The Project Gutenberg EBook of L'homme qui rit, by Victor Hugo
#4 in our series by Victor Hugo

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Title: L'homme qui rit

Author: Victor Hugo

Release Date: April, 2004 [EBook #5423]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on July 20, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME QUI RIT ***




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VICTOR HUGO


L'HOMME QUI RIT





De l'Angleterre tout est grand, meme ce qui n'est pas bon, meme
l'oligarchie. Le patriciat anglais, c'est le patriciat dans le
sens absolu du mot.  Pas de feodalite plus illustre, plus
terrible et plus vivace.  Disons-le, cette feodalite a ete utile
a ses heures. C'est en Angleterre que ce phenomene, la
Seigneurie, veut etre etudie, de meme que c'est en France qu'il
faut etudier ce phenomene, la Royaute.

Le vrai titre de ce livre serait _l'Aristocratie_. Un autre
livre, qui suivra, pourra etre intitule _la Monarchie_. Et ces
deux livres, s'il est donne a l'auteur d'achever ce travail, en
precederont et en ameneront un autre qui sera intitule:
_Quatrevingt-treize_.

Hauteville-House, 1869.




PREMIERE PARTIE  --- LA MER ET LA NUIT

DEUX CHAPITRES PRELIMINAIRES

I - URSUS
II - LES COMPRACHICOS


LIVRE PREMIER --- LA NUIT MOINS NOIRE QUE L'HOMME

I - LA POINTE SUD DE PORTLAND
II - ISOLEMENT
III - SOLITUDE
IV - QUESTIONS
V - L'ARBRE D'INVENTION HUMAINE
VI - BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT
VII - LA POINTE NORD DE PORTLAND

LIVRE DEUXIEME --- L'OURQUE EN MER

I - LES LOIS QUI SONT HORS DE L'HOMME
II - LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXEES
III - LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIETE
IV - ENTREE EN SCENE D'UN NUAGE DIFFERENT DES AUTRES
V - HARDQUANONNE
VI - ILS SE CROIENT AIDES
VII - HORREUR SACREE
VIII - NIX ET NOX
IX - SOIN CONFIE A LA MER FURIEUSE
X - LA GRANDE SAUVAGE.  C'EST LA TEMPETE
XI - LES CASQUETS
XII - CORPS A CORPS AVEC L'ECUEIL
XIII - FACE A FACE AVEC LA NUIT
XIV - ORTACH
XV - PORTENTOSUM MARE
XVI - DOUCEUR SUBITE DE L'ENIGME
XVII - LA RESSOURCE DERNIERE
XVIII - LA RESSOURCE SUPREME


LIVRE TROISIEME --- L'ENFANT DANS L'OMBRE

I - LE CHESS-HILL
II - EFFET DE NEIGE
III - TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D'UN FARDEAU
IV - AUTRE FORME DU DESERT
V - LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES
VI - LE REVEIL


DEUXIEME PARTIE --- PAR ORDRE DU ROI

LIVRE PREMIER --- ETERNELLE PRESENCE DU PASSE; LES HOMMES REFLETENT L'HOMME

I - LORD CLANCHARLIE
II - LORD DAVID DIRRY-MOIR
III - LA DUCHESSE JOSIANE
IV - MAGISTER ELEGANTIARUM
V - LA REINE ANNE
VI - BARKILPHEDRO
VII - BARKILPHEDRO PERCE
VIII - INFERI
IX - HAIR EST AUSSI FORT QU'AIMER
X - FLAMBOIEMENTS QU'ON VERRAIT SI L'HOMME ETAIT TRANSPARENT
XI - BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE
XII - ECOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE

LIVRE DEUXIEME --- GWINPLAINE ET DEA

I - OU L'ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N'A ENCORE VU QUE LES ACTIONS
II - DEA
III - "OCULOS NON HABET ET VIDET"
IV - LES AMOUREUX ASSORTIS
V - LE BLEU DANS LE NOIR
VI - URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR
VII - LA CECITE DONNE DES LECONS DE CLAIRVOYANCE
VIII - NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPERITE
IX - EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POESIE
X - COUP D'OEIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET
    SUR LES HOMMES
XI - GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI
XII - URSUS LE POETE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE


LIVRE TROISIEME --- COMMENCEMENT DE LA FELURE

I - L'INN TADCASTER
II - ELOQUENCE EN PLEIN VENT
III - OU LE PASSANT REPARAIT
IV - LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE
V - LE WAPENTAKE
VI - LA SOURIS INTERROGEE PAR LES CHATS
VII - QUELLES  RAISONS   PEUT  AVOIR   UN QUADRUPLE  POUR VENIR
      S'ENCANAILLER PARMI LES GROS SOUS?
VIII - SYMPTOMES  D'EMPOISONNEMENT
IX - ABYSSUS ABYSSUM VOCAT

LIVRE QUATRIEME --- LA  CAVE  PENALE

I - LA TENTATION DE  SAINT GWYNPLAINE
II - DU PLAISANT AU SEVERE
III - LEX, REX, FEX
IV - URSUS ESPIONNE LA POLICE
V - MAUVAIS LIEU
VI - QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D'AUTREFOIS
VII - FREMISSEMENT
VIII - GEMISSEMENT

LIVRE CINQUIEME --- LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MEME SOUFFLE

I - SOLIDITE  DES  CHOSES  FRAGILES
II - CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS
III - AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBERIE AU SENEGAL SANS
      PERDRE CONNAISSANCE.  (Humboldt.)
IV - FASCINATION
V - ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE

LIVRE  SIXIEIME --- ASPECTS VARIES D'URSUS

I - CE  QUE DIT LE MISANTHROPE
II - CE  QU'IL FAIT
III - COMPLICATIONS
IV - MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA
V - LA RAISON D'ETAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND

LIVRE SEPTIEME --- LA   TITANE

I - REVEIL
II - RESSEMBLANCE D'UN PALAIS AVEC UN BOIS
III - EVE
IV - SATAN
V - ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS

LIVRE  HUITIEME --- LE CAPITOLE ET SON VOISINAGE

I - DISSECTION DES CHOSES MAJESTUEUSES
II - IMPARTIALITE
III - LA VIEILLE  SALLE
IV - LA VIEILLE  CHAMBRE
V - CAUSERIES  ALTIERES
VI - LA HAUTE ET LA BASSE
VII - LES TEMPETES D'HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D'OCEANS
VIII - SERAIT BON FRERE S'IL N'ETAIT BON FILS

LIVRE   NEUVIEME --- EN RUINE

I - C'EST A TRAVERS L'EXCES DE GRANDEUR QU'ON ARRIVE A L'EXCES DE MISERE
II - RESIDU

CONCLUSION --- LA MER ET  LA  NUIT

I - CHIEN DE GARDE PEUT ETRE ANGE GARDIEN
II - BARKILPHEDRO A VISE L'AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE
III - LE PARADIS RETROUVE ICI-BAS
IV - NON. LA-HAUT

NOTE






PREMIERE PARTIE

LA MER ET LA NUIT




DEUX CHAPITRES PRELIMINAIRES



I -- URSUS



I


Ursus et Homo etaient lies d'une amitie etroite.  Ursus etait un
homme, Homo etait un loup, Leurs humeurs s'etaient convenues.
C'etait l'homme qui avait baptise le loup.  Probablement il
s'etait aussi choisi lui-meme son nom; ayant trouve _Ursus_ bon
pour lui, il avait trouve _Homo_ bon pour la bete, L'association
de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fetes de
paroisse, aux coins de rues ou les passants s'attroupent, et au
besoin qu'eprouve partout le peuple d'ecouter des sornettes et
d'acheter de l'orvietan.  Ce loup, docile et gracieusement
subalterne, etait agreable a la foule.  Voir des apprivoisements
est une chose qui plait.  Notre supreme contentement est de
regarder defiler toutes les varietes de la domestication.  C'est
ce qui fait qu'il y a tant de gens sur le passage des corteges
royaux.

Ursus et Homo allaient de carrefour en carrefour, des places
publiques d'Aberystwith aux places publiques de Yeddburg, de pays
en pays, de comte en comte, de ville en ville.  Un marche epuise,
ils passaient a l'autre.  Ursus habitait une cahute roulante
qu'Homo, suffisamment civilise, trainait le jour et gardait la
nuit.  Dans les routes difficiles, dans les montees, quand il y
avait trop d'orniere et trop de boue, l'homme se bouclait la
bricole au cou et tirait fraternellement, cote a cote avec le
loup.  Ils avaient ainsi vieilli ensemble.  Ils campaient a
l'aventure dans une friche, dans une clairiere, dans la patte
d'oie d'un entre-croisement de routes, a l'entree des hameaux,
aux portes des bourgs, dans les halles, dans les mails publics,
sur la lisiere des parcs, sur les parvis d'eglises, Quand la
carriole s'arretait dans quelque champ de foire, quand les
commeres accouraient beantes, quand les curieux faisaient cercle,
Ursus perorait, Homo approuvait.  Homo, une sebile dans sa
gueule, faisait poliment la quete dans l'assistance.  Ils
gagnaient leur vie.  Le loup etait lettre, l'homme aussi.  Le
loup avait ete dresse par l'homme, ou s'etait dresse tout seul, a
diverses gentillesses de loup qui contribuaient a la
recette.--Surtout ne degenere pas en homme, lui disait son ami.

Le loup ne mordait jamais, l'homme quelquefois.  Du moins, mordre
etait la pretention d'Ursus.  Ursus etait un misanthrope, et,
pour souligner sa misanthropie, il s'etait fait bateleur.  Pour
vivre aussi, car l'estomac impose ses conditions.  De plus ce
bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se
completer, etait medecin.  Medecin c'est peu, Ursus etait
ventriloque.  On le voyait parler sans que sa bouche remuat.  Il
copiait, a s'y meprendre, l'accent et la prononciation du premier
venu; il imitait les voix a croire entendre les personnes.  A lui
tout seul, il faisait le murmure d'une foule, ce qui lui donnait
droit au titre d'_engastrimythe_.  Il le prenait.  Il
reproduisait toutes sortes de cris d'oiseaux, la grive, le
grasset, l'alouette pepi, qu'on nomme aussi la beguinette, le
merle a plastron blanc, tous voyageurs comme lui; de facon que,
par instants, il vous faisait entendre, a son gre, ou une place
publique couverte de rumeurs humaines, ou une prairie pleine de
voix bestiales; tantot orageux comme une multitude, tantot pueril
et serein comme l'aube.--Du reste, ces talents-la, quoique rares,
existent.  Au siecle dernier, un nomme Touzel, qui imitait les
cohues melees d'hommes et d'animaux et qui copiait tous les cris
de betes, etait attache a la personne de Buffon en qualite de
menagerie.--Ursus etait sagace, invraisemblable, et curieux, et
enclin aux explications singulieres, que nous appelons fables.
Il avait l'air d'y croire.  Cette effronterie faisait partie de
sa malice.  Il regardait dans la main des quidams, ouvrait des
livres au hasard et concluait, predisait les sorts, enseignait
qu'il est dangereux de rencontrer une jument noire et plus
dangereux encore de s'entendre, au moment ou l'on part pour un
voyage, appeler par quelqu'un qui ne sait pas ou vous allez, et
il s'intitulait "marchand de superstition".  Il disait: "Il y a
entre l'archeveque de Cantorbery et moi une difference; moi,
j'avoue." Si bien que l'archeveque, justement indigne, le fit un
jour venir; mais Ursus, adroit, desarma sa grace en lui recitant
un sermon de lui Ursus sur le saint jour de Christmas que
l'archeveque, charme, apprit par coeur, debita en chaire et
publia, comme de lui archeveque.  Moyennant quoi, il pardonna.

Ursus, medecin, guerissait, parce que ou quoique.  Il pratiquait
les aromates.  Il etait verse dans les simples.  Il tirait parti
de la profonde puissance qui est dans un tas de plantes
dedaignees, la coudre moissine, la bourdaine blanche, le hardeau,
la mancienne, la bourg-epine, la viorne, le nerprun.  Il traitait
la phthisie par la ros solis; il usait a propos des feuilles du
tithymale qui, arrachees par le bas, sont un purgatif, et,
arrachees par le haut, sont un vomitif; il vous otait un mal de
gorge au moyen de l'excroissance vegetale dite _oreille de juif_;
il savait quel est le jonc qui guerit le boeuf, et quelle est la
menthe qui guerit le cheval; il etait au fait des beautes et des
bontes de l'herbe mandragore qui, personne ne l'ignore, est homme
et femme.  Il avait des recettes.  Il guerissait les brulures
avec de la laine de salamandre, de laquelle Neron, au dire de
Pline, avait une serviette.  Ursus possedait une cornue et un
matras; il faisait de la transmutation; il vendait des panacees.
On contait de lui qu'il avait ete jadis un peu enferme a Bedlam;
on lui avait fait l'honneur de le prendre pour un insense, mais
on l'avait relache, s'apercevant qu'il n'etait qu'un poete.
Cette histoire n'etait probablement pas vraie; nous avons tous de
ces legendes que nous subissons.

La realite est qu'Ursus etait savantasse, homme de gout, et vieux
poete latin.  Il etait docte sous les deux especes, il
hippocralisait et il pindarisait.  Il eut concouru en phebus avec
Rapin et Vida.  Il eut compose d'une facon non moins triomphante
que le Pere Bouhours des tragedies jesuites.  Il resultait de sa
familiarite avec les venerables rhythmes et metres des anciens
qu'il avait des images a lui, et toute une famille de metaphores
classiques.  Il disait d'une mere precedee de ses deux filles:
_c'est un dactyle_, d'un pere suivi de ses deux fils: _c'est un
anapeste_, et d'un petit enfant marchant entre son grand-pere et
sa grand'mere: _c'est un amphimacre_.  Tant de science ne pouvait
aboutir qu'a la famine.  L'ecole de Salerne dit: "Mangez peu et
souvent".  Ursus mangeait peu et rarement; obeissant ainsi a une
moitie du precepte et desobeissant a l'autre; mais c'etait la
faute du public, qui n'affluait pas toujours et n'achetait pas
frequemment.  Ursus disait: "L'expectoration d'une sentence
soulage.  Le loup est console par le hurlement, le mouton par la
laine, la foret par la fauvette, la femme par l'amour, et le
philosophe par l'epiphoneme." Ursus, au besoin, fabriquait des
comedies qu'il jouait a peu pres; cela aide a vendre les drogues.
Il avait, entre autres oeuvres, compose une bergerade heroique en
l'honneur du chevalier Hugh Middleton qui, en 1608, apporta a
Londres une riviere.  Cette riviere etait tranquille dans le
comte de Hartford, a soixante milles de Londres; le chevalier
Middleton vint et la prit; il amena une brigade de six cents
hommes armes de pelles et de pioches, se mit a remuer la terre,
la creusant ici, l'elevant la, parfois vingt pieds haut, parfois
trente pieds profond, fit des aqueducs de bois en l'air, et ca et
la huit cents ponts, de pierre, de brique, de madriers, et un
beau matin, la riviere entra dans Londres, qui manquait d'eau.
Ursus transforma tous ces details vulgaires en une belle
bucolique entre le fleuve Tamis et la riviere Serpentine; le
fleuve invitait la riviere a venir chez lui, et lui offrait son
lit, et lui disait: "Je suis trop vieux pour plaire aux femmes,
mais je suis assez riche pour les payer."--Tour ingenieux et
galant pour exprimer que sir Hugh Middleton avait fait tous les
travaux a ses frais.

Ursus etait remarquable dans le soliloque.  D'une complexion
farouche et bavarde, ayant le desir de ne voir personne et le
besoin de parler a quelqu'un, il se tirait d'affaire en se
parlant a lui-meme.  Quiconque a vecu solitaire sait a quel point
le monologue est dans la nature.  La parole interieure demange.
Haranguer l'espace est un exutoire.  Parler tout haut et tout
seul, cela fait l'effet d'un dialogue avec le dieu qu'on a en
soi.  C'etait, on ne l'ignore point, l'habitude de Socrate.  Il
se perorait.  Luther aussi.  Ursus tenait de ces grands hommes.
Il avait cette faculte hermaphrodite d'etre son propre auditoire.
Il s'interrogeait et se repondait; il se glorifiait et
s'insultait.  On l'entendait de la rue monologuer dans sa cahute.
Les passants, qui ont leur maniere a eux d'apprecier les gens
d'esprit, disaient: c'est un idiot.  Il s'injuriait parfois, nous
venons de le dire, mais il y avait aussi des heures ou il se
rendait justice.  Un jour, dans une de ces allocutions qu'il
s'adressait a lui-meme, on l'entendit crier:--J'ai etudie le
vegetal dans tous ses mysteres, dans la tige, dans le bourgeon,
dans la sepale, dans le petale, dans l'etamine, dans la carpelle,
dans l'ovule, dans la theque, dans la sporange, et dans
l'apothecion.  J'ai approfondi la chromatie, l'osmosie, et la
chymosie, c'est-a-dire la formation de la couleur, de l'odeur et
de la saveur.--Il y avait sans doute, dans ce certificat qu'Ursus
delivrait a Ursus, quelque fatuite, mais que ceux qui n'ont point
approfondi la chromatie, l'osmosie et la chymosie, lui jettent la
premiere pierre.

Heureusement Ursus n'etait jamais alle dans les Pays-Bas.  On l'y
eut certainement voulu peser pour savoir s'il avait le poids
normal au dela ou en deca duquel un homme est sorcier.  Ce poids
en Hollande etait sagement fixe par la loi.  Rien n'etait plus
simple et plus ingenieux.  C'etait une verification.  On vous
mettait dans un plateau, et l'evidence eclatait si vous rompiez
l'equilibre; trop lourd, vous etiez pendu; trop leger, vous etiez
brule, On peut voir encore aujourd'hui, a Oudewater, la balance a
peser les sorciers, mais elle sert maintenant a peser les
fromages, tant la religion a degenere!  Ursus eut eu certainement
maille a partir avec cette balance.  Dans ses voyages, il
s'abstint de la Hollande, et fit bien.  Du reste, nous croyons
qu'il ne sortait point de la Grande-Bretagne.

Quoi qu'il en fut, etant tres pauvre et tres apre, et ayant fait
dans un bois la connaissance d'Homo, le gout de la vie errante
lui etait venu.  Il avait pris ce loup en commandite, et il s'en
etait alle avec lui par les chemins, vivant, a l'air libre, de la
grande vie du hasard.  Il avait beaucoup d'industrie et
d'arriere-pensee et un grand art en toute chose pour guerir,
operer, tirer les gens de maladie, et accomplir des
particularites surprenantes; il etait considere comme bon
saltimbanque et bon medecin; il passait aussi, on le comprend,
pour magicien; un peu, pas trop; car il etait malsain a celle
epoque d'etre cru ami du diable.  A vrai dire, Ursus, par passion
de pharmacie et amour des plantes, s'exposait, vu qu'il allait
souvent cueillir des herbes dans les fourres bourrus ou sont les
salades de Lucifer, et ou l'on risque, comme l'a constate le
conseiller De l'Ancre, de rencontrer dans la brouee du soir un
homme qui sort de terre, "borgne de l'oeil droit, sans manteau,
l'epee au cote, pieds nus et deschaux".  Ursus du reste, quoique
d'allure et de temperament bizarres, etait trop galant homme pour
attirer ou chasser la grele, faire paraitre des faces, tuer un
homme du tourment de trop danser, suggerer des songes clairs ou
trisles et pleins d'effroi, et faire naitre des coqs a quatre
ailes; il n'avait pas de ces mechancetes-la.  Il etait incapable
de certaines abominations.  Comme, par exemple, de parler
allemand, hebreu ou grec, sans l'avoir appris, ce qui est le
signe d'une sceleratesse execrable, ou d'une maladie naturelle
procedant de quelque humeur melancolique.  Si Ursus parlait
latin, c'est qu'il le savait.  Il ne se serait point permis de
parler syriaque, attendu qu'il ne le savait pas; en outre, il est
avere que le syriaque est la langue des sabbats.  En medecine, il
preferait correctement Gallien a Cardan, Cardan, tout savant
homme qu'il est, n'etant qu'un ver de terre au respect de
Gallien.

En somme, Ursus n'etait point un personnage inquiete par la
police.  Sa cahute etait assez longue et assez large pour qu'il
put s'y coucher sur un coffre ou etaient ses hardes, peu
somptueuses.  Il etait proprietaire d'une lanterne, de plusieurs
perruques, et de quelques ustensiles accroches a des clous, parmi
lesquels des instruments de musique.  Il possedait en outre une
peau d'ours dont il se couvrait les jours de grande performance;
il appelait cela se mettre en costume.  Il disait: _J'ai deux
peaux; voici la vraie_.  Et il montrait la peau d'ours.  La
cahute a roues etait a lui et au loup.  Outre sa cahute, sa
cornue et son loup, il avait une flute et une viole de gambe, et
il en jouait agreablement.  Il fabriquait lui-meme ses elixirs.
Il tirait de ses talents de quoi souper quelquefois.  Il y avait
au plafond de sa cahute un trou par ou passait le tuyau d'un
poele de fonte contigu a son coffre, assez pour roussir le bois.
Ce poele avait deux compartiments; Ursus dans l'un faisait cuire
de l'alchimie, et dans l'autre des pommes de terre.  La nuit, le
loup dormait sous la cahute, amicalement enchaine.  Homo avait le
poil noir, et Ursus le poil gris; Ursus avait cinquante ans, a
moins qu'il n'en eut soixante.  Son acceptation de la destinee
humaine etait telle, qu'il mangeait, on vient de le voir, des
pommes de terre, immondice dont on nourrissait alors les
pourceaux et les forcats.  Il mangeait cela, indigne et resigne.
Il n'etait pas grand, il etait long.  Il etait ploye et
melancolique.  La taille courbee du vieillard, c'est le tassement
de la vie.  La nature l'avait fait pour etre triste.  Il lui
etait difficile de sourire, et il lui avait toujours ete
impossible de pleurer.  Il lui manquait cette consolation, les
larmes, et ce palliatif, la joie.  Un vieux homme est une ruine
pensante; Ursus etait cette ruine-la.  Une loquacite de
charlatan, une maigreur de prophete, une irascibilite de mine
chargee, tel etait Ursus.  Dans sa jeunesse il avait ete
philosophe chez un lord.

Cela se passait il y a cent quatrevingts ans, du temps que les
hommes etaient un peu plus des loups qu'ils ne sont aujourd'hui.

Pas beaucoup plus.



II


Homo n'etait pas le premier loup venu.  A son appetit de nefles
et de pommes, on l'eut pris pour un loup de prairie, a son pelage
fonce, on l'eut pris pour un lycaon, et a son hurlement attenue
en aboiement, on l'eut pris pour un culpeu; mais on n'a point
encore assez observe la pupille du culpeu pour etre sur que ce
n'est point un renard, et Homo etait un vrai loup.  Sa longueur
etait de cinq pieds, ce qui est une belle longueur de loup, meme
en Lithuanie; il etait tres fort; il avait le regard oblique, ce
qui n'etait pas sa faute; il avait la langue douce, et il en
lechait parfois Ursus; il avait une etroite brosse de poils
courts sur l'epine dorsale, et il etait maigre d'une bonne
maigreur de foret.  Avant de connaitre Ursus et d'avoir une
carriole a trainer, il faisait allegrement ses quarante lieues
dans une nuit.  Ursus, le rencontrant dans un hallier, pres d'un
ruisseau d'eau vive, l'avait pris en estime en le voyant pecher
des ecrevisses avec sagesse et prudence, et avait salue en lui un
honnete et authentique loup Koupara, du genre dit chien crabier.

Ursus preferait Homo, comme bete de somme, a un ane.  Faire tirer
sa cahute a un ane lui eut repugne; il faisait trop cas de l'ane
pour cela.  En outre, il avait remarque que l'ane, songeur a
quatre pattes peu compris des hommes, a parfois un dressement
d'oreilles inquietant quand les philosophes disent des sottises.
Dans la vie, entre notre pensee et nous, un ane est un tiers;
c'est genant.  Comme ami, Ursus preferait Homo a un chien,
estimant que le loup vient de plus loin vers l'amitie.

C'est pourquoi Homo suffisait a Ursus.  Homo etait pour Ursus
plus qu'un compagnon, c'etait un analogue.  Ursus lui tapait ses
flancs creux en disant: _J'ai trouve mon tome second_.

Il disait encore: Quand je serai mort, qui voudra me connaitre
n'aura qu'a etudier Homo.  Je le laisserai apres moi pour copie
conforme.

La loi anglaise, peu tendre aux betes des bois, eut pu chercher
querelle a ce loup et le chicaner sur sa hardiesse d'aller
familierement dans les villes; mais Homo profitait de l'immunite
accordee par un statut d'Edouard IV aux "domestiques".--_Pourra
tout domestique suivant son maitre aller et venir librement._--En
outre, un certain relachement a l'endroit des loups etait resulte
de la mode des femmes de la cour, sous les derniers Stuarts,
d'avoir, en guise de chiens, de petits loups-corsacs, dits
adives, gros comme des chats, qu'elles faisaient venir d'Asie a
grands frais.

Ursus avait communique a Homo une partie de ses talents, se tenir
debout, delayer sa colere en mauvaise humeur, bougonner au lieu
de hurler, etc.; et de son cote le loup avait enseigne a l'homme
ce qu'il savait, se passer de toit, se passer de pain, se passer
de feu, preferer la faim dans un bois a l'esclavage dans un
palais.

La cahute, sorte de cabane-voiture qui suivait l'itineraire le
plus varie, sans sortir pourtant d'Angleterre et d'Ecosse, avait
quatre roues, plus un brancard pour le loup, et un palonnier pour
l'homme.  Ce palonnier etait l'en-cas des mauvais chemins.  Elle
etait solide bien que batie en planches legeres comme un
colombage.  Elle avait a l'avant une porte vitree avec un petit
balcon servant aux harangues, tribune mitigee de chaire, et a
l'arriere une porte pleine trouee d'un vasistas.  L'abattement
d'un marche-pied de trois degres tournant sur charniere et dresse
derriere la porte a vasistas donnait entree dans la cahute, bien
fermee la nuit de verrous et de serrures.  Il avait beaucoup plu
et beaucoup neige dessus.  Elle avait ete peinte, mais on ne
savait plus trop de quelle couleur, les changements de saison
etant pour les carrioles comme les changements de regne pour les
courtisans, A l'avant, au dehors, sur une espece de frontispice
en volige, on avait pu jadis dechiffrer cette inscription, en
caracteres noirs sur fond blanc, lesquels s'etaient peu a peu
meles et confondus.

"L'or perd annuellement par le frottement un quatorze centieme de
son volume; c'est ce qu'on nomme le _frai_; d'ou il suit que, sur
quatorze cent millions d'or circulant par toute la terre, il se
perd tous les ans un million.  Ce million d'or s'en va en
poussiere, s'envole, flotte, est atome, devient respirable,
charge, dose, leste et appesantit les consciences, et s'amalgame
avec l'ame des riches qu'il rend superbes et avec l'ame des
pauvres qu'il rend farouches."

Cette inscription, effacee et biffee par la pluie et par la bonte
de la providence, etait heureusement illisible, car il est
probable qu'a la fois enigmatique et transparente, cette
philosophie de l'or respire n'eut pas ete du gout des sheriffs,
prevots, marshalls, et autres porte-perruques de la loi.  La
legislation anglaise ne badinait pas dans ce temps-la.  On etait
aisement felon.  Les magistrats se montraient feroces par
tradition, et la cruaute etait de routine.  Les juges
d'inquisition pullulaient.  Jeffrys avait fait des petits.



III


Dans l'interieur de la cahute il y avait deux autres
inscriptions.  Au-dessus du coffre, sur la paroi de planches
lavee a l'eau de chaux, on lisait ceci, ecrit a l'encre et a la
main:


"SEULES CHOSES QU'IL IMPORTE DE SAVOIR.


"Le baron pair d'Angleterre porte un tortil a six perles.

"La couronne commence au vicomte.

"Le vicomte porte une couronne de perles sans nombre, le comte
une couronne de perles sur pointes entremelees de feuilles de
fraisier plus basses; le marquis, perles et feuilles d'egale
hauteur; le duc, fleurons sans perles; le duc royal, un cercle de
croix et de fleurs de lys; le prince de Galles, une couronne
pareille a celle du roi, mais non fermee.

"Le duc est _tres haut et tres puissant prince_; le marquis et le
comte, _tres noble et puissant seigneur_; le vicomte, _noble et
puissant seigneur_; le baron, _veritablement seigneur_.

"Le duc est _grace_; les autres pairs sont _seigneurie_.

"Les lords sont inviolables.

"Les pairs sont chambre et cour, _concilium et curia_,
legislature et justice.

"Most honourable" est plus que "right honourable."

"Les lords pairs sont qualifies "lords de droit"; les lords non
pairs sont "lords de courtoisie"; il n'y a de lords que ceux qui
sont pairs.

"Le lord ne prete jamais serment, ni au roi, ni en justice.  Sa
parole suffit.  Il dit: _sur mon honneur_.

"Les communes, qui sont le peuple, mandees a la barre des lords,
s'y presentent humblement, tete nue, devant les pairs couverts.

"Les communes envoient aux lords les bills par quarante membres
qui presentent le bill avec trois reverences profondes.

"Les lords envoient aux communes les bills par un simple clerc.

"En cas de conflit, les deux chambres conferent dans la chambre
peinte, les pairs assis et couverts, les communes debout et
nu-tete.

"D'apres une loi d'Edouard VI, les lords ont le privilege
d'homicide simple.  Un lord qui tue un homme simplement n'est pas
poursuivi.

"Les barons ont le meme rang que les eveques.

"Pour etre baron pair, il faut relever du roi _per baroniam
integram_, par baronie entiere.

"La baronie entiere se compose de treize fiefs nobles et un
quart, chaque fief noble etant de vingt livres sterling, ce qui
monte a quatre cents marcs.

"Le chef de baronie, _caput baroniae_, est un chateau
hereditairement regi comme l'Angleterre elle-meme; c'est-a-dire
ne pouvant etre devolu aux filles qu'a defaut d'enfants males, et
en ce cas allant a la fille ainee, _coeteris filiabus aliunde
satisfactis_[1].

  [1] Ce qui revient a dire: on pourvoit les autres filles comme
  on peut.  (_Note d'Ursus_.  En marge du mur.)

"Les barons ont la qualite de _lord_, du saxon _laford_, du grand
latin _dominus_ et du bas latin _lordus_.

"Les fils aines et puines des vicomtes et barons sont les
premiers ecuyers du royaume.

"Les fils aines des pairs ont le pas sur les chevaliers de la
Jarretiere; les fils puines, point.

"Le fils aine d'un vicomte marche apres tous les barons et avant
tous les baronnets.

"Toute fille de lord est _lady_.  Les autres filles anglaises
sont _miss_.

"Tous les juges sont inferieurs aux pairs.  Le sergent a un
capuchon de peau d'agneau; le juge a un capuchon de menu vair,
_de minuto vario_, quantite de petites fourrures blanches de
toutes sortes, hors l'hermine.  L'hermine est reservee aux pairs
et au roi.

"On ne peut accorder de _supplicavit_ contre un lord.

"Un lord ne peut etre contraint par corps.  Hors le cas de Tour
de Londres.

"Un lord appele chez le roi a droit de tuer un daim ou deux dans
le parc royal.

"Le lord tient dans son chateau cour de baron.

"Il est indigne d'un lord d'aller dans les rues avec un manteau
suivi de deux laquais.  Il ne peut se montrer qu'avec un grand
train de gentilshommes domestiques.

"Les pairs se rendent au parlement en carrosses a la file; les
communes, point.  Quelques pairs vont a Westminster en chaises
renversees a quatre roues.  La forme de ces chaises et de ces
carrosses armories et couronnes n'est permise qu'aux lords et
fait partie de leur dignite.

"Un lord ne peut etre condamne a l'amende que par les lords, et
jamais a plus de cinq schellings, excepte le duc, qui peut etre
condamne a dix.

"Un lord peut avoir chez lui six etrangers.  Tout autre anglais
n'en peut avoir que quatre.

"Un lord peut avoir huit tonneaux de vin sans payer de droits.

"Le lord est seul exempt de se presenter devant le sheriff de
circuit.

"Le lord ne peut etre taxe pour la milice.

"Quand il plait a un lord, il leve un regiment et le donne au
roi; ainsi font leurs graces le duc d'Athol, le duc de Hamilton,
et le duc de Northumberland.

"Le lord ne releve que des lords.

"Dans les proces d'interet civil, il peut demander son renvoi de
la cause, s'il n'y a pas au moins un chevalier parmi les juges.

"Le lord nomme ses chapelains.

"Un baron nomme trois chapelains; un vicomte, quatre; un comte et
un marquis, cinq; un duc, six.

"Le lord ne peut etre mis a la question, meme pour haute
trahison.

"Le lord ne peut etre marque a la main.

"Le lord est clerc, meme ne sachant pas lire.  Il sait de droit.

"Un duc se fait accompagner par un dais partout ou le roi n'est
pas; un vicomte a un dais dans sa maison; un baron a un couvercle
d'essai et se le fait tenir sous la coupe pendant qu'il boit; une
baronne a le droit de se faire porter la queue par un homme en
presence d'une vicomtesse.

"Quatrevingt-six lords, ou fils aines de lords, president aux
quatrevingt-six tables, de cinq cents couverts chacune, qui sont
servies chaque jour a sa majeste dans son palais aux frais du
pays environnant la residence royale.

"Un roturier qui frappe un lord a le poing coupe.

"Le lord est a peu pres roi.

"Le roi est a peu pres Dieu.

"La terre est une lordship.

"Les anglais disent a Dieu _milord_."

Vis-a-vis cette inscription, on en lisait une deuxieme, ecrite de
la meme facon, et que voici:


                  "SATISFACTIONS QUI DOIVENT SUFFIRE A CEUX QUI
                        N'ONT RIEN.


"Henri Auverquerque, comte de Grantham, qui siege a la chambre
des lords entre le comte de Jersey et le comte de Greenwich, a
cent mille livres sterling de rente.  C'est a sa seigneurie
qu'appartient le palais Grantham-Terrace, bati tout en marbre, et
celebre par ce qu'on appelle le labyrinthe des corridors, qui est
une curiosite ou il y a le corridor incarnat en marbre de
Sarancolin, le corridor brun en lumachelle d'Astracan, le
corridor blanc en marbre de Lani, le corridor noir en marbre
d'Alabanda, le corridor gris en marbre de Staremma, le corridor
jaune en marbre de Hesse, le corridor vert en marbre du Tyrol, le
corridor rouge mi-parti griotte de Boheme et lumachelle de
Gordoue, le corridor bleu en turquin de Genes, le corridor violet
en granit de Catalogne, le corridor deuil, veine blanc et noir,
en schiste de Murviedro, le corridor rose en cipolin des Alpes,
le corridor perle en lumachelle de Nonette, et le corridor de
toutes couleurs, dit corridor courtisan, en breche arlequine.

"Richard Lowther, vicomte Lonsdale, a Lowther, dans le
Weslmoreland, qui est d'un abord fastueux et dont le perron
semble inviter les rois a entrer.

"Richard, comte de Scarborough, vicomte et baron Lumley, vicomte
de Waierford en Irlande, lord-lieutenant et vice-amiral du comte
de Northumberland, et de Durham, ville et comte, a la double
chatellenie de Stansted, l'antique et la moderne, ou l'on admire
une superbe grille en demi-cercle entourant un bassin avec jet
d'eau incomparable.  Il a de plus son chateau de Lumley.

"Robert Darcy, comte de Holderness, a son domaine de Holderness,
avec tours de baron, et des jardins infinis a la francaise ou il
se promene en carrosse a six chevaux precede de deux piqueurs,
comme il convient a un pair d'Angleterre.

"Charles Beauclerk, duc de Saint-Albans, comte de Burford, baron
Heddington, grand fauconnier d'Angleterre, a une maison a
Windsor, royale a cote de celle du roi.

"Charles Bodville, lord Robarles, baron Truro, vicomte Bodmyn, a
Wimple en Cambridge, qui fait trois palais avec trois frontons,
un arque et deux triangulaires.  L'arrivee est a quadruple rang
d'arbres.

"Le tres noble et tres puissant lord Philippe Herbert, vicomte de
Caerdif, comte de Monlgomeri, comte de Pembroke, seigneur pair et
rosse de Candall, Marmion, Saint-Quentin et Churland, gardien de
l'etanerie dans les comtes de Cornouailles et de Devon, visiteur
hereditaire du college de Jesus, a le merveilleux jardin de
Willton ou il y a deux bassins a gerbe plus beaux que le
Versailles du roi tres chretien Louis quatorzieme.

"Charles Seymour, duc de Somerset, a Somerset-House sur la
Tamise, qui egale la villa Pamphili de Rome.  On remarque sur la
grande cheminee deux vases de porcelaine de la dynastie des Yuen,
lesquels valent un demi-million de France.

"En Yorkshire, Arthur, lord Ingram, vicomte Irwin, a
Temple-Newsham ou l'on entre par un arc de triomphe, et dont les
larges toits plats ressemblent aux terrasses morisques.

"Robert, lord Ferrers de Chartley, Bourchieret Lovaine, a, dans
le Leicestershire, Staunton-Harold dont le parc en plan geometral
a la forme d'un temple avec fronton; et, devant la piece d'eau,
la grande eglise a clocher carre est a sa seigneurie.

"Dans le comte de Northampton, Charles Spencer, comte de
Sunderland, un du conseil prive de sa majeste, possede Althrop ou
l'on entre par une grille a quatre piliers surmontes de groupes
de marbre.

"Laurence Hyde, comte de Rochester, a, en Surrey, New-Parke,
magnifique par son acrotere sculpte, son gazon circulaire entoure
d'arbres, et ses forets a l'extremite desquelles il y a une
petite montagne artistement arrondie et surmontee d'un grand
chene qu'on voit de loin.

"Philippe Slanhope, comte de Chesterfield, possede Bredby, en
Derbyshire, qui a un pavillon d'horloge superbe, des fauconniers,
des garennes et de tres belles eaux longues, carrees et ovales,
dont une en forme de miroir, avec deux jaillissements qui vont
tres haut.

"Lord Cornwallis, baron de Eye, a Brome-Hall qui est un palais du
quatorzieme siecle.

"Le tres noble Algernon Capel, vicomte Malden, comte d'Essex, a
Cashiobury en Hersfordshire, chateau qui a la forme d'un grand H
et ou il y a des chasses fort giboyeuses.

"Charles, lord Ossulstone, a Dawly en Middlesex ou l'on arrive
par des jardins italiens.

"James Cecill, comte de Salisbury, a sept lieues de Londres, a
Hartfield-House, avec ses quatre pavillons seigneuriaux, son
beffroi au centre et sa cour d'honneur, dallee de blanc et de
noir comme celle de Saint-Germain.  Ce palais, qui a deux cent
soixante-douze pieds en front, a ete bati sous Jacques Ier par le
grand tresorier d'Angleterre, qui est le bisaieul du comte
regnant.  On y voit le lit d'une comtesse de Salisbury, d'un prix
inestimable, entierement fait d'un bois du Bresil qui est une
panacee contre la morsure des serpents, et qu'on appelle
_milhombres_, ce qui veut dire _mille hommes_.  Sur ce lit est
ecrit en lettres d'or: _Honni soit qui mal y pense_.

"Edward Rich, comte de Warwick et Holland, a Warwick-Castle, ou
l'on brule des chenes entiers dans les cheminees.

"Dans la paroisse de Seven-Oaks, Charles Sackville, baron
Buekhurst, vicomte Cranfeild, comte de Dorset et Middlesex, a
Knowle, qui est grand comme une ville, et qui se compose de trois
palais, paralleles l'un derriere l'autre comme des lignes
d'infanterie, avec dix pignons a escalier sur la facade
principale, et une porte sous donjon a quatre tours.

"Thomas Thynne, vicomte Weymouth, baron Varminster, possede
Long-Leate, qui a presque autant de cheminees, de lanternes, de
gloriettes, de poivrieres, de pavillons et de tourelles que
Chambord en France, lequel est au roi.

"Henry Howard, comte de Suffolk, a, a douze lieues de Londres, le
palais d'Audlyene en Middlesex, qui le cede a peine en grandeur
et majeste a l'Escurial du roi d'Espagne.

"En Bedforshire, Wrest-House-and-Park, qui est tout un pays
enclos de fosses et de murailles, avec bois, rivieres et
collines, est a Henri, marquis de Kent.

"Hampton-Court, en Hereford, avec son puissant donjon crenele, et
son jardin barre d'une piece d'eau qui le separe de la foret, est
a Thomas, lord Coningsby.

"Grimsthorf, en Lincolnshire, avec sa longue facade coupee de
hautes tourelles en pal, ses parcs, ses etangs, ses faisanderies,
ses bergeries, ses boulingrins, ses quinconces, ses mails, ses
futaies, ses parterres brodes, quadrilles et losanges de fleurs,
qui ressemblent a de grands tapis, ses prairies de course, et la
majeste du cercle ou les carrosses tournent avant d'entrer au
chateau, appartient a Robert, comte Lindsay, lord hereditaire de
la foret de Walham.

"Up Parke, en Sussex, chateau carre avec deux pavillons
symetriques a beffroi des deux cotes de la cour d'honneur, est au
tres honorable Ford, lord Grey, vicomte Glendale et comte de
Tankarville,

"Newnham Padox, en Warwickshire, qui a deux viviers
quadrangulaires, et un pignon avec vitrail a quatre pans, est au
comte de Denbigh, qui est comte de Rheinfelden en Allemagne.

"Wythame, dans le comte de Berk, avec son jardin francais ou il y
a quatre tonnelles taillees, et sa grande tour crenelee accostee
de deux hautes nefs de guerre, est a lord Montagne, comte
d'Abiegdon, qui a aussi Rycott, dont il est baron, et dont la
porte principale fait lire la devise: _Virtus ariete fortior_.

"William Cavendish, duc de Devonshire, a six chateaux, dont
Chaltsworth qui est a deux elages du plus bel ordre grec, et en
outre sa grace a son hotel de Londres ou il y a un lion qui
tourne le dos au palais du roi.

"Le vicomte Kinalmeaky, qui est comte de Cork en Irlande, a
Burlington-house en Picadily, avec de vastes jardins qui vont
jusqu'aux champs hors de Londres; il a aussi Chiswick ou il y a
neuf corps de logis magnifiques; il a aussi Londesburgh qui est
un hotel neuf a cote d'un vieux palais,

"Le duc de Beaufort a Chelsea qui contient deux chateaux
gothiques et un chateau florentin; il a aussi Badmington en
Glocester, qui est une residence d'ou rayonnent une foule
d'avenues comme d'une etoile.  Tres noble et puissant prince
Henri, duc de Beaufort, est en meme temps marquis et comte de
Worcester, baron Raglan, baron Power, et baron Herbert de
Chepstow.

"John Holles, duc de Newcastle et marquis de Clare, a Bolsover
dont le donjon carre est majestueux, plus Haughton en Nottingham
ou il y a au centre d'un bassin une pyramide ronde imitant la
tour de Babel,

"William, lord Craven, baron Graven de Hampsteard, a, en
Warwickshire, une residence, Comb-Abbey, ou l'on voit le plus
beau jet d'eau de l'Angleterre, et, en Berkshire, deux baronnies,
Hampstead Marshall dont la facade offre cinq lanternes gothiques
engagees, et Asdowne Park qui est un chateau au point
d'intersection d'une croix de routes dans une foret.

"Lord Linnoeus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
marquis de Corleone en Sicile, a sa pairie assise sur le chateau
de Clancharlie, bati en 914 par Edouard le Vieux contre les
Danois, plus Hunkerville-house a Londres, qui est un palais,
plus, a Windsor, Corleone-lodge, qui en est un autre, et huit
chatellenies, une a Bruxton, sur le Trerit, avec un droit sur les
carrieres d'albatre, puis Gumdraith, Homble, Moricambe,
Trenwardraith, Hell-Kerters, ou il y a un puits merveilleux,
Pillinmore et ses marais a tourbe, Reculver pres de l'ancienne
ville Vagniacoe, Vinecaunton sur la montagne Moil-enlli; plus
dix-neuf bourgs et villages avec baillis, et tout le pays de
Pensneth-chase, ce qui ensemble rapporte a sa seigneurie quarante
mille livres sterling de rente.

"Les cent soixante-douze pairs regnant sous Jacques II possedent
entre eux en bloc un revenu de douze cent soixante-douze mille
livres sterling par an, qui est la onzieme partie du revenu de
l'Angleterre,"

En marge du dernier nom, lord Linnoeus Clancharlie, on lisait
cette note de la main d'Ursus:

--_Rebelle; en exil; biens, chateaux et domaines sous le
sequestre.  C'est bien fait._--



IV


Ursus admirait Homo.  On admire pres de soi.  C'est une loi.

Etre toujours sourdement furieux, c'etait la situation interieure
d'Ursus, et gronder etait sa situation exterieure.  Ursus etait
le mecontent de la creation.  Il etait dans la nature celui qui
fait de l'opposition.  Il prenait l'univers en mauvaise part.  Il
ne donnait de satisfecit a qui que ce soit, ni a quoi que ce
soit.  Faire le miel n'absolvait pas l'abeille de piquer; une
rose epanouie n'absolvait pas le soleil de la fievre jaune et du
vomito negro.  Il est probable que dans l'intimite Ursus faisait
beaucoup de critiques a Dieu.  Il disait:--Evidemment, le diable
est a ressort, et le tort de Dieu, c'est d'avoir lache la
detente.--Il n'approuvait guere que les princes, et il avait sa
maniere a lui de les applaudir.  Un jour que Jacques II donna en
don a la Vierge d'une chapelle catholique irlandaise une lampe
d'or massif, Ursus, qui passait par la, avec Homo, plus
indifferent, eclata en admiration devant tout le peuple, et
s'ecria:--Il est certain que la sainte Vierge a bien plus besoin
d'une lampe d'or que les petits enfants que voila pieds nus n'ont
besoin de souliers.

De telles preuves de sa "loyaute" et l'evidence de son respect
pour les puissances etablies ne contribuerent probablement pas
peu a faire tolerer par les magistrats son existence vagabonde et
sa mesalliance avec un loup.  Il laissait quelquefois le soir,
par faiblesse amicale, Homo se detirer un peu les membres et
errer en liberte autour de la cahute; le loup etait incapable
d'un abus de confiance, et se comportait "en societe",
c'est-a-dire parmi les hommes, avec la discretion d'un caniche;
pourtant, si l'on eut eu affaire a des alcades de mauvaise
humeur, cela pouvait avoir des inconvenients; aussi Ursus
maintenait-il, le plus possible, l'honnete loup enchaine.  Au
point de vue politique, son ecriteau sur l'or, devenu
indechiffrable et d'ailleurs peu intelligible, n'etait autre
chose qu'un barbouillage de facade et ne le denoncait point.
Meme apres Jacques II, et sous le regne "respectable" de
Guillaume et Marie, les petites villes des comtes d'Angleterre
pouvaient voir roder paisiblement sa carriole.  Il voyageait
librement, d'un bout de la Grande-Bretagne a l'autre, debitant
ses philtres et ses fioles, faisant, de moitie avec son loup, ses
momeries de medecin de carrefour, et il passait avec aisance a
travers les mailles du filet de police tendu a cette epoque par
toute l'Angleterre pour eplucher les bandes nomades, et
particulierement pour arreter au passage les "comprachicos".

Du reste, c'etait juste.  Ursus n'etait d'aucune bande.  Ursus
vivait avec Ursus; tete-a-tete de lui-meme avec lui-meme dans
lequel un loup fourrait gentiment son museau.  L'ambition d'Ursus
eut ete d'etre caraibe; ne le pouvant, il etait celui qui est
seul.  Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepte par la
civilisation.  On est d'autant plus seul qu'on est errant.  De la
son deplacement perpetuel.  Rester quelque part lui semblait de
l'apprivoisement.  Il passait sa vie a passer son chemin.  La vue
des villes redoublait en lui le gout des broussailles, des
halliers, des epines, et des trous dans les rochers.  Son
chez-lui etait la foret.  Il ne se sentait pas tres depayse dans
le murmure des places publiques assez pareil au brouhaha des
arbres.  La foule satisfait dans une certaine mesure le gout
qu'on a du desert.  Ce qui lui deplaisait dans cette cahute,
c'est qu'elle avait une porte et des fenetres et qu'elle
ressemblait a une maison.  Il eut atteint son ideal s'il eut pu
mettre une caverne sur quatre roues, et voyager dans un antre.

Il ne souriait pas, nous l'avons dit, mais il riait; parfois,
frequemment meme, d'un rire amer.  Il y a du consentement dans le
sourire, tandis que le rire est souvent un refus.

Sa grande affaire etait de hair le genre humain.  Il etait
implacable dans cette haine.  Ayant tire a clair ceci que la vie
humaine est une chose affreuse, ayant remarque la superposition
des fleaux, les rois sur le peuple, la guerre sur les rois, la
peste sur la guerre, la famine sur la peste, la betise sur le
tout, ayant constate une certaine quantite de chatiment dans le
seul fait d'exister, ayant reconnu que la mort est une
delivrance, quand on lui amenait un malade, il le guerissait.  Il
avait des cordiaux et des breuvages pour prolonger la vie des
vieillards.  Il remettait les culs-de-jatte sur leurs pieds, et
leur jetait ce sarcasme;--Te voila sur tes pattes.  Puisses-tu
marcher longtemps dans la vallee de larmes!  Quand il voyait un
pauvre mourant de faim, il lui donnait tous les liards qu'il
avait sur lui en grommelant:

--Vis, miserable!  mange!  dure longtemps!  ce n'est pas moi qui
abregerai ton bagne.--Apres quoi, il se frottait les mains, et
disait:--Je fais aux hommes tout le mal que je peux.

Les passants pouvaient, par le trou de la lucarne de l'arriere,
lire au plafond de la cahute cette enseigne, ecrite a
l'interieur, mais visible du dehors, et charbonnee en grosses
lettres: URSUS, PHILOSOPHE.




II

LES COMPRACHICOS



I


Qui connait a cette heure le mot _comprachicos?_ et qui en sait
le sens?

Les comprachicos, ou comprapequenos, etaient une hideuse et
etrange affiliation nomade, fameuse au dix-septieme siecle,
oubliee au dix-huitieme, ignoree aujourd'hui.  Les comprachicos
sont, comme "la poudre de succession", un ancien detail social
caracteristique.  Ils font partie de la vieille laideur humaine.
Pour le grand regard de l'histoire, qui voit les ensembles, les
comprachicos se rattachent a l'immense fait Esclavage.  Joseph
vendu par ses freres est un chapitre de leur legende.  Les
comprachicos ont laisse trace dans les legislations penales
d'Espagne et d'Angleterre.  On trouve ca et la dans la confusion
obscure des lois anglaises la pression de ce fait monstrueux,
comme on trouve l'empreinte du pied d'un sauvage dans une foret.

Comprachicos, de meme que comprapequenos, est un mot espagnol
compose qui signifie "les _achete-petits_".

Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.

Ils en achetaient et ils en vendaient.

Ils n'en derobaient point.  Le vol des enfants est une autre
industrie.

Et que faisaient-ils de ces enfants?

Des monstres.

Pourquoi des monstres?

Pour rire.

Le peuple a besoin de rire; les rois aussi.  Il faut aux
carrefours le baladin; il faut aux louvres le bouffon.  L'un
s'appelle Turlupin, l'autre Triboulet.

Les efforts de l'homme pour se procurer de la joie sont parfois
dignes de l'attention du philosophe,

Qu'ebauchons-nous dans ces quelques pages preliminaires?  un
chapitre du plus terrible des livres, du livre qu'on pourrait
intituler: l'_Exploitation des malheureux par les heureux._



II


Un enfant destine a etre un joujou pour les hommes, cela a
existe.  (Cela existe encore aujourd'hui.) Aux epoques naives et
feroces, cela constitue une industrie speciale.  Le dix-septieme
siecle, dit grand siecle, fut une de ces epoques.  C'est un
siecle tres byzantin; il eut la naivete corrompue et la ferocite
delicate, variete curieuse de civilisation.  Un tigre faisant la
petite bouche, Mme de Sevigne minaude a propos du bucher et de la
roue.  Ce siecle exploita beaucoup les enfants; les historiens,
flatteurs de ce siecle, ont cache la plaie, mais ils ont laisse
voir le remede, Vincent de Paul.

Pour que l'homme-hochet reussisse, il faut le prendre de bonne
heure.  Le nain doit etre commence petit.  On jouait de
l'enfance.  Mais un enfant droit, ce n'est pas bien amusant.  Un
bossu, c'est plus gai.

De la un art.  Il y avait des eleveurs.  On prenait un homme et
l'on faisait un avorton; on prenait un visage et l'on faisait un
mufle.  On tassait la croissance; on petrissait la physionomie.
Cette production artificielle de cas teratologiques avait ses
regles.  C'etait toute une science.  Qu'on s'imagine une
orthopedie en sens inverse.  La ou Dieu a mis le regard, cet art
mettait le strabisme.  La ou Dieu a mis l'harmonie, on mettait la
difformite.  La ou Dieu a mis la perfection, on retablissait
l'ebauche.  Et, aux yeux des connaisseurs, c'etait l'ebauche qui
etait parfaite.  Il y avait egalement des reprises en sous-oeuvre
pour les animaux; on inventait les chevaux pies; Turenne montait
un cheval pie.  De nos jours, ne peint-on pas les chiens en bleu
et en vert?  La nature est notre canevas.  L'homme a toujours
voulu ajouter quelque chose a Dieu, L'homme retouche la creation,
parfois en bien, parfois en mal.  Le bouffon de cour n'etait pas
autre chose qu'un essai de ramener l'homme au singe.  Progres en
arriere.  Chef-d'oeuvre a reculons.  En meme temps, on tachait de
faire le singe homme.  Barbe, duchesse de Cleveland et comtesse
de Southampton, avait pour page un sapajou.  Chez Francoise
Sutton, baronne Dudley, huitieme pairesse du banc des barons, le
the etait servi par un babouin vetu de brocart d'or que lady
Dudley appelait "mon negre".  Catherine Sidley, comtesse de
Dorchester, allait prendre seance au parlement dans un carrosse
armorie derriere lequel se tenaient debout, museaux au vent,
trois papions en grande livree.  Une duchesse de Medina-Coeli,
dont le cardinal Polus vit le lever, se faisait mettre ses bas
par un orang-outang.  Ces singes montes en grade faisaient
contrepoids aux hommes brutalises et bestialises.  Cette
promiscuite, voulue par les grands, de l'homme et de la bete,
etait particulierement soulignee par le nain et le chien.  Le
nain ne quittait jamais le chien, toujours plus grand que lui.
Le chien etait le bini du nain.  C'etait comme deux colliers
accouples.  Cette juxtaposition est constatee par une foule de
monuments domestiques, notamment par le portrait de Jeffrey
Hudson, nain de Henriette de France, fille de Henri IV, femme de
Charles Ier.

Degrader l'homme mene a le deformer.  On completait la
suppression d'etat par la defiguration.  Certains vivisecteurs de
ces temps-la reussissaient tres bien a effacer de la face humaine
l'effigie divine.  Le docteur Conquest, membre du college
d'Amen-Street et visiteur jure des boutiques de chimistes de
Londres, a ecrit un livre en latin sur cette chirurgie a rebours
dont il donne les procedes.  A en croire Justus de
Carrick-Fergus, l'inventeur de cette chirurgie est un moine nomme
Aven-More, mot irlandais qui signifie _Grande Riviere._

Le nain de l'electeur palatin, Perkeo, dont la poupee--ou le
spectre--sort d'une boite a surprises dans la cave de Heidelberg,
etait un remarquable specimen de cette science tres variee dans
ses applications.

Cela faisait des etres dont la loi d'existence etait
monstrueusement simple: permission de souffrir, ordre d'amuser.



III


Cette fabrication de monstres se pratiquait sur une grande
echelle et comprenait divers genres.

Il en fallait au sultan; il en fallait au pape.  A l'un pour
garder ses femmes; a l'autre pour faire ses prieres.  C'etait un
genre a part ne pouvant se reproduire lui-meme.  Ces a peu pres
humains etaient utiles a la volupte et a la religion.  Le serail
et la chapelle Sixtine consommaient la meme espece de monstres,
ici feroces, la suaves.

On savait produire dans ces temps-la des choses qu'on ne produit
plus maintenant, on avait des talents qui nous manquent, et ce
n'est pas sans raison que les bons esprits crient a la decadence.
On ne sait plus sculpter en pleine chair humaine; cela tient a ce
que l'art des supplices se perd; on etait virtuose en ce genre,
on ne l'est plus; on a simplifie cet art au point qu'il va
bientot peut-etre disparaitre tout a fait.  En coupant les
membres a des hommes vivants, en leur ouvrant le ventre, en leur
arrachant les visceres, on prenait sur le fait les phenomenes, on
avait des trouvailles; il faut y renoncer, et nous sommes prives
des progres que le bourreau faisait faire a la chirurgie,

Cette vivisection d'autrefois ne se bornait pas a confectionner
pour la place publique des phenomenes, pour les palais des
bouffons, especes d'augmentatifs du courtisan, et pour les
sultans et papes des eunuques, Elle abondait en variantes.  Un de
ces triomphes, c'etait de faire un coq pour le roi d'Angleterre.

Il etait d'usage que, dans le palais du roi d'Angleterre, il y
eut une sorte d'homme nocturne, chantant comme le coq.  Ce
veilleur, debout pendant qu'on dormait, rodait dans le palais, et
poussait d'heure en heure ce cri de basse-cour, repete autant de
fois qu'il le fallait pour suppleer a une cloche.  Cet homme,
promu coq, avait subi pour cela en son enfance une operation dans
le pharynx, laquelle fait partie de l'art decrit par le docteur
Conquest.  Sous Charles II, une salivation inherente a
l'operation ayant degoute la duchesse de Portsmouth, on conserva
la fonction, afin de ne point amoindrir l'eclat de la couronne,
mais on fit pousser le cri du coq par un homme non mutile.  On
choisissait d'ordinaire pour cet emploi honorable un ancien
officier.  Sous Jacques II, ce fonctionnaire se nommait William
Sampson Coq, et recevait annuellement pour son chant neuf livres
deux schellings six sous[1].

  [1] Voir le docteur Chamberlayne, _Etat present de
  l'Angleterre_, 1688, 1re partie, chap.  XIII, p.  179.

Il y a cent ans a peine, a Petersbourg, les memoires de Catherine
II le racontent, quand le czar ou la czarine etaient mecontents
d'un prince russe, on faisait accroupir le prince dans la grande
antichambre du palais, et il restait dans cette posture un nombre
de jours determine, miaulant, par ordre, comme un chat, ou
gloussant comme une poule qui couve, et becquetant a terre sa
nourriture.

Ces modes sont passees; moins qu'on ne croit pourtant.
Aujourd'hui, les courtisans gloussant pour plaire modifient un
peu l'intonation.  Plus d'un ramasse a terre, nous ne disons pas
dans la boue, ce qu'il mange.

Il est tres heureux que les rois ne puissent pas se tromper.  De
cette facon leurs contradictions n'embarrassent jamais.  En
approuvant sans cesse, on est sur d'avoir toujours raison, ce qui
est agreable.  Louis XIV n'eut aime voir a Versailles ni un
officier faisant le coq, ni un prince faisant le dindon.  Ce qui
rehaussait la dignite royale et imperiale en Angleterre et en
Russie eut semble a Louis le Grand incompatible avec la couronne
de saint Louis.  On sait son mecontentement quand Madame
Henriette une nuit s'oublia jusqu'a voir en songe une poule,
grave inconvenance en effet dans une personne de la cour.  Quand
on est de la grande, on ne doit point rever de la basse.
Bossuet, on s'en souvient, partagea le scandale de Louis XIV.



IV


Le commerce des enfants au dix-septieme siecle se completait,
nous venons de l'expliquer, par une industrie.  Les comprachicos
faisaient ce commerce et exercaient cette industrie, Ils
achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matiere
premiere, et la revendaient ensuite.

Les vendeurs etaient de toute sorte, depuis le pere miserable se
debarrassant de sa famille jusqu'au maitre utilisant son haras
d'esclaves.  Vendre des hommes n'avait rien que de simple.  De
nos jours on s'est battu pour maintenir ce droit.  On se
rappelle, il y a de cela moins d'un siecle, l'electeur de Hesse
vendant ses sujets au roi d'Angleterre qui avait besoin d'hommes
a faire tuer en Amerique.  On allait chez l'electeur de Hesse
comme chez le boucher, acheter de la viande.  L'electeur de Hesse
tenait de la chair a canon.  Ce prince accrochait ses sujets dans
sa boutique.  Marchandez, c'est a vendre.  En Angleterre, sous
Jeffrys, apres la tragique aventure de Monmouth, il y eut force
seigneurs et gentilshommes decapites et ecarteles; ces supplicies
laisserent des epouses et des filles, veuves et orphelines que
Jacques II donna a la reine sa femme.  La reine vendit ces ladies
a Guillaume Penn.  Il est probable que ce roi avait une remise et
tant pour cent, Ce qui etonne, ce n'est pas que Jacques II ait
vendu ces femmes, c'est que Guillaume Penn les ait achetees.

L'emplette de Penn s'excuse, ou s'explique, par ceci que Penn,
ayant un desert a ensemencer d'hommes, avait besoin de femmes.
Les femmes faisaient partie de son outillage.

Ces ladies furent une bonne affaire pour sa gracieuse majeste la
reine.  Les jeunes se vendirent cher.  On songe, avec le malaise
d'un sentiment de scandale complique, que Penn eut probablement
de vieilles duchesses a tres bon marche.

Les comprachicos se nommaient aussi "les cheylas", mot indou qui
signifie _denicheurs d'enfants_.

Longtemps les comprachicos ne se cacherent qu'a demi.  Il y a
parfois dans l'ordre social une penombre complaisante aux
industries scelerates; elles s'y conservent.  Nous avons vu de
nos jours en Espagne une affiliation de ce genre, dirigee par le
trabucaire Ramon Selles, durer de 1834 a 1866, et tenir trente
ans sous la terreur trois provinces, Valence, Alicante, et
Murcie.

Sous les Stuarts, les comprachicos n'etaient point mal en cour.
Au besoin, la raison d'etat se servait d'eux.  Ils furent pour
Jacques II presque un _instrumentum regni_.  C'etait l'epoque ou
l'on tronquait les familles encombrantes et refractaires, ou l'on
coupait court aux filiations, ou l'on supprimait brusquement les
heritiers.  Parfois on frustrait une branche au profit de
l'autre.  Les comprachicos avaient un talent, defigurer, qui les
recommandait a la politique.  Defigurer vaut mieux que tuer.  Il
y avait bien le masque de fer, mais c'est un gros moyen.  On ne
peut peupler l'Europe de masques de fer, tandis que les bateleurs
difformes courent les rues sans invraisemblance; et puis le
masque de fer est arrachable, le masque de chair ne l'est pas.
Vous masquer a jamais avec votre propre visage, rien n'est plus
ingenieux.  Les comprachicos travaillaient l'homme comme les
chinois travaillent l'arbre.  Ils avaient des secrets, nous
l'avons dit.  Ils avaient des trucs.  Art perdu.  Un certain
rabougrissement bizarre sortait de leurs mains.  C'etait ridicule
et profond.  Ils touchaient a un petit etre avec tant d'esprit
que le pere ne l'eut pas reconnu.  Quelquefois ils laissaient la
colonne dorsale droite, mais ils refaisaient la face.  Ils
demarquaient un enfant comme on demarque un mouchoir.

Les produits destines aux bateleurs avaient les articulations
disloquees d'une facon savante.  On les eut dit desosses.  Cela
faisait des gymnastes.

Non seulement les comprachicos otaient a l'enfant son visage,
mais ils lui otaient sa memoire.  Du moins ils lui en otaient ce
qu'ils pouvaient.  L'enfant n'avait point conscience de la
mutilation qu'il avait subie.  Cette epouvantable chirurgie
laissait trace sur sa face, non dans son esprit.  Il pouvait se
souvenir tout au plus qu'un jour il avait ete saisi par des
hommes, puis qu'il s'etait endormi, et qu'ensuite on l'avait
gueri.  Gueri de quoi?  il l'ignorait.  Des brulures par le
soufre et des incisions par le fer, il ne se rappelait rien.  Les
comprachicos, pendant l'operation, assoupissaient le petit
patient au moyen d'une poudre stupefiante qui passait pour
magique et qui supprimait la douleur.  Cette poudre a ete de tout
temps connue en Chine, et y est encore employee a l'heure qu'il
est, La Chine a eu avant nous toutes nos inventions,
l'imprimerie, l'artillerie, l'aerostation, le chloroforme.
Seulement la decouverte qui en Europe prend tout de suite vie et
croissance, et devient prodige et merveille, reste embryon en
Chine et s'y conserve morte.  La Chine est un bocal de foetus.

Puisque nous sommes en Chine, restons-y un moment encore pour un
detail.  En Chine, de tout temps, on a vu la recherche d'art et
d'industrie que voici: c'est le moulage de l'homme vivant.  On
prend un enfant de deux ou trois ans, on le met dans un vase de
porcelaine plus ou moins bizarre, sans couvercle et sans fond,
pour que la tete et les pieds passent.  Le jour on tient ce vase
debout, la nuit on le couche pour que l'enfant puisse dormir.
L'enfant grossit ainsi sans grandir, emplissant de sa chair
comprimee et de ses os tordus les bossages du vase.  Cette
croissance en bouteille dure plusieurs annees.  A un moment
donne, elle est irremediable.  Quand on juge que cela a pris et
que le monstre est fait, on casse le vase, l'enfant en sort, et
l'on a un homme ayant la forme d'un pot.

C'est commode; on peut d'avance se commander son nain de la forme
qu'on veut.



V


Jacques II tolera les comprachicos.  Par une bonne raison, c'est
qu'il s'en servait.  Cela du moins lui arriva plus d'une fois.
On ne dedaigne pas toujours ce qu'on meprise.  Cette industrie
d'en bas, expedient excellent parfois pour l'industrie d'en haut
qu'on nomme la politique, etait volontairement laissee miserable,
mais point persecutee.  Aucune surveillance, mais une certaine
attention.  Cela peut etre utile.  La loi fermait un oeil, le roi
ouvrait l'autre.

Quelquefois le roi allait jusqu'a avouer sa complicite.  Ce sont
la les audaces du terrorisme monarchique.  Le defigure etait
fleurdelyse; on lui otait la marque de Dieu, on lui mettait la
marque du roi.  Jacob Astley, chevalier et baronnet, seigneur de
Melton, constable dans le comte de Norfolk, eut dans sa famille
un enfant vendu, sur le front duquel le commissaire vendeur avait
imprime au fer chaud une fleur de lys.  Dans de certains cas, si
l'on tenait a constater, pour des raisons quelconques, l'origine
royale de la situation nouvelle faite a l'enfant, on employait ce
moyen.  L'Angleterre nous a toujours fait l'honneur d'utiliser,
pour ses usages personnels, la fleur de lys,

Les comprachicos, avec la nuance qui separe une industrie d'un
fanatisme, etaient analogues aux etrangleurs de l'Inde; ils
vivaient entre eux, en bandes, un peu baladins, mais par
pretexte.  La circulation leur etait ainsi plus facile.  Ils
campaient ca et la, mais graves, religieux et n'ayant avec les
autres nomades aucune ressemblance, incapables de vol.  Le peuple
les a longtemps confondus a tort avec les morisques d'Espagne et
les morisques de Chine.  Les morisques d'Espagne etaient faux
monnayeurs, les morisques de Chine etaient filous.  Rien de
pareil chez les comprachicos.  C'etaient d'honnetes gens.  Qu'on
en pense ce qu'on voudra, ils etaient parfois sincerement
scrupuleux.  Ils poussaient une porte, entraient, marchandaient
un enfant, payaient et l'emportaient.  Cela se faisait
correctement.

Ils etaient de tous les pays.  Sous ce nom, _comprachicos_,
fraternisaient des anglais, des francais, des castillans, des
allemands, des italiens.  Une meme pensee, une meme superstition,
l'exploitation en commun d'un meme metier, font de ces fusions.
Dans cette fraternite de bandits, des levantins representaient
l'orient, des ponantais representaient l'occident.  Force basques
y dialoguaient avec force irlandais, le basque et l'irlandais se
comprennent, ils parlent le vieux jargon punique; ajoutez a cela
les relations intimes de l'Irlande catholique avec la catholique
Espagne.  Relations telles qu'elles ont fini par faire pendre a
Londres presque un roi d'Irlande, le lord gallois de Brany, ce
qui a produit le comte de Letrim.

Les comprachicos etaient plutot une association qu'une peuplade,
plutot un residu qu'une association.  C'etait toute la gueuserie
de l'univers ayant pour industrie un crime.  C'etait une sorte de
peuple arlequin compose de tous les haillons.  Affilier un homme,
c'etait coudre une loque.

Errer etait la loi d'existence des comprachicos.  Apparaitre,
puis disparaitre.  Qui n'est que tolere ne prend pas racine.
Meme dans les royaumes ou leur industrie etait pourvoyeuse des
cours, et, au besoin, auxiliaire du pouvoir royal, ils etaient
parfois tout a coup rudoyes.  Les rois utilisaient leur art et
mettaient les artistes aux galeres.  Ces inconsequences sont dans
le va-et-vient du caprice royal.  Car tel est notre plaisir.

Pierre qui roule et industrie qui rodent n'amassent pas de
mousse.  Les comprachicos etaient pauvres.  Ils auraient pu dire
ce que disait cette sorciere maigre et en guenilles voyant
s'allumer la torche du bucher: Le jeu n'en vaut pas la
chandelle.--Peut-etre, probablement meme, leurs chefs, restes
inconnus, les entrepreneurs en grand du commerce des enfants,
etaient riches.  Ce point, apres deux siecles, serait malaise a
eclaircir.

C'etait, nous l'avons dit, une affiliation.  Elle avait ses lois,
son serment, ses formules.  Elle avait presque sa cabale.  Qui
voudrait en savoir long aujourd'hui sur les comprachicos n'aurait
qu'a aller en Biscaye et en Galice.  Comme il y avait beaucoup de
basques parmi eux, c'est dans ces montagnes-la qu'est leur
legende.  On parle encore a l'heure qu'il est des comprachicos a
Oyarzun, a Urbistondo, a Leso, a Astigarraga.  _Aguarda te, nino,
que voy u llamar al comprachicos_[1]!  est dans ce pays-la le cri
d'intimidation des meres aux enfants.

  [1] _Prends garde, je vais appeler le comprachicos._

Les comprachicos, comme les tchiganes et les gypsies, se
donnaient des rendez-vous; de temps en temps, les chefs
echangeaient des colloques.  Ils avaient, au dix-septieme siecle,
quatre principaux points de rencontre.  Un en Espagne, le defile
de Pancorbo; un en Allemagne, la clairiere dite la Mauvaise
Femme, pres Diekirch, ou il y a deux bas-reliefs enigmatiques
representant une femme qui a une tete et un homme qui n'en a pas;
un en France, le tertre ou etait la colossale statue
Massue-la-Promesse, dans l'ancien bois sacre Borvo-Tomona, pres
de Bourbonne-Ies-Bains; un en Angleterre, derriere le mur du
jardin de William Chaloner, ecuyer de Gisbrough en Cleveland dans
York, entre la tour carree et le grand pignon perce d'une porte
ogive.



VI


Les lois contre les vagabonds ont toujours ete tres rigoureuses
en Angleterre.  L'Angleterre, dans sa legislation gothique,
semblait s'inspirer de ce principe: _Homo errans fera errante
pejor_. Un de ses statuts speciaux qualifie l'homme sans asile
"plus dangereux que l'aspic, le dragon, le lynx et le basilic"
(_atrocior aspide, dracone, lynce et basilico_).  L'Angleterre a
longtemps eu le meme souci des gypsies, dont elle voulait se
debarrasser, que des loups, dont elle s'etait nettoyee.

En cela l'anglais differe de l'irlandais qui prie les saints pour
la sante du loup et l'appelle "mon parrain".

La loi anglaise pourtant, de meme qu'elle tolerait, on vient de
le voir, le loup apprivoise et domestique, devenu en quelque
sorte un chien, tolerait le vagabond a etat, devenu un sujet.  On
n'inquietait ni le saltimbanque, ni le barbier ambulant, ni le
physicien, ni le colporteur, ni le savant en plein vent, attendu
qu'ils ont un metier pour vivre.  Hors de la, et a ces exceptions
pres, l'espece d'homme libre qu'il y a dans l'homme errant
faisait peur a la loi.  Un passant etait un ennemi public
possible.  Cette chose moderne, flaner, etait ignoree; on ne
connaissait que cette chose antique, roder.  La "mauvaise mine",
ce je ne sais quoi que tout le monde comprend et que personne ne
peut definir, suffisait pour que la societe prit un homme au
collet.  Ou demeures-tu?  Que fais-tu?  Et s'il ne pouvait
repondre, de dures penalites l'attendaient.  Le fer et le feu
etaient dans le code.  La loi pratiquait la cauterisation du
vagabondage.

De la, sur tout le territoire anglais, une vraie "loi des
suspects" appliquee aux rodeurs, volontiers malfaiteurs,
disons-le, et particulierement aux gypsies, dont l'expulsion a
ete a tort comparee a l'expulsion des juifs et des maures
d'Espagne, et des protestants de France.  Quant a nous, nous ne
confondons point une battue avec une persecution.

Les comprachicos, insistons-y, n'avaient rien de commun avec les
gypsies.  Les gypsies etaient une nation; les comprachicos
etaient un compose de toutes les nations; un residu, nous l'avons
dit; cuvette horrible d'eaux immondes.  Les comprachicos
n'avaient point, comme les gypsies, un idiome a eux; leur jargon
etait une promiscuite d'idiomes; toutes les langues melees
etaient leur langue; ils parlaient un tohu-bohu.  Ils avaient
fini par etre, ainsi que les gypsies, un peuple serpentant parmi
les peuples; mais leur lien commun etait l'affiliation, non la
race.  A toutes les epoques de l'histoire, on peut constater,
dans cette vaste masse liquide qui est l'humanite, de ces
ruisseaux d'hommes veneneux coulant a part, avec quelque
empoisonnement autour d'eux.  Les gypsies etaient une famille;
les comprachicos etaient une franc-maconnerie; maconnerie ayant,
non un but auguste, mais une industrie hideuse.  Derniere
difference, la religion.  Les gypsies etaient paiens, les
comprachicos etaient chretiens; et meme bons chretiens; comme il
sied a une affiliation qui, bien que melangee de tous les
peuples, avait pris naissance en Espagne, lieu devot.

Ils etaient plus que chretiens, ils etaient catholiques; ils
etaient plus que catholiques, ils etaient romains; et si
ombrageux dans leur foi et si purs, qu'ils refuserent de
s'associer avec les nomades hongrois du comitat de Pesth,
commandes et conduits par un vieillard ayant pour sceptre un
baton a pomme d'argent que surmonte l'aigle d'Autriche a deux
tetes.  Il est vrai que ces hongrois etaient schismatiques au
point de celebrer l'Assomption le 27 aout, ce qui est abominable.

En Angleterre, tant que regnerent les Stuarts, l'affiliation des
comprachicos fut, nous en avons laisse entrevoir les motifs, a
peu pres protegee.  Jacques II, homme fervent, qui persecutait
les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les
comprachicos.  On a vu pourquoi.  Les comprachicos etaient
acheteurs de la denree humaine dont le roi etait marchand.  Ils
excellaient dans les disparitions.  Le bien de l'Etat veut de
temps en temps des disparitions.  Un heritier genant, en bas age,
qu'ils prenaient et qu'ils maniaient, perdait sa forme.  Ceci
facilitait les confiscations.  Les transferts de seigneuries aux
favoris en etaient simplifies.  Les comprachicos etaient de plus
tres discrets et tres taciturnes, s'engageaient au silence, et
tenaient parole, ce qui est necessaire pour les choses d'Etat.
Il n'y avait presque pas d'exemple qu'ils eussent trahi les
secrets du roi.  C'etait, il est vrai, leur interet.  Et si le
roi eut perdu confiance, ils eussent ete fort en danger, Ils
etaient donc de ressource au point de vue de la politique.  En
outre, ces artistes fournissaient des chanteurs au saint-pere.
Les comprachicos etaient utiles au miserere d'Allegri.  Ils
etaient particulierement devots a Marie.  Tout ceci plaisait au
papisme des Stuarts.  Jacques II ne pouvait etre hostile a des
hommes religieux qui poussaient la devotion a la vierge jusqu'a
fabriquer des eunuques.  En 1688 il y eut un changement de
dynastie en Angleterre.  Orange supplanta Stuart.  Guillaume III
remplaca Jacques II.

Jacques II alla mourir en exil ou il se fit des miracles sur son
tombeau, et ou ses reliques guerirent l'eveque d'Autun de la
fistule, digne recompense des vertus chretiennes de ce prince.

Guillaume, n'ayant point les memes idees ni les memes pratiques
que Jacques, fut severe aux comprachicos.  Il mit beaucoup de
bonne volonte a l'ecrasement de cette vermine.

Un statut des premiers temps de Guillaume et Marie frappa
rudement l'affiliation des acheteurs d'enfants.  Ce fut un coup
de massue sur les comprachicos, desormais pulverises.  Aux termes
de ce statut, les hommes de cette affiliation, pris et dument
convaincus, devaient etre marques sur l'epaule d'un fer chaud
imprimant un R, qui signifie _rogue_, c'est-a-dire gueux; sur la
main gauche d'un T, signifiant _thief_, c'est-a-dire voleur; et
sur la main droite d'un M, signifiant _man slay_, c'est-a-dire
meurtrier.  Les chefs, "presumes riches, quoique d'aspect
mendiant", seraient punis du _collistrigium_, qui est le pilori,
et marques au front d'un P, plus leurs biens confisques et les
arbres de leurs bois deracines.  Ceux qui ne denonceraient point
les comprachicos seraient "chaties de confiscation et de prison
perpetuelle", comme pour le crime de misprision.  Quant aux
femmes trouvees parmi ces hommes, elles subiraient le _cucking
stool_, qui est un trebuchet dont l'appellation, composee du mot
francais _coquine_ et du mot allemand _stuhl_, signifie "chaise
de p.....".  La loi anglaise etant douee d'une longevite bizarre,
cette punition existe encore dans la legislation d'Angleterre
pour "les femmes querelleuses".  On suspend le cucking stool
au-dessus d'une riviere ou d'un etang, on asseoit la femme
dedans, et on laisse tomber la chaise dans l'eau, puis on la
retire, et on recommence trois fois ce plongeon de la femme,
"pour rafraichir sa colere", dit le commentateur Chamberlayne.




LIVRE PREMIER

LA NUIT MOINS NOIRE QUE L'HOMME



I

LA POINTE SUD DE PORTLAND


Une bise opiniatre du nord souffla sans discontinuer sur le
continent europeen, et plus rudement encore sur l'Angleterre,
pendant tout le mois de decembre 1689 et tout le mois de janvier
1690.  De la le froid calamiteux qui a fait noter cet hiver comme
"memorable aux pauvres" sur les marges de la vieille bible de la
chapelle presbyterienne des Non Jurors de Londres.  Grace a la
solidite utile de l'antique parchemin monarchique employe aux
registres officiels, de longues listes d'indigents trouves morts
de famine et de nudite sont encore lisibles aujourd'hui dans
beaucoup de repertoires locaux, particulierement dans les
pouilles de la Clink liberty Court du bourg de Southwark, de la
Pie powder Court, ce qui veut dire Cour des pieds poudreux, de la
White Chapel Court, tenue au village de Starney par le bailly du
seigneur.  La Tamise prit, ce qui n'arrive pas une fois par
siecle, la glace s'y formant difficilement a cause de la secousse
de la mer.  Les chariots roulerent sur la riviere gelee; il y eut
sur la Tamise foire avec tentes, et combats d'ours et de
taureaux; on y rotit un boeuf entier sur la glace.  Cette
epaisseur de glace dura deux mois.  La penible annee 1690 depassa
en rigueur meme les hivers celebres du commencement du
dix-septieme siecle, si minutieusement observes par le docteur
Gedeon Delaun, lequel a ete honore par la ville de Londres d'un
buste avec piedouche en qualite d'apothicaire du roi Jacques Ier.

Un soir, vers la fin d'une des plus glaciales journees de ce mois
de janvier 1690, il se passait dans une des nombreuses anses
inhospitalieres du golfe de Portland quelque chose d'inusite qui
faisait crier et tournoyer a l'entree de cette anse les mouettes
et les oies de mer, n'osant rentrer.

Dans cette crique, la plus perilleuse de toutes les anses du
golfe quand regnent de certains vents et par consequent la plus
solitaire, commode, a cause de son danger meme, aux navires qui
se cachent, un petit batiment, accostant presque la falaise,
grace a l'eau profonde, etait amarre a une pointe de roche.  On a
tort de dire la nuit tombe; on devrait dire la nuit monte; car
c'est de terre que vient l'obscurite.  Il faisait deja nuit au
bas de la falaise; il faisait encore jour en haut.  Qui se fut
approche du batiment amarre, eut reconnu une ourque biscayenne.

Le soleil, cache toute la journee par les brumes, venait de se
coucher.  On commencait a sentir cette angoisse profonde et noire
qu'on pourrait nommer l'anxiete du soleil absent.

Le vent ne venant pas de la mer, l'eau de la crique etait calme.

C'etait, en hiver surtout, une exception heureuse.  Ces criques
de Portland sont presque toujours des havres de barre.  La mer
dans les gros temps s'y emeut considerablement, et il faut
beaucoup d'adresse et de routine pour passer la en surete.  Ces
petits ports, plutot apparents que reels, font un mauvais
service.  Il est redoutable d'y entrer et terrible d'en sortir.
Ce soir-la, par extraordinaire, nul peril.

L'ourque de Biscaye est un ancien gabarit tombe en desuetude.
Cette ourque qui a rendu des services, meme a la marine
militaire, etait une coque robuste, barque par la dimension,
navire par la solidite.  Elle figurait dans l'Armada; l'ourque de
guerre atteignait, il est vrai, de forts tonnages; ainsi la
capitainesse _Grand Griffon_, montee par Lope de Medina, jaugeait
six cent cinquante tonneaux et portait quarante canons; mais
l'ourque marchande et contrebandiere etait d'un tres faible
echantillon.  Les gens de mer estimaient et consideraient ce
gabarit chetif.  Les cordages de l'ourque etaient formes de
tourons de chanvre, quelques-uns avec ame en fil de fer, ce qui
indique une intention probable, quoique peu scientifique,
d'obtenir des indications dans les cas de tension magnetique; la
delicatesse de ce greement n'excluait point les gros cables de
fatigue, les cabrias des galeres espagnoles et les cameli des
triremes romaines.  La barre etait tres longue, ce qui a
l'avantage d'un grand bras de levier, mais l'inconvenient d'un
petit arc d'effort; deux rouets dans deux clans au bout de la
barre corrigeaient ce defaut et reparaient un peu cette perte de
force.  La boussole etait bien logee dans un habitacle
parfaitement carre, et bien balancee par ses deux cadres de
cuivre places l'un dans l'autre horizontalement sur de petits
boulons comme dans les lampes de Cardan.  Il y avait de la
science et de la subtilite dans la construction de l'ourque, mais
c'etait de la science ignorante et de la subtilite barbare.
L'ourque etait primitive comme la prame et la pirogue,
participait de la prame par la stabilite et de la pirogue par la
vitesse, et avait, comme toutes les embarcations nees de
l'instinct pirate et pecheur, de remarquables qualites de mer.
Elle etait propre aux eaux fermees et aux eaux ouvertes; son jeu
de voiles, complique d'etais et tres particulier, lui permettait
de naviguer petitement dans les baies closes des Asturies, qui
sont presque des bassins, comme Pasage par exemple, et largement
en pleine mer; elle pouvait faire le tour d'un lac et le tour du
monde; singulieres nefs a deux fins, bonnes pour l'etang, et
bonnes pour la tempete.  L'ourque etait parmi les navires ce
qu'est le hochequeue parmi les oiseaux, un des plus petits et un
des plus hardis; le hochequeue, perche, fait a peine plier un
roseau, et, envole, traverse l'ocean.

Les ourques de Biscaye, meme les plus pauvres, etaient dorees et
peintes.  Ce tatouage est dans le genie de ces peuples charmants,
un peu sauvages.  Le sublime bariolage de leurs montagnes,
quadrillees de neiges et de prairies, leur revele le prestige
apre de l'ornement quand meme.  Ils sont indigents et
magnifiques; ils mettent des armoiries a leurs chaumieres; ils
ont de grands anes qu'ils chamarrent de grelots, et de grands
boeufs qu'ils coiffent de plumes; leurs chariots, dont on entend
a deux lieues grincer les roues, sont enlumines, ciseles, et
enrubannes.  Un savetier a un bas-relief sur sa porte; c'est
saint Crepin et une savate, mais c'est en pierre.  Ils galonnent
leur veste de cuir; ils ne recousent pas le haillon, mais ils le
brodent.  Gaite profonde et superbe.  Les basques sont, comme les
grecs, des fils du soleil.  Tandis que le valencien se drape nu
et triste dans sa couverture de laine rousse trouee pour le
passage de la tete, les gens de Galice et de Biscaye ont la joie
des belles chemises de toiles blanchies a la rosee.  Leurs seuils
et leurs fenetres regorgent de faces blondes et fraiches, riant
sous les guirlandes de mais.  Une serenite joviale et fiere
eclate dans leurs arts naifs, dans leurs industries, dans leurs
coutumes, dans la toilette des filles, dans les chansons.  La
montagne, cette masure colossale, est en Biscaye toute lumineuse;
les rayons entrent et sortent par toutes ses breches.  Le
farouche Jaizquivel est plein d'idylles.  La Biscaye est la grace
pyreneenne comme la Savoie est la grace alpestre.  Les
redoutables baies qui avoisinent Saint-Sebastien, Leso et
Fontarabie, melent aux tourmentes, aux nuees, aux ecumes
par-dessus les caps, aux rages de la vague et du vent, a
l'horreur, au fracas, des batelieres couronnees de roses.  Qui a
vu le pays basque veut le revoir.  C'est la terre benie.  Deux
recoltes par an, des villages gais et sonores, une pauvrete
altiere, tout le dimanche un bruit de guitares, danses,
castagnettes, amours, des maisons propres et claires, les
cigognes dans les clochers.

Revenons a Portland, apre montagne de la mer.

La presqu'ile de Portland, vue en plan geometral, offre l'aspect
d'une tete d'oiseau dont le bec est tourne vers l'ocean et
l'occiput vers Weymouth; l'isthme est le cou.

Portland, au grand dommage de sa sauvagerie, existe aujourd'hui
pour l'industrie.  Les cotes de Portland ont ete decouvertes par
les carriers et les platriers vers le milieu du dix-huitieme
siecle.  Depuis cette epoque, avec la roche de Portland, on fait
du ciment dit romain, exploitation utile qui enrichit le pays et
defigure la baie.  Il y a deux cents ans, ces cotes etaient
ruinees comme une falaise, aujourd'hui elles sont ruinees comme
une carriere; la pioche mord petitement, et le flot grandement;
de la une diminution de beaute.  Au gaspillage magnifique de
l'ocean a succede la coupe reglee de l'homme.  Cette coupe reglee
a supprime la crique ou etait amarree l'ourque biscayenne.  Pour
retrouver quelque vestige de ce petit mouillage demoli, il
faudrait chercher sur la cote orientale de la presqu'ile, vers la
pointe, au dela de Folly-Pier et de Dirdle-Pier, au dela meme de
Wakeham, entre le lieu dit Church-Hop et le lieu dit Southwell.

La crique, muree de tous les cotes par des escarpements plus
hauts qu'elle n'etait large, etait de minute en minute plus
envahie par le soir; la brume trouble, propre au crepuscule, s'y
epaississait; c'etait comme une crue d'obscurite au fond d'un
puits; la sortie de la crique sur la mer, couloir etroit,
dessinait dans cet interieur presque nocturne, ou le flot
remuait, une fissure blanchatre.  Il fallait etre tout pres pour
apercevoir l'ourque amarree aux rochers et comme cachee dans leur
grand manteau d'ombre.  Une planche jetee du bord a une saillie
basse et plate de la falaise, unique point ou l'on put prendre
pied, mettait la barque en communication avec la terre; des
formes noires marchaient et se croisaient sur ce pont branlant,
et dans ces tenebres des gens s'embarquaient.

Il faisait moins froid dans la crique qu'en mer, grace a l'ecran
de roche dresse au nord de ce bassin; diminution qui n'empechait
pas ces gens de grelotter.  Ils se hataient.

Les effets de crepuscule decoupent les formes a l'emporte-piece;
de certaines dentelures a leurs habits etaient visibles, et
montraient que ces gens appartenaient a la classe nommee en
Angleterre _the ragged_, c'est-a-dire les deguenilles.

On distinguait vaguement dans les reliefs de la falaise la
torsion d'un sentier.  Une fille qui laisse pendre et trainer son
lacet sur un dossier de fauteuil dessine, sans s'en douter, a peu
pres tous les sentiers de falaises et de montagnes.  Le sentier
de cette crique, plein de noeuds et de coudes, presque a pic, et
meilleur pour les chevres que pour les hommes, aboutissait a la
plate-forme ou etait la planche.  Les sentiers de falaise sont
habituellement d'une declivite peu tentante; ils s'offrent moins
comme une route que comme une chute; ils croulent plutot qu'ils
ne descendent.  Celui-ci, ramification vraisemblable de quelque
chemin dans la plaine, etait desagreable a regarder, tant il
etait vertical.  On le voyait d'en bas gagner en zigzag les
assises hautes de la falaise d'ou il debouchait a travers des
effondrements sur le plateau superieur par une entaille au
rocher.  C'est par ce sentier qu'avaient du venir les passagers
que cette barque attendait dans cette crique.

Autour du mouvement d'embarquement qui se faisait dans la crique,
mouvement visiblement effare et inquiet, tout etait solitaire.
On n'entendait ni un pas, ni un bruit, ni un souffle.  A peine
apercevait-on, de l'autre cote de la rade, a l'entree de la baie
de Ringstead, une flottille, evidemment fourvoyee, de bateaux a
pecher le requin.  Ces bateaux polaires avaient ete chasses des
eaux danoises dans les eaux anglaises par les bizarreries de la
mer.  Les bises boreales jouent de ces tours aux pecheurs.
Ceux-ci venaient de se refugier au mouillage de Portland, signe
de mauvais temps presumable et de peril au large.  Ils etaient
occupes a jeter l'ancre, La maitresse barque, placee en vedette
selon l'ancien usage des flottilles norvegiennes, dessinait en
noir tout son greement sur la blancheur plate de la mer, et l'on
voyait a l'avant la fourche de peche portant toutes les varietes
de crocs et de harpons destines au seymnus glacialis, au squalus
acanthias et au squalus spinax niger, et le filet a prendre la
grande selache.  A ces quelques embarcations pres, toutes
balayees dans le meme coin, l'oeil, en ce vaste horizon de
Portland, ne rencontrait rien de vivant.  Pas une maison, pas un
navire.  La cote, a cette epoque, n'etait pas habitee, et la
rade, en cette saison, n'etait pas habitable.

Quel que fut l'aspect du temps, les etres qu'allait emmener
l'ourque biscayenne n'en pressaient pas moins le depart.  Ils
faisaient au bord de la mer une sorte de groupe affaire et
confus, aux allures rapides.  Les distinguer l'un de l'autre
etait difficile.  Impossible de voir s'ils etaient vieux ou
jeunes.  Le soir indistinct les melait et les estompait.
L'ombre, ce masque, etait sur leur visage.  C'etaient des
silhouettes dans de la nuit.  Ils etaient huit, il y avait
probablement parmi eux une ou deux femmes, malaisees a
reconnaitre sous les dechirures et les loques dont tout le groupe
etait affuble, accoutrements qui n'etaient plus ni des vetements
de femmes, ni des vetements d'hommes.  Les haillons n'ont pas de
sexe.

Une ombre plus petite, allant et venant parmi les grandes,
indiquait un nain ou un enfant.

C'etait un enfant.



II

ISOLEMENT


En observant de pres, voici ce qu'on eut pu noter.

Tous portaient de longues capes, percees et rapiecees, mais
drapees, et au besoin les cachant jusqu'aux yeux, bonnes contre
la bise et la curiosite.  Sous ces capes, ils se mouvaient
agilement.  La plupart etaient coiffes d'un mouchoir roule autour
de la tete, sorte de rudiment par lequel le turban commence en
Espagne.  Cette coiffure n'avait rien d'insolite en Angleterre.
Le midi a cette epoque etait a la mode dans le nord.  Peut-etre
cela tenait-il a ce que le nord battait le midi.  Il en
triomphait, et l'admirait.  Apres la defaite de l'armada, le
castillan fut chez Elisabeth un elegant baragouin de cour.
Parler anglais chez la reine d'Angleterre etait presque
"shocking".  Subir un peu les moeurs de ceux a qui l'on fait la
loi, c'est l'habitude du vainqueur barbare vis-a-vis le vaincu
raffine; le tartare contemple et imite le chinois.  C'est
pourquoi les modes castillanes penetraient en Angleterre; en
revanche, les interets anglais s'infiltraient en Espagne.

Un des hommes du groupe qui s'embarquait avait un air de chef.
Il etait chausse d'alpargates, et attife de guenilles
passementees et dorees, et d'un gilet de paillon, luisant, sous
sa cape, comme un ventre de poisson.  Un autre rabattait sur son
visage un vaste feutre taille en sombrero.  Ce feutre n'avait pas
de trou pour la pipe, ce qui indiquait un homme lettre.

L'enfant, par-dessus ses loques, etait affuble, selon le principe
qu'une veste d'homme est un manteau d'enfant, d'une souquenille
de gabier qui lui descendait jusqu'aux genoux.

Sa taille laissait deviner un garcon de dix a onze ans.  Il etait
pieds nus.

L'equipage de l'ourque se composait d'un patron et de deux
matelots.

L'ourque, vraisemblablement, venait d'Espagne, et y retournait.
Elle faisait, sans nul doute, d'une cote a l'autre, un service
furtif.

Les personnes qu'elle etait en train d'embarquer, chuchotaient
entre elles.

Le chuchotement que ces etres echangeaient etait composite.
Tantot un mot castillan, tantot un mot allemand, tantot un mot
francais; parfois du gallois, parfois du basque.  C'etait un
patois, a moins que ce ne fut un argot.

Ils paraissaient etre de toutes les nations et de la meme bande.

L'equipage etait probablement des leurs.  Il y avait de la
connivence dans cet embarquement.

Cette troupe bariolee semblait etre une compagnie de camarades,
peut-etre un tas de complices.

S'il y eut eu un peu plus de jour, et si l'on eut regarde un peu
curieusement, on eut apercu sur ces gens des chapelets et des
scapulaires dissimules a demi sous les guenilles.  Un des a peu
pres de femme meles au groupe avait un rosaire presque pareil
pour la grosseur des grains a un rosaire de derviche, et facile a
reconnaitre pour un rosaire irlandais de Llanymthefry, qu'on
appelle aussi Llanandiffry.

On eut egalement pu remarquer, s'il y avait eu moins d'obscurite,
une Nuestra-Senora, avec le nino, sculptee et doree a l'avant de
l'ourque.  C'etait probablement la Notre-Dame basque, sorte de
panagia des vieux cantabres.  Sous cette figure, tenant lieu de
poupee de proue, il y avait une cage a feu, point allumee en ce
moment, exces de precaution qui indiquait un extreme souci de se
cacher.  Cette cage a feu etait evidemment a deux fins; quand on
l'allumait, elle brulait pour la vierge et eclairait la mer,
fanal faisant fonction de cierge.

Le taille-mer, long, courbe et aigu sous le beaupre, sortait de
l'avant comme une corne de croissant.  A la naissance du
taille-mer, aux pieds de la vierge, etait agenouille un ange
adosse a l'etrave, ailes ployees, et regardant l'horizon avec une
lunette.--L'ange etait dore comme la Notre-Dame.

Il y avait dans le taille-mer des jours et des claires-voies pour
laisser passer les lames, occasion de dorures et d'arabesques.

Sous la Notre-Dame, etait ecrit en majuscules dorees le mot
_Matutina_, nom du navire, illisible en ce moment a cause de
l'obscurite.

Au pied de la falaise etait depose, en desordre dans le pele-mele
du depart, le chargement que ces voyageurs emportaient et qui,
grace a la planche servant de pont, passait rapidement du rivage
dans la barque.  Des sacs de biscuits, une caque de _stock-fish_,
une boite de portative soup, trois barils, un d'eau douce, un de
malt, un de goudron, quatre ou cinq bouteilles d'ale, un vieux
portemanteau boucle dans des courroies, des malles, des coffres,
une balle d'etoupes pour torches et signaux, tel etait ce
chargement.  Ces deguenilles avaient des valises, ce qui semblait
indiquer une existence nomade; les gueux ambulants sont forces de
posseder quelque chose; ils voudraient bien parfois s'envoler
comme des oiseaux, mais ils ne peuvent a moins d'abandonner leur
gagne-pain.  Ils ont necessairement des caisses d'outils et des
instruments de travail, quelle que soit leur profession errante.
Ceux-ci trainaient ce bagage, embarras dans plus d'une occasion.

Il n'avait pas du etre aise d'apporter ce demenagement au bas de
cette falaise.  Ceci du reste revelait une intention de depart
definitif.

On ne perdait pas le temps; c'etait un passage continuel du
rivage a la barque et de la barque au rivage; chacun prenait sa
part de la besogne; l'un portait un sac, l'autre un coffre.  Les
femmes possibles ou probables dans cette promiscuite
travaillaient comme les autres.  On surchargeait l'enfant.

Si cet enfant avait dans ce groupe son pere et sa mere, cela est
douteux.  Aucun signe de vie ne lui etait donne.  On le faisait
travailler, rien de plus.  Il paraissait, non un enfant dans une
famille, mais un esclave dans une tribu.  Il servait tout le
monde, et personne ne lui parlait.

Du reste, il se depechait, et, comme toute cette troupe obscure
dont il faisait partie, il semblait n'avoir qu'une pensee,
s'embarquer bien vite.  Savait-il pourquoi?  probablement non.
Il se hatait machinalement.  Parce qu'il voyait les autres se
hater.

L'ourque etait pontee.  L'arrimage du chargement dans la cale fut
promptement execute, le moment de prendre le large arriva.  La
derniere caisse avait ete portee sur le pont, il n'y avait plus a
embarquer que les hommes.  Les deux de cette troupe qui
semblaient les femmes etaient deja a bord; six, dont l'enfant,
etaient encore sur la plate-forme basse de la falaise.  Le
mouvement de depart se fit dans le navire, le patron saisit la
barre, un matelot prit une hache pour trancher le cable d'amarre.
Trancher, signe de hate; quand on a le temps, on denoue.
_Andamos_, dit a demi-voix celui des six qui paraissait le chef,
et qui avait des paillettes sur ses guenilles.  L'enfant se
precipita vers la planche pour passer le premier.  Comme il y
mettait le pied, deux des hommes se ruant, au risque de le jeter
a l'eau, entrerent avant lui, un troisieme l'ecarta du coude et
passa, le quatrieme le repoussa du poing et suivit le troisieme,
le cinquieme, qui etait le chef, bondit plutot qu'il n'entra dans
la barque, et, en y sautant, poussa du talon la planche qui tomba
a la mer, un coup de hache coupa l'amarre, la barre du gouvernail
vira, le navire quitta le rivage, et l'enfant resta a terre.



III

SOLITUDE


L'enfant demeura immobile sur le rocher, l'oeil fixe.  Il
n'appela point.  Il ne reclama point.  C'etait inattendu
pourtant; il ne dit pas une parole.  Il y avait dans le navire le
meme silence.  Pas un cri de l'enfant vers ces hommes, pas un
adieu de ces hommes a l'enfant.  Il y avait des deux parts une
acceptation muette de l'intervalle grandissant.  C'etait comme
une separation de manes au bord d'un styx.  L'enfant, comme cloue
sur la roche que la maree haute commencait a baigner, regarda la
barque s'eloigner.  On eut dit qu'il comprenait.  Quoi?  que
comprenait-il?  l'ombre.

Un moment apres, l'ourque atteignit le detroit de sortie de la
crique et s'y engagea.  On apercut la pointe du mat sur le ciel
clair au-dessus des blocs fendus entre lesquels serpentait le
detroit comme entre deux murailles.  Cette pointe erra au haut
des roches, et sembla s'y enfoncer.  On ne la vit plus.  C'etait
fini.  La barque avait pris la mer.

L'enfant regarda cet evanouissement.

Il etait etonne, mais reveur.

Sa stupefaction se compliquait d'une sombre constatation de la
vie.  Il semblait qu'il y eut de l'experience dans cet etre
commencant.  Peut-etre jugeait-il deja.  L'epreuve, arrivee trop
tot, construit parfois au fond de la reflexion obscure des
enfants on ne sait quelle balance redoutable ou ces pauvres
petites ames pesent Dieu.

Se sentant innocent, il consentait.  Pas une plainte.
L'irreprochable ne reproche pas.

Cette brusque elimination qu'on faisait de lui ne lui arracha pas
meme un geste.  Il eut une sorte de refroidissement interieur.
Sous cette subite voie de fait du sort qui semblait mettre le
denoument de son existence presque avant le debut, l'enfant ne
flechit pas.  Il recut ce coup de foudre, debout.

Il etait evident, pour qui eut vu son etonnement sans
accablement, que, dans ce groupe qui l'abandonnait, rien ne
l'aimait, et il n'aimait rien.

Pensif, il oubliait le froid.  Tout a coup l'eau lui mouilla les
pieds; la maree montait; une haleine lui passa dans les cheveux;
la bise s'elevait.  Il frissonna.  Il eut de la tete aux pieds ce
tremblement qui est le reveil.

Il jeta les yeux autour de lui.

Il etait seul.

Il n'y avait pas eu pour lui jusqu'a ce jour sur la terre
d'autres hommes que ceux qui etaient en ce moment dans l'ourque.
Ces hommes venaient de se derober.

Ajoutons, chose etrange a enoncer, que ces hommes, les seuls
qu'il connut, lui etaient inconnus.

Il n'eut pu dire qui etaient ces hommes.

Son enfance s'etait passee parmi eux, sans qu'il eut la
conscience d'etre des leurs.  Il leur etait juxtapose; rien de
plus.

Il venait d'etre oublie par eux.

Il n'avait pas d'argent sur lui, pas de souliers aux pieds, a
peine un vetement sur le corps, pas meme un morceau de pain dans
sa poche.

C'etait l'hiver.  C'etait le soir.  Il fallait marcher plusieurs
lieues avant d'atteindre une habitation humaine.

Il ignorait ou il etait.

Il ne savait rien, sinon que ceux qui etaient venus avec lui au
bord de cette mer s'en etaient alles sans lui.

Il se sentit mis hors de la vie.

Il sentait l'homme manquer sous lui.

Il avait dix ans.

L'enfant etait dans un desert, entre des profondeurs ou il voyait
monter la nuit et des profondeurs ou il entendait gronder les
vagues.

Il etira ses petits bras maigres et bailla.

Puis, brusquement, comme quelqu'un qui prend son parti, hardi, et
se degourdissant, et avec une agilite d'ecureuil,--de clown
peut-etre,--il tourna le dos a la crique et se mit a monter le
long de la falaise.  Il escalada le sentier, le quitta, et
revint, alerte et se risquant.  Il se hatait maintenant vers la
terre.  On eut dit qu'il avait un itineraire.  Il n'allait nulle
part pourtant.

Il se hatait sans but, espece de fugitif devant la destinee.

Gravir est de l'homme, grimper est de la bete; il gravissait et
grimpait.  Les escarpements de Portland etant tournes au sud, il
n'y avait presque pas de neige dans le sentier.  L'intensite du
froid avait d'ailleurs fait de cette neige une poussiere, assez
incommode au marcheur.  L'enfant s'en tirait.  Sa veste d'homme,
trop large, etait une complication, et le genait.  De temps en
temps, il rencontrait sur un surplomb ou dans une declivite un
peu de glace qui le faisait tomber.  Il se raccrochait a une
branche seche ou a une saillie de pierre, apres avoir pendu
quelques instants sur le precipice.  Une fois il eut affaire a
une veine de breche qui s'ecroula brusquement sous lui,
l'entrainant dans sa demolition.  Ces effondrements de la breche
sont perfides.  L'enfant eut durant quelques secondes le
glissement d'une tuile sur un toit; il degringola jusqu'a
l'extreme bord de la chute; une touffe d'herbe empoignee a propos
le sauva.  Il ne cria pas plus devant l'abime qu'il n'avait crie
devant les hommes; il s'affermit et remonta silencieux.
L'escarpement etait haut.  Il eut ainsi quelques peripeties.  Le
precipice s'aggravait de l'obscurite.  Cette roche verticale
n'avait pas de fin.

Elle reculait devant l'enfant dans la profondeur d'en haut.  A
mesure que l'enfant montait, le sommet semblait monter.  Tout en
grimpant, il considerait cet entablement noir, pose comme un
barrage entre le ciel et lui.  Enfin il arriva.

Il sauta sur le plateau.  On pourrait presque dire: il prit
terre, car il sortait du precipice.

A peine fut-il hors de l'escarpement qu'il grelotta.  Il sentit a
son visage la bise, cette morsure de la nuit.  L'aigre vent du
nord-ouest souffla.  Il serra contre sa poitrine sa serpilliere
de matelot.

C'etait un bon vetement.  Cela s'appelle, en langage du bord, un
_suroit_, parce que cette sorte de vareuse-la est peu penetrable
aux pluies du sud-ouest.

L'enfant, parvenu sur le plateau, s'arreta, posa fermement ses
deux pieds nus sur le sol gele, et regarda.

Derriere lui la mer, devant lui la terre, au-dessus de sa tete le
ciel.

Mais un ciel sans astres.  Une bruine opaque masquait le zenith.

En arrivant au haut du mur de rocher, il se trouvait tourne du
cote de la terre, il la considera.  Elle etait devant lui a perte
de vue, plate, glacee, couverte de neige.  Quelques touffes de
bruyere frissonnaient.  On ne voyait pas de routes.  Rien.  Pas
meme une cabane de berger.  On apercevait ca et la des
tournoiements de spirales blemes qui etaient des tourbillons de
neige fine arraches de terre par le vent, et s'envolant.  Une
succession d'ondulations de terrain, devenue tout de suite
brumeuse, se plissait dans l'horizon.  Les grandes plaines ternes
se perdaient sous le brouillard blanc.  Silence profond.  Cela
s'elargissait comme l'infini et se taisait comme la tombe.

L'enfant se retourna vers la mer.

La mer comme la terre etait blanche; l'une de neige, l'autre
d'ecume.  Rien de melancolique comme le jour que faisait cette
double blancheur.  Certains eclairages de la nuit ont des duretes
tres nettes; la mer etait de l'acier, les falaises etaient de
l'ebene.  De la hauteur ou etait l'enfant, la baie de Portland
apparaissait presque en carte geographique, blafarde dans son
demi-cercle de collines; il y avait du reve dans ce paysage
nocturne; une rondeur pale engagee dans un croissant obscur, la
lune offre quelquefois cet aspect.  D'un cap a l'autre, dans
toute cette cote, on n'apercevait pas un seul scintillement
indiquant un foyer allume, une fenetre eclairee, une maison
vivante.  Absence de lumiere sur la terre comme au ciel; pas une
lampe en bas, pas un astre en haut.  Les larges aplanissements
des flots dans le golfe avaient ca et la des soulevements subits.
Le vent derangeait et froncait cette nappe.  L'ourque etait
encore visible dans la baie, fuyant.

C'etait un triangle noir qui glissait sur cette lividite.

Au loin, confusement, les etendues d'eau remuaient dans le
clair-obscur sinistre de l'immensite,

La _Matutina_ filait vite.  Elle decroissait de minute en minute.
Rien de rapide comme la fonte d'un navire dans les lointains de
la mer.

A un certain moment, elle alluma son fanal de proue; il est
probable que l'obscurite se faisait inquietante autour d'elle, et
que le pilote sentait le besoin d'eclairer la vague.  Ce point
lumineux, scintillation apercue de loin, adherait lugubrement a
sa haute et longue forme noire.  On eut dit un linceul debout et
en marche au milieu de la mer, sous lequel roderait quelqu'un qui
aurait a la main une etoile.

Il y avait dans l'air une imminence d'orage.  L'enfant ne s'en
rendait pas compte, mais un marin eut tremble.  C'etait cette
minute d'anxiete prealable ou il semble que les elements vont
devenir des personnes, et qu'on va assister a la transfiguration
mysterieuse du vent en aquilon.  La mer va etre ocean, les forces
vont se reveler volontes, ce qu'on prend pour une chose est une
ame.  On va le voir.  De la l'horreur.  L'ame de l'homme redoute
cette confrontation avec l'ame de la nature.

Un chaos allait faire son entree.  Le vent, froissant le
brouillard, et echafaudant les nuees derriere, posait le decor de
ce drame terrible de la vague et de l'hiver qu'on appelle une
tempete de neige.

Le symptome des navires rentrants se manifestait.  Depuis
quelques moments la rade n'etait plus deserte.  A chaque instant
surgissaient de derriere les caps des barques inquietes se hatant
vers le mouillage.  Les unes doublaient le Portland Bill, les
autres le Saint-Albans Head.  Du plus extreme lointain, des
voiles venaient.  C'etait a qui se refugierait.  Au sud,
l'obscurite s'epaississait et les nuages pleins de nuit se
rapprochaient de la mer.  La pesanteur de la tempete en surplomb
et pendante apaisait lugubrement le flot.  Ce n'etait point le
moment de partir.  L'ourque etait partie cependant.

Elle avait mis le cap au sud.  Elle etait deja hors du golfe et
en haute mer.  Tout a coup la bise souffla en rafale; la
_Matutina_, qu'on distinguait encore tres nettement, se couvrit
de toile, comme resolue a profiter de l'ouragan.  C'etait le
noroit, qu'on nommait jadis vent de galerne, bise sournoise et
colere.  Le noroit eut tout de suite sur l'ourque un commencement
d'acharnement.  L'ourque, prise de cote, pencha, mais n'hesita
pas, et continua sa course vers le large.  Ceci indiquait une
fuite plutot qu'un voyage, moins de crainte de la mer que de la
terre, et plus de souci de la poursuite des hommes que de la
poursuite des vents.

L'ourque, passant par tous les degres de l'amoindrissement,
s'enfonca dans l'horizon; la petite etoile qu'elle trainait dans
l'ombre palit; l'ourque, de plus en plus amalgamee a la nuit,
disparut.

Cette fois, c'etait pour jamais.

Du moins l'enfant parut le comprendre, il cessa de regarder la
mer.  Ses yeux se reporterent sur les plaines, les landes, les
collines, vers les espaces ou il n'etait pas impossible peut-etre
de faire une rencontre vivante.  Il se mit en marche dans cet
inconnu.



IV

QUESTIONS


Qu'etait-ce que cette espece de bande en fuite laissant derriere
elle cet enfant?

Ces evades etaient-ils des comprachicos?

On a vu plus haut le detail des mesures prises par Guillaume III,
et votees en parlement, contre les malfaiteurs, hommes et femmes,
dits comprachicos, dits comprapequenos, dits cheylas.

Il y a des legislations dispersantes.  Ce statut tombant sur les
comprachicos determina une fuite generale, non seulement des
comprachicos, mais des vagabonds de toute sorte.  Ce fut a qui se
deroberait et s'embarquerait.  La plupart des comprachicos
retournerent en Espagne.  Beaucoup, nous l'avons dit, etaient
basques.

Cette loi protectrice de l'enfance eut un premier resultat
bizarre; un subit delaissement d'enfants.

Ce statut penal produisit immediatement une foule d'enfants
trouves, c'est-a-dire perdus.  Rien de plus aise a comprendre.
Toute troupe nomade contenant un enfant etait suspecte; le seul
fait de la presence de l'enfant la denoncait.--Ce sont
probablement des comprachicos.--Telle etait la premiere idee du
sheriff, du prevot, du constable.  De la des arrestations et des
recherches.  Des gens simplement miserables, reduits a roder et a
mendier, etaient pris de la terreur de passer pour comprachicos,
bien que ne l'etant pas; mais les faibles sont peu rassures sur
les erreurs possibles de la justice.  D'ailleurs les familles
vagabondes sont habituellement effarees.  Ce qu'on reprochait aux
comprachicos, c'etait l'exploitation des enfants d'autrui.  Mais
les promiscuites de la detresse et de l'indigence sont telles
qu'il eut ete parfois malaise a un pere et a une mere de
constater que leur enfant etait leur enfant.  D'ou tenez-vous cet
enfant?  Comment prouver qu'on le tient de Dieu?  L'enfant
devenait un danger; on s'en defaisait.  Fuir seuls sera plus
facile.  Le pere et la mere se decidaient a le perdre, tantot
dans un bois, tantot sur une greve, tantot dans un puits.

On trouva dans les citernes des enfants noyes.

Ajoutons que les comprachicos etaient, a l'imitation de
l'Angleterre, traques desormais par toute l'Europe.  Le branle de
les poursuivre etait donne.  Rien n'est tel qu'un grelot attache.
Il y avait desormais emulation de toutes les polices pour les
saisir, et l'alguazil n'etait pas moins au guet que le constable.
On pouvait lire encore, il y a vingt-trois ans, sur une pierre de
la porte d'Otero, une inscription intraduisible--le code dans
les mots brave l'honnetete--ou est du reste marquee par une forte
difference penale la nuance entre les marchands d'enfants et les
voleurs d'enfants.  Voici l'inscription, en castillan un peu
sauvage: _Aqui quedan las orejas de los comprachicos, y las
bolsas de los robaninos, mientras que se van ellos al trabajo de
mar_.  On le voit, les oreilles, etc., confisquees n'empechaient
point les galeres.  De la un sauve-qui-peut parmi les vagabonds.
Ils partaient effrayes, ils arrivaient tremblants.  Sur tout le
littoral d'Europe, on surveillait les arrivages furtifs.  Pour
une bande, s'embarquer avec un enfant etait impossible, car
debarquer avec un enfant etait perilleux.

Perdre l'enfant, c'etait plutot fait.

Par qui l'enfant qu'on vient d'entrevoir dans la penombre des
solitudes de Portland etait-il rejete?

Selon toute apparence, par des comprachicos.



V

L'ARBRE D'INVENTION HUMAINE


Il pouvait etre environ sept heures du soir.  Le vent maintenant
diminuait, signe de recrudescence prochaine.  L'enfant se
trouvait sur l'extreme plateau sud de la pointe de Portland.

Portland est une presqu'ile.  Mais l'enfant ignorait ce que c'est
qu'une presqu'ile et ne savait pas meme ce mot, Portland.  Il ne
savait qu'une chose, c'est qu'on peut marcher jusqu'a ce qu'on
tombe.  Une notion est un guide; il n'avait pas de notion.  On
l'avait amene la et laisse la.  _On_ et _la_, ces deux enigmes,
representaient toute sa destinee; _on_ etait le genre humain;
_la_ etait l'univers.  Il n'avait ici-bas absolument pas d'autre
point d'appui que la petite quantite de terre ou il posait le
talon, terre dure et froide a la nudite de ses pieds.  Dans ce
grand monde crepusculaire ouvert de toutes parts, qu'y avait-il
pour cet enfant?  Rien.

Il marchait vers ce Rien.

L'immense abandon des hommes etait autour de lui.

Il traversa diagonalement le premier plateau, puis un second,
puis un troisieme.  A l'extremite de chaque plateau, l'enfant
trouvait une cassure de terrain; la pente etait quelquefois
abrupte, mais toujours courte.  Les hautes plaines nues de la
pointe de Portland ressemblent a de grandes dalles a demi
engagees les unes sous les autres; le cote sud semble entrer sous
la plaine precedente, et le cote nord se releve sur la suivante.
Cela fait des ressauts que l'enfant franchissait agilement.  De
temps en temps il suspendait sa marche et semblait tenir conseil
avec lui-meme.  La nuit devenait tres obscure, son rayon visuel
se raccourcissait, il ne voyait plus qu'a quelques pas.

Tout a coup il s'arreta, ecouta un instant, fit un imperceptible
hochement de tete satisfait, tourna vivement, et se dirigea vers
une eminence de hauteur mediocre qu'il apercevait confusement a
sa droite, au point de la plaine le plus rapproche de la falaise.
Il y avait sur cette eminence une configuration qui semblait dans
la brume un arbre.  L'enfant venait d'entendre de ce cote un
bruit, qui n'etait ni le bruit du vent, ni le bruit de la mer.
Ce n'etait pas non plus un cri d'animaux.  Il pensa qu'il y avait
la quelqu'un.

En quelques enjambees il fut au bas du monticule.

Il y avait quelqu'un en effet.

Ce qui etait indistinct au sommet de l'eminence etait maintenant
visible.

C'etait quelque chose comme un grand bras sortant de terre tout
droit.  A l'extremite superieure de ce bras, une sorte d'index,
soutenu en dessous par le pouce, s'allongeait horizontalement.
Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient sur le ciel une
equerre.  Au point de jonction de cette espece d'index et de
cette espece de pouce il y avait un fil auquel pendait on ne sait
quoi de noir et d'informe.  Ce fil, remue par le vent, faisait le
bruit d'une chaine.

C'etait ce bruit que l'enfant avait entendu.

Le fil etait, vu de pres, ce que son bruit annoncait, une chaine.
Chaine marine aux anneaux a demi pleins.

Par cette mysterieuse loi d'amalgame qui dans la nature entiere
superpose les apparences aux realites, le lieu, l'heure, la
brume, la mer tragique, les lointains tumultes visionnaires de
l'horizon, s'ajoutaient a cette silhouette, et la faisaient
enorme.

La masse liee a la chaine offrait la ressemblance d'une gaine.
Elle etait emmaillottee comme un enfant et longue comme un homme.
Il y avait en haut une rondeur autour de laquelle l'extremite de
la chaine s'enroulait.  La gaine se dechiquetait a sa partie
inferieure.  Des decharnements sortaient de ces dechirures.

Une brise faible agitait la chaine, et ce qui pendait a la chaine
vacillait doucement.  Cette masse passive obeissait aux
mouvements diffus des etendues; elle avait on ne sait quoi de
panique; l'horreur qui disproportionne les objets lui otait
presque la dimension en lui laissant le contour; c'etait une
condensation de noirceur ayant un aspect; il y avait de la nuit
dessus et de la nuit dedans; cela etait en proie au grandissement
sepulcral; les crepuscules, les levers de lune, les descentes de
constellations derriere les falaises, les flottaisons de
l'espace, les nuages, toute la rose des vents, avaient fini par
entrer dans la composition de ce neant visible; cette espece de
bloc quelconque suspendu dans le vent participait de
l'impersonnalite eparse au loin sur la mer et dans le ciel, et
les tenebres achevaient cette chose qui avait ete un homme.

C'etait ce qui n'est plus.

Etre un reste, ceci echappe a la langue humaine.  Ne plus
exister, et persister, etre dans le gouffre et dehors, reparaitre
au-dessus de la mort, comme insubmersible, il y a une certaine
quantite d'impossible melee a de telles realites.  De la
l'indicible.  Cet etre,--etait-ce un etre?--ce temoin noir, etait
un reste, et un reste terrible.  Reste de quoi?  De la nature
d'abord, de la societe ensuite.  Zero et total.

L'inclemence absolue l'avait a sa discretion.  Les profonds
oublis de la solitude l'environnaient.  Il etait livre aux
aventures de l'ignore.  Il etait sans defense contre l'obscurite,
qui en faisait ce qu'elle voulait.  Il etait a jamais le patient.
Il subissait.  Les ouragans etaient sur lui.  Lugubre fonction
des souffles.

Ce spectre etait la au pillage.  Il endurait cette voie de fait
horrible, la pourriture en plein vent.  Il etait hors la loi du
cercueil.  Il avait l'aneantissement sans la paix.  Il tombait en
cendre l'ete et en boue l'hiver.  La mort doit avoir un voile, la
tombe doit avoir une pudeur.  Ici ni pudeur ni voile.  La
putrefaction cynique et en aveu.  Il y a de l'effronterie a la
mort a montrer son ouvrage.  Elle fait insulte a toutes les
serenites de l'ombre quand elle travaille hors de son
laboratoire, le tombeau.

Cet etre expire etait depouille.  Depouiller une depouille,
inexorable achevement.  Sa moelle n'etait plus dans ses os, ses
entrailles n'etaient plus dans son ventre, sa voix n'etait plus
dans son gosier.  Un cadavre est une poche que la mort retourne
et vide.  S'il avait eu un moi, ou ce moi etait-il?  La encore
peut-etre, et c'etait poignant a penser.  Quelque chose d'errant
autour de quelque chose d'enchaine.  Peut-on se figurer dans
l'obscurite un lineament plus funebre?

Il existe des realites ici-bas qui sont comme des issues sur
l'inconnu, par ou la sortie de la pensee semble possible, et ou
l'hypothese se precipite.  La conjecture a son _compelle
intrare_.  Si l'on passe en certains lieux et devant certains
objets, on ne peut faire autrement que de s'arreter en proie aux
songes, et de laisser son esprit s'avancer la dedans.  Il y a
dans l'invisible d'obscures portes entre-baillees.  Nul n'eut pu
rencontrer ce trepasse sans mediter.

La vaste dispersion l'usait silencieusement.  Il avait eu du sang
qu'on avait bu, de la peau qu'on avait mangee, de la chair qu'on
avait volee.  Rien n'avait passe sans lui prendre quelque chose.
Decembre lui avait emprunte du froid, minuit de l'epouvante, le
fer de la rouille, la peste des miasmes, la fleur des parfums.
Sa lente desagregation etait un peage.  Peage du cadavre a la
rafale, a la pluie, a la rosee, aux reptiles, aux oiseaux.
Toutes les sombres mains de la nuit avaient fouille ce mort.

C'etait on ne sait quel etrange habitant, l'habitant de la nuit.
Il etait dans une plaine et sur une colline, et il n'y etait pas.
Il etait palpable et evanoui.  Il etait de l'ombre completant les
tenebres.  Apres la disparition du jour, dans la vaste obscurite
silencieuse, il devenait lugubrement d'accord avec tout.  Il
augmentait, rien que parce qu'il etait la, le deuil de la tempete
et le calme des astres.  L'inexprimable, qui est dans le desert,
se condensait en lui.  Epave d'un destin inconnu, il s'ajoutait a
toutes les farouches reticences de la nuit.  Il y avait dans son
mystere une vague reverberation de toutes les enigmes.

On sentait autour de lui comme une decroissance de vie allant
jusqu'aux profondeurs.  Il y avait dans les etendues
environnantes une diminution de certitude et de confiance.  Le
frisson des broussailles et des herbes, une melancolie desolee,
une anxiete ou il semblait qu'il y eut de la conscience,
appropriaient tragiquement tout le paysage a cette figure noire
suspendue a cette chaine.  La presence d'un spectre dans un
horizon est une aggravation a la solitude.

Il etait simulacre.  Ayant sur lui les souffles qui ne s'apaisent
pas, il etait l'implacable.  Le tremblement eternel le faisait
terrible.  Il semblait, dans les espaces, un centre, ce qui est
effrayant a dire, et quelque chose d'immense s'appuyait sur lui.
Qui sait?  Peut-etre l'equite entrevue et bravee qui est au dela
de notre justice.  Il y avait, dans sa duree hors de la tombe, de
la vengeance des hommes et de sa vengeance a lui.  Il faisait,
dans ce crepuscule et dans ce desert, une attestation.  Il etait
la preuve de la matiere inquietante, parce que la matiere devant
laquelle on tremble est de la ruine d'ame.  Pour que la matiere
morte nous trouble, il faut que l'esprit y ait vecu.  Il
denoncait la loi d'en bas a la loi d'en haut.  Mis la par
l'homme, il attendait Dieu.  Au-dessus de lui flottaient, avec
toutes les torsions indistinctes de la nuee et de la vague, les
enormes reveries de l'ombre.

Derriere cette vision, il y avait on ne sait quelle occlusion
sinistre.  L'illimite, borne par rien, ni par un arbre, ni par un
toit, ni par un passant, etait autour de ce mort.  Quand
l'immanence surplombant sur nous, ciel, gouffre, vie, tombeau,
eternite, apparait patente, c'est alors que nous sentons tout
inaccessible, tout defendu, tout mure.  Quand l'infini s'ouvre,
pas de fermeture plus formidable.



VI

BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT


L'enfant etait devant cette chose, muet, etonne, les yeux fixes.

Pour un homme c'eut ete un gibet, pour l'enfant c'etait une
apparition.

Ou l'homme eut vu le cadavre, l'enfant voyait le fantome.

Et puis il ne comprenait point.

Les attractions d'abime sont de toute sorte; il y en avait une au
haut de cette colline.  L'enfant fit un pas, puis deux.  Il
monta, tout en ayant envie de descendre, et approcha, tout en
ayant envie de reculer.

Il vint tout pres, hardi et fremissant, faire une reconnaissance
du fantome.

Parvenu sous le gibet, il leva la tete et examina.

Le fantome etait goudronne.  Il luisait ca et la.  L'enfant
distinguait la face.  Elle etait enduite de bitume, et ce masque
qui semblait visqueux et gluant se modelait dans les reflets de
la nuit.  L'enfant voyait la bouche qui etait un trou, le nez qui
etait un trou, et les yeux qui etaient des trous.  Le corps etait
enveloppe et comme ficele dans une grosse toile imbibee de
naphte.  La toile s'etait moisie et rompue.  Un genou passait a
travers.  Une crevasse laissait voir les cotes.  Quelques parties
etaient cadavre, d'autres squelette.  Le visage etait couleur de
terre; des limaces, qui avaient erre dessus, y avaient laisse de
vagues rubans d'argent.  La toile, collee aux os, offrait des
reliefs comme une robe de statue.  Le crane, fele et fendu, avait
l'hiatus d'un fruit pourri.  Les dents etaient demeurees
humaines, elles avaient conserve le rire.  Un reste de cri
semblait bruire dans la bouche ouverte.  Il y avait quelques
poils de barbe sur les joues.  La tete, penchee, avait un air
d'attention.

On avait fait recemment des reparations.  Le visage etait
goudronne de frais, ainsi que le genou qui sortait de la toile,
et les cotes.  En bas les pieds passaient.

Juste dessous, dans l'herbe, on voyait deux souliers, devenus
informes dans la neige et sous les pluies.  Ces souliers etaient
tombes de ce mort.

L'enfant, pieds nus, regarda ces souliers.

Le vent, de plus en plus inquietant, avait de ces interruptions
qui font partie des apprets d'une tempete; il avait tout a fait
cesse depuis quelques instants.  Le cadavre ne bougeait plus.  La
chaine avait l'immobilite du fil a plomb.

Comme tous les nouveaux venus dans la vie, et en tenant compte de
la pression speciale de sa destinee, l'enfant avait sans nul
doute en lui cet eveil d'idees propre aux jeunes annees, qui
tache d'ouvrir le cerveau et qui ressemble aux coups de bec de
l'oiseau dans l'oeuf; mais tout ce qu'il y avait dans sa petite
conscience en ce moment se resolvait en stupeur.  L'exces de
sensation, c'est l'effet du trop d'huile, arrive a l'etouffement
de la pensee.  Un homme se fut fait des questions, l'enfant ne
s'en faisait pas; il regardait.

Le goudron donnait a cette face un aspect mouille.  Des gouttes
de bitume figees dans ce qui avait ete les yeux ressemblaient a
des larmes.  Du reste, grace a ce bitume, le degat de la mort
etait visiblement ralenti, sinon annule, et reduit au moins de
delabrement possible.  Ce que l'enfant avait devant lui etait une
chose dont on avait soin.  Cet homme etait evidemment precieux.
On n'avait pas tenu a le garder vivant, mais on tenait a le
conserver mort.

Le gibet etait vieux, vermoulu, quoique solide, et servait depuis
de longues annees.

C'etait un usage immemorial en Angleterre de goudronner les
contrebandiers.  On les pendait au bord de la mer, on les
enduisait de bitume, et on les laissait accroches; les exemples
veulent le plein air, et les exemples goudronnes se conservent
mieux.  Ce goudron etait de l'humanite.  On pouvait de cette
maniere renouveler les pendus moins souvent.  On mettait des
potences de distance en distance sur la cote comme de nos jours
des reverberes.  Le pendu tenait lieu de lanterne.  Il eclairait,
a sa facon, ses camarades les contrebandiers.  Les
contrebandiers, de loin, en mer, apercevaient les gibets.  En
voila un, premier avertissement; puis un autre, deuxieme
avertissement.  Cela n'empechait point la contrebande; mais
l'ordre se compose de ces choses-la.  Cette mode a dure en
Angleterre jusqu'au commencement de ce siecle.  En 1822, on
voyait encore devant le chateau de Douvres trois pendus vernis.
Du reste, le procede conservateur ne se bornait point aux
contrebandiers.  L'Angleterre tirait le meme parti des voleurs,
des incendiaires et des assassins.  John Painter, qui mit le feu
aux magasins maritimes de Portsmouth, fut pendu et goudronne en
1776.

L'abbe Coyer, qui l'appelle Jean le Peintre, le revit en 1777.
John Painter etait accroche et enchaine au-dessus de la ruine
qu'il avait faite, et rebadigeonne de temps en temps.  Ce cadavre
dura, on pourrait presque dire vecut, pres de quatorze ans.  Il
faisait encore un bon service en 1788.  En 1790, pourtant, on dut
le remplacer.  Les egyptiens faisaient cas de la momie du roi; la
momie de peuple, a ce qu'il parait, peut etre utile aussi.

Le vent, ayant beaucoup de prise sur le monticule, en avait
enleve toute la neige.  L'herbe y reparaissait, avec quelques
chardons ca et la.  La colline etait couverte de ce gazon marin
dru et ras qui fait ressembler le haut des falaises a du drap
vert.  Sous la potence, au point meme au-dessus duquel pendaient
les pieds du supplicie, il y avait une touffe haute et epaisse,
surprenante sur ce sol maigre.  Les cadavres emiettes la depuis
des siecles expliquaient cette beaute de l'herbe.  La terre se
nourrit de l'homme.

Une fascination lugubre tenait l'enfant.  Il demeurait la, beant.
Il ne baissa le front qu'un moment pour une ortie qui lui piquait
les jambes, et qui lui fit la sensation d'une bete.  Puis il se
redressa.  Il regardait au-dessus de lui cette face qui le
regardait.  Elle le regardait d'autant plus qu'elle n'avait pas
d'yeux.  C'etait du regard repandu, une fixite indicible ou il y
avait de la lueur et des tenebres, et qui sortait du crane et des
dents aussi bien que des arcades sourcilieres vides.  Toute la
tete du mort regarde, et c'est terrifiant.  Pas de prunelles, et
l'on se sent vu.  Horreur des larves.

Peu a peu l'enfant devenait lui-meme terrible.  Il ne bougeait
plus.  La torpeur le gagnait.  Il ne s'apercevait pas qu'il
perdait conscience.  Il s'engourdissait et s'ankylosait.  L'hiver
le livrait silencieusement a la nuit; il y a du traitre dans
l'hiver.  L'enfant etait presque statue.  La pierre du froid
entrait dans ses os; l'ombre, ce reptile, se glissait en lui.
L'assoupissement qui sort de la neige monte dans l'homme comme
une maree obscure; l'enfant etait lentement envahi par une
immobilite ressemblant a celle du cadavre.  Il allait s'endormir.

Dans la main du sommeil il y a le doigt de la mort.  L'enfant se
sentait saisi par cette main.  Il etait au moment de tomber sous
le gibet.  Il ne savait deja plus s'il etait debout.

La fin, toujours imminente, aucune transition entre etre et ne
plus etre, la rentree au creuset, le glissement possible a toute
minute, c'est ce precipice-la qui est la creation.

Encore un instant, et l'enfant et le trepasse, la vie en ebauche
et la vie en ruine, allaient se confondre dans le meme
effacement.

Le spectre eut l'air de le comprendre et de ne pas le vouloir.
Tout a coup il se mit a remuer.  On eut dit qu'il avertissait
l'enfant.  C'etait une reprise de vent qui soufflait.

Rien d'etrange comme ce mort en mouvement.

Le cadavre au bout de la chaine, pousse par le souffle invisible,
prenait une attitude oblique, montait a gauche, puis retombait,
remontait a droite, et retombait et remontait avec la lente et
funebre precision d'un battant.  Va-et-vient farouche.  On eut
cru voir dans les tenebres le balancier de l'horloge de
l'eternite.

Cela dura quelque temps ainsi.  L'enfant devant cette agitation
du mort sentait un reveil, et, a travers son refroidissement,
avait assez nettement peur.  La chaine, a chaque oscillation,
grincait avec une regularite hideuse.  Elle avait l'air de
reprendre haleine, puis recommencait.  Ce grincement imitait un
chant de cigale.

Les approches d'une bourrasque produisent de subites enflures du
vent.  Brusquement la brise devint bise.  L'oscillation du
cadavre s'accentua lugubrement.  Ce ne fut plus du balancement,
ce fut de la secousse.  La chaine, qui grincait, cria.

Il sembla que ce cri etait entendu.  Si c'etait un appel, il fut
obei.  Du fond de l'horizon, un grand bruit accourut.

C'etait un bruit d'ailes.

Un incident survenait, l'orageux incident des cimetieres et des
solitudes, l'arrivee d'une troupe de corbeaux.

Des taches noires volantes piquerent le nuage, percerent la
brume, grossirent, approcherent, s'amalgamerent, s'epaissirent,
se hatant vers la colline, poussant des cris.  C'etait comme la
venue d'une legion.  Cette vermine ailee des tenebres s'abattit
sur le gibet.

L'enfant, effare, recula.

Les essaims obeissent a des commandements.  Les corbeaux
s'etaient groupes sur la potence.  Pas un n'etait sur le cadavre.
Ils se parlaient entre eux.  Le croassement est affreux.  Hurler,
siffler, rugir, c'est de la vie; le croassement est une
acceptation satisfaite de la putrefaction.  On croit entendre le
bruit que fait le silence du sepulcre en se brisant.  Le
croassement est une voix dans laquelle il y a de la nuit.
L'enfant etait glace.

Plus encore par l'epouvante que par le froid.

Les corbeaux se turent.  Un d'eux sauta sur le squelette.  Ce fut
un signal.  Tous se precipiterent, il y eut une nuee d'ailes,
puis toutes les plumes se refermerent, et le pendu disparut sous
un fourmillement d'ampoules noires remuant dans l'obscurite.  En
ce moment, le mort se secoua.

Etait-ce lui?  Etait-ce le vent?  Il eut un bond effroyable.
L'ouragan, qui s'elevait, lui venait en aide.  Le fantome entra
en convulsion.  C'etait la rafale, deja soufflant a pleins
poumons, qui s'emparait de lui, et qui l'agitait dans tous les
sens.  Il devint horrible.  Il se mit a se demener.  Pantin
epouvantable, ayant pour ficelle la chaine d'un gibet.  Quelque
parodiste de l'ombre avait saisi son fil et jouait de cette
momie.  Elle tourna et sauta comme prete a se disloquer.  Les
oiseaux, effrayes, s'envolerent.  Ce fut comme un rejaillissement
de toutes ces betes infames.  Puis ils revinrent.  Alors une
lutte commenca.

Le mort sembla pris d'une vie monstrueuse.  Les souffles le
soulevaient comme s'ils allaient l'emporter; on eut dit qu'il se
debattait et qu'il faisait effort pour s'evader; son carcan le
retenait.  Les oiseaux repercutaient tous ses mouvements,
reculant, puis se ruant, effarouches et acharnes.  D'un cote, une
etrange fuite essayee; de l'autre, la poursuite d'un enchaine.
Le mort, pousse par tous les spasmes de la bise, avait des
soubresauts, des chocs, des acces de colere, allait, venait,
montait, tombait, refoulant l'essaim eparpille.  Le mort etait
massue, l'essaim etait poussiere.  La feroce volee assaillante ne
lachait pas prise et s'opiniatrait.  Le mort, comme saisi de
folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide ses
frappements aveugles semblables aux coups d'une pierre liee a une
fronde.  Par moments il avait sur lui toutes les griffes et
toutes les ailes, puis rien; c'etaient des evanouissements de la
horde, tout de suite suivis de retours furieux.  Effrayant
supplice continuant apres la vie.  Les oiseaux semblaient
frenetiques.  Les soupiraux de l'enfer doivent donner passage a
des essaims pareils.  Coups d'ongle, coups de bec, croassements,
arrachements de lambeaux qui n'etaient plus de la chair,
craquements de la potence, froissements du squelette, cliquetis
des ferrailles, cris de la rafale, tumulte, pas de lutte plus
lugubre.  Une lemure contre des demons.  Sorte de combat spectre.

Parfois, la bise redoublant, le pendu pivotait sur lui-meme,
faisait face a l'essaim de tous les cotes a la fois, paraissait
vouloir courir apres les oiseaux, et l'on eut dit que ses dents
tachaient de mordre.  Il avait le vent pour lui et la chaine
contre lui, comme si les dieux noirs s'en melaient.  L'ouragan
etait de la bataille.  Le mort se tordait, la troupe d'oiseaux
roulait sur lui en spirale.  C'etait un tournoiement dans un
tourbillon.

On entendait en bas un grondement immense, qui etait la mer.

L'enfant voyait ce reve.  Subitement il se mit a trembler de tous
ses membres, un frisson ruissela le long de son corps, il
chancela, tressaillit, faillit tomber, se retourna, pressa son
front de ses deux mains, comme si le front etait un point
d'appui, et, hagard, les cheveux au vent, descendant la colline a
grands pas, les yeux fermes, presque fantome lui-meme, il prit la
fuite, laissant derriere lui ce tourment dans la nuit.



VII

LA POINTE NORD DE PORTLAND


Il courut jusqu'a essoufflement, au hasard, eperdu, dans la
neige, dans la plaine, dans l'espace.  Cette fuite le rechauffa.
Il en avait besoin.  Sans cette course et sans cette epouvante,
il etait mort.

Quand l'haleine lui manqua, il s'arreta.  Mais il n'osa point
regarder en arriere.  Il lui semblait que les oiseaux devaient le
poursuivre, que le mort devait avoir denoue sa chaine et etait
probablement en marche du meme cote que lui, et que sans doute le
gibet lui-meme descendait la colline, courant apres le mort.  Il
avait peur de voir cela, s'il se retournait.

Lorsqu'il eut repris un peu haleine, il se remit a fuir.

Se rendre compte des faits n'est point de l'enfance.  Il
percevait des impressions a travers le grossissement de l'effroi,
mais sans les lier dans son esprit et sans conclure.  Il allait
n'importe ou ni comment; il courait avec l'angoisse et la
difficulte du songe.  Depuis pres de trois heures qu'il etait
abandonne, sa marche en avant, tout en restant vague, avait
change de but; auparavant il etait en quete, a present il etait
en fuite.  Il n'avait plus faim, ni froid; il avait peur.  Un
instinct avait remplace l'autre.  Echapper etait maintenant toute
sa pensee.  Echapper a quoi?  a tout.  La vie lui apparaissait de
toutes parts autour de lui comme une muraille horrible.  S'il eut
pu s'evader des choses, il l'eut fait.

Mais les enfants ne connaissent point ce bris de prison qu'on
nomme le suicide.

Il courait.

Il courut ainsi un temps indetermine.  Mais l'haleine s'epuise,
la peur s'epuise aussi.

Tout a coup, comme saisi d'un soudain acces d'energie et
d'intelligence, il s'arreta, on eut dit qu'il avait honte de se
sauver; il se roidit, frappa du pied, dressa resolument la tete,
et se retourna.

Il n'y avait plus ni colline, ni gibet, ni vol de corbeaux.

Le brouillard avait repris possession de l'horizon.

L'enfant poursuivit son chemin.

Maintenant il ne courait plus, il marchait.  Dire que cette
rencontre d'un mort l'avait fait un homme, ce serait limiter
l'impression multiple et confuse qu'il subissait.  Il y avait
dans cette impression beaucoup plus et beaucoup moins.  Ce gibet,
fort trouble dans ce rudiment de comprehension qui etait sa
pensee, restait pour lui une apparition.  Seulement, une terreur
domptee etant un affermissement, il se sentit plus fort.  S'il
eut ete d'age a se sonder, il eut trouve en lui mille autres
commencements de meditation, mais la reflexion des enfants est
informe, et tout au plus sentent-ils l'arriere-gout amer de cette
chose obscure pour eux que l'homme plus tard appelle
l'indignation.

Ajoutons que l'enfant a ce don d'accepter tres vite la fin d'une
sensation.  Les contours lointains et fuyants, qui font
l'amplitude des choses douloureuses, lui echappent.  L'enfant est
defendu par sa limite, qui est la faiblesse, contre les emotions
trop complexes.  Il voit le fait, et peu de chose a cote.  La
difficulte de se contenter des idees partielles n'existe pas pour
l'enfant.  Le proces de la vie ne s'instruit que plus tard, quand
l'experience arrive avec son dossier.  Alors il y a confrontation
des groupes de faits rencontres, l'intelligence renseignee et
grandie compare, les souvenirs du jeune age reparaissent sous les
passions comme le palimpseste sous les ratures, ces souvenirs
sont des points d'appui pour la logique, et ce qui etait vision
dans le cerveau de l'enfant devient syllogisme dans le cerveau de
l'homme.  Du reste l'experience est diverse, et tourne bien ou
mal selon les natures.  Les bons murissent.  Les mauvais
pourrissent.

L'enfant avait bien couru un quart de lieue, et marche un autre
quart de lieue.  Tout a coup il sentit que son estomac le
tiraillait.  Une pensee, qui tout de suite eclipsa la hideuse
apparition de la colline, lui vint violemment: manger.  Il y a
dans l'homme une bete, heureusement; elle le ramene a la realite.

Mais quoi manger?  mais ou manger?  mais comment manger?

Il tata ses poches.  Machinalement, car il savait bien qu'elles
etaient vides.

Puis il hata le pas.  Sans savoir ou il allait, il hata le pas
vers le logis possible.

Cette foi a l'auberge fait partie des racines de la providence
dans l'homme.

Croire a un gite, c'est croire en Dieu.

Du reste, dans cette plaine de neige, rien qui ressemblat a un
toit.

L'enfant marchait, la lande continuait, nue a perte de vue.

Il n'y avait jamais eu sur ce plateau d'habitation humaine.
C'est au bas de la falaise, dans des trous de roche, que
logeaient jadis, faute de bois pour batir des cabanes, les
anciens habitants primitifs, qui avaient pour arme une fronde,
pour chauffage la fiente de boeuf sechee, pour religion l'idole
Heil debout dans une clairiere a Dorchester, et pour industrie la
peche de ce faux corail gris que les gallois appelaient _plin_ et
les grecs _isidis plocamos_.

L'enfant s'orientait du mieux qu'il pouvait.  Toute la destinee
est un carrefour, le choix des directions est redoutable, ce
petit etre avait de bonne heure l'option entre les chances
obscures.  Il avancait cependant; mais, quoique ses jarrets
semblassent d'acier, il commencait a se fatiguer.  Pas de
sentiers dans cette plaine; s'il y en avait, la neige les avait
effaces.  D'instinct, il continuait a devier vers l'est.  Des
pierres tranchantes lui avaient ecorche les talons.  S'il eut
fait jour, on eut pu voir, dans les traces qu'il laissait sur la
neige, des taches roses qui etaient son sang.

Il ne reconnaissait rien.  Il traversait le plateau de Portland
du sud au nord, et il est probable que la bande avec laquelle il
etait venu, evitant les rencontres, l'avait traverse de l'ouest a
l'est.  Elle etait vraisemblablement partie, dans quelque barque
de pecheur ou de contrebandier, d'un point quelconque de la cote
d'Uggescombe, tel que Sainte-Catherine Chap, ou Swancry, pour
aller a Portland retrouver l'ourque qui l'attendait, et elle
avait du debarquer dans une des anses de Weston pour aller se
rembarquer dans une des criques d'Eston.  Cette direction-la
etait coupee en croix par celle que suivait maintenant l'enfant.
Il etait impossible qu'il reconnut son chemin.

Le plateau de Portland a ca et la de hautes ampoules ruinees
brusquement par la cote et coupees a pic sur la mer.  L'enfant
errant arriva sur un de ces points culminants, et s'y arreta,
esperant trouver plus d'indications dans plus d'espace, cherchant
a voir.  Il avait devant lui, pour tout horizon, une vaste
opacite livide.  Il l'examina avec attention, et, sous la fixite
de son regard, elle devint moins indistincte.  Au fond d'un
lointain pli de terrain, vers l'est, au bas de cette lividite
opaque, sorte d'escarpement mouvant et bleme qui ressemblait a
une falaise de la nuit, rampaient et flottaient de vagues
lambeaux noirs, especes d'arrachements diffus.  Cette opacite
blafarde, c'etait du brouillard; ces lambeaux noirs, c'etaient
des fumees.  Ou il y a des fumees, il y a des hommes.  L'enfant
se dirigea de ce cote.

Il entrevoyait a quelque distance une descente, et au pied de la
descente, parmi des configurations informes de rochers que la
brume estompait, une apparence de banc de sable ou de langue de
terre reliant probablement aux plaines de l'horizon le plateau
qu'il venait de traverser.  Il fallait evidemment passer par la.

Il etait arrive en effet a l'isthme de Portland, alluvion
diluvienne qu'on appelle Chess-Hill.

Il s'engagea sur le versant du plateau.

La pente etait difficile et rude.  C'etait, avec moins d'aprete
pourtant, le revers de l'ascension qu'il avait faite pour sortir
de la crique.  Toute montee se solde par une descente.  Apres
avoir grimpe, il degringolait.

Il sautait d'un rocher a l'autre, au risque d'une entorse, au
risque d'un ecroulement dans la profondeur indistincte.  Pour se
retenir dans les glissements de la roche et de la glace, il
prenait a poignees les longues lanieres des landes et des ajoncs
pleins d'epines, et toutes ces pointes lui entraient dans les
doigts.  Par instants, il trouvait un peu de rampe douce, et
descendait en reprenant haleine, puis l'escarpement se refaisait,
et pour chaque pas il fallait un expedient.  Dans les descentes
de precipice, chaque mouvement est la solution d'un probleme.  Il
faut etre adroit sous peine de mort.  Ces problemes, l'enfant les
resolvait avec un instinct dont un singe eut pris note et une
science qu'un saltimbanque eut admiree.  La descente etait
abrupte et longue, Il en venait a bout neanmoins.

Peu a peu, il approchait de l'instant ou il prendrait terre sur
l'isthme entrevu.

Par intervalles, tout en bondissant ou en devalant de rocher en
rocher, il pretait l'oreille, avec un dressement de daim
attentif.  Il ecoutait au loin, a sa gauche, un bruit vaste et
faible, pareil a un profond chant de clairon.  Il y avait dans
l'air en effet un remuement de souffles precedant cet effrayant
vent boreal, qu'on entend venir du pole comme une arrivee de
trompettes.  En meme temps, l'enfant sentait par moments sur son
front, sur ses yeux, sur ses joues, quelque chose qui ressemblait
a des paumes de mains froides se posant sur son visage.
C'etaient de larges flocons glaces, ensemences d'abord mollement
dans l'espace, puis tourbillonnant, et annoncant l'orage de
neige.  L'enfant en etait couvert.  L'orage de neige qui, depuis
plus d'une heure deja, etait sur la mer, commencait a gagner la
terre.  Il envahissait lentement les plaines.  Il entrait
obliquement par le nord-ouest dans le plateau de Portland.





LIVRE DEUXIEME

L'OURQUE EN MER



I

LES LOIS QUI SONT HORS DE L'HOMME


La tempete de neige est une des choses inconnues de la mer.
C'est le plus obscur des meteores; obscur dans tous les sens du
mot.  C'est un melange de brouillard et de tourmente, et de nos
jours on ne se rend pas bien compte encore de ce phenomene.  De
la beaucoup de desastres.

On veut tout expliquer par le vent et par le flot.  Or dans l'air
il y a une force qui n'est pas le vent, et dans l'eau il y a une
force qui n'est pas le flot.  Cette force, la meme dans l'air et
dans l'eau, c'est l'effluve.  L'air et l'eau sont deux masses
liquides, a peu pres identiques, et rentrant l'une dans l'autre
par la condensation et la dilatation, tellement que respirer
c'est boire; l'effluve seul est fluide.  Le vent et le flot ne
sont que des poussees; l'effluve est un courant.  Le vent est
visible par les nuees, le flot est visible par l'ecume; l'effluve
est invisible.  De temps en temps pourtant il dit: je suis la.
Son _Je suis la_, c'est un coup de tonnerre.

La tempete de neige offre un probleme analogue au brouillard sec.
Si l'eclaircissement de la callina des espagnols et du quobar des
ethiopiens est possible, a coup sur, cet eclaircissement se fera
par l'observation attentive de l'effluve magnetique.

Sans l'effluve, une foule de faits demeurent enigmatiques.  A la
rigueur, les changements de vitesse du vent, se modifiant dans la
tempete de trois pieds par seconde a deux cent vingt pieds,
motiveraient les variantes de la vague allant de trois pouces,
mer calme, a trente-six pieds, mer furieuse; a la rigueur,
l'horizontalite des souffles, meme en bourrasque, fait comprendre
comment une lame de trente pieds de haut peut avoir quinze cents
pieds de long; mais pourquoi les vagues du Pacifique sont-elles
quatre fois plus hautes pres de l'Amerique que pres de l'Asie,
c'est-a-dire plus hautes a l'ouest qu'a l'est; pourquoi est-ce le
contraire dans l'Atlantique; pourquoi, sous l'equateur, est-ce le
milieu de la mer qui est le plus haut; d'ou viennent ces
deplacements de la tumeur de l'ocean?  c'est ce que l'effluve
magnetique, combine avec la rotation terrestre et l'attraction
siderale, peut seul expliquer.

Ne faut-il pas cette complication mysterieuse pour rendre raison
d'une oscillation du vent allant, par exemple, par l'ouest, du
sud-est au nord-est, puis revenant brusquement, par le meme grand
tour, du nord-est au sud-est, de facon a faire en trente-six
heures un prodigieux circuit de cinq cent soixante degres, ce qui
fut le prodrome de la tempete de neige du 19 mars 1867?

Les vagues de tempete de l'Australie atteignent jusqu'a quatre
vingts pieds de hauteur; cela tient au voisinage du pole.  La
tourmente en ces latitudes resulte moins du bouleversement des
souffles que de la continuite des decharges electriques
sous-marines; en l'annee 1866, le cable transatlantique a ete
regulierement trouble dans sa fonction deux heures sur
vingt-quatre, de midi a deux heures, par une sorte de fievre
intermittente.  De certaines compositions et decompositions de
forces produisent les phenomenes, et s'imposent aux calculs du
marin a peine de naufrage.  Le jour ou la navigation, qui est une
routine, deviendra une mathemathique, le jour ou l'on cherchera a
savoir, par exemple, pourquoi, dans nos regions, les vents chauds
viennent parfois du nord et les vents froids du midi, le jour ou
l'on comprendra que les decroissances de temperature sont
proportionnees aux profondeurs oceaniques, le jour ou l'on aura
present a l'esprit que le globe est un gros aimant polarise dans
l'immensite, avec deux axes, un axe de rotation et un axe
d'effluves, s'entrecoupant au centre de la terre, et que les
poles magnetiques tournent autour des poles geographiques; quand
ceux qui risquent leur vie voudront la risquer scientifiquement,
quand on naviguera sur de l'instabilite etudiee, quand le
capitaine sera un meteorologue, quand le pilote sera un chimiste,
alors bien des catastrophes seront evitees.  La mer est
magnetique autant qu'aquatique; un ocean de forces flotte,
inconnu, dans l'ocean des flots; a vau-l'eau, pourrait-on dire.
Ne voir dans la mer qu'une masse d'eau, c'est ne pas voir la mer;
la mer est un va-et-vient de fluide autant qu'un flux et reflux
de liquide; les attractions la compliquent plus encore peut-etre
que les ouragans; l'adhesion moleculaire, manifestee, entre
autres phenomenes, par l'attraction capillaire, microscopique
pour nous, participe, dans l'ocean, de la grandeur des etendues;
et l'onde des effluves, tantot aide, tantot contrarie l'onde des
airs et l'onde des eaux.  Qui ignore la loi electrique ignore la
loi hydraulique; car l'une penetre l'autre.  Pas d'etude plus
ardue, il est vrai, ni plus obscure; elle touche a l'empirisme
comme l'astronomie touche a l'astrologie.  Sans cette etude
pourtant, pas de navigation.

Cela dit, passons.

Un des composes les plus redoutables de la mer, c'est la
tourmente de neige.  La tourmente de neige est surtout
magnetique.  Le pole la produit comme il produit l'aurore
boreale; il est dans ce brouillard comme il est dans cette lueur;
et, dans le flocon de neige comme dans la strie de flamme,
l'effluve est visible.

Les tourmentes sont les crises de nerfs et les acces de delire de
la mer.  La mer a ses migraines.  On peut assimiler les tempetes
aux maladies.  Les unes sont mortelles, d'autres ne le sont
point; on se tire de celle-ci et non de celle-la.  La bourrasque
de neige passe pour etre habituellement mortelle.  Jarabija, un
des pilotes de Magellan, la qualifiait "une nuee sortie du
mauvais cote du diable[1]".

  [1] _Una nube salida del malo lado del diabolo_.

Surcouf disait: _Il y a du trousse-galant dans cette tempete-la_.

Les anciens navigateurs espagnols appelaient cette sorte de
bourrasque _la nevada_ au moment des flocons, et _la helada_ au
moment des grelons.  Selon eux il tombait du ciel des
chauves-souris avec la neige.

Les tempetes de neige sont propres aux latitudes polaires.
Pourtant, parfois elles glissent, on pourrait presque dire elles
croulent, jusqu'a nos climats, tant la ruine est melee aux
aventures de l'air.

La _Matutina_, on l'a vu, s'etait, en quittant Portland,
resolument engagee dans ce grand hasard nocturne qu'une approche
d'orage aggravait.  Elle etait entree dans toute cette menace
avec une sorte d'audace tragique.  Cependant, insistons-y,
l'avertissement ne lui avait point manque.



II

LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXEES


Tant que l'ourque fut dans le golfe de Portland, il y eut peu de
mer; la lame etait presque etale.  Quel que fut le brun de
l'ocean, il faisait encore clair dans le ciel.  La brise mordait
peu sur le batiment.  L'ourque longeait le plus possible la
falaise qui lui etait un bon paravent.

On etait dix sur la petite felouque biscayenne, trois hommes
d'equipage, et sept passagers, dont deux femmes.  A la lumiere de
la pleine mer, car dans le crepuscule le large refait le jour,
toutes les figures etaient maintenant visibles et nettes.  On ne
se cachait plus d'ailleurs, on ne se genait plus, chacun
reprenait sa liberte d'allures, jetait son cri, montrait son
visage, le depart etant une delivrance.

La bigarrure du groupe eclatait.  Les femmes etaient sans age; la
vie errante fait des vieillesses precoces, et l'indigence est une
ride.  L'une etait une basquaise des ports-secs; l'autre, la
femme au gros rosaire, etait une irlandaise.  Elles avaient l'air
indifferent des miserables.  Elles s'etaient en entrant
accroupies l'une pres de l'autre sur des coffres au pied du mat.
Elles causaient; l'irlandais et le basque, nous l'avons dit, sont
deux langues parentes.  La basquaise avait les cheveux parfumes
d'oignon et de basilic.  Le patron de l'ourque etait basque
guipuzcoan; un matelot etait basque du versant nord des Pyrenees,
l'autre etait basque du versant sud, c'est-a-dire de la meme
nation, quoique le premier fut francais et le second espagnol.
Les basques ne reconnaissent point la patrie officielle.  _Mi
madre se llama montana_, "ma mere s'appelle la montagne", disait
l'arriero Zalareus.  Des cinq hommes accompagnant les deux
femmes, un etait francais languedocien, un etait francais
provencal, un etait genois, un, vieux, celui qui avait le
sombrero sans trou a pipe, paraissait allemand, le cinquieme, le
chef, etait un basque landais de Biscarosse.  C'etait lui qui, au
moment ou l'enfant allait entrer dans l'ourque, avait d'un coup
de talon jete la passerelle a la mer.  Cet homme, robuste, subit,
rapide, couvert, on s'en souvient, de passementeries, de
pasquilles et de clinquants qui faisaient ses guenilles
flamboyantes, ne pouvait tenir en place, se penchait, se
dressait, allait et venait sans cesse d'un bout du navire a
l'autre, comme inquiet entre ce qu'il venait de faire et ce qui
allait arriver.

Ce chef de la troupe et le patron de l'ourque, et les deux hommes
d'equipage, basques tous quatre, parlaient tantot basque, tantot
espagnol, tantot francais, ces trois langues etant repandues sur
les deux revers des Pyrenees.  Du reste, hormis les femmes, tous
parlaient a peu pres le francais, qui etait le fond de l'argot de
la bande.  La langue francaise, des cette epoque, commencait a
etre choisie par les peuples comme intermediaire entre l'exces de
consonnes du nord et l'exces de voyelles du midi.  En Europe le
commerce parlait francais; le vol, aussi.  On se souvient que
Gibby, voleur de Londres, comprenait Cartouche.

L'ourque, fine voiliere, marchait bon train; pourtant dix
personnes, plus les bagages, c'etait beaucoup de charge pour un
si faible gabarit.

Ce sauvetage d'une bande par ce navire n'impliquait pas
necessairement l'affiliation de l'equipage du navire a la bande.
Il suffisait que le patron du navire fut un _vascongado_, et que
le chef de la bande en fut un autre.  S'entr'aider est, dans
cette race, un devoir, qui n'admet pas d'exception.  Un basque,
nous venons de le dire, n'est ni espagnol, ni francais, il est
basque; et, toujours et partout, il doit sauver un basque.  Telle
est la fraternite pyreneenne.

Tout le temps que l'ourque fut dans le golfe, le ciel, bien que
de mauvaise mine, ne parut point assez gate pour preoccuper les
fugitifs.  On se sauvait, on s'echappait, on etait brutalement
gai.  L'un riait, l'autre chantait.  Ce rire etait sec, mais
libre; ce chant etait bas, mais insouciant.

Le languedocien criait: _caougagno_!  "Cocagne!" est le comble de
la satisfaction narbonnaise.  C'etait un demi-matelot, un naturel
du village aquatique de Gruissan sur le versant sud de la Clappe,
marinier plutot que marin, mais habitue a manoeuvrer les
perissoires de l'etang de Bages et a tirer sur les sables sales
de Sainte-Lucie la traine pleine de poisson.  Il etait de cette
race qui se coiffe du bonnet rouge, fait des signes de croix
compliques a l'espagnole, boit du vin de peau de bouc, tette
l'outre, racle le jambon, s'agenouille pour blasphemer, et
implore son saint patron avec menaces: Grand saint, accorde-moi
ce que je te demande, ou je te jette une pierre a la tete, "ou te
feg' un pic".

Il pouvait, au besoin, s'ajouter utilement a l'equipage.  Le
provencal, dans la cambuse, attisait sous une marmite de fer un
feu de tourbe, et faisait la soupe.

Cette soupe etait une espece de puchero ou le poisson remplacait
la viande et ou le provencal jetait des pois chiches, de petits
morceaux de lard coupes carrement, et des gousses de piment
rouge, concessions du mangeur de bouillabaisse aux mangeurs
d'olla podrida.  Un des sacs de provisions, deballe, etait a cote
de lui.  Il avait allume, au-dessus de sa tete, une lanterne de
fer a vitres de talc, oscillant a un crochet du plafond de la
cambuse.  A cote, a un autre crochet, se balancait l'alcyon
girouette.  C'etait alors une croyance populaire qu'un alcyon
mort, suspendu par le bec, presente toujours la poitrine au cote
d'ou vient le vent.

Tout en faisant la soupe, le provencal se mettait par instants
dans la bouche le goulot d'une gourde et avalait un coup
d'aguardiente.  C'etait une de ces gourdes revetues d'osier,
larges et plates, a oreillons, qu'on se pendait au cote par une
courroie, et qu'on appelait alors "gourdes de hanche".  Entre
chaque gorgee, il machonnait un couplet d'une de ces chansons
campagnardes dont le sujet est rien du tout; un chemin creux, une
haie; on voit dans la prairie par une crevasse du buisson l'ombre
allongee d'une charrette et d'un cheval au soleil couchant, et de
temps en temps au-dessus de la haie parait et disparait
l'extremite de la fourche chargee de foin.  Il n'en faut pas plus
pour une chanson.

Un depart, selon ce qu'on a dans le coeur ou dans l'esprit, est
un soulagement ou un accablement.  Tous semblaient alleges, un
excepte, qui etait le vieux de la troupe, l'homme au chapeau sans
pipe.

Ce vieux, qui paraissait plutot allemand qu'autre chose, bien
qu'il eut une de ces figures a fond perdu ou la nationalite
s'efface, etait chauve, et si grave que sa calvitie semblait une
tonsure.  Chaque fois qu'il passait devant la sainte vierge de la
proue, il soulevait son feutre, et l'on pouvait apercevoir les
veines gonflees et seniles de son crane.  Une facon de grande
robe usee et dechiquetee, en serge brune de Dorchester, dont il
s'enveloppait, ne cachait qu'a demi son justaucorps serre,
etroit, et agrafe jusqu'au collet comme une soutane.  Ses deux
mains tendaient a l'entrecroisement et avaient la jonction
machinale de la priere habituelle.  Il avait ce qu'on pourrait
nommer la physionomie bleme; car la physionomie est surtout un
reflet, et c'est une erreur de croire que l'idee n'a pas de
couleur.  Cette physionomie etait evidemment la surface d'un
etrange etat interieur, la resultante d'un compose de
contradictions allant se perdre les unes dans le bien, les autres
dans le mal, et, pour l'observateur, la revelation d'un a peu
pres humain pouvant tomber au-dessous du tigre ou grandir
au-dessus de l'homme.  Ces chaos de l'ame existent.  Il y avait
de l'illisible sur cette figure.  Le secret y allait jusqu'a
l'abstrait.  On comprenait que cet homme avait connu l'avant-gout
du mal, qui est le calcul, et l'arriere-gout, qui est le zero.
Dans son impassibilite, peut-etre seulement apparente, etaient
empreintes les deux petrifications, la petrification du coeur,
propre au bourreau, et la petrification de l'esprit, propre au
mandarin.  On pouvait affirmer, car le monstrueux a sa maniere
d'etre complet, que tout lui etait possible, meme s'emouvoir.
Tout savant est un peu cadavre; cet homme etait un savant.  Rien
qu'a le voir, on devinait cette science empreinte dans les gestes
de sa personne et dans les plis de sa robe.  C'etait une face
fossile dont le serieux etait contrarie par cette mobilite ridee
du polyglotte qui va jusqu'a la grimace.  Du reste, severe.  Rien
d'hypocrite, mais rien de cynique.  Un songeur tragique.  C'etait
l'homme que le crime a laisse pensif.  Il avait le sourcil d'un
trabucaire modifie par le regard d'un archeveque.  Ses rares
cheveux gris etaient blancs sur les tempes.  On sentait en lui le
chretien, complique de fatalisme turc.  Des nooeds de goutte
deformaient ses doigts disseques par la maigreur; sa haute taille
roide etait ridicule; il avait le pied marin.  Il marchait
lentement sur le pont sans regarder personne, d'un air convaincu
et sinistre.  Ses prunelles etaient vaguement pleines de la lueur
fixe d'une ame attentive aux tenebres et sujette a des
reapparitions de conscience.

De temps en temps le chef de la bande, brusque et alerte, et
faisant de rapides zigzags dans le navire, venait lui parler a
l'oreille.  Le vieillard repondait d'un signe de tete.  On eut
dit l'eclair consultant la nuit.



III

LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIETE


Deux hommes sur le navire etaient absorbes, ce vieillard et le
patron de l'ourque, qu'il ne faut pas confondre avec le chef de
la bande; le patron etait absorbe par la mer, le vieillard par le
ciel.  L'un ne quittait pas des yeux la vague, l'autre attachait
sa surveillance aux nuages.  La conduite de l'eau etait le souci
du patron; le vieillard semblait suspecter le zenith.  Il
guettait les astres par toutes les ouvertures de la nuee.

C'etait ce moment ou il fait encore jour, et ou quelques etoiles
commencent a piquer faiblement le clair du soir.

L'horizon etait singulier.  La brume y etait diverse.

Il y avait plus de brouillard sur la terre, et plus de nuage sur
la mer.

Avant meme d'etre sorti de Portland-Bay, le patron, preoccupe du
flot, eut tout de suite une grande minutie de manoeuvres.  Il
n'attendit pas qu'on eut decape.  Il passa en revue le
trelingage, et s'assura que la bridure des bas haubans etait en
bon etat et appuyait bien les gambes de hune, precaution d'un
homme qui compte faire des temerites de vitesse.

L'ourque, c'etait la son defaut, enfoncait d'une demi-vare par
l'avant plus que par l'arriere.

Le patron passait a chaque instant du compas de route au compas
de variation, visant par les deux pinnules aux objets de la cote,
afin de reconnaitre l'aire de vent a laquelle ils repondaient.
Ce fut d'abord une brise de bouline qui se declara; il n'en parut
pas contrarie, bien qu'elle s'eloignat de cinq pointes du vent de
la route.  Il tenait lui-meme la barre le plus possible,
paraissant ne se fier qu'a lui pour ne perdre aucune force,
l'effet du gouvernail s'entretenant par la rapidite du sillage.

La difference entre le vrai rumb et le rumb apparent etant
d'autant plus grande que le vaisseau a plus de vitesse, l'ourque
semblait gagner vers l'origine du vent plus qu'elle ne faisait
reellement.  L'ourque n'avait pas vent largue et n'allait pas au
plus pres, mais on ne connait directement le vrai rumb que
lorsqu'on va vent arriere.  Si l'on apercoit dans les nuees de
longues bandes qui aboutissent au meme point de l'horizon, ce
point est l'origine du vent; mais ce soir-la il y avait plusieurs
vents, et l'aire du rumb etait trouble; aussi le patron se
mefiait des illusions du navire.

Il gouvernait a la fois timidement et hardiment, brassait au
vent, veillait aux ecarts subits, prenait garde au lans, ne
laissait pas arriver le batiment, observait la derive, notait les
petits chocs de la barre, avait l'oeil a toutes les circonstances
du mouvement, aux inegalites de vitesse du sillage, aux folles
ventes, se tenait constamment, de peur d'aventure, a quelque
quart de vent de la cote qu'il longeait, et surtout maintenait
l'angle de la girouette avec la quille plus ouvert que l'angle de
la voilure, le rumb de vent indique par la boussole etant
toujours douteux, a cause de la petitesse du compas de route.  Sa
prunelle, imperturbablement baissee, examinait toutes les formes
que prenait l'eau.

Une fois pourtant il leva les yeux vers l'espace et tacha
d'apercevoir les trois etoiles qui sont dans le baudrier d'Orion;
ces etoiles se nomment les trois Mages, et un vieux proverbe des
anciens pilotes espagnols dit: _Qui voit les trois mages n'est
pas loin du sauveur_.

Ce coup d'oeil du patron au ciel coincida avec cet aparte
grommele a l'autre bout du navire par le vieillard:

--Nous ne voyons pas meme la Claire des Gardes, ni l'astre
Antares, tout rouge qu'il est.  Pas une etoile n'est distincte.

Aucun souci parmi les autres fugitifs.

Toutefois, quand la premiere hilarite de l'evasion fut passee, il
fallut bien s'apercevoir qu'on etait en mer au mois de janvier,
et que la bise etait glacee.  Impossible de se loger dans la
cabine, beaucoup trop etroite et d'ailleurs encombree de bagages
et de ballots.  Les bagages appartenaient aux passagers, et les
ballots a l'equipage, car l'ourque n'etait point un navire de
plaisance et faisait la contrebande.  Les passagers durent
s'etablir sur le pont; resignation facile a ces nomades.  Les
habitudes du plein air rendent aises aux vagabonds les
arrangements de nuit; la belle etoile est de leurs amies; et le
froid les aide a dormir, a mourir quelquefois,

Celle nuit-la, du reste, on vient de le voir, la belle etoile
etait absente.

Le languedocien et le genois, en attendant le souper, se
pelotonnerent pres des femmes, au pied du mat, sous des prelarts
que les matelots leur jeterent.

Le vieux chauve resta debout a l'avant, immobile et comme
insensible au froid.

Le patron de l'ourque, de la barre ou il etait, fit une sorte
d'appel guttural assez semblable a l'interjection de l'oiseau
qu'on appelle en Amerique l'Exclamateur; a ce cri, le chef de la
bande approcha, et le patron lui adressa cette apostrophe:
_Etcheco jauna_!  Ces deux mots basques, qui signifient
"laboureur de la montagne", sont, chez ces antiques cantabres,
une entree en matiere solennelle et commandent l'attention.

Puis le palron montra du doigt au chef le vieillard, et le
dialogue continua en espagnol, peu correct, du reste, etant de
l'espagnol montagnard.  Voici les demandes et les reponses:

--Etchceo jauna, que es este hombre [1]?

--Un hombre.

--Que lenguas habla?

--Todas.

--Que cosas sabe?

--Todas.

--Qual pais!

--Ningun, y todos.

--Qual Dios?

--Dios.

--Como le llamas?

--El Tonto.

--Como dices que le llamas?

--El Sabio.

--En vuestre tropa, que esta?

--Esta lo que esta.

--El gefe?

--No.

--Pues, que esta?

--La alma.


  [1] --Laboureur de la montagne, quel est cet homme?  --Un
  homme.  --Quelles langues parle-t-il?  --Toutes.  --Quelles
  choses sait-il?  --Toutes.  --Quel est son pays?  --Aucun et
  tous.  --Quel est son Dieu?  --Dieu.  --Comment le nommes-tu?
  --Le Fou.  --Comment dis-tu que tu le nommes?  --Le Sage.
  --Dans votre troupe, qu'est-ce qu'il est?  --Il est ce qu'il
  est.  --Le chef?  --Non.  --Alors, quel est-il?  --L'ame.

Le chef et le patron se separerent, chacun retournant a sa
pensee, et peu apres la _Matutina_ sortit du golfe.

Les grands balancements du large commencerent.

La mer, dans les ecartements de l'ecume, etait d'apparence
visqueuse; les vagues, vues dans la clarte crepusculaire a profil
perdu, avaient des aspects de flasques de fiel.  Ca et la une
lame, flottant a plat, offrait des felures et des etoiles, comme
une vitre ou l'on a jete des pierres.  Au centre de ces etoiles,
dans un trou tournoyant, tremblait une phosphorescence, assez
semblable a cette reverberation feline de la lumiere disparue qui
est dans la prunelle des chouettes.

La _Matutina_ traversa fierement et en vaillante nageuse le
redoutable fremissement du banc Chambours.  Le banc Chambours,
obstacle latent a la sortie de la rade de Portland, n'est point
un barrage, c'est un amphitheatre.  Un cirque de sable sous
l'eau, des gradins sculptes par les cercles de l'onde, une arene
ronde et symetrique, haute comme une Yungfrau, mais noyee, un
colisee de l'ocean entrevu par le plongeur dans la transparence
visionnaire de l'engloutissement, c'est la le banc Chambours.
Les hydres s'y combattent, les leviathans s'y rencontrent; il y a
la, disent les legendes, au fond du gigantesque entonnoir, des
cadavres de navires saisis et coules par l'immense araignee
Kraken, qu'on appelle aussi le poisson-montagne.  Telle est
l'effrayante ombre de la mer.

Ces realites spectrales ignorees de l'homme se manifestent a la
surface par un peu de frisson.

Au dix-neuvieme siecle, le banc Chambours est en ruine.  Le
brise-lames recemment construit a bouleverse et tronque a force
de ressacs cette haute architecture sous-marine, de meme que la
jetee batie au Croisie en 1760 y a change d'un quart d'heure
l'etablissement des marees.  La maree pourtant, c'est eternel;
mais l'eternite obeit a l'homme plus qu'on ne croit.



IV

ENTREE EN SCENE D'UN NUAGE DIFFERENT DES AUTRES


Le vieux homme que le chef de la troupe avait qualifie d'abord le
Fou, puis le Sage, ne quittait plus l'avant.  Depuis le passage
du banc Chambours, son attention se partageait entre le ciel et
l'ocean.  Il baissait les yeux, puis les relevait; ce qu'il
scrutait surtout, c'etait le nord-est,

Le patron confia la barre a un matelot, enjamba le panneau de la
fosse aux cables, traversa le passavent et vint au gaillard de
proue.

Il aborda le vieillard, mais non de face.  Il se tint un peu en
arriere, les coudes serres aux hanches, les mains ecartees, la
tete penchee sur l'epaule, l'oeil ouvert, le sourcil haut, un
coin des levres souriant, ce qui est l'attitude de la curiosite,
quand elle flotte entre l'ironie et le respect.

Le vieillard, soit qu'il eut l'habitude de parler quelquefois
seul, soit que sentir quelqu'un derriere lui l'excitat a parler,
se mit a monologuer, en considerant l'etendue.

--Le meridien d'ou l'on compte l'ascension droite est marque dans
ce siecle par quatre etoiles, la Polaire, la chaise de Cassiopee,
la tete d'Andromede, et l'etoile Algenib, qui est dans Pegase.
Mais aucune n'est visible.

Ces paroles se succedaient automatiquement, confuses, a peu pres
dites, et en quelque facon sans qu'il se melat de les prononcer.
Elles flottaient hors de sa bouche et se dissipaient.  Le
monologue est la fumee des feux interieurs de l'esprit.

Le patron interrompit:

--Seigneur...

Le vieillard, peut-etre un peu sourd en meme temps que tres
pensif, continua:

--Pas assez d'etoiles, et trop de vent.  Le vent quitte toujours
sa route pour se jeter sur la cote.  Il s'y jette a pic.  Cela
tient a ce que la terre est plus chaude que la mer.  L'air en est
plus leger.  Le vent froid et lourd de la mer se precipite sur la
terre pour le remplacer.  C'est pourquoi dans le grand ciel le
vent souffle vers la terre de tous les cotes.  Il importerait de
faire des bordees allongees entre le parallele estime et le
parallele presume.  Quand la latitude observee ne differe pas de
la latitude presumee de plus de trois minutes sur dix lieues, et
de quatre sur vingt, on est en bonne route.

Le patron salua, mais le vieillard ne le vit point.  Cet homme,
qui portait presque une simarre d'universitaire d'Oxford ou de
Goettingue, ne bougeait pas de sa posture hautaine et reveche.
Il observait la mer en connaisseur des flots et des hommes.  Il
etudiait les vagues, mais presque comme s'il allait demander dans
leur tumulte son tour de parole, et leur enseigner quelque chose.
Il y avait en lui du magister et de l'augure.  Il avait l'air du
pedant de l'abime.

Il poursuivit son soliloque, peut-etre fait, apres tout, pour
etre ecoute.

--On pourrait lutter, si l'on avait une roue au lieu d'une barre.
Par une vitesse de quatre lieues a l'heure, trente livres
d'effort sur la roue peuvent produire trois cent mille livres
d'effet sur la direction.  Et plus encore, car il y a des cas ou
l'on fait faire a la trousse deux tours de plus.

Le patron salua une deuxieme fois, et dit:

--Seigneur...

L'oeil du vieillard se fixa sur lui.  La tete tourna sans que le
corps remuat.

--Appelle-moi docteur.

--Seigneur docteur, c'est moi qui suis le patron.

--Soit, repondit le "docteur".

Le docteur--nous le nommerons ainsi dorenavant--parut consentir
au dialogue:

--Patron, as-tu un octant anglais?

--Non.

--Sans octant anglais, tu ne peux prendre hauteur ni par
derriere, ni par devant.

--Les basques, repliqua le patron, prenaient hauteur avant qu'il
y eut des anglais,

--Mefie-toi de l'olofee.

--Je mollis quand il le faut.

--As-tu mesure la vitesse du navire?

--Oui.

--Quand?

--Tout a l'heure.

--Par quel moyen?

--Au moyen du loch.

--As-tu eu soin d'avoir l'oeil sur le bois du loch?

--Oui.

--Le sablier fait-il juste ses trente secondes?

--Oui.

--Es-tu sur que le sable n'a point use le trou entre les deux
empoulettes?

--Oui.

--As-tu fait la contre-epreuve du sablier par la vibration d'une
balle de mousquet suspendue...

--A un fil plat tire de dessus le chanvre roui?  Sans doute.

--As-tu cire le fil de peur qu'il ne s'allonge?

--Oui.

--As-tu fait la contre-epreuve du loch?

--J'ai fait la contre-epreuve du sablier par la balle de mousquet
et la contre-epreuve du loch par le boulet de canon.

--Quel diametre a ton boulet?

--Un pied.

--Bonne lourdeur.

--C'est un ancien boulet de notre vieille ourque de guerre, _la
Casse de Par-grand_.

--Qui etait de l'armada?

--Oui.

--Et qui portait six cents soldats, cinquante matelots et
vingt-cinq canons?

--Le naufrage le sait.

--Comment as-tu pese le choc de l'eau contre le boulet?

--Au moyen d'un peson d'Allemagne.

--As-tu tenu compte de l'impulsion du flot contre la corde
portant le boulet?

--Oui.

--Quel est le resultat?

--Le choc de l'eau a ete de cent soixante-dix livres.

--C'est-a-dire que le navire fait a l'heure quatre lieues de
France.

--Et trois de Hollande.

--Mais c'est seulement le surplus de la vitesse du sillage sur la
vitesse de la mer.

--Sans doute.

--Ou te diriges-tu?

--A une anse que je connais entre Loyola et Saint-Sebastien.

--Mets-toi vite sur le parallele du lieu de l'arrivee.

--Oui.  Le moins d'ecart possible.

--Mefie-toi des vents et des courants.  Les premiers excitent les
seconds.

--Traidores [1].

  [1] Traitres.

--Pas de mots injurieux.  La mer entend.  N'insulte rien.
Contente-toi d'observer,

--J'ai observe et j'observe.  La maree est en ce moment contre le
vent; mais tout a l'heure, quand elle courra avec le vent, nous
aurons du bon.

--As-tu un routier?

--Non.  Pas pour cette mer.

--Alors tu navigues a tatons?

--Point.  J'ai la boussole.

--La boussole est un oeil, le routier est l'autre.

--Un borgne voit.

--Comment mesures-tu l'angle que fait la route du navire avec la
quille?

--J'ai mon compas de variation, et puis je devine.

--Deviner, c'est bien; savoir c'est mieux.

--Christophe[2] devinait.

  [2] Colomb.

--Quand il y a de la brouille et quand la rose tourne
vilainement, on ne sait plus par quel bout du harnais prendre le
vent, et l'on finit par n'avoir plus ni point estime, ni point
corrige.  Un ane avec son routier vaut mieux qu'un devin avec son
oracle.

--Il n'y a pas encore de brouille dans la bise, et je ne vois pas
de motif d'alarme.

--Les navires sont des mouches dans la toile d'araignee de la
mer.

--Presentement, tout est en assez bon etat dans la vague et dans
le vent.

--Un tremblement de points noirs sur le flot, voila les hommes
sur l'ocean.

--Je n'augure rien de mauvais pour cette nuit.

--Il peut arriver une telle bouteille a l'encre que tu aies de la
peine a te tirer d'intrigue.

--Jusqu'a present tout va bien.

L'oeil du docteur se fixa sur le nord-est.

Le patron continua:

--Gagnons seulement le golfe de Gascogne, et je reponds de tout.
Ah!  par exemple, j'y suis chez moi.  Je le tiens, mon golfe de
Gascogne.  C'est une cuvette souvent bien en colere, mais la je
connais toutes les hauteurs d'eau et toutes les qualites de fond;
vase devant San Cipriano, coquilles devant Cizarque, sable au cap
Penas, petits cailloux au Boucaut de Mimizan, et je sais la
couleur de tous les cailloux.

Le patron s'interrompit; le docteur ne l'ecoutait plus.

Le docteur considerait le nord-est.  Il se passait sur ce visage
glacial quelque chose d'extraordinaire.

Toute la quantite d'effroi possible a un masque de pierre y etait
peinte.  Sa bouche laissa echapper ce mot:

--A la bonne heure!

Sa prunelle, devenue tout a fait de hibou et toute ronde, s'etait
dilatee de stupeur en examinant un point de l'espace.

Il ajouta:

--C'est juste.  Quant a moi, je consens.

Le patron le regardait.

Le docteur reprit, se parlant a lui-meme ou parlant a quelqu'un
dans l'abime:

--Je dis oui.

Il se tut, ouvrit de plus en plus son oeil avec un redoublement
d'attention sur ce qu'il voyait, et reprit:

--Cela vient de loin, mais cela sait ce que cela fait.

Le segment de l'espace ou plongeaient le rayon visuel et la
pensee du docteur, etant oppose au couchant, etait eclaire par la
vaste reverberation crepusculaire presque comme par le jour.  Ce
segment, fort circonscrit et entoure de lambeaux de vapeur
grisatre, etait tout simplement bleu, mais d'un bleu plus voisin
du plomb que de l'azur.

Le docteur, tout a fait retourne du cote de la mer et sans
regarder le patron desormais, designa de l'index ce segment
aerien, et dit:

--Patron, vois-tu?

--Quoi?

--Cela.

--Quoi?

--La-bas.

--Du bleu.  Oui.

--Qu'est-ce?

--Un coin du ciel.

--Pour ceux qui vont au ciel, dit le docteur.  Pour ceux qui vont
ailleurs, c'est autre chose.

Et il souligna ces paroles d'enigme d'un effrayant regard perdu
dans l'ombre.

Il y eut un silence.

Le patron, songeant a la double qualification donnee par le chef
a cet homme, se posa en lui-meme cette question: Est-ce un fou?
Est-ce un sage?

L'index osseux et rigide du docteur etait demeure dresse comme en
arret vers le coin bleu trouble de l'horizon.

Le patron examina ce bleu,

--En effet, grommela-t-il, ce n'est pas du ciel, c'est du nuage.

--Nuage bleu pire que nuage noir, dit le docteur.  Et il ajouta:

--C'est le nuage de la neige.

--_La nube de la nieve_, fit le patron comme s'il cherchait a
mieux comprendre en se traduisant le mot.

--Sais-tu ce que c'est que le nuage de la neige?  demanda le
docteur.

--Non.

--Tu le sauras tout a l'heure.

Le patron se remit a considerer l'horizon.

Tout en observant le nuage, le patron parlait entre ses dents.

--Un mois de bourrasque, un mois de pluie, janvier qui tousse et
fevrier qui pleure, voila tout notre hiver a nous autres
asturiens.  Notre pluie est chaude.  Nous n'avons de neige que
dans la montagne.  Par exemple, gare a l'avalanche!  l'avalanche
ne connait rien; l'avalanche, c'est la bete.

--Et la trombe, c'est le monstre, dit le docteur,

Le docteur, apres une pause, ajouta;

--La voila qui vient.

Il reprit:

--Plusieurs vents se mettent au travail a la fois.  Un gros vent,
de l'ouest, et un vent tres lent, de l'est.

--Celui-la est un hypocrite, dit le patron.

La nuee bleue grandissait.

--Si la neige, continua le docteur, est redoutable quand elle
descend de la montagne, juge de ce qu'elle est quand elle croule
du pole.

Son oeil etait vitreux.  Le nuage semblait croitre sur son visage
en meme temps qu'a l'horizon.

Il reprit avec un accent de reverie:

--Toutes les minutes amenent l'heure.  La volonte d'en haut
s'entr'ouvre.

Le patron de nouveau se posa interieurement ce point
d'interrogation: Est-ce un fou?

--Patron, repartit le docteur, la prunelle toujours attachee sur
le nuage, as-tu beaucoup navigue dans la Manche?

Le patron repondit:

--C'est aujourd'hui la premiere fois.

Le docteur, que le nuage bleu absorbait, et qui, de meme que
l'eponge n'a qu'une capacite d'eau, n'avait qu'une capacite
d'anxiete, ne fut pas, a cette reponse du patron, emu au dela
d'un tres leger dressement d'epaule.

--Comment cela?

--Seigneur docteur, je ne fais habituellement que le voyage
d'Irlande.  Je vais de Fontarabie a Black-Harbour ou a l'ile
Akill, qui est deux iles.  Je vais parfois a Brachipult, qui est
une pointe du pays de Galles.  Mais je gouverne toujours par dela
les iles Scilly.  Je ne connais pas cette mer-ci.

--C'est grave.  Malheur a qui epelle l'ocean!  La Manche est une
mer qu'il faut lire couramment.  La Manche, c'est le sphinx.
Mefie-toi du fond.

--Nous sommes ici dans vingt-cinq brasses.

--Il faut arriver aux cinquante-cinq brasses qui sont au couchant
et eviter les vingt qui sont au levant.

--En route, nous sonderons.

--La Manche n'est pas une mer comme une autre.  La maree y monte
de cinquante pieds dans les malines et de vingt-cinq dans les
mortes eaux.  Ici, le reflux n'est pas l'ebe, et l'ebe n'est pas
le jusant.  Ah!  tu m'avais l'air decontenance en effet.

--Cette nuit, nous sonderons.

--Pour sonder, il faut s'arreter, et tu ne pourras.

--Pourquoi?

--Parce que le vent.

--Nous essaierons.

--La bourrasque est une epee aux reins.

--Nous sonderons, seigneur docteur.

--Tu ne pourras pas seulement mettre cote a travers.

--Foi en Dieu.

--Prudence dans les paroles.  Ne prononce pas legerement le nom
irritable.

--Je sonderai, vous dis-je.

--Sois modeste.  Tout a l'heure tu vas etre soufflete par le
vent.

--Je veux dire que je tacherai de sonder.

--Le choc de l'eau empechera le plomb de descendre et la ligne
cassera.  Ah!  tu viens dans ces parages pour la premiere fois!

--Pour la premiere fois.

--Eh bien, en ce cas, ecoute, patron.

L'accent de ce mot, _ecoute_, etait si imperatif que le patron
salua.

--Seigneur docteur, j'ecoute.

--Amure a babord et borde a tribord.

--Que voulez-vous dire?

--Mets le cap a l'ouest.

--Caramba!

--Mets le cap a l'ouest.

--Pas possible,

--Comme tu voudras.  Ce que je t'en dis, c'est pour les autres.
Moi, j'accepte.

--Mais, seigneur docteur, le cap a l'ouest...

--Oui, patron.

--C'est le vent debout!

--Oui.  patron.

--C'est un tangage diabolique!

--Choisis d'autres mots.  Oui, patron.

--C'est le navire sur le chevalet!

--Oui, patron.

--C'est peut-etre le mat rompu!

--Peut-etre.

--Vous voulez que je gouverne a l'ouest!

--Oui.

--Je ne puis.

--En ce cas, fais ta dispute avec la mer comme tu voudras.

--Il faudrait que le vent changeat.

--Il ne changera pas de toute la nuit.

--Pourquoi?

--Ceci est un souffle long de douze cents lieues.

--Aller contre ce vent-la!  impossible.

--Le cap a l'ouest, te dis-je!

--J'essaierai.  Mais malgre tout nous devierons.

--C'est le danger.

--La brise nous chasse a l'est.

--Ne va pas a l'est.

--Pourquoi?

--Patron, sais-tu quel est aujourd'hui pour nous le nom de la
mort?

--Non.

--La mort s'appelle l'est.

--Je gouvernerai a l'ouest.

Le docteur cette fois regarda le patron, et le regarda avec ce
regard qui appuie comme pour enfoncer une pensee dans un cerveau.
Il s'etait tourne tout entier vers le patron et il prononca ces
paroles lentement, syllabe a syllabe:

--Si cette nuit, quand nous serons au milieu de la mer, nous
entendons le son d'une cloche, le navire est perdu.

Le patron le considera, stupefait.

--Que voulez-vous dire?

Le docteur ne repondit pas.  Son regard, un instant sorti, etait
maintenant rentre.  Son oeil etait redevenu interieur.  Il ne
sembla point percevoir la question etonnee du patron.  Il n'etait
plus attentif qu'a ce qu'il ecoutait en lui-meme.  Ses levres
articulerent, comme machinalement, ces quelques mots bas comme un
murmure:

--Le moment est venu pour les ames noires de se laver.

Le patron fit cette moue expressive qui rapproche du nez tout le
bas du visage.

--C'est plutot le fou que le sage, grommela-t-il.

Et il s'eloigna.

Cependant il mit le cap a l'ouest.

Mais le vent et la mer grossissaient.



V

HARDQUANONNE


Toutes sortes d'intumescences deformaient la bruine et se
gonflaient a la fois sur tous les points de l'horizon, comme si
des bouches qu'on ne voyait pas etaient occupees a enfler les
outres de la tempete.  Le modele des nuages devenait inquietant.

La nuee bleue tenait tout le fond du ciel.  Il y en avait
maintenant autant a l'ouest qu'a l'est.  Elle avancait contre la
brise.  Ces contradictions font partie du vent.

La mer qui, le moment d'auparavant, avait des ecailles, avait
maintenant une peau.  Tel est ce dragon.  Ce n'etait plus le
crocodile, c'etait le boa.  Cette peau, plombee et sale, semblait
epaisse et se ridait lourdement.  A la surface, des bouillons de
houle, isoles, pareils a des pustules, s'arrondissaient, puis
crevaient.  L'ecume ressemblait a une lepre.

C'est a cet instant-la que l'ourque, encore apercue de loin par
l'enfant abandonne, alluma son fanal.

Un quart d'heure s'ecoula.

Le patron chercha des yeux le docteur; il n'etait plus sur le
pont.

Sitot que le patron l'avait quitte, le docteur avait courbe sous
le capot de chambre sa stature peu commode, et etait entre dans
la cabine.  La il s'etait assis pres du fourneau, sur un
chouquet; il avait tire de sa poche un encrier de chagrin et un
portefeuille de cordouan; il avait extrait du portefeuille un
parchemin plie en quatre, vieux, tache et jaune; il avait deplie
cette feuille, pris une plume dans l'etui de son encrier, pose a
plat le portefeuille sur son genou et le parchemin sur le
portefeuille, et, sur le verso de ce parchemin, au rayonnement de
la lanterne qui eclairait le cuisinier, il s'etait mis a ecrire.
Les secousses du flot le genaient.  Le docteur ecrivit
longuement.

Tout en ecrivant, le docteur remarqua la gourde d'aguardiente que
le provencal degustait chaque fois qu'il ajoutait un piment au
puchero, comme s'il la consultait sur l'assaisonnement.

Le docteur remarqua cette gourde, non parce que c'etait une
bouteille d'eau-de-vie, mais a cause d'un nom qui etait tresse
dans l'osier, en jonc rouge au milieu du jonc blanc.  Il faisait
assez clair dans la cabine pour qu'on put lire ce nom.

Le docteur, s'interrompant, l'epela a demi-voix,

--Hardquanonne,

Puis il s'adressa au cuisinier.

--Je n'avais pas encore fait attention a cette gourde.  Est-ce
qu'elle a appartenu a Hardquanonne?

--A notre pauvre camarade Hardquanonne?  fit le cuisinier.  Oui.

Le docteur poursuivit:

--A Hardquanonne, le flamand de Flandre?

--Oui.

--Qui est en prison?

--Oui.

--Dans le donjon de Chatham?

--C'est sa gourde, repondit le cuisinier, et c'etait mon ami.  Je
la garde en souvenir de lui Quand le reverrons-nous?  Oui, c'est
sa gourde de hanche.

Le docteur reprit sa plume et se remit a tracer peniblement des
lignes un peu tortueuses sur le parchemin.  Il avait evidemment
le souci que cela fut tres lisible.  Malgre le tremblement du
batiment et le tremblement de l'age, il vint a bout de ce qu'il
voulait ecrire.

Il etait temps, car subitement il y eut un coup de mer,

Une arrivee impetueuse de flots assaillit l'ourque, et l'on
sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires
accueillent la tempete.

Le docteur se leva, s'approcha du fourneau, tout en opposant de
savantes flexions de genou aux brusqueries de la houle, secha,
comme il put, au feu de la marmite les lignes qu'il venait
d'ecrire, replia le parchemin dans le portefeuille, et remit le
portefeuille et l'ecritoire dans sa poche.

Le fourneau n'etait pas la piece la moins ingenieuse de
l'amenagement interieur de l'ourque; il etait dans un bon
isolement.  Pourtant la marmite oscillait.  Le provencal la
surveillait.

--Soupe aux poissons, dit-il.

--Pour les poissons, repondit le docteur.

Puis il retourna sur le pont.



VI

ILS SE CROIENT AIDES


A travers sa preoccupation croissante, le docteur passa une sorte
de revue de la situation, et quelqu'un qui eut ete pres de lui
eut pu entendre ceci sortir de ses levres:

--Trop de roulis et pas assez de tangage.

Et le docteur, rappele par le travail obscur de son esprit,
redescendit dans sa pensee comme un mineur dans son puits.

Celte meditation n'excluait nullement l'observation de la mer.
La mer observee est une reverie.

Le sombre supplice des eaux, eternellement tourmentees, allait
commencer.  Une lamentation sortait de toute cette onde.  Des
apprets, confusement lugubres, se faisaient dans l'immensite.  Le
docteur considerait ce qu'il avait sous les yeux et ne perdait
aucun detail.  Du reste il n'y avait dans son regard aucune
contemplation.  On ne contemple pas l'enfer.

Une vaste commotion, encore a demi latente, mais transparente
deja dans le trouble des etendues, accentuait et aggravait de
plus en plus le vent, les vapeurs, les houles.  Rien n'est
logique et rien ne semble absurde comme l'ocean.  Cette
dispersion de soi-meme est inherente a sa souverainete, et est un
des elements de son ampleur.  Le flot est sans cesse pour ou
contre.  Il ne se noue que pour se denouer.  Un de ses versants
attaque, un autre delivre.  Pas de vision comme les vagues.
Comment peindre ces creux et ces reliefs alternants, reels a
peine, ces vallees, ces hamacs, ces evanouissements de poitrails,
ces ebauches?  Comment exprimer ces halliers de l'ecume, melanges
de montagne et de songe?  L'indescriptible est la, partout, dans
la dechirure, dans le froncement, dans l'inquietude, dans le
dementi personnel, dans le clair-obscur, dans les pendentifs de
la nuee, dans les clefs de voutes toujours defaites, dans la
desagregation sans lacune et sans rupture, et dans le fracas
funebre que fait toute cette demence.

La brise venait de se declarer plein nord.  Elle etait tellement
favorable dans sa violence, et si utile a l'eloignement de
l'Angleterre, que le patron de la _Matutina_ s'etait decide a
couvrir la barque de toile.  L'ourque s'evadait dans l'ecume,
comme au galop, toutes voiles hors, vent arriere, bondissant de
vague en vague, avec rage et gaite.  Les fugitifs, ravis,
riaient.  Ils battaient des mains, applaudissant la houle, le
flot, les souffles, les voiles, la vitesse, la fuite, l'avenir
ignore.  Le docteur semblait ne pas les voir, et songeait.

Tout vestige de jour s'etait eclipse.

Cette minute-la etait celle ou l'enfant attentif sur les falaises
lointaines perdit l'ourque de vue.  Jusqu'a ce momoment son
regard etait reste fixe et comme appuye sur le navire.  Quelle
part ce regard eut-il dans la destinee?  Dans cet instant ou la
distance effaca l'ourque et ou l'enfant ne vit plus rien,
l'enfant s'en alla au nord pendant que le navire s'en allait au
sud.

Tous s'enfoncant dans la nuit.



VII

HORREUR SACREE


De leur cote, mais avec epanouissement et allegresse, ceux que
l'ourque emportait regardaient derriere eux reculer et decroitre
la terre hostile.  Peu a peu la rondeur obscure de l'ocean
montait amincissant dans le crepuscule Portland, Purbeck,
Tineham, Kimmeridge, les deux Matravers, les longues bandes de la
falaise brumeuse, et la cote ponctuee de phares.

L'Angleterre s'effaca.  Les fuyards n'eurent plus autour d'eux
que la mer.

Toul a coup la nuit fut terrible.

Il n'y eut plus d'etendue ni d'espace; le ciel s'etait fait
noirceur, et il se referma sur le navire.  La lente descente de
la neige commenca.  Quelques flocons apparurent.  On eut dit des
ames.  Rien ne fut plus visible dans le champ de course du vent.
On se sentit livre.  Tout le possible etait la, piege.

C'est par cette obscurite de caverne que debute dans nos climats
la trombe polaire.

Un grand nuage trouble, pareil au dessous d'une hydre, pesait sur
l'ocean, et par endroits ce ventre livide adherait aux vagues.
Quelques-unes de ces adherences ressemblaient a des poches
crevees, pompant la mer, se vidant de vapeur et s'emplissant
d'eau.  Ces succions soulevaient ca et la sur le flot des cones
d'ecume.

La tourmente boreale se precipita sur l'ourque, l'ourque se rua
dedans.  La rafale et le navire vinrent au-devant l'un de l'autre
comme pour une insulte.

Dans ce premier abordage forcene, pas une voile ne fut carguee,
pas un foc ne fut amene, pas un ris ne fut pris, tant l'evasion
est un delire.  Le mat craquait et se ployait en arriere, comme
effraye.

Les cyclones, dans notre hemisphere nord, tournent de gauche a
droite, dans le meme sens que les aiguilles d'une montre, avec un
mouvement de translation qui atteint quelquefois soixante milles
par heure.  Quoiqu'elle fut en plein a la merci de celte violente
poussee giratoire, l'ourque se comportait comme si elle eut ete
dans le demi-cercle maniable, sans autre precaution que de se
tenir debout a la lame, et de presenter le cap au vent anterieur
en recevant le vent actuel a tribord afin d'eviter les coups
d'arriere et de travers.  Cette demi-prudence n'eut servi de rien
en cas d'une saute de vent de bout en bout.

Une profonde rumeur soufflait dans la region inaccessible.

Le rugissement de l'abime, rien n'est comparable a cela.  C'est
l'immense voix bestiale du monde.  Ce que nous appelons la
matiere, cet organisme insondable, cet amalgame d'energies
incommensurables ou parfois on distingue une quantite
imperceptible d'intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle
et nocturne, ce Pan incomprehensible, a un cri, cri etrange,
prolonge, obstine, continu, qui est moins que la parole et plus
que le tonnerre.  Ce cri, c'est l'ouragan.  Les autres voix,
chants, melodies, clameurs, verbes, sortent des nids, des
couvees, des accouplements, des hymenees, des demeures; celle-ci,
trombe, sort de ce Rien qui est Tout.  Les autres voix expriment
l'ame de l'univers; celle-ci en exprime le monstre.  C'est
l'informe, hurlant.  C'est l'inarticule parle par l'indefini.
Chose pathetique et terrifiante.  Ces rumeurs dialoguent
au-dessus et au dela de l'homme.  Elles s'elevent, s'abaissent,
ondulent, determinent des flots de bruit, font toutes sortes de
surprises farouches a l'esprit, tantot eclatent tout pres de
notre oreille avec une importunite de fanfare, tantot ont
l'enrouement rauque du lointain; brouhaha vertigineux qui
ressemble a un langage, et qui est un langage en effet; c'est
l'effort que fait le monde pour parler, c'est le begaiement du
prodige.  Dans ce vagissement se manifeste confusement tout ce
qu'endure, subit, souffre, accepte et rejette l'enorme
palpitation tenebreuse.  Le plus souvent, cela deraisonne, cela
semble un acces de maladie chronique, et c'est plutot de
l'epilepsie repandue que de la force employee; on croit assister
a une chute du haut mal dans l'infini.  Par moments, on entrevoit
une revendication de l'element, on ne sait quelle velleite de
reprise du chaos sur la creation.  Par moments, c'est une
plainte, l'espace se lamente et se justifie, c'est quelque chose
comme la cause du monde plaidee; on croit deviner que l'univers
est un proces; on ecoute, on tache de saisir les raisons donnees,
le pour et contre redoutable; tel gemissement de l'ombre a la
tenacite d'un syllogisme.  Vaste trouble pour la pensee.  La
raison d'etre des mythologies et des polytheismes est la.  A
l'effroi de ces grands murmures s'ajoutent des profils surhumains
sitot evanouis qu'apercus, des eumenides a peu pres distinctes,
des gorges de furies dessinees dans les nuages, des chimeres
plutoniennes presque affirmees.  Aucune horreur n'egale ces
sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et
ces reponses indechiffrables, ces appels a des auxiliaires
inconnus.  L'homme ne sait que devenir en presence de cette
incantation epouvantable.  Il plie sous l'enigme de ces
intonations draconiennes.  Quel sous-entendu y a-t-il?  Que
signifient-elles?  qui menacent-elles?  qui supplient-elles?  Il
y a la comme un dechainement.  Vociferations de precipice a
precipice, de l'air a l'eau, du vent au flot, de la pluie au
rocher, du zenith au nadir, des astres aux ecumes, la museliere
du gouffre defaite, tel est ce tumulte, complique d'on ne sait
quel demele mysterieux avec les mauvaises consciences,

La loquacite de la nuit n'est pas moins lugubre que son silence.
On y sent la colere de l'ignore.

La nuit est une presence.  Presence de qui?

Du reste, entre la nuit et les tenebres, il faut distinguer, Dans
la nuit il y a l'absolu; il y a le multiple dans les tenebres.
La grammaire, cette logique, n'admet pas de singulier pour les
tenebres.  La nuit est une, les tenebres sont plusieurs.

Cette brume du mystere nocturne, c'est l'epars, le fugace, le
croulant, le funeste.  On ne sent plus la terre, on sent l'autre
realite.

Dans l'ombre infinie et indefinie, il y a quelque chose, ou
quelqu'un, de vivant; mais ce qui est vivant la fait partie de
notre mort.  Apres notre passage terrestre, quand cette ombre
sera pour nous de la lumiere, la vie qui est au dela de notre vie
nous saisira.  En attendant, il semble qu'elle nous tate.
L'obscurite est une pression.  La nuit est une sorte de mainmise
sur notre ame.  A de certaines heures hideuses et solennelles
nous sentons ce qui est derriere le mur du tombeau empieter sur
nous.

Jamais cette proximite de l'inconnu n'est plus palpable que dans
les tempetes de mer.  L'horrible s'y accroit du fantasque.
L'interrupteur possible des aclions humaines, l'antique
Assemble-nuages, a la a sa disposition, pour petrir l'evenement
comme bon lui semble, l'element inconsistant, l'incoherence
illimitee, la force diffuse sans parti pris.  Ce mystere, la
tempete, accepte et execute, a chaque instant, on ne sait quels
changements de volonte, apparents ou reels.

Les poetes ont de tout temps appele cela le caprice des flots.

Mais le caprice n'existe pas.

Les choses deconcertantes que nous nommons, dans la nature,
caprice, et, dans la destinee, hasard, sont des troncons de loi
entrevus.



VIII

NIX ET NOX


Ce qui caracterise la tempete de neige, c'est qu'elle est noire.
L'aspect habituel de la nature dans l'orage, terre ou mer
obscure, ciel bleme, est renverse; le ciel est noir, l'ocean est
blanc.  En bas ecume, en haut tenebres.  Un horizon mure de
fumee, un zenith plafonne de crepe.  La tempete ressemble a
l'interieur d'une cathedrale tendue de deuil.  Mais aucun
luminaire dans cette cathedrale.  Pas de feux Saint-Elme aux
pointes des vagues; pas de flammeches, pas de phosphores; rien
qu'une immense ombre.  Le cyclone polaire differe du cyclone
tropical en ceci que l'un allume toutes les lumieres et que
l'autre les eteint toutes.  Le monde devient subitement une voute
de cave.  De cette nuit tombe une poussiere de taches pales qui
hesitent entre ce ciel et cette mer.  Ces taches, qui sont les
flocons de neige, glissent, errent et flottent.  C'est quelque
chose comme les larmes d'un suaire qui se mettraient a vivre et
entreraient en mouvement.  A cet ensemencement se mele une bise
forcenee.  Une noirceur emiettee en blancheurs, le furieux dans
l'obscur, tout le tumulte dont est capable le sepulcre, un
ouragan sous un catafalque, telle est la tempete de neige.

Dessous tremble l'ocean recouvrant de formidables
approfondissements inconnus.

Dans le vent polaire, qui est electrique, les flocons se font
tout de suite grelons, et l'air s'emplit de projectiles.  L'eau
petille, mitraillee.

Pas de coups de tonnerre.  L'eclair des tourmentes boreales est
silencieux.  Ce qu'on dit quelquefois du chat, "il jure", on peut
le dire de cet eclair-la.  C'est une menace de gueule
entr'ouverte, etrangement inexorable.  La tempete de neige, c'est
la tempete aveugle et muette.  Quand elle a passe, souvent les
navires aussi sont aveugles, et les matelots muets.

Sortir d'un tel gouffre est malaise.

On se tromperait pourtant de croire le naufrage absolument
inevitable.  Les pecheurs danois de Disco et du Balesin, les
chercheurs de baleines noires, Hearn allant vers le detroit de
Behring reconnaitre l'embouchure de la Riviere de la mine de
cuivre, Hudson, Mackensie, Vancouver, Ross, Dumont d'Urville, ont
subi, au pole meme, les plus inclementes bourrasques de neige, et
s'en sont echappes,

C'est dans cette espece de tempete-la que l'ourque etait entree a
pleines voiles et avec triomphe.  Frenesie contre frenesie.
Quand Montgomery, s'evadant de Rouen, precipita a toutes rames sa
galere sur la chaine barrant la Seine a la Bouille, il eut la
meme effronterie.

La _Matutina_ courait.  Son penchement sous voiles faisait par
instants avec la mer un affreux angle de quinze degres, mais sa
bonne quille ventrue adherait au flot comme a de la glu.  La
quille resistait a l'arrachement de l'ouragan.  La cage a feu
eclairait l'avant.  Le nuage plein de souffles trainant sa tumeur
sur l'ocean, retrecissait et rongeait de plus en plus la mer
autour de l'ourque.  Pas une mouette.  Pas une hirondelle de
falaise.  Rien que la neige.  Le champ des vagues etait petit et
epouvantable.  On n'en voyait que trois ou quatre, demesurees.

De temps en temps un vaste eclair, couleur de cuivre rouge,
apparaissait derriere les superpositions obscures de l'horizon et
du zenith.  Cet elargissement vermeil montrait l'horreur des
nuees.  Le brusque embrasement des profondeurs, sur lequel,
pendant une seconde, se detachaient les premiers plans des nuages
et les fuites lointaines du chaos celeste, mettait l'abime en
perspective.  Sur ce fond de feu les flocons de neige devenaient
noirs, et l'on eut dit des papillons sombres volant dans une
fournaise.  Puis tout s'eteignait.

La premiere explosion passee, la bourrasque, chassant toujours
l'ourque, se mit a rugir en basse continue.  C'est la phase de
grondement, redoutable diminution de fracas.  Rien d'inquietant
comme ce monologue de la tempete.  Ce recitatif morne ressemble a
un temps d'arret que prendraient les mysterieuses forces
combattantes, et indique une sorte de guet dans l'inconnu.

L'ourque continuait eperdument sa course.  Ses deux voiles
majeures surtout faisaient une fonction effrayante.  Le ciel et
la mer etaient d'encre, avec des jets de bave sautant plus haut
que le mat.  A chaque instant, des paquets d'eau traversaient le
pont comme un deluge, et a toutes les inflexions du roulis, les
ecubiers, tantot de tribord, tantot de babord, devenaient autant
de bouches ouvertes revomissant l'ecume a la mer.  Les femmes
s'etaient refugiees dans la cabine, mais les hommes demeuraient
sur le pont.  La neige aveuglante tourbillonnait.  Les crachats
de la houle s'y ajoutaient.  Tout etait furieux.

En ce moment, le chef de la bande, debout a l'arriere sur la
barre d'arcasse, d'une main s'accrochant aux haubans, de l'autre
arrachant sa pagne de tete qu'il secouait aux lueurs de la cage a
feu, arrogant, content, la face altiere, les cheveux farouches,
ivre de toute cette ombre, cria:

--Nous sommes libres!

--Libres!  libres!  libres!  repeterent les evades.

Et toute la bande, saisissant des poings les agres, se dressa sur
le pont.

--Hurrah!  cria le chef,

Et la bande hurla dans la tempete:

--Hurrah!

A l'instant ou cette clameur s'eteignait parmi les rafales, une
voix grave et haute s'eleva a l'autre extremite du navire, et
dit:--Silence!

Toutes les tetes se retournerent.

Ils venaient de reconnaitre la voix du docteur.  L'obscurite
etait epaisse; le docteur etait adosse au mat avec lequel sa
maigreur se confondait, on ne le voyait pas.

La voix reprit:

--Ecoutez!

Tous se turent.

Alors on entendit distinctement dans les tenebres le tintement
d'une cloche.



IX

SOIN CONFIE A LA MER FURIEUSE


Le patron de la barque, qui tenait la barre, eclata de rire.--Une
cloche!  C'est bon.  Nous chassons a babord.  Que prouve cette
cloche?  Que nous avons la terre a dextribord.

La voix ferme et lente du docteur repondit:

--Vous n'avez pas la terre a tribord.

--Mais si!  cria le patron.

--Non.

--Mais cette cloche vient de la terre.

--Cette cloche, dit le docteur, vient de la mer.

Il y eut un frisson parmi ces hommes hardis.  Les faces hagardes
des deux femmes apparurent dans le carre du capot de cabine comme
deux larves evoquees.  Le docteur fit un pas, et sa longue forme
noire se detacha du mat.  On entendait la cloche tinter au fond
de la nuit.

Le docteur reprit:

--Il y a, au milieu de la mer, a moitie chemin entre Portland et
l'archipel de la Manche, une bouee, qui est la pour avertir.
Cette bouee est amarree avec des chaines aux bas-fonds et flotte
a fleur d'eau.  Sur cette bouee est fixe un treteau de fer, et a
la traverse de ce treteau est suspendue une cloche.  Dans le gros
temps, la mer, secouee, secoue la bouee, et la cloche sonne.
Cette cloche, vous l'entendez.

Le docteur laissa passer un redoublement de la bise, attendit que
le son de la cloche eut repris le dessus, et poursuivit:

--Entendre celte cloche dans la tempete, quand le noroit souffle,
c'est etre perdu.  Pourquoi?  le voici.  Si vous entendez le
bruit de cette cloche, c'est que le vent vous l'apporte.  Or le
vent vient de l'ouest et les brisants d'Aurigny sont a l'est.
Vous ne pouvez entendre la cloche que parce que vous etes entre
la bouee et les brisants.  C'est sur ces brisants que le vent
vous pousse.  Vous etes du mauvais cote de la bouee.  Si vous
etiez du bon, vous seriez au large, en haute mer, en route sure,
et vous n'entendriez pas la cloche.  Le vent n'en porterait pas
le bruit vers vous.  Vous passeriez, pres de la bouee sans savoir
qu'elle est la.  Nous avons devie.  Cette cloche, c'est le
naufrage qui sonne le tocsin.  Maintenant, avisez!

La cloche, pendant que le docteur parlait, apaisee par une baisse
de brise, sonnait lentement, un coup apres l'autre, et ce
tintement intermittent semblait prendre acte des paroles du
vieillard.  On eut dit le glas de l'abime.

Tous ecoutaient, haletants, tantot cette voix, tantot cette
cloche.



X

LA GRANDE SAUVAGE.  C'EST LA TEMPETE


Cependant le patron avait saisi son porte-voix.

--_Cargate todo, hombres_!  Debordez les ecoutes, halez les
cale-bas, affalez les itaques et les cagues des basses voiles!
mordons a l'ouest!  reprenons de la mer!  le cap sur la bouee!
le cap sur la cloche!  il y a du large la-bas.  Tout n'est pas
desespere.

--Essayez, dit le docteur.

Disons ici, en passant, que cette bouee a sonnerie, sorte de
clocher de la mer, a ete supprimee en 1802.  De tres vieux
navigateurs se souviennent encore de l'avoir entendue.  Elle
avertissait, mais un peu tard.

L'ordre du patron fut obei.  Le languedocien fit un troisieme
matelot.  Tous aiderent.  On fit mieux que carguer, on ferla; on
sangla tous les rabans, on noua les cargue-points, les
cargue-fonds et les cargue-boulines; on mit des pataras sur les
estropes qui purent ainsi servir de haubans de travers; on jumela
le mat; on cloua les mantelets de sabord, ce qui est une facon de
murer le navire.  La manoeuvre, quoique executee en pantenne,
n'en fut pas moins correcte.  L'ourque fut ramenee a la
simplification de detresse.  Mais a mesure que le batiment,
serrant tout, s'amoindrissait, le bouleversement de l'air et de
l'eau croissait sur lui.  La hauteur des houles atteignait
presque la dimension polaire.

L'ouragan, comme un bourreau presse, se mit a ecarteler le
navire.  Ce fut, en un clin d'oeil, un arrachement effroyable,
les huniers deralingues, le bordage rase, les dogues d'amures
deboites, les haubans saccages, le mat brise, tout le fracas du
desastre volant en eclats.  Les gros cables cederent, bien qu'ils
eussent quatre brasses d'etalingure.

La tension magnetique propre aux orages de neige aidait a la
rupture des cordages.  Ils cassaient autant sous l'effluve que
sous le vent.  Diverses chaines sorties de leurs poulies ne
manoeuvraient plus.  A l'avant, les joues, et a l'arriere, les
hanches, ployaient sous des pressions a outrance.  Une lame
emporta la boussole avec l'habitacle.  Une autre lame emporta le
canot, amarre en porte-manteau au beaupre, selon la bizarre
coutume asturienne.  Une autre lame emporta la vergue civadiere.
Une autre lame emporta la Notre-Dame de proue et la cage a feu.

Il ne restait que le gouvernail.

On supplea au fanal manquant au moyen d'une grosse grenade a
brulot pleine d'etoupe flambante et de goudron allume, qu'on
suspendit a l'etrave.

Le mat, casse en deux, tout herisse de haillons frissonnants, de
cordes, de moufles et de vergues, encombrait le pont.  En
tombant, il avait brise un pan de la muraille de tribord.

Le patron, toujours a la barre, cria:

--Tant que nous pouvons gouverner, rien n'est perdu.  Les oeuvres
vives tiennent bon.  Des haches!  des haches!  Le mat a la mer!
degagez le pont.

Equipage et passagers avaient la fievre des batailles supremes.
Ce fut l'affaire de quelques coups de cognee.  On poussa le mat
par-dessus le bord.  Le pont fut debarrasse.

--Maintenant, reprit le patron, prenez une drisse et amarrez-moi
a la barre.

On le lia au timon.

Pendant qu'on l'attachait, il riait.  Il cria a la mer:

--Beugle, la vieille!  beugle!  j'en ai vu de pires au cap
Machichaco.

Et quand il fut garrotte, il empoigna le timon a deux poings avec
cette joie etrange que donne le danger.

--Tout est bien, camarades!  Vive Notre-Dame de Buglose!
Gouvernons a l'ouest!

Une lame de travers, colossale, vint, et s'abattit sur l'arriere.
Il y a toujours dans les tempetes une sorte de vague tigre, flot
feroce et definitif, qui arrive a point nomme, rampe quelque
temps comme a plat ventre sur la mer, puis bondit, rugit, grince,
fond sur le navire en detresse, et le demembre.  Un
engloutissement d'ecume couvrit toute la poupe de la _Matutina_,
on entendit dans cette melee d'eau et de nuit une dislocation.
Quand l'ecume se dissipa, quand l'arriere reparut, il n'y avait
plus ni patron, ni gouvernail.

Tout avait ete arrache.

La barre et l'homme qu'on venait d'y lier s'en etaient alles avec
la vague dans le pele-mele hennissant de la tempete.

Le chef de la bande regarda fixement l'ombre et cria:

--_Te burlas de nosotros_[1]?

  [1] Te moques-tu de nous?

A ce cri de revolte succeda un autre cri:

--Jetons l'ancre!  sauvons le patron.

On courut au cabestan.  On mouilla l'ancre.  Les ourques n'en
avaient qu'une.  Ceci n'aboutit qu'a la perdre.  Le fond etait de
roc vif, la houle forcenee.  Le cable cassa comme un cheveu.

L'ancre demeura au fond de la mer.

Du taille-mer il ne restait que l'ange regardant dans sa lunette.

A dater de ce moment, l'ourque ne fut plus qu'une epave.  La
_Matutina_ etait irremediablement desemparee.  Ce navire, tout a
l'heure aile, et presque terrible dans sa course, etait
maintenant impotent.  Pas une manoeuvre qui ne fut tronque et
desarticulee.  Il obeissait, ankylose et passif, aux furies
bizarres de la flottaison.  Qu'en quelques minutes, a la place
d'un aigle, il y ait un cul-de-jatte, cela ne se voit qu'a la
mer.

Le soufflement de l'espace etait de plus en plus monstrueux.  La
tempete est un poumon epouvantable.  Elle ajoute sans cesse de
lugubres aggravations a ce qui n'a point de nuances, le noir.  La
cloche du milieu de la mer sonnait desesperement, comme secouee
par une main farouche.

La _Matutina_ s'en allait au hasard des vagues; un bouchon de
liege a de ces ondulations; elle ne voguait plus, elle
surnageait; elle semblait a chaque instant prete a se retourner
le ventre a fleur d'eau comme un poisson mort.  Ce qui la sauvait
de cette perdition, c'etait la bonne conservation de la coque,
parfaitement etanche.  Aucune vaigre n'avait cede sous la
flottaison.  Il n'y avait ni fissure, ni crevasse, et pas une
goutte d'eau n'entrait dans la cale.  Heureusement, car une
avarie avait atteint la pompe et l'avait mise hors de service.

L'ourque dansait hideusement dans l'angoisse des flots.  Le pont
avait les convulsions d'un diaphragme qui cherche a vomir.  On
eut dit qu'il faisait effort pour rejeter les naufrages.  Eux,
inertes, se cramponnaient aux manoeuvres dormantes, au bordage,
au traversin, au serre-bosse, aux garcettes, aux cassures du
franc-bord embouffete dont les clous leur dechiraient les mains,
aux porques dejetees, a tous les reliefs miserables du
delabrement.  De temps en temps ils pretaient l'oreille.  Le
bruit de la cloche allait s'affaiblissant.  On eut dit qu'elle
aussi agonisait.  Son tintement n'etait plus qu'un rale
intermittent.  Puis ce rale s'eteignit.  Ou etaient-ils donc?  et
a quelle distance etaient-ils de la bouee?  Le bruit de la cloche
les avait effrayes, son silence les terrifia.  Le noroit leur
faisait faire un chemin peut-etre irreparable.  Ils se sentaient
emportes par une frenetique reprise d'haleine.  L'epave courait
dans le noir.  Une vitesse aveuglee, rien n'est plus affreux.
Ils sentaient du precipice devant eux, sous eux, sur eux.  Ce
n'etait plus une course, c'etait une chute.

Brusquement, dans l'enorme tumulte du brouillard de neige, une
rougeur apparut.

--Un phare!  crierent les naufrages.



XI

LES CASQUETS


C'etait en effet les Light-House des Casquets.

Un phare au dix-neuvieme siecle est un haut cylindre conoide de
maconnerie surmonte d'une machine a eclairage toute scientifique.
Le phare des Casquets en particulier est aujourd'hui une triple
tour blanche portant trois chateaux de lumiere.  Ces trois
maisons a feu evoluent et pivotent sur des rouages d'horlogerie
avec une telle precision que l'homme de quart qui les observe du
large fait invariablement dix pas sur le pont du navire pendant
l'irradiation, et vingt-cinq pendant l'eclipse.  Tout est calcule
dans le plan focal et dans la rotation du tambour octogone forme
de huit larges lentilles simples a echelons, et ayant au-dessus
et au-dessous ses deux series d'anneaux dioptriques; engrenage
algebrique garanti des coups de vent et des coups de mer par des
vitres epaisses, parfois cassees pourtant par les aigles de mer
qui se jettent dessus, grands phalenes de ces lanternes geantes.
La batisse qui enferme, soutient et sertit ce mecanisme est,
comme lui, mathematique.  Tout y est sobre, exact, nu, precis,
correct; un phare est un chiffre.

Au dix-septieme siecle un phare etait une sorte de panache de la
terre au bord de la mer.  L'architecture d'une tour de phare
etait magnifique et extravagante.  On y prodiguait les balcons,
les balustres, les tourelles, les logettes, les gloriettes, les
girouettes.  Ce n'etaient que mascarons, statues, rinceaux,
volutes, rondes bosses, figures et figurines, cartouches avec
inscriptions.  _Pax in bello,_ disait le phare d'Eddystone,
Observons-le en passant, cette declaration de paix ne desarmait
pas toujours l'ocean.  Winstanley la repeta sur un phare qu'il
construisit a ses frais dans un lieu farouche, devant Plymoulh.
La tour du phare achevee, il se mit dedans et la fit essayer par
la tempete.  La tempete vint et emporta le phare et Winstanley.
Du reste ces batisses excessives donnaient de toutes parts prise
a la bourrasque, comme ces generaux trop chamarres qui dans la
bataille attirent les coups.  Outre les fantaisies de pierre, il
y avait les fantaisies de fer, de cuivre, de bois; les
serrureries faisaient relief, les charpentes faisaient saillie.
Partout, sur le profil du phare, debordaient, scelles au mur
parmi les arabesques, des engins de toute espece, utiles et
inutiles, treuils, palans, poulies, contre-poids, echelles, grues
de chargement, grappins de sauvetage.  Sur le faite, autour du
foyer, de delicates serrureries ouvragees portaient de gros
chandeliers de fer ou l'on plantait des troncons de cable noyes
de resine, meches brulant opiniatrement et qu'aucun vent
n'eteignait.  Et, du haut en bas, la tour etait compliquee
d'etendards de nier, de banderoles, de bannieres, de drapeaux, de
pennons, de pavillons, qui montaient de hampe en hampe, d'etage
en etage, amalgamant toutes les couleurs, toutes les formes, tous
les blasons, tous les signaux, toutes les turbulences, jusqu'a la
cage a rayons du phare, et faisaient dans la tempete une joyeuse
emeute de guenilles autour de ce flamboiement.  Cette effronterie
de lumiere au bord du gouffre ressemblait a un defi et mettait en
verve d'audace les naufrages.  Mais le phare des Casquets n'etait
point de cette mode.

C'etait a cette epoque un simple vieux phare barbare, tel que
Henri Ier l'avait fait construire apres la perdition de la
_Blanche-Nef,_ un bucher flambant sous un treillis de fer au haut
d'un rocher, une braise derriere une grille, et une chevelure de
flamme dans le vent.

Le seul perfectionnement qu'avait eu ce phare depuis le douzieme
siecle, c'etait un soufflet de forge mis en mouvement par une
cremaillere a poids de pierre qu'on avait ajustee a la cage a feu
en 1610.

A ces antiques phares-la, l'aventure des oiseaux de mer etait
plus tragique qu'aux phares actuels.  Les oiseaux y accouraient,
attires par la clarte, s'y precipitaient et tombaient dans le
brasier ou on les voyait sauter, especes d'esprits noirs
agonisant dans cet enfer; et parfois ils retombaient hors de la
cage rouge sur le rocher, fumants, boiteux, aveugles, comme hors
d'une flamme de lampe des mouches a demi brulees.

A un navire en manoeuvre, pourvu de toutes ses ressources de
greement, et maniable au pilote, le phare des Casquets est utile.
Il crie: gare!  Il avertit de l'ecueil.  A un navire desempare il
n'est que terrible.  La coque, paralysee et inerte, sans
resistance contre le plissement insense de l'eau, sans defense
contre la pression du vent, poisson sans nageoires, oiseau sans
ailes, ne peut qu'aller ou le souffle la pousse.  Le phare lui
montre l'endroit supreme, signale le lieu de disparition, fait le
jour sur l'ensevelissement.  Il est la chandelle du sepulcre.

Eclairer l'ouverture inexorable, avertir de l'inevitable, pas de
plus tragique ironie.



XII

CORPS A CORPS AVEC L'ECUEIL


Cette mysterieuse derision ajoutee au naufrage, les miserables en
detresse sur la _Matutina_ la comprirent tout de suite.
L'apparition du phare les releva d'abord, puis les accabla.  Rien
a faire, rien a tenter.  Ce qui a ete dit des rois peut se dire
des flots.  On est leur peuple; on est leur proie.  Tout ce
qu'ils delirent, on le subit.  Le noroit drossait l'ourque sur
les Casquets.  On y allait.  Pas de refus possible.  On derivait
rapidement vers le recif.  On sentait monter le fond; la sonde,
si on eut pu mouiller utilement une sonde, n'eut pas donne plus
de trois ou quatre brasses.  Les naufrages ecoulaient les sourds
engouffrements de la vague dans les hiatus sous-marins du profond
rocher.  Ils distinguaient au-dessous du phare, comme une tranche
obscure, entre deux lames de granit, la passe etroite de
l'affreux petit havre sauvage qu'on devinait plein de squelettes
d'hommes et de carcasses de navires.  C'etait une bouche d'antre,
plutot qu'une entree de port.  Ils entendaient le petillement du
haut bucher dans sa cage de fer, une pourpre hagarde illuminait
la tempete, la rencontre de la flamme et de la grele troublait la
brume, la nuee noire et la fumee rouge combattaient, serpent
contre serpent, un arrachement de braises volait au vent, et les
flocons de neige semblaient prendre la fuite devant cette brusque
attaque d'etincelles.  Les brisants, estompes d'abord, se
dessinaient maintenant nettement, fouillis de roches, avec des
pics, des cretes et des vertebres.  Les angles se modelaient par
de vives lignes vermeilles, et les plans inclines par de
sanglants glissements de clarte, A mesure qu'on avancait, le
relief de l'ecueil croissait et montait, sinistre.

Une des femmes, l'irlandaise, devidait eperdument son rosaire.

A defaut du patron, qui etait le pilote, restait le chef, qui
etait le capitaine.  Les basques savent tous la montagne et la
mer.  Ils sont hardis aux precipices et inventifs dans les
catastrophes.

On arrivait, on allait toucher.  On fut tout a coup si pres de la
grande roche du nord des Casquets, que subitement elle eclipsa le
phare.  On ne vit plus qu'elle, et de la lueur derriere.  Cette
roche debout dans la brume ressemblait a une grande femme noire
avec une coiffe de feu.

Cette roche mal famee se nomme le Biblet.  Elle contrebute au
septentrion l'ecueil qu'un autre recif, l'Etacq-aux-Guilmets,
contrebute au midi.

Le chef regarda le Biblet, et cria:

--Un homme de bonne volonte pour porter un grelin au brisant!  Y
a-t-il ici quelqu'un qui sache nager?

Pas de reponse.

Personne a bord ne savait nager, pas meme les matelots; ignorance
du reste frequente chez les gens de mer.

Une hiloire a peu pres detachee de ses liaisons oscillait dans le
bordage.  Le chef l'etreignit de ses deux poings, et dit:

--Aidez-moi.

On detacha l'hiloire.  On l'eut a sa disposition pour en faire ce
qu'on voudrait.  De defensive elle devint offensive.

C'etait une assez longue poutre, en coeur de chene, saine et
robuste, pouvant servir d'engin d'attaque et de point d'appui;
levier contre un fardeau, belier contre une tour.

--En garde!  cria le chef.

Ils se mirent six, arc-boutes au troncon du mat, tenant l'hiloire
horizontale hors du bord et droite comme une lance devant la
hanche de l'ecueil.

La manoeuvre etait perilleuse.  Donner une poussee a une
montagne, c'est une audace.  Les six hommes pouvaient etre jetes
a l'eau du contre-coup.

Ce sont la les diversites de la lutte des tempetes.  Apres la
rafale, l'ecueil; apres le vent, le granit.  On a affaire tantot
a l'insaisissable, tantot a l'inebranlable.

Il y eut une de ces minutes pendant lesquelles les cheveux
blanchissent.

L'ecueil et le navire, on allait s'aborder.

Un rocher est un patient.  Le recif attendait.

Une houle accourut, desordonnee.  Elle mit fin a l'attente.  Elle
prit le navire en dessous, le souleva et le balanca un moment,
comme la fronde balance le projectile.

--Fermes!  cria le chef.  Ce n'est qu'un rocher, nous sommes des
hommes.

La poutre etait en arret.  Les six hommes ne faisaient qu'un avec
elle.  Les chevilles pointues de l'hiloire leur labouraient les
aisselles, mais ils ne les sentaient point.

La houle jeta l'ourque contre le roc.

Le choc eut lieu.

Il eut lieu sous l'informe nuage d'ecume qui cache toujours ces
peripeties.

Quand ce nuage tomba a la mer, quant l'ecart se refit entre la
vague et le rocher, les six hommes roulaient sur le pont; mais la
_Matutina_ fuyait le long du brisant.  La poutre avait tenu bon
et determine une deviation.  En quelques secondes, le glissement
de la lame etant effrene, les Casquets furent derriere l'ourque.
La _Matutina,_ pour l'instant, etait hors de peril immediat.

Cela arrive.  C'est un coup droit de beaupre dans la falaise qui
sauva Wood de Largo a l'embouchure du Tay.  Dans les rudes
parages du cap Winterton, et sous le commandement du capitaine
Hamilton, c'est par une manoeuvre de levier pareille contre le
redoutable rocher Brannodu-um que sut echapper au naufrage la
_Royale-Marie,_ bien que ce ne fut qu'une fregate de la facon
d'Ecosse.  La vague est une force si soudainement decomposee que
les diversions y sont faciles, possibles du moins, meme dans les
chocs les plus violents.  Dans la tempete il y a de la brute;
l'ouragan c'est le taureau, et l'on peut lui donner le change.

Tacher de passer de la secante a la tangente, tout le secret
d'eviter le naufrage est la.

C'est ce service que l'hiloire avait rendu au navire.  Elle avait
fait office d'aviron; elle avait tenu lieu de gouvernail.  Mais
cette manoeuvre liberatrice etait une fois faite; on ne pouvait
la recommencer.  La poutre etait a la mer.  La durete du choc
l'avait fait sauter hors des mains des hommes par-dessus le bord,
et elle s'etait perdue dans le flot.  Desceller une autre
charpente, c'etait disloquer la membrure.

L'ouragan remporta la _Matutina._ Tout de suite les Casquets
semblerent a l'horizon un encombrement inutile.  Rien n'a l'air
decontenance comme un ecueil en pareille occasion.  Il y a dans
la nature, du cote de l'inconnu, la ou le visible est complique
d'invisible, de hargneux profils immobiles que semble indigner
une proie lachee.

Tels furent les Casquets pendant que la _Matutina_ s'enfuyait.

Le phare, reculant, palit, blemit, puis s'effaca.

Cette extinction fut morne.  Les epaisseurs de brume se
superposerent sur ce flamboiement devenu diffus, Le rayonnement
se delaya dans l'immensite mouillee.  La flamme flotta, lutta,
s'enfonca, perdit forme.  On eut dit une noyee.  Le brasier
devint lumignon, ce ne fut plus qu'un tremblement blafard et
vague.  Tout autour s'elargissait un cercle de lueur extravasee.
C'etait comme un ecrasement de lumiere au fond de la nuit.

La cloche, qui etait une menace, s'etait tue; le phare, qui etait
une menace, s'etait evanoui.  Pourtant, quand ces deux menaces
eurent disparu, ce fut plus terrible.  L'une etait une voix,
l'autre etait un flambeau.  Elles avaient quelque chose d'humain.
Elles de moins, resta l'abime.



XIII

FACE A FACE AVEC LA NUIT


L'ourque se retrouva a vau-l'ombre dans l'obscurite
incommensurable.

La _Matutina_, echappee aux Casquets, devalait de houle en houle.
Repit, mais dans le chaos.  Poussee en travers par le vent,
maniee par les mille tractions de la vague, elle repercutait
toutes les oscillations folles du flot.  Elle n'avait presque
plus de tangage, signe redoutable de l'agonie d'un navire.  Les
epaves n'ont que du roulis.  Le tangage est la convulsion de la
lutte.  Le gouvernail seul peut prendre le vent debout.

Dans la tempete, et surtout dans le meteore de neige, la mer et
la nuit finissent par se fondre et s'amalgamer, et par ne plus
faire qu'une fumee.  Brume, tourbillon, souffle, glissement dans
tous les sens, aucun point d'appui, aucun lieu de repere, aucun
temps d'arret, un perpetuel recommencement, une trouee apres
l'autre, nul horizon visible, profond recul noir, l'ourque
voguait la-dedans,

Se degager des Casquets, eluder l'ecueil, cela avait ete pour les
naufrages une victoire.  Mais surtout une stupeur.  Ils n'avaient
point pousse de hurrahs; en mer, on ne fait pas deux fois de ces
imprudences-la.  Jeter la provocation la ou on ne jetterait pas
la sonde, c'est grave.

L'ecueil repousse, c'etait de l'impossible accompli.  Ils en
etaient petrifies.  Peu a peu pourtant, ils se remettaient a
esperer.  Telles sont les insubmersibles mirages de l'ame.  Pas
de detresse qui, meme a l'instant le plus critique, ne voie
blanchir dans ses profondeurs l'inexprimable lever de
l'esperance.  Ces malheureux ne demandaient pas mieux que de
s'avouer qu'ils etaient sauves.  Ils avaient en eux ce
begaiement.

Mais un grandissement formidable se fit tout a coup dans la nuit.
A babord surgit, se dessina et se decoupa sur le fond de brume
une haute masse opaque, verticale, a angles droits, une tour
carree de l'abime.

Ils regarderent, beants.

La rafale les poussait vers cela.

Ils ignoraient ce que c'etait.  C'etait le rocher Ortach.



XIV

ORTACH


L'ecueil recommencait.  Apres les Casquets, Ortach.  La tempete
n'est point une artiste, elle est brutale et toute-puissante, et
ne varie pas ses moyens.

L'obscurite n'est pas epuisable.  Elle n'est jamais a bout de
pieges et de perfidies.  L'homme, lui, est vite a l'extremite de
ses ressources.  L'homme se depense, le gouffre non.

Les naufrages se tournerent vers le chef, leur espoir.  Il ne put
que hausser les epaules; morne dedain de l'impuissance.

Un pave au milieu de l'ocean, c'est le rocher Ortach.  L'ecueil
Orlach, tout d'une piece, au-dessus du choc contrarie des houles,
monte droit a quatrevingts pieds de haut.  Les vagues et les
navires s'y brisent.  Cube immuable, il plonge a pic ses flancs
rectilignes dans les innombrables courbes serpentantes de la mer.

La nuit il figure un billot enorme pose sur les plis d'un grand
drap noir.  Dans la tempete, il attend le coup de hache, qui est
le coup de tonnerre.

Mais jamais de coup de tonnerre dans la trombe de neige.  Le
navire, il est vrai, a le bandeau sur les yeux; toutes les
tenebres sont nouees sur lui.  Il est pret comme un supplicie.
Quant a la foudre, qui est une fin prompte, il ne faut point
l'esperer.

La _Matutina_, n'etant plus qu'un echouement flottant, s'en alla
vers ce rocher-ci comme elle etait allee vers l'autre.  Les
infortunes, qui s'etaient un moment crus sauves, rentrerent dans
l'angoisse.  Le naufrage, qu'ils avaient laisse derriere eux,
reparaissait devant eux.  L'ecueil ressortait du fond de la mer.
Il n'y avait rien de fait.

Les Casquets sont un gaufrier a mille compartiments, l'Ortach est
une muraille.  Naufrager aux Casquets, c'est etre dechiquete;
naufrager a l'Ortach, c'est etre broye.

Il y avait une chance pourtant.

Sur les fronts droits, et l'Ortach est un front droit, la vague,
pas plus que le boulet, n'a de ricochets.  Elle est reduite au
jeu simple.  C'est le flux, puis le reflux.  Elle arrive lame et
revient houle.

Dans des cas pareils, la question de vie et de mort se pose
ainsi: si la lame conduit le batiment jusqu'au rocher, elle l'y
brise, il est perdu; si la houle revient avant que le batiment
ait touche, elle le remmene, il est sauve.

Anxiete poignante.  Les naufrages apercevaient dans la penombre
le grand flot supreme venant a eux.  Jusqu'ou allait-il les
trainer?  Si le flot brisait au navire, ils etaient roules au roc
et fracasses.  S'il passait sous le navire...

Le flot passa sous le navire.

Ils respirerent.

Mais quel retour allait-il avoir?  Qu'est-ce que le ressac ferait
d'eux?

Le ressac les remporta.

Quelques minutes apres, la _Matutina_ etait hors des eaux de
l'ecueil.  L'Ortach s'effacait comme les Casquets s'etaient
effaces.

C'etait la deuxieme victoire.  Pour la seconde fois l'ourque
etait arrivee au bord du naufrage, et avait recule a temps.



XV

PORTENTOSUM MARE


Cependant un epaississcment de brume s'etait abattu sur ces
malheureux en derive.  Ils ignoraient ou ils etaient.  Ils
voyaient a peine a quelques encablures autour de l'ourque.
Malgre une veritable lapidation de grelons qui les forcait tous a
baisser la tete, les femmes s'etaient obstinees a ne point
redescendre dans la cabine.  Pas de desespere qui ne veuille
naufrager a ciel ouvert.  Si pres de la mort, il semble qu'un
plafond au-dessus de soi est un commencement de cercueil,

La vague, de plus en plus gonflee, devenait courte.  La
turgescence du flot indique un etranglement; dans le brouillard,
de certains bourrelets de l'eau signalent un detroit.  En effet,
a leur insu, ils cotoyaient Aurigny.  Entre Ortach et les
Casquets au couchant et Aurigny au levant, la mer est resserree
et genee, et l'etat de malaise pour la mer determine localement
l'etat de tempete.  La mer souffre comme autre chose; et la ou
elle souffre, elle s'irrite.  Cette passe est redoutee.

La _Matutina_ etait dans cette passe.

Qu'on s'imagine sous l'eau une ecaille de tortue grande comme
Hyde-Park ou les Champs-Elysees, et dont chaque strie est un
bas-fond et dont chaque bossage est un recif.  Telle est
l'approche ouest d'Aurigny.  La mer recouvre et cache cet
appareil de naufrage.  Sur cette carapace de brisants
sous-marins, la vague dechiquetee saute et ecume.  Dans le calme,
clapotement; dans l'orage, chaos.

Cette complication nouvelle, les naufrages la remarquaient sans
se l'expliquer.  Subitement ils la comprirent.  Une pale
eclaircie se fit au zenith, un peu de blemissement se dispersa
sur la mer, cette lividite demasqua a babord un long barrage en
travers a l'est, et vers lequel se ruait, chassant le navire
devant elle, la poussee du vent.  Ce barrage etait Aurigny.

Qu'etait-ce que ce barrage?  Ils tremblerent.  Ils eussent bien
plus tremble encore si une voix leur eut repondu: Aurigny,

Pas d'ile defendue contre la venue de l'homme comme Aurigny.
Elle a sous l'eau et hors de l'eau une garde feroce dont Ortach
est la sentinelle.  A l'ouest, Burhou, Sauteriaux, Anfroque,
Niangle, Fond-du-Croc, les Jumelles, la Grosse, la Clanque, les
Eguillons, le Vrac, la Fosse-Maliere; a l'est, Sauquet, Hommeau,
Floreau, la Brinebelais, la Queslingue, Croquelihou, la Fourche,
le Saut, Noire Pute, Coupie, Orbue, Qu'est-ce que tous ces
monstres?  des hydres?  Oui, de l'espece ecueil.

Un de ces recifs s'appelle le But, comme pour indiquer que tout
voyage finit la.

Cet encombrement d'ecueils, simplifie par l'eau et la nuit,
apparaissait aux naufrages sous la forme d'une simple bande
obscure, sorte de rature noire sur l'horizon.

Le naufrage, c'est l'ideal de l'impuissance.  Etre pres de la
terre et ne pouvoir l'atteindre, flotter et ne pouvoir voguer,
avoir le pied sur quelque chose qui parait solide et qui est
fragile, etre plein de vie et plein de mort en meme temps, etre
prisonnier des etendues, etre mure entre le ciel et l'ocean,
avoir sur soi l'infini comme un cachot, avoir autour de soi
l'immense evasion des souffles et des ondes, et etre saisi,
garrotte, paralyse, cet accablement stupefie et indigne.  On
croit y entrevoir le ricanement du combattant inaccessible.  Ce
qui vous tient, c'est cela meme qui lache les oiseaux et met en
liberte les poissons.  Cela ne semble rien et c'est tout.  On
depend de cet air qu'on trouble avec sa bouche, on depend de
cette eau qu'on prend dans le creux de sa main.  Puisez de cette
tempete plein un verre, ce n'est plus qu'un peu d'amertume.
Gorgee, c'est une nausee; houle, c'est l'extermination.  Le grain
de sable dans le desert, le flocon d'ecume dans l'ocean, sont des
manifestations vertigineuses; la toute-puissance ne prend pas la
peine de cacher son atome, elle fait la faiblesse force, elle
emplit de son tout le neant, et c'est avec l'infiniment petit que
l'infiniment grand vous ecrase.  C'est avec des gouttes que
l'ocean vous broie.  On se sent jouet.

Jouet, quel mot terrible!

La _Matutina_ etait un peu au-dessus d'Aurigny, ce qui etait
favorable; mais derivait vers la pointe nord, ce qui etait fatal.
La bise nord-ouest, comme un arc tendu decoche une fleche,
lancait le navire vers le cap septentrional.  Il existe a cette
pointe, un peu en deca du havre des Corbelets, ce que les marins
de l'archipel normand appellent "un singe".  Le
singe--_swinge_--est un courant de l'espece furieuse.  Un
chapelet d'entonnoirs dans les bas-fonds produit dans les vagues
un chapelet de tourbillons.  Quand l'un vous lache, l'autre vous
reprend.  Un navire, happe par le singe, roule ainsi de spirale
en spirale jusqu'a ce qu'une roche aigue ouvre la coque.  Alors
le batiment creve s'arrete, l'arriere sort des vagues, l'avant
plonge, le gouffre acheve son tour de roue, l'arriere s'enfonce,
et tout se referme.  Une flaque d'ecume s'elargit et flotte, et
l'on ne voit plus a la surface de la lame que quelques bulles ca
et la, venues des respirations etouffees sous l'eau.

Dans toute la Manche, les trois singes les plus dangereux sont le
singe qui avoisine le fameux banc de sable Girdler Sands, le
singe qui est a Jersey entre le Pignonnet et la pointe de
Noirmont, et le singe d'Aurigny.

Un pilote local, qui eut ete a bord de la _Mututina_, eut averti
les naufrages de ce nouveau peril.  A defaut de pilote, ils
avaient l'instinct; dans les situations extremes, il y a une
seconde vue.  De hautes torsions d'ecume s'envolaient le long de
la cote, dans le pillage frenetique du vent.  C'etait le
crachement du singe.  Nombre de barques ont chavire dans celte
embuche.  Sans savoir ce qu'il y avait la, ils approchaient avec
horreur.

Comment doubler ce cap?  Nul moyen,

De meme qu'ils avaient vu surgir les Casquets, puis surgir
Ortach, a present ils voyaient se dresser la pointe d'Aurigny,
toute de haute roche.  C'etait comme des geants l'un apres
l'autre.  Serie de duels effrayants,

Charybde et Scylla ne sont que deux; les Casquets, Ortach et
Aurigny sont trois.

Le meme phenomene d'envahissement de l'horizon par l'ecueil se
reproduisait avec la monotonie grandiose du gouffre.  Les
batailles de l'ocean ont, comme les combats d'Homere, ce
rabachage sublime.

Chaque lame, a mesure qu'ils approchaient, ajoutait vingt coudees
au cap affreusement amplifie dans la brume.  La decroissance
d'intervalle semblait de plus en plus irremediable.  Ils
touchaient a la lisiere du singe.  Le premier pli qui les
saisirait les entrainerait.  Encore un flot franchi, tout etait
fini.

Soudain l'ourque fut repoussee en arriere comme par le coup de
poing d'un titan.  La houle se cabra sous le navire et se
renversa, rejetant l'epave dans sa criniere d'ecume.  La
_Matutina_, sous cette impulsion, s'ecarta d'Aurigny.

Elle se retrouva au large.

D'ou arrivait ce secours?  Du vent.

Le souffle de l'orage venait de se deplacer.

Le flot avait joue d'eux, maintenant c'etait le tour du vent, Ils
s'etaient degages eux-memes des Casquets; mais devant Ortach la
houle avait fait la peripetie; devant Aurigny, ce fut la bise, Il
y avait eu subitement une saute du septentrion au midi.

Le suroit avait succede au noroit.

Le courant, c'est le vent dans l'eau; le vent, c'est le courant
dans l'air; ces deux forces venaient de se contrarier, et le vent
avait eu le caprice de retirer sa proie au courant.

Les brusqueries de l'ocean sont obscures.  Elles sont le
perpetuel peut-etre.  Quand on est a leur merci, on ne peut ni
esperer, ni desesperer.  Elles font, puis defont.  L'ocean
s'amuse.  Toutes les nuances de la ferocite fauve sont dans cette
vaste et sournoise mer, que Jean Bart appelait "la grosse bete".
C'est le coup de griffe avec les intervalles voulus de patte de
velours.  Quelquefois la tempete bacle le naufrage; quelquefois
elle le travaille avec soin; on pourrait presque dire elle le
caresse.  La mer a le temps.  Les agonisants s'en apercoivent.

Parfois, disons-le, ces ralentissements dans le supplice
annoncent la delivrance.  Ces cas sont rares.  Quoi qu'il en
soit, les agonisants croient vite au salut, le moindre apaisement
dans les menaces de l'orage leur suffit, ils s'affirment a
eux-memes qu'ils sont hors de peril, apres s'etre crus ensevelis
ils prennent acte de leur resurrection, ils acceptent
fievreusement ce qu'ils ne possedent pas encore, tout ce que la
mauvaise chance contenait est epuise, c'est evident, ils se
declarent satisfaits, ils sont sauves, ils tiennent Dieu quitte.
Il ne faut point trop se hater de donner de ces recus a
l'Inconnu,

Le suroit debuta en tourbillon, Les naufrages n'ont jamais que
des auxiliaires bourrus.  La _Matutina_ fut impetueusement
trainee au large par ce qui lui restait d'agres comme une morte
par les cheveux.  Cela ressembla a ces delivrances accordees par
Tibere, a prix de viol.  Le vent brutalisait ceux qu'il sauvait.
Il leur rendait service avec fureur.  Ce fut du secours sans
pitie.

L'epave, dans ce rudoiement liberateur, acheva de se disloquer.

Des grelons, gros et durs a charger un tromblon, criblaient le
batiment.  A tous les renversements du flot, ces grelons
roulaient sur le pont comme des billes.  L'ourque, presque entre
deux eaux, perdait toute forme sous les retombees de vagues et
sous les effondrements d'ecumes.  Chacun dans le navire songeait
a soi.

Se cramponnait qui pouvait.  Apres chaque paquet de mer, on avait
la surprise de se retrouver tous.  Plusieurs avaient le visage
dechire par des eclats de bois.

Heureusement le desespoir a les poings solides.  Une main
d'enfant dans l'effroi a une etreinte de geant.  L'angoisse fait
un etau avec des doigts de femme.  Une jeune fille qui a peur
enfoncerait ses ongles roses dans du fer.  Ils s'accrochaient, se
tenaient, se retenaient.  Mais toutes les vagues leur apportaient
l'epouvante du balaiement.

Soudainement ils furent soulages.



XVI

DOUCEUR SUBITE DE L'ENIGME


L'ouragan venait de s'arreter court.

Il n'y eut plus dans l'air ni suroit, ni noroit.  Les clairons
forcenes de l'espace se turent.  La trombe sortit du ciel, sans
diminution prealable, sans transition, et comme si elle-meme
avait glisse a pic dans un gouffre.  On ne sut plus ou elle
etait.  Les flocons remplacerent les grelons.  La neige
recommenca a tomber lentement.

Plus de flot.  La mer s'aplatit.

Ces soudaines cessations sont propres aux bourrasques de neige.
L'effluve electrique epuise, tout se tranquillise, meme la vague,
qui, dans les tourmentes ordinaires, conserve souvent une longue
agitation.  Ici point.  Aucun prolongement de colere dans le
flot.  Comme un travailleur apres une fatigue, le flot s'assoupit
immediatement, ce qui dement presque les lois de la statique,
mais n'etonne point les vieux pilotes, car ils savent que tout
l'inattendu est dans la mer.

Ce phenomene a lieu meme, mais tres rarement, dans les tempetes
ordinaires.  Ainsi, de nos jours, lors du memorable ouragan du 27
juillet 1867, a Jersey, le vent, apres quatorze heures de furie,
tomba tout de suite au calme plat.

Au bout de quelques minutes, l'ourque n'avait plus autour d'elle
qu'une eau endormie.

En meme temps, car la derniere phase ressemble a la premiere, on
ne distingua plus rien.  Tout ce qui etait devenu visible dans
les convulsions des nuages meteoriques redevint trouble, les
silhouettes blemes se fondirent en delaiement diffus, et le
sombre de l'infini se rapprocha de toutes parts du navire.  Ce
mur de nuit, cette occlusion circulaire, ce dedans de cylindre
dont le diametre decroissait de minute en minute, enveloppait la
_Matutina_, et, avec la lenteur sinistre d'une banquise qui se
ferme, se rapetissait formidablement.  Au zenith, rien, un
couvercle de brume, une cloture.  L'ourque etait comme au fond du
puits de l'abime.

Dans ce puits, une flaque de plomb liquide, c'etait la mer.
L'eau ne bougeait plus.  Immobilite morne.  L'ocean n'est jamais
plus farouche qu'etang.

Tout etait silence, apaisement, aveuglement.

Le silence des choses est peut-etre de la taciturnite.

Les derniers clapotements glissaient le long du bordage.  Le pont
etait horizontal avec des declivites insensibles.  Quelques
dislocations remuaient faiblement.  La coque de grenade, qui
tenait lieu de fanal, et ou brillaient des etoupes dans du
goudron, ne se balancait plus au beaupre et ne jetait plus de
gouttes enflammees dans la mer.  Ce qui restait de souffle dans
les nuees n'avait plus de bruit.  La neige tombait epaisse,
molle, a peine oblique.  On n'entendait l'ecume d'aucun brisant.
Paix de tenebres.

Ce repos, apres ces exasperations et ces paroxysmes, fut pour les
malheureux si longtemps ballottes un indicible bien-etre.  Il
leur sembla qu'ils cessaient d'etre mis a la question.  Ils
entrevoyaient autour d'eux et au-dessus d'eux un consentement a
les sauver.  Ils reprirent confiance.  Tout ce qui avait ete
furie etait maintenant tranquillite.  Cela leur parut une paix
signee.  Leurs poitrines miserables se dilaterent.  Ils pouvaient
lacher le bout de corde ou de planche qu'ils tenaient, se lever,
se redresser, se tenir debout, marcher, se mouvoir.  Ils se
sentaient inexprimablement calmes.  Il y a, dans la profondeur
obscure, de ces effets de paradis, preparation a autre chose.  Il
etait clair qu'ils etaient bien decidement hors de la rafale,
hors de l'ecume, hors des souffles, hors des rages, delivres.

On avait desormais toutes les chances pour soi.  Dans trois ou
quatre heures le jour se leverait, on serait apercu par quelque
navire passant, on serait recueilli.  Le plus fort etait fait.
On rentrait dans la vie.  L'important, c'etait d'avoir pu se
soutenir sur l'eau jusqu'a la cessation de la tempete.  Ils se
disaient: Cette fois, c'est fini.

Tout a coup ils s'apercurent que c'etait fini en effet.

Un des matelots, le basque du nord, nomme Galdeazun, descendit,
pour chercher du cable, dans la cale, puis remonta, et dit:

--La cale est pleine.

--De quoi?  demanda le chef.

--D'eau, repondit le matelot.

Le chef cria:

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, reprit Galdeazun, que dans une demi-heure nous
allons sombrer.



XVII

LA RESSOURCE DERNIERE


Il y avait une crevasse dans la quille.  Une voie d'eau s'etait
faite.  A quel moment?  Personne n'eut pu le dire.  Etait-ce en
accostant les Casquets?  Etait-ce devant Ortach?  Etait-ce dans
le clapotement des bas-fonds de l'ouest d'Aurigny?  Le plus
probable, c'est qu'ils avaient touche le Singe.  Ils avaient recu
un obscur coup de boutoir.  Ils ne s'en etaient point apercus au
milieu de la survente convulsive qui les secouait.  Dans le
tetanos on ne sent pas une piqure.

L'autre matelot, le basque du sud, qui s'appelait Ave-Maria, fit
a son tour la descente de la cale, revint, et dit;

--L'eau dans la quille est haute de deux vares.

Environ six pieds.

Ave-Maria ajouta:

--Avant quarante minutes, nous coulons,

Ou etait cette voie d'eau?  on ne la voyait pas.  Elle etait
noyee.  Le volume d'eau qui emplissait la cale cachait cette
fissure.  Le navire avait un trou au ventre, quelque part, sous
la flottaison, fort avant sous la carene.  Impossible de
l'apercevoir.  Impossible de le boucher.  On avait une plaie et
l'on ne pouvait la panser.  L'eau, du reste, n'entrait pas tres
vite.

Le chef cria:

--Il faut pomper.

Galdeazun repondit:

--Nous n'avons plus de pompe.

--Alors, repartit le chef, gagnons la terre.

--Ou, la terre?

--Je ne sais.

--Ni moi.

--Mais elle est quelque part.

--Oui.

--Que quelqu'un nous y mene, reprit le chef.

--Nous n'avons pas de pilote, dit Galdeazun.

--Prends la barre, toi.

--Nous n'avons plus de barre.

--Baclons-en une avec la premiere poutre venue.  Des clous.  Un
marteau.  Vite des outils!

--La baille de charpenterie est a l'eau.  Nous n'avons plus
d'outils.

--Gouvernons tout de meme, n'importe ou!

--Nous n'avons plus de gouvernail.

--Ou est le canot?  Jetons nous-y.  Ramons!

--Nous n'avons plus de canot,

--Ramons sur l'epave.

--Nous n'avons plus d'avirons.

--A la voile alors!

--Nous n'avons plus de voile, et plus de mat.

--Faisons un mat avec une hiloire, faisons une voile avec un
prelart.  Tirons-nous de la.  Confions-nous au vent!

--Il n'y a plus de vent.

Le vent en effet les avait quittes.  La tempete s'en etait allee,
et ce depart, qu'ils avaient pris pour leur salut, etait leur
perte.  Le suroit en persistant les eut frenetiquement pousses a
quelque rivage, eut gagne de vitesse la voie d'eau, les eut
portes peut-etre a un bon banc de sable propice, et les eut
echoues avant qu'ils eussent sombre.  Le rapide emportement de
l'orage eut pu leur faire prendre terre.  Point de vent, plus
d'espoir.  Ils mourraient de l'absence d'ouragan.

La situation supreme apparaissait.

Le vent, la grele, la bourrasque, le tourbillon, sont des
combattants desordonnes qu'on peut vaincre.  La tempete peut etre
prise au defaut de l'armure.  On a des ressources contre la
violence qui se decouvre sans cesse, se meut a faux, et frappe
souvent a cote.  Mais rien a faire contre le calme.  Pas un
relief qu'on puisse saisir.

Les vents sont une attaque de cosaques; tenez bon, cela se
disperse.  Le calme, c'est la tenaille du bourreau.

L'eau, sans hate, mais sans interruption, irresistible et lourde,
montait dans la cale, et, a mesure qu'elle montait, le navire
descendait.  Cela etait tres lent.

Les naufrages de la _Matutina_ sentaient peu a peu s'entr'ouvrir
sous eux la plus desesperee des catastrophes, la catastrophe
inerte.  La certitude tranquille et sinistre du fait inconscient
les tenait.  L'air n'oscillait pas, la mer ne bougeait pas.
L'immobile, c'est l'inexorable.  L'engloutissemenl les resorbait
en silence.  A travers l'epaisseur de l'eau muette, sans colere,
sans passion, sans le vouloir, sans le savoir, sans y prendre
interet, le fatal centre du globe les attirait.  L'horreur, au
repos, se les amalgamait.  Ce n'etait plus la gueule beante du
flot, la double machoire du coup de vent et du coup de mer,
mechamment menacante, le rictus de la trombe, l'appetit ecumant
de la houle; c'etait sous ces miserables on ne sait quel
baillement noir de l'infini.  Ils se sentaient entrer dans une
profondeur paisible qui etait la mort.  La quantite de bord que
le navire avait hors du flot s'amincissait, voila tout.  On
pouvait calculer a quelle minute elle s'effacerait.  C'etait tout
le contraire de la submersion par la maree montante.  L'eau ne
montait pas vers eux, ils descendaient vers elle.  Le creusement
de leur tombe venait d'eux-memes.  Leur poids etait le fossoyeur.

Ils etaient executes, non par la loi des hommes, mais par la loi
des choses.

La neige tombait, et, comme l'epave ne remuait plus, cette
charpie blanche faisait sur le pont une nappe et couvrait le
navire d'un suaire,

La cale allait s'alourdissant.  Nul moyen de franchir la voie
d'eau.  Ils n'avaient pas meme une pelle d'epuisement, qui
d'ailleurs eut ete illusoire et d'un emploi impraticable,
l'ourque etant pontee.  On s'eclaira; on alluma trois ou quatre
torches qu'on planta dans des trous et comme on put.  Galdeazun
apporta quelques vieux seaux de cuir; ils entreprirent d'etancher
la cale et firent la chaine; mais les seaux etaient hors de
service, le cuir des uns etait decousu, le fond des autres etait
creve, et les seaux se vidaient en chemin.  L'inegalite etait
derisoire entre ce qu'on recevait et ce qu'on rendait.  Une tonne
d'eau entrait, un verre d'eau sortait.  On n'eut pas d'autre
reussite.  C'etait une depense d'avare essayant d'epuiser sou a
sou un million.

Le chef dit:

--Allegeons l'epave!

Pendant la tempete on avait amarre les quelques coffres qui
etaient sur le pont.  Ils etaient restes lies au troncon du mat.
On defit les amarres, et on roula les coffres a l'eau par une des
breches du bordage.  Une de ces valises appartenait a la femme
basquaise qui ne put retenir ce soupir:

--Oh!  ma cape neuve doublee d'ecarlate!  oh!  mes pauvres bas en
dentelle d'ecorce de bouleau!  Oh!  mes pendeloques d'argent pour
aller a la messe du mois de Marie!

Le pont deblaye, restait la cabine.  Elle etait fort encombree.
Elle contenait, on s'en souvient, des bagages qui etaient aux
passagers et des ballots qui etaient aux matelots.

On prit les bagages, et on se debarrassa de tout ce chargement
par la breche du bordage.

On retira les ballots, et on les poussa a l'ocean.

On acheva de vider la cabine.  La lanterne, le chouquet, les
barils, les sacs, les bailles et les charniers, la marmite avec
la soupe, tout alla aux flots.

On devissa les ecrous du fourneau de fer eteint depuis longtemps,
on le descella, on le hissa sur le pont, on le traina jusqu'a la
breche, et on le precipita hors du navire.

On envoya a l'eau tout ce qu'on put arracher du vaigrage, des
porques, des haubans et du greement fracasse.

De temps en temps le chef prenait une torche, la promenait sur
les chiffres d'etiage peints a l'avant du navire, et regardait ou
en etait le naufrage.



XVIII

LA RESSOURCE SUPREME


L'epave, allegee, s'enfoncait un peu moins, mais s'enfoncait
toujours.

Le desespoir de la situation n'avait plus ni ressource, ni
palliatif.  On avait epuise le dernier expedient.

--Y a-t-il encore quelque chose a jeter a la mer?  cria le chef.

Le docteur, auquel personne ne songeait plus, sortit d'un angle
du capot de cabine, et dit:

--Oui.

--Quoi?  demanda le chef.

Le docteur repondit:

--Notre crime.

Il y eut un fremissement, et tous crierent:

--Amen.

Le docteur, debout et bleme, leva un doigt vers le ciel, et dit:

--A genoux.

Ils chancelaient, ce qui est le commencement de l'agenouillement.

Le docteur reprit:

--Jetons a la mer nos crimes.  Ils pesent sur nous.  C'est la ce
qui enfonce le navire.  Ne songeons plus au sauvetage, songeons
au salut.  Notre dernier crime surtout, celui que nous avons
commis, ou, pour mieux dire, complete tout a l'heure, miserables
qui m'ecoutez, il nous accable.  C'est une insolence impie de
tenter l'abime quand on a l'intention d'un meurtre derriere soi.
Ce qui est fait contre un enfant est fait contre Dieu.  Il
fallait s'embarquer, je le sais, mais c'etait la perdition
certaine.  La tempete, avertie par l'ombre que notre action a
faite, est venue.  C'est bien.  Du reste, ne regrettez rien.
Nous avons la, pas loin de nous, dans cette obscurite, les sables
de Vauville et le cap de la Hougue.  C'est la France.  Il n'y
avait qu'un abri possible, l'Espagne.  La France ne nous est pas
moins dangereuse que l'Angleterre.  Notre delivrance de la mer
eut abouti au gibet.  Ou pendus, ou noyes, nous n'avions pas
d'autre option.  Dieu a choisi pour nous.  Rendons-lui grace.  Il
nous accorde la tombe qui lave.  Mes freres, l'inevitable etait
la.  Songez que c'est nous qui tout a l'heure avons fait notre
possible pour envoyer la-haut quelqu'un, cet enfant, et qu'en ce
moment-ci meme, a l'instant ou je parle, il y a peut-etre
au-dessus de nos tetes une ame qui nous accuse devant un juge qui
nous regarde.  Mettons a profit le sursis supreme.
Efforcons-nous, si cela se peut encore, de reparer, dans tout ce
qui depend de nous, le mal que nous avons fait.  Si l'enfant nous
survit, venons-lui en aide.  S'il meurt, tachons qu'il nous
pardonne.  Otons de dessus nous notre forfait.  Dechargeons de ce
poids nos consciences.  Tachons que nos ames ne soient pas
englouties devant Dieu, car c'est le naufrage terrible.  Les
corps vont aux poissons, les ames aux demons.  Ayez pitie de
vous.  A genoux, vous dis-je.  Le repentir, c'est la barque qui
ne se submerge pas.  Vous n'avez plus de boussole?  Erreur.  Vous
avez la priere.

Ces loups devinrent moutons.  Ces transformations se voient dans
l'angoisse.  Il arrive que les tigres lechent le crucifix.  Quand
la porte sombre s'entrebaille, croire est difficile, ne pas
croire est impossible.  Si imparfaites que soient les diverses
ebauches de religion essayees par l'homme, meme quand la croyance
est informe, meme quand le contour du dogme ne s'adapte point aux
lineaments de l'eternite entrevue, il y a, a la minute supreme,
un tressaillement d'ame.  Quelque chose commence apres la vie.
Cette pression est sur l'agonie.

L'agonie est une echeance.  A cette seconde fatale, on sent sur
soi la responsabilite diffuse.  Ce qui a ete complique ce qui
sera.  Le passe revient et rentre dans l'avenir.  Le connu
devient abime aussi bien que l'inconnu, et ces deux precipices,
l'un ou l'on a ses fautes, l'autre ou l'on a son attente, melent
leur reverberation.  C'est cette confusion des deux gouffres qui
epouvante le mourant.

Ils avaient fait leur derniere depense d'esperance du cote de la
vie.  C'est pourquoi ils se tournerent de l'autre cote.  Il ne
leur restait plus de chance que dans cette ombre.  Ils le
comprirent.  Ce fut un eblouissement lugubre, tout de suite suivi
d'une rechute d'horreur.  Ce que l'on comprend dans l'agonie
ressemble a ce qu'on apercoit dans l'eclair.  Tout, puis rien.
On voit, et l'on ne voit plus.  Apres la mort, l'oeil se
rouvrira, et ce qui a ete un eclair deviendra un soleil.

Ils crierent au docteur:

--Toi!  toi!  il n'y a plus que toi.  Nous t'obeirons.  Que
faut-il faire?  parle.

Le docteur repondit:

--Il s'agit de passer par-dessus le precipice inconnu et
d'atteindre l'autre bord de la vie, qui est au dela du tombeau.
Etant celui qui sait le plus de choses, je suis le plus en peril
de vous tous.  Vous faites bien de laisser le choix du pont a
celui qui porte le fardeau le plus lourd.

Il ajouta:

--La science pese sur la conscience.

Puis il reprit;

--Combien de temps nous reste-t-il encore?

Galdeazun regarda a l'etiage et repondit:

--Un peu plus d'un quart d'heure.

--Bien dit le docteur.

Le toit bas du capot, ou il s'accoudait, faisait une espece de
table.  Le docteur prit dans sa poche son ecritoire et sa plume,
et son portefeuille d'ou il tira un parchemin, le meme sur le
revers duquel il avait ecrit, quelques heures auparavant, une
vingtaine de lignes tortueuses et serrees.

--De la lumiere, dit-il.

La neige, tombant comme une ecume de cataracte, avait eteint les
torches l'une apres l'autre.  Il n'en restait plus qu'une.
Ave-Maria la deplanta, et vint se placer debout, tenant cette
torche, a cote du docteur.

Le docteur remit son portefeuille dans sa poche, posa sur le
capot la plume et l'encrier, deplia le parchemin, et dit:

--Ecoutez.

Alors, au milieu de la mer, sur ce ponton decroissant, sorte de
plancher tremblant du tombeau, commenca, gravement faite par le
docteur, une lecture que toute l'ombre semblait ecouter.  Tous
ces condamnes baissaient la tete autour de lui.  Le flamboiement
de la torche accentuait leurs paleurs.  Ce que lisait le docteur
etait ecrit en anglais.  Par intervalles, quand un de ces regards
lamentables paraissait desirer un eclaircissement, le docteur
s'interrompait et repetait, soit en francais, soit en espagnol,
soit en basque, soit en italien, le passage qu'il venait de lire.
On entendait des sanglots etouffes et des coups sourds frappes
sur les poitrines.  L'epave continuait de s'enfoncer.

La lecture achevee, le docteur posa le parchemin a plat sur le
capot, saisit la plume, et, sur une marge blanche menagee au bas
de ce qu'il avait ecrit, il signa:

DOCTOR GERNARDUS GEESTEMUNDE.

Puis, se tournant vers les autres, il dit:

--Venez, et signez.

La basquaise approcha, prit la plume, et signa ASUNCION.  Elle
passa la plume a l'irlandaise qui, ne sachant pas ecrire, fit une
croix.

Le docteur, a cote de cette croix, ecrivit:

--BARBARA FERMOY, _de l'ile Tyrryf, dans les Ebudes_.

Puis il tendit la plume au chef de la bande.

Le chef signa GAIZDORRA, _captal_.

Le genois, au-dessous du chef, signa GIANGIRATE.

Le languedocien signa JACQUES QUATOURZE, dit le NARBONNAIS.

Le provencal signa LUC-PIERRE CAPGAROUPE, _du bagne de Mahon_.

Sous ces signatures, le docteur ecrivit cette note:

--De trois hommes d'equipage, le patron ayant ete enleve par un
coup de mer, il ne reste que deux, et on signe.

Les deux matelots mirent leurs noms au-dessous de cette note.  Le
basque du nord signa GALDEAZUN.  Le basque du sud signa
AVE-MARIA, _voleur_.

Puis le docleur dit:

--Capgaroupe.

--Present, dit le provencal.

--Tu as la gourde de Hardquanonne?

--Oui.

--Donne-la moi.

Capgaroupe but la derniere gorgee d'eau-de-vie et tendit la
gourde au docteur.

La crue interieure du flot s'aggravait.  L'epave entrait de plus
en plus dans la mer.

Les bords du pont en plan incline etaient couverts d'une mince
lame rongeante, qui grandissait.

Tous s'etaient groupes sur la tonture du navire.

Le docteur secha l'encre des signatures au feu de la torche, plia
le parchemin a plis plus etroits que le diametre du goulot, et
l'introduisit dans la gourde.  Il cria:

--Le bouchon.

--Je ne sais ou il est, dit Capgaroupe.

--Voici un bout de funin, dit Jacques Quatourze.

Le docteur boucha la gourde avec ce funin, et dit:

--Du goudron.

Galdeazun alla de l'avant, appuya un etouffoir d'etoupe sur la
grenade a brulot qui s'eteignait, la decrocha de l'etrave et
l'apporta au docteur, a demi pleine de goudron bouillant.

Le docteur plongea le goulot de la gourde dans le goudron, et
l'en retira.  La gourde, qui contenait le parchemin signe de
tous, etait bouchee et goudronnee.

--C'est fait, dit le docteur.

Et de toutes ces bouches sortit, vaguement begaye en toutes
langues, le brouhaha lugubre dos catacombes.

--Ainsi soit-il!

--Mea culpa!

--Asi sea[1]!

  [1] Ainsi-soit il!

--Aro rai[2]!

  [2] A la bonne heure (patois roman).

--Amen!

On eut cru entendre se disperser dans les tenebres, devant
l'effrayant refus celeste de les entendre, les sombres voix de
Babel.

Le docteur tourna le dos a ses compagnons de crime et de
detresse, et fit quelques pas vers le bordage.  Arrive au bord de
l'epave, il regarda dans l'infini, et dit avec un accent profond:

--Bist du bei mir[3]?

  [3] --Es-tu pres de moi?

Il parlait probablement a quelque spectre.

L'epave s'enfoncait.

Derriere le docteur tous songeaient.  La priere est une force
majeure.  Ils ne se courbaient pas, ils ployaient.  Il y avait de
l'involontaire dans leur contrition.  Ils flechissaient comme se
fletrit une voile a qui la brise manque, et ce groupe hagard
prenait peu a peu, par la jonction des mains et par rabattement
des fronts, l'attitude, diverse, mais accablee, de la confiance
desesperee en Dieu.  On ne sait quel reflet venerable, venu de
l'abime, s'ebauchait sur ces faces scelerates.

Le docteur revint vers eux.

Quel que fut son passe, ce vieillard etait grand en presence du
denoument.  La vaste reticence environnante le preoccupait sans
le deconcerter.  C'etait l'homme qui n'est pas pris au depourvu.
Il y avait sur lui de l'horreur tranquille.  La majeste de Dieu
compris etait sur son visage.

Ce bandit vieilli et pensif avait, sans s'en douter, la posture
pontificale.

Il dit:

--Faites attention.

Il considera un moment l'etendue et ajouta:

--Maintenant nous allons mourir.

Puis il prit la torche des mains d'Ave-Maria, et la secoua.

Une flamme s'en detacha, et s'envola dans la nuit.

Et le docteur jeta la torche a la mer.

La torche s'eteignit.  Toute clarte s'evanouit.  Il n'y eut plus
que l'immense ombre inconnue.  Ce fut quelque chose comme la
tombe se fermant.

Dans cette eclipse on entendit le docteur qui disait:

--Prions.

Tous se mirent a genoux.

Ce n'etait deja plus dans la neige, c'etait dans l'eau qu'ils
s'agenouillaient.

Ils n'avaient plus que quelques minutes.

Le docteur seul etait reste debout.  Les flocons de neige, en
s'arretant sur lui, l'etoilaient de larmes blanches, et le
faisaient visible sur ce fond d'obscurite.  On eut dit la statue
parlante des tenebres.

Le docteur fit un signe de croix, et eleva la voix pendant que
sous ses pieds commencait cette oscillation presque indistincte
qui annonce l'instant ou une epave va plonger.  Il dit:

--Pater noster qui es in coelis.

Le provencal repeta en francais:

--Notre pere qui etes aux cieux.

L'irlandaise reprit en langue galloise, comprise de la femme
basque:

--Ar nathair ala ar neamh.

Le docteur continua:

--Sanctificetur nomen tuum.

--Que votre nom soit sanctifie, dit le provencal.

--Naomhthar hainm, dit l'irlandaise.

--Adveniat regnum tuum, poursuivit le docteur.

--Que votre regne arrive, dit le provencal.

--Tigeadh do rioghachd, dit l'irlandaise.

Les agenouilles avaient de l'eau jusqu'aux epaules.  Le docteur
reprit:

--Fiat voluntas tua.

--Que votre volonte soit faite, balbutia le provencal.

Et l'irlandaise et la basquaise jeterent ce cri:

--Deuntar do thoil ar an Hhalamb!

--Sicut in coelo, et in terra, dit le docteur.

Aucune voix ne lui repondit.

Il baissa les yeux.  Toutes les tetes etaient sous l'eau.  Pas un
ne s'etait leve.  Ils s'etaient laisse noyer a genoux.

Le docteur prit dans sa main droite la gourde qu'il avait deposee
sur le capot, et l'eleva au-dessus de sa tete.

L'epave coulait.

Tout en enfoncant, le docteur murmurait le reste de la priere.

Son buste fut hors de l'eau un moment, puis sa tete, puis il n'y
eut plus que son bras tenant la gourde, comme s'il la montrait a
l'infini.

Ce bras disparu.  La profonde mer n'eut pas plus de pli qu'une
tonne d'huile.  La neige continuait de tomber.

Quelque chose surnagea, et s'en alla sur le flot dans l'ombre.
C'etait la gourde goudronnee que son enveloppe d'osier soutenait.




LIVRE TROISIEME

L'ENFANT DANS L'OMBRE



I

LE CHESS-HILL


La tempete n'etait pas moins intense sur terre que sur mer.

Le meme dechainement farouche s'etait fait autour de l'enfant
abandonne.  Le faible et l'innocent deviennent ce qu'ils peuvent
dans la depense de colere inconsciente que font les forces
aveugles; l'ombre ne discerne pas; et les choses n'ont point les
clemences qu'on leur suppose.

Il y avait sur terre tres peu de vent; le froid avait on ne sait
quoi d'immobile.  Aucun grelon.  L'epaisseur de la neige tombante
etait epouvantable.

Les grelons frappent, harcelent, meurtrissent, assourdissent,
ecrasent; les flocons sont pires.  Le flocon inexorable et doux
fait son oeuvre en silence.  Si on le louche, il fond.  Il est
pur comme l'hypocrite est candide.  C'est par des blancheurs
lentement superposees que le flocon arrive a l'avalanche et le
fourbe au crime.

L'enfant avait continue d'avancer dans le brouillard.  Le
brouillard est un obstacle mou; de la des perils; il cede et
persiste; le brouillard, comme la neige, est plein de trahison.
L'enfant, etrange lutteur au milieu de tous ces risques, avait
reussi a atteindre le bas de la descente, et s'etait engage dans
le Chess-Hill.  Il etait, sans le savoir, sur un isthme, ayant
des deux cotes l'ocean, et ne pouvant faire fausse route, dans
cette brume, dans cette neige et dans cette nuit, sans tomber, a
droite dans l'eau profonde du golfe, a gauche dans la vague
violente de la haute mer.  Il marchait, ignorant, entre deux
abimes.

L'isthme de Portland etait a cette epoque singulierement apre et
rude.  Il n'a plus rien aujourd'hui de sa configuration d'alors.
Depuis qu'on a eu l'idee d'exploiter la pierre de Portland en
ciment romain, toute la roche a subi un remaniement qui a
supprime l'aspect primitif.  On y trouve encore le calcaire lias,
le schiste, et le trapp sortant des bancs de conglomerat comme la
dent de la gencive; mais la pioche a tronque et nivele tous ces
pilons herisses et scabreux ou venaient se percher hideusement
les ossifrages.  Il n'y a plus de cimes ou puissent se donner
rendez-vous les labbes et les stercoraires qui, comme les
envieux, aiment a souiller les sommets.  On chercherait en vain
le haut monolithe nomme Godolphin, vieux mot gallois qui signifie
_aigle blanche_.  On cueille encore, l'ete, dans ces terrains
fores et troues comme l'eponge, du romarin, du pouliot, de
l'hysope sauvage, du fenouil de mer qui, infuse, donne un bon
cordial, et cette herbe pleine de noeuds qui sort du sable et
dont on fait de la natte; mais on n'y ramasse plus ni ambre gris,
ni etain noir, ni cette triple espece d'ardoise, l'une verte,
l'autre bleue, l'autre couleur de feuilles de sauge.  Les
renards, les blaireaux, les loutres, les martres, s'en sont
alles; il y avait dans ces escarpements de Portland, comme a la
pointe de Cornouailles, des chamois; il n'y en a plus.  On peche
encore, dans de certains creux, des plies et des pilchards, mais
les saumons, effarouches, ne remontent plus la Wey entre la
Saint-Michel et la Noel pour y pondre leurs oeufs.  On ne voit
plus la, comme au temps d'Elisabeth, de ces vieux oiseaux
inconnus, gros comme des eperviers, qui coupaient une pomme en
deux et n'en mangeaient que le pepin.  On n'y voit plus de ces
corneilles a bec jaune, _cornish chough_ en anglais, _pyrrocarax_
en latin, qui avaient la malice de jeter sur les toits de chaume
des sarments allumes.  On n'y voit plus l'oiseau sorcier fulmar,
emigre de l'archipel d'Ecosse, et jetant par le bec une huile que
les insulaires brulaient dans leurs lampes.  On n'y rencontre
plus le soir, dans les ruissellements du jusant, l'antique neitse
legendaire aux pieds de porc et au cri de veau.  La maree
n'echoue plus sur ces sables l'otarie moustachue, aux oreilles
enroulees, aux machelieres pointues, se trainant sur ses pattes
sans ongles.  Dans ce Portland aujourd'hui meconnaissable, il n'y
a jamais eu de rossignols, a cause du manque de forets, mais les
faucons, les cygnes et les oies de mer se sont envoles.  Les
moutons de Portland d'a present ont la chair grasse et la laine
fine; les rares brebis qui paissaient il y a deux siecles cette
herbe salee etaient petites et coriaces et avaient la toison
bourrue, comme il sied a des troupeaux celtes menes jadis par des
bergers mangeurs d'ail qui vivaient cent ans et qui, a un
demi-mille de distance, percaient des cuirasses avec leur fleche
d'une aune de long.  Terre inculte fait laine rude.  Le
Chess-Hill d'aujourd'hui ne ressemble en rien au Chess-Hill
d'autrefois, tant il a ete bouleverse par l'homme, et par ces
furieux vents des Sorlingues qui rongent jusqu'aux pierres.

Aujourd'hui cette langue de terre porte un railway qui aboutit a
un joli echiquier de maisons neuves, Chesilton, et il y a une
"Portland-Station".  Les wagons roulent ou rampaient les phoques.

L'isthme de Portland, il y a deux cents ans, etait un dos d'ane
de sable avec une epine vertebrale de rocher.

Le danger, pour l'enfant, changea de forme.  Ce que l'enfant
avait a craindre dans la descente, c'etait de rouler au bas de
l'escarpement; dans l'isthme, ce fut de tomber dans des trous.
Apres avoir eu affaire au precipice, il eut affaire a la
fondriere.  Tout est chausse-trape au bord de la mer.  La roche
est glissante, la greve est mouvante.  Les points d'appui sont
des embuches.  On est comme quelqu'un qui met le pied sur des
vitres.  Tout peut brusquement se feler sous vous.  Felure par ou
l'on disparait.  L'ocean a des troisiemes dessous comme un
theatre bien machine.

Les longues aretes de granit auxquelles s'adosse le double
versant d'un isthme sont d'un abord malaise.  On y trouve
difficilement ce qu'on appelle en langage de mise en scene des
praticables.  L'homme n'a aucune hospitalite a attendre de
l'ocean, pas plus du rocher que de la vague; l'oiseau et le
poisson seuls sont prevus par la mer.  Les isthmes
particulierement sont denudes et herisses.  Le flot qui les use
et les mine des deux cotes les reduit a leur plus simple
expression.  Partout des reliefs coupants, des cretes, des scies,
d'affreux haillons de pierre dechiree, des entre-baillements
denteles comme la machoire multicuspide d'un requin, des
casse-cous de mousse mouillee, de rapides coulees de roches
aboutissant a l'ecume.  Qui entreprend de franchir un isthme
rencontre a chaque pas des blocs difformes, gros comme des
maisons, figurant des tibias, des omoplates, des femurs, anatomie
hideuse des rocs ecorches.  Ce n'est pas pour rien que ces stries
des bords de la mer se nomment cotes.  Le pieton se tire comme il
peut de ce pele-mele de debris.  Cheminer a travers l'ossature
d'une enorme carcasse, tel est a peu pres ce labeur.

Mettez un enfant dans ce travail d'Hercule.

Le grand jour eut ete utile, il faisait nuit; un guide eut ete
necessaire, il etait seul.  Toute la vigueur d'un homme n'eut pas
ete de trop, il n'avait que la faible force d'un enfant.  A
defaut de guide, un sentier l'eut aide.  Il n'y avait point de
sentier.

D'instinct, il evitait le chaineau aigu des rochers et suivait la
plage le plus qu'il pouvait.  C'est la qu'il rencontrait les
fondrieres.  Les fondrieres se multipliaient devant lui sous
trois formes, la fondriere d'eau, la fondriere de neige, la
fondriere de sable.  La derniere est la plus redoutable.  C'est
l'enlisement.

Savoir ce que l'on affronte est alarmant, mais l'ignorer est
terrible.  L'enfant combattait le danger inconnu.  Il etait a
tatons dans quelque chose qui etait peut-etre la tombe.

Nulle hesitation.  Il tournait les rochers, evitait les
crevasses, devinait les pieges, subissait les meandres de
l'obstacle, mais avancait.  Ne pouvant aller droit, il marchait
ferme.

Il reculait au besoin avec energie.  Il savait s'arracher a temps
de la glu hideuse des sables mouvants.  Il secouait la neige de
dessus lui.  Il entra plus d'une fois dans l'eau jusqu'aux
genoux.  Des qu'il sortait de l'eau, ses guenilles mouillees
etaient tout de suite gelees par le froid profond de la nuit.  Il
marchait rapide dans ses velements roidis.  Pourtant il avait eu
l'industrie de conserver seche et chaude sur sa poitrine sa
vareuse de matelot.  Il avait toujours bien faim.

Les aventures de l'abime ne sont limitees en aucun sens; tout y
est possible, meme le salut.  L'issue est invisible, mais
trouvable.  Comment l'enfant, enveloppe d'une etouffante spirale
de neige, perdu sur cette levee etroite entre les deux gueules du
gouffre, n'y voyant pas, parvint-il a traverser l'isthme, c'est
ce que lui-meme n'aurait pu dire.  Il avait glisse, grimpe,
roule, cherche, marche, persevere, voila tout.  Secret de tous
les triomphes.  Au bout d'un peu moins d'une heure, il sentit que
le sol remontait, il arrivait a l'autre bord, il sortait du
Chess-Hill, il etait sur la terre ferme.

Le pont qui relie aujourd'hui Sandford-Cas a Smallmouth-Sand
n'existait pas a cette epoque.  Il est probable que, dans son
tatonnement intelligent, il avait remonte jusque vis-a-vis Wyke
Regis, ou il y avait alors une langue de sable, vraie chaussee
naturelle, traversant l'East Fleet.

Il etait sauve de l'isthme, mais il se retrouvait face a face
avec la tempete, avec l'hiver, avec la nuit.

Devant lui se developpait de nouveau la sombre perte de vue des
plaines.

Il regarda a terre, cherchant un sentier.

Tout a coup il se baissa.

Il venait d'apercevoir dans la neige quelque chose qui lui
semblait une trace.

C'etait une trace en effet, la marque d'un pied.  La blancheur de
la neige decoupait nettement l'empreinte et la faisait tres
visible.  Il la considera.  C'etait un pied nu, plus petit qu'un
pied d'homme, plus grand qu'un pied d'enfant.

Probablement le pied d'une femme.

Au dela de cette empreinte, il y en avait une autre, puis une
autre; les empreintes se succedaient, a la distance d'un pas, et
s'enfoncaient dans la plaine vers la droite.  Elles etaient
encore fraiches et couvertes de peu de neige.  Une femme venait
de passer la.

Celle femme avait marche et s'en etait allee dans la direction
meme ou l'enfant avait vu des fumees.

L'enfant, l'oeil fixe sur les empreintes, se mit a suivre ce pas.



II

EFFET DE NEIGE


Il chemina un certain temps sur cette piste.  Par malheur les
traces etaient de moins en moins nettes.  La neige tombait dense
et affreuse.  C'etait le moment ou l'ourque agonisait sous cette
meme neige dans la haute mer.

L'enfant, en detresse comme le navire, mais autrement, n'ayant,
dans l'inextricable entre-croisement d'obscurites qui se
dressaient devant lui, d'autre ressource que ce pied marque dans
la neige, s'attachait a ce pas comme au fil du dedale.

Subitement, soit que la neige eut fini par les niveler, soit pour
toute autre cause, les empreintes s'effacerent.  Tout redevint
plan, uni, ras, sans une tache, sans un detail.  Il n'y eut plus
qu'un drap blanc sur la terre et un drap noir sur le ciel.

C'etait comme si la passante s'etait envolee.

L'enfant aux abois se pencha et chercha.  En vain.

Comme il se relevait, il eut la sensation de quelque chose
d'indistinct qu'il entendait, mais qu'il n'etait pas sur
d'entendre.  Cela ressemblait a une voix, a une haleine, a de
l'ombre.  C'etait plutot humain que bestial, et plutot sepulcral
que vivant.  C'etait du bruit, mais du reve.

Il regarda et ne vit rien.

La large solitude nue et livide etait devant lui.

Il ecouta.  Ce qu'il avait cru entendre s'etait dissipe.
Peut-etre n'avail-il rien entendu.  Il ecouta encore.  Tout
faisait silence.

Il y avait de l'illusion dans toute cette brume.  Il se remit en
marche.

En marche au hasard, n'ayant plus desormais ce pas pour le
guider.

Il s'eloignait a peine que le bruit recommenca.  Cette fois il ne
pouvait douter.  C'etait un gemissement, presque un sanglot.

Il se retourna.  il promena ses yeux dans l'espace nocturne.  Il
ne vit rien.

Le bruit s'eleva de nouveau.

Si les limbes peuvent crier, c'est ainsi qu'elles crient.

Rien de penetrant, de poignant et de faible comme cette voix.
Car c'etait une voix.  Cela venait d'une ame.  Il y avait de la
palpitation dans ce murmure.  Pourtant cela semblait presque
inconscient.  C'etait quelque chose comme une souffrance qui
appelle, mais sans savoir qu'elle est une souffrance et qu'elle
fait un appel.  Ce cri, premier souffle peut-etre, peut-etre
dernier soupir, etait a egale distance du rale qui clot la vie et
du vagissement qui l'ouvre.  Cela respirait, cela etouffait, cela
pleurait.  Sombre supplication dans l'invisible.

L'enfant fixa son attention partout, loin, pres, au fond, en
haut, en bas.  Il n'y avait personne.  Il n'y avait rien.

Il preta l'oreille.  La voix se fit entendre encore.  Il la
percut distinctement.  Celte voix avait un peu du belement d'un
agneau.

Alors il eut peur et songea a fuir.

Le gemissement reprit.  C'etait la quatrieme fois.  Il etait
etrangement miserable et plaintif.  On sentait qu'apres ce
supreme effort, plutot machinal que voulu, ce cri allait
probablement s'eteindre.  C'etait une reclamation expirante,
instinctivement faite a la quantite de secours qui est en suspens
dans l'etendue; c'etait on ne sait quel begaiement d'agonie
adresse a une providence possible.  L'enfant s'avanca du cote
d'ou venait la voix.

Il ne voyait toujours rien.

Il avanca encore, epiant.

La plainte continuait.  D'inarticulee et confuse qu'elle etait,
elle etait devenue claire et presque vibrante.  L'enfant etait
tout pres de la voix.  Mais ou etait-elle?

Il etait pres d'une plainte.  Le tremblement d'une plainte dans
l'espace passait a cote de lui.  Un gemissement humain flottant
dans l'invisible, voila ce qu'il venait de rencontrer.  Telle
etait du moins son impression, trouble comme le profond
brouillard ou il etait perdu.

Comme il hesitait entre un instinct qui le poussait a fuir et un
instinct qui lui disait de rester, il apercut dans la neige, a
ses pieds, a quelques pas devant lui, une sorte d'ondulation de
la dimension d'un corps humain, une petite eminence basse, longue
et etroite, pareille au renflement d'une fosse, une ressemblance
de sepulture dans un cimetiere qui serait blanc.

En meme temps, la voix cria.

C'est de la-dessous qu'elle sortait.

L'enfant se baissa, s'accroupit devant l'ondulation, et de ses
deux mains en commenca le deblaiement.

Il vit se modeler, sous la neige qu'il ecartait, une forme, et
tout a coup, sous ses mains, dans le creux qu'il avait fait,
apparut une face pale,

Ce n'etait point cette face qui criait.  Elle avait les yeux
fermes et la bouche ouverte, mais pleine de neige.

Elle etait immobile.  Elle ne bougea pas sous la main de
l'enfant.  L'enfant, qui avait l'onglee aux doigts, tressaillit
en touchant le froid de ce visage.  C'etait la tete d'une femme.
Les cheveux epars etaient, meles a la neige.  Cette femme etait
morte.

L'enfant, se remit a ecarter la neige.  Le cou de la morte se
degagea, puis le haut, du torse, dont on voyait la chair sous des
haillons.

Soudainement il sentit sous son tatonnement un mouvement faible.
C'etait quelque chose de petit qui etait enseveli, et qui
remuait.  L'enfant ota vivement la neige, et decouvrit un
miserable corps d'avorton, chetif, bleme de froid, encore vivant,
nu sur le sein nu de la morte.

C'etait une petite fille.

Elle etait emmaillottee, mais de pas assez de guenilles, et, en
se debattant, elle etait sortie de ses loques.  Sous elle ses
pauvres membres maigres, et son haleine au-dessus d'elle, avaient
un peu fait fondre la neige.  Une nourrice lui eut donne cinq ou
six mois, mais elle avait un an peut-etre, car la croissance dans
la misere subit de navrantes reductions qui vont parfois jusqu'au
rachitisme.  Quand son visage fut a l'air, elle poussa un cri,
continuation de son sanglot de detresse.  Pour que la mere n'eut
pas entendu ce sanglot, il fallait qu'elle fut bien profondement
morte.

L'enfant prit la petite dans ses bras.

La mere roidie etait sinistre.  Une irradiation spectrale sortait
de cette figure.  La bouche beante et sans souffle semblait
commencer dans la langue indistincte de l'ombre la reponse aux
questions faites aux morts dans l'invisible.  La reverberation
blafarde des plaines glacees etait sur ce visage.  On voyait le
front, jeune sous les cheveux bruns, le froncement presque
indigne des sourcils, les narines serrees, les paupieres closes,
les cils colles par le givre, et, du coin des yeux au coin des
levres, le pli profond des pleurs.  La neige eclairait la morte.
L'hiver et le tombeau ne se nuisent pas.  Le cadavre est le
glacon de l'homme.  La nudite des seins etait pathetique.  Ils
avaient servi; ils avaient la sublime fletrissure de la vie
donnee par l'etre a qui la vie manque, et la majeste maternelle y
remplacait la purete virginale.  A la pointe d'une des mamelles
il y avait une perle blanche.  C'etait une goutte de lait, gelee.

Disons-le tout de suite, dans ces plaines ou le garcon perdu
passait a son tour, une mendiante allaitant son nourrisson, et
cherchant elle aussi un gite, s'etait, il y avait peu d'heures,
egaree.  Transie, elle etait tombee sous la tempete, et n'avait
pu se relever.  L'avalanche l'avait couverte.  Elle avait, le
plus qu'elle avait pu, serre sa fille contre elle, et elle avait
expire.

La petite fille avait essaye de teter ce marbre.

Sombre confiance voulue par la nature, car il semble que le
dernier allaitement soit possible a une mere, meme apres le
dernier soupir.

Mais la bouche de l'enfant n'avait pu trouver le sein, ou la
goutte de lait, volee par la mort, s'etait glacee, et, sous la
neige, le nourrisson, plus accoutume au berceau qu'a la tombe,
avait crie.

Le petit abandonne avait entendu la petite agonisante.

Il l'avait deterree.

Il l'avait prise dans ses bras.

Quand la petite se sentit dans des bras, elle cessa de crier.
Les deux visages des deux enfants se toucherent, et les levres
violettes du nourrisson se rapprocherent de la joue du garcon
comme d'une mamelle.

La petite fille etait presque au moment ou le sang coagule va
arreter le coeur.  Sa mere lui avait deja donne quelque chose de
sa mort; le cadavre se communique, c'est un refroidissement qui
se gagne.  La petite avait les pieds, les mains, les bras, les
genoux, comme paralyses par la glace.  Le garcon sentit ce froid
terrible.

Il avait sur lui un vetement sec et chaud, sa vareuse.  Il posa
le nourrisson sur la poitrine de la morte, ota sa vareuse, en
enveloppa la petite fille, ressaisit l'enfant, et, presque nu
maintenant sous les bouffees de neige que soufflait la bise,
emportant la petite dans ses bras, il se remit en route.

La petite ayant reussi a retrouver la joue du garcon, y appuya sa
bouche, et, rechauffee, s'endormit.  Premicr baiser de ces deux
ames dans les tenebres.

La mere demeura gisante, le dos sur la neige, la face vers la
nuit.  Mais au moment ou le petit garcon se depouilla pour vetir
la petite fille, peut-etre, du fond de l'infini ou elle etait, la
mere le vit-elle.



III

TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D'UN FARDEAU


Il y avail un peu plus de quatre heures que l'ourque s'etait
eloignee de la crique de Portland, laissant sur le rivage ce
garcon.  Depuis ces longues heures qu'il etait abandonne, et
qu'il marchait devant lui, il n'avait encore fait, dans celle
societe humaine ou peut-etre il allait entrer, que trois
rencontres, un homme, une femme et un enfant.  Un homme, cet
homme sur la colline; une femme, cette femme dans la neige; un
enfant, cette petite fille qu'il avait dans les bras.

Il etait extenue de faligue et de faim.  Il avancait plus
resolument que jamais, avec de la force de moins et un fardeau de
plus.

Il etait maintenant a peu pres sans vetements.  Le peu de
haillons qui lui restaient, durcis par le givre, etaient coupants
comme du verre et lui ecorchaient la peau.  Il se refroidissait,
mais l'autre enfant se rechauffait.  Ce qu'il perdait n'etait pas
perdu, elle le regagnait.  Il constatait cette chaleur qui etait
pour la pauvre petite une reprise de vie.  Il continuait
d'avancer.

De temps en temps, tout en la soutenant bien, il se baissait et
d'une main prenait de la neige a poignee, et en frottait ses
pieds, pour les empecher de geler.

Dans d'autres moments, ayant la gorge en feu, il se mettait dans
la bouche un peu de cette neige et la sucait, ce qui trompait une
minute sa soif, mais la changeait en fievre.  Soulagement qui
etait une aggravation.

La tourmemte etait devenue informe a force de violence; les
deluges de neige sont possibles; c'en etait un.  Ce paroxysme
maltraitait le littoral en meme temps qu'il bouleversait l'ocean.
C'etait probablement l'instant ou l'ourque eperdue se disloquait
dans la bataille des ecueils.

Il traversa sous cette bise, marchant toujours vers l'est, de
larges surfaces de neige.  Il ne savait quelle heure il etait.
Depuis longtemps il ne voyait plus de fumees.  Ces indications
dans la nuit sont vite effacees; d'ailleurs, il etait plus que
l'heure ou les feux sont eteints; enfin peut-etre s'etait-il
trompe, et il etait possible qu'il n'y eut point de ville ni de
village du cote ou il allait.

Dans le doute, il perseverait.

Deux ou trois fois la petite cria.  Alors il imprimait a son
allure un mouvement de bercement; elle s'apaisait et se taisait.
Elle finit par se bien endormir, et d'un bon sommeil.  Il la
sentait chaude, tout en grelottant.

Il resserrait frequemment les plis de la vareuse autour du cou de
la petite, afin que le givre ne s'introduisit pas par quelque
ouverture et qu'il n'y eut aucune fuite de neige fondue entre le
vetement et l'enfant.

La plaine avait des ondulations.  Aux declivites ou elle
s'abaissait, la neige, amassee par le vent dans les plis de
terrain, etait si haute pour lui petit qu'il y enfoncait presque
tout entier, et il fallait marcher a demi enterre.  Il marchait,
poussant la neige des genoux.

Le ravin franchi, il parvenait a des plateaux balayes par la bise
ou la neige etait mince.  La il trouvait le verglas.

L'haleine tiede de la petite fille effleurait sa joue, le
rechauffait un moment, et s'arretait et se gelait dans ses
cheveux, ou elle faisait un glacon.

Il se rendait compte d'une complication redoutable, il ne pouvait
plus tomber.  Il sentait qu'il ne se releverait pas.  Il etait
brise de fatigue, et le plomb de l'ombre l'eut, comme la femme
expiree, applique sur le sol, et la glace l'eut soude vivant a la
terre.  Il avait devale sur des pentes de precipices, et s'en
etait tire; il avait trebuche dans des trous, et en etait sorti;
desormais une simple chute, c'etait la mort.  Un faux pas ouvrait
la tombe.  Il ne fallait pas glisser.  Il n'aurait plus la force
meme de se remettre sur ses genoux.

Or le glissement etait partout autour de lui; tout etait givre et
neige durcie.

La petite qu'il portait lui faisait la marche affreusement
difficile; non seulement c'etait un poids, excessif pour sa
lassitude et son epuisement, mais c'etait un embarras.  Elle lui
occupait les deux bras, et, a qui chemine sur le verglas, les
deux bras sont un balancier naturel et necessaire.

Il fallait se passer de ce balancier.

Il s'en passait, et marchait, ne sachant que devenir sous son
fardeau.

Cette petite etait la goutte qui faisait deborder le vase de
detresse.

Il avancait, oscillant a chaque pas, comme sur un tremplin, et
accomplissant, pour aucun regard, des miracles d'equilibre.
Peut-etre pourtant, redisons-le, etait-il suivi en cette voie
douloureuse par des yeux ouverts dans les lointains de l'ombre,
l'oeil de la mere et l'oeil de Dieu.

Il chancelait, chavirait, se raffermissait, avait soin de
l'enfant, lui remettait du vetement sur elle, lui couvrait la
tete, chavirait encore, avancait toujours, glissait, puis se
redressait.  Le vent avait la lachete de le pousser.

Il faisait vraisemblablement beaucoup plus de chemin qu'il ne
fallait.  Il etait selon toute apparence dans ces plaines ou
s'est etablie plus tard la Bincleaves Farm, entre ce qu'on nomme
maintenant Spring Gardens et Personage House.  Metairies et
cottages a present, friches alors.  Souvent moins d'un siecle
separe un steppe d'une ville.

Subitement, une interruption s'etant faite dans la bourrasque
glaciale qui l'aveuglait, il apercut a peu de distance devant lui
un groupe de pignons et de cheminees mis en relief par la neige,
le contraire d'une silhouette, une ville dessinee en blanc sur
l'horizon noir, quelque chose comme ce qu'on appellerait
aujourd'hui une epreuve negative.

Des toits, des demeures, un gite!  Il etait donc quelque part!
Il sentit l'ineffable encouragement de l'esperance.  La vigie
d'un navire egare criant terre!  a de ces emotions.  Il pressa le
pas.

Il touchait donc enfin a des hommes.  Il allait donc arriver a
des vivants.  Plus rien a craindre.  Il avait en lui cette
chaleur subite, la securite.  Ce dont il sortait etait fini.  Il
n'y aurait plus de nuit desormais, ni d'hiver, ni de tempete.  Il
lui semblait que tout ce qu'il y a de possible dans le mal etait
maintenant derriere lui.  La petite n'etait plus un poids.  Il
courait presque.

Son oeil etait fixe sur ces toits.  La vie etait la.  Il ne les
quittait pas du regard.  Un mort regarderait ainsi ce qui lui
apparaitrait par l'entre-baillement d'un couvercle de tombe.
C'etaient les cheminees dont il avait vu les fumees.  Aucune
fumee n'en sortait.

Il eut vite fait d'atteindre les habitations.  Il parvint a un
faubourg de ville qui etait une rue ouverte.  A celle epoque le
barrage des rues la nuit tombait en desuetude.

La rue commencait par deux maisons.  Dans ces deux maisons on
n'apercevait aucune chandelle ni aucune lampe, non plus que dans
toute la rue, ni dans toute la ville, aussi loin que la vue
pouvait s'etendre.

La maison de droite etaie plutot un toit qu'une maison; rien de
plus chetif; la muraille etait de torchis et le toit de paille;
il y avait plus de chaume que de mur.  Une grande ortie nee au
pied du mur touchait au bord du toit.  Cette masure n'avait
qu'une porte qui semblait une chatiere et qu'une fenetre qui
etait une lucarne.  Le tout ferme.  A cote une soue a porcs
habitee indiquait que la chaumiere etait habitee aussi.

La maison de gauche etait large, haute, toute en pierre, avec
toit d'ardoises.  Fermee aussi.  C'etait Chez le Riche vis-a-vis
de Chez le Pauvre.

Le garcon n'hesita pas.

Il alla a la grande maison.

La porte a deux battants, massif damier de chene a gros clous,
etait de celles derriere lesquelles on devine une robuste
armature de barres et de serrures; un marteau de fer y pendait.

Il souleva le marteau, avec quelque peine, car ses mains
engourdies etaient plutot des moignons que des mains.  il frappa
un coup.

On ne repondit pas.

Il frappa une seconde fois, et deux coups.

Aucun mouvement ne se fit dans la maison.

Il frappa une troisieme fois.  Rien.

Il comprit qu'on dormait, ou qu'on ne se souciait pas de se
lever.

Alors il se tourna vers la maison pauvre.  Il prit a terre, dans
la neige, un galet et heurta a la porte basse.

On ne repondit pas.

Il se haussa sur la pointe des pieds, et cogna de son caillou a
la lucarne, assez doucement pour ne point casser la vitre, assez
fort pour etre entendu.

Aucune voix ne s'eleva, aucun pas ne remua, aucune chandelle ne
s'alluma.

Il pensa que la aussi on ne voulait point se reveiller.

Il y avait dans l'hotel de pierre et dans le logis de chaume la
meme surdite aux miserables.

Le garcon se decida a pousser plus loin, et penetra dans le
detroit de maisons qui se prolongeait devant lui, si obscur qu'on
eut plutot dit l'ecart de deux falaises que l'entree d'une ville.



IV

AUTRE FORME DU DESERT


C'est dans le Weymouth qu'il venait d'entrer.

Le Weymouth d'alors n'etait pas l'honorable et superbe Weymouth
d'aujourd'hui.  Cet ancien Weymouth n'avait pas, connue le
Weymouth actuel, un irreprochable quai rectiligne avec une statue
et une auberge en l'honneur de Georges III.  Cela tenait a ce que
Georges III n'etait pas ne.  Par la meme raison, on n'avait point
encore, au penchant de la verte colline de l'est, dessine, a plat
sur le sol, au moyen du gazon scalpe et de la craie mise a nu, ce
cheval blanc, d'un arpent de long, le _White Horse_, portant un
roi sur son dos, et tournant, toujours en l'honneur de Georges
III, sa queue vers la ville.  Ces honneurs, du reste, sont
merites; Georges III, ayant perdu dans sa vieillesse l'esprit
qu'il n'avait jamais eu dans sa jeunesse, n'est point responsable
des calamites de son regne.  C'etait un innocent.  Pourquoi pas
des statues?

Le Weymouth d'il y a cent quatrevingts ans etait a peu pres aussi
symetrique qu'un jeu d'onchets brouille.  L'Astaroth des legendes
se promenait quelquefois sur la terre portant derriere son dos
une besace dans laquelle il y avait de tout, meme des bonnes
femmes dans leurs maisons.  Un pele-mele de baraques tombe de ce
sac du diable donnerait l'idee de ce Weymouth incorrect.  Plus,
dans les baraques, les bonnes femmes.  Il reste comme specimen de
ces logis la maison des Musiciens.  Une confusion de tanieres de
bois sculptees, et vermoulues, ce qui est une autre sculpture,
d'informes batisses branlantes a surplombs, quelques-unes a
piliers, s'appuyant les unes sur les autres pour ne pas tomber au
vent de mer, et laissant entre elles les espacements exigus d'une
voirie tortue et maladroite, ruelles et carrefours souvent
inondes par les marees d'equinoxe, un amoncellement de vieilles
maisons grand-meres groupees autour d'une eglise aieule, c'etait
la Weymouth.  Weymouth etait une sorte d'antique village normand
echoue sur la cote d'Angleterre.

Le voyageur, s'il entrait a la taverne remplacee aujourd'hui par
l'hotel, au lieu de payer royalement une sole frite et une
bouteille de vin vingt-cinq francs, avait l'humiliation de manger
pour deux sous une soupe au poisson, fort bonne d'ailleurs.
C'etait miserable.

L'enfant perdu portant l'enfant trouve suivit la premiere rue,
puis la seconde, puis une troisieme.  Il levait les yeux
cherchant aux etages et sur les toits une vitre eclairee, mais
tout etait clos et eteint.  Par intervalles, il cognait aux
portes.  Personne ne repondait.  Rien ne fait le coeur de pierre
comme d'etre chaudement entre deux draps.  Ce bruit et ces
secousses avaient fini par reveiller la petite.  Il s'en
apercevait parce qu'il se sentait teter la joue.  Elle ne criait
pas, croyant a une mere.

Il risquait de tourner et de roder longtemps peut-etre dans les
intersections des ruelles de Scrambridge ou il y avait alors plus
de sculptures que de maisons, et plus de haies d'epines que de
logis, mais il s'engagea a propos dans un couloir qui existe
encore aujourd'hui pres de Trinity Schools.  Ce couloir le mena
sur une plage qui etait un rudiment de quai avec parapet, et a sa
droite il distingua un pont.

Ce pont etait le pont de la Wey qui relie Weymouth a
Melcomb-Regis, et sous les arches duquel le Harbour communique
avec la Back Water.

Weymouth, hameau, etait alors le faubourg de Melcomb-Regis, cite
et port; aujourd'hui Melcomb-Regis est une paroisse de Weymouth.
Le village a absorbe la ville.  C'est par ce pont que s'est fait
ce travail.  Les ponts sont de singuliers appareils de succion
qui aspirent la population et font quelquefois grossir un
quartier riverain aux depens de son vis-a-vis.

Le garcon alla a ce pont, qui a cette epoque etait une passerelle
de charpente couverte.  Il traversa cette passerelle.

Grace au toit du pont, il n'y avait pas de neige sur le tablier.
Ses pieds nus eurent un moment de bien-etre en marchant sur ces
planches seches.

Le pont franchi, il se trouva dans Melcomb-Regis.

Il y avait la moins de maisons de bois que de maisons de pierre.
Ce n'etait plus le bourg, c'etait la cite.  Le pont debouchait
sur une assez belle rue qui etait Saint-Thomas street.  Il y
entra.  La rue offrait de hauts pignons tailles, et ca et la des
devantures de boutiques.  Il se remit a frapper aux portes.  Il
ne lui restait pas assez de force pour appeler et crier.

A Melcomb-Regis comme a Weymouth, personne ne bougeait.  Un bon
double tour avait ete donne aux serrures.  Les fenetres etaient
recouvertes de leurs volets comme les yeux de leurs paupieres.
Toutes les precautions etaient prises contre le reveil,
soubresaut desagreable.

Le petit errant subissait la pression indefinissable de la ville
endormie.  Ces silences de fourmiliere paralysee degagent du
vertige.  Toutes ces lethargies melent leurs cauchemars, ces
sommeils sont une foule, et il sort de ces corps humains gisants
une fumee de songes.  Le sommeil a de sombres voisinages hors de
la vie; la pensee decomposee des endormis flotte au-dessus d'eux,
vapeur vivante et morte, et se combine avec le possible qui pense
probablement aussi dans l'espace.  De la des enchevetrements.  Le
reve, ce nuage, superpose ses epaisseurs et ses transparences a
cette etoile, l'esprit.  Au-dessus de ces paupieres fermees ou la
vision a remplace la vue, une desagregation sepulcrale de
silhouettes et d'aspects se dilate dans l'impalpable.  Une
dispersion d'existences mysterieuses s'amalgame a notre vie par
ce bord de la mort qui est le sommeil.  Ces entrelacements de
larves et d'ames sont dans l'air.  Celui meme qui ne dort pas
sent peser sur lui ce milieu plein d'une vie sinistre.  La
chimere ambiante, realite devinee, le gene.  L'homme eveille qui
chemine a travers les fantomes du sommeil des autres refoule
confusement des formes passantes, a, ou croit avoir, la vague
horreur des contacts hostiles de l'invisible, et sent a chaque
instant la poussee obscure d'une rencontre inexprimable qui
s'evanouit.  Il y a des effets de foret dans cette marche au
milieu de la diffusion nocturne des songes.

C'est ce qu'on appelle avoir peur sans savoir pourquoi.

Ce qu'un homme eprouve, un enfant l'eprouve plus encore.

Ce malaise de l'effroi nocturne, amplifie par ces maisons
spectres, s'ajoutait a tout cet ensemble lugubre sous lequel il
luttait.

Il entra dans Conyear Lane, et apercut au bout de cette ruelle la
Bach Water qu'il prit pour l'Ocean; il ne savait plus de quel
cote etait la mer; il revint sur ses pas, tourna a gauche par
Maiden street, et retrograda jusqu'a Saint-Albans row.

La, au hasard, et sans choisir, et aux premieres maisons venues,
il heurta violemment.  Ces coups, ou il epuisait sa derniere
energie, etaient desordonnes et saccades, avec des intermittences
et des reprises presque irritees.  C'etait le battement de sa
fievre frappant aux portes.

Une voix repondit.

Celle de l'heure.

Trois heures du matin sonnerent lentement derriere lui au vieux
clocher de Saint-Nicolas.

Puis tout retomha dans le silence.

Que pas un habitant n'eut meme entr'ouvert une lucarne, cela peut
sembler surprenant.  Pourtant dans une certaine mesure ce silence
s'explique.  Il faut dire qu'en janvier 1690 on etait au
lendemain d'une assez forte peste qu'il y avait eu a Londres, et
que la crainte de recevoir des vagabonds malades produisait
partout une certaine diminution d'hospitalite.  On
n'entre-baillait pas meme sa fenetre de peur de respirer leur
miasme.

L'enfant sentit le froid des hommes plus terrible que le froid de
la nuit.  C'est un froid qui veut.  Il eut ce serrement du coeur
decourage qu'il n'avait pas eu dans les solitudes.  Maintenant il
etait rentre dans la vie de tous, et il restait seul.  Comble
d'angoisse.  Le desert impitoyable, il l'avait compris; mais la
ville inexorable, c'etait trop.

L'heure, dont il venait de compter les coups, avait ete un
accablement de plus.  Rien de glacant en de certains cas comme
l'heure qui sonne.  C'est une declaration d'indifference.  C'est
l'eternite disant: que m'importe!

Il s'arreta.  Et il n'est pas certain qu'en celle minute
lamentable, il ne se soit pas demande s'il ne serait pas plus
simple de se coucher la et de mourir.  Cependant la petite fille
posa la tete sur son epaule, et se rendormit.  Cette confiance
obscure le remit en marche.

Lui qui n'avait autour de lui que de l'ecroulement, il sentit
qu'il etait point d'appui.  Profonde sommation du devoir.

Ni ces idees ni cette situation n'etaient de son age.  Il est
probable qu'il ne les comprenait pas.  Il agissait d'instinct.
Il faisait ce qu'il faisait.

Il marcha dans la direction de Johnstone row.

Mais il ne marchait plus, il se trainait.

Il laissa a sa gauche Sainte-Mary street, fit des zigzags dans
les ruelles, et, au debouche d'un boyau sinueux entre deux
masures, se trouva dans un assez large espace libre.  C'etait un
terrain vague, point bati, probablement l'endroit ou est
aujourd'hui Chesterfield place.  Les maisons finissaient la.  Il
apercevait a sa droite la mer, et presque plus rien de la ville a
sa gauche.

Que devenir?  La campagne recommencait.  A l'est, de grands plans
inclines de neige marquaient les larges versants de Radipole.
Allait-il continuer ce voyage?  allait-il avancer et rentrer dans
les solitudes?  allait-il reculer et rentrer dans les rues?  que
faire entre ces deux silences, la plaine muette et la ville
sourde?  lequel choisir de ces refus?

Il y a l'ancre de misericorde, il y a aussi le regard de
misericorde.  C'est ce regard que le pauvre petit desespere jeta
autour de lui.

Tout a coup il entendit une menace.



V

LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES


On ne sait quel grincement etrange et alarmant vint dans cette
ombre jusqu'a lui.

C'etait de quoi reculer.  Il avanca.

A ceux que le silence consterne, un rugissement plait.

Ce rictus feroce le rassura.  Cette menace etait une promesse.
Il y avait la un etre vivant et eveille, fut-ce une bete fauve.
Il marcha du cote d'ou venait le grincement.

Il tourna un angle de mur, et, derriere, a la reverberation de la
neige et de la mer, sorte de vaste eclairage sepulcral, il vit
une chose qui etait la comme abritee.  C'etait une charrette, a
moins que ce ne fut une cabane.  Il y avait des roues, c'etait
une voiture; et il y avait un toit, c'etait une demeure.  Du toit
sortait un tuyau, et du tuyau une fumee.  Cette fumee etait
vermeille, ce qui semblait annoncer un assez bon feu a
l'interieur.  A l'arriere, des gonds en saillie indiquaient une
porte, et au centre de cette porte une ouverture carree laissait
voir de la lueur dans la cahute.  Il approcha.

Ce qui avait grince le sentit venir.  Quand il fut pres de la
cahute, la menace devint furieuse.  Ce n'etait plus a un
grondement qu'il avait affaire, mais a un hurlement.  Il entendit
un bruit sec, comme d'une chaine violemment tendue, et
brusquement, au-dessous de la porle, dans l'ecartement des roues
de derriere, deux rangees de dents aigues et blanches apparurent.

En meme temps qu'une gueule entre les roues, une tete passa par
la lucarne.

--Paix la!  dit la tete.

La gueule se tut.

La tete reprit:

--Est-ce qu'il y a quelqu'un?

L'enfant repondit:

--Oui.

--Qui?

--Moi.

--Toi?  qui ca, d'ou viens-tu?

--Je suis las, dit l'enfant.

--Quelle heure est-il?

--J'ai froid.

--Que fais-tu la?

--J'ai faim.

La tete repliqua:

--Tout le monde ne peut pas etre heureux comme un lord.  Va-t-en.

La tete rentra, et le vasistas se ferma.

L'enfant courha le front, resserra entre ses bras la petite
endormie et rassembla sa force pour se remettre en route.  Il fit
quelques pas et commenca a s'eloigner.

Cependant, en meme temps que la lucarne s'etait fermee, la porte
s'etait ouverte.  Un marche-pied s'etait abaisse.  La voix qui
venait de parler a l'enfant cria du fond de la cahute avec
colere:

--Eh bien, pourquoi n'entres-tu pas?

L'enfant se retourna.

--Entre donc, reprit la voix.  Qui est-ce qui m'a donne un
garnement comme cela, qui a faim et qui a froid, et qui n'entre
pas?

L'enfant, a la fois repousse et attire, demeurait immobile.

La voix repartit:

--On te dit d'entrer, drole!

Il se decida, et mit un pied sur le premier echelon de
l'escalier.

Mais on gronda sous la voilure.

Il recula.  La gueule ouverte reparut.

--Paix!  cria la voix de l'homme.

La gueule rentra.  Le grondement cessa.

--Monte, reprit l'homme.

L'enfant gravit peniblement les trois marches.  Il etait gene par
l'autre enfant, tellement engourdie, enveloppee et roulee dans le
suroit qu'on ne distinguait rien d'elle, et que ce n'etait qu'une
petite masse informe.

Il franchit les trois marches, et, parvenu au seuil, s'arreta.

Aucune chandelle ne brulait dans la cahute, par economie de
misere probablement.  La baraque n'etait eclairee que d'une
rougeur faite par le soupirail d'un poele de fonte ou petillait
un feu de tourbe.  Sur le poele fumaient une ecuelle et un pot
contenant selon toute apparence quelque chose a manger.  On en
sentait la bonne odeur.  Cette habitation etait meublee d'un
coffre, d'un escabeau, et d'une lanterne, point allumee,
accrochee au plafond.  Plus, aux cloisons, quelques planches sur
tasseaux, et un decroche-moi-ca, ou pendaient des choses melees.
Sur les planches et aux clous s'etageaint des verreries, des
cuivres, un alambic, un recipient assez semblable a ces vases a
grener la cire qu'on appelle grelous, et une confusion d'objets
bizarres auxquels l'enfant n'eut pu rien comprendre, et qui etait
une batterie de cuisine de chimiste.  La cahute avait une forme
oblongue, le poele a l'aval.  Ce n'etait pas meme une petite
chambre, c'etait a peine une grande boite.  Le dehors etait plus
eclaire par la neige que cet interieur par le poele.  Tout dans
la baraque etait indistinct et trouble.  Pourtant un reflet du
feu sur le plafond permettait d'y lire cette inscription en gros
caracteres: URSUS, PHILOSOPHE.

L'enfant, en effet, faisait son entree chez Homo et chez Ursus.
On vient d'entendre gronder l'un et parler l'antre.

L'enfant, arrive au seuil, apercut pres du poele un homme long,
glabre, maigre et vieux, vetu en grisaille, qui etait debout et
dont le crane chauve touchait le toit.  Cet homme n'eut pu se
hausser sur les pieds.  La cahute etait juste.

--Entre, dit l'homme, qui etait Ursus.

L'enfant entra.

--Pose-la ton paquet.

L'enfant posa sur le coffre son fardeau, avec precaution, de
crainte de l'effrayer et de le reveiller.

L'homme reprit:

--Comme tu mets ca la doucement!  Ce ne serait pas pire quand ce
serait une chasse.  Est-ce que tu as peur de faire une felure a
tes guenilles?  Ah!  l'abominable vaurien!  dans les rues a cette
heure-ci!  Qui es-tu?  Reponds.  Mais non, je te defends de
repondre.  Allons au plus presse; tu as froid, chauffe-toi.

Et il le poussa par les deux epaules devant le poele.

--Es-tu assez mouille!  Es-tu assez glace!  S'il est permis
d'entrer ainsi dans les maisons!  Allons, ote-moi toutes ces
pourritures, malfaiteur!

Et, d'une main, avec une brusquerie febrile, il lui arracha ses
haillons qui se dechirerent en charpie, tandis que, de l'autre
main, il decrochait d'un clou une chemise d'homme et une de ces
jaquettes de tricot qu'on appelle encore aujourd'hui
kiss-my-quick.

--Tiens, voila des nippes.

Il choisit dans le tas un chiffon de laine et en frotta devant le
feu les membres de l'enfant ebloui et defaillant, et qui, en
cette minute de nudite chaude, crut voir et toucher le ciel.  Les
membres frottes, l'homme essuya les pieds.

--Allons, carcasse, tu n'as rien de gele.  J'etais assez hote
pour avoir peur qu'il n'eut quelque chose de gele, les pattes de
derriere ou de devant!  Il ne sera pas perclus pour cette fois.
Rhabille-toi.

L'enfant endossa la chemise, et l'homme lui passa, pardessus, la
jaquette de tricot.

--A present...

L'homme avanca du pied l'escabeau, y fit asseoir, toujours par
une poussee aux epaules, le petit garcon, et lui montra de
l'index l'ecuelle qui fumait sur le poele.  Ce que l'enfant
entrevoyait dans celte ecuette, c'etait encore le ciel,
c'est-a-dire une pomme de terre et du lard.

--Tu as faim, mange.

L'homme prit sur une planche une croute de pain dur et une
fourchette de fer, et les presenta a l'enfant.  L'enfant hesita.

--Faut-il que je mette le couvert?  dit l'homme.

Et il posa l'ecuelle sur les genoux de l'enfant.

--Mords dans tout ca!

La faim l'emporta sur l'ahurissement.  L'enfant se mit a manger.
Le pauvre etre devorait plutot qu'il ne mangeait.  Le bruit
joyeux du pain croque remplissait la cahute.  L'homme bougonnait.

--Pas si vite, horrible goinfre!  Est-il gourmand, ce gredin-la!
Ces canailles qui ont faim mangent d'une facon revoltante.  On
n'a qu'a voir souper un lord.  J'ai vu dans ma vie des ducs
manger.  Ils ne mangent pas; c'est ca qui est noble.  Ils
boivent, par exemple.  Allons, marcassin, empiffre-toi!

L'absence d'oreilles qui caracterise le ventre affame faisait
l'enfant peu sensible a celte violence d'epithetes, temperee
d'ailleurs par la charite des actions, contresens a son profit.
Pour l'instant, il etait absorbe par ces deux urgences, et par
ces deux extases, se rechauffer, manger.

Ursus poursuivait entre cuir et chair son imprecation en
sourdine:

--J'ai vu le roi Jacques souper en personne dans le Banqueting
House ou l'on admire des peintures du fameux Rubens; sa majeste
ne touchait a rien.  Ce gueux-ci broute!  Brouter, mot qui derive
de brute.  Quelle idee ai-je eue de venir dans ce Weymouth, sept
fois voue aux dieux infernaux!  Je n'ai depuis ce matin rien
vendu, j'ai parle a la neige, j'ai joue de la flute a l'ouragan,
je n'ai pas empoche un farthing, et le soir il m'arrive des
pauvres!  Hideuse contree!  Il y a bataille, lutte et concours
entre les passants imbeciles et moi.  Ils tachent de ne me donner
que des liards, je tache de ne leur donner que des drogues.  Eh
bien, aujourd'hui, rien!  pas un idiot dans le carrefour, pas un
penny dans la caisse!  Mange, boy de l'enfer!  tords et croque!
nous sommes dans un temps ou rien n'egale le cynisme des
pique-assiettes.  Engraisse a mes depens, parasite.  Il est mieux
qu'affame, il est enrage, cet etre-la.  Ce n'est pas de
l'appetit, c'est de la ferocite.  Il est surmene par un virus
rabique.  Qui sait?  il a peut-etre la peste.  As-tu la peste,
brigand?  S'il allait la donner a Homo!  Ah mais, non!  crevez,
populace, mais je ne veux pas que mon loup meure.  Ah ca, j'ai
faim moi aussi.  Je declare que ceci est un incident desagreable.
J'ai travaille aujourd'hui tres avant dans la nuit.  Il y a des
fois dans la vie qu'on est presse.  Je l'etais ce soir de manger.
Je suis tout seul, je fais du feu, je n'ai qu'une pomme de terre,
une croute de pain, une bouchee de lard et une goutte de lait, je
mets ca a chauffer, je me dis: bon!  je m'imagine que je vais me
repaitre.  Patatras!  il faut que ce crocodile me tombe dans ce
moment-la.  Il s'installe carrement entre ma nourriture et moi.
Voila mon refectoire devaste.  Mange, brochet, mange, requin,
combien as-tu de rangs de dents dans la gargamelle?  bafre,
louveteau.  Non, je retire le mol, respect aux loups.  Engloutis
ma pature, boa!  J'ai travaille aujourd'hui, l'estomac vide, le
gosier plaintif, le pancreas en detresse, les entrailles
delabrees, tres avant dans la nuit; ma recompense est de voir
manger un autre.  C'est egal, part a deux.  Il aura le pain, la
pomme de terre et le lard, mais j'aurai le lait.

En ce moment un cri lamentable et prolonge s'eleva dans la
cahute.  L'homme dressa l'oreille.

--Tu cries maintenant, sycophante!  Pourquoi cries-tu?

Le garcon se retourna.  Il etait evident qu'il ne criait pas.  Il
avait la bouche pleine.

Le cri ne s'interrompait pas.

L'homme alla au coffre.

--C'est donc le paquet qui gueule!  Vallee de Josaphat!  Voila le
paquet qui vocifere!  Qu'est-ce qu'il a a croasser, ton paquet?

Il deroula le suroit.  Une tee d'enfant en sortit, la bouche
ouverte et criant.

--Eh bien, qui va la?  dit l'homme.  Qu'est-ce que c'est?  Il y
en a un autre.  Ca ne va donc pas finir?  Qui vive?  aux armes!
Caporal, hors la garde!  Deuxieme patatras!  Qu'est-ce que tu
m'apportes la, bandit?  Tu vois bien qu'elle a soif.  Allons, il
faut qu'elle boive, celle-ci.  Bon!  je n'aurai pas meme le lait
a present.

Il prit dans un fouillis sur une planche un rouleau de linge a
bandage, une eponge et une fiole, en murmurant avec frenesie:

--Damne pays!

Puis il considera la petite.

--C'est une fille.  Ca se reconnait au glapissement.  Elle est
trempee, elle aussi.

Il arracha, comme il avait fait pour le garcon, les haillons dont
elle etait plutot nouee que vetue, et il l'entortilla d'un
lambeau indigent, mais propre et sec, de grosse toile.  Ce
rhabillement rapide et brusque exaspera la petite fille.

--Elle miaule inexorablement, dit-il.

Il coupa avec ses dents un morceau allonge de l'eponge, dechira
du rouleau un carre de linge, en etira un brin de fil, prit sur
le poele le pot ou il y avait du lait, remplit de ce lait la
fiole, introduisit a demi l'eponge dans le goulot, couvrit
l'eponge avec le linge, ficela ce bouchon avec le fil, appliqua
contre sa joue la fiole, pour s'assurer qu'elle n'etait pas trop
chaude, et saisit sous son bras gauche le maillot eperdu qui
continuait de crier.

--Allons, soupe, creature!  prends-moi le teton.

Et il lui mit dans la bouche le goulot de la fiole.

La petite but avidement.

Il soutint la fiole a l'inclinaison voulut en grommelant:

--Ils sont tous les memes, les laches!  Quand ils ont ce qu'ils
veulent, ils se taisent.

La petite avait bu si energiquement et avait saisi avec tant
d'emportement ce bout de sein offert par cette providence
bourrue, qu'elle fut prise d'une quinte de toux.

--Tu vas t'etrangler, gronda Ursus.  Une fiere goulue aussi que
celle-la!

Il lui retira l'eponge qu'elle sucait, laissa la quinte
s'apaiser, et lui replaca la fiole entre les levres, en disant:

--Tette, coureuse!

Cependant le garcon avail pose sa fourchette.  Voir la petite
boire lui faisait oublier de manger.  Le moment d'auparavant,
quand il mangeait, ce qu'il avait dans le regard, c'etait de la
satisfaction, maintenant c'etait de la reconnaissance.  Il
regardait la petite revivre.  Cet achevement de la resurrection
commencee par lui emplissait sa prunelle d'une reverberation
ineffable.  Ursus continuait entre ses gencives son machonnement
de paroles courroucees.  Le petit garcon par instant levait sur
Ursus ses yeux humides de l'emotion indefinissable qu'eprouvait,
sans pouvoir l'exprimer, le pauvre etre rudoye et attendri.

Ursus l'apostropha furieusement.

--Eh bien, mange donc!

--Et vous?  dit l'enfant tout tremblant, et une larme dans la
prunelle.  Vous n'aurez rien?

--Veux-tu bien manger tout, engeance!  Il n'y en a pas trop pour
toi puisqu'il n'y en avait pas assez pour moi.  L'enfant reprit
sa fourchette, mais ne mangea point.

--Mange, vocifera Ursus.  Est-ce qu'il s'agit de moi?  Qui est-ce
qui te parle de moi?  Mauvais petit clerc pieds nus de la
paroisse de Sans-le-Sou, je te dis de manger tout.  Tu es ici
pour manger, boire et dormir.  Mange, sinon je te jette a la
porte, toi et ta drolesse.

Le garcon, sur cette menace, se remit a manger.  Il n'avait pas
grand'chose a faire pour expedier ce qui restait dans l'ecuelle.

Ursus murmura:

--Ca joint mal, cet edifice, il vient du froid par les vitres.

Une vitre en effet avait ete cassee a l'avant, par quelque cahot
de la carriole, ou par quelque pierre de polisson.  Ursus avait
applique sur cette avarie une etoile de papier qui s'etait
decollee.  La bise entrait par la.

Il s'etait a demi assis sur le coffre.  La petite, a la fois dans
ses bras et sur ses genoux, sucait voluptueusement la bouteille
avec cette somnolence beate des cherubins devant Dieu et des
enfants devant la mamelle.

--Elle est soule, dit Ursus.

Et il reprit:

--Faites donc des sermons sur la temperance!

Le vent arracha de la vitre l'emplatre de papier qui vola a
travers la cahute; mais ce n'etait pas de quoi troubler les deux
enfants occupes a renaitre.

Pendant que la petite buvait et que le petit mangeait, Ursus
maugreait.

--L'ivrognerie commence au maillot.  Donnez-vous donc la peine
d'etre l'eveque Tillotson et de tonner contre les exces de la
boisson.  Odieux vent coulis!  Avec cela que mon poele est vieux.
Il laisse echapper des bouffees de fumee a vous donner la
trichiasis.  On a l'inconvenient du froid et l'inconvenient du
feu.  On ne voit pas clair.  L'etre que voici abuse de mon
hospitalite.  Eh bien, je n'ai pas encore pu distinguer le visage
de ce mufle.  Le confortable fait defaut ceans.  Par Jupiter,
j'estime fortement les festins exquis dans les chambres bien
closes.  J'ai manque ma vocation, j'etais ne pour etre sensuel.
Le plus grand des sages est Philoxenes qui souhaita d'avoir un
cou de grue pour gouter plus longuement les plaisirs de la table.
Zero de recette aujourd'hui!  Rien vendu de la journee!
Calamite.  Habitants, laquais, et bourgeois, voila le medecin,
voila la medecine.  Tu perds ta peine, mon vieux.  Remballe ta
pharmacie.  Tout le monde se porte bien ici.  En voila une ville
maudite ou personne n'est malade!  Le ciel seul a la diarrhee.
Quelle neige!  Anaxagoras enseignait que la neige est noire.  Il
avait raison, froideur etant noirceur.  La glace, c'est la nuit.
Quelle bourrasque!  Je me represente l'agrement de ceux qui sont
en mer.  L'ouragan, c'est le passage des satans, c'est le
hourvari des brucolaques galopant et roulant, tete beche,
au-dessus de nos boites osseuses.  Dans la nuee, celui-ci a une
queue, celui-la a des cornes, celui-la a une flamme pour langue,
cet autre a des griffes aux ailes, cet autre a une bedaine de
lord-chancelier, cet autre a une caboche d'academicien, on
distingue une forme dans chaque bruit.  A vent nouveau, demon
different; l'oreille ecoule, l'oeil voit, le fracas est une
figure.  Parbleu, il y a des gens en mer, c'est evident.  Mes
amis, tirez-vous de la tempete, j'ai assez a faire de me tirer de
la vie.  Ah ca, est-ce que je tiens auberge, moi?  Pourquoi
est-ce que j'ai des arrivages de voyageurs?  La detresse
universelle a des eclaboussures jusque dans ma pauvrete.  Il me
tombe dans ma cabane des gouttes hideuses de la grande boue
humaine.  Je suis livre a la voracite des passants.  Je suis une
proie.  La proie des meurt-de-faim.  L'hiver, la nuit, une cahute
de carton, un malheureux ami dessous, et dehors la tempete, une
pomme de terre, du feu gros comme le poing, des parasites, le
vent penetrant par toutes les fentes, pas le sou, et des paquets
qui se mettent a aboyer.  On les ouvre, on trouve dedans des
gueuses.  Si c'est la un sort!  J'ajoute que les lois sont
violees.  Ah!  vagabond avec ta vagabonde, malicieux pick-pocket,
avorton mal intentionne, ah!  tu circules dans les rues passe le
couvre-feu!  Si notre bon roi le savait, c'est lui qui te ferait
joliment flanquer dans un cul de basse-fosse pour t'apprendre!
Monsieur se promene la nuit avec Mademoiselle!  Par quinze degres
de froid, nu-tete, nu-pieds!  sache que c'est defendu.  Il y a
des reglements et ordonnances, factieux!  les vagabonds sont
punis, les honnetes gens qui ont des maisons a eux sont gardes et
proteges, les rois sont les peres du peuple.  Je suis domicilie,
moi!  Tu aurais ete fouette en place publique, si l'on t'avait
rencontre, et c'eut ete bien fait.  Il faut de l'ordre dans un
etat police.  Moi j'ai eu tort de ne pas te denoncer au
constable.  Mais je suis comme cela, je comprends le bien, et je
fais le mal.  Ah!  le ruffian!  m'arriver dans cet etat-la!  Je
ne me suis pas apercu de leur neige en entrant, ca a fondu.  Et
voila toute ma maison mouillee.  J'ai l'inondation chez moi.  Il
faudra bruler un charbon impossible pour secher ce lac.  Du
charbon a douze farthings le denerel!  Comment allons-nous faire
pour tenir trois dans cette baraque?  Maintenant c'est fini,
j'entre dans la nursery, je vais avoir chez moi en sevrage
l'avenir de la gueuserie d'Angleterre.  J'aurai pour emploi,
office et fonction de degrossir les foetus mal accouches de la
grande coquine Misere, de perfectionner la laideur des gibiers de
potence en bas age, et de donner aux jeunes filous des formes de
philosophe!  La langue de l'ours est l'ebauchoir de Dieu.  Et
dire que, si je n'avais pas ete depuis trente ans gruge par des
especes de cette sorte, je serais riche, Homo serait gras,
j'aurais un cabinet de medecine plein de raretes, des instruments
de chirurgie autant que le docteur Linacre, chirurgien du roi
Henri VIII, divers animaux de tous genres, des momies d'Egypte,
et autres choses semblables!  Je serais du college des Docteurs,
et j'aurais le droit d'user de la bibliotheque batie en 1652 par
le celebre Harvey, et d'aller travailler dans la lanterne du dome
d'ou l'on decouvre toute la ville de Londres!  Je pourrais
continuer mes calculs sur l'offuscation solaire, et prouver
qu'une vapeur caligineuse sort de l'astre.  C'est l'opinion de
Jean Kepler, qui naquit un an avant la Saint-Barthelemy, et qui
fut mathematicien de l'empereur.  Le soleil est une cheminee qui
fume quelquefois.  Mon poele aussi.  Mon poele ne vaut pas mieux
que le soleil.  Oui, j'eusse fait fortune, mon personnage serait
autre, je ne serais pas trivial, je n'avilirais point la science
dans les carrefours.  Car le peuple n'est pas digne de la
doctrine, le peuple n'etant qu'une multitude d'insenses, qu'un
melange confus de toutes sortes d'ages, de sexes, d'humeurs et de
conditions, que les sages de tous les temps n'ont point hesite a
mepriser, et dont les plus moderes, dans leur justice, detestent
l'extravagance et la fureur.  Ah!  je suis ennuye de ce qui
existe.  Apres cela on ne vit pas longtemps.  C'est vite fait, la
vie humaine.  He bien non, c'est long.  Par intervalles, pour que
nous ne nous decouragions pas, pour que nous ayons la stupidite
de consentir a etre, et pour que nous ne profitions pas des
magnifiques occasions de nous pendre que nous offrent toutes les
cordes et tous les clous, la nature a l'air de prendre un peu
soin de l'homme.  Pas cette nuit pourtant.  Elle fait pousser le
ble, elle fail murir le raisin, elle fail chanter le rossignol,
celle sournoise de nature.  De temps en temps un rayon d'aurore,
ou un verre de gin, c'est la ce qu'on appelle le bonheur.  Une
mince bordure de bien autour de l'immense suaire du mal.  Nous
avons une destinee dont le diable a fait l'etoffe et dont Dieu a
fait l'ourlet.  En attendant, tu m'as mange mon souper, voleur!

Cependant le nourrisson, qu'il tenait toujours entre ses bras, et
tres doucement tout en faisant rage, refermait vaguement les
yeux, signe de plenitude.  Ursus examina la fiole, et grogna:

--Elle a tout bu, l'effrontee!

Il se dressa et, soutenant la petite du bras gauche, de la main
droite il souleva le couvercle du coffre, et tira de l'interieur
une peau d'ours, ce qu'il appelait, on s'en souvient, sa "vraie
peau".

Tout en executant ce travail, il entendait l'autre enfant manger,
et il le regardait de travers.

--Ce sera une besogne s'il faut desormais que je nourrisse ce
glouton en croissance!  Ce sera un ver solitaire que j'aurai dans
le ventre de mon industrie.

Il etala, toujours d'un seul bras, et de son mieux, la peau
d'ours sur le coffre, avec des efforts de coude et des
menagements de mouvements pour ne point secouer le commencement
de sommeil de la petite fille.  Puis il la deposa sur la
fourrure, du cote le plus proche du feu.

Cela fait, il mit la fiole vide sur le poele, et s'ecria:

--C'est moi qui ai soif!

Il regarda dans le pot; il y restait quelques bonnes gorgees de
lait; il approcha le pot de ses levres.  Au moment ou il allait
boire, son oeil tomba sur la petite fille.  Il remit le pot sur
le poele, prit la fiole, la deboucha, y vida ce qui restait de
lait, juste assez pour l'emplir, replaca l'eponge, et reficela le
linge sur l'eponge autour du goulot.

--J'ai tout de meme faim et soif, reprit-il.

Et il ajouta:

--Quand on ne peut pas manger du pain, on boit de l'eau.  On
entrevoyait derriere le poele une cruche egueulee.  Il la prit et
la presenta au garcon:

--Veux-tu boire?

L'enfant but, et se remit a manger.

Ursus ressaisit la cruche et la porta a sa bouche.  La
temperature de l'eau qu'elle contenait avait ete inegalement
modifiee par le voisinage du poele.  Il avala quelques gorgees,
et fit une grimace.

--Eau pretendue pure, tu ressembles aux faux amis.  Tu es tiede
en dessus et froide en dessous.

Cependant le garcon avait fini de souper.  L'ecuelle etait mieux
que videe, elle etait nettoyee.  Il ramassait et mangeait,
pensif, quelques miettes de pain eparses dans les plis du tricot,
sur ses genoux.

Ursus se tourna vers lui.

--Ce n'est pas tout ca.  Maintenant, a nous deux.  La bouche
n'est pas faite que pour manger, elle est faite pour parler.  A
present que tu es rechauffe et gave, animal, prends garde a toi,
tu vas repondre a mes questions.  D'ou viens-tu?

L'enfant repondit:

--Je ne sais pas.

--Comment, tu ne sais pas?

--J'ai ete abandonne ce soir au bord de la mer.

--Ah!  le chenapan!  Comment t'appelles-tu?  Il est si mauvais
sujet qu'il en vient a etre abandonne par ses parents.

--Je n'ai pas de parents.

--Rends-toi un peu compte de mes gouts, el fais attention que je
n'aime point qu'on me chante des chansons qui sont des contes.
Tu as des parents, puisque tu as ta soeur.

--Ce n'est pas ma soeur.

--Ce n'est pas ta soeur?

--Non.

--Qu'est-cc que c'est alors?

--C'est une petite que j'ai trouvee.

--Trouvee!

--Oui.

--Comment!  tu as ramasse ca?

--Oui.

--Ou?  si tu mens, je t'extermine.

--Sur une femme qui etait morte dans la neige.

--Quand?

--Il y a une heure.

--Ou?

--A une lieue d'ici.

Les arcades frontales d'Ursus se plisserent et prirent cette
forme aigue qui caracterise l'emotion des sourcils d'un
philosophe.

--Morte!  en voila une qui est heureuse!  Il faut l'y laisser,
dans sa neige.  Elle y est bien.  De quel cote?

--Du cote de la mer.

--As-tu passe le pont?

--Oui.

Ursus ouvrit la lucarne de l'arriere et examina le dehors.  Le
temps ne s'etait pas ameliore.  La neige tombait epaisse et
lugubre.

Il referma le vasistas.

Il alla a la vitre cassee, il boucha le trou avec un chiffon, il
remit de la tourbe dans le poele, il deploya le plus largement
qu'il put la peau d'ours sur le coffre, prit un gros livre qu'il
avait dans un coin et le mit sous le chevet pour servir
d'oreiller, et placa sur ce traversin la tete de la petite
endormie.

Il se tourna vers le garcon.

--Couche-toi la.

L'enfant obeit et s'etendit de tout son long avec la petite.

Ursus roula la peau d'ours autour des deux enfants, et la borda
sous leurs pieds.

Il atteignit sur une planche, et se noua autour du corps une
ceinture de toile a grosse poche contenant probablement une
trousse de chirurgien et des flacons d'elixirs.

Puis il decrocha du plafond la lanterne, et l'alluma.  C'etait
une lanterne sourde.  En s'allumant, elle laissa les enfants dans
l'obscurite.

Ursus entre-bailla la porte et dit:

--Je sors.  N'ayez pas peur.  Je vais revenir.  Dormez.

Et, abaissant le marchepied, il cria:

--Homo!

Un grondement tendre lui repondit.  Ursus, la lanterne a la main,
descendit, le marchepied remonta, la porte se referma.  Les
enfants demeurerent seuls.  Du dehors, une voix, qui etait la
voix d'Ursus, demanda:

--Boy qui viens de me manger mon souper!--dis donc, tu ne dors
pas encore?

--Non, repondit le garcon.

--Eh bien!  si elle beugle, tu lui donneras le reste du lait.

On entendit un cliquetis de chaine defaite, et le bruit d'un pas
d'homme, complique d'un pas de bete, qui s'eloignait.

Quelques instants apres, les deux enfants dormaient profondement.

C'etait on ne sait quel ineffable melange d'haleines; plus que la
chastete, l'ignorance; une nuit de noces avant le sexe.  Le petit
garcon et la petite fille, nus et cote a cote, eurent pendant ces
heures silencieuses la promiscuite seraphique de l'ombre; la
quantite de songe possible a cet age flottait de l'un a l'autre;
il y avait probablement sous leurs paupieres fermees de la
lumiere d'etoile; si le mot mariage n'est pas ici
disproportionne, ils etaient mari et femme de la facon dont on
est ange.  De telles innocences dans de telles tenebres, une
telle purete dans un tel embrassement, ces anticipations sur le
ciel ne sont possibles qu'a l'enfance, et aucune immensite
n'approche de cette grandeur des petits.  De tous les gouffres
celui-ci est le plus profond.  La perpetuite formidable d'un mort
enchaine hors de la vie, l'enorme acharnement de l'ocean sur un
naufrage, la vaste blancheur de la neige recouvrant des formes
ensevelies, n'egalent pas en pathetique deux bouches d'enfants
qui se touchent divinement dans le sommeil, et dont la rencontre
n'est pas meme un baiser.  Fiancailles peut-etre; peut-etre
catastrophe.  L'ignore pese sur cette juxtaposition.  Cela est
charmant; qui sait si ce n'est pas effrayant?  on se sent le
coeur serre.  L'innocence est plus supreme que la vertu.
L'innocence est faite d'obscurite sacree.  Ils dormaient.  Ils
etaient paisibles.  Ils avaient chaud.  La nudite des corps
entrelaces amalgamait la virginite des ames.  Ils etaient la
comme dans le nid de l'abime.



VI

LE REVEIL


Le jour commence par etre sinistre.  Une blancheur triste entra
dans la cahute.  C'etait l'aube glaciale.  Ce blemissement, qui
ebauche en realite funebre le relief des choses frappees
d'apparence spectrale par la nuit, n'eveilla pas les enfants,
etroitement endormis.  La cahute etait chaude.  On entendait
leurs deux respirations alternant comme deux ondes tranquilles.
Il n'y avait plus d'ouragan dehors.  Le clair du crepuscule
prenait lentement possession de l'horizon.  Les constellations
s'eteignaient comme des chandelles soufflees l'une apres l'autre.
Il n'y avait plus que la resistance de quelques grosses etoiles.
Le profond chant de l'infini sortait de la mer.

Le poele n'etait pas tout a fait eteint.  Le petit jour devenait
peu a peu le grand jour.  Le garcon dormait moins que la fille.
Il y avait en lui du veilleur et du gardien.  A un rayon plus vif
que les autres qui traversa la vitre, il ouvrit les yeux; le
sommeil de l'enfance s'acheve en oubli; il demeura dans un
demi-assoupissement, sans savoir ou il etait, ni ce qu'il avait
pres de lui, sans faire effort pour se souvenir, regardant au
plafond, et se composant un vague travail de reverie avec les
lettres de l'inscription _Ursus, philosophe_, qu'il examinait
sans les dechiffrer, car il ne savait pas lire.

Un bruit de serrure fouillee par une clef lui fit dresser le cou.

La porte tourna, le marchepied bascula.  Ursus revenait.  Il
monta les trois degres, sa lanterne eteinte a la main.

En meme temps un pietinement de quatre pattes escalada lestement
le marchepied.  C'etait Homo, suivant Ursus, et, lui aussi,
rentrant chez lui.

Le garcon reveille eut un certain sursaut.

Le loup, probablement en appetit, avait un rictus matinal qui
montrait toutes ses dents, tres blanches.

Il s'arreta a demi-montee et posa ses deux pattes de devant dans
la cahute, les deux coudes sur le seuil comme un precheur au bord
de la chaire.  Il flaira a distance le coffre qu'il n'etait pas
accoutume a voir habite de cette facon.  Son buste de loup,
encadre par la porte, se dessinait en noir sur la clarte du
matin.  Il se decida, et fit son entree.

Le garcon, en voyant le loup dans la cahute, sortit de la peau
d'ours, se leva et se placa debout devant la petite, plus
endormie que jamais.

Ursus venait de raccrocher la lanterne au clou du plafond.  Il
deboucla silencieusement et avec une lenteur machinale sa
ceinture ou etait sa trousse, et la remit sur une planche.  Il ne
regardait rien et semblait ne rien voir.  Sa prunelle etait
vitreuse.  Quelque chose de profond remuait dans son esprit.  Sa
pensee enfin se fit jour, comme d'ordinaire, par une vive sortie
de paroles.  Il s'ecria:

--Decidement heureuse!  Morte, bien morte.  Il s'accroupit, et
remit une pelletee de scories dans le poele, et, tout en
fourgonnant la tourbe, il grommela:

--J'ai eu de la peine a la trouver.  La malice inconnue l'avail
fourree sous deux pieds de neige.  Sans Homo, qui voit aussi
clair avec son nez que Christophe Colomb avec son esprit, je
serais encore la a patauger dans l'avalanche et a jouer a
cache-cache avec la mort.  Diogene prenait sa lanterne et
cherchait un homme, j'ai pris ma lanterne et j'ai cherche une
femme; il a trouve le sarcasme, j'ai trouve le deuil.  Comme elle
etait froide!  J'ai touche la main, une pierre.  Quel silence
dans les yeux!  Comment peut-on etre assez bete pour mourir en
laissant un enfant derriere soi!  Ca ne va pas etre commode a
present de tenir trois dans celle boite-ci.  Quelle tuile!  Voila
que j'ai de la famille a present!  Fille et garcon.

Tandis qu'Ursus parlait, Homo s'etait glisse pres du poele.  La
main de la petite endormie pendait entre le poele et le coffre.
Le loup se mit a lecher cette main.

Il la lechait si doucement que la petite ne s'eveilla pas.

Ursus se retourna.

--Bien, Homo.  Je serai le pere et tu seras l'oncle.  Puis il
reprit sa besogne de philosophe d'arranger le feu, sans
interrompre son _aparte_.

--Adoption.  C'est dit.  D'ailleurs Homo veut bien.

Il se redressa.

--Je voudrais savoir qui est responsable de cette morte.  Sont-ce
les hommes?  ou...

Son oeil regarda en l'air, mais au dela du plafond, et sa bouche
murmura:

--Est-ce toi?

Puis son front s'abaissa comme sous un poids, et il reprit:

--La nuit a pris la peine de tuer cette femme.

Son regard, en se relevant, rencontra le visage du garcon
reveille qui l'ecoutait, Ursus l'interpella brusquement:

--Qu'as-tu a rire?

Le garcon repondit:

--Je ne ris pas.

Ursus eut une sorte de secousse, l'examina fixement et en silence
pendant quelques instants, et dit:

--Alors tu es terrible.

L'interieur de la cahute dans la nuit etait si peu eclaire
qu'Ursus n'avait pas encore vu la face du garcon.  Le grand jour
la lui montrait.

Il posa les deux paumes de ses mains sur les deux epaules de
l'enfant, considera encore avec une attention de plus en plus
poignante son visage, et lui cria:

--Ne ris donc plus!

--Je ne ris pas, dit l'enfant.

Ursus eut un tremblement de la tete aux pieds.

--Tu ris, te dis-je.

Puis secouant l'enfant avec une etreinte qui etait de la fureur
si elle n'etait de la pitie, il lui demanda violemment:

--Qui est-ce qui t'a fait cela?

L'enfant repondit:

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

Ursus reprit:

--Depuis quand as-tu ce rire?

--J'ai toujours ete ainsi, dit l'enfant.

Ursus se tourna vers le coffre en disant a demi-voix:

--Je croyais que ce travail-la ne se faisait plus.

Il prit au chevet, tres doucement pour ne pas la reveiller, le
livre qu'il avait mis comme oreiller sous la tete de la petite.

--Voyons Conquest, murmura-t-il.

C'etait une liasse in-folio, reliee en parchemin mou.  Il la
feuilleta du pouce, s'arreta a une page, ouvrit le livre tout
grand sur le poele, et lut:

--...  _De Denasatis_.--C'est ici.

Et il continua:

--_Bucca fissa usque ad aures, genzivis denudatis, nasoque
murdridato, masca eris, et ridebis semper_.

--C'est bien cela.

Et il replaca le livre sur une des planches en grommelant:

--Aventure dont l'approfondissement serait malsain.  Restons a la
surface.  Ris, mon garcon.

La petite fille se reveilla.  Son bonjour fut un cri.

--Allons, nourrice, donne le sein, dit Ursus.

La petite s'etait dressee sur son seant.  Ursus prit sur le poele
la fiole, et la lui donna a sucer.

En ce moment le soleil se levait.  Il etait a fleur de l'horizon.
Son rayon rouge entrait par la vitre et frappait de face le
visage de la petite fille tourne vers lui.  Les prunelles de
l'enfant fixees sur le soleil reflechissaient comme deux miroirs
cette rondeur pourpre.  Les prunelles restaient immobiles, les
paupieres aussi.

--Tiens, dit Ursus, elle est aveugle.





DEUXIEME PARTIE

PAR ORDRE DU ROI




LIVRE PREMIER

ETERNELLE PRESENCE DU PASSE

LES HOMMES REFLETENT L'HOMME



I

LORD CLANCHARLIE



I



Il y avait dans ces temps-la un vieux souvenir.

Ce souvenir etait lord Linnaeus Clancharlie.

Le baron Linnaeus Clancharlie, contemporain de Cromwell, etait un
des pairs d'Angleterre, peu nombreux, hatons-nous de le dire, qui
avaient accepte la republique.  Cette acceptation pouvait avoir
sa raison d'etre, et s'explique a la rigueur, puisque la
republique avait momentanement triomphe.  Il etait tout simple
que lord Clancharlie demeurat du parti de la republique, tant que
la republique avait eu le dessus.  Mais, apres la cloture de la
revolution et la chute du gouvernement parlementaire, lord
Clancharlie avait persiste.  Il etait aise au noble patricien de
rentrer dans la chambre haute reconstituee, les repentirs etant
toujours bien recus des restaurations, et Charles II etant bon
prince a ceux qui revenaient a lui; mais lord Clancharlie n'avait
pas compris ce qu'on doit aux evenements.  Pendant que la nation
couvrait d'acclamations le roi, reprenant possession de
l'Angleterre, pendant que l'unanimite prononcait son verdict,
pendant que s'accomplissait la salutation du peuple a la
monarchie, pendant que la dynastie se relevait au milieu d'une
palinodie glorieuse et triomphale, a l'instant ou le passe
devenait l'avenir et ou l'avenir devenait le passe, ce lord etait
reste refractaire.  Il avait detourne la tete de toute cette
allegresse; il s'etait volontairement exile; pouvant etre pair,
il avait mieux aime etre proscrit; et les annees s'etaient
ecoulees ainsi; il avait vieilli dans cette fidelite a la
republique morte.  Aussi etait-il couvert du ridicule qui
s'attache naturellement a cette sorte d'enfantillage.

Il s'etait retire en Suisse.  Il habitait une espece de haute
masure au bord du lac de Geneve.  Il s'etait choisi cette demeure
dans le plus apre recoin du lac, entre Chillon ou est le cachot
de Bonnivard, et Vevoy ou est le tombeau de Ludlow.  Les Alpes
severes, pleines de crepuscules, de souffles et de nuees,
l'enveloppaient; et il vivait la, perdu dans ces grandes tenebres
qui tombent des montagnes.  Il etait rare qu'un passant le
rencontrat.  Cet homme etait hors de son pays, presque hors de
son siecle.  En ce moment, pour ceux qui etaient au courant et
qui connaissaient les affaires du temps, aucune resistance aux
conjonctures n'etait justifiable.  L'Angleterre etait heureuse;
une restauration est une reconciliation d'epoux; prince et nation
ont cesse de faire lit a part; rien de plus gracieux et de plus
riant; la Grande-Bretagne rayonnait; avoir un roi, c'est
beaucoup, mais de plus on avait un charmant roi; Charles II etait
aimable, homme de plaisir et de gouvernement, et grand a la suite
de Louis XIV; c'etait un gentleman et un gentilhomme; Charles II
etait admire de ses sujets; il avait fait la guerre de Hanovre,
sachant certainement pourquoi, mais le sachant tout seul; il
avait vendu Dunkerque a la France, operation de haute politique;
les pairs democrates, desquels Chamberlayne a dit: "La maudite
republique infecta avec son haleine puante plusieurs de la haute
noblesse", avaient eu le bon sens de se rendre a l'evidence,
d'etre de leur epoque, et de reprendre leur siege a la noble
chambre; il leur avait suffi pour cela de preter au roi le
serment d'allegeance.  Quand on songeait a toutes ces realites, a
ce beau regne, a cet excellent roi, a ces augustes princes rendus
par la misericorde divine a l'amour des peuples; quand on se
disait que des personnages considerables, tels que Monk, et plus
lard Jeffreys, s'etaient rallies au trone, qu'ils avaient ete
justement recompenses de leur loyaute et de leur zele par les
plus magnifiques charges et par les fonctions les plus
lucratives, que lord Clancharlie ne pouvait l'ignorer, qu'il
n'eut tenu qu'a lui d'etre glorieusement assis a cote d'eux dans
les honneurs, que l'Angleterre etait remontee, grace a son roi,
au sommet de la prosperite, que Londres n'etait que fetes et
carrousels, que tout le monde etait opulent et enthousiasme, que
la cour etait galante, gaie et superbe; si, par hasard, loin de
ces splendeurs, dans on ne sait quel demi-jour lugubre
ressemblant a la tombee de la nuit, on apercevait ce vieillard
vetu des memes habits que le peuple, pale, distrait, courbe,
probablement du cote de la tombe, debout au bord du lac, a peine
attentif a la tempete et a l'hiver, marchant comme au hasard,
l'oeil fixe, ses cheveux blancs secoues par le vent de l'ombre,
silencieux, solitaire, pensif, il etait difficile de ne pas
sourire.

Sorte de silhouette d'un fou.

En songeant a lord Clancharlie, a ce qu'il aurait pu etre et a ce
qu'il etait, sourire etait de l'indulgence.  Quelques-uns riaient
tout haut.  D'autres s'indignaient.

On comprend que les hommes serieux fussent choques par une telle
insolence d'isolement.

Circonstance attenuante: lord Clancharlie n'avait jamais eu
d'esprit.  Tout le monde en tombait d'accord.



II


Il est desagreable de voir les gens pratiquer l'obstination.  On
n'aime pas ces facons de Regulus, et dans l'opinion publique
quelque ironie en resulte.

Ces opiniatretes ressemblent a des reproches, et l'on a raison
d'en rire.

Et puis, en somme, ces entetements, ces escarpements, sont-ce des
vertus?  N'y a-t-il pas dans ces affiches excessives d'abnegation
et d'honneur beaucoup d'ostentation?  C'est plutot parade
qu'autre chose.  Pourquoi ces exagerations de solitude et d'exil?
Ne rien outrer est la maxime du sage.  Faites de l'opposition,
soit; blamez si vous voulez, mais decemment, et tout en criant
vive le roi!  La vraie vertu, c'est d'etre raisonnable.  Ce qui
tombe a du tomber, ce qui reussit a du reussir.  La providence a
ses motifs; elle couronne qui le merite.  Avez-vous la pretention
de vous y connaitre mieux qu'elle?  Quand les circonstances ont
prononce, quand un regime a remplace l'autre, quand la
defalcation du vrai et du faux s'est faite par le succes, ici la
catastrophe, la le triomphe, aucun doute n'est plus possible,
l'honnete homme se rallie a ce qui a prevalu, et, quoique cela
soit utile a sa fortune et a sa famille, sans se laisser
influencer par cette consideration, et ne songeant qu'a la chose
publique, il prete main-forte au vainqueur.

Que deviendrait l'etat si personne ne consentait a servir?  Tout
s'arreterait donc?  Garder sa place est d'un bon citoyen.  Sachez
sacrifier vos preferences secretes.  Les emplois veulent etre
tenus.  Il faut bien que quelqu'un se devoue, Etre fidele aux
fonctions publiques est une fidelite.  La retraite des
fonctionnaires serait la paralysie de l'etat.  Vous vous
bannissez, c'est pitoyable.  Est-ce un exemple?  quelle vanite!
Est-ce un defi?  quelle audace!  Quel personnage vous croyez-vous
donc?  Apprenez que nous vous valons.  Nous ne desertons pas,
nous.  Si nous voulions, nous aussi, nous serions intraitables et
indomptables, et nous ferions de pires choses que vous.  Mais
nous aimons mieux etre des gens intelligents.  Parce que je suis
Trimalcion, vous ne me croyez, pas capable d'etre Caton!  Allons
donc!



III


Jamais situation ne fut plus nette et plus decisive que celle de
1660.  Jamais la conduite a tenir n'avait ete plus clairement
indiquee a un bon esprit.

L'Angleterre etait hors de Cromwell.  Sous la republique beaucoup
de faits irreguliers s'etaient produits.  On avait cree la
suprematie britannique; on avait, avec l'aide de la guerre de
Trente ans, domine l'Allemagne, avec l'aide de la Fronde, abaisse
la France, avec l'aide du duc de Bragance, amoindri l'Espagne.
Cromwell avait domestique Mazarin; dans les traites, le
protecteur d'Angleterre signait au-dessus du roi de France; on
avait mis les Provinces-Unies a l'amende de huit millions,
moleste Alger et Tunis, conquis la Jamaique, humilie Lisbonne,
suscite dans Barcelone la rivalite francaise, et dans Naples
Masaniello; on avait amarre le Portugal a l'Angleterre; on avait
fait, de Gibraltar a Candie, un balayage des barbaresques; on
avait fonde la domination maritime sous ces deux formes, la
victoire el le commerce; le 10 aout 1653, l'homme des
trente-trois batailles gagnees, le vieil amiral qui se qualifiait
_Grand-pere des matelots_, ce Martin Happertz Tromp, qui avait,
battu la flotte espagnole, avait ete detruit par la flotte
anglaise; on avait retire l'Atlantique a la marine espagnole, le
Pacifique a la marine hollandaise, la Mediterranee a la marine
venitienne, et, par l'acte de navigation, on avait pris
possession du littoral universel; par l'ocean on tenait le monde;
le pavillon hollandais saluait humblement en mer le pavillon
britannique; la France, dans la personne de l'ambassadeur
Mancini, faisait des genuflexions a Olivier Cromwell; ce Cromwell
jouait de Calais et de Dunkerque comme de deux volants sur une
raquette; on avait fait trembler le continent, dicte la paix,
decrete la guerre, mis sur tous les faites le drapeau anglais; le
seul regiment des cotes-de-fer du protecteur pesait dans la
terreur de l'Europe autant qu'une armee; Cromwell disait: _Je
veux qu'on respecte la republique anglaise comme on a respecte la
republique romaine_; il n'y avait plus rien de sacre; la parole
etait libre, la presse etait libre; on disait en pleine rue ce
qu'on voulait; on imprimait sans controle ni censure ce qu'on
voulait; l'equilibre des trones avait ete rompu; tout l'ordre
monarchique europeen, dont les Stuarts faisaient partie, avait
ete bouleverse...  Enfin, on etait sorti de cet odieux regime, et
l'Angleterre avait son pardon.

Charles II, indulgent, avait donne la Declaration de Breda.  Il
avait octroye a l'Angleterre l'oubli de cette epoque ou le fils
d'un brasseur de Huntingdon mettait le pied sur la tete de Louis
XIV.  L'Angleterre faisait son mea culpa, et respirait.
L'epanouissement des coeurs, nous venons de le dire, etait
complet; les gibets des regicides s'ajoutant a la joie
universelle.  Une restauration est un sourire; mais un peu de
potence ne messied pas, et il faut satisfaire la conscience
publique.  L'esprit d'indiscipline s'etait dissipe, la loyaute se
reconstituait.  Etre de bons sujets etait desormais l'ambition
unique.  On etait revenu des folies de la politique; on bafouait
la revolution, on raillait la republique et ces temps singuliers
ou l'on avait toujours de grands mots a la bouche, _Droit,
Liberte, Progres_; on riait de ces emphases.  Le retour au bon
sens etait admirable; l'Angleterre avait reve.  Quel bonheur
d'etre hors de ces egarements!  Y a-t-il rien de plus insense?
Ou en serait-on si le premier venu avait des droits?  Se
figure-t-on tout le monde gouvernant?  S'imagine-t-on la cite
menee par les citoyens?  Les citoyens sont un attelage, et
l'attelage n'est pas le cocher.  Mettre aux voix, c'est jeter aux
vents.  Voulez-vous faire flotter les etats comme les nuees?  Le
desordre ne construit pas l'ordre.  Si le chaos est l'architecte,
l'edifice sera Babel.  Et puis quelle tyrannie que cette
pretendue liberte!  Je veux m'amuser, moi, et non gouverner.
Voter m'ennuie; je veux danser.  Quelle providence qu'un prince
qui se charge de tout!  Certes ce roi est genereux de se donner
pour nous cette peine!  Et puis, il est eleve la dedans, il sait
ce que c'est.  C'est son affaire.  La paix, la guerre, la
legislation, les finances, est-ce que cela regarde les peuples?
Sans doute il faut que le peuple paie, sans doute il faut que le
peuple serve, mais cela doit lui suffire.  Une part lui est faite
dans la politique; c'est de lui que sortent les deux forces de
l'etat, l'armee et le budget.  Etre contribuable, et etre soldat,
est-ce que ce n'est pas assez?  Qu'a-t-il besoin d'autre chose?
il est le bras militaire, il est le bras financier.  Role
magnifique.  On regne pour lui.  Il faut bien qu'il retribue ce
service.  Impot et liste civile sont des salaires acquittes par
les peuples et gagnes par les princes.  Le peuple donne son sang
et son argent, moyennant quoi on le mene.  Vouloir se conduire
lui-meme, quelle idee bizarre!  un guide lui est necessaire.
Etant ignorant, le peuple est aveugle.  Est-ce que l'aveugle n'a
pas un chien?  Seulement, pour le peuple, c'est un lion, le roi,
qui consent a etre le chien.  Que de bonte!  Mais pourquoi le
peuple est-il ignorant?  Parce qu'il faut qu'il le soit.
L'ignorance est gardienne de la vertu.  Ou il n'y a pas de
perspectives, il n'y a pas d'ambitions; l'ignorant est dans une
nuit utile, qui, supprimant le regard, supprime les convoitises.
De la l'innocence.  Qui lit pense, qui pense raisonne.  Ne pas
raisonner, c'est le devoir; c'est aussi le bonheur.  Ces verites
sont incontestables.  La societe est assise dessus.

Ainsi s'etaient retablies les saines doctrines sociales en
Angleterre.  Ainsi la nation s'etait rehabilitee.  En meme temps
on revenait a la belle litterature.  On dedaignait Shakespeare et
l'on admirait Dryden.  _Dryden est le plus grand poete de
l'Angleterre et du siecle_, disait Atterbury le traducteur
d'_Achitophel_, C'etait l'epoque ou M.  Huet, eveque d'Avranches,
ecrivait a Saumaise qui avait fait a l'auteur du _Paradis perdu_
l'honneur de le refuter et de l'injurier:--_Comment pouvez-vous
vous occuper de si peu de chose que ce Milton?_ Tout renaissait,
tout reprenait sa place.  Dryden en haut, Shakespeare en bas,
Charles II sur le trone, Cromwell au gibet.  L'Angleterre se
relevait des hontes et des extravagances du passe.  C'est un
grand bonheur pour les nations d'etre ramenees par la monarchie
au bon ordre dans l'etat et au bon gout dans les lettres.

Que de tels bienfaits pussent etre meconnus, cela est difficile a
croire.  Tourner le dos a Charles II, recompenser par de
l'ingratitude la magnanimite qu'il avait eue de remonter sur le
trone, n'etait-ce pas abominable?  Lord Linnaeus Clancharlie
avait fait aux honnetes gens ce chagrin.  Bouder le bonheur de sa
patrie, quelle aberration!

On sait qu'en 1650 le parlement avait decrete cette
redaction:--_Je promets de demeurer fidele a la republique, sans
roi, sans souverain, sans seigneur_.--Sous pretexte qu'il avait
prete ce serment monstrueux, lord Clancharlie vivait hors du
royaume, et, en presence de la felicite generale, se croyait le
droit d'etre triste.  Il avait la sombre estime de ce qui n'etait
plus; attache bizarre a des choses evanouies.

L'excuser etait impossible; les plus bienveillants
l'abandonnaient.  Ses amis lui avaient fait longtemps l'honneur
de croire qu'il n'etait entre dans les rangs republicains que
pour voir de plus pres les defauts de la cuirasse de la
republique, et pour la frapper plus surement, le jour venu, au
profit de la cause sacree du roi.  Ces attentes de l'heure utile
pour tuer l'ennemi par derriere font partie de la loyaute.  On
avait espere cela de lord Chancharlie, tant on avait de pente a
le juger favorablement.  Mais, en presence de son etrange
persistance republicaine, il avait bien fallu renoncer a celle
bonne opinion.  Evidemment lord Clancharlie etait convaincu,
c'est-a-dire idiot.

L'explication des indulgents flottait entre obstination puerile
et opiniatrete senile.

Les severes, les justes, allaient plus loin.  Ils fletrissaient
ce relaps.  L'imbecillite a des droits, mais elle a des limites.
On peut etre une brute, on ne doit pas etre un rebelle.  Et puis,
qu'etait-ce apres tout que lord Clancharlie?  un transfuge.  Il
avait quitte son camp, l'aristocratie, pour aller au camp oppose,
le peuple.  Ce fidele etait un traitre.  Il est vrai qu'il etait
"traitre" au plus fort et fidele au plus faible; il est vrai que
le camp repudie par lui etait le camp vainqueur, et que le camp
adopte par lui etait le camp vaincu; il est vrai qu'a cette
"trahison" il perdait tout, son privilege politique et son foyer
domestique, sa pairie et sa patrie; il ne gagnait que le
ridicule; il n'avait de benefice que l'exil.  Mais qu'est-ce que
cela prouve?  qu'il etait un niais.  Accorde.

Traitre et dupe en meme temps, cela se voit.

Qu'on soit niais tant qu'on voudra, a la condition de ne pas
donner le mauvais exemple.  On ne demande aux niais que d'etre
honnetes, moyennant quoi ils peuvent pretendre a etre les bases
des monarchies.  La brievete d'esprit de ce Clancharlie etait
inimaginable.  Il etait reste dans l'eblouissement de la
fantasmagorie revolutionnaire.  Il s'etait laisse mettre dedans
par la republique, et dehors.  Il faisait affront a son pays.
Pure felonie que son attitude!  Etre absent, c'est etre
injurieux.  Il semblait se tenir a l'ecart du bonhcur public
comme d'une peste.  Dans son bannissement volontaire, il y avait
on ne sait quel refuge contre la satisfaction nationale.  Il
traitait la royaute comme une contagion.  Sur la vaste allegresse
monarchique, denoncee par lui comme lazaret, il etait le drapeau
noir.  Quoi!  au-dessus de l'ordre reconstitue, de la nation
relevee, de la religion restauree, faire cete figure sinistre!
sur cete serenite jeter cette ombre!  prendre en mauvaise part
l'Angleterre contente!  etre le point obscur dans ce grand ciel
bleu!  ressembler a une menace!  protester contre le voeu de la
nation!  refuser son oui au consentement universel!  Ce serait
odieux si ce n'etait pas bouffon.  Ce Clancharlie ne s'etait pas
rendu compte qu'on peut s'egarer avec Cromwell, mais qu'il faut
revenir avec Monk.  Voyez Monk.  Il commande l'armee de la
republique; Charles II en exil, instruit de sa probite, lui
ecrit; Monk, qui concilie la vertu avec les demarches rusees,
dissimule d'abord, puis tout a coup, a la tete des troupes, casse
le parlement factieux, et retablit le roi, et Monk est cree duc
d'Albemarle, a l'honneur d'avoir sauve la societe, devient tres
riche, illustre a jamais son epoque, et est fait chevalier de la
Jarretiere avec la perspective d'un enterrement a Westminster.
Telle est la gloire d'un anglais fidele.  Lord Clancharlie
n'avait pu s'elever jusqu'a l'intelligence du devoir ainsi
pratique.  Il avait l'infatuation et l'immobilite de l'exil.  Il
se satisfaisait avec des phrases creuses.  Cet homme etait
ankylose par l'orgueil.  Les mots conscience, dignite, etc., sont
des mots apres tout.  Il faut voir le fond.

Ce fond, Clancharlie ne l'avait pas vu.  C'etait une conscience
myope, voulant, avant defaire une action, la regarder d'assez
prespour en sentir l'odeur.  De la des degouts absurdes.  On
n'est pas homme d'etat avec ces delicatesses.  L'exces de
conscience degenere en infirmite.  Le scrupule est manchot devant
le sceptre a saisir et eunuque devant la fortune a epouser.
Mefiez-vous des scrupules.  Ils menent loin.  La fidelite
deraisonnable se descend comme un escalier de cave.  Une marche,
puis une marche, puis une marche encore, et l'on se trouve dans
le noir.  Les habiles remontent, les naifs restent.  Il ne faut
pas laisser legerement sa conscience s'engager dans le farouche.
De transition en transition on arrive aux nuances foncees de la
pudeur politique.  Alors on est perdu.  C'etait l'aventure de
lord Clancharlie.

Les principes finissent par etre un gouffre.

Il se promenait, les mains derriere le dos, le long du lac de
Geneve; la belle avance!

On parlait quelquefois a Londres de cet absent.  C'etait, devant
l'opinion publique, a peu pres un accuse.  On plaidait le pour et
le contre.  La cause entendue, le benefice de la stupidite lui
etait acquis.

Beaucoup d'anciens zeles de l'ex-republique avaient fait adhesion
aux Stuarts.  Ce dont on doit les louer.  Naturellement ils le
calomniaient un peu.  Les entetes sont importuns aux
complaisants.  Des gens d'esprit, bien vus et bien situes en
cour, et ennuyes de son attitude desagreable, disaient
volontiers:--_S'il ne s'est pas rallie, c'est qu'on ne l'a pas
paye assez cher_, etc.--_Il voulait la place de chancelier que le
roi a donnee a lord Hyde_, etc.--Un de ses "anciens amis" allait
meme jusqu'a chuchoter:--_Il me l'a dit a moi-meme_.
Quelquefois, tout solitaire qu'etait Linnaeus Clancharlie, par
des proscrits qu'il rencontrait, par de vieux regicides tels que
Andrew Broughton, lequel habitait Lausanne, il lui revenait
quelque chose de ces propos.  Clancharlie se bornait a un
imperceptible haussement d'epaules, signe de profond
abrutissement.

Une fois il completa ce haussement d'epaules par ces quelques
mots murmures a demi-voix: _Je plains ceux qui croient cela_.



IV


Charles II, bon homme, le dedaigna.  Le bonheur de l'Angleterre
sous Charles Il etait plus que du bonheur, c'etait de
l'enchantement.  Une restauration, c'est un ancien tableau pousse
au noir qu'on revernit; tout le passe reparait.  Les bonnes
vieilles moeurs faisaient leur rentree, les jolies femmes
regnaient et gouvernaient.  Evelyn en a pris note; on lit dans
son journal: "Luxure, profanation, mepris de Dieu.  J'ai vu un
dimanche soir le roi avec ses filles de joie, la Portsmouth, la
Cleveland, la Mazarin, et deux ou trois autres; toutes a peu pres
nues dans la galerie du jeu." On sent percer quelque humeur dans
cette peinture; mais Evelyn etait un puritain grognon, entache de
reverie republicaine.  Il n'appreciait pas le profitable exemple
que donnent les rois par ces grandes gaites babyloniennes qui, en
definitive, alimentent le luxe.  Il ne comprenait pas l'utilite
des vices.  Regle: N'extirpez point les vices, si vous voulez
avoir des femmes charmantes.  Autrement vous ressembleriez aux
imbeciles qui detruisent les chenilles tout en raffolant des
papillons.

Charles II, nous venons de le dire, s'apercut a peine qu'il
existait un refractaire appele Clancharlie, mais Jacques II fut
plus attentif.  Charles II gouvernait mollement, c'etait sa
maniere; disons qu'il n'en gouvernait pas plus mal.  Un marin
quelquefois fait a un cordage destine a maitriser le vent un
noeud lache qu'il laisse serrer par le vent.  Telle est la betise
de l'ouragan, et du peuple.

Ce noeud large, devenu tres vite noeud etroit, ce fut le
gouvernement de Charles II.

Sous Jacques II, l'etranglement commenca.  Etranglement
necessaire de ce qui restait de la revolution.  Jacques II eut
l'ambition louable d'etre un roi efficace.  Le regne de Charles
II n'etait a ses yeux qu'une ebauche de restauration; Jacques II
voulut un retour a l'ordre plus complet encore.  Il avait, en
1660, deplore qu'on se fut borne a une pendaison de dix
regicides.  Il fut un plus reel reconstructeur de l'autorite.  Il
donna vigueur aux principes serieux; il fit regner cette justice
qui est la veritable, qui se met au-dessus des declamations
sentimentales, et qui se preoccupe avant tout des interets de la
societe.  A ces severites protectrices, on reconnait le pere de
l'etat.  Il confia la main de justice a Jeffreys, et l'epee a
Kirke.  Kirke multipliait les exemples.  Ce colonel utile fit un
jour pendre et dependre trois fois de suite le meme homme, un
republicain, lui demandant a chaque fois:--Abjures-tu la
republique?  Le scelerat ayant toujours dit non, fut acheve.--_Je
l'ai pendu quatre fois_, dit Kirke satisfait.  Les supplices
recommences sont un grand signe de force dans le pouvoir.  Lady
Lyle, qui pourtant avait envoye son fils en guerre contre
Monmouth, mais qui avait cache chez elle deux rebelles, fut mise
a mort.  Un autre rebelle, ayant eu l'honnetete de declarer
qu'une femme anabaptiste lui avait donne asile, eut sa grace, et
la femme fut brulee vive.  Kirke, un autre jour, fit comprendre a
une ville qu'il la savait republicaine en pendant dix-neuf
bourgeois.  Represailles bien legitimes, certes, quand on songe
que sous Cromwell on coupait le nez et les oreilles aux saints de
pierre dans les eglises.  Jacques II, qui avait su choisir
Jeffreys et Kirke, etait un prince imbu de vraie religion, il se
mortifiait par la laideur de ses maitresses, il ecoutait le pere
la Colombiere, ce predicateur qui etait presque aussi onctueux
que le pere Cheminais, mais avec plus de feu, et qui eut la
gloire d'etre dans la premiere moitie de sa vie le conseiller de
Jacques II, et dans la seconde l'inspirateur de Marie Alacoque.
C'est grace a cette forte nourriture religieuse que plus tard
Jacques II put supporter dignement l'exil et donner dans sa
retraite de Saint-Germain le spectacle d'un roi superieur a
l'adversite, touchant avec calme les ecrouelles, et conversant
avec des jesuites.

On comprend qu'un tel roi dut, dans une certaine mesure, se
preoccuper d'un rebelle comme lord Linnaeus Clancharlie.  Les
pairies hereditairement transmissibles contenant une certaine
quantite d'avenir, il etait evident que, s'il y avait quelque
precaution a prendre du cote de ce lord, Jacques II n'hesiterait
pas.



II

LORD DAVID DIRRY-MOIR


Lord Linnaeus Clancharlie n'avait pas toujours ete vieux et
proscrit.  Il avait eu sa phase de jeunesse et de passion.  On
sait, par Harrison et Pride, que Cromwell jeune avait aime les
femmes et le plaisir, ce qui, parfois (autre aspect de la
question femme), annonce un seditieux.  Defiez-vous de la
ceinture mal attachee.  _Male praecinctum juvenem cavete_.

Lord Clancharlie avait eu, comme Cromwell, ses incorrections et
ses irregularites.  On lui connaissait un enfant naturel, un
fils.  Ce fils, venu au monde a l'instant ou la republique
finissait, etait ne en Angleterre pendant que son pere partait
pour l'exil.  C'est pourquoi il n'avait jamais vu ce pere qu'il
avait.  Ce batard de lord Clancharlie avait grandi page a la cour
de Charles II.  On l'appelait lord David Dirry-Moir; il etait
lord de courtoisie, sa mere etant femme de qualite.  Cette mere,
pendant que lord Clancharlie devenait hibou en Suisse, prit le
parti, etant belle, de bouder moins, et se fit pardonner ce
premier amant sauvage par un deuxieme, celui-la incontestablement
apprivoise, et meme royaliste, car c'etait le roi.  Elle fut un
peu la maitresse de Charles II, assez pour que sa majeste,
charmee d'avoir repris cette jolie femme a la republique, donnat
au petit lord David, fils de sa conquete, une commission de garde
de la branche.  Ce qui fit ce batard officier, avec bouche en
cour, et par contre-coup stuartiste ardent.  Lord David fut
quelque temps, comme garde de la branche, un des cent
soixante-dix portant la grosse epee; puis il entra dans la bande
des pensionnaires, et fut un des quarante qui portent la
pertuisane doree.  Il eut en outre, etant de cette troupe noble
instituee par Henri VIII pour garder son corps, le privilege de
poser les plats sur la table du roi.  Ce fut ainsi que, tandis
que son pere blanchissait en exil, lord David prospera sous
Charles II.

Apres quoi il prospera sous Jacques II.

Le roi est mort, vive le roi, c'est le _non deficit alter,
aureus_.

Ce fut a cet avenement du duc d'York qu'il obtint la permission
de s'appeler lord David Dirry-Moir, d'une seigneurie que sa mere,
qui venait de mourir, lui avait leguee dans cette grande foret
d'Ecosse ou l'on trouve l'oiseau Krag, lequel creuse son nid avec
son bec dans le tronc des chenes.



II


Jacques II etait un roi, et avait la pretention d'etre un
general.  Il aimait a s'entourer de jeunes officiers.  Il se
montrait volontiers en public a cheval avec un casque et une
cuirasse, et une vaste perruque debordante sortant de dessous le
casque par-dessus la cuirasse; espece de statue equestre de la
guerre imbecile.  Il prit en amitie la bonne grace du jeune lord
David.  Il sut gre a ce royaliste d'etre fils d'un republicain;
un pere renie ne nuit point a une fortune de cour qui commence.
Le roi fit lord David gentilhomme de la chambre du lit, a mille
livres de gages.

C'etait un bel avancement.  Un gentilhomme du lit couche toutes
les nuits pres du roi sur un lit qu'on dresse.  On est douze
gentilshommes, et l'on se relaie.

Lord David, dans ce poste, fut le chef de l'avenier du roi, celui
qui donne l'avoine aux chevaux et qui a deux cent soixante livres
de gages.  Il eut sous lui les cinq cochers du roi, les cinq
postillons du roi, les cinq palefreniers du roi, les douze valets
de pied du roi, et les quatre porteurs de chaise du roi.  Il eut
le gouvernement des six chevaux de course que le roi entretient a
Haymarket et qui coutent six cents livres par an a sa majeste.
Il fit la pluie et le beau temps dans la garde-robe du roi,
laquelle fournit les habits de ceremonie aux chevaliers de la
Jarretiere.  Il fut salue jusqu'a terre par l'huissier de la
verge noire, qui est au roi.  Cet huissier, sous Jacques II,
etait le chevalier Duppa.  Lord David eut les respects de M.
Baker, qui etait clerc de la couronne, et de M.  Brown, qui etait
clerc du parlement.  La cour d'Angleterre, magnifique, est un
patron d'hospitalite.  Lord David presida, comme l'un des douze,
aux tables et receptions.  Il eut la gloire d'etre debout
derriere le roi les jours d'offrande, quand le roi donne a
l'eglise le besant d'or, _byzantium,_ les jours de collier, quand
le roi porte le collier de son ordre, et les jours de communion,
quand personne ne communie, hors le roi et les princes.  Ce fut
lui qui, le jeudi saint, introduisit pres de sa majeste les douze
pauvres auxquels le roi donne autant de sous d'argent qu'il a
d'annees de vie et autant de shellings qu'il a d'annees de regne.
Il eut la fonction, quand le roi etait malade, d'appeler, pour
assister sa majeste, les deux grooms de l'aumonerie qui sont
pretres, et d'empecher les medecins d'approcher sans permission
du conseil d'etat.  De plus, il fut lieutenant-colonel du
regiment ecossais de la garde royale, lequel bat la marche
d'Ecosse.

En cette qualite il fit plusieurs campagnes, et tres
glorieusement, car il etait vaillant homme de guerre.  C'etait un
seigneur brave, bien fait, beau, genereux, fort grand de mine et
de manieres.  Sa personne ressemblait a sa qualite.  Il etait de
haute taille comme de haute naissance.

Il fut presque un moment en passe d'etre nomme groom of the
stole, ce qui lui eut donne le privilege de passer la chemise au
roi; mais il faut pour cela etre prince ou pair.

Creer un pair, c'est beaucoup.  C'est creer une pairie, cela fait
des jaloux.  C'est une faveur; une faveur fait au roi un ami et
cent ennemis, sans compter que l'ami devient ingrat.  Jacques II,
par politique, creait difficilement des pairies, mais les
transferait volontiers.  Une pairie transferee ne produit pas
d'emoi.  C'est simplement un nom qui continue.  La lordship en
est peu troublee.

La bonne volonte royale ne repugnait point a introduire lord
David Dirry-Moir dans la chambre haute, pourvu que ce fut par la
porte d'une pairie substituee.  Sa majeste ne demandait pas mieux
que d'avoir une occasion de faire David Dirry-Moir, de lord de
courtoisie, lord de droit.



III


Cette occasion se presenta.

Un jour on apprit qu'il etait arrive au vieil absent, lord
Linnaeus Clancharlie, diverses choses dont la principale etait
qu'il etait trepasse.  La mort a cela de bon pour les gens,
qu'elle fait un peu parler d'eux.  On raconta ce qu'on savait, ou
ce qu'on croyait savoir, des dernieres annees de lord Linnaeus.
Conjectures et legendes probablement.  A en croire ces recits,
sans doute tres hasardes, vers la fin de sa vie, lord Clancharlie
aurait eu une recrudescence republicaine telle, qu'il en etait
venu, affirmait-on, jusqu'a epouser, etrange entetement de
l'exil, la fille d'un regicide, Ann Bradshaw,--on precisait le
nom,--laquelle etait morte aussi, mais, disait-on, en mettant au
monde un enfant, un garcon, qui, si tous ces details etaient
exacts, se trouverait etre le fils legitime et l'heritier legal
de lord Clancharlie.  Ces dires, fort vagues, ressemblaient
plutot a des bruits qu'a des faits.  Ce qui se passait en Suisse
etait pour l'Angleterre d'alors aussi lointain que ce qui se
passe en Chine pour l'Angleterre d'aujourd'hui.  Lord Clancharlie
aurait eu cinquante-neuf ans au moment de son mariage, et
soixante a la naissance de son fils, et serait mort fort peu de
temps apres, laissant derriere lui cet enfant, orphelin de pere
et de mere.  Possibilites, sans doute, mais invraisemblances.  On
ajoutait que cet enfant etait "beau comme le jour", ce qui se lit
dans tous les contes de fees.  Le roi Jacques mit fin a ces
rumeurs, evidemment sans fondement aucun, en declarant un beau
matin lord David Dirry-Moir unique et definitif heritier, _a
defaut d'enfant legitime,_ et par le bon plaisir royal, de lord
Linnaeus Clancharlie, son pere naturel, _l'absence de toute autre
filiation et descendance etant constatee;_ de quoi les patentes
furent enregistrees en chambre des lords.  Par ces patentes, le
roi substituait lord David Dirry-Moir aux titres, droits et
prerogatives dudit defunt lord Linnaeus Glancharlie, a la seule
condition que lord David epouserait, quand elle serait nubile,
une fille, en ce moment-la tout enfant et agee de quelques mois
seulement, que le roi avait au berceau faite duchesse, on ne
savait trop pourquoi.  Lisez, si vous voulez, on savait trop
pourquoi.  On appelait cette petite la duchesse Josiane.

La mode anglaise etait alors aux noms espagnols.  Un des batards
de Charles Il s'appelait Carlos, comte de Plymouth.  Il est
probable que _Josiane_ etait la contraction de Josefa y Ana.
Cependant peut-etre y avait-il Josiane comme il y avait Josias.
Un des gentilshommes de Henri III se nommait Josias du Passage.

C'est a cette petite duchesse que le roi donnait la pairie de
Clancharlie.  Elle etait pairesse en attendant qu'il y eut un
pair.  Le pair serait son mari.  Cette pairie reposait sur une
double chatellenie, la baronnie de Clancharlie et la baronnie de
Hunkerville; en outre les lords Clancharlie etaient, en
recompense d'un ancien fait d'armes et par permission royale,
marquis de Corleone en Sicile.  Les pairs d'Angleterre ne peuvent
porter de titres etrangers; il y a pourtant des exceptions; ainsi
Henry Arundel, baron Arundel de Wardour, etait, ainsi que lord
Clifford, comte du Saint-Empire, dont lord Cowper est prince; le
duc de Hamilton est en France duc de Chatellerault; Basil
Feilding, comte de Denbigh, est en Allemagne comte de Hapsbourg,
de Lauffenbourg et de Rheinfelden.  Le duc de Malborough etait
prince de Mindelheim en Souabe, de meme que le duc de Wellington
etait prince de Waterloo en Belgique.  Le meme lord Wellington
etait duc espagnol de Ciudad-Rodrigo, et comte portugais de
Vimeira.

Il y avait en Angleterre, et il y a encore, des terres nobles et
des terres roturieres.  Les terres des lords Clancharlie etaient
toutes nobles.  Ces terres, chateaux, bourgs, bailliages, fiefs,
rentes, alleux et domaines adherents a la pairie
Clancharlie-Hunkerville appartenaient provisoirement a lady
Josiane, et le roi declarait qu'une fois Josiane epousee, lord
David Dirry-Moir serait baron Clancharlie.

Outre l'heritage Clancharlie, lady Josiane avait sa fortune
personnelle.  Elle possedait de grands biens, dont plusieurs
venaient des dons de Madame sans queue au duc d'York.  _Madame
sans queue_, cela veut dire Madame tout court.  On appelait ainsi
Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orleans, la premiere femme de
France apres la reine.



IV


Apres avoir prospere sous Charles et Jacques, lord David prospera
sous Guillaume.  Son jacobisme n'alla point jusqu'a suivre
Jacques II en exil.  Tout en continuant d'aimer son roi legitime,
il eut le bon sens de servir l'usurpateur.  Il etait, du reste,
quoique avec quelque indiscipline, excellent officier; il passa
de l'armee de terre dans l'armee de mer, et se distingua dans
l'escadre blanche.  Il y devint ce qu'on appelait alors
"capitaine de fregate legere".  Cela finit par faire un tres
galant homme, poussant fort loin l'elegance des vices, un peu
poete comme tout le monde, bon serviteur de l'etat, bon
domestique du prince, assidu aux fetes, aux galas, aux petits
levers, aux ceremonies, aux batailles, servile comme il faut,
tres hautain, ayant la vue basse ou percante selon l'objet a
regarder, probe volontiers, obsequieux et arrogant a propos, d'un
premier mouvement franc et sincere, quitte a se remasquer
ensuite, tres observateur de la bonne et mauvaise humeur royale,
insouciant devant une pointe d'epee, toujours pret a risquer sa
vie sur un signe de sa majeste avec heroisme et platitude,
capable de toutes les incartades et d'aucune impolitesse, homme
de courtoisie et d'etiquette, fier d'etre a genoux dans les
grandes occasions monarchiques, d'une vaillance gaie, courtisan
en dessus, paladin en dessous, tout jeune a quarante-cinq ans.

Lord David chantait des chansons francaises, gaite elegante qui
avait plu a Charles II.

Il aimait l'eloquence et le beau langage.  Il admirait fort ces
boniments celebres qu'on appelle les Oraisons funebres de
Bossuet.

Du cote de sa mere, il avait a peu pres de quoi vivre, environ
dix mille livres sterling de revenu, c'est-a-dire deux cent
cinquante mille francs de rente.  Il s'en tirait en faisant des
dettes.  En magnificence, extravagance et nouveaute, il etait
incomparable.  Des qu'on le copiait, il changeait sa mode.  A
cheval, il portait des bottes aisees de vache retournee, avec
eperons.  Il avait des chapeaux que personne n'avait, des
dentelles inouies, et des rabats a lui tout seul.



III

LA DUCHESSE JOSIANE

I


Vers 1705, bien que lady Josiane eut vingt-trois ans et lord
David quarante-quatre, le mariage n'avait pas encore eu lieu, et
cela par les meilleures raisons du monde.  Se haissaient-ils?
loin de la.  Mais ce qui ne peut vous echapper n'inspire aucune
hate.  Josiane voulait rester libre; David voulait rester jeune.
N'avoir de lien que le plus tard possible, cela lui semblait un
prolongement du bel age.  Les jeunes hommes retardataires
abondaient dans ces epoques galantes; on grisonnait dameret; la
perruque etait complice, plus tard la poudre fut auxiliaire.  A
cinquante-cinq ans, lord Charles Gerrard, baron Gerrard des
Gerrards de Bromley, remplissait Londres de ses bonnes fortunes.
La jolie et jeune duchesse de Buckingham, comtesse de Coventry,
faisait des folies d'amour pour les soixante-sept ans du beau
Thomas Bellasyse, vicomte Falcomberg.  On citait les vers fameux
de Corneille septuagenaire a une femme de vingt ans: _Marquise,
si mon visage._ Les femmes aussi avaient des succes d'automne,
temoin Ninon et Marion.  Tels etaient les modeles.

Josiane et David etaient en coquetterie avec une nuance
particuliere.  Ils ne s'aimaient pas, ils se plaisaient.  Se
cotoyer leur suffisait.  Pourquoi se depecher d'en finir?  Les
romans d'alors poussaient les amoureux et les fiances a ce genre
de stage qui etait du plus bel air.  Josiane, en outre, se
sachant batarde, se sentait princesse, et le prenait de haut avec
les arrangements quelconques.  Elle avait du gout pour lord
David.  Lord David etait beau, mais c'etait pardessus le marche.
Elle le trouvait elegant.

Etre elegant, c'est tout.  Caliban elegant et magnifique distance
Ariel pauvre.  Lord David etait beau, tant mieux; l'ecueil d'etre
beau, c'est d'etre fade; il ne l'etait pas.  Il pariait, boxait,
s'endettait.  Josiane faisait grand cas de ses chevaux, de ses
chiens, de ses perles au jeu, de ses maitresses.  Lord David de
son cote subissait la fascination de la duchesse Josiane, fille
sans tache et sans scrupule, altiere, inaccessible et hardie.  Il
lui adressait des sonnets que Josiane lisait quelquefois.  Dans
ces sonnets, il affirmait que posseder Josiane, ce serait monter
jusqu'aux astres, ce qui ne l'empechait pas de toujours remettre
cette ascension a l'an prochain.  Il faisait antichambre a la
porte du coeur de Josiane, et cela leur convenait a tous les
deux.  A la cour on admirait le supreme bon gout de cet
ajournement.  Lady Josiane disait: C'est ennuyeux que je sois
forcee d'epouser lord David, moi qui ne demanderais pas mieux que
d'etre amoureuse de lui!

Josiane, c'etait la chair.  Rien de plus magnifique.  Elle etait
tres grande, trop grande.  Ses cheveux etaient de cette nuance
qu'on pourrait nommer le blond pourpre.  Elle etait grasse,
fraiche, robuste, vermeille, avec enormement d'audace et
d'esprit.  Elle avait les yeux trop intelligibles.  D'amant,
point; de chastete, pas davantage.  Elle se murait dans
l'orgueil.  Les hommes, fi donc!  un dieu tout au plus etait
digne d'elle; ou un monstre.  Si la vertu consiste dans
l'escarpement, Josiane etait toute la vertu possible, sans aucune
innocence.  Elle n'avait pas d'aventures, par dedain; mais on ne
l'eut point fachee de lui en supposer, pourvu qu'elles fussent
etranges et proportionnees a une personne faite comme elle.  Elle
tenait peu a sa reputation et beaucoup a sa gloire.  Sembler
facile et etre impossible, voila le chef-d'oeuvre.  Josiane se
sentait majeste et matiere.  C'etait une beaute encombrante.
Elle empietait plus qu'elle ne charmait.  Elle marchait sur les
coeurs.  Elle etait terrestre.  On l'eut aussi etonnee de lui
montrer une ame dans sa poitrine que de lui faire voir des ailes
sur son dos.  Elle dissertait sur Locke.  Elle avait de la
politesse.  On la soupconnait de savoir l'arabe.

Etre la chair et etre la femme, c'est deux.  Ou la femme est
vulnerable, au cote pitie, par exemple, qui devient si aisement
amour, Josiane ne l'etait pas.  Non qu'elle fut insensible.
L'antique comparaison de la chair avec le marbre est absolument
fausse.  La beaute de la chair, c'est de n'etre point marbre;
c'est de palpiter, c'est de trembler, c'est de rougir, c'est de
saigner; c'est d'avoir la fermete sans avoir la durete; c'est
d'etre blanche sans etre froide; c'est d'avoir ses
tressaillements et ses infirmites; c'est d'etre la vie, et le
marbre est la mort.  La chair, a un certain degre de beaute, a
presque le droit de nudite; elle se couvre d'eblouissement comme
d'un voile; qui eut vu Josiane nue n'aurait apercu ce modele qu'a
travers une dilatation lumineuse.  Elle se fut montree volontiers
a un satyre, ou a un eunuque.  Elle avait l'aplomb mythologique.
Faire de sa nudite un supplice, eluder un Tantale, l'eut amusee.
Le roi l'avait faite duchesse, et Jupiter nereide.  Double
irradiation dont se composait la clarte etrange de cette
creature, A l'admirer on se sentait devenir paien et laquais.
Son origine, c'etait la batardise et l'ocean.  Elle semblait
sortir d'une ecume.  A vau-l'eau avait ete le premier jet de sa
destinee, mais dans le grand milieu royal.  Elle avait en elle de
la vague, du hasard, de la seigneurie, et de la tempete.  Elle
etait lettree et savante.  Jamais une passion ne l'avait
approchee, et elle les avait sondees toutes.  Elle avait le
degout des realisations, et le gout aussi.  Si elle se fut
poignardee, ce n'eut ete, comme Lucrece, qu'apres.  Toutes les
corruptions, a l'etat visionnaire, etaient dans cette vierge.
C'etait une Astarte possible dans une Diane reelle.  Elle etait,
par insolence de haute naissance, provocante et inabordable.
Pourtant elle pouvait trouver divertissant de s'arranger a
elle-meme une chute.  Elle habitait une gloire dans un nimbe avec
la velleite d'en descendre, et peut-etre avec la curiosite d'en
tomber.  Elle etait un peu lourde pour son nuage.  Faillir plait.
Le sans-gene princier donne un privilege d'essai, et une personne
ducale s'amuse ou une bourgeoise se perdrait.  Josiane etait en
tout, par la naissance, par la beaute, par l'ironie, par la
lumiere, a peu pres reine.  Elle avait eu un moment
d'enthousiasme pour Louis de Boufflers qui cassait un fer a
cheval entre ses doigts.  Elle regrettait qu'Hercule fut mort.
Elle vivait dans on ne sait quelle attente d'un ideal lascif et
supreme.

Au moral, Josiane faisait penser au vers de l'epitre aux Pisons:
_Desinit in piscem_.

     Un beau torse de femme en hydre se termine.

C'etait une noble poitrine, un sein splendide harmonieusement
souleve par un coeur royal, un vivant et clair regard, une figure
pure et hautaine, et, qui sait?  ayant sous l'eau, dans la
transparence entrevue et trouble, un prolongement ondoyant,
surnaturel, peut-etre draconien et difforme.  Vertu superbe
achevee en vices dans la profondeur des reves.



II


Avec cela, precieuse.

C'etait la mode.

Qu'on se rappelle Elisabeth.

Elisabeth est un type qui, en Angleterre, a domine trois siecles,
le seizieme, le dix-septieme et le dix-huitieme.  Elisabeth est
plus qu'une anglaise, c'est une anglicane.  De la le respect
profond de l'eglise episcopale pour cette reine; respect ressenti
par l'eglise catholique, qui la melangeait d'un peu
d'excommunication.  Dans la bouche de Sixte-Quint anathematisant
Elisabeth, la malediction tourne au madrigal.  _Un gran cervello
di principessa,_ dit-il.  Marie Stuart, moins occupee de la
question eglise et plus occupee de la question femme, etait peu
respectueuse pour sa soeur Elisabeth et lui ecrivait de reine a
reine et de coquette a prude: "Votre esloignement du mariage
provient de ce que vous ne voulez perdre liberte de vous faire
faire l'amour." Marie Stuart jouait de l'eventail et Elisabeth de
la hache.  Partie inegale.  Du reste toutes deux rivalisaient en
litterature.  Marie Stuart faisait des vers francais; Elisabeth
traduisait Horace.  Elisabeth, laide, se decretait belle, aimait
les quatrains et les acrostiches, se faisait presenter les clefs
des villes par des cupidons, pincait la levre a l'italienne et
roulait la prunelle a l'espagnole, avait dans sa garde-robe trois
mille habits et toilettes, dont plusieurs costumes de Minerve et
d'Amphitrite, estimait les irlandais pour la largeur de leurs
epaules, couvrait son vertugadin de paillons et de passequilles,
adorait les roses, jurait, sacrait, trepignait, cognait du poing
ses filles d'honneur, envoyait au diable Dudley, battait le
chancelier Burleigh, qui pleurait, la vieille bete, crachait sur
Mathew, colletait Hatton, souffletait Essex, montrait sa cuisse a
Bassompierre, etait vierge.

Ce qu'elle avait fait pour Bassompierre, la reine de Saba l'avait
fait pour Salomon[1].  Donc, c'etait correct, l'ecriture sainte
ayant cree le precedent.  Ce qui est biblique peut etre anglican.
Le precedent biblique va meme jusqu'a faire un enfant qui
s'appelle Ebnehaquem ou Melilechet, c'est-a-dire _le Fils du
Sage_.

  [1] _Regina Saba coram rege crura denudavit_.  Schicklardus In
  Prooemio Tarich.  Jersici F. 65.

Pourquoi pas ces moeurs?  Cynisme vaut bien hypocrisie.
Aujourd'hui l'Angleterre, qui a un Loyola appele Wesley, baisse
un peu les yeux devant ce passe.  Elle en est contrariee, mais
fiere.

Dans ces moeurs-la, le gout du difforme existait,
particulierement chez les femmes, et singulierement chez les
belles.  A quoi bon etre belle, si l'on n'a pas un magot?  Que
sert d'etre reine, si l'on n'est pas tutoyee par un poussah?
Marie Stuart avait eu des "bontes" pour un cron, Rizzio.
Marie-Therese d'Espagne avait ete "un peu familiere" avec un
negre.  D'ou _l'abbesse noire_.  Dans les alcoves du grand siecle
la bosse etait bien portee; temoin le marechal de Luxembourg.

Et avant Luxembourg, Conde, "ce petit homme tant joli".

Les belles elles-memes pouvaient, sans inconvenient, etre
contrefaites.  C'etait accepte.  Anne de Boleyn avait un sein
plus gros que l'autre, six doigts a une main, et une surdent.  La
Valliere etait bancale.  Cela n'empecha pas Henri VIII d'etre
insense et Louis XIV d'etre eperdu.

Au moral, memes deviations.  Presque pas de femme dans les hauts
rangs qui ne fut un cas teratologique.  Agnes contenait Melusine.
On etait femme le jour et goule la nuit.  On allait en greve
baiser sur le pieu de fer des tetes fraiches coupees.  Marguerite
de Valois, une aieule des precieuses, avait porte a sa ceinture
sous cadenas, dans des boites de fer-blanc cousues a son corps de
jupe, tous les coeurs de ses amants morts.  Henri IV s'etait
cache sous ce vertugadin-la.

Au dix-huitieme siecle la duchesse de Berry, fille du regent,
resuma toutes ces creatures dans un type obscene et royal.

En outre les belles dames savaient le latin.  C'etait, depuis le
seizieme siecle, une grace feminine.  Jane Grey avait pousse
l'elegance jusqu'a savoir l'hebreu.

La duchesse Josiane latinisait.  De plus, autre belle maniere,
elle etait catholique.  En secret, disons-le, et plutot comme son
oncle Charles II que comme son pere Jacques II.  Jacques, a son
catholicisme, avait perdu sa royaute, et Josiane ne voulait point
risquer sa pairie.  C'est pourquoi, catholique dans l'intimite et
entre raffines et raffinees, elle etait protestante exterieure.
Pour la canaille.

Cette facon d'entendre la religion est agreable; on jouit de tous
les biens attaches a l'eglise officielle episcopale, et plus tard
on meurt, comme Grotius, en odeur de catholicisme, et l'on a la
gloire que le pere Petau dise une messe pour vous.

Quoique grasse et bien portante, Josiane etait, insistons-y, une
precieuse parfaite.

Par moments, sa facon dormante et voluptueuse de trainer la fin
des phrases imitait les allongements de pattes d'une tigresse
marchant dans les jongles.

L'utilite d'etre precieuse, c'est que cela declasse le genre
humain.  On ne lui fait plus l'honneur d'en etre.

Avant tout, mettre l'espece humaine a distance, voila ce qui
importe.

Quand on n'a pas l'olympe, on prend l'hotel de Rambouillet.

Junon se resout en Araminte.  Une pretention de divinite non
admise cree la mijauree.  A defaut de coups de tonnerre, on a
l'impertinence.  Le temple se ratatine en boudoir.  Ne pouvant
etre deesse, on est idole.

Il y a en outre dans le precieux une certaine pedanterie qui
plait aux femmes.

La coquette et le pedant sont deux voisins.  Leur adherence est
visible dans le fat.

Le subtil derive du sensuel.  La gourmandise affecte la
delicatesse.  Une grimace degoutee sied a la convoitise,

Et puis le cote faible de la femme se sent garde par toute cette
casuistique de la galanterie qui tient lieu de scrupules aux
precieuses.  C'est une circonvallation avec fosse.  Toute
precieuse a un air de repugnance.  Cela protege.

On consentira, mais on meprise.  En attendant.

Josiane avait un for interieur inquietant.  Elle se sentait une
telle pente a l'impudeur qu'elle etait begueule.  Les reculs de
fierte en sens inverse de nos vices nous menent aux vices
contraires.  L'exces d'effort pour etre chaste la faisait prude.
Etre trop sur la defensive, cela indique un secret desir
d'attaque.  Qui est farouche n'est pas severe.

Elle s'enfermait dans l'exception arrogante de son rang et de sa
naissance, tout en premeditant peut-etre, nous l'avons dit,
quelque brusque sortie.

On etait a l'aurore du dix-huitieme siecle.  L'Angleterre
ebauchait ce qui a ete en France la regence.  Walpole et Dubois
se tiennent.  Marlborough se battait contre son ex-roi Jacques II
auquel il avait, disait-on, vendu sa soeur Churchill.  On voyait
briller Bolingbroke et poindre Richelieu.  La galanterie trouvait
commode une certaine melee des rangs; le plain-pied se faisait
par les vices.  Il devait se faire plus tard par les idees.
L'encanaillement, prelude aristocratique, commencait ce que la
revolution devait achever.  On n'etait pas tres loin de Jelyotte
publiquement assis en plein jour sur le lit de la marquise
d'Epinay.  Il est vrai, car les moeurs se font echo, que le
seizieme siecle avait vu le bonnet de nuit de Smeton sur
l'oreiller d'Anne de Boleyn.

Si femme signifie faute, comme je ne sais plus quel concile l'a
affirme, jamais la femme n'a plus ete femme qu'en ces temps-la.
Jamais, couvrant sa fragilite de son charme, et sa faiblesse de
sa toute-puissance, elle ne s'est plus imperieusement fait
absoudre.  Faire du fruit defendu le fruit permis, c'est la chute
d'Eve; mais faire du fruit permis le fruit defendu, c'est son
triomphe.  Elle finit par la.  Au dix-huitieme siecle, la femme
tire le verrou sur le mari.  Elle s'enferme dans l'eden avec
Satan.  Adam est dehors.



III


Tous les instincts de Josiane inclinaient plutot a se donner
galamment qu'a se donner legalement.  Se donner par galanterie
implique de la litterature, rappelle Menalque et Amaryllis, et
est presque une action docte.

Mademoiselle de Scudery, l'attrait de la laideur pour la laideur
mis a part, n'avait pas eu d'autre motif pour ceder a Pelisson.

La fille souveraine et la femme sujette, telles sont les vieilles
coutumes anglaises.  Josiane differait le plus qu'elle pouvait
l'heure de cette sujetion.  Qu'il fallut en venir au mariage avec
lord David, puisque le bon plaisir royal l'exigeait, c'etait une
necessite sans doute, mais quel dommage!  Josiane agreait et
econduisait lord David.  Il y avait entre eux accord tacite pour
ne point conclure et pour ne point rompre.  Ils s'eludaient.
Cette facon de s'aimer, avec un pas en avant et deux pas en
arriere, est exprimee par les danses du temps, le menuet et la
gavotte.  Etre des gens maries, cela ne va pas a l'air du visage,
cela fane les rubans qu'on porte, cela vieillit.  L'epousaille,
solution desolante de clarte.  La livraison d'une femme par un
notaire, quelle platitude!  La brutalite du mariage cree des
situations definitives, supprime la volonte, tue le choix, a une
syntaxe comme la grammaire, remplace l'inspiration par
l'orthographe, fait de l'amour une dictee, met en deroute le
mysterieux de la vie, inflige la transparence aux fonctions
periodiques et fatales, ote du nuage l'aspect en chemise de la
femme, donne des droits diminuants pour qui les exerce comme pour
qui les subit, derange par un penchement de balance tout d'un
cote le charmant equilibre du sexe robuste et du sexe puissant,
de la force et de la beaute, et fait ici un maitre et la une
servante, tandis que, hors du mariage, il y a un esclave et une
reine.  Prosaiser le lit jusqu'a le rendre decent, concoit-on
rien de plus grossier?  Qu'il n'y ait plus de mal du tout a
s'aimer, est-ce assez bete!

Lord David murissait.  Quarante ans, c'est une heure qui sonne.
Il ne s'en apercevait pas.  Et de fait il avait toujours l'air de
ses trente ans.  Il trouvait plus amusant de desirer Josiane que
de la posseder.  Il en possedait d'autres; il avait des femmes.
Josiane, de son cote, avait des songes.

Les songes etaient pires.

La duchesse Josiane avait cette particularite, moins rare du
reste qu'on ne croit, qu'un de ses yeux etait bleu et l'autre
noir.  Ses prunelles etaient faites d'amour et de haine, de
bonheur et de malheur.  Le jour et la nuit etaient meles dans son
regard.

Son ambition etait ceci: se montrer capable de l'impossible.

Un jour elle avait dit a Swift:

--Vous vous figurez, vous autres, que votre mepris existe.

Vous autres, c'etait le genre humain.



Elle etait papiste a fleur de peau.  Son catholicisme ne
depassait point la quantite necessaire pour l'elegance.  Ce
serait du puseysme aujourd'hui.  Elle portait de grosses robes de
velours, ou de satin, ou de moire, quelques-unes amples de quinze
et seize aunes, et des entoilages d'or et d'argent, et autour de
sa ceinture force noeuds de perles alternes avec des noeuds de
pierreries.  Elle abusait des galons.  Elle mettait parfois une
veste de drap passemente comme un bachelier.  Elle allait a
cheval sur une selle d'homme, en depit de l'invention des selles
de femme introduite en Angleterre au quatorzieme siecle par Anne,
femme de Richard II.  Elle se lavait le visage, les bras, les
epaules et la gorge avec du sucre candi delaye dans du blanc
d'oeuf, a la mode castillane.  Elle avait, apres qu'on avait
spirituellement parle aupres d'elle, un rire de reflexion d'une
grace singuliere.

Du reste, aucune mechancete.  Elle etait plutot bonne.



IV

MAGISTER ELEGANTIARUM


Josiane s'ennuyait, cela va sans dire.

Lord David Dirry-Moir avait une situalion magistrale dans la vie
joyeuse de Londres.  Nobility et gentry le veneraient.

Enregistrons une gloire de lord David, il osait porter ses
cheveux.  La reaction contre la perruque commencait.  De meme
qu'en 1821 Eugene Deveria osa le premier laisser pousser sa
barbe, en 1702 Price Devereux osa le premier hasarder en public,
sous la dissimulation d'une frisure savante, sa chevelure
naturelle.  Risquer sa chevelure, c'etait presque risquer sa
tete.  L'indignation fut universelle; pourtant Price Devereux
etait vicomte Hereford, et pair d'Angleterre.  Il fut insulte, et
le fait est que la chose en valait la peine.  Au plus fort de la
huee, lord David parut tout a coup, lui aussi, avec ses cheveux
et sans perruque.  Ces choses-la annoncent la fin des societes.
Lord David fut honni plus encore que le vicomte Hereford.  Il
tint bon.  Price Devereux avait ete le premier, David Dirry-Moir
fut le second.  Il est quelquefois plus difficile d'etre le
second que le premier.  Il faut moins de genie, mais plus de
courage.  Le premier, enivre par l'innovation, a pu ignorer le
danger; le second voit l'abime, et s'y precipite.  Cet abime, ne
plus porter perruque, David Dirry-Moir s'y jeta.  Plus tard on
les imita, on eut, apres ces deux revolutionnaires, l'audace de
se coiffer de ses cheveux, et la poudre vint, comme circonstance
attenuante.

Pour fixer en passant cet important point d'histoire, disons que
la vraie priorite dans la guerre a la perruque appartiendrait a
une reine, Christine de Suede, laquelle mettait des habits
d'homme, et s'etait montree des 1680 avec ses cheveux chatains
naturels, poudres et herisses sans coiffure en tete naissante.
Elle avait en outre "quelques poils de barbe", dit Misson.

Le pape, de son cote, par sa bulle de mars 1691, avait un peu
deconsidere la perruque en l'otant de la tete des eveques et des
pretres, et en ordonnant aux gens d'eglise de laisser pousser
leurs cheveux.

Lord David donc ne portait pas perruque et mettait des bottes de
peau de vache.

Ces grandes choses le designaient a l'admiration publique.  Pas
un club dont il ne fut le leader; pas une boxe ou on ne le
souhaitat pour referee.  Le referee, c'est l'arbitre.

Il avait redige les chartes de plusieurs cercles de la high life;
il avait fait des fondations d'elegance dont une, _Lady Guinea_,
existait encore a Pall Mall en 1772.  _Lady Guinea_ etait un
cercle ou foisonnait toute la jeune lordship.  On y jouait.  Le
moindre enjeu etait un rouleau de cinquante guinees, et il n'y
avait jamais moins de vingt mille guinees sur la table.  Pres de
chaque joueur se dressait un gueridon pour poser la tasse de the
et la sebile de bois dore ou l'on met les rouleaux de guinees.
Les joueurs avaient, comme les valets quand ils fourbissent les
couteaux, des manches de cuir, lesquelles protegeaient leurs
dentelles, des plastrons de cuir qui garantissaient leurs
fraises, et sur la tete, pour abriter leurs yeux, a cause de la
grande lumiere des lampes, et maintenir en ordre leur frisure, de
larges chapeaux de paille couverts de fleurs.  Ils etaient
masques, pour qu'on ne vit pas leur emotion, surtout au jeu de
quinze, Tous avaient sur le dos leurs habits a l'envers, afin
d'attirer la chance.

Lord David elait du Beefsteak Club, du Surly Club, et du
Split-farthing Club, du Club des Bourrus et du Club des
Gratte-Sous, du Noeud Scelle, Sealed Knot, club des royalistes,
et du Martinus Scribblerus, fonde par Swift, en remplacement de
la Rota, fondee par Milton.

Quoique beau, il etait du Club des Laids.  Ce club etait dedie a
la difformite.  On y prenait l'engagement de se battre, non pour
une belle femme, mais pour un homme laid.  La salle du club avait
pour ornement des portraits hideux, Thersite, Triboulet, Duns,
Hudibras, Scarron; sur la cheminee etait Esope entre deux
borgnes, Cocles et Camoens; Cocles etant borgne de l'oeil gauche
et Camoens de l'oeil droit, chacun etait sculpte de son cote
borgne; et ces deux profils sans yeux se faisaient vis-a-vis.  Le
jour ou la belle madame Visart eut la petite verole, le Club des
Laids lui porta un toast.  Ce club florissait encore au
commencement du dix-neuvieme siecle; il avait envoye un diplome
de membre honoraire a Mirabeau.

Depuis la restauration de Charles II, les clubs revolutionnaires
etaient abolis.  On avait demoli, dans la petite rue avoisinant
Moorfields, la taverne ou se tenait le Calf's Head Club, club de
la Tete de Veau, ainsi nomme parce que le 30 janvier 1649, jour
ou coula sur l'echafaud le sang de Charles Ier, on y avait bu
dans un crane de veau du vin rouge a la sante de Cromwell.

Aux clubs republicains avaient succede les clubs monarchiques.

On s'y amusait decemment.

Il y avait le She romps Club.  On prenait dans la rue une femme,
une passante, une bourgeoise, aussi peu vieille et aussi peu
laide que possible; on la poussait dans le club, de force, et on
la faisait marcher sur les mains, les pieds en l'air, le visage
voile par ses jupes retombantes.  Si elle y mettait de la
mauvaise grace, on cinglait un peu de la cravache ce qui n'etait
plus voile.  C'etait sa faute.  Les ecuyers de ce genre de manege
s'appelaient "les sauteurs".  Il y avait le Club des Eclairs de
chaleur, metaphoriquement Merry-dances.  On y faisait danser par
des negres et des blanches les danses des picantes et des
timtirimbas du Perou, notamment la Mozamala, "mauvaise fille",
danse qui a pour triomphe la danseuse s'asseyant sur un tas de
son auquel en se relevant elle laisse une empreinte callipyge.
On s'y donnait pour spectacle un vers de Lucrece,

      _Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum_.

Il y avait le Hellfire Club, "Club des Flammes", ou l'on jouait a
etre impie.  C'etait la joute des sacrileges.  L'enfer y etait a
l'enchere du plus gros blaspheme.

Il y avait le Club des Coups de Tete, ainsi nomme parce qu'on y
donnait des coups de tete aux gens.  On avisait quelque portefaix
a large poitrail et a l'air imbecile.  On lui offrait, et au
besoin on le contraignait d'accepter, un pot de porter pour se
laisser donner quatre coups de tete dans la poitrine.  Et
la-dessus on pariait.  Une fois, un homme, une grosse brute de
gallois nomme Gogangerdd, expira au troisieme coup de tete.  Ceci
parut grave.  Il y eut enquete, et le jury d'indictement rendit
ce verdict: "Mort d'un gonflement de coeur cause par exces de
boisson".  Gogangerdd avait en effet bu le pot de porter.

Il y avait le Fun Club.  _Fun_ est, comme _cant_, comme _humour_,
un mot special intraduisible.  Le fun est a la farce ce que le
piment est au sel.  Penetrer dans une maison, y briser une glace
de prix, y balafrer les portraits de famille, empoisonner le
chien, mettre un chat dans la voliere, cela s'appelle "tailler
une piece de fun." Donner une fausse mauvaise nouvelle qui fait
prendre aux personnes le deuil a tort, c'est du fun.  C'est le
fun qui a fait un trou carre dans un Holbein a Hampton-Court.  Le
fun serait fier si c'etait lui qui avait casse les bras a la
Venus de Milo.  Sous Jacques II, un jeune lord millionnaire qui
avait mis le feu la nuit a une chaumiere fit rire Londres aux
eclats et fut proclame roi du fun.  Les pauvres diables de la
chaumiere s'etaient sauves en chemise.  Les membres du Fun Club,
tous de la plus haute aristocratie, couraient Londres a l'heure
ou les bourgeois dorment, arrachaient les gonds des volets,
coupaient les tuyaux des pompes, defoncaient les citernes,
decrochaient les enseignes, saccageaient les cultures,
eteignaient les reverberes, sciaient les poutres d'etai des
maisons, cassaient les carreaux des fenetres, surtout dans les
quartiers indigents.  C'etaient les riches qui faisaient cela aux
miserables.  C'est pourquoi nulle plainte possible.  D'ailleurs
c'etait de la comedie.  Ces moeurs n'ont pas tout a fait disparu.
Sur divers points de l'Angleterre ou des possessions anglaises, a
Guernesey par exemple, de temps en temps on vous devaste un peu
votre maison la nuit, on vous brise une cloture, ou vous arrache
le marteau de votre porte, etc.  Si c'etaient des pauvres, on les
enverrait au bagne; mais ce sont d'aimables jeunes gens.

Le plus distingue des clubs etait preside par un empereur qui
portait un croissant sur le front et qui s'appelait "le grand
Mohock".  Le mohock depassait le fun.  Faire le mal pour le mal,
tel etait le programme.  Le Mohock Club avait ce but grandiose,
nuire.  Pour remplir cette fonction, tous les moyens etaient
bons.  En devenant mohock, on pretait serment d'etre nuisible.
Nuire a tout prix, n'importe quand, a n'importe qui, et n'importe
comment, etait le devoir.  Tout membre du Mohock Club devait
avoir un talent.  L'un etait "maitre de danse", c'est-a-dire
faisait gambader les manants en leur lardant les mollets de son
epee.  D'autres savaient "faire suer", c'est-a-dire improviser
autour d'un belitre quelconque une ronde de six ou huit
gentilshommes la rapiere a la main; etant entoure de toutes
parts, il etait impossible que le belitre ne tournat pas le dos a
quelqu'un; le gentilhomme a qui l'homme montrait le dos l'en
chatiait par un coup de pointe qui le faisait pirouetter, un
nouveau coup de pointe aux reins avertissait le quidam que
quelqu'un de noble etait derriere lui, et ainsi de suite, chacun
piquant a son tour; quand l'homme, enferme dans ce cercle
d'epees, et tout ensanglante, avait assez tourne et danse, on le
faisait batonner par des laquais pour changer le cours de ses
idees.  D'autres "tapaient le lion", c'est-a-dire arretaient en
riant un passant, lui ecrasaient le nez d'un coup de poing, et
lui enfoncaient leurs deux pouces dans les deux yeux.  Si les
yeux etaient creves, on les lui payait.

C'etaient la, au commencement du dix-huitieme siecle, les
passe-temps des opulents oisifs de Londres.  Les oisifs de Paris
en avaient d'autres.  M. de Charolais lachait son coup de fusil a
un bourgeois sur le seuil de sa porte.  De tout temps la jeunesse
s'est amusee.

Lord David Dirry-Moir apportait dans ces diverses institutions de
plaisir son esprit magnifique et liberal.  Tout comme un autre,
il brulait gaiment une cabane de chaume et de bois, et
roussissait un peu ceux qui etaient dedans, mais il leur
rebatissait leur maison en pierre.  Il lui arriva de faire danser
sur les mains deux femmes dans le She romps Club.  L'une etait
fille, il la dota; l'autre etait mariee, il fit nommer son mari
chapelain.

Les combats de coq lui durent de louables perfectionnements.
C'etait merveille de voir lord David habiller un coq pour le
combat.  Les coqs se prennent aux plumes comme les hommes aux
cheveux.  Aussi lord David faisait-il son coq le plus chauve
possible.  Il lui coupait avec des ciseaux toutes les plumes de
la queue et, de la tete aux epaules, toutes les plumes du
cou.--Autant de moins pour le bec de l'ennemi, disait-il.  Puis
il etendait les ailes de son coq, et taillait en pointe chaque
plume l'une apres l'autre, et cela faisait les ailes garnies de
dards.--Voila pour les yeux de l'ennemi, disait-il.  Ensuite, il
lui grattait les pattes avec un canif, lui aiguisait les ongles,
lui emboitait dans le maitre ergot un eperon d'acier aigu et
tranchant, lui crachait sur la tete, lui crachait sur le cou,
l'oignait de salive comme on frottait d'huile les athletes, et le
lachait, terrible, en s'ecriant:--Voila comment d'un coq on fait
un aigle, et comment la bete de basse-cour devient une bete de la
montagne!

Lord David assistait aux boxes, et il en etait la regle vivante.
Dans les grandes performances, c'etait lui qui faisait planter
les pieux et tendre les cordes, et qui fixait le nombre de toises
qu'aurait le carre de combat.  S'il etait second, il suivait pied
a pied son boxeur, une bouteille dans une main, une eponge dans
l'autre, lui criait: _Strike fair_[1], lui suggerait les ruses,
le conseillait combattant, l'essuyait sanglant, le ramassait
renverse, le prenait sur ses genoux, lui mettait le goulot entre
les dents, et de sa propre bouche pleine d'eau lui soufllait une
pluie fine dans les yeux et dans les oreilles, ce qui ranime le
mourant.  S'il etait arbitre, il presidait a la loyaute des
coups, interdisait a qui que ce fut, hors les seconds, d'assister
les combattants, declarait vaincu le champion qui ne se placait
pas bien en face de l'adversaire, veillait a ce que le temps des
ronds ne depassat pas une demi-minute, faisait obstacle au
butting, donnait tort a qui cognait avec la tete, empechait de
frapper l'homme tombe a terre.  Toute cette science ne le faisait
point pedant et n'otait rien a son aisance dans le monde.

  [1] Frappe ferme.

Ce n'est pas quand il etait referee d'une boxe que les
partenaires hales, bourgeonnes et velus de celui-ci ou de
celui-la, se fussent permis, pour venir en aide a leurs boxeurs
faiblissants et pour culbuter la balance des paris, d'enjamber la
palissade, d'entrer dans l'enceinte, de casser les cordes,
d'arracher les pieux, et d'intervenir violemment dans le combat.
Lord David etait du petit nombre des arbitres qu'on n'ose rosser.

Personne n'entrainait comme lui.  Le boxeur dont il consentait a
etre le "trainer" etait sur de vaincre.  Lord David choisissait
un Hercule, massif comme une roche, haut comme une tour, et en
faisait son enfant.  Faire passer de l'etat defensif a l'etat
offensif cet ecueil humain, tel etait le probleme.  Il y
excellait.  Une fois le cyclope adopte, il ne le quittait plus.
Il devenait nourrice.  Il lui mesurait le vin, il lui pesait la
viande, il lui comptait le sommeil.  Ce fut lui qui inventa cet
admirable regime d'athlete, renouvele depuis par Moreley: le
matin un oeuf cru et un verre de sherry, a midi gigot saignant et
the, a quatre heures pain grille et the, le soir pale ale et pain
grille.  Apres quoi il deshabillait l'homme, le massait et le
couchait.  Dans la rue il ne le perdait pas de vue, ecartant de
lui tous les dangers, les chevaux echappes, les roues de
voitures, les soldats ivres, les jolies filles.  Il veillait sur
sa vertu.  Cette sollicitude maternelle apportait sans cesse
quelque nouveau perfectionnement a l'education du pupille.  Il
lui enseignait le coup de poing qui casse les dents et le coup de
pouce qui fait jaillir l'oeil.  Rien de plus touchant.

Il se preparait de la sorte a la vie politique, a laquelle il
devait plus tard etre appele.  Ce n'est pas une petite affaire
que de devenir un gentilhomme accompli.

Lord David Dirry-Moir aimait passionnement les exhibitions de
carrefours, les treteaux a parade, les circus a betes curieuses,
les baraques de saltimbanques, les clowns, les tartailles, les
pasquins, les farces en plein vent et les prodiges de la foire.
Le vrai seigneur est celui qui goute de l'homme du peuple; c'est
pourquoi lord David hantait les tavernes et les cours des
miracles de Londres et des Cinq-Ports.  Afin de pouvoir au
besoin, sans compromettre son rang dans l'escadre blanche, se
colleter avec un gabier ou un calfat, il mettait, quand il allait
dans ces bas-fonds, une jaquette de matelot.  Pour ces
transformations, ne pas porter perruque lui etait commode, car,
meme sous Louis XIV, le peuple a garde ses cheveux, comme le lion
sa criniere.  De cette facon, il etait libre.  Les petites gens,
que lord David rencontrait dans ces cohues et auxquelles il se
melait, le tenaient en haute estime, et ne savaient pas qu'il fut
lord.  On l'appelait Tom-Jim-Jack.  Sous ce nom il etait
populaire, et fort illustre dans cette crapule.  Il
s'encanaillait en maitre.  Dans l'occasion, il faisait le coup de
poing.  Ce cote de sa vie elegante etait connu et fort apprecie
de Lady Josiane.



V

LA REINE ANNE



I


Au-dessus de ce couple, il y avait Anne, reine d'Angleterre.

La premiere femme venue, c'etait la reine Anne.  Elle etait gaie,
bienveillante, auguste, a peu pres.  Aucune de ses qualites
n'atteignait a la vertu, aucune de ses imperfections n'atteignait
au mal.  Son embonpoint etait bouffi, sa malice etait epaisse, sa
bonte etait bete.  Elle etait tenace et molle.  Epouse, elle
etait infidele et fidele, ayant des favoris auxquels elle livrait
son coeur, et un consort auquel elle gardait son lit.
Chretienne, elle etait heretique et bigote.  Elle avait une
beaute, le cou robuste d'une Niobe.  Le reste de sa personne
etait mal reussi.  Elle etait gauchement coquette, et
honnetement.  Sa peau etait blanche et fine, elle la montrait
beaucoup.  C'est d'elle que venait la mode du collier de grosses
perles serre au cou.  Elle avait le front etroit, les levres
sensuelles, les joues charnues, l'oeil gros, la vue basse.  Sa
myopie s'etendait a son esprit.  A part ca et la un eclat de
jovialite, presque aussi pesante que sa colere, elle vivait dans
une sorte de gronderie taciturne et de silence grognon.  Il lui
echappait des mots qu'il fallait deviner.  C'etait un melange de
la bonne femme et de la mechante diablesse.  Elle aimait
l'inattendu, ce qui est profondement feminin.  Anne etait un
echantillon a peine degrossi de l'Eve universelle.  A cette
ebauche etait echu ce hasard, le trone.  Elle buvait.  Son mari
etait un danois, de race.

Tory, elle gouvernait par les whighs.  En femme, en folle.  Elle
avait des rages.  Elle etait casseuse.  Pas de personne plus
maladroite pour manier les choses de l'etat.  Elle laissait
tomber a terre les evenements.  Toute sa politique etait felee.
Elle excellait a faire de grosses catastrophes avec de petites
causes.  Quand une fantaisie d'autorite lui prenait, elle
appelait cela: _donner le coup de poker_.

Elle disait avec un air de profonde reverie des paroles telles
que celles-ci: "Aucun pair ne peut etre couvert devant le roi,
excepte Courcy, baron Kinsale, pair d'Irlande." Elle disait: "Ce
serait une injustice que mon mari ne fut pas lord-amiral, puisque
mon pere l'a ete."--Et elle faisait George de Danemark
haut-amiral d'Angleterre, "and of all Her Majesty's Plantations".
Elle etait perpetuellement en transpiration de mauvaise humeur;
elle n'exprimait pas sa pensee, elle l'exsudait.  Il y avait du
sphinx dans cette oie.

Elle ne haissait point le fun, la farce taquine et hostile.  Si
elle eut pu faire Apollon bossu, c'eut ete sa joie.  Mais elle
l'eut laisse dieu.  Bonne, elle avait pour ideal de ne desesperer
personne, et d'ennuyer tout le monde.  Elle avait souvent le mot
cru, et, un peu plus, elle eut jure, comme Elisabeth.  De temps
en temps, elle prenait dans une poche d'homme qu'elle avait a sa
jupe une petite boite ronde d'argent repousse, sur laquelle etait
son portrait de profil, entre les deux lettres Q. A.[1], ouvrait
cette boite, et en tirait avec le bout de son doigt un peu de
pommade dont elle se rougissait les levres.  Alors, ayant arrange
sa bouche, elle riait.  Elle etait tres friande des pains d'epice
plats de Zelande.  Elle etait fiere d'etre grasse.

  [1] Queen Ann.

Puritaine plutot qu'autre chose, elle eut pourtant volontiers
donne dans les spectacles.  Elle eut une velleite d'academie de
musique, copiee sur celle de France.  En 1700, un francais nomme
Fortcroche voulut construire a Paris un "Cirque Royal" coutant
quatre cent mille livres, a quoi d'Argenson s'opposa; ce
Fortcroche passa en Angleterre, et proposa a la reine Anne, qui
en fut un moment seduite, l'idee de batir a Londres un theatre a
machines, plus beau que celui du roi de France, et ayant _un
quatrieme dessous_.  Comme Louis XIV, elle aimait que son
carrosse galopat.  Ses attelages et ses relais faisaient
quelquefois en moins de cinq quarts d'heure le trajet de Windsor
a Londres.



II


Du temps d'Anne, pas de reunion sans l'autorisation de deux juges
de paix.  Douze personnes assemblees, fut-ce pour manger des
huitres et boire du porter, etaient en felonie.

Sous ce regne, pourtant relativement debonnaire, la presse pour
la flotte se fit avec une extreme violence; sombre preuve que
l'anglais est plutot sujet que citoyen.  Depuis des siecles le
roi d'Angleterre avait la un procede de tyran qui dementait
toutes les vieilles chartes de franchise, et dont la France en
particulier triomphait et s'indignait.  Ce qui diminue un peu ce
triomphe, c'est que, en regard de la presse des matelots en
Angleterre, il y avait en France la presse des soldats.  Dans
toutes les grandes villes de France, tout homme valide allant par
les rues a ses affaires etait expose a etre pousse par les
racoleurs dans une maison appelee _four_.  La on l'enfermait
pele-mele avec d'autres, on triait ceux qui etaient propres au
service, et les recruteurs vendaient ces passants aux officiers.
En 1695, il y avait a Paris trente fours.

Les lois contre l'Irlande, emanees de la reine Anne, furent
atroces.

Anne etait nee en 1664, deux ans avant l'incendie de Londres, sur
quoi les astrologues--(il y en avait encore, temoin Louis XIV,
qui naquit assiste d'un astrologue et emmaillotte dans un
horoscope)--avaient predit qu'etant "la soeur ainee du feu", elle
serait reine.  Elle le fut, grace a l'astrologie, et a la
revolution de 1688.  Elle etait humiliee de n'avoir pour parrain
que Gilbert, archeveque de Cantorbery.  Etre filleule du pape
n'etait plus possible en Angleterre.  Un simple primat est un
parrain mediocre.  Anne dut s'en contenter.  C'etait sa faute.
Pourquoi etait-elle protestante?

Le Danemark avait paye sa virginite, _virginitas empta_, comme
disent les vieilles chartes, d'un douaire de six mille deux cent
cinquante livres sterling de rente, pris sur le bailliage de
Wardinbourg et sur l'ile de Fehmarn.

Anne suivait, par conviction et par routine, les traditions de
Guillaume.  Les anglais, sous cette royaute nee d'une revolution,
avaient tout ce qui peut tenir de liberte entre la Tour de
Londres ou l'on mettait l'orateur et le pilori ou l'on mettait
l'ecrivain.  Anne parlait un peu danois, pour ses aparte avec son
mari, et un peu francais, pour ses aparte avec Bolingbroke.  Pur
baragouin; mais c'etait, a la cour surtout, la grande mode
anglaise de parler francais.  Il n'y avait de bon mot qu'en
francais.  Anne se preoccupait des monnaies, surtout des monnaies
de cuivre, qui sont les basses et les populaires; elle voulait y
faire grande figure.  Six farlhings furent frappes sous son
regne.  Au revers des trois premiers, elle fit mettre simplement
un trone; au revers du quatrieme, elle voulut un char de
triomphe, et au revers du sixieme une deesse tenant d'une main
l'epee et de l'autre l'olivier avec l'exergue _Bello et Pace_.
Fille de Jacques II, qui etait ingenu et feroce, elle etait
brutale.

Et en meme temps au fond elle etait douce.  Contradiction qui
n'est qu'apparente.  Une colere la metamorphosait.  Chauffez le
sucre, il bouillonnera.

Anne etait populaire.  L'Angleterre aime les femmes regnantes.
Pourquoi?  la France les exclut.  C'est deja une raison.
Peut-etre meme n'y en a-t-il point d'autres.  Pour les historiens
anglais, Elisabeth, c'est la grandeur, Anne, c'est la bonte.
Comme on voudra.  Soit.  Mais rien de delicat dans ces regnes
feminins.  Les lignes sont lourdes.  C'est de la grosse grandeur
et de la grosse bonte.  Quant a leur vertu immaculee,
l'Angleterre y tient, nous ne nous y opposons point.  Elisabeth
est une vierge temperee par Essex, et Anne est une epouse
compliquee de Bolingbroke.



III


Une habitude idiote qu'ont les peuples, c'est d'attribuer au roi
ce qu'ils font.  Ils se battent.  A qui la gloire?  au roi.  Ils
paient.  Qui est magnifique?  le roi.  Et le peuple l'aime d'etre
si riche.  Le roi recoit des pauvres un ecu et rend aux pauvres
un liard.  Qu'il est genereux!  Le colosse piedestal contemple le
pygmee fardeau.  Que Myrmidon est grand!  il est sur mon dos.  Un
nain a un excellent moyen d'etre plus haut qu'un geant, c'est de
se jucher sur ses epaules.  Mais que le geant laisse faire, c'est
la le singulier; et qu'il admire la grandeur du nain, c'est la le
bete.  Naivete humaine.

La statue equestre, reservee aux rois seuls, figure tres bien la
royaute; le cheval, c'est le peuple.  Seulement ce cheval se
transfigure lentement.  Au commencement c'est un ane, a la fin
c'est un lion.  Alors il jette par terre son cavalier, et l'on a
1642 en Angleterre et 1789 en France, et quelquefois il le
devore, et l'on a en Angleterre 1649 et en France 1793.

Que le lion puisse redevenir baudet, cela etonne, mais cela est.
Cela se voyait en Angleterre.  On avait repris le bat de
l'idolatrie royaliste.  La Queen Ann, nous venons de le dire,
etait populaire.  Que faisait elle pour cela?  rien.  Rien, c'est
la tout ce qu'on demande au roi d'Angleterre.  Il recoit pour ce
rien-la une trentaine de millions par an.  En 1705, l'Angleterre,
qui n'avait que treize vaisseaux de guerre sous Elisabeth et
trente-six sous Jacques Ier, en comptait cent cinquante.  Les
anglais avaient trois armees, cinq mille hommes en Catalogne, dix
mille en Portugal, cinquante mille en Flandre, et en outre ils
payaient quarante millions par an a l'Europe monarchique et
diplomatique, sorte de fille publique que le peuple anglais a
toujours entretenue.  Le parlement ayant vole un emprunt
patriotique de trente-quatre millions de rentes viageres, il y
avait eu presse a l'echiquier pour y souscrire.  L'Angleterre
envoyait une escadre aux Indes orientales, et une escadre sur les
cotes d'Espagne avec l'amiral Leake, sans compter un en-cas de
quatre cents voiles sous l'amiral Showell.  L'Angleterre venait
de s'amalgamer l'Ecosse.  On etait entre Hochstett et Ramillies,
et l'une de ces victoires faisait entrevoir l'autre.
L'Angleterre, dans ce coup de filet de Hochstett, avait fait
prisonniers vingt-sept bataillons et quatre regiments de dragons,
et ote cent lieues de pays a la France, reculant eperdue du
Danube au Rhin.  L'Angleterre etendait la main vers la Sardaigne
et les Baleares.  Elle ramenait triomphalement dans ses ports dix
vaisseaux de ligne espagnols et force galions charges d'or.  La
baie et le detroit d'Hudson etaient deja a demi laches par Louis
XIV; on sentait qu'il allait lacher aussi l'Acadie,
Saint-Christophe et Terre-Neuve, et qu'il serait trop heureux si
l'Angleterre tolerait au cap Breton le roi de France, pechant la
morue.  L'Angleterre allait lui imposer cette honte de demolir
lui-meme les fortifications de Dunkerque.  En attendant elle
avait pris Gibraltar et elle prenait Barcelone.  Que de grandes
choses accomplies!  Comment ne pas admirer la reine Anne qui se
donnait la peine de vivre pendant ce temps-la?

A un certain point de vue, le regne d'Anne semble une
reverberation du regne de Louis XIV.  Anne, un moment parallele a
ce roi dans cette rencontre qu'on appelle l'histoire, a avec lui
une vague ressemblance de reflet.  Comme lui elle joue au grand
regne; elle a ses monuments, ses arts, ses victoires, ses
capitaines, ses gens de lettres, sa cassette pensionnant les
renommees, sa galerie de chefs-d'oeuvre laterale a sa majeste.
Sa cour, a elle aussi, fait cortege et a un aspect triomphal, un
ordre et une marche.  C'est une reduction en petit de tous les
grands hommes de Versailles, deja pas tres grands.  Le
trompe-l'oeil y est; qu'on y ajoute le _God save the queen_, qui
eut pu des lors etre pris a Lulli, et l'ensemble fait illusion.
Pas un personnage ne manque.  Christophe Wren est un Mansard fort
passable; Somers vaut Lamoignon.  Anne a un Racine qui est
Dryden, un Boileau qui est Pope, un Colbert qui est Godolphin, un
Louvois qui est Pembroke, et un Turenne qui est Marlborough.
Grandissez les perruques pourtant, et diminuez les fronts.  Le
tout est solennel et pompeux, et Windsor, a cet instant-la,
aurait presque un faux air de Marly.  Pourtant tout est feminin,
et le pere Tellier d'Anne s'appelle Sarah Jennings.  Du reste, un
commencement d'ironie, qui cinquante ans plus tard sera la
philosophie, s'ebauche dans la litterature, et le Tartuffe
protestant est demasque par Swift, de meme que le Tartuffe
catholique a ete denonce par Moliere.  Bien qu'a cette epoque
l'Angleterre querelle et batte la France, elle l'imite et elle
s'en eclaire; et ce qui est sur la facade de l'Angleterre, c'est
de la lumiere francaise.  C'est dommage que le regne d'Anne n'ait
dure que douze ans, sans quoi les anglais ne se feraient pas
beaucoup prier pour dire le siecle d'Anne, comme nous disons le
siecle de Louis XIV.  Anne apparait en 1702, quand Louis XIV
decline.  C'est une des curiosites de l'histoire que le lever de
cet astre pale coincide avec le coucher de l'astre de pourpre, et
qu'a l'instant ou la France avait le roi Soleil, l'Angleterre ait
eu la reine Lune.

Detail qu'il faut noter.  Louis XIV, bien qu'on fut en guerre
avec lui, etait fort admire en Angleterre.  _C'est le roi qu'il
faut a la France_, disaient les anglais.  L'amour des anglais
pour leur liberte se complique d'une certaine acceptation de la
servitude d'autrui.  Cette bienveillance pour les chaines qui
attachent le voisin va quelquefois jusqu'a l'enthousiasme pour le
despote d'a cote.

En somme, Anne a rendu son peuple _hureux_, comme le dit a trois
reprises et avec une gracieuse insistance, pages 6 et 9 de sa
dedicace, et page 3 de sa preface, le traducteur francais du
livre de Beeverell.



IV


La reine Anne en voulait un peu a la duchesse Josiane, pour deux
raisons.

Premierement, parce qu'elle trouvait la duchesse Josiane jolie.

Deuxiemement, parce qu'elle trouvait joli le fiance de la
duchesse Josiane.

Deux raisons pour etre jalouse suffisent a une femme; une seule
suffit a une reine.

Ajoutons ceci.  Elle lui en voulait d'etre sa soeur.

Anne n'aimait pas que les femmes fussent jolies.  Elle trouvait
cela contraire aux moeurs.

Quant a elle, elle etait laide.

Non par choix pourtant.

Une partie de sa religion venait de cette laideur.

Josiane, belle et philosophe, importunait la reine.

Pour une reine laide, une jolie duchesse n'est pas une soeur
agreable.

Il y avait un autre grief, la naissance _improper_ de Josiane.

Anne etait fille d'Anne Hyde, simple lady, legitimement, mais
facheusement epousee par Jacques II, lorsqu'il etait duc d'York.
Anne, ayant de ce sang inferieur dans les veines, ne se sentait
qu'a demi royale, et Josiane, venue au monde tout a fait
irregulierement, soulignait l'incorrection, moindre, mais reelle,
de la naissance de la reine.  La fille de la mesalliance voyait
sans plaisir, pas tres loin d'elle, la fille de la batardise.  Il
y avait la une ressemblance desobligeante.  Josiane avait le
droit de dire a Anne: ma mere vaut bien la votre.  A la cour on
ne le disait pas, mais evidemment on le pensait.  C'etait
ennuyeux pour la majeste royale.  Pourquoi cette Josiane?  Quelle
idee avait-elle eue de naitre?  A quoi bon une Josiane?  De
certaines parentes sont diminuantes.

Pourtant Anne faisait bon visage a Josiane.

Peut-etre l'eut-elle aimee, si elle n'eut ete sa soeur.



VI

BARKILPHEDRO


Il est utile de connaitre les actions des personnes, et quelque
surveillance est sage.

Josiane faisait un peu espionner lord David par un homme a elle,
en qui elle avait confiance, et qui se nommait Barkilphedro.

Lord David faisait discretement observer Josiane par un homme a
lui, dont il etait sur, et qui se nommait Barkilphedro.

La reine Anne, de son cote, se faisait secretement tenir au
courant des faits et gestes de la duchesse Josiane, sa soeur
batarde, et de lord David, son futur beau-frere de la main
gauche, par un homme a elle, sur qui elle comptait pleinement, et
qui se nommait Barkilphedro.

Ce Barkilphedro avait sous la main ce clavier: Josiane, lord
David, la reine.  Un homme entre deux femmes.  Que de modulations
possibles!  Quel amalgame d'ames!

Barkilphedro n'avait pas toujours eu cette situation magnifique
de parler bas a trois oreilles.

C'etait un ancien domestique du duc d'York.  Il avait tache
d'etre homme d'eglise, mais avait echoue.  Le duc d'York, prince
anglais et romain, compose de papisme royal et d'anglicanisme
legal, avait sa maison catholique et sa maison protestante, et
eut pu pousser Barkilphedro dans l'une ou l'aulre hierarchie,
mais il ne le jugea point assez catholique pour le faire
aumonier, et pas assez protestant pour le faire chapelain.  De
sorte que Barkilphedro se trouva entre deux religions l'ame par
terre.

Ce n'est point une posture mauvaise pour de certaines ames
reptiles.

De certains chemins ne sont faisables qu'a plat ventre.  Une
domesticite obscure, mais nourrissante, fut longtemps toute
l'existence de Barkilphedro.  La domesticite, c'est quelque
chose, mais il voulait de plus la puissance.  Il allait peut-etre
y arriver quand Jacques II tomba.  Tout etait a recommencer.
Rien a faire sous Guillaume III, maussade, et ayant dans sa facon
de regner une pruderie qu'il croyait de la probite.
Barkilphedro, son protecteur Jacques detrone, ne fut pas tout de
suite en guenilles.  Un je ne sais quoi qui survit aux princes
dechus alimente et soutient quelque temps leurs parasites.  Le
reste de seve epuisable fait vivre deux ou trois jours au bout
des branches les feuilles de l'arbre deracine; puis tout a coup
la feuille jaunit et seche, et le courtisan aussi.

Grace a cet embaumement qu'on nomme legitimite, le prince, lui,
quoique tombe et jete au loin, persiste et se conserve; il n'en
est pas de meme du courtisan, bien plus mort que le roi.  Le roi
la-bas est momie, le courtisan ici est fantome.  Etre l'ombre
d'une ombre, c'est la une maigreur extreme.  Donc Barkilphedro
devint famelique.  Alors il prit la qualite d'homme de lettres.

Mais on le repoussait meme des cuisines.  Quelquefois il ne
savait ou coucher.--Qui me tirera de la belle etoile?  disait-il.
Et il luttait.  Tout ce que la patience dans la detresse a
d'interessant, il l'avait.  Il avait de plus le talent du
termite, savoir faire une trouee de bas en haut.  En s'aidant du
nom de Jacques II, des souvenirs, de la fidelite, de
l'attendrissement, etc., il perca jusqu'a la duchesse Josiane.

Josiane prit en gre cet homme qui avait de la misere et de
l'esprit, deux choses qui emeuvent.  Elle le presenta a lord
Dirry-Moir, lui donna gite dans ses communs, le tint pour de sa
maison, fut bonne pour lui, et quelquefois meme lui parla.
Barkilphedro n'eut plus ni faim, ni froid.  Josiane le tutoyait.
C'etait la mode des grandes dames de tutoyer les gens de lettres,
qui se laissaient faire.  La marquise de Mailly recevait,
couchee, Roy qu'elle n'avait jamais vu, et lui disail: _C'est toi
qui as fait l'Annee galante?  Bonjour_.  Plus tard, les gens de
lettres rendirent le tutoiement.  Un jour vint ou Fabre
d'Eglantine dit a la duchesse de Rohan:

--_N'es-tu pas la Chabot?_

Pour Barkilphedro, etre tutoye, c'etait un succes.  Il en fut
ravi.  Il avait ambitionne cette familiarile de haut en bas.

--Lady Josiane me tutoie!  se disait-il.  Et il se frottait les
mains.

Il profita de ce tutoiement pour gagner du terrain.  Il devint
une sorte de familier des petits appartements de Josiane, point
genant, inapercu; la duchesse eut presque change de chemise
devant lui.  Tout cela pourtant etait precaire, Barkilphedro
visait a une situation.  Une duchesse, c'est a moitie chemin.
Une galerie souterraine qui n'arrivait pas jusqu'a la reine,
c'etait de l'ouvrage manque.

Un jour Barkilphedro dit a Josiane:

--Votre grace voudrait-elle faire mon bonheur?

--Qu'est-ce que tu veux?  demanda Josiane.

--Un emploi.

--Un emploi!  a toi!

--Oui, madame.

--Quelle idee as-tu de demander un emploi?  tu n'es bon a rien.

--C'est pour cela.

Josiane se mit a rire.

--Dans les fonctions auxquelles tu n'es pas propre, laquelle
desires-tu?

--Celle de deboucheur de bouteilles de l'ocean.

Le rire de Josiane redoubla.

--Qu'est-ce que cela?  Tu te moques.

--Non, madame.

--Je vais m'amuser a te repondre serieusement, dit la duchesse.
Qu'est-ce que tu veux etre?  Repete.

--Deboucheur de bouteilles de l'ocean.

--Tout est possible a la cour.  Est-ce qu'il y a un emploi comme
cela?

--Oui, madame.

--Apprends-moi des choses nouvelles.  Continue.

--C'est un emploi qui est.

--Jure-le moi sur l'ame que tu n'as pas.

--Je le jure.

--Je ne te crois point.

--Merci, madame.

--Donc tu voudrais?...  Recommence.

--Decacheter les bouteilles de la mer.

--Voila une fonction qui ne doit pas donner grande fatigue.
C'est comme peigner le cheval de bronze.

--A peu pres.

--Ne rien faire.  C'est en effet la place qu'il te faut.  Tu es
bon a cela.

--Vous voyez que je suis propre a quelque chose.

--Ah ca!  tu bouffonnes.  La place existe-t-elle?  Barkilphedro
prit l'attitude de la gravite deferente.

--Madame, vous avez un pere auguste, Jacques II, roi, et un
beau-frere illustre, Georges de Danemark, duc de Cumberland.
Votre pere a ete et votre beau-frere est lord-amiral
d'Angleterre.

--Sont-ce la les nouveautes que tu viens m'apprendre?  Je sais
cela aussi bien que toi.

--Mais voici ce que votre grace ne sait pas.  Il y a dans la mer
trois sortes de choses: celles qui sont au fond de l'eau,
_Lagon_; celles qui flottent sur l'eau, _Flotson_; et celles que
l'eau rejette sur la terre, _Jetson_.

--Apres?

--Ces trois choses-la, Lagon, Flotson, Jetson, appartiennent au
lord haut-amiral.

--Apres?

--Votre grace comprend?

--Non.

--Tout ce qui est dans la mer, ce qui s'engloutit, ce qui surnage
et ce qui s'echoue, tout appartient a l'amiral d'Angleterre?

--Tout.  Soit.  Ensuite?

--Excepte l'esturgeon, qui appartient au roi.

--J'aurais cru, dit Josiane, que tout cela appartenait a Neptune.

--Neptune est un imbecile.  Il a tout lache.  Il a laisse tout
prendre aux anglais.

--Conclus.

--Les prises de mer; c'est le nom qu'on donne a ces
trouvailles-la.

--Soit.

--C'est inepuisable.  Il y a toujours quelque chose qui flotte,
quelque chose qui aborde.  C'est la contribution de la mer.  La
mer paie impot a l'Angleterre.

--Je veux bien.  Mais conclus.

--Votre grace comprend que de cette facon l'ocean cree un bureau.

--Ou ca?

--A l'amiraute.

--Quel bureau?

--Le bureau des prises de mer.

--Eh bien?

--Le bureau se subdivise en trois offices, Lagon, Flotson,
Jetson; et pour chaque office il y a un officier.

--Et puis?

--Un navire en pleine mer veut donner un avis quelconque a la
terre, qu'il navigue en telle latitude, qu'il rencontre un
monstre marin, qu'il est en vue d'une cote, qu'il est en
detresse, qu'il va sombrer, qu'il est perdu, et coetera, le
patron prend une bouteille, met dedans un morceau de papier ou il
a ecrit la chose, cachette le goulot, et jette la bouteille a la
mer.  Si la bouteille va au fond, cela regarde l'officier Lagon;
si elle flotte, cela regarde l'officier Flotson; si elle est
portee a terre par les vagues, cela regarde l'officier Jetson.

--Et tu voudrais etre l'officier Jetson?

--Precisement.

--Et c'est ce que tu appelles etre deboucheur de bouteilles de
l'ocean?

--Puisque la place existe.

--Pourquoi desires-tu cette derniere place plutot que les deux
autres?

--Parce qu'elle est vacante en ce moment.

--En quoi consiste l'emploi?

--Madame, en 1598, une bouteille goudronnee trouvee par un
pecheur de congre dans les sables d'echouage d'Epidium
Promontorium fut portee a la reine Elisabeth, et un parchemin
qu'on tira de cette bouteille fit savoir a l'Angleterre que la
Hollande avait pris sans rien dire un pays inconnu, la nouvelle
Zemble, _Nova Zemla_, que cette prise avait eu lieu en juin 1596,
que dans ce pays-la on etait mange par les ours, et que la
maniere d'y passer l'hiver etait indiquee sur un papier enferme
dans un etui de mousquet suspendu dans la cheminee de la maison
de bois batie dans l'ile et laissee par les hollandais qui
etaient tous morts, et que cette cheminee etait faite d'un
tonneau defonce, emboite dans le toit.

--Je comprends peu ton amphigouri.

--Soit.  Elisabeth comprit.  Un pays de plus pour la Hollande,
c'etait un pays de moins pour l'Angleterre.  La bouteille qui
avait donne l'avis fut tenue pour chose importante.  Et a partir
de ce jour, ordre fut intime a quiconque trouverait une bouteille
cachetee au bord de la mer de la porter a l'amiral d'Angleterre,
sous peine de potence.  L'amiral commet pour ouvrir ces
bouteilles-la un officier, lequel informe du contenu sa majeste,
s'il y a lieu.

--Arrive-t-il souvent de ces bouteilles a l'amiraute?

--Rarement.  Mais c'est egal.  La place existe.  Il y a pour la
fonction chambre et logis a l'amiraute.

--Et cette maniere de ne rien faire, combien la paie-t-on?

--Cent guinees par an.

--Tu me deranges pour cela?

--C'est de quoi vivre.

--Gueusement.

--Comme il sied a ceux de ma sorte.

--Cent guinees, c'est une fumee.

--Ce qui vous fait vivre une minute nous fait vivre un an, nous
autres.  C'est l'avantage qu'ont les pauvres.

--Tu auras la place.

Huit jours apres, grace a la bonne volonte de Josiane, grace au
credit de lord David Dirry-Moir, Barkilphedro, sauve desormais,
tire du provisoire, posant maintenant le pied sur un terrain
solide, loge, defraye, rente de cent guinees, etait installe a
l'amiraute.



VII

BARKILPHEDRO PERCE


Il y a d'abord une chose pressee; c'est d'etre ingrat.

Barkilphedro n'y manqua point.

Ayant recu tant de bienfaits de Josiane, naturellement il n'eut
qu'une pensee, s'en venger.

Ajoutons que Josiane etait belle, grande, jeune, riche,
puissante, illustre, et que Barkilphedro etait laid, petit,
vieux, pauvre, protege, obscur.  Il fallait bien aussi qu'il se
vengeat de cela.

Quand on n'est fait que de nuit, comment pardonner tant de
rayons?

Barkilphedro etait un irlandais qui avait renie l'Irlande;
mauvaise espece.

Barkilphedro n'avait qu'une chose en sa faveur; c'est qu'il avait
un tres gros ventre.

Un gros ventre passe pour signe de bonte.  Mais ce ventre
s'ajoutait a l'hypocrisie de Barkilphedro.  Car cet homme etait
tres mechant.

Quel age avait Barkilphedro?  aucun.  L'age necessaire a son
projet du moment.  Il etait vieux par les rides et les cheveux
gris, et jeune par l'agilite d'esprit.  Il etait leste et lourd;
sorte d'hippopotame singe.  Royaliste, certes; republicain, qui
sait?  catholique, peut-etre; protestant, sans doute.  Pour
Stuart, probablement; pour Brunswick, evidemment, Etre Pour n'est
une force qu'a la condition d'etre en meme temps Contre,
Barkilphedro pratiquait cette sagesse.

La place de "deboucheur de bouteilles de l'ocean" n'etait pas
aussi risible qu'avait semble le dire Barkilphedro.  Les
reclamations, qu'aujourd'hui on qualifierait declamations, de
Garcie-Ferrandez dans son _Routier de la mer_ contre la
spoliation des echouages, dite _droit de bris_, et contre le
pillage des epaves par les gens des cotes, avaient fait sensation
en Angleterre et avaient amene pour les naufrages ce progres que
leurs biens, effets et proprietes, au lieu d'etre voles par les
paysans, etaient confisques par le lord-amiral.

Tous les debris de mer jetes a la rive anglaise, marchandises,
carcasses de navires, ballots, caisses, etc., appartenaient au
lord-amiral; mais, et ici se revelait l'importance de la place
sollicitee par Barkilphedro, les recipients flottants contenant
des messages et des informations eveillaient particulierement
l'attention de l'amiraute.  Les naufrages sont une des graves
preoccupations de l'Angleterre.  La navigation etant sa vie, le
naufrage est son souci.  L'Angleterre a la perpetuelle inquietude
de la mer.  La petite fiole de verre que jette aux vagues un
navire en perdition contient un renseignement supreme, precieux a
tous les points de vue.  Renseignement sur le batiment,
renseignement sur l'equipage, renseignement sur le lieu, l'epoque
et le mode du naufrage, renseignement sur les vents qui ont brise
le vaisseau, renseignement sur les courants qui ont porte la
fiole flottante a la cote.  La fonction que Barkilphedro occupait
a ete supprimee il y a plus d'un siecle, mais elle avait une
veritable utilite.  Le dernier titulaire fut William Hussey, de
Doddington en Lincoln.  L'homme qui tenait cet office etait une
sorte de rapporteur des choses de la mer.  Tous les vases fermes
et cachetes, bouteilles, fioles, jarres, etc., jetes au littoral
anglais par le flux, lui etaient remis; il avait seul droit de
les ouvrir; il etait le premier dans le secret de leur contenu;
il les classait et les etiquetait dans son greffe; l'expression
_loger un panier au greffe_, encore usitee dans les iles de la
Manche, vient de la.  A la verite, une precaution avait ete
prise.  Aucun de ces recipients ne pouvait etre decachete et
debouche qu'en presence de deux jures de l'amiraute assermentes
au secret, lesquels signaient, conjointement avec le titulaire de
l'office Jeston, le proces-verbal d'ouverture.  Mais ces jures
etant tenus au silence, il en resultait, pour Barkilphedro, une
certaine latitude discretionnaire; il dependait de lui, jusqu'a
un certain point, de supprimer un fait, ou de le mettre en
lumiere.

Ces fragiles epaves etaient loin d'etre, comme Barkilphedro
l'avait dit a Josiane, rares et insignifiantes.  Tantot elles
atteignaient la terre assez vite; tantot apres des annees.  Cela
dependait des vents et des courants.  Cette mode des bouteilles
jetees a vau-l'eau a un peu passe comme celle des ex-voto; mais,
dans ces temps religieux, ceux qui allaient mourir envoyaient
volontiers de cette facon leur derniere pensee a Dieu et aux
hommes, et parfois ces missives de la mer abondaient a
l'amiraute.  Un parchemin conserve au chateau d'Audlyene (vieille
orthographe), et annote par le comte de Suffolk, grand tresorier
d'Angleterre sous Jacques Ier, constate qu'en la seule annee
1615, cinquante-deux gourdes, ampoules, et fibules goudronnees,
contenant des mentions de batiments en perdition, furent
apportees et enregistrees au greffe du lord-amiral.

Les emplois de cour sont la goutte d'huile, ils vont toujours
s'elargissant.  C'est ainsi que le portier est devenu le
chancelier et que le palefrenier est devenu le connetable.
L'officier special charge de la fonction souhaitee et obtenue par
Barkelphedro etait habituellement un homme de confiance.
Elisabeth l'avait voulu ainsi.  A la cour, qui dit confiance dit
intrigue, et qui dit intrigue dit croissance.  Ce fonctionnaire
avait fini par etre un peu un personnage.  Il etait clerc, et
prenait rang immediatement apres les deux grooms de l'aumonerie.
Il avait ses entrees au palais, pourtant, disons-le, ce qu'on
appelait "l'entree humble" _humilis introitus_, et jusque dans la
chambre de lit.  Car l'usage etait qu'il informat la personne
royale, quand l'occasion en valait la peine, de ses trouvailles,
souvent tres curieuses, testaments de desesperes, adieux jetes a
la patrie, revelations de barateries et de crimes de mer, legs a
la couronne, etc., qu'il maintint son greffe en communication
avec la cour, et qu'il rendit de temps en temps compte a sa
majeste de ce decachetage de bouteilles sinistres.  C'etait le
cabinet noir de l'ocean.

Elisabeth, qui parlait volontiers latin, demandait a Tamfeld de
Coley en Berkshire, l'officier Jetson de son temps, lorsqu'il lui
apportait quelqu'une de ces paperasses sorties de la mer: _Quid
mihi scribit Neptunus?_ Qu'est-ce que Neptune m'ecrit?

La percee etait faite.  Le termite avait reussi.  Barkilphedro
approchait la reine.

C'etait tout ce qu'il voulait.

Pour faire sa fortune?

Non.

Pour defaire celle des autres.

Bonheur plus grand.

Nuire, c'est jouir.

Avoir en soi un desir de nuire, vague mais implacable, et ne le
jamais perdre de vue, ceci n'est pas donne a tout le monde.
Barkilphedro avait cette fixite.

L'adherence de gueule qu'a le boule-dogue, sa pensee l'avait.

Se sentir inexorable lui donnait un fond de satisfaction sombre.
Pourvu qu'il eut une proie sous la dent, ou dans l'ame une
certitude de mal faire, rien ne lui manquait.

Il grelottait content, dans l'espoir du froid d'autrui.  Etre
mechant, c'est une opulence.  Tel homme qu'on croit pauvre, et
qui l'est en effet, a toute sa richesse en malice, et la prefere
ainsi.  Tout est dans le contentement qu'on a.  Faire un mauvais
tour, qui est la meme chose qu'un bon tour, c'est plus que de
l'argent.  Mauvais pour qui l'endure, bon pour qui le fait.
Katesby, le collaborateur de Guy Fawkes dans le complot papiste
des poudres, disait: _Voir sauter le parlement les quatre fers en
l'air, je ne donnerais pas cela pour un million sterling_.

Qu'etait-ce que Barkilphedro?  Ce qu'il y a de plus petit et ce
qu'il y a de plus terrible.  Un envieux.

L'envie est une chose dont on a toujours le placement a la cour.

La cour abonde en impertinents, en desoeuvres, en riches
faineants affames de commerages, en chercheurs d'aiguilles dans
les bottes de foin, en faiseurs de miseres, en moqueurs moques,
en niais spirituels, qui ont besoin de la conversation d'un
envieux.

Quelle chose rafraichissante que le mal qu'on vous dit des
autres!

L'envie est une bonne etoffe a faire un espion.

Il y a une profonde analogie entre cette passion naturelle,
l'envie, et cette fonction sociale, l'espionnage.  L'espion
chasse pour le compte d'autrui, comme le chien; l'envieux chasse
pour son propre compte, comme le chat.

Un moi feroce, c'est la tout l'envieux.

Autres qualites, Barkilphedro etait discret, secret, concret.  Il
gardait tout, et se creusait de sa haine.  Une enorme bassesse
implique une enorme vanite.  Il etait aime de ceux qu'il amusait,
et hai des autres; mais il se sentait dedaigne par ceux qui le
haissaient, et meprise par ceux qui l'aimaient.  Il se contenait.
Tous ses froissements bouillonnaient sans bruit dans sa
resignation hostile.  Il etait indigne, comme si les coquins
avaient ce droit-la.  Il etait silencieusement en proie aux
furies.  Tout avaler, c'etait son talent.  Il avait de sourds
courroux interieurs, des frenesies de rage souterraine, des
flammes couvees et noires, dont on ne s'apercevait pas; c'etait
un colerique fumivore.  La surface souriait.  Il etait obligeant,
empresse, facile, aimable, complaisant.  N'importe qui, et
n'importe ou, il saluait.  Pour un souffle de vent, il
s'inclinait jusqu'a terre.  Avoir un roseau dans la colonne
vertebrale, quelle source de fortune!

Ces etres caches et veneneux ne sont pas si rares qu'on le croit.
Nous vivons entoures de glissements sinistres.  Pourquoi les
malfaisants?  Question poignante.  Le reveur se la pose sans
cesse, et le penseur ne la resout jamais.  De la l'oeil triste
des pbilosopbes toujours fixe sur cette montagne de tenebres qui
est la destinee, et du haut de laquelle le colossal spectre du
mal laisse tomber des poignees de serpents sur la terre.

Barkilphedro avait le corps obese et le visage maigre.  Torse
gras et face osseuse.  Il avait les ongles canneles et courts,
les doigts noueux, les pouces plats, les cheveux gros, beaucoup
de distance d'une tempe a l'autre, et un front de meurtrier,
large et bas.  L'oeil bride cachait la petitesse de son regard
sous une broussaille de sourcils.  Le nez long, pointu, bossu et
mou, s'appliquait presque sur la bouche.  Barkilphedro,
convenablement vetu en empereur, eut un peu ressemble a Domitien.
Sa face d'un jaune rance etait comme modelee dans une pate
visqueuse; ses joues immobiles semblaient de mastic; il avait
toutes sortes de vilaines rides refractaires, l'angle de la
machoire massif, le menton lourd, l'oreille canaille.  Au repos,
de profil, sa levre superieure relevee en angle aigu laissait
voir deux dents.  Ces dents avaient l'air de vous regarder.  Les
dents regardent, de meme que l'oeil mord.

Patience, temperance, continence, reserve, retenue, amenite,
deference, douceur, politesse, sobriete, chastete, completaient
et achevaient Barkilphedro.  Il calomniait ces vertus en les
ayant.

En peu de temps Barkilphedro prit pied a la cour.



VIII

INFERI


On peut, a la cour, prendre pied de deux facons: dans les nuees,
on est auguste; dans la boue, on est puissant.

Dans le premier cas, on est de l'olympe.  Dans le second cas, on
est de la garde-robe.

Qui est de l'olympe n'a que la foudre; qui est de la garde-robe a
la police.

La garde-robe contient tous les instruments de regne, et parfois,
car elle est traitre, le chatiment.  Heliogabale y vient mourir.
Alors elle s'appelle les latrines.

D'habitude elle est moins tragique.  C'est la qu'Alberoni admire
Vendome.  La garde-robe est volontiers le lieu d'audience des
personnes royales.  Elle fait fonction de trone.  Louis XIV y
recoit la duchesse de Bourgogne; Philippe V y est coude a coude
avec la reine.  Le pretre y penetre.  La garde-robe est parfois
une succursale du confessionnal.

C'est pourquoi il y a a la cour les fortunes du dessous.  Ce ne
sont pas les moindres.

Si vous voulez, sous Louis XI, etre grand, soyez Pierre de Rohan,
marechal de France; si vous voulez, etre influent, soyez Olivier
le Daim, barbier, Si vous voulez, sous Marie de Medicis, etre
glorieux, soyez Sillery, chancelier; si vous voulez etre
considerable, soyez la Hannon, femme de chambre.  Si vous voulez,
sous Louis XV, etre illustre, soyez Choiseul, ministre; si vous
voulez etre redoutable, soyez Lebel, valet.  Etant donne Louis
XIV, Bontemps qui lui fait son lit est plus puissant que Louvois
qui lui fait ses armees et que Turenne qui lui fait ses
victoires.  De Richelieu otez le pere Joseph, voila Richelieu
presque vide.  Il a de moins le mystere.  L'eminence rouge est
superbe, l'eminence grise est terrible.  Etre un ver, quelle
force!  Tous les Narvaez amalgames avec tous les O'Donnell font
moins de besogne qu'une soeur Patrocinio.

Par exemple, la condition de cette puissance, c'est la petitesse.
Si vous voulez rester fort, restez chetif.  Soyez le neant.  Le
serpent au repos, couche en rond, figure a la fois l'infini et
zero.

Une de ces fortunes viperines etait echue a Barkilphedro.

Il s'etait glisse ou il voulait.

Les betes plates entrent partout.  Louis XIV avait des punaises
dans son lit et des jesuites dans sa politique.

D'incompatibilite, point.

En ce monde tout est pendule.  Graviter, c'est osciller.  Un pole
vaut l'autre.  Francois Ier veut Triboulet; Louis XV veut Lebel.
Il existe une affinite profonde entre cette extreme hauteur et
cet extreme abaissement.

C'est l'abaissement qui dirige.  Rien de plus aise a comprendre.
Qui est dessous tient les fils.

Pas de position plus commode.

On est l'oeil, et on a l'oreille.

On est l'oeil du gouvernement.

On a l'oreille du roi.

Avoir l'oreille du roi, c'est tirer et pousser a sa fantaisie le
verrou de la conscience royale, et fourrer dans cette conscience
ce qu'on veut.  L'esprit du roi, c'est votre armoire.  Si vous
etes chiffonnier, c'est votre hotte.  L'oreille des rois n'est
pas aux rois; c'est ce qui fait qu'en somme ces pauvres diables
sont peu responsables.  Qui ne possede pas sa pensee, ne possede
pas son action.  Un roi, cela obeit.

A quoi?

A une mauvaise ame quelconque qui du dehors lui bourdonne dans
l'oreille.  Mouche sombre de l'abime.

Ce bourdonnement commande.  Un regne est une dictee.

La voix haute, c'est le souverain; la voix basse, c'est la
souverainete.

Ceux qui dans un regne savent distinguer cette voix basse et
entendre ce qu'elle souffle a la voix haute, sont les vrais
historiens.



IX

HAIR EST AUSSI FORT QU'AIMER


La reine Anne avait autour d'elle plusieurs de ces voix basses.
Barkilphedro en etait une.

Outre la reine, il travaillait, influencait et pratiquait
sourdement lady Josiane et lord David.  Nous l'avons dit, il
parlait bas a trois oreilles.  Une oreille de plus que Dangeau.
Dangeau ne parlait bas qu'a deux, du temps ou, passant sa tete
entre Louis XIV epris d'Henriette sa belle-soeur, et Henriette
eprise de Louis XIV son beau-frere, secretaire de Louis a l'insu
d'Henriette et d'Henriette a l'insu de Louis, situe au beau
milieu de l'amour des deux marionnettes, il faisait les demandes
et les reponses.

Barkilphedro etait si riant, si acceptant, si incapable de
prendre la defense de qui que ce soit, si peu devoue au fond, si
laid, si mechant, qu'il etait tout simple qu'une personne royale
en vint a ne pouvoir se passer de lui.  Quand Anne eut goute de
Barkilphedro, elle ne voulut pas d'autre flatteur.  Il la
flattait comme on flattait Louis le Grand, par la piqure a
autrui.--Le roi etant ignorant, dit madame de Montchevreuil, on
est oblige de bafouer les savants.

Empoisonner de temps en temps la piqure, c'est le comble de
l'art.  Neron aime a voir travailler Locuste.

Les palais royaux sont tres penetrables; ces madrepores ont une
voirie interieure vite devinee, pratiquee, fouillee, et au besoin
evidee, par ce rongeur qu'on nomme le courtisan.  Un pretexte
pour entrer suffit.  Barkilphedro ayant ce pretexte, sa charge,
fut en tres peu de temps chez la reine ce qu'il etait chez la
ducbesse Josiane, l'animal domestique indispensable.  Un mot
qu'il basarda un jour le mit tout de suite au fait de la reine;
il sut a quoi s'en tenir sur la bonte de sa majeste.  La reine
aimait beaucoup son lord stewart, William Cavendish, duc de
Devonshire, qui etait tres imbecile.  Ce lord, qui avait tous les
grades d'Oxford et ne savait pas l'orthographe, fit un beau matin
la betise de mourir.  Mourir, c'est fort imprudent a la cour, car
personne ne se gene plus pour parler de vous.  La reine,
Barkilphedro present, se lamenta, et finit par s'ecrier en
soupirant:--C'est dommage que tant de vertus fussent portees et
servies par une si pauvre intelligence!

--Dieu veuille avoir son ane!  murmura Barkilpbedro, a demi-voix
et en francais.

La reine sourit.  Barkilphedro enregistra ce sourire.

Il en conclut: Mordre plait.

Conge etait donne a sa malice.

A partir de ce jour, il fourra sa curiosite partout, sa malignite
aussi.  On le laissait faire, tant on le craignait.  Qui fait
rire le roi fait trembler le reste.

C'etait un puissant drole.

Il faisait chaque jour des pas en avant, sous terre.  On avait
besoin de Barkilphedro.  Plusieurs grands l'honoraient de leur
confiance au point de le charger dans l'occasion d'une commission
honteuse.

La cour est un engrenage.  Barkilphedro y devint moteur.
Avez-vous remarque dans certains mecanismes la petitesse de la
roue motrice?

Josiane, en particulier, qui utilisait, nous l'avons indique, le
talent d'espion de Barkilphedro, avait en lui une telle
confiance, qu'elle n'avait pas hesite a lui remettre une des
clefs secretes de son appartement, au moyen de laquelle il
pouvait entrer chez elle a toute heure.  Cette excessive
livraison de sa vie intime etait une mode au dix-septieme siecle.
Cela s'appelait: donner la clef.  Josiane avait donne deux de ces
clefs de confiance; lord David avait l'une, Barkilphedro avait
l'autre.

Du reste, penetrer d'emblee jusqu'aux chambres a coucher etait
dans les vieilles moeurs une chose nullement surprenante.  De la
des incidents.  La Ferte, tirant brusquement les rideaux du lit
de mademoiselle Lafont, y trouvait Sainson, mousquetaire noir,
etc., etc.

Barkilphedro excellait a faire de ces decouvertes sournoises qui
subordonnent et soumettent les grands aux petits.  Sa marche dans
l'ombre etait tortueuse, douce et savante.  Comme tout espion
parfait, il etait compose d'une inclemence de bourreau et d'une
patience de micrographe.  Il etait courtisan ne.  Tout courtisan
est un noctambule.  Le courtisan rode dans cette nuit qu'on
appelle la toute-puisssance.  Il a une lanterne sourde a la main.
Il eclaire le point qu'il veut, et reste tenebreux.  Ce qu'il
cherche avec cette lanterne, ce n'est pas un homme; c'est une
bete.  Ce qu'il trouve, c'est le roi.

Les rois n'aiment pas qu'on pretende etre grand autour d'eux.
L'ironie a qui n'est pas eux les charme.  Le talent de
Barkilphedro consistait en un rapetissement perpetuel des lords
et des princes, au profit de la majeste royale, grandie d'autant.

La clef intime qu'avait Barkilphedro etait faite, ayant deux
jeux, un a chaque extremite, de facon a pouvoir ouvrir les petits
appartements dans les deux residences favorites de Josiane,
Hunkerville-house a Londres, Corleone-lodge a Windsor.  Ces deux
hotels faisaient partie de l'heritage Clancharlie.
Hunkerville-house confinait a Oldgate.  Oldgate a Londres etait
une porte par ou l'on venait de Harwick, et ou l'on voyait une
statue de Charles II ayant sur sa tete un ange peint, et sous ses
pieds un lion et une licorne sculptes.  De Hunkerville-house, par
le vent d'est, on entendait le carillon de Sainte-Marylebone.
Corleone-lodge etait un palais florentin en brique et en pierre
avec colonnade de marbre, bati sur pilotis a Windsor, au bout du
pont de bois, et ayant une des plus superbes cours d'honneur de
l'Angleterre.

Dans ce dernier palais, contigu au chateau de Windsor, Josiane
etait a portee de la reine.  Josiane s'y plaisait neanmoins.

Presque rien au dehors, toute en racines, telle etait l'influence
de Barkilphedro sur la reine.  Rien de plus difficile a arracher
que ces mauvaises herbes de cour; elles s'enfoncent tres avant et
n'offrent aucune prise exterieure.  Sarcler Roquelaure, Triboulet
ou Brummel, est presque impossible.

De jour en jour, et de plus en plus, la reine Anne prenait en gre
Barkilphedro.

Sarah Jennings est celebre; Barkilphedro est inconnu; sa faveur
resta obscure.  Ce nom, Barkilphedro, n'est pas arrive jusqu'a
l'histoire.  Toutes les taupes ne sont pas prises par le taupier.

Barkilphedro, ancien candidat clergyman, avait un peu etudie
tout; tout effleure donne pour resultat rien.  On peut etre
victime de l'_omnis res scibilis_.  Avoir sous le crane le
tonneau des Danaides, c'est le malheur de toute une race de
savants qu'on peut appeler les steriles.  Ce que Barkilphedro
avait mis dans son cerveau l'avait laisse vide.

L'esprit, comme la nature, a horreur du vide.  Dans le vide, la
nature met l'amour; l'esprit, souvent, y met la haine.  La haine
occupe.

La haine pour la haine existe.  L'art pour l'art est dans la
nature, plus qu'on ne croit.

On hait.  Il faut bien faire quelque chose.

La haine gratuite, mot formidable.  Cela veut dire la haine qui
est a elle-meme son propre paiement.

L'ours vit de se lecher la griffe.

Indefiniment, non.  Cette griffe, il faut la ravitailler.  Il
faut mettre quelque chose dessous.

Hair indistinctement est doux et suffit quelque temps; mais il
faut finir par avoir un objet.  Une animosite diffuse sur la
creation epuise, comme toute jouissance solitaire.  La haine sans
objet ressemble au tir sans cible.  Ce qui interesse le jeu,
c'est un coeur a percer.

On ne peut pas hair uniquement pour l'honneur.  Il faut un
assaisonnement, un homme, une femme, quelqu'un a detruire.

Ce service d'interesser le jeu, d'offrir un but, de passionner la
haine en la fixant, d'amuser le chasseur par la vue de la proie
vivante, de faire esperer au guetteur le bouillonnement tiede et
fumant du sang qui va couler, d'epanouir l'oiseleur par la
credulite inutilement ailee de l'alouette, d'etre une bete couvee
a son insu pour le meurtre par un esprit, ce service exquis et
horrible dont n'a pas conscience celui qui le rend, Josiane le
rendit a Barkilphedro.

La pensee est un projectile.  Barkilphedro, des le premier jour,
s'etait mis a viser Josiane avec les mauvaises intentions qu'il
avait dans l'esprit.  Une intention et une escopette, cela se
ressemble.  Barkilphedro se tenait en arret, dirigeant contre la
duchesse toute sa mechancete secrete.  Cela vous etonne?  Que
vous a fait l'oiseau a qui vous tirez un coup de fusil?  C'est
pour le manger, dites-vous.  Barkilphedro aussi.

Josiane ne pouvait guere etre frappee au coeur, l'endroit ou est
une enigme est difficilement vulnerable mais elle pouvait etre
atteinte a la tete, c'est-a-dire a l'orgueil.

C'est par la qu'elle se croyait forte et qu'elle etait faible.

Barkilphedro s'en etait rendu compte.

Si Josiane avait pu voir clair dans la nuit de Barkilphedro, si
elle avait pu distinguer ce qui etait embusque derriere ce
sourire, cette fiere personne, si haut situee, eut probablement
tremble.  Heureusement pour la tranquillite de ses sommeils, elle
ignorait absolument ce qu'il y avait dans cet homme.

L'inattendu fuse on ne sait d'ou.  Les profonds dessous de la vie
sont redoutables.  Il n'y a point de haine petite.  La haine est
toujours enorme.  Elle conserve sa stature dans le plus petit
etre, et reste monstre.  Une haine est toute la haine.  Un
elephant que hait une fourmi est en danger.

Meme avant d'avoir frappe, Barkilphedro sentait avec joie un
commencement de saveur de l'action mauvaise qu'il voulait
commettre.  Il ne savait encore ce qu'il ferait contre Josiane.
Mais il etait decide a faire quelque chose.  C'etait deja
beaucoup qu'un tel parti pris.

Aneantir Josiane, c'eut ete trop de succes.  Il ne l'esperait
point.  Mais l'humilier, l'amoindrir, la desoler, rougir de
larmes de rage ces yeux superbes, voila une reussite.  Il y
comptait.  Tenace, applique, fidele au tourment d'autrui,
inarrachable, la nature ne l'avait pas fait ainsi pour rien.  Il
entendait bien trouver le defaut de l'armure d'or de Josiane, et
faire ruisseler le sang de celte olympienne.  Quel benefice,
insistons-y, y avait-il la pour lui?  Un benefice enorme.  Faire
du mal a qui nous a fait du bien.

Qu'est-ce qu'un envieux?  C'est un ingrat.  Il deteste la lumiere
qui l'eclaire et le rechauffe.  Zoile hait ce bienfait, Homere.

Faire subir a Josiane ce qu'on appellerait aujourd'hui une
vivisection, l'avoir, toute convulsive, sur sa table d'anatomie,
la dissequer, vivante, a loisir dans une chirurgie quelconque, la
dechiqueter en amateur pendant qu'elle hurlerait, ce reve
charmait Barkilphedro.

Pour arriver a ce resultat, il eut fallu souffrir un peu, qu'il
l'eut trouve bon.  On peut se pincer a sa tenaille.  Le couteau
en se reployant vous coupe les doigts; qu'importe!  Etre un peu
pris dans la torture de Josiane lui eut ete egal.  Le bourreau,
manieur de fer rouge, a sa part de brulure, et n'y prend pas
garde.  Parce que l'autre souffre davantage, on ne sent rien.
Voir le supplicie se tordre vous ote votre douleur.

Fais ce qui nuit, advienne que pourra.

La construction du mal d'autrui se complique d'une acceptation de
responsabilite obscure.  On se risque soi-meme dans le danger
qu'on fait courir a un autre, tant les enchainements de tout
peuvent amener d'ecroulements inattendus.  Ceci n'arrete point le
vrai mechant.  Il ressent en joie ce que le patient eprouve en
angoisse.  Il a le chatouillement de ce dechirement; l'homme
mauvais ne s'epanouit qu'affreusement.  Le supplice se reverbere
sur lui en bien-etre.  Le duc d'Albe se chauffait les mains aux
buchers.  Foyer, douleur; reflet, plaisir.  Que de telles
transpositions soient possibles, cela fait frissonner.  Notre
cote tenebres est insondable.  _Supplice exquis_, l'expression
est dans Bodin[1], ayant peut-etre ce triple sens terrible:
recherche du tourment, souffrance du tourmente, volupte du
tourmenteur.  Ambition, appetit, tous ces mots signifient
quelqu'un sacrifie a quelqu'un satisfait.  Chose triste, que
l'esperance puisse etre perverse.  En vouloir a une creature,
c'est lui vouloir du mal.  Pourquoi pas du bien?  Serait-ce que
le principal versant de notre volonte serait du cote du mal?  Un
des plus rudes labeurs du juste, c'est de s'extraire
continuellement de l'ame une malveillance difficilement
epuisable.  Presque toutes nos convoitises, examinees,
contiennent de l'inavouable.  Pour le mechant complet, et cette
perfection hideuse existe, Tant pis pour les autres signifie Tant
mieux pour moi.  Ombre de l'homme.  Cavernes.

  [1] Livre IV, page 100.

Josiane avait cette plenitude de securite que donne l'orgueil
ignorant, fait du mepris de tout.  La faculte feminine de
dedaigner est extraordinaire.  Un dedain inconscient,
involontaire et confiant, c'etait la Josiane.  Barkilphedro etait
pour elle a peu pres une chose.  On l'eut bien etonnee, si on lui
eut dit que Barkilphedro, cela existait.

Elle allait, venait et riait, devant cet homme qui la contemplait
obliquement.

Lui, pensif, il epiait une occasion.

A mesure qu'il attendait, sa determination de jeter dans la vie
de celte femme un desespoir quelconque, augmentait.

Affut inexorable.

D'ailleurs il se donnait a lui-meme d'excellentes raisons.  Il ne
faut pas croire que les coquins ne s'estiment pas.  Ils se
rendent des comptes dans des monologues altiers, et ils le
prennent de tres haut.  Comment!  cette Josiane lui avait fait
l'aumone!  Elle avait emiette sur lui, comme sur un mendiant,
quelques liards de sa colossale richesse!  Elle l'avait rive et
cloue a une fonclion inepte!  Si, lui Barkilphedro, presque homme
d'eglise, capacite variee et profonde, personnage docte, ayant
l'etoffe d'un reverend, il avait pour emploi d'enregistrer des
tessons bons a racler les pustules de Job, s'il passait sa vie
dans un galetas de greffe a deboucher gravement de stupides
bouteilles incrustees de toutes les saletes de la mer, et a
dechiffrer des parchemins moisis, des pourritures de grimoires,
des ordures de testaments, on ne sait quelles balivernes
illisibles, c'etait la faute de cette Josiane!  Comment!  cette
creature le tutoyait!

Et il ne se vengerait pas!

Et il ne punirait pas cette espece!

Ah ca mais!  il n'y aurait donc plus de justice ici-bas!



X

FLAMBOIEMENTS QU'ON VERRAIT SI L'HOMME ETAIT TRANSPARENT


Quoi!  cette femme, cette extravagante, cette songeuse lubrique,
vierge jusqu'a l'occasion, ce morceau de chair n'ayant pas encore
fait sa livraison, cette effronterie a couronne princiere, cette
Diane par orgueil, pas encore prise par le premier venu, soit,
peut-etre, on le dit, j'y consens, faute d'un hasard, cete
batarde d'une canaille de roi qui n'avait pas eu l'esprit de
rester en place, cette duchesse de raccroc, qui, grande dame,
jouait a la deesse, et qui, pauvre, eut ete fille publique, cette
lady a peu pres, cette voleuse des biens d'un proscrit, cette
hautaine gueuse, parce qu'un jour, lui Barkilphedro, n'avait pas
de quoi diner, et qu'il etait sans asile, avait eu l'impudence de
l'asseoir chez elle a un bout de table, et de le nicher dans un
trou quelconque de son insupportable palais, ou ca?  n'importe
ou, peut-etre au grenier, peut-etre a la cave, qu'est-ce que cela
fait?  un peu mieux que les valets, un peu plus mal que les
chevaux!  Elle avait abuse de sa detresse, a lui, Barkilphedro,
pour se depecher de lui rendre traitreusement service, ce que
font les riches afin d'humilier les pauvres, et de se les
attacher comme des bassets qu'on mene en laisse!  Qu'est-ce que
ce service lui coutait d'ailleurs?  Un service vaut ce qu'il
coute.  Elle avait des chambres de trop dans sa maison.  Venir en
aide a Barkilphedro!  le bel effort qu'elle avait fait la!
avait-elle mange une cuilleree de soupe a la tortue de moins?
s'elait-elle privee de quelque chose dans le debordement
haissable de son superflu?  Non.  Elle avait ajoute a ce superflu
une vanite, un objet de luxe, une bonne action en bague au doigt,
un homme d'esprit secouru, un clergyman patronne!  Elle pouvait
prendre des airs, dire: je prodigue les bienfaits, je donne la
becquee a des gens de lettres, faire sa protectrice!  Est-il
heureux de m'avoir trouvee, ce miserable!  Quelle amie des arts
je suis!  Le tout pour avoir dresse un lit de sangle dans un
mechant bouge sous les combles!  Quant a la place a l'amiraute,
Barkilphedro la tenait de Josiane, parbleu!  jolie fonction!
Josiane avait fait Barkilphedro ce qu'il etait.  Elle l'avait
cree, soit.  Oui, cree rien.  Moins que rien.  Car il se sentait,
dans cette charge ridicule, ploye, ankylose et contrefait.  Que
devait-il a Josiane?  La reconnaissance du bossu pour sa mere qui
l'a fait difforme.  Voila ces privilegies, ces gens combles, ces
parvenus, ces preferes de la hideuse maratre fortune!  Et l'homme
a talents, et Barkilphedro, etait force de se ranger dans les
escaliers, de saluer des laquais, de grimper le soir un tas
d'etages, et d'etre courtois, empresse, gracieux, deferent,
agreable, et d'avoir toujours sur le museau une grimace
respectueuse!  S'il n'y a pas de quoi grincer de rage!  Et
pendant ce temps-la elle se mettait des perles au cou, et elle
prenait des poses d'amoureuse avec son imbecile de lord David
Dirry-Moir, la drolesse!

Ne vous laissez jamais rendre service.  On en abusera.  Ne vous
laissez pas prendre en delit d'inanition, On vous soulagerait.
Parce qu'il etait sans pain, cette femme avait trouve le pretexte
suffisant pour lui donner a manger!  Desormais il etait son
domestique!  Une defaillance d'estomac, et vous voila a la chaine
pour la vie!  Etre oblige, c'est etre exploite.  Les heureux, les
puissants, profitent du moment ou vous tendez la main pour vous
mettre un sou dedans, et de la minute ou vous etes lache pour
vous faire esclave, et esclave de la pire espece, esclave d'une
charite, esclave force d'aimer!  quelle infamie!  quelle
indelicatesse, quelle surprise a notre fierte!  Et c'est fini,
vous voila condamne, a perpetuite, a trouver bon cet homme, a
trouver belle cette femme, a rester au second plan du subalterne,
a approuver, a applaudir, a admirer, a encenser, a vous
prosterner, a mettre a vos rotules le calus de l'agenouillement,
a sucrer vos paroles, quand vous etes ronge de colere, quand vous
machez des cris de fureur, et quand vous avez, en vous plus de
soulevement sauvage et plus d'ecume amere que l'ocean.

C'est ainsi que les riches font prisonnier le pauvre.

Cette glu de la bonne action commise sur vous vous barbouille et
vous embourbe pour toujours.

Une aumone est irremediable.  Reconnaissance, c'est paralysie.
Le bienfait a une adherence visqueuse et repugnante qui vous ote
vos libres mouvements.  Les odieux etres opulents et gaves dont
la pitie a sevi sur vous le savent.  C'est dit.  Vous etes leur
chose.  Ils vous ont achete.  Combien?  un os, qu'ils ont retire
a leur chien pour vous l'offrir.  Ils vous ont lance cet os a la
tete.  Vous avez ete lapide autant que secouru.  C'est egal.
Avez-vous ronge l'os, oui ou non?  Vous avez eu aussi votre part
de la niche.  Donc remerciez.  Remerciez a jamais.  Adorez, vos
maitres.  Genuflexion indefinie.  Le bienfait implique un
sous-entendu d'inferiorite acceptee par vous.  Ils exigent que
vous vous sentiez pauvre diable et que vous les sentiez dieux.
Votre diminution les augmente.  Votre courbure les redresse.  Il
y a dans leur son de voix une douce pointe impertinente.  Leurs
evenements de famille, mariages, baptemes, la femelle pleine, les
petits qu'on met bas, cela vous regarde.  Il leur nait un
louveteau, bien, vous composerez un sonnet.  Vous etes poete pour
etre plat.  Si ce n'est pas a faire crouler les astres!  Un peu
plus, ils vous feraient user leurs vieux souliers!

--Qu'est-ce que vous avez donc la chez vous, ma chere?  qu'il est
laid!  qu'est-ce que c'est que cet homme?--Je ne sais pas, c'est
un grimaud que je nourris.--Ainsi dialoguent ces dindes.  Sans
meme baisser la voix.  Vous entendez, et vous restez
mecaniquement aimable.  Du reste, si vous etes malade, vos
maitres vous envoient le medecin.  Pas le leur.  Dans l'occasion,
ils s'informent.  N'etant pas de la meme espece que vous, et
l'inaccessible etant de leur cote, ils sont affables.  Leur
escarpement les fait abordables.  Ils savent que le plain-pied
est impossible.  A force de dedain, ils sont polis.  A table, ils
vous font un petit signe de tete.  Quelquefois ils savent
l'orthographe de votre nom.  Ils ne vous font pas sentir qu'ils
sont vos protecteurs autrement qu'en marchant naivement sur tout
ce que vous avez de susceptible et de delicat.  Ils vous traitent
avec bonte!

Est-ce assez abominable?

Certes, il etait urgent de chatier la Josiane.  Il fallait lui
apprendre a qui elle avait eu affaire!  Ah!  messieurs les
riches, parce que vous ne pouvez pas tout consommer, parce que
l'opulence aboutirait a l'indigestion, vu la petitesse de vos
estomacs egaux aux notres, apres tout, parce qu'il vaut mieux
distribuer les restes que les perdre, vous erigez, cette patee
jetee aux pauvres en magnificence!  Ah!  vous nous donnez du
pain, vous nous donnez, un asile, vous nous donnez, des
vetements, vous nous donnez un emploi, et vous poussez l'audace,
la folie, la cruaute, l'ineptie et l'absurdite jusqu'a croire que
nous sommes vos obliges!  Ce pain, c'est un pain de servitude,
cet asile, c'est une chambre de valet, ces vetements, c'est une
livree, cet emploi, c'est une derision, payee, soit, mais
abrutissante!  Ah!  vous vous croyez le droit de nous fletrir
avec du logement et de la nourriture, vous vous imaginez, que
nous vous sommes redevables, et vous comptez sur de la
reconnaissance!  Eh bien!  nous vous mangerons le ventre!  Eh
bien!  nous vous detripaillerons, belle madame, et nous vous
devorerons toute en vie, et nous vous couperons les attaches du
coeur avec nos dents!

Cette Josiane!  n'etait-ce pas monstrueux?  quel merite
avait-elle?  Elle avait fait ce chef-d'oeuvre de venir au monde
en temoignage de la betise de son pere et de la honte de sa mere,
elle nous faisait la grace d'exister, et cette complaisance
qu'elle avait d'etre un scandale public, on la lui payait des
millions, elle avait des terres et des chateaux, des garennes,
des chasses, des lacs, des forets, est-ce que je sais, moi?  et
avec cela elle faisait sa sotte!  et on lui adressait des vers!
et lui, Barkilphedro, qui avait etudie et travaille, qui s'etait
donne de la peine, qui s'etait fourre de gros livres dans les
yeux et dans la cervelle, qui avait pourri dans les bouquins et
dans la science, qui avait enormement d'esprit, qui commanderait
tres bien des armees, qui ecrirait des tragedies comme Otway et
Dryden, s'il voulait, lui qui etait fait pour etre empereur, il
avait ete reduit a permettre a cette rien du tout de l'empecher
de crever de faim!  L'usurpation de ces riches, execrables elus
du hasard, peut-elle aller plus loin!  Faire semblant d'etre
genereux avec nous, et nous proteger, et nous sourire a nous qui
boirions leur sang et qui nous lecherions les levres ensuite!
Que la basse femme de cour ait l'odieuse puissance d'etre
bienfaitrice, et que l'homme superieur puisse etre condamne a
ramasser de telles bribes tombant d'une telle main, quelle plus
epouvantable iniquite!  Et quelle sociele que celle qui a a ce
point pour base la disproportion et l'injustice!  Ne serait-ce
pas le cas de tout prendre par les quatre coins, et d'envoyer
pele-mele au plafond la nappe et le festin et l'orgie, et
l'ivresse et l'ivrognerie, et les convives, et ceux qui sont a
deux coudes sur la table, et ceux qui sont a quatre pattes
dessous, et les insolents qui donnent et les idiots qui
acceptent, et de recracher tout au nez de Dieu, et de jeter au
ciel toute la terre!  En attendant, enfoncons nos griffes dans
Josiane.

Ainsi songeait Barkilphedro.  C'etaient la les rugissements qu'il
avait dans l'ame.  C'est l'habitude de l'envieux de s'absoudre en
amalgamant a son grief personnel le mal public.  Toutes les
formes farouches des passions haineuses allaient et venaient dans
cette intelligence feroce.  A l'angle des vieilles mappemondes du
quinzieme siecle, on trouve un large espace vague sans forme et
sans nom ou sont ecrits ces trois mots: _Hic sunt leones_.  Ce
coin sombre est aussi dans l'homme.  Les passions rodent et
grondent quelque part en nous, et l'on peut dire aussi d'un cote
obscur de notre ame: Il y a ici des lions.

Cet echafaudage de raisonnements fauves etait-il absolument
absurde?  cela manquait-il d'un certain jugement?  Il faut bien
le dire, non.

Il est effrayant de penser que cette chose qu'on a en soi, le
jugement, n'est pas la justice.  Le jugement, c'est le relatif.
La justice, c'est l'absolu.  Reflechissez a la difference entre
un juge et un juste.

Les mechants malmenent la conscience avec autorite.  Il y a une
gymnastique du faux.  Un sophiste est un faussaire, et dans
l'occasion ce faussaire brutalise le bon sens.  Une certaine
logique tres souple, tres implacable et tres agile est au service
du mal et excelle a meurtrir la verite dans les tenebres.  Coups
de poing sinistres de Satan a Dieu.

Tel sophiste, admire des niais, n'a pas d'autre gloire que
d'avoir fait des "bleus" a la conscience humaine.

L'affligeant, c'est que Barkilphedro pressentait un avortemcnt.
Il entreprenait un vaste travail, et en somme, il le craignait du
moins, pour peu de ravage.  Etre un homme corrosif, avoir en soi
une volonte d'acier, une haine de diamant, une curiosite ardente
de la catastrophe, et ne rien bruler, ne rien decapiter, ne rien
exterminer!  Etre ce qu'il etait, une force de devastation, une
animosite vorace, un rongeur du bonheur d'autrui, avoir ete
cree--(car il y a un createur, le diable ou Dieu, n'importe qui!)
avoir ete cree de toutes pieces Barkilphedro pour ne realiser
peut-etre qu'une chiquenaude; est-ce possible!  Barkilphedro
manquerait son coup!  Etre un ressort a lancer des quartiers de
rocher, et lacher toute sa detente pour faire a une mijauree une
bosse au front!  une catapulte faisant le degat d'une pichenette!
accomplir une besogne de Sisyphe pour un resultat de fourmi!
suer toute la haine pour a peu pres rien!  Est-ce assez humiliant
quand on est un mecanisme d'hostilite a broyer le monde!  Mettre
en mouvement tous ses engrenages, faire dans l'ombre un fracas de
machine de Marly, pour reussir peut-etre a pincer le bout d'un
petit doigt rose!  Il allait tourner et retourner des blocs pour
arriver, qui sait?  a rider un peu la surface plate de la cour!
Dieu a cette manie de depenser grandement les forces.  Un
remuement de montagne aboutit au deplacement d'une taupiniere.

En outre, la cour etant donnee, terrain bizarre, rien n'est plus
dangereux que de viser son ennemi, et de le manquer.  D'abord
cela vous demasque a votre ennemi, et cela l'irrite; ensuite, et
surtout, cela deplait au maitre.  Les rois goutent peu les
maladroits.  Pas de contusions; pas de gourmades laides.
Egorgez, tout le monde, ne faites saigner du nez a personne.  Qui
tue est habile, qui blesse est inepte.  Les rois n'aiment pas
qu'on ecloppe leurs domestiques.  Ils vous en veulent si vous
felez une porcelaine sur leur cheminee ou un courtisan dans leur
cortege.  La cour doit rester propre.  Cassez, et remplacez;
c'est bien.

Ceci se concilie du reste parfaitement avec le gout des
medisances qu'ont les princes.  Dites du mal, n'en faites point.
Ou, si vous en faites, que ce soit en grand.

Poignardez, mais n'egratignez pas.  A moins que l'epingle ne soit
empoisonnee.  Circonstance attenuante.  C'etait, rappelons-le, le
cas de Barkilphedro.

Tout pygmee haineux est la fiole ou est enferme le dragon de
Salomon.  Fiole microscopique, dragon demesure.  Condensation
formidable attendant l'heure gigantesque de la dilatation.  Ennui
console par la premeditation de l'explosion.  Le contenu est plus
grand que le contenant.  Un geant latent, quelle chose etrange!
un acarus dans lequel il y a une hydre!  Etre cette affreuse
boite a surprise, avoir en soi Leviathan, c'est pour le nain une
torture et une volupte.

Aussi rien n'eut fait lacher prise a Barkilphedro.  Il attendait
son heure.  Viendrait-elle?  Qu'importe?  il l'attendait.  Quand
on est tres mauvais, l'amour-propre s'en mele.  Faire des trous
et des sapes a une fortune de cour, plus haute que nous, la miner
a ses risques et perils, tout souterrain et tout cache qu'on est,
insistons-y, c'est interessant.  On se passionne a un tel jeu.
On s'eprend de cela comme d'un poeme epique qu'on ferait.  Etre
tres petit et s'attaquer a quelqu'un de tres grand est une action
d'eclat.  C'est beau d'etre la puce d'un lion.

L'altiere bete se sent piquee et depense son enorme colere contre
l'atome.  Un tigre rencontre l'ennuierait moins.  Et voila les
roles changes.  Le lion humilie a dans sa chair le dard de
l'insecte, et la puce peut dire: j'ai en moi du sang de lion.

Pourtant, ce n'etaient la pour l'orgueil de Barkilphedro que de
demi-apaisements.  Consolations.  Palliatifs.  Taquiner est une
chose, torturer vaudrait mieux.  Barkilphedro, pensee desagreable
qui lui revenait sans cesse, n'aurait vraisemblablement pas
d'autre succes que d'entamer chetivement l'epiderme de Josiane.
Que pouvait-il esperer de plus, lui si infime contre elle si
radieuse?  Une egratignure, que c'est peu, a qui voudrait toute
la pourpre de l'ecorchure vive, et les rugissements de la femme
plus que nue, n'ayant meme plus cette chemise, la peau!  avec de
telles envies, que c'est facheux d'etre impuissant!  Helas!  rien
n'est parfait.

En somme il se resignait.  Ne pouvant mieux, il ne revait que la
moitie de son reve.  Faire une farce noire, c'est la un but apres
tout.

Celui qui se venge d'un bienfait, quel homme!  Barkilphedro etait
ce colosse.  Ordinairement l'ingratitude est de l'oubli; chez ce
privilegie du mal, elle etait de la fureur.  L'ingrat vulgaire
est rempli de cendre.  De quoi etait plein Barkilphedro?  d'une
fournaise.  Fournaise muree de haine, de colere, de silence, de
rancune, attendant pour combustible Josiane.  Jamais un homme
n'avait a ce point abhorre une femme sans raison.  Quelle chose
terrible!  Elle etait son insomnie, sa preoccupation, son ennui,
sa rage.

Peut-etre en etait-il un peu amoureux.



XI

BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE


Trouver l'endroit sensible de Josiane et la frapper la; telle
etait, pour toutes les causes que nous venons de dire, la volonte
imperturbable de Barkilphedro.

Vouloir ne suffit pas; il faut pouvoir.

Comment s'y prendre?

La etait la question.

Les chenapans vulgaires font soigneusement le scenario de la
coquinerie qu'ils veulent commettre.  Ils ne se sentent pas assez
forts pour saisir l'incident au passage, pour en prendre
possession de gre ou de force, et pour le contraindre a les
servir.  De la des combinaisons preliminaires que les mechants
profonds dedaignent.  Les mechants profonds ont pour tout _a
priori_ leur mechancete; ils se bornent a s'armer de toutes
pieces, preparent plusieurs en-cas varies, et, comme
Barkilphedro, epient tout bonnement l'occasion.  Ils savent qu'un
plan faconne d'avance court risque de mal s'emboiter dans
l'evenement qui se presentera.  On ne se rend pas comme cela
maitre du possible et l'on n'en fait point ce qu'on veut.  On n'a
point de pourparler prealable avec la destinee.  Demain ne nous
obeit pas.  Le hasard a une certaine indiscipline.

Aussi le guettent-ils pour lui demander sans preambule,
d'autorite, et sur-le-champ, sa collaboration.  Pas de plan, pas
d'epure, pas de maquette, pas de soulier tout fait chaussant mal
l'inattendu.  Ils plongent a pic dans la noirceur.  La mise a
profit immediate et rapide du fait quelconque qui peut aider,
c'est la l'habilete qui distingue le mechant efficace, et qui
eleve le coquin a la dignite de demon.  Brusquer le sort, c'est
le genie.

Le vrai scelerat vous frappe comme une fronde, avec le premier
caillou venu.

Les malfaiteurs capables comptent sur l'imprevu, cet auxiliaire
stupefait de tant de crimes.

Empoigner l'incident, sauter dessus; il n'y a pas d'autre Art
poetique pour ce genre de talent.

Et, en attendant, savoir a qui l'on a affaire.  Sonder le
terrain.

Pour Barkilphedro, le terrain etait la reine Anne.

Barkilphedro approchait la reine.

De si pres que, parfois, il s'imaginait entendre les monologues
de sa majeste.

Quelquefois, il assistait, point compte, aux conversations des
deux soeurs.  On ne lui defendait pas le glissement d'un mot.  Il
en profitait pour s'amoindrir.  Facon d'inspirer confiance.

C'est ainsi qu'un jour, a Hampton-Court, dans le jardin, etant
derriere la duchesse, qui etait derriere la reine, il entendit
Anne, se conformant lourdement a la mode, emettre des sentences.

--Les betes sont heureuses, disait la reine, elles ne risquent
pas d'aller en enfer.

--Elles y sont, repondit Josiane.

Cette reponse, qui substituait brusquement la philosophie a la
religion, deplut.  Si par hasard c'etait profond, Anne se sentait
choquee.

--Ma chere, dit-elle a Josiane, nous parlons de l'enfer comme
deux sottes.  Demandons a Barkilphedro ce qu'il en est.  Il doit
savoir ces choses-la.

--Comme diable?  demanda Josiane.

--Comme bete, repondit Barkilphedro.

Et il salua.

--Madame, dit la reine a Josiane, il a plus d'esprit que nous.

Pour un homme comme Barkilphedro, approcher la reine, c'etait la
tenir.  Il pouvait dire: Je l'ai.  Maintenant il lui fallait la
maniere de s'en servir.

Il avait pied en cour.  Etre poste, c'est superbe.  Aucune chance
ne pouvait lui echapper.  Plus d'une fois il avait fait sourire
mechamment la reine.  C'etait avoir un permis de chasse.

Mais n'y avait-il aucun gibier reserve?  Ce permis de chasse
allait-il jusqu'a casser l'aile ou la patte a quelqu'un comme la
propre soeur de sa majeste?

Premier point a eclaircir.  La reine aimait-elle sa soeur?

Un faux pas peut tout perdre.  Barkilphedro observait.

Avant d'entamer la partie, le joueur regarde ses cartes.  Quels
atouts a-t-il?  Barkilphedro commenca par examiner l'age des deux
femmes: Josiane, vingt-trois ans; Anne, quarante et un ans.
C'etait bien.  Il avait du jeu.

Le moment ou la femme cesse de compter par printemps et commence
a compter par hivers, est irritant.  Sourde rancune contre le
temps, qu'on a en soi.  Les jeunes belles epanouies, parfums pour
les autres, sont pour vous epines, et de toutes ces roses vous
sentez la piqure.  Il semble que toute cette fraicheur vous est
prise, et que la beaute ne decroit en vous que paree qu'elle
croit chez les autres.

Exploiter cette mauvaise humeur secrete, creuser la ride d'une
femme de quarante ans qui est reine, cela etait indique a
Barkilphedro.

L'envie excelle a exciter la jalousie comme le rat a faire sortir
le crocodile.

Barkilphedro attachait sur Anne son regard magistral.

Il voyait dans la reine comme on voit dans une stagnation.  Le
marecage a sa transparence.  Dans une eau sale on voit des vices;
dans une eau trouble on voit des inepties.  Anne n'etait qu'une
eau trouble.

Des embryons de sentiments et des larves d'idees se mouvaient
dans cette cervelle epaisse.

C'etait peu distinct.  Cela avait a peine des contours.
C'etaient des realites pourtant, mais informes.  La reine pensait
ceci.  La reine desirait cela.  Preciser quoi etait difficile.
Les transformations confuses qui s'operent dans l'eau
croupissante sont malaisees a etudier.

La reine, habituellement obscure, avait par instants des
echappees betes et brusques.  C'etait la ce qu'il fallait saisir.
Il fallait la prendre sur le fait.

Qu'est-ce que la reine Anne, dans son for interieur, voulait a la
duchesse Josiane?  Du bien, ou du mal?

Probleme.  Barkilphedro se le posa.

Ce probleme resolu, on pourrait aller plus loin.

Divers hasards servirent Barkilphedro.  Et surtout sa tenacite au
guet.

Anne etait, du cote de son mari, un peu parente de la nouvelle
reine de Prusse, femme du roi aux cent chambellans, de laquelle
elle avait un portrait peint sur email d'apres le procede de
Turquet de Mayerne.  Cette reine de Prusse avait, elle aussi, une
soeur cadette illegitime, la baronne Drika.

Un jour, Barkilphedro present, Anne fit a l'ambassadeur de Prusse
des questions sur cette Drika.

--On la dit riche?

--Tres riche, repondit l'ambassadeur.

--Elle a des palais?

--Plus magnifiques que ceux de la reine sa soeur.

--Qui doit-elle epouser?

--Un tres grand seigneur, le comte Gormo.

--Joli?

--Charmant.

--Elle est jeune?

--Toute jeune.

--Aussi belle que la reine.

L'ambassadeur baissa la voix et repondit:

--Plus belle.

--Ce qui est insolent, murmura Barkilphedro.

La reine eut un silence, puis s'ecria:

--Ces batardes!

Barkilphedro nota ce pluriel.

Une autre fois, a une sortie de chapelle ou Barkilphedro se
tenait assez pres deja reine derriere les deux grooms de
l'aumonerie, lord David Dirry-Moir, traversant des rangees de
femmes, fit sensation par sa bonne mine.  Sur son passage
eclatait un brouhaha d'exclamations feminines:--Qu'il est
elegant!--Qu'il est galant!--Qu'il a grand air!--Qu'il est beau!

--Comme c'est desagreable!  grommela la reine.

Barkilphedro entendit.

Il etait fixe.

On pouvait nuire a la duchesse sans deplaire a la reine.

Le premier probleme etait resolu.

Maintenant le deuxieme se presentait.

Comment faire pour nuire a la duchesse?

Quelle ressource pouvait, pour un but si ardu, lui offrir son
miserable emploi?

Aucune, evidemment.



XII

ECOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE


Indiquons un detail: Josiane "avait le tour".

On le comprendra en reflechissant qu'elle etait, quoique du petit
cote, soeur de la reine, c'est-a-dire personne princiere.

Avoir le tour.  Qu'est cela?

Le vicomte de Saint-John--prononcez Bolingbroke--ecrivait a
Thomas Lennard, comte de Sussex: "Deux choses font qu'on est
grand.  En Angleterre avoir le tour; en France avoir le pour."

Le pour, en France, c'etait ceci: quand le roi etait en voyage,
le fourrier de la cour, le soir venu, au debotte a l'etape,
assignait leur logement aux personnes suivant sa majeste.  Parmi
ces seigneurs, quelques-uns avaient un privilege immense: "Ils
ont le _pour_, dit le Journal historique de l'annee 1694, page 6,
c'est-a-dire que le fourrier qui marque les logis met _Pour_
avant leur nom, comme: _Pour M.  le prince de Soubise_, au lieu
que, quand il marque le logis d'une personne qui n'est point
prince, il ne met point de _Pour_, mais simplement son nom, par
exemple: _Le duc de Gesvres, le duc de Mazarin_, etc." Ce _Pour_
sur une porte indiquait un prince ou un favori.  Favori, c'est
pire que prince.  Le roi accordait le _pour_ comme le cordon bleu
ou la pairie.

"Avoir le tour" en Angleterre etait moins vaniteux, mais plus
reel.  C'etait un signe de veritable approche de la personne
regnante.  Quiconque etait, par naissance ou faveur, en posture
de recevoir des communications directes de sa majeste, avait dans
le mur de sa chambre de lit un tour ou etait ajuste un timbre.
Le timbre sonnait, le tour s'ouvrait, une missive royale
apparaissait sur une assiette d'or ou sur un coussin de velours,
puis le tour se refermait.  C'etait intime et solennel.  Le
mysterieux dans le familier.  Le tour ne servait a aucun autre
usage.  Sa sonnerie annoncait un message royal.  On ne voyait pas
qui l'apportait.  C'etait du reste tout simplement un page de la
reine ou du roi.  Leicester avait le tour sous Elisabeth, et
Buckingham sous Jacques Ier.  Josiane l'avait sous Anne, quoique
peu favorite.  Qui avait le tour etait comme quelqu'un qui serait
en relation directe avec la petite poste du ciel, et chez qui
Dieu enverrait de temps en temps son facteur porter une lettre.
Pas d'exception plus enviee.  Ce privilege entrainait plus de
servilite.  On en etait un peu plus valet.  A la cour, ce qui
eleve abaisse.  "Avoir le tour", cela se disait en francais; ce
detail d'etiquette anglaise etant probablement une ancienne
platitude francaise.

Lady Josiane, vierge pairesse comme Elisabeth avait ete vierge
reine, menait, tantot a la ville, tantot a la campagne, selon la
saison, une existence quasi princiere, et tenait a peu pres une
cour dont lord David etait courtisan, avec plusieurs.  N'etant
pas encore maries, lord David et lady Josiane pouvaient sans
ridicule se montrer ensemble en public, ce qu'ils faisaient
volontiers.  Ils allaient souvent aux spectacles et aux courses
dans le meme carrosse et dans la meme tribune.  Le mariage, qui
leur etait permis et meme impose, les refroidissait; mais en
somme leur attrait etait de se voir.  Les privautes permises aux
"engaged" ont une frontiere aisee a franchir.  Ils s'en
abstenaient, ce qui est facile etant de mauvais gout.

Les plus belles boxes d'alors avaient lieu a Lambeth, paroisse ou
le lord archeveque de Cantorbery a un palais, quoique l'air y
soit malsain, et une riche bibliotheque ouverte a de certaines
heures aux honnetes gens.  Une fois, c'etait en hiver, il y eut
la, dans une prairie fermee a clef, un assaut de deux hommes
auquel assista Josiane, menee par David.  Elle avait demande:
Est-ce que les femmes sont admises?  et David avait repondu:
_Sunt faeminae magnates_.  Traduction libre: _Pas les
bourgeoises_.  Traduction litterale: _Les grandes dames
existent_.  Une duchesse entre partout.  C'est pourquoi lady
Josiane vit la boxe.

Lady Josiane fit seulement la concession de se vetir en cavalier,
chose fort usitee alors.  Les femmes ne voyageaient guere
autrement.  Sur six personnes que contenait le coach de Windsor,
il etait rare qu'il n'y eut point une ou deux femmes habillees en
hommes.  C'etait signe de gentry.

Lord David, etant en compagnie d'une femme, ne pouvait figurer
dans le match, et devait rester simple assistant.

Lady Josiane ne trahissait sa qualite que par ceci, qu'elle
regardait a travers une lorgnette, ce qui etait acte de
gentilhomme.

La "noble rencontre" etait presidee par lord Germaine,
arriere-grand-pere ou grand-oncle de ce lord Germaine qui, vers
la fin du dix-huitieme siecle, fut colonel, lacha pied dans une
bataille, puis fut ministre de la guerre, et n'echappa aux
biscayens de l'ennemi que pour tomber sous les sarcasmes de
Sheridan, mitraille pire.  Force gentilshommes pariaient; Harry
Belew de Carleton, ayant des pretentions a la pairie eteinte de
Bella-Aqua, contre Henry, lord Hyde, membre du parlement pour le
bourg de Dunhivid, qu'on appelle aussi Launceston; l'honorable
Peregrine Bertie, membre pour le bourg de Truro, contre sir
Thomas Colepeper, membre pour Maidstone; le laird de Lamyrbau,
qui est de la marche de Lothian, contre Samuel Trefusis, du bourg
de Penryn; sir Bartholomew Gracedieu, du bourg Saint-Yves, contre
le tres honorable Charles Bodville, qui s'appelle lord Robartes,
et qui est Custos Rotulorum du comte de Cornouailles.  D'autres
encore.

Les deux boxeurs etaient un irlandais de Tipperary nomme du nom
de sa montagne natale Phelem-ghe-madone, et un ecossais appele
Helmsgail.  Cela mettait deux orgueils nationaux en presence.
Irlande et Ecosse allaient se cogner; Erin allait donner des
coups de poing a Gajothel.  Aussi les paris depassaient quarante
mille guinees, sans compter les jeux fermes.

Les deux champions etaient nus avec une culotte tres courte
bouclee aux hanches, et des brodequins a semelles cloutees, laces
aux chevilles.

Helmsgail, l'ecossais, etait un petit d'a peine dix-neuf ans,
mais il avait deja le front recousu; c'est pourquoi on tenait
pour lui deux et un tiers.  Le mois precedent il avait enfonce
une cote et creve les deux yeux au boxeur Sixmileswater; ce qui
expliquait l'enthousiasme.  Il y avait eu pour ses parieurs gain
de douze mille livres sterling.  Outre son front recousu,
Helmsgail avait la machoire ebrechee.  Il etait leste et alerte.
Il etait haut comme une femme petite, ramasse, trapu, d'une
stature basse et menacante, et rien n'avait ete perdu de la pate
dont il avait ete fait; pas un muscle qui n'allat au but, le
pugilat.  Il y avait de la concision dans son torse ferme,
luisant et brun comme l'airain.  Il souriait, et trois dents
qu'il avait de moins s'ajoutaient a son sourire.

Son adversaire etait vaste et large, c'est-a-dire faible.

C'etait un homme de quarante ans.  Il avait six pieds de haut, un
poitrail d'hippopotame, et l'air doux.  Son coup de poing fendait
le pont d'un navire, mais il ne savait pas le donner.
L'irlandais Phelem-ghe-madone etait surtout une surface et
semblait etre dans les boxes plutot pour recevoir que pour
rendre.  Seulement on sentait qu'il durerait longtemps.  Espece
de rostbeef pas assez cuit, difficile a mordre et impossible a
manger.  Il etait ce qu'on appelle, en argot local, de la viande
crue, _raw flesh_.  Il louchait.  Il semblait resigne.

Ces deux hommes avaient passe la nuit precedente cote a cote dans
le meme lit, et dormi ensemble.  Ils avaient bu dans le meme
verre chacun trois doigts de vin de Porto.

Ils avaient l'un et l'autre leur groupe de souteneurs, gens de
rude mine, menacant au besoin les arbitres.  Dans le groupe pour
Helmsgail, on remarquait John Gromane, fameux pour porter un
boeuf sur son dos, et un nomme John Bray qui un jour avait pris
sur ses epaules dix boisseaux de farine a quinze gallons par
boisseau, plus le meunier, et avait marche avec cette charge plus
de deux cents pas plus loin.  Du cote de Phelem-ghe-madone, lord
Hyde avait amene de Launceston un certain Kilter, lequel
demeurait au Chateau-Vert, et lancait par-dessus son epaule une
pierre de vingt livres plus haut que la plus haute tour du
chateau.  Ces trois hommes, Kilter, Bray et Gromane, etaient de
Cornouailles, ce qui honore le comte.

D'autres souteneurs etaient des garnements brutes, au rable
solide, aux jambes arquees, aux grosses pattes noueuses, a la
face inepte, en haillons, et ne craignant rien, etant presque
tous repris de justice.

Beaucoup s'entendaient admirablement a griser les gens de police.
Chaque profession doit avoir ses talents.

Le pre choisi etait plus loin que le Jardin des Ours, ou l'on
faisait autrefois battre les ours, les taureaux et les dogues, au
dela des dernieres batisses en construction, a cote de la masure
du prieure de Sainte-Marie Over Ry, ruine par Henri VIII.  Vent
du nord et givre etait le temps; une pluie fine tombait, vite
figee en verglas.  On reconnaissait dans les gentlemen presents
ceux qui etaient peres de famille, parce qu'ils avaient ouvert
leurs parapluies.

Du cote de Phelem-ghe-madone, colonel Moncreif, arbitre, et
Kilter, pour tenir le genou.

Du cote de Helmsgail, l'honorable Pughe Beaumaris, arbitre, et
lord Desertum, qui est de Kilcarry, pour tenir le genou.

Les deux boxeurs furent quelques instants immobiles dans
l'enceinte pendant qu'on reglait les montres.  Puis ils
marcherent l'un a l'autre et se donnerent la main.

Phelem-ghe-madone dit a Helmsgail:--J'aimerais m'en aller chez
moi.

Helmsgail repondit avec honnetete:--Il faut que la gentry se soit
derangee pour quelque chose.

Nus comme ils etaient, ils avaient froid.  Phelem-ghe-madone
tremblait.  Ses machoires claquaient.

Docteur Eleanor Sharp, neveu de l'archeveque d'York, leur cria:
Tapez-vous, mes droles.  Ca vous rechauffera.

Cette parole d'amenite les degela.

Ils s'attaquerent.

Mais ni l'un ni l'autre n'etaient en colere.  On compta trois
reprises molles.  Reverend Docteur Gumdraith, un des quarante
associes d'All Souls Colleges[1], cria: Qu'on leur entonne du
gin!

  [1] College de Toutes-les-Ames

Mais les deux referees et les deux parrains, juges tous quatre,
maintinrent la regle.  Il faisait pourtant bien froid.

On entendit le cri: _first blood!_ Le premier sang etait reclame.
On les replaca bien en face l'un de l'autre.

Ils se regarderent, s'approcherent, allongerent les bras, se
toucherent les poings, puis reculerent.  Tout a coup, Helmsgail,
le petit homme, bondit.

Le vrai combat commenca.

Phelem-ghe-madone fut frappe en plein front entre les deux
sourcils.  Tout son visage ruissela de sang.  La foule cria:
_Helmsgail a fait couler le bordeaux[2]!_ On applaudit.
Phelem-ghe-madone, tournant ses bras comme un moulin ses ailes,
se mit a demener ses deux poings au hasard.

  [2] _Hemlsgail has tapped his claret._

L'honorable Peregrine Berti dit:--Aveugle.  Mais pas encore
aveugle.

Alors Helmsgail entendit de toutes parts eclater cet
encouragement:--_Bung his peepers[3]!_

  [3] Creve-lui les quinquets.

En somme, les deux champions etaient vraiment bien choisis, et,
quoique le temps fut peu favorable, on comprit que le match
reussirait.  Le quasi-geant Phelem-ghe-madone avait les
inconvenients de ses avantages; il se mouvait pesamment.  Ses
bras etaient massue, mais son corps etait masse.  Le petit
courait, frappait, sautait, grincait, doublait la vigueur par la
vitesse, savait les ruses.  D'un cote le coup de poing primitif,
sauvage, inculte, a l'etat d'ignorance; de l'autre le coup de
poing de la civilisation, Helmsgail combattait autant avec ses
nerfs qu'avec ses muscles et avec sa mechancete qu'avec sa force;
Phelem-ghe-madone etait une espece d'assommeur inerte, un peu
assomme au prealable.  C'etait l'art contre la nature.  C'etait
le feroce contre le barbare.

Il etait clair que le barbare serait battu.  Mais pas tres vite.
De la l'interet.

Un petit contre un grand.  La chance est pour le petit.  Un chat
a raison d'un dogue.  Les Goliath sont toujours vaincus par les
David.

Une grele d'apostrophes tombait sur les combattants:--_Bravo,
Helmsgail!  good!  well done, highlander!--Now, Phelem[4]!_

  [4] Bravo, Helmsgail!  bon!  c'est bien, montagnard!  A ton
  tour Phelem!

Et, les amis de Helmsgail lui repetaient avec bienveillance
l'exhortation:--Creve-lui les quinquets!

Helmsgail fit mieux, brusquement baisse et redresse avec une
ondulation de reptile, il frappa Phelem-ghe-madone au sternum.
Le colosse chancela.

--Mauvais coup!  cria le vicomte Barnard,

Phelem-ghe-madone s'affaissa sur le genou de Kilter en
disant:--Je commence a me rechauffer.

Lord Desertum consulta les referees, et dit:--Il y aura cinq
minutes de rond[5].

  [5] Suspension.

Phelem-ghe-madone defaillait.  Kilter lui essuya le sang des yeux
et la sueur du corps avec une flanelle et lui mit un goulot dans
la bouche.  On etait a la onzieme passe.  Phelem-ghe-madone,
outre sa plaie au front, avait les pectoraux deformes de coups,
le ventre tumefie et le sinciput meurtri.  Helmsgail n'avait
rien.

Un certain tumulte eclatait parmi les gentlemen.

Lord Barnard repetait:--Mauvais coup.

--Pari nul, dit le laird de Lamyrbau.

--Je reclame mon enjeu, reprit sir Thomas Colepeper.

Et l'honorable membre pour le bourg Sainl-Yves, sir Bartholomew
Gracedieu, ajouta:

--Qu'on me rende mes cinq cents guinees, je m'en vais.

--Cessez le match, cria l'assistance.

Mais Phelem-ghe-madone se leva presque aussi branlant qu'un homme
ivre, et dit:

--Continuons le match, a une condition.  J'aurai aussi, moi, le
droit de donner un mauvais coup.

On cria de toutes parts:--Accorde.

Helmsgail haussa les epaules.

Les cinq minutes passees, la reprise se fit.

Le combat, qui etait une agonie pour Phelem-ghe-madone, etait un
jeu pour Helmsgail.

Ce que c'est que la science!  le petit homme trouva moyen de
mettre le grand en chancery, c'est-a-dire que tout a coup
Helmsgail prit sous son bras gauche courbe comme un croissant
d'acier la grosse tete de Phelem-ghe-madone, et le tint la sous
son aisselle, cou ploye et nuque basse, pendant que de son poing
droit, tombant et retombant comme un marteau sur un clou, mais de
bas en haut et en dessous, il lui ecrasait a l'aise la face.
Quand Phelem-ghe-madone, enfin lache, releva la tete, il n'avait
plus de visage.

Ce qui avait ete un nez, des yeux et une bouche, n'etait plus
qu'une apparence d'eponge noire trempee dans le sang.  Il cracha.
On vit a terre quatre dents.

Puis il tomba.  Kilter le recut sur son genou.

Helmsgail etait a peine touche.  Il avait quelques bleus
insignifiants et une egratignure a une clavicule.

Personne n'avait plus froid.  On faisait seize et un quart pour
Helmsgail contre Phelem-ghe-madone.

Harry de Carleton cria:

--Il n'y a plus de Phelem-ghe-madone.  Je parie pour Helmsgail ma
pairie de Bella-Aqua et mon titre de lord Bellew contre une
vieille perruque de l'archeveque de Cantorbery.

--Donne ton mufle, dit Kilter a Phelem-ghe-madone, et, fourrant
sa flanelle sanglante dans la bouteille, il le debarbouilla avec
du gin.  On revit la bouche, et Phelem-ghe-madone ouvrit une
paupiere.  Les tempes semblaient felees.

--Encore une reprise, ami, dit Kilter.  Et il ajouta:--Pour
l'honneur de la basse ville.

Les gallois et les irlandais s'entendent; pourtant
Phelem-ghe-madone, ne fit aucun signe pouvant indiquer qu'il
avait encore quelque chose dans l'esprit.

Phelem-ghe-madone se releva, Kilter le soutenant.  C'etait la
vingt-cinquieme reprise.  A la maniere dont ce cyclope, car il
n'avait plus qu'un oeil, se remit en posture, on comprit que
c'etait la fin et personne ne douta qu'il ne fut perdu.  Il posa
sa garde au-dessus du menton, gaucherie de moribond.  Helmsgail,
a peine en sueur, cria: Je parie pour moi.  Mille contre un.

Helmsgail, levant le bras, frappa, et, ce fut etrange, tous deux
tomberent.  On entendit un grognement gai.

C'etait Phelem-ghe-madone qui etait content.

Il avait profite du coup terrible qu'Helmsgail lui avait donne
sur le crane pour lui en donner un, mauvais, au nombril.

Helmsgail, gisant, ralait.

L'assistance regarda Helmsgail a terre et dit:--Rembourse.

Tout le monde battit des mains, meme les perdants.

Phelem-ghe-madone avait rendu mauvais coup pour mauvais coup, et
agi dans son droit.

On emporta Helmsgail sur une civiere.  L'opinion etait qu'il n'en
reviendrait point.  Lord Robartes s'ecria: Je gagne douze cents
guinees.  Phelem-ghe-madone etait evidemment estropie pour la
vie.

En sortant, Josiane prit le bras de lord David, ce qui est tolere
entre "engaged".  Elle lui dit:

--C'est tres beau.  Mais...

--Mais quoi?

--J'aurais cru que cela m'oterait mon ennui.  Eh bien, non.

Lord David s'arreta, regarda Josiane, ferma la bouche et enfla
les joues en secouant la tete, ce qui signifie: attention!  et
dit a la duchesse:

--Pour l'ennui il n'y a qu'un remede.

--Lequel?

--Gwynplaine.

La duchesse demanda:

--Qu'est-ce que c'est que Gwynplaine?




LIVE DEUXIEME

GWINPLAINE ET DEA



I

OU L'ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N'A ENCORE VU QUE LES ACTIONS


La nature avait ete prodigue de ses bienfaits envers Gwynplaine.
Elle lui avait donne une bouche s'ouvrant jusqu'aux oreilles, des
oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait
pour l'oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu'on
ne pouvait regarder sans rire.  Nous venons de le dire, la nature
avait comble Gwynplaine de ses dons.  Mais etait-ce la nature?

Ne l'avait-on pas aidee?

Deux yeux pareils a des jours de souffrance, un hiatus pour
bouche, une protuberance camuse avec deux trous qui etaient les
narines, pour face un ecrasement, et tout cela ayant pour
resultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas
toute seule de tels chefs-d'oeuvre.

Seulement, le rire est-il synonyme de la joie?

Si, en presence de ce bateleur,--car c'etait un bateleur,--on
laissait se dissiper la premiere impression de gaite, et si l'on
observait cet homme avec attention, on y reconnaissait la trace
de l'art.  Un pareil visage n'est pas fortuit, mais voulu.  Etre
a ce point complet n'est pas dans la nature.  L'homme ne peut
rien sur sa beaute, mais peut tout sur sa laideur.  D'un profil
hottentot vous ne ferez pas un profil romain, mais d'un nez grec
vous pouvez faire un nez kalmouck.  Il suffit d'obliterer la
racine du nez et d'epater les narines.  Le bas latin du moyen age
n'a pas cree pour rien le verbe _denasare_.  Gwynplaine enfant
avait-il ete assez digne d'attention pour qu'on s'occupat de lui
au point de modifier son visage?  Pourquoi pas?  ne fut-ce que
dans un but d'exhibition et de speculation.  Selon toute
apparence, d'industrieux manieurs d'enfants avaient travaille a
cette figure.  Il semblait evident qu'une science mysterieuse,
probablement occulte, qui etait a la chirurgie ce que l'alchimie
est a la chimie, avait cisele cette chair, a coup sur dans le
tres bas age, et cree, avec premeditation, ce visage.  Cette
science, habile aux sections, aux obtusions et aux ligatures,
avait fendu la bouche, debride les levres, denude les gencives,
distendu les oreilles, decloisonne les cartilages, desordonne les
sourcils et les joues, elargi le muscle zygomatique, estompe les
coutures et les cicatrices, ramene la peau sur les lesions, tout
en maintenant la face a l'etat beant, et de cette sculpture
puissante et profonde etait sorti ce masque, Gwynplaine.

On ne nait pas ainsi.

Quoi qu'il en fut, Guynplaine etait admirablement reussi.

Gwynplaine etait un don fait par la providence a la tristesse des
hommes.  Par quelle providence?  Y a-t-il une providence Demon
comme il y a une providence Dieu?  Nous posons la question sans
la resoudre.

Gwynplaine etait saltimbanque.  Il se faisait voir en public.
Pas d'effet comparable au sien.  Il guerissait les hypocondries
rien qu'en se montrant.  Il etait a eviter pour des gens en
deuil, confus et forces, s'ils l'apercevaient, de rire
indecemment.  Un jour le bourreau vint, et Gwynplaine le fit
rire.  On voyait Gwynplaine, on se tenait les cotes; il parlait,
on se roulait a terre.  Il etait le pole oppose du chagrin.
Spleen etait a un bout, et Gwynplaine a l'autre.

Aussi etait-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et
dans les carrefours, a une fort satisfaisante renommee d'homme
horrible.

C'est en riant que Guynplaine faisait rire.  Et pourtant il ne
riait pas.  Sa face riait, sa pensee non.  L'espece de visage
inoui que le hasard ou une industrie bizarrement speciale lui
avait faconne, riait tout seul.  Gwynplaine ne s'en melait pas.
Le dehors ne dependait pas du dedans.  Ce rire qu'il n'avait
point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa
bouche, il ne pouvait l'en oter.  On lui avait a jamais applique
le rire sur le visage.  C'etait un rire automatique, et d'autant
plus irresistible qu'il etait petrifie.  Personne ne se derobait
a ce rictus.  Deux convulsions de la bouche sont communicatives,
le rire et le baillement.  Par la vertu de la mysterieuse
operation probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les
parties de son visage contribuaient a ce rictus, toute sa
physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le
moyeu; toutes ses emotions, quelles qu'elles fussent,
augmentaient cette etrange figure de joie, disons mieux,
l'aggravaient.  Un etonnement qu'il aurait eu, une souffrance
qu'il aurait ressentie, une colere qui lui serait survenue, une
pitie qu'il aurait eprouvee, n'eussent fait qu'accroitre cette
hilarite des muscles; s'il eut pleure, il eut ri; et, quoi que
fit Gwynplaine, quoi qu'il voulut, quoi qu'il pensat, des qu'il
levait la tete, la foule, si la foule etait la, avait devant les
yeux cette apparition, l'eclat de rire foudroyant.

Qu'on se figure une tete de Meduse gaie.

Tout ce qu'on avait dans l'esprit etait mis en deroute par cet
inattendu, et il fallait rire.

L'art antique appliquait jadis au fronton des theatres de la
Grece une face d'airain joyeuse.  Cette face s'appelait la
Comedie.  Ce bronze semblait rire et faisait rire, et etait
pensif.  Toute la parodie, qui aboutit a la demence, toute
l'ironie, qui aboutit a la sagesse, se condensaient et
s'amalgamaient sur cette figure; la somme des soucis, des
desillusions, des degouts et des chagrins se faisait sur ce front
impassible, et donnait ce total lugubre, la gaite; un coin de la
bouche etait releve, du cote du genre humain, par la moquerie, et
l'autre coin, du cote des dieux, par le blaspheme; les hommes
venaient confronter a ce modele du sarcasme ideal l'exemplaire
d'ironie que chacun a en soi; et la foule, sans cesse renouvelee
autour de ce rire fixe, se pamait d'aise devant l'immobilite
sepulcrale du ricanement.  Ce sombre masque mort de la comedie
antique ajuste a un homme vivant, on pourrait presque dire que
c'etait la Gwynplaine.  Cette tete infernale de l'hilarite
implacable, il l'avait sur le cou.  Quel fardeau pour les epaules
d'un homme, le rire eternel!

Rire eternel.  Entendons-nous, et expliquons-nous.  A en croire
les manicheens, l'absolu plie par moments, et Dieu lui-meme a des
intermittences.  Entendons-nous aussi sur la volonte.  Qu'elle
puisse jamais etre tout a fait impuissante, nous ne l'admettons
pas.  Toute existence ressemble a une lettre, que modifie le
post-scriptum.  Pour Gwynplaine, le post-scriptum etait ceci: a
force de volonte, en y concentrant toute son attention, et a la
condition qu'aucune emotion ne vint le distraire et detendre la
fixite de son effort, il pouvait parvenir a suspendre l'eternel
rictus de sa face et a y jeter une sorte de voile tragique, et
alors on ne riait plus devant lui, on frissonnait.

Cet effort, Gwyynplaine, disons-le, ne le faisait presque jamais,
car c'etait une fatigue douloureuse et une tension insupportable.
Il suffisait d'ailleurs de la moindre distraction et de la
moindre emotion pour que, chasse un moment, ce rire, irresistible
comme un reflux, reparut sur sa face, et il etait d'autant plus
intense que l'emotion, quelle qu'elle fut, etait plus forte.

A cette restriction pres, le rire de Gwynplaine etait eternel.

On voyait Gwynplaine, on riait.  Quand on avait ri, on detournait
la tete.  Les femmes surtout avaient horreur.  Cet homme etait
effroyable.  La convulsion bouffonne etait comme un tribut paye;
on la subissait joyeusement, mais presque mecaniquement.  Apres
quoi, une fois le rire refroidi, Gwynplaine, pour une femme,
etait insupportable a voir et impossible a regarder.

Il etait du reste grand, bien fait, agile, nullement difforme, si
ce n'est de visage.  Ceci etait une indication de plus parmi les
presomptions qui laissaient entrevoir dans Gwynplaine plutot une
creation de l'art qu'une oeuvre de la nature.  Gwynplaine, beau
de corps, avait probablement ete beau de figure.  En naissant, il
avait du etre un enfant comme un autre.  On avait conserve le
corps intact et seulement retouche la face.  Gwynplaine avait ete
fait expres.

C'etait la du moins la vraisemblance.

On lui avait laisse les dents.  Les dents sont necessaires au
rire.  La tete de mort les garde.

L'operation faite sur lui avait du etre affreuse.  Il ne s'en
souvenait pas, ce qui ne prouvait point qu'il ne l'eut pas subie.
Cette sculpture chirurgicale n'avait pu reussir que sur un enfant
tout petit, et par consequent ayant peu conscience de ce qui lui
arrivait, et pouvant aisement prendre une plaie pour une maladie.
En outre, des ce temps-la, on se le rappelle, les moyens
d'endormir le patient et de supprimer la souffrance etaient
connus.  Seulement, a cette epoque, on les appelait magie.
Aujourd'hui on les appelle anesthesie.

Outre ce visage, ceux qui l'avaient eleve lui avaient donne des
ressources de gymnaste et d'athlete; ses articulations, utilement
disloquees, et propres a des flexions en sens inverse, avaient
recu une education de clown et pouvaient, comme des gonds de
porte, se mouvoir dans tous les sens.  Dans son appropriation au
metier de saltimbanque rien n'avait ete neglige.

Ses cheveux avaient ete teints couleur d'ocre une fois pour
toutes; secret qu'on a retrouve de nos jours.  Les jolies femmes
en usent; ce qui enlaidissait autrefois est aujourd'hui juge bon
pour embellir.  Gwynplaine avait les cheveux jaunes.  Cette
peinture des cheveux, apparemment corrosive, les avait laisses
laineux et bourrus au toucher.  Ce herissement fauve, plutot
criniere que chevelure, couvrait et cachait un profond crane fait
pour contenir de la pensee, L'operation quelconque, qui avait ote
l'harmonie au visage et mis toute cette chair en desordre,
n'avait pas eu prise sur la boite osseuse.  L'angle facial de
Gwynplaine etait puissant et surprenant.  Derriere ce rire il y
avait une ame, faisant, comme nous tous, un songe.

Du reste, ce rire etait pour Gwynplaine tout un talent.  Il n'y
pouvait rien, et il en tirait parti.  Au moyen de ce rire, il
gagnait sa vie.

Gwynplaine--on l'a sans doute deja reconnu--etait cet enfant
abandonne un soir d'hiver sur la cote de Portland, et recueilli
dans une pauvre cahute roulante a Weymouth.



II

DEA


L'enfant etait a cette heure un homme.  Quinze ans s'etaient
ecoules.  On etait en 1705.  Gwynplaine touchait a ses vingt-cinq
ans.

Ursus avait garde avec lui les deux enfants.  Cela avait fait un
groupe nomade.

Ursus et Homo avaient vieilli.  Ursus etait devenu tout a fait
chauve.  Le loup grisonnait.  L'age des loups n'est pas fixe
comme l'age des chiens.  Selon Molin, il y a des loups qui vivent
quatrevingts ans, entre autres le petit koupara, _caviae vorus_,
et le loup odorant, _canis nubilus_ de Say.

La petite fille trouvee sur la femme morte etait maintenant une
grande creature de seize ans, pale avec des cheveux bruns, mince,
frele, presque tremblante a force de delicatesse et donnant la
peur de la briser, admirablement belle, les yeux pleins de
lumiere, aveugle.

La fatale nuit d'hiver, qui avait renverse la mendiante et son
enfant dans la neige, avait fait coup double.  Elle avait tue la
mere et aveugle la fille.

La goutte sereine avait a jamais paralyse les prunelles de cette
fille, devenue femme a son tour.  Sur son visage, a travers
lequel le jour ne passait point, les coins des levres tristement
abaisses exprimaient ce desappointement amer.  Ses yeux, grands
et clairs, avaient cela d'etrange qu'eteints pour elle, pour les
autres ils brillaient.  Mysterieux flambeaux allumes n'eclairant
que le dehors.  Elle donnait de la lumiere, elle qui n'en avait
pas.  Ces yeux disparus resplendissaient.  Cette captive des
tenebres blanchissait le milieu sombre ou elle etait.  Du fond de
son obscurite incurable, de derriere ce mur noir qu'on nomme la
cecite, elle jetait un rayonnement.  Elle ne voyait pas hors
d'elle le soleil et l'on voyait en elle son ame.

Son regard mort avait on ne sait quelle fixite celeste.

Elle etait la nuit, et de cette ombre irremediable amalgamee a
elle-meme, elle sortait astre.

Ursus, maniaque de noms latins, l'avait baptisee Dea.  Il avait
un peu consulte son loup; il lui avait dit: Tu representes
l'homme, je represente la bete; nous sommes le monde d'en bas;
cette petite representera le monde d'en haut.  Tant de faiblesse,
c'est la toute-puissance.  De cette facon l'univers complet,
humanite, bestialite, divinite, sera dans notre cahute.--Le loup
n'avait pas fait d'objection.

Et c'est ainsi que l'enfant trouve s'appelait Dea.

Quant a Gwynplaine, Ursus n'avait pas eu la peine de lui inventer
un nom.  Le matin meme du jour ou il avait constate le
defigurement du petit garcon et la cecite de la petite fille, il
avait demande:--Boy, comment t'appelles-tu?

Et le garcon avait repondu:--On m'appelle Gwynplaine.

--Va pour Gwynplaine, avait dit Ursus.

Dea assistait Gwynplaine dans ses exercices.

Si la misere humaine pouvait etre resumee, elle l'eut ete par
Gwynplaine et Dea.  Ils semblaient etre nes chacun dans un
compartiment du sepulcre; Gwynplaine dans l'horrible, Dea dans le
noir.  Leurs existences etaient faites avec des tenebres d'espece
differente, prises dans les deux cotes formidables de la vie.
Ces tenebres, Dea les avait en elle et Gwynplaine les avait sur
lui.  Il y avait du fantome dans Dea et du spectre dans
Gwynplaine.  Dea etait dans le lugubre, et Gwynplaine dans le
pire.  Il y avait pour Gwynplaine voyant, une possibilite
poignante qui n'existait pas pour Dea aveugle, se comparer aux
autres hommes.  Or, dans une situation comme celle de Gwynplaine,
en admettant qu'il cherchat a s'en rendre compte, se comparer,
c'etait ne plus se comprendre.  Avoir, comme Dea, un regard vide
d'ou le monde est absent, c'est une supreme detresse, moindre
pourtant que celle-ci: etre sa propre enigme; sentir aussi
quelque chose d'absent qui est soi-meme; voir l'univers et ne pas
se voir.  Dea avait un voile, la nuit, et Gwynplaine avait un
masque, sa face.  Chose inexprimable, c'etait avec sa propre
chair que Gwynplaine etait masque.  Quel etait son visage, il
l'ignorait.  Sa figure etait dans l'evanouissement.  On avait mis
sur lui un faux lui-meme.  Il avait pour face une disparition.
Sa tete vivait et son visage etait mort.  Il ne se souvenait pas
de l'avoir vu.  Le genre humain, pour Dea comme pour Gwynplaine,
etait un fait exterieur; ils en etaient loin; elle etait seule,
il etait seul; l'isolement de Dea etait funebre, elle ne voyait
rien; l'isolement de Gwynplaine etait sinistre, il voyait tout.
Pour Dea, la creation ne depassait point l'ouie et le toucher; le
reel etait borne, limite, court, tout de suite perdu; elle
n'avait pas d'autre infini que l'ombre.  Pour Gwynplaine, vivre,
c'etait avoir a jamais la foule devant soi et hors de soi.  Dea
etait la proscrite de la lumiere; Gwynplaine etait le banni de la
vie.  Certes, c'etaient la deux desesperes.  Le fond de la
calamite possible etait touche.  Ils y etaient, lui comme elle.
Un observateur qui les eut vus eut senti sa reverie s'achever en
une incommensurable pitie.  Que ne devaient-ils pas souffrir?  Un
decret de malheur pesait visiblement sur ces deux creatures
humaines, et jamais la fatalite, autour de deux etres qui
n'avaient rien fait, n'avait mieux arrange la destinee en torture
et la vie en enfer.

Ils etaient dans un paradis.

Ils s'aimaient.

Gwynplaine adorait Dea.  Dea idolatrait Gwynplaine.

--Tu es si beau!  lui disait-elle.



III

"OCULOS NON HABET ET VIDET"


Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaiae.  C'etait cette
aveugle.

Ce que Gwynplaine avait ete pour elle, elle le savait par Ursus,
a qui Gwynplaine avait raconte sa rude marche de Portland a
Weymouth, et les agonies melees a son abandon, Elle savait que,
toute petite, expirante sur sa mere expiree, tetant un cadavre,
un etre, un peu moins petit qu'elle, l'avait ramassee; que cet
etre, elimine et comme enseveli sous le sombre refus universel,
avait entendu son cri; que, tous etant sourds pour lui, il
n'avait pas ete sourd pour elle; que cet enfant, isole, faible,
rejete, sans point d'appui ici-bas, se trainant dans le desert,
epuise de fatigue, brise, avait accepte des mains de la nuit ce
fardeau, un autre enfant; que lui, qui n'avait point de part a
attendre dans cette distribution obscure qu'on appelle le sort,
il s'etait charge d'une destinee; que, denument, angoisse et
detresse, il s'etait fait providence; que, le ciel se fermant, il
avait ouvert son coeur; que, perdu, il avait sauve; que, n'ayant
pas de toit ni d'abri, il avait ete asile; qu'il s'etait fait
mere et nourrice; que, lui qui etait seul au monde, il avait
repondu au delaissement par une adoption; que, dans les tenebres,
il avait donne cet exemple; que, ne se trouvant pas assez
accable, il avait bien voulu de la misere d'un autre par
surcroit; que sur cette terre ou il semblait qu'il n'y eut rien
pour lui, il avait decouvert le devoir; que la ou tous eussent
hesite, il avait avance; que la ou tous eussent recule, il avait
consenti; qu'il avait mis sa main dans l'ouverture du sepulcre et
qu'il l'en avait retiree, elle, Dea; que, demi-nu, il lui avail
donne son baillon, parce qu'elle avait froid; qu'affame, il avait
songe a la faire boire et manger; que pour cette petite, ce petit
avait combattu la mort; qu'il l'avait combattue sous toutes les
formes, sous la forme hiver et neige, sous la forme solitude,
sous la forme terreur, sous la forme froid, faim et soif, sous la
forme ouragan; que pour elle, Dea, ce titan de dix ans avait
livre bataille a l'immensite nocturne.  Elle savait qu'il avait
fait cela, enfant, et que maintenant, homme, il etait sa force a
elle debile, sa richesse a elle indigente, sa guerison a elle
malade, son regard a elle aveugle.  A travers les epaisseurs
inconnues par qui elle se sentait tenue a distance, elle
distinguait nettement ce devouement, cette abnegalion, ce
courage.  L'heroisme, dans la region immaterielle, a un contour.
Elle saisissait ce contour sublime; dans l'inexprimable
abstraction ou vit une pensee que n'eclaire pas le soleil, elle
percevait ce mysterieux lineament de la vertu.  Dans cet
entourage de choses obscures mises en mouvement qui etait la
seule impression que lui fit la realite, dans cette stagnation
inquiete de la creature passive toujours au guet du peril
possible, dans cette sensation d'etre la sans defense qui est
toute la vie de l'aveugle, elle constatait au-dessus d'elle
Gwynplaine, Guynplaine jamais refroidi, jamais absent, jamais
eclipse, Gwynplaine attendri, secourable et doux; Dea
tressaillait de certitude et de reconnaissance, son anxiete
rassuree aboutissait a l'extase, et de ses yeux pleins de
tenebres elle contemplait au zenith de son abime cette bonte,
lumiere profonde.

Dans l'ideal, la bonte, c'est le soleil; et Gwynplaine
eblouissait Dea.

Pour la foule, qui a trop de tetes pour avoir une pensee et trop
d'yeux pour avoir un regard, pour la foule qui, surface
elle-meme, s'arrete aux surfaces, Gwynplaine etait un clown, un
bateleur, un saltimbanque, un grotesque, un peu plus et un peu
moins qu'une bete.  La foule ne connaissait que le visage.

Pour Dea, Gwynplaine etait le sauveur qui l'avait ramassee dans
la tombe et emportee dehors, le consolateur qui lui faisait la
vie possible, le liberateur dont elle sentait la main dans la
sienne en ce labyrinthe qui est la cecite; Gwynplaine etait le
frere, l'ami, le guide, le soutien, le semblable d'en haut,
l'epoux aile et rayonnant, et la ou la multitude voyait le
monstre, elle voyait l'archange.

C'est que Dea, aveugle, apercevait l'ame.



IV

LES AMOUREUX ASSORTIS


Ursus, philosophe, comprenait.  Il approuvait la fascination de
Dea.

--L'aveugle voit l'invisible.

Il disait:

--La conscience est vision.

Il regardait Gwynplaine, et il grommelait:

--Demi-monstre, mais demi-dieu.

Gwynplaine, de son cote, etait enivre de Dea.  Il y a l'oeil
invisible, l'esprit, et l'oeil visible, la prunelle.  Lui, c'est
avec l'oeil visible qu'il la voyait.  Dea avait l'eblouissement
ideal, Gwynplaine avait l'eblouissement reel.  Gwynplaine n'etait
pas laid, il etait effrayant; il avait devant lui son contraste.
Autant il etait terrible, autant Dea etait suave.  Il etait
l'horreur, elle etait la grace.  Il y avait du reve en Dea.  Elle
semblait un songe ayant un peu pris corps.  Il y avait dans toute
sa personne, dans sa structure eolienne, dans sa fine et souple
taille inquiete comme le roseau, dans ses epaules peut-etre
invisiblement ailees, dans les rondeurs discretes de son contour
indiquant le sexe, mais a l'ame plutot qu'aux sens, dans sa
blancheur qui etait presque de la transparence, dans l'auguste
occlusion sereine de son regard divinement ferme a la terre, dans
l'innocence sacree de son sourire, un voisinage exquis de l'ange,
et elle etait tout juste assez femme.

Gwynplaine, nous l'avons dit, se comparait, et il comparait Dea.

Son existence, telle qu'elle etait, etait le resultat d'un double
choix inoui.  C'etait le point d'intersection des deux rayons
d'en bas et d'en haut, du rayon noir et du rayon blanc.  La meme
miette peut etre becquetee a la fois par les deux becs du mal et
du bien, l'un donnant la morsure, l'autre le baiser.  Gwynplaine
etait cette miette, atome meurtri et caresse.  Gwynplaine etait
le produit d'une fatalite, compliquee d'une providence.  Le
malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi.  Deux
destinees extremes composaient son sort etrange.  Il y avait sur
lui un anatheme et une benediction.  Il etait le maudit elu.  Qui
etait-il?  Il ne le savait.  Quand il se regardait, il voyait un
inconnu.  Mais cet inconnu etait monstrueux.  Gwynplaine vivait
dans une sorte de decapitation, ayant un visage qui n'etait pas
lui.  Ce visage etait epouvantable, si epouvantable qu'il
amusait.  Il faisait tant peur qu'il faisait rire.  Il etait
infernalement bouffon.  C'etait le naufrage de la figure humaine
dans un mascaron bestial.  Jamais on n'avait vu plus totale
eclipse de l'homme sur le visage humain, jamais parodie n'avait
ete plus complete, jamais ebauche plus affreuse n'avait ricane
dans un cauchemar, jamais tout ce qui peut repousser une femme
n'avait ete plus hideusement amalgame dans un homme; l'infortune
coeur, masque et calomnie par cette face, semblait a jamais
condamne a la solitude sous ce visage comme sous un couvercle de
tombe.  Eh bien, non!  ou s'etait epuisee la mechancete inconnue,
la bonte invisible a son tour se depensait.  Dans ce pauvre
dechu, tout a coup releve, a cote de tout ce qui repousse elle
mettait ce qui attire, dans l'ecueil elle mettait l'aimant, elle
faisait accourir a tire d'aile vers cet abandonne une ame, elle
chargeait la colombe de consoler le foudroye, et elle faisait
adorer la difformite par la beaule.

Pour que cela fut possible, il fallait que la belle ne vit pas le
defigure.  Pour ce bonheur, il fallait ce malheur.  La providence
avait fait Dea aveugle.

Gwynplaine se sentait vaguement l'objet d'une redemption.
Pourquoi la persecution?  il l'ignorait.  Pourquoi le rachat?  il
l'ignorait.  Une aureole etait venue se poser sur sa fletrissure;
c'est tout ce qu'il savait.  Ursus, quand Gwynplaine avait ete en
age de comprendre, lui avait lu et explique le texte du docteur
Conquest _de Denasatis_, et, dans un autre in-folio, _Hugo
Plagon[1]_, le passage _nares habens mutilas_; mais Ursus s'etait
prudemment abstenu "d'hypotheses", et s'etait bien garde de
conclure quoi que ce soit.  Des suppositions etaient possibles,
la probabilite d'une voie de fait sur l'enfance de Gwynplaine
etait entrevue; mais pour Gwynplaine il n'y avait qu'une
evidence, le resultat.  Sa destinee etait de vivre sous un
stigmate.  Pourquoi ce stigmate?  pas de reponse.  Silence et
solitude autour de Gwynplainwe.  Tout etait fuyant dans les
conjectures qu'on pouvait ajuster a cette realite tragique, et,
excepte le fait terrible, rien n'etait certain.  Dans cet
accablement, Dea intervenait; sorte d'interposition celeste entre
Gwynplaine et le desespoir.  Il percevait, emu et comme
rechauffe, la douceur de cette fille exquise tournee vers son
horreur; l'etonnement paradisiaque attendrissait sa face
draconienne; fait pour l'effroi, il avait cette exception
prodigieuse d'etre admire et adore dans l'ideal par la lumiere,
et, monstre, il sentait sur lui la contemplation d'une etoile.

  [1] _Versio Gallica Will, Tyrii,_ bb.  II, cap.  xxiii.

Gwynplaine et Dea, c'etait un couple, et ces deux coeurs
pathetiques s'adoraient.  Un nid, et deux oiseaux; c'etait la
leur histoire.  Ils avaient fait leur rentree dans la loi
universelle qui est de se plaire, de se chercher et de se
trouver.  De sorte que la haine s'etait trompee.  Les
persecuteurs de Gwynplaine, quels qu'ils fussent, l'enigmatique
acharnement, de quelque part qu'il vint, avaient manque leur but.
On avait voulu faire un desespere, on avait fait un enchante.  On
l'avait d'avance fiance a une plaie guerissante.  On l'avait
predestine a etre console par une affliction.  La tenaille de
bourreau s'etait doucement faite main de femme.  Gwynplaine etait
horrible, artificiellement horrible, horrible de la main des
hommes; on avait espere l'isoler a jamais, de la famille d'abord,
s'il avait une famille, de l'humanite ensuite; enfant, on avait
fait de lui une ruine, mais cette ruine, la nature l'avait
reprise comme elle reprend toutes les ruines; cette solitude, la
nature l'avait consolee comme elle console toutes les solitudes;
la nature vient au secours de tous les abandons; la ou tout
manque, elle se redonne tout entiere; elle refleurit et reverdit
sur tous les ecroulements; elle a le lierre pour les pierres et
l'amour pour les hommes.  Generosite profonde de l'ombre.



V

LE BLEU DANS LE NOIR


Ainsi vivaient l'un par l'autre ces infortunes, Dea appuyee,
Gwynplaine accepte.

Cette orpheline avait cet orphelin.  Cette infirme avait ce
difforme.

Ces veuvages s'epousaient.

Une ineffable action de graces se degageait de ces deux
detresses.  Elles remerciaient.

Qui?

L'immensite obscure.

Remercier devant soi, c'est assez.  L'action de graces a des
ailes et va ou elle doit aller.  Votre priere en sait plus long
que vous.

Que d'hommes ont cru prier Jupiter et ont prie Jehovah!  Que de
croyants aux amulettes sont ecoutes par l'infini!  Combien
d'athees ne s'apercoivent pas que, par le seul fait d'etre bons
et tristes, ils prient Dieu!

Gwynplaine et Dea etaient reconnaissants.

La difformite, c'est l'expulsion.  La cecite, c'est le precipice.
L'expulsion etait adoptee; le precipice etait habitable.

Gwynplaine voyait descendre vers lui en pleine lumiere, dans un
arrangement de destinee qui ressemblait a la mise en perspective
d'un songe, une blanche nuee de beaute ayant la forme d'une
femme, une vision radieuse dans laquelle il y avait un coeur, et
cette apparition, presque nuage et pourtant femme, l'etreignait,
et cette vision l'embrassait, et ce coeur voulait bien de lui;
Gwynplaine n'etait plus difforme, etant aime; une rose demandait
la chenille en mariage, sentant dans cette chenille le papillon
divin; Gwynplaine, le rejete, etait choisi.

Avoir son necessaire, tout est la.  Gwynplaine avait le sien.
Dea avait le sien.

L'abjection du defigure, allegee et comme sublimee, se dilatait
en ivresse, en ravissement, en croyance; et une main venait
au-devant de la sombre hesitation de l'aveugle dans la nuit.

C'etait la penetration de deux detresses dans l'ideal, celle-ci
absorbant celle-la.  Deux exclusions s'admettaient.  Deux lacunes
se combinaient pour se completer.  Ils se tenaient par ce qui
leur manquait.  Par ou l'un etait pauvre, l'autre etait riche.
Le malheur de l'un faisait le tresor de l'autre.  Si Dea n'eut
pas ete aveugle, eut-elle choisi Gwynplaine?  Si Gwynplaine n'eut
pas ete defigure, eut-il prefere Dea?  Elle probablement n'eut
pas plus voulu du difforme que lui de l'infirme.  Quel bonheur
pour Dea que Gwynplaine fut hideux!  Quelle chance pour
Gwynplaine que Dea fut aveugle!  En dehors de leur appareillement
providentiel, ils etaient impossibles.  Un prodigieux besoin l'un
de l'autre etait au fond de leur amour.  Gwynplaine sauvait Dea.
Dea sauvait Gwynplaine.  Rencontre de miseres produisant
l'adherence.  Embrassement d'engloutis dans le gouffre.  Rien de
plus etroit, rien de plus desespere, rien de plus exquis.
Gwynplaine avait une pensee:

--Que serais-je sans elle?

Dea avait une pensee:

--Que serais-je sans lui?

Ces deux exils aboutissaient a une patrie; ces deux fatalites
incurables, le stigmate de Gwynplaine, la cecite de Dea,
operaient leur jonction dans le contentement.  Ils se
suffisaient, ils n'imaginaient rien au dela d'eux-memes; se
parler etait un delice, s'approcher etait une beatitude; a force
d'intuition reciproque, ils en etaient venus a l'unite de
reverie; ils pensaient a deux la meme pensee.  Quand Gwynplaine
marchait, Dea croyait entendre un pas d'apotheose, Ils se
serraient l'un contre l'autre dans une sorte de clair-obscur
sideral plein de parfums, de lueurs, de musiques, d'architectures
lumineuses, de songes; ils s'appartenaient; ils se savaient
ensemble a jamais dans la meme joie et dans la meme extase; et
rien n'etait etrange comme cette construction d'un eden par deux
damnes.

Ils etaient inexprimablement heureux.

Avec leur enfer ils avaient fait du ciel; telle est votre
puissance, amour!

Dea entendait rire Gwynplaine.  Et Gwynplaine voyait Dea sourire.

Ainsi la felicite ideale etait trouvee, la joie parfaite de la
vie etait realisee, le mysterieux probleme du bonheur etait
resolu.  Et par qui?  par deux miserables.

Pour Gwynplaine Dea etait la splendeur.  Pour Dea Gwynplaine
etait la presence.

La presence, profond mystere qui divinise l'invisible et d'ou
resulte cet autre mystere, la confiance.  Il n'y a dans les
religions que cela d'irreductible.  Mais cet irreductible suffit.
On ne voit pas l'immense etre necessaire; on le sent.

Gwynplaine etait la religion de Dea.

Parfois, eperdue d'amour, elle se mettait a genoux devant lui,
sorte de belle pretresse adorant un gnome de pagode, epanoui.

Figurez-vous l'abime, et au milieu de l'abime une oasis de
clarte, et dans cette oasis ces deux etres hors de la vie,
s'eblouissant.

Pas de purete comparable a ces amours.  Dea ignorait ce que
c'etait qu'un baiser, bien que peut-etre elle le desirat; car la
cecite, surtout d'une femme, a ses reves, et, quoique tremblante
devant les approches de l'inconnu, ne les hait pas toutes.  Quant
a Gwynplaine, la jeunesse frissonnante le rendait pensif; plus il
se sentait ivre, plus il etait timide; il eut pu tout oser avec
cette compagne de son premier age, avec cette ignorante de la
faute comme de la lumiere, avec cette aveugle qui voyait une
chose, c'est qu'elle l'adorait.  Mais il eut cru voler ce qu'elle
lui eut donne; il se resignait avec une melancolie satisfaite a
aimer angeliquement, et le sentiment de sa difformite se
resolvait en une pudeur auguste.

Ces heureux habitaient l'ideal.  Ils y etaient epoux a distance
comme les spheres.  Ils echangeaient dans le bleu l'effluve
profond qui dans l'infini est l'attraction et sur la terre le
sexe.  Ils se donnaient des baisers d'ame.

Ils avaient toujours eu la vie commune.  Ils ne se connaissaient
pas autrement qu'ensemble.  L'enfance de Dea avait coincide avec
l'adolescence de Gwynplaine.  Ils avaient grandi cote a cote.
Ils avaient longtemps dormi dans le meme lit, la cahute n'etant
point une vaste chambre a coucher.  Eux sur le coffre, Ursus sur
le plancher; voila quel etait l'arrangement.  Puis un beau jour,
Dea etant encore petite, Gwynplaine s'etait vu grand, et c'est du
cote de l'homme qu'avait commence la honte.  Il avait dit a
Ursus: Je veux dormir a terre, moi aussi.  Et, le soir venu, il
s'etait etendu pres du vieillard, sur la peau d'ours.  Alors Dea
avait pleure.  Elle avait reclame son camarade de lit.  Mais
Gwynplaine, devenu inquiet, car il commencait a aimer, avait tenu
bon.  A partir de ce moment, il s'etait mis a coucher sur le
plancher avec Ursus.  L'ete, dans les belles nuits, il couchait
dehors, avec Homo.  Dea avait treize ans qu'elle n'etait pas
encore resignee.  Souvent le soir elle disait; Gwynplaine, viens
pres de moi; cela me fera dormir.  Un homme a cote d'elle etait
un besoin du sommeil de l'innocente.  La nudite, c'est de se voir
nu; aussi ignorait-elle la nudite.  Ingenuite d'Arcadie ou
d'Otaiti.  Dea sauvage faisait Gwynplaine farouche.  Il arrivait
parfois a Dea, etant deja presque jeune fille, de se peigner ses
longs cheveux, assise sur son lit, sa chemise defaite et a demi
tombante, laissant voir la statue feminine ebauchee et un vague
commencement d'Eve, et d'appeler Gwynplaine.  Gwynplaine
rougissait, baissait les yeux, ne savait que devenir devant cette
chair naive, balbutiait, detournait la tete, avait peur, et s'en
allait, et ce Daphnis des tenebres prenait la fuite devant cette
Chloe de l'ombre.

Telle etait cette idylle eclose dans une tragedie.

Ursus leur disait:

--Vieilles brutes, adorez-vous.



VI

URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR


Ursus ajoutait:

--Je leur ferai un de ces jours un mauvais tour.  Je les
marierai.

Ursus faisait a Gwynplaine la theorie de l'amour.  Il lui disait:

--L'amour, sais-tu comment le bon Dieu allume ce feu-la?  Il met
la femme en bas, le diable entre deux; l'homme sur le diable.
Une allumette, c'est-a-dire un regard, et voila que tout flambe.

--Un regard n'est pas necessaire, repondait Guynplaine, songeant
a Dea.

Et Ursus repliquait:

--Dadais!  est-ce que les ames, pour se regarder, ont besoin des
yeux?

Parfois Ursus etait bon diable.  Gwynplaine, par moments, eperdu
de Dea jusqu'a en devenir sombre, se garait d'Ursus comme d'un
temoin.  Un jour Ursus lui dit:

--Bah!  ne te gene pas.  En amour le coq se montre.

--Mais l'aigle se cache, repondit Gwynplaine.  Dans d'autres
instants, Ursus se disait en aparte:

--Il est sage de mettre des batons dans les roues du char de
Cytheree.  Ils s'aiment trop.  Cela peut avoir des inconvenients.
Obvions a l'incendie.  Moderons ces coeurs.

Et Ursus avait recours a des avertissements de ce genre, parlant
a Gwynplaine quand Dea dormait, et a Dea quand Gwynplaine avait
le dos tourne:

--Dea, il ne faut pas trop t'attacher a Gwynplaine.  Vivre dans
un autre est perilleux.  L'egoisme est une bonne racine du
bonheur.  Les hommes, ca echappe aux femmes.  Et puis, Gwynplaine
peut finir par s'infatuer.  Il a tant de succes!  tu ne le
figures pas le succes qu'il a!

--Gwynplaine, les disproportions ne valent rien.  Trop de laideur
d'un cote, trop de beaute de l'autre, cela doit donner a
reflechir.  Tempere ton ardeur, mon boy.  Ne t'enthousiasme pas
trop de Dea.  Te crois-tu serieusement fait pour elle?  Mais
considere donc ta difformite et sa perfection.  Vois la distance
entre elle et toi.  Elle a tout, cette Dea!  quelle peau blanche,
quels cheveux, des levres qui sont des fraises, et son pied!
quant a sa main!  Ses epaules sont d'une courbe exquise, le
visage est sublime, elle marche, il sort d'elle de la lumiere, et
ce parler grave avec ce son de voix charmant!  et avec tout cela
songer que c'est une femme!  elle n'est pas si sotte que d'etre
un ange.  C'est la beaute absolue.  Dis-toi tout cela pour te
calmer.

De la des redoublements d'amour entre Dea et Gwynplaine, et Ursus
s'etonnait de son insucces, un peu comme quelqu'un qui dirait:

--C'est singulier, j'ai beau jeter de l'huile sur le feu, je ne
parviens pas a l'eteindre.

Les eteindre, moins meme, les refroidir, le voulait-il?  non
certes.  Il eut ete bien attrape s'il avait reussi.  Au fond, cet
amour, flamme pour eux, chaleur pour lui, le ravissait.  Mais il
faut bien taquiner un peu ce qui nous charme.  Cette
taquinerie-la, c'est ce que les hommes appellent la sagesse,

Ursus avait ete pour Gwynplaine et Dea a peu pres pere et mere.
Tout en murmurant, il les avait eleves; tout en grondant, il les
avait nourris.  Cette adoption ayant fait la cahute roulante plus
lourde, il avait du s'atteler plus frequemment avec Homo pour la
trainer.

Disons que, les premieres annees passees, quand Gywnplaine fut
presque grand et Ursus tout a fait vieux, c'avait ete le tour de
Gwynplaine de trainer Ursus.

Ursus, en voyant grandir Gwynplaine, avait tire l'horoscope de sa
difformite.--_On a fait ta fortune_, lui avait-il dit.

Cette famille d'un vieillard, de deux enfants et d'un loup, avait
forme, tout en rodant, un groupe de plus en plus etroit.

La vie errante n'avait pas empeche l'education.  Errer, c'est
croitre, disait Ursus.  Gwynplaine etant evidemment fait pour
etre "montre dans les foires", Ursus avait cultive en lui le
saltimbanque, et dans ce saltimbanque il avait incruste de son
mieux la science et la sagesse.  Ursus, en arret devant le masque
ahurissant de Gwynplaine, grommelait: Il a ete bien commence.
C'est pourquoi il l'avait complete par tous les ornements de la
philosophie et du savoir.

Il repetait souvent a Gwynplaine:--Sois un philosophe.  Etre
sage, c'est etre invulnerable.  Tel que tu me vois, je n'ai
jamais pleure.  Force de ma sagesse.  Crois-tu que, si j'avais
voulu pleurer, j'aurais manque d'occasion?

Ursus, dans ses monologues ecoutes par le loup, disait:--J'ai
enseigne a Gwynplaine Tout, y compris le latin, et a Dea Rien, y
compris la musique.--Il leur avait appris a tous deux a chanter.
Il avait lui-meme un joli talent sur la muse de ble, une petite
flute de ce temps-la.  Il en jouait agreablement, ainsi que de la
chiffonie, sorte de vielle de mendiant, que la chronique de
Bertrand Duguesclin qualifie "instrument truand", et qui est le
point de depart de la symphonie.  Ces musiques attiraient le
monde.  Ursus montrait a la foule sa chiffonie et disait:--En
latin _organistrum_.

Il avait enseigne a Dea et a Gwynplaine le chant selon la methode
d'Orphee et d'Egide Binchois.  Il lui etait arrive plus d'une
fois de couper les lecons de ce cri d'enthousiasme:--Orphee,
musicien de la Grece!  Binchois, musicien de la Picardie!

Ces complications d'education soignee n'avaient pas occupe les
deux enfants au point de les empecher de s'adorer.  Ils avaient
grandi en melant leurs coeurs, comme deux arbrisseaux plantes
pres, en devenant arbres, melent leurs branches.

--C'est egal, murmurait Ursus, je les marierai.

Et il bougonnait en aparte:

--Il m'ennuient avec leur amour,

Le passe, le peu qu'ils en avaient du moins, n'existait point
pour Guynplaine et Dea.  Ils en savaient ce qu'Ursus leur en
avait dit.  Ils appelaient Ursus "Pere".

Gwynplaine n'avait souvenir de son enfance que comme d'un passage
de demons sur son berceau.  Il en avait une impression comme
d'avoir ete trepigne dans l'obscurite sous des pieds difformes.
Etait-ce expres, ou sans le vouloir?  il l'ignorait.  Ce qu'il se
rappelait nettement, et dans les moindres details, c'etait la
tragique aventure de son abandon.  La trouvaille de Dea faisait
pour lui de cette nuit lugubre une date radieuse.

La memoire de Dea etait, plus encore que celle de Gwynplaine,
dans la nuee.  Si petite, tout s'etait dissipe.  Elle se
rappelait sa mere comme une chose froide.  Avait-elle vu le
soleil?  Peut-etre.  Elle faisait effort pour replonger son
esprit dans cet evanouissement qui etait derriere elle.  Le
soleil?  qu'etait-ce?  Elle se souvenait d'on ne sait quoi de
lumineux et de chaud que Gwynplaine avait remplace.

Ils se disaient des choses a voix basse.  Il est certain que
roucouler est ce qu'il y a de plus important sur la terre.  Dea
disait a Gwynplaine: La lumiere, c'est quand tu parles.

Une fois, n'y tenant plus, Gwynplaine, apercevant a travers une
manche de mousseline le bras de Dea, effleura de ses levres cette
transparence.  Bouche difforme, baiser ideal.  Dea sentit un
ravissement profond.  Elle devint toute rose.  Ce baiser d'un
monstre fit l'aurore sur ce beau front plein de nuit.  Cependant
Gwynplaine soupirait avec une sorte de terreur, et, comme la
gorgere de Dea s'entre-baillait, il ne pouvait s'empecher de
regarder des blancheurs visibles par cette ouverture de paradis.

Dea releva sa manche et tendit a Gwynplaine son bras nu en
disant: Encore!  Gwynplaine se tira d'affaire par l'evasion.

Le lendemain ce jeu recommencait, avec des variantes.  Glissement
celeste dans ce doux abime qui est l'amour.

Ce sont la des choses auxquelles le bon Dieu, en sa qualite de
vieux philosophe, sourit.



VII

LA CECITE DONNE DES LECONS DE CLAIRVOYANCE


Parfois Gwynplaine s'adressait des reproches.  Il se faisait de
son bonheur un cas de conscience.  Il s'imaginait que se laisser
aimer par cette femme qui ne pouvait le voir, c'etait la tromper.
Que dirait-elle si ses yeux s'ouvraient tout a coup?  comme ce
qui l'attire la repousserait!  comme elle reculerait devant son
effroyable amant!  quel-cri!  quelles mains voilant son visage!
quelle fuite!  Un penible scrupule le harcelait.  Il se disait
que, monstre, il n'avait pas droit a l'amour.  Hydre idolatree
par l'astre, il etait de son devoir d'eclairer cette etoile
aveugle.

Une fois il dit a Dea:

--Tu sais que je suis tres laid.

--Je sais que tu es sublime, repondit-elle.

Il reprit:

--Quand tu entends tout le monde rire, c'est de moi qu'on rit,
parce que je suis horrible.

--Je t'aime, lui dit Dea.

Apres un silence, elle ajouta:

--J'etais dans la mort; tu m'as remise dans la vie.  Toi la,
c'est le ciel a cote de moi.  Donne-moi ta main, que je touche
Dieu!

Leurs mains se chercherent et s'etreignirent, et ils ne dirent
plus une parole, rendus silencieux par la plenitude de s'aimer.

Ursus, bourru, avait entendu.  Le lendemain, comme ils etaient
tous trois ensemble, il dit:

--D'ailleurs Dea est laide aussi.

Le mot manqua son effet.  Dea et Gwynplaine n'ecoutaient pas.
Absorbes l'un dans l'autre, ils percevaient rarement les
epiphonemes d'Ursus.  Ursus etait profond en pure perte.

Cette fois pourtant la precaution d'Ursus "Dea est laide aussi"
indiquait chez cet homme docte une certaine science de la femme.
Il est certain que Gwynplaine avait fait, loyalement, une
imprudence.  Dit a une toute autre femme et a une toute autre
aveugle que Dea, le mot: Je suis laid eut pu etre dangereux.
Etre aveugle et amoureux, c'est etre deux fois aveugle.  Dans
cette situation-la on fait des songes; l'illusion est le pain du
songe; oter l'illusion a l'amour, c'est lui oter l'aliment.  Tous
les enthousiasmes entrent utilement dans sa formation; aussi bien
l'admiration physique que l'admiration morale.  D'ailleurs, il ne
faut jamais dire a une femme de mot difficile a comprendre.  Elle
reve la-dessus.  Et souvent elle reve mal.  Une enigme dans une
reverie fait du degat.  La percussion d'un mot qu'on a laisse
tomber desagrege ce qui adherait.  Il arrive parfois que, sans
qu'on sache comment, parce qu'il a recu le choc obscur d'une
parole en l'air, un coeur se vide insensiblement.  L'etre qui
aime s'apercoit d'une baisse dans son bonheur.  Rien n'est
redoutable comme cette exsudation lente de vase fele.

Heureusement Dea n'etait point de cette argile.  La pate a faire
toutes les femmes n'avait point servi pour elle.  C'etait une
nature rare que Dea.  Le corps etait fragile, le coeur non.  Ce
qui etait le fond de son etre, c'etait une divine perseverance
d'amour.

Tout le creusement que produisit en elle le mot de Gwynplaine
aboutit a lui faire dire un jour cette parole:

--Etre laid, qu'est-ce que cela?  c'est faire du mal.  Gwynplaine
ne fait que du bien.  Il est beau.

Puis, toujours sous cette forme d'interrogation familiere aux
enfants et aux aveugles, elle reprit:

--Voir?  qu'appelez-vous voir, vous autres!  moi, je ne vois pas,
je sais.  Il parait que voir, cela cache.

--Que veux-tu dire?  demanda Gwynplaine.

Dea repondit:

--Voir est une chose qui cache le vrai.

--Non, dit Gwynplaine.

--Mais si!  repliqua Dea, puisque tu dis que tu es laid!

Elle songea un moment, et ajouta:

--Menteur!

Et Gwynplaine avait cette joie d'avoir avoue et de n'etre pas
cru.  Sa conscience etait en repos, son amour aussi.

Ils etaient arrives ainsi, elle a seize ans, lui a pres de
vingt-cinq.

Ils n'etaient pas, comme on dirait aujourd'hui, "plus avances"
que le premier jour.  Moins; puisque, l'on s'en souvient, ils
avaient eu leur nuit de noces, elle agee de neuf mois, lui de dix
ans.  Une sorte de sainte enfance continuait dans leur amour;
c'est ainsi qu'il arrive parfois que le rossignol attarde
prolonge son chant de nuit jusque dans l'aurore.

Leurs caresses n'allaient guere au dela des mains pressees, et
parfois du bras nu effleure.  Une volupte doucement begayante
leur suffisait.

Vingt-quatre ans, seize ans.  Cela fit qu'un matin, Ursus, ne
perdant pas de vue son "mauvais tour", leur dit:

--Un de ces jours vous choisirez une religion.

--Pourquoi faire?  demanda Gwynplaine.

--Pour vous marier.

--Mais c'est fait, repondit Dea.

Dea ne comprenait point qu'on put etre mari et femme plus qu'ils
ne l'etaient.

Au fond, ce contentement chimerique et virginal, ce naif
assouvissement de l'ame par l'ame, ce celibat pris pour mariage,
ne deplaisait point a Ursus.  Ce qu'il en disait, c'etait parce
qu'il faut bien parler.  Mais le medecin qu'il y avait en lui
trouvait Dea, sinon trop jeune, du moins trop delicate et trop
frele pour ce qu'il appelait "l'hymenee en chair et en os".

Cela viendrait toujours assez tot.

D'ailleurs, maries, ne l'etaient-ils point?  Si l'indissoluble
existait quelque part, n'etait-ce pas dans cette cohesion,
Gwynplaine et Dea?  Chose admirable, ils etaient adorablement
jetes dans les bras l'un de l'autre par le malheur.  Et comme si
ce n'etait pas assez de ce premier lien, sur le malheur etait
venu se rattacher, s'enrouler et se serrer l'amour.  Quelle force
peut jamais rompre la chaine de fer consolidee par le noeud de
fleurs?

Certes, les inseparables etaient la.

Dea avait la beaute; Gwynplaine avait la lumiere.  Chacun
apportait sa dot; et ils faisaient plus que le couple, ils
faisaient la paire; separes seulement par l'innocence,
interposition sacree.

Cependant Gwynplaine avait beau rever et s'absorber le plus qu'il
pouvait dans la contemplation de Dea et dans le for interieur de
son amour, il etait homme.  Les lois fatales ne s'eludent point.
Il subissait, comme toute l'immense nature, les fermentations
obscures voulues par le createur.  Cela parfois, quand il
paraissait en public, lui faisait regarder les femmes qui etaient
dans la foule; mais il detournait tout de suite ce regard en
contravention, et il se hatait de rentrer, repentant, dans son
ame.

Ajoutons que l'encouragement manquait.  Sur le visage de toutes
les femmes qu'il regardait il voyait l'aversion, l'antipathie, la
repugnance, le rejet.  Il etait clair qu'aucune autre que Dea
n'etait possible pour lui.  Cela l'aidait a se repentir.



VIII

NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPERITE


Que de choses vraies dans les contes!  La brulure du diable
invisible qui vous touche, c'est le remords d'une mauvaise
pensee.

Chez Gwynplaine, la mauvaise pensee ne parvenait point a eclore,
et il n'y avait jamais de remords.  Mais il y avait parfois
regret.

Vagues brumes de la conscience.

Qu'etait-ce?  Rien.

Leur bonheur etait complet.  Tellement complet qu'ils n'etaient
meme plus pauvres.

De 1689 a 1704 une transfiguration avait eu lieu.

Il arrivait parfois, en cette annee 1704, qu'a la nuit tombante,
dans telle ou telle petite ville du littoral, un vaste et lourd
fourgon, traine par deux chevaux robustes, faisait son entree.
Cela ressemblait a une coque de navire qu'on aurait renversee, la
quille pour toit, le pont pour plancher, et mise sur quatre
roues.  Les roues etaient egales toutes quatre et hautes comme
des roues de fardier.  Roues, timon et fourgon, tout etait
badigeonne en vert, avec une gradation rhythmique de nuances qui
allait du vert bouteille pour les roues au vert pomme pour la
toiture.  Cette couleur verte avait fini par faire remarquer
cette voiture, et elle etait connue dans les champs de foire; on
l'appelait la Green-Box, ce qui veut dire la Boite-Verte.  Cette
Green-Box n'avait que deux fenetres, une a chaque extremite, et a
l'arriere une porte avec marchepied.  Sur le toit, d'un tuyau
peint en vert comme le reste, sortait une fumee.  Cette maison en
marche etait toujours vernie a neuf et lavee de frais.  A
l'avant, sur un strapontin adherent au fourgon, et ayant pour
porte la fenetre, au-dessus de la croupe des chevaux, a cote d'un
vieillard qui tenait les guides et dirigeait l'attelage, deux
femmes brehaignes, c'est-a-dire bohemiennes, vetues en deesses,
sonnaient de la trompette.  L'ebahissement des bourgeois
contemplait et commentait cette machine, fierement cahotante.

C'etait l'ancien etablissement d'Ursus, amplifie par le succes,
et de treteau promu theatre.

Une espece d'etre entre chien et loup etait enchaine sous le
fourgon.  C'etait Homo.

Le vieux cocher qui menait les hackneys etait la personne meme du
philosophe.

D'ou venait cette croissance de la cahute miserable en berlingot
olympique?

De ceci: Gwynplaine etait celebre.

C'etait avec un flair vrai de ce qui est la reussite parmi les
hommes qu'Ursus avait dit a Gwynplaine: On a fait ta fortune.

Ursus, on s'en souvient, avait fait de Gwynplaine son eleve.  Des
inconnus avaient travaille le visage.  Il avait, lui, travaille
l'intelligence, et derriere ce masque si bien reussi il avait mis
le plus qu'il avait pu de pensee.  Des que l'enfant grandi lui en
avait paru digne, il l'avait produit sur la scene, c'est-a-dire
sur le devant de la cahute.  L'effet de cette apparition avait
ete extraordinaire.  Tout de suite les passants avaient admire.
Jamais on n'avait rien vu de comparable a ce surprenant mime du
rire.  On ignorait comment ce miracle d'hilarite communicable
etait obtenu, les uns le croyaient naturel, les autres le
declaraient artificiel, et, les conjectures s'ajoutant a la
realite, partout, dans les carrefours, dans les marches, dans
toutes les stations de foire et de fete, la foule se ruait vers
Gwynplaine.  Grace a cette "great attraction", il y avait eu dans
la pauvre escarcelle du groupe nomade pluie de liards d'abord,
ensuite de gros sous, et enfin de shellings.  Un lieu de
curiosite epuise, on passait a l'autre.  Rouler n'enrichit pas
une pierre, mais enrichit une cahute; et d'annee en annee, de
ville en ville, avec l'accroissement de la taille et de la
laideur de Gwynplaine, la fortune predite par Ursus etait venue.

--Quel service on t'a rendu la, mon garcon!  disait Ursus.

Cette "fortune" avait permis a Ursus, administrateur du succes de
Gwynplaine, de faire construire la charrette de ses reves,
c'est-a-dire un fourgon assez vaste pour porter un theatre et
semer la science et l'art dans les carrefours.  De plus, Ursus
avait pu ajouter au groupe compose de lui, d'Homo, de Gwynplaine
et de Dea, deux chevaux et deux femmes, lesquelles etaient dans
la troupe deesses, nous venons de le dire, et servantes.  Un
frontispice mythologique etait utile alors a une baraque de
bateleurs.--Nous sommes un temple errant, disait Ursus.

Ces deux brehaignes, ramassees par le philosophe dans le
pele-mele nomade des bourgs et faubourgs, etaient laides et
jeunes, et s'appelaient, par la volonte d'Ursus, l'une Phoebe et
l'autre Venus.  Lisez: _Fibi_ et _Vinos._ Attendu qu'il est
convenable de se conformer a la prononciation anglaise.

Phoebe faisait la cuisine et Venus scrobait le temple.

De plus, les jours de performance, elles habillaient Dea.

En dehors de ce qui est, pour les bateleurs comme pour les
princes, "la vie publique", Dea etait comme Fibi et Vinos, vetue
d'une jupe florentine en toile fleurie et d'un capingot de femme
qui, n'ayant pas de manches, laissait les bras libres.  Ursus et
Gwynplaine portaient des capingots d'hommes, et, comme les
matelots de guerre, de grandes chausses a la marine.  Gwynplaine
avait en outre, pour les travaux et les exercices de force,
autour du cou et sur les epaules une esclavine de cuir.  Il
soignait les chevaux.  Ursus et Homo avaient soin l'un de
l'autre.

Dea, a force d'etre habituee a la Green-Box, allait et venait
dans l'interieur de la maison roulante presque avec aisance, et
comme si elle y voyait.

L'oeil qui eut pu penetrer dans la structure intime et dans
l'arrangement de cet edifice ambulant eut apercu dans un angle,
amarree aux parois et immobile sur ses quatre roues, l'antique
cahute d'Ursus mise a la retraite, ayant permission de se
rouiller, et desormais dispensee de rouler comme Homo de trainer.

Celte cahute, rencognee a l'arriere a droite de la porte, servait
de chambre et de vestiaire a Ursus et a Gwynplaine.  Elle
contenait maintenant deux lits.  Dans le coin vis-a-vis etait la
cuisine.

Un amenagement de navire n'est pas plus concis et plus precis que
ne l'etait l'appropriation interieure de la Green-Box.  Tout y
etait case, range, prevu, voulu.

Le berlingot etait coupe en trois compartiments cloisonnes.  Les
compartiments communiquaient par des baies libres et sans porte.
Une piece d'etoffe tombante les fermait a peu pres.  Le
compartiment d'arriere etait le logis des hommes, le compartiment
d'avant etait le logis des femmes, le compartiment du milieu,
separant les deux sexes, etait le theatre.  Les effets
d'orchestre et de machines etaient dans la cuisine.  Une soupente
sous la voussure du toit contenait les decors, et en ouvrant une
trappe a cette soupente on demasquait des lampes qui produisaient
des magies d'eclairage.

Ursus etait le poete de ces magies.  C'etait lui qui faisait les
pieces.

Il avait des talents divers, il faisait des tours de passe-passe
tres particuliers.  Outre les voix qu'il faisait entendre, il
produisait toules sortes de choses inattendues, des chocs de
lumiere et d'obscurite, des formations spontanees de chiffres ou
de mots a volonte sur une cloison, des clairs-obscurs meles
d'evanouissements de figures, force bizarreries parmi lesquelles,
inattentif a la foule qui s'emerveillait, il semblait mediter.

Un jour, Gwynplaine lui avait dit:

--Pere, vous avez l'air d'un sorcier.

Et Ursus avait repondu:

--Cela tient peut-etre a ce que je le suis.

La Green-Box, fabriquee sur la savante epure d'Ursus, offrait ce
raffinement ingenieux qu'entre les deux roues de devant et de
derriere, le panneau central de la facade de gauche tournait sur
charniere a l'aide d'un jeu de chaines et de poulies, et
s'abattait a volonte comme un pont-levis.  En s'abattant il
mettait en liberte trois supports fleaux a gonds qui, gardant la
verticale pendant que le panneau s'abaissait, venaient se poser
droits sur le sol comme les pieds d'une table, et soutenaient
au-dessus du pave, ainsi qu'une estrade, le panneau devenu
plateau.  En meme temps le theatre apparaissait, augmente du
plateau qui en faisait l'avant-scene.  Celle ouverture
ressemblait absolument a une bouche de l'enfer, au dire des
precheurs puritains en plein vent qui s'en detournaient avec
horreur.  Il est probable que c'est pour une invention impie de
ce genre que Solon donna des coups de baton a Thespis.

Thespis du reste a dure plus longtemps qu'on ne croit.  La
charrette-theatre existe encore.  C'est sur des theatres roulants
de ce genre qu'au seizieme et au dix-septieme siecle on a joue en
Angleterre les ballets et ballades d'Amner et de Pilkington, en
France les pastorales de Gilbert Colin, en Flandre, aux
kermesses, les doubles-choeurs de Clement, dit Non Papa, en
Allemagne l'Adam et Eve de Theiles, et en Italie les parades
venitiennes d'Animuccia et de Ca-Fossis, les sylves de Gesualdo,
prince de Venouse, _le Satyre_ de Laura Guidiccioni, _le
Desespoir de Philene, la Mort d'Ugolin_ de Vincent Galilee, pere
de l'astronome, lequel Vincent Galilee chantait lui-meme sa
musique en s'accompagnant de la viole de gambe, et tous ces
premiers essais d'opera italien qui, des 1580, ont substitue
l'inspiration libre au genre madrigalesque.

Le chariot couleur d'esperance qui portait Ursus, Gwynplaine et
leur fortune, et en tete duquel Fibi et Vinos trompettaient comme
deux renommees, faisait partie de tout ce grand ensemble bohemien
et litteraire.  Thespis n'eut pas plus desavoue Ursus que Congrio
n'eut desavoue Gwynplaine.

A l'arrivee, sur les places des villages et des villes, dans les
intervalles de la fanfare de Fibi et de Vinos, Ursus commentait
les trompettes par des revelations instructives.

--Cette symphonie est gregorienne, s'ecriait-il.  Citoyens
bourgeois, le sacramentaire gregorien, ce grand progres, s'est
heurte en Italie contre le rit ambrosien, et en Espagne contre le
rit mozarabique, et n'en a triomphe que difficilement.

Apres quoi, la Green-Box s'arretait dans un lieu quelconque du
choix d'Ursus, et, le soir venu, le panneau avant-scene
s'abaissait, le theatre s'ouvrait, et la performance commencait.

Le theatre de la Green-Box representait un paysage peint par
Ursus qui ne savait pas peindre, ce qui fait qu'au besoin le
paysage pouvait representer un souterrain.

Le rideau, ce que nous appelons la toile, etait une triveline de
soie a carreaux contrastes.

Le public etait dehors, dans la rue, sur la place, arrondi en
demi-cercle devant le spectacle, sous le soleil, sous les
averses, disposition qui faisait la pluie moins desirable pour
les theatres de ce temps-la que pour les theatres d'a present.
Quand on le pouvait, on donnait les representations dans une cour
d'auberge, ce qui faisait qu'on avait autant de rangs de loges
que d'etages de fenetres.  De cette maniere, le theatre etant
plus clos, le public etait plus payant.

Ursus etait de tout, de la piece, de la troupe, de la cuisine, de
l'orchestre.  Vinos battait du carcaveau, dont elle maniait a
merveille les baguettes, et Fibi pincait de la morache, qui est
une sorte de guiterne.  Le loup avait ete promu utilite.  Il
faisait decidement partie de "la compagnie", et jouait dans
l'occasion des bouts de role.  Souvent, quand ils paraissaient
cote a cote sur le theatre, Ursus et Homo, Ursus dans sa peau
d'ours bien lacee, Homo dans sa peau de loup mieux ajustee
encore, on ne savait lequel des deux etait la bete; ce qui
flattait Ursus.



IX

EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POESIE


Les pieces d'Ursus etaient des interludes, genre un peu passe de
mode aujourd'hui.  Une de ces pieces, qui n'est pas venue jusqu'a
nous, etait intitulee _Ursus Rursus_.  Il est probable qu'il y
jouait le principal role.  Une fausse sortie suivie d'une
rentree, c'etait vraisemblablement le sujet, sobre et louable.

Le titre des interludes d'Ursus etait quelquefois en latin, comme
on le voit, et la poesie quelquefois en espagnol.  Les vers
espagnols d'Ursus etaient rimes comme presque tous les sonnets
castillans de ce temps-la.  Cela ne genait point le peuple.
L'espagnol etait alors une langue courante, et les marins anglais
parlaient castillan de meme que les soldats romains parlaient
carthaginois.  Voyez Plaute.  D'ailleurs, au spectacle comme a la
messe, la langue latine ou autre que l'auditoire ne comprenait
pas, n'embarrassait personne.  On s'en tirait en l'accompagnant
gaiment de paroles connues.  Notre vieille France gauloise
particulierement avait cette maniere-la d'etre devote.  A
l'eglise, sur un _Immolatus_ les fideles chantaient _Liesse
prendrai_, et sur un _Sanctus_, _Baise-moi, ma mie_.  Il fallut
le concile de Trente pour mettre fin a ces familiarites.

Ursus avait fait specialement pour Gwynplaine un interlude, dont
il etait content.  C'etait son oeuvre capitale.  Il s'y etait mis
tout entier.  Donner sa somme dans son produit, c'est le triomphe
de quiconque cree.  La crapaude qui fait un crapaud fait un
chef-d'oeuvre.  Vous doutez?  Essayez d'en faire autant.

Ursus avait heaucoup leche cet interlude.  Cet ourson etait
intitule: _Chaos vaincu_.

Voici ce que c'etait:

Un effet de nuit.  Au moment ou la triveline s'ecartait, la foule
massee devant la Green-Box ne voyait que du noir.  Dans ce noir
se mouvaient, a l'etat reptile, trois formes confuses, un loup,
un ours et un homme.  Le loup etait le loup, Ursus etait l'ours,
Gwynplaine etait l'homme.  Le loup et l'ours representaient les
forces feroces de la nature, les faims inconscientes, l'obscurite
sauvage, et tous deux se ruaient sur Gwynplaine, et c'etait le
chaos combattant l'homme.  On ne distinguait la figure d'aucun.
Gwynplaine se debatait couvert d'un linceul, et son visage etait
cache par ses epais cheveux tombants.  D'ailleurs tout etait
tenebres.  L'ours grondait, le loup grincait, l'homme criait.
L'homme avait le dessous, les deux betes l'accablaient; il
demandait aide et secours, il jetait dans l'inconnu un profond
appel.  Il ralait.  On assistait a cette agonie de l'homme
ebauche, encore a peine distinct des brutes; c'etait lugubre, la
foule regardait haletante; une minute de plus, les fauves
triomphaient, et le chaos allait resorber l'homme.  Lutte, cris,
hurlements, et tout a coup silence.  Un chant dans l'ombre.  Un
souffle avait passe, on entendait une voix.  Des musiques
mysterieuses flottaient, accompagnant ce chant de l'invisible, et
subitement, sans qu'on sut d'ou ni comment, une blancheur
surgissait.  Cette blancheur etait une lumiere, cette lumiere
etait une femme, cette femme etait l'esprit.  Dea, calme,
candide, belle, formidable de serenite et de douceur,
apparaissait au centre d'un nimbe.  Silhouette de clarte dans de
l'aurore.  La voix, c'etait elle.  Voix legere, profonde,
ineffable.  D'invisible faite visible, dans cette aube elle
chantait.  On croyait entendre une chanson d'ange ou un hymne
d'oiseau.  A cette apparition, l'homme, dresse dans un sursaut
d'eblouissement, abattait ses deux poings sur les deux brutes
terrassees.

Alors la vision, portee sur un glissement difficile a comprendre
et d'autant plus admire, chantait ces vers, d'une purete
espagnole suffisante pour les matelots anglais qui ecoutaient:

      Ora!  Hora!
      De palabra
      Nace razon,
      Da luze el son[1].

  [1] Prie!  pleure!  Du verbe nait la raison.  Le chant cree la
  lumiere.

Puis elle baissait les yeux au-dessous d'elle comme si elle eut
vu un gouffre, et reprenait:

      Noche quitta te de alli
      El alba canta hallali[2].

  [2] Nuit!  va-t'en!  L'aube chante hallali!

A mesure qu'elle chantait, l'homme se levait de plus en plus, et,
de gisant, il etait maintenant agenouille, les mains levees vers
la vision, ses deux genoux poses sur les deux betes immobiles et
comme foudroyees.  Elle continuait, tournee vers lui:

      Es menester a cielos ir,
      Y tu que llorabas reir[3].

  [3] Il faut aller au ciel,--et rire, toi qui pleurais.

Et s'approchant, avec une majeste d'astre, elle ajoutait:

      Gebra barzon!
      Dexa, monstro,
      A tu negro
      Caparazon[4].

  [4] Brise le joug!--quitte, monstre,--ta noire--carapace.

Et elle lui posait la main sur le front.

Alors une autre voix s'elevait, plus profonde et par consequent
plus douce encore, voix navree et ravie, d'une gravite tendre et
farouche, et c'etait le chant humain repondant au chant sideral.
Gwynplaine, toujours agenouille dans l'obscurite sur l'ours et le
loup vaincus, la tete sous la main de Dea, chantait:

      O ven!  ama!
      Eres alma,
      Soy corazon[5].

  [5] Oh!  viens!  aime!--tu es ame,--je suis coeur.

Et brusquement, dans cette ombre, un jet de lumiere frappait
Gwynplaine en pleine face,

On voyait dans ces tenebres le monstre epanoui.

Dire la commotion de la foule est impossible.  Un soleil de rire
surgissant, tel etait l'effet.  Le rire nait de l'inattendu, et
rien de plus inattendu que ce denoument.  Pas de saisissement
comparable a ce soufflet de lumiere sur ce masque bouffon et
terrible.  On riait autour de ce rire; partout, en haut, en bas,
sur le devant, au fond, les hommes, les femmes, les vieilles
faces chauves, les roses figures d'enfants, les bons, les
mechants, les gens gais, les gens tristes, tout le monde; et meme
dans la rue, les passants, ceux qui ne voyaient pas, en entendant
rire, riaient.  Et ce rire s'achevait en battements de mains et
en trepignements.  La triveline refermee, on rappelait Gwynplaine
avec frenesie.  De la un succes enorme.  Avez-vous vu _Chaos
vaincu?_ On courait a Gwynplaine.  Les insouciances venaient
rire, les melancolies venaient rire, les mauvaises consciences
venaient rire.  Rire si irresistible que par moments il pouvait
sembler maladif.  Mais s'il y a une peste que l'homme ne fuit
pas, c'est la contagion de la joie.  Le succes au surplus ne
depassait point la populace.  Grosse foule, c'est petit peuple.
On voyait _Chaos vaincu_ pour un penny.  Le beau monde ne va pas
ou l'on va pour un sou.

Ursus ne haissait point cette oeuvre, longtemps couvee par lui.

--C'est dans le genre d'un nomme Shakespeare, disait-il avec
  modestie.

La juxtaposition de Dea ajoutait a l'inexprimable effet de
Gwynplaine.  Cette blanche figure a cote de ce gnome representait
ce qu'on pourrait appeler l'etonnement divin.  Le peuple
regardait Dea avec une sorte d'anxiete mysterieuse.  Elle avait
ce je ne sais quoi de supreme de la vierge et de la pretresse,
qui ignore l'homme et connait Dieu.  On voyait qu'elle etait
aveugle et l'on sentait qu'elle etait voyante.  Elle semblait
debout sur le seuil du surnaturel.  Elle paraissait etre a moitie
dans notre lumiere et a moitie dans l'autre clarte.  Elle venait
travailler sur la terre, et travailler de la facon dont travaille
le ciel, avec de l'aurore.  Elle trouvait une hydre et faisait
une ame.  Elle avait l'air de la puissance creatrice, satisfaite
et stupefaite de sa creation; on croyait voir sur son visage
adorablement effare la volonte de la cause et la surprise du
resultat.  On sentait qu'elle aimait son monstre.  Le savait-elle
monstre?  Oui, puisqu'elle le touchait.  Non, puisqu'elle
l'acceptait.  Toute cette nuit et tout ce jour meles se
resolvaient dans l'esprit du spectateur en un clair-obscur ou
apparaissaient des perspectives infinies.  Comment la divinite
adhere a l'ebauche, de quelle facon s'accomplit la penetration de
l'ame dans la matiere, comment le rayon solaire est un cordon
ombilical, comment le defigure se transfigure, comment l'informe
devient paradisiaque, tous ces mysteres entrevus compliquaient
d'une emotion presque cosmique la convulsion d'hilarite soulevee
par Gwynplaine.  Sans aller au fond, car le spectateur n'aime
point la fatigue de l'approfondissement, on comprenait quelque
chose au dela de ce qu'on apercevait, et ce spectacle etrange
avait une transparence d'avatar.

Quant a Dea, ce qu'elle eprouvait echappe a la parole humaine.
Elle se sentait au milieu d'une foule, et ne savait ce que
c'etait qu'une foule.  Elle entendait une rumeur, et c'est tout.
Pour elle une foule etait un souffle; et au fond ce n'est que
cela.  Les generations sont des baleines qui passent.  L'bomme
respire, aspire et expire.  Dans cette foule, Dea se sentait
seule, et avait le frisson d'une suspension au-dessus d'un
precipice.  Tout a coup, dans ce trouble de l'innocent en
detresse pret a accuser l'inconnu, dans ce mecontentement de la
chute possible, Dea, sereine pourtant, et superieure a la vague
angoisse du peril, mais interieurement fremissante de son
isolement, retrouvait sa certitude et son support; elle
ressaisissait son fil de sauvetage dans l'univers des tenebres,
elle posait sa main sur la puissante tete de Gwynplaine.  Joie
inouie!  elle appuyait ses doigts roses sur cette foret de
cheveux crepus.  La laine touchee eveille une idee de douceur.
Dea touchait un mouton qu'elle savait etre un lion.  Tout son
coeur se fondait en un ineffable amour.  Elle se sentait hors de
danger, elle trouvait le sauveur.  Le public croyait voir le
contraire.  Pour les spectateurs, l'etre sauve, c'etait
Gwynplaine, et l'etre sauveur, c'etait Dea.  Qu'importe!  pensait
Ursus, pour qui le coeur de Dea etait visible.  Et Dea, rassuree,
consolee, ravie, adorait l'ange, pendant que le peuple
contemplait le monstre, et subissait, fascine lui aussi, mais en
sens inverse, cet immense rire prometheen.

L'amour vrai ne se blase point.  Etant tout ame, il ne peut
s'attiedir.  Une braise se couvre de cendre, une etoile non.  Ces
impressions exquises se renouvelaient tous les soirs pour Dea, et
elle etait prete a pleurer de tendresse pendant qu'on se tordait
de rire.  Autour d'elle, on n'etait que joyeux; elle, elle etait
heureuse.

Du reste l'effet de gaite, du au rictus imprevu et stupefiant de
Gwynplaine, n'etait evidemment pas voulu par Ursus.  Il eut
prefere plus de sourire et moins de rire, et une admiration plus
litteraire.  Mais triomphe console.  Il se reconciliait tous les
soirs avec son succes excessif, en comptant combien les piles de
farthings faisaient de shellings, et combien les piles de
shellings faisaient de pounds.  Et puis il se disait qu'apres
tout, ce rire passe, _Chaos vaincu_ se retrouvait au fond des
esprits et qu'il leur en restait quelque chose.  Il ne se
trompait peut-etre point tout a fait; le tassement d'une oeuvre
se fait dans le public.  La verite est que cette populace,
attentive a ce loup, a cet ours, a cet homme, puis a cette
musique, a ces hurlements domptes par l'harmonie, a cette nuit
dissipee par l'aube, a ce chant degageant la lumiere, acceptait
avec une sympathie confuse et profonde, et meme avec un certain
respect attendri, ce drame-poeme de _Chaos vaincu_, cette
victoire de l'esprit sur la matiere, aboutissant a la joie de
l'homme.

Tels etaient les plaisirs grossiers du peuple.

Ils lui suffisaient.  Le peuple n'avait pas le moyen d'aller aux
"nobles matches" de la gentry, et ne pouvait, comme les seigneurs
et gentilshommes, parier mille guinees pour Helmsgail contre
Phelem-ghe-madone.



X

COUP D'OEIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET SUR
LES HOMMES


L'homme a une pensee, se venger du plaisir qu'on lui fait.  De la
le mepris pour le comedien.

Cet etre me charme, me divertit, m'enseigne, m'enchante, me
console, me verse l'ideal, m'est agreable et utile, quel mal
puis-je lui rendre?  L'humiliation.  Le dedain, c'est le soufflet
a distance.  Souffletons-le.  Il me plait, donc il est vil.  Il
me sert, donc je le hais.  Ou y a-t-il une pierre que je la lui
jette?  Pretre, donne la tienne.  Philosophe, donne la tienne.
Bossuet, excommunie-le.  Rousseau, insulte-le.  Orateur,
crache-lui les cailloux de ta bouche.  Ours, lance-lui ton pave.
Lapidons l'arbre, meurtrissons le fruit, et mangeons-le.  Bravo!
et A bas!  Dire les vers des poetes, c'est etre pestifere.
Histrion, va!  mettons-le au carcan dans son succes.
Achevons-lui son triomphe en huee.  Qu'il amasse la foule et
qu'il cree la solitude.  Et c'est ainsi que les classes riches,
dites hautes classes, ont invente pour le comedien cette forme
d'isolement, l'applaudissement.

La populace est moins feroce.  Elle ne haissait point Gwynplaine.
Elle ne le meprisait pas non plus.  Seulement le dernier calfat
du dernier equipage de la derniere caraque amarree dans le
dernier des ports d'Angleterre se considerait comme
incommensurablement superieur a cet amuseur de "la canaille", et
estimait qu'un calfat est autant audessus d'un saltimbanque qu'un
lord est au-dessus d'un calfat.

Gwynplaine etait donc, comme tous les comediens, applaudi et
isole.  Du reste, ici-bas tout succes est crime, et s'expie.  Qui
a la medaille a le revers.

Pour Gwynplaine il n'y avait point de revers.  En ce sens que les
deux cotes de son succes lui agreaient.  Il etait satisfait de
l'applaudissement, et content de l'isolement.  Par
l'applaudissement, il etait riche; par l'isolement, il etait
heureux.

Etre riche, dans ces bas-fonds, c'est n'etre plus miserable.
C'est n'avoir plus de trous a ses vetements, plus de froid dans
son atre, plus de vide dans son estomac.  C'est manger a son
appetit et boire a sa soif.  C'est avoir tout le necessaire, y
compris un sou a donner a un pauvre.  Cette richesse indigente,
suffisante a la liberte, Gwynplaine l'avait.

Du cote de l'ame, il etait opulent.  Il avait l'amour.  Que
pouvait-il desirer?

Il ne desirait rien.

La difformite de moins, il semble que ce pouvait etre la une
offre a lui faire.  Comme il l'eut repoussee!  Quitter ce masque
et reprendre son visage, redevenir ce qu'il avait ete peut-etre,
beau et charmant, certes, il n'eut pas voulu!  Et avec quoi
eut-il nourri Dea?  que fut devenue la pauvre et douce aveugle
qui l'aimait?  Sans ce rictus qui faisait de lui un clown unique,
il ne serait plus qu'un saltimbanque comme un autre, le premier
equilibriste venu, un ramasseur de liards entre les fentes des
paves, et Dea n'aurait peut-etre pas du pain tous les jours!  Il
se sentait avec un profond orgueil de tendresse le protecteur de
cette infirme celeste.  Nuit, Solitude, Denument, Impuissance,
Ignorance, Faim et Soif, les sept gueules beantes de la misere se
dressaient autour d'elle, et il etait le saint Georges combattant
ce dragon.  Et il triomphait de la misere.  Comment?  par sa
difformite.  Par sa difformite, il etait utile, secourable,
victorieux, grand.  Il n'avait qu'a se montrer, et l'argent
venait.  Il etait le maitre des foules; il se constatait le
souverain des populaces.  Il pouvait tout pour Dea.  Ses besoins,
il y pourvoyait; ses desirs, ses envies, ses fantaisies, dans la
sphere limitee des souhaits possibles a un aveugle, il les
contentait.  Gwynplaine et Dea etaient, nous l'avons montre deja,
la providence l'un de l'autre.  Il se sentait enleve sur ses
ailes, elle se sentait portee dans ses bras.  Proteger qui vous
aime, donner le necessaire a qui vous donne les etoiles, il n'est
rien de plus doux.  Gwynplaine avait cette felicite supreme.  Et
il la devait a sa difformite.  Cette difformite le faisait
superieur a tout.  Par elle il gagnait sa vie, et la vie des
autres; par elle il avait l'independance, la liberte, la
celebrite, la satisfaction intime, la fierte.  Dans cette
difformite il etait inaccessible.  Les fatalites ne pouvaient
rien contre lui au dela de ce coup ou elles s'etaient epuisees,
et qui lui avait tourne en triomphe.  Ce fond du malheur etait
devenu un sommet elyseen.  Gwynplaine etait emprisonne dans sa
difformite, mais avec Dea.  C'etait, nous l'avons dit, etre au
cachot dans le paradis.  Il y avait entre eux et le monde des
vivants une muraille.  Tant mieux.  Cette muraille les parquait,
mais les defendait.  Que pouvait-on contre Dea, que pouvait-on
contre Gwynplaine, avec une telle fermeture de la vie autour
d'eux?  Lui oter le succes?  impossible.  Il eut fallu lui oter
sa face.  Lui oter l'amour?  impossible.  Dea ne le voyait point.
L'aveuglement de Dea etait divinement incurable.  Quel
inconvenient avait pour Gwynplaine sa difformite?  Aucun.  Quel
avantage avait-elle?  Tous.  Il etait aime malgre cette horreur,
et peut-etre a cause d'elle.  Infirmite et difformite s'etaient,
d'instinct, rapprochees et accouplees.  Etre aime, est-ce que ce
n'est pas tout?  Gwynplaine ne songeait a sa defiguration qu'avec
reconnaissance.  Il etait beni dans ce stigmate.  Il le sentait
avec joie imperdable et eternel, Quelle chance que ce bienfait
fut irremediable!  Tant qu'il y aurait des carrefours, des champs
de foire, des routes ou aller devant soi, du peuple en bas, du
ciel en haut, on serait sur de vivre, Dea ne manquerait de rien,
on aurait l'amour!  Gwynplaine n'eut pas change de visage avec
Apollon.  Etre monstre etait pour lui la forme du bonheur.

Aussi disions-nous en commencant que la destinee l'avait comble.
Ce reprouve etait un prefere.

Il etait si heureux qu'il en venait a plaindre les hommes autour
de lui.  Il avait de la pitie de reste.  C'etait d'ailleurs son
instinct de regarder un peu dehors, car aucun homme n'est tout
d'une piece et une nature n'est pas une abstraction; il etait
ravi d'etre mure, mais de temps en temps il levait la tete
par-dessus le mur.  Il n'en rentrait qu'avec plus de joie dans
son isolement pres de Dea, apres avoir compare.

Que voyait-il autour de lui?  Qu'etait-ce que ces vivants dont
son existence nomade lui montrait tous les echantillons, chaque
jour remplaces par d'autres?  Toujours de nouvelles foules, et
toujours la meme multitude.  Toujours de nouveaux visages et
toujours les memes infortunes.  Une promiscuite de ruines.
Chaque soir toutes les fatalites sociales venaient faire cercle
autour de sa felicite.

La Green-Box etait populaire.

Le bas prix appelle la basse classe.  Ce qui venait a lui
c'etaient les faibles, les pauvres, les petits.  On allait a
Gwynplaine comme on va au gin.  On venait acheter pour deux sous
d'oubli.  Du haut de son treteau, Gwynplaine passait en revue le
sombre peuple.  Son esprit s'emplissait de toutes ces apparitions
successives de l'immense misere.  La physionomie humaine est
faite par la conscience et par la vie, et est la resultante d'une
foule de creusements mysterieux.  Pas une souffrance, pas une
colere, pas une ignominie, pas un desespoir, dont Gwynplaine ne
vit la ride.  Ces bouches d'enfants n'avaient pas mange.  Cet
homme etait un pere, cette femme etait une mere, et derriere eux
on devinait des familles en perdition.  Tel visage sortait du
vice et entrait au crime; et l'on comprenait le pourquoi:
ignorance et indigence.  Tel autre offrait une empreinte de bonte
premiere raturee par l'accablement social et devenue haine.  Sur
ce front de vieille femme on voyait la famine; sur ce front de
jeune fille on voyait la prostitution.  Le meme fait, offrant
chez la jeune la ressource, et plus lugubre la.  Dans cette cohue
il y avait des bras, mais pas d'outils; ces travailleurs ne
demandaient pas mieux, mais le travail manquait.  Parfois pres de
l'ouvrier un soldat venait s'asseoir, quelquefois un invalide, et
Gwynplaine apercevait ce spectre, la guerre.  Ici Gwynplaine
lisait chomage, la exploitation, la servitude.  Sur certains
fronts il constatait on ne sait quel refoulement vers
l'animalite, et ce lent retour de l'homme a la bete produit en
bas par la pression des pesanteurs obcures du bonheur d'en haut.
Dans ces tenebres, il y avait pour Gwynplaine un soupirail.  Ils
avaient, lui et Dea, du bonheur par un jour de souffrance.  Tout
le reste etait damnation.  Gwynplaine sentait au-dessus de lui le
pietinement inconscient des puissants, des opulents, des
magnifiques, des grands, des elus du hasard; au-dessous, il
distinguait le tas de faces pales des desherites; il se voyait,
lui et Dea, avec leur tout petit bonheur, si immense, entre deux
mondes; en haut le monde allant et venant, libre, joyeux,
dansant, foulant aux pieds; en haut, le monde qui marche; en bas,
le monde sur qui l'on marche.  Chose fatale, et qui indique un
profond mal social, la lumiere ecrase l'ombre!  Gwynplaine
constatait ce deuil.  Quoi!  une destinee si reptile!  L'homme se
trainant ainsi!  une telle adherence a la poussiere et a la
fange, un tel degout, une telle abdication, et une telle
abjection, qu'on a envie de mettre le pied dessus!  de quel
papillon cette vie terrestre est-elle donc la chenille?  Quoi!
dans cette foule qui a faim et qui ignore, partout, devant tous,
le point d'interrogation du crime ou de la honte!
l'inflexibilite des lois produisant l'amollissement des
consciences!  pas un enfant qui ne croisse pour le rapetissement!
pas une vierge qui ne grandisse pour l'offre!  pas une rose qui
ne naisse pour la bave!  Ses yeux parfois, curieux d'une
curiosite emue, cherchaient a voir jusqu'au fond de cette
obscurite ou agonisaient tant d'efforts inutiles et ou luttaient
tant de lassitudes, familles devorees par la societe, moeurs
torturees par les lois, plaies faites gangrenes par la penalite,
indigences rongees par l'impot, intelligences a vau-l'eau dans un
engloutissement d'ignorance, radeaux en detresse couverts
d'affames, guerres, disettes, rales, cris, disparitions; et il
sentait le vague saisissement de cette poignante angoisse
universelle.  Il avait la vision de toute cette ecume du malheur
sur le sombre pele-mele humain.  Lui, il etait au port, et il
regardait autour de lui ce naufrage.  Par moment, il prenait dans
ses mains sa tete defiguree, et songeait.

Quelle folie que d'etre heureux!  comme on reve!  il lui venait
des idees.  L'absurde lui traversait le cerveau.  Parce qu'il
avait autrefois secouru un enfant, il sentait des velleites de
secourir le monde.  Des nuages de reverie lui obscurcissaient
parfois sa propre realite; il perdait le sentiment de la
proportion jusqu'a se dire: Que pourrait-on faire pour ce pauvre
peuple?  Quelquefois son absorption etait telle qu'il le disait
tout haut.  Alors Ursus haussait les epaules et le regardait
fixement.  Et Gwynplaine continuait de rever:--Oh!  si j'etais
puissant, comme je viendrais en aide aux malheureux!  Mais que
suis-je?  un atome.  Que puis-je?  rien.

Il se trompait.  Il pouvait beaucoup pour les malheureux.  Il les
faisait rire.

Et, nous l'avons dit, faire rire, c'est faire oublier.  Quel
bienfaiteur sur la terre, qu'un distributeur d'oubli!



XI

GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI


Un philosophe est un espion.  Ursus, guetteur de reves, etudiait
son eleve.  Nos monologues ont sur notre front une vague
reverberation distincte au regard du physionomiste.  C'est
pourquoi ce qui se passait en Gwynplaine n'echappait point a
Ursus.  Un jour que Gwynplaine meditait, Ursus, le tirant par son
capingot, s'ecria:

--Tu me fais l'effet d'un observateur, imbecile!  Prends-y garde,
cela ne te regarde pas.  Tu as une chose a faire, aimer Dea.  Tu
es heureux de deux bonheurs: le premier, c'est que la foule voit
ton museau, le second, c'est que Dea ne le voit pas.  Ce bonheur
que tu as, tu n'y as pas droit Nulle femme, voyant ta bouche,
n'acceptera ton baiser.  Et cette bouche qui fait ta fortune,
cette face qui fait ta richesse, ca n'est pas a toi.  Tu n'etais
pas ne avec ce visage-la.  Tu l'as pris a la grimace qui est au
fond de l'infini.  Tu as vole son masque au diable.  Tu es
hideux, contente-toi de ce quine.  Il y a dans ce monde, qui est
une chose tres bien faite, les heureux de droit et les heureux de
raccroc.  Tu es un heureux de raccroc.  Tu es dans une cave ou se
trouve prise une etoile.  La pauvre etoile est a toi.  N'essaie
pas de sortir de ta cave, et garde ton astre, araignee!  Tu as
dans la toile l'escarboucle Venus.  Fais-moi le plaisir d'etre
satisfait.  Je te vois revasser, c'est idiot.  Ecoute, je vais te
parler le langage de la vraie poesie: que Dea mange des tranches
de boeuf et des cotelelles de mouton, dans six mois elle sera
forte comme une turque; epouse-la tout net, et fais-lui un
enfant, deux enfants, trois enfants, une ribambelle d'enfants.
Voila ce que j'appelle philosopher.  De plus, on est heureux, ce
qui n'est pas bete.  Avoir des petits, c'est la le bleu.  Aie des
mioches, torche-les, mouche-les, couche-les, barbouille-les et
debarbouille-les, que tout cela grouille autour de toi; s'ils
rient, c'est bien; s'ils gueulent, c'est mieux; crier, c'est
vivre; regarde-les teter a six mois, ramper a un an, marcher a
deux ans, grandir a quinze ans, aimer a vingt ans.  Qui a ces
joies, a tout.  Moi, j'ai manque cela, c'est ce qui fait que je
suis une brute.  Le bon Dieu, un faiseur de beaux poemes, et qui
est le premier des hommes de lettres, a dicte a son collaborateur
Moise: _Multipliez_!  Tel est le texte.  Multiplie, animal.
Quant au monde, il est ce qu'il est; il n'a pas besoin de toi
pour aller mal.  N'en prends pas souci.  Ne t'occupe pas de ce
qui est dehors.  Laisse l'horizon tranquille.  Un comedien est
fait pour etre regarde, non pour regarder.  Sais-tu ce qu'il y a
dehors?  les heureux de droit.  Toi, je te le repete, tu es
l'heureux du hasard.  Tu es le filou du bonheur dont ils sont les
proprietaires.  Ils sont les legitimes, tu es l'intrus, tu vis en
concubinage avec la chance.  Que veux-tu de plus que ce que tu
as?  Que Schiboleth me soit en aide!  ce polisson est un
maroufle.  Se multiplier par Dea, c'est pourtant agreable.  Une
telle felicite ressemble a une escroquerie.  Ceux qui ont le
bonheur ici-bas par privilege de la-haut n'aiment pas qu'on se
permette d'avoir tant de joie audessous d'eux.  S'ils te
demandaient: de quel droit es-tu heureux?  tu ne saurais que
repondre.  Tu n'as pas de patente, eux ils en ont une.  Jupiter,
Allah, Vishnou, Sabaoth, n'importe, leur a donne le visa pour
etre heureux.  Crains-les.  Ne te mele pas d'eux afin qu'ils ne
se melent pas de toi.  Sais-tu ce que c'est, miserable, que
l'heureux de droit?  C'est un etre terrible, c'est le lord.  Ah!
le lord, en voila un qui a du intriguer dans l'inconnu du diable
avant d'etre au monde, pour entrer dans la vie par cette
porte-la!  Comme il a du lui etre difficile de naitre!  Il ne
s'est donne que cette peine-la, mais, juste ciel!  c'en est une!
obtenir du destin, ce butor aveugle, qu'il vous fasse d'emblee au
berceau maitre des hommes!  corrompre ce buraliste pour qu'il
vous donne la meilleure place au spectacle!  Lis le memento qui
est dans la cahute que j'ai mise a la retraite, lis ce breviaire
de ma sagesse, et tu verras ce que c'est que le lord.  Un lord,
c'est celui qui a tout et qui est tout.  Un lord est celui qui
existe au-dessus de sa propre nature; un lord est celui qui a,
jeune, les droits du vieillard, vieux, les bonnes fortunes du
jeune homme, vicieux, le respect des gens de bien, poltron, le
commandement des gens de coeur, faineant, le fruit du travail,
ignorant, le diplome de Cambridge et d'Oxford, bete, l'admiration
des poetes, laid, le sourire des femmes, Thersite, le casque
d'Achille, lievre, la peau du lion.  N'abuse pas de mes paroles,
je ne dis pas qu'un lord soit necessairement ignorant, poltron,
laid, bete et vieux; je dis seulement qu'il peut etre tout cela
sans que cela lui fasse du tort.  Au contraire.  Les lords sont
les princes.  Le roi d'Angleterre n'est qu'un lord, le premier
seigneur de la seigneurie; c'est tout, c'est beaucoup.  Les rois
jadis s'appelaient lords; le lord de Danemark, le lord d'Irlande,
le lord des Iles.  Le lord de Norvege ne s'est appele roi que
depuis trois cents ans.  Lucius, le plus ancien roi d'Angleterre,
etait qualifie par saint Telesphore _milord Lucius_.  Les lords
sont pairs, c'est-a-dire egaux.  De qui?  du roi.  Je ne fais pas
la faute de confondre les lords avec le parlement.  L'assemblee
du peuple, que les saxons, avant la conquete, intitulaient
_wittenagemot_, les normands, apres la conquete, l'ont intitulee
_parliamentum_.  Peu a peu on a mis le peuple a la porte.  Les
lettres closes du roi convoquant les communes portaient jadis _ad
consilium impendendum_, elles portent aujourd'hui _ad
consentiendum_.  Les communes ont le droit de consentement.  Dire
oui est leur liberte.  Les pairs peuvent dire non.  Et la preuve,
c'est qu'ils l'ont dit.  Les pairs peuvent couper la tete au roi,
le peuple point.  Le coup de hache a Charles Ier est un
empietement, non sur le roi, mais sur les pairs, et l'on a bien
fait de mettre aux fourches la carcasse de Cromwell.  Les lords
ont la puissance, pourquoi?  parce qu'ils ont la richesse.  Qui
est-ce qui a feuillete le Doomsday-book?  C'est la preuve que les
lords possedent l'Angleterre, c'est le registre des biens des
sujets dresse sous Guillaume le Conquerant, et il est sous la
garde du chancelier de l'echiquier.  Pour y copier quelque chose,
on paie quatre sous par ligne.  C'est un fier livre.  Sais-tu que
j'ai ete docteur domestique chez un lord qui s'appelait Marmaduke
et qui avait neuf cent mille francs de France de rente par an?
Tire-toi de la, affreux cretin.  Sais-tu que rien qu'avec les
lapins des garennes du comte Lindsey on nourrirait toute la
canaille des Cinq-ports?  Aussi frottez-vous-y.  On y met bon
ordre.  Tout braconnier est pendu.  Pour deux longues oreilles
poilues qui passaient hors de sa gibeciere, j'ai vu accrocher a
la potence un pere de six enfants.  Telle est la seigneurie.  Le
lapin d'un lord est plus que l'homme du bon Dieu.  Les seigneurs
sont, entends-tu, maraud?  et nous devons le trouver bon.  Et
puis si nous le trouvons mauvais, qu'est-ce que cela leur fait?
Le peuple faisant des objections!  Plante lui-meme n'approcherait
pas de ce comique.  Un philosophe serait plaisant s'il
conseillait a cette pauvre diablesse de multitude de se recrier
contre la largeur et la lourdeur des lords.  Autant faire
discuter par la chenille la patte de l'elephant.  J'ai vu un jour
un hippopotame marcher sur une taupiniere; il ecrasait tout; il
etait innocent.  Il ne savait meme pas qu'il y eut des taupes, ce
gros bonasse de mastodonte.  Mon cher, des taupes qu'on ecrase,
c'est le genre humain.  L'ecrasement est une loi.  Et crois-tu
que la taupe elle-meme n'ecrase rien?  Elle est le mastodonte du
ciron, qui est le mastodonte du volvoce.  Mais ne raisonnons pas.
Mon garcon, les carrosses existent.  Le lord est dedans, le
peuple est sous la roue, le sage se range.  Mets-toi de cote, et
laisse passer.  Quant a moi, j'aime les lords, et je les evite.
J'ai vecu chez un.  Cela suffit a la beaute de mes souvenirs.  Je
me rappelle son chateau, comme une gloire dans un nuage.  Moi,
mes reves sont en arriere.  Rien de plus admirable que
Marmaduke-Lodge pour la grandeur, la belle symetrie, les riches
revenus, les ornements et les accompagnements de l'edifice.  Du
reste, les maisons, hotels et palais des lords offrent un recueil
de ce qu'il y a de plus grand et magnifique dans ce florissant
royaume.  J'aime nos seigneurs.  Je les remercie d'etre opulents,
puissants et prosperes.  Moi qui suis vetu de tenebres, je vois
avec interet et plaisir cet echantillon de l'azur celeste qu'on
appelle un lord.  On entrait a Marmaduke-Lodge par une cour
extremement spacieuse, qui faisait un carre long partage en huit
carreaux, fermes de balustrades, laissant de tous cotes un large
chemin ouvert, avec une superbe fontaine hexagone au milieu, a
deux bassins, couverte d'un dome d'un ouvrage exquis a jour, qui
etait suspendu sur six colonnes.  C'est la que j'ai connu un
docte francais, M.  l'abbe du Cros, qui etait de la maison des
Jacobins de la rue Saint-Jacques.  Il y avait a Marmaduke-Lodge
une moitie de la bibliotheque d'Erpenius, dont l'autre moitie est
a l'auditoire de theologie de Cambridge.  J'y lisais des livres,
assis sous le portail qui est enjolive.  Ces choses-la ne sont
ordinairement vues que par un petit nombre de voyageurs curieux.
Sais-tu, ridicule boy, que monseigneur William North, qui est
lord Gray de Rolleston, et qui siege le quartorzieme au banc des
barons, a plus d'arbres de haute futaie dans sa montagne que tu
n'as de cheveux sur ton horrible caboche?  Sais-tu que lord
Norreys de Rycott, qui est la meme chose que le comte d'Abingdon,
a un donjon carre de deux cents pieds de haut portant cette
devise _Virtus ariete fortior_, ce qui a l'air de vouloir dire
_la vertu est plus forte qu'un belier_, mais ce qui veut dire,
imbecile!  _le courage est plus fort qu'une machine de guerre?_
Oui, j'honore, accepte, respecte et revere nos seigneurs.  Ce
sont les lords qui, avec la majeste royale, travaillent a
procurer et a conserver les avantages de la nation.  Leur sagesse
consommee eclate dans les conjonctures epineuses.  La preseance
sur tous, je voudrais bien voir qu'ils ne l'eussent pas.  Ils
l'ont.  Ce qui s'appelle en Allemagne principaute et en Espagne
grandesse, s'appelle pairie en Angleterre et en France.  Comme on
etait en droit de trouver ce monde assex, miserable, Dieu a senti
ou le bat le blessait, il a voulu prouver qu'il savait faire des
gens heureux, et il a cree les lords pour donner satisfaction aux
philosophes.  Cette creation-la corrige l'autre, et tire
d'affaire le bon Dieu.  C'est pour lui une sortie decente d'une
fausse position.  Les grands sont grands.  Un pair en parlant de
lui-meme dit _nos_.  Un pair est un pluriel.  Le roi qualifie les
pairs _consanguinei nostri_.  Les pairs ont fait une foule de
lois sages, entre autres celle qui condamne a mort l'homme qui
coupe un peuplier de trois ans.  Leur suprematie est telle qu'ils
ont une langue a eux.  En style heraldique, le noir, qui
s'appelle _sable_ pour le peuple des nobles, s'appelle _saturne_
pour les princes et _diamant_ pour les pairs.  Poudre de diamant,
nuit etoilee, c'est le noir des heureux.  Et, meme entre eux, ils
ont des nuances, ces hauts seigneurs.  Un baron ne peut laver
avec un vicomte sans sa permission.  Ce sont la des choses
excellentes, et qui conservent les nations.  Que c'est beau pour
un peuple d'avoir vingt-cinq ducs, cinq marquis, soixante-seize
comtes, neuf vicomtes et soixante et un barons, qui font cent
soixante-seize pairs, qui les uns sont grace et les autres
seigneurie!  Apres cela, quand il y aurait quelques haillons
par-ci par-la!  Tout ne peut pas etre en or.  Haillons, soit;
est-ce que ne voila pas de la pourpre?  L'un achete l'autre.  Il
faut bien que quelque chose soit construit avec quelque chose.
Eh bien, oui, il y a des indigents, la belle affaire!  Ils
etoffent le bonheur des opulents.  Morbleu!  nos lords sont notre
gloire.  La meute de Charles Mohun, baron Mohun, coute a elle
seule autant que l'hopital des lepreux de Mooregate, et que
l'hopital de Christ, fonde pour les enfants en 1553 par Edouard
VI.  Thomas Osborne, duc de Leeds, depense par an, rien que pour
ses livrees, cinq mille guinees d'or.  Les grands d'Espagne ont
un gardien nomme par le roi qui les empeche de se ruiner.  C'est
pleutre.  Nos lords, a nous, sont extravagants et magnifiques.
J'estime cela.  Ne deblaterons pas comme des envieux.  Je sais
gre a une belle vision qui passe.  Je n'ai pas la lumiere, mais
j'ai le reflet.  Reflet sur mon ulcere, diras-tu.  Va-t'en au
diable.  Je suis un Job heureux de contempler Trimalcion.  Oh!
la belle planete radieuse la-haut!  c'est quelque chose que
d'avoir ce clair de lune.  Supprimer les lords, c'est une opinion
qu'Oreste n'oserait soutenir, tout insense qu'il etait.  Dire que
les lords sont nuisibles ou inutiles, cela revient a dire qu'il
faut ebranler les etats, et que les hommes ne sont pas faits pour
vivre comme les troupeaux, broutant l'herbe et mordus par le
chien.  Le pre est tondu par le mouton, le mouton est tondu par
le berger.  Quoi de plus juste?  A tondeur, tondeur et demi.
Moi, tout m'est egal; je suis un philosophe, et je tiens a la vie
comme une mouche.  La vie n'est qu'un pied a terre.  Quand je
pense que Henry Bowes Howard, comte de Berkshire, a dans ses
ecuries vingt-quatre carrosses de gala, dont un a harnais
d'argent et un autre a harnais d'or!  Mon Dieu, je sais bien que
tout le monde n'a pas vingt-quatre carrosses de gala, mais il ne
faut point declamer.  Parce que tu as eu froid une nuit, ne
voila-t-il pas!  Il n'y a pas que toi.  D'autres aussi ont froid
et faim.  Sais-tu que sans ce froid Dea ne serait pas aveugle, et
que si Dea n'etait pas aveugle, elle ne t'aimerait pas!
raisonne, buse!  Et puis, si tous les gens qui sont epars se
plaignaient, ce serait un beau vacarme.  Silence, voila la regle.
Je suis convaincu que le bon Dieu ordonne aux damnes de se taire,
sans quoi ce serait Dieu qui serait damne, d'entendre un cri
eternel.  Le bonheur de l'Olympe est au prix du silence du
Cocyte.  Donc, peuple, tais-toi.  Je fais mieux, moi, j'approuve
et j'admire.  Tout a l'heure, j'enumerais les lords, mais il faut
y ajouter deux archeveques et vingt-quatre eveques!  En verite,
je suis attendri quand j'y songe.  Je me rappelle avoir vu, chez
le dimeur du reverend doyen de Raphoe, lequel doyen fait partie
de la seigneurie et de l'eglise, une vaste meule du plus beau ble
prise aux paysans d'alentour et que le doyen n'avait pas eu la
peine de faire pousser.  Cela lui laissait le temps de prier
Dieu.  Sais-tu que lord Marmaduke mon maitre etait lord grand
tresorier d'Irlande, et haut senechal de la souverainete de
Knaresburg dans le comte d'York!  Sais-tu que le lord haut
chambellan, qui est un office hereditaire dans la famille des
ducs d'Ancaster, habille le roi le jour du couronnement, et
recoit pour sa peine quarante aunes de velours cramoisi, plus le
lit ou le roi a dormi; et que l'huissier de la verge noire est
son depute!  Je voudrais bien te voir faire resistance a ceci,
que le plus ancien vicomte d'Angleterre est le sire Robert Brent,
cree vicomte par Henri V.  Tous les titres des lords indiquent
une souverainete sur une terre, le comte Rivers excepte, qui a
pour titre son nom de famille.  Comme c'est admirable ce droit
qu'ils ont de taxer les autres, et de prelever, par exemple,
comme en ce moment-ci, quatre shellings par livre sterling de
rente, ce qu'on vient de continuer pour un an, et tous ces beaux
impots sur les esprits distilles, sur les accises du vin et de la
biere, sur le tonnage et le pondage, sur le cidre, le poire, le
mum, le malt et l'orge prepare, et sur le charbon de terre et
cent autres semblables!  Venerons ce qui est.  Le clerge lui-meme
releve des lords.  L'eveque de Man est le sujet du comte de
Derby.  Les lords ont des betes feroces a eux qu'ils mettent dans
leurs armoiries.  Comme Dieu n'en a pas fait assez, ils en
inventent.  Ils ont cree le sanglier heraldique qui est autant
au-dessus du sanglier que le sanglier est au-dessus du porc, et
que le seigneur est au-dessus du pretre.  Ils ont cree le
griffon, qui est aigle aux lions et lion aux aigles, et qui fait
peur aux lions par ses ailes et aux aigles par sa criniere.  Ils
ont la guivre, la licorne, la serpente, la salamandre, la
tarasque, la dree, le dragon, l'hippogriffe.  Tout cela, terreur
pour nous, leur est ornement et parure.  Ils ont une menagerie
qui s'appelle le blason, et ou rugissent les monstres inconnus.
Pas de foret comparable pour l'inattendu des prodiges a leur
orgueil.  Leur vanite est pleine de fantomes qui s'y promenent
comme dans une nuit sublime, armes, casques, cuirasses,
eperonnes, le baton d'empire a la main, et disant d'une voix
grave: Nous sommes les aieux!  Les scarabees mangent les racines,
et les panoplies mangent le peuple.  Pourquoi pas?  Allons-nous
changer les lois?  La seigneurie fait partie de l'ordre.  Sais-tu
qu'il y a un duc en Ecosse qui galope trente lieues sans sortir
de chez lui?  Sais-lu que le lord archeveque de Canterbury a un
million de France de revenu?  Sais-tu que sa majeste a par an
sept cent mille livres sterling de liste civile, sans compter les
chateaux, forets, domaines, fiefs, tenances, alleux, prebendes,
dimes et redevances, confiscations et amendes, qui depassent un
million sterling?  Ceux qui ne sont pas contents sont difficiles.

--Oui, murmura Gwynplaine pensif, c'est de l'enfer des pauvres
qu'est fait le paradis des riches.



XII

URSUS LE POETE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE


Puis Dea entra; il la regarda, et ne vit plus qu'elle.  L'amour
est ainsi; on peut etre envahi un moment par une obsession de
pensees quelconques; la femme qu'on aime arrive, et fait
brusquement evanouir tout ce qui n'est pas sa presence, sans se
douter qu'elle efface peut-etre en nous un monde.

Disons ici un detail.  Dans _Chaos vaincu_, un mot, _monstre_,
adresse a Gwynplaine, deplaisait a Dea.  Quelquefois, avec le peu
d'espagnol que tout le monde savait dans ce temps-la, elle
faisait le petit coup de tete de le remplacer par _quiero_, qui
signifie _je le veux_, Ursus tolerait, non sans quelque
impatience, ces alterations du texte.  Il eut volontiers dit a
Dea, comme de nos jours Moessard a Vissot: _Tu manques de respect
au repertoire_.

"L'Homme qui rit".  Telle etait la forme qu'avait prise la
celebrite de Gwynplaine.  Son nom, Gwynplaine, a peu pres ignore,
avait disparu sous ce sobriquet, de meme que sa face sous le
rire.  Sa popularite etait comme son visage un masque.

Son nom pourtant se lisait sur un large ecriteau placarde a
l'avant de la Green-Box, lequel offrait a la foule cette
redaction due a Ursus:

"Ici l'on voit Gwynplaine, abandonne a l'age de dix ans, la nuit
du 29 janvier 1690, par les scelerats comprachicos, au bord de la
mer a Portland, de petit devenu grand, et aujourd'hui appele

"L'HOMME QUI RIT."

L'existence de ces saltimbanques etait une existence de lepreux
dans une ladrerie et de bienheureux dans une atlanlide.  C'etait
chaque jour un brusque passage de l'exhibition foraine la plus
bruyante a l'abstraction la plus complete.  Tous les soirs ils
faisaient leur sortie de ce monde.  C'etaient comme des morts qui
s'en allaient, quitte a renaitre le lendemain.  Le comedien est
un phare a eclipses, apparition, puis disparition, et il n'existe
guere pour le public que comme fantome et lueur dans cette vie a
feux tournants.

Au carrefour succedait la claustration.  Sitot le spectacle fini,
pendant que l'auditoire se desagregeait et que le brouhaha de
satisfaction de la foule se dissipait dans la dispersion des
rues, la Green-Box redressait son panneau comme une forteresse
son pont-levis, et la communication avec le genre humain etait
coupee.  D'un cote l'univers et de l'autre cette baraque; et dans
cette baraque il y avait la liberte, la bonne conscience, le
courage, le devouement, l'innocence, le bonheur, l'amour, toutes
les constellations.

La cecite voyante et la difformite aimee s'asseyaient cote a
cote, la main pressant la main, le front touchant le front, et,
ivres, se parlaient tout bas.

Le compartiment du milieu etait a deux fins; pour le public
theatre, pour les acteurs salle a manger.

Ursus, toujours satisfait de placer une comparaison, profitait de
celle diversite de destination pour assimiler le compartiment
central de la Green-Box a l'arradash d'une hutte abyssinienne.

Ursus comptait la recette, puis l'on soupait.  Pour l'amour tout
est de l'ideal, et boire et manger ensemble quand on aime, cela
admet toutes sortes de douces promiscuites furtives qui font
qu'une bouchee devient un baiser.  On boit l'ale ou le vin au
meme verre, comme on boirait la rosee au meme lys.  Deux ames,
dans l'agape, ont la meme grace que deux oiseaux.  Gwynplaine
servait Dea, lui coupait les morceaux, lui versait a boire,
s'approchait trop pres.

--Hum!  disait Ursus, et il detournait son grondement acheve
malgre lui en sourire.

Le loup, sous la table, soupait, inattentif a ce qui n'etait
point son os.

Vinos et Fibi partageaient le repas, mais genaient peu.  Ces deux
vagabondes, a demi sauvages et restees effarees, parlaient
brehaigne entre elles.

Ensuite Dea rentrait au gynecee avec Fibi et Vinos.  Ursus allait
mettre Homo a la chaine sous la Green-Box, et Gwynplaine
s'occupait des chevaux, et d'amant devenait palefrenier, comme
s'il eut ete un heros d'Homere ou un paladin de Charlemagne.  A
minuit, tout dormait, le loup excepte, qui de temps en temps,
penetre de sa responsabilite, ouvrait un oeil.

Le lendemain, au reveil, on se retrouvait; on dejeunait ensemble,
habituellement de jambon et de the; le the, en Angleterre, date
de 1678.  Puis Dea, a la mode espagnole, et par le conseil
d'Ursus qui la trouvait delicate, dormait quelques heures,
pendant que Gwynplaine et Ursus faisaient tous les petits travaux
du dehors et du dedans qu'exige la vie nomade.

Il etait rare que Gwynplaine rodat hors de la Green-Box, excepte
dans les routes desertes et les lieux solitaires.  Dans les
villes, il ne sortait qu'a la nuit, cache par un large chapeau
rabattu, afin de ne point user son visage dans la rue.

On ne le voyait a face decouverte que sur le theatre.

Du reste la Green-Box avait peu frequente les villes; Gwynplaine,
a vingt-quatre ans, n'avait guere vu de plus grandes cites que
les Cinq-ports.  Sa renommee cependant croissait.  Elle
commencait a deborder la populace, et elle montait plus haut.
Parmi les amateurs de bizarreries foraines et les coureurs de
curiosites et de prodiges, on savait qu'il existait quelque part,
a l'etat de vie errante, tantot ici, tantot la, un masque
extraordinaire.  On en parlait, on le cherchait, on se demandait:
Ou est-ce?  L'Homme qui Rit devenait decidement fameux.  Un
certain lustre, en rejaillissait sur _Chaos vaincu_.

Tellement qu'un jour Ursus, ambitieux, dit

--Il faut aller a Londres.




LIVRE TROISIEME

COMMENCEMENT DE LA FELURE



I

L'INN TADCASTER


Londres n'avait a cette epoque qu'un pont, le Pont de Londres,
avec des maisons dessus.  Ce pont reliait a Londres Southwark,
faubourg pave et cailloute avec des galets de la Tamise, tout en
ruettes et ruelles, ayant des lieux fort serres et, comme la
cite, quantite de batisses, logis et cahutes de bois, pele-mele
combustible ou l'incendie a ses aises.  1666 l'avait prouve.

Southwark alors se prononcait _Soudric_; aujourd'hui on prononce
_Sousouorc_, a peu pres.  Du reste, une excellente maniere de
prononcer les noms anglais, c'est de ne pas les prononcer du
tout.  Ainsi, Southampton, dites _Stpntn_.

C'etait le temps ou _Chatam_ se prononcait _Je t'aime_.

Le Southwark de ce temps-la ressemble au Southwark d'aujourd'hui
comme Vaugirard ressemble a Marseille.  C'etait un bourg; c'est
une ville.  Pourtant il s'y faisait un grand mouvement de
navigation.  Dans un long vieux mur cyclopeen sur la Tamise
etaient scelles des anneaux ou s'amarraient les coches de
riviere.  Ce mur s'appelait le mur d'Effroc ou Effroc-Stone.
York, quand elle etait saxonne, s'appelait Effroc.  La legende
contait qu'un duc d'Effroc s'etait noye au pied de ce mur.  L'eau
en effet y etait assez profonde pour un duc.  A mer basse il y
avait encore six bonnes brasses.  L'excellence de ce petit
mouillage attirait les navires de mer, et la vieille panse de
Hollande, dite la Vograat, venait s'amarrer a l'Effroc-Stone.  La
Vograat faisait directement une fois par semaine la traversee de
Londres a Rotterdam et de Rotterdam a Londres.  D'autres coches
partaient deux fois par jour, soit pour Deptfort, soit pour
Greenwich, soit pour Gravesend, descendant par une maree et
remontant par l'autre.  Le trajet jusqu'a Gravesend, quoique de
vingt milles, se faisait en six heures.

La Vograat etait d'un modele qu'on ne voit plus aujourd'hui que
dans les musees de marine.  Cette panse etait un peu une jonque.
En ce temps-la, pendant que la France copiait la Grece, la
Hollande copiait la Chine.  La Vograat, lourde coque a deux mats,
etait cloisonnee etanche perpendiculairement, avec une chambre
tres creuse au milieu du batiment et deux tillacs, l'un a
l'avant, l'autre a l'arriere, pontes ras, comme les vaisseaux de
fer a tourelle d'aujourd'hui, ce qui avait l'avantage de diminuer
la prise du flot sur le navire dans les gros temps, et
l'inconvenient d'exposer l'equipage aux coups de mer, a cause de
l'absence de parapet.  Rien n'arretait au bord celui qui allait
tomber.  De la de frequentes chutes et des pertes d'hommes qui
ont fait abandonner ce gabarit.  La pause _Vograat_ allait droit
en Hollande et ne faisait meme pas escale a Gravesend.

Une antique corniche de pierre, roche autant que maconnerie,
longeait le bas de l'Effroc-Stone, et, praticable a toute mer,
facilitait l'abord des bateaux amarres au mur.  Le mur etait de
distance en distance coupe d'escaliers.  Il marquait la pointe
sud de Southwark.  Un remblai permettait aux passants de
s'accouder au haut de l'Effroc-Stone comme au parapet d'un quai.
De la on voyait la Tamise.  De l'autre cote de l'eau, Londres
cessait.  Il n'y avait plus que des champs.

En amont de l'Effroc-Stone, au coude de la Tamise, presque
vis-a-vis le palais de Saint-James, derriere Lambeth-House, non
loin de la promenade appelee alors Foxhall (_vaux-hall_
probablement), il y avait, entre une poterie ou l'on faisait de
la porcelaine et une verrerie ou l'on faisait des bouteilles
peintes, un de ces vastes terrains vagues ou l'herbe pousse,
appeles autrefois en France cultures et mails, et en Angleterre
bowling-greens.  De bowling-green, tapis vert a rouler une boule,
nous avons fait boulingrin.  On a aujourd'hui ce pre-la dans sa
maison; seulement on le met sur une table, il est en drap au lieu
d'etre en gazon, et on l'appelle billard.

Du reste, on ne voit pas pourquoi, ayant _boulevard_
(boule-vert), qui est le meme mot que _bowling-green_, nous nous
sommes donne _boulingrin_.  Il est surprenant qu'un personnage
grave comme le dictionnaire ait de ces luxes inutiles.

Le bowling-green de Southwark s'appelait Tarrinzeau-field, pour
avoir appartenu jadis aux barons Hastings, qui sont barons
Tarrinzeau and Mauchline.  Des lords Hastings, le
Tarrinzeau-field avait passe aux lords Tadcaster, lesquels
l'avaient exploite en lieu public, ainsi que plus tard un duc
d'Orleans a exploite le Palais-Royal.  Puis le Tarrinzeau-field
etait devenu vaine pature et propriete paroissiale.

Le Tarrinzeau-field etait une sorte de champ de foire permanent,
encombre d'escamoteurs, d'equilibristes, de bateleurs, et de
musiques sur des treteaux, et toujours plein d'imbeciles qui
"viennent regarder le diable", comme disait l'archeveque Sharp.
Regarder le diable, c'est aller au spectacle.

Plusieurs inns, qui prenaient et envoyaient du public a ces
theatres forains, s'ouvraient sur cette place feriee toute
l'annee et y prosperaient.  Ces inns etaient de simples echoppes,
habitees seulement le jour.  Le soir le tavernier mettait dans sa
poche la clef de la taverne, et s'en allait.  Un seul de ces inns
etait une maison.  Il n'y avait pas d'autre logis dans tout le
bowling-green, les baraques du champ de foire pouvant toujours
disparaitre d'un moment a l'autre, vu l'absence d'attache et le
vagabondage de tous ces saltimbanques.  Les bateleurs ont une vie
deracinee.

Cet inn, appele l'inn Tadcaster, du nom des anciens seigneurs,
plutot auberge que taverne, et plutot hotellerie qu'auberge,
avait une porte cochere et une assez grande cour.

La porte cochere, ouvrant de la cour sur la place, etait la porte
legitime de l'auberge Tadcaster, et avait a cote d'elle une porte
batarde par ou l'on entrait.  Qui dit batarde dit preferee.
Cette porte basse etait la seule par ou l'on passat.  Elle
donnait dans le cabaret proprement dit, qui etait un large
galetas enfume, garni de tables et bas de plafond.  Elle etait
surmontee d'une fenetre au premier etage, aux ferrures de
laquelle etait ajustee et pendue l'enseigne de l'inn.  La grande
porte, barree et verrouillee a demeure, restait fermee.

Il fallait traverser le cabaret pour entrer dans la cour.

Il y avait dans l'inn Tadcaster un maitre et un boy.  Le maitre
s'appelait maitre Nicless.  Le boy s'appelait Govicum.  Maitre
Nicless,--Nicolas sans doute, qui devient par la prononciation
anglaise Nicless,--etait un veuf avare et tremblant et ayant le
respect des lois.  Du reste, poilu aux sourcils et sur les mains.
Quant au garcon de quatorze ans qui versait a boire et repondait
au nom de Govicum, c'etait une grosse tete joyeuse avec un
tablier.  Il etait tondu ras, signe de servitude.

Il couchait au rez-de-chaussee, dans un reduit ou l'on avait
jadis mis un chien.  Ce reduit avait pour fenetre une lucarne
ouvrant sur le bowling-green.



II

ELOQUENCE EN PLEIN VENT


Un soir qu'il faisait grand vent, et assez froid, et qu'on avait
toutes les raisons du monde de se hater dans la rue, un homme qui
cheminait dans le Tarrinzeau-field, sous le mur de l'auberge
Tadcaster, s'arreta brusquement.  On etait dans les derniers mois
de l'hiver de 1704 a 1705.  Cet homme, dont les vetements
indiquaient un matelot, etait de bonne mine et de belle taille,
ce qui est prescrit aux gens de cour et n'est pas defendu aux
gens du peuple.  Pourquoi s'etait-il arrete?  Pour ecouter.
Qu'ecoutait-il?  Une voix qui parlait probablement dans une cour,
de l'autre cote du mur, voix un peu senile, mais pourtant si
haute, qu'elle venait jusqu'aux passants dans la rue.  En meme
temps, on entendait, dans l'enclos ou la voix perorait, un bruit
de foule.  Cette voix disait:

--Hommes et femmes de Londres, me voici.  Je vous felicite
cordialement d'etre anglais.  Vous etes un grand peuple.  Je dis
plus, vous etes une grande populace.  Vos coups de poing sont
encore plus beaux que vos coups d'epee.  Vous avez de l'appetit.
Vous etes la nation qui mange les autres.  Fonction magnifique.
Cette succion du monde classe a part l'Angleterre.  Comme
politique et philosophie, et maniement des colonies, populations,
et industries, et comme volonte de faire aux autres du mal qui
est pour soi du bien, vous etes particuliers et surprenants.  Le
moment approche ou il y aura sur la terre deux ecriteaux; sur
l'un on lira: _Cote des hommes;_ sur l'autre on lira: _Cote des
anglais._ Je constate ceci a votre gloire, moi qui ne suis ni
anglais, ni homme, ayant l'honneur d'etre un docteur.  Cela va
ensemble.  Gentlemen, j'enseigne.  Quoi?  Deux especes de choses,
celles que je sais et celles que j'ignore.  Je vends des drogues
et je donne des idees.  Approchez, et ecoutez.  La science vous y
convie.  Ouvrez votre oreille.  Si elle est petite, elle tiendra
peu de verite; si elle est grande, beaucoup de stupidite y
entrera.  Donc, attention.  J'enseigne la Pseudodoxia Epidemica.
J'ai un camarade qui fait rire, moi je fais penser.  Nous
habitons la meme boite, le rire etant d'aussi bonne famille que
le savoir.  Quand on demandait a Democrite: Comment savez-vous?
il repondait: Je ris.  Et moi, si l'on me demande: Pourquoi
riez-vous?  je repondrai: Je sais.  Du reste, je ne ris pas.  Je
suis le rectificateur des erreurs populaires.  J'entreprends le
nettoyage de vos intelligences.  Elles sont malpropres.  Dieu
permet que le peuple se trompe et soit trompe.  Il ne faut pas
avoir de pudeurs betes; j'avoue franchement que je crois en Dieu,
meme quand il a tort.  Seulement, quand je vois des ordures,--les
erreurs sont des ordures,--je les balaie.  Comment sais-je ce que
je sais?  Cela ne regarde que moi.  Chacun prend la science comme
il peut.  Lactance faisait des questions a une tete de Virgile en
bronze qui lui repondait; Sylvestre II dialoguait avec les
oiseaux; les oiseaux parlaient-ils?  le pape gazouillait-il?
Questions.  L'enfant mort du rabbin Eleazar causait avec saint
Augustin.  Entre nous, je doute de tous ces faits, excepte du
dernier.  L'enfant mort parlait, soit; mais il avait sous la
langue une lame d'or, ou etaient gravees diverses constellations.
Donc il trichait.  Le fait s'explique.  Vous voyez ma moderation.
Je separe le vrai du faux.  Tenez, voici d'autres erreurs que
vous partagez sans doute, pauvres gens du peuple, et dont je
desire vous degager.  Dioscoride croyait qu'il y avait un dieu
dans la jusquiame, Chrysippe dans le cynopaste, Josephe dans la
racine bauras, Homere dans la plante moly.  Tous se trompaient.
Ce qui est dans ces herbes, ce n'est pas un dieu, c'est un demon.
Je l'ai verifie.  Il n'est pas vrai que le serpent qui tenta Eve
eut, comme Cadmus, une face humaine.  Garcias de Horto, Cadamosto
et Jean Hugo, archeveque de Treves, nient qu'il suffise de scier
un arbre pour prendre un elephant.  J'incline a leur avis.
Citoyens, les efforts de Lucifer sont la cause des fausses
opinions.  Sous le regne d'un tel prince, il doit paraitre des
meteores d'erreur et de perdition.  Peuple, Claudius Pulcher ne
mourut pas parce que les poulets refuserent de sortir du
poulailler; la verite est que Lucifer ayant prevu la mort de
Claudius Pulcher prit soin d'empecher ces animaux de manger.  Que
Belzebuth ait donne a l'empereur Vespasien la vertu de redresser
les boiteux et de rendre la vue aux aveugles en les touchant,
c'etait une action louable en soi, mais dont le motif etait
coupable.  Gentlemen, defiez-vous des faux savants qui exploitent
la racine de brioine et la couleuvree blanche, et qui font des
collyres avec du miel et du sang de coq.  Sachez voir clair dans
les mensonges.  Il n'est point exact qu'Orion soit ne d'un besoin
naturel de Jupiter; la verite est que ce fut Mercure qui
produisit cet astre de cette facon.  Il n'est pas vrai qu'Adam
eut un nombril.  Quand saint Georges a tue un dragon, il n'avait
pas pres de lui la fille d'un saint.  Saint Jerome dans son
cabinet n'avait pas sur sa cheminee une pendule; premierement,
parce qu'etant dans une grotte, il n'avait pas de cabinet;
deuxiemement, parce qu'il n'avait pas de cheminee; troisiemement,
parce que les pendules n'existaient pas.  Rectifions.
Rectifions.  O gentils qui m'ecoutez, si l'on vous dit que
quiconque flaire l'herbe valeriane, il lui nait un lezard dans le
cerveau, que dans sa putrefaction le boeuf se change en abeilles
et le cheval en frelons, que l'homme pese plus mort que vivant,
que le sang de bouc dissout l'emeraude, qu'une chenille, une
mouche et une araignee apercues sur le meme arbre annoncent la
famine, la guerre et la peste, qu'on guerit le mal caduc au moyen
d'un ver qu'on trouve dans la tete du chevreuil, n'en croyez
rien, ce sont des erreurs.  Mais voici des verites: la peau de
veau marin garantit du tonnerre; le crapaud se nourrit de terre,
ce qui lui fait venir une pierre dans la tete; la rose de Jericho
fleurit la veille de Noel; les serpents ne peuvent supporter
l'ombre du frene; l'elephant n'a pas de jointures et est force de
dormir debout contre un arbre; faites couver par un crapaud un
oeuf de coq, vous aurez un scorpion qui vous fera une salamandre;
un aveugle recouvre la vue en mettant une main sur le cote gauche
de l'autel et l'autre main sur ses yeux; la virginite n'exclut
pas la maternite.  Braves gens, nourrissez-vous de ces evidences.
Sur ce, vous pouvez croire en Dieu de deux facons, ou comme la
soif croit a l'orange, ou comme l'ane croit au fouet.  Maintenant
je vais vous presenter mon personnel.

Ici un coup de vent assez violent secoua les chambranles, et les
volets de l'inn, qui etait une maison isolee.  Cela fit une
espece de long murmure celeste.  L'orateur attendit un moment,
puis reprit le dessus.

--Interruption.  Soit.  Parle, aquilon.  Gentlemen, je ne me
fache pas.  Le vent est loquace, comme tous les solitaires.
Personne ne lui tient compagnie la-haut.  Alors il bavarde.  Je
reprends mon fil.  Vous contemplez ici des artistes associes.
Nous sommes quatre.  _A lupo principium._ Je commence par mon ami
qui est un loup.  Il ne s'en cache pas.  Voyez-le.  Il est
instruit, grave et sagace.  La providence a probablement eu un
moment l'idee d'en faire un docteur d'universite; mais il faut
pour cela etre un peu bete, et il ne l'est pas.  J'ajoute qu'il
est sans prejuges et point aristocrate.  Il cause dans l'occasion
avec une chienne, lui qui aurait droit a une louve.  Ses
dauphins, s'il en a eu, melent probablement avec grace le
jappement de leur mere au hurlement de leur pere.  Car il hurle.
Il faut hurler avec les hommes.  Il aboie aussi, par
condescendance pour la civilisation.  Adoucissement magnanime.
Homo est un chien perfectionne.  Venerons le chien.  Le
chien,--quelle drole de bete!--a sa sueur sur sa langue et son
sourire dans sa queue.  Gentlemen, Homo egale en sagesse et
surpasse en cordialite le loup sans poil du Mexique, l'admirable
xoloitzeniski.  J'ajoute qu'il est humble.  Il a la modestie d'un
loup utile aux humains.  Il est secourable et charitable,
silencieusement.  Sa patte gauche ignore la bonne action qu'a
faite sa patte droite.  Tels sont ses merites.  De cet autre, mon
deuxieme ami, je ne dis qu'un mot; c'est un monstre.  Vous
l'admirerez.  Il fut jadis abandonne par des pirates sur les
bords du sauvage ocean.  Celle-ci est une aveugle.  Est-ce une
exception?  Non.  Nous sommes tous des aveugles.  L'avare est un
aveugle; il voit l'or et ne voit pas la richesse.  Le prodigue
est un aveugle; il voit le commencement et ne voit pas la fin.
La coquette est une aveugle; elle ne voit pas ses rides.  Le
savant est un aveugle; il ne voit pas son ignorance.  L'honnete
homme est un aveugle; il ne voit pas le coquin.  Le coquin est un
aveugle; il ne voit pas Dieu.  Dieu est un aveugle; le jour ou il
a cree le monde, il n'a pas vu que le diable se fourrait dedans.
Moi je suis un aveugle; je parle, et je ne vois pas que vous etes
des sourds.  Cette aveugle-ci, qui nous accompagne, est une
pretresse mysterieuse.  Vesta lui eut confie son tison.  Elle a
dans le caractere des obscurites douces comme les hiatus qui
s'ouvrent dans la laine d'un mouton.  Je la crois fille de roi,
sans l'affirmer.  Une louable defiance est l'attribut du sage.
Quant a moi, je ratiocine et je medicamente.  Je pense et je
panse.  _Chirurgus sum_.  Je gueris les fievres, miasmes et
pestes.  Presque toutes nos phlegmasies et souffrances sont des
exutoires, et, bien soignees, nous debarrassent gentiment
d'autres maux qui seraient pires.  Nonobstant, je ne vous
conseille pas d'avoir un anthrax, autrement dit carbuncle.  C'est
une maladie bete qui ne sert a rien.  On en meurt, mais c'est
tout.  Je ne suis pas inculte ni rustique.  J'honore l'eloquence
et la poesie, et je vis avec ces deesses dans une intimite
innocente.  Et je termine par un avis.  Gentlemen et gentlewomen,
en vous, du cote d'ou vient la lumiere, cultivez la vertu, la
modestie, la probite, la justice et l'amour.  Chacun ici-bas
peut, comme cela, avoir son petit pot de fleurs sur sa fenetre.
Milords et messieurs, j'ai dit.  Le spectacle va commencer.

L'homme, matelot probable, qui ecoutait du dehors, entra dans la
salle basse de l'inn, la traversa, paya quelque monnaie qu'on lui
demanda, penetra dans une cour pleine de public, apercut au fond
de la cour une baraque a roues, toute grande ouverte, et vit sur
ce treteau un homme vieux vetu d'une peau d'ours, un homme jeune
qui avait l'air d'un masque, une fille aveugle, et un loup.

--Vivedieu!  s'ecria-t-il, voila d'admirables gens.



III

OU LE PASSANT REPARAIT


La Green-Box, on vient de la reconnaitre, etait arrivee a
Londres.  Elle s'etait etablie a Southwark.  Ursus avait ete
attire par le bowling-green, lequel avait cela d'excellent, que
la foire n'y chomait jamais; pas meme en hiver.

Voir le dome de Saint-Paul avait ete agreable a Ursus.

Londres, a tout prendre, est une ville qui a du bon.  Avoir dedie
une cathedrale a saint Paul, c'est de la bravoure.  Le vrai saint
cathedral est saint Pierre.  Saint Paul est suspect
d'imagination, et, en matiere ecclesiastique, imagination
signifie heresie.  Saint Paul n'est saint qu'avec des
circonstances attenuantes.  Il n'est entre au ciel que par la
porte des artistes.

Une cathedrale est une enseigne.  Saint Pierre indique Rome, la
ville du dogme; saint Paul signale Londres, la ville du schisme.

Ursus, dont la philosophie avait de si grands bras qu'elle
contenait tout, etait homme a apprecier ces nuances, et son
attrait pour Londres venait peut-etre d'un certain gout pour
saint Paul.

La grande cour de l'inn Tadcaster avait fixe le choix d'Ursus.
La Green-Box semblait prevue par cette cour; c'etait un theatre
tout construit.  Cette cour etait carree, et batie de trois
cotes, avec un mur faisant vis-a-vis aux etages, et auquel on
adossa la Green-Box, introduite grace aux vastes dimensions de la
porte cochere.  Un grand balcon de bois, couvert d'un auvent et
porte sur poteaux, lequel desservait les chambres du premier
etage, s'appliquait sur les trois pans de la facade interieure de
cette cour, avec deux retours en equerre.  Les fenetres du
rez-de-chaussee firent les baignoires, le pave de la cour fit le
parterre, et le balcon fit le balcon.  La Green-Box, rangee
contre le mur, avait devant elle cette salle de spectacle.  Cela
ressemblait beaucoup au Globe, ou furent joues _Othello_, le _Roi
Lear_ et la _Tempete_.

Dans un recoin, en arriere de la Green-Box, il y avait une
ecurie.

Ursus avait pris ses arrangements avec le tavernier, maitre
Nicless, qui, vu le respect des lois, n'admit le loup qu'en
payant plus cher.  L'ecriteau "GWYNPLAINE--L'HOMME QUI RIT",
decroche de la Green-Box, avait ete accroche pres de l'enseigne
de l'inn.  La salle-cabaret avait, on le sait, une porte
interieure qui donnait sur la cour.  A cote de cette porte fut
improvisee, au moyen d'un tonneau eventre, une logette pour "la
buraliste", qui etait tantot Fibi, tantot Vinos.  C'etait a peu
pres comme aujourd'hui.  Qui entre paie.  Sous l'ecriteau L'HOMME
QUI RIT fut pendue a deux clous une planche peinte en blanc,
portant, charbonne en grosses lettres, le titre de la grande
piece d'Ursus, _Chaos vaincu_.

Au centre du balcon, precisement en face de la Green-Box, un
compartiment, qui avait pour entree principale une porte-fenetre,
avait ete reserve entre deux cloisons "pour la noblesse".

Il etait assez large pour contenir, sur deux rangs, dix
spectateurs.

--Nous sommes a Londres, avait dit Ursus.  Il faut s'attendre a
de la gentry.

Il avait fait meubler cette "loge" des meilleures chaises de
l'inn, et placer au centre un grand fauteuil de velours d'Utrecht
bouton d'or a dessins cerise pour le cas ou quelque femme
d'alderman viendrait.

Les representations avaient commence.

Tout de suite, la foule vint.

Mais le compartiment pour la noblesse resta vide.

A cela pres, le succes fut tel que de memoire de saltimbanque on
n'en avait pas vu de pareil.  Tout Southwark accourut en cohue
admirer l'Homme qui Rit.

Les baladins et bateleurs de Tarrinzeau-field furent effares de
Gwynplaine.  Un epervier s'abattant dans une cage de
chardonnerets et leur becquetant leur mangeoire, tel fut l'effet.
Gwynplaine leur devora leur public.

Outre le menu peuple des avaleurs de sabres et des grimaciers, il
y avait sur le bowling-green de vrais spectacles.  Il y avait un
circus a femmes retentissant du matin au soir d'une sonnerie
magnifique de toutes sortes d'instruments, psalterions, tambours,
rubebes, micamons, timbres, chalumelles, dulcaynes, gingues,
chevrettes, cornemuses, cornets d'Allemagne, eschaqueils
d'Angleterre, pipes, fistules, flajos et flageolets.  Il y avait
sous une large tente ronde des sauteurs que n'eussent point
egales nos coureurs actuels des Pyrenees, Dulma, Bordenave et
Meylonga, lesquels du pic de Pierrefitte descendent au plateau du
Limacon, ce qui est presque tomber.  Il y avait une menagerie
ambulante ou l'on voyait un tigre bouffe, qui, fouaille par un
belluaire, tachait de lui happer son fouet et d'en avaler la
meche.  Ce comique a gueules et a griffes fut lui-meme eclipse.

Curiosite, applaudissements, recettes, foule, l'Homme qui Rit
prit tout.  En un clin d'oeil ce fut fait.  Il n'y eut plus que
la Green-Box.

--Chaos vaincu est Chaos vainqueur, disait Ursus, se mettant de
moitie dans le succes de Gwynplaine, et tirant la nappe a lui,
comme on dit en langue cabotine.

Le succes de Gwynplaine fut prodigieux.  Pourtant il resta local.
Passer l'eau est difficile pour une renommee.  Le nom de
Shakespeare a mis cent trente ans a venir d'Angleterre en France;
l'eau est une muraille, et si Voltaire, ce qu'il a bien regrette
plus tard, n'avait pas fait a Shakespeare la courte echelle,
Shakespeare, a l'heure qu'il est, serait peut-etre encore de
l'autre cote du mur, en Angleterre, captif d'une gloire
insulaire.

La gloire de Gwynplaine ne passa point le pont de Londres.  Elle
ne prit point les dimensions d'un echo de grande ville.  Du moins
dans les premiers temps.  Mais Southwark peut suffire a
l'ambition d'un clown.  Ursus disait:--La sacoche des recettes,
comme une fille qui a fait une faute, grossit a vue d'oeil.

On jouait _Ursus Rursus_, puis _Chaos vaincu_.

Dans les entr'actes, Ursus justifiait sa qualite d'engastrimythe
et faisait de la ventriloquie transcendante; il imitait toute
voix qui s'offrait dans l'assistance, un chant, un cri, a ebahir
par la ressemblance le chanteur ou le crieur lui-meme, et parfois
il copiait le brouhaha du public, et il soufflait comme s'il eut
ete a lui seul un tas de gens.  Talents remarquables.

En outre, il haranguait, on vient de le voir, comme Ciceron,
vendait des drogues, soignait les maladies et meme guerissait les
malades.

Southwark etait captive.

Ursus etait satisfait des applaudissements de Southwark, mais il
n'en etait point etonne.

--Ce sont les anciens trinobantes, disait-il.

Et il ajoutait:

--Que je ne confonds point, pour la delicatesse du gout, avec les
atrobates qui ont peuple Berks, les belges qui ont habite le
Somerset, et les parisiens qui ont fonde York.

A chaque representation, la cour de l'inn, transformee en
parterre, s'emplissait d'un auditoire deguenille et enthousiaste.
C'etaient des bateliers, des porte-chaises, des charpentiers de
bord, des cochers de coches de riviere, des matelots frais
debarques depensant leur solde en ripailles et en filles.  Il y
avait des estafiers, des ruffians, et des gardes noirs, qui sont
des soldats condamnes pour quelque faute disciplinaire a porter
leur habit rouge retourne du cote de la doublure noire, et nommes
pour cela blackquards, d'ou nous avons fait _blagueurs_.  Tout
cela affluait de la rue dans le theatre et refluait du theatre
dans la salle a boire.  Les chopes bues ne nuisaient pas au
succes.

Parmi ces gens qu'on est convenu d'appeler "la lie", il y en
avait un plus haut que les autres, plus grand, plus fort, moins
pauvre, plus carre d'epaules, vetu comme le commun du peuple,
mais pas dechire, admirateur a tout rompre, se faisant place a
coups de poing, ayant une perruque a la diable, jurant, criant,
gouaillant, point malpropre, et au besoin pochant un oeil et
payant bouteille.

Cet habitue etait le passant dont on a entendu tout a l'heure le
cri d'enthousiasme.

Ce connaisseur immediatement fascine avait tout de suite adopte
l'Homme qui Rit.  Il ne venait pas a toutes les representations.
Mais quand il venait, il etait le "trainer" du public; les
applaudissements se changeaient en acclamations; le succes
allait, non aux frises, il n'y en avait pas, mais aux nues, il y
en avait.  Mais ces nues, vu l'absence de plafond, pleuvaient
quelquefois sur le chef-d'oeuvre d'Ursus.

Si bien qu'Ursus remarqua cet homme et que Gwynplaine le regarda.

C'etait un fier ami inconnu qu'on avait la!

Ursus et Gwynplaine voulurent le connaitre, ou du moins savoir
qui c'etait.

Ursus un soir, de la coulisse, qui etait la porte de la cuisine
de la Green-Box, ayant par hasard maitre Nicless l'hotelier pres
de lui, lui montra l'homme mele a la foule, et lui demanda:

--Connaissez-vous cet homme?

--Sans doute.

--Qu'est-ce?

--Un matelot.

--Comment s'appelle-t-il?  dit Gwynplaine, intervenant.

--Tom-Jim-Jack, repondit l'hotelier.

Puis, tout en redescendant l'escalier marchepied de l'arriere de
la Green-Box pour rentrer dans l'inn, maitre Nicless laissa
tomber cette reflexion, profonde a perte de vue:

--Quel dommage qu'il ne soit pas lord!  ce serait une fameuse
canaille.

Du reste, quoique installe dans une hotellerie, le groupe de la
Green-Box n'avait rien modifie de ses moeurs, et maintenait son
isolement.  A cela pres de quelques mots echanges ca et la avec
le tavernier, ils ne se melaient point aux habitants, permanents
ou passagers, de l'auberge, et ils continuaient de vivre entre
eux.

Depuis qu'on etait a Southwark, Gwynplaine avait pris l'habitude,
apres le spectacle, apres le souper des gens et des chevaux,
d'aller, pendant qu'Ursus et Dea se couchaient chacun de son
cote, respirer un peu le grand air dans le bowling-green entre
onze heures et minuit.  Un certain vague qu'on a dans l'esprit
pousse aux promenades nocturnes et aux flaneries etoilees; la
jeunesse est une attente mysterieuse; c'est pourquoi on marche
volontiers la nuit, sans but.  A cette heure-la, il n'y avait
plus personne dans le champ de foire, tout au plus quelques
titubations d'ivrognes faisant des silhouettes chancelantes dans
les coins obscurs; les tavernes vides se fermaient, la salle
basse de l'auberge Tadcaster s'eteignait, ayant a peine dans
quelque angle une derniere chandelle eclairant un dernier buveur,
une lueur indistincte sortait entre les chambranles de l'inn
entr'ouvert, et Gwynplaine, pensif, content, songeant, heureux
d'un divin bonheur trouble, allait et venait devant cette porte
entre-baillee.  A quoi pensait-il?  a Dea, a rien, a tout, aux
profondeurs.  Il s'ecartait peu de l'auberge, retenu, comme par
un fil, pres de Dea.  Faire quelques pas dehors lui suffisait.

Puis il rentrait, trouvait toute la Green-Box endormie, et
s'endormait.



IV

LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE


Le succes n'est pas aime, surtout par ceux dont il est la chute.
Il est rare que les manges adorent les mangeurs.  L'Homme qui
Rit, decidement, faisait evenement.  Les bateleurs d'alentour
etaient indignes.  Un succes de theatre est un siphon, pompe la
foule, et fait le vide autour de lui.  La boutique en face est
eperdue.  A la hausse des recettes de la Green-Box avait tout de
suite correspondu, nous l'avons dit, une baisse dans les recettes
environnantes.  Brusquement, les spectacles, jusqu'alors fetes,
chomerent.  Ce fut comme un etiage se marquant en sens inverse,
mais avec une concordance parfaite, la crue ici, la diminution
la.  Tous les theatres connaissent ces effets de maree; elle
n'est haute chez celui-ci qu'a la condition d'etre basse chez
celui-la.  La fourmiliere foraine, qui exhibait ses talents et
ses fanfares sur les treteaux circonvoisins, se voyant ruinee par
l'Homme qui Rit, entra en desespoir, mais fut eblouie.  Tous les
grimes, tous les clowns, tous les bateleurs enviaient Gwynplaine.
En voila un qui est heureux d'avoir un mufle de bete feroce!  Des
meres baladines et danseuses de cordes, qui avaient de jolis
enfants, les regardaient avec colere en montrant Gwynplaine et en
disant: Quel dommage que tu n'aies pas une figure comme cela!
Quelques-unes battaient leurs petits de fureur de les trouver
beaux.  Plus d'une, si elle eut su le secret, eut arrange son
fils "a la Gwynplaine".  Une tete d'ange qui ne rapporte rien ne
vaut pas une face de diable lucrative.  On entendit un jour la
mere d'un petit qui etait un cherubin de gentillesse et qui
jouait les cupidons, s'ecrier:--On nous a manque nos enfants.  Il
n'y a que ce Gwynplaine de reussi.  Et, montrant le poing a son
fils, elle ajouta:--Si je connaissais ton pere, je lui ferais une
scene!

Gwynplaine etait une poule aux oeufs d'or.  Quel merveilleux
phenomene!  Ce n'etait qu'un cri dans toutes les baraques.  Les
saltimbanques, enthousiasmes et exasperes, contemplaient
Gwynplaine en grincant des dents.  La rage admire, cela s'appelle
l'envie.  Alors elle hurle.  Ils essayerent de troubler _Chaos
vaincu_, firent cabale, sifflerent, grognerent, huerent.  Cela
fut pour Ursus un motif de harangues hortensiennes a la populace,
et pour l'ami Tom-Jim-Jack une occasion de donner quelques-uns de
ces coups de poing qui retablissent l'ordre.  Les coups de poing
de Tom-Jim-Jack acheverent de le faire remarquer par Gwynplaine
et estimer par Ursus.  De loin, du reste; car le groupe de la
Green-Box se suffisait a lui-meme et se tenait a distance de
tout, et quant a Tom-Jim-Jack, ce leader de la canaille faisait
l'effet d'une sorte d'estafier supreme, sans liaison, sans
intimite, casseur de vitres, meneur d'hommes, paraissant,
disparaissant, camarade de tout le monde et compagnon de
personne.

Ce dechainement d'envie contre Gwynplaine ne se tint pas pour
battu, pour quelques giffles de Tom-Jim-Jack.  Les huees ayant
avorte, les saltimbanques du Tarrinzeau-field redigerent une
supplique.  Ils s'adresserent a l'autorite.  C'est la marche
ordinaire.  Contre un succes qui nous gene, on ameute la foule,
puis on implore le magistrat.

Aux bateleurs se joignirent les reverends.  L'Homme qui Rit avait
porte coup aux preches.  Le vide ne s'etait pas fait seulement
dans les baraques, mais dans les eglises.  Les chapelles des cinq
paroisses de Southwark n'avaient plus d'auditoire.  On delaissait
le sermon pour aller a Gwynplaine.  _Chaos vaincu,_ la Green-Box,
l'Homme qui Rit, toutes ces abominations de Baal l'emportaient
sur l'eloquence de la chaire.  La voix qui harangue dans le
desert, _vox clamantis in deserto,_ n'est pas contente, et adjure
volontiers le gouvernement.  Les pasteurs des cinq paroisses se
plaignirent a l'eveque de Londres, lequel se plaignit a sa
majeste.

La plainte des bateleurs se fondait sur la religion.  Ils la
declaraient outragee.  Ils signalaient Gwynplaine comme sorcier
et Ursus comme impie.

Les reverends, eux, invoquaient l'ordre social.  Ils prenaient
fait et cause pour les actes du parlement violes, laissant
l'orthodoxie de cote.  C'etait plus malin.  Car on etait a
l'epoque de M.  Locke, mort depuis six mois a peine, le 28
octobre 1704, et le scepticisme, que Bolingbroke allait insuffler
a Voltaire, commencait.  Wesley devait plus tard venir restaurer
la bible comme Loyola a restaure le papisme.

De cette facon, la Green-Box etait battue en breche des deux
cotes, par les bateleurs au nom du pentateuque, par les
chapelains au nom des reglements de police.  D'une part le ciel,
d'autre part la voirie, les reverends tenant pour la voirie, et
les saltimbanques pour le ciel.  La Green-Box etait denoncee par
les pretres comme encombrante, et par les baladins comme
sacrilege.

Y avait-il pretexte?  donnait-elle prise?  Oui.  Quel etait son
crime?  Ceci: elle avait un loup.  Un loup en Angleterre est un
proscrit.  Le dogue, soit; le loup, point.  L'Angleterre admet le
chien qui aboie et non le chien qui hurle; nuance entre la
basse-cour et la foret.  Les recteurs et vicaires des cinq
paroisses de Southwark rappelaient dans leurs requetes les
nombreux statuts royaux et parlementaires mettant le loup hors la
loi.  Ils concluaient a quelque chose comme l'incarceration de
Gwynplaine et la mise en fourriere du loup, ou tout au moins
l'expulsion.  Question d'interet public, de risque pour les
passants, etc.  Et la-dessus, ils faisaient appel a la Faculte.
Ils citaient le verdict du college des Quatrevingts medecins de
Londres, corps docte qui date de Henri VIII, qui a un sceau comme
l'etat, qui eleve les malades a la dignite de justiciables, qui a
le droit d'emprisonner ceux qui enfreignent ses lois et
contreviennent a ses ordonnances, et qui, entre autres
constatations utiles a la sante des citoyens, a mis hors de doute
ce fait acquis a la science:--Si un loup voit un homme le
premier, l'homme est enroue pour la vie.--De plus, on peut etre
mordu.

Donc Homo etait le pretexte.

Ursus, par l'hotelier, avait vent de ces menees.  Il etait
inquiet.  Il craignait ces deux griffes, police et justice.  Pour
avoir peur de la magistrature, il suffit d'avoir peur; il n'est
pas necessaire d'etre coupable.  Ursus souhaitait peu le contact
des sheriffs, prevots, baillis et coroners.  Son empressement de
contempler de pres ces visages officiels etait nul.  Il avait de
voir des magistrats la meme curiosite que le lievre de voir des
chiens d'arret.

Il commencait a regretter d'etre venu a Londres.

--Le mieux est ennemi du bien, murmurait-il en aparte.  Je
croyais ce proverbe deconsidere, j'ai eu tort.  Les verites betes
sont les verites vraies.

Contre tant de puissances coalisees, saltimbanques prenant en
main la cause de la religion, chapelains s'indignant au nom de la
medecine, la pauvre Green-Box, suspecte de sorcellerie en
Gwynplaine et d'hydrophobie en Homo, n'avait pour elle qu'une
chose, mais qui est une grande force en Angleterre, l'inertie
municipale.  C'est du laisser-faire local qu'est sortie la
liberte anglaise.  La liberte en Angleterre se comporte comme la
mer autour de l'Angleterre.  C'est une maree.  Peu a peu les
moeurs montent sur les lois.  Une epouvantable legislation
engloutie, l'usage dessus, un code feroce encore visible sous la
transparence de l'immense liberte, c'est la l'Angleterre.

L'Homme qui Rit, _Chaos vaincu,_ Homo, pouvaient avoir contre eux
les bateleurs, les predicants, les eveques, la chambre des
communes, la chambre des lords, sa majeste, et Londres, et toute
l'Angleterre, et rester tranquilles tant que Southwark serait
pour eux.  La Green-Box etait l'amusement prefere du faubourg, et
l'autorite locale semblait indifferente.  En Angleterre,
indifference, c'est protection.  Tant que le sheriff du comte de
Surrey, a qui ressortit Southwark, ne bougerait pas, Ursus
respirait, et Homo pouvait dormir sur ses deux oreilles de loup.

A la condition de ne point aboutir au coup de pouce, ces haines
servaient le succes.  La Green-Box pour l'instant ne s'en portait
pas plus mal.  Au contraire.  Il transpirait dans le public qu'il
y avait des intrigues.  L'Homme qui Rit en devenait plus
populaire.  La foule a le flair des choses denoncees, et les
prend en bonne part.  Etre suspect recommande.  Le peuple adopte
d'instinct ce que l'index menace.  La chose denoncee, c'est un
commencement de fruit defendu; on se hate d'y mordre.  Et puis un
applaudissement qui taquine quelqu'un, surtout quand ce quelqu'un
est l'autorite, c'est doux.  Faire, en passant une soiree
agreable, acte d'adhesion a l'opprime et d'opposition a
l'oppresseur, cela plait.  On protege en meme temps qu'on
s'amuse.  Ajoutons que les baraques theatrales du bowling-green
continuaient de huer et de cabaler contre l'Homme qui Rit.  Rien
de meilleur pour le succes.  Les ennemis font un bruit efficace
qui aiguise et avive le triomphe.  Un ami est plus vite las de
louer qu'un ennemi d'injurier.  Injurier n'est pas nuire.  Voila
ce que les ennemis ignorent.  Ils ne peuvent pas ne point
insulter, et c'est la leur utilite.  Ils ont une impossibilite de
se taire qui entretient l'eveil public.  La foule grossissait a
_Chaos vaincu._

Ursus gardait pour lui ce que lui disait maitre Nicless des
intrigues et des plaintes en haut lieu, et n'en parlait pas a
Gwynplaine, pour ne point troubler la serenite des
representations par des preoccupations.  S'il arrivait malheur,
on le saurait toujours assez tot.



V

LE WAPENTAKE


Une fois pourtant il crut devoir deroger a cette prudence, par
prudence meme, et il jugea utile de tacher d'inquieter
Gwynplaine.  Il est vrai qu'il s'agissait d'une chose beaucoup
plus grave encore, dans la pensee d'Ursus, que les cabales de
foire et d'eglise.  Gwynplaine, en ramassant un farthing tombe a
terre dans un moment ou l'on comptait la recette, s'etait mis a
l'examiner, et, en presence de l'hotelier, avait tire du
contraste entre le farthing, representant la misere du peuple, et
l'empreinte representant, sous la figure d'Anne, la magnificence
parasite du trone, un propos mal sonnant.  Ce propos, repete par
maitre Nicless, avait fait tant de chemin qu'il etait revenu a
Ursus par Fibi et Vinos.  Ursus en eut la fievre.  Paroles
seditieuses.  Lese-majeste.  Il admonesta rudement Gwynplaine.

--Veille sur ton abominable gueule.  Il y a une regle pour les
grands, ne rien faire; et une regle pour les petits, ne rien
dire.  Le pauvre n'a qu'un ami, le silence.  Il ne doit prononcer
qu'un monosyllabe: oui.  Avouer et consentir, c'est tout son
droit.  Oui, au juge.  Oui, au roi.  Les grands, si bon leur
semble, nous donnent des coups de baton, j'en ai recu, c'est leur
prerogative, et ils ne perdent nullement de leur grandeur en nous
rompant les os.  L'ossifrage est une espece d'aigle.  Venerons le
sceptre qui est le premier des batons.  Respect, c'est prudence,
et platitude, c'est egoisme.  Qui outrage son roi se met en meme
danger qu'une fille coupant temerairement la jube a un lion.  On
m'informe que tu as jase sur le compte du farthing, qui est la
meme chose que le liard, et que tu as medit de cette medaille
auguste moyennant laquelle on nous octroie au marche le
demi-quart d'un hareng sale.  Prends garde.  Deviens serieux.
Apprends qu'il existe des punitions.  Impregne-toi des verites
legislatives.  Tu es dans un pays ou celui qui scie un petit
arbre de trois ans est paisiblement mene au gibet.  Les jureurs,
on leur met les pieds aux ceps.  L'ivrogne est enferme dans une
barrique defoncee par en bas pour qu'il marche, avec un trou en
haut du tonneau par ou passe sa tete et deux trous dans la bonde
par ou passent ses mains, de sorte qu'il ne peut se coucher.  Qui
frappe quelqu'un dans la salle de Westminster est en prison pour
sa vie, et ses biens confisques.  Qui frappe quelqu'un dans le
palais du roi a la main droite tranchee.  Une chiquenaude sur un
nez qui saigne, et te voila manchot.  Le convaincu d'heresie en
cour d'eveque est brule vif.  C'est pour pas grand'chose que
Cuthbert Simpson a ete ecartele au tourniquet.  Voila trois ans,
en 1702, ce n'est pas loin, comme tu vois, on a tourne au pilori
un scelerat appele Daniel de Foe, lequel avait eu l'audace
d'imprimer les noms des membres des communes qui avaient parle la
veille au parlement.  Celui qui est felon a sa majeste, on
l'eventre vivant et on lui arrache le coeur dont on lui
soufflette les deux joues.  Inculque-toi ces notions de droit et
de justice.  Ne jamais se permettre un mot, et, a la plus petite
inquietude, prendre sa volee; telle est la bravoure que je
pratique et que je conseille.  En fait de temerite, imite les
oiseaux, et en fait de bavardage, imite les poissons.  Du reste,
l'Angleterre a cela d'admirable que sa legislation est fort
douce.

Son admonition faite, Ursus fut inquiet quelque temps; Gwynplaine
point.  L'intrepidite de la jeunesse se compose de defaut
d'experience.  Toutefois il sembla que Gwynplaine avait eu raison
d'etre tranquille, car les semaines s'ecoulerent pacifiquement,
et il ne parut pas que le propos sur la reine eut des suites.

Ursus, on le sait, manquait d'apathie, et, comme le chevreuil au
guet, etait en eveil de tous les cotes.

Un jour, peu de temps apres sa semonce a Gwynplaine, en regardant
par la lucarne du mur qui avait vue sur le dehors, Ursus devint
pale.

--Gwynplaine?

--Quoi?

--Regarde.

--Ou?

--Dans la place.

--Et puis?

--Vois-tu ce passant?

--Cet homme en noir?

--Oui.

--Qui a une espece de masse au poing?

--Oui.

--Eh bien?

--Eh bien, Gwynplaine, cet homme est le wapentake.

--Qu'est-ce que c'est que le wapentake?

--C'est le bailli de la centaine.

--Qu'est-ce que c'est que le bailli de la centaine?

--C'est le _praepositus hundredi._

--Qu'est-ce que c'est que le _praepositus hundredi_?

--C'est un officier terrible.

--Qu'est-ce qu'il a a la main?

--C'est l'iron-weapon.

--Qu'est-ce que l'iron-weapon?

--C'est une chose en fer.

--Qu'est-ce qu'il fait de ca?

--D'abord il jure dessus.  Et c'est pour cela qu'on l'appelle le
wapentake.

--Ensuite?

--Ensuite il vous touche avec.

--Avec quoi?

--Avec l'iron-weapon.

--Le wapentake vous touche avec l'iron-weapon?

--Oui.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire: suivez-moi.

--Et il faut le suivre?

--Oui.

--Ou?

--Est-ce que je sais, moi?

--Mais il vous dit ou il vous mene?

--Non.

--Mais on peut bien le lui demander?

--Non.

--Comment?

--Il ne vous dit rien, et vous ne lui dites rien.

--Mais...

--Il vous touche de l'iron-weapon, tout est dit.  Vous devez
marcher.

--Mais ou?

--Derriere lui.

--Mais ou?

--Ou bon lui semble, Gwynplaine.

--Et si l'on resiste?

--On est pendu.

Ursus remit la tete a la lucarne, respira largement, et dit:

--Dieu merci, le voila passe!  ce n'est pas chez nous qu'il
vient.

Ursus s'effrayait probablement plus que de raison des
indiscretions et des rapports possibles au sujet des paroles
inconsiderees de Gwynplaine.

Maitre Nicless, qui les avait entendues, n'avait aucun interet a
compromettre les pauvres gens de la Green-Box.  Il tirait
lateralement de l'Homme qui Rit une bonne petite fortune.  _Chaos
vaincu_ avait deux reussites; en meme temps qu'il faisait
triompher l'art dans la Green-Box, il faisait prosperer
l'ivrognerie dans la taverne.



VI

LA SOURIS INTERROGEE PAR LES CHATS


Ursus eut encore une autre alerte, assez terrible.  Cette fois,
c'etait lui qui etait en question.  Il fut mande a Bishopsgate
devant une commission composee de trois visages desagreables.
Ces trois visages etaient trois docteurs, qualifies preposes;
l'un etait un docteur en theologie, delegue du doyen de
Westminster, l'autre etait un docteur en medecine, delegue du
college des Quatrevingts, l'autre etait un docteur en histoire et
droit civil, delegue du college de Gresham.  Ces trois experts
_in onmi re scibili_ avaient la police des paroles prononcees en
public dans tout le territoire des cent trente paroisses de
Londres, des soixante-treize de Middlesex, et, par extension, des
cinq de Southwark.  Ces juridictions theologales subsistent
encore en Angleterre, et sevissent utilement.  Le 23 decembre
1868, par sentence de la cour des Arches, confirmee par arret des
lords du conseil prive, le reverend Mackonochie a ete condamne au
blame, plus aux depens, pour avoir allume des chandelles sur une
table.  La liturgie ne plaisante pas.

Ursus donc un beau jour recut des docteurs delegues un ordre de
comparution qui, heureusement, lui fut remis en mains propres et
qu'il put tenir secret.  Il se rendit, sans mot dire, a la
sommation, fremissant a la pensee qu'il pouvait etre considere
comme donnant prise jusqu'au point d'avoir l'air de pouvoir etre
soupconne d'etre peut-etre, dans une certaine mesure, temeraire.
Lui qui recommandait tant le silence aux autres, il avait la une
rude lecon.  _Garrule, sana te ipsum_.

Les trois docteurs preposes et delegues siegeaient a Bishopsgate
au fond d'une salle de rez-de-chaussee, sur trois chaises a bras
en cuir noir, avec les trois bustes de Minos, d'Eaque et de
Rhadamante au-dessus de leur tete dans la muraille, une table
devant eux, et a leurs pieds une sellette.

Ursus, introduit par un estafier paisible et severe, entra, les
apercut, et, sur-le-champ, dans sa pensee, donna a chacun d'eux
le nom d'un juge d'enfer que le personnage avait au-dessus de sa
tete.

Minos, le premier des trois, le prepose a la theologie, lui fit
signe de s'asseoir sur la sellette.

Ursus salua correctement, c'est-a-dire jusqu'a terre, et, sachant
qu'on enchante les ours avec du miel et les docteurs avec du
latin, dit, en restant a demi courbe par respect:

--_Tres faciunt capitulum_.

Et tete basse, la modestie desarme, il vint s'asseoir sur le
tabouret.

Chacun des trois docteurs avait devant lui sur la table un
dossier de notes qu'il feuilletait.

Minos commenca:

--Vous parlez en public.

--Oui, repondit Ursus.

--De quel droit?

--Je suis philosophe.

--Ce n'est pas la un droit.

--Je suis aussi saltimbanque, fit Ursus.

--C'est different.

Ursus respira, mais humblement.  Minos reprit:

--Comme saltimbanque, vous pouvez parler, mais comme philosophe,
vous devez vous taire.

--Je tacherai, dit Ursus.

Et il songea en lui-meme:--Je puis parler, mais je dois me taire.
Complication.

Il etait fort effraye.

Le prepose a Dieu continua:

--Vous dites des choses mal sonnantes.  Vous outragez la
religion.  Vous niez les verites les plus evidentes.  Vous
propagez de revoltantes erreurs.  Par exemple, vous avez dit que
la virginite excluait la maternite.

Ursus leva doucement les yeux.

--Je n'ai pas dit cela.  J'ai dit que la maternite excluait la
virginite.

Minos fut pensif et grommela:

--Au fait, c'est le contraire.

C'etait la meme chose.  Mais Ursus avait pare le premier coup.

Minos, meditant la reponse d'Ursus, s'enfonca dans la profondeur
de son imbecillite, ce qui fit un silence.

Le prepose a l'histoire, celui qui pour Ursus etait Rhadamante,
masqua la deroute de Minos par cette interpellation:

--Inculpe, vos hardiesses et vos erreurs sont de toutes sortes.
Vous avez nie que la bataille de Pharsale eut ete perdue parce
que Brutus et Cassius avaient rencontre un negre.

--J'ai dit, murmura Ursus, que cela tenait aussi a ce que Cesar
etait un meilleur capitaine.

L'homme de l'histoire passa sans transition a la mythologie.

--Vous avez excuse les infamies d'Acteon.

--Je pense, insinua Ursus, qu'un homme n'est pas deshonore pour
avoir vu une femme nue.

--Et vous avez tort, dit le juge severement.  Rhadamante rentra
dans l'histoire.

--A propos des accidents arrives a la cavalerie de Mithridate,
vous avez conteste les vertus des herbes et des plantes.  Vous
avez nie qu'une herbe, comme la securiduca, put faire tomber les
fers des chevaux.

--Pardon, repondit Ursus.  J'ai dit que cela n'etait possible
qu'a l'herbe sferra-cavallo.  Je ne nie la vertu d'aucune herbe.

Et il ajouta a demi-voix:

--Ni d'aucune femme.

Par ce hors-d'oeuvre ajoute a sa reponse, Ursus se prouvait a
lui-meme que, si inquiet qu'il fut, il n'etait pas desarconne.
Ursus etait compose de terreur et de presence d'esprit.

--J'insiste, reprit Rhadamante.  Vous avez declare que ce fut une
simplicite a Scipion, quand il voulut ouvrir les portes de
Carthage, de prendre pour clef l'herbe Aethiopis, parce que
l'herbe Aethiopis n'a pas la propriete de rompre les serrures.

--J'ai simplement dit qu'il eut mieux fait de se servir de
l'herbe Lunaria.

--C'est une opinion, murmura Rhadamante touche a son tour.

Et l'homme de l'histoire se tut.

L'homme de la theologie, Minos, revenu a lui, questionna de
nouveau Ursus.  Il avait eu le temps de consulter le cahier de
notes.

--Vous avez classe l'orpiment parmi les produits arsenicaux, et
vous avez dit qu'on pouvait empoisonner avec de l'orpiment.  La
bible le nie.

--La bible le nie, soupira Ursus, mais l'arsenic l'affirme.

Le personnage en qui Ursus voyait Eaque, qui etait le prepose a
la medecine et qui n'avait pas encore parle, intervint, et, les
yeux superbement fermes a demi, appuya Ursus de tres haut.  Il
dit:

--La reponse n'est pas inepte.

Ursus remercia de son sourire le plus avili.

Minos fit une moue affreuse.

--Je continue, reprit Minos.  Repondez.  Vous avez dit qu'il
etait faux que le basilic soit roi des serpents sous le nom de
Cocatrix.

--Tres reverend, dit Ursus, j'ai si peu voulu nuire au basilic
que j'ai dit qu'il etait certain qu'il avait une tete d'homme.

--Soit, repliqua severement Minos, mais vous avez ajoute que
Poerius en avait vu un qui avait une tete de faucon.
Pourriez-vous le prouver?

--Difficilement, dit Ursus.

Ici il perdit un peu de terrain.

Minos, ressaisissant l'avantage, poussa.

--Vous avez dit qu'un juif qui se fait chretien ne sent pas bon.

--Mais j'ai ajoute qu'un chretien qui se fait juif sent mauvais.

Minos jeta un regard sur le dossier denonciateur.

--Vous affirmez et propagez des choses invraisemblables.  Vous
avez dit qu'Elien avait vu un elephant ecrire des sentences.

--Non pas, tres reverend.  J'ai simplement dit qu'Oppien avait
entendu un hippopotame discuter un probleme philosophique.

--Vous avez declare qu'il n'est pas vrai qu'un plat de bois de
hetre se couvre de lui-meme de tous les mets qu'on peut desirer.

--J'ai dit que, pour qu'il eut cette vertu, il faut qu'il vous
ait ete donne par le diable.

--Donne a moi!

--Non, a moi, reverend!--Non!  a personne!  a tout le monde!

Et, a part, Ursus songea: Je ne sais plus ce que je dis.  Mais
son trouble exterieur, bien qu'extreme, n'etait pas trop visible.
Ursus luttait.

--Tout ceci, repartit Minos, implique une certaine foi au diable.

Ursus tint bon.

--Tres reverend, je ne suis pas impie au diable.  La foi au
diable est l'envers de la foi en Dieu.  L'une prouve l'autre.
Qui ne croit pas un peu au diable ne croit pas beaucoup en Dieu.
Qui croit au soleil doit croire a l'ombre.  Le diable est la nuit
de Dieu.  Qu'est-ce que la nuit?  la preuve du jour.

Ursus improvisait ici une insondable combinaison de philosophie
et de religion.  Minos redevint pensif et refit un plongeon dans
le silence.

Ursus respira de nouveau.

Une brusque attaque eut lieu.  Eaque, le delegue de la medecine,
qui venait de proteger dedaigneusement Ursus contre le prepose a
la theologie, se fit subitement d'auxiliaire assaillant.  Il posa
son poing ferme sur son dossier, qui etait epais et charge.
Ursus recut de lui en plein torse cette apostrophe:

--Il est prouve que le cristal est de la glace sublimee et que le
diamant est du cristal sublime; il est avere que la glace devient
cristal en mille ans, et que le cristal devient diamant en mille
siecles.  Vous l'avez nie.

--Point, repliqua Ursus avec melancolie.  J'ai seulement dit
qu'en mille ans la glace avait le temps de fondre, et que mille
siecles, c'etait malaise a compter.

L'interrogatoire continua, les demandes et les reponses faisant
comme un cliquetis d'epees.

--Vous avez nie que les plantes pussent parler.

--Nullement.  Mais il faut pour cela qu'elles soient sous un
gibet.

--Avouez-vous que la mandragore crie?

--Non, mais elle chante.

--Vous avez nie que le quatrieme doigt de la main gauche eut une
vertu cordiale.

--J'ai seulement dit qu'eternuer a gauche etait un signe
malheureux.

--Vous avez temerairement et injurieusement parle du phenix.

--Docte juge, j'ai simplement dit que, lorsqu'il a ecrit que le
cerveau du phenix etait un morceau delicat, mais qui causait des
maux de tete, Plutarque s'etait fort avance, attendu que le
phenix n'a jamais existe.

--Parole detestable.  Le cinnamalque qui fait son nid avec des
batons de cannelle, le rhintace que Parysatis employait a ses
empoisonnements, le manucodiate qui est l'oiseau de paradis, et
la semenda dont le bec a trois tuyaux, ont passe a tort pour le
phenix; mais le phenix a existe.

--Je ne m'y oppose pas.

--Vous etes une bourrique.

--Je ne demande pas mieux.

--Vous avez confesse que le sureau guerissait l'esquinancie, mais
vous avez ajoute que ce n'etait pas parce qu'il avait dans sa
racine une excroissance fee.

--J'ai dit que c'etait parce que Judas s'etait pendu a un sureau.

--Opinion plausible, grommela le theologien Minos, satisfait de
rendre son coup d'epingle au medecin Eaque.

L'arrogance froissee est tout de suite colere.  Eaque s'acharna.

--Homme nomade, vous errez par l'esprit autant que par les pieds.
Vous avez des tendances suspectes et surprenantes.  Vous cotoyez
la sorcellerie.  Vous etes en relation avec des animaux inconnus.
Vous parlez aux populaces d'objets qui n'existent que pour vous
seul, et qui sont d'une nature ignoree, tels que l'hoemorrhous.

--L'hoemorrhous est une vipere qu'a vue Tremellius.

Cette riposte produisit un certain desarroi dans la science
irritee du docteur Eaque.

Ursus ajouta:

--L'hoemorrhous est tout aussi reel que l'hyene odoriferante et
que la civette decrite par Castellus.

Eaque s'en tira par une charge a fond.

--Voici des paroles textuelles de vous, et tres diaboliques.
Ecoutez.

L'oeil sur le dossier, Eaque lut:

--"Deux plantes, la thalagssigle et l'aglaphotis sont lumineuses
le soir.  Fleurs le jour, etoiles la nuit."

Et regardant fixement Ursus:

--Qu'avez-vous a dire?

Ursus repondit:

--Toute plante est lampe.  Le parfum est de la lumiere.

Eaque feuilleta d'autres pages.

--Vous avez nie que les vesicules de loutre fussent equivalentes
au castoreum.

--Je me suis borne a dire qu'il fallait peut-etre se defier
d'Aetius sur ce point.

Eaque devint farouche.

--Vous exercez la medecine?

--Je m'exerce a la medecine, soupira timidement Ursus.

--Sur les vivants?

--Plutot que sur les morts, fit Ursus.

Ursus ripostait avec solidite, mais avec platitude; melange
admirable ou la suavite dominait.  Il parlait avec tant de
douceur que le docteur Eaque sentit le besoin de l'insulter.

--Que nous roucoulez-vous la?  dit-il rudement.

Ursus fut ebahi et se borna a repondre:

--Le roucoulement est pour les jeunes et le gemissement pour les
vieux.  Helas!  je gemis.

Eaque repliqua:

--Soyez averti de ceci: si un malade est soigne par vous, et s'il
meurt, vous serez puni de mort.

Ursus hasarda une question.

--Et s'il guerit?

--En ce cas-la, repondit le docteur, adoucissant sa voix, vous
serez puni de mort.

--C'est peu varie, dit Ursus.

Le docteur reprit:

--S'il y a mort, on punit l'anerie.  S'il y a guerison, on punit
l'outrecuidance.  La potence dans les deux cas.

--J'ignorais ce detail, murmura Ursus.  Je vous remercie de me
renseigner.  On ne connait pas toutes les beautes de la
legislation.

--Prenez garde a vous.

--Religieusement, dit Ursus.

--Nous savons ce que vous faites.

--Moi, pensa Ursus, je ne le sais pas toujours.

--Nous pouvons vous envoyer en prison.

--Je l'entrevois, messeigneurs.

--Vous ne pouvez nier vos contraventions et vos empietements.

--Ma philosophie demande pardon.

--On vous attribue des audaces.

--On a enormement tort.

--On dit que vous guerissez les malades?

--Je suis victime des calomnies.

La triple paire de sourcils horrifiques braquee sur Ursus se
fronca; les trois savantes faces se rapprocherent et
chuchoterent.  Ursus eut la vision d'un vague bonnet d'ane
s'esquissant au-dessus de ces trois tetes autorisees; le
bougonnement intime et competent de cette trinite dura quelques
minutes, pendant lesquelles Ursus sentit toutes les glaces et
toutes les braises de l'angoisse; enfin Minos, qui etait le
praeses, se tourna vers lui et lui dit d'un air furieux:

--Allez-vous-en.

Ursus eut un peu la sensation de Jonas sortant du ventre de la
baleine.

Minos continua:

--On vous relaxe!

Ursus se dit:

--Si l'on m'y reprend!--Bonsoir la medecine!

Et il ajouta dans son for interieur:

--Desormais je laisserai soigneusement crever les gens.

Ploye en deux, il salua tout, les docteurs, les bustes, la table
et les murs, et se dirigea vers la porte a reculons,
disparaissant presque comme de l'ombre qui se dissipe.

Il sortit de la salle lentement, comme un innocent, et de la rue
rapidement, comme un coupable.  Les gens de justice sont d'une
approche si singuliere et si obscure, que, meme absous, on
s'evade.

Tout en s'enfuyant, il grommelait:

--Je l'ai echappe belle.  Je suis le savant sauvage, eux sont les
savants domestiques.  Les docteurs tracassent les doctes.  La
fausse science est l'excrement de la vraie; et on l'emploie a la
perte des philosophes.  Les philosophes, en produisant les
sophistes, produisent leur propre malheur.  De la fiente de la
grive nait le gui, avec lequel on fait la glu, avec laquelle on
prend la grive.  _Turdus sibi malum cacat_.

Nous ne donnons pas Ursus pour un delicat.  Il avait
l'effronterie de se servir des mots qui rendaient sa pensee.  Il
n'avait pas plus de gout que Voltaire.

Ursus rentra a la Green-Box, raconta a maitre Nicless qu'il
s'etait attarde a suivre une jolie femme, et ne souffla mot de
son aventure.

--Seulement le soir il dit tout bas a Homo:

--Sache ceci.  J'ai vaincu les trois tetes de Cerbere.



VII

QUELLES RAISONS PEUT AVOIR UN QUADRUPLE POUR VENIR S'ENCANAILLER
PARMI LES GROS SOUS?


Une diversion survint.

L'inn Tadcaster etait de plus en plus une fournaise de joie et de
rire.  Pas de plus gai tumulte.  L'hotelier et son boy ne
suffisaient pas a verser l'ale, le stout et le porter.  Le soir,
la salle basse, toutes vitres eclairees, n'avait pas une table
vide.  On chantait, on criait; le grand vieil atre en cul de
four, grille de fer et gorge de houille, flambait.  C'etait comme
une maison de feu et de bruit.

Dans la cour, c'est-a-dire dans le theatre, plus de foule encore.

Tout le public de faubourg que pouvait donner Southwark abondait
a tel point aux representations de _Chaos vaincu_ que, sitot le
rideau leve, c'est-a-dire sitot le panneau de la Green-Box
abaisse, il etait impossible de trouver une place.  Les fenetres
regorgeaient de spectateurs; le balcon etait envahi.  On ne
voyait plus un seul des paves de la cour, tous remplaces par des
visages.

Seulement le compartiment pour la noblesse restait toujours vide.

Cela faisait, a cet endroit, qui etait le centre du balcon, un
trou noir, ce qu'on appelle, en metaphore d'argot "un four".
Personne.  Foule partout, excepte la.

Un soir, il y eut quelqu'un.

C'etait un samedi, jour ou les anglais se depechent de s'amuser,
ayant a s'ennuyer le dimanche.  La salle etait comble.

Nous disons _salle_.  Shakespeare aussi n'a eu longtemps pour
theatre qu'une cour d'hotellerie, et il l'appelait salle.
_Hall_.

Au moment ou la triveline s'ecarta sur le prologue de _Chaos
vaincu_, Ursus, Homo et Gwynplaine etant en scene, Ursus jeta,
comme d'habitude, un coup d'oeil sur l'assistance, et eut une
commotion.

Le compartiment "pour la noblesse" etait occupe.

Une femme etait assise, seule, au milieu de la loge, sur le
fauteuil de velours d'Utrecht.

Elle etait seule, et elle emplissait la loge.

De certains etres ont de la clarte.  Cette femme, comme Dea,
avait sa lueur a elle, mais autre.  Dea etait pale, cette femme
etait vermeille.  Dea etait l'aube, cette femme etait l'aurore.
Dea etait belle, cette femme etait superbe.  Dea etait
l'innocence, la candeur, la blancheur, l'albatre; cette femme
etait la pourpre, et l'on sentait qu'elle ne craignait pas la
rougeur.  Son irradiation debordait la loge, et elle siegeait au
centre, immobile, dans on ne sait quelle plenitude d'idole.

Au milieu de cette foule sordide, elle avait le rayonnement
superieur de l'escarboucle, elle inondait ce peuple de tant de
lumiere qu'elle le noyait d'ombre, et toutes ces faces obscures
subissaient son eclipse.  Sa splendeur etait l'effacement de
tout.

Tous les yeux la regardaient.

Tom-Jim-Jack etait mele a la cohue.  Il disparaissait comme les
autres dans le nimbe de cette personne eclatante.

Cette femme absorba d'abord l'attention du public, fit
concurrence au spectacle, et nuisit un peu aux premiers effets de
_Chaos vaincu_.

Quel que fut son air de reve, pour ceux qui etaient pres d'elle,
elle etait reelle.  C'etait bien une femme.  C'etait peut-etre
meme trop une femme.  Elle etait grande et forte, et se montrait
magnifiquement le plus nue qu'elle pouvait.  Elle portait de
volumineux pendants d'oreilles en perles ou etaient meles ces
bijoux bizarres dits _clefs d'Angleterre_.  Sa robe de dessus
etait de mousseline de Siam brodee en or passe, grand luxe, car
telle de ces robes de mousseline valait alors six cents ecus.
Une large agrafe de diamants fermait sa chemise qu'on voyait a
fleur de gorge, mode lascive du temps, et qui etait de cette
toile de Frise dont Anne d'Autriche avait des draps si fins
qu'ils passaient a travers une bague.  Cette femme avait comme
une cuirasse de rubis, quelques-uns cabochons, et des pierreries
cousues partout a son corps de jupe.  De plus, les deux sourcils
noircis a l'encre de Chine, et les bras, les coudes, les epaules,
le menton, le dessous des narines, le dessus des paupieres, le
lambeau des oreilles, la paume des mains, le bout des doigts,
touches avec le fard et ayant on ne sait quelle pointe rouge et
provocante.  Et sur tout cela une implacable volonte d'etre
belle.  Elle l'etait au point d'etre farouche.  C'etait la
panthere, pouvant etre chatte, et caresser.  Un de ses yeux etait
bleu, l'autre etait noir.

Gwynplaine, comme Ursus, considerait cette femme.

La Green-Box etait un peu un spectacle fantasmagorique, _Chaos
vaincu_ etait plutot un songe qu'une piece, ils etaient habitues
a faire sur le public un effet de vision; cette fois l'effet de
vision revenait sur eux, la salle renvoyait au theatre la
surprise, et c'etait leur tour d'etre effares.  Ils avaient le
ricochet de la fascination.

Cette femme les regardait, et ils la regardaient.

Pour eux, a la distance ou ils etaient, et dans la brume
lumineuse que fait la penombre theatrale, les details
s'effacaient; et c'etait comme une hallucination.  C'etait une
femme sans doute, mais n'etait-ce pas aussi une chimere?  Cette
entree d'une lumiere dans leur obscurite les stupefiait.  C'etait
comme l'arrivee d'une planete inconnue.  Cela venait du monde des
heureux.  L'irradiation amplifiait cette figure.  Cette femme
avait sur elle des scintillations nocturnes, comme une voie
lactee.  Ces pierreries semblaient des etoiles.  Cette agrafe de
diamants etait peut-etre une pleiade.  Le modele splendide de son
sein semblait surnaturel.  On sentait, en voyant cette creature
astrale, l'approche momentanee et glaciale des regions de
felicite.  C'etait des profondeurs d'un paradis que se penchait
sur la chetive Green-Box et sur son miserable public cette face
de serenite inexorable.  Curiosite supreme qui se satisfaisait,
et qui, en meme temps, donnait pature a la curiosite populaire.
En haut permettait a En bas de le regarder.

Ursus, Gwynplaine, Vinos, Fibi, la foule, tous, avaient la
secousse de cet eblouissemcnt, excepte Dea, ignorante dans sa
nuit.

Il y avait, dans cette presence, de l'apparition, mais aucune des
idees qu'eveille ordinairement ce mot n'etait realisee par cette
figure; elle n'avait rien de diaphane, rien d'indecis, rien de
flottant; aucune vapeur; c'etait une apparition rose et fraiche,
bien portante.  Et pourtant, dans les conditions d'optique ou
etaient places Ursus et Gwynplaine, c'etait visionnaire.  Les
fantomes gras, qu'on nomme les vampires, existent.  Telle belle
reine qui, elle aussi, est pour la foule une vision, et qui mange
trente millions par an au peuple des pauvres, a cette sante-la.

Derriere cette femme, dans la penombre, on apercevait son mousse,
_el mozo_, un petit homme enfantin, blanc et joli, a l'air
serieux.  Un groom tres jeune et tres grave etait la mode de ce
temps-la.  Ce mousse etait vetu, chausse et coiffe de velours
couleur feu, et avait sur sa calotte galonnee d'or un bouquet de
plumes de tisserin, ce qui est le signe d'une haute domesticite,
et indique qu'on est le valet d'une tres grande dame.

Le laquais fait partie du seigneur, et il etait impossible de ne
pas remarquer dans l'ombre de cette femme ce page porte-queue.
La memoire prend des notes souvent a notre insu; et, sans que
Gwynplaine s'en doutat, les joues rondes, la mine serieuse, la
calotte galonnee et le bouquet de plumes du mousse de la dame
laisserent une trace quelconque dans son esprit.  Ce groom du
reste ne faisait rien pour se faire regarder; attirer
l'attention, c'est manquer de respect; il se tenait debout et
passif au fond de la loge, et recule aussi loin que le permettait
la porte fermee.

Quoique son muchacho porte-queue fut la, cette femme n'en etait
pas moins seule dans le compartiment, attendu qu'un valet ne
compte pas.

Si puissante que fut la diversion produite par cette personne qui
faisait l'effet d'un personnage, le denoument de _Chaos vaincu_
fut plus puissant encore.  L'impression fut, comme toujours,
irresistible.  Peut-etre meme y eut-il dans la salle, a cause de
la radieuse spectatrice, car quelquefois le spectateur s'ajoute
au spectacle, un surcroit d'electricite.  La contagion du rire de
Gwynplaine fut plus triomphante que jamais.  Toute l'assistance
se pama dans une indescriptible epilepsie d'hilarite, ou l'on
distinguait le rictus sonore et magistral de Tom-Jim-Jack.

Seule, la femme inconnue qui regardait ce spectacle dans une
immobilite de statue et avec des yeux de fantome, ne rit pas.

Spectre, mais solaire.

La representation finie, le panneau releve, l'intimite refaite
dans la Green-Box, Ursus ouvrit et vida sur la table du souper le
sac de la recette.  C'etait une cohue de gros sous parmi laquelle
ruissela subitement une once d'or d'Espagne.

--Elle!  s'ecria Ursus.

Cette once d'or au milieu de ces sous vert-de-grises, c'etait en
effet cette femme au milieu de ce peuple.

--Elle a paye sa place un quadruple!  reprit Ursus enthousiasme.

En ce moment l'hotelier entra dans la Green-Box, passa son bras
par la fenetre de l'arriere, ouvrit dans le mur auquel la
Green-Box s'adossait un vasistas dont nous avons parle, qui
permettait de voir dans la place, et qui etait a la hauteur de
cette fenetre, puis fit silencieusement signe a Ursus de regarder
dehors.  Un carrosse empanache de laquais a plumes portant des
torches, et magnifiquement attele, s'eloignait au grand trot.

Ursus prit respectueusement le quadruple entre son pouce et son
index, le montra a maitre Nicless et dit:

--C'est une deesse.

Puis ses yeux tomberent sur le carrosse pret a tourner le coin de
la place, et sur l'imperiale duquel les torches des valets
eclairaient une couronne d'or a huit fleurons.

Et il s'ecria:

--C'est plus.  C'est une duchesse.

Le carrosse disparut.  Le bruit du roulement s'eteignit.

Ursus demeura quelques instants extatique, faisant entre ses deux
doigts, devenus ostensoir, l'elevation du quadruple comme on
ferait l'elevation de l'hostie.

Puis il le posa sur la table, et, tout en le contemplant, se mit
a parler de "la madame".  L'hotelier lui donnait la replique.
C'etait une duchesse.  Oui.  On savait le titre.  Mais le nom?
on l'ignorait.  Maitre Nicless avait vu de pres le carrosse, tout
armorie, et les laquais, tout galonnes.  Le cocher avait une
perruque a croire voir un lord chancelier.  Le carrosse etait de
cette forme rare nommee en Espagne _coche-tumbonu_, variete
splendide qui a un couvercle de tombe, ce qui est un support
magnifique pour une couronne.  Le mousse etait un echantillon
d'homme si mignon qu'il pouvait se tenir assis sur l'etrier du
carrosse en dehors de la portiere.  On emploie ces jolis etres-la
a porter les queues des dames; ils portent aussi leurs messages.
Et avait-on remarque le bouquet de plumes de tisserin de ce
mousse?  Voila qui est grand.  On paie l'amende si l'on porte ces
plumes-la sans droit.  Maitre Nicless avait aussi regarde la dame
de pres.  Une espece de reine.  Tant de richesse donne de la
beaute.  La peau est plus blanche, l'oeil est plus fier, la
demarche est plus noble, la grace est plus insolente.  Rien
n'egale l'elegance impertinente de ces mains qui ne travaillent
pas.  Maitre Nicless racontait cette magnificence de la chair
blanche avec des veines bleues, ce cou, ces epaules, ces bras, ce
fard partout, ces pendeloques de perles, cette coiffure poudree
d'or, ces profusions de pierreries, ces rubis, ces diamants.

--Moins brillants que les yeux, murmura Ursus.

Gwynplaine se taisait.

Dea ecoutait.

--Et savez-vous, dit le tavernicr, le plus etonnant?

--Quoi?  demanda Ursus.

--C'est que je l'ai vue monter en carrosse.

--Apres?

--Elle n'y est pas montee seule.

--Bah!

--Quelqu'un est monte avec elle.

--Qui?

--Devinez.

--Le roi?  dit Ursus.

--D'abord, fit maitre Nicless, il n'y a pas de roi pour le
moment.  Nous ne sommes pas sous un roi.  Devinez qui est monte
dans le carrosse de cette duchesse.

--Jupiter, dit Ursus.

L'hotelier repondit:

--Tom-Jim-Jack.

Gwynplaine, qui n'avait pas articule un mot, rompit le silence.

--Tom-Jim-Jack!  s'ecria-t-il.

Il y eut une pause d'etonnement pendant laquelle on put entendre
Dea dire a voix basse:

--Est-ce qu'on ne pourrait pas empecher cette femme-la de venir?



VIII

SYMPTOMES D'EMPOISONNEMENT


"L'apparition" ne revint pas.

Elle ne revint pas dans la salle, mais elle revint dans l'esprit
de Gwynplaine.

Gwynplaine fut, dans une certaine mesure, trouble.

Il lui sembla que, pour la premiere fois de sa vie, il venait de
voir une femme.

Il fit tout de suite cette demi-chute de songer etrangement.  Il
faut prendre garde a la reverie qui s'impose.  La reverie a le
mystere et la subtilite d'une odeur.  Elle est a la pensee ce que
le parfum est a la tubereuse.  Elle est parfois la dilatation
d'une idee veneneuse, et elle a la penetration d'une fumee.  On
peut s'empoisonner avec des reveries comme avec des fleurs.
Suicide enivrant, exquis et sinistre.

Le suicide de l'ame, c'est de penser mal.  C'est la
l'empoisonnement.  La reverie attire, enjole, leurre, enlace,
puis fait de vous son complice.  Elle vous met de moitie dans les
tricheries qu'elle fait a la conscience.  Elle vous charme.  Puis
vous corrompt.  On peut dire de la reverie ce qu'on dit du jeu.
On commence par etre dupe, on finit par etre fripon.

Gwynplaine songea.

Il n'avait jamais vu la Femme.

Il en avait vu l'ombre dans toutes les femmes du peuple, et il en
avait vu l'ame dans Dea.

Il venait d'en voir la realite.

Une peau tiede et vivante, sous laquelle on sentait couler un
sang passionne, des contours ayant la precision du marbre et
l'ondulation de la vague, un visage hautain et impassible, melant
le refus a l'attrait, et se resumant en un resplendissement, des
cheveux colores comme d'un reflet d'incendie, une galanterie de
parure ayant et donnant le frisson des voluptes, la nudite
ebauchee trahissant le souhait dedaigneux d'etre possedee a
distance par la foule, une coquetterie inexpugnable,
l'impenetrable ayant du charme, la tentation assaisonnee de
perdition entrevue, une promesse aux sens et une menace a
l'esprit, double anxiete, l'une qui est le desir, l'autre qui est
la crainte.  Il venait de voir cela.  Il venait de voir une
femme.

Il venait de voir plus et moins qu'une femme, une femelle.

Et en meme temps une olympienne.

Une femelle de dieu.

Ce mystere, le sexe, venait de lui apparaitre.

Et ou?  dans l'inaccessible.

A une distance infinie.

Destinee ironique, l'ame, cette chose celeste, il la tenait, il
l'avait dans sa main, c'etait Dea; le sexe, cette chose
terrestre, il l'apercevait au plus profond du ciel, c'etait cette
femme.

Une duchesse.

Plus qu'une deesse, avait dit Ursus.

Quel escarpement!

Le reve lui-meme reculerait devant une telle escalade.

Allait-il faire la folie de songer a cette inconnue?  Il se
debattait.

Il se rappelait tout ce qu'Ursus lui avait dit de ces hautes
existences quasi royales; les divagations du philosophe, qui lui
avaient semble inutiles, devenaient pour lui des jalons de
meditation; nous n'avons souvent dans la memoire qu'une couche
d'oubli tres mince, laquelle, dans l'occasion, laisse tout a coup
voir ce qui est dessous; il se representait ce monde auguste, la
seigneurie, dont etait cette femme, inexorablement superpose au
monde infime, le peuple, dont il etait.  Et meme etait-il du
peuple?  N'etait-il pas, lui bateleur, au-dessous de ce qui est
au-dessous?  Pour la premiere fois, depuis qu'il avait l'age de
reflexion, il eut vaguement le coeur serre de sa bassesse, que
nous appellerions aujourd'hui abaissement.  Les peintures et les
enumerations d'Ursus, ses inventaires lyriques, ses dithyrambes
de chateaux, de parcs, de jets d'eau et de colonnades, ses
etalages de la richesse et de la puissance, revivaient dans la
pensee de Gwynplaine avec le relief d'une realite melee aux
nuees.  Il avait l'obsession de ce zenith.  Qu'un homme put etre
un lord, cela lui semblait chimerique.  Cela etait pourtant.
Chose incroyable!  il y avait des lords!  mais etaient-ils de
chair et d'os, comme nous?  C'etait douteux.  Il se sentait, lui,
au fond de l'ombre, avec de la muraille tout autour lui, et il
apercevait dans un lointain supreme, au-dessus de sa tete, comme
par l'ouverture d'un puits au fond duquel il serait, cet
eblouissant pele-mele d'azur, de figures et de rayons qui est
l'olympe.  Au milieu de cette gloire resplendissait la duchesse.

Il sentait de cette femme on ne sait quel besoin bizarre
complique d'impossible.

Et ce contre-sens poignant se retournait sans cesse malgre lui
dans son esprit: voir aupres de lui, a sa portee, dans la realite
etroite et tangible, l'ame, et dans l'insaisissable, au fond de
l'ideal, la chair.

Aucune de ces pensees ne lui arrivait a l'etat de precision.
C'etait du brouillard qu'il avait en lui.  Cela changeait a
chaque instant de contour et flottait.  Mais c'etait un profond
obscurcissement.

Du reste, l'idee qu'il y eut la quoi que ce soit d'abordable
n'effleura pas un instant son esprit.  Il n'ebaucha, pas meme en
songe, aucune ascension vers la duchesse.  Heureusement.

Le tremblement de ces echelles-la, une fois qu'on a mis le pied
dessus, peut vous rester a jamais dans le cerveau; on croit
monter a l'olympe, et l'on arrive a Bedlam.  Une convoitise
distincte, qui eut pris forme en lui, l'eut terrifie.  Il
n'eprouva rien de pareil.

D'ailleurs reverrait-il jamais cette femme?  probablement non.
S'eprendre d'une lueur qui passe a l'horizon, la demence ne va
point jusque-la.  Faire les yeux doux a une etoile, a la rigueur,
cela se comprend, on la revoit, elle reparait, elle est fixe.
Mais est-ce qu'on peut etre amoureux d'un eclair?

Il avait un va-et-vient de reves.  L'idole au fond de la loge,
majestueuse et galante, s'estompait lumineusement dans la
diffusion de ses idees, puis s'effacait.  Il y pensait, n'y
pensait pas, s'occupait d'autre chose, y retournait.  Il
subissait un bercement, rien de plus.

Cela l'empecha de dormir plusieurs nuits.  L'insomnie est aussi
pleine de songes que le sommeil.

Il est presque impossible d'exprimer dans leurs limites exactes
les evolutions abstruses qui se font dans le cerveau.
L'inconvenient des mots, c'est d'avoir plus de contour que les
idees.  Toutes les idees se melent par les bords; les mots, non.
Un certain cote diffus de l'ame leur echappe toujours.
L'expression a des frontieres, la pensee n'en a pas.

Notre sombre immensite interieure est telle que ce qui se passait
en Gwynplaine touchait a peine, dans sa pensee, a Dea.  Dea etait
au centre de son esprit, sacree.  Rien ne pouvait approcher
d'elle.

Et pourtant, ces contradictions sont toute l'ame humaine, il y
avait en lui un conflit.  En avait-il conscience?  tout au plus.

Il sentait dans son for interieur, a l'endroit des felures
possibles, nous avons tous cet endroit-la, un choc de velleites.
Pour Ursus, c'eut ete clair; pour Gwynplaine, c'etait indistinct.

Deux instincts, l'un l'ideal, l'autre le sexe, combattaient en
lui.  Il y a de ces luttes entre l'ange blanc et l'ange noir sur
le pont de l'abime.

Enfin l'ange noir fut precipite.

Un jour, tout a coup, Gwynplaine ne pensa plus a la femme
inconnue.

Le combat entre les deux principes, le duel entre son cote
terrestre et son cote celeste, s'etait passe au plus obscur de
lui-meme, et a de telles profondeurs qu'il ne s'en etait que tres
confusement apercu.

Ce qui est certain, c'est qu'il n'avait pas cesse une minute
d'adorer Dea.

Il y avait eu en lui, et tres avant, un desordre, son sang avait
eu une fievre, mais c'etait fini.  Dea seule demeurait.

On eut meme bien etonne Gwynplaine si on lui eut dit que Dea
avait pu etre un moment en danger.

En une semaine ou deux le fantome qui avait semble menacer ces
ames s'effaca.

Il n'y eut plus dans Gwynplaine que le coeur, foyer, et l'amour,
flamme.

Du reste, nous l'avons dit, "la duchesse" n'etait pas revenue.

Ce qu'Ursus trouva tout simple.  "La dame au quadruple" est un
phenomene.  Cela entre, paie, et s'evanouit.  Ce serait trop beau
si cela revenait.

Quant a Dea, elle ne fit meme pas allusion a cette femme qui
avait passe.  Elle ecoutait probablement, et etait suffisamment
renseignee par des soupirs d'Ursus, et, ca et la, par quelque
exclamation significative comme: _on n'a pas des onces d'or tous
les jours!_ Elle ne parla plus de "la femme".  C'est la un
instinct profond.  L'ame prend de ces precautions obscures, dans
le secret desquelles elle n'est pas toujours elle-meme.  Se taire
sur quelqu'un, il semble que c'est l'eloigner.  En s'informant,
on craint d'appeler.  Ou met du silence de son cote comme on
fermerait une porte.

L'incident s'oublia.

Etait-ce meme quelque chose?  Cela avait-il existe?  Pouvait-on
dire qu'une ombre eut flotte entre Gwynplaine et Dea?  Dea ne le
savait pas, et Gwynplaine ne le savait plus.  Non.  Il n'y avait
rien eu.  La duchesse elle-meme s'estompa dans la perspective
lointaine comme une illusion.  Ce ne fut rien qu'une minute de
songe traversee par Gwynplaine, et dont il etait hors.  Une
dissipation de reverie, comme une dissipation de brume, ne laisse
point trace, et, le nuage passe, l'amour n'est pas plus diminue
dans le coeur que le soleil dans le ciel.



IX

ABYSSUS ABYSSUM VOCAT


Une autre figure disparue, ce fut Tom-Jim-Jack.  Brusquement il
cessa de venir dans l'inn Tadcaster.

Les personnes situees de facon a voir les deux versants de la vie
elegante des grands seigneurs de Londres purent noter peut-etre
qu'a la meme epoque la Gazette de la Semaine, entre deux extraits
de registres de paroisses, annonca le "depart de lord David
Dirry-Moir, sur l'ordre de sa majeste d'aller reprendre, dans
l'escadre blanche en croisiere sur les cotes de Hollande, le
commandement de sa fregate".

Ursus s'apercut que Tom-Jim-Jack ne venait plus; il en fut tres
preoccupe.  Tom-Jim-Jack n'avait point reparu depuis le jour ou
il etait parti dans le meme carrosse que la dame au quadruple.
C'etait, certes, une enigme que ce Tom-Jim-Jack qui enlevait
des duchesses a bras tendu!  Quel approfondissement interessant a
faire!  que de questions a poser!  que de choses a dire!  C'est
pourquoi Ursus ne dit pas un mot.

Ursus, qui avait vecu, savait quelles cuissons donnent les
curiosites temeraires.  La curiosite doit toujours etre
proportionnee au curieux.  A ecouter, on risque l'oreille; a
guetter, on risque l'oeil.  Ne rien entendre et ne rien voir est
prudent.  Tom-Jim-Jack etait monte dans ce carrosse princier,
l'hotelier avait ete temoin de cette ascension.  Ce matelot
s'asseyant a cote de cette lady avait un aspect de prodige qui
rendait Ursus circonspect.  Les caprices de la vie d'en haut
doivent etre sacres pour les personnes basses.  Tous ces reptiles
qu'on appelle les pauvres n'ont rien de mieux a faire que de se
tapir dans leur trou quand ils apercoivent quelque chose
d'extraordinaire.  Se tenir coi est une force.  Fermez vos yeux,
si vous n'avez pas le bonheur d'etre aveugle; bouchez vos
oreilles, si vous n'avez pas la chance d'etre sourd; paralysez
votre langue, si vous n'avez pas la perfection d'etre muet.  Les
grands sont ce qu'ils veulent, les petits sont ce qu'ils peuvent,
laissons passer l'inconnu.  N'importunons point la mythologie;
n'ennuyons point les apparences; ayons un profond respect pour
les simulacres.  Ne dirigeons pas nos commerages vers les
rapetissements ou les grossissements qui s'operent dans les
regions superieures pour des motifs que nous ignorons.  Ce sont
la plupart du temps, pour nous chetifs, des illusions d'optique.
Les metamorphoses sont l'affaire des dieux; les transformations
et les desagregations des grands personnages eventuels qui
flottent au-dessus de nous, sont des nuages impossibles a
comprendre et perilleux a etudier.  Trop d'attention impatiente
les olympiens dans leurs evolutions d'amusement et de fantaisie,
et un coup de tonnerre pourrait bien vous apprendre que ce
taureau trop curieusement examine par vous est Jupiter.
N'entre-baillons pas les plis du manteau couleur de muraille des
puissants terribles.  Indifference, c'est intelligence.  Ne
bougez point, cela est salubre.  Faites le mort, on ne vous tuera
pas.  Telle est la sagesse de l'insecte.  Ursus la pratiquait.

L'hotelier, intrigue de son cote, interpella un jour Ursus.

--Savez-vous qu'on ne voit plus Tom-Jim-Jack?

--Tiens, dit Ursus, je ne l'avais pas remarque.

Maitre Nicless fit a demi-voix une reflexion, sans doute sur la
promiscuite du carrosse ducal avec Tom-Jim-Jack, observation
probablement irreverente et dangereuse, qu'Ursus eut soin de ne
pas ecouter.

Ursus neanmoins etait trop artiste pour ne point regretter
Tom-Jim-Jack.  Il eut un certain desappointement.  Il ne fit part
de son impression qu'a Homo, seul confident de la discretion
duquel il fut sur.  Il dit tout bas a l'oreille du loup:

--Depuis que Tom-Jim-Jack ne vient plus, je sens un vide comme
homme et un froid comme poete.

Cet epanchement dans le coeur d'un ami soulagea Ursus.

Il resta mure vis-a-vis de Gwynplaine qui, de son cote, ne fit
aucune allusion a Tom-Jim-Jack.

Au fait, Tom-Jim-Jack de plus ou de moins importait peu a
Gwynplaine, absorbe en Dea.

L'oubli s'etait fait de plus en plus dans Gwynplaine.  Dea, elle,
ne se doutait meme pas qu'un vague ebranlement eut eu lieu.  En
meme temps, on n'entendait plus parler de cabales et de plaintes
contre l'Homme qui Rit.  Les haines semblaient avoir lache prise.
Tout s'etait apaise dans la Green-Box et autour de la Green-Box.
Plus de cabotinage, ni des cabotins, ni des pretres.  Plus de
grondement exterieur.  On avait le succes sans la menace.  La
destinee a de ces serenites subites.  La splendide felicite de
Gwynplaine et de Dea etait, pour l'instant, absolument sans
ombre.  Elle etait peu a peu montee jusqu'a ce point ou rien ne
peut plus croitre.  Il y a un mot qui exprime ces situations-la,
l'apogee.  Le bonheur, comme la mer, arrive a faire son plein.
Ce qui est inquietant pour les parfaitement heureux, c'est que la
mer redescend.

Il y a deux facons d'etre inaccessible, c'est d'etre tres haut et
d'etre tres bas.  Au moins autant peut-etre que la premiere, la
deuxieme est souhaitable.  Plus surement que l'aigle n'echappe a
la fleche, l'infusoire echappe a l'ecrasement.  Cette securite de
la petitesse, nous l'avons dit deja, si quelqu'un l'avait sur la
terre, c'etaient ces deux etres, Gwynplaine et Dea; mais jamais
elle n'avait ete si complete.  Ils vivaient de plus en plus l'un
par l'autre, l'un en l'autre, extatiquement.  Le coeur se sature
d'amour comme d'un sel divin qui le conserve; de la
l'incorruptible adherence de ceux qui se sont aimes des l'aube de
la vie, et la fraicheur des vieilles amours prolongees.  Il
existe un embaumement d'amour.  C'est de Daphnis et Chloe que
sont faits Philemon et Baucis.  Cette vieillesse-la, ressemblance
du soir avec l'aurore, etait evidemment reservee a Gwynplaine et
a Dea.  En attendant, ils etaient jeunes.

Ursus regardait cet amour comme un medecin fait sa clinique.  Du
reste il avait ce qu'on appelait en ce temps-la "le regard
hippocratique".  Il attachait sur Dea, frele et pale, sa prunelle
sagace, et il gromme-lait:--C'est bien heureux qu'elle soit
heureuse!--D'autres fois il disait:--Elle est heureuse pour sa
sante.

Il hochait la tete, et parfois lisait attentivement Avicenne,
traduit par Vopiscus Fortunatus, Louvain, 1650, un bouquin qu'il
avait, a l'endroit des "troubles cardiaques".

Dea, aisement fatiguee, avait des sueurs et des assoupissements,
et faisait, on s'en souvient, sa sieste dans le jour.  Une fois
qu'elle etait ainsi endormie, etendue sur la peau d'ours, et que
Gwynplaine n'etait pas la, Ursus se pencha doucement et appliqua
son oreille contre la poitrine de Dea, du cote du coeur.  Il
sembla ecouter quelques instants, et en se redressant il
murmura:--Il ne lui faudrait pas une secousse.  La felure
grandirait bien vite.

La foule continuait d'affluer aux representations de _Chaos
vaincu_.  Le succes de l'Homme qui Rit paraissait inepuisable.
Tout accourait; ce n'etait plus seulement Southwark, c'etait deja
un peu Londres.  Le public commencait meme a se melanger; ce
n'etaient plus de purs matelots et cochers; dans l'opinion de
maitre Nicless, connaisseur en canaille, il y avait maintenant
dans cette populace des gentilshommes et des baronnets, deguises
en gens du peuple.  Le deguisement est un des bonheurs de
l'orgueil, et c'etait la grande mode d'alors.  Cette aristocratie
melee a la mob etait bon signe et indiquait une extension de
succes gagnant Londres.  La gloire de Gwynplaine avait decidement
fait son entree dans le grand public.  Et le fait etait reel.  Il
n'etait plus question dans Londres que de l'Homme qui Rit.  On en
parlait jusque chez le Mohock-Club, hante des lords.

Dans la Green-Box on ne s'en doutait pas; on se contentait d'etre
heureux.  L'enivrement de Dea, c'etait de toucher tous les soirs
le front crepu et fauve de Gwynplaine.  En amour, rien n'est tel
qu'une habitude.  Toute la vie s'y concentre.  La reapparition de
l'astre est une habitude de l'univers.  La creation n'est pas
autre chose qu'une amoureuse, et le soleil est un amant.

La lumiere est une cariatide eblouissante qui porte le monde.
Tous les jours, pendant une minute sublime, la terre couverte de
nuit s'appuie sur le soleil levant.  Dea, aveugle, sentait la
meme rentree de chaleur et d'esperance en elle dans le moment ou
elle posait sa main sur la tete de Gwynplaine.

Etre deux tenebreux qui s'adorent, s'aimer dans la plenitude du
silence, on s'accommoderait de l'eternite passee ainsi.

Un soir, Gwynplaine, ayant en lui cette surcharge de felicite
qui, pareille a l'ivresse des parfums, cause une sorte de divin
malaise, rodait, comme il faisait d'ordinaire apres le spectacle
termine, dans le pre, a quelque cent pas de la Green-Box.  On a
de ces heures de dilatation ou l'on degorge le trop-plein de son
coeur.  La nuit etait noire et transparente; il faisait clair
d'etoiles.  Tout le champ de foire etait desert, et il n'y avait
que du sommeil et de l'oubli dans les baraques eparses autour du
Tarrinzeau-field.

Une seule lumiere n'etait pas eteinte; c'etait la lanterne de
l'inn Tadcaster, entr'ouvert et attendant la rentree de
Gwynplaine.

Minuit venait de sonner aux cinq paroisses de Southwark avec les
intermittences et les differences de voix d'un clocher a l'autre.

Gwynplaine songeait a Dea.  A quoi eut-il songe?  Mais ce
soir-la, singulierement confus, plein d'un charme ou il y avait
de l'angoisse, il songeait a Dea comme un homme songe a une
femme.  Il se le reprochait.  C'etait une diminution.  La sourde
attaque de l'epoux commencait en lui.  Douce et imperieuse
impatience.  Il franchissait la frontiere invisible; en deca il y
a la vierge, au dela il y a la femme.  Il se questionnait avec
anxiete; il avait ce qu'on pourrait nommer la rougeur interieure.
Le Gwynplaine des premieres annees s'etait peu a peu transforme
dans l'inconscience d'une croissance mysterieuse.  L'ancien
adolescent pudique se sentait devenir trouble et inquietant.
Nous avons l'oreille de lumiere ou parle l'esprit, et l'oreille
d'obscurite ou parle l'instinct.  Dans cette oreille amplifiante
des voix inconnues lui faisaient des offres.  Si pur que soit le
jeune homme qui reve d'amour, un certain epaississement de chair
finit toujours par s'interposer entre son reve et lui.  Les
intentions perdent leur transparence.  L'inavouable voulu par la
nature fait son entree dans la conscience.  Gwynplaine eprouvait
on ne sait quel appetit de cette matiere ou sont toutes les
tentations, et qui manquait presque a Dea.  Dans sa fievre, qui
lui semblait malsaine, il transfigurait Dea, du cote perilleux
peut-etre, et il tachait d'exagerer cette forme seraphique
jusqu'a la forme feminine.  C'est de toi, femme, que nous avons
besoin.

Trop de paradis, l'amour en arrive a ne pas vouloir cela.  Il lui
faut la peau fievreuse, la vie emue, le baiser electrique et
irreparable, les cheveux denoues, l'etreinte ayant un but.  Le
sideral gene.  L'ethere pese.  L'exces de ciel dans l'amour,
c'est l'exces de combustible dans le feu; la flamme en souffre.
Dea saisissable et saisie, la vertigineuse approche qui mele en
deux etres l'inconnu de la creation, Gwynplaine, eperdu, avait ce
cauchemar exquis.  Une femme!  Il entendait en lui ce profond cri
de la nature.  Comme un Pygmalion du reve modelant une Galatee de
l'azur, il faisait temerairement, au fond de son ame, des
retouches a ce contour chaste de Dea; contour trop celeste et pas
assez edenique; car l'eden, c'est Eve; et Eve etait une femelle,
une mere charnelle, une nourrice terrestre, le ventre sacre des
generations, la mamelle du lait inepuisable, la berceuse du monde
nouveau-ne; et le sein exclut les ailes.  La virginite n'est que
l'esperance de la maternite.  Pourtant, dans les mirages de
Gwynplaine, Dea jusqu'alors avait ete au-dessus de la chair.  En
ce moment, egare, il essayait dans sa pensee de l'y faire
redescendre, et il tirait ce fil, le sexe, qui tient toute jeune
fille liee a la terre.  Pas un seul de ces oiseaux n'est lache.
Dea, pas plus qu'une autre, n'etait hors la loi, et Gwynplaine,
tout en ne l'avouant qu'a demi, avait une vague volonte qu'elle
s'y soumit.  Il avait cette volonte malgre lui, et dans une
rechute continuelle.  Il se figurait Dea humaine.  Il en etait a
concevoir une idee inouie: Dea, creature, non plus seulement
d'extase, mais de volupte; Dea la tete sur l'oreiller.  Il avait
honte de cet empietement visionnaire; c'etait comme un effort de
profanation; il resistait a cette obsession; il s'en detournait,
puis il y revenait; il lui semblait commettre un attentat a la
pudeur.  Dea etait pour lui un nuage.  Fremissant, il ecartait ce
nuage comme il eut souleve une chemise.  On etait en avril.

La colonne vertebrale a ses reveries.

Il faisait des pas au hasard avec cette oscillation distraite
qu'on a dans la solitude.  N'avoir personne autour de soi, cela
aide a divaguer.  Ou allait sa pensee?  il n'eut ose se le dire a
lui-meme.  Dans le ciel?  Non.  Dans un lit.  Vous le regardiez,
astres.

Pourquoi dit-on un amoureux?  On devrait dire un possede.  Etre
possede du diable, c'est l'exception; etre possede de la femme,
c'est la regle.  Tout homme subit cette alienation de soi-meme.
Quelle sorciere qu'une jolie femme!  Le vrai nom de l'amour,
c'est captivite.

On est fait prisonnier par l'ame d'une femme.  Par sa chair
aussi.  Quelquefois plus encore par la chair que par l'ame.
L'ame est l'amante; la chair est la maitresse.

On calomnie le demon.  Ce n'est pas lui qui a tente Eve.  C'est
Eve qui l'a tente.  La femme a commence.

Lucifer passait tranquille.  Il a apercu la femme.  Il est devenu
Satan.

La chair, c'est le dessus de l'inconnu.  Elle provoque, chose
etrange, par la pudeur.  Rien de plus troublant.  Elle a honte,
cette effrontee.

En cet instant-la, ce qui agitait Gwynplaine et ce qui le tenait,
c'etait cet effrayant amour de surface.  Moment redoutable que
celui ou l'on veut la nudite.  Un glissement dans la faute est
possible.  Que de tenebres dans cette blancheur de Venus!

Quelque chose en Gwynplaine appelait a grands cris Dea, Dea
fille, Dea moitie d'un homme, Dea chair et flamme, Dea gorge nue.
Il chassait presque l'ange.  Crise mysterieuse que tout amour
traverse, et ou l'ideal est en danger.  Ceci est la premeditation
de la creation.

Moment de corruption celeste.

L'amour de Gwynplaine pour Dea devenait nuptial.  L'amour
virginal n'est qu'une transition.  Le moment etait arrive.  Il
fallait a Gwynplaine cette femme.

Il lui fallait une femme.

Pente dont on ne voit que le premier plan.

L'appel indistinct de la nature est inexorable.

Toute la femme, quel gouffre!

Heureusement, pour Gwynplaine, il n'y avait d'autre femme que
Dea.  La seule dont il voulut.  La seule qui put vouloir de lui.

Gwynplaine avait ce grand frisson vague qui est la reclamation
vitale de l'infini.

Ajoutez l'aggravation du printemps.  Il aspirait les effluves
sans nom de l'obscurite siderale.  Il allait devant lui,
delicieusement hagard.  Les parfums errants de la seve en
travail, les irradiations capiteuses qui flottent dans l'ombre,
l'ouverture lointaine des fleurs nocturnes, la complicite des
petits nids caches, les bruissements d'eaux et de feuilles, les
soupirs sortant des choses, la fraicheur, la tiedeur, tout ce
mysterieux eveil d'avril et de mai, c'est l'immense sexe epars
proposant a voix basse la volupte, provocation vertigineuse qui
fait begayer l'ame.  L'ideal ne sait plus ce qu'il dit.

Qui eut vu marcher Gwynplaine eut pense: Tiens!  un ivrogne!

Il chancelait presque en effet sous le poids de son coeur, du
printemps et de la nuit.

La solitude dans le bowling-green etait si paisible que, par
instants, il parlait haut.

Se sentir pas ecoute fait qu'on parle.

Il se promenait a pas lents, la tete baissee, les mains derriere
le dos, la gauche dans la droite, les doigts ouverts.

Tout a coup il sentit comme le glissement de quelque chose dans
l'entre-baillement inerte de ses doigts.

Il se retourna vivement.

Il avait dans la main un papier et devant lui un homme.

C'etait cet homme venu jusqu'a lui par derriere avec la
precaution d'un chat, qui lui avait mis ce papier entre les
doigts.

Le papier etait une lettre.

L'homme, suffisamment eclaire par la penombre stellaire, etait
petit, joufflu, jeune, grave, et vetu d'une livree couleur feu,
visible du haut en bas par la fente verticale d'un long surtout
gris qu'on appelait alors capenoche, mot espagnol contracte qui
veut dire cape de nuit.  Il etait coiffe d'une gorra cramoisie,
pareille a une calotte de cardinal ou la domesticite serait
accentuee par un galon.  Sur cette calotte on apercevait un
bouquet de plumes de tisserin.

Il etait immobile devant Gwynplaine.  On eut dit une silhouette
de reve.

Gwynplaine reconnut le mousse de la duchesse.

Avant que Gwynplaine eut pu jeter un cri de surprise, il entendit
la voix grele, a la fois enfantine et feminine, du mousse qui lui
disait:

--Trouvez-vous demain a pareille heure a l'entree du pont de
Londres.  J'y serai.  Je vous conduirai.

--Ou?  demanda Gwynplaine.

--Ou vous etes attendu.

Gwynplaine abaissa ses yeux sur la lettre qu'il tenait
machinalement dans sa main.

Quand il les releva, le mousse n'etait plus la.

On distinguait dans la profondeur du champ de foire une vague
forme obscure qui decroissait rapidement.  C'etait le petit
laquais qui s'en allait.  Il tourna un coin de rue, et il n'y eut
plus personne.

Gwynplaine regarda le mousse disparaitre, puis il regarda la
lettre.  Il est des moments dans la vie ou ce qui vous arrive ne
vous arrive pas; la stupeur vous maintient quelque temps a une
certaine distance du fait.  Gwynplaine approcha la lettre de ses
yeux comme quelqu'un qui veut lire; alors, il s'apercut qu'il ne
pouvait la lire pour deux raisons: premierement, parce qu'il ne
l'avait pas decachetee; deuxiemement, parce qu'il faisait nuit.
Il fut plusieurs minutes avant de se rendre compte qu'il y avait
une lanterne dans l'inn.  Il fit quelques pas, mais de cote, et
comme s'il ne savait ou aller.  Un somnambule a qui un fantome a
remis une lettre marche de la sorte.

Enfin il se decida, courut plutot qu'il n'avanca vers l'inn, se
placa dans le rayon de la porte entr'ouverte, et considera encore
une fois, a cette clarte, la lettre fermee.  On ne voyait aucune
empreinte sur le cachet, et sur l'enveloppe il y avait: A
_Gwynplaine_.  Il brisa le cachet, dechira l'enveloppe, deplia la
lettre, la mit en plein sous la lumiere, et voici ce qu'il lut:

"Tu es horrible, et je suis belle.  Tu es histrion, et je suis
duchesse.  Je suis la premiere, et tu es le dernier.  Je veux de
toi.  Je t'aime.  Viens."




LIVRE QUATRIEME

LA CAVE PENALE



I

LA TENTATION DE SAINT GWYNPLAINE


Tel jet de flamme fait a peine une piqure aux tenebres; tel autre
met le feu a un volcan.

Il y a des etincelles enormes.

Gwynplaine lut la lettre, puis la relut.  Il y avait bien ce mot:
Je t'aime!

Les epouvantes se succederent dans son esprit.

La premiere, ce fut de se croire fou.

Il etait fou.  C'etait certain.  Ce qu'il venait de voir
n'existait pas.  Les simulacres crepusculaires jouaient de lui,
miserable.  Le petit homme ecarlate etait une lueur de vision.
Quelquefois, la nuit, rien condense en une flamme vient rire de
vous.  Apres s'etre moque, l'etre illusoire avait disparu,
laissant derriere lui Gwynplaine fou.  L'ombre fait de ces
choses-la.

La seconde epouvante, ce fut de constater qu'il avait toute sa
raison.

Une vision?  mais non.  Eh bien!  et cette lettre?  Est-ce qu'il
n'avait pas une lettre entre les mains?  Est-ce que ne voila pas
une enveloppe, un cachet, du papier, une ecriture?  Est-ce qu'il
ne sait pas de qui cela vient?  Rien d'obscur dans cette
aventure.  On a pris une plume et de l'encre, et l'on a ecrit.
On a allume une bougie, et l'on a cachete avec de la cire.
Est-ce que son nom n'est pas ecrit sur la lettre?  _A
Gwynplaine_.  Le papier sent bon.  Tout est clair.  Le petit
homme, Gwynplaine le connait.  Ce nain est un groom.  Cette lueur
est une livree.  Ce groom a donne rendez-vous a Gwynplaine pour
le lendemain a la meme heure, a l'entree du pont de Londres.
Est-ce que le pont de Londres est une illusion?  Non, non, tout
cela se tient.  Il n'y a la dedans aucun delire.  Tout est
realite.  Gwynplaine est parfaitement lucide.  Ce n'est pas une
fantasmagorie tout de suite decomposee au-dessus de sa tete, et
dissipee en evanouissement; c'est une chose qui lui arrive.  Non,
Gwynplaine n'est pas fou.  Gwynplaine ne reve pas.  Et il
relisait la lettre.

Eh bien, oui.  Mais alors?

Alors c'est formidable.

Il y a une femme qui veut de lui.

Une femme veut de lui!  En ce cas que personne ne prononce plus
jamais ce mot: incroyable.  Une femme veut de lui!  une femme qui
a vu son visage!  une femme qui n'est pas aveugle!  Et qui est
cette femme?  Une laide?  non.  Une belle.  Une bohemienne?  non.
Une duchesse.

Qu'y avait-il la dedans, et qu'est-ce que cela voulait dire?
Quel peril qu'un tel triomphe!  mais comment ne pas s'y jeter a
tete perdue?

Quoi!  cette femme!  la sirene, l'apparition, la lady, la
spectatrice de la loge visionnaire, la tenebreuse eclatante!  Car
c'etait elle.  C'etait bien elle.

Le petillement de l'incendie commencant eclatait en lui de toutes
parts.  C'etait cette etrange inconnue!  la meme qui l'avait tant
trouble!  Et ses premieres pensees tumultueuses sur cette femme
reparaissaient, comme chauffees a tout ce feu sombre.  L'oubli
n'est autre chose qu'un palimpseste.  Qu'un accident survienne,
et tous les effacements revivent dans les interlignes de la
memoire etonnee.  Gwynplaine croyait avoir retire cette figure de
son esprit, et il l'y retrouvait, et elle y etait empreinte, et
elle avait fait son creux dans ce cerveau inconscient, coupable
d'un songe.  A son insu, la profonde gravure de la reverie avait
mordu tres avant.  Maintenant un certain mal etait fait.  Et
toute cette reverie, desormais peut-etre irreparable, il la
reprenait avec emportement.

Quoi!  on voulait de lui!  Quoi!  la princesse descendait de son
trone, l'idole de son autel, la statue de son piedestal, le
fantome de sa nuee!  Quoi!  du fond de l'impossible, la chimere
arrivait!  Quoi!  cette deite du plafond, quoi!  cette
irradiation, quoi!  cette nereide toute mouillee de pierreries,
quoi!  cette beaute inabordable et supreme, du haut de son
escarpement de rayons, elle se penchait vers Gwynplaine!  Quoi!
son char d'aurore, attele a la fois de tourterelles et de
dragons, elle l'arretait au-dessus de Gwynplaine, et elle disait
a Gwynplaine: Viens!  Quoi!  lui, Gwynplaine, il avait cette
gloire terrifiante d'etre l'objet d'un tel abaissement de
l'empyree!  Cette femme, si l'on peut donner ce nom a une forme
siderale et souveraine, cette femme se proposait, se donnait, se
livrait!  Vertige!  L'olympe se prostituait!  a qui?  a lui,
Gwynplaine!  Des bras de courtisane s'ouvraient dans un nimbe
pour le serrer contre un sein de deesse!  Et cela sans souillure.
Ces majestes-la ne noircissent pas.  La lumiere lave les dieux.
Et cette deesse qui venait a lui savait ce qu'elle faisait.  Elle
n'etait pas ignorante de l'horreur incarnee en Gwynplaine.  Elle
avait vu ce masque qui etait le visage de Gwynplaine!  et ce
masque ne la faisait pas reculer.  Gwynplaine etait aime quoique!

Chose qui depassait tous les songes, il etait aime parce que!
Loin de faire reculer la deesse, ce masque l'attirait!
Gwynplaine etait plus qu'aime, il etait desire.  Il etait mieux
qu'accepte, il etait choisi.  Lui, choisi!

Quoi!  la ou etait cette femme, dans ce royal milieu du
resplendissement irresponsable et de la puissance en plein libre
arbitre, il y avait des princes, elle pouvait prendre un prince;
il y avait des lords, elle pouvait prendre un lord; il y avait
des hommes beaux, charmants, superbes, elle pouvait prendre
Adonis.  Et qui prenait-elle?  Gnafron!  Elle pouvait choisir au
milieu des meteores et des foudres l'immense seraphin a six
ailes, et elle choisissait la larve rampant dans la vase.  D'un
cote, les altesses et les seigneuries, toute la grandeur, toute
l'opulence, toute la gloire; de l'autre, un saltimbanque.  Le
saltimbanque l'emportait!  Quelle balance y avait-il donc dans le
coeur de cette femme?  a quel poids pesait-elle son amour?  Cette
femme otait de son front le chapeau ducal et le jetait sur le
treteau du clown!  Cette femme otait de sa tete l'aureole
olympienne et la posait sur le crane herisse du gnome!  On ne
sait quel renversement du monde, le fourmillement d'insectes en
haut, les constellations en bas, engloutissait Gwynplaine eperdu
sous un ecroulement de lumiere, et lui faisait un nimbe dans le
cloaque.  Une toute-puissante, en revolte contre la beaute et la
splendeur, se donnait au damne de la nuit, preferait Gwynplaine a
Antinous, entrait en acces de curiosite devant les tenebres, et y
descendait, et, de cette abdication de la deesse, sortait,
couronnee et prodigieuse, la royaute du miserable.  "Tu es
horrible.  Je t'aime." Ces mots atteignaient Gwynplaine a
l'endroit hideux de l'orgueil.  L'orgueil, c'est la le talon ou
tous les heros sont vulnerables.  Gwynplaine etait flatte dans sa
vanite de monstre.  C'etait comme etre difforme qu'il etait aime.
Lui aussi, autant et plus peut-etre que les Jupiters et les
Apollons, il etait l'exception.  Il se sentait surhumain, et
tellement monstre qu'il etait dieu.  Eblouissement epouvantable.

Maintenant, qu'etait-ce que cette femme?  que savait-il d'elle?
Tout et rien.  C'etait une duchesse, il le savait; il savait
qu'elle etait belle, qu'elle etait riche, qu'elle avait des
livrees, des laquais, des pages, et des coureurs a flambeaux
autour de son carrosse a couronne.  Il savait qu'elle etait
amoureuse de lui, ou du moins qu'elle le lui disait.  Le reste,
il l'ignorait.  Il savait son titre, et ne savait pas son nom.
Il savait sa pensee, et ne savait pas sa vie.  Etait-elle mariee,
veuve, fille?  etait-elle libre?  etait-elle sujette a des
devoirs quelconques?  A quelle famille appartenait-elle?  Y
avait-il autour d'elle des pieges, des embuches, des ecueils?  Ce
qu'est la galanterie dans les hautes regions oisives, qu'il y ait
sur ces sommets des antres ou revent des charmeuses feroces ayant
pele-mele autour d'elles des ossements d'amour deja devores, a
quels essais tragiquement cyniques peut aboutir l'ennui d'une
femme qui se croit au-dessus de l'homme, Gwynplaine ne
soupconnait rien de cela; il n'avait pas meme dans l'esprit de
quoi echafauder une conjecture, on est mal renseigne dans le
sous-sol social ou il vivait; pourtant il voyait de l'ombre.  Il
se rendait compte que toute cette clarte etait obscure.
Comprenait-il?  Non.  Devinait-il?  Encore moins.  Qu'y avait-il
derriere cette lettre?  Une ouverture a deux battants, et en meme
temps une fermeture inquietante.  D'un cote l'aveu.  De l'autre
l'enigme.

L'aveu et l'enigme, ces deux bouches, l'une provocante, l'autre
menacante, prononcent la meme parole: Ose!

Jamais la perfidie du hasard n'avait mieux pris ses mesures, et
n'avait fait arriver plus a point une tentation.  Gwynplaine,
remue par le printemps et par la montee de la seve universelle,
etait en train de faire le reve de la chair.  Le vieil homme
insubmersible dont aucun de nous ne triomphe, s'eveillait en cet
ephebe attarde, reste adolescent a vingt-quatre ans.  C'est a ce
moment-la, c'est a la minute la plus trouble de cette crise, que
l'offre lui etait faite, et que se dressait devant lui,
eblouissante, la gorge nue du sphinx.  La jeunesse est un plan
incline.  Gwynplaine penchait, on le poussait.  Qui?  la saison.
Qui?  la nuit.  Qui?  cette femme.  S'il n'y avait pas le mois
d'avril, on serait bien plus vertueux.  Les buissons en fleur,
tas de complices!  l'amour est le voleur, le printemps est le
receleur.

Gwynplaine etait bouleverse.

Il y a une certaine fumee du mal qui precede la faute, et qui
n'est pas respirable a la conscience.  L'honnetete tentee a la
nausee obscure de l'enfer.  Ce qui s'entr'ouvre degage une
exhalaison qui avertit les forts et etourdit les faibles.
Gwynplaine avait ce mysterieux malaise.

Des dilemmes, a la fois fugaces et opiniatres, flottaient devant
lui.  La faute, obstinee a s'offrir, prenait forme.  Le
lendemain, minuit, le pont de Londres, le page!  irait-il?  Oui!
criait la chair.  Non!  criait l'ame.

Pourtant, disons-le, si singulier que cela semble au premier
abord, cette question:--Irait-il?--il ne se l'adressa pas une
seule fois distinctement.  Les actions reprochables ont des
endroits reserves.  Comme les eaux-de-vie trop fortes, on ne les
boit pas tout d'un trait.  On pose le verre, on verra plus tard,
la premiere goutte est deja bien etrange.

Ce qui est sur, c'est qu'il se sentait pousse par derriere vers
l'inconnu.

Et il fremissait.  Et il entrevoyait un bord d'ecroulement.  Et
il se rejetait en arriere, ressaisi de tous cotes par l'effroi.
Il fermait les yeux.  Il faisait effort pour se nier a lui-meme
cette aventure, et pour se remettre a douter de sa raison.
Evidemment c'etait le mieux.  Ce qu'il avait de plus sage a
faire, c'etait de se croire fou.

Fievre fatale.  Tout homme surpris par l'imprevu a eu dans sa vie
de ces pulsations tragiques.  L'observateur ecoute toujours avec
anxiete le retentissement des sombres coups de belier du destin
contre une conscience.

Helas!  Gwynplaine s'interrogeait.  La ou le devoir est net, se
poser des questions, c'est deja la defaite.

Du reste, detail a noter, l'effronterie de l'aventure qui
peut-etre eut choque un homme corrompu, ne lui apparaissait
point.  Ce que c'est que le cynisme, il l'ignorait.  L'idee de
prostitution, indiquee plus haut, ne l'approchait pas.  Il
n'etait pas de force a la concevoir.  Il etait trop pur pour
admettre les hypotheses compliquees.  De cette femme, il ne
voyait que la grandeur.  Helas!  il etait flatte.  Sa vanite ne
constatait que sa victoire.  Qu'il fut l'objet d'une impudeur
plutot que d'un amour, il lui eut fallu, pour conjecturer cela,
beaucoup plus d'esprit que n'en a l'innocence.  Pres de: _Je
t'aime_, il n'apercevait pas ce correctif effrayant: _Je veux de
toi_.

Le cote bestial de la deesse lui echappait.

L'esprit peut subir des invasions.  L'ame a ses vandales, les
mauvaises pensees, qui viennent devaster notre vertu.  Mille idees
en sens inverse se precipitaient sur Gwynplaine l'une apres
l'autre, quelquefois toutes ensemble.  Puis il se faisait en lui
des silences.  Alors il prenait sa tete entre ses mains, dans une
sorte d'attention lugubre, pareille a la contemplation d'un
paysage de la nuit.

Tout a coup il s'apercut d'une chose, c'est qu'il ne pensait
plus.  Sa reverie etait arrivee a ce moment noir ou tout
disparait.

Il remarqua aussi qu'il n'etait pas rentre.  Il pouvait etre deux
heures du matin.

Il mit la lettre apportee par le page dans sa poche de cote, mais
s'apercevant qu'elle etait sur son coeur, il l'ota de la, et la
fourra toute froissee dans le premier gousset venu de son
haut-de-chausses, puis il se dirigea vers l'hotellerie, y penetra
silencieusement, ne reveilla pas le petit Govicum qui l'attendait
tombe de sommeil sur une table avec ses deux bras pour oreiller,
referma la porte, alluma une chandelle a la lanterne de
l'auberge, tira les verrous, donna un tour de clef a la serrure,
prit machinalement les precautions d'un homme qui rentre tard,
remonta l'escalier de la Green-Box, se glissa dans l'ancienne
cahute qui lui servait de chambre, regarda Ursus qui dormait,
souffla sa chandelle, et ne se coucha pas.

Une heure passa ainsi.  Enfin, las, se figurant que le lit c'est
le sommeil, il posa sa tete sur son oreiller, sans se
deshabiller, et il fit a l'obscurite la concession de fermer les
yeux; mais l'orage d'emotions qui l'assaillait n'avait pas
discontinue un instant.  L'insomnie est un sevice de la nuit sur
l'homme.  Gwynplaine souffrait beaucoup.  Pour la premiere fois
de sa vie, il n'etait pas content de lui.  Intime douleur melee a
sa vanite satisfaite.  Que faire?  Le jour vint.  Il entendit
Ursus se lever, et n'ouvrit pas les paupieres.  Aucune treve
cependant.  Il songeait a cette lettre.  Tous les mots lui
revenaient dans une sorte de chaos.  Sous de certains souffles
violents du dedans de l'ame, la pensee est un liquide.  Elle
entre en convulsions, elle se souleve, et il en sort quelque
chose de semblable au rugissement sourd de la vague.  Flux,
reflux, secousses, tournoiements, hesitations du flot devant
l'ecueil, greles et pluies, nuages avec des trouees ou sont des
lueurs, arrachements miserables d'une ecume inutile, folles
ascensions tout de suite ecroulees, immenses efforts perdus,
apparition du naufrage de toutes parts, ombre et dispersion, tout
cela, qui est dans l'abime, est dans l'homme.  Gwynplaine etait
en proie a cette tourmente.

Au plus fort de cette angoisse, les paupieres toujours fermees,
il entendit une voix exquise qui disait:--Est-ce que tu dors,
Gwynplaine?--Il ouvrit les yeux en sursaut et se leva sur son
seant, la porte de la cahute vestiaire etait entr'ouverte, Dea
apparaissait dans l'entre-baillement.  Elle avait dans les yeux
et sur les levres son ineffable sourire.  Elle se dressait
charmante, dans la serenite inconsciente de son rayonnement.  Il
y eut une sorte de minute sacree.  Gwynplaine la contempla,
tressaillant, ebloui, reveille; reveille de quoi?  du sommeil?
non, de l'insomnie.  C'etait elle, c'etait Dea; et tout a coup il
sentit au plus profond de son etre l'indefinissable
evanouissement de la tempete et la sublime descente du bien sur
le mal; le prodige du regard d'en haut s'opera, la douce aveugle
lumineuse, sans autre effort que sa presence, dissipa toute
l'ombre en lui, le rideau de nuage s'ecarta de cet esprit comme
tire par une main invisible, et Gwynplaine, enchantement celeste,
eut dans la conscience une rentree d'azur.  Il redevint
subitement, par la vertu de cet ange, le grand et bon Gwynplaine
innocent.  L'ame, comme la creation, a de ces confrontations
mysterieuses; tous deux se taisaient, elle la clarte, lui le
gouffre, elle divine, lui apaise; et audessus du coeur orageux de
Gwynplaine, Dea resplendissait avec on ne sait quel inexprimable
effet d'etoile de la mer.



II

DU PLAISANT AU SEVERE


Comme c'est simple un miracle!  C'etait dans la Green-Box l'heure
du dejeuner, et Dea venait tout bonnement savoir pourquoi
Gwynplaine n'arrivait pas a leur petite table du matin.

--Toi!  cria Gwynplaine, et tout fut dit.  Il n'eut plus d'autre
horizon et d'autre vision que ce ciel ou etait Dea.

Qui n'a pas vu, apres l'ouragan, le sourire immediat de la mer,
ne peut se rendre compte de ces apaisements-la.  Rien ne se calme
plus vite que les gouffres.  Cela tient a leur facilite
d'engloutissement.  Ainsi est le coeur humain.  Pas toujours,
pourtant.

Dea n'avait qu'a se montrer, toute la lumiere qui etait en
Gwynplaine sortait et allait a elle, et il n'y avait plus
derriere Gwynplaine ebloui qu'une fuite de fantomes.  Quelle
pacificatrice que l'adoration!

Quelques instants apres, tous deux etaient assis l'un devant
l'autre, Ursus entre eux, Homo a leurs pieds.  La theiere, sous
laquelle flambait une petite lampe, etait sur la table.  Fibi et
Vinos etaient dehors et vaquaient au service.

Le dejeuner, comme le souper, se faisait dans le compartiment du
centre.  De la facon dont la table tres etroite etait placee, Dea
tournait le dos a la baie de la cloison qui repondait a la porte
d'entree de la Green-Box.

Leurs genoux se touchaient.  Gwynplaine versait le the a Dea.

Dea soufflait gracieusement sur sa tasse.  Tout a coup, elle
eternua.  Il y avait en ce moment-la, audessus de la flamme de la
lampe, une fumee qui se dissipait, et quelque chose comme du
papier qui tombait en cendre.  Cette fumee avait fait eternuer
Dea.

--Qu'est cela?  demanda-t-elle.

--Rien, repondit Gwynplaine.

Et il se mit a sourire.

Il venait de bruler la lettre de la duchesse.

L'ange gardien de la femme aimee, c'est la conscience de l'homme
qui aime.

Cette lettre de moins sur lui le soulagea etrangement, et
Gwynplaine sentit son honnetete comme l'aigle sent ses ailes.

Il lui sembla qu'avec cette fumee la tentation s'en allait, et
qu'en meme temps que ce papier, la duchesse tombait en cendre.

Tout en melant leurs tasses, buvant l'un apres l'autre dans la
meme, ils parlaient.  Babil d'amoureux, caquetage de moineaux.
Enfantillages dignes de la Mere l'Oie et d'Homere.  Deux coeurs
qui s'aiment, n'allez pas chercher plus loin la poesie; et deux
baisers qui dialoguent, n'allez pas chercher plus loin la
musique.

--Sais-tu une chose?

--Non.

--Gwynplaine, j'ai reve que nous etions des betes, et que nous
avions des ailes.

--Ailes, cela veut dire oiseaux, murmura Gwynplaine.

--Betes, cela veut dire anges, grommela Ursus.

La causerie continuait.

--Si tu n'existais pas, Gwynplaine...

--Eh bien?

--C'est qu'il n'y aurait pas de bon Dieu.

--Le the est trop chaud.  Tu vas te bruler, Dea.

--Souffle sur ma tasse.

--Que tu es belle ce matin!

--Figure-toi qu'il y a toutes sortes de choses que je veux te
dire.

--Dis.

--Je t'aime!

--Je t'adore!

Et Ursus faisait cet aparte:

--Par le ciel, voila d'honnetes gens.

Quand on s'aime, ce qui est exquis, ce sont les silences.  Il se
fait comme des amas d'amour, qui eclatent ensuite doucement.

Il y eut une pause apres laquelle Dea s'ecria:

--Si tu savais!  le soir, quand nous jouons la piece, a l'instant
ou ma main touche ton front...--Oh!  tu as une noble tete,
Gwynplaine!--...  a l'instant ou je sens tes cheveux sous mes
doigts, c'est un frisson, j'ai une joie du ciel, je me dis: Dans
tout ce monde de noirceur qui m'enveloppe, dans cet univers de
solitude, dans cet immense ecroulement obscur ou je suis, dans
cet effrayant tremblement de moi et de tout, j'ai un point
d'appui, le voila.  C'est lui.--C'est toi.

--Oh!  tu m'aimes, dit Gwynplaine.  Moi aussi je n'ai que toi sur
la terre.  Tu es tout pour moi.  Dea, que veux-tu que je fasse?
Desires-tu quelque chose?  que te faut-il?

Dea repondit:

--Je ne sais pas.  Je suis heureuse.

--Oh!  reprit Gwynplaine, nous sommes heureux!

Ursus eleva la voix severement:

--Ah!  vous etes heureux.  C'est une contravention.  Je vous ai
deja avertis.  Ah!  vous etes heureux!  Alors, tachez qu'on ne
vous voie pas.  Tenez le moins de place possible.  Ca doit se
fourrer dans des trous, le bonheur.  Faites-vous encore plus
petits que vous n'etes, si vous pouvez.  Dieu mesure la grandeur
du bonheur a la petitesse des heureux.  Les gens contents doivent
se cacher comme des malfaiteurs.  Ah!  vous rayonnez, mechants
vers luisants que vous etes, morbleu, on vous marchera dessus, et
l'on fera bien.  Qu'est-ce que c'est que toutes ces mamours-la?
Je ne suis pas une duegne, moi, dont l'etat est de regarder les
amoureux se becqueter.  Vous me fatiguez, a la fin!  Allez au
diable!

Et sentant que son accent reveche mollissait jusqu'a
l'attendrissement, il noya cette emotion dans un fort souffle de
bougonnement.

--Pere, dit Dea, comme vous faites votre grosse voix!

--C'est que je n'aime pas qu'on soit trop heureux, repondit
Ursus.

Ici Homo fit echo a Ursus.  On entendit un grondement sous les
pieds des amoureux.

Ursus se pencha et mit la main sur le crane d'Homo.

--C'est cela, toi aussi, tu es de mauvaise humeur.  Tu grognes.
Tu herisses ta meche sur ta caboche de loup.  Tu n'aimes pas les
amourettes.  C'est que tu es sage.  C'est egal, tais-toi.  Tu as
parle, tu as dit ton avis, soit; maintenant silence.

Le loup gronda de nouveau.

Ursus le regarda sous la table.

--Paix donc, Homo!  Allons, n'insiste pas, philosophe!

Mais le loup se dressa et montra les dents du cote de la porte.

--Qu'est-ce que tu as donc?  dit Ursus.

Et il empoigna Homo par la peau du cou.

Dea, inattentive aux grincements du loup, toute a sa pensee, et
savourant en elle-meme le son de voix de Gwynplaine, se taisait,
dans cette sorte d'extase propre aux aveugles, qui semble parfois
leur donner interieurement un chant a ecouter et leur remplacer
par on ne sait quelle musique ideale la lumiere qui leur manque.
La cecite est un souterrain d'ou l'on entend la profonde harmonie
eternelle.

Pendant qu'Ursus, apostrophant Homo, baissait le front,
Gwynplaine avait leve les yeux.

Il allait boire une tasse de the, et ne la but pas; il la posa
sur la table avec la lenteur d'un ressort qui se detend, ses
doigts resterent ouverts, et il demeura immobile, l'oeil fixe, ne
respirant plus.

Un homme etait debout derriere Dea, dans l'encadrement de la
porte.

Cet homme etait vetu de noir avec une cape de justice.  Il avait
une perruque jusqu'aux sourcils, et il tenait a la main un baton
de fer sculpte en couronne aux deux bouts.

Ce baton etait court et massif.

Qu'on se figure Meduse passant sa tete entre deux branches du
paradis.

Ursus, qui avait senti la commotion d'un nouveau venu et qui
avait dresse la tete sans lacher Homo, reconnut ce personnage
redoutable.

Il eut un tremblement de la tete aux pieds.

Il dit bas a l'oreille de Gwynplaine:

--C'est le wapentake.

Gwynplaine se souvint.

Une parole de surprise allait lui echapper.  Il la retint.

Le baton de fer termine en couronne aux deux extremites etait
l'iron-weapon.

C'etait de l'iron-weapon, sur lequel les officiers de justice
urbaine pretaient serment en entrant en charge, que les anciens
wapentakes de la police anglaise tiraient leur qualification.

Au dela de l'homme a la perruque, dans la penombre, on
entrevoyait l'hotelier consterne.

L'homme, sans dire une parole, et personnifiant cette _muta
Themis_ des vieilles chartes, abaissa son bras droit par-dessus
Dea rayonnante, et toucha du baton de fer l'epaule de Gwynplaine,
pendant que, du pouce de sa main gauche, il montrait derriere lui
la porte de la Green-Box.  Ce double geste, d'autant plus
imperieux qu'il etait silencieux, voulait dire: Suivez-moi.

_Pro signo exeundi, sursum trahe_, dit le cartulaire normand.

L'individu sur lequel venait se poser l'iron-weapon n'avait
d'autre droit que le droit d'obeir.  Nulle replique a cet ordre
muet.  Les rudes penalites anglaises menacaient le refractaire.

Sous ce rigide attouchement de la loi, Gwynplaine eut une
secousse, puis fut comme petrifie.

Au lieu d'etre simplement effleure du baton de fer sur l'epaule,
il en eut ete violemment frappe sur la tete, qu'il n'eut pas ete
plus etourdi.  Il se voyait somme de suivre l'officier de police.
Mais pourquoi?  Il ne comprenait pas.

Ursus, jete lui aussi de son cote dans un trouble poignant,
entrevoyait quelque chose d'assez distinct.  Il songeait aux
bateleurs et aux predicateurs, ses concurrents, a la Green-Box
denoncee, au loup, ce delinquant, a son propre demele avec les
trois inquisitions de Bishops'gate; et qui sait?  peut-etre, mais
ceci etait effrayant, aux bavardages malseants et factieux de
Gwynplaine touchant l'autorite royale.  Il tremblait
profondement.

Dea souriait.

Ni Gwynplaine, ni Ursus ne prononcerent une parole.  Tous deux
eurent la meme pensee: ne pas inquieter Dea.  Le loup l'eut
peut-etre aussi, car il cessa de gronder.  Il est vrai qu'Ursus
ne le lachait point.

D'ailleurs Homo, dans l'occasion, avait ses prudences.  Qui n'a
remarque certaines anxietes intelligentes des animaux?

Peut-etre, dans la mesure de ce qu'un loup peut comprendre des
hommes, se sentait-il proscrit.

Gwynplaine se leva.

Aucune resistance n'etait possible, Gwynplaine le savait, il se
rappelait les paroles d'Ursus, et aucune question n'etait
faisable.

Il demeura debout devant le wapentake.

Le wapentake lui retira le weapon de dessus l'epaule, et ramena a
lui le baton de fer qu'il tint droit dans la posture du
commandement, attitude de police comprise alors de tout le
peuple, et qui intimait l'ordre que voici:

--Que cet homme me suive, et personne autre.  Restez tous ou vous
etes.  Silence.

Pas de curieux.  La police a, de tout temps, eu le gout de ces
clotures-la.

Ce genre de saisie etait qualifie "sequestre de la personne".

Le wapentake, d'un seul mouvement, et comme une piece mecanique
qui pivote sur elle-meme, tourna le dos et se dirigea d'un pas
magistral et grave vers l'issue de la Green-Box.

Gwynplaine regarda Ursus.

Ursus eut cette pantomime composee d'un haussement d'epaules, des
deux coudes aux hanches avec les mains ecartees, et des sourcils
fronces en chevrons, laquelle signifie: soumission a l'inconnu.

Gwynplaine regarda Dea.  Elle songeait.  Elle continuait de
sourire.

Il posa l'extremite de ses doigts sur ses levres, et lui envoya
un inexprimable baiser.

Ursus, soulage d'une certaine quantite de terreur par le dos
tourne du wapentake, saisit ce moment pour glisser dans l'oreille
de Gwynplaine ce murmure:

--Sur ta vie, ne parle pas avant qu'on t'interroge!

Gwynplaine, avec ce soin de ne pas faire de bruit qu'on a dans la
chambre d'un malade, decrocha de la cloison son chapeau et son
manteau, s'enveloppa du manteau jusqu'aux yeux, et se rabattit le
chapeau sur le front; ne s'etant pas couche, il avait encore ses
vetements de travail et au cou son esclavine de cuir; il regarda
encore une fois Dea; le wapentake, arrive a la porte exterieure
de la Green-Box, eleva son baton et commenca a descendre le petit
escalier de sortie; alors Gwynplaine se mit en marche comme si
cet homme le tirait avec une chaine invisible; Ursus regarda
Gwynplaine sortir de la Green-Box; le loup, a ce moment-la,
ebaucha un grondement plaintif, mais Ursus le tint en respect, et
lui dit tout bas: Il va revenir.

Dans la cour, maitre Nicless, d'un geste servile et imperieux,
refoulait les cris d'effarement dans les bouches de Vinos et de
Fibi qui consideraient avec detresse Gwynplaine emmene, et les
vetements couleur deuil et le baton de fer du wapentake.

Deux petrifications, c'etaient ces deux filles.  Elles avaient
des attitudes de stalactites.

Govicum, abasourdi, ecarquillait sa face dans une fenetre entre
baillee.

Le wapentake precedait Gwynplaine de quelques pas sans se
retourner et sans le regarder, avec cette tranquillite glaciale
que donne la certitude d'etre la loi.

Tous deux, dans un silence de sepulcre, franchirent la cour,
traverserent la salle obscure du cabaret et deboucherent sur la
place.  Il y avait la quelques passants groupes devant la porte
de l'auberge, et le justicier-quorum a la tete d'une escouade de
police.  Ces curieux, stupefaits, et sans souffler mot,
s'ecarterent et se rangerent avec la discipline anglaise devant
le baton du constable; le wapentake prit la direction des petites
rues, dites alors Little Strand, qui longeaient la Tamise; et
Gwynplaine, ayant a sa droite et a sa gauche les gens du
justicier-quorum alignes en double haie, pale, sans un geste,
sans autre mouvement que les pas qu'il faisait, couvert de son
manteau ainsi que d'un suaire, s'eloigna lentement de l'inn,
marchant muet derriere l'homme taciturne, comme une statue qui
suit un spectre.



III

LEX, REX, FEX


L'arrestation sans explication, qui etonnerait fort un anglais
d'aujourd'hui, etait un procede de police fort usite alors dans
la Grande-Bretagne.  On y eut recours, particulierement pour les
choses delicates auxquelles pourvoyaient en France les lettres de
cachet, et en depit de l'_habeas corpus_, jusque sous Georges II,
et une des accusations dont Walpole eut a se defendre, ce fut
d'avoir fait ou laisse arreter Neuhoff de cette facon.
L'accusation etait probablement peu fondee, car Neuhoff, roi de
Corse, fut incarcere par ses creanciers.

Les prises de corps silencieuses, dont la Sainte-Voehme en
Allemagne avait fort use, etaient admises par la coutume
germanique qui regit une moitie des vieilles lois anglaises, et
recommandees, en certain cas, par la coutume normande qui regit
l'autre moitie.  Le maitre de police du palais de Justinien
s'appelait "le silentiaire imperial", _silentiarius imperialis_.
Les magistrats anglais qui pratiquaient cette sorte de prise de
corps, s'appuyaient sur de nombreux textes normands:--_Canes
latrant, sergentes silent_.--_Sergenter agere, ici est
tacere_.--Ils citaient Lundulphus Sagax, paragraphe 16:--_Facit
imperator silentium._--Ils citaient la charte du roi Philippe, de
1307:--_Multos tenebimus bastonerios qui, obmutescentes,
sergentare valeant_.--Ils citaient les statuts de Henri Ier
d'Angleterre, chapitre LIII:--_Surge signa jussus.  Taciturnior
esto.  Hoc est esse in captione regis_.--Ils se prevalaient
specialement de cette prescription consideree comme faisant
partie des antiques franchises feodales de l'Angleterre:--"Sous
les viscomtes sont les serjans de l'espee, lesquels doivent
justicier vertueusement a l'espee tous ceux qui suient malveses
compagnies, gens diffamez d'aucuns crimes, et gens fuitis et
forbannis.....  et les doivent si vigoureusement et si
discretement apprehender, que la bonne gent qui sont paisibles
soient gardez paisiblement, et que les malfeteurs soient
espoantes." Etre arrete de la sorte, c'etait etre saisi "o le
glaive de l'espee" (_Vetus Consuetudo Normanniae_, MS.  I.  part.
Sect.  I, cap.  II).  Les jurisconsultes invoquaient en outre,
_in Charta Ludovici Hutini pro normannis_, le chapitre
_servientes spathae_.  Les _servientes spathae_, dans l'approche
graduelle de la basse latinite jusqu'a nos idiomes, sont devenus
_sergentes spadae_.

Les arrestations silencieuses etaient le contraire de la clameur
de haro, et indiquaient qu'il convenait de se taire jusqu'a ce
que de certaines obscurites fussent eclaircies.

Elles signifiaient: Questions reservees.

Elles indiquaient, dans l'operation de police, une certaine
quantite de raison d'etat.

Le terme de droit _private_, qui veut dire _a huis clos_,
s'appliquait a ce genre d'arrestations.

C'est de cette maniere qu'Edouard III avait, selon quelques
annalistes, fait saisir Mortimer dans le lit de sa mere Isabelle
de France.  Ici encore on peut douter, car Mortimer soutint un
siege dans sa ville avant d'etre pris.

Warwick, le Faiseur de rois, pratiquait volontiers ce mode
"d'attraire les gens".

Cromwell l'employait, surtout dans le Connaugh; et ce fut avec
cette precaution du silence que Trailie-Arcklo, parent du comte
d'Ormond, fut arrete dans Kilmacaugh.

Ces prises de corps par le simple geste de justice representaient
plutot le mandat de comparution que le mandat d'arret.

Elles n'etaient parfois qu'un procede d'information, et
impliquaient meme, par le silence impose a tous, un certain
menagement pour la personne saisie.

Pour le peuple, peu au fait de ces nuances, elles etaient
particulierement terrifiantes.

L'Angleterre, qu'on ne l'oublie pas, n'etait pas en 1705, ni meme
beaucoup plus tard, ce qu'elle est de nos jours.  L'ensemble
etait tres confus et parfois tres oppressif; Daniel de Foe, qui
avait tate du pilori, caracterise quelque part l'ordre social
anglais par ces mots: "les mains de fer de la loi".  Il n'y avait
pas seulement la loi, il y avait l'arbitraire.  Qu'on se rappelle
Steele chasse du parlement, Locke chasse de sa chaire; Hobbes et
Gibbon, forces de fuir; Charles Curchill, Hume, Priestley
persecutes; John Wilkes mis a la Tour.  Qu'on enumere, le compte
sera long, les victimes du statut _seditious libel_.
L'inquisition avait un peu fuse par toute l'Europe; ses pratiques
de police faisaient ecole.  Un attentat monstrueux a tous les
droits etait possible en Angleterre; qu'on se souvienne du
_Gazetier cuirasse_.  En plein dix-huitieme siecle, Louis XV
faisait enlever dans Piccadilly les ecrivains qui lui
deplaisaient.  Il est vrai que Georges III empoignait en France
le pretendant au beau milieu de la salle de l'Opera.  C'etaient
deux bras tres longs; celui du roi de France allait jusque dans
Londres, et celui du roi d'Angleterre jusque dans Paris.  Telles
etaient les libertes.

Ajoutons qu'on executait volontiers les gens dans l'interieur des
prisons; escamotage mele au supplice; expedient hideux, auquel
l'Angleterre revient en ce moment; donnant ainsi au monde le
singulier spectacle d'un grand peuple qui, voulant ameliorer,
choisit le pire, et qui, ayant devant lui, d'un cote le passe, de
l'autre le progres, se trompe de visage, et prend la nuit pour le
jour.



IV

URSUS ESPIONNE LA POLICE


Ainsi que nous l'avons dit, selon les tres rigides lois de la
police d'alors, la sommation de suivre le wapentake, adressee a
un individu, impliquait pour toute autre personne presente le
commandement de ne point bouger.

Quelques curieux pourtant s'obstinerent, et accompagnerent de
loin le cortege qui emmenait Gwynplaine.

Ursus fut du nombre.

Ursus avait ete petrifie autant qu'on a le droit de l'etre.  Mais
Ursus, tant de fois assailli par les surprises de la vie errante
et par les mechancetes de l'inattendu, avait, comme un navire de
guerre, son branle-bas de combat qui appelle au poste de bataille
tout l'equipage, c'est-a-dire toute l'intelligence.

Il se depecha de n'etre plus petrifie, et se mit a reflechir.  Il
ne s'agit pas d'etre emu, il s'agit de faire face.

Faire face a l'incident, c'est le devoir de quiconque n'est pas
imbecile.

Ne pas chercher a comprendre, mais agir.  Tout de suite.  Ursus
s'interrogea.

Qu'y avait-il a faire?

Gwynplaine parti, Ursus se trouvait place entre deux craintes: la
crainte pour Gwynplaine, qui lui disait de suivre; la crainte
pour lui-meme, qui lui disait de rester.

Ursus avait l'intrepidite d'une mouche et l'impassibilite d'une
sensitive.  Son tremblement fut indescriptible.  Pourtant il prit
heroiquement son parti, et se decida a braver la loi et a suivre
le wapentake, tant il etait inquiet de ce qui pouvait arriver a
Gwynplaine.

Il fallait qu'il eut bien peur pour avoir tant de courage.

A quels actes de vaillance l'epouvante peut pousser un lievre!

Le chamois eperdu saute les precipices.  Etre effraye jusqu'a
l'imprudence, c'est une des formes de l'effroi.

Gwynplaine avait ete enleve plutot qu'arrete.  L'operation de
police s'etait executee si rapidement que le champ de foire,
d'ailleurs peu frequente a cette heure matinale, avait ete a
peine emu.  Presque personne ne se doutait dans les baraques du
Tarrinzeau-field que le wapentake etait venu chercher l'Homme qui
Rit.  De la le peu de foule.

Gwynplaine, grace a son manteau et a son feutre, qui se
rejoignaient presque sur son visage, ne pouvait etre reconnu des
passants.

Avant de sortir a la suite de Gwynplaine, Ursus eut une
precaution.  Il prit a part maitre Nicless, le boy Govicum, Fibi
et Vinos, et leur prescrivit le plus absolu silence vis-a-vis de
Dea, ignorante de tout; qu'on eut soin de ne pas souffler un mot
qui put lui faire soupconner ce qui s'etait passe; qu'on lui
expliquat par les soins de menage de la Green-Box l'absence de
Gwynplaine et d'Ursus; que d'ailleurs c'etait bientot l'heure de
son sommeil au milieu du jour, et qu'avant que Dea fut eveillee,
il serait de retour, lui Ursus, avec Gwynplaine, tout cela
n'etant qu'un malentendu, un mistake, comme on dit en Angleterre;
qu'il leur serait bien facile a Gwynplaine et a lui d'eclairer
les magistrats et la police; qu'ils feraient toucher du doigt la
meprise, et que tout a l'heure ils allaient revenir tous deux.
Surtout que personne ne dit rien a Dea.  Ces recommandations
faites, il partit.

Ursus put, sans etre remarque, suivre Gwynplaine.  Quoiqu'il se
tint a la plus grande distance possible, il s'arrangea de facon a
ne pas le perdre de vue.  La hardiesse dans le guet, c'est la
bravoure des timides.

Apres tout, et si solennel que fut l'appareil, Gwynplaine n'etait
peut-etre que cite a comparaitre devant le magistrat de simple
police pour quelque infraction sans gravite.

Ursus se disait que cette question allait etre tout de suite
resolue.

L'eclaircissement se ferait, sous ses yeux memes, par la
direction que prendrait l'escouade emmenant Gwynplaine au moment
ou, parvenue aux limites du Tarrinzeau-field, elle atteindrait
l'entree des ruelles du Little Strand.

Si elle tournait a gauche, c'etait qu'elle conduisait Gwynplaine
a la maison de ville de Southwark.  Peu de chose a craindre
alors; quelque mechant delit municipal, une admonition du
magistrat, deux ou trois shellings d'amende, puis Gwynplaine
serait lache, et la representation de _Chaos vaincu_ aurait lieu
le soir meme comme a l'ordinaire.  Personne ne se serait apercu
de rien.

Si l'escouade tournait a droite, c'etait serieux.

Il y avait de ce cote la des lieux severes.

A l'instant ou le wapentake, menant les deux files d'argousins
entre lesquelles marchait Gwynplaine, arriva aux petites rues,
Ursus, haletant, regarda.  Il existe des moments ou tout l'homme
passe dans les yeux.

De quel cote allait-on tourner?

On tourna a droite.

Ursus, chancelant d'effroi, s'appuya contre un mur pour ne point
tomber.

Rien d'hypocrite comme ce mot qu'on se dit a soi-meme: _Je veux
savoir a quoi m'en tenir_.  Au fond, on ne le veut pas du tout.
On a une peur profonde.  L'angoisse se complique d'un effort
obscur pour ne point conclure.  On ne se l'avoue pas, mais on
reculerait volontiers, et quand on a avance, on se le reproche.

C'est ce que fit Ursus.  Il pensa avec frisson:--Voila qui
tourne mal.  J'aurais toujours su cela assez tot.  Qu'est-ce que
je fais la a suivre Gwynplaine?

Cette reflexion faite, comme l'homme n'est que contradiction, il
doubla le pas, et maitrisant son anxiete, il se hata, afin de se
rapprocher de l'escouade et de ne pas laisser se rompre dans le
dedale des rues de Southwark le fil entre Gwynplaine et lui
Ursus.

Le cortege de police ne pouvait aller vite, a cause de sa
solennite.

Le wapentake l'ouvrait.

Le justicier-quorum le fermait.

Cet ordre impliquait une certaine lenteur.

Toute la majeste possible au recors eclatait dans le
justicier-quorum.  Son costume tenait le milieu entre le
splendide accoutrement du docteur en musique d'Oxford et
l'ajustement sobre et noir du docteur en divinite de Cambridge.
Il avait des habits de gentilhomme sous un long godebert qui est
une mante fourree de dos de lievre de Norvege.  Il etait mi-parti
gothique et moderne, ayant une perruque comme Lamoignon et des
manches mahoitres comme Tristan l'Hermite.  Son gros oeil rond
couvait Gwynplaine avec une fixite de hibou.  Il marchait en
cadence.  Impossible de voir un bonhomme plus farouche.

Ursus, un moment deroute dans l'echeveau brouille des ruelles,
parvint a rejoindre pres de Sainte-Marie Over-Ry le cortege qui,
heureusement, avait ete retarde dans le preau de l'eglise par une
batterie d'enfants et de chiens, incident habituel des rues de
Londres, _dogs and boys_, disent les vieux registres de police,
lesquels font passer les chiens avant les enfants.

Un homme conduit au magistrat par les gens de police etant, apres
tout, un evenement fort vulgaire, et chacun ayant ses affaires,
les curieux s'etaient disperses.  Il n'etait reste, sur la piste
de Gwynplaine, qu'Ursus.

On passa devant les deux chapelles, qui se faisaient face, des
Recreative Religionists et de la Ligue Halleluiah, deux sectes
d'alors qui subsistent encore aujourd'hui.

Puis le cortege serpenta de ruelle en ruelle, choisissant de
preference les roads non encore batis, les rows ou poussait
l'herbe et les lanes deserts, et fit force zigzags.

Enfin il s'arreta.

On etait dans une ruette exigue.  Pas de maisons, si ce n'est a
l'entree deux ou trois masures.  Cette ruette etait composee de
deux murs, l'un a gauche, bas; l'autre a droite, haut.  La
muraille haute etait noire et maconnee a la saxonne, avec des
creneaux, des scorpions et des carres de grosses grilles sur des
soupiraux etroits.  Aucune fenetre; ca et la seulement des
fentes, qui etaient d'anciennes embrasures de pierriers et
d'archegayes.  On voyait, au pied de ce grand mur, comme le trou
au bas de la ratiere, un tout petit guichet, tres surbaisse.

Ce guichet, emboite dans un lourd plein cintre de pierre, avait
un judas grille, un marteau massif, une large serrure, des gonds
noueux et robustes, un enchevetrement de clous, une cuirasse de
plaques et de peintures, et etait fait de fer plus que de bois.

Personne dans la ruette.  Pas de boutiques, pas de passants.
Mais on entendait tout pres un bruit continu comme si la ruette
eut ete parallele a un torrent.  C'etait un vacarme de voix et de
voitures.  Il etait probable qu'il y avait de l'autre cote de
l'edifice noir une grande rue, sans doute la rue principale de
Southwark, laquelle se reliait d'un bout a la route de Cantorbery
et de l'autre bout au pont de Londres.

Dans toute la longueur de la ruette un guetteur, en dehors du
cortege enveloppant Gwynplaine, n'eut vu d'autre face humaine que
le bleme profil d'Ursus, risque et a demi avance dans la penombre
d'un coin de mur, regardant et ayant peur de voir.  Il s'etait
poste dans le repli que faisait un zigzag de la rue.

L'escouade se groupa devant le guichet.

Gwynplaine etait au centre, mais avait maintenant derriere lui le
wapentake et son baton de fer.

Le justicier-quorum leva le marteau et frappa trois coups.

Le judas s'ouvrit.

Le justicier-quorum dit:

--De par sa majeste.

La pesante porte de chene et de fer tourna sur ses gonds, et une
ouverture livide et froide s'offrit, pareille a une bouche
d'antre.  Une voute hideuse se prolongeait dans l'ombre.

Ursus vit Gwynplaine disparaitre la-dessous.



V

MAUVAIS LIEU


Le wapentake entra apres Gwynplaine.

Puis le justicier-quorum.

Puis toute l'escouade.

Le guichet se referma.

La pesante porte revint s'appliquer hermetiquement sur ses
chambranles de pierre sans qu'on vit qui l'avait ouverte ni qui
la refermait.  Il semblait que les verrous rentrassent
d'eux-memes dans leurs alveoles.  Quelques-uns de ces mecanismes
inventes par l'antique intimidation existent encore dans les tres
vieilles maisons de force.  Porte dont on ne voyait pas le
portier.  Cela faisait ressembler le seuil de la prison au seuil
de la tombe.

Ce guichet etait la porte basse de la geole de Southwark.

Rien dans cet edifice vermoulu et reveche ne dementait la mine
discourtoise propre a une prison.

Un temple paien, construit par les vieux cattieuchlans pour les
Mogons qui sont d'anciens dieux anglais, devenu palais pour
Ethelulfe et forteresse pour saint Edouard, puis eleve a la
dignite de prison en 1199 par Jean sans Terre, c'etait la la
geole de Southwark.  Cette geole, d'abord traversee par une rue,
comme Chenonceaux l'est par une riviere, avait ete pendant un
siecle ou deux une _gate_, c'est-a-dire une porte de faubourg;
puis on avait mure le passage.  Il reste en Angleterre quelques
prisons de ce genre; ainsi, a Londres, Newgate; a Cantorbery,
Westgate; a Edimbourg, Canongate.  En France la Bastille a
d'abord ete une porte.

Presque toutes les geoles d'Angleterre offraient le meme aspect,
grand mur au dehors, au dedans une ruche de cachots.  Rien de
funebre comme ces gothiques prisons ou l'araignee et la justice
tendaient leurs toiles, et ou John Howard, ce rayon, n'avait pas
encore penetre.  Toutes, comme l'antique gehenne de Bruxelles,
eussent pu etre appelees Treurenberg, _maison des pleurs_.

On eprouvait, en presence de ces constructions inclementes et
sauvages, la meme angoisse que ressentaient les navigateurs
antiques devant les enfers d'esclaves dont parle Plaute, iles
ferricrepitantes, _ferricrepiditae insulae_, lorsqu'ils passaient
assez pres pour entendre le bruit des chaines.

La geole de Southwark, ancien lieu d'exorcismes et de tourments,
avait d abord eu pour specialite les sorciers, ainsi que
l'indiquaient ces deux vers graves sur une pierre fruste
au-dessus du guichet:

     Sunt arreptitii vexati daemone multo.
      Est energumenus quem daemon possidet unus.[1]

  [1] Dans le demoniaque un enfer se demene.  Avec un simple
    diable, on n'est qu'energumene.

Vers qui fixent la nuance delicate entre le demoniaque et
l'energumene.

Au-dessus de cette inscription etait clouee a plat contre le mur,
signe de haute justice, une echelle de pierre, laquelle avait ete
de bois jadis, mais changee en pierre par l'enfouissement dans la
terre petrifiante du lieu nomme Aspley-Gowis, pres l'abbaye de
Woburn.

La prison de Southwark, aujourd'hui demolie, donnait sur deux
rues, auxquelles, comme _gate_, elle avait autrefois servi de
communication, et avait deux portes; sur la grande rue, la porte
d'apparat, destinee aux autorites, et, sur la ruette, la porte de
souffrance, destinee au reste des vivants.  Et aux trepasses
aussi; car lorsqu'il mourait un prisonnier dans la geole, c'etait
par la que le cadavre sortait.  Une liberation comme une autre.

La mort, c'est l'elargissement dans l'infini.

C'est par l'entree de souffrance que Gwynplaine venait d'etre
introduit dans la prison.

La ruette, nous l'avons dit, n'etait autre chose qu'un petit
chemin cailloute, serre entre deux murs se faisant face.  Il y a
en ce genre a Bruxelles le passage dit: _Rue d'une personne_.
Les deux murs etaient inegaux; le haut mur etait la prison, le
mur bas etait le cimetiere.  Ce mur bas, cloture du pourrissoir
mortuaire de la geole, ne depassait guere la stature d'un homme.
Il etait perce d'une porte, vis-a-vis le guichet de la geole.
Les morts n'avaient que la peine de traverser la rue.  Il
suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au
cimetiere.  Sur la muraille haute etait appliquee une echelle
patibulaire, en face sur la muraille basse etait sculptee une
tete de mort.  L'un de ces murs n'egayait pas l'autre.



VI

QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D'AUTREFOIS


Quelqu'un qui, en ce moment-la, eut regarde de l'autre cote de la
prison, du cote de la facade, eut apercu la grande rue de
Southwark, et eut pu remarquer, en station devant la porte
monumentale et officielle de la geole, une voiture de voyage,
reconnaissable a sa "loge de carrosse" qu'on appellerait
aujourd'hui cabriolet.  Un cercle de curieux entourait cette
voiture.  Elle etait armoriee, et l'on en avait vu descendre un
personnage qui etait entre dans la prison; probablement un
magistrat, conjecturait la foule; les magistrats en Angleterre
etant souvent nobles et ayant presque toujours "droit d'ecuage".
En France, blason et robe s'excluaient presque; le duc de
Saint-Simon dit en parlant des magistrats: "Les gens de cet
etat." En Angleterre un gentilhomme n'etait point deshonore parce
qu'il etait juge.

Le magistrat ambulant existe en Angleterre; il s'appelle _juge de
circuit_, et rien n'etait plus simple que de voir dans ce
carrosse le vehicule d'un magistrat en tournee.  Ce qui etait
moins simple, c'est que le personnage suppose magistrat etait
descendu, non de la voiture meme, mais de la loge de devant,
place qui n'est pas habituellement celle du maitre.  Autre
particularite: on voyageait a cette epoque, en Angleterre, de
deux facons, par "le carrosse de diligence" a raison d'un
shelling tous les cinq milles, et en poste a franc etrier
moyennant trois sous par mille et quatre sous au postillon apres
chaque poste; une voiture de maitre, qui se passait la fantaisie
de voyager par relais, payait par cheval et par mille autant de
shellings que le cavalier courant la poste payait de sous; or la
voiture arretee devant la geole de Southwark etait attelee de
quatre chevaux et avait deux postillons, luxe de prince.  Enfin,
ce qui achevait d'exciter et de deconcerter les conjectures,
cette voiture etait minutieusement fermee.  Les panneaux pleins
etaient leves.  Les vitres etaient bouchees avec des volets;
toutes les ouvertures par ou l'oeil eut pu penetrer etaient
masquees; du dehors on ne pouvait rien voir dedans, et il est
probable que du dedans on ne pouvait rien voir dehors.  Du reste,
il ne semblait pas qu'il y eut quelqu'un dans cette voiture.

Southwark etant dans le Surrey, c'est au sheriff du comte de
Surrey que ressortissait la prison de Southwark.  Ces
juridictions distinctes etaient tres frequentes en Angleterre.
Ainsi, par exemple, la Tour de Londres n'etait supposee situee
dans aucun comte; c'est-a-dire que, legalement, elle etait en
quelque sorte en l'air.  La Tour ne reconnaissait d'autre
autorite juridique que son constable, qualifie _custos turris_.
La Tour avait sa juridiction, son eglise, sa cour de justice et
son gouvernement a part.  L'autorite du _custos_, ou constable,
s'etendait hors de Londres sur vingt et un _hamlets_, traduisez:
_hameaux_.  Comme en Grande-Bretagne les singularites legales se
greffent les unes sur les autres, l'office de maitre canonnier
d'Angleterre relevait de la Tour de Londres.

D'autres habitudes legales semblent plus bizarres encore.  Ainsi
la cour de l'amiraute anglaise consulte et applique les lois de
Rhodes et d'Oleron (ile francaise qui a ete anglaise).

Le sheriff d'une province etait tres considerable.  Il etait
toujours ecuyer, et quelquefois chevalier.  Il etait qualifie
_spectabilis_ dans les vieilles chartes; "homme a regarder".
Titre intermediaire entre _illustris_ et _clarissimus_, moins que
le premier, plus que le second.  Les sheriffs des comtes etaient
jadis choisis par le peuple; mais Edouard II, et apres lui Henri
VI, ayant repris cette nomination pour la couronne, les sheriffs
etaient devenus une emanation royale.  Tous recevaient leur
commission de sa majeste, excepte le sheriff du Westmoreland qui
etait hereditaire, et les sheriffs de Londres et de Midlesex qui
etaient elus par la livery dans le Commonhall.  Les sheriffs de
Galles et de Chester possedaient de certaines prerogatives
fiscales.  Toutes ces charges subsistent encore en Angleterre,
mais, usees peu a peu au frottement des moeurs et des idees,
elles n'ont plus la meme physionomie qu'autrefois.  Le sheriff du
comte avait la fonction d'escorter et de proteger les "juges
itinerants".  Comme on a deux bras, il avait deux officiers, son
bras droit, le sous-sheriff, et son bras gauche, le
justicier-quorum.  Le justicier-quorum, assiste du bailli de la
centaine, qualifie wapentake, apprehendait, interrogeait, et,
sous la responsabilite du sheriff, emprisonnait, pour etre juges
par les juges de circuit, les voleurs, meurtriers, seditieux,
vagabonds, et tous gens de felonie.  La nuance entre le
sous-sheriff et le justicier-quorum, dans leur service
hierarchique vis-a-vis du sheriff, c'est que le sous-sheriff
accompagnait, et que le justicier-quorum assistait.  Le sheriff
tenait deux cours, une cour sedentaire et centrale, la
County-court, et une cour voyageante, la Sheriff-turn.  Il
representait ainsi l'unite et l'ubiquite.  Il pouvait comme juge
se faire aider et renseigner, dans les questions litigieuses, par
un sergent de la coiffe, dit _sergens coifae_, qui est un sergent
en droit et qui porte, sous la calotte noire, une coiffe de toile
blanche de Cambrai.  Le sheriff desencombrait les maisons de
justice; quand il arrivait dans une ville de sa province, il
avait le droit d'expedier sommairement les prisonniers, ce qui
aboutissait soit a leur renvoi, soit a leur pendaison, et ce qui
s'appelait "delivrer la geole", _goal delivery_.  Le sheriff
presentait le bill de mise en cause aux vingt-quatre jures
d'accusation; s'ils l'approuvaient, ils ecrivaient dessus: _billa
vera_; s'ils le desapprouvaient, ils ecrivaient: _ignoramus_;
alors l'accusation etait annulee et le sheriff avait le privilege
de dechirer le bill.  Si, pendant la deliberation, un jure
mourait, ce qui, de droit, acquittait l'accuse et le faisait
innocent, le sheriff, qui avait eu le privilege d'arreter
l'accuse, avait le privilege de le mettre en liberte.  Ce qui
faisait singulierement estimer et craindre le sheriff, c'est
qu'il avait pour charge d'executer _tous les ordres de sa
majeste_; latitude redoutable.  L'arbitraire se loge dans ces
redactions-la.  Les officiers qualifies verdeors, et les coroners
faisaient cortege au sheriff, et les clercs du marche lui
pretaient main-forte, et il avait une tres belle suite de gens a
cheval et de livrees.  Le sheriff, dit Chamberlayne, est "la vie
de la Justice, de la Loi et de la Comte".

En Angleterre, une demolition insensible pulverise et desagrege
perpetuellement les lois et les coutumes.  De nos jours,
insistons-y, ni le sheriff, ni le wapentake, ni le
justicier-quorum, ne pratiqueraient leurs charges comme ils les
pratiquaient en ce temps-la.  Il y avait dans l'ancienne
Angleterre une certaine confusion de pouvoirs, et les
attributions mal definies se resolvaient en empietements, qui
seraient impossibles aujourd'hui.  La promiscuite de la police et
de la justice a cesse.  Les noms sont restes, les fonctions se
sont modifiees.  Nous croyons meme que le mot _wapentake_ a
change de sens.  Il signifiait une magistrature, maintenant il
signifie une division territoriale; il specifiait le centenier,
il specifie le canton (_centum_).

Du reste, a cette epoque, le sheriff de comte combinait, avec
quelque chose de plus et quelque chose de moins, et condensait
dans son autorite, a la fois royale et municipale, les deux
magistrats qu'on appelait jadis en France Lieutenant civil de
Paris et Lieutenant de police.  Le lieutenant civil de Paris est
assez bien qualifie par cette vieille note de police: "M. le
lieutenant civil ne hait pas les querelles domestiques, parce que
le pillage est toujours pour lui." (22 juillet 1704.) Quant au
lieutenant de police, personnage inquietant, multiple et vague,
il se resume en l'un de ses meilleurs types, Rene d'Argenson,
qui, au dire de Saint-Simon, avait sur son visage les trois juges
d'enfer meles.

Ces trois juges d'enfer etaient, on l'a vu, a la Bishopsgate de
Londres.



VII

FREMISSEMENT


Quand Gwynplaine entendit le guichet, grincant de tous ses
verrous, se refermer, il tressaillit.  Il lui sembla que cette
porte, qui venait de se clore, etait la porte de communication de
la lumiere avec les tenebres, donnant d'un cote sur le
fourmillement terrestre, et de l'autre sur le monde mort, et que
maintenant toutes les choses qu'eclaire le soleil etaient
derriere lui, qu'il avait franchi la frontiere de ce qui est la
vie, et qu'il etait dehors.  Ce fut un profond serrement de
coeur.  Qu'allait-on faire de lui?  Qu'est-ce que tout cela
voulait dire?

Ou etait-il?

Il ne voyait rien autour de lui; il se trouvait dans du noir.  La
porte en se fermant l'avait fait momentanement aveugle.  Le
vasistas etait ferme comme la porte.  Pas de soupirail, pas de
lanterne.  C'etait une precaution des vieux temps.  Il etait
defendu d'eclairer l'abord interieur des geoles, afin que les
nouveaux venus ne pussent faire aucune remarque.

Gwynplaine etendit les mains et toucha le mur a sa droite et a sa
gauche; il etait dans un couloir.  Peu a peu, ce jour de cave qui
suinte on ne sait d'ou et qui flotte dans les lieux obscurs, et
auquel s'ajuste la dilatation des pupilles, lui fit distinguer ca
et la un lineament, et le couloir s'ebaucha vaguement devant lui.

Gwynplaine, qui n'avait jamais entrevu les severites penales qu'a
travers les grossissements d'Ursus, se sentait saisi par une
sorte de main enorme et obscure.  Etre manie par l'inconnu de la
loi, c'est effrayant.  On est brave en presence de tout, et l'on
se deconcerte en presence de la justice.  Pourquoi?  c'est que la
justice de l'homme n'est que crepusculaire, et que le juge s'y
meut a tatons.  Gwynplaine se rappelait ce qu'Ursus lui avait dit
de la necessite du silence; il voulait revoir Dea; il y avait
dans sa situation on ne sait quoi de discretionnaire qu'il ne
voulait pas irriter.  Parfois vouloir eclaircir, c'est empirer.
Pourtant, d'un autre cote, la pesee de cette aventure etait si
forte qu'il finit par y ceder, et qu'il ne put retenir une
question.

--Messieurs, demanda-t-il, ou me conduisez-vous?

On ne lui repondit pas.

C'etait la loi des prises de corps silencieuses, et le texte
normand est formel: _A silentiariis ostio proepositis introducti
sunt._

Ce silence glaca Gwynplaine.  Jusque-la il s'etait cru fort; il
se suffisait; se suffire, c'est etre puissant.  Il avait vecu
isole, s'imaginant qu'etre isole, c'est etre inexpugnable.  Et
voila que tout a coup il se sentait sous la pression de la
hideuse force collective.  De quelle facon se debattre avec cet
anonyme horrible, la loi?  Il defaillait sous l'enigme.  Une peur
d'une espece inconnue avait trouve le defaut de son armure.  Et
puis il n'avait pas dormi, il n'avait pas mange; a peine avait-il
trempe ses levres dans une tasse de the.  Il avait eu toute la
nuit une sorte de delire, et il lui restait de la fievre.  Il
avait soif, il avait faim peut-etre.  L'estomac mecontent derange
tout.  Depuis la veille, il etait assailli d'incidents.  Les
emotions qui le tourmentaient le soutenaient; sans l'ouragan, la
voile serait chiffon.  Mais cette faiblesse profonde du haillon
que le vent gonfle jusqu'a ce qu'il le dechire, il la sentait en
lui.  Il sentait venir l'affaissement.  Allait-il tomber sans
connaissance sur le pave?  Se trouver mal, c'est la ressource de
la femme et l'humiliation de l'homme.  Il se roidissait, mais il
tremblait.

Il avait la sensation de quelqu'un qui perd pied.



VIII

GEMISSEMENT


On se mit en marche.

On avanca dans le couloir.

Aucun greffe prealable.  Aucun bureau avec registres.  Les
prisons de ce temps-la n'etaient point paperassieres.  Elles se
contentaient de se fermer sur vous, souvent sans savoir pourquoi.
Etre une prison, et avoir des prisonniers, cela leur suffisait.

Le cortege avait du s'allonger et prendre la forme du corridor.
On marchait presque un a un; d'abord le wapentake, ensuite
Gwynplaine, ensuite le justicier-quorum; puis les gens de police,
avancant en bloc et bouchant le corridor derriere Gwynplaine
comme un tampon.  Le couloir se resserrait; maintenant Gwynplaine
touchait le mur de ses deux coudes; la voute en caillou noye de
ciment avait d'intervalle en intervalle des voussures de granit
en saillie faisant etranglement; il fallait baisser le front pour
passer; pas de course possible dans ce corridor; la fuite eut ete
forcee de marcher lentement; ce boyau faisait des detours; toutes
les entrailles sont tortueuses, celles d'une prison comme celles
d'un homme; ca et la, tantot a droite, tantot a gauche, des
coupures dans le mur, carrees et closes de grosses grilles,
laissaient apercevoir des escaliers, ceux-ci montant, ceux-la
plongeant.  On arriva a une porte fermee, elle s'ouvrit, on
passa, elle se referma.  Puis on rencontra une deuxieme porte,
qui livra passage, puis une troisieme, qui tourna de meme sur ses
gonds.  Ces portes s'ouvraient et se refermaient comme toutes
seules.  On ne voyait personne.  En meme temps que le couloir se
retrecissait, la voute s'abaissait, et l'on en etait a ne plus
pouvoir marcher que la tete courbee.  Le mur suintait; il tombait
de la voute des gouttes d'eau; le dallage qui pavait le corridor
avait la viscosite d'un intestin.  L'espece de paleur diffuse qui
tenait lieu de clarte devenait de plus en plus opaque; l'air
manquait.  Ce qu'il y avait de singulierement lugubre, c'est que
cela descendait.

Il fallait y faire attention pour s'apercevoir qu'on descendait.
Dans les tenebres, une pente douce, c'est sinistre.  Rien n'est
redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des
pentes insensibles.

Descendre, c'est l'entree dans l'ignore terrible.

Combien de temps marcha-t-on ainsi?  Gwynplaine n'eut pu le dire.

Passees a ce laminoir, l'angoisse, les minutes s'allongent
demesurement.

Subitement on fit halte.

L'obscurite etait epaisse.

Il y avait un certain elargissement du corridor.

Gwynplaine entendit tout pres de lui un bruit dont le gong
chinois pourrait seul donner une idee; quelque chose comme un
coup frappe sur le diaphragme de l'abime.

C'etait le wapentake qui venait de heurter de son baton une lame
de fer.

Cette lame etait une porte.

Non une porte qui tourne, mais une porte qui se leve et s'abat.
A peu pres comme une herse.

Il y eut un froissement strident dans une rainure, et Gwynplaine
eut subitement devant les yeux un morceau de jour carre.

C'etait la lame qui venait de se hisser dans une fente de la
voute de la facon dont se leve le panneau d'une souriciere.

Une ouverture s'etait faite.

Ce jour n'etait pas du jour; c'etait de la lueur.  Mais, pour la
prunelle tres dilatee de Gwynplaine, cette clarte pale et brusque
fut d'abord comme le choc d'un eclair.

Il fut quelque temps avant de rien voir.  Discerner dans
l'eblouissement est aussi difficile que dans la nuit.

Puis, par degres, sa pupille se proportionna a la lumiere comme
elle s'etait proportionnee a l'obscurite; il finit par
distinguer; la clarte, qui lui avait d'abord paru trop vive,
s'apaisa dans sa prunelle et se refit livide; il hasarda son
regard dans l'ouverture beante devant lui, et ce qu'il apercut
etait effroyable.

A ses pieds, une vingtaine de marches, hautes, etroites, frustes,
presque a pic, sans rampe a droite ni a gauche, sorte de crete de
pierre pareille a un pan de mur biseaute en escalier, entraient
et s'enfoncaient dans une cave tres creuse.  Elles allaient
jusqu'en bas.

Cette cave etait ronde, a voute ogive en arc rampant, a cause du
defaut de niveau des impostes, dislocation propre a tous les
souterrains sur lesquels se sont tasses de tres lourds edifices.

L'espece de coupure tenant lieu de porte que la lame de fer
venait de demasquer et a laquelle aboutissait l'escalier etait
entaillee dans la voute, de sorte que de cette hauteur l'oeil
plongeait dans la cave comme dans un puits.

La cave etait vaste, et, si c'etait le fond d'un puits, c'etait
le fond d'un puits cyclopeen.  L'idee qu'eveille l'ancien mot
"cul de basse-fosse" ne pouvait s'appliquer a cette cave qu'a la
condition de se figurer une fosse a lions ou a tigres.

La cave n'etait pas dallee ni pavee.  Elle avait pour sol la
terre mouillee et froide des lieux profonds.

Au milieu de la cave, quatre colonnes basses et difformes
soutenaient un porche lourdement ogival dont les quatre nervures
en se rejoignant a l'interieur du porche dessinaient a peu pres
le dedans d'une mitre.  Ce porche, pareil aux pinacles sous
lesquels jadis on mettait des sarcophages, montait jusqu'a la
voute et faisait dans la cave une sorte de chambre centrale, si
l'on peut appeler du nom de chambre un compartiment ouvert de
tous les cotes, ayant, au lieu de quatre murs, quatre piliers.

A la clef de voute du porche pendait une lanterne de cuivre,
ronde et grillee comme une fenetre de prison.  Cette lanterne
jetait autour d'elle, sur les piliers, sur les voutes et sur le
mur circulaire entrevu vaguement en arriere des piliers, une
clarte blafarde, coupee de barres d'ombre.

C'etait cette clarte qui avait d'abord ebloui Gwynplaine.
Maintenant ce n'etait plus pour lui qu'une rougeur presque
confuse.

Pas d'autre jour dans cette cave.  Ni fenetre, ni porte, ni
soupirail.

Entre les quatre piliers, precisement au-dessous de la lanterne,
a l'endroit ou il y avait le plus de lumiere, etait appliquee a
plat sur le sol une silhouette blanche et terrible.

C'etait couche sur le clos.  On voyait une tete dont les yeux
etaient fermes, un corps dont le torse disparaissait sous on ne
sait quel monceau informe, quatre membres se rattachant au torse
en croix de saint Andre et tires vers les quatre piliers par
quatre chaines liees aux pieds et aux mains.  Ces chaines
aboutissaient a un anneau de fer au bas de chaque colonne.  Cette
forme, immobilisee dans l'atroce posture de l'ecartelememt, avait
la lividite glacee du cadavre.  C'etait nu; c'etait un homme.

Gwynplaine, petrifie, debout au haut de l'escalier, regardait.

Tout a coup il entendit un rale.

Ce cadavre etait vivant.

Tout pres de ce spectre, dans une des ogives du porche, des deux
cotes d'un grand fauteuil a bras exhausse par une large pierre
plate, se tenaient droits deux hommes vetus de longs suaires
noirs, et dans le fauteuil un vieillard enveloppe d'une robe
rouge etait assis, bleme, immobile, sinistre, un bouquet de roses
a la main.

Ce bouquet de roses eut renseigne un moins ignorant que
Gwynplaine.  Le droit de juger en tenant une touffe de fleurs
caracterisait le magistrat a la fois royal et municipal.  Le
lord-maire de Londres juge encore ainsi.  Aider les juges a
juger, c'etait la fonction des premieres roses de la saison.

Le vieillard assis dans le fauteuil etait le sheriff du comte de
Surrey.

Il avait la rigidite majestueuse d'un romain revetu de
l'augustat.

Le fauteuil etait le seul siege qu'il y eut das la cave.

A cote du fauteuil, on voyait une table couverte de papiers et de
livres et sur laquelle etait posee la longue baguette blanche du
sheriff.

Les hommes debout a gauche et a droite du sheriff etaient deux
docteurs, l'un en medecine, l'autre en lois; celui-ci
reconnaissable a sa coiffe de sergent en droit sur sa perruque.
Tous deux avaient la robe noire, l'un de juge, l'autre de
medecin.  Ces deux sortes d'hommes portent le deuil des morts
qu'ils font.

Derriere le sheriff, au rebord de la marche que faisait la pierre
plate, se tenait accroupi avec une ecritoire pres de lui sur la
dalle, un dossier de carton sur ses genoux, et une feuille de
parchemin sur le dossier, un greffier en perruque ronde, la plume
a la main, dans l'attitude d'un homme pret a ecrire.

Ce greffier etait de l'espece dite _greffier garde-sacs_; ce
qu'indiquait une sacoche qui etait devant lui a ses pieds.  Ces
sacoches, jadis employees dans les proces, etaient qualifiees
"sacs de justice".

A l'un des piliers etait adosse, croisant les bras, un homme tout
vetu de cuir.  C'etait un valet de bourreau.

Ces hommes semblaient enchantes dans leur posture funebre autour
de l'homme enchaine.  Pas un ne remuait ni ne parlait.

Il y avait sur tout cela un calme monstrueux.

Ce que Gwynplaine voyait la, c'etait une cave penale.  Ces caves
abondaient en Angleterre.  La crypte de la Beauchamp Tower a
longtemps servi a cet usage, de meme que le souterrain de la
Lollard's Prison.  Il y avait, et l'on peut voir encore a
Londres, en ce genre, le lieu bas dit "les vault de Lady Place".
Dans cette derniere chambre, il y a une cheminee en-cas pour la
chauffe des fers.

Toutes les prisons du temps du King-John, et la geole de
Southwark en etait une, avaient leur cave penale.

Ce qui va suivre se pratiquait alors frequemment en Angleterre,
et pourrait, a la rigueur, en procedure criminelle, s'y executer
meme aujourd'hui; car toutes ces lois-la existent toujours.
L'Angleterre offre ce curieux spectacle d'un code barbare vivant
en bonne intelligence avec la liberte.  Le menage, disons-le, est
excellent.

Quelque defiance pourtant ne serait pas hors de propos.  Si une
crise survenait, un reveil penal n'est pas impossible.  La
legislation anglaise est un tigre apprivoise.  Elle fait patte de
velours, mais elle a toujours ses griffes.

Couper les ongles aux lois, cela est sage.

La loi ignore presque le droit.  Il y a d'un cote la penalite, de
l'autre l'humanite.  Les philosophes protestent; mais il se
passera du temps encore avant que la justice des hommes ait fait
sa jonction avec la justice.

Respect de la loi; c'est le mot anglais.  En Angleterre on venere
tant les lois qu'on ne les abroge jamais.  On se tire de cette
veneration en ne les executant point.  Une vieille loi tombe en
desuetude comme une vieille femme; mais on ne tue pas plus l'une
de ces vieilles que l'autre.  On cesse de les pratiquer, voila
tout.  Libre a elles de se croire toujours belles et jeunes.  On
les laisse rever qu'elles existent.  Cette politesse s'appelle
respect.

La coutume normande est bien ridee; cela n'empeche pas plus d'un
juge anglais de lui faire encore les yeux doux.  On conserve
amoureusement une antiquaille atroce, si elle est normande.  Quoi
de plus feroce que la potence?  En 1867 on a condamne un homme[1]
a etre coupe en quatre quartiers qui seraient offerts a une
femme, la reine.

  [1] Le fenian Burke, mai 1867.

Du reste, la torture n'a jamais existe en Angleterre.  C'est
l'histoire qui le dit.  L'aplomb de l'histoire est beau.

Mathieu de Westminster prend acte de ce que "la loi saxonne, fort
clemente et debonnaire", ne punissait pas de mort les criminels,
et il ajoute: "On se bornait a leur couper le nez, a leur crever
les yeux, et a leur arracher les parties qui distinguent le
sexe." Seulement!

Gwynplaine, hagard au haut de l'escalier, commencait a trembler
de tous ses membres.  Il avait toutes sortes de frissons.  Il
cherchait a se rappeler quel crime il pouvait avoir commis.  Au
silence du wapentake venait de succeder la vision d'un supplice.
C'etait un pas de fait, mais un pas tragique.  Il voyait
s'obscurcir de plus en plus la sombre enigme legale sous laquelle
il se sentait pris.

La forme humaine couchee a terre rala une deuxieme fois.

Gwynplaine eut l'impression qu'on lui poussait doucement
l'epaule.

Cela venait du wapentake.

Gwynplaine comprit qu'il fallait descendre.

Il obeit.

Il s'enfonca de marche en marche dans l'escalier.  Les degres
avaient un plat-bord tres mince, et huit ou neuf pouces de haut.
Avec cela pas de rampe.  On ne pouvait descendre qu'avec
precaution.  Derriere Gwynplaine descendait, le suivant a la
distance de deux degres, le wapentake, tenant droit
l'iron-weapon, et derriere le wapentake descendait, a la meme
distance, le justicier-quorum.

Gwynplaine en descendant ces marches sentait on ne sait quel
engloutissement de l'esperance.  C'etait une sorte de mort pas a
pas.  Chaque degre franchi eteignait en lui de la lumiere.  Il
arriva, de plus en plus palissant, au bas de l'escalier.

L'espece de larve terrassee et enchainee aux quatre piliers
continuait de raler.

Une voix dans la penombre dit:

--Approchez.

C'etait le sheriff qui s'adressait a Gwynplaine.

Gwynplaine fit un pas.

--Plus pres, dit la voix.

Gwynplaine fit encore un pas.

--Tout pres, reprit le sheriff.

Le justicier-quorum murmura a l'oreille de Gwynplaine, si
gravement que ce chuchotement etait solennel:

--Vous etes devant le sheriff du comte de Surrey.

Gwynplaine avanca jusqu'au supplicie qu'il voyait etendu au
centre de la cave.  Le wapentake et le justicier-quorum resterent
ou ils etaient et laisserent Gwynplaine avancer seul.

Quand Gwynplaine, parvenu jusque sous le porche, vit de pres
cette chose miserable qu'il n'avait encore apercue qu'a distance,
et qui etait un homme vivant, son effroi devint epouvante.

L'homme lie sur le sol etait absolument nu, a cela pres de ce
haillon hideusement pudique qu'on pourrait nommer la feuille de
vigne du supplice, et qui etait le _succingulum_ des romains et
le _christipannus_ des gothiques, duquel notre vieux jargon
gaulois a fait le _cripagne_.  Jesus, nu sur la croix, n'avait
que ce lambeau.

L'effrayant patient que considerait Gwynplaine semblait un homme
de cinquante a soixante ans.  Il etait chauve.  Des poils blancs
de barbe lui herissaient le menton.  Il fermait les yeux et
ouvrait la bouche.  On voyait toutes ses dents.  Sa face maigre
et osseuse etait voisine de la tete de mort.  Ses bras et ses
jambes, assujettis par les chaines aux quatre poteaux de pierre,
faisaient un X.  Il avait sur la poitrine et le ventre une plaque
de fer, et sur cette plaque etaient posees en tas cinq ou six
grosses pierres.  Son rale etait tantot un souffle, tantot un
rugissement.

Le sheriff, sans quitter son bouquet de roses, prit sur la table,
de la main qu'il avait libre, sa verge blanche et la dressa en
disant:

--Obedience a sa majeste.

Puis il reposa la verge sur la table.

Ensuite, avec la lenteur d'un glas, sans un geste, aussi immobile
que le patient, le sheriff eleva la voix.

Il dit:

--Homme qui etes ici lie de chaines, ecoutez pour la derniere
fois la voix de justice.  Vous avez ete extrait de votre cachot
et amene dans cette geole.  Dument interpelle et dans les formes
voulues, _formaliis verbis pressus_, sans egard aux lectures et
communications qui vous ont ete faites et qui vous vont etre
renouvelees, inspire par un esprit de tenacite mauvaise et
perverse, vous vous etes enferme dans le silence, et vous avez
refuse de repondre au juge.  Ce qui est un libertinage
detestable, et ce qui constitue, parmi les faits punissables du
cashlit, le crime et delit d'oversenesse.

Le sergent de la coiffe debout a droite du sheriff interrompit et
dit avec une indifference qui avait on ne sait quoi de funebre:

--_Overhernessa_, Lois d'Alfred et de Godrun.  Chapitre six.

Le sheriff reprit:

--La loi est veneree de tous, excepte des larrons qui infestent
les bois ou les biches font leurs petits.

Comme une cloche apres une cloche, le sergent dit:

--_Qui faciunt vastum in foresta ubi damae solent founinare._

--Celui qui refuse de repondre au magistrat, dit le sheriff, est
suspect de tous les vices.  Il est repute capable de tout le mal.

Le sergent intervint:

--_Prodigus, devorator, profusus, salax, ruffianus, ebriosus,
luxuriosus, simulator, consumptor patrimonii, elluo, ambro, et
gluto._

--Tous les vices, dit le sheriff, supposent tous les crimes.  Qui
n'avoue rien confesse tout.  Celui qui se tait devant les
questions du juge est de fait menteur et parricide.

--_Mendax et parricida_, fit le sergent.

Le sheriff dit:

--Homme, il n'est point permis de se faire absent par le silence.
Le faux contumace fait une plaie a la loi.  Il ressemble a
Diomede blessant une deesse.  La taciturnite devant la justice
est une forme de la rebellion.  Lese-justice, c'est lese-majeste.
Rien de plus haissable et de plus temeraire.  Qui se soustrait a
l'interrogatoire vole la verite.  La loi y a pourvu.  Pour des
cas semblables, les anglais ont de tout temps joui du droit de
fosse, de fourche et de chaines.

--_Anglica charta_, annee 1088, dit le sergent.

Et, toujours avec la meme gravite mecanique, le sergent ajouta:

--_Ferrum, et fossam, et furcas, cum aliis libertalibus._

Le sheriff continua:

--C'est pourquoi, homme, puisque vous n'avez pas voulu vous
departir du silence, bien que sain d'esprit et parfaitement
informe de ce que vous demande la justice, puisque vous etes
diaboliquement refractaire, vous avez du etre gehenne, et vous
avez ete, aux termes des statuts criminels, mis a l'epreuve du
tourment dit "la peine forte et dure".  Voici ce qui vous a ete
fait.  La loi exige que je vous en informe authentiquement.  Vous
avez ete amene dans cette basse-fosse, vous avez ete depouille de
vos vetements, vous avez ete couche tout nu a terre sur le dos,
vos quatre membres ont ete tendus et lies aux quatre colonnes de
la loi, une planche de fer vous a ete appliquee au ventre, et
l'on vous a mis sur le corps autant de pierres que vous en pouvez
porter.  "Et davantage", dit la loi.

--_Plusque_, affirma le sergent.

Le sheriff poursuivit:

--En cette situation, et avant de prolonger l'epreuve, il vous a
ete fait, par moi sheriff du comte de Surrey, sommation iterative
de repondre et de parler, et vous avez sataniquement persevere
dans le silence, bien qu'etant au pouvoir des genes, chaines,
ceps, entraves et ferrements.

--_Attachiamenta legalia_, dit le sergent.

--Sur votre refus et endurcissement, dit le sheriff, etant
equitable que l'obstination de la loi soit egale a l'obstination
du criminel, l'epreuve a continue, telle que la commandent les
edits et textes.  Le premier jour on ne vous a donne ni a boire
ni a manger.

--_Hoc est superjejunare_, dit le sergent.

Il y eut un silence.  On entendait l'affreuse respiration
sifflante de l'homme sous le tas de pierres.

Le sergent en droit completa son interruption:

--_Adde augmentum abstinentiae ciborum diminutione.  Consuetudo
  brttannica_, article cinq cent quatre.

Ces deux hommes, le sheriff et le sergent, alternaient; rien de
plus sombre que cette monotonie imperturbable; la voix lugubre
repondait a la voix sinistre; on eut dit le pretre et le diacre
du supplice, celebrant la messe feroce de la loi.

Le sheriff recommenca:

--Le premier jour on ne vous a donne ni a boire ni a manger.  Le
deuxieme jour on vous a donne a manger et pas a boire; on vous a
mis entre les dents trois bouchees de pain d'orge.  Le troisieme
jour on vous a donne a boire et pas a manger.  On vous a verse
dans la bouche, en trois fois et en trois verres, une pinte d'eau
prise au ruisseau d'egout de la prison.  Le quatrieme jour est
venu.  C'est aujourd'hui.  Maintenant, si vous continuez a ne pas
repondre, vous serez laisse la jusqu'a ce que vous mouriez.
Ainsi le veut justice.

Le sergent, toujours a sa replique, approuva:

--_Mors rei homagium est bonae legi._

--Et tandis que vous vous sentirez trepasser lamentablement,
repartit le sheriff, nul ne vous assistera, quand meme le sang
vous sortirait de la gorge, de la barbe et des aisselles, et de
toutes les ouvertures du corps depuis la bouche jusqu'aux reins.

--_A throtebolla_, dit le sergent, _et pabus et subhircis, et a
grugno usque ad crupponum_.

Le sheriff continua:

--Homme, faites attention.  Car les suites vous regardent.  Si
vous renoncez a votre silence execrable, et si vous avouez, vous
ne serez que pendu, et vous aurez droit au meldefeoh qui est une
somme d'argent.

--_Damnum confitens_, dit le sergent, _habeat le meldefeoh.
Leges Inae_, chapitre vingt.

--Laquelle somme, insista le sheriff, vous sera payee en
doitkins, suskins et galihalpens, seul cas ou cette monnaie
puisse etre employee, aux termes du statut d'abolition, au
troisieme de Henri cinquieme, et aurez le droit et jouissance de
_scortum ante mortem_, et serez ensuite etrangle au gibet.  Tels
sont les avantages de l'aveu.  Vous plait-il repondre a justice?

Le sheriff se tut et attendit.  Le patient demeura sans
mouvement.

Le sheriff reprit:

--Homme, le silence est un refuge ou il y a plus de risque que de
salut.  L'opiniatrete est damnable et scelerate.  Qui se tait
devant justice est felon a la couronne.  Ne persistez point dans
cette desobeissance non filiale.  Songez a sa majeste.  Ne
resistez point a notre gracieuse reine.  Quand je vous parle,
repondez-lui.  Soyez loyal sujet.

Le patient rala.

Le sheriff repartit:

--Donc, apres les soixante-douze premieres heures de l'epreuve,
nous voici au quatrieme jour.  Homme, c'est le jour decisif.
C'est au quatrieme jour que la loi fixe la confrontation.

--_Quarta die, frontem ad frontem adduce_, grommela le sergent.

--La sagesse de la loi, reprit le sheriff, a choisi cette heure
extreme, afin d'avoir ce que nos ancetres appelaient "le jugement
par le froid mortel", attendu que c'est le moment ou les hommes
sont crus sur leur oui et sur leur non.

Le sergent en droit reprit:

--_Judicium pro frodmortell, quod homines credensi sint per suum
ya et per suum na_.  Charte du roi Adelstan.  Tome premier, page
cent soixante-treize.

Il y eut un instant d'attente, puis le sheriff inclina vers le
patient sa face severe.

--Homme qui etes la couche a terre...

Et il fit une pause.

--Homme, cria-t-il, m'entendez-vous?

L'homme ne bougea pas.

--Au nom de la loi, dit le sheriff, ouvrez les yeux.

Les paupieres de l'homme resterent closes.

Le sheriff se tourna vers le medecin debout a sa gauche.

--Docteur, donnez votre diagnostic.

--_Probe, da diagnosticum_, dit le sergent.

Le medecin descendit de la dalle avec la raideur magistrale,
s'approcha de l'homme, se pencha, mit son oreille pres de la
bouche du patient, lui tata le pouls au poignet, a l'aisselle et
a la cuisse, et se redressa.

--Eh bien?  dit le sheriff.

--Il entend encore, dit le medecin.

--Voit-il?  demanda le sheriff.

Le medecin repondit:

--Il peut voir.

Sur un signe du sheriff, le justicier-quorum et le wapentake
s'avancerent.  Le wapentake se placa pres de la tete du patient;
le justicier-quorum s'arreta derriere Gwynplaine.

Le medecin recula d'un pas entre les piliers.

Alors le sheriff, elevant le bouquet de roses comme un pretre son
goupillon, interpella le patient d'une voix haute, et devint
formidable:

--O miserable, parle!  la loi te supplie avant de t'exterminer.
Tu veux sembler muet, songe a la tombe qui est muette; tu veux
paraitre sourd, songe a la damnation qui est sourde.  Pense a la
mort qui est pire que toi.  Reflechis, tu vas etre abandonne dans
ce cachot.  Ecoute, mon semblable, car je suis un homme!  Ecoute,
mon frere, car je suis un chretien!  Ecoute, mon fils, car je
suis un vieillard!  Prends garde a moi, car je suis le maitre de
ta souffrance, et je vais tout a l'heure etre horrible.
L'horreur de la loi fait la majeste du juge.  Songe que moi-meme
je tremble devant moi.  Mon propre pouvoir me consterne.  Ne me
pousse pas a bout.  Je me sens plein de la sainte mechancete du
chatiment.  Aie donc, o infortune, la salutaire et honnete
crainte de la justice, et obeis-moi.  L'heure de la confrontation
est venue et tu dois repondre.  Ne t'obstine point dans la
resistance.  N'entre pas dans l'irrevocable.  Pense que
l'achevement est mon droit.  Cadavre commence, ecoute!  A moins
qu'il ne te plaise expirer ici pendant des heures, des jours et
des semaines, et agoniser longtemps d'une epouvantable agonie
affamee et fecale, sous le poids de ces pierres, seul dans ce
souterrain, delaisse, oublie, aboli, donne a manger aux rats et
aux belettes, mordu par les betes des tenebres, tandis qu'on ira
et viendra, et qu'on achetera et qu'on vendra, et que les
voitures rouleront dans la rue au-dessus de ta tete; a moins
qu'il ne te convienne de raler sans remission au fond de ce
desespoir, grincant, pleurant, blasphemant, sans un medecin pour
apaiser tes plaies, sans un pretre pour offrir le verre d'eau
divin a ton ame; oh!  a moins que tu ne veuilles sentir lentement
eclore a tes levres l'ecume affreuse du sepulcre, oh!  je
t'adjure et te conjure, entends-moi!  je t'appelle a ton propre
secours, aie pitie de toi-meme, fais ce qui t'est demande, cede a
la justice, obeis, tourne la tete, ouvre les yeux, et dis si tu
reconnais cet homme!

Le patient ne tourna pas la tete et n'ouvrit pas les yeux.

Le sheriff jeta un coup d'oeil tour a tour au justicier-quorum et
au wapentake.

Le justicier-quorum ota a Gwynplaine son chapeau et son manteau,
le prit par les epaules et lui fit faire face a la lumiere du
cote de l'homme enchaine.  Le visage de Gwynplaine se detacha
dans toute cette ombre, avec son relief etrange, pleinement
eclaire.

En meme temps le wapentake se courba, saisit par les tempes entre
ses deux mains la tete du patient, tourna cette tete inerte vers
Gwynplaine, et de ses deux pouces et de ses deux index ecarta les
paupieres fermees.  Les yeux farouches de l'homme apparurent.

Le patient vit Gwynplaine.

Alors, soulevant lui-meme sa tete et ouvrant ses paupieres toutes
grandes, il le regarda.

Il tressaillit autant qu'on peut tressaillir quand on a une
montagne sur la poitrine, et il cria:

--C'est lui!  oui!  c'est lui!

Et, terrible, il eclata de rire.

--C'est lui!  repeta-t-il.

Puis il laissa retomber sa tete sur le sol, et il referma les
yeux.

--Greffier, ecrivez, dit le sheriff.

Gwynplaine, quoique terrifie, avait fait jusqu'a ce moment-la a
peu pres bonne contenance.  Le cri du patient: _C'est lui!_ le
bouleversa.  Ce: _Greffier, ecrivez,_ la glaca.  Il lui sembla
comprendre qu'un scelerat l'entrainait dans sa destinee, sans que
lui, Gwynplaine, put deviner pourquoi, et que l'inintelligible
aveu de cet homme se fermait sur lui comme la charniere d'un
carcan.  Il se figura cet homme et lui attaches au meme pilori a
deux poteaux jumeaux.  Gwynplaine perdit pied dans cette
epouvante, et se debattit.  Il se mit a balbutier des begaiements
incoherents, avec le trouble profond de l'innocence, et,
fremissant, effare, eperdu, il jeta au hasard les premiers cris
qui lui vinrent et toutes ces paroles de l'angoisse qui ont l'air
de projectiles insenses.

--Ce n'est pas vrai.  Ce n'est pas moi.  Je ne connais pas cet
homme.  Il ne peut pas me connaitre, puisque je ne le connais
pas.  J'ai ma representation de ce soir qui m'attend.  Qu'est-ce
qu'on me veut?  Je demande ma liberte.  Ce n'est pas tout ca.
Pourquoi m'a-t-on amene dans cette cave?  Alors il n'y a plus de
lois.  Dites tout de suite qu'il n'y a plus de lois.  Monsieur le
juge, je repete que ce n'est pas moi.  Je suis innocent de tout
ce qu'on peut dire.  Je le sais bien, moi.  Je veux m'en aller.
Cela n'est pas juste.  Il n'y a rien entre cet homme et moi.  On
peut s'informer.  Ma vie n'est pas une chose cachee.  On est venu
me prendre comme un voleur.  Pourquoi est-on venu comme cela?
Cet homme-la, est-ce que je sais ce que c'est?  Je suis un garcon
ambulant qui joue des farces dans les foires et les marches.  Je
suis l'Homme qui Rit.  Il y a assez de monde qui sont venus me
voir.  Nous sommes dans le Tarrinzeau-field.  Voila quinze ans
que je fais mon etat honnetement.  J'ai vingt-cinq ans.  Je loge
a l'inn Tadcaster.  Je m'appelle Gwynplaine.  Faites-moi la grace
de me faire mettre hors d'ici, monsieur le juge.  Il ne faut pas
abuser de la petitesse des malheureux.  Ayez compassion d'un
homme qui n'a rien fait, et qui est sans protection et sans
defense.  Vous avez devant vous un pauvre saltimbanque.

--J'ai devant moi, dit le sheriff, lord Fermain Clancharlie,
baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile,
pair d'Angleterre.

Et se levant, et montrant son fauteuil a Gwynplaine, le sheriff
ajouta:

--Milord, que votre seigneurie daigne s'asseoir.




LIVRE CINQUIEME

LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MEME SOUFFLE



I

SOLIDITE DES CHOSES FRAGILES


La destinee nous tend parfois un verre de folie a boire.  Une
main sort du nuage et nous offre brusquement la coupe sombre ou
est l'ivresse inconnue.

Gwynplaine ne comprit pas.

Il regarda derriere lui pour voir a qui l'on parlait,

Le son trop aigu n'est plus perceptible a l'oreille; l'emotion
trop aigue n'est plus perceptible a l'intelligence.  Il y a une
limite pour comprendre comme pour entendre.

Le wapentake et le justicier-quorum s'approcherent de Gwynplaine
et le prirent sous le bras, et il sentit qu'on l'asseyait dans le
fauteuil d'ou le sheriff s'etait leve.

Il se laissa faire, sans s'expliquer comment cela se pouvait.

Quand Gwynplaine fut assis, le justicier-quorum et le wapentake
reculerent de quelques pas et se tinrent droits et immobiles en
arriere du fauteuil.

Alors le sheriff posa son bouquet de roses sur la dalle, mit des
lunettes que lui presenta le greffier, tira de dessous les
dossiers qui encombraient la table une feuille de parchemin
tachee, jaunie, verdie, rongee et cassee par places, qui semblait
avoir ete pliee a plis tres etroits, et dont un cote etait
couvert d'ecriture, et, debout sous la lumiere de la lanterne,
rapprochant de ses yeux cette feuille, de sa voix la plus
solennelle, il lut ceci:

"Au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit,

"Ce jourd'hui vingt-neuvieme de janvier mil six cent
quatrevingt-dix de Notre Seigneur,

"A ete mechamment abandonne, sur la cote deserte de Portland,
dans l'intention de l'y laisser perir de faim, de froid et de
solitude, un enfant age de dix ans.

"Cet enfant a ete vendu a l'age de deux ans par ordre de sa tres
gracieuse majeste le roi Jacques deuxieme.

"Cet enfant est lord Fermain Clancharlie, fils legitime unique de
lord Linnaeus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
marquis de Corleone en Italie, pair du royaume d'Angleterre,
defunt, et d'Ann Bradshaw, son epouse, defunte.

"Cet enfant est heritier des biens et titres de son pere.  C'est
pourquoi il a ete vendu, mutile, defigure et disparu par la
volonte de sa tres gracieuse majeste.

"Cet enfant a ete eleve et dresse pour etre bateleur dans les
marches et foires.

"Il a ete vendu a l'age de deux ans apres la mort du seigneur son
pere, et dix livres sterling ont ete donnees au roi pour l'achat
de cet enfant, ainsi que pour diverses concessions, tolerances et
immunites.

"Lord Fermain Clancharlie, age de deux ans, a ete achete par moi
soussigne qui ecris ces lignes, et mutile et defigure par un
flamand de Flandre nomme Hardquanonne, lequel est seul en
possession des secrets et procedes du docteur Conquest.

"L'enfant etait destine par nous a etre un masque de rire.
_Masca ridens._

"A cette intention, Hardquanonne lui a pratique l'operation
_Bucca fissa usque ad aures_, qui met sur la face un rire
eternel.

"L'enfant, par un moyen connu de Hardquanonne seul, ayant ete
endormi et fait insensible pendant ce travail, ignore l'operation
qu'il a subie.

"Il ignore qu'il est lord Clancharlie.

"Il repond au nom de _Gwynplaine_.

"Cela tient a la bassesse de l'age et a la petitesse de memoire
qu'il avait quand il a ete vendu et achete, etant a peine age de
deux ans.

"Hardquanonne est le seul qui sache faire l'operation _Bucca
fissa_, et cet enfant est le seul vivant a qui elle ait ete
faite.

"Cette operation est unique et singuliere a ce point que, meme
apres de longues annees, cet enfant, fut-il un vieillard au lieu
d'etre un enfant, et ses cheveux noirs fussent-ils devenus des
cheveux blancs, serait immediatement reconnu par Hardquanonne.

"A l'heure ou nous ecrivons ceci, Hardquanonne, lequel sait
pertinemment tous ces faits et y a participe comme auteur
principal, est detenu dans les prisons de son altesse le prince
d'Orange, vulgairement appele le roi Guillaume III.  Hardquanonne
a ete apprehende et saisi comme etant de ceux dits les
Comprachicos ou Cheylas.  Il est enferme dans le donjon de
Chatham.

"C'est en Suisse, pres du lac de Geneve, entre Lausanne et Vevey,
dans la maison meme ou son pere et sa mere etaient morts, que
l'enfant nous a ete, conformement aux commandements du roi, vendu
et livre par le dernier domestique du feu lord Linnaeus, lequel
domestique a trepasse peu apres comme ses maitres, de sorte que
cette affaire delicate et secrete n'est plus connue a cette heure
de personne ici-bas, si ce n'est de Hardquanonne, qui est au
cachot dans Chatham, et de nous, qui allons mourir.

"Nous soussignes, avons eleve et garde huit ans, pour en tirer
parti dans notre industrie, le petit seigneur achete par nous au
roi.

"Ce jour d'huy, fuyant l'Angleterre pour ne point partager le
mauvais sort de Hardquanonne, nous avons, par timidite et
crainte, a cause des inhibitions et fulminations penales edictees
en parlement, abandonne, a la nuit tombante, sur la cote de
Portland, ledit enfant Gwynplaine, qui est lord Fermain
Clancharlie.

"Or, avons jure le secret au roi, mais pas a Dieu.

"Cette nuit, en mer, assaillis d'une severe tempete par la
volonte de la providence, en plein desespoir et detresse,
agenouilles devant celui qui peut sauver nos vies et qui voudra
peut-etre sauver nos ames, n'ayant plus rien a attendre des
hommes et tout a craindre de Dieu, ayant pour ancre et ressource
le repentir de nos actions mauvaises, resignes a mourir, et
contents si la justice d'en haut se satisfait, humbles et
penitents et nous frappant la poitrine, faisons cette declaration
et la confions et remettons a la mer furieuse pour qu'elle en use
selon le bien a l'obeissance de Dieu.  Et que la Tres Sainte
Vierge nous soit en aide.  Ainsi soit-il.  Et avons signe."

Le sheriff, s'interrompant, dit:

--Voici les signatures.  Toutes d'ecritures diverses.

Et il se remit a lire:

--"Doctor Gernardus Geestemunde.--Asuncion.--Une croix, et a
cote: Barbara Fermoy, de l'ile Tyrryf, dans les
Ebudes.--Gaizdorra, captal.--Giangirate.--Jacques Quatourze, dit
le Narbonnais.--Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne de Mahon."

Le sheriff, s'arretant encore, dit:

--Note ecrite de la meme main que le texte et que la premiere
signature.

Et il lut:

--"De trois hommes d'equipage, le patron ayant ete enleve par un
coup de mer, il ne reste que deux.  Et ont
signe.--Galdeazun.--Ave-Maria, voleur."

Le sheriff, melant la lecture et les interruptions, continua:

--Au bas de la feuille est ecrit: "En mer, a bord de la
_Matutina_, ourque de Biscaye, du golfe de Pasages."

--Cette feuille, ajouta le sheriff, est un parchemin de
chancellerie qui porte le filigrane du roi Jacques deuxieme.  En
marge de la declaration, et de la meme ecriture, il y a cette
note:

--"La presente declaration est ecrite par nous au verso de
l'ordre royal qui nous a ete remis pour notre decharge d'avoir
achete l'enfant.  Qu'on retourne la feuille, on verra l'ordre."

Le sheriff retourna le parchemin, et l'eleva dans sa main droite
en l'exposant a la lumiere.  On vit une page blanche, si le mot
page blanche peut s'appliquer a une telle moisissure, et au
milieu de la page trois mots ecrits: deux mots latins, _jussu
regis_, et une signature, _Jeffreys_.

--_Jussu regis.  Jeffreys_, dit le sheriff, passant de la voix
grave a la voix haute.

Un homme a qui il vient de tomber sur la tete une tuile du palais
des reves, c'etait la Gwynplaine.

Il se mit a parler comme on parle dans l'inconscience:

--Gernardus, oui, le docteur.  Un homme vieux et triste.  J'en
avais peur.  Gaizdorra, captal, cela veut dire le chef.  Il y
avait des femmes, Asuncion, et l'autre.  Et puis le provencal.
C'etait Capgaroupe.  Il buvait dans une bouteille plate sur
laquelle il y avait un nom ecrit en rouge.

--La voici, dit le sheriff.

Et il posa sur la table une chose que le greffier venait de tirer
du sac de justice.

C'etait une gourde a oreillons, revetue d'osier.  Cette bouteille
avait visiblement eu des aventures.  Elle avait du sejourner dans
l'eau.  Des coquillages et des conferves y adheraient.  Elle
etait incrustee et damasquinee de toutes les rouilles de l'ocean.
Le goulot avait un collet de goudron indiquant qu'elle avait ete
hermetiquement bouchee.  Elle etait decachetee et ouverte.  On
avait toutefois replace dans le goulot une sorte de tampon de
funin goudronne qui avait ete le bouchon.

--C'est dans cette bouteille, dit le sheriff, qu'avait ete
enfermee, par les gens qui allaient mourir, la declaration dont
il vient d'etre donne lecture.  Ce message adresse a la justice
lui a ete fidelement remis par la mer.

Le sheriff augmenta la majeste de son intonation, et continua:

--De meme que la montagne Harrow est excellente au ble et fournit
la fine fleur de farine dont on cuit le pain pour la table
royale, de meme la mer rend a l'Angleterre tous les services
qu'elle peut, et, quand un lord se perd, elle le retrouve et le
rapporte.

Puis il reprit:

--Sur cette gourde il y a en effet un nom ecrit en rouge.

Et haussant la voix, il se tourna vers le patient immobile:

--Votre nom a vous, malfaiteur qui etes ici.  Car telles sont les
voies obscures par ou la verite, engloutie dans le gouffre des
actions humaines, arrive du fond a la surface.

Le sheriff prit la gourde et presenta a la lumiere un des cotes
de l'epave qui avait ete nettoye, probablement pour les besoins
de la justice.  On y voyait serpenter dans les entrelacements de
l'osier un mince ruban de jonc rouge, devenu noir par endroits,
travail de l'eau et du temps.  Ce jonc, malgre quelques cassures,
tracait distinctement dans l'osier ces douze lettres:
Hardquanonne.

Alors le sheriff, reprenant ce son de voix particulier qui ne
ressemble a rien et qu'on pourrait qualifier l'accent de justice,
se tourna vers le patient:

--Hardquanonne!  quand, par nous, sheriff, cette gourde, sur
laquelle est votre nom, vous a ete, pour la premiere fois,
montree, exhibee et presentee, vous l'avez tout d'abord et de
bonne grace reconnue comme vous ayant appartenu; puis, lecture
vous ayant ete faite, en sa teneur, du parchemin qui y etait
ploye et enferme, vous n'avez pas voulu en dire davantage, et,
dans l'espoir sans doute que l'enfant perdu ne serait pas
retrouve et que vous echapperiez au chatiment, vous avez refuse
de repondre.  A la suite duquel refus, vous avez ete applique a
la peine forte et dure, et deuxieme lecture dudit parchemin, ou
est consignee la declaration et confession de vos complices, vous
a ete donnee.  Inutilement.  Aujourd'hui, qui est le jour
quatrieme et le jour legalement voulu de la confrontation, ayant
ete mis en presence de celui qui a ete abandonne a Portland le
vingt-neuf janvier mil six cent quatrevingt-dix, l'esperance
diabolique s'est evanouie en vous, et vous avez rompu le silence
et reconnu votre victime...

Le patient ouvrit les yeux, dressa la tete, et d'une voix ou il y
avait la sonorite etrange de l'agonie, avec on ne sait quel calme
mele a son rale, prononcant tragiquement sous cet amas de pierres
des mots pour chacun desquels il lui fallait soulever l'espece de
couvercle de tombe pose sur lui, il se mit a parler:

--J'ai jure le secret, et je l'ai garde le plus que j'ai pu.  Les
hommes sombres sont les hommes fideles, et il existe une
honnetete dans l'enfer.  Aujourd'hui le silence est devenu
inutile.  Soit.  C'est pourquoi je parle.  Eh bien, oui.  C'est
lui.  Nous l'avons fait a nous deux le roi; le roi par sa
volonte, moi par mon art.

Et, regardant Gwynplaine, il ajouta:

--Maintenant ris a jamais.

Et lui-meme il se mit a rire.

Ce second rire, plus farouche encore que le premier, aurait pu
etre pris pour un sanglot.

Le rire cessa, et l'homme se recoucha.  Ses paupieres se
refermerent.

Le sheriff, qui avait laisse la parole au supplicie, poursuivit:

--De tout quoi il est pris acte.

Il donna au greffier le temps d'ecrire, puis il dit:

--Hardquanonne, aux termes de la loi, apres confrontation suivie
d'effet, apres troisieme lecture de la declaration de vos
complices, desormais confirmee par votre reconnaissance et
confession, apres votre aveu iteratif, vous allez etre degage de
ces entraves, et remis au bon plaisir de sa majeste pour etre
pendu comme plagiaire.

--Plagiaire, fit le sergent de la coiffe.  C'est-a-dire acheteur
et vendeur d'enfants.  Loi visigothe, livre sept, titre trois,
paragraphe _Usurpaverit_; et Loi salique, titre quarante et un,
paragraphe deux; et Loi des Frisons, titre vingt et un, _De
Plagio_.  Et Alexandre Nequam dit:

_Qui pueros vendis, plagiarius est tibi nomen[1]._

  [1] Toi qui vends des enfants, ton nom est plagiaire.

Le sheriff posa le parchemin sur la table, ota ses lunettes,
ressaisit le bouquet, et dit:

--Fin de la peine forte et dure.  Hardquanonne, remerciez sa
majeste.

D'un signe, le justicier-quorum mit en mouvement l'homme habille
de cuir.

Cet homme, qui etait un valet de bourreau, "groom du gibet",
disent les vieilles chartes, alla au patient,
lui ota l'une apres l'autre les pierres qu'il avait sur le
ventre, enleva la plaque de fer qui laissa voir les cotes
deformees du miserable, puis lui defit des poignets et des
chevilles les quatre carcans qui le liaient aux piliers.

Le patient, decharge des pierres et delivre des chaines, resta a
plat sur la terre, les yeux fermes, les bras et les jambes
ecartes, comme un crucifie decloue.

--Hardquanonne, dit le sheriff, levez-vous.

Le patient ne remua point.

Le groom du gibet lui prit une main et la lacha; la main retomba.
L'autre main, soulevee, retomba de meme.  Le valet de bourreau
saisit un pied, puis l'autre, les talons revinrent frapper le
sol.  Les doigts resterent inertes et les orteils immobiles.  Les
pieds nus d'un corps gisant ont on ne sait quoi de herisse.

Le medecin s'approcha, tira d'une poche de sa robe un petit
miroir d'acier et le mit devant la bouche beante de Hardquanonne;
puis du doigt il lui ouvrit les paupieres.  Elle ne s'abaisserent
point.  Les prunelles vitreuses demeurerent fixes.

Le medecin se redressa et dit:

--Il est mort.

Et il ajouta:

--Il a ri, cela l'a tue.

--Peu importe, dit le sheriff.  Apres l'aveu, vivre ou mourir
n'est plus qu'une formalite.

Puis, designant Hardquanonne d'un geste de son bouquet de roses,
le sheriff jeta cet ordre au wapentake:

--Carcasse a emporter d'ici cette nuit.

Le wapentake adhera d'un hochement de tete.

Et le sheriff ajouta:

--Le cimetiere de la prison est en face.

Le wapentake fit un nouveau signe d'adhesion.

Le greffier ecrivait.

Le sheriff, ayant dans sa main gauche le bouquet, prit dans
l'autre main sa baguette blanche, se placa droit devant
Gwynplaine toujours assis, lui fit une reverence profonde, puis,
autre attitude de solennite, renversa sa tete en arriere, et,
regardant Gwynplaine en face, lui dit:

--A vous qui etes ici present, nous Philippe Deuzill Parsons,
chevalier, sheriff du comte de Surrey, assiste d'Aubrie
Docminique, ecuyer, notre clerc et greffier, et de nos officiers
ordinaires, dument pourvu de commandements directs et speciaux de
sa majeste, en vertu de notre commission, et des droits et
devoirs de notre charge, et avec le conge du lord chancelier
d'Angleterre, proces-verbaux dresses et actes pris, vu les pieces
communiquees par l'amiraute, apres verification des attestations
et signatures, apres declarations lues et ouies, apres
confrontation faite, toutes les constatations et informations
legales etant completees, epuisees, et menees a bonne et juste
fin, nous vous signifions et declarons, afin qu'il en advienne ce
que de droit, que vous etes Fermain Clancharlie, baron
Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, pair
d'Angleterre, et que Dieu garde votre seigneurie.

Et il salua.

Le sergent en droit, le docteur, le justicier-quorum, le
wapentake, le greffier, tous les assistants, excepte le bourreau,
repeterent ce salut plus profondement encore, et s'inclinerent
jusqu'a terre devant Gwynplaine.

--Ah ca, cria Gwynplaine, reveillez-moi!

Et il se dressa debout, tout pale.

--Je viens vous reveiller en effet, dit une voix qu'on n'avait
pas encore entendue.

Un homme sortit de derriere un des piliers.  Comme personne
n'avait penetre dans la cave depuis que la lame de fer avait
livre passage a l'arrivee du cortege de police, il etait visible
que cet homme etait dans cette ombre avant l'entree de
Gwynplaine, qu'il avait un role regulier d'observation, et qu'il
avait mission et fonction de se tenir la.  Cet homme etait gros
et replet, en perruque de cour et en manteau de voyage, plutot
vieux que jeune, et tres correct.

Il salua Gwynplaine avec respect et aisance, avec l'elegance d'un
gentleman domestique, et sans gaucherie de magistrat.

--Oui, dit-il, je viens vous reveiller.  Depuis vingt-cinq ans,
vous dormez.  Vous faites un songe, et il faut en sortir.  Vous
vous croyez Gwynplaine, vous etes Clancharlie.  Vous vous croyez
du peuple, vous etes de la seigneurie.  Vous vous croyez au
dernier rang, vous etes au premier.  Vous vous croyez histrion,
vous etes senateur.  Vous vous croyez pauvre, vous etes opulent.
Vous vous croyez petit, vous etes grand.  Reveillez-vous, milord!

Gwynplaine, d'une voix tres basse, et ou il y avait une certaine
terreur, murmura:

--Qu'est-ce que tout cela veut dire?

--Cela veut dire, milord, repondit le gros homme, que je
m'appelle Barkilphedro, que' je suis officier de l'amiraute, que
cette epave, la gourde de Hardquanonne, a ete trouvee au bord de
la mer, qu'elle m'a ete apportee pour etre decachetee par moi,
comme c'est la sujetion et la prerogative de ma charge, que je
l'ai ouverte en presence des deux jures assermentes de l'office
Jetson, lesquels sont tous deux membres du parlement, William
Blathwaith, pour la ville de Bath, et Thomas Jervoise pour
Southampton, que les deux jures ont decrit et certifie le contenu
de la gourde, et signe le proces-verbal d'ouverture,
conjointement avec moi, que j'ai fait mon rapport a sa majeste,
que, par l'ordre de la reine, toutes les formalites legales
necessaires ont ete remplies avec la discretion que commande une
si delicate matiere, et que la derniere, la confrontation, vient
d'avoir lieu; cela veut dire que vous avez un million de rentes;
cela veut dire que vous etes lord du Royaume-Uni de la
Grande-Bretagne, legislateur et juge, juge supreme, legislateur
souverain, vetu de la pourpre et de l'hermine, egal aux princes,
semblable aux empereurs, que vous avez sur la tete la couronne de
pair, et que vous allez epouser une duchesse, fille d'un roi.

Sous cette transfiguration croulant sur lui a coups de tonnerre,
Gwynplaine s'evanouit.



II

CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS


Toute cette aventure etait venue d'un soldat qui avait trouve une
bouteille au bord de la mer.

Racontons le fait.

A tout fait se rattache un engrenage.

Un jour un des quatre canonniers composant la garnison du chateau
de Calshor avait ramasse dans le sable a maree basse une gourde
d'osier jetee la par le flux.  Cette gourde, toute moisie, etait
bouchee d'un bouchon goudronne.  Le soldat avait porte l'epave au
colonel du chateau, et le colonel l'avait transmise a l'amiral
d'Angleterre.  L'amiral, c'etait l'amiraute; pour les epaves,
l'amiraute, c'etait Barkilphedro.  Barkilphedro avait ouvert et
debouche la gourde, et l'avait portee a la reine.  La reine avait
immediatement avise.  Deux conseillers considerables avaient ete
informes et consultes, le lord-chancelier, qui est, de par la
loi, "gardien de la conscience du roi d'Angleterre", et le
lord-marechal, qui est "juge des armes et de la descente de la
noblesse".  Thomas Howard, duc de Norfolk, pair catholique, qui
etait hereditairement haut-marechal d'Angleterre, avait fait dire
par son depute-comte-marechal Henri Howard, comte de Bindon,
qu'il serait de l'avis du lord-chancelier.  Quant au
lord-chancelier, c'etait William Cowper.  Il ne faut point
confondre ce chancelier avec son homonyme et son contemporain
William Cowper, l'anatomiste commentateur de Bidloo, qui publia
en Angleterre le _Traite des muscles_ presque au moment ou
Etienne Abeille publiait en France l'_Histoire des os_; un
chirurgien est distinct d'un lord.  Lord William Cowper etait
celebre pour avoir, a propos de l'affaire de Talbot Yelverton,
vicomte Longueville, emis cette sentence: "qu'au respect de la
constitution d'Angleterre, la restauration d'un pair importait
plus que la restauration d'un roi".  La gourde trouvee a Calshor
avait eveille au plus haut point son attention.  L'auteur d'une
maxime aime les occasions de l'appliquer.  C'etait un cas de
restauration d'un pair.  Des recherches avaient ete faites.
Gwynplaine, ayant ecriteau sur rue, etait facile a trouver.
Hardquanonne aussi.  Il n'etait pas mort.  La prison pourrit
l'homme, mais le conserve, si garder c'est conserver.  Les gens
confies aux bastilles y etaient rarement deranges.  On ne
changeait guere plus de cachot qu'on ne change de cercueil.
Hardquanonne etait encore dans le donjon de Chatham.  On n'eut
qu'a mettre la main dessus.  On le transfera de Chatham a
Londres.  En meme temps on s'informait en Suisse.  Les faits
furent reconnus exacts.  On leva, dans les greffes locaux, a
Vevey, a Lausanne, l'acte de mariage de lord Linnaeus en exil,
l'acte de naissance de l'enfant, les actes de deces du pere et de
la mere, et l'on en eut "pour servir ce que de besoin" de doubles
expeditions, dument certifiees.  Tout cela s'executa dans le plus
severe secret, avec ce qu'on appelait alors _la promptitude
royale_, et avec le "silence de taupe" recommande et pratique par
Bacon, et plus tard erige en loi par Blackstone, pour les
affaires de chancellerie et d'etat, et pour les choses qualifiees
senatoriales.

Le _jussu regis_ et la signature _Jeffreys_ furent verifies.
Pour qui a etudie pathologiquement les cas de caprice dits "bon
plaisir", ce _jussu regis_ est tout simple.  Pourquoi Jacques II,
qui, ce semble, eut du cacher de tels actes, en laissait-il, au
risque meme de compromettre la reussite, des traces ecrites?
Cynisme.  Indifference hautaine.  Ah!  vous croyez qu'il n'y a
que les filles d'impudiques!  la raison d'etat l'est aussi.  _Et
se cupit ante videri._ Commettre un crime et s'en blasonner,
c'est la toute l'histoire.  Le roi se tatoue, comme le forcat.
On a interet a echapper au gendarme et a l'histoire, on en serait
bien fache, on tient a etre connu et reconnu.  Voyez mon bras,
remarquez ce dessin, un temple de l'amour et un coeur enflamme
perce d'une fleche, c'est moi qui suis Lacenaire.  _Jussu regis._
C'est moi qui suis Jacques II.  On accomplit une mauvaise action,
on met sa marque dessus.  Se completer par l'effronterie, se
denoncer soi-meme, faire imperdable son mefait, c'est la bravade
insolente du malfaiteur.  Christine saisit Monaldeschi, le fait
confesser et assassiner, et dit: _Je suis reine de Suede chez le
roi de France_.  Il y a le tyran qui se cache, comme Tibere, et
le tyran qui se vante, comme Philippe II.  L'un est plus
scorpion, l'autre est plus leopard.  Jacques II etait de cette
derniere variete.  Il avait, on le sait, le visage ouvert et gai,
different en cela de Philippe II.  Philippe etait lugubre,
Jacques etait jovial.  On est tout de meme feroce.  Jacques II
etait le tigre bonasse.  Il avait, comme Philippe II, la
tranquillite de ses forfaits.  Il etait monstre par la grace de
Dieu.  Donc il n'avait rien a dissimuler et a attenuer, et ses
assassinats etaient de droit divin.  Il eut volontiers, lui
aussi, laisse derriere lui ses archives de Simancas avec tous ses
attentats numerotes, dates, classes, etiquetes et mis en ordre,
chacun dans son compartiment, comme les poisons dans l'officine
d'un pharmacien.  Signer ses crimes, c'est royal.

Toute action commise est une traite tiree sur le grand payeur
ignore.  Celle-ci venait d'arriver a echeance avec l'endos
sinistre _Jussu regis_.

La reine Anne, point femme d'un cote, en ce qu'elle excellait a
garder un secret, avait demande, sur cette grave affaire, au
lord-chancelier un rapport confidentiel du genre qualifie
"rapport a l'oreille royale".  Les rapports de cette sorte ont
toujours ete usites dans les monarchies.  A Vienne, il y avait le
_conseiller de l'oreille_, personnage aulique.  C'etait une
ancienne dignite carlovingienne, l'_auricularius_ des vieilles
chartes palatines.  Celui qui parle bas a l'empereur.

William, baron Cowper, chancelier d'Angleterre, que la reine
croyait, parce qu'il etait myope comme elle et plus qu'elle,
avait redige un memoire commencant ainsi: "Deux oiseaux etaient
aux ordres de Salomon, une huppe, la hudbud, qui parlait toutes
les langues, et un aigle, le simourganka, qui couvrait d'ombre
avec ses ailes une caravane de vingt mille hommes.  De meme, sous
une autre forme, la providence", etc.  Le lord-chancelier
constatait le fait d'un heritier de pairie enleve et mutile, puis
retrouve.  Il ne blamait point Jacques II, pere de la reine apres
tout.  Il donnait meme des raisons.  Premierement, il y a les
anciennes maximes monarchiques.  _E senioratu eripimus.  In
roturagio cadat_.  Deuxiemement, le droit royal de mutilation
existe.  Chamberlayne l'a constate.  _Corpora et bona nostrorum
subjectorum nostra sunt[1]_, a dit Jacques Ier, de glorieuse et
docte memoire.  Il a ete creve les yeux a des ducs de sang royal
pour le bien du royaume.  Certains princes, trop voisins du
trone, ont ete utilement etouffes entre deux matelas, ce qui a
passe pour apoplexie.  Or, etouffer, c'est plus que mutiler.  Le
roi de Tunis a arrache les yeux a son pere, Muley-Assem, et ses
ambassadeurs n'en ont pas moins ete recus par l'empereur.  Donc
le roi peut ordonner une suppression de membre comme une
suppression d'etat, etc., c'est legal, etc.  Mais une legalite ne
detruit pas l'autre.  "Si le noye revient sur l'eau et n'est pas
mort, c'est Dieu qui retouche l'action du roi.  Si l'heritier se
retrouve, que la couronne lui soit rendue.  Ainsi il fut fait
pour lord Alla, roi de Northumbre, qui lui aussi avait ete
bateleur.  Ainsi il doit etre fait pour Gwynplaine, qui lui aussi
est roi, c'est-a-dire lord.  La bassesse du metier, traversee et
subie par force majeure, ne ternit point le blason; temoin
Abdolonyme; qui etait roi et qui fut jardinier; temoin Joseph,
qui etait saint et qui fut menuisier; temoin Apollon, qui etait
dieu et qui fut berger." Bref, le savant chancelier concluait a
la reintegration en tous ses biens et dignites de Fermain, lord
Clancharlie, faussement appele Gwynplaine, "a la seule condition
qu'il fut confronte avec le malfaiteur Hardquanonne, et reconnu
par ledit".  Et sur ce, le chancelier, garde constitutionnel de
la conscience royale, rassurait cette conscience.

  [2] "La vie et les membres des sujets dependent du roi."
  (Chamberlayne, 2e partie, chap.  iv, p.  76.)

Le lord-chancelier rappelait, en post-scriptum, que, au cas ou
Hardquanonne refuserait de repondre, il devait etre applique a
"la peine forte et dure", auquel cas, pour atteindre la periode
dite de _frodmortell_ voulue par la charte du roi Adelstan, la
confrontation devait avoir lieu le quatrieme jour; ce qui a bien
un peu l'inconvenient que, si le patient murte le second ou le
troisieme jour, la confrontation devient difficile; mais la loi
doit etre executee.  L'inconvenient de la loi fait partie de la
loi.

Du reste, dans l'esprit du lord-chancelier, la reconnaissance de
Gwynplaine par Hardquanonne ne faisait aucun doute.

Anne, suffisamment informee de la difformite de Gwynplaine, ne
voulant point faire tort a sa soeur, a laquelle avaient ete
substitues les biens des Clancharlie, decida avec bonheur que la
duchesse Josiane serait epousee par le nouveau lord, c'est-a-dire
par Gwynplaine.

La reintegration de lord Fermain Clancharlie etait du reste un
cas tres simple, l'heritier etant legitime et direct.  Pour les
filiations douteuses ou pour les pairies "in abeyance"
revendiquees par des collateraux, la chambre des lords doit etre
consultee.  Ainsi, sans remonter plus haut, elle le fut en 1782
pour la baronnie de Sidney, reclamee par Elisabeth Perry; en
1798, pour la baronnie de Beaumont, reclamee par Thomas
Stapleton; en 1803, pour la baronnie de Chandos, reclamee par le
reverend Tymewell Brydges; en 1813, pour la pairie-comte de
Banbury, reclamee par le lieutenant general Knollys, etc.; mais
ici rien de pareil.  Aucun litige; une legitimite evidente; un
droit clair et certain; il n'y avait point lieu a saisir la
chambre, et la reine, assistee du lord-chancelier, suffisait pour
reconnaitre et admettre le nouveau lord.

Barkilphedro mena tout.

L'affaire, grace a lui, resta tellement souterraine, le secret
fut si hermetiquement garde, que ni Josiane, ni lord David
n'eurent vent du prodigieux fait qui se creusait sous eux.
Josiane, tres altiere, avait un escarpement qui la rendait aisee
a bloquer.  Elle s'isolait d'elle-meme.  Quant a lord David, on
l'envoya en mer, sur les cotes de Flandre.  Il allait perdre la
lordship et ne s'en doutait pas.  Notons ici un detail.  Il
advint qu'a dix lieues du mouillage de la station navale
commandee par lord David, un capitaine nomme Halyburton forca la
flotte francaise.  Le comte de Pembroke, president du conseil,
porta sur une proposition de promotion de contre-amiraux ce
capitaine Halyburton.  Anne raya Halyburton et mit lord David
Dirry-Moir a sa place, afin que lord David eut au moins,
lorsqu'il apprendrait qu'il n'etait plus pair, la consolation
d'etre contre-amiral.

Anne se sentit contente.  Un mari horrible a sa soeur, un beau
grade a lord David.  Malice et bonte.

Sa majeste allait se donner la comedie.  En outre, elle se disait
qu'elle reparait un abus de pouvoir de son auguste pere, qu'elle
restituait un membre a la pairie, qu'elle agissait en grande
reine, qu'elle protegeait l'innocence selon la volonte de Dieu,
que la providence dans ses saintes et impenetrables voies, etc.
C'est bien doux de faire une action juste, qui est desagreable a
quelqu'un qu'on n'aime pas.

Du reste, savoir que le futur mari de sa soeur etait difforme
avait suffi a la reine.  De quelle facon ce Gwynplaine etait-il
difforme, quel genre de laideur etait-ce?  Barkilphedro n'avait
pas tenu a en informer la reine, et Anne n'avait pas daigne s'en
enquerir.  Profond dedain royal.  Qu'importait d'ailleurs?  La
chambre des lords ne pouvait qu'etre reconnaissante.  Le
lord-chancelier, l'oracle, avait parle.  Restaurer un pair, c'est
restaurer toute la pairie.  La royaute, en cette occasion, se
montrait bonne et respectueuse gardienne du privilege de la
pairie.  Quel que fut le visage du nouveau lord, un visage n'est
pas une objection contre un droit.  Anne se dit plus ou moins
tout cela, et alla simplement a son but, a ce grand but feminin
et royal, se satisfaire.

La reine etait alors a Windsor, ce qui mettait une certaine
distance entre les intrigues de cour et le public.

Les personnes seules d'absolue necessite furent dans le secret de
ce qui allait se passer.

Quant a Barkilphedro, il fut joyeux, ce qui ajouta a son visage
une expression lugubre.

La chose en ce monde qui peut le plus etre hideuse, c'est la
joie.

Il eut cette volupte de deguster le premier la gourde de
Hardquanonne.  Il eut l'air peu surpris, l'etonnement etant d'un
petit esprit.  D'ailleurs, n'est-ce pas?  cela lui etait bien du,
a lui qui depuis si longtemps faisait faction a la porte du
hasard.  Puisqu'il attendait, il fallait bien que quelque chose
arrivat.

Ce _nil mirari_ faisait partie de sa contenance.  Au fond,
disons-le, il avait ete emerveille.  Quelqu'un qui eut pu lui
oter le masque qu'il mettait sur sa conscience devant Dieu meme,
eut trouve ceci: Precisement, en cet instant-la, Barkilphedro
commencait a etre convaincu qu'il lui serait decidement
impossible, a lui ennemi intime et infime, de faire une fracture
a cette haute existence de la duchesse Josiane.  De la un acces
frenetique d'animosite latente.  Il etait parvenu a ce paroxysme
qu'on appelle le decouragement.  D'autant plus furieux qu'il
desesperait.  Ronger son frein, expression tragique et vraie!  un
mechant rongeant l'impuissance.  Barkilphedro etait peut-etre au
moment de renoncer, non a vouloir du mal a Josiane, mais a lui en
faire; non a la rage, mais a la morsure.  Pourtant, quelle chute,
lacher prise!  garder desormais sa haine dans le fourreau, comme
un poignard de musee!  Rude humiliation.

Tout a coup, a point nomme,--l'immense aventure universelle se
plait a ces coincidences,--la gourde de Hardquanonne vient, de
vague en vague, se placer entre ses mains.  Il y a dans l'inconnu
on ne sait quoi d'apprivoise qui semble etre aux ordres du mal.
Barkilphedro, assiste des deux temoins quelconques, jures
indifferents de l'amiraute, debouche la gourde, trouve le
parchemin, le deploie, lit...--Qu'on se represente cet
epanouissement monstrueux!

Il est etrange de penser que la mer, le vent, les espaces, les
flux et les reflux, les orages, les calmes, les souffles, peuvent
se donner beaucoup de peine pour arriver a faire le bonheur d'un
mechant.  Cette complicite avait dure quinze ans.  Oeuvre
mysterieuse.  Pendant ces quinze annees, l'ocean n'avait pas ete
une minute sans y travailler.  Les flots s'etaient transmis de
l'un a l'autre la bouteille surnageante, les ecueils avaient
esquive le choc du verre, aucune felure n'avait lezarde la
gourde, aucun frottement n'avait use le bouchon, les algues
n'avaient point pourri l'osier, les coquillages n'avaient point
ronge le mot _Hardquanonne_, l'eau n'avait pas penetre dans
l'epave, la moisissure n'avait pas dissous le parchemin,
l'humidite n'avait pas efface l'ecriture, que de soins l'abime
avait du se donner!  Et de cette facon, ce que Gernardus avait
jete a l'ombre, l'ombre l'avait remis a Barkilphedro, et le
message envoye a Dieu etait parvenu au demon.  Il y avait eu abus
de confiance dans l'immensite, et l'ironie obscure melee aux
choses s'etait arrangee de telle sorte qu'elle avait complique ce
triomphe loyal, l'enfant perdu Gwynplaine redevenant lord
Clancharlie, d'une victoire venimeuse, qu'elle avait fait
mechamment une bonne action, et qu'elle avait mis la justice au
service de l'iniquite.  Retirer sa victime a Jacques II, c'etait
donner une proie a Barkilphedro.  Relever Gwynplaine, c'etait
livrer Josiane.  Barkilphedro reussissait; et c'etait pour cela
que pendant tant d'annees les vagues, les lames, les rafales,
avaient ballotte, secoue, pousse, jete, tourmente et respecte
cette bulle de verre ou il y avait tant d'existences melees!
c'etait pour cela qu'il y avait eu entente cordiale entre les
vents, les marees et les tempetes!  La vaste agitation du prodige
complaisante pour un miserable!  l'infini collaborateur d'un ver
de terre!  la destinee a de ces volontes sombres.

Barkilphedro eut un eclair d'orgueil titanique.  Il se dit que
tout cela avait ete execute a son intention.  Il se sentit centre
et but.

Il se trompait.  Rehabilitons le hasard.  Ce n'etait point la le
vrai sens du fait remarquable dont profitait la haine de
Barkilphedro.  L'ocean se faisant pere et mere d'un orphelin,
envoyant la tourmente a ses bourreaux, brisant la barque qui a
repousse l'enfant, engloutissant les mains jointes des naufrages,
refusant toutes leurs supplications et n'acceptant d'eux que leur
repentir, la tempete recevant un depot des mains de la mort, le
robuste navire ou etait le forfait remplace par la fiole fragile
ou est la reparation, la mer changeant de role, comme une
panthere qui se ferait nourrice, et se mettant a bercer, non
l'enfant, mais sa destinee, pendant qu'il grandit ignorant de
tout ce que le gouffre fait pour lui, les vagues, a qui a ete
jetee la gourde, veillant sur ce passe dans lequel il y a un
avenir, l'ouragan soufflant dessus avec bonte, les courants
dirigeant la frele epave a travers l'insondable itineraire de
l'eau, les menagements des algues, des houles, des rochers, toute
la vaste ecume de l'abime prenant sous sa protection un innocent,
l'onde imperturbable comme une conscience, le chaos retablissant
l'ordre, le monde des tenebres aboutissant a une clarte, toute
l'ombre employee a cette sortie d'astre, la verite; le proscrit
console dans sa tombe, l'heritier rendu a l'heritage, le crime du
roi casse, la premeditation divine obeie, le petit, le faible,
l'abandonne, ayant l'infini pour tuteur; voila ce que
Barkilphedro eut pu voir dans l'evenement dont il triomphait;
voila ce qu'il ne vit pas.  Il ne se dit point que tout avait ete
fait pour Gwynplaine; il se dit que tout avait ete fait pour
Barkilphedro; et qu'il en valait la peine.  Tels sont les satans.

Du reste, pour s'etonner qu'une epave fragile ait pu nager quinze
ans sans etre avariee, il faudrait peu connaitre la profonde
douceur de l'ocean.  Quinze ans, ce n'est rien.  Le 4 octobre
1867, dans le Morbihan, entre l'ile de Groix, la pointe de la
presqu'ile de Gavres et le rocher des Errants, des pecheurs de
Port-Louis ont trouve une amphore romaine du quatrieme siecle,
couverte d'arabesques par les incrustations de la mer.  Cette
amphore avait flotte quinze cents ans.

Quelque apparence flegmatique que voulut garder Barkilphedro, sa
stupefaction avait egale sa joie.

Tout s'offrait; tout etait comme prepare.  Les troncons de
l'aventure qui allait satisfaire sa haine etaient d'avance epars
a sa portee.  Il n'y avait qu'a les rapprocher et a faire les
soudures.  Ajustage amusant a executer.  Ciselure.

Gwynplaine!  il connaissait ce nom.  _Masca ridens!_ Comme tout
le monde, il avait ete voir l'Homme qui Rit.  Il avait lu
l'enseigne-ecriteau accrochee a l'inn Tadcaster ainsi qu'on lit
une affiche de spectacle qui attire la foule; il l'avait
remarquee; il se la rappela sur-le-champ dans les moindres
details, quitte d'ailleurs a verifier ensuite; cette affiche,
dans l'evocation electrique qui se fit en lui, reparut devant son
oeil profond et vint se placer a cote du parchemin des naufrages,
comme la reponse a cote de la question, comme le mot a cote de
l'enigme, et ces lignes: "Ici l'on voit Gwynplaine abandonne a
l'age de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, au bord de la mer,
a Portland", prirent brusquement sous son regard un
resplendissement d'apocalyse.  Il eut cette vision, le
flamboiement de _Mane Thecel Phares_ sur un boniment de la foire.
C'en etait fait de tout cet echafaudage qui etait l'existence de
Josiane.  Ecroulement subit.  L'enfant perdu etait retrouve.  Il
y avait un lord Clancharlie.  David Dirry-Moir etait vide.  La
pairie, la richesse, la puissance, le rang, tout cela sortait de
lord David et entrait dans Gwynplaine.  Tout, chateaux, chasses,
forets, hotels, palais, domaines, y compris Josiane, etait a
Gwynplaine.  Et Josiane, quelle solution!  Qui maintenant
avait-elle devant elle?  Illustre et hautaine, un histrion; belle
et precieuse, un monstre.  Eut-on jamais espere cela?  La verite
est que Barkilphedro etait dans l'enthousiasme.  Toutes les
combinaisons les plus haineuses peuvent etre depassees par la
munificence infernale de l'imprevu.  Quand la realite veut, elle
fait des chefs-d'oeuvre.  Barkilphedro trouvait betes tous ses
reves.  Il avait mieux.

Le changement qui allait se faire par lui se fut-il fait contre
lui, il ne l'eut pas moins voulu.  Il existe de feroces insectes
desinteresses qui piquent sachant qu'ils mourront de la piqure.
Barkilphedro etait cette vermine-la.

Mais cette fois, il n'avait pas le merite du desinteressement.
Lord David Dirry-Moir ne lui devait rien, et lord Fermain
Clancharlie allait lui devoir tout.  De protege, Barkilphedro
allait devenir protecteur.  Et protecteur de qui?  d'un pair
d'Angleterre.  Il aurait un lord a lui!  un lord qui serait sa
creature!  Le premier pli, Barkilphedro comptait bien le lui
donner.  Et ce lord serait le beau-frere morganatique de la
reine!  Etant si laid, il plairait a la reine de toute la
quantite dont il deplairait a Josiane.  Pousse par cette faveur,
et en mettant des habits graves et modestes, Barkilphedro pouvait
devenir un personnage.  Il s'etait toujours destine a l'eglise.
Il avait une vague envie d'etre eveque.

En attendant, il etait heureux.

Quel beau succes!  et comme toute cette quantite de besogne du
hasard etait bien faite!  Sa vengeance, car il appelait cela sa
vengeance, lui etait mollement apportee par le flot.  Il n'avait
pas ete vainement embusque.

L'ecueil, c'etait lui.  L'epave, c'etait Josiane.  Josiane venait
s'echouer sur Barkilphedro!  Profonde extase scelerate.

Il etait habile a cet art qu'on appelle la suggestion, et qui
consiste a faire dans l'esprit des autres une petite incision ou
l'on met une idee a soi; tout en se tenant a l'ecart, et sans
avoir l'air de s'en meler, il s'arrangea de facon a ce que
Josiane allat a la baraque Green-Box et vit Gwynplaine.  Cela ne
pouvait pas nuire.  Le saltimbanque vu en sa bassesse, bon
ingredient dans la combinaison.  Plus tard, cela assaisonnerait.

Il avait silencieusement tout apprete d'avance.  Ce qu'il
voulait, c'etait on ne sait quoi de soudain.  Le travail qu'il
avait execute ne pourrait etre exprime que par ces mots etranges:
construire un coup de foudre.

Les preliminaires acheves, il avait veille a ce que toutes les
formalites voulues fussent accomplies dans les formes legales.
Le secret n'en avait point souffert, le silence faisant partie de
la loi.

La confrontation de Hardquanonne avec Gwynplaine avait eu lieu;
Barkilphedro y avait assiste.  On vient d'en voir le resultat.

Le meme jour, un carrosse de poste de la reine vint brusquement,
de la part de sa majeste, chercher lady Josiane a Londres pour la
conduire a Windsor ou Anne en ce moment passait la saison.
Josiane, pour quelque chose qu'elle avait dans l'esprit, eut bien
souhaite desobeir, ou du moins retarder d'un jour son obeissance
et remettre ce depart au lendemain, mais la vie de cour ne
comporte point ces resistances-la.  Elle dut se mettre
immediatement en route, et abandonner sa residence de Londres,
Hunkerville-house, pour sa residence de Windsor, Corleone-lodge.

La duchesse Josiane avait quitte Londres au moment meme ou le
wapentake se presentait a l'inn Tadcaster pour enlever Gwynplaine
et le mener a la cave penale de Southwark.

Quand elle arriva a Windsor, l'huissier de la verge noire, qui
garde la porte de la chambre de presence, l'informa que sa
majeste etait enfermee avec le lord chancelier, et ne pourrait la
recevoir que le lendemain; qu'elle eut en consequence a se tenir,
a Corleone-lodge, a la disposition de sa majeste, et que sa
majeste lui enverrait directement ses ordres le lendemain matin a
son reveil.  Josiane rentra chez elle fort depitee, soupa de
mauvaise humeur, eut la migraine, congedia tout le monde, son
mousse excepte, puis le congedia lui-meme, et se coucha qu'il
faisait encore jour.

En arrivant elle avait appris que, ce meme lendemain, lord David
Dirry-Moir, ayant recu en mer l'ordre de venir immediatement
prendre les ordres de la reine, etait attendu a Windsor.



III

AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBERIE AU SENEGAL
SANS PERDRE CONNAISSANCE.  (Humboldt.)


L'evanouissement d'un homme, meme le plus ferme et le plus
energique, sous un brusque coup de massue de la fortune, n'a rien
qui doive surprendre.  Un homme s'assomme par l'imprevu comme un
boeuf par le merlin.  Francois d'Albescola, le meme qui arrachait
aux ports turcs leur chaine de fer, demeura, quand on le fit
pape, un jour entier sans connaissance.  Or, du cardinal au pape
l'enjambee est moindre que du saltimbanque au pair d'Angleterre.

Rien de violent comme les ruptures d'equilibre.

Quand Gwynplaine revint a lui et rouvrit les yeux, il etait nuit.
Gwynplaine etait dans un fauteuil au milieu d'une vaste chambre
toute tendue de velours pourpre, murs, plafond et plancher.  On
marchait sur du velours.  Pres de lui se tenait debout, tete nue,
l'homme au gros ventre et au manteau de voyage qui etait sorti de
derriere un pilier dans la cave de Southwark.  Gwynplaine etait
seul dans cette chambre avec cet homme.  De son fauteuil, en
etendant le bras, il pouvait toucher deux tables, portant chacune
une girandole de six chandelles de cire allumees.  Sur l'une de
ces tables, il y avait des papiers et une cassette; sur l'autre
un en-cas, volaille froide, vin, brandy, servi sur un plateau de
vermeil.

Par le vitrage d'une longue fenetre allant du plancher au
plafond, un clair ciel nocturne d'avril faisait entrevoir au
dehors un demi-cercle de colonnes autour d'une cour d'honneur
fermee d'un portail a trois portes, une fort large et deux
basses; la porte cochere, tres grande, au milieu; a droite, la
porte chevaliere, moindre; a gauche, la porte pietonne, petite.
Ces portes etaient fermees de grilles dont les pointes
brillaient; une haute sculpture couronnait la porte centrale.
Les colonnes etaient probablement en marbre blanc, ainsi que le
pavage de la cour, qui faisait un effet de neige et qui encadrait
de sa nappe de lames plates une mosaique confusement distincte
dans l'ombre; cette mosaique, sans doute, vue le jour, eut offert
au regard, avec tous ses emaux et toutes ses couleurs, un
gigantesque blason, selon la mode florentine.  Des zigzags de
balustres montaient et descendaient, indiquant des escaliers de
terrasses.  Au-dessus de la cour se dressait une immense
architecture brumeuse et vague a cause de la nuit.  Des
intervalles de ciel, pleins d'etoiles, decoupaient une silhouette
de palais.

On apercevait un toit demesure, des pignons a volutes, des
mansardes a visieres comme des casques, des cheminees pareilles a
des tours, et des entablements couverts de dieux et de deesses
immobiles.  A travers la colonnade jaillissait dans la penombre
une de ces fontaines de feerie, doucement bruyantes, qui se
versent de vasque en vasque, melent la pluie a la cascade,
ressemblent a une dispersion d'ecrin, et font au vent une folle
distribution de leurs diamants et de leurs perles comme pour
desennuyer les statues qui les entourent.  De longues rangees de
fenetres se profilaient, separees par des panoplies en ronde
bosse, et par des bustes sur des piedouches.  Sur les acroteres,
des trophees et des morions a panaches de pierre alternaient avec
les dieux.

Dans la chambre ou etait Gwynplaine, au fond, en face de la
fenetre, on voyait d'un cote une cheminee aussi haute que la
muraille, et de l'autre, sous un dais, un de ces spacieux lits
feodaux ou l'on monte avec une echelle et ou l'on peut se coucher
en travers.  L'escabeau du lit etait a cote.  Un rang de
fauteuils au bas des murs et un rang de chaises en avant des
fauteuils completaient l'ameublement.  Le plafond etait de forme
tumbon; un grand feu de bois a la francaise flambait dans la
cheminee; a la richesse des flammes et a leurs stries roses et
vertes, un connaisseur eut constate que ce feu etait de bois de
frene, tres grand luxe; la chambre etait si grande que les deux
girandoles la laissaient obscure.  Ca et la, des portieres,
baissees et flottantes, indiquaient des communications avec
d'autres chambres.  Cet ensemble avait l'aspect carre et massif
du temps de Jacques Ier, mode vieillie et superbe.  Comme le
tapis et la tenture de la chambre, le dais, le baldaquin, le lit,
l'escabeau, les rideaux, la cheminee, les housses des tables, les
fauteuils, les chaises, tout etait velours cramoisi.  Pas d'or,
si ce n'est au plafond.  La, a egale distance des quatre angles,
luisait, applique a plat, un enorme bouclier rond de metal
repousse, ou etincelait un eblouissant relief d'armoiries; dans
ces armoiries, sur deux blasons accostes, on distinguait un
tortil de baron et une couronne de marquis; etait-ce du cuivre
dore?  etait-ce du vermeil?  on ne savait.  Cela semblait de
l'or.  Et au centre de ce plafond seigneurial, magnifique ciel
obscur, ce flamboyant ecusson avait le sombre resplendissement
d'un soleil dans de la nuit.

Un homme sauvage dans lequel est amalgame un homme libre est a
peu pres aussi inquiet dans un palais que dans une prison.  Ce
lieu superbe etait troublant.  Toute magnificence degage de
l'effroi.  Quel pouvait etre l'habitant de cette demeure auguste?
A quel colosse toute cette grandeur appartenait-elle?  De quel
lion ce palais etait-il l'antre?  Gwynplaine, encore mal eveille,
avait le coeur serre.

--Ou est-ce que je suis?  dit-il.

L'homme qui etait debout devant lui, repondit:

--Vous etes dans votre maison, milord.



IV

FASCINATION


II faut du temps pour revenir a la surface.

Gwynplaine avait ete jete au fond de la stupefaction.

On ne prend pas tout de suite pied dans l'inconnu.

Il y a des deroutes d'idees comme il y a des deroutes d'armees;
le ralliement ne se fait point immediatement.

On se sent en quelque sorte epars.  On assiste a une bizarre
dissipation de soi-meme.

Dieu est le bras, le hasard est la fronde, l'homme est le
caillou.  Resistez donc, une fois lance.

Gwynplaine, qu'on nous passe le mot, ricochait d'un etonnement
sur l'autre.  Apres la lettre d'amour de la duchesse, la
revelation de la cave de Southwark.

Dans une destinee, quand l'inattendu commence, preparez-vous a
ceci: coup sur coup.  Cette farouche porte une fois ouverte, les
surprises s'y precipitent.  La breche faite a votre mur, le
pele-mele des evenement s'y engouffre.  L'extraordinaire ne vient
pas pour une fois.

L'extraordinaire, c'est une obscurite.  Cette obscurite etait sur
Gwynplaine.  Ce qui lui arrivait lui semblait inintelligible.  Il
percevait tout a travers ce brouillard qu'une commotion profonde
laisse dans l'intelligence comme la poussiere d'un ecroulement.
La secousse avait ete de fond en comble.  Rien de net ne
s'offrait a lui.  Pourtant la transparence se retablit toujours
peu a peu.  La poussiere tombe.  D'instant en instant, la densite
de l'etonnement decroit.  Gwynplaine etait comme quelqu'un qui
aurait l'oeil ouvert et fixe dans un songe, et qui tacherait de
voir ce qu'il y a dedans.  Il decomposait ce nuage, puis le
recomposait.  Il avait des intermittences d'egarement.  Il
subissait cette oscillation de l'esprit dans l'imprevu, laquelle,
tour a tour, vous pousse du cote ou l'on comprend, puis vous
ramene du cote ou l'on ne comprend plus.  A qui n'est-il pas
arrive d'avoir ce balancier dans le cerveau?

Par degre la dilatation se faisait en sa pensee dans les tenebres
de l'incident comme elle s'etait faite en sa pupille dans les
tenebres du souterrain de Southwark.  Le difficile, c'etait de
parvenir a mettre un certain espacement entre tant de sensations
accumulees.  Pour que cette combustion des idees troubles, dite
comprehension, puisse s'operer, il faut de l'air entre les
emotions.  Ici l'air manquait.  L'evenement, pour ainsi dire,
n'etait pas respirable.  En entrant dans la terrifiante cave de
Southwark, Gwynplaine s'etait attendu au carcan du forcat; on lui
avait mis sur la tete la couronne de pair.  Comment etait-ce
possible?  Il n'y avait point assez de place entre ce que
Gwynplaine avait redoute et ce qui lui arrivait, cela s'etait
succede trop vite, son effroi se changeait en autre chose trop
brusquement pour que ce fut clair.  Les deux contrastes etaient
trop serres l'un contre l'autre.  Gwynplaine faisait effort pour
retirer son esprit de cet etau.

Il se taisait.  C'est l'instinct des grandes stupeurs qui sont
sur la defensive plus qu'on ne croit.  Qui ne dit rien fait face
a tout.  Un mot qui vous echappe, saisi par l'engrenage inconnu,
peut vous tirer tout entier sous on ne sait quelles roues.

L'ecrasement, c'est la peur des petits.  La foule craint toujours
qu'on ne lui mette le pied dessus.  Or Gwynplaine avait ete de la
foule bien longtemps.

Un etat singulier de l'inquietude humaine se traduit par ce mot:
voir venir.  Gwynplaine etait dans cet etat.  On ne se sent pas
encore en equilibre avec une situation qui surgit.  On surveille
quelque chose qui doit avoir une suite.  On est vaguement
attentif.  On voit venir.  Quoi?  on ne sait.  Qui?  on regarde.

L'homme au gros ventre repeta:

--Vous etes dans votre maison, milord.

Gwynplaine se tata.  Dans les surprises, on regarde, pour
s'assurer que les choses existent, puis on se tate, pour
s'assurer qu'on existe soi-meme.  C'etait bien a lui qu'on
parlait; mais lui-meme etait autre.  Il n'avait plus son capingot
et son esclavine de cuir.  Il avait un gilet de drap d'argent, et
un habit de satin qu'en le touchant il sentait brode; il sentait
une grosse bourse pleine dans la poche du gilet.  Un large
haut-de-chausses de velours recouvrait son etroite culotte
collante de clown; il avait des souliers a hauts talons rouges.
De meme qu'on l'avait transporte dans ce palais, on lui avait
change ses vetements.

L'homme reprit:

--Que votre seigneurie daigne se souvenir de ceci: C'est moi qui
me nomme Barkilphedro.  Je suis clerc de l'amiraute.  C'est moi
qui ai ouvert la gourde de Hardquanonne et qui en ai fait sortir
votre destinee.  Ainsi, dans les contes arabes, un pecheur fait
sortir d'une bouteille un geant.

Gwynplaine fixa ses yeux sur le visage souriant qui lui parlait.

Barkilphedro continua:

--Outre ce palais, milord.  vous avez Hunkerville-house, qui est
plus grand.  Vous avez Clancharlie-castle, ou est assise votre
pairie, et qui est une forteresse du temps d'Edouard le Vieux.
Vous avez dix-neuf baillis a vous, avec leurs villages et leurs
paysans.  Ce qui met sous votre banniere de lord et de nobleman
environ quatrevingt mille vassaux et fiscalins.  A Clancharlie,
vous etes juge, juge de tout, des biens et des personnes, et vous
tenez votre cour de baron.  Le roi n'a de plus que vous que le
droit de frapper monnaie.  Le roi, que la loi normande qualifie
chief-signor, a justice, cour et coin.  Coin, c'est monnaie.  A
cela pres, vous etes roi dans votre seigneurie comme lui dans son
royaume.  Vous avez droit, comme baron, a un gibet de quatre
piliers en Angleterre, et, comme marquis, a une potence de sept
poteaux en Sicile; la justice du simple seigneur ayant deux
piliers, celle du chatelain trois, et celle du duc huit.  Vous
etes qualifie prince dans les anciennes chartres de Northumbre.
Vous etes allie aux vicomtes Valentia en Irlande, qui sont Power,
et aux comtes d'Umfraville en Ecosse, qui sont Angus.  Vous etes
chef de clan comme Campbell, Ardmannach, et Mac-Callummore.  Vous
avez huit chatellenies, Reculver, Buxton, Hell-Kerters, Homble,
Moricambe, Gumdraith, Trenwardraith et d'autres.  Vous avez un
droit sur les tourbieres de Pillinmore et sur les carrieres
d'albatre de Trent; de plus vous avez tout le pays de
Penneth-chase, et vous avez une montagne avec une ancienne ville
qui est dessus.  La ville s'appelle Vinecaunton; la montagne
s'appelle Moil-enlli.  Tout cela vous fait un revenu de quarante
mille livres sterling, c'est-a-dire quarante fois les vingt-cinq
mille francs de rente dont se contente un francais.

Pendant que Barkilphedro parlait, Gwynplaine, dans un crescendo
de stupeur, se souvenait.  Le souvenir est un engloutissement
qu'un mot peut remuer jusqu'au fond.  Tous ces noms prononces par
Barkilphedro, Gwynplaine les connaissait.  Ils etaient inscrits
aux dernieres lignes de ces deux placards qui tapissaient la
cahute ou s'etait ecoulee son enfance, et, a force d'y avoir
laisse machinalement errer ses yeux, il les savait par coeur.  En
arrivant, orphelin abandonne, dans la baraque roulante de
Weymouth, il y avait trouve son heritage inventorie qui
l'attendait, et le matin, quand le pauvre petit s'eveillait, la
premiere chose qu'epelait son regard insouciant et distrait,
c'etait sa seigneurie et sa pairie.  Detail etrange qui
s'ajoutait a toutes ses surprises, pendant quinze ans, rodant de
carrefour en carrefour, clown d'un treteau nomade, gagnant son
pain au jour le jour, ramassant des liards et vivant de miettes,
il avait voyage avec sa fortune affichee sur sa misere.

Barkilphedro toucha de l'index la cassette qui etait sur la
table:

--Milord, cette cassette contient deux mille guinees que sa
gracieuse majeste la reine vous envoie pour vos premiers besoins.

Gwynplaine fit un mouvement.

--Ce sera pour mon pere Ursus, dit-il.

--Soit, milord, fit Barkilphedro.  Ursus, a l'inn Tadcaster.  Le
sergent de la coiffe, qui nous a accompagnes jusqu'ici et qui va
repartir tout a l'heure, les lui portera.  Peut-etre irai-je a
Londres.  En ce cas, ce serait moi.  Je m'en charge.

--Je les lui porterai moi-meme, repartit Gwynplaine.

Barkilphedro cessa de sourire, et dit:

--Impossible.

Il y a une inflexion de voix qui souligne.  Barkilphedro eut cet
accent.  Il s'arreta comme pour mettre un point apres le mot
qu'il venait de dire.  Puis il continua, avec ce ton respectueux
et particulier du valet qui se sent le maitre:

--Milord, vous etes ici a vingt-trois milles de Londres, a
Corleone-lodge, dans votre residence de cour, contigue au chateau
royal de Windsor.  Vous y etes sans que personne le sache.  Vous
y avez ete transporte dans une voiture fermee qui vous attendait
a la porte de la geole de Southwark.  Les gens qui vous ont
introduit dans ce palais ignorent qui vous etes, mais me
connaissent, et cela suffit.  Vous avez pu etre amene jusqu'a cet
appartement, au moyen d'une clef secrete que j'ai.  Il y a dans
la maison des personnes endormies, et ce n'est pas l'heure de
reveiller les gens.  C'est pourquoi nous avons le temps d'une
explication, qui sera courte d'ailleurs.  Je vais vous la faire.
J'ai commission de sa majeste.

Barkilphedro se mit a feuilleter tout en parlant une liasse de
dossiers qui etait pres de la cassette.

--Milord, voici votre patente de pair.  Voici le brevet de votre
marquisat sicilien.  Voici les parchemins et diplomes de vos huit
baronnies avec les sceaux de onze rois, depuis Baldret, roi de
Kent, jusqu'a Jacques VI et Ier, roi d'Angleterre et d'Ecosse.
Voici vos lettres de preseance.  Voici vos baux a rentes, et les
titres et descriptions de vos fiefs, alleux, mouvances, pays et
domaines.  Ce que vous avez au-dessus de votre tete dans ce
blason qui est au plafond, ce sont vos deux couronnes, le tortil
a perles de baron et le cercle a fleurons de marquis.  Ici, a
cote, dans votre vestiaire, est votre robe de pair de velours
rouge a bandes d'hermine.  Aujourd'hui meme, il y a quelques
heures, le lord-chancelier, et le depute-comte-marechal
d'Angleterre, informes du resultat de votre confrontation avec le
comprachicos Hardquanonne, ont pris les ordres de sa majeste.  Sa
majeste a signe selon son bon plaisir qui est la meme chose que
la loi.  Toutes les formalites sont remplies.  Demain, pas plus
tard que demain, vous serez admis a la chambre des lords; on y
delibere depuis quelques jours sur un bill presente par la
couronne ayant pour objet d'augmenter de cent mille livres
sterling, qui sont deux millions cinq cent mille livres de
France, la dotation annuelle du duc de Cumberland, mari de la
reine; vous pourrez prendre part a la discussion.

Barkilphedro s'interrompit, respira lentement, et reprit:

--Pourtant rien n'est fait encore.  On n'est pas pair
d'Angleterre malgre soi.  Tout peut s'annuler et disparaitre, a
moins que vous ne compreniez.  Un evenement qui se dissipe avant
d'eclore, cela se voit dans la politique.  Milord, le silence a
cette heure est encore sur vous.  La chambre des lords ne sera
mise au fait que demain.  Le secret de toute votre affaire a ete
garde, par raison d'etat, laquelle est d'une consequence
tellement considerable que les personnes graves, seules informees
en ce moment de votre existence et de vos droits, les oublieront
immediatement, si la raison d'etat leur commande de les oublier.
Ce qui est dans la nuit peut rester dans la nuit.  Il est aise de
vous effacer.  Cela est d'autant plus facile que vous avez un
frere, fils naturel de votre pere et d'une femme qui depuis,
pendant l'exil de votre pere, a ete la maitresse du roi Charles
II, ce qui fait que votre frere est bien en cour; or c'est a ce
frere, tout batard qu'il est, que reviendrait votre pairie.
Voulez-vous cela?  je ne le suppose pas.  Eh bien, tout depend de
vous.  Il faut obeir a la reine.  Vous ne quitterez cette
residence que demain, dans une voiture de sa majeste, et pour
aller a la chambre des lords.  Milord, voulez-vous etre pair
d'Angleterre, oui ou non?  La reine a des vues sur vous.  Elle
vous destine a une alliance quasi royale.  Lord Fermain
Clancharlie, ceci est l'instant decisif.  Le destin n'ouvre point
une porte sans en fermer une autre.  Apres de certains pas en
avant, un pas en arriere n'est plus possible.  Qui entre dans la
transfiguration a derriere lui un evanouissement.  Milord,
Gwynplaine est mort.  Comprenez-vous?

Gwynplaine eut un tremblement de la tete aux pieds, puis il se
remit.

--Oui, dit-il.

Barkilphedro sourit, salua, prit la cassette sous son manteau, et
sortit.



V

ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE


Qu'est-ce que ces etranges changements a vue qui se font dans
l'ame humaine?

Gwynplaine avait ete en meme temps enleve sur un sommet et
precipite dans un abime.

Il avait le vertige.

Le vertige double.

Le vertige de l'ascension et le vertige de la chute.

Melange fatal.

Il s'etait senti monter et ne s'etait pas senti tomber.

Voir un nouvel horizon, c'est redoutable.

Une perspective, cela donne des conseils.  Pas toujours bons.

Il avait eu devant lui la trouee feerique, piege peut-etre, d'un
nuage qui se dechire et qui montre le bleu profond.

Si profond qu'il est obscur.

Il etait sur la montagne d'ou l'on voit les royaumes de la terre.

Montagne d'autant plus terrible qu'elle n'existe pas.  Ceux qui
sont sur cette cime sont dans un reve.

La tentation y est gouffre, et si puissante, que l'enfer sur ce
sommet espere corrompre le paradis, et que le diable y apporte
Dieu.

Fasciner l'eternite, quelle etrange esperance!

La ou Satan tente Jesus, comment un homme lutterait-il?

Des palais, des chateaux, la puissance, l'opulence, toutes les
felicites humaines a perte de vue autour de soi, une mappemonde
des jouissances etalees a l'horizon, une sorte de geographie
radieuse dont on est le centre; mirage perilleux.

Et qu'on se figure le trouble d'une telle vision pas amenee, sans
echelons prealables franchis, sans precaution, sans transition.

Un homme qui s'est endormi dans un trou de taupe et qui se
reveille sur la pointe du clocher de Strasbourg; c'etait la
Gwynplaine.

Le vertige est une espece de lucidite formidable.  Surtout celui
qui, vous emportant a la fois vers le jour et vers la nuit, se
compose de deux tournoiements en sens inverse.

On voit trop, et pas assez.

On voit tout, et rien.

On est ce que l'auteur de ce livre a appele quelque part
"l'aveugle ebloui".

Gwynplaine, reste seul, se mit a marcher a grands pas.  Un
bouillonnement precede l'explosion.

A travers cette agitation, dans cette impossibilite de se tenir
en place, il meditait.  Ce bouillonnement etait une liquidation.
Il faisait l'appel de ses souvenirs.  Chose surprenante qu'on ait
toujours si bien ecoute ce qu'on croit a peine avoir entendu!  la
declaration des naufrages lue par le sheriff dans la cave de
Southwark lui revenait parfaitement nette et intelligible; il
s'en rappelait chaque mot; il revoyait dessous toute son enfance.

Brusquement il s'arreta, les mains derriere le dos, regardant le
plafond, le ciel, n'importe, ce qui est en haut.

--Revanche!  dit-il.

Il fut comme celui qui met sa tete hors de l'eau.  Il lui sembla
qu'il voyait tout, le passe, l'avenir, le present, dans le
saisissement d'une clarte subite.

Ah!  cria-t-il,--car il y a des cris au fond de la pensee,--ah!
c'etait donc cela!  j'etais lord.  Tout se decouvre.  Ah!  l'on
m'a vole, trahi, perdu, desherite, abandonne, assassine!  le
cadavre de ma destinee a flotte quinze ans sur la mer, et tout a
coup il a touche la terre, et il s'est dresse debout et vivant!
Je renais.  Je nais!  Je sentais bien sous mes haillons palpiter
autre chose qu'un miserable, et, quand je me tournais du cote des
hommes, je sentais bien qu'ils etaient le troupeau, et que je
n'etais pas le chien, mais le berger!  Pasteurs des peuples,
conducteurs d'hommes, guides et maitres, c'est la ce qu'etaient
mes peres; et ce qu'ils etaient, je le suis!  Je suis
gentilhomme, et j'ai une epee; je suis baron, et j'ai un casque;
je suis marquis, et j'ai un panache; je suis pair, et j'ai une
couronne.  Ah!  l'on m'avait pris tout cela!  J'etais l'habitant
de la lumiere, et l'on m'avait fait l'habitant des tenebres.
Ceux qui avaient proscrit le pere ont vendu l'enfant.  Quand mon
pere a ete mort, ils lui ont retire de dessous la tete la pierre
de l'exil qu'il avait pour oreiller, et ils me l'ont mise au cou,
et ils m'ont jete dans l'egout.  Oh!  ces bandits qui ont torture
mon enfance, oui, ils remuent et se dressent au plus profond de
ma memoire, oui, je les revois.  J'ai ete le morceau de chair
becquete sur une tombe par une troupe de corbeaux.  J'ai saigne
et crie sous toutes ces silhouettes horribles.  Ah!  c'est donc
la qu'on m'avait precipite, sous l'ecrasement de ceux qui vont et
viennent, sous le trepignement de tous, au-dessous du dernier
dessous du genre humain, plus bas que le serf, plus bas que le
valet, plus bas que le goujat, plus bas que l'esclave, a
l'endroit ou le chaos devient le cloaque, au fond de la
disparition!  Et c'est de la que je sors!  c'est de la que je
remonte!  c'est de la que je ressuscite!  Et me voila.  Revanche!

Il s'assit, se releva, prit sa tete dans ses mains, se remit a
marcher, et ce monologue d'une tempete continua en lui:

--Ou suis-je?  sur le sommet!  Ou est-ce que je viens m'abattre?
sur la cime!  Ce faite, la grandeur, ce dome du monde, la
toute-puissance, c'est ma maison.  Ce temple en l'air, j'en suis
un des dieux!  l'inaccessible, j'y loge.  Cette hauteur que je
regardais d'en bas, et d'ou il tombait tant de rayons que j'en
fermais les yeux, cette seigneurie inexpugnable, cette forteresse
imprenable des heureux, j'y entre.  J'y suis.  J'en suis.  Ah!
tour de roue definitif!  j'etais en bas, je suis en haut.  En
haut, a jamais!  me voila lord, j'aurai un manteau d'ecarlate,
j'aurai des fleurons sur la tete, j'assisterai au couronnement
des rois, ils preteront serment entre mes mains, je jugerai les
ministres et les princes, j'existerai.  Des profondeurs ou l'on
m'avait jete, je rejaillis jusqu'au zenith.  J'ai des palais de
ville et de campagne, des hotels, des jardins, des chasses, des
forets, des carrosses, des millions, je donnerai des fetes, je
ferai des lois, j'aurai le choix des bonheurs et des joies, et le
vagabond Gwynplaine, qui n'avait pas le droit de prendre une
fleur dans l'herbe, pourra cueillir des astres dans le ciel!

Funebre rentree de l'ombre dans une ame.  Ainsi s'operait, en ce
Gwynplaine qui avait ete un heros, et qui, disons-le, n'avait
peut-etre pas cesse de l'etre, le remplacement de la grandeur
morale par la grandeur materielle.  Transition lugubre.
Effraction d'une vertu par une troupe de demons qui passe.
Surprise faite au cote faible de l'homme.  Toutes les choses
inferieures qu'on appelle superieures, les ambitions, les
volontes louches de l'instinct, les passions, les convoitises,
chassees loin de Gwynplaine par l'assainissement du malheur,
reprenaient tumultueusement possession de ce genereux coeur.  Et
a quoi cela avait-il tenu?  a la trouvaille d'un parchemin dans
une epave charriee par la mer.  Le viol d'une conscience par un
hasard, cela se voit.

Gwynplaine buvait a pleine gorgee l'orgueil, ce qui lui faisait
l'ame obscure.  Tel est ce vin tragique.

Cet etourdissement l'envahissait; il faisait plus qu'y consentir,
il le savourait.  Effet d'une longue soif.  Est-on complice de la
coupe ou l'on perd sa raison?  Il avait toujours vaguement desire
cela.  Il regardait sans cesse du cote des grands; regarder,
c'est souhaiter.  L'aiglon ne nait pas impunement dans l'aire.

Etre lord.  Maintenant, a de certains moments, il trouvait cela
tout simple.

Peu d'heures s'etaient ecoulees, comme le passe d'hier etait deja
loin!

Gwynplaine avait rencontre l'embuscade du mieux, ennemi du bien.

Malheur a celui dont on dit: A-t-il du bonheur!

On resiste a l'adversite mieux qu'a la prosperite.  On se tire de
la mauvaise fortune plus entier que de la bonne.  Charybde est la
misere, mais Scylla est la richesse.  Ceux qui se dressaient sous
la foudre sont terrasses par l'eblouissement.  Toi qui ne
t'etonnais pas du precipice, crains d'etre emporte sur les
legions d'ailes de la nuee et du songe.  L'ascension t'elevera et
t'amoindrira.  L'apotheose a une sinistre puissance d'abattre.

Se connaitre en bonheur, ce n'est pas facile.  Le hasard n'est
autre chose qu'un deguisement.  Rien ne trompe comme ce
visage-la.  Est-il la Providence?  Est-il la Fatalite?

Une clarte peut ne pas etre une clarte.  Car la lumiere est
verite, et une lueur peut etre une perfidie.  Vous croyez qu'elle
eclaire, non, elle incendie.

Il fait nuit; une main pose une chandelle, vil suif devenu
etoile, au bord d'une ouverture dans les tenebres.  Le phalene y
va.

Dans quelle mesure est-il responsable?

Le regard du feu fascine le phalene de meme que le regard du
serpent fascine l'oiseau.

Que le phalene et l'oiseau n'aillent point la, cela leur est-il
possible?  Est-il possible a la feuille de refuser obeissance au
vent?  Est-il possible a la pierre de refuser obeissance a la
gravitation?

Questions materielles, qui sont aussi des questions morales.

Apres la lettre de la duchesse, Gwynplaine s'etait redresse.  Il
y avait en lui de profondes attaches qui avaient resiste.  Mais
les bourrasques, apres avoir epuise le vent d'un cote de
l'horizon, recommencent de l'autre, et la destinee, comme la
nature, a ses acharnements.  Le premier coup ebranle, le second
deracine.

Helas!  comment tombent les chenes?

Ainsi, celui qui, enfant de dix ans, seul sur la falaise de
Portland, pret a livrer bataille, regardait fixement les
combattants a qui il allait avoir affaire, la rafale qui
emportait le navire ou il comptait s'embarquer, le gouffre qui
lui derobait cette planche de salut, le vide beant dont la menace
est de reculer, la terre qui lui refusait un abri, le zenith qui
lui refusait une etoile, la solitude sans pitie, l'obscurite sans
regard, l'ocean, le ciel, toutes les violences dans un infini et
toutes les enigmes dans l'autre; celui qui n'avait pas tremble ni
defailli devant l'enormite hostile de l'inconnu; celui qui, tout
petit, avait tenu tete a la nuit comme l'ancien Hercule avait
tenu tete a la mort, celui qui, dans ce conflit demesure, avait
fait ce defi de mettre toutes les chances contre lui en adoptant
un enfant, lui enfant, et en s'embarrassant d'un fardeau, lui
fatigue et fragile, rendant ainsi plus faciles les morsures a sa
faiblesse, et otant lui-meme les muselieres aux monstres de
l'ombre embusques autour de lui; celui qui, belluaire avant
l'age, avait, tout de suite, des ses premiers pas hors du
berceau, pris corps a corps la destinee; celui que sa
disproportion avec la lutte n'avait pas empeche de lutter; celui
qui, voyant tout a coup se faire autour de lui une occultation
effrayante du genre humain, avait accepte cette eclipse et
continue superbement sa marche; celui qui avait su avoir froid,
avoir soif, avoir faim, vaillamment; celui qui, pygmee par la
stature, avait ete colosse par l'ame; ce Gwynplaine qui avait
vaincu l'immense vent de l'abime sous sa double forme, tempete et
misere, chancelait sous ce souffle, une vanite!

Ainsi, quand elle a epuise les detresses, les denuments, les
orages, les rugissements, les catastrophes, les agonies, sur un
homme reste debout, la Fatalite se met a sourire, et l'homme,
brusquement devenu ivre, trebuche.

Le sourire de la Fatalite.  S'imagine-t-on rien de plus terrible?
C'est la derniere ressource de l'impitoyable essayeur d'ames qui
eprouve les hommes.  Le tigre qui est dans le destin fait parfois
patte de velours.  Preparation redoutable.  Douceur hideuse du
monstre.

La coincidence d'un affaiblissement avec un agrandissement, tout
homme a pu l'observer en soi.  Une croissance soudaine disloque
et donne la fievre.

Gwynplaine avait dans le cerveau le tourbillonnement vertigineux
d'une foule de nouveautes, tout le clair-obscur de la
metamorphose, on ne sait quelles confrontations etranges, le choc
du passe contre l'avenir, deux Gwynplaines, lui-meme double; en
arriere, un enfant en guenilles, sorti de la nuit, rodant,
grelottant, affame, faisant rire, en avant, un seigneur eclatant,
fastueux, superbe, eblouissant Londres.  Il se depouillait de
l'un et s'amalgamait a l'autre.  Il sortait du saltimbanque et
entrait dans le lord.  Changements de peau qui sont parfois des
changements d'ame.  Par instants cela ressemblait trop au songe.
C'etait complexe, mauvais et bon.  Il pensait a son pere.  Chose
poignante, un pere qui est un inconnu.  Il essayait de se le
figurer.  Il pensait a ce frere dont on venait de lui parler.
Ainsi, une famille!  Quoi!  une famille, a lui Gwynplaine!  Il se
perdait dans des echafaudages fantastiques.  Il avait des
apparitions de magnificences; des solennites inconnues s'en
allaient en nuage devant lui; il entendait des fanfares.

--Et puis, disait-il, je serai eloquent.

Et il se representait une entree splendide a la chambre des
lords.  Il arrivait gonfle de choses nouvelles.  Que n'avait-il
pas a dire?  Quelle provision il avait faite!  Quel avantage
d'etre, au milieu d'eux, l'homme qui a vu, touche, subi,
souffert, et de pouvoir leur crier: J'ai ete pres de tout ce dont
vous etes loin!  A ces patriciens repus d'illusions, il leur
jettera la realite a la face, et ils trembleront, car il sera
vrai, et ils applaudiront, car il sera grand.  Il surgira parmi
ces tout-puissants, plus puissant qu'eux; il leur apparaitra
comme le porte-flambeau, car il leur montrera la verite, et comme
le porte-glaive, car il leur montrera la justice.  Quel triomphe!

Et tout en faisant ces constructions dans son esprit, lucide et
trouble a la fois, il avait des mouvements de delire, des
accablements dans le premier fauteuil venu, des sortes
d'assoupissements, des sursauts.  Il allait, venait, regardait le
plafond, examinait les couronnes, etudiait vaguement les
hieroglyphes du blason, palpait le velours du mur, remuait les
chaises, retournait les parchemins, lisait les noms, epelait les
titres, Buxton, Homble, Gumdraith, Hunkerville, Clancharlie,
comparait les cires et les cachets, tatait les tresses de soie
des sceaux royaux, s'approchait de la fenetre, ecoutait le
jaillissement de la fontaine, constatait les statues, comptait
avec une patience de somnambule les colonnes de marbre, et
disait: Cela est.

Et il touchait son habit de satin, et il s'interrogeait:

--Est-ce que c'est moi?  Oui.

Il etait en pleine tempete interieure.

Dans cette tourmente, sentit-il sa defaillance et sa fatigue?
But-il, mangea-t-il, dormit-il?  S'il le fit, ce fut sans le
savoir.  Dans de certaines situations violentes, les instincts se
satisfont comme bon leur semble sans que la pensee s'en mele.
D'ailleurs sa pensee etait moins une pensee qu'une fumee.  Au
moment ou le flamboiement noir de l'eruption se degorge a travers
son puits plein de tourbillons, le cratere a-t-il conscience des
troupeaux qui paissent l'herbe au pied de sa montagne?

Les heures passerent.

L'aube parut et fit le jour.  Un rayon blanc penetra dans la
chambre et en meme temps entra dans l'esprit de Gwynplaine.

--Et Dea!  lui dit la clarte.




LIVRE SIXIEME

ASPECTS VARIES D'URSUS



I

CE QUE DIT LE MISANTHROPE


Apres qu'Ursus eut vu Gwynplaine s'enfoncer sous la porte de la
geole de Southwark, il demeura, hagard, dans le recoin ou il
s'etait mis en observation.  Il eut longtemps dans l'oreille ce
grincement de serrures et de verrous qui semble le hurlement de
joie de la prison devorant un miserable.  Il attendit.  Quoi?  Il
epia.  Quoi?  Ces inexorables portes, une fois fermees, ne se
rouvrent pas tout de suite; elles sont ankylosees par leur
stagnation dans les tenebres et elles ont les mouvements
difficiles, surtout lorsqu'il s'agit de delivrer; entrer, soit;
sortir, c'est different.  Ursus le savait.  Mais attendre est une
chose qu'on n'est pas libre de cesser a volonte; on attend malgre
soi; les actions que nous faisons degagent une force acquise qui
persiste meme lorsqu'il n'y a plus d'objet, qui nous possede et
nous tient, et qui nous oblige pendant quelque temps a continuer
ce qui est desormais sans but.  Le guet inutile, posture inepte
que nous avons tous eue dans l'occasion, perte de temps que fait
machinalement tout homme attentif a une chose disparue.  Personne
n'echappe a ces fixites-la.  On s'obstine avec une sorte
d'acharnement distrait.  On ne sait pourquoi l'on reste a cet
endroit ou l'on est, mais on y reste.  Ce qu'on a commence
activement, on le continue passivement.  Tenacite epuisante d'ou
l'on sort accable.  Ursus, different des autres hommes, fut
pourtant, comme le premier venu, cloue sur place par cette
reverie melee de surveillance ou nous plonge un evenement qui
peut tout sur nous et sur lequel nous ne pouvons rien.  Il
considerait tour a tour les deux murailles noires, tantot la
basse, tantot la haute, tantot la porte ou il y avait une echelle
de potence, tantot la porte ou il y avait une tete de mort; il
etait comme pris dans cet etau compose d'une prison et d'un
cimetiere.  Cette rue evitee et impopulaire avait si peu de
passants qu'on ne remarquait point Ursus.

Enfin il sortit de l'encoignure quelconque qui l'abritait, espece
de guerite de hasard ou il etait en vedette, et il s'en alla a
pas lents.  Le jour baissait, tant sa faction avait ete longue.
De temps en temps il tournait le cou et regardait l'affreux
guichet bas ou etait entre Gwynplaine.  Il avait l'oeil vitreux
et stupide.  Il arriva au bout de la ruelle, prit une autre rue,
puis une autre, retrouvant vaguement l'itineraire par ou il avait
passe quelques heures auparavant.  Par intervalles il se
retournait, comme s'il pouvait encore voir la porte de la prison,
quoiqu'il ne fut plus dans la rue ou etait la geole.  Peu a peu
il se rapprochait du Tarrinzeau-field.  Les lanes qui
avoisinaient le champ de foire etaient des sentiers deserts entre
des clotures de jardins.  Il marchait courbe le long des haies et
des fosses.  Tout a coup il fit halte, et se redressa, et il
cria:--Tant mieux!

En meme temps il se donna deux coups de poing sur la tete, puis
deux coups de poing sur les cuisses, ce qui indique l'homme qui
juge les choses comme il faut les juger.

Et il se mit a grommeler entre cuir et chair, par moments avec
des eclats de voix:

--C'est bien fait!  Ah!  le gueux!  le brigand!  le chenapan!  le
vaurien!  le seditieux!  Ce sont ses propos sur le gouvernement
qui l'ont mene la.  C'est un rebelle.  J'avais chez moi un
rebelle.  J'en suis delivre.  J'ai de la chance.  Il nous
compromettait.  Fourre au bagne!  Ah!  tant mieux!  Excellence
des lois.  Ah!  l'ingrat!  moi qui l'avais eleve!  Donnez-vous
donc de la peine!  Quel besoin avait-il de parler et de
raisonner?  Il s'est mele des questions d'etat!  Je vous demande
un peu!  En maniant des sous, il a deblatere sur l'impot, sur les
pauvres, sur le peuple, sur ce qui ne le regardait pas!  il s'est
permis des reflexions sur les pence!  il a commente mechamment et
malicieusement le cuivre de la monnaie du royaume!  il a insulte
les liards de sa majeste!  un farthing, c'est la meme chose que
la reine!  l'effigie sacree, morbleu, l'effigie sacree.  A-t-on
une reine, oui ou non?  respect a son vert-de-gris.  Tout se
tient dans le gouvernement.  Il faut connaitre cela.  J'ai vecu,
moi.  Je sais les choses.  On me dira: Mais vous renoncez donc a
la politique?  La politique, mes amis, je m'en soucie autant que
du poil bourru d'un ane.  J'ai recu un jour un coup de canne d'un
baronnet.  Je me suis dit: Cela suffit, je comprends la
politique.  Le peuple n'a qu'un liard, il le donne, la reine le
prend, le peuple remercie.  Rien de plus simple.  Le reste
regarde les lords.  Leurs seigneuries les lords spirituels et
temporels.  Ah!  Gwynplaine est sous clef!  Ah!  il est aux
galeres!  c'est juste.  C'est equitable, excellent, merite et
legitime.  C'est sa faute.  Bavarder est defendu.  Es-tu un lord,
imbecile?  Le wapentake l'a saisi, le justicier-quorum l'a
emmene, le sheriff le tient.  Il doit etre en ce moment-ci
epluche par quelque sergent de la coiffe.  Comme ca vous plume
les crimes, ces habiles gens-la!  Coffre, mon drole!  Tant pis
pour lui, tant mieux pour moi!  Je suis, ma foi, bien content.
J'avoue ingenument que j'ai de la chance.  Quelle extravagance
j'avais faite de ramasser ce petit et cette petite!  Nous etions
si tranquilles auparavant, Homo et moi!  Qu'est-ce qu'ils
venaient faire dans ma baraque, ces gredins-la?  Les ai-je assez
couves quand ils etaient mioches!  les ai-je assez traines avec
ma bricole!  joli sauvetage!  lui sinistrement laid, elle borgne
des deux yeux!  Privez-vous donc de tout!  Ai-je assez tete pour
eux les mamelles de la famine!  Ca grandit, ca fait l'amour!  Des
flirtations d'infirmes, c'est la que nous en etions.  Le crapaud
et la taupe, idylle.  J'avais ca dans mon intimite.  Tout cela
devait finir par la justice.  Le crapaud a parle politique, c'est
bon.  M'en voila delivre.  Quand le wapentake est venu, j'ai
d'abord ete bete, on doute toujours du bonheur, j'ai cru que je
ne voyais pas ce que je voyais, que c'etait impossible, que
c'etait un cauchemar, que c'etait une farce que me faisait le
reve.  Mais non, il n'y a rien de plus reel.  C'est plastique.
Gwynplaine est bellement en prison.  C'est un coup de la
providence.  Merci, bonne madame.  C'est ce monstre qui, avec le
tapage qu'il faisait, a attire l'attention sur mon etablissement,
et a denonce mon pauvre loup!  Parti, le Gwynplaine!  Et me voila
debarrasse des deux.  D'un caillou deux bosses.  Car Dea en
mourra.  Quand elle ne verra plus Gwynplaine--elle le voit,
l'idiote!--elle n'aura plus de raison d'etre, elle se dira:
Qu'est-ce que je fais en ce monde?  Et elle partira, elle aussi.
Bon voyage.  Au diable tous les deux.  Je les ai toujours
detestes, ces etres!  Creve, Dea.  Ah!  que je suis content!



II

CE QU'IL FAIT


Il rejoignit l'inn Tadcaster.

Six heures et demie sonnaient, la demie passe six, comme disent
les anglais.  C'etait un peu avant le crepuscule.

Maitre Nicless etait sur le pas de sa porte.  Sa face consternee
n'avait point reussi depuis le matin a se detendre, et
l'effarement y etait reste fige.

Du plus loin qu'il apercut Ursus:

--Eh bien?  cria-t-il.

--Eh bien quoi?

--Gwynplaine va-t-il revenir?  Il serait grand temps.  Le public
ne tardera pas a arriver.  Aurons-nous ce soir la representation
de l'Homme qui Rit?

--L'Homme qui Rit, c'est moi, dit Ursus.

Et il regarda le tavernier avec un ricanement eclatant.

Puis il monta droit au premier, ouvrit la fenetre voisine de
l'enseigne de l'inn, se pencha, allongea le poing, fit une pesee
sur l'ecriteau de Gwynplaine--l'Homme qui Rit, et sur le panneau
affiche de Chaos vaincu, decloua l'un, arracha l'autre, mit ces
deux planches sous son bras, et redescendit.  Maitre Nicless le
suivait des yeux.

--Pourquoi decrochez-vous ca?

Ursus partit d'un second eclat de rire.

--Pourquoi riez-vous?  reprit l'hotelier.

--Je rentre dans la vie privee.

Maitre Nicless comprit, et donna ordre a son lieutenant, le boy
Govicum, d'annoncer a quiconque se presenterait qu'il n'y aurait
pas de representation le soir.  Il ota de la porte la
futaille-niche ou se faisait la recette, et la rencogna dans un
angle de la salle basse.

Un moment apres, Ursus montait dans la Green-Box.

Il posa dans un coin les deux ecriteaux, et penetra dans ce qu'il
appelait "le pavillon des femmes".

Dea dormait.

Elle etait sur son lit, tout habillee et son corps de jupe
defait, comme dans les siestes.

Pres d'elle, Vinos et Fibi, assises, l'une sur un escabeau,
l'autre a terre, songeaient.

Malgre l'heure avancee, elles n'avaient point revetu leur tricot
de deesses, signe de profond decouragement.  Elles etaient
restees empaquetees dans leur guimpe de bure et dans leur robe de
grosse toile.

Ursus considera Dea.

--Elle s'essaie a un plus long sommeil, murmura-t-il.

Il apostropha Fibi et Vinos.

--Vous savez, vous autres.  C'est fini la musique.  Vous pouvez
mettre vos trompettes dans votre tiroir.  Vous avez bien fait de
ne pas vous harnacher en deites.  Vous etes bien laides comme
ceci, mais vous avez bien fait.  Gardez vos cotillons de torchon.
Pas de representation ce soir.  Ni demain, ni apres-demain, ni
apres apres-demain.  Plus de Gwynplaine.  Pas plus de Gwynplaine
que sur ma patte.

Et il se remit a regarder Dea.

--Quel coup ca va lui donner!  Ce sera comme une chandelle qu'on
souffle.

Il enfla ses joues.

--Fouhh!--Plus rien.

Il eut un petit rire sec.

--Gwynplaine de moins, c'est tout de moins.  Ce sera comme si je
perdais Homo.  Ce sera pire.  Elle sera plus seule qu'une autre.
Les aveugles, ca patauge dans plus de tristesse que nous.

Il alla a la lucarne du fond.

--Comme les jours allongent!  on y voit encore a sept heures.
Pourtant allumons le suif.

Il battit le briquet et alluma la lanterne du plafond de la
Green-Box.

Il se pencha sur Dea.

--Elle va s'enrhumer.  Les femmes, vous lui avez trop delace son
capingot.  Il y a le proverbe francais:

     On est en avril,
     N'ote pas un fil.

Il vit briller a terre une epingle, la ramassa et la piqua sur sa
manche.  Puis il arpenta la Green-Box en gesticulant.

--Je suis en pleine possession de mes facultes.  Je suis lucide,
archilucide.  Je trouve cet evenement tres correct, et j'approuve
ce qui se passe.  Quand elle va se reveiller, je lui dirai tout
net l'incident.  La catastrophe ne se fera pas attendre.  Plus de
Gwynplaine.  Bonsoir, Dea.  Comme tout ca est bien arrange!
Gwynplaine dans la prison.  Dea au cimetiere.  Ils vont se faire
vis-a-vis.  Danse macabre.  Deux destinees qui rentrent dans la
coulisse.  Serrons les costumes.  Bouclons la valise.  Valise,
lisez cercueil.  C'etait manque, ces deux creatures-la.  Dea sans
yeux, Gwynplaine sans visage.  La-haut le bon Dieu rendra la
clarte a Dea et la beaute a Gwynplaine.  La mort est une mise en
ordre.  Tout est bien.  Fibi, Vinos, accrochez vos tambourins au
clou.  Vos talents pour le vacarme vont se rouiller, mes belles.
On ne jouera plus, on ne trompettera plus.  Chaos vaincu est
vaincu.  L'Homme qui Rit est flambe.  Taratantara est mort.
Cette Dea dort toujours.  Elle fait aussi bien.  A sa place, je
ne me reveillerais pas.  Bah!  elle sera vite rendormie.  C'est
tout de suite mort, une mauviette comme ca.  Voila ce que c'est
que de s'occuper de politique.  Quelle lecon!  Et comme les
gouvernements ont raison!  Gwynplaine au sheriff.  Dea au
fossoyeur.  C'est parallele.  Symetrie instructive.  J'espere
bien que le tavernier a barricade la porte.  Nous allons mourir
ce soir entre nous, en famille.  Pas moi, ni Homo.  Mais Dea.
Moi, je continuerai de faire rouler le berlingot.  J'appartiens
aux meandres de la vie vagabonde.  Je congedierai les deux
filles.  Je n'en garderai pas meme une.  J'ai de la tendance a
etre un vieux debauche.  Une servante chez un libertin, c'est du
pain sur la planche.  Je ne veux pas de tentation.  Ce n'est plus
de mon age.  _Turpe senilis amor_.  Je poursuivrai ma route tout
seul avec Homo.  C'est Homo qui va etre etonne!  Ou est
Gwynplaine?  ou est Dea?  Mon vieux camarade, nous revoila
ensemble.  Par la peste, je suis ravi.  Ca m'encombrait, leurs
bucoliques.  Ah!  ce garnement de Gwynplaine qui ne revient meme
pas!  Il nous plante la.  C'est bon.  Maintenant c'est le tour de
Dea.  Ce ne sera pas long.  J'aime les choses finies.  Je ne
donnerais pas une chiquenaude sur le bout du nez du diable pour
l'empecher de crever.  Creve, entends-tu!  Ah!  elle se reveille!

Dea ouvrit les paupieres; car beaucoup d'aveugles ferment les
yeux pour dormir.  Son doux visage ignorant avait tout son
rayonnement.

--Elle sourit, murmura Ursus, et moi je ris.  Ca va bien.

Dea appela.

--Fibi!  Vinos!  Il doit etre l'heure de la representation.  Je
crois avoir dormi longtemps.  Venez m'habiller.

Ni Fibi, ni Vinos ne bougerent.

Cependant cet ineffable regard d'aveugle qu'avait Dea venait de
rencontrer la prunelle d'Ursus.  Il tressaillit.

--Eh bien!  cria-t-il, qu'est-ce que vous faites donc?  Vinos,
Fibi, vous n'entendez pas votre maitresse?  Est-ce que vous etes
sourdes?  Vite!  la representation va commencer.

Les deux femmes regarderent Ursus, stupefaites.

Ursus vocifera.

--Vous ne voyez pas le public qui entre.  Fibi, habille Dea.
Vinos, tambourine.

Obeissance, c'etait Fibi.  Passive, c'etait Vinos.  A elles deux
elles personnifiaient la soumission.  Leur maitre Ursus avait
toujours ete pour elle une enigme.  N'etre jamais compris est une
raison pour etre toujours obei.  Elles penserent simplement qu'il
devenait fou, et executerent l'ordre.  Fibi decrocha le costume
et Vinos le tambour.

Fibi commenca a habiller Dea.  Ursus baissa la portiere du
gynecee et, de derriere le rideau, continua:

--Regarde donc, Gwynplaine!  la cour est deja plus qu'a moitie
remplie de multitude.  On se bouscule dans les vomitoires.
Quelle foule!  que dis-tu de Fibi et de Vinos qui n'avaient pas
l'air de s'en apercevoir?  que ces femmes brehaignes sont
stupides!  qu'on est bete en Egypte!  Ne souleve pas la portiere.
Sois pudique, Dea s'habille.

Il fit une pause, et tout a coup on entendit cette exclamation:

--Que Dea est belle!

C'etait la voix de Gwynplaine.  Fibi et Vinos eurent une secousse
et se retournerent.  C'etait la voix de Gwynplaine, mais dans la
bouche d'Ursus.

Ursus, d'un signe, par l'entre-baillement de la portiere, leur
fit defense de s'etonner.

Il reprit avec la voix de Gwynplaine:

--Ange!

Puis il repliqua avec la voix d'Ursus:

--Dea, un ange!  tu es fou, Gwynplaine.  Il n'y a de mammifere
volant que la chauve-souris.

Et il ajouta:

--Tiens, Gwynplaine, va detacher Homo.  Ce sera plus raisonnable.

Et il descendit l'escalier d'arriere de la Green-Box, tres vite,
a la facon leste de Gwynplaine.  Tapage imitatif que Dea put
entendre.

Il avisa dans la cour le boy que toute cette aventure faisait
oisif et curieux.

--Tends tes deux mains, lui dit-il tout bas.  Et il lui vida
dedans une poignee de sous.  Govicum fut attendri de cette
munificence.  Ursus lui chuchota a l'oreille:

--Boy, installe-toi dans la cour, saute, danse, cogne, gueule,
braille, siffle, roucoule, hennis, applaudis, trepigne, eclate de
rire, casse quelque chose.

Maitre Nicless, humilie et depite de voir les gens venus pour
l'Homme qui Rit rebrousser chemin et refluer vers les autres
baraques du champ de foire, avait ferme la porte de l'inn; il
avait meme renonce a donner a boire ce soir-la, afin d'eviter
l'ennui des questions; et, dans le desoeuvrement de la
representation manquee, chandelle au poing, il regardait dans la
cour du haut du balcon.  Ursus, avec la precaution de mettre sa
voix entre parentheses dans les paumes de ses deux mains ajustees
a sa bouche, lui cria:

--Gentleman, faites comme votre boy, glapissez, jappez, hurlez.

Il remonta dans la Green-Box et dit au loup:

--Parle le plus que tu pourras.

Et, haussant la voix:

--Il y a trop de foule.  Je crois que nous allons avoir une
representation cahotee.

Cependant Vinos tapait du tambour.

Ursus poursuivit:

--Dea est habillee.  On va pouvoir commencer.  Je regrette qu'on
ait laisse entrer tant de public.  Comme ils sont tasses!  Mais
vois donc, Gwynplaine!  y en a-t-il de la tourbe effrenee!  je
gage que nous ferons notre plus grosse recette aujourd'hui.
Allons, drolesses, toutes deux a la musique!  Arrive ici, Fibi,
saisis ton clairon.  Bon, Vinos, rosse ton tambour.  Flanque-lui
une raclee.  Fibi, prends une pose de Renommee.  Mesdemoiselles,
je ne vous trouve pas assez nues comme cela.  Otez-moi ces
jaquettes.  Remplacez la toile par la gaze.  Le public aime les
formes de la femme.  Laissons tonner les moralistes.  Un peu
d'indecence, morbleu.  Soyons voluptueuses.  Et ruez-vous dans
des melodies eperdues.  Ronflez, cornez, crepitez, fanfarez,
tambourinez!  Que de monde, mon pauvre Gwynplaine!

Il s'interrompit:

--Gwynplaine, aide-moi.  Baissons le panneau.

Cependant il deploya son mouchoir.

--Mais d'abord laisse-moi mugir dans mon haillon.

Et il se moucha energiquement, ce que doit toujours faire un
engastrimythe.

Son mouchoir remis dans sa poche, il retira les clavettes du jeu
de poulies qui fit son grincement ordinaire.  Le panneau
s'abaissa.

--Gwynplaine, il est inutile d'ecarter la triveline.  Gardons le
rideau jusqu'a ce que la representation commence.  Nous ne
serions pas chez nous.  Vous, venez sur l'avant-scene toutes
deux.  Musique, mesdemoiselles!  Poum!  Poum!  Poum!  La chambree
est bien composee.  C'est la lie du peuple.  Que de populace, mon
Dieu!

Les deux brehaignes, abruties d'obeissance, s'installerent avec
leurs instruments a leur place habituelle aux deux angles du
panneau abaisse.

Alors Ursus devint extraordinaire.  Ce ne fut plus un homme, ce
fut une foule.  Force de faire la plenitude avec le vide, il
appela a son secours une ventriloquie prodigieuse.  Tout
l'orchestre de voix humaines et bestiales qu'il avait en lui
entra en branle a la fois.  Il se fit legion.  Quelqu'un qui eut
ferme les yeux eut cru etre dans une place publique un jour de
fete ou un jour d'emeute.  Le tourbillon de begaiements et de
clameurs qui sortait d'Ursus chantait, clabaudait, causait,
toussait, crachait, eternuait, prenait du tabac, dialoguait,
faisait les demandes et les reponses, tout cela a la fois.  Les
syllabes ebauchees rentraient les unes dans les autres.  Dans
cette cour ou il n'y avait rien, on entendait des hommes, des
femmes, des enfants.  C'etait la confusion claire du brouhaha.  A
travers ce fracas, serpentaient, comme dans une fumee, des
cacophonies etranges, des gloussements d'oiseaux, des jurements
de chats, des vagissements d'enfants qui tettent.  On distinguait
l'enrouement des ivrognes.  Le mecontentement des dogues sous les
pieds des gens bougonnait.  Les voix venaient de loin et de pres,
d'en haut et d'en bas, du premier plan et du dernier.  L'ensemble
etait une rumeur, le detail etait un cri.  Ursus cognait du
poing, frappait du pied, jetait sa voix tout au fond de la cour,
puis la faisait venir de dessous terre.  C'etait orageux et
familier.  Il passait du murmure au bruit, du bruit au tumulte,
du tumulte a l'ouragan.  Il etait lui et tous.  Soliloque et
polyglotte.  De meme qu'il y a le trompe-l'oeil, il y a le
trompe-l'oreille.  Ce que Protee faisait pour le regard, Ursus le
faisait pour l'ouie.  Rien de merveilleux comme ce fac-simile de
la multitude.  De temps en temps il ecartait la portiere du
gynecee et regardait Dea.  Dea ecoutait.

De son cote dans la cour le boy faisait rage.

Vinos et Fibi s'essoufflaient consciencieusement dans les
trompettes et se demenaient sur les tambourins.  Maitre Nicless,
spectateur unique, se donnait, comme elles, l'explication
tranquille qu'Ursus etait fou, ce qui du reste n'etait qu'un
detail grisatre ajoute a sa melancolie.  Le brave hotelier
grommelait: Quel desordres!  Il etait serieux comme quelqu'un qui
se souvient qu'il y a des lois.

Govicum, ravi d'etre utile a du desordre, se demenait presque
autant qu'Ursus.  Cela l'amusait.  De plus, il gagnait ses sous.

Homo etait pensif.

A son vacarme, Ursus melait des paroles.

--C'est comme a l'ordinaire, Gwynplaine, il y a de la cabale.
Nos concurrents sapent nos succes.  La huee, assaisonnement du
triomphe.  Et puis les gens sont trop nombreux.  Ils sont mal a
leur aise.  L'angle des coudes du voisin ne dispose pas a la
bienveillance.  Pourvu qu'ils ne cassent pas les banquettes!
Nous allons etre en proie a une population insensee.  Ah!  si
notre ami Tom-Jim-Jack etait la!  mais il ne vient plus.  Vois
donc toutes ces tetes les unes sur les autres.  Ceux qui sont
debout n'ont pas l'air content, quoique se tenir debout soit,
selon Galien, un mouvement, que ce grand homme appelle "le
mouvement tonique".  Nous abregerons le spectacle.  Comme il n'y
a que _Chaos vaincu_ d'affiche, nous ne jouerons pas _Ursus
rursus_.  C'est toujours ca de gagne.  Quel hourvari!  O
turbulence aveugle des masses!  Ils nous feront quelque degat!
Ca ne peut pourtant pas continuer comme ca.  Nous ne pourrions
pas jouer.  On ne saisirait pas un mot de la piece.  Je vais les
haranguer.  Gwynplaine, ecarte un peu la triveline.  Citoyens...

Ici Ursus se cria a lui-meme d'une voix febrile et pointue:

--A bas le vieux!

Et il reprit, de sa voix a lui:

--Je crois que le peuple m'insulte.  Ciceron a raison: _plebs,
fex urbis_.  N'importe, admonestons la mob.  J'aurai beaucoup de
peine a me faire entendre.  Je parlerai pourtant.  Homme, fais
ton devoir.  Gwynplaine, vois donc cette megere qui grince
la-bas.

Ursus fit une pause ou il placa un grincement.  Homo, provoque,
en ajouta un second, et Govicum un troisieme.

Ursus poursuivit.

--Les femmes sont pires que les hommes.  Moment peu propice.
C'est egal, essayons le pouvoir d'un discours.  Il est toujours
l'heure d'etre disert.--Ecoute ca, Gwynplaine, exorde
insinuant.--Citoyennes et citoyens, c'est moi qui suis l'ours.
J'ote ma tete pour vous parler.  Je reclame humblement le
silence.

Ursus preta a la foule ce cri:

--Grumphll!

Et continua:

--Je venere mon auditoire.  Grumphll est un epiphoneme comme un
autre.  Salut, population grouillante.  Que vous soyez tous de la
canaille, je n'en fais nul doute.  Cela n'ote rien a mon estime.
Estime reflechie.  J'ai le plus profond respect pour messieurs
les sacripants qui m'honorent de leur pratique.  Il y a parmi
vous des etres difformes, je ne m'en offense point.  Messieurs
les boiteux et messieurs les bossus sont dans la nature.  Le
chameau est gibbeux; le bison est enfle du dos; le blaireau a les
jambes plus courtes a gauche qu'a droite; le fait est determine
par Aristote dans son traite du marcher des animaux.  Ceux
d'entre vous qui ont deux chemises en ont une sur le torse et
l'autre chez l'usurier.  Je sais que cela se fait.  Albuquerque
mettait en gage sa moustache et saint Denis son aureole.  Les
juifs pretaient, meme sur l'aureole.  Grands exemples.  Avoir des
dettes, c'est avoir quelque chose.  Je revere en vous des gueux.

Ursus se coupa par cette interruption en basse profonde:

--Triple baudet!

Et il repondit de son accent le plus poli:

--D'accord.  Je suis un savant.  Je m'en excuse comme je peux.
Je meprise scientifiquement la science.  L'ignorance est une
realite dont on se nourrit; la science est une realite dont on
jeune.  En general on est force d'opter: etre un savant, et
maigrir; brouter, et etre un ane.  O citoyens, broutez!  La
science ne vaut pas une bouchee de quelque chose de bon.  J'aime
mieux manger de l'aloyau que de savoir qu'il s'appelle le muscle
psoas.  Je n'ai, moi, qu'un merite.  C'est l'oeil sec.  Tel que
vous me voyez, je n'ai jamais pleure.  Il faut dire que je n'ai
jamais ete content.  Jamais content.  Pas meme de moi.  Je me
dedaigne.  Mais, je soumets ceci aux membres de l'opposition ici
presents, si Ursus n'est qu'un savant, Gwynplaine est un artiste.

Il renifla de nouveau:

--Grumphll!

Et il reprit:

--Encore Grumphll!  c'est une objection.  Neanmoins je passe
outre.  Et Gwynplaine, o messieurs, mesdames!  a pres de lui un
autre artiste, c'est ce personnage distingue et velu qui nous
accompagne, le seigneur Homo, ancien chien sauvage, aujourd'hui
loup civilise, et fidele sujet de sa majeste.  Homo est un mime
d'un talent fondu et superieur.  Soyez attentifs et recueillis.
Vous allez tout a l'heure voir jouer Homo, ainsi que Gwynplaine,
et il faut honorer l'art.  Cela sied aux grandes nations.
Etes-vous des hommes des bois?  J'y souscris.  En ce cas, _sylvae
sint consule dignae_.  Deux artistes valent bien un consul.  Bon.
Ils viennent de me jeter un trognon de chou.  Mais je n'ai pas
ete touche.  Cela ne m'empechera pas de parler.  Au contraire.
Le danger esquive est bavard.  _Garrula pericula_, dit Juvenal.
Peuple, il y a parmi vous des ivrognes, il y a aussi des
ivrognesses.  C'est tres bien.  Les hommes sont infects, les
femmes sont hideuses.  Vous avez toutes sortes d'excellentes
raisons pour vous entasser ici sur ces bancs de cabaret, le
desoeuvrement, la paresse, l'intervalle entre deux vols, le
porter, l'ale, le stout, le malt, le brandy, le gin, et l'attrait
d'un sexe pour l'autre sexe.  A merveille.  Un esprit tourne au
badinage aurait ici un beau champ.  Mais je m'abstiens.  Luxure,
soit.  Pourtant il faut que l'orgie ait de la tenue.  Vous etes
gais, mais bruyants.  Vous imitez avec distinction les cris des
betes; mais que diriez-vous si, quand vous parlez d'amour avec
une lady dans un bouge, je passais mon temps a aboyer apres vous?
Cela vous generait.  Eh bien, cela nous gene.  Je vous autorise a
vous taire.  L'art est aussi respectable que la debauche.  Je
vous parle un langage honnete.

Il s'apostropha:

--Que la fievre t'etrangle avec tes sourcils en epis de seigle!

Et il repliqua:

--Honorables messieurs, laissons les epis de seigle tranquilles.
C'est une impiete de faire violence aux vegetables pour leur
trouver une ressemblance humaine ou animale.  En outre, la fievre
n'etrangle pas.  Fausse metaphore.  De grace, faites silence!
souffrez qu'on vous le dise, vous manquez un peu de cette majeste
qui caracterise le vrai gentilhomme anglais!  Je constate que,
parmi vous, ceux qui ont des souliers a travers lesquels passent
leurs orteils en profitent pour poser leurs pieds sur les epaules
des spectateurs qui sont devant eux, ce qui expose les dames a
faire la remarque que les semelles se crevent toujours au point
ou est la tete des os metatarsiens.  Montrez un peu moins vos
pieds, et montrez un peu plus vos mains.  J'apercois d'ici des
fripons qui plongent leurs griffes ingenieuses dans les goussets
de leurs voisins imbeciles.  Chers pick-pockets, de la pudeur!
Boxez le prochain, si vous voulez, ne le devalisez pas.  Vous
facherez moins les gens en leur pochant un oeil qu'en leur
chipant un sou.  Endommagez les nez, soit.  Le bourgeois tient a
son argent plus qu'a sa beaute.  Du reste, agreez mes sympathies.
Je n'ai point le pedantisme de blamer les filous.  Le mal existe.
Chacun l'endure, et chacun le fait.  Nul n'est exempt de la
vermine de ses peches.  Je ne parle que de celle-la.
N'avons-nous pas tous nos demangeaisons?  Dieu se gratte a
l'endroit du diable.  Moi-meme j'ai fait des fautes.  _Plaudite,
cives_.

Ursus executa un long groan qu'il domina par ces paroles finales:

--Milords et messieurs, je vois que mon discours a eu le bonheur
de vous deplaire.  Je prends conge de vos huees pour un moment.
Maintenant je vais remettre ma tete, et la representation va
commencer.

Il quitta l'accent oratoire pour le ton intime.

--Referme la triveline.  Respirons.  J'ai ete mielleux.  J'ai
bien parle.  Je les ai appeles milords et messieurs.  Langage
veloute, mais inutile.  Que dis-tu de toute cette crapule,
Gwynplaine?  Comme on se rend bien compte des maux que
l'Angleterre a soufferts depuis quarante ans par l'emportement de
ces esprits aigres et malicieux!  Les anciens anglais etaient
belliqueux, ceux-ci sont melancoliques et illumines, et ils se
font gloire de mepriser les lois et de meconnaitre l'autorite
royale.  J'ai fait tout ce que peut faire l'eloquence humaine.
Je leur ai prodigue des metonymies gracieuses comme la joue en
fleur d'un adolescent.  Sont-ils adoucis?  J'en doute.
Qu'attendre d'un peuple qui mange si extraordinairement, et qui
se bourre de tabac, au point qu'en ce pays les gens de lettres
eux-memes composent souvent leurs ouvrages avec une pipe a la
bouche!  C'est egal, jouons la piece.

On entendit glisser sur leur tringle les anneaux de la triveline.
Le tambourinage des brehaignes cessa.  Ursus decrocha sa
chiffonie, executa son prelude, dit a demi-voix: Hein!
Gwynplaine, comme c'est mysterieux!  puis se bouscula avec le
loup.

Cependant, en meme temps que la chiffonie, il avait ote du clou
une perruque tres bourrue qu'il avait, et il l'avait jetee sur le
plancher dans un coin a sa portee.

La representation de _Chaos vaincu_ eut lieu presque comme a
l'ordinaire, moins les effets de lumiere bleue et les feeries
d'eclairage.  Le loup jouait de bonne foi.  Au moment voulu, Dea
fit son apparition et de sa voix tremblante et divine evoqua
Gwynplaine.  Elle etendit le bras, cherchant cette tete...

Ursus se rua sur la perruque, l'ebouriffa, s'en coiffa, et avanca
doucement, en retenant son souffle, sa tete ainsi herissee sous
la main de Dea.

Puis, appelant a lui tout son art et copiant la voix de
Gwynplaine, il chanta avec un ineffable amour la reponse du
monstre a l'appel de l'esprit.

L'imitation fut si parfaite que, cette fois encore, les deux
brehaignes chercherent des yeux Gwynplaine, effrayees de
l'entendre sans le voir.

Govicum, emerveille, trepigna, applaudit, battit des mains,
produisit un vacarme olympien, et rit a lui tout seul comme une
troupe de dieux.  Ce boy, disonsle, deploya un rare talent de
spectateur.

Fibi et Vinos, automates dont Ursus poussait les ressorts, firent
le tohu-bohu habituel d'instruments, cuivre et peau d'ane meles,
qui marquait la fin de la representation et accompagnait le
depart du public.

Ursus se releva en sueur.

Il dit tout bas a Homo:--Tu comprends qu'il s'agissait de gagner
du temps.  Je crois que nous avons reussi.  Je ne m'en suis point
mal tire, moi qui avais pourtant le droit d'etre assez eperdu.
Gwynplaine peut encore revenir d'ici a demain.  Il etait inutile
de tuer tout de suite Dea.  Je t'explique la chose, a toi.

Il ota la perruque et s'essuya le front.

--Je suis un ventriloque de genie, murmura-t-il.  Quel talent
j'ai eu!  J'ai egale Brabant, l'engastrimythe du roi de France
Francois Ier.  Dea est convaincue que Gwynplaine est ici.

--Ursus, dit Dea, ou est Gwynplaine?

Ursus se retourna, en sursaut.

Dea etait restee au fond du theatre, debout sous la lanterne du
plafond.  Elle etait pale, d'une paleur d'ombre.

Elle reprit avec un ineffable sourire desespere:

--Je sais.  Il nous a quittes.  Il est parti.  Je savais bien
qu'il avait des ailes.

Et, levant vers l'infini ses yeux blancs, elle ajouta:

--A quand moi?



III

COMPLICATIONS


Ursus demeura interdit.

Il n'avait pas fait illusion.

Etait-ce la faute de sa ventriloquie?  Non certes.  Il avait
reussi a tromper Fibi et Vinos, qui avaient des yeux, et non a
tromper Dea, qui etait aveugle.  C'est que les prunelles seules
de Fibi et de Vinos etaient lucides, tandis que, chez Dea,
c'etait le coeur qui voyait.

Il ne put repondre un mot.  Et il pensa a part lui: _Bos in
lingua_.  L'homme interdit a un boeuf sur la langue.

Dans les emotions complexes, l'humiliation est le premier
sentiment qui se fasse jour.  Ursus songea:

--J'ai gaspille mes onomatopees.

Et, comme tout reveur accule au pied du mur de l'expedient, il
s'injuria:

--Chute a plat.  J'ai epuise en pure perte l'harmonie imitative.
Mais qu'allons-nous devenir maintenant?

Il regarda Dea.  Elle se taisait, de plus en plus palissante,
sans faire un mouvement.  Son oeil perdu restait fixe dans les
profondeurs.

Un incident vint a propos.

Ursus apercut dans la cour maitre Nicless, sa chandelle en main,
qui lui faisait signe.

Maitre Nicless n'avait point assiste a la fin de l'espece de
comedie fantome jouee par Ursus.  Cela tenait a ce qu'on avait
frappe a la porte de l'inn.  Maitre Nicless etait alle ouvrir.
Deux fois on avait frappe, ce qui avait fait deux eclipses de
maitre Nicless.  Ursus, absorbe par son monologue a cent voix, ne
s'en etait point apercu.

Sur l'appel muet de maitre Nicless, Ursus descendit.

Il s'approcha de l'hotelier.

Ursus mit un doigt sur sa bouche.

Maitre Nicless mit un doigt sur sa bouche.

Tous deux se regarderent ainsi.

Chacun d'eux semblait dire a l'autre: Causons, mais taisons-nous.

Le tavernier, silencieusement, ouvrit la porte de la salle basse
de l'inn.  Maitre Nicless entra, Ursus entra.  Il n'y avait
personne qu'eux deux.  La devanture sur la rue, porte et volets,
etait close.

Le tavernier poussa derriere lui la porte de la cour, qui se
ferma au nez de Govicum curieux.

Maitre Nicless posa la chandelle sur une table.

Le dialogue s'engagea.  A demi-voix, comme un chuchotement.

--Maitre Ursus...

--Maitre Nicless?

--J'ai fini par comprendre.

--Bah!

--Vous avez voulu faire croire a la pauvre aveugle que tout etait
ici comme a l'ordinaire.

--Aucune loi ne defend d'etre ventriloque.

--Vous avez du talent.

--Non.

--C'est prodigieux a quel point vous faites ce que vous voulez
faire.

--Je vous dis que non.

--Maintenant j'ai a vous parler.

--Est-ce de la politique?

--Je n'en sais rien.

--C'est que je n'ecouterais pas.

--Voici.  Pendant que vous faisiez la piece et le public a vous
tout seul, on a frappe a la porte de la taverne.

--On a frappe a la porte?

--Oui.

--Je n'aime pas ca.

--Moi non plus.

--Et puis?

--Et puis j'ai ouvert.

--Qui est-ce qui frappait?

--Quelqu'un qui m'a parle.

--Qu'est-ce qu'il a dit?

--Je l'ai ecoute.

--Qu'est-ce que vous avez repondu?

--Rien.  Je suis revenu vous voir jouer.

--Et?...

--Et l'on a frappe une seconde fois.

--Qui?  le meme?

--Non.  Un autre.

--Quelqu'un encore qui vous a parle?

--Quelqu'un qui ne m'a rien dit.

--Je le prefere.

--Moi pas.

--Expliquez-vous, maitre Nicless.

--Devinez qui avait parle la premiere fois.

--Je n'ai pas le temps d'etre Oedipe.

--C'etait le maitre du circus.

--D'a cote?

--D'a cote.

--Ou il y a toute cette musique enragee?

--Enragee.

--Eh bien?

--Eh bien, maitre Ursus, il vous fait des offres.

--Des offres?

--Des offres.

--Pourquoi?

--Parce que.

--Vous avez sur moi un avantage, maitre Nicless, c'est que vous,
tout a l'heure, vous avez compris mon enigme, et que moi,
maintenant, je ne comprends pas la votre.

--Le maitre du circus m'a charge de vous dire qu'il avait vu ce
matin passer le cortege de police, et que lui, le maitre du
circus, voulant vous prouver qu'il est votre ami, il vous offrait
de vous acheter, moyennant cinquante livres sterling payees
comptant, votre berlingot, la Green-Box, vos deux chevaux, vos
trompettes avec les femmes qui y soufflent, votre piece avec
l'aveugle qui chante dedans, votre loup, et vous avec.

Ursus eut un hautain sourire.

--Maitre de l'inn Tadcaster, vous direz au maitre du circus que
Gwynplaine va revenir.

Le tavernier prit sur une chaise quelque chose qui etait dans
l'obscurite, et se retourna vers Ursus, les deux bras leves,
laissant pendre de l'une de ses mains un manteau et de l'autre
une esclavine de cuir, un chapeau de feutre et un capingot.

Et maitre Nicless dit:

--L'homme qui a frappe la seconde fois, et qui etait un homme de
police, et qui est entre et sorti sans prononcer une parole, a
apporte ceci.

Ursus reconnut l'esclavine, le capingot, le chapeau et le manteau
de Gwynplaine.



IV

MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA


Ursus palpa le feutre du chapeau, le drap du manteau, la serge du
capingot, le cuir de l'esclavine, ne put douter de cette
defroque, et d'un geste bref et imperatif, sans dire un mot,
designa a maitre Nicless la porte de l'inn.

Maitre Nicless ouvrit.

Ursus se precipita hors de la taverne.

Maitre Nicless le suivit des yeux, et vit Ursus courir, autant
que le lui permettaient ses vieilles jambes, dans la direction
prise le matin par le wapentake emmenant Gwynplaine.  Un quart
d'heure apres, Ursus essouffle arrivait dans la petite rue ou
etait l'arriere-guichet de la geole de Southwark et ou il avait
passe deja tant d'heures d'observation.

Cette ruelle n'avait pas besoin de minuit pour etre deserte.
Mais, triste le jour, elle etait inquietante la nuit.  Personne
ne s'y hasardait passe une certaine heure.  Il semblait qu'on
craignit que les deux murs ne se rapprochassent, et qu'on eut
peur, s'il prenait fantaisie a la prison et au cimetiere de
s'embrasser, d'etre ecrase par l'embrassement.  Effets nocturnes.
Les saules tronques de la ruelle Vauvert a Paris etaient de la
sorte mal fames.  On pretendait que la nuit ces moignons d'arbres
se changeaient en grosses mains et empoignaient les passants.

D'instinct le peuple de Southwark evitait, nous l'avons dit,
cette rue entre prison et cimetiere.  Jadis elle avait ete barree
la nuit d'une chaine de fer.  Tres inutile; car la meilleure
chaine pour fermer cette rue, c'etait la peur qu'elle faisait.

Ursus y entra resolument.

Quelle idee avait-il?  Aucune.

Il venait dans cette rue aux informations.  Allait-il frapper a
la porte de la geole?  Non certes.  Cet expedient effroyable et
vain ne germait pas dans son cerveau.  Tenter de s'introduire la
pour demander un renseignement?  Quelle folie!  Les prisons
n'ouvrent pas plus a qui veut entrer qu'a qui veut sortir.  Leurs
gonds ne tournent que sur la loi.  Ursus le savait.  Que
venait-il donc faire dans cette rue?  Voir.  Voir quoi?  Rien.
On ne sait pas.  Le possible.  Se retrouver en face de la porte
ou Gwynplaine avait disparu, c'etait deja quelque chose.
Quelquefois le mur le plus noir et le plus bourru parle, et
d'entre les pierres une lueur sort.  Une vague transsudation de
clarte se degage parfois d'un entassement ferme et sombre.
Examiner l'enveloppe d'un fait, c'est etre utilement aux ecoutes.
Nous avons tous cet instinct de ne laisser, entre le fait qui
nous interesse et nous, que le moins d'epaisseur possible.  C'est
pourquoi Ursus etait retourne dans la ruelle ou etait l'entree
basse de la maison de force.

Au moment ou il s'engagea dans la ruelle, il entendit un coup de
cloche, puis un second.

--Tiens, pensa-t-il, serait-ce deja minuit?

Machinalement, il se mit a compter:

--Trois, quatre, cinq.

Il songea:

--Comme les coups de cette cloche sont espaces!  quelle
lenteur!--Six.  Sept.

Et il fit cette remarque:

--Quel son lamentable!--Huit, neuf.--Ah!  rien de plus simple.
Etre dans une prison, cela attriste une horloge.--Dix.--Et puis,
le cimetiere est la.  Cette cloche sonne l'heure aux vivants et
l'eternite aux morts.--Onze.--Helas!  sonner une heure a qui
n'est pas libre, c'est aussi sonner une eternite!--Douze.

Il s'arreta.

--Oui, c'est minuit.

La cloche sonna un treizieme coup.

Ursus tressaillit.

--Treize!

Il y eut un quatorzieme coup.  Puis un quinzieme.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

Les coups continuerent a longs intervalles.  Ursus ecoutait.

--Ce n'est pas une cloche d'horloge.  C'est la cloche Muta.
Aussi je disais: Comme minuit sonne longtemps!  cette cloche ne
sonne pas, elle tinte.  Que se passe-t-il de sinistre?

Toute prison autrefois, comme tout monastere, avait sa cloche
dite muta, reservee aux occasions melancoliques.  La muta, "la
muette", etait une cloche tintant tres bas, qui avait l'air de
faire son possible pour n'etre pas entendue.

Ursus avait regagne l'encoignure commode au guet, d'ou il avait
pu, pendant une grande partie de la journee, epier la prison.

Les tintements se suivaient, a une lugubre distance l'un de
l'autre.

Un glas fait dans l'espace une vilaine ponctuation.  Il marque
dans les preoccupations de tout le monde des alineas funebres.
Un glas de cloche ressemble a un rale d'homme.  Annonce d'agonie.
Si, dans les maisons, ca et la, aux environs de cette cloche en
branle, il y a des reveries eparses et en attente, ce glas les
coupe en troncons rigides.  La reverie indecise est une sorte de
refuge; on ne sait quoi de diffus dans l'angoisse permet a
quelque esperance de percer; le glas, desolant, precise.  Cette
diffusion, il la supprime, et, dans ce trouble, ou l'inquietude
tache de rester en suspens, il determine des precipites.  Un glas
parle a chacun dans le sens de son chagrin ou de son effroi.  Une
cloche tragique, cela vous regarde.  Avertissement.  Rien de
sombre comme un monologue sur lequel tombe cette cadence.  Les
retours egaux indiquent une intention.  Qu'est-ce que ce marteau,
la cloche, forge sur cette enclume, la pensee?

Ursus, confusement, comptait, bien que cela n'eut aucun but, les
tintements du glas.  Se sentant sur un glissement, il faisait
effort pour ne point ebaucher de conjectures.  Les conjectures
sont un plan incline ou l'on va inutilement trop loin.
Neanmoins, que signifiait cette cloche?

Il regardait l'obscurite a l'endroit ou il savait qu'etait la
porte de la prison.

Tout a coup, a cet endroit meme qui faisait une sorte de trou
noir, il y eut une rougeur.  Cette rougeur grandit et devint une
clarte.

Cette rougeur n'avait rien de vague.  Elle eut tout de suite une
forme et des angles.  La porte de la geole venait de tourner sur
ses gonds.  Cette rougeur en dessinait le cintre et les
chambranles.

C'etait plutot un entre-baillement qu'une ouverture.  Une prison,
cela ne s'ouvre pas, cela baille.  D'ennui peut-etre.

La porte du guichet donna passage a un homme qui avait une torche
a la main.

La cloche ne discontinuait pas.  Ursus se sentit saisi par deux
attentes; il se mit en arret, l'oreille au glas, l'oeil a la
torche.

Apres cet homme, la porte, qui n'etait qu'entrebaillee, s'elargit
tout a fait, et donna issue a deux autres hommes, puis a un
quatrieme.  Ce quatrieme etait le wapentake, visible a la lumiere
de la torche.  Il avait au poing son baton de fer.

A la suite du wapentake, defilerent, debouchant de dessous le
guichet, en ordre, deux par deux, avec la rigidite d'une serie de
poteaux qui marcheraient, des hommes silencieux.

Ce cortege nocturne franchissait la porte basse couple par
couple, comme les bini d'une procession de penitents, sans
solution de continuite, avec un soin lugubre de ne faire aucun
bruit, gravement, presque doucement.  Un serpent qui sort d'un
trou a cette precaution.

La torche faisait saillir les profils et les attitudes.  Profils
farouches, attitudes mornes.

Ursus reconnut tous les visages de police qui, le matin, avaient
emmene Gwynplaine.

Nul doute.  C'etaient les memes.  Ils reparaissaient.

Evidemment Gwynplaine aussi allait reparaitre.

Ils l'avaient amene la; ils le ramenaient.

C'etait clair.

La prunelle d'Ursus redoubla de fixite.  Mettrait-on Gwynplaine
en liberte?

La double file des gens de police s'ecoulait de la voute basse
tres lentement, et comme goutte a goutte.  La cloche, qui ne
s'interrompait point, semblait leur marquer le pas.  En sortant
de la prison, le cortege, montrant le dos a Ursus, tournait a
droite dans le troncon de la rue oppose a celui ou il etait
poste.

Une deuxieme torche brilla sous le guichet.

Ceci annoncait la fin du cortege.

Ursus allait voir ce qu'ils emmenaient.  Le prisonnier.  L'homme.

Ursus allait voir Gwynplaine.

Ce qu'ils emmenaient apparut.

C'etait une biere.

Quatre hommes portaient une biere couverte d'un drap noir.

Derriere eux venait un homme ayant une pelle sur l'epaule.

Une troisieme torche allumee, tenue par un personnage lisant dans
un livre, qui devait etre un chapelain, fermait le cortege.

La biere prit la file a la suite des gens de police qui avaient
tourne a droite.

En meme temps la tete du cortege s'arreta.

Ursus entendit le grincement d'une clef.

Vis-a-vis la prison, dans le mur bas qui longeait l'autre cote de
la rue, une deuxieme ouverture de porte s'eclaira par une torche
qui passa dessous.

Cette porte, sur laquelle on distinguait une tete de mort, etait
la porte du cimetiere.

Le wapentake s'engagea dans cette ouverture, puis les hommes,
puis la deuxieme torche apres la premiere; le cortege y decrut
comme le reptile rentrant; la file entiere des gens de police
penetra dans cette autre obscurite qui etait au dela de cette
porte, puis la biere, puis l'homme a la pelle, puis le chapelain
avec sa torche et son livre, et la porte se referma.

Il n'y eut plus rien qu'une lueur au-dessus d'un mur.

On entendit un chuchotement, puis des coups sourds.

C'etaient sans doute le chapelain et le fossoyeur qui jetaient
sur le cercueil, l'un, des versets de priere, l'autre, des
pelletees de terre.

Le chuchotement cessa, les coups sourds cesserent.

Un mouvement se fit, les torches brillerent, le wapentake
repassa, tenant haut le weapon, sous la porte rouverte du
cimetiere, le chapelain revint avec son livre, le fossoyeur avec
sa pelle, le cortege reparut, sans le cercueil, la double file
d'hommes refit le meme trajet entre les deux portes avec la meme
taciturnite et en sens inverse, la porte du cimetiere se referma,
la porte de la prison se rouvrit, la voute sepulcrale du guichet
se decoupa en lueur, l'obscurite du corridor devint vaguement
visible, l'epaisse et profonde nuit de la geole s'offrit au
regard, et toute cette vision rentra dans toute cette ombre.

Le glas s'eteignit.  Le silence vint tout clore, sinistre serrure
des tenebres.

De l'apparition evanouie, ce ne fut plus que cela.

Un passage de spectres qui se dissipe.

Des rapprochements qui coincident logiquement finissent par
construire quelque chose qui ressemble a l'evidence.  A
Gwynplaine arrete, au mode silencieux de son arrestation, a ses
vetements rapportes par l'homme de police, a ce glas de la prison
ou il avait ete conduit, venait s'ajouter, disons mieux,
s'ajuster cette chose tragique, un cercueil porte en terre.

--Il est mort!  cria Ursus.

Il tomba assis sur une borne.

--Mort!  Ils l'ont tue!  Gwynplaine!  mon enfant!  mon fils!

Et il eclata en sanglots.



V

LA RAISON D'ETAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND


Ursus, il s'en vantait, helas!  n'avait jamais pleure.  Le
reservoir des pleurs etait plein.  Une telle plenitude, ou s'est
accumulee goutte a goutte, douleur a douleur, toute une longue
existence, ne se vide pas en un instant.  Ursus sanglota
longtemps.

La premiere larme est une ponction.  Il pleura sur Gwynplaine,
sur Dea, sur lui Ursus, sur Homo.  Il pleura comme un enfant.  Il
pleura comme un vieillard.  Il pleura de tout ce dont il avait
ri.  Il acquitta l'arriere.  Le droit de l'homme aux larmes ne se
perime pas.

Du reste, le mort qu'on venait de mettre en terre, c'etait
Hardquanonne; mais Ursus n'etait pas force de le savoir.

Plusieurs heures s'ecoulerent.

Le jour commenca a poindre; la pale nappe du matin s'etala,
vaguement plissee d'ombre, sur le bowling-green.  L'aube vint
blanchir la facade de l'inn Tadcaster.  Maitre Nicless ne s'etait
pas couche; car parfois le meme fait produit plusieurs insomnies.

Les catastrophes rayonnent en tout sens.  Jetez une pierre dans
l'eau, et comptez les eclaboussures.

Maitre Nicless se sentait atteint.  C'est fort desagreable, des
aventures chez vous.  Maitre Nicless, peu rassure et entrevoyant
des complications, meditait.  Il regrettait d'avoir recu chez lui
"ces gens-la".--S'il avait su!--Ils finiront par lui attirer
quelque mauvaise affaire.  Comment les mettre dehors
maintenant?--Il avait bail avec Ursus.--Quel bonheur s'il en
etait debarrasse!--Comment s'y prendre pour les chasser?

Brusquement il y eut a la porte de l'inn un de ces frappements
tumultueux qui, en Angleterre, annoncent "quelqu'un".  La gamme
du frappement correspond a l'echelle de la hierarchie.

Ce n'etait point tout a fait le frappement d'un lord, mais
c'etait le frappement d'un magistrat.

Le tavernier, fort tremblant, entre-bailla son vasistas.

Il y avait magistrat en effet.  Maitre Nicless apercut a sa
porte, dans le petit jour, un groupe de police, en tete duquel se
detachaient deux hommes, dont l'un etait le justicier-quorum.

Maitre Nicless avait vu le matin le justicier-quorum, et il le
connaissait.

Il ne connaissait pas l'autre homme.

C'etait un gentleman gras, au visage couleur cire, en perruque
mondaine et en cape de voyage.

Maitre Nicless avait grand'peur du premier de ces personnages, le
justicier-quorum.  Si maitre Nicless eut ete de la cour, il eut
eu plus peur encore du second, car c'etait Barkilphedro.

Un des hommes du groupe cogna une seconde fois la porte,
violemment.

Le tavernier, avec une grosse sueur d'anxiete au front, ouvrit.

Le justicier-quorum, du ton d'un homme qui a charge de police et
qui est tres au fait du personnel des vagabonds, eleva la voix et
demanda severement:

--Maitre Ursus?

L'hotelier, bonnet bas, repondit:

--Votre honneur, c'est ici.

--Je le sais, dit le justicier.

--Sans doute, votre honneur,

--Qu'il vienne.

--Votre honneur, il n'est pas la,

--Ou est-il?

--Je l'ignore.

--Comment?

--Il n'est pas rentre.

--Il est donc sorti de bien bonne heure?

--Non.  Mais il est sorti bien tard.

--Ces vagabonds!  reprit le justicier.

--Votre honneur, dit doucement maitre Nicless.  le voila.

Ursus, en effet, venait de paraitre a un detour de mur.  Il
arrivait a l'inn.  Il avait passe presque toute la nuit entre la
geole ou, a midi, il avait vu entrer Gwynplaine, et le cimetiere
ou, a minuit, il avait entendu combler une fosse.  Il etait pale
de deux paleurs, de sa tristesse et du crepuscule.

Le petit jour, qui est de la lueur a l'etat de larve, laisse les
formes, meme celles qui se meuvent, melees a la diffusion de la
nuit.  Ursus, bleme et vague, marchant lentement, ressemblait a
une figure de songe.

Dans cette distraction farouche que donne l'angoisse, il s'en
etait alle de l'inn tete nue.  Il ne s'etait pas meme apercu
qu'il n'avait point de chapeau.  Ses quelques cheveux gris
remuaient au vent.  Ses yeux ouverts ne paraissaient pas
regarder.  Souvent, eveille on est endormi, de meme qu'il arrive
qu'endormi on est eveille.  Ursus avait un air fou.

--Maitre Ursus, cria le tavernier, venez.  Leurs honneurs
desirent vous parler.

Maitre Nicless, occupe uniquement d'amadouer l'incident, lacha,
et en meme temps eut voulu retenir ce pluriel, "leurs honneurs",
respectueux pour le groupe, mais blessant peut-etre pour le chef,
confondu de la sorte avec ses subordonnes.

Ursus eut le sursaut d'un homme precipite a bas d'un lit ou il
dormirait profondement.

--Qu'est-ce?  dit-il.

Et il apercut la police, et en tete de la police le magistrat.

Nouvelle et rude secousse.

Tout a l'heure le wapentake, maintenant le justicier-quorum.
L'un semblait le jeter a l'autre.  Il y a de vieilles histoires
d'ecueils comme cela.

Le justicier-quorum lui fit signe d'entrer dans la taverne.

Ursus obeit.

Govicum, qui venait de se lever et qui balayait la salle,
s'arreta, se rencogna derriere les tables, mit son balai au
repos, et retint son souffle.  Il plongea son poing dans ses
cheveux et se gratta vaguement, ce qui indique l'attention aux
evenements.

Le justicier-quorum s'assit sur un banc, devant une table;
Barkilphedro prit une chaise.  Ursus et maitre Nicless
demeurerent debout.  Les gens de police, laisses dehors, se
masserent devant la porte refermee.

Le justicier-quorum fixa sa prunelle legale sur Ursus, et dit:

--Vous avez un loup.

Ursus repondit:

--Pas tout a fait.

--Vous avez un loup, reprit le justicier, en soulignant "loup"
d'un accent decisif.

Ursus repondit:

--C'est que...

Et il se tut.

--Delit, repartit le justicier.

Ursus hasarda cette plaidoirie:

--C'est mon domestique.

Le justicier posa sa main a plat sur la table les cinq doigts
ecartes, ce qui est un tres beau geste d'autorite.

--Baladin, demain, a pareille heure, vous et votre loup; vous
aurez quitte l'Angleterre.  Sinon, le loup sera saisi, mene au
greffe, et tue.

Ursus pensa:--Continuation des assassinats.--Mais il ne souffla
mot et se contenta de trembler de tous ses membres.

--Vous entendez?  reprit le justicier.

Ursus adhera d'un hochement de tete.

Le justicier insista.

--Tue.

Il y eut un silence.

--Etrangle, ou noye.

Le justicier-quorum regarda Ursus.

--Et vous en prison.

Ursus murmura:

--Mon juge...

--Soyez parti avant demain matin.  Sinon, tel est l'ordre.

--Mon juge...

--Quoi?

--Il faut que nous quittions l'Angleterre, lui et moi?

--Oui.

--Aujourd'hui?

--Aujourd'hui.

--Comment faire?

Maitre Nicless etait heureux.  Ce magistrat, qu'il avait redoute,
venait a son aide.  La police se faisait l'auxiliaire de lui,
Nicless.  Elle le delivrait de ces "gens-la".  Le moyen qu'il
cherchait, elle le lui apportait.  Cet Ursus qu'il voulait
congedier, la police le chassait.  Force majeure.  Rien a
objecter.  Il etait ravi.  Il intervint:

--Votre honneur, cet homme...

Il designait Ursus du doigt.

--...  Cet homme demande comment faire pour quitter l'Angleterre
aujourd'hui?  Rien de plus simple.  Il y a, tous les jours et
toutes les nuits, aux amarrages de la Tamise, de ce cote-ci du
pont de Londres comme de l'autre cote, des bateaux qui partent
pour les pays.  On va d'Angleterre en Danemark, en Hollande, en
Espagne, pas en France, a cause de la guerre, mais partout.
Cette nuit, plusieurs navires partiront, vers une heure du matin,
qui est l'heure de la maree.  Entre autres, la panse _Vograat_ de
Rotterdam.

Le justicier-quorum fit un mouvement d'epaule du cote d'Ursus:

--Soit.  Partez par le premier bateau venu.  Par la _Vograat_.

--Mon juge...  fit Ursus.

--Eh bien?

--Mon juge, si je n'avais, comme autrefois, que ma petite baraque
a roues, cela se pourrait.  Elle tiendrait sur un bateau.
Mais...

--Mais quoi?

--Mais c'est que j'ai la Green-Box, qui est une grande machine
avec deux chevaux, et, si large que soit un navire, jamais cela
n'entrera.

--Qu'est-ce que cela me fait?  dit le justicier.  On tuera le
loup.

Ursus, fremissant, se sentait manie comme par une main de
glace.--Les monstres!  pensa-t-il.  Tuer les gens!  c'est leur
expedient.

Le tavernier sourit, et s'adressa a Ursus.

--Maitre Ursus, vous pouvez vendre la Green-Box.

Ursus regarda Nicless.

--Maitre Ursus, vous avez offre.

--De qui?

--Offre pour la voiture.  Offre pour les deux chevaux.  Offre
pour les deux femmes brehaignes.  Offre...

--De qui?  repeta Ursus.

--Du maitre du circus voisin.

--C'est juste.

Ursus se souvint.

Maitre Nicless se tourna vers le justicier-quorum.

--Votre honneur, le marche peut etre conclu aujourd'hui meme.  Le
maitre du circus d'a cote desire acheter la grande voiture et les
deux chevaux.

--Le maitre de ce circus a raison, dit le justicier, car il va en
avoir besoin.  Une voiture et des chevaux, cela lui sera utile.
Lui aussi partira aujourd'hui.  Les reverends des paroisses de
Southwark se sont plaints des vacarmes obscenes du
Tarrinzeau-field.  Le sheriff a pris des mesures.  Ce soir, il
n'y aura plus une seule baraque de bateleur sur cette place.  Fin
des scandales.  L'honorable gentleman qui daigne etre ici
present...

Le justicier-quorum s'interrompit par un salut a Barkilphedro,
que Barkilphedro lui rendit.

--...  L'honorable gentleman qui daigne etre ici present est
arrive cette nuit de Windsor.  Il apporte des ordres.  Sa majeste
a dit: II faut nettoyer cela.

Ursus, dans sa longue meditation de toute la nuit, n'avait pas
ete sans se poser quelques questions.  Apres tout, il n'avait vu
qu'une biere.  Etait-il bien sur que Gwynplaine fut dedans?  Il
pouvait y avoir sur la terre d'autres morts que Gwynplaine.  Un
cercueil qui passe n'est pas un trepasse qui se nomme.  A la
suite de l'arrestation de Gwynplaine, il y avait eu un
enterrement.  Cela ne prouvait rien.  _Post hoc, nonpropter
hoc_,--etc.--Ursus en etait revenu a douter.  L'esperance brule
et luit sur l'angoisse comme le naphte sur l'eau.  Cette flamme
surnageante flotte eternellement sur la douleur humaine.  Ursus
avait fini par se dire: Il est probable que c'est Gwynplaine
qu'on a enterre, mais ce n'est pas certain.  Qui sait?
Gwynplaine est peut-etre encore vivant.

Ursus s'inclina devant le justicier.

--Honorable juge, je partirai.  Nous partirons.  On partira.  Par
la _Vograat_.  Pour Rotterdam.  J'obeis.  Je vendrai la
Green-Box, les chevaux, les trompettes, les femmes d'Egypte.
Mais il y a quelqu'un qui est avec moi, un camarade, et que je ne
puis laisser derriere moi.  Gwynplaine...

--Gwynplaine est mort, dit une voix.

Ursus eut l'impression du froid d'un reptile sur sa peau.
C'etait Barkilphedro qui venait de parler.

La derniere lueur s'evanouissait.  Plus de doute.  Gwynplaine
etait mort.

Ce personnage devait le savoir.  Il etait assez sinistre pour
cela.

Ursus salua.

Maitre Nicless etait tres bon homme en dehors de la lachete.
Mais, effraye, il etait atroce.  La supreme ferocite, c'est la
peur.

Il grommela:

--Simplification.

Et il eut, derriere Ursus, ce frottement de mains, particulier
aux egoistes, qui signifie: M'en voila quitte!  et qui semble
fait au-dessus de la cuvette de Ponce-Pilate.

Ursus accable baissait la tete.  La sentence de Gwynplaine etait
executee, la mort; et, quant a lui, son arret lui etait signifie,
l'exil.  Il n'y avait plus qu'a obeir.  Il songeait.

Il sentit qu'on lui touchait le coude.  C'etait l'autre
personnage, l'acolyte du justicier-quorum.  Ursus tressaillit.

La voix qui avait dit: _Gwynplaine est mort_, lui chuchota a
l'oreille:

--Voici dix livres sterling que vous envoie quelqu'un qui vous
veut du bien.

Et Barkilphedro posa une petite bourse sur une table devant
Ursus.

On se rappelle la cassette que Barkilphedro avait emportee.

Dix guinees sur deux mille, c'etait tout ce que pouvait faire
Barkilphedro.  En conscience, c'etait assez.  S'il eut donne
davantage, il y eut perdu.  Il avait pris la peine de faire la
trouvaille d'un lord, il en commencait l'exploitation, il etait
juste que le premier rendement de la mine lui appartint.  Ceux
qui verraient la une petitesse seraient dans leur droit, mais
auraient tort de s'etonner.  Barkilphedro aimait l'argent,
surtout vole.  Un envieux contient un avare.  Barkilphedro
n'etait pas sans defauts.  Commettre des crimes, cela n'empeche
pas d'avoir des vices.  Les tigres ont des poux.

D'ailleurs, c'etait l'ecole de Bacon.

Barkilphedro se tourna vers le justicier-quorum, et lui dit:

--Monsieur, veuillez terminer.  Je suis tres presse.  Une chaise
attelee des propres relais de sa majeste m'attend.  Il faut que
je reparte ventre a terre pour Windsor, et que j'y sois avant
deux heures d'ici.  J'ai des comptes a rendre et des ordres a
prendre.

Le justicier-quorum se leva.

Il alla a la porte qui n'etait fermee qu'au pene, l'ouvrit,
regarda, sans dire un mot, les gens de police, et il lui jaillit
de l'index un eclair d'autorite.  Tout le groupe entra avec ce
silence ou l'on entrevoit l'approche de quelque chose de severe.

Maitre Nicless, satisfait du denoument rapide qui coupait court
aux complications, charme d'etre hors de cet echeveau brouille,
craignit, en voyant ce deploiement d'exempts, qu'on n'apprehendat
Ursus chez lui.  Deux arrestations coup sur coup dans sa maison,
celle de Gwynplaine, puis celle d'Ursus, cela pouvait nuire a la
taverne, les buveurs n'aimant point les derangements de police.
C'etait le cas d'une intervention convenablement suppliante et
genereuse.  Maitre Nicless tourna vers le justicier-quorum sa
face souriante ou la confiance etait temperee par le respect:

--Votre honneur, je fais observer a votre honneur que ces
honorables messieurs les sergents ne sont point indispensables du
moment que le loup coupable va etre emmene hors d'Angleterre, et
que ce nomme Ursus ne fait point de resistance, et que les ordres
de votre honneur sont ponctuellement suivis.  Votre honneur
considerera que les actions respectables de la police, si
necessaires au bien du royaume, font du tort a un etablissement,
et que ma maison est innocente.  Les saltimbanques de la
Green-Box etant nettoyes, comme dit sa majeste la reine, je ne
vois plus personne ici de criminel, car je ne suppose pas que la
fille aveugle et les deux brehaignes soient delinquantes, et
j'implorerais votre honneur de daigner abreger son auguste visite
et de congedier ces dignes messieurs qui viennent d'entrer, car
ils n'ont rien a faire en ma maison, et si votre honneur me
permettait de prouver la justesse de mon dire sous la forme d'une
humble question, je rendrais evidente l'inutilite de la presence
de ces venerables messieurs en demandant a votre honneur: Puisque
le nomme Ursus s'execute et part, qui peuvent-ils avoir a arreter
ici?

--Vous, dit le justicier.

On ne discute pas avec un coup d'epee qui vous perce de part en
part.  Maitre Nicless s'affaissa sur n'importe quoi, sur une
table, sur un banc, sur ce qui se trouva la, altere.

Le justicier haussa la voix tellement que, s'il y avait des gens
sur la place, ils pouvaient l'entendre.

--Maitre Nicless Plumptre, tavernier de cette taverne, ceci est
le dernier point a regler.  Ce baladin et ce loup sont des
vagabonds.  Ils sont chasses.  Mais le plus coupable, c'est vous.
C'est chez vous, et de votre consentement, que la loi a ete
violee, et vous, homme patente, investi d'une responsabilite
publique, vous avez installe le scandale dans votre maison.
Maitre Nicless, votre licence vous est retiree, vous payerez
l'amende, et vous irez en prison.

Les gens de police entourerent le tavernier.

Le justicier continua, designant Govicum:

--Ce garcon, votre complice, est saisi.

Le poignet d'un exempt s'abattit sur le collet de Govicum, qui
considera l'exempt avec curiosite.  Le boy, pas tres effraye,
comprenait peu, avait deja vu plus d'une chose singuliere, et se
demandait si c'etait la suite de la comedie.

Le justicier-quorum enfonca son chapeau sur son chef, croisa ses
deux mains sur son ventre, ce qui est le comble de la majeste, et
ajouta:

--C'est dit, maitre Nicless, vous serez attrait en prison, et mis
en geole.  Vous et ce boy.  Et cette maison, l'inn Tadcaster,
demeurera fermee, condamnee et close.  Pour l'exemple.  Sur ce,
vous allez nous suivre.




LIVRE SEPTIEME

LA TITANE



I

REVEIL

--Et Dea!

Il sembla a Gwynplaine, regardant poindre le jour a
Corleone-lodge pendant ces aventures de l'inn Tadcaster, que ce
cri venait du dehors; ce cri etait en lui.

Qui n'a entendu les profondes clameurs de l'ame?

D'ailleurs le jour se levait.

L'aurore est une voix.

A quoi servirait le soleil si ce n'est a reveiller la sombre
endormie, la conscience?

La lumiere et la vertu sont de meme espece.

Que le dieu s'appelle Christ ou qu'il s'appelle Amour, il y a
toujours une heure ou il est oublie, meme par le meilleur; nous
avons tous, meme les saints, besoin d'une voix qui nous fasse
souvenir, et l'aube fait parler en nous l'avertisseur sublime.
La conscience crie devant le devoir comme le coq chante devant le
jour.

Le coeur humain, ce chaos, entend le _Fiat lux_.

Gwynplaine--nous continuerons a le nommer ainsi; Clancharlie est
un lord, Gwynplaine est un homme;--Gwynplaine fut comme
ressuscite.

Il etait temps que l'artere fut liee.

Il y avait en lui une fuite d'honnetete.

--Et Dea!  dit-il.

Et il sentit dans ses veines comme une transfusion genereuse.
Quelque chose de salubre et de tumultueux se precipitait en lui.
L'irruption violente des bonnes pensees, c'est un retour au logis
de quelqu'un qui n'a pas sa clef, et qui force honnetement son
propre mur.  Il y a escalade, mais du bien.  Il y a effraction,
mais du mal.

--Dea!  Dea!  Dea!  repeta-t-il.

Il s'affirmait a lui-meme son propre coeur.

Et il fit cette question a haute voix:

--Ou es-tu?

Presque etonne qu'on ne lui repondit pas.  Il reprit, regardant
le plafond et les murs, avec un egarement ou la raison revenait:

--Ou es-tu?  ou suis-je?

Et dans cette chambre, dans cette cage, il recommenca sa marche
de bete farouche enfermee.

--Ou suis-je?  a Windsor.  Et toi?  a Southwark.  Ah!  mon Dieu!
voila la premiere fois qu'il y a une distance entre nous.  Qui
donc a creuse cela?  moi ici, toi la!  Oh!  cela n'est pas.  Cela
ne sera pas.  Qu'est-ce donc qu'on m'a fait?

Il s'arreta.

--Qui donc m'a parle de la reine?  est-ce que je connais cela?
Change!  moi change!  pourquoi?  parce que je suis lord.  Sais-tu
ce qui se passe, Dea?  tu es lady.  C'est etonnant les choses qui
arrivent.  Ah ca!  il s'agit de retrouver mon chemin.  Est-ce
qu'on m'aurait perdu?  Il y a un homme qui m'a parle avec un air
obscur.  Je me rappelle les paroles qu'il m'a adressees:--Milord,
une porte qui s'ouvre ferme une autre porte.  Ce qui est derriere
vous n'est plus.--Autrement dit: Vous etes un lache!  Cet
homme-la, le miserable!  il me disait cela pendant que je n'etais
pas encore reveille.  Il abusait de mon premier moment etonne.
J'etais comme une proie qu'il avait.  Ou est-il, que je
l'insulte!  Il me parlait avec le sombre sourire du reve.  Ah!
voici que je redeviens moi!  C'est bon.  On se trompe si l'on
croit qu'on fera de lord Clancharlie ce qu'on voudra!  Pair
d'Angleterre, oui, avec une pairesse, qui est Dea.  Des
conditions!  est-ce que j'en accepte?  La reine?  que m'importe
la reine!  je ne l'ai jamais vue.  Je ne suis pas lord pour etre
esclave.  J'entre libre dans la puissance.  Est-ce qu'on se
figure m'avoir dechaine pour rien?  On m'a demusele, voila tout.
Dea!  Ursus!  nous sommes ensemble.  Ce que vous etiez, je
l'etais.  Ce que je suis, vous l'etes.  Venez!  Non.  J'y vais!
Tout de suite.  Tout de suite!  J'ai deja trop attendu.  Que
doivent-ils penser de ne pas me voir revenir?  Cet argent!  quand
je pense que je leur ai envoye de l'argent!  C'etait moi qu'il
fallait.  Je me rappelle, cet homme, il m'a dit que je ne pouvais
pas sortir d'ici.  Nous allons voir.  Allons, une voiture!  une
voiture!  qu'on attelle.  Je veux aller les chercher.  Ou sont
les valets?  Il doit y avoir des valets, puisqu'il y a un
seigneur.  Je suis le maitre ici.  C'est ma maison.  Et j'en
tordrai les verrous, et j'en briserai les serrures, et j'en
enfoncerai les portes a coups de pied.  Quelqu'un qui me barre le
passage, je lui passe mon epee au travers du corps, car j'ai une
epee maintenant.  Je voudrais bien voir qu'on me resistat.  J'ai
une femme, qui est Dea.  J'ai un pere, qui est Ursus.  Ma maison
est un palais et je le donne a Ursus.  Mon nom est un diademe et
je le donne a Dea.  Vite!  Tout de suite!  Dea, me voici!  Ah!
j'aurai vite enjambe l'intervalle, va!

Et, levant la premiere portiere venue, il sortit de la chambre
impetueusement.

Il se trouva dans un corridor.

Il alla devant lui.

Un deuxieme corridor se presenta.

Toutes les portes etaient ouvertes.

Il se mit a marcher au hasard, de chambre en chambre, de couloir
en couloir, cherchant la sortie.



II

RESSEMBLANCE D'UN PALAIS AVEC UN BOIS


Dans les palais a l'italienne, Corleone-lodge etait de cette
sorte, il y avait tres peu de portes.  Tout etait rideau,
portiere, tapisserie.

Pas de palais a cette epoque qui n'eut, a l'interieur, un
singulier fouillis de chambres et de corridors ou abondait le
faste; dorures, marbres, boiseries ciselees, soies d'orient; avec
des recoins pleins de precaution et d'obscurite, d'autres pleins
de lumiere.  C'etaient des galetas riches et gais, des reduits
vernis, luisants, revetus de faiences de Hollande ou d'azulejos
de Portugal, des embrasures de hautes fenetres coupees en
soupentes, et des cabinets tout en vitres, jolies lanternes
logeables.  Les epaisseurs de mur, evidees, etaient habitables.
Ca et la, des bonbonnieres, qui etaient des garde-robes.  Cela
s'appelait "les petits appartements".  C'est la qu'on commettait
les crimes.

Si l'on avait a tuer le duc de Guise ou a fourvoyer la jolie
presidente de Sylvecane, ou, plus tard, a etouffer les cris des
petites qu'amenait Lebel, c'etait commode.  Logis complique,
inintelligible a un nouveau venu.  Lieu des rapts; fond ignore ou
aboutissaient les disparitions.  Dans ces elegantes cavernes les
princes et les seigneurs deposaient leur butin; le comte de
Charolais y cachait madame Courchamp, la femme du maitre des
requetes; M.  de Monthule y cachait la fille de Haudry, le
fermier de la Croix Saint-Lenfroy; le prince de Conti y cachait
les deux belles boulangeres de l'Ile-Adam; le duc de Buckingham y
cachait la pauvre Pennywell, etc.  Les choses qui
s'accomplissaient la etaient de celles qui se font, comme dit la
loi romaine, _vi, clam et precario_, par force, en secret, et
pour peu de temps.  Qui etait la y restait selon le bon plaisir
du maitre.  C'etaient des oubliettes, dorees.  Cela tenait du
cloitre et du serail.  Des escaliers tournaient, montaient,
descendaient.  Une spirale de chambres s'emboitant vous ramenait
a votre point de depart.  Une galerie s'achevait en oratoire.  Un
confessionnal se greffait sur une alcove.  Les ramifications des
coraux et les percees des eponges avaient probablement servi de
modeles aux architectes des "petits appartements" royaux et
seigneuriaux.  Les embranchements etaient inextricables.  Des
portraits pivotant sur des ouvertures offraient des entrees et
des sorties.  C'etait machine.  Il le fallait bien; il s'y jouait
des drames.  Les etages de cette ruche allaient des caves aux
mansardes.  Madrepore bizarre incruste dans tous les palais, a
commencer par Versailles, et qui etait comme l'habitation des
pygmees dans la demeure des titans.  Couloirs, reposoirs, nids,
alveoles, cachettes.  Toutes sortes de trous ou se fourraient les
petitesses des grands.

Ces lieux, serpentants et mures, eveillaient des idees de jeux,
d'yeux bandes, de mains a tatons, de rires contenus,
colin-maillard, cache-cache; et en meme temps faisaient songer
aux Atrides, aux Plantagenets, aux Medicis, aux sauvages
chevaliers d'Elz, a Rizzio, a Monaldeschi, aux epees poursuivant
un fuyard de chambre en chambre.

L'antiquite avait, elle aussi, de mysterieux logis de ce genre,
ou le luxe etait approprie aux horreurs.  L'echantillon en a ete
conserve sous terre dans certains sepulcres d'Egypte, par exemple
dans la crypte du roi Psammeticus, decouverte par Passalacqua.
On trouve dans les vieux poetes l'effroi de ces constructions
suspectes.  _Error circumflexus, locus implicitus gyris_.

Gwynplaine etait dans les petits appartements de Corleone-lodge.

Il avait la fievre de partir, d'etre dehors, de revoir Dea.  Cet
enchevetrement de corridors et de cellules, de portes derobees,
de portes imprevues, l'arretait et le ralentissait.  Il eut voulu
y courir, il etait force d'y errer.  Il croyait n'avoir qu'une
porte a pousser, il avait un echeveau a debrouiller.

Apres une chambre, une autre.  Puis des carrefours de salons.

Il ne rencontrait rien de vivant.  Il ecoutait.  Aucun mouvement.

Il lui semblait parfois revenir sur ses pas.

Par moments il croyait voir quelqu'un venir a lui.  Ce n'etait
personne.  C'etait lui, dans une glace, en habit de seigneur.

C'etait lui, invraisemblable.  Il se reconnaissait, mais pas tout
de suite.

Il allait, prenant tous les passages qui s'offraient.

Il s'engageait dans des meandres d'architecture intime; la un
cabinet coquettement peint et sculpte, un peu obscene et tres
discret; la une chapelle equivoque tout ecaillee de nacres et
d'emaux, avec des ivoires faits pour etre vus a la loupe, comme
des dessus de tabatieres; la un de ces precieux retraits
florentins accommodes pour les hypocondries feminines, et qu'on
appelait des lors _boudoirs_.  Partout, sur les plafonds, sur les
murs, sur les planchers meme, il y avait des figurations
veloutees ou metalliques d'oiseaux et d'arbres, des vegetations
extravagantes enroulees de perles, des bossages de passementerie,
des nappes de jais, des guerriers, des reines, des tritonnes
cuirassees d'un ventre d'hydre.  Les biseaux des cristaux tailles
ajoutaient des effets de prismes a des effets de reflets.  Les
verroteries jouaient les pierreries.  On voyait etinceler des
encoignures sombres.  On ne savait si toutes ces facettes
lumineuses, ou des verres d'emeraudes s'amalgamaient a des ors de
soleil levant et ou flottaient des nuees gorge de pigeon, etaient
des miroirs microscopiques ou des aigues-marines demesurees.
Magnificence a la fois delicate et enorme.  C'etait le plus
mignon des palais, a moins que ce ne fut le plus colossal des
ecrins.  Une maison pour Mab ou un bijou pour Geo.  Gwynplaine
cherchait l'issue.

Il ne la trouvait pas.  Impossible de s'orienter.  Rien de
capiteux comme l'opulence quand on la voit pour la premiere fois.
Mais en outre c'etait un labyrinthe.  A chaque pas, une
magnificence lui faisait obstacle.  Cela semblait resister a ce
qu'il s'en allat.  Cela avait l'air de ne pas vouloir le lacher.
Il etait comme dans une glu de merveilles.  Il se sentait saisi
et retenu.

--Quel horrible palais!  pensait-il.

Il rodait dans ce dedale, inquiet, se demandant ce que cela
voulait dire, s'il etait en prison, s'irritant, aspirant a l'air
libre.  Il repetait: Dea!  Dea!  comme on tient le fil qu'il ne
faut pas laisser rompre et qui vous fera sortir.

Par moments il appelait.

--He!  quelqu'un!

Rien ne repondait.

Ces chambres n'en finissaient pas.  C'etait desert, silencieux,
splendide, sinistre.

On se figure ainsi les chateaux enchantes.

Des bouches de chaleur cachees entretenaient dans ces corridors
et dans ces cabinets une temperature d'ete.  Le mois de juin
semblait avoir ete pris par quelque magicien et enferme dans ce
labyrinthe.  Par moments cela sentait bon.  On traversait des
bouffees de parfums comme s'il y avait la des fleurs invisibles.
On avait chaud.  Partout des tapis.  On eut pu se promener nu.

Gwynplaine regardait par les fenetres.  L'aspect changeait.  Il
voyait tantot des jardins, remplis des fraicheurs du printemps et
du matin, tantot de nouvelles facades avec d'autres statues,
tantot des patios a l'espagnole, qui sont de petites cours
quadrangulaires entre de grands batiments, dallees, moisies et
froides; parfois une riviere qui etait la Tamise, parfois une
grosse tour qui etait Windsor.

Dehors, de si grand matin, il n'y avait point de passants.

Il s'arretait.  Il ecoutait.

--Oh!  je m'en irai, disait-il.  Je rejoindrai Dea.  On ne me
gardera pas de force.  Malheur a qui voudrait m'empecher de
sortir!  Qu'est-ce que c'est que cette grande tour-la?  S'il y a
un geant, un dogue d'enfer, une tarasque, pour barrer la porte
dans ce palais ensorcele, je l'exterminerai.  Une armee, je la
devorerais.  Dea!  Dea!

Tout a coup il entendit un petit bruit, tres faible.  Cela
ressemblait a de l'eau qui coule.

Il etait dans une galerie etroite, obscure, fermee a quelques pas
devant lui par un rideau fendu.

Il alla a ce rideau, l'ecarta, entra.

Il penetra dans de l'inattendu.



III

EVE


Une salle octogone, voutee en anse de panier, sans fenetres,
eclairee d'un jour d'en haut, toute revetue, mur, pavage et
voute, de marbre fleur de pecher; au milieu de la salle un
baldaquin pinacle en marbre drap mortuaire, a colonnes torses,
dans le style pesant et charmant d'Elisabeth, couvrant d'ombre
une vasque-baignoire du meme marbre noir; au milieu de la vasque
un fin jaillissement d'eau odorante et tiede remplissant
doucement et lentement la cuve; c'est la ce qu'il avait devant
les yeux.

Bain noir fait pour changer la blancheur en resplendissement.

C'etait cette eau qu'il avait entendue.  Une fuite menagee dans
la baignoire a un certain niveau ne la laissait pas deborder.  La
vasque fumait, mais si peu qu'il y avait a peine quelque buee sur
le marbre.  Le grele jet d'eau etait pareil a une souple verge
d'acier flechissante au moindre souffle.

Aucun meuble.  Si ce n'est, pres de la baignoire, une de ces
chaises-lits a coussins assez longues pour qu'une femme, qui y
est etendue, puisse avoir a ses pieds son chien, ou son amant;
d'ou _can-al-pie_, dont nous avons fait canape.

C'etait une chaise longue d'Espagne, vu que le bas etait en
argent.  Les coussins et le capiton etaient de soie glacee blanc.

De l'autre cote de la baignoire, se dressait, adossee au mur, une
haute etagere de toilette en argent massif avec tous ses
ustensiles, ayant a son milieu huit petites glaces de Venise
ajustees daans un chassis d'argent et figurant une fenetre.

Dans le pan coupe de muraille le plus voisin du canape, etait
entaillee une baie carree qui ressemblait a une lucarne et qui
etait bouchee d'un panneau fait d'une lame d'argent rouge.  Ce
panneau avait des gonds comme un volet.  Sur l'argent rouge
brillait, niellee et doree, une couronne royale.  Au-dessus du
panneau etait suspendu et scelle au mur un timbre qui etait en
vermeil, a moins qu'il ne fut en or.

Vis-a-vis l'entree de cette salle, en-face de Gwynplaine qui
s'etait arrete court, le pan coupe de marbre manquait.  Il etait
remplace par une ouverture de meme dimension, allant jusqu'a la
voute et fermee d'une large et haute toile d'argent.

Cette toile, d'une tenuite feerique, etait transparente.  On
voyait au travers.

Au centre de la toile, a l'endroit ou est d'ordinaire l'araignee,
Gwynplaine apercut une chose formidable, une femme nue.

Nue a la lettre, non.  Cette femme etait vetue.  Et vetue de la
tete aux pieds.  Le vetement etait une chemise, tres longue,
comme les robes d'anges dans les tableaux de saintete, mais si
fine qu'elle semblait mouillee.  De la un a peu pres de femme
nue, plus traitre et plus perilleux que la nudite franche.
L'histoire a enregistre des processions de princesses et de
grandes dames entre deux files de moines, ou, sous pretexte de
pieds nus et d'humilite, la duchesse de Montpensier se montrait
ainsi a tout Paris dans une chemise de dentelle.  Correctif: un
cierge a la main.

La toile d'argent, diaphane comme une vitre, etait un rideau.
Elle n'etait fixee que du haut, et pouvait se soulever.  Elle
separait la salle de marbre, qui etait une salle de bain, d'une
chambre, qui etait une chambre a coucher.  Cette chambre, tres
petite, etait une espece de grotte de miroirs.  Partout des
glaces de Venise, contigues, ajustees polyedriquement, reliees
par des baguettes dorees, reflechissaient le lit qui etait au
centre.  Sur ce lit, d'argent comme la toilette et le canape,
etait couchee la femme.  Elle dormait.

Elle dormait la tete renversee, un de ses pieds refoulant ses
couvertures, comme la succube au-dessus de laquelle le reve bat
des ailes.

Son oreiller de guipure etait tombe a terre sur le tapis.

Entre sa nudite et le regard il y avait deux obstacles, sa
chemise et le rideau de gaze d'argent, deux transparences.  La
chambre, plutot alcove que chambre, etait eclairee avec une sorte
de retenue par le reflet de la salle de bain.  La femme peut-etre
n'avait pas de pudeur, mais la lumiere en avait.

Le lit n'avait ni colonnes, ni dais, ni ciel, de sorte que la
femme, quand elle ouvrait les yeux, pouvait se voir mille fois
nue dans les miroirs au-dessus de sa tete.

Les draps avaient le desordre d'un sommeil agite.  La beaute des
plis indiquait la finesse de la toile.  C'etait l'epoque ou une
reine, songeant qu'elle serait damnee, se figurait l'enfer ainsi:
un lit avec de gros draps.

Du reste, cette mode du sommeil nu venait d'Italie, et remontait
aux romains.  _Sub clara nuda lucerna_, dit Horace.

Une robe de chambre en soie singuliere, de Chine sans doute, car
dans les plis on entrevoyait un grand lezard d'or, etait jetee
sur le pied du lit.

Au dela du lit, au fond de l'alcove, il y avait probablement une
porte, masquee et marquee par une assez grande glace sur laquelle
etaient peints des paons et des cygnes.  Dans cette chambre faite
d'ombre tout reluisait.  Les espacements entre les cristaux et
les dorures etaient enduits de cette matiere etincelante qu'on
appelait a Venise "fiel de verre".

Au chevet du lit etait fixe un pupitre en argent a tasseaux
tournants et a flambeaux fixes sur lequel on pouvait voir un
livre ouvert portant au haut des pages ce titre en grosses
lettres rouges: _Alcoramus Mahumedis_.

Gwynplaine ne percevait aucun de ces details.  La femme, voila ce
qu'il voyait.

Il etait a la fois petrifie et bouleverse; ce qui s'exclut, mais
ce qui existe.

Cette femme, il la reconnaissait.

Elle avait les yeux fermes et le visage tourne vers lui.

C'etait la duchesse.

Elle, cet etre mysterieux en qui se melangeaient tous les
resplendissements de l'inconnu, celle qui lui avait fait faire
tant de songes inavouables, celle qui lui avait ecrit une si
etrange lettre!  La seule femme au monde dont il put dire: Elle
m'a vu, et elle veut de moi!  Il avait chasse les songes, il
avait brule la lettre.  Il l'avait releguee, elle; le plus loin
qu'il avait pu hors de sa reverie et de sa memoire; il n'y
pensait plus; il l'avait oubliee...

Il la revoyait!

Il la revoyait terrible.

La femme nue, c'est la femme armee.

Il ne respirait plus.  Il se sentait souleve comme dans un nimbe,
et pousse.  Il regardait.  Cette femme devant lui!  Etait-ce
possible?

Au theatre, duchesse.  Ici, nereide, naiade, fee.  Toujours
apparition.

Il essaya de fuir et sentit que cela ne se pouvait pas.  Ses
regards etaient devenus deux chaines, et l'attachaient a cette
vision.

Etait-ce une fille?  Etait-ce une vierge?  Les deux.  Messaline,
presente peut-etre dans l'invisible, devait sourire, et Diane
devait veiller.  Il y avait sur cette beaute la clarte de
l'inaccessible.  Pas de purete comparable a cette forme chaste et
altiere.  Certaines neiges qui n'ont jamais ete touchees sont
reconnaissables.  Les blancheurs sacrees de la Yungfrau, cette
femme les avait.  Ce qui se degageait de ce front inconscient, de
cette vermeille chevelure eparse, de ces cils abaisses, de ces
veines bleues vaguement visibles, de ces rondeurs sculpturales
des seins, des hanches et des genoux modelant les affleurements
roses de la chemise, c'etait la divinite d'un sommeil auguste.
Cette impudeur se dissolvait en rayonnement.  Cette creature
etait nue avec autant de calme que si elle avait droit au cynisme
divin, elle avait la securite d'une olympienne qui se fait fille
du gouffre, et qui peut dire a l'ocean: Pere!  et elle s'offrait,
inabordable et superbe, a tout ce qui passe, aux regards, aux
desirs, aux demences, aux songes, aussi fierement assoupie sur ce
lit de boudoir que Venus dans l'immensite de l'ecume.

Elle s'etait endormie la nuit et prolongeait son sommeil au grand
jour; confiance commencee dans les tenebres et continuee dans la
lumiere.

Gwynplaine fremissait.  Il admirait.

Admiration malsaine, et qui interesse trop.

Il avait peur.

La boite a surprises du sort ne s'epuise point.  Gwynplaine avait
cru etre au bout.  Il recommencait.  Qu'etait-ce que tous ces
eclairs, s'abattant sur sa tete sans relache, et enfin,
foudroiement supreme, lui jetant, a lui, homme frissonnant, une
deesse endormie?  Qu'etait-ce que toutes ces ouvertures de ciel
successives d'ou finissait par sortir, desirable et redoutable,
son reve?  Qu'etait-ce que ces complaisances du tentateur inconnu
lui apportant, l'une apres l'autre, ses aspirations vagues, ses
velleites confuses, jusqu'a ses mauvaises pensees devenues chair
vivante, et l'accablant sous une enivrante serie de realites
tirees de l'impossible?  Y avait-il conspiration de toute l'ombre
contre lui, miserable, et qu'allait-il devenir avec tous ces
sourires de la fortune sinistre autour de lui?  Qu'etait-ce que
ce vertige arrange expres?  Cette femme!  la!  pourquoi?
comment?  Nulle explication.  Pourquoi lui?  Pourquoi elle?
Etait-il fait pair d'Angleterre expres pour cette duchesse?  Qui
les amenait ainsi l'un a l'autre?  qui etait dupe?  qui etait
victime?  De qui abusait-on la bonne foi?  etait-ce Dieu qu'on
trompait?  Toutes ces choses, il ne les precisait pas, il les
entrevoyait a travers une suite de nuages noirs dans son cerveau.
Ce logis magique et malveillant, cet etrange palais, tenace comme
une prison, etait-il du complot?  Gwynplaine subissait une sorte
de resorption.  Des forces obscures le garrottaient
mysterieusement.  Une gravitation l'enchainait.  Sa volonte,
soutiree, s'en allait de lui.  A quoi se retenir?  Il etait
hagard et charme.  Cette fois, il se sentait irremediablement
insense.  La sombre chute a pic dans le precipice d'eblouissement
continuait.

La femme dormait.

Pour lui, l'etat de trouble s'aggravant, ce n'etait meme plus la
lady, la duchesse, la dame; c'etait la femme.

Les deviations sont dans l'homme a l'etat latent.  Les vices ont
dans notre organisme un trace invisible tout prepare.  Meme
innocents, et en apparence purs, nous avons cela en nous.  Etre
sans tache, ce n'est pas etre sans defaut.  L'amour est une loi.
La volupte est un piege.  Il y a l'ivresse, et il y a
l'ivrognerie.  L'ivresse, c'est de vouloir une femme;
l'ivrognerie, c'est de vouloir la femme.

Gwynplaine, hors de lui, tremblait.

Que faire contre cette rencontre?  Pas de flots d'etoffes, pas
d'ampleurs soyeuses, pas de toilette prolixe et coquette, pas
d'exageration galante cachant et montrant, pas de nuage.  La
nudite dans sa concision redoutable.  Sorte de sommation
mysterieuse, effrontement edenique.  Tout le cote tenebreux de
l'homme mis en demeure.  Eve pire que Satan.  L'humain et le
surhumain amalgames.  Extase inquietante, aboutissant au triomphe
brutal de l'instinct sur le devoir.  Le contour souverain de la
beaute est imperieux.  Quand il sort de l'ideal et quand il
daigne etre reel, c'est pour l'homme une proximite funeste.

Par instants la duchesse se deplacait mollement sur le lit, et
avait les vagues mouvements d'une vapeur dans l'azur, changeant
d'attitude comme la nuee change de forme.  Elle ondulait,
composant et decomposant des courbes charmantes.  Toutes les
souplesses de l'eau, la femme les a.  Comme l'eau, la duchesse
avait on ne sait quoi d'insaisissable.  Chose bizarre a dire,
elle etait la, chair visible, et elle restait chimerique.
Palpable, elle semblait lointaine.  Gwynplaine, effare et pale,
contemplait.  Il ecoutait ce sein palpiter et croyait entendre
une respiration de fantome.  Il etait attire, il se debattait.
Que faire contre elle?  que faire contre lui?

Il s'etait attendu a tout, excepte a cela.  Un gardien feroce en
travers de la porte, quelque furieux monstre geolier a combattre,
voila sur quoi il avait compte.  Il avait prevu Cerbere; il
trouvait Hebe.

Une femme nue.  Une femme endormie.

Quel sombre combat!

Il fermait les paupieres.  Trop d'aurore dans l'oeil est une
souffrance.  Mais, a travers ses paupieres fermees, tout de suite
il la revoyait.  Plus tenebreuse, aussi belle.

Prendre la fuite, ce n'est pas facile.  Il avait essaye, et
n'avait pu.  Il etait enracine comme on est dans le reve.  Quand
nous voulons retrograder, la tentation cloue nos pieds au pave.
Avancer reste possible, reculer non.  Les invisibles bras de la
faute sortent de terre et nous tirent dans le glissement.

Une banalite acceptee de tout le monde, c'est que l'emotion
s'emousse.  Rien n'est plus faux.  C'est comme si l'on disait
que, sous de l'acide nitrique tombant goutte a goutte, une plaie
s'apaise et s'endort, et que l'ecartelement blase Damiens.

La verite est qu'a chaque redoublement, la sensation est plus
aigue.

D'etonnement en etonnement, Gwynplaine etait arrive au paroxysme.
Ce vase, sa raison, sous cette stupeur nouvelle, debordait.  Il
sentait en lui un eveil effrayant.

De boussole, il n'en avait plus.  Une seule certitude etait
devant lui, cette femme.  On ne sait quel irremediable bonheur
s'entr'ouvrait, ressemblant a un naufrage.  Plus de direction
possible.  Un courant irresistible, et l'ecueil.  L'ecueil, ce
n'est pas le rocher, c'est la sirene.  Un aimant est au fond de
l'abime.  S'arracher a cette attraction, Gwynplaine le voulait,
mais comment faire?  Il ne sentait plus de point d'attache.  La
fluctuation humaine est infinie.  Un homme peut etre desempare
comme un navire.  L'ancre, c'est la conscience.  Chose lugubre,
la conscience peut casser.

Il n'avait meme pas cette ressource:--Je suis defigure et
terrible.  Elle me repoussera.--Cette femme lui avait ecrit
qu'elle l'aimait.

Il y a dans les crises un instant de porte-a-faux.  Quand nous
debordons sur le mal plus que nous ne nous appuyons sur le bien,
cette quantite de nous-meme qui est en suspens sur la faute finit
par l'emporter et nous precipite.  Ce moment triste etait-il venu
pour Gwynplaine?

Comment echapper?

Ainsi c'etait elle!  la duchesse!  cette femme!  Il l'avait
devant lui, dans cette chambre, dans ce lieu desert, endormie,
livree, seule.  Elle etait a sa discretion, et il etait en son
pouvoir!

La duchesse!

On a apercu une etoile au fond des espaces.  On l'a admiree.
Elle est si loin!  que craindre d'une etoile fixe?  Un jour,--une
nuit,--on la voit se deplacer.  On distingue un frisson de lueur
autour d'elle.  Cet astre, qu'on croyait impassible, remue.  Ce
n'est pas l'etoile, c'est la comete.  C'est l'immense incendiaire
du ciel.  L'astre marche, grandit, secoue une chevelure de
pourpre, devient enorme.  C'est de votre cote qu'il se dirige.  O
terreur, il vient a vous!  La comete vous connait, la comete vous
desire, la comete vous veut.  Epouvantable approche celeste.  Ce
qui arrive sur vous, c'est le trop de lumiere, qui est
l'aveuglement; c'est l'exces de vie, qui est la mort.  Cette
avance que vous fait le zenith, vous la refusez.  Cette offre
d'amour du gouffre, vous la rejetez.  Vous mettez votre main sur
vos paupieres, vous vous cachez, vous vous derobez, vous vous
croyez sauve.  Vous rouvrez les yeux...--L'etoile redoutable est
la.  Elle n'est plus etoile, elle est monde.  Monde ignore.
Monde de lave et de braise.  Devorant prodige des profondeurs.
Elle emplit le ciel.  Il n'y a plus qu'elle.  L'escarboucle du
fond de l'infini, diamant de loin, de pres est fournaise.  Vous
etes dans sa flamme.

Et vous sentez commencer votre combustion par une chaleur de
paradis.



IV

SATAN


Tout a coup la dormeuse se reveilla.  Elle se dressa sur son
seant avec une majeste brusque et harmonieuse; ses cheveux de
blonde soie floche se repandirent avec un doux tumulte sur ses
reins; sa chemise tombante laissa voir son epaule tres bas; elle
toucha de sa main delicate son orteil rose, et regarda quelques
instants son pied nu, digne d'etre adore par Pericles et copie
par Phidias; puis elle s'etira et bailla comme une tigresse au
soleil levant.

Il est probable que Gwynplaine respirait, comme lorsqu'on retient
son souffle, avec effort.

--Est-ce qu'il y a la quelqu'un?  dit-elle.

Elle dit cela tout en baillant, et c'etait plein de grace.

Gwynplaine entendit cette voix qu'il ne connaissait pas.  Voix de
charmeuse; accent delicieusement hautain; l'intonation de la
caresse temperant l'habitude du commandement.

En meme temps, se dressant sur ses genoux, il y a une statue
antique ainsi agenouillee dans mille plis transparents, elle tira
a elle la robe de chambre et se jeta a bas du lit, nue et debout,
le temps de voir passer une fleche, et tout de suite enveloppee.
En un clin d'oeil la robe de soie la couvrit.  Les manches, tres
longues, lui cachaient les mains.  On ne voyait plus que le bout
des doigts de ses pieds, blancs avec de petits ongles, comme des
pieds d'enfant.

Elle s'ota du dos un flot de cheveux qu'elle rejeta sur sa robe,
puis elle courut derriere le lit, au fond de l'alcove, et
appliqua son oreille au miroir peint qui vraisemblablement
recouvrait une porte.

Elle frappa contre la glace avec le petit coude que fait l'index
replie.

--Y a-t-il quelqu'un?  Lord David!  est-ce que ce serait deja
vous?  Quelle heure est-il donc?  Est-ce toi, Barkilphedro?

Elle se retourna.

--Mais non.  Ce n'est pas de ce cote-ci.  Est-ce qu'il y a
quelqu'un dans la chambre de bain?  Mais repondez donc!  Au fait,
non, personne ne peut venir par la.

Elle alla au rideau de toile d'argent, l'ouvrit du bout de son
pied, l'ecarta d'un mouvement d'epaule, et entra dans la chambre
de marbre.

Gwynplaine sentit comme un froid d'agonie.  Nul abri.  Il etait
trop tard pour fuir.  D'ailleurs il n'en avait pas la force.  Il
eut voulu que le pave se fendit, et tomber sous terre.  Aucun
moyen de ne pas etre vu.

Elle le vit.

Elle le regarda, prodigieusement etonnee, mais sans aucun
tressaillement, avec une nuance de bonheur et de mepris:

--Tiens, dit-elle, Gwynplaine!

Puis, subitement, d'un bond violent, car cette chatte etait une
panthere, elle se jeta a son cou.

Elle lui pressa la tete entre ses bras nus dont les manches, dans
cet emportement, s'etaient relevees.

Et tout a coup le repoussant, abattant sur les deux epaules de
Gwynplaine ses petites mains comme des serres, elle debout devant
lui, lui debout devant elle, elle se mit a le regarder
etrangement.

Elle regarda, fatale, avec ses yeux d'Aldebaran, rayon visuel
mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sideral.  Gwynplaine
contemplait cette prunelle bleue et cette prunelle noire, eperdu
sous la double fixite de ce regard de ciel et de ce regard
d'enfer.  Cette femme et cet homme se renvoyaient l'eblouissement
sinistre.  Ils se fascinaient l'un l'autre, lui par la
difformite, elle par la beaute, tous deux par l'horreur.

Il se taisait, comme sous un poids impossible a soulever.  Elle
s'ecria:

--Tu as de l'esprit.  Tu es venu.  Tu as su que j'avais ete
forcee de partir de Londres.  Tu m'as suivie.  Tu as bien fait.
Tu es extraordinaire d'etre ici.

Une prise de possession reciproque, cela jette une sorte
d'eclair.  Gwynplaine, confusement averti par une vague crainte
sauvage et honnete, recula, mais les ongles roses crispes sur son
epaule le tenaient.  Quelque chose d'inexorable s'ebauchait.  Il
etait dans l'antre de la femme fauve, homme fauve lui-meme.

Elle reprit:

--Anne, cette sotte,--tu sais?  la reine,--elle m'a fait venir a
Windsor sans savoir pourquoi.  Quand je suis arrivee, elle etait
enfermee avec son idiot de chancelier.  Mais comment as-tu fait
pour penetrer jusqu'a moi?  Voila ce que j'appelle etre un homme.
Des obstacles.  Il n'y en a pas.  On est appele, on accourt.  Tu
t'es renseigne?  Mon nom, la duchesse Josiane, je pense que tu le
savais.  Qui est-ce qui t'a introduit?  C'est le mousse sans
doute.  Il est intelligent.  Je lui donnerai cent guinees.
Comment t'y es-tu pris?  dis-moi cela.  Non, ne me le dis pas.
Je ne veux pas le savoir.  Expliquer rapetisse.  Je t'aime mieux
surprenant.  Tu es assez monstrueux pour etre merveilleux.  Tu
tombes de l'empyree, voila, ou tu montes du troisieme dessous, a
travers la trappe de l'Erebe.  Rien de plus simple, le plafond
s'est ecarte ou le plancher s'est ouvert.  Une descente par les
nuees ou une ascension dans un flamboiement de soufre, c'est
ainsi que tu arrives.  Tu merites d'entrer comme les dieux.
C'est dit, tu es mon amant.

Gwynplaine, egare, ecoutait, sentant de plus en plus sa pensee
osciller.  C'etait fini.  Et impossible de douter.  La lettre de
la nuit, cette femme la confirmait.  Lui, Gwynplaine, amant d'une
duchesse, amant aime!  l'immense orgueil aux mille tetes sombres
remua dans ce coeur infortune.

La vanite, force enorme en nous, contre nous.

La duchesse continua:

--Puisque tu es la, c'est que c'est voulu.  Je n'en demande pas
davantage.  Il y a quelqu'un en haut, ou en bas, qui nous jette
l'un a l'autre.  Fiancailles du Styx et de l'Aurore.  Fiancailles
effrenees hors de toutes les lois!  Le jour ou je t'ai vu, j'ai
dit:--C'est lui.  Je le reconnais. C'est le monstre de mes reves.
Il sera a moi.--Il faut aider le destin.  C'est pourquoi je t'ai
ecrit.  Une question, Gwynplaine?  crois-tu a la predestination?
J'y crois, moi, depuis que j'ai lu le Songe de Scipion dans
Ciceron.  Tiens, je ne remarquais pas.  Un habit de gentilhomme.
Tu t'es habille en seigneur.  Pourquoi pas?  Tu es saltimbanque.
Raison de plus.  Un bateleur vaut un lord.  D'ailleurs, qu'est-ce
que les lords?  des clowns.  Tu as une noble taille, tu es tres
bien fait.  C'est inoui que tu sois ici!  Quand es-tu arrive?
Depuis combien de temps es-tu la?  Est-ce que tu m'as vue nue?
je suis belle, n'est-ce pas?  J'allais prendre mon bain.  Oh!  je
t'aime.  Tu as lu ma lettre!  L'as-tu lue toi-meme?  Te l'a-t-on
lue?  Sais-tu lire?  Tu dois etre ignorant.  Je te fais des
questions, mais n'y reponds pas.  Je n'aime pas ton son de voix.
Il est doux.  Un etre incomparable comme toi ne devrait pas
parler, mais grincer.  Tu chantes, c'est harmonieux.  Je hais
cela.  C'est la seule chose en toi qui me deplaise.  Tout le
reste est formidable, tout le reste est superbe.  Dans l'Inde, tu
serais dieu.  Est-ce que tu es ne avec ce rire epouvantable sur
la face?  Non, n'est-ce pas?  C'est sans doute une mutilation
penale.  J'espere bien que tu as commis quelque crime.  Viens
dans mes bras.

Elle se laissa tomber sur le canape et le fit tomber pres d'elle.
Ils se trouverent l'un pres de l'autre sans savoir comment.  Ce
qu'elle disait passait sur Gwynplaine comme un grand vent.  Il
percevait a peine le sens de ce tourbillon de mots forcenes.
Elle avait l'admiration dans les yeux.  Elle parlait en tumulte,
frenetiquement, d'une voix eperdue et tendre.  Sa parole etait
une musique, mais Gwynplaine entendait cette musique comme une
tempete.

Elle appuya de nouveau sur lui son regard fixe.

--Je me sens degradee pres de toi, quel bonheur!  Etre altesse,
comme c'est fade!  Je suis auguste, rien de plus fatigant.
Dechoir repose.  Je suis si saturee de respect que j'ai besoin de
mepris.  Nous sommes toutes un peu des extravagantes, a commencer
par Venus, Cleopatre, mesdames de Chevreuse et de Longueville, et
a finir par moi.  Je t'afficherai, je le declare.  Voila une
amourette qui fera une contusion a la royale famille Stuart dont
je suis.  Ah!  je respire!  J'ai trouve l'issue.  Je suis hors de
la majeste.  Etre declassee, c'est etre delivree.  Tout rompre,
tout braver, tout faire, tout defaire, c'est vivre.  Ecoute, je
t'aime.

Elle s'interrompit, et eut un effrayant sourire.

--Je t'aime non seulement parce que tu es difforme, mais parce
que tu es vil.  J'aime le monstre, et j'aime l'histrion.  Un
amant humilie, bafoue, grotesque, hideux, expose aux rires sur ce
pilori qu'on appelle un theatre, cela a une saveur
extraordinaire.  C'est mordre au fruit de l'abime.  Un amant
infamant, c'est exquis.  Avoir sous la dent la pomme, non du
paradis, mais de l'enfer, voila ce qui me tente, j'ai cette faim
et cette soif, et je suis cette Eve-la.  L'Eve du gouffre.  Tu es
probablement, sans le savoir, un demon.  Je me suis gardee a un
masque du songe.  Tu es un pantin dont un spectre tient les fils.
Tu es la vision du grand rire infernal.  Tu es le maitre que
j'attendais.  Il me fallait un amour comme en ont les Medees et
les Canidies.  J'etais sure qu'il m'arriverait une de ces
immenses aventures de la nuit.  Tu es ce que je voulais.  Je te
dis la un tas de choses que tu ne dois pas comprendre.
Gwynplaine, personne ne m'a possedee, je me donne a toi pure
comme la braise ardente.  Tu ne me crois evidemment pas, mais si
tu savais comme cela m'est egal!

Ses paroles avaient le pele-mele de l'eruption.  Une piqure au
flanc de l'Etna donnerait l'idee de ce jet de flamme.

Gwynplaine balbutia:

--Madame...

Elle lui mit la main sur la bouche.

--Silence!  je te contemple.  Gwynplaine, je suis l'immaculee
effrenee.  Je suis la vestale bacchante.  Aucun homme ne m'a
connue, et je pourrais etre Pythie a Delphes, et avoir sous mon
talon nu le trepied de bronze ou les pretres, accoudes sur la
peau de Python, chuchotent des questions au dieu invisible.  Mon
coeur est de pierre, mais il ressemble a ces cailloux mysterieux
que la mer roule au pied du rocher Huntly Nabb, a l'embouchure de
la Thees, et dans lesquels, si on les casse, on trouve un
serpent.  Ce serpent, c'est mon amour.  Amour tout-puissant, car
il t'a fait venir.  La distance impossible etait entre nous.
J'etais dans Sirius et tu etais dans Allioth.  Tu as fait la
traversee demesuree, et te voila.  C'est bien.  Tais-toi.
Prends-moi.

Elle s'arreta.  Il frissonnait.  Elle se remit a sourire.

--Vois-tu, Gwynplaine, rever, c'est creer.  Un souhait est un
appel.  Construire une chimere, c'est provoquer la realite.
L'ombre toute-puissante et terrible ne se laisse pas defier.
Elle nous satisfait.  Te voila.  Oserai-je me perdre?  oui.
Oserai-je etre ta maitresse, ta concubine, ton esclave, ta chose?
avec joie.  Gwynplaine, je suis la femme.  La femme, c'est de
l'argile qui desire etre fange.  J'ai besoin de me mepriser.
Cela assaisonne l'orgueil.  L'alliage de la grandeur, c'est la
bassesse.  Rien ne se combine mieux.  Meprise-moi, toi qu'ou
meprise.  L'avilissement sous l'avilissement, quelle volupte!  la
fleur double de l'ignominie!  je la cueille.  Foule-moi aux
pieds.  Tu ne m'en aimeras que mieux.  Je le sais, moi.  Sais-tu
pourquoi je t'idolatre?  parce que je te dedaigne.  Tu es si
au-dessous de moi que je te mets sur un autel.  Meler le haut et
le bas, c'est le chaos, et le chaos me plait.  Tout commence et
finit par le chaos.  Qu'est-ce que le chaos?  une immense
souillure.  Et avec cette souillure, Dieu a fait la lumiere, et
avec cet egout, Dieu a fait le monde.  Tu ne sais pas a quel
point je suis perverse.  Petris un astre dans de la boue, ce sera
moi.

Ainsi parlait cette femme formidable, montrant nu, par sa robe
defaite, son torse de vierge.

Elle poursuivit:

--Louve pour tous, chienne pour toi.  Comme on va s'etonner!
l'etonnement des imbeciles est doux.  Moi, je me comprends.
Suis-je une deesse?  Amphitrite s'est donnee au Cyclope.
_Fluctivoma Amphitrite._ Suis-je une fee?  Urgele s'est livree a
Bugryx, l'androptere aux huit mains palmees.  Suis-je une
princesse?  Marie Stuart a eu Rizzio.  Trois belles, trois
monstres.  Je suis plus grande qu'elles, car tu es pire qu'eux.
Gwynplaine, nous sommes faits l'un pour l'autre.  Le monstre que
tu es dehors, je le suis dedans.  De la mon amour.  Caprice,
soit.  Qu'est-ce que l'ouragan?  un caprice.  Il y a entre nous
une affinite siderale; l'un et l'autre nous sommes de la nuit,
toi par la face, moi par l'intelligence.  A ton tour tu me crees.
Tu arrives, voila mon ame dehors.  Je ne la connaissais pas.
Elle est surprenante.  Ton approche fait sortir l'hydre de moi,
deesse.  Tu me reveles ma vraie nature.  Tu me fais faire la
decouverte de moi-meme.  Vois comme je te ressemble.  Regarde
dans moi comme dans un miroir.  Ton visage, c'est mon ame.  Je ne
savais pas etre a ce point terrible.  Moi aussi je suis donc un
monstre!  O Gwynplaine, tu me desennuies.

Elle eut un etrange rire d'enfant, s'approcha de son oreille et
lui dit tout bas:

--Veux-tu voir une femme folle?  c'est moi.

Son regard entrait dans Gwynplaine.  Un regard est un philtre.
Sa robe avait des derangements redoutables.  L'extase aveugle et
bestiale envahissait Gwynplaine.  Extase ou il y avait de
l'agonie.

Pendant que cette femme parlait, il sentait comme des
eclaboussures de feu.  Il sentait sourdre l'irreparable.  Il
n'avait pas la force de dire un mot.  Elle s'interrompait, elle
le considerait: O monstre!  murmurait-elle.  Elle etait farouche.

Brusquement, elle lui saisit les mains.

--Gwynplaine, je suis le trone, tu es le treteau.  Mettons-nous
de plain-pied.  Ah!  je suis heureuse, me voila tombee.  Je
voudrais que tout le monde put savoir a quel point je suis
abjecte.  Ou s'en prosternerait davantage, car plus on abhorre,
plus on rampe.  Ainsi est fait le genre humain.  Hostile, mais
reptile.  Dragon, mais ver.  Oh!  je suis depravee comme les
dieux.  On ne peut toujours pas m'oter cela d'etre la batarde
d'un roi.  J'agis en reine.  Qu'etait-ce que Rhodope?  Une reine
qui aima Phteh, l'homme a la tete de crocodile.  Elle a bati en
son honneur la troisieme pyramide.  Penthesilee a aime le
centaure, qui s'appelle le Sagittaire, et qui est une
constellation.  Et que dis-tu d'Anne d'Autriche?  Mazarin
etait-il assez laid!  Tu n'es pas laid, toi, tu es difforme.  Le
laid est petit, le difforme est grand.  Le laid, c'est la grimace
du diable derriere le beau.  Le difforme est l'envers du sublime.
C'est l'autre cote.  L'Olympe a deux versants; l'un, dans la
clarte, donne Apollon; l'autre, dans la nuit, donne Polypheme.
Toi, tu es Titan.  Tu serais Behemoth dans la foret, Leviathan
dans l'ocean, Typhon dans le cloaque.  Tu es supreme.  Il y a de
la foudre dans ta difformite.  Ton visage a ete derange par un
coup de tonnerre.  Ce qui est sur ta face, c'est la torsion
courroucee du grand poing de flamme.  Il t'a petri et il a passe.
La vaste colere obscure a, dans un acces de rage, englue ton ame
sous cette effroyable figure surhumaine.  L'enfer est un rechaud
penal ou chauffe ce fer rouge qu'on appelle la Fatalite; tu es
marque de ce fer-la.  T'aimer, c'est comprendre le grand.  J'ai
ce triomphe.  Etre amoureuse d'Apollon, le bel effort!  La gloire
se mesure a l'etonnement.  Je t'aime.  J'ai reve de toi des
nuits, des nuits, des nuits!  C'est ici un palais a moi.  Tu
verras mes jardins.  Il y a des sources sous les feuilles, des
grottes ou l'on peut s'embrasser, et de tres beaux groupes de
marbre qui sont du cavalier Bernin.  Et des fleurs!  Il y en a
trop.  Au printemps, c'est un incendie de roses.  T'ai-je dit que
la reine etait ma soeur?  Fais de moi ce que tu voudras.  Je suis
faite pour que Jupiter baise mes pieds et pour que Satan me
crache au visage.  As-tu une religion?  Moi je suis papiste.  Mon
pere Jacques II est mort en France avec un tas de jesuites autour
de lui.  Jamais je n'ai ressenti ce que j'eprouve aupres de toi.
Oh!  je voudrais etre le soir avec toi, pendant qu'on ferait de
la musique, tous deux adosses au meme coussin, sous le tendelet
de pourpre d'une galere d'or, au milieu des douceurs infinies de
la mer.  Insulte-moi.  Bats-moi.  Paye-moi.  Traite-moi comme une
creature.  Je t'adore.  Les caresses peuvent rugir.  En
doutez-vous?  entrez chez les lions.  L'horreur etait dans cette
femme et se combinait avec la grace.  Rien de plus tragique.  On
sentait la griffe, on sentait le velours.  C'etait l'attaque
feline, melee de retraite.  Il y avait du jeu et du meurtre dans
ce va-et-vient.  Elle idolatrait, insolemment.  Le resultat,
c'etait la demence communiquee.  Fatal langage, inexprimablement
violent et doux.  Ce qui insultait n'insultait pas.  Ce qui
adorait outrageait.  Ce qui souffletait deifiait.  Son accent
imprimait a ses paroles furieuses et amoureuses on ne sait quelle
grandeur prometheenne.  Les fetes de la Grande Deesse, chantees
par Eschyle, donnaient aux femmes cherchant les satyres sous les
etoiles cette sombre rage epique.  Ces paroxysmes compliquaient
les danses obscures sous les branches de Dodone.  Cette femme
etait comme transfiguree, s'il est possible qu'on se transfigure
du cote oppose au ciel.  Ses cheveux avaient des frissons de
criniere; sa robe se refermait, puis se rouvrait; rien de
charmant comme ce sein plein de cris sauvages, les rayons de son
oeil bleu se melaient aux flamboiements de son oeil noir, elle
etait surnaturelle.  Gwynplaine, defaillant, se sentait vaincu
par la penetration profonde d'une telle approche.

--Je t'aime!  cria-t-elle.

Et elle le mordit d'un baiser.

Homere a des nuages qui peut-etre allaient devenir necessaires
sur Gwynplaine et Josiane comme sur Jupiter et Junon.  Pour
Gwynplaine, etre aime par une femme qui avait un regard et qui le
voyait, avoir sur sa bouche informe une pression de levres
divines, c'etait exquis et fulgurant.  Il sentait devant cette
femme pleine d'enigmes tout s'evanouir en lui.  Le souvenir de
Dea se debattait dans cette ombre avec de petits cris.  Il y a un
bas-relief antique qui represente le sphinx mangeant un amour;
les ailes du doux etre celeste saignent entre ces dents feroces
et souriantes.

Est-ce que Gwynplaine aimait cette femme?  Est-ce que l'homme a,
comme le globe, deux poles?  Sommes-nous, sur notre axe
inflexible, la sphere tournante, astre de loin, boue de pres, ou
alternent le jour et la nuit?  Le coeur a-t-il deux cotes, l'un
qui aime dans la lumiere, l'autre qui aime dans les tenebres?
Ici la femme rayon; la la femme cloaque.  L'ange est necessaire.
Est-ce qu'il serait possible que le demon, lui aussi, fut un
besoin?  Y a-t-il pour l'ame l'aile de chauve-souris?  l'heure
crepusculaire sonne-t-elle fatalement pour tous?  la faute
fait-elle partie integrante de notre destinee non refusable?  le
mal, dans notre nature, est-il a prendre en bloc, avec le reste?
est-ce que la faute est une dette a payer?  Fremissements
profonds.

Et une voix pourtant nous dit que c'est un crime d'etre faible.
Ce que Gwynplaine eprouvait etait indicible, la chair, la vie,
l'effroi, la volupte, une ivresse accablee, et toute la quantite
de honte qu'il y a dans l'orgueil.  Est-ce qu'il allait tomber?

Elle repeta:--Je t'aime!

Et, frenetique, elle l'etreignit contre sa poitrine.

Gwynplaine haletait.

Tout a coup, tout pres d'eux, une petite sonnerie ferme et claire
vibra.  C'etait le timbre scelle dans le mur qui tintait.  La
duchesse tourna la tete, et dit:

--Qu'est-ce qu'elle me veut?

Et brusquement, avec le bruit d'une trappe a ressort, le panneau
d'argent incruste d'une couronne royale s'ouvrit.

L'interieur d'un tour, tapisse de velours bleu prince, apparut
avec une lettre sur une assiette d'or.

Cette lettre etait volumineuse et carree et posee de facon a
montrer le cachet, qui etait une grande empreinte sur de la cire
vermeille.  Le timbre continuait de sonner.

Le panneau ouvert touchait presque au canape ou tous deux etaient
assis.  La duchesse, penchee et se retenant d'un bras au cou de
Gwynplaine, etendit l'autre bras, prit la lettre sur l'assiette,
et repoussa le panneau.  Le tour se referma et le timbre se tut.

La duchesse cassa la cire entre ses doigts, defit l'enveloppe, en
tira deux plis qu'elle contenait, et jeta l'enveloppe a terre aux
pieds de Gwynplaine.

Le sceau de cire brise restait dechiffrable, et Gwynplaine put y
distinguer une couronne royale et au-dessous la lettre A.

L'enveloppe dechiree etalait ses deux cotes, de sorte qu'on
pouvait en meme temps lire la suscription: A sa grace la duchesse
Josiane.

Les deux plis qu'avait contenus l'enveloppe etaient un parchemin
et un velin.  Le parchemin etait grand, le velin etait petit.
Sur le parchemin etait empreint un large sceau de chancellerie,
en cette cire verte dite cire de seigneurie.  La duchesse, toute
palpitante et les yeux noyes d'extase, fit une imperceptible moue
d'ennui.

--Ah!  dit-elle, qu'est-ce qu'elle m'envoie la?  Une paperasse!
Quel trouble-fete que cette femme!

Et, laissant de cote le parchemin, elle entr'ouvrit le velin.

--C'est de son ecriture.  C'est de l'ecriture de ma soeur.  Cela
me fatigue.  Gwynplaine, je t'ai demande si tu savais lire.
Sais-tu lire?

Gwynplaine fit de la tete signe que oui.

Elle s'etendit sur le canape, presque comme une femme couchee,
cacha soigneusement ses pieds sous sa robe et ses bras sous ses
manches, avec une pudeur bizarre, tout en laissant voir son sein,
et, couvrant Gwynplaine d'un regard passionne, elle lui tendit le
velin.

--Eh bien, Gwynplaine, tu es a moi.  Commence ton service.  Mon
bien-aime, lis-moi ce que m'ecrit la reine.

Gwynplaine prit le velin, il defit le pli, et, d'une voix ou il y
avait toutes sortes de tremblements, il lut:

"Madame,

"Nous vous envoyons gracieusement la copie ci-jointe d'un
proces-verbal, certifie et signe par notre serviteur William
Cowper, lord chancelier de ce royaume d'Angleterre, et duquel il
resulte cette particularite considerable que le fils legitime de
lord Linnaeus Clancharlie vient d'etre constate et retrouve, sous
le nom de Gwynplaine, dans la bassesse d'une existence ambulante
et vagabonde et parmi des saltimbanques et bateleurs.  Cette
suppression d'etat remonte a son plus bas age.  En consequence
des lois du royaume, et en vertu de son droit hereditaire, lord
Fermain Clancharlie, fils de lord Linnaeus, sera, ce jourd'hui
meme, admis et reintegre dans la chambre des lords.  C'est
pourquoi, voulant vous bien traiter et vous conserver la
transmission des biens et domaines des lords Clancharlie
Hunkerville, nous le substituons dans vos bonnes graces a lord
David Dirry-Moir.  Nous avons fait amener lord Fermain dans votre
residence de Corleone-lodge; nous commandons et voulons, comme
reine et soeur, que notre dit lord Fermain Clancharlie, nomme
jusqu'a ce jour Gwynplaine, soit votre mari, et vous l'epouserez,
et c'est notre plaisir royal."

Pendant que Gwynplaine lisait, avec des intonations qui
chancelaient presque a chaque mot, la duchesse, soulevee du
coussin du canape, ecoutait, l'oeil fixe.  Comme Gwynplaine
achevait, elle lui arracha la lettre.

--ANNE, REINE, dit-elle, lisant la signature, avec une intonation
de reverie.

Puis elle ramassa a terre le parchemin qu'elle avait jete, et y
promena son regard.  C'etait la declaration des naufrages de la
_Matutina_, copiee sur un proces-verbal signe du sheriff de
Southwark et du lord-chancelier.

Le proces-verbal lu, elle relut le message de la reine.  Puis
elle dit:

--Soit.

Et, calme, montrant du doigt a Gwynplaine la portiere de la
galerie par ou il etait entre:

--Sortez, dit-elle.

Gwynplaine, petrifie, demeura immobile.

Elle reprit, glaciale:

--Puisque vous etes mon mari, sortez.

Gwynplaine, sans parole, les yeux baisses comme un coupable, ne
bougeait pas.  Elle ajouta:

--Vous n'avez pas le droit d'etre ici.  C'est la place de mon
amant.

Gwynplaine etait comme cloue.

--Bien, dit-elle.  Ce sera moi, je m'en vais.  Ah!  vous etes mon
mari!  Rien de mieux.  Je vous hais.

Et se levant, jetant a on ne sait qui dans l'espace un hautain
geste d'adieu, elle sortit.

La portiere de la galerie se referma sur elle.



V

ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS


Gwynplaine demeura seul.

Seul en presence de cette baignoire tiede et de ce lit defait.

La pulverisation des idees etait en lui a son comble.  Ce qu'il
pensait ne ressemblait pas a de la pensee.  C'etait une
diffusion, une dispersion, l'angoisse d'etre dans
l'incomprehensible.  Il avait en lui quelque chose comme le
sauve-qui-peut d'un reve.

L'entree dans les mondes inconnus n'est pas une chose simple.

A partir de la lettre de la duchesse, apportee par le mousse, une
serie d'heures surprenantes avait commence pour Gwynplaine, de
moins en moins intelligibles.  Jusqu'a cet instant il etait dans
le songe, mais il y voyait clair.  Maintenant il y tatonnait.

Il ne pensait pas.  Il ne songeait meme plus.  Il subissait.

Il restait assis sur le canape, a l'endroit ou la duchesse
l'avait laisse.

Tout a coup il y eut dans cette ombre un bruit de pas.  C'etait
un pas d'homme.  Ce pas venait du cote oppose a la galerie par ou
etait sortie la duchesse.  Il approchait, et on l'entendait
sourdement, mais nettement.  Gwynplaine, quelle que fut son
absorption, preta l'oreille.

Subitement, au dela du rideau de toile d'argent que la duchesse
avait laisse entr'ouvert, derriere le lit, la porte qu'il etait
aise de soupconner sous la glace peinte s'ouvrit toute grande, et
une voix male et joyeuse, chantant a pleine gorge, jeta dans la
chambre aux miroirs ce refrain d'une vieille chanson francaise:

      Trois petits gorets sur leur fumier
      Juraient comme des porteurs de chaise.

Un homme entra.

Cet homme avait l'epee au cote et a la main un chapeau a plumes
avec ganse et cocarde, et etait vetu d'un magnifique habit de
mer, galonne.

Gwynplaine se dressa, comme si un ressort le mettait debout.

Il reconnut cet homme et cet homme le reconnut.

De leurs deux bouches stupefaites s'echappa en meme temps ce
double cri:

--Gwynplaine!

--Tom-Jim-Jack!

L'homme au chapeau a plumes marcha sur Gwynplaine, qui croisa les
bras.

--Comment es-tu ici, Gwynplaine?

--Et toi, Tom-Jim-Jack, comment y viens-tu?

--Ah!  je comprends.  Josiane!  un caprice.  Un saltimbanque qui
est un monstre, c'est trop beau pour qu'on y resiste.  Tu t'es
deguise pour venir ici, Gwynplaine.

--Et toi aussi, Tom-Jim-Jack.

--Gwynplaine, que signifie cet habit de seigneur?

--Tom-Jim-Jack, que signifie cet habit d'officier?

--Gwynplaine, je ne reponds pas aux questions.

--Ni moi, Tom-Jim-Jack.

--Gwynplaine, je ne m'appelle pas Tom-Jim-Jack.

--Tom-Jim-Jack, je ne m'appelle pas Gwynplaine.

--Gwynplaine, je suis ici chez moi.

--Je suis ici chez moi, Tom-Jim-Jack.

--Je te defends de me faire echo.  Tu as l'ironie, mais j'ai ma
canne.  Treve a tes parodies, miserable drole.

Gwynplaine devint pale.

--Drole toi-meme!  et tu me rendras raison de cette insulte.

--Dans ta baraque, tant que tu voudras.  A coups de poing.

--Ici, et a coups d'epee.

--L'ami Gwynplaine, l'epee est affaire de gentilshommes.  Je ne
me bats qu'avec mes pareils.  Nous sommes egaux devant le poing,
inegaux devant l'epee.  A l'inn Tadcaster, Tom-Jim-Jack peut
boxer Gwynplaine.  A Windsor, c'est different.  Apprends ceci: je
suis contre-amiral.

--Et moi, je suis pair d'Angleterre.

L'homme en qui Gwynplaine voyait Tom-Jim-Jack eclata de rire.

--Pourquoi pas roi?  Au fait, tu as raison.  Un histrion est tous
ses roles.  Dis-moi que tu es Theseus, duc d'Athenes.

--Je suis pair d'Angleterre, et nous nous battrons.

--Gwynplaine, ceci devient long.  Ne joue pas avec quelqu'un qui
peut te faire fouetter.  Je m'appelle lord David Dirry-Moir.

--Et moi, je m'appelle lord Clancharlie.

Lord David eut un second eclat de rire.

--Bien trouve.  Gwynplaine est lord Clancharlie.  C'est en effet
le nom qu'il faut avoir pour posseder Josiane.  Ecoute, je te
pardonne.  Et sais-tu pourquoi?  C'est que nous sommes les deux
amants.

La portiere de la galerie s'ecarta, et une voix dit:

--Vous etes les deux maris, messeigneurs.

Tous deux se retournerent.

--Barkilphedro!  s'ecria lord David.

C'etait Barkilphedro, en effet.

Il saluait profondement les deux lords avec un sourire.

Derriere lui, a quelques pas, on apercevait un gentilhomme au
visage respectueux et severe qui avait une baguette noire a la
main.

Ce gentilhomme s'avanca, fit trois reverences a Gwynplaine, et
lui dit:

--Milord, je suis l'huissier de la verge noire.  Je viens
chercher votre seigneurie, conformement aux ordres de sa majeste.




LIVRE HUITIEME

LE CAPITOLE ET SON VOISINAGE



I

DISSECTION DES CHOSES MAJESTUEUSES


La redoutable ascension qui, depuis tant d'heures deja, variait
ses eblouissements sur Gwynplaine, et qui l'avait emporte a
Windsor, le remporta a Londres.

Les realites visionnaires se succederent devant lui, sans
solution de continuite.

Nul moyen de s'y soustraire.  Quand une le quittait, l'autre le
reprenait.

Il n'avait pas le temps de respirer.

Qui a vu un jongleur a vu le sort.  Ces projectiles tombant,
montant et retombant, ce sont les hommes dans la main du destin.

Projectiles et jouets.

Le soir de ce meme jour, Gwynplaine etait dans un lieu
extraordinaire.

Il etait assis sur un banc fleurdelyse.  Il avait par-dessus ses
habits de soie une robe de velours ecarlate doublee de taffetas
blanc avec rochet d'hermine, et aux epaules deux bandes d'hermine
bordees d'or.

Il avait autour de lui des hommes de tout age, jeunes et vieux,
assis comme lui sur les fleurs de lys et comme lui vetus
d'hermine et de pourpre.

Devant lui, il apercevait d'autres hommes, a genoux.  Ces hommes
avaient des robes de soie noire.  Quelques-uns de ces hommes
agenouilles ecrivaient.

En face de lui, a quelque distance, il apercevait des marches,
une estrade, un dais, un large ecusspn etincelant entre un lion
et une licorne, et, sous ce dais, sur cette estrade, au haut de
ces marches, adosse a cet ecusson, un fauteuil dore et couronne.
C'etait un trone.

Le trone de la Grande Bretagne.

Gwynplaine etait, pair lui-meme, dans la chambre des pairs
d'Angleterre.

De quelle facon avait eu lieu cette introduction de Gwynplaine a
la chambre des lords?  Disons-le.

Toute la journee, depuis le matin jusqu'au soir, depuis Windsor
jusqu'a Londres, depuis Corleone-lodge jusqu'a Westminster-hall,
avait ete une montee d'echelon en echelon.  A chaque echelon
nouvel etourdissement.

Il avait ete emmene de Windsor dans les voitures de la reine,
avec l'escorte due a un pair.  La garde qui honore ressemble
beaucoup a la garde qui garde.

Ce jour-la, les riverains de la route de Windsor a Londres virent
galoper une cavalcade de gentilshommes pensionnaires de sa
majeste accompagnant deux chaises menees grand train en poste
royale.  Dans la premiere etait assis l'huissier de la verge
noire, sa baguette a la main.  Dans la seconde on distinguait un
large chapeau a plumes blanches couvrant d'ombre un visage qu'on
ne voyait pas.  Qui est-ce qui passait la?  etait-ce un prince?
etait-ce un prisonnier?

C'etait Gwynplaine.

Cela avait l'air de quelqu'un qu'on mene a la tour de Londres, a
moins que ce ne fut quelqu'un qu'on menat a la chambre des pairs.

La reine avait bien fait les choses.  Comme il s'agissait du
futur mari de sa soeur, elle avait donne une escorte de son
propre service.

L'officier de l'huissier de la verge noire etait a cheval en tete
du cortege.

L'huissier de la verge noire avait dans sa chaise, sur un
strapontin, un coussin de drap d'argent.  Sur ce coussin etait
pose un portefeuille noir timbre d'une couronne royale.

A Brentford, dernier relais avant Londres, les deux chaises et
l'escorte firent halte.

Un carrosse d'ecaille attele de quatre chevaux attendait, avec
quatre laquais derriere, deux postillons devant, et un cocher en
perruque.  Roues, marchepieds, soupentes, timon, tout le train de
ce carrosse etait dore.  Les chevaux etaient harnaches d'argent.

Ce coche de gala etait d'un dessin allier et surprenant, et eut
magnifiquement figure parmi les cinquante et un carrosses
celebres, dont Roubo nous a laisse les portraits.

L'huissier de la verge noire mit pied a terre, ainsi que son
officier.

L'officier de l'huissier retira du strapontin de la chaise de
poste le coussin de drap d'argent sur lequel etait le
portefeuille a couronne, le prit sur ses deux mains, et se tint
debout derriere l'huissier.

L'huissier de la verge noire ouvrit la portiere du carrosse, qui
etait vide, puis la portiere de la chaise ou etait Gwynplaine,
et, baissant les yeux, invita respectueusement Gwynplaine a
prendre place dans le carrosse.

Gwynplaine descendit de la chaise et monta dans le carrosse.

L'huissier portant la verge et l'officier portant le coussin y
entrerent apres lui, et y occuperent la banquette basse destinee
aux pages dans les anciens coches de ceremonie.

Le carrosse etait tendu a l'interieur de satin blanc garni
d'entoilage de Binche avec cretes et glands d'argent.  Le plafond
etait armorie.

Les postillons des deux chaises qu'on venait de quitter etaient
vetus du hoqueton royal.  Le cocher, les postillons et les
laquais du carrosse ou l'on entrait avaient une autre livree,
tres magnifique.

Gwynplaine, a travers le somnambulisme ou il etait comme aneanti,
remarqua cette fastueuse valetaille et demanda a l'huissier de la
verge noire:

--Quelle est cette livree?

L'huissier de la verge noire repondit:

--La votre, milord.

Ce jour-la, la chambre des lords devait sieger le soir.  _Curia
erat serena_, disent les vieux proces-verbaux.  En Angleterre, la
vie parlementaire est volontiers une vie nocturne.  On sait qu'il
arriva une fois a Sheridan de commencer a minuit un discours et
de le terminer au lever du soleil.

Les deux chaises de poste retournerent a vide a Windsor; le
carrosse ou etait Gwynplaine se dirigea vers Londres.

Le carrosse d'ecaille a quatre chevaux alla au pas de Brentford a
Londres.  La dignite de la perruque du cocher l'exigeait.

Sous la figure de ce cocher solennel, le ceremonial prenait
possession de Gwynplaine.

Ces retards, du reste, etaient, selon toute apparence, calcules.
On en verra plus loin le motif probable.

Il n'etait pas encore nuit, mais il s'en fallait de peu, quand le
carrosse d'ecaille s'arreta devant la King's Gate, lourde porte
surbaissee entre deux tourelles qui communiquait de White-Hall a
Westminster.

La cavalcade des gentilshommes pensionnaires fit groupe autour du
carrosse.

Un des valets de pied de l'arriere sauta sur le pave, et ouvrit
la portiere.

L'huissier de la verge noire, suivi de son officier portant le
coussin, sortit du carrosse, et dit a Gwynplaine:

--Milord, daignez descendre.  Que votre seigneurie garde son
chapeau sur sa tete.

Gwynplaine etait vetu, sous son manteau de voyage, de l'habit de
soie qu'il n'avait pas quitte depuis la veille.  Il n'avait pas
d'epee.

Il laissa son manteau dans le carrosse.

Sous la voute carrossiere de la King's Gate, il y avait une porte
laterale petite et exhaussee de quelques degres.

Dans les choses d'apparat, le respect est de preceder.

L'huissier de la verge noire, ayant derriere lui son officier,
marchait devant.

Gwynplaine suivait.

Ils monterent le degre, et entrerent sous la porte laterale.

Quelques instants apres, ils etaient dans une chambre ronde et
large avec pilier au centre, un bas de tourelle, salle de
rez-de-chaussee, eclairee d'ogives etroites comme des lancettes
d'abside, et qui devait etre obscure meme en plein midi.  Peu de
lumiere fait parfois partie de la solennite.  L'obscur est
majestueux.

Dans cette chambre treize hommes se tenaient debout.  Trois en
avant, six au deuxieme rang, quatre en arriere.

Des trois premiers un avait une cotte de velours incarnat, et les
deux autres des cottes vermeilles aussi, mais de satin.  Tous
trois avaient les armes d'Angleterre brodees sur l'epaule.

Les six du second rang etaient vetus de vestes dalmatiques en
moire blanche, chacun avec un blason different sur la poitrine.

Les quatre derniers, tous en moire noire, etaient distincts les
uns des autres, le premier par une cape bleue, le deuxieme par un
saint Georges ecarlate sur l'estomac, le troisieme par deux croix
cramoisies brodees sur sa poitrine et sur son dos, le quatrieme
par un collet de fourrure noire appelee peau de sabelline.  Tous
etaient en perruque, nu-tete, et avaient l'epee au cote.

On distinguait a peine leurs visages dans la penombre.  Eux ne
pouvaient voir la figure de Gwynplaine.

L'huissier de la verge noire eleva sa baguette et dit:

--Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
moi huissier de la verge noire, premier officier de la chambre de
presence, je remets votre seigneurie a Jarretiere, roi d'armes
d'Angleterre.

Le personnage a cotte de velours, laissant les autres derriere
lui, salua Gwynplaine jusqu'a terre et dit:

--Milord Fermain Clancharlie, je suis Jarretiere, premier roi
d'armes d'Angleterre.  Je suis l'officier cree et couronne par sa
grace le duc de Norfolk, comte-marechal hereditaire.  J'ai jure
obeissance au roi, aux pairs et aux chevaliers de la Jarretiere.
Le jour de mon couronnement, ou le comte-marechal d'Angleterre
m'a verse un gobelet de vin sur la tete, j'ai solennellement
promis d'etre officieux a la noblesse, d'eviter la compagnie des
personnes de mauvaise reputation, d'excuser plutot que de blamer
les gens de qualite, et d'assister les veuves et les vierges.
C'est moi qui ai charge de regler les ceremonies de l'enterrement
des pairs et qui ai le soin et la garde de leurs armoiries.  Je
me mets aux ordres de votre seigneurie.

Le premier des deux autres en cottes de satin fit une reverence,
et dit:

--Milord, je suis Clarence, deuxieme roi d'armes d'Angleterre.
Je suis l'officier qui regle l'enterrement des nobles au-dessous
des pairs.  Je me mets aux ordres de votre seigneurie.

L'autre homme a cotte de satin salua, et dit:

--Milord, je suis Norroy, troisieme roi d'armes d'Angleterre.  Je
me mets aux ordres de votre seigneurie.

Les six du second rang, immobiles et sans saluer, firent un pas.

Le premier a la droite de Gwynplaine, dit:

--Milord, nous sommes les six ducs d'armes d'Angleterre.  Je suis
  York.

Puis chacun des herauts ou ducs d'armes prit la parole a son
tour, et se nomma.

--Je suis Lancastre.

--Je suis Richmond.

--Je suis Chester.

--Je suis Somerset.

--Je suis Windsor,

Les blasons qu'ils avaient sur la poitrine etaient ceux des
comtes et des villes dont ils portaient les noms.

Les quatre qui etaient habilles de noir, derriere les herauts,
gardaient le silence.

Le roi d'armes Jarretiere les montra du doigt a Gwynplaine et
dit:

--Milord, voici les quatre poursuivants d'armes.--Manteau-Bleu.

L'homme a la cape bleue salua de la tete.

--Dragon-Rouge.

L'homme au saint Georges salua.

--Rouge-Croix.

L'homme aux croix ecarlates salua.

--Porte-coulisse.

L'homme a la fourrure de sabelline salua.

Sur un signe du roi d'armes, le premier des poursuivants,
Manteau-Bleu, s'avanca, et prit des mains de l'officier de
l'huissier le coussin de drap d'argent et le portefeuille a
couronne.

Et le roi d'armes dit a l'huissier de la verge noire:

--Ainsi soit.  Je donne a votre honneur reception de sa
seigneurie.

Ces pratiques d'etiquette et d'autres qui vont suivre etaient le
vieux ceremonial anterieur a Henri VIII, qu'Anne essaya, pendant
un temps, de faire revivre.  Rien de tout cela ne se fait plus
aujourd'hui.  Pourtant la chambre des lords se croit immuable; et
si l'immemorial existe quelque part, c'est la.

Elle change toutefois.  _E pur si muove._

Qu'est devenu, par exemple, le _may pole_, ce mat de mai que la
ville de Londres plantait sur le passage des pairs allant au
parlement?  Le dernier qui ait fait figure a ete arbore en 1713.
Depuis, le "may pole" a disparu.  Desuetude.

L'apparence, c'est l'immobilite; la realite, c'est le changement.
Ainsi prenez ce titre, Albemarle.  Il semble eternel.  Sous ce
titre ont passe six familles, Odo, Mandeville, Bethune,
Plantagenet, Beauchamp, Monk.  Sous ce titre, Leicester, se sont
succede cinq noms differents, Beaumont, Brewose, Dudley, Sidney,
Coke.  Sous Lincoln, six.  Sous Pembroke, sept, etc.  Les
familles changent sous les titres qui ne bougent pas.
L'historien superficiel croit a l'immuabilite.  Au fond, nulle
duree.  L'homme ne peut etre que flot.  L'onde, c'est l'humanite.

Les aristocraties ont pour orgueil ce que les femmes ont pour
humiliation, vieillir; mais femmes et aristocraties ont la meme
illusion, se conserver.

Il est probable que la chambre des lords ne se reconnaitra point
dans ce qu'on vient de lire et dans ce qu'on va lire, un peu
comme la jolie femme d'autrefois qui ne veut pas avoir de rides.
Le miroir est un vieil accuse; il en prend son parti.

Faire ressemblant, c'est la tout le devoir de l'historien.

Le roi d'armes s'adressa a Gwynplaine.

--Veuillez me suivre, milord.

Il ajouta:

--On vous saluera.  Votre seigneurie soulevera seulement le bord
de son chapeau.

Et l'on se dirigea en cortege vers une porte qui etait au fond de
la salle ronde.

L'huissier de la verge noire ouvrait la marche.

Puis Manteau-Bleu, portant le coussin; puis le roi d'armes;
derriere le roi d'armes etait Gwynplaine, le chapeau sur la tete.

Les autres rois d'armes, herauts, poursuivants, resterent dans la
salle ronde.

Gwynplaine, precede de l'huissier de la verge noire et sous la
conduite du roi d'armes, suivit de salle en salle un itineraire
qu'il serait impossible de retrouver aujourd'hui, le vieux logis
du parlement d'Angleterre ayant ete demoli,

Il traversa entre autres cette gothique chambre d'etat ou avait
eu lieu la rencontre supreme de Jacques II et de Monmouth, et qui
avait vu l'agenouillement inutile du neveu lache devant l'oncle
feroce.  Autour de cette chambre etaient ranges sur le mur, par
ordre de dates, avec leurs noms et leurs blasons, neuf portraits
en pied d'anciens pairs: lord Nansladron, 1305.  Lord Baliol,
1306.  Lord Benestede, 1314.  Lord Cantilupe, 1356.  Lord
Montbegon, 1357.  Lord Tibotot, 1372.  Lord Zouch of Codnor,
1615.  Lord Bella-Aqua, sans date.  Lord Harren and Surrey, comte
de Blois, sans date.

La nuit etant venue, il y avait des lampes de distance en
distance dans les galeries.  Des lustres de cuivre a chandelles
de cire etaient allumes dans les salles, eclairees a peu pres
comme des bas cotes d'eglise.

On n'y rencontrait que les personnes necessaires.

Dans une chambre que le cortege traversa se tenaient debout, la
tete respectueusement inclinee, les quatre clercs du signet, et
le clerc des papiers d'etat.

Dans une autre etait l'honorable Philip Sydenham, chevalier
banneret, seigneur de Brympton en Somerset.  Le chevalier
banneret est le chevalier fait en guerre par le roi sous la
banniere royale deployee.

Dans une autre etait le plus ancien baronnet d'Angleterre, sir
Edmund Bacon de Suffolk, heritier de sir Nicholas, et qualifie
_primus baronetorum Angliae_.  Sir Edmund avait derriere lui son
arcifer portant son arquebuse et son ecuyer portant les armes
d'Ulster, les baronnets etant les defenseurs nes du comte
d'Ulster en Irlande.

Dans une autre etait le chancelier de l'echiquier, accompagne de
ses quatre maitres des comptes et des deux deputes du
lord-chambellan charges de fendre les tailles.  Plus le maitre
des monnaies, ayant dans sa main ouverte une livre sterling,
faite, comme c'est l'usage pour les pounds, au moulinet.  Ces
huit personnages firent la reverence au nouveau lord.

A l'entree du corridor tapisse d'une natte qui etait la
communication de la chambre basse a la chambre haute, Gwynplaine
fut salue par sir Thomas Mansell de Margam, controleur de la
maison de la reine et membre du parlement pour Glamorgan; et, a
la sortie, par une deputation "d'un sur deux" des barons des
Cinq-Ports, ranges a sa droite et a sa gauche, quatre par quatre,
les Cinq-Ports etant huit.  William Ashburnham le salua pour
Hastings, Matthew Aylmor pour Douvres, Josias Burchett pour
Sandwich, sir Philip Boteler pour Hyeth, John Brewer pour New
Rumney, Edward Southwell pour la ville de Rye, James Hayes pour
la ville de Winchelsea, et Georges Nailor pour la ville de
Seaford.

Le roi d'armes, comme Gwynplaine allait rendre le salut, lui
rappela a voix basse le ceremonial.

--Seulement le bord du chapeau, milord.

Gwynplaine fit comme il lui etait indique.

Il arriva a la chambre peinte, ou il n'y avait pas de peinture,
si ce n'est quelques figures de saints, entre autres saint
Edouard, sous les voussures des longues fenetres ogives coupees
en deux par le plancher, desquelles Westminster-Hall avait le
bas, et la chambre peinte le haut.

En deca de la barriere de bois qui traversait de part en part la
chambre peinte, se tenaient les trois secretaires d'etat, hommes
considerables.  Le premier de ces officiers avait dans ses
attributions le sud de l'Angleterre, l'Irlande et les colonies,
plus la France, la Suisse, l'Italie, l'Espagne, le Portugal et la
Turquie.  Le deuxieme dirigeait le nord de l'Angleterre, avec
surveillance sur les Pays-Bas, l'Allemagne, le Danemark, la
Suede, la Pologne et la Moscovie.  Le troisieme, ecossais, avait
l'Ecosse.  Les deux premiers etaient anglais.  L'un d'eux etait
l'honorable Robert Harley, membre du parlement pour la ville de
New-Radnor.  Un depute d'Ecosse, Mungo Graham, esquire, parent du
duc de Montrose, etait present.  Tous saluerent Gwynplaine en
silence.

Gwynplaine toucha le bord de son chapeau.

Le garde-barriere leva le bras de bois sur charniere qui donnait
entree sur l'arriere de la chambre peinte ou etait la longue
table verte drapee, reservee aux seuls lords.

Il y avait sur la table un candelabre allume.

Gwynplaine, precede de l'huissier de la verge noire, de
Manteau-Bleu et de Jarretiere, penetra dans ce compartiment
privilegie.

Le garde-barriere referma l'entree derriere Gwynplaine.

Le roi d'armes, sitot la barriere franchie, s'arreta.

La chambre peinte etait spacieuse.

On apercevait au fond, debout au-dessous de l'ecusson royal qui
etait entre les deux fenetres, deux vieillards vetus de robes de
velours rouge avec deux bandes d'hermine ourlees de galons d'or
sur l'epaule et des chapeaux a plumes blanches sur leurs
perruques.  Par la fente des robes on voyait leur habit de soie
et la poignee de leur epee.

Derriere eux etait immobile un homme habille en moire noire,
portant haute une grande masse d'or surmontee d'un lion couronne.

C'etait le massier des pairs d'Angleterre.

Le lion est leur insigne: _Et les lions ce sont les Barons et li
Per_, dit la chronique manuscrite de Bertrand Duguesclin.

Le roi d'armes montra a Gwynplaine les deux personnages en robes
de velours, et lui dit a l'oreille:

--Milord, ceux-ci sont vos egaux.  Vous rendrez le salut
exactement comme il vous sera fait.  Ces deux seigneuries ici
presentes sont deux barons et vos parrains designes par le
lord-chancelier.  Ils sont tres vieux, et presque aveugles.  Ce
sont eux qui vous vont introduire dans la chambre des lords.  Le
premier est Charles Mildmay, lord Fitzwalter, sixieme seigneur du
banc des barons, le second est Augustus Arundel, lord Arundel de
Trerice, trente-huitieme seigneur du banc des barons.

Le roi d'armes, faisant un pas vers les deux vieillards, eleva la
voix:

--Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville,
marquis de Corleone en Sicile, salue vos seigneuries.

Les deux lords souleverent leurs chapeaux au-dessus de leur tete
de toute la longueur du bras, puis se recoifferent.

Gwynplaine leur rendit le salut de la meme maniere.

L'huissier de la verge noire avanca, puis Manteau-Bleu, puis
Jarretiere.

Le massier vint se placer devant Gwynplaine, et les deux lords a
ses cotes, lord Fitzwalter a sa droite et lord Arundel de Trerice
a sa gauche.  Lord Arundel etait fort casse, et le plus vieux des
deux.  Il mourut l'annee d'apres, leguant a son petit-fils John,
mineur, sa pairie qui, du reste, devait s'eteindre en 1768.

Ce cortege sortit de la chambre peinte et s'engagea dans une
galerie a pilastres ou alternaient en sentinelle, de pilastre en
pilastre, des pertuisaniers d'Angleterre et des hallebardiers
d'Ecosse.

Les hallebardiers ecossais etaient cette magnifique troupe aux
jambes nues digne de faire face, plus tard, a Fontenoy, a la
cavalerie francaise et a ces cuirassiers du roi auxquels leur
colonel disait: _Messieurs les maitres, assurez vos chapeaux,
nous allons avoir l'honneur de charger_.

Le capitaine des pertuisaniers et le capitaine des hallebardiers
firent a Gwynplaine et aux deux lords parrains le salut de
l'epee.  Les soldats saluerent, les uns de la pertuisane, les
autres de la hallebarde.

Au fond de la galerie resplendissait une grande porte, si
magnifique que les deux battants semblaient deux lames d'or.

Des deux cotes de la porte deux hommes etaient immobiles.  A leur
livree on pouvait reconnaitre les _door-keepers_, "garde-portes".

Un peu avant d'arriver a cette porte, la galerie s'elargissait et
il y avait un rond-point vitre.

Dans ce rond-point etait assis sur un fauteuil a dossier demesure
un personnage auguste par l'enormite de sa robe et de sa
perruque.  C'etait William Cowper, lord-chancelier d'Angleterre.

C'est une qualite d'etre infirme plus que le roi.  William Cowper
etait myope, Anne l'etait aussi, mais moins.  Cette vue basse de
William Cowper plut a la myopie de sa majeste et le fit choisir
par la reine pour chancelier et garde de la conscience royale.

William Cowper avait la levre superieure mince et la levre
inferieure epaisse, signe de demi-bonte.

Le rond-point vitre etait eclaire d'une lampe au plafond.

Le lord-chancelier, grave dans son haut fauteuil, avait a sa
droite une table ou etait assis le clerc de la couronne, et a sa
gauche une table ou etait assis le clerc du parlement.

Chacun des deux clercs avait devant soi un registre ouvert et une
ecritoire.

Derriere le fauteuil du lord-chancelier se tenait son massier,
portant la masse a couronne.  Plus le porte-queue et le
porte-bourse, en grande perruque.  Toutes ces charges existent
encore.

Sur une credence pres du fauteuil il y avait une epee a poignee
d'or, avec fourreau et ceinturon de velours feu.

Derriere le clerc de la couronne etait debout un officier
soutenant tout ouverte de ses deux mains une robe, qui etait la
robe de couronnement.

Derriere le clerc du parlement un autre officier tenait deployee
une autre robe, qui etait la robe de parlement.

Ces robes, toutes deux de velours cramoisi double de taffetas
blanc avec deux bandes d'hermine galonnees d'or a l'epaule,
etaient pareilles, a cela pres que la robe de couronnement avait
un plus large rochet d'hermine.

Un troisieme officier qui etait le "librarian" portait sur un
carreau de cuir de Flandre le _red-book_, petit livre relie en
maroquin rouge, contenant la liste des pairs et des communes,
plus des pages blanches et un crayon qu'il etait d'usage de
remettre a chaque nouveau membre entrant au parlement.

La marche en procession que fermait Gwynplaine entre les deux
pairs ses parrains s'arreta devant le fauteuil du
lord-chancelier.

Les deux lords parrains oterent leurs chapeaux.  Gwynplaine fit
comme eux.

Le roi d'armes recut des mains de Manteau-Bleu le coussin de drap
d'argent, se mit a genoux, et presenta le portefeuille noir sur
le coussin au lord-chancelier.

Le lord-chancelier prit le portefeuille et le tendit au clerc du
parlement.  Le clerc vint le recevoir avec ceremonie, puis alla
se rasseoir.

Le clerc du parlement ouvrit le portefeuille, et se leva.

Le portefeuille contenait les deux messages usites, la patente
royale adressee a la chambre des lords, et la sommation de
sieger[1] adressee au nouveau pair.

  [1] Writ of summons.

Le clerc, debout, lut tout haut les deux messages avec une
lenteur respectueuse.

La sommation de sieger intimee a lord Fermain Clancharlie se
terminait par les formules accoutumees: "...Nous vous enjoignons
etroitement[2], sous la foi et l'allegeance que vous nous devez,
de venir prendre en personne votre place parmi les prelats et les
pairs siegeant en notre parlement a Westminster, afin de donner
votre avis, en tout honneur et conscience, sur les affaires du
royaume et de l'eglise."

  [2] Strictly enjoin you.

La lecture des messages terminee, le lord-chancelier eleva la
voix.

--Acte est donne a la couronne.  Lord Fermain Clancharlie, votre
seigneurie renonce a la transsubstantiation, a l'adoration des
saints et a la messe?

Gwynplaine s'inclina.

--Acte est donne, dit le lord-chancelier.

Et le clerc du parlement repartit:

--Sa seigneurie a pris le test.

Le lord-chancelier ajouta:

--Milord Fermain Clancharlie, vous pouvez sieger.

--Ainsi soit, dirent les deux parrains,

Le roi d'armes se releva, prit l'epee sur la credence et en
boucla le ceinturon autour de la taille de Gwynplaine.

"Ce faict, disent les vieilles chartes normandes, le pair prend
son espee et monte aux hauts sieges et assiste a l'audience."

Gwynplaine entendit derriere lui quelqu'un qui lui disait:

--Je revets votre seigneurie de la robe de parlement.

Et en meme temps l'officier qui lui parlait et qui portait cette
robe la lui passa et lui noua au cou le ruban noir du rochet
d'hermine.

Gwynplaine maintenant, la robe de pourpre sur le dos et l'epee
d'or au cote, etait semblable aux deux lords qu'il avait a sa
droite et a sa gauche.

Le librarian lui presenta le red-book et le lui mit, dans la
poche de sa veste.

Le roi d'armes lui murmura a l'oreille:

--Milord, en entrant, vous saluerez la chaise royale.

La chaise royale, c'est le trone.

Cependant les deux clercs ecrivaient, chacun a sa table, l'un sur
le registre de la couronne, l'autre sur le registre du parlement.

Tous deux, l'un apres l'autre, le clerc de la couronne le
premier, apporterent leur livre au lord-chancelier, qui signa.

Apres avoir signe sur les deux registres, le lord chancelier se
leva:

--Lord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville,
marquis de Corleone en Italie, soyez le bienvenu parmi vos pairs,
les lords spirituels et temporels de la Grande-Bretagne.

Les deux parrains de Gwynplaine lui toucherent l'epaule.  Il se
tourna.

Et la grande porte doree du fond de la galerie s'ouvrit a deux
battants.

C'etait la porte de la chambre des pairs d'Angleterre.

Il ne s'etait pas ecoule trente-six heures depuis que Gwynplaine,
entoure d'un autre cortege, avait vu s'ouvrir devant lui la porte
de fer de la geole de Southwark.

Rapidite terrible de tous ces nuages sur sa tete; nuages qui
etaient des evenements; rapidite qui etait une prise d'assaut.



II

IMPARTIALITE


La creation d'une egalite avec le roi, dite pairie, fut aux
epoques barbares une fiction utile.  En France et en Angleterre,
cet expedient politique rudimentaire produisit des resultats
differents.  En France, le pair fut un faux roi; en Angleterre,
ce fut un vrai prince.  Moins grand qu'en France, mais plus reel.
On pourrait dire: moindre, mais pire.

La pairie est nee en France.  L'epoque est incertaine; sous
Charlemague, selon la legende; sous Robert le Sage, selon
l'histoire.  L'histoire n'est pas plus sure de ce qu'elle dit que
la legende.  Favin ecrit: "le Roy de France voulut attirer a lui
les grands de son etat par ce titre magnifique de Pairs, comme
s'ils lui etaient egaux."

La pairie se bifurqua tres vite et de France passa en Angleterre.

La pairie anglaise a ete un grand fait, et presque une grande
chose.  Elle a eu pour precedent le wittenagemot saxon.  Le thane
danois et le vavasseur normand se fondirent dans le baron.  Baron
est le meme mot que _vir_; qui se traduit en espagnol par
_varon_, et qui signifie, par excellence, homme.  Des 1075 les
barons se font sentir au roi.  Et a quel roi!  a Guillaume le
Conquerant.  En 1086 ils donnent une base a la feodalite, cette
base est le _Doomsday-book_.  "Livre du Jugement dernier." Sous
Jean sans Terre, conflit; la seigneurie francaise le prend de
haut avec la Grande-Bretagne, et la pairie de France mande a sa
barre le roi d'Angleterre.  Indignation des barons anglais.  Au
sacre de Philippe-Auguste, le roi d'Angleterre portait, comme duc
de Normandie, la premiere banniere carree et le duc de Guyenne la
seconde.  Contre ce roi vassal de l'etranger, "la guerre des
seigneurs" eclate.  Les barons imposent au miserable roi Jean la
Grande Charte d'ou sort la chambre des lords.  Le pape prend fait
et cause pour le roi, et excommunie les lords.  La date, c'est
1215, et le pape, c'est Innocent III qui ecrivait le _Veni sancte
Spiritus_ et qui envoyait a Jean sans Terre les quatre vertus
cardinales sous la forme de quatre anneaux d'or.  Les lords
persistent.  Long duel, qui durera plusieurs generations.
Pembroke lutte.  1248 est l'annee des "Provisions d'Oxford".
Vingt-quatre barons limitent le roi, le discutent, et appellent,
pour prendre part a la querelle elargie, un chevalier par comte.
Aube des communes.  Plus tard, les lords s'adjoignirent deux
citoyens par chaque cite et deux bourgeois par chaque bourg.
C'est ce qui fait que, jusqu'a Elisabeth, les pairs furent juges
de la validite des elections des communes.  De leur juridiction
naquit l'adage: "Les deputes doivent etre nommes sans les trois
P; _sine Prece, sine Pretio, sine Poculo_.  Ce qui n'empecha pas
les bourgs-pourris.  En 1293, la cour des pairs de France avait
encore le roi d'Angleterre pour justiciable, et Philippe le Bel
citait devant lui Edouard Ier.  Edouard Ier etait ce roi qui
ordonnait a son fils de le faire bouillir apres sa mort et
d'emporter ses os en guerre.  Sous les folies royales les lords
sentent le besoin de fortifier le parlement; ils le divisent en
deux chambres.  Chambre haute et chambre basse.  Les lords
gardent arrogamment la suprematie.  "S'il arrive qu'un des
communes soit si hardy que de parler desavantageusement de la
chambre des lords, on l'appelle au barreau (a la barre) pour
recevoir correction et quelquefois on l'envoie a la Tour[1]."
Meme distinction dans le vote.  Dans la chambre des lords on vote
un a un, en commencant par le dernier baron qu'on nomme "le
puine".  Chaque pair appele repond _content_ ou _non content_.
Dans les communes on vote tous ensemble, par Oui ou Non, en
troupeau.  Les communes accusent, les pairs jugent.  Les pairs,
par dedain des chiffres, deleguent aux communes, qui en tireront
parti, la surveillance de l'echiquier, ainsi nomme, selon les
uns, du tapis de la table qui representait un _echiquier_, et,
selon les autres, des tiroirs de la vieille armoire ou.  etait,
derriere une grille de fer, le tresor des rois d'Angleterre.  De
la fin du treizieme siecle date le Registre annuel, "Year-book".
Dans la guerre des deux roses, on sent le poids des lords, tantot
du cote de John de Gaunt, duc de Lancastre, tantot du cote
d'Edmund, duc d'York.  Wat-Tyler, les Lollards, Warwick, le
faiseur de rois, toute cette anarchie-mere d'ou sortira
l'affranchissement, a pour point d'appui, avoue ou secret, la
feodalite anglaise.  Les lords jalousent utilement le trone;
jalouser, c'est surveiller; ils circonscrivent l'initiative
royale, restreignent les cas de haute trahison, suscitent de faux
Richards contre Henri IV, se font arbitres, jugent la question
des trois couronnes entre le duc d'York et Marguerite d'Anjou,
et, au besoin, levent des armees et ont leurs batailles,
Shrewsbury, Tewkesbury, Saint-Alban, tantot perdues, tantot
gagnees.  Deja, au treizieme siecle, ils avaient eu la victoire
de Lewes, et ils avaient chasse du royaume les quatre freres du
roi, batards d'Isabelle et du comte de la Marche, usuriers tous
quatre, et exploitant les chretiens par les juifs; d'un cote
princes, de l'autre escrocs, chose qu'on a revue plus tard, mais
qui etait peu estimee dans ce temps-la.  Jusqu'au quinzieme
siecle, le duc normand reste visible dans le roi d'Angleterre, et
les actes du parlement se font en francais.  A partir de Henri
VII, par la volonte des lords, ils se font en anglais.
L'Angleterre, bretonne sous Uther Pendragon, romaine sous Cesar,
saxonne sous l'heptarchie, danoise sous Harold, normande apres
Guillaume, devient, grace aux lords, anglaise.  Puis elle devient
anglicane.  Avoir sa religion chez soi, c'est une grande force.
Un pape exterieur soutire la vie nationale.  Une mecque est une
pieuvre.  En 1534, Londres congedie Rome, la pairie adopte la
reforme et les lords acceptent Luther.  Replique a
l'excommunication de 1215.  Ceci convenait a Henri VIII, mais a
d'autres egards les lords le genaient.  Un bouledogue devant un
ours, c'est la chambre des lords devant Henri VIII.  Quand Wolsey
vole White-Hall a la nation, et quand Henri VIII vole White-Hall
a Wolsey, qui gronde?  quatre lords, Darcie de Chichester,
Saint-John de Bletso, et (deux noms normands) Mountjoye et
Mounteagle.  Le roi usurpe.  La pairie empiete.  L'heredite
contient de l'incorruptibilite; de la l'insubordination des
lords.  Devant Elisabeth meme, les barons remuent.  Il en resulte
les supplices de Durham.  Cette jupe tyrannique est teinte de
sang.  Un vertugadin sous lequel il y a un billot, c'est la
Elisabeth.  Elisabeth assemble le parlement le moins qu'elle
peut, et reduit la chambre des lords a soixante-cinq membres,
dont un seul marquis, Westminster, et pas un duc.  Du reste, les
rois en France avaient la meme jalousie et operaient la meme
elimination.  Sous Henri III, il n'y avait plus que huit
duches-pairies, et c'etait au grand deplaisir du roi que le baron
de Mantes, le baron de Coucy, le baron de Coulommiers, le baron
de Chateauneuf en Timerais, le baron de la Fere en Tardenois, le
baron de Mortagne, et quelques autres encore, se maintenaient
barons pairs de France.  En Angleterre, la couronne laissait
volontiers les pairies s'amortir; sous Anne, pour ne citer qu'un
exemple, les extinctions depuis le douzieme siecle avaient fini
par faire un total de cinq cent soixante-cinq pairies abolies.
La guerre des roses avait commence l'extirpation des ducs, que
Marie Tudor, a coups de hache, avait achevee.  C'etait decapiter
la noblesse.  Couper le duc, c'est couper la tete.  Bonne
politique sans doute, mais corrompre vaut mieux que couper.
C'est ce que sentit Jacques Ier.  Il restaura la duche.  Il fit
duc son favori Villiers, qui l'avait fait porc[2].
Transformation du duc feodal en duc courtisan.  Cela pullulera.
Charles II fera duchesses deux de ses maitresses, Barbe de
Southampton et Louise de Querouel.  Sous Anne, il y aura
vingt-cinq ducs, dont trois etrangers, Cumberland, Cambridge et
Schonberg.  Ces procedes de cour, inventes par Jacques Ier,
reussissent-ils?  Non.  La chambre des lords se sent maniee par
l'intrigue et s'irrite.  Elle s'irrite contre Jacques Ier, elle
s'irrite contre Charles Ier, lequel, soit dit en passant, a
peut-etre un peu tue son pere comme Marie de Medicis a peut-etre
un peu tue son mari.  Rupture entre Charles Ier et la pairie.
Les lords, qui, sous Jacques Ier, avaient mande a leur barre la
concussion dans la personne de Bacon, font, sous Charles Ier, le
proces a la trahison dans la personne de Stafford.  Ils avaient
condamne Bacon, ils condamnent Stafford.  L'un avait perdu
l'honneur, l'autre perd la vie.  Charles Ier est decapite une
premiere fois en Stafford.  Les lords pretent main-forte aux
communes.  Le roi convoque le parlement a Oxford, la revolution
le convoque a Londres; quarante-trois pairs vont avec le roi,
vingt-deux avec la republique.  De cette acceptation du peuple
par les lords sort le _bill des droits_, ebauche de nos _droits
de l'homme_, vague ombre projetee du fond de l'avenir par la
revolution de France sur la revolution d'Angleterre.

  [1] Chamberlayne, _Etat present de l'Angleterre_.  Tome II, 2me
  partie, ch.  iv, p.  64.  1688.

  [2] Villiers appelait Jacques Ier _Votre Cochonnerie_.

Tels sont les services.  Involontaires, soit.  Et payes cher, car
cette pairie est un parasite enorme.  Mais considerables.
L'oeuvre despotique de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, la
construction d'un sultan, l'aplatissement pris pour l'egalite, la
bastonnade donnee par le sceptre, les multitudes nivelees par
l'abaissement, ce travail turc fait en France, les lords l'ont
empeche en Angleterre.  Ils ont fait de l'aristocratie un mur,
endiguant le roi d'un cote, abritant le peuple de l'autre.  Ils
rachetent leur arrogance envers le peuple par de l'insolence
envers le roi.  Simon, comte de Leicester, disait a Henri III:
_Roi, tu as menti_.  Les lords imposent a la couronne des
servitudes; ils froissent le roi a l'endroit sensible, a la
venerie.  Tout lord, passant dans un parc royal, a le droit d'y
tuer un daim.  Chez le roi, le lord est chez lui.  Le roi prevu a
la tour de Londres, avec son tarif, pas plus qu'un pair, douze
livres sterling par semaine, on doit cela a la chambre des lords.
Plus encore.  Le roi decouronne, on le lui doit.  Les lords ont
destitue Jean sans Terre, degrade Edouard II, depose Richard II,
brise Henri VI, et ont rendu Cromwell possible.  Quel Louis XIV
il y avait dans Charles Ier!  Grace a Cromwell, il est reste
latent.  Du reste, disons-le en passant, Cromwell lui-meme, aucun
historien n'a pris garde a ce fait, pretendait a la pairie; c'est
ce qui lui fait epouser Elisabeth Bourchier, descendante et
heritiere d'un Cromwell, lord Bourchier, dont la pairie s'etait
eteinte en 1471, et d'un Bourchier, lord Robesart, autre pairie
eteinte en 1429.  Partageant la croissance redoutable des
evenements, il trouva plus court de dominer par le roi supprime
que par la pairie reclamee.  Le ceremonial des lords, parfois
sinistre, atteignait le roi.  Les deux porte-glaives de la Tour,
debout, la hache sur l'epaule, a droite et a gauche du pair
accuse comparaissant a la barre, etaient aussi bien pour le roi
que pour tout autre lord.  Pendant cinq siecles l'antique chambre
des lords a eu un plan, et l'a suivi avec fixite.  On compte ses
jours de distraction et de faiblesse, comme par exemple ce moment
etrange ou elle se laissa seduire par la galeasse chargee de
fromages, de jambons et de vins grecs que lui envoya Jules II.
L'aristocratie anglaise etait inquiete, hautaine, irreductible,
attentive, patriotiquement defiante.  C'est elle qui, a la fin du
dix-septieme siecle, par l'acte dixieme de l'an 1694, etait au
bourg de Stockbridge, en Southampton, le droit de deputer au
parlement, et forcait les communes a casser l'election de ce
bourg, entachee de fraude papiste.  Elle avait impose le test a
Jacques, duc d'York, et sur son refus l'avait exclu du trone.  Il
regna cependant, mais les lords finirent par le ressaisir et par
le chasser.  Cette aristocratie a eu dans sa longue duree quelque
instinct de progres.  Une certaine quantite de lumiere
appreciable s'en est toujours degagee, excepte vers la fin, qui
est maintenant.  Sous Jacques II, elle maintenait dans la chambre
basse la proportion de trois cent quarante-six bourgeois contre
quatrevingt douze chevaliers; les seize barons de courtoisie des
Cinq-Ports etant plus que contre-balances par les cinquante
citoyens des vingt-cinq cites.  Tout en etant tres corruptrice et
tres egoiste, cette aristocratie avait, en certains cas, une
singuliere impartialite.  On la juge durement.  Les bons
traitements de l'histoire sont pour les communes; c'est a
debattre.  Nous croyons le role des lords tres grand.
L'oligarchie, c'est de l'independance a l'etat barbare, mais
c'est de l'independance.  Voyez la Pologne, royaume nominal,
republique reelle.  Les pairs d'Angleterre tenaient le trone en
suspicion et en tutelle.  Dans mainte occasion, mieux que les
communes, les lords savaient deplaire.  Ils faisaient echec au
roi.  Ainsi, en 1694, annee remarquable, les parlements
triennaux, rejetes par les communes parce que Guillaume III n'en
voulait pas, avaient ete votes par les pairs.  Guillaume III,
irrite, ota le chateau de Pendennis au comte de Bath, et toutes
ses charges au vicomte Mordaunt.  La chambre des lords, c'etait
la republique de Venise au coeur de la royaute d'Angleterre.
Reduire le roi au doge, tel etait son but, et elle a fait croitre
la nation de tout ce dont elle a fait decroitre le roi.

La royaute le comprenait et haissait la pairie.  Des deux cotes
on cherchait a s'amoindrir.  Ces diminutions profitaient au
peuple en augmentation.  Les deux puissances aveugles, monarchie
et oligarchie, ne s'apercevaient pas qu'elles travaillaient pour
un tiers, la democratie.  Quelle joie ce fut pour la cour, au
siecle dernier, de pouvoir pendre un pair, lord Ferrers!

Du reste, on le pendit avec une corde de soie.  Politesse.

On n'eut pas pendu un pair de France.  Remarque altiere que fit
le duc de Richelieu.  D'accord.  On l'eut decapite.  Politesse
plus grande.  Montmorency-Tancarville signait: _Pair de France et
d'Angleterre_, rejetant ainsi la pairie anglaise au second rang.
Les pairs de France etaient plus hauts et moins puissants, tenant
au rang plus qu'a l'autorite, et a la preseance plus qu'a la
domination.  Il y avait entre eux et les lords la nuance qui
separe la vanite de l'orgueil.  Pour les pairs de France, avoir
le pas sur les princes etrangers, preceder les grands d'Espagne,
primer les patrices de Venise, faire asseoir sur les bas sieges
du parlement les marechaux de France, le connetable et l'amiral
de France, fut-il comte de Toulouse et fils de Louis XIV,
distinguer entre les duches males et les duches femelles,
maintenir l'intervalle entre une comte simple comme Armagnac ou
Albret et une comte-pairie comme Evreux, porter de droit, dans
certains cas, le cordon bleu ou la toison d'or a vingt-cinq ans,
contrebalancer le duc de la Tremoille, le plus ancien pair chez
le roi, par le duc d'Uzes, le plus ancien pair en parlement,
pretendre a autant de pages et de chevaux au carrosse qu'un
electeur, se faire dire _monseigneur_ par le premier president,
discuter si le duc du Maine a rang de pair, comme comte d'Eu, des
1458, traverser la grande chambre diagonalement ou par les cotes;
c'etait la grosse affaire.  La grosse affaire pour les lords,
c'etait l'acte de navigation, le test, l'enrolement de l'Europe
au service de l'Angleterre, la domination des mers, l'expulsion
des Stuarts, la guerre a la France.  Ici, avant tout l'etiquette;
la, avant tout l'empire.  Les pairs d'Angleterre avaient la
proie, les pairs de France avaient l'ombre.  En somme, la chambre
des lords d'Angleterre a ete un point de depart; en civilisation,
c'est immense.  Elle a eu l'honneur de commencer une nation.
Elle a ete la premiere incarnation de l'unite d'un peuple.  La
resistance anglaise, cette obscure force toute-puissante, est nee
dans la chambre des lords.  Les barons, par une serie de voies de
fait sur le prince, ont ebauche le detronement definitif.  La
chambre des lords aujourd'hui est un peu etonnee et triste de ce
qu'elle a fait sans le vouloir et sans le savoir.  D'autant plus
que c'est irrevocable.  Que sont les concessions?  des
restitutions.  Et les nations ne l'ignorent point.  J'octroie,
dit le roi.  Je recupere, dit le peuple.  La chambre des lords a
cru creer le privilege des pairs, elle a produit le droit des
citoyens.  L'aristocratie, ce vautour, a couve cet oeuf d'aigle,
la liberte.

Aujourd'hui l'oeuf est casse, l'aigle plane, le vautour meurt.

L'aristocratie agonise, l'Angleterre grandit.

Mais soyons justes envers l'aristocratie.  Elle a fait equilibre
a la royaute; elle a ete contre-poids.  Elle a fait obstacle au
despotisme; elle a ete barriere.

Remercions-la, et enterrons-la.



III

LA VIEILLE SALLE


Pres de l'abbaye de Westminster il y avait un antique palais
normand qui fut brule sous Henri VIII.  Il en resta deux ailes.
Edouard VI mit dans l'une la chambre des lords, et dans l'autre
la chambre des communes.

Ni les deux ailes, ni les deux salles n'existent maintenant; on a
rebati tout cela.

Nous l'avons dit et il faut y insister, nulle ressemblance entre
la chambre des lords d'aujourd'hui et la chambre des lords de
jadis.  On a demoli l'ancien palais, ce qui a un peu demoli les
anciens usages.  Les coups de pioche dans les monuments ont leurs
contre-coups dans les coutumes et les chartes.  Une vieille
pierre ne tombe pas sans entrainer une vieille loi.  Installez
dans une salle ronde le senat d'une salle carree, il sera autre.
Le coquillage change deforme le mollusque.

Si vous voulez conserver une vieille chose, humaine ou divine,
code ou dogme, patriciat ou sacerdoce, n'en refaites rien a neuf,
pas meme l'enveloppe.  Mettez des pieces, tout au plus.  Par
exemple, le jesuitisme est une piece mise au catholicisme.
Traitez les edifices comme vous traitez les institutions.

Les ombres doivent habiter les ruines.  Les puissances decrepites
sont mal a l'aise dans les logis fraichement decores.  Aux
institutions haillons il faut les palais masures.

Montrer l'interieur de la chambre des lords d'autrefois, c'est
montrer de l'inconnu.  L'histoire, c'est la nuit.  En histoire,
il n'y a pas de second plan.  La decroissance et l'obscurite
s'emparent immediatement de tout ce qui n'est plus sur le devant
du theatre.  Decor enleve, effacement, oubli.  Le Passe a un
synonyme, l'Ignore.

Les pairs d'Angleterre siegeaient, comme cour de justice, dans la
grande salle de Westminster, et, comme haute chambre legislative,
dans une salle speciale nommee "maison des lords", _house of the
lords_.

Outre la cour des pairs d'Angleterre, qui ne s'assemble que
convoquee par la couronne, les deux grands tribunaux anglais,
inferieurs a la cour des pairs, mais superieurs a toute autre
juridiction, siegeaient dans la grande salle de Westminster.  Au
haut bout de cette salle, ils habitaient deux compartiments qui
se touchaient.  Le premier tribunal etait la cour du banc du roi,
que le roi etait cense presider; le deuxieme etait la cour de
chancellerie, que le chancelier presidait.  L'un etait cour de
justice, l'autre etait cour de misericorde.  C'etait le
chancelier qui conseillait au roi les graces; rarement.  Ces deux
cours, qui existent encore, interpretaient la legislation et la
refaisaient un peu; l'art du juge est de menuiser le code en
jurisprudence.  Industrie d'ou l'equite se tire comme elle peut.
La legislation se fabriquait et s'appliquait en ce lieu severe,
la grande salle de Westminster.  Cette salle avait une voute de
chataignier ou ne pouvaient se mettre les toiles d'araignee;
c'est bien assez qu'elles se mettent dans les lois.

Sieger comme cour et sieger comme chambre, c'est deux.  Cette
dualite constitue le pouvoir supreme.  Le long parlement, qui
commenca le 3 novembre 1640, sentit le besoin revolutionnaire de
ce double glaive.  Aussi se declara-t-il, comme une chambre des
pairs, pouvoir judiciaire en meme temps que pouvoir legislatif.

Ce double pouvoir etait immemorial dans la chambre des lords.
Nous venons de le dire, juges, les lords occupaient
Westminster-Hall; legislateurs, ils avaient une autre salle.

Cette autre salle, proprement dite chambre des lords, etait
oblongue et etroite.  Elle avait pour tout eclairage quatre
fenetres profondement entaillees dans le comble et recevant le
jour par le toit, plus, au-dessus du dais royal, un oeil-de-boeuf
a six vitres, avec rideaux; le soir, pas d'autre lumiere que
douze demi-candelabres appliques sur la muraille.  La salle du
senat de Venise etait moins eclairee encore.  Une certaine ombre
plait a ces hiboux de la toute-puissance.

Sur la salle ou s'assemblaient les lords s'arrondissait avec des
plans polyedriques une haute voute a caissons dores.  Les
communes n'avaient qu'un plafond plat; tout a un sens dans les
constructions monarchiques.  A une extremite de la longue salle
des lords etait la porte; a l'autre, en face, le trone.  A
quelques pas de la porte, la barre, coupure transversale, sorte
de frontiere, marquant l'endroit ou finit le peuple et ou
commence la seigneurie.  A droite du trone, une cheminee,
blasonnee au pinacle, offrait deux bas-reliefs de marbre,
figurant, l'un la victoire de Cuthwolph sur les bretons en 572,
l'autre le plan geometral du bourg de Dunstable, lequel n'a que
quatre rues, paralleles aux quatre parties du monde.  Trois
marches exhaussaient le trone.  Le trone etait dit "chaise
royale".  Sur les deux murs se faisant vis-a-vis se deployait, en
tableaux successifs, une vaste tapisserie donnee aux lords par
Elisabeth et representant toute l'aventure de l'armada depuis son
depart d'Espagne jusqu'a son naufrage devant l'Angleterre.  Les
hauts accastillages des navires etaient tissus en fils d'or et
d'argent, qui, avec le temps, avaient noirci.  A cette
tapisserie, coupee de distance en distance par les
candelabres-appliques, etaient adosses a droite du trone trois
rangs de bancs pour les eveques, a gauche trois rangs de bancs
pour les ducs, les marquis et les comtes, sur gradins et separes
par desmontoirs.  Sur les trois bancs de la premiere section
s'asseyaient les ducs; sur les trois bancs de la deuxieme, les
marquis; sur les trois bancs de la troisieme, les comtes.  Le
banc des vicomtes, en equerre, faisait face au trone, et
derriere, entre les vicomtes et la barre, il y avait deux bancs
pour les barons.  Sur le haut banc, a droite du trone, etaient
les deux archeveques, Canterbury et York; sur le banc
intermediaire, trois eveques, Londres, Durham et Winchester; les
autres eveques sur le banc d'en bas.  Il y a entre l'archeveque
de Canterbury et les autres eveques cette difference considerable
qu'il est, lui, eveque _par la divine providence_, tandis que les
autres ne le sont que _par la divine permission_.  A droite du
trone, on voyait une chaise pour le prince de Galles, et a gauche
des pliants pour les ducs royaux, et en arriere de ces pliants un
gradin pour les jeunes pairs mineurs, n'ayant point encore seance
a la chambre.  Force fleurs de lys partout; et le vaste ecusson
d'Angleterre sur les quatre murs, au-dessus des pairs comme
au-dessus du roi.  Les fils de pairs et les heritiers de pairie
assistaient aux deliberations, debout derriere le trone entre le
dais et le mur.  Le trone au fond, et, des trois cotes de la
salle, les trois rangs des bancs des pairs laissaient libre un
large espace carre.  Dans ce carre, que recouvrait le tapis
d'etat, armorie d'Angleterre, il y avait quatre sacs de laine, un
devant le trone ou siegeait le chancelier entre la masse et le
sceau, un devant les eveques ou siegeaient les juges conseillers
d'etat, ayant seance et non voix, un devant les ducs, marquis et
comtes, ou siegeaient les secretaires d'etat, un devant les
vicomtes et barons, ou etaient assis le clerc de la couronne et
le clerc du parlement, et sur lequel ecrivaient les deux
sous-clercs, a genoux.  Au centre du carre, on voyait une large
table drapee chargee de dossiers, de registres, de sommiers, avec
de massifs encriers d'orfevrerie et de hauts flambeaux aux quatre
angles.  Les pairs prenaient seance en ordre chronologique,
chacun suivant la date de la creation de sa pairie.  Ils avaient
rang selon le titre, et, dans le titre, selon l'anciennete.  A la
barre se tenait l'huissier de la verge noire, debout, sa baguette
a la main.  En dedans de la porte, l'officier de l'huissier, et
en dehors le crieur de la verge noire, ayant pour fonction
d'ouvrir les seances de justice par le cri: _Oyez_!  en francais,
pousse trois fois en appuyant solennellement sur la premiere
syllabe.  Pres du crieur, le sergent porte-masse du chancelier.

Dans les ceremonies royales, les pairs temporels avaient la
couronne en tete, et les pairs spirituels la mitre.

Les archeveques portaient la mitre a couronne ducale, et les
eveques, qui ont rang apres les vicomtes, la mitre a tortil de
baron.

Remarque etrange et qui est un enseignement, ce carre forme par
le trone, les eveques et les barons, et dans lequel sont des
magistrats a genoux, c'etait l'ancien parlement de France sous
les deux premieres races.  Meme aspect de l'autorite en France et
en Angleterre, Hincmar, dans le _de ordinatione sacri palatii_,
decrit en 853 la chambre des lords en seance a Westminster au
dix-huitieme siecle.  Sorte de bizarre proces-verbal fait neuf
cents ans d'avance.

Qu'est l'histoire?  Un echo du passe dans l'avenir.  Un reflet de
l'avenir sur le passe.

L'assemblee du parlement n'etait obligatoire que tous les sept
ans.

Les lords deliberaient en secret, portes fermees.  Les seances
des communes etaient publiques.  La popularite semblait
diminution.

Le nombre des lords etait illimite.  Nommer des lords, c'etait la
menace de la royaute.  Moyen de gouvernement.

Au commencement du dix-huitieme siecle, la chambre des lords
offrait deja un tres fort chiffre.  Elle a grossi encore depuis.
Delayer l'aristocratie est une politique.  Elisabeth fit
peut-etre une faute en condensant la pairie dans soixante-cinq
lords.  La seigneurie moins nombreuse est plus intense.  Dans les
assemblees, plus il y a de membres, moins il y a de tetes.
Jacques II l'avait senti en portant la chambre haute a
cent-quatrevingt-huit lords; cent-quatrevingt-six, si l'on
defalque de ces pairies les deux duchesses de l'alcove royale,
Portsmouth et Cleveland.  Sous Anne, le total des lords, y
compris les eveques, etait de deux cent sept.

Sans compter le duc de Cumberland, mari de la reine, il y avait
vingt-cinq ducs dont le premier, Norfolk, ne siegeait point,
etant catholique, et dont le dernier, Cambridge, prince electoral
de Hanovre, siegeait, quoique etranger.  Winchester, qualifie
premier et seul marquis d'Angleterre, comme Astorga seul marquis
d'Espagne, etant absent, vu qu'il etait jacobite, il y avait cinq
marquis, dont le premier etait Lindsey et le dernier Lothian;
soixante-dix-neuf comtes, dont le premier etait Derby et le
dernier Islay; neuf vicomtes, dont le premier etait Hereford et
le dernier Lonsdale; et soixante-deux barons, dont le premier
etait Abergaveny et le dernier Hervey.  Lord Hervey, etant le
dernier baron, etait ce qu'on appelait "le puine" de la chambre.
Derby, qui, etant prime par Oxford, Shrewsbury et Kent, n'etait
que le quatrieme sous Jacques II, etait devenu sous Anne le
premier des comtes.  Deux noms de chanceliers avaient disparu de
la liste des barons, Verulam, sous lequel l'histoire retrouve
Bacon, et Wem, sous lequel l'histoire retrouve Jeffreys.  Bacon,
Jeffreys, noms diversement sombres.  En 1705, les vingt-six
eveques n'etaient que vingt-cinq, le siege de Chester etant
vacant.  Parmi les eveques, quelques-uns etaient de tres grands
seigneurs; ainsi William Talbot eveque d'Oxford, chef de la
branche protestante de sa maison.  D'autres etaient des docteurs
eminents, comme John Sharp, archeveque d'York, ancien doyen de
Norwick, le poete Thomas Spratt, eveque de Rochester, bonhomme
apoplectique, et cet eveque de Lincoln, qui devait mourir
archeveque de Canterbury, Wake, l'adversaire de Bossuet.

Dans les occasions importantes, et lorsqu'il y avait lieu de
recevoir une communication de la couronne a la chambre haute,
toute cette multitude auguste, en robes, en perruques, avec
coiffes de prelature ou chapeaux a plumes, alignait et etageait
ses rangees de tetes dans la salle de la pairie, le long des murs
ou l'on voyait vaguement la tempete exterminer l'armada.
Sous-entendu: Tempete aux ordres de l'Angleterre.



IV

LA VIEILLE CHAMBRE


Toute la ceremonie de l'investiture de Gwynplaine, depuis
l'entree sous le King's Gate jusqu'a la prise du test dans le
rond-point vitre, s'etait passee dans une sorte de penombre.

Lord William Cowper n'avait point permis qu'on lui donnat, a lui,
chancelier d'Angleterre, des details trop circonstancies sur la
defiguration du jeune lord Fermain Clancharlie, trouvant
au-dessous de sa dignite de savoir qu'un pair n'etait pas beau,
et se sentant amoindri par la hardiesse qu'aurait un inferieur de
lui apporter des renseignements de cette nature.  Il est certain
qu'un homme du peuple dit avec plaisir: ce prince est bossu.
Donc, etre difforme, pour un lord, c'est offensant.  Aux quelques
mots que lui en avait dits la reine, le lord chancelier s'etait
borne a repondre: _Un seigneur a pour visage la seigneurie_.
Sommairement, et sur les proces-verbaux qu'il avait du verifier
et certifier, il avait compris.  De la des precautions.

Le visage du nouveau lord pouvait, a son entree dans la chambre,
faire une sensation quelconque.  Il importait d'obvier a cela.
Le lord-chancelier avait pris ses mesures.  Le moins d'evenement
possible, c'est l'idee fixe et la regle de conduite des
personnages serieux.  La haine des incidents fait partie de la
gravite.  Il importait de faire en sorte que l'admission de
Gwynplaine passat sans encombre, comme celle de tout autre
heritier de pairie.

C'est pourquoi le lord-chancelier avait fixe la reception de lord
Fermain Clancharlie a une seance du soir.  Le chancelier etant
portier, _quodammodo ostiarius_, disent les chartes normandes,
_januarum cancellorumque potestas_, dit Tertullien, il peut
officier en dehors de la chambre sur le seuil, et lord William
Cowper avait use de son droit en accomplissant dans le rond-point
vitre les formalites d'investiture de lord Fermain Clancharlie.
De plus, il avait avance l'heure pour que le nouveau pair fit son
entree dans la chambre avant meme que la seance fut commencee.

Quant a l'investiture d'un pair sur le seuil, et en dehors de la
chambre meme, il y avait des precedents.  Le premier baron
hereditaire cree par patente, John de Beauchamp, de Holtcastle,
fait par Richard II, en 1387, baron de Kidderminster, fut recu de
cette facon.

Du reste, en renouvelant ce precedent, le lord-chancelier se
creait a lui-meme un embarras dont il vit l'inconvenient moins de
deux ans apres, lors de l'entree du vicomte Newhaven a la chambre
des lords.

Myope, comme nous l'avons dit, lord William Cowper s'etait apercu
a peine de la difformite de Gwynplaine; les deux lords parrains,
pas du tout.  C'etaient deux vieillards presque aveugles.

Le lord-chancelier les avait choisis expres.

Il y a mieux, le lord-chancelier, n'ayant vu que la stature et la
prestance de Gwynplaine, lui avait trouve "fort bonne mine".

Au moment ou les door-keepers avaient ouvert devant Gwynplaine la
grande porte a deux battants, il y avait a peine quelques lords
dans la salle.  Ces lords etaient presque tous vieux.  Les vieux,
dans les assemblees, sont les exacts, de meme que, pres des
femmes, ils sont les assidus.  On ne voyait au banc des ducs que
deux ducs, l'un tout blanc, l'autre gris, Thomas Osborne, duc de
Leeds, et Schonberg, fils de ce Schonberg, allemand par la
naissance, francais par le baton de marechal, et anglais par la
pairie, qui, chasse par l'edit de Nantes, apres avoir fait la
guerre a l'Angleterre comme francais, fit la guerre a la France
comme anglais.  Au banc des lords spirituels, il n'y avait que
l'archeveque de Canterbury, primat d'Angleterre, tout en haut, et
en bas le docteur Simon Patrick, eveque d'Ely, causant avec
Evelyn Pierrepont, marquis de Dorchester, qui lui expliquait la
difference entre un gabion et une courtine, et entre les
palissades et les fraises, les palissades etant une rangee de
poteaux devant les tentes, destinee a proteger le campement, et
les fraises etant une collerette de pieux pointus sous le parapet
d'une forteresse empechant l'escalade des assiegeants et la
desertion des assieges, et le marquis enseignait a l'eveque de
quelle facon on fraise une redoute, en mettant les pieux moitie
dans la terre et moitie dehors.  Thomas Thynne, vicomte Weymouth,
s'etait approche d'un candelabre et examinait un plan de son
architecte pour faire a son jardin de Long Leate, en Wiltshire,
une pelouse dite "gazon coupe", moyennant des carreaux de sable
jaune, de sable rouge, de coquilles de riviere et de fine poudre
de charbon de terre.  Au banc des vicomtes il y avait un
pele-mele de vieux lords, Essex, Ossulstone, Peregrine, Osborn,
William Zulestein, comte de Rochfort, parmi lesquels quelques
jeunes, de la faction qui ne portait pas perruque, entourant
Price Devereux, vicomte Hereford, et discutant la question de
savoir si une infusion de houx des apalaches est du the.--A peu
pres, disait Osborn.--Tout a fait, disait Essex.  Ce qui etait
attentivement ecoute par Pawlets de Saint-John, cousin du
Bolingbroke dont Voltaire plus tard a ete un peu l'eleve, car
Voltaire, commence par le pere Poree, a ete acheve par
Bolingbroke.  Au banc des marquis, Thomas de Grey, marquis de
Kent, lord chambellan de la reine, affirmait a Robert Bertie,
marquis de Lindsey, lord chambellan d'Angleterre, que c'etait par
deux francais refugies, monsieur Lecoq, autrefois conseiller au
parlement de Paris, et monsieur Ravenel, gentilhomme breton,
qu'avait ete gagne le gros lot de la grande loterie anglaise en
1614.  Le comte de Wymes lisait un livre intitule: _Pratique
curieuse des oracles des sibylles_.  John Campbell, comte de
Greenwich, fameux par son long menton, sa gaite et ses
quatrevingt-sept ans, ecrivait a sa maitresse.  Lord Chandos se
faisait les ongles.  La seance qui allait suivre devant etre une
seance royale ou la couronne serait representee par commissaires,
deux assistants door-keepers disposaient en avant du trone un
banc de velours couleur feu.  Sur le deuxieme sac de laine etait
assis le maitre des roles, _sacrorum scriniorum magister_, lequel
avait alors pour logis l'ancienne maison des juifs convertis.
Sur le quatrieme sac, les deux sous-clercs a genoux feuilletaient
des registres.

Cependant le lord-chancelier prenait place sur le premier sac de
laine, les officiers de la chambre s'installaient, les uns assis,
les autres debout, l'archeveque de Canterbury se levait et disait
la priere, et la seance commencait.  Gwynplaine etait deja entre
depuis quelque temps, sans qu'on eut pris garde a lui; le
deuxieme banc des barons, ou etait sa place, etant contigu a la
barre, il n'avait eu que quelques pas a faire.  Les deux lords
ses parrains s'etaient assis a sa droite et a sa gauche, ce qui
avait a peu pres masque la presence du nouveau venu.  Personne
n'etant averti, le clerc du parlement avait lu a demi-voix et,
pour ainsi dire, chuchote les diverses pieces concernant le
nouveau lord, et le lord-chancelier avait proclame son admission
au milieu de ce qu'on appelle dans les comptes rendus
"l'inattention generale".  Chacun causait.  Il y avait dans la
chambre ce brouhaha pendant lequel les assemblees font toutes
sortes de choses crepusculaires, qui quelquefois les etonnent
plus tard.

Gwynplaine s'etait assis, silencieusement, tete nue, entre les
deux vieux pairs, lord Fitz Walter et lord Arundel.

Ajoutons que Barkilphedro, renseigne a fond comme un espion qu'il
etait, et determine a reussir dans sa machination, avait dans ses
dires officiels, en presence du lord-chancelier, attenue dans une
certaine mesure la difformite de lord Fermain Clancharlie, en
insistant sur ce detail que Gwynplaine pouvait a volonte
supprimer l'effet de rire et ramener au serieux sa face
defiguree.  Barkilphedro avait probablement meme exagere cette
faculte.  D'ailleurs, au point de vue aristocratique, qu'est-ce
que cela faisait?  Lord William Cowper n'etait-il pas le legiste
auteur de la maxime: En Angleterre, la restauration d'un pair
importe plus que la restauration d'un roi?  Sans doute la beaute
et la dignite devraient etre inseparables, il est facheux qu'un
lord soit contrefait, et c'est la un outrage du hasard; mais,
insistons-y, en quoi cela diminue-t-il le droit?  Le
lord-chancelier prenait des precautions et avait raison d'en
prendre, mais, en somme, avec ou sans precautions, qui donc
pouvait empecher un pair d'entrer a la chambre des pairs?  La
seigneurie et la royaute ne sont-elles pas superieures a la
difformite et a l'infirmite?  Un cri de bete fauve n'avait-il pas
ete hereditaire comme la pairie elle-meme dans l'antique famille,
eteinte en 1347, des Cumin, comtes de Buchan, au point que
c'etait au cri de tigre qu'on reconnaissait le pair d'Ecosse?
Ses hideuses taches de sang au visage empecherent-elles Cesar
Borgia d'etre duc de Valentinois?  La cecite empecha-t-elle Jean
de Luxembourg d'etre roi de Boheme?  La gibbosite empecha-t-elle
Richard III d'etre roi d'Angleterre?  A bien voir le fond des
choses, l'infirmite et la laideur acceptees avec une hautaine
indifference, loin de contredire la grandeur, l'affirment et la
prouvent.  La seigneurie a une telle majeste que la difformite ne
la trouble point.  Ceci est l'autre aspect de la question, et
n'est pas le moindre.  Comme on le voit, rien ne pouvait faire
obstacle a l'admission de Gwynplaine, et les precautions
prudentes du lord-chancelier, utiles au point de vue inferieur de
la tactique, etaient de luxe au point de vue superieur du
principe aristocratique.

En entrant, selon la recommandation que lui avait faite le roi
d'armes et que les deux lords parrains lui avaient renouvelee, il
avait salue "la chaise royale".

Donc c'etait fini.  Il etait lord.

Cette hauteur, sous le rayonnement de laquelle, toute sa vie, il
avait vu son maitre Ursus se courber avec epouvante, ce sommet
prodigieux, il l'avait sous ses pieds.

Il etait dans le lieu eclatant et sombre de l'Angleterre.

Vieille cime du mont feodal regardee depuis six siecles par
l'Europe et l'histoire.  Aureole effrayante d'un monde de
tenebres.

Son entree dans cette aureole avait eu lieu.  Entree irrevocable.

Il etait la chez lui.

Chez lui sur son siege comme le roi sur le sien.

Il y etait, et rien desormais ne pouvait faire qu'il n'y fut pas.

Cette couronne royale qu'il voyait sous ce dais etait soeur de sa
couronne a lui.  Il etait le pair de ce trone.

En face de la majeste, il etait la seigneurie.  Moindre, mais
semblable.

Hier, qu'etait-il?  histrion.  Aujourd'hui, qu'etait-il?  prince.

Hier, rien.  Aujourd'hui, tout.

Confrontation brusque de la misere et de la puissance, s'abordant
face a face au fond d'un esprit dans une destinee et devenant
tout a coup les deux moities d'une conscience.

Deux spectres, l'adversite et la prosperite, prenant possession
de la meme ame, et chacun la tirant a soi.  Partage pathetique
d'une intelligence, d'une volonte, d'un cerveau, entre ces deux
freres ennemis, le fantome pauvre et le fantome riche.  Abel et
Cain dans le meme homme.



V

CAUSERIES ALTIERES


Peu a peu les bancs de la chambre se garnirent.  Les lords
commencerent a arriver.  L'ordre du jour etait le vote du bill
augmentant de cent mille livres sterling la dotation annuelle de
Georges de Danemark, duc de Cumberland, mari de la reine.  En
outre, il etait annonce que divers bills consentis par sa majeste
allaient etre apportes a la chambre par des commissaires de la
couronne ayant pouvoir et charge de les sanctionner, ce qui
erigeait la seance en seance royale.  Les pairs avaient tous leur
robe de parlement par-dessus leur habit de cour ou de ville.
Cette robe, semblable a celle dont etait revetu Gwynplaine, etait
la meme pour tous, sinon que les ducs avaient cinq bandes
d'hermine avec bordure d'or, les marquis quatre, les comtes et
les vicomtes trois, et les barons deux.  Les lords entraient par
groupes.  On s'etait rencontre dans les couloirs, on continuait
les dialogues commences.  Quelques-uns venaient seuls.  Les
costumes etaient solennels, les attitudes point; ni les paroles.
Tous, en entrant, saluaient le trone.

Les pairs affluaient.  Ce defile de noms majestueux se faisait a
peu pres sans ceremonial, le public etant absent.  Leicester
entrait et serrait la main de Lichfield; puis Charles Mordaunt,
comte de Peterborough et de Monmouth, l'ami de Locke, sur
l'initiative duquel il avait propose la refonte des monnaies;
puis Charles Campbell, comte de Loudoun, pretant l'oreille a
Fulke Greville, lord Brooke; puis Dorme, comte de Caernarvon;
puis Robert Sutton, baron Lexington, fils du Lexington qui avait
conseille a Charles II de chasser Gregorio Leti, historiographe
assez mal avise pour vouloir etre historien; puis Thomas
Bellasyse, vicomte Falconberg, ce beau vieux; et ensemble les
trois cousins Howard, Howard, comte de Bindon, Bower-Howard,
comte de Berkshire, et Stafford-Howard, comte de Stafford; puis
John Lovelace, baron Lovelace, dont la pairie eteinte en 1736
permit a Richardson d'introduire Lovelace dans son livre et de
creer sous ce nom un type.  Tous ces personnages diversement
celebres dans la politique ou la guerre, et dont plusieurs
honorent l'Angleterre, riaient et causaient.  C'etait comme
l'histoire vue en neglige.

En moins d'une demi-heure, la chambre se trouva presque au
complet.  C'etait tout simple, la seance etant royale.  Ce qui
etait moins simple, c'etait la vivacite des conversations.  La
chambre, si assoupie tout a l'heure, etait maintenant en rumeur
comme une ruche inquietee.  Ce qui l'avait reveillee, c'etait
l'arrivee des lords en retard.  Ils apportaient du nouveau.
Chose bizarre, les pairs qui, a l'ouverture de la seance, etaient
dans la chambre, ne savaient point ce qui s'y etait passe, et
ceux qui n'y etaient pas le savaient.

Plusieurs lords arrivaient de Windsor.

Depuis quelques heures, l'aventure de Gwynplaine s'etait
ebruitee.  Le secret est un filet; qu'une maille se rompe, tout
se dechire.  Des le matin, par suite des incidents racontes plus
haut, toute cette histoire d'une pairie retrouvee sur un treteau
et d'un bateleur reconnu lord, avait fait eclat a Windsor, dans
les prives royaux.  Les princes en avaient parle, puis les
laquais.  De la cour l'evenement avait gagne la ville.  Les
evenements ont une pesanteur, et la loi du carre des vitesses
leur est applicable.  Ils tombent dans le public et s'y enfoncent
avec une rapidite inouie.  A sept heures, on n'avait pas a
Londres vent de cette histoire.  A huit heures, Gwynplaine etait
le bruit de la ville.  Seuls, les quelques lords exacts qui
avaient devance l'ouverture de la seance ignoraient la chose,
n'etant point dans la ville ou l'on racontait tout et etant dans
la chambre ou ils ne s'etaient apercus de rien.  Sur ce,
tranquilles sur leurs bancs, ils etaient apostrophes par les
arrivants, tout emus.

--Eh bien?  disait Francis Brown, vicomte Mountacute, au marquis
de Dorchester.

--Quoi?

--Est-ce que c'est possible?

--Quoi?

--L'Homme qui Rit!

--Qu'est-ce que c'est que l'Homme qui Rit?

--Vous ne connaissez pas l'Homme qui Rit?

--Non.

--C'est un clown.  Un boy de la foire.  Un visage impossible
qu'on allait voir pour deux sous.  Un saltimbanque.

--Apres?

--Vous venez de le recevoir pair d'Angleterre.

--L'homme qui rit, c'est vous, milord Mountacute.

--Je ne ris pas, milord Dorchester.

Et le vicomte Mountacute faisait un signe au clerc du parlement,
qui se levait de son sac de laine et confirmait a leurs
seigneuries le fait de l'admission du nouveau pair.  Plus les
details.

--Tiens, tiens, tiens, disait lord Dorchester, je causais avec
l'eveque d'Ely.

Le jeune comte d'Annesley abordait le vieux lord Eure, lequel
n'avait plus que deux ans a vivre, car il devait mourir en 1707.

--Milord Eure?

--Milord Annesley?

--Avez-vous connu lord Linnaeus Clancharlie?

--Un homme d'autrefois.  Oui.

--Qui est mort en Suisse?

--Oui.  Nous etions parents.

--Qui avait ete republicain sous Cromwell, et qui etait reste
republicain sous Charles II?

--Republicain?  pas du tout.  Il boudait.  C'etait une querelle
personnelle entre le roi et lui.  Je tiens de source certaine que
lord Clancharlie se serait rallie si on lui avait donne la place
de chancelier qu'a eue lord Hyde.

--Vous m'etonnez, milord Eure.  On m'avait dit que ce lord
Clancharlie etait un honnete homme.

--Un honnete homme!  Est-ce que cela existe?  Jeune homme, il n'y
a pas d'honnete homme.

--Mais Caton?

--Vous croyez a Caton, vous.

--Mais Aristide?

--On a bien fait de l'exiler.

--Mais Thomas Morus?

--On a bien fait de lui couper le cou.

--Et a votre avis, lord Clancharlie?...

--Etait de cette espece.  D'ailleurs un homme qui reste en exil,
c'est ridicule.

--Il y est mort.

--Un ambitieux decu.  Oh!  si je l'ai connu!  je crois bien.
J'etais son meilleur ami.

--Savez-vous, milord Eure, qu'il s'etait marie en Suisse?

--Je le sais a peu pres.

--Et qu'il a eu de ce mariage un fils legitime?

--Oui.  Qui est mort.

--Qui est vivant.

--Vivant?

--Vivant.

--Pas possible.

--Reel.  Prouve.  Constate.  Homologue.  Enregistre.

--Mais alors ce fils va heriter de la pairie de Clancharlie?

--Il ne va pas en heriter.

--Pourquoi?

--Parce qu'il en a herite.  C'est fait.

--C'est fait?

--Tournez la tete, milord Eure.  Il est assis derriere vous au
banc des barons.

Lord Eure se retournait; mais le visage de Gwynplaine se derobait
sous sa foret de cheveux.

--Tiens!  disait le vieillard, ne voyant que ses cheveux, il a
deja adopte la nouvelle mode.  Il ne porte pas perruque.

Grantham abordait Colepepper.

--En voila un qui est attrape!

--Qui ca?

--David Dirry-Moir.

--Pourquoi ca?

--Il n'est plus pair.

--Comment ca?

Et Henry Auverquerque, comte de Grantham, racontait a John, baron
Colepepper, toute "l'anecdote", la bouteille epave portee a
l'amiraute, le parchemin des comprachicos, le _jussu regis_
contre-signe _Jeffreys_.  la confrontation dans la cave penale de
Southwark, l'acceptation de tous ces faits par le lord-chancelier
et par la reine, la prise du test dans le rond-point vitre, et
enfin l'admission de lord Fermain Clancharlie au commencement de
la seance, et tous deux faisaient effort pour distinguer entre
lord Fitz Walter et lord Arundel la figure, dont on parlait tant,
du nouveau lord, mais sans y mieux reussir que lord Eure et lord
Annesley.

Gwynplaine, du reste, soit hasard, soit arrangement de ses
parrains avertis par le lord-chancelier, etait place dans assez
d'ombre pour echapper a la curiosite.

--Ou ca?  ou est-il?

C'etait le cri de tous en arrivant, mais aucun ne parvenait a le
bien voir.  Quelques-uns, qui avaient vu Gwynplaine a la
Green-Box, etaient passionnement curieux, mais perdaient leur
peine.  Comme il arrive quelquefois qu'on embastille prudemment
une jeune fille dans un groupe de douairieres, Gwynplaine etait
comme enveloppe par plusieurs epaisseurs de vieux lords infirmes
et indifferents.  Des bons hommes qui ont la goutte sont peu
sensibles aux histoires d'autrui.

On se passait de main en main des copies de la lettre en trois
lignes que la duchesse Josiane avait, affirmait-on, ecrite a la
reine sa soeur, en reponse a l'injonction que lui avait faite sa
majeste d'epouser le nouveau pair, l'heritier legitime des
Clancharlie, lord Fermain.  Cette lettre etait ainsi concue:

"Madame,

"J'aime autant cela.  Je pourrai avoir lord David pour amant."

Signe _Josiane_.  Ce billet, vrai ou faux, avait un succes
d'enthousiasme.

Un jeune lord, Charles d'Okehampton, baron Mohun, dans la faction
qui ne portait pas perruque, le lisait et le relisait avec
bonheur.  Lewis de Duras, comte de Feversham, anglais qui avait
de l'esprit francais, regardait Mohun et souriait.

--Eh bien, s'ecriait lord Mohun, voila la femme que je voudrais
epouser!

Et les voisins des deux lords entendaient ce dialogue entre Duras
et Mohun:

--Epouser la duchesse Josiane, lord Mohun!

--Pourquoi pas?

--Peste!

--On serait heureux!

--On serait plusieurs.

--Est-ce qu'on n'est pas toujours plusieurs?

--Lord Mohun, vous avez raison.  En fait de femmes, nous avons
tous les restes les uns des autres.  Qui est-ce qui a eu un
commencement?

--Adam, peut-etre.

--Pas meme.

--Au fait, Satan!

--Mon cher, concluait Lewis de Duras, Adam n'est qu'un prete-nom.
Pauvre dupe.  Il a endosse le genre humain.  L'homme a ete fait a
la femme par le diable.

Hugo Cholmley, comte de Cholmley, fort legiste, etait interroge
du banc des eveques par Nathanael Crew, lequel etait deux fois
pair, pair temporel, etant baron Crew, et pair spirituel, etant
eveque de Durham.

--Est-ce possible?  disait Crew.

--Est-ce regulier?  disait Cholmley.

--L'investiture de ce nouveau venu s'est faite hors de la
chambre, reprenait l'eveque, mais on affirme qu'il y a des
precedents.

--Oui.  Lord Beauchamp sous Richard II.  Lord Chenay sous
Elisabeth.

--Et lord Broghill sous Cromwell.

--Cromwell ne compte pas.

--Que pensez-vous de tout cela?

--Des choses diverses.

--Milord, comte de Cholmley, quel sera le rang de ce jeune
Fermain Clancharlie dans la chambre?

--Milord eveque, l'interruption republicaine ayant deplace les
anciens rangs, Clancharlie est aujourd'hui situe dans la pairie
entre Barnard et Somers, ce qui fait que, dans un cas de tour
d'opinions, lord Fermain Clancharlie parlerait le huitieme.

--En verite!  un bateleur de place publique!

--L'incident en soi ne m'etonne point, milord eveque.  Ces
choses-la arrivent.  Il en arrive de plus surprenantes.  Est-ce
que la guerre des deux roses n'a pas ete annoncee par
l'assechement subit de la riviere Ouse en Bedford le 1er janvier
1399?  Or, si une riviere peut tomber en secheresse, un seigneur
peut tomber dans une condition servile.  Ulysse, roi d'Ithaque,
fit toutes sortes de metiers.  Fermain Clancharlie est reste lord
sous son enveloppe d'histrion.  La bassesse de l'habit ne touche
point la noblesse du sang.  Mais la prise du test et
l'investiture hors seance, quoique legale a la rigueur, peut
soulever des objections.  Je suis d'avis qu'il faudra s'entendre
sur la question de savoir s'il y aurait lieu plus tard a
questionner en conversation d'etat le lord-chancelier.  On verra
dans quelques semaines ce qu'il y aura a faire.

Et l'eveque ajoutait:

--C'est egal.  C'est une aventure comme on n'en a pas vu depuis
le comte Gesbodus.

Gwynplaine, l'Homme qui Rit, l'inn Tadcaster, la Green-Box,
_Chaos vaincu_, la Suisse, Chillon, les comprachicos, l'exil, la
mutilation, la republique, Jeffreys, Jacques II, le _jussu
regis_, la bouteille ouverte a l'amiraute, le pere, lord
Linnaeus, le fils legitime, lord Fermain, le fils batard, lord
David, les conflits probables, la duchesse Josiane, le
lord-chancelier, la reine, tout cela courait de banc en banc.
Une trainee de poudre, c'est le chuchotement.  On s'en ressassait
les details.  Toute cette aventure etait l'immense murmure de la
chambre.  Gwynplaine, vaguement, au fond du puits de reverie ou
il etait, entendait ce bourdonnement sans savoir que c'etait pour
lui.

Cependant il etait etrangement attentif, mais attentif aux
profondeurs, non a la surface.  L'exces d'attention se tourne en
isolement.

Une rumeur daus une chambre n'empeche point la seance d'aller son
train, pas plus qu'une poussiere sur une troupe ne l'empeche de
marcher.  Les juges, qui ne sont a la chambre haute que de
simples assistants ne pouvant parler qu'interroges, avaient pris
place sur le deuxieme sac de laine, et les trois secretaires
d'etat sur le troisieme.  Les heritiers de pairie affluaient dans
leur compartiment a la fois dehors et dedans, qui etait en
arriere du trone.  Les pairs mineurs etaient sur leur gradin
special.  En 1705, ces petits lords n'etaient pas moins de douze:
Huntingdon, Lincoln, Dorset, Warwick, Bath, Burlington,
Derwentwater, destine a une mort tragique, Longueville, Lonsdale,
Dudley and Ward, et Carteret, ce qui faisait une marmaille de
huit comtes, de deux vicomtes et de deux barons.

Dans l'enceinte, sur les trois etages de bancs, chaque lord avait
regagne son siege.  Presque tous les eveques etaient la.  Les
ducs etaient nombreux, a commencer par Charles Seymour, duc de
Somerset, et a finir par Georges Augustus, prince electoral de
Hanovre, duc de Cambridge, le dernier en date et par consequent
le dernier en rang.  Tous etaient en ordre, selon les preseances;
Cavendish, duc de Devonshire, dont le grand-pere avait abrite a
Hardwick les quatrevingt-douze ans de Hobbes; Lennox, duc de
Richmond; les trois Fitz-Roy, le duc de Southampton, le duc de
Grafton et le duc de-Northumberland; Butler, duc d'Ormond;
Somerset, duc de Beaufort; Beauclerk, duc de Saint-Albans;
Pawlett, duc de Bolton; Osborne, duc de Leeds; Wriothesley
Russell, duc de Bedford, ayant pour cri d'armes et pour devise:
_Che sara sara_, c'est-a-dire l'acceptation des evenements;
Sheffield, duc de Buckingham; Manners, duc de Rutland, et les
autres.  Ni Howard, duc de Norfolk, ni Talbot, duc de Shrewsbury,
ne siegeaient, etant catholiques; ni Churchill, duc de
Marlborough,--notre Malbrouck,--qui etait en guerre et battait la
France en ce moment-la.  Il n'y avait point alors de duc
ecossais, Queensberry, Montrose et Roxburghe n'ayant ete admis
qu'en 1707.



VI

LA HAUTE ET LA BASSE


Tout a coup, il y eut dans la chambre une vive clarte.  Quatre
door-keepers apporterent et placerent des deux cotes du trone
quatre hautes torcheres-candelabres chargees de bougies.  Le
trone, ainsi eclaire, apparut dans une sorte de pourpre
lumineuse.  Vide, mais auguste.  La reine dedans n'y eut pas
ajoute grand'chose.

L'huissier de la verge noire entra, la baguette levee, et dit:

--Leurs seigneuries les commissaires de sa majeste.

Toutes les rumeurs tomberent.

Un clerc en perruque et en simarre parut a la grande porte tenant
un coussin fleurdelyse sur lequel on voyait des parchemins.  Ces
parchemins etaient des bills.  A chacun pendait a une tresse de
soie la bille ou bulle, d'or quelquefois, qui fait qu'on appelle
les lois _bills_ en Angleterre et _bulles_ a Rome.

A la suite du clerc marchaient trois hommes en robes de pairs, le
chapeau a plumes sur la tete.

Ces hommes etaient les commissaires royaux.  Le premier etait le
lord haut-tresorier d'Angleterre, Godolphin, le second etait le
lord-president du conseil, Pembroke, le troisieme etait le lord
du sceau prive, Newcastle.

Ils marchaient l'un derriere l'autre, selon la preseance, non de
leur titre, mais de leur charge, Godolphin en tete, Newcastle le
dernier, quoique duc.

Ils vinrent au banc devant le trone, firent la reverence a la
chaise royale, oterent et remirent leurs chapeaux, et s'assirent
sur le banc.

Le lord-chancelier regarda l'huissier de la verge noire, et
dit:--Mandez a la barre les communes.

L'huissier de la verge noire sortit.

Le clerc, qui etait un clerc de la chambre des lords, posa sur la
table, dans le carre des sacs de laine, le coussin ou etaient les
bills.

Il y eut une interruption qui dura quelques minutes.  Deux
door-keepers poserent devant la barre un escabeau de trois
degres.  Cet escabeau etait de velours incarnat sur lequel des
clous dorees dessinaient des fleurs de lys.

La grande porte, qui s'etait refermee, se rouvrit, et une voix
cria:

--Les fideles communes d'Angleterre.

C'etait l'huissier de la verge noire qui annoncait l'autre moitie
du parlement.

Les lords mirent leurs chapeaux.

Les membres des communes entrerent, precedes du speaker, tous
tete nue.

Ils s'arreterent a la barre.  Ils etaient en habit de ville, la
plupart en noir, avec l'epee.

Le speaker, tres honorable John Smyth, ecuyer, membre pour le
bourg d'Andover, monta sur l'escabeau qui etait au milieu de la
barre.  L'orateur des communes avait une longue simarre de satin
noir a larges manches et a fentes galonnees de brandebourgs d'or
par derriere et par devant, et moins de perruque que le
lord-chancelier.  Il etait majestueux, mais inferieur.

Tous ceux des communes, orateur et membres, demeurerent en
attente, debout et nu-tete, devant les pairs assis et couverts.

On remarquait dans les communes le chef-justice de Chester,
Joseph Jekyll, plus trois sergents en loi de sa majeste, Hooper,
Powys et Parker, et James Montagu, solliciteur general, et
l'attorney general, Simon Harcourt.  A part quelques baronnets et
chevaliers, et neuf lords de courtoisie, Hartington, Windsor,
Woodstock, Mordaunt, Gramby, Scudamore, Fitz-Harding, Hyde, et
Burkeley, fils de pairs et heritiers de pairies, tout le reste
etait du peuple.  Sorte de sombre foule silencieuse.

Quand le bruit de pas de toute cette entree eut cesse, le crieur
de la verge noire, a la porte, dit:

--Oyez!

Le clerc de la couronne se leva.  Il prit, deploya et lut le
premier des parchemins poses sur le coussin.  C'etait un message
de la reine nommant, pour la representer en son parlement, avec
pouvoir de sanctionner les bills, trois commissaires, savoir:

Ici le clerc haussa la voix.

--Sydney, comte de Godolphin.

Le clerc salua lord Godolphin.  Lord Godolphin souleva son
chapeau.  Le clerc continua:

--...  Thomas Herbert, comte de Pembroke et de Montgomery.

Le clerc salua lord Pembroke.  Lord Pembroke toucha son chapeau.
Le clerc reprit:

--...  John Hollis, duc de Newcastle.

Le clerc salua lord Newcastle.  Lord Newcastle fit un signe de
tete.

Le clerc de la couronne se rassit.  Le clerc du parlement se
leva.  Son sous-clerc, qui etait a genoux, se leva en arriere de
lui.  Tous deux faisant face au trone, et tournant le dos aux
communes.

Il y avait sur le coussin cinq bills.  Ces cinq bills, votes par
les communes et consentis par les lords, attendaient la sanction
royale.

Le clerc du parlement lut le premier bill.

C'etait un acte des communes, qui mettait a la charge de l'etat
les embellissements faits par la reine a sa residence de
Hampton-Court, se montant a un million sterling.

Lecture faite, le clerc salua profondement le trone.  Le
sous-clerc repeta le salut plus profondement encore, puis
tournant a demi la tete vers les communes, dit:

--La reine accepte vos benevolences et ainsi le veut.

Le clerc lut le deuxieme bill.

C'etait une loi condamnant a la prison et a l'amende quiconque se
soustrairait au service des trainbands.  Les trainbands (troupe
qu'on traine ou l'on veut) sont cette milice bourgeoise qui sert
gratis et qui, sous Elisabeth, a l'approche de l'armada, avait
donne cent quatrevingt-cinq mille fantassins et quarante mille
cavaliers.

Les deux clercs firent a la chaise royale une nouvelle reverence;
apres quoi le sous-clerc, de profil, dit a la chambre des
communes:

--La reine le veut.

Le troisieme bill accroissait les dimes et prebendes de l'eveche
de Lichfield et de Coventry, qui est une des plus riches
prelatures d'Angleterre, faisait une rente a la cathedrale,
augmentait le nombre des chanoines et grossissait le doyenne et
les benefices, "afin de pourvoir, disait le preambule, aux
necessites de notre sainte religion".  Le quatrieme bill ajoutait
au budget de nouveaux impots, un sur le papier marbre, un sur les
carrosses de louage fixes au nombre de huit cents dans Londres et
taxes cinquante-deux livres par an chaque, un sur les avocats,
procureurs et solliciteurs, de quarante-huit livres par tete par
an, un sur les peaux tannees, "nonobstant, disait le preambule,
les doleances des artisans en cuir", un sur le savon, "nonobstant
les reclamations de la ville d'Exeter et du Devonshire ou l'on
fabrique quantite de serge et de drap", un sur le vin, de quatre
schellings par barrique, un sur la farine, un sur l'orge et le
houblon, et renouvellement pour quatre ans, _les besoins de
l'etat_, disait le preambule, _devant passer avant les
remontrances du commerce_, l'impot du tonnage, variant de six
livres tournois par tonneau pour les vaisseaux venant d'occident
a dix-huit cents livres pour ceux venant d'orient Enfin le bill,
declarant insuffisante la capitation ordinaire deja levee pour
l'annee courante, s'achevait par une surtaxe generale sur tout le
royaume de quatre schellings ou quarante-huit sous tournois par
tete de sujet, avec mention que ceux qui refuseraient de preter
les nouveaux serments au gouvernement paieraient le double de la
taxe.  Le cinquieme bill faisait defense d'admettre a l'hopital
aucun malade s'il ne deposait en entrant une livre sterling pour
payer, en cas de mort, son enterrement.  Les trois derniers
bills, comme les deux premiers, furent, l'un apres l'autre,
sanctionnes et faits lois par une salutation au trone et par les
quatre mots du sous-clerc "la reine le veut" dits, par-dessus
l'epaule, aux communes.

Puis le sous-clerc se remit a genoux devant le quatrieme sac de
laine, et le lord-chancelier dit:

--Soit fait comme il est desire.

Ceci terminait la seance royale.

Le speaker, courbe en deux devant le chancelier, descendit a
reculons de l'escabeau, en rangeant sa robe derriere lui; ceux
des communes s'inclinerent jusqu'a terre, et, pendant que la
chambre haute reprenait, sans faire attention a toutes ces
reverences, son ordre du jour interrompu, la chambre basse s'en
alla.



VII

LES TEMPETES D'HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D'OCEANS


Les portes se refermerent; l'huissier de la verge noire rentra;
les lords commissaires quitterent le banc d'etat et vinrent
s'asseoir en tete du banc des ducs, aux places de leurs charges,
et le lord-chancelier prit la parole:

--Milords, la deliberation de la chambre etant depuis plusieurs
jours sur le bill qui propose d'augmenter de cent mille livres
sterling la provision annuelle de son altesse royale le prince
mari de sa majeste, le debat ayant ete epuise et clos, il va etre
procede au vote.  Le vote sera pris, selon l'usage, a partir du
puine du banc des barons.  Chaque lord, a l'appel de son nom, se
levera et repondra _content_ ou _non content_, et sera libre
d'exposer ses motifs de vote, s'il le juge a propos.  Clerc,
appelez le vote.

Le clerc du parlement, debout, ouvrit un large in-folio exhausse
sur un pupitre dore, qui etait le Livre de la Pairie.

Le puine de la chambre a cette epoque etait lord John Hervey,
cree baron et pair en 1703, duquel sont issus les marquis de
Bristol.

Le clerc appela:

--Milord John, baron Hervey.

Un vieillard en perruque blonde se leva et dit:

--Content.

Puis se rassit.

Le sous-clerc enregistra le vote.

Le clerc continua:

--Milord Francis Seymour, baron Conway de Kiltultagh.

--Content, murmura en se soulevant a demi un elegant jeune homme
a figure de page, qui ne se doutait point qu'il etait le
grand-pere des marquis d'Hertford.

--Milord John Leveson, baron Gower, reprit le clerc.

Ce baron, d'ou devaient sortir les ducs de Sutherland, se leva et
dit en se rasseyant:

--Content.

Le clerc poursuivit:

--Milord Heneage Finch, baron Guernesey.

L'aieul des comtes d'Aylesford, non moins jeune et non moins
elegant que l'ancetre des marquis d'Hertford, justifia sa devise
_Aperto vivere voto_ par la hauteur de son consentement.

--Content, cria-t-il.

Pendant qu'il se rasseyait, le clerc appelait le cinquieme baron:

--Milord John, baron Granville.

--Content, repondit, tout de suite leve et rassis, lord Granville
de Potheridge, dont la pairie sans avenir devait s'eteindre en
1709.

Le clerc passa au sixieme.

--Milord Charles Mountague, baron Halifax.

--Content, dit lord Halifax, porteur d'un titre sous lequel
s'etait eteint le nom de Saville et devait s'eteindre le nom de
Mountague.  Mountague est distinct de Montagu et de Mountacute.

Et lord Halifax ajouta:

--Le prince Georges a une dotation comme mari de sa majeste; il
en a une autre comme prince de Danemark, une autre comme duc de
Cumberland, et une autre comme lord haut-amiral d'Angleterre et
d'Irlande, mais il n'en a point comme generalissime.  C'est la
une injustice.  Il faut faire cesser ce desordre, dans l'interet
du peuple anglais.

Puis lord Halifax fit l'eloge de la religion chretienne, blama le
papisme, et vota le subside.

Lord Halifax rassis, le clerc repartit:

--Milord Christoph, baron Barnard.

Lord Barnard, de qui devaient naitre les ducs de Cleveland, se
leva a l'appel de son nom.

--Content.

Et il mit quelque lenteur a se rasseoir, ayant un rabat de
dentelle qui valait la peine d'etre remarque.  C'etait du reste
un digne gentilhomme et un vaillant officier que lord Barnard.

Tandis que lord Barnard se rasseyait, le clerc, qui lisait de
routine, eut quelque hesitation.  Il raffermit ses lunettes et se
pencha sur le registre avec un redoublement d'attention, puis,
redressant la tete, il dit:

--Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville.

Gwynplaine se leva:

--Non content, dit-il.

Toutes les tetes se tournerent.  Gwynplaine etait debout.  Les
gerbes de chandelles placees des deux cotes du trone eclairaient
vivement sa face, et la faisaient saillir dans la vaste salle
obscure avec le relief qu'aurait un masque sur un fond de fumee.

Gwynplaine avait fait sur lui cet effort qui, on s'en souvient,
lui etait, a la rigueur, possible.  Par une concentration de
volonte egale a celle qu'il faudrait pour dompter un tigre, il
avait reussi a ramener pour un moment au serieux le fatal rictus
de son visage.  Pour l'instant, il ne riait pas.  Cela ne pouvait
durer longtemps; les desobeissances a ce qui est notre loi, ou
notre fatalite, sont courtes; parfois l'eau de la mer resiste a
la gravitation, s'enfle en trombe et fait une montagne, mais a la
condition de retomber.  Cette lutte etait celle de Gwynplaine.
Pour une minute qu'il sentait solennelle, par une prodigieuse
intensite de volonte, mais pour pas beaucoup plus de temps qu'un
eclair, il avait jete sur son front le sombre voile de son ame;
il tenait en suspens son incurable rire; de cette face qu'on lui
avait sculptee, il avait retire la joie.  Il n'etait plus
qu'effrayant.

--Qu'est cet homme?  ce fut le cri.

Un fremissement indescriptible courut sur tous les bancs.  Ces
cheveux en foret, ces enfoncements noirs sous les sourcils, ce
regard profond d'un oeil qu'on ne voyait pas, le modele farouche
de cette tete melant hideusement l'ombre et la lumiere, ce fut
surprenant.  Cela depassait tout.  On avait eu beau parler de
Gwynplaine, le voir fut formidable.  Ceux memes qui s'y
attendaient ne s'y attendaient pas.  Qu'on s'imagine, sur la
montagne reservee aux dieux, dans la fete d'une soiree sereine,
toute la troupe des tout-puissants reunie, et la face de
Promethee, ravagee par les coups de bec du vautour, apparaissant
tout a coup comme une lune sanglante a l'horizon.  L'Olympe
apercevant le Caucase, quelle vision!  Vieux et jeunes, beants,
regarderent Gwynplaine.

Un vieillard venere de toute la chambre, qui avait vu beaucoup
d'hommes et beaucoup de choses, et qui etait designe pour etre
duc, Thomas, comte de Warton, se leva effraye.

--Qu'est-ce que cela veut dire?  cria-t-il.  Qui a introduit cet
homme dans la chambre?  Qu'on mette cet homme dehors.

Et apostrophant Gwynplaine avec hauteur:

--Qui etes-vous?  d'ou sortez-vous?

Gwynplaine repondit:

--Du gouffre.

Et, croisant les bras, il regarda les lords.

--Qui je suis?  je suis la misere.  Milords, j'ai a vous parler.

II y eut un frisson, et un silence.  Gwynplainc continua.

--Milords, vous etes en haut.  C'est bien.  Il faut croire que
Dieu a ses raisons pour cela.  Vous avez le pouvoir, l'opulence,
la joie, le soleil immobile a votre zenith, l'autorite sans
borne, la jouissance sans partage, l'immense oubli des autres.
Soit.  Mais il y a au-dessous de vous quelque chose.  Au-dessus
peut-etre.  Milords, je viens vous apprendre une nouvelle.  Le
genre humain existe.

Les assemblees sont comme les enfants; les incidents sont leur
boite a surprises, et elles en ont la peur, et le gout.  Il
semble parfois qu'un ressort joue, et l'on voit jaillir du trou
un diable.  Ainsi en France Mirabeau, difforme lui aussi.

Gwynplaine en ce moment sentait en lui un grandissement etrange.
Un groupe d'hommes a qui l'on parle, c'est un trepied.  On est,
pour ainsi dire, debout sur une cime d'ames.  On a sous son talon
un tressaillement d'entrailles humaines.  Gwynplaine n'etait plus
l'homme qui, la nuit precedente, avait ete, un instant, presque
petit.  Les fumees de cette elevation subite, qui l'avaient
trouble, s'etaient allegees et avaient pris de la transparence,
et la ou Gwynplaine avait ete seduit par une vanite, il voyait
maintenant une fonction.  Ce qui l'avait d'abord amoindri, a
present le rehaussait.  Il etait illumine d'un de ces grands
eclairs qui viennent du devoir.

On cria de toutes parts autour de Gwynplaine:

--Ecoutez!  Ecoutez!

Lui cependant, crispe et surhumain, reussissait a maintenir sur
son visage la contraction severe et lugubre, sous laquelle se
cabrait le rictus, comme un cheval sauvage pret a s'echapper.  Il
reprit:

--Je suis celui qui vient des profondeurs.  Milords, vous etes
les grands et les riches.  C'est perilleux.  Vous profitez de la
nuit.  Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l'aurore.
L'aube ne peut etre vaincue.  Elle arrivera.  Elle arrive.  Elle
a en elle le jet du jour irresistible.  Et qui empechera cette
fronde de jeter le soleil dans le ciel?  Le soleil, c'est le
droit.  Vous, vous etes le privilege.  Ayez peur.  Le vrai maitre
de la maison va frapper a la porte.  Quel est le pere du
privilege?  le hasard.  Et quel est son fils?  l'abus.  Ni le
hasard ni l'abus ne sont solides.  Ils ont l'un et l'autre un
mauvais lendemain.  Je viens vous avertir.  Je viens vous
denoncer votre bonheur.  Il est fait du malheur d'autrui.  Vous
avez tout, et ce tout se compose du rien des autres.  Milords, je
suis l'avocat desespere, et je plaide la cause perdue.  Cette
cause, Dieu la regagnera.  Moi, je ne suis rien, qu'une voix.  Le
genre humain est une bouche, et j'en suis le cri.  Vous
m'entendrez.  Je viens ouvrir devant vous, pairs d'Angleterre,
les grandes assises du peuple, ce souverain, qui est le patient,
ce condamne, qui est le juge.  Je plie sous ce que j'ai a dire.
Par ou commencer?  Je ne sais.  J'ai ramasse dans la vaste
diffusion des souffrances mon enorme plaidoirie eparse.  Qu'en
faire maintenant?  elle m'accable, et je la jette pele-mele
devant moi.  Avais-je prevu ceci?  non.  Vous etes etonnes, moi
aussi.  Hier j'etais un bateleur, aujourd'hui je suis un lord.
Jeux profonds.  De qui?  de l'inconnu.  Tremblons tous.  Milords,
tout l'azur est de votre cote.  De cet immense univers, vous ne
voyez que la fete; sachez qu'il y a de l'ombre.  Parmi vous je
m'appelle lord Fermain Clancharlie, mais mon vrai nom est un nom
de pauvre, Gwynplaine.  Je suis un miserable taille dans l'etoffe
des grands par un roi, dont ce fut le bon plaisir.  Voila mon
histoire.  Plusieurs d'entre vous ont connu mon pere, je ne l'ai
pas connu.  C'est par son cote feodal qu'il vous touche, et moi
je lui adhere par son cote proscrit.  Ce que Dieu a fait est
bien.  J'ai ete jete au gouffre.  Dans quel but?  pour que j'en
visse le fond.  Je suis un plongeur, et je rapporte la perle, la
verite.  Je parle, parce que je sais.  Vous m'entendrez, milords.
J'ai eprouve.  J'ai vu.  La souffrance, non, ce n'est pas un mot,
messieurs les heureux.  La pauvrete, j'y ai grandi; l'hiver, j'y
ai grelotte; la famine, j'en ai goute; le mepris, je l'ai subi;
la peste, je l'ai eue; la honte, je l'ai bue.  Et je la revomirai
devant vous, et ce vomissement de toutes les miseres eclaboussera
vos pieds et flamboiera.  J'ai hesite avant de me laisser amener
a cette place ou je suis, car j'ai ailleurs d'autres devoirs.  Et
ce n'est pas ici qu'est mon coeur.  Ce qui s'est passe en moi ne
vous regarde pas; quand l'homme que vous nommez l'huissier de la
verge noire est venu me chercher de la part de la femme que vous
nommez la reine, j'ai eu un moment l'idee de refuser.  Mais il
m'a semble que l'obscure main de Dieu me poussait de ce cote, et
j'ai obei.  J'ai senti qu'il fallait que je vinsse parmi vous.
Pourquoi?  a cause de mes haillons d'hier.  C'est pour prendre la
parole parmi les rassasies que Dieu m'avait mele aux affames.
Oh!  ayez pitie!  Oh!  ce fatal monde dont vous croyez etre, vous
ne le connaissez point; si haut, vous etes dehors; je vous dirai
moi, ce que c'est.  De l'experience, j'en ai.  J'arrive de
dessous la pression.  Je puis vous dire ce que vous pesez.  O
vous les maitres, ce que vous etes, le savez-vous?  Ce que vous
faites, le voyez-vous?  Non.  Ah!  tout est terrible.  Une nuit,
une nuit de tempete, tout petit, abandonne, orphelin, seul dans
la creation demesuree, j'ai fait mon entree dans cette obscurite
que vous appelez la societe.  La premiere chose que j'ai vue,
c'est la loi, sous la forme d'un gibet; la deuxieme, c'est la
richesse, c'est votre richesse, sous la forme d'une femme morte
de froid et de faim; la troisieme, c'est l'avenir, sous la forme
d'un enfant agonisant; la quatrieme, c'est le bon, le vrai, et le
juste, sous la figure d'un vagabond n'ayant pour compagnon et
pour ami qu'un loup.

En ce moment, Gwynplaine, pris d'une emotion poignante, sentit
lui monter a la gorge les sanglots.

Ce qui fit, chose sinistre, qu'il eclata de rire.

La contagion fut immediate.  Il y avait sur l'assemblee un nuage;
il pouvait crever en epouvante; il creva en joie.  Le rire, cette
demence epanouie, prit toute la chambre.  Les cenacles d'hommes
souverains ne demandent pas mieux que de bouffonner.  Ils se
vengent ainsi de leur serieux.

Un rire de rois ressemble a un rire de dieux; cela a toujours une
pointe cruelle.  Les lords se mirent a jouer.  Le ricanement
aiguisa le rire.  On battit des mains autour de celui qui
parlait, et on l'outragea.  Un pele-mele d'interjections joyeuses
l'assaillit, grele gaie et meurtrissante.

--Bravo, Gwynplaine!--Bravo, l'Homme qui Rit!--Bravo, le museau
de la Green-Box!--Bravo, la hure du Tarrinzeau-field!--Tu viens
nous donner une representation.  C'est bon!  bavarde!--En voila
un qui m'amuse!--Mais rit-il bien, cet animal-la!--Bonjour,
pantin!--Salut a lord Clown!--Harangue, va!--C'est un pair
d'Angleterre, ca!--Continue!--Non!  non!--Si!  si!

Le lord-chancelier etait assez mal a son aise.

Un lord sourd, James Butler, duc d'Ormond, faisant de sa main a
son oreille un cornet acoustique, demandait a Charles Beauclerk,
duc de Saint-Albans:

--Comment a-t-il vote?

Saint-Albans repondait:

--Non content.

--Parbleu, disait Ormond, je le crois bien.  Avec ce visage-la!

Une foule echappee--et les assemblees sont des
foules--ressaisissez-la donc.  L'eloquence est un mors; si le
mors casse, l'auditoire s'emporte, et rue jusqu'a ce qu'il ait
desarconne l'orateur.  L'auditoire hait l'orateur.  On ne sait
pas assez cela.  Se raidir sur la bride semble une ressource, et
n'en est pas une.  Tout orateur l'essaie.  C'est l'instinct.
Gwynplaine l'essaya.

Il considera un moment ces hommes qui riaient.

--Alors, cria-t-il, vous insultez la misere.  Silence, pairs
d'Angleterre!  juges, ecoutez la plaidoirie.  Oh!  je vous en
conjure, ayez pitie!  Pitie pour qui?  Pitie pour vous.  Qui est
en danger?  C'est vous.  Est-ce que vous ne voyez pas que vous
etes dans une balance et qu'il y a dans un plateau votre
puissance et dans l'autre votre responsabilite?  Dieu vous pese.
Oh!  ne riez pas.  Meditez.  Cette oscillation de la balance de
Dieu, c'est le tremblement de la conscience.  Vous n'etes pas
mechants.  Vous etes des hommes comme les autres, ni meilleurs,
ni pires.  Vous vous croyez des dieux, soyez malades demain, et
regardez frissonner dans la fievre votre divinite.  Nous nous
valons tous.  Je m'adresse aux esprits honnetes, il y en a ici;
je m'adresse aux intelligences elevees, il y en a; je m'adresse
aux ames genereuses, il y en a.  Vous etes peres, fils et freres,
donc vous etes souvent attendris.  Celui de vous qui a regarde ce
matin le reveil de son petit enfant est bon.  Les coeurs sont les
memes.  L'humanite n'est pas autre chose qu'un coeur.  Entre ceux
qui oppriment et ceux qui sont opprimes, il n'y a de difference
que l'endroit ou ils sont situes.  Vos pieds marchent sur des
tetes, ce n'est pas votre faute.  C'est la faute de la Babel
sociale.  Construction manquee, toute en surplombs.  Un etage
accable l'autre.  Ecoutez-moi, je vais vous dire.  Oh!  puisque
vous etes puissants, soyez fraternels; puisque vous etes grands,
soyez doux.  Si vous saviez ce que j'ai vu!  Helas!  en bas, quel
tourment!  Le genre humain est au cachot.  Que de damnes, qui
sont des innocents!  Le jour manque, l'air manque, la vertu
manque; on n'espere pas; et, ce qui est redoutable, on attend.
Rendez-vous compte de ces detresses.  Il y a des etres qui vivent
dans la mort.  Il y a des petites filles qui commencent a huit
ans par la prostitution et qui finissent a vingt ans par la
vieillesse.  Quant aux severites penales, elles sont
epouvantables.  Je parle un peu au hasard, et je ne choisis pas.
Je dis ce qui me vient a l'esprit.  Pas plus tard qu'hier, moi
qui suis ici, j'ai vu un homme enchaine et nu, avec des pierres
sur le ventre, expirer dans la torture.  Savez-vous cela?  non.
Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n'oserait etre
heureux.  Qui est-ce qui est alle a Newcastle-on-Tyne?  Il y a
dans les mines des hommes qui machent du charbon pour s'emplir
l'estomac et tromper la faim.  Tenez, dans le comte de Lancastre,
Ribblechester, a force d'indigence, de ville est devenue village.
Je ne trouve pas que le prince Georges de Danemark ait besoin de
cent mille guinees de plus.  J'aimerais mieux recevoir a
l'hopital l'indigent malade sans lui faire payer d'avance son
enterrement.  En Caernarvon, a Traith-maur comme a Traith-bichan,
l'epuisement des pauvres est horrible.  A Strafford, on ne peut
dessecher le marais, faute d'argent.  Les fabriques de draperie
sont fermees dans tout le Lancashire.  Chomage partout.
Savez-vous que les pecheurs de hareng de Harlech mangent de
l'herbe quand la peche manque?  Savez-vous qu'a Burton-Lazers il
y a encore des lepreux traques, et auxquels on tire des coups de
fusil s'ils sortent de leurs tanieres?  A Ailesbury, ville dont
un de vous est lord, la disette est en permanence.  A Penckridge
en Coventry, dont vous venez de doter la cathedrale et d'enrichir
l'eveque, on n'a pas de lits dans les cabanes, et l'on creuse des
trous dans la terre pour y coucher les petits enfants, de sorte
qu'au lieu de commencer par le berceau, ils commencent par la
tombe.  J'ai vu ces choses-la.  Milords, les impots que vous
votez, savez-vous qui les paie?  Ceux qui expirent.  Helas!  vous
vous trompez.  Vous faites fausse route.  Vous augmentez la
pauvrete du pauvre pour augmenter la richesse du riche.  C'est le
contraire qu'il faudrait faire.  Quoi, prendre au travailleur
pour donner a l'oisif, prendre au deguenille pour donner au repu,
prendre a l'indigent pour donner au prince!  Oh, oui, j'ai du
vieux sang republicain dans les veines.  J'ai horreur de cela.
Ces rois, je les execre!  Et que les femmes sont effrontees!  On
m'a conte une triste histoire.  Oh!  je hais Charles II!  Une
femme que mon pere avait aimee s'est donnee a ce roi, pendant que
mon pere mourait en exil, la prostituee!  Charles II, Jacques II;
apres un vaurien, un scelerat!  Qu'y a-t-il dans le roi?  un
homme, un faible et chetif sujet des besoins et des infirmites.
A quoi bon le roi?  Cette royaute parasite, vous la gavez.  Ce
ver de terre, vous le faites boa.  Ce tenia, vous le faites
dragon.  Grace pour les pauvres!  Vous alourdissez l'impot au
profit du trone.  Prenez garde aux lois que vous decretez.
Prenez garde au fourmillement douloureux que vous ecrasez.
Baissez les yeux.  Regardez a vos pieds.  O grands, il y a des
petits!  ayez pitie.  Oui!  pitie de vous!  car les multitudes
agonisent, et le bas en mourant fait mourir le haut.  La mort est
une cessation qui n'excepte aucun membre.  Quand la nuit vient,
personne ne garde son coin de jour.  Etes-vous egoistes?  sauvez
les autres.  La perdition du navire n'est indifferente a aucun
passager.  Il n'y a pas naufrage de ceux-ci sans qu'il y ait
engloutissement de ceux-la.  Oh!  sachez-le, l'abime est pour
tous.

Le rire redoubla, irresistible.  Du reste, pour egayer une
assemblee, il suffisait de ce que ces paroles avaient
d'extravagant.

Etre comique au dehors, et tragique au dedans, pas de souffrance
plus humiliante, pas de colere plus profonde.  Gwynplaine avait
cela en lui.  Ses paroles voulaient agir dans un sens, son visage
agissait dans l'autre; situation affreuse.  Sa voix eut tout a
coup des eclats stridents.

--Ils sont joyeux, ces hommes!  C'est bon.  L'ironie fait face a
l'agonie.  Le ricanement outrage le rale.  Ils sont
tout-puissants!  C'est possible.  Soit.  On verra.  Ah!  je suis
un des leurs.  Je suis aussi un des votres, o vous les pauvres!
Un roi m'a vendu, un pauvre m'a recueilli.  Qui m'a mutile?  Un
prince.  Qui m'a gueri et nourri?  Un meurt-de-faim.  Je suis
lord Clancharlie, mais je reste Gwynplaine.  Je tiens aux grands,
et j'appartiens aux petits.  Je suis parmi ceux qui jouissent et
avec ceux qui souffrent.  Ah!  cette societe est fausse.  Un jour
viendra la societe vraie.  Alors il n'y aura plus de seigneurs,
il y aura des vivants libres.  Il n'y aura plus de maitres, il y
aura des peres.  Ceci est l'avenir.  Plus de prosternement, plus
de bassesse, plus d'ignorance, plus d'hommes betes de somme, plus
de courtisans, plus de valets, plus de rois, la lumiere!  En
attendant, me voici.  J'ai un droit, j'en use.  Est-ce un droit?
Non, si j'en use pour moi.  Oui, si j'en use pour tous.  Je
parlerai aux lords, en etant un.  O mes freres d'en bas, je leur
dirai votre denument.  Je me dresserai avec la poignee des
haillons du peuple dans la main, et je secouerai sur les maitres
la misere des esclaves, et ils ne pourront plus, eux les
favorises et les arrogants, se debarrasser du souvenir des
infortunes, et se delivrer, eux les princes, de la cuisson des
pauvres, et tant pis si c'est de la vermine, et tant mieux si
elle tombe sur des lions!

Ici Gwynplaine se tourna vers les sous-clercs agenouilles qui
ecrivaient sur le quatrieme sac de laine.

--Qu'est-ce que c'est que ces gens qui sont a genoux?  Qu'est-ce
que vous faites la?  Levez-vous, vous etes des hommes.

Cette brusque apostrophe a des subalternes qu'un lord ne doit pas
meme apercevoir, mit le comble aux joies.  On avait crie bravo,
on cria hurrah!  Du battement des mains on passa au trepignement.
On eut pu se croire a la Green-Box.  Seulement, a la Green-Box le
rire fetait Gwynplaine, ici il l'exterminait.  Tuer, c'est
l'effort du ridicule.  Le rire des hommes fait quelquefois tout
ce qu'il peut pour assassiner.

Le rire etait devenu une voie de fait.  Les quolibets pleuvaient.
C'est la betise des assemblees d'avoir de l'esprit.  Leur
ricanement ingenieux et imbecile ecarte les faits au lieu de les
etudier et condamne les questions au lieu de les resoudre.  Un
incident est un point d'interrogation.  En rire, c'est rire de
l'enigme.  Le sphinx, qui ne rit pas, est derriere.

On entendait des clameurs contradictoires:

--Assez!  assez!--Encore!  encore!

William Farmer, baron Leimpster, jetait a Gwynplaine l'affront de
Ryc-Quiney a Shakespeare:

--_Histrio!  mima!_

Lord Vaughan, homme sentencieux, le vingt-neuvieme du banc des
barons, s'ecriait:

--Nous revoici au temps ou les animaux peroraient.  Au milieu des
bouches humaines, une machoire bestiale a la parole.

--Ecoutons l'ane de Balaam, ajoutait lord Yarmouth.

Lord Yarmouth avait l'air sagace que donne un nez rond et une
bouche de travers.

--Le rebelle Linnaeus est chatie dans son tombeau.  Le fils est
la punition du pere, disait John Hough, eveque de Lichfield et de
Coventry, dont Gwynplaine avait effleure la prebende.

--Il ment, affirmait lord Cholmley, le legislateur legiste.  Ce
qu'il appelle la torture, c'est la peine forte et dure, tres
bonne peine.  La torture n'existe pas en Angleterre.

Thomas Wentworth, baron Raby, apostrophait le chancelier.

--Milord chancelier, levez la seance!

--Non!  non!  non!  qu'il continue!  il nous amuse!  hurrah!
hep!  hep!  hep!

Ainsi criaient les jeunes lords; leur gaite etait de la fureur.
Quatre surtout etaient en pleine exasperation d'hilarite et de
haine.  C'etaient Laurence Hyde, comte de Rochester, Thomas
Tufton, comte de Thanet, et le vicomte de Hatton, et le duc de
Montagu.

--A la niche, Gwynplaine!  disait Rochester.

--A bas!  a bas!  a bas!  criait Thanet.

Le vicomte Hatton tirait de sa poche un penny, et le jetait a
Gwynplaine.

Et John Campbell, comte de Greenwich, Savage, comte Rivers,
Thompson, baron Haversham, Warrigton, Escrik, Rolleston,
Rockingham, Carteret, Langdale, Banester Maynard, Hundson,
Caernarvon, Cavendish, Burlington, Robert Darcy, comte de
Holderness, Other Windsor, comte de Plymouth, applaudissaient.

Tumulte de pandemonium ou de pantheon dans lequel se perdaient
les paroles de Gwynplaine.  On n'y distinguait que ce mot: Prenez
garde!

Ralph, duc de Montagu, recemment sorti d'Oxford et ayant encore
sa premiere moustache, descendit du banc des ducs ou il siegeait
dix-neuvieme, et alla se poser les bras croises en face de
Gwynplaine.  Il y a dans une lame l'endroit qui coupe le plus et
dans une voix l'accent qui insulte le mieux.  Montagu prit cet
accent-la, et, ricanant au nez de Gwynplaine, lui cria:

--Qu'est-ce que tu dis?

--Je predis, repondit Gwynplaine.

Le rire fit explosion de nouveau.  Et sous ce rire grondait la
colere en basse continue.  Un des pairs mineurs, Lionel Cranseild
Sackville, comte de Dorset et de Middlesex, se leva debout sur
son banc, ne riant pas, grave comme il sied a un futur
legislateur, et, sans dire un mot, regarda Gwynplaine avec son
frais visage de douze ans en haussant les epaules.  Ce qui fit
que l'eveque de Saint-Asaph se pencha a l'oreille de l'eveque de
Saint-David assis a cote de lui, et lui dit, en montrant
Gwynplaine:--Voila le fou!  et en montrant l'enfant: Voila le
sage!

Du chaos des ricanements se degageaient des exclamations
confuses,--Face de gorgone!--Que signifie cette
aventure?--Insulte a la Chambre!--Quelle exception qu'un tel
homme!--Honte!  honte!--Qu'on leve la seance!--Non!  qu'il
acheve!--Parle, bouffon!

Lord Lewis de Duras, les mains sur les hanches, criait:--Ah!  que
c'est bon de rire!  ma rate est heureuse.  Je propose un vote
d'actions de graces ainsi concu: La Chambre des lords remercie la
Green-Box.

Gwynplaine, on s'en souvient, avait reve un autre accueil.

Qui a gravi dans le sable une pente a pic toute friable au-dessus
d'une profondeur vertigineuse, qui a senti sous ses mains, sous
ses ongles, sous ses coudes, sous ses genoux, sous ses pieds,
fuir et se derober le point d'appui, qui, reculant au lieu
d'avancer sur cet escarpement refractaire, en proie a l'angoisse
du glissement, s'enfoncant au lieu de gravir, descendant au lieu
de monter, augmentant la certitude du naufrage par l'effort vers
le sommet, et se perdant un peu plus a chaque mouvement pour se
tirer de peril, a senti l'approche formidable de l'abime, et a eu
dans les os le froid sombre de la chute, gueule ouverte
au-dessous de vous, celui-la a eprouve ce qu'eprouvait
Gwynplaine.

Il sentait son ascension crouler sous lui, et son auditoire etait
un precipice.

Il y a toujours quelqu'un qui dit le mot ou tout se resume.

Lord Scarsdale traduisit en un cri l'impression de l'assemblee:

--Qu'est-ce que ce monstre vient faire ici?

Gwynplaine se dressa, eperdu et indigne, dans une sorte de
convulsion supreme.  Il les regarda tous fixement.

--Ce que je viens faire ici?  Je viens etre terrible.  Je suis un
monstre, dites-vous.  Non, je suis le peuple.  Je suis une
exception?  Non, je suis tout le monde.  L'exception, c'est vous.
Vous etes la chimere, et je suis la realite.  Je suis l'Homme.
Je suis l'effrayant Homme qui Rit.  Qui rit de quoi?  De vous.
De lui.  De tout.  Qu'est-ce que son rire?  Votre crime, et son
supplice.  Ce crime, il vous le jette a la face; ce supplice, il
vous le crache au visage.  Je ris, cela veut dire: Je pleure.

Il s'arreta.  On se taisait.  Les rires continuaient, mais bas.
Il put croire a une certaine reprise d'attention.  Il respira, et
poursuivit:

--Ce rire qui est sur mon front, c'est un roi qui l'y a mis.  Ce
rire exprime la desolation universelle.  Ce rire veut dire haine,
silence contraint, rage, desespoir.  Ce rire est un produit des
tortures.  Ce rire est un rire de force.  Si Satan avait ce rire,
ce rire condamnerait Dieu.  Mais l'eternel ne ressemble point aux
perissables; etant l'absolu, il est le juste; et Dieu hait ce que
font les rois.  Ah!  vous me prenez pour une exception!  Je suis
un symbole.  O tout-puissants imbeciles que vous etes, ouvrez les
yeux.  J'incarne tout.  Je represente l'humanite telle que ses
maitres l'ont faite.  L'homme est un mutile.  Ce qu'on m'a fait,
on l'a fait au genre humain.  On lui a deforme le droit, la
justice, la verite, la raison, l'intelligence, comme a moi les
yeux, les narines et les oreilles; comme a moi, on lui a mis au
coeur un cloaque de colere et de douleur, et sur la face un
masque de contentement.  Ou s'etait pose le doigt de Dieu, s'est
appuyee la griffe du roi.  Monstrueuse superposition.  Eveques,
pairs et princes, le peuple, c'est le souffrant profond qui rit a
la surface.  Milords, je vous le dis, le peuple, c'est moi.
Aujourd'hui, vous l'opprimez, aujourd'hui vous me huez.  Mais
l'avenir, c'est le degel sombre.  Ce qui etait pierre devient
flot.  L'apparence solide se change en submersion.  Un
craquement, et tout est dit.  Il viendra une heure ou une
convulsion brisera votre oppression, ou un rugissement repliquera
a vos huees.  Cette heure est deja venue,--tu en etais, o mon
pere!--cette heure de Dieu est venue, et s'est appelee
Republique, on l'a chassee, elle reviendra.  En attendant,
souvenez-vous que la serie des rois armes de l'epee est
interrompue par Cromwell arme de la hache.  Tremblez.  Les
incorruptibles solutions approchent, les ongles coupes
repoussent, les langues arrachees s'envolent, et deviennent des
langues de feu eparses au vent des tenebres, et hurlent dans
l'infini; ceux qui ont faim montrent leurs dents oisives, les
paradis batis sur les enfers chancellent, on souffre, on souffre,
on souffre, et ce qui est en haut penche, et ce qui est en bas
s'entr'ouvre, l'ombre demande a devenir lumiere, le damne discute
l'elu, c'est le peuple qui vient, vous dis-je, c'est l'homme qui
monte, c'est la fin qui commence, c'est la rouge aurore de la
catastrophe, et voila ce qu'il y a dans ce rire, dont vous riez!
Londres est une fete perpetuelle.  Soit.  L'Angleterre est d'un
bout a l'autre une acclamation.  Oui.  Mais ecoutez: Tout ce que
vous voyez, c'est moi.  Vous avez des fetes, c'est mon rire.
Vous avez des joies publiques, c'est mon rire.  Vous avez des
mariages, des sacres et des couronnements, c'est mon rire.  Vous
avez des naissances de princes, c'est mon rire.  Vous avez
au-dessus de vous le tonnerre, c'est mon rire.

Le moyen de tenir a de telles choses!  le rire recommenca, cette
fois accablant.  De toutes les laves que jette la bouche humaine,
ce cratere, la plus corrosive, c'est la joie.  Faire du mal
joyeusement, aucune foule ne resiste a cette contagion.  Toutes
les executions ne se font pas sur des echafauds, et les hommes,
des qu'ils sont reunis, qu'ils soient multitude ou assemblee, ont
toujours au milieu d'eux un bourreau tout pret, qui est le
sarcasme.  Pas de supplice comparable a celui du miserable
risible.  Ce supplice, Gwynplaine le subissait.  L'allegresse,
sur lui, etait lapidation et mitraille.  Il etait hochet et
mannequin, tete de turc, cible.  On bondissait, on criait bis, on
se roulait.  On battait du pied.  On s'empoignait au rabat.  La
majeste du lieu, la pourpre des robes, la pudeur des hermines,
l'in-folio des perruques, n'y faisait rien.  Les lords riaient,
les evoques riaient, les juges riaient.  Le banc des vieillards
se deridait, le banc des enfants se tordait.  L'archeveque de
Canterbury poussait du coude l'archeveque d'York.  Henry Compton,
eveque de Londres, frere du comte de Northampton, se tenait les
cotes.  Le lord-chancelier baissait les yeux pour cacher son rire
probable.  Et a la barre, la statue du respect, l'huissier de la
verge noire, riait.

Gwynplaine, pale, avait croise les bras; et, entoure de toutes
ces figures, jeunes et vieilles, ou rayonnait la grande
jubilation homerique, dans ce tourbillon de battements de mains,
de trepignements et de hourras, dans cette frenesie bouffonne
dont il etait le centre, dans ce splendide epanchement
d'hilarite, au milieu de cette gaite enorme, il avait en lui le
sepulcre.  C'etait fini.  Il ne pouvait plus maitriser ni sa face
qui le trahissait, ni son auditoire que l'insultait.

Jamais l'eternelle loi fatale, le grotesque cramponne au sublime,
le rire repercutant le rugissement, la parodie en croupe du
desespoir, le contre-sens entre ce qu'on semble et ce qu'on est,
n'avait eclate avec plus d'horreur.  Jamais lueur plus sinistre
n'avait eclaire la profonde nuit humaine.

Gwynplaine assistait a l'effraction definitive de sa destinee par
un eclat de rire.  L'irremediable etait la.  On se releve tombe,
on ne se releve pas pulverise.  Cette moquerie inepte et
souveraine le mettait en poussiere.  Rien de possible desormais.
Tout est selon le milieu.  Ce qui etait triomphe a la Green-Box
etait chute et catastrophe a la chambre des lords.
L'applaudissement la-bas etait ici imprecation.  Il sentait
quelque chose comme le revers de son masque.  D'un cote de ce
masque, il y avait la sympathie du peuple acceptant Gwynplaine,
de l'autre la haine des grands rejetant lord Fermain Clancharlie.
D'un cote l'attraction, de l'autre la repulsion, toutes deux le
ramenant vers l'ombre.  Il se sentait comme frappe par derriere.
Le sort a des coups de trahison.  Tout s'expliquera plus tard,
mais, en attendant, la destinee est piege et l'homme tombe dans
des chausse-trapes.  Il avait cru monter, ce rire l'accueillait;
les apotheoses ont des aboutissements lugubres.  Il y a un mot
sombre, etre degrise.  Sagesse tragique, celle qui nait de
l'ivresse.  Gwynplaine, enveloppe de cette tempete gaie et
feroce, songeait.

A vau-l'eau, c'est le fou rire.  Une assemblee en gaite, c'est la
boussole perdue.  On ne savait plus ou l'on allait, ni ce qu'on
faisait.  Il fallut lever la seance.

Le lord-chancelier, "attendu l'incident", ajourna la suite du
vote au lendemain.  La chambre se separa.  Les lords firent la
reverence a la chaise royale et s'en allerent.  On entendit les
rires se prolonger et se perdre dans les couloirs.  Les
assemblees, outre leurs portes officielles, ont dans les
tapisseries, dans les reliefs et dans les moulures, toutes sortes
de portes derobees par ou elles se vident comme un vase par des
felures.  En peu de temps, la salle fut deserte.  Cela se fait
tres vite, et presque sans transition.  Ces lieux de tumulte sont
tout de suite repris par le silence.

L'enfoncement dans la reverie mene loin, et l'on finit, a force
de songer, par etre comme dans une autre planete.  Gwynplaine
tout a coup eut une sorte de reveil.  Il etait seul.  La salle
etait vide.  Il n'avait pas meme vu que la seance avait ete
levee.  Tous les pairs avaient disparu, meme ses deux parrains.
Il n'y avait plus ca et la que quelques bas officiers de la
chambre attendant pour mettre les housses et eteindre les lampes
que "sa seigneurie" fut partie.  Il mit machinalement son chapeau
sur sa tete, sortit de son banc, et se dirigea vers la grande
porte ouverte sur la galerie.  Au moment ou il franchit la
coupure de la barre, un door-keeper le debarrassa de sa robe de
pair.  Il s'en apercut a peine.  Un instant apres, il etait dans
la galerie.

Les hommes de service qui etaient la remarquerent avec etonnement
que ce lord etait sorti sans saluer le trone.



VIII

SERAIT BON FRERE S'IL N'ETAIT BON FILS


Il n'y avait plus personne dans la galerie.  Gwynplaine traversa
le rond-point, d'ou l'on avait enleve le fauteuil et les tables,
et ou il ne restait plus trace de son investiture.  Des
candelabres et des lustres de distance en distance indiquaient
l'itineraire de sortie.

Grace a ce cordon de lumiere, il put aisement retrouver, dans
l'enchainement des salons et des galeries, la route qu'il avait
suivie en arrivant avec le roi d'armes et l'huissier de la verge
noire.  Il ne faisait aucune rencontre, si ce n'est ca et la
quelque vieux lord tardigrade s'en allant pesamment et tournant
le dos.

Tout a coup, dans le silence de toutes ces grandes salles
desertes, des eclats de parole indistincts arriverent jusqu'a
lui, sorte de tapage nocturne singulier en un tel lieu.  Il se
dirigea du cote ou il entendait ce bruit, et brusquement il se
trouva dans un spacieux vestibule faiblement eclaire qui etait
une des issues de la chambre.  On apercevait une large porte
vitree ouverte, un perron, des laquais et des flambeaux; on
voyait dehors une place; quelques carrosses attendaient au bas du
perron.

C'est de la que venait le bruit qu'il avait entendu.

En dedans de la porte, sous le reverbere du vestibule, il y avait
un groupe tumultueux et un orage de gestes et de voix.
Gwynplaine, dans la penombre, approcha.

C'etait une querelle.  D'un cote il y avait dix ou douze jeunes
lords voulant sortir, de l'autre un homme, le chapeau sur la tete
comme eux, droit et le front haut, et leur barrant le passage.

Qui etait cet homme?  Tom-Jim-Jack.

Quelques-uns de ces lords etaient encore en robe de pair;
d'autres avaient quitte l'habit de parlement et etaient en habit
de ville.

Tom-Jim-Jack avait un chapeau a plumes, non blanches, comme les
pairs, mais vertes et frisees d'orange; il etait brode et galonne
de la tete aux pieds, avec des flots de rubans et de dentelles
aux manches et au cou, et il maniait fievreusement de son poing
gauche la poignee d'une epee qu'il portait en civadiere, et dont
le baudrier et le fourreau etaient passementes d'ancres d'amiral.

C'etait lui qui parlait, il apostrophait tous ces jeunes lords,
et Gwynplaine entendit ceci:

--Je vous ai dit que vous etiez des laches.  Vous voulez que je
retire mes paroles.  Soit.  Vous n'etes pas des laches.  Vous
etes des idiots.  Vous vous etes mis tous contre un.  Ce n'est
pas couardise.  Bon.  Alors c'est ineptie.  On vous a parle, vous
n'avez pas compris.  Ici, les vieux sont sourds de l'oreille, et
les jeunes, de l'intelligence.  Je suis assez un des votres pour
vous dire vos verites.  Ce nouveau venu est etrange, et il a
debite un tas de folies, j'en conviens, mais dans ces folies il y
avait des choses vraies.  C'etait confus, indigeste, mal dit;
soit; il a repete trop souvent savez-vous, savez-vous; mais un
homme qui etait hier grimacier de la foire n'est pas force de
parler comme Aristote et comme le docteur Gilbert Burnet eveque
de Sarum.  La vermine, les lions, l'apostrophe au sous-clerc,
tout cela etait de mauvais gout.  Parbleu!  qui vous dit le
contraire?  C'etait une harangue insensee et decousue et qui
allait tout de travers, mais il en sortait ca et la des faits
reels.  C'est deja beaucoup de parler comme cela quand on n'en
fait pas son metier, je voudrais vous y voir, vous!  Ce qu'il a
raconte des lepreux de Burton-Lazers est incontestable;
d'ailleurs il ne serait pas le premier qui aurait dit des
sottises; enfin, moi, milords, je n'aime pas qu'on s'acharne
plusieurs sur un seul, telle est mon humeur, et je demande a vos
seigneuries la permission d'etre offense.  Vous m'avez deplu,
j'en suis fache.  Moi, je ne crois pas beaucoup en Dieu, mais ce
qui m'y ferait croire, c'est quand il fait de bonnes actions, ce
qui ne lui arrive pas tous les jours.  Ainsi je lui sais gre, a
ce bon Dieu, s'il existe, d'avoir tire du fond de cette existence
basse ce pair d'Angleterre, et d'avoir rendu son heritage a cet
heritier, et, sans m'inquieter si cela arrange ou non mes
affaires, je trouve beau de voir subitement le cloporte se
changer en aigle et Gwynplaine en Clancharlie.  Milords, je vous
defends d'etre d'un autre avis que moi.  Je regrette que Lewis de
Duras ne soit pas la.  Je l'insulterais avec plaisir.  Milords,
Fermain Clancharlie a ete le lord, et vous avez ete les
saltimbanques.  Quant a son rire, ce n'est pas sa faute.  Vous
avez ri de ce rire.  On ne rit pas d'un malheur.  Vous etes des
niais.  Et des niais cruels.  Si vous croyez qu'on ne peut pas
rire de vous aussi, vous vous trompez; vous etes laids, et vous
vous habillez mal.  Milord Haversham, j'ai vu l'autre jour ta
maitresse, elle est hideuse.  Duchesse, mais guenon.  Messieurs
les rieurs, je repete que je voudrais bien vous voir essayer de
dire quatre mots de suite.  Beaucoup d'hommes jasent, tres peu
parlent.  Vous vous imaginez savoir quelque chose parce que vous
avez traine vos gregues faineantes a Oxford ou a Cambridge, et
parce que, avant d'etre pairs d'Angleterre sur les bancs de
Westminster-Hall, vous avez ete anes sur les bancs du college de
Gonewill et de Caius!  Moi, je suis ici, et je tiens a vous
regarder en face.  Vous venez d'etre impudents avec ce nouveau
lord.  Un monstre, soit.  Mais livre aux betes.  J'aimerais mieux
etre lui que vous.  J'assistais a la seance, a ma place, comme
heritier possible de pairie, j'ai tout entendu.  Je n'avais pas
le droit de parler, mais j'ai le droit d'etre un gentilhomme.
Vos airs joyeux m'ont ennuye.  Quand je ne suis pas content,
j'irais sur le Mont Pendlehill cueillir l'herbe des nuees, le
clowdesbery, qui fait tomber la foudre sur qui l'arrache.  C'est
pourquoi je suis venu vous attendre a la sortie.  Causer est
utile, et nous avons des arrangements a prendre.  Vous
rendiez-vous compte que vous me manquiez un peu a moi-meme?
Milords, j'ai le ferme dessein de tuer quelques-uns d'entre vous.
Vous tous qui etes ici, Thomas Tufton, comte de Thanet, Savage,
comte Rivers, Charles Spencer, comte de Sunderland, Laurence
Hyde, comte de Rochester, vous barons, Gray de Rolleston, Cary
Hunsdon, Escrick, Rockingham, toi, petit Carteret, toi, Robert
Darcy, comte de Holderness, toi William, vicomte Halton, et toi,
Ralph, duc de Montagu, et tous les autres qui voudront, moi,
David Dirry-Moir, un des soldats de la flotte, je vous somme et
je vous appelle, et je vous commande de vous pourvoir en
diligence de seconds et de parrains, et je vous attends face
contre face et poitrine contre poitrine, ce soir, tout de suite,
demain, le jour, la nuit, en plein soleil, aux flambeaux, ou,
quand et comme bon vous semblera, partout ou il y a assez de
place pour deux longueurs d'epees, et vous ferez bien de visiter
les batteries de vos pistolets et le tranchant de vos-estocs,
attendu que j'ai l'intention de faire vos pairies vacantes.  Ogle
Cavendish, prends tes precautions et songe a ta devise: _Cavendo
tutus_.  Marmaduke Langdale, tu feras bien, comme ton ancetre
Gundold, de te faire suivre d'un cercueil.  Georges Rooth, comte
de Warington, tu ne reverras pas le comte palatin de Chester et
ton labyrinthe a la facon de Crete et les hautes tourelles de
Dunham Massie.  Quant a lord Vaughan, il est assez jeune pour
dire des impertinences et trop vieux pour en repondre; je
demanderai compte de ses paroles a son neveu Richard Vaughan,
membre des communes pour le bourg de Merioneth.  Toi, John
Campbell, comte de Greemvich, je te tuerai comme Achon tua Matas,
mais d'un coup franc, et non par derriere, ayant coutume de
montrer mon coeur et non mon dos a la pointe de l'espadon.  Et
c'est dit, milords.  Sur ce, usez de malefices, si bon vous
semble, consultez des tireuses de cartes, graissez-vous la peau
avec les onguents et les drogues qui font invulnerable,
pendez-vous au cou des sachets du diable ou de la vierge, je vous
combattrai benits ou maudits, et je ne vous ferai point tater
pour savoir si vous avez sur vous des sorcelleries.  A pied ou a
cheval.  En plein carrefour, si vous voulez, a Piccadilly ou a
Charing-Cross, et l'on depavera la rue pour notre rencontre comme
on a depave la cour du Louvre pour le duel de Guise et de
Bassompierre.  Tous, entendez-vous?  je vous veux tous.  Dorme,
comte de Caernarvon, je te ferai avaler ma lame jusqu'a la
coquille, comme fit Marolles a Lisle-Marivaux; et nous verrons
ensuite, milord, si tu riras.  Toi, Burlington, qui as l'air
d'une fille avec tes dix-sept ans, tu auras le choix entre les
pelouses de ta maison de Middlesex et ton beau jardin de
Londesburg en Yorkshire pour te faire enterrer.  J'informe vos
seigneuries qu'il ne me convient pas qu'on soit insolent devant
moi.  Et je vous chatierai, milords.  Je trouve mauvais que vous
ayez bafoue lord Fermain Clancharlie.  Il vaut mieux que vous.
Comme Clancharlie, il a la noblesse, que vous avez, et comme
Gwynplaine, il a l'esprit, que vous n'avez pas.  Je fais de sa
cause ma cause, de son injure mon injure, et de vos ricanements
ma colere.  Nous verrons qui sortira de cette affaire vivant, car
je vous provoque a outrance, entendez-vous bien?  et a toute arme
et de toute facon, et choisissez la mort qui vous plaira, et
puisque vous etes des manants en meme temps que des
gentilshommes, je proportionne le defi a vos qualites, et je vous
offre toutes les manieres qu'ont les hommes de se tuer, depuis
l'epee comme les princes jusqu'a la boxe comme les goujats!

A ce jet furieux de paroles tout le groupe hautain des jeunes
lords repondit par un sourire.--Convenu, dirent-ils.

--Je choisis le pistolet, dit Burlington.

--Moi, dit Escrick, l'ancien combat de champ clos a la masse
d'armes et au poignard.

--Moi, dit Holderness, le duel aux deux couteaux, le long et le
court, torses nus, et corps a corps.

--Lord David, dit le comte de Thanet, tu es ecossais.  Je prends
la claymore.

--Moi, l'epee, dit Rockingham.

--Moi, dit le duc Ralph, je prefere la boxe.  C'est plus noble.

Gwynplaine sortit de l'ombre.

Il se dirigea vers celui qu'il avait jusque-la nomme
Tom-Jim-Jack, et en qui maintenant il commencait a entrevoir
autre chose.

--Je vous remercie, dit-il.  Mais ceci me regarde.  Toutes les
tetes se tournerent.

Gwynplaine avanca.  Il se sentait pousse vers cet homme qu'il
entendait appeler lord David, et qui etait son defenseur, et plus
encore peut-etre.  Lord David recula.

--Tiens!  dit lord David, c'est vous!  vous voila!  Cela se
trouve bien.  J'avais aussi un mot a vous dire.  Vous avez tout a
l'heure parle d'une femme qui, apres avoir aime lord Linnaeus
Claucharlie, a aime le roi Charles II.

--C'est vrai.

--Monsieur, vous avez insulte ma mere.

--Votre mere?  s'ecria Gwynplaine.  En ce cas, je le devinais,
nous sommes...

--Freres, repondit lord David.

Et il donna un soufflet a Gwynplaine.

--Nous sommes freres, reprit-il.  Ce qui fait que nous pouvons
nous battre.  On ne se bat qu'entre egaux.  Qui est plus notre
egal que notre frere?  Je vous enverrai mes parrains.  Demain,
nous nous couperons la gorge.




LIVRE NEUVIEME

EN RUINE



I

C'EST A TRAVERS L'EXCES DE GRANDEUR QU'ON ARRIVE A L'EXCES DE
MISERE


Comme minuit sonnait a Saint-Paul, un homme, qui venait de
traverser le pont de Londres, entrait dans les ruelles de
Southwark.  Il n'y avait point de reverberes allumes, l'usage
etant alors, a Londres comme a Paris, d'eteindre l'eclairage
public a onze heures, c'est-a-dire de supprimer les lanternes au
moment ou elles deviennent necessaires.  Les rues, obscures,
etaient desertes.  Point de reverberes, cela fait peu de
passants.  L'homme marchait a grands pas.  Il etait etrangement
vetu pour aller dans la rue a pareille heure.  Il avait un habit
de soie brode, l'epee au cote et un chapeau a plumes blanches, et
point de manteau.  Les watchmen qui le voyaient passer
disaient:--C'est un seigneur qui a fait un pari.--Et ils
s'ecartaient avec le respect du a un lord et a une gageure.

Cet homme etait Gwynplaine.

Il avait pris la fuite.

Ou en etait-il?  il ne le savait pas.  L'ame, nous l'avons dit, a
ses cyclones, tournoiements epouvantables ou tout se mele, le
ciel, la mer, le jour, la nuit, la vie, la mort, dans une sorte
d'horreur inintelligible.  Le reel cesse d'etre respirable.  On
est ecrase par des choses auxquelles on ne croit pas.  Le neant
s'est fait ouragan.  Le firmament a blemi.  L'infini est vide.
On est dans l'absence.  On se sent mourir.  On desire un astre.
Qu'eprouvait Gwynplaine?  une soif, voir Dea.

Il ne sentait plus que cela.  Regagner la Green-Box, et l'inn
Tadcaster, sonore, lumineux, plein de ce bon rire cordial du
peuple; retrouver Ursus et Homo, revoir Dea, rentrer dans la vie!

Les desillusions se detendent comme l'arc, avec une force
sinistre, et jettent l'homme, cette fleche, vers le vrai.
Gwynplaine avait hate.  Il approchait du Tarrinzeau-field.  Il ne
marchait plus, il courait.  Ses yeux plongeaient dans l'obscurite
en avant.  Il se faisait preceder par son regard; recherche avide
du port a l'horizon.  Quel moment que celui ou il allait
apercevoir les fenetres eclairees de l'inn Tadcaster!

Il deboucha sur le bowling-green.  Il tourna un coin de mur, et
eut, en face de lui, a l'autre bout du pre, a quelque distance,
l'inn, qui etait, on s'en souvient, la seule maison du champ de
foire.

Il regarda.  Pas de lumiere.  Une masse noire.

Il frissonna.  Puis il se dit qu'il etait tard, que la taverne
etait fermee, que c'etait tout simple, qu'on dormait, qu'il n'y
avait qu'a reveiller Nicless ou Govicum, qu'il fallait aller a
l'inn et frapper a la porte.  Et il y alla.  Il n'y courut pas.
Il s'y precipita.

Il arriva a l'inn, ne respirant plus.  On est en pleine
tourmente, on se debat dans les invisibles convulsions de l'ame,
on ne sait plus si l'on est mort ou vivant, et l'on a pour ceux
qu'on aime toutes sortes de delicatesses; c'est a cela que se
reconnaissent les vrais coeurs.  Dans l'engloutissement de tout,
la tendresse surnage.  Ne pas reveiller brusquement Dea, ce fut
tout de suite la preoccupation de Gwynplaine.

Il approcha de l'inn en faisant le moins de bruit possible.  Il
connaissait le reduit, ancienne niche de chien de garde, ou
couchait Govicum; ce reduit, contigu a la salle basse, avait une
lucarne sur la place, Gwynplaine gratta doucement la vitre.
Reveiller Govicum suffisait.

Il ne se fit aucun mouvement dans le bedroom de Govicum.  A cet
age, se dit Gwynplaine, on a le sommeil dur.  Il frappa du revers
de sa main un petit coup sur la lucarne.  Rien ne remua.

Il frappa plus vivement et deux coups.  On ne bougea pas dans le
reduit.  Alors, avec quelque fremissement, il alla a la porte de
l'inn, et cogna.

Personne ne repondit.

Il pensa, non sans ressentir le commencement d'un froid
profond:--Maitre Nicless est vieux, les enfants dorment durement
et les vieillards lourdement.  Allons!  plus fort!

Il avait gratte.  Il avait frappe.  Il avait cogne.  Il heurta.
Ceci lui rappela un lointain souvenir, Weymouth, quand il avait,
tout petit, Dea toute petite dans ses bras.

Il heurta violemment, comme un lord, qu'il etait, helas!

La maison demeura silencieuse.

Il sentit qu'il devenait eperdu.

Il ne garda plus de menagement.  Il appela: Nicless!  Govicum!

En meme temps il regardait aux fenetres pour voir si quelque
chandelle s'allumait.

Rien dans l'inn.  Pas une voix.  Pas un bruit.  Pas une lueur.

Il alla a la porte cochere et la heurta, et la poussa, et la
secoua frenetiquement, en criant: Ursus!  Homo!

Le loup n'aboya pas.

Une sueur glacee perla sur son front.

Il jeta les yeux autour de lui.  La nuit etait epaisse, mais il y
avait assez d'etoiles pour que le champ de foire fut distinct.
Il vit une chose lugubre, l'evanouissement de tout.  Il n'y avait
plus une seule baraque sur le bowling-green.  Le circus n'y etait
plus.  Pas une tente.  Pas un treteau.  Pas un chariot.  Ce
vagabondage aux mille vacarmes qui avait fourmille la avait fait
place a on ne sait quelle farouche noirceur vide.  Tout s'en
etait alle.

La folie de l'anxiete le prit.  Qu'est-ce que cela voulait dire?
Qu'etait-il donc arrive?  Est-ce qu'il n'y avait plus personne?
Est-ce que sa vie se serait ecroulee derriere lui?  Qu'est-ce
qu'on leur avait fait, a tous?  Ah!  mon Dieu!  Il se rua comme
une tempete sur la maison.  Il frappa a la porte batarde, a la
porte cochere, aux fenetres, aux volets, aux murs, des poings et
des pieds, furieux d'effroi et d'angoisse.  Il appela Nicless,
Govicum, Fibi, Vinos, Ursus, Homo.  Toutes les clameurs, tous les
bruits, il les jeta sur cette muraille.  Par instants il
s'interrompait et ecoutait, la maison restait muette et morte.
Alors, exaspere, il recommencait.  Chocs, frappements, cris,
roulements de coups faisant echo partout.  On eut dit le tonnerre
essayant de reveiller le sepulcre.

A un certain degre d'epouvante, on devient terrible.  Qui craint
tout, ne craint plus rien.  On donne des coups de pied au sphinx.
On rudoie l'inconnu.  Il renouvela le tumulte sous toutes les
formes possibles, s'arretant, reprenant, inepuisable en cris et
en appels, donnant l'assaut a ce tragique silence.

Il appela cent fois tous ceux qui pouvaient etre la, et cria tous
les noms, excepte Dea.  Precaution, obscure pour lui-meme, dont
il avait encore l'instinct dans son egarement.

Les cris et les appels epuises, restait l'escalade.  Il se dit:
Il faut entrer dans la maison.  Mais comment?  Il cassa une vitre
du reduit de Govicum, y fourra son poing en se dechirant la
chair, tira le verrou du chassis et ouvrit la lucarne.  Il
s'apercut que son epee allait le gener; il l'arracha avec colere,
fourreau, lame et ceinturon, et la jeta sur le pave.  Puis il se
hissa aux reliefs de la muraille, et, bien que la lucarne fut
etroite, il put y passer.  Il penetra dans l'inn.  Le lit de
Govicum, vaguement visible, etait dans le reduit, mais Govicum
n'y etait pas.  Pour que Govicum ne fut pas dans son lit, il
fallait evidemment que Nicless ne fut pas dans le sien.  Toute la
maison etait noire.  On sentait dans cet interieur tenebreux
l'immobilite mysterieuse du vide, et cette vague horreur qui
signifie: Il n'y a personne.  Gwynplaine, convulsif, traversa la
salle basse, se cogna aux tables, pietina sur les vaisselles,
renversa les bancs, culbuta les brocs, enjamba les meubles, alla
a la porte donnant sur la cour, et la defonca d'un coup de genou
qui fit sauter le loquet.  La porte tourna sur ses gonds.  Il
regarda dans la cour.  La Green-Box n'y etait plus.



II

RESIDU


Gwynplaine sortit de la maison, et se mit a explorer dans tous
les sens le Tarrinzeau-fleld; il alla partout ou, la veille, on
voyait un treteau, une tente, ou une cahute.  Il n'y avait plus
rien.  Il frappa aux echoppes, quoique sachant tres bien qu'elles
etaient inhabitees.  Il cogna a tout ce qui ressemblait a une
fenetre, ou a une porte.  Pas une voix ne sortit de cette
obscurite.  Quelque chose comme la mort etait venu la.

La fourmiliere avait ete ecrasee.  Visiblement une mesure de
police avait ete prise.  Il y avait eu ce qu'on appellerait de
nos jours une razzia.  Le Tarrinzeau-field etait plus que desert,
il etait desole, et l'on y sentait dans tous les recoins le
grattement d'une griffe feroce.  On avait pour ainsi dire
retourne les poches de ce miserable champ de foire, et tout vide.

Gwynplaine, apres avoir tout fouille, quitta le bowling-green,
entra dans les rues tortueuses de l'extremite appelee
l'East-point, et se dirigea vers la Tamise.

Il franchit quelques zigzags de ce reseau de ruelles ou il n'y
avait que des murs et des haies, puis il sentit dans l'air le
frais de l'eau, il entendit le glissement sourd du fleuve, et
brusquement il se trouva devant un parapet.  C'etait le parapet
de l'Effroc-stone.

Ce parapet bordait un troncon de quai tres court et tres etroit.
Sous le parapet la haute muraille Effroc-stone s'enfoncait a pic
dans une eau obscure.

Gwynplaine s'arreta a ce parapet, s'y accouda, prit sa tete dans
ses mains, et se mit a penser, ayant cette eau au-dessous de lui.

Regardait-il l'eau?  Non.  Que regardait-il?  L'ombre.  Non pas
l'ombre hors de lui, mais l'ombre au dedans de lui.

Dans le melancolique paysage de nuit auquel il ne faisait pas
attention, dans cette profondeur exterieure ou son regard
n'entrait point, on pouvait distinguer des silhouettes de vergues
et de mats.  Sous l'Effroc-stone, il n'y avait que le flot, mais
le quai en aval s'abaissait en rampe insensible et aboutissait, a
quelque distance, a une berge que longeaient plusieurs bateaux,
les uns en arrivage, les autres en partance, communiquant avec la
terre par de petits promontoires d'amarrage, construits expres,
en pierre ou en bois, ou par des passerelles en planches.  Ces
navires, les uns amarres, les autres a l'ancre, etaient
immobiles.  On n'y entendait ni marcher ni parler; la bonne
habitude des matelots etant de dormir le plus qu'ils peuvent et
de ne se lever que pour la besogne.  S'il y avait quelqu'un de
ces batiments qui dut partir dans la nuit a l'heure de la maree,
on n'y etait pas encore reveille.

On voyait a peine les coques, grosses ampoules noires, et les
agres, fils meles d'echelles.  C'etait livide et confus.  Ca et
la un falot rouge piquait la brume.

Gwynplaine ne percevait rien de tout cela.  Ce qu'il considerait,
c'etait la destinee.

Il songeait, visionnaire eperdu devant la realite inexorable.

Il lui semblait entendre derriere lui quelque chose comme un
tremblement de terre.  C'etait le rire des lords.

Ce rire, il venait d'en sortir.  Il en etait sorti soufflete.

Soufflete par qui?

Par son frere.

Et en sortant de ce rire, avec ce soufflet, se refugiant, oiseau
blesse, dans son nid, fuyant la haine et cherchant l'amour,
qu'avait-il trouve?

Les tenebres.

Personne.

Tout disparu.

Ces tenebres, il les comparait au songe qu'il avait fait.

Quel ecroulement!

Gwynplaine venait d'arriver a ce bord sinistre, le vide.  La
Green-Box partie, c'etait l'univers evanoui.

La fermeture de son ame venait de se faire.

Il songeait.

Qu'avait-il pu se passer?  Ou etaient-ils?  On les avait enleves
evidemment.  Sa destinee avait ete sur lui Gwynplaine un coup, la
grandeur, et sur eux un contre-coup, l'aneantissement.  Il etait
clair qu'il ne les reverrait jamais.  On avait pris des
precautions pour cela.  Et l'on avait fait en meme temps main
basse sur tout ce qui habitait le champ de foire, a commencer par
Nicless et Govicum, afin qu'aucun renseignement ne put lui etre
donne.  Dispersion inexorable.  Cette redoutable force sociale,
en meme temps qu'elle le pulverisait, lui, a la chambre des
lords, les avait broyes, eux, dans leur pauvre cabane.  Ils
etaient perdus.  Dea etait perdue.  Perdue pour lui.  A jamais.
Puissances du ciel!  ou etait-elle?  Et il n'avait pas ete la
pour la defendre!

Faire des conjectures sur des absents qu'on aime, c'est se mettre
a la question.  Il s'infligeait cette torture.  A chaque coin
qu'il s'enfoncait, a chaque supposition qu'il faisait, il avait
un sombre rugissement interieur.

A travers une succession d'idees poignantes, il se souvenait de
l'homme evidemment funeste qui lui avait dit se nommer
Barkilphedro.  Cet homme lui avait ecrit dans le cerveau quelque
chose d'obscur qui a present reparaissait, et cela avait ete
ecrit d'une encre si horrible que c'etait maintenant des lettres
de feu, et Gwynplaine voyait flamboyer au fond de sa pensee ces
paroles enigmatiques, aujourd'hui expliquees: _Le destin n'ouvre
pas une porte sans en fermer une autre._

Tout etait consomme.  Les dernieres ombres etaient sur lui.  Tout
homme peut avoir dans sa destinee une fin du monde pour lui seul.
Cela s'appelle le desespoir.  L'ame est pleine d'etoiles
tombantes.

Voila donc ou il en etait!

Une fumee avait passe.  Il avait ete mele a cette fumee.  Elle
s'etait epaissie sur ses yeux; elle etait entree dans son
cerveau.  Il avait ete, au dehors, aveugle; au dedans, enivre.
Cela avait dure le temps qu'une fumee passe.  Puis tout s'etait
dissipe, la fumee et sa vie.  Reveille de ce reve, il se
retrouvait seul.

Tout evanoui.  Tout en alle.  Tout perdu.  La nuit.  Rien.
C'etait la son horizon.

Il etait seul.

Seul a un synonyme: mort.

Le desespoir est un compteur.  Il tient a faire son total.  Rien
ne lui echappe.  Il additionne tout, il ne fait pas grace des
centimes.  Il reproche a Dieu les coups de tonnerre et les coups
d'epingle.  Il veut savoir a quoi s'en tenir sur le destin.  Il
raisonne, pese et calcule.

Sombre refroidissement exterieur sous lequel continue de couler
la lave ardente.

Gwynplaine s'examina, et examina le sort.

Le coup d'oeil en arriere; resume redoutable.

Quand on est au haut de la montagne, on regarde le precipice.
Quand on est au fond de la chute, on regarde le ciel.

Et l'on se dit: J'etais la!

Gwynplaine etait tout en bas du malheur.  Et comme cela etait
venu vite!  Promptitude hideuse de l'infortune.  Elle est si
lourde qu'on la croirait lente.  Point.  Il semble que la neige
doit avoir, etant froide, la paralysie de l'hiver, et, etant
blanche, l'immobilite du linceul.  Tout cela est dementi par
l'avalanche!

L'avalanche, c'est la neige devenue fournaise.  Elle reste
glacee, et devore.  L'avalanche avait enveloppe Gwynplaine.  Il
avait ete arrache comme un haillon, deracine comme un arbre,
precipite comme une pierre.

Il recapitula sa chute.  Il se fit des demandes et des reponses.
La douleur est un interrogatoire.  Aucun juge n'est minutieux
comme la conscience instruisant son propre proces.

Quelle quantite de remords y avait-il dans son desespoir?

Il voulut s'en rendre compte et dissequa sa conscience;
vivisection douloureuse.

Son absence avait produit une catastrophe.  Cette absence
avait-elle dependu de lui?  Dans tout ce qui venait de se passer,
avait-il ete libre?  Point.  Il s'etait senti captif.  Ce qui
l'avait arrete et retenu, qu'etait-ce?  Une prison?  non.  Une
chaine?  non.  Qu'etait-ce donc?  une glu.  Il avait ete embourbe
dans de la grandeur.

A qui cela n'est-il pas arrive, d'etre libre en apparence, et de
se sentir les ailes empetrees?

Il y avait eu quelque chose comme un panneau tendu.  Ce qui est
d'abord tentation finit par etre captivite.

Toutefois, et sur ce point sa conscience le pressait, ce qui
s'etait offert, l'avait-il simplement subi?  Non.  Il l'avait
accepte.

Qu'il lui eut ete fait violence et surprise dans une certaine
mesure, cela etait vrai; mais lui, de son cote, dans une certaine
mesure, il s'etait laisse faire.  S'etre laisse enlever, ce
n'etait pas sa faute; s'etre laisse enivrer, c'avait ete sa
defaillance.  Il y avait eu un moment, moment decisif, ou la
question avait ete posee; ce Barkilphedro l'avait mis en face
d'un dilemme, et avait nettement donne a Gwynplaine l'occasion de
resoudre son sort d'un mot.  Gwynplaine pouvait dire non.  Il
avait dit oui.

De ce oui, prononce dans l'etourdissement, tout avait decoule.
Gwynplaine le comprenait.  Arriere-gout amer du consentement.

Cependant, car il se debattait, etait-ce donc un si grand tort de
rentrer dans son droit, dans son patrimoine, dans son heritage,
dans sa maison, et, patricien, dans le rang de ses aieux, et,
orphelin, dans le nom de son pere?  Qu'avait-il accepte?  une
restitution.  Faite par qui?  par la providence.

Alors il sentait une revolte.  Acceptation stupide!  quel marche
il avait fait!  quel echange inepte!  Il avait traite a perte
avec cette providence.  Quoi donc!  pour avoir deux millions de
rente, pour avoir sept ou huit seigneuries, pour avoir dix ou
douze palais, pour avoir des hotels a la ville et des chateaux a
la campagne, pour avoir cent laquais, et des meutes, et des
carrosses, et des armoiries, pour etre juge et legislateur, pour
etre couronne et en robe de pourpre comme un roi, pour etre baron
et marquis, pour etre pair d'Angleterre, il avait donne la
baraque d'Ursus et le sourire de Dea!  Pour une immensite
mouvante ou l'on s'engloutit et ou l'on naufrage, il avait donne
le bonheur!  Pour l'ocean, il avait donne la perle.  O insense!
o imbecile!  o dupe!

Mais pourtant, et ici l'objection renaissait sur un terrain
solide, dans cette fievre de la haute fortune qui l'avait saisi,
tout n'avait pas ete malsain.  Peut-etre y aurait-il eu egoisme
dans la renonciation, peut-etre y avait-il devoir dans
l'acceptation.  Brusquement transforme en lord, que devait-il
faire?  La complication de l'evenement produit la perplexite de
l'esprit.  C'est ce qui lui etait arrive.  Le devoir donnant des
ordres en sens inverse, le devoir de tous les cotes a la fois, le
devoir multiple, et presque contradictoire, il avait eu cet
effarement.  C'etait cet effarement qui l'avait paralyse,
notamment dans ce trajet de Corleone-lodge a la chambre des
lords, auquel il n'avait pas resiste.  Ce que, dans la vie, on
appelle monter, c'est passer de l'itineraire simple a
l'itineraire inquietant.  Ou est desormais la ligne droite?
Envers qui est le premier devoir?  Est-ce envers ses proches?
Est-ce envers le genre humain?  Ne passe-t-on pas de la petite
famille a la grande?  On monte, et l'on sent sur son honnetete un
poids qui s'accroit.  Plus haut, on se sent plus oblige.
L'elargissement du droit agrandit le devoir.  On a l'obsession,
l'illusion peut-etre, de plusieurs routes s'offrant en meme
temps, et a l'entree de chacune d'elles on croit voir le doigt
indicateur de la conscience.  Ou aller?  Sortir?  rester?
avancer?  reculer?  que faire?  Que le devoir ait des carrefours,
c'est etrange.  La responsabilite peut etre un labyrinthe.

Et quand un homme contient une idee, quand il est l'incarnation
d'un fait, quand il est homme symbole en meme temps qu'homme en
chair et en os, la responsabilite n'est-elle pas plus troublante
encore?  De la la soucieuse docilite et l'anxiete muette de
Gwynplaine; de la son obeissance a la sommation de sieger.
L'homme pensif est souvent homme passif.  Il lui avait semble
entendre le commandement meme du devoir.  Cette entree dans un
lieu ou l'on peut discuter l'oppression et la combattre,
n'etait-ce point la realisation d'une de ses aspirations les plus
profondes?  Quand la parole lui etait donnee, a lui formidable
echantillon social, a lui specimen vivant du bon plaisir sous
lequel depuis six mille ans rale le genre humain, avait-il le
droit de la refuser?  avait-il le droit d'oter sa tete de dessous
la langue de feu tombant d'en haut et venant se poser sur lui?

Dans l'obscur et vertigineux debat de la conscience, que
s'etait-il dit?  ceci:--Le peuple est un silence.  Je serai
l'immense avocat de ce silence.  Je parlerai pour les muets.  Je
parlerai des petits aux grands et des faibles aux puissants.
C'est la le but de mon sort.  Dieu veut ce qu'il veut, et il le
fait.  Certes, cette gourde de ce Hardquanonne ou etait la
metamorphose de Gwynplaine en lord Clancharlie, il est surprenant
qu'elle ait flotte quinze ans sur la mer, dans les houles, dans
les ressacs, dans les rafales, et que toute cette colere ne lui
ait fait aucun mal.  Je vois pourquoi.  Il y a des destinees a
secret; moi, j'ai la clef de la mienne, et j'ouvre mon enigme.
Je suis predestine!  j'ai une mission.  Je serai le lord des
pauvres.  Je parlerai pour tous les taciturnes desesperes.  Je
traduirai les begaiements.  Je traduirai les grondements, les
hurlements, les murmures, la rumeur des foules, les plaintes mal
prononcees, les voix inintelligibles, et tous ces cris de betes
qu'a force d'ignorance et de souffrance on fait pousser aux
hommes.  Le bruit des hommes est inarticule comme le bruit du
vent; ils crient.  Mais on ne les comprend pas, crier ainsi
equivaut a se taire, et se taire est leur desarmement.
Desarmement force qui reclame le secours.  Moi, je serai le
secours.  Moi, je serai la denonciation.  Je serai le Verbe du
Peuple.  Grace a moi, on comprendra.  Je serai la bouche
sanglante dont le baillon est arrache.  Je dirai tout.  Ce sera
grand.

Oui, parler pour les muets, c'est beau; mais parler aux sourds,
c'est triste.  C'etait la la seconde partie de son aventure.

Helas!  il avait avorte.

Il avait avorte irremediablement.

Cette elevation a laquelle il avait cru, cette haute fortune,
cette apparence, s'etait effondree sous lui.

Quelle chute!  tomber dans l'ecume du rire.

Il se croyait fort, lui qui, pendant tant d'annees, avait flotte,
ame attentive, dans la vaste diffusion des souffrances, lui qui
rapportait de toute cette ombre un cri lamentable.  Il etait venu
s'echouer a ce colossal ecueil, la frivolite des heureux.  Il se
croyait un vengeur, il etait un clown.  Il croyait foudroyer, il
avait chatouille.  Au lieu de l'emotion, il avait recueilli la
moquerie.  Il avait sanglote, on etait entre en joie.  Sous cette
joie, il avait sombre.  Engloutissement funebre.

Et de quoi avait-on ri?  De son rire.

Ainsi, cette voie de fait execrable dont il gardait a jamais la
trace, cette mutilation devenue gaite a perpetuite, ce rictus
stigmate, image du contentement suppose des nations sous les
oppresseurs, ce masque de joie fait par la torture, cet abime du
ricanement qu'il portait sur la face, cette cicatrice signifiant
_jussu regis_, cette attestation du crime commis par le roi sur
lui, symbole du crime commis par la royaute sur le peuple entier,
c'etait cela qui triomphait de lui, c'etait cela qui l'accablait,
c'etait l'accusation contre le bourreau qui se tournait en
sentence contre la victime!  Prodigieux deni de justice.  La
royaute, apres avoir eu raison de son pere, avait raison de lui.
Le mal qu'on avait fait servait de pretexte et de motif au mal
qui restait a faire.  Contre qui les lords s'indignaient-ils?
Contre le tortureur?  non.  Contre le torture.  Ici le trone, la
le peuple; ici Jacques II, la Gwynplaine.  Certes, cette
confrontation mettait en lumiere un attentat, et un crime.  Quel
etait l'attentat?  se plaindre.  Quel etait le crime?  souffrir.
Que la misere se cache et se taise, sinon elle est lese-majeste.
Et ces hommes qui avaient traine Gwynplaine sur la claie du
sarcasme, etaient-ils mechants?  non, mais ils avaient, eux
aussi, leur fatalite; ils etaient heureux.  Ils etaient bourreaux
sans le savoir.  Ils etaient de bonne humeur.  Ils avaient trouve
Gwynplaine inutile.  Il s'etait ouvert le ventre, il s'etait
arrache le foie et le coeur, il avait montre ses entrailles, et
on lui avait crie: Joue ta comedie!  Chose navrante, lui-meme il
riait.  L'affreuse chaine lui liait l'ame et empechait sa pensee
de monter jusqu'a son visage.  La defiguration allait jusqu'a son
esprit, et, pendant que sa conscience s'indignait, sa face lui
donnait un dementi et ricanait.  C'etait fini.  Il etait l'Homme
qui Rit, cariatide du monde qui pleure.  Il etait une angoisse
petrifiee en hilarite portant le poids d'un univers de calamite,
et mure a jamais dans la jovialite, dans l'ironie, dans
l'amusement d'autrui; il partageait avec tous les opprimes, dont
il etait l'incarnation, cette fatalite abominable d'etre une
desolation pas prise au serieux; on badinait avec sa detresse; il
etait on ne sait quel bouffon enorme sorti d'une effroyable
condensation d'infortune, evade de son bagne, passe dieu, monte
du fond des populaces au pied du trone, mele aux constellations,
et, apres avoir egaye les damnes, il egayait les elus!  Tout ce
qu'il y avait en lui de generosite, d'enthousiasme, d'eloquence,
de coeur, d'ame, de fureur, de colere, d'amour, d'inexprimable
douleur, aboutissait a ceci, un eclat de rire!  Et il constatait,
comme il l'avait dit aux lords, que ce n'etait point la une
exception, que c'etait le fait normal, ordinaire, universel, le
vaste fait souverain tellement amalgame a la routine de vivre
qu'on ne s'en apercevait plus.  Le meurt-de-faim rit, le mendiant
rit, le forcat rit, la prostituee rit, l'orphelin, pour gagner sa
vie, rit, l'esclave rit, le soldat rit, le peuple rit; la societe
humaine est faite de telle facon que toutes les perditions,
toutes les indigences, toutes les catastrophes, toutes les
fievres, tous les ulceres, toutes les agonies, se resolvent
au-dessus du gouffre en une epouvantable grimace de joie.  Cette
grimace totale, il etait cela.  Elle etait lui.  La loi d'en
haut, la force inconnue qui gouverne, avait voulu qu'un spectre
visible et palpable, un spectre en chair et en os, resumat la
monstrueuse parodie que nous appelons le monde; il etait ce
spectre.

Destinee incurable.

Il avait crie: Grace pour les souffrants!  En vain.

Il avait voulu eveiller la pitie; il avait eveille l'horreur.
C'est la loi d'apparition des spectres.

En meme temps que spectre, il etait homme.  C'etait la sa
complication poignante.  Spectre exterieur, homme interieur.
Homme, plus qu'aucun peut-etre, car son double sort resumait
toute l'humanite.  Et en meme temps qu'il avait l'humanite en
lui, il la sentait hors de lui.

Il y avait dans son existence de l'infranchissable.  Qu'etait-il?
un desherite?  non, car il etait un lord.  Qu'etait-il?  un lord?
non, car il etait un revolte.  Il etait l'Apporte-lumiere;
trouble-fete effrayant.  Il n'etait pas Satan, certes, mais il
etait Lucifer.  Il arrivait sinistre, un flambeau a la main.

Sinistre pour qui?  pour les sinistres.  Redoutable a qui?  aux
redoutes.  Aussi ils le rejetaient.  Entrer parmi eux?  Etre
accepte?  Jamais.  L'obstacle qu'il avait sur la face etait
affreux, mais l'obstacle qu'il avait dans les idees etait plus
insurmontable encore.  Sa parole avait paru plus difforme que sa
figure.  Il ne pensait pas une pensee possible en ce monde des
grands et des puissants dans lequel une fatalite l'avait fait
naitre et dont une autre fatalite l'avait fait sortir.  Il y
avait, entre les hommes et son visage, un masque, et, entre la
societe et son esprit, une muraille.  En se melant, des
l'enfance, bateleur nomade, a ce vaste milieu vivace et robuste
qu'on nomme la foule, en se saturant de l'aimantation des
multitudes, en s'impregnant de l'immense ame humaine, il avait
perdu, dans le sens commun de tout le monde, le sens special des
classes reines.  En haut, il etait impossible.  Il arrivait tout
mouille de l'eau du puits Verite.  Il avait la fetidite de
l'abime.  Il repugnait a ces princes, parfumes de mensonges.  A
qui vit de fiction, la verite est infecte.  Qui a soif de
flatterie revomit le reel, bu par surprise.  Ce qu'il apportait,
lui Gwynplaine, n'etait pas presentable; c'etait, quoi?  la
raison, la sagesse, la justice.  On le rejetait avec degout.

Il y avait la des eveques.  Il leur apportait Dieu.  Qu'etait-ce
que cet intrus?

Les poles extremes se repoussent.  Nul amalgame possible.  La
transition manque.  On avait vu, sans qu'il y eut eu d'autre
resultat qu'un cri de colere, ce vis-a-vis formidable: toute la
misere concentree dans un homme face a face avec tout l'orgueil
concentre dans une caste.

Accuser est inutile.  Constater suflit.  Gwynplaine constatait,
dans cette meditation au bord de son destin, l'immensite inutile
de son effort.  Il constatait la surdite des hauts lieux.  Les
privilegies n'ont pas d'oreille du cote des desherites.  Est-ce
la faute des privilegies?  non.  C'est leur loi, helas!
Pardonnez-leur.  S'emouvoir, ce serait abdiquer.  Ou sont les
seigneurs et les princes, il ne faut rien attendre.  Le
satisfait, c'est l'inexorable.  Pour l'assouvi, l'affame n'existe
point.  Les heureux ignorent, et s'isolent.  Au seuil de leur
paradis comme au seuil de l'enfer, il faut ecrire: "Laissez toute
esperance."

Gwynplaine venait d'avoir la reception d'un spectre entrant chez
les dieux.

Ici tout ce qu'il avait en lui se soulevait.  Non, il n'etait pas
un spectre, il etait un homme.  Il le leur avait dit, il le leur
avait crie, il etait l'Homme.

Il n'etait pas un fantome.  Il etait une chair palpitante.  Il
avait un cerveau, et il pensait; il avait un coeur, et il aimait;
il avait une ame, et il esperait.  Avoir trop espere, c'etait
meme la toute sa faute.

Helas!  il avait exagere l'esperance jusqu'a croire en cette
chose eclatante et obscure, la societe.  Lui qui etait dehors, il
y etait rentre.

La societe lui avait tout de suite, d'emblee, a la fois, fait ses
trois offres et donne ses trois dons, le mariage, la famille, la
caste.  Le mariage?  il avait vu sur le seuil la prostitution.
La famille?  son frere l'avait soufflete, et l'attendait le
lendemain, l'epee a la main.  La caste?  elle venait de lui
eclater de rire a la face, a lui patricien, a lui miserable.  Il
etait rejete presque avant meme d'avoir ete admis.  Et ses trois
premiers pas dans cette profonde ombre sociale avaient ouvert
sous lui trois gouffres.

Et c'etait par une transfiguration traitre que son desastre avait
debute.  Et cette catastrophe s'etait approchee de lui avec le
visage de l'apotheose!  Monte!  avait signifie: Descends!

Il etait une sorte de contraire de Job.  C'est par la prosperite
que l'adversite lui etait venue.

O tragique enigme humaine!  Voila donc les embuches!  Enfant, il
avait lutte contre la nuit, et il avait ete plus fort qu'elle.
Homme, il avait lutte contre le destin, et il l'avait terrasse.
De defigure, il s'etait fait rayonnant, et de malheureux,
heureux.  De son exil il avait fait un asile.  Vagabond, il avait
lutte contre l'espace, et, comme les oiseaux du ciel, il y avait
trouve sa miette de pain.  Sauvage et solitaire, il avait lutte
contre la foule, et il s'en etait fait une amie.  Athlete, il
avait lutte contre ce lion, le peuple, et il l'avait apprivoise.
Indigent, il avait lutte contre la detresse, il avait fait face a
la sombre necessite de vivre, et, a force d'amalgamer a la misere
toutes les joies du coeur, il s'etait fait de la pauvrete une
richesse.  Il avait pu se croire le vainqueur de la vie.  Tout a
coup de nouvelles forces etaient arrivees contre lui du fond de
l'inconnu, non plus avec des menaces, mais avec des caresses et
des sourires; a lui, tout penetre d'amour angelique, l'amour
draconien et materiel etait apparu; la chair l'avait saisi, lui
qui vivait d'ideal; il avait entendu des paroles de volupte
semblables a des cris de rage; il avait senti des etreintes de
bras de femme faisant l'effet de noeuds de couleuvre; a
l'illumination du vrai avait succede la fascination du faux; car
ce n'est pas la chair, qui est le reel, c'est l'ame.  La chair
est cendre, l'ame est flamme.  A ce groupe lie a lui par la
parente de la pauvrete et du travail, et qui etait sa veritable
famille naturelle, s'etait substituee la famille sociale, famille
du sang, mais du sang mele, et, avant meme d'y etre entre, il se
trouvait face a face avec un fratricide ebauche.  Helas!  il
s'etait laisse reclasser dans cette societe dont Brantome, qu'il
n'avait pas lu, a dit: _Le fils peut justement appeler le pere en
duel_.  La fortune fatale lui avait crie: Tu n'es pas de la
foule, tu es de l'elite!  et avait ouvert au-dessus de sa tete,
comme une trappe dans le ciel, le plafond social, et l'avait
lance par cette ouverture, et l'avait fait surgir, inattendu et
farouche, au milieu des princes et des maitres.

Subitement, autour de lui, au lieu du peuple qui l'applaudissait,
il avait vu les seigneurs qui le maudissaient.  Metamorphose
lugubre.  Grandissement ignominieux.  Brusque spoliation de tout
ce qui avait ete sa felicite!  Pillage de sa vie par la huee!
arrachement de Gwynplaine, de Clancharlie, du lord, du bateleur,
de son sort anterieur, de son sort nouveau, a coups de bec de
tous ces aigles!

A quoi bon avoir commence tout de suite la vie par la victoire
sur l'obstacle?  A quoi bon avoir triomphe d'abord?  Helas!  il
faut etre precipite, sans quoi la destinee n'est pas complete.

Ainsi, moitie de force, moitie de gre, car apres le wapentake, il
avait eu affaire a Barkilphedro, et dans son rapt il y avait eu
du consentement, il avait quitte le reel pour le chimerique, le
vrai pour le faux, Dea pour Josiane, l'amour pour l'orgueil, la
liberte pour la puissance, le travail fier et pauvre pour
l'opulence pleine de responsabilite obscure, l'ombre ou est Dieu
pour le flamboiement ou sont les demons, le paradis pour
l'olympe!

Il avait mordu dans le fruit d'or.  Il recrachait la bouchee de
cendre.

Resultat lamentable.  Deroute, faillite, chute et ruine,
expulsion insolente de toutes ses esperances fustigees par le
ricanement, desillusion demesuree.  Et que faire desormais?  S'il
regardait le lendemain, qu'apercevait-il?  une epee nue dont la
pointe etait devant sa poitrine et dont la poignee etait dans la
main de son frere.  Il ne voyait que l'eclair hideux de cette
epee.  Le reste, Josiane, la chambre des lords, etait derriere,
dans un monstrueux clair-obscur plein de silhouettes tragiques.

Et ce frere, il lui apparaissait comme chevaleresque et vaillant!
Helas!  ce Tom-Jim-Jack qui avait defendu Gwynplaine, ce lord
David qui avait defendu lord Clancharlie, il l'avait entrevu a
peine, il n'avait eu que le temps d'en etre soufflete, et de
l'aimer.

Que d'accablements!

Maintenant, aller plus loin, impossible.  L'ecroulement etait de
tous les cotes.  D'ailleurs, a quoi bon?  Toutes les fatigues
sont au fond du desespoir.

L'epreuve etait faite, et n'etait plus a recommencer.

Un joueur qui a joue l'un apres l'autre tous ses atouts, c'etait
Gwynplaine.  Il s'etait laisse entrainer au tripot formidable.
Sans se rendre exactement compte de ce qu'il faisait, car tel est
le subtil empoisonnement de l'illusion, il avait joue Dea contre
Josiane; il avait eu un monstre.  Il avait joue Ursus contre une
famille, il avait eu l'affront.  Il avait joue son treteau de
saltimbanque contre un siege de lord; il avait l'acclamation, il
avait eu l'imprecation.  Sa derniere carte venait de tomber sur
ce fatal tapis vert du bowling-green desert.  Gwynplaine avait
perdu.  Il n'avait plus qu'a payer.  Paye, miserable!

Les foudroyes s'agitent peu.  Gwynplaine etait immobile.  Qui
l'eut apercu de loin dans cette ombre, droit et sans mouvement,
au bord du parapet, eut cru voir une pierre debout.

L'enfer, le serpent et la reverie s'enroulent sur eux-memes.
Gwynplaine descendait les spirales sepulcrales de
l'approfondissement pensif.

Ce monde qu'il venait d'entrevoir, il le considerait, avec ce
regard froid qui est le regard definitif.  Le mariage, mais pas
d'amour; la famille, mais pas de fraternite; la richesse, mais
pas de conscience; la beaute, mais pas de pudeur; la justice,
mais pas d'equite; l'ordre, mais pas d'equilibre; la puissance,
mais pas d'intelligence; l'autorite, mais pas de droit; la
splendeur, mais pas de lumiere.  Bilan inexorable.  Il fit le
tour de cette vision supreme ou s'etait enfoncee sa pensee.  Il
examina successivement la destinee, la situation, la societe, et
lui-meme.  Qu'etait la destinee?  un piege.  La situation?  un
desespoir.  La societe?  une haine.  Et lui-meme?  un vaincu.  Et
au fond de son ame, il s'ecria: La societe est la maratre.  La
nature est la mere.  La societe, c'est le monde du corps; la
nature, c'est le monde de l'ame.  L'une aboutit au cercueil, a la
boite de sapin dans la fosse, aux vers de terre, et finit la.
L'autre aboutit aux ailes ouvertes, a la transfiguration dans
l'aurore, a l'ascension dans les firmaments, et recommence la.

Peu a peu le paroxysme s'emparait de lui.  Tourbillonnement
funeste.  Les choses qui finissent ont un dernier eclair ou l'on
revoit tout.

Qui juge, confronte.  Gwynplaine mit en regard ce que la societe
lui avait fait et ce que lui avait fait la nature.  Comme la
nature avait ete bonne pour lui!  comme elle l'avait secouru,
elle qui est l'ame!  Tout lui avait ete pris, tout, jusqu'au
visage; l'ame lui avait tout rendu.  Tout, meme le visage; car il
y avait ici-bas une celeste aveugle, faite expres pour lui, qui
ne voyait pas sa laideur et qui voyait sa beaute.

Et c'est de cela qu'il s'etait laisse separer!  c'est de cet etre
adorable, c'est de ce coeur, c'est de cette adoption, c'est de
cette tendresse, c'est de ce divin regard aveugle, le seul qui le
vit sur la terre, qu'il s'etait eloigne!  Dea, c'etait sa soeur;
car il sentait d'elle a lui la grande fraternite de l'azur, ce
mystere qui contient tout le ciel.  Dea, quand il etait petit,
c'etait sa vierge; car tout enfant a une vierge, et la vie a
toujours pour commencement un mariage d'ames consomme en pleine
innocence, par deux petites virginites ignorantes.  Dea, c'etait
son epouse, car ils avaient le meme nid sur la plus haute branche
du profond arbre Hymen.  Dea, c'etait plus encore, c'etait sa
clarte; sans elle tout etait le neant et le vide, et il lui
voyait une chevelure de rayons.  Que devenir sans Dea?  que faire
de tout ce qui etait lui?  Rien de lui ne vivait sans elle.
Comment donc avait-il pu la perdre de vue un moment?  O
infortune!  Entre son astre et lui il avait laisse se faire
l'ecart, et, dans ces redoutables gravitations ignorees, l'ecart
est tout de suite l'abime!  Ou etait-elle, l'etoile?  Dea!  Dea!
Dea!  Dea!  Helas!  il avait perdu sa lumiere.  Otez l'astre,
qu'est le ciel?  une noirceur.  Mais pourquoi donc tout cela
s'etait-il en alle?  Oh!  comme il avait ete heureux!  Dieu pour
lui avait refait l'eden;--trop, helas!--jusqu'a y laisser rentrer
le serpent!  mais cette fois ce qui avait ete tente, c'etait
l'homme.  Il avait ete attire au dehors, et la, piege affreux, il
etait tombe dans le chaos des rires noirs qui est l'enfer!
Malheur!  malheur!  que tout ce qui l'avait fascine etait
effroyable!  Cette Josiane, qu'etait-ce?  oh!  l'horrible femme,
presque bete, presque deesse!  Gwynplaine etait a present sur le
revers de son elevation, et il voyait l'autre cote de son
eblouissement.  C'etait funebre.  Cette seigneurie etait
difforme, cette couronne etait hideuse, cette robe de pourpre
etait lugubre, ces palais etaient veneneux, ces trophees, ces
statues, ces armoiries etaient louches, l'air malsain et traitre
qu'on respirait la vous rendait fou.  Oh!  les haillons du
saltimbanque Gwynplaine etaient des resplendissements!  Oh!  ou
etaient la Green-Box, la pauvrete, la joie, la douce vie errante
ensemble comme des hirondelles?  On ne se quittait pas, on se
voyait a toute minute, le soir, le matin, a table on se poussait
du coude, on se touchait du genou, on buvait au meme verre, le
soleil entrait par la lucarne, mais il n'etait que le soleil, et
Dea etait l'amour.  La nuit, on se sentait endormis pas loin les
uns des autres, et le reve de Dea venait se poser sur Gwynplaine,
et le reve de Gwynplaine allait mysterieusement s'epanouir
au-dessus de Dea!  On n'etait pas bien sur, au reveil, de n'avoir
pas echange des baisers dans la nuee bleue du songe.  Toute
l'innocence etait dans Dea, toute la sagesse etait dans Ursus.
On rodait de ville en ville; on avait pour viatique et pour
cordial la franche gaite aimante du peuple.  On etait des anges
vagabonds, ayant assez d'humanite pour marcher ici-bas, et pas
tout a fait assez d'ailes pour s'envoler.  Et maintenant,
disparition!  Ou etait tout cela?  Etait-ce possible que tout se
fut efface!  Quel vent de la tombe avait souffle?  C'etait donc
eclipse!  c'etait donc perdu!  Helas, la sourde toute-puissance
qui pese sur les petits dispose de toute l'ombre, et est capable
de tout!  Qu'est-ce qu'on leur avait fait?  Et il n'avait pas ete
la, lui, pour les proteger, pour se mettre au travers, pour les
defendre, comme lord, avec son titre, sa seigneurie et son epee,
comme bateleur, avec ses poings et ses ongles!  Et ici survenait
une reflexion amere, la plus amere de toutes peut-etre.  Eh bien,
non, il n'eut pas pu les defendre!  C'etait lui precisement qui
les perdait.  C'etait pour le preserver d'eux, lui lord
Clancharlie, c'etait pour isoler sa dignite de leur contact, que
l'infame omnipotence sociale s'etait appesantie sur eux.  La
meilleure facon pour lui de les proteger, ce serait de
disparaitre, on n'aurait plus de raison de les persecuter.  Lui
de moins, on les laisserait tranquilles.  Glacante ouverture ou
sa pensee entrait.  Ah!  pourquoi s'etait-il laisse separer de
Dea?  Est-ce que son premier devoir n'etait pas envers Dea?
Servir et defendre le peuple?  mais Dea, c'etait le peuple!  Dea,
c'etait l'orpheline, c'etait l'aveugle, c'etait l'humanite!  Oh!
que leur avait-on fait?  Cuisson cruelle du regret!  son absence
avait laisse le champ libre a la catastrophe.  Il eut partage
leur sort.  Ou il les eut pris et emportes avec lui, ou il se fut
englouti avec eux.  Que devenir sans eux maintevant?  Gwynplaine
sans Dea, etait-ce possible?  Dea de moins, c'est tout de moins!
Ah!  c'etait fini.  Ce groupe bien-aime etait a jamais enfoui
dans l'irreparable evanouissement.  Tout etait epuise.
D'ailleurs, condamne et damne comme l'etait Gwynplaine, a quoi
bon lutter plus longtemps?  Il n'y avait plus rien a attendre, ni
des hommes, ni du ciel.  Dea!  Dea!  ou est Dea?  Perdue!  Quoi,
perdue!  Qui a perdu son ame n'a plus pour la retrouver qu'un
lieu, la mort.

Gwynplaine, egare et tragique, posa fermement sa main sur le
parapet comme sur une solution, et regarda le fleuve.

C'etait la troisieme nuit qu'il ne dormait pas.  Il avait la
fievre.  Ses idees, qu'il croyait claires, etaient troubles.  Il
sentait un imperieux besoin de sommeil.  Il demeura ainsi
quelques instants penche sur cette eau; l'ombre lui offrait le
grand lit tranquille, l'infini des tenebres.  Tentation sinistre.

Il ota son habit, le plia et le posa sur le parapet.  Puis il
deboutonna son gilet.  Comme il allait l'oter, sa main heurta
dans la poche quelque chose.  C'etait le red-book que lui avait
remis le librarian de la chambre des lords.  Il retira ce carnet
de cette poche, l'examina dans la lueur diffuse de la nuit, y vit
un crayon, prit ce crayon, et ecrivit, sur la premiere page
blanche qui s'ouvrit, ces deux lignes:

"Je m'en vais.  Que mon frere David me remplace et soit heureux."

Et il signa: FERMAIN CLANCHARLIE, pair d'Angleterre.

Puis il ota le gilet et le posa sur l'habit.  Il ota son chapeau,
et le posa sur le gilet.  Il mit dans le chapeau le red-book
ouvert a la page ou il avait ecrit.  Il apercut a terre une
pierre, la prit et la mit dans le chapeau.

Cela fait, il regarda l'ombre infinie au-dessus de son front.

Puis, sa tete s'abaissa lentement comme tiree par le fil
invisible des gouffres.

Il y avait un trou dans les pierres du soubassement du parapet,
il y mit un pied, de telle sorte que son genou depassait le haut
du parapet, et qu'il n'avait presque plus rien a faire pour
l'enjamber.

Il croisa ses mains derriere son dos et se pencha.

--Soit, dit-il.

Et il fixa ses yeux sur l'eau profonde.

En ce moment il sentit une langue qui lui lechait les mains.

Il tressaillit et se retourna.

C'etait Homo qui etait derriere lui.





CONCLUSION

LA MER ET LA NUIT



I

CHIEN DE GARDE PEUT ETRE ANGE GARDIEN


Gwynplaine poussa un cri:

--C'est toi, loup!

Homo remua la queue.  Ses yeux brillaient dans l'ombre.  Il
regardait Gwynplaine.

Puis il se remit a lui lecher les mains.  Gwynplaine demeura un
moment comme ivre.  La rentree immense de l'esperance, il avait
cette secousse.  Homo, quelle apparition!  Depuis quarante-huit
heures, il avait epuise ce qu'on pourrait nommer toutes les
varietes du coup de foudre; il lui restait a recevoir le coup de
foudre de la joie.  C'etait celui-la qui venait de tomber sur
lui.  La certitude ressaisie, ou du moins la clarte qui y mene,
la soudaine intervention d'on ne sait quelle clemence mysterieuse
qui est peut-etre dans le destin, la vie disant: me voila!  au
plus noir de la tombe, la minute ou l'on n'attend plus rien
ebauchant brusquement la guerison et la delivrance, quelque chose
comme le point d'appui retrouve a l'instant le plus critique de
l'ecroulement, Homo etait tout cela.  Gwynplaine voyait le loup
dans de la lumiere.

Cependant Homo s'etait retourne.  Il fit quelques pas, et regarda
en arriere comme pour voir si Gwynplaine le suivait.

Gwynplaine s'etait mis en marche a sa suite.  Homo remua la queue
et continua son chemin.

Ce chemin ou le loup s'etait engage, c'etait la pente du quai de
l'Effroc-stone.  Cette pente aboutissait a la berge de la Tamise.
Gwynplaine, conduit par Homo, descendit cette pente.

De temps en temps, Homo tournait la tete pour s'assurer que
Gwynplaine etait derriere lui.

Dans de certaines situations supremes, rien ne ressemble a une
intelligence comprenant tout comme le simple instinct de la bete
aimante.  L'animal est un somnambule lucide.

Il y a des cas ou le chien sent le besoin de suivre son maitre,
d'autres ou il sent le besoin de le preceder.  Alors la bete
prend la direction de l'esprit.  Le flair imperturbable voit
clair confusement dans notre crepuscule.  Se faire guide apparait
vaguement a la bete comme une necessite.  Sait-elle qu'il y a un
mauvais pas, et qu'il faut aider l'homme a le passer?  non
probablement; oui, peut-etre; dans tous les cas, quelqu'un le
sait pour elle; nous l'avons dit deja, bien souvent dans la vie
d'augustes secours qu'on croit venir d'en bas viennent d'en haut.
On ne sait pas toutes les figures que peut prendre Dieu.  Quelle
est cette bete?  la providence.

Parvenu sur la berge, le loup s'avanca en aval sur l'etroite
langue de terre qui longeait la Tamise.

Il ne poussait aucun cri, il n'aboyait pas, il cheminait muet.
Homo, en toute occasion, suivait son instinct et faisait son
devoir, mais avait la reserve pensive du proscrit.

Apres une cinquantaine de pas, il s'arreta.  Une estacade
s'offrait a droite.  A l'extremite de cette estacade, espece
d'embarcadere sur pilotis, on entrevoyait une masse obscure qui
etait un assez gros navire.  Sur le pont de ce navire, vers la
proue, il y avait une clarte presque indistincte, qui ressemblait
a une veilleuse prete a s'eteindre.

Le loup s'assura une derniere fois que Gwynplaine etait la, puis
bondit sur l'estacade, long corridor plancheie et goudronne,
porte par une claire-voie de madriers, et sous lequel coulait
l'eau du fleuve.  En quelques instants, Homo et Gwynplaine
arriverent a la pointe.

Le batiment amarre au bout de l'estacade etait une de ces panses
de Hollande a double tillac rase, l'un a l'avant, l'autre a
l'arriere, ayant, a la mode japonaise, entre les deux tillacs, un
compartiment profond a ciel ouvert ou l'on descendait par une
echelle droite et qu'on emplissait de tous les colis de la
cargaison.  Cela faisait deux gaillards, l'un a la proue, l'autre
a la poupe, comme a nos vieilles pataches de riviere, avec un
creux au milieu.  Le chargement lestait ce creux.  Les galiotes
de papier que font les enfants ont a peu pres cette forme.  Sous
les tillacs etaient les cabines communiquant par des portes avec
ce compartiment central et eclairees de hublots perces dans le
bordage.  En arrimant la cargaison, on menageait des passages
entre les colis.  Les deux mats de ces panses etaient plantes
dans les deux tillacs.  Le mat de proue s'appelait le Paul, le
mat de poupe s'appelait le Pierre, le navire etant conduit par
ses deux mats comme l'eglise par ses deux apotres.  Une
passerelle, faisant passavant, allait, comme un pont chinois,
d'un tillac a l'autre, par-dessus le compartiment du centre.
Dans les mauvais temps, les deux garde-fous de la passerelle
s'abaissaient a droite et a gauche, au moyen d'un mecanisme, ce
qui faisait un toit sur le compartiment creux, de sorte que le
navire, dans les grosses mers, etait hermetiquement ferme.  Ces
barques, tres massives, avaient pour barre une poutre, la force
du gouvernail devant se proportionner a la lourdeur du gabarit.
Trois hommes, le patron avec deux matelots, plus un enfant, le
mousse, suffisaient a manoeuvrer ces pesantes machines de mer.
Les tillacs d'avant et d'arriere de la panse etaient, nous
l'avons dit deja, sans parapet.  Cette panse-ci etait une large
coque ventrue toute noire sur laquelle on lisait en lettres
blanches, visibles dans la nuit: _Vograat.  Rotterdam_.

A cette epoque, divers evenements de mer, et, tout recemment, la
catastrophe des huit vaisseaux du baron de Pointi[1] au cap
Carnero, en forcant toute la flotte francaise de refluer sur
Gibraltar, avaient balaye la Manche et nettoye de tout navire de
guerre le passage entre Londres et Rotterdam, ce qui permettait
aux batiments marchands d'aller et venir sans escorte.

  [1] 21 avril 1705.

Le bateau sur lequel on lisait _Vograat_, et pres duquel
Gwynplaine etait parvenu, touchait l'estacade par le babord de
son tillac d'arriere presque a niveau.  C'etait comme une marche
a descendre; Homo d'un saut, et Gwynplaine d'une enjambee, furent
dans le navire.  Tous deux se trouverent sur le pont d'arriere.
Le pont etait desert et l'on n'y voyait aucun mouvement; les
passagers, s'il y en avait, et c'etait probable, etaient a bord,
vu que le batiment etait pret a partir, et que l'arrimage etait
termine, ce qu'indiquait la plenitude du compartiment creux,
encombre de balles et de caisses.  Mais ils etaient sans doute
couches et probablement endormis dans les chambres de
l'entre-pont sous les tillacs, la traversee devant se faire la
nuit.  En pareil cas, les passagers n'apparaissent sur le pont
que le lendemain matin, au reveil.  Quant a l'equipage, il
soupait vraisemblablement, en attendant l'instant tres prochain
du depart, dans le reduit qu'on appelait alors "la cabine
matelote".  De la la solitude des deux points de poupe et de
proue relies par la passerelle.

Le loup sur l'estacade avait presque couru; sur le navire il se
mit a marcher lentement, comme avec discretion.  Il remuait la
queue, non plus joyeusement, mais avec l'oscillation faible et
triste du chien inquiet.  Il franchit, precedant toujours
Gwynplaine, le tillac d'arriere, et il traversa le passavant.

Gwynplaine, en entrant sur la passerelle, apercut devant lui une
lueur.  C'etait la clarte qu'il avait vue de la berge.  Une
lanterne etait posee a terre au pied du mat d'avant; la
reverberation de cette lanterne decoupait en noir sur l'obscur
fond de nuit une silhouette qui avait quatre roues.  Gwynplaine
reconnut l'antique cahute d'Ursus.

Cette pauvre masure de bois, charrette et cabane, ou avait roule
son enfance, etait amarree au pied du mat par de grosses cordes
dont on voyait les noeuds dans les roues.  Apres avoir ete si
longtemps hors de service, elle etait absolument caduque; rien ne
delabre les hommes et les choses comme l'oisivete; elle avait un
penchement miserable.  La desuetude la faisait toute paralytique,
et, de plus, elle avait cette maladie irremediable, la
vieillesse.  Son profil informe et vermoulu flechissait avec une
attitude de ruine.  Tout ce dont elle etait faite offrait un
aspect d'avarie, les fers etaient rouilles, les cuirs etaient
gerces, les bois etaient caries.  Les felures rayaient le vitrage
de l'avant que traversait un rayon de la lanterne.  Les roues
etaient cagneuses.  Les parois, le plancher et les essieux
semblaient epuises de fatigue, l'ensemble avait on ne sait quoi
d'accable et de suppliant.  Les deux pointes dressees du brancard
avaient l'air de deux bras leves au ciel.  Toute la baraque etait
disloquee.  Dessous, on distinguait la chaine d'Homo, pendante.

Retrouver sa vie, sa felicite, son amour, et y courir eperdument,
et se precipiter dessus, il semble que ce soit la loi et que la
nature le veuille ainsi.  Oui, excepte dans les cas de
tremblement profond.  Qui sort, tout ebranle et tout desoriente,
d'une serie de catastrophes pareilles a des trahisons, devient
prudent, meme dans la joie, redoute d'apporter sa fatalite a ceux
qu'il aime, se sent lugubrement contagieux, et n'avance dans le
bonheur qu'avec precaution.  Le paradis se rouvre; avant d'y
rentrer, on l'observe.

Gwynplaine, chancelant sous les emotions, regardait.

Le loup etait alle silencieusement se coucher pres de sa chaine.



II

BARKILPHEDRO A VISE L'AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE


Le marchepied de la cahute etait abaisse; la porte etait
entre-baillee; il n'y avait personne dedans; le peu de lumiere
qui entrait par la vitre du devant modelait vaguement l'interieur
de la baraque, clair-obscur melancolique.  Les inscriptions
d'Ursus glorifiant la grandeur des lords etaient distinctes sur
les planches decrepites qui etaient tout a la fois la muraille au
dehors et le lambris au dedans.  A un clou, pres de la porte,
Gwynplaine vit son esclavine et son capingot, accroches, comme
dans une morgue les vetements d'un mort.

Il n'avait, lui, en ce moment-la, ni gilet, ni habit.

La cahute masquait quelque chose qui etait etendu sur le pont au
pied du mat et que la lanterne eclairait.  C'etait un matelas
dont on apercevait un coin.  Sur le matelas quelqu'un etait
probablement couche.  On y voyait de l'ombre se mouvoir.

On parlait.  Gwynplaine, cache par l'interposition de la cahute,
ecouta.

C'etait la voix d'Ursus.

Cette voix, si dure en dessus, si tendre en dessous, qui avait
tant malmene et si bien conduit Gwynplaine depuis son enfance,
n'avait plus son timbre sagace et vivant.  Elle etait vague et
basse et se dissipait en soupirs a la fin de chaque phrase.  Elle
ne ressemblait que confusement a l'ancienne voix simple et ferme
d'Ursus.  C'etait comme la parole de quelqu'un dont le bonheur
est mort.  La voix peut devenir ombre.

Ursus semblait monologuer plutot que dialoguer.  Du reste le
soliloque etait, on le sait, son habitude.  Il passait pour
maniaque a cause de cela.

Gwynplaine retint son haleine pour ne pas perdre un mot de ce que
disait Ursus, et voici ce qu'il entendit:

--C'est tres dangereux, cette espece de bateau.  Ca n'a pas de
rebord.  Si on roule a la mer, rien ne vous arrete.  S'il y avait
du gros temps, il faudrait la descendre sous le tillac, ce qui
serait terrible.  Un mouvement maladroit, une peur, et voila une
rupture d'anevrisme.  J'en ai vu des exemples.  Ah!  mon Dieu,
qu'est-ce que nous allons devenir?  Dort-elle?  oui.  Elle dort.
Je crois bien qu'elle dort.  Est-elle sans connaissance?  non.
Elle a le pouls assez fort.  Certainement elle dort.  Le sommeil,
c'est un sursis.  C'est le bon aveuglement.  Comment faire pour
qu'on ne vienne pas pietiner par ici?  Messieurs, s'il y a la
quelqu'un sur le pont, je vous en prie, ne faites pas de bruit.
N'approchez pas, si cela vous est egal.  Vous savez, une personne
d'une sante delicate, il faut des menagements.  Elle a de la
fievre, voyez-vous.  C'est tout jeune.  C'est une petite qui a de
la fievre.  Je lui ai mis ce matelas dehors pour qu'elle ait un
peu d'air.  J'explique cela afin qu'on ait egard.  Elle est
tombee de lassitude sur le matelas, comme si elle perdait
connaissance.  Mais elle dort.  Je voudrais bien qu'on ne la
reveillat pas.  Je m'adresse aux femmes, s'il y a la des ladies.
Une jeune fille, c'est une pitie.  Nous ne sommes que de pauvres
bateleurs, je demande qu'on ait un peu de bonte, et puis, s'il y
a quelque chose a payer pour qu'on ne fasse pas de bruit, je
paierai.  Je vous remercie, mesdames et messieurs.  Y a-t-il
quelqu'un la?  Non.  Je crois qu'il n'y a personne.  Je parle en
pure perte.  Tant mieux.  Messieurs, je vous remercie si vous y
etes, et je vous remercie bien si vous n'y etes pas.--Elle a le
front tout en sueur.--Allons, rentrons au bagne, reprenons le
collier.  La misere est revenue.  Nous revoila a vau-l'eau.  Une
main, l'affreuse main qu'on ne voit pas, mais qu'on sent toujours
sur soi, nous a subitement retournes vers le cote noir de la
destinee.  Soit; on aura du courage.  Seulement, il ne faut pas
qu'elle soit malade.  J'ai l'air bete de parler haut tout seul
comme cela, mais il faut bien qu'elle sente qu'elle a quelqu'un
pres d'elle si elle vient a se reveiller.  Pourvu qu'on ne me la
reveille pas brusquement!  Pas de bruit, au nom du ciel!  Une
secousse qui la ferait lever en sursaut ne vaudrait rien.  Il
serait facheux qu'on vint marcher de ce cote-ci.  Je crois que
les gens dorment dans le bateau.  Je rends grace a la providence
de cette concession.  He bien!  et Homo, ou est-il donc?  Dans
tout ce bouleversement-la, j'ai oublie de l'attacher, je ne sais
plus ce que je fais, voila plus d'une heure que je ne l'ai vu, il
aura ete chercher son souper dehors.  Pourvu qu'il ne lui arrive
pas malheur!  Homo!  Homo!

Homo cogna doucement de sa queue le plancher du pont.

--Tu es la!  Ah!  tu es la.  Dieu soit beni!  Homo perdu, c'eut
ete trop.  Elle derange son bras.  Elle va peut-etre se
reveiller.  Tais-toi, Homo.  La maree descend.  On partira tout a
l'heure.  Je pense qu'il fera beau cette nuit.  Il n'y a pas de
bise.  La banderole pend le long du mat, nous aurons une bonne
traversee.  Je ne sais plus ou nous en sommes de la lune.  Mais
c'est a peine si les nuages remuent.  Il n'y aura pas de mer.
Nous aurons beau temps.  Elle est pale.  C'est la faiblesse.
Mais non, elle est rouge.  C'est la fievre.  Mais non, elle est
rose.  Elle se porte bien.  Je n'y vois plus clair.  Mon pauvre
Homo, je n'y vois plus clair.  Donc, il faut recommencer la vie.
Nous allons nous remettre a travailler.  Il n'y a plus que nous
deux, vois-tu.  Nous travaillerons pour elle, toi et moi.  C'est
notre enfant.  Ah!  le bateau bouge.  On part.  Adieu, Londres!
bonsoir, bonne nuit, au diable!  Ah!  l'horrible Londres!

Le navire en effet avait la commotion sourde du derapement.
L'ecart se faisait entre l'estacade et l'arriere.  On apercevait
a l'autre bout du batiment, a la poupe, un homme debout, le
patron sans doute, qui venait de sortir de l'interieur du navire
et avait delie l'amarre, et qui manoeuvrait le gouvernail.  Cet
homme, attentif seulement au chenal, comme il convient lorsqu'on
est compose du double flegme du hollandais et du matelot,
n'entendant rien et ne voyant rien que l'eau et le vent, courbe
sous l'extremite de la barre, mele a l'obscurite, marchait
lentement sur le tillac d'arriere, allant et revenant de tribord
a babord, espece de fantome ayant une poutre sur l'epaule.  Il
etait seul sur le pont.  Tant qu'on serait en riviere, aucun
autre marin n'etait necessaire.  En quelques minutes le batiment
fut au fil du fleuve.  Il descendait sans tangage ni roulis.  La
Tamise, peu troublee par le reflux, etait calme.  La maree
l'entrainant, le navire s'eloignait rapidement.  Derriere lui, le
noir decor de Londres decroissait dans la brume.

Ursus poursuivit:

--C'est egal, je lui ferai prendre de la digitale.  J'ai peur
qu'il ne survienne du delire.  Elle a de la sueur dans la paume
de la main.  Mais qu'est-ce que nous avons donc fait au bon Dieu?
Comme c'est venu vite tout ce malheur-la!  Rapidite hideuse du
mal.  Une pierre tombe, elle a des griffes, c'est l'epervier sur
l'alouette.  C'est la destinee.  Et te voila gisante, ma douce
enfant!  On vient a Londres, on dit: c'est une grande ville qui a
de beaux monuments.  Southwark, c'est un superbe faubourg.  On
s'y etablit.  Maintenant, ce sont d'abominables pays.  Que
voulez-vous que j'y fasse?  Je suis content de m'en aller.  Nous
sommes le 30 avril.  Je me suis toujours defie du mois d'avril;
le mois d'avril n'a que deux jours heureux, le 5 et le 27, et
quatre jours malheureux, le 10, le 20, le 29 et le 30.  Cela a
ete mis hors de doute par les calculs de Cardan.  Je voudrais que
ce jour-ci soit passe.  Etre parti, cela soulage.  Nous serons au
petit jour a Gravesend et demain soir a Rotterdam.  Parbleu, je
recommencerai la vie d'autrefois dans la cahute, nous la
trainerons, n'est-ce pas, Homo?

Un leger frappement annonca le consentement du loup.

Ursus continua;

--Si l'on pouvait sortir d'une douleur comme on sort d'une ville!
Homo, nous pourrions encore etre heureux.  Helas!  il y aurait
toujours celui qui n'y est plus.  Une ombre, cela reste sur ceux
qui survivent.  Tu sais qui je veux dire, Homo.  Nous etions
quatre, nous ne sommes plus que trois.  La vie n'est qu'une
longue perte de tout ce qu'on aime.  On laisse derriere soi une
trainee de douleurs.  Le destin nous ahurit par une prolixite de
souffrances insupportables.  Apres cela on s'etonne que les
vieilles gens rabachent.  C'est le desespoir qui fait les
ganaches.  Mon brave Homo, le vent arriere persiste.  On ne voit
plus du tout le dome de Saint-Paul.  Nous passerons tout a
l'heure devant Greenwich.  Ce sera six bons milles de faits.  Ah!
je leur tourne le dos pour jamais a ces odieuses capitales,
pleines de pretres, de magistrats, de populaces.  J'aime mieux
voir remuer les feuilles dans les bois.--Toujours le front en
sueur!  Elle a de grosses veines violettes que je n'aime pas sur
l'avant-bras.  C'est de la fievre qui est la-dedans.  Ah!  tout
cela me tue.  Dors, mon enfant.  Oh oui, elle dort.

Ici une voix s'eleva, voix ineffable, qui semblait lointaine, qui
paraissait venir a la fois des hauteurs et des profondeurs,
divinement sinistre, la voix de Dea.

Tout ce que Gwynplaine avait eprouve jusqu'a ce moment ne fut
plus rien.  Son ange parlait.  Il lui semblait entendre des
paroles dites hors de la vie dans un evanouissement plein de
ciel.

La voix disait:

--Il a bien fait de s'en aller.  Ce monde-ci n'est pas celui
qu'il lui faut.  Seulement il faut que j'aille avec lui.  Pere,
je ne suis pas malade, je vous entendais parler tout a l'heure,
je suis tres bien, je me porte bien, je dormais.  Pere, je vais
etre heureuse.

--Mon enfant, demanda Ursus avec l'accent de l'angoisse,
qu'entends-tu par la?

La reponse fut:

--Pere, ne vous faites pas de peine.

Il y eut une pause, comme pour une reprise d'haleine, puis ces
quelques mots, prononces lentement, arriverent a Gwynplaine:

--Gwynplaine n'est plus la.  C'est a present que je suis aveugle.
Je ne connaissais pas la nuit.  La nuit, c'est l'absence.

La voix s'arreta encore, puis poursuivit:

--J'avais toujours l'anxiete qu'il ne s'envolat; je le sentais
celeste.  Il a tout a coup pris son vol.  Cela devait finir par
la.  Une ame, cela s'en va comme un oiseau.  Mais le nid de l'ame
est dans une profondeur ou il y a le grand aimant qui attire
tout, et je sais bien ou retrouver Gwynplaine.  Je ne suis pas
embarrassee de mon chemin, allez.  Pere, c'est la-bas.  Plus
tard, vous nous rejoindrez.  Et Homo aussi.

Homo, entendant prononcer son nom, frappa un petit coup sur le
pont.

--Pere, reprit la voix, vous comprenez bien que, du moment ou
Gwynplaine n'est plus la, c'est une chose finie.  Je voudrais
rester que je ne pourrais pas, parce qu'on est bien force de
respirer.  Il ne faut pas demander ce qui n'est pas possible.
J'etais avec Gwynplaine, c'etait tout simple, je vivais.
Maintenant Gwynplaine n'y est plus, je meurs.  C'est la meme
chose.  Il faut ou qu'il revienne, ou que je m'en aille.
Puisqu'il ne peut pas revenir, je m'en vais.  Mourir, c'est bien
bon.  Ce n'est pas difficile du tout.  Pere, ce qui s'eteint ici
se rallume ailleurs.  Vivre sur cette terre ou nous sommes, c'est
un serrement de coeur.  Il ne se peut pas qu'on soit toujours
malheureux.  Alors on s'en va dans ce que vous appelez les
etoiles, on se marie la, on ne se quitte plus jamais, on s'aime,
on s'aime, on s'aime, et c'est cela qui est le bon Dieu.

--La, ne te fache pas, dit Ursus.

La voix continua.

--Par exemple, eh bien, l'an passe, au printemps de l'an passe,
on etait ensemble, on etait heureux, il y a a present bien de la
difference.  Je ne me souviens plus dans quelle petite ville nous
etions, il y avait des arbres, j'entendais chanter des fauvettes.
Nous sommes venus a Londres.  Cela a change.  Ce n'est pas un
reproche que je fais.  On vient dans un pays, on ne peut pas
savoir.  Pere, vous rappelez-vous?  un soir il y a eu dans la
grande loge une femme, vous avez dit: c'est une duchesse!  j'ai
ete triste.  Je crois qu'il aurait mieux valu rester dans les
petites villes.  Apres cela, Gwynplaine a bien fait.  Maintenant
c'est mon tour.  Puisque c'est vous-meme qui m'avez raconte que
j'etais toute petite, que ma mere etait morte, que j'etais par
terre dans la nuit avec de la neige qui tombait sur moi, et que
lui, qui etait petit aussi, et tout seul aussi, il m'avait
ramassee, et que c'etait comme cela que j'etais en vie, vous ne
pouvez pas vous etonner que j'aie aujourd'hui absolument besoin
de partir, et que je veuille aller voir dans la tombe si
Gwynplaine y est.  Parce que la seule chose qui existe dans la
vie, c'est le coeur, et, apres la vie, c'est l'ame.  Vous vous
rendez bien compte de ce que je dis, n'est-ce pas, pere?
Qu'est-ce qui remue donc?  il me semble que nous sommes dans une
maison qui remue.  Pourtant je n'entends pas le bruit des roues.

Apres une interruption, la voix ajouta:

--Je ne distingue pas beaucoup entre hier et aujourd'hui.  Je ne
me plains pas.  J'ignore ce qui s'est passe, mais il doit y avoir
eu des choses.

Ces paroles etaient dites avec une profonde douceur inconsolable,
et un soupir, que Gwynplaine entendit, s'acheva ainsi:

--Il faut que je m'en aille, a moins qu'il ne revienne.

Ursus, sombre, grommela a demi-voix:

--Je ne crois pas aux revenants.

Il reprit:

--C'est une barque.  Tu demandes pourquoi la maison remue, c'est
que nous sommes dans une barque.  Calme-toi.  Il ne faut pas trop
parler.  Ma fille, si tu as un peu d'amitie pour moi, ne t'agite
pas, ne te donne pas de fievre.  Vieux comme je suis, je ne
pourrais pas supporter une maladie que tu aurais.  Epargne-moi,
ne sois pas malade.

La voix recommenca:

--Chercher sur la terre, a quoi bon?  puisqu'on ne trouve qu'au
ciel.

Ursus repliqua, presque avec un essai d'autorite:

--Calme-toi.  Il y a des moments ou tu n'as pas d'intelligence du
tout.  Je te recommande de rester en repos.  Apres ca, tu n'es
pas forcee de savoir ce que c'est que la veine cave.  Je serais
tranquille si tu etais tranquille.  Mon enfant, fais aussi
quelque chose pour moi.  Il t'a ramassee, mais je t'ai
recueillie.  Tu te rends malade.  C'est mal.  Il faut te calmer
et dormir.  Tout ira bien.  Je te jure ma parole d'honneur que
tout ira bien.  Nous avons un tres beau temps d'ailleurs.  C'est
comme une nuit faite expres.  Nous serons demain a Rotterdam qui
est une ville en Hollande, a l'embouchure de la Meuse.

--Pere, dit la voix, voyez-vous, quand c'est depuis l'enfance et
qu'on a toujours ete l'un avec l'autre, il ne faudrait pas que
cela se derangeat, parce qu'alors il faut mourir et qu'il n'y a
meme pas moyen de faire autrement.  Je vous aime bien tout de
meme, mais je sens bien que je ne suis plus tout a fait avec
vous, quoique je ne sois pas encore avec lui.

--Allons, insista Ursus, tache de te rendormir.

La voix repondit:

--Ce n'est pas cela qui me manquera.

Ursus repartit, avec une intonation toute tremblante:

--Je te dis que nous allons en Hollande, a Rotterdam, qui est une
ville.

--Pere, continua la voix, je ne suis pas malade, si c'est cela
qui vous inquiete, vous pouvez vous rassurer, je n'ai pas de
fievre, j'ai un peu chaud, voila tout.

Ursus balbutia:

--A l'embouchure de la Meuse.

--Je me porte bien, pere, mais voyez-vous, je me sens mourir.

--Ne va pas t'aviser d'une chose pareille, dit Ursus.

Et il ajouta:

--Surtout qu'elle n'ait pas de secousse, mon Dieu!

Il y eut un silence.

Tout a coup Ursus cria:

--Qu'est-ce que tu fais?  Pourquoi te leves-tu?  Je t'en supplie,
reste couchee!

Gwynplaine tressaillit, et avanca la tete.



III

LE PARADIS RETROUVE ICI-BAS


Il apercut Dea.  Elle venait de se dresser toute droite sur le
matelas.  Elle avait une longue robe soigneusement fermee,
blanche, qui ne laissait voir que la naissance des epaules et
l'attache delicate de son cou.  Les manches cachaient ses bras,
les plis couvraient ses pieds.  On voyait ses mains ou se
gonflait en embranchements bleuatres le reseau des veines chaudes
de fievre.  Elle etait frissonnante, et oscillait plutot qu'elle
ne chancelait, comme un roseau.  La lanterne l'eclairait d'en
bas.  Son beau visage etait indicible.  Ses cheveux denoues
flottaient.  Aucune larme ne coulait sur ses joues.  Il y avait
dans ses prunelles du feu, et de la nuit.  Elle etait pale de
cette paleur qui ressemble a la transparence de la vie divine sur
une figure terrestre.  Son corps exquis et frele etait comme mele
et fondu dans le plissement de sa robe.  Elle ondoyait tout
entiere avec le tremblement d'une flamme.  Et en meme temps on
sentait qu'elle commencait a n'etre plus que de l'ombre.  Ses
yeux, tout grands ouverts, resplendissaient.  On eut dit une
sortie de sepulcre et une ame debout dans une aurore.

Ursus, dont Gwynplaine ne voyait que le dos, levait des bras
effares.

--Ma fille!  ah!  mon Dieu, voila le delire qui la prend!  le
delire!  c'est ce que je craignais.  Il ne faudrait pas de
secousse, car cela pourrait la tuer, et il en faudrait une pour
l'empecher de devenir folle.  Morte, ou folle!  quelle situation!
que faire, mon Dieu?  Ma fille, recouche-toi!

Cependant Dea parlait.  Sa voix etait presque indistincte, comme
si une epaisseur celeste etait deja interposee entre elle et la
terre.

--Pere, vous vous trompez.  Je n'ai aucun delire.  J'entends tres
bien tout ce que vous me dites.  Vous me dites qu'il y a beaucoup
de monde, qu'on attend, et qu'il faut que je joue ce soir, je
veux bien, vous voyez que j'ai ma raison, mais je ne sais pas
comment faire, puisque je suis morte et puisque Gwynplaine est
mort.  Moi, je viens tout de meme.  Je consens a jouer.  Me
voici; mais Gwynplaine n'y est plus.

--Mon enfant, repeta Ursus, allons, obeis-moi.  Remets-toi sur
ton lit.

--Il n'y est plus!  il n'y est plus!  oh!  comme il fait noir!

--Noir!  balbutia Ursus, voila la premiere fois qu'elle dit ce
mot!

Gwynplaine, sans plus de bruit qu'un glissement, monta le
marchepied de la baraque, y entra, decrocha son capingot et son
esclavine, endossa le capingot, mit l'esclavine a son cou et
redescendit de la cahute, toujours cache par l'espece
d'encombrement que faisaient la cabane, les agres et le mat.

Dea continuait de murmurer, elle remuait les levres, et peu a peu
ce murmure devint une melodie.  Elle ebaucha, avec les
intermittences et les lacunes du delire, le mysterieux appel
qu'elle avait tant de fois adresse a Gwynplaine dans _Chaos
vaincu_.  Elle se mit a chanter, et ce chant etait vague et
faible comme un bourdonnement d'abeille:

     Noche, quita te de alli,
     La alba canta...[1]

  [1] Nuit, va-t'en.  L'aube chante.

Elle s'interrompit:

--Non, ce n'est pas vrai, je ne suis pas morte.  Qu'est-ce que je
disais donc?  Helas!  je suis vivante.  Je suis vivante, et il
est mort.  Je suis en bas, et il est en haut.  Il est parti, et
moi je reste.  Je ne l'entendrai plus parler et marcher.  Dieu
nous avait donne un peu de paradis sur la terre, il nous l'a
retire.  Gwynplaine!  c'est fini.  Je ne le sentirai plus pres de
moi.  Jamais.  Sa voix!  je n'entendrai plus sa voix.

Et elle chanta:

     Es menester a cielos ir...[2]
     ...  Dexa, quiero,
     A tu negro
     Caparazon.

  [2] Il faut aller au ciel... ...Quitte, je le veux, Ta noire
  enveloppe!


Et elle etendit la main comme si elle cherchait ou s'appuyer dans
l'infini.

Gwynplaine, surgissant a cote d'Ursus brusquement petrifie,
s'agenouilla devant elle.

--Jamais!  dit Dea.  Jamais!  je ne l'entendrai plus!

Et elle se remit a chanter, egaree:

     Dexa, quiero,
     A tu negro
     Caparazon!

Alors elle entendit une voix, la voix bien-aimee, qui repondait:

     O ven!  ama![3]
     Eres aima,
     Soy corazon.

  [3] Oh!  viens!  aime! Tu es ame, Je suis coeur.


Et en meme temps Dea sentit sous sa main la tete de Gwynplaine.
Elle jeta un cri inexprimable:

--Gwynplaine!

Une clarte d'astre apparut sur sa figure pale, et elle chancela.

Gwynplaine la recut dans ses bras.

--Vivant!  cria Ursus.

Dea repeta:--Gwynplaine!

Et sa tete se ploya contre la joue de Gwynplaine.  Elle dit, tout
bas:

--Tu redescends!  merci.

Et, relevant le front, assise sur le genou de Gwynplaine, enlacee
dans son etreinte, elle tourna vers lui son doux visage, et fixa
sur les yeux de Gwynplaine ses yeux pleins de tenebres et de
rayons, comme si elle le regardait.

--C'est toi!  dit-elle.

Gwynplaine couvrait sa robe de baisers.  Il y a des paroles qui
sont a la fois des mots, des cris et des sanglots.  Toute
l'extase et toute la douleur s'y fondent et eclatent pele-mele.
Cela n'a aucun sens, et cela dit tout.

--Oui, moi!  c'est moi!  moi Gwynplaine!  celui dont tu es l'ame,
entends-tu?  moi dont tu es l'enfant, l'epouse, l'etoile, le
souffle!  moi dont tu es l'eternite!  C'est moi!  je suis la, je
te tiens dans mes bras.  Je suis vivant.  Je suis a toi.  Ah!
quand je pense que j'etais au moment d'en finir!  Une minute de
plus!  Sans Homo!  Je te dirai cela.  Comme c'est pres de la joie
le desespoir!  Dea, vivons!  Dea, pardonne-moi!  Oui!  a toi a
jamais!  Tu as raison, touche mon front, assure-toi que c'est
moi.  Si tu savais!  Mais rien ne peut plus nous separer.  Je
sors de l'enfer et je remonte au ciel.  Tu dis que je redescends,
non, je remonte.  Me revoici avec toi.  A jamais, te dis-je!
Ensemble!  nous sommes ensemble!  qui aurait dit cela?  Nous nous
retrouvons.  Tout le mal est fini.  Il n'y a plus devant nous que
de l'enchantement.  Nous recommencerons notre vie heureuse, et
nous en fermerons si bien la porte que le mauvais sort n'y pourra
plus rentrer.  Je te conterai tout.  Tu seras etonnee.  Le bateau
est parti.  Personne ne peut faire que le bateau ne soit pas
parti.  Nous sommes en route, et en liberte.  Nous allons en
Hollande, nous nous marierons, je ne suis pas embarrasse pour
gagner ma vie, qui est-ce qui pourrait empecher cela?  Il n'y a
plus rien a craindre.  Je t'adore.

--Pas si vite!  balbutia Ursus.

Dea, tremblante, et avec le fremissement d'un toucher celeste,
promenait sa main sur le profil de Gwynplaine.  Il l'entendit qui
se disait a elle-meme:

--C'est comme cela que Dieu est fait.

Puis elle toucha ses vetements.

--L'esclavine, dit-elle.  Le capingot.  Il n'y a rien de change.
Tout est comme auparavant.

Ursus, stupefait, epanoui, riant, inonde de larmes, les regardait
et s'adressait a lui-meme un aparte.

--Je ne comprends pas du tout.  Je suis un absurde idiot.  Moi
qui l'ai vu porter en terre!  Je pleure et je ris.  Voila tout ce
que je sais.  Je suis aussi bete que si, moi aussi, j'etais
amoureux.  Mais c'est que je le suis.  Je suis amoureux des deux.
Vieille brute, va!  Trop d'emotions.  Trop d'emotions.  C'est ce
que je craignais.  Non, c'est ce que je voulais.  Gwynplaine,
menage-la.  Au fait, qu'ils s'embrassent.  Cela ne me regarde
pas.  J'assiste a l'incident.  Ce que j'eprouve est drole.  Je
suis le parasite de leur bonheur et j'en prends ma part.  Je n'y
suis pour rien, et il me semble que j'y suis pour quelque chose.
Mes enfants, je vous benis.

Et pendant qu'Ursus monologuait, Gwynplaine s'ecriait:

--Dea, tu es trop belle.  Je ne sais pas ou j'avais l'esprit ces
jours-ci.  Il n'y a absolument que toi sur la terre.  Je te
revois, et je n'y crois pas encore.  Sur cette barque!  Mais,
dis-moi, que s'est-il donc passe?  Et voila l'etat ou l'on vous a
mis!  Ou donc est la Green-Box?  On vous a voles, on vous a
chasses.  C'est infame.  Ah!  je vous vengerai!  je te vengerai,
Dea!  on aura affaire a moi.  Je suis pair d'Angleterre.

Ursus, comme heurte par une planete en pleine poitrine, recula et
considera Gwynplaine attentivement.

--Il n'est pas mort, c'est clair, mais serait-il fou?

Et il tendit l'oreille avec defiance.

Gwynplaine reprit:

--Sois tranquille, Dea.  Je porterai ma plainte a la chambre des
lords.

Ursus l'examina encore, et se frappa le milieu du front avec le
petit bout de son doigt.

Puis, prenant son parti:

--Ca m'est egal, murmura-t-il.  Cela ira tout de meme.  Sois fou,
si tu veux, mon Gwynplaine.  C'est le droit de l'homme.  Moi, je
suis heureux.  Mais qu'est-ce que c'est que tout cela?

Le navire continuait de fuir mollement et vite, la nuit etait de
plus en plus obscure, des brumes qui venaient de l'ocean
envahissaient le zenith d'ou aucun vent ne les balayait, quelques
grosses etoiles a peine etaient visibles et s'estompaient l'une
apres l'autre, et au bout de quelque temps il n'y en eut plus du
tout, et tout le ciel fut noir, infini et doux.  Le fleuve
s'elargissait, et ses deux rives a droite et a gauche n'etaient
plus que deux minces lignes brunes presque amalgamees a la nuit.
De toute cette ombre sortait un profond apaisement.  Gwynplaine
s'etait assis a demi, tenant Dea embrassee.  Ils parlaient,
s'ecriaient, jasaient, chuchotaient.  Dialogue eperdu.  Comment
vous peindre, o joie?

--Ma vie!

--Mon ciel!

--Mon amour!

--Tout mon bonheur!

--Gwynplaine!

--Dea!  je suis ivre.  Laisse-moi baiser tes pieds.

--C'est toi donc!

--En ce moment-ci, j'ai trop a dire a la fois.  Je ne sais par ou
commencer.

--Un baiser!

--O ma femme!

--Gwynplaine, ne me dis pas que je suis belle.  C'est toi qui es
beau.

--Je te retrouve, je t'ai sur mon coeur.  Cela est.  Tu es a moi.
Je ne reve pas.  C'est bien toi.  Est-ce possible?  oui.  Je
reprends possession de la vie.  Si tu savais, il y a eu toutes
sortes d'evenements.  Dea!

--Gwynplaine!

--Je t'aime!

Et Ursus murmurait:

--J'ai une joie de grand-pere.

Homo etait sorti de dessous la cahute, et, allant de l'un a
l'autre, discretement, n'exigeant pas qu'on fit attention a lui,
il donnait des coups de langue a tort et a travers, tantot aux
gros souliers d'Ursus, tantot au capingot de Gwynplaine, tantot a
la robe de Dea, tantot au matelas.  C'etait sa facon a lui de
benir.

On avait depasse Chatham et l'embouchure de la Medway.  On
approchait de la mer.  La serenite tenebreuse de l'etendue etait
telle que la descente de la Tamise se faisait sans complication;
aucune manoeuvre n'etait necessaire, et aucun matelot n'avait ete
appele sur le pont.  A l'autre extremite du navire, le patron,
toujours seul a la barre, gouvernait.  A l'arriere, il n'y avait
que cet homme; a l'avant, la lanterne eclairait l'heureux groupe
de ces etres qui venaient de faire, au fond du malheur subitement
change en felicite, cette jonction inesperee.



IV

NON.  LA-HAUT


Tout a coup, Dea, se degageant de l'embrassement de Gwynplaine,
se souleva.  Elle appuyait ses deux mains sur son coeur, comme
pour l'empecher de se deranger.

--Qu'est-ce que j'ai?  dit-elle.  J'ai quelque chose.  La joie,
cela etouffe.  Ce n'est rien.  C'est bon.  En reparaissant, o mon
Gwynplaine, tu m'as donne un coup.  Un coup de bonheur.  Tout le
ciel qui vous entre dans le coeur, c'est un enivrement.  Toi
absent, je me sentais expirer.  La vraie vie qui s'en allait, tu
me l'as rendue.  J'ai eu en moi comme un dechirement, le
dechirement des tenebres, et j'ai senti monter la vie, une vie
ardente, une vie de fievre et de delices.  C'est extraordinaire,
cette vie-la, que tu viens de me donner.  Elle est si celeste
qu'on souffre un peu.  C'est comme si l'ame grandissait et avait
de la peine a tenir dans notre corps.  Cette vie des seraphins,
cette plenitude, elle reflue jusqu'a ma tete, et me penetre.
J'ai comme un battement d'ailes dans la poitrine.  Je me sens
etrange, mais bien heureuse.  Gwynplaine, tu m'as ressuscitee.

Elle rougit, puis palit, puis rougit encore, et tomba.

--Helas!  dit Ursus, tu l'as tuee.

Gwynplaine etendit les bras vers Dea.  L'angoisse supreme
survenant dans la supreme extase, quel choc!  Il fut lui-meme
tombe, s'il n'eut eu a la soutenir.

--Dea!  cria-t-il fremissant, qu'est-ce que tu as?

--Rien, dit-elle.  Je t'aime.

Elle etait dans les bras de Gwynplaine comme un linge qu'on a
ramasse.  Ses mains pendaient.

Gwynplaine et Ursus coucherent Dea sur le matelas.  Elle dit
faiblement:

--Je ne respire pas couchee.

Ils la mirent sur son seant.

Ursus dit:

--Un oreiller!

Elle repondit:

--Pourquoi?  j'ai Gwynplaine.

Et elle posa sa tete sur l'epaule de Gwynplaine, assis derriere
elle et la soutenant, l'oeil plein d'un egarement infortune.

--Ah!  dit-elle, comme je suis bien!

Ursus lui avait saisi le poignet, et comptait les pulsations de
l'artere.  Il ne hochait pas le front, il ne disait rien, et l'on
ne pouvait deviner ce qu'il pensait qu'aux rapides mouvements de
ses paupieres, s'ouvrant et se refermant convulsivement, comme
pour empecher un flot de larmes de sortir.

--Qu'a-t-elle?  demanda Gwynplaine.

Ursus appuya son oreille contre le flanc gauche de Dea.

Gwynplaine repeta ardemment sa question, en tremblant qu'Ursus ne
lui repondit.

Ursus regarda Gwynplaine, puis Dea.  Il etait livide.  Il dit:

--Nous devons etre a la hauteur de Canterbury.  La distance d'ici
a Gravesend n'est pas tres grande.  Nous aurons beau temps toute
la nuit.  Il n'y a pas a craindre d'attaque en mer, parce que les
flottes de guerre sont sur la cote d'Espagne.  Nous aurons un bon
passage.

Dea, ployee et de plus en plus pale, petrissait dans ses doigts
convulsifs l'etoffe de sa robe.  Elle eut un soupir
inexprimablement pensif, et murmura:

--Je comprends ce que c'est.  Je meurs.

Gwynplaine se leva terrible.  Ursus soutint Dea.

--Mourir!  Toi mourir!  non, cela ne sera pas.  Tu ne peux pas
mourir.  Mourir a present!  mourir tout de suite!  c'est
impossible.  Dieu n'est pas feroce.  Te rendre et te reprendre
dans la meme minute!  Non.  Ces choses-la ne se font pas.  Alors
c'est que Dieu voudrait qu'on doute de lui.  Alors c'est que tout
serait un piege, la terre, le ciel, le berceau des enfants,
l'allaitement des meres, le coeur humain, l'amour, les etoiles!
c'est que Dieu serait un traitre et l'homme une dupe!  c'est
qu'il n'y aurait rien!  c'est qu'il faudrait insulter la
creation!  c'est que tout serait un abime!  Tu ne sais ce que tu
dis, Dea!  tu vivras.  J'exige que tu vives.  Tu dois m'obeir.
Je suis ton mari et ton maitre.  Je te defends de me quitter.  Ah
ciel!  Ah miserables hommes!  Non, cela ne se peut pas.  Et je
resterais sur cette terre apres toi!  Cela est tellement
monstrueux qu'il n'y aurait plus de soleil.  Dea, Dea,
remets-toi.  C'est un petit moment d'angoisse qui va passer.  On
a quelquefois des frissons, et puis on n'y pense plus.  J'ai
absolument besoin que tu te portes bien et que tu ne souffres
plus.  Toi mourir!  qu'est-ce que je t'ai fait?  D'y penser, ma
raison s'en va.  Nous sommes l'un a l'autre, nous nous aimons.
Tu n'as pas de motif de t'en aller.  Ce serait injuste.  Ai-je
commis des crimes?  Tu m'as pardonne d'ailleurs.  Oh!  tu ne veux
pas que je devienne un desespere, un scelerat, un furieux, un
damne!  Dea!  je t'en prie, je t'en conjure, je t'en supplie a
mains jointes, ne meurs pas.

Et, crispant ses poings dans ses cheveux, agonisant d'epouvante,
etouffe de pleurs, il se jeta a ses pieds.

--Mon Gwynplaine, dit Dea, ce n'est pas ma faute.

Il lui vint aux levres un peu d'ecume rose qu'Ursus essuya d'un
pan de la robe sans que Gwynplaine prosterne le vit.  Gwynplaine
tenait les pieds de Dea embrasses, et l'implorait avec toutes
sortes de mots confus.

--Je te dis que je ne veux pas.  Toi, mourir!  je n'en ai pas la
force.  Mourir oui, mais ensemble.  Pas autrement.  Toi mourir,
Dea!  Il n'y a pas moyen que j'y consente.  Ma divinite!  mon
amour!  comprends donc que je suis la.  Je te jure que tu vivras.
Mourir!  mais c'est qu'alors tu ne te figures pas ce que je
deviendrais apres ta mort.  Si tu avais l'idee du besoin que j'ai
de ne pas te perdre, tu verrais que c'est positivement
impossible, Dea!  Je n'ai que toi, vois-tu.  Ce qui m'est arrive
est extraordinaire.  Tu ne t'imagines pas que je viens de
traverser toute la vie en quelques heures.  J'ai reconnu une
chose, c'est qu'il n'y avait rien du tout.  Toi, tu existes.  Si
tu n'y es pas, l'univers n'a plus de sens.  Reste.  Aie pitie de
moi.  Puisque tu m'aimes, vis.  Je viens de te retrouver, c'est
pour te garder.  Attends un peu.  On ne s'en va pas comme cela
quand on est a peine ensemble depuis quelques instants.  Ne
t'impatiente pas.  Ah!  mon Dieu, que je souffre!  Tu ne m'en
veux pas, n'est-ce pas?  Tu comprends bien que je n'ai pas pu
faire autrement puisque c'est le wapentake qui est venu me
chercher.  Tu vas voir que tu vas respirer mieux tout a l'heure.
Dea, tout vient de s'arranger.  Nous allons etre heureux.  Ne me
mets pas au desespoir.  Dea!  je ne t'ai rien fait!

Ces paroles n'etaient pas dites, mais sanglotees.  On y sentait
un melange d'accablement et de revolte.  Il sortait de la
poitrine de Gwynplaine un gemissement qui eut attire des colombes
et un rugissement qui eut fait reculer des lions.

Dea lui repondit, d'une voix de moins en moins distincte,
s'arretant presque a chaque mot:

--Helas!  c'est inutile.  Mon bien-aime, je vois bien que tu fais
ce que tu peux.  Il y a une heure, je voulais mourir, a present
je ne voudrais plus.  Gwynplaine, mon Gwynplaine adore, comme
nous avons ete heureux!  Dieu t'avait mis dans ma vie, il me
retire de la tienne.  Voila que je m'en vais.  Tu te souviendras
de la Green-Box, n'est-ce pas?  et de ta pauvre petite Dea
aveugle?  Tu te souviendras de ma chanson.  N'oublie pas mon son
de voix, et la maniere dont je te disais: Je t'aime!  Je
reviendrai te le dire, la nuit, quand tu dormiras.  Nous nous
etions retrouves, mais c'etait trop de joie.  Cela devait finir
tout de suite.  C'est decidement moi qui pars la premiere.
J'aime bien mon pere Ursus, et notre frere Homo.  Vous etes bons.
L'air manque ici.  Ouvrez la fenetre.  Mon Gwynplaine, je ne te
l'ai pas dit, mais parce qu'il y a eu une fois une femme qui est
venue, j'ai ete jalouse.  Tu ne sais meme pas de qui je veux
parler.  Pas vrai?  Couvrez-moi les bras.  J'ai un peu froid.  Et
Fibi?  et Vinos?  ou sont-elles?  On finit par aimer tout le
monde.  On prend en amitie les personnes qui vous ont vu etre
heureux.  On leur sait gre d'avoir ete la pendant qu'on etait
content.  Pourquoi tout cela est-il passe?  Je n'ai pas bien
compris ce qui est arrive depuis deux jours.  Maintenant je
meurs.  Vous me laisserez dans ma robe.  Tantot en la mettant je
pensais bien que ce serait mon suaire.  Je veux la garder.  Il y
a des baisers de Gwynplaine dessus.  Oh!  j'aurais pourtant bien
voulu vivre encore.  Quelle vie charmante nous avions dans notre
pauvre cabane qui roulait!  On chantait.  J'ecoutais les
battements de mains!  Comme c'etait bon, n'etre jamais separes!
Il me semblait que j'etais dans un nuage avec vous, je me rendais
bien compte de tout, je distinguais un jour de l'autre, quoique
aveugle, je reconnaissais que c'etait le matin parce que
j'entendais Gwynplaine, je reconnaissais que c'etait la nuit
parce que je revais de Gwynplaine.  Je sentais autour de moi une
enveloppe qui etait son ame.  Nous nous sommes doucement adores.
Tout cela s'en va, et il n'y aura plus de chansons.  Helas!  ce
n'est donc pas possible de vivre encore!  Tu penseras a moi, mon
bien-aime.

Sa voix allait s'affaiblissant.  La decroissance lugubre de
l'agonie lui otait l'haleine.  Elle repliait son pouce sous ses
doigts, signe que la derniere minute approche.  Le begaiement de
l'ange commencant semblait s'ebaucher dans le doux rale de la
vierge.

Elle murmura:

--Vous vous souviendrez, n'est-ce pas, parce que ce serait bien
triste que je sois morte si l'on ne se souvenait pas de moi.
J'ai quelquefois ete mechante.  Je vous demandee tous pardon.  Je
suis bien certaine que, si le bon Dieu avait voulu, comme nous ne
tenons pas beaucoup de place, nous aurions encore ete heureux,
mon Gwynplaine, puisqu'on aurait gagne sa vie et qu'on aurait ete
ensemble dans un autre pays, mais le bon Dieu n'a pas voulu.  Je
ne sais pas du tout pourquoi je meurs.  Puisque je ne me
plaignais pas d'etre aveugle, je n'offensais personne.  Je
n'aurais pas mieux demande que de rester toujours aveugle a cote
de toi.  Oh!  comme c'est triste de s'en aller!

Ses paroles haletaient, et s'eteignaient l'une apres l'autre,
comme si l'on eut souffle dessus.  On ne l'entendait presque
plus.

--Gwynplaine, reprit-elle, n'est-ce pas?  tu penseras a moi.
J'en aurai besoin, quand je serai morte.


Et elle ajouta:

--Oh!  retenez-moi!

Puis, apres un silence, elle dit:

--Viens me rejoindre le plus tot que tu pourras.  Je vais etre
bien malheureuse sans toi, meme avec Dieu.  Ne me laisse pas trop
longtemps seule, mon doux Gwynplaine!  C'est ici qu'etait le
paradis.  La-haut, ce n'est que le ciel.  Ah!  j'etouffe!  Mon
bien-aime, mon bien-aime, mon bien-aime!

--Grace!  cria Gwynplaine.

--Adieu!  dit-elle.

--Grace!  repeta Gwynplaine.

Et il colla sa bouche aux belles mains glacees de Dea.

Elle fut un moment comme si elle ne respirait plus.

Puis elle se haussa sur ses coudes, un profond eclair traversa
ses yeux, et elle eut un ineffable sourire.  Sa voix eclata,
vivante.

--Lumiere!  cria-t-elle.  Je vois.

Et elle expira.

Elle retomba etendue et immobile sur le matelas.

--Morte, dit Ursus.

Et le pauvre vieux bonhomme, comme s'ecroulant sous le desespoir,
prosterna sa tete chauve et enfouit son visage sanglotant dans
les plis de la robe aux pieds de Dea.  Il demeura la, evanoui.

Alors Gwynplaine fut effrayant.

Il se dressa debout, leva le front, et considera au-dessus de sa
tete l'immense nuit.

Puis, vu de personne, regarde pourtant peut-etre dans ces
tenebres par quelqu'un d'invisible, il etendit les bras vers la
profondeur d'en haut, et dit:

--Je viens.

Et il se mit a marcher, dans la direction du bord, sur le pont du
navire, comme si une vision l'attirait.

A quelques pas c'etait l'abime.

Il marchait lentement, il ne regardait pas a ses pieds.

Il avait le sourire que Dea venait d'avoir.

Il allait droit devant lui.  Il semblait voir quelque chose.  Il
avait dans la prunelle une lueur qui etait comme la reverberation
d'une ame apercue au loin.

Il cria:--Oui!

A chaque pas il se rapprochait du bord.

Il marchait tout d'une piece, les bras leves, la tete renversee
en arriere, l'oeil fixe, avec un mouvement de fantome.

Il avancait sans hate et sans hesitation, avec une precision
fatale, comme s'il n'eut pas eu tout pres le gouffre beant et la
tombe ouverte.

Il murmurait:--Sois tranquille.  Je te suis.  Je distingue tres
bien le signe que tu me fais.

Il ne quittait pas des yeux un point du ciel, au plus haut de
l'ombre.  Il souriait.

Le ciel etait absolument noir, il n'y avait plus d'etoiles, mais
evidemment il en voyait une.

Il traversa le tillac.

Apres quelques pas rigides et sinistres, il parvint a l'extreme
bord.

--J'arrive, dit-il.  Dea, me voila.

Et il continua de marcher.  Il n'y avait pas de parapet.  Le vide
etait devant lui.  Il y mit le pied.

Il tomba.

La nuit etait epaisse et sourde, l'eau etait profonde.  Il
s'engloutit.  Ce fut une disparition calme et sombre.  Personne
ne vit ni n'entendit rien.  Le navire continua de voguer et le
fleuve de couler.

Peu apres le navire entra dans l'ocean.

Quand Ursus revint a lui, il ne vit plus Gwynplaine, et il
apercut pres du bord Homo qui hurlait dans l'ombre en regardant
la mer.



                              ---------



Au bas de la derniere page du manuscrit de l'_Homme qui Rit_, se
trouve la note suivante:

  Termine le 23 aout 1868, a dix heures et demie du matin.
  Bruxelles, 4, place des Barricades.

  Ce livre, dont la plus grande partie a ete ecrite a Guernesey,
  a ete commence a Bruxelles le 21 juillet 1866, et fini a
  Bruxelles le 23 aout 1868.







End of the Project Gutenberg EBook of L'homme qui rit, by Victor Hugo

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME QUI RIT ***

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