The Project Gutenberg EBook of Le paravent de soie et d'or, by Judith Gautier

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Title: Le paravent de soie et d'or

Author: Judith Gautier

Release Date: October 16, 2014 [EBook #47131]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE PARAVENT DE SOIE ET D'OR


Par


JUDITH GAUTIER


Ouvrage orn de nombreuses illustrations en couleurs.


PARIS

LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE

EUGNE FASQUELLE, DITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1904

[Illustration: Le gnral Ma-Vien.]




LE PARAVENT DE SOIE ET D'OR


LE PRINCE A LA TTE SANGLANTE

HISTOIRE LGENDAIRE D'ANNAM


Les branches basses du paltuvier, enguirlandes de lianes, forment
comme un hamac au-dessus du marais, et c'est l que le pasteur de
buffles est couch nonchalamment, une jambe pendante, caressant de son
pied nu les longs rubans d'herbes qui tranent sur l'eau.

D'une voix molle et machinale, il chante, le jeune homme, scandant sa
chanson au rhythme vague dont il se balance en faisant clapoter l'eau.

A quelque distance, vautres dans la vase, leurs mufles camus et
velouts tendus vers lui, ses btes semblent l'couter, en dpit du
proverbe: La musique n'est pas faite pour l'oreille des buffles.

De ses lvres les paroles s'grnent ainsi:

Sauve-toi, seigneur tigre, sauve-toi! Malgr les griffes, malgr tes
dents terribles, ta mort est certaine. Voici l'lphant, roi de la
fort; crasant les broussailles, il s'avance et va te briser les reins.

Pauvre chvre aux cornes gracieuses,  quoi bon fuir et bondir toute
affole? ce tigre a faim, il faut qu'il mange.

L'oiseau a des ailes multicolores, il vole haut, loin des embches,
et,  plein gosier, chante sa joie. Hlas! le serpent, enroul 
l'arbre, fascine l'oiseau et l'engloutit dans sa gueule bante!

Sous l'herbe et les feuilles mortes,  force d'tre humble et petit,
le vermisseau chappe  tout danger. Mais non! du haut de l'air,
l'oiseau l'a vu: il fond sur lui et le dvore.

Seul le pasteur de buffles est assez infime et ignor pour n'veiller
aucune convoitise!...

Inonde de lumire et de chaleur, dans l'ardente srnit de midi, la
nature fermente et frmit. Sous l'inertie des choses la vie grouille
et pullule, il y a du bruit dans le silence. Mais, dominant tout, un
bourdonnement continu rsonne. Le jeune pasteur, malgr lui, l'coute.

Qu'est-ce donc? on dirait le roulement lointain des chars de guerre,
le pitinement cadenc des chevaux en marche et le heurt assourdi des
armes.

Non, ce n'est pas cela.

De l'autre ct de l'tang un frangipanier, merveilleusement,
s'panouit: aux branches nues, rien que des fleurs, de petites fleurs
jaunes et blanches d'un adorable parfum; et l'arbuste, dans l'eau
trouble, se reflte, il n'est plus l qu'une fume; mais tout un
peuple d'abeilles, d'insectes et de papillons tourbillonne dans les
branches fleuries, avec quel tumulte et quelle joie! Ils se gorgent,
se saoulent, s'affolent; les ailes vibrent ou palpitent; des gouttes
d'or, des meraudes, des flammes, fondent sur les ptales embaums, les
mordent, sucent la salive mielleuse, ptrissent la pulpe tendre gonfle
d'un lait amer: par moments l'arbre semble se secouer, rejeter ces
insatiables; mais elles se ruent de nouveau, toujours avides, avec un
frmissement plus sonore.

Le pasteur sourit et ferme  demi les yeux.

Les gourmandes abeilles, donnant l'assaut  cet arbre, lui semblent
imiter le bruit des chars de guerre, rpercut dans les gorges des
montagnes!... Et pourquoi pense-t-il  la guerre?... Les abeilles
n'y pensent pas. Il veut, comme elles, l'inconscient bonheur dans
l'inconsciente nature. Inconnu, perdu dans l'ensemble des choses,
n'est-il pas pareil  l'insecte?... moins que lui.

Et il redit le dernier verset de sa chanson:

Seul le pasteur de buffles est assez infime et ignor pour n'veiller
aucune convoitise!...

Mais voici qu'en sursaut, s'appuyant des mains aux branches, il se
soulve, les yeux grands ouverts.

Un bruissement brutal du feuillage, tout proche, l'effare. Est-ce
un buffle qui s'chappe?... Quelque bte de proie qui en veut  son
troupeau?...

Un hennissement bref lui rpond, et, aussitt, roiss par les branches,
un guerrier parat, suivi d'un autre.

Les chevaux, mouills de sueur, haletants, se prcipitent dans le
marais, hument l'eau avidement. Ils sont entrs jusqu'au poitrail, et
des frissons courent sur leurs flancs.

Un des guerriers, sous les cailles du brassard, relve la manche de sa
tunique de soie, dcouvrant une blessure qui saigne.

Malgr la lassitude qui les accable et la poussire qui ternit leurs
armes, ces deux guerriers ont une grce singulire, une imposante
majest. On dirait des adolescents, mais on ne peut savoir, le casque
masquant  demi leur visage.

Le pasteur de buffles regarde, les yeux largis, la lvre agite d'un
tremblement. Sous la pluie de soleil qui tombe entre les feuilles, cet
tincellement du harnais de guerre semble le fasciner, et surtout ce
bras nu, si lisse, si pur, o le sang, enroul en lanires pourpres,
glisse jusqu'au bout des doigts minces qui le secouent. Il voudrait
une coupe d'or pour le recueillir, ce sang, qu'il croit devoir tre
infiniment prcieux.

Pench vers l'eau, le guerrier lave sa blessure, presse cruellement
cette bouche douloureuse pour que le sang emporte le poison, si la
flche tait vnneuse; puis, son compagnon, d'un lambeau de ceinture,
le panse.

Alors, pour un moment respirer mieux, ils tent leurs casques et
dcouvrent de fiers visages; l'un d'eux, celui du bless, d'une beaut
extrme!

Le pasteur a laiss chapper un cri, dnonc sa prsence. On le regarde
 prsent, un autre cri rpond au sien.

--Royale soeur, vois donc, le reconnais-tu, l'vad, le fugitif, celui
qu'on croit mort?

--Je le reconnais.

Et lui murmure, la main sur ses yeux:

--Je rve; je ne vous vois pas l, devant moi, vous tes des fantmes!

--Tu sais notre nom, comme nous savons le tien, prince Le-Line, toi
qui laissas vide ta place, dsertas la vie.

De ses mains tendues, il repousse la vision.

--Midi brle, dit-il, le sang bat mes tempes, mes yeux blouis voient
des flammes! Vous n'tes, pas relles!...

Mais la guerrire blesse s'crie:

--Pasteur de buffles!

Alors il se relve, dompte sa stupeur.

--Oui, dit-il, pasteur de buffles!... dans ce nant j'tais englouti,
oubli, et, moi-mme, peut-tre, j'oubliais.

--Mieux valait la mort.

--J'allais vers elle; mais sans hte. Est-ce l'oubli, la mort?... Qui
peut rpondre? Je voulais rejeter de mon me tous mes rves, toutes mes
souffrances: ne pas les emporter avec moi: pour mourir, j'attendais de
ne plus tre vivant!

--Qu'avais-tu donc rv? Qu'as-tu donc souffert, pour tre  ce point
lche devant le destin?

--J'ai fui pour taire mes dsirs et pour drober mes larmes. Comment
parlerais-je aujourd'hui que les larmes ont submerg les dsirs?

--Ne sais-tu pas qui t'interroge? s'cria la plus jeune des femmes qui,
dans un sursaut de colre, lana son cheval en avant.

--Ba-Tioune-Tiac, la Fleur-Royale, est devant moi, rpondit Le-Line;
et toi, Ba-Tioune-Nhi, la Tige-d'Or, tu es sa soeur.

Mais Tige-d'Or fronait les sourcils.

--C'est tout ce que tu sais? Tu es vraiment tomb si bas?... Tu es  ce
point aveugl, que l'clat d'une gloire sans pareille n'atteignit tes
yeux d'aucune lueur?

--Depuis plus de trois annes: l'ombre, le silence, le dsert!

Elle se pencha vivement vers Fleur-Royale, lui dtacha sa jambire
gauche et releva l'toffe soyeuse.

--Eh bien, regarde! dit-elle.

La jambe fine et nerveuse apparut, au-dessus du pied cambr dans
l'trier, et elle ne sembla pas nue, car un tatouage vert la couvrait
de la cheville au genou. Un monstre, vtu d'caills, s'enroulait l,
tordant son corps, dgainant les cinq griffes de ses serres, dardant
sa langue fourchue hors de sa gueule menaante; c'tait le terrible
Dragon, emblme du pouvoir suprme.

--Comment cela se peut-il?

Tige-d'Or cria:

--Elle est le roi de l'Annam!

Et Le-Line, subitement ple et pris d'un tremblement, se prosterna.

       *       *       *       *       *

Elle est le roi de l'Annam!

Ils sont maintenant sous l'ombre d'une tente, une ombre chaude et
dore, les parois intrieures sont de soie jaune, car c'est la tente
royale.

Tout alentour, le camp immense se dploie, et sa rumeur s'touffe en
approchant de la muraille de toile qui forme l'enceinte sacre; elle
meurt tout  fait en traversant l'espace vide qui isole la tente du
matre.

Tous trois sont l, attards dans un silence plein de souvenirs. Sur
un lit fait de nattes et de tapis, la reine, ou plutt le roi,--car le
mot fminin n'existe pas, qui exprimerait le chef suprme.--La cuisante
plaie de son bras l'enfivre. Tige-d'Or, debout, renouvelle sans cesse
l'eau frache et les baumes. Sur un escabeau en bois de cdre, incrust
de nacre, Le-Line, accabl d'motion, pleure tout bas, le front dans
ses mains.

Fleur-Royale laisse peser sur lui son regard lourd de penses, et elle
dit enfin d'une voix lente, comme si elle achevait tout haut sa rverie:

--Aprs tant de jours on te revoit, tu sors de l'oubli de la mort, et
l'esprit s'effare devant toi comme en prsence d'un fantme. C'est bien
toi cependant, nos yeux n'ont pas encore dsappris ta forme. Aussi
bien que nous, tu es un rameau de l'antique dynastie des Hung; le mme
verger a vu crotre notre enfance et fleurir notre jeunesse; jusqu'au
temps o une rafale bouleversa l'enclos. C'est alors que tu disparus
et que l'on perdit toute trace de toi. Explique  prsent, prince
Le-Line, cet inconcevable exil, et pourquoi, toi qui brillais parmi
les illustres, tu es devenu le pareil des sauvages Miao-Tseu, fils des
champs incultes.

[Illustration: Le bruit des chars de guerre rpercut dans les gorges
des montagnes.]

--Au Matre tout ce que nous sommes appartient, dit Le-Line, en
schant ses larmes; lu m'interroges, je dois rpondre. Il me faut
fouiller, comme la terre d'une tombe que l'on rouvre, l'oubli amass
sur mon dsespoir, il me faut l'arracher au mystre, dchirer son
linceul de silence, hlas! ramener au jour l'enseveli avec l'pouvante
de le retrouver vivant!... Tu le veux, il le faut... Oui, nous tions,
comme tu l'as dit, des fleurs d'un mme arbuste, buvant la mme sve,
baigns dans le mme rayon. Te souviens-tu de l'ardeur croissante
qui nous brlait  mesure que nous dcouvrions la vie, la beaut des
choses, la sagesse des penseurs, la divinit des potes? C'tait comme
une nouvelle naissance, l'closion de notre esprit. Fleurs d'abord et
lis au rameau natal, nous devenions papillons, libres ailes envoles
dans la lumire, et, avec une folle ivresse, nous prenions possession
du printemps.

--Oui, dit la reine, oh! oui, je me souviens! Tout fut sombre depuis
cette aurore, depuis qu'un ouragan dispersa nos ailes, ptales arrachs
aux fleurs!... Des sicles avaient pass, pendant lesquels les matres
de l'Annam, les conqurants chinois, nous opprimaient au nom de
l'empereur suzerain; mais nous tions faits au joug et il nous semblait
lger. C'est alors que parut un nouveau gouverneur, qui, dans une
frnsie tyrannique, se mit  bouleverser le pays; tout ce qui tait
noble ou vertueux, tout ce qui s'levait par l'esprit et le courage,
fut abattu, humili, bafou; la dmence rgnait avec la dbauche et
l'pouvante; le Chinois fut pris en haine....

--Aux Chinois pourtant nous devions le plus beau de nous-mmes, reprit
Le-Line; en nous asservissant, ils avaient dlivr notre esprit de
l'ignorance, ils taient les crateurs de notre me. Le flot qui nous
avait submergs roulait toutes les merveilles: la posie, la musique,
tous les arts, l'criture, la science, les rites! Voir s'y mler une
vase putride et empoisonne! Quel dsastre! Mais cela seul ne m'et pas
terrass.... Une autre douleur plus profonde!...

--Une autre douleur?...

--Je parle pour t'obir, dit Le-Line, il faudra oublier mes paroles et
ne pas s'en courroucer.

--J'oublierai!

Le prince dtourna ses regards et dit d'une voix plus sourde:

--Ton pre annona qu'il avait lu pour son gendre un homme de noble
race, aim du peuple: l'illustre Khisak!... Cette nouvelle tomba sur
moi comme la foudre. Je fus l'arbre brl jusqu'aux racines, encore
debout cependant. Achever de mourir, je ne voulais plus que cela.
C'tait facile; je n'avais qu' tendre la gorge, dsapprouver d'un
geste ou d'un mot les actes du tyran, et le glaive tombait sur moi.
Hlas! j'eus peur de l'ternit!... On m'avait enseign que les maux
du corps finissent avec la vie, mais que les peines morales, notre me
les emporte, pour en souffrir encore dans le temps sans fin. La cruaut
de ma douleur m'pouvanta, m'claira le danger: la crainte de mourir,
avant d'avoir tu mon dsespoir, s'empara de moi, m'affola! A la cour,
la mort planait sur toutes les ttes. Je m'enfuis de la cour, de la
ville, pour me cacher, me perdre dans la foule, disparatre, moins que
les moindres, infime parmi les infimes!...

--Pasteur de buffles!... s'cria Tige-d'Or avec ironie.

La reine se taisait, les yeux troubles, regardant vers les lointains de
ses penses.

Une trompette sonna dans le camp; un chant mince, aigu, clair comme un
rayon et qui sembla percer le mur de satin.

Gloire  la reine! criait-il, soyons son rempart, veillons sur elle!

Comme cingl par cette fanfare royale, le juste orgueil reprit son
clat; les yeux se dvoilrent, Ba-Tioune-Tiac redevint la volont
souveraine, au masque impassible.

--Parle, Tige-d'Or, dit-elle, enseigne-lui l'histoire de l'Annam en ces
trois dernires annes.

Et Tige-d'Or parla:

--Je revois, dit-elle, la salle aux colonnes rouges o s'enroulaient
des dragons d'or, et les gardes, avec la grimace de leur face peinte;
ils tenaient  deux mains, la pointe vers les dalles, leur lance 
large lame; je revois, la plume de paon au bonnet, mais le deuil sur le
front, les courtisans, debout en face du trne, chelonns jusque sur
les marches qui montaient du jardin, et derrire eux, sur le gravier
de la grande alle, port par deux lions de pierre, le gong de justice,
que personne ne frappait plus.

Celui qui tait assis sur le trne et, au nom du Fils-du-Ciel,
l'empereur Kouan-You-Ti, gouvernait le pays des Giao-Gi, et t
rprouv par les tigres comme trop cruel; il usurpait cependant la
forme humaine.

Ce jour-l,  l'ivrogne,  l'infme, au monstrueux To-Ding, de
nouveaux poux, le vertueux Khisak et Fleur-Royale, la belle et pure,
devaient, selon les rites, offrir des prsents et faire leur soumission.

Devant le trne, un lac de sang, sur les dalles, barrait la route; la
jeune pouse qui s'avanait y mira tout  coup son visage pouvant.

Un pari effroyable venait de prendre fin. Les courtisans de la
dbauche et du crime, vautrs sur des coussins, riaient encore, en
enfilant des pices d'or au ruban de leur ceinture.

Des femmes ventres gisaient l. En les voyant Khisak ne put retenir
un mouvement de colre et de rvolte; il frona les sourcils, serra les
poings. La face de To-Ding s'empourpra et un horrible rire dcouvrit
ses dents.

--Te crois-tu le censeur royal, s'cria-t-il, pour oser me montrer
une autre expression que celle de l'humilit et du respect? Tu peux y
joindre celle de la crainte, car ta longue tte avec ses yeux troits,
ses rares poils gris elles rides d'orgueil qu'a graves sur ton front
une fausse renomme, ne me plat gure, et toute tte qui me dplat
roule dans le sang.

Ce fut au milieu d'un silence blme, qui suspendit toutes les
respirations, que vibra la rponse de Khisak, ses dernires paroles.

--Celui qui meurt, comme tu mourras, sur le fumier de ses crimes,
cria-t-il, peut craindre la fin, car son me tombe au corps d'un
pourceau; mais L me des sages s'envole auprs des immortels!

--Envole-toi donc! hurla To-Ding.

Et aussitt, sur un signe qu'il fit au bourreau, la tte de Khisak
roula dans la flaque sanglante.

Fleur-Royale ne cria pas, ne fit pas un geste; mais sa lvre tremblait
et son regard tait terrible.

Je m'approchai d'elle pour la soutenir, pour partager son sort, car le
glaive abaiss, dont la pointe laissait fuir un serpent rouge, pouvait
se relever.

Ah oui! je la revois cette assemble, fige dans une stupeur d'effroi!
Toutes ces faces de lchet, ces rictus qui se croyaient des sourires
et, aux pieds de l'pouse, la noble tte aux yeux largis et dont la
bouche ouverte semblait crier un ordre!...

L'indignation m'touffait, je ne pouvais la contenir, elle allait
dborder de moi-mme en insultes et en sanglots, quand Fleur-Royale
saisit, par le chignon dnou, la tte de son poux et s'enfuit en
jetant une clameur tellement surhumaine que beaucoup des assistants
tombrent  genoux.

L'infme To-Ding s'tait lev du trne et il quitta la salle, gagnant
en hte l'intrieur du palais, comme si lui aussi s'enfuyait.

Moi j'arrachai le glaive encore terni  la main du bourreau et je
suivis Fleur-Royale.

Elle tait dj arrte dans la grande alle, devant le gong de
justice et tenant toujours par les longs cheveux la tte de Khisak.
Tout  coup, cette tte tournoya et vint frapper violemment le disque
sonore.

Oh! les sons lugubres et terrifiants!

A chaque heurt du crne, ils s'enflaient, grondaient, roulaient
d'chos en chos, bruit d'croulement, de cyclone, de flots dchans.
C'tait un prodige. Le ciel parlait, et toute la ville l'entendit.

On accourait de tous cts; les gardes jetaient leurs armes, les
esclaves se prosternaient, le peuple tendait les bras.

Et la veuve, avec la tte de l'poux, frappait toujours, et dans le
formidable tumulte on croyait entendre les plaintes des opprims, les
cris de fureur, les cris de vengeance.

To-Ding sortit du palais, le fouet de commandement  la main, au
milieu des guerriers chinois de son escorte. Il croyait, par sa
prsence, imposer le respect, rduire au silence cette populace. Mais
lorsqu'il parut au sommet des marches, une telle clameur de haine
clata que le tyran devint ple et fit un pas en arrire.

Fleur-Royale cessa de frapper le gong; parmi les armes qu'on avait
jetes sur le sol, elle ramassa un arc, prit une flche dans un
carquois et la lana vers To-Ding. Le Ciel conduisait son bras, car la
flche atteignit le monstre qui tomba sur un genou.

--Ma soeur fidle, va, et tranche-lui la tte, me cria Fleur-Royale. Ce
glaive est pour cette action en ta main.

Aussi prompte que sa volont, j'obis  ma soeur; je gravis les marches
en deux bonds et, aide aussi par le Ciel, d'un seul coup je fis tomber
la tte de To-Ding.

Des mandarins annamites avaient saisi  la gorge les guerriers
chinois, qui voulaient se porter au secours de leur matre; ils les
renversaient et les terrassaient, tandis que je montrais  la foule la
tte grimaante du tyran.

Fleur-Royale posa le pied sur le corps de ce pourceau qui dgorgeait
une cascade rouge du haut de l'escalier.

Elle fit un geste de la main et un profond silence s'tablit.

--Vois, peuple, dit-elle, vois ce que deux femmes ont pu faire: le
noble Khisak est veng, et toi, te voil dlivr de l'odieuse tyrannie
qui t'crase depuis si longtemps. Ce que vos cent mille bras robustes
n'ont mme pas tent, nos mains fragiles l'ont accompli. N'avez-vous
pas honte? Ne voulez-vous pas achever l'oeuvre, prendre votre part de
gloire!

Une seule voix formidable clama:

--Oui, oui, nous le voulons: parle! parle encore!

--Eh bien! jetez loin de vous, et  jamais, les tronons de la chane
brise; redevenez libres, chassez l'envahisseur, le Chinois vorace,
chassez-le du palais, de la ville, du royaume; rendez au pays des
Giao-Gi l'indpendance qu'on lui a ravie. N'hsitez pas, ne tardez pas:
aujourd'hui,  l'instant mme, devant ce sang impur qui souille notre
sol, choisissez un chef, qui vengera nos anctres et vous conduira  la
victoire!

--Toi! toi seule! clama la foule, sois le roi, sois le matre: nous
l'obirons, nous te suivrons.

Elle resta un instant silencieuse, les yeux levs vers le ciel, puis
elle dit d'une voix ferme et haute:

--Les dieux m'ordonnent d'accepter. Ils me guideront et me
soutiendront. Je serai votre volont et vous serez ma force. Le roi
de l'Annam vous le jure ici: Il va vous dlivrer et conqurir son
royaume!...

Et Fleur-Royale tend les mains comme pour prendre sous sa protection
tout ce peuple prostern.

       *       *       *       *       *

Oh! les belles journes de batailles! les saintes victoires! les
marches glorieuses! Fleur-Royale, sous l'armure et le casque aux
ailerons d'or, semblait le gnie de la guerre. Quand elle paraissait,
l'arc en travers des reins, le glaive au poing, guidant des genoux son
cheval ardent, l'arme, fanatise, se sentait invincible. En moins d'un
mois, tous les Chinois qui n'avaient pas pri furent rejets hors des
frontires; soixante-cinq villes se soumirent au roi; l'lphant qui
nous portait dans les triomphes marchait sur la soie et les fleurs.

[Illustration: Seul je dfendrai le dfil...]

Puis l'indpendance reconquise, ce furent les jours heureux, le peuple
guri de tous ses maux, la prosprit revenue sous le rgne pacifique,
plein d'quit et de sagesse.

Elle est le roi de l'Annam! Et nul souverain autant qu'elle n'a mrit
l'amour de ses sujets.

--Tu as fait cela, sanglotait Le-Line, le front dans la poussire,
aux pieds de Fleur-Royale. Tu os fait cela, sainte hrone! et moi,
misrable, je te pleurais dans la solitude, au lieu d'tre l pour le
servir, mourir pour toi!...

--Relve-toi, Le-Line, dit le roi, relve-toi pour me servir.... Je te
nomme chef suprme de l'arme: le premier du royaume aprs Tige-d'Or
qui est comme moi-mme. Tu n'tais pas aux jours de faste et de gloire;
mur dans la douleur, telle la larve qu'enferme le cocon touffant, tu
n'as rien vu, rien su de la vie. Tu reviens quand le ciel s'obscurcit,
hlas!... Puisse ton courage soutenir le mien! coute: aprs trois ans
d'humiliation muette, la Chine formidable se relve contre nous. Des
guerres civiles absorbaient les forces de l'ennemi: mais les rvolts,
les terribles Sourcils-Rouges ont t vaincus, l'empereur Kouan-You-Ti
a tourn alors ses regards vers le Sud, et il a ordonn de reconqurir
le beau pays des Giao-Gi qui fut si longtemps son vassal. A l'automne
dernier la guerre s'est rallume, guerre d'escarmouches, d'embuscade,
de ruses et de fatigues sans fin. Je n'ai pas faibli; l'automne et
l'hiver ont pass, les Chinois n'ont rien gagn sur nous. Mais le sang
de l'Annam s'puise et le leur est intarissable; nous sommes comme un
lac en face de l'Ocan. De funestes prsages ont marqu le commencement
du printemps: le soc de la charrue s'est bris, tandis que, selon
le rite, je creusais un sillon pour les premires semailles; une
scheresse dvorante brle les moissons et prpare la disette. Hlas!
les Dieux distraits ne me soutiennent plus, l'angoisse serre mon coeur,
mes bras se brisent sous un poids trop lourd....

--Je serai ton rempart et ta force, s'cria Le-Line, je le veux, et tu
as bien prouv, toi, que la volont peut tout.

La mince fanfare sonna une alarme et les rideaux de la tente
brusquement carts, trois mandarins en armes parurent. C'taient les
ministres les plus fidles, les plus braves: Koo-hoang, Nhat-ham et
Hop-pho.

Fleur-Royale se leva fire et calme, le front intrpide:

--Parlez!

--Les Chinois ont franchi la frontire d'Annam.

--Ils couvrent les montagnes de Langson, emplissent les valles.

--Lu-Lan, un de leurs chefs les plus vaillants, marche  leur tte.

--Les Dieux marchent avec nous, dit le roi, et comme toujours ils nous
conduiront  la victoire. Fais ton devoir, Le-Line, prparez-vous tous
pour une grande bataille. Demain, ds l'aube, nous livrerons un combat
dcisif. Laissez-moi maintenant seule avec ma soeur; nous passerons la
nuit en prires.

       *       *       *       *       *

Le roulement des chars de guerre, rpercut par les gorges des
montagnes, le pitinement cadenc des chevaux en marche, le heurt des
armes, les ordres hurls par des voix rauques, les galops prcipits
sur les pentes vertes des collines; puis la mle furieuse, sous les
tendards qui flottent et le hrissement des lances[1]!

L'ocan chinois a dbord dans les valles de l'Annam, mais la
libratrice du royaume se dresse devant lui comme une digue, l'empche
d'aller plus loin, le repousse.

Elle conduit le centre de l'arme, Tige-d'Or commande l'aile droite,
Le-Line l'aile gauche.

Et les heures brlantes s'coulent, la lutte s'acharne sans rpit.
C'est la confusion, le carnage, le dlire du dsespoir.

Cependant Le-Line fait des prodiges. Peu  peu devant lui l'ennemi
recule, harcel par ses deux glaives qui semblent des serpents furieux
dont chaque morsure ouvre une fontaine sanglante.

Mais, hlas! que de morts, que de vides dans l'hroque arme de
Fleur-Royale! Un contre dix au dbut du combat, les soldats de l'Annam
ne sont plus qu'un contre cent. Et pourtant, ce sont eux  prsent qui
marchent sur la terre chinoise: ils refoulent dans les gorges troites
les guerriers du Fils-du-Ciel.

Ceux-ci, harasss d'avoir tant tu, ont l'air de cder, de s'enfuir.
Leur chef Lu-Lan, bless au visage, du geste et de la voix les entrane
en arrire et bientt tous s'loignent, disparaissent, abandonnent le
lieu du combat.

       *       *       *       *       *

--Le-Line! Le-Line! Fleur-Royale l'appelle: elle est blesse, blesse
 mort!

Tige-d'Or a rejoint le prince qui poursuivait l'ennemi, et Le-Line,
avec un sursaut douloureux, s'arrte court, tourne bride, revient
ventre  terre.

La reine est reste  cheval, si pale qu'elle semble une statue
d'ivoire. On lui a enlev sa cuirasse pour comprimer sous les plis
d'une charpe sa poitrine qui saigne. Dans l'ardeur du combat ses
cheveux se sont dnous sous le casque; l'hrosme et la fivre font
resplendir ses yeux.

--Merci, Le-Line, dit-elle, je te dois ces dernires heures de
victoire. C'est grce  toi que mon sang, comme un sceau royal, a mis
sa marque sur le sol ennemi. La fin est venue pourtant, et c'est ici
l'adieu suprme!

--L'adieu!... non, pas entre nous: me voici, et o tu iras, j'irai.

Leurs chevaux se touchent, Le-Line soutient de son bras la reine qui
dfaille et appuie sa tte lasse sur l'paule du guerrier.

--La vie nous a spars, dit-elle, puisse la mort nous runir. Regarde
dans mon coeur, la blessure, en ouvrant ma poitrine, l'a mis  nu....
Regarde, tu y verras ton image; il tait le temple o je gardais ton
souvenir. O compagnon de mon printemps!

--Ah! ne restons pas sur la terre! s'cria Le-Line, ce n'est plus
notre place: le pasteur de buffles est devenu l'gal des dieux.

--Tes yeux brillent comme des phares  l'entre des pays clestes; ils
m'annoncent le repos dlicieux aprs la tempte.

--Alerte! cria Tige-d'Or.

Une colre trembla dans sa voix.

--Tu es toujours le roi de l'Annam, tu n'es pas libre encore; avant la
mort, veille  ta gloire.

Et elle cravacha les chevaux, pour dchirer cet adieu qui commenait
l'ternit.

--Tout n'est donc pas fini! dit la reine, qu'y a-t-il?

Des claireurs taient l, revenus en hte, haletants.

A quelques minutes de marche, une arme formidable s'avanait. Le
gnral Ma-Vien, le plus illustre des chefs chinois, dont la fille
avait pous l'hritier du ciel, la conduisait. Toute cette horde, que
l'on avait vaincue, n'tait que l'avant-garde de l'arme vritable.

--Quelques centaines de soldats blesss et harasss, c'est tout ce qui
nous reste, dit Tige-d'Or.

--Ah! je ne veux pas tomber entre les mains de l'ennemi! s'cria
Fleur-Royale. Je dois mourir sur la terre d'Annam, reconquise par moi,
reperdue aujourd'hui, hlas! C'est ce sol sacr qui doit boire mon
sang. C'est dans l'air natal que doit s'exhaler mon souffle. Sauve-moi,
Le-Line, protge ma fuite: sois pareil aux dieux, barre la route 
toute cette arme, qu'elle me laisse le temps d'atteindre la rivire du
Cam-h.

--Je le ferai, dit le prince: emmne tous ces soldats hsitants, qu'ils
soient ton escorte. Seul je dfendrai ce dfil, assez de temps pour
que tu atteignes la rivire, et aprs, je le jure, j'irai te rejoindre.
Tu m'as enseign par l'exemple que la volont peut tout.

--Adieu donc, dit Tige-d'Or, tu me retrouveras aussi.

--A bientt, cria la reine, la rcompense nous attend.

Et les chevaux s'enfuirent au galop, tandis que Fleur-Royale, retourne
sur sa selle, vers Le-Line, du doigt lui montrait le ciel....

       *       *       *       *       *

Sous l'ombre paisse des banians sculaires aux colossales ramures,
deux par deux, les bonzesses marchaient, le front grave, laissant
traner sur les dalles disjointes de la chausse leur longue tunique
grise  manches trs amples. A droite et  gauche, elles montent
lentement les escaliers de pierre qui conduisent au terre-plein de la
pagode.

Une grosse cloche gronde et tinte  coups irrguliers.

On voit s'tager les toitures du temple, les trois toitures pourpres de
moins en moins larges, dont les angles se relvent comme des pointes
d'ailes. Sur les artes sont sculpts le dragon Long et l'oiseau
Foo-Ouan. Plus haut que l'difice les arbres gants tendent leurs
branchages touffus.

Deux lphants noirs, en terre peinte, pourvus de dfenses naturelles,
flanquent la porte du sanctuaire qui creuse un carr sombre comme la
bouche d'une caverne. Les bonzesses apparaissent un instant, blanches
sur cette ombre, puis elles s'enfoncent dans la nuit.

A l'intrieur, la lumire du jour ne pntre pas. De grands flambeaux
et des lanternes de soie clairent les draperies rouges qui voilent
l'autel sur ses quatre faces et dont les plis somptueux tombent des
hauteurs obscures. A droite et  gauche, de petites chapelles, fermes
par des stores transparents, laissent voir confusment des statuettes
dores, et, entre les chapelles, sur les murailles, sont sculpts des
tigres, des tortues gantes, des chevaux ails.

Une femme au noble visage sous ses longs cheveux blancs, la suprieure
des religieuses, est accroupie sur une natte, en avant de l'autel.
Toutes les bonzesses se rangent en demi-cercle autour d'elle et
s'accroupissent chacune sur une natte.

La cloche cesse de tinter, laissant ses dernires vibrations trembler
longtemps. La suprieure fait un geste et les rideaux de pourpre,
s'enroulant sur eux-mmes, remontent vers le plafond invisible.

[Illustration: Ti-Fan qui prside aux orages.]

Sur un pidestal de marbre, deux statues colossales apparaissent, deux
femmes agenouilles, les mains tendues vers le ciel. L'une est vtue
d'une robe de satin jaune, l'autre d'une robe de soie rouge. Une
mitre extrmement haute, surcharge de fleurs d'or, les coiffe. De
chaque ct des inscriptions disent le nom des desses:

BA-TIOUNE-TIAC, BA-TIOUNE-NHI.

Sur les tables des offrandes, couvertes de vases prcieux et de
flambeaux allums, les desservantes entassent des fruits et des fleurs;
d'autres jettent sur les braises des grandes cassolettes de bronze, les
bois odorants dont la fume monte en minces filets qui oscillent.

Un gros livre, pos sur un pupitre, est ouvert devant la suprieure.

--Aujourd'hui, jour anniversaire de la grande bataille, dit-elle, je
dois vous dire le rcit de la sainte mort du Prince  la Tte Sanglante.

Et en balanant un peu son corps, au rhythme de la mlope, elle
psalmodie d'une voix monotone:

Cent mille guerriers! Cent mille guerriers! Ils couvrent les sommets,
les pentes, les valles.

Les fils du Dragon viennent pour dvorer l'Annam. Ils veulent saisir
les deux femmes sublimes qui leur ont inflig tant de dfaites et les
ont chasss du beau royaume qu'ils avaient conquis.

Cent mille guerriers! Cent mille guerriers chinois! Ils atteignent
l'troit dfil qu'il faudra franchir pour entrer dans le triste pays
d'Annam.

Un seul homme est l qui barre la route, un seul homme vivant. Mais
toute une foule de morts qui dfendent encore leur roi, car, remis
debout, ils obstruent la route et font face  l'ennemi avec des visages
effroyables.

Le vivant, c'est le prince Le-Line, qui a jur d'arrter toute
cette arme assez longtemps pour que les deux soeurs royales puissent
atteindre la rivire Cam-h.

Cent mille guerriers! Cent mille guerriers chinois! Le prince lance
des flches et fait des morts parmi eux. Et les morts ennemis qui
s'entassent, barrent aussi la route.

Des milliers de flches volent vers le prince, mais elles ne
l'atteignent pas; il les saisit au vol et les renvoie  l'ennemi, de
sorte qu'il ne manque jamais de flches.

--C'est un prodige! crient les assaillants. Et le prodige dure
jusqu'au soir.

Alors, plein de colre, le gnral Ma-Vien s'avance lui-mme, il
franchit les morts et vient combattre le prince.

--Je peux mourir  prsent, dit Le-Line, j'ai tenu mon serment, les
deux soeurs ont atteint la rivire.

Il lutte encore, pourtant; mais Ma-Vien le frappe de son glaive,
l'atteint au coeur; puis lui tranche la tte.

Cent mille guerriers! Cent mille guerriers chinois! toute l'arme
victorieuse a pass sur le corps du prince; elle s'loigne par les
pentes, par les valles, disparat.

Alors le hros se relve. Il ramasse sa tte sanglante et la replace
sur son cou sanglant.

Et d'un pas rapide il marche, il marche vers la rivire de Cam-h.

De grosses gouttes de sang tombent sur sa route, sa tte sanglante
pleure de grosses larmes rouges.

Mais ds qu'une de ces gouttes touche la terre, un cheval ail
s'envole, l'emporte au ciel, laissant  la place o elle est tombe un
bloc de pierre qui a la forme d'un cheval ail!

Le Prince  la Tte Sanglante a atteint la rivire de Cam-h. Une
foule d'hommes et de femmes pleurent agnouills sur la route; ils
contemplent deux mortes, couches sur un radeau de fleurs qui lentement
remonte le courant.

Ils pleurent: ils ont reconnu le roi de l'Annam et sa soeur hroque.
Ils s'efforcent d'attirer les corps sur le rivage, mais ils ne peuvent
y russir: la force de tant de bras est impuissante.

Mais le Prince  la Tte Sanglante s'avance et, aussitt, de lui-mme,
le radeau de fleurs s'approche, touche la rive.

Alors le Prince se couche aux pieds des deux saintes et sa tte
sanglante roule de ses paules.

A la place mme o eut lieu le miracle, on leva la Pagode des Deux
Princesses, qui nous abrite encore aujourd'hui et o ma voix chante
pour vous.

Les colonnes orgueilleuses leves par le chef chinois et qui
disaient: L'Annam prira le jour o elles seront renverses, ont
disparu depuis longtemps.

Mais les noms de Ba-Tioune-Tiac et de Ba-Tioune-Nhi sont encore dans
tous les coeurs, sur toutes les lvres. Les deux hrones, devenues
desses, veillent sur l'Annam sans se lasser jamais.

Car il y a aujourd'hui mille huit cent cinquante-sept annes que le
Prince  la Tte Sanglante vint tomber aux pieds des soeurs glorieuses.


[Footnote 1: Cette bataille fut livre l'an 42 de notre re.]




UNE DESCENTE AUX ENFERS


Un jour la belle Miou-Chen s'veilla d'un long sommeil. Elle tait dans
une foret sauvage, couche sur des lotus;  ses pieds dormait un tigre
couleur de jade.

Tandis qu'elle promenait autour d'elle ses regards surpris, elle vit
venir entre les arbres un jeune garon  la peau brune et luisante qui
portait un tendard claquetant dans l'air et froissant le feuillage.

L'enfant s'approcha d'elle, et, appuyant sur le sol la hampe de sa
bannire, il la salua.

--Je viens  toi par l'ordre du seigneur des enfers, dit-il; le grand
Roi de Jade admire ta sagesse, et si ton courage est sans dfaillance
il consent  te laisser franchir la porte de la terrible cit de
Fou-Tou-Tchan et visiter son royaume.

Miou-Chen se leva sans trembler, et  travers la sombre frondaison,
regarda les troits lambeaux du ciel bleu.

--En quelque lieu que je me trouve, tant que ma vertu ne faiblira pas,
le matre du ciel me protgera, dit-elle.

--Viens donc, dit le jeune garon, en soulevant la bannire sanglante,
le roi des dix enfers t'attend prs du pont d'or de Pou-Tien!

Bruyamment il se fraya un chemin  travers les branches et Miou-Chen le
suivit.

Ils sortirent de la foret et entrrent dans une valle solitaire. Aprs
avoir march quelque temps, Miou-Chen aperut un homme assis sur le
sol,  l'entre d'une grotte, et elle s'arrta surprise, car cet homme
tait entour d'une bande de dmons qui l'assaillaient, tandis que des
scorpions escaladaient son corps. A sa gauche des tres aux corps de
lopards, aux faces effroyables, remuaient des chanes rougies au feu
et secouaient des serpents furieux. Une affreuse diablesse, les seins
pendants, la tte chauve, les muscles dcharns, tenait une grenouille
par la patte et avec un rire stupide et dent la faisait gigoter
devant les yeux du patient. A sa droite deux jeunes filles d'une beaut
surhumaine, magnifiquement pares, mais laissant entrevoir sous leur
robe une queue de renard et des pieds difformes, faisaient luire leur
beau sourire et leurs regards caressants, tandis que leurs lvres roses
murmuraient de douces paroles.

[Illustration: Supplices de damns].

Miou-Chen dit  renvoy du roi des enfers:

--Quel est cet homme malheureux?

--Cet homme est le sage Ma-Min. Le grand Roi de Jade lui a envoy ses
diables pour le tenter.

Alors Miou-Chen s'approcha du sage:

--O! Ma-Min, dit-elle, je vois ta pense immacule monter de ton front
comme une vapeur et former la nue glorieuse qui t'lvera au royaume
des immortels.

Puis la jeune fille continua sa route vers les enfers. Elle arriva dans
la province de Se-Tchoen, et atteignit le pont d'or qui aboutit  la
porte de l'enfer. Comme elle allait le franchir, elle fut contrainte de
reculer par une foule tumultueuse d'hommes et de btes qui accourait de
l'autre extrmit du pont. Et comme elle s'tonnait:

--Tu vois ici ceux qui reviennent  la vie sous une forme nouvelle, lui
dit son jeune guide: ces rois superbes taient autrefois pauvres et
vertueux; ces mendiants difformes furent pleins d'orgueil; ces reptiles
qui se tranent en sifflant ont t des hommes envieux et sournois;
ces oiseaux taient de jeunes fous au coeur lger et insouciant; quant
 cette bande d'nes qui ruent et braillent, ce sont pour la plupart
d'anciens fonctionnaires sans probit.

Lorsque le troupeau bruyant se fut loign, Miou-Chen passa le pont et
se trouva devant la porte vote et jaune, comme une porte impriale,
de Fou-Tou-Tchan la cit svre. De chaque ct de l'entre deux
dmons, l'un ayant une tte de boeuf, l'autre une tte de cheval,
faisaient sentinelle; un troisime tre couleur de suie, et dont la
tte tait en fer, balayait le seuil. A l'approche de la jeune fille il
s'carta et les portes s'ouvrirent. Elle entra; derrire elle, avec un
retentissement plaintif, les lourds battants retombrent.

Elle longea les larges rues de la ville de justice, suivant la foule
des nouveaux morts que des soldats poussaient vers le palais des
jugements suprmes. Elle vit  l'angle des carrefours ainsi que
des monceaux de dbris inutiles, de vieux registres dchirs, des
instruments de torture rompus par l'usage, et qui n'taient plus bons;
mais plus loin des forgerons actifs battaient l'enclume et tordaient le
fer.

Le jeune garon qui guidait Miou-Chen pntra dans la salle d'un vaste
palais, et la jeune fille aprs lui. Elle aperut alors le Roi de Jade
sur son trne, elle admira sa coiffure frange de perles et son visage
couleur d'orange mre, respirant la franchise et l'quit. En face de
lui, sur une estrade, se dressait le tribunal dernier auquel sigeait
le grand juge Loun-Yo, sous deux bannires flamboyantes d'toiles,
assist de nombreux serviteurs feuilletant et mettant en ordre les
dossiers des morts appels. Tout autour de la salle taient assis les
mandarins de l'enfer: Fou-chou, porteur de la lance a trois dards;
Pen-Tchan, le gourmand, le pou-sah de la bonne chre; Ti-Tsan, prtre
du culte infernal, et Ta-Tcha, l'espion nocturne qui enregistre les
insomnies et les rves criminels.

Le Roi de Jade salua Miou-Chen et lui dit:

--Veux-tu, jeune fille, descendre avec moi les soixante-douze degrs de
l'enfer.

Elle fit signe que oui et le roi se leva de son trne. Miou-Chen vit
alors au milieu de la salle un gouffre bant, et les premires marches
d'un escalier de pierre. Le roi commena  descendre; elle le suivit et
s'enfona tremblante et ple dans les lourdes tnbres de l'enfer.

Bientt, des hurlements et des sanglots s'levrent comme une bouffe
amre. La jeune fille vit au-dessous d'elle un prcipice peupl
de serpents, de dragons et de monstres furieux: un pont troit le
traversait et tait gard par le dmon de cet enfer assist d'un
guerrier  tte de boeuf, portant un criteau o l'on voyait crit:
le Bien et le Mal. Les damns taient pousss vers ce pont et,
trbuchants, pleins d'pouvante, ils tombaient, avec des cris
d'horreur, sur les gueules bantes et avides.

--Ceci est la premire rgion de la pnitence, dit le roi; tu vois les
ambitieux cruels et gonfls d'orgueil.

Et il continua  descendre.

Elle vit alors un dmon ple et immobile assis sur un trne de glace,
le corps couvert de neige; autour de lui tait un lac glac, et, comme
prises dans des cangues de cristal, les ttes violaces des condamns,
dont les dents claquaient avec un bruit sinistre, dpassaient  des
intervalles gaux la surface dure de l'tang.

Miou-Chen pleurait et ses larmes se figeaient sur ses cils.

--Ces hommes sont les avares et les riches implacables, qui laissrent
mourir de froid,  la porte de leur palais, les mendiants qui
suppliaient, dit le Roi de Jade.

Ils atteignirent le troisime enfer o taient tortures des femmes
attaches  des poteaux. Plusieurs dmons au corps sanglant leur
arrachaient les entrailles et les remplaaient par des charbons
ardents, ensuite ils recousaient la peau.

--Celles-ci sont les pouses adultres. Que leurs entrailles coupables
subissent le remords brlant:

Et le roi s'enfona vers la quatrime rgion. L se trouve une vaste
mer de sang, dans laquelle se dbattent une foule d'hommes et de
femmes, tandis que sur ses flots pais navigue la nacelle du diable de
cet enfer. Ce diable tait entirement vtu de blanc et portait sur la
tte un immense chapeau conique. Lorsque les damns s'approchaient pour
escalader la barque, il carquillait les yeux, tirait la langue, et en
se tordant de rire les repoussait d'un coup de pied.

--Tu assistes au supplice des dbauchs et des femmes de mauvaises
moeurs, dit le roi: ce diable blanc, c'est Ti-Fan, qui prside aux
orages.

Miou-Chen descendit encore quelques marches, et vit le cinquime
enfer, dont le sol est pav de glaives et de lames tranchantes, sur
lesquels les dmons font courir sans relche les juges iniques et les
calomniateurs.

Le sixime enfer est le plus terrible. Le diable qui le rgit, avec
sa face borgne couleur d'bne, hrisse de poils rouges, est le plus
redoutable des diables. Sous ses ordres, les damns, emprisonns dans
une auge de bois, sont scis lentement et mthodiquement avec une soie
dente.

En pntrant dans cette rgion, Miou-Chen soupira, et mit la main sur
ses yeux, mais le Roi de Jade lui dit:

--Ne gmis pas ainsi, jeune fille, car ces hommes sont des parricides.

Elle descendit rapidement l'escalier lugubre et atteignit le septime
enfer o les victimes hurlaient dans l'huile bouillante.

Ceux-ci sont les empoisonneurs.

La jeune fille, le coeur plein de tristesse, versant des flots de
larmes, arriva au huitime cercle, et vit qu'un norme coutelas, se
levant et s'abaissant, tranchait en mille morceaux le corps des voleurs
et des assassins.

Dans la neuvime rgion infernale, des meules de fer broyaient les
incendiaires, tandis que des chiens furieux lchaient le sang et
arrachaient les lambeaux de chair aux supplicis.

Elle atteignit enfin le dernier des dix enfers, o l'on brise les dents
dans la bouche des menteurs, et o les langues sont arraches avec des
fers rouges. L, elle se jeta  genoux, et tordant ses bras, cria:

--A-Mi-To-Fo![1]

Puis, perdue dans une prire ardente, elle demeura longtemps immobile.

Alors, lentement une pluie de lotus descendit sur le sol; de cercle
en cercle, on entendit les cris de rage des dmons et le bruit des
instruments de torture qui se brisaient; les damns dlivrs de leurs
souffrances entonnrent des chants d'allgresse dont le bruit s'envola
vers le ciel occidental.

Miou-Chen est vnre aujourd'hui, en Chine et au Japon, sous le nom de
Kouanine ou Kouan-Chi-In. C'est la Desse de la Misricorde.

[Footnote 1: O grand Bouddha!]

[Illustration: Bambou-Noir]




LA TUNIQUE MERVEILLEUSE


HISTOIRE CHINOISE


1


Un matin du plus froid hiver dont se souviennent les habitants de
Nankin, une bande de jeunes gens descendaient de la ville noble vers le
faubourg de Tsi-Tan, avec un grand bruit de voix et d'clats de rire.
Il faisait  peine jour, aucune boutique ne s'ouvrait encore; les rues
taient dsertes, et un tel froid retenait au lit les dormeurs que,
pour tre lev  une pareille heure, il fallait ne pas s'tre couch.

C'tait le cas de ces jeunes hommes, qui faisaient claquer leurs
semelles sur les dalles des rues et conversaient bruyamment sans
respect pour le sommeil d'autrui; ils venaient de boire et de se
divertir toute la nuit,  l'occasion du mariage d'un de leurs amis.
chauffs par le vin de riz, ils ne sentaient pas le froid, contre
lequel les protgeaient d'ailleurs les plus belles et les plus chaudes
fourrures. Les uns avaient leur manteau de soie doubl de renard noir,
d'astrakan blanc, de rat de Chine; les autres, de peau de lynx, de cerf
ou de plican: un seul portait, comme s'il et t prince, du dragon de
mer, cette merveilleuse fourrure qui n'a pas sa pareille. Tous avaient
des bottes de satin noir fourres et des capuchons de velours, plus ou
moins brods, par-dessus leur calotte.

Ces jeunes gens taient arrivs au faubourg Tsi-Tan, tout en
continuant  rire et  causer.

--Chut! mes amis, nous approchons, dit, un doigt sur ses lvres, celui
qui marchait en avant.

Ce jeune homme tait le moins somptueusement vtu de la joyeuse bande,
mais c'tait le plus charmant de visage et de tournure.

--Bambou-Noir, a raison, dit un autre; adoptons l'allure silencieuse
des poissons qui glissent dans le fleuve blanc.

Tous se turent et se mirent  marcher, avec des prcautions exagres,
le long de la muraille.

--Voici la maison de Rouille-des-Bois, reprit Bambou-Noir, cent pas
plus loin.

Bambou-Noir appela d'un geste un domestique qui suivait  quelque
distance les jeunes seigneurs. Le domestique s'avana; il portait un
rouleau de papier de diverses couleurs et un pot a colle.

On droula les papiers, et, avec des rires touffs, les jeunes fous
s'approchrent de la maison dsigne par Bambou-Noir.

Elle tait d'assez belle apparence, mais dlabre et mal entretenue.
L'mail vert de la petite toiture, retrousse aux angles, qui formait
auvent au-dessus de la porte, tait caill et manquait par places, les
murs se fendillaient, et l'on ne distinguait plus de quelle couleur ils
avaient t peints, sous les mille claboussures qui la couvraient. La
rouille dvorait la tortue de fer qui servait de marteau; on voyait
enfin que le propritaire refusait  sa demeure les rparations qu'elle
rclamait imprieusement.

Une affiche, d'un beau rouge pourpre clatant, apparut bientt sur
le ton sale de la porte. De gros caractres, lgamment tracs,
s'alignaient en colonnes.

Chaque tre, chaque chose, disaient-ils, porte le nom qui lui
convient; jamais on n'a vu une souris se faire appeler cheval, ni un
monceau de fumier prendre le nom d'une fleur parfume. Alors, pourquoi
Rouille-des-Bois, le vnrable propritaire de cette maison, n'est-il
pas nomm: l'Avare, le Ladre, l'Esclave-de-Ses-Sacs, ou de quelque
autre titre analogue?

Une affiche bleue s'tait tendue au-dessous de l'affiche rouge.

coutez une jolie histoire, disait celle-ci. Un vnrable avare du
faubourg de Tsi-Tan fut pri  dner par un seigneur de la haute
ville: l'avare accepta l'invitation, et, le jour venu, mangea avec
grand apptit et but au point qu'il fallut le rapporter chez lui. Les
convives qui assistaient au dner se htrent, l'un aprs l'autre, de
rendre au noble seigneur sa politesse; chaque fois l'avare fut invit,
et il dna successivement chez tous les convives du noble seigneur.
Depuis lors, bien des lunes se sont coules, et, chaque matin, le
noble seigneur interroge ses domestiques:

--N'est-il pas venu une invitation de la part du vnrable avare?

--Non, matre.

Et le seigneur fronce le sourcil. Quelquefois il fait battre ses
domestiques, mais ceux-ci jurent, sur les mnes de leurs anctres,
qu'ils n'ont point gar l'invitation, car elle n'est jamais venue.
A-t-on jamais entendu parler, dans l'Empire du Milieu, d'un pareil
oubli des convenances?

Le jeune homme dont les paules taient largies par la douce paisseur
de la peau du dragon de mer, s'appuyait sur Bambou-Noir, et relisait la
seconde affiche.

--Ami! ami! dit-il  demi-voix, faut-il que nous t'aimions pour nous
exposer ainsi  nous voir forcs de goter  la cuisine de ton oncle
vnrable!

--Certes, dit Bambou-Noir, l'ordinaire des mendiants et des vagabonds,
qui sortent le matin de la maison des Plumes-de-Poules[1] est
prfrable  celui o l'avarice a rduit ce malheureux homme; le fricot
que se prparent les prisonniers, de leur main un instant dsenchane,
vaut mieux encore que celui fricass par le pauvre Cerf-Volant, son
domestique, qui a bien de la vertu de ne pas dvorer, avant de la
servir, la maigre pitance, dont il n'a que les restes.

--Ae! ae! Tu nous pouvantes, dit l'un des jeunes gens, mais nous
serons courageux. Que ne ferait-on pas pour obliger un ami?

--Je ne veux pas votre mort, dit Bambou-Noir, en riant; n'allez pas
oublier de dner copieusement avant de vous rendre  l'invitation de
cet avare.

--Bon! bon! Nous dnerons d'avance, dirent les jeunes seigneurs, en
touffant leurs rires.

--loignons-nous, dit l'un deux; voici que l'on commence  ouvrir les
boutiques et le soleil fait tinceler le givre au bord des toits.

Bambou-Noir poussa un soupir et leva les yeux vers les treillis d'une
fentre.

--Tu vas rveiller Perle-Fine, avec tes soupirs, dit le jeune homme aux
belles fourrures.

--Ah! si je pouvais voir seulement le bout de son ongle, ou l'ombre de
sa petite main, sur le papier de la fentre.

--Allons, patience! Si notre complot russit, Perle-Fine sera bientt
ta femme.

Tous les jeunes gens s'loignrent et, avant de disparatre 
l'angle d'une rue, ils jetrent un dernier coup d'oeil  la maison de
Rouille-des-Bois.

Quelques passants s'taient arrts devant les affiches et les
lisaient, en se tenant les ctes de rire. L'un deux souleva le marteau
de la porte et le laissa retomber bruyamment, puis tous s'enfuirent,
dans toutes les directions.


[Footnote 1: C'est une sorte d'asile public o dorment les mendiants et
les vagabonds. Il se compose d'une seule pice dont le sol disparat
sous un amas de plumes de poules.]



II


Une vieille tte pointue et maigre, qui semblait taille dans un ivoire
centenaire, se glissa par l'entrebillement d'une fentre et regarda
en dehors. Au mme moment un serviteur ouvrit la porte et promena ses
regards surpris sur la solitude de la rue.

Ce serviteur tait un jeune garon, mince comme une tige de bambou,
long, effar, silencieux. Ds la premire lune d'hiver, gel jusque
dans la moelle de ses os, il tremblait toujours comme un chien
mouill, mais ne s'imaginait mme pas qu'on pt songer  se chauffer.
Rouille-des-Bois l'avait lev. A l'appel de son matre il se
prcipitait dsesprment, les bras tendus, comme si un malheur tait
arriv, et recevait l'ordre sans rien dire. Il remuait seulement ses
grands yeux pouvants et reparlait subitement avec le mme geste de
dsespoir. Pour lui, la vie tait quelque chose d'incomprhensible et
de terrible.

A la vue de ces affiches bariolant la porte, il sortit de son mutisme:
les bras au ciel, il poussa une longue exclamation.

--Qu'est-ce donc, Cerf-Volant? dit le vieillard qui regardait d'en haut.

--Venez, s'cria Cerf-Volant, qui ne savait plus par quel geste
exprimer son effroi.

Rouille-des-Bois retira sa tte, ferma la fentre et descendit. On
entendait des grincements de clefs et de verrous tirs.

--Quoi donc? quoi donc? dit l'avare en apparaissant dans le cadre de
la porte. Nous a-t-on vol la tortue de fer, ou quelque autre ornement
extrieur?

Cerf-Volant attira son matre dehors et referma  demi la porte, pour
bien la mettre en lumire; puis il appuya ses mains sur ses tempes,
comme s'il et voulu empcher sa tte d'clater en face d'un pareil
malheur.

--Oh! oh! s'exclama l'avare, prend-on ma maison pour le pilier public,
ou bien, quelque pote sans renomme a-t-il choisi ma porte pour
diteur? En ce cas, il me payera une redevance.

Et Rouille-des-Bois, tirant de la manche de sa houppelande, en peau de
mouton, rpe jusqu'au cuir, une norme paire de lunettes, se la campa
sur le nez.

A mesure que le sens des caractres arrivait  son esprit, le visage
de l'avare s'allongeait dmesurment, comme s'il et t reflt par
une de ces boules en cuivre poli qui ornent les balustrades.

--Hein! on m'insulte, murmura-t-il; on me couvre de honte, on me
dshonore, moi, un homme vnrable, qui ai pass soixante ans et qui
mrite le respect! Avare! ladre! et cela parce que je suis pauvre et
conome!

Les passants, de plus en plus nombreux, s'arrtaient curieux.

Rouille-des-Bois arracha les affiches et fut sur le point de les jeter
dans le ruisseau; mais il se ravisa en songeant que l'on pourrait en
faire du feu. Il rentra chez lui en fermant la porte avec colre.

--Que se passe-t-il donc, mon oncle? Pourquoi sembles-tu irrit? dit
une jeune fille toute ple de froid, qui entra d'un autre ct dans le
salon d'honneur, au moment o Rouille-des-Bois y pntrait.

--Faites donc le bien, s'cria le vieillard, trs anim, recueillez
des orphelins, comme j'ai recueilli Perle-Fine, soyez poli avec tout
le monde, charitable comme Miaou-Chen[2],--n'ai-je pas, l'an dernier,
distribu un bol de riz entre toute une arme de mendiants?--pour tre
trait comme l'on me traite, pour recevoir cette rcompense!

Et il jeta au milieu du salon les deux affiches dont il avait fait une
boule.

Perle-Fine les ramassa et les dplia. Tandis qu'elle les lisait, en
tachant de reconstruire le sens  travers les dchirures, Cerf-Volant
jeta quelques charbons ardents dans un grand rchaud de cuivre, 
moiti empli de cendres. Mais ce maigre feu, par un froid pareil, tait
une amre ironie; il semblait geler lui-mme dans celte grande pice
glaciale, que cinquante rchauds eussent  peine chauffe.

Cette salle avait t dcore, jadis, par les parents de
Rouille-des-Bois, et gardait encore un air d'lgance. Une frise de
bois rouge, toute dcoupe, courait autour des murs, prs du plafond,
o des poutrelles, autrefois peintes et dores, s'entrecroisaient. La
tenture tait une vieille toffe toute dteinte, mais on apercevait
encore des traces de broderies. Seuls les meubles en bois de fer
sculpts s'taient embellis en vieillissant, mais quelques-uns
boitaient. Dans un enfoncement, lev d'une marche, apparaissait le
banc d'honneur, sur lequel on fait asseoir les visiteurs; il tait
recouvert d'un petit matelas, plat comme une galette, que cachait une
natte en fibre de bambou, toute effiloque. C'tait dans ce coin, un
peu abrit des vents coulis, que Perle-Fine se tenait le plus souvent;
elle transportait l le rchaud et dployait devant l'ouverture
de l'enfoncement un vieux paravent dont la laque s'caillait. Des
poutrelles du plafond pendaient  et l quelques grosses lanternes
poussireuses.

--Eh bien! mon oncle, dit Perle-Fine, en levant vers Rouille-des-Bois
ses grands yeux obliques, frangs de cils superbes, il est bien facile
de faire cesser cet affreux scandale; il faut rendre  vos amis la
politesse qu'ils vous ont faite.

--C'est cela que tu as trouv? dit le vieillard, en haussant les
paules.

--Songez  votre dignit. Oseriez-vous paratre dans la rue, avec la
crainte d'tre insult par les passants?

--Puisque j'ai arrach les affiches, on ne les lira pas.

--Peut-tre les a-t-on lues dj, dit la jeune fille.

Rouille-des-Bois baissa la tte un instant, mais il n'tait pas encore
bien convaincu.

--Cerf-Volant! s'cria-t-il, va donc rder sur le march, et tche de
savoir si l'on est au courant de mon malheur.

Cerf-Volant leva les bras au ciel et s'enfuit. L'avare se mit  marcher
 grands pas par la chambre autant pour se rchauffer que pour calmer
son agitation. Mais le jeune serviteur ne demeura pas longtemps absent;
il rentra prcipitamment, tout effar, les vtements souills de neige
 demi fondue.

--Savoir, dit-il, Mchants!... Battu!...

Le pauvre garon, lui, tait avare de paroles; il ne prononait jamais
qu'un mot  la fois.

--Comment! on t'a battu, mon pauvre Cerf-Volant? dit Perle-Fine.

Cerf-Volant fit signe que oui et montra les projectiles de neige qui
s'taient crass sur lui.

--Il faut se soumettre, dit Rouille-des-Bois, en soupirant; ils
seraient capables de me traiter de mme. Tous ces gens-l veulent ma
ruine et ma mort.

--Voyons, mon oncle, vous ne mourrez pas pour avoir donn un dner, une
fois dans votre vie.

--Ah! toi, si on t'coutait, s'cria l'avare, nous serions bientt
rduits  la mendicit. On dirait vraiment que tu me crois riche.

La jeune fille eut un sourire, mais, sans rpondre, elle alla prendre
du papier rouge dans un tiroir.

--Allons, faites vos invitations, dit-elle.

--Voil bien longtemps que je n'ai tenu un pinceau, dit
Rouille-des-Bois, la main me tremble, cris toi-mme.

Perle-Fine s'assit et saisit le pinceau entre ses petits doigts aux
ongles longs.

L'opration fut laborieuse:  mesure que Cerf-Volant dlayait le bton
d'encre, l'encre gelait. La jeune fille disait tout haut les noms
qu'elle traait sur le papier rouge. Chaque nom arrachait un soupir 
Rouille-des-Bois.

--Celui-l, c'est un avale-tout, disait-il, il mange jusqu' ce
qu'il touffe; cet autre est altr comme le sable des steppes de
Tartarie; quant  celui-ci, il jette  poignes les liangs d'or comme
si c'taient des cailloux: le jour o j'ai dn chez lui, on n'a pas
servi moins de quatre-vingt-douze plats; te souviens-tu, Cerf-Volant?

--Oui!... fit Cerf-Volant, les yeux au ciel.

Il avait partag avec les autres serviteurs les reliefs du festin, et
s'tait donn ce jour-l une dlicieuse indigestion, la seule qu'il et
eue de sa vie.

--N'oublions pas d'inviter le seigneur Bambou-Noir, dit la jeune fille.
Il a la langue bien pendue, et, tandis qu'il parle, on oublie de manger.

Cette raison sembla dcider Rouille-des-Bois, qui avait fait d'abord un
geste de dngation.

--A-Mi-To-Fo! s'cria-t-il, lorsque les invitations furent prtes, que
voil une belle aventure! N'tait-ce pas assez d'avoir  nous nourrir
nous-mmes? Faut-il donc encore donner la becque  ces jeunes fous
qui, non contents de leur faim de lion, prennent des drogues pour
s'aiguiser l'apptit?

Cerf-Volant, tout frissonnant de froid, prit les papiers rouges,
soigneusement plies, et s'en alla pour les porter  leur adresse.


[Footnote 2: La desse de la Compassion.]



III


Quelques jours plus tard, Perle-Fine emmitoufle dans plusieurs robes,
et soufflant dans ses doigts, tait assise auprs d'une petite table
sur laquelle tait pos un livre ouvert qu'elle lisait  demi-voix.

Les qualits qui rendent une jeune fille aimable sont au nombre de
quatre: la vertu, la simplicit, la modestie et la beaut.

Elle quitta le livre pour aller se regarder dans un vieux miroir, un
peu trouble, et elle trouva qu'elle n'tait pas trop laide  voir.

--La beaut, se disait-elle, c'est la seule qualit qu'il serait
impossible d'acqurir. Si ce miroir ne ment pas trop, et s'il est
vrai que j'aie un peu de celle-l, je suis sre d'avoir les autres,
tant je me suis applique  les possder. Alors! je suis une jeune
fille aimable!... Eh bien!  quoi cela me sert-il? continua-t-elle
tristement;  mourir d'ennui et de froid, chez mon vieil oncle que
torture l'avarice, et qui jamais ne consentira  me marier,  cause des
frais de la noce.

Le froid augmentait de plus en plus. Perle-Fine se leva, fit quelques
pas rapides pour se rchauffer, et ensuite continua son triste
monologue.

--Pourquoi m'avoir nomme Perle-Fine, puisque cette perle restera, sans
doute, enferme dans un vilain crin que personne n'ouvrira jamais.

Elle regardait le soleil rougir la neige.

--Un jour, dit-elle, la neige poudrera ma tte sans que j'aie connu ni
le printemps ni l't.

A ce moment, le son d'une flte se fit entendre. La jeune fille,
tonne que quelqu'un et les doigts assez dgourdis pour jouer de la
flte, dehors, par un froid pareil, crut d'abord que c'tait l quelque
mendiant.

--Oh non, pensa-t-elle bientt, il joue trop bien ... C'est l'air du
Cormoran fidle.... Et machinalement, elle chantonnait:

Sur un seul pied, prs de la rive,
Le Cormoran t'adorera
Aussi longtemps que coulera
Belle rivire, ton eau vive ...

A ce moment, Bambou-Noir entra brusquement par la fentre, et la
referma. Perle-Fine, plus morte que vive, se mit  crier:

--Au secours! au voleur!

Elle chercha  gagner la porte d'entre, mais Bambou-Noir, d'un geste
suppliant, l'arrta en disant:

--Ne criez pas, je vous en conjure; je ne suis pas un voleur.

--Allez-vous en! Allez-vous en! rpta la jeune fille.

--Perle-Fine, coutez-moi, j'ai risqu ma vie pour vous parler.

--Comment savez-vous mon nom? dit Perle-Fine, qui tes-vous? Votre
prsence ici m'outrage.

--coutez-moi: j'ai connu votre pre et votre mre. C'est pour leur
obir que je suis ici.

--Pour leur obir? dit Perle-Fine, un peu rassure.

--Vous tiez toute jeune encore, trop jeune pour vous en souvenir,
lorsqu'ils vous ont fianc  moi. Quand ils sont morts,  peu
d'intervalle l'un de l'autre, ils m'ont fait jurer encore de ne pas
oublier cet engagement.

Perle-Fine se souvenait confusment que ses parents lui avaient parl
aussi de fianailles, mais elle tait si dsole de leur perte, qu'elle
avait cout  peine. Plus tard, elle crut avoir rv cela.

--Votre nom n'est-il pas! Bambou-Noir?... demanda-t-elle.

--Oui, oui, dit le jeune homme, c'est mon nom!... Vous voyez bien, il
ne faut pas me chasser.

--Pourquoi donc agissez-vous d'une faon aussi contraire aux rites?

--Parce que depuis que vous tes orpheline, votre oncle s'est empar de
votre fortune et ne songe gure  tenir les promesses faites aux morts;
parce que, si on ne le force pas par quelque ruse, il ne consentira
jamais  faire les dpenses qu'entrane un mariage, avare comme il
l'est.

--Je le sais, hlas! dit Perle-Fine, et je suis rsigne  vieillir
fille.

--Non! s'cria Bambou-Noir, si le complot que je mdite russit; mais
d'abord, je devais vous voir: il fallait votre approbation; dites:
M'acceptez-vous pour poux?

--Puis-je dsobir  mes parents? dit la jeune fille, les yeux baisss.

--Merci! merci! s'cria Bambou-Noir, et maintenant, coutez bien: Ce
soir mme, Rouille-des-Bois, forc par l'opinion publique et, sans
doute,  regret, me reoit  dner avec plusieurs de mes amis; pendant
le repas, second par les invits, qui tous sont complices, j'espre
amener votre oncle  m'offrir votre main, et une somme de trois cents
liangs.

--Trois cents liangs! s'cria Perle-Fine, effraye.

--Je suis pauvre, malheureusement, reprit Bambou-Noir, et j'ai besoin
de cette somme pour m'tablir et vous faire vivre heureuse.

Perle-Fine secoua la tte, et dit tristement:

--Je resterai tille. Mon oncle, hlas! ne donnera jamais trois cents
liangs!...

--Si! si! il les donnera, car s'il est avare, il est aussi trs apre au
gain. J'ai confiance, mon stratagme est admirable. Pouvez-vous tre
prsente pendant le repas, sans tre vue?

--Oui, derrire ce paravent.

--Bien! A un signe que je vous ferai, vous irez me chercher une poigne
de neige.

--De la neige! s'cria Perle-Fine, pourquoi faire?

--Vous verrez... adroitement je prendrai cette neige... Vous verrez.

--L'poux, c'est le matre, rpliqua Perle-Fine en s'inclinant. Il faut
obir, mme sans comprendre. Que faut-il faire ensuite?

--C'est tout.

--Eh bien! partez vite; mon oncle peut rentrer d'un moment  l'autre,
et tout serait perdu. Partez! partez!

Le jeune homme reprit le chemin par lequel il tait venu et disparut.

Reste seule, Perle-Fine s'approcha de la fentre pour regarder
s'loigner son futur poux.

--Comme il est agile! pensa-t-elle; s'il tombait, pourtant!... le voil
dans la cour, il marche  reculons et efface la trace de ses pas. Voici
qu'il escalade un arbre... il atteint la crte du mur.... Ah! il a
saut dans la rue. Je le vois qui s'loigne rapidement.

Mais elle referma vivement la fentre en entendant venir son oncle.

Quand il parut, elle s'agenouilla  demi devant lui.

--Votre enfant soumise vous souhaite bonheur et sant, dit-elle.

--Bonheur et sant! Voil des choses dont j'ai grand besoin, riposta
Rouille-des-Bois, en maugrant; mais je crois plutt que je vais tomber
malade. Un pauvre vieillard comme moi ne peut supporter tant de revers.

Et il se laissa tomber sur une chaise.

--Vous est-il arriv quelque chose de fcheux, mon oncle? dit la jeune
fille affectueusement.

--Comme si je n'avais pas assez des ennuis que me cause le dner de ce
soir! Fallait-il encore me mettre en colre dans la mme journe?

--Qui donc, mon cher oncle, vous a mis en colre?

--Oui? grogna Rouille-des-Bois, qui? moins qu'un homme, un chien.

A ces paroles, Perle-Fine se prcipita anxieusement vers son oncle et
lui dit:

--Il vous a mordu?

--Non. coute: J'tais loin de la maison, ce matin, occup d'affaires
malgr mon ge--il faut bien gagner notre misrable existence!--L'heure
du repas tait passe et, comme je n'avais rien pris, par conomie,
 cause de ce dner, j'tais bien faible. En traversant le march,
j'avise un rtisseur qui venait de poser sur un plat un beau canard,
tout fumant, bien dor, dont l'odeur seule vous rconfortait. Je
m'approche, et, sous prtexte de le marchander, j'empoigne le canard
dans ma main droite, et j'y enfonce mes cinq doigts jusqu' ce qu'ils
soient copieusement imbibs de jus; puis je m'loigne, sans acheter le
canard, naturellement; j'entre dans une boutique voisine et, m'asseyant
sur un escabeau, je me fais servir un bol de riz. Tu vois d'ici quel
repas succulent! A chaque cuillere, je suais un de mes doigts, mais
aprs la quatrime cuillere, fatigu par la marche, tourdi, peut-tre
par la bonne chre, je m'endormis profondment. Voil-t-il pas que
pendant mon sommeil un misrable chien vint lcher mon cinquime doigt,
le pouce! le meilleur! Quand je m'aperus de ce vol, la colre me prit
 la gorge.... Ah! je ne veux plus y penser.

Perle-Fine s'effora de ne pas rire et dit  son oncle qu'il fallait
se rsigner aux volonts du ciel.

Rouille-des-Bois continuait ses lamentations:

--Et ce dner! ce dner! Quelle ruine! Cerf-Volant ne rentre pas,
il achte tout le march! Cette affaire-l va m'achever. Ah! si Ton
n'avait pas coll des affiches o on se moquait de moi, si je n'avais
pas dn souvent, trs souvent chez ces jeunes fous, sans leur rendre
leur politesse!...

--Maintenant, dit Perle-Fine, ils vous inviteront de nouveau et vous
rattrapperez ainsi ce que vous aurez dpens.

Rouille-des-Bois, en se frottant les mains, s'cria:

--Ah! quand on dne chez ces prodigues-l, on est rassasi pour trois
jours, sans compter qu'on peut, adroitement, fourrer toutes sortes de
bonnes choses dans ses manches, pour les rapporter  la maison.

--Quels sont vos invits? demanda Perle-Fine.

--D'abord Dragon-de-Neige, un jeune mandarin qui a le grade de la
huitime classe, riche, paresseux, dissip; puis le Prunier, un
commerant qui fait d'excellentes affaires; puis le Tigre, secrtaire
au tribunal des rites; et enfin Bambou-Noir, qui n'est rien du tout,
mais bavarde agrablement.

A ce moment, Cerf-Volant entra et posa  terre le panier qu'il portait.

--Rends la monnaie! s'cria Rouille-des-Bois.

--Rien! rpondit Cerf-Volant.

--Comment, rien? Tu as dpens une once d'argent?

--Oui.

--Toi! toi, si conome! C'est impossible!

--Renchri, dit Cerf-Volant avec un accent tragique.

--Comment, justement aujourd'hui tout a renchri?

--Gele.

--Pensez donc, mon oncle, dit Perle-Fine, les rivires sont prises, la
neige couvre les chemins: bien peu de marchands ont pu arriver jusqu'
la ville.

--Le ciel est dchan contre moi, gmit Rouille-des-Bois.

--Voyons ce que tu apportes, dit Perle-Fine  Cerf-Volant.

Alors, celui-ci s'agenouilla  terre et tira diffrentes choses de son
panier: des navets, du riz, un chien tap.

--Vite, dit Perle-Fine, fais-le dessaler dans l'eau chaude.

Enfin, Cerf-Volant montra triomphalement  son matre un poulet.

Rouille-des-Bois, en apercevant le poulet, devint blme.

--Comment! tu as achet un poulet?

--Malade!

--Comment! il est mort de maladie? dit Perle-Fine, pouvante.

--De faim.

--Allons, dit la jeune fille, aprs un geste dsol, va vite prparer
ces choses de ton mieux.

Cerf-Volant s'apprtait  sortir quand Rouille-des-Bois le rappela.

--As-tu tendu les piges  rat? lui dit-il.

--Oui.

--Combien en as-tu pris?

--Trois.

--Des rats, s'cria Perle-Fine, pourquoi faire?

--Bouillon, dit Cerf-Volant.

--C'est excellent, ajouta Rouille-des-Bois; ensuite on fait un hachis
qu'on mle  de la farine de haricots.

--Hlas! soupira Perle-Fine.

--Une once d'argent! la dpense de toute une semaine, ronchonnait
Rouille-des-Bois.

--Voyons, mon oncle, calmez-vous. Vous tomberez malade  vous
tourmenter ainsi.

--Je suis capable d'en mourir.

--Comment esprer qu'il donne jamais trois cents liangs, pensa la
pauvre Perle-Fine.

--Mourir, continua l'avare, ce serait l encore une belle affaire
et une belle dpense! Dis-moi, si je mourais, dans quelle espce de
cercueil me mettrais-tu?

--Mon oncle, dit Perle-Fine, si j'avais le malheur de vous perdre,
j'achterais pour vous un beau cercueil de cdre.

--L, j'en tais sr.... Quand on est mort on ne distingue pas le
bois de saule du bois de cdre; d'ailleurs, il n'y aura pas besoin
de cercueil: il y a dans la cour une vieille auge d'curie qui sera
excellente pour m'en faire un.

--Y songez-vous, mon oncle? Elle est beaucoup trop courte; jamais votre
corps n'y pourra entrer.

--Rien de plus facile que de raccourcir mon corps: tu me feras couper
en deux et l'on mettra les deux moitis l'une sur l'autre; mais qu'on
ne prenne pas notre bonne hache pour me couper en deux; tu emprunteras
celle du voisin.

--Pourquoi emprunter celle du voisin, quand nous en avons une chez
nous? dit Perle-Fine.

--Tu ne sais donc pas que j'ai les os trs durs: on brcherait le
tranchant de la hache et il faudrait dpenser des tsins pour la faire
rparer.

--Ah! mon oncle! cessez de parler de choses aussi lugubres. Allez-vous
reposer plutt jusqu'au dner, pour montrer  vos htes un visage
aimable.

--Mes htes! Je voudrais les savoir tous de l'autre ct du pont des
Enfers.

--Allons, allons! dit Perle-Fine, calmez-vous; le repos vous fera du
bien. Moi je m'occuperai  dresser la table.

Rouille-des-Bois sortit de la pice en grommelant:

--Une once d'argent! une once d'argent! Reste seule, Perle-Fine
s'adonna  une douce rverie.

--Ce beau jeune homme, mon fianc! Est-ce possible? Il pensait  moi
tandis que j'tais l si triste et si dcourage. Ah! si je l'avais su,
mon ennui et t moins dur  porter, et s'il russit... Marie! Je
serai marie demain!... Et s'il ne russit pas?... Eh bien, ma vie sera
change tout de mme; ce ne sera plus cette solitude morne, j'aurai un
rve, un espoir. Il faut m'aimer par piti filiale, m'a-t-il dit. Ah!
je suis une fille bien obissante...

La venue de Cerf-Volant mit fin  sa rverie.

--Eh bien, Cerf-Volant, t'a-t-on pay la broderie que je t'avais donn
 porter?

Cerf-Volant lit signe que non et dit:

--Sorti.

--Comment! la personne tait sortie? Quel malheur! Alors les pauvres
invits de mon oncle n'auront pas de feu?

--Crdit! rpliqua Cerf-Volant, en tirant de dessous sa robe un paquet
de charbon, nou dans un morceau d'toffe.

--Ah! Cerf-Volant, tu as de l'esprit, bien que tu sois avare de
paroles, toi qui n'as rien autre chose  conomiser. Allons! aide-moi
 dresser la table. Mettons-la ici; de cette faon, cache derrire
le paravent, pensa-t-elle, je pourrai voir le signe que doit me faire
Bambou-Noir: Une poigne de neige, comme c'est singulier!...

Cependant Cerf-Volant tait occup  allumer le brasier; il soufflait
le feu en agitant un cran. Se chauffant les mains il dit:

--Bon!

--O en est-il, ce malheureux dner? demanda Perle-Fine.

--Mijote, dit Cerf-Volant d'un air satisfait.

--Tu fais de ton mieux, mais que faire avec rien?

--Beaucoup!

--Oui, en comparaison de notre ordinaire, ce serait un festin
magnifique; mais quand je me souviens de tous les plats recherchs que
citait mon oncle, en revenant de dner chez ces seigneurs, je comprends
que leurs chiens ne voudraient pas de ce que nous allons leur servir.

--Nuit, s'cria Cerf-Volant.

--Vite! allume toutes les lanternes, les invits vont arriver.

--Toutes?

--Oui, oui, cela dglera un peu la salle. Ah! mes anctres vnrs,
prenez Bambou-Noir sous votre protection, faites russir son projet si
vous ne voulez pas que votre race finisse  moi.

Ainsi pria Perle-Fine, tandis que Cerf-Volant allumait les lanternes.

Il fut interrompu dans cette besogne par Rouille-des-Bois qui, furieux,
s'lana sur lui.

--Pourquoi toutes ces lumires? cria-t-il, sommes-nous aveugles?

Mais  peine le vieillard avait-il parl que le marteau de la porte
retentit.

Cerf-Volant, les bras au ciel, se prcipita au dehors.

--N'oubliez pas, mon oncle, dit Perle-Fine, que les rites ordonnent la
plus grande politesse envers des htes.

--Les rites, les rites!...

--Ils exigent, hlas! que je me retire. Bon repas, mon oncle.

Mais, au lieu de sortir, elle se glissa derrire le paravent, prit une
pingle de sa coiffure et fit un petit trou dans le papier. De cette
faon elle assista  toutes les scnes suivantes, comme  un spectacle.

Un des invits, nomm le Tigre, entra; Rouille-des-Bois se prcipita 
sa rencontre et tous deux firent assaut de politesse:


LE TIGRE

Vnrable Seigneur! je suis  vos pieds.

ROUILLE-DES-BOIS

C'est moi, jeune phnix, qui me trane dans la poussire.

LE TIGRE

Mes petits yeux de fouine sont aveugls par l'clat de votre image.

ROUILLE-DES-BOIS

Mon humble taudis tremble du haut en bas de l'honneur de vous recevoir.

LE TIGRE

J'entre dans le temple de la sagesse.

ROUILLE-DES-BOIS

J'aurais d vous attendre  la porte du faubourg.

LE TIGRE

J'en serai mort de regret, et vous auriez pri de froid.

        [Et tous deux se mirent  rire, par politesse.

ROUILLE-DES-BOIS

Donnez  ce sige le bonheur de vous porter.

LE TIGRE

La jeunesse doit rester debout.

De nouveau le marteau retentit, et peu d'instants aprs entra
Dragon-de-Neige, envelopp de belles fourrures. Rouille-des-Bois courut
 sa rencontre, et fit mine de s'agenouiller:

ROUILLE-DES-BOIS

Je frappe la terre de mon front.

DRAGON-DE-NEIGE

Je suis un tapis sous vos pieds!

ROUILLE-DES-BOIS

Vous attendre tait dj un bonheur!

DRAGON-DE-NEIGE

Vous voir est une rcompense!

ROUILLE-DES-BOIS

La terre est fire de vous porter!

DRAGON-DE-NEIGE

Le soleil est jaloux de votre gloire!

ROUILLE-DES-BOIS

J'tais mont sur le toit de ma maison pour vous voir venir de plus
loin.

DRAGON-DE-NEIGE

Les gnies auraient pu vous prendre pour l'un d'eux et vous emporter.

ROUILLE-DES-BOIS

Ail! ah! VOUS VOUS moquez! (Lui montrant le Tigre.) Voyez, un jeune
phnix embellit dj ma cabane.

        [Les deux invits se saluent. Le marteau retentit encore.

DRAGON-DE-NEIGE, au Tigre.

Nous voici clans la place. Notre complot va-t-il russir?

LE TIGRE

Le plus difficile est fait: puisque nous avons dcid ce terrible avare
 nous offrir un repas.

        [Pendant qu'ils causent, Bambou-Noir et le Prunier
        sont entrs et changent des politesses avec
        Rouille-des-Bois.--Rouille-des-Bois reste au fond,
        donnant des ordres  Cerf-Volant.

BAMBOU-NOIR, au Tigre et  Dragon-de-Neige.

Merci, mes amis, de votre dvouement, le repas qu'on va vous servir
sera, je le crois, une rude pnitence.

DRAGON-DE-NEIGE

Rassure-toi sur mon compte, comme tu me l'as recommand, j'ai trs
copieusement dn, avant de venir.

LE TIGRE

J'ai pris la mme prcaution.

LE PRUNIER, s'appuyant sur l'paule de Bambou-Noir.

Et nous venons d'en faire autant tous les deux, mais il fait ici un
froid terrible.

BAMBOU-NOIR

Gardez vos fourrures.

DRAGON-DE-NEIGE

Mais toi, pour jouer ton rle?

BAMBOU-NOIR

L'espoir de russir, voil de quoi me rchauffer.

ROUILLE-DES-BOIS, sans tre vu, ouvre la porte d'une lanterne et la
souffle, puis il s'avance.

Nobles seigneurs, daignez prendre place, voici le premier service.

        [Cerf-Volant entre avec un plateau.--A ce moment
        Bambou-Noir s'approche du paravent et dit  voix basse:)

--Perle-Fine, tes-vous l?

--Oui, rpond la jeune fille.

--Bien, dit-il.

        [On s'asseoit. Tous sont  table et font diverses
        grimaces en gotant les plats.)

CERF-VOLANT,  part, en admirant les fourrures des convives.

Beau!

ROUILLE-DES-BOIS

Comment trouvez-vous cette poule au lait d'amandes?

DRAGON-DE-NEIGE

Je n'en ai jamais mang de pareille.

CERF-VOLANT,  part, mme jeu.

Chaud.

ROUILLE-DES-BOIS

Que dites-vous de ce hachis de grives?

LE TIGRE

Je le trouve ... extraordinaire.

CERF-VOLANT

Cher!

LE PRUNIER,  part.

Oh! ce th! On le dirait fait avec le chaume d'un vieux toit.

BAMBOU-NOIR

Quelle infernale cuisine!

--Ce dner leur soulve le coeur, se disait Perle-Fine toute honteuse.

        [Rouille-des-Bois manque de s'trangler et tire de sa
        bouche une queue de rat.

CERF-VOLANT, l'attrapant vivement.

Queue.

ROUILLE-DES-BOIS, souriant.

Ce n'est rien, un petit os d'oiseau. (A Cerf-Volant.) Allons!
sers-nous: ce mouton arros de vin de riz, ces ttes de grenouilles au
gras vert de tortue, ces nageoires de requin, confites dans le miel,
ces bcasses garnies de crtes de paon, ces nids d'hirondelles au sucre
candi, ce filet de porc-pic, ces pieds de cerfs en pure, et n'oublie
pas les noisettes grilles, les chenilles de la canne  sucre, le
gingembre vert, les mille sortes de gteaux....

DRAGON-DE-NEIGE, l'interrompant.

L! l! vous nous comblez!

        [Cerf-Volant apporte le deuxime service.

BAMBOU-NOIR,  part.

Quel aplomb!

--Mon pauvre oncle se couvre de ridicule, soupira Perle-Fine.

LE PRUNIER,  part.

Son mouton au vin de riz a aboy dans le sel.

        [Bambou-Noir s'vente.

DRAGON-DE-NEIGE, remontant le col de son manteau.

Comment! tu as trop chaud, toi?

LE TIGRE

Par Bouddha! tu oublies son talisman, c'est toujours l't pour lui.

DRAGON-DE-NEIGE

C'est vrai, je n'y songeais plus,

LE PRUNIER

Il se dit pauvre et il est plus riche que nous tous, en possdant un
pareil trsor.

ROUILLE-DES-BOIS

Riche!... Un trsor?...

LE TIGRE

Comment! Vous ne connaissez pas les vertus merveilleuses de sa tunique?

ROUILLE-DES-BOIS

Cette tunique?

BAMBOU-NOIR

Oh! elle n'a l'air de rien, pas de broderies, pas de riches fourrures,
et pourtant, je ne l'changerais pas contre la robe d'or du Fils du
Ciel.

ROUILLE-DES-BOIS.

Vous voulez rire, la robe de l'Empereur vaudrait bien plus d'argent.

BAMBOU-NOIR

C'est moi pourtant qui ferais un mauvais march.

DRAGON-DE-NEIGE

Vous ignorez donc que cette tunique le prserve de la faim et du froid.
Avec elle, il n'a jamais besoin de rien.

ROUILLE-DES-BOIS

Quoi! Il ne mange jamais?

BAMBOU-NOIR

Oh! si, quelquefois, par gourmandise, comme ce soir; mais, depuis que
je possde ce trsor, je n'ai pas dpens un tsin pour ma nourriture.

[Illustration: Un Bonze d'Europe.]

ROUILLE-DES-BOIS

Pas un tsin!... Vous vous moquez d'un naf vieillard.

LE TIGRE

Non, Seigneur, il dit vrai, toute la ville lui envie sa tunique magique.

LE PRUNIER

Non seulement elle nourrit son homme, mais elle lui tient chaud l'hiver
et frais l't.

--Quelles fables tranges racontent-ils l? se demandait Perle-Fine.

DRAGON-DE-NEIGE

C'est une chose certaine. Un jour, je voyageais avec Bambou-Noir. Il
n'y avait pas d'auberge et la chaleur me dvorait: il me mit, pendant
quelques instants, sa tunique sur les paules. Aussitt la fatigue
disparut et je ne sentis plus ni la chaleur ni la faim.

ROUILLE-DES-BOIS

Vous me dites des choses incroyables. D'o donc, jeune Seigneur, vous
est venu cet habit extraordinaire?

BAMBOU-NOIR

On me l'a donn en rcompense d'une bonne action.

LE PRUNIER

Si toutes les bonnes actions taient ainsi payes, il n'y aurait plus
que des hommes vertueux.

ROUILLE-DES-BOIS

Ayez de la complaisance pour la curiosit d'un pauvre vieux.

DRAGON-DE-NEIGE

Allons, raconte l'histoire de la tunique.

BAMBOU-NOIR, saluant Rouille-des-Bois.

Ma gloire est de vous faire plaisir. C'tait vers la fin de l'automne,
il y a un an de cela, j'tudiais  Pkin, pour prendre mes grades
littraires. Un soir, je marchais par la ville, en sortant d'un examen,
quand, tout  coup, je vois la rue intercepte par une foule furieuse
qui poursuivait un vieillard en lui jetant des pierres. C'tait
un bonze europen, vous savez, un de ces prtres qui viennent des
mystrieux pays de l'Ouest, pour enseigner dans l'empire du Milieu une
religion nouvelle. Ces hommes sont, en gnral, inoffensifs. Que leur
religion soit bonne ou mauvaise, en ce moment, je n'y songeai pas. Je
me souvins seulement des prceptes de notre divin Confucius. N'a-t-il
pas dit: La premire des vertus, c'est la charit envers tous les
hommes, quels qu'ils soient?

LE PRUNIER

Il la dit! il l'a dit!

        [Tous hochent la tte d'un air approbatif.

BAMBOU-NOIR

Je ne vis dans ce prtre qui courait vers moi, tout couvert de sang,
qu'un vieillard faible et perscut. J'allai  lui et je le retins
dans mes bras, au moment o il tombait,  bout de forces. On voulut
me l'arracher, mais j'en imposai  cette populace, et j'emmenai le
prtre dans ma chambre d'tudiant; il tait horriblement bless, et le
mdecin dclara ses blessures mortelles; il put seulement adoucir le
mal. Quand le prtre approcha de ses derniers moments, il me dit d'une
voix faible: Mon fils, vous n'avez pas secouru un ingrat. Vous tes
pauvre, je vous lgue mieux que la fortune, car la fortune peut tre
dissipe. Prenez cette tunique et gardez-vous bien de la juger sur les
apparences; en la revtant, vous serez dlivr de toutes les servitudes
auxquelles les hommes sont soumis; vous n'aurez ni faim, ni soif, ni
froid. Elle a appartenu  un grand saint de mon pays qui lui a donn
cette vertu. Il mourut l-dessus, et moi qui croyais qu'il avait parl
dans le dlire de la fivre, je m'aperus bientt qu'il m'avait lgu
un vritable trsor.

ROUILLE-DES-BOIS

--O veut-il en venir! se disait Perle-Fine.

        [Bambou-Noir tousse lgrement.

--Ah! il me fait signe.

        (Et elle entr'ouvre la fentre pour prendre sur le
        rebord une poigne de neige.

DRAGON-DE-NEIGE

Il y a de quoi s'bahir. Cependant vous savez, comme nous, que rien
ne semble impossible  ces hommes d'Occident qui possdent tous les
secrets de la Magie.

        [Pendant le dialogue suivant, Bambou-Noir reoit de
        Perle-Fine la poigne de neige et la met dans sa calotte
        qu'il replace sur sa tte.

LE TIGRE

Ne voyagent-ils pas avec une rapidit effrayante, dans des voitures
tranes par un monstre de fer et de feu?

LE PRUNIER

Ne s'crivent-ils pas, d'un bout du monde  l'autre, au moyen du
tonnerre qu'ils emprisonnent dans un fil?

DRAGON-DE-NEIGE

Ils font mieux encore. A l'aide d'un appareil fabriqu avec des yeux
d'enfant, ils forcent le soleil  dessiner, en une seconde, l'image
des hommes, des monuments, des pays! N'est-ce pas merveilleux!

ROUILLE-DES-BOIS

Ce sont de vrais dmons.

LE PRUNIER, montrant Bambou-Noir.

Tenez, voyez si l'on peut nier la vertu de cette tunique. Tandis que,
malgr nos fourrures, nous sommes tous gels, lui, si lgrement vtu,
transpire.

ROUILLE-DES-BOIS, regardant l'eau qui coule sur le visage de
Bambou-Noir.

Il transpire! C'est positif!

BAMBOU-NOIR,  part, s'essuyant.

Ae! qu'elle est froide, cette sueur de neige!

ROUILLE-DES-BOIS, qui tremble de froid.

Je voudrais bien avoir un pareil manteau.

LE TIGRE,  part.

Allons donc! il y vient enfin, le vieux gueux.

DRAGON-DE-NEIGE, bas  Rouille-des-Bois.

Peut-tre consentirait-il  vous le vendre?

ROUILLE-DES-BOIS

Me le vendre! et de l'argent? il devrait avoir piti plutt d'un
pauvre vieillard qui n'a que peu de temps  vivre et lui prter cette
tunique merveilleuse. Oui, Seigneur, faites cela. A ma mort, la tunique
vous reviendrait.

BAMBOU-NOIR

Y songez-vous? Elle est toute ma fortune. Que deviendrais-je, si je
m'en dpouillais? Tandis que vous, vous ne manquez de rien!

--Ah! voil! se dit Perle-Fine, il veut lui vendre cette tunique.

LE TIGRE

J'ai offert  mon ami six cents liangs contre son talisman; en un mois,
j'eusse regagn cette somme, il m'a refus.

ROUILLE-DES-BOIS

Six cents liangs! Je n'en donnerais, moi, que la moiti ... si je
voulais l'acheter, si j'en avais le moyen.

BAMBOU-NOIR

Je ne veux pas la vendre, Seigneur,

        [Ils quittent la table.

DRAGON-DE-NEIGE

Tu as tort ... une somme entre tes mains te permettrait de tenter la
fortune, d'entreprendre un commerce fructueux: tu es trop jeune pour
t'en tenir aux avantages matriels que te donne ta tunique.

BAMBOU-NOIR

Mais les risques  courir! Je peux tout perdre.

        [Ils continuent  causer entre eux.

ROUILLE-DES-BOIS, au premier plan,  part.

Trois cents liangs! Malgr une sage conomie, je ne puis dpenser
moins, en une anne, pour notre nourriture; donc, la premire anne,
je ne perdrai rien; la seconde, je gagnerai trois cents liangs, la
troisime, avec les intrts...

        [Il prend un instrument  calculer et compte tout bas
        avec une grande rapidit.

--Mon oncle fait des calculs, il est pris, murmura la jeune fille en
souriant.

ROUILLE-DES-BOIS, regardant la doublure toute pele de sou habit, 
part.

Cette peau de mouton ne vaut pas grand'chose, elle n'ira pas loin.
Voil tantt dix ans que je songe  la remplacer. Cela deviendrait
inutile.

LE PRUNIER, bas,  Rouille-des-Bois.

Profitez d'un moment d'hsitation pour engager sa parole. Nous l'avons
presque dcid, car il a envie d'acheter un fonds de commerce; pensez 
tout l'argent que vous pargneriez.

ROUILLE-DES-BOIS

C'est vrai, c'est vrai, mais il faut en donner d'abord.

LE PRUNIER

Comme toujours, pour en gagner.

ROUILLE-DES-BOIS,  Bambou-Noir.

Seigneur, j'offre trois cents liangs de votre tunique.

BAMBOU-NOIR

Ai-je dit qu'elle ft  vendre? Si je consentais jamais  m'en sparer,
ce ne serait que pour un temps, avec la condition que l'acheteur me la
restituerait par testament.

ROUILLE-DES-BOIS

J'accepte cette clause.

LE TIGRE

Comment, Bambou-Noir, tu oublies que tu as refus de me la vendre, 
moi, pour une somme double?

ROUILLE-DES-BOIS

Mais, Seigneur, vous tes du mme ge que ce jeune phnix, il n'aurait
nul espoir de rentrer en possession de son trsor, tandis que moi qui
suis vieux, je ne l'en priverai pas longtemps.

LE TIGRE

Par gard pour voire ge, je retire mon offre.

BAMBOU-NOIR

C'est  cause du respect que je vous dois, que je cde  voire dsir.

DRAGON-DE-NEIGE

Alors c'est march conclu!

ROUILLE-DES-BOIS

Un instant! vous m'assurez que la tunique peut nourrir plusieurs
personnes?

BAMBOU-NOIR

Certes.

DRAGON-DE-NEIGE

Je vous l'ai dit, je l'ai moi-mme exprimente.

ROUILLE-DES-BOIS

A-t-elle la mme vertu sur les femmes?

BAMBOU-NOIR

Non, aux femmes s'arrte son pouvoir. Vous savez que le mariage est
dfendu  ces prtres d'Europe; le saint homme n'a pas permis aux
femmes de participer aux bienfaits de cette relique.

ROUILLE-DES-BOIS

Eh bien! qu'en ferais-je? N'ai-je pas une nice?

LE PRUNIER

Il ne lui est pas dfendu  elle de se marier, elle vous quittera
bientt.

ROUILLE-DES-BOIS

Se marier! Et les prsents de noces, et le trousseau, et les crmonies?

LE TIGRE

Votre nice n'est pas encore marie? J'avais entendu dire, pourtant,
qu'elle tait fiance, lorsqu'elle devint orpheline.

ROUILLE-DES-BOIS

C'est possible.

BAMBOU-NOIR

C'est certain, car le fianc c'est moi; mes parents ont chang avec
ceux de cette jeune fille des promesses solennelles.

DRAGON-DE-NEIGE

Comment! tu es assez impie pour ne pas obir aux volonts de tes
parents?

BAMBOU-NOIR

Que veux-tu que je fasse d'une femme, pauvre comme je le suis?

LE PRUNIER

Avec trois cents liangs, tu peux le mettre en mnage.

ROUILLE-DES-BOIS

Il faudrait prendre alors la fiance sans trousseau et l'emmener, sans
crmonie, sans musique, sans toutes ces folies ruineuses.

LE TIGRE

Tu dois tout endurer et te rsigner  tout par pit filiale.

BAMBOU-NOIR

Mme  prendre une femme peut-tre laide et ignorante?

--Oh! le mchant! chuchota Perle-Fine.

ROUILLE-DES-BOIS

Ma nice! mais elle est parfaite! Un front de jade, des yeux
d'hirondelle, des dents comme des grains de riz encore rangs dans
l'pi, une chevelure pareille  un torrent nocturne, un pied qui peut
avoir pour soulier une fleur de nnuphar, et des talents! Elle chante
comme une immortelle, brode comme une fe, compose des vers aussi bien
que Li-ta-p lui-mme. Perle-Fine, c'est bien son nom.

--Hlas! comme il me vante pour se dbarrasser de moi, soupira tout bas
la jeune fille.

BAMBOU-NOIR

Si le portrait est exact, je suis prt  pouser Perle-Fine et  cder
ma tunique au vnrable seigneur, pour la somme misrable de trois
cents liangs.

DRAGON-DE-NEIGE

Nous serons les tmoins du mariage. Demain matin, nous reviendrons avec
le fianc. Vous lui prsenterez 'sa femme, et un sac d'argent, et il
vous remettra le talisman.

ROUILLE-DES-BOIS,  part.

Peut-tre se moquent-ils de moi. (Haut) Un moment: avant de me
dessaisir d'une pareille somme, je veux mettre  l'preuve la vertu du
talisman.

BAMBOU-NOIR,  part.

Ae!

--Hlas! tout est perdu! pensa la jeune fille.

DRAGON-DE-NEIGE

Mettriez-vous en doute notre parole?

ROUILLE-DES-BOIS

Oh! Oh! seigneur! pouvez-vous croire? mais la prudence est une grande
vertu.

BAMBOU-NOIR

Quelle preuve exigez-vous? Je ne crains rien.

LE PRUNIER, bas  Bambou-Noir.

Prends garde.

BAMBOU-NOIR, bas au Prunier.

Le ciel me protge!

ROUILLE-DES-BOIS

Eh bien! je veux que vous passiez la nuit dans cette salle o nous
sommes, sans matelas ni couvertures. Cette salle est trs froide; le
matin surtout, il y gle autant que dehors.

LE TIGRE

Nous en savons quelque chose.

ROUILLE-DES-BOIS

Si demain vous n'tes pas mort, ou tout au moins perclus, si je vous
trouve en bon tat et repos, je croirai alors, tout  fait,  la
puissance des bonzes d'Europe.

BAMBOU-NOIR

J'accepte volontiers, car vous avez enflamm mon coeur en traant le
portrait de ma fiance. Je coucherai mme dans le jardin, si vous
voulez.

ROUILLE-DES-BOIS

Non, je ne pourrais pas vous surveiller; d'ailleurs, les portes qui
joignent mal, les jours qui se sont forms entre les solives du toit,
produisent des courants d'air plus pernicieux que le froid du dehors.

BAMBOU-NOIR

L'preuve n'en sera que plus convaincante.

DRAGON-DE-NEIGE, bas  Bambou-Noir.

Renonce  cette folie, la place n'est dj plus tenable.

LE TIGRE, de mme.

Le maigre feu est consum et, dehors, le froid redouble.

LE PRUNIER, de mme.

Nous dgageons encore un peu de chaleur; quand nous ne serons plus l,
ce sera mortel.

BAMBOU-NOIR

Si prs du but, je ne veux pas renoncer. Revenez demain matin. Si
je triomphe, c'est le bonheur; si je succombe, je vous lgue mes
funrailles.

A ce moment Cerf-Volant parat et s'crie:

--Palanquins!

DRAGON-DE-NEIGE

Ah! nos palanquins sont arrivs.

LE PRUNIER, qui a regard  la fentre.

Ah! mes amis, le froid augmente, il y a une tourmente de neige.

LE TIGRE

Htons-nous de rentrer, nous pourrions tre pris par le tourbillon. A
demain, Bambou-Noir!

LE PRUNIER

Courage!

DRAGON-DE-NEIGE

Que Bouddha te protge! [Ils changent des salutations avec
Rouille-des-Bois et sortent.

BAMBOU-NOIR,  part.

Me voil pris  mon propre pige; mais pas encore vaincu.

Il s'approche du paravent et dit tout bas  Perle-Fine:

Si je meurs, pensez quelquefois  moi.

--Je vous suivrai au tombeau, rpond la jeune fille.

--Au revoir, ou adieu.

        [Perle-Fine quitte sa cachette, pour ne pas tre
        surprise par son oncle, et se retire tristement.

ROUILLE-DES-BOIS, revenant.

Vous serez admirablement sur le banc d'honneur pour dormir.

BAMBOU-NOIR

J'y serai fort bien.

ROUILLE-DES-BOIS,  part.

Il a l'air parfaitement tranquille, (il monte sur une chaise pour
teindre la lanterne qu'il ne peut pas atteindre.)

BAMBOU-NOIR

Laissez, laissez, je me charge de tout teindre. J'aime  dormir clans
l'obscurit.

ROUILLE-DES-BOIS Bien! bien! (Il va mettre le verrou  la petite porte
et la ferme  cl.) Il fait dcidment un froid terrible.

BAMBOU-NOIR, qui s'vente.

Vraiment! Htez-vous de gagner votre lit, vous pourriez prendre mal.

ROUILLE-DES-BOIS,  part.

Il s'vente! (Haut). Bon sommeil, Seigneur.

BAMBOU-NOIR

Ayez de beaux rves.

ROUILLE-DES-BOIS. [Il sort, puis passe sa tte par l'entrebillement de
la porte.

N'oubliez pas d'teindre les lanternes.

BAMBOU-NOIR

Soyez tranquille.

--Eh bien! me voici dans une belle situation! s'cria Bambou-Noir
rest seul. Je suis dj transi jusqu'aux moelles! Maudit vieillard!
(Regardant autour de lui.) Pas un tapis dans lequel on puisse
s'envelopper! (Il remue les cendres du rchaud.) Glaces! brou! j'ai
l'ongle, mes pieds sont comme paralyss. Si je triomphe pourtant, quel
bonheur! Est-ce que cette pense ne suffira pas  me rchauffer? (il
frissonne.) Non ... Essayons de dormir. En me reployant sur moi-mme,
je conserverai peut-tre le peu de chaleur qui me reste. (Il se couche
sur le banc devant la fentre.) Hlas! pourquoi la vertu de ma tunique
est-elle illusoire? (il se tait et tche de dormir.--On entend alors, 
travers les serrure, sous les portes, de tous cts, des sifflements,
des miaulements, des hurlements extraordinaires, produits par le vent.)
(Se relevant.) Qu'est-ce que cela?...

Une lgion de diables semblent se combattre. Ils miaulent, ils
beuglent. (Use lve.) Le roi des temptes tient ici sa cour... (Il
prend le paravent et essaye de s'abriter.) Non, c'est par l... (Il
le change dplace.) Par ici plutt. (Il change encore.) C'est de tous
les cts. (Il s'enveloppe du paravent.) Voyons de Cette faon! (En
sortant brusquement.) Non, cela forme un tirage capable de m'enlever!
(il claque des dents.) Ae! j'ai failli me casser une dent! Je n'y
tiens plus! il me semble que mon sang se fige ... une somnolence ... un
engourdissement.... (Il s'assied.) C'est mortel,  ce que l'on dit, de
se laisser gagner par le sommeil dans un cas pareil, mais... comment
rsister?... Alors je suis mort.

        [A ce moment Perle-Fine, descendue de sa chambre, frappe
         la porte.

--Cher Bambou-Noir! cria-t-elle. Vivez-vous encore?

--Ah! Perle-Fine! Je vis encore un peu! bien peu!

--Hlas! l'inquitude m'a chasse de mon lit, des ruisseaux de larmes
glent sur mes joues.

--Ma pit filiale est tout ce qui reste de chaud en moi, dit le jeune
homme.

--Je suis cause de vos souffrances!

--Non, non, tu m'as sauv au contraire; j'allais m'endormir, mais
l'nergie me revient. Va, va, rentre chez toi, ne reste pas dans ce
couloir glacial. A tout  l'heure! Tu seras ma femme, je le jure.

--Le ciel vous exauce! dit-elle en s'loignant.

        [Bambou-Noir se met  parcourir la salle en courant,
        sautant sur les meubles et faisant toutes sortes de
        gambades.

--Les sages nous enseignent que le mouvement se transforme en chaleur;
nous allons voir si cela est vrai.

        [Il empoigne un chien de faence et le met sous son
        bras, en continuant  courir.

Ah! je sens dj par tout le corps un picotement insupportable, comme
si des milliers de fourmis me dvoraient. C'est bon signe, la vie
revient.

        [En prenant le second chien de faence sous son bras:

--Si j'avais dormi, j'tais perdu, j'aurais eu tout au moins plusieurs
fragments de moi-mme compltement gels.

        [Tenant toujours les chiens de faence, il se glisse
        sous la table et l'enlve sur son dos.

--Mon sang commence  circuler. Ah! Rouille-des-Bois! ah! vieux
misrable, tu voulais me faire prir? Ah! tu fais souffrir de
privations la nice confie  tes soins, tu gardes sa fortune et
refuses de la marier selon les rites, pour ne pas payer la noce!
Eh bien, tu la paieras tout  l'heure, rus renard. Victime de ta
cupidit, tu es tomb dans mon pige, et quand tu t'apercevras que tu
es dup, nous serons hors de la ville, Perle-Fine et moi.

        [Le jour claire la fentre; il s'arrte un instant.

--Je n'ai plus froid du tout, j'ai mme chaud. Les sages ont bien
parl. Encore un tour et je serai en nage.

--Ah! tu croyais me trouver gel ce matin, sec et dur, comme ton coeur
d'avare! Ah! tu voulais rduire  nant l'invention merveilleuse de la
tunique! Tu l'endosseras, tu l'endosseras, vieux ladre! et tu verras
comme elle chauffe et nourrit son homme.

[On entend des pas.

Victoire! Victoire! le vaincu approche!

        [Bambou-Noir repose la table, replace les chiens, se
        couche et feint de dormir.

        [Rouille-des-Bois met la cl dans la serrure, entr'ouvre
        la porte, et passe la tte.

--Si le jeune seigneur a voulu me tromper, je dois tre,  l'heure
qu'il est, bien veng.

        [Bambou-Noir fait entendre un ronflement.

--Il est vivant! s'cria l'avare en entrant tout  fait. Mais c'est
qu'il dort l comme dans le lit le plus douillet... Est-ce possible! sa
main est chaude! Son front est moite!... Il a dit vrai! Ah! ces bonzes
d'Europe... quels sorciers! J'aurai en ma possession un trsor sans
pareil! Plus un tsin  dpenser, plus un! Je garderai mon or, tout mon
or! Je l'entasserai; personne ne l'aura! On ne peut douter, son front
est mouill de sueur! Voyons encore, je ne me trompe pas.

        [Et il promne encore une fois sa main sur le front de
        Bambou-Noir.

--Ae! Qu'est-ce que c'est? Suis-je dans une caverne? Il me passe des
serpents sur la figure, cria le jeune homme en feignant de s'veiller.

--C'tait ma main, jeune phnix, je ttais....

--Une main glace! De quel droit la promenez-vous sur ma figure? (il
ternue.) Vous m'avez donn un rhume de cerveau. Qui tes-vous d'abord?
(Feignant de revenir  lui.) Ah! pardon, vnrable seigneur, ce
brusque rveil! J'tais si loin d'ici: je rvais que je cueillais des
mandarines dans un bosquet d'orangers.

--Des mandarines!... Vous n'avez pas oubli notre march d'hier au soir?

--Quoi donc?

--Oh! Oh! n'allez pas vous ddire! La tunique merveilleuse est  moi,
contre ce sac d'or.

--Ai-je promis cela?... Ne dois-je pas aussi me charger d'une femme?...

--Ma charmante nice, parfaitement; elle est prvenue et va venir.

        [Il va ouvrir la petite porte.

--Seigneur, je crois que j'tais ivre, hier, quand je vous ai fait
toutes ces folles promesses.

--Ivre! Ivre! Ah! ah! n'essayez pas de m'chapper. J'ai des tmoins,
j'en ai: tous mes htes ont entendu les paroles changes. (On entend
de la musique, puis le marteau retentit.) Tenez, les voici qui viennent
chercher les maris, ils tmoigneront. Les prodigues, ajouta-t-il tout
bas, ils ont amen un orchestre!

(La petite porte s'ouvre et Perle-Fine parat la tte couverte d'un
voile rouge, tandis que par le fond entrent Cerf-Volant, Le Tigre, Le
Prunier, Dragon-de-Neige.)

--Sauv! J'ai russi, dit tout bas Bambou-Noir  Perle-Fine.

--Ce sont des larmes de joie qui maintenant troublent mes yeux.

--Chut! fit Bambou-Noir.

--Oui, oui, seigneurs, il veut reprendre sa parole, criait l'avare.

--Ho! ho! voil qui est impossible, dit Dragon-de-Neige.

--Vous tes tmoins, n'est-ce pas?

--La nice est  lui, la tunique est  vous, affirma le Tigre.

--Contre la somme convenue, ajouta Le Prunier.

--Voici l'argent, dit Rouille-des-Bois, en posant un sac sur la table.

--Et la restitution par testament.

--Voici le testament, dit Rouille-des-Bois, tirant un papier de sa
ceinture.

--Allons, je le vois, il faut s'excuter, soupira Bambou-Noir en
dboutonnant lentement la tunique.

--Je t'ai apport un manteau fourr, dit  voix basse Dragon-de-Neige.
Comment es-tu parvenu  le convaincre?

--Je vous conterai cela, dit Bambou-Noir. La crmonie de mon mariage
commence, ajouta-t-il en entendant la mlodie que jouaient les
musiciens.

ROUILLE-DES-BOIS, amenant solennellement Perle-Fine  Bambou-Noir.

Seigneur, voici votre fiance, (A Perle-Fine.) Ma nice, ce jeune
seigneur dsire vous prendre pour femme. Vous devez le suivre, c'tait
la volont de vos parents, c'est aussi la mienne.

PERLE-FINE, aprs avoir salu Rouille-des-Bois.

Mon oncle trs vnr, vos dsirs sont des lois pour moi. Je vous
remercie de m'avoir leve en me comblant de soins. Je vous remercie
de fixer aujourd'hui mon avenir. Je souhaite que vous viviez des
centaines et des milliers d'annes. En vous quittant, je ne puis
retenir mes larmes.

ROUILLE-DES-BOIS

Allons, cela suffit!

BAMBOU-NOIR

Oncle vnrable, votre neveu trs soumis vous souhaite toutes les
prosprits.

ROUILLE-DES-BOIS

Allez, et soyez heureux.

        [Bambou-Noir te sa tunique qu'il pose sur le dos d'un
        fauteuil; il met le manteau.

DRAGON-DE-NEIGE

Htez-vous, jeunes poux, les chevaux rongent leur frein; ils sont
impatients de vous emporter vers le sjour du bonheur.

PERLE-FINE,  Cerf-Volant ahuri.

Adieu, Cerf-Volant!

CERF-VOLANT, pleurant.

Hi! hi!

        [Les amis de Rouille-des-Bois forment une haie vers la
        porte.--Bambou Noir tenant Perle-Fine par la main passe
        au milieu d'eux.


DRAGON-DE-NEIGE, aux fiancs.

Que la fortune soit votre amie!

LE TIGRE

Le bonheur votre compagnon!

LE PRUNIER

Puissiez-vous n'avoir que des fils!

        [Les fiancs, aprs un dernier signe d'adieu, sortent
        rapidement.

Peu de temps aprs cette aventure, Cerf-Volant, plus maigre et plus
effar que jamais, vint trouver Bambou-Noir dans sa maison. Il le
regarda longtemps avec terreur avant d'oser lui adresser la parole.

--Eh bien! tu ne sembles pas trs bien portant, mon pauvre Cerf-Volant,
dit le jeune homme en riant; aurais-tu eu quelque indigestion depuis
que je ne t'ai vu?

--Oh! non, dit Cerf-Volant, les bras au ciel.

--Veux-tu manger quelque chose?

--Oh! oui.

--Mais que venais-tu me dire?

Le maigre garon prit une figure lamentable et trembla de tous ses
membres;  la fin, il balbutia:

--Mort!

--Qui est mort?

--Matre!

[Illustration: Siao-Man et Fan-Sou]

--Comment est-il mort?

--De faim!

--Eh! grands poussahs! s'cria Bambou-Noir, pouvait-on s'imaginer,
vraiment, qu'il s'entterait  ne pas manger?

Tout chagrin, il se rendit sur l'heure  la maison de l'oncle de sa
femme, et, en sa qualit d'hritier, se fit ouvrir les caves. Comme il
le prvoyait, elles taient encombres de sacs d'or et d'argent.

Rouille-des-Bois eut des funrailles somptueuses, qui auraient tir
des larmes  ses yeux dfunts, s'il lui avait t donn d'en connatre
le prix. Bambou-Noir avait tenu  se conduire en parent affectueux et
en hritier reconnaissant. Mais ses larmes essuyes, il retourna  son
bonheur, maintenant complt par la fortune.

Cerf-Volant entra au service des jeunes poux; il engraissa tellement
qu'au bout d'une anne, ses yeux obliques, jadis si grands,
n'apparaissaient plus dans son visage que comme deux traits de
pinceau.




LE RAMIER BLANC


COMDIE CHINOISE


PERSONNAGES

P-MIN-TCHON, jeune lettr. SIAO-MAN, jeune orpheline. FAN-SOU, sa
suivante.


_La scne se passe en Chine, dans la capitale de la province de
Chen-Si._

Le thtre reprsente un paysage au bord d'un lac. Adroite au premier
plan, l'angle d'une maison. Un perron de quelques marches prcde la
porte; il est flanqu  chaque coin d'un monstre de porcelaine. A
droite encore, mais un peu plus haut, un banc rustique sous un pcher
en fleurs. A gauche, au fond, la balustrade d'une terrasse et d'un
escalier, descendant d'une pagode. Au fond, un lac entre des saules et
des roseaux. Arbres printaniers, fleurs, clair de lune.



SCNE PREMIRE


SIAO-MAN


SIAO-MAN (elle porte une lanterne allume et sort avec prcaution du
pavillon de droite).

Hlas! c'est mal ce que je fais l! Sortir ainsi, la nuit, au lieu de
dormir paisiblement, la joue sur l'oreiller de soie. Pourtant, la nuit
est arrive  mi-chemin dans le ciel, et tous les rves commencs sont
 la moiti de leur cours. Mais la nuit est longue et fivreuse pour
celle qu'une pense tyrannique tient veille.

[Elle pose sa lanterne sur la dernire marche du perron et s'avance.

Je tremble comme un voleur! Serais-je coupable vraiment d'tre venue
respirer la douceur de cette nuit de printemps?... Non, mais...
suis-je bienvenue pour cela seulement?... Pourquoi donc, au lieu de
rveiller ma suivante Fan-Sou pour la prier de m'accompagner dans cette
promenade, me suis-je glisse silencieusement le long des rampes, en
retenant les perles sonores qui bruissent  ma ceinture! Pourquoi,
depuis plusieurs nuits, le sommeil s'loigne-t-il de moi? Et pourquoi,
pendant ces longues veilles, ai-je secrtement brod sur un sachet
odorant des sarcelles de soie qui voguent cte  cte sur un lac en fil
d'argent?... Je n'ose m'avouer  moi-mme que j'ai brod ce sachet pour
un jeune voyageur qui loge depuis quelque temps dans la pagode voisine
et auquel, malgr moi, je pense sans cesse comme  un fianc. Hlas!
il va sans doute repartir bientt, pour toujours, et il n'est aucun
moyen de le retenir. Qui sait? S'il trouvait sur le seuil de sa porte
ce sachet de soie violette, s'il voyait les oiseaux symboliques, s'il
lisait les quatre vers que j'ai brods sur l'toffe, il penserait que
quelqu'un s'intresse  lui dans ce pays et, peut-tre, il retarderait
son dpart de quelques jours.

        [Elle remonte vers la pagode.

Sa lampe jette une lueur ple  travers le papier transparent des
fentres. Il veille: l'amour de l'tude emplit son esprit et il
ddaigne de dormir.



SCNE II


SIAO-MAN, FAN-SOU


FAN-SOU, dans la coulisse.

Matresse! matresse! o es-tu? Matresse! rponds-moi!

        [Elle entre avec une lanterne  la main et cherche tout
        autour de la scne.

SIAO-MAN,  part.

Ciel! Fan-Sou.

        [Elle cache le sachet dans sa manche et redescend la
        scne.

FAN-SOU, lui mettant la lanterne sous le nez.

A-Mi-To-Fo! la voil! Je n'en puis croire mes yeux! le feu est-il 
la maison? es-tu prise de folie? es-tu malade? (Elle fait le tour de
Siao-Man.) Mais lion, elle semble se porter  merveille. (Elle lui tte
le pouls.) La main est frache, le pouls rgulier, la tte ne brle
pas. (Elle dpose la lanterne  terre et croise les bras.) Ah! c'est
donc ainsi qu'on se cache de moi? C'est ainsi qu'on se glisse hors de
sa chambre en faisant si peu crier le plancher, que l'oreille exerce
de Fan-Sou croit n'avoir entendu que le vent qui souffle sur les
fleurs! Voil comment une jeune fille, respectueuse des convenances,
sort sournoisement de sa maison.

SIAO-MAN

coute-moi, Fan-Sou....

FAN-SOU

Oui, oui, si ta vnrable tante, qui depuis trois ans est partie pour
recueillir l'hritage de son poux, revenait subitement et te disait:
Petite sclrate, que fais-tu  une pareille heure sur la place
publique? Tu lui rpondrais: coute-moi, ma tante...

SIAO-MAN

Mais, Fan-Sou, vois donc la fte que donne le printemps, vois la
douce lumire que la lune rpand sur l'or neuf des longues feuilles
de saules, regarde les mille diamants qui scintillent sur le lac!
Comment dormir par une semblable nuit? Ne respires-tu pas le tide vent
d'est qui effeuille les fleurs de pchers et se parfume en frlant
nos vtements de soie? Vois donc cette goutte de rose, suspendue 
la pointe dune herbe: elle a vol un rayon  la lune et se croit une
petite toile. coule la voix tendre et sonore du rossignol.

        [La fentre de la pagode s'est ouverte, on entend le
        prlude d'une flte.

FAN-SOU, ironique.

Le rossignol?

P-MIN-TCHON (il chante dans la coulisse.)

    J'ai vu les plus beaux pays,
    J'ai vu les dieux d'or et d'azur,
    Les palais, les champs de riz,
    La tour qui luit dans le ciel pur.

FAN-SOU

Ma chre matresse, si tu tiens absolument  jouir de cette nuit de
printemps, loignons-nous un peu d'ici; il n'est pas convenable que des
femmes se promnent ainsi sous la fentre d'un jeune homme.

SIAO-MAN

Que dis-tu, Fan-Sou? N'est-ce pas un pieux lao-tseu qui chante un hymne
saint  Fo?

FAN-SOU

Ha! ha! Tu prends cette chanson pour un hymne  Fo? Mais tu ignores
donc qu'un jeune lettr se rendant  Pkin pour les grands concours,
habite depuis quelque temps dans ce pavillon?

SIAO-MAN

Qu'importe! Laisse-moi couter encore: rien n'est charmant comme le son
d'une flte dans la nuit.

FAN-SOU

Est-ce la flte seulement qui te plat?

P-MIN-TCHON, dans la coulisse.

    J'ai ri, j'ai bu sous la lune,
    Berc par les flots des tangs,
    Et j'ai ft la fortune
    Avec des amis de tous rangs.
    Mais mon coeur reste solitaire
    A quoi bon chercher le bonheur?
    Sans fiance, il n'en est pas sur terre!

FAN-SOU

Matresse, matresse! partons d'ici. Bien que nous ne pensions pas 
lui, ce jeune homme, s'il nous voyait, pourrait croire que nous l'avons
remarqu.

SIAO-MAN

Comment pourrait-il avoir une pareille pense? Mais, puisque tu le
veux, retirons-nous.

FAN-SOU

Je passe la premire, cache-toi dans l'ombre que je projette en
marchant.

        [Siao-Man reste un peu en arrire et jette le sachet sur
        l'escalier de la pagode.

SIAO-MAN

Ah! Poussahs! Faites qu'il le ramasse et que ce soit un talisman qui le
retienne ici.

        [Elles s'loignent.



SCNE III


P-MIN-TCHON


P-MIN-TCHON (il sort du pavillon et s'accoude  la balustrade de la
terrasse.)

Il m'a sembl entendre un chuchotement de jeunes voix... Je me suis
avanc avec prcaution, et, cependant, j'ai fait fuir les farouches
promeneuses qui, sans doute, venaient jouir secrtement de la splendeur
de cette nuit. Je me suis tromp peut-tre, et c'est dans ma rverie
que de jeunes voix gazouillaient (il aperoit le sachet.) En ce moment,
c'est encore une illusion qui trompe mes yeux, car je crois voir une
large fleur close sur cette marche de marbre.

        [Il s'avance vers l'escalier, puis s'arrte.

Pourquoi descendre? A quoi bon me convaincre que c'est seulement
l'ombre d'un oranger voisin? Cependant, elle me semble briller toute
pleine de rose. C'est la lune, sans doute, qui se mire dans les
paillettes de marbre.

        [Il descend rapidement et ramasse le sachet.

Ah! (il respire.) C'est bien une fleur par le parfum.

        [Il s'avance de quelques pas et cherche un rayon de lune.

Je suis inconnu dans cette ville, nul visiteur ne monte l'escalier
de ma chambre, comment ce prcieux sachet a-t-il t perdu sur cette
marche?... Ne voudrais-je pas croire que quelqu'un l'a jet l?... (il
l'examine.) Un paysage est brod sur l'toffe. Voyons: je n'ai pas rv
que les sarcelles sont l'emblme de l'amour conjugal? et voici bien
deux sarcelles qui voguent cte  cte. Ah! quatre vers tracs en fil
d'or sur la soie. Je puis les lire  la clart de la lune, (il lit.)

    De son nid, une tourterelle
    Vit un ramier blanc qui volait,
    Et rva de lui nouer l'aile
    Avec un ruban violet.

Cette fois, le doute n'est plus permis; c'est bien  moi que sont
adresss ces vers et c'est une femme qui les a composs. Tchons de
les bien comprendre et d'en dcouvrir le sens cach. Elle se compare
 une tourterelle qui voit passer un ramier blanc. Cela veut dire
qu'elle n'ignore pas mon nom qui signifie le ramier blanc et qu'elle
dsire tre ma compagne. Elle fait aussi allusion  ma situation dans
cette ville o je ne fais que passer. C'est bien cela; elle voudrait
m'empcher de continuer mon chemin, et pour me retenir elle me donne ce
sachet taill dans un ruban violet.

Ce parfum me semble contenir tout l'arme du printemps en fleur! Qu'il
faut peu de chose pour troubler le coeur de l'homme! Me voici tout mu
pour un bout de soie odorant.



SCNE IV


LE MME, SIAO-MAN


SIAO-MAN

Fan-Sou m'a perdue de vue, et je suis revenue malgr moi de ce ct.
S'il en tait temps encore, je voudrais reprendre ce gage, jet si
imprudemment sur le seuil d'un inconnu.

        [Elle aperoit P-Min-Tchon.

Ah!

        [Elle cache son visage derrire un ventail.

P-MIN-TCHON,  part.

C'est elle, peut-tre. Comment le savoir? Je tremble de l'offenser.

SIAO-MAN,  part.

La peur et la honte rendent mes pieds lourds comme du plomb; je n'ai
pas la force de m'enfuir.

P-MIN-TCHON (il s'avance et salue en levant les poings ferms  la
hauteur de son front.)

Noble jeune fille! c'est en tremblant que je t'adresse la parole. Mais
je me trouve dans une situation difficile: Bien que je sois innocent,
je pourrais tre accus comme voleur (Siao-Man se recule avec effroi).
J'ai trouv un objet prcieux et je cherche, pour le lui rendre, celui
 qui il appartient. N'as-tu rien perdu sur cette place (Siao-Man fait
signe que non.) En es-tu bien sre? Aucun collier n'a gliss de ton
cou? Nulle perle ne s'est dtache des pingles qui ornent tes cheveux?

        [Siao-Man fait signe que non.

P-MIN-TCHON, plus bas.

Mais ton coeur n'a-t-il pas perdu quelque chose de sa tranquillit?
As-tu toujours la gat des jeunes tourterelles qui n'ont pas encore
construit leur nid? (Siao-Man se recule vivement.) Ne me fuis pas,
jeune fille, je t'en conjure; coute encore un instant. Je puis me
comparer  un ramier dont les ailes sont entraves par un rseau de
soie. Est-ce toi, dis, qui as tendu le doux pige o s'est prise ma
libert?

        [Siao-Man, toute tremblante, secoue la tte.

Je dois me taire alors; j'ai trop parl dj! J'ai peut-tre dvoil le
secret de celle qui pense  moi. Je ne sais pourquoi, j'aurais voulu
que tu fusses celle-l!

        [On entend venir Fan-Sou.--Siao-Man effraye fait signe
         P-Min-Tchon de s'loigner. Il rentre prcipitamment
        dans la pagode; pas assez vite pour que Fan-Sou ne l'ait
        pas aperu.



SCNE V


FAN-SOU, SIAO-MAN


FAN-SOU, regardant la porte de la pagode.

Ah! (regardant Siao-Man qui s'embarrasse.) Ah! (Elle fait un salut.)
Trs bien! (Tout  coup elle se met  crier.) Au Secours! au secours!
Qu'on amne un mdecin: ma matresse est devenue folle! La voil qui
parle avec un homme! sur la place publique! la nuit!

SIAO-MAN, arrtant Fan-Sou.

Tu te trompes; je n'ai pas parl  ce jeune homme, c'est lui qui m'a
adress la parole.

FAN-SOU

Vraiment! Voici une nuance fort subtile. Il ne te manquerait plus que
de lui avoir parl la premire. Et peut-on savoir ce que te disait ce
bel tudiant, que tu prenais pour un oiseau?

SIAO-MAN

Crois-tu que c'tait le voyageur qui habite ce pavillon?

FAN-SOU

Tu le sais probablement mieux que moi.

SIAO-MAN

Il m'a demand si je n'avais pas perdu quelque chose.

FAN-SOU

Ah! Et tu lui as rpondu que non?

SIAO-MAN

Je lui ai fait signe que non.

FAN-SOU

Eh bien, tu t'es trompe: tu as perdu quelque chose.

SIAO-MAN

Non, je t'assure.

FAN-SOU, croisant les bras et prenant une mine svre.

Oui! tu as perdu plus qu'un trsor, plus que tous les trsors du monde:
tu as perdu la pudeur qui est pour les jeunes filles comme le socle
d'or du dieu Fo. Comment! Toi, si soucieuse des rites, que tu refuses
de toucher aux mets qui ne sont pas servis selon l'ancien usage, et
qui ne consentirais pour rien au inonde  t'asseoir sur une natte mal
tendue, tu oublies le respect de toi mme au point de courir les rues
au milieu de la nuit et de prter l'oreille  la voix d'un jeune homme!
J'en suis ptrifie de stupeur! Tu ne te souviens donc plus que celle
qui offense les rites prescrits, qui se laisse voir ou entendre de
son fianc avant le soir des noces, ou fait aucune dmarche contraire
aux convenances, ne peut plus tre prise que pour pouse de second
rang? Tu as l'air maintenant d'un oiseau souill de boue, d'une fleur
crase par le pied lourd d'un passant, et tu as perdu ton prix comme
une toffe tache d'huile.

        [Siao Man se cache le visage dans ses mains).

[Illustration: Printemps]

FAN-SOU, adoucie.

Tu pleures? (Elle s'approche d'elle.) Tu ne vois donc pas que je
plaisante? Je voulais te faire peur, pour le punir de t'tre ainsi
cache de moi. Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu aimais ce jeune
homme? Si tu l'aimes, il faut l'pouser, voil tout. S'il n'a pas vu
ton visage, puisqu'il ne sait pas qui tu es, rien n'est perdu encore.

SIAO-MAN, recueillant ses larmes du bout de ses longs ongles.

L'pouser! Mais, ma chre Fan-Sou, comment pourrais-je me marier? Tu
sais bien que je n'ai pas d'autre parent que ma tante, qui, depuis
trois ans n'a pas donn de ses nouvelles et qui, peut-tre, est morte.
Qui donc pourrait faire, selon les rites, des propositions de mariage,
 ce jeune homme? Qui pourra l'empcher de quitter ce pays pour
toujours?

FAN-SOU

En effet, je ne vois pas trop ce qui pourrait le retenir. La suivante
Fan-Sou ne peut gure se prsenter chez ce noble voyageur pour lui
faire des propositions de mariage. Ah! l'absence de ta tante nous met
dans un cruel embarras.

SIAO-MAN, abattue.

Tu vois bien, je dois renoncer  tout. Il ne me reste plus qu' me
retirer pour toujours dans une pagode.

FAN-SOU

A-Mi-To-Fo! attends un peu; ne te rsigne pas si promptement,  moins
que tu ne veuilles te retirer dans la pagode voisine.

SIAO-MAN

Ne te moques pas, mchante! Je suis bien malheureuse?... Ah! si j'avais
seulement un frre! (Elle demeure rveuse.)

FAN-SOU, qui a rflchi de son ct.

Peut-tre y a-t-il un moyen de tout arranger.

SIAO-MAN

Ah! Fan-Sou! chre compagne, trouve-le, ce moyen.

FAN-SOU

Qui sait? Je l'ai peut-tre trouv dj!

SIAO-MAN

Vrai? oh! dis-le, dis, vite.

FAN-SOU

Non: mon stratagme doit rester secret jusqu' la fin.

SIAO-MAN

Mauvaise! (Regardant vers la pagode.) Tu espres au moins que je
l'pouserai.

FAN-SOU

Tu l'pouseras, ou je perdrai mon surnom de Fine-Mouche.

SIAO-MAN

Ma jolie Fan-Sou!...

FAN-SOU

Allons! allons! du calme; ce jeune homme t'a donc  ce point tourn la
tte?

SIAO-MAN

Ah! oui!... coute, Fan-Sou, moi aussi j'ai une ide.

FAN-SOU, lui mettant la main sur la bouche.

Ne la dis pas: mets-la en oeuvre de ton ct; si je la connaissais, elle
pourrait contrarier la mienne.

SIAO-MAN

C'est bien, je me tais.

FAN-SOU

Viens! viens! rentrons. Nous sommes vraiment folles de nous promener 
une pareille heure.

SIAO-MAN

Rentrer? dj!

        [Elle regarde la pagode.

FAN-SOU, sur les marches du perron.

Mettez-donc dix-sept ans  enseigner  une jeune fille les rgles de
biensance, de modestie, de retenue, prescrites  son sexe, pour que,
en une seconde, elle oublie tout!

SIAO-MAN

Ne gronde pas, me voil, mais tu me jures que je l'pouserai.

FAN-SOU

Fais-moi couper la langue si j'ai menti. (Elles sortent.) (Le jour
vient.--Un oiseau chante dans les arbres.--La cloche de la pagode
commence  tinter.)



SCNE VI


P-MIN-TCHON

P-MIN-TCHON, descend lentement du pavillon.--Il lit.

... Un jour l'empereur Fou-Si se promenait sur les rives du fleuve
Jaune; tout  coup il vit sortir de l'eau un dragon, portant entre ses
ailes une tablette de Jade. L'empereur prit la tablette sur laquelle
taient gravs des signes mystrieux;  l'aide de ces signes il forma
les huit Koua, symboles des lments. Des huit Koua est ne l'criture,
(il s'assied sur le banc et tire de sa manche le sachet brod par
Siao-Man.) Il me semble que je me souviens mal du troisime vers.

... Et rva de lui nouer l'aile...

C'est vrai: Je remplaais le caractre qui signifie: rver par celui
qui signifie: dsirer. C'est cela, je ne le regarderai plus. (Il
regarde la maison de Siao-Man.) Je crois que c'est l qu'habite la
jeune fille  qui j'ai parl cette nuit. Je veux m'en assurer; c'est
pourquoi je suis venu m'asseoir sur ce banc. Personne ne peut sortir ou
entrer sans tre vu de moi. Je vais feindre d'tudier, cela me donnera
l'air indiffrent. Oh! chre tude, toi qui tais hier la prfre,
tu rends encore une fois service  celui qui te ddaigne aujourd'hui.
N'a-t-on pas fait glisser le chssis d'une fentre? Non. (il regarde
son livre.) tudier! Il me semble que les feuillets de ce livre sont
en soie violette et qu' chaque ligne est trac un nom que je ne puis
distinguer. Cette fois, la porte a grinc; quelqu'un sort de la maison.



SCNE VII


P-MIN-TCHON, FAN-SOU

P-MIN-TCHON,  part.

C'est une suivante sans doute; sous quel prtexte l'aborder? (il
s'avance vers Fan-Sou et la salue crmonieusement.) Jeune femme,
reois mes saluts.

FAN-SOU,  part

C'est notre jeune colier; pourquoi donc me salue-t-il? (Haut.)
Seigneur, je ne suis pas digne de vos hommages.

P-MIN-TCHON

Comment se porte ta noble matresse?

FAN-SOU,  part.

Tiens! tiens! il a remarqu la maison... Attends un peu, je vais te
drouter (Haut.) Pas trop mal, pour son ge.

P-MIN-TCHON,  part.

Que dit-elle? (Haut.) La jeunesse est dlicate: peut tre est-ce la
croissance qui la fatigue.

FAN-SOU

En effet, l'excroissance qu'elle a sur l'oeil a beaucoup grossi.

P-MIN-TCHON,  part, effray.

Comment!... (Haut.) Et... a-t-elle bien pass la nuit?

FAN-SOU

Non, assez mal: sa jambe de bois la gnait. Elle m'a prie de la lui
ter; puis, une heure aprs, il a fallu la lui remettre.

P-MIN-TCHON

Quelle horreur!

FAN-SOU

Que voulez-vous! les vieilles gens sont exigeants! Je rentre lui
annoncer votre visite.

P-MIN-TCHON

Non! non! jamais!

FAN-SOU

Vous n'tes donc pas l'ami de ma matresse?

P-MIN-TCHON

Je ne la connais nullement.

FAN-SOU

Pourquoi donc m'avez-vous aborde, alors?

P-MIN-TCHON, hsitant.

C'tait... pour te demander ton avis... sur une question philosophique.

FAN-SOU, clatant de rire.

Est-il possible! Le bouton de cristal brillant sur votre calotte
m'indique que votre talent est en fleur, et vous venez me demander
conseil  moi, qui ne suis qu'une pauvre suivante.

P-MIN-TCHON

Les gens simples ouvrent quelque fois des ides nouvelles.

FAN-SOU, riant.

Eh bien! Voyons la question.

P MIN-TCHON,  part.

Je ne sais vraiment que lui dire.

FAN-SOU,  part.

Voil mon futur matre bien embarrass.

P-MIN-TCHON,  part.

Ah! (Haut.) Voici la question: Pourquoi la tradition, lorsqu'elle parle
du Yn et du Yang....

FAN-SOU

Pardon! qu'est-ce que c'est que le Yn et le Yang?

P-MIN-TCHON

Comment! tu ignores? C'est juste: j'oubliais ta condition. Le Yn et
le Yang, ce sont les deux grands principes masculin et fminin de la
nature.

FAN-SOU

Ah! Trs bien, merci. Ensuite.

P-MIN-TCHON

Pourquoi la tradition assimile-t-elle toujours le Yang, c'est--dire
l'homme,  ce qui est beau, noble d salutaire, et le Yn, c'est--dire
la femme,  tout ce qui est laid, vil et nuisible?

FAN-SOU

Vous permettez, vraiment, que je rponde?

P-MIN-TCHON

De plus savants que toi hsiteraient.

FAN-SOU

Eh bien! comme l'homme n'a de penchants que pour les choses laides,
viles et nuisibles, et qu'il aime la femme par-dessus tout, on en a
conclu que la femme ne valait rien. (Elle s'enfuit.)

P-MIN-TCHON

Petite ruse, ta riposte est bonne, mais elle ne rpond qu' la moiti
de ma question. (Il la poursuit.)



SCNE VIII


SIAO-MAN

SIAO-MAN, dguise en homme, sort de la maison.

Que disait-il donc  Fan-Sou? Ah! pourvu que son projet russisse. Je
compte bien plus sur elle que sur moi-mme. Voyons, un peu de courage.
Qui pourrait reconnatre une femme sous ces habits de jeune garon?
Je vais m'asseoir sur ce banc, comme si j'tais las d'une longue
promenade. (Elle s'assied.) Tiens! il a justement oubli son livre! Il
va revenir, sans doute. Alors je lui dirai: Seigneur, est-ce toi qui
a laiss l ce livre? Il faudra dire cela d'une voix ferme, mle...
je n'oserai jamais. Je tremble dj comme s'il faisait froid. Ah! il
faut aussi prendre une posture d'homme!... Voyons. (Elle prend une
position.) Non, je ne dois pas tenir mon pied dans ma main; c'est un
geste de femme coquette. (Elle change de pose.) Jamais je n'ai vu un
homme s'asseoir; il me semble que sur les peintures, je les ai vus
reprsents ainsi; il vient! Je vais mourir de peur; mon coeur est comme
un oiseau pris au pige.



SCNE IX


P-MIN-TCHON


P-MIN-TCHON

Elle a fui vraiment plus vite qu'une hirondelle, et me voil tout
essouffl, (il aperoit Siao-Man.) Tiens! on m'a pris mon banc (Il
examine Siao-Man  la drobe.) C'est sans doute un jeune homme de
la ville. Il est ma foi charmant, et son air modeste prvient en sa
faveur. Si j'essayais de lier connaissance avec lui, il pourrait
peut-tre, indirectement, me renseigner sur ce que je dsire tant
savoir.

SIAO-MAN,  part.

Il faut que je lui adresse la parole. (P-Min-Tchon s'avance et salue.
Siao-Man se lve et salue aussi.)

SIAO-MAN

Seigneur, je me suis peut-tre assis sur le banc que tu avais choisi.

P-MIN-TCHON

Seigneur, c'est moi, sans doute, qui ai commis une indiscrtion en
choisissant, pour tudier, le lieu ordinaire de ton repos.

SIAO-MAN

Non, non, permets que je me retire.

P-MIN-TCHON

Non, non, fais-moi l'honneur de partager ce banc avec moi. (Ils se
saluent de nouveau et s'asseoient.) Nous pourrons ainsi nous reposer de
compagnie. (A part.) Je ne sais quelle sympathie m'attire vers ce jeune
homme. Je me sens tout dispos  l'aimer.

SIAO-MAN,  part.

Je crois que les rites ordonnent que je lui demande, tant le plus
jeune, son nom et le lieu de sa naissance (Haut.) Seigneur, ne
m'apprendras-tu pas ton noble nom et celui de ta patrie glorieuse?

P-MIN-TCHON

Mon nom est P-Min-Tchon, mon humble pays la province de Kouan-Ton.

SIAO-MAN. toujours embarrasse.

Moi, je me nomme ... Lie-Se-Ni. Je suis n dans cette ville et
j'habite le passage des Tiges de Bambou..., prs de la rue de Ma-Hine.

P-MIN-TCHON

Pardonne  mon ignorance: je suis tranger, et je ne sais pas o se
trouve la rue de Ma-Hine.

SIAO-MAN,  part.

Ni moi non plus (Haut.) C'est prs de la place du Tertre-Sec....

P-MIN-TCHON

Ah!...

SIAO-MAN,  part.

Suis-je assez stupide!...

P-MIN-TCHON,  part.

Comme il parat timide!

SIAO-MAN, faisant un effort sur elle-mme.

Puis-je te demander, seigneur, si tu comptes t'arrter longtemps dans
la capitale du Chen-Si?

P-MIN-TCHON

Je dois tre rendu  Pkin pour l'poque des grands examens qui ont
lieu tous les trois ans. Le temps est proche, hlas!

SIAO-MAN

Pourquoi dis-tu hlas? Qu'est-ce donc que tu regretteras dans cette
ville inconnue?

P-MIN-TCHON

Je ne le sais vraiment pas; mais il est certain que ce pays a pour
moi un charme singulier. C'est un vague pressentiment, peut-tre,
que ma destine doit s'accomplir ici; En m'loignant, j'aurai comme
un remords, et quelque chose me dira: La part de bonheur qui t'est
rserve, c'est dans cette ville qu'elle t'attendait, tu as pass trop
vite et tu n'as su la voir.

SIAO-MAN

C'est peut-tre un avertissement des dieux.

P-MIN-TCHON, souriant.

Depuis quelques instants, je pense que ce pressentiment m'annonait que
je rencontrerais ici mon premier ami.

SIAO-MAN

Ah! seigneur, ne te moque pas de moi.

P-MIN-TCHON

C'est trs srieux, je t'assure. N'as-tu jamais vu, par exemple, un
chien errant choisir tout  coup un matre parmi les passants, le
suivre et lui faire fte? Son instinct le trompe rarement. Eh bien!
j'ai confiance dans l'instinct qui me pousse vers toi!

SIAO-MAN

Je suis comme un indigent qui s'attend  recevoir une pice de cuivre,
et  qui l'on donne une bourse pleine d'or.

P-MIN-TCHON

Vrai? Tu ne me prends pas pour un fou? (Souriant.) Tu ne repousseras
pas d'un coup de pied le pauvre chien perdu?

SIAO-MAN, avec effusion.

Ah! je vous aime dj de tout mon coeur!

P-MIN-TCHON

C'est dit! nous voil amis, et tu verras, je suis fidle. Sais-tu que
nous avons longtemps  nous aimer? Moi j'ai vingt ans, et toi?

SIAO-MAN

Dix-sept.

P-MIN-TCHON

Cher enfant! et o en es-tu de tes tudes?

SIAO-MAN

Je suis prt pour le premier examen. Aprs l'avoir pass, j'tudierai
la mdecine.

P-MIN-TCHON

Comment! Tu as du got pour cette science infrieure? Tu t'intresses
aux innombrables nuances des mouvements des pouls, aux maladies chaudes
ou froides, aux drogues amres, aigres ou sales? Pouah! Laisse cela
aux sorciers des rues.

SIAO-MAN

Ce n'est pas prcisment par got que je veux me faire mdecin: Je suis
orphelin et pauvre, et je pense que la mdecine me permettra de gagner
rapidement ma vie.

P-MIN-TCHON

Puisque moi je suis riche, mon frre n'a plus le droit de dire qu'il
est pauvre; et, comme je suis le frre an, le frre cadet doit
m'obir et renoncer  son dessein.

SIAO-MAN,  part.

Quel coeur!

P-MIN-TCHON

coute! Partons ensemble; viens  Pkin, tu tudieras prs de moi et tu
pourras bientt prtendre  la gloire des grands examens.

SIAO-MAN

Hlas! Je ne puis.

P-MIN-TCHON

Pourquoi? ne m'as-tu pas dit que tu tais orphelin

SIAO-MAN, avec hsitation.

Je suis orphelin, mais.... J'ai une soeur.

P-MIN-TCHON

Qu'elle doit tre belle si elle te ressemble!

SIAO-MAN

Nous sommes comme les deux yeux d'un mme visage; elle n'a que moi pour
protecteur; comment pourrais-je l'abandonner?

P-MIN-TCHON

Certes! Tu dois veiller sur elle....

SIAO-MAN

C'est seulement lorsqu'elle sera ... marie que je serai libre de mes
actions. J'hsite depuis longtemps dans le choix d'un poux. Le mariage
est une chose grave.

P-MIN-TCHON

Ne te hte pas. tudie bien celui que tu accueilleras.

SIAO-MAN

Ah! jamais je n'ai rencontr un homme qui me ft comme toi sympathique
 premire vue. La loyaut se lit dans tes regards, la bont fleurit
sur tes lvres, et, dans le son de ta voix, on devine tout ce que ton
coeur cache de trsors.

P-MIN-TCHON, souriant.

Je m'efforcerai d'tre digne de cette trop flatteuse opinion.

SIAO-MAN

Mais... J'y songe ... cher frre.... Pourquoi n'pouserais-tu pas ma
soeur...? Elle serait entre nous un lion, indissoluble! (P-Min-Tchon,
baisse la tte.) Elle est vertueuse et douce; ses doigts font natre
le printemps sur le mtier  broder; elle sait lire les potes et
expliquer les philosophes; elle compose mme des vers agrables et les
chante d'une voix claire, en s'accompagnant du pi-pa  trois cordes.

P-MIN-TCHON

Arrte, ami! ne me parle plus de ta soeur, sous peine de l'offenser. Je
ne dois pas pensera elle; je ne puis l'pouser....

SIAO-MAN

Mon Dieu!

P-MIN-TCHON

Je suis engag.

SIAO-MAN

Ah! qu'ai-je fait!

        [Elle se laisse tomber sur le banc et cache son visage
        dans ses mains.

P-MIN-TCHON

Comment! tu pleures? En quoi ai-je pu t'affliger si fort?

SIAO-MAN,  part.

Quelle honte!

P-MIN-TCHON

Tu le mprends sur mes sentiments. Il m'et t bien doux de devenir
vraiment ton frre.... Eh bien! coute, je vais te dire mon secret. Tu
jugeras si je dois me croire engag: Cette nuit, tandis que je rvais
 celle que je dois aimer sans la connatre encore, quelqu'un jeta sur
le seuil de ma porte un gage de tendresse: ce sachet. Puis, je vis une
ombre gracieuse glisser entre les arbres. Je m'approchai et je parlai
en tremblant  une femme inconnue qui m'couta d'une oreille furtive,
puis s'enfuit effarouche. J'tais si mu moi-mme que le souffle me
manquait. Voil tout. Par ce premier trouble de mon coeur, je me crois
li  cette femme. Dis-moi: qu'en penses-tu?

SIAO-MAN, trs mue.

Oh! oui, oui; ton coeur n'est plus  toi. Tu es li pour jamais.

        [Une chaise  porteur s'arrte au fond de la scne. Une
        vieille femme, trs majestueuse, en descend. Elle a sur
        le nez une vaste paire de lunettes.



SCNE X


LES MMES, LA VIEILLE FEMME, au fond. P-MIN-TCHON  SIAO-MAN

Cependant, si mon inconnue n'tait pas telle que je la rve?

LA VIEILLE FEMME,  part.

Puis-je en croire mes yeux! Ma nice est change en un neveu.

SIAO-MAN  P-MIN-TCHON

Puisqu'elle a su te comprendre et t'aimer, elle doit tre digne de toi.

LA VIEILLE FEMME,  part.

Que se disent-ils donc? Ils sont l vraiment comme un couple de
sarcelles.

        [Elle se rapproche.)

P-MIN-TCHON

Mais, c'est peut-tre une intrigante. J'hsiterais vraiment 
l'pouser. Songe donc: une femme que l'on rencontre dehors la nuit!

LA VIEILLE FEMME

Certes, on n'pouse gure une jeune fille que l'on a rencontre la nuit
dans la rue.

P-MIN-TCHON  SIAO-MAN

Que dis-tu?

SIAO-MAN

Rien.

P-MIN-TCHON

Et puis, ce sachet jet ainsi dans la chambre d'un jeune homme, cela ne
te semble-t-il pas une action un peu effronte?

LA VIEILLE FEMME

On ne peut plus effronte. C'est elle qui a jet le sachet, je le vois
 son air penaud.

P-MIN-TCHON

Une jeune fille bien ne n'et pas fait cela.

LA VIEILLE FEMME

Attrape.

SIAO-MAN

Mais si, craignant de te voir partir pour toujours, elle n'avait pas eu
d'autre moyen de correspondre avec toi?

P-MIN-TCHON

Elle devait se confier  ses parents.

SIAO-MAN

Si elle n'a pas de parents?

P-MIN-TCHON

Mchant ami! Je m'efforce de faire taire mon coeur pour te complaire, et
tu t'acharnes contre moi.

SIAO-MAN

Suis l'impulsion de ton coeur, mon frre chri, et tu me combleras de
joie.

P-MIN-TCHON

Cependant, tu paraissais triste toute  l'heure, en apprenant que
j'tais engag.

SIAO-MAN

C'est, que tout  l'heure je ne savais pas et que maintenant....

LA VIEILLE FEMME, outre.

Elle va lui dire que c'est elle!

P-MIN-TCHON

Maintenant?

SIAO-MAN

Celle qui a brod le sachet, c'est....

LA VIEILLE FEMME, les sparant brusquement.

Pardon, de vous interrompre, jeunes seigneurs! mais n'est-ce pas ici la
place du Tertre-Sec?

P-MIN-TCHON, avec un peu d'impatience.

Je n'en sais rien, honorable femme, je ne suis pas du pays.

SIAO-MAN

Ciel! ma tante!

LA VIEILLE FEMME, feignant d'treindre sa nice.

Petite gueuse, tu allais dshonorer ta famille! j'arrive  temps pour
tout sauver. Continue  jouer ton rle de garon.

SIAO-MAN, toute tremblante,  P-Min-Tchon

Mon ami, c'est ma tante qui arrive de voyage, et que je croyais morte.
(P-Min-Tchon salue.)

LA VIEILLE FEMME

Et qui se porte  merveille, grce aux poussahs! Je vois que tu es
l'ami de mon neveu.

P-MIN-TCHON

Son plus fidle ami.

LA VIEILLE FEMME, l'examinant.

Il doit tre fier de toi. Mais.... Qu'as-tu donc l? (Elle lui arrache
le sachet.)

P-MIN-TCHON

Mais ...

LA VIEILLE FEMME

O as-tu trouv cela?

P-MIN-TCHON

Sur l'escalier de ma chambre ... Que t'importe? (Il veut le reprendre.)

LA VIEILLE FEMME Ma suivante Fan-Sou est seule capable d'excuter ce
point de broderie.

P-MIN-TCHON

Quoi! une suivante?

LA VIEILLE FEMME

Il est de mon invention et je ne l'ai montr qu' elle.

P-MIN-TCHON

Une suivante ne compose pas des vers aussi corrects et aussi gracieux.

LA VIEILLE FEMME, minaudant.

pargne ma modestie!

P-MIN-TCHON

Comment?

LA VIEILLE FEMME

Ces vers sont tracs de ma main sur une pancarte accroche dans ma
chambre de nuit. Je les composai pour feu mon glorieux poux lorsqu'il
partit pour la guerre! Je chasserai cette voleuse de Fan-Sou.

SIAO-MAN

Ah! ma tante, pardonne-lui.

LA VIEILLE FEMME

Tais-toi!

P-MIN-TCHON, qui semble avoir pris une rsolution, s'avance avec
gravit vers la vieille.

Noble femme! Veux-tu t'asseoir sur ce banc, afin que je puisse te
saluer selon les rites et t'adresser une demande.

        [La vieille s'assied. P-min-Tchon lui fait diverses
        salutations.

P-MIN-TCHON

Mon nom est P-Min-Tchon, ma fortune s'lve  cent mille liangs d'or.
Mon talent est en fleur et j'espre, aux prochains examens, tre admis,
parmi les dragons et les tigres, dans la foret des mille pinceaux.
Lorsque tu es arrive, j'allais demander  mon ami qu'il m'accorde
sa soeur en mariage, ta nice charmante qui doit tre la gloire de
l'appartement intrieur. C'est  toi que je m'adresse maintenant. Me
crois-tu digne d'tre son poux? C'est en tremblant que j'attends ta
rponse.

LA VIEILLE FEMME

Le dieu Fo a voulu fter mon retour en me faisant rencontrer, avant
mme d'tre entre dans mon logis, un jeune homme possdant toutes les
qualits; ma nice ne pouvait rver un plus gracieux mari, elle ne
pouvait pas l'ambitionner plus savant.... Surtout lorsqu'il sera revenu
des grands concours de Pkin.

SIAO-MAN

Ah! mon ami!

P-MIN-TCHON

Mon frre bien-aim!

LA VIEILLE FEMME

Allons! allons! C'est bien: je suis attendrie; mais  nous voir ainsi
dehors, on dirait vraiment que nous n'avons pas de maison. Voici la
mienne: entrons, nous ferons mieux connaissance, et,  ton retour
de Pkin, nous choisirons un jour heureux, et un cortge magnifique
conduira ta jeune pouse jusqu'au seuil de ta demeure. (A Siao-Man, 
part.)

D'ici l, mon neveu aura soin d'tre mort et enterr. (Aprs mille
crmonies, P-Min-Tchon entre dans la maison.)

LA VIEILLE FEMME, se tournant vers Siao-Man et tant ses lunettes.

Eh bien, matresse, ai-je tenu parole?

SIAO-MAN

Ah!... Fan-Sou.

FAN-SOU, un doigt sur les lvres.

Chut!...

        [Elles entrent dans la maison.




YU-P-YA JETANT SA LYRE


        _Le noble Yu-P-Ya, le coeur dsaccord, par la mort de
        son ami, jette sa lyre_[1].


On cite toujours l'amicale gnrosit de Pao-So.

Mais qui connat la Lyre de P-Ya?

Aujourd'hui, sous les dehors de l'amiti, se cachent des sentiments de
dmons.

Je cherche en vain par le monde une tendresse sincre, et, cependant,
mon coeur recle le sentiment qu'elle existe.

Il y a beaucoup de nuances entre les amis et plusieurs sortes
d'amitis: on nomme _Ts-ki_, celle qui est inspire par la charit et
la vertu: protection d'une part, gratitude de l'autre. La sympathie et
le dvouement rciproque, c'est _l'intimit des coeurs: Tse-Sin_. Deux
esprits qui s'apprcient, se pntrent et s'accordent, sous une motion
commune, provoque par la musique; c'est l'amiti ne de l'harmonie des
sons: _Tse-Yu._

Maintenant, auditeurs qui voulez m'entendre, prtez l'oreille  cette
histoire--que les autres fassent comme ils voudront.--Je conte ces
aventures d'amis illustres seulement  qui m'est ami. A qui ne l'est
pas, je ne dis rien:

Au temps des guerres, entre les royaumes qui formaient alors la Chine,
vivait un grand dignitaire dont le nom de famille tait Yu, le prnom
Tseu (bonheur), et le surnom P-Ya.

Son corps tait du royaume de Tsou, car il avait vu le jour  Yen-Fou,
la capitale--ce pays fait partie aujourd'hui de la province de Hou-F,
prfecture de Kar-Tsen--mais son toile l'avait conduit dans le royaume
de Tsin, o il tait premier ministre. Il atteignit encore un grade
plus lev en recevant un ordre royal, celui d'aller dans le pays
de Tsou faire visite au souverain et lui porter des prsents. Cette
mission fut avantageuse  P-Ya qui, par ses talents, fit honneur 
son roi, dont il excuta tous les ordres  merveille. De plus, cette
ambassade fournissait  l'envoy l'occasion de revoir sa patrie: d'une
seule flche, il pouvait atteindre deux buts.

Il avait voyag par terre pour se rendre  la capitale de Tsou. Il vit
le roi et lui prsenta son ordre de crance.

P-Ya fut reu avec beaucoup d'gards, on lui offrit un festin et on
donna des ftes en son honneur. Mais se trouvant dans son pays natal,
il tait impatient de visiter les tombeaux de ses anctres, de saluer
ses parents, ses amis, et de revoir aussi toute la contre. Les devoirs
de sa charge ne lui permettant pas de trop s'attarder, aussitt les
affaires publiques termines, il demanda au roi son cong.

P-Ya reut en prsents des barres d'or, des satins, de toutes
couleurs, finement brods, une haute voiture et quatre chevaux.

Depuis vingt ans, il n'tait pas venu dans son pays et se trouvait tout
heureux; mais une impatience le tenait, quand il songeait aux paysages,
aux montagnes, aux superbes fleuves de sa patrie. Il tait bien dcid
 tout revoir, et il aurait voulu changer sa voiture contre un navire,
afin de regagner par eau, en faisant un grand dtour, le royaume de
Tsin.

Il dit alors au roi de Tsou:

--Je suis bien malheureux de ressentir une grande lassitude, comme les
chevaux qui ont trop travaill. Je redoute les secousses de la voiture.
C'est pourquoi j'ose vous prier de vouloir bien me prter des bateaux
et des rameurs, pour m'en retourner, cette faon de voyager conviendra
mieux  ma sant.

--Je vous accorde votre demande, rpondit le roi.

Et il ordonna au ministre des eaux de choisir deux grands navires; le
plus somptueux pour l'ambassadeur, l'autre pour sa suite et ses bagages.

Ces navires taient entirement peints et dors, avec de hautes voiles,
l'habitacle tait garni de tentures et de portires brodes, de tapis
et de meubles superbes.

Le jour du dpart, tous les ministres conduisirent Yu-P-Ya jusqu'
l'embarcadre, et aprs, des souhaits de bonheur, le quittrent.

Sans s'inquiter des distances, P-Ya voulut visiter les plus beaux
sites. La splendeur de la nature est ce qui s'accorde le mieux avec
les sentiments de son me potique et lgante. On dploya les voiles,
la proue du navire fendit les flots bleus; les collines vertes
s'tagrent, l'eau pure s'tendit  perte de vue; sollicit de toute
part par tant de beaut, P-Ya ne savait de quel ct arrter ses
regards.

Avant la fin du jour, il arriva au confluent du Yan-Ts-Kiang et du
Heu-Yan. C'tait le soir du quinzime jour du huitime mois, au milieu
de l'automne.

Mais voici qu'une tempte se lve; l'eau s'agite, la pluie, tombe 
torrent; le bateau ne peut plus avancer, il s'arrte et jette l'ancre
au pied d'une haute montagne.

Pourtant le vent cesse bientt, les flots se calment, la pluie
s'arrte; les nuages s'cartent et le disque trs pur de la lune se
prsente.

[Illustration: Avant la fin du jour, il arriva au confluent des deux
rivires....]

Aprs la pluie, sa lumire semble rafrachie et d'une clart
incomparable. Tout seul sur son navire, P-Ya est nanmoins un peu
triste; il appelle un serviteur:

--Brlez des parfums dans les cassolettes, dit-il: je veux jouer un
morceau sur le kin (lyre), pour allger mon coeur.

Le serviteur alluma les parfums, apporta le kin dans son tui de soie,
et le posa, sur son support, devant P-Ya.

Celui-ci ouvrit l'tui, en tira le kin et l'accorda. Il commena de
jouer, et bientt, sous ses doigts, l'instrument rendit des sons
troubles; et avant que le morceau fut termin, avec un bruit sec, une
corde se cassa.

P-Ya, trs surpris, s'arrta.

--Demandez donc au pilote dans quel lieu nous sommes, cria-t-il.

--Le vent et la pluie nous ont contraints de nous arrter au pied d'une
montagne, lui rpondit-on. Il n'y a aux alentours que des plantes et
des arbres, on ne voit aucune habitation.

--C'est donc un pays encore dsert, dit P-Ya; mais s'il existe aux
environs une ville ou un village, sans doute un de ses habitants a
entendu mon kin par surprise, car le son a chang tout  coup et une
corde s'est rompue. Si la montagne est vraiment dserte, d'o peut
venir cet tre qui m'a cout?... Ah! je devine: un de mes ennemis a
post l quelque assassin pour me tuer; ou bien, un voleur guette, au
fond de la nuit et veut attaquer mon bateau, par de tant de richesses.

Et il crie  ses serviteurs:

--Explorez la contre, dans toutes les directions; montez sur la
montagne et cherchez partout: s'il n'y a personne sous l'ombre des
saules, certainement dans les roseaux quelqu'un se cache.

Les serviteurs excutrent l'ordre; en grand tumulte, ils se
prparrent  gravir la montagne, mais, tout  coup, un homme parut sur
le quai qui dit  haute voix:

--Seigneur de ce navire, ne redoutez rien: moi, trs humble, je ne suis
ni voleur, ni assassin, mais simplement bcheron. J'ai ramass des
bches et je rentrais, un peu en retard, quand l'orage m'a surpris. Mes
habits de pluie taient impuissants  me protger et j'ai cach mon
corps dans un coin de la montagne. L'orage pass, j'ai repris ma route,
mais en entendant rsonner les cordes de votre instrument, je me suis
arrt pour couter le kin.

--Oh! comment un bcheron de la montagne ose-t-il couter le kin? dit
P-Ya, en riant. Je mets en doute sa parole et je la compte pour rien.
Et il ajouta:

--Renvoyez-le.

Mais le bcheron ne s'en alla pas.

--Votre Grandeur a prononc des paroles insenses, dit-il. N'avez-vous
pas entendu dire que dans un village de dix maisons il peut se
rencontrer un homme sincre et juste, mais que l o habite un sage,
bientt un autre sage se prsente au seuil de la porte attir par
la renomme? Pourquoi votre orgueil vous fait-il supposer que cette
montagne sauvage ne peut pas abriter un tre digne d'couter le kin?
Alors, en ce cas, au fond de la nuit, on ne devrait pas se permettre
d'en jouer.

P-Ya comprend,  ces expressions peu vulgaires, qu'il s'agit vraiment
d'une personne digne d'attention; il arrte les clameurs des serviteurs
et s'avance sur la porte de l'habitacle.

--H! vous! habitant de la haute montagne, dit-il, vous tes demeur
longtemps debout pour couter le kin: savez-vous quel morceau j'ai jou
tout  l'heure?

L'homme rpondit:

--Moi trs humble, si je ne l'avais pas su, je ne me serais pas arrt
pour l'couter. Le morceau que Votre Grandeur a jou tout  l'heure,
c'est Khon-Ts (Confucius) qui l'a compos, en pensant  son disciple
prfr Hy-Houi.

Quelle piti!  triste sort d'Hy-Houi mort si jeune!

Depuis qu'on le pleure les cheveux ont eu le temps de se couvrir de
gele blanche.

Il tait si heureux, lui, de sa petite maison, de sa corbeille de riz
et de son gobelet  boire!

Vous avez jou jusque-l, vous n'avez pas dit le quatrime vers, mais
je m'en souviens:

Dans le monde il a laiss  jamais le nom d'un sage.

P-Ya fut trs heureux en entendant cette rponse, et il s'cria:

--Matre, il est certain que vous n'tes pas un homme ordinaire; mais
vous tes bien loin de moi et il ne m'est pas facile de causer.

Il ordonna alors aux marins de poser le pont volant et de tendre la
gaffe qui sert de rampe, puis de prier l'inconnu de descendre dans
l'habitacle afin de pouvoir tout  son aise approfondir la question.
Les serviteurs excutrent l'ordre et l'homme monta sur le bateau.

C'tait vraiment un bcheron. Il tait coiff d'un chapeau en feuilles
de bambous, et couvert d'un manteau de paille; il s'appuyait sur une
pique, avait sa large hache passe  sa ceinture et il tait chauss de
souliers en jonc tress.

Les domestiques, voyant cette tenue, le regardaient avec ddain et
changeaient entre eux des clins d'yeux.

--H! bcheron, par ici! et en face de Monseigneur prosterne-toi. S'il
l'interroge, fais bien attention  tes rponses, car c'est un trs haut
mandarin.

Mais ce bcheron tait un homme de sens.

--Il est inutile d'tre grossier, dit-il. Attendez que je quitte mes
vtements de pluie, j'entrerai ensuite.

Il ta son chapeau et rajusta son turban d'toffe bleue. Il retira
son manteau qui recouvrait sa tunique de toile, attach par une large
ceinture qui lui servait de poche et laissait voir le pantalon. Trs
tranquillement il rangea son grand chapeau en forme de toit, son
manteau, posa sa pique et sa hache  la porte de l'habitacle. Il ta
ses sandales en jonc pour secouer l'eau, puis il les remit et, pas 
pas, entra dans la salle. C'tait comme un pavillon de prince, trs
clair par des lampes et des bougies. Au milieu taient disposs une
table trs somptueuse et un fauteuil pareil  un trne.

Le bcheron salua seulement en soulevant ses poings et dit:

--Je vous salue respectueusement, Seigneur.

Le grand mandarin du royaume de Tsin fut bien surpris de se trouver
en prsence d'un homme si simple en costume vulgaire; ses yeux ne se
souvenaient pas d'en avoir vu de pareil. Il ne savait quelle conduite
tenir; le saluer? mais comment?... Le renvoyer tait impossible
aprs l'avoir lui-mme appel. Il se dcida  esquisser un salut, en
soulevant un peu ses poings.

--Mon sage ami, dit-il, laissez les crmonies. Et il dit aux
serviteurs:

--Donnez-lui de quoi s'asseoir.

Les serviteurs apportrent un humble escabeau et P-Ya dit avec une
moue ddaigneuse:

--Tu peux t'asseoir.

Sans aucun embarras le bcheron s'assit, tout simplement.

P-Ya, un peu surpris et choqu de ce sans-faons, ne lui demanda pas,
comme c'est l'usage de le faire, son nom de famille et son prnom; il
ne commanda pas non plus le th. Ils restrent ainsi longtemps, sans
parler;  la fin ce fut P-Ya qui, gn par ce silence, le rompit.

--Qui donc tout--l'heure du haut de la montagne a cout le kin?
dit-il. Est-ce toi?

--J'ose  peine avouer que c'est moi, rpondit le bcheron.

--Je te le demande: Mais puisque c'est bien toi qui coutais, tu dois
savoir l'histoire du kin, de quelle main est sorti celui-ci, et quels
sont les bienfaits qu'on peut retirer de ce noble instrument.

Au moment o P-Ya faisait ces questions, le patron du bateau vint dire:

--Maintenant le vent est bon, la lune claire comme en plein jour:
peut-on reprendre la route?

--Attendez encore, dit P-Ya.

--Je suis trs honor que Votre Grandeur ail daign me recevoir, dit le
bcheron; mais je regretterais que les bavardages, floconnant comme le
duvet du cotonnier, d'un pauvre homme tel que moi, vous fassent manquer
la brise favorable qui pousserait votre navire.

P-Ya rpondit en riant:

--Je regrette surtout que tu ne connaisses pas le kin  fond: si tu
pouvais me donner la preuve que tu le connais, quand mme je devrais
perdre mes hautes fonctions, je n'hsiterais pas  retarder mon voyage.

--Puisqu'il en est ainsi, moi, pauvre homme, j'ose commencer cette
explication, au-dessus de mes forces:

Le kin a t invent par l'empereur Fo-Shi. Il avait vu l'me des cinq
plantes s'abattre, en volant, sur l'arbre _Ou-Tong_. Le Phnix, qui
est le roi des oiseaux, qui ne mange que les fruits des bambous et ne
boit qu'aux sources les plus pures, perche seulement dans cet arbre.

Fo-Shi jugea que le Ou-Tong, qui semble avoir absorb l'me de la
nature, est le plus prcieux des arbres, et qu'il pouvait servir 
former un excellent instrument de musique.

Il ordonna de couper l'arbre qui tait haut de trente _tsiens_ et
trois _tseus_, chiffre correspondant au nombre des trente-trois cieux.
Aprs qu'il fut abattu, il le fit couper en trois morceaux, figurant
les trois principes lmentaires: le ciel, la terre et l'homme. Il
frappa alors la plus haute de ces trois parties, et trouva le son qu'il
rendait trop clair et le bois trop lger; il repoussa ce fragment; il
frappa la partie infrieure qui rendit un son trouble et sombre parce
qu'elle tait trop lourde. La partie du milieu donna un son ni trop
clair ni trop sombre, le bois n'tait ni trop lourd ni trop lger.

Fo-Shi trempa le fragment dans une eau courante, et le laissa pendant
72 jours, qui rpondaient aux 72 divisions de l'anne; puis il le
retira et le fit scher  l'ombre.

L'astrologue ayant indiqu un jour o les pronostics taient
favorables, Fo-Shi confia le bois  Liou-Tse-Ki, menuisier dlicat,
afin qu'il taillt dans l'_Ou-Tong_ un instrument de musique qui serait
nomm Yao-Kin, parce qu'il servirait d'abord  excuter la musique
nomme Yao-Tchy. Sa longueur tait de trois _tsiens_, six _tseus_ et
un _pen_, nombre correspondant aux degrs du ciel. Il tait arrondi
 sa partie suprieure pour reprsenter la vote cleste; la partie
infrieure tait plane comme la terre. Ses cinq cordes correspondaient
aux cinq plantes et aux cinq lments. La _Demeure du dragon_ (le
chevalet sur lequel s'appuient les cordes) tait  huit pouces de
l'extrmit infrieure de l'instrument pour reprsenter les huit aires
du vent, et le _Nid du phnix_ (point o s'attachent les cordes) 
quatre pouces de l'extrmit suprieure pour rpondre aux quatre
saisons.

L'paisseur du kin est de deux _tseus_, nombre symbolisant le ciel et
la terre. La tte de l'instrument, c'est: le _Jeune homme d'or_; la
taille, c'est: la _Jeune fille de Jade_; le dos, c'est: l'_Immortel_.
Il y a le _Lac du Dragon_, et l'_tang du Phnix_. Les chevilles o
s'attachent les cordes sont de Jade, les chevalets qui les soutiennent
sont d'or. On compte douze chevalets, qui correspondent aux douze lunes
de l'anne, et un treizime qui figure la lune intercalaire.

Autrefois, le kin n'avait que cinq cordes rpondant aux cinq lments:
les mtaux, le bois, l'eau, le feu et la terre, et aussi aux cinq tons
de la gamme: _Kong, San, Kio, Tse, Hu._

Au temps de Yao et de Chun, on touchait le kin  cinq cordes et l'on
chantait les vers intituls: _Nan Fong_ (le Vent du Sud), et l'tat
tait florissant.

Plus tard, Wen-Wang, de la dynastie des Tchou, qui avant d'tre
empereur, prisonnier  Kinely, tait au service de la dynastie des
Yuen, pour rendre hommage aux mnes de son fils P-hy-Ko, ajouta une
corde  la lyre,  l'expression triste, pure, douloureuse, sombre. On
l'appelle la corde de Wen-Wang; son fils Wou, ayant dtrn et tu le
dernier empereur des Chang, restaura la musique noble, en rprouvant
la danse. Il ajouta encore au kin une corde, au son clatant, qu'on
appelle la corde de Wou. Le kin eut alors sept cordes.

Il y a six tats de choses redoutables au kin: le trop froid, le trop
chaud, le grand vent, la grande pluie, l'orage, la neige.

Il y a sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de
toucher au kin:  l'annonce d'un deuil; si l'on joue d'autre musique
dans le voisinage; quand on est trop proccup par des affaires; quand
on n'a pas pris le temps de purifier son corps; quand on n'a pas de
vtements lgants; quand on n'a pas allum les parfums; quand il n'y a
pas l un auditeur digne d'entendre.

Les huit grandes beauts du kin sont: la puret, la raret, le
mystre, l'lgance, la mlancolie, la force, la rflexion, l'tendue.

Quand on le joue en perfection, le tigre qui miaule, s'il entend, se
tait, et le singe, gmissant dans les branches, cesse d'tre triste.
Tels sont les bienfaits du kin.

Devant ce ruissellement de paroles, P-Ya pensa que le bcheron n'avait
peut-tre seulement qu'une excellente mmoire.

--Mais cela est dj rare, se dit-il, et je vais l'interroger encore.

Et s'adressant au bcheron, il ajouta:

--Je vois, matre, que vous connaissez parfaitement les rgles de la
musique. Vous souvenez-vous d'un fait que l'on rapporte  propos de
Khong-Tseu?... Un jour, il jouait du kin dans son pavillon, quand
son disciple favori Hy-Houi entra dans la salle. Celui-ci s'arrta,
surpris; les sons de l'instrument taient rudes et sombres, et il eut
le sentiment que Khong-Tseu prouvait un dsir vorace et sanguinaire.
Il ne put s'empcher de faire part au Matre de son impression. Alors,
celui-ci rpondit en souriant:

Tout  l'heure, pendant que je jouais du kin, je voyais, par la
fentre, un chat qui poursuivait un rat. Je suivais cette chasse,
dsirant que le rat fut pris et craignant qu'il ne s'chappt. C'tait
l ma pense vorace et sanguinaire. Malgr moi, je l'ai communique
aux cordes de l'instrument...

--Maintenant, continua P-Ya, je crois connatre les rgles musicales
de la sainte Maison, dans leurs plus fins dtails. Si moi, trs humble,
je jouais le kin, avec quelques sentiments dans le coeur, pourriez-vous,
matre, en m'coutant, les deviner?

--Il est dit dans le _Che-Kine_[2]: Ce que les autres ont dans le
coeur, je le devine. Que Votre Grandeur essaie une fois, et moi, pauvre
homme, je tcherai avec mon coeur de dcrire. Si je ne le peux pas, que
Votre Grandeur me pardonne.

Alors P-Ya rajusta la corde  son kin et mdita quelques instants.

Sa pense se porta sur les hauts pics des montagnes et il joua un
morceau.

--Ah! que c'est beau! s'cria le bcheron. Votre pense plane sur les
cimes majestueuses des montagnes!...

P-Ya, trs mu, ne rpondit rien, et mdita de nouveau. Il joua un
autre morceau en pensant  une eau courante.

--Ah! quelle beaut! s'cria bientt le bcheron. Je vois le tumulte
des eaux!...

P-Ya fut saisi de surprise. Il repoussa le kin et se leva, n'hsitant
plus  accomplir envers son hte les crmonies de rception.

--J'ai manqu de respect! J'ai manqu de respect! s'cria-t-il. Le
rocher recle souvent un prcieux morceau de jade! Si on juge les
hommes d'aprs leurs habits, est-ce qu'on ne risque pas de mconnatre
le plus savant lettr du monde? Seigneur, votre lgant prnom et votre
noble nom de famille?

Le bcheron rpondit en s'inclinant:

--Moi, pauvre homme, mon nom de famille est Tson, mon prnom Hoie, et
mon surnom est Tse-Tchi.

P-Ya salua en soulevant ses poings:

--Ah! vous tes le seigneur Tson-Tse-Tchi?

--Quel est le nom minent de Votre Grandeur? dit  son tour le
bcheron. En quel lieu occupez-vous une illustre situation?

--Moi, humble fonctionnaire, je m'appelle Yu-P-Ya. Je suis ministre
du roi de Tsin. J'ai t charg d'une ambassade, et je passe, en m'en
retournant, par votre glorieux pays.

--Ah! je pensais bien que le seigneur P-Ya tait un trs puissant
mandarin! s'cria Tson-Tse-Tchi.

P-Ya invita le bcheron  s'asseoir  la place qu'on offre au
visiteur, et s'assit lui-mme  la place que doit occuper le matre de
la maison, puis il cria au serviteur d'apporter le th. Et quand ils
eurent bu le th, il commanda le repas.

--Profitons de l'occasion qui nous est offerte de causer ensemble, dit
P-Ya. Cela ne vous dplaira-t-il pas? et voulez-vous que ce soit sans
crmonie?

--Je n'oserais pas tre, en quoi que ce soit, d'un autre avis.

Le domestique avait emport le prcieux kin, dispos la table et servi
le dner.

P-Ya demanda encore:

--Alors, Seigneur, vous parlez le dialecte de Tson? Je ne sais pas o
se trouve votre illustre maison.

--J'habite non loin d'ici, rpondit Tse-Tchi. Ce pays s'appelle
Ma-Hine-Shan (_Montagne du coursier paisible_); le nom de mon village
est Tsi-Ty (_demeure des sages_); ma hutte se trouve l.

--Bien! bien! dit P-Ya, en hochant la tte. Quelle est votre lgante
profession?...

--Je ne fais pas autre chose que de couper du bois pour vivre.

Alors, en souriant, P-Ya dit:

--Monseigneur Tse-Tchi, l'humble magistrat craint de vous dire toute sa
pense de peur de vous blesser; mais pourquoi un homme de votre talent
ne brigue-t-il pas, dans le palais, une place digne de ses mrites, qui
lui permettrait de laisser un nom illustre, qui serait plus tard grav
sur le bambou et le sapin?... Pourquoi cacher de tels mrites dans les
forets de la montagne? Vous mlez les marques de vos pas  celles des
bcherons et des bergers, et vous mlerez vos restes aux dtritus des
arbres et des plantes. Je ne trouve pas cela rjouissant.

--Seigneur, je ne vous cacherai pas la vrit, rpondit Tse-Tchi. Dans
ma maison, au-dessus de moi, j'ai deux vieux parents; au-dessous de
moi, il n'y a pas de bras qui puissent les soutenir. Donc, je coupe du
bois pour vivre, et je continuerai tant que mes parents compteront les
annes. M'offrirait-on une situation galant celle de trois ducs, je ne
consentirais pas  les quitter un seul jour.

--Votre pit filiale est exemplaire, dit P-Ya. Un homme vertueux
comme vous l'tes est bien rare dans le monde.

Ils se versrent rciproquement du vin et burent quelques tasses.
L'attitude du bcheron n'avait pas chang; il ne s'tait pas plus mu
des honneurs que du manque d'gards.

--Combien comptez-vous de printemps bleus? demanda P-Ya.

--J'en ai compt, vainement, vingt-sept.

--Le petit mandarin a dix ans de plus que vous. Tse-Tchi, si vous
ne me repoussez pas, nous pourrons nous appeler frres, et cela me
permettrait de ne pas trahir l'amiti que m'a inspire celui qui sait
si bien apprcier l'harmonie des sons.

--Votre Grandeur s'gare, dit Tse-Tchi, en riant; vous tes un des
plus grands d'un grand royaume, et moi je suis un vulgaire villageois.
Comment oserais-je me hausser jusqu' vous? et il y aurait pour vous du
dshonneur  vous abaisser jusqu' moi.

--Je suis connu de tous, dit P-Ya, mais trs peu d'hommes connaissent
mon coeur. J'occupe une petite fonction qui m'oblige  rouler sans
cesse dans le vent et la poussire. Si je pouvais conqurir l'amiti
d'un grand sage, ce serait comme dix mille joies dans ma vie. Si vous
ddaignez la fortune et la noblesse, de quelle sorte suis-je pour vous?

Il fit signe au serviteur de rallumer le feu dans les cassolettes et
d'y jeter des parfums, puis au milieu du salon il se prosternrent
huit fois tous les deux en mme temps l'un devant l'autre. P-Ya tant
l'an, il prit le titre de: _frre an, fidle jusqu' la mort;_
Tse-Tchi prit le titre de: _frre cadet_. Cette crmonie termine,
ils rchauffrent encore du vin; et Tse-Tchi invita P-Ya  prendre
la place d'honneur, et P-Ya obit. Il changea de place les tasses et
les btonnets, ils s'assirent tous les deux  table, et en causant se
donnrent le titre d'an et de cadet.

Tout ennui se dissipe, quand parat l'ami avec lequel le coeur
s'accorde.

La parole de celui que l'on a connu dans une motion commune, en
coutant la musique, on ne se lasse jamais de l'entendre.

Ils causrent avec ardeur, et ne s'aperurent point que la lune
plissait et que les toiles devenaient rares, tandis qu'une blancheur
commenait  teinter l'Orient.

Dj les matelots se levaient et disposaient les voiles et les
cordages, se prparant  lever l'ancre.

--Il faut nous quitter, dit Tse-Tchi en se levant de son sige.

P-Ya prit  deux mains une tasse de vin et la tendit  Tse-Tchi, serra
la main de Tse-Tchi et dit en soupirant.

--Mon sage frre cadet, pourquoi vous ai-je connu si tard, pourquoi
nous quitter si tt?

Tse-Tchi, en entendant ces paroles, ne put empcher les perles de
ses yeux de tomber dans sa tasse, et il but d'un seul trait avec ses
larmes. Il versa ensuite une tasse pour P-Ya et la lui offrit.

Tous deux sont trs tristes de se sparer.

--Votre frre, ignorant n'a pas pu encore vous exprimer tout le respect
de ses sentiments. J'ai l'ide d'inviter mon sage cadet  voyager avec
moi pendant quelques jours. Mais j'ignore s'il pourra y consentir?

--Votre petit frre, rpondit Tse-Tchi, voudrait bien pouvoir vous
suivre, mais mes parents sont vieux. Tant que le pre et la mre
existent, il ne faut pas entreprendre de longs voyages.

--Ces deux nobles personnes sont encore dans votre maison; vous
leur demanderez la permission de venir me voir  Tsin-Yan. On peut
cependant voyager en certaines circonstances.

[Illustration: Son tombeau est au pied du mont Ma-Hin]

--Votre petit frre n'ose pas promettre lgrement et risquer de ne
pas tre sincre, en ne pouvant tenir son engagement, dans le cas o
ses parents ne lui donneraient pas la permission. Mon aimable frre,
 quelque mille lieues de moi, pourrait attendre ma venue, sans qu'il
me soit possible de l'avertir qu'elle n'aurait pas lieu. Ce serait une
grave faute de ma part.

--Sage frre, vous tes vraiment un homme de grande vertu; alors ne
parlons plus de cette visite, l'an prochain, je reviendrai voir mon
sage frre.

--A quelle date de cette prochaine anne mon aimable frre
reviendra-t-il, pour que je puisse attendre son lgant cortge?

P-Ya compta sur ses doigts.

--Hier soir tait la fte de la mi-automne. Ce matin, l'azur de ce
jour s'tend sur le huitime mois  son seizime jour. Sage frre, je
reviendrai encore au mme moment, aux environs de cette fte. Si, pass
la seconde dizaine de ce mois, vous m'attendez en vain jusqu' la fin
de l'automne, tenez-moi pour un insens.

Il dit  son secrtaire de bien prendre note de la rsidence de son
sage frre et de la date du rendez-vous.

--Oui, c'est cela, dit Tse-Tchi; alors votre petit frre, aprs la fte
de la mi-automne, sera debout, respectueusement,  vous attendre au
bord du fleuve. Je n'aurai garde d'y manquer. La lumire du jour est
dj claire et votre petit frre vous quitte.

--Restez encore un instant, dit P-Ya. Apportez-moi deux barres d'or,
dit-il au domestique, sans les envelopper.

Et les offrant  deux mains  Tse-Tchi.

--Sage frre, dit-il, ce mince cadeau est seulement pour acheter
quelques sucreries  vos nobles parents. Nous sommes unis comme la
chair et les os, vous ne ddaignerez pas un si faible cadeau.

Tse-Tchi n'osa pas refuser et reut le prsent en faisant un double
salut d'adieu; il retint ses larmes et sortit du salon. Il ramassa ses
habits de pluie et les suspendit  sa pique qu'il posa sur son paule.
Il franchit le pont volant; P-Ya l'accompagna jusqu'au bord du navire
et ils se sparrent en pleurant.

Le tambour rsonna et les matelots levrent l'ancre.

P-Ya en s'en retournant ne prit plus garde aux beaux sites, il n'eut
pas un regard d'admiration pour les fleuves ni les montagnes. Son coeur
serr n'tait empli que du souvenir de l'ami qu'il avait quitt.

Aprs quelques jours, il abandonna le bateau et continua son chemin par
la voie de terre. En tous lieux on le recevait avec de grands gards et
on lui prparait tout ce qui tait utile au bien-tre de son voyage, et
il entra bientt dans la capitale.

La fuite du temps est rapide. L'automne s'acheva: l'hiver vint; le
printemps reparut, puis l't. Pas un seul jour P-Ya n'oublia son ami;
quand la fte de la mi-automne approcha, il demanda cong  son roi
pour retourner dans son pays natal et, l'ayant obtenu, il prpara ses
bagages et se mit en route.

Il fit encore le grand tour parla route des fleuves. Quand il se jugea
assez proche de son but, il donna l'ordre  ses matelots de s'arrter 
chaque baie et de demander le nom trs exact du lieu o on se trouvait.

Au huitime mois, le soir du quinzime jour, les matelots annoncrent
que l'on apercevait la montagne de Ma-Hine. P-Ya reconnut la contre
qu'il avait dj vue l'automne dernier et s'cria:

--Arrtons-nous ici!...

On jeta l'ancre et on enfona un pilotis pour attacher le navire.

Il faisait beau. Le clair de lune traversait le store rouge de
l'habitacle, le perant de fils lumineux. P-Ya donna l'ordre de le
relever; puis il s'avana sur le pont et se tint debout  l'avant. Il
contempla le Boisseau du Nord (La Grande Ourse), il plongea ses regards
dans l'eau, puis les releva vers le ciel: dans l'immensit tout est
clair comme en plein jour. Il songe  la belle soire de l'an dernier,
alors qu'il a rencontr son ami.

La nuit d' prsent est toute pareille et c'est  cette place mme
qu'il lui a promis de l'attendre. Mais au bord du fleuve il n'y a pas
une seule ombre et nulle trace de pas.... Est-ce que l'ami ne serait
pas fidle?...

P-Ya attendit encore quelques instants.

Il passe beaucoup de bateaux par ici, pensa-t-il, et celui que je
monte n'est pas le mme que l'autre fois; comment mon frre si occup
trouverait-il le temps de chercher quel est le mien? L'an dernier
j'ai jou le kin, et ce fut comme si je l'appelais. J'ai apport
Prcieux-Jade, si mon frre l'entend il saura bien me reconnatre.
Ayant ordonn au serviteur d'apporter la table du kin et d'allumer les
parfums, il ouvrit l'tui de soie et commena  accorder l'instrument.
Ds qu'il effleura les cordes, celle appele San rsonna lugubrement.

P-Ya s'arrta tout mu.

--Pourquoi cette corde rend-elle un son si triste? s'cria-t-il; sans
doute mon frre est dans le deuil. Il me parlait l'an pass de son
pre et de sa mre qui sont gs; si son pre n'est pas mort, c'est sa
vieille mre qui l'a quitt. Sa pit filiale juge quelles sont les
affaires presses et celles qui peuvent attendre. Il vaut mille fois
mieux manquer  sa parole envers moi que de manquer  ses parents.
Demain matin je monterai pour le chercher.

Il fit emporter le kin et descendit pour se coucher. Mais la nuit ne
lui apporta aucun repos, le sommeil ne lui ferma pas les yeux un seul
instant et il attendit avec impatience la venue du jour. La clart
de la lune tamise par les stores fit le tour de la cabine, puis
disparut; le soleil monta de l'horizon, derrire les hautes collines.

P-Ya se leva, fit rapidement sa toilette, revtit des habits simples
et se coiffa d'un chapeau sans ornement. Il dit au jeune serviteur de
se munir de vingt livres d'or et de le suivre en emportant le kin.

--Si mon frre a eu un deuil, pensa-t-il, je lui ferai ce cadeau de
condolance.

P-Ya se hta de dbarquer et de gravir le sentier Il marchait les
regards fixs sur la Montagne de Ma-Hine.

Aprs avoir parcouru presque dix _lis_, il arriva au confluent de
plusieurs chemins, et il s'arrta indcis.

--Pourquoi monseigneur n'avance-t-il plus? demanda le jeune garon.

--Ici les routes vont dans toutes les directions. Laquelle prendre pour
atteindre le village que je cherche? J'attends qu'il passe quelqu'un
qui pourra me renseigner.

Il s'assit sur une grande pierre  l'angle des routes, et le serviteur
resta debout prs de lui.

Bientt un vieillard parut, venant du chemin de gauche. Il avait
une longue barbe qui faisait penser  des fils de jade et de longs
cheveux, qui semblaient des fils d'argent sous son chapeau en feuilles
de bambou. Son costume tait celui des paysans. De la main gauche il
s'appuyait  une pique de jonc et portait de la droite un panier de
bambou. Il s'avanait  petits pas.

P-Ya se leva, rajusta ses vtements et alla au-devant du vieillard
pour le saluer. Celui-ci posa lentement son panier  terre, et, levant
ses mains jointes, rendit le salut.

--Monseigneur, dit-il, que dsirez-vous m'enseigner?

--Je veux vous demander laquelle de ces deux routes conduit au village
de Ts-Lien?

--Ces deux chemins-l conduisent aux deux villages de Ts-Lien. A
gauche, c'est le haut Ts-Lien;  droite, c'est le bas Ts-Lien. Ces
deux routes ont chacune quinze _lis_ de longueur. Mais je ne sais pas
auquel des villages vous dsirez aller?

P-Ya se tut, ne sachant que rpondre. Il se disait:

--Comment mon frre, si intelligent, m'a-t-il renseign d'une faon
aussi vague?

--Qu'est-ce qui proccupe monseigneur? demanda le vieillard; sans doute
qu'on ne lui a pas donn des indications prcises?...

--Oui, c'est cela, dit P-Ya.

--Il n'y a pas plus de huit ou dix maisons dans chacun de ces
villages.--Quelques philosophes se cachent dans cette retraite
paisible--Moi, vieillard, j'habite depuis longtemps la montagne, il
n'est personne que je ne connaisse: les habitants, qui ne sont pas
mes parents, sont mes amis. Je crois que monseigneur peut me dire
chez qui il veut aller et le nom de celui qu'il veut voir; je saurai
certainement vous indiquer la demeure.

--Votre lve dsire se rendre  la maison Tson, dit P-Ya.

--Quoi, c'est  cette maison que vous voulez aller? s'cria le
vieillard; et qui donc y cherchez-vous?

--Je voudrais voir Tse-Tchi, rpondit P-Ya.

En entendant cela, les yeux troubles du vieillard s'emplirent de
larmes, et ces larmes coulrent, et en sanglotant il rpondit:

--Tse-Tchi-Tson tait mon fils!... L'anne dernire, le quinzime jour
du huitime mois, il revenait, assez tard, de son travail de bcheron,
lorsqu'il rencontra un ministre du royaume de Tsin, le seigneur
Yu-P-Ya. Ils causrent ensemble et se trouvrent d'accord sur toutes
choses, si bien qu'avant de le quitter, le seigneur donna  mon fils
deux tablettes d'or. Tse-Tchi acheta des livres pour tudier, et moi,
pauvre vieux sans intelligence, je n'eus pas la pense de l'arrter:
chaque matin il portait de lourdes charges, chaque soir il tudiait
assidment. Par tant d'efforts il usa son coeur; il devint faible et
malade ... depuis quelques mois dj, il est mort!...

P-Ya fut comme foudroy par cette nouvelle; des larmes jaillirent de
ses yeux, il poussa des cris de dsespoir et tomba vanoui au pied des
monts.

Le vieillard, trs effray, les yeux gonfls de larmes, le releva.

--Quel est donc ce seigneur? demanda-t-il au jeune serviteur.

Celui-ci se pencha tout prs de son oreille, et lui dit:

--C'est monseigneur Yu-P-Ya.

--Oh! c'est le si cher ami de mon fils!... Yu-P-Ya revint  lui, avec
des hoquets et des suffocations de douleur. Il se battait la poitrine
et exhalait par des sanglots sa profonde dsolation.

--O sage frre! s'cria-t-il, lorsque hier au soir mon bateau jeta
l'ancre, je pensais que vous manquiez  votre parole. Je ne me
doutais pas que vous tiez dj une ombre, errant au bord des sources
souterraines. Vous aviez de rares talents, mais vous n'avez pas eu
longue vie.

Le vieillard secoua ses larmes et essaya de consoler l'ami de son fils.

P-Ya se leva et salua le vieux Tson.

--O! mon oncle! dit-il, le cercueil de votre fils est-il encore dans la
maison ou enterr dj dans la campagne?

--Je ne peux rpondre en un seul mot, dit Tson. A ses derniers moments,
tandis que ma femme et moi nous tions prs de son lit, mon fils me dit:

Le ciel seul dcide si la vie sera longue ou courte. Il ne me permet
pas,  moi, d'accomplir mes devoirs envers mes parents comme il le
faudrait. Quand je serai mort, je vous prie de m'enterrer au bord du
fleuve au pied du mont Ma-Hine, car j'ai promis  mon ami de revenir 
cette place. Je ne veux pas manquer au rendez-vous.

Je n'ai pas oubli les paroles de mon fils: au bout de cette petite
route, par laquelle monseigneur est venu, il y a un monceau de terre
frachement remue: c'est l le tombeau de mon fils. Aujourd'hui il
y a juste cent jours que Tse-Tchi est mort. Pour cet anniversaire,
j'apportais un paquet de papiers dors afin de les brler sur sa tombe.
Je ne pensais gure rencontrer votre Seigneurie.

--Je veux vous suivre jusqu'au tombeau, dit P-Ya.

Et il ordonna  son domestique de porter le panier du vieillard.

S'appuyant sur son bton, il marcha devant, et P-Ya, avec son
serviteur, le suivit. Ils redescendirent vers l'entre de la valle,
et bientt aperurent,  gauche du chemin, une minence de terre
frachement amasse. P-Ya s'arrta et fit un salut solennel.

--Sage frre, de votre vivant, vous tiez un homme suprieur,
maintenant que vous avez quitt la terre, vous mritez d'tre divinis.
Votre frre ignorant vous salue cette fois pour vous dire un adieu
ternel....

Mais il n'en put dire davantage; il clata en sanglots et poussa des
clameurs si douloureuses, que de tous les points de la montagne, les
paysans, les passants, les voyageurs, tout mus en les entendant,
accoururent vers le tombeau. Quand ils apprirent que c'tait un grand
personnage qui sacrifiait sur une tombe, ils s'approchrent  l'envi
pour assister  ce spectacle.

P-Ya, ne jugeant pas qu'il avait assez honor son ami, dit  son
serviteur d'apporter sa Lyre, de la poser sur une table de marbre qu'il
placerait devant le tombeau, et P-Ya s'asst les jambes croises en
face de l'instrument. Alors il carta les deux ruisseaux de ses larmes,
et fit rsonner les cordes.

A peine eurent-ils entendu les sons vibrants du kin, les vulgaires
assistants, trs surpris, s'agitrent, taprent dans leurs mains, et
bientt se dispersrent en riant.

--Mon digne oncle, dit P-Ya au vieillard, pourquoi, en entendant le
petit ministre jouer du kin pour consoler les mnes de votre fils, mon
sage frre, tandis qu'il tait plong dans la plus profonde douleur,
tous ces gens se sont-ils pris  rire?

Le vieux Tson rpondit:

--Les paysans ne savent rien de la musique, les sons de votre Lyre leur
ont paru devoir exprimer la joie, et c'est pourquoi ils ont ri.

--Ah! je comprends, dit P-Ya. Et vous-mme, mon digne oncle,
comprenez-vous le sens du morceau que j'ai jou?

--Quand j'tais jeune, je me suis exerc  la musique, mais vieux comme
je le suis, mes sens sont affaiblis, et je ne sais plus rien distinguer.

--Eh bien, voici, dit P-Ya. J'ai suivi les impulsions de mon coeur, et
j'ai improvis cette courte lgie pour honorer l'me de mon ami et le
consoler dans sa tombe. Je vais la redire au noble pre: qu'il prte
l'oreille.

--Je serai bien heureux de l'entendre, dit le vieillard.

Et P-Ya rcita le chant suivant:


Je me souviens du dernier automne o je vous rencontrai au bord du
fleuve.

Aujourd'hui, je venais vous rejoindre, mais je n'ai pas aperu celui
dont l'me est si sensible  l'harmonie du son.

Je n'ai vu qu'un tertre nouvellement form.

Hlas! cette vue brisa mon coeur! brisa mon coeur! brisa mon coeur! oh!
brisa mon coeur!...

Je ne peux pas retenir mes larmes, qui roulent en perles.

En arrivant, combien j'tais joyeux! Quelle douleur en m'en retournant!

De sombres nuages courent au dessus du fleuve.

Tse-Tchi! Tse-Tchi! notre amiti valait plus que mille lingots d'or.

J'aurai beau courir jusqu'aux limites de l'horizon, je ne trouverai
personne capable de comprendre l'affection qui nous liait.

Aprs ce chant, je ne chanterai plus.

O! Tse-Tchi! Mon prcieux kin, long de trois pieds, il est mort 
cause de vous.

Alors P-Ya arracha un poignard de sa ceinture, coupa les cordes de
la Lyre, souleva des deux mains l'instrument sonore au dessus de la
table des offrandes, et le jeta avec violence. Les chevilles de jade
sautrent, les douze chevalets d'or s'parpillrent, et la caisse fut
mise en pices.

Le vieillard stupfait demanda en tremblant pourquoi il agissait ainsi.
P-Ya rpondit par ces vers:

Je brise la lyre, dj les plumes du phnix sont refroidies.

Tse-Tchi n'existe plus, pour qui donc jouerais-je?

Certes, je peux rencontrer beaucoup de compagnons aimables et
caressants comme le vent prince tanier.

Mais l'ami qui s'accorde  mon coeur, il serait trop malais de le
retrouver.

--Hlas! c'est trop vrai! s'cria le vieillard. P-Ya lui demande s'il
habitait dans le haut ou dans le bas du village de Ts-Lien.

--J'habite le haut Ts-Lien, la huitime maison; mais pourquoi me
demander cela?

--J'ai trop de tristesse dans le coeur pour pouvoir retourner maintenant
avec vous jusqu' votre demeure. Mais j'ai ici vingt livres d'or:
la moiti remplacera le travailleur qui vous procurait quelques
friandises; la seconde moiti servira  acheter quelques champs
de sacrifice dont les revenus seront employs, au printemps et 
l'automne  l'entretien du tombeau de votre fils. De retour dans mon
royaume, je demanderai ma retraite pour me retirer dans la solitude.
Alors, je reviendrai dans ce village pour chercher mes vnrables
parents, et les emmener dans ma demeure pour finir tranquillement vos
jours. Car je suis Tse-Ky, et Tse-Ky c'est moi. J'espre que vous ne me
considrerez pas comme le commun des hommes. En achevant ces paroles,
P-Ya offrit au vieillard les vingt livres d'or. Puis, se prosternant,
il versa encore des larmes, et le vieillard lui rendit son salut en
pleurant. Puis, aprs s'tre fait de longs adieux, ils se sparrent.

Telle est l'histoire du noble Yu-P-Ya jetant sa Lyre.

Plus tard, on crivit ces vers  sa louange:

Celui qui s'attache par intrt  un ami riche et puissant n'est pas
un ami.

Qui se souvient d'un exemple comparable  celui de l'amiti de P-Ya
et de Tse-Tchi, dont les coeurs s'accordaient si bien?

P-Ya ne peut pas renatre, et Tse-Tchi n'existe plus; et cependant la
renomme, de sicle en sicle, nous redit l'histoire de la Lyre brise.


[Footnote 1: Cette page d'histoire chinoise est traduite du
Kn-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables anciens et modernes_). Nouveau
fond chinois, 1671, Bibliothque nationale.]

[Footnote 2: Le _Livre des vers._]

[Illustration: Clair de lune sur le fleuve]




LA BATELIRE DU FLEUVE BLEU


I


Dans ce temps, Nankin tait encore la capitale de la Chine, la dynastie
des Mings florissait. C'tait pendant le rgne de l'empereur Hoa-Tsong.

La ville, qui avait sept lieues de tour, tait enferme dans de
formidables remparts, si larges qu'il faisait toujours nuit noire sous
les triples portes votes, qui les peraient de loin en loin. Ces
portes taient surmontes de chteaux-forts et de hautes tours dont
les toitures aux bords relevs disparaissaient sous le frissonnement
multicolore de banderolles et de drapeaux.

Sur les murailles veillaient des sentinelles; prs des portes, des
soldats firement camps, appuys sur leurs lances, questionnaient les
arrivants.

L'enceinte de la ville contenait des montagnes, des lacs, des rivires;
les rues, larges et droites, bordes de palais superbes, taient
traverses de portes triomphales aux toits sculpts et retrousss.
Au loin, on apercevait la haute tour de Li-cou-li, la merveille des
merveilles. Cette tour, construite il y a deux mille sept cents ans par
les ordres du roi A-You, n'avait d'abord que trois tages: douze cents
ans aprs sa fondation, l'empereur Kien-Ouan la rpara et fit sceller
dans les murs les reliques de Fo. Les Mongols la brlrent mille ans
aprs, mais Yong-Lo la rebtit, la ddia  l'impratrice-mre et
l'appela la tour de la Reconnaissance: _Li-cou-li_. Elle s'levait trs
haut, ayant neuf galeries superposes; ses murs, revtus de porcelaine
jaune, rouge et blanche, brillaient comme les ailes d'un faisan; les
neuf toits, pavs de tuiles vertes, ressemblaient  des meraudes, et
le vent faisait une charmante musique en agitant les mille clochettes
suspendues  chaque tage; sur les terrasses s'levaient les grandes
statues des dieux et des gnies, et au sommet de la tour une sphre
d'or scintillait comme un soleil.

Des jardins ombreux environnaient,  cette poque, la tour de
Li-cou-li, cachant de paisibles habitations aux toits trs larges,
construites en bois de cdre. Des palissades de bambou, perces de
portes treillages ne fermant qu'au loquet, entouraient ces frais
jardins; prs de chaque porte taient assis, sur un pilier de pierre,
deux chiens chimriques ou deux dragons de bronze ou de bois vermoulu.

Un soir de la quatrime anne de l'empereur Hoa-Tsong, un peu avant
le coucher du soleil, un jeune homme souleva le loquet d'une porte
et sortit de l'un de ces jardins. Il vit la place dserte et marcha
rapidement, suivant de prs la palissade, sans prendre garde aux
branches pendantes qui lui frlaient le visage.

Ce jeune homme tait de haute taille, bien fait de corps, beau de
visage; ses yeux noirs, trs longs, relevs vers les tempes, taient
pleins de fiert; ses sourcils taient fins et unis comme du velours;
sa bouche ressemblait  une fleur. Il tait vtu d'une robe de satin
noir ramage de fils d'or et serre  la taille par une ceinture de
soie bleue; sa calotte aussi tait bleue.

Il atteignit un autre enclos et s'arrta.

On n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui des oiseaux se
chamaillant dans les arbres. Le couchant empourprait dj le ciel. Le
fate de la tour Li-cou-li resplendissait.

Le jeune homme essaya de voir dans le jardin  travers les branches;
mais les feuillages formant un rideau pais, il ne vit rien. Alors il
frappa ses mains l'une contre l'autre, faiblement d'abord, puis plus
fort.

A ce signal, le taillis frissonna, et une jeune fille se montra,
ne laissant voir que sa jolie tte, qui faisait une troue dans le
feuillage.

--C'est toi, Li-Tso-P? dit-elle avec un sourire affectueux.

--Lon-Foo, dit Li-Tso-P rapidement, va prs du tombeau de tes
anctres, je t'y rejoindrai; prends par la rue des Lions-de-Fer; je
prendrai un autre chemin.

--J'y cours! dit Lon-Foo effraye par l'air de tristesse empreint sur
le visage de Li-Tso-P.

Le jeune homme s'loigna d'un pas rapide et gagna le cimetire. Il y
arriva bien avant la jeune fille et s'assit sur une tombe, au pied d'un
cavalier de pierre.

De toutes parts, sur les tombes, on voyait des cavaliers semblables
 celui auprs duquel Li-Tso-P s'tait arrt. Les quatre pieds des
chevaux taient fixs en terre et disparaissaient  demi sous les
hautes herbes. Les guerriers taient reprsents en habits de combat,
brandissant leurs lances. On voyait aussi de grandes avenues bordes de
dromadaires, d'lphants ou de lions de pierre se faisant vis--vis.
Toutes ces statues se dtachaient en noir sur le ciel rose et bleu
ple, et de grandes ombres obliques s'tendaient sur le sol.

Bientt une forme svelte et gracieuse se glissa  travers la fort
forme par les jambes, massives ou grles, des animaux de pierre; elle
atteignit la tombe prs de laquelle s'tait assis Li-Tso-P et s'assit
 ct de lui.

--Me voici, dit-elle; l'angoisse serre mon coeur, car j'ai vu que ton
visage est triste.

--coute, Lon-Foo, dit-il, mon beau-pre veut me marier avec la fille
d'un grand magistrat.

--Est-ce possible? s'cria Lon-Foo, ignore-t-il donc que ton pre et
le mien ont dcid que nous nous marierions ensemble? Ta mre a-t-elle
oubli son premier poux au point de ne plus se souvenir de cette
solennelle promesse?

--Depuis qu'elle s'est remarie, ma mre est soumise  son nouveau
matre; elle a essay cependant de plaider notre cause, mais mon
beau-pre ne veut rien entendre.

--Peut-il nous contraindre  commettre un crime contre la pit
filiale? Plutt que de dsobir  mon pre mort, je me tuerais 
l'instant sur sa tombe.

--Certes, mieux vaut mourir que de manquer  ses devoirs; mais rien
n'est encore dsespr. coute, j'ai conu un projet: je vais m'enfuir
ce soir mme de ce pays; je resterai loign, sans donner de mes
nouvelles, jusqu'au jour o celle qu'on me destine sera  un autre
poux.

Lon-Foo ne rpondit rien, mais se mit  pleurer.

--Hlas! dit Li-Tso-P, cette sparation est un malheur, mais elle
nous sauve d'un malheur plus grand. Il faut tcher de raffermir notre
coeur.... Je vais donc te quitter, Lon-Foo.

--J'avais l'habitude de te voir. Comment pourrai-je supporter ton
absence?

--Aimes-tu mieux que je sois l'poux d'une autre femme, Lon-Foo?

--Qui sait si celui qui part reviendra jamais? dit Lon-Foo en
sanglotant; qui sait si lorsqu'il reviendra celle qui reste sera l
encore?

--Que veux-tu que je fasse? dit Li-Tso-P, gagn par les larmes; parle.
Je resterai si lu l'ordonnes.

--Non, non, pars, dit Lon-Foo. Va, je serai forte, et quoi qu'il
arrive, je te le jure sur les mnes de mon pre ici couch, rien ne
pourra me faire changer.

--Au revoir donc, dit Li-Tso-P; le jour va disparatre, il faut
rentrer. Les deux amis se serrrent la main et se sparrent tristement.

Lorsque la jeune fille repassa  travers le cimetire, un homme qui
priait sur un tombeau magnifique la vit et sembla s'intresser  elle.
Il remarqua ses larmes et crut qu'elle pleurait un parent mort depuis
peu. Arriv hors du cimetire, cet homme fit signe de s'loigner  une
escorte qui l'attendait. Il n'avait pas perdu de vue la jeune fille
qui, absorbe dans sa douleur, ne regardait rien. Il la suivit, et
lorsqu'elle fut rentre chez elle, l'homme crivit sur ses tablettes:
Place de la tour de Li-cou-li, la maison des dragons bleus.



II


Lon-Foo tait orpheline. Sa mre tait morte en la mettant au monde;
son pre avait perdu la vie dans un combat glorieux. La jeune fille
vivait seule avec sa vieille grand'mre et quelques serviteurs. Leur
fortune tait modeste, mais plus que suffisante pour leurs besoins.
Lon-Foo avait dix-sept ans. leve par cette grand'mre pleine
d'indulgence, elle jouissait d'une libert plus grande que celle
accorde d'ordinaire aux jeunes filles chinoises; elle brodait peu,
prfrant la lecture, ou les jeux en plein air; l'appartement intrieur
o les femmes ont coutume de se tenir l'touffait, et surtout depuis le
jour o elle avait aperu Li-Tso-P, elle passait son temps au jardin.

La nuit du dpart de son fianc, Lon-Foo ne dormit pas et pleura sans
cesse. Aussi, le lendemain matin, lorsqu'elle se regarda dans son
miroir d'acier poli, semblable au disque de la lune, elle vit qu'elle
avait les yeux rouges et gonfls; pour ne pas inquiter sa grand'mre,
elle voulut faire disparatre ces traces de larmes, et trempa 
plusieurs reprises son joli visage dans l'eau frache.

Tandis qu'elle tait ainsi occupe, un coup frapp sur le gong de la
porte d'entre la fit tressaillir.

--Qui donc vient de si grand matin? dit-elle.

Et elle descendit prcipitamment de sa chambre au rez-de-chausse. Sa
grand'mre tait dj sous l'auvent de la maison, et deux serviteurs
couraient vers la porte du jardin; mais lorsqu'ils l'eurent ouverte ils
ne virent personne. Seulement, un coffre de laque tait pos  terre;
les serviteurs le ramassrent et l'apportrent  leur matresse.

--Qu'est-ce que cela? s'cria la grand'mre en levant les bras au ciel;
qui dit que ce coffret est pour nous?

--Il y a une lettre sous le cordon de soie qui ferme le coffre, dit un
serviteur.

Lon-Foo prit la lettre, crite sur du papier rouge, et la dplia.

A la belle Lon-Foo, quelqu'un de puissant offre ces objets sans
valeur, lut-elle  haute voix.

--Dieu Fo! fit la grand'mre, quelqu'un de puissant! comment peut-il te
connatre?

--Je ne sais, dit la jeune fille; c'est sans doute une plaisanterie, et
le coffre est rempli de pierres.

--Voyons! dit la vieille en tant le couvercle. Les deux femmes
poussrent en mme temps un cri de stupeur: un merveilleux collier
de perles de Tartarie tait roul en plusieurs cercles au fond de la
bote, comme un serpent au repos; les perles taient grosses comme des
pois, toutes semblables et d'une puret sans pareille. Certainement,
il et t impossible de trouver un collier comparable  celui-l
dans tout l'empire. Le coffret contenait encore des pingles de tte
garnies de rubis et une parure complte: bracelets, agrafes, tuis pour
prserver les ongles, en jade vert travaill  jour avec une perfection
exquise.

--Que tout cela est beau! s'criait la vielle femme en frappant ses
mains l'une contre l'autre. Depuis que j'existe je n'ai jamais rien vu
d'aussi magnifique!

--D'o cela peut-il venir? se disait Lon-Foo, vaguement effraye; ce
n'est certainement pas Li-Tso-P qui m'envoie ce collier qu'une reine
seule pourrait porter.

La journe se passa en conjectures. Lon-Foo finit par s'imaginer
que des voleurs poursuivis avaient dpos le coffre devant la porte
pour dtourner les soupons. Elle commena donc, avec l'aide de sa
grand'mre,  composer une lettre o elle expliquait aux magistrats de
la ville ce qui s'tait pass. L'crit n'tait pas encore termin que
le gong retentit de nouveau, frapp avec violence, et en mme temps
une foule de pages, d'cuyers, de porteurs de lanternes, envahirent le
jardin et se rangrent en haie de chaque ct de l'alle.

Les deux femmes, stupfaites, s'taient avances sous l'auvent de la
maison. Elles virent venir un mandarin de premier rang en grand costume
de cour, suivi de deux hommes, l'un portant le parasol d'honneur,
l'autre un sceau de cristal sur un coussin de soie.

Le mandarin alla droit  la jeune fille et plia le genou devant elle.

--C'est bien toi que l'on nomme Lon-Foo? demanda-t-il humblement.

--Oui.... balbutia Lon-Foo toute tremblante.

--Eh bien, jeune fille plus heureuse que toutes les femmes du royaume,
beaut privilgie  laquelle je ne puis parler qu' genoux, sache que
celui dont tu as reu ce matin les prsents, celui qui m'envoie vers
toi, est l'homme devant qui tout ploie et tremble, le matre de notre
vie  tous, l'empereur de la Chine!

--L'empereur! s'cria la grand'mre en s'affaissant sur une chaise.

--Oui, le Fils-du-Ciel lui-mme! dit le mandarin; il a vu Lon-Foo
revenant du cimetire et lui fait savoir qu'il veut la prendre pour
femme, et que demain un cortge magnifique viendra la chercher pour la
conduire en grande pompe au palais imprial. J'espre, ajouta le haut
fonctionnaire, que lorsqu'elle sera l'pouse favorite de notre matre,
la belle Lon-Foo n'oubliera pas le messager qui lui a port le premier
la bonne nouvelle.

Et, aprs de nouvelles salutations, le mandarin s'loigna sans que
Lon-Foo, atterre, et prononc une parole.

L'ahurissement joyeux de la grand'mre tait si profond qu'elle ne
remarqua pas la tristesse et l'pouvante de Lon-Foo. Elle envoya
qurir toutes ses connaissances pour leur apprendre la merveilleuse
nouvelle, et bientt la maison fut pleine de monde. Lon-Foo se laissa
complimenter sans paratre apercevoir ceux qui s'empressaient autour
d'elle; elle ne parlait pas et ne regardait pas. On crut que sa
nouvelle position la rendait dj fire et mprisante.

Lorsque, la nuit venue, Lon-Foo se fut retire dans sa chambre, elle se
laissa tomber sur une chaise et demeura longtemps immobile, le regard
fix sur le plancher. Tout  coup, elle se leva et sortit de la stupeur
qui l'engourdissait.

--C'est  l'instant mme qu'il faut agir, dit-elle. Je suis libre
encore; demain, dans ce palais, je serai prisonnire.

Elle entr'ouvrit la porte de la chambre dans laquelle couchait la
grand'mre et couta. Elle entendit une respiration forte et rgulire:
l'aeule dormait. Elle s'avana sur le palier et couta encore. Un
silence profond rgnait dans la maison. Les domestiques dormaient
aussi, lors Lon-Foo rentra dans sa chambre, ouvrit quelques coffrets,
prit ses conomies de jeune fille, une toute petite somme, puis un
paquet de fleurs fanes et de lettres, et jeta sur ses paules une robe
de couleur sombre. Elle teignit la lumire et descendit l'escalier
avec prcaution. La porte de la maison tait ferme intrieurement
par une barre de fer que la jeune fille ne put dplacer; mais elle
ouvrit une fentre et sauta dans le jardin. La palissade de bambou ne
fermait qu'au loquet. Lon-Foo ouvrit et referma la porte; puis,  demi
cache par un des dragons recouverts d'mail bleu fonc qui flanquaient
l'entre, elle regarda une dernire fois la petite maison et le jardin.

--Ah! mon cher Li-Tso-P, dit-elle en versant des larmes, je ne
reverrai peut-tre jamais ce coin de terre o j'ai t si heureuse,
mais c'est le ciel qui nous a protgs en ordonnant ton dpart! Quels
dangers s'amasseraient aujourd'hui sur la tte du rival de l'empereur!



III


Lon-Foo traversa avec assurance la place de Li-cou-li et s'enfona
dans une rue. Il faisait une nuit profonde; le ciel tait couvert;
aucune lumire ne brillait  aucune fentre. La jeune fille ne savait
o elle allait; elle marchait rapidement, ttant le mur de la main,
trbuchant quelquefois, mais ne s'arrtant jamais; elle s'engagea
bientt dans un enchevtrement de ruelles troites qui ne dormaient
pas encore; on entendait des bruits de voix, des rires; des filets de
lumire filtraient sous les portes, les papiers huils des fentres
s'clairaient vaguement. Lon-Foo, un peu effraye, avanait avec
hsitation. Cependant, elle se hasarda  regarder par une fissure 
l'intrieur d'une de ces maisons sourdement bruyantes: elle aperut
des hommes ivres attabls. La jeune fille fit un bond en arrire,
et s'enfuit plus vite. Tout  coup, au tournant d'une rue, elle vit
briller les lanternes d'une ronde de police.

--Hlas! s'cria-t-elle, prise par ces soldats que deviendrai-je, et
comment expliquer ma prsence dehors aprs la deuxime veille sonne?

Elle s'tait adosse  une maisonnette obscure et crut entendre 
l'intrieur une voix nasillarde qui semblait compter de l'argent.
Lon-Foo heurta rsolument  la porte, prfrant tomber parmi une bande
de voleurs qu'entre les mains des hommes de la police qui l'eussent
ramene chez elle.

On ouvrit: la jeune fille entra prcipitamment et referma la porte.

--Que viens-tu faire? s'cria une vieille femme assise sur un monceau
de loques et de dbris informes; les femmes de mauvaise vie n'entrent
pas chez nous. Je te disais bien de ne pas ouvrir, continua-t-elle
en s'adressant  un homme g dont la figure hle et ratatine
ressemblait  une vieille pomme cuite et qui regardait Lon-Foo d'un air
ahuri.

--J'ouvre quand on heurte, dit-il.

--Rassurez-vous, dit Lon-Foo, je suis de bonne famille; j'ai quitt la
maison paternelle pour fuir les mauvais traitements d'une belle-mre.
Si j'ai frapp  votre porte, c'tait pour viter la ronde de police.

--Eh bien, attends qu'elle soit passe, dit la vieille avec
l'indiffrence de quelqu'un trop charg de soucis pour prendre intrt
aux malheurs des autres.

--Attends qu'elle soit passe, rpta le vieillard. Puis tous deux se
remirent  compter des pices de cuivre, qu'ils remuaient  terre du
bout des ongles, et ils ne firent plus la moindre attention  Lon-Foo.

La jeune fille regarda autour d'elle. Une lanterne ronde, en papier,
aux trois quarts dchire, pose  terre entre les deux vieillards,
clairait bizarrement la seule pice dont se composait l'habitation.
La terre formait le plancher, les tuiles de la toiture servaient de
plafond. Il n'y avait pas de meubles, mais d'tranges monceaux de
chiffons et de dbris de toute sorte semblant servir de siges et
de tables; sur l'un d'eux taient poss quelques bols de porcelaine
brchs. En levant les yeux vers la muraille, Lon-Foo ne put retenir
un cri d'effroi, car elle crut voir une range de pendus que la
lueur de la lanterne faisait trembloter et sautiller. Elle voyait
distinctement les pieds de quelques-uns chausss de vieilles bottes
de satin rp, d'autres avaient la tte couverte de chapeaux rabattus
jusqu'au menton. En regardant mieux, la jeune fille s'aperut qu'il n'y
avait pas de jambes dans ces bottes, ni de ttes sous ces chapeaux,
et que les pendus taient tout simplement de vieux costumes fans,
dteints et rapics, mais trs soigneusement disposs le long de
la muraille. Lon-Foo sourit de sa surprise. Une enseigne ddore,
qu'on accrochait pendant le jour  la porte de la maison, lui apprit
d'ailleurs que ses htes taient marchands de vieux habits; elle
reporta les yeux sur les habitants de cette misrable demeure. Ils
remuaient toujours les pices de cuivre.

--Tu auras beau les compter mille fois, dit enfin la femme, la somme
n'augmentera pas.

--Il manque toujours le quart d'un liang, dit l'homme.

--Oui, et demain le propritaire de cette maison nous mettra dehors et
prendra nos marchandises.

--Il nous mettra dehors! rpta l'homme d'un air constern.

--Je vais complter la somme, dit alors Lon-Foo en tirant une pice
d'argent de sa ceinture,  la condition que vous me laisserez passer la
nuit ici et que vous changerez contre mes vtements de soie un costume
de fille du peuple.

Les deux poux levrent la tte vers Lon-Foo, dont ils avaient oubli
la prsence; un sourire contracta la face jaune du vieillard, la femme
secoua la tte.

--Tu te moques de nous, dit-elle.

--Nullement, dit Lon-Foo en jetant la pice d'argent parmi les pices
de cuivre; as-tu le costume qu'il me faut?

--Tu es une bonne jeune fille, dit la vieille en se levant vivement,
c'est le ciel qui t'a envoye vers nous.

Elle alla dcrocher plusieurs costumes et les montra  Lon-Foo;
celle-ci en choisit un  peu prs propre, compos d'un large pantalon
d'toffe brune, d'une tunique de cotonnade bleue et d'un vaste chapeau
de paille qui pouvait facilement drober son visage; puis la vieille
parpilla un paquet de chiffons dans un coin de la chambre et les
recouvrit d'un lambeau de natte.

--Voici tout ce que je puis t'offrir pour te reposer, dit-elle 
Lon-Foo.

La jeune fille s'tendit sur cette couchette rustique.

Bientt la lumire fut teinte, et l'on n'entendit plus dans
l'obscurit que les ronflements sonores des deux vieillards.

Lon-Foo ne dormit pas. Ds la premire lueur du matin, elle se leva,
ta ses vtements de soie et endossa le costume de fille du peuple:
puis, sans bruit, elle sortit de la maison.

Le faubourg tait dsert encore; quelques chiens hves, furetant dans
les ruisseaux, peuplaient seuls les ruelles misrables. La jeune fille
se hta de quitter ce quartier sordide et gagna une large avenue qui
descendait vers le fleuve. Bientt _le Fils an de l'Ocan_ roula
devant elle ses ondes d'azur.

Le ciel matinal jetait des reflets argents sur le fleuve; une brise
presque insensible faisait courir un frisson  la surface de l'eau
et dformait le mirage d'un pagode situe sur la rive. Dans les
joncs, des oiseaux aquatiques piaillaient et battaient des ailes; des
grues s'envolaient du fate des arbres en poussant de long cris, et
 l'horizon les hautes montagnes se profilaient vaguement parmi les
brumes lilas et roses de l'Orient.

Lon-Foo s'assit sur l'herbe, au bord du fleuve Bleu, et songea.
Qu'allait-elle devenir seule, si jeune, ne connaissant rien de la vie?
Elle savait jouer au volant, cultiver des fleurs, lever des oiseaux
rares, mais elle n'tait apte  aucun travail manuel en rapport avec sa
nouvelle condition.

Elle tira de sa manche sa petite bourse et la vida sur ses genoux.
Quelques liangs d'or tintrent gaiement. C'tait quelque chose, mais
bien peu s'il lui fallait vivre avec cette somme jusqu' un changement
de rgne; elle compta plusieurs fois ses liangs et sourit en se
souvenant de ses htes de la veille comptant et recomptant leurs pices
de cuivre.

A ce moment, Lon-Foo entendit marcher prs d'elle. Un homme s'avana
jusqu'au bord du fleuve et hla quelqu'un.

Un cri rpondit  son appel et une barque glissant parmi les joncs vint
aborder devant lui.

L'homme sauta dans la barque, qui s'loigna du rivage et traversa le
fleuve.

Lon-Foo la suivait des yeux. C'tait une de ces embarcations que l'on
nomme _chan-pan_, surmonte d'une petite cabine couverte d'une natte
de bambou. Cabine qui sert de logis au batelier. Lon-Foo remarqua que
celle qui dirigeait le bateau tait une femme ge.

--Elle est vtue comme je le suis moi-mme, se dit la jeune fille; je
suis donc costume en batelire. Voici, d'ailleurs, un mtier qui me
conviendrait beaucoup.

Aprs avoir dpos le passant sur l'autre rive, la barque revint prs
de Lon-Foo qui se leva et fit un signe  la batelire.

--Tu veux passer? dit la vieille femme.

--Non, dit Lon-Foo, je veux te demander un renseignement: o
pourrait-on acheter un bateau semblable au tien?

--Tout neuf?

--Neuf ou vieux, cela importe peu.

--Si j'en trouvais un bon prix, je cderais bien le mien et je m'en
irais vivre avec mes enfants, dit la batelire; je me fais vieille et
l'humidit ne me vaut rien.

--Vraiment, tu me vendrais ton bateau! s'cria Lon-Foo joyeusement;
quel prix en veux-tu?

--Trois liangs d'or, dit  tout hasard la vieille femme.

--Je vais te les donner.

La batelire ouvrit des yeux dmesurs, et lorsqu'elle vit briller
les liangs, elle les saisit vivement, sauta sur le rivage et, aprs
plusieurs saluts, s'loigna avec rapidit.

Elle craignait que la jeune acheteuse ne se ravist; elle avait vendu
son bateau  peu prs le triple de ce qu'il valait.

--Tu trouveras dans la cabine quelques provisions et deux mesures de
riz que je te laisse par dessus le march! s'cria-t-elle de loin.

--Pourquoi s'enfuit-elle si vite? se dit Lon-Foo; j'aurais bien voulu
lui demander quelques renseignements sur la faon de diriger le bateau.

A ce moment, un paysan arriva au bord de l'eau et sauta dans la barque.

--Allons, vite, dit-il, je suis press, passe-moi sur l'autre rive.

Lon-Foo, assez embarrasse, descendit dans le _chan-pan_ avec de
grandes prcautions, puis elle s'assit et prit les rames; mais elle
s'en servit avec tant d'inexprience, que le bateau oscilla, fit mille
zigzags et avana fort peu.

--Perds-tu l'esprit? s'cria le paysan avec colre, et veux-tu me faire
chavirer?

--Je suis mal veille encore, dit Lon-Foo.

Elle atteignit cependant l'autre bord du fleuve, et le paysan, aprs
avoir violemment injuri la batelire, s'loigna sans payer le prix du
passage.

Lon-Foo, sous ces injures, eut envie de pleurer; mais elle se remit
bientt.

--Bah! dit-elle, si cet homme savait que je suis recherche par
l'empereur, il se tranerait  mes pieds, le front dans la poussire.

Pendant tout le cours de la journe, la jeune batelire eut plus de
peine encore  diriger son bateau  travers les embarcations de toute
sorte qui sillonnaient le fleuve; bien des fois elle faillit chavirer;
mais le soir, elle savait aussi bien que personne conduire un chan-pan
sur le fleuve Bleu.

Brise de fatigue, elle dormit dans la rustique cabine en nattes de
bambou, d'un sommeil qu'elle n'avait jamais got dans sa jolie chambre
de jeune fille.



IV


Pendant ce temps, l'empereur Hoa-Tsong, irrit de rencontrer des
obstacles  l'accomplissement de sa volont, tait entr dans une
violente colre; il avait maltrait ses ministres et menac plusieurs
d'entre eux de leur faire trancher la tte si Lon-Foo n'tait pas
retrouve dans un temps dtermin. Le palais et la ville taient donc
dans une agitation extraordinaire; des rcompenses furent promises 
ceux qui donneraient des nouvelles de la jeune fugitive. Des courriers
partirent vers toutes les provinces, et bientt l'empire entier chercha
la belle Lon-Foo demande en mariage par l'empereur.

Le bruit de l'aventure arriva jusqu'aux oreilles de Li-Tso-P, qui
tait all dfendre les frontires menaces par les Mongols. Le jeune
homme, mordu au coeur par l'inquitude, quitta aussitt son poste et
reprit la route de Nankin.

Cependant on tait sur la trace de Lon-Foo; ses vtements avaient t
retrouvs chez le marchand d'habits, qui avait donn la description
du costume pris par elle. On apprit aussi qu'une vieille batelire du
fleuve Bleu avait t subitement remplace par une jeune fille d'une
beaut extrme.

L'empereur fut donc inform que celle qu'il cherchait tait sans doute
cette jeune batelire dont personne ne connaissait l'origine.

Hoa-Tsong voulut se convaincre par lui-mme et, sous un dguisement,
il se rendit au bord du fleuve,  l'endroit qu'on lui indiqua.

Au moment o l'empereur s'approcha du chan-pan, Lon-Foo, tendue 
l'ombre de la cabine, chantait  demi-voix une chanson qu'elle avait
compose en songeant  Li-Tso-P. L'empereur prta l'oreille et
entendit ceci:

Depuis que tu m'as quitte, je n'habite plus sur terre. Pendant le
jour et pendant la nuit, l'eau limpide du fleuve Bleu me berce.

Le souffle de l'automne a chang la verdure en or. O donc est le
temps o nous causions  travers les branches, tandis que les feuilles
jaunies tombaient lgrement?

Tous les trsors de l'empereur valent-ils le devoir accompli? Toute
sa puissance pourrait-elle effacer la promesse faite aux morts?

O donc es-tu? Que fais-tu pendant que mes larmes, goutte  goutte,
tombent dans le fleuve?

--Bien, dit l'empereur lorsque Lon-Foo eut cess de chanter. Je sais
maintenant pourquoi elle s'est enfuie et me ddaigne.

Il entra dans la barque et Lon-Foo se releva vivement.

--Jeune fille, veux-tu me conduire sur l'autre rive? dit-il.

--Certainement, seigneur, rpondit Lon-Foo, n'est-ce pas mon mtier de
traverser le fleuve  toute heure?

--Ce mtier ne me semble pas digne de toi, dit l'empereur.

--Il me convient beaucoup et je serais incapable d'en exercer un autre,
dit Lon-Foo, en loignant le bateau du rivage.

--Ces jolies mains blanches comme le jade ne sont pas faites pour
serrer ces rames grossires. Ce ravissant visage doit craindre les
morsures du soleil, continua Hoa-Tsong. C'est  l'abri du palais
imprial qu'il devrait s'panouir; c'est un sceptre d'or et de
pierreries qui devrait charger cette main dlicate.

En entendant ces paroles, Lon-Foo devint trs ple et regarda avec
pouvante l'homme assis en face d'elle.

--Tu te moques, seigneur, dit-elle d'une voix tremblante, une pauvre
paysanne comme moi! Je serais une tache d'encre sur du satin blanc.

--A quoi bon dissimuler plus longtemps, Lon-Foo? dit tout  coup
l'empereur. Pourquoi as-tu fui depuis deux mois? Pourquoi te caches-tu
quand je te cherche, en bouleversant tout l'empire?

--Dieu du ciel! tu es l'empereur!... s'cria la jeune fille qui lcha
les rames et joignit les mains.

--Pour tous, je suis l'empereur, dit Hoa-Tsong; pour toi, je suis
seulement un ami.

--Aie piti de moi, grand empereur! s'cria Lon-Foo en se jetant 
genoux.

--Quoi donc! dit Hoa-Tsong, est-ce ainsi que tu m'accueilles?

--Je ne suis pas digne de cette faveur, dit la jeune fille; l'honneur
que tu me fais m'crase. Je t'en conjure, ne t'occupe plus de moi.

--J'ai entendu ta chanson tout  l'heure, dit l'empereur en fronant le
sourcil. Ton fianc est loin, disais-tu; il serait mort si je savais
son nom: efface ce nom de ta mmoire et essuie tes larmes; je vais te
conduire dans mon palais et te placer parmi mes pouses. La rsistance
est inutile, je suis le matre.

--Hlas! murmura Lon-Foo, je suis perdue!

L'empereur fit un signe; aussitt les rivages se couvrirent de monde,
une musique joyeuse clata soudain; des jonques pavoises, ouvrant
comme une aile leur grande voile en nattes de bambou, s'avancrent
de tous cts, charges de mandarins et de hauts fonctionnaires en
costumes de crmonie.

En se voyant la prisonnire de cette foule, soumise  l'empereur,
Lon-Foo, dsespre, leva les yeux au ciel.

--Mon cher Li-Tso P! s'cria-t-elle, Dieu veuille que nos mes se
rejoignent un jour, car dans ce monde nous ne nous reverrons plus!

Et d'un bond elle s'lana dans le fleuve.

L'empereur poussa un cri terrible.

Les jonques arrivrent rapidement, plusieurs hommes se jetrent  l'eau
et plongrent. Hoa-Tsong ne quittait pas des yeux la place  laquelle
Lon-Foo avait disparu.

--L, cherchez l.... disait-il.

Les plongeurs reparurent, puis plongrent de nouveau.

Plusieurs minutes s'coulrent qui semblrent des sicles aux
assistants. L'empereur trpignait de rage et de douleur.

Ce ne fut qu'au bout d'une heure que l'on ramena la jeune fille  la
surface de l'eau. Elle avait cess de vivre.

Au moment o le cadavre de Lon-Foo tait dpos sur le rivage, un
guerrier tout arm arriva au grand galop de son cheval; il mit pied 
terre et se fit jour  travers la foule.

En apercevant Lon-Foo tendue sans vie sur la rive, il poussa un cri et
s'agenouilla prs de la jeune fille.

--Ah! mon amie, s'cria-t-il, tu as tenu ta parole, tu es morte pour
rester fidle  ta promesse, et voici que tu es comme une fleur du
printemps surprise par la gele blanche: je n'aurais pu te sauver de
l'empereur, mais j'arrive assez tt pour mourir avec toi; ta main est
tide encore, ton me attend son compagnon de voyage et voltige auprs
de nous.

[Illustration: Sho-Sh, l'toile Immortelle]

Ne sois pas impatiente, ma douce Lon-Foo, me voici!

Un instant, on vit briller un glaive, puis un ruisseau de sang coula
sur le sol.

--Je ne demande qu'une grce  l'empereur, qu'il me fasse ensevelir
auprs de celle qui est morte pour moi, dit Li-Tso-P en expirant.

L'empereur se tenait debout, les bras croiss, mordant ses lvres,
cachant sa colre et sa douleur  toute cette foule. Il regardait avec
haine le cadavre de ce jeune homme qui lui avait t prfr.

--Faut-il accder au dsir du mort et faire enterrer les deux fiancs
cte  cte? demanda un mandarin.

--Non, je le dfends! dit l'empereur d'une voix brve.

Puis il s'loigna et rentra dans son palais.

Peu de temps aprs cette aventure, les Mongols envahirent le territoire
de la Chine. Hoa-Tsong, dtrn, se tua. Ce fut le dernier souverain
de la dynastie des Mings.

On peut voir encore, dans le vieux cimetire de Nankin, les spultures
de Lon-Foo et de Li-Tso-P. Chacune des deux tombes est ombrage par un
magnifique acacia. Elles sont assez loignes l'une de l'autre, mais
les deux arbres ont tendu leurs branches qui se sont rejointes et
entrelaces.




LE FRUIT DFENDU


C'tait  Canton. Une nouvelle anne commenait la neuvime du rgne de
l'empereur Tao-Kouang. Une foule compacte et joyeuse cachait presque
entirement le sol de la rue des Marchands-de-Lanternes, qui est
cependant la plus large de la ville.

Sous les rayons perpendiculaires du soleil, car on tait  la douzime
heure, les vives couleurs des calottes neuves, les miroitements des
soies fraches, les scintillements des bijoux grossiers, formaient
comme les vagues d'un fleuve jonch de fleurs, entre les faades jaunes
des maisons, dcores de banderolles jusqu' leurs toitures,  l'angle
desquelles des dragons verts clataient de rire.

Le premier jour de l'anne, des vendeurs ambulants s'tablissent dans
la rue des Marchands-de-Lanternes et y rpandent, le long des maisons,
d'blouissantes merveilles, que le peuple achte ou contemple. Ce sont
des jades dlicatement sculpts et transparents comme des ongles de
princesse, des monstres de bronze grotesques et charmants, dont les
gros yeux de porcelaine peinte regardent fixement; puis des coffrets
de laque, de petites figures en or, des peintures historiques ou
fabuleuses, encadres de bambous et de perles, de la toile d'ortie,
exporte de Nankin, une grande quantit de meubles somptueux et de
costumes magnifiques vendus par les personnes riches qui ddaignent les
objets vieux de plus de douze lunes, et mille choses encore.

Cette anne-l, l'affluence des marchands et la richesse des
marchandises taient telles que les plus vieux habitants de Canton
dclaraient qu'ils n'avaient jamais rien vu de pareil; les enfants
criaient d'tonnement en levant les bras au ciel; les femmes, mues et
timides, mordaient le bout de leurs ongles en inclinant coquettement
 gauche leurs petites ttes ornes de plumes. Mais la foule tait si
paisse et si agite qu'on ne pouvait admirer longtemps la mme chose,
et plus d'un acheteur qui marchandait rveusement un ventail orn de
caractres, se trouvait tout  coup cet ventail  la main, devant un
talage de vieilles monnaies et d'armes anciennes, poursuivi par les
hurlements du marchand frustr.

Ce vaste amas de promeneurs avait une ondulation molle, un balancement
sans cahots, car chaque personne se laissait pousser sans rsistance. A
la moindre impulsion, venue de prs ou de loin, tout le monde obissait
machinalement; celui qui aurait form la rsolution audacieuse de se
diriger vers un but, ou seulement d'aller dans un sens plutt que dans
l'autre, aurait fort risqu de laisser en chemin la meilleure partie de
sa toilette et mme quelques-uns de ses membres.

Ce double malheur menaait videmment le riche et honorable libraire
Sang-Yong, hros de cette histoire.

Ce jeune homme de trente ans et sept lunes, d'une tenue irrprochable
et d'une figure si aimable qu'on ne pouvait la considrer un
instant sans tre pris d'un rire immodr, absolument contraire aux
convenances, ce jeune homme semblait la proie d'une ide fixe; vif
et prompt, malgr son embonpoint dj respectable, il se dmenait de
toutes ses forces, trouant la foule des coudes, des poings, du front
vers les talages de costumes o se vendait la dfroque des grands
personnages: il jetait un regard avide parmi les laines et les soies de
toutes couleurs, puis, comme dcourag, s'loignait en soupirant.

Au moment o il allait atteindre la dernire et la plus somptueuse
boutique d'habillements, deux hommes  cheval se montrrent tout 
coup au coin de la rue des Tam-Tam, repoussant la foule  coups de
bton, et criant  tue-tte: L! l! l! C'taient les avants-coureurs
d'un cortge magnifique, qui devait traverser dans sa largeur, la
rue des Marchands-de-Lanternes; l'illustre mandarin Tchin-Tchan,
gouverneur de Canton, allait faire sa visite de commencement d'anne
au vice-roi Koua-Pio-Kouen. Ds que la foule fut suffisamment carte
et comme coupe en deux tronons, de nombreux domestiques, portant des
petits cochons rtis au bout de grandes piques de bois, s'avancrent
rapidement et traversrent la rue, ensuite parut une chaise  porteurs,
magnifiquement dore et ouverte de toutes parts, o le gouverneur
Tchin-Tchan tait assis, vtu de jaune, immobile, imposant; derrire
lui marchaient les porteurs de lanternes, de bannires, de parasols; le
cortge entra dans la rue des Pharmaciens, et la foule se referma.

Sang-Yong avait regard l'illustre mandarin avec un enthousiasme
trange; quelqu'un l'avait entendu se dire tout bas,  lui-mme:

--Non! le Fils-du-Cid n'en a pas de plus belle! Quand le cortge eut
disparu, le libraire continua de se diriger vers la dernire boutique
de costumes; il parvint  s'en approcher, aprs avoir tourn deux ou
trois fois sur lui-mme. Il commena d'en inspecter l'talage, d'un
air qui s'efforait de paratre indiffrent; mais cette ruse ne trompa
point le marchand.

--Quelle est la chose que tu cherches parmi mes merveilles, dit-il, et
que tu parais ne pas trouver? Il faut croire que la chance ne conduit
pas ton oeil sur l'objet que tu dsires.

Sang-Yong regarda rapidement autour de lui comme pour s'assurer que
personne de l'piait.

--As-tu une robe jaune? dit-il trs vite et trs bas. Le marchand leva
les bras au ciel:

--Une robe jaune! s'cria-t-il d'une voix pouvante; qu'oses-tu
demander? L'empereur lui seul, et ceux qui le reprsentent dans les
diverses capitales de la Patrie du Milieu, ont le privilge de porter
des robes de cette couleur. Sais-tu  combien de coups de bambou
s'exposerait ton dos en portant le plus petit morceau d'toffe jaune,
et de quelle peine je serai passible moi-mme si je consentais  t'en
vendre?

Sang-Yong, trs effray, s'efforait en vain d'imposer silence au
marchand.

--Crois-tu d'ailleurs, ajouta celui-ci en criant plus fort, que si je
n'tais pas arrt par la crainte du chtiment, je ne le serais pas par
le respect que je dois au Fils-du-Ciel et au mandarin Tchin-Tchan?

Mais, tout  coup, baissant la voix:

--Reviens ce soir  cette place mme, dit-il, ds que la cloche aura
sonn l'ordre d'teindre. Je te conduirai chez moi et tu auras une robe
jaune, frache et resplendissante comme les robes de l'Empereur.

Sang-Yong fit un signe de tte et s'loigna tout joyeux.

--Enfin! murmura-t-il en cachant ses mains dans ses manches, ce que
j'ai tant dsir va s'accomplir bientt!

Il passa le reste de la journe  acheter de grands miroirs d'acier
poli et  les faire transporter dans sa maison.

Sang-Yong avait t favoris par Sho-Sh-l'toile-Immortelle-gnie
pour lequel il avait une dvotion particulire; son commerce de
librairie avait russi au del de ses esprances; il tait dou d'un
caractre joyeux, d'une bonne sant et d'un apptit considrable qu'il
satisfaisait journellement par les mets les plus dlicats.

Cependant il n'tait pas heureux. Une ide singulire s'tait un jour
empare de son esprit et ne l'avait plus quitt. Il s'tait avou
qu'avec toute sa fortune et tout son apptit il resterait toujours un
marchand vulgaire, que son manque d'ducation l'empcherait d'arriver
 aucun grade lev, et il aurait donn tout son apptit et toute sa
fortune pour tre Mandarin.

Il garda cette pense pendant un an, mangeant moins, riant moins,
le front voil d'un souci constant; puis il raisonna son ide
froidement, et se demanda ce qu'avaient de plus que lui les Mandarins
qu'il enviait. Cette rponse saugrenue se prsenta  son esprit: 
Ils portent une robe jaune! Toi, si tu portais une robe jaune, tu
recevrais, selon la loi, cent coups de bambou sur les paules. Il ne
trouva pas d'autre motif  son ambition, et ds lors, un fatal dsir se
glissa dans son coeur. Il me faut une robe jaune, rptait-il, nuit
et jour. Je m'enfermerai dans ma chambre que j'aurai fait garnir de
glaces limpides, j'allumerai un grand nombre de lanternes, je revtirai
chaque soir ma robe jaune; et je me regarderai dans les miroirs, et je
ne recevrai pas de coups de bton. Souvent aussi, il se disait: Je
suis fou! que m'importe une robe jaune? Nanmoins, il en cherchait
une avec un acharnement sans trve.

Quand la huitime heure eut sonn, il se trouva, tout mu,  la place
que lui avait indique le marchand de costumes. Celui-ci, qui attendait
le libraire, se mit  marcher silencieusement, et Sang-Yong le suivit.
Ils passrent par des rues troites, boueuses, et pntrrent enfin
dans une petite boutique sale et laide. La robe jaune tait belle,
presque neuve; le marchand en demanda deux onces d'or, qui lui furent
donnes sans objections, et Sang-Yong rentra chez lui fort satisfait.

Le soir mme,  la lueur de quinze lanternes, quatre ou cinq glaces
bien fourbies lui montrrent l'image clatante de la robe de satin
jaune o le Dragon  cinq griffes apparaissait brod en rouge sur la
poitrine; et la petite personne rondelette du libraire, avec sa face 
triple menton, vermillonne par la bonne chre et l'abus de vin de riz,
faisait un divertissant contraste  ce pompeux habillement.

Sang-Yong, extasi, rayonnant, marchait dans sa chambre avec dignit;
il faisait frissonner et grincer son costume, qui, saisissant dans ses
plis lisses les mille lueurs des lanternes, les rverbrait en rayons
jaunes; il disait:

--Je suis trs bien, je suis un mandarin.

Il regardait sa propre image dans les quatre ou cinq miroirs, et
ajoutait gravement:

--Voici d'autres mandarins, non moins beaux que moi-mme, qui viennent
me visiter; faisons-leur accueil selon les rites consacrs.

Alors se dirigeant tour  tour vers chaque miroir, il joignait les
mains et les levait devant sa poitrine, selon la rgle du salut appel
le Kong-Tchao; puis, accomplissant le deuxime salut qu'on nomme le
Tso-I, il s'inclinait profondment, les mains jointes; puis, il pliait
les genoux sans les poser  terre, comme le Tsa-Sien l'ordonne, et
enfin s'agenouillait, obissant  la coutume du Tsien.

Mais, pensait-il, ces modes de rvrences ne sont peut-tre pas assez
respectueux pour d'aussi respectables personnages; acquittons-nous du
Ko-Tao, qui exige que l'on frappe une fois la terre de son front aprs
s'tre agenouill; du San-Kao, qui demande que l'on mette trois fois de
suite ses cheveux dans la poussire du parquet, et n'oublions pas le
Sou-Kao, qui n'est autre chose que le San-Kao rpt deux fois.

Et l'honnte libraire, agenouill devant les miroirs, saluait en effet
ses htes imaginaires. Il ne se coucha point avant d'avoir entendu
passer la quatrime ronde des veilleurs de nuit, qui entrechoquent
bruyamment des petites planchettes de bois, et quand, vaincu par le
sommeil, il se jeta sur son lit, sans quitter d'ailleurs sa belle
robe, il eut un rve o il se vit reu par l'empereur, dans la plus
magnifique salle du palais de Pkin, et accomplissant, devant le
Fils-du-Ciel,  peine plus brillant que lui-mme, la plus solennelle
des salutations: le San-Koui-Kiou-To!

Durant trois lunes, Sang-Yong ne se spara point de son brillant
costume; quand les affaires de son ngoce l'obligeaient  paratre
dans sa boutique, ou quand les promenades ncessaires pour conserver
sa sant et pour entretenir son apptit, enfin revenu, le conduisaient
dans les rues de la ville, il jetait sur ses paules une seconde robe,
noire ou grise; mais sous ce vtement mpris il portait sa robe jaune,
dont il entendait en marchant frmir les plis somptueux, et qu'il
ttait souvent avec dlices.

Un matin de printemps, il sortit avant la dixime heure, car le
ciel, admirablement pur, invitait  de longues promenades. Il
traversa la vieille ville tartare, o il demeurait, et, aprs avoir
franchi la porte du Sud, entra dans la ville chinoise, qu'un long
mur transversal spare de la cit ancienne interdite aux barbares.
Il atteignit rapidement l'enceinte de Canton et se dirigea vers la
Rivire-des-Perles. Malgr l'heure peu avance, la rive septentrionale
du fleuve tait encombre et bruyante; la foule s'y dmenait, achetant
et vendant.

Sur l'eau, mille embarcations couraient lgrement, s'vitant l'une
l'autre avec adresse et rapidit; de grands bateaux chargs de lgumes
et de poissons, ou portant des bestiaux qui mugissent d'inquitude,
attendaient que de longs--radeaux qui flottaient lentement, appesantis
par des cargaisons de bambous, leur laissassent le passage libre.
La coque haute et bombe, comme la poitrine des cigognes, la voile
ouverte et tendue comme l'aile des hannetons, des jonques guerrires, 
l'ancre, se tenaient immobiles, et leurs pavillons bariols ondulaient
au vent; il y avait aussi des btiments marchands qui viennent du
nord, et qui sont peints de blanc, de noir et de rouge; ils portent
 l'avant une tte de poisson sculpte, aux normes yeux stupfaits,
que surmontent, en guise de sourcils, deux longues cornes menaantes,
et leur voile en natte, largement dploye, ressemble  un immense
ventail.

Sang-Yong s'arrta, considrant en silence cette agitation, et songeant
au bel effet qu'il produirait sur la foule s'il apparaissait tout 
coup dans sa magnifique robe; mais quelques soldats de police, qui se
promenaient lentement leur pique  la main, lui remirent en mmoire les
terribles coups de bton.

Aprs avoir cherch un instant du regard, il fit signe  un batelier
qui se hla de rapprocher sa barque du rivage:

--Traverse le fleuve en le remontant un peu, dit le libraire, quand il
se fut commodment install sous le pavillon de natte.

Pour viter la foule des navires marchands, la barque passa par la
ville flottante des Bateaux-des-Fleurs, qui forment des rues, des
places, des carrefours pleins de reflets toujours frissonnants.
Sang-Yong soupira en regardant les treillis verts des maisons de
bambous, les banderolles joyeuses, les lanternes pendantes, les
ornements de papier dor et de plumes de paon, et surtout les petites
terrasses o il avait fum si souvent de longues pipes d'opium: Qu'il
serait doux de s'asseoir l, vtu de jaune, au milieu d'un cercle
mprisable de marchands! se disait-il.

Aprs avoir dpass les Bateaux-des-Fleurs, la barque toucha terre de
l'autre ct de la rivire. Sang-Yong s'enfona dans la campagne: il
longea la longue pagode Ha-Tsioun-Tse, les palissades de laque rouge
des lgantes habitations d't enfouies sous des touffes de fleurs,
et atteignit enfin un petit bois de jeunes cdres o il s'arrta pour
goter la fracheur douce de l'air. Il tait seul, invisible. Il songea
que la lumire du jour ne l'avait jamais admir vtu de son costume
superbe; violemment, il rejeta sa robe noire et apparut magnifique. Le
soleil dardait ses rayons  travers les branches, pour mieux le voir;
les oiseaux chantaient sa gloire; les cdres frmissaient, stupfaits.

Tout  coup, deux petits rires, clairs et joyeux, clatrent  quelques
pas de Sang-Yong; toute la personne du libraire vtu de jaune prit une
expression d'pouvante si parfaitement comique, que les jeunes rires,
s'il en avait t le sujet, eussent doubl de rapidit, comme une
cascade dont la pente augmente. Cependant, il s'aperut bientt qu'on
ne s'occupait pas de lui; les voix riaient, parlaient, puis riaient
encore.

Tranquillis, il s'approcha de l'endroit d'o s'envolait le bruit, car
il aurait affirm que ce rire sortait de jolies bouches. Il se trouva
soudain devant une palissade de bambous peints, que les cdres lui
avaient d'abord cache, et au del de laquelle fleurissait un jardin
d'une lgance merveilleuse.

Ces alles, irrgulires et entortilles comme des lianes, taient
paves de pierres lisses, diffrentes de contours et de couleurs,
qui formaient des dessins agrables. Des lions de porcelaine taient
assis, la gueule ouverte,  l'entre de petits ponts de marbre qui
franchissaient des lacs artificiels.

Au milieu de rochers factices, aux aspects bizarres et
invraisemblables, de minces cascades glissaient sur la mousse et
de tous cts s'coulaient vers le lac. Dans des vases imitant des
dragons, des lphants et des monstres fantastiques, les fleurs-de-lune
et les marguerites jaunes s'panouissaient, prcieusement soignes;
tandis que la large pivoine, justement appele l'impratrice des
fleurs, clatait dans les parterres, blouissant les yeux. Les arbres
taient rares et bien taills; il y avait des dragonniers sanglants
et des cdratiers pales, et aussi quelques orangers parfums qui
commenaient  fleurir; le vent faisait tomber dans les lacs des
ptales de roses et agitait doucement le panache lger des bambous
noirs.

[Illustration: On ne criait plus, on riait]

Sang-Yong contemplait ce jardin avec admiration; il lui semblait qu'il
devait avoir t trac sur le plan diminu des jardins impriaux de la
Ville-Dfendue.

Les voix qui s'taient loignes un instant se rapprochrent de
nouveau; le libraire vit apparatre une jeune fille qui marchait
avec peine, les bras tendus pour ne pas perdre l'quilibre, et se
divertissait  jeter en l'air du bout de son petit pied, un grand
volant qu'elle ne laissait jamais retomber  terre. Elle portait une
double robe de damas vert clair, brode d'or, et, en jouant, elle
laissait voir quelquefois un pantalon de satin rose. Son visage tait
fard avec soin; des perles et des fleurs se mlaient aux trois nattes
qui pendaient, l'une sur son dos, les deux autres sur sa poitrine. Une
petite servante la suivait, portant un parasol.

Les deux jeunes filles riaient ensemble, avec familiarit, des
volutions du volant; mais tout  coup leur gaiet se changea en
un grand chagrin: le volant tait tomb dans l'un des petits lacs
artificiels.

--Oh! Oh! A-Tei, s'cria la jeune matresse en voyant le volant dans
l'eau, ma mre s'apercevra que nous sommes sorties de notre jardin
rserv. Tu es mchante de m'avoir entrane par ici.

La jeune fille essaya de rattraper le volant avec son ventail.

--Prends garde, prends garde, dit A-Tei. Si tu tombais  l'eau, je
ne pourrais pas te repcher, et on te verrait beaucoup mieux que le
volant. Que rpondrais-je  ta vnrable mre, qui ne manquerait pas de
me dire: O est la noble Princesse-Blanche, vilaine A-Tei? Qu'as-tu
fait de Princesse-Blanche? Viens ici que je te fouette. Ne te noie
pas, matresse, je n'ai pas envie d'tre fouette.

--Tu ris, s'cria Princesse-Blanche; je ne veux pas que l'on rie tant
que je verrai le volant sur le lac.

--C'est bien, mchante matresse, je vais me jeter  l'eau, le volant
enfoncera.

--Tu me donnes une ide, dit Princesse-Blanche; lanons des pierres sur
le volant.

--Les pierres tomberont au fond, mais le volant qui a des plumes bleues
et vertes remontera sur l'eau pour nous taquiner.

--Tu crois, petite?

Derrire la palissade, Sang-Yong brlait d'envie d'aller au secours
des deux jeunes filles; il hsitait ne sachant de quelle faon, ni
sous quel costume se prsenter. Il pensa  remettre sa robe noire,
mais il ne pt supporter l'ide de paratre si mal vtu  de si belles
personnes; il se dcida donc  rester habill de jaune, pensant bien
que des femmes n'auraient pas l'oeil perspicace des soldats de police,
et pour attirer l'attention, il chanta sur un rhythme lgant:

Deux belles jeunes filles sont bien embarrasses parce que leur
volant est tomb au milieu d'un grand lac. Mais le mandarin Sang-Yong,
qui se promne dans le petit bois de Cdres, offre de faire cesser leur
chagrin.

Princesse-Blanche cacha vivement son visage derrire son ventail:
A-Tei, moins timide, regarda Sang-Yong.

--Faut-il lui rpondre? demanda-t-elle  sa matresse.

--Quel air a-t-il? dit Princesse-Blanche.

--C'est un noble jeune homme, en costume de crmonie; sa figure,
un peu comique, ne laisse pas que d'tre agrable, et je prendrais
volontiers cette figure-l pour mari.

--Folle! rpondit Princesse-Blanche; mais on ne peut se dispenser de
rpondre avec politesse  un mandarin; dis-lui mon nom, puisqu'il m'a
dit le sien; et dis-lui que je le remercie de son offre, quoique je ne
puisse pas l'accepter.

A-Tei se tourna vers Sang-Yong.

--Honorable mandarin, dit-elle, ma matresse m'ordonne de te dire
qu'elle s'appelle Princesse-Blanche, que sa mre s'appelle Tsing, et
que son pre est l'illustre Tchin-Tchan, gouverneur de Canton. Moi, je
m'appelle A-Tei, j'ai dix sept ans et je ne suis pas marie. Nous te
remercions et nous acceptons ton offre avec empressement.

Au nom de Tchin-Tchan, le visage de Sang-Yong avait pli.

--A-Tei, A-Tei! dit Princesse-Blanche, ce n'est point cela que je t'ai
ordonn de dire.

--Pardon! pardon! matresse, je vais lui expliquer que je me suis
trompe.

--Et conseille-lui de se retirer, ajouta Princesse-Blanche; car il
n'est pas convenable qu'un homme se promne ainsi prs de deux jeunes
filles.

--Honorable mandarin, dit A-Tei  Sang-Yong, ma matresse m'ordonne de
te faire entrer, afin que ta bont retire le volant de l'eau.

--Petite misrable, c'est moi qui te ferai fouetter!

--Ah! matresse, il est si joli....

Princesse-Blanche regarda  travers les branches de son ventail,
tandis que A-Tei ouvrait une petite porte cache dans la palissade;
elle faillit clater de rire en apercevant la figure rjouie et
bouffonne du bon libraire.

--A-Tei, dit-elle, a des gots singuliers.

Lorsque Sang-Yong fut entr, il adressa mille salutations  la noble
jeune fille, qui commanda  sa servante de les lui rendre; puis il
cassa une tige de bambou et il se disposa  rattraper le volant.
D'abord, il ne russit qu' l'loigner; mais en le chassant ainsi il
le rapprochait de l'autre rive; il passa un des petits ponts de marbre,
et dlicatement, entre deux ongles, il saisit le jouet. A-Tei frappait
ses mains l'une contre l'autre en disant:

--Voil un mandarin trs adroit.

--Il faut lui rendre grce, dit tout bas Princesse-Blanche, et nous
retirer bien vite dans l'appartement intrieur, en le priant de ne
jamais revenir dans le petit bois de Cdres.

--Ma matresse te prie de revenir demain dans le petit bois de Cdres,
afin que nous puissions jouir encore de l'honneur de ta compagnie.

--Je te ferai couper la langue! murmura Princesse-Blanche, en
s'loignant rapidement.

Sang-Yong s'tait remis  saluer; quand il releva la tte, la noble
jeune fille avait disparu, mais il put voir encore,  travers les
branches, l'espigle visage d'A-Tei qui lui souriait de loin.

Le libraire tait ivre de joie. Malgr la robe noire qu'il dut
remettre, il se croyait un mandarin vritable; sa conviction fut 
peine branle, lorsque de retour dans la ville, il vit briller la
grande enseigne de sa maison, o on pouvait lire, en caractres d'or:

Quand les personnes honorables veulent acheter des livres, elles
doivent regarder l'enseigne de cette boutique; les marchandises y
sont vendues  des prix vrais, on ne trompe ni les enfants, ni les
vieillards, dans la boutique de Sang-Yong, qui vend des livres de
toute espce.

Sang-Yong ferma les yeux pour ne pas tre distrait de son rve; il
franchit  talons le seuil de sa maison, encombr de volumes, et courut
s'enfermer dans sa chambre, entre les quatre miroirs complaisants. L,
tout le jour, il pensa  la belle Princesse-Blanche, et quand la nuit
vint, il rva qu'il pousait la fille de l'illustre Tchin-Tchan, aprs
avoir t lui-mme nomm gouverneur de Canton.

Le lendemain, avant la dixime heure, portant sous sa robe noire
son magnifique habillement jaune, faisant triomphalement sonner ses
semelles sur les dalles, il partit pour le petit bois de cdres, et
sa joie tait extrme. Mais Sho-Sh, l'Etoile-Immortelle, oubliait ce
jour-l le libraire Sang-Yong.

Pour viter les encombrements de la rue des Marchands-de-Lanternes,
il avait pris parla rue des Chaudronniers; un pli de sa robe accrocha
un chaudron de fer qui pendait  la porte d'un marchand; le chaudron
roula dans la rue avec un bruit assourdissant, entranant  sa suite
une grande quantit d'ustensiles sonores. Le marchand parut sur sa
porte en criant: Au voleur! Derrire le marchand sortit un petit
chien jaune clair, au nez pointu, aux oreilles droites,  la queue
frise et retrousse, qui lana un jappement aigu. Sang-Yong, effray
dj parle bruit des chaudrons, ne put s'empcher, au cri du chien,
de faire un mouvement en avant. Sans savoir pourquoi, il se mit 
courir; le chien jaune clair courut aprs lui, avec des aboiements
multiplis et furieux. Le marchand suivait le chien; alors tous les
marchands et tous les chiens de la rue parurent sur les portes, ceux-ci
criant aux oreilles de Sang-Yong, ceux-l hurlant  ses jambes; et
bientt le malheureux libraire eut  ses trousses un long cortge
criard de btes et de gens. Hbt, tourdi, il courait toujours; des
soldats de police, brandissant leurs piques, s'taient mis eux-mmes
 sa poursuite sans connatre le motif de cette course effrne, et
Sang-Yong crut devenir fou.

Tout  coup, les clameurs qui retentissaient derrire lui changrent de
nature; on ne criait plus, on riait.

--Voyez, voyez, disait-on, il a une robe jaune!

L'infortun sentit ses cheveux se hrisser, et sa natte frissonner
derrire sa tte. En voulant le mordre aux jambes, les affreux chiens
avaient saisi dans leurs petites gueules bleues la premire robe du
fuyard; ils l'avaient dchiquete, arrache, dpice, en secouant
violemment leurs ttes dans tous les sens, et Sang-Yong tait apparu
dans sa splendeur, hlas!

C'est alors qu'il comprit la ncessit de fuir: il se lana en avant
avec pouvante, les bras tendus, la bouche ouverte, et il ne se
serait jamais arrt. Mais la Rivire-des-Perles lui barra tout  coup
le chemin; aboyante et hurlante, la foule l'entoura; les soldats de
police arrivrent  leur tour en criant:

--Ne laissez pas chapper cet homme vtu de jaune, qui outrage le
Fils-du-Ciel dans la personne de l'illustre gouverneur Tchin-Tchan!

Et Sang-Yong fut saisi, garrott, entran; ses esprits taient
troubls  ce point, qu'il demanda ce qu'on lui voulait; mais ces mots:
robe jaune, toujours prononcs autour de lui, lui rendirent bientt
la conscience de son crime et de sa situation; alors, plus calme en
apparence, mais en soi-mme dsespr et maudissant l'ambition, les
robes de toutes les couleurs, la noble Princesse-Blanche, la rue des
Chaudronniers, les marchands et les chiens, il lui sembla dj sentir
tomber sur ses paules les terribles coups de bambou, et il se laissa
conduire sans rsistance  la maison redoute du grand chef de la
justice.

Le soir mme de ce jour, si fatal au libraire Sang-Yong, l'illustre
Tchin-Tchan, gouverneur de Canton, se promenait avec sa fille et
l'espigle A-Tei, dans le magnifique jardin qui fleurit  ct du bois
de cdres, lorsqu'on lui apporta, de la part du grand chef de justice,
un rouleau de bambou, li par un ruban jaune. Tchin-Tchan dploya le
rouleau en disant:

--C'est sans doute une sentence  laquelle il ne manque plus que ma
signature.

Et Princesse-Blanche, curieuse, lut tout en marchant, par-dessus
l'paule de son pre:

Le libraire Sang-Yong, saisi dans les rues de Canton revtu d'un
costume dont la couleur est rserve au Fils-du-Ciel et aux grands
fonctionnaires de l'empire, est condamn  recevoir cent coups de gros
bambou.

[Illustration: Martin-pcheur]

Puis suivait la relation des circonstances dans lesquelles le crime
avait t dcouvert.

--Voil une singulire histoire, dit le gouverneur, lorsqu'il eut
achev sa lecture; pourquoi cet honnte commerant s'est-il rendu
coupable de ce mfait, sans profit pour lui? Ignorait-il la peine qu'il
encourait?

Prs de lui, Princesse-Blanche se tordait de rire. Tchin-Tchan se
retourna brusquement vers elle.

--Eh! quoi! mchante enfant, s'cria-t-il, tu te rjouis d'une faon
aussi immodre  propos d'un pauvre homme qui va recevoir cent coups
de gros bambou?

--Ne me gronde pas, pre vnr, dit Princesse-Blanche, car je puis
t'apprendre, moi, pourquoi cet humble libraire s'tait ainsi travesti
en mandarin.

--Vraiment! tu me ferais plaisir en me disant ce que tu sais.

La curieuse A-Tei, s'tait rapproche de sa matresse, celle-ci lui
jeta un regard d'intelligence.

--Le mandarin Sang-Yong n'est autre qu'un honnte marchand, fort
pris d'A-Tei, dit-elle, il la prenait pour une princesse, et afin
d'atteindre son coeur, il s'tait fait mandarin.

--L'histoire est plaisante, dit le gouverneur qui ne put s'empcher de
rire, mais le malheureux va payer cher son imprudence.

--Comment! Comment! s'cria A-Tei toute attriste, l'aimable Sang-Yong
recevrait-il vraiment cent coups de bambous!

--Il les recevra, dit le gouverneur, la loi est formelle. Ma pauvre
A-Tei, s'il survit  sa peine, tu auras un mari bien cass.

--On meurt donc quelquefois des cent coups de bambous? demanda
Princesse-Blanche.

--Trs souvent.

--Ah! cher pre! dit-elle en le clinant, tu ne peux cependant pas
laisser tuer un homme qui t'a fait rire.

--C'est toi qui as ri.

--Toi aussi, pre, et tu ris mme encore malgr tes efforts pour te
retenir; et puis voudrais-tu faire mourir A-Tei de chagrin?

--C'est vrai que je mourrai s'il meurt! s'cria la servante en clatant
en sanglots.

--La loi s'inquite bien d'A-Tei, dit le gouverneur.

--Mais, ici,  Canton, la loi c'est toi, dit Princesse Blanche. Je
n'aurais jamais cru ton coeur aussi dur, ajouta-t-elle en faisant la
moue, et je vais de ce pas me jeter dans le lac; je ne pourrai pas
vivre avec l'ide que j'ai ri, d'un homme qu'on a tu  coups de bton.

--Mais, vilaine enfant, tu sais bien que la grce d'un criminel ne
dpend pas de moi seul, dit le gouverneur.

--Bon! bon! nous savons bien que le Vice-Roi fait tout ce que tu veux.

--Eh bien, nous verrons, dit Tchin-Tchan en souriant.

Et il dchira le rouleau en fibres de bambous. Princesse-Blanche, trs
joyeuse, sauta au cou de son pre et lui caressa doucement la barbe.

--Matresse! matresse! dit tout bas A-Tei, est-ce que vraiment
j'pouserai le libraire?

--Il le faut absolument, dit Princesse-Blanche.

--Quel bonheur! murmura A-Tei dont le visage s'panouit comme une
pivoine au soleil levant.

La jeune servante est maintenant la plus riche marchande de Canton;
elle vend  des prix vrais les livres de toute espce, et Sang-Yong,
assis le soir, auprs d'elle, dans l'appartement intrieur, en en
face d'une image de Sho-Sh, qui lui a rendu sa faveur, ne regrette
nullement sa libert de garon. Il a brl la robe jaune qui faillit
lui tre si fatale, mais il conserve ses cendres dans un vase de jade
prcieux, car c'est  elle qu'il doit la gracieuse femme qui embellit
son intrieur.




LE JOAILLIER DE FOU-TCHEOU


Si vous tiez all en Chine et si vous vous tiez repos un jour sous
un pcher en fleur, au bord d'un lac ou d'une rivire, vous auriez
pu voir subitement filer, avec un cri aigu, une vision blouissante
aussitt disparue: tait-ce une flamme, une toile, une meraude
vivante? Elle secouait des frissons lumineux et multicolores. Votre oeil
tonn la cherche  et l et croit n'avoir rien vu. C'tait un oiseau!
Le voyez-vous maintenant suspendu  ce long glaeul qui se balance
doucement au-dessus de l'eau? Regardez-le vite, car il songe dj 
repartir. Vous aviez bien vu, c'est un joyau, un feu vivant; dans ce
rayon de soleil, il a des scintillements comme les pierreries; ses
ailes sont des meraudes et les plumes de son ventre son teintes dans
le sang des rubis. Il a au cou une grosse perle blanche et la toque
qui le coiffe est d'un azur incomparable, doux, brillant, mtallique.
Sa taille est celle d'une hirondelle. Le voici qui quitte brusquement
le glaeul et glisse sur l'eau qu'il gratigne du bout de ses ailes;
puis il revient; mais il a une proie au bec; une proie lumineuse comme
lui-mme; c'est une petite crevette toute humide encore, transparente,
qui s'agite en convulsions diamantes; maintenant il passe au-dessus de
vous et une goutte d'eau tombe sur votre front lev.

Si, en revenant vers la ville, vous demandez  quelque batelier quel
est l'adorable oiseau que vous venez de voir, il vous rpondra qu'il se
nomme Fei-tsoui, qu'il ne vit qu'aux bords de l'eau et se nourrit de
poissons; mais si votre visage lui plat, si,  votre air et  votre
costume, il vous juge digne de son estime, le batelier vous racontera
la lgende du Fei-tsoui, touchante histoire bien connue sur les rives
des fleuves de Chine et que les jeunes filles, en cueillant des
bambous, chantent le long de l'eau d'une voix grle et mlancolique:

[Illustration: L'Impratrice]

Il y avait dans la province de Fou-Tcheou un honnte joaillier qui
vivait paisiblement avec sa femme et ses trois enfants; son commerce
n'tait pas trs tendu, mais il vivait dans l'aisance et tait
clbre  cause de la perfection de son travail. Un jour le malheur
fondit sur lui; des voleurs s'introduisirent dans sa boutique et
prirent tout ce qu'elle renfermait: les pierreries, l'or, l'argent,
les perles, et ne laissrent au malheureux que ses outils dsormais
inutiles. Le pauvre joaillier faillit devenir fou de douleur, car il
se trouvait aussi dpourvu qu'un mendiant, et ses cheveux blanchirent
en quelques nuits. Il tcha de trouver de l'ouvrage, mais tous les
emplois taient remplis et il n'y avait pas de travail pour lui. Alors
sa femme prit ses trois enfants et s'en alla mendier par les rues. Un
jour le joaillier se promenait tristement au bord du fleuve, songeant
 sa malheureuse destine.--Hlas! disait-il, je crois que je ferais
sagement de m'aller pendre  un clou prs de la porte de quelque
magistrat, avec mes poches pleines de suppliques recommandant  la
charit de ce mandarin ma femme et mes enfants.--C'tait l'hiver, le
sentier tait couvert de neige, les arbres dcharns et noirs avaient
des lisers de givre, la glace immobilisait la rivire. De loin, le
joaillier vit quelque chose sur la neige qui brillait au ple soleil;
comme il n'avait pas la vue trs bonne, il cligna ses paupires et
s'abrita les yeux avec la main.--C'est un joyau qui sera tomb l,
dit-il, je tcherai de retrouver celui  qui il appartient, je le lui
rendrai et, en rcompens, il me donnera peut-tre quelques pices de
cuivre.--Le joaillier pressa le pas, mais, lorsqu'il fut tout prs de
l'objet brillant, il s'aperut que c'tait un Fei-tsoui mort.--Ah!
dit-il, ce n'est qu'un oiseau mort de froid ou de faim, comme mourront
bientt mes enfants et ma chre femme. Pauvre petite bte! Ta destine
resemble  la mienne; tu mangeais copieusement et lu avais chaud dans
ton nid; mais l'hiver est venu glacer la rivire qui te nourrissait
et dcouvrir ton nid si tide, et te voil morte; mais du moins tu
as gard jusqu' la fin ta magnifique parure, tandis que mes beaux
vtements et ceux de ma femme sont depuis longtemps chez le prteur
sur gages.--Et le pauvre homme tenait l'oiseau mort dans sa-main et
admirait ses plumes brillantes. Tout  coup il se frappa le front: 
Quelle ide! s'cria-t-il; c'est le matre du ciel qui me l'envoie.
--Il se mit  marcher  grands pas vers sa demeure, en ramassant sur
son chemin autant de bois mort qu'il en pt porter.

Rentr chez lui, il alluma son fourneau depuis si longtemps teint,
puis il regarda autour de lui, comptant sur la Providence pour lui
procurer un morceau de mtal. Il avisa le marteau de la porte, qui
tait en cuivre massif. A l'aide d'un outil il l'arracha et le fit
fondre au feu; il l'eut bientt affin et chang en minces lamelles
qu'il tordit de mille faons; il fit un bracelet ramage de cloisons
comme les maux, mais au lieu de pierreries ou de couleurs mtalliques,
il garnit les intervalles des cloisons avec les plumes du merveilleux
oiseau. Alors il alla porter l'trange bracelet  un mandarin dont
le got tait clbre; le mandarin le regarda curieusement, l'admira
beaucoup et l'acheta. Le joaillier excuta d'autres bijoux semblables,
qui se vendirent; il remplaa le cuivre par de l'argent et de l'or;
bientt la mode de ces charmants joyaux devint gnrale; l'impratrice
en voulut avoir et fit venir  Pkin l'heureux joaillier, qui acquit
une fortune immense et n'oublia jamais le petit oiseau mort sur la
neige.

Il y a bien longtemps que le joaillier de Fou-Tcheou dort dans un beau
cercueil de cdre, et que ses trois fils, qui continurent sa charmante
industrie, sont alls le rejoindre; mais la tradition a conserv, comme
elle conserve tout en Chine, le procd de fabrication de ces bijoux en
plumes, et on les excute aujourd'hui avec la mme perfection que jadis.

Entre de fines cloisons d'or qui dessinent le contour d'une fleur,
d'un papillon, d'une mouche, les plumes resplendissantes sont si
artistiquement enchsses qu'elles ont pour l'oeil l'aspect du mtal;
mais il n'y a pas d'maux mtalliques, aussi parfaits qu'ils soient,
qui approchent de cet clat, de cette fracheur, de ce charme trange;
la turquoise semble un mince terme de comparaison pour ces bleus
clestes, inimitables; l'meraude est froide  ct des miroitements
sombres et clairs de ces plumes vertes, et il n'est pas de coraux
qui atteignent  la finesse de ces rouges. La particularit la plus
extraordinaire et la plus inattendue de ces bijoux chinois, qui
veillent l'ide d'une fantaisie frle et passagre, c'est qu'ils sont
d'une solidit extrme.




L'IMPRATRICE ZIN-GOU


C'est le soir; le palais imprial s'endort: les gardes veillent; tout
est tranquille.

Invisible, cependant, un homme a franchi les murailles, se glisse par
les cours et les jardins, et voil que, brusquement, il pntre chez
l'Impratrice, endormie dj.

Dans la chambre, parfume comme un temple, les lampes brlent, voiles
de soie. L'homme s'avance sans hsiter; sous son pas le parquet craque
et l'Impratrice s'veille, en sursaut, mais sans un cri.

Elle regarde l'homme, le reconnat. C'est le beau gnral
Tak-Outsi-No-Soukoun. Il est en habit de bataille, tout souill de
poussire et de sang mal essuy.

D'un geste fbrile, elle arrache la moustiquaire de gaze, bondit prs
de lui, belle, grande, gracieuse dans ses pales et longs vtements
nocturnes.

--Toi ici! s'crie-t-elle, loin du combat! Qui est-il arriv? La
dfaite?

Tak-Outsi se prosterne.

--Non, princesse, dit-il, mais pis que cela.

--Quoi? Quoi donc?

--Le descendant des dieux, le sublime Empereur, ton poux est mort....
Il combattait  la tte de ses guerriers, les conduisant  la victoire.
Une flche corenne l'atteignit.... Il est retourn dans le sjour
cleste.

--Ah! mes pressentiments! s'crie l'Impratrice, en crispant ses
doigts dans sa longue chevelure parse, l'avis surnaturel qui me
fut donn que le matre du Japon ne devait pas marcher en personne
contre ce peuple!... Tsiou-A-Teno n'a pas voulu me croire et il n'est
plus! il a quitt la terre, l'poux hroque, le fils du Prince des
Guerriers, celui qui, par pit filiale, rassembla plus de cent mille
oiseaux blancs, l'me de son pre s'tant rfugie dans le corps d'un
sira-tori, le hron aux grandes ailes! O est-elle,  son tour, l'me
du fils si tendre? Hlas! hlas! o est-elle?

Mais, subitement, l'Impratrice s'apaise, secoue sa tte fire et fait
signe au gnral de se relever.

--Alors tout est perdu, dit-elle, la victoire nous chappe.

[Illustration: Le Prince De Kanga]

--Rien n'est perdu,  ma souveraine, dit Tak-Outsi, qui reste
agenouill, tout est suspendu seulement. J'ai emport le corps du
Mikado dans mes bras, je l'ai couch sous sa tente, disant qu'il tait
seulement bless, qu'il gurirait: puis, le confiant  des gardiens,
qui paieraient de leur vie la moindre indiscrtion, je suis parti en
secret, et, semant ma route de chevaux morts, arriv jusqu' vos pieds.

Le beau guerrier lve les yeux vers la reine charmante, qui, la
tte incline, le regarde aussi. Elle lit dans celte me ardente,
l'hrosme, le gnie, le dvouement, la tendresse peut-tre! Et elle, 
la fois toute-puissante et si faible, comprend qu'appuye sur un coeur
pareil, elle peut devenir redoutable, invincible. Un sentiment trange
et tout nouveau frmit en elle, fait d'ambition et de courage. Comme si
l'me de son poux tait venue renforcer la sienne, elle se sent prte
 affronter tous les dangers, elle, la coquette, la nonchalante, qui
tremblait au moindre prsage!

--Merci, chef illustre, dit-elle  Tak-Outsi, tu as fait ce qu'il
fallait faire. Le Mikado vit toujours, il n'est que bless. Demain
nous irons le rejoindre au camp. C'est moi qui le remplacerai. Nous
marcherons  la victoire. Toi, Tak-Outsi, sois le soutien de l'Empire,
je te donne le titre de Nai-Da-Tsin.

Depuis plusieurs jours, l'illustre Impratrice Zin-Gou est en route.
Tak-Outsi l'accompagne, et une troupe nouvelle, qu'elle emmne pour
renforcer l'arme, la suit.

Les lanciers marchent d'abord, cuirasss, coiffs du casque  visire,
vas autour de la nuque et orn au-dessus du front d'une sorte de
croissant de cuivre, la lance au poing, un petit drapeau plant
derrire l'oreille gauche; les archers viennent ensuite, le front ceint
d'un bandeau d'toffe blanche, dont les bouts flottent en arrire, le
dos hriss de longues flches, tenant  la main le grand arc laqu.
Un nouveau corps d'archers est joint  ceux-ci et les soldats qui le
composent portent un arc de forme singulire,  l'aide duquel on lance
des pierres et qui est d'invention rcente.

Les hommes de pied s'avancent aprs eux, arms de hallebardes, de
glaives  deux mains, de haches: ils ont le visage couvert de masques
noirs et grimaants, hrisss de moustaches et de sourcils rouges,
des casques orns d'antennes de cuivre ou de grandes cornes de cerfs;
d'autres se cachent sous un capuchon de mailles qui ne laisse voir que
leurs yeux. Et au-dessus de ces troupes en marche, on voit osciller
tout un fouillis de bannires et d'insignes des formes les plus varies.

L'Impratrice, sur un beau cheval, dont la crinire tresse forme
comme une crte, les pieds dans de grands triers cisels, marche
la premire, et l'on arrive ainsi au bord d'une rivire appele
Matsoura-Gawa.

Alors la belle Zin-Gou ordonne une halte. Elle est femme toujours, et
une ide singulire lui est venue: elle veut pcher  l'hameon dans
cette rivire.

Debout sur un petit tertre, elle jette la ligne et dit  voix haute:

--Si je dois russir dans mon entreprise, l'amorce sera mordue, sinon
elle restera intacte.

Un grand silence rgne; tous les regards sont fixs sur la lgre boue
flottant sur l'eau. La voici qui oscille et danse; la souveraine d'un
geste vif enlve la ligne au bout de laquelle un perlan s'agite et
luit comme un poignard.

Des acclamations joyeuses clatent.

--En route! s'crie Zin-Gou, la flotte nous attend et la victoire est
certaine!

On arrive  la rade de Kasifi-No-Oura. La flotte apparat magnifique
et formidable: les grandes jonques ressemblent  des monstres et les
voiles sont comme des ailes! les marins acclament l'arme impriale qui
rpond par un long cri.

La souveraine a mis pied  terre; elle s'avance jusqu'aux bords des
flots, et, enlevant sa coiffure d'or, dnoue ses longs cheveux. Pour en
effacer les parfums, elle les baigne dans la mer, puis les tord, les
relve, en forme un chignon unique, tel que les portent les hommes.

Elle saisit alors une hache d'armes et monte sur la plus belle des
jonques.

De l,  tous, l'Impratrice guerrire apparat comme sur un pidestal.
Elle a revtu l'armure de corne noire dont les lamelles, jointes
par des points de soie pourpre, retombent plus bas que les genoux,
sur l'ample pantalon de brocart blanc  dessins nuageux, serr  la
cheville. Elle a des paulires de velours noir et d'normes manches,
trs majestueuses, qui, descendant jusqu' terre, forment comme un
manteau; elles sont faites d'une toffe seme de fleurettes d'or
disposes en losange et la doublure est de satin uni.

Un chrysanthme d'or cisel brille sur le devant de l'armure; la
haute, coiffure conique est retenue par une ganse de soie, noue sous
le menton, la hache d'arme est passe  la ceinture,  ct des deux
sabres, et la guerrire s'appuie sur une canne d'ivoire et d'or, longue
comme une pique.

Sous le vent, les voiles se tendent, les lames balancent les navires,
tandis que Zin-Gou, les regards perdus dans l'espace, s'crie:

--Voyez! Voyez! Le dieu marin! Foumi-Yori-Mio-Zin se fait notre guide
et marche devant nous!

Elle est seule  apercevoir le Dieu de la mer; mais nul ne doute de sa
parole.

Le roi de Core tremble et pleure au fond de son palais. Ses tats
sont envahis, ses soldats sont dfaits. Devant l'arme invincible des
Japonais, aucune rsistance n'tait possible, et lui-mme, avant de
combattre, il se sent vaincu.

Dj les conqurants ont pris la ville. L'Impratice guerrire est aux
portes des palais. L'me des hros l'anime vraiment. C'est elle qui, 
travers les temptes et les obstacles, a conduit son arme  tant de
victoires.

La premire elle s'lance  l'assaut, franchit le foss et heurte la
porte royale en criant d'une voix clatante:

--Le roi de Core est le chien du Japon.

Les battants clatent, s'croulent et la conqurante passe sur les
dcombres.

Au dessus de l'entre, elle fait suspendre sa pique d'ivoire et d'or,
qui, durant des sicles, restera l.

C'est l'heure du carnage et du pillage; les soldats vont se payer enfin
de leur sang vers; ils n'attendent plus que l'ordre de la souveraine.

Mais voici que, le front baiss, les mains lies derrire le dos, le
roi de Core s'avance dans la cour d'honneur, jonche de morts et de
blesss. Il s'est lui-mme enchan comme un prisonnier, et il vient
s'humilier, se soumettre, se rendre....

--Je suis ton esclave! s'crie-t-il avec un sanglot, en tombant aux
pieds de la belle guerrire.

Alors sous la rude cuirasse, le coeur de la femme se rveille et
s'meut.... Zin-Gou relve le pauvre roi, dtache ses liens.

--Tu n'es pas mon esclave, dit-elle; tu resteras roi de Core, mais tu
seras mon vassal.

Et elle dfend de piller la ville. On s'emparera seulement des trsors
du roi, rservant pour elle les peintures, les objets d'art, toutes ces
choses dlicieuses, cres par la Chine, et que le Japon ne sait pas
faire encore.

Au dsespoir la joie succde, on acclame la conqurante magnanime, qui,
elle, cherche sa rcompense dans les yeux du beau Tak-Outsi, de plus
en plus troubls d'admiration et de tendresse.

Il y a aujourd'hui plus de treize sicles que la glorieuse
Zin-Gou-Gvo-Gou rentre triomphalement dans sa capitale, donna le
jour  un fils, et poursuivit le cours d'un rgne long et heureux. Et
ne dirait-on pas que, dans le Japon moderne, si avide de progrs, si
diffrent de l'ancien, rien n'est chang, cependant?

Les soldats ne portent plus le casque noir, agrment de cornes
brillantes; au lieu de l'arc d'invention rcente, qui lanait des
pierres, ils ont les canons et les fusils les plus perfectionns; mais
ce sont toujours les mmes hros intrpides, ddaigneux de la vie.

Le Mikado qui rgne aujourd'hui, Mitsou-Hito, l'Homme Conciliant, de
la dynastie divine qui, selon la formule officielle, rgne sur le
Japon _depuis le commencement des temps et  jamais_, descend
directement de l'illustre impratrice Zin-Gou. Le cycle inaugur par
son avnement s'appelle M-Dgi, rgne lumineux, et il brille en
effet d'une clatante faon. Le souverain actuel, dont les victoires
tonnent l'Europe, est certes digne de ses pres, et la desse soleil:
Tien-Sio-Da-Tsin, sa radieuse aeule, peut se reconnatre en lui, le
fils de ses fils, et, du haut du ciel, lui sourire.

[Illustration: Une femme apparat sur le chemin ...]




LA TISSEUSE CLESTE


LGENDE JAPONAISE


Il y avait dans la banlieue de Yeddo (aujourd'hui Tokio) un jeune
paysan d'une conduite exemplaire, mais que le malheur semblait
poursuivre. Sa mre tait morte de chagrin en voyant les champs
cultivs par son poux devenir de plus en plus striles.

Il avait suivi en pleurant le cercueil de sa mre, puis s'tait tu
de travail pour soutenir son vieux pre; mais le pre est mort  son
tour, laissant le fils dans un tel dnment, qu'il n'avait pas l'argent
ncessaire pour le faire enterrer; alors il s'est vendu lui-mme comme
esclave et a pu, avec le prix de sa libert, rendre les devoirs  son
pre.

Maintenant, il se rend chez son matre, pour y remplir les conditions
du contrat. Il marche tristement la tte basse, pleurant sur sa libert
perdue.

Tout  coup une femme d'une grande beaut apparat sur le chemin. Elle
s'approche du jeune homme et lui parle.

--Je veux te demander une grce, dit-elle; je suis seule et abandonne,
accepte-moi pour ton pouse. Je te serai dvoue et fidle.

--Hlas! dit le jeune homme. Je ne possde rien et mon corps mme ne
m'appartient pas. Je me suis vendu  un matre chez lequel je me rends.

--Je suis habile dans l'art de tisser la soie, dit l'inconnue;
emmne-moi chez ton matre. Je saurai me rendre utile.

--J'y consens de tout mon coeur, dit le jeune homme; mais comment se
fait-il qu'une femme, belle comme tu l'es, veuille prendre pour poux
un pauvre homme comme moi?

--La beaut n'est rien auprs des qualits du coeur, dit la femme.

Ils arrivent bientt chez le matre, et l'poux travaille avec zle,
il cultive les fleurs du jardin. Quand il rentre dans sa cabane pour
se reposer un peu, il trouve toujours sa femme occupe  tisser une
magnifique toffe de soie et d'or, et de plus en plus merveill, il
admire la belle travailleuse.

Un jour le matre, qui surveille lui-mme les esclaves, entre dans la
cabane et s'approche de la jeune femme. Il demeure stupfait en voyant
le superbe ouvrage qu'elle termine.

--Oh! la splendide toffe, s'crie-t-il, elle est certainement d'un
prix inestimable!

--Elle est  toi si tu le veux, dit la femme. Je voulais te l'offrir en
change de notre libert.

Le matre consent au march et les laisse partir.

Alors l'poux se jette aux pieds de l'pouse et la remercie avec
effusion de l'avoir dlivr de l'esclavage.

Mais la femme tout  coup se transforme; elle devient tellement
lumineuse que le jeune homme bloui ne peut plus la regarder.

--Je suis la Tisseuse Cleste, dit-elle; ton courage au travail et ta
pit filiale m'ont touche, et te voyant malheureux, je suis descendue
du Ciel pour te secourir; tout ce que tu entreprendras dsormais
russira, si tu ne quittes jamais le chemin de la vertu.

Cela dit, la divine Tisseuse monte au Ciel et va reprendre sa place
dans la Maison des Vers  Soie[1].

[Footnote 1: La constellation du Scorpion.]

[Illustration: La princesse Fiaki]




LES SEIZE ANS DE LA PRINCESSE


Comme c'est l'hiver et qu'il fait froid, on a ferm, autour du prince,
les panneaux de bois prcieux, menuiss avec une minutie et un art
incomparables, et cela rend toute petite la salle dans laquelle il est
assis, rveur, le bras pos sur un accoudoir revtu de nacre.

Plusieurs belles robes, ouates d'un duvet de soie, superposent et
croisent leurs collets, de diffrentes couleurs, sur la poitrine du
Damio, et l'on voit, prs de l'paule, brode en or sur la manche, une
espce d'toile forme de cinq boules en entourant une sixime. C'est
l le blason bien connu de la trs illustre famille de Kanga, qui n'a
d'gale en puissance, dans toutes les les du Japon, que celles de
Shenda et de Satsouma.

Oui, ce prince, qui mdite au fond de son palais, est trs puissant,
trs riche, trs renomm; son peuple l'admire et le craint, ses vassaux
sont prts  mourir pour lui, ses moindres dsirs sont des lois pour
tous ceux qui l'entourent, et cependant, aujourd'hui, il se trouve
misrable, faible, pauvre, dplorablement pauvre d'imagination, car
voici plusieurs jours qu'il cherche quelle surprise il pourrait bien
faire  sa fille pour l'anniversaire de sa naissance, et il n'imagine
rien.

Il est vrai que cette princesse, qui demain aura seize ans, possde
tout ce qu'il est possible de possder: elle a des oiseaux merveilleux,
de fantastiques poissons, des chiens extravagants, des chars, des
boeufs, des chevaux, des palais, tout ce qu'elle a pu dsirer, et mme
des merveilles auxquelles elle ne songeait pas et qu'on a fait venir
pour elle de lointains pays.

Le Damio s'avoue, en branlant la tte, qu'il a trop gt cette fille
bien-aime, qu'il n'aurait pas d la combler ainsi, lui faire puiser,
 peine entre dans la vie, toutes les richesses du monde. Que faire
maintenant? sa puissance est  bout, il n'a plus rien  offrir  son
enfant, pour l'tonner et la charmer.

A quoi sert donc d'tre prince?

Longtemps,  travers la transparence trouble de la fentre, il laisse
errer un regard ennuy sur le jardin dpouill, sur le ciel gris et
pleurard.

--Que peut-elle bien dsirer encore?

Tout  coup il se leva.

--Allons la voir, se dit-il, je pourrai peut-tre, sans qu'elle se
doute de rien, deviner son caprice.

Il frappa sur un gong suspendu  un cordon de soie, tenu du bout des
dents par une chimre de bronze.

Aussitt les panneaux formant les murailles glissrent sans bruit,
s'cartrent  demi, laissant voir des perspectives de salles, emplies
par les _samouras_ de service, les pages, les gardes, les serviteurs.
Les samouras, nobles vassaux portant deux sabres, s'inclinrent
profondment, tandis que pages et serviteurs se prosternaient, front
contre terre.

--Je vais chez ma fille, dit le Damio.

Alors une escorte se forma, et des gardes coururent en avant, pour
avertir les pages de la princesse.

Fiaki, c'est--dire Rayon de Soleil, dans une salle bien close de son
palais particulier, tait assise sur les nattes blanches du sol, et les
plis de ses magnifiques robes,  tranes immenses, taient disposs
symtriquement autour d'elle, en ventail, en flots, en collines; il y
avait toutes sortes de tissus, de diverses nuances, trs douces! mais
l'toffe la plus abondante tait de satin couleur ciel d't, avec de
fines broderies noires, figurant des toiles d'araignes dans lesquelles
s'taient pris des ptales de fleurs.

Le visage de la jeune fille tait blanc comme de la crme, sa petite
bouche un peu paisse, avive de fard, s'entrouvrait en dcouvrant deux
rangs de grains de riz; elle avait les sourcils rass et remplacs par
deux petites taches noires faites au pinceau et places trs haut sur
le front; suivant la mode des princesses, ses longs cheveux, dnous,
misselaient sur son dos, se perdant dans les plis des robes.

Les filles d'honneur formaient un demi-cercle autour de leur matresse,
et en face d'elle, de l'autre ct d'une lgre balustrade sculpte,
une danseuse, en robe longue, dont les manches flottaient, imitant des
ailes, coiffe d'un trange bonnet d'or, pos au sommet de la tte,
dansait lentement en agitant un ventail. Un orchestre de musiciens
l'accompagnait, jouant du gotto, du biva, de trois espces de fltes,
du tambour et du tambourin.

A l'entre du prince, la symphonie cessa, et, vivement, Fiaki se cacha
la bouche derrire une des toiles d'araigne de sa manche, ce qui tait
 l'adresse de son pre un salut tendre et pudique.

Lui, souriait de plaisir, en revoyant la beaut et la grce de l'enfant
qu'il idoltrait. Elle s'tait leve, marchant  sa rencontre et, comme
une mer agite par une subite tempte, la soie, le satin, le brocart,
derrire elle, ondulaient en bruissant.

Il lui prodigua les surnoms les plus flatteurs, la nommant: Mouroui,
l'Incomparable; Rif, la Beaut surnaturelle; Rikio, le Parfum du
Ciel; puis il lui demanda si, elle tait heureuse, si rien ne l'avait
fche, si elle ne dsirait rien.

--Ah! prince illustre! pre ador! s'cria-t-elle en ployant son corps
souple en arrire, dans un joli mouvement de douleur, comment tre
heureuse quand la terre souffre? Comment sourire quand le ciel pleure?
Les dieux sont bien cruels d'avoir cr l'hiver! Hlas! pas mme de la
neige pour donner l'illusion du printemps. Il me semble tre une pauvre
plante exile, qui ne vit pas et ne peut mourir.

Elle ajouta avec un sourire coquet, en abaissant ses longs cils d'un
air modeste:

--J'ai compos sur ce sujet un _nuta_; mais la posie elle-mme n'a pas
pu me consoler.

D'un ton exquisement manir, elle rcita le court pome, battant le
rhythme du boutade son ventail:

    L'automne en fuyant
    Avec les fleurs qu'il emporte,
    A ferm la porte,
    M'oubliant  demi morte,
    Devant l'hiver effrayant.

--Je ferai illustrer cet outa par le plus fameux peintre du royaume,
dit le prince; mais! hlas! je ne suis pas dieu.

Lentement, il s'loigna, plein de soucis.

--Il est certain qu'elle ne dsire que le printemps, se dit-il.

Et il s'arrta, pour couter la bise aigre siffler au dehors.

Dj le jour baissait. La prochaine aurore allait donc le prendre au
dpourvu.

--Le printemps! murmurait-il en se rasseyant  la place qu'il avait
quitte tout  l'heure.

Brusquement sa tristesse se changea en colre. Il fit appeler son
premier ministre.

Le Nai-Da-Tsin accourut, courbant le clos, et tout en dbitant son
compliment, vit le sombre visage du matre et n'augura rien de bon.
Le prince garda un moment le silence, comme s'il hsitait  donner un
ordre extravagant; mais aprs un mouvement d'paule irrit, il parla
d'une voix dure.

--C'est demain la fte de ma fille, dit-il. Je veux, vous entendez,
_je veux_, qu'au jour levant, les arbres et les buissons du parc, et
de toute la campagne environnant le palais, soient couverts de fleurs,
comme aux premiers mois du printemps. Allez!

--Vous serez obi, matre, dit le ministre en sortant  reculons.

Mais une fois sorti, constern, ananti, il laissa baller ses bras dans
les longues manches qui les cachaient.

--C'est l'exil, c'est la mort! murmura-t-il. Oui, la mort, car je n'ai
pas le temps de fuir assez loin. En pleine prosprit, la foudre qui
tombe sur moi!

Ses jambes se drobaient, il s'adossa  la boiserie.

--Qu'ai-je fait pour tre en disgrce?... Rien, se rpondit-il aprs
un svre examen de conscience; c'est pour sa fille, il veut vraiment
commander au printemps.

Il resta sans penser un long moment, la tte roulant comme une boule de
plomb sur sa poitrine; mais bientt il secoua cette lourde tte, et la
releva d'un air rsolu.

--Allons, soyons digne de notre race, dit-il, un japonais ne tremble
pas devant la mort; ce ne sera pas en vain que j'aurai, depuis
l'enfance, pris des leons de suicide. Voyons, le sabre d'abord,
pour se fendre le ventre d'un seul coup, de gauche  droite, puis le
poignard qui tranche la gorge....

Il tira son sabre, mais l'arme resta au bout de son bras, la pointe
appuye au sol.

--S'il tait possible, pourtant, par quelque artifice, de simuler
le printemps, au lieu de la ruine et du suicide, quelle fortune! Ne
dsesprons pas trop vile, il sera temps toujours de mourir.

Il eut un sursaut d'effroi en voyant que l'ombre avait envahi le palais
et que les lumires commenaient  s'allumer.

--L'immense parc et toute la campagne! dit-il, et rien qu'une nuit.

Tout en courant, il rengaina, gagna sa demeure, et runit le conseil.

Sans permettre  ses collgues de s'asseoir, il leur fit part de
l'ordre extraordinaire donn par le prince.

--Cet ordre doit tre excut sous peine de mort, avant le jour,
dit-il, indiffrent aux mines pouvantes qui l'entouraient; le prince
est d'une humeur terrible; il n'y aurait pas de rmission. coutez, et
comprenez bien l'ide qui m'est venue et peut nous sauver tous. Il faut
qu' une lieue  la ronde, hommes, femmes, filles et garons, nobles,
marchands, paysans, avec la soie, le velours, le satin, le papier,
se mettent  l'instant mme  fabriquer, comme il le pourront, des
simulacres de fleurs; qu'ils taillent dans leurs vtements, qu'ils
massacrent les tentures, les paravents, les nattes du sol, tout ce qui
leur semblera bon, ils n'y perdront rien; puis que toutes ces fleurs
soient, avant l'aube, lies, cloues, colles sur les arbres, sur les
buissons, sur les arbustes, les plus russies sur les bords des routes,
les plus grossires aux derniers plans; que les peintres soient chargs
de diriger la dcoration et de donner des coups de pinceau o il en
faudra. Je veillerai  tout, je tcherai de tout prvoir, notre salut
vaut bien cet effort. Prenez l'arme, disposez de tout; personne ne
doit ni manger ni dormir cette nuit. Allez! et, si vous tenez  la vie,
soyez rapides comme l'clair.

Sans mot dire, les ministres s'loignrent, s'enfuirent plutt.

Moins d'une heure plus tard, il n'y avait pas un palais, pas une maison
dans la ville, pas une chaumire dans la campagne o l'on ne ft
occup, fivreusement,  fabriquer des fleurs; et qui et regard du
haut du palais de Kanga, un peu aprs le milieu de la nuit, le parc et
les alentours, aurait cru reconnatre dans les milliers de lanternes
qui roulaient, sautaient, couraient  fleur du sol, l'arme effrayante
des feux follets, conduite par les renards.

Mais  cette heure-l, l'illustre Damio ronflait, derrire un paravent
en bois de fer incrust d'or, et l'incomparable princesse,  la lueur,
lamise par de minces feuilles de nacre, d'un grand lampadaire, se
soulevait  demi sur sa couche, et feuilletait un livre, cherchant,
pour l'emporter dans son rve, un pome sur le printemps.

[Illustration: Des cassolettes taient dissimules dans le harnachement
des boeufs]

Ses femmes finissaient de l'habiller, lorsque Fiaki, le lendemain
matin, entendit la musique d'un orchestre et les chants de voix
nombreuses clater sous ses fentres.

--Ah! c'est vrai, c'est ma fte aujourd'hui, dit-elle avec un mouvement
d'ennui, pourquoi suis-je ne en hiver?

On carta les chssis des fentres.

--Voyez donc quel beau temps, matresse!

Le ciel, en effet, comme s'il et t un simple courtisan, s'tait,
pour cette fte, par d'un bleu trs doux, dans lequel roulait un gai
soleil, d'un or un peu ple.

Languissamment, la princesse s'avana sur la galerie extrieure et
s'accouda  la balustrade. Mais alors, quel cri de surprise et de joie!
Qu'est-ce qu'elle voyait l? tait-ce possible? des fleurs, partout des
fleurs! le printemps tait venu!

Elle se frottait les yeux, croyant rver.

--Comment, disait-elle, en se tournant de tous cts, en courant d'un
bout  l'autre de la galerie; les amandiers! les pchers rouges! les
pommiers blancs et roses, et les grands arbres! quel miracle.

Par toutes les avenues affluaient les visiteurs, venant rendre leurs
devoirs  la princesse, les seigneurs  cheval, les femmes nobles
dans des chars trans par des boeufs, ou dans des _norimonos_. La cour
sortait des palais, se runissait sur les terrasses. Fiaki se hta de
descendre.

Le prince, tout riant de plaisir, la reut au bas des degrs. Les
larmes aux yeux, elle se jeta dans ses bras en s'criant:

--Pre! pre! tu vois bien que tu es un dieu!

Il proposa une promenade dans le parc et dans la campagne, pour admirer
ce magique printemps.

La princesse, toute joyeuse, battit des mains, et son char magnifique,
en forme de pavillon, blasonn de boules d'or figurant une toile, et
tran par deux boeufs blancs, s'avana au pied de la terrasse; ceux
des filles d'honneur vinrent ensuite, puis toute la cour suivit et
les visiteurs aussi; ce fut une brillante, joyeuse et interminable
procession.

Le prince,  cheval, escortait sa fille; il avait auprs de lui le
premier ministre, grave et impassible dans son triomphe.

C'tait un enchantement, tout le long du chemin; la tideur du soleil,
la fine brume dore qui voilait un peu la nature, rendaient complte
l'illusion; on admirait un printemps plus riche, plus fleuri encore que
le vrai printemps.

--Et quels parfums dlicieux flottent dans l'air! toutes ces fleurs,
cela embaume! disait la princesse, qui,  chaque moment, penchait sa
jolie tte hors du char, pour mieux voir.

Le Damio, trs surpris, respirait, en effet, des odeurs charmantes.

C'est que des cassolettes taient dissimules dans le harnachement des
boeufs, et la fume qui s'en exhalait se confondait avec celle forme
par l'haleine des animaux.

On s'en alla loin dans la campagne; Fiaki, au comble du bonheur, ne
se lassait pas. Elle demanda  ne pas revenir au palais par le mme
chemin; tait-ce possible, cela? Le prince, un peu inquiet, regarda le
ministre; celui-ci demeura impassible.

--La princesse dsire-t-elle rentrer par les collines ou par les
vergers? dit-il.

--Par les vergers, rpondit la jeune fille c'est plus loin, mais ce
doit tre bien plus beau.

On prit par les vergers et, en effet, c'tait plus beau encore que ce
qui s'tait montr jusque-l.

Mais voici qu'un prunier rose attira spcialement l'attention de la
princesse.

--Ah! je veux emporter une branche de cet arbre l! s'cria-t-elle; je
veux un souvenir de cette ferique promenade.

--Pour le coup, la supercherie va tre dcouverte, pensa le prince en
jetant un regard de dtresse au ministre.

Le ministre n'avait ni pli ni trembl.

--A moi l'honneur de la cueillir pour vous, disait-il en s'inclinant
devant la jeune fille.

Il piqua son cheval, courut au prunier, et revint avec une branche
superbe. La princesse la saisit, l'aspira, y plongea son visage:
c'taient bien des fleurs de prunier, toutes fraches, toutes mouilles
de rose, tout odorantes.

A part lui, le matre s'bahissait; mais alors les filles d'honneur,
les nobles dames, voyant qu'il tait permis de cueillir des branches,
sortirent leurs ttes des voitures, tendirent les mains, rclamant,
elles aussi, un souvenir.

Cette fois-ci, c'tait trop fort; le prince eut un geste de colre et
allait donner l'ordre de ne pas s'arrter; le ministre le rassura, il
souriait avec un imperceptible haussement d'paules; il connaissait
bien les femmes et avait prvu cela aussi. Il fit signe au conducteur
d'un char vide d'aller chercher ce que l'on demandait. Le char revint
bientt tout empli de fleurs qu'on se partagea avec des cris de joie.

Le ministre n'avait pas hsit  faire piller les serres de tous les
palais; des hommes mls  la foule portaient toutes ces fleurs dans
des sacs de toile brune et se tenaient  porte pour tre l au moment
voulu. Le prince, qui ne devinait pas, tait tout abasourdi.

--Tu es vraiment un homme prodigieux, dit-il, au moment o l'on
rentrait au palais; tu as fait plus que je ne pouvais esprer; tu as
t absolument magicien. Tu l'as t trop, peut-tre, et  la grande
joie de ce jour se mle une sourde inquitude: comment nous sera-t-il
possible de nous surpasser,  la fte de l'an prochain?

Tandis que le matre, rest un peu en arrire, parlait ainsi  son
ministre, Fiaki descendait de son char;  cet instant, le fils du
prince de Satsouma, qui venait d'arriver au palais avec une brillante
escorte, s'avana pour la saluer. C'tait un jeune homme plein
d'lgance et de beaut, et tellement brave que, malgr sa jeunesse,
il avait dj fait parler de lui; mais, en ce moment, il tait trs
mu, trs ple, comme tremblant de peur; la jeune fille, au contraire,
rougissait et, pour cacher cette rougeur, enfouissait son visage dans
les fleurs qu'elle tenait  la main. Le ministre montra d'un geste les
jeunes gens au Damio; lui ft remarquer ce trouble trange, qui les
laissait tous deux comme interdits.

--Quand les dix-sept ans de votre fille sonneront, dit-il, donnez-lui
pour poux ce charmant prince, et elle l'aimera plus encore qu'elle
n'aime le printemps.

Le prince tendit au ministre un bijou de bronze incrust d'or.

--Tiens, dit-il, voici la cl de mes trsors; prends ce que tu voudras,
et ne t'avise pas d'tre discret.




TABLE DES MATIRES

    Le Prince  la tte sanglante
    Une Descente aux Enfers
    La Tunique merveilleuse
    Le Ramier Blanc
    Yu-P-Ya jetant sa lyre
    Le Batelire du Fleuve Bleu
    Le Fruit dfendu
    Le Joaillier de Fou-Tcheou
    L'Impratrice Zin-Gou
    La Tisseuse Cleste
    Les Seize ans de la Princesse



Le gnral Ma-Vien (Le prince  la tte sanglante)
Le bruit des chars de guerre rpercute dans les gorges des montagnes.
   (id.)
Seul je dfendrai le dfil... (id.)
Ti-Fan qui prside aux orages (Une descente aux enfers)
Supplices de damns (id.)
Bambou-Noir (La tunique merveilleuse)
Un Bonze d'Europe (id.)
Sao-Man et Fan-Sou (Le ramier blanc)
Printemps (id.)
Avant la fin du jour, il arriva au confluent de deux rivires...
   (Yu-P-Ya jetant sa lyre)
Son tombeau est au pied du Mont Ma-Hin (id.)
Clair de lune sur le fleuve (La batelire de fleuve)
So-She, l'toile Immortelle (Le fruit dfendu)
On ne criait plus, on riait (id.)
Martin-Pcheur (Le joaillier de Fou-Tcheou)
L'Impratrice (L'impratrice Zin-Gou)
Le prince de Kanga (Les seize ans de la princesse)
Une femme apparut sur le chemin (La tisseuse cleste)
La princesse Fiaki (Les seize ans...)
Des cassolettes etaient dissimiles dans le harnachement des boeufs (id.)





End of Project Gutenberg's Le paravent de soie et d'or, by Judith Gautier

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Foundation as set forth in Section 3 below.

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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