. Je ne pus cependant m'empcher de lui rpondre
dans le mme idiome, un peu par vanit, j'en conviens.

--Mais comment savez-vous que ce n'est pas une lady?...

--Comment je le sais? Ah! ma petite vanit de lui prouver que je
parlais sa langue, j'en fus puni aussitt, car elle rectifia
ironiquement ma prononciation en rptant mes propres termes: Mais
regardez-la manger...

Je suis oblig de confesser qu'en ce moment-l ces deux exemplaires de
la race latine offraient un spectacle qui ne ralisait aucun des
prceptes enseigns par les gouvernantes d'outre-Manche. En attendant
que le potage ft servi, il avait attaqu, lui, le flacon de Chianti et
le pain pos sur la table. Il s'amusait  tremper son pain dans son vin,
tandis qu'elle, elle suait  mme un morceau de citron pris dans une
des assiettes du couvert! Le contraste entre la fille d'Albion,--comme
on disait dans les romans de 1830,--et ces enfants de la nature tait un
peu trop fort. J'eus peur de mon rire, et, comme le dner tait achev,
je quittai la table en mme temps que les Allemands, le Milanais, les
parents de l'officier et l'officier lui-mme. Je pensais que mes deux
voisines auraient tt fait de partir aprs moi, ce qui ne manqua point,
et de laisser les deux amoureux en tte--tte sous la protection
indulgente du camrier aux boutons de corail. Peut-tre eus-je quelque
mrite  ce dpart un peu prcipit, car j'avais flair un petit roman
dans la rencontre paradoxale de ce jeune Franais et de cette Italienne.
Mais je mourrai avant d'avoir pu pratiquer sans remords ce rle d'espion
que les crivains modernes appellent la recherche du document, et dont
ils se vantent comme d'une vertu professionnelle!

                   *       *       *       *       *

J'avais donc  peu prs oubli ces deux convives plus ou moins
morganatiques, pour ne penser qu'aux fresques dcouvertes par dom Griffi
et au moyen d'aller au couvent de Monte-Chiaro. J'tais dans le bureau
de l'htel  discuter ce petit voyage avec le secrtaire, un
ex-garibaldien si fier d'avoir port la blouse rouge des Mille qu'il en
demeurait hbt de rvolutionnarisme outrancier, tout en s'occupant
avec la plus recommandable activit de l'eau chaude  envoyer au 6 ou
du th command au 11.

--On est trop indulgent pour ces conspirateurs, disait-il en me
parlant des pauvres moines, au lieu de me rpondre sur le chemin 
suivre, le vhicule  prendre et le prix  offrir. Mes amies les
Anglaises avaient, elles, profit d'une diligence, puis fait une partie
de la route  pied. Je finis cependant par arracher au cavalier Dante
Annibale Cornacchini,--ainsi s'appelait cet ancien compagnon du
hros,--la promesse qu'un cocher de son choix m'attendrait avec une
voiture lgre, pour le _tocco_. Quelle jolie expression que celle-l et
digne de ce peuple, tout de sensation! Cela veut dire un coup de marteau
et aussi une heure aprs midi, l'heure d'un seul coup de sonnerie dans
l'horloge! Quel fut mon tonnement, lorsque je quittai le bureau o la
statuette bronze du gnral en blouse et celle de Mazzini en redingote
trnaient sous des annonces d'htels, et que je me trouvai en face du
jeune homme de la veille. Il paraissait m'attendre et il m'aborda, non
sans grce. D'ailleurs quel crivain ne serait indulgent  la dmarche
d'un inconnu qui lui dbite une phrase dans le got de celle-ci:

--Monsieur, j'ai vu votre nom sur la liste des trangers, et comme j'ai
lu tous vos ouvrages, je me permets?...

Il suffit d'tre entr dans la publicit  un titre quelconque pour
savoir le peu que valent ces compliments. Mais l'enfantine vanit de
l'homme de lettres est telle qu'il s'y laisse toujours prendre, et l'on
fait comme je fis; car, aprs m'tre bien jur de ne pas gter ma
sensation de la chre et morne Pise par des causeries oisives et des
connaissances nouvelles, j'tais dix minutes plus tard  me promener le
long du quai avec ce jeune homme; une demi-heure plus tard j'errais,
encore avec lui, sous les votes du Campo Santo;  une heure je l'avais
dcid  m'accompagner jusqu'au couvent, et nous montions ensemble dans
la _carrozzella_  un cheval qui devait nous conduire au
Monte-Chiaro.--Cette soudaine intimit de voyage s'tait organise sans
que j'eusse l'excuse de me rapprocher au moins de la jolie et naturelle
Italienne qui dnait avec lui la veille. Un de ses premiers soins avait
t, bien entendu, de m'en parler. J'appris ainsi que cette inconnue aux
traits si expressifs,  la pleur si passionne, aux gestes presque
populaires, tait une actrice d'une troupe en tourne  Florence,
qu'elle avait d repartir le matin pour jouer la comdie ce soir mme,
et qu'il n'avait pu la suivre. Il ne m'en donna pas la raison. Je la
devinai par tout le reste de son histoire qu'il me raconta ds la
premire demi-heure. Mme sans l'attrait romanesque de cette petite
aventure, le personnage m'et assez vivement saisi comme le type trs
nettement dessin de toute une classe de jeunes gens que je crois
pourtant connatre assez bien. Mais on ne frquente jamais trop les
reprsentants de la gnration qui vient. Comment leur tre secourable,
ce qui est notre devoir  nous tous qui tenons une plume, sans causer
avec eux, et beaucoup? Hlas! ce n'est pas des impressions de cet ordre
que j'tais venu chercher sur le bord du glauque et mlancolique Arno.
Devrai-je donc retrouver ainsi un peu de ce que j'aime le moins dans
Paris, toujours et partout, sans pouvoir me retenir de m'y intresser
comme si je l'aimais, et ma curiosit de l'me humaine ne cessera-t-elle
jamais d'tre plus forte que mes sages projets d'existence tout idale
parmi les belles oeuvres d'art?

Ce jeune homme s'appelait simplement du nom peu aristocratique de
Philippe Dubois. Il tait le quatrime fils d'un universitaire assez
haut plac, mais peu fortun. Aprs des tudes brillantes dans son lyce
de province, il tait venu  Paris, comme boursier, d'abord de licence,
puis d'agrgation. Il avait pass ses deux examens, et la protection
d'un des amis de son pre lui avait fait obtenir une mission en Italie,
en vue de recherches archologiques. Cette mission tait termine du
mois prsent, et il rentrait en France. J'ai trop vcu durant ma
jeunesse dans un milieu analogue  celui-l pour ne pas m'tre rendu
aussitt compte de ce que les conditions faites par sa famille 
Philippe devaient reprsenter de mdiocrit serre. Il devait ne lui
rester que juste assez d'argent pour son retour. Voil pourquoi
l'actrice tait partie sans qu'il la suivt. En rsumant ici l'ensemble
de ces confidences je reconnais, une fois de plus, combien les faits
extrieurs ne sont rien et comme tout rside dans l'me qui en ressent
le contre-coup. Elle prend dj une physionomie de jolie idylle
sentimentale, n'est-ce pas? cette aventure survenue entre un jeune
savant, pris de ce monde antique o tout n'est que beaut, et une bonne
fille d'artiste passionne et dsintresse. Il a fallu se quitter. On a
beaucoup pleur. Puis on a accept d'aller chacun o la destine vous
appelle. C'est tout le romanesque du caprice, cela, et toute sa posie.
Je n'eus pas de peine  constater que Philippe Dubois n'prouvait aucune
des motions tristes et touchantes que comportait son petit roman. Il
n'y avait pas la moindre nuance de tendresse dans les phrases par
lesquelles il m'initiait  cette facile intrigue. Il ne laissait
transparatre que la vanit d'avoir t aim par une femme que j'ai su
depuis tre assez en vue. Mais quoi! S'il et t l'amoureux naf qu'il
aurait d tre, aurait-il captiv mon attention, comme il fit, lorsque
je dcouvris que toute cette existence de studieuse jeunesse n'avait t
qu'un dcor, de mme que cette amourette n'tait pour lui qu'un
accident? Ce qui constituait le fond mme de l'tre chez ce garon,
c'tait l'une des plus violentes ambitions littraires que j'aie
rencontres depuis que je frquente des dbutants, et une ambition
d'autant plus pre que son orgueil, joint  une certaine timidit
farouche, l'avait jusqu'alors empch prcisment de dbuter. A travers
les quatre ou cinq annes d'arides tudes qui le sparaient de sa sortie
du collge, il avait ainsi cultiv en lui le _monstre littraire_ dans
toute la candeur cruelle que cette maladie reprsente. Il y avait en
lui, distinctement, deux personnes: l'une officielle et soumise, le fils
de l'universitaire, en mission; l'autre, le romancier et le pote
indit, avec toutes les prets de rancune prcoce que suppose la
vocation comprime. Cette dualit attestait une nature volontaire, mieux
encore, suprieure par la souplesse et par la puissance de se dominer
soi-mme. Mais cette cret dcelait en mme temps une me sans amour,
et qui rvait surtout, dans la carrire d'crivain, les satisfactions
brutales de la renomme et de l'argent.

--Vous comprenez bien, me disait-il aprs m'avoir dtaill plusieurs
scnes de ses relations avec la pauvre actrice, o il jouait un rle
suffisamment Juanesque pour se complaire  ce souvenir, vous comprenez
bien que je n'ai pas laiss perdre ces motions-l... J'ai presque fini
un petit volume de vers que je vous montrerai... Ah! Ce que j'en ai
assez des tombeaux trusques, des inscriptions grecques et de ce travail
de cuistre auquel je n'ai consenti que pour avoir un gagne-pain... Mais,
aussitt docteur, je demande un cong et je dbute. J'ai dans la tte
une srie d'articles... J'en ai envoy dj quelques-uns  plusieurs
journaux, signs d'un pseudonyme... Ils n'ont pas paru... Je sais, ce
sont des envieux qui les lisent...

--Il faut excuser les malheureux directeurs de n'avoir pas le temps de
tout examiner eux-mmes, lui dis-je. Ils ont des engagements pris, et
puis il faut bien admettre les situations acquises, les talents
connus...

--Parlons-en, fit-il en riant avec un rire amer, o j'achevai de
reconnatre la colre sourde de l'crivain indit, dj empoisonn par
l'envie, avant mme de s'tre mesur  ses rivaux; et il commena de me
prendre un par un les crivains les plus en renom de l'heure actuelle.
Celui-ci n'tait qu'un anecdotier sans pense; celui-l qu'un imagier
d'pinal pour ouvriers; cet autre un Paul de Kock modernis; ce
quatrime un intrigant de salon, habile  sucrer Stendhal et Balzac pour
l'estomac affadi des femmes du monde... A tous il accolait de ces basses
anecdotes comme il s'en colporte par milliers  Paris, dans ce petit
monde enfantinement cruel des dbutants littraires. Je le laissais
aller avec une profonde tristesse; non que j'attache une importance
extrme  ces svrits des nouveaux venus pour leurs ans, dont je
suis dj. Elles ont exist de tout temps et elles ont leur valeur
bienfaisante: c'est le sarcasme de Mphistophls qui contraint Faust 
travailler. Mais je devinais sous cette espce de duret par laquelle il
s'imaginait peut-tre me plaire, en critiquant mes confrres,--le pauvre
enfant!--une souffrance relle. J'y retrouvais surtout cette excessive
fureur d'orgueil prmatur propre  notre ge,--j'entends dans le monde
de ceux qui pensent. Car autrefois la duret des ambitions tait
pareille, seulement elle svissait moins chez les lettrs. Aujourd'hui
que l'universel nivellement donne  l'artiste connu une situation plus
brillante, au moins en apparence, les lettres apparaissent  beaucoup
comme une chance de fortune rapide. Ils les abordent donc, comme
d'autres entrent  la Bourse, exactement pour les mmes motifs. Il y a
pourtant une diffrence. Le froce de la coulisse ou de la remise se
sait un homme d'argent. Le froce de lettres prend volontiers sa
fivre de parvenir pour une fivre d'apostolat. Cela fait, vers quarante
ans, si le succs n'est pas venu, des mes terribles o les passions les
plus douloureuses et les plus viles saignent  la fois. On l'a trop vu
parmi certains crivains de la Commune. Tout en coutant discourir ce
jeune homme, je sentais percer en lui le rfractaire enrag pauvre; mais
c'tait un rfractaire  la date du jour et de l'heure. Il s'tait gard
 carreau, par un fond de prudence bourgeoise et aussi par un got de la
haute culture qui et d le sauver, qui le sauverait peut-tre.
N'avait-il pas eu assez d'intelligence et de patience pour acqurir,
malgr sa fivre d'artiste cupide, une science, un mtier? Et cela me
donnait l'ide qu'une lutte devait s'tre livre, se livrer encore en
lui.

--Vous tes bien svre pour vos ans, lui dis-je pour l'arrter dans
sa nomenclature de calomnies parisiennes. Je les connais toutes. Elles
sont si monotonement misrables et fausses!

--Vous verrez quand j'crirai! fit-il avec une fatuit  la fois nave
et sclrate; h! h! il faut traiter nos devanciers comme on traite
les vieillards en Ocanie. On les fait monter sur un arbre que l'on
secoue. Tant qu'ils ont la force de se tenir, tout va bien. S'ils
tombent, on les assomme et on les mange...

Je ne relevai pas la jeune sauvagerie de ce paradoxe. Philippe Dubois me
faisait poser, pour employer un mot trs expressif d'un argot un peu
dmod. Je ripostai en l'interrogeant sur ses travaux d'archologie, ce
qui le mit visiblement d'assez mauvaise humeur; puis je lui donnai
nettement le conseil, sitt rentr en France, de ne pas commencer par le
journalisme et d'accepter une place en province, o il ft utile et d'o
il dbutt par quelque grand livre. Hlas! on m'a donn,  moi aussi,
des conseils pareils, quand j'avais son ge, et je ne les ai pas suivis.
Ce qui prouve que cette loterie de misre et de gloire qu'on appelle la
profession d'homme de lettres tentera toujours de mme certaines mes de
jeunes gens. Faut-il l'avouer? Je trouvai une certaine ironie, presque
une hypocrisie, dans ce rle de moraliste que je jouais auprs de lui.
Cela me donna quelque remords, et puis, comme le fonds de mcontentement
intrieur sur lequel il paraissait vivre m'apitoyait, malgr tout, je
finis par lui proposer cette excursion au couvent. Elle devait amener ce
drame rapide  l'explication duquel ces trop longs prparatifs taient
pourtant ncessaires. Il ne s'agissait pour Philippe que de reculer son
voyage de deux jours; il accepta, et nous partions comme une heure
sonnait, suivant la promesse de l'ex-Mille dont je ne puis m'empcher de
citer encore un mot dlicieux. Comme nous attendions le cocher, il
saisit cette occasion de me communiquer ses ides sur le Parlement
franais actuel: Ils ont perdu les traditions des rvolutionnaires, me
dit-il, et, aprs un discours terroriste que je ne transcris pas, il
conclut, avec la plus comique mlancolie: Enfin, je les crois mme
capitalistes!...

                   *       *       *       *       *

Grce  cette phrase, dont Philippe se divertit autant que moi, nous
partmes _in high spirits_, comme et dit miss Mary Dobson, moi trs
dispos, et lui de mme,  jouir de la route. Celle qui conduit de Pise
 Monte-Chiaro court d'abord parmi le plus gracieux paysage de vignes
entrelaces  des mriers. Des roseaux gigantesques frmissent au vent,
des villas entoures de cyprs montrent des lions de marbre sur les
colonnes de leur entre, et toujours au fond se creusent les gorges de
cette montagne dont parle Dante, et qui empche les Pisans de voir
Lucques:

    _Cacciando 'l lupo e i lupicini al monte,
    Per che i Pisan veder Lucca non ponno[1]._

  [1] _Inf._, c. XXXIII, v. 29-30.

--Voil ce qui nous manque en France, dis-je  mon compagnon aprs lui
avoir cit ces deux vers. Un pote qui ait attach une lgende de
gloire aux moindres coins de la terre natale.

--Vous trouvez? rpliqua-t-il; moi, ce ct guide Joanne m'a toujours
dgot de la _Divine Comdie_.

Sur cette rponse et voyant que sa gaiet de tout  l'heure tait dj
passe, je commenai  regretter de l'avoir emmen. Je prvoyais que
s'il se mettait  jouer du paradoxe, il ne dsarmerait pas, et un jeune
homme de cette sorte, une fois engonc dans une attitude de vanit, s'y
raidit de plus en plus, dt-il se faire trs mal  lui-mme. Je tombai
donc dans le silence et je m'efforai de m'absorber davantage dans la
nature qui dj s'ensauvageait. La lgre voiture allait au pas
maintenant. Nous nous engagions dans une contre presque sans
vgtation. Des mamelons nus se dressaient de toutes parts, normes
boursouflures d'argile grise, ravines par les pluies. Plus de
ruisseaux, plus de vignes, plus d'oliviers, plus de villas: mais une
vritable approche de dsert. Le cocher tait descendu de son sige.
C'tait un petit homme  la face carre et fine qui interpellait sa
jument grise du nom de Zara, et il transformait, comme tous les Toscans,
le _c_ dur du commencement des mots en _h_ aspire: _Huesta havalla_,
disait-il en parlant de sa bte au lieu de _questa cavalla_, cette
jument.

--Je l'ai achete  Livourne, cher monsieur, me racontait-il, elle
m'a cot deux cents francs parce qu'on la croyait boiteuse... Vous
voyez si elle boite.--H! Zara, courage!--Elle me suit, cher monsieur,
comme un chien. Aussi je l'aime, je l'aime!... Ma femme en est jalouse,
mais je lui rponds: La Zara me gagne mon pain, et toi, tu me le
manges... Tenez, cher monsieur, regardez ces rochers, c'est l que
Laurent de Mdicis faillit tre assassin aprs le massacre des
Pazzi...

--Est-ce assez curieux, dis-je  mon compagnon, cet homme qui n'est
qu'un cocher de louage, et, dans la mme phrase, il nous parle de sa
jument Zara et de Laurent de Mdicis?... Ah! ces Italiens!... Comme ils
savent l'histoire de leur cher pays et comme ils en sont fiers!...

--Oui, je sais, dit Philippe en haussant les paules, il y a un mot
d'Alfieri sur eux: La plante humaine nat plus verte ici
qu'ailleurs... La vrit, c'est qu'ils apprennent ds leur bas ge 
exploiter l'tranger... On les dresse  la chasse au pourboire. a n'a
pas fini de tter que c'est dj _cicerone_... Ah! j'en crirai un roman
sur l'Italie moderne et sa colossale mystification!... J'ai toutes mes
notes... Je montrerai ce que c'est que ce peuple...

Et il s'engagea dans une violente diatribe contre la douce contre o
rsonne le _si_ et que je continuerai, pour ma part,  voir toujours
comme elle m'est apparue en 1874 pour la premire fois, la patrie unique
de la Beaut! Cette sortie me rappela davantage encore les conversations
que j'entendais dans mes annes de dbut, quand je frquentais les
cnacles des potes et des romanciers  venir. Presque tous employs de
ministre et cruellement enrags de leur vie mdiocre, ils dpensaient
des heures  s'injecter l'me de fiel, inondant de leur mpris choses et
gens, avec une espce d'cre loquence qui, en ces temps-l, me faisait
douter de tout et de moi-mme. J'ignorais alors, ce que j'ai trop
constat  l'user, que cette loquence est une forme de l'envie
impuissante et qui dj se sait telle. Tout grand talent commence et
finit par l'amour et l'enthousiasme. Les dgots prcoces sont des
malheureux qui peroivent d'avance leur strilit future et ils s'en
vengent dj. Mon Dieu! Comme j'aurais voulu que ce garon me parlt,
ft-ce avec une exaltation un peu ridicule, de cette Florence o il
avait travaill, o il avait t aim, qu'il me parlt de cet amour
surtout!... Il avait si bien l'air de l'oublier, et au lieu de cela, il
s'engageait,  propos de son livre sur l'Italie, dans des questions
nouvelles sur le salaire des principaux auteurs.

--Est-il vrai que Jacques Molan ait un franc cinquante par volume? on
m'a dit que Vincy est pay deux francs la ligne... Ah! le misrable!...
Ce que je discernais maintenant derrire cette critique aigu et cette
duret excessive de dsillusion, c'tait le furieux dsir de l'argent,
et, par une inconsquence pourtant explicable, je lui pardonnais ce
sentiment-l plus que son ironie. Elle pse si dure, la main de fer de
la ncessit, sur une tte dans laquelle fermentent toutes les nergies
de la jeunesse et qui voit dans un peu d'or l'affranchissement de sa
personne intime!

--Et dire, conclut-il avec une amertume infinie, que mon pre ne me
donnera seulement pas les trois premiers mille francs qu'il me faudrait
pour passer six mois  Paris avant de dbuter. Oui, cela me suffirait
pour connatre mon terrain et livrer la premire bataille. Trois mille
francs! ce que rapportent  un mdiocre comme *** (ici nouveau nom d'un
auteur en vogue) cinquante pages de copie!

J'ai nglig de dire que dans l'entre-temps il m'avait esquiss de son
pre et de sa mre un portrait peu flatt. Comment expliquer qu'avec
tout cela il continut de m'intresser? Il m'nonait prcisment les
ides que je dteste. Il me montrait les sentiments qui me paraissent
les plus opposs  ceux qu'un artiste jeune doit prouver. Mais je le
sentais souffrir et je comptais sur le retour, une fois son premier
effet produit, pour reprendre mes sages conseils et rectifier, s'il
tait possible, deux ou trois de ses absurdes points de vue; d'autant
que sa manire de s'exprimer et ses rfrences achevaient de rvler une
vritable culture et une intelligence plus que fine,--forte et
originale. Cependant l'horizon tait devenu plus farouche encore. Nous
avions laiss derrire nous, trs au loin, l'immense plaine o repose
Pise. Le dme et la tour penche reparaissaient par moments, entre deux
pics, comme sculpts sur une carte en relief. Livourne alors se
profilait l-bas et la mer toute bleue, tandis qu'autour de nous
s'ouvraient en abmes ces grands trous creuss dans cette terre friable
et que l'on appelle dans le pays des _balze_. Des cimes surplombaient,
nues et menaantes. Les boeufs qui paissaient, plus rares maintenant,
n'taient plus ces belles btes blanches de la Maremme, aux longues
cornes. Leurs cornes,  ceux-l, taient courtes et retournes, leur
robe, gristre comme le sol. Pour la premire fois depuis notre dpart,
Philippe Dubois dit quelques mots qui rvlaient un abandon  la
sensation prsente:

--Ne trouvez-vous pas que c'est un paysage couleur de bure et vraiment
fait pour y construire un clotre?

Presque au mme instant le cocher, dress sur son sige, m'interpellait
pour me crier:

--Monsieur, voici Monte-Chiaro.

Et du bout de son fouet tendu il nous montrait dans un dtour de la
montagne une valle plus ravine encore que les autres, au milieu de
laquelle se dressait sur un monticule plant de cyprs une longue
btisse construite en brique rouge. Par ce jour tout bleu, cette couleur
des murs contrastait d'une manire si vive avec le noir des feuillages
qu'elle justifiait aussitt ce surnom de Monte-Chiaro. Je n'ai vu qu'au
mont Olivet, prs de Sienne, un sanctuaire de retraite aussi
farouchement plac loin de toute approche de vie humaine. D'aprs les
renseignements du garibaldien de Pise, qui compltaient ceux des
Anglaises, je savais que l'abb avait accept, dans ses plus humbles
dtails, la charge d'hberger les htes venus pour visiter le couvent,
scularis depuis 1867.

--Quelle cuisine va-t-on nous faire dans cette thbade? dis-je  mon
compagnon,  qui j'avais expliqu les conditions d'aprs lesquelles nous
allions passer cette soire et le lendemain.

--Puisqu'il y a un tarif de cinq francs par jour, rpondit-il, ce
prtre ne serait pas de ce pays s'il n'en mettait pas trois dans sa
poche.

--Enfin, un beau Benozzo Gozzoli vaut bien un mauvais dner,
rpliquai-je en riant.

                   *       *       *       *       *

Une demi-heure aprs avoir ainsi aperu du haut de la route cet ancien
asile de bndictins, autrefois clbre dans toute la Toscane et
aujourd'hui si tristement solitaire, la blanche jument Zara commenait 
gravir la colline plante de cyprs. Nous tions descendus pour mieux
regarder les petites chapelles construites de cinquante pas en cinquante
pas, au bord de l'alle, saisis, mon compagnon comme moi, et quoiqu'il
en et, par la majest mlancolique de cette approche de clotre. Je
revoyais en pense les innombrables frocs de laine blanche qui avaient
dfil dans ces sombres avenues, les bndictins du Monte-Chiaro
s'tant, comme ceux du Monte-Oliveto, vous  la Vierge.--Mon Anglaise
m'avait renseign encore sur ce petit point de costume.--Je songeais aux
mes simples pour lesquelles ce farouche horizon avait marqu le terme
du monde, aux mes lasses et qui s'y taient reposes, aux mes
violentes, et ronges, ici comme ailleurs, par l'envie, par l'ambition,
par tous ces apptits d'orgueil que l'aptre range avec tant de justesse
entre les oeuvres de chair. Mon absorption dans cette rverie se fit si
profonde que je fus comme rveill en sursaut, lorsque le cocher, qui
marchait  cette dernire monte en tenant sa Zara par la bride pour
l'aider et qui causait avec elle pour l'encourager, m'interpella tout
d'un coup:

--Cher monsieur, voici le Pre abb qui vient au-devant de nous. Il
aura entendu la voiture.

--Mais c'est feu Hyacinthe du Palais-Royal! s'cria Philippe; et
c'tait vrai qu'ainsi aperu sur le seuil du couvent et  l'extrmit de
l'alle, le pauvre moine se prsentait sous un aspect bien minable. Il
portait une soutane dlabre, dont la nuance, primitivement noire,
tournait au verdtre. J'ai su depuis par lui-mme qu'il avait t
reconnu par l'tat comme administrateur du couvent confisqu  la
condition de renoncer au beau costume blanc de son ordre. Son grand long
corps, que l'ge votait un peu, s'appuyait sur un bton, et son chapeau
montrait la corde. Son visage, en ce moment tendu vers les nouveaux
venus, et tout glabre, ressemblait vaguement en effet  celui d'un
acteur comique, et un nez infini s'y dveloppait, un vrai nez de priseur
de tabac, rendu encore plus long par la maigreur des joues et par le pli
de la bouche o manquaient les dents de devant. Mais le regard du
vieillard corrigeait aussitt cette premire impression. Quoique ses
yeux ne fussent pas grands et que la couleur d'un vert brouill en ft
indcise, une flamme y brlait qui et arrt toute plaisanterie chez
mon jeune compatriote, s'il avait eu la moindre exprience de ce que
vaut une physionomie humaine. Sa phrase impertinente de mauvais plaisant
me choqua d'autant plus qu'il l'avait prononce  voix trs claire dans
le grand silence de cette fin d'aprs-midi d'automne. Mais dom Gabriele
Griffi savait-il le franais, et, le st-il, que lui reprsentait le nom
du pauvre comdien qui jouait si drlement Marasquin dans le _Mari de la
dbutante_? Dans un clair,  cause de cette maudite plaisanterie, les
scnes de cette pice dlicieuse s'voqurent devant moi,--quel
contraste!--et les quatre petites filles qui disaient si gaiement sous
le nez dsespr du mme Hyacinthe en levant leur joli pied en l'air
toutes  la fois: ... Sa femme l'a quitt... pour aller faire la
noce... et allez donc... Et cependant l'ermite dont nous allions
devenir les htes nous disait, lui, dans un italien excessivement
lgant et pur:

--Vous venez visiter le couvent, messieurs; mais pourquoi ne pas
m'avoir prvenu par un mot? Tu n'as donc pas averti ces messieurs,
Pasquale, qu'il faut m'crire  l'avance?... ajouta-t-il en s'adressant
au cocher.

--Mais j'ai cru que ces messieurs l'avaient fait, Pre abb, quand le
secrtaire de leur htel me les a confis pour les conduire ici.

--Enfin, ils mangeront ce qu'il y aura; et, s'adressant  nous avec un
bon sourire et montrant le ciel: Quand les choses vont mal, il faut
fermer les yeux et se recommander l-haut...

Je balbutiai, moi, dans un italien mdiocrement correct, une excuse que
le Pre coupa d'un geste:

--Venez d'abord voir vos chambres. Pour vous consoler du repas que vous
serez obligs de manger, je vais vous faire abbs gnraux.

Il riait de nouveau en hasardant cette innocente plaisanterie que, sur
le moment, je ne saisis pas bien. J'tais d'ailleurs pris trop
compltement par le spectacle singulier qu'offrait, aux clarts du
soleil baiss, ce vaste difice tout rouge, et dont je pouvais mesurer
la grandeur en mme temps que j'en constatais la solitude. Monte-Chiaro
a t bti en plusieurs poques, depuis le jour o le chef de la famille
della Gherardesca, l'oncle mme du tragique Ugolin, se retira dans cette
valle perdue, pour y faire pnitence, avec neuf compagnons, en 1259. Au
dernier sicle, plus de trois cents moines y logeaient  l'aise, et
l'abbaye se suffisait  elle seule avec son four  pain, son vivier, ses
pressoirs, ses curies. Mais les innombrables fentres de cette grande
ferme pieuse taient maintenant toutes closes, et la couleur blanchtre
de leurs volets, jadis peints en vert, attestait l'abandon, comme
l'herbe pousse sur la terrasse devant l'glise, comme le voile de
poussire tendu sur les murs des corridors dans lesquels nous nous
engagemes  la suite de dom Griffi. Les moindres dtails de
l'ornementation disaient l'ancienne puissance de l'abbaye, depuis le
vaste lavabo de marbre  ttes de lions, plac  l'entre du rfectoire,
jusqu' l'architecture des trois clotres successifs et tous les trois
dcors de fresques. Mais ce premier coup d'oeil suffisait pour
reconnatre dans ces peintures le got pdant du XVIIe sicle italien,
et peut-tre ce coloriage acadmique recouvrait-il quelque autre
chef-d'oeuvre spontan d'un Gozzoli ou d'un Orcagna. Nous gravmes les
marches d'un escalier le long duquel pendaient des toiles noircies par
le temps, entre autres un charmant chevalier de Timoteo della Vite, le
vrai matre de Raphal, chou l, par quelle aventure? Puis nous
enfilmes un nouveau corridor, au premier tage, cette fois, trou de
portes de cellules, avec les inscriptions: _Visitator primus_,
_Visitator secundus_, et ainsi de suite, pour nous arrter devant une
dernire en haut de laquelle se voyaient une mitre et une crosse. Le
Pre, qui n'avait pas prononc un mot depuis le seuil, sinon pour nous
indiquer le Timoteo, nous dit en franais, cette fois, avec un lger
italianisme et trs peu d'accent:

--C'est ici un des _quartiers_ que je donne aux htes; et, nous
introduisant: Voici les pices que tous les suprieurs ont occupes
pendant cinq cents ans.

Je regardai du coin de l'oeil le sieur Philippe, qui avait pris une
physionomie assez penaude en constatant chez notre guide une
connaissance aussi complte de notre langue. Il s'tait de nouveau
permis, le long des corridors, deux ou trois plaisanteries d'un got
trs douteux. L'abb les avait-il remarques et tenait-il  nous
prvenir qu'il comprenait nos moindres paroles? Ou bien voulait-il, par
une simple attention d'hospitalit, nous viter l'effort de chercher nos
mots? Il me fut impossible de le deviner aux grands traits immobiles de
son visage. Il paraissait tout entier absorb par les souvenirs que
l'aspect de cette vaste pice vote veillait en lui. Quelques chaises
modernes, une table carre et un canap la meublaient pauvrement. Une
porte entr'ouverte  l'un des angles laissait voir un autel avec des
toiles enfumes, sans doute celui o le suprieur disait ses prires.
Une autre porte, en face, et grande ouverte, montrait deux autres
chambres en enfilade, chacune avec un lit de fer, des chaises aussi et
des cuvettes poses  mme sur de chtives commodes. Le carreau n'tait
mme pas pass au rouge. Des fentes lzardaient le bois de ces portes et
celui des fentres. Mais un paysage se dcouvrait, vritablement
sublime. C'tait, sur une hauteur, en face, un hameau aux maisons
serres, et de ce hameau jusqu'au monastre une vgtation descendait,
merveilleuse, non plus de mornes cyprs, mais de chnes dont le
feuillage vert s'empourprait par places. D'autres traces de culture se
dcouvraient dans le bas de ce vallon, plac au midi, o des oliviers
alternaient avec les chnes. L, videmment, avait port tout l'effort
des moines exils dans cette thbade. Au del de cette oasis, la
solitude recommenait, plus svre encore, et domine par le pic le plus
lev de ces montagnes pisanes, par cette Verruca o s'croule un
chteau ruin, repaire de quelque seigneur contre lequel avait d tre
construit le bastion carr qui dfendait le couvent de ce ct-l. Ce
petit fortin carr profilait aussi derrire cette fentre le renflement
de son crnelage en pierre rousse, dtach sur le bleu du ciel sem de
nuages roses. Mon compagnon ne songeait plus  plaisanter, frapp, comme
moi, au plus vif de sa nature artiste, par la svrit gracieuse de cet
horizon qu'avaient d regarder, dans des heures pareilles, les yeux
aujourd'hui ferms de tant de moines; les uns occups uniquement de
l'autre monde,--et ceux-l entrevoyaient, dans des ciels ross de ce
doux rose, les mirages de roses paradis, au lieu que d'autres, des
ambitieux et des dominateurs, rvaient,  cette place et dans ce
silence, le chapeau de cardinal, la tiare peut-tre.

    _Puis le vaste et profond silence de la mort..._

Ce vers des _Contemplations_ me revint  la mmoire comme  chaque
rencontre avec le pass, quand je subis cette sensation presque
douloureuse que donne un contact trop immdiat avec ce qui fut et qui ne
sera plus jamais. Cela dura une minute  peine, mais, pendant cette
minute, la vie ancienne du monastre s'voqua, pour moi, tout entire,
incarne dans les songes humbles ou superbes de ceux qui en avaient t
les princes, et qui maintenant avaient pour successeur unique le vieil
abb,  la soutane use, aux souliers non cirs, qui, rompant le premier
le silence, nous disait:

--N'est-ce pas que cette vue est admirable? Il y a quarante ans que
j'habite le couvent, sans en sortir, et je ne m'en suis pas lass...

--Quarante ans! m'criai-je presque malgr moi. Et sans en sortir!...
Mais vous avez fait quelques voyages?

--C'est vrai, deux en tout, rpondit-il, chacun de six jours... Je
suis retourn  Milan, dans mon pays,  la mort de ma soeur qui m'a
demand pour lui porter les sacrements. Pauvre sainte me d'ange! et je
suis all  Rome pour la remise du chapeau  mon vieux matre, le
cardinal Peloro... Oui, continua-t-il, en fixant dans l'espace un point
imaginaire, je suis arriv ici en 1845. Comme Monte-Chiaro tait beau
alors, et quelles messes chantes! Avoir vu ce couvent comme je l'ai vu
et le voir comme je le vois, c'est retrouver un corps sans me l o on
avait connu la jeunesse et la vie... Mais patience, patience!

    _Multa renascentur qu jam cecidere, cadentque
    Qu nunc sunt in honore..._

Allons, messieurs, je vous quitte pour aller commander votre dner...
Luigi vous apporte vos valises. Avec lui, vous savez, patience,
patience... Il faut fermer les yeux et se recommander  Dieu!...

                   *       *       *       *       *

Dom Gabriele Griffi sortit sur ce conseil et cette citation. Il n'eut
pas plutt pass le seuil de la porte que Philippe se laissa tomber sur
un des fauteuils, en riant de son ternel mauvais rire:

--Ma foi, dit-il, ce grotesque-l valait le voyage...

--Je ne sais pas o vous voyez du grotesque dans ce que vous a dit ce
prtre, lui rpondis-je; il vous a racont fort simplement l'histoire
de son couvent qui ne peut pas ne pas tre une grande douleur pour lui,
et il la supporte avec l'esprance d'un vrai croyant. J'ai prs de
quinze ans de plus que vous, j'ai couru le monde comme vous le courrez
sans doute,  la poursuite de bien des chimres, et je sais, hlas!
qu'il n'y a rien de plus sage et de plus beau ici-bas qu'un homme qui
travaille  la mme oeuvre, avec le mme Idal, dans un mme coin de
terre...

--_Amen_, conclut mon jeune compagnon en riant davantage. Que
voulez-vous? Ses belles messes chantes, son matre le cardinal, l'me
d'ange de sa soeur, et, brochant sur le tout, ces citations d'Horace et
ces fonctions de matre d'htel!... Car enfin nous la payons bien, son
hospitalit, et a vaut bien une lire  la nuit, ce taudis-l,
continua-t-il en me prenant la main pour m'entraner dans la premire
des deux chambres  coucher. Mais, conclut-il avec ironie, puisque
cela vous dplat, cher matre...

L'trange garon! Je ne puis mieux comparer la sensation qu'il me
causait qu' celle d'un volet qui grince  tous les vents. A chaque
nouvelle impression de la vie, il semblait que ses nerfs rendissent un
son faux. Mais ce qu'il y avait de dconcertant et que je ne crois pas
avoir assez vant chez lui, c'tait la flamme d'intelligence qui courait
 travers ses boutades d'un enfant de mchante humeur et peu lev. J'ai
nglig de dire que le long de la route il m'avait tonn par deux ou
trois remarques sur la composition gologique du pays que nous
parcourions, et, s'tant avanc sur un balcon qui desservait nos deux
chambres, voici qu'il commena, devant le petit fortin qui dfendait
l'abbaye,  me parler de l'architecture florentine comme quelqu'un qui a
bien lu et bien regard,--ces deux actions trop rares!--Ces
connaissances, si trangres  celles qui rvlaient ses diplmes,
achevaient de me prouver une tonnante souplesse d'intelligence,  moi
qui avais dj constat son norme rudition de la haute et basse
littrature contemporaine. Mais cette intelligence paraissait lui
appartenir comme un bijou, ou mieux comme une machine. Elle tait
extrieure  lui. Elle n'tait pas lui. Il la possdait et elle ne le
possdait pas. Elle ne lui servait ni  croire ni  aimer.
Involontairement je le comparai  ce dom Gabriele Griffi qu'il venait de
railler. Certes, ce pauvre moine ne semblait gure briller par la
subtilit intellectuelle, mais je l'avais aussitt senti si vrai, si
sincrement dvou  sa mission,  cette surveillance de son cher
couvent jusqu'au retour espr de ses frres. Des deux, quel tait le
jeune homme, quel tait le vieillard, si la jeunesse consiste 
embrasser son Idal d'une forte, d'une invincible treinte? Mais tout
consum d'ironie et de nihilisme prcoce, mon jeune compagnon tait du
moins de son propre avis. S'il formait une antithse avec le pauvre
prtre prpos  la garde du monastre vide, c'tait une antithse
franche, l'opposition de cette moiti de sicle  l'esprit simple et
pieux des temps anciens. N'tais-je pas plus malheureux encore, moi qui
aurai pass ma vie  comprendre galement l'attrait criminel de la
ngation et la splendeur de la foi profonde, sans jamais m'arrter ni 
l'un ni  l'autre de ces deux ples de l'me humaine?

Ces rflexions s'imposrent  moi davantage lorsque je me trouvai assis,
vers les sept heures, au repas que l'abb avait fait prparer pour nous,
dans une grande salle qui servait autrefois, nous dit-il, de rfectoire
aux novices. Une lampe de cuivre  quatre becs et d'ancienne forme, avec
son accessoire de mouchettes, d'aiguilles et d'teignoirs pendus  des
chanettes du mme mtal, clairait d'un jour un peu fumeux le coin
d'une norme table, garnie de carafes aux armes du couvent. Chacun de
nous en avait deux  ct de lui, une remplie de vin et l'autre d'eau.
C'taient les bouteilles qui mesuraient aux moines la parcimonieuse
quantit de liquide accorde  leur soif. Un plat de figues fraches et
un plat de raisins taient l pour notre dessert. Des assiettes dj
remplies de potage nous attendaient, et du fromage de chvre dans une
assiette. Du jambon cru dans une autre, du pain rassis dans une
troisime et des chtaignes bouillies compltaient ce menu, dont la
frugalit provoqua chez le vieux moine une citation latine du mme ordre
que la prcdente. Il avait dit le _Benedicite_ en s'asseyant avec nous.

    _Castane molles et pressi copia lactis_,

fit-il en nous montrant les assiettes auxquelles s'appliquait le vers de
Virgile.

--Je l'attendais, me chuchota Philippe, qui, de son plus grand
srieux, commena de discuter avec notre hte sur la nourriture des
anciens. J'apprhendais, non sans raison, que cette amabilit apparente
ne servt d'acheminement  quelque mystification.

--Mais quand vous n'avez pas d'htes de passage, vous mangez seul ici,
mon Pre? demandait-il.

--Non, dit l'abb, il y a encore deux autres frres dans le couvent.
On nous avait laisss sept. Quatre sont morts de chagrin tout de suite
aprs la suppression. Nous avons tous t malades les uns et les autres,
et nous nous soignions entre nous comme nous pouvions... Mais Dieu n'a
pas voulu que nous disparaissions tous...

--Et quand vous et les deux frres ne serez plus l? insista Philippe.

--_Con gallo e senza gallo, Dio fa giorno_, dit en italien le prtre
sur le front duquel passa un nuage aussitt dissip; cette question le
touchait cruellement  la place la plus sensible de son tre: Avec ou
sans coq, Dieu fait le jour, traduisit-il.

--Mais  quoi occupez-vous votre temps, mon Pre? repris-je  mon
tour, en proie  la curiosit la plus vive devant l'vidence d'une foi
si profonde, que je m'imaginais tre en prsence d'un homme du
moyen-ge.

--Ah! je n'ai le loisir de rien, fit dom Griffi. J'ai pris  ferme,
tel que vous me voyez, le couvent et toutes les terres autour. J'emploie
quinze familles de paysans  les cultiver. Depuis le matin, c'est un
dfil chez moi, dans ma cellule, qui ne me laisse pas une heure; et
c'est des comptes  rgler, c'est des confessions  recevoir, c'est un
remde qu'ils viennent me demander... Je suis un peu mdecin, un peu
pharmacien, un peu juge, un peu instituteur.--Oui, c'est encore des
enfants  qui je donne des leons. Ainsi Luigi est un de mes lves. Il
ne me fait pas honneur, mais c'est un bon garon...--Et cicerone, et
c'est des trangers  qui montrer le couvent. Oh! pas beaucoup...

--J'ai rencontr justement  Pise deux demoiselles anglaises, miss
Dobson et miss Roberts, qui venaient de Monte-Chiaro, lui dis-je.

--H! fit-il en riant, ce sont mes deux rougets. Je les appelle comme
cela,  cause de leurs cheveux rouges... Ce sont des protestantes, mais
de bonnes mes tout de mme. _Lascia fare a Dio ch' santo vecchio[2]._
Elles vont  Rome. Je leur ai dit: Saint Pierre est un pcheur,
puisse-t-il prendre mes deux rougets dans son filet... L'Angleterre se
rapproche de Dieu, chaque jour, depuis le Pusisme, continua-t-il en se
frottant les mains. Vous verrez peut-tre ce beau spectacle, vous qui
tes jeunes: tous les chrtiens sous un mme pre. Ensuite viendra
l'Antchrist, ensuite le Jugement dernier, et puis ce sera la grande
paix...

  [2] Laissez faire Dieu, c'est le plus vieux des saints.

Ses yeux brillaient d'un feu de vision tandis qu'il prononait ces mots.
Un des croyants de l'An mil n'tait pas plus fervent. Nous nous
regardmes, Philippe et moi. Je vis dans son regard  lui une malice, et
je l'coutai, avec stupeur, rpondre:

--Chez nous aussi, mon Pre, le catholicisme fait beaucoup de progrs.
Nous avons eu quelques bien difiants exemples de saintet. Notamment,
un crivain, M. Baudelaire, et quelques-uns de ses disciples. Ils sont
si humbles qu'ils s'appellent eux-mmes dcadents. Ils crivent des
hymnes qu'ils rcitent en commun. Ils ont des journaux qui prchent la
bonne parole. Et rien n'est plus difiant qu'une pareille foi dans un
ge si jeune...

--Voil ce que je ne savais pas, rpondit le Pre. Dcadents,
avez-vous dit?

--Oui, continua Philippe, qui descendent, qui cherchent ceux d'en
bas...

--Je comprends, fit le Pre, ils se repentent, ils ont raison. Nous
avons un proverbe en Italie: _Non bisogna aver paura che de' suoi
peccati._ Il ne faut avoir peur que de ses pchs.

--Cher Pre, dis-je pour couper court  l'absurde plaisanterie de mon
jeune compagnon et comme notre sobre souper s'achevait, ne verrons-nous
pas ds ce soir les fresques de Gozzoli dont ces demoiselles anglaises
m'ont parl?

--Vous ne les jugerez peut-tre pas trs bien  la lumire, fit dom
Griffi; puis, le plaisir de montrer sa dcouverte l'emportant: Mais
vous les reverrez encore demain. Ah! Quand les moines reviendront, comme
ils seront heureux de ces belles peintures! J'espre avoir le temps de
les nettoyer entirement cet hiver. Luigi, va chercher le bton avec la
cire, tiens,  la chapelle, avec cette clef; et il tira de sa poche un
trousseau d'normes clefs. Il faut beaucoup fermer de portes ici,
dit-il, avec ces paysans qui vont et qui viennent  toute heure. C'est
de braves gens, mais il ne faut pas tenter le pauvre.

Luigi revint bientt, apportant une espce de rat-de-cave attach 
l'extrmit d'un bton qui servait visiblement  allumer les cierges. Le
moine se leva et redit le _Benedicite_, puis, avec une gaiet d'enfant,
il prit la lampe par l'anneau d'en haut. Je marche devant vous,
reprit-il en riant, et, comme nous allons entrer dans un vrai
labyrinthe, vous pouvez dire avec Dante:

    _Per la impacciata via, retro al mio duca[3]..._

  [3] Par la voie embarrasse derrire mon guide. (_Purg._ Ch. XXI, v.
    5.)

--Encore le Dante! me soufflait Philippe  l'oreille; ces animaux-l
ne peuvent rien faire, pas mme manger un morceau de gorgonzola, de leur
infme fromage vert, sans qu'il leur vienne un vers de leur grand niais
de Florentin qui s'appelait Durante, c'est--dire Durand. Saviez-vous
cela? C'est Valls qui a trouv cette bonne plaisanterie. La Divine
Comdie signe Durand!... J'ai envie de servir cette fumisterie  notre
hte.

--Vous tombez mal, repris-je, je vous ai dj dit mon admiration pour
ce grand pote.

--Je sais, fit-il, c'est votre ct idoltre, dvotieux et
sacrificateur. Mais moi, voyez-vous, je suis d'une gnration
d'iconoclastes, voil toute la diffrence entre nos deux bateaux...

Tandis que nous changions ces propos  mi-voix, la soutane de notre
guide, fantastiquement claire par la lampe dont les flammes sans
protection tremblaient  l'air, s'enfonait dans d'interminables
corridors. Nous montions un escalier. Nous en descendions un autre. Nous
contournions les arceaux d'un clotre. Parfois un oiseau de nuit
s'envolait  notre approche, ou bien un chat courait, silencieux et
effray. S'il et fait un rien de clair de lune, c'et t un extrme
atteint dans le romantisme,  en subir le cauchemar, que cette promenade
 travers cet norme couvent. J'y voquais en pense les religieux des
autres sicles qui avaient pass l, aux heures des tnbres, pour les
offices de nuit. Notre guide lui-mme m'apparaissait  quarante ans en
arrire, suivant les mmes corridors dans la file de ses frres, jeune,
fervent de croyance, pris de son ordre. Quels souvenirs devaient
s'agiter en lui, maintenant qu'il survivait presque seul dans le vaste
btiment abandonn? H bien, non! Non, il tait gai dans ce dsastre,
presque jovial, par la fermet de sa foi. Quelle puissance dans ce
phnomne si mystrieux qui constitue la croyance absolue, entire,
inattaquable?... Mais dj dom Griffi s'tait arrt  une porte. Il
cherchait de nouveau une clef dans le trousseau de gelier qu'il tenait
de sa main libre. La vieille serrure cria sur ses gonds, et nous
entrmes dans une haute pice o la lumire tremblotante des quatre becs
de la lampe claira vaguement deux murs peints  fresque et un quatrime
qui, au premier regard, me parut encore tout blanc de chaux.

--Mon enfant, disait l'abb  Luigi, donne-moi le rat-de-cave, que je
l'allume. Tu ferais encore tomber de la cire sur ma soutane qui n'en a
pas besoin.

Il avait en effet pos la lampe  terre, et soigneusement vrifi
l'attache du lumignon au bout de la gaule. Puis, ayant mis le feu  la
petite mche, il commena de faire aller et venir cette flamme le long
du mur, et, comme par magie, les divers morceaux de la peinture du vieux
matre se remirent  vivre  cette clart. Le vieux moine la promena,
cette petite flamme, sur un premier mur, et nous vmes la plaie
saignante du Christ, la main de l'aptre blessant encore cette blessure,
le douloureux regard du Sauveur, et sur le visage de saint Thomas un
mlange de remords et de curiosit; et des anges emportaient au ciel les
instruments de la Passion avec des larmes sur leurs fines joues. Nous
vmes, sur un autre mur, dtail par dtail, les broderies d'or et la
tunique verte de Gondoforus; les pierreries prcieuses dbordaient des
vases offerts  l'aptre, tandis que des paons dployaient leurs queues
ocelles sur des balcons, que des perroquets bariols perchaient aux
branches des arbres et que des seigneurs chassaient, tranant des
gupards  la chane, dans des chemins de montagnes. Et la petite flamme
continuait d'errer, pareille  un feu follet. Quand elle avait pass, le
coin tir de l'ombre vague y rentrait soudain. Juger l'ensemble de cette
oeuvre tait impossible, mais, entrevue ainsi, elle avait un charme de
fantastique trangement appropri au lieu et  l'heure, d'autant plus
que dom Griffi, en nous montrant ainsi ces deux fresques, obissait
enfantinement au passionn plaisir qu'elles lui procuraient. Il
jouissait de les revoir, comme un avare qui manie les diamants de son
trsor. N'tait-ce pas sa cration,  lui, le prcieux joyau dont il
avait enrichi son cher couvent? Et il parlait, mimant ses phrases avec
les rides de sa vieille face expressive:

--Voyez le doigt de l'aptre, comme il hsite, et le geste de
Notre-Seigneur, et sa bouche... On fait ainsi, voyez, quand on a trs
mal et que le mdecin vous touche... Et le paysage, dans le fond,
reconnaissez-vous la Verruca et la colline de Monte-Chiaro?... Tenez, 
droite, l, ce sont vos chambres, et ces anges, comme leurs yeux sont
devenus plus petits!... Ils pleurent, mais ils ne veulent pas pleurer,
comme cela, et leur nez se fronce un peu, comme ceci... Et le roi
noir?... Regardez ces boucles d'oreilles. Un de nos Pres, qui est mort
ici, aprs la suppression,--Dieu ait son me!--avait fait quelques
fouilles dans le voisinage d'un de nos couvents prs de Volterra. Il a
trouv un tombeau trusque et des boucles d'oreilles toutes semblables,
 ct d'une tte de squelette... Je les ai gardes, je vous les
montrerai... Et ceci?... En ce moment il se retourna, et je vis qu'il
dirigeait la lumire vers un coin  droite, sur le mur que j'avais
d'abord jug tout blanc. La flamme magique claira sur cette blancheur
une place, grande comme la moiti de la main. Le hasard avait voulu
qu'en commenant un essai de nettoyage, aussitt interrompu, le vieux
moine et dcouvert juste la moiti d'un visage de madone: la ligne du
menton, la bouche, le nez et les yeux. Ce sourire et ce regard de la
Vierge ainsi dvoils, sur ce large mur pass  la chaux, saisissaient,
comme une apparition surnaturelle. La petite flamme vacillait un peu,
attache comme elle tait  un bton tenu par des mains de vieillard, et
il semblait que les lvres de la Madone remuaient, que ses joues
respiraient, que ses prunelles tremblaient. On et dit qu'une femme
relle tait l, qui allait secouer ce linceul de pltre et se rvler 
nous dans la libre grce de sa jeunesse. Notre hte se taisait
maintenant, mais sa physionomie,  lui, exprimait une pit d'admiration
si profonde que je compris pourquoi il ne se htait pas de dbarrasser
du badigeon le reste de la fresque. Son sens d'artiste ingnu et la
ferveur de sa foi lui faisaient sentir la posie de ce divin sourire et
de ces divins yeux, comme emprisonns dans ce revtement brutal. Nous
nous taisions. Philippe tait maintenant vaincu par la force de
l'impression, et je l'entendis qui murmurait:

--Mais c'est de l'Edgar Poe, c'est du Shelley...

Le Pre abb, qui ne connaissait certes de nom ni l'un ni l'autre de ces
deux auteurs, rpondit navement, sans se douter qu'il formulait une
trop juste critique sur la phrase et la sensation de son jeune voisin:

--Mais non, c'est du Gozzoli... Je vous montrerai la preuve dans
Vasari; et savez-vous ce qu'il y a derrire? Certainement le miracle de
la ceinture...

--Quel miracle? lui demandai-je.

--Comment, fit-il avec une stupfaction visible, vous n'avez pas vu,
au dme de Pistoie, la ceinture de la bienheureuse Sainte Vierge qu'elle
a jete  saint Thomas aprs son ascension?... Il tait absent
lorsqu'elle monta au ciel en prsence des autres aptres. Il revint au
bout de trois jours, et, comme il doutait encore de la vrit de ce
qu'il n'avait pas vu, la Madone eut la bont de laisser tomber devant
lui cette ceinture pour qu'il ne doutt plus jamais.

Il nous racontait cette lgende,--qui prouve, entre parenthses, que la
vieille religion chrtienne avait prvu mme les analystes et leur salut
possible,--tout en soufflant le rat-de-cave qu'il rendit  Luigi et en
verrouillant de nouveau la porte. La simplicit de conviction avec
laquelle il parlait de ce miracle finit de m'attester qu'il vivait dans
le surnaturel comme nous autres, enfants du sicle, nous vivons dans
l'inquitude et la moquerie. Je ne pus m'empcher de le comparer en
imagination au menu fragment de fresque qu'il venait de nous montrer sur
le troisime mur. Ce coin de peinture suffisait pour animer ce vaste
morceau de pltre blanc, et lui seul, dom Gabriele, suffisait par sa
seule prsence pour animer ce vaste couvent dsert. Il en tait
rellement l'me, je le sentais  prsent, et une me qui
_reprsentait_, au sens exact du mot, toutes les mes de ses frres
absents. J'ai vu, dans mon enfance, un officier de la Grande Arme
passer sur un des trottoirs de la ville o je grandissais. Ce vieux
brave tranait la jambe, ayant t bless  Leipzig; il tait pauvre, et
sa rosette ornait un habit bien rp. Il tait cependant, pour moi,
l'pope entire de l'Empire, parce que je savais que l'Empereur l'avait
dcor de sa main! J'prouvais une impression analogue  suivre
maintenant dom Griffi. Il portait tout son ordre dans le pli de sa
vieille soutane que Luigi soignait si mal. Telle est la grandeur que
nous donnent les abdications absolues de notre personnalit au profit de
quelque oeuvre trs large et trs haute. Nous nous renonons et nous
nous grandissons  la fois, par une loi que les socits modernes,
prises d'individualisme grossier, mconnaissent trangement. L'homme ne
vaut que par son immolation  une ide, et qu'est-ce qu'une arme,
qu'est-ce qu'un ordre, sinon une ide organise et qui s'est assimil
ainsi des milliers d'existences? Chacune de ces existences participe 
son tour aux forces runies de toutes les autres. Qu'et t dom Griffi
sans son couvent? Sans doute un antiquaire  petit esprit et qui et
catalogu quelque muse. Car, son exaltation  peine passe, et tandis
que nous remontions vers notre appartement, il nous tenait, lui aussi,
de ces discours de collectionneurs qui oublient le fond de l'oeuvre
d'art pour discuter seulement ses alentours, ses ressemblances et son
authenticit.

--Il a t trait souvent, disait-il, ce sujet de la Madone  la
ceinture et de saint Thomas. Vous trouverez  l'Acadmie de Florence un
charmant bas-relief de Luca della Robbia, o la Madone entoure d'anges
donne cette ceinture  l'aptre... Francesco Granacci a trait ce mme
motif deux fois, et Fra Paolino de Pistoie, et Taddeo Gaddi, et Giovanni
Antonio Sogliani, et Bastiano Mainardi,--ce dernier  Santa Croce... Les
rougets m'ont dj envoy des photographies de toutes ces peintures.
Rien qu' la tte de la Vierge je suis sr que celle de notre Benozzino
sera la meilleure... Mais voulez-vous entrer dans ma cellule, je vous
montrerai les boucles d'oreilles et la petite collection de dom Pio
Schedone...

Nous acceptmes, pousss, Philippe Dubois peut-tre par un fonds
d'archologue qui persistait en lui sous le futur crivain, et moi par
la curiosit de voir la figure des objets parmi lesquels vivait notre
hte. La premire pice o il nous introduisit trahissait par son
dsordre l'incurie du falot serviteur qui rpondait au nom de Luigi. Des
livres s'y empilaient, dont la grosseur et la reliure rvlaient des
Pres de l'glise. A ct, une paire de tenailles, des marteaux et une
bote remplie de vis, de clous et de ferraille, tmoignaient que dom
Griffi savait au besoin se passer d'ouvriers pour quelque raccommodage
de meuble ou de serrure. Des citrons schaient dans une assiette. Des
fiaschi  la paille noircie et souille devaient contenir les
chantillons des dernires rcoltes en huiles et en vins. Un de ces
vases de terre brune que les femmes de Toscane appellent un _scaldino_
et qu'elles remplissent de braise pour s'y chauffer les mains en le
tenant par son anse, reprsentait le confort unique de ce cabinet
carrel, o un chat trs noir se prlassait paresseusement. Sans doute
quelque voyageuse anglaise reconnaissante avait envoy au pauvre moine
le petit appareil d'argent  faire le th, seule lgance de ce rustique
capharnam. Mais Luigi s'tant bien gard de nettoyer le mtal de la
cafetire, mme ce petit ustensile noircissait sur son tagre. Un grand
crucifix, pos sur son pied, dominait la table o des feuillets
s'entassaient, couverts d'une large et ferme criture.

--Ce sont les sermons de mon matre que je me suis charg de recopier,
dit dom Gabriele. Le bon cardinal est aveugle, et il voudrait que son
oeuvre ft acheve d'imprimer avant sa mort... Il a quatre-vingt-sept
ans... Ah! son criture est terriblement _perfide_, ajouta-t-il avec un
nouvel italianisme, et puis, j'ai si peu de temps... Heureusement je ne
dors que quatre heures par nuit. Voyons, Nero, laisse cette chaise,
laisse cette chaise, mon _micino_, mon _mutzi_... Il parlait au chat
comme Pasquale  sa jument, et, comme s'il et compris, Nero s'lana de
la chaise sur les papiers qui contenaient les titres du vieux cardinal 
la gloire. Bon, asseyez-vous l, me dit-il, et vous, seigneur
Filippo. Il nous avait demand nos prnoms ds le commencement du dner
pour ne plus nous nommer qu'ainsi, avec l'aimable familiarit de son
pays. Voyons, continua-t-il, o est cette diablesse de cassette? Bon,
sous ce volume des Pres o j'ai cherch l'autre jour cette citation
dans le trait de saint Irne contre les Gnostiques... Il s'agissait de
Basilidiens qui prtendaient se drober au martyre sous le prtexte que
nous ne devons pas faire connatre nos ides au vulgaire. Ah! l'orgueil!
l'orgueil! Vous le trouverez  la base de toutes les hrsies et de tous
les sophismes. Et c'est si bon de croire, c'est si simple surtout!...
Mais, tenez, voil la bote. Elle est tout ouverte... Je ne ferme rien
de ce qui est ici, parce que c'est  moi et non pas au couvent. Allons,
o sont ces anneaux?...

Il avait, en effet, durant ce discours, dgag un coffret de cuir, dont
la fermeture avait d tre assez complique pour qu'une fois fausse
elle et dfi les pauvres ouvriers de ce trou perdu. Le couvercle lev,
nous pmes voir que l'intrieur contenait un assez grand nombre de menus
objets soigneusement recouverts d'enveloppes de papier toutes
tiquetes. La forme ronde de la plupart de ces plis indiquait
suffisamment que la collection de feu dom Pio Schedone se composait
surtout de mdailles. Je constatai avec tonnement que le travail des
boucles d'oreilles trusques tait trs fin. Je pris au hasard un des
petits paquets ronds, et je lus sur son papier: _Julii Csarius aureus_.
Je crus reconnatre, en examinant la pice d'or, qu'elle tait
absolument authentique. Je la tendis  Philippe qui me fit remarquer la
tte de Marc-Antoine sur le revers et qui me dit:

--C'est une trs belle monnaie, extrmement rare...

J'en pris une seconde, une troisime, et je tombai avec un tonnement
encore plus grand sur un Brutus dont je me trouvais par hasard savoir la
valeur. Voici comment. Ayant, l'anne prcdente,  faire mes cadeaux de
1er janvier, j'avais eu l'ide d'offrir,  quelques-unes des dames chez
lesquelles j'avais dn, de petites mdailles pour les suspendre  leurs
bracelets, et mon cher ami Gustave S***, un des plus distingus
numismates de l'heure prsente, avait bien voulu m'accompagner  cet
effet chez un marchand spcial. L j'avais beaucoup admir cette pice
d'or qui porte d'un ct la tte de Brutus le Jeune et de l'autre celle
de Brutus l'Ancien. Mon ami S*** n'avait pu s'empcher de sourire de mon
ignorance quand, ayant dit: Je prendrais volontiers celle-l,
l'antiquaire me rpondit: Pour vous, monsieur,  cause de Monsieur, ce
sera treize cents francs. Et cette pice, cote de la sorte sur la
place, elle tait l, parmi soixante autres, dans le coffret de dom Pio.
Je ne pus retenir une exclamation et je montrai la monnaie  Philippe en
lui racontant ce que je savais de son prix.

--Je m'en serais dout, me dit-il, car j'ai un peu tudi aussi la
numismatique; et remarquez qu'elle est en parfait tat et  fleur de
coin...

--Mais vous avez l un trsor, mon Pre, dis-je  dom Griffi, qui
m'avait cout sans avoir trop l'air de prendre au srieux mes paroles,
et j'insistai, lui expliquant les raisons pour lesquelles je croyais
pouvoir lui affirmer la valeur d'une au moins de ses pices, et la
comptence de mon compagnon.

--C'est ce que me rptait dom Pio, fit-il en changeant peu  peu
d'expression. Il avait ramass ces monnaies de ct et d'autre, dans
ses fouilles... Quand le pauvre Pio est mort, c'tait le temps le plus
dur, nous venions d'tre frapps, et j'ai eu tant  faire que j'ai
nglig de faire examiner sa collection par le professeur Marchetti que
vous aurez vu  Pise. Je l'avais tout  fait oubli, et, sans le roi
Gondoforus, je n'aurais jamais song  les regarder seulement... C'est
l'autre jour, en drangeant ces bouquins, que je me suis souvenu d'avoir
vu entre les mains de dom Pio une paire de boucles d'oreilles assez
tranges. Je cherche dans le coffret, je les trouve, je vous en parle.
Ma foi, ajouta-t-il en se frottant joyeusement les mains, je voudrais
beaucoup que vous eussiez raison. Il y a une terrasse qui menace ruine
prs du donjon et le gouvernement me refuse de l'argent; avec quatre
mille francs on en viendrait  bout; mais quatre mille francs!... Et il
hocha la tte avec incrdulit en montrant le coffret.

--Mon Dieu, lui rpondis-je,  votre place, je consulterais vraiment
le professeur dont vous parlez, mon Pre, car je trouve encore l un
aureus de Domitien avec un temple  son revers, que je crois bien avoir
vu aussi parmi les pices rares...

--Rarissime, dit Philippe, qui examina la monnaie de trs prs, et ce
Dide Julien, rarissime aussi, et cette Didia Clara... Ce sont de
magnifiques chantillons. Il est probable qu'un paysan aura tout
simplement trouv prs de Volterra quelque trsor d'une lgion perdue 
la suite d'une droute et vendu le tout  dom Pio...

--Si c'tait vrai, dit l'abb en se frottant de nouveau les mains, a
prouverait une fois de plus que le cher cardinal a bien raison de
rpter: _Dio non manda mai bocca, che non mandi cibo_[4]. J'ai tant
pri pour cette terrasse! C'est l que les frres malades allaient
prendre le soleil  leur convalescence. J'crirai donc  M. Marchetti de
venir me rendre visite aussitt qu'il pourra. Ah! c'est un de mes amis,
et qui se plat tant  Monte-Chiaro!... Demain matin,  ma messe, je
remercierai le Seigneur et je prierai aussi pour vous... Bon, j'allais
oublier de prvenir Luigi qu'il doit tre prt  me la servir  six
heures,  sept j'ai des rendez-vous...

  [4] Dieu n'envoie jamais de bouche sans envoyer aussi de la
    nourriture.

--Savez-vous, disais-je un peu plus tard  Philippe en lui souhaitant
le bonsoir  mon tour, que l'on comprend avec quelle facilit certaines
circonstances prennent une apparence providentielle, quand on voit des
aventures comme celle-l... Ce pauvre moine a besoin d'argent pour son
couvent. Il prie Dieu de toutes ses forces, et deux trangers lui
dcouvrent qu'il le possde, cet argent, l, sous sa main...

--C'est la btise du hasard, dit Philippe en haussant les paules;
avez-vous jamais entendu raconter qu'un jeune homme de talent et auquel
il ne manquerait qu'une petite somme pour tre mis  mme de montrer son
talent, ait trouv cette somme? Qu'un grand crivain ait gagn un
centime  une loterie? Tenez, j'ai connu des bourgeois riches et
stupides, dans ma province, qui ont vu leurs obligations de la Ville de
Paris sortir aux tirages et leur rapporter des deux cent mille francs.
Un mien cousin m'en avait laiss une,  moi, de ces obligations-l. Je
l'ai vendue, fort heureusement. En dix ans, vous croyez qu'elle est
seulement sortie une fois! Pas mme pour me rapporter six mille francs,
deux mille francs, mille.--Et voil ce frocard imbcile qui va les
avoir, lui, ces six mille francs, plus peut-tre, et il les
emploiera,-- quoi? A consolider une terrasse pour des moines qui ne
reviendront jamais... Chamfort disait que le monde est l'oeuvre du
diable devenu fou. S'il avait dit: devenu gteux!

--En attendant, fis-je avec une humeur joue et comme si j'eusse parl
 un petit garon malade, pour ne pas avoir  me fcher contre ce qui
n'tait aprs tout qu'une plainte trop justifie, allez dormir et
laissez-moi en faire autant.

Comme le vent s'tait lev,--un mlancolique vent d'automne qui
tournait, doux et plaintif, autour du monastre, j'prouvai une certaine
difficult  raliser moi-mme ce programme et  m'endormir dans le lit
un peu dur des anciens abbs gnraux. J'entendais Philippe Dubois aller
et venir dans sa chambre, et je me demandais si, malgr son ironie, trop
outre pour n'tre pas factice, il ne se sentait pas troubl, lui aussi,
par le beau spectacle d'une vie si rsigne, si pieuse, que notre hte
nous avait donn, tout ce soir. Les phrases du prtre sur le caractre
providentiel de certaines rencontres me revenaient. Est-il possible de
rflchir profondment, sincrement  sa propre destine et  celle de
ses proches sans subir cette obscure intuition qu'un esprit plane en
effet sur nous tous, qui nous mne, par des chemins quelquefois trs
dtourns, vers des fins que nous ne comprenons pas? Mais surtout dans
le chtiment de nos fautes, ce mystrieux esprit rvle sa prsence
reconnue par les moralistes de tous les temps, depuis les potes grecs
qui adoraient la _Nmsis_, l'obscure quit universelle, jusqu'
Shakespeare et Balzac, les matres de l'art moderne. Leur oeuvre
n'est-elle pas domine par cette vision d'une grande justice finale
enveloppant l'existence humaine? Puis je me faisais des objections par
cette triste habitude du pour et du contre que l'on ne dpouille pas
avec tant de simplicit, quoi qu'en penst notre hte. Je songeais 
cette autre loi de dcroissance qui veut que tout meure des plus belles
parmi les choses humaines, depuis un tre moral comme est un couvent,
jusqu'aux chefs-d'oeuvre des arts. Les fresques de Benozzo venaient
d'tre retrouves, aprs quatre cents ans, pour disparatre  nouveau
dans quelques autres centaines d'annes, mais dtruites par l'invincible
travail du Temps. Oui, tout meurt, et tout recommence... Dom Gabriele
Griffi a parl tout  l'heure des Basilidiens, de leurs thories
subtiles et de l'orgueil qui est  la base de toutes les hrsies. Je me
souvins de l'tonnante analogie qui clata pour moi, lorsque j'tudiai
les doctrines d'Alexandrie, entre ces paradoxes et nos maladies morales
d'aujourd'hui. Mon jeune compagnon n'en tait-il pas la preuve, lui qui
m'avait nonc,  propos des relations des crivains et du public,
exactement ce sophisme du mensonge par mpris cher aux Gnostiques? Et je
l'entendais marcher toujours,--en proie  quelle agitation?--jusqu' ce
qu' travers ces raisonnements contradictoires je finis par fermer les
yeux, et quand je me rveillai le matin, ce fut pour voir au chevet de
mon lit l'innocent Luigi, les bras chargs d'un plateau sur lequel tait
prpar du caf au lait, et presque aussitt le moine entrait dans ma
chambre:

--Ah! bravo, me dit-il, avec son bon rire, vous avez pu bien reposer,
et vous avez fait mentir le proverbe: _Chi dorme non piglia pesci_[5].
Car un paysan vous a apport des truites toutes fraches pour votre
djeuner... Quant au seigneur Filippo, il est dj  courir la montagne.
Quand je suis revenu de la messe,  six heures et demie, je l'ai vu qui
grimpait du ct du village, leste comme un chat... Quand vous serez
lev, nous irons revoir les Benozzo au grand jour... Le seigneur Filippo
sera revenu, sans doute... Vous verrez aussi la bibliothque du
couvent... Ah! si vous saviez comme elle tait riche avant la premire
suppression, celle de Napolon Ier... Mais patience, puisqu'il parat
que nous allons dj ravoir notre terrasse. _Multa renascentur..._

  [5] Qui dort ne prend pas de poissons.

Une heure plus tard, j'tais lev, j'avais bu, sans trop faire la
grimace, le caf  base de chicore pass par Luigi; le Pre et moi nous
rendions de nouveau visite au roi indien Gondoforus et au sourire de la
Vierge. Dom Griffi eut le temps de me montrer les rfectoires, le grand
et le petit, les bibliothques, les chapelles, le vivier, les citernes,
l'troit jardin o il levait des cyprs minuscules, en attendant de les
planter. Philippe tait toujours absent. S'tait-il gar, ou bien
prouvait-il pour la conversation et la socit du Pre une de ces
antipathies dont les nerveux comme lui subissent les irrsistibles
atteintes? Je me serais pos ces questions avec une certaine
indiffrence, je l'avoue, tant son continuel persiflage m'avait agac,
si, vers les onze heures, et  notre retour de la visite  travers le
couvent, je n'avais t littralement frapp d'pouvante par un petit
fait trs inattendu et que je provoquai sans en avoir le moindre
pressentiment. Dom Griffi venait de s'excuser. Il tait oblig de me
laisser seul jusqu'au djeuner. Je n'avais pas de livres avec moi. Ma
correspondance tait, par extraordinaire, au courant. Si je revoyais
ces mdailles d'hier? pensai-je, et voici que je demande le coffret au
Pre, qui me l'apporte lui-mme. Install paisiblement dans ma chambre,
je dploie les papiers, les uns aprs les autres, admirant ici un profil
d'empereur laur, l une Victoire. Je ne sais pourquoi la fantaisie me
prend de revoir l'_aureus_ de Csar avec la tte d'Antoine. Je cherche
cette pice parmi les autres. J'ai de la peine  la trouver. Je prends
les mdailles une par une, et je ne vois plus le nom du dictateur crit
sur aucune des enveloppes. Nous les avons mal remises, me dis-je, et
j'ai la patience de les dfaire toutes. Pas de mdaille de Csar. Pas de
mdaille de Brutus non plus. Je ne crois pas avoir prouv dans ma vie
une angoisse comparable  celle qui me serra le coeur quand je constatai
cette absence de deux monnaies qui valaient certainement prs de deux
mille francs, et qui taient l, encore hier au soir. Je les avais
tenues dans ma main. J'en avais regard le dtail comme  la loupe. J'en
avais moi-mme indiqu le prix approximatif au Pre, et elles avaient
disparu. J'eus l'esprance qu'il les avait mises de ct, sur cette
indication, pour les expdier  Pise aussitt, et faire contrler plus
vite leur authenticit, et je courus  sa cellule, au risque de le
dranger. Il m'et t impossible de ne pas vrifier sur-le-champ cette
hypothse. Dom Griffi tait occup, avec un grand pendard de paysan
roux,  recouvrer quelque crance, car le paysan tenait  la main un
portefeuille de cuir des poches duquel sa main calleuse tirait, avec le
plus comique regret, des coupures de cinq et de dix francs. L'abb vit 
ma figure que j'avais une nouvelle importante  lui annoncer:

--Votre ami n'est pas malade?... me demanda-t-il vivement.

--Non, lui rpondis-je. Mais je voudrais me permettre de vous poser
une question, mon Pre. Avez-vous retir du coffret de dom Pio
quelques-unes des pices d'or que nous avons manies hier?

--Aucune, fit le bonhomme ingnument, le coffret est demeur l, tel
que nous l'avions laiss.

--Ah! mon Dieu! m'criai-je avec terreur, c'est qu'il en manque au
moins deux, et des plus importantes, le Csar et le Brutus...

Je n'eus pas plutt prononc cette phrase que j'en sentis la terrible
porte. Personne, jusqu' notre arrive, n'avait souponn ce que
reprsentait d'argent la collection de dom Pio. Ce Csar et ce Brutus
taient justement, parmi les monnaies, celles que nous avions le plus
remarques. Elles avaient t drobes. Ce n'tait pas Luigi qui avait
pu les choisir ainsi entre les autres, ni un des paysans pareils au
rustre que je voyais en ce moment compter de nouveau avec son doigt
calleux ses malpropres petits billets de banque. D'autre part, je ne
pouvais pas tre souponn. J'tais au lit au moment o le Pre disait
sa messe et o sa chambre tait vide. Depuis, nous ne nous tions plus
quitts. L'clair d'une atroce vidence me fit dire tout haut:

--Non, non, ce n'est pas possible...

Je venais de voir Philippe tent, aussitt aprs notre conversation
d'hier, par le voisinage si proche de ce petit trsor. Le bruit de ses
pas, la veille, trs tard dans la nuit, me rsonna dans la mmoire et
s'expliqua pour moi d'une manire affreuse. Il m'avait tant parl,
durant la route, de son besoin d'une petite somme qui lui servt 
dbuter  Paris. Il avait vu cette somme  sa porte. Il avait lutt,
lutt...,--et puis, il avait cd. Il avait accompli ce vol si facile et
deux fois infme, puisque le pauvre vieux moine tait notre hte. Il lui
avait suffi de se lever un peu avant l'heure de la messe. Il tait sorti
de sa chambre. Il s'tait gliss jusqu' celle du Pre. Il avait pris
les deux mdailles qu'il savait les plus prcieuses, sans doute d'autres
encore. Puis il s'tait en all dans la campagne, afin de donner un
prtexte d'une part  sa disparition matinale et aussi pour dompter le
trouble dont il devait tre boulevers. Entre les paradoxes les plus
hardis d'immoralit intellectuelle et une action honteuse comme
celle-l, il y a un abme. Je me sentis, devant cette accablante
probabilit, saisi d'une telle motion que les jambes me manqurent et
je dus m'asseoir tandis que dom Griffi disait  son paysan avec sa
douceur habituelle:

--Va m'attendre dans le corridor, Peppe. Je t'appellerai.

Puis quand nous fmes tous les deux seuls:

--Voyons, mon enfant, commena-t-il d'une voix que je ne lui
connaissais pas encore, celle non plus de l'hte amical, mais du prtre,
et en me prenant les mains. Regardez-moi bien en face. Vous sentez que
je sais que ce n'est pas vous, n'est-ce pas? Ne me dites rien, ne
m'expliquez rien, et faites-moi une promesse...

--De forcer ce malheureux  vous rendre ces pices... Ah! mon Pre,
quand je devrais les lui arracher de mes mains ou le livrer moi-mme aux
gendarmes...

--Vous ne m'avez pas devin, reprit-il en secouant la tte, et je
veux au contraire que vous me promettiez sur l'honneur de ne pas
prononcer un mot qui laisse souponner que vous avez dcouvert la
disparition de ces mdailles... Pas un mot, entendez-vous, et pas un
geste... C'est mon droit de vous le demander, n'est-il pas vrai?...

--Je ne comprends pas, l'interrompis-je.

--_Pazienza_, dit-il en employant son mot favori, promettez-moi
seulement et laissez-moi finir avec ce terrible Peppe... Ah! ces gens-l
me feront mourir avant que je n'aie pu revoir les frres ici... Ils
disputent, cinq francs par cinq francs, le paiement de leurs fermages;
mais, vous savez, fermer les yeux et se recommander  Dieu... J'ai votre
promesse?

--Vous l'avez, rpondis-je, vaincu par une espce d'autorit qui
manait de toute sa personne en ce moment.

--Et voulez-vous me rapporter le coffret tout de suite?

--Je vais vous le chercher, mon Pre...

Malgr la parole donne, j'eus une peine infinie  me contenir quand,
une demi-heure aprs cet entretien, je me retrouvai avec Philippe
Dubois, enfin revenu de sa promenade. Je dois reconnatre,  son
honneur, que son visage traduisait,  cette minute, une anxit
intrieure qui et achev de me convaincre si j'avais gard le moindre
doute sur sa culpabilit. Il devait cependant se croire assur du
secret, car c'tait un bien trange hasard que mon second examen du
coffret, et, moi except, qui pouvait constater l'absence des mdailles
drobes? Nous les avions mentionnes trop vite pour que dom Griffi et
eu le temps d'en retenir les noms. Aussi ce n'tait pas la crainte d'une
dcouverte de ce vol qui mettait sur ce front intelligent et dans ces
yeux, si vifs encore la veille, cette sombre expression d'inquitude. Je
devinai que le remords et la honte le dchiraient, tout simplement. Il
tait si jeune, malgr son masque de cynisme, si voisin, malgr sa
corruption intellectuelle, du chaud foyer de sa famille, si nourri
encore de loyaut provinciale! Il remarqua bien la tristesse de mon
regard, mais s'il l'attribua d'abord  la vritable cause, le silence
que j'observai, d'aprs ma promesse, dut le rassurer.

--J'ai fait une magnifique promenade, me dit-il sans que je lui
demandasse aucun dtail sur l'emploi de sa matine; seulement, je me
suis gar, et j'arrive trop tard pour visiter le couvent... Je ne le
regrette pas, car j'aurais peur de gter ma sensation d'hier en revoyant
ces fresques au grand jour. A quelle heure repartons-nous?

--Vers les deux heures et demie, lui dis-je.

--Alors, fit-il, si vous me permettez, je vais boucler ma valise.

Il passa dans sa chambre sous ce prtexte. Je l'entendais qui allait et
qui venait de nouveau comme cette nuit. Ma prsence lui tait, malgr
tout, insupportable. Que serait-ce quand il reverrait l'abb?...
J'apprhendais, avec une inquitude qui allait jusqu' la douleur,
l'instant o, tous les trois assis derechef  la vieille table des
novices, nous devrions causer, sachant, le prtre et moi, ce que nous
savions, et lui avec ce poids sur le coeur. Une curiosit se mlangeait
 cette inquitude. En me demandant le silence absolu auprs de
Philippe, dom Griffi avait certainement son plan. Allait-il essayer de
confesser le jeune homme sans trop l'humilier, en tte--tte? Ou bien,
dans la divine bont que rvlaient ses yeux de vrai croyant, s'tait-il
dcid  pardonner en silence, comptant que le reste du trsor de dom
Pio suffirait  payer la rparation de la fameuse terrasse? Toujours
est-il que l'heure du djeuner arriva,--toutes les heures arrivent,--et
dom Gabriele vint nous appeler, avec sa mme voix gaie et cordiale:

--H bien! seigneur Filippo, dit-il, vous avez pris faim, dans votre
promenade?...

--Non, mon Pre, rpondit Philippe  qui le Pre avait saisi les deux
mains affectueusement et que cette chaude treinte paraissait gner,
j'ai peur d'avoir eu un peu froid.

--Alors vous boirez un peu de mon _vino santo_, reprit le moine, vous
savez pourquoi nous l'appelons ainsi? Nous suspendons des raisins 
scher jusqu'au jour de Pques, et alors nous les pressons. Il y a un
proverbe toscan qui dit: _Nell' uva sono tre vinaccioli_, dans le raisin
il y a trois ppins; _uno di sanit, uno di letizia, e uno di
ubriachezza_, un de sant, un de gaiet, un d'ivresse. Mais, dans mon
_vino santo_, il ne reste que les deux premiers.

Et ce fut ainsi de sa part une suite de phrases doucement enjoues tout
le long du repas, qui se composait cette fois des truites promises, de
chtaignes grilles, d'oeufs en omelette qualifis de frits, et de
grives,--de ces grives gorges de raisins et de genivre, qui font le
rgal d'automne dans ce coin bni d'Italie.

--Je n'ai jamais pu toucher  un de ces petits oiseaux, nous dit le
Pre, je les vois voler de trop prs ici. Mais nos paysans les chassent
 la glu. Les avez-vous vus passer avec une chouette apprivoise? Ils
disposent le long de la vigne des btons enduits de cette glu. Puis ils
posent la chouette  terre, attache  un autre bton. Elle volte  et
l. Les oiseaux s'approchent par curiosit. Ils touchent aux baguettes,
et les voil pris. Je me suis toujours tonn qu'un pote n'ait pas fait
une fable avec ce joli tableau...

Mais d'allusion aux pices disparues, pas un mot. Pas un mot non plus
qui marqut une diffrence entre ses dispositions  mon gard et 
l'gard de mon compagnon,--peut-tre un peu plus de clinerie cependant
pour lui, que je voyais comme bris par cette sympathie presque
affectueuse de notre hte si indignement trahi. Vingt fois je distinguai
des larmes sur le bord des yeux de ce garon, qui n'tait videmment pas
n pour le mal. Vingt fois je fus sur le point de lui dire: Allons,
demande pardon  ce saint prtre, et que ce soit fini... Puis Philippe
fronait les sourcils, ses narines se crispaient. Le feu de l'orgueil
schait ses prunelles, et la conversation continuait, ou plutt les
monologues de dom Griffi, qui comparait maintenant son Monte-Chiaro au
Monte-Oliveto, et il parlait avec tendresse de son ami qui est aussi le
mien, le cher abb de N***, prpos  une besogne de garde toute
pareille. Puis il nous racontait toutes sortes d'anecdotes sur le
couvent, les unes infiniment intressantes,--une visite, par exemple, du
conntable de Bourbon en marche sur Rome, et commandant en secret au
prieur une messe pour le lendemain de sa mort;--d'autres, enfantines et
relatives  des lgendes naves... Ce ne fut qu'aprs ce repas et une
fois remonts dans notre salon, que je compris son intention et quelle
ide lui avait suggre une connaissance de coeur humain, qu'un
confesseur peut seul avoir. Nous ayant quitts quelques minutes, il
rentra, tenant  la main la cassette de dom Pio. Je regardais Philippe.
Il tait devenu livide. Mais le visage rid de notre hte n'annonait
cependant aucune svre interrogation:

--Vous m'avez enseign le prix de ces mdailles, nous dit-il
simplement en posant le coffret sur la table. Il y en a bien trop pour
ce que j'ai  faire reconstruire. Permettez-moi de vous demander d'en
choisir pour vous, chacun deux ou trois, que vous garderez en souvenir
du vieux moine, qui a pri pour vous deux ce matin...

Il m'avait regard, en prononant ces quelques mots, d'un regard o je
pus lire le rappel de ma promesse. Il tait sorti, que nous tions l,
Philippe Dubois et moi-mme, immobiles. Je tremblais qu'il ne devint,
que je savais son secret. La sublime indulgence de dom Griffi, destine
 produire un repentir presque foudroyant par l'excs de la honte, ne
pouvait avoir son plein effet sur cette me en dtresse que si
l'amour-propre bless n'y mlait pas son fiel.

--Que c'est bon, un bon prtre!... dis-je simplement pour rompre le
silence. Philippe ne rpondit rien. Il s'tait vivement retourn contre
la fentre et il regardait le vert paysage que nous avions admir le
soir en entrant, plong dans une rverie profonde. J'avais ouvert le
coffret, et pris au hasard une des mdailles pour obir  notre hte,
puis je passai dans ma chambre. Mon coeur battit, je venais d'entendre
le jeune homme qui sortait en courant, et ses pas qui se dirigeaient
vite, vite, vers la cellule du vieux moine. L'orgueilleux tait vaincu.
Il allait rendre les pices voles et avouer sa faute. En quels termes
parla-t-il  celui qu'il avait d'abord compar si insolemment  feu
Hyacinthe, et que lui rpondit ce dernier? Je ne le saurai jamais.
Seulement, lorsque nous fmes remonts tous deux en voiture et que
Pasquale eut dit  sa jument: Allons, Zara, cherche tes jambes..., je
me retournai pour revoir le couvent que nous quittions et saluer l'abb,
venu jusqu'au seuil, et je reconnus, dans le regard que mon compagnon
jetait de son ct sur le simple moine, _l'aube d'une autre me_.--Non,
l're des miracles n'est pas close, mais il y faut des saints,--et ils
sont trop rares.


_Prouse, novembre 1890._




II

Monsieur Legrimaudet

_A FRANCIS MAGNARD._




I

SA VIE


J'ai pu tudier, depuis mon entre dans ce pays bizarre qui s'appelle le
Monde des Lettres, bien des figures originales, bien des existences de
paradoxe,  faire trouver tout simple le Z. Marcas de Balzac et tout
simple aussi ce neveu de Rameau, croqu sur le vif par le plus hardi
prosateur du dix-huitime sicle. Je ne crois pas avoir connu de
personnage aussi trange qu'un parasite professionnel, ennemi justement
du grand Diderot, mais ennemi personnel et fielleux comme le pire des
rivaux, M. Jean Legrimaudet. Il est mort aujourd'hui, et son livre de
calomnies contre les Encyclopdistes, qui obtint un succs de raction
vers 1855, est bien oubli. Bien oublis ses deux volumes contre Victor
Hugo, rpertoire de racontars fantastiques, d'anecdotes aussi sottes et
fausses que scandaleuses. Je ne sais qui disait de lui plaisamment:
Legrimaudet! On est prserv de sa diffamation par son style..., et,
de fait, la phrasologie de ce cacographe, sa rhtorique vague et
prtentieuse, la badauderie de son information toujours purile et
inexacte, les naves iniquits d'un soi-disant catholicisme qui consiste
 mettre hors la loi humaine tout adversaire suspect de libre pense,
rien, en un mot, dans les quelques livres qu'il a laisss, ne donne la
moindre ide de l'originalit animale, si l'on peut dire, du
pamphltaire lui-mme. Par un singulier caprice du hasard, chaque
nouveau tournant d'anne,--je dirai tout  l'heure pourquoi,--me rend
prsente  nouveau cette physionomie disparue d'un authentique Diogne
et que j'ai pu voir de mes yeux, couter de mes oreilles. Et voici que
la tentation m'est venue d'esquisser en deux tudes le portrait de ce
solitaire qui vivait plus abandonn dans Paris que Robinson dans son
le. Je raconterai d'abord l'anecdote qui, pour moi, rattache
bizarrement ce souvenir  cette fin du mois de dcembre. Peut-tre les
curieux d'excentricits consulteront-ils avec intrt ces deux crayons
d'aprs nature. Peut-tre aussi quelque lecteur, soucieux de
conclusions pratiques, trouvera-t-il dans ce simple rcit une preuve de
plus  l'appui du grand prcepte de l'vangile, si profond, si mconnu:
Vous ne jugerez pas. Il m'a sembl souvent que la plus haute moralit
d'une oeuvre d'art, j'entends d'une oeuvre littraire, consistait 
redoubler en nous le sentiment du mystre cach au fond de tout tre
humain, du plus lamentable et du plus comique comme du plus sublime.
L'me d'autrui, disait Tourguniev, c'est une fort obscure... Ah!
la belle parole! et qui l'aurait vivante en soi s'pargnerait tant de
ces injustices quotidiennes, tant de ces meurtrissures du coeur des
autres qui ne sont jamais que des ignorances!

                   *       *       *       *       *

Quand je rencontrai Legrimaudet pour la premire fois, c'tait en 1874,
vers la fin de l'automne, chez mon plus ancien camarade de jeunesse,
Andr Mareuil, qui fut, pendant une poque, chroniqueur  la mode,--et
depuis!... Mais en ces temps-l il remplissait les modestes fonctions de
simple employ  la Bibliothque nationale. Ds lors il professait une
espce de got enfantin pour ce qu'il croyait tre la vie lgante. Avec
ses dix-huit cents francs d'appointements, il habitait prs du parc
Monceau, sous les combles d'une grande diablesse de maison neuve. Je
vis, ce jour-l, install au coin du feu, dans le petit cabinet de
travail de mon ami, un homme d'environ soixante ans, d'aspect minable et
qui appuyait aux chenets deux pieds monstrueux de gibbosits, deux
horribles pieds, dforms par les oignons et les engelures comme ceux
d'un goutteux, et supplicis dans des bottines videmment achetes
d'occasion ou donnes par quelque bienfaiteur peu gnreux. La tte du
personnage aurait fait dire au Philistin le plus ignorant des choses de
l'art: C'est un Daumier, tant elle reproduisait le type favori de ce
tragique dessinateur. Des cheveux grisonnants, verdtres par place,
encadraient une face terreuse, une face grise et fltrie o clignotaient
entre des paupires rougies de petits yeux vairons d'une malice presque
sauvage. Une bouche fltrie, une barbe sale, des rides pareilles  des
raies noires s'harmonisaient  la misre du chapeau  haute forme que
l'inconnu tenait sur ses genoux et qui montrait une soie dlave par
d'innombrables averses. Cet homme portait un habit de soire, chou sur
ses paules--aprs quels hasards?... Un habit? Non, un souffle d'habit,
un tissu arachnen, dont chaque fil tait us, dont la trame semblait
devoir se dchirer au moindre geste, et qui croisait sur un gilet de
tricot jadis marron. Une cravate bleue noue autour d'un col de chemise
effiloch, un pantalon en guenille, achevaient de lui donner cet aspect
de dlabrement auquel se reconnat dans notre socit le rfractaire
dfinitif et ingurissable, le vaincu de la vie qui s'est rsign 
subsister d'aumnes; et cependant il garde, mme dans sa dtresse, une
je ne sais quelle tenue bourgeoise qui le distingue encore de l'ouvrier
dchu. Quoique je fusse trs jeune alors et mal renseign sur les
varits de cette vaste espce: les mendiants de lettres, je n'hsitai
pas  reconnatre, dans l'hte singulier qui chauffait ses loques au
foyer de Mareuil, un parasite de bas tage. Mon ami ne me le nomma pas
tout d'abord; il jouissait visiblement de la curiosit que m'inspirait
le pittoresque inconnu qui, lui, ne semblait pas s'apercevoir de mon
existence. Il avait, rpandu sur toute sa personne, un air d'insolence
outrageante, comme une carrure dans l'ignominie, qui dconcertait la
piti. J'ai su depuis qu'il lui chappait de dire en parlant de son
frac:

--Je suis l'homme de France qui porte le mieux l'habit. Voil quinze
ans que je n'ai pas quitt celui-ci...

Et il tait de bonne foi! Toute son attitude rvlait d'ailleurs son
terrible orgueil, condens en un mpris pour ce qui l'entourait dont
j'eus le tmoignage ds cette premire entrevue. Tout en causant, Andr
et moi, nous en tions venus  parler du _Journal de Lestoile_ que mon
ami lisait alors, et il m'en montrait un curieux exemplaire, avec
annotations marginales du temps, emprunt  sa Bibliothque. L'inconnu,
qui n'avait pas ouvert la bouche depuis un quart d'heure, sinon pour
cracher bruyamment dans le foyer, demanda tout d'un coup  Mareuil:

--Voulez-vous me laisser regarder ce livre?

Il le prit de sa main dcharne,  la maigreur de laquelle on devinait
le dprissement de tout son pauvre corps, feuilleta quelques pages, et,
rendant le volume  Andr:

--Savez-vous, monsieur, fit-il, que c'est un mauvais mtier que celui
de bibliothcaire? Ils sont trop tents. Ils finissent tous par voler
les ouvrages qui leur sont confis. Adieu, monsieur.

Il se levait, en effet, pour prendre cong sur cette extraordinaire
impertinence. Je vis que Mareuil rprimait la plus violente envie de
rire.

--Attendez, dit-il, je veux vous prsenter l'un  l'autre. Et il me
nomma. Puis, avec solennit:--Monsieur Jean Legrimaudet, l'ennemi
personnel de Diderot et de Hugo, l'auteur de l'_Histoire de l'ivrognerie
en littrature_.

--Monsieur est homme de lettres? demanda Legrimaudet.

--Pote, rpondit Mareuil.

--Ah! monsieur est pote (il prononait pote). Faites-moi une ode,
alors, monsieur, faites-moi une ode. Savez-vous comment M. Veuillot
appelle le pote, monsieur? Un moineau lascif. Et quand il a publi ses
vers, moi j'ai fait sur lui cette pigramme:

    _Veuillot,
    Tardif
    Moineau
    Lascif..._

Je suis donc votre confrre en Apollon. Monsieur et cher confrre,
adieu...

                   *       *       *       *       *

Et il sortit sur cette bouffonnerie, dbite avec une voix cre, qui ne
permettait pas de savoir s'il tait srieux ou plaisant, s'il divaguait
de bonne foi ou si son affectation de plaisanterie,--et quelle
plaisanterie!--cachait une intention de bas persiflage. Il n'eut pas
plutt pass le seuil de la porte que Mareuil s'abandonna enfin  son
fou rire, tandis que je lui demandais:

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-l? Il ressemble vraiment trop 
ses livres!... Et pourquoi reois-tu des drles pareils?

--Pour un drle, dit Andr, c'en est un. Mais que veux-tu? J'ai pour
lui un got malsain. Il me divertit, et puis chacun a sa marotte en ce
bas monde. La mienne, c'est de vouloir lui faire dire merci. a
t'tonne? Mais je te jure que je suis srieux. Voil deux ans que j'y
travaille. Il n'y a pas moyen. J'ai fait pour lui vingt-cinq dmarches.
Je lui ai pay son terme. Je l'ai habill. Je lui ai envoy du vin quand
il tait malade, un mdecin, fourni des remdes... Jamais, tu m'entends,
jamais autre chose qu'une insolence comme celle de tout  l'heure. Tu
connais notre grand ami d'Alta et tu sais que sa faiblesse est de
cacher son ge. H bien! Il a nourri Legrimaudet pendant vingt ans.
Devine ce que celui-ci a imagin l'anne dernire? Il crivit  la
mairie de la ville natale du pauvre d'Alta pour avoir l'acte de
naissance de son ancien bienfaiteur. Ci trois ou quatre francs, et il en
est  deux sous prs. Il s'est procur des lettres en cuivre dcoup,
comme les enfants en ont pour leurs jeux, et nous avons t cent dans
Paris  recevoir une carte sur laquelle M. Legrimaudet avait imprim:--2
novembre 1810. Naissance du jeune monsieur d'Alta.--C'est un rien, mais
exquis. Ah! je crois que c'est le sclrat complet, sans crime,
entendons-nous! On devrait crer pour lui un titre: Grand Ingrat de
France... Et c'est si naturel. Depuis son _Hugo_, il se croit un clbre
crivain perscut... Vrai! Je te jure que c'est un homme!

                   *       *       *       *       *

Je me souviens que je ne rpondis pas un mot  cette sortie de mon
camarade. Il professait ds cette poque un dandysme de misanthropie que
j'ai encore aujourd'hui beaucoup de peine  comprendre. L'infamie
humaine l'gayait d'une gaiet que je jugeais affreuse et qui se
conciliait en lui avec les plus rares dlicatesses d'amiti. En lisant,
depuis, la correspondance de Gustave Flaubert, j'y ai rencontr un
sentiment identique, l'aveu d'une froce allgresse devant la vilenie
morale. Y a-t-il l un simple phnomne d'nervement, la souffrance
d'une sensibilit froisse, mais qui, ne voulant pas s'avouer froisse,
dissimule sa blessure sous une ironie d'une nature spciale? Est-ce la
triste satisfaction d'un pessimisme qui se complat  vrifier ses
doctrines au spectacle de la bassesse o peut descendre cet animal
prtentieux qui est l'homme? Ou bien reste-t-il dans certains civiliss,
enseveli au fond d'eux-mmes, un sentiment analogue  ce got du monstre
qui se manifeste dans certains cultes primitifs, got presque cruel et
qui, plus prs de nous, explique seul la prsence autour des rois de
nains difformes comme ceux dont Velasquez a immortalis la laideur au
muse du Prado? Quand je grondais Andr sur cette disposition d'esprit,
que je ne pouvais m'empcher de trouver un peu avilissante, en lui
disant: Il faut s'indigner, il me rpondait un: Oui, Prudhomme, qui
me dsarmait. Je ne lui reprochai donc pas son Legrimaudet. Je pensai en
moi-mme que mon paradoxal ami avait une fois de plus bien mal plac sa
fantaisie en s'engouant d'un grotesque et d'un misrable, et, malgr la
silhouette si caractrise de ce gueux de lettres, j'aurais sans doute
perdu jusqu' son souvenir, si le hasard ne m'avait mis de nouveau en
prsence du Grand Ingrat de France, comme disait baroquement Mareuil,
dans des circonstances que, cette fois, je ne pouvais pas aussi vite
oublier.

                   *       *       *       *       *

Quinze jours s'taient couls depuis cette visite chez Andr. On tait
dans la dernire moiti de novembre. Il faisait une de ces aprs-midi
froides, claires et sches, o les plus paresseux aiment  marcher sur
le pav si net et  respirer sous le ciel si bleu. Je revenais d'un pied
leste par une des rues qui avoisinent la vieille Sorbonne o je suivais
en ces temps-l une confrence de philologie grecque  l'cole des
Hautes tudes, et je m'arrtai devant l'talage d'un bouquiniste en
plein vent  feuilleter quelques livres. Ai-je besoin de dire que ma
vocation d'hellniste n'tait gure srieuse, et que je ne cherchais
pas, dans les casiers ouverts aux passants, les ouvrages de Sophocle ou
de Dmosthne? Mes trouvailles  moi taient des volumes dits par des
libraires du romantisme. L'estampille d'Urbain Canel m'tait plus
prcieuse que celle d'Elzvir. J'ai rcolt ainsi, dans cette glane le
long des ruelles du quartier Latin, quelques livres qui me rappellent
aujourd'hui mes plus naves, mes plus douces joies de ces annes
d'apprentissage: la _Jacquerie_, de Mrime, sortie des presses d'Honor
Balzac, imprimeur rue Visconti;--l'_Anglais mangeur d'opium_, par A. D.
M., la premire plaquette qu'ait donne Musset avant les _Contes
d'Espagne_;--un _Rouge et Noir_, de Beyle, publi par Levavasseur, avec
un changement continu du titre, page  page et qui suit le texte de
cette page. Par ce beau jour froid de novembre ma chasse aux premires
ditions m'intressait sans doute moins qu' l'ordinaire, car je me
laissai aller  examiner, au lieu du casier plac devant moi,
l'intrieur de la boutique o les livres d'occasion s'entassaient par
piles croulantes, puis,  droite et  gauche, mes voisins et confrres
en bibliomanie. Ils taient l quatre ou cinq, tous pauvrement et
dcemment mis, surveills par un gardien de l'talage dans lequel je
reconnus avec stupeur le parasite d'Andr Mareuil, le mendiant qui
n'avait jamais dit merci, M. Jean Legrimaudet lui-mme! Je ne me
trompais pas. Quand la ligne gnrale du personnage et permis l'erreur,
chaque dtail m'et convaincu que je ne rvais pas, que c'tait bien lui
en train de surveiller la boutique, lui avec son chapeau rousstre sur
ses cheveux d'un blanc vert, lui avec ses pieds chausss de bottines
cules et montueuses, lui avec sa cravate bleue noue autour de son col
de chemise en guenillon, lui avec son visage tique et insulteur,
terreux et amer, inexpressif et rogue, lui enfin dans cet habit presque
transparent d'usure, boutonn sur ce tricot fan. Les mains enfonces
dans les manches trop longues de ce frac comme dans un manchon, il
allait et venait devant l'talage. De temps  autre, ces deux mains
crevasses sortaient du drap lim pour reprendre quelque volume  un de
ces humbles lecteurs comme il en foisonne autour de ces boutiques en
plein vent, qui hument un livre au passage comme les affams reniflent
un repas  travers les soupiraux d'un restaurant. Durant cette opration
de police, la face dcolore de M. Legrimaudet semblait plus arrogante
encore. Pas un mot ne tombait de sa bouche dgote, et il recommenait
sa lente promenade. Certes, je n'tais pas suspect d'une sympathie
analogue  celle de Mareuil pour le dtestable pamphltaire, pour le
calomniateur d'un grand mort et d'un grand vivant, de Diderot et de
Hugo. Je ne pus cependant me dfendre d'un serrement de coeur  le voir,
exerant ce mtier de misre, lui, l'auteur de sept  huit volumes, un
homme de lettres, aprs tout. Et, d'autre part, comment l'exerait-il
sans que son protecteur Mareuil en st rien? Il continuait d'aller et de
venir sans daigner me reconnatre, sans mme me regarder, avec une
espce d'impassibilit dans l'extrme dtresse qui me rappela une
anecdote, raconte par l'abb de Pradt, je crois, sur un soldat de la
garde impriale. Aprs la retraite de Russie, l'abb voit ce grenadier
appuy sur son fusil, dans la cour de l'ambassade,  Varsovie, et en
train de dormir debout. Il le rveille doucement et lui dit: Il faut
aller vous coucher, mon brave...--Ah! rpond l'autre, on m'a trop
fait lever. Et il se rendort, toujours debout. L'immobile visage de
Legrimaudet refltait une endurance gale, toutes proportions gardes, 
celle du vtran de l'empereur. Mais comment se trouvait-il l, dans ce
poste de surveillant d'un bouquiniste? L'avait-il accept, ce poste,
depuis peu de jours, afin de ne plus mendier? Dissimulait-il cette
fonction  ses bienfaiteurs afin de cumuler ce maigre profit et leurs
aumnes?... J'eus bientt l'explication de ce mystre, en voyant
s'approcher de Legrimaudet un autre vieillard, cossu celui-l, le corps
protg par un pardessus en peau de bique, les mains prises dans des
moufles attaches  son cou par un solide cordon, le chef coiff d'une
casquette  oreillettes, les pieds  l'aise dans des chaussons de laine
et des galoches. Son teint rouge et les veines dessines en bleu sur sa
trogne tmoignaient de libations frquentes et de copieux repas. Aux
premiers mots prononcs par ce nouveau venu, je compris que j'avais
devant moi le vritable propritaire de la boutique, suppl par la
complaisance de l'autre pour une petite heure.

--Voil! monsieur Legrimaudet, dit-il gaiement, je ne vous ai pas
trop fait languir?

--Donnez-moi l'ouvrage dont j'ai besoin, rpliqua le vieil crivain
sans daigner rpondre  la demi-excuse du libraire. Par ces mois
d'hiver la nuit tombe vite, et je n'ai pas trop de temps pour mes
tudes... Je me couche  six heures... Ce n'est pas comme vous...

--Oh! moi, dit le bouquiniste, une petite partie de rems avec des
amis, une fois les volets boucls et le dner mang... Et puis  onze
heures, bonsoir, plus personne... Tenez, voici vos deux volumes.

--Allons, adieu, reprit Legrimaudet en prenant les livres.
Soignez-vous, monsieur, soignez-vous... Votre frre est mort d'une
attaque. C'est dans la famille, ces choses-l, et cette vie de caf, 
votre ge, hum! il faut vous en dfier. Adieu, monsieur.

                   *       *       *       *       *

Remarqua-t-il que je m'tais approch, pendant cet entretien, et me
reconnut-il alors seulement? Ou bien, ayant attendu mon salut, tandis
qu'il gardait les livres, prouvait-il le besoin de me dcocher
quelqu'une de ces pigrammes goguenardes dont la cocasserie
s'empoisonnait de fiel. Il n'avait pas plutt pris cong du libraire
qu'il s'avanait vers moi, et, me tirant un grand coup de chapeau:

--Salut! monsieur le pote, fit-il; comment se porte votre Muse? Et
votre ami M. Mareuil, est-il toujours aussi triste? Je ne sais pas ce
qu'ont ces jeunes gens d'aujourd'hui  tre l mornes comme des bonnets
de nuit. Moi, monsieur,  votre ge, mais j'tais fou de gaiet... C'est
l'ode  ma louange que vous avez l? dit-il, en avisant un cahier que
je tenais sous mon bras.

--Non, rpondis-je navement, c'est le cahier des notes prises  mon
cours de la Sorbonne.

--Alors, vous tes tudiant l-bas?... Dites-moi, monsieur l'tudiant,
avez-vous toujours le mme recteur que l'anne passe?

--Toujours, lui rpondis-je. Vous le connaissez?

--C'est un ne, dit-il simplement. Voulez-vous que je vous le
prouve?

--Je l'ai toujours entendu vanter, au contraire, comme un savant trs
distingu.

--Distingu, monsieur, distingu!... Vous allez en juger.--Et je lui
embotai le pas, entran par une invincible curiosit, tandis qu'il
continuait:--Vous savez, monsieur, quel bruit a fait dans le monde mon
_Mnage et finances de Victor Hugo_. Ah! j'ai vcu l deux ans
d'ivresse. Je ne pouvais pas ouvrir un journal sans y lire mon nom.
C'tait vrai, mais il oubliait d'ajouter que d'ordinaire ce nom
s'accolait de quelque pithte, telle que drle, cuistre, vermine,
abjecte canaille, matre-chanteur, galftre et autres amnits.
Monsieur, j'ai une malle pleine de ces articles. Quand je suis seul
chez moi, il m'arrive d'en relire quelques-uns. Je peux mesurer ma
gloire aux injures de mes envieux. J'ai des lettres, monsieur, des plus
hauts personnages. Un grand fonctionnaire du Japon m'a compliment.
L'vque d'Orlans m'a remerci de mon dernier livre en m'adressant ses
dvous hommages, ce qu'aucun vque n'avait fait pour aucun laque...
H bien! monsieur, je reois, l'an dernier, une lettre de votre recteur
qui me convoque  son cabinet pour affaire me concernant. Je me
consulte: Que peut-il me vouloir? Ce sera pour la croix, sans doute.
Avec mes opinions, puis-je l'accepter de la Rpublique? Bah! Je la
porterai en voyage... Enfin, je me dcide, et je vais  ce rendez-vous.
J'arrive dans cette Sorbonne o vous prenez vos cours. On me fait
attendre. Les professeurs ne savent pas ce que valent nos heures,  nous
autres crivains. On m'introduit. Savez-vous ce qu'il me dit, votre
recteur distingu: Monsieur Legrimaudet, vous avez demand un secours
au ministre de l'instruction publique comme homme de lettres, avez-vous
publi quelques ouvrages?

--Qu'avez-vous rpondu? lui dis-je, comme il se taisait; et il piait
dans mes yeux l'clair d'indignation que devait y allumer cette
mconnaissance de son gnie.

--Je me suis lev, reprit-il, et je lui ai dit: Monsieur le recteur,
vous ne lisez donc pas les livres de votre bibliothque? Tous les miens
y sont, allez les lire. a vous instruira... Et je suis parti.

--Et votre secours? lui demandai-je.

--Monsieur, cet ignorant me l'a naturellement fait refuser. Mais j'y
suis habitu. C'est l'envie. N'ayez pas de talent, monsieur. Soyez comme
votre ami, M. Mareuil. C'est un mdiocre, il russit dj. Il n'offusque
personne. Moi, monsieur, il y a cinq mois, tous mes Mcnes taient
absents. Je n'avais pas un centime. J'ai d acheter pour deux sous de
pommes de terre frites  crdit. C'est dur, quand on est illustre, de
faire de si petits crdits...

Il jeta cette phrase d'un ton si passionn, que je ne pensai pas  en
sourire, d'autant que, sous cette incroyable folie d'orgueil,
j'apercevais un de ces abmes de misre devant lesquels tous les dgots
s'effacent et toutes les moqueries, et, presque tourdiment, je
l'interrogeai, en continuant  le suivre. Nous remontions la rue
Soufflot, et le Panthon dressait devant nous son dme et l'inscription
de sa faade que Legrimaudet regardait d'un trange regard. Je
commenais  trouver Mareuil moins inexplicable de s'intresser  ce
rfractaire qui, dans sa pense, jugeait videmment que la patrie
manquerait  sa mission si, une fois mort, on ne lui rservait pas une
place dans ce temple destin aux grands hommes, et je lui dis:

--Mais vous tes donc seul au monde? Vous n'avez pas de famille? Pas un
parent? De quel pays tes-vous?

--Vous tes bien superficiel, monsieur, rpondit-il solennellement;
et de quel pays voulez-vous que je sois, sinon de celui de Bossuet?
Monsieur, je suis de Dijon. Mon pre tait boulanger comme le pre du
gnral Drouot. A dix ans, j'tonnais la ville par la prcocit de mon
intelligence. J'entrai au petit sminaire d'abord, puis au grand. J'ai
trop bien prch, monsieur, j'ai excit la jalousie de l'vque, et j'ai
d quitter avant la fin. Sans cela, j'aurais le chapeau maintenant...
Mais je ne le regrette pas. Je n'aurais pas crit mon _Diderot_ avec
cette verve, si je n'tais pas venu  Paris.

--Vous y tes arriv aussitt aprs votre sortie du sminaire? Il y a
longtemps? l'interrompis-je.

--Trs longtemps, rpliqua-t-il vasivement. Je fus admis d'abord
comme clerc dans une tude d'avou, grce  un de mes cousins qui est
mort.--Pauvre tte, mais bon coeur!...--Cette clricature m'a t trs
utile pour mon _Hugo_, monsieur. J'ai appris l les affaires et j'ai t
tout prpar  mettre au net les comptes du soi-disant pote avec ses
diteurs. J'aurais pu rester dans la basoche. J'y excellais. Mais le
talent d'crire ne pardonne pas. La plume me dmangeait. Quand mon pre
est mort, j'ai eu quinze mille francs; je me suis lanc dans les
lettres. J'ai dbut par une _Histoire des Grands Hommes_. Je cherchais
encore ma voie. Puis j'ai attaqu mon _Diderot_. C'tait  l'poque du
coup d'tat. Je l'ai publi, monsieur. Malgr la politique, il a fait un
bruit! C'est alors que l'envie a commenc de s'acharner sur moi. Elle ne
m'a plus lch. On m'a ferm tous les journaux et tous les libraires.
Mon parti m'a trahi. On veut me faire taire, monsieur, et on a choisi un
moyen sr: la faim...

--Vous n'avez pas pens  prendre quelque place pour travailler 
ct?

--Une place? Et mon temps, monsieur? Je n'en ai dj pas assez pour
composer. D'ailleurs, je n'ai pas peur de l'avenir. Ce n'est qu'une
question de patience.

--Vous avez quelque hritage  recueillir? repris-je, tonn du ton
mystrieux avec lequel ce loqueteux  cheveux blancs parlait de
l'avenir. L'avenir, c'tait l'hpital, la table de dissection, et au
mieux la fosse commune! Mais un indicible clair de chimrique esprance
clairait sa physionomie hargneuse. L'infme cdait la place 
l'illumin.

--Monsieur, me dit-il, coupez-moi de vos cheveux, je vous ferai tirer
votre horoscope. Je connais une somnambule qui a prdit son succs 
l'empereur Napolon III. Il est all la consulter dguis en jockey. Je
le sais. C'est moi qui endormais cette femme en 1855. Je suis un
magntiseur extraordinaire. Elle me donnait le djeuner et j'y allais de
midi  trois heures. Nous nous sommes brouills  cette poque, parce
qu'elle me dconseillait de publier mon _Hugo_. Elle avait raison,
monsieur, pour ma tranquillit. Elle m'a prdit que je mourrai riche et
snateur. Aussi, je peux emprunter sans honte. Tout est not. Tout sera
rendu. Votre ami M. Mareuil a son compte chez moi. Oui, tout, je payerai
tout,  un centime prs... Sinon, ajouta-t-il d'une voix sourde, je
renie Dieu, et je meurs damn...

Nous avions quitt la place du Panthon et nous arrivions sur le
trottoir  l'angle de la rue de la Vieille-Estrapade quand M.
Legrimaudet s'arrta pour profrer cette phrase. Il faut croire qu'il y
a dans l'orgueil avou, avr, pouss  son paroxysme, une force de
fascination, car ce cri, o clatait de la manire la plus extravagante
la confiance indomptable de ce misrable dans sa destine de gloire, me
saisit  cette minute par je ne sais quelle sinistre posie. Les appels
des coliers en train de jouer dans le prau d'un collge voisin
troublaient seuls le silence de ce coin provincial de Paris,--ce Paris
o mon compagnon avait su se construire une si trange demeure
d'illusions et d'infamie. Sans doute il prouvait le besoin de penser
tout haut, car, reprenant sa marche et m'entranant du ct de la rue
Tournefort, puis par un lacis de ruelles que je ne connaissais pas, il
continuait:

--Monsieur, il y a cinq mois,  l'poque de cette dtresse,--la plus
dure que j'aie traverse,--j'ai failli dsesprer. J'ai voulu me tuer.
J'ai pens au moyen. Je me serais pendu  la statue du chef des
Encyclopdistes, de Voltaire, monsieur, pour dshonorer mon parti. Juste
en ce moment j'ai fait un hritage. Une veuve qui avait t ma voisine
autrefois m'a donn toute la dfroque de son mari. Les marchands
d'habits sont des voleurs. Mais de ces hardes j'ai tir tout de mme
assez d'argent pour attendre. On rimprime mon _Hugo_. C'est une affaire
superbe, malgr la cabale. Monsieur, je ne suis pourtant pas bien
exigeant. Avec cinq cents francs par an je suis riche. a vous tonne,
parce que vous ne savez pas vivre. Comptons. J'ai une trs bonne chambre
pour quinze francs par mois, dans un htel de la rue de la Clef, tout
prs d'ici. C'est une maison d'ouvriers. Voil qui m'est bien gal. On
ne m'y connat que sous le nom de M. Jean. Je me rserve de faire savoir
plus tard, quand je serai riche,  quelle habitation un Legrimaudet fut
rduit par l'envie de ses contemporains. J'ai une chemine, qui m'est
trs utile pour ma cuisine. Voil pourquoi je conserve cette chambre
malgr son grand dfaut. Par les temps de neige, comme la fentre est en
tabatire, et que je ne peux l'ouvrir pour la nettoyer, il fait noir
toute la journe; mais c'est quelque chose que de manger chaud, et puis
le quartier est rempli de rtisseurs,  cause des ouvriers. Le matin,
monsieur, si vous me voyiez passer quand je vais aux provisions, tenant
sous mon bras la bote en fer-blanc qui me sert  mes emplettes, j'ai
l'air de porter un pt de six francs. Par exemple, il faut savoir
acheter, et connatre les adresses et les jours. Ainsi, monsieur, rue du
Pot-de-Fer-Saint-Marcel, il y a un traiteur. Le mercredi, c'est le
patron qui sert lui-mme, et il est gnreux,--comme un voleur. Pour
sept sous j'ai l une portion qui me dure deux jours. Le samedi,  cause
de la paye, la viande rtie abonde. Mais on doit choisir ses
fournisseurs. En allant rue du faubourg Saint-Jacques, un peu haut, 
une adresse que je vous donnerai, et si vous avez soin d'arriver avant
neuf heures, vous aurez une tranche de boeuf saignant!... Ces matins-l,
je djeune mieux que M. Hugo, malgr ses millions mal gagns et son
avarice. Deux sous de pain, et me voil lest pour le travail. A dix
heures, si je n'ai pas eu de courses forces, j'arrive  la
Bibliothque; j'en ai pour jusqu' quatre heures  lire et  prendre mes
notes. Je lis beaucoup. J'ai lu tout Bayle l'anne dernire. Il est bien
surfait. Vers cinq heures je rentre, et je me fais ma soupe au vin ou
mon lait-th. Ce n'est que du lait et du th, mais j'aime ce jeu de
mots. C'est mon lth,  moi, puisque je vais dormir. Dans la belle
saison, je retourne d'abord  la bibliothque Sainte-Genevive. En
hiver, je me couche tout de suite  cause du froid. Les nuits sont
longues. Je me rveille vers deux heures. Ce quartier est plein de
couvents. C'est trs commode. On n'a pas besoin de montre. J'allume ma
pipe et je fume dans mon lit, sans lumire. Ce sont l mes heures
d'inspiration. J'ai trouv ainsi le plan de mon prochain livre, pour
lequel j'avais besoin de ces deux volumes.

--Et peut-on en savoir le sujet? lui demandai-je.

--Non, monsieur, je connais trop la vie littraire pour raconter un
sujet  qui que ce soit avant d'avoir publi l'ouvrage.

                   *       *       *       *       *

Ce discours, pris et repris  travers les cent embarras de ces troits
passages, nous avait conduits jusqu'au paquet de maisons qui avoisinent
Sainte-Plagie, et je pus lire sur une plaque le nom de la rue de la
Clef. Je ne suis pas retourn dans ce quartier depuis bien des annes.
J'ignore s'il foisonne, comme alors, en pensions bourgeoises d'aspect
sinistre, et en boutiques d'Auvergnats remplies de ces dtritus informes
dont les enfants du Cantal savent encore tirer des gros sous. La
prsence dans cette rue d'une population de revendeurs avait dcid un
de leurs compatriotes  installer l'htel meubl devant lequel
Legrimaudet m'arrta. Il portait sur sa faade l'inscription suivante:
Htel de l'cu et de Saint-Flour runis, et le dbit de vins qui
occupait la moiti du rez-de-chausse talait cette autre enseigne,
dpourvue de sens pour tout autre que pour un compatriote de
Vercingtorix et de Pascal: Vins de Coran et de Chanturgue. De l'autre
ct, une boutique de blanchisserie dployait les fracheurs douteuses
d'un pauvre linge bleutre, et l'entre bait, garnie d'une porte 
claire-voie peinte en vert. Un escalier humide se dessinait au bout d'un
couloir, et,  en juger par la faade jaune, qui suintait la salet, par
les fentres sans volets, par le tassement de toute la btisse comme
affaisse sur elle-mme, les chambres de ce coupe-gorge devaient tre
des tanires  forats. Que c'tait bien la demeure naturelle d'un
Legrimaudet, le taudis fatal de ce galrien du livre diffamateur! Il se
taisait depuis l'angle de sa rue et ne paraissait pas se rappeler ma
prsence. Je l'avais vu,  peine arriv devant cette maison borgne,
fouiller soigneusement dans les poches de son habit et en tirer quelque
chose que je reconnus tre un gteau envelopp dans du papier. Il prit
ce gteau entre ses mains, et, avec un sourire que je n'aurais jamais
attendu de cette bouche venimeuse, il s'approcha d'un enfant, de six ans
peut-tre, qui jouait devant la blanchisserie,--ah! le chtif garonnet,
tout plot, tout maigriot, et qui serrait le coeur  le voir sautiller
comme un insecte malade! Il boitait et, pour courir, manoeuvrait une
mince bquille assez adroitement:

--Bonjour, Henri, disait Legrimaudet; comment a va-t-il aujourd'hui?
Je t'ai apport un bon gteau.

L'enfant regarda le vieil crivain avec un air de cruelle rpugnance. Il
prit le gteau et le flaira. Les doigts maladroits du bonhomme avaient
laiss leur trace sur le sucre glac.

--Il est presque aussi sale que toi, dit-il, et il recommena de
courir avec ses deux compagnons de jeu, en mordant  mme la friandise,
et sans faire plus attention  Legrimaudet qui, revenant vers moi et me
montrant l'htel, me dit, d'une voix plus mordante encore et avec un
clignement d'yeux plus menaant:

--Voil o m'a men tout ce qu'on a crit pour et contre moi; je suis
_Monsieur Beaucoup de bruit pour rien_ tourment par faute d'argent;
puis, aprs un instant de calme, et me tendant la main d'un geste humble
et morose: Vous n'auriez pas une pice blanche, pour la petite
chapelle? Puis, comme je lui glissais vingt sous pris dans mon
porte-monnaie bien mal garni d'tudiant: Qu'est-ce que vous voulez que
je fasse de a? rpondit-il en enfouissant avec un inexprimable mpris
cette trop faible aumne dans la poche de son tricot, et, ce singulier
remerciement une fois lanc, il poussa la porte  claire-voie qui fit
entendre un grle tintement, et il s'enfona sans se retourner dans le
corridor aux murs dtremps.

                   *       *       *       *       *

Je suis trs certain de n'avoir pas altr dix mots de cette
conversation, que je consignai le soir mme dans mon journal de cette
poque. Ds la minute o je quittai M. Legrimaudet,--essayez donc de
nier aprs cela qu'il y ait un destin dans la physionomie des
noms!--j'eus le sentiment que je venais de voir dans sa vrit, comme je
le disais en commenant ce rcit, un personnage unique, un exemplaire
d'humanit enrage et souffrante sans comparaison possible avec aucun
autre. Oui, j'avais pu regarder dans son fond l'me d'un damn social,
toute en misre, en orgueil, en haine et en dmence, une me de
grotesque en mme temps et d'avort dfinitif. Et dans cette me de
laideur une dlicatesse survivait, cette piti pour cet enfant estropi,
et cet enfant, ingrat  son tour, mprisait ce grand mprisant. Cette
suprme, cette seule sensibilit de ce malheureux tait mconnue. Qui
sait pourtant s'il n'y avait pas l, dans cette dernire tendresse de ce
coeur gangren, la trace d'un salut possible? Un de ces sublimes
gurisseurs des consciences troubles, comme nous imaginons que serait
un vrai prtre, trouverait l sans doute matire  ne pas dsesprer de
cet homme. Cet entretien m'avait si profondment saisi, et ces questions
se rattachaient d'une manire si troite aux ides philosophiques qui
passionnaient alors ma jeunesse, que je ne pus m'empcher de raconter 
Andr Mareuil cette dcouverte d'un bon sentiment chez l'homme qui
n'avait jamais dit merci. Mon camarade se mit  rire mchamment:

--Allons donc, fit-il, tu as mal vu, ou c'est que Legrimaudet tape la
blanchisseuse d'une pice ou deux, de temps  autre. Je t'en prie, ne me
le diminue pas. Il est plus complet que tu ne peux mme l'imaginer. Je
suis tout de mme content de savoir qu'il t'a outrag, sitt ses vingt
sous demands et reus. Il ressemble  ces instruments de mtal qu'on
voit dans les foires. On met deux sous dans une petite fente, il vient
un caramel. Chez lui, c'est un affront et plus immanquable encore.

--Mettons que je suis un naf, et n'en parlons plus, rpondis-je sans
insister davantage.

Je blmais  part moi la gouaillerie de Mareuil, et cependant cette
gouaillerie m'intimidait. J'tais  l'ge o les jeunes gens rougissent
volontiers de leurs meilleurs instincts. Ils ont l'impression confuse
d'tre dupes au jeu de la vie s'ils s'abandonnent  la navet de leurs
premires croyances. Ils recherchent alors parmi leurs amis, ceux dont
le prcoce cynisme les fait le plus souffrir, et ils n'osent donner
libre cours  ces lans du coeur dont on ne reconnat le prix que plus
tard, quand ils ont cd la place  l'gosme atone et calculateur. La
loi du dveloppement de notre personne veut que nous traversions cette
crise singulire dont l'extrme acuit se marque par la fanfaronnade de
vices si familire  la vingt-deuxime anne. Je ne me sentis pas la
force de dire  Mareuil que j'tais sr, trs sr de la sincrit de son
infme parasite dans ce mouvement de piti affectueuse envers le petit
boiteux. Je n'osai pas ajouter que son devoir  lui, Andr, et t de
montrer au pauvre homme, non pas cette charit ironique et moqueuse,
mais un peu de sympathie mue. Nous cessmes de parler, en effet, de M.
Legrimaudet ce jour-l. Puis d'autres jours, et d'autres jours
encore,--en grand nombre,--passrent sans que nous pussions reprendre
cette conversation-l ou une autre. Le hasard voulut que, trs peu de
semaines aprs cette longue causerie avec le cynique habitant de la rue
de la Clef, je quittasse Paris pendant plusieurs mois. J'allai pour la
premire fois en Italie et en Grce. Quand je revins, Mareuil tait
lanc dans un tourbillon d'existence qui rendit nos relations presque
impossibles. Il avait quitt la Bibliothque, et ses premiers rves de
littrature dsintresse s'taient transforms en un dsir plus
pratique de battre monnaie tout de suite avec son rel talent d'crire.
Il avait donc accept le poste de rdacteur parlementaire dans un
journal du soir. Nous nous rencontrions maintenant, comme on se
rencontre  Paris, une fois tous les trois mois: Bonjour.--Tu vas
bien?--Il faudra prendre un rendez-vous pour dner ensemble un de ces
jours. On est de bonne foi, et pourtant on ne le prend jamais, ce
rendez-vous, si bien que l'on se trouve tre demeur des quatre et des
cinq ans dans la mme ville sans avoir pass une couple d'heures avec un
ami que l'on aime encore de tout son coeur. Quoique je n'eusse, depuis
cette fameuse aprs-midi, jamais revu M. Legrimaudet, cette figure
nigmatique m'tait demeure prsente jusqu' l'obsession, et  chacune
de ces causeries avec Andr je ne manquais gure de le questionner sur
le vieil crivain. J'tais sr d'amener sur les lvres de mon ancien
camarade son rire de jadis, rien qu' prononcer le nom de son parasite
favori, et c'tait chaque fois quelque anecdote caractristique et qui
prcisait quelque trait de l'trange personnage.

--M. Legrimaudet? Toujours aussi ingrat. Je continue  ne pas pouvoir
lui arracher un merci. L'autre semaine, je pars pour la campagne. Je
laisse l'ordre  ma bonne de le nipper des pieds  la tte: chapeau,
bottines, pantalon, jaquette, chemise. Il m'crit. Je tremble en ouvrant
sa lettre. Allait-il enfin se dmentir et me remercier de ce cadeau
inattendu? Il me chargeait d'une commission auprs d'un directeur de
journal, et sa seule allusion  mon prsent d'habits tait la
suscription de la fin de sa lettre: Tout  vous, sauf les chaussettes...
Ma bonne avait oubli de lui en donner, et il me le rappelait avec sa
svrit habituelle.

Ou encore:

--M. Legrimaudet? Toujours aussi goguenard. A mon retour d'Angleterre,
il vient me voir. Vous n'avez pas une pice blanche pour la petite
chapelle? Tu connais la formule. Je donne la pice blanche. Monsieur,
rpond-il en l'empochant, vous tes revenu d'Angleterre beaucoup mieux
lev. Les voyages vous profitent. Adieu.

Ou encore:

--M. Legrimaudet? Toujours aussi prodigieux d'orgueil chimrique. Il a
touch, voici huit jours, un peu d'argent d'un mauvais pamphlet sur les
maladies des libres penseurs. Quel sujet pour lui!--Sais-tu ce qu'il a
fait de cet argent? Ce malheureux, ce grabataire, cet affam s'est
achet une bague d'vque,--tu as bien entendu, une bague d'vque avec
une amthyste norme. Il la porte  la main, cette main que tu te
rappelles! Monsieur, m'a-t-il dit, je les suis toutes depuis des
annes. Il y en a vingt-trois chez les brocanteurs de mon quartier.
C'est la plus belle... Hein! le sminaire, c'est comme l'Universit,
crois-tu qu'on les chasse jamais de son sang?...

Ou encore:

--M. Legrimaudet? Toujours aussi famlique et des mots de pauvre!--Des
phrases o il passe des sensualits de mendiant qui ne s'est pas assis 
un bon repas depuis sa jeunesse: L't a t bon, m'a-t-il dit. A
cause du cholra, les fruits taient pour rien. Je m'en suis rgal. Ils
valaient de la viande.

Ou encore:

--M. Legrimaudet? Il s'mancipe. Ce vertueux justicier de l'obscne
Diderot tourne  l'grillard. Il m'a parl de ses amours  propos d'une
capeline en laine bleue que lui a tricote une voisine charitable. Le
sexe aime les gens clbres, m'a-t-il dit d'un air fat, et dans son
style... Ainsi, monsieur, quand j'tais jeune, avec trois sous de caf,
je ne rencontrais pas de cruelles. M. Paul de Kock m'a peint sans me
connatre dans son _Gustave_. Puis il m'a tir de sa poche un article
de journal o l'on rapportait ce que coterait en hommes la prochaine
guerre. Je m'en rjouis, a-t-il conclu d'un air sclrat, a me fera
plus de femmes. Et de nouveau, la petite pice pour la petite chapelle,
et de nouveau un affront... Je te le rpte, il est absolu.

                   *       *       *       *       *

J'en tais l de mes renseignements sur l'individu, quand je me trouvai,
six ans aprs le jour o j'avais fait connaissance avec lui, assis avec
Andr Mareuil  une table de souper, le 31 dcembre 1880. Me rappelai-je
la date  cause de l'anecdote, ou l'anecdote  cause de la date? Je ne
sais pas. J'tais moi-mme entr dans la presse, et j'crivais des
feuilletons de thtre dans un journal aujourd'hui disparu. Andr
Mareuil, qui, de rdacteur parlementaire, tait devenu chroniqueur, puis
critique, tenait le mme emploi dans une feuille  la mode. Nous nous
tions accrochs de nouveau, comme on dit, et nous fraternisions de
notre mieux dans l'entr'acte des vaudevilles  couplets grivois et des
drames  scnes retentissantes. Nous avions donc fait la partie de
souper cette nuit-l, d'aprs l'ironique coutume qui transforme en une
occasion d'orgie ces diverses ftes de la fin d'anne. Mais notre orgie
 nous devait tre surtout une causerie, les coudes sur la nappe, dans
un coin de restaurant, avec une demi-douzaine de natives et un perdreau
froid,--une longue et gaie causerie, comme dans l'ancien temps. Nous en
tions au milieu de ce frugal repas, passablement gays par les alles
et venues des autres convives qui dbarquaient dans ce restaurant de
nuit. Nous nous amusions  les observer du coin de l'oeil, et lui, le
moqueur incorrigible, les caricaturait d'un mot. Tout d'un coup, il se
frappe la tte comme un homme qui s'aperoit d'une distraction
impardonnable. Il demande son pardessus au garon, en tire son
portefeuille, et de ce portefeuille extrait une lettre, tout en disant:

--Et moi qui oubliais de te parler de Lui!

--Je parie que je devine, lui dis-je, rien qu'au son de ta voix. Il
s'agit du sieur Legrimaudet?

--C'est toi qui l'as nomm, reprit-il en bouffonnant. H bien! je te
fais toutes mes excuses. Tu avais raison. La perfection n'est pas de ce
monde. Le drle m'a dit merci, ce matin! Entends-tu? Merci,--il pela
le mot: m, e, r: mer, c, i: ci, merci!--pour la premire et la dernire
fois! Mais d'abord, lis cette lettre,--et il me tendit un morceau de
papier,--de ce papier dit colier, en style de collge, sur lequel se
dveloppait, crite en caractres normes, presque enfantins, l'ptre
suivante:


_Paris, 23 dcembre._

Jeune, beau et fortun chroniqueur,

J'ai su par un avocat que vous tiez revenu de province. Je vous
croyais encore parti, quand le jeune avocat Barr-Desminires, un de mes
Mcnes, m'a dit vous avoir t prsent cette semaine. Vous lui avez
plu. Vous a-t-il plu? Vous avez le mme got pour la toilette.

Salut  vos succs incroyables! J'irai vous voir demain, veille de
Nol. Serez-vous aussi invisible que vos confrres en journalisme? Jeune
et inconnu, j'ai fait ma visite d'admiration  Chateaubriand, Lamartine,
Lacordaire, Berryer, Paul de Kock, Montalembert. J'ai t reu
immdiatement et fort bien. J'aurais d voir les princes de la presse.
Ils vivaient inaccessibles et introuvables  cause de Clichy. Il parat
que le crancier continue  pouvanter ces messieurs. Ils n'ont plus
peur cependant d'tre envoys en prison sur la plainte de ceux qu'ils
ont flous, comme autrefois o une dette de deux cents francs suffisait.
Demandez plutt  votre cher ami M. d'Alta.

Le paletot d'octobre que m'a donn le modle des _serviteuses_,--j'aime
ce vieux mot,--me _mareuilise_ trs bien. Il a t aimable, cet avocat.
Il m'a remis deux magnifiques paires de chaussures. Je les ai places
sur une forme que m'a faite,  la mesure de mon pied, un cordonnier de
la rue. Saint Crpin protge le triomphateur de l'impie Diderot. Si
elles avaient des ailes, je les appellerais les chaussures de Mercure.
Je les prendrai demain pour aller vous demander mon cadeau de jour de
l'an.

La pice blanche d'habitude ne me suffira pas. Je compte sur un louis
qui sera sans doute ma dernire demande. Il est question pour moi au
ministre d'une pension qui me distinguerait de la cohue des inconnus 
qui l'on donne cent francs. Ce louis m'est trs ncessaire, et tout de
suite. Je vous dirai le pourquoi.

Encore salut. tes-vous toujours aussi morose, vous qui avez tous les
trsors de la vie? Le talent est gai. Regardez-moi.

JEAN LEGRIMAUDET.


--En effet, c'est un document, dis-je en rendant la lettre  Mareuil;
et quel tait le pourquoi du louis?

--C'est ici que tu vas triompher, repartit Mareuil avec un geste de
dcouragement. Te rappelles-tu m'avoir parl d'un petit garon boiteux
auquel M. Legrimaudet donnait des gteaux? Tu prtendais que ce
misrable avait dans le coeur un coin de piti pour cet infirme...

--Et tu te moquais de moi, fis-je en riant.

--J'avais tort, reprit Andr d'un ton dcourag, j'avais grand tort.
Je voyais Legrimaudet plus grand que nature. C'tait du romantisme,
comme dit notre ami Zola. La vie est plus mdiocre. Le pourquoi du
louis, c'tait ce petit garon boiteux. Ce matin, vers les dix heures,
je vois arriver M. Legrimaudet, et il me raconte, aprs m'avoir dbit
ses impertinences ordinaires, que cet enfant est malade, trs malade. Il
ajoute qu'il voudrait, lui, Legrimaudet, faire la surprise de belles
trennes  ce pauvre petit. Il m'explique comment il s'intresse  ce
jeune Henri. La mre, une blanchisseuse tablie au rez-de-chausse, lui
soigne son linge pour rien depuis des annes. L'enfant est trs
intelligent, et si vif! C'est si triste de le voir couch dans son lit,
blanc comme ses draps, avec des yeux qui vont mourir. Enfin, je ne
reconnaissais plus mon Legrimaudet dans cet attendrissement subit. Une
ide diabolique me vient. Il faut te dire que j'ai jou hier au cercle.
C'tait Casal qui tenait la banque, et une guigne! Bref, j'ai gagn  la
ponte une cinquantaine de louis. Mon homme me paraissait sincre.
C'tait le cas ou jamais de sonder la profondeur de son ingratitude. Je
prends dans mon portefeuille un billet de cent francs et je le lui mets
dans la main en lui disant: Voyons, messire Legrimaudet, faisons-le 
nous deux, ce cadeau  votre petit malade. Voil votre louis et quatre
de plus. Achetez-lui un jouet comme il n'en a jamais rv... Tu ne peux
pas imaginer la mine de l'animal pendant que je lui tenais ce discours.
C'tait dans ses yeux, sur sa bouche, dans toutes les rides crasseuses
de l'affreux parchemin qui lui sert de visage, une lutte tonnante entre
le saisissement de plaisir que lui causait mon offre, d'une part, et, de
l'autre, la haine froce que je lui inspire depuis des annes...

--Soyons franc, l'interrompis-je, tu la mrites. Avoue qu'il y a
quelque chose de presque atroce dans l'ironie de ta charit pour lui.

--Oui, belle me, continua Mareuil; enfin, spectacle inou,
invraisemblable, incroyable, j'ai vu de mes yeux la reconnaissance
l'emporter sur cette haine dans ce coeur que je croyais plus fort! Oh!
Ce fut court et simple! Ses prunelles exprimrent une espce d'effort
indicible. Son visage grimaa. Sa bouche dente s'ouvrit, et j'en
entendis sortir un merci, qui lui corchait la gorge, en mme temps
qu'il me prenait la main... Je te le rpte, une seconde! Et il partit
en disant: Je vais de ce pas chez le marchand.

--C'est toi que j'aurais voulu voir pendant ce temps-l, repris-je en
riant  mon tour. J'tais  la fois touch de ce que mon ami me
racontait et un peu irrit contre lui qui affectait, mme devant moi, de
railler sa propre motion. Car je le sentais remu, lui aussi, par cette
aventure. Mais il n'en et pas convenu pour un empire.

--Moi, fit-il, je devais avoir la figure du baron dans _On ne badine
pas_, quand Blasius lui annonce que Perdican s'amuse  jouer aux
ricochets avec les filles du village... Allons nous enfermer dans notre
cabinet pour penser  ces choses... Mons. Legrimaudet n'eut pas plutt
pass le seuil de ma porte que je me trouvai stupide d'avoir cru  cette
fantastique histoire... Cet enfant malade, ce louis demand pour ce
jouet du premier de l'an, cette blanchisseuse philanthrope...--Mareuil,
mon ami, me dis-je, vous n'tes qu'un niais.--Sur quoi je passe mon
pardessus, je coiffe mon chapeau, et me voici dans la rue  la poursuite
de M. Legrimaudet. J'allais bien voir s'il m'avait menti en prtendant
aller de ce pas chez le marchand. Je n'eus pas de peine  l'apercevoir
qui tranait sa patte  l'extrmit de ma rue. Il tourne  gauche. Je
tourne  gauche. Il descend le boulevard Haussmann. Je le descends
derrire lui. Un quart d'heure plus tard, je voyais mon homme entrer
dans un magasin de jouets de la rue de Rivoli... Positivement, il y
entrait. J'eus l un moment de pure joie  contempler la tte effare du
commis en prsence de ce haillonneux qui demandait un objet de cinq
louis. Le commis va parler au patron, qui vient lui-mme parler 
Legrimaudet, puis qui retourne en causer avec sa femme. Je me prpare 
entrer  mon tour afin de justifier le pauvre diable, si on l'accuse
d'avoir vol le billet bleu qu'il tient  la main et que le commis, le
patron et la patronne regardent l'un aprs l'autre  contre-jour avec la
plus insultante dfiance. A la fin, on se dcide  lui montrer des
botes de soldats de plomb,--tu sais, de ces botes comme nous en avons
tous rv, avec canons qui se tirent, cavaliers qui se sparent de leurs
chevaux, voitures qui s'ouvrent, tentes qui se dmontent? Il choisit, on
lui empaquette sa bote, et il sort, ce fardeau sous le bras, aprs
avoir laiss son billet, tout son billet, et le marchand ne lui a pas
rendu un sou de monnaie. Ce qui prouve que ce sportulaire, cet affam,
ce lamentable a bien donn ses cent francs, tous ses cent francs, sans
que personne pt le vrifier, pour apporter ce cadeau absurde  ce petit
garon malade,--et cet enfant l'aura peut-tre reu, d'aprs ce que tu
m'as cont autrefois, sans lui dire merci.

--Malheureux Legrimaudet! ne pus-je m'empcher de dire.

--H bien! moi, conclut Mareuil avec une indignation comique, j'ai
envie de le consigner  ma porte maintenant... Qu'est-ce que tu veux?
Voil huit ans qu'il me trompe. J'ai cru nourrir le parfait ingrat, le
monstre littraire dans toute sa splendeur. Je le voyais en marbre, en
airain, en ce que tu voudras..., d'un seul bloc... Et puis, ce ct
petit-manteau bleu!... Non, vrai, a me le gte!




II

SA MORT


Des mois et des mois avaient pass depuis ce soir du 31 dcembre, o
nous soupions si gaiement, Andr Mareuil et moi, pour nous reposer de
notre corve de critiques dramatiques incomptents, et s'il y avait un
personnage que je fusse assur de ne plus jamais rencontrer, c'tait
bien cet trange et contradictoire Jean Legrimaudet. Voici pourquoi:
Andr, le seul homme qui pt servir de lien entre nous, s'tait mari
dans des conditions un peu dlicates, et il avait fini par quitter
presque dfinitivement Paris. Ayant pris comme matresse la jolie et
fine Christine Anroux, il en avait eu un enfant, et cette paternit
avait affol ce sceptique, au point de lui faire pouser la mre, ce qui
n'tait pas bien raisonnable. Mais, aprs tout, ce pouvait tre un joli
sentiment de gnrosit qui ne lui et nui auprs d'aucun de nous, si
Christine avait t une brave femme d'crivain, sans autre ambition que
d'aider son bohmien de mari  mieux travailler. Hlas! elle tait
prcisment le contraire. Mareuil ne l'avait pas pouse depuis trois
mois, que nous observmes, nous tous qui gotions en lui le Parisien
fringant et froufroutant, le railleur lger, le dilettante humoriste,
une trange modification dans sa manire. Il s'essayait au portrait
politique, lui, Andr, l'auteur indit de _L'Art de Rompre_ et le
conteur de ce chef-d'oeuvre immoral: _Le Jupon d'Hortense_! Ce brin de
plume, tremp autrefois dans une encre de si petite vertu, s'appliquait
 quoi?  nous dessiner les profils d'apprentis ministres, arrivs au
pouvoir par la sottise des lecteurs et en train de s'y maintenir par de
basses roueries entre les centres et l'extrme gauche! Et le malheureux
gardait son talent d'crire au cours de cette ingrate besogne, qu'il ne
pouvait pas justifier, comme son courrier parlementaire d'autrefois, par
le besoin d'argent. Il la remplaa bientt par une pire. Il quitta la
feuille du boulevard, o il chroniquait depuis des annes, pour
commencer dans un journal grave une suite d'_tudes sociales_, et, par
une bizarrerie qui me fut, pour ma part, plus inexplicable encore, il
releva, pour signer ces articles d'un radicalisme aux apparences  la
fois scientifiques et gouvernementales, un titre trs mince et peu
lgant, qu'il avait autrefois laiss tomber par antipathie pour son
pre: Mareuil des Herbiers! Je me souviens que peu de jours aprs
l'apparition de cette signature presque ridicule au bas d'une colonne de
prose plus dplorable encore de tendances,--et le joli style pourtant,
si aigu, si vif, si vraiment franais!--j'avais chez moi  djeuner mon
pauvre Claude Larcher, sur le point de partir pour notre chre Auvergne,
o il est mort. C'est mme la dernire fois que j'aie vu ce meilleur ami
de mon enfance et de ma jeunesse, qui avait t l'ami aussi d'Andr.
Nous en vnmes tout naturellement  parler des _tudes sociales_ et de
leur auteur.

--Quelle diable d'ide a-t-il eue l? dis-je  un moment. Aller
sortir le des Herbiers dont il s'est tant moqu du vivant de son pre,
de son btard, comme il l'appelait pour le renier,  la manire de
Beyle? Et cela, quand il est en train de tourner au rouge ponceau! Tu as
lu son apologie de la perscution religieuse? Il se fait rpublicain et
il ramasse sa particule le mme jour? a n'a pas de sens.

--Patience, rpondit Claude, il y a de la Christine l-dessous. Je ne
sais pas quelle cuisine cette sorcire mijote. Mais ce des Herbiers
n'est qu'un commencement...

--Le commencement de quoi? fis-je en haussant les paules.

--Mais, dit Claude, d'un secrtariat d'ambassade, d'une matrise des
requtes au conseil d'tat, d'une trsorerie gnrale, d'une
prfecture... Et comme je l'interrompais par des: oh! oh! il
continua, en proie  l'irritation nerveuse qui le prenait dans ces
derniers temps au moindre prtexte. Et pourquoi pas? Je te trouve
tonnant encore! Avec cela qu'il ne ferait pas honneur  toutes ces
places. N'a-t-il pas dans son petit doigt plus de talent que tous les
titulaires runis de ces belles fonctions qui t'en imposent toujours, ma
parole d'honneur?...

--Va pour le talent, repris-je, afin de lui couper sa tirade.
J'apprhendais le morceau sur la supriorit de l'homme de lettres, que
je connais trop. Je le dbite aussi de temps  autre devant la
scandaleuse sottise de certaines fortunes, et  quoi bon? Mais la
tenue?...

--La tenue! La tenue! Et la surveillance de Christine? Tu la comptes
pour rien?--Andr!... Elle a une manire de prononcer ces deux
syllabes... C'est d'un froid, d'un froid  geler le mercure du
thermomtre qu'il a dans son cabinet de travail maintenant... Elle ne
veut pas qu'il se congestionne. Et elle vient vrifier le degr,--et,
par la mme occasion, avec quel ami Andr s'attarde. Croirais-tu qu'elle
l'a brouill avec moi en lui racontant que je lui avais fait la cour?
Elle s'est dfie. Comme elle a eu tort! Je l'adorais, moi, leur
idylle... Lorsqu'on apportait Bb, comme elle dit, et qu'elle lui
faisait faire risette  Papa, me vois-tu, moi, entre eux, quand je me
souvenais des soupers avec elle, Gladys et Casal, d'une part, et de nos
dvotions, avec Andr,  l'autel de la Vnus commode? Non. C'tait 
payer ma place. Mais voil, je vais tout droit lui citer un mot de ce
Casal justement l'autre jour, qui m'a tant fait rire. J'avais djeun
chez lui, avec lord Herbert Bohun, et nous tions au fumoir, o Casal me
montrait des photographies de leur dernier voyage dans les Montagnes
Rocheuses. Il se trompe d'album et en ouvre un o je reconnais plusieurs
de ses anciennes matresses... a, dit-il en tournant rapidement les
feuillets, c'est une collection de portraits de femmes dont la plupart
se dtestent.

--Le fait est qu'aller citer ce propos chez Madame Mareuil!

--Ma foi, dit Claude ingnument, je l'avais oubli. Elle a si peu
l'air d'tre la mme femme que j'en arrive  ne plus la reconnatre.
Toujours est-il qu'elle riposta et me parla avec aigreur de mon dernier
recueil de nouvelles. Vous ne pourrez donc jamais crire une page o il
y ait du sentiment, disait-elle, quelque chose qui fasse du bien, qui
rafrachisse.--Je ne tiens pas l'article pruneaux, lui rpondis-je.

--Et Mareuil, l dedans?

--Des Herbiers? Un peu penaud, comme tu penses, de ces mots amers, et
depuis, il dtourne la tte quand il m'aperoit. A peine un bonjour,
bonsoir, quand nous nous heurtons nez  nez, comme il nous est arriv
l'autre jour chez notre tailleur. Enfin, pour nous deux, c'est la
brouille... C'est gal, quand Mme des Herbiers sera conseillre
d'ambassade, ou matresse des requtes, ou trsorire gnrale, ce sera
considrable, trs considrable!...

J'tais trop habitu aux exagrations de Claude pour attacher la moindre
importance  son pronostic, qui se trouva cependant vrifi,  ma grande
stupeur, je l'avoue. D'abord, je jugeais absolument impossible cette
transformation du plus fantaisiste de nos amis en un fonctionnaire
respectable. Et puis, il y avait le pass de Christine Anroux. J'avais
tort deux fois, et Claude avait raison pour Andr, et surtout pour
Christine. Ce qui fait la force des femmes, c'est qu'elles osent tout
entreprendre, persuades qu'elles sont, avec justesse, de la puissance
invincible des petits moyens et de l'universel oubli. Ce n'tait rien,
ce des Herbiers. C'tait l'abolition de tout le bagage littraire de
Mareuil, passablement compromettant, et puis c'tait aussi une petite
barrire de plus contre l'enqute rtrospective. Ah! elle le conseilla
suprieurement. Suivez les tapes: il fallait viter le ridicule de cet
ennoblissement, ou rennoblissement tardif. Comme on devait s'y
attendre, un chroniqueur du boulevard qui n'aimait pas Mareuil se moqua
de cette prtention nouvelle, et, par une sanglante et grossire
allusion au pass de la pauvre Christine, il dclara qu'Andr aurait d
signer des Herbages. Mareuil envoie ses tmoins au personnage, et il a
la bonne chance de lui camper une balle dans le ct gauche, qui faillit
dbarrasser la presse d'un des plus infmes sycophantes de la
corporation. Il profite du mouvement de sympathie souleve par cette
excution d'un confrre aussi redout que ha, pour publier son acte de
naissance  lui-mme et dmontrer, pices en mains, son droit  la
particule, et il abdique du coup le Mareuil, car l'article o il
demandait la parole pour un fait personnel, suivant la formule, se
terminait par le Des Herbiers tout court, et ce fut ainsi les jours qui
suivirent. Sur quoi sa collaboration aux journaux doctrinaires de gauche
se fonce encore. Il se prsente comme candidat ministriel dans un
dpartement de l'Ouest, d'o il est originaire. Il choue, mais le voil
pass politicien, et quand, sept petits mois aprs cette lection
manque, l'_Officiel_ enregistra la nomination de M. des Herbiers  une
des prfectures du centre, il ne se trouva personne pour s'tonner de
cette aventure, qui me valut la dernire dpche que j'aie reue de
Claude et que je copie sous sa forme ironique, en ne supprimant que
l'adresse, et en respectant la signature, o se trouve un mauvais jeu de
mots sur le titre d'un beau livre dont Claude raffolait. Ai-je eu
raison? Prie lire dernier mouvement administratif et si possible me
rconcilier avec prfte pour qui professe admiration dfinitive.
Amitis.--Frre Ivre. Qu'a d penser de cette rdaction le receveur du
bureau de Saint-Amand-Tallende (Puy-de-Dme) prs Saint-Saturnin, d'o
elle est date?--Et il eut raison aprs sa mort, ce charmant et absurde
ami, car je tiens de source autorise que M. des Herbiers est un des
prfets le mieux nots et que Mme des Herbiers a rconcili la
prfecture et l'vch. Elle a trouv sa voie et lui la sienne! Ce qui
prouve, entre parenthses, que les unions les plus draisonnables sont
quelquefois les plus sages. S'il n'avait pous la jolie petite Anroux
dans une heure de folie paradoxale, que ferait Andr, je vous prie? Des
dettes et des chroniques, les unes payant les autres, et de la mauvaise
hygine, au lieu qu'il est rajeuni, un peu engraiss, pas trop, dcor,
assez sceptique  la fois et assez disert pour prsider avec bonne grce
au grand ralliement des conservateurs  la forme rpublicaine, etc...,
qui constitue le programme de son ministre. Il n'y a qu'une chose qui
m'intrigue: aux temps de sa vie galante, Christine, qui ne savait pas
l'orthographe, se faisait crire ses lettres d'amour par une personne
extraordinaire dont elle tait affuble, une ancienne lve de
Saint-Denis, devenue secrtaire pour grandes cocottes peu duques.
L'a-t-elle garde? Et est-ce la mme qui crit les lettres  l'vque?

                   *       *       *       *       *

Si j'ai rappel ce dtour un peu trange de la destine du prfet actuel
de... (cherchez dans l'Annuaire), ce n'est pas, comme on pense bien,
pour le simple plaisir de railler doucement un ancien camarade, tomb de
la bohme dans les honneurs. Ce n'est pas non plus pour critiquer le
recrutement du personnel administratif de la troisime Rpublique.
L'vnement est l qui, dans l'espce, donne raison au choix du
ministre. Je me suis laiss aller  me souvenir, la plume  la main,
alors que je ne voulais qu'expliquer pourquoi je ne m'attendais gure 
retrouver sur ma route l'ancien parasite de mon ancien ami. Car l'entre
de Mareuil dans sa nouvelle carrire supprimait les occasions naturelles
de nous voir, et nous ne les provoqumes ni l'un ni l'autre, ce en quoi
nous fmes et sommes trs sages. Entre deux compagnons de jeunesse
devenus absolument dissemblables sous l'influence de la vie, le rappel
de l'intimit passe n'est jamais qu'un principe de souffrance. Tandis
donc qu'il reposait tranquillement sa barque dans son havre officiel, je
m'appliquais, moi,  diriger de mon mieux la mienne sur les vagues
remues de ce dangereux ocan littraire qui justifie  tout le moins
cette vieille mtaphore par son inconstance et la ncessit de l'effort
quotidien. Pour parler plus prosaquement, je continuais  crire des
volumes aprs des volumes,  subir des articles plus ou moins hostiles,
 vrifier les vieilles remarques des moralistes sur les haines
furieuses que soulve le moindre succs,  m'y rsigner ou  m'en
attrister, suivant l'humeur. Aprs tout, c'est un sort heureux, entre
les divers sorts de ce monde d'preuve, que celui d'un homme qui exerce
un mtier conforme aux gots profonds de sa premire jeunesse. Il a de
mauvaises heures, ce mtier, celles par exemple o l'on est calomni par
un confrre envers lequel on n'eut que de gracieux procds. Il en a de
bonnes, de dlicieuses mme, celles o l'on sent venir  soi quelque
chaude effusion de sympathie jeune, et c'est  une de ces bonnes
heures-l que je dois d'avoir retrouv la trace de l'nigmatique
Legrimaudet. Il s'en est fallu de bien peu qu'il ne ft trop tard; mais
il tait dit que cette figure d'un damn de lettres plutt silhouette
que dessine dans ma mmoire par nos deux entrevues et les confidences
d'Andr, s'y graverait en traits ineffaables avant de disparatre pour
toujours.

J'avais donc reu, l'anne dernire, en dcembre, une de ces lettres
d'inconnus qui caressent invinciblement l'amour-propre d'un auteur, mme
lorsque l'exprience lui a dmontr que ces sortes de missives servent
de prologue habituel  d'autres lettres moins dsintresses. Celle-l,
signe du nom de Juste Dolomieu, me demandait simplement de vouloir bien
lire un assez copieux manuscrit qui s'appelait de ce titre un peu
juvnile: _La Mort du Sicle_. J'ouvris ce cahier avec dfiance, et je
le fermai avec une curiosit presque mue. C'tait un roman o l'auteur
avait essay d'incarner, dans trois ou quatre personnages, les tendances
contradictoires de notre ge: le socialisme et le dilettantisme,
l'esprit cosmopolite et celui d'analyse, le dcouragement pessimiste et
le rveil de la mysticit. Cette simple indication me dispenserait
d'ajouter qu'un tel ouvrage manquait des qualits indispensables, malgr
tout,  cet art du roman qui ne saurait se rduire  la dissertation
pure. Mais si le drame tait absent de cette oeuvre incohrente, et
absente la couleur de la vie, l'loquence y abondait, ainsi que la
passion intellectuelle et que la pense. Le jeune homme qui avait
compos ces pages ne deviendrait sans doute pas un romancier. A coup
sr, il serait un crivain. Je n'en doutai plus lorsque je vis ce garon
lui-mme qui saisit aussitt ma sympathie par une des plus captivantes
physionomies de grand artiste jeune que j'eusse rencontres. Mince et
presque frle, cet enfant de vingt-trois ans peut-tre avait une manire
de pencher la tte en avant qui attestait les longues sances  la table
de travail, comme ses joues plies attestaient la nourriture
insuffisante, et ses vtements propres, mais rps jusqu' la corde, une
pauvret soigneuse. Ses dents blanches, que dcouvrait son sourire naf,
et le bel clat de ses yeux bleus annonaient en revanche un fond
inattaqu de sve vitale. Ses cheveux longs taient d'une finesse
presque fminine et les modestes manches de son tricot de laine
laissaient passer des mains jolies et bien tenues. Quand il parlait, son
front clatait d'ides, et sa voix, un peu basse, plaisait par un charme
analogue  celui de son regard et de son criture dont j'avais tant aim
l'lgance nerveuse. Enfin, pour employer un terme devenu banal par
l'abus, mais qui exprime seul une indfinissable nuance, si jamais
visage mrita l'adjectif d'_intressant_, c'tait celui-l, et ce
premier entretien me prouva bien vite qu'une me d'lite se cachait
derrire ces apparences de dlicatesse. Aprs avoir discut avec moi,
sans prsomption et sans flatterie, les critiques formules dans la
lettre que je lui avais adresse sur son roman, il conclut avec une
grce de modestie fire qui me ravit.--Elle me changeait du ton habituel
 messieurs les nouveaux venus d'aujourd'hui, et puis j'avais eu, trs
peu de temps auparavant, une si douloureuse impression de ce que la
frocit de l'ambition prcoce peut produire de ravage dans un coeur de
vingt-cinq ans, au cours d'un rcent voyage que j'ai racont
dj.--(Voir _Un Saint_.)--De rencontrer un vrai jeune homme de lettres
me faisait tant de bien!--Il disait donc:

--D'ailleurs ce n'est l qu'un livre d'tude. C'est mon second, et je
ne compte imprimer que le huitime ou le neuvime, si j'en suis content
ou moins mcontent. Ai-je raison?...

--Mon Dieu! rpliquai-je, il est assez malais de donner un conseil
prcis  ce sujet. Certains gnies se sont forms au contact du public,
ainsi Hugo et Balzac. D'autres s'y sont dforms tout de suite. Et puis
il y a une premire condition qui semble tout  fait secondaire en
pareille matire, et cependant elle domine et a domin de tout temps une
destine d'homme de lettres. Vous entendez bien que je veux parler de
l'argent. Laissez-moi vous poser une question un peu indiscrte. Quel
mtier avez-vous  ct de votre travail d'crivain?

Le costume de Juste Dolomieu trahissait, comme je l'ai dit, une pauvret
dcente qui justifiait ma demande, aussi ne fus-je pas mdiocrement
tonn de sa rponse:

--Mais aucun. Ma vie est assure pour cinq annes.

--Je comprends, fis-je, votre famille consent  vous servir une
pension pour ce temps-l.

--Hlas! reprit-il avec une expression de grande tristesse, je n'ai
plus de famille. J'ai perdu mon pre il y a trois ans et ma mre l'an
pass...

--Pardonnez-moi, repris-je, d'avoir touch  ces souvenirs. Mais,
insistai-je, c'tait la traduction la plus naturelle de votre phrase
sur vos cinq annes assures...

--Oh! dit-il, ce n'est pas cinq annes, c'est toute ma vie que
j'aurais devant moi, si mon pauvre pre tait l!... Nous ne sommes pas
de Paris, monsieur, vous avez d vous en apercevoir tout de suite. Il
avait bien des mouvements un peu gauches qui pouvaient passer pour du
provincialisme, mais ils s'expliquaient aussi par la timidit de la
jeunesse. J'ai fait mes tudes, continua-t-il, au lyce d'Amiens. Mon
pre tait notaire  Beaucamps-le-Vieux, une bourgade toute voisine
d'Aumale et de Trport. Comment l'ide m'est-elle venue d'tre homme de
lettres? Je ne pourrais pas vous le dire. Je sais seulement que je l'ai
toujours eue depuis ma onzime ou douzime anne. Monsieur, mon pre
tait si bon, si intelligent. Il ne s'opposait pas  ma vocation. Il
voulait que je vcusse  la campagne, chez nous, voil tout. Il avait
beaucoup d'instruction, beaucoup de culture. Il avait rflchi beaucoup,
et il ne croyait qu' la littrature locale. J'avais projet, d'aprs
ses conseils, une suite de romans o j'aurais appliqu  l'histoire de
ma province le procd que M. Zola a employ pour son tableau des
diverses classes sociales: suivre une famille Gallo-Romaine  travers
les ges. J'avais devant moi des milieux si nouveaux  peindre, je veux
dire si renouvels, car la Science nous permet aujourd'hui de
reconstruire le moyen-ge, le seizime sicle et le dix-septime, pour
ne citer que trois poques, comme nos ans ne le pouvaient pas. Et
quelle ampleur que celle de ce cadre qui permettait un livre sur les
croisades, un sur la guerre de cent ans, un sur l'invasion de l'Italie,
puis sur les guerres de la Rvolution, celles de l'Empire! Enfin,
c'tait un travail qui et reprsent la formation, couches par couches,
de l'Ame du nord de la France... Ne me croyez pas orgueilleux si je vous
parle ainsi. En vous exposant ce projet qui me fut suggr par mon pre,
je voulais vous montrer quel conseiller j'ai perdu en le perdant... Ce
fut une tragdie bien simple, mais navrante. La fuite d'un banquier
d'Aumale et le dsastre financier qui en rsulta pour tout le pays
forcrent mon pauvre pre  vendre son tude prcipitamment. Il serait
trop long de vous expliquer comment il avait engag sa signature par
excs de bont. Enfin, nous tions ruins. Il en mourut de chagrin, et
ma mre le suivit bientt. Il ne fallait plus songer aux longs loisirs
que supposait l'excution du vaste plan caress dans nos causeries
d'autrefois. D'autre part, le sjour de Beaucamps m'tait devenu trop
pnible. Je ralisai les dbris de ce qui avait t une petite fortune
de campagne et je me rsolus  venir ici. J'avais devant mes yeux
l'exemple du d'Arthez de Balzac, l'exemple de Balzac lui-mme. Je me
suis donn ces cinq ans pour apprendre mon mtier de romancier et
produire un ouvrage qui me permette de vivre de ma plume en m'ouvrant
l'entre des feuilletons des journaux. Mon calcul est simple: il faut
bien qu'ils s'alimentent, ces feuilletons, et il est impossible que les
directeurs ne prfrent pas des romans travaills aux romans qu'ils
publient et qui sont si peu soigns. D'autre part, si j'ai vraiment
quelque chose l, je ferai mon oeuvre  travers cette besogne, comme nos
matres.

Ce petit discours avait t dbit sur un ton  la fois nergique et
tranquille qui me plut beaucoup. Le projet qu'il m'avait trac d'une
suite de romans sur l'histoire de sa province aurait pu donner prtexte
au dploiement d'une prtention extravagante. Un charme de navet s'en
dgageait au contraire. L'image de ce pre intress jusqu' la passion
par l'avenir littraire de son fils et songeant  diriger sa vocation
sans la contrarier, me touchait profondment. Le culte dont le fils
entourait cette chre mmoire ne me remuait pas moins. Enfin, je
trouvais une raison d'estimer le caractre de ce jeune homme aussi haut
que je faisais dj son prcoce talent d'crire dans l'acceptation
courageuse du mtier. Mais ce courage s'accompagnait-il d'une
connaissance exacte des difficults contre lesquelles il allait se
heurter? Et je lui demandai, aprs l'avoir compliment sur la sagesse de
ce projet:

--Me permettez-vous, maintenant, comme  votre an, de pousser
l'indiscrtion plus loin encore? Vous venez d'arriver  Paris, me
dites-vous?

--J'y suis depuis cinq mois, rpondit-il.

--H bien! en ces cinq mois, combien avez-vous dj dpens d'argent?

--Cinq cents francs, fit-il simplement.

--Cinq cents francs pour cinq mois? m'criai-je, mais c'est
impossible.

--C'est bien vrai, cependant, reprit-il avec un sourire o il y avait
presque une enfantine gaiet. Je paie ma chambre quinze francs par mois
et trois francs de service. Je mange  la portion dans une petite
crmerie frquente par des ouvriers et o mon dner ne me cote pas
vingt sous. Je prends le repas du matin chez moi avec un peu de
charcuterie, du pain, du fromage, et une tasse de caf que je me prpare
moi-mme, je n'en ai pas pour quinze sous. J'ai du linge et des habits
pour plusieurs annes. Le soir, je travaille  la bibliothque
Sainte-Genevive et je me lve avec le jour. J'conomise ainsi la
lumire. Contre le froid, j'ai une petite chaufferette comme les bonnes
femmes de chez moi. Or mon budget est tabli sur le pied de cent vingt
francs par mois. Mille cinq cents francs par an pour ces cinq ans... Je
suis donc en avance de ce moment de plus de cent francs.

--Mais si par hasard une des valeurs qui composent votre petite rserve
diminuait? Si on vous les volait? Dans quelle socit les avez-vous
dposes?

--Dans aucune, dit-il avec un air avis. J'avais l'exemple de mon
pauvre pre. Je me suis fait fabriquer par le charron de Beaucamps,
avant de partir, une ceinture de cuir comme en portaient autrefois les
voyageurs, garnie de petites poches tout autour. J'y ai serr mon
argent, et je la garde  mme la peau, sous mes vtements.

--Et vous avez pu dnicher cette chambre  quinze francs, rue
Princesse, si prs du faubourg Saint-Germain? C'tait l'adresse qu'il
m'avait mise sur la feuille de garde de son manuscrit. Cette rue
dbouche paralllement  la rue Bonaparte dans le paquet de vieilles
maisons ramass entre Saint-Sulpice et Saint-Germain-des-Prs. Je me
trouvais la connatre, y ayant eu autrefois mon relieur. Si troite
qu'elle soit et peu digne de son nom aristocratique, je ne la voyais pas
dans mon souvenir assez misrable pour fournir des logements de cette
exigut de prix. Juste Dolomieu eut de nouveau son joli sourire de
triomphe.

--Ah! s'cria-t-il, a n'a pas t facile. Je voulais me loger dans
le quartier Latin pour tre plus prs des deux bibliothques, celle de
la Sorbonne et celle de Sainte-Genevive. Je n'ai rien trouv. Les
logements meubls y sont devenus inabordables depuis que l'institution
des bourses de licence a encore multipli le nombre des tudiants qui
peuvent payer leur chambre des quarante, des cinquante francs sans
presque s'en apercevoir. Pour trente francs, vous n'avez qu'une
soupente, au lieu que ma thbade de la rue Princesse est relativement
spacieuse, quoique juche un peu haut. Mais j'ai une chappe de vue sur
la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prs, et chaque soir je peux me
rpter les vers de Baudelaire:

    _Et, voisin des clochers, couter en rvant
    Leurs hymnes solennels emports par le vent._

Il m'a dj port bonheur, ce petit logis, car j'y ai compos tout le
roman que vous avez lu. Trois cents pages en cinq mois. C'est quelque
chose. Et puis, ces htels de troisime ordre,  Paris, sont pleins de
mystres, et maintenant que j'ai achev la besogne que je m'tais fixe
pour cette fin d'anne, je vais me mettre en observation. A tout instant
je heurte dans l'escalier des femmes lgantes qui sont venues  quelque
rendez-vous. Et puis, j'ai pour voisin un vieux monsieur qui
m'intrigue!... Imaginez-vous un personnage de Dickens, tout petit, tout
blanc, et toujours en habit. Il avait commenc de causer avec moi, mais
depuis qu'il sait que je m'occupe de littrature, il m'vite. Il a sans
doute peur que je ne le mette dans quelque livre, le pauvre bonhomme! Je
n'ai pas besoin de vous dire que j'aurais soin, si je l'utilisais, de le
dmarquer au point de le rendre mconnaissable. Oui, le pauvre homme!
Ah! qu'il est pauvre! Mais il a d se trouver autrefois dans une
meilleure position, et appartenir  une famille mieux qu'aise. Il
possde des bijoux qui ne peuvent tre arrivs  quelqu'un comme lui que
par hritage. Ainsi, pas plus tard que l'autre semaine, j'entends des
voix qui disputaient sur notre carr. J'ouvre ma porte et je le
reconnais qui pressait le garon de lui rendre un petit objet. C'tait
une bague d'vque en or, avec une norme amthyste. Ce garon l'avait
prise au vieillard, et il lui disait: Et vous, rendez-moi les dix
francs que vous me devez depuis un mois, ou je la porte au
mont-de-pit, et le vieux rpondait:--Rendez la bague. Vous savez
bien que je n'ai pas touch l'argent que j'attendais. C'est pour dans
huit jours, rendez la bague.--Mes dix francs, ou plus de bague,
reprenait l'autre, avec une mauvaise figure d'Hercule roux. Si vous
aviez vu le dsespoir de M. Jean,--c'est le nom de mon voisin,--l'espce
de rage dsole qui crispait sa misrable face, vous auriez fait comme
j'ai fait...

--Vous avez donn les dix francs au garon et vous avez remis la bague
au pauvre diable.

--Naturellement, dit-il.

--Et M. Jean vous a immdiatement insult avec cet accent... Et je
contrefis de mon mieux l'inimitable voix du sire Legrimaudet que je
venais de deviner  ces trois signes encore plus inimitables que cette
voix: son ternel habit, l'_incognito_ de son prnom et cette bague
d'vque, achete sur ses conomies de meurt-de-faim par un dernier
ressouvenir du sminaire.

--Vous le connaissez donc? rpondit Jules Dolomieu. En effet, comme
je lui disais: Vous me rendrez cela, mon voisin, quand vous
pourrez.--Monsieur, a-t-il repris, dans une maison comme celle-ci il
n'est pas difficile de gagner de l'argent quand on est jeune. Ce garon
en a beaucoup. Vous aussi, sans doute. Ces dames ne sont pas gtes...
Je n'ai compris qu'aprs son dpart qu'il me souponnait de recevoir de
l'argent d'une de ces femmes lgantes qui viennent souvent.

--C'est lui! m'criai-je. C'est bien lui!... Je reconnais la manire
du Matre. De petits yeux vairons, n'est-ce pas? Une bouche
affreuse,--et amre? Une jambe qui trane en marchant, avec un norme
oignon au pied gauche?... Des cheveux d'un gris vert comme ceux des
portraits anciens? Et voyant que Juste rpondait par un geste
affirmatif  chacune de mes questions. Il n'y a pas de doute, fis-je,
c'est M. Jean Legrimaudet. Quand j'eus prononc avec une emphase
intentionnelle ce nom clbre dans les fastes de la littrature
diffamatoire, je pus lire sur le visage transparent de mon jeune
visiteur un dgot indign que n'effaa pas mme l'anecdote du jouet de
cent francs donn au petit garon malade. Cette indignation, je la lui
enviai. Moi aussi je l'avais prouve autrefois  ma premire rencontre
avec le bas pamphltaire. Dieu! Qu'elle tait loin de moi! C'est
toujours cette vrit si loquemment, si mlancoliquement formule par
le philosophe antique: nous mourons humilis par la vie. Elle ne nous
laisse aucun des nobles sentiments qui seuls la rendaient
supportable.--Pourquoi la vivre, alors?--Vingt annes d'existence
parisienne ne permettent plus gure  un homme de lettres qui les a
subies qu'un seul tonnement: celui de ne pas rencontrer les pires
rancunes de la haine jalouse chez nos compagnons de jeunesse demeurs un
peu en arrire, chez nos obligs la calomnie, chez nos cadets la fureur
de la prcoce envie, et chez nos matres les plus chers souvent cette
mme envie quand les hasards de la vogue nous mettent en concurrence
avec eux. Ah! Cette affreuse passion d'envie, cette maladie commune 
tous, mais qui semble propre  la gent artiste, tant elle rencontre un
terrain appropri dans ces coeurs amoureux de gloire, comment garder en
soi la force de s'indigner contre elle, aprs avoir tant constat
qu'elle ne se connat pas elle-mme? C'est la pire des tristesses,
celle-l. Il est rare que l'envieux s'avoue son horrible vice. Le plus
souvent il cherche  l'antipathie furieuse qu'il prouve pour l'objet de
sa funeste passion des motifs honorables. Il n'a pas de peine 
dcouvrir les communes faiblesses humaines chez celui qu'il envie. Il
les enfle de toute la rage qui le tourmente. Il ne voit plus qu'elles et
il en arrive  prendre sa sincrit de haine pour une conviction, sa
brutalit pour une franchise, et ses calomnies pour un devoir. Je ne
suis pas sr qu'un Legrimaudet ne s'imagine pas faire oeuvre d'honnte
homme en insultant avec cette cret de bile tant d'crivains illustres.
J'essayai vainement d'expliquer ces raisons de mon indulgence  mon
intransigeant interlocuteur. Il avait l'ge des belles rvoltes, et moi,
je l'avais pass. Quand il m'eut quitt, je me souvins que je ne pus
reprendre le travail interrompu de la matine. J'admirais une fois de
plus les tranges rencontres du hasard et l'intensit des antithses
auxquels il semble se complaire. En runissant ainsi Juste Dolomieu et
Jean Legrimaudet sur un mme palier d'htel borgne, ne semblait-il pas
avoir voulu symboliser  mon regard les deux ples extrmes de la vie
littraire, l'artiste  l'aurore du talent et de la vie, d'une part, et,
de l'autre, le vaincu de la plume  sa dernire tape dans la sinistre
droute de toutes ses esprances? L'un et l'autre m'avaient expos une
mme misre de budget, un mme effort de lutte contre la destine, une
mme rsolution de ne pas se rendre. Le jeune homme si fier
d'aujourd'hui finirait-il comme le vieillard? Ce vieillard avait-il eu,
 vingt-deux ans, lorsqu'il dbarquait de Dijon  Paris pour crire son
_Histoire des Grands Hommes_, quelques-unes des fierts du jeune
romancier? Quel dommage, songeai-je, que Mareuil ne soit plus
Mareuil! A quelles _mditations_ nous serions-nous livrs
ensemble?--C'tait son mot favori  une poque pour se moquer de Claude
Larcher en train d'crire sa _Physiologie de l'Amour_, sous cette forme
navement renouvele de Brillat et de Balzac!--J'imaginais les sarcasmes
auxquels ce rieur d'Andr se ft abandonn, dans sa verve d'avant
l'habit brod. Puis je me demandais, avec un renouveau de curiosit, 
la suite de quelles aventures le Grand Ingrat de France avait dsert
son asile de la rue de la Clef. Pour ces grabataires aux abois qui
vivent d'une incertaine aumne, la question du gte est cruellement
importante. Un coin o ils soient connus, o ils puissent, au besoin,
obtenir un crdit de quelques jours, de quelques semaines, mais c'est le
salut, par ces mois d'hiver surtout dont nous ne souponnons pas les
meurtrires rigueurs, nous tous qui, depuis octobre jusqu' mai, avons
des bches blanches de cendre dans notre chemine et le loisir de
tisonner en suivant notre rve. Mais un Legrimaudet, c'est,  Paris, une
bte dans son bois. Il lui faut son terrier d'abord, le trou dans lequel
se tapir par les nuits glaces o la mort le guette, la hideuse mort au
coin d'un quai ou sur le banc d'un boulevard dsert. D'ailleurs une
affection vraie, la seule de ce douloureux et sinistre coeur, le
retenait dans la maison devant laquelle j'avais vu jouer sur le trottoir
le petit garon boiteux. Cet enfant tait-il mort, comme Legrimaudet
avait paru le craindre lors de sa conversation avec Andr  la veille du
jour de l'an,--de ce jour de l'an dj si lointain que nous avions ft,
mon ami et moi, avec une gaiet  jamais perdue? Toutes ces questions se
posaient devant mon esprit, ple-mle, et elles aboutirent, huit jours
environ aprs cette premire conversation avec Juste Dolomieu,  une
visite rue Princesse qui me secoue encore d'un frisson lorsque j'y
songe. Mais l'esquisse que j'ai commence de ce maudit ne serait pas
complte sans le rcit de cette nouvelle rencontre et de l'vnement qui
en rsulta.

                   *       *       *       *       *

Je la retrouvai, la petite rue, aussi troite, aussi pauvre, aussi
laborieuse que je me la rappelais, avec ses humbles boutiques et sa
population hve, ses enfants plots, ses ouvrires mal nourries, enfin
toujours aussi petite rue du vieux Paris. Je n'eus pas de peine 
dcouvrir l'htel qui avait l'honneur de loger  la fois en ce moment
deux exemplaires assez notables de l'espce gendelettre. Il tait le
seul de la rue et tout  fait conforme  ce que j'avais imagin d'aprs
les indications de Juste Dolomieu, sauf qu'il ne portait aucune autre
enseigne que le nom du propritaire crit sur une lanterne dresse
au-dessus de la porte: Maison meuble--Isidore Cordaboeuf,
propritaire. La btisse devait dater de bien loin, car elle tait
comme affaisse sur un de ses cts, et les mots: Maison meuble,
peints de nouveau en grandes lettres noires, marquaient encore cette
ligne d'affaissement. La porte,  claire-voie, et dans le style de
l'htel de Saint-Flour, tait  demi ouverte; je la poussai, et je me
trouvai dans un corridor sur le mur duquel je pus lire: Bureau au
premier. L'escalier avait t revtu d'un tapis aujourd'hui si us, si
fltri, si rapic, qu'il tait impossible de discerner sa couleur
primitive. Malgr la sordidit suspecte de cette entre, je ne
m'attendais gure au spectacle que m'offrit ce bureau o se trouvaient
en ce moment deux femmes en train de jouer au bezigue chinois entre des
chopes sur une table encore servie, quoique l'aiguille de la pendule
marqut prs de trois heures. Quatre-vingts de patrons, disait l'une
des deux femmes, la plus grosse, en abattant quatre rois, dont les
couleurs disparaissaient sous la crasse. Elle talait une poitrine digne
d'une nride de Rubens, qui ballottait  chaque mouvement dans une
sorte de robe de chambre en flanelle bleue, et tout en jouant elle
fumait une cigarette mal roule avec une bouche outrageusement passe au
rouge. Un pied de rouge s'paississait aussi sur ses joues. Le crayon
noir lui avait mang les cils, et les bandeaux plaqus de ses cheveux
noirs luisaient de pommade, tandis que ses mains qui tenaient les cartes
montraient des bagues de pacotille assez nombreuses pour recouvrir
presque toutes leurs arrire-phalanges. Sa partenaire, elle, portait une
robe de ville trs claire et trs fanfreluche et que je jugeai
redoutable  promener avec soi dans la rue d'aprs la simple inspection
des manches, soutaches jusqu' l'paule et fantastiquement
bouffantes;--et du mme got, un chapeau de feutre blanc  normes
plumes reposait sur la commode entre des bouteilles de liqueurs.
Celle-l tait blonde, avec un teint comme vid de son sang, ce teint
fan, frip, dlav, de la crature qui a travers d'innombrables ftes.
Elle fumait aussi, renvoyant la fume par ses minces narines qui se
fronaient nerveusement, et ses yeux luisaient d'un bleu si clair, si
froid et si faux! Elle fut la premire  me dvisager, de son masque
impassible o chaque trait tait marqu en une ride comme trace avec la
pointe aigu d'un couteau. L'autre eut, au contraire, pour m'accueillir,
un sourire mielleux de cette bouche rouge, et avec sa voix la plus
adoucie, elle rpondit  ma demande:--M. Dolomieu est-il chez
lui?--Le numro 47? Non, monsieur, sa clef est  son clou. Il est
sorti. Mais, si vous voulez l'attendre, il ne peut pas tarder...

L'obsquiosit de cette douteuse matrone, la toilette bizarre et le
crapuleux visage de sa compagne me fixrent du coup sur la catgorie
d'auberges  laquelle appartenait la maison. Je m'en tais bien un peu
dout, pour tout dire, quand Dolomieu m'avait parl de visiteuses
lgantes et surtout quand il m'avait rapport la boutade de Legrimaudet
contre les beaux jeunes gens et leurs ressources assures. Mais ni
alors, ni en ce moment mme, je ne souponnais la spculation
particulire au sieur Cordaboeuf, et l'industrie officielle de cet homme
au nom truculent. Je ne devais pas rester longtemps sur cette ignorance,
comme on va voir.

--Je n'ai pas trop le temps d'attendre, rpondis-je  la grosse femme.
Mais si M. Jean est chez lui, je monterai...

--Ah! vous connaissez M. Jean, reprit vivement mon interlocutrice.
Quel dommage que Monsieur ne soit pas l pour vous en parler! C'est que
nous sommes un peu inquiets de lui, et si nous pouvions savoir l'adresse
de sa famille...

--Je ne la connais pas plus que vous, dis-je. Mais il est donc
malade?

--S'il ne part pas d'ici les pieds en avant, fit  son tour la femme
blonde, il aura de la chance.--Dieu! quelle voix, et sortant toute
rauque d'une mince poitrine videmment casse d'alcool, et comme elle
tait bien celle qui devait annoncer l'agonie d'un Legrimaudet! J'en eus
le coeur serr et j'insistai:

--Et qu'a-t-il donc?

--La misre, dit la fille, rpondant de cette mme voix terrible, et
elle souffla une bouffe de sa cigarette de caporal en haussant ses
maigres paules, tandis que l'autre reprenait, insinuante:

--Vous devez comprendre, monsieur, que s'il arrivait un malheur...

--Et que dit le mdecin? fis-je en l'interrompant.

--Le mdecin? rpondit-elle. Ah bien! Oui! Il ne laisse seulement pas
le garon entrer dans sa chambre plus d'une fois par jour. Et c'est une
odeur, l dedans, depuis une semaine qu'il est dans cet tat!... Si
j'tais Monsieur, moi, je l'aurais expdi  l'hpital, et sans
traner.

--Il est plus malin que toi, le pre Cordaboeuf, reprit la fille
blonde. Les types comme Jean, vois-tu, a cache quelquefois des billets
de mille dans la doublure de ses habits et a se laisse mourir de faim.
Le patron veut y voir, si l'autre tourne l'oeil...

--Tu n'as pas raison de parler ainsi, Rosette, rpliqua la matrone.
Si Madame tait l, oui, ce serait possible. Monsieur, lui, est bien
comme a, un j'te casse tout et j'te bouscule! Mais le fond, c'est tout
coeur. La preuve, c'est que M. Jean lui doit quatre mois et qu'il ne le
tourmente pas...

--Je vais toujours monter, dis-je; s'il ne m'ouvre pas, je
redescendrai. Voil tout. Quel est son numro?

--49,  ct de M. Dolomieu, au quatrime,  droite... Et, sans plus
s'inquiter de moi, elle rangea de nouveau les cartes poses devant
elle. Je l'entendis qui reprenait: Quatre-vingts de monarques..., et
je m'engageai derechef dans l'escalier au tapis immonde. Deux ou trois
portes s'ouvrirent sur mon passage, dans l'entre-billement desquelles
j'aperus d'autres visages de femmes aussi maquills que celui de la
grante, petit dtail qui continua de m'difier sur les moeurs de ce
bouge. Il fallait l'innocence et le somnambulisme littraire de Juste
Dolomieu pour ne s'en tre pas aperu, ce soi-disant htel tait
simplement une de ces maisons interlopes auxquelles il ne manque gure
qu'un numro de taille pour tre qualifies d'un nom plus cru. Et
c'tait l, dans ce repaire de prostitution clandestine, que ce jeune
homme caressait ses premiers rves d'art, l que M. Legrimaudet allait
peut-tre mourir, en reniant Dieu, comme il me l'avait prophtis
autrefois. Il avait, certes, fait un sinistre mtier de parasite et de
sycophante, mais l'agonie ici et dans ces conditions, c'tait vraiment
trop. Je ne sais pourquoi, dans cette cage d'escalier toute sombre
malgr le jour bleu du dehors, une phrase de Michelet me revint  la
mmoire. Il est vrai de dire que j'en ai toujours tant aim l'trange
piti. L'historien vient de raconter le Neuf Thermidor, et la chute du
cuistre sanguinaire dans lequel s'est manifeste  son plus haut degr
la sclratesse imbcile de la Terreur. Tout d'un coup: Robespierre,
dit-il, avait bu, du fiel, tout ce qu'en contient le monde... On a
beau har ce bourreau d'Andr Chnier et de tant d'autres, quand on
songe  lui, en effet, dans cette heure o le peuple l'insulte comme il
l'acclamait, avec la mme lchet, o ses infmes courtisans
l'abandonnent, o il souffre dans sa chair, ayant la mchoire fracasse,
dans son orgueil, se voyant vaincu et  jamais, dans ses ides, sentant
s'crouler l'absurde chafaudage de ses projets politiques,--oui, quand
on se le reprsente tendu sur cette table, parmi ces outrages et dans
cette ruine, la piti vient, et l'on rpte avec Michelet: ... Tout ce
qu'en contient le monde!... Qu'est-ce donc lorsqu'il s'agit, non pas
d'un des pires tyrans de l'histoire, mais d'un pauvre diable de
parasite, hbt d'orgueil et coupable de quelques mauvais bouquins,
aussitt oublis qu'imprims, comme il arrive  tous les livres de
personnalits. Quelle coupe de fiel la destine lui avait verse aussi,
 celui-l! En rflchissant de la sorte, j'tais arriv  ce quatrime
tage, o le tapis finissait tout d'un coup. Le carreau sinistre et
disjoint n'avait pas t pass au rouge depuis des annes. Le corridor
sur lequel donnaient les portes des chambres, tournait sur lui-mme, car
la maison, avec ses deux ailes en arrire, enserrait une cour. Une cour?
non, un puits d'humidit et de puanteur que j'apercevais par les
fentres auxquelles manquaient des vitres. videmment le propritaire
avait renonc  tirer parti de ces combles o il devait relguer ses
domestiques et les malheureux, comme mon jeune ami et comme Legrimaudet,
 qui l'extrme bon march du loyer devait tout faire accepter. Je
regarde: 42, 43, 45..., voici la chambre de l'mule naf de d'Arthez;
49, voici l'antre du monstre. Je frappe. On ne rpond pas. Je frappe
encore, et deux coups si nets, qu'ils auraient rveill le plus dur
dormeur. Mme silence. Deux nouveaux coups. Enfin, j'entends une voix,
que je reconnais, gmir plutt que crier un furieux: Qui est l? Le
passionn dsir que j'avais de revoir Legrimaudet me suggra la rponse
videmment la plus propre  forcer cette porte ferme:

--Un ami de M. Andr Mareuil, fis-je en appuyant sur ce nom, que je
rptai: de M. Mareuil...

--Attendez, je vais ouvrir, reprit la voix aprs une minute. Sans
doute Legrimaudet avait dlibr en lui-mme s'il accueillerait ou non
le messager de son ancien protecteur. Puis il s'tait dcid  se
dpartir de sa consigne habituelle, vraisemblablement, pensai-je,
parce qu'il s'attend  quelque secours en argent et en nature. Je me
trompais sur le motif, et je crois aujourd'hui qu'il cda, mme dans sa
suprme dtresse, au dsir, presque au besoin physique d'outrager encore
Andr dans son reprsentant. Il avait d tant le har, et rien n'avait
boug dans cette me, nergique,  sa manire, comme celle d'un hros ou
d'un martyr. Je pus m'en convaincre au regard qu'il me jeta lorsqu'il
eut, en effet, tir le verrou de sa porte et que je me trouvai devant
lui. Il tait en chemise, si l'on peut donner ce nom  la malpropre
loque de flanelle troue qui drapait son corps; et combien ce corps
tait dessch, les deux misrables jambes flageolantes de fivre qui
sortaient nues de cette loque le disaient assez. Jamais peintre
primitif, affol de mysticit douloureuse, n'a donn  ses Christs des
membres aussi macis, aussi dpouills de chair et presque de muscles.
Les cheveux devenus plus blancs encadraient de leurs mches dsordonnes
cette face, plus ride qu'autrefois, plus parchemine, toujours terreuse
avec des plaques rouges, et j'y lus distinctement la Mort dans la
dcomposition des traits hagards. Il me regardait avec l'espce
d'tonnement hargneux auquel je m'attendais, et, sans lui donner le
temps de rflchir davantage, je le poussai vers son lit:

--Allons, disais-je, vous allez prendre froid; recouchez-vous. Il
m'obit, et, avec des gmissements qui trahissaient sa souffrance, il
remonta sur le grabat o il avait amoncel toutes ses hardes,--un
vritable tas de haillons par-dessus lesquels l'habit, le clbre habit
dployait sa forme dmode et son tissu plus arachnen qu'autrefois.
tait-ce le mme et s'tait-il conserv ainsi par un miracle de la
desse Misre, ou bien Legrimaudet croyait-il de sa dignit de troquer
contre un frac de reprsentation tous les vtements que lui octroyaient
ses Mcnes? Il a emport ce secret dans sa tombe, le terrible homme, de
mme que celui de la provenance des objets qui meublaient sa tanire. Sa
malle d'abord, celle o il entassait les articles publis pour ou contre
lui depuis son _Diderot_, o l'avait-il eue? Pour quelles raisons
conservait-il sur sa commode ce trousseau de clefs rouilles, ce buste
en pltre d'Homre, cet tui  couteaux ouvert et dgarni, un carton 
chapeaux? Dans une assiette brche des bouts de cigare tranaient,
ramasss sur le trottoir de la rue. La forme faite  son pied par le
cordonnier charitable se montrait  ct, montueuse et grossire, et il
y avait encore deux pains entiers dont il ne restait que la crote, la
mie ayant t enleve  coups d'ongles malpropres. Des bouteilles vides,
des botes  sardines vides aussi, des livres, des pipes, se voyaient
encore de-ci de-l, et parmi ce fouillis j'aperus, pose  plat, sur la
commode, une bquille d'enfant! Cette relique du petit garon boiteux,
de ce seul tre que le pamphltaire et aim, m'attendrit plus que je ne
peux dire, et je me sentis dispos  recevoir avec indulgence le jet de
spia que le malade ne manquerait de me darder. Son oeil aigu me
dvisageait du fond du lit. Il cherchait  dmler mes traits par del
les annes. Cette observation me laissa le loisir de finir l'inventaire
du mobilier, qui se composait d'une table  crire charge de papiers,
d'un tapis plus dchir que celui de l'escalier, de trois chaises et
d'une table de nuit avec un pot  eau gueul prs d'un verre. Pas de
chemine. Un trou rond, mnag dans le carreau suprieur de la fentre
et bouch d'un papier huil, attestait l'tablissement d'un pole, aux
temps somptueux d'un prdcesseur de M. Legrimaudet. Tout d'un coup, je
vis  sa lippe qu'il me reconnaissait, ce qui ne m'tonna gure. Les
mendiants, obligs de scruter le visage de leurs tributaires avec une
perspicacit d'o dpend toute leur subsistance, ont cette tonnante
mmoire des physionomies qui se retrouve  l'autre terme de l'univers
social, chez les princes, dont elle est le mtier. Cela lui permit de
faire d'une pierre deux coups, comme on dit, et de m'associer dans
l'outrage destin  Andr ds sa premire phrase:

--Mais, monsieur, commena-t-il, vous tes le pote. Il pronona
_pote_ comme  son ordinaire. Faites-vous toujours des vers? Avez-vous
compos un pithalame pour le mariage du nouveau M. Mareuil des
Herbiers? Il parat, monsieur, qu'on avait sa femme autrefois pour cinq
francs. Moi, monsieur, j'ai pris pour devise: pas d'argent, pas de
cuisse... C'est dommage. Il avait du bon, cet ancien ami. Et pourquoi
n'est-il pas venu lui-mme prendre de mes nouvelles?... Sa femme le lui
aura dfendu. Monsieur, ces cratures craignent les observateurs. Elles
aiment mieux les nafs. Vous devez tre bien avec elle.

Une quinte de toux dchirante interrompit ce discours o je retrouvai,
malgr l'raillement de la voix puise, la spontanit d'insulte
presque gniale et qu'Andr admirait tant. Ah! c'tait bien toujours le
Grand Ingrat de France, et qui, mme  son lit de mort, ne dsarmait
pas. Pour la premire fois, je compris vraiment l'trange et diabolique
fascination dont j'avais vu mon camarade possd. Que rpondre, sinon,
comme je fis, une phrase quelconque:

--Mareuil n'est pas  Paris, dis-je, il est dans sa prfecture; sans
cela...

--Il rside donc, interrompit le malade; c'est tonnant, lui qui
aimait tant voyager. a le formait un peu, monsieur, il tait revenu
d'Angleterre beaucoup mieux lev. Je le lui ai dit,  l'poque... Ici
nouvelle quinte de toux, puis de la mme bouche arrogante: Si ce n'est
pas de sa part que vous venez, monsieur le _pote_, qui vous envoie?
Quelque diteur, peut-tre. Monsieur, je vous avertis que je serai dur
pour les conditions. Il y a assez longtemps qu'on me fait attendre...

Ainsi ses illusions de gloire ne l'avaient pas encore quitt! Fallait-il
rire, fallait-il pleurer de cet orgueil insens? Aprs tout, il en avait
vcu. Lorsque je songe  lui maintenant, il me semble que ce mot, dans
cet endroit et  cette minute, est un des plus significatifs qu'il ait
prononcs. Il tait de bonne foi quand il parlait de son propre gnie et
de son triomphe dfinitif. Il l'attendait, ce triomphe, avec la
certitude de l'astronome qui attend l'toile annonce par ses calculs.
Il fallait cependant lui expliquer ma prsence, ne ft-ce que pour ne
pas le mettre dans une colre qui lui et t fatale. Je pris le parti
de lui raconter simplement la vrit:

--Non, lui dis-je, personne ne m'a envoy chez vous. C'est un simple
hasard qui m'envoie. J'ai reu la visite de votre jeune voisin, M. Juste
Dolomieu, je suis venu la lui rendre, et, comme j'ai su que vous tiez
un peu malade, je suis mont...

--Ah! gmit-il avec un accent d'amour-propre bless qui me prouva
combien je venais d'tre imprudent. Ce monsieur vous a dit qu'il tait
mon voisin. Il sait donc mon nom. Je lui donnerai une leon, monsieur.
Je lui apprendrai  s'occuper de ses affaires au lieu d'aller rpter o
j'habite. Il n'est pas fier, d'ailleurs. Car moi, monsieur, si je loge
ici, c'est la pauvret o m'ont rduit mes envieux. Mais lui,  son ge,
et quand on peut gagner de l'argent par son travail, faut-il tre dj
perdu pour rester dans cette maison et s'y faire entretenir!

--Le fait est, repris-je, que l'endroit n'a pas trs bon air...

--Pas bon air, monsieur, s'cria-t-il. Mais votre ami ne vous a donc
pas dit que c'est tout simplement la succursale d'une maison publique
tablie dans la rue des Canettes, tout  ct?... Oui, monsieur, le
patron a eu cette ide fructueuse de prendre cet htel, il y a cinq ans,
pour ses pensionnaires qui sont en promenade. Vous comprenez, monsieur,
il y a des hommes auxquels il rpugne de coucher l-bas, dans le lit de
tout le monde. La fille leur parle alors d'un petit htel qu'elle
connat, bien tranquille, tenu par de braves gens. L'imbcile paie la
sortie. Dix francs, monsieur. Et qui vont  qui? A Cordaboeuf. On arrive
ici, et c'est cinq francs pour la chambre, et c'est des dix et des
quinze pour les consommations, le champagne, les cigarettes, un petit
souper. Pour qui tout cet argent encore? Pour Cordaboeuf. Si vous
saviez, monsieur, quand on s'appelle Legrimaudet, ce que c'est que de
devoir  une pareille canaille! Les femmes valent mieux que lui. Il y en
a toujours une pour demander un paquet de tabac  quelque amant et me le
donner... Une fois mme, monsieur, une nuit que j'avais trs froid, une
que son homme avait quitte de bonne heure est venue me chercher pour me
demander si je voulais coucher dans son lit,  cause du feu. Seulement,
monsieur, elle tait fatigue. Nous avons t sages. Ah! J'ai bien dormi
cette nuit-l, rchauff par la chaleur de ce jeune corps!... A propos,
monsieur, pourquoi les femmes d'aujourd'hui sont-elles si indiffrentes
qu'elles vous refusent toutes le baiser de la bouche?...

--Mais, lui rpondis-je, terrass par cette pouvantable confidence
d'une charit triste  faire pleurer, comment tes-vous venu vous loger
dans ce mauvais lieu?...

--J'ai soif, fit-il. Voulez-vous me passer le pot  eau? Puis,
lorsque je lui eus rempli un verre et qu'il l'eut vid: Monsieur, on
voit bien que vous n'avez jamais connu la misre. On n'a pas de talent
sans a, rappelez-vous ce que je vous dis. Mais, pour moi, l'preuve
dure trop. C'est mon garon de l'htel de Saint-Flour qui m'a dcid.
Douze francs au lieu de quinze. C'tait une grosse conomie, et puis la
blanchisseuse tait partie,  cause de la mort de son fils, un enfant si
intelligent, monsieur. Je comptais faire son ducation. Il m'aurait
veng des envieux. N'en parlons pas. Les propritaires allaient vendre
et retourner dans leur pays. Bref, j'ai dmnag... Les premiers temps,
a marchait encore,  cause de mon garon qui me racontait des histoires
de femmes.--Monsieur, il y a un snateur qui vient ici tous les samedis
avec une fausse barbe, et un journaliste qui m'a attaqu autrefois. Je
l'ai reconnu. Je lui prpare une note dans la prface de la nouvelle
dition de mon _Hugo_. Je n'attends que d'tre rtabli pour rentrer en
campagne. Et puis, mon garon a t renvoy. On en a pris un autre qui
me dteste. Entre nous, je crois que ce journaliste m'a reconnu aussi et
qu'il paye pour qu'on me chasse  force de mauvais procds. Non,
monsieur, je ne leur cderai pas.--Ah!... conclut-il en montrant sa
poitrine de sa main tremblante o je vis luire l'amthyste de sa bague
d'vque, comme j'ai chaud l!... A boire,  boire encore!...

--Voyons, lui dis-je, vous ne pouvez continuer  boire cette eau
froide qui vous fera du mal. Permettez-moi de vous envoyer du lait?

--J'en ai plus qu'il ne m'en faut, rpondit-il; une des femmes m'en
monte, depuis que je suis malade, tous les soirs  cinq heures.

--Voulez-vous que je vous fasse tenir une couverture, alors?
insistai-je.

--Non, monsieur, j'touffe dj dans mon lit.

--Vous ne refuserez pas du moins, repris-je, une pice blanche pour
la petite chapelle?

--J'ai de l'argent, monsieur, rpliqua-t-il avec une colre
croissante. Le tiroir de ma table de nuit en est plein. Mon diteur m'a
pay d'avance la rdition de mon _Hugo_ la veille o j'ai attrap ce
petit rhume. Il toussa de nouveau  rendre son me. Il me devait bien
cela, continua-t-il; sur la prcdente il m'a assez vol!...

--Alors, lui dis-je, demain je vous enverrai mon mdecin, pour en
finir plus vite avec ce bobo?...

--Un mdecin! s'cria-t-il. Non, monsieur, je ne recevrai pas de
mdecin. Ce sont tous des charlatans. Si j'en dsirais un, sachez que
Mlle Gransart m'aurait donn le sien, et, si je voulais, elle serait ici
elle-mme  me soigner... Ce dimanche-ci aura t le premier o je ne
sois pas all djeuner chez elle  Passy, depuis vingt-cinq ans. Son
pre m'apprciait, monsieur. C'tait un homme de got, quoique un
pdant. Il tait conservateur au Louvre. Il m'a t trs utile pour mon
_Diderot_. Il ne savait pas crire, mais c'tait un bon rat de
bibliothque. Il est mort  quatre-vingts ans, voici trois mois, d'une
chute qu'il a faite en descendant seul de l'omnibus. Je lui disais:
Vous vous coutez, monsieur Gransart, donnez-vous de l'exercice;
marchez comme moi. C'tait un vieil goste, il prfrait dpenser son
argent en voitures au lieu d'conomiser pour sa fille qu'il aurait
laisse plus riche. Et elle le mritait, monsieur, car c'est une sainte.
J'en peux parler. Je la connais, je vous rpte, depuis vingt-cinq ans.
Vous devinez que je lui ai toujours cach mon adresse. Je ne veux pas
qu'elle vienne jamais me voir ici. Elle doit m'avoir attendu ce dimanche
dernier et tre inquite. Je suis son meilleur ami. J'y allais tous les
jours les premiers temps qui ont suivi la mort de son pre. Elle m'a
toujours reu avec une bont d'ange. Les femmes comprennent le talent
malheureux. Elles sont moins envieuses que les hommes.

Quoique cette dernire petite phrase ft tout  fait
_Legrimaudesque_,--comme disait volontiers Andr,--le reste du discours
relatif  Mlle Gransart rvlait des sentiments si extraordinaires chez
l'infortun, que cela seul m'avait donn une envie dmesure de
connatre cette vieille fille. L'ge o tait mort le pre et les
vingt-cinq ans de parasitisme avous par Legrimaudet la classaient dans
cette catgorie o se rencontrent les plus intressants exemplaires des
caractres fminins. Devait-elle tre en effet une sainte crature pour
avoir su dompter ce chien enrag qui mordait toutes les mains par
lesquelles il tait nourri! Cette curiosit ne m'aurait cependant pas
dcid  la dmarche que je tentai, aussitt sorti du bouge de la rue
Princesse, si je n'avais jug urgente l'intervention de cette unique
amie du mourant. Car il tait bien malade et il fallait,  tout prix, le
faire transporter ailleurs, pour tenter de lui adoucir au moins ses
derniers jours. J'avais trop vu de quel geste il recevait les offres de
service pour renouveler les miennes, et je ne voyais personne qui pt
mieux russir. L'autorit de Mlle Gransart serait-elle plus forte? En
tout cas, il tait de mon devoir d'essayer. Je saurais sans doute
l'adresse de la vieille fille chez le concierge du Louvre. Me voici donc
hlant un fiacre devant Saint-Germain-des-Prs, et, tandis que la
voiture descendait la longue rue des Saints-Pres, pour gagner la Seine,
je me rappelle tre tomb dans une mlancolie plus profonde. Le coeur
trange de ce terrible homme s'clairait pour moi jusque dans son plus
intime repli, et c'tait justement son geste de refus  mon assistance
qui me le faisait apercevoir ainsi tout entier. Oui, l'orgueil l'avait
perdu, mais d'abord le plus noble orgueil, celui du littrateur qui se
croit lu pour une besogne de gloire. Sous l'influence de cette illusion
draisonnable, de cette fiert folle de son talent,--et qui s'appelle
chez un vritable grand homme une sublime constance,--il s'tait
soustrait au mtier. Sans mtier, il avait eu faim. Accul  ce dilemme
tragique: mourir ou mendier, il avait mendi, et de tendre la main lui
avait dchir, chaque fois, toute l'me! Sa littrature avait suivi. Les
diverses pices de cette machine  haine m'apparaissaient jouant les
unes sur les autres avec une logique effrayante. Car s'expliquer avec
cette prcision la gense du mal, c'est toujours risquer d'aboutir au
doute sur la Providence, et quand on est parvenu, aprs des annes de
lutte,  retrouver, sous les arides analyses de la science, la foi dans
l'interprtation consolante de l'Inconnaissable, on a si peur de la
perdre, cette foi et cette esprance, si peur de ne plus prononcer avec
la mme certitude la seule oraison qui permette de vivre: Notre Pre
qui tes aux cieux... Qu'il est troublant alors de se rencontrer devant
un problme de laideur morale et de douleur physique aussi cruellement
pos que celui-l! Il faut croire qu'il y a un sens mystrieux  ce
douloureux univers, croire que les angoissantes tnbres de la vie
s'claireront un jour, aprs la mort. Mais comme on est tent de nouveau
par l'horrible nihilisme en prsence de certains naufrages d'me et de
destine! Ces rflexions philosophiques me poursuivirent, plus anxieuses
encore, dans le long trajet que j'eus  faire du Louvre o l'on me donna
bien l'adresse de Mlle Gransart jusqu' la rue Boulainvilliers,  Passy,
o elle demeurait. A mesure que j'approchais et le long des silencieuses
avenues de ce paisible quartier, je voyais se multiplier les petites
maisons, isoles dans leur jardinet, asiles de flicit bourgeoise qui
contrastaient ironiquement avec l'atroce endroit o agonisait le protg
de la vieille fille; puis je pensais  cette dernire, aux procds de
dlicatesse qu'elle avait d employer vis--vis du monstre pour tant
l'obliger sans jamais le blesser. Je me demandais quelle image cet
esprit innocent se formait du plus venimeux rfractaire de notre ge.
J'allais bientt tre renseign, car j'approchais du numro dsign par
le concierge du Louvre. Le fiacre s'arrta. Ce n'tait pas tout  fait
le petit htel avec sa marge de gazon tel que ceux dont je venais de
comparer l'lgance confortable  l'infme gte de Legrimaudet,--mais
une maison plus modeste,  quatre tages, de celles qui supposent chez
leurs locataires la scurit de six, de sept, de dix, de douze mille
francs de rente au plus. Le portier, tailleur de son tat, comme
l'indiquait une petite affiche crite  la main, travaillait, quand je
frappai au carreau de la loge, au raccommodage d'une redingote qui
appartenait sans doute  quelque autre ami plus ais de la vieille
fille. Au ton avec lequel il pronona son nom pour rpondre  ma
question: Mlle Gransart est-elle chez elle?... je voulus reconnatre
la preuve d'un respect infini, presque d'une vnration:

--Mlle Gransart est sortie, me dit-il, et comme c'est le jour o
Mademoiselle va chez son frre, aux Batignolles, elle ne rentrera pas
avant dix heures...

--Et elle n'a laiss personne  la maison?

--Non, monsieur. Mlle Annette accompagne toujours Mademoiselle, quand
Mademoiselle dne dehors...

--Voulez-vous me donner de quoi lui crire un mot? demandai-je, tant
j'tais persuad de la gravit des circonstances et que la bienfaitrice
du malade devait tre prvenue aussitt. Ce ne fut donc pas un mot, ce
fut une vraie lettre que je griffonnai ainsi, sur les deux feuilles de
papier colier que le portier-tailleur finit par dcouvrir dans ses
placards, tout en grommelant: Si ma femme tait l! Elle sait o sont
les affaires du petit. Mais elle est alle justement le prendre  sa
classe... Dans cette lettre, j'expliquais  Mlle Gransart la situation
de M. Legrimaudet, dont je lui donnais l'adresse, sans rvler, bien
entendu, la varit d'htel garni qu'habitait le misrable. Je lui
disais, en termes qui durent tre mus, car je l'tais moi-mme au plus
haut degr, qu'elle seule pouvait avoir assez d'influence sur le malade
pour le dcider  un transfert dans quelque maison de sant. Je lui
indiquais, en outre, mon adresse  moi et celle des deux ou trois
hospices payants et dcents que je connaissais. Enfin, je mettais mes
modestes ressources  la disposition de cette bonne oeuvre. Hlas! je ne
rapporte tous ces dtails que pour arriver  un aveu qui n'est gure en
rapport avec la chaleur de cette missive. Mais je tiens  le faire,
quand ce ne serait que pour caractriser la sorte de charit dont ce
pauvre Legrimaudet avait toujours vcu. Ah! Cette charit parisienne
qu'aucune croyance ne soutient et qui n'est qu'un mouvement de la chair
et du sang, comme elle a tt fait de s'interrompre quand l'objet de
notre motion n'est plus sous nos yeux! Quoi d'tonnant si la
sensibilit suraigu des pauvres a tt fait, elle aussi, de mesurer le
peu de profondeur de cette piti dont nous sommes si honteusement fiers?
Ils discernent ce qu'il entre d'goste hypocrisie dans nos
attendrissements superficiels et momentans, et ils sont ingrats parce
qu'ils sont perspicaces, avec une duret qui ne prouve sans doute pas la
noblesse de leur coeur, et que cependant nous mritons. Je devais dner
en ville et aller au thtre le soir de cette aprs-midi, employe du
moins utilement. Je m'absorbai si bien dans cette double distraction,
que l'image de M. Legrimaudet s'effaa presque de ma pense, et le
lendemain j'oubliai d'aller demander de ses nouvelles. Le surlendemain
de mme, en proie  ces inutiles et multiples occupations auxquelles les
meilleurs de nous sacrifient sans cesse le soin de ce que les moralistes
chrtiens appellent si justement le Salut, ce travail srieux et continu
sur notre tre intime. Bref, j'avais laiss passer quatre fois
vingt-quatre heures, sans plus m'inquiter du malade de l'htel
Cordaboeuf. Aussi fus-je saisi d'une espce de honte bien voisine du
remords quand, revenant du thtre encore dans la nuit de ce quatrime
jour, je trouvai parmi mon courrier la lettre suivante, que je transcris
sans en changer une syllabe, car certains compliments immrits sont
quelquefois la plus dure des satires, et, d'autre part, ce petit
document peut servir  montrer combien le vieux proverbe a raison qui
dit que toute chose est pure pour les purs.


_Passy, 25 mai._

Monsieur,

Vous avez montr un si touchant intrt  ce digne et malheureux M.
Legrimaudet, que je m'excuse de n'avoir pas renseign plus tt votre
sollicitude sur ce cher ami, que nous avons eu, hlas! la douleur de
perdre hier,  la maison des Frres Saint-Jean-de-Dieu, rue Oudinot, o
je l'avais fait transporter l'avant-veille, d'aprs vos bonnes
indications. La misre et l'injustice avaient depuis longtemps min
cette nature qui cachait sous des dehors parfois irrits une touchante
fidlit  ses anciennes amitis, et une foi profonde. Aussi Dieu a-t-il
fait  notre ami la grce de conserver sa connaissance et de mourir en
bon et fervent chrtien. Je crois correspondre  vos dsirs en vous
prvenant que le service funbre sera clbr  l'glise
Saint-Franois-Xavier, demain matin  neuf heures. Le corps sera
transport ensuite au cimetire Montparnasse.

Recevez, monsieur, mes compliments empresss,

VELINE GRANSART.

P.-S.--J'oubliais de vous remercier de votre offre gnreuse dont M.
Legrimaudet aurait t certainement si touch. Je me rservais de la lui
communiquer aussitt qu'il pourrait supporter une motion.



Je me souviens. Je demeurai longtemps  lire et relire cette lettre, au
lieu de me mettre au lit. N'voquait-elle pas pour moi tout un drame
comme la vie seule en compose, avec des personnages venus de toutes les
provinces du monde des mes? Mareuil et sa paradoxale gouaillerie, Juste
Dolomieu et sa ferveur de brave artiste jeune, le petit Henri et son
enfantine frocit, m'apparaissaient tour  tour, puis les pensionnaires
de l'honorable Cordaboeuf, enfin la noble inconnue  la charit
vritable de laquelle Jean Legrimaudet avait d de ne pas raliser le
funeste projet de son blasphme final. Et moi-mme, avec mon
indiffrence tour  tour attriste et distraite, un bon mouvement
m'avait fait contribuer  cette rdemption de la dernire heure, puisque
Mlle Gransart n'avait t prvenue que par moi de la maladie de son
protg. Allons, je rparerai du moins mon oubli de ces quatre jours en
me levant de bonne heure le lendemain et en assistant au convoi du
malheureux. D'ailleurs, n'y aurais-je pas assist, mme sans cette ide
d'un devoir  remplir, rien que pour voir de prs la mystrieuse vieille
fille qui avait trouv dans son coeur de quoi plaindre et aimer un
Legrimaudet? Ds ce lendemain donc, j'tais  l'glise, accompagn de
Juste Dolomieu que j'avais envoy chercher par mon domestique avec un
mot, pour qu'il y et du moins deux hommes de lettres  l'enterrement de
cet crivain qui s'en allait dans une telle misre. Je dois dire que mon
jeune ami s'tait prt de bonne grce, et malgr ses rpugnances
vis--vis du pamphltaire,  cette corve d'humanit. Nous tions donc
l, debout, les bras croiss,  suivre dans une des chapelles de cette
glise, la plus laide, certes, de ce Paris o il en est de si laides,
l'office des morts dpch par un prtre press, devant le triste
cercueil. Il y avait  quelques pas de nous, agenouilles, deux femmes,
dont l'une tait visiblement la servante de l'autre, et cette autre,
tout en noir, montrait en priant un visage doux et mortifi, d'une pit
si sincre que sa laideur un peu commune en tait transfigure. Les yeux
bleus de Mlle Gransart taient si frais, si tendrement frais et purs,
ils rvlaient une telle candeur d'innocence, qu'une femme ne pouvait
plus tre laide avec ces prunelles-l. Mais, faut-il l'avouer? c'tait
Mlle Gransart que j'tais venu regarder, et je n'avais d'attention que
pour un cinquime personnage qui occupait une chaise  ct d'elle: un
homme d'environ quarante ans, la face rase, la joue fleurie, l'oeil
autoritaire, la bouche importante, un homme considrable enfin, bien en
point, avec des paules d'athlte moules dans une redingote d'un drap
solide, la vraie redingote classique du propritaire. Sa large main
gante de noir tenait un petit paroissien, sans doute celui d'une des
femmes de sa maison,--ou de ses maisons,--car j'avais reconnu Cordaboeuf
au geste tout  la fois rserv, recueilli et protecteur qu'il avait
fait  Juste Dolomieu, son locataire. Nous tions debout, comme je l'ai
dit, ce dernier et moi, les bras croiss, qui gardions une attitude,
respectueuse mais peu difiante, de libres penseurs gars dans une
glise. Cordaboeuf, lui, ne perdait pas une ligne des prires qu'il
lisait dans le paroissien, et il suivait avec une ponctualit
irrprochable les moindres mouvements de sa voisine. Mlle Gransart
s'agenouillait, il s'agenouillait. Elle se signait, il se signait. Elle
baissait la tte, il baissait la tte, montrant entre son col trs blanc
et la racine de son paisse chevelure une nuque de boucher, rouge et
puissante. L'ironie, cette fois, dpassait la mesure. Il tait crit
pourtant que M. Legrimaudet s'acheminerait vers son dernier gte dans
une ironie encore plus trange, car, la messe une fois dite, et quand
Mlle Gransart, aprs avoir suivi le cercueil la premire, se fut
retourne vers nous pour nous saluer d'une lgre inclinaison de tte,
je pus voir Cordaboeuf arrondir son bras et l'offrir  la sainte fille
qui accepta cet appui pour gagner sa voiture o elle monta, suivie de sa
bonne. Le corbillard de la dernire classe s'branlait, escort de ce
fiacre, et comme nous nous prparions, Juste et moi,  prendre notre
voiture  notre tour, afin d'accompagner aussi le convoi, l'tonnant
personnage s'avana vers nous:

--Vous allez jusque l-bas, messieurs? nous dit-il; je regrette de ne
pouvoir en faire autant! Vous savez, les affaires... Ce n'est pas pour
me plaindre, car cette bonne demoiselle a tout pay, mais c'est a qui a
fait mourir le vieux, tout de mme, de quitter sa chambre... Il tait si
tranquille chez nous, et gai, et boute-en-train! Les femmes l'aimaient
bien... Tous les matins en descendant il avait toujours  nous pousser
quelque petite blague...

                   *       *       *       *       *

Telle fut l'oraison funbre de M. Jean Legrimaudet venu de Dijon pour
rivaliser avec la gloire de Bossuet, auteur de plusieurs volumes,  qui
la somnambule avait prdit qu'il mourrait millionnaire, snateur,
officier de la Lgion d'honneur et clbre, et qui l'avait cru.--Pauvre
monstre!


_Paris, dcembre 1889.--Palerme, janvier 1891._




III

Maurice Olivier

_A MON BEAU-FRRE GERVAIS DESMANCHES._




I


Sur la terrasse de la villa Wrkiew,--la Folie Wrkiew, comme on
l'appelait depuis la ruine du prince,--les invits se pressaient les uns
aprs les autres. La fte que donnait la jeune comtesse de Nanay, la
locataire actuelle de cet trange palais de marbre, construit par une
fantaisie de maniaque  une heure de Florence, se trouvait concider
avec la plus lumineuse, la plus frache journe du printemps nouveau. Un
ciel d'un bleu intense enveloppait la campagne seme d'oliviers ples et
de cyprs noirs, o d'autres villas surgissaient par intervalles. Trs
au loin, l'ondulation des collines laissait apparatre le dme de la
vieille cit toscane, le Campanile, et,  l'extrmit de l'horizon,
l'eau de l'Arno luisait au soleil parmi la verdure des Cascines, comme
une plaque de mtal brise en morceaux pars.

Cent personnes environ allaient et venaient, les unes en plein air, les
autres sous la large tente dresse  l'une des extrmits de la terrasse
et qui abritait une grande table charge de tout l'appareil du goter
parmi des touffes de fleurs. En face de cette tente, quatre musiciens
napolitains chantaient des airs de leur pays. Ils taient gras,
luisants, vtus d'une manire  la fois sordide et prtentieuse, avec
des pantalons et des jaquettes donns par quelque gnreux dilettante,
des cravates de couleur vive, des bagues o flamboyaient de grosses
pierres fausses, et ils portaient des chapeaux de haute forme. L'un
touchait de la mandoline, deux tenaient le violon et le quatrime le
violoncelle. Et ils chantaient avec une ardeur infatigable, non pas
comme des mercenaires, mais pour eux, pour le plaisir de donner de la
voix, exagrant la mimique des paroles prononces. Quelquefois l'un
d'eux dansait en mesure, et les mlodies populaires paraissaient plus
chaudes, plus vibrantes sur cette terrasse, devant la faade claire de
la maison, au bord de ce jardin o frmissaient des lilas, o des
statues brillaient, blanches parmi les premires verdures si tendres.
Mais l'assemble de gens du monde qui se trouvait l, toute mle
d'hommes et de femmes de dix nationalits diffrentes,--comme il arrive
dans cette Cosmopolis qui est Florence,--continuait son papotage de
chaque jour. On causait par cinq et par six, par deux aussi, mais dans
les alles du jardin. Cela donnait l'impression d'une sorte de journe
d'un dcamron moderne, auquel manquaient seulement les fiers costumes,
la posie d'me des dcamrons d'autrefois et leur charme de navet.

--Quelles nouvelles avez-vous du diffrend entre la Russie et
l'Angleterre, sir Arthur? disait, en prenant une tasse de th, un des
plus lgants parmi les hommes qui se trouvaient l. Il tait grand,
mince, merveilleusement pris dans sa redingote ajuste, et il avait une
de ces physionomies sans ge que conserve des annes et des annes un
art de la toilette pouss jusqu' son plus extrme raffinement. Son
profil busqu rappelait vaguement, mme sous le chapeau moderne, quelque
ancien portrait de seigneur du XVIe sicle, et, de fait, ce personnage
n'tait rien de moins que le marquis Hercule-Henri de Bonnivet, un des
descendants les plus authentiques du clbre ami de Franois Ier. Le
personnage qu'il avait appel sir Arthur tait, lui, un long et bizarre
Anglais, au visage glabre, aux os normes, ainsi qu'en tmoignaient ses
pieds et ses mains, vtu d'une faon trop originale et qui et paru
excentrique s'il n'avait eu si grand air, avec des pantalons trop
larges, une jaquette d'une coupe ancienne, un col trs haut, qui le
faisait ressembler  une figure du temps du Directoire, et, rpandu sur
tout cela, un air d'impertinence qui attestait, chez cet homme de trente
ans, une conscience absolue de sa supriorit.--Regardez-moi bien,
semblait-il dire, je suis Sir Arthur Strabane, baronnet, j'ai
vingt-cinq mille livres sterling de revenu, je suis apparent  deux
ducs et je ne sais combien d'autres barons. J'ai pris mes degrs 
Oxford et j'ai des muscles d'athlte. Comment ne vous serais-je pas
suprieur?

--Non, marquis, rpondit-il dans le plus pur franais, aucune
nouvelle, sinon le mot de l'ambassadeur de Russie  Londres, chez lady
Banbury: Si l'Angleterre nous prte de l'argent et si nous lui prtons
des hommes, on pourra se battre... Voil o nous a mis, en quelques
annes, la politique de ces sclrats... Pauvre lord Beaconsfield! Ah!
si l'Angleterre n'tait pas le premier pays du monde, elle serait dj
morte de ce Gladstone...

--Vous tes aimable pour la France, fit en riant une jeune femme qui
venait de se rapprocher, mais croyez-vous que je vous donne ce th pour
que vous parliez politique dans un coin et comme au club? Regardez la
comtesse Sonia qui ne peut plus se dbarrasser de ce terrible Karguine.
Il lui raconte toute l'histoire de l'empereur Nicolas. Courez la sauver,
sir Arthur, sous prtexte de la conduire au buffet.--Et vous, marquis,
dites-moi ce que vous pensez de la petite fte organise par votre
lve, mon cher matre?...

En parlant ainsi, elle fumait une cigarette de tabac d'Orient enfile
dans un petit bout d'ambre noire sur lequel tait incrust un trfle en
diamant. Quoiqu'elle et vingt-cinq ans passs et qu'elle fut veuve
depuis trois ans dj, Mme de Nanay avait l'aspect dlicat d'une toute
jeune fille. Blonde et frle avec de gais yeux bleus qui luisaient de
malice, sa taille fine prise dans une robe de printemps de nuance
claire, elle se tenait devant Bonnivet rellement comme une colire qui
mendie un loge. C'tait sa grce irrsistible que ces soudains
enfantillages, si sincres que leur manirisme plaisait au lieu de
choquer. Les instruments continuaient de jouer et enveloppaient de leur
musique le brouhaha des conversations. Mme de Nanay se rapprochait
encore du marquis, fermant  demi les yeux, une main pose sur sa hanche
et lanant par petites bouffes la fume blanche de sa cigarette qui lui
faisait une vague aurole.

--Maintenant que l'amour-propre de l'Anglais ne va pas s'en fcher,
rpondit Bonnivet, on peut bien vous dire qu'il n'y a au monde qu'une
Parisienne pour organiser une fte comme celle-ci, tout en surveiller,
tout en conduire et n'en avoir pas l'air.

--C'est que le jour est divinement bleu, fit la jeune femme,--et une
impression potique succda sur son menu visage au sourire de fiert
nave que le compliment du marquis y avait veill.--C'est le beau ciel
qui arrange tout... Vous regardez ce porte-cigarettes, ajouta-t-elle en
remettant cet objet dans son tui, reconnaissez-vous le style russe?...
Des diamants et encore des diamants... C'est une philippine que j'ai
gagne  Nicolas Labanoff... Y a-t-il un autre pays que l'Italie pour
avoir de ces horizons-l et de cette musique?... Et elle fredonna
l'accompagnement de la romance que les Napolitains chantaient, puis,
changeant d'ide, comme  son ordinaire, sans transition:

--Voyons, mon petit marquis, soyez gentil: racontez-moi le dernier
potin de Florence.

--Mais c'est l'aventure de votre ami, le prince Vitale, dit le
marquis; il parat qu'il porte toute sa fortune, ou ce qui lui en
reste, dans un coffret qui ne le quitte jamais... Il change
d'appartement avant-hier, et dmnage tout, except le coffret. Le
matre de l'htel installe ce mme jour deux trangers, un monsieur et
une dame, dans cet appartement devenu libre du matin... Et voil qu'
onze heures du soir, au cercle, notre Vitale s'avise de sa
distraction... Et de courir  cet htel. Il frappe  la porte de son
ex-appartement. Pas de rponse. Il frappe encore et encore. Enfin un
homme sort, trs ple. Le voyage du personnage et de sa compagne tait
tout  fait illgitime. Excuses et explications. Vous devinez la scne.
Et le prince est rentr avec sa cassette, mais sans avoir vu la dame,
qui a t malade de frayeur toute la nuit. Vingt-cinq mille francs
environ en billets de banque. S'il les avait perdus, comment les
retrouver?...

--Madame de Nanay... Madame de Nanay..., crirent plusieurs voix
tandis que la jeune femme riait aux clats de cette anecdote sur un des
jeunes hommes de sa socit qu'elle gotait le plus pour la fantaisie
extravagante de sa vie et de son esprit.

--Ils ne me laisseront pas m'amuser pour moi cinq minutes, dit-elle.
Qu'y a-t-il?

--Le photographe attend pour le groupe.

--H bien, nous y courons, fit-elle. Voyons, Bonnivet, ici, et vous,
Strabane, et vous... et vous...--Et elle disposait les assistants. Ah!
ici, Vitale, cria-t-elle au prince qui venait d'arriver: Voulez-vous
que je vous envoie chercher un coffret pour le tenir sur vos genoux?...

--Ah! On vous a dj dit?...

--Silence dans le rang, s'cria-t-elle...

En ce moment tous les invits s'taient groups au bord de la tente;
chacun avec l'expression qu'il croyait devoir le mieux lui convenir:
celui-ci rveur, cet autre souriant. Des types de toutes les races se
trouvaient l, reconnaissables  des formes de visage, des couleurs de
cheveux, de prunelles et de teint. Des Espagnols et des Polonais, des
Anglais et des Russes, jusqu' des Danois et des Amricains se tenaient
coude  coude devant l'objectif braqu sur eux et qui allait immobiliser
le joli souvenir de cette claire aprs-midi. Les chanteurs napolitains
s'taient placs dans un des coins, faisant des mines qu'ils jugeaient
dramatiques et gracieuses. Il y eut quelques minutes d'un entier
silence.

--C'est fait, cria le photographe.--Une seconde preuve, dit-il
encore.--C'est fait, cria-t-il de nouveau.

Et aussitt le faisceau du groupe se rompit et la fte recommena, les
musiciens ayant repris leurs chansons, et les causeurs leur entretien.
Des calches arrivaient, amenant des retardataires qu'un coup de cloche
annonait. D'autres s'avanaient jusqu'au pied du perron et emportaient
ceux qui, venus plus tt, s'en allaient plus tt. C'taient alors des
adieux qui rvlaient toute la furie de divertissement propre  cette
gaie Florence.--Vous verra-t-on  la casa Radesky ce soir?--Oui, vers
dix heures. Je dne chez lady Ardrahan, et puis j'ai accept chez Mme
Chiaravalle. J'irai dans l'intervalle.--Voulez-vous que je vous enlve
jusqu'aux Cascines?--Jetez-moi en route chez la baronne de Nrnberg.

--Et dire que c'est ainsi tous les jours, faisait Bonnivet aprs avoir
pris place dans le duc de sir Arthur Strabane. Ce dernier conduisait
lui-mme ses magnifiques chevaux noirs qui steppaient le long de la
route dj borde de rosiers et de champs d'iris, blancs ou violets.
Oui, continuait le marquis, cette vie de Florence est un carnaval
perptuel. Je ne comprends pas que nous ne mourions pas tous de
fatigue.

--Et moi qui passerai peut-tre la saison  Londres, fit l'Anglais.
Mais, nous autres, nous sommes entrans  cela. Un de nos voyageurs
disait qu'il se sentait moins fatigu aprs avoir travers le dsert,
qu'aprs avoir vcu  Londres juin, juillet et aot... Dites donc,
ajouta-t-il aprs un silence, avez-vous remarqu les apart de Mme de
Nanay et de Vitale?...

--Il est bien joli garon, rpondit le marquis. Avez-vous un cigare?

--Prenez l'tui dans ma poche  droite, fit Strabane.

Il venait, en effet, comme violemment contrari par la phrase de son
compagnon, de donner un coup de fouet un peu vif  ses chevaux, et ses
deux mains s'occupaient  les retenir. Il continua cependant:

--Il y a dans le compartiment d'en haut des allumettes qui brlent dans
le vent et sans odeur. C'est une nouvelle invention de Londres... Est-ce
que vous trouvez le prince vraiment aussi joli garon que cela?...




II


Le dernier des invits tait parti, justement ce prince Vitale, par
l'loge duquel le marquis de Bonnivet s'amusait d'ordinaire  piquer
Strabane. Mme de Nanay restait seule dans le petit salon o elle
recevait ses intimes,--petit?... Pour une villa italienne, car le
plafond talait son ciel de fresque  huit mtres au moins du tapis, et
toutes sortes de meubles anciens s'y groupaient  l'aise, rvlant
l'extravagance du grand seigneur russe qui avait prcd la nouvelle
locataire. Elle avait modifi la physionomie de cette pice par des
toffes jetes un peu partout, par la profusion de menus bibelots
apports avec elle, par la dispersion de-ci de-l de photographies dans
des cadres modernes, par l'installation, dans un coin, d'une
bibliothque basse, o s'entremlaient  ct de reliures prcieuses les
cartonnages estampills des romans emprunts au cabinet de lecture de
Vieusseux. Sur les murs taient appendus en grand nombre des tableaux
attribus  des matres illustres et achets par Wrkiew avec une telle
absence de discernement que des oeuvres excellentes s'y dshonoraient 
ct de honteuses enluminures. Parmi ces toiles, auxquelles le temps ou
une savante prparation avait donn une patine passe et vieillie, un
portrait surprenait par le tapage de ses couleurs fraches. C'tait
celui de Mme de Nanay, excut par Mirant, le matre franais alors 
la mode. Elle y tait reprsente en grande toilette, et de dos,
tournant la tte de manire  montrer son joli profil, lgrement menu
et busqu.--Lucie de Nanay aimait cette peinture qui lui rappelait la
toute jeune femme qu'elle n'tait dj plus, et, ce soir, elle la
regardait, couche sur un divan dans l'ombre grandissante. Elle se
plaisait toujours  ces longues immobilits silencieuses dans le
crpuscule, et ne sonnait pour avoir de la lumire qu' la dernire
minute. L'enivrement de la gaiet physique dploye toute la journe se
rsolvait en une fatigue alanguie qui la faisait rver--indfiniment.

Elle se revoyait dans ce portrait... Elle n'avait pas vingt ans alors.
C'tait presque au lendemain de son mariage avec M. de Nanay, un grand
et beau jeune homme qu'elle avait pous quoiqu'il ft beaucoup moins
riche qu'elle; un peu pour sa belle mine et aussi parce qu'il portait un
nom ancien. Elle-mme n'tait qu'une demoiselle Olivier, et ce mariage
la faisait la petite-cousine par exemple de Mme de Tillires, l'amie
intime de la comtesse de Caudale. On s'tait tonn du consentement
donn par la famille de Nanay  cette union, parce qu'on ignorait le
terrible secret, que la mre du jeune homme savait, elle, trop bien. Ce
malheureux n'avait pas toute sa raison. Ce hardi cavalier, aux manires
toujours un peu brusques, tait hant par une ide fixe. Il savait que
la manie du suicide s'tait rencontre chez quelques membres de sa
famille maternelle. Il en avait peur, et, quand cette pense devenait
trop forte, il buvait pour l'abolir. Son ivresse aboutissait  des accs
de colre furieuse, durant lesquels il ne se possdait plus et menaait
de mort quiconque lui rsistait. Maintenant encore, Lucie prouvait un
frisson de terreur  se rappeler la premire des affreuses scnes o
elle avait d affronter ce tragique maniaque. C'tait prcisment au
retour d'une des sances durant lesquelles elle posait pour ce portrait.
Il lui avait serr le bras avec une force si brutale qu'elle en avait
port la marque pendant quinze jours, et, depuis lors, les scnes
s'taient succd sans interruption, elle, malade de frayeur, et lui, la
menaant de la tuer si elle parlait  qui que ce ft de ces accs
d'garement. Elle l'avait cru, tant son regard tait froce, et des mois
et des mois elle avait vcu dans cette pouvante, maltraite jusqu'aux
coups par cet homme auquel elle se trouvait lie, pensant au suicide
elle-mme tour  tour et  une retraite dans un couvent. Les pires
expdients lui semblaient faciles qui l'auraient arrache  cet enfer.
Puis, tout d'un coup, elle s'tait trouve libre, sans avoir mme os le
dsirer. On rapportait Victor de Nanay sans connaissance. Son cheval
l'avait jet par terre dans une promenade. Il mourait quelques heures
plus tard. Elle avait pourtant fondu en larmes. tait-ce de joie,
tait-ce d'pouvante?... Elle n'en savait rien... Mais ce qu'elle
savait, c'est qu'elle tait libre!

Libre! Vingt-deux ans et tout prs de quatre millions de fortune, car
deux hritages successifs l'avaient enrichie encore. Lucie avait donc
pass tout d'un coup du plus dur malheur  la situation sinon la plus
heureuse, du moins la plus capable de donner les conditions du bonheur.
La chance de recommencer sa vie s'offrait devant elle. Cette fois, elle
se fit  elle-mme le serment de ne point la laisser chapper. Avec des
apparences de grande lgret, c'tait une trs honnte femme. Elle ne
se dit point qu'elle aurait des aventures, et cela lui tait pourtant
bien ais. Non, elle voulait se marier de nouveau, mais, claire par sa
premire exprience, elle comptait ne pas se tromper, et elle avait
commenc de regarder autour d'elle avec ses beaux yeux bleus de jeune
fille que le chagrin n'avait pu ternir. Tout au plus l'azur de sa
prunelle s'tait-il teint d'un rien de mlancolie. Depuis quatre
annes, cependant, ni ces yeux ni le coeur de celle  qui appartenaient
ces yeux de saphir toil n'avaient fix leur choix. Mme de Nanay
tait, sans qu'elle s'en doutt, dans des circonstances dangereuses.
Elle avait assez connu la vie pour n'tre plus la nave enfant de sa
seizime anne qui dansait au bal avec une si gaie tourderie. Elle
n'avait pourtant pas acquis une vritable exprience. La crise tout
exceptionnelle de son mariage lui avait donn une apprhension de
l'homme, une excessive facilit  s'effaroucher. En mme temps, comme
elle avait t trs comprime, elle devait tre trs sensible  la
moindre douceur cline. Elle courait le danger de mconnatre des
passions sincres  cause des brusqueries de leur sincrit, tandis
qu'une hypocrisie prudente pouvait aisment trouver grce devant son
ignorance.

L'ombre noyait le portrait davantage et davantage encore. Lucie de
Nanay rvait toujours. L'arme d'un bouquet de roses, pos dans un vase
en verre de Venise, la caressait sans l'entter. Elle se revoyait dans
les premiers temps qui avaient suivi son veuvage, et qu'elle avait
passs  Paris, chez sa mre, Mme Olivier.--Lucie ne s'tait jamais bien
entendue avec cette mre, veuve aussi de trs bonne heure et toute
mondaine, qui ne souponnait pas le secret tourment du mariage de sa
fille. Elle plaignait la jeune femme de ce que cette dernire ne
pouvait, elle, s'empcher de considrer comme une dlivrance, et puis le
grand htel vide que Mme Olivier habitait dans le faubourg
Saint-Germain, exactement en face du dme des Invalides, exhalait une
mortelle atmosphre d'ennui. Lucie avait donc saisi avec enthousiasme
l'occasion de partir pour l'Italie, avec une de ses tantes et un cousin
malade, Maurice, un enfant de vingt ans, qu'elle avait toujours
considr comme un petit frre, et qui souffrait de la poitrine. Ils
avaient pass tout un hiver  Rome, puis la sant de Maurice
s'amliorant, ils taient venus s'tablir  Florence, dans cette villa
que Mme de Nanay avait loue au prince Wrkiew. Elle aimait le
mouvement tourdissant de l'existence florentine. Cette libert
Italienne d'aller et de venir la ravissait, et elle avait eu ds le
premier jour autour d'elle une lgion de soupirants. Ils accouraient,
attirs par ses millions et aussi par son joli profil, qui se busquait
si finement dans le sourire. Puis ils se retiraient, les uns aprs les
autres, dcourags, elle s'en rendait  demi compte, comme amants, par
sa ferme faon de rompre  la premire familiarit; comme maris, par sa
gaiet, son indpendance entire et ce got du flirt qu'elle affectait
plus encore qu'elle n'en tait possde:--Si mon mari est jaloux avant
le mariage, disait-elle plaisamment, que sera-ce aprs?

A l'heure prsente, ces soupirants se rduisaient  trois.--Il y avait
d'abord l'Anglais, sir Arthur Strabane, un trs grand nom, une trs
grande fortune. Mais pourquoi s'habillait-il comme son grand anctre du
temps de Georges III, et pourquoi aussi ce gant roux, au visage osseux,
avait-il dans ses yeux, d'un bleu si clair, ces passages de duret qui
faisaient peur? N'importe! Il tait loyal et vraiment bon. Ce grand
corps se remuait avec une grce agile qui rvlait une vie mle, les
violents exercices, les longs voyages, l'habitude des robustes efforts,
et puis, quelle indiscutable supriorit dans la tenue de ses chevaux et
de sa maison! Il n'habitait Florence que depuis deux ans, et le vaste
palais qu'il avait achet, rpar, meubl, avec l'nergie volontaire
d'un Anglais trs riche, passait pour un des plus beaux de la ville.
Lady Strabane?... Ce nom sonnait bien. Elle aurait une existence
magnifique... Oui, mais l'aimait-elle? Tout d'un coup, elle se
reprsenta plus nettement les yeux du jeune homme, et la sauvagerie qui
se lisait dans leur arrire-fond lui fit courir un frisson dans les
paules. Elle se souvint de son mari.--Que je suis sotte,
songea-t-elle, celui-ci est un _teetotaller_, comme ils disent; il ne
boit que de l'eau; jamais une goutte de brandy, ni mme de vin. Pourquoi
ces cols, et pourquoi ce regard?

Sir Arthur Strabane imposait l'estime. Mais le prince Vitale? Ah! le
prince Vitale tait charmant. Ce Napolitain au front si blanc, avec
cette ombre bleue que sa barbe rase mettait sur sa joue, avait les yeux
noirs les plus dlicieusement tendres et caressants que Lucie et
rencontrs, et quelle fantaisie dans la conversation, quelle bonne
humeur jamais interrompue, et quelle voix! Lorsqu'il chantait, lui
aussi, des romances de son pays, il remuait en elle une motion qu'elle
n'aurait pas su dfinir, et puis encore, sous des allures de joyeux
compagnon, quelle finesse Italienne!... Quand il clignait son oeil
droit, comme cela, si peu, elle tait sre qu'un pige de conversation
tait tendu o d'autres tomberaient, mais le prince Antonio, jamais. Il
tait de cette race de voluptueux qui sduisent ou dsarment par leur
indolence pousse jusqu'au plus absolu, jusqu'au plus hroque
dsintressement. Ce n'tait un mystre pour personne qu'aprs avoir
gaspill, prodigu plutt,  des vingtaines de parasites un opulent
patrimoine, il finissait de manger sa fortune  mme, comme un
personnage d'Alfred de Musset, auquel la nave imagination de Lucie le
comparait toujours. N'tait-elle pas assez riche pour s'offrir le luxe
d'pouser un homme ruin, si cet homme lui plaisait beaucoup, et le
prince n'tait-il pas celui avec lequel sa vie s'coulerait le plus
lgrement, dans une fte ininterrompue? Il y avait des heures o l'ide
de traverser l'existence, comme un bal, parmi les rires, l'animation et
la musique, lui paraissait la seule raisonnable, et alors son coeur
penchait pour Vitale;--mais Lucie se piquait d'Idal, elle voulait
souvent passer aux yeux des autres et aux siens propres pour une grande
me et capable de nobles aspirations. Ces jours-l elle ne songeait pas
tendrement au prince Vitale:--Je ne l'aime pas, se disait-elle,
puisque je ne l'aime pas le matin et le soir, le lendemain, comme la
veille.

Restait le marquis de Bonnivet. Celui-l tait-il amoureux d'elle? A de
certains jours elle se prenait  le penser, tant il lui parlait avec un
intrt inexplicable sans la passion. A d'autres moments, la rserve du
gentilhomme la faisait revenir sur cette ide. D'ailleurs lui-mme
semblait considrer comme impossibles, de lui  elle, d'autres rapports
que ceux de l'amiti. Il se plaisantait sur le privilge de camaraderie
que lui donnaient ses quarante ans passs,--passs de combien? Elle
n'aurait su le dire, tant il avait gard une jolie et fire tournure, un
visage d'une beaut fine et mle. Les aventures Parisiennes dont elle
avait entendu si souvent parler avant de le connatre, ne se marquaient
pas en rides sur ce visage impassible. Bonnivet avait t une espce de
Don Juan, s'il fallait en croire la chronique, mais le Commandeur tait
dj venu sous la forme de la dette. Du moins c'tait la version
officielle qu'un matin, le marquis avait runi ses cranciers, rgl
tout ce qu'il pouvait, et obtenu crdit sur le reste. Il vivait 
Florence par conomie, disait-il souvent, afin d'achever de se librer.
Il ngligeait d'ajouter qu'il avait d donner sa parole  quatre membres
du _Jockey_ de ne plus remettre les pieds  Paris,  la suite d'une
indlicatesse au jeu que ces Messieurs avaient surprise et qu'ils
avaient tue, par respect pour un nom de cette noblesse-l.--Je veux
vieillir en patriarche, disait Bonnivet avec une grce simple et
touchante. Pour le moment, l'existence de cet ancien prince de la mode
tait irrprochable de dignit, quoiqu'elle n'et rien perdu en
supriorit d'lgance. Les deux pices qu'il occupait dans un vieux
palais sur l'Arno taient meubles d'une manire exquise, simplement
avec les dbris du dcor magnifique de son ancienne installation. Une
entente approfondie de toutes les choses de la vie sociale faisait de
cet homme un arbitre presque vnr des principales maisons de Florence.
Il ne recherchait pas ce rle. Il ne le fuyait pas. C'tait comme sa
fonction naturelle de discerner, en toute circonstance, la rgle
d'aristocratie. Pourquoi Lucie de Nanay s'attardait-elle  se dnombrer
les qualits de ce viveur ruin? Elle tait trs femme, quoique trs
honnte femme, et peut-tre la lgende de sduction dont une intrigue
avec une princesse de sang royal avait envelopp Bonnivet, agissait-elle
sur sa pense. Elle se sentait vaguement curieuse de connatre le
prestige qui avait valu  cet homme des passions comme celle encore de
cette pauvre duchesse de Lor. Tous les salons de Paris avaient retenti
du dsespoir de cette pauvre martyre, devenue folle par l'abandon du
marquis. tait-ce le souvenir de ce crime inconscient qui voilait
parfois de son ombre les prunelles du dandy vieillissant?...

Un bruit de pas tira Mme de Nanay de sa rverie. Un jeune homme entrait
dans la chambre, dont le demi-jour laissait deviner plutt que voir la
minceur, les membres grles, le teint souffrant. Il s'tait arrt
quelques minutes pour regarder Lucie, dont la forme blanche faisait une
tache de clart sur l'ombre de cette heure. Puis, quand elle avait
relev la tte, si cette ombre n'et pas t dj paisse, elle aurait,
aperu rougir son cousin,--car c'tait lui qui s'approchait d'elle
ainsi.

--Tu m'as fait peur, Maurice, dit la songeuse avec un clat de rire.
Ah! sauvage, tu n'as pas tenu ta parole, tu as manqu  ma petite
fte.--Tiens, ajouta-t-elle, veux-tu sonner pour la lampe?... Chez
quelle Anglaise esthtique as tu pass l'aprs-midi?--Mais, les belles
fleurs!... fit-elle en remarquant un gros bouquet d'oeillets blancs que
son cousin tenait  la main.

--Je les ai cueillies pour toi dans le jardin de lady Rylstone,
rpondit-il.

--Comme tu as chaud, reprit Mme de Nanay, en touchant le front du
jeune homme avec un geste de soeur. Voyons, il faut monter tout de
suite et te changer. Enfant, continua-t-elle en lui caressant les
cheveux avec la main.--Elle s'tait leve et le domestique venait
d'entrer avec une premire lampe dont l'unique clart tombait sur cette
taille souple et gracieuse.--Oui, enfant, tu n'as pas trop de deux
mres pour te soigner. J'entends ta vraie maman qui rentre. Sauve-toi,
pour ne pas tre grond.--Bonjour, ma tante, fit-elle en se prcipitant
vers une des portes, celle qui donnait sur la villa, tandis que,
machinalement, Maurice Olivier sortait par l'autre. Il tenait de nouveau
dans sa main le bouquet d'oeillets que sa cousine lui avait rendu sans
rflexion,  l'approche de la vieille mre. A peine entr dans sa
chambre o le feu brlait doucement, o les bougies allumes, les
vtements prpars sur le lit, les rideaux baisss attestaient le
confort quotidien dont on l'entourait, il se jeta sur son lit en
sanglotant:

--Elle n'a pas pris mes fleurs, et comme elle s'est amuse
aujourd'hui!...

Les visages des rivaux qu'il savait avoir auprs d'elle lui apparurent.

--Si elle souponnait seulement combien je l'aime, soupirait-il 
travers ses larmes. Mais elle me l'a dit. Je suis un enfant pour elle.
Comme je l'aime!... Et que cela fait mal!




III


Le marquis de Bonnivet s'tait fait dposer par sir John Strabane  la
porte du palais habit par l'Anglais, une grandiose demeure construite
par Michel-Ange pour le neveu d'un pape, ainsi qu'en tmoignait
l'inscription encore lisible sur le fronton. Puis il avait march, comme
d'habitude, jusqu'au club, non sans avoir fait un crochet vers une
maison dont l'enseigne portait: Michel Heurtebise, matre d'armes
franais. A coup sr, la rponse  la question qu'il tait all poser 
ce prvt rjouissait le vieux mauvais sujet,--comme l'appelait le
prince Vitale par une plaisanterie peu gote de celui qui en tait le
prtexte.--Car il se souriait  lui-mme en montant au cercle ou il fit
une partie de rubicon avec un jeune Franais de passage  Florence, qui
lui tait recommand particulirement par un de ses parents. C'tait un
jeune bourgeois de vingt-quatre ans, fils d'un ngociant, et qui ne se
tenait pas de joie sur sa chaise de jouer aux cartes avec un homme qui
portait un des plus beaux noms de France. Le marquis gagna trente louis
 M. Louis Servin de Figon, c'tait ainsi que s'appelait ce jeune snob,
qui n'avait pas encore os rduire son vrai nom de Servin  une S
invisible et destine  disparatre devant le Figon  particule.

--Je vous dvalise, fit l'heureux joueur avec un de ces jolis sourires
qu'il savait avoir.

--Vous jouez, marquis, comme vos pres se battaient, rpliqua l'autre
qui, rentr le soir dans sa chambre d'htel, devait crire  sa mre le
bulletin de son voyage et lui annoncer sa familiarit avec un Bonnivet!
Le prudent gentilhomme, guri  jamais du got de corriger la fortune
par d'adroites finesses,--comme on disait autrefois,--ne jouait plus
gure qu'avec les trangers et comme par condescendance. Sa supriorit
d'attention tait telle qu'il gagnait presque toujours. Qui donc aurait
pu croire que ces quelques pices d'or, ainsi rcoltes au hasard des
cercles, et si rarement, formaient le plus clair de ses revenus? Il
n'avait l'air ni plus gai, ni plus soucieux que d'ordinaire quand il
avait perdu ou ramass une somme insignifiante pour le Bonnivet
d'autrefois, considrable pour celui de maintenant. Le soir de sa partie
avec M. Servin, il rentra, comme il faisait chaque soir, pour s'habiller
avant l'heure du dner en ville. Il tait invit ainsi quotidiennement.
Le matin il djeunait _at home_ de deux oeufs  la coque et d'une tasse
de th, soi-disant afin de maigrir, quoiqu'il ne pt donner cette raison
de son conomie sans quelque invraisemblance. De son luxe de jadis il
avait gard les divers brimborions en argent cisel d'un ncessaire de
voyage qui avait t, comme il le disait, ridiculement complet. Le valet
de chambre, qui tait en mme temps son cuisinier, le servait avec une
dvotion singulire qui se manifestait dans un accent et des tours de
phrase copis sur ceux de son matre d'une faon presque comique.

--Monsieur le marquis parat tout content, ce soir, disait ce
domestique en le coiffant avec une science que seul il possdait pour
faire valoir les restes d'une chevelure dj un peu dvaste et le tour
d'une moustache demeure charmante.

--Tu le seras moins, rpondit le gentilhomme qui tutoyait son valet,
suivant l'ancienne mode, quand tu sauras qu'il te faut aller ce soir
mme  la villa Wrkiew pour y porter ce billet, ainsi que chez sir
John.

--Cela me fera marcher, rpondit Placide. Je fais si peu
d'exercice... Je deviendrai goutteux au service de Monsieur le marquis.

--Tu n'es pas digne d'avoir la goutte, rpliqua Bonnivet qui ne put
s'empcher de sourire en retrouvant dans la bouche de son familier une
formule qu'il employait souvent lui-mme pour justifier l'habitude
conomique de ne jamais prendre un fiacre. Aprs tout, peut-tre
l'conomie se trouvait-elle en rapport avec l'hygine. Le marquis le
pensa en se regardant, maintenant que sa toilette tait finie, dans une
grande glace encadre de fleurs peintes qui formait un des murs du
cabinet o il s'habillait. Sa sveltesse, dessine par l'habit noir,
faisait de lui le rival de n'importe quel jeune homme. Il reconnaissait
bien le Bonnivet qui tenait autrefois conseil de costume et que les
dbutants venaient visiter quand il s'habillait, comme ils font
aujourd'hui pour un Raymond Casal ou pour un Philippe de Vardes.
Surtout, leur disait-il, n'ayez pas l'air pioch. Et lui-mme,
quoique les dtails de sa mise fussent examins et calculs par le menu,
ne semblait avoir cherch ni le large ruban de moire suspendu  son
gilet par un mince crochet d'or qui soutenait son lorgnon de forme
ancienne, ni la coupe spciale de son col et de ses manchettes, ni la
fine cambrure de son gilet blanc que des boutons d'or mobiles fermaient
coquettement. Ce soir-l, un je ne sais quoi de presque triomphant
clatait en lui, qui le rendait rellement si jeune que Placide ne put
s'empcher de le lui dire:

--Ah! Monsieur le marquis est toujours leur matre  tous. Avec un
tailleur et de l'argent, moi je serais comme eux, et, sans tailleur, ils
seraient comme un de nous...

De quels personnages mystrieux parlait ainsi le valet de chambre, et
qui dsignait-il par ces ils et ces eux? Le marquis ne chercha pas 
le savoir, mais ce compliment naf lui fit plaisir, et ce fut en
fredonnant un air d'Offenbach,--souvenir de sa jeunesse,--avec un
visible entrain, qu'il s'assit  sa table pour crire deux petits
billets: l'un informant Mme de Nanay que les fleurets et les gants
taient arrivs, que le rendez-vous chez le matre d'armes tait pour
dix heures et qu'elle prvnt le prince Vitale;--l'autre adress  sir
John Strabane et lui demandant s'il lui plaisait de monter  cheval 
huit heures et demie pour aller de compagnie aux Cascines. Ces deux
billets si simples avaient-ils l'un avec l'autre une nigmatique
corrlation? Toujours est-il qu'en les fermant et apposant sur la cire
le chaton de sa bague,--une bague donne par Franois Ier  l'amiral
Bonnivet, le vieux mauvais sujet avait dans sa moustache blonde un
sourire qui n'et rassur ni Lucie de Nanay ni sir John sur ses
intentions. Mais quel intrt pouvait-il avoir  les brouiller puisqu'il
tait l'ami de sir John? Avait-il donc l'intention secrte d'pouser
Lucie? Et cependant c'est avec une malice aigu dans l'clair de ses
yeux qu'il s'achemina vers la maison o il allait dner, maniant de sa
main fine une canne au pommeau de laquelle tait cisel un combat de
Titans, chef-d'oeuvre d'un rival de Cellini. Un homme si videmment
proccup de tous ses devoirs de fatuit que le moindre objet  son
usage tait choisi avec un soin jaloux, pouvait-il suivre un plan de
conduite dans la vie? A coup sr, Lucie de Nanay, en recevant son
billet deux heures plus tard, ne le pensa pas une minute, et pas
davantage sir John quand on vint lui transmettre l'invitation du marquis
dans le petit salon o il s'tait retir.

L'Anglais tait rentr chez lui sous une impression de grande tristesse.
Il avait rellement souffert des apart de Lucie et du prince Vitale, il
avait ressenti  cette occasion cette sorte de malaise physique dont
tous les jaloux connaissent trop bien le supplice, et la simple petite
phrase du marquis sur la beaut de son rival avait encore augment cette
angoisse. Il donna l'ordre qu'on dtelt les chevaux, crivit un billet
pour se dgager d'un dner auquel il tait pri, passa un costume de
fumoir,--car, en sa qualit de sujet de Sa Majest la reine Victoria, il
poussait jusqu' la manie l'habitude d'une tenue spciale pour chaque
nouveau rite de la vie,--et, couch sur un grand divan de cuir de sa
pice favorite, celle o il se renfermait quand il avait l'me noire, il
commena de fumer du tabac trs fort et trs brun dans une courte pipe
de bois de bruyre. C'tait une mauvaise habitude contracte dans son
collge de Christ-Church,  Oxford, et il la reprenait dans toutes ses
tristes heures. De moment en moment, il faisait sauter le bouchon d'une
bouteille de soda, en versait le contenu dans un grand verre, et coupait
le tout d'une forte dose de whisky. Lui qui ne touchait, dans le monde
et  sa table, ni  un verre de vin, ni  un verre de liqueur, il aimait
 s'intoxiquer seul ainsi avec cette boisson Irlandaise qui sent la
fume et qui grise durement.

--Cette ide, s'criait-il par moment, est intolrable.

C'tait durant les minutes o l'image du sourire de Lucie au prince
Vitale se faisait trop prcise. Il apercevait, comme s'il et eu tous
ces dtails, l, devant lui, et la coupe de la joue de la jeune veuve,
et le fin duvet dont s'adombrait cette fine joue, et un signe brun
qu'elle avait au coin de la bouche,  gauche, et son regard. Puis il
voquait le prince Vitale, avec son mle et blanc visage qui faisait
songer aux nobles portraits du Titien et du Moro. Il voyait les yeux du
jeune homme, et dans ces yeux un dsir de la personne de Mme de Nanay.
Rien qu' penser que le prince respirait, sir John avait quelquefois un
serrement de coeur, mais quand il croyait constater chez Vitale la
volont de se faire aimer de Lucie et de l'pouser, la colre le
saisissait, aveugle et cruelle. Il venait de vider son verre rempli de
l'cre mlange; il le jeta violemment par terre au lieu de le reposer.
Le verre sauta en morceaux.

--Quel enfantillage! se dit-il, et il se sentit plus triste encore. Il
venait de s'humilier lui-mme, sensation particulirement insupportable
 un Anglais lev, comme il l'avait t, dans le respect absolu de soi
pour soi. Ce fut  cet instant qu'on lui apporta le billet de Bonnivet,
auquel il fit rpondre qu'il l'attendrait  l'heure dite. Cette petite
interruption dtourna le cours de ses penses du ct du marquis. Il
prouvait pour cet homme une sympathie  causes complexes. Jeune encore,
et durant son premier sjour  Paris, il avait eu l'honneur de faire
adopter  Bonnivet une mode anglaise pour les chemises d't: un col
blanc et des manchettes blanches avec le corps d'une toile de couleur.
Durant son actuel sjour  Florence, le marquis avait eu le tact de
recevoir ses demi-confidences sans le blesser. Et puis Bonnivet lui
semblait avoir une bonne influence sur Mme de Nanay. De cette
influence-l, pourquoi sir John aurait-il t jaloux? Il se croyait bien
sr que jamais le marquis n'avait pens  demander la main de Lucie.
Elle le disait elle-mme en riant: Il sait si bien vieillir... Pour
sir John Strabane, le marquis n'tait pas un prtendant possible, et
c'tait un alli probable. La pense des services que cet ami pouvait
lui rendre dans sa passion, l'attendrissait malgr lui:--Oui,
murmura-t-il, je le chargerai de lui dire qu'il faut choisir, et tout
de suite.

Il marchait dans la chambre en parlant ainsi. Non, il ne pouvait pas
supporter plus longtemps cette situation. Il aimait follement, et il
tait follement jaloux. De toutes les passions, c'tait de celle-l, de
la mortelle et sauvage jalousie, qu'il avait toujours le plus souffert.
L'extrme puret de sa premire jeunesse, jointe aux excs auxquels il
s'tait adonn, par genre,  Paris, avait fait de lui une sorte de
barbare corrompu. Du barbare, de l'homme de race intacte et rude, il
gardait, avec la forte charpente, avec le gros apptit, avec la
physiologie violente, une imagination toute physique. Le sang lui
portait au cerveau des visions d'une surprenante intensit. En mme
temps, la triste exprience des femmes qui lui restait de sa vie galante
le rendait souponneux, comme un animal une fois maltrait.

--Et si elle refuse de choisir?... se demandait-il en continuant sa
marche et son raisonnement... Si elle refuse? Alors, c'est une
coquette, je le lui dirai, je la fuirai pour toujours... J'irai
rejoindre Herbert en Afrique...

Il se mit aussitt  penser  cet ami prfr, lord Herbert Bohun, son
compagnon de premire enfance et de jeunesse: Celui-l tait franchement
un _women-hater_, un hasseur de femmes, comme on dit  Oxford, qui
menait une existence bizarre entre Paris o il s'assommait d'alcool, et
les Indes ou bien l'Afrique o il voyageait et chassait. Mais quels
voyages et quelles chasses! Bohun avait fait trois fois le tour du monde
et maintenant il tait en gypte,  la veille d'une excursion sur la
cte de Zanzibar. Dans les salles d'en bas d'une vieille abbaye qu'il
possdait au bord d'un des lacs de Westmoreland, et qu'il n'habitait
jamais, il avait toute une galerie de grosses pices tires par lui: de
gigantesques oiseaux, des tigres, deux lions, plusieurs panthres. Sir
John avait reu de lui tout rcemment une lettre d'invitation  le venir
rejoindre. Il revit en souvenir la grosse figure hle de son ami, les
rudes journes passes ensemble sur le yacht qui les avait mens tous
deux en Islande. Qui donc lui et dit en ce temps-l qu'il achterait
dans un moment d'ennui un palais  Florence, qu'il s'y installerait
comme dans sa maison de Hanover-Square,  Londres, et qu'il finirait par
y mourir d'amour pour les yeux bleus d'une de ces Franaises que lord
Herbert mprisait plus encore que les autres femmes? Une coquette, oui,
une coquette, et qui se moquait de lui avec un fat dont on ne pouvait
mme pas dire qu'il ft un gentleman. Une coquette! C'est bientt dit,
cependant. Et si elle est simplement une gaie et lgre enfant?
Quoiqu'elle et t marie, n'avait-elle pas une physionomie de jeune
fille qui donnait l'envie de l'appeler: mademoiselle? Une coquette? Non;
tout au plus une tourdie, mais d'un charme si puissant. Il revit ce
dlicieux sourire. Hlas! elle l'avait pour Vitale comme pour lui.

A travers toutes ces volte-face d'une imagination souffrante, la soire
tombait, la nuit venait, la bouteille de whisky se vidait. Mais l'alcool
n'avait pas raison des nerfs du malheureux jaloux. Avec un grand soupir
il ouvrit la bote o se trouvait sa pharmacie de voyage. Il choisit une
fiole noire qui contenait du laudanum. C'tait sa dernire ressource
dans ces soires vritablement meurtrires. Il sonna, demanda son valet
de chambre, et  neuf heures il dormait, comme cras par le double
empoisonnement auquel il se soumettait pour ne plus subir l'assaut de la
jalousie. C'tait le moment mme o Bonnivet se levait de table chez la
comtesse Ardenza, plus spirituel que jamais, tandis que le prince Vitale
prenait place au fond d'une loge au thtre, derrire la jolie Mme de
Nanay, pour entendre un nouveau docteur Faust dans le _Mefistofele_ de
Boto, et que Maurice Olivier lisait, accoud sur un oreiller, le
dlicieux sonnet de Cino de Pistoie:

    _Dove l'Onesta pose la sua fronte._

Les quatre hommes avaient Lucie dans leur coeur, et pour chacun elle
tait une chose diffrente: pour Bonnivet un objet d'intrigue, pour le
prince Vitale un charme de plaisir, pour Maurice un tendre rve, pour
sir John, hlas! un sombre cauchemar.




IV


A huit heures, le domestique de Strabane eut de la peine  veiller son
matre de ce dur sommeil. Sir John en sortit, comme toujours, les nerfs
plus malades, avec une lourdeur de tte que ne put dissiper l'eau froide
dont il s'inondait chaque matin. Pour s'veiller tout  fait, il but un
large bol d'un caf trs fort et trs noir qui exaspra encore son
nervement. Il y avait des journes o ce malaise tait si intense qu'il
songeait au suicide. Tout en montant  cheval et gagnant le lieu de
rendez-vous fix par son ami, les petits faits de la veille qui avaient
dtermin sa crise de jalousie lui revenaient aussi prsents. Il eut de
nouveau cette angoisse au coeur, insupportable, dont il avait tent de
se dbarrasser avec l'opium. Seulement auprs du marquis et lorsque
leurs chevaux galoprent dans la grande alle des Cascines, il gota
quelque rpit, grce  la hte de la course et au coup de fouet du grand
air.

Il faisait une de ces claires matines du premier printemps, qui sont
rellement divines  Florence. Comme une poussire verte saupoudrait
toutes les branches des arbres. La ligne des collines  gauche courait
sur un ciel d'un azur tout ensemble profond et lger, une brise frache
et chaude  la fois frissonnait dans l'atmosphre, et c'tait le long de
l'alle principale un dfil de cavaliers et de voitures sur lequel
Bonnivet lanait une remarque, puis une autre. Il tait en veine de
misanthropie, et chacune de ses observations augmentait l'trange
malaise dont sir John tait tour  tour repris et quitt. On et dit que
le marquis se faisait un jeu de faire revenir toutes les penses de son
compagnon sur ce fatal chemin de la dfiance o il s'ensanglantait si
aisment le coeur.

--Bon, voici la comtesse Nina qui galope avec le prince Andr. Il
parat que les actions de ce pauvre Peppe ont baiss...--Emilia est bien
jolie ce matin,  quarante ans passs et aprs tant de campagnes! Comme
votre cousin lord Randolph Ramsey tait amoureux d'elle! Il a t
heureux et elle fidle six semaines. Un long bail pour cette
inconstante!...--Votre ami James vous salue. Il aura trouv le moyen de
ne pas russir auprs de Natacha... Vous pouvez lui dire qu'il est le
seul...

Qu'taient-ce que tous ces discours et d'autres semblables, sinon la
menue monnaie des propos dbits chaque soir dans cinquante salons de
Florence,--propos dont les uns taient des mdisances, les autres des
calomnies? Mais sir John se trouvait dans une humeur  sentir la vie
avec amertume, et tout en poussant son cheval comme pour fuir son
compagnon, il se sentait saisi d'un farouche dsir de s'en aller au
loin, oui, trs au loin, pour n'avoir plus rien de commun avec cette
socit de mensonge, dont Lucie de Nanay faisait partie. Et puis,
comment savoir si quelques-uns de ces promeneurs des Cascines
n'changeaient pas, eux aussi, sur lui et sur elle, des phrases toutes
semblables:--Pauvre Strabane!... La petite de Nanay se moque-t-elle
assez de lui!... Non, il ne serait pas le jouet d'une coquette, d'une
de ces femmes au coeur altr de perfidie, qui se rjouissent de
dcevoir un homme sincre, comme le joueur d'checs qui gagne une partie
se rjouit d'un mat habilement donn. Dvor de mlancolie, il coutait
 peine Bonnivet, lorsque celui-ci, consultant sa montre, le fit
pourtant s'arrter en lui criant:

--Il faut retourner, mon cher, j'ai tout juste le temps d'tre exact 
mon rendez-vous avec votre flirt...

Rien n'irritait davantage sir John que cette appellation lgre donne 
celle dont il voulait faire sa femme.

--Mme de Nanay vous attend? demanda-t-il.

--Je ne vous ai pas cont sa nouvelle folie? fit le marquis,
navement.

--Non, rpondit sir John, avec un battement de coeur.

--Imaginez-vous qu'elle fait des armes chez Heurtebise et qu'elle
commence aujourd'hui. Venez-y donc, cela nous amusera toujours une
heure.

--Allons, fit sir John en brusquant son cheval pour le faire tourner.
Et trois quarts d'heure plus tard, ayant confi leurs btes, le marquis
 l'homme du mange o la sienne tait en pension, sir John au
domestique dont il tait suivi, les deux compagnons entraient dans la
maison o Bonnivet avait fait une si courte et si souriante apparition
la veille.

La pice du rez-de-chausse qui donnait sur la rue prsentait l'aspect
habituel des salles d'armes. Des fleurets taient appendus le long du
mur, chacun  son clou. Il y avait aussi l des gants, des savates, des
masques et des plastrons. Deux planches longues marquaient la place o
les lves prenaient leur leon. Mais cette vaste pice tait toute
vide. Elle se terminait par une porte vitre du ct de laquelle
arrivaient des bruits d'appels de pieds, des froissements de fleurets,
et les mots: engagez..., dgagez..., parez quarte..., parez sixte...,
la pointe plus haute..., fendez-vous... Des clats de rire
s'entremlaient  ce jargon d'escrime. Sir John Strabane reconnut le
rire de Lucie et la voix du prince Vitale.

La premire porte, en s'entr'ouvrant, avait fait rsonner un timbre. La
porte vitre s'ouvrit comme en rponse, donnant passage  Michel
Heurtebise lui-mme, un grand diable d'homme tout en jambes, avec un
visage osseux, que terminait une impriale tourne de ct, comme si
elle ft elle-mme alle  la parade. Il n'y avait dans cet trange
corps que juste ce qu'il fallait pour l'exercice de sa noble profession:
de longues jambes pour mieux se fendre, de longs bras pour mieux filer
un dgag, et de torse presque rien, de quoi viter le coup de bouton.
C'tait le marquis de Bonnivet qui le protgeait  Florence o l'ancien
prvt de rgiment s'tait install, depuis l'vacuation de Rome par nos
troupes.

--Mme la comtesse est l, dit le matre d'armes aussitt qu'il eut
salu ses visiteurs, elle prend sa leon dans la salle rserve avec M.
le prince Vitale. Ah! Elle ira bien, si elle travaille... Elle avait
dj pris leon du vivant de M. le comte,  ce qu'elle m'a dit... Elle
n'a rien dsappris... Mais voyez...

Sir John et le marquis entraient en effet dans la seconde pice, plus
petite que l'autre, et ils s'arrtrent quelques minutes  regarder un
spectacle d'une grce singulire. Lucie tait l, vtue d'une de ces
robes en flanelle blanche,  large col, que les Anglaises adoptent pour
jouer au tennis. Ses pieds fins taient chausss de minces souliers de
cuir jaune, dont la couleur contrastait joliment avec ce que l'on voyait
de la soie noire de ses bas. Son chapeau, sa voilette, son ombrelle 
gros pommeau, un cache-poussire en toffe grise taient poss sur une
chaise. Quelques-unes des mches de ses beaux cheveux blonds taient
dfaites et remuaient autour de son masque sous lequel on devinait son
joli visage, anim d'une joie enfantine. Ses yeux brillaient, ses dents
blanches luisaient  travers le treillis de fil de fer, et l'on voyait
qu'un peu de rose teintait ses joues, d'ordinaire trop ples. La
souplesse aise de ses gestes, tandis que son bras droit allait et
venait, arm du fleuret, laissait deviner, sous sa toilette, un corps
jeune et leste, d'une vigueur de muscles qu'on n'et pas attendue de
cette femme  la taille presque trop menue, aux poignets si frles. En
face d'elle, le prince Vitale, le visage masqu aussi, le torse pris
dans une veste  plastron de peau blanche, bien assis sur ses jambes, la
main gauche releve pour faire balancier, s'acquittait avec une adresse
accomplie de ses fonctions de professeur improvis.

--Bonjour, vous autres, fit Lucie en continuant de raccourcir et de
tendre le bras pour parer et riposter; le temps de finir la reprise, et
je suis  vous.

Les deux arrivants s'assirent et la leon continua. Le marquis de
Bonnivet donnait  son visage cet air  la fois railleur et indulgent,
avec lequel un frre an accueille les innocentes folies de sa soeur,
toujours traite en enfant gte.

--Brava! disait-il. Voyons, votre pied gauche ne tient pas assez 
terre... Vous permettez?... Et il se levait pour assurer de sa main la
petite bottine jaune sans talon.--Le torse plus immobile, la tte plus
droite... Vous permettez?...

Et respectueusement, de sa main, il inclinait un peu en arrire le front
de la jeune femme. Ce n'tait pas de ces familiarits que souffrait sir
John, et cependant sa crise de douleur tait plus intense encore qu' la
minute o il avait vid dans un petit verre les gouttes noires de
l'endormeuse drogue. Non, mais la fantaisie, cette fois, dpassait les
bornes. tait-ce l'action d'une lady de venir dans une salle d'armes
croiser le fer avec un prtendant  sa main? Il regardait le prince,
dont le corps bien d'aplomb gardait une lgance si mle sous le costume
d'escrime, et plus il constatait la beaut de ce fier garon, plus il
hassait Lucie de sa nouvelle escapade.

--Qu'en dites-vous? fit la jeune femme, lorsque son partner eut lanc
le traditionnel:--En place, repos.--Je n'ai pas trop perdu,
ajouta-t-elle en enlevant son masque; puis elle glissa sous son bras
gauche son fleuret  poigne nickele, et tendant aux nouveaux venus sa
main droite, dont la joliesse n'tait plus visible sous le gros gant de
peau grise  crispin verni: Les fleurets sont excellents et si lgers,
dit-elle au marquis. Est-ce que vous allez tre des ntres, sir John?
Ce serait si amusant!... Mais vous autres, Anglais, vous mprisez le
_fencing_.--C'est trop fin pour eux, ajouta-t-elle avec un sourire
malicieux, en se tournant vers Vitale, il leur faut de violents et
pnibles exercices d'athlte.

--Un coup droit, sir John, interrompit Bonnivet en riant.

--Je ne riposterai pas, fit l'Anglais, je ne suis pas de force.--Me
permettez-vous seulement de vous dire un mot, madame?

--Cent, si vous voulez.

--Mais un mot  part, pour la petite commission dont vous m'avez
charg.

--Que de mystre!... rpondit Lucie, dont le sourcil venait de se
contracter. Allons.

Et elle passa dans la pice voisine.

--Que signifie cette libert? fit-elle aussitt qu'elle fut seule avec
Strabane, et  voix basse; mais on sentait la colre dans cet accent
touff.

--Rien, madame, rpliqua le jeune homme, sinon que je ne peux pas
supporter de vous voir vous compromettre ainsi, et comme personne ne
vous dira la vrit, il faut que vous l'coutiez... Je vous en supplie,
retournez  la villa tout de suite et que cette folle leon d'armes soit
la dernire... Voulez-vous tre la fable de Florence?

Elle le regarda, partit d'un clat de rire strident, et tout en lui
jetant un merci, elle rentra dans la seconde salle et dit au prince:

--Une autre reprise, voulez-vous?

Et sir John en s'en allant put entendre la voix de son rival qui faisait
de nouveau:

--Engagez... une, deux... Parez tierce..., bon... Parez quarte...

--Ah! sans coeur, sans coeur! grommelait le malheureux homme en
regagnant  pied son palais. Et tout haut:--Il faut en finir!




V


Mme de Nanay, une fois sir John parti, continua de faire des armes
comme auparavant, peut-tre mme avec plus de vivacit, pendant quelque
deux ou trois minutes, puis brusquement elle jeta son fleuret.

--Voyez donc si ma voiture est l, dit-elle au marquis.

Et sur la rponse affirmative de ce dernier, elle regarda la petite
montre qui pendait  sa ceinture de cuir, en forme de breloque:

--Onze heures passes. Je me sauve, dit-elle.

Et en un tour de main elle eut pos son chapeau sur ses cheveux, nou sa
voilette, envelopp de son long manteau gris son excentrique toilette.
Ses cils trop longs soulevaient sa voilette blanche noue un peu trop
prs.

--Adieu, messieurs, dit-elle avec un sourire nerv.

--Elle n'est pas contente, fit le prince Vitale, quand elle fut
remonte dans sa victoria.

--Querelle d'amoureux entre sir John et elle, rpondit Bonnivet.

--Bah! rpliqua l'autre, il se trouvera bien quelqu'un pour les
raccommoder.

Ce disant, il regardait son interlocuteur de ses yeux si noirs, si fins:
Ah! monsieur le marquis, disaient ces yeux, vous voudriez bien nous
faire croire cela et nous rendre jaloux et savoir nos intentions. Vous
ne saurez rien, sinon que nous nous moquons de votre petit mange et que
nous le connaissons comme vous-mme.

Et, tout haut:

--Tirez-vous, ce matin?

La victoria de Mme de Nanay courait maintenant le long des rues de la
ville, o les barres bleutres d'ombre froide et les barres blanches de
brlant soleil alternaient sur le pav clair. Elle passait devant les
vieux palais dont les rudes blocs, les fentres grilles, les murs
garnis d'normes anneaux rvlaient l'existence dangereuse d'autrefois.
A la base de ces palais, c'tait comme une bordure de printemps mise par
l'talage des marchands de fleurs qui avaient dpos l par gerbes des
oeillets blancs, des tulipes rouges, des roses rouges et blanches, des
narcisses ples au coeur jaune. Le contraste de ces clatantes couleurs
avec le ton noirtre des pierres n'amusa pas une minute les yeux bleus
de Lucie qui se fixaient ailleurs sous la ligne de leurs sourcils
froncs. Un des traits enfantins de ce caractre tait la proccupation
excessive de l'opinion d'autrui. Comme il arrive  beaucoup de personnes
victimes de ce sentiment pusillanime, elle bravait et froissait
volontiers cette opinion, puis elle souffrait des critiques ainsi
provoques. C'est le sort habituel de la vanit nave: elle se
singularise pour tre remarque, et le blme qui suit toute singularit
lui est une blessure.

--De quel droit sir John se permet-il de me juger, pensait-elle, et
de me le dire? Oui, de quel droit? Est-ce que j'ai fait quelque chose de
mal, et, quand je l'aurais fait, est-ce qu'il est mon mari, ou mon
fianc?...

L'vidence de ce raisonnement ne prvalait pas contre une colre
insupportable, celle de subir une dprciation dans l'esprit du jeune
Anglais. Une des places invisibles de son amour-propre s'tait mise 
saigner.

--Mais est-ce que je l'aime, se demanda subitement Lucie, qu'une
opinion de lui ait le pouvoir de me jeter dans un tel tat?

Elle s'tudia tout de suite avec le mlange d'angoisse et d'esprance
qu'elle apportait  cette sorte d'examen. Elle le renouvelait souvent,
et paralysait ainsi son coeur, sans mme s'en douter, par l'effort des
rflexions qu'elle faisait sur elle-mme. Elle se regardait dans le fond
de l'me, et chaque fois elle constatait les insuffisances d'un
sentiment qui, pour grandir, et d s'ignorer et se dvelopper dans le
mystre. Puis elle se disait: Non, ce n'est pas cela, et elle
recommenait, comme ce matin o, dans sa voiture maintenant lance sur
la route, parmi les haies de roses, elle se demandait:--Voyons, est-ce
que j'aimerais sir John?

Elle s'abandonnait au bercement des roues, les yeux ferms  demi pour
mieux ramener sa pense sur elle-mme:

--Quel est le signe le plus certain de l'amour? se disait-elle. Que
la prsence de ce qu'on aime soit indispensable au bonheur... Mais la
prsence de sir John ne me manquait pas ce matin... Je faisais des armes
avec Vitale, sans plus penser que l'autre existt... Non, je ne l'aime
pas.

Et tout de suite elle se posa la question, qui, dans la tte d'une
femme, accompagne invitablement ce genre d'enqute:

--Et lui, m'aime-t-il? Comme ses yeux s'allument quand il me regarde!
Mais, chez les hommes, le dsir et la jalousie produisent des effets
pareils  ceux de l'amour.

Involontairement elle se rappela, en pensant aux yeux de sir John, les
yeux de son mari, lorsqu'il se prparait  lui faire une de ces
tragiques scnes dont elle avait failli mourir. Elle eut un petit
frisson de peur:

--C'est assez d'une fois. Je ne serai jamais lady Strabane,
conclut-elle  la porte de sa villa. Elle descendit pour marcher un peu
avant de rentrer. Il tait midi. Le vert jardin dormait sous le soleil
qui faisait tinceler le marbre des statues et qui avivait les couleurs
sur la faade peinte de la maison. Mme de Nanay s'engagea sous un
massif qui conduisait  une alle de lilas. Ces arbustes n'taient pas
encore en pleine floraison.  et l, une grappe plus ouverte que les
autres commenait de s'panouir. Lucie cueillit quelques branches et les
respira, tout en regardant l'azur lumineux du ciel. L'motion
dsagrable que la tyrannique sortie de sir John lui avait inflige s'en
allait, lui laissant seulement le souvenir de ne pas s'tre ennuye ce
matin-ci. Le parfum des fleurs tait si doux qu'un attendrissement
s'empara d'elle qui changea la nuance de ses rflexions:--Malgr tout,
comme il est sincre! En disant ces mots, elle songeait 
l'Anglais.--Il m'aime vraiment... Viendra-t-il aujourd'hui s'excuser de
son algarade? Elle regarda sa montre, et, comme une pensionnaire, elle
battit des mains:--S'il vient avant deux heures et demie, c'est un
signe qu'il m'aime, et je serai trs douce. S'il vient aprs, je serai
trs mauvaise... Et, toute souriante de ce pacte enfantinement conclu
avec sa propre coquetterie, elle rentra dans la villa, o Maurice et Mme
Olivier l'attendaient pour le djeuner.

Le repas se passa, comme tous les autres,  gronder Maurice de ce qu'il
ne mangeait pas,  rendre compte de son quipe matinale,  plaisanter
le pauvre cousin sur ses mines effarouches quand il s'agissait de
quelque excentricit un peu trop forte,  questionner Mme Olivier sur
les nouvelles donnes par les journaux franais. Puis Maurice sortit, la
tante remonta dans sa chambre, o elle se tenait, au coin de la fentre,
des journes entires,  faire des ouvrages infiniment compliqus et
dont elle prparait la surprise  sa nice,--mais une vritable surprise
et qu'elle avait l'art de dissimuler jusqu' la dernire heure. Mme de
Nanay, sous le prtexte d'crire quelques-unes de ses innombrables
lettres en retard, se retira dans son petit salon. L, elle commena de
fumer ses cigarettes en regardant l'aiguille de la petite pendule de
voyage  parois de cristal, pose entre un cendrier japonais, un roman
franais  demi coup et les deux portraits d'elle qui lui dplaisaient
le moins. Elle avait pris au srieux son engagement du jardin et elle
calculait la fuite du temps le plus gravement du monde: deux
heures;--deux heures cinq;--deux heures dix... Par une instinctive
rouerie, elle avait revtu, au lieu de sa toilette masculine du matin,
une sorte de robe faite pour la chambre, toute en dentelle blanche sur
un fond d'un rose mort, avec une ceinture et des noeuds de la mme
couleur, qui dcouvrait son bras jusqu'au coude, et ce bras joli et
ferme rvlait la solide organisation physique de cet tre d'apparence
menue, si rellement robuste et si capable de se dominer... Deux heures
dix-huit..., deux heures vingt... L'aiguille allait marquer la demie,
lorsqu'un coup de sonnette retentit, et le domestique vint demander si
Madame voulait recevoir sir John Strabane. La jeune femme eut un petit
sourire de triomphe en rpondant: Certainement, et un sourire de
clinerie lorsque Strabane entra, ayant lui-mme sur le visage et dans
les yeux cet air de rsolution prise que mme les moins calculatrices
aiment tant  changer en un air d'obissance heureuse.

--C'est gentil, trs gentil  vous, dit-elle, de ne pas bouder et de
m'apporter vos excuses tout de suite. Voyons, ajouta-t-elle en se
redressant parmi ses coussins et montrant un sige du bout d'un crochet
qu'elle venait de prendre dans son panier  ouvrage avec une pelote de
laine brune, asseyez-vous l; ne dites rien, ce n'est pas la peine...
Vous m'avez trouve _fast_ une fois de plus, n'est-il pas vrai? Vous me
l'avez laiss voir et vous en avez des remords... Je vous tiens quitte
de toute pnitence... Allez en paix, mais ne pchez plus, ajouta-t-elle
en menaant le jeune homme du bout de son crochet, coquettement.

--Vous vous trompez, madame, rpondit sir John d'un ton grave et qui
contrastait avec la lgret d'accent adopte par Lucie. Je ne viens
pas vous faire d'excuses. Je n'ai le sentiment d'aucune espce de faute
commise envers vous.

--Fort bien, rpondit Lucie en posant son crochet et allumant une
nouvelle cigarette, avec une physionomie mutine, vous venez me faire
une seconde scne.--Une scne ou des excuses, c'est la seule alternative
offerte  un homme qui s'est mis dans son tort... Je vous coute...

--Les Parisiennes ont beaucoup d'esprit, articula sir John lentement.

Il se rappelait ce qu'il s'tait dit avec sa dcision enfin reconquise:
Il faut en finir. Ou bien elle m'aime, ou bien elle ne m'aime pas.
C'est une chose  savoir une fois pour toutes. Le rire de Lucie
l'nervait au del de toute expression. Il lui semblait que la jeune
femme et d comprendre la crise de jalousie presque tragique dont il
avait t la victime. L'antithse tait insoutenable pour lui entre le
srieux de sa douleur et le joli accent de plaisanterie mondaine avec
lequel Mme de Nanay l'accueillait.

--... Oui, continua-t-il, vous avez beaucoup d'esprit, mais vous
rappelez-vous le titre d'une comdie de votre Alfred de Musset?

--_Entre la coupe et les lvres_?... interrogea Mme de Nanay
malicieusement.

Elle rencontra de nouveau dans les yeux de sir John ce regard de
violence qu'elle avait tant ha chez son premier mari. Ses dispositions
conciliantes changrent aussitt.

--O avais-je la tte? se dit-elle. Ah! messieurs les Anglais, vous
tirez les premiers, on va vous rpondre. Il vous faut une leon. H
bien! vous l'aurez...

--Non, reprit sir John sans se dpartir de son ton srieux et triste.
Ce n'est pas: _Entre la coupe et les lvres_... C'est: _On ne badine
pas avec l'amour_. Permettez-moi, madame, de vous rappeler une
conversation que nous avons eue ensemble, lorsque j'eus l'honneur de
vous demander votre main, il y a trois mois... Vous m'avez rpondu...

--D'en attendre six, interrompit Lucie. Nous ne sommes pas en
juillet, que je sache.

--J'ai accept cette rponse, continua Strabane, parce que j'ai cru
que vous vouliez vraiment consulter votre coeur. Mais je n'admets pas
que vous m'ayez fix ce dlai uniquement pour me faire souffrir.

--Je suis bonne princesse, rpondit Lucie; cette sance d'escrime
avec Vitale m'a mise en gaiet. Je vous laisse aller... Pour vous faire
souffrir? Et par quoi?

--Par votre intimit avec des hommes dont le seul regard devrait vous
offenser. Lucie, continua-t-il avec vhmence, si vous n'avez aucune
intention de devenir ma femme, dites-le-moi, ce sera charit. Si vous
l'avez, sacrifiez-moi ceux qui me portent ombrage. Je sens que je
deviendrai fou de jalousie.

--Est-ce du marquis de Bonnivet que vous tes ainsi jaloux?
demanda-t-elle.

--Ah! vous savez bien que je vous parle du prince, reprit sir John.
Il vous fait la cour, je le sais, je le sens, je le vois. Que vous
traversiez cette cour avant d'tre ma femme, non, je ne le souffrirai
pas.

Et l'expression de sa bouche devint  la fois douloureuse et cruelle.
Mais cette douleur ne toucha pas Mme de Nanay, elle vit seulement la
cruaut de cette jalousie, et, apprhendant que cet homme, videmment
hors de lui, ne se livrt  quelque violence, elle se leva. Il se leva
aussi. Elle marcha vers la sonnette, et, le doigt sur le timbre:

--Vous rflchirez, fit-elle,  ce qu'il y a d'injurieux dans la
manire dont vous venez de me parler. Je vous demande pardon de vous
quitter si vite. J'ai demand ma voiture pour trois heures, et j'ai 
peine le temps de m'habiller... _Good bye_, acheva-t-elle en pressant
le timbre.

--Adieu, rpondit sir John en s'inclinant. L'vidente froideur de Mme
de Nanay venait de lui donner le coup de grce:

--Ce n'est qu'une coquette, se disait-il en regagnant Florence. Je me
donne ma parole d'honneur d'avoir tout quitt aprs-demain, sans la
revoir.

Et il ordonna au cocher de l'arrter au bureau du tlgraphe; le temps
d'annoncer sa prochaine arrive  lord Herbert.

--Quel sauvage! se rptait Lucie, tandis que sa femme de chambre lui
prparait sa toilette des Cascines, quel sauvage!... Il m'a dit:
Adieu... Bon, je le verrai  mes pieds demain, repentant, soumis. Mais
cela finira mal...

Et un petit frisson secouait ses jolies paules.




VI


Et d'un! soupirait le marquis de Bonnivet en revenant chez lui de la
gare, o il avait accompagn sir John Strabane, soi-disant rappel en
Angleterre par une dpche urgente. Je connais le plerin. Il n'crira
pas. Je connais Lucie. Elle ne remuera pas son petit doigt pour le
rappeler. Avec deux orgueils brouills, on romprait le mariage le mieux
assorti. A l'autre maintenant...

Il se mit  songer profondment au jeune prince napolitain. Il lui
suffisait de se rappeler ces yeux noirs aussi impntrables qu'aimables
pour comprendre que Vitale n'avait rien de commun avec le violent mais
sincre Strabane.

--Il faudra jouer serr, se dit-il. Nous nous sommes devins depuis
longtemps...

Il pleuvait, et le marquis s'abritait sous son parapluie, tout en
songeant. Il manoeuvrait ses fines bottines  travers la boue et les
flaques d'eau avec l'adresse d'un chat qui se promne sur une table
encombre de bibelots. Une claboussure que lui jeta une roue maladroite
ramena son souvenir vers l'poque de son opulence:

--Quand je serai le mari de Mme de Nanay, je ne connatrai plus ces
misres, pensait-il.

Certes, il y avait bien d'autres mariages opulents auxquels il pouvait
prtendre en vendant son nom. C'tait l un march qu'il ne ferait
cependant qu' la dernire extrmit. Par un contraste inexplicable, il
n'avait pas hsit  commettre une indlicatesse au jeu pour avoir de
l'argent, et il rpugnait  son amour-propre de faire dire qu'il avait
pous une guenon deux fois millionnaire. Sa vanit d'homme  bonnes
fortunes se rvoltait contre l'existence possible d'une marquise de
Bonnivet outrageusement laide. Il n'tait venu  Florence que pour
guetter justement au passage une femme qui joignt  des conditions de
richesse et d'indpendance un grand charme personnel. Toutes ces
qualits, Lucie se trouvait les runir. Aussi faisait-il le sige de la
jeune veuve avec une suite et une prudence accomplies.

--Vitale a beau tre fin, se dit-il encore, si je ne l'enfonce pas,
je ne suis plus le Bonnivet d'autrefois, et puis Mme Annerkow est si
jolie!...

La femme associe ainsi au plan de campagne du marquis se trouvait tre
une grande dame russe, spare de son second mari, et qui venait
d'arriver  Florence depuis quinze jours. Elle avait rencontr le jeune
Vitale dans le monde, et elle en tait devenue perdument amoureuse.
Elle avait fait la confidence de cette passion  une de ses
compatriotes, Mme Denisow, une blonde et gaie crature, toujours en
mouvement, toujours en train de rire et de causer. Ple et mince, l'air
romanesque, avec des yeux gris qui tincelaient, Mme Denisow ne pensait
qu' des intrigues de galanterie, qu'elle prenait toutes au srieux,
sous le prtexte de sentiments. Elle adorait Bonnivet  cause de sa
rputation d'autrefois.

--C'est idal, mon cher, lui avait-elle dit, en prononant _idhalle_,
c'est adorable..., c'est le coup de foudre de votre crivain... Je ne
trouve plus son nom, j'adore ses romans pourtant..., ravissants!... Elle
l'a vu deux fois et elle l'aime, elle l'aime...--Je suis donc en folie
de lui, me racontait-elle; faites-le-moi connatre...--Quel mtier, mon
doux marquis, quel mtier!...

--A-t-elle dj eu des aventures? avait demand Bonnivet.

--Si elle en a eu, avait rpondu Mme Denisow en s'exaltant, mais, mon
cher, c'est pour elle que s'est tu Boris, vous savez donc bien, Boris,
de la table... Boris Fedorovitch, enfin, Karatiew, dont je vous ai cont
l'histoire... Nous tions chez la princesse Sofia, et nous nous amusions
 faire tourner des tables... Il y avait l des sceptiques comme vous...
H bien, mon cher, la table a dit:--Je suis l'me de Boris...--Quel
Boris? demande mon frre.--Boris Fedorovitch, reprend la table.--Pas
possible, s'crie mon frre, je l'ai quitt cette aprs-midi...--C'tait
 Ptersbourg, nous envoyons chez Karatiew, il s'tait brl la cervelle
 huit heures, il en tait dix... Et la cause!... Irne Annerkow, mon
cher, qui l'avait quitt pour un de mes amis, un charmant garon.

Ces tranges phrases de Mme Denisow revenaient au souvenir du marquis,
tandis qu'il achevait de gagner son appartement. Elles le poursuivirent
 la table o il dna, puis le soir encore chez la comtesse Ardenza, o
son protg, le futur de Figon (sans S.), eut un succs prodigieux, en
donnant dix-sept imitations d'acteurs parisiens sur la clbre chanson
de Musset: _Si vous croyez que je vais dire..._ C'tait l un des
procds par lesquels ce jeune homme se poussait dans le monde.

--Moi-mme, avait-il commenc,--_si vous croyez que je vais dire..._

Et il avait rcit le couplet simplement... Mlle Sarah Bernhardt, et
penchant la tte, fltant sa voix, il avait reproduit la mimique et
l'accent de la clbre tragdienne... M. Baron... M. Delaunay... M.
Got... Et pour finir, il avait tir de sa poche un faux-nez qu'il
s'tait coll adroitement,--M. Hyacinthe...

--Ah! ces Franais! s'criait Mme Denisow au milieu des
applaudissements, je les adore! Mon doux marquis, prsentez-moi
celui-l, que je l'aie  ma soire d'aprs-demain. Croyez-vous qu'il
voudra bien recommencer pour nous ces ravissantes imitations?...

Tout en amenant Servin de Figon auprs de Mme Denisow, le marquis
entrevoyait une possibilit de mettre  profit ce qu'il savait du
caprice de Mme Annerkow pour Vitale. Il avait consenti, comme patron du
jeune Franais,  organiser un souper que Servin dsirait offrir chez
Doney avant son dpart. Mme Denisow et son amie seraient de ce souper.
On placerait la belle Mme Annerkow  ct du prince. Oui, elle tait
bien belle, peu scrupuleuse, et lui bien jeune. Une bonne petite
infidlit, dment constate par tous les potins de la ville,
n'avancerait pas beaucoup ses affaires auprs de Lucie... Ce sera
toujours autant de fait, se disait le marquis, et nous trouverons
autre chose ensuite... Il se rendait compte que Mme de Nanay serait,
avant tout, dtermine dans le choix de son second mari par la croyance
dans la profondeur du sentiment qu'elle inspirait. Aussi avait-il eu
toujours bien soin, depuis qu'il avait commenc son investissement, de
ne pas donner lieu sur lui-mme au moindre racontar. Cette sagesse ne
lui cotait plus gure. Le prince Vitale avait d'autres tentations 
vaincre.

Le rsultat de ces calculs fut que, dix jours aprs la soire de la
comtesse Ardenza et le dpart de sir John, vers onze heures et demie du
soir, le prince Vitale se rendait  pied au restaurant de la rue
Tornabuoni, invit par M. Louis Servin de Figon (une couronne de baron
en haut de la carte, simplement). Le jeune Napolitain se sentait en
avance, et par cette belle nuit de printemps il longeait le quai de
l'Arno avec ravissement. La rivire coulait si douce, et le bruit de
l'eau contre un barrage pratiqu du ct des Cascines arrivait, continu
et sourd. Les boutiques, juches sur les arcades du Pont Vieux, se
dtachaient sous un clair de lune qui faisait aussi ressortir en
noirceur la petite colline de San-Miniato. Le fourmillement des toiles
emplissait le vaste espace. Le prince jouissait avec dlices de sa
promenade par cette admirable nuit. Il s'arrtait, s'accoudait sur le
parapet, regardait le paysage. Il fumait un de ces longs cigares percs
d'une paille que l'on allume en les plaant au-dessus d'une bougie sur
un instrument de cuivre. Tout en dgustant ce cigare de Virginie, trs
noir et trs fort, il fredonnait l'air d'une des chansons populaires de
son pays, entendues chez Mme de Nanay: Beau chasseur qui vas  la
chasse,--cette caille est une impertinente, oui,--elle en a dj tromp
tant d'autres,--peut-tre, peut-tre, elle te trompera...

--Non, pensa le prince, elle ne me trompera pas, la jolie caille,
mais il voudrait bien me tromper, l'autre chasseur. Le profil
diplomatique de Bonnivet, dont les moindres rides rvlaient la ruse et
la surveillance de soi, occupa une minute cette vive imagination de
Mridional, et il raisonnait: Depuis que l'Anglais est parti, le sire
est tout sucre et miel. Mais si on ne prend pas les mouches avec du
vinaigre, on ne prend pas don Antonio Vitale avec du miel et du
sucre... Et tout en prononant cette phrase au dedans de lui, le prince
cligna son oeil, comme cela lui arrivait dans ses minutes d'ironie, et
l'expression de son regard devenait alors inexprimable. Il s'y lisait de
la dfiance et de l'ironie, de la duret avec de l'hypocrisie, ce qui
faisait dire mchamment  Bonnivet:--Je vois bien que Vitale a le
mauvais oeil, mais je ne sais pas lequel!...--Bah! fit le jeune homme
en humant une bouffe de tabac, je serais bien naf de me tourmenter
maintenant. Soyons calme et voyons venir, comme le conseille toujours le
pre Heurtebise... Quelle nuit divine!... C'tait un trait bien italien
du caractre du prince qu'il pt jouir sans arrire-pense de la
sensation prsente  la minute mme o il tait le plus intress par un
but  poursuivre.

--Si j'pouse Lucie, continuait-il  se rpter intrieurement, je
retourne l-bas six mois de l'anne, il pensait  Naples et  la terre
d'Otrante, les deux pays entre lesquels s'tait coule sa premire
jeunesse, et nous y vivons sans aucun souci... Ah! fils de ma mre,
pourquoi n'y suis-je pas ds aujourd'hui?--Mais parce qu'il vous reste
vingt-deux mille trois cents et quelques francs, mon prince, et pas un
centime de plus... Avant les vnements, cela m'et suffi. Mon oncle
aurait-il raison de prtendre que tout le gnie de Cavour n'tait rien,
puisqu'il n'a pas appliqu  l'Italie entire le code de Naples? Cher
homme d'oncle! Quelle ide de lui avoir souffl Bianca, sa danseuse, et
de m'en tre fait un ennemi  jamais? Qu'importe? Lucie est bien jolie,
elle sera princesse, et notre marquis y perdra sa peine.

L'heure sonna  une prochaine glise de cette claire sonnerie qui vibre
si finement dans l'atmosphre florentine.--Encore dix minutes de
flnerie, se dit le prince, et nous irons souper. J'ai une faim de
loup, ce soir. Pourquoi Bonnivet m'a-t-il fait inviter par ce petit
imbcile de Franais auquel il gagne une poigne de louis par jour sous
prtexte de le protger? Pour m'empcher d'y voir clair dans son jeu en
se montrant tout aimable?... Il me croit terriblement bte. _Meno male._
C'est la finesse des finesses de passer pour un nigaud. Et Vitale,
ayant jet son cigare, monta l'escalier du restaurant le sourire aux
lvres. Qui le voyait, ce joli sourire, songeait involontairement  ces
dlicieux seigneurs du XVIIIe sicle dont l'unique affaire tait de
s'amuser d'abord et d'amuser ensuite, et il fredonnait un autre couplet
de la mme chanson: A Pausilippe--je veux aller ce soir,--avec la
meilleure jeunesse...

--Exact comme un soldat, lui dit Bonnivet en le recevant sur le seuil
du petit salon d'attente qui prcdait la pice o l'on devait dner.

--Marquis, l'exactitude est la politesse des princes, dit l'tonnant
Servin en serrant la main du nouveau venu. Rien qu' la manire dont il
prononait ces deux mots: marquis,--prince..., on et devin la joie
profonde qu'il prouvait  traiter des personnages authentiquement ns.
Ce souper, les parties de rubicon avec Bonnivet, une demi-bonne fortune
avec une vicomtesse,--ge de cinquante ans!--qu'il n'avait pas voulu
inviter ce soir par discrtion, ce devaient tre l les principaux
vnements de son sjour  Florence qui lui avait cot cher cependant.
Il y tait venu avec une demi-mondaine, cette Pauline Marly que ses
relations avec plusieurs grands seigneurs ont fait surnommer par Casal
la Gothon du Gotha. Servin l'avait emmene de Paris par vanit et
renvoye de mme, moyennant un cadeau considrable, pour aller dans un
monde titr. Il avait os la faire passer, confidentiellement, auprs de
ceux qui les avait vus ensemble, pour une grande dame. On pense s'il
avait tromp un Bonnivet!

--Mais, cher comte, rpondait-il  un homme d'un certain ge qui lui
conseillait de s'arrter  Sienne pour y voir les Pinturicchio de la
cathdrale, je n'ai mme pas eu le temps de visiter ici la chapelle des
Mdicis. Invitation par-ci, invitation par-l, vous tes si aimables
qu'on n'a pas une minute dans sa journe... Et puis je ne peux pas
manquer les courses de Pise, et tout de suite aprs je dois tre  Paris
pour la reprsentation de la duchesse de Nade.--Il ne la connaissait
que par les journaux!--Est-ce que vous ne l'avez pas vue, il y a deux
ans, ici, cette bonne Yolande?... Pardon, voici Mme Annerkow avec Mme
Denisow... Vous m'excuserez, comte... Et Mme Ardenza...

Cette dernire arrivait accompagne de Vanini, son ami, qui ne la
quittait jamais. Il faisait ses commissions, s'occupait des dpenses de
la maison, de l'ducation du fils, et cette liaison qui durait depuis
quatre ans avec une fidlit absolue, avait rendu peu  peu  la
comtesse Ardenza son rang dans le monde, compromis autrefois par une
srie d'inconstances.

--Mon mari vous fait ses excuses, dit-elle  Servin, il ne peut pas
veiller  cause de ses migraines.--Cencio, dit-elle en s'adressant 
son sigisbe, avez-vous dit au cocher pour une heure et demie?

--Nous sommes tous l, dit Bonnivet  son protg, offrez votre bras
 la comtesse.

Le petit salon prsentait alors un tableau en raccourci de toute la
portion cosmopolite de la socit florentine. Il y avait l dix
personnes: les deux Russes d'abord, Mmes Annerkow et Denisow,--puis une
Anglaise, l'honorable mistress Brown, une femme de quarante ans, au
teint couperos, frocement rousse et plus grande de la tte que la
moiti des hommes,--une Italienne, la comtesse Ardenza,--un Hollandais
qui passait pour l'attentif de Mme Denisow, Vincenzio Vanini qui tait
le patito de Mme Ardenza, le comte polonais, admirateur de Sienne et des
peintres primitifs, qui prtendait  la main de Mme Brown, Bonnivet, le
descendant d'un conntable, compagnon de Franois Ier, Vitale,
l'hritier d'un grand nom Italien,--et l'amphitryon, pour reprsenter
dans ce milieu d'aristocratie composite l'intrusion de la dmocratie
moderne. Car le grand-pre Servin, qui labourait la terre en pleine
Beauce, voici soixante ans, et t passablement tonn de voir son
petit-fils offrir  souper  des convives de cette varit de rang et
d'origine. Les portes s'ouvrirent et la table apparut toute garnie de
fleurs, avec le miroitement de ses cristaux et de son argenterie.

--Dix personnes  souper, c'est le meilleur nombre, disait Servin de
Figon  sa voisine. On peut causer chacun  part et gnralement... Le
marquis est de cet avis... Ah! comtesse, que je suis heureux qu'il ait
bien voulu devenir mon ami...

Tandis que le brouhaha d'un commencement de souper, avec sa gaiet un
peu force, retentissait autour de lui, le prince, qui avait l'habitude
des regards des femmes, reconnaissait sans peine qu'il plaisait beaucoup
 Mme Annerkow. Il l'avait rencontre un trs petit nombre de fois, mais
sa fatuit naturelle ne s'tonnait gure que ces entrevues eussent suffi
 lui conqurir le coeur de la jeune Russe.

--Est-ce que vous habitez toujours Florence, mon prince, lui
disait-elle. Et rien que dans l'accent dont elle dtachait ces deux
syllabes mon prince, elle avait mis cette indiscernable nuance de
flatterie tendre par laquelle les femmes qui veulent plaire spcialement
savent montrer leur dsir. D'autres questions et d'autres rponses
partaient de tous cts autour d'eux:--tiez-vous hier  la _Cavalleria
Rusticana_?...--Vous a-t-on racont le poisson d'avril qu'on prpare au
capitaine Guardi? Une dpche signe de son colonel et qui le rappelle
immdiatement!... Il est en Sicile...--Est-ce que la partie tait belle
au cercle, hier au soir?

--Mon Dieu, madame, rpondit le jeune Vitale, je ne peux pas dire si
j'habite ou non Florence, non plus qu'une autre ville... Je m'ennuie
ici, je vais l... Je m'ennuie l, je reviens ici.

--Alors, reprit-elle, vous ennuyez-vous ou vous amusez-vous 
Florence?

La conversation ainsi engage en tait arrive, aprs le premier
service,  un tel degr d'expansion, que la jeune Russe exposait au
prince sa thorie sur l'amour.

--Je n'admets pas, disait-elle, tous les compromis de l'hypocrite
morale du monde. L'amour est complet ou il n'est pas... Je n'ai jamais
lu qu'un vrai livre de passion, c'est l'_Abb Mouret_, de Zola... Le
connaissez-vous?

Au moment mme o il coutait cette phrase en se laissant aller au
charme des yeux caressants de sa voisine, Vitale aperut un sourire de
Mme Denisow, qui, par-dessus la table, indiquait  Bonnivet le groupe
qu'il formait avec Mme Annerkow. Le marquis rpondit par un sourire
aussi et par un haussement des paupires, comme pour dire:

--Que voulez-vous, c'tait fatal.

--Nous y voici, pensa Vitale dans un clair. Et il reposa son verre
plein de vin qu'il se prparait  boire:--Nous ne tomberons pas dans ce
grossier pige, monsieur le marquis. Vous n'irez pas demain raconter
hypocritement  Mme de Nanay ma bonne fortune avec la belle Russe.
Puis,  voix haute, dplaant du coup la conversation:

--Je ne lis jamais de romans, madame. Nous autres, malheureux Italiens,
nous avons eu, depuis vingt ans, notre chre patrie  refaire... Vous
savez, l'action et la littrature ne vont gure ensemble.--Avez-vous vu
le volume des lettres de la marquise d'Azeglio?

Et il commena d'entretenir Mme Annerkow du magnifique rle des femmes
pimontaises dans le _risorgimento_, entremlant ses discours
d'anecdotes sur Cavour, sur Victor-Emmanuel, sur Garibaldi, si bien
qu'en se levant de table, ils en taient, elle et lui, au mme point
qu'en s'y asseyant.

--Bataille gagne? fit Mme Denisow en s'approchant de son amie.

--Pas mme livre, rpondit l'autre en riant d'un mauvais rire. C'est
un beau garon, mais ces Italiens ne savent plus ce que c'est qu'une
femme. La politique, le comte Camille, le roi, l'alliance allemande...
Il est ennuyeux comme un journal.

--Vitale!... De la politique!... Pas possible!... On me l'a chang.




VII


Le prince tait content de lui en rentrant vers deux heures du matin
dans le petit logement meubl qu'il occupait au Borgo Ognissanti et
qu'il avait longtemps vis avant de l'obtenir. Il y avait connu un
peintre amricain en train de copier les Fra Angelico de Saint-Marc et
qui avait sjourn l plusieurs annes. Quatre tages  monter et il se
trouvait chez lui: deux chambres qui donnaient au midi sur l'Arno, avec
un balcon d'o le regard dcouvrait le plus merveilleux horizon de
clochers, de palais et de villas trs au loin, toutes blanches dans la
verdure noire des cyprs. Le service tait fait par une servante aux
traits rudes qui prononait les _c_  la manire florentine, comme des
_h_ aspires. La propritaire de ce petit appartement tait une vieille
dame, veuve d'un officier tu dans la guerre de 1866. Elle avait t
riche, et les restes de son opulence passe lui avaient permis de
meubler coquettement le petit salon et la chambre  coucher qui
cotaient, le service compris, quatre francs par jour. Vitale prenait
cette somme, ainsi que tout son argent,  mme la lgendaire cassette
pose sur la commode,  ct des objets de son ncessaire de voyage. Il
tait l, rellement, comme l'oiseau sur la branche. En quelques heures,
il pouvait avoir fini ses prparatifs et partir pour le tour du monde.
Ce soir-l, il regardait, en se disposant  se coucher, le dtail de ce
tranquille appartement, et il souriait de la dconvenue de Bonnivet.

--Dormirai-je mieux, se dit-il, quand je serai le matre et seigneur
de la Folie Wrkiew? Car je le serai, marquis, en dpit de votre
finesse.

Ce contentement d'un soir s'augmenta encore d'un trait que Lucie lui
dcocha par plaisanterie quelques jours plus tard. Il avait fait trs
froid le matin, et le prince tait venu  la villa en simple redingote.

--C'est vrai, dit-elle, vous n'avez plus de manteau, maintenant que
vous avez laiss le vtre aux mains de la belle Mme Annerkow.

--Ah! madame, rpondit-il, si j'ai t Joseph, je vous jure que 'a
t un Joseph sans le savoir.

--Elle est bien jolie, pourtant, reprit Mme de Nanay.

--Oui, bien jolie, mais, tout Italien que je suis, j'ai le ridicule
d'tre fidle, et quand j'aime une femme, aucune autre n'existe pour
moi.

Lucie avait rougi un peu, d'une de ces adorables rougeurs des blondes
qui font paratre le bleu de leurs yeux encore plus dlicatement bleu.
Cette rougeur avait ravi le prince, d'autant plus que l'amabilit du
marquis diminuait de jour en jour. C'tait comme le thermomtre auquel
Vitale rapportait, son succs. Cette caille est une impertinente,
chantonnait-il,--et il ajoutait mentalement: mais nous savons l'art de
la chasser. Il faisait maintenant des armes avec Mme de Nanay trois ou
quatre fois par semaine, toujours en prsence de Bonnivet. Ce dernier,
trs adroit tireur, boutonnait son rival  chaque assaut, mais le prince
mettait une grce diplomatique  se reconnatre infrieur. S'il tait
moins habile, il se savait plus souple et plus fort, et il excellait 
le montrer. Sous le costume d'escrime qui moulait son torse et lui
permettait de dployer toute son agilit, il avait un air de jeunesse
avec lequel Bonnivet, si bien conserv qu'il ft, ne pouvait entrer en
lutte. La diffrence du teint des deux hommes suffisait  rvler leur
ge, ainsi que la prodigalit de mouvements que faisait le prince, et
Lucie ne pouvait se retenir de cette comparaison.

--Allons, Prince Charmant, disait-elle au jeune homme entre deux
passes d'armes, chantez la romance  Madame.

Le prince alors s'asseyait  terre sans s'aider de ses mains, comme il
se relevait d'ailleurs,--jeu enfantin auquel il aurait pu dfier son
rival un peu trop mr pour ces souplesses,--et, les jambes croises, se
servant de son fleuret comme d'une guitare, il imitait avec un art de
comdien le son des cordes touches. Puis il commenait une de ces
folles chansons de Naples que Lucie aimait tant. Il avait une voix pure
et spirituelle, et la plus fantaisiste des mimiques,--une mimique de
jeune fat, cependant, car il ne lui arrivait jamais d'outrer les jeux de
physionomie jusqu' la grimace, ni la bouffonnerie des gestes jusqu' la
caricature.

--C'est la meilleure minute de ma journe, s'criait Mme de Nanay.
Encore une fois ce couplet, Prince Charmant, et comme tout 
l'heure...

Il tait, en effet, charmant, le prince, et, qui plus est, entirement
charm. La facilit de caractre qui lui permettait d'tre joyeux, comme
un colier, de la joie de chaque jour, tout en calculant le lendemain
comme un froid ambitieux, lui rendait plus douces les impressions de ce
printemps florentin; et, ple-mle, le sourire de Lucie, les esprances
de fortune, le plaisir du soleil, la gaiet de la belle vie physique
s'unissaient en lui pour le faire heureux,--mme sa chance aux cartes.
Il s'tait remis  jouer, bien que la dame de pique l'et dj dpouill
d'une grosse portion de sa fortune, mais une partie d'cart  cinq
francs le point, est-ce que cela compte?

Un soir que Lucie avait t plus coquette avec lui que d'habitude,--ils
avaient fait ensemble une promenade en victoria jusqu' la chartreuse
d'Ema o se voit l'admirable tombeau d'un vque sculpt pieds nus, la
mitre au front, et couch sur une pierre,--ce soir donc, Vitale monta au
cercle. Il y entrait au moment mme o un nouveau venu, diplomate turc,
de passage  Florence, offrait une partie de rubicon au marquis, lequel
s'excusait sur la ncessit d'une visite. Pourquoi le prince ne put-il
pas rsister au dsir d'humilier son rival? On disait au cercle,--avec
beaucoup de justesse,--que Bonnivet, aussi pauvre que Vitale, sinon
davantage, ne s'asseyait devant le tapis vert qu'avec la certitude de
gagner.

--Voulez-vous de moi comme partner? dit le prince  l'tranger; puis,
quand ils furent assis l'un en face de l'autre:

--A combien le point? demanda-t-il.

--Voulez-vous un louis? fit le Turc. Il tait venu en Europe hypnotis
par Khalil-bey, de fastueuse mmoire, et il devait traverser les clubs
d'Italie, de France, d'Angleterre et d'Espagne avec ce modle constant
devant les yeux. Un louis le point, c'tait le chiffre de Khalil. Ce
serait le sien.

--Va pour un louis.

Le prince avait mis dans sa manire d'accepter ainsi les conditions de
son adversaire, vraiment excessives pour un homme ruin, une coquetterie
qui n'chappa point au marquis.

--Est-ce qu'il serait sr du mariage, se demanda ce dernier, pour ne
plus compter?

Il lui fallut sortir sans voir le rsultat de la partie engage, et la
visible contrarit qui se peignait sur ses traits fut pour Vitale un de
ces petits triomphes d'amour-propre qui, dans les rivalits de ce genre,
procurent une sensation dlicieuse. Cependant le diplomate turc
commenait de battre les cartes. Il remuait agilement de fines mains
blanches, et les bougies places sur la table clairaient trangement
son long visage creus, o le reflet de la barbe rase avait des tons
verdtres, comme dans quelques anciens portraits.

--Cet Arabe m'a donn d'affreuses cartes, se dit le prince en
regardant son jeu, pas un carreau et pas un as... et le talon est pire
encore... J'y suis de quatre-vingt-dix points pour ce premier coup...
C'est amusant d'embter Bonnivet, mais j'ai fait une sottise.

--Sept cartes, une dix-septime, quatorze d'as, annonait l'autre.

--Plus de deux cents louis d'un coup, songeait Vitale. Allons, jouons
serr, mais je m'enfonce.

Et il joua serr, le Prince Charmant, il venait d'avoir la vision trs
nette de son petit trsor, des quelque vingt-quatre billets de banque
enferms dans sa cassette. C'tait  lui de donner, cette fois.

--C'est comme un fait exprs, dit son adversaire aprs les carts,
six cartes, une seizime, un quatorze de dames, trois as...

A la quatrime partie, et quand ils additionnrent, Vitale tait
fortement rubiconn. Il devait un peu plus de cinq cents louis. Ils
firent encore deux tours avec les mmes chances, et c'est sur une perte
de quinze mille francs que le prince leva la sance  une heure du
matin.

--Il n'y a pas d'autre moyen, se disait-il le lendemain, en sortant de
l'htel o il venait de rgler sa dette  son adversaire de la veille,
non, il n'y a pas d'autre moyen. Ou bien crire  mon oncle et me faire
marier par lui  une hritire de l-bas aprs rconciliation... Ou bien
Mme de Nanay.--Mais je n'ai plus le loisir de marivauder... Encore un
peu de temps et je tomberai dans les dettes, dans les ruses ignobles 
la Bonnivet. A l'action, Iago.

Et il hla un fiacre qui passait. Ce n'tait pas un homme trs
scrupuleux que le prince Vitale. Avec ses dehors abandonns, il y voyait
droit et juste.

--Je lui ai demand sa main une fois dj, songeait-il, tandis que sa
voiture filait au trot d'un petit cheval leste sur la route de la villa
Wrkiew, elle a remis la rponse  six mois, et j'ai de quoi les
attendre et au del. Mais d'ici  six mois, tout peut changer.
Aujourd'hui je me trouve en faveur; profitons-en pour essayer.

Depuis qu'il connaissait Lucie, le jeune homme avait profondment
rflchi sur ce caractre de femme: Si elle avait un amant  l'heure
prsente, s'tait-il dit, elle l'pouserait... Un amant? Et pourquoi
non?... Il se rappelait leur intimit de ces derniers jours, celle de
la veille. Ne s'tait-elle pas gentiment appuye sur son bras pour
descendre l'escalier en spirale qui mne  la crypte de la Chartreuse?
Et comme elle avait, avec son joli sourire, mis  son corsage les fleurs
qu'il lui avait cueillies dans le petit cimetire abandonn, au milieu
du clotre! A ce souvenir, le prince Vitale se sentait plus dcid. Il
faisait une aprs-midi un peu orageuse et lourde, un temps  mal de
nerfs, comme dans les romans franais, se dit le prince en riant... Si
elle est toute seule, osons.

Toute seule? Oui, Mme de Nanay tait toute seule quand Vitale entra
dans le petit salon de la villa. Elle se tenait assise  une menue table
mobile, crivant une lettre, et l'extrme finesse de ses traits tait
rendue plus sensible par une sorte de fraise qui encadrait son cou
dlicat. Elle portait une robe toute en dentelle noire avec des noeuds
orange aux bras,  l'paule une ceinture de mme nuance, et quelque
chose de la langueur du jour flottait dans ses yeux et son sourire.

--Que vous tes gentil d'tre venu, fit-elle en tendant la main au
jeune homme, je suis aujourd'hui dans mes _blue devils_...

--J'en ai autant  vous offrir, fit le prince en prenant place  ct
d'elle sur le divan trs bas o elle tait assise, et lui baisant la
main.--La seule diffrence, hlas! est que vous avez des raisons
imaginaires, et que moi j'en ai de vritables.

--Ah! dit-elle vivement, comprend-on jamais les souffrances d'un
autre?

--Mais, rpondit le prince, je crois que je vous comprends trs bien.
Vous souffrez de mener une vie contraire  la vrit de la nature...
Regardez ce ciel..., et il lui montrait le profond azur qu'on
apercevait  travers la fine guipure du long rideau,--regardez ces
fleurs..., et il touchait de la main  de frles roses-th qui
achevaient de mourir dans leurs vases de verre de Venise en embaumant
l'air de la chambre,--regardez toutes choses autour de vous, dans la
lumire de cet heureux printemps. Ah! madame, tout vous parle d'aimer et
votre coeur aussi... Vous lui dites de se taire et il touffe... Voil
tout le secret de vos heures tristes.

--L'amour, dit-elle, d'un ton accabl, toujours l'amour!... Il semble
que ce soit l toute l'existence de la femme, d'aprs vous autres.

--Je vous plains, reprit Vitale avec un accent trs srieux. Le
contraste entre cet accent et le ton habituel de sa causerie donnait
plus de valeur  ces paroles qui convenaient du reste  sa beaut. Avec
son front ple, ses boucles fires, l'clat de ses yeux, sa jolie bouche
aux dents si blanches, il pouvait prononcer sans ridicule de ces phrases
d'exaltation romanesque qui exercent un attrait tout puissant sur les
femmes, mme lorsqu'elles sont dbites avec des physionomies d'hommes
d'affaires.

--Oui, je vous plains, et malgr les atroces mlancolies que je peux
cacher sous ma gaiet, combien je trouve mon sort prfrable au vtre!
Je souffre, moi aussi, mais je vis, du moins... Je vous aime tant!...
continua-t-il en lui prenant la main.

Elle se retournait vers lui, touche par la musique de cette voix, et
son regard se fit doux et caressant  rencontrer celui du jeune homme.
Celui-ci n'attendait que ce moment pour agir. Tout en prononant ses
phrases tendres et s'abandonnant, lui aussi,  l'motion qu'il
exprimait, il ne perdait pas de vue la rsolution prise. Il passa la
main qu'il avait libre autour de la taille de Lucie et il l'attira vers
lui, si faiblement d'abord qu'elle ne rsista point. Ce ne fut qu' la
seconde o elle sentit le souffle de cet homme sur son visage, o elle
l'entendit lui dire: Ah! Lucie, aimez-moi... qu'elle se leva, comme
d'un bond, et repoussa Vitale. Ce dernier, au lieu de la laisser s'en
aller, se leva  son tour et l'attira sur le divan, d'une treinte plus
forte. Elle se dbattit. Le prince, perdant  cette lutte son sang-froid
de tout  l'heure, la prit par les poignets, et la renversa d'un
mouvement si brusque qu'il lui fit mal. Elle jeta un cri, et la colre
qui se lisait sur son joli visage fit comprendre  cet homme que cette
dfense n'tait pas joue.

--Je n'ai pas mrit cela, disait-elle, je n'ai pas mrit cela...

Et se dgageant, avec un effort suprme, elle s'enfuit  l'autre bout de
la pice. Mais, l, au lieu d'appeler, et comme si la dpense d'nergie
nerveuse qu'elle venait de faire l'avait puise, elle se mit  fondre
en larmes en jetant ces mots:

--Vous vous tes conduit comme un drle. Ne me parlez plus jamais,
jamais, de votre amour...

--Encore une partie de perdue, se dit le prince, c'est une srie.

Et tout haut:

--Ah! madame, comment me faire pardonner ma conduite?--Si je fais un
pas en avant, songeait-il, elle sonne, et je suis perdu.

--Je ne vous la pardonnerai jamais, lui rpondit-on.

La colre de Lucie tait d'autant plus forte qu'elle avait ressenti un
mouvement de vritable motion  couter les discours du prince. Mais 
travers toutes ses inconsquences, elle tait une trs honnte femme,
trs pure, et surtout, comme beaucoup de femmes maries dans des
conditions douloureuses, elle avait une horreur de la brutalit de
l'homme, une rpugnance pour le dlire auquel elle venait de voir Vitale
en proie qui dtruisaient du coup le charme dont elle s'tait laiss
envelopper depuis le dpart de sir John. Un coup de cloche vint
interrompre un tte--tte du plus cruel silence. Lucie regarda le
prince comme pour lui dire: Vous voyez  quelles surprises vous
m'exposez... C'tait la comtesse Ardenza qui arrivait toute
languissante  cause de la chaleur et qui commena son gentil
papotage:--Cencio m'a dit... Cencio m'a montr... Cencio par-ci, Cencio
par-l...--On voyait que son _patito_ et son fils taient ses seules
proccupations, et aussi que Cencio tait rellement pour elle une
espce de factotum. Il y a dans les liaisons italiennes comme un ct
bourgeois et pot-au-feu qui ne ressemble ni de prs ni de loin  ce que
nous entendons, de ce ct-ci des Alpes, par amour et par intrigue. Mais
bien loin d'tre choque par ces dtails d'une intimit de cet ordre,
Lucie s'en trouva touche.

--Cencio l'aime, songeait-elle, il ne peut pas l'pouser et il la
traite comme sa femme. Et Vitale qui peut m'pouser me traite comme une
fille.

Son dgot augmenta le lendemain quand Bonnivet lui rvla les pertes au
jeu qu'avait prouves le prince.

--Ah! se dit-elle, ce n'tait mme pas de la passion, c'tait du
calcul! Et je me suis brouille avec sir John pour ce misrable!...




VIII


--Que penses-tu du marquis de Bonnivet? disait,  quelques semaines de
l, Lucie de Nanay s'adressant  son cousin, Maurice Olivier. Tous les
deux se promenaient dans le jardin de la villa par une aprs-midi du
commencement de juillet, bleue et dj brlante. De sir John Strabane
aucune nouvelle. Vitale avait quitt Florence  la suite de sa dception
et rejoint son oncle  hritage dans son chteau de Manduria, pas trs
loin de Lecce. Bonnivet, devenu l'hte quotidien de la maison, ne
cachait dj plus son dsir. A la question pose par Lucie, Maurice
sentit une soudaine angoisse lui serrer le coeur. Les passions
absolument caches et silencieuses, comme celle qu'il prouvait pour sa
cousine, sont doues d'une trange lucidit. Leur mditative solitude
est remplie par des rflexions continues sur les moindres faits qui se
rapportent  l'tre aim. Ces rflexions se ramassent en un corps de
raisonnement, et il en rsulte des phnomnes de sagacit qui
ressemblent  ceux de la double vue. On dirait que celui qui aime a des
sens particuliers pour observer et interprter la vie de la personne
qu'il aime. Maurice tait bien rarement prsent aux visites que recevait
Mme de Nanay, et cependant il avait assist en pense aux pripties
diverses qui, durant ces derniers mois, avaient tour  tour loign,
puis rapproch d'elle sir John Strabane et le prince Vitale.
Aujourd'hui, et grce  des indices de toutes sortes, il se rendait
compte que le marquis s'imposait davantage, et d'heure en heure,  la
sympathie de Lucie. Cet habile homme avait envelopp la jeune femme de
si dlicates prvenances, il avait eu un art si doux de la plaindre 
l'occasion des violences de l'Anglais et des perfidies du Napolitain, il
avait su la convaincre de son culte avec une si rare entente des
moindres effarouchements d'une me souffrante, qu'elle commenait 
concevoir un mariage avec lui comme la meilleure solution d'une
existence qui ne pouvait se prolonger. L'audacieuse tentative du prince,
en lui montrant le danger des familiarits irraisonnes, l'avait gurie
pour toujours de ce got innocent du flirt, auquel s'tait tant complue
sa fantaisie de jeune veuve, demeure  demi jeune fille.

--H bien, s'tait-elle dit, Bonnivet n'a plus trente ans, il n'en a
mme plus quarante, ni quarante-cinq, mais il est charmant. Il sait la
vie d'une faon suprieure et il est bon, si bon! Il m'aimera un peu
comme un pre, mais du moins sans la brutalit que je hais tant. Je ne
serai peut-tre pas heureuse. Je serai contente... tre aime comme dans
les livres, cela n'est qu'un rve. Il faut redevenir pratique et
raisonnable...

Sous l'influence de ces ides, elle s'tait abandonne avec dlices 
l'intimit du marquis. Quoique aucune parole dfinitive n'et t
prononce entre eux, l'un et l'autre sentaient trop bien vers quel but
ils marchaient, et Bonnivet, au contact de cette femme si fine et si
jeune encore, s'attendrissait autant que sa sche nature de Don Juan
vieilli et peu scrupuleux pouvait lui permettre un attendrissement. Il
se surprenait  tre mu de la flicit qu'il prvoyait, pour les annes
de sa dcadence. Lucie tait aussi candide qu'elle tait riche et jolie.

--Ce sera, songeait-il, une fin digne de moi...

Sans que Maurice et aperu toute la profondeur de ce caractre, les
nuances des relations de cet homme avec Lucie ne lui chappaient pas, et
il souffrit plus encore de l'entendre rpter avec insistance:

--Oui, que penses-tu du marquis?... Il me semble que tu ne l'aimes
pas...

--Qui te fait croire?... dit le jeune homme en rougissant. Il s'tait
habitu aux ivresses et aux tourments de la passion silencieuse, et
maintenant il souffrait le martyre rien qu' penser  une rvlation
possible de son sentiment. Avouer l'antipathie qu'il prouvait pour le
marquis, n'tait-ce pas en avouer la cause secrte? Et il rpondit:

--Je ne connais pas assez M. de Bonnivet pour le juger, mais il me
parat un trs charmant et trs galant homme.

Le joli visage de Lucie s'claira d'une lumire, comme il lui arrivait
lorsqu'elle tait joyeuse. Par un de ces gestes d'une grce enfantine
que son rle de grande soeur aimait  prodiguer  son cousin, elle lui
prit la main et la caressa.

--Que tu me fais plaisir de parler ainsi, dit-elle, j'avais si
peur!... Alors, continua-t-elle en rougissant  son tour, tu ne serais
pas trop malheureux s'il devenait ton cousin?

Il la regarda et il lut dans ses yeux bleus toute l'importance qu'elle
attachait  cette question. Depuis bien des jours,--il n'aurait pu en
dire le compte, pas plus qu'il n'aurait pu dire quand il avait commenc
de l'aimer,--oui, depuis bien des jours il tait prpar  cette fatale
minute o elle lui dirait: Je me marie. Mais il en est de ces
prparations-l comme du courage des parents qui veillent sur l'agonie
d'un poitrinaire. Ils le savent condamn, puis cette agonie les frappe
en pleine esprance. Maurice crut,  l'extrme douleur ressentie, qu'il
allait dfaillir. Il pronona pourtant ces mots:

--H quoi! notre douce vie va finir?...

--Non, non, jamais, fit Lucie comme avec emportement, tu continueras
 demeurer avec moi, comme par le pass. Ah! mon frre aim,
ajouta-t-elle en l'attirant et lui donnant un baiser sur le front,
peux-tu croire que je te quitterais?... La premire condition du
contrat, si je me marie, sera que je garde avec moi mon cher Maurice.

--Tu le dis, rpliqua le jeune homme, et puis ton mari dira
autrement.

--Mais, bte, c'est pour cela que je choisirai le marquis. Si tu savais
comme il parle de toi avec dlicatesse!

Cette sympathie de Bonnivet blessa le jeune homme au coeur plus encore
que tout le reste. Les bons procds de ceux que nous hassons,
lorsqu'ils ne dsarment pas notre haine, l'exasprent singulirement. Il
se dtourna pour cacher l'altration que son visage devait subir et il
cueillit deux roses qu'il tendit  Lucie sans la regarder. Celle-ci
s'aperut bien du trouble de son pauvre cousin, mais comment
l'aurait-elle attribu  sa vritable cause? Comment aurait-elle cru que
le jeune homme d'aujourd'hui, l'enfant d'hier, grandi avec elle,
l'aimait d'un sentiment autre que celui d'un frre pour sa soeur? Elle
le savait d'une susceptibilit de coeur presque maladive. Elle se disait
que leur existence intime, passe, depuis des mois et des mois, tout
entire entre Mme Olivier, son fils et elle, devrait forcment se
modifier un peu par l'introduction d'un nouvel hte, et elle se disait
aussi que Maurice voyait cette modification invitable et qu'il en
souffrait.

--Allons, sois sage, dit-elle en l'embrassant de nouveau, sois sage.
Et puis, dit-elle encore avec un sourire, rien n'est fait.

--Non, rien n'est fait, et il faut que rien ne se fasse, rptait le
jeune homme, rest seul aprs cet entretien. Comme machinalement, il
tait rentr  la villa lorsqu'on tait venu pour appeler Lucie qu'une
visite rclamait. Puis il tait sorti et il marchait sur la grande
route.

--Oui, cela ne se fera pas, mais comment l'empcher? Puis-je lui dire
que je l'aime? Elle rirait. Elle ne me croirait pas... Si elle me
croyait, ce serait pire. Elle ne m'aime pas... Elle ne voudrait plus de
ma prsence... Ah! si seulement elle pousait quelqu'un qui ft digne
d'elle, mais ce sclrat de Bonnivet!...

Maurice, hallucin par la plus frntique des jalousies, apercevait en
ce moment le marquis sous un jour affreux. Quoiqu'il ignort la
vritable tache qui souillait l'honneur de Bonnivet, il en savait trop
sur le pass galant de cet homme pour ne pas le mpriser, lui qui tait
demeur presque pur,  travers les chutes de conscience que la curiosit
inflige aux jeunes gens les plus scrupuleux. La seule ide d'une
existence uniquement dpense en bonnes fortunes lui causait donc une
espce d'horreur. Il dtestait de mme l'esprit du marquis, tout en
papotages mondains ou en pigrammes. Vingt raisons d'antipathie et de
situation se runissaient pour lui rendre insupportable la pense du
mariage de son ennemi avec sa cousine. Mais comment agir?

Toute cette aprs-midi, Maurice erra, en proie  cette anxit, dans les
chemins qui avoisinent Fiesole. Il s'asseyait sous des oliviers dont la
blanche verdure brillait au soleil. Il traversait des alles de cyprs
dont le morne feuillage s'harmonisait avec la couleur de sa pense. Il
passait devant les villas dans les jardins desquelles les statues de
marbre tincelaient sur l'intense azur. Les rsolutions les plus folles
succdaient en lui  des accs de larmes. Il finit par s'arrter  un
projet dont le caractre draisonnable avait du moins cet avantage de ne
pas offrir une impossibilit absolue.

--Le marquis, se disait-il, est avant tout un homme du monde... Si je
l'insulte gravement en public, il faudra de toute ncessit qu'il se
batte avec moi. Qu'il me blesse ou que je le blesse, le mariage est
rendu bien difficile, car enfin Lucie m'aime trop et ne l'aime pas assez
pour me sacrifier tout  fait... L'insulter gravement?... Il est
indispensable que le vrai motif de mon antipathie ne soit pas devin,
par elle au moins... Bonnivet a bien toujours cet air d'impertinence,
mme avec moi, dont je puis prendre prtexte...

En songeant ainsi, Maurice se sentait troubl par cette horreur de
l'action qui est commune  tous les solitaires et particulirement aux
amoureux chez qui la maladie habituelle de la sensibilit tarit
profondment les nergies. Une agonie le terrassait  l'ide de
l'affront qu'il devrait infliger  son rival, devant des spectateurs.
Ces accs de timidit aboutissent, chez ceux qui les traversent, ou bien
 une paralysie entire du vouloir ou bien  des fureurs de rsolution
effrne. Ce fut le cas pour le cousin de Lucie, qui finit par se
diriger du ct de Florence en proie  la fixe ide de rencontrer son
ennemi et d'en finir ce soir mme avec ses doutes:

--Je le verrai et la circonstance m'inspirera.

Il alla d'abord tout droit au cercle. Ce fut avec un battement de coeur
qu'il poussa la porte qui donnait entre dans la salle de jeu. Il venait
d'entendre la voix de Bonnivet qui disait:--Le roi...--Le marquis
jouait  l'cart avec un autre Franais de passage  Florence comme M.
Louis Servin, recommand  Bonnivet comme M. Servin, et comme lui
tributaire de l'adroit joueur. Cinq autres personnes se trouvaient dans
le salon, qui causaient, suivaient les dtails de la partie, dpliaient
et repliaient des journaux.

--Bonjour, Maurice, fit le marquis avec son plus amical sourire ds
qu'il vit entrer le jeune homme. Ce dernier rpondit  cet accueil de la
faon la plus froide, et il se mit  lire un journal  son tour, afin de
se donner une contenance. Tenant droite devant lui la hampe autour de
laquelle s'enroulait l'imprim, il rflchissait, avec une ardeur de
fivre,  la faon dont il excuterait son projet:

--Le frapper au visage devant tout ce monde, je ne le peux pas, on
m'enfermerait comme fou et il refuserait de se battre...

Il regardait alors son ennemi par derrire, cette tte joliment coiffe,
le col blanc, un peu haut, pour cacher les rides, la ligne bien tombante
des paules. Un geste que le marquis faisait avec sa belle main, au
petit doigt de laquelle luisait une large meraude et un serpent d'or,
donna soudain une tentation  Maurice. Bonnivet, tout en jouant, fumait
un cigare qu'il posait parfois, pour donner les cartes, sur un cendrier
de mtal plac  ct de lui. Maurice se leva, passa tout prs de la
table et du bout de la hampe qui tenait son journal, fit tomber le
cigare  terre. Puis il se retourna et regarda le marquis fixement sans
prononcer une phrase d'excuse. Bonnivet, qui crut  une distraction,
sortit simplement un nouveau cigare de sa poche, l'alluma et recommena
de jouer. Au moment o il venait de poser ce second cigare sur le
cendrier, comme le prcdent, Maurice repassa du mme ct; du bout de
la hampe, il fit encore rouler le cigare. Bonnivet ne put retenir un
geste d'impatience.

--Maladroit..., dit-il en ses dents.

Et tout haut:

--Voyons, Maurice, on dirait que vous le faites exprs.

--Monsieur le marquis, rpliqua Maurice avec un tremblement dans la
voix, je vous dfends, entendez-vous bien, je vous dfends de me parler
sur ce ton.

L'accent dont cette phrase fut prononce contrastait si fort avec les
manires connues de Maurice, et d'autre part le marquis passait pour un
homme si chatouilleux sur le point d'honneur, que toutes les personnes
prsentes attendirent avec une curiosit singulire la rponse et
l'issue de cette altercation subite. Bonnivet avait t surpris lui-mme
de telle sorte, qu'il demeura une minute sans pouvoir articuler une
parole. Il aperut la vrit comme dans un clair: Maurice aimait sa
cousine, et lui cherchait querelle pour empcher le mariage.

--Essayons de voir o il en veut venir, se dit le marquis. J'ai fait
mes preuves... Pour une fois, soyons endurant.

Ce fut donc avec une douceur extraordinaire qu'il rpliqua, comme un
matre indulgent qui parle  un lve:

--Vous ne vous possdez pas, Maurice, ou bien vous m'avez mal entendu.

--Je vous ai entendu parfaitement, je me possde parfaitement,
repartit l'autre, je vous rpte que votre ton me dplat, et ce n'est
pas d'aujourd'hui. Je vois que vous commencez  en changer... C'est fort
heureux... On s'instruit  tout ge...

--Messieurs, dit le marquis que la colre gagnait, quoiqu'il en et,
et qui voyait le jeune homme dcid  pousser l'algarade jusqu'au bout,
je vous demande pardon de cette scne regrettable.--Dans une heure,
monsieur, continua-t-il en s'adressant  Maurice, deux de mes amis
auront l'honneur d'aller vous demander sur quel ton vous dsirez que je
vous parle.

--Et j'aurai l'honneur de les faire se rencontrer avec deux des miens,
dit Maurice en s'inclinant et se retirant.

--C'tait  moi de donner, fit le marquis  son partner en rallumant
un troisime cigare; finissons notre partie, voulez-vous?

Et tout en battant les cartes, il se disait  lui-mme: La sotte
aventure! Ce jeune insens n'en voudra pas dmordre. Il faudra se
battre. Est-ce triste? Bah! Monsieur mon futur cousin en sera quitte
pour quelques gouttes de sang. Nous nous rconcilierons sur le terrain.
J'expliquerai  Lucie que je l'ai mnag  cause d'elle. Mais les coups
d'pe ont de tels hasards! J'aurais d prvoir cette folie. Ce gamin la
dvorait des yeux,--un enfant!... On ne saurait penser  tout, dit le
proverbe... N'importe,--je russirai... Et la partie finie, il se leva
pour s'entendre avec deux des personnes qui taient l et qui avaient
tout vu.--L'pe, le gant de ville, au premier sang et demain matin.
C'est par ces mots qu'il leur rsuma toutes ses intentions au cas o ils
choueraient dans toute tentation conciliatrice, et toujours il en
revenait  cette phrase:--La sotte aventure!




IX


C'tait un mardi que cette scne avait eu lieu, et, le jeudi soir, deux
femmes allaient et venaient presque affoles dans la villa Wrkiew.
L'une tait Mme Olivier, l'autre Lucie. Le marquis avait eu raison de
redouter les hasards des coups d'pe. Dans ce malheureux duel, une
charge  fond de Maurice, assez bon tireur quoiqu'il ne pratiqut gure,
avait contraint Bonnivet  une riposte aussi vigoureuse que l'attaque.
Le jeune homme tait tomb, frapp gravement. La mre, folle de douleur,
trouvait  peine la force de vaquer aux soins ordonns par le docteur
qui avait dclar ne pouvoir encore se prononcer. Elle venait de se
trouver mal au moment d'aller dans la chambre de son fils afin de le
veiller.--J'irai, avait dit Lucie. Le sommeil, lorsqu'elle y pntra,
avait clos les yeux du jeune homme, qu'elle regarda longtemps, si ple
du sang qu'il avait perdu: Et pourquoi s'est-il battu? se demandait la
jeune femme. Prvenue par un mot du marquis, elle avait en vain suppli
Maurice de laisser arranger l'affaire, et elle n'osait pas voir en face
la terrible vrit. Tandis qu'elle regardait autour d'elle, le visage
mme de la pice paraissait rpondre  cette question. Sur les murs
encombrs de photographies, que retrouvait-elle? Des souvenirs de
voyages faits avec elle. Sur la table pose en travers et devant la
fentre, de faon  pouvoir regarder le jardin o elle se promenait si
souvent, quels portraits taient placs, dans les cadres qu'elle lui
avait donns? Des portraits d'elle, une dizaine, correspondant aux
diverses phases de sa vie. Elle tait l toute petite fille, en cheveux
flottants, de profil,--puis de face, et jeune fille dans un petit
dguisement o elle avait jou la comdie, en Pierrette triste, disait
Maurice,--et puis encore jeune fille, et puis jeune femme, et puis telle
qu'elle tait  Florence. Aucun des objets qui garnissaient cette table
n'tait tranger  son souvenir. Elle reconnut un porte-plume, qui avait
t un accessoire de bal dans une fte o elle avait justement dans le
cotillon avec son cousin. Un noeud de ruban qu'elle avait port se
fanait, suspendu au-dessus du petit cadre  marquer les jours. Elle
s'assit  cette table et ouvrit le buvard distraitement. La premire
chose qu'elle vit fut une lettre ferme sur laquelle Maurice avait crit
son nom  elle. Le coeur serr, presque avec pouvante, elle brisa le
cachet, un cachet o elle pouvait encore se retrouver, car elle avait
choisi pour Maurice la pierre grave dont l'empreinte, une Diane
chasseresse, se voyait sur la cire, et elle lut cette lettre, dont
l'criture htive lui fit mal:


_Mercredi, une heure du matin._

Si tes yeux tombent jamais sur ces lignes, Lucie, h bien! c'est que
jamais, jamais plus ces beaux yeux que j'ai tant aims, ne rencontreront
les miens, et alors tu ne pourras pas m'en vouloir de t'avoir crit ce
que je t'cris, et, pour une fois, pour la premire et la dernire, il
m'aura t permis de sentir tout haut devant toi. Ah! _sweet lady of my
heart_,--vois, je n'ose pas te dire dans notre langue de chaque jour le
nom que je t'ai donn dans ma pense,--ce que je t'cris l, je serais
mort avant que ma bouche en pt profrer seulement une syllabe. Mais si
je suis mort quand tu liras cette lettre, et mort  ton service, comme
les chevaliers d'autrefois mouraient pour leur dame, il faudra bien que
tu penses  moi un peu autrement qu' un enfant malade,--oui, mon aime,
il le faudra, et cette seule ide me rend presque douce la perspective
de la rencontre de demain.

Vois, je t'cris sans fivre,--bien posment,--pour t'expliquer le
secret de ma vie; et, de toute cette longue souffrance rpandue sur des
annes, je ne peux rien, presque rien exprimer maintenant. Tout me
parat contenu dans une phrase que je te dis parce qu'elle est au pass,
que je n'aurais jamais os te dire au prsent: je t'ai aime, Lucie,
depuis tant de jours!--Te rappelles-tu ton mariage? Tu traversais
l'glise avec ton visage srieux et fier. L'orgue entonnait une marche
triomphale. Tu n'as pas cherch du regard le jeune homme qui n'avait pas
voulu prendre place dans le cortge, parce qu'il savait qu'il pleurerait
trop; et que ces larmes-l devaient couler, comme coulaient les miennes,
dans l'ombre de l'glise, et non sous les yeux des indiffrents!--Oui,
je t'aimais, alors comme aujourd'hui, avec adoration et avec dsespoir.
Ce qui faisait mon supplice, ah! ma chre me, comprends-moi un peu,
c'est que tu m'aimais, toi aussi, d'une manire qui ne devait jamais
changer. Quand tu me souriais si doucement, quand tu me caressais les
cheveux avec la main, quand tu venais dans ma chambre, quand tu
m'emmenais partout avec toi dans ta voiture, ce que je sentais avec une
douleur mle de si folles dlices, c'tait une tendresse venue de toi,
qui devait demeurer celle d'une soeur. Mais, moi, ce n'tait pas comme
un frre que je t'aimais. Et que je t'aimais! Avec quels bonheurs,
malgr tout, j'ai vcu auprs de toi depuis ton veuvage,--oui, malgr
tout,--car si tu ne m'aimais pas, tu n'aimais personne! Je souffrais
certes de jalousie, mais je savais bien, au fond, que tu restais
libre.--C'est parce que je ne peux pas supporter l'ide que tu cesses de
l'tre que j'ai fait ce que j'ai fait.

Allons, il faut que je rassemble mes penses... Oui, c'est la
conversation que nous avons eue l'autre jour qui m'a dcid. L'amour
rend trangement perspicace, Lucie, on l'a dit souvent, et c'est du
premier jour que j'ai devin dans l'homme avec qui je me battrai demain,
le plus dangereux des rivaux. Heure par heure, j'ai suivi son plan pour
s'approcher de toi, la tactique habile par laquelle il s'est tour  tour
dbarrass de ceux qui pouvaient gner, non pas son amour, mais son
ambition!... Que tu fusses marie  un autre, c'tait dj une douleur 
ne pas la supporter; mais marie  un homme qui ne voulait de toi que ta
fortune! Non, ma douce aime, tu ne te rends pas compte de l'tude que
j'ai faite du caractre et du pass du marquis pour arriver  cette
certitude. Et c'est lui que tu aurais pous, que tu pouserais si je
n'agissais! Il fallait mettre entre lui et toi quelque chose
d'irrparable. J'ai pris le moyen le plus rapide. Dans quelque douze
heures, ma cousine, et qui m'aime, ne pourra se marier avec l'homme que
j'aurai bless ou qui m'aura bless,--qui m'aura tu peut-tre. Mais si
tu savais la joie profonde que j'prouve  exposer ma vie pour que tu ne
sois pas la proie de celui qui allait s'emparer de toute la tienne! Tu
te moquais souvent de mon caractre romanesque, et c'est vrai que je
n'ai pas t absolument pareil aux autres. Mon existence,  moi, s'est
tout entire dpense  rver de toi, auprs de toi,  t'aimer dans des
agonies et des extases dont tu n'as rien souponn.--Du moins, si je
meurs, mon secret ne sera pas mort avec moi et je ne t'aurai pas vue
emmene loin de notre intimit par quelqu'un que je mprise.--Hlas!
demeure seule, peut-tre la rvlation du sentiment que j'aurai eu pour
toi, te touchera-t-elle assez pour que jamais, jamais plus tu ne te
laisses prendre  ces hypocrisies de coeur, qui n'ont de commun avec
l'amour que les paroles. Moi, ton pauvre Hamlet, comme tu m'appelais en
me plaisantant, j'aurai lutt pour toi, mon Ophlie.--Et si je
reviens,--peut-tre aurai-je alors le courage de te montrer tout mon
coeur, et toi, tu ne riras pas de l'enfant qui t'aura prouv qu'il est
un homme et qu'il saurait mourir pour tes chers yeux.--Ah! qu'ils
taient beaux, et que je les aurai aims!



Lucie de Nanay lut et relut cette trange lettre, dont l'enfantillage
ne pouvait plus la faire sourire aprs le dangereux duel qui avait
suivi, et elle s'abandonna en arrire sur le fauteuil. Comme un clair
illumine tout un horizon, toute leur vie commune lui apparut  la clart
de cette confidence qui avait failli tre un aveu d'outre-tombe, et sous
un autre jour. Elle comprit que cet amour dont elle tait prise, dvou
jusqu' la mort, respectueux jusqu' l pit, dlicat jusqu'au silence,
elle l'avait eu auprs d'elle et qu'elle n'en avait rien su, et
reprenant la lettre, elle la couvrit de baisers en fondant en larmes.
Elle retourna auprs du jeune homme qui dormait toujours et elle le
regarda longuement en lui touchant les cheveux d'une main si lgre que,
mme veill, il ne l'et pas sentie. Puis elle marcha de nouveau vers
la table et, dans un buvard qu'elle avait apport elle-mme pour crire,
elle prit une autre lettre, trs longue celle-l, et qui portait sur son
cachet les armes des Bonnivet. C'tait celle que le marquis lui avait
envoye le jour mme et par laquelle il lui demandait de la revoir pour
lui expliquer de vive voix l'tat d'angoisse o il se trouvait lui-mme.
Elle approcha cette lettre de la bougie et la brla,--puis, revenant
vers le lit du bless:--Ah! dit-elle, il est bien jeune. Je
vieillirai avant lui... Et cependant!... Et sentant les larmes lui
venir de nouveau, elle mit la main sur son coeur comme pour en contenir
le battement et elle dit tout bas: Ah! mon Dieu! ne le laissez pas
mourir... Je sens que je l'aime!


_Houlgate, aot 1885._




IV

Un Joueur

_A GEORGES BRINQUANT._


J'tais entr au cercle en sortant du thtre, et je m'attardai devant
la table de baccarat. Je regardais, juch sur une de ces chaises hautes
 l'usage des joueurs qui n'ont pas trouv de place prs du tapis vert,
ou des simples curieux comme moi. C'tait ce que l'on appelle, en termes
de _club_, une belle partie. Le banquier, un joli jeune homme en tenue
de soire, la boutonnire fleurie d'un gardnia, perdait environ trois
mille louis, mais sa physionomie de viveur de vingt-cinq ans se tendait
 ne trahir aucune motion. Seulement le coin de la bouche d'o
tombaient les sacramentels: J'en donne... En cartes... Bac... Voil le
point..., n'aurait pas mchonn avec tant de nervosit un bout de
cigare teint, si la frnsie froide du jeu ne lui et serr le coeur.
En face de lui un personnage en cheveux blancs, joueur professionnel
celui-l, faisait le croupier, et il manifestait sans hypocrisie sa
mauvaise humeur contre la dveine, qui, de coup en coup, diminuait le
tas des jetons et des plaques entasss devant lui. En revanche, la plus
joyeuse allgresse illuminait les visages des pontes qui, assis autour
de la table, allongeaient leurs mises et marquaient sur le papier, avec
la pointe du crayon, les alternances de la passe, cet esprit de la
taille auquel les moins superstitieux ne sauraient s'empcher de croire
aussitt qu'ils touchent une carte. Il y a, certes, dans le spectacle de
toute lutte, ft-ce le combat d'un sept contre un huit et d'un roi
contre un as, une je ne sais quelle fascination qui intresse bien
profondment la curiosit; car nous tions l, autour de ces joueurs,
moi cinquantime,  suivre cette partie sans nous apercevoir que la nuit
avanait. Quel philosophe expliquera ce phnomne encore, cette inertie
d'aprs minuit qui,  Paris, immobilise tant de gens, n'importe o, mais
hors de chez eux o ils se reposeraient du travail et du plaisir? Pour
ma part, je ne regrette pas d'avoir cd, cette nuit-l, au charme
malsain du noctambulisme, car si j'tais sagement rentr  une heure
convenable, je n'aurais pas rencontr, dans le salon o l'on soupe, mon
ami le peintre Miraut en train de boire une tasse de bouillon, seul  sa
petite table. Il ne m'aurait pas propos de me mettre devant ma porte
dans sa voiture, et je ne l'aurais pas entendu me raconter une histoire
de jeu que j'ai transcrite de mon mieux le lendemain matin et qu'il m'a
donn la permission de raconter  mon tour, la plume en main.

--Que diable faisiez-vous au cercle pass minuit, me demanda-t-il,
puisque vous ne soupiez pas?

--Je regardais jouer, lui rpondis-je; j'ai laiss le petit Lautrec
en bonne voie. Il perdait dans les soixante mille...

Le coup s'branlait comme je prononais cette phrase. Je voyais Miraut
bien de profil, qui allumait sa cigarette avec cet air  la Franois
Ier,--le Franois du Titien au Louvre,--dont ses cinquante ans bien
sonns ont seulement amplifi, comme toff la beaut. Est-ce assez
trange qu'avec ses paules de lansquenet, l'opulence de sa carrure et
son masque de sensualit gourmande, presque gloutonne, ce gant demeure
le plus dlicat, le plus nuanc de nos peintres de fleurs et de
portraits de femmes? Il convient d'ajouter qu'une voix musicalement
douce sort de ce coffre de gladiateur, et que les mains, je les
remarquais de nouveau tandis qu'elles maniaient la petite bougie et la
cigarette, ont une finesse incomparable. Je sais en outre, par
exprience, que ce soudard est d'une vraie bont de coeur, et je ne
m'tonnai pas trop de la mlancolique confidence involontairement
provoque par ma phrase sur le jeu. Il eut par bonheur tout le temps de
me dtailler son rcit. A mesure que nous approchions de la Seine, le
brouillard s'paississait, et notre voiture avanait au pas, tandis que
mon compagnon se laissait aller  se souvenir tout haut d'une histoire
dj ancienne. Des sergents de ville erraient portant des torches.
D'autres torches brlaient  l'angle d'un pont que nous traversions,
poses  mme la pierre et rpandant comme un ruisseau de rsine en feu.
La fantastique silhouette des autres coups qui croisaient le ntre dans
cette brume acre, presque noire, troue par places de flammes mouvantes,
ajoutait sans doute  cette impression du pass qui envahissait
l'artiste, car sa voix se faisait plus adoucie et plus basse, comme s'il
s'en allait, en esprit, loin, bien loin de moi qui l'interrompais juste
assez pour susciter sa mmoire:

--Moi, avait-il commenc, je n'ai jamais jou que deux fois, et, me
croirez-vous? aujourd'hui, je ne puis mme pas regarder jouer... Il y a
des heures, vous savez, de ces heures o on n'a pas les nerfs bien en
place, dans lesquelles la vue seule d'une carte me force  sortir de la
chambre... Ah! c'est qu'elles me reprsentent, ces deux seules parties,
un si terrible souvenir...

--Qui n'en a pas de cet ordre? interrompis-je. Et moi qui tais
prsent quand notre pauvre Paul Durieu se prit de querelle, pour un coup
douteux, dans ce mme cercle dont nous sortons, et puis ce fut cet
absurde duel, et nous l'enterrions quatre fois vingt-quatre heures aprs
que je lui avais serr la main, l, devant cette table verte. Il y a
toujours un peu de tragdie autour des cartes, et des crimes, et des
dshonneurs, et des suicides. Mais tout cela n'empche pas qu'on y
retourne, comme on retourne en Espagne aux courses de taureaux, malgr
les chevaux ventrs, les picadors blesss et le taureau massacr.

--Soit, reprit Miraut, mais il ne faut pas avoir t soi-mme la
cause d'une de ces tragdies, et voil ce qui m'est arriv, dans des
circonstances toutes simples. Mais quand je vous les aurai dites, vous
comprendrez pourquoi le plus innocent des bsigues m'inflige ce petit
frisson d'horreur que ressentirait, devant un tir de campagne, un homme
qui aurait tu quelqu'un par mgarde en nettoyant une arme. C'tait
justement l'anne de mon entre au cercle, en 1872, qui fut celle aussi
de mon premier succs au Salon...

--Votre _Ophlie parmi les fleurs_?... Si je me la rappelle?... Je vois
encore la touffe de roses blondes, prs des cheveux blonds, des roses
d'un blond si ple, si tendre, et puis sur le coeur ces roses noires,
comme taches de sang... Qui a ce tableau, maintenant?

--Un banquier de New-York, fit le peintre en poussant un soupir, et
qui l'a pay quarante mille francs. Moi je l'ai vendu quinze cents 
l'poque... Vous voyez, je n'tais pas encore l'artiste fortun dont
votre _alter ego_ Claude Larcher disait mchamment: Heureux Miraut! son
mtier consiste  regarder toute la journe une Amricaine qui lui
rapporte quinze mille francs... Entre nous, il aurait pu faire des mots
sur d'autres que sur ses vieux amis... Enfin, Dieu ait son me.--Mais si
je vous parle argent, continua-t-il en me touchant le bras, il sentait
que j'allais rpondre et dfendre la mmoire de mon vieux Claude,
croyez bien que ce n'est pas pour vanter ma valeur commerciale. Non.
Seulement, ces quinze cents francs se rattachent  mon aventure.
Imaginez-vous que je n'avais jamais eu  moi d'un coup une somme
pareille. Mes dbuts ont t si durs. J'tais arriv  Paris avec un
secours de ma ville natale, mille francs par an, et pendant six ans je
m'en suis content... ou presque.

--J'ai connu ces misres-l, dis-je, mais pas longtemps. Mangiez-vous
chez Polydore, comme nous, rue Monsieur-le-Prince, o pour dix-huit sous
on arrivait  djeuner? Lorsque vous verrez Jacques Molan et qu'il vous
ennuiera avec ses femmes du monde et les lgances de son prochain
roman, parlez-lui de cette crmerie. a ne tranera pas, et en cinq
minutes vous en serez dbarrass...

--Nous avions rsolu le problme, nous autres, par le phalanstre,
reprit le peintre; quelques camarades et moi, nous faisions la popote
ensemble. La petite amie d'un de nous, qui avait t cuisinire,--telles
taient nos lgances,  nous,--prparait nos deux repas par jour, pour
quarante-cinq francs par mois et par tte. Quinze francs de chambre. Pas
de service. Je faisais mon lit moi-mme. Ci: soixante francs pour
l'essentiel. J'tais fagot comme un voleur, mais je ne savais pas ce
que c'tait que de prendre l'omnibus. Mes camarades vivaient comme moi,
et nous ne nous en sommes pas trop mal trouvs. Il y avait l Tardif le
sculpteur, Sudre l'animalier, Rivals le graveur, et puis, le mieux dou
de tous, le cantinier de notre cantinire, comme nous les appelions,
Ladrat...

--Ladrat? Ladrat? fis-je, en cherchant dans ma mmoire, je connais ce
nom.

--Vous l'aurez lu dans les journaux, continua Miraut, dont le visage
s'assombrit; mais, j'y arrive. Ce Ladrat, qui remportait tous les prix
d'atelier  l'cole, tait ds lors la victime du terrible vice. Il
buvait. Que voulez-vous? Dans l'existence trop libre que nous menions, 
demi ouvriers et sans cesse mls  des modles ou  des ouvriers, nous
tions exposs  bien des tentations, et, tout d'abord,  celle-l.
Ladrat y avait cd. Il faut que je vous dise cela pour que vous ne me
jugiez pas trop svrement tout  l'heure. Cette triste habitude lui fit
mme manquer son prix de Rome. Il s'alcoolisa si bien en loge qu'il
acheva follement,  la diable, une composition commence de main de
matre. Bref, en 1872, il tait le seul de nous qui fut demeur dans la
bohme, et dans la plus basse. Il tait devenu ce que nous nommons un
tapeur, l'homme qui va d'atelier en atelier, empruntant cent sous ici,
davantage ailleurs, avec l'intention bien arrte de ne jamais rendre.
a dure des annes, une vie pareille.

--Remerciait-il au moins par un peu d'outrage, repris-je, comme ce
Legrimaudet que j'ai connu et qui n'entrait jamais chez Mareuil sans lui
demander quelque chose pour la petite chapelle,--c'tait sa formule,--et
sans l'insulter ensuite, pour sauvegarder sa dignit? Un jour, il le
trouve en train de corriger les preuves d'un article qui allait
paratre. Il mendie. Andr lui donne. Monsieur, fait-il en glissant la
pice blanche dans sa poche, voulez-vous reconnatre si un crivain a
du talent, vous n'avez qu' savoir si on reoit sa copie dans un
journal. Si on la reoit, il est jug, c'est un mdiocre. Adieu...
Voil un beau pauvre!

--Non, dit Miraut, ce n'tait pas le genre de Ladrat. Il remerciait,
il fondait en larmes, il jurait de travailler, puis il sortait pour
entrer au caf et s'assommer d'absinthe. Il avait honte alors et ne
reparaissait plus de quelques jours. Ses emprunts taient d'ailleurs
minimes. Cela ne dpassait gure les cent sous. Aussi ne fus-je pas peu
tonn, une aprs-midi, en rentrant, de trouver une longue lettre de lui
o il ne me demandait pas moins de deux cents francs. Il s'tait bien
coul six mois depuis que je ne l'avais vu, et il me racontait que
depuis ces six mois il avait lutt contre son vice, qu'il n'avait pas
bu, qu'il avait voulu travailler, que ses forces l'avaient trahi, que sa
femme tait malade,--il vivait toujours avec la cantinire,--enfin une
de ces lettres de mendicit navrantes qui vous font mal  recevoir...

--Quand on y croit, insinuai-je, car, aprs dix ans de Paris, on a
tant reu de missives pareilles, et, sur le tas, s'il y en avait deux de
sincres...

--Il vaut mieux risquer d'tre dupe toutes les autres fois que de
manquer ces deux-l, repartit le peintre. D'ailleurs, sur le moment,
je ne mis pas en doute la sincrit de Ladrat. Le hasard voulait que
j'eusse touch le jour mme les quinze cents francs de l'_Ophlie_. J'ai
toujours t trs mticuleux dans mes affaires d'argent. Je n'avais pas
de dettes, et je gardais une somme  peu prs gale dans mon tiroir. Mon
atelier tait install, ma garde-robe fournie pour toute l'anne. Je me
souviens que je dressai en ide le bilan de ma position, tout en
brossant mon habit pour me rendre  un de mes premiers dners dans le
monde, un de ces dners de triomphateur o l'on apporte un apptit
d'affam et un amour-propre d'colier. On croit galement 
l'authenticit des vins et  celle des loges! Je comparai ma situation
 celle de mon ancien copain du Quartier, et j'eus un de ces bons
mouvements, naturels  la jeunesse comme la souplesse et la gaiet. Je
pris dix louis que je mis dans une enveloppe, j'crivis l'adresse de
Ladrat, puis j'appelai mon concierge. Si cet homme avait t l, mon
vieux camarade aurait eu l'argent ds le soir mme. L'homme tait en
course. Ce sera pour demain, me dis-je, et je partis en laissant
l'enveloppe toute prpare sur ma table. Ma rsolution tait si bien
prise, que j'prouvai par avance ce chatouillement de petite vanit que
nous procure la conscience d'une action gnreuse. Elle n'est pas trs
jolie, cette vanit, mais elle est humaine, et il y en a tant d'autres
qui n'ont pas ce prtexte lev, tmoin celle qui succda pour moi 
celle-l, presque tout de suite! Je me trouvai assis, dans la maison o
je dnais, entre deux femmes trs lgantes qui rivalisrent  mon gard
de flatterie et de coquetterie. Bref, je sortis de l vers les onze
heures, en proie  une de ces crises de fatuit o l'on se sent le
matre du monde, et je dbarquai dans notre cercle, qui occupait alors
l'htel de la place Vendme, conduit par un des convives qui s'tait
offert  m'en faire les honneurs. N'y connaissant gure personne, je n'y
avais pas mis les pieds depuis six semaines que j'avais t reu. Deux
peintres m'avaient servi de parrains, et la perspective de l'Exposition
annuelle m'avait seule dcid  cette candidature, malgr la cotisation
qui me semblait alors trs forte. Nous arrivons dans la grande salle.
J'tais si naf que je demandai  mon guide le nom du jeu qui ramassait
tant de personnes autour de la table. Il se mit  rire et me dmontra en
deux mots les rgles du baccarat: a ne vous tente pas? me
dit-il.--Pourquoi non? rpondis-je, un peu vex de mon ignorance,
mais je n'ai pas d'argent sur moi. Il m'expliqua, en riant toujours,
comment il me suffisait de signer un bon pour avoir sur parole jusqu'
trois mille francs, quitte  les rendre dans les vingt-quatre heures.
J'ai compris depuis que ce garon m'avait tent pour jouer lui-mme sur
la chance d'un dbutant. Mais je me serais tent tout seul. J'tais dans
une de ces minutes o l'on crierait, comme l'autre, au batelier dans la
tempte: Tu portes Csar et sa fortune... Oh! un trs petit Csar et
une trs petite fortune, car je pris place  la table en disant  mon
compagnon: Je vais signer un bon de cinq louis, et, si je perds, je
m'en vais...

--Et vous avez perdu, et vous tes rest. Il y a de l'cho dans mon
portefeuille, interrompis-je; je me souviens d'avoir tant de fois
form ces sages rsolutions et de ne pas les avoir tenues!...

--Ce ne fut pas aussi simple que cela, reprit Miraut. Mon tentateur,
qui s'tait assis prs de moi, me dit d'attendre ma main. Je lui obis.
La main m'arrive. J'abats neuf. J'avais risqu mes cinq louis. Faites
paroli, me souffle mon conseiller. J'abats huit. Je parolise encore,
sept, et je gagne. Enfin, de neuf en huit et de huit en sept, et
parolisant toujours, je passe six fois de suite. Au septime coup et
toujours souffl par mon compagnon, je fais un louis seulement. Je
perds. Mais j'avais environ trois mille francs devant moi. Mon guide,
qui en avait gagn presque autant, se lve et me dit: Si vous tes
raisonnable, faites comme moi. Mais,  prsent, je ne l'coutais pas.
Je venais d'prouver une sensation trop forte pour m'en dtacher ainsi.
Je ne suis pas de l'cole de ceux que vous appelez les analystes, et que
j'appelle, moi, passez-moi le mot, des coupeurs de cheveux en quatre et
des gostes. Je ne passe pas ma vie  me regarder penser et sentir.
Pardonnez-moi donc si je ne vous exprime qu'en gros et par des images ce
qui se passait en moi. Durant les courts instants o j'avais gagn, il
s'tait fait dans tout mon tre comme une subite invasion d'un enivrant
orgueil. Un sentiment exalt de ma personne me remuait, me soulevait.
J'ai ressenti une motion analogue en nageant par une grosse mer. Cette
vaste houle mouvante qui vous menace, qui vous balance et que l'on
domine de sa force, oui, c'est bien le symbole exact de ce que fut le
jeu pour moi dans cette premire priode, celle du gain; car je gagnai
de nouveau dans les mmes proportions que tout  l'heure, et puis de
nouveau encore. Je ne risquais de grosses sommes que sur ma main, et,
sur celle des autres, des enjeux insignifiants; mais,  chaque fois que
je touchais les cartes, ma veine tait si insolente que c'tait autour
de moi un silence d'abord, puis, quand j'abattais, comme un frmissement
d'admiration. Peut-tre, sans cette admiration, aurais-je eu le courage
de ne pas continuer. Hlas! j'ai toujours eu un amour-propre de tous les
diables, qui m'a fait commettre cent sottises, et, avec mes cheveux
gris, il m'en fera sans doute commettre d'autres encore. Je le connais,
je m'en rends compte, et puis, va te promener, quand la galerie me
regarde, je ne peux pas supporter qu'on dise: Il a recul. C'est sublime
d'tre ainsi quand la scne se passe sur le pont d'Arcole; mais  une
table de baccarat, et devant le hasard d'une carte, c'est imbcile.
Pourtant cet orgueil d'enfant fut la cause qu'aprs m'tre tal dans ma
bonne chance, je ne voulus pas plier devant la mauvaise, quand je la
sentis approcher. Car je la sentis. Il vint une seconde o je compris
que j'allais perdre, et l'espce de lucidit victorieuse qui m'avait
fait prendre les cartes avec une confiance absolue s'clipsa tout d'un
coup. Il tait dit que je traverserais dans une mme sance toutes les
motions que le jeu procure  ses dvots, car, aprs avoir connu
l'ivresse de la veine, j'ai connu la sche et cuisante ivresse de la
guigne. Oui, c'en est une. Vous savez le mot clbre: Au jeu, aprs le
plaisir de gagner, il y a celui de perdre... Je ne trouve pas d'autre
phrase pour vous expliquer cette espce d'ardeur empoisonne, ce mlange
d'espoir et de dsespoir, de lchet et d'acharnement. On compte vaincre
la mauvaise fortune, et l'on est certain que l'on sera vaincu. On perd
la facult de raisonner, et l'on joue des coups que l'on sait absurdes.
Et le gain file, les plaques d'abord, puis les jetons rouges, puis les
blancs, et l'on signe des bons nouveaux.--Aprs avoir eu, dix annes
durant, la force de regarder aux six sous d'un tramway, comme moi, on
joue des cinq cents, des mille francs sans hsiter. Mais je vous
rsumerai tout d'un mot: j'tais entr au cercle  onze heures,  deux
je tournais la clef de ma porte ayant perdu sur parole les trois mille
francs de mon crdit, et c'tait, comme je vous l'ai dit,  peu prs
tout ce que je possdais.

--H bien! fis-je, si vous n'tes pas devenu joueur aprs cette
secousse-l, c'est que vous n'tiez pas dou. C'tait  se perdre pour
jamais.

--Vous avez raison, reprit Miraut. Quand je me rveillai le lendemain
du sommeil accabl qui suit de pareilles sensations, la scne de la
veille ressuscita devant ma pense, et je n'eus plus que deux ides:
celle de prendre ma revanche le soir mme, et celle de combiner mes
paris d'aprs l'exprience que j'avais acquise. Je reconstituais
mentalement certains coups que j'avais perdus et que j'aurais d gagner,
les uns en tirant, les autres en ne tirant pas  cinq. Tout  coup mes
yeux tombent sur l'enveloppe  l'adresse de Ladrat laisse la veille sur
la table. Un involontaire calcul s'accomplit en moi, qui me montre dans
le don de cet argent un sacrifice insens. Quand j'aurais pay les trois
mille francs de ma dette, il ne me resterait presque rien. Pour me
refaire une mise qui me permt de retourner l-bas le soir,--et je
sentais que je ne pouvais pas ne pas y retourner,--il me fallait
emprunter au marchand de tableaux, brocanter quelques tudes. Je
ramasserais bien cinquante louis ainsi, et sur ces cinquante louis
j'allais en distraire dix pour ce paresseux, pour cet ivrogne, pour ce
menteur!--Car j'essayai de me dmontrer  moi-mme que sa lettre n'tait
qu'un tissu de faussets. Je la pris et je la relus. Son accent me
dchira de nouveau le coeur. Mais, non. Je ne voulus pas entendre cette
voix, et je me jetai  bas de mon lit pour crire prcipitamment un
billet de refus. Je le fis rapide et sec, afin de mettre l'irrparable
entre mon vieux camarade et ma piti. Mon billet parti, j'en eus bien un
peu de honte et de remords; mais je m'tourdis de mon mieux  travers
les dmarches que je dus faire. D'ailleurs, me disais-je pour achever
d'apaiser ma conscience, si je gagne, je serai toujours  temps
d'envoyer la somme  Ladrat demain,--et je gagnerai.

--Et avez-vous gagn? lui dis-je comme il se taisait.

--Oui, rpondit-il d'une voix tout  fait altre, et plus de cinq
cents louis; mais, le lendemain, il tait trop tard. Aussitt aprs
avoir reu mon billet de refus, Ladrat, qui ne m'avait pas menti, fut
saisi de la folie du dsespoir. Sa compagne et lui prirent la fatale
rsolution de s'asphyxier. On les trouva morts dans leur lit,--et c'est
moi, vous entendez bien, moi, qui fis forcer la porte. J'arrivais avec
les deux cents francs... Oui, c'tait trop tard!... Voil comment vous
vous rappelez avoir lu ce nom de Ladrat dans les journaux.
Comprenez-vous maintenant pourquoi la vue seule d'une carte me fait
horreur?

--Allons, lui dis-je, si vous lui aviez envoy l'argent la veille, a
l'aurait sauv un mois, deux mois. Il serait retomb, le vice l'aurait
repris, et il aurait fini de mme.

--C'est possible, reprit le peintre; mais, voyez-vous, dans la vie,
il ne faut jamais tre la goutte d'eau qui fait dborder le vase.


_Paris, fvrier 1889._




V

Autre Joueur

_A HENRY RIDGWAY._

SOUVENIR DE NOL


Quoiqu'il ft ton cousin germain, dis-je  Claude, aprs avoir lu le
tlgramme qu'il venait de me tendre, je suis sr que tu ne pleureras
pas sa mort. Il s'est fait justice, et je n'attendais pas tant de lui.
Son suicide pargne  ton vieil oncle le scandale d'un affreux procs.
Mais quelle histoire!... Cette vieille femme assassine, et pour lui
voler ses misrables conomies. En tre venu l, de dgradations en
dgradations, lui que nous avons connu si fier, si lgant!... Je le
vois encore, et son arrive dans notre vieille ville de province,
lorsqu'il eut t nomm lieutenant d'artillerie. Nous le suivions  la
promenade avec tant d'orgueil naf. Il avait vingt-sept ans, et toi et
moi  peine le tiers... Ah! malgr tout, pauvre, pauvre Lucien!

--La destine est parfois bien trange, rpondit mon compagnon. En
prononant cette phrase d'un ton extrmement srieux et qui excluait
toute ide de banalit, il tisonnait le feu et y regardait... quoi?...
C'tait le 24 dcembre. Nous avions form le projet d'une soire au
thtre, puis d'un souper dans un restaurant du boulevard. J'tais venu
 cette intention, et voici qu'au lieu de sortir, nous demeurions 
deviser. Le silence de la nuit d'hiver tait infini autour de ce vieil
htel Saint-Euverte dont mon ami occupait toute l'aile droite.--Oui,
bien trange, rpta-t-il, et c'est une concidence  faire croire aux
causes occultes, que j'apprenne cette mort aujourd'hui, veille de Nol,
et  cette heure, il regarda la pendule.--Que penserais-tu,
continua-t-il, si je t'avouais qu' de certains moments j'ai comme
l'hallucination que toute la responsabilit de la vie de Lucien pse sur
moi? Le plus inexplicable des hasards a voulu que je fusse ml d'une
faon trs mystrieuse, presque fantastique et pourtant trs troite, 
la premire grosse faute de cette vie,  cette tricherie de jeu au
cercle Desaix,  Clermont, qui le fit chasser de la ville et le
contraignit de donner sa dmission... Tu sais le reste, et comment il a
roul depuis lors.

--Oui, je me souviens de tout cela, repris-je  mon tour, ton oncle
blanchit en quelques jours aprs cette histoire. Lorsqu'il passait sur
le cours, cet hiver-l, et que nous nous y promenions aussi, tu me
faisais viter son ct, de peur de rencontrer ses yeux, tant il tait
triste. Il descendait de sa maison par la rue qui tourne, l o se
dressait le mur de la fabrique d'eaux gazeuses. Je voudrais savoir si
les petits garons d'aujourd'hui s'amusent encore  y chercher, comme
nous, dans le ruisseau, des morceaux de verre de couleur. En avons-nous
ramass quand ta bonne Miette et ma bonne Mion causaient sur le banc qui
est  trois arbres de l!...

--Si je ne pouvais pas soutenir la mlancolie du regard de mon vieil
oncle, continua Claude, c'tait pour des raisons plus fortes que tu ne
l'as jamais souponn. Ah! ce sont d'anciennes, de trs anciennes
choses; j'ai eu si souvent la tentation de te les raconter alors, puis
je n'ai pas os, et, comme mon visage exprima sans doute une muette
curiosit, il s'accouda au bras de son fauteuil, le front sur sa main,
les yeux perdus, dans l'attitude de quelqu'un qui rassemble des
impressions lointaines: Tu te rappelles, fit-il, la boutique du pre
Commolet, le marchand de jouets?...

--Derrire la cathdrale, au bout de la rue des Notaires. On obliquait
 gauche et c'tait une troite, une longue ruelle, tout assombrie par
les arceaux gothiques. Nous l'appelions _la rue Froide_. Des gargouilles
surplombaient, avec des sculptures d'une laideur terrible. Il tombait de
l de longues cascades d'eau par les jours de pluie, et, par les jours
d'orage, aussitt le coin pass, quel soufflet vous donnait le vent,
embusqu le long du chevet de la vieille glise!

--Oui, mais tu te souviens que la devanture de la boutique de Commolet
illuminait pour tous les enfants de la ville ce coin sinistre. Il
jaillissait de cette boutique une source de tentations, intarissable. Il
y avait derrire ces vitres, toujours brouilles, d'idales bergeries,
des troupeaux de boeufs et de moutons coloris, rangs sur des prairies
factices, des forteresses dfendues par des fantassins tout ronds, au
lieu que les soldats de plomb des autres marchands taient plats. Les
cavaliers contre lesquels luttaient ces fantassins se dmontaient de
leurs chevaux et ce simple dtail les rendait vivants comme de
vritables dragons et des cuirassiers rels. Il y avait l aussi des
bateaux ponts avec des coutilles, d'autres qui marchaient par la
vapeur, et de microscopiques canons de cuivre qui se chargeaient 
poudre. Moi, l'imperceptible trou perc dans leur culasse pour mettre le
feu  la poudre me poursuivait avec la fascination d'un regard.
Revois-tu, comme je fais, Commolet en train de se promener au milieu de
ces prestigieux objets, dans ce paradis surnaturel, et sa casquette de
drap jauntre  oreillires qui ne quittait jamais sa tte? Ce mince
personnage, avec une face grise en lame de couteau, son nez infini et
deux yeux d'un bleu ple, me semblait un jouet de plus, quelque bizarre
et compliqu pantin, parmi les autres. Quand nous pouvions dcider nos
bonnes  revenir du cours par cette rue, aujourd'hui dmolie et qui
mritait bien son surnom, tu te rappelles que le coeur nous battait ds
l'apparition de l'glise par-dessus les toits des maisons. Mais, cette
anne-l, c'tait en 1861, l'anne o l'on te mit pensionnaire, j'tais
seul  faire cette route quand je revenais du collge, et il y avait 
cet ensorcelant talage un objet qui effaait pour moi tous les
autres,--un sabre de cuivre dor. Littralement, ce sabre me remplissait
cette rue Froide d'un clat de soleil. Comment j'en tais arriv  un
dsir frntique de possder ce jouet, cela ne t'tonnera pas, toi qui
sais l'ardeur de mon imagination d'alors et que j'ai vcu  l'tat de
fivre chaude jusqu' ma quinzime anne. L'or de ce fourreau fulgurait
pour moi dans cette ruelle grise; il claboussait de rayons les teintes
sombres des pierres. Le ceinturon tait de cuir rouge, la poigne
incruste de nacre. Boucler ce cuir rouge autour de ma taille, manier la
nacre de cette poigne, tirer cette lame de ce fourreau damasquin,
constituait pour ma tte de neuf ans un de ces rves de flicit, si
violemment caresss qu'ils deviennent invraisemblables. Hlas! le sabre
d'or cotait vingt-quatre francs. Ma soeur Blanche, qui me donnait
toujours des livres, m'avait bien dit: Si tu arrives  avoir dix francs
d'conomie, je te complterai la somme. conomiser ces dix francs sur
nos chtives semaines d'colier, tu sais si nous le pouvions. Ma seule
chance tait qu' Nol de cette anne, mon oncle m'octroyt, comme cela
lui tait arriv une fois dj, une petite pice; mais lui aussi tait
pour les livres. Mon espoir tait donc bien faible, et cette faiblesse
augmentait encore l'ardeur de ma convoitise.

--Ce que je t'en ai connu de ces motions-l, mon pauvre Claude,
interrompis-je; mais je ne savais pas l'histoire du sabre. Je t'ai vu
en revanche amoureux, je ne peux pas employer un autre mot, d'un
horrible petit diadme de madone, tout garni de pierreries fausses, qui
rutilait chez un marchand d'objets religieux, et tu rvais d'en
couronner Aline Verrier, la jolie et blonde Aline, qui jouait aux
pingles avec nous chez ta soeur quand j'allais y goter.

--tait-il si horrible que cela? fit-il en hochant la tte. Je le
vois, pour ma part, aussi beau que le diadme de la reine Constance
qu'on montre  Palerme, dans le trsor!... Mais, puisque tu n'as pas
oubli la rage de mes fantaisies, tu comprendras mieux le drame moral
qui se joua en moi durant cette nuit de Nol d'il y a vingt ans. Ma
soeur Blanche tait souffrante comme toujours, elle avait eu dans la
journe une migraine si forte qu'elle avait d se coucher. Mon
beau-frre, qui prvoyait la catastrophe prochaine, ne la quittait plus
et tous les deux avaient consenti  ce que j'allasse dner chez mon
oncle. Il faut pourtant bien qu'il s'amuse un peu, disait-elle en
caressant mes boucles avec sa main maigre, dont la moiteur froide me
faisait une si saisissante impression. Elle ne devinait pas, chre
soeur, que sa chambre de malade, si tide et si calme, tait l'endroit
o je me plaisais le mieux du monde. Tu sais comme depuis la mort de
notre pre et de notre mre elle avait t bonne pour moi, et, si elle
avait vcu, que j'aurais t autre!... Cette chambre, tu t'en souviens,
donnait sur la place d'Armes. Par les fentres, on voyait la statue d'un
marchal du premier Empire, en grand costume et le bras tendu pour
donner un ordre. N'ayant d'autre ami que toi qui ne pouvais pas venir
chez nous parce que l'on craignait notre bruit pour ma soeur, cette
pice tendue de bleu, o je jouais seul et silencieusement durant des
heures, s'animait et se mtamorphosait au gr de mon caprice. Les
meubles devenaient des personnes auxquelles je prtais des gestes, des
discours, des intentions, des actes. Une des chaises tait toi, une
autre Aline. Je me livrais, en votre compagnie,  des jeux imaginaires,
tandis que Blanche lisait, couche sur sa chaise longue, auprs du feu,
avec son pauvre visage d'une poitrinaire de vingt-cinq ans. Elle tait
mon ane de tout cela. Par les fentres closes, arrivaient les cris des
gamins de la rue en train de jouer autour du bronze du soldat clbre...
Je n'aimais donc pas beaucoup  sortir, et cependant, par ce soir de
Nol, l'ide de dner chez l'oncle Gaspard Larcher me souriait.
N'avais-je pas la secrte esprance qu'il me donnerait une picette
d'or, de la couleur du sabre qui miroitait  la devanture connue?
_Ch'est que ch'est un richeu chouchou..._ J'entendais d'avance
l'accent auvergnat du pre Commolet et je le voyais approcher du
fourreau convoit sa main corde de rides. A cette seule image, j'tais
presque oblig de fermer les yeux.

--Oui, c'est bien sa phrase, dis-je en riant, et quand il dbattait
la vente avec son _ che prix ch'est donn_!... Mais pardon de te
couper ton rcit et arrivons chez l'oncle Gaspard. Qu'y avait-il l?

--Tous nos morts, rpondit-il avec une mlancolie qui tait aussi la
mienne, car notre pass d'enfants fut si commun. Vois-tu la salle 
manger avec son dressoir et son meuble en bois tourn? Mon oncle
prsidait, trs maigre et trs grand, le front bien pris dans ses
cheveux demeurs noirs, au petit doigt la large meraude verte que nous
lui enviions tant, en redingote marron. Si je m'tais baiss, moi qui
tais tout  ct de lui, pour ramasser ma fourchette ou mon couteau,
j'aurais pu voir ses pieds cambrs dans ces fameuses bottes qu'il ne
quittait jamais, habitude  laquelle il prtendait devoir une exemption
absolue de rhumes et de douleurs. Ma tante Laure se tenait en face de
lui, avec ses mitaines noires et les deux anglaises grises qui, sous son
bonnet  rubans lilas, pendaient le long de son visage tout pliss,
pass et lass, qu'clairaient ses doux yeux noirs. Il y avait l aussi
M. Optat Viple, l'ancien inspecteur, qui tait reprsent dans nos
albums de famille par une photographie dans laquelle il regardait une
fleur pose sur son chapeau. Il avait colori la fleur lui-mme, en
rouge dans l'album de tes parents, en blanc dans le ntre,--et c'tait
la mme fleur! ce qui nous causait un tonnement jamais dissip. Il y
avait Mme Alexis, Greslou l'ingnieur, le capitaine Hippolyte Morin, le
vieux M. Largeyx, Mlle lisa, mon autre tante Claudia, venue de
Saint-Saturnin pour les ftes. C'est la seule de tous les convives qui
soit encore de ce monde avec l'oncle Gaspard et moi-mme. Il y avait mon
cousin surtout, qui fut durant le repas singulirement capricieux,
tantt taciturne, tantt rieur et buveur. Quoiqu'il ne ft pas en
uniforme, son visage martial rvlait du coup l'officier. Depuis lors et
 distance, j'ai compris qu'il flottait dans ses yeux bruns quelque
chose d'ambigu et aussi que les coins de sa bouche, qui tombaient un
peu, rvlaient un fond de crapule. Tu comprendras tout  l'heure
pourquoi le sujet de la causerie m'est demeur prsent  la mmoire.
J'tais,  table, le seul enfant, et trop petit pour qu'on prt garde si
je comprenais ou non les discours changs. On parlait des
pressentiments et,  ce propos, des superstitions, au sujet du marchal
dont la statue se dressait sur la place d'Armes, devant la maison de ma
mre. A Eylau, et avant de lancer ses dragons  la charge, cet homme si
brave avait recul deux fois, comme s'il et vu la mort face  face. Il
avait cravach son cheval alors avec emportement et dit  l'officier le
plus proche: Je suis comme mon pauvre Desaix, aujourd'hui, je sens que
les boulets ne me connaissent plus. Cinq minutes plus tard il tombait,
frapp en pleine poitrine. Cette anecdote servit de point de dpart 
vingt autres. Mme Alexis raconta qu'ayant vu en rve le facteur entrer
et lui remettre une lettre funbre, la lettre lui avait t, en effet,
donne le lendemain dans des circonstances identiques. Le capitaine
avait entendu distinctement la voix d'un de ses amis l'appeler;  cette
mme heure cet ami, qu'il ne savait pas malade, se mourait. M. Largeyx,
qui devait se mettre en voyage, avait t suppli par sa femme de ne
point partir, et ce conseil lui avait sans doute sauv la vie, car le
train qu'il voulait prendre avait draill. De telles histoires se
rptent dans toutes les conversations de ce genre, toujours analogues,
toujours affirmes avec une pareille bonne foi, et toujours impossibles
 vrifier, tant notre besoin de merveilleux donne aisment le coup de
pouce  nos souvenirs. Mon oncle et M. Viple coutaient ces propos avec
le sourire d'incrdulit que tu devines. C'taient deux vieux diables,
ns sous l'Empereur et grandis dans la philosophie du dix-huitime
sicle. Ils avaient beaucoup frquent un interne de Dupuytren dans leur
premire jeunesse, et leur rponse, lorsqu'on leur parlait du
Surnaturel, tait cette simple phrase qu'ils prononaient en se
regardant: Ils n'ont donc jamais vu dissquer? Ils furent, ce soir-l,
comme d'ordinaire, parfaitement incrdules et ironiques, et clignant des
yeux pour faire tour  tour parler les convives.--Et vous, Lucien?
interrogea M. Viple  un moment.--Moi, fit le jeune homme, je n'ai
pas vu dissquer, comme vous dites, mais j'ai mes superstitions; je me
suis battu et je crois aux pressentiments; j'ai jou et vu jouer et je
crois aux ftiches.

--Jurerais-tu qu'il et tort, fis-je en riant, toi qui ne pouvais
plus passer une fois au baccarat, aussitt que Molan te regardait
jouer?...

--Que savons-nous, en effet, de ce que nous appelons le hasard? dit
Claude. Mais, sur le moment, ce ne fut pas l'ide qui me frappa, ce fut
le mot. A cette poque, les termes inconnus et  demi comprhensibles
exeraient sur moi un vritable ensorcellement. Quel frisson firent
courir en moi ces deux syllabes jusqu'alors inentendues: ftiche, je
renoncerais  l'expliquer devant quelqu'un qui ne serait pas toi. A
quelques phrases de mon cousin, je devinai  peu prs, comme un enfant
en est capable, ce que le terme signifiait, et je m'amusai  me rpter
ce mot: ftiche, une fois sorti de table et rentr au salon. J'tais
assis comme d'habitude sur cette petite chaise trs basse que tu aimais
aussi, dans le dossier de laquelle une sculpture en bois configurait la
fable du _Renard et de la Cigogne_; messire Renard, accroupi et le
museau dress, regardait dame Cigogne fouiller de son long bec un vase 
col troit. Tout dans cette pice, en ce moment claire par les quatre
hautes lampes, s'accordait si bien  la physionomie des personnes
rassembles l pour y prononcer les mmes discours parmi les mmes
meubles du plus pur style Empire,--les meubles de mon grand-pre, le
vieux notaire et le voltairien. Son portrait, appendu  la muraille,
ressemblait  mon oncle avec une exactitude extraordinaire. C'tait un
bon homme, mais un paen, me rptait souvent ma tante; autre mot qui
me laissait rveur. Il avait eu mon oncle trs jeune et mon pre trs
vieux. Je songeais qu'il avait connu, lui, le marchal, notre
compatriote, et dans ma tte, que le sommeil gagnait, toutes les phrases
coutes se mlangeaient trangement au souvenir de ce que je savais de
cet aeul au portrait nigmatique. Tout cela ne m'empchait pas d'tre
profondment anxieux  l'endroit du cadeau que me ferait mon oncle, et
lorsqu'on annona, vers neuf heures, que ma bonne m'attendait, ce fut le
coeur battant que je prsentai ma joue  l'accolade de toutes les
vieilles gens pour finir par cet oncle Gaspard qui tira de sa poche un
petit volume envelopp d'un papier de soie.--Tu l'ouvriras  la
maison, me dit-il. C'tait cet adorable livre sur les papillons, tout
illustr de dessins coloris, qui nous servit de prtexte durant les
vacances  torturer tant de ces dlicats insectes, pour les comparer aux
planches du recueil. Mais en recevant ce prsent, et tandis que je
disais merci, ma dception tait grande. Ah! que j'eusse mieux aim de
quoi augmenter le trsor enferm dans ma tirelire, pareille  la tienne,
une pomme de grs teinte en vert que je secouais une fois par jour au
moins pour entendre le bruit de mes gros sous. Le rve du sabre dor
dormait dans cette tirelire et il me fallait l'y laisser! Que devins-je,
lorsque mon cousin me dit: Moi aussi, je veux te faire mon cadeau;
suis-moi dans ma chambre. Il m'emmena, et cherchant dans son
porte-monnaie deux pices, une blanche et une jaune: Voil qui est pour
toi, fit-il en me montrant celle d'argent qui valait quarante sous;
quant  celle-ci, ajouta-t-il en me montrant la jaune qui valait,
elle, les dix francs, mes dix francs, regarde-la bien, c'est elle qui
va me servir de ftiche. Il faut que j'aie la veine au jeu, ce soir, tu
m'entends?... Tu la donneras au premier pauvre que tu vas rencontrer
d'ici  la maison. N'y manque pas, sinon tu me porteras une guigne
noire. J'entends encore ces mots, qui taient fort obscurs pour moi, de
par del ces vingt annes. Je pris les deux pices dans ma main dj
gante de son gros gant de laine tricote, je promis  mon cousin
d'excuter fidlement sa commission, et il me remit aux soins de Miette,
qui, sa cape brune sur la tte, ses galoches aux pieds, sa lanterne  la
main, m'attendait au bas du grand escalier.

--Voil un vrai trait de joueur, l'interrompis-je. C'est comme en
Italie, o l'on fait tirer les numros du _lotto_, le samedi, par un
petit garon, vtu de blanc pour la circonstance...

--Il tait tomb beaucoup de neige la veille, continua Claude, sans
relever mon exclamation, en sorte que, pour ne pas glisser, nous
marchions trs lentement par les rues silencieuses. Miette me tenait la
main gauche, et avec les doigts de ma main droite je serrais fortement
les deux pices que je sentais de grandeur trs ingale. Les boutiques
taient presque toutes fermes, mais  la plupart des fentres on voyait
de la lumire. Pour rentrer  la maison, nous devions contourner le
chevet de la cathdrale et passer prcisment devant le magasin du pre
Commolet. Ma bonne, que nous appelions la Fourmi, c'est toi qui l'avais
baptise, parce que tu lui trouvais une inexprimable ressemblance avec
cet industrieux animal, ne causait gure, et moi je regardais ce coin de
la vieille ville qui formait  cette heure un paysage singulier. Les
sveltes arceaux se dtachaient en noir sous la couche de neige blanche
qui les recouvrait. Le ciel tincelait d'toiles et la maison de
Commolet montait, droite, close et sombre. L'image du jouet rv
flamboya soudain devant moi avec plus d'intensit que jamais, et je
songeai qu'il serait  moi, si la pice d'or que je sentais si mince
sous ma main m'appartenait. A peine ces deux ides furent-elles entres
 la fois dans mon esprit qu'elles se lirent d'elles-mmes. Si la pice
d'or m'appartenait? Mais, si je veux, elle m'appartient. Qui m'empche
de donner au premier pauvre, non pas celle-l, mais l'autre? Qui le
verra? Si j'avais dit tout cela au cousin, c'est  moi qu'il aurait
donn les dix francs. C'est un si bon, un si excellent garon... J'en
tais l de mes rflexions quand nous passmes sous les fentres du
cercle dont mon cousin faisait partie lorsqu'il tait chez mon oncle.
J'avais entendu ma soeur dire un jour qu'on jouait l un jeu d'enfer.
Cette expression me revint et avec elle la vision subite de l'enfer, en
effet, dont l'abb Martel, tu te souviens encore, nous faisait en chaire
des descriptions terribles. Si je prends ces dix francs, me dis-je
tout d'un coup, c'est un vol; or le vol est un pch mortel. Je me vis
damn. Je lchai aussitt la petite pice d'or pour ne plus manier que
la grande. Je donnerai les dix francs au premier pauvre, pensai-je;
mais s'il ne s'en rencontre pas? Je n'en avais pas vu un seul depuis
la maison de mon oncle. H bien, s'il ne s'en rencontre pas, je le
dirai demain  mon cousin, et il ne me reprendra pas la pice. Je
raisonnais ainsi, mais je savais trop que mon raisonnement tait un
mensonge. Nous devions passer devant le portail de la chapelle des
Capucins. C'tait le rendez-vous ordinaire des mendiants et, par cette
veille de Nol, ils seraient l tous qui attendraient l'arrive des
fidles  la messe de minuit. C'tait un des coins de notre ville que
nous connaissions le mieux, car l se tenait la mre Girard, la
marchande qui nous vendait des pommes en automne, en hiver des sucres
d'orge, et des cerises au printemps, attaches par du fil  un petit
bton. L'angle de ce portail,  droite, servait de niche  un aveugle
dans le masque fltri duquel s'ouvraient des yeux blancs  demi cachs
par des paupires sanguinolentes. Ne l'aperois-tu pas, remuant la tte,
tout droit et sec dans sa blouse bleue? Il tenait par une chane
rouille un caniche d'un blanc sale et tendait aux passants, en guise de
sbile, l'intrieur d'un chapeau de feutre noir, priv de sa coiffe? Je
n'tais pas arriv  dix pas de la chapelle que j'entendais sa plainte:
La charit, bonnes gens... A peine la voix eut-elle frapp mon oreille
que de nouveau la tentation de m'attribuer la pice d'or se prsenta
devant ma pense, irrsistible cette fois. Aucune autre ide n'eut le
loisir de paratre et de chasser celle-l qui me fit, machinalement,
quitter la main de ma bonne et dposer dans le chapeau de l'aveugle...

--La pice d'argent? lui demandai-je comme il hsitait.

--Oui, fit-il avec un soupir, la pice d'argent. La chapelle des
Capucins tait dpasse, le trottoir de la place du Taureau long, le
coude de l'impasse de l'Hpital tourn. Nous tions devant notre maison.
Un trange calme avait succd en moi  ma premire agitation. Le simple
fait de la faute commise, et irrparablement, m'avait tir de
l'incertitude, et, du coup, apais pour quelques instants. J'ai compris
depuis, par le souvenir de ces minutes-l, pourquoi la plupart des
criminels, aussitt l'action excute, entrent dans une priode de repos
intime qui leur permet quelquefois de dormir  la place mme o ils ont
tu. Cependant, la mystrieuse voix intrieure qui nous dit: c'est
mal, commena de s'veiller en moi lorsque je me trouvai devant ma
soeur. Je n'avais jamais eu, depuis deux ans que j'tais chez elle, une
pense qu'elle ne connt, et, dans mon existence d'enfant sage, mon seul
mfait srieux avait consist  faire, l'anne d'auparavant et malgr sa
dfense, une cueillette des plus belles fleurs de notre jardin. Je les
avais plantes par la tige dans ma petite brouette, au pralable remplie
de terre, afin d'avoir un jardinet  moi. Surpris par un domestique,
j'avais pris la brouette entre mes bras, escalad l'escalier quatre 
quatre, jet le tout, sable et fleurs, dans une armoire  charbon situe
au fond d'un corridor, et je n'avais plus os passer l qu'en tremblant,
quoique personne ne me parlt jamais de cette quipe. Mais,  deux ou
trois reprises, ma soeur Blanche m'avait regard si singulirement,
qu'un jour je fondis tout  coup en larmes, et j'avouai mon forfait.
Elle me boucla les cheveux avec les doigts, comme c'tait son habitude
quand elle me gardait auprs d'elle un peu longtemps, et elle me dit,
avec un sourire: Est-ce que tu crois que tu pourras jamais rien me
cacher? Allait-elle voir dans mes yeux que j'avais cette fois une faute
 cacher, plus grave que ma premire peccadille,--elle ou mon
beau-frre, le mdecin, cet homme si srieux dont les silences m'avaient
toujours un peu gn? Mais non, soit que Blanche se sentt plus
souffrante encore que d'habitude, et mon beau-frre plus proccup, soit
qu'avec l'ge j'eusse fait quelques progrs dans l'art de l'hypocrisie,
ils se contentrent, ce soir-l, de me questionner sur mon oncle et ma
tante, feuilletrent mon livre et me renvoyrent dans ma chambre. Mon
premier soin, tandis que Miette allumait les bougies et qu'elle avivait
la flamme du foyer, fut de rouler la pice d'or dans mon mouchoir. Je la
glissai sous mon oreiller, afin qu'en me dshabillant la brave fille ne
pt s'apercevoir de rien. Elle me dvtit comme chaque soir, me fit
mettre  genoux au pied de mon lit pour dire ma prire, et posa
elle-mme mon soulier au coin de la chemine, tout prt pour recevoir le
cadeau de Nol. Le vent s'tait lev. Il commenait de souffler autour
de la place d'Armes, avec ce frmissement que nous avons tant de fois
cout ensemble. Pourquoi Miette, qui ne prononait pas vingt paroles
par heure, me dit-elle tout  coup: Les pauvres gens, qui sont sans
abri par une nuit pareille!... En parlant ainsi, elle retirait de ma
couchette la bassinoire de cuivre. A travers le couvercle je voyais la
braise rougeoyer. Mes rideaux baisss, ma couverture prpare, la flamme
claire de ma chemine, tout dans ma petite chambre exprimait la douceur
de l'existence que je menais  cette poque auprs de ma chre Blanche.
Ce n'tait pas la premire fois que la sensation de la scurit
profonde, rendue comme perceptible par l'aspect de ces objets familiers,
m'engourdissait dlicieusement le coeur; mais, tandis que je me coulais
entre mes draps chauffs, voici qu'au lieu de me fixer dans cette
sensation, je laissai mon esprit voquer, par contraste, l'image de
l'aveugle debout sous le portail et fouett par la bise: La charit,
bonnes gens..., disait sa voix. C'est gal, songeai-je tout  coup,
j'ai vol ce pauvre homme..., vol, vol... Je me rptai ces syllabes
 plusieurs reprises. Ma bonne avait souffl la lumire et quitt la
chambre, que la flambe dernire des bches croulantes clairait
fantastiquement. Je dpliai mon mouchoir et je pris la picette d'or
dans ma main pour chasser, par cette impression, le sentiment de honte
qui venait de me faire monter le sang au visage, quoique je fusse tout
seul et que personne ne pt me voir. Oui, _elle_ tait l, je la tenais,
et avec elle, c'tait comme si j'eusse tenu le jouet tant convoit. Pas
tout  fait cependant. Il faudrait d'abord expliquer  ma soeur comment
ces dix francs taient en ma possession. Lui raconter que mon oncle me
les avait donns? Impossible. Elle lui en parlerait. Il dirait que non,
et je serais perdu. Attendre quelques semaines et soutenir que c'tait
le rsultat de mes conomies? Je comptai sur les doigts de ma main
demeure libre, il fallait plus d'une demi-anne pour que cette fable
devnt vraisemblable, et d'ici l le sabre serait peut-tre vendu. Bah,
tais-je simple de ne pas avoir song tout de suite au plus sr moyen?
Une aprs-midi que je sortirais avec ma bonne, je cacherais les dix
francs dans le creux de ma main, et,  un moment de la promenade,
j'aurais tout uniment l'air d'avoir ramass la pice par terre. J'tais
minutieux et j'observais beaucoup. J'avais, plusieurs fois dj, trouv
ainsi quelques petits objets. La pice d'or serait une trouvaille de
plus... Oui, c'tait l un plan raisonnable, je m'y arrtai, et je me
retournai sur le ct droit pour dormir. Je ne pus pas. Je me vis en
prsence de ma soeur, et lui dbitant ce mensonge. Je sentais d'avance
que les joues me brleraient et que tout en moi crierait,--quoi? Mon
vol. Oui, un vol. Car voler, c'est prendre ce qui n'est pas  nous, et
cette pice n'tait pas  moi. Elle tait au premier pauvre rencontr
sur mon chemin, et ce pauvre tait l'aveugle des Capucins. Je l'entendis
soudain qui me disait de sa mme voix tranante: Voleur..., voleur...
J'tais un voleur. Cela me causa une contraction au coeur presque
insupportable. Un voleur, mais cela me reprsentait un comble
d'abjection! Un voleur, comme les deux hommes que nous avions vus
traverser la place, un soir d't, entre des gendarmes, en haillons, la
face souille de poussire et de sueur, l'oeil farouche, les mains lies
avec des chanettes!

--Ton cousin tait pourtant avec nous, ce jour-l, m'criai-je.

--H bien! dit Claude, cette image de honte m'envahit, m'oppressa,
m'crasa, et avec elle un si intense dgot de mon action, qu'ayant
pens au sabre dor, j'aperus nettement que je n'aurais plus aucun
plaisir  le porter. Je m'imaginai l'avoir au ct. Toi ou un autre,
vous m'en faisiez des compliments. De quel front les recevrais-je? Je
tirai mon bras du lit et je posai la picette vole sur ma table de
nuit. Elle me semblait brlante maintenant.--Non, me dis-je, non, je
ne la garderai pas. Je la jetterai demain ou je la donnerai  quelque
autre mendiant. Cette rsolution prise, je fis un signe de la croix et
je dis un _Ave_ pour m'y confirmer. Dans l'ombre, je cachai simplement
la maudite pice au fond du tiroir de ma table de nuit, et j'essayai de
dormir. Mais ces troubles m'avaient donn une sorte de fivre. Mes ides
taient en veil. Je n'avais jamais pens aussi vite. Les phrases
entendues chez mon oncle se mirent  tourbillonner en moi. La
conversation sur les pressentiments et les influences occultes reparut
dans mon esprit, et avec elle l'image de mon cousin Lucien. Celle-ci,
avait-il dit, regarde-la bien, c'est mon ftiche. L'trange impression
de mystre que ce mot m'avait inflige dj se ranima, et je raisonnai
sur elle. En ne remettant pas la pice d'or  l'aveugle, je n'avais pas
seulement commis un vol, j'avais manqu  ma promesse envers Lucien. Je
lui avais peut-tre port malheur. C'tait une formule qui avait pass
et repass dans la causerie. J'aperus alors, en pense, et presque avec
l'exactitude d'une hallucination, mon cousin qui sortait de chez lui et
suivait le chemin que j'avais suivi. Sa jambe gauche tranait un peu. Le
col de loutre de son pardessus tait relev, son gant fourr maniait sa
canne  pe, une canne droite qu'il suffisait de lancer en avant d'un
petit mouvement sec pour qu'il en jaillt cinq pouces d'acier aigu. Je
l'entendais siffler son air favori de cette anne-l: Je suis le
major... Il contournait le chevet de la cathdrale, il montait au
cercle... L mes images se brouillaient. Je n'avais jamais vu de salle
de jeu que sur la couverture d'un de nos livres.

--Place des Petits-Arbres,  la devanture du pre Duchier?

--Prcisment. Tu te souviens comme la gravure tait effrayante. Elle
reprsentait un amoncellement, sur une table, de billets de banque et de
louis que plusieurs personnes se partageaient avec fureur, tandis que,
dans un coin, un jeune homme appuyait sur sa tempe le canon d'un
pistolet. J'tais incapable, en ce moment, de lutter contre cette
vision. Pour les enfants comme plus tard pour les amoureux, ce qui est
conu comme possible est admis aussitt comme rel. Je me tournai et me
retournai dans mon lit en proie  une anxit si forte que je finis par
me relever sur mon sant. J'allumai ma bougie et je regardai ma montre.
Il n'y avait pas plus d'une heure que j'tais couch. Je rflchis. Il
ne faut pas que _cela_ arrive, dis-je tout haut, et ma propre voix me
fit peur. Quoi, cela? Je n'aurais pas pu rpondre, mais je me trouvais
accabl par l'attente de quelque pouvantable malheur. Ce sera un
pressentiment, songeai-je, et je me rappelai la mort du marchal dont
j'avais tant regard le profil hroque. Ce souvenir d'un fait vrai
donna un caractre de ralit absolue  mes apprhensions. J'tais
boulevers comme si la chose redoute tait l, prsente et vivante.
Mais qu'y faire? qu'y faire? me rptai-je avec dsespoir. A la
lumire de la bougie, je regardai la pice d'or pour la premire fois.
Elle tait  l'effigie de la Rpublique de 1848 et marque d'une croix,
que le joueur s'tait sans doute amus  tracer avec la pointe d'un
canif. Dans l'tat d'nervement o je me trouvais, ce signe cabalistique
me frappa soudain d'une terreur superstitieuse dont,  cette minute, je
retrouve encore l'impression. Probablement cette image me suggra celle
de la chapelle. Je revis le caniche et sa chanette, les paupires de
l'aveugle, le chapeau tendu, et alors une ide s'imposa, irrsistible.
Il fallait  tout prix rparer ce que j'avais fait, et cette nuit mme.
Il le _fallait_, et pour cela retourner  la chapelle, et remettre la
pice d'or dans le chapeau du pauvre... Rsolution folle, et cependant
ralisable. Je ne pensai pas une minute  charger ma bonne de cette
commission. J'aurais d m'expliquer, et j'eusse prfr la mort... Mon
beau-frre et ma soeur taient couchs, nos domestiques attendaient dans
la cuisine le moment d'aller  la messe de minuit. Elle tait au
rez-de-chausse, cette cuisine, et sur le devant. A l'autre bout du
corridor, et faisant face  l'entre, se trouvait la porte du jardin,
ferme au loquet. Le jardin lui-mme communiquait avec la rue par une
porte basse dont la clef tait pendue sous le hangar. Il m'tait donc
ais d'excuter une vasion, pourvu que je ne fisse aucun bruit. En un
quart d'heure j'allais et je revenais. Et si j'tais surpris? Bon, je
dirai que j'ai voulu entendre la messe de minuit. Je serai terriblement
grond. Mais un sentiment de justice, commun aux enfants et aux animaux,
me faisait accepter, sans trop de rvolte, la crainte d'un chtiment si
mrit pour ma vilaine action. D'ailleurs il me suffisait d'apercevoir
la possibilit de rparer ma faute pour que cela devnt,  mes yeux, une
ncessit imprative. L'angoisse avait t trop forte, le soulagement
tait trop certain. Me voici donc me glissant  bas de mon lit,
reprenant un  un mes vtements que Miette avait poss sur la chaise,
mes deux souliers, au risque de n'avoir pas de cadeau de Nol si le
petit Jsus descendait par la chemine durant mon absence, rampant
l'escalier avec un battement affol du coeur  la moindre crpitation,
ouvrant la porte du jardin dont le grincement faillit me faire tomber
sans connaissance... Encore une minute, et j'tais dans la rue, tout
seul, pour la premire fois de ma vie,  prs d'onze heures du soir...
Tu sais combien j'tais alors susceptible de frayeur, grce  la
nervosit maladive qui nous tait commune  ma pauvre soeur et  moi.
Laquelle n'avais-je pas subie de toutes les paniques dont les enfants
sont victimes? tres et ides m'avaient galement hant. J'avais eu peur
de l'homme cach sous le lit et qui va vous saisir par la jambe, peur de
la lthargie qui va permettre qu'on vous enterre vivant, peur des
revenants et peur des dmons, peur des voleurs et peur des fes, que
sais-je? Mais,  ce moment-l, et tandis que je trottais sur la neige
par les rues dsertes, l'ide fixe me rendait insensible  mes
proccupations habituelles. J'allais, courant sur le tapis glissant et
glac, la maudite pice serre dans la main, mon chapeau baiss sur mes
yeux, et proccup seulement d'arriver vite. Ah! je vivrais bien vieux
que je n'oublierai jamais l'immense dsespoir dont je fus pris au
tournant de l'hpital. Je fais un faux pas, le pied me manque, je tombe
sur la neige, et, dans ma chute, la pice d'or m'chappe des doigts;
vainement je gratte cette neige avec mes ongles, vainement je sanglote
en fouillant tout autour. Onze heures sonnent dans le clocher de
l'hpital. Il me faut rentrer les mains vides, le coeur bourrel des
plus invincibles remords. Du moins, un dernier malheur me fut vit, je
pus revenir sans tre surpris...

                   *       *       *       *       *

--Et la suite? insistai-je comme il se taisait.

--Tu la connais trop, rpondit-il, ce fut cette nuit mme que Lucien,
au cercle, ayant perdu au baccarat une somme pour lui norme, perdit la
tte et tricha. Ce fut la moins savante des tricheries, celle qui
s'appelle en argot de joueurs la _poussette_, et qui consiste  pousser
en avant un billet de banque, pos  cheval sur la ligne du tableau,
quand le tableau gagne, et  le retirer quand il perd. Lucien fut pris,
excut... Que te dire? Je sais tout ce que tu pourras rpondre, et que
le hasard d'une concidence a tout fait, et que mon cousin n'en tait
sans doute pas  son premier coup, et que la passion du jeu suffit 
perdre un homme. Pourquoi cependant n'ai-je jamais pu dtruire
entirement le remords de cette unique improbit de mon enfance, qui m'a
rendu honnte homme pour le reste de ma vie? Et pourquoi cette veille
de Nol si heureuse et gaie pour tous, n'a-t-elle jamais pu tre pour
moi que le plus mlancolique, le plus dprimant des anniversaires?

--Alors, lui dis-je aprs un nouveau silence, notre rveillon de
cette nuit, tu n'y tiens pas beaucoup?...

--Et toi? fit-il.

--Aprs ton histoire, plus du tout, lui rpondis-je. Donne-moi du th
et parlons encore de l'Auvergne, de nos courses dans la montagne, cette
fois, pour chasser un peu ce triste souvenir...

                   *       *       *       *       *

Et il fallait qu'il ft bien triste en effet, car cette conversation sur
notre enfance, qui avait le privilge de le distraire dans ses plus
mauvais moments, ne russit pas  chasser le nuage que ce souvenir avait
amass sur son front, et, comme la superstition est contagieuse! j'ai
beau moi-mme me dmontrer qu'il n'y a l qu'un scrupule maladif, je
n'arrive non plus  me convaincre tout  fait qu'il n'a pas t un peu
la cause du malheur de Lucien!


_Paris, dcembre 1884._




VI

Jacques Molan

_A FERDINAND DE GIORGI._


Ce soir-l, Thrse de Sauve tait cruellement triste. C'tait dans la
semaine qui suivit sa premire rupture avec Hubert Liauran. Elle avait
tromp ce garon qu'elle adorait,--entrane par un caprice de
sensualit qu'elle ne comprenait plus elle-mme. Par suite de quelles
indiscrtions Hubert avait-il souponn cette aventure? Elle ne le
savait pas. Mais il l'avait souponne, et elle la lui avait avoue, en
proie  un de ces dlires de sincrit, comme en ont les femmes
vritablement prises. Maintenant tout tait fini entre eux. Elle le
croyait du moins, et elle en tait dsespre. Sous le prtexte d'une
migraine, elle avait laiss son mari se rendre sans elle  un dner o
ils taient pris, et, demeure seule, elle vaquait  cette mlancolique
occupation de reprendre une par une les lettres qu'elle gardait de son
cher, de son pauvre ami. Par quelle trange association d'ides ce pass
tout vivant et encore tout saignant la fit-il songer  un autre pass,
mort celui-l, et  son intrigue avec le clbre romancier Jacques
Molan, qui avait prcd de deux annes cette passion pour Hubert? Ah!
si ce dernier, qui, lui aussi  cette mme heure, agonisait de dsespoir
parmi ses souvenirs, avait pu voir cette matresse, qu'il savait
pourtant infidle, chercher ce qu'elle cherchait parmi ses papiers!
Hlas! Nous avons beau fouiller et fouiller dans le coeur d'une femme
que nous aimons, il y a toujours un secret  y dcouvrir aprs un autre,
et le plus cruel de ces secrets est encore celui-ci, qu'en nous disant
aprs toutes ces hontes qu'elle nous aime, elle ne nous ment pas. Car en
bouleversant le tiroir o elle tait sre de retrouver le seul souvenir
qu'elle et conserv de Jacques, la malheureuse ne pensait qu' Liauran!
C'tait, ce souvenir, une espce de nouvelle autobiographique compos
pour elle seule, comme il tait crit sur la feuille de garde,--ce qui
n'avait pas empch l'crivain de la publier, en changeant seulement les
noms, dans un recueil vendu  vingt-cinq mille exemplaires, sous ce
titre  la Jacques Molan: _Tristes nuances!_ Mais quand il avait
apport  Mme de Sauve ce petit manuscrit, elle n'tait pas encore sa
matresse, et il s'ingniait, l'adroit et flin sducteur,  remuer en
elle cette corde de potisme vaguement littraire que beaucoup de femmes
du monde, restes naves sur ce point malgr leurs fautes, portent en
elles. Mon Dieu! comme Thrse s'tait sentie autrefois doucement
caresse par cette confidence que le sycophante avait appele
mlancoliquement: Mon grand Remords.


MON GRAND REMORDS

_Pour Elle seule._

J'aimais beaucoup ma petite chambre dans le chalet de ma tante, 
Grardmer. Par la croise je voyais le lac et les bois. A chacun des
meubles disparates, fauteuil Voltaire, chauffeuse, bergre garnie d'une
housse, chaise canne, un souvenir se rattachait pour moi, indfini et
attendrissant. Dans ma premire jeunesse, aussitt les vacances venues,
j'accourais. Je prenais le chemin de fer jusqu' Saint-Di, puis le
courrier, une diligence jadis peinte en bleu, que tiraient trois chevaux
attels avec des cordes. Le plancher du coup garni de paille
connaissait les battements d'impatience de mes pieds chausss de
souliers  clous, tandis que le conducteur s'arrtait  l'auberge de la
_Truite-Dore_, sur la route. Je le voyais, lui et ses amis de
l'impriale, s'asseoir  table, racler de la lame du couteau le Grom
dans sa bote, beurrer un chanteau de pain avec cette pte blanche et
grasse que piquaient des grains d'anis, puis arroser le tout d'une
topette de vin gris. Et des courses commenaient, au ras de la montagne,
qui lanaient la colossale voiture au grand galop sur les pentes boises
de sapins. Il fallait bien rattraper le retard de la _Truite-Dore_. Et
nous n'avons jamais vers!

A peine dbarqu, ma tante me conduisait  la petite chambre et, aprs
un silence:

--Comment trouves-tu le papier, mon Jacques? faisait-elle.

--Ce n'est donc pas le mme?... et j'ouvrais mes yeux pour admirer les
bouquets roses ou les fleurs bleues, tandis que ma tante, dont
l'innocente manie consistait  combiner infatigablement des
emmnagements nouveaux de son chalet, riait toute une minute en montrant
ses longues dents jaunies de buveuse de th. Avec quelle religion elle
prparait elle-mme sa tasse du matin, celle d'aprs-dner et celle
d'aprs souper, dosant les feuilles sches au moyen d'un verre 
liqueur de vermeil ddor! Elle riait, puis m'offrait sa joue en
s'criant: A-t-il, Dieu, peu de tte! Donnez-vous donc la peine de
penser  eux, ils ne s'en apercevront seulement pas. Sur quoi mon oncle
m'attirait  part:

--Ta tata est folle avec ses papiers..., et il m'entranait au grenier
o des quantits de rouleaux poussireux gisaient soigneusement empils,
comme des rondins dans un bcher.

--Cent vingt-quatre espces! exclamait-il. Ah! c'taient un oncle et
une tante  les mettre dans un roman, si je n'avais pas eu toujours un
naf respect pour des souvenirs de cette intimit douce! Et leur
existence solitaire au bord de ce lac silencieux achevait de les
revtir, pour mon imagination, d'un caractre chimrique de cratures en
dehors de l'humanit. Lorsque ma tante tricotait auprs de moi, dans son
fauteuil en tapisserie, elle posait ses pieds, dont elle tait parfois
la pantoufle, pour frictionner du plat de sa main un rhumatisme
persistant, sur le barreau de ma chaise  moi,--une chaise en paille
trs basse et dans le dossier de laquelle tait sculpte la faade de la
cathdrale de Strasbourg. Je l'ai reconnue quand je suis all depuis en
plerinage dans cette antique cit d'o mon oncle tait originaire.
C'tait dans la salle d'en bas, qui servait  toutes fins. Nous y
mangions, nous y tenions salon, nous y prolongions notre veille,
habitude des hivers rigoureux qu'expliquait la prsence du haut pole en
blanche faence fendille. En t, la porte-fentre s'ouvrait sur le
jardin mi-potager, mi-fleuri. L, je faisais la lecture  ma tante. Dans
l'entre-deux des phrases du livre je regardais ses lunettes poses sur
son nez carr, les tire-bouchons grisonnants de ses cheveux, le ruban
jaune de son bonnet, les bagues de ses mains en train de parfaire un bas
de laine bleue que mon oncle porterait l'hiver, dans un sabot 
l'preuve de la neige. Une de ces bagues avait un chaton en forme de
coeur, et je me rappelais qu'un jour ma vieille tante m'avait cont une
vague et douce histoire de sa jeunesse, qu'un capitaine Renard avait d
l'pouser, puis qu'au dernier moment on avait dcouvert que ce capitaine
entretenait une liaison! Mes ides se mettaient  s'enfuir,  propos
de ce terme nigmatique, loin de la tranquille salle dont le buffet bien
rang rvlait  lui seul la confortable scurit. Ma langue fourchait.
Les lignes de l'exemplaire d'_Ivanho_ se brouillaient trangement et je
lisais: Lady Rowena qui entretenait une liaison... Ma tante levait les
yeux vers moi. Je me sentais rougir jusqu'au bout de mes oreilles qui
s'cartaient si comiquement de ma tte tondue de collgien, et je
continuais de lire avec une effrayante rapidit.

Je songeais  mon oncle que ma tante avait pous sur le tard. Ah! ce
n'tait pas mon idal..., faisait-elle quelquefois en souriant du mme
air dont elle me chantait dans mon enfance:

    _Il le faut, disait un guerrier
    A la belle et tendre Imogine..._

et le fait est que mon oncle n'tait pas beau. Son nez infini, son
ventre bedonnant, son pied surtout, trs court et trs cambr, lui
dessinaient une silhouette de personnage de caricature. Dans les heures
d'hsitation, lesquelles taient frquentes chez cet homme demeur naf
malgr ses soixante ans, ce pied s'avanait et se cambrait davantage, ce
nez et ce ventre bedonnant se mettaient sur une ligne droite. C'tait
pour se justifier le plus souvent auprs de ma tante de s'tre attard 
boire un verre d'eau-de-vie de quetsch avec un de ses voisins, et cette
justification commenait d'habitude par cette phrase, prononce 
l'alsacienne, sans liaisons et d'une faon plus tranante encore que de
coutume: Quand on est avec son ami..., et, derechef, les lignes de
l'exemplaire illustr d'_Ivanho_ se brouillaient trangement, et je
mettais dans la bouche de Cdric le Saxon la formule du bonhomme: Quand
on est avec son ami... Ma tante derechef levait les yeux. Mes oreilles
cette fois tintaient d'motion. Je savais trop qu'elle avait compris ma
coupable moquerie. Je disais: Non, je me trompe..., et je mangeais mes
syllabes en recommenant la phrase malencontreuse.

C'tait le tour de la grande horloge. Pose  terre, dans sa gaine de
bois bruni et sculpt, cette horloge vnrable, sur le cadran de
laquelle j'pelais le nom  demi effac de ...mann, horloger  pinal,
remuait son balancier de cuivre, suspendu au bout d'une tige d'acier
cannel, avec la monotonie la plus rythmique. Et ce bruit monotone,
invinciblement, finissait par se rsoudre en un discours, et ce
discours, par une tranget inconcevable, devenait prcisment celui que
ma tante dbitait  sa cuisinire, quand il s'agissait de partir pour le
march. Alors, vous m'achterez..., disait-elle, et sa phrase
s'interrompait sur une onomatope gutturale o se traduisait son anxit
de mnagre, puis elle parlait et c'tait du veau, ou un gigot, ou
quelque autre mets aussi vulgaire sur lequel se fixait sa phrase et son
got. Voici que l'horloge, comme si une me de bourgeoise habitait les
ressorts agencs jadis par Schumann, Lehmann, Riemann?--combien ce nom
m'avait inquit de fois!--se prenait  tictaquer un nom de plat de
mnage, elle aussi: Du veau!... Du veau!... me criait-elle  travers
le silence de la salle, si bien que je lisais distinctement: Vous
m'achterez!... Vous m'achterez!... Ma tante alors piquait son
aiguille  tricoter dans ses cheveux gris, et, de sa main devenue libre,
elle caressait ma tte tondue en murmurant: A-t-il, Dieu, peu de tte
pour tre si grandet!

Et vraiment, je crois que ma tante avait raison, et que ma pauvre tte
me manquait souvent. Sans cela, euss-je pass des heures dans ma petite
chambre du premier, un livre ouvert sur mes genoux, mais ne le lisant
pas, et l'me comme disperse dans le paysage que je regardais
interminablement. Le petit lac bleuissait entre les arbres du jardin.
Par derrire lui, une montagne dressait sa masse noire de sapins, et par
derrire cette montagne, une seconde se profilait, violette celle-l et
baigne de soleil. Deux ou trois barques glissaient sur l'eau
frissonnante dont la nuance bleue se fonait comme le saphir, plissait
comme l'opale, miroitait comme l'acier, suivant l'heure du jour et la
couleur du ciel. Le soir, un enchantement commenait. Des brumes
tranaient sur ce lac, se dchiquetant aux pointes des branches des
sapins et se brisant au soleil qui se couchait. Elles devenaient, pour
moi, ces brumes changeantes, des formes impalpables de sylphes et de
fes. Des tres d'une matrialit vague et prte  se fondre en vapeur
me paraissaient sortir des cavernes profondes de ce lac enchant. Petit
 petit les formes se prcisaient, les contours devenaient
reconnaissables, et depuis que j'avais doubl le cap de la dix-huitime
anne, la fe ou le sylphe avait d'ordinaire la figure fine, les yeux
bleu de roi et les cheveux blonds de Mme de Jardres, laquelle possdait
justement le chalet sis en face du ntre. En me penchant bien, sous un
certain angle, je pouvais la voir, lisant ou travaillant sur son balcon
de bois dcoup  jour. Je connaissais cette jeune femme pour l'avoir
rencontre souvent  la promenade et lui avoir t prsent par mon
oncle, c'tait dans le premier mois de ma dix-huitime anne, en
septembre.

--Aimez-vous la musique? avait-elle dit de sa voix gaie en me
regardant bien en face, comme c'tait son habitude.

--Beaucoup, madame.

--H bien! venez quelquefois le soir, ma belle-soeur Germaine et moi
nous jouons du piano, nous chantons, on boit une tasse de th, puis, 
dix heures et demie, bonsoir, plus personne! C'est promis?... et elle
m'avait tendu sa main gante, ce qui n'avait pas t sans troubler un
peu mes ides de provincial sur les convenances fminines. C'tait la
premire Parisienne que je voyais de ma vie, et l'lgance de sa robe de
campagne, faite d'une toffe anglaise  carreaux contraris, et coupe
avec une complication singulire, son sourire qui dcouvrait des dents
clatantes, son chapeau de paille dmesurment avanc sur son front, de
telle manire que l'ombre noyait sa figure, et ces gants sans boutons
qui montaient  moiti de son bras avec une profusion de bracelets d'or,
et sa grce en maniant l'extrmit de son ombrelle-canne, et ses pieds
chausss, par-dessus la bottine, de gutres pareilles  l'toffe de la
robe,--bref, le peu de tte que me reconnaissait encore ma tante, s'en
alla tout  fait aprs la troisime et dernire visite au chalet de
Jardres.

Cependant je restai trois longues annes sans revenir  Grardmer, par
suite d'une brouille de ma tante et de mon pre  mon sujet. Elle
voulait que je fusse mdecin et me voir tabli auprs d'elle. Mon pre
me rservait sa place au barreau de Nancy. J'obis  mon pre, je fis
mon droit  Paris, parce que c'tait ne rien faire, ou presque, et je
commenai d'crire, mais en cachette. Hlas! elles ne sont pas propices
au coeur, ces annes d'apprentissage, qui consistent  mlanger les
pires affectations du vice  d'enfantines allures de carabin. Je fumai
normment de cigares, je laissai pousser mes moustaches, je me
prtendis blas avant d'avoir vcu, et lorsque ma tante, rsigne et
rconcilie, me pria de revenir passer mes vacances de quatrime anne
dans ma petite chambre de son chalet,--tendue d'un papier vert d'eau,
cette fois,--j'arrivai avec les ides les plus conqurantes,
parfaitement dcid  faire une cour srieuse et suivie  la belle
Mme de Jardres, si elle tait encore l. Et elle y tait, mais
les meubles de ma chambre taient l aussi, toujours les mmes:
les mmes pelotes  pingles, le mme portrait du duc d'Orlans, la mme
bibliothque-tagre, suspendue  un ruban de soie bleue, et voici que,
sous l'influence de ces objets familiers, mon assurance d'habitu des
cafs du quartier Latin s'en alla pice par pice, voici que mon me
d'enfant, hsitante, timide et vagabonde, recommena de songer en moi,
surtout lorsque je me fus assis sur la chaise basse et que je sentis
contre mon dos la cathdrale sculpte. Mon oncle fumait gravement sa
pipe en jouant au piquet avec le cousin Doridant. Le pole de faence
fendille tait toujours  sa place, le buffet aussi. Ma tante tricotait
un bas de laine. Ah! fit-elle en retrouvant dans mon regard ma
distraction d'autrefois, il n'a jamais eu beaucoup de tte, et
l'horloge machinalement rptait: Beaucoup de tte! beaucoup de tte!

                   *       *       *       *       *

Mon cousin Doridant tait un singulier homme, petit, si ple, si mince,
et avec des cheveux si blancs quoiqu'il et  peine quarante-deux ans.
Il semblait que la nature et conomis en le fabriquant, et le son
assourdi de sa voix ajoutait  cette impression de parcimonie.

--Bonjour, cousin Jacques, me disait-il en me tendant sa main fluette;
et vous travaillez toujours beaucoup?... Puis, sans attendre ma
rponse: Trs bien! Trs bien! sifflait-il en humant une prise de
tabac qu'il avait cueillie au fond de sa tabatire  queue de rat. Il la
cueillait, en effet, cette prise, comme une fleur, tant ses doigts
mettaient de dlicatesse  serrer juste ce qu'il fallait de poudre
noire. Et comme il la humait d'une narine savante, sans qu'un seul grain
en ft jamais perdu! Il gardait sur sa tte une casquette en drap sombre
dont le bourrelet pouvait se rabattre  volont, ainsi que l'indiquaient
deux cordons, nous par-dessus la visire, avec une prcision parfaite.
Doridant avait neuf cents francs de rente et il en vivait. Il habitait
une chambre dans le village, o il faisait sa cuisine, menuisait ses
meubles, raccommodait ses habits, en un mot, le campement complet d'un
Robinson campagnard. En t, sa pche; toute l'anne, ce qu'il gagnait
de sous  mon oncle, au jeu de piquet, augmentaient bien son revenu
d'une centaine de francs. Il n'tait pas rare que je le rencontrasse
dans la campagne, ou vers le soir ou vers le trs grand matin, tenant
une poigne de bois mort qu'il rapportait chez lui, en vertu du grand
principe loquemment formul par l'assassin qui, trouvant un sou
seulement dans la bourse de sa victime, s'criait: Cent comme a, a
fait cent sous. Mais cette stricte et redoutable entente du dtail
infiniment petit, cette diplomatie suprieure du doit et avoir,
clataient au jeu en des traits d'une minutie infatigable. Mon oncle,
l'ancien avou, ne se croyait pas oblig de se contenir devant Doridant,
qui avait t son clerc pendant tant d'annes. Il criait, il soufflait,
il frappait la table, il tripotait son cart, et dans les moments de
dveine, il jurait: Sac  papier! Il n'y a donc pas de Providence!...
 l'pouvante de sa femme, qui le regardait avec le mme tonnement que
si elle n'et pas entendu cet inoffensif blasphme dix fois par jour
depuis qu'il y avait, dans la maison, une table  jeu et des cartes 
coins dors. Le visage en lame de couteau du cousin Doridant demeurait
cruellement ple, ses yeux bruns se dtachaient sur ce teint fltri avec
l'clat immobile des yeux d'une ancienne peinture, et ils gardaient bien
la tranquillit impntrable du regard d'un portrait. Les manches de
serge verte qu'il mettait pour jouer, par une habitude de bureau et afin
de prserver son inusable veste en drap gris de fer, serraient ses
poignets trop minces; et ses doigts maniaient les cartes avec une
dextrit qui leur donnait le caractre d'un mcanisme impersonnel. Ils
enlevaient les cartes de l'cart, ces doigts de magicien, avec une
dcision souveraine, et les rangeaient sur le tapis sans que celles de
dessous dpassassent d'une ligne celles de dessus. A ct de ce premier
paquet, les leves se dressaient, les unes aprs les autres, avec la
rigueur d'une figure de gomtrie, et ce joueur impeccable avait, aux
annonces de mon oncle, une faon de rpondre: qui valent?... ou: a
ne vaut pas, ou: c'est bon, d'une telle prudence que ces simples
syllabes m'inspiraient l'ide d'un pouvoir surnaturel et d'une sorte de
sorcellerie.

Auprs de cette table de piquet, par la belle aprs-midi du mois d'aot,
ma tante n'est pas la seule assise. Une autre figure de femme apparat
auprs d'elle: un col plat encadre un menu visage de jeune fille.
Celle-l n'a gure plus de dix-huit ans. Une clart rflchie
s'approfondit dans ses yeux modestes. Ses cheveux bruns sont simplement
nous derrire sa tte, qui se penche sur l'ouvrage plus qu'il ne
faudrait, parce qu'elle est un peu myope. Ses doigts poussent
l'aiguille, ses dents coupent le fil sans que la bouche dise un mot, et
tandis que je lis tout bas, non plus du Walter Scott, mais un volume de
Balzac, tandis que Doridant rpond: qui valent?... tandis que ma tante
compte les mailles de son bas et mon oncle les cartes de son point, il
me semble que, par moment, un regard curieux pse sur moi, celui de Mlle
Annette, la fille de l'amie de ma tante, venue de Remiremont pour un
mois: une fille charmante..., a dit ma tante. Une fille
charmante..., rpte l'horloge que je m'amuse  faire parler  volont,
cette fois. Mais que m'importe ce regard curieux d'Annette? Je songe,
moi, que les vitres du chalet de Jardres sont nettoyes, que les
jardiniers ont ratiss les alles, que les deux bateaux ont t tirs du
hangar et remis  l'eau dans l'embarcadre, que le _village-cart_ et
le poney de Madame sont arrivs par le train: Ah! vive l'amour dans le
luxe, parce que lui-mme est un luxe peut-tre! dit le hros du roman
que je lis et dans lequel je retrouve toutes mes sensations de jeune
homme, avec cette diffrence qu'il possde une peau de chagrin au moyen
de laquelle il satisfait tous ses dsirs, au lieu que moi... Dcidment,
je n'ai plus du tout ma tte.

                   *       *       *       *       *

Si Mme Henriette de Jardres n'avait pas t la femme d'un des plus
lgants parmi les conseillers d'tat de l'Empire, elle n'aurait pas t
lasse du monde jusqu'au dgot, et elle n'aurait pas prfr  sa villa
de Deauville la solitude de ce coin des Vosges. Si elle avait eu le pied
moins joli, elle n'aurait pas chauss des souliers vernis dont les
cordons se dnouaient si souvent qu'il lui fallait, le long des
promenades, prier Mlle Annette de les rattacher, et les bas de soie
vert-ple  coins vert-sombre qui moulaient la fine attache de ce pied,
n'auraient pas apparu au bord de sa robe. Et si je n'avais pas
considr, avec une attention d'autant plus absorbe qu'elle tait plus
hypocrite, ces menus dtails et vingt autres encore, j'aurais peut-tre
remarqu combien il passait de tristesse dans les yeux d'Annette 
chacun des mouvements de mes yeux  moi vers Mme Henriette. Mais les
journes de ce mois d'aot tendaient le ciel d'un si clair azur, les
soires prolongeaient sur le petit lac de si troublantes agonies de
lumire, j'avais toujours eu si peu de tte, et le relent de mon enfance
passe tranait si langoureusement dans ma chambre que ma sensibilit
romanesque s'exaspra et que je devins perdument amoureux de la belle
Parisienne.

Pour l'instant, elle se trouvait seule  sa maison, avec ses deux
enfants, son petit garon Lucien et sa petite fille Marie: elle, toute
blonde, et dans ses yeux le regard et sur sa bouche le sourire de sa
mre; lui, tout brun, avec un profil dcid, presque dur. Quelque chose
du bec de l'oiseau de proie se dessinait dans la ligne de son nez, o
mon rpublicanisme naf d'alors voulait voir un signe d'hrdit.--Le
conseiller d'tat n'avait-il pas pris part au coup d'tat du Deux
Dcembre?--Quand leur mre partait  la promenade dans la minuscule
charrette  deux roues, vernisse et lustre, qu'elle conduisait
elle-mme, le poney corse trottait lestement sur le chemin qui fait
comme une marge au joli lac. Le valet de pied s'asseyait, en livre de
ville et les bras croiss, sur le sige de derrire, tournant le dos au
cheval et regardant la route avec un flegme imperturbable. L'un des deux
enfants montait  ct de la mre, l'autre  ct du domestique. Si la
charrette passait devant le chalet de ma tante, et que je fusse accoud
 ma fentre,--j'y tais toujours,--la mre m'envoyait un salut avec le
bout de son fouet, les enfants un baiser avec le bout de leurs doigts
gants. Mme le valet de pied, avec sa face rase, sa lvre suprieure
ternellement abaisse et sa cocarde au coin de son chapeau, me semblait
moins un tre qu'un objet sympathique, comme le harnais  incrustations
d'argent du poney, comme le moyeu en argent des roues de la voiture,
comme le drap bleu des coussins, comme l'clat jaune du bois flambant
neuf, et je me jurais d'avouer mon amour  cette personne dont
l'lgance se sauvait de la banalit par une dlicieuse bonhomie...--la
premire fois que nous serions seuls!

Seuls? Hlas! nous ne l'tions jamais. Quel charme cette belle et
coquette grande dame pouvait-elle bien goter dans la compagnie de cette
provinciale et gauche Annette? Toujours est-il qu'elle ne sortait jamais
 pied sans la venir prendre  la maison. Et comment Annette ne
comprenait-elle pas que sa place et t bien plutt  ct de ma tante
qui demeurait sans compagnie des heures entires, pendant que nous
courions la montagne avec Mme de Jardres, et que l'oncle visitait ses
prs? Allez, ma fille. Va, mon neveu, disait la bonne dame, et
amusez-vous bien! Vous ne vous amuserez pas plus jeunes, et nous
partions, mes deux amies et moi, le long des routes qui avoisinent
Grardmer. Ces routes sont entailles  mi-cte et en pleines forts.
D'un ct la montagne se dresse, hrisse d'arbres centenaires qui
enchevtrent, dans une paisseur d'obscurit frache, leurs grandes
branches charges de vgtations parasites, et les rochers que ces
arbres dchirent de leurs racines dgouttent l'eau par toutes leurs
fissures. De l'autre ct, la valle se creuse  pic, foisonnante aussi
de branches de sapins et de rochers pres, et tout au fond, l'eau d'un
lac paisible frmit doucement. C'est le lac de Grardmer, celui de
Longemer, celui de Retournemer. Par del cette eau sommeillante le
versant de la valle se relve avec brusquerie, les sapins tagent leur
verdure noire gaye par places de la verdure ple du bouleau  tige
blanche. De l'air bleu s'insinue dans tous les replis de cette valle,
adoucissant l'eau, veloutant les mousses, dtachant les aiguilles des
sapins qui vibrent, clairant les cloches des digitales roses qui
palpitent, amollissant la courbe dj si molle de ces collines dont les
feuillages dissimulent l'arte trop sche. Le fin sourire des yeux de
Mme Henriette s'associait si bien au charme de ce paysage que je perdais
toute capacit d'tudier son caractre, rien qu' la voir marcher dans
ce dcor d'une idylle demi-mondaine et demi-sauvage. La simple action de
toucher sa main lorsque nous franchissions quelque ruisselet sem de
pierres et qu'il me fallait la soutenir, me tournait le coeur sens
dessus dessous, si bien que j'oubliais de rendre le mme service  Mlle
Annette.

--Mais  quoi songez-vous donc, monsieur Jacques? disait Mme de
Jardres en riant gaiement. Il faut lui pardonner, ma chre. Vraiment,
je crois qu'il n'a pas sa tte... Et elle riait plus haut encore, d'un
rire qui tintait dans le silence de la fort. J'avais dix phrases 
rpondre pour une, mais le tintement clair de ce rire dsaronnait mes
plus hardies rsolutions, et,  peine rentr, je m'enfermais dans ma
chambre. Je devenais de plus en plus triste. Le cousin Doridant prenait
un air narquois en me regardant par-dessous la visire de sa casquette.
L'oncle me versait des verres de vin gris  table. Il me disait: Il
faut qu'un jeune homme soit gai,  ton ge..., en mettant un accent
circonflexe du plus pur dialecte strasbourgeois sur chaque voyelle. Ma
tante avait de longs entretiens avec Annette, qui se terminaient
toujours par une sortie de sa part. Je restais seul avec la jeune fille,
et nous causions d'objets parfaitement insignifiants, de l'avenir de la
journe, d'une promenade faite ou  faire, de Paris dont elle me
demandait curieusement des nouvelles, de Mme de Jardres jamais, et
c'taient, au milieu de cette causerie, des mutismes interminables
coups pour mon oreille par la voix de cette bavarde horloge qui
maintenant rptait: Henriette de Jardres! Henriette de Jardres!... et
je roulais dans d'infinies songeries.

                   *       *       *       *       *

Ce fut un soir. Toujours sous le prtexte qu'un jeune homme doit tre
gai, mon oncle m'avait vers tant et tant de verres de ce vin gris de
Lorraine, que ma mlancolie n'eut plus de bornes. Je sortis et je
m'assis sur un banc dans le jardin, derrire la maison. Il faisait nuit
noire et sans clair de lune. J'entendis une voix qui me disait:

--Vous souffrez, monsieur Jacques?... Mlle Annette venait de s'asseoir
auprs de moi. Je vois encore les toiles de cette nuit-l, et surtout
le chariot de la grande ourse qui se trouvait plac sur l'horizon, assez
bas pour qu'il et l'air de cheminer sur la crte de la montagne; et
voil que doucement, oh! bien doucement, comme de l'eau tombe goutte par
goutte par la flure d'un vase, je laisse mon secret s'en aller par le
coin fl de mon coeur, et je raconte ma passion draisonnable. Petit 
petit, je m'imagine que je suis auprs de Mme de Jardres, je prends une
main que je sens brlante dans la mienne, je prononce des phrases d'une
folie tendre, je vois une figure se pencher comme sous le poids de
l'motion, j'embrasse une joue que je sens trempe de larmes en
prononant le nom de la belle dame dont je suis fou. Puis un cri me
rveille, Mlle Annette s'est enfuie. Qu'ai-je fait, et comment oser la
revoir?

Cette audace me fut pargne. A neuf heures du matin, quand je
descendis, suivant mon habitude de paresseux, je trouvai ma tante avec
une figure que je ne lui avais jamais vue. Elle avait oubli de
tirebouchonner ses cheveux gris, et son serre-tte de nuit tenait la
place du bonnet  rubans jaunes: Partie! Elle est partie ce matin pour
Remiremont, par le courrier de cinq heures!... Et mon oncle: Partie
sans nous dire adieu, avec un mot seulement pour annoncer qu'elle
crira.

--Voyons, que lui as-tu dit?... fait ma tante en me tirant  part.

--Ce que je lui ai dit? Mais rien, ma tante, je n'ai pas caus avec
elle de la journe! Et sur ce mensonge, je quitte la maison, mes pieds
me dirigent vers le chalet de Jardres, et je rencontre sur la route Mme
Henriette, au bras d'un homme, qu' premire vue je reconnais,  sa
ressemblance avec le petit garon qui courait devant avec sa soeur. Mme
de Jardres me prsente  son mari. L'air de certitude rpandu sur le
visage de l'homme d'tat commence de m'intimider. Une question de sa
femme  propos d'Annette achve de me troubler, et je rponds
machinalement qu'elle est partie.

--Ah! vous l'avez laisse partir, fait vivement Mme de Jardres.
Pauvre petite!

--Mais qu'ont-ils donc tous  la plaindre? me demandais-je.

La lettre promise arriva, expliquant qu'Annette entrait au couvent. Les
de Jardres quittrent Grardmer huit jours aprs, et moi je ne retourne
plus jamais auprs de ma tante. J'aurais trop peur que l'horloge ne se
mt  rpter le nom de la personne  laquelle je pense avec le plus
profond remords. Ce nom n'est pas Henriette, et si ce remords est une
fatuit, c'est une nuance bien spciale de ce mauvais sentiment d'homme
vaniteux, car c'est de la fatuit tendre et triste, toute faite de la
navrante impression d'avoir mconnu la chose la plus rare de ce triste
monde:--Un vrai sentiment!

                   *       *       *       *       *

... Quand Mme de Sauve eut lu ces pages, elle resta longtemps  songer.
Toutes les motions qu'elle avait prouves plusieurs annes auparavant
lui revinrent  la pense et aussi la suite de scnes douloureuses par
lesquelles elle tait arrive  dcouvrir l'gosme atroce de cet homme
de lettres qui paraissait  ce point proccup des finesses du coeur. Si
elle s'tait doute, alors et mme maintenant, que l'oncle et la tante
de Jacques taient deux campagnards dont il rougissait,--qu' l'poque
de la jeunesse de Jacques, Mme de Jardres n'avait pas encore son chalet
dans les Vosges,--enfin que la soi-disant malheureuse Annette tait une
cousine, en effet, que le drle avait sduite sans l'ombre d'aucun
scrupule! Mais quoi! Elle en savait bien assez, et elle se rappela
quelle joie de dlivrance elle avait prouve aprs avoir rompu avec ce
romancier-cabotin au coeur encore plus dur que son imagination n'tait
tendre. Avec quelle joie plus vive encore elle s'tait attache  ce si
jeune,  ce si dlicat Hubert qui devait, hlas! penser d'elle  cette
heure ce qu'elle-mme elle pensait de Jacques. Et elle se prit  fondre
en larmes devant cette cruelle vidence que la vie du coeur oscille
toujours entre celui qu'on martyrise et celui qui vous martyrise. Ou
victime ou bourreau? Est-ce donc l une loi qui ne souffre pas
d'exception? Et cependant..., disait-elle en secouant sa tte lasse,
vivre sans aimer, est-ce vivre?


_Palerme, fvrier 1891._




VII

Un Humble

_A ROGER GALICHON._


La lourde voiture du tramway qui unit la gare Montparnasse  l'Arc de
l'toile va s'branler. Il ne reste plus de libre  l'intrieur, par
cette aigre et froide aprs-midi de fvrier, que l'avant-dernire place
du fond,  gauche,--place troite,  peine visible entre une norme
bourgeoise qui tient un sac de cuir noir sur ses gros genoux, et un
vieillard dcor de la rosette, sans doute un ancien officier, dont le
visage brouill de bile, les yeux d'un bleu dur, la bouche amre, disent
assez le mauvais coucheur, celui qui doit invitablement prononcer le
premier la phrase: On ne part donc pas?... Et juste  la seconde o il
vient de lancer ces mots d'une voix cre, la voiture, qui remuait dj,
s'arrte de nouveau. Un homme court et corpulent, plutt port que
pouss par le conducteur, se prcipite. D'une main il s'aide aux
courroies du plafond, de l'autre il retient une serviette d'avocat
bourre de livres et verdie par l'usure. Entre les genoux qu'il heurte,
les pieds qu'il froisse, les parapluies qu'il dplace, il roule jusqu'au
vieillard et jusqu' la bourgeoise. Avec un excusez auquel on ne
daigne pas rpondre, il prend place entre ces deux redoutables voisins.
Le premier lui donne un coup de coude tout sec et dur, la seconde le
dborde de ses formes. Pardon, dit le nouveau venu  gauche, pardon,
dit-il  droite, et la voiture glisse au trot de ses deux chevaux gris
de fer, sur ce boulevard d'artistes, de petits rentiers et d'ouvriers,
qui tale dans ses innombrables, boutiques de bric--brac un millier de
gravures et de bustes reprsentant le premier Empereur.--Oh! la cruelle
ironie des fins de gloires!

Cependant l'homme  la serviette s'est install tant bien que mal, et il
l'a ouverte, cette serviette  son dernier priode d'emploi. Il en a
extrait une trentaine de feuilles de papier plies par le milieu et sur
le ct. De la poche de son pardessus grossirement bord de galon aux
manches et tout gras au col, il a tir un crayon, pos un peu en arrire
son chapeau haut de forme, un chapeau de satin aussi fatigu de ressorts
qu'lim d'toffe. Il porte des cheveux trop longs, une barbe inculte.
Ses lourdes bottines sont taches de boue, son pantalon gondole aux
genoux, sa cravate noire se fripe autour d'un faux col en papier qui
joue mal la toile. Les taches d'une de ses mains dclent l'usage rcent
du porte-plume, et quand il tourne une par une les feuilles sur
lesquelles son crayon trace des signes cabalistiques, les regards des
curieux du tramway peuvent lire les mots: _Institution Vanaboste,
Version latine_. L'homme  la serviette est un professeur et de la
varit la plus mlancolique dans la docte espce, un professeur libre.

                   *       *       *       *       *

Il n'a que cinquante-deux ans, le professeur libre. Vous lui en
donneriez soixante, tant il porte sur toute sa personne les traces de sa
vie toute faite d'un continuel, d'un irrsistible puisement. Jugez un
peu. Il s'est lev  cinq heures, ce matin,--sans bruit, pour ne pas
rveiller sa femme. Il a fait sa toilette  l'aveugle, avec l'unique pot
 eau, l'unique savon et l'unique peigne du mnage. Avant six heures il
s'tait rendu  pied de l'avenue des Gobelins, o il habite, par
conomie, jusqu' une pension de la rue de la Vieille-Estrapade. De ces
six heures  sept heures et demie, il a fait rpter leurs leons et
leurs devoirs  quelques lves qui suivent le cours du lyce
Louis-le-Grand. A huit heures il s'asseyait dans une des chaires de
l'Institution Vanaboste, rcemment transfre, depuis qu'elle a grandi,
dans un ancien htel de la rue de la Montagne-Sainte-Genevive, entre
cour et jardin, disent les prospectus, qui ngligent d'ajouter que ce
jardin consiste en un carr de terre grand comme un mouchoir, o
poussent trois acacias malades et o le soleil ne pntre jamais, tant
les maisons avoisinantes surplombent. Le professeur a pris pour tout
djeuner, entre ces deux sances, un croissant d'un sou grignot en
courant le long des murs tristes du Panthon. Vers dix heures il
rentrera chez lui. Quatre lves  servir, deux par deux, jusqu' midi
et demi. Il est trois heures, et il a eu le temps, depuis son djeuner,
de donner un autre cours  l'cole Sainte-Ccile, un pensionnat de
jeunes filles o son ge le fait admettre. Encore cinq leons, trois
avant le dner, deux aprs, et sa journe sera finie.

La voiture va, s'arrte, reprend, se ralentit, s'arrte, reprend encore.
Le crayon du professeur continue, lui,  courir dans les marges des
copies, d'y tracer les _cs_ qui signifient _contre-sens_, les _ffr_, qui
signifient _fautes de franais_, les _fs_, qui signifient _faux sens_,
et les _fo_,--les trs nombreux _fo_,--qui signifient _fautes
d'orthographe_. Et tout en corrigeant ces copies, le vieux forat de
l'enseignement libre pense au cachet qu'il va gagner. Son ancien
collgue de la pension Vanaboste, Claude Larcher, l'crivain aujourd'hui
connu, lui a procur une leon chez une dame russe de passage  Paris,
une heure quatre fois la semaine, auprs d'un petit garon un peu trop
ple, trs doux, qui doit seulement lire et crire sous la dicte, et on
donne trente francs pour cette heure! Jamais le professeur libre n'a t
pay comme cela, et il caresse un rve: profiter de l'occasion pour
mettre quelque argent de ct et raliser enfin son dsir de ses
vingt-sept annes de mariage, quinze jours au bord de la mer avec sa
femme. Il n'a jamais pu. Ses charges sont si lourdes, et il a toujours
pein. A dix-neuf ans, refus  l'cole normale, il se faisait matre
d'tude pour prparer sa licence. Licenci, il pousait la fille d'un de
ses collgues, et, tout de suite, c'tait le mobilier  payer, c'tait
le premier enfant  lever, puis le second, puis le troisime, puis le
quatrime. Aujourd'hui ses deux filles anes sont maries, l'une  un
commerant, l'autre  un avocat, deux anciens lves. Comme on n'a pas
eu de dot  leur donner, le pre leur assure  chacune, par contrat,
mille francs par an,--ci, deux mille francs.--Des deux garons, l'un est
sorti de Saint-Cyr cette anne, et le pre lui sert aussi mille francs
par an. C'est la mre qui l'a dcid  cette pension, pour qu'il n'y ait
pas d'injustice. Il a quelque part une vieille tante de province qui
mourrait de faim sans les trois cents francs qu'il lui envoie, et il a
recueilli chez lui la mre de sa femme. Tout cela compte, et le
professeur n'est gure pay en moyenne que quatre francs le
cachet,--trois quelquefois, quelquefois cinq, moins souvent six et sept
rarement, trs rarement. La leon du Russe, c'est l'aubaine inespre,
d'autant plus que la correspondance du tramway de Montparnasse lui
permet de se rendre chez son lve et d'en revenir pour soixante
centimes sans perdre trop de temps, grce au systme des rails qui, en
vitant les secousses, permet d'crire. Aussi a-t-il un bon sourire,
l'excellent pre H2O, comme l'appellent les Vanaboste, qui se moquent
de son incurie personnelle en lui appliquant la formule chimique de
l'eau. Il se soucie peu que ses deux voisins le serrent  qui mieux
mieux, que les autres voyageurs le regardent avec ddain ou moquerie,
lui, son chapeau, sa serviette et ses copies. Il voit en pense un petit
coin de plage normande,--d'aprs des dessins de journaux illustrs,
n'ayant jamais quitt Paris. Il voit l'Ocan, il voit la maman,--c'est
sa femme,--assise sur les coquillages au bord des flots, _purpureum
mare_, comme dit son cher Virgile... Et quand la voiture du tramway
s'arrte  l'Arc, aprs avoir franchi la Seine et mont au pas la rude
et longue avenue Marceau, c'est d'une allure guillerette qu'il sautille
jusqu' la porte de l'htel, lou tout meubl, rue du Bel-Respiro, o
habite la grande dame russe, mre du petit Andr. Il en oublie d'essuyer
ses semelles sous la marquise, et le portier en livre qui vient de
l'annoncer, comme les fournisseurs, par deux coups de cloche, dit  un
valet de pied attard dans la loge:

--a gagne de l'argent comme a veut, sans rien faire, et a ne se
payerait seulement pas un fiacre pour arriver propre... Vieux grigou,
va!

Ah! le brave homme!


_Toblach, juin 1888._




VIII

Deux petits Garons

_A HENRY LAURENT._




I

_LE FRRE DE M. VIPLE_


Une des impressions les plus saisissantes de mon enfance fut le sjour
dans la cit provinciale o je grandissais alors, des soldats
autrichiens faits prisonniers au cours de la campagne de 1859. Nous
n'tions pas gts par les voyageurs, dans cette sombre ville de
Clermont en Auvergne o le chemin de fer arrivait depuis quelques annes
 peine; ils se rduisaient  de rares malades, en route pour Royat
encore sauvage, ou pour le Mont-Dore et la Bourboule difficilement
accessibles. L'entre de ces ennemis vaincus, avec leurs blancs
uniformes salis par l'usure, avec leur physionomie de race trangre,
fut un vnement pour toute la population, et en particulier pour les
garonnets de mon ge,--j'avais sept ans alors,--et avec quelle
curiosit navement cruelle nous nous approchions des nouveaux venus,
tandis qu'ils se promenaient sur cette terrasse de la Poterne clbre
par Chateaubriand, d'o l'on voit la ligne admirable des montagnes
depuis le plateau des Ctes jusqu' la masse boise de Grave-Noire. Je
ne sais pas quels rves confus de vie guerrire s'agitent dans les
cerveaux des enfants qui font courir leurs cerceaux en 1889 sur cette
place, aujourd'hui trs change.--O sont les chanes attaches  de
grosses bornes de pierre qui la fermaient du ct de la cathdrale? O
le talus sauvage qui dvalait  son pied et servait de forteresse aux
galopins, objet de ma secrte envie?--Ils sont, ces garons d' prsent,
les fils d'un peuple sur qui pse l'ombre d'une grande dfaite, et nous
tions, nous, des enfants encore voisins de l'pope impriale. Les
vieux qui passaient leurs mains de soixante-dix ans sur nos ttes
boucles avaient vu dfiler les aigles victorieuses  leur retour de
l'Europe, et la lgende de la gloire napolonienne tait si forte,
qu'elle se traduisait dans nos imaginations par les plus touchantes et
les plus comiques chimres. Nous tions persuads, par exemple, mes
quatre meilleurs amis, mile C***, Arthur B***, Joseph C*** et Claude
L***, et moi-mme, qu'un petit garon franais tait plus fort que deux
petits garons de n'importe quel pays. Notre tonnement fut grand de
comparer les braves et vigoureux soldats autrichiens aux soldats de
notre pays qui passaient sur les mmes trottoirs et sous les mmes
arbres. Nous demeurions stupfis qu'ils eussent la mme taille, la mme
apparence de muscles. Telle tait la forme purile que revtait notre
foi dans la supriorit de notre race. Onze ans aprs, nous devions
payer trop cher d'autres illusions et plus graves, mais fondes sur une
foi presque aussi navement pareille.

                   *       *       *       *       *

Si je me rappelle ce sjour, d'ailleurs assez bref, que firent dans
notre ville ces prisonniers aux uniformes pour nous singuliers, c'est
qu'il s'y rattache un autre souvenir, celui d'une anecdote reste
longtemps mystrieuse dans ma pense et  laquelle je songe avec le mme
intrt passionn, chaque fois que j'entends quelque discussion sur le
caractre des enfants. Il faut ajouter que le personnage qui me la conta
est demeur dans ma mmoire comme un des types les plus originaux que
j'aie rencontrs dans cette ville de province, o j'ouvrais dj mes
yeux fureteurs  toutes les originalits des visages, et aux moindres
bizarreries des habitudes. C'tait un vieil ami de ma famille, ancien
universitaire et retrait comme inspecteur, qui rpondait au nom presque
fantastique de M. Optat Viple, et l'homme tait aussi fantastique que
son nom. Je le revois, par del ces trente ans couls, comme s'il
allait sortir du cimetire pour suivre de nouveau le Cours Sablon, sa
promenade favorite,  l'heure du soleil: trs grand, trs sec, son
chapeau  la main, avec un crne pointu et chauve, des lunettes sur un
nez infini, sa redingote serre autour de sa longue taille, t comme
hiver, et, hiver comme t, ses pieds pris dans des bottes  double
semelle qu'il ne quittait mme pas au logis de peur de s'enrhumer. Il
s'tait gracieusement charg de m'enseigner les premiers lments du
latin et du grec, pour le plaisir d'appliquer une mthode  lui, et
j'allais chaque jour vers neuf heures travailler dans son cabinet, avant
son dner qu'il prenait invariablement  dix, pour souper,--comme on
disait dans le pays,-- cinq et demie.

Pas une fois, depuis la mort de sa femme, l'inspecteur en retraite
n'avait manqu  cette rgle de ses deux repas, doss par lui d'aprs
les conseils hyginiques d'un mdecin de ses amis, de qui il tenait
l'horreur de l'alcool, du tabac et du caf. Une bouteille de vin,--du
vrai vin de Chanturge qu'il tirait de sa propre vigne,--suffisait  sa
consommation d'une semaine. Mais dix bibliothques n'auraient pas suffi
 sa fringale de lecture. Je n'ai jamais connu d'homme  ce point
possd par la manie de la lettre imprime. Tout lui tait bon, depuis
les journaux de la contre jusqu'aux revues locales, et depuis les plus
beaux auteurs latins jusqu'aux pires romans contemporains, le tout sans
cesse coup par une reprise quotidienne d'un Voltaire, dition de Kehl,
qui remplissait deux normes rayons de sa bibliothque. M. Optat Viple
tait,--j'ai  peine besoin de le dire aprs ce dtail,--outrageusement
irrligieux et jacobin,  peu prs au mme degr que son ami, le vieux
M. Gaspard Larcher, et ces deux braves mcrants ne s'abordaient gure
sans que l'un dt  l'autre:

--Homme noir, d'o sortez-vous?... Sur quoi ils riaient tous deux avec
la mme juvnile bonne humeur. Pour M. Viple, la chose s'expliquait
d'elle-mme: un de ses trs proches parents, le frre de sa mre, avait
sig  la Convention et vot la mort du Roi. Comment conciliait-il le
rpublicanisme et l'horreur que lui inspirait le rgime actuel avec une
admiration de mameluck pour le premier Bonaparte? C'tait, cela, un des
mystres du bonhomme qui avait l'innocente manie de clbrer la Nature
dans le style de Rousseau,  propos de cette sauvage et chre Auvergne
qu'il avait parcourue  pied dans tous les sens. Il prononait ce nom:
Jean-Jacques, avec un tremblement dans la voix. Quand j'y songe, ce
n'tait gure raisonnable de me confier  ce Voltairien, quoiqu'il ne se
permt pas de contredire en rien l'enseignement religieux qu'on me
donnait alors. Mais il me parlait avec exaltation, tout jeune que je
fusse, des encyclopdistes et des rvolutionnaires. Professeur  Langres
 sa sortie de l'cole normale, il avait connu l un parent de Diderot.
Tous les noms des crivains du XVIIIe sicle dfilaient dans les
interminables conversations qu'il avait avec moi quand il venait me
chercher pour la promenade. Car, dans les beaux jours, il me prenait 
la maison et on le laissait m'emmener le long des routes, toutes
jonches des scories des anciens volcans. Nous passions l des heures,
moi  le questionner sur mille choses enfantines ou srieuses, lui  me
rpondre avec une bont jamais lasse, tandis qu'au lointain les dmes
profilaient leurs masses dcoupes en forme de cnes entiers ou
tronqus, et les vignes verdoyaient autour de nous, avec leurs raisins
tout petits et verts ou tout gros et noirs suivant la saison, et les
ruisseaux couraient entre les saules, et les invisibles oiseaux
chantaient.--O mlancolie des printemps d'autrefois!

                   *       *       *       *       *

Je me rappelle, comme si cette conversation datait d'hier, le jour o
mon vieil ami me raconta l'anecdote  laquelle j'ai fait allusion tout 
l'heure. Comme le temps paraissait incertain, nous tions sortis pour
aller aux Bughes, une sorte de carrefour plant d'arbres, trs voisin de
la ville et que l'on gagnait par le faubourg Saint-Allyre. Nous allions
croiser sur la Poterne un groupe de ces prisonniers autrichiens en
uniforme blanc. M. Viple me fit brusquement prendre, afin de les viter,
la rue dtourne, qui descend prs de Notre-Dame-du-Port, l'antique
basilique romane  la sombre crypte. Il demeura silencieux assez
longtemps. Je regardais son visage tout en rides, sur lequel mordait la
pointe arrondie de son col, et je lui demandai tout d'un coup:

--Monsieur Viple, vous n'avez donc pas envie de les voir de prs, ces
Autrichiens?

--Non, mon enfant, fit-il avec un regard que je ne lui connaissais
gure, comme plein de l'ombre d'un noir souvenir, la dernire fois que
j'ai vu leur uniforme, c'tait trop triste...

--Et quand donc, a? insistai-je.

--A l'invasion, dit-il. Puis, comme calculant dans sa tte: Il y a de
cela quarante-cinq ans...

--Ils sont venus jusqu' Issoire? interrogeai-je, sachant qu'il tait
de cette ville.

--Jusqu' Issoire, rpondit-il; et comme nous descendions ensemble
maintenant sur la route qui mne vers la gare, il ajouta, me montrant
l'autre route, parallle, et qui porte prcisment le nom de route
d'Issoire:--Ils sont arrivs  Clermont d'abord, puis tout droit chez
nous. Ah! notre maison a bien failli tre brle alors... C'est vrai.
Nous ne les attendions pas. Nous savions bien que l'empereur avait t
battu, mais nous ne pouvions pas croire que ce ft fini. Ce diable
d'homme avait si longtemps gagn la partie. Et puis nous l'aimions, mon
pre l'aimait. Il l'avait vu une fois, qui passait une revue  Paris
dans le Carrousel, aprs la campagne d'Austerlitz. Qu'il nous a parl
souvent de cet oeil bleu qu'avait Bonaparte et qui vous forait de
crier: Vive l'empereur! rien qu'en vous regardant. Et puis, vois-tu,
cet empereur-l, ce n'tait pas comme celui-ci. C'tait un homme de la
Rvolution, un jacobin au fond et qui n'avait pas peur des hommes noirs.
Suffit... Suffit...

--Mais pourquoi les Autrichiens voulaient-ils brler la maison?
repris-je avec la persistance d'un petit garon qui pressent une
histoire et n'entend pas la laisser chapper.

--Ces envahisseurs arrivrent donc chez nous un soir, continua le
vieillard qui semblait m'avoir oubli et suivre seulement les visions
qui affluaient dans le champ de sa mmoire.--Ils n'taient pas trs
nombreux: un simple dtachement de cavaliers que commandait un grand
officier au visage insolent, trs jeune, avec des moustaches blondes
trs longues, qui flottaient presque au vent... Nous avions pass la
journe entire dans la plus affreuse anxit. Nous les savions 
Clermont. Viendraient-ils? Ne viendraient-ils pas? Comment les
recevrions-nous? Il y avait eu conseil chez mon pre, qui tait  cette
poque le maire de la ville. Ma foi! s'il n'avait pas t malade, il
tait homme  se mettre  la tte d'une troupe dtermine, et 
barricader les rues. Qui sait? si tous les villages en avaient fait
autant, les allis auraient eu le sort de nos grognards en Espagne. Il
n'y a qu'une politique pour un peuple envahi, chouannerie ou gurilla,
une chasse  l'ennemi tte par tte. Oui, nous aurions pu nous dfendre.
Nous avions des vivres, et tous les paysans dans notre pays gardent un
fusil accroch au clou derrire la chemine... Mais le pauvre homme
tait au lit, grelottant les fivres qu'il avait prises  guetter des
oiseaux sur les marais de Courpires. Bref, les conseils de sagesse
avaient prvalu... Une sonnerie de trompettes clate: c'taient les
ennemis. Ah! petit, puisses-tu ne jamais savoir ce que c'est que
d'entendre des clairons sonner une marche trangre de cette faon-l...
Il passait une telle superbe dans cette sonnerie, un tel mpris pour
nous et tant de haine! Je me souviens. Je l'entendais dans la chambre de
mon pre, le front contre la fentre et regardant l'officier cavalcader
 la tte des siens; et quand je me retournai, je vis le vieil homme qui
pleurait...

--Alors a devrait vous faire plaisir, monsieur Viple, de voir que
ceux-ci sont vaincus maintenant...

--Plaisir? plaisir?... Je n'ai pas trop confiance dans cet
empereur-ci... Mais suffit, suffit.--C'tait le mot du vieux jacobin
quand il ne voulait rien me dire qui, rpt par moi, pt dplaire  ma
famille; et il reprenait dj son rcit:--Il n'y avait pas un quart
d'heure que les Autrichiens taient dans la ville que l'on frappait
bruyamment  notre porte. Le bel officier  longues moustaches venait
s'installer chez le maire en compagnie de deux autres, et ordre m'tait
donn de dmnager ma chambre. Je me vois encore pestant contre eux, et
cachant un pistolet que j'avais charg pour faire la dfense, dans une
espce de petite soupente qui me servait de chiffonnier. J'tais furieux
de la quitter, cette chambre, qui tait la plus jolie de la
maison,--elle donnait sur une petite terrasse o j'ai tant jou,--et
l'on descendait de cette terrasse dans le jardin par un petit escalier
de pierre tout verdoyant d'herbe sauvage. Au-dessous s'tendait la salle
de billard, et au-dessus une espce de mansarde o l'on me relgua pour
le temps que les officiers devaient passer dans la maison. Ils
commandrent aussitt le dner. Ils taient fatigus de l'tape, et il
fallut que tout le monde mt la main  la pte pour que le repas ft
prt  temps. Eux trois, et six personnes avec eux, cela faisait neuf et
c'tait beaucoup. Enfin nous vnmes  bout de composer ce repas, que ma
mre voulut succulent.--Il faut les adoucir, disait la pauvre femme,
qui me fora d'aller au vivier prendre des truites pour eux, de ces
belles et fraches truites que j'aimais tant  sentir toutes
frmissantes entre mes doigts serrs. Je dus descendre  la cave et leur
chercher du champagne, quatre des bouteilles que mon pre dbouchait
autrefois  l'annonce d'une victoire de l'empereur. La provision tait
presque puise! Je ne peux pas te dire ma tristesse de prparer ainsi
une fte pour eux avec ces choses qui taient  nous, dans notre maison
que commenait de remplir le tapage de leur violente gaiet, et ce
tapage allait grandissant, grandissant, parmi les rires et le choc des
verres,  mesure que le repas avanait. Et c'taient des toasts, dans
une langue que je ne comprenais pas. Car j'coutais tout, assis dans la
cuisine o il avait t arrt que nous mangerions, au coin de la haute
chemine. A quoi buvaient-ils? Sans doute  nos dfaites,  la mort de
notre pauvre empereur! Je n'avais pas plus de douze ans alors, mais je
te jure que l'on ne peut pas souffrir d'indignation et de colre plus
que je ne souffrais assis sur ma petite chaise, en face de ma mre. En
bonne matresse de maison, elle tait surtout proccupe du bris des
verres et des assiettes:--Il ne leur manque rien? disait-elle
anxieusement au domestique.--Ils veulent ceci, ils veulent cela,
rpondait ce brave Michel,--et on leur donnait cela, on leur donnait
ceci, jusqu' une minute o Michel entra, la figure bouleverse, et dit
simplement:--Ils veulent du caf!

--C'tait pourtant bien facile de leur en prparer, l'interrompis-je.

--Tu crois, rpliqua M. Viple, tu ne sais pas, mon pauvre enfant, ce
que reprsentaient de raret en ce temps-l le caf et le sucre. On t'a
racont que l'empereur avait eu l'ide du blocus continental, n'est-ce
pas, afin d'empcher tout commerce de l'Europe avec l'Angleterre?...
Oui, c'tait une ide, une grande ide, quoiqu'elle n'ait pas abouti.
Enfin!... Elle eut ce rsultat immdiat pour nous autres, petits
bourgeois, de diminuer, de supprimer presque un certain nombre de
denres qui nous venaient de l'tranger. Aussi, quand le domestique
rapporta cette rponse  ma mre, la malheureuse femme demeura
terrasse:--Du caf! s'cria-t-elle, mais nous n'en avons pas un
grain  la maison. Va le leur dire.--Deux minutes aprs le domestique
revint, plus ple encore:--Ils sont ivres, madame, dit-il, et ils
prtendent qu'ils auront du caf ou qu'ils casseront tout.--Ah! mon
Dieu, fit ma mre en tordant ses mains, et moi qui ai laiss mon
service de Svres sur le buffet!--Cependant le vacarme augmentait dans
la salle  manger. Les officiers, auprs de qui le domestique tait
retourn, frappaient maintenant le plancher de leurs sabres, et criaient
 faire frmir les vitres. Trois fois ce bon Michel alla essayer de leur
faire entendre raison, trois fois il nous revint, chass par des bordes
d'outrages. Ils hurlaient: Du caf..., du caf!... et ces mots si
simples, prononcs  l'allemande, prenaient comme un rauque accent de
cruaut. Enfin le tumulte devint si fort qu'il monta jusqu' la chambre
de mon pre, et voici qu' la porte de la cuisine nous le vmes
apparatre, grand et les yeux brillants, qui serrait autour de lui une
robe de chambre en drap brun, avec un foulard nou autour de sa tte:
Que se passe-t-il?... Je remarquai comme ses lvres tremblaient en
posant cette question. tait-ce de fivre? tait-ce de colre? On le lui
explique.--Je vais leur parler, rpond-il, et il marche vers la salle
 manger. Je le suivais. Je verrai toute ma vie cette scne: les
officiers autrichiens en uniforme, leurs faces allumes par la boisson,
des morceaux d'assiettes casses, des bouteilles jetes  et l par
terre, la nappe tache, et une vapeur de tabac autour de ces impudents
vainqueurs. Oui, toute ma vie j'entendrai mon pre leur
dire:--Messieurs, je n'ai pas ce que vous me demandez, je vous en donne
ma parole d'honneur, et je me suis lev de mon lit de malade pour venir
vous demander de respecter le foyer o je vous ai reus comme des
htes...--Il n'avait pas fini que l'homme aux longues moustaches, dont
les yeux bleus luisaient d'un mauvais regard, se lve, et prenant un
verre de champagne qui tait devant lui, il s'avance vers nous:--H
bien! dit-il avec un assez pur accent, et qui tmoignait d'une
ducation suprieure  celle de ses compagnons, nous vous croirons,
monsieur, si vous voulez nous faire le plaisir de porter la sant de
notre matre qui vient sauver votre pays... Monsieur,  la sant de
notre empereur. Je regardai mon pre avec angoisse, et, moi qui le
connaissais, je vis qu'il tait dans une crise d'effroyable fureur. Il
prit le verre, puis, avec une voix retentissante, levant ce verre du
ct d'un portrait de Napolon, que ces barbares n'avaient pas remarqu,
il dit:--En effet, messieurs, vive l'empereur!...--L'officier aux
longues moustaches avait suivi la direction des yeux de mon pre. Il
aperut le portrait, une simple gravure; il en fit voler le cadre en
clats d'un coup de fourreau de sabre, et, remplissant de nouveau le
verre que mon pre avait pris, il dit brutalement:--Allons, crie: Vive
l'empereur d'Autriche! et plus vite que a.--Mon pre reprit le verre,
le souleva de nouveau, et dit:--Vive l'empereur!...--Ah! chien de
Franais! hurla l'officier, et empoignant la chaise qui tait auprs de
lui, il en assna un coup dans la poitrine du malade qui tomba en
arrire la tte contre l'angle de la porte, tandis que nous poussions
tous, ma mre, les domestiques et moi, des cris d'horreur...

--Et il tait mort? interrogeai-je.

--Nous le crmes, rpondit M. Viple, sur le moment, quand nous vmes
le sang tremper de rouge le foulard blanc de sa tte. Mais non...
Seulement il mit six mois  se remettre.

--Et qu'avez-vous fait, vous, monsieur Viple? continuai-je.

--Moi, dit-il comme hsitant, rien, vraiment rien..., mais mon
frre...

--Vous aviez donc un frre? Vous ne m'en avez jamais parl?

--Oui, que j'ai perdu tout jeune et qui avait presque mon ge,  peine
un an de plus... Quand il se fut couch dans sa mansarde,--la mme que
la mienne,--nous avions la mme chambre et on nous avait exils
ensemble,--il se mit  penser, penser... Les petits garons de ce
temps-l, vois-tu, voulaient tous devenir soldats, ils entendaient tant
parler de combats, de dangers, de coups de canon, de coups de fusil,
qu'ils n'avaient pas peur de grand'chose. Celui-l pensait donc  la
cruelle journe,  l'arrive des ennemis,  leur entre dans la maison,
aux prparatifs du dner,  son pre frapp,  l'empereur insult. Il
voyait l'officier tranger dormant dans son lit,  lui, le fils de ce
vieillard lchement bless, et voil qu'une ide de vengeance se mit 
grandir, grandir dans sa petite tte... Il connaissait la vieille maison
comme tu connais la tienne, dans tous ses recoins. Elle avait t
construite en plusieurs fois; et la fentre en tabatire de la chambre
mansarde, o couchait l'enfant, donnait sur un toit en pente douce qui,
 deux mtres plus bas, avait un rebord. En marchant le long de ce
rebord, on arrivait  un mur vtu de lierre. Dans ce mur taient scells
des barreaux de fer qui faisaient comme une chelle pour aller jusqu'au
haut d'une chemine dans un sens, et dans l'autre ces barreaux
rejoignaient un second rebord de toit, grce auquel on pouvait arriver
en deux pas sur la terrasse dont je t'ai parl. C'tait celle qui
attenait  la chambre o couchait l'officier... Voil mon frre se
levant, s'habillant en hte, se glissant comme un chat sur la pente du
toit, puis sur le rebord, puis descendant par les chelons de fer, puis
sautant sur la terrasse et s'approchant de la fentre... C'tait une
nuit trs chaude d't. L'officier avait seulement ferm les volets sans
fermer la fentre. Mon frre s'en rendit compte tout de suite en passant
sa petite main  travers un coeur dcoup dans le bois du volet. Il
allongea le bras sans rencontrer la vitre. Il y avait prs de ce coeur
une petite ficelle qui servait  ouvrir le battant du volet. Il eut le
courage de la tirer...--Le pire qu'il puisse m'arriver, songeait-il,
c'est d'tre surpris... H bien! je dirai que j'avais oubli quelque
chose dans ma chambre...--C'tait une excuse insense. Mais l'enfant
avait son ide... Le volet s'ouvre en grinant, personne ne bouge.
L'officier dormait profondment, alourdi sans doute par le vin et les
liqueurs. Son ronflement remplissait la pice d'une espce de rle
rgulier. Avec des prcautions de voleur, mon frre se glisse sur le
parquet jusqu'au chiffonnier o il m'avait vu cacher le pistolet. Il le
prend. Tu penses si  chacun de ses mouvements son coeur battait vite.
Il resta un quart d'heure peut-tre, accroupi par terre, treignant son
arme sans savoir ce qu'il allait faire. La lune qui entrait de biais par
la fentre clairait un peu la chambre, juste assez pour qu'aprs un
certain temps on distingut les formes vagues des objets. L'officier
dormait toujours d'un sommeil que ce mme rle monotone rvlait si
calme, si entier... L'image de son pre se prsente  l'enfant. Il
revoit la scne, le vieillard soulevant vers le portrait son verre de
champagne, et puis la chaise lance, et la chute du corps, et le sang.
L'enfant se lve, il rampe jusqu'au lit. Il distingue presque les traits
du dormeur, il arme le pistolet...--Que ces petits bruits deviennent
normes dans ces minutes-l!--Il dirige le canon dans le coin de
l'oreille, l, au bas des cheveux, et il tire...

--Et alors? fis-je, comme il s'interrompait.

--Alors, reprit le vieillard, comme un fou, il court  la fentre,
franchit la balustrade de la terrasse, se glisse de nouveau sur le
rebord du toit, grimpe le long de l'chelle, puis sur l'autre toit. Il
entre dans sa chambre, rabat la fentre  tabatire, cache le pistolet
sous son matelas, et se recouche en faisant semblant de dormir, tandis
qu'un tumulte soudain emplissait la maison, tmoignant que le coup de
pistolet avait veill les gens et qu'on cherchait sans doute le
meurtrier.

--Et l'a-t-on trouv?

--Jamais... Toutes les perquisitions, toutes les menaces, rien n'y a
fait... On a voulu nous brler, arrter nos domestiques l'un aprs
l'autre. Mais il y avait un alibi pour tout le monde, heureusement,--mon
frre y compris. Et d'ailleurs, comment aurait-on pens  un enfant? Et
puis, l'officier mort tait, par bonheur pour nous, dtest galement de
ses soldats et de ses chefs...

--Ah! il tait mort, lui... a, par exemple, c'tait juste!
m'criai-je.

--N'est-ce pas? Tu trouves que c'tait juste, interrogea le vieil
inspecteur, et ses yeux brillaient d'un clat de fivre  ce lointain et
toujours prsent souvenir...

--Et votre frre? insistai-je... Qu'est-il devenu?

--Je t'ai dj dit que je l'ai perdu tout jeune, rpondit-il.

                   *       *       *       *       *

... Passant par Issoire, il y a quelques annes, je me rencontrai chez
une de mes parentes loignes, avec une vieille dame de quatre-vingts
ans qui tait un peu la cousine de mon vieil ami l'inspecteur. Nous en
parlmes longuement, et  une minute je lui demandai:

--Est-ce que vous avez connu son frre?

--Quel frre? dit-elle.

--Celui qui est mort tout jeune.

--Vous faites erreur, reprit-elle. Optat tait fils unique, je le
sais bien. J'ai t leve avec lui.

Je comprends aujourd'hui pourquoi M. Viple ne voulait pas passer sur la
place o se trouvaient les prisonniers autrichiens. C'tait lui l'enfant
qui avait veng son pre outrag, lui le vieil universitaire, qui depuis
lors n'avait peut-tre jamais touch une arme. Quels tranges mystres
se cachent parfois dans les plus paisibles et les plus humbles
destines!


_Paris, avril 1889._




II

_MARCEL_

(EXTRAIT DU JOURNAL DE FRANOIS VERNANTES)


J'ai dj donn ailleurs, sous le titre de _Madame Bressuire_ (voir la
premire srie des _Pastels_), un fragment choisi parmi les papiers que
m'a lgus mon aimable ami, feu Franois Vernantes. Quelques personnes
ayant t intresses par ces pages, je crois rpondre  leur dsir en
dtachant d'un autre cahier un souvenir d'enfance de ce mme ami. Elles
y retrouveront ce got de raffiner sur ses propres motions qui n'a
gure russi  ce malheureux homme. J'ai expliqu pourquoi, dans les
quelques lignes o j'ai racont sa courte biographie et que je ne
rappellerai pas davantage ici, ce petit prambule n'ayant d'autre
prtention que de mettre sous son vrai jour de confidence personnelle ce
court rcit dont tout l'intrt, s'il en a un, rside dans l'tude, trop
rarement essaye, d'une nuance de sensibilit d'enfant.

                   *       *       *       *       *

_Paris, septembre 187..._

... C'est une trange chose, et malgr tout inexplicable, que la place
occupe dans la mmoire de notre coeur par certaines amitis d'enfance
qui durrent une saison  peine et contre lesquelles rien ne
prvaut,--ni les sparations de la vie, ni les passions nouvelles et les
plus sincres, ni mme de retrouver si autres, si diffrents d'eux-mmes
et de notre souvenir ceux qui nous furent tellement chers dans ces
annes lointaines. Ils ont chang, eux, mais non pas la tendresse qu'ils
surent nous inspirer autrefois, et elle demeure empreinte dans un pli
mystrieux de notre tre intime, au point que nous continuons de les
aimer dans ce qu'ils taient et qu'ils ne sont plus, dans ce que nous
tions et que nous avons cess d'tre,--pareils  ces soldats mutils,
qui souffrent encore au bras qu'on leur a coup. Peut-tre l'enfance,
avec son dsintressement et son ingnuit, avec la candeur de ses
puissances affectives qui n'ont pas subi l'cre empoisonnement des sens,
avec sa force d'illusion et son ignorance de l'avenir, est-elle 
l'amiti ce que la premire pubert est  l'amour. Plus avanc dans la
vie, on a des amis dont on sait mieux pourquoi on les aime, comme on a
des matresses auxquelles on s'attache avec le srieux presque tragique
de l'ge mr. Mais il y a du pass derrire ces amitis et derrire ces
amours, de ce pass qui nous contraint  comparer,  regretter
parfois,--mme dans le bonheur. Notre me, dpouille de son lasticit
native, ne marche plus sur les nouvelles routes avec cet lan qui
n'imagine pas un terme aux beaux chemins. Elle en a tant suivi, de ces
sentiers du sentiment qui semblaient si longs et qui furent si courts,
qui promettaient la joie et qui conduisirent  la douleur! Et elle
recommence pourtant d'aller. Oui, elle recommence. Autrefois, elle
commenait simplement. Il n'y a qu'une syllabe de diffrence entre ces
deux mots, et c'est un infini qui les spare.

                   *       *       *       *       *

Ces rflexions, je m'en rends trop compte, n'offrent rien de trs
original,--mais qu'y a-t-il d'original  tre fils, frre, amant ou
pre,  vieillir et  se sentir vieillir, enfin,  tre homme dans ce
que notre humanit comporte d'ternellement simple, triste et tendre? Je
les consigne pourtant,--_per sfogarmi_, comme disait mon cher
Stendhal,--au retour d'un petit voyage dans une vieille ville de
l'Ile-de-France, o je me promettais d'aller, depuis combien de temps!
Et j'y ai pass six semaines seulement, en 1855... Elle est situe,
cette ville grise et solitaire, au bord d'une grande fort. Une rivire
la traverse et deux canaux. Pourquoi crire son nom, mme ici? Tout
inconnues que doivent rester ces pages, elles peuvent tomber sous des
yeux indiffrents, et de penser  une curiosit possible me dgoterait
de les noircir. J'avais gard, de cette cit en dcadence et des
journes de vacances qu'il me fut donn d'y vivre, un dlicieux souvenir
d'eaux paresseuses et transparentes, panches sur des lits d'herbes
vertes  peine courbes. Ce nom, dont je m'interdis de tracer les
lettres, voquait pour moi, quand je le rencontrais dans un journal, sur
un indicateur de chemins de fer, au hasard d'un livre, des profils de
maisons anciennes avec des toits bruns, et, surplombant le canal ou la
rivire, d'antiques balcons de bois bruntre garnis de fleurs. Je
revoyais la roue noire d'un moulin, en train de tourner d'un mouvement
doux, et,  chaque fois, ses palettes secouaient une pluie de gouttes,
brillantes comme des diamants. La tour  demi dtruite du chteau, les
dbris des remparts couronns de jardins, le clocher  jour de l'glise
et sa flche inacheve, que j'ai souvent contempl en pense ces
dtails, et le paysage  l'entour, avec sa couleur d't,--c'est le seul
mot qui rende pour moi l'impression que m'ont laisse les champs de bl
 demi moissonns, la luxuriance des herbes et des feuillages, l'haleine
chaude qui sortait de la terre et le lumineux apaisement qui tombait du
ciel! C'est encore l un effet de cette virginit de sensation propre 
l'enfance. J'ai travers depuis tant de contres, pass tant d'ts 
fuir Paris au bord de la mer, sur les montagnes, dans des coins isols
d'Angleterre ou d'Italie. Pourtant, l't, c'est toujours, quand j'y
songe, ces six semaines de sjour dans la vieille ville si franaise,
prs des canaux, de la rivire et de la fort,--premires semaines d'une
libre vie pour un enfant emprisonn jusque-l dans un appartement de la
rue Saint-Honor,--semaines enchantes par la rencontre d'une de ces
amitis d'adolescence que l'on n'oublie plus. Et voil pourquoi je
dbarquais l'autre jour sur le quai de la gare, dans cette ville perdue,
pour y retrouver et le paysage d'autrefois et l'ami que j'y avais
laiss, s'il vivait encore,--et ma jeune me!

                   *       *       *       *       *

Il convient d'ajouter que cette amiti de ces six semaines, presque
aussitt interrompue que noue, fut marque par un drame intime, dont
les scnes diverses me reviennent en ce moment avec un dtail si prcis
qu'aucun de mes souvenirs d'hier ne l'est davantage. Au fond, c'est pour
me raconter  moi-mme ce petit drame que j'ai pris la plume, bien plus
que pour philosopher sur la mmoire du coeur, sa puissance et ses
dceptions. Il faut profiter,  partir de trente ans, des heures de
_souvenirs vivants_ pour en fixer les images, si vite redevenues vagues
et flottantes. Et vivant, il l'est  un tel degr durant cette minute,
le souvenir de Marcel,--c'tait le nom de mon petit ami de 1855.--Je
m'aperois, comme on voit son _double_ dans les contes de sorcellerie,
marchant avec le cousin chez lequel on m'envoyait passer les vacances,
vers la maison o j'allais rencontrer ce premier vritable ami que j'aie
eu. Pourquoi mon pre et ma mre s'taient-ils dcids  se sparer de
moi au lieu de m'emmener aux eaux avec eux? C'est une question que je ne
me posais mme pas alors et que je rsous aujourd'hui, je dois l'avouer,
par la plus intresse des combinaisons bourgeoises. Mon cousin n'tait
pas mari, il avait servi dans la marine avec un grade qui ne justifiait
pas le sobriquet d'amiral dont on le dcorait dans ma famille, mais
assez lev cependant pour contenter toute son ambition, et sa retraite
du service concidant avec un bel hritage, donnaient beaucoup  faire 
l'imagination de mes parents.

--A moins qu'il ne jette son argent dans la rivire, avais-je entendu
dire cent fois autour de moi, il doit en avoir un fier magot! Notre
oncle lui a laiss vingt mille francs de rente. Sa pension, sa croix...
Dans cette petite ville de province il ne dpense pas six mille francs
par an et il y a quinze ans qu'il mne cette vie-l.

On se taisait d'ordinaire aprs ces phrases. Je ne doute pas aujourd'hui
que l'esprance de m'assurer une bonne place sur le testament du cousin
Henry n'ait contribu pour beaucoup  mon envoi chez lui. Et, de son
ct, je comprends qu'il voulut payer en une fois par cette hospitalit
les prvenances dont le comblaient les miens. Il descendait toujours
chez nous lors de ses voyages  Paris. Cet ancien marin aux prunelles
grises, d'un regard si fin entre des paupires plisses, n'tait pas
sans avoir devin le secret calcul de mes parents. J'imagine qu'il le
leur pardonnait, comme je pardonne  ceux de mes cousins qui cultivent
en moi, dans le personnage de quarante ans, touch au foie et dcidment
clibataire, un codicille probable dans mon testament. Puissent-ils,
eux, me pardonner, plus tard, de les avoir frustrs, comme je fais si
volontiers pour l'amiral, qui a dispos de ses huit cent mille francs en
faveur d'un hpital maritime. J'aurais cet argent aujourd'hui. A quoi
bon, et de quoi me servirait-il? En revanche, il ne m'aurait sans doute
pas invit dans sa maison du bord de l'eau, et je n'aurais pas connu
Marcel. Une liasse d'obligations vaudra-t-elle jamais le souvenir d'un
chaud enthousiasme de coeur?

Je l'prouvai, cet enthousiasme, ds cette premire aprs-midi o je fus
conduit par mon cousin  la maison de Mme Amlie. C'est ainsi que
l'amiral appelait la grand'mre de mon nouveau camarade. Qu'elle tait
ombreuse, l'alle d'acacias que nous suivions pour y arriver, et comme
le feuillage se faisait intense sur le bleu du ciel de ce jour-l! Je
respire encore l'arme sucr des fleurs qui tremblaient en grappes
toutes roses ou blanches dans ce feuillage, les dernires, de la saison.
Mon cousin Henry m'expliquait, tout en marchant, l'histoire de Marcel et
de sa grand'mre. Le petit n'avait plus qu'elle au monde, il tait
orphelin depuis six mois. Mais ce que l'amiral n'ajoutait pas, c'tait
d'abord que lui-mme avait voulu pouser autrefois Mme Amlie. Sans
doute il lui gardait ce romanesque dvouement qu'inspirent de trs
honntes femmes sur le tard de leur vie  ceux qui les ont aimes toutes
jeunes. Ils leur restent si reconnaissants de ce qu'elles ont, par une
existence irrprochable, respect l'Idal qu'ils s'taient form
d'elles. Il est si dur de voir s'avilir celle dont on a rv 
vingt-cinq ans de se faire une compagne de toute sa destine!--Il ne me
racontait pas non plus, le cousin Henry, que Mme Amlie et son mari,
mort depuis quelques annes  peine, s'taient brouills  ne jamais le
revoir avec leur fils unique  l'poque de son mariage. Ce garon avait
donn leur nom et le sien, contre leur volont,  une crature,
rencontre  Paris, et qui tait justement la mre de Marcel. Des divers
personnages autour desquels s'tait joue cette tragdie domestique, le
petit-fils et la grand'mre survivaient seuls. La svrit de la veuve
isole contre cet indigne mariage n'avait pu tenir devant l'ide
d'abandonner  des trangers l'enfant dans les veines duquel il coulait
un peu de son sang. Mais il y coulait aussi du sang de l'_autre_, de
cette fille qu'elle et son mari avaient tant maudite, et j'allais
assister, sans me rendre compte de la cause, aux terribles effets de
cette rancune d'aprs la mort,--de tous les mauvais sentiments du coeur,
le plus inexpiable, le plus dur. A ceux qui ne sont plus, nous devons
cet oubli des offenses, qui est la grande pit humaine, la communion
dans la misre de notre pauvre nature! Et Mme Amlie tait pieuse de
toutes manires; mais dix ans de souffrances endures pesaient sur elle,
et cela ne pouvait pas plus s'effacer que les rides de son mince visage
jauni o brillaient deux yeux bruns d'un si vif clat. Les bandeaux gris
dont s'encadrait ce front creus aux tempes, la nerveuse crispation de
sa bouche triste, la maigreur de ses doigts que des mitaines de dentelle
noire faisaient paratre plus desschs encore et plus dcolors, la
minceur asctique de sa taille, la svrit de ses vtements de deuil,
tout contribuait  transformer cette digne et respectable veuve d'un
simple notaire en une apparition de mlancolie. Je me rappelle le
frisson d'effroi qui me saisit  la voir s'avancer vers nous sur la
terrasse de la maison o elle logeait. Des tilleuls aux branches
mondes et tailles en couvert arrondissaient au-dessus de cette
austre figure un dme de feuillages remplis de soleil. La maison
apparaissait, toute basse et revtue d'une vigne en espalier. Il y avait
un contraste  la fois et une harmonie entre cette veuve douloureuse et
ce cadre d'apaisement: un contraste, car elle symbolisait trop bien les
troubles de l'me dans ce dcor d'heureuse nature; une harmonie, car une
atmosphre claustrale manait de ces charmilles immobiles et de cette
faade close, d'o sortit,  l'appel de la vieille dame, criant par
trois fois: Marcel! un garon de mon ge, mais si chtif et si ple
lui-mme, avec une gracilit si souffreteuse de ses pauvres membres,
qu'il paraissait mon cadet de plusieurs annes. Ses beaux yeux, trop
grands et d'un bleu comme noy, lanaient un regard qui disait la
prcoce exprience de la douleur morale. Il n'avait de blanc sur lui que
le linge de son col et de ses manchettes. Je le vois s'avancer vers nous
sans courir,  la voix de sa grand'mre, et j'entends cette dernire lui
dire d'un accent dur:

--O tiez-vous donc?

--Je lisais dans le salon, rpondit l'enfant.

--Vous savez bien que je vous ai dfendu de lire aprs votre djeuner.
Vous vous faites du mal. Voil M. Henry; vous ne lui dites pas bonjour?

--Bonjour, monsieur, fit l'enfant.

--Et voil son cousin, Franois Vernantes, avec qui vous allez jouer.

--Oui, madame, fit encore l'enfant.

Elle lui disait _vous_--et elle tait sa grand'mre!--Il l'appelait
_madame_!... Tout en cheminant avec mon nouveau camarade du ct du
jardin, qu'il m'avait aussitt et fort gracieusement offert de me
montrer, je me souviens que je m'abmai en rflexions sur cette
circonstance, pour moi inexplicable. J'tais si gt par mes deux bonnes
mamans, si habitu  rencontrer chez elles la divine indulgence d'une
affection sans une gronderie! Ma curiosit fut si fort veille que je
n'y tins pas, et aprs une demi-heure durant laquelle nous avions tour 
tour fray connaissance avec les rosiers du rond-point et les lapins de
la basse-cour, avec l'alle des arbres  fruits et les marches disposes
prs du canal pour y laver le linge, avec les aboiements du chien de
garde enchan et le roucoulement des pigeons dans le colombier, je
demandai brusquement  Marcel:

--Mme Amlie tait bien fche tout  l'heure?

--Elle est toujours comme cela, rpondit-il.

--Elle vous dit toujours _vous_? lui demandai-je.

--Toujours, reprit-il.

--Et vous, Madame?...

--Oui, fit-il.

--C'est drle..., insistai-je.

Tout d'un coup, et tandis que je prononais cette enfantine remarque, je
vis avec stupeur le front de Marcel se plisser, ses lvres trembler, un
flot de sang empourprer ses joues. Deux grosses larmes jaillirent de ses
yeux:

--Ah! me dit-il avec un sanglot, pourquoi tes-vous mchant, vous
aussi? Pourquoi me parlez-vous de cela?... Je ne veux plus que vous
restiez avec moi. Allez-vous-en! Allez-vous-en!...

Je me souviens. Nous tions, lorsque la bouche frmissante de mon petit
compagnon me lana ces phrases de colre, dans le fond du jardin, au
pied d'un pica gigantesque,  la base duquel s'talait un tapis de
fines aiguilles sches. Il en tombait cette chaude odeur de rsine que
je n'ai jamais respire depuis sans que cette trange scne me redevnt
prsente, et l'irraisonn, le naf lan de piti par lequel je me pris 
pleurer  mon tour. Et je tenais les mains de Marcel, je le suppliais de
ne pas m'en vouloir, je lui jurais que j'avais parl sans intention, je
lui promettais de ne pas recommencer. Encore  prsent, et quand je
cherche  comprendre, avec mon exprience d'homme fait, ce qui se passa
en moi  cette seconde, je ne trouve qu'une explication  cette violence
soudaine de ma sympathie pour le petit-fils de Mme Amlie. videmment il
se produisit dans mon coeur de onze ans un coup de foudre
d'amiti,--comme des coups de foudre d'amour clatent dans des coeurs de
vingt ans. Ce fut une frnsie de pure affection qui dborda sans doute
en phrases d'une sincrit touchante, car le pauvre enfant cessa de
sangloter. Un sourire de douceur revint  ses lvres fines. Son visage
aux traits minces s'anima d'un rayon de reconnaissance. Il avait si mal
 toute l'me, cet orphelin aux yeux trop profonds, que cet lan de
gnreuse affection lui fut une douceur infinie! Il me parla, lui aussi,
avec une sympathie mue, et juste une demi-heure aprs qu'il s'tait
dchan si furieusement contre moi, nous tions assis de nouveau sous
le grand arbre, moi  lui dire:

--Voulez-vous tre mon ami?...

Et lui  rpondre:

--Je veux bien, mais vous n'en aurez pas d'autre...

Nous nous embrassmes pour le sceller, ce pacte d'amiti subite, et
aussitt, avec l'incroyable rapidit de sensation propre  cet ge trop
vibrant, nous voil tous deux,  fixer des arrangements pour l'avenir.
Nous convnmes de nous tutoyer, de n'avoir pas de secrets entre nous, de
nous dfendre  chaque occasion, de nous voir tous les jours et de ne
voir que nous, pendant les vacances. Enfin ce fut une de ces subites
entres dans une idylle de fraternit lective, comme nous en avons tous
connu dans cette nouveaut de tout notre coeur... Dieu! Qu'il est cruel
et qu'il est juste, ce mot d'un clbre crivain, quand il parle de son
me _dveloute_ de cinquante ans! De cinquante ans? C'est  quinze ans,
nous autres enfants du milieu du sicle, et grce  de coupables
lectures, que le velours de notre tre intime commena de se faner pour
ne plus repousser jamais. Comme l'usure chez moi est arrive vite!

                   *       *       *       *       *

J'ai parl de fraternit. Je n'avais, en effet, pas de frre. Aussi
donnai-je presque tout de suite ce beau titre  mon ami, et avec ce
titre la part d'affection que j'eusse voue  un frre, mais plus jeune
et plus petit, et qu'il fallt envelopper d'une chaude tendresse
protectrice. Ce fils d'un pre et d'une mre morts si jeunes, apportait
aux exercices physiques qui constituent pour des garons le fond de tous
les jeux, des muscles trop dlicats et comme une indigence de vie
corporelle. Durant les six heureuses semaines o l'on nous laissa errer
l'un et l'autre, comme deux inoffensifs animaux en libert, entre le
jardin de Mme Amlie et le parc de mon cousin l'amiral, c'tait moi
toujours qui mettais mon orgueil  lui pargner tout effort trop rude;
moi qui soulevais les lourdes pierres quand il s'agissait de construire
une digue dans quelque ruisselet; moi qui maniais les rames quand nous
glissions en bateau sur le canal, malgr les dfenses rptes du cousin
et de la grand'mre; moi qui grimpais aux arbres pour cueillir des
fruits ou dtacher un nid abandonn; moi qui escaladais les rochers pour
rapporter une touffe de fleurs sauvages. Je triomphais de ma vigueur, et
dans les chimres d'aventures lointaines que nous bauchions d'aprs de
mauvais livres de voyages reus en prix, c'tait moi encore qui devais
subvenir, par mon industrie, aux besoins de la communaut:

--Nous vivrons de ma chasse, disais-je  Marcel.

--Quel bonheur! rpondait-il. Quand ce temps arrivera-t-il? Je
souffre tant ici.

Et c'tait vrai que cet enfant trop frle souffrait, dans cette maison
et auprs de sa grand'mre, d'une de ces souffrances subtiles dont la
premire jeunesse semble incapable. A mon humble avis, elle en est au
contraire plus capable que les autres ges, lorsque son effrne
puissance d'imagination se tourne en torture. Durant les interminables
causeries qui marquaient l'intervalle de nos jeux, Marcel retrouvait sur
moi sa supriorit, qui rsidait dans cet art prmatur de sentir,
auquel l'avait initi sa dlicatesse morbide. Que d'heures nous avons
passes, tendus  l'ombre d'un plongeon, ou tapis sur les marches de
l'escalier de pierre qui descendait au canal et regardant l'eau
paresseuse, lui,  me raconter ses misres, et moi,  les couter! Elles
procdaient toutes d'un attachement passionn qu'il gardait  sa mre,
morte quand il avait neuf ans, juste quatorze mois avant son pre. Il me
disait la chambre de la malade,--elle avait succomb  une consomption
de poitrine,--ses longues sances,  lui, d'un silencieux amusement dans
cette chambre ferme, pour ne pas la rveiller quand elle sommeillait.
Il me l'voquait si ple, ne sortant plus de son lit, et toussant,
toussant toujours. Il disait les larmes de son pre, et comment il avait
surpris, lui, Marcel, une conversation entre les bonnes, qui
prtendaient savoir du mdecin que la mourante n'en avait plus que pour
huit jours. Il se dcrivait, le front appuy aux carreaux, et regardant
la rue,--une des rues de ce Paris que je connaissais aussi, bruyantes
d'ordinaire et bien vivantes; mais il y avait une jonche de paille sur
les pavs pour que les voitures, en passant, ne troublassent pas le
repos de la malheureuse. Avec quelle tristesse il me faisait assister
ensuite  sa veille devant le lit de la morte, et aux dtails du
funbre convoi! J'ai lu depuis par centaines des rcits analogues, avec
mon got passionn des mmoires intimes et des correspondances. Aucun ne
m'a touch comme les simples phrases que trouvait mon petit ami pour me
peindre cette agonie, dont ses yeux bleus fixaient dans l'espace les
mlancoliques images. Puis c'taient les dners d'aprs la mort, en
tte--tte avec le pre qui soudain se prenait  pleurer en le
regardant et qui, parfois, venait l'embrasser dans la nuit avec ces
mots: Ah! pauvre, pauvre Marcel!

--Oui, disait cet trange enfant, pauvre Marcel! Quand papa aussi fut
mort et que ma grand'mre est venue, tu ne sais pas comme je tremblais?
Si souvent j'avais entendu maman parler d'elle et rpter que jamais
grand'mre ne m'aimerait.--Elle me dteste tant!--disait-elle. Pourquoi?
Si tu avais connu maman, et comme elle tait belle, mme trs malade,
avec ses cheveux d'or si longs, si longs, et ses yeux si bleus, si
bleus, tu n'aurais jamais pens qu'on pt la har... H bien! c'est
vrai, ma grand'mre la dteste mme maintenant, et moi aussi, parce que
je lui ressemble... Vois-tu, ds le premier jour, et quand elle a
dit:--Enlevez ces portraits!--au domestique, en montrant les
photographies de ma pauvre maman sur une table, j'ai compris cela... Et
 cause de ce mot, jamais je ne pourrai lui dire merci, de bon coeur,
jamais je n'ai pu... Elle est bonne pour moi, je le sais, trs, trs
bonne. Mais, quand elle me regarde, lorsque nous sommes seuls, je sens
qu'elle voit maman, et j'ai froid. Ah! Comme j'ai froid!... Et j'ai
envie de me sauver, d'aller  Paris, voir le cimetire o ils l'ont
mise... Mon pre n'est pas avec elle, ils l'ont port ici.--C'est ma
grand'mre qui l'a voulu, et je suis sr qu'il revient la nuit pour le
lui reprocher, car elle ne peut pas reposer... Elle vient dans ma
chambre. Elle croit que je dors. J'ai si peur! Je ferme mes yeux. Je
sais qu'elle me regarde et je pense qu'elle va entendre mon coeur
battre, tant il fait un bruit!... Si tu pouvais voir le jardin qu'il y a
sur le tombeau de maman, et les belles roses. Nous y allions deux fois
la semaine avec mon pre. C'est sur une colline, dans le cimetire du
Pre-Lachaise. L'as-tu visit?--Oh! que je voudrais y retourner!...

                   *       *       *       *       *

Il me faut tre bien assur que mon souvenir est exact pour croire que
rellement Marcel parlait et sentait ainsi, et il me faut faire appel 
toutes mes connaissances sur l'esprit de superstition propre  la
jeunesse pour comprendre que de pareilles causeries, renouveles sans
cesse, aient abouti, vers la fin de mon sjour, au projet que nous
conmes, Marcel et moi. Ou plutt il le conut tout seul en m'y
associant, comme Oreste associe Pylade, dans la mythologie dont nous
tions pleins,  sa rsolution d'enlever Iphignie. La fte de Mme
Amlie approchait. Mon petit ami me confia, quelques jours avant cette
date, qu'il avait tant, tant pri Dieu de l'aider, et qu'une inspiration
lui tait venue  la suite d'une de ces prires.--Dois-je ajouter que
nous venions tous les deux de faire notre premire communion et notre
ferveur religieuse tait si intense que notre chimre d'aller vivre de
notre chasse en Amrique alternait avec celle d'entrer dans un mme
couvent, sitt devenus hommes?--Cette inspiration d'en haut ressemblait
terriblement  une escapade de gamin en cong, car il ne s'agissait de
rien moins que de fuir de la maison, mais pour un but qui n'avait aucun
caractre de gaminerie. Nous devions aller  Paris, visiter le cimetire
du Pre-Lachaise et de faon  tre revenus le matin de la fte.

--Et alors, ajoutait Marcel, je rapporterai  ma grand'mre un
bouquet de roses cueillies l-bas sur la tombe de maman. Je lui dirai
que c'est elle qui le lui envoie et qui lui demande de me rendre ses
portraits et de m'aimer.

--Oui, je t'accompagnerai, lui dis-je sans discuter l'efficacit de ce
romanesque procd qui m'enthousiasma. Marcel avait-il davantage discut
ma rsolution de le suivre? Et nous voil tous les deux  calculer le
moyen pratique de nous sauver hors de la vieille ville pour gagner
Paris. Il y avait vingt lieues  franchir. En ce temps-l le service
tait fait par une diligence jaune attele de quatre chevaux. Nous la
voyions filer dans la poussire chaque matin avec son impriale garnie
de paysans en blouse bleue et les bourgeois de son coup ou de son
intrieur. Nous ne songemes pas  prendre cette antique patache,
d'abord parce que le conducteur connaissait nos parents, et puis nous ne
possdions pas  nous deux plus de quatre francs. Nous tions des petits
garons trop honntes pour penser, ne ft-ce qu'une minute,  nous
procurer de l'argent par des moyens illicites. Je soumis donc  Marcel,
toutes rflexions faites, un raisonnement qui nous parut irrfutable.

--Nous mettons une heure  faire une lieue, n'est-ce pas? Nous avons
essay l'autre jour. Il nous faut donc vingt heures pour faire vingt
lieues. Par consquent, si nous partons le soir  neuf heures, nous
serons  Paris le lendemain dans l'aprs-midi. Tu fais ton bouquet. Nous
allons coucher chez nous. Il n'y a que ma vieille bonne Augustine qui ne
nous chassera pas. Nous repartons, bien reposs,  deux heures, aprs
avoir djeun, et nous sommes ici pour le matin de la fte de ta
grand'mre...

                   *       *       *       *       *

Je ne crois pas avoir, de ma vie, prouv une exaltation comparable 
celle qui soulevait mon jeune courage par cette nuit de septembre,
chaude et douce, o je me glissai hors de mon lit, puis de la maison,
puis du parc de l'amiral, pour rejoindre mon complice. Je le trouvai
assis sur une borne kilomtrique, choisie comme point de rendez-vous.
Nous nous prmes la main sans parler et nous partmes. La lune clairait
le vaste paysage de cet clat presque surnaturel qui dcoupe avec relief
les sombres contours des objets. En toute autre circonstance, mon
compagnon et moi-mme, nous n'aurions pas t trs rassurs de cheminer
seuls ainsi  travers la grande fort qu'il fallait traverser et qu'un
vent trs doux, mais ininterrompu, remplissait d'un murmure de mystre.
Les voituriers attards et les pitons que nous croisions, nous eussent
paru des brigands prts  nous attaquer. Mme en plein jour, nous
n'tions ni l'un ni l'autre trs braves en prsence d'un chien rencontr
dans la rue, et nous en vmes plus de dix qui couraient, le nez  terre,
cherchant pture. Mais il s'agissait bien de fantmes, de voleurs ou de
btes mchantes. Nous ne voyions que notre but, et pendant les premires
heures, c'est--dire jusque vers l'aube, nous tnmes fidlement notre
programme, au point que, dans la premire lueur blafarde du jour, je pus
lire sur un poteau indicateur que soixante kilomtres seulement nous
sparaient de Paris. Ce ne fut pas, en effet, une rencontre dangereuse
qui nous arrta sur cette route grise dont le long ruban se droulait
maintenant devant nos regards. Nous avions compt sans l'immense fatigue
dont cette nuit sans sommeil et cette marche force devaient nous
accabler tous les deux. Encore quatre kilomtres, et nous tions
contraints de nous asseoir sur un tas de foin. Encore quatre autres, et
nos jambes de onze ans nous refusaient le service. Je nous vois,
affaisss de nouveau l'un auprs de l'autre, et Marcel sanglotant de
dsespoir. Mais  quoi bon raconter les ridicules dboires de cette
pope qui se termina, comme la clbre premire sortie de l'ingnieux
hidalgo, le chevalier  la Triste Figure, et de son fidle cuyer, par
un retour vers la vieille ville,--et vers le chtiment,--dans une des
voitures envoyes  notre recherche ds le matin par l'amiral quand
notre absence avait t dcouverte? Comme ils nous effrayaient
maintenant, ces inconnus de la route qui nous laissaient si calmes,
cette nuit! Il nous semblait qu'ils savaient notre histoire, et comment
donner la vraie raison de notre fuite, nous que ce tilbury de louage,
conduit par un cocher narquois, ramenait comme des voleurs? Cette
motion pourtant n'tait rien, compare  l'attente de notre entrevue
avec Mme Amlie et avec mon cousin. Lorsque je fus, moi, en face de ce
dernier et que je l'entendis me dire:

--M'expliqueras-tu ta conduite, avant que je te renvoie  ton pre?...
je devins lche, si lche que, pour la premire et heureusement la
dernire fois de ma vie, cette lchet me conduisit  la trahison. Oui,
je trahis mon ami. Je lui avais jur solennellement de ne jamais rvler
 personne ses confidences sur ses relations avec sa grand'mre. Je les
rvlai pourtant, et nos conversations sur la morte et sur le mort, et
le secret de notre dpart, et notre projet de retour aprs la visite au
cimetire. Le visage de mon juge,--ce rude et bronz visage o il tenait
vingt-cinq ans de mer,--exprimait, en m'coutant, un tonnement mu qui
m'encouragea  le supplier:

--Que Mme Amlie pardonne  Marcel, implorais-je, dites-lui que j'ai
tout fait, trouvez un prtexte, je vous en conjure, mon cousin, et
qu'elle ne sache rien de tout cela! J'ai promis  Marcel, et elle lui en
voudrait davantage encore... Et moi, punissez-moi autant que vous
voudrez, mais ne me renvoyez pas  Paris. Ne me sparez pas de lui
maintenant. Laissez-moi finir mes vacances avec lui. Il n'a que moi...

--Je ferai ce que bon me semblera, dit l'amiral d'une voix adoucie o
je voulus saisir une promesse d'indulgence. Aussi, quand je fus retir
dans ma chambre, et couch dans mon lit, aprs un repas auquel mon
apptit de marcheur fatigu fit honneur malgr mon angoisse, je
m'endormis plus apais. Mais quel rveil lorsque au lendemain matin les
premiers rais de lumire, filtrant par l'interstice des rideaux, me
rappelrent  la conscience de ma double faute: celle envers mon cousin,
dont j'avais fui la maison,--et l'autre, la plus grave, envers mon ami
dont j'avais vendu le secret! Mon imagination, qui, dans la vie, m'a
toujours inflig la pire vue des vnements, avait, quand je me
retrouvai vers les dix heures en face de l'amiral, puis tous les
possibles. Oui, j'avais tout prvu, except toutefois ce qui
m'attendait.

--Allons, me dit mon cousin Henry aprs avoir, suivant son habitude,
caress de sa main corde de muscles ma tte tondue, tu vas courir chez
Mme Amlie prendre des nouvelles de Marcel.

--Il est malade? m'criai-je.

--Ce n'est rien, rpondit-il, un peu de lassitude. Il y a de quoi,
garnement... Vas-y vite, il t'espre...

Et de notre escapade, pas un tratre mot. De la punition  subir, pas un
mot non plus. J'eus l'explication de ce mystre quand j'entrai dans la
chambre de mon petit ami, au chevet duquel tait assise Mme Amlie, mais
une Mme Amlie transfigure, avec un sourire de piti sur ses lvres
ples, avec une lueur d'attendrissement dans ses yeux bruns, avec une
douceur dans le geste par lequel elle flattait les joues de l'enfant, et
elle lui disait:

--Tu te sens mieux?

--Oui, grand'mre, rpondit-il.

Et il regardait, avec extase, un portrait plac sur le drap de son lit,
un de ces portraits au daguerrotype, comme nous en retrouvons tous
parmi nos reliques de famille, qui brillent et s'effacent  la fois dans
le plein jour. Une expression de joie indicible et de pit illuminait
cette physionomie souffrante. Tous les deux, la grand'mre et le
petit-fils taient si occups, elle  toucher ces pauvres joues
amaigries, lui  contempler le portrait, qu'ils ne m'avaient pas entendu
entrer. Mais avais-je besoin de leurs confidences pour deviner que
l'amiral avait tout racont de mon rcit  la grand'mre, que dans ce
coeur de vieille femme la vue des muettes douleurs de cet enfant jug
jusque-l si ingrat l'avait emport sur la haine impie envers la morte,
et ce petit portrait au daguerrotype, pos sur le drap, c'tait l'image
de cette morte et le gage de la rconciliation suprme.

                   *       *       *       *       *

... Et voil quels souvenirs j'allais chercher aprs tant d'annes dans
cette vieille ville de l'Ile-de-France dont pas une pierre n'a chang.
Le petit fleuve roule toujours son eau claire o tournent les poissons
noirs entre les berges gazonnes. Les deux canaux s'en vont toujours
aussi paisibles entre les chemins de halage, et les chalands, avec leur
maison de bois intime et basse dont les fentres garnies de graniums
nous faisaient tant rver, les descendent toujours, ces canaux
monotones, de leur mme mouvement sans hte. J'ai pu, ds la gare,--la
seule nouvelle construction de cette cit perdue, mais heureusement hors
des murs,--revoir la tour du chteau, le clocher  jour de l'glise, et
puis c'est le pont et c'est la maison du cousin, et c'est l'autre
maison, celle de Mme Amlie. A qui sont ces demeures aujourd'hui? De
celle o l'amiral abrita ses dernires annes, je suis sr qu'elle a
pass en des mains trangres. L'excellent homme mourut quatre mois
aprs mon dpart de chez lui, douloureux dpart qui nous fit verser tant
de larmes,  Marcel et  moi, et changer tant de promesses d'une
correspondance qui n'a pas dur un an! Je ne l'ai jamais revu, mon ami
de ces six semaines; et les mois ont pass, puis les annes, sans que
j'aie reu de lui ou que je lui aie donn un signe d'existence. Vit-il
encore? Est-ce lui qui habite la maison de Mme Amlie dont je vois les
volets toujours peints en gris par del le couvert de tilleuls toujours
bien taills? Et s'il vit, qu'est-il devenu? Que reste-t-il en lui de
son me romanesque de onze ans qui me l'a rendu si profondment cher ds
la premire heure? J'ai tant chang, moi, depuis cette poque,--tant
chang en noir, en triste, en moindre, pour tout avouer.--Au lieu de
tirer la sonnette  la grille ferme, je me suis assis sur un banc au
bord du canal d'o je voyais la terrasse, notre terrasse d'autrefois,
l'eau couler,--comme a coul la vie,--en courbant  peine les herbes,
notre eau et nos herbes! Et puis, je suis parti sans avoir cherch 
savoir ni si Marcel est encore de ce monde, ni s'il habite l, ni rien
de sa personne d'aujourd'hui. A quoi bon rencontrer l o j'ai laiss un
charmant enfant, quelque bourgeois de province rong de manies? A quoi
bon me dmontrer que le plus dlicat des potes a trop raison lorsqu'il
dit:

    _Je redoute l'adieu moqueur
    Que font les hommes de mon ge
    Aux premiers rves de leur coeur?_

C'est une triste loi, mais bien vraie, qu'en amiti comme en amour, il
ne faut pas se souvenir  deux quand on veut se souvenir tendrement!


_Nemours, juillet 1890._




IX

Corsgues

_A FRDRIC DE ROBERTO._

SOUVENIR DE NOL


Il existe  Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions de
plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, mme quand
ces traditions nous reprsentent presque avec certitude la pire des
corves: celle de l'amusement avort. C'est ainsi que je me trouvais
cette nuit-l, qui tait celle de Nol, rveillonner en nombreuse
compagnie dans un salon d'un restaurant  la mode. Je dsignerai assez
l'endroit aux connaisseurs en gographie boulevardire, quand j'aurai
dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y runit
d'habitude. Aussi le propritaire du restaurant ne cde-t-il que
rarement et aux personnes de sa clientle prfre cette pice,
d'ailleurs troite, et tour  tour touffante ou glace, que prside un
buste de monseigneur le comte de Chambord plac en permanence sur la
chemine. Durant la nuit dont je parle et qui ne remonte pas  beaucoup
d'annes, ce marbre, sculpt  l'effigie mlancolique du plus pur et du
plus inefficace des princes, contemplait un spectacle moins pur mais
aussi mlancolique, certes, que lui:--un souper triste! Nous avions tous
t pris par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui
gagne aujourd'hui ses quarante mille francs par mois,  courir les
thtres des tats-Unis. Elle se contentait alors d'tre au Palais-Royal
la plus gamine des divettes, une vraie comdienne, capable de jouer tous
les rles et tous avec un je ne sais quoi trs  elle, et les tendres et
les moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter
un de ces triomphes, comme on en remporte  Paris, aussitt oublis mais
retentissants comme un scandale, en mimant, dans une Revue de fin
d'anne, l'_Arme du Salut_. Vous la rappelez-vous avec son visage o il
y a du gavroche et du songe triste, avec l'ombre d'un grand chapeau
ferm sur ce visage, et sa robe blanche de souple toffe qui moulait son
corps d'phbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et ses
fines jambes prises dans leurs bas noirs et la sveltesse de ses pieds
dans leurs souliers vernis,--et cette gigue qu'elle dansait avec une
espce de furie froide? C'tait bien la plus dlicieuse parodie de
l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge
o elle rentrait au sortir de ce frntique exercice, morte de fatigue,
trempe de sueur, le coeur dfaillant, ple sous son rouge  effrayer.
Mais la vanit de la comdienne la soutenait et elle rpondait par un
sourire aux compliments, par une malice aux pigrammes. Voil pourquoi
elle avait, dans les derniers huit jours, pri  ce rveillon non pas
vingt personnes, mais cinquante, cent peut-tre, elle n'en savait plus
rien elle-mme,  peu prs toutes celles qui taient venues dans cette
loge depuis le jour o elle avait dit  son amant:

--Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fte avec les
camarades, pour Nol, on mangerait du boudin blanc, a porte bonheur
pour toute l'anne, et on rirait!

L'a-t-elle prononce de fois durant la semaine, cette dernire phrase!
Les camarades! C'est d'abord pour elle la rivale, la petite comdienne
des _Varits_, des _Bouffes_ ou des _Nouveauts_, qui n'a pu y tenir et
qui s'est chappe de son thtre, entre le un o elle joue et le quatre
o elle reparat, pour venir voir Percy danser son pas:

--tonnante, Margot, tu es tonnante... Tu sais, moi, je suis franche,
je ne t'aimais pas dans la pice d'avant... Mais cette fois, a y est,
et en plein...

--Tu es gentille, toi, rpond Marguerite, d'un air moiti figue et
moiti raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas tre en retard:
Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?--Alfred est l'ancien amant,
toujours aim, de la petite actrice.--Puis un remords de cette question
mchante: Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Nol? Viens donc
rveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les
camarades!...

Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins li avec Gustave,
qui dbarque dans la loge, le bouquet  la boutonnire, astiqu, lustr,
cosmtiqu, mais le chapeau en arrire et roulant un peu pour avoir bu 
dner une bouteille de loville en trop. C'est le journaliste auquel on
sourit pour obtenir un nouvel cho trs aimable. C'est un crivain
auquel on voudrait beaucoup extorquer un rle. C'est un ancien
caprice. C'est un vritable ami, de ceux qui demeurent, comment?
pourquoi? dvous  ces bohmiennes sans leur avoir jamais bais le bout
du doigt. Et c'est la connaissance de hasard comme moi. Et c'est l'amant
possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent pour
suffire  la maison.--Il faut bien qu'on vive, n'est-ce pas?... Et 
tous, elle dbite la mme phrase module avec d'autres nuances, ici
gaiement, l coquettement, ... le soir de Nol..., du boudin blanc...
On rira... Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la navet ou
la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire,
c'est une autre affaire! Les bougies lectriques qui simulent d'tranges
pistils, dans les calices de cristal du lustre, clairent d'un jour dur
les physionomies ronges de ces forats de Paris, presss autour de
cette table o les fleurs trop ouvertes vont se faner, o les bouteilles
d'eau minrale montrent leur tiquette pharmaceutique  ct des carafes
de tisane frappe.--Truffe et Vichy, c'est la vraie devise du ftard
moderne.--Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a
jou deux fois depuis vingt-quatre heures, en matine d'abord, puis le
soir, et jou, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon
pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans
les veines, tant elle reste ple, mme en se versant verres de champagne
sur verres de champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa
moustache noire, dfrise d'un ct, avec l'air d'un homme qui a subi,
avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites
grues d'actrices, venues dans l'esprance d'une rencontre fructueuse, ne
cachent gure leur dception: elles n'ont autour d'elles que des
vtrans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu
lancs dans la fte que le pre Ebstein, le changeur, pourquoi diable
est-il ici, celui-l?--Noirot, le mdecin de Marguerite, pourquoi
encore?--Machault, l'escrimeur, pourquoi toujours?... C'est autour de ce
repas des silences glacs o partent des rires faux, presque un souper
de thtre, tant c'est lugubre, jusqu' ce qu'un des convives, le
musicien Rochette, a l'ide dlicieuse de se mettre au piano et
d'entonner une chanson:

    _Dans l' courant d' la s'main' prochaine,
          Si le temps est beau,
    Nous partirons pour Fontaine-
                  bleau..._

Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une
conversation gnrale, et elle permet aux aparts de natre. Le souper
s'anime un peu, tous commenant de causer  mi voix de leurs affaires
particulires. On n'entend plus la voix fatigue de Marguerite
interpeller tour  tour les convives. Dis donc, Machault, raconte-nous
donc ton duel avec Figon, c'tait si drle.--Dites donc, pre Ebstein,
racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal  l'estomac, c'est
 mourir. Et puis, l'interpell s'excute et personne ne rit... Avec
l'accompagnement tour  tour tintamarresque et sentimental du piano et
de la voix qui chante, les soupeurs fatigus se raniment. D'autres
femmes arrivent, des comdiennes qui rveillonnaient, elles aussi, dans
un autre salon. Ayant appris que Percy est l, elles ont quitt une
table o elles s'ennuyaient sans doute autant que nous. Il n'est pas
jusqu' la fume des cigarettes et des cigares enfin allums qui ne
contribue  rchauffer la fin de cette fte si mal commence, en ouatant
d'une atmosphre bleutre et transparente la clart crue de
l'lectricit. Malheureusement, il est plus d'une heure, et les gens qui
ont  travailler le lendemain matin,--j'en suis, hlas!--profitent du
petit tumulte produit par l'entre des nouvelles venues pour s'esquiver
sans tre aperus de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends
mon pardessus, je me heurte au docteur Noirot qui s'chappe aussi, et,
comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de
soulager ma mauvaise humeur:

--Ah! docteur, lui dis-je, penser que c'est vous la cause de cet
absurde souper! tait-il assez rat, l'tait-il!

--Moi la cause? demanda-t-il, tonn.

--Mais oui. Mais oui... Voyons, vous tes le mdecin de la petite
Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites
son complice en venant souper  ct d'elle, avec la mine qu'elle a!
C'tait une morte ce soir, positivement une morte...

--C'est vrai, rpondit Noirot en hochant la tte. Je n'tais gure 
ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demand si
gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on
changeait quoi que ce soit  son existence actuelle, savez-vous le
rsultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme
la morphine. Cela tue  la longue, mais supprimez-les, et crac! C'est la
fin... tre malade, c'est toujours une faon de vivre.

--Je vous vois venir, repris-je en riant, vous tes le mdecin qui
conseille l'eau-de-vie  l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au
dbauch...

--Pas tout  fait, rpondit-il srieusement, mais presque... Le
proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus 
une nature... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont encore
une force qui soutient la bte.

--Au moins, vous tes un original, vous, lui dis-je. J'ai mis du
temps  m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup  causer avec
vous.

Nous tions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit
compliment, exprim, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie
quivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car,  la
lumire du bec de gaz sous lequel nous nous prparions  prendre cong
l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilit courir sur son
visage: ses sourcils trop fournis se contractrent un peu, sa bouche
rase aux lvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me
fixrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme
que j'estime vraiment de toutes manires sur une aussi dplaisante
impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des
boutiques maintenant fermes, dont le 1er janvier tout proche garnissait
le boulevard:

--Oui, insistai-je, vous tes un original. Voyons, un mdecin
qui n'a jamais voulu tre dcor, qui n'essaie les remdes nouveaux
que lorsqu'il en est sr, qui soigne des comdiennes sans jamais
accepter un coupon de loges, ni toucher ses honoraires en nature,
et qui ose profrer devant un profane les thories que vous venez
d'noncer!...--C'est--dire que vous tes une bonne fortune pour un
romancier... Vous n'y chapperez pas, je vous le promets... Et, par un
retour involontaire sur la fte manque de laquelle nous sortions:
Savez-vous, docteur, que c'est l ce qui nous manque aujourd'hui, des
tres vraiment personnels  peindre, des individus qui soient des
individus, de petits univers  part?... On trouve encore du temprament
de-ci de-l, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la
nature. Mais des caractres qui aient une saveur intense, c'est comme du
bordeaux authentique, on n'en fait plus... Tout se banalise, jusqu' la
dbauche. Les viveurs, tous les mmes. Les filles, toutes les mmes. Les
amours d'aujourd'hui, tous les mmes. Voyez les joujoux que l'on vendra
demain dans ces baraques. La veille du jour de l'an, vingt mille petits
Parisiens s'amuseront avec le mme pantin... Ce monde contemporain,
quelle usine  mdiocrits!...

--Vous avez eu tort de manger du foie gras, rpondit le docteur avec
flegme: Vous ne le digrez pas... Au lieu de rentrer chez vous en
voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes  peu prs
voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars...
D'ailleurs vous venez de toucher l, chez moi, une corde sensible...
J'ai le regret d'tre d'un avis absolument contraire au vtre et de
croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage
peut-tre, j'irai jusque-l, dans nos races soi-disant puises, les
caractres tranchs aussi tranchs, les personnalits vives aussi vives
et les tragdies prives aussi frquentes qu'aux temps prconiss par
votre romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue
et plus de silence sur tout ce qui s'talait autrefois au grand jour...
Si vous saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprs
desquels vos drames imagins sont des enfantillages, et vous ne les
souponnez pas!...

                   *       *       *       *       *

Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase
pareille, gare  l'anecdote et au sujet de roman! Il se mnage
d'ordinaire son petit rcit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur
cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de sorcier 
lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le docteur
Noirot m'a paru depuis longtemps un de ces physiologistes qui savent
voir l'animal humain tel qu'il est. Je lui ai d,  diverses reprises,
des notes prcieuses, et je l'encourageai au document.

--Vous n'tes pas le premier mdecin  qui j'entends tenir un pareil
discours, insinuai-je, puis, quand il s'agit de vous dtailler un de
ces drames extraordinaires, plus personne...

--Et le secret professionnel? dit Noirot. Pourtant, ajouta-t-il
aprs une pose dont je ne devinai pas si elle tait sincre et s'il
rflchissait, ou joue et s'il amorait ma curiosit, il y en a un,
parmi ces drames de la vie relle, que j'ai l'envie de vous conter.
C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette
histoire dans la tte depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y
penser que j'tais venu  ce souper. Et voil que je vous en parle. Vous
souriez de cette logique... Vous sourirez moins tout  l'heure...
N'avez-vous jamais rencontr de par le monde un certain baron de
Corsgues?

--Comment donc? rpondis-je, un petit, l'air mauvais, couleur de
cigare, toujours rageur, un pilier de tripot avec cela... Nous avons
mme failli nous brouiller parce qu' une partie au cercle, o je me
trouvais auprs de lui, je me permis de plaisanter  haute voix. Il
prtendit que j'avais port la guigne au tableau. Nous changemes
quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il tait
devenu tout  fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme
qu'il adorait, dont la sortie de bal avait pris feu et qui fut brle
toute vive... Je suis renseign, vous voyez...

--En effet, reprit le docteur avec ironie; et vous n'avez rien
dchiffr d'autre dans le personnage,  psychologue!... Peut-tre
savez-vous aussi que Corsgues est mort l'an dernier d'une maladie de
foie? Et voil enterr un des hommes les plus sinistrement passionns
que j'aie connus et dont je suis sr, vous entendez, sr, comme vous
tes l, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un de moins.

--Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-mme  la
robe de bal de sa femme, m'criai-je.

--Vous en jugerez, dit Noirot, sans rpondre directement  ma
question. Il y a de cela quinze annes. C'est long, quinze annes de
clientle  Paris, et l'on en voit des misres!... Pourtant, je
n'oublierai jamais comme j'eus le coeur serr lorsque, par une nuit
toute pareille  celle-ci, un domestique vint de l'htel Corsgues pour
m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible accident. La
jeune baronne avait donn ce soir-l une fte intime  ses deux petites
filles et  leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti, elle
avait distraitement pass prs de l'arbre de Nol, dress au milieu du
grand salon, afin d'teindre une des bougies. Sa robe de dentelles
s'tait enflamme  une des bougies qui descendaient jusqu' terre. En
une minute, le feu l'avait enveloppe et maintenant elle tait 
l'agonie. Oui, voil ce que me raconta cet homme dans le coup qui nous
emportait. Je l'avais fait monter avec moi pour avoir tous ces dtails,
que vous auriez pu lire dans les journaux de l'poque, et sur lesquels,
 cet instant, il ne me vint pas un doute.--Et les enfants?
demandai-je.--Ils dorment, rpondit le domestique.--Et M. de
Corsgues?--Monsieur ne quitte pas la chambre de Madame. Il est debout
 la chemine. Il ne dit pas un mot. Je ne serais pas tonn s'il
devenait fou... Pour vous faire comprendre quelles motions soulevaient
en moi ces quelques phrases, il faut vous avertir que j'avais toujours
t un peu amoureux de la baronne Alice,--c'tait son nom,--depuis le
jour o le docteur Chargebras, mon matre, m'avait envoy chez eux,
comme tout jeune mdecin... Quand je dis amoureux! Ce sentiment d'un
ex-interne  peine sorti de la salle de garde avait surtout consist
dans une admiration intimide pour cette grande dame aux yeux d'un bleu
si clair dans un visage si fin, et joli, et des mains comme fragiles, et
une grce mme dans cette demi-familiarit des indispositions, si peu
propice  la grce! Et puis, je l'avais plainte, la pauvre femme, d'tre
marie  ce mari. Non qu'il ft mauvais pour elle; au contraire, il
semblait l'aimer... Vous me comprendrez, trop l'aimer, et c'tait
justement le genre d'hommes qu'il ne faut pas unir  ce genre de femmes.
Lui, vous l'avez connu, brun, velu comme un ours, l'haleine cre, un
fauve. Elle, vous allez rire de mon vieux mot: une sensitive. Je ne sais
pas, entre parenthses, de comparaison plus scientifiquement exacte que
celle de cette plante qui frmit au moindre contact avec ces cratures
si nerveuses et qu'un geste brusque, un son de voix dur, une brutalit
quelconque remuent des pieds  la tte. Les paupires battent, les
lvres tressaillent, une pleur subite dcolore le visage. Le mari ne le
remarque mme pas, mais nous autres mdecins, nous savons qu'en ce
moment toute la circulation de la pauvre femme est arrte, que son
coeur lui fait mal, que sa gorge se serre  l'touffer, et il a suffi de
cette interpellation du mme mari: Ah! docteur, vous arrivez bien...
Vous allez me gronder cette malade-l...

--C'est dlicieux  frquenter, des femmes de cette espce, dis-je en
riant...

--Ah! si vous aviez connu la baronne Alice! reprit Noirot. Si vous
l'aviez vue marcher lgre dans la chambre d'une de ses petites filles
quand l'enfant tait malade, et si vous l'aviez retrouve, comme je la
retrouvai, par la nuit de Nol dont je vous parle, tordant son pauvre
corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre,
o les moindres dtails attestaient le raffinement d'une existence
comble, talait maintenant le dsordre des heures de panique. Les
lambeaux de la toilette que la mourante avait porte dans la soire
gisaient  et l, arrachs par des mains affoles, et une odeur
d'toffe brle me saisit  la gorge aussitt entr. Plus rien des
pudeurs coquettes dont la femme lgante entourait ses moindres bobos.
Le corset coup avec des ciseaux tranait dans un coin, les bas de soie
dchirs dans un autre. On l'avait enveloppe de linges pour touffer
l'incendie, puis aussitt dvtue au milieu des cris terribles que
l'atrocit des brlures dont elle tait couverte avait d lui arracher.
Ses heures taient comptes. On ne pouvait plus que lui adoucir sa
mort!... Tandis que je vaquais  ce devoir avec l'espce de tremblement
intrieur qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant
certaines extrmits de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde
impression, trs diffrente de la premire, mais peut-tre aussi
tragique. Je sentis que le drame matriel et visible, ce drame d'agonie
o j'tais acteur, se doublait d'un autre, et que cette femme si
effroyablement atteinte dans sa chair, tait la victime d'une
pouvantable crise intrieure. C'est l'_a b c_ du diagnostic, de
discerner dans un malade la force de raction morale. Mme de Corsgues
tait secrtement en proie  une lutte de sentiments si violente que
mme l'angoisse physique la plus affreuse qui soit n'en triomphait pas.
Quelle lutte? Quels sentiments? Que son mari s'y trouvt ml, je n'en
pouvais douter  voir l'expression de ses regards, lorsqu'elle
rencontrait les yeux du baron qui, debout contre la chemine, et tel que
l'avait dcrit le domestique, semblait immobilis dans une attitude de
sombre attente. Il m'avait dit  peine deux mots quand j'tais arriv,
et d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus d'accent. Il continuait de
se taire, les bras croiss, la face comme durcie et serre. Non, ce
n'tait pas l'homme que j'avais vu  mes autres visites, lorsqu'il me
faisait venir pour une simple migraine de la jeune femme, toujours
brusque, toujours quinteux, mais montrant une sollicitude bonasse et
grondeuse, et si inquiet qu'il en tait gnant. Il voulait, il exigeait
que je lui expliquasse l'effet des moindres remdes. La foudroyante
soudainet de la catastrophe l'avait-elle en effet boulevers au point
de lui donner un de ces accs de stupeur, espce de coma momentan qui
s'observe dans certaines crises? J'ai ainsi entendu un de mes
amis,--vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand
mathmaticien,--qui avait perdu en trois jours une femme idoltre, ne
prononcer qu'une phrase, toujours la mme: On enterre Hlne demain
matin... C'est extraordinaire... Mais non, les prunelles de Corsgues,
ces prunelles si noires dans ce teint bistr que vous vous rappelez,
brillaient d'un sauvage clat qui,  de certaines secondes, ressemblait
 du dfi,  du triomphe! La baronne avait demand un prtre qui tardait
 venir; par instants elle le nommait encore. A la premire de ces
demandes, Corsgues avait rompu le silence dont il tait comme envelopp
pour me dire, de sa mme voix sourde: Il a fait rpondre qu'il
venait... Et il n'avait pas boug, lui que je savais pratiquant,
presque dvot. Cela me parut prodigieux qu'il vt sa femme si mal et
qu'il ne se soucit pas davantage de lui assurer les derniers secours...
Cependant, l'agitation de la mourante augmentait  mesure que les
narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commenaient leur
oeuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi qu'elle
voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine phrase et je
l'entendais qui retombait sur son lit en disant: Je ne peux pas... Ce
que je vous raconte aujourd'hui dans ce dtail, je ne le saisis pas
ainsi dans cette sinistre veille. J'tais trop occup par des soins
immdiats pour que ma sensation aboutt  un raisonnement trs net. Les
narcotiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxit affole de
cette me cdait comme la douleur du corps, et la pauvre femme
s'assoupissait peu  peu. Je vous passe la description de ses dernires
heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je lui vitai
du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouve en proie.
J'aimerais mon mtier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui que cela,
d'adoucir l'horreur du suprme passage, dans les circonstances
dsespres...

--Je comprends, lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais
surtout dans son histoire, c'tait l'acte, cet acte froce qu'il avait
prte au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en cartt pas, sous
l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, dans son
dlire, elle a dnonc son mari qui l'avait brle par vengeance...

--Vous n'y tes pas, reprit Noirot. Lorsque je quittai l'htel, cette
nuit-l, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Nol,
maintenant teint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris
feu, pas un seul mot ne s'tait chapp de sa bouche qui pt me mettre
sur la voie de la vrit. Je ne la souponnais mme pas, cette vrit.
Je me disais: Ce mnage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un.
Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait  cause des
petites filles. Il s'est veng en empchant qu'elle ne revt cet homme
avant de mourir ou qu'elle ne lui ft tenir un adieu. Puis, je
repoussais mme cette ide. Bien qu'un ancien carabin ne doive gure
nourrir de prjugs sur la vertu des femmes, j'avais trop profondment
respect Mme de Corsgues, pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se
ft donne  quelqu'un. Que voulez-vous? Prcisment, parce que nous ne
nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour,
nous reprsente l'acte physiologique dans sa simplicit animale, nous
prouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de
passion, de ces dgots qui vous tonnent. Mais ce que j'ai pens ou
senti  la suite de cette cruelle agonie, n'intresse pas la suite de
mon histoire. Soyez patient. J'y arrive... Pas beaucoup de temps aprs
la mort tragique de Mme de Corsgues, je commenai de voir venir assez
assidment  mes consultations un client qui m'avait t envoy par le
baron lui-mme, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin de me
rappeler ce dtail. Son nom m'avait frapp, par un air de raret. Vous
savez, on dit: Tiens, un nom de hros de roman..., et puis, neuf fois
sur dix, on se trouve en prsence d'un gros et lourd garon, qui vous
fait penser  une bouchre qui porterait comme prnom Yseult!...

--J'ai bien connu, l'interrompis-je, chez un sculpteur, une bonne 
tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de
brasserie,  Montmartre, qui rpondait au nom de Paule Meure...

--Mon client tait moins potiquement baptis, reprit le docteur. Il
s'appelait Pierre de Crance, et, quoiqu'il ne portt pas de titre, il
appartenait  une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses
mmoires. C'est lui-mme qui me raconta cela, je ne me souviens plus
dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commenmes
aussitt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Crance arriva donc un
jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le
rpte, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsgues tait morte.
Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnatre que sa visite tait
presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je
jugeai imaginaires d'abord, puis simuls quand je le vis traner un peu
une fois la consultation finie... J'tais un peu press cette
aprs-midi-l, et je me rappelle mon impatience devant son obstination 
rester, jusqu'au moment o il pronona le nom de la baronne Alice. Dans
l'clair d'une intuition irrsistible, je compris alors qu'il n'tait
venu que pour cela, pouss par quel sentiment? Toutes les imaginations
qui m'avaient travers la tte depuis ma veille au chevet de la
mourante, me saisirent de nouveau devant la curiosit de ce jeune homme.
Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragdie o je m'tais
trouv ml, un peu comme les choeurs de thtre,--mais ml tout de
mme. Avec sa nature si videmment fine et un peu appauvrie, avec ses
manires dlicates, sa voix douce, avec le charme fminin qui manait de
tout son tre, avec ses yeux bleus dans un visage au teint fragile,  la
barbe rare, il aurait presque pu tre un frre, un cousin au moins de la
pauvre morte. C'tait physiquement le mle de cette femelle, une
crature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct
har Corsgues. A des systmes nerveux comme avait t le sien, il faut
plus de caresse que de force, plus de tendresse que de dsir, enfin, un
mari ou un amant doit tre un peu un ami, presque une amie. Mme de
Corsgues avait-elle eu un roman avec M. de Crance? Ce roman avait-il
t innocent ou coupable? La premire visite du jeune homme et surtout
celles qui suivirent n'taient explicables que s'il l'avait, lui, aime?
Mais je me heurtai tout de suite  un fait qui ne me permettait pas de
mettre ensemble mes diverses hypothses. J'avais diagnostiqu, dans la
chambre de l'agonisante, un mystre de vengeance entre elle et son mari.
Puis ce que je savais des lments de divorce cachs dans l'animalit de
ce mnage, m'avait conduit  supposer un amour dfendu chez la jeune
femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de Crance venait
de m'apparatre comme le troisime personnage de ce drame,--et tel que
mon induction l'et suppos si j'avais d dpeindre l'amant de Mme de
Corsgues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui, besoin, comme on a
faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus petites circonstances
de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un vritable drame, s'il
avait t, lui, soit l'amant, soit l'ami passionnment aim de la morte,
et si le mari l'avait su, comment continuait-il, une fois la femme
morte, d'tre le familier de la maison, l'ami intime du mari? Je le
constatais  chacun de nos entretiens. Car je vous rpte que, tantt
sous un prtexte et tantt sous un autre, il arrivait sans cesse  mes
consultations. Sans cesse aussi il essayait de m'attirer, par quelque
politesse que mon existence de travail ne me permettait gure
d'accepter: c'tait une invitation  dner, une loge au thtre, des
gracieusets  ma vieille mre qui vivait encore, enfin tout le mange
d'un homme qui rve de s'introduire dans l'amiti d'un autre, et vous
pensez bien que je n'avais pas la navet de croire ces gentillesses
d'attentions dsintresses...

--Vous aviez peut-tre tort, lui dis-je; un homme qui a aim une
femme et qui l'a perdue, est quelquefois sincre dans ses effusions pour
ceux qui la lui rappellent. Et 'aurait pu tre l une explication
encore pour l'amiti qui unissait ce Pierre de Crance  Corsgues. Un
de mes confrres, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait
une nouvelle dlicieuse avec ce culte de deux hommes pour la mme morte.
Cela s'appelle, je crois, _les Inconsolables_...

--Soit, dit le docteur, mais un de ces deux inconsolables-l n'tait
pas Corsgues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y
avait du Maure dans son affaire. Son grand-pre, officier de l'Empereur,
avait pous une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et
l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en
aient abus au point que vous-mme vous n'oseriez plus vous en servir.
La nature aura toujours ceci de suprieur  l'art qu'elle ne raffine pas
sur les moyens et qu'elle emploie les mmes indfiniment... Un matin
donc, je reois un mot de M. de Crance qui me disait qu'tant trs
souffrant il me priait de passer chez lui le plus tt possible.
L'criture trs tremble du billet me donna une apprhension. Je
m'intressais  ce jeune homme. Son amiti pour moi, quoiqu'elle et un
mobile tout autre que moi-mme, m'avait touch. Il avait su tre
gracieux pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et
douloureux que je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez
qu'il y et, par-dessus le march, dans mon cas, un intrt
d'observateur. Il me reprsentait ma seule chance d'avoir le fin mot de
cette sinistre nigme. Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive
et je le trouve couch dans son lit, et ple, ple! Vous parliez de la
pleur de la petite Percy, tout  l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage!
Nous ne fmes pas plutt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire.
Il avait l, entre les deux ctes, une affreuse blessure. Il avait reu
une balle tire dans la direction du coeur et qui l'aurait tu sur place
si, par bonheur, ou par malheur, un tout petit dtail ne l'avait sauv,
qui ne ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme
portait des bretelles anglaises d'un cuir assez pais qui avait
lgrement dtourn le coup. L'hmorragie avait d tre extrmement
abondante, car le pauvre garon avait  peine la force de me parler. On
a beau avoir t, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance,
comme les camarades, et servi de mdecin dans quelques duels, dont un
suivi de mort, celui de Paul Durieu,--je vous le raconterai un autre
jour,--on ne peut pas voir sans motion une plaie comme celle-l, et
sans une demande que vous devinez: Qu'est-il arriv? Expliquez-moi...
Le jeune homme mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut
trs pnible, car sa bouche se contracta plus douloureusement encore.
Ses yeux se tournrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur
d'tre cout: Plus prs... Venez plus prs..., dit-il, et c'est l,
pench sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'tait
presque qu'un souffle: Pour tout le monde, je dois tre simplement
malade... Pour mon valet de chambre, j'ai t bless en duel...
Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vrit,  vous,
vous ne dnoncerez personne?...--S'il y a assassinat, c'est
impossible, lui dis-je.--Ah! fit-il, avec un rle que j'entends
encore, impossible... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant au
seul homme qui l'aurait dfendue... Vous pensez si cette trange
phrase, prononce d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles.
Je voulus, en ce moment, donner un drivatif  l'tat d'exaltation o je
le voyais et procder au pansement de sa blessure. Il eut l'nergie de
me repousser: Non, gmissait-il, laissez-moi mourir... Il fallut
tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait
demande...--Tenez, ajouta le docteur, permettez-moi cette parenthse.
Voil un des cas de conscience de notre mtier. Qu'auriez-vous fait  ma
place?

--Comme vous, lui dis-je. Mais c'est ensuite que la difficult morale
aurait commenc pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donne, quand
il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsgues qui, aprs avoir brl sa
femme, avait encore voulu tuer le jeune homme. Franchement, cette bte
sauvage de jaloux mritait les assises...

--Oui, rpondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me
racontant cette histoire, sous un prtexte plus ou moins philosophique,
il avait surtout cd au besoin de soulager d'anciennes et toujours
douloureuses anxits de conscience. Oui, rpta-t-il, Corsgues
mritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux
filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez
que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mre, m'avaient
regard tour  tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand
elles taient malades, convalescentes ou guries. Pensez que je les
savais si frles de sant, si peu capables de vivre parmi des soins
mercenaires. Et cette bte sauvage les aimait  la passion, comme un
barbare qu'il tait sous sa redingote de civilis. Que de fois il
m'avait rpondu lorsque je lui reprochais de trop les gter: Je suis
jaloux de ceux qui les pouseront, je veux qu'elles regrettent toujours
la maison... Si vous vous les tiez reprsentes comme moi, couches
dans leur lit de bois de rose, si vous aviez vu en pense leur chambre 
coucher tendue d'une toffe de nuance bleu-ple, qui tait dj une
chambre  coucher de jeunes filles avec mille brimborions pars et les
pices d'argent de leur toilette qui attestaient cette gterie,--enfin,
si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez
tenu votre parole  ce bonheur-l, comme j'ai tenu la mienne... Songez
aux rvlations irrparables que de parler seulement faisait clater sur
ces deux pauvres ttes innocentes: oui, Pierre de Crance avait t
l'amant de leur mre. Oui, mes divinations avaient eu raison, une
tragdie effrayante se jouait au chevet du lit de la baronne mourante.
Corsgues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment?
Par une lettre surprise? Par une dnonciation de domestique ou
d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait
lui-mme. Tant il y a que, dcid  se venger et ne voulant  aucun prix
que les enfants souponnassent la vrit, cet homme  face d'Arabe avait
imagin cette infernale combinaison: au sortir de cette fte de Nol, et
aprs s'tre montr  tous,  l'amant lui-mme, qui y avait assist,
pre joyeux, poux attentif, hte empress, il avait en quelques mots
cras sa femme devant l'vidence de sa faute, puis, avec sa force de
torero,--c'tait un de ces corps nous de muscles sur des os o il n'y a
pas un kilo de chair,--il l'avait saisie et porte vers cet arbre de
Nol jusqu' ce que la robe de dentelles de la malheureuse ft tout en
flammes, et puis il lui avait dit: Dnoncez-moi, maintenant, que vos
filles sachent qui vous tes...

--Mais comment Crance a-t-il su cette scne, car ce n'est que de lui
que vous la tenez? interrogeai-je, _empoign_ par ce rcit, pour
employer ce mot si banal, mais si juste, au point de ne pouvoir
supporter le silence o le docteur tait tomb tout d'un coup. Il ne
cherchait point  piquer mon attention par cette suspension, je le
sentis. Mais l'image de la baronne Alice, comme il l'appelait avec une
tendresse cache, venait sans doute de s'emparer de lui et elle lui
faisait un peu de mal.

--Comment? rpondit-il. Ne devinez-vous pas que la vengeance de
Corsgues n'tait pas complte tant qu'il ne l'avait pas dite  l'amant
de sa femme. Voil le mot du problme auquel je m'tais heurt
navement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se frquentent-ils? Je
manquais de la donne premire. On n'imagine pas des frocits de cet
ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues,
vtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs
trangres, de la pice en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme
vous et moi. On a tort, je vous le rpte, il n'y a ni comme vous ni
comme moi qui tiennent. Il y a des passions aussi violentes, aussi
effrnes, aussi implacables, qu'aux temps o les grands singes des
cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns
aux autres  coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche
en train de manger des noix de coco en haut d'un arbre, pendant ce
temps-l...

--Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur..., fis-je en riant.

--Enfin, reprit-il sans me rpondre, les six mois qui suivirent la
mort de sa femme furent soigneusement employs par Corsgues  bien
convaincre le pauvre Crance de son parfait aveuglement. Il avait son
ide, le sombre personnage. L'hiver avait pass, puis le printemps. On
tait au milieu de l't. Le veuf tait venu prendre l'autre pour dner
ensemble  la campagne dans un coin quelconque. La nuit tait divinement
belle. Il propose  son compagnon de revenir  pied. Il fallait
traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et l, dans une alle
perdue, il saisit  la gorge ce garon sans dfense, et, accul contre
un tronc d'arbre, il le fora d'entendre le rcit de tout ce que je
viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de
pistolet qui devait l'tendre raide mort et faire croire  une agression
de rdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de mme,
le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des anctres qui ont
t des soldats? Ce frle Pierre de Crance, ce jeune homme qui n'tait
qu'un souffle, trouva l'nergie, n'tant pas mort sur le coup et revenu
 lui, de se relever, de gagner une alle o il put hler un fiacre, et
il se fit conduire  son appartement, o il raconta cette histoire de
duel, pour que mme l'ombre d'un soupon ne pt atteindre son assassin
et  travers cet assassin la morte qu'il avait aime.

--Permettez, lui dis-je, pourquoi vous a-t-il parl, alors?

--Pourquoi? fit Noirot. Parce que la seconde des petites filles tait
la sienne, et il voulait lui lguer un protecteur au cas o le mari
tendrait la cruaut de sa vengeance jusqu' l'enfant? Il est mort
tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre
signe, j'agirais... Et je suis rest le mdecin de cet assassin quand je
savais ce double crime, et je suis retourn dans cette maison, et c'est
moi qui tais l quand il a pass.--Dieu, souffrait-il!--Mais je n'ai
pas eu  m'acquitter de la mission que m'avait donne le jeune homme.
Jamais Corsgues n'a souponn le secret de la naissance de cette
enfant; il la prfrait  l'autre. Quelle ironie!

--Mais, fis-je  mon tour, peut-tre l'a-t-il souponn, ce secret,
et a-t-il considr sa bont pour cette fille qui n'tait pas la sienne
comme une expiation. Car, enfin, il avait bel et bien commis deux
crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a
son excuse, cette vengeance-l, si froce et si calcule, est une
sclratesse tout simplement.

--Lui, des remords! reprit Noirot. S'il avait pens que la fille ft
de Crance, il aurait plutt coup cette petite en morceaux que de lui
pardonner... Je vous rpte qu'il ne s'est pas dfi. Par quelle
contradiction singulire?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez
peut-tre pour la beaut du drame, mais, tel qu'il est, ce drame,
direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des rcits
tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?...


_Palerme, dcembre 1890._




Table


  I.    Un Saint                           1
  II.   Monsieur Legrimaudet              91
  III.  Maurice Olivier                  199
  IV.   Un Joueur                        310
  V.    Autre Joueur                     331
  VI.   Jacques Molan                    365
  VII.  Un Humble                        395
  VIII. Deux petits Garons              405
          I.  Le frre de M. Viple       407
          II. Marcel                     429
  IX.   Corsgues                        461




_Achev d'imprimer_

le cinq mai mil huit cent quatre-vingt-onze

PAR

ALPHONSE LEMERRE

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25

_A PARIS_






End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux Pastels, by Paul Bourget

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX PASTELS ***

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Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

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