The Project Gutenberg EBook of La Hyne Enrage, by Pierre Loti

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Title: La Hyne Enrage

Author: Pierre Loti

Release Date: June 30, 2018 [EBook #57425]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA HYNE ENRAGE ***




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PIERRE LOTI

DE L'ACADMIE FRANAISE

LA

HYNE ENRAGE

  Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite
  des rudits pour dmontrer que c'tait mon bon droit.

  FRDRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand.)

[C. L.]

PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS

3, RUE AUBER, 3




CALMANN-LVY, DITEURS

DU MME AUTEUR


Format grand in-18.

  AU MAROC                                                 1 Vol.
  AZIYAD                                                  1 --
  LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT                   1 --
  LES DERNIERS JOURS DE PKIN                              1 --
  LES DSENCHANTES                                        1 --
  LE DSERT                                                1 --
  L'EXILE                                                 1 --
  FANTME D'ORIENT                                         1 --
  FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT                          1 --
  FLEURS D'ENNUI                                           1 --
  LA GALILE                                               1 --
  L'INDE (SANS LES ANGLAIS)                                1 --
  JAPONERIES D'AUTOMNE                                     1 --
  JRUSALEM                                                1 --
  LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT                       1 --
  MADAME CHRYSANTHME                                      1 --
  LE MARIAGE DE LOTI                                       1 --
  MATELOT                                                  1 --
  MON FRRE YVES                                           1 --
  LA MORT DE PHIL                                         1 --
  PAGES CHOISIES                                           1 --
  PCHEUR D'ISLANDE                                        1 --
  PROPOS D'EXIL                                            1 --
  RAMUNTCHO                                                1 --
  RAMUNTCHO, pice en cinq actes                           1 --
  REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE                              1 --
  LE ROMAN D'UN ENFANT                                     1 --
  LE ROMAN D'UN SPAHI                                      1 --
  LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE                    1 --
  LA TURQUIE AGONISANTE                                    1 --
  UN PLERIN D'ANGKOR                                      1 --
  VERS ISPAHAN                                             1 --

Format in-8 cavalier.

  OEUVRES COMPLTES, tomes I  XI                         11 vol.

_ditions illustres._

  PCHEUR D'ISLANDE, format in-8 jsus, nombreuses
    compositions de E. RUDAUX                              1 vol.
  LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
    illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT                 1 --
  LE MARIAGE DE LOTI, format in-8 jsus. Illustrations
    de l'auteur et de A. ROBAUDI                           1 --

293-16.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-16.




  _Il a t tir de cet ouvrage_
  CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
  ET
  VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPRIAL DU JAPON
  _tous numrots._


Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays.


Copyright 1916, by CALMANN-LVY.




A MON AMI

LOUIS BARTHOU

  P. L.




PRFACE


_Au hasard des choses que j'ai vues, et surtout au hasard du temps dont
je disposais pour les noter, ce petit livre s'est fait, comme de
lui-mme; aussi est-il trs dcousu._

_En outre, il est beaucoup trop anodin et ple,  mon gr; mais c'est
que vraiment notre chre langue franaise, qui s'est forme dans la
beaut, n'avait pas su prvoir les mots dont on pourrait avoir besoin
un jour, au vingtime sicle, pour dsigner certaines abominations et
certains monstres._

  P. L.




LA

HYNE ENRAGE




I

LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE


_Le capitaine de vaisseau de rserve J. Viaud,  monsieur le Ministre
de la Marine  Paris._

_Rochefort, 18 aot 1914._

Monsieur le Ministre,

Quand j'ai t rappel  l'activit pour la guerre, j'avais
l'espoir de faire quelque chose de plus que le petit service qui m'a
t donn dans notre arsenal.

Je ne rcrimine point, veuillez le croire, sachant trs bien que la
marine n'aura pas le premier rle et que tous mes camarades du mme
grade,  peu prs inutiliss eux aussi, hlas! faute de place,
s'nervent comme moi et souffrent.

Mais qu'il me soit permis d'invoquer l'autre nom que je porte. Tout le
monde n'est pas au courant des rglements maritimes, et ne sera-t-il
pas d'un mauvais exemple, dans notre cher pays, o chacun fait si
magnifiquement son devoir, que Pierre Loti ne serve  rien? Je suis un
officier un peu exceptionnel par ma double situation, n'est-ce pas;
pardonnez-moi donc de solliciter une mesure d'exception et de faveur;
j'accepterais avec joie, avec orgueil, n'importe quel poste me
rapprochant de l'ennemi, ft-ce mme un poste trs en sous-ordre,
trs au-dessous de mes cinq galons d'or.

Ou bien,  la rigueur, ne pourrais-je tre envoy en supplment,
en mission,  bord de quelque navire ayant chance de combattre? Je
trouverais le moyen de m'y rendre utile, je vous assure. Ou enfin, si
trop de rglements ou de lois s'y opposent, voudriez-vous au moins,
monsieur le ministre, me laisser libre d'aller et venir, en attendant
qu'on puisse avoir besoin de moi dans la flotte, afin que j'essaie,
d'ici l, de m'employer n'importe o, ne ft-ce mme qu'aux
ambulances? Il est cruel pour moi, et personne ne saura comprendre que,
du fait seul que je suis capitaine de vaisseau de rserve, je me voie
condamn  une presque inaction, quand la France entire est en
armes.

  _Sign_: JULIEN VIAUD.

  (PIERRE LOTI.)




II

DEUX PAUVRES PETITS OISILLONS DE BELGIQUE


_Aot 1914._

Un soir, dans une de nos villes du Sud, un train de rfugis belges
venait d'entrer en gare, et les pauvres martyrs, un  un, descendaient
lentement, extnus et ahuris, sur ce quai inconnu, o des Franais
les attendaient pour les recueillir. Tranant avec eux quelques hardes
prises au hasard, ils taient monts dans ces voitures sans mme se
demander o elles les conduiraient, ils taient monts dans la hte
de fuir, d'perdument fuir devant l'horreur et la mort, devant le feu,
devant les indicibles mutilations et les viols sadiques,--devant tout
ce qui ne semblait plus possible sur la Terre, mais qui couvait encore,
parat-il, au fond des pitistes cervelles allemandes, et qui tout 
coup s'tait dvers, sur leur pays et sur le ntre, comme un
dernier vomissement des barbaries originelles. Ils n'avaient plus ni
village, ni foyer, ni famille, ceux qui arrivaient l sans but, comme
des paves, et la dtresse effare tait dans les yeux de tous.
Beaucoup d'enfants, de petites filles, dont les parents s'taient
perdus au milieu des incendies ou des batailles. Et aussi des aeules,
maintenant seules au monde, qui avaient fui sans trop savoir pourquoi,
ne tenant plus  vivre mais pousses par un obscur instinct de
conservation; leur figure,  celles-l, n'exprimait plus rien, pas
mme le dsespoir, comme si vraiment leur me tait partie et leur
tte vide.

Deux tout petits, perdus dans cette foule lamentable, se tenaient
serrs par la main, deux petits garons, visiblement deux petits
frres, l'an, qui avait peut-tre cinq ans, protgeant le plus
jeune qui pouvait bien en avoir trois. Personne ne les rclamait,
personne ne les connaissait. Comment avaient-ils compris, trouv tout
seuls, qu'il fallait monter dans ce train, eux aussi, pour ne pas
mourir? Leurs vtements taient convenables et ils portaient des
petits bas de laine bien chauds; on devinait qu'ils devaient appartenir
 des parents modestes, mais soigneux; sans doute taient-ils fils de
l'un de ces sublimes soldats belges, tombs hroquement au champ
d'honneur, et qui avait d avoir pour eux, au moment de la mort, une
suprme pense de tendresse. Ils ne pleuraient mme pas, tant ils
taient anantis par la fatigue et le sommeil;  peine s'ils tenaient
debout. Ils taient incapables de rpondre quand on les questionnait,
mais surtout ils ne voulaient pas se lcher, non. Enfin le grand
an, crispant toujours sa main sur celle de l'autre, dans la peur de
le perdre, prit tout  coup conscience de son rle de protecteur et
trouva la force de parler  la dame  brassard penche vers lui.

Madame, dit-il d'une toute petite voix suppliante et dj  moiti
endormie, Madame, est-ce qu'on va nous coucher? Pour le moment,
c'tait tout ce qu'ils taient capables de souhaiter encore, tout ce
qu'ils attendaient de la piti humaine: qu'on voult bien les coucher.
Vite on les coucha, ensemble bien entendu, et ils s'endormirent
aussitt, se tenant toujours par la main et presss l'un contre
l'autre,  la mme minute plongs tous les deux dans la tranquille
inconscience des sommeils enfantins...

Une fois, il y a longtemps, dans la mer de Chine, pendant la guerre,
deux petits oiseaux tourdis, deux minuscules petits oiseaux, moindres
encore que nos roitelets, taient arrivs je ne sais comment  bord
de notre cuirass, dans l'appartement de notre amiral, et, tout le
jour, sans que personne du reste chercht  leur faire peur, ils
avaient volet l de ct et d'autre, se perchant sur les corniches
ou sur les plantes vertes.

La nuit venue, je les avais oublis, quand l'amiral me fit appeler chez
lui. C'tait pour me les montrer, et avec attendrissement, les deux
petits visiteurs, qui taient alls se coucher dans sa chambre, poss
d'une patte sur un frle cordon de soie qui passait au-dessus de son
lit. Bien prs, bien prs l'un de l'autre, devenus deux petites boules
de plumes qui se touchaient et se confondaient presque, ils dormaient
sans la moindre crainte, comme trs srs de notre piti...

Et ces pauvres petits Belges, endormis cte  cte, m'ont fait penser
aux deux oisillons perdus au milieu de la mer de Chine. C'tait bien la
mme confiance et le mme innocent sommeil;--mais des sollicitudes
beaucoup plus douces encore allaient veiller sur eux.




III

PETITE VISION DE GAIET, AU FRONT DE BATAILLE


_Octobre 1914._

Ce jour-l, dans la matine, vers onze heures, j'arrivai  un
village--dont j'ai d oublier le nom;--j'tais en compagnie d'un
commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donn
pour camarade depuis la veille, et nous tions aimablement suivis par
un grand Magicien,--qui tait le soleil. Un soleil radieux, un soleil
de fte, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait
dans un dpartement de l'extrme Nord de France, je n'ai jamais su
lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.

Pour arriver l, nous avions t depuis prs de deux heures
enserrs entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse
l'une de l'autre. Sur notre droite, c'taient des Anglais qui se
rendaient  la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en
train, admirablement quips, avec de beaux chevaux bien gras. Sur
notre gauche, c'taient des artilleurs de France qui en revenaient, de
la gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussireux,
ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras et au front, mais
gardant des mines joyeuses, des figures de sant, et marchant en bon
ordre par sections; ils rapportaient mme des chargements de douilles
vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien
qu'ils s'taient retirs sans hte et sans crainte, en vainqueurs
auxquels les chefs ont ordonn quelques jours de rpit. On entendait
au loin comme un bruit d'orage, d'abord trs sourd, mais dont nous nous
rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les paysans
labouraient comme si de rien n'tait, incertains pourtant si les
sauvages, qui menaient tant de bruit l-bas, n'allaient pas un de ces
jours revenir pour tout saccager. Il y avait sur l'herbe des prairies,
un peu partout, autour de petits feux de branches, des groupes qui
eussent t lamentables sous un ciel sombre, mais que le soleil
trouvait le moyen d'gayer quand mme: migrs, en fuite devant les
barbares, faisant leur cuisine comme des bohmiens, au milieu des
ballots de leurs pauvres hardes empaquetes en hte pendant le
sauve-qui-peut terrible.

Notre auto tait remplie de paquets de cigarettes et de journaux que de
bonnes mes nous avaient chargs de porter aux combattants, et,
tellement nous tions serrs et ralentis entre ces deux files de
soldats, nous pouvions leur en donner par les portires,  droite aux
Anglais,  gauche aux Franais; ils avanaient la main pour les
attraper  la vole, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide
salut militaire.

Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient ple-mle avec
les soldats, sur cette route si encombre. Je me rappelle une jeune
paysanne trs jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais,
tranait par une corde deux bbs endormis dans une petite voiture;
elle peinait, la monte tant raide en cet endroit; un beau sergent
cossais,  moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les jambes
pendantes  l'arrire du plus proche fourgon, lui fit signe:
Passez-moi donc votre bout de corde. Elle comprit, accepta avec un
gentil sourire confus; l'cossais enroula cette frle remorque autour
de son bras gauche, gardant son bras droit libre pour continuer de
fumer, et c'est lui qui emmena les deux bbs de France, dont la toute
petite voiture fut trane par le lourd camion comme une plume.

Quand nous entrmes dans le village, le soleil de plus en plus
resplendissait. Il y avait l un fouillis, un mli-mlo comme on n'en
avait jamais vu et n'en verra jamais, aprs cette guerre unique dans
l'histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des cossais, des
cuirassiers franais, des turcos, des zouaves, et des Bdouins dont le
salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de
l'glise tait encombre par d'normes autobus anglais, qui avaient
jadis assur les communications  Londres et portaient encore en
grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.--On dira que
j'exagre, mais vraiment ils avaient l'air tonn, ces autobus, de
rouler maintenant sur le sol de France et d'tre bonds de soldats...

Tout ce monde, ple-mle, se prparait  djeuner. On entendait
toujours la grande symphonie mene par ces sauvages (qui arriveraient
peut-tre demain, qui sait?), l'incessante canonnade, mais personne n'y
prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiter, avec un si beau soleil,
un si tonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les murs, et
des dahlias de toute couleur, dans les jardins  peine touchs par les
geles blanches!... Chacun s'installait de son mieux pour le repas; on
et dit une fte, une fte un peu incohrente par exemple et
singulire, improvise aux environs de quelque tour de Babel. Des
jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds
faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des cossais, se
croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'taient mis
en manches de chemise. Des curs et des religieuses de la Croix-Rouge
faisaient asseoir des blesss sur des caisses; une vieille bonne soeur,
figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette, installait
avec mille prcautions un zouave aux deux bras envelopps de bandages,
qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.

Nous avions grand faim nous-mmes, l'Anglais et moi, et nous avismes
l'auberge, trs avenante, o dj des officiers taient attabls
avec des soldats. (Il n'y a plus de barrires hirarchiques, aux temps
de tourmente o nous sommes.)--Je pourrais bien vous donner du boeuf
rti et du lapin saut, nous dit l'htelier; mais, quant  du pain,
par exemple, a, non;  aucun prix vous n'en trouveriez nulle
part.--Ah! dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles
miches, l, debout contre cette porte?--Oh! ces miches-l, elles sont
 un gnral, qui les a envoyes parce qu'il va venir djeuner avec
ses aides de camp.--A peine avait-il le dos tourn que mon compagnon,
tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous son
manteau, le bout d'une de ces miches dores.--Nous avons trouv du
pain, dit-il tranquillement  l'htelier, vous pouvez donc nous
servir.--Et,  ct d'un officier arabe _de la Grande Tente_, en
burnous rouge, nous fmes gaiement notre djeuner, avec nos invits:
les soldats de notre auto.

La fte du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule
disparate et les tranges autobus, quand nous sortmes de l'auberge
pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands
traversait la place; l'air bestial et sournois, ils marchaient entre
des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les
regardait  peine. La vieille religieuse de tout  l'heure, la si
vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette  son zouave pour le
moment sans bras, la lui prsentant aux lvres avec une tremblante et
un peu maladroite sollicitude d'aeule. Elle semblait lui raconter en
mme temps des choses trs drles--de cette drlerie innocente et
jeunette dont les bonnes soeurs ont le secret,--car ils riaient tous
les deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine a pouvait bien
tre? Un vieux cur qui prs d'eux fumait sa pipe--sans aucune
lgance, je suis forc de le reconnatre--riait aussi de les voir
rire. Et, au moment o nous remontions en voiture pour continuer notre
route vers la rgion d'horreur o le canon tonnait, une fillette d'une
douzaine d'annes, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin
une gerbe d'asters d'automne...

Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l'agression
des sauvages d'Allemagne a dvelopp les doux liens de la fraternit,
chez tous ceux qui sont vraiment d'espce humaine.




IV

LETTRE A ENVER-PACHA


_Rochefort, 4 septembre 1914._

Mon cher et grand ami,

Pardonnez ma lettre, en raison de mon affectueuse admiration pour vous
et de mon attachement  votre patrie dont j'ai fait un peu la mienne.
Autour de Tripoli, vous avez t le hros magnifique, sans reproche
et sans peur, tenant tte, dix contre mille; en Thrace, vous avez t
celui qui a rendu Andrinople  la Turquie, et vous avez accompli ce
tour de force de reprendre la ville hroque presque sans verser de
sang. Vous avez rprim partout, avec la violence qu'il fallait, les
cruauts et les brigandages; j'ai vu votre indignation contre les
atrocits bulgares, et c'est vous-mme qui avez voulu me faire
visiter, dans votre automobile militaire, les ruines des villages par
o les assassins avaient pass.

Eh! bien, ce que vous ne savez sans doute pas dj, je veux vous le
dire: les Allemands commettent en Belgique, en France, et _par ordre_,
ces mmes abominations que les Bulgares commettaient chez vous! Et ils
sont mille fois plus odieux encore, parce que les Bulgares taient des
montagnards primitifs que l'on avait fanatiss, tandis qu'ils sont,
eux, des civiliss, mais d'une brutalit si foncire que la culture
n'a pas de prise sur leurs mes et que l'on n'en peut rien attendre.

La Turquie aujourd'hui veut reconqurir ses les; sur ce point, 
moins d'tre aveugl de parti pris, chacun saura le comprendre. Mais
je tremble qu'elle ne veuille pousser plus loin la guerre... Je devine
bien, hlas! les pressions exerces sur votre cher pays et sur
vous-mme par l'tre abominable en qui sont venues s'incarner toutes
les tares de la race prussienne: frocit, morgue et fourberie. Il a
d abuser de votre beau et fougueux patriotisme, en vous leurrant
d'illusoires promesses de revanche. Dfiez-vous de ses mensonges. Il a
certainement su empcher la vrit d'arriver jusqu' vous, sans quoi
votre coeur de soldat loyal se serait dtourn de lui. Il a su vous
persuader, comme  une partie de son peuple, qu'il avait t
contraint  ces tueries, si longuement prmdites, au contraire,
avec un cynisme infernal. Il a russi  vous donner foi en ses
victoires, alors qu'il sait, comme tout le monde aujourd'hui, que le
triomphe finira par tre  nous. Et d'ailleurs, si par impossible nous
devions succomber pour un temps, la Prusse et sa dynastie de btes
fauves n'en resteraient pas moins cloues pour jamais aux plus honteux
piloris de l'histoire humaine.

Combien je souffrirais de voir notre chre Turquie, trompe par ce
misrable, se lancer  sa suite dans une terrible aventure et, plus
encore, de la voir se dshonorer en s'associant  l'attentat des
derniers barbares contre la civilisation! Oh! si vous saviez l'immense
dgot qui se lve dans le monde entier contre la race prussienne!

Hlas! Vous ne devez rien  la France, je ne le reconnais que trop!
Nous avons autoris l'acte de l'Italie sur la Tripolitaine. Plus tard,
au dbut de la guerre balkanique, nous avons oubli l'hospitalit
sculaire que la Turquie nous donnait si largement,  nous Franais,
 nos maisons d'ducation,  notre culture,  notre langue devenue
presque la vtre. Par irrflexion et ignorance, nous avons pris le
parti de vos voisins, chez qui nos nationaux n'ont jamais trouv que
malveillance et perscution; contre vous tous, nous avons commenc une
campagne de calomnies dont nous n'avons reconnu que trop tard
l'injustice. Les Allemands, au contraire, ont t les seuls  vous
apporter un peu--oh! trs peu--de rconfort; mais c'est gal, cela ne
vaut pas que vous vous suicidiez pour eux. Et puis, voyez-vous, ces
gens-l achvent  cette heure de se mettre hors l'humanit; il
deviendrait donc non seulement prilleux, mais dgradant, de marcher
en leur compagnie.

Vous avez sur votre pays une influence pleinement justifie;
puissiez-vous le retenir sur la pente mortelle o il semble engag! Ma
lettre mettra bien du temps  vous parvenir; quand elle arrivera,
peut-tre vos yeux se seront-ils dj ouverts, malgr la trame de
mensonges dont l'Allemagne a d vous envelopper; pardonnez-moi si j'ai
voulu tre au nombre de ceux qui auront fait parvenir jusqu' vous un
peu de vrit.

Je garde une foi inbranlable dans notre triomphe de la fin. Mais, le
jour de la dlivrance, combien ma joie serait voile de deuil si ma
seconde patrie orientale s'ensevelissait sous les dcombres du hideux
empire de Prusse!




V

AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE


_Octobre 1914._

O donc cela se passait-il?... Une des particularits de cette guerre,
c'est que, malgr mon habitude des cartes, et malgr l'excellence
dtaille de celles que j'emporte en route, je ne sais jamais o je
suis... Enfin, cela se passait bien quelque part. Mme je suis sr,
hlas! que cela se passait en France. Et j'aurais tant prfr que
cela se passt en Allemagne, puisque c'tait tout prs et sous le feu
des lignes ennemies!

Depuis le matin, j'avais voyag en auto, traversant je ne sais combien
de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scne, dans un
village o j'avais fait halte, et qui n'avait certes jamais vu
d'autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une
cinquantaine de prisonniers allemands, pas rass, pas tondus, bien
vilains; je ne dirai pas qu'ils avaient l'air sauvage, ce serait les
flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande brousse,
ne manquent ni de distinction ni de grce; non, l'air qu'ils avaient,
c'tait l'air goujat, la laideur lourde, bte et incurable. Une belle
fille plutt quivoque, avec des plumets sur la tte, qui s'tait
poste pour les voir passer, les dvisageait avec une dception mal
dissimule: Alors, dit-elle, c'est ces cocos-l que leur sale kaiser
nous propose pour nous embellir la race?... Ah! ben vrai!... Et, pour
donner plus de vigueur  sa phrase inacheve, elle cracha par terre.

Ensuite, pendant une heure ou deux, des campagnes dsertes, de grands
bois jaunis, des forts effeuilles, qui, sous le ciel triste, n'en
finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids pres,
pntrants, que l'on ne connat gure dans mon Sud-Ouest franais,
et qui donnait l'impression des pays du Nord. De loin en loin, un
village, o les barbares avaient pass, nous montrait ses ruines
noircies par le feu; mais personne n'y habitait plus.  et l, au
bord du chemin, des petites spultures gisaient, solitaires ou
groupes, tertres tout frachement remus, avec un peu de feuillage
jet dessus, et une croix faite de deux btons: des soldats, dont
personne ne saurait plus le nom, taient tombs l, puiss, pour y
achever leur agonie sans secours... Nous les apercevions  peine, dans
notre course rapide, que nous acclrions de plus en plus,  cause de
la nuit, dj htive en cette fin d'octobre. A mesure que s'avanait
la journe, un brouillard presque hivernal s'paississait comme un
voile mortuaire. Un silence plus morne qu'ailleurs tombait sur toute
cette rgion, dont les barbares avaient t chasss, mais qui se
souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de
feu.

Au milieu d'une fort, prs d'un hameau qui n'avait plus que des pans
de murs calcins, il y avait cte  cte deux de ces tombes, prs
desquelles je m'arrtai; c'est qu'une petite fille d'une douzaine
d'annes, l toute seule, y arrangeait d'humides bouquets, quelques
pauvres chrysanthmes de son jardinet dvast, et puis des fleurs des
champs, scabieuses d'arrire-saison cueillies dans les funbres
entours:

--Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont l couchs?

--Oh! non, monsieur. Mais je sais que c'taient des Franais... J'ai vu
quand on les a enterrs... Monsieur, c'taient des jeunes, ils
n'avaient pas encore leurs moustaches tout  fait pousses.

Rien d'crit, sur ces croix que l'hiver va coucher sur le sol et qui
seront bientt miettes dans l'herbe. Qui taient-ils? Fils de
paysans, ou de bourgeois, ou de chtelains? Qui les pleure? Mre en
grands voiles de crpe lgants, ou mre en modeste deuil de
paysanne? En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achveront de
vivre sans jamais savoir qu'ils se seront dcomposs l, au bord
d'une route solitaire de l'extrme Nord,--ni que cette gentille petite,
au logis dtruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir
d'automne, pendant qu'un grand froid descendait, avec la nuit, sur la
fort enveloppante...

Plus loin, dans certain village o s'est tabli le commandant d'une
arme, un officier monte avec moi pour me guider vers un point
dtermin de l'immense front de bataille.

Encore une heure de route, trs vite,  travers des solitudes.
Cependant nous dpassons un de ces longs convois d'autobus, jadis
parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries 
roulettes. Aux places o s'asseyaient bourgeois et bourgeoises, des
moitis de boeufs se balancent, toutes saignantes, pendues  des
crocs. Si on ne savait qu'il y a des centaines de mille hommes 
nourrir l-bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer
tout a, au milieu de ce dsert o nous courons  toute vitesse.

Le jour baisse beaucoup, et on commence  entendre le grondement
continu d'un orage qui semble se dchaner  fleur de terre. Or, ce
tonnerre-l, depuis des semaines, il gronde sans interruption sur toute
une ligne sinueuse qui va de l'Est  l'Ouest de la France, et o
chaque jour, hlas! s'amoncellent des morts.

Nous voici arrivs, dit l'officier qui me guide. Si je ne
connaissais dj les aspects nouveaux que les Allemands ont donns
aux fronts de bataille, je croirais, malgr la canonnade, qu'il se
trompe, car,  premire vue, on n'aperoit ni arme, ni soldats;
nous sommes dans un lieu sinistre, sur un vaste plateau o la terre
gristre est pele, dchiquete, avec  et l des arbres plus ou
moins briss comme par quelque cataclysme de foudre et de grlons;
aucun vestige humain, pas mme les ruines d'un village; rien qui
prcise telle ou telle poque de l'histoire, ni mme de la gologie.
Et, comme on aperoit au loin d'immenses horizons de forts, qui vont
de tous cts se perdre dans les brumes presque noires du crpuscule,
on pourrait aussi bien se croire ramen aux priodes primitives du
monde.

Nous voici arrivs--cela veut dire qu'il est temps de cacher notre
auto sous des arbres, pour ne pas lui attirer un arrosage d'obus et
risquer de faire tuer nos chauffeurs,--car il y a, dans la fort
embrume d'en face, beaucoup de vilains yeux qui nous guettent, et de
merveilleuses jumelles qui leur font la vue aussi perante que celle
des grands Rapaces. Donc, pour arriver sur la ligne de feu, notre
devoir est de continuer  pied.

Quel trange sol! Il est cribl de ces trous que font les obus et qui
ressemblent  de gigantesques entonnoirs, et puis il est gratign,
piqu, il est sem de balles pointues, de douilles de cuivre, de
dbris de casques  pointe et d'autres salets barbares. Mais cette
rgion qui semblait dserte, au contraire elle est trs peuple!
Seulement c'est par des troglodytes sans doute, car les habitations,
dissmines sous bois et invisibles d'abord, sont des espces de
cavernes, de taupinires,  demi recouvertes de branches et de
feuillages; jadis,  l'le de Pques, j'avais vu de telles
architectures... Et dans ce vaste dcor de fort sans ge, ces
demeures humaines compltent l'impression, que l'on avait dj, d'un
recul au fond des temps.

En vrit, cela revenait de droit aux Prussiens, de nous faire
rtrograder ainsi. La guerre qui tait autrefois une chose lgante,
o l'on paradait au soleil, avec de beaux uniformes et des musiques, la
guerre, ils l'ont rendue sournoise et laide, ils la font comme des
animaux fouisseurs. Et il nous a fallu les imiter, bien entendu.

Cependant, des ttes apparaissent  et l, sortent des terriers pour
voir qui arrive. Et elles n'ont rien de prhistorique, non plus que les
kpis qui les coiffent: figures de soldats de chez nous, l'air bien
portant et de belle humeur, l'air amus de vivre l comme des lapins.
Un sergent s'avance, aussi terreux qu'une taupe qui n'aurait pas
eu le temps de faire sa toilette, mais il a une jolie expression jeune
et gaie.--Prenez donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour
aller dvaliser mon auto qui est l-bas derrire ces arbres; vous y
trouverez un millier de paquets de cigarettes et des journaux  images,
que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous aider 
passer le temps dans les tranches.--Quel dommage que je ne puisse pas
rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les sourires de
satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux?

Un ou deux kilomtres encore  faire  pied, pour arriver  la ligne
de feu... Un vent glac souffle des forts d'en face, de plus en plus
noyes dans des brumes noires, des forts hostiles o gronde ce
semblant d'orage. Il fait lugubre, au crpuscule, sur ce plateau des
pauvres taupinires, et j'admire qu'ils puissent tre si gais, nos
chers soldats, au milieu de ces ambiances dsoles.

Marchant sur ce sol cribl, o la tourmente de mitraille a laiss 
peine une touffe d'herbe  et l, un peu de mousse, une pauvre
fleur, j'atteins d'abord une ligne de dfense que l'on prpare, qui
sera la seconde, pour le cas improbable o la premire, plus en avant,
viendrait  cder. Nos soldats, transforms en terrassiers, y
travaillent, la pelle et la pioche en main, tous dcids et joyeux,
s'empressant de la finir, et elle sera terrible, entoure des pires
embches. Ce sont les Allemands, je le veux bien, qui ont imagin,
dans leurs cervelles prudentes et mauvaises, tout ce systme de
galeries et de piges; mais, comme nous sommes plus fins qu'eux et
d'esprit plus prompt, en peu de jours nous les avons gals, sinon
dpasss.

Un kilomtre plus loin, voici la premire ligne. Elle est pleine de
monde, cette tranche qui arrtera le choc des barbares; elle est nuit
et jour prte  se hrisser de fusils. Et ceux qui vivent l,
terrs  peine pour le moment, savent que d'une minute  l'autre les
obus recommenceront leur arrosage quotidien, enlevant les ttes qui se
risqueraient dehors, crevant les poitrines ou dchiquetant les
entrailles. Ils savent aussi qu' n'importe quelle heure imprvue, au
ple soleil ou dans l'obscurit du milieu de la nuit, il y aura contre
eux des rues de ces barbares, dont la fort d'en face est encore
pleine; ils savent comment ils arriveront en courant, avec des cris
pour essayer de faire peur, se tenant tous par le bras en une seule
masse enrage, et comment, avant de s'emptrer pour la mort dans nos
fils de fer barbels, ils trouveront moyen, comme chaque fois, de faire
beaucoup de mal. Ils savent, car ils ont dj vu tout cela, mais quand
mme ils sourient avec une dignit grave. Depuis bientt huit jours
ils sont dans cette tranche, attendant la relve qui va venir, et ils
ne se plaignent de rien: On est bien nourri, disent-ils, on mange 
sa faim. Tant qu'il ne pleut pas, on se tient chaud la nuit, dans nos
trous de renard, avec une bonne couverture. Mais, des vtements de
dessous en laine pour l'hiver, nous n'en avons encore pas tous, et il
nous en faudra bientt. Quand vous rentrerez  Paris, mon colonel,
vous pourriez peut-tre rappeler a au gouvernement et  toutes ces
dames qui travaillent pour nous.

(_Mon colonel_, c'est le seul titre que les soldats connaissent pour
les officiers  cinq galons. Pendant la dernire expdition de Chine,
j'avais dj t _mon colonel_, mais je ne m'attendais pas  le
redevenir un jour, hlas! pour une guerre sur le sol de France!)

Ceux qui causent avec moi, au bord ou du fond de cette tranche,
appartiennent aux plus diverses classes sociales; les uns furent des
lgants et des oisifs, les autres des ouvriers, des laboureurs; il y
en a mme, avec le kpi trop sur l'oreille et l'accent de barrire,
dont il vaudrait mieux sans doute ne pas sonder le pass, et qui sont
devenus ici quand mme, non seulement des garons braves, mais des
braves garons. Cette guerre, en mme temps qu'elle aura supprim nos
distances, nous aura tous purifis et grandis: les Allemands, sans le
vouloir, nous auront fait au moins ce bien-l, qui certes en vaut la
peine. Et puis nos soldats savent tous aujourd'hui pourquoi ils se
battent, et c'est leur suprme force; l'indignation les stimulera
jusqu' leur dernier souffle: Quand on a vu, me disent deux jeunes
paysans de Bretagne, quand on a vu de ses yeux ce que font ces
brutes-l dans les villages o ils passent, c'est tout naturel,
n'est-ce pas? de donner sa vie pour tcher qu'ils ne viennent en faire
autant chez-nous. Et la canonnade accompagne d'une basse incessante et
profonde cette dclaration nave.

Or, il en est ainsi d'un bout  l'autre de la ligne sans fin; partout
mme dcision et mme courage. Ici ou l, causer avec eux est aussi
rconfortant et commande une admiration gale.

Mais c'est trange de se dire qu' notre vingtime sicle, pour nous
garer de la sauvagerie et de l'horreur, il nous a fallu tablir, de
l'Est  l'Ouest de notre cher pays, de pareilles tranches, des
doubles, des triples, courant ininterrompues sur des centaines de
kilomtres, comme une sorte de muraille de Chine cent fois plus
redoutable que la vraie qui gardait des Mongols, une muraille qui
serpente, presque souterraine, en tapinois, et que garnit toute une
hroque jeunesse franaise sans cesse en alerte et sans cesse
ensanglante...

Le crpuscule ce soir, sous le ciel pais, se trane tristement et
n'en finit plus; il me semble qu'il est dj commenc depuis deux
heures, et cependant on y voit encore. Devant nous se distingue
toujours, ou se devine, le dploiement  perte de vue de deux plans de
fort, dont le plus lointain n'a presque plus de contours dans les
tnbres. Le vent continue de se refroidir. Et le coeur se serre dans
l'impression plus poignante encore d'une replonge, sans abri et sans
recours, au fond des primitives barbaries.

--Mon colonel, voici l'heure o, depuis une semaine, nous avons tous
les soirs notre petit arrosage d'obus; si vous avez le temps de rester
un peu, vous verrez comme ils tirent vite et presque au hasard.

Le temps, non, je ne l'ai gure, et puis l'occasion m'a dj t
donne ailleurs de voir comme ils tirent vite et presque au hasard.
On dirait quelquefois un feu d'artifice pour parade, et c'est  croire
qu'ils ont des projectiles  n'en savoir que faire. Cependant je
resterai bien volontiers un moment de plus, pour revoir a en leur
compagnie.

Ah!... En effet, voici en l'air une espce de bruissement de vol de
perdrix,--des perdrix qui passeraient trs vite, avec des ailes en
mtal. Cela nous change de la canonnade sourde de tout  l'heure, et
c'est dans notre direction que cela commence  venir. Mais c'est
beaucoup trop haut et surtout beaucoup trop  gauche. Tellement trop 
gauche que ce n'est pas nous qu'ils visent cette fois, certainement; il
faudrait qu'ils fussent par trop btes... Tout de mme nous cessons de
causer, l'oreille aux aguets... Une dizaine d'obus, et puis plus rien.

--C'est fini, me disent-ils alors. Maintenant leur heure est passe.
Et c'tait pour les camarades l-bas. Vous n'avez pas de chance, mon
colonel; voil bien la premire fois que ce n'est pas nous qui
copons... Et puis, on dirait qu'ils sont fatigus, ce soir, les
Boches.

Il fait nuit et je devrais tre loin. D'ailleurs ils vont se coucher
tous, ne pouvant pas, bien entendu, risquer d'allumer des lumires: des
cigarettes tout au plus. Je serre beaucoup de mains  la file et je les
quitte, les pauvres enfants de France, dans leur dortoir qui tout 
coup, avec le silence et l'obscurit, est devenu funbre comme une
longue fosse commune au cimetire.




VI

LA BASILIQUE-FANTOME


_Octobre 1914._

Pour la voir, notre lgendaire et merveilleuse basilique franaise,
pour lui dire adieu avant sa chute et son miettement sans espoir,
j'avais fait faire un dtour de deux heures  mon auto militaire, en
revenant d'une mission de service termine.

Le matin d'octobre tait brumeux et froid. Les coteaux de la Champagne,
ce jour-l dserts avec leurs vignobles aux feuilles d'un brun noir,
humides de pluie, semblaient tout revtus d'une sorte de basane
luisante. Nous avions aussi travers une fort, en tenant l'oeil au
guet et les armes prtes, en cas de uhlans en maraude. Et enfin nous
avions aperu, trs loin dans le brouillard, se dressant de toute sa
grande taille au-dessus d'un semis de carrs rougetres qui devaient
tre des toits de maisons, une forme immense d'glise: c'tait
videmment cela.

L'entre de Reims: dfenses de toute sorte, encombrements de pierres,
tranches, chevaux de frise, sentinelles, la baonnette croise. Pour
passer, l'uniforme et l'appareil militaire ne suffisent pas; il faut
parlementer, donner le _mot de ralliement_.

Dans la trs grande ville, inconnue pour moi, je demande le chemin de
la cathdrale, car on ne l'aperoit plus; sa silhouette qui, vue des
lointains, dominait si bien toutes choses, comme un chteau de gants
dominerait des demeures de nains, sa haute silhouette grise semble
s'tre accroupie pour se cacher. La cathdrale, rpondent les gens,
c'est d'abord tout droit par l; ensuite vous tournerez  gauche, puis
 droite, etc. Et mon auto s'engage dans les rues pleines de monde.
Beaucoup de soldats, des rgiments en marche, des files de voitures
d'ambulances; mais aussi beaucoup de passants quelconques, pas plus
anxieux que si de rien n'tait; mme beaucoup de femmes en toilette,
un livre de messe  la main, car c'est dimanche.

A un carrefour, un rassemblement devant une maison aux murailles
gratignes de frais; c'est qu'un obus est tomb l tout  l'heure,
sans utilit du reste comme sans excuse. Simple petite farce de brutes,
pour dire: vous savez, nous sommes l; simple jeu, histoire de tuer
quelques personnes, en choisissant le dimanche matin parce qu'il y a
plus de monde dans les rues. Mais, en vrit, on dirait que cette
ville a tout  fait pris son parti d'tre sous les jumelles froces
et sous le feu des sauvages embusqus aux coteaux voisins; ces passants
s'arrtent une minute pour regarder le mur, les traces des clats de
fer, et puis achvent tranquillement leur promenade dominicale. Cette
fois, ce sont des femmes, nous dit-on, et des petites filles que cette
gentille farce a couches dans ces mares de sang; on nous apprend cela,
et on n'y pense plus, comme si c'tait la moindre des choses, par les
temps qui courent...

Maintenant le quartier se fait dsert; des maisons fermes, du silence
comme pour un deuil. Et, au bout d'une rue, les grandes portes grises
apparaissent, les hautes ogives merveilleusement ciseles et les hautes
tours. Pas un bruit et pas une me vivante, sur la place o trne
encore la basilique-fantme, et un vent glac y souffle, sous un ciel
opaque.

Elle tient encore sa place comme par miracle, la basilique de Reims,
mais tellement crible et dchire qu'on la devine prte 
s'effondrer  la moindre secousse; elle donne l'impression d'une grande
momie, encore droite et majestueuse, mais qu'un rien ferait tomber en
cendres. Le sol est jonch de ses dbris prcieux. On l'a entoure
en hte d'une solide barrire de bois blanc, en dedans de laquelle sa
sainte poussire a form des monceaux: fragments de rosace, cassons de
vitrail, ttes d'anges, mains jointes de saints ou de saintes... Du
haut en bas de la tour de gauche, la pierre calcine a pris une
trange couleur de chair cuite, et les saints personnages, toujours
debout en rang sur les corniches, ont t comme dcortiqus par le
feu; ils n'ont plus ni visages ni doigts, et, avec leur forme humaine
qui cependant persiste, ils ressemblent  des morts, aligns  la
file, dont les contours ne s'indiqueraient plus que mollement sous des
espces de suaires rougetres.

Nous faisons le tour de la place sans rencontrer personne, et la
barrire qui isole le fragile et encore admirable fantme est partout
solidement ferme. Quant au vieux palais attenant  la basilique, le
palais piscopal o venaient se reposer les rois de France le jour du
sacre, il n'est plus qu'une ruine sans fentres ni toiture, partout
lche et noircie par la flamme.

Quel joyau sans pareil elle tait, cette glise, plus belle encore que
Notre-Dame de Paris, plus ajoure et plus lgre, plus lance
aussi avec ses colonnes comme de longs roseaux, tonnantes d'tre si
frles et de pouvoir tenir; merveille de notre art religieux de France,
chef-d'oeuvre que la foi de nos anctres avait fait clore l dans sa
puret mystique, avant que nous fussent venues d'Italie, pour tout
matrialiser et tout gter, les lourdeurs sensuelles de ce que l'on
est convenu d'appeler la Renaissance... Oh! la grossire et lche et
imbcile brutalit de ces paquets de ferraille, lancs  toute
vole contre des dentelles si dlicates, qui depuis des sicles
s'levaient en confiance dans l'air, et que tant de batailles,
d'invasions, de tourmentes n'avaient jamais os atteindre!...

Cette grande maison ferme, l sur la place, doit tre
l'archevch. Je tente de sonner au portail, pour demander la faveur
d'entrer dans la cathdrale. Son minence, me dit-on, est  la
messe, mais va bientt rentrer. Si je veux attendre... Et, pendant
que j'attends, le prtre qui me reoit me conte l'incendie du palais
piscopal: D'avance ils avaient arros les toits avec je ne sais
quelle substance diabolique; quand ensuite ils ont jet leurs bombes
incendiaires, les charpentes ont brl comme paille, et on voyait
partout des jets de flammes vertes qui fusaient avec un bruit de feu
d'artifice.

En effet, les barbares avaient prmdit et prpar de longue main
ce sacrilge; malgr leurs prtextes niaisement absurdes, malgr
leurs dngations hontes, ce qu'ils avaient voulu anantir ici,
c'tait le coeur mme de la vieille France: quelque ide
superstitieuse les y poussait, autant que leurs instincts de sauvages,
et c'est  cette besogne qu'ils se sont acharns, alors que, dans la
ville, rien d'autre ou presque rien n'a souffert.

--Ne pourrait-on pas, dis-je, essayer de remplacer la toiture brle
de la basilique, recouvrir bien vite les votes, sans quoi elles ne
rsisteront pas au prochain hiver?

--videmment, dit-il, aux premires neiges, aux premires pluies, tout
risque de crouler, d'autant plus que ces pierres calcines ont perdu
leur rsistance. Mais nous ne pouvons mme pas tenter cela pour les
prserver un peu, car les Allemands ne nous quittent pas des yeux; au
bout de leurs lorgnettes, c'est la cathdrale, toujours la cathdrale,
et ds qu'un homme seulement parat sur un clocheton dans une tour, la
pluie d'obus aussitt recommence. Non, il n'y a rien  faire. A la
grce de Dieu!

En rentrant, le prlat me donne gracieusement un guide qui a les clefs
de la barrire, et je pntre enfin dans les ruines de la basilique,
dans la nef dnude, qui parat ainsi plus haute encore et plus
immense. Il y fait froid, et il y fait lugubre  pleurer. Ce froid
inattendu, ce froid, bien plus pre que celui de l'extrieur, est
peut-tre ce qui ds l'abord vous saisit et vous droute; au lieu de
cette senteur un peu lourde qui d'ordinaire trane dans les vieilles
basiliques--fumes de tant d'encens qu'on y a brl, manations de
tant de cercueils qu'on y a bnis, de tant de gnrations humaines
qui s'y sont presses pour l'angoisse et la prire,--au lieu de cela,
un vent humide et glac, qui entre en bruissant par toutes les
lzardes des murailles, par toutes les brisures des vitraux et les
trous des votes. Ces votes, l-haut, de place en place creves par
la mitraille, les yeux tout de suite se lvent d'instinct pour les
regarder, les yeux sont comme entrans vers elles par le
jaillissement de toutes ces colonnes, aussi minces que des joncs, qui
s'lancent en gerbes pour les soutenir; elles ont des courbes fuyantes,
ces votes, des courbes d'une grce exquise qui semblent avoir t
imagines pour ne pas rompre la monte des prires, pour ne pas faire
retomber les regards en qute du ciel. On ne se lasse plus de pencher
le front en arrire pour les voir, les votes sacres qui vont
s'anantir; et puis il y a l-haut aussi, tout l-haut, les longues
sries d'ogives presque ariennes sur quoi elles s'appuient, des
ogives indfiniment pareilles d'un bout  l'autre de la nef, et qui,
malgr leurs dcoupures compliques, sont reposantes  suivre, dans
leur fuite en perspective, tant elles ont d'harmonie. Ces immenses
plafonds de pierre, en apparence si lgers et de plus si lointains,
n'oppressent ni n'enferment; vraiment on les dirait affranchis de toute
pesanteur et  peine matriels.

Du reste, mieux vaut s'avancer l-dessous tte leve et ne pas trop
contrler sur quoi l'on marche, car ce pavage, un peu tristement
sonore, vient d'tre souill et noirci par des carbonisations de chair
humaine. On sait que, le jour de l'incendie, l'glise tait pleine de
blesss allemands, tendus sur des couches de paille qui prirent feu,
et cela devint une scne d'horreur digne d'un rve du Dante; tous ces
tres, dont les plaies vives cuisaient  la flamme, se tranaient en
hurlant, sur des moignons rouges, pour essayer de gagner les portes
trop troites. On sait aussi l'hrosme de ces brancardiers, prtres et
religieuses, risquant leur vie au milieu des bombes pour essayer de
sauver ces malheureuses brutes que leurs propres frres allemands
n'avaient mme pas song  pargner; ils ne parvinrent cependant pas
 les sauver tous, il en resta, qui achevrent de brler dans la nef,
laissant d'immondes caillots sur les saintes dalles o jadis des
cortges de rois et de reines avaient tran lentement leurs manteaux
d'hermine, au son des grandes orgues et du plain-chant...

--Tenez, me dit mon guide, en me montrant un large trou dans l'un des
bas-cts, voici le travail d'un obus qu'ils nous ont lanc hier au
soir. Et puis, venez voir le miracle.

Et il me mne dans le choeur, o la statue de Jeanne d'Arc,
prserve, dirait-on, par quelque grce spciale, est toujours l,
intacte, avec ses yeux de douce extase.

Le plus irrparable dsastre est celui de ces grandes verrires, que
les artistes mystrieux du XIIIe sicle avaient religieusement
composes, dans la mditation et le songe, assemblant par centaines
les saints et les saintes aux draperies translucides, aux auroles
lumineuses. L encore la ferraille allemande s'est rue par gros
paquets stupides, crevant tout. Les chefs-d'oeuvre, que personne ne
reproduira plus, ont sem sur les dalles leurs dbris,  jamais
impossibles  dmler, les ors, les rouges et les bleus dont on a
perdu le secret. Finies, les transparences d'arc-en-ciel; finies, les
jolies attitudes naves de tous ces personnages et leurs ples petites
figures extasies; les mille cassons prcieux de ces verreries, qui au
cours des sicles s'taient irises peu  peu  la faon des
opales, gisent  terre, o du reste ils brillent encore comme des
gemmes...

Silence aujourd'hui dans cette basilique, comme sur la place dserte
alentour; silence de mort entre ces murs qui avaient si longtemps vibr
de la voix des orgues et des vieux chants rituels de France. Le vent
froid est seul  y faire un semblant de musique, ce matin de dimanche,
et, lorsque par instants il souffle plus fort, on entend aussi comme la
chute de perles trs lgres: c'est ce qui restait encore en place
des beaux vitraux du Treizime, qui achve de s'effriter sans recours.

Tout un cycle magnifique de notre histoire, qui semblait continuer de
vivre dans ce sanctuaire, d'une vie presque terrestre bien
qu'immatrielle, vient d'tre soudain plong plus au fond de l'abme
des choses rvolues dont le souvenir mme s'abolira bientt. La
Grande Barbarie a pass par l, la barbarie moderne d'outre-Rhin,
mille fois pire que l'ancienne, parce qu'elle est btement et
outrageusement satisfaite d'elle-mme, et par consquent foncire,
incurable, dfinitive,--destine, si on ne l'crase,  jeter sur le
monde une sinistre nuit d'clipse...

       *       *       *       *       *

Vraiment cette Jeanne d'Arc, dans le choeur, est trange d'tre
reste debout, si calme, intacte, immacule au milieu du dsarroi,
n'ayant mme pas sur sa robe la moindre gratignure.




VII

LE DRAPEAU QUE NOS MARINS-FUSILIERS N'ONT PAS ENCORE...


_Dcembre 1914._

On les avait d'abord mands  Paris, nos chers matelots, pour leur
confier le soin d'y faire la police, d'y maintenir le bon ordre, le
silence, la bonne tenue,--et je n'avais pu m'empcher de sourire: cela
leur ressemblait si peu, ce rle tout nouveau que l'on imaginait de
leur faire jouer!... Car enfin, soit dit entre nous, la correctitude
dans les rues des villes n'a jamais t leur principal triomphe, 
mes braves petits amis... Tout de mme,  force de s'appliquer et de
se donner des airs srieux, ils s'en taient  peu prs tirs 
leur honneur, jusqu'au moment o on les dlivra de cette insoutenable
contrainte, en les envoyant dehors, garder des postes dans le camp
retranch. C'tait dj un peu mieux, un peu plus dans leurs moyens.
Et enfin le jour de joie et de belle griserie arriva, o on leur dit
qu'ils allaient tous aller au feu!

S'ils avaient eu ce jour-l un drapeau, comme en ont leurs camarades de
l'arme de terre, je ne prtends pas qu'ils seraient partis avec plus
d'entrain et de gaiet, car ce n'est pas possible; mais certes ils
seraient partis plus fiers, groups autour de ce hochet sublime, que
rien ne remplacera jamais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Plus que
tout autre peut-tre, les marins ont ce culte du drapeau, entretenu
chez eux par le touchant crmonial que l'on observe sur nos navires,
au son du clairon, chaque matin quand il s'agit de le dferler et
chaque soir quand on le replie, officiers et quipage se dcouvrant en
silence, pour le saluer bien bas.

Oui, ils auraient beaucoup souhait avoir un drapeau pour s'en aller au
feu, les marins-fusiliers; mais leurs officiers leur disaient: On
finira srement par vous en donner un, ds que vous l'aurez gagn
l-bas. Et ils partirent en chantant, tous avec la mme ardeur de
hros; tous, dis-je, non pas seulement ceux qui gardent encore
l'admirable tradition de notre vieille Marine, mais ceux mme des
nouvelles couches, qui taient dj un peu gangrens--rien qu' la
surface, bien entendu--par les sales sornettes antimilitaristes, et qui
soudain s'taient repris et ennoblis au son du canon allemand; tous,
unis, dcids, disciplins, sages,--et rvant d'avoir un drapeau 
leur retour...

On les envoyait en hte  Gand, pour protger la retraite de l'arme
belge. Mais, en route, on les arrta  Dixmude, o les barbares 
couenne rose taient en nombre, dix fois plus fort qu'eux, et o il
fallait tenir cote que cote, pour empcher que l'abominable rue
se propaget plus loin.

On leur avait dit: Le rle qu'on vous donne est dangereux et
solennel; on a besoin de vos courages; pour sauver tout  fait notre
aile gauche, jusqu' l'arrive des renforts, sacrifiez-vous; _tchez
de tenir au moins quatre jours_.

Et ils ont tenu vingt-six mortels jours! Ils ont tenu presque seuls;
les renforts, par suite de difficults imprvues, ayant t
insuffisants et tardifs. Et ils ne sont plus aujourd'hui que trois
mille, sur six mille qu'ils taient au dpart!...

Ils avaient tout juste et  peine le ncessaire. En quittant Paris,
o il faisait une tideur d't, ils ne prvoyaient pas le froid si
brusque; la plupart ne portaient sur la poitrine que le tricot
rglementaire, en coton ray de bleu, aux jambes des pantalons lgers
avec rien dessous, et, pour recouvrir tout cela, il est vrai,
d'insolites capotes d'infanterie o s'emptraient leurs mouvements.
Comme provisions, rien que quelques botes de confiture de singe;
personne, n'est-ce pas? ne s'attendait  ce quasi-isolement, pendant
vingt-six longs jours. A leur place, des troupiers, mme de courage
gal, n'auraient jamais su s'en tirer. Mais il y a ce dbrouillage
maritime, qui s'apprend au cours des pnibles traverses, ou aux
colonies, dans les les, et grce auquel un vrai matelot fait face 
tout; un dbrouillage spcial, si lgitime somme toute, et d'ailleurs
si bon enfant, si tempr par un tact insinuant et drle, qu'il ne
fche jamais personne.

Donc, ils s'taient _dbrouills_, car, aprs ces trois ou quatre
semaines piques pendant lesquelles, nuit et jour, ils avaient combattu
comme des diables, dans le feu et dans l'eau, on retrouva les
survivants  peu prs bien nourris et  peine enrhums.

Le seul reproche que j'aie entendu leur faire, par des officiers qui
avaient eu l'honneur de les commander au milieu de la fournaise, c'est
qu'ils se rsignaient mal  _ramper_. Ramper, c'est une allure
introduite dans la guerre moderne par la sournoiserie allemande, et on
sait qu'il faut y prparer longuement nos soldats. Eux, on n'avait pas
eu le temps de les y habituer; quand il s'agissait d'attaquer, ils
partaient bien comme on venait de leur dire, en se tranant  quatre
pattes; mais, l'ardeur tout aussitt les emportant, ils se redressaient
pour prendre le pas de course, et la mitraille les fauchait par trop.

L'un d'eux me contait hier en ces termes comment sa compagnie, ayant
reu l'ordre de se transporter  un autre point de la bataille--mais
_sans se faire voir, en marchant accroupis au fond d'une longue et
interminable tranche_--n'avait vraiment pas pu tout  fait obir:
Elle tait dj moiti pleine de nos pauvres morts, cette
tranche. Et vous comprenez, commandant, aux endroits o il y en avait
trop, marcher sur eux a nous faisait de la peine, nous ne pouvions
pas; alors, plutt, nous sortions du trou pour courir  toutes jambes
le long des talus, et les Boches qui nous voyaient se dpchaient de
nous tuer.

Mais, continua-t-il,  part ces petites dsobissances comme a,
je vous assure, commandant, qu'on s'est bien conduit. Ainsi je me
rappelle des officiers de tirailleurs, des officiers de chasseurs 
pied, qui avaient vu la bataille de la Marne et celle de l'Aisne. Eh!
bien, quand ils venaient, des fois, causer  des officiers de chez
nous, nous les entendions leur dire: Nos soldats, c'taient des
braves, oh! a, oui. Mais, de voir vos matelots, comme ils se battent,
tout de mme a nous en bouche un coin!

Et ce Dixmude, o ils ont pu tenir pendant vingt-six jours, devenait
peu  peu quelque chose comme une succursale de l'enfer. La pluie, la
neige, l'inondation charroyant de la boue noire au fond des tranches;
du sang qui sautait partout, des toits qui croulaient, crasant
ple-mle les blesss, ou les morts en dcomposition; sans aucune
cesse, des cris, des rles, mls au continuel fracas d'un tout
proche tonnerre. On se battait dans chaque rue, dans chaque maison, par
les fentres creves, derrire des pans de mur, de si prs que
parfois on s'treignait les uns les autres pour s'trangler. Il y
avait mme souvent, la nuit, quand on ne savait dj plus o
frapper, il y avait d'affolantes tratrises d'Allemands qui tout 
coup se mettaient  crier en franais: Cessez le feu, malheureux!
Mais c'est nous qui sommes l, vous tirez sur les vtres! Et on
perdait tout  fait la tte, comme dans un cauchemar dont on ne peut
plus se rveiller ni sortir.

Enfin arriva le jour o la ville fut prise. Les Allemands venaient
soudain de renforcer terriblement leur artillerie lourde, et les
marmites tombaient partout comme grle, ces normes marmites du
diable qui creusent des trous de six ou huit mtres de large sur quatre
mtres de profondeur. Il en arrivait cinquante, soixante  la minute,
et, dans ces trous qu'elles faisaient, c'tait aussitt une
dgringolade de murailles, de meubles, de tapis, de cadavres, en un
chaos d'une horreur sans nom. Continuer de rester l, devenait vraiment
au-dessus des forces humaines; c'et t se faire massacrer jusqu'au
dernier, et d'ailleurs sans rsultat utile, car l'abandon de cet amas
de ruines et de ce charnier qu'tait devenue la pauvre petite ville
flamande, n'avait plus d'importance; elle avait rsist juste le temps
qu'il fallait. L'essentiel tait d'avoir empch les Allemands de
passer sur l'autre rive de l'Yser, alors que toutes les chances avaient
pourtant sembl pour eux; l'essentiel tait surtout qu'ils n'y
passeraient plus jamais, maintenant que les renforts venaient d'arriver
pour les arrter par le Sud, et maintenant que l'inondation gagnait
tout, barrant la route par le Nord. La pousse des barbares se
trouvait, de ce ct, enraye dfinitivement. Et c'taient nos
fusiliers-marins qui, presque  eux seuls, sans faiblir devant le
nombre crasant, avaient soutenu l notre aile gauche, tout en perdant
la _moiti_ de leur effectif et quatre-vingts pour cent de leurs
officiers...

Alors ils s'taient dit, ceux qui restaient: Cette fois, nous allons
l'avoir, notre drapeau! D'ailleurs de grands chefs de la Guerre,
touchs et merveills de tant de bravoure, le leur avaient promis,
et de mme le chef suprme du gouvernement franais, un jour qu'il
tait venu les fliciter.

Mais, hlas! ils ne l'ont pas encore, et ils ne l'auront peut-tre
jamais,-- moins que les grands chefs prcits, qui avaient un peu
engag leur parole, n'interviennent pendant qu'il est temps encore,
avant que tous ces hrosmes soient tombs dans l'oubli.

Mon Dieu, qu'on le leur donne,  nos fusiliers-marins, leur drapeau! Et
mme, avant de le leur envoyer, on pourrait bien, il me semble, y
attacher la croix!

       *       *       *       *       *

P.-S.--La semaine dernire, la brigade des fusiliers-marins a t
cite en tte de l'ordre du jour de l'arme, _pour avoir fait preuve
de la plus grande vigueur et d'un entier dvouement dans la dfense
d'une position stratgique trs importante_.




VIII

TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE


_Novembre 1914._

Aprs tant d'annes rvolues, et au milieu des angoisses indignes
ou des belles exaltations de l'heure prsente, j'avais tout  fait
oubli l'existence de certaine le enchante qui, trs loin, sur
l'autre face de la terre, au milieu du grand ocan austral, dresse,
dans les nuages attidis de l-bas, ses montagnes tapisses de
fougres et de fleurs. Sous notre ciel dj froid d'octobre, dans
cette rgion parisienne effeuille et jaunie que j'habite depuis un
mois, o, pour peu que l'on s'loigne vers le nord, on entend le canon
comme un incessant fracas d'orage et o d'innombrables fosses sont
creuses chaque jour pour y ensevelir les enfants les plus prcieux et
les plus chris de notre France,--ce nom de Tahiti me fait l'effet de
dsigner quelque den chimrique; je n'arrive plus  croire que ce
fut rel, mon sjour de jadis dans l'le lointaine; il me faut un
effort d'attention pour un peu revoir en souvenir la mer bleue borde
de plages toutes blanches de corail, la vote des palmes, et les Maoris
au continuel rve, le peuple enfant qui ne songe qu' chanter et  se
couronner de fleurs.

Tahiti, l'le  laquelle je ne pensais plus, vient de m'tre
brusquement rappele par un article de journal, o il tait dit que
les Allemands y avaient pass, saccageant tout. Et les commandants des
deux croiseurs qui ont commis, sans rien risquer, bien entendu, cette
lchet ignoble contre une pauvre petite ville ouverte qui ne se
mfiait mme pas, ne peuvent allguer qu'ils venaient d'en recevoir
l'ordre de la part de l'horrible empereur, non, puisqu'ils taient 
l'autre bout du monde; ils avaient donc trouv a tout seuls, et c'est
d'eux-mmes qu'ils l'ont fait, par foncire sauvagerie teutonne...

J'ai rencontr hier, dans un des forts de Paris arm par nos matelots,
un vieux sous-officier de la marine, qui,  deux ou trois reprises
autrefois, avait navigu sous mes ordres. Il m'a paru avoir trouv,
pour les Prussiens, le nom qui pouvait mieux leur convenir et devrait
leur rester.

Eh bien, voyez-vous, commandant, m'a-t-il dit, nous avions frquent
ensemble toutes les espces de sauvages que j'aurais crues les plus
vilaines, ceux  peau noire, ceux  peau jaune ou  peau rouge. Mais
je vois bien  prsent que c'est encore ceux-l, ces sales _sauvages
 couenne rose_, qui sont les plus mauvais de tous!

Donc, Tahiti-la-Dlicieuse, o jamais le sang n'avait coul, qui
tait, au milieu des immenses mers, un petit den inoffensif et
confiant, Tahiti vient de recevoir la visite des _sauvages  couenne
rose_. Et, sans profit comme sans excuse, par sport, pour le seul
plaisir allemand de causer le plus de mal possible,  n'importe qui et
n'importe o, ces sauvages-l, les plus mauvais de tous, en effet,
se sont amuss  faire un amas de ruines dans cette baie de Papeete 
l'ternel calme, sous les arbres toujours verts, parmi les roses
toujours fleuries.

Il est vrai, cela s'est pass aux antipodes, et c'est si peu, si peu de
chose, auprs des charniers fumants qui, en Belgique et en France, ont
jalonn le passage de l'arme maudite. Mais cela vaut quand mme
d'tre relev, car c'est d'une frocit encore plus particulirement
inutile, et plus imbcile!




IX

UN PETIT HUSSARD


_Dcembre 1914._

Il s'appelait Max Barthou; il tait un de ces fils uniques, tant
chris, dont la mort brise deux ou trois existences, pour le moins,--et
on a dj trop oubli chez nous tout ce que son pre avait dpens
d'habile courage pour nous rendre cette loi de trois ans, sans laquelle
la France entire serait aujourd'hui sous la botte du Monstre...

Certes il n'avait pas fait davantage, le petit Max, que ces milliers
d'autres qui ont donn leur vie si magnifiquement; ce n'est donc pas
pour cela que je parle de lui d'une manire spciale. Non, c'est
beaucoup sans doute parce que ses parents sont pour moi des amis trs
chers. Mais c'est aussi  cause de lui que j'aimais bien, et j'prouve
une mlancolique joie  dire le petit tre charmant qu'il tait.
D'abord il avait su rester enfant, comme autrefois ceux de ma
gnration, et c'est si rare chez les jeunes Parisiens d'aujourd'hui
qui, pour la plupart, bien qu'on ait commenc d'y mettre ordre, sont 
dix-huit ans des petits docteurs insupportables! Rester enfant, tout ce
que cela dnote, non seulement de fracheur, mais de modestie, de
discernement, de sens juste et clair! Bien que trs rudit, presque
trop pour son ge, il avait su se garder simple, naturel, au foyer
familial qu'il quittait  peine quelques heures dans la journe pour
aller suivre ses cours. Lors de mes brefs passages  Paris, quand il
m'arrivait de m'asseoir  la table de ses parents,  des jours choisis
o j'tais le seul invit, je causais avec lui, malgr la timidit
si gentille qu'il y apportait, et chaque fois j'apprciais mieux sa
douce et profonde petite me. Je le vois encore, aprs dner, dans le
salon intime o il s'attardait un moment avec nous avant d'aller finir
ses devoirs;  cette heure-l il lui arrivait souvent, malgr
l'incorrection de la chose, de s'accroupir contre les genoux de sa mre
pour tre plus prs d'elle, mme de se coucher  ses pieds sur le
tapis et de faire encore un peu l'enfant clin, tout en taquinant--oh!
trs doucement, bien entendu--un vieux chat de Siam qui avait t
compagnon de ses plus jeunes annes et qui, maintenant, grognait 
tout le monde, except  lui... Mon Dieu, c'tait hier tout cela! Au
printemps dernier cela se passait encore ainsi, le petit hros que
vient de tuer la mitraille allemande se roulait volontiers par terre,
pour jouer avec son ami le vieux chat grognon.

Mais, en ces trois derniers mois, quelle mtamorphose! Dans un couloir
du quartier gnral, j'avais rencontr, il y a huit jours  peine,
un lgant et dcid hussard bleu qui, aprs m'avoir fait
correctement le salut militaire, restait l plant  me regarder,
n'osant rien me dire, mais tonn de ce que je ne lui disais rien...
Ah! le petit Max, que, dans la premire seconde, je n'avais pas reconnu
sous ce costume nouveau! Un petit Max de dix-huit ans, trs chang au
coup de baguette magique de la guerre, et devenu soudain un homme dont
les yeux rayonnaient d'une joie maintenant grave. Il venait d'obtenir
enfin ce qu'il avait tant dsir: partir le lendemain pour l'Alsace,
aller au feu!--Alors vous avez ce que vous vouliez, mon petit ami, lui
dis-je; vous tes content?--Oh! oui, je suis content! Cela se voyait
du reste dans son regard... Et je lui dis adieu, aprs lui avoir
souhait en riant la belle mdaille, la plus belle de toutes, celle
qui s'attache avec un ruban jaune bord de vert. En moi-mme, aucun
pressentiment que je venais de lui serrer la main pour la dernire
fois.

S'en aller vers la bataille, combien il avait dploy pour cela
d'insinuante persvrance, car son pre, qui bien entendu n'aurait
rien fait pour le retenir, s'pouvantait de forcer un peu sa destine
et ne cdait que pas  pas, joyeux, mais angoiss en mme temps, de
voir s'veiller si vite sa belle volont ardente.

D'abord il avait fallu le laisser s'engager; ensuite, comme il
s'nervait d'impatience dans ces dpts o l'on prpare nos enfants
pour le feu, il avait fallu le faire partir avant son tour. Le
gnralissime, qui l'avait vu arriver avec plaisir, et souhait le
garder  ses cts. Mais lui, doucement et fermement, protesta, lors
d'une visite de son pre au Grand Quartier Gnral: Ici, je me sens
trop abrit; avec le nom que je porte, ce n'est pas possible; ne
devrais-je pas au contraire donner l'exemple? Et, retrouvant tout 
coup cet enfantillage, qu'il avait la grce exquise de conserver,
cach sous son uniforme de soldat, il ajoutait avec son sourire
d'autrefois: D'ailleurs, papa, tre le fils du service de trois ans,
cela me met dans l'obligation, tu comprends bien, d'en faire au moins
trois fois plus que les autres! Son pre, il va sans dire, avait
compris et compris avec tout son coeur, tellement compris que, partag
entre la fiert et la dtresse, il demandait aussitt qu'on
l'envoyt en Alsace.

Et,  peine tait-il arriv l-bas-- Thann o c'tait jour de
bombardement--un imbcile paquet de mitraille allemande, lanc on ne
sait d'o, sans aucune utilit militaire et pour le seul plaisir du
mal, le brisait comme une chose quelconque. Il n'avait pas eu le temps
d'en faire trois fois plus que les autres, non. En moins d'une
minute, sa jeune existence, prcieuse et choye, tait teinte 
jamais!...

Quatre autres, de ses compagnons de glorieux rve, taient du mme
coup tombs  ses cts. Et on les confia tous, le lendemain, 
cette terre d'Alsace redevenue franaise.

Pour lui, le pauvre petit hussard bleu, les gens de Thann, qui, depuis
hier, n'taient plus Allemands, voulurent, d'eux-mmes, faire quelque
chose d'un peu spcial, parce qu'il tait le fils du service de
trois ans; sur son cercueil ils avaient mis de belles dorures naves,
ces Alsaciens dlivrs, comme pour un petit prince de conte de fes,
et ils le portrent  bras, lui seul, tandis que ses compagnons
s'acheminaient derrire lui, ensemble sur un char. Aprs le service
dans la vieille glise, on avertit toute cette foule, au moins trois
mille personnes, qu'il tait extrmement dangereux d'aller plus loin;
le cimetire tant dans un lieu dcouvert, pi par les lunettes
allemandes, ce long cortge risquait fort d'attirer la mitraille des
barbares, qui ne perdraient pas une si belle occasion de tuer. Mais
personne n'eut peur, personne ne s'arrta, et, jusqu'au bout, le petit
hussard fut reconduit par tout le monde.

       *       *       *       *       *

Et ils sont des milliers et des milliers de nos enfants, qui auront
t fauchs ainsi! Enfants des villages ou des chteaux, qui
reprsentaient tout l'espoir, toute la raison de vivre pour des mres,
pour des pres, pour des grands-pres ou des aeules; pendant
dix-huit ans, vingt ans, des sollicitudes les avaient entours nuit et
jour, des tendresses les avaient couvs; on avait suivi, avec des
regards anxieux et continuels, leur croissance physique et morale; pour
quelques-uns mme, c'taient de lourds sacrifices, des privations que
l'on avait d s'imposer dans les familles plus humbles, afin que leur
sant pt s'affermir, que leur esprit pt s'ouvrir et bien
s'orienter, et s'orner de belles images,--et puis, tout  coup, les
voil, les chers petits si laborieusement et amoureusement prpars
pour la vie, les voil, les chers petits hros, la poitrine creve,
ou la cervelle jaillie au dehors,--par ordre de certain ptre infernal
qui rgne  Berlin!...

Oh! excration! Maldiction au monstre de frocit et de fourberie,
qui a dchan tout cela! Puisse se prolonger beaucoup sa vie, pour
qu'au moins il ait le temps de beaucoup souffrir! Et _aprs_,
puisse-t-il vivre encore et rester bien conscient et lucide,  l'heure
de franchir ce seuil ternel, o, sur la porte qui ne se rouvrira
jamais plus, se lit et flamboie dans le noir la sentence de suprme
horreur: _Ceux qui entrent ici doivent abandonner l'esprance_...




X

UN SOIR D'YPRES


  En prvision de ma mort, je fais cette confession, que je mprise
  la nation allemande,  cause de sa btise infinie, et que je rougis
  de lui appartenir.

  (SCHOPENHAUER.)

  Le caractre des Germains offre un terrible mlange de frocit et
  de fourberie. C'est un peuple n pour le mensonge; il faut l'avoir
  prouv pour y croire.

  (VELLEIUS PATERCULUS, _l'an 10 de l're chrtienne_.)

_Mars 1915._

Des ruines, sous une lumire triste qui a l'air de vouloir s'teindre
avant l'heure. De vastes ruines, et si dlicates! Un dploiement de
ces fines colonnades lances et de ces ogives mystrieusement
charmantes qui, ds le premier coup d'oeil, voquent pour l'esprit le
moyen ge, l'art gothique et sa belle floraison bientt vanouie.
Mais les vestiges de cet art-l, on avait l'habitude de ne les voir
qu'isols, sous forme de quelque vieille glise ou de quelque vieux
clotre surgissant parmi des choses de nos jours. Tandis qu'il y a ici
un _ensemble_: d'abord une cathdrale, que prolongent des dpendances
compliques, et puis des espces de palais, dont les longues faades
 clochetons alignent en sries leurs fentres ogivales. C'est un
groupe,  peu prs unique au monde, c'est un vritable _quartier_,
tout en colonnettes, en arceaux, en archaques dentelles de pierre.

Le ciel est bas, sombre, angoissant comme dans les rves. Cependant la
vraie nuit n'a pas commenc de tomber; mais ce sont les pais nuages
des hivers du Nord qui jettent sur la terre cette sorte d'obscurit
jauntre.

Autour des hautes ruines, les places sont remplies de soldats qui
stationnent, ou qui circulent lentement, en petites compagnies
silencieuses, l'air un peu grave comme au souvenir ou dans l'attente de
quelque chose que chacun sait, mais dont on ne parle pas. Il y a bien
aussi des femmes, pauvrement habilles, au visage inquiet, et des
petits enfants; mais cette humble population civile est noye dans la
masse des rudes uniformes, presque tous dfrachis et terreux, qui
visiblement reviennent des longues batailles. Les tenues jaune-kaki des
Anglais et les tenues belges presque noires se mlent aux capotes
bleu-horizon de nos soldats de France, qui sont en majorit; tout
cela se fond en des nuances presque neutres, et deux ou trois burnous
rouges de chefs arabes viennent trancher, imprvus et dconcertants,
sur cette foule couleur de soire brumeuse et d'hiver.

Des ruines, oui, mais,  mieux regarder, d'inexplicables ruines, car
les boulements semblent d'hier, les lzardes, les dchirures sont
trop blanches parmi les grisailles des faades ou des tours; et  et
l, par les fentres aux vitraux briss, on aperoit, sur les parois
intrieures, des ors qui brillent... En effet, ce n'est pas le temps
qui fut le destructeur; il avait pargn ces merveilles, et, jusqu'
nos jours, les hommes non plus, mme au milieu des pires
bouleversements et des plus sanglantes conqutes, n'avaient encore
jamais tent de les anantir. Pour oser, il a fallu ces sauvages, qui
sont encore l tout proches, tapis dans leurs trous de terre boueuse,
parachevant chaque jour leur oeuvre imbcile, et multipliant leurs jets
de ferraille, pour se venger sur ces choses sacres, chaque fois qu'un
accs de rage les reprend  la suite d'un chec nouveau.

Prs de la cathdrale mutile, ce palais aux cent fentres, qui
tient encore  peu prs debout, est la fameuse Halle aux drapiers,
construite  l'poque du grand faste des Flandres, et dont l'imagerie
a vulgaris tous les aspects depuis que l'acharnement des barbares l'a
rendue plus clbre encore. Une nuit de novembre, on s'en souvient,
elle a flamb avec une sinistre magnificence, en compagnie de l'glise
et des prcieux entours, clairant toutes les plaines en rouge; les
Allemands avaient amen en son honneur ce qu'ils possdaient de mieux
comme matriel incendiaire; leurs bombes  la benzine ont fait rage
contre elle, et alors tout ce qu'elle contenait, tout ce qui s'y tait
perptu depuis des sicles, ses salles d'apparat, ses boiseries, ses
peintures, ses livres, ont brl comme paille. Maintenant qu'elle a
perdu sa haute toiture, elle a pris quelque chose d'un peu vnitien qui
tonne, avec ses longues faades perces de files ininterrompues
d'ogives  fleurons; dans son dsarroi sans recours, elle est
singulire et charmante. Les tourelles symtriques, sveltes comme des
minarets, poses aux angles des murailles, ont chapp jusqu'ici 
la stupidit des bombes et se dressent, encore plus hardies, depuis que
les charpentes des toitures pointues ne les suivent plus dans l'air.
Mais le beffroi central, celui qui depuis le moyen ge surveillait les
plaines, odieusement dcapit aujourd'hui, crev, fendu de haut en
bas, rsiste  peine; encore quelques obus, et il s'abattra d'une
seule masse;  l'un de ses flancs, trs haut, reste accroch le
monumental cadran d'une horloge dtruite, dont l'aiguille dore
s'obstine  marquer quatre heures vingt-cinq,--sans doute l'heure
tragique o ce gant des beffrois de Flandre reut le coup de mort.

Autour de la grand'place d'Ypres, o ces splendeurs du pass nous
avaient t si longtemps conserves intactes, plusieurs maisons, pour
la plupart d'ancienne architecture flamande, ont t de mme
ventres, sans utilit, comme sans excuse, et montrent  prsent
leurs entrailles par de grands trous bants. Mais cela, les barbares,
ne l'ont pas fait exprs; non, tout simplement elles taient trop
rapproches, ces maisons-l, trop voisines des points viss par eux:
la cathdrale et le vieux palais. On sait que partout ici comme 
Louvain,  Arras,  Soissons,  Reims, c'est sur les monuments qu'ils
tirent avec le plus de joie, c'est toujours et toujours sur ce qui est
beaut, art ou souvenirs. Donc, en dehors de sa place historique, la
ville d'Ypres n'a pas normment souffert... Ah! si pourtant!
J'oubliais l'hpital, l-bas, qui galement a servi de cible;
d'ailleurs on connat aussi les prfrences allemandes pour bombarder
les asiles de blesss ou de malades, ambulances, postes de secours et
voitures  croix rouge...

Avoir commis ces destructions, avoir transform en un champ de
dcombres cette tranquille Belgique, qui tait surtout un incomparable
muse, c'est un crime ignoble et bas, chacun en tombe d'accord; mais
c'est en outre un chef-d'oeuvre de la plus balourde sottise,--de cette
sottise que Schopenhauer lui-mme ne peut se tenir de clbrer,
pendant l'accs de franchise de ses derniers moments. Car enfin cela
revient  signer et parapher sa propre ignominie, pour l'dification
des neutres et des gnrations  venir. Les torturs, les pendus,
les femmes et les enfants fusills ou mutils achveront bientt de
pourrir dans leurs pauvres fosses anonymes, et alors le monde ne s'en
souviendra plus. Mais ces ruines par terre, ces innombrables ruines de
muses ou d'glises, quelles pices  conviction accablantes, et qui
vont durer!

Aprs avoir fait tout cela, le nier est peut-tre plus bte encore,
le nier contre l'vidence mme, avec un aplomb qui nous stupfie,
nous autres Franais, ou bien essayer d'inventer des prtextes, dont
la niaiserie enfantine nous fait hausser les paules!--Peuple n pour
le mensonge,--avait dit l'crivain latin; oui, et peuple qui ne
dpouillera jamais ses tares originelles; peuple qui a bien os aussi,
contre les plus irrfutables pices crites, nier la prmditation
de ses crimes et la tratrise de son attaque. Que d'absurde navet
dans l'imposture, et quels sont les pauvres d'esprit qu'il s'imaginait
tromper!...

Sur les ruines dsoles d'Ypres, la lumire baisse toujours, mais
avec une telle lenteur aujourd'hui! C'est qu'on y voyait  peine plus
clair  midi, par cette terne journe de mars; il y a seulement 
cette heure un peu plus d'imprcision et de tristesse sur les
lointains, et c'est ce qui donne  entendre que la nuit va venir.

Ils regardent instinctivement ces ruines, les milliers de soldats qui
font alentour leur mlancolique promenade du soir; mais en gnral
ils s'en tiennent  distance, les laissant  leur isolement superbe.
Cependant voici trois d'entre eux, des Franais (des nouveaux venus
probablement) qui s'approchent avec hsitation, puis s'avancent jusque
sous les arceaux de la cathdrale pantelante, l'air recueilli comme
pour une visite  des tombes. Aprs qu'ils ont d'abord contempl sans
paroles, l'un d'eux soudain profre--on devine  l'adresse de
qui!--cette injure qui est sans doute ce qu'il connat de plus
insultant dans la langue de France, mot imprvu pour moi, qui commence
par me faire sourire et qui, la minute suivante, m'apparat au
contraire comme une trouvaille: Oh! les voyous!--Il y manque ici
l'intonation, que je suis impuissant  rendre, mais en vrit ce
compliment, ainsi prononc, me semble quelque chose de nouveau, pour
ajouter  tant d'autres pithtes pour Allemands, toujours au-dessous
de la note et d'ailleurs trop ressasses. Et il rpte encore, le petit
soldat indign, en frappant du pied avec colre: Oh! les voyous!...
Les voyous de voyous!

La nuit est enfin prs de tomber, la vraie nuit qui fera cesser ici
toute apparence de vie. La foule des soldats peu  peu se retire, par
des rues dj sombres que bien entendu l'on n'clairera pas; au loin,
des sonneries de clairon les appellent  la soupe, dans des maisons ou
dans des baraquements o ils se coucheront sans scurit, certains
d'tre rveills d'un moment  l'autre par les obus ou par les
marmites au fracas d'orage. Pauvres braves enfants de France,
rouls dans leurs manteaux bleutres, impossible de prvoir  quelle
heure la mort leur sera lance, de loin,  l'aveuglette,  travers
l'obscurit brumeuse;--car la plus aimable fantaisie prside  ce
bombardement: tantt c'est une pluie de feu qui n'en finit plus,
tantt ce n'est qu'un obus isol qui vient tuer comme par hasard. Et,
en attendant la suite du grand drame, les ruines s'enveloppent de
silence.  et l une petite lumire craintive s'allume, dans
quelque maison encore habite o les vitres ont du papier coll pour
maintenir les clats des prochaines brisures, o les soupiraux des
caves de refuge sont protgs par des sacs en terre: le croirait-on,
des gens ttus, ou bien des gens trop pauvres, ou trop vieux, sont
rests  Ypres, et d'autres mme commencent  y revenir, avec une
sorte de fataliste rsignation.

La cathdrale, le grand beffroi ne dessinent plus sur le ciel que leurs
silhouettes, qui ont l'air d'avoir t figes dans des gestes  bras
cass. A mesure que la nuit vous enferme davantage sous l'paisseur de
ses nuages, on se rappelle mieux les ambiances funbres au milieu
desquelles Ypres est maintenant perdue, les profondes plaines
dpeuples et bientt toutes noires, les chemins dfoncs par o
l'on ne saurait fuir, les champs noys ou feutrs de neige, les
rseaux de tranches o nos soldats, hlas! ont froid et
souffrent,--et si prs,  une porte de canon  peine, ces autres
trous, plus froces et plus sordides, o veillent les indracinables
sauvages, toujours prts  bondir en masses compactes, avec des cris
de Peau-Rouge, ou  ramper sournoisement pour verser du liquide
enflamm sur les ntres...

Mais, comme ils s'allongent, les crpuscules, depuis quelques jours!
Sans regarder l'heure, on devine qu'il est tard, et, d'y voir encore,
cela apporte malgr tout un vague prsage d'avril; on a le sentiment
que le cauchemar de l'hiver touche  sa fin, que le soleil reparatra,
le soleil de la dlivrance, que des souffles plus doux vont, comme si
de rien n'tait, ramener des fleurs, des chants d'oiseaux, sur tant de
dsolations, sur tant de milliers de jeunes tombes. Et, autre indice de
printemps, sur la place maintenant dserte, trois ou quatre petites
filles se prcipitent comme des folles, des toutes petites qui peuvent
bien avoir six ans au plus; vades en courant d'une cave  dormir,
elles se prennent par la main pour essayer de danser une ronde, comme
un soir de mai, sur une vieille chanson de Flandre. Mais une autre, une
grandette d'une dizaine d'annes, vient les faire taire d'autorit,
les grondant comme d'une inconvenance, et les chasse vers les
souterrains au fond desquels, aprs avoir dit une prire, d'humbles
mamans vont les coucher.

Indicible tristesse de cette ronde enfantine, qui s'tait bauche
l, solitaire,  la tombe d'une froide nuit de mars, sur une place
que domine le fantme d'un beffroi, dans une ville martyre, au milieu
de lugubres campagnes inondes, remplies de noir, d'embches et de
deuil...

       *       *       *       *       *

Depuis que ceci a t crit, le bombardement n'ayant pas cess,
Ypres n'est plus qu'un informe amas de pierres calcines.




XI

AU GRAND QUARTIER GNRAL BELGE


_Mars 1915._

Me rendant au grand quartier gnral belge o j'ai  m'acquitter
d'une mission du Prsident de la Rpublique franaise  Sa Majest
le roi Albert, je traverse aujourd'hui Furnes, autre ville inutilement
et sauvagement bombarde, o,  cette heure, le vent glac, la
neige, la pluie, la grle, font rage sous le ciel noir.

Ici comme  Ypres, les barbares se sont acharns surtout contre la
partie historique, contre le vieil Htel de Ville charmant et ses
entours; c'est qu'aussi le roi Albert, chass de son palais, s'y tait
d'abord install; alors les Allemands, avec cette dlicatesse que le
monde entier  prsent ne leur conteste plus, avaient aussitt
repr ce point-l pour y lancer leurs marmites froces. Dans
les rues (o je ralentis beaucoup l'allure de mon auto afin de mieux
apprcier au passage l'oeuvre civilisatrice du kaiser), presque
personne, il va sans dire; seulement des groupes de soldats de toutes
arms qui, le col relev, d'autres le capuchon rabattu, se htent
sous les rafales, courent comme des enfants, avec de bons rires, comme
si c'tait trs drle, cet arrosage, qui pour le moment n'est pas du
feu.

Comment se fait-il qu'aucune tristesse, cette fois, ne se dgage de
cette ville  moiti dserte? On dirait que la gaiet de ces
soldats, malgr le temps sinistre, se communique aux choses
dvastes. Et comme ils semblent tous de belle sant et de belle
humeur! Je n'aperois plus de ces mines un peu effares, hagardes, du
commencement de la guerre. La vie tout le temps dehors, jointe  la
bonne nourriture, leur a dor les joues,  ces pargns par la
mitraille; mais ce qui surtout les soutient, c'est la confiance
entire, la certitude d'avoir dj pris le dessus, et de marcher 
la victoire. Il s'en va de l'invasion boche comme de cet affreux temps,
qui n'est en somme qu'une dernire giboule de mars: tout cela va
finir!

A un tournant, pendant une accalmie, un petit groupe de matelots
franais surgit, bien imprvu, devant moi. Je ne puis me tenir de leur
faire signe, comme on ferait  des enfants que l'on retrouverait tout
 coup, dans quelque lointaine brousse, et ils accourent  ma
portire, tout contents eux aussi de voir un uniforme de notre marine.
C'est  croire qu'on les a choisis, tant ils ont de braves et jolies
figures, avec de bons yeux vifs. D'autres, qui passaient plus loin et
que je n'avais pas appels, viennent aussi m'entourer, comme si
c'tait tout naturel, mais avec une familiarit si respectueuse: 
l'tranger, n'est-ce pas, et en temps de guerre!... C'est hier, me
disent-ils, qu'ils sont arrivs, tout un bataillon, avec des officiers,
pour camper dans un village voisin, en attendant de foncer sur les
Boches. Et j'aimerais tant faire un dtour pour aller en visite chez
eux, si je n'tais press par l'heure de l'audience royale! Certes
j'ai du plaisir  me trouver avec nos soldats, mais bien plus encore
avec nos matelots, au milieu desquels j'ai pass quarante annes de ma
vie. Avant mme de les voir, ceux-l, rien qu' les entendre parler,
tout de suite je les devinerais. Plus d'une fois, sur nos routes
militarises du Nord, en pleine nuit noire, quand c'tait un de leurs
dtachements qui m'arrtait pour me demander le mot d'ordre, je les ai
reconnus rien qu'au son de leur voix.

Un de nos gnraux, commandant d'armes sur le front Nord, m'en
parlait hier, de cette gentille familiarit de bon aloi, qui rgne 
prsent du haut en bas de l'chelle militaire, et qui est nouvelle,
qui est une caractristique de cette guerre profondment nationale,
o tout le monde marche la main dans la main. Aux tranches, me
disait-il, si je m'arrte  causer avec un soldat, d'autres
m'entourent, pour que je cause aussi avec eux. Et ils sont de plus en
plus admirables d'entrain et de fraternit! Si l'on pouvait nous rendre
nos milliers de morts, quel bien les Allemands nous auraient fait, en
nous rapprochant ainsi tous, jusqu' n'avoir qu'un mme coeur!

Longue route pour aller  ce grand quartier gnral. En rase
campagne, il fait un temps pouvantable, il n'y a pas  dire. Chemins
dfoncs, champs inonds qui ressemblent  des marcages, et
parfois des tranches, des chevaux de frise, rappelant que les barbares
sont encore tout proches. Eh bien, quand mme, tout cela, qui devrait
tre lugubre, n'y parvient plus. Chaque rencontre de soldats--et on en
fait  toute minute--suffirait du reste  vous rassrner: figures
panouies toujours, qui respirent le courage et la gaiet. Mme les
pauvres sapeurs, dans l'eau jusqu'aux genoux, travaillant  rparer
des trous d'abri ou des barrages, ont l'expression gaie, sous leur
capuchon qui ruisselle... Que de soldats dans les moindres villages,
belges et franais trs fraternellement mls! Par quels prodiges de
l'intendance tous ces hommes sont-ils abrits et nourris?

Mais les soldats belges, qui donc prtendait qu'il n'en restait plus!
J'en croise au contraire des dtachements considrables, marchant vers
le front, bien en ordre, bien quips et de belle allure, avec des
convois d'une artillerie excellente et trs moderne. On ne dira jamais
assez l'hrosme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se
prparer aux batailles, puisque des traits solennels auraient d
l'en prserver  tout jamais, et qui au contraire vient de subir et
d'arrter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie.
Dsempar d'abord et presque ananti, il se reprend, il se groupe
autour de son roi, au courage sublime...

Il pleut, il pleut, on est transi de froid. Nous voici enfin arrivs et
dans un instant je vais le voir, ce roi qui est sans reproche comme
sans peur. N'taient ces troupes et tant d'autos militaires, on
n'imaginerait jamais que ce village perdu puisse tre le grand quartier
gnral. Il faut descendre de voiture, car le chemin qui mne  la
rsidence royale n'est plus qu'un sentier. Parmi les rudes autos qui
stationnent l, toutes macules de la boue des campagnes, il en est
une lgante, mais sans armoirie d'aucune sorte, seulement deux
lettres traces  la craie sur la portire noire: S. M. (Sa
Majest),--et c'est la _sienne_. Un coin charmant de vieille Flandre,
une antique abbaye, entoure d'arbres et de tombes,--c'est l. Sous la
pluie, dans le sentier qui borde le religieux petit cimetire, un aide
de camp vient  ma rencontre, aimable et simple comme sans doute ne
peut manquer d'tre son souverain. A l'entre de la demeure, pas de
gardes, aucun crmonial; un modeste corridor, o j'ai juste le temps
de jeter mon manteau, et, dans l'embrasure d'une porte qui s'ouvre, le
roi m'apparat, debout, grand, svelte, le visage rgulier, l'air
tonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour
le bon accueil.

Au cours de ma vie, d'autres rois ou empereurs ont bien voulu me
recevoir, mais malgr l'apparat, malgr les palais parfois splendides,
jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n'avais prouv
le respect de la majest souveraine,--si infiniment agrandie ici par le
malheur et le sacrifice... Et quand j'exprime ce sentiment au roi
Albert, il me rpond en souriant: Oh! mon palais  moi... et il
achve sa phrase par un geste dtach, dsignant le pauvre dcor.
Bien modeste, en effet, la salle o je viens d'entrer, mais, par
l'absence de toute vulgarit, gardant de la distinction quand mme;
une bibliothque bonde de livres occupe entirement l'une des parois;
au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le
pupitre; au milieu, une grande table est charge de cartes, de plans
stratgiques; et la fentre, ouverte malgr le froid, donne sur une
sorte de vieux petit jardin de cur, presque enclos, effeuill,
triste, qui semble pleurer de la pluie d'hiver.

Aprs que je me suis acquitt de la facile mission dont m'avait
charg le Prsident de la Rpublique, le roi veut bien me garder
longtemps  causer. Mais, si je me suis dj senti hsitant pour
crire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage
pour toucher, si discrtement que ce soit,  cet entretien; et alors,
combien va sembler ple ce que j'oserai en dire! C'est qu'en effet je
sais qu'il ne cesse de recommander  ceux qu'il l'entourent: Surtout,
tchez que l'on ne parle pas de moi, et je connais, je comprends si
bien l'horreur qu'Il professe pour tout ce qui ressemble  une
interview. J'tais donc d'abord dcid  me taire;--et cependant,
lorsqu'on a quelque chance d'tre entendu, comment ne pas vouloir, dans
la faible mesure de ce que l'on peut, contribuer  rpandre la gloire
d'un tel nom!

Ce qui frappe d'abord chez Lui, c'est tant de sincre et exquise
modestie dans l'hrosme, c'est cette presque inconscience d'avoir
t admirable. La vnration que les Franais lui ont voue, sa
popularit chez nous, il juge ne pas les mriter autant que le moindre
de ses soldats tu pour notre commune dfense. Quand je lui conte que
j'ai vu, mme au fond des campagnes chez des paysans, l'image du roi et
de la reine des Belges  une place d'honneur, avec des petits drapeaux,
noir, jaune et rouge, pieusement pingls autour, il a l'air d'
peine y croire, son sourire et son silence semblent me rpondre:
C'est pourtant si naturel, ce que j'ai fait; est-ce qu'un roi digne de
ce nom aurait pu agir d'une autre manire?

Maintenant nous causons des Dardanelles, o se joue  cette heure une
partie grave; il veut bien me questionner sur les embches de ces
parages que j'ai longtemps frquents et qui n'ont cess de m'tre
si chers. Mais tout  coup une plus froide rafale entre par cette
fentre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle
gentille sollicitude alors il se lve, comme et pu faire un simple
officier, pour fermer lui-mme ces vitres prs desquelles je suis
assis.

Et puis nous causons de guerre, de fusils, d'artillerie; Sa Majest est
au courant de tout, comme un gnral dj rompu au mtier...

trange destine de ce prince, qui, au dbut, ne semblait pas
dsign pour le trne et qui peut-tre et prfr continuer sa
vie un peu retire de jadis, auprs de la princesse qu'il aimait!
Quand ensuite la couronne inattendue fut pose sur son jeune front, il
pouvait se croire en droit d'esprer une re de profonde paix, au
milieu du plus paisible des peuples, et au contraire il aura connu le
plus pouvantablement tragique de tous les rgnes. Du jour au
lendemain, sans une dfaillance, sans mme une hsitation,
ddaigneux des compromis qui, pour un temps du moins, auraient pu, au
prjudice de la civilisation mondiale, prserver un peu ses villes et
ses palais, il s'est dress, devant la rue du Monstre, comme un grand
roi guerrier, au milieu d'une arme de hros.

Aujourd'hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa
loyaut lui donne confiance entire en la loyaut des Allis, qui
certes voudront rendre la vie  sa Belgique; cependant il tient  ce
que ses soldats cooprent, de toutes leurs dernires forces,  la
dlivrance, et qu'ils restent jusqu' la fin au danger et 
l'honneur. Saluons-le bien bas!

Un moins noble que lui se ft dit peut-tre: J'ai largement pay ma
dette  la cause universelle; ce sont mes troupes qui ont lev le
premier rempart contre la barbarie; mon pays, pitin le premier par
les brutes allemandes, n'est plus qu'un champ de ruines; cela suffit!

Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit,  une page
encore plus belle,  ct de la Serbie, sur le livre d'or de
l'histoire.

Et voil pourquoi j'ai rencontr, en venant, ces prcieuses troupes,
alertes et fraches, renouveles  miracle, qui s'en allaient au
front, continuer la sainte lutte.

Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu' terre!

       *       *       *       *       *

La nuit tombe quand l'audience est close et que je me retrouve dans le
sentier de l'abbaye. Pendant le trajet de retour,  travers ces routes
dfonces par la pluie, dfonces par les charrois militaires, je
reste sous le charme de l'accueil. Et je compare ces deux souverains
situs pour ainsi dire aux deux ples de l'humanit, celui d'ici au
ple lumineux, l'autre au ple noir; l'autre, l-bas, le bouffi
d'hypocrisie et de morgue, monstre parmi les monstres, qui a du sang
plein les mains, de la chair dchire plein les ongles, et qui ose
encore s'entourer d'une pompe insolente;--celui d'ici, relgu sans
murmure dans une maisonnette de village, sur un dernier lambeau de son
royaume martyr, mais vers qui monte, de toute la Terre civilise, le
concert des sympathies, des enthousiasmes, des glorifications
magnifiques, et qu'attendent les plus pures et immortelles couronnes.




XII

QUELQUES MOTS PRONONCS PAR S. M. LA REINE DE BELGIQUE


  Tout le monde sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de
  sa parole. Aucun souverain de l'Europe n'a pu se soustraire  ses
  perfidies. Et c'est un pareil roi qui veut s'imposer  l'Allemagne en
  dictateur et protecteur! Avec ce despotisme reniant tous les
  principes, la monarchie prussienne sera un jour la source de malheurs
  infinis, non seulement pour l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.

  (Impratrice MARIE-THRSE.)

_Mars 1915._

Cela me fait l'effet d'tre loin, loin et perdu, ce refuge de la
souveraine perscute! Je ne sais depuis combien de temps mon auto,
aux vitres cingles de pluie, roule dans la pnombre des averses et du
soir, quand le sous-officier belge, qui guidait mon chauffeur sur ces
routes inconnues, m'avertit que nous sommes arrivs. Sa Majest la
reine lisabeth de Belgique avait daign m'accorder audience pour six
heures et demie; je tremblais d'tre en retard, cette course n'en
finissant pas  travers un pays o l'on ne voyait plus rien,--et nous
tions  temps, mais tout juste.

Six heures et demie en mars, sous un ciel pais, c'est dj la nuit
noire. L'auto s'arrte, je saute sur le sable d'une plage, et je
reconnais le bruit d'une mer toute proche: la mer du Nord, dont on
peroit vaguement, dans l'obscurit, l'tendue imprcise, moins
sombre que le ciel. Pluie et vent glacs. Sur les dunes, deux ou trois
maisons se dessinent en grisailles, sans lumires aux fentres.
Cependant une petite lueur de ver luisant accourt  ma rencontre: un
officier du service de Sa Majest porteur d'une de ces lampes
lectriques que le vent n'teint pas et qu'on appelle chez nous des
lanternes d'apache.

Arriv  la premire maison o l'aide de camp me fait entrer, je
veux d'abord jeter mon manteau dans le vestibule: Non, non, dit-il,
gardez-le, nous avons encore  passer dehors pour arriver auprs de Sa
Majest. Cette premire villa n'est que le refuge des dames
d'honneur et des officiers de cette cour, au crmonial maintenant si
rduit et qui, chaque soir, par prcaution contre la mitraille,
s'enveloppe d'une obscurit voulue. L'instant d'aprs, on vient
m'appeler de la part de la souveraine; avec le mme gentil officier et
sa mme lanterne, me voici courant jusqu' la villa suivante. Pluie
mle de papillons blancs qui sont des flocons de neige. On aperoit,
oh! trs confusment, un paysage dsertique, des dunes et des sables
dploys en un infini presque blanchtre. N'est-ce pas, dit mon
guide, on croirait un site saharien? Quand vos cavaliers arabes y sont
venus, c'tait complet comme illusion! En effet, car, mme en
Afrique, les sables blmissent dans l'obscurit; mais c'est un Sahara
qu'on aurait transport sous le ciel triste d'une nuit du Nord et qui y
devient par trop lugubre.

Dans la villa, voici un salon bien tide, bien clair, dont les
meubles rouges apportent une gaiet et comme un rconfort au milieu de
cette quasi-solitude, battue par les rafales d'hiver. Et il y a une
joie qui d'abord prime tout, la joie physique de se rapprocher d'une
chemine o flambe un bon feu.

En attendant la reine, j'avise une longue caisse pose sur deux
chaises; elle est en ces fines et incomparables menuiseries blanches
qui tout de suite me rappellent Nagasaki, et des lettres japonaises en
colonnes y sont traces au pinceau. L'officier a suivi mon regard:
C'est, dit-il, un magnifique sabre ancien que les Japonais viennent
d'envoyer  notre roi.--Je les avais oublis, moi, nos si lointains
allis de l'Orient-Extrme. C'est pourtant vrai qu'ils sont avec nous;
quelle trange chose! Et, mme l-bas, les malheurs des deux
charmants souverains sont connus de tous, et on a voulu leur tmoigner
une sympathie particulire en leur envoyant un prcieux cadeau.

Je crois que l'aimable officier allait me le montrer, le sabre du
Japon; mais une dame d'honneur parat, annonant Sa Majest, et vite
il se retire...

Sa Majest vient, a dit la dame d'honneur.--Cette souveraine jamais
vue, que le malheur a comme sanctifie, avec quelle infinie
vnration je l'attends l, devant la flamme de ce foyer, tandis que
le vent de neige continue de tout remuer dans le grand noir du dehors.
Par quelle porte va-t-elle paratre? Sans doute par celle du fond,
l-bas, sur laquelle mon attention reste involontairement
concentre...

Mais non, voici qu'un lger frlement me fait tourner la tte du
ct oppos, et, de derrire un paravent de soie rouge qui masquait
une autre entre, la jeune reine merge soudain, si prs de moi qu'il
ne m'est pas possible de faire les saluts de cour. Ma premire
impression, furtive bien entendu comme un clair, impression toute
visuelle, impression de coloriste, pourrais-je dire, est un petit
blouissement de bleu: bleu du costume, mais surtout bleu des yeux qui
resplendissent comme deux lumineuses toiles bleues. Et puis tant de
jeunesse: vingt-quatre ans, dirait-on ce soir, et encore  peine. Les
diffrents portraits, si peu fidles, que j'avais vus de Sa Majest
me l'avaient fait juger trs grande, avec un presque trop long profil;
et au contraire, Elle est de taille moyenne, avec un tout petit visage
aux traits d'une finesse exquise, un visage presque immatriel, si
dlicat qu'il est presque inexistant auprs de ces yeux d'une eau
merveilleuse qui semblent deux pures turquoises, transparentes pour
rvler la lumire intrieure. Mme si l'on ignorait qui Elle est,
si l'on ne savait rien d'Elle, ni son dvouement au devoir, ni la
suprme dignit de ses actes, ni sa rsignation sereine et son
admirable charit toute simple, en la voyant on se dirait ds l'abord:
Une femme qui a ces yeux-l, qui donc peut-elle bien tre, une
videmment qui plane trs haut, une qui ne bronchera jamais et qui,
sans mme ciller des paupires, saura tout regarder en face, aussi
bien les tentations que les dangers et la mort...

Avec quelle respectueuse sympathie, si exempte de curiosit banale,
j'aimerais saisir un cho de ce qui se passe au fond de son coeur,
devant les drames de sa destine! Mais on ne conduit pas  sa guise la
conversation d'une reine, et, au dbut de l'audience, Sa Majest, avec
une grce lgre, aborde diffrents sujets, comme si de rien
n'tait; nous causons de cet Orient o nous avons voyag l'un et
l'autre, nous causons de livres qu'Elle a lus; on croirait que nous
sommes oublieux de la grande tragdie qui se joue, oublieux de ces
plaines d'alentour semes de ruines et de morts... Cependant bientt,
peut-tre parce qu'un peu de confiance est ne, Sa Majest me parle
des destructions d'Ypres, de Furnes, des villes d'o j'arrive; alors
les deux toiles bleues qui me regardent me semblent s'embrumer
lgrement, malgr l'effort pour les maintenir claires:

Mais, madame, dis-je, il reste assez de murailles debout pour
permettre de retrouver toutes les lignes, de presque tout reconstituer
dans les temps meilleurs qui approchent.

--Ah! rpond-Elle, rebtir!... Oui, videmment, on pourra rebtir...
Mais ce ne sera jamais qu'une imitation, et pour moi il y manquera
toujours quelque chose d'essentiel, il y manquera l'me, qui s'en est
alle...

Je vois alors combien Sa Majest les aimait dj, ces merveilles
dtruites, et tout ce pass de son pays d'adoption, qui survivait l
dans les vieilles dentelles en pierre de la Flandre.

Ypres et Furnes nous avaient mis sur la pente des sujets moins
impersonnels, et, peu  peu, nous en venons enfin  parler de
l'Allemagne. L'un des sentiments qui, semble-t-il, dominent dans son
coeur meurtri, est la stupeur, la plus douloureuse en mme temps que la
plus complte stupeur devant tant de forfaits.

Il y a quelque chose de chang en _eux_,--dit-Elle,  mots
entrecoups.--Ils n'taient pas ainsi... Ce kronprinz, que j'ai
beaucoup connu dans mon enfance, il tait doux et rien en lui ne
faisait prvoir... J'ai beau y penser nuit et jour, je n'arrive pas 
comprendre... Non, autrefois ils n'taient pas ainsi, j'en suis
sre...

Je sais bien que si, moi, comme nous le savons tous, je le sais bien
que, sous leur paisse hypocrisie, ils taient dj tels, depuis les
origines. Mais comment oserais-je contredire cette Reine, qui est ne
parmi eux comme une jolie fleur rare parmi des orties et des ronces?
Certes le dchanement, auquel nous assistons, de leur barbarie
latente est l'oeuvre de ce roi de Prusse, fidle continuateur de
celui que stigmatisait jadis la grande Marie-Thrse; c'est bien lui
qui, suivant l'pre et si juste expression amricaine, leur a _enfl
la tte_. Mais ils taient ainsi de tout temps, et, pour juger leurs
mes de mensonge, de meurtre et de rapine, il suffit de lire leurs
crivains, leurs penseurs, dont le cynisme nous confond.

       *       *       *       *       *

Aprs un instant d'hsitation, pendant lequel on n'entend plus que le
bruit du vent au dehors, me souvenant que la jeune reine martyre tait
princesse de Bavire, je me permets de rappeler que les Bavarois de
l'arme allemande se sont inquits des perscutions contre cette
Reine de Belgique, issue de leur race, et indigns mme quand le
Monstre qui mne le sabbat a cherch  reprer ses enfants pour les
arroser de mitraille.

Mais la Reine, soulevant un peu sa petite main, qui tait pose sur
les mailles de soie de sa robe, esquisse un geste qui signifie quelque
chose d'inexorablement dfinitif, et,  demi-voix grave, elle prononce
cette phrase qui tombe dans le silence avec la solennit d'un arrt
sans recours:

*C'est fini... Entre _EUX_ et moi, il y a un rideau de fer qui est
descendu pour jamais.*

En mme temps, au souvenir de son enfance, sans doute, et de ceux
qu'elle aimait l-bas, les deux claires toiles bleues qui me
regardaient s'embrument tout  fait, et je dtourne la tte pour
n'avoir pas l'air de m'en tre aperu...




XIII

POUR LES GRANDS BLESSS D'ORIENT


_Juin 1915._

L'Orient, les Dardanelles, la Marmara... Ds que l'on prononce ces
mots, surtout en ces beaux mois d't, ce sont des images de paix
ensoleille qui se prsentent  l'esprit, paix un peu morne
peut-tre,  cause des immobilits de l-bas, mais paix d'une si
adorable mlancolie, au milieu de tant de souvenirs des grands passs
humains qui, partout dans ces rgions, sommeillent et se conservent
sous le manteau de l'Islam. Dans cette presqu'le de Gallipoli, aux
collines plutt pierreuses et dnudes, il y avait nagure encore,
dans chaque repli o court un ruisseau, de tranquilles vieux villages:
maisonnettes de bois sur des ruines antiques, minaret blanc, bosquets
de cyprs noirs pour abriter quelques-unes de ces jolies stles
dores,--innombrables, comme on sait, dans cette Turquie o jamais on
ne drange les morts. Et c'tait si calme, tout cela; on et dit que
ces humbles petits dens avaient l'assurance d'tre pargns pour
trs longtemps encore, sinon pour toujours.

Mais, hlas! les Allemands sont causes que l'horreur s'y dchane
aujourd'hui, l'horreur sans prcdent qu'ils ont le gnie de semer,
ds qu'ils allongent quelque part leurs tentacules, apparents ou
cachs. Et c'est devenu le plus sinistre chaos,  la lueur de grandes
flammes rouges ou blmes, dans un continuel bruit d'enfer. Tout est
boulevers, effondr. Les vieux chteaux d'Europe et d'Asie ne sont
plus que des ruines, m'crit un de nos zouaves qui se bat l-bas; je
souffre indiciblement de voir ces paysages idylliques ravags par les
tranches et les obus; les vnrables cyprs sont fauchs; des
marbres funraires d'une grande valeur artistique, briss en mille
morceaux. Pourvu que Stamboul au moins soit pargn!

Des tranches, des tranches partout. Cette forme de guerre,
souterraine et sournoise, que les Allemands ont imagine, les Turcs ont
t forcs de s'y plier, comme du reste nous-mmes. Donc, ce vieux
sol, recleur d'antiques trsors, a t labour d'entailles
profondes, dans lesquelles  chaque instant reparaissent les dbris de
quelque merveille datant des lointaines poques imprcises.

Et ces tranches,  toute heure de nuit ou de jour, sont rougies de
sang! Le sang de nos fils de France, celui de nos amis d'Angleterre et
jusqu' celui des doux gants de Nouvelle-Zlande qui les ont suivis
dans cette fournaise. Il arrose abondamment la terre, le sang de tous
ces allis, si disparates mais si unis contre la grande fourberie
d'Allemagne. En face, tout prs, il y a aussi le sang de ces Turcs, qui
ne sont que les pauvres victimes de machinations odieuses, mais que
pourtant, chez nous, des gens profondment ignorants des causes
insultent si volontiers; c'est par milliers qu'ils tombent ceux-l,
beaucoup plus mitraills que les ntres; cependant ils se battent 
contre-coeur; ils se battent parce qu'on les a tromps et parce que
d'impudents trangers les poussent  coups de revolver; si en
gnral ils se battent superbement quand mme, c'est une question de
race, voil tout. Et les plus nafs d'entre eux, auxquels on a
persuad qu'ils n'avaient affaire qu' leurs ennemis russes, ignorent
que c'est nous qui sommes l.

Nous occupons, dans cette presqu'le, une rgion conquise et
conserve  force d'hrosme. La configuration des terrains continue
d'y rendre notre situation difficile, et notre tnacit d'autant plus
admirable. En effet, nous sommes domins par les collines d'Asie, o
tous les forts n'ont pas encore t rduits au silence; il n'y a donc
pas un recoin, pas une tente, pas un de nos petits hpitaux de fortune
o les mdecins puissent soigner les blessures en scurit
complte, avec la certitude absolue qu'un obus ne viendra pas les
interrompre.

Et c'est cette lacune terrible que la France veut se hter de combler.
Elle prpare dans un empressement extrme un grand navire de secours,
pour lequel la Croix-Rouge a offert de fournir  ses frais trois cents
lits, le linge, des infirmires, les mdicaments, les appareils. Le
navire sauveur ira mouiller devant une le trs proche des batailles,
mais  l'abri de tout; des canots  vapeur et des automobiles lui
seront adjoints, pour aller chaque jour chercher et ramener  bord les
grands blesss, que l'on pourra, dans le calme, oprer, soigner tout
de suite, avant l'infection et la gangrne. Combien de prcieuses
existences de soldats seront ainsi conserves!

Bien entendu, les brancardiers du navire relveront aussi les blesss
turcs, s'il s'en trouve dans la zone qui leur sera accessible, et ce
ne sera que juste rciprocit, car ils font de mme pour nous. Des
zouaves qui se battent l-bas m'crivaient hier: Les Turcs nous
rsistent avec une bravoure sans gale, tous les journaux d'Europe le
reconnaissent. Mais nos blesss, nos prisonniers sont traits par eux
d'une faon parfaite, le gnral Gouraud l'a dclar lui-mme dans un
ordre du jour; ils les soignent, les nourrissent et les entretiennent
mieux que leurs propres soldats. Et voici le passage textuel de la
lettre d'un de nos adjudants: J'tais tomb, bless  la jambe,
auprs d'un officier turc bless plus gravement que moi; il avait sur
lui une trousse  pansement, et il a commenc par me panser d'abord,
avant de songer  lui-mme. Il parlait trs bien franais, et il me
disait: Vous voyez, mon ami, o ces misrables Allemands nous ont
mens!...

Si j'insiste sur les Turcs, ce n'est pas, il va sans dire, qu'ils
m'intressent plus que les ntres; on ne me fera pas l'injure de le
croire. Non; mais les ntres, tout le monde les aime dj, n'est-ce
pas? tandis qu'eux, ils sont vraiment par trop mconnus et calomnis
par la masse ignorante. pargnez-les aussitt qu'ils lvent les
mains! a dit  ses hommes, dans une proclamation d'une admirable
loyaut, un gnral hroque, ramen hier des Dardanelles tout
couvert de blessures; pargnez-les, _ce ne sont pas nos ennemis_.

Donc, le grand bateau sauveur qui va tre envoy l-bas, on travaille
en hte pour le faire partir. Mais la Croix-Rouge a accept l une
lourde charge et, on le devine, il lui faudra encore de l'argent,
beaucoup d'argent. C'est pourquoi j'en demande ici de sa part  tout le
monde; on en a dj tant donn, qu'on en donnera davantage encore,
car chez nous c'est inpuisable, la charit, quand le bel lan
commence. Je demande mme qu'on l'envoie bien vite, car l'heure presse.

Combien cela va changer les conditions de la vie pour nos chers
soldats, combien cela leur donnera confiance de savoir que, s'ils
tombent avec des blessures graves, il y aura l quelque chose comme un
vritable petit coin de France qui serait venu vers eux, autant dire un
coin de paradis, et qu'ils y seront aussitt transports. Au lieu de la
pauvre ambulance improvise, trop chaude et de scurit incertaine, o
l'affreux bruit ne cessait de vous meurtrir les tempes, il y aura ce
refuge vraiment inaccessible  la mitraille, ce grand navire paisible
o le bon air salubre de la mer entrera de toutes parts, o rgnera
enfin le silence si ardemment dsir quand on souffre, o l'on sera
soign, avec les derniers perfectionnements et les plus ingnieuses
inventions, par de douces infirmires franaises en robe blanche, qui
marcheront sans faire de bruit pour ne jamais troubler les sommeils, ni
les rves...




XIV

LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE


_Juillet 1915._

J'avais nagure englob la Serbie--son prince surtout--dans mes
premires accusations contre les peuples balkaniques, au moment o ils
se ruaient ensemble sur les Turcs dj aux prises avec les Italiens.
Mais plus tard, au cours de tant de rquisitoires indigns, je n'ai
plus une seule fois prononc le nom des Serbes; c'est que dj mes
renseignements de l-bas me prouvaient que, parmi les ALLIS d'abord,
les ALLIS des Balkans, c'taient ceux-l les plus humains. Eux
mmes, sans doute, avaient remarqu que je ne les nommais plus, car
pas une lettre d'injures ne m'est venue de leur pays, alors que les
Bulgares et mme les Grecs me dversaient un flux de grossirets
immondes.

Depuis, le grand philanthrope Carnegie, pour tablir dfinitivement la
vrit dans l'histoire, a fait procder  une consciencieuse
enqute internationale, dont les rsultats, consigns en un pais
volume, ont l'autorit des plus sincres documents officiels; on y
trouve, avec preuves et signatures  l'appui, les plus terrifiants
tmoignages contre les Bulgares et les Grecs, et trs sensiblement
moins de crimes au dossier des Serbes. Mais ce volume, intitul:
_Enqute dans les Balkans_ (Dotation Carnegie), a t, je le crains,
beaucoup trop peu lu, et c'est un devoir de le signaler  tous.

D'ailleurs, comment ne pas pardonner  ce vaillant peuple serbe les
excs qu'il a pu commettre, comment ne pas lui apporter notre sympathie
profonde, aujourd'hui que l'empereur prussien, frocement, et sans
remords, vient de le sacrifier comme appt, pour l'une de ses plus
abominables machinations sournoises? Pauvre petite Serbie, avec quel
hrosme magnifique elle sait se dfendre contre un ennemi qui ne
recule mme pas devant l'horreur de brler sa capitale, peuple
seulement  cette heure d'enfants et de femmes! Pauvre petite Serbie,
devenue tout  coup martyre et sublime, je voudrais au moins lui
ramener les quelques coeurs franais que mon dernier livre a peut-tre
loigns d'elle. Et c'est l le seul but de cette lettre.




XV

SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS!


_1er aot 1915._

Il y a un an aujourd'hui, commenait la violation honte du
territoire belge! Au milieu des pires horreurs, le temps, semble-t-il,
acclre encore sa fuite perdue, et dj nous voici  la date
anniversaire de ce forfait, le plus abominable qui ait jamais sali
l'histoire humaine. Un forfait accompli aprs une longue et hypocrite
prmditation, sans mme qu'un remords, ni seulement une pudeur,
aient fait hsiter les myriades de mains complices; un forfait qui nous
laisse, en plus des immenses deuils, une impression de tristesse et de
dcouragement infinis, parce qu'il atteste, dans un des plus vastes
pays de l'Europe, la banqueroute sans recours de ce que l'on est
convenu d'appeler honneur, civilisation et progrs. Les rues barbares
des vieux temps taient mille fois moins meurtrires, et surtout
tellement moins coeurantes! Les hordes que jadis nous envoyait l'Asie
hsitaient devant certaines lchets, certaines profanations,
certains mensonges; un respect instinctif les retenait encore, et puis
elles ne dtruisaient pas avec cet impudent cynisme, en invoquant le
Dieu des Chrtiens dans un burlesque pathos de prires!...

Ainsi, il s'est trouv  notre poque un macabre empereur et une
squelle de princes--sa descendance, ses portes de loups dont le plus
froce, en mme temps que le plus poltron, se coiffe d'une tte de
mort--et des gnraux, et des millions d'Allemands, pour s'unir, aprs
une prparation rflchie de presque un demi-sicle, dans ce mme
crime initial avant-coureur de tant d'autres, et craser ignoblement
sur le passage, en manire de prlude, un petit peuple jug par eux
sans dfense! Mais voici que le petit peuple s'est lev, frmissant
d'une indignation sainte, pour essayer d'arrter la Grande Barbarie
soudainement dmasque, de l'arrter au moins quelques jours, mme
au prix d'un anantissement qui s'annonait inluctable! Quelles
couronnes assez toiles l'histoire pourra-t-elle donc dcerner 
cette nation belge, et  son roi qui n'a pas craint de lui demander de
se dresser l comme une barrire!

Le roi Albert de Belgique, aujourd'hui dpossd de tout et relgu
dans un hameau, quelles admirations pourrons-nous jamais lui offrir,
quels hommages assez dignes et assez durables! Sur des marbres sans
tache il nous faudra graver profondment son nom, pour le bien assurer
contre les oublis de nos mmoires franaises,--qui se sont montres
parfois un peu lgres, hlas! du moins en face des sculaires
infamies de l'Allemagne. Puissions-nous indfiniment nous rappeler,
nous et nos descendants mme lointains, que, pour sauver l'Europe
civilise et en particulier pour sauver notre France, le Roi Albert n'a
pas hsit une minute devant ces absolus sacrifices qui semblaient
au-dessus des forces humaines. Repoussant du pied les tentantes
compromissions offertes par le monstrueux empereur, il a fait jusqu'au
bout, avec un tranquille sourire, son devoir de hros loyal, comme si
rien n'et t plus naturel. Et sa modestie est si grande, qu'on
l'tonne en lui disant qu'il a t sublime.

Quant  la Reine Elisabeth, que chacun de nous dans son me lui
lve aussi un autel. Un des lots les plus redoutables de l'existence
des souveraines est d'tre condamnes presque toujours  rgner sur
des pays d'adoption, en exil de leur propre patrie. Or, dans le cas
spcial de cette jeune reine martyre, le lot de l'exil, chu  tant
d'autres reines, doit tre une plus intime torture, qui s'ajoute 
tous les maux endurs, car la fatalit crasante est venue la
sparer de ceux qui jadis taient les siens, mme de cette noble
femme toute de dvouement et de charit, qui fut sa mre. Ce
surcrot de souffrance, elle le supporte avec son courage si haut et si
calme, qui ne faiblit jamais. Auprs du roi, compagne attentive pendant
les plus terribles heures, compagne dont rien n'a pu faire broncher
l'nergie; auprs des pauvres dvaliss ou incendis, auprs des
blesss qui souffrent ou qui agonisent, compagne aussi, rconfortant
les plus humbles avec sa simplicit adorable, multipliant auprs de
tous ses pitis exquises, oh! qu'elle soit bnie, admire et
glorifie! Et pour son autel, consacr dans nos mes, choisissons de
trs rares et trs dlicates fleurs, qui lui ressemblent!




XVI

L'AUBERGE DU BON SAMARITAIN


_8 aot 1915._

Malgr l'aimable accueil que l'on y trouve et la saine gaiet qui ne
cesse d'y rgner, c'est une auberge que je ne puis vraiment recommander
que sous toutes rserves.

D'abord, l'accs en est plutt difficile,  tel point que les dames
n'y sont jamais admises; pour y monter--car elle est trs haut
perche--il faut cheminer pendant des heures  travers des forts
sculaires o la cogne n'a t mise que depuis trs peu de mois,
et ce sont des routes tranges, en lacets trs raides, parmi des
arbres gants, sapins ou mlzes, abattus d'hier, qui gisent encore
en tous sens; des routes qui se dissimulent, sous la verdure serre,
avec un soin si jaloux que, dans les rares petites clairires, on a
fich en plein sol des arbres, arrachs ailleurs et qui ne sont l
que pour vous cacher, derrire leurs branches mourantes; c'est 
croire que, sur les montagnes voisines, veillent des yeux perants et
mal intentionns, contre lesquels tant de prcautions s'imposent.

Mais il y a beaucoup de monde sur le chemin, dans ces forts qui, 
premire vue, semblaient des forts vierges! D'un peu loin, quand on
apercevait toutes ces montagnes, couvertes d'une mme verdure si
puissante, si touffue, partout si pareille, comment imaginer qu'elles
abritaient des peuplades! Et de si singulires peuplades, qui sont
videmment des restes d'humanits tout  fait prhistoriques, et qui
prsentent cette anomalie de n'avoir point de femmes! Rien que des
hommes, qui, par une bizarre fantaisie d'uniformit, sont tous vtus
de vieilles houppelandes en laine dfrachie d'un bleu de ciel ple;
pas trs soigns de cheveux ni de barbe, et plutt faits comme des
brigands, ils ont toutefois de si bonnes figures et de si bons sourires
quand on passe, qu'ils n'inspirent aucune frayeur; au contraire, on
serait plutt tent de s'arrter pour leur serrer la main. Mais
quelles drles de petites demeures ils ont construites, les unes
isoles, les autres groupes en village! Il y en a de toutes
lgres, faites de planches et couvertes de branchettes de sapin, avec
des matelas en feuillage,  l'intrieur, pour dormir; il y en a de
souterraines, farouches comme des antres de troglodytes, et d'normes
quartiers de rocher en gardent les abords, pour les dfendre sans doute
contre des redoutables btes froces d'alentour. Et c'est toujours
auprs de l'un des innombrables ruisseaux clairs, qui dgringolent
bruyamment d'en haut, parmi les fleurs roses et des mousses,--car il y
en a profusion, de ces minuscules cascades, et toutes ces montagnes
sont remplies de gentilles musiques d'eaux vives... Il est vrai, on y
entend aussi, de temps  autre, de mauvais bruits caverneux, des
dtonations, de droite ou de gauche, que les chos prolongent... Est-ce
que par hasard il y aurait de l'artillerie, dissimule un peu partout
dans la fort?... Quel manque de got, troubler ainsi la symphonie des
sources!

Elles viennent d'arriver probablement, ces sauvages peuplades vtues de
gris bleu, elles sont d'immigration rcente, car tout est neuf,
improvis dans leur installation, ainsi du reste que dans
l'interminable route en lacets qu'elles ont trace et par laquelle
aujourd'hui nos autos, avec un peu de bon vouloir, russissent 
monter si vite...

       *       *       *       *       *

L'une des particularits de ces villages clandestins, qui se sont tapis
sous les hautes futaies ombreuses, c'est que chacun a son cimetire,
entretenu avec des sollicitudes tendres, l tout prs,  toucher les
demeures, comme si les vivants tenaient  ne pas s'loigner de leurs
morts. Mais comment se fait-il que l'on meure tant que cela, au milieu
de ces sources limpides, dans une rgion o l'air est si vivifiant et
si pur?... Les tombes, inquitantes d'tre trop nombreuses, alignent
leurs humbles croix de bois toutes pareilles; elles ont des bordures en
fougres soigneusement arroses, ou bien en petits cailloux trs
choisis; certaines fleurs d'ombre, rpandues dans cette rgion, font
jaillir alentour leurs jolies quenouilles roses, et, sur le tout,
descend la transparente nuit verte qui enveloppe la montagne entire,
la nuit de ces arbres toujours les mmes, sapins et mlzes,
multiplis  l'infini, serrs les uns aux autres comme des pis dans
un champ, lancs et droits comme de gigantesques mts de navire.

Nous htant vers cette Auberge du Bon Samaritain, qui est le but de
notre course, nous montons toujours  vive allure, bien qu'il y ait des
tournants brusques, o il faut s'y reprendre  deux fois pour passer,
et des endroits encore difficiles, o, sur le sol humide, nos autos
glissent, patinent et n'avancent plus.

Les peuplades, d'aspect si primitif, au milieu desquelles nous
voyageons depuis le matin, semblent surtout proccupes de faire ces
routes dont vraiment on ne s'explique pas qu'elles aient tant besoin,
pour leur genre de vie si simple. Sur notre parcours, nous rencontrons
presque tous ces hommes acharns  l'ouvrage, travaillant, travaillant
avec des haches, des pelles, des pieux et des pioches, se dpchant
comme s'il y avait urgence. Ils se redressent une minute pour nous
faire le salut militaire, qu'ils accompagnent parfois d'un demi-sourire
de touchante familiarit respectueuse, et puis ils se courbent 
nouveau sur leur dur ouvrage, pour niveler, largir, tayer, ou pour
trancher les racines qui gnent encore, les roches qui dbordent. Et,
quand on nous dit que, depuis dix mois  peine, ils ont commenc cette
oeuvre puisante, en pleine fort jusque-l inviole, c'est  croire
que tous les Gnies de la montagne se sont rveills pour leur prter
de magiques concours...

Oh! quelle admiration mue nous leur devons  ceux-l aussi, les
faiseurs de routes--nos braves territoriaux--qui ont l'air de jouer aux
hommes sauvages! Ils ont renouvel pour nous les miracles des Lgions
romaines, qui  travers les forts de la Gaule ouvraient si vite des
voies pour les armes. Grce  leur prodigieux travail, sans arrt
et sans murmure, les conditions de la lutte, dans cette rgion hier
encore inaccessible, vont tre radicalement changes pour nos chers
soldats; tout va leur parvenir dix fois plus vite sur les sommets, des
armes, de la mitraille vengeresse, des vivres; et en quelques heures
leurs grands blesss seront doucement redescendus en voiture dans les
bonnes ambulances de la plaine.

       *       *       *       *       *

Brusquement, vers quatorze ou quinze cents mtres d'altitude, la vote
sculaire de la fort se dchire, un profond ciel bleu apparat sur
nos ttes, et des horizons infinis dploient autour de nous leurs
fantasmagories  grand spectacle. L'atmosphre s'est mise aujourd'hui
en frais de puret pour nous recevoir, et, tant elle est
merveilleusement diaphane, nous ne perdons pas un dtail des lointains
les plus extrmes.

Nous avons atteint, nous dit-on, le plateau o gt l'aimable auberge,
du reste invisible encore. Mais, ce plateau lui-mme, o donc est-il
situ, en quel pays du monde? Autour et au-dessous de nous, les
premiers plans ne nous montrent que des cimes uniformment boises
d'arbres de mme essence; cela nous ramne l'esprit  ces grandes
monotonies vertes qui devaient couvrir la terre au dbut de notre
priode gologique, mais cela ne dnote ni un pays particulier, ni
une poque de l'histoire. Il est vrai, des choses plus indicatrices se
dessinent au loin: ainsi l-bas, aux confins de l'horizon, ces
montagnes qui se succdent, tapisses toutes d'une mme verdure si
sombre, ressemblent beaucoup  la Fort Noire; ailleurs, cette chane
de glaciers qui dcoupe si nettement sur le ciel ses artes de cristal
rose, on dirait bien les Alpes,--et mme certain pic rappelle trop la
Jungfrau pour laisser place au doute... Mais je n'ai pas le droit de
prciser davantage; je dirai seulement que ces plaines bleutres, 
l'Est, droules sous nos pieds comme la vaste mer, taient nagure
franaises et sont en passe de le redevenir...

Comme il est spacieux, ce plateau, et comme il est dnud, parmi tant
d'autres sommets tout feutrs d'arbres! Pas mme de broussailles, les
vents des hivers y soufflent probablement trop fort; rien qu'une herbe
courte et drue, avec des petites plantes rases aux humbles fleurs. On
respire ici avec ivresse, on se grise dlicieusement d'air pur, en
mme temps que d'espace et de lumire; mais le lieu cependant a je ne
sais quoi de tragique,  cause peut-tre de ces grands trous ronds,
frachement creuss n'importe o,  cause de ces dchirures cruelles,
dont le sol, par places, est labour. Qu'est-ce donc qui peut tomber
ici du ciel, pour laisser dans cette plaine tant de cicatrices?...
Nous sommes avertis d'ailleurs que de monstrueux oiseaux, d'une espce
trs dangereuse, aux muscles de fer, viennent souvent rder dans ce
beau bleu d'en haut. De temps  autre aussi, un coup de canon, parti
de quelque batterie que l'on ne voit pas, et rpercut dans les valles
d'en dessous, vient troubler l'imposant silence, et ensuite le
bruissement d'un obus se prolonge, comme si un vol de perdrix
passait...

Nous apercevons quelques soldats de France, Alpins ou cavaliers sur
leurs chevaux, dissmins par groupes dans cette sorte de plaine, si
haut suspendue. En ce moment, tous regardent au mme point, la tte
leve: c'est qu'un des grands oiseaux dangereux vient d'tre signal;
il vole orgueilleusement, perdu en plein ciel, en plein vide bleu.
Mais aussitt des nuages blancs lui courent aprs, des nuages tout 
fait en miniature qui ont l'air de se crer l soudain et de
s'vanouir--des petits clatements de ouate blanche, dirait-on,--et
jamais on n'imaginerait qu'ils portent la mort. Cependant, il a
compris, le vilain oiseau, il sent qu'il est vis par de bons
chasseurs, et il rebrousse chemin  tire-d'aile, tandis que nos
soldats se mettent gaiement  rire.

Et l'auberge? Elle est devant nous,  quelques centaines de pas; elle
est cette cabane gristre dont le beau drapeau tricolore flotte au vent
lger des altitudes, mais prs de laquelle une trs haute croix en
sapin, un calvaire de quatre ou cinq mtres, se dresse et tend les
bras, comme pour un avertissement solennel...

C'est que, je suis forc d'en convenir, on y meurt beaucoup, 
l'Auberge du Bon Samaritain, ou dans ses entours, et voil pourquoi
j'ai fait au dbut mes rserves avant de la recommander. Cela tonne,
n'est-ce pas? quand il y souffle un air si salubre, mais c'est
incontestable, et on s'est vu oblig d'y adjoindre en hte un
cimetire, que cette grande croix de sapin tout neuf dnonce de loin
aux voyageurs.

Oui, on y meurt beaucoup, mais on y meurt si bien, et de la plus
adorable faon de mourir! Chacun suivant son caractre, bien entendu,
suivant son temprament d'me, ceux-ci dans la calme srnit du
devoir accompli, ceux-l dans l'exaltation magnifique,--mais tous, dans
la gloire!...

       *       *       *       *       *

La fameuse auberge--autrement dit la demeure des officiers qui
commandentce poste avanc, et o leurs rares amis de passage, officiers
de liaison, courriers, etc., sont srs de trouver une hospitalit si
cordiale et si joyeuse--est-ce possible que ce soit ce modeste
baraquement de planches? Mais oui, et, pour que nul n'en ignore, il y a
une belle enseigne,  la mode d'autrefois, en forme d'cusson, qui se
balance  une tige de fer: Auberge du Bon Samaritain. C'est peint
en lettres dcoratives, et la drlerie en est irrsistible, en un tel
dnuement de Robinson. Quelque officier, un jour de plus belle humeur,
aura imagin cette plaisanterie pour accueillir les camarades en
mission, et naturellement il aura trouv aussitt, parmi ses soldats,
un qui dans la vie civile tait menuisier, un autre peintre
dcorateur, tous deux trs amuss d'avoir  raliser sance
tenante cette ide imprvue.

L'ameublement de l'auberge est trs sommaire, doit-on le dire, et la
muraille en planches vous abrite tout juste de la neige ou de la pluie,
 peine du vent, jamais des obus. Mais, par les petites fentres, on
respire  pleins poumons, et, ds le pas de la porte, on est
merveill par une vue  vol d'oiseau sur les grandes forts, sur la
chane infinie des glaciers en cristal, sur des lointains sans bornes
et mme sur des nuages...

Eh! bien, le long du front de bataille, il y en a partout, de ces
Auberges du Bon Samaritain; elles sont moins haut perches que
celle-ci videmment, elles n'ont pas d'enseigne, elles ne s'appellent
pas comme cela et souvent ne s'appellent pas du tout; mais il y rgne
le mme esprit d'hospitalit aimable, de solide confiance, d'endurance
souriante et de joyeux sacrifice. Comme ici, on est capable, entre deux
averses d'obus, de s'y amuser  des enfantillages, tant on a le coeur
d'aplomb, et, si les abords n'en taient militairement interdits,
j'engagerais tous les moroses de l'arrire-plan, qui doutent de la
France et de ses lendemains,  venir y tenter une cure.

       *       *       *       *       *

Et maintenant, aprs l'auberge, visitons pieusement l'ANNEXE,--l'annexe
obligatoire, hlas! Autour du calvaire de bois qui le domine, c'est un
terrain enclos d'une barrire  jours, en branches de mlze
artistement entre-croises. L dedans les tombes, dj trop
nombreuses, gardent quelque chose de militaire, par leur faon de
s'aligner si correctement et d'avoir toutes si pareilles leurs petites
croix ornes d'une couronne de feuillage.--La croix!... Malgr les
incrdulits, les dngations, les ddains, elle est toujours le
signe auquel de doux atavismes nous ramnent, ds qu'apparat la
mort.--Pas un arbre, pas un arbuste, puisqu'ils ne croissent pas ici;
sur le sol, rien que l'herbe courte de ce plateau balay par le vent;
on a bien tent de faire des bordures, avec certaines plantes
rabougries d'alentour, mais ce sont les ranges de cailloux qui
tiennent le mieux. Et, dans quelque cinq semaines, d'pais suaires de
neige vont commencer  tout ensevelir,--jusqu' ce que leur succde un
autre printemps, o l'herbe reverdira, au milieu de plus d'oubli.

Cependant ne les plaignons pas, car ils ont eu la belle part, ces
jeunes morts qui sont l couchs, sur ce sommet glorieux destin 
redevenir, aprs la guerre, une solitude ineffablement calme, au-dessus
des forts, des valles et des plaines...




XVII

POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSS


_Aot 1915._

Nos chers blesss, qui tombent chaque jour sur le champ de bataille,
leur salut, neuf fois sur dix, dpend de la rapidit avec laquelle on
les relve, de la faon douce et prompte dont on les ramne aux
ambulances, pour les coucher l sur de bons lits, et les remettre entre
toutes ces mains bienfaisantes qui les attendent. On ne le sait pas
assez: il arrive constamment que des blessures, qui n'auraient t
rien, se sont envenimes jusqu' devenir mortelles, pour tre
restes trop longtemps sous de pauvres linges sordides, pour avoir
tran pendant de longues heures sur la terre ou sur la boue. Aux
dbuts de la guerre, les premires semaines, quand la sournoise et
foudroyante agression des Barbares est venue nous surprendre, les
balles et la mitraille n'ont pas t seules  tuer les enfants de
France; il y a eu aussi parfois des lenteurs dans les secours, des
impossibilits de faire assez vite, contre lesquelles, tout d'abord,
tant de dvouements admirables, tant d'ingniosits  dcupler ou
improviser des services, n'ont pu toujours suffire. Depuis, on est
accouru de tous cts, on a donn  pleines mains, on a organis
avec amour, et les choses vont dj trs bien; mais il reste encore
 faire, car la tche est lourde et multiple, et il faudrait nous
tenir plus prts que jamais, en vue des belles luttes finales pour la
dlivrance.

Or, une socit se fonde dans le but d'envoyer sur le front de
nouvelles sries d'automobiles rapides, munies de cadres et de matelas
perfectionns; ainsi quelques milliers de plus de nos blesss seraient
tendus tout de suite dans des linges bien propres, puis ramens en
hte, sans les retards qui gangrnent les plaies, sans les secousses
qui exasprent la douleur des brisures d'os, et qui font plus
affreusement souffrir les chres ttes meurtries.

Mais, malgr de premiers dons magnifiques, l'argent reste en partie 
trouver pour mener  bien l'entreprise. Je supplie donc toutes les
mres, dont le fils peut tomber d'une heure  l'autre, je supplie tous
les parents qui ont sur la ligne de feu un tre bien-aim, je les
supplie d'envoyer des offrandes, sans tarder et sans compter, afin que
bientt, avant les combats d'avril, il y en ait quelques centaines
prtes  marcher, de ces grandes voitures de sauvetage qui nous
conserveront srement tant et tant de prcieuses existences.




XVIII

A REIMS


_Aot 1915._

En auto un beau soir d'aot, je me hte vers une de nos villes
martyres, Reims, o je compte demander un gte cette nuit, avant de
continuer ma route vers le Quartier Gnral d'une autre arme; pour
viter des formalits militaires, je voudrais y entrer avant que
s'teigne le soleil, qui est dj trop bas  mon gr.

Ce soir, c'est la vraie splendeur d'un de nos ts de France: des
limpidits adorables dans l'air, et une bonne chaleur saine, avec un
peu de brise vivifiante. Sur les coteaux de Champagne, les belles
vignes o le raisin mrit tendent uniformment leurs tapis verts, et
il y a tant d'arbres, tant de fleurs partout, des jardins dans tous les
villages, des rosiers grimpants sur tous les murs! Aujourd'hui on
n'entend plus le canon, et on serait tent d'oublier que les Barbares
sont l tout prs,--s'il n'y avait tant de cimetires improviss le
long du chemin... Toujours ces pareilles petites tombes de soldats, que
l'on rencontre maintenant d'un bout  l'autre de notre chre France,
le long du front de bataille; modestes croix de bois, en rang comme 
l'exercice, coiffes, les unes d'une couronne, les autres, plus
touchantes, d'un pauvre kpi rouge ou bleu qui va tomber en lambeaux.
Nous leur faisons en passant le salut militaire. Il y en a, de ces
glorieux morts, que leurs parents viendront reconnatre, pour les
ramener dans leur province natale, plus tard, quand les Barbares seront
partis; tandis que d'autres, moins fortuns, resteront l toujours,
jusqu'au grand oubli final... Mais que de fleurs on a dj pris soin
de planter, pour eux tous! Autour de leur sommeil, c'est un merveilleux
assemblage de nuances clatantes, des dahlias, des cannas, des
marguerites-reines, des roses. Qui donc s'est charg de ces jolis
arrangements? Ce sont les jeunes filles des plus proches villages? ou
bien peut-tre leurs camarades de combat, qui habitent partout aux
abords, comme d'invisibles tribus souterraines, dans ces casemates, ces
tranches-abris, ces trous de toute forme recouverts de branches
vertes?

La rgion, bien entendu, n'est pas trs sre, et quand nous arrivons
 un passage trop dcouvert, une sentinelle, poste l exprs pour
avertir, nous indique de quitter un moment la grande route, o nous
risquerions d'tre aperus et mitraills, et de prendre quelque
traverse ombreuse, derrire des rideaux de peupliers.

Un des soldats qui conduisent mon auto se retourne tout  coup pour me
dire: Oh! regardez, commandant, un cimetire d'Arabes! on leur a mis
leurs petites cornes de lune,  chacun, en place de croix! Ici, en
effet, les humbles stles de bois blanc sont toutes surmontes du
croissant de l'Islam, et cela dtonne, en plein pays franais. Pauvres
garons, qui tombrent pour notre juste cause, si loin de leurs
mosques et de leurs marabouts, ils dorment, hlas! sans faire face 
la Mecque, parce que ceux qui les ont pieusement couchs ne savaient
pas que ce ft ncessaire  leur bon sommeil. Mais on leur a apport
la mme profusion de fleurs qu'aux ntres, et nous leur faisons, il va
sans dire, le mme salut militaire,--un peu tard peut-tre, car nous
passons si vite...

A Reims, nous arrivons tout juste avant le coucher du soleil. Et l une
tristesse soudaine vient nous glacer. Du silence et des rues presque
dsertes. Les magasins sont ferms, et quelques maisons apparaissent
toutes bantes, avec d'normes trous dans leurs murs.

Un des rares passants nous dit qu' l'htel du Lion d'Or, place de la
Cathdrale, nous trouverions peut-tre encore quelqu'un pour nous
recevoir. Et nous voici bientt au pied mme de l'auguste ruine, qui
trne toujours aussi majestueuse au milieu de la ville martyre,
dominant tout de ses deux tours ajoures. J'arrte mon auto, dont le
roulement, dans un pareil lieu, semble un bruit profanateur; la
tristesse des ruines devient ici de la vraie angoisse, et le silence
est tel, que l'on se met  parler bas, instinctivement, comme si l'on
tait dj dans la grande glise morte...

Le Lion d'Or... mais les carreaux sont briss, les portes ouvertes, la
cour vide. J'y envoie un des mes soldats en lui recommandant d'appeler
sans trop lever la voix au milieu de tout ce recueillement funbre.
Il revient; il n'a pas reu de rponse et il a vu des trous dans les
murs. La maison est abandonne; il faudra chercher ailleurs.

C'est le crpuscule. Un reflet dor persiste encore, au couronnement
magnifique des tours, dont la base s'enveloppe d'ombre. Oh! la
cathdrale, la merveilleuse cathdrale, quelle oeuvre de destruction
les Barbares ont continu d'y accomplir, depuis mon plerinage de
novembre dernier! Elle avait t de tout temps une dentelle de pierre,
et maintenant ce n'est plus qu'une dentelle dchire, en loques,
perce de mille trous. Par quel miracle tient-elle toujours? on a le
sentiment qu'il suffirait aujourd'hui de la moindre secousse, d'un peu
de vent peut-tre, pour la faire s'crouler, se dissoudre pour ainsi
dire en miettes parses. Comment la rparer jamais? Quels
chafaudages oserait-on appuyer sur ces instables dbris? Pour essayer
encore de la protger un peu, on a entass en montagne des sacs de
terre contre les piliers des portiques,--de mme que l'on a fait pour
Saint-Marc de Venise, pour Milan, pour tous ces inimitables
chefs-d'oeuvre du pass, sur quoi menace de s'exercer l'lgante
culture allemande.--Vaines prcautions, c'est trop tard, la cathdrale
est perdue.--Et tant de tristesse indigne nous treint le coeur,  la
regarder ce soir dans son agonie et son abandon, cette relique sacre
de notre pass, de notre art et de notre foi!... Ah! les sauvages! Et
sentir qu'ils sont encore l tout prs, capables de lui donner, d'une
heure  l'autre, le coup de grce.

Pour notre adieu, peut-tre le dernier, nous allons en faire le tour,
lentement, en marchant  pas discrets, au milieu de ce silence de mort,
qui semble augmenter  mesure que baisse la lumire.

Mais brusquement, comme nous passions devant les dcombres du palais
piscopal, prlude un norme bruit caverneux, quelque chose comme le
grondement d'un grand orage, qui serait tout proche et ne cesserait
pas. Et cependant le ciel du soir est si pur!... Ah! oui, nous tions
avertis, nous savons de quoi il retourne: c'est le bombardement de
notre artillerie lourde, prvu pour une demi-heure aprs le coucher du
soleil, contre les tranches des Barbares. Cela nous change de ce
silence, une telle musique de cataclysme, cela apporte dans notre
promenade une tristesse diffrente, une autre forme d'horreur. Et nous
continuons de regarder les admirables dcoupures de pierre qui nous
surplombent, les arceaux si hardis, les immenses ogives si frles et si
exquises. Oui, comment tout cela tient-il encore? Il y a l-haut des
colonnettes qui n'ont plus de base et qui restent comme suspendues en
l'air par leur chapiteau; les vitraux n'existent plus, les belles
rosaces ont t creves, la nef a de gigantesques dchirures qui
vont du sommet jusqu' la base; dans le crpuscule, toute la
cathdrale prend de plus en plus son aspect de fantme, et ce bruit,
qui fait tout trembler, s'enfle toujours. C'est  se demander si tant
de vibrations ne vont pas dterminer la chute dfinitive de ces trop
fragiles dcoupures qui persistent  se tenir debout,  de telles
hauteurs, au-dessus de nos ttes.

Dans cette solitude, voici le premier passant, un monsieur bien mis. Il
se hte, il court: Ne restez pas l, nous crie-t-il, vous ne voyez
donc pas qu'on va bombarder!

--Mais c'est nous qui tirons, nous les Franais. C'est notre artillerie
 nous... Ne courez pas si vite, allez!

--Je sais bien que c'est nous, mais, chaque fois, ils se vengent, les
autres, sur la cathdrale. Je vous dis, moi, qu'il va pleuvoir des
obus, ici, tout de suite. Garez-vous!

Il s'en va; tant mieux: il a t charitable de nous avertir, mais sa
jaquette et son chapeau melon s'arrangeaient mal dans la tragique
grandeur du dcor.

Apparaissent maintenant, au dbouch d'une rue, deux jeunes filles,
qui s'arrtent hsitantes. videmment, elles savent, elles aussi, que
les Barbares ont l'habitude de se venger noblement sur la cathdrale et
que les obus vont tomber; mais sans doute elles ont besoin de traverser
cette place pour rentrer chez elles, descendre dans quelque cave.
Auront-elles le temps?

Elles sont gracieuses et jolies, blondes, tte nue, les cheveux
attachs en simples bandeaux. Elles regardent en l'air, les yeux bien
levs au ciel, peut-tre pour voir si la mort commence d'y passer,
mais plutt pour y faire monter une prire. Je ne sais quel dernier
clat du crpuscule, malgr l'ombre envahissante, illumine
dlicieusement leurs deux visages tourns vers en haut, et on dirait
des saintes de vitrail. Un signe de croix toutes deux, et puis elles se
dcident, et, se tenant par la main, traversent  la course. Avec
leurs gestes religieux, avec leur figure inquite, mais cependant
courageuse et pleine de dfi, elles me semblent tout  coup des
symboles charmants de la jeune fille de France: elles se sauvent, oui,
mais on devine bien qu'elles resteraient sans peur, s'il y avait
quelque bless  relever, quelque devoir  accomplir. Et leur fuite
parat toute lgre, au milieu de ce grand vacarme de fin de monde...

Nous nous en allons nous aussi, car c'est le plus sage. Dans les rues,
 peine quelques rares passants qui courent pour se mettre  l'abri,
qui courent en enflant le dos, bien que rien ne tombe encore, comme
font les gens sans parapluie que vient surprendre une averse. L'un
d'eux, qui pourtant ne se soucie gure de s'arrter, nous indique le
dernier htel ouvert, un htel de toute sret, dit-il, l-bas, dans
un quartier qui jamais ne reoit d'obus.

A Dieu ne plaise que j'aie la pense de me moquer d'eux et que je
n'admire pas comme il mrite leur si persistant et si calme hrosme
 rester ici envers et contre tout, dans leur chre ville de plus en
plus mutile. Mais comment ne pas trouver drle cet instinct qui
pousse la plupart des cratures humaines  enfler le dos pour
n'importe quelle sorte de grle. Et puis, est-ce que parce que l'air
est vif et doux, et parce qu'il fait bon vivre? aprs cet indicible
serrement de coeur auprs de la cathdrale, aprs cette rage 
pleurer, il y a dtente, et en ce moment tout m'amuse.

Au bout d'une rue calme, o le bruit de la canonnade s'assourdit dans
le lointain, nous trouvons l'htel indiqu.--Des chambres--dit le
patron, trs avenant sur le pas de sa porte,--oh! tant que vous
voudrez, mme tout l'htel, car vous pensez bien que les voyageurs,
par le temps qui court... Et cependant, pour ce qui est des obus, ici,
vous savez rien  craindre...

Fracas pouvantable qui lui coupe sa phrase! Toutes les vitres de la
faade volent en clats, avec des tuiles, du pltre, des branches
d'arbre. Dans sa hte pour aller se cacher, il manque la marche du
seuil et tombe  plat ventre. Passait un chien, qui se prcipite sur
lui, trs important, comme pour le rappeler  l'ordre, d'une grosse
voix. Un chat, saut je ne sais d'o, traverse l'espace  la faon
d'un bolide, prend point d'appui sur mon paule pour rebondir, et
s'engouffre dans une bouche de cave... Mais les mots sont trop longs
pour cette srie de catastrophes, qui dure  peine le temps de deux
clairs... Et cela continue, on nous bombarde avec une belle
rgularit, comme au mtronome; dj le mur de la maison est
cribl de cicatrices.

C'est trs mal, j'en conviens, de prendre ces choses en gaiet, et on
pense bien que chez moi l'impression n'est que superficielle, physique,
pourrais-je dire, et ce qui persiste au fond de mon me n'en est pas
moins l'indignation, l'angoisse et la piti. Mais cette entre 
grand orchestre, que les Allemands nous font dans l'htel de tout
repos, en prsence de tant d'imprvu, comment rester digne? D'assez
petits obus,  ce qu'il semble; certes, pas des marmites; ils passent
avec leur long sifflement et clatent en un coup de formidable tam-tam:
zing boum! zing boum!

--Dans la cave, messieurs!--nous crie l'htelier, qui s'est relev
sans avoir de mal. videmment il n'y a que a  faire, je l'aurais
trouv seul. Et je me retourne pour leur dire de rentrer eux aussi, mes
trois soldats, rests dehors  regarder un trou de mitraille dans le
caisson de notre auto... Mais c'est que je crois vraiment qu'ils rient,
les sans-coeur!... Alors non, je ne peux plus, et j'clate de rire
comme eux.

Oui, c'est trs mal, car il y aura du sang, des morts tout 
l'heure... Mais comment rsister, devant ce bonhomme tomb  plat
ventre--et l'importance de ce chien qui s'est figur mettre le hol
dans la situation--et ce chat surtout, ce chat aval par un soupirail,
aprs nous avoir montr, pour suprme exhibition de fuite, son petit
arrire-train la queue en l'air!...




XIX

LES GAZ DE MORT


_Novembre 1915._

Un lieu d'effroi, que l'on croirait imagin par le Dante. Il y fait
lourd, touffant; deux ou trois petites veilleuses, qui ont l'air
d'avoir peur d'clairer trop, y percent  peine une obscurit
embrume, trs chaude, qui sent la sueur et la fivre. Des gens
affairs y chuchotent avec anxit. Mais ce qu'on y entend le plus,
ce sont des haltements d'agonie... Ces haltements, ils s'chappent
d'une quantit de petits lits, aligns  se toucher, sur lesquels on
distingue des formes humaines, des poitrines qui battent trop fort,
trop vite, et soulvent les linges comme si l'heure du dernier rle
tait venue...

Et c'est ici une de nos ambulances du front, improvise comme on a pu,
au lendemain d'une des plus infernales abominations allemandes; tous
ces enfants de France, qui ont l'air de rler sans espoir, leur genre
de lsion ne permettait pas de les transporter plus loin. Cette grande
salle, aux parois dlabres, tait hier un chai pour les tonneaux de
champagne, ces petits lits--environ une cinquantaine--ont t
fabriqus, en hte fbrile, avec des branches qui ont gard leur
corce, et ils ressemblent  ce qu'on appelle dans nos jardins des
meubles en style rustique. Mais pourquoi cette chaleur, presque
irrespirable, que des poles dgagent?--C'est qu'il ne fait jamais
assez chaud pour des poumons d'asphyxis.--Et cette obscurit, pourquoi
cette obscurit, qui donne un aspect dantesque  ce lieu de martyre et
qui doit tant gner les douces et blanches infirmires?--C'est que les
barbares, dans leurs trous, sont l, tout prs de ce village dont ils
se sont amuss plus d'une fois  crever les maisons et le clocher, et
si, avec leurs lunettes toujours au guet, ils voyaient,  cette tombe
triste d'une nuit de novembre, s'clairer la range de fentres d'une
longue salle, tout de suite ils flaireraient une ambulance, et les obus
pleuvraient sur les humbles lits: on sait leur prdilection pour
mitrailler les hpitaux, les convois de Croix-Rouge, les glises!...

Donc on y voit  peine, ici, dans une sorte de brume dgage par de
l'eau qui bout sur des rchauds. A toute minute, des infirmires
apportent d'normes ballons noirs, et ceux qui suffoquent le plus
tendent leurs pauvres mains pour les demander: c'est de l'oxygne, qui
les fait mieux respirer et moins souffrir. Beaucoup d'entre eux ont de
ces ballons noirs, poss sur leur poitrine haletante et, dans leur
bouche, ils tiennent avidement le tuyau par o s'chappe le gaz
sauveur; on dirait de grands enfants au biberon; cela jette une sorte
de bouffonnerie macabre sur ces tableaux d'horreur. L'asphyxie, suivant
les constitutions, a des effets divers qui exigent des formes diverses
de traitement. Quelques-uns, presque nus sur leur lit, sont couverts de
ventouses, ou bien tout badigeonns de teinture d'iode. Il en est
d'autres mme--oh! bien gravement atteints, ceux-l, hlas!--il en est
de tout gonfls, poitrine, bras et visage, et qui ressemblent  des
bonshommes en baudruche souffle... Bonshommes de baudruche, enfants au
biberon, bien que ces images soient les seules vraies, cela parat
presque sacrilge de les employer quand l'angoisse vous serre le coeur
et qu'on a envie de pleurer, pleurer de piti et pleurer de rage!...
Mais puissent-elles, ces comparaisons brutales, se graver mieux dans
les esprits, par leur inconvenance mme, pour y entretenir plus
longtemps la haine indigne et la soif des saintes reprsailles!

Car il y a un homme qui nous a longuement prpar tout cela, et cet
homme continue de vivre; il vit, et, comme le remords est sans doute
inconnu  son me de vautour, il ne souffre mme pas, si ce n'est de
la fureur d'avoir manqu son coup, au moins pour cette fois. Avant de
dchaner ainsi la mort sur le monde, il avait froidement tout
combin, tout prvu: Si cependant, s'tait-il dit, mes grandes
rues  la rhinocros et mon norme attirail de tuerie allaient, par
impossible, se heurter  quelque rsistance par trop magnifique?...
Alors j'oserais peut-tre, confiant dans la veulerie des Neutres,
j'oserais peut-tre braver toutes les lois de la civilisation, et
employer d'autres moyens... A tout hasard, prparons-nous. En effet,
la rue n'a pas russi, et, avec timidit pour commencer, craintif
tout de mme du dgot universel, il a essay de l'asphyxie, aprs
s'tre vertu, bien entendu,  garer l'opinion par ses habituels
mensonges, en accusant la France d'avoir commenc. Comme il en
avait le cynique espoir, il n'y a pas eu, hlas! un sursaut
gnral de la conscience humaine. Pas plus que devant les prcdents
crimes--organisation de pillage, destruction de cathdrales, viols,
massacres d'enfants et de femmes--les Neutres n'ont boug; il semble
vraiment que le regard fourbe, froce et mort de sa tte de Gorgone ou
de Mduse les ait tous glacs sur place. Et,  l'heure o j'cris,
le dernier mdus par ce regard du monstre est ce pauvre roi de
Grce, inconsistant et maladroit, qui tremble au bord du prcipice des
pires flonies. Qu'il y ait des neutres par terreur, mon Dieu! on se
l'explique encore; mais que des peuples, hautement estimables pourtant,
aient pu rester germanophiles, cela dpasse notre comprhension; par
quelles manoeuvres les a-t-on aveugls, ceux-l, par quelles
calomnies, ou par quel argent?...

Nos chers soldats aux poumons brls, haletants sur leurs petits lits
rustiques, ont l'air reconnaissant quand,  la suite du major, on
s'approche, et ils lvent sur vous de bons yeux quand on leur prend la
main. En voici un tout ballonn, mconnaissable sans doute pour ceux
qui ne l'auraient vu qu'avant cette enflure affreuse, et si l'on
touche, mme le plus lgrement possible, ses pauvres joues distendues,
on sent sous les doigts le crpitement des gaz infiltrs entre peau et
chair. Allons, cela va mieux depuis ce matin, dit le major. Et il
continue  voix basse, pour l'infirmire: Celui-l, madame, je
commence  croire que nous le sauverons aussi; mais il ne faut pas le
lcher une minute, par exemple. Oh! recommandation inutile, car elle
n'a pas la moindre intention de le lcher, l'infirmire blanche dont
les yeux sont dj cerns par quarante-huit heures d'une veille sans
trve. Aucun ne sera lch, non; il suffit, pour en avoir
l'assurance, de regarder tous ces jeunes mdecins, tous ces
gardes-malades, un peu puiss, c'est vrai, mais si attentifs et
vaillants, qui ne les perdent pas de vue.

Et, Dieu merci, on les sauvera presque tous[1]! Ds qu'ils seront
transportables, on les emmnera loin de cette ghenne du front, o les
obus du Kaiser s'acharnent volontiers sur les mourants; on les couchera
mieux, dans des ambulances tranquilles, o ils souffriront encore
beaucoup certes, pendant huit jours, quinze jours, un mois, mais d'o
ils ne tarderont pas trop  repartir, mieux avertis, plus prudents, et
presss de retourner se battre. On peut dire que le _coup_ de l'asphyxie
a manqu, comme celui des grandes rues sauvages; il n'a pas donn ce
que la tte de Gorgone en avait attendu. Et cependant, avec quels
habiles calculs, ce coup-l, chaque fois, a t tent, toujours aux
moments les plus propices! On sait que les Allemands, matres en
espionnage et sans cesse informs de tout, ne manquent jamais de
choisir, pour leurs attaques, quelles qu'elles soient, les jours de
relve, les heures o de nouveaux venus, devant eux, sont encore dans
le dsarroi de l'arrive. Le soir donc o s'est accompli ce dernier
forfait, six cents de nos hommes prenaient tout juste leur poste avanc,
aprs une longue et fatigante marche; tout  coup, au milieu d'une salve
d'obus qui les surprenait dans leur premier sommeil, ils ont distingu,
 et l, des petits sifflements discrets, comme pousss par de
sournoises sirnes  vapeur,--et c'tait le gaz de mort qui fusait
autour d'eux, pandant ses paisses, ses lugubres nues grises. En mme
temps, leurs fanaux, tout de suite, ne jetaient plus dans ce brouillard
que de petites lueurs troubles. Affols alors, suffoquant dj, ils
songrent trop tard  ces masques qu'on leur avait donns et auxquels du
reste ils ne croyaient gure; c'est trop gauchement qu'ils s'en
couvrirent; quelques-uns mme, par un irrsistible instinct de
conservation, devant la brlure des bronches, cdrent  l'envie de
courir, et ceux-l furent les plus terriblement atteints,  cause de
l'excs de chlore inhal, dans les grandes aspirations de la course.
Mais une autre fois ils ne s'y prendront plus, ni eux ni personne des
ntres; masqus bien hermtiquement, ils se rangeront immobiles autour
des bchers prpars d'avance, dont les flammes soudaines neutralisent
les poisons de l'air,--et ce ne sera presque rien, qu'une heure de
malaise, pnible  passer mais presque toujours sans suite mortelle. Il
est vrai, dans les antres maudits que sont leurs laboratoires, les
intellectuels de l'Allemagne, convaincus maintenant que les Neutres
accepteront tout, s'vertuent  nous chercher d'autres poisons pires
encore; mais jusqu' ce qu'ils les aient trouvs, la tte de Gorgone
aura manqu l son coup, comme elle en a manqu tant d'autres, c'est
incontestable. Nous, hlas! nous n'avons pas encore su dcouvrir un
moyen de leur rendre assez cruellement la pareille; pour nous dfendre,
nous n'avons donc que le masque protecteur, qui se perfectionne, il est
vrai, chaque jour;--et aprs tout, aux yeux des Neutres, s'ils ont
encore des yeux pour voir, c'est peut-tre plus digne de n'employer que
cela. Toutefois, combien notre cas serait diffrent si nous en venions 
les asphyxier aussi, eux les pillards et les assassins, les agresseurs
entrs par effraction, et qui, en dsespoir d'enfoncer nos lignes,
tentent de nous enfumer ignoblement chez nous, dans notre cher pays de
France, comme on enfumerait des lapins dans leurs terriers, des rats
dans leurs trous. Les langues humaines n'avaient pas prvu ces
transcendantes ignominies, dont seraient coeurs les derniers des
cannibales, aussi n'ont-elles pas de mot pour les nommer... Nos pauvres
asphyxis, haletants sur leurs petits lits, combien j'aurais voulu les
montrer  tous,  leurs pres,  leurs fils,  leurs frres, pour porter
au paroxysme les indignations sacres et les soifs de vengeance; oui,
les montrer partout et faire entendre leurs rles, mme aux si
impassibles Neutres, pour convaincre d'inintelligence ou de crime tant
d'obstins Pacifistes, pour semer partout l'alarme contre la Grande
Barbarie, en ruption sur l'Europe!...

  [1] Sur six cents asphyxis de cette nuit-l, plus de cinq cents sont
  hors de danger.




XX

LE JOUR DES MORTS AUX ARMES DU FRONT


_2 novembre 1915._

Les tombes de nos soldats, voici deux ou trois jours que leur grande
fte a commenc, tout le long du front de bataille. N'importe o
elles soient, groupes autour des glises dans les cimetires communs
des villages, ou bien alignes militairement dans les petits
cimetires spciaux qu'on leur a consacrs, ou bien mme isoles au
bord d'un chemin, au coin d'un bois, solitaires et perdues au milieu
des champs, partout, du plus loin qu'on les aperoit, sous le ciel
sombre de ces jours et sur les fonds en grisailles de la campagne,
elles attirent les regards par l'clat tout frais de leurs parures.
Chacune a pour le moins quatre beaux drapeaux tricolores, aux hampes
plantes en terre, deux drapeaux  la tte, deux drapeaux aux pieds, et
tant de couronnes enrubannes, tant de fleurs! Ce sont les officiers
et les camarades de nos morts qui se sont cotiss pour leur donner tout
cela et qui,  grand'peine parfois, l'ont fait venir des villes
proches, et puis l'ont si pieusement dispos, mme pour les plus
inconnus et pour les quelques pauvres anonymes...

Ici, dans ce village que le hasard m'a fait habiter en passant, le
cimetire s'tage, forme amphithtre au flanc d'une colline, et le
coin des soldats est en haut, visible de tous les environs. Ils sont l
une quinzaine, ayant chacun ses quatre drapeaux, ce qui fait soixante
drapeaux. Et l'pre vent d'automne agite sans cesse, presque gaiement,
toutes ces frles toffes, les fait jouer, les entremle, en augmente
l'clat; du reste il n'y a pas trois autres couleurs qui, par leur
assemblage, s'avivent aussi joyeusement que nos trois chres couleurs
franaises. Et ces tombes ont aussi tant et tant de fleurs, des
dahlias, des chrysanthmes, des roses, qu'on les dirait recouvertes
d'un seul et mme tapis somptueusement chamarr. En ces jours, le
cimetire entier est pourtant trs fleuri, mais il a l'air terne et
incolore, auprs du coin de nos soldats. Ce coin privilgi, c'est
lui que l'on voit d'abord, de loin, de toutes les routes qui mnent au
village,--et on se demanderait: Quelle fte y a-t-il donc par l, pour
qu'il y flotte tant de drapeaux!

L'avant-veille, je me souviens d'tre venu voir les prparatifs de la
nave dcoration. Des Chasseurs, les mains pleines de bouquets, y
travaillaient avec hte et recueillement, en parlant bas. On entendait
au loin l'orchestre trs assourdi de l'incessante bataille, que
dominait la grande voix magnifique de notre artillerie lourde; on
et dit, le long de l'horizon extrme, le grondement d'un orage. Tout
tait sinistre dans ce cimetire, sous un ciel opaque, d'o tombait
une demi-obscurit dj hivernale. Mais le zle de ces Chasseurs,
qui paraient si bien les tombes, devait apporter quand mme un peu de
gaiet douce aux mes des jeunes morts.

Et quelles jolies messes mouvantes on leur a chantes partout sur le
front, le jour de leur fte! Dans toutes les petites glises--celles du
moins que les Barbares n'ont pas dtruites--on avait apport ce
jour-l, pour les embellir, tout ce que les villages pouvaient donner
de drapeaux, de bannires, de cierges et de couronnes. Et elles
taient trop troites, ces glises, pour la foule qui y tait venue:
officiers, soldats, population civile, femmes en deuil pour la plupart,
des pleurs discrets rougissant leurs yeux sous les voiles. Des soldats,
spontanment, pour faire aux mes de leurs camarades un plus
exceptionnel concert, s'taient appliqus  apprendre les hymnes de
la fin terrestre, le _Dies ir_, le _De profundis_, et leurs voix, bien
qu'inhabilement conduites, vibraient d'une manire impressionnante dans
les unissons du plain-chant, que l'orgue accompagnait.--Que pourrait-on
trouver d'ailleurs qui prpare mieux au suprme sacrifice et  la
belle mort, mieux que ces prires, cette musique et mme ces
fleurs?...

Ils ont chant, ce matin-l, avec un lan grave, ces choristes
improviss. Ensuite, aprs la messe, malgr la pluie glace et la
boue des chemins, de chaque glise la foule est sortie en cortge pour
se rendre dans les cimetires,  la suite du clerg portant la croix
des solennits. Et de nouveau, comme le jour des funrailles, toutes
les petites tombes militaires ont t bnies.

Si je raconte cela, c'est pour les mres, les pouses, les familles qui
habitent loin d'ici, dans les autres provinces de France, et dont le
coeur se serre davantage sans doute  la pense que la spulture d'un
bien-aim pourrait tre  l'abandon et bientt mme ne se
reconnatrait plus. Oh! qu'elles se rassurent! Malgr l'humilit de
ces petites croix de bois, presque toutes pareilles, nulle part autant
que sur le front les tombes ne sont gardes et honores, nulle part
elles ne recevraient d'hommages plus touchants, ni plus de bouquets,
plus de prires, plus de larmes...




XXI

LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS!


Paris, qui est par excellence la ville des gnreux lans, ftait,
il y a quelques jours, nos marins-fusiliers de l'Yser,--ou du moins les
derniers dbris de la brigade hroque, les rares qui ont pu revenir.
C'tait trs bien, de les fter ainsi; mais, hlas! combien
promptement cela va s'oublier!

Aujourd'hui, notre cher et minent ministre de la marine, l'amiral
Lacaze, pour la glorification de la brigade aux trois quarts anantie,
fait afficher  bord de nos navires de guerre le bel ordre du jour
d'adieu du gnralissime, qui se termine par ces mots: La vaillante
conduite de la brigade des marins-fusiliers dans les plaines de l'Yser,
 Nieuport et  Dixmude, restera aux armes comme un exemple d'ardeur
guerrire et de dvouement  la patrie. Les marins-fusiliers et leurs
chefs peuvent tre fiers de la nouvelle page glorieuse qu'ils ont
inscrite  leur histoire. Certes, cet affichage sera plus durable que
les rceptions de Paris; mais, hlas! il s'oubliera aussi, il
s'oubliera trop vite.

Puisque, aprs la dislocation de cette brigade d'lite, on a dcid
de maintenir  l'arme son drapeau, pour en perptuer la mmoire, ne
pourrait-on pas,  ce drapeau si exceptionnel, attacher la croix
d'honneur? On y a bien song, parat-il; mais peut-tre,--je n'en sais
rien,--peut-tre s'est-on arrt devant quelque article du rglement,
car il me semble y avoir lu qu'il faut, pour accorder la croix, que le
drapeau ait t dploy  l'occasion d'une grande offensive,
d'un grand fait d'armes. Or, le cas de nos marins-fusiliers est
tellement spcial qu'aucun rglement n'aurait su le prvoir. Comment
donc l'auraient-ils _dploy_ leur drapeau, pendant la lutte inoue,
puisqu'en ces jours-l ils ne l'avaient pas encore? Brigade improvise
en hte, on les avait lancs au feu sans l'incomparable emblme
tricolore que toutes les autres brigades possdaient avant de partir.
Ce n'est que plus tard, bien aprs leurs grands exploits du dbut,
qu'on le leur a donn, alors que leur rle tait dj un peu moins
terrible. Dans ces conditions-l, je veux esprer qu'il sera possible
de faire flchir le rglement en leur faveur. S'il tait dcor, ce
drapeau, tous les marins qui le reurent avec tant de joie l-bas, un
jour o ses trois couleurs taient encore toutes neuves et
clatantes, se sentiraient rcompenss en mme temps que lui, et
plus tard, dans l'avenir, quand leurs descendants viendraient le
regarder, pauvre haillon sacr dfrachi par la poussire, cette
croix, qu'on lui aurait donne, leur parlerait mieux des actes sublimes
accomplis sur le front de Belgique.

On ne saurait trop l'honorer, la brigade des marins, de laquelle on a
crit officiellement: _Aucune troupe,  aucune poque, n'a fait ce
qu'ils ont fait._ Et voici un passage de la lettre que, le jour de sa
dislocation, le gnral Hly d'Oissel, aprs en avoir pass la
revue suprme, crivait au capitaine de vaisseau Paillet, qui la
commandait alors,--lettre qui fut lue  tous les matelots sur les rangs
et leur mit aux yeux de bonnes larmes:

...Je serais heureux de conserver cet _tat_ (la liste effroyable des
morts, officiers, sous-officiers et marins) comme un tmoignage
loquent et clatant des services immenses qu'a rendus au pays cette
admirable brigade, que l'arme de terre est si fire d'avoir eue dans
ses rangs, et que je suis si fier, moi, d'avoir eue sous mes ordres
pendant plus d'une anne de guerre.

Ce matin, quand j'ai vu dfiler si allgrement et si correctement
vos magnifiques marins, je n'ai pu me dfendre d'une motion
poignante, en me disant que c'tait la dernire fois.

En effet, c'est bien l, dans les marcages sanglants de l'Yser,
qu'est venue se briser pour la seconde fois, et dfinitivement, la
rue des barbares. Les deux grands checs dcisifs du misrable
Empereur aux mains rouges furent, comme on sait, la retraite de la
Marne, et puis cet arrt en Belgique devant une toute petite poigne
de marins aux tnacits surhumaines.

Et on ne les avait pas choisis, ces sublimes entts, non, ils
taient les premiers venus, dsigns en hte dans nos ports. Ils
n'taient mme pas partis pour se battre, mais pour faire
tranquillement la police dans les rues de Paris. Et de Paris, un beau
jour, comme le pril tait extrme, on les avait expdis vers
l'Yser, sans prparation,  peine quips, ayant tout juste des
vivres, en leur disant seulement: Faites-vous tuer, mais que la Bte
allemande ne passe pas! A n'importe quel prix, tenez tte au moins une
semaine, jusqu' ce qu'on ait le temps d'arriver  la rescousse. Or,
ils ont tenu, on s'en souvient, presque indfiniment, au milieu d'un
vritable enfer de feu, de mitraille, de fracas, de dcombres
croulants, de froid, de pluie, d'enlisement dans la boue. Et c'est du
jour o le choc de la Bte a t amorti par eux, que la France s'est
sentie vraiment sauve.

La plupart du temps, d'ailleurs, il semble qu'il suffise de prendre des
braves garons quelconques et de leur mettre un col bleu pour en faire
des hros. Pendant la guerre de Chine, entre autres exemples, n'ai-je
pas vu de tout prs la mme chose: une petite poigne d'hommes pris
au hasard  bord de nos navires, commands par de trs jeunes
officiers  peine galonns, et ce htif assemblage, devenu soudain un
_tout_ admirable, uni, disciplin, ardent et sans peur, capable de
raliser, du jour au lendemain, des prodiges d'endurance et d'audace.

Oh! cette brigade de l'Yser, avec laquelle j'ai failli partir! J'avais
beaucoup intrigu, je l'avoue, pour m'y faire attacher, et je touchais
au but quand un obstacle, que je n'aurais jamais su prvoir, m'en a
cart si inexorablement. Avoir d y renoncer, quand je m'en tais
vu si prs, restera pour moi, jusqu' la fin de ma vie, un regret
cuisant et cruel... Au moins, que je m'en console un peu en payant mon
tribut d'admiration  ceux qui y taient; au moins que j'aie cette
petite joie de travailler  glorifier leur mmoire. Je demande donc
ici pour eux,--et ce n'est pas en mon nom seul, car plusieurs de mes
camarades de la marine s'associent  ma prire, des camarades _qui
n'en taient pas non plus_ et dont le dsintressement ne saurait par
suite tre suspect,--je demande ici pour eux, et presque avec
confiance, bien que le rglement peut-tre me donne tort, cette
conscration dix fois mrite, qui ne peut porter ombrage 
personne: que l'on attache un bout de ruban rouge  leur drapeau!




XXII

LA JOURNE DES TOURDERIES


_Dcembre 1915._

Ce jour-l, qui tait en priode d'accalmie, le gnral m'avait
autoris  prendre une auto pendant trois ou quatre heures, pour aller
 la recherche de la tombe d'un de mes neveux fauch par un obus lors
de nos offensives de septembre.

Des renseignements incomplets m'avaient appris qu'il devait tre dans
un pauvre cimetire de hasard, improvis le lendemain d'un combat, 
quelque cinq ou six cents mtres d'une petite ville appele T..., dont
les ruines, encore canonnes chaque jour et de plus en plus informes,
gisent  la limite de la zone franaise, tout prs des tranches
allemandes. Mais j'ignorais comment on l'avait enseveli. Dans une fosse
commune, ou bien sous une petite croix portant son nom, ce qui
permettrait de venir plus tard le reprendre?

Pour aller  T..., m'avait dit le gnral, faites un dtour par le
village de B...; c'est la route o vous risquez le moins d'tre
_repr_. A B..., si les circonstances de la journe semblaient
dangereuses, une sentinelle vous arrterait comme d'usage; alors vous
cacheriez l votre auto derrire quelque mur, et vous pourriez
continuer  pied,--avec les prcautions habituelles, bien entendu.

Mon fidle serviteur Osman qui, depuis une vingtaine d'annes, partage
mes aventures en tout pays, et qui est soldat comme tout le monde,
soldat territorial, a eu un cousin tu au mme combat que mon neveu et
inhum, lui a-t-on dit, dans le mme cimetire; il a donc obtenu
l'autorisation de m'accompagner dans ma pieuse recherche.

Aujourd'hui tout est poudr de givre dans la sinistre campagne, sur
laquelle pse un brouillard glac;  soixante mtres en avant de
soi, on ne distingue plus rien, et les arbres qui bordent les routes
s'effacent, perdus dans les immenses suaires blancs.

Aprs une demi-heure de course, nous entrons en plein dans cette
ghenne du front,  laquelle, avec l'habitude, on ne prend plus garde,
mais qui, les premires fois, tait si impressionnante, et qui plus
tard sera si trange  retrouver en souvenir. Chaos, tohu-bohu; tout
est chavir, cass, murs calcins, maisons ventres, villages par
terre; mais une vie intense et magnifique anime les chemins et les
ruines; plus de civils, plus de femmes ni d'enfants; rien que des
soldats, des chevaux et des automobiles, mais il y en a tant et tant
que l'on n'avance plus qu'avec peine. Deux courants presque
ininterrompus se partagent les routes: d'un ct, tout ce qui s'en va
au feu; de l'autre, tout ce qui en revient. Lourds camions
d'artillerie, de munitions, de vivres, de Croix-Rouge, qui cahotent sur
les ornires durcies de gele et mnent un grand fracas de ferraille,
en concurrence avec le bruit plus ou moins lointain des incessantes
canonnades. Et les figures de toutes sortes, qui voyagent sur ces
normes machines roulantes, respirent la sant et la dcision; il y a
nos soldats  nous, coiffs maintenant de ce casque d'acier bleutre
qui rappelle l'ancienne _bourguignotte_ et nous ramne au vieux temps;
il y a des barbes jaunes de Russes, des peaux basanes d'Indiens et de
Bdouins. Tout ce monde chemine, chemine, tranant des monceaux de
choses htroclites, et il y a aussi des chevaux par milliers se
faufilant au milieu des grosses roues innombrables. Vraiment on se
croirait  l'poque d'une migration gnrale de l'humanit, aprs
quelque cataclysme ayant boulevers la surface du monde... Eh! bien
non, c'est l simplement l'oeuvre du grand Maudit qui a dchan la
barbarie allemande; il avait mis quarante ans  prparer le _coup_
monstrueux qui, d'aprs son calcul, devait amener l'apothose de son
orgueil forcen, mais qui n'aura amen que sa chute dans une mer de
sang, au milieu du dgot mondial...

Il y a incontestablement grande accalmie aujourd'hui, car, mme dans
les instants o cesse le roulement des camions de fer, on n'entend pas
le canon gronder. Ce doit tre toute cette brume qui en est cause, et
combien d'ailleurs elle nous sera propice, cette aimable brume, on
croirait que nous l'avons commande!

Nous voici au village de B... que le gnral avait prvu comme point
terminus de notre course en auto. L'affluence y est  son comble; entre
les murs crevs, entre les toitures brles, bourguignottes et
manteaux bleu horizon se pressent, s'agitent. Et tout est encombr par
ces pesantes voitures qui, en arrivant, s'immobilisent, ou bien font
leur manoeuvre pour tourner et repartir: c'est que nous sommes ici au
seuil de la rgion o d'ordinaire on ne s'aventure que la nuit, 
pied,  pas assourdis, ou bien alors, si c'est le jour, en marchant
isolment, un par un, pour ne pas se faire remarquer des lunettes
allemandes. Au bout du village, donc, la vie cesse brusquement, comme
coupe net d'un trait de hache; soudain, plus personne; la route, il
est vrai, continue bien vers cette ville de T..., qui est notre but,
mais elle se fait tout  coup vide et silencieuse; entre ses deux
ranges de maigres arbres givrs, elle s'enfonce avec un air de
mystre dans l'pais brouillard blanc, et on ne s'tonnerait pas de
lire ici, sur quelque poteau indicateur: Route de la mort.

Une minute d'hsitation. Cependant je ne vois aucun de ces signaux qui
sont d'usage aux points o il faut s'arrter, ni l'habituel petit
pavillon rouge, ni la branche d'arbre fiche en terre, ni la sentinelle
d'alarme qui lve  deux mains son fusil au-dessus de la tte; la
route est donc considre comme possible aujourd'hui, et quand je
demande si elle mne bien  T..., des sous-officiers qui sont l se
bornent  rpondre: Oui, mon colonel, avec le salut militaire,
sans paratre tonns. Alors nous n'avons qu' poursuivre, avec tout
de mme la prcaution de ne pas marcher trop vite pour ne pas faire
trop de bruit.

Et, rien qu' ce silence o nous plongeons maintenant, rien qu'
cette solitude, je reconnatrais que nous sommes sur le front extrme;
car c'est une des trangets de la guerre nouvelle, que toujours la
zone tragique confinant aux terriers des barbares ait l'aspect d'un
dsert; on n'y voit personne, tout y est cach, enfoui, et--sauf les
jours o la Mort se met  y hurler de son horrible grande voix--le plus
souvent on n'y entend rien...

Nous avanons, nous avanons, dans un dcor d'une monotonie lugubre,
sans cesse pareil  lui-mme et qui est tout vaporeux, qui a l'air
inconsistant, comme fait de mousselines;  cinquante mtres derrire
nous, il s'efface et se ferme;  cinquante mtres en avant il s'ouvre
au fur et  mesure que nous courons, mais sans modifier son aspect;
toujours cette route blanchtre aux ornires geles, toujours cette
plaine blanchtre qui s'estompe sans montrer ses lointains, toujours
l'paisseur de ces ouates si froides et si blanches qui remplacent
l'air, et toujours les deux ranges de ces arbres poudrs  frimas,
tels de grands balais que l'on aurait rouls dans du sel avant de les
piquer en terre par le manche. On s'aperoit par exemple que c'est une
rgion trop souvent visite par la foudre,--par la foudre ou par
quelque chose d'quivalent... Oh! ce qu'il y a d'arbres fracasss,
tordus, dont les branches dchiquetes pendent en lambeaux!

Nous franchissons des tranches franaises, qui s'en vont de droite et
de gauche de la route, faisant face  cet inconnu vers lequel nous
courons; elles sont l prtes, sur plusieurs lignes, pour le cas
improbable de quelque repliement de nos troupes; mais elles sont vides,
et c'est toujours la continuation du mme dsert. Je fais arrter de
temps  autre, pour regarder alentour, l'oreille au guet. Rien, un
silence comme si la nature elle-mme tait morte de tout ce froid. La
brume tend de plus en plus  s'paissir, et il n'existe pas de
lunettes capables de nous voir au travers. Tout au plus pourraient-ils
nous entendre arriver, _eux_, l-bas, et encore! D'aprs mes cartes,
nous avons deux kilomtres devant nous, pour le moins. Allons toujours!

Cependant, tout  coup, on croirait une vocation de fantmes; des
ttes, des files de ttes, coiffes du casque bleu, surgissent
ensemble de terre,  droite,  gauche, auprs et au loin.--Ah!
diable!... Ce sont des ntres, bien entendu, et ils se bornent  nous
regarder, se montrant  peine; mais, pour que ces tranches, que nous
dpassons si vite, soient ainsi garnies de soldats en veil, il faut
que nous soyons joliment prs du repaire de l'ogre! Avanons quand
mme encore un peu, puisque la bonne brume nous suit fidlement, en
complice.

Cinq cents mtres plus loin, voici que je songe  _leurs_ microphones,
qui seuls pourraient nous trahir; c'est que prcisment la terre
gele et le brouillard sont deux merveilleux conducteurs du son. Alors
j'ai le sentiment soudain que je me suis avanc beaucoup trop, que la
mort m'environne, que le brouillard seul nous protge encore, et la
responsabilit de l'existence de mes soldats me fait frmir: c'est que
je ne suis mme pas en service command, aujourd'hui ce n'est qu'une
promenade et, dans ces conditions, s'il arrivait malheur  l'un d'eux,
j'en aurais le remords toute ma vie. Il n'est que temps d'arrter ici
mon auto!... Ensuite je continuerai  pied vers cette ville de T...,
pour me renseigner l, auprs des ntres installs dans les caves
des ruines, sur le gisement du cimetire que je cherche.

Mais,  ce moment mme, une plantation funraire trs touffue
commence de se dessiner dans un champ, sur la gauche de la route: des
croix, des croix de bois blanc, alignes en rangs serrs, nombreuses
comme les ceps dans les vignes de Champagne; un pauvre cimetire de
soldats, tout neuf et dj si grand, tout poudr de givre lui aussi
comme les plaines alentour, et infiniment dsol dans cette terre
blanchtre qui n'a mme pas une herbe verte... Si c'tait celui que
nous cherchons!

--Mais oui, c'est a, s'crie Osman, c'est a! Car voici la tombe de
mon pauvre cousin, la premire, tenez, commandant,  toucher le foss
de bordure, je lis son nom d'ici!

En effet, je lis moi-mme: Pierre D...; l'inscription est en lettres
trs grosses, et la croix est plus que les autres tourne vers nous,
comme pour nous crier: Halte, nous sommes ici, n'allez pas vous
risquer plus loin, descendez!

Et nous descendons, coutant attentivement le silence. Pas un bruit,
pas un mouvement nulle part, si ce n'est la chute de quelque perle de
givre, dtache des maigres arbres du chemin. Notre scurit semble
absolue. Entrons donc tranquillement dans le champ o il semble que
cette humble croix nous ait appels d'un signe.

Osman avait soigneusement prpar deux petites bouteilles cachetes,
contenant les noms de nos deux morts, pour les enfouir  leurs pieds,
par crainte des obus qui seraient capables encore de venir saccager
tout cet tiquetage; il est vrai, nous avons tourdiment oubli la
bche pour creuser la terre, mais tant pis, on se dbrouillera. Les
deux chauffeurs entrent avec nous, car ils avaient eu la trs gentille
pense, sachant pourquoi nous allions l, d'apporter chacun un
appareil photographique pour prendre une image des tombes. Pierre D...,
lui, a t trouv tout de suite; nous n'avons donc plus que mon neveu
 chercher dans toute cette jeune foule glace; pour gagner du
temps--car le lieu n'est quand mme pas trs rassurant, il faut se
l'avouer--partageons-nous la pieuse besogne, et que chacun de nous
suive l'un de ces alignements aux rgularits si militaires.

Je ne crois pas qu'aucune imagination humaine puisse jamais concevoir
quelque chose d'aussi lugubre que ce vaste cimetire de soldats, dans
cet abandon, dans ce silence que l'on sait attentif, hostile et
tratre, et avec cet horrible voisinage dont on sent pour ainsi dire la
menace planer. Tout est blanc ou blanchtre,  commencer par ce sol de
Champagne, qui le serait dj par lui-mme, sans les innombrables
petits cristaux de glace dont il est couvert. Pas un arbuste, aucun
feuillage, pas mme de l'herbe; rien que cette terre d'un gris ple de
cendre dans laquelle on les a ensevelis. Deux ou trois cents petits
tertres bien troits,  croire que la place manquait, chacun
tiquet de sa misrable croix de bois blanc. Toutes ces croix,
toutes ces croix, enguirlandes de givre, elles ont les bras comme
frangs de pauvres larmes silencieuses, qui se seraient figes sans
pouvoir tomber. Et le brouillard enferme si jalousement cet ensemble
que l'on ne voit pas nettement le cimetire finir; les dernires croix
surcharges de pendeloques blanches se perdent dans de l'imprcision
blme; c'est comme s'il n'existait plus au monde que ce champ-l, avec
ses myriades de perles tristement brillantes, et puis rien d'autre...

Je me suis pench sur une centaine de tombes au moins, et je ne trouve
rien que des noms d'inconnus, souvent mme c'est la mention cruelle:
Non identifi.--Je dis pench, parce que l'inscription parfois, au lieu
d'tre  la peinture noire, a t grave sur une petite plaque de
zinc--on n'avait pas mieux--grave htivement et difficile 
dchiffrer. Je le dcouvre enfin, le pauvre enfant que je cherchais:
Sergent Georges de F... Il est l, serr comme  l'exercice entre
ses compagnons de silence. C'est une petite plaque de zinc qui lui est
chue, et son nom y a t inscrit patiemment en pointill, sans
doute avec un marteau et un clou. Il est un des trs rares qui aient
une couronne, oh! une bien modeste couronne de feuillage dj
dcolore, souvenir de ses soldats, qui devaient l'aimer, car je sais
qu'il tait doux avec eux.

Pour plus tard, pour quand on viendra le reprendre, je vais tracer sur
mon calepin un plan du cimetire, en comptant les ranges de tombes et
en comptant les tombes dans les ranges... Tiens! des balles qui
sifflent! Trois ou quatre  la file! D'o est-ce qu'elles nous
arrivent celles-l? C'est bien  nous qu'elles taient destines,
car leur bruit  chacune se termine par cette espce de petit chant
mielleux: Koui-you! Koui-you! qui leur est coutumier quand elles
viennent mourir dans votre direction, et mourir tout prs. Le silence
retombe aprs leur passage, mais je me hte plus encore  crayonner.

Et  mesure que je reste l, l'horreur de ce lieu m'imprgne
davantage. Oh! ce cimetire qui, au lieu de finir comme les choses
relles, se plonge peu  peu dans un enveloppement de nuages; ces
tombes, ces tombes, toutes gemmes de leurs glaons blancs qui ont
coul comme des larmes; cette blancheur du sol, cette blancheur de
tout, et la Mort qui revient sournoisement voleter ici, avec une espce
de petit cri d'oiseau!... L-bas, sur la tombe de Pierre D...,
j'aperois Osman, trs estomp de brume lui aussi; il a trouv une
bche, sans doute reste l depuis les ensevelissements; et il
achve d'enterrer la petite bouteille indicatrice... Encore:
Koui-you! Koui-you! Le lieu dcidment est _malsain_, comme
diraient les soldats, et ce serait coupable de m'y attarder.

Allons bon! Un shrapnel  prsent! Mais avant d'entendre son
clatement dans l'air, je l'ai reconnu au bruit de son vol, qui
diffre de celui des obus. Point trop  droite, ce premier coup, et
la mitraille va tomber  vingt ou trente mtres, sur les petits
tertres blancs. Mais nous sommes reprs, c'est certain, et ce sont
les microphones. Cela va continuer, et il n'y a d'abri nulle part, pas
une tranche, pas un trou.

--Baissez-vous, commandant, baissez-vous, me crie de loin Osman, qui
en voit venir un second vers moi, tandis que mon attention est encore
aux tombes.--Me baisser, pour quoi faire? C'est bon pour les obus. Mais
pour les shrapnels, qui tombent d'en haut! Non, ce sont nos casques
d'acier qu'il aurait fallu, mais tourdiment, ne nous mfiant pas,
nous les avons laisss dans l'auto avec nos masques. Nous sauver, c'est
tout ce qui nous reste  faire. Il accourt vers moi, avec sa bche et
sa deuxime petite bouteille. Et je lui crie: Non, non, trop tard,
sauve-toi!--Ah! mon Dieu, et l'auto qui n'est pas tourne! Mais
c'tait lmentaire, en arrivant j'aurais d commencer par l.
Srie noire des tourderies, aujourd'hui; o donc ai-je la tte.
C'est qu'aussi elle avait t si calme, notre entre dans ce
cimetire! Et je crie aux deux chauffeurs qui photographiaient encore:
Mais laissez tout, laissez! Allez vite tourner l'auto! Pas trop vite
tout de mme, non, pour ne pas faire trop de bruit! Mais allez!
courez! Osman a profit de la diversion avec les chauffeurs pour
commencer de creuser prs de moi: Non, laisse a, je te dis; tu vois
bien qu'ils continuent; cours te mettre derrire un arbre de la
route!--Mais a y est, commandant, c'est fait. Du temps que l'auto va
tourner, c'est fini! Dans le fond, j'aime mieux qu'il me dsobisse
un peu, et que cela se fasse. Jamais trou ne fut si prestement creus,
ni bouteille plus lestement enfouie; aprs quoi, il ramne la terre,
saute dessus pour l'aplatir, et jette sa bche de fossoyeur. Alors nous
partons au pas de course, sur les tertres de nos morts, intrieurement
leur demandant de nous pardonner. Rien de si ridicule, rien qui ait
l'air plus bte que de courir sous le feu. Mais je ne suis pas seul;
j'ai charge d'mes avec ces soldats, et je serais criminel en
retardant, ne ft-ce que d'une seconde, leur fuite  tous.

Les shrapnels clatent toujours, semant autour de nous leur grle. Et
comme c'est trange, les raffinements de la guerre moderne, cette Mort
qui nous cherche ainsi du fond de l'invisible, du fond des ouates
blanches de l'horizon, lance sur nous par des gens que nous ne voyons
pas et qui ne nous voient pas davantage, lance  l'aveuglette, mais
sre quand mme de nous atteindre!

Nous arrivons  l'auto juste comme elle a fini de tourner, sautons
dedans, et en route  toute vitesse, ouvrant tout. Devant les
tranches habites, nous repassons en ouragan; les ttes cette fois
se soulvent  peine,  cause de l'arrosage. Ils sont  l'abri, eux,
mais pas encore nous, qui n'avons que notre vitesse pour nous sauver.

Pendant cette fuite perdue, o je n'ai plus rien  faire qu'
laisser courir, mon imagination plus libre se reporte sur le si lugubre
cimetire et ses morts. Et les shrapnels, comme on les entendait
bizarrement bien, au milieu de ce silence et dans ce brouillard
extraordinaire qui augmentait,  la manire d'un microphone, le bruit
de leur vol! C'est peut-tre la premire fois du reste que je les
coute ainsi _en solo_, dgags de tous les habituels fracas, dans
l'intimit si j'ose dire, et m'ayant fait l'honneur de venir pour moi
seul. Jamais donc encore je n'avais prouv ce sentiment presque
physique de leur folle vitesse de petite chose dure, et de ce que doit
tre le choc contre un fragile obstacle, une poitrine ou une tte...

Le tour est jou, nous rentrons dans le village de B... L, fini pour
les shrapnels, les pices  longue porte, seules, pourraient nous
atteindre. Nous n'avons ni une vitre casse, ni une gratignure.
D'instinct, les chauffeurs s'arrtent, au moment o j'allais le leur
dire, non que l'auto ait besoin de souffler, nous non plus, mais besoin
de nous reconnatre, de mettre un peu d'ordre dans les manteaux jets
ple-mle, qui, depuis le rapide dpart, dansaient la sarabande avec
les appareils photographiques, les casques et les revolvers.

Et alors, comme des gens qui, pour s'abriter contre une averse, ont
tout de mme fini par trouver une porte cochre, en nous regardant nous
avons envie de rire. Rire malgr le souvenir angoissant et tout frais
de nos morts, rire de l'avoir chapp belle, rire d'avoir russi ce
que nous voulions faire, et surtout d'avoir nargu ces imbciles qui
nous tiraient dessus...




XXIII

AU PREMIER SOLEIL DE MARS


_10 mars 1916._

Cette zone de quinze ou vingt kilomtres de large, si affreusement
dchiquete, qui, dans notre France, s'tend depuis la mer du Nord
jusqu' l'Alsace et suit la ligne des tranches o se terrent les
Barbares, cette zone de la grande angoisse et de la grande gloire,
c'est par ici, je crois, qu'elle atteint le maximum de son
invraisemblance de mauvais rve, en mme temps que le maximum de son
horreur;--je dis _par ici_, parce que je n'ai pas le droit de prciser
davantage, mais enfin par ici, dans certaine province qui, ds avant
la guerre, avait reu un triste surnom, quelque chose comme la dsole,
la misreuse, ou mme, si l'on veut, la pouilleuse. C'est que, avant la
dvastation, elle tait dj trs aride, presque sans verdure; des
vallonnements dnuds, quelques bouquets de pins rabougris, et des
villages bien pauvres, qui n'avaient mme pas la grce d'tre anciens,
car de sicle en sicle, les sauvages d'Allemagne taient venus s'y
battre et aprs leur passage il avait fallu tout rebtir.

Et  prsent, depuis la grande rue nouvelle qui a dpass toute
abomination connue, combien elle est trange, presque fantastique,
cette rgion de misre, avec ses ruines calcines, avec son sol
couleur de craie, fouill, refouill jusqu'aux entrailles profondes,
comme par des myriades d'animaux fouisseurs! Une fois de plus, j'y
pntre aujourd'hui en auto, pour une mission que l'on m'a donne, et
je ne l'avais encore jamais vue dans tout ce gchis des dgels, o
nos pauvres petits guerriers en capote bleue s'emptrent si
pniblement jusqu' mi-jambe. Le coeur se serre  mesure que l'on
avance, par ces chemins dfoncs qui s'encombrent toujours davantage
de nos chers soldats si lamentablement couverts de boue et devenus tout
gristres. Les rares villages sur le parcours sont de plus en plus
touchs par les obus, et c'est fini d'apercevoir des villageoises ou
des enfants; plus de civils, rien que des casques bleus, mais il y en a
par milliers. La fonte rapide des neiges, sous un soleil si ardent tout
 coup, trace dans les lointains d'immenses zbrures, les unes
blanches, les autres couleur de terre. Et toutes les collines que nous
rencontrons  prsent semblent habites par des tribus de
troglodytes; chaque pente qui nous fait face,  nous les arrivants, et
qui par suite chappe  la vue et au tir de l'ennemi, est crible de
bouches de souterrains, qui s'alignent, ou bien se superposent 
plusieurs tages, et o l'on voit apparatre des ttes humaines,
casques, prenant le soleil... Qu'est-ce que c'est que ce pays, est-il
prhistorique, ou seulement trs lointain? Assurment, on ne dirait
plus la France. N'tait ce vent pre et glac, on croirait presque,
sous le ciel d'aujourd'hui trop bleu pour un ciel du Nord, on croirait
les berges du Haut-Nil, la chane libyque o billent les
hypoges...

De nouveau se prsente un semblant de village, le dernier que je
traverserai, car ceux qui, plus loin, jalonnent encore la route vers
les Barbares ne sont plus que d'informes amas de pierres, aux aspects
de tumulus. Bien entendu, il est aux trois quarts dmoli, celui-l:
pans de murs bizarrement dcoups  jours et portant de noires
marbrures de suie aux places o passaient les chemines. Mais beaucoup
de soldats sont gaiement installs  djeuner, dans les abris tout 
fait illusoires que leur offrent ces restes de maisons; il y a mme des
fourriers qui, sur des tables improvises, font sans s'mouvoir leurs
critures... Bang! Un obus!... Un obus lanc de trs loin et 
l'aveuglette par les Barbares, sans utilit dfinie, mais avec
l'espoir qu'il pourra toujours faire du mal  quelqu'un. Il est tomb
sur une ruine d'curie sans toiture, o de pauvres chevaux taient
attachs, et voici deux d'entre eux qui s'abattent le ventre en l'air,
gesticulant des quatre pattes comme ils font tous  l'heure de mourir;
ils rougissent la neige de jets de sang, qui leur sortent de la
poitrine en secousses, comme lancs par une pompe.

Aprs le village, vite disparu, j'entre dans cette solitude, toujours
un peu solennelle, qui, d'un bout  l'autre du front, indique le
voisinage immdiat des Barbares. Le soleil de mars, tonnamment lourd,
darde sur ce dsert tragique, o d'immenses plaques de neige alternent
avec des tendues couleur de boue. Et maintenant, chaque fois que ma
voiture s'arrte, pour une hsitation, pour une cause quelconque, et
que le moteur fait silence, on entend de plus en plus fort le bruit du
canon.

Me voici enfin au point terminus o mon auto peut me porter; si je la
menais plus loin, elle serait vue par les Boches, et les obus, qui
vagabondent  et l dans l'air, convergeraient sur elle; il faut la
remiser, avec mes chauffeurs, derrire un repli du sol, et continuer
seul,  pied.

D'abord, j'ai besoin de tlphoner au quartier gnral,--et le
bureau, c'est ce trou noir qui se dissimule parmi de maigres
broussailles; par un escalier tout troit, je plonge jusqu' 7 ou 8
mtres dans la terre, et l, je trouve, comme demoiselles du
tlphone, quatre soldats, que de minuscules lanternes lectriques
clairent d'une lueur de ver luisant. Ce sont des territoriaux, d'une
quarantaine d'annes; et celui qui me fait passer l'appareil porte une
alliance au doigt,--il a donc sans doute, l-bas quelque part au grand
air, quelque part o la vie est possible, une femme et des enfants.
Cependant il me conte qu'il est depuis six mois dj dans ce trou
humide, sous la terre que ne cessent de balayer les obus, et il dit
cela avec une rsignation souriante, comme si le sacrifice tait tout
naturel; ses camarades de mme parlent de leur vie de termite sans une
nuance de plainte. Et ils sont admirables eux aussi, tous ces patients
hros de l'obscurit, autant peut-tre que leurs camarades qui se
battent au grand air,  la lumire du jour et dans l'excitation
mutuelle.

Au sortir du souterrain, o s'assourdissaient les bruits, on rentend
clair la canonnade et on reoit un blouissement de ce soleil inusit
qui illumine toutes ces blancheurs de neige.

J'ai deux kilomtres  faire environ dans l'trange dsert pour
atteindre un pauvre petit bouquet de pins tout chtifs, que j'aperois
l-bas sur une hauteur; c'est l que j'ai donn rendez-vous  un
officier du Gnie auquel j'ai affaire, pour la mission dont je suis
charg.

Un simulacre de dsert, devrais-je plutt dire, car il est trs
habit _en dessous_ par nos soldats en armes et l'oreille au guet; au
moindre signal d'attaque, ils sortiraient par mille trous; mais pour le
moment, dans tout le dploiement de cette tendue, si ensoleille et
cependant si froide, on aperoit  peine une ou deux capotes bleues
qui rdent, allant d'un abri  un autre.

Et un dsert terriblement bruyant, car, outre les continuelles
dtonations d'artillerie plus ou moins proches, on y entend voler comme
des espces de gros scarabes, qui en passant font presque un
bourdonnement d'aroplane, mais qui,  force de vitesse, sont tous
invisibles; ils passent au hasard, et, quand ils se heurtent durement
la tte contre le sol, on voit des cailloux, de la terre, de la
ferraille jaillir en gerbe. A l'horizon vers l'Est, se profile sur le
ciel un de ces tumuli faits de dcombres, qui marquent maintenant la
place des anciens villages, et c'est l-dessus que les scarabes
monstres s'acharnent le plus  tomber, en provoquant chaque fois des
envols de pltras et de poussire: bombardement d'ailleurs inutile et
stupide, puisque tout cela est dj mort.

Aujourd'hui surtout, jour de grand dgel, deux kilomtres ici, dans
cette rgion o tant de nos pauvres soldats sont condamns  vivre,
en reprsentent bien dix ailleurs,--tant la marche y est difficile. La
boue vous happe jusqu'aux chevilles, et on n'en peut plus retirer son
pied, car elle colle comme de la glu. Le vent reste toujours aussi
pre, glac; mais, au milieu du ciel trop bleu, rayonne un soleil qui
brle la tte, et, sous le casque d'acier qui devient plus pesant, la
sueur perle au front. La neige dcidment s'est mise  fondre  vue
d'oeil; toutes les tristes collines dnudes reprennent par le sommet
leur couleur brune et semblent des croupes de btes, couches sur ces
plaines encore blanches.

C'est la premire fois que je me trouve si absolument et infiniment
seul, au milieu de ce dcor d'immense dsolation, qui tincelle de
lumire aujourd'hui par hasard et n'en est peut-tre que plus lugubre.
Jusqu' ce que j'aie atteint le petit bois o m'appelle une affaire de
service, je n'ai  penser  rien,  m'occuper de rien, ni d'viter
les obus qui ne m'en laisseraient pas le temps, ni mme de choisir la
place o poser mon pied puisque l'on enfonce galement partout. Et
voici que peu  peu je me sens revenir  une mentalit de jadis, une
mentalit d'avant-guerre, et, toutes ces choses auxquelles je m'tais
habitu, je les regarde et les juge comme si elles taient nouvelles.
Il y a seulement une vingtaine de mois, qui donc et imagin de tels
aspects? Ainsi, ces innombrables dblais de terre--des dblais blancs
puisque la terre de cette province est blanche,--des dblais qui sont
jets partout en longues tranes et qui tracent sur ce dsert des
multitudes de lignes comme des zbrures, est-ce possible qu'ils
indiquent les seuls chemins o nos soldats de France puissent
aujourd'hui circuler avec une demi-scurit? Petits chemins creux, les
uns onduls, les autres droits, que l'on a nomms boyaux et qu'il
a fallu multiplier, multiplier  tel point que le sol en est sillonn
 l'infini! Quel prodigieux travail ils reprsentent d'ailleurs, ces
sentiers de taupes, en rseau sur des centaines de lieues! Si on y
ajoute les tranches, les abris-cavernes, toutes ces catacombes qui
plongent jusqu'au coeur des collines, on reste confondu devant tant et
tant de fouilles, qui sembleraient l'oeuvre des sicles.

Et ces espces de filets tendus de tous cts, si l'on n'tait pas
averti et accoutum, comprendrait-on ce que cela peut bien tre? On
croirait que des araignes gantes ont tiss leurs toiles sur ces
myriades de piquets, qui s'en vont  perte de vue, tantt plants en
lignes droites, tantt formant des cercles ou des demi-lunes, traant
sur l'tendue des dessins qui doivent tre cabalistiques pour mieux
envelopper et emptrer les Barbares. On les a du reste terriblement
renforcs, doubls, dcupls, ces filets d'arrt, depuis mon
dernier passage, et nos soldats tisseurs d'embches ont d en faire,
l dedans, des tours et des passes, avec leur norme bobine de fils
barbels sous le bras, pour obtenir ces fouillis inextricables...

Mais, par exemple, ce qui se comprend au premier coup d'oeil et ce qui
ajoute  l'horreur macabre du grand ensemble, ce sont ces enclos de
distance en distance, ces balustrades de bois enfermant des groupes
serrs de pauvres petites croix funraires faites de deux btons.
Cela, tout de suite, hlas! on voit ce que c'est! Ils gisent donc
ainsi, au bruit des canonnades, comme si la bataille n'tait pas
encore finie pour eux, nos chers disparus, nos hros obscurs et
sublimes,--inapprochables en ce moment, mme pour ceux qui les
pleurent, inapprochables parce que la mort ne cesse de passer dans
l'air au-dessus de leurs petites assembles silencieuses...

Ah! pour complter l'invraisemblance de tout, voici un oiseau noir par
trop gigantesque, un monstre d'Apocalypse, qui vole  grand bruit
l-haut! Il s'en va du ct de France, cherchant sans doute la
rgion plus abrite o l'on commence  trouver des femmes et des
enfants, avec l'espoir d'en abattre quelques-uns...

Je marche toujours, si cela peut s'appeler marcher, cette lassante et
inexorable srie d'enfoncements dans la neige et la boue si froide. Et
enfin j'arrive au bouquet d'arbres du rendez-vous; il me tardait, car
le casque et la capote taient des fardeaux sous ce brlant soleil
imprvu. Je suis du reste en avance; l'officier que j'ai fait
appeler--pour des questions de nouveaux ouvrages de dfense, de
nouvelles lignes de filets et de nouveaux trous--c'est lui sans doute,
cette silhouette bleue qui vient par ici sur les nappes de neige; mais
il est loin, et j'ai quelques instants encore pour continuer ma rverie
du chemin, avant l'heure de redevenir prcis et appliqu. Le lieu
videmment n'est pas de tout repos, car ces tristes branchages dj
moiti saccags, on sait que les gros hannetons bourdonnants qui
passent de temps  autre les traverseraient comme de simples feuilles
de papier; mais c'est gal, un petit bois, cela tient compagnie, cela
entoure, cela illusionne.

Je suis l sur une hauteur, o le vent souffle plus glacial et d'o
je domine tout l'effroyable paysage, la succession des monotones
collines zbres de _boyaux_ blanchtres, et les quelques arbres
chevels par la mitraille. Dans les lointains, ces transfilages de
fer, tendus partout, brillent lgrement au soleil, un peu comme ces
fils de la Vierge qui apparaissent au-dessus des prairies au printemps.
Et de tous cts les dtonations d'artillerie font leur bruit
coutumier, qui est incessant, par ici, nuit et jour, comme celui de la
mer contre les falaises...

Ah! le grand oiseau noir a trouv  qui parler dans l'air. Je le vois
tout  coup assailli par une quantit de ces flocons de ouate blanche
(clatements de shrapnels) qui ont la mine si innocente, mais qui sont
si dangereux pour les oiseaux de son espce. Alors il se hte de
rebrousser chemin. Et ses crimes seront pour une autre fois.

De derrire une lvation voisine, dbouche une thorie de
personnages bleus, qui seront prs de moi avant l'officier en route
l-bas. C'est l'un quelconque, l'un entre mille de ces petits cortges
que l'on rencontre  toute heure, hlas! le long du front et qui font
pour ainsi dire partie du dcor. En tte, quatre soldats portent une
civire, et d'autres suivent pour les relever. Attirs eux aussi par
la protection illusoire des branches, ils s'arrtent d'instinct 
l'entre du bois, pour souffler et changer d'paules. Ils viennent des
tranches de premire ligne, qui sont  trois ou quatre kilomtres
d'ici, et vont porter un grand bless  une ambulance souterraine,
qui n'est plus qu' un quart d'heure de marche. Eux non plus n'avaient
pas prvu ce mauvais soleil de mars qui brle les ttes, ils ont leur
casque et leur capote d'hiver, et cela leur pse autant que le
prcieux fardeau qu'ils s'efforcent de ne pas secouer; de plus, ils
tranent  chaque jambe une paisse carapace de neige et de boue
gluante qui leur fait des pieds d'lphant, et la sueur coule 
grosses gouttes sur leur brave figure fatigue.

--Qu'est-ce qu'il a, votre bless? dis-je  voix basse.

A voix plus basse encore ils me rpondirent: Son ventre est tout
ouvert... Oh! le major de la tranche a dit que... Ils ne finissent
la phrase que par un hochement de tte, mais j'ai compris. Du reste il
n'a pas boug. Sa pauvre main reste pose sur son front et ses yeux,
sans doute pour les garantir du trop cuisant soleil, et je demande:
Pourquoi ne lui avez-vous pas couvert la figure?--Nous lui avions mis
un mouchoir, mon colonel, mais il l'a t: il a dit qu'il aimait mieux
comme a, _pour voir encore des choses entre ses doigts_...

Ah! mais les deux derniers, en plus de la sueur, ils ont du sang qui
leur inonde la figure et leur coule en petit ruisseau dans le cou:
Nous, c'est pas grand'chose, mon colonel, me disent-ils; on a attrap
a tout de suite en route. On avait commenc de l'apporter par les
boyaux, mais a le secouait trop, alors on a march dehors, 
dcouvert.

Pauvres tourdis adorables! Pour viter des chocs  leur bless,
risquer leurs existences  tous! Deux ou trois de ces espces de
hannetons de la mort, qui bourdonnent ici  toute heure, sont venus
s'craser prs d'eux sur des pierres et les ont atteints de leurs
clats; sur un passant isol comme j'tais, les Allemands ddaignent
de tirer, mais un groupe, et surtout une civire, pour eux c'est
irrsistible. Des deux qui ruissellent de sang, l'un n'a peut-tre pas
grand'chose en effet, mais l'autre a l'oreille emporte, il n'en reste
qu'un lambeau qui tient  peine: Il faut vite aller vous faire panser
 l'ambulance, mon ami, lui dis-je.--Oui, mon colonel... Et justement
on y va,...  l'ambulance... a tombe bien. C'est tout ce qui lui est
venu  l'esprit comme plainte: a tombe bien. Et il le dit avec un
si bon sourire tranquille, en me remerciant de m'intresser  lui!...

Leur grand bless, qui ne bouge toujours pas, j'hsitais  aller le
voir de prs, par crainte de troubler son dernier rve. Cependant je
m'approche trs doucement, parce qu'ils vont l'enlever.

Ah! c'est presque un enfant! Un enfant des villages, cela se devine 
ses joues bronzes qui ont  peine commenc de blmir. Le soleil,
comme il l'avait dsir, claire en plein sa belle figure de vingt
ans,  la fois nergique et candide, et sa main reste toujours place
en visire sur ses yeux, qui sont fixes et semblent avoir fini de
regarder. On a d lui donner de la morphine, pour au moins l'empcher
de trop souffrir. Humble enfant de nos campagnes, petit tre
phmre,  quoi rve-t-il, s'il rve encore? Peut-tre  une
maman en coiffe, qui pleurait de douces larmes chaque fois qu'elle
reconnaissait son criture enfantine sur une enveloppe venue du front?
Ou bien est-ce  un jardin de ferme, proccupation de ses premires
annes, o il se dit que ce beau soleil de mars va ramener des pousses
fraches le long de quelque vieux mur?... J'aperois sur sa poitrine
le mouchoir dont on avait essay de lui couvrir le visage, et c'est un
lgant mouchoir brod d'une couronne de marquis,--la couronne d'un de
ses porteurs. Il avait voulu _continuer  voir des choses_, dans la
terreur o il tait sans doute de la grande nuit. Mais, mme ce
soleil, qui doit l'blouir, bientt il cessera brusquement de le
connatre; pour commencer, ce sera la demi-obscurit de l'ambulance,
et, tout de suite aprs, elle va venir pour lui, cette inexorable
grande nuit, o aucun soleil de mars ne se lvera jamais plus.

Allez-vous-en vite, mes amis, leur dis-je. Ce vent souffle trop fort
ici pour des gens en sueur comme vous tes.

Je les regarde s'loigner, avec leurs jambes toutes englues et
alourdies de plaques de boue. Mon admiration et ma piti les suivent,
sur ce chemin de neige o ils marchent si pniblement.

Encore ils sont des privilgis, ceux-l, qui peuvent au moins se
secourir les uns les autres et que des mains soigneuses attendent, dans
un refuge souterrain presque sr, pour les panser. Mais tout prs
d'ici,  Verdun, il y a ces milliers d'autres, tombs ple-mle,
s'touffant les uns les autres, les mourants sous les cadavres, sans
secours possible, dans les immenses charniers si longuement et
savamment prpars par le kaiser, en l'honneur de cette jeune nullit
froce qu'il a pour fils!




XXIV

A SOISSONS


_Septembre 1915._

Il est une de nos grandes villes martyres du Nord o l'on ne peut
entrer que par des sentiers dtourns et couverts, avec des
prcautions de Peau-Rouge en fort, car des Barbares sont cachs
partout dans la terre, sur la colline toute proche, et, de leurs
mchants yeux  lunettes, ils surveillent les routes pour arroser de
mitraille ceux qui oseraient arriver par l.

Un adorable soir de septembre, j'ai t guid vers cette ville par
des officiers habitus  ses dangereux entours; en zigzaguant dans des
bas-fonds,  travers des jardins abandonns, parmi les dernires
roses et les arbres chargs de fruits, nous avons atteint sans
encombres les faubourgs, et bientt les rues de la ville mme, o
l'herbe des ruines a commenc de pousser, depuis un an que la vie s'en
est retire. De loin en loin, quelques groupes de soldats; autrement
personne, le silence de la mort, sous le merveilleux ciel d'un t
finissant.

Avant l'invasion, c'tait une de ces villes un peu dsutes, au fond
de nos provinces franaises, avec de modestes htels armoris sur des
petites places plantes d'ormeaux; et on devait y vivre si tranquille,
au milieu de coutumes un peu surannes! Vieilles demeures
hrditaires, qui taient sans doute aimes avec respect, mais que
la barbarie imbcile s'acharne chaque jour  dtruire! Beaucoup se
sont effondres en dversant sur les pavs leur mobilier vnrable,
et, dans leur actuelle immobilit, elles gardent comme des attitudes de
souffrance. Ce soir, qui est par hasard un soir d'accalmie, des coups
de canon, un peu au loin, viennent encore _ponctuer_, si l'on peut dire
ainsi, la monotonie funbre des heures; mais cette musique
intermittente est tellement habituelle, par ici, qu'on l'entend sans y
prendre garde; au lieu de troubler le silence, il semble mme qu'elle
le rend plus profond en mme temps que plus tragique.

a et l, contre des murs rests intacts, des petits criteaux,
imprims sur papier blanc, portent cette notice: Maison encore
habite. Suivent les noms, inscrits  la main, de ces habitants si
tenaces. Et cela prend, on ne sait pourquoi, quelque chose d'un peu
puril. Est-ce pour loigner les maraudeurs, ou bien pour avertir les
obus? Et o donc ai-je dj vu ailleurs, au milieu d'une dsolation
pareille  celle-ci, de petits criteaux de ce genre?--Ah! c'tait 
Pkin, pendant l'occupation des troupes europennes, et dans ce
malheureux secteur dvolu  l'Allemagne, o les soldats du Kaiser
lchaient toute bride  leurs pires instincts.--Car on pouvait les
juger l, ces brutes, par comparaison avec les soldats des autres pays
allis, qui occupaient les quartiers voisins sans faire de mal 
personne. Non, eux seuls, ces Allemands, taient des tortionnaires, et
les pauvres tres livrs  leur cruaut balourde essayaient de se
prserver en collant sur leur porte des inscriptions naves, comme par
exemple: Ici, nous sommes des Chinois protgs franais, ou bien
encore: Ici, c'est tout Chinois chrtiens. Mais rien n'y faisait.
Du reste leur empereur,--lui, toujours lui dont on est sr de trouver
les tentacules gonfls de sang au fond de toute plaie qui s'ouvre en un
pays quelconque de la terre, lui, le grand organisateur des tueries
mondiales, seigneur de la fourberie, prince des abattoirs et
charniers,--lui, donc, avait dit  ses troupes: Allez et faites comme
les Huns! que la Chine, dans un sicle, soit encore sous la terreur de
votre passage! Et tous lui avaient copieusement obi.

Mais ces maisons de Pkin, saccages par son ordre, avaient dvers,
sur les vieilles dalles des rues l-bas, quantit de reliques bien
tranges pour nous et bien lointaines: images de pit chinoise,
dbris d'autels d'anctres, et petites stles de laque, o
s'inscrivaient, en colonnes, de longues gnalogies mandchoues aux
origines perdues dans la nuit.

Tandis qu'ici les pauvres choses qui, dans la ville de ce soir, gisent
parmi les dcombres, nous sont plus familires et leur vue nous serre
davantage le coeur: un berceau d'enfant; un humble piano de forme
dmode, tomb les pieds en l'air d'un tage d'en haut, et qui
veille encore des ides de sonates anciennes,  des veilles de
famille. Et je me rappelle, dans un ruisseau, sur des immondices, la
photographie pieusement agrandie et encadre d'une honnte et
douce figure d'aeule en papillotes! Elle doit depuis longtemps dormir
dans quelque caveau, cette grand'mre, et l'image tant profane en
tait sans doute le dernier reflet terrestre...

Le bruit du canon se rapproche,  mesure que l'on avance dans ces rues
agonisantes, o tout un t d'abandon a eu le temps de faire germer
tant de gramines et de fleurettes sauvages.

Au milieu de la ville est une cathdrale, un peu l'ane de celle de
Reims et trs clbre dans notre histoire de France. Les Allemands,
bien entendu, se sont beaucoup rjouis de la prendre pour cible, sous
toujours leur mme prtexte, d'une stupide finasserie, qu'il y aurait
eu un poste d'observation au sommet des tours. Un prtre  la soutane
lisre de rouge, qui n'a jamais fui devant les obus, nous en ouvre la
porte et nous y accompagne.

Et c'est une trs saisissante surprise, en y entrant, de la trouver
entirement blanche, mais d'une blancheur vive de btisse toute neuve.
Avec ces brches, que les Barbares y ont faites du haut en bas, elle ne
donne pas, au premier abord, l'impression d'une ruine, mais plutt
d'une construction en cours,  laquelle on continuerait de travailler.
Elle est du reste merveilleuse de hardiesse et de grce, elle est un
chef-d'oeuvre de notre art gothique dans sa plus pure closion
premire.

Le prlat nous explique cette dconcertante blancheur. Avant
l'arrive des Barbares, on finissait  peine le long travail de
dpouiller chaque pierre l'une aprs l'autre pour mieux reprendre tous
les joints au ciment; ainsi s'en est alle en poussire cette teinte
grise que des encens, brls depuis tant de sicles, lui avaient
donne. Un peu sacrilge peut-tre, ce grattage, mais cela permet, je
crois, de mieux admirer; en effet, sous cette uniforme nuance de
cendre,  laquelle nous sommes habitus dans nos vieilles glises, les
piliers sveltes, les fines nervures des votes, semblent pour ainsi
dire d'une seule pice et on croirait qu'ils ont jailli sans coter
d'efforts; ici, par contre, ces myriades et myriades de petites
pierres, si distinctes les unes des autres, dans leur sertissage
renouvel, sont incomprhensibles et presque inquitantes de se tenir
comme cela en suspens, pour former plafond  de telles hauteurs
au-dessus de nos ttes; bien mieux que dans les glises estompes de
couleur de cendre, nous avons ainsi la rvlation de tout le patient et
miraculeux travail de ces artistes d'autrefois qui, sans le secours de
notre ferraille ni de nos truquages modernes, parvenaient  faire tenir
indfiniment des choses si frles et ariennes.

Dans la basilique comme dehors, rgne un silence d'angoisse, lentement
ponctu par les coups de canon. Et sur le trne piscopal, est
reste lisible cette devise, qui prend au milieu de tant de dsarroi
la valeur d'un anathme ironique lanc aux Barbares: _Pax et
Justitia_.

En marchant sur des semis de dcombres, autant que possible on se
dtourne par respect des prcieux fragments de vitraux; on prfre
ne pas entendre, sous les pas, leur petite musique de verre qui se
brise... Toutes les lueurs du soir d't, insolites dans de tels
sanctuaires, entrent  flots par les dchirures bantes, ou par les
belles fentres ogivales que rien ne ferme plus. Et les doubles rangs
de colonnes fuient en perspective dans de la blancheur lumineuse, comme
des futaies alignes de gigantesques roseaux blancs.

Au sortir de la cathdrale, dans une des rues dsertes, un mur se
prsente  nous, couvert de placards d'imprimerie que les obus
semblent avoir pris spcialement  tche de dchiqueter,--des
placards qui s'taient juxtaposs le plus prs possible,
enchevtrant leurs marges, comme jaloux de la place, avec un air de
vouloir se recouvrir les uns les autres et se dvorer. Malgr la
mitraille qui les a si bien cribls, on en lit encore des passages, qui
taient sans doute les essentiels, puisqu'ils ont t imprims en
lettres beaucoup plus grosses, pour mieux sauter aux yeux.--Trahison!
Bluff hont! crie l'une des affiches.--Infme calomnie, ignoble
mensonge! rpond l'autre, en normes lettres raccrocheuses...
Qu'est-ce que cela peut bien tre, mon Dieu?

--Ah! oui, toute la misre de nos petites luttes lectorales de la
dernire fois, qui est reste l placarde, comme au pilori, et
lisible encore malgr les pluies de deux ts et les neiges d'un
hiver! C'est tonnant la persistance des inepties, colles sur de
simples morceaux de papier contre des maisons! D'habitude on passe sans
regarder devant ces choses, qui de nos jours sont tombes au-dessous du
sourire et du haussement d'paules. Mais sur ce mur, o l'ironie des
obus en a fait justice en les perant de mille trous, elles prennent
soudain je ne sais quel comique irrsistible; nous leur sommes
redevables d'un moment de dtente et de franc rire,--et c'est la seule
fois sans doute, au cours de leur piteuse petite dure, qu'elles auront
au moins servi  quelque chose.

Aujourd'hui, qui donc s'en souvient, de ces mesquineries d'antan? Ils
en riraient les premiers, ceux qui les ont crites et qui peut-tre 
l'heure qu'il est se battent fraternellement cte  cte. Plus tard,
je ne dis pas, quand les Barbares seront enfin partis, nos sectarismes,
hlas! essaieront encore  et l de dresser la tte; mais, quand
mme, ils auront reu, dans la grande guerre, le coup dont on ne se
relve jamais plus. N'importe ce que l'avenir nous rserve, rien ne
pourra faire qu'il n'y ait pas eu en France, d'un bout  l'autre de
notre front de bataille et pendant de longs mois, ces rseaux
entrelacs de petits souterrains qu'on appelle des tranches. Et ces
tranches qui,  premire vue, ne sembleraient que d'affreux trous
pour la misre sordide et la souffrance, auront t au contraire le
plus grandiose des temples, o nous serons venus tous nous purifier et,
pour ainsi dire, communier ensemble  la mme table sainte!...

Nos tranches, mais elles commencent l tout prs, trop prs,
hlas! de la ville martyre, elles sont au milieu du mail,--et nous nous
y rendons,  travers le dsastre de ces rues o ne passe plus
personne.

On sait que nos villes de province, presque toutes, ont leur mail, qui
est une promenade ombreuse, sous des arbres souvent centenaires; celui
d'ici tait rput l'un des plus beaux de France; mais il ne faudrait
plus s'y risquer, par exemple, car la mort y rde  toute heure, et
nous ne pourrons le traverser que clandestinement, par ces souterrains
tortueux, creuss en hte, que l'on appelle des boyaux.

D'abord, on nous le montre, dans son ensemble, par une meurtrire qui
traverse une paisse muraille. La tristesse en est peut-tre plus
poignante encore que celle des rues, parce qu'il reprsente le lieu
d'lection o s'assemblaient jadis les bonnes gens d'ici, pour le
repos et la gaiet tranquille. Il se dploie  perte de vue entre ses
ranges d'ormeaux; il est vide bien entendu, vide et silencieux; une
herbe funbre est mme venue verdir ses longues alles, comme s'il
tait plong dans la paix d'un dfinitif abandon, et,  cette heure
exquise du soir, le soleil couchant y trace, jusqu'au lointain, une
srie de raies d'or, entre les ombres allonges des arbres.--On le
dirait vide, oui, le mail de la ville martyre, car pour le moment rien
n'y bouge, on n'y entend rien bruire; mais il est sillonn  et l
par des tranes de terre, semblables en plus grand  celles que les
rats ou les taupes font dans les prairies; or, nous devinons ce que
cela veut dire, car nous les connaissons bien, les couloirs sournois de
la guerre moderne... Sinistres petites fouilles, elles nous rvlent
tout de suite que ce lieu de morne silence est terriblement habit au
contraire, sous son herbe verte, et que des yeux ardents le surveillent
de partout, que des canons dissimuls le tiennent en joue; qu'il
suffirait d'un imperceptible signal pour y faire exploser du sol une
vie furieuse, le feu, le sang, les cris, tout le vacarme de la mort...

Maintenant, par une descente troite et cache nous pntrons dans
ces sentiers appels boyaux, qui vont nous conduire tout prs, tout
prs des Barbares, presque jusqu' les entendre souffler. C'est
quelque chose de pnible et d'interminable, que la marche l dedans;
il y fait chaud et lourd; on a constamment l'impression qu'ils vous
serrent trop et que la terre des parois va vous frotter les paules; et
puis, tous les dix ou douze pas, ce sont des petits coudes, d'une
brusquerie voulue, vous obligeant  tourner, tourner sur vous-mme; on
a conscience de faire dix fois trop de chemin et de n'avancer qu'
peine. Quelle tentation vous prend, d'escalader les obsdants talus
pour retrouver l'air plus libre, ou seulement de passer la tte
au-dessus, pour regarder au moins o l'on va!... Mais ce serait la
mort... Et on est un peu angoiss vraiment de se sentir en prison dans
ce labyrinthe, de savoir que, pour tre sr de s'en vader vivant, il
faudra sans merci repasser par la succession indfinie de ces petits
tournants, qui vous treignent et vous retardent...

La chaude oppression de ces couloirs s'augmente du fait d'y rencontrer
beaucoup de monde, des hommes en houppelande bleu ple, qui se plaquent
aux parois et que l'on frle en passant;  certains endroits, c'est
peupl comme les galeries d'une fourmilire; si donc il fallait tout
 coup fuir en hte, quelle mle, quels crasements! Il est vrai,
ils ont des figures  la fois si souriantes et si rsolues, nos
soldats, que l'ide d'une fuite de leur part, devant n'importe quoi, ne
vient mme pas vous effleurer.

Comme l'heure approche de leur repas du soir, ils commencent de monter
leur petites tables,  et l, dans des recoins plus srs, dans des
abris vots. Car on pense bien qu'il faut souper de bonne heure, pour
y voir clair; on n'allumera pas de lampes bien entendu; ds la nuit
close il fera noir ici comme chez le diable, et, sauf une alerte, une
attaque aux lueurs soudaines et fulgurantes, on ne vivra plus qu'
ttons jusqu' demain matin.

Voici les porteurs de soupe qui arrivent en joyeux cortge; elle a
chemin un peu longtemps dans les tortueux sentiers, cette soupe-l,
mais elle est chaude encore, elle sent bon et les convives
s'asseyent,--ou  peu prs. Oh! les tonnantes compositions de ces
tables, o l'on a pourtant l'air de si bien s'entendre! Je n'ai pas
le temps de m'attarder cette fois, mais je me rappelle m'tre
longuement assis  causer nagure dans une tranche de l'Argonne, 
la fin d'un repas. Il y avait l, cte  cte, un ex-antimilitariste
 tous crins, devenu un sergent hroque, capable d'avoir les yeux
embrums de larmes quand passait un de nos drapeaux perc de balles;
prs de lui, un ex-apache, dont les joues, plies dans les bouges
nocturnes, s'taient redores au grand air, et qui semblait pour le
moment un bon petit diable; et enfin, le plus gai de tous, un soldat
d'une trentaine d'annes, de belle allure, qui n'avait plus le temps de
raser sa longue barbe, mais qui entretenait avec soin une tonsure au
milieu de ses cheveux. Et cette petite toilette si rvlatrice, le
camarade qui gentiment, tous les deux jours, s'appliquait de son mieux
 la lui faire, tait un ex-anticlrical tout  fait farouche, de
son mtier ouvrier zingueur  Belleville.

Nous continuons notre route, toujours sans rien voir, conduits 
l'aveuglette. Mais le terme de notre course doit tre proche, car on
nous dit: Maintenant marchez sans bruit, et parlez bas. Un peu plus
loin: Maintenant ne parlez plus du tout. Et l'un de nous ayant trop
relev la tte, une dtonation, au bruit sec, part de tout prs, une
balle passe en sifflant, manque son but et s'en va se perdre dans des
broussailles qu'elle effeuille. Aprs quoi le silence retombe, plus
profond et aussi plus trange.

Le point terminus est un rduit vot, aux parois moiti d'argile,
moiti de plaques en fer. Dans ce blindage, deux ou trois petits trous
ont t percs, qu'un mcanisme rapide permet d'ouvrir et de
refermer trs vite, et c'est par l seulement qu'il nous sera possible
de regarder pendant quelques secondes, dans une demi-scurit, sans
qu'une balle soudaine nous entre dans la tte en passant par les yeux.

Comment, nous ne sommes que l! Depuis si longtemps que nous marchons,
nous n'avons mme pas atteint le bout de ce mail! Il continue de
prolonger en avant de nous ses alles d'ormeaux, droites et
tranquilles, verdies par leur herbe triste; le soleil vient d'y
teindre les rayures dores qu'il y traait tout  l'heure, le
crpuscule va l'envahir; et toujours aucun bruit, pas mme les rappels
pour le coucher des oiseaux; c'est comme l'immobilit et le silence de
la mort.

Dans une direction diffrente, une autre perce des plaques de fer
nous montre, sur l'autre rive (la rive droite) et tout au bord de la
petite rivire dont nous tenons la rive gauche,  vingt mtres de
nous  peine, des terrassements tout neufs, recouverts d'aimables
branchages, et qui sont muets, eux aussi, comme le mail, mais de ce
mme mutisme trop voulu, suspect et effarant. Alors, on nous glisse 
l'oreille: C'est _eux_ qui sont l!

_Eux_ qui sont l! oh! nous les avions devins, ayant dj connu en
tant d'autres lieux ces atroces voisinages au silence trompeur, qui
sont une des caractristiques de la guerre ultra-moderne. Oui, eux qui
sont l, encore l, enfouis bien  l'abri dans notre terre franaise,
laquelle ne s'boule mme pas pour les touffer! Fils de la race
abominable qui a le mensonge dans le sang, ils ont enseign  toutes
les armes du monde  faire mentir mme les choses, mme les aspects
des choses; leurs tranches prennent des airs d'innocents sillons sous
de la verdure, les maisons o s'abritent leurs tats-Majors prennent
des airs de ruines abandonnes. Eux, on ne les voit jamais, ils
avancent et envahissent  la faon des termites ou des vers rongeurs.
Et puis,  la minute la plus imprvue, de jour ou de nuit, prcds
de toutes les varits de choses infernales imagines par eux,
liquides qui brlent, gaz qui aveuglent ou gaz qui asphyxient, ils
jaillissent du sol, comme des btes de mnagerie  qui l'on aurait
ouvert les cages. Et quelle drision! aprs de prodigieux efforts de
mcanique et de chimie, en tre ramen  des moeurs de l'poque des
Cavernes; aprs s'tre battu plus d'un an avec des appareils si
diaboliquement perfectionns pour tuerie  grande distance, se
retrouver ainsi, presque les uns sur les autres, pendant des mois, les
nerfs tendus, l'organisme aux aguets, mais, tous, bien cachs et ne
bougeant pas!...

Horreur!... Je crois vraiment qu'on a chuchot dans ces trous d'en
face!... Comme nous, ils parlent bas, mais on reconnat tout de mme
leurs intonations allemandes. Ils causent, ces invisibles; dans
l'infini silence des entours, leurs chuchotements assourdis nous
viennent comme d'en dessous, des entrailles de la terre. Ensuite une
interjection brve, de quelque chef sans doute, les rappelle  l'ordre,
et brusquement ils se taisent. Mais on les a entendus, entendus de tout
prs, et cette espce de murmure d'animaux fouisseurs a t plus
lugubre  nos oreilles que n'importe quel fracas de bataille.

Non pas que leurs voix fussent cruelles, non, au contraire, presque
harmonieuses, tellement que, si on n'avait pas su qui parlait, on
n'aurait pas senti ce frisson de rvolte vous passer dans la chair,
plutt aurait-on inclin presque  leur dire: Voyons, trve  ce
jeu de mort. Ne sommes-nous pas des hommes frres? Sortez donc de vos
trous et donnons-nous la main.

Mais, on ne le sait que trop, si leurs voix sont humaines et peut-tre
aussi leurs visages, leurs mes ne le sont pas; il y manque les
sentiments essentiels, celui de la loyaut, de l'honneur, celui du
remords, et surtout celui qui est le plus noble peut-tre en mme
temps que le plus lmentaire, et que mme les animaux possdent
parfois, le sentiment de la piti.

Je me souviens d'une phrase de Victor Hugo, qui jadis m'avait paru
outre et obscure; il avait dit: la _nuit_ qu'une bte fauve a pour
me. Cette image, les mes allemandes aujourd'hui me la font
comprendre. Qu'est-ce que cela pourrait bien tre sinon de la nuit
lourde et sans rayons, l'me de leur sinistre empereur, l'me de leur
prince hritier, dont la figure chafouine s'enfonce dans un trop grand
bonnet en poil de bte noire, agrment d'une tte de mort?

Durant toute une vie, n'avoir eu d'autres soins que de faire construire
des machines pour tuer, d'inventer des explosifs et des poisons pour
tuer, d'exercer des soldats  tuer; avoir organis, au profit d'un
monstrueux orgueil personnel, tout ce qui sommeillait de barbarie au
fond de la race allemande; avoir organis--je rpte le mot, parce
que, s'il n'est pas assez franais, hlas! il est essentiellement
allemand--organis donc sa frocit native, organis sa grotesque
mgalomanie, organis sa soumission moutonnire et sa crdule
btise. Et aprs, ne pas mourir d'pouvante devant son propre
ouvrage!... Vraiment, cela ose encore vivre, ces tres de tnbres;
en prsence de tant de larmes, de tant de tortures, de tant d'immenses
ossuaires, paisiblement cela mange, cela dort, cela reoit des
hommages, cela posera mme sans doute devant des sculpteurs, pour des
bronzes durables, ou des marbres... quand il faudrait, pour eux,
raffiner sur les vieux supplices de la Chine!... Oh! ce que j'en dis
n'est pas pour attiser inutilement la haine mondiale; non, mais je
crois de mon devoir d'employer tout ce que j'ai de force  retarder le
dangereux oubli qui retombera sur leurs crimes. J'ai tellement peur de
notre lgret franaise, de notre bonhomie et de notre confiance!
Nous sommes si capables de laisser peu  peu les tentacules de la
grande pieuvre s'insinuer  nouveau dans nos chairs. Qui sait si
bientt ne reviendra pas grouiller chez nous l'innombrable vermine des
espions, des cauteleux parasites, et des terrassiers clandestins qui,
jusque sous les planchers de nos demeures, btonnent des socles pour
les canons allemands! Oh! n'oublions jamais que cette race de proie est
incurablement trompeuse, voleuse et tueuse, qu'il n'y a pas avec elle
de trait de paix qui puisse tenir, et que, tant qu'on ne l'aura pas
crase, tant qu'on ne lui aura pas coup la tte,--cette effroyable
tte de Gorgone qui est l'imprialisme prussien,--elle recommencera!

Quand nous rencontrons dans nos rues tous ces jeunes mutils, qui
marchent lentement par groupes, en s'appuyant les uns aux autres, ou
ces jeunes aveugles, promens par la main, et toutes ces femmes qui
sont comme ananties sous des voiles de crpe, disons-nous: C'est leur
oeuvre  eux. Et celui qui, dans l'ombre, nous a longuement prpar
cela, c'est leur Kaiser,--lequel, si on ne l'crase, ne rvera qu'
recommencer demain!

Aux abords des gares o l'on s'embarque pour le front, quand nous
voyons quelque jeune femme, retenant les larmes dans ses yeux
d'angoisse et de courage, un petit enfant au cou, venue pour reconduire
un soldat en costume de tranches, disons-nous: Celui-ci, dont le
retour sera tant dsir, la mitraille du Kaiser l'attend sans doute
demain, pour le jeter, anonyme parmi des milliers d'autres, dans ces
charniers o l'Allemagne se complat et qu'elle ne demandera qu'
recommencer de remplir!

Surtout quand nous voyons passer, sous leurs uniformes bleus tout
neufs, nos jeunes classes, nos fils bien-aims, qui partent si
magnifiquement, avec de la joie fire dans leurs yeux enfantins, et des
bouquets de roses au bout de leurs fusils, oh! mditons nos saintes
vengeances, contre ceux qui les guettent l-bas,--et contre le grand
Maudit, qui _a la nuit pour me_!...

       *       *       *       *       *

De ce rduit vot o nous sommes en ce moment, et o il nous faut,
pour regarder au dehors, soulever des oeillres d'acier, on voit
toujours le mail avec son herbe verte, le mail si tranquille, dans la
lumire attnue du soir; on n'entend plus les barbares, ils ne
parlent plus, ni ne remuent, ni ne soufflent, et on garde seulement la
tristesse inquite, je dirais presque la tristesse dcourage de les
sentir si prs.

Mais, pour reprendre espoir et joyeuse confiance, il suffit de
rebrousser chemin dans ces boyaux, o le souper s'achve, au beau
crpuscule. L, ds qu'on est assez loin _d'eux_ pour que nos soldats
puissent librement causer et librement rire, on est tout de suite comme
baign de saine gat et de consolante, d'absolue certitude. L est
le vrai rservoir de notre irrsistible force; l se trempent et se
retrempent tous les merveilleux ressorts pour nos lans et pour notre
finale victoire. Ce qui frappe ds l'abord autour de ces tables, c'est
cette entente de si bon aloi et cette sorte de familiarit affectueuse
entre les chefs et les hommes. Depuis longtemps nous pratiquions cela
dans la Marine, o les longs exils et les dangers partags dans des
nefs troites nous rapprochent forcment les uns des autres; mais je
ne pense pas que mes camarades de l'arme de terre m'en veuillent de
dire que cette familiarit-l, si conciliable avec la discipline, est
un peu plus nouvelle chez eux que chez nous. C'est l'un des bienfaits
que leur rservait la guerre de tranches, de les obliger ainsi 
vivre plus prs de leurs soldats, et de s'en faire aimer davantage
encore. Ils connaissent  prsent presque tous leurs camarades aux
galons de laine, les appellent par leur nom, causent en amis avec eux.
Aussi, quand viennent les heures solennelles de l'assaut, quand, au
lieu de les pousser par derrire  coups de fouet comme cela se ferait
chez les sauvages d'en face, ils passent les premiers  la manire
franaise,  peine ont-ils besoin de se retourner pour voir si tout le
monde les suit. Ils sont bien assurs d'ailleurs que, s'ils tombent,
ces humbles compagnons ne manqueront pas d'accourir, au risque de tout,
pour les dfendre et tendrement les emporter. Or, c'est  cette guerre
surhumaine et c'est surtout  la vie en commun dans la tranche, que
nous sommes redevables de cette union qui nous grandit, redevables de
ces rciproques dvouements sublimes devant lesquels on serait tent
de plier le genou. N'est-ce pas aussi  la vie dans la tranche et 
ces longues causeries plus intimes entre les officiers et leurs hommes
que nous devons un peu ces lueurs de beaut qui sont venues pntrer
toutes les intelligences, mme les moins ouvertes et les plus frustes?
Ils savent maintenant, nos soldats, jusqu'aux derniers d'entre eux, que
notre France n'a jamais t si admirable et que sa gloire les illumine
tous; ils savent qu'une race o se rveillent ainsi les coeurs, est
imprissable, et que les pays neutres, mme ceux qui semblent avoir
sur les yeux les plus lourdes cailles, finiront un jour par voir clair
et par nous donner le beau nom de librateurs.

Oh! bnissons-les, nos tranches, o se mlent toutes nos classes
sociales, o des amitis se sont noues qui hier n'eussent pas
sembl possibles, o les gens du monde auront connu que l'me
d'un paysan, d'un ouvrier, d'un manoeuvre, peut se rencontrer aussi
belle et noble que celle d'un trs lgant seigneur, et plus
intressante mme, parce que plus primesautire et translucide, avec
moins de placage autour.

Tranches, boyaux, petits labyrinthes obscurs, petits souterrains pour
la souffrance et l'abngation, c'est l que se sera tenue notre
meilleure et notre plus pure cole de socialisme. Mais, par ce mot de
socialisme, trop souvent profan, j'entends, comme bien on pense, le
vritable, celui qui est synonyme de tolrance et de fraternit,
celui enfin dont le Christ tait venu nous donner cette claire formule
qui, dans sa simplicit adorable, rsume toutes les formules:
Aimez-vous les uns les autres.




XXV

LES DEUX TTES DE GORGONE


  Je commence par prendre. Je trouverai toujours ensuite des rudits
  pour dmontrer que c'tait mon bon droit.

  FRDRIC II (que, faute de mieux, _ils_ appellent le Grand).

_Avril 1916._


I

LEUR KAISER


Il est des figures de maudits sur lesquelles, avec l'ge, finissent par
ressortir toute l'horreur et toute la nuit qui couvaient au fond de
l'me. Les traits parfois ne sont pas ignobles, non, mais, sur ces
figures-l, quelque chose s'est inscrit, qui est mille fois pire que la
laideur, et on ne peut pas les regarder... Ainsi leur Kaiser, pour vous
glacer il suffit de sa sinistre effigie, il suffit du moindre de ses
portraits entrevu dans un journal... Oh! cet oeil viprin, embusqu 
l'abri des flasques paupires, ce sourire tordu par toutes les tares
intrieures: foncire hypocrisie, brutalit maladive, en mme temps
que frocit  froid, sans compter l'excs de morgue, devant quoi
les cravaches se mettraient  cingler toutes seules!... J'ai vu jadis,
au fond d'un vieux temple du Japon, un pouvantail considr comme un
chef-d'oeuvre du genre et que l'on conservait depuis des sicles sous
un voile, dans l'un des coffres du trsor (on sait la vnration des
Japonais pour les pouvantails et la matrise de leurs artistes dans
l'horrible). C'tait un masque humain, aux traits plutt rguliers et
affins, mais, quand on l'avait bien regard, son expression atroce,
 la fois cruelle et morte, vous poursuivait pendant des jours et des
nuits. Au milieu des chairs cadavriques aux plissures blmes, ses
deux yeux mi-clos, l'un plus que l'autre, tincelaient et semblaient
cligner, comme pour dire: Il y avait longtemps, l dans ma bote,
que je ruminais quelque chose de macabre pour toi, et enfin tu es venu,
je te tiens, et a y est! Eh bien! pour qui sait voir, la figure de
leur Kaiser est aussi effarante que celle cache dans le vieux temple
de l-bas, quel que soit le casque plus ou moins sauvage,  pointe ou
 tte de mort, dont il ait la fantaisie de s'affubler. Depuis tant
d'annes que me poursuit l'affreux regard de cet homme, non seulement
j'avais pressenti, comme tout le monde, qu'il ruminait quelque chose
pour nous, mais aussi que ce serait diaboliquement machin, et plus
effroyable que tous les vieux crimes des temps barbares. Et je me
disais: Pour la sauvegarde urgente de l'humanit, _il faudrait tuer
a_.

Tuer a, oui! abattre la hyne, il l'aurait fallu, avant que sa rage
latente se ft tout  fait dclare, ou tout au moins l'enchaner,
la museler, l'enfermer entre des barreaux serrs et solides!

Mais  quoi donc pensent-ils, les anarchistes, qui auraient trouv l
un moyen de se rhabiliter, en mritant une reconnaissance mondiale,
 quoi pensent-ils? Quand il s'agit de tuer un souverain, ils
s'essayent sur cet tre charmant qu'est le jeune roi d'Espagne. En
Autriche, ils vont choisir, alors qu'il y avait tellement mieux  cette
cour, choisir et poignarder l'trange et belle impratrice, qui ne
faisait de mal  personne. Et, dans le quatuor des rois des Balkans,
c'est sur le roi de Grce qu'ils jettent leur dvolu, quand ils
avaient l ce Cobourg, qui tait une occasion vraiment unique!...

Leur Kaiser, leur innommable et protiforme Kaiser, chaque fois qu'on
s'imagine en avoir tout dit, il vous confond par du nouveau que l'on
n'aurait jamais prvu. Aprs son enttement presque stupide 
vouloir poser son Allemagne comme la victime attaque, en dpit des
plus aveuglantes vidences, des plus formelles preuves crites et des
plus crasants aveux chapps  ses complices, dernirement encore
n'a-t-il pas prouv le besoin de jurer devant Dieu que sa
conscience tait pure et qu'il n'avait pas voulu la guerre! Devant
quel Dieu? Devant le sien naturellement, devant _son vieux Dieu_
 lui, que dans l'intimit il doit srement appeler: Mon vieux
Belzbuth.--Que d'lgance, du reste, dans cette pithte de
vieux accole  un tel nom!

Leur Kaiser, il semble qu'il ait reu de son vieux Belzbuth, avec la
mission de rpandre le plus de deuil, de faire couler le plus de sang
et le plus de larmes, celle aussi de faire la chasse  toute beaut,
 tout religieux souvenir, mission de tout profaner, de tout souiller
et d'enlaidir tout ce qu'il n'anantirait pas. Il a russi mme 
dshonorer la science, en l'abaissant au rle de complice de ses
crimes. Et non seulement sa guerre _ lui_, la guerre telle qu'il
l'avait voulue avec tant d'infernale prmditation, aura t mille
fois plus destructive d'existences humaines que toutes les guerres
ensemble du pass, mais il a fallu qu'il s'en prt rageusement, lui et
sa squelle,  tous ces trsors d'art qui auraient d rester
l'intangible patrimoine de l'Europe civilise. Et si jamais il avait pu
devenir le dominateur absolu que sa vanit de malade rvait d'tre,
ce n'est plus seulement par les explosifs et la ferraille qu'il aurait
achev de tout dtruire, mais par l'incurable mauvais got de son
Allemagne. Il suffit d'avoir visit Berlin, capitale du toc et des
dorures de parvenu, pour se reprsenter ce que deviendraient nos
villes. Et on frmit aussi en songeant  la rapide et dfinitive
dchance de l'Orient merveilleux, avec Stamboul, Damas, Bagdad, le
jour o ce serait lui qui y ferait la loi.

Leur Kaiser ineffable, souvent mme il s'y entend  mler du
grotesque  l'ignominie! Ainsi dernirement n'offrait-il pas au petit
roi de Grce _sa parole de Hohenzollern_ comme gage! Au lendemain de la
violation de la Belgique, oser offrir sa parole, c'est dj bien, mais
ajouter que c'est une parole de Hohenzollern, quelle trouvaille! Est-ce
balourde inconscience, ou impudente ironie pour le beau-frre craintif
dont il avait jadis, lors d'une visite  Athnes, bafou si
ddaigneusement la petite arme? Parmi tous les gens qui ont une
teinture d'histoire, qui donc ignore que cette ligne maudite des
Hohenzollern, depuis cinq cents ans qu'on la connat, n'a jamais donn
que d'honts menteurs, en mme temps que carnassiers hobereaux. Vers
1762, la grande Marie-Thrse n'en crivait-elle pas dj: Chacun
sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de sa parole. Nul
des souverains de l'Europe n'a pu se soustraire  ses mensonges. Avec
ce despotisme reniant tous les principes, _la monarchie prussienne
sera un jour la source de calamits infinies_, non seulement pour
l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.

Malheureux roi de Grce, mdus aujourd'hui jusqu' l'anantissement
pour avoir crois de trop prs le regard de la tte de Gorgone,--son
exemple,--avec l'hrosme et la gloire en moins,--ne devrait-il pas
tre aussi instructif, pour les souverains neutres encore pargns,
que l'exemple du roi de Belgique et du roi de Serbie!

Leur Kaiser, dont le regard sent la mort, il droute la raison et le
sens commun. La dgnrescence morbide est incontestable dans son
cerveau qui,  certains points de vue cependant, n'en reste pas moins
si suprieurement organis pour le mal, et spcialis dans la
tuerie. Pour l'honneur de l'humanit accordons qu'il est fou, comme
certain prince de Saxe vient publiquement de le dclarer. Soit, il est
fou: son cas relve mme de la tratologie, et, partout ailleurs
qu'en Allemagne, _sa guerre_ lui et valu la camisole de force dans un
cabanon. Mais, pour le malheur de l'Europe, sa naissance l'a fait
Kaiser du seul peuple capable de l'admettre et de le suivre,--le peuple
_cruel par nature et que la civilisation a rendu froce_, ainsi que
Goethe le constate, et le peuple dont _la btise est infinie_, comme
Schopenhauer en fait l'aveu dans son testament solennel.

A cette infinie btise il participe du reste lui-mme en plusieurs
points; sans cela, aurait-il manqu si irrmdiablement son premier
dpart de 1914, pour s'tre imagin jusqu' la dernire minute que
l'Angleterre n'allait pas bouger, mme devant le grand sacrilge de
Belgique[2]? Et n'y a-t-il pas au moins autant de btise que de
frocit dans ses massacres de civils, torpillages de neutres, attentats
en Amrique, zeppelins, asphyxies, etc., toutes choses dont il est
personnellement l'odieux instigateur, et qui n'ont russi qu'
collectionner, contre lui et son Allemagne, toutes les haines et tous
les dgots?

  [2] A ct de mille exemples archi-connus de sa fourberie effronte,
  en voici un, d'ailleurs facile  vrifier, qui n'est peut-tre pas
  encore assez rpandu dans le grand public. Sait-on bien dj partout
  que le 2 aot 1914, la veille mme de la violation de la Belgique,
  alors que l'arme allemande tait dj masse  la frontire et
  tous les ordres donns pour l'attaque du lendemain, le roi Albert
  ayant somm le Kaiser de s'expliquer, celui-ci avait fait rpondre
  officiellement par ses diplomates: Les Belges n'ont pas 
  s'inquiter, je n'ai pas la moindre intention de manquer  ma
  signature.

Au bout de quarante ans de prparation acharne, avec des moyens aussi
formidables, quand on ne recule pas devant les procds les plus
atroces ni les plus vils, quand on ne s'embarrasse d'aucune loi
humaine, d'aucune conscience, se vautrer ainsi dans le sang pour
n'aboutir qu' un fiasco,--non, en vrit, quelque chose d'essentiel
doit manquer dans cette tte d'assassin! Et il faut tre le peuple
allemand pour continuer de se laisser conduire  la dbcle par un
dsquilibr qui commet des bourdes pareilles.

A la dbcle et  la boucherie. Et n'y aura-t-il pas de limite  la
soumission moutonnire de ce peuple-l, qui, en ce moment mme, se
fait massacrer comme simple btail, dans des attaques conduites avec
une rage imbcile par un jeune microcphale sans intelligence comme
sans me?...


II

FERDINAND DE COBOURG


Nagure encore, trouver un tre plus abominable que leur Kaiser et
leur Kronprinz et sembl une gageure impossible. Eh bien! mais la
gageure a t tenue et gagne: on a trouv ce Cobourg!

Et quand on pense qu'il avait enthousiasm,  son heure, la plupart de
nos Franaises; vers 1913, pendant que je commenais seul  le clouer
au pilori, elles exaltaient son nom, elles arboraient ses couleurs?
Paladin de la croix, disait-on couramment chez nous... Oh! franc
paladin, en effet, portant scapulaire et satur de messes  la faon
de Louis XI, mais qui, un beau matin, en cachette, avait fait de force
apostasier son fils! On sait en outre qu'il nous prpare aujourd'hui la
comdie d'une reconversion au catholicisme, qu'il avait nagure
abjur par raison politique,--et il trouvera l-bas des prtres pour
bnir cette opration, en gardant leur srieux!...

Tte de Gorgone aussi, celui-l, et marqu au visage comme l'autre
des stigmates de la fourberie et du crime. La premire fois,--c'tait
il y a vingt-cinq ans,  la gare de Sofia,--que j'ai crois le regard
torve de ses petits yeux, j'ai senti passer dans mes nerfs ce frisson
de dgot, par lequel un instinct vous avertit de l'approche d'un
monstre. Et j'ai demand: Quel est ce vampire? A voix basse et
peure, quelqu'un m'a rpondu: Mais c'est notre prince, vous
devriez saluer.--Ah! non, par exemple!

Lchement assassin dans la vie prive, celui-l, mais assassin 
distance, passant prudemment la frontire quand son excuteur des
hautes oeuvres avait  _travailler_ par son ordre, et puis, ds que ce
bourreau menaa de le compromettre, lui faisant couper les deux
mains[3]!...

  [3] Panitza, Stamboulof, etc.

Et celui-l aussi, il _prie_,  l'instar de l'autre! Rcemment, quand
on esprait que le grand complice allait enfin mourir des vices
hrditaires de son sang, il s'est longuement agenouill, entre deux
ranges d'Allemands convoqus comme spectateurs, pour demander au ciel
sa gurison--monstre priant pour un monstre--et il s'est relev, tout
confit dans la grce divine, pour dire  l'assistance: Je n'avais
encore jamais pri avec autant de ferveur... Mme les Boches pais,
auxquels tait destine cette singerie, ont-ils pu rsister au fou
rire?

Assassin pareillement dans la vie politique, assassin de peuples. Aprs
sa premire immonde flonie contre les Serbes, ses allis d'alors,
qu'il avait attaqus dans le dos, sans dclaration de guerre, il
essaya, on s'en souvient, de rejeter sur ses ministres le forfait qui
tournait mal. Et contre ce mme peuple hroque, dj cras par les
grandes hordes barbares, il vient de renouveler, sans prvenir comme
toujours, son coup de tratrise, tel un malandrin de renfort qui
viendrait par derrire achever un homme dj aux prises avec une bande
de dtrousseurs.

Pauvre petite Serbie, devenue grande et sublime, nagure je lui avais
attribu--aux premiers moments de mon indignation devant les horreurs
que l'on venait de me montrer en Thrace et en Macdoine--une part de
complicit qu'elle ne mritait pas. Une fois de plus, ici, je lui fais
de tout coeur amende honorable.

Si l'entente de l'Allemagne avec la Turquie n'a pas march toute seule,
 tel point qu'il a fallu en venir  suicider le prince hritier,
elle s'est faite d'elle-mme avec la Bulgarie. _Leur_ Kaiser et ce
Cobourg, qui est son mule et comme son diminutif, fatalement devaient
se comprendre; on aurait devin cela, rien qu'en comparant ces deux
figures, ces deux regards de btes de nuit. Comment donc nos
diplomates, accrdits  la petite cour de Sofia, n'ont-ils rien su
flairer depuis vingt mois bientt que le pacte de brigandage tait
sign dans l'ombre! Et aujourd'hui, jusqu' ce qu'ils s'entre-dvorent,
les voil unis, ces deux tres de rebut, auprs desquels les plus
immondes rcidivistes qui tranent le boulet dans les bagnes, semblent
n'avoir commis que vtilles innocentes!

Rveillez-vous donc, petits ou grands pays neutres, qui ne comprenez
pas encore que, sans nous, votre tour serait venu d'tre pitins
comme la Belgique, comme hier la Serbie et le Montngro. Le monde ne
respirera qu'aprs l'crasement complet de ces derniers des barbares,
comment ne l'avez-vous pas senti? pour vous ouvrir les yeux, que
faut-il donc? S'il ne vous suffit pas de voir, chez nous, toutes nos
ruines, _intentionnelles_ et _inutiles_, de lire tant et tant
d'irrfutables attestations de tueries enrages n'pargnant mme pas
nos tout petits enfants, si rien de tout cela ne vous suffit, mais
regardez donc au moins chez vous, regardez l'insolente ironie des
pressions que le peuple de proie vous fait subir, ou regardez tous les
attentats, audacieux et sournois, dj commis de l'autre ct de
l'Ocan! Ou bien encore, si absolument vous ne savez mme plus voir
autour de vous, au moins parcourez donc un peu ce que, depuis des
sicles, ont crit tous leurs intellectuels, tous leurs grands
hommes;  chaque page vous serez pouvants de trouver l'apologie la
plus tale de la violence, de la rapine et du crime. Vous constaterez
ainsi que toute l'horreur dverse aujourd'hui sur l'Europe tait en
germe depuis les origines dans les cervelles allemandes, et, de plus,
qu'aucune race au monde n'et os se dnoncer soi-mme avec tant de
cynique inconscience. Et vous, prlats ou moines d'un clerg du
voisinage, qui nous reprochez d'tre irrligieux et faites pour nos
ennemis la plus aveugle des propagandes, mais feuilletez donc un peu le
manifeste officiel des vques de Belgique, et dites-nous ce que vaut
l'me de ces gens-l, qui tout le temps profanent le nom du Trs-Haut
dans leurs burlesques prires, et puis s'acharnent contre tous les
sanctuaires de la foi, cathdrales ou humbles glises de village,
renversent les crucifix et massacrent les prtres! A moins d'appartenir
 leur race maudite, est-il logiquement possible d'tre germanophile?
Neutre, je le veux bien, mais seulement par terreur, ou parce qu'on
n'est pas prt, ou peut-tre, sans s'en rendre compte, par l'appt d'un
certain lucre momentan, par un peu d'gosme mal entendu et  courte
vue. Oh! c'est terrible, videmment, de se jeter dans une telle mle!
Mais la neutralit, ou seulement l'hsitation, deviennent plus que des
maladresses dangereuses, et sont dj presque des crimes.

Un sclrat en dmence avait rv de nous ramener tous  vingt
sicles en arrire, aux vieilles servitudes avilissantes et aux
vieilles tnbres, il complotait de raliser  son profit une vaste
banqueroute du progrs, de la libert, de la pense humaine, et, dans
ses desseins d'ogre insatiable, aprs nous, c'tait vous, peuples
neutres, vous les dsigns! Au moins aidez-nous un peu pour que cela
finisse plus vite, cette orgie de vols, de destructions, de massacres
et d'arrosages de sang. Assez, sortons de ce cauchemar! Assez, que tout
le monde se lve! Qui s'abstient aujourd'hui n'aura-t-il pas honte
ensuite de garder sa place  ce soleil de la Victoire et de la Paix qui
reviendra nous clairer? Et nous, quand enfin nous aurons abattu la
hyne enrage, en perdant notre sang  flots, ne serions-nous pas
presque en droit de dire, les armes encore  la main: Vous, les
neutres, qui bnficierez de la dlivrance sans avoir pris part  la
lutte, au moins payez-nous un peu avec vos terres ou avec votre or!
Oh! qu'il sonne, le tocsin, partout,  toute vole, d'un bout 
l'autre de la Terre, qu'il sonne l'alarme suprme, que les tambours de
toutes les armes battent la charge! Et sus  la Bte allemande!


FIN




TABLE


  I.--LETTRE AU MINISTRE DE LA MARINE                                 1
  II.--DEUX PAUVRE PETITS OISILLONS DE BELGIQUE                       5
  III.--PETITE VISION DE GAIET, AU FRONT DE BATAILLE                11
  IV.--LETTRE A ENVER-PACHA                                          21
  V. AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE                               27
  VI.--LA BASILIQUE-FANTME                                          45
  VII.--LE DRAPEAU QUE NOS FUSILIERS-MARINS N'ONT PAS ENCORE         59
  VIII.--TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE                       71
  IX.--UN PETIT HUSSARD                                              75
  X.--UN SOIR D'YPRES                                                85
  XI.--AU GRAND QUARTIER GNRAL BELGE                               99
  XII.--QUELQUES MOTS PRONONCS PAR SA MAJEST LA REINE DE BELGIQUE 113
  XIII.--POUR LES GRANDS BLESSS D'ORIENT                           125
  XIV.--LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE                      133
  XV.--SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS!                                  137
  XVI.--L'AUBERGE DU BON SAMARITAIN                               143
  XVII.--POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSS                           159
  XVIII.--A REIMS                                                   163
  XIX.--LES GAZ DE MORT                                             177
  XX.--LE JOUR DES MORTS AUX ARMES DU FRONT                        189
  XXI.--LA CROIX D'HONNEUR POUR LE DRAPEAU DES MARINS-FUSILIERS     195
  XXII.--LA JOURNE DES TOURDERIES                                 203
  XXIII.--AU PREMIER SOLEIL DE MARS                                 225
  XXIV.--A SOISSONS                                                 245
  XXV.--LES DEUX TTES DE GORGONE                                   275


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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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ways including checks, online payments and credit card donations. To
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Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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