Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0069, 22 Juin 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0069, 22 Juin 1844

Author: Various

Release Date: October 15, 2014 [EBook #47124]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0069, 22 ***




Produced by Rnald Lvesque










L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

N 69. Vol. III.--SAMEDI 22 JUIN 1844.
Bureaux, rue Richelieu, 60.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f. Prix chaque
N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f. Pour
l'tranger -- 10 -- 20 -- 40



SOMMAIRE

Histoire de la Semaine. _Portraits de MM. Broglie et Cousin._--Courrier
de Paris.--Exposition des produits des Manufactures de Svres, des
Gobelins et de Beauvais. _Deux Vitraux pour la chapelle royale
d'Amboise; Thire en porcelaine; Jardinire en porcelaine; Coupe en
porcelaine._--Exposition des Produits de l'Industrie. Huitime article.
Fourneaux, Chemines, Boulangerie de Mouchot. _Ptrisseurs mcaniques;
Pesage et Placement de la pte dans les moules; Fours de M. Mouchot;
four de M. Baudin-Langlois._--Un voyage au long cours  travers la
France et la Navarre. Par A. Aubert. Chap. II et III. _Huit Gravures,
par Bertall._--Femmes de lettres Franaises contemporaines. _Mdaillons
de mesdames G. Sand, Charles Reybaud, Amable Tastu, Delphine Guay,
Virginie Ancelot, Marceline Valmore, lise Voart._--Exposition des
Produits de l'Horticulture. _Paulownia imprialis; Yucca et Feuilles
d'Alos._--Exposition du Mont-Carmel. _Hospice du Mont-Carmel;
Allgorie, par M. Jollivet; Femme arabe, par M. Cogniet; Jrmie, par M.
Horace Vernet._--Bulletin bibliographique. Allgorie de Juin.
_L'crevisse._--Thtre de la Porte-Saint-Martin. _M. Risley et ses deux
fils._--Correspondance.--rbus.



Histoire de la Semaine.

[Illustration: M. de Broglie.]

L'opinion publique est  peine remise de l'agitation que lui avait
cause la discussion si solennelle et si anime de la chambre des pairs
sur la loi de l'enseignement secondaire. La salle du Luxembourg laisse 
peine mourir l'cho des applaudissements qu'ont obtenus de bancs opposs
et l'illustre rapporteur de la commission, M. le duc de Broglie, et son
loquent et infatigable adversaire, M. Cousin; et dj la loi porte 
la chambre des dputs y fait natre des motions tout aussi vives, et
amne dans ses bureaux une lutte d'autant plus complte, que personne ne
se dissimule que la lutte de tribune ne s'engagera pas cette anne, et
que par consquent c'est sur l'effet  obtenir dans ces dbats
provisoires et sur la nomination des commissaires que doivent, quant 
prsent, se concentrer tous les efforts. Les intrts de l'enseignement
ecclsiastique seront soutenus par M. de Carn avec une mesure qui n'a
pas toujours t garde au Luxembourg. Le droit commun aura des
dfenseurs habiles dans MM. de Tocqueville et Odilon Barrot;
l'enseignement par l'tat, amlior et rajeuni, peut compter sur les
voix de MM. Thiers, Dupin, Rmusat, Quinette, Saint-Marc Girardin; enfin
toutes et chacune de ces fractions comptent un peu sur M. de Salvandy.
La commission, dont nous venons de nommer tous les membres, a fait choix
de M. Barrot pour la prsider, et de M. Saint-Marc Girardin pour remplir
prs d'elle les fonctions de secrtaire; mais on croit savoir que la
majorit a d'avance fait choix de son rapporteur, et que cette tche
importante sera confie  M. Thiers.

La discussion s'est poursuivie sur les chemins de fer, et il s'est
trouv dans la Chambre, en cinq jours de temps, une majorit pour
dcider que l'tat n'excuterait pas compltement les voies de fer, et
une autre majorit pour mettre en droute les compagnies qui s'taient
organises dans la prvision de ce premier vote. Nous esprons que la
Chambre fera cesser cette contradiction, en adoptant pour les chemins
qui sont  l'ordre du jour, pour celui du Nord surtout, presque
entirement termin, l'achvement par l'tat, que M. Dufaure est parvenu
 faire rejeter  une faible majorit,  l'occasion du chemin de
Bordeaux. Le coup port aux compagnies a t reu par leurs conseils
d'administration. Un certain nombre de membres des deux Chambres, plus
jaloux  coup sr de l'intrt de leurs localits qu'avides de gains 
raliser, avaient accept les fonctions d'administrateurs dans les
chemins soumissionns. On a expos que cette situation, que ce rle
complexe taient mauvais; que les dterminations du ministre pourraient
y perdre du leur libert, le public de sa confiance, et les dcisions
des chambres de leur autorit. Uniquement proccups de prouver qu'ils
avaient agi sans vue d'intrt personnel, les dputs ainsi mis en cause
se sont succd  la tribune, et n'y ont pas apport un seul argument,
une seule considration qui touchai  la question gnrale. Une premire
disposition a donc t introduite pour sauvegarder le ministre contre
toute influence. Elle exige que la concession soit faite par
adjudication avec publicit et concurrence;--le rabais portera sur la
dure de la jouissance;--nulle compagnie ne pourra concourir qu'aprs le
versement du cautionnement prescrit par le cahier des charges, et autant
qu'elle aura t pralablement admise par le ministre des travaux
publics. Quant  la question des administrateurs, elle a t tranche
par un autre article, adopt sur la proposition de M. Crmieux, et ainsi
conu: Aucun membre des deux chambres ne pourra tre adjudicataire ou
administrateur dans des compagnies de chemin de fer auxquelles des
concessions seront accordes. Il est difficile de peindre l'moi que
cette discussions et ces rsolutions ont fait natre. Nous croyons, nous
le rptons, qu'elles auront pour consquence de faire revenir
immdiatement la Chambre au mode d'excution complte par l'tat. S'il
en tait autrement, l'excution des voies de fer se trouverait encore
ajourne; et, si l'on peut diffrer sur le mode d'excution  adopter,
tout le monde est d'accord sur les inconvnients immenses, sur le
dommage rel qui rsulteraient pour le pays d'un plus long retard dans
l'achvement du rseau.

Rien n'a fait plus de bruit cette semaine que le silence des avocats.
Jamais les votes du palais' n'avaient retenti de plus de discussions
que depuis que l'ordre a pris le parti de ne plus plaider. Nous aurions
pu, il y a huit jours, annoncer les rsolutions adoptes et prdire les
vnements. Nous avons prfr attendre et limiter notre responsabilit
au rcit des faits accomplis.

Le barreau de Paris se plaignait de la position qui tait faite 
quelque-uns de ses membres alors qu'ils plaidaient devant la premire
chambre de la cour royale, prside par M. le premier prsident Sguier.
On avait vu un avocat si habituellement, si invitablement interrompu
par ce magistrat dans chacun de ses plaidoyers, qu'il avait cru de sa
dlicatesse de dclarer  ses clients qu'il ne saurait plus se charger,
sans danger pour leurs intrts, des causes qu'ils pourraient avoir 
faire plaider devant la premire chambre. Dans une autre occasion, M.
Sguier adressait la leon la moins humaine  un pauvre pre de famille
qui, le coeur bris, venait de conduire  la dernire demeure l'enfant
unique qu'il pleurait, faisait demander la remise  huitaine d'une
affaire dont il tait charg. D'urgence, il n'y en avait aucune; il ne
s'agissait ni d'un prisonnier  largir, ni d'une condamnation
exemplaire  prononcer. On s'attendait  entendre sortir de la bouche du
magistrat une parole de sympathie douloureuse, c'est un reproche qui en
sortit, et, pour justifier cette duret, M. le premier prsident
s'appuyait sur l'autorit, inconnue de nos jours, de La Roche Flavin,
qu' la sensibilit de son texte on a suppos tre quelque compre
Tristan de la fin du seizime sicle ou du commencement du
dix-septime.--On avait entendu, il y a peu de jours, M. Sguier rendre
toute discussion impossible  un jeune avocat, en lui disant ds son
dbut: Expliquez-vous en un seul mot;--expliquez-vous en deux
mots;--votre affaire est entendue. L'ordre avait silencieusement gmi
sur ces scnes trop souvent renouveles; toutefois, il n'y avait vu que
des torts individuels qui,  tout prendre, devaient peut-tre encore pus
affliger la justice et inquiter les justiciables qu'mouvoir les
avocats. Mais tout dernirement M. le premier prsident, largissant
gnralisant ses attaques, a fait entendre quelques mots qui mettaient
l'ordre tout entier en cause et faisaient peser la suspicion sur ses
sentiments d'indpendance, de dignit et de dsintressement. L'ordre
s'est mu avec raison,  notre avis; son conseil s'est runi pour
dlibrer sur la position qui lui tait faite et le parti qu'il avait 
prendre.

[Illustration: M. Cousin.]

Dans toute cette premire phase, nous le dclarons, il nous est
impossible de voir des torts d'un autre cte que de celui d'un magistrat
dont personne ne conteste les lumires, la sagacit, et qui,  une
poque, on aime  s'en souvenir, a fait avec courage et modration ses
preuves d'indpendance et de fermet. En ces circonstances nouvelles, M.
le premier prsident nous avait paru oublier les mnagements que
l'lvation de sa position lui commandait, comme les droits qu'on ne
saurait contester  la dfense et les gards qui sont dus  ses organes.
Mais ceux-ci n'ont pas su garder l'avantage de leur situation, et, en
crivant  M. le premier prsident que tel jour,  telle heure, ils se
prsenteraient  l'audience pour entendre ses explications, ils n'ont
pressenti qu'ils les rendaient impossibles, que cette sommation, cette
assignation  bref dlai, blesseraient justement la dignit de la
magistrature et leur feraient perdre,  eux, quelque chose de leur droit
d'obtenir des rparations pour la leur. Ce qui n'tait qu'un duel entre
M. Sguier et l'ordre, a t converti par l en grave conflit entre le
barreau et la cour qu'on avait engage par cette faon de procder. Si
M. le btonnier, prenant la parole  l'ouverture de l'audience de lundi
dernier, et, sans l'avoir notifi par avance, fait appel  la raison, 
la justice de M. le premier prsident pour qu'il effat par une
explication satisfaisante les fcheuses et injustes impressions de ses
sorties malentendues, nul doute que M. Sguier ne se ft excut; du
moins, s'il s'y ft refus, il n'et pas trouv un seul dfenseur parmi
ses collgues eux-mmes. La marche suivie, au contraire, en blessant les
susceptibilits de la compagnie, jusque-l en quelque sorte trangre au
dbat, l'a largi; et la cour, oubliant ou se croyant autorise  ne
plus considrer de quel ct il avait d'abord t manqu  toutes les
convenances, aprs plusieurs dlibrations fort animes, a cit le
conseil des avocats tout entier, signataire de la lettre adresse  M.
le premier prsident,  comparatre devant les Chambres assembles le
lundi 1er juillet. C'est une mesure grave, c'est un conflit que ne
peuvent suivre qu'avec inquitude tous ceux qui regardent comme une
garantie d'ordre la bonne administration de la justice, impossible sans
l'intime union de la magistrature et du barreau.

Toutes les mesures ont t prises pour nous tenir en garde contre une
seconde attaque des troupes marocaines, et pour obtenir diplomatiquement
une rparation de la premire. L'Angleterre s'est trs-activement
applique  nous faire sentir que ce serait nous commettre que de ne pas
mpriser les injures et les coups de fusil des soldats de l'empereur, et
s'est offerte pour s'entremettre dans ce diffrend. Nous avons accept
cette proposition en protestant, que, tout offenss que nous tions, et
bien qu'une attaque meurtrire soit infiniment plus grave qu'un coup
d'ventail, nous ne songions nullement  traiter l'empereur du Maroc
comme la restauration avait trait le bey d'Alger. Nos intrts et nos
pouvoirs sont donc en ce moment aux mains de notre allie. Il faudrait
tre d'un caractre bien inquiet pour concevoir la moindre crainte sur
la faon dont ils seront dfendus et dont il en sera us.--Nous
craignons fort que les ports de l'empire soient insuffisants pour
recevoir toutes les escadres qui vont s'y rendre. L'Espagne en a dj
fait partir une; la ntre s'arme  Toulon; l'Angleterre ne nous laissera
probablement pas devancer la sienne. Voici venir maintenant celles de la
Sude et du Danemark, si nous en croyons la _Gazette des Postes_ de
Francfort, dans laquelle on lit ce qui suit, sous la rubrique
d'Holstein: Depuis longtemps, le Danemark et la Sude ont exig de
l'empereur de Maroc l'abolition du tribut qu'ils ont pay jusqu'
prsent. L'empereur a toujours refus d'abolir ce tribut odieux. En
consquence, le gouvernement sudois va envoyer  Maroc une escadre. Il
y a lieu de croire que cet exemple sera suivi par notre gouvernement et
que les deux gouvernements agiront d'accord. Des explications seront
ensuite donnes aux assembles lgislatives des deux pays.

Le ministre anglais a, depuis un certain temps, une lutte quotidienne 
soutenir et de frquents checs  rparer. Il y a peu de jours qu'un
membre de la chambre des communes, M. Duncombe, a amen sir James Graham
 dclarer qu'usant d'un statut de la reine Anne il avait fait ouvrir 
la poste un certain nombre de lettres sous sa responsabilit. Le
ministre s'est, du reste, refus  toute autre explication. M. Duncombe
a dit alors qu'il avait des motifs pour croire que les lettres dont le
secret avait t viol taient adresses  M. Mazzini, Italien rfugi
en Angleterre, connu comme le chef de la _Jeune Italie._ Il en
rsulterait que le ministre anglais violerait le secret des lettres
pour le compte des gouvernements italiens. M. Duncombe demandait que
cette affaire ft vide sance tenante, ou que la Chambre s'ajournt
jusqu' ce que le ministre se ft expliqu. Mais l'ordre du jour tait
charg, et l'on a, en passant outre, rserv  l'auteur de
l'interpellation la facult de la reproduire.--Dans la mme Chambre
tait en discussion un bill par lequel le ministre proposait, de
rduire le droit sur le sucre tranger, pour les pays o la culture est
libre, de 63 schellings  34. M. Miles a propos, par contre, un
amendement pour abaisser  20 schellings le droit sur le sucre colonial,
qui est aujourd'hui  24, afin de conserver nue diffrence que rclament
lues planteurs des Antilles pour pouvoir continuer du lutter contre les
sucres trangers. Vivement combattu par sir Robert Peel et ses amis, cet
amendement n'en a pas moins t a vot par 241 voix contre 221 dans la
sance de vendredi dernier. Alors le premier ministre annonc que dans
la sance de lundi il ferait connatre les intentions du cabinet. La
discussion a donc t reprise, et, aprs une longue et vive discussion,
la chambre a t amene  se djuger  une majorit de 255 voix contre
233.--La chambre des lords, de son ct, a t place dans une position
difficile par la discussion pineuse d'une motion faite par l'vque
d'Exeter contre la corruption et l'existence des maisons de tolrance.
Lord Fitzhardinge a remerci d'abord le rvrend prlat pour ses paroles
loquentes, esprant que la chambre renverrait  une commission le bill
auquel le travail et les rflexions du noble vque, sur une plaie aussi
douloureuse, donnaient, sans aucun doute, la plus grande importance.
Mais il dsirait savoir si le rvrend prlat avait vrifi un fait qui
avait t publiquement tabli. Aucune voix ne s'tant leve pour le
contredire, il avait prsum alors, lui, comte Fitzhardinge, que ce fuit
tait constant: autrement le corps auquel il tait imput n'aurait pas
gard le silence.

Il y a un peu plus de deux ans, dit-il, on a publi que le doyen et le
chapitre de Westminster avaient en proprit, prs de la place
d'Almoury, place que le noble lord ne connat pas (hilarit), un
trs-grand nombre de lupanars des plus clbrs; qu'on en comptait
vingt-quatre dans Almoury, tous possds par le doyen et le chapitre de
Westminster (clats des rires), se trouvant ainsi dans la proportion de
deux lupanars pour une prbende (rires prolongs); que dans le quartier
d'Orchard Street il y en avait trente, dans celui de Pye-Street on en
comptait quarante, dans celui de York-Street vingt, la plupart
appartenant au doyen et aux membres du chapitre dans l'tendue de la
corporation. (Bruyante hilarit.) Le comte de Fitzhardinge pensait
alors que le doyen et les membres du chapitre, usant du droit
incontestable de proprit, auraient pu faire quelque chose avant qu'on
et recours aux mesures lgislatives. Il se rappelait que ce mme corps,
le doyen et le chapitre de Westminster, avaient refus une place dans
leur abbaye, au nom de la moralit et de la religion,  la statue de
lord Byron, et qu'il y avait une grave inconsquence  rejeter l'une
taudis qu'on gardait les autres. L'vque d'Exeter a reconnu la vrit
des faits cits par lord Fitzhardinge, mais il a dclar que le doyen de
Westminster s'occupait de les faire disparatre. Le bill passent en
comit.

Nous avons parl de troubles en Silsie. Ils sont devenus assez graves
pour qu'on ait jug prudent d'envoyer dans les communes agites toutes
les forces d'artillerie et de cavalerie dont on pouvait disposer. Mais
pendant que Breslau se trouvait dgarni de troupes, par suite de ces
envois, des dsordres y ont clat dans la nuit du 7 au 8 de ce mois;
ils sont bientt tendus dans plusieurs bourgs et villages.

La ville de Breslau a t occupe militairement; on a fini par arrter
cinquante-trois individus, et la tranquillit de la ville a t obtenue
par la contrainte. Les familles prussiennes s'expliquent assez peu
clairement sur les causes de ces vnements. Les journaux locaux se
taisent compltement  ce sujet. A en croire les feuilles de Berlin, il
n'y a eu de tumulte que parce que la musique des rgiments n'avait pas
excut des fanfares sur lesquelles on comptait. Mais, d'un autre ct,
la _Gazette des Postes_, de Francfort, met cette affaire sur le compte
de la propagande, qui aurait rpandu des brochures propres  enflammer
les esprits. D'autres versions plus vraisemblables donnent  penser que
la situation fort dure des ouvriers tisserands de la Silsie et de la
Saxe, a pu amener ces soulvements. Du reste, la premire de ces
provinces ne parat pas tre la seule partie des tats prussiens o la
tranquillit aurait t trouble. Un journal de Francfort dit que sept
ou huit personnes ont t blesses  Dusseldorf, _ l'occasion des
troubles_. C'est ainsi que l'on nous apprend qu'il y a eu des dsordres
dans cette ville, sans que l'on nous en dise en mme temps ni la cause
ni la porte.

Les accidents se multiplient dans les houillres. Une explosion de gaz
hydrogne carbon vient encore d'avoir lieu sur le territoire de la
commune de Marchienne-au-Pont (Belgique), dans la mine de Chaume--Roc.
Sept ouvriers ont t tus et dix-huit  vingt sont plus ou moins
fortement brls. Il parat que ce sinistre est attribu au mauvais tat
de l'arage de cette exploitation. L'administration des mines en avait
provoqu l'interdiction, et l'arrt qui faisait droit  sa rclamation
tait arriv, dit-on, depuis deux ou trois jours dans les bureaux du
commissariat du district, qui sont tablis  Lodelinsart. Un autre coup
de feu a eu lieu  la fosse Saint-Joseph du Charbonnage de le Runion
sur Mont-sur-Marchienne, dans la journe de jeudi. Sept ouvriers ont t
victimes de ce dplorable accident; deux d'entre eux sont morts, les
autres ne paraissent que lgrement blesss.--A la Nouvelle-Orlans, un
terrible incendie a commenc le 18 mai  exercer d'pouvantables
ravages. En trois jours, dix squares ont t consums;
Jackson-Street-Canal, sur la droite. Common, sur la gauche, ainsi que
Treme, Ellarais, Villre, Robertson, et jusqu' Clairbonne, ne sont plus
qu'un monceau de cendres. Il ne reste dans tout cet espace qu'une seule
habitation, la maison de sant. On estime que 280  300 maisons ont t
dtruites, et la perte est porte  une somme norme. Le consul franais
a aussitt ouvert une souscription et a invit ses compatriotes  rendre
aux Amricains malheureux ce que la Nouvelle-Orlans s'tait empresse
de donner  nos frres de la Guadeloupe.

La mort de M. Burnouf pre avait laiss vacantes une place  l'Acadmie
des inscriptions et belles-lettres et une chaire au collge de France.
M. Mohl a t lu  la premire. Il avait pour concurrents MM. Sedidot
et Laboullaye. Au cinquime tour de scrutin il a obtenu 17 voix sur 34.
M. Nisard a t choisi pour la chaire libre par MM. les professeurs du
collge de France.

La science a perdu un des hommes qui ont le plus contribu  tendre son
domaine: M. Geoffroy-Saint-Hilaire vient de lui tre enlev. C'est une
perte que nous devons enregistrer aujourd'hui, mais dont
_l'Illustration_ aura  apprcier toute l'tendue.--La chambre des
dputs a vu galement ses rangs s'claircir par le dcs de M. Onny,
dput des Vosges, et de M. Meurice, dput du Doubs.--La banque de
Paris a eu son tribut de regrets  payer  M. B Rollin, de la maison
Blatte, Cohin et compagnie.--Madame la comtesse Chaptal, veuve du savant
chimiste, ministre de l'empire, est morte ge de 83 ans.



COURRIER DE PARIS

Tout est dit: les portes se fermeront le 30 juin, et ce grand spectacle
des merveilles de l'industrie, qui nous charme et nous tonne depuis
deux mois, fera sa clture dfinitive. En voil pour cinq ans; pendant
ces cinq ans, Dieu sait avec quelle nouvelle activit, avec quelle
fcondit prodigieuse le gnie de l'industrie va se remettre  l'oeuvre!
que d'efforts! que de perfectionnements! que d'inventions! Nous le
verrons reparatre, soyez-en srs, avec des trsors inconnus aujourd'hui
et escort de nouveaux prodiges. L'industrie, en effet, est dans toute
l'ardeur de la conqute; elle soumet le monde d'un pas rapide, et finira
par en devenir la seule divinit et l'unique souveraine. En attendant et
pour se prparer  cette autre campagne de 1844  1849, elle retourne
dans ses fabriques et dans ses ateliers; voyez-la maniant le fil et la
soie, ciselant l'or et l'argent, laminant le fer, taillant le diamant et
le marbre, debout jour et nuit, et l'oeil incessamment ouvert sur les
merveilleux travaux de son immense empire! Voyez ces impacts de bras
qui se meuvent  son commandement! entendez le bruit des innombrables
machines qui s'agitent autour d'elle!

Cette clture de l'exposition industrielle doit rendre  Paris son air
accoutume. Avant un mois il n'y aura plus gure que des Romains dans
Rome; nos frres des dpartements, et les races exotiques accourues de
tous ctes pour jouir de la merveille, disparaissent de jour en jour; le
flux industriel les apporta et le reflux les remporte. Si vous tenez 
constater la ralit de leur dpart, faites un tour aux messageries
royales; mettez-vous en observation dans la cour des diligences Laffitte
et Caillard; quel curieux spectacle! Les voitures regorgent et
dbordent de l'intrieur au coup, du coup  la rotonde, de la rotonde
 l'impriale; il semble,  voir ces maisons mobiles emportant tous les
soirs et tous les matins cette population ambulante, que la ville se
dpeuple et que les maisons de pierre de taille vont bientt manquer de
locataires. Rassurez-vous! Paris est comme l'immense Ocan, il ne tarit
pas pour quelques bras de mer qui s'en chappent; en ce moment, par
exemple, tout le monde quitte Paris, et cependant vous ne mettez pas le
nez dans une rue, vous ne faites pas un pas  droite ou  gauche, sans
que vous ne sentiez un coude qui vous heurte, sans qu'un animal  deux
pieds et sans plumes ne se jette  votre rencontre: tout y remue, tout y
va, tout y vient; immense fourmilire qui s'tend de la barrire de
l'toile  la barrire du Trne, et de Montmartre au sommet de la rue
d'Enfer!

Aussi, comme de toutes parts on accourt vers cette ville gigantesque!
comme on rend hommage  sa prpondrance dans le monde de l'esprit et de
la civilisation! comme on salue, de tous les points de l'horizon, son
incontestable royaut! Il n'est pas d'artiste, ou de pote, ou d'homme
illustre qui ne lui demande de donner sa suprme sanction  son nom et 
sa gloire; c'est  Paris qu'on vient puiser sans cesse, comme  une
source vive et fcond; et tandis que nous nous querellons entre nous,
tandis que certains hommes, nos compatriotes, contestent la ralit et
les bienfaits de notre ducation publique, les trangers, et les plus
illustres, envoient  Paris leurs fils, l'espoir de leur nom, pour
commencer ou pour achever de les instruire; ils les exposent  des
voyages lointains et prilleux! ils les hasardent  travers les mers! Et
pourquoi? Parce que Paris est au bout du voyage, Paris avec son activit
sans pareille et sa vive intelligence, Paris' qui tient ouvertes de tous
cts et  tout venant ses voies fcondes!

Voici une nouvelle marque de cette prdilection qui fait pencher le
monde du ct de ces institutions et de ces lumires parisiennes;
Mhmet-Ali, une des grandes intelligences de notre temps, Mhmet, le
pacha d'gypte, envoie  Paris deux princes de sa race, son plus jeune
fils et le fils d'Ibrahim-Pacha; il les envoie, non pas pour les
distraire, non pas pour les promener au milieu de nos places publiques
et de nos rues, et pour les divertir de nos spectacles: l'arrive des
deux jeunes princes a un but plus srieux; c'est pour les mler  cet
immense foyer de travail et d'instruction, c'est pour qu'ils forment
leur esprit et leur habilet sur nos leons et nos exemples, que
Mhmet-Ali nous les confie; il entend qu'ils lui reviennent l'esprit
solidement orn et tout prts  soutenir dignement et fortement le rle
lev et prilleux o leur naissance les appelle.--Ces deux princes, le
fils et le petit-fils de Mhmet, sont  peu prs de la mme poque, la
fleur de la jeunesse, de dix-sept  dix-huit ans. On sait que
Mhmet-Ali, ce robuste et nergique vieillard, tait encore pre  un
ge o l'on ne compte plus d'ordinaire que sur ses petits-fils; c'est
ainsi que s'explique cette galit d'annes entre son plus jeune rejeton
et le fils d'Ibrahim-Pacha qui l'accompagne.

Cependant, soyons fiers pour notre pays de cet hommage qu'on rend  sa
puissance intellectuelle, du nord au midi, de l'orient  l'occident; que
nos entrailles filiales s'en meuvent! et puisse ceux qui nous
gouvernent comprendre toujours ce qu'il y qu'il y a de forces et de
ressources dans une nation qui rpand ainsi le sentiment de sa
supriorit  toutes les extrmits de l'univers!

Les jeunes princes gyptiens arriveront dans quinze jours; l'un est
destin  la marine, l'autre  l'artillerie; celui-ci pourra fraterniser
avec le duc de Montpensier, celui-l avec le prince de Joinville; et
peut-tre un jour les verra-t-on manoeuvrer ensemble, brler de la
poudre et prendre quelque noble revanche de Saint Jean d'Acre et de
Beyrouth!

La plus ancienne et la plus vieille actrice de Paris vient de mourir:
elle se nommait madame Baroyer et avait dpass le chiffre de
quatre-vingts ans; madame Baroyer est compltement inconnue au public
d'aujourd'hui; dites  ce public nouveau-n: Eh bien! la mre Baroyer
est morte! Il vous rpondra, du plus beau sang-froid du monde: Connais
pas! Mais les vieux de la vieille, c'est--dire ce qui reste des
anciens de la rvolution et de l'empire, ont tressailli  la nouvelle de
ce cette mort; tous les souvenirs de leur jeunesse se sont veills; les
dbris du Caveau et des soupers d'picure, les vtrans de la chanson et
du vaudeville imprial ont pris le deuil; madame Baroyer, en effet,
avait t une de leurs plus spirituelles et de leurs plus aimables
servantes; aprs avoir commenc ses premires armes au bon temps de la
gaudriole et de la chanson, elle avait continu de desservir Momus,
connue on disait de son temps, sous mademoiselle Montansier, et ainsi de
suite, depuis Brunet jusqu' Tiercelin et  Potier; nous autres mme,
qui datons notre cours dramatique de la restauration, vous et moi, mes
chers contemporains, nous avons entrevu une ride de madame Baroyer;
c'tait vers 1821, elle fredonnait encore au thtre des Varits, dans
les rles de dugnes; et ds ce temps-l, la chre femme paraissait
avoir plus de cent ans; vous comprenez, bien qu'elle n'avait pas d
rajeunir depuis.

Enfin elle est morte! et l'on ne dira pas d'elle ce qu'on a dit de la
rose; Elle a vcu l'espace d'un matin.

Ce n'tait plus, dans ses dernires annes, qu'une vieille dcrpite,
presque en haillons. Vous avez d la rencontrer plus d'une fois, sans
vous en douter, sur le boulevard Montmartre, aux environs du thtre des
Varits, o elle venait de temps en temps rder, comme on vient revoir
le lieu de sa naissance un peu avant de s'en aller  sa tombe. La
dernire fois que je rencontrai la vieille Baroyer allant
clopin-clopant, je donnais le bras  un vaudevilliste de l'empire, un
des deux ou trois qui survivent. Voici la Baroyer, me dit-il; puis,
s'approchant d'elle, il ajouta; Eh bien! ma pauvre Broyer, o sont nos
chansons et nos amours!--Ils sont bien loin, rpondit-elle d'une voix
chevrotante, et ce n'est pas avec nos mauvaises jambes que je les
rattraperai.--Adieu, ma vieille!--Bonsoir, mon vieux!

M. Kirsch a pris noblement sa revanche. Vous connaissez les msaventures
de M. Kirsch l'aronaute; deux ou trois voyages arostatiques bravement
tents par lui avaient compltement chou. Tantt le ballon avait crev,
tantt il s'tait accroch  un arbre, tantt il avait jou le rle d'un
cheval rtif qui ne veut pas marcher, malgr le fouet et l'peron. M.
Kirsch tait au dsespoir, et notez bien que le commissaire de police et
le public s'taient montrs pour lui sans misricorde: une fois le
pauvre Kirsch avait vu sa recette saisie comme illicite; une autre fois,
les spectateurs mcontents avaient tout bris, ballon, chaises, tables,
portes, et le reste.

Un autre que M. Kirsch se serait rsign  vivre terre  terre; mais M.
Kirsch a plus de vergogne que cela; il a recommenc de plus belle, et
deux ascensions victorieuses l'ont enfin magnifiquement rhabilit. M.
Kirsch, qu'on raillait il y a un mois, est maintenant un homme intrpide
et surprenant; il a t aux nues. M. Kirsch cependant tenait 
convaincre les plus incrdules; et, l'autre jour, dans son dernier
voyage, il est rest prs de vingt quatre heures absent, volant 
travers les nues, dans l'immensit. Qu'est devenu M. Kirsch? disait-on.
Bless des injustices de la terre, est-il all faire un tablissement
dans la lune; ou bien s'est-il content de rendre une visite de
politesse  Venus,  Mars ou  Saturne? Madame Kirsch tait fort
inquite, et se disposait dj  chercher son mari dans le ciel et sa
banlieue, et  le faire afficher dans toutes les toiles; tout  coup M.
Kirsch a reparu, il tait descendu tranquillement et sans accident au
beau milieu d'un pr fleuri,  quelques lieues de Paris, jouissant de
son triomphe.

Un journal a racont que madame Kirsch s'tait aperue qu'en partant son
mari avait oubli sa bourse; madame Kirsch en tmoignait beaucoup
d'inquitude; pourquoi donc? L-haut, certainement, dans le royaume des
mages et des toiles, on se serait fait un vrai plaisir d'hberger
gratis un si vaillant et si habile aronaute; et pas une plante, j'en
suis sr, n'aurait eu la grossiret de lui prsenter la carte.

Les journaux nous racontent tous les jours des prodiges de l'autre
monde. Hier encore, je lisais ceci dans une de ces feuilles vridiques:
Une femme s'est jete d'un cinquime tage dans la rue Popincourt; elle
en a t quitte pour quelques contusions. Le lendemain, un autre
journal fournissait  ses honntes lecteurs le trait suivant: Un
couvreur est tomb hier d'un toit qu'il tait occup  rparer. A
Aussitt le concierge de la maison de crier au secours et d'aller
chercher le mdecin; tandis qu'il courait ainsi, le maon se relevait et
disait: Ah! ce n'est rien; je vais boire un coup! et il entrait au
cabaret voisin, o l'Esculape, en arrivant, le trouva bravement attabl.
Je croyais que de tels miracles ne s'taient pas renouvels depuis
Sganarelle, le mdecin malgr lui, qui vit, comme on sait, un enfant
choir du haut d'un clocher, et aussitt prendre sa course et aller jouer
 la fuselle. Si le bon Sganarelle revenait, certes il se trouverait
dtrn; vous verrez que bientt le plus sr moyen d'tre parfaitement
ingambe et de se prserver de toute paralysie, sciatique, goutte et
rhumatisme, sera de se prcipiter tous les matins, pendant un mois ou
deux, du haut de la Colonne ou des tours de Notre-Dame.

Si les gens qui tombent sur le pav d'un cinquime tage ne s'en portent
que mieux, il est moins prudent,  ce qu'il parat, de tomber dans
l'eau; l'eau en est encore  la vieille routine et noie son monde. On a
retir, cette semaine, de la Seine, vers le pont d'Austerlitz, un pauvre
diable, qui venait de s'y noyer; un passe-port trouv sur lui a constat
que le malheureux s'appelait Parapluie; tout Parapluie qu'il tait, il
n'en tait pas moins tremp jusqu'aux os. Atroce ironie!

Htez-vous! _la Sirne_ va clore ses chants! htez-vous! _Antigone_ va
plier bagage. M. Roger, de l'Opra Comique, prend son cong, et force
ainsi _la Sirne_  se taire; l'Odon ferme ses portes pour toute la
canule et met _Antigone_ au frais pendant les mois de juillet et d'aot,
pour la retrouver  l'automne parfaitement conserve.



Exposition des Produits des Manufactures de Svres, des Gobelins et de
Beauvais.

En 1738, le marquis de Fulvy, gouverneur du chteau de Vincennes,
employa toute sa fortune  le fondation d'une manufacture de porcelaine.
Elle resta  Vincennes jusqu'en 1750, poque o les fermiers gnraux en
devinrent propritaires. Alors ils firent btir la grande manufacture
que l'on voit aujourd'hui  Svres, et ils y transportrent
l'tablissement fond par le marquis de Fulvy. Louis XIV acquit cette
manufacture en 1759; depuis, elle a toujours fait partie du domaine de
la couronne, et a march de progrs en progrs, sans cesse protge,
surveille, amliore par les hommes les plus habiles et les plus
spciaux.

Le nombre des objets exposs aujourd'hui n'est pas considrable, ou du
moins ne parat pas considrable pour les amateurs qui, cette anne, ont
eu dj  visiter plusieurs expositions dont les livrets seuls faisaient
peur; mais  dfaut de la quantit, nous avons ici la qualit: faut-il
nous plaindre?

Trois divisions forment l'exposition des porcelaines; ce sont _les
grandes pices diverses, les vases_ et _les services de djeuner._

Et d'abord, nous nous sommes arrt longtemps devant un grand meuble,
dit _jardini re de saina_, meuble ayant six pieds, portant une cuvette
hexagone, et dans son milieu une grande jatte  fleurs. Il est compos
et excut entirement par M. Hyacinthe Rgnier. Rien n'gale la
richesse de cette jardinire, qui brille par l'originalit de
l'ensemble, et  laquelle le got le plus svre ne pourrait reprocher
que le manque d'harmonie dans les dtails. On y remarque les portraits
de Tournefort, de Varron, de Virgile, de Robin, de Thophraste et de
Thouin. Ce meuble parat avoir de la solidit, chose difficile  obtenir
avec la porcelaine; les couleurs en sont d'une extrme dlicatesse et
d'une lgante simplicit.

Le _cabinet chinois_, meuble en forme d'armoire port sur une console,
fait honneur  M. Lon Fenchre, qui en a compos l'ensemble gnral et
les dtails. Les peintures surtout sont charmantes; elles sont excutes
d'aprs des tableaux  l'huile du M. A. Borget, sur des dessins que ce
peintre a faits sur les lieux. Nous citerons parmi les sujets les plus
heureux, le bateau de mandarin sur un des canaux de Hottan, faubourg de
Canton,--une ravissante vue de Canton,--et la promenade du pote
Lil-tai-p, composition qui plt par le naturel. Les artistes qui ont
travaill au cabinet chinois n'ont fait aucun ornement d'imitation de
style chinois, suivant l'avis du Chenavard, d'aprs lequel il n'y a pas
de mauvais style qui n'ait quelque chose de rellement original, et qui
ne soit acceptable avec rserve, quand on ne le mle pas avec un autre
style. Ce meuble ne pourrait gure tre reproduit, car les peintures en
font le principal mrite.

Le _Guridon_ est, sous tous les rapports, magnifique; des grappes de
raison peintes forment le cordon qui entoure la table, et qui est coup
 intervalles gaux par des enfants en porcelaine sculpte, placs dans
une sorte de conque marine. Le plateau comprend sept vues, une grande et
six petites. La premire est celle de Saint-Cloud vue des hauteurs de
Svres; elle est place au milieu. Les six autres sont celle de Rouen,
prise des hauteurs de Sainte-Catherine; de Saint-Germain-en-Laye, prise
des hauteurs de Luciennes; de Chteau-Gaillard, aux Andelys; du pont de
Vernon et cte de Vermael, et du chteau de la Roche-Guyon.  et l
sont placs en cames les attributs du commerce, de l'industrie et de la
navigation fluviale. Le guridon, tout or et porcelaine, a, dit-on, une
valeur de 18,000 fr. Les peintures ont t excutes par M. Langlade;
les ornements ont t composs par M. Leloy, et excuts par M. Didier.
Le pied est fait d'aprs une composition de feu Chenavard. Comme
peinture, le guridon va presque de pair avec le cabinet chinois.

Cinq tableaux pour un coffret destine  la reine, reprsentent quelques
actes maritimes de. M. le prince de Joinville, sont d'une belle
excution, le coffret n'est pas termin.

Nous avons remarqu un cadre en bronze et en porcelaine pour la copie de
la _Vierge au voile_ de Raphal, faite sur porcelaine en 1831, par
madame Jacotot. Tous les modles de ce cadre, composs et excuts par
M. Klagmann, produisent un grand effet et rappellent les plus charmants
ouvrages de cet artiste. Les bronzes sont de M. Demere. La _Vierge au
voile,_ si richement encadre, doit tre donne au pape par le roi.

Les grandes pices diverses de cette anne l'emportent de beaucoup sur
celles que nous avons vues  la dernire exposition; les vases
n'arrivent pas  la mme supriorit. En gnral, leur forme est lourde
et leurs ornements n'ont pas de caractre.

Un trs-grand vase, forme Mdicis, a un ensemble svre. Les fleurs et
les oiseaux qui y sont peints sont d'une parfaite excution; des
feuilles de trfle, d'une couleur et d'un dessin excellent forment un
cordon autour du vase, dont les garnitures dores manquent tout  fait
de dlicatesse.

Deux moyens vases dits _cordeliers_, deux autres moyens vases dits
_avates_, plaisent surtout par leurs ornements, tandis que leur forme,
au contraire est lourde ou trange. On admire sur les premires des
guirlandes de fruits et de fleurs, par M. Jacoldur, et sur les secondes,
de dlicieuses copies de dessins arabes.

Un vase de M. Henri Tripieti, au fond bleu mat aux ornements, figures et
bas-relief blanc mat a une grande originalit; c'est ce qu'on appelle un
base-biscuit. Le bas-relief reprsente les vendanges antiques; il est
d'une beaut remarquable sous le rapport de la sculpture et sous le
rapport de l'excution de la porcelaine, due au talent de MM. Delahaye
et Mascret.

Mais les vases les plus curieux, les plus compltement russis, sont
sans contredit ceux dont la forme gyptienne a t copie des dessins
gravs sur les murs des tombeaux de Thbes, et communiqus par M.
Champollion. Les ornements rpondent bien  la forme de ces vases; ils
ont t puiss aux mmes sources antiques, par M. Huard. Nous ne nous
tendrons pas longuement sur leur caractre et sur leur dlicatesse, car
le lecteur, en les voyant reproduits ici, peut les juger lui-mme, 
part certains dtails qui chappent au crayon du dessinateur.

Nous n'admirons que trs-faiblement les vases moyens dits _thsaclen_,
en flicitant M. Fontaine, qui en est l'auteur, des charmantes
guirlandes de fleurs qui forment leur ornementation.--Les _vases
Adlade_, petits ou sur pidestaux, ont peu de grce; les premiers,
nanmoins, ont des ornements fort beaux, en couleur d'mail.--Le vase en
forme de coupe, dit _cratre_, est superbe, et atteindrait  la
perfection, si la couronne de fleurs qui y est dessine avait plus de
brillant.

Sous les numros 18, 19 et 20, sont exposes trois coupes  rseaux dans
le style chinois. Ces coupes ont une dlicatesse remarquable; la
dernire a une fort belle dcoration en or et couleur. Toutefois ni
l'une ni l'autre ne sauraient approcher de la petite coupe dite
_cassolette_, dont le fond est vert et pourpre, avec un cartel de fleurs
dans un fond de tableau. Si le fini prcieux est  bon droit regard
comme la perfection dans ces sortes de travaux, la coupe _cassolette_
mrite nos loges: aucun autre objet expos par la manufacture de Svres
n'est mieux russi dans le genre.

Des deux _djeuners_  portant les numros 22 et 23, le premier est
prfrable; il est orn de jolis portraits anciens de madame de
Bourbon-Penthivre, de madame la duchesse de Montpensier, du duc de
Penthivre, du duc de Guise, du duc et de la duchesse du Maine. Sur les
soucoupes sont peintes des vues diverses du chteau et du parc d'Eu. M.
Moriot a dlicieusement sculpt en came les portraits, et les paysages,
composs et excuts par M. Lebel, sont charmants. Le djeuner qui nous
plat le moins reprsente des vues nouvelles du parc de Saint-Cloud,
peintures vraiment remarquables de M. Jules Andr. Mais combien la forme
des tasses est lourde! La thire seule est gracieuse.

Ici se terminent les trois divisions que comprend l'exposition des
porcelaines de Svres. D'autres produits non moins merveilleux du mme
tablissement sont ceux de la peinture sur verre, soit en vitraux de
couleur ou teints dans la masse, soit en couleurs vitrifiables
appliques et cuites sur verre ou sur glace.

Le public s'arrte longtemps devant les trois fentres pour la chapelle
royale de Dreux. L'une reprsente _saint Louis rendant la justice sous
le chne du bois de Vincennes_, par M. Rouget; les sculptures sont
habilement excutes par M. Ferdinand Rgnier, le paysage est de M.
Jules Andr, dont nous avons dj cit le nom plus haut. L'autre vitrail
est un tableau du _Christ au jardin des Oliviers_, par M. Larivire,
excut par M. Roussel. Le troisime reprsente le _Christ en croix_,
par M. Larivire, excut par M. Branger. Les vitraux sont admirables
sans doute, autant par le mrite de l'excution que par le mrite des
difficults vaincues sous le rapport de la varit des couleurs; mais
ils ne sauraient nous satisfaire pleinement au point de vue de l'art,
surtout lorsque nous les comparons aux _sept fentres pour la chapelle
royale d'Amboise_, comprenant _la Vierge_, d'aprs M. mile Wattier, et
_sainte Anne_, d'aprs Alonzo Cano, par M. Dubois;--la _sainte_ dite _
la flche_, et une _sainte tenant un livre_, d'aprs Zurbaran, par M.
Roussel;--_saint Ferdinand_ et _saint Jrme_, d'aprs le mme, par MM.
Eugne Lacoste et A. Apod;--enfin _saint Jean_, d'aprs Andr del Sirto,
par M. A. April. Des ornements d'encadrement avec figures, dans le style
du quinzime sicle, ajoutent  la beaut de ces fentres; ils font le
plus grand honneur au talent de M. Viollet-Leduc, qui les a composs, et
de M. Dubois, qui les a excuts. Nous avons choisi les deux fentres
peintes par M. Roussel: elles sont les plus belles. Jamais des peintures
de vitrail n'ont t plus brillantes ni plus vigoureuses.

Les _traves de deux fentres destines  l'glise de Saint-Flour_ ont
peu de varit, et l'on ne s'intresse gure  la lgende que le peintre
a compose. Cette imitation du style Louis XIII a pourtant des parties
fort remarquables. Tels sont les pisodes de la vie de saint Flour,
lorsqu'il fait construire la cathdrale, et lorsqu'il baptise les
infidles. Les ornements et les armoiries qui dcorent ces deux traves
ne vont pas avec les sujets. Mais, que dire! C'est monseigneur l'vque
de Saint-Flour qui les a demands.

Il faut fliciter madame Louise Robert pour son _Bouquet de fleurs_,
peint en couleurs vitrifiables sur une glace de la manufacture de Cirey.
La _Mort de Jsus-Christ_, si nous ne nous trompons, est une partie du
beau tableau de feu Gu; le _dernier souper du Christ_ est fort bien
rendu aussi par M. Bonnet; seulement, nous reprocherons  l'artiste
l'emploi de tons trop jaunes, et des ngligences dans les figures. La
_Vue du parc de Saint Cloud_, par M. Jules Andr, donne une juste ide
de ce que l'on peut obtenir avec la peinture en couleurs vitrifiables
sur glaces. Ce paysage est  la fois une excellente copie de la nature,
et une oeuvre d'art hors ligne; mais,  vrai dire, les feuilles des
arbres qui composent le premier plan sont d'une forme dtestable, c'est
en en parlant que l'expression d'_pinards_ n'a pas d'exagration.

Il est hors de doute que nos lecteurs se rappellent le _Massacre des
Mameluks_, un des plus magnifiques tableaux de M. Horace Vernet, tableau
qui, aprs avoir fait l'admiration des amateurs lorsqu'il parut 
l'exposition du Louvre, fut achet par le gouvernement, et se trouve
plac,  l'heure qu'il est dans le muse du Luxembourg. Une tapisserie
des Gobelins l'a reproduit, et cela d'une faon si suprieure, que, de
loin, il est permis de s'y tromper et de croire que l'on  l'original
devant les yeux. Les draperies et accessoires sont rendus admirablement,
et sans les figures, qui sont par trop basanes, cette tapisserie ferait
illusion complte. Les vtements de l'esclave noir ont une transparence
tonnante; le lion a beaucoup de relief, la tte du pacha est bonne.

Notre opinion serait la mme  l'gard du _Martyre de saint tienne_, si
la figure du saint avait moins de fadeur, et par contre plus de
caractre. Nous nous souvenons toutefois du tableau de M. Mauzaisse, et
ce ne sont pas les artistes en tapisseries que nous pouvons accuser ici.
On devrait mieux choisir leurs modles, et ne faire copier que des
toiles gnralement reconnues belles.

[Illustration: Vitrail pour la chapelle royale d'Amboise, excute par
M. Roussel.--La Sainte  la Flche, d'aprs Zurbaran.]

Le _Portrait en pied du roi_, par M. Winterhalter, est trs-brillant,
trop brillant peut-tre, car l'on y trouve peu d'harmonie dans les
couleurs; nanmoins l'effet gnral est satisfaisant; les chairs ont de
la vigueur; la main droite, par exemple, est trop violace. L'autre
_Portrait du roi_ en uniforme de colonel gnral des hussards, d'aprs
le baron Grard, a des qualits relles et un seul dfaut capital: on
aperoit le point, et l'on ne doute pas un moment qu'il ne soit fait en
tapisserie. Or, il importe que l'on s'y trompe un peu, lorsqu'il s'agit
de la reproduction d'un tableau.

[Illustration: Thire en porcelaine, style chinois.]

A voir l'exposition des produits de la manufacture des Gobelins cette
anne, on ne peut s'empcher de remarquer les immenses progrs de cet
tablissement unique en Europe, et qui n'a de rival en France que la
manufacture de Beauvais, si tant est que cette dernire puisse soutenir
la comparaison avec elle.

Aucun grand sujet n'a t trait par les artistes de Beauvais, aucune
page bien saillante n'a t envoye au Louvre; cependant il y aurait
injustice  mconnatre la valeur de ces tapisseries, et  ne pas en
citer quelques-unes devant lesquelles nous nous sommes arrt
volontiers.

Parmi les tableaux, le meilleur, selon nous, est celui qui reprsente le
cerf se mirant dans l'eau, et qui a pour titre: _Un tableau de fable_.
Il est excut  l'endroit, d'aprs Oudry, par Milice (Rigobert).
L'excution de cette tapisserie est  peu prs parfaite; le paysage
ressemble beaucoup  la nature, et la tte du cerf a une expression
extraordinaire.--L'autre tableau, aussi d'aprs Oudry, reprsentant
encore un sujet du fable, _les Deux Chvres_, est certainement d'un bon
dessin, autant qu'il est possible dans ces sortes de travaux, mais les
tons sont trop verts et en mme temps trop effacs. Il est excut 
l'endroit par M. Louis Prjean.--L'cran de chemine, _la Leon de
lecture_, d'aprs Boucher, est gracieusement fait, surtout, en ce qui
regarde les arbres; par malheur les figures sont matrielles et ne
rendent pas exactement celles du peintre dont l'artiste, M. Laurent
Milice, a choisi un des plus jolis tableaux.--L'cran expos sous le
numro 11 produit moins d'effet, mais il est moins reprochable sous le
rapport de l'excution.

[Illustration: Jardinire en porcelaine, par M. Hyacinthe Rgnier.]

Plusieurs colonnes de ce journal nous suffiraient  peine si nous
voulions entrer dans les dtails sur tous les meubles, les feuilles de
paravent, les bergres, les dossiers, les siges et les chaises exposs
par la manufacture royale de Beauvais. Nous mentionnerons seulement;--un
_meuble_ destin pour la salle  manger de famille au palais d'Eu, avec
un fond bleu en soie et des ornements coloris;--un _meuble_ fond bleu
en soie, destin  Son Altesse Royale, madame lu princesse
Clmentine;--une _feuille de paravent_ dont l'entourage est fond blanc
en soie, avec des feuilles de chne, et dont le milieu est fond bien en
soie galement; il renferme un paysage reprsentant le palais de
Neuilly, au-dessus duquel planent deux petits gnies;--enfin un _meuble_
fond rouge en laine, pour les concerts de la cour.

En achevant cet article, nous rappellerons en quelques mots l'origine
des manufactures des Gobelins et de Beauvais. En 1540, Jean Gobelin
avait sur la rivire de Bivre une draperie et une teinturerie en laine
avec lesquelles il s'tait enrichi; aprs sa mort, son fils et sa femme
soutinrent cet tablissement, qui alla toujours s'amliorant, et comprit
bientt dix maisons, des jardins, des prs, des terres, etc. La
clbrit des successeurs les Gobelins devint telle que le public
appela de leur nom le quartier et la rivire de Bivre. Les sieurs
Ganayo acquirent la teinturerie et la draperie, et furent remplacs par
un Hollandais nomm Gluck et par un ouvrier nomm Jean Liansen, si
habiles que les ouvrages sortant de cette fabrique ne tardrent pas 
attirer l'attention de Colbert, qui mit cet tablissement sous la
protection spciale du roi, et qui, en 1667, rendit un dit donnant de
la stabilit aux Gobelins, et y installant comme directeur le clbre
Lebrun, premier peintre du roi.

[Illustration: Vitrail pour la chapelle royale d'Amboise, excut par M.
Roussel.--La Sainte au Livre, d'aprs Zurbaran.]

Trois ans avant avait t fonde la manufacture royale des tapisseries
de Beauvais. Louis Binard, qui avait conu le projet, reut du
gouvernement dix mille livres pour faciliter les premiers achats, et
trente mille livres pour construire les btiments. Jusqu'en 1684, la
manufacture n'eut que fort peu d'importance; alors Colbert en confia la
direction  un Flamand nomm Bhacle. Gel artiste fit excuter, d'aprs
les cartons de Raphal, les tapisseries reprsentant les _Actes des
Aptres_ qui dcorent l'glise de Saint-Pierre,  Rome. Comme on le
voit, c'est  Colbert que la France est redevable de ses deux belles
manufactures de tapisseries. En ce temps-l, les ministres laissaient
aprs eux de glorieux souvenirs, ils s'efforaient de fonder d'utiles
tablissements, et d'enrichir la France; l'amour-propre et l'ambition
n'taient pas les seuls mobiles de leur conduite.

[Illustration: Coupe en porcelaine, dite Cassolette.]



Exposition des Produits de l'Industrie.--Fourneaux, Chemines,
Boulangerie Mouchot.

(8e article.--Voir t. III, p. 49, 133, 161, 180, 211, 228 et 230.)

[Illustration: Boulangerie Mouchot.--Ptrisseurs mcaniques.]

Dans les climats froids ou temprs, dans ceux o le soleil, avare de
ses rayons, abandonne longtemps la terre sans l'chauffer, et la laisse
envahir par la neige et la glace ou par les vents du nord, une des plus
grandes jouissances de la vie, une de ses premires ncessits est la
production artificielle de la chaleur par l'exacte fermeture des
appartements d'abord, et ensuite par l'chauffement que procure la
combustion de certaines matires. Depuis longtemps dj la Russie et les
autres pays du Nord savent se chauffer; en France, on en est encore aux
lments de ce grand art qui a longtemps t nglig par les
architectes, peu tudi par les savants, et presque constamment
abandonn  l'impritie ou  l'ignorance d'une classe d'industriels qui
s'intitule fumistes. Et, cependant, s'il est agrable de se bien
rchauffer, il n'est pas moins important, au point de vue conomique,
d'utiliser tout, ou au moins la plus grande partie, d'une denre aussi
chre que le combustible.

Dans nos rveries potiques, ou lorsque nous laissons la folle du logis
faire irruption dans l'existence de nos anctres, rendre la vie  un
monde qui n'est plus, et reconstruire les antiques manoirs avec leurs
donjons et leurs salles immenses, nous nous plaisons  nous figurer ces
vastes chemines sous le manteau desquelles une famille, pouse, enfants
et serviteurs, s'asseyait autour de son chef, devant des chnes entiers,
dont la flamme claire et ptillante rjouissait les yeux et pntrait de
ses rayons joyeux les profondeurs de la salle; nous regrettons peut-tre
ces temps de nos aeux bards de fer, qui se reposaient un instant dans
leurs foyers entre deux guerres; et nous nous disons que ces hommes ne
trouveraient plus aujourd'hui assez d'air pour leur poitrine, assez
d'espace pour leur pied, dans ces petits appartements qui partout ont
remplac les vieux chteaux et les vastes htels. Peut-tre, en effet,
tait-ce le bon temps; peut-tre valons-nous moins que ceux qui nous ont
prcds; peut-tre surtout, dans les jouissances de la vie ultrieure,
avons-nous plutt trouv l'apparence que la ralit; et si nous
regardons l'poque d'autrefois comme misrable, peut-tre avons-nous
aujourd'hui la mme misre, mais sans la livre de grandeur dont elle
tait revtue alors!

[Illustration: Pesage et placement de la pte dans les moules.]

[Illustration: Fours de la boulangerie Mouchot.]

Nos lecteurs, s'ils se rappellent le titre de notre article, trouveront
peut-tre ces rflexions bien ambitieuses. Mais est-il possible de
penser aux vastes manteaux des chemines anciennes, sans voquer
immdiatement les grandes lignes du chef de famille et de ses vassaux.
Le foyer tait le centre des runions, dans ce temps o rien n'tait
frivole, o l'on agissait plus qu'on ne parlait, et o la mme pice
servait vingt usages diffrents. Du reste, pour en revenir  notre
compte rendu, et n'en dplaise  nos graves anctres, ils avaient adopt
la plus mauvaise manire de se chauffer. La dperdition de chaleur tait
norme, et l'on n'en utilisait que la plus minime partie. Dans nos
chemines modernes, plus perfectionnes sans contredit, le chiffre de la
chaleur utilise est si minime, que beaucoup, en le lisant, se
montreront incrdule? Ainsi, il rsulte d'un trs-beau travail de M.
Grouvelle que, dans les diffrentes industries qui se servent
d'appareils d'vaporation, la perte de chaleur est de 50 pour 100; dans
le travail des mtaux, verreries, porcelaines, etc., de 95 pour 100;
dans le chauffage des chemines d'appartement, de 97 pour 100; et dans
celui des poles et calorifres bien construits, de 50 pour 100
seulement. Si l'on cherche ensuite  valuer la dperdition de capitaux
qui relve de ce chef, on arrive  des rsultats aussi affligeants
qu'inattendus. La consommation du bois de chauffage, en France, s'lve
annuellement  80 millions de francs, et celle de la houille  60
millions; total, 140 millions.

En comparant ce chiffre avec ceux que nous avons cits plus haut, et qui
reprsentent la dperdition de la chaleur, on a form le tableau suivant
des pertes de capital;

Pour 15 millions de bois dans les usines, 7 millions

Pour 25 millions de bois dans les travaux mtallurgiques, verreries,
etc. 24--

Pour 10 millions de bois de chauffage domestique. 36--

Pour 60 millions de houille 36--

Total, 103 millions.

Ce chiffre montre quels immenses progrs sont encore  faire dans
l'emploi et l'usage du combustible. Il est vrai que, depuis quelques
annes, tant pour lu usines que pour le chauffage des appartements et
des grands monuments publics, on a  signaler de vritables
amliorations. Ainsi l'emploi de l'air chauff par la flamme perdues des
hauts fourneaux, celui des gaz, qui, il y a peu de temps, n'taient
encore d'aucun usage, tendent aujourd'hui  faire une rvolution dans
les usines mtallurgiques; l'tablissement de calorifres et le
chauffage, soit par l'air chaud, soit par la vapeur d'eau ou l'eau
elle-mme, constituent autant de progrs qui tous concourent  abaisser
le prix des objets manufacturs ou  augmenter le bien-tre gnral.

Les trois modes employs pour chauffer l'air de l'intrieur de nos
maisons sont les calorifres, les chemines et les poles.

Tout le monde connat le principe des calorifres, il consiste 
distribuer dans des lieux divers de la chaleur manant d'un seul foyer.
On conoit de suite quelle immense conomie dcoule de ce mode qui
devrait se gnraliser davantage. On l'applique dj aux tablissements
publics, qui reoivent dans toutes leurs parties, au moyen de tuyaux,
l'air chauff  un foyer construit dans une cave. Quelques maisons ont
mme dj reu cette amlioration, et nous avons vu de grands htels
compltement chauffs par cette mthode. Malheureusement, avec les six
tages des maisons de Paris, ce mode est peu applicable: chaque famille
fait sa dpense de combustible, et il serait bien difficile d'arriver 
faire mettre en commun cette nature de dpense, pour obtenir l'conomie
qui peut rsulter de cette association. On fait des calorifres  air, 
eau et  vapeur. Dans les premiers, c'est l'air qui porte et distribue
la chaleur prise par lui au loyer commun. Dans les deux autres, on
chauffe de l'eau  un foyer et on la fait circuler, soit  l'tat
liquide, soit  l'tat de vapeur, dans les appartements: c'est par ce
dernier mode qu'est chauff le palais de la Bourse. Sans nous arrter 
dcrire les avantages et les inconvnients comparatifs de ces divers
systmes, nous citerons comme appareil mis  l'exposition le calorifre
 eau chaude ou appareil hydropyrotechnique, de MM. Lon Duvoir-Leblanc,
qui viennent de l'appliquer au palais du Luxembourg. L'eau chaude
partant d'un foyer plac sous une salle s'lve, en vertu de la
diffrence de densit, et se rend  des rservoirs placs sous les
combles; des tuyaux la reoivent et la distribuent dans les salles,
qu'elle chauffe  des degrs diffrents. L'eau refroidie est runie
dans des tuyaux placs sous le rez-de-chausse, d'o elle est introduite
de nouveau dans la chaudire. Ce systme, employ en Angleterre 
chauffer des serres, a t appliqu pour la premire fois 
l'chauffement des monuments par MM. Duvoir-Leblanc, qui, par de
nombreux perfectionnements, en ont fait une vritable invention.

Les chemines n'utilisent le combustible qu'elles reoivent que par le
rayonnement, c'est--dire par l'mission des rayons de chaleur du ct
de l'appartement; le reste de la chaleur dveloppe est entrane par le
courant d'air dans le tuyau de la chemine. Il y a donc avantage  se
servir d'un combustible qui ait un grand pouvoir rayonnant; la houille
et le coke sont dans ce cas. La quantit de chaleur ainsi utilise est
environ le quart de la quantit totale de chaleur produites. Si les
chemines ne prsentaient pas d'autre cause de perte de combustible que
de ne pas utiliser le courant d'air entran par le tuyau, cette perte
ne serait pas exorbitante; mais il en existe une autre bien plus forte,
c'est la ventilation produite par l'air froid du dehors qui se prcipite
continuellement dans l'intrieur, pour remplacer l'air chaud emport par
la chemine. Pour prvenir, en partie du moins, cet inconvnient, il
faut diminuer la section du tuyau de la chemine, disposer le foyer de
manire  utiliser la plus grande partie du rayonnement, en former les
faces avec une substance doue d'un grand pouvoir rflecteur et ventiler
la pice par de l'air chauff au moyen de la chaleur perdue dans la
chemine. Telles sont les conditions du problme  rsoudre et
auxquelles, depuis quelques annes, on a essay, avec plus ou moins de
succs, de satisfaire. Cette anne encore, un ct de la salle des
machines renferme un grand nombre de systmes de chemines qui toutes,
plus ou moins ingnieuses, nous le reconnaissons, ont leur principe dans
la chemine  la Rumfort ou dans la chemine  la Dsarnod.

Il y a aussi quelques chemines-poles qui  l'avantage de laisser voir
le feu, avantage auquel sacrifient les mnagres mme les plus
intraitables, joignent celui d'utiliser plus de chaleur.

Les poles, qui jouent un grand rle dans l'conomie des petits mnages,
donnent plus de chaleur que les chemines, parce qu'ils utilisent, au
moyen de tuyaux qui traversent l'appartement, une partie plus
considrable des produits de la combustion. Nous n'avons pas trouv,
dans les poles exposs cette anne, de perfectionnements notables. Ces
appareils sont mieux construits, et ont particip au progrs du bon
march. On y a ajout souvent des fours, des marmites, voire mme des
rtissoirs; et un des exposants, M. Victor Chevalier, dont le nom est
cit depuis longtemps  la tte de ceux qui s'occupant des appareils de
chauffage a prsent au jury un de ces poles-cuisines o l'on peut
prparer un repas pour sept  huit personnes.

Ceci nous amne naturellement  parler des appareils culinaires, qui
sont en grande quantit  l'exposition. Rien n'est apptissant comme la
vue de tous ces fourneaux couverts de marmites de toutes les dimensions,
et orns de broches o se pressent  l'envi poulets, canards, gigots et
filets de boeuf. En promenant les yeux sur cette partie de l'exposition,
on se demande si nous sommes arrivs au temps o chacun, suivant le voeu
du bon roi, a la poule au pot, ou au moins le poulet  la broche. Quoi
qu'il en soit, nous avons reconnu dans cette branche d'industrie un
progrs vident, et nous regrettons que l'usage de ces appareils ne
soit, pas encore plus rpandu, pour les grandes comme pour les petites
fortunes. Sans doute ces divers perfectionnements prsentent dj une
grande conomie; mais combien elle est restreinte encore, en comparaison
de celle que pourrait produire l'association des mnages! Oui, dt-on
nous accuser de _fouririsme_, ce dont nous ne sommes nullement
coupable, nous ferons des voeux pour que les rformes conomiques rves
par Fourier et par tous ceux qui s'occupent des moyens d'augmenter le
bien-tre des classes peu aises, reoivent au moins leur excution dans
toutes les parties conciliables avec la forme actuelle de notre socit
et l'tat de notre civilisation, et nous penserons toujours que la mise
en commun des dpenses domestiques serait un immense pas vers
l'amlioration du sort des pauvres mnages.

Les fourneaux conomiques qui ont principalement attir notre attention
sont ceux de M. Pauchet, de M. Esprit-Curt et de M. Pottier-Jouvenel, et
parmi ceux-l, les fourneaux de M. Pauchet nous ont paru le mieux
atteindre leur but, surtout pour les grands tablissements.
L'amlioration principale dans ces divers appareils consiste  remplacer
le bois par la houille, qui est beaucoup moins chre, et  pouvoir, au
moyen de registres et de soupapes, amener la chaleur en un point o la
supprimer. Des essais comparatifs faits  Saint-Germain-en-Laye, sur un
fourneau tabli par M. Esprit-Curt,  l'hospice de cette ville, ont
prouv que la dpense de combustible tait rduite de 60 pour 100. Les
appareils de M. Pauchet prsentent l'avantage de pouvoir cuire en mme
temps les mets les plus dissemblables sans que l'odeur de l'un nuise 
l'autre. La chaleur s'y conserve parfaitement, parce que sous
l'enveloppe gnrale de fonte se trouve une enveloppe en briques
rfractaires et des carneaux habilement distribus.

Une des applications les plus importantes de la pyrotechnie est sans
contredit la construction des fours  cuire le pain et la ptisserie; et
c'est  l'examen de cette application que va tre consacr le reste de
notre article, en mme temps qu' celui du nouveau systme de
panification de MM. Mouchot, de Mont-Rouge.

On sait que dans le systme ordinaire de cuisson du pain, le boulanger
chauffe son four en brlant dans l'intrieur mme du bois et des fagots,
qui reposent sur la sole. Quand l'intrieur du four est suffisamment
chauff (et on n'a aucun moyen exact de donner toujours le mme degr de
chaleur), il faut retirer le combustible carbonis ou brais et les
cendres, nettoyer la sole et y enfourner le pain; mais, si bien que se
fasse cette opration, il n'est pas rare de laisser quelque morceau de
braise qui s'attache au pain et lui donne un aspect sale. De plus, la
cuisson est ingale, lente, et l'on est oblig de rchauffer de nouveau
le four pour une autre cuite. Tous ces inconvnients avaient depuis
longtemps frapp les boulangers, et cependant on n'avait pas encore
trouv un bon systme pour les viter. La science a fait faire un pas 
l'art de la boulangerie, et aujourd'hui nous pouvons annoncer  nos
lecteurs que, grce  la combinaison imagine par M. Lemare, ralise en
grand par M. Jamtel, et mise en pratique par MM Mouchot frres, le pain
cuit dans des fours o n'entre jamais de combustible, qui conservent une
chaleur toujours gale et sans cesse renouvele, est toujours propre,
apptissant, cuit au mme degr, avec certitude complte.

Ce four porte le nom de four _arotherme_, ou  l'air chaud. Rien de
plus curieux et de plus incomprhensible en notre temps que la manire
dont s'opre la combustion dans le foyer. Une fois la grille charge de
coke (qu'on brle exclusivement dans ces foyers) et le coke enflamm, on
ferme hermtiquement toutes les ouvertures, et la combustion continue
sans que l'air se renouvelle, au moins d'une manire apparente. On a cru
pouvoir expliquer cet effet, qui a surpris tous les physiciens, par la
nature des matriaux qui enveloppent le foyer. Ce sont des briques
rfractaires qui, pousses  une haute temprature, laisseraient
pntrer l'air par leurs pores, et alimenteraient ainsi la combustion.
Le foyer a un mtre de profondeur et soixante centimtres de large;
autour, au-dessus et au-dessous de lui, rgne un espace vide o vient
s'chauffer l'air, qui pntre ensuite dans le four. La rgion du feu
est donc parfaitement distincte de celle de l'air. La temprature du
four peut tre porte facilement  300 ou 400 degrs, et tre maintenue
 cette lvation pendant tout le temps des fournes, qui se succdent
de demi heure en demi-heure. La temprature, dans l'usage habituel de la
cuisson, est entretenue entre 280 et 300 degrs, et rgularise par un
registre qui, interrompant la circulation de l'air au moment o l'on
vient de dcharger, la rtablit lorsque l'vaporation a fait baisser la
temprature du four. Un thermomtre  tige extrieure permet de vrifier
 chaque instant l'tat de cette temprature. La chaleur sert 
entretenir constamment au-dessus du four une chaudire remplie d'eau
chaude qui est utilise pour la prparation des ptes.

Dans la boulangerie de MM. Mouchot, on a appliqu la mcanique  toutes
les oprations qui ont pu s'y plier. Nous ne parlons pas du montage des
sacs de farine dans d'immenses greniers ventils et ars de manire 
ce que la farine s'y conserve sans s'chauffer. Cette opration a lieu
au moyen d'un treuil dans la manoeuvre duquel la vapeur vient de
remplacer les hommes. Les diffrentes espces de farines convenablement
mlanges sont introduites, au moyen d'une trappe, dans une chambre dite
chambre  mlange, d'o elles sont conduites, par un boyau en cuir, dans
la huche, et de l dans le ptrin.

Ici commence la prparation du pain, qui, maintenant en farine, sera au
bout d'une heure prt  tre transport et mang. On sait tout ce qu'a
de pnible pour l'ouvrier et de repoussant pour tous la mthode du
ptrissage  bras d'hommes.

[Illustration: Nouveau systme de Four, par M.
Daudin-Langlois.--lvation.]

[Illustration: Coupe du nouveau Four.]

On a entendu, en passant prs d'une boulangerie, les gmissements de
l'homme qui, pench sur le ptrin, soulve avec effort une pte lourde
qu'il laisse retomber ensuite pour la reprendre encore. Tout le monde
sait que de l est venu  cet homme le nom de _gindre_; eh bien! ce
supplice est supprim. La malpropret rsultant de ce fatigant mtier et
des matires qu'on peut par mgarde laisser tomber dans la pte n'est
plus  craindre. Le ptrin mcanique est venu, en enlevant au mtier de
boulanger sa partie la plus fatigante, rassurer les estomacs dlicats
sur la nature du pain. Les ptrins dont se servent MM. Mouchot sont en
fonte. Ce sont des cylindres arms de bras en fonte, tournant sur un
arbre rigide galement en fonte et arm de bras alterns avec ceux du
cylindre. Ces ptrins sont forms de deux parties dont l'une sert de
couvercle. La capacit du ptrin est spare en trois par des cloisons
en fonte. Les deux parties extrmes reoivent la pte qui va tre
transforme en pain, et celle du milieu prpare le levain. En quinze
minutes, un seul ptrin a donn  la pte le liant, l'homognit et
toutes les qualits voulues et il a fait la besogne de quatre gindres
qui auraient travaill deux heurs. Le mouvement de rotation est imprim
au ptrin par une machine  vapeur de la force de six chevaux. Chaque
compartiment peut recevoir 200 kilogrammes de pte: on en ptrit donc
600 kilogrammes  la fois.

Lorsque la pte a t suffisamment travaille, on la _tourne_ comme 
l'ordinaire c'est--dire qu'on donne au pain la forme qu'il doit avoir:
on le range sur des tablettes qu'on porte en avant du four, et o la
dernire fermentation se fait  point pour l'enfournement. Un ouvrier
est constamment occup  enfourner et  dfourner. MM. Mouchot ont
encore introduit dans leur fabrication une amlioration importante:
toute leur usine est claire au gaz, et chaque four est pourvu d'un bec
 articulation dispos de manire  ce que l'ouvrier puisse en diriger
la flamme dans l'intrieur du four et reconnatre le degr de cuisson du
pain. Le gaz est fabriqu  l'usine mme au moyen de la flamme perdue
des fours arothermes; disons de plus que le four  houille au-dessus
duquel sont les cornues o se fait le gaz est ingnieusement combin
qu'il brle toute sa fume, utilisant ainsi tous les produits de la
combustion.

Dans cette boulangerie perfectionne, dans cette usine o les plus
petits dtails sont admirablement entendus, les fournes se succdent
rgulirement, et deux fours donnent quarante-huit fournes par jour de
130 kilogrammes chaque: MM. Mouchot pourrait donc suffire  la
fourniture de 6,240 kilogrammes par jour. Le chauffe de chaque four
exige 300 kilogrammes de coke qui cotent 14 francs. On a calcul que le
chauffage au bois coterait 21 francs pour un four de mme dimension,
mais qui ne donnerait que douze fournes en vingt-quatre heures. Les
chiffres sont donc dans le rapport de 15  48. Or, quand on rflchit
que le pain est une des matires de premire ncessit, que son prix
influe notablement sur le bien-tre des classes pauvres, on regrette de
ne pas voir adopter partout la panification nouvelle; qu'on juge quelle
conomie raliserait une ville qui consomme chaque jour 2 200 sacs de
farine de 159 kilogrammes chaque, si,  la diffrence de 14  18 francs
signale plus haut, on ajoute celle de la force mcanique et de la main
d'oeuvre, qui est dans le rapport de 23  40 francs. Certes, il y a un
grand progrs  raliser pour les villes populeuses, et l'on regrette
qu' Paris huit  dix tablissements comme celui de MM. Mouchot ne
viennent pas centraliser au profit des masses ce que font si mal, et
souvent avec tant de mauvaise foi, les deux cents boulangers rpandus
dans les divers quartiers de la capitale. Flicitons MM. Mouchot, qui
ont su,  force de persvrance de d'intelligence, vaincre les obstacles
sans nombre qu'ils ont rencontrs dans la cration de cette nouvelle
industrie, et esprons que bientt les hospices de Paris et la
manutention militaire leur emprunteront ce que leurs procds ont
d'conomique et d'hyginique en mme temps. La mauvaise qualit du pain
de munition est passe en proverbe, et il serait dsirable que le
ministre de la guerre, qui, dit-on, en a tous les jours  sa table,
comprt que le soldat n'a pas, comme lui, le morceau de pain blanc 
ct de son dur et malsain pain de munition.

Nous signalerons une autre espre de fours expos par M.
Baudin-Langlois, et qui nous a paru rsoudre assez avantageusement le
problme de la cuisson du pain. Nous donnons deux dessins de ces fours,
o l'on distingue les canaux qui entourent de tous cts la sole, et
qui permettent de chauffer le four et de cuire le pain sans introduire
de combustible. Un des avantages de ces fours est leur lgret, qui
permet de les tablir sur un train de voilures et de continuer la
cuisson du pain tout en leur faisant suivre l'arme dans ses marches.



Un Voyage au long cours  travers la France et la Navarre.

RCIT PHILOSOPHIQUE, SENTIMENTAL ET PITTORESQUE.

(Voir t. III, p. 210.)


Combien de lieues de Paris  Marseille? fit le grand gographe d'un air
entendu; oh! il y a loin! Oscar aimait trop son vieux matre pour
insister.

Mon ami, reprit-il, voulez-vous faire avec moi le voyage de Paris 
Marseille?

Le vieil abb fut tellement surpris de cette question, que la main lui
trembla et que la cuillere de potage qu'il portait  sa louche se
renversa tout entire sur sa poitrine.--Par bonheur, le cher homme;
avait l'habitude de passer le bout de sa serviette entre sa cravate et
le col de sa redingote, de faon  former sur huit le devant de sa
personne un vaste triangle mule de prcaution.

Voyager! et jusqu' Marseille! Le grand gographe qui avait tant tudi
les continents et les les, les golfes et les caps, qui tait depuis
vingt ans un habitu de la mappemonde, et, dans sa pense, frquentait
assidment le plateau du Thibet, hlas! il n'avait jamais fait route que
de Meaux  Paris, et de Paris  Meaux! certainement, s'il n'et pas
autant aim son lve, et autant dtest l'ordre des jsuites, il serait
entr dans les _missions_ pour le Japon, l'Inde ou loin; et jamais, sans
soupirer, il ne pensait au sort trois fois heureux de ces vangliseurs
qui peuvent, sur des bords reculs, servir en mme temps la sainte cause
du Christ et celle de la gographie! Qu'ils beaux les pieds de ces
hommes!

Mais l'abb Ponceau, qui n'tait pas un goste, n'avait pas voulu
donner  Oscar le conseil de voyager, comme font d'ordinaire les jeunes
gens de bon lieu qui veulent voir le monde pour accomplir leur
ducation. Oscar n'tait jamais sorti de Paris, parce qu'il ne concevait
point qu'il y et quelque chose ou quelqu'un au del de Paris; la
province lui semblait un lieu chimrique, et les prfets des
dpartements taient pour lui comme des rois de Jrusalem ou des vques
d'Hermopolis.--A Coup sr, il ne dut pas tre mdiocrement tonn
lorsqu'il reut de _Marseille_ une lettre d'un _Marseillais_, ami de son
pre,--ancien ami de son pre,--dans laquelle on lui rappelait un vieux
projet d'alliance form par les deux familles. Oscar, encore au berceau,
avait t fianc,  ce qu'il parat, avec mademoiselle Hermance, dont le
portrait accompagnait la lettre susdite.

Oscar aurait certainement trouv ces fianailles entre mineurs fort
ridicule, si sa fiance, telle que la faisait son portrait, n'et point
eu de jolis yeux et une bouche souriante, que l'on ne pouvait regarder
sans plaisir. Joignez  cela que le maudit air de valse avait drang
l'conomie du coeur du jeune Oscar, et qu' chaque fois qu'il regardait
le mdaillon aussitt les trois mesures lui revenaient en tte, douces,
lentes et suaves, comme il les avait entendues, en ce jour d't, dans
cette rue frache; si bien que sa fiance Hermance et l'air de valse ne
pouvant plus se sparer, dans la mmoire d'Oscar, finirent par y mler
ensemble, l'une ses jolis yeux, l'autre ses jolies notes; l'une ses
lvres souriantes, l'autre sa douce musique; l'une, enfin, son beau nom
d'Hermance, et l'autre le beau temps du jour d't.

Oscar tira le mdaillon et le montra au cher abb, qui se rcria
d'admiration, mais plit et rougit en apprenant le motif pour lequel la
ville de Marseille envoyait  son lve le portrait d'une aussi belle
personne. Se marier! Oscar se marier!

Mon ami, disait Oscar, vous ferez sauter mes petits enfants sur vos
genoux,... comme vous m'y avez fait sauter.... vous leur apprendrez la
gographie... comme vous me l'avez apprise.

Le cher abb se sentit tout attendri, et les raisons d'Oscar en faveur
du mariage lui semblrent si premptoires, qu'il ne put y rpondre qu'en
s'essuyant les jeux. Il avait d'ailleurs peu rflchi sur les matires
conjugales, tant par tat vou  la vie clibataire; ce qui l'empcha
de faire aucune observation  son lve sur la gravit du parti qu'il
prenait. Le mariage marseillais semblait d'ailleurs convenable: un
ancien ami, une jolie fille, une jolie dot, et par-dessus le march, un
joli voyage pour aller chercher ces jolies choses-l!

Mon ami, demanda Oscar, quelle route prendrons-nous pour nous rendre 
Marseille?

--Oh! rpondit le grand gographe aprs un moment de rflexion, nous
prendrons les messageries royales!

Lorsqu'on fut au dessert, le vieil abb, qui pour la premire fois
mangeait tout de travers et ne profrait que des paroles entrecoupes o
le nom de Marseille revenait souvent, s'essuya la bouche avec sa
serviette, et tandis que son lve contemplait le mdaillon, il dit 
demi-voix, comme s'il se parlait  lui-mme: La ville est fort
ancienne, ayant t btie 633 ans avant la naissance de
Notre-Seigneur...

--De quelle ville parlez-vous, mon cher abb?

--De Marseille... C'tait le sjour ordinaire des galres du roi, qui
s'y trouvaient en quantit... Parmi les forteresses de la ville, on
remarquait surtout le _chteau Dif_, que l'on avait muni d'une bonne
garnison. Cette forteresse tait recommandable, en ce qu'elle servait 
mettre  la raison les fils de famille qui donnaient du chagrin  leurs
suprieurs, par leurs moeurs dpraves et leur mauvaise conduite; en les
y tenait le temps qu'on voulait, moyennant une mdiocre pension.

--Mais, mon ami, il n'y a plus de ce que vous appelez des fils de
famille, et, s'il y en avait encore, on ne les enfermerait point.

--Autres temps, autres moeurs... Son glise cathdrale est ddie 
saint Lazare, en mmoire de ce que les perscuteurs de la primitive
glise ayant mis Lazare avec Marie-Madeleine et Marthe, ses soeurs, dans
un vaisseau sans voiles et sans mariniers, et l'ayant ensuite expos aux
flots de la mer, ce btiment aprs avoir t agit pendant quelque
temps, fut conduit par la Providence  Marseille, o Lazare prcha
l'vangile, fut fait vque et mourut.

--Certes, mon cher matre, les Marseillais, pour avoir eu de si bons
commencements, doivent tre des gens fort pieux, D'aventure,
connatriez-vous quelqu'un dans la ville?

--Non, mon cher enfant; mais tout le monde nous indiquerait si vous
n'aviez l un beau-pre, le fameux couvent de l'_Observance_ o l'on
voit la tte d'un nomm _Bordini_, fils d'un notable de Marseille. Cette
tte est, dit-on, d'une grosseur prodigieuse; car quoique cet homme, qui
vivait au commencement de l'autre sicle, n'et que quatre pieds de
haut, la tte a un quart de cette hauteur, et trois pieds de tour par le
ct, Bordini avait si peu d'esprit, quoique sa tte ft pleine de
cervelle, qu'il donna lieu  ce proverbe, lorsqu'on voulait parler d'un
homme qui n'avait pas le bon sens: _Il  l'esprit de Bordini_. (1)

--Cela est fort gai, dit Oscar en se levant, et je m'tonne, tout les
jours, mon cher matre, que vous connaissiez les endroits o vous n'tes
jamais all mieux que ceux qui y sont ns. Je suis sr que vous en
remontreriez, sur Marseille, mme  mademoiselle Hermance. Mais ne
sauriez-vous rien sur les moeurs provenales?

--J'ai toujours pens, mon ami, que les habitants d'un pays o l'on
lve des vers  soie doivent tre d'une humeur douce, bienveillante et
polie...

--Je voudrais bien, dit Oscar, que mademoiselle Hermance ft un peu
musicienne. L-dessus il sortit pour faire sa malle _conjugale._

        [ Note 1:  Voyages historiques de l'Europe, par M. de B. F.--
        C. 1er, p. 35.]


CHAPITRE III.

QUI SE PASSE SUR LE CHEMIN DE FER DE PARIS A ORLANS.

Quelle nausabonde manire de voyager! s'cria le jeune Oscar, qui
aimait bien suivre sa fantaisie, mais  la condition qu'elle n'allt pas
trop vite.

--La vie humaine est courte, rpondit gravement monsieur l'abb,
enfonc dans le coin du wagon.

Nos deux personnages taient seuls dans cette partie de la voiture,
seuls avec le petit Van qui regardait par la portire d'un air profond
et mditatif.

Quelle fureur de rapidit, reprit Oscar, nous a fait chausser ces
infernales bottes de sept lieues?... Tenez, voici une jolie femme assise
sur le talus, je la regarde, je crois qu'elle va rpondre  mon
regard... et je suis dj  deux kilomtres de ses jolis yeux. J'avise
une petite maison, les fentres en sont charges de fleurs; des ttes
blondes de beaux enfants paraissent derrire la persienne entr'ouverte;
vite je braque mon lorgnon pour mieux voir de cet aimable aspect...
qu'aperois-je? une affreuse masure enfume, une fentre dlabre,
derrire laquelle file une rustique mgre et pleurent de sales
marmots... Maintenant vous ne pouvez plus dire: Je passe dans tel
endroit;

Le moment o je passe est dj loin de moi.

videmment, il faut tre deux pour voyager, comme nous le faisons, sur
ces damns chemins de fer; l'un regarde par derrire, et l'autre par
devant; de cette faon, en se communiquant rciproquement ce qu'on
aperoit, l'on a le temps de voir deux fois les objets fugitifs. Mon
cher abb, vous tes l'homme des souvenirs; mettez la tte  la portire
et tournez-vous vers le pass de notre chemin; moi, je suis plutt
l'homme de l'avenir, j'aspire encore au lieu de regretter; je regarderai
donc devant nous, autant que me le permettra cette affreuse machine qui
nous mne.

L'abb se conforma, sans mot dire, au voeu de son jeune ami, et tourna
la tte vers Paris, tandis qu'Oscar tendait le nez vers Orlans. Mais
tout  coup celui-ci se rejeta avec humeur dans le fond de la voiture,
frottant ses yeux et se plaignant d'tre aveugle par la fine poussire
de charbon que sme sur le chemin la fume noire de la machine. Quel
ennui! disait-il maussadement; ne pouvoir pas mme regarder devant soi!
En vrit, nous voyageons comme deux cartons  chapeaux, ou encore comme
deux balles de fusil...

--Saisissante image de la vie! rpondit d'une voix apostolique le bon
abb. Tant que nous sommes jeunes et avides de nouveauts, notre sens
est offusqu et troubl par la poussire des passions, et nous ne voyons
sous leur vritable jour et les choses et les hommes que dans la froide
saison des souvenirs et des regrets, c'est--dire lorsque nous regardons
en arrire?

--Mon cher abb, si vous n'tiez pas un aussi saint homme, marqu
d'avance pour le paradis, je vous donnerais volontiers au diable avec
vos comparaisons difiantes. Je me plains  vous de ne point trouver
d'impressions sur le chemin de fer, et pour me consoler vous me faites
un sermon.

On arrivait  une station. Dieu soit lou! s'cria Oscar; voici des
compagnons de voyage qui nous viennent.--Un gros monsieur coiff d'un
norme chapeau de paille, et portant  son bras un vaste panier dont le
couvercle tait soulev, d'un ct, par le goulot d'une bouteille,
aidait une jeune et jolie dame  monter dans le wagon, et faisait
ensuite lui-mme sa pesante ascension.--La jeune dame s'tait assise
dans le coin, vis--vis d'Oscar. Ma bonne, lui dit le gros monsieur,
donne-moi cette place; tu sais que j'aime, en chemin de fer, avoir la
main sur le bouton de la portire...

Il faut tout prvoir... La dame se recula, et le petit Van, sduit
apparemment par la bonne grce de cette nouvelle figure, s'lana des
genoux de son matre sur ceux de l'inconnue. Oh! Le joli petit chien!
disait celle-ci d'une voix douce en caressant la mignonne bte. Et
cependant son mari tenait d'une main attentive le bouton de la portire,
en rptant; Il faut tout prvoir... D'abord, au premier choc, je saute
en bas, moi! Puis, s'adressant  Oscar Ah! monsieur, si au 8 mai, jour
nfaste, les portires n'eussent pas t fermes  clef, la France
n'aurait peut-tre pas en  dplorer autant de victimes... belle
invention, ma foi, que ces chemins de fer! Mais madame ma femme me
traite de pusillanime parce que j'apprhende ce mode de transport... Ah!
si vous aviez vu comme moi les restes des victimes au cimetire
Mont-Parnasse... Croiriez-vous, monsieur, que l'autre jour encore...

Le gros personnage raconta ainsi, l'un aprs l'autre, tous les sinistres
connus dans les annales des chemins de fer, sans en excepter la fameuse
partie d'honneur de ces deux champions amricains qui fondirent l'un sur
l'autre  toute vapeur. Oscar regardait la jeune femme, qui venait de
relever tout  fait son voile vert, et il avait, ce semble, un fort
lgitime motif de la regarder comme il faisait, puisque le petit Van
tait son chien, et que la jolie voyageuse caressait le petit Van.

L'abb Ponceau coutait le mari, et mme lui rpondait; le digne prtre
professait un respect absolu pour la parole humaine, et il avait le
coeur trop naf pour penser que c'est sottise de rpondre  un sot, et
bavardage  un bavard. Aussi cherchait-il de toutes ses forces 
raffermir le courage du gros homme, et s'vertuait-il  lui prouver par
un simple calcul des probabilits qu'il y avait mille chances contre une
pour que le convoi arrivt sain et sauf  Orlans.

Cela se peut, disait le gros homme en hochant la tte d'un air
incrdule, mais je ne lche point le bouton; car enfin, monsieur, si,
dans ce dplorable jour du 8 mai, les portires des wagons n'eussent
point t fermes etc., etc.

--Mon Dieu! reprenait l'abb je n'ai jamais t un esprit fort ni un
fanfaron, grce au ciel; et cependant je crois fermement qu'il n'y a pas
plus de danger dans ces rapides voitures o nous sommes que dans toute
autre. Un voyage a toujours t un pril, et  l'poque mme o l'on
voyageait aussi lentement que possible, je veux dire par le coche...

--Le coche? fit le gros monsieur.

--Oui, le coche, c'est ainsi qu'on appelait les diligences de l'ancien
temps. Vous vous rappelez la fable de La Fontaine:

Six forts chevaux tiraient un coche.

--Trs bien, trs-bien.

--A cette poque, dis-je, les voyageurs couraient presque  chaque pas
de mortels dangers. Je me rappelle, par exemple avoir lu les aventures
extraordinaires d'un coche parti de Nantes en Bretagne, et qui demeura
plus de deux ans en route avant d'arriver  Paris, lieu de sa
destination.

--Deux ans, cela est fort!

--Oui, deux ans, monsieur... C'tait vers l'an de grce 1580, si ma
mmoire ne me trompe point...

Pendant ce dialogue, le petit Van allai! et venait, comme un cervel,
des genoux de son matre sur ceux de la dame; ce qui faisait que les
yeux noirs de celui-l rencontraient fort souvent les yeux bleus de
celle-ci.

C'tait vers l'an de grce 1589, le coche, tir par six chevaux,
sortit, de Nantes  la tombe de la nuit. Huit voyageurs s'y trouvaient
enferms, un peu les uns sur les autres: ces voyageurs taient de
condition, d'ge et de sexe diffrents, ce qui formait une runion fort
piquante...

[Illustration: Combien de lieues de Paris  Marseille? fit le
gographe.]

[Illustration: Oscar tira le mdaillon et le montra au cher abb, qui se
rcria d'admiration.]

[Illustration: L-dessus, Oscar sortit pour aller faire sa malle
conjugale.]

--Pardon, s'cria le gros monsieur, n'avez-vous point prouv une
secousse?

Ce disant, il ouvrait la portire.

Je n'ai rien ressenti du tout... Ces huit voyageurs avaient eu soin de
faire leur testament avant de partir, et de communier comme des malades
rduits _in extremis._--Le coche roulait depuis quatre heures au moins,
et la nuit tait dj en son milieu, lorsque tout  coup,  la hauteur
d'un village nomm Oudon, l'essieu crie et se rompt...

Comme l'abb achevait ces mots, une dtonation...

Mais avant de continuer notre rcit, il nous faut supplier le lecteur de
lire avec attention, de relire mme au besoin le commencement d'histoire
que l'abb Ponceau vient de raconter. Les aventures du coche de 1580
doivent jouer un rle marquant dans notre voyage, et l'abb les
reprendra toujours par le commencement, pour toujours s'arrter  ce
fatal endroit: L'essieu crie et se rompt; et pourtant l'histoire, sans
cesser d'tre la mme, sera nouvelle  chaque fois qu'on la
recommencera.--Qui lira verra.

[Illustration: Nos deux personnages taient seuls dans cette partie de
la voiture avec le petit Van, qui regardait par la portire.]

[Illustration: Un gros monsieur, coiff d'un norme chapeau, avec une
jeune et jolie dame.......]

Comme l'abb achevait donc ces mots, une dtonation pouvantable se fit
entendre, et en mme temps toutes les voitures du convoi prouvrent un
choc terrible. La jeune dame fut lance entre les bras d'Oscar, o elle
acheva de s'vanouir; son mari alla durement cogner sa tte contre la
paroi oppose du wagon, et s'corcha le nez en mme temps; l'abb avait
le devant des jambes fort endommag, et il trouvait injuste le reproche
qu'Oscar avait fait aux chemins de fer d'tre tout  fait dpourvus
d'_impressions._

La machine avait clat; il n'y avait personne de mort: mais on criait,
on s'appelait, on se bousculait au dedans et au dehors des voitures.
Cependant, lanc par le choc de l'impriale d'un wagon sur le talus de
la vote, M. Othon Robinard de la Villejoyeuse souillait comme un perdu
dans sa magnifique trompe de chasse.

Qu'tait-ce que M. Othon Robinard de la Villejoyeuse?--Nous croirions
faire injure  un tel personnage si nous ne lui consacrions un chapitre
tout entier.--Mais disons tout de suite que M. Othon Robinard de la
Villejoyeuse tait superbe  voir sonnant la royale  20 pieds au-dessus
du sinistre!

(_La suite  un prochain numro._)

Albert Aubert.

[Illustration: Oh! le joli petit chien, disait la dame d'une douce voix
en caressant Van.]

[Illustration: Je me rappelle, dit l'abb, avoir lu le aventures
extraordinaires d'un coche parti de Nantes, en Bretagne, et qui demeura
plus de deux ans en route avant d'arriver  Paris, lieu de sa
destination.]

[M. Othon Robinard de la Villejoyeuse tait superbe  voir sonnant la
royale  20 pieds au-dessus du sinistre.]



FEMMES DE LETTRES FRANAISES CONTEMPORAINES.

Il a toujours rgn contre les femmes voues aux lettres un prjug que
nous ne voulons ni condamner ni dfendre absolument, mais que nous
tenons pourtant  constater, parce qu'il n'est pas rare d'entendre dire
aujourd'hui que le temps des _femmes savantes_ et des _prcieuses
ridicules_ est pass. Il y a encore des _femmes savantes_, il y a encore
des _prcieuses ridicules_, et, qui pis est, il y a encore des
complaisants pour les abuser, pour s'extasier devant toutes leurs
prtentieuses sottises. Dans l'espce humaine, les ridicules et les
travers se dplacent, changent de formes, mais sont trs-peu sujets 
disparatre.

Personne ne supposera sans doute que nous pensions  appliquer aux
femmes de lettres collectivement des pithtes devenues, entre les mains
du gnie, d'imprissables stigmates de ridicule; nanmoins, nous
commencerons par protester contre toute interprtation qui pourrait
tendre  nous prter l'intention d'une aussi brutale et aussi niaise
grossiret. Ah! bon Dieu! qui donc s'aviserait de honnir le gnie parce
qu'il s'incarnerait dans une femme? Le gnie est une force
toute-puissante qui s'impose  tous, quel que soit l'organe qu'il se
choisisse; le gnie n'a pas plus de sexe que le soleil;--qui donc
songerait  se roidir contre la grce, la sensibilit', l'motion
potique, parce qu'elles parleraient leur langue naturelle, celle de la
femme?--Personne, mais personne moins que nous, certes.--Quand une voix
inspire s'lve de quelque part, nous l'coutons avec une attention
respectueuse, et nous la saluons avec reconnaissance;--si cette voix est
celle d'une femme, notre recueillement redouble, et il se mle  notre
motion je ne sais quoi de religieux et de tendre qui nous remue
jusqu'au fond du coeur. C'est assez dire que, pour que l'motion nous
gagne ainsi, il faut quelle soit sentie d'abord par le pote,--homme ou
femme,--qui prtend nous l'inspirer;

.............. Si vis me fiere, dolendum est Primum ipsi tibi;

ou plutt, il ne faut pas que le pote prtende  rien; il ne faut pas
qu'il s'vertue  calculer  froid ses effets. La spontanit d'lan,
l'enthousiasme, sont les premiers caractres de sa prdestination
divine, et il ne saurait nous entraner qu' la condition d'tre
entran lui-mme, d'tre loquent sans le savoir, d'obir enfin, en
chantant, au besoin instinctif d'expansion potique qui accentue si
mlodieusement la langue du rossignol.

Au lieu de cela, quand nous voyons un maigre jongleur de mots usurper le
nom et les allures du pote; quand nous voyons quelqu'un, chatouill par
les apptits extravagants et une vanit mesquine, qu'il peut se faire
l'illusion de prendre pour une ambition gnreuse, monter sur un trteau
qu'il appellera volontiers un trpied, et faire effort de poumons pour
dbiter, de l, des sornettes sonores, nous lui disons tout net qu'il se
mprend sur sa vocation; et, si ce quelqu'un est une femme, notre piti
sera d'autant plus profonde, notre parole d'autant plus ferme et plus
franche, que nous avons plus de respect et de sympathie pour le sexe de
la malheureuse qui s'gare ainsi; nous lui dirons: Comment pouvez-vous
abdiquer la modestie, la premire des vertus dont vous devez tre pare,
la moins contestable de vos grces, pour donner au public le spectacle
de votre ambitieuse impuissance? Revenez  la famille, d'o vous
n'auriez jamais d sortir; revenez  vous-mme, et n'oubliez pas
dsormais qu'une bonne et simple femme vaut toujours mieux qu'un mauvais
pote.

[Illustration: Mdaillons dessins d'aprs croquis et d'aprs nature.]

Nous croyons avoir surabondamment tabli que, dans notre pense, le
titre de femme de lettres n'implique en soi aucune acception ridicule ni
malsante. Il ne peut y avoir de ridicule, ou plutt de malheur, que
dans les prtentions avortes aux qualits que suppose ce titre, dans la
laideur qui grimace pour simuler la grce, dans l'ineptie vaniteuse qui
se guinde pour contrefaire les allures du gnie. Aprs cela, et pour en
revenir au prjug que nous avons rappel on commenant cet article,
observons qu'il soulve une double question:

1 La femme ne perd elle rien, comme femme,  s'aventurer dans la
carrire littraire?

2 La femme a-t-elle l'aptitude ncessaire  la culture des lettres?

La premire de ces deux questions est toute de sentiment, et, si nous
tions consult, nous rpondrions, sans prtendre formuler en axiome
notre manire individuelle de sentir, que, pour nous, une femme de
lettres ne vaudra jamais une femme. Qu'est-ce, en effet, que la femme de
lettres? Un instrument plus ou moins sonore, qui jette au vent toutes
ses impressions, une harpe olienne dont chaque souffle d'air tire un
soupir banal,--sortons de la mtaphore,--un coeur sans pudiques
scrupules, qui se met en vidence pour se faire lire  tout venant,
comme un livre ouvert, dont la main la plus brutale, la plus crasseuse a
le droit de tourner les feuillets. Or, tout ceci, nous l'avouons, est
pour nous l'image renverse de la femme. La femme, telle que nous la
concevons, a besoin d'aimer et d'tre aime; mais elle circonscrit ses
affections; elle aura, si l'on veut, ce genre de coquetterie qui est
l'expression gracieuse du dsir de plaire; mais ses coquetteries
d'esprit, non plus que ses coquetteries de manires, ne s'adressent pas
 un public tout entier, parce que la femme selon nos ides n'a pas le
coeur assez large pour vouloir aimer tout le monde ni tre aime de tout
le monde; elle ne s'enveloppera pas dans une pruderie sauvage, et ne
cuirassera pas sa vertu d'une humeur maussade; mais elle ne strotypera
pas non plus sur ses lvres un sourire galement provoquant pour tous,
et n'entretiendra pas sur ses joues un invariable courant de larmes
sentimentales et mlancoliques; elle aura aussi son ambition; mais si
elle russit  rpandre quelque bonheur dans le cercle,--toujours troit
autour de nous,--des intimes qui marchent dans la vie, la main
cordialement place dans les ntres, son ambition sera comble.

Y a-t-il, dans la femme de lettres, rien qui ressemble  ce portrait? A
la femme de lettres il faut le bruit, la renomme, les hommages
retentissants, au lieu des joies paisibles, des douces affections et du
bonheur recueilli de l'intrieur. Certaines confidences de coeur, que la
femme _naturelle_ (si l'on nous permet ce mot) confiera bien bas
peut-tre, en rougissant de pudeur et d'amour,  l'oreille de l'tre
aim, la femme de lettres les chantera sur tous les tons  la foule
indiffrente et rieuse;--car il faut que la femme de lettres caresse la
foule, attire la foule, amuse la foule; c'est son mtier.--Or, s'il nous
a toujours sembl affligeant que l'crivain ft oblig de dissquer son
me, en quelque sorte, pour amuser le public, comment plaindre assez la
femme rduite  considrer ses motions les plus intimes, les plus
chastes, les plus dlicates, comme une denre  changer contre les
applaudissements du public, qui dira: _pas mal souffert! pas mai pleur!
pas mal pri!_ ou contre un salaire moins noble, sinon aussi creux? Quel
enfer pour celles en qui la pudeur vit encore! Piti pour les
malheureuses!

Quant  la seconde question que nous avons indique,  savoir si la
femme est apte aux travaux littraires, cette question est, ds
longtemps, affirmativement rsolue par des faits d'une clatante
vidence. Lasses de juger les passes d'armes des chevaliers de la
pense, et d'adjuger les prix aux vainqueurs, les femmes ont voulu, 
leur tour, descendre dans l'arne. C'tait leur droit, et quelques-unes
ont conquis, sur ce terrain, une position que nulle critique ne saurait
leur faire perdre. Nous allons tudier, dans ses manifestations
principales, le mouvement littraire auquel nos contemporaines ont
attach leurs noms, et nous essaierons d'apprcier le talent de celles 
qui une action notable peut tre attribue dans ce mouvement. Nous ne
serons ni galant ni dtracteur; nous voulons seulement tre juste; et si
notre critique tait aussi claire qu'elle sera impartiale et sincre,
sa valeur ne serait pas douteuse.


MADAME GEORGE SAND.

A la tte des femmes de lettres contemporaines, et sans aucune intention
de comparaison (est-il besoin de le dire?), nous placerons un crivain
qui,  n'envisager que son talent, n'est ni un homme ni une femme, mais
tout simplement,  notre sens, un des beaux gnies littraires: qui
aient lui sur le monde.

Nous savons combien cette opinion doit rvolter la classe si nombreuse
des gens dcids  ne trouver rien de bon, de beau ni de grand dans le
temps o ils vivent; nous savons que les plus modrs ne la
considreront pas autrement que comme un insignifiant paradoxe; mais le
premier devoir de la critique est une franchise sans rserve, et, dans
cette conviction, nous dirons notre pense tout entire, au risque de
heurter violemment certains prjugs, ou, si l'on veut, certaines ides
qui ne seront plus peut-tre les prjugs ou les ides de demain.

Madame Sand est, selon nous, un de ces potes dont l'apparition fait
poque dans la vie des peuples. Nul n'aura reproduit avec plus de posie
et de vrit qu'elle la physionomie de la socit au milieu de laquelle
elle aura vcu. Cette socit est  la fois railleuse, frivole et
srieuse, sceptique et croyante, matrialiste et religieuse, positive et
rveuse; elle passe facilement du dsespoir  l'esprance, de
l'abattement aux lans enthousiastes; eh bien! madame Sand est  la fois
ou successivement tout cela; son esprit et son humeur se prtent avec
une merveilleuse souplesse  toutes les fantaisies de cette trange
mobilit. Parfois elle blasphme avec la sauvage nergie de Byron, et
rit comme lui de ce rire pre et sardonique qui fait peur; d'autres fois
elle prie et chante comme Lamartine; puis elle pleure et rve comme
l'auteur inspir d'_Atala_ et de _Ren._ Au milieu de toutes ces
variations, elle ne cesse jamais d'tre un grand pote. Nul n'a pntr
plus avant qu'elle dans les mystrieuses profondeurs du coeur humain;
nul ne sait prter aux passions un langage plus mouvant et plus vrai.
Nous n'avons rien  dire de la forme de madame Sand; tout le monde en a
admir les beauts resplendissantes, et sa supriorit, sous ce rapport,
n'est pas contestable.

On peut constater ds aujourd'hui, ainsi que le remarquait dernirement
un crivain, deux phases bien distinctes dans la vie littraire de
madame Sand; la premire a produit _Indiana, Valentine, Llia, Jacques,
Andr, Leone-Leoni, Mouprat, l'Uscoque_, etc;  la seconde
appartiennent: _Spiridion, les Sept cordes de la lyre, le Compagnon du
tour de France, Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt. Ce qui distingue
profondment ces deux phases, entre lesquelles les _Lettres d'un
voyageur_ servent pour ainsi dire d'anneau de transition, c'est la
diffrence de tendances des deux sries d'ouvrages qui les constituent,
et le changement notable qui, de l'une  l'autre, s'est opr dans la
manire de l'auteur. Essayons de prciser notre pense.

Dans les livresque nous avons rapports  la premire phase, les
personnages de madame Sand ne dogmatisaient jamais; souffrant ou
jouissant, ils sentaient vivement, agissaient de mme, en un mot, ils
vivaient d'une vie dont le charme potique vous enivrait. Ces livres
taient pleins de passion, d'motions entranantes; le raisonnement, la
dialectique, qui n'ont rien de commun avec la posie, en taient bannis.
Femme et pote, madame Sand tait l sur son terrain naturel; elle tait
reine. Un jour arriva pourtant o ce rle parut ne plus lui suffire;
aprs avoir remu, avec la puissance qu'on lui connat, des sentiments
et des passions, elle se laissa aller  la fantaisie de remuer ce qu'on
appelle des ides; elle voulut monter en chaire, de pote devenir
raisonneuse; elle s'attaqua aux plus hautes, nous voulons dire aux plus
nbuleuses questions de la mtaphysique de la religion, de la politique,
et ds lors la dissertation envahit ses romans. Nous aurons le courage
de dire, quoi qu'il nous en cote, qu'en entrant dans cette voie, madame
Sand nous semble y avoir fourvoy une partie de son talent.

Dans ses premiers ouvrages, madame Sand prenait gnralement parti pour
la faiblesse contre la force, pour la femme contre l'homme, pour la
nature humaine contre la compression sociale. Nous savons qu'elle a
dmenti quelque part, dans ses _Lettres d'un voyageur_, si notre mmoire
est fidle, cette tendance qui n'avait chapp  personne. L, madame
Sand a dclar, avec une inadmissible modestie, qu'il n'y avait jamais
eu _l'ombre d'une ide dans sa tte ni dans ses livres_; qu'en
consquence, ses livres ne pouvaient faire ni bien ni mal, qu'ils _ne
pouvaient rien conclure_. Il est impossible d'accepter, dans ses termes,
une pareille protestation; tout ce qu'on peut lui accorder, en gard 
la bonne foi manifeste qui l'a inspire, c'est que l'auteur ne s'tait
peut-tre pas rendu un compte exact de la porte de ses crits, chose
assez concevable d'ailleurs, si l'on pense  la fougue passionne qui
devait l'entraner, lorsqu'une fois il avait pris la plume; mais, pour
dire avec le pote que ces crits ne concluent rien, il faudrait faire
un effort de bonne volont semblable  celui que ferait un homme qui,
dans la crainte de contrarier un aveugle, fermerait les yeux en plein
midi, pour lui accorder qu'il fait nuit. Incapable du pousser la
complaisance  ce pont, nous dirons que madame Sand n'a pas vis sans
doute  dposer dans ses premiers ouvrages des conclusions
philosophiques contre lesquelles elle proteste; mais que ces
conclusions, rsultent du mcanisme et des effets des passions mises en
jeu dans les crations du pote, y ont t dposes instinctivement,
sinon volontairement, et s'y trouvent si bien que les moins attentifs
les dduiraient, si elles ne se dduisaient d'elles mmes.

En harmonie avec le fond, la forme de ces premiers ouvrages tait vive,
ptulante, fantasque, riche de nuances varies; elle avait une certaine
pret sauvage, qui, la marquant au coin d'une piquante originalit, lui
prtait un charme nouveau.

Une fois entre dans sa seconde phase, madame Sand semble avoir voulu
faire amende honorable pour tout ce qu'elle avait hasard de hardiment
beau dans la premire. Les croyances qu'elle avait si audacieusement
sapes d'abord, sans s'en douter (puisqu'elle tient  n'avoir pas eu
conscience de ce qu'elle faisait), elle essuya de les reconstruire, ou
plutt elle se mit en qute d'un dogme nouveau; mais jusqu' prsent ses
recherches n'ont encore abouti  rien. En voulant innover dans l'ordre
des ides fondamentales, elle ne fait que tourner dans le cercle des
ides traditionnelles; au lieu d'accepter simplement et humblement ces
ides, comme fait la masse, ou de les nier franchement, elle se
tourmente pour les lever  une formule suprieure; et l'on est
douloureusement surpris lorsqu'on la voit, aprs bien des efforts,
s'arrter haletante, et comme satisfaite, pour avoir donn des noms
nouveaux et passablement obscurs  des choses fort anciennement connues.

En un mot, il nous semble que madame Sand ne prend plus gure la plume
sans se promettre de rformer ou de constituer des systmes importants
dans les ides sur lesquelles vivent les socits; mais c'est de ses
derniers crits qu'on peut dire avec justesse ce qu'elle disait des
premiers: _Ils ne concluent rien_. Pleins d'action, de mouvement et de
vie, les romans de la premire priode de madame Sand comportaient
l'enseignement moral, philosophique, si l'on veut, qui est au fond de
tout acte humain; tandis que ses ouvrages postrieurs, qu'il serait
trs-difficile de classer dans aucune catgorie de genre distinct, ne
produisent gure sur l'esprit qu'un effet de confusion, de vertige, de
fatigue et de doute. Ainsi, bizarre phnomne non prvu par l'auteur
sans doute, on peut dire qu'il prouvait trs-clairement autrefois des
choses auxquelles il ne pensait pas, et que, depuis qu'il a la
prtention d'enseigner et de dmontrer, il jette ses lecteurs dans un
chaos fantastique au milieu duquel il est impossible de rien voir.

En essayant d'exprimer des ides fort obscures en elles-mmes et assez
mal dfinies dans son esprit peut-tre, madame Sand a perdu, par
intervalles, plusieurs des qualits de son beau talent. Parfois, son
style si brillant s'est terni et a manqu de la vivacit, de l'nergie
et du la prcieuse clart qui, d'ordinaire, le caractrisent. Nous
devons cependant excepter _Spiridion_, qui, tout en mritant, par le
fond, les critiques que nous avons adresses en gnral  la seconde
srie des ouvrages de l'auteur, peut tre considr, d'un bout 
l'autre, comme une magnifique et svre tude du style dont on ne
s'aviserait jamais de faire honneur  une femme.

Mais il est temps de fermer les livres de madame Sand, auxquels nous
nous proposons de consacrer prochainement un examen plus attentif, pour
arriver  un dame qui a pris rang parmi les crivains qui font le plus
impitoyablement gmir la presse.


MADAME DE GIRARDIN.

Lorsqu'on a  exprimer un jugement sur les femmes de lettres, il est
fort difficile, de concilier les devoirs de la critique avec les gards
qu'on doit  un sexe auquel nul n'accorde plus de respect sincre que
nous. Pour trouver le courage ncessaire  l'accomplissement d'une
pareille tche, nous avons besoin de nous rpter sans cesse que les
femmes qui crivent pour le public renoncent, pour ainsi dire,
volontairement  leur sexe, et qu'en parlant de chacune d'elles ici,
nous faisons entirement abstraction de la femme, pour ne considrer que
l'crivain.

Madame de Girardin, alors mademoiselle Delphine Gay, commena  crire
dans les premires annes de la restauration. Nous pouvons, sans trop
d'indiscrtion, et peut-tre mme devons nous dire qu'elle tait belle;
car il n'y avait dans le monde qu'une voix pour proclamer, chez la jeune
dbutante, une beaut et un talent qu'elle-mme chanta en vers
harmonieux, et qui se rendirent de mutuels services. Ce n'tait pas trop
de ce double don du ciel pour raliser les grandes choses que
mademoiselle Delphine Guy s'tait imposes de bonne heure, et dont elle
traait en ces termes le programme  sa jeune ambition:

        Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi,
        D'un orgueil inconnu je me sentais saisie:
        Guide-moi, m'criai-je,  toi qui m'as choisie;
        Protge de mon coeur la pure ambition;
        Je jure d'accomplir ta sainte mission!
        Elle aura tous mes voeux, cette France adore!
        A chanter ses destins ma vie est consacre.
        Dusse-je tre pour elle immole  mon tour,
        Fire d'un si beau sort, dusse-je voir, un jour,
        Contre mes vers pieux s'armer la calomnie;
        Dt, comme les hauts faits, _ma gloire tre punie,_
        Je chanterais encor sur mon brlant tombeau!
        Oui, de la vrit rallumant le flambeau,
        J'enflammerai les coeurs de mon noble dlire;
        On verra l'imposteur trembler devant ma lyre;
        L'opprim, qu'oubliait la justice des lois,
        Viendra me rclamer pour dfendre ses droits;
        _Le hros me cherchant, au jour de sa victoire,
        Si je ne l'ai chant doutera de sa gloire
        Les autels retiendront mes cantiques sacrs,
        Et fiers, aprs ma mort, de mes chants inspirs.
        Les Franais me pleurant comme une soeur chrie,
        M'appelleront, un jour, muse de la patrie._

Ce passage est extrait d'une ode intitule _la Vision,_ o mademoiselle
Delphine Gay clbrait, avec une exaltation de sentiment monarchique
vraiment religieuse, le sacre de Charles X. Pour bien comprendre ce
passage, il est indispensable de savoir que l'invocation qu'il renferme
s'adresse  Jeanne d'Arc, vis--vis de laquelle notre jeune muse ne s'en
tenait pas  l'hommage d'une admiration banale, mais qu'elle avait prise
si srieusement pour modle, qu'elle voulait, au risque d'expier mme
gloire par mme supplice, accomplir avec la plume la mission remplie
avec l'pe par la pure et sublime hrone qui sauva la France.
Heureusement, si les beaux dvouements sont de tous les temps, le
martyre brutal qui a termin la carrire de Jeanne d'Arc n'est plus
gure dans les moeurs du ntre; en sorte que, si jamais la France peut
associer Jeanne d'Arc et madame de Girardin dans sa reconnaissance, nous
pouvons esprer qu'elle n'aura pas  les associer dans l'amertume de ses
regrets.

Madame de Girardin a abord tous les genres; prose et vers, romans,
contes, odes, lgies, pomes piques, romances, thtre, politique,
etc.; quoique, dans plusieurs de ces genres, elle ait eu des succs de
nature  tenter l'ambition de bien des hommes de lettres, nous citerons,
comme une des choses les plus jolies, les plus simples et le mieux
senties, qu'elle ait jamais crites, quelques vers  son neveu O'Donnel,
 qui elle a ddi le conte intitul la _Tour du prodige_. Madame de
Girardin a un talent souple et dlicat. Elle a beaucoup vcu dans le
monde et l'a observ avec fruit, ce qui donne  son esprit une tournure
de scepticisme finement railleur, dont elle abuse quelquefois, mais
qu'on lui pardonne volontiers, parce que, en gnral, elle est amusante.
Quoique nous ne soyons gure partisans des travestissements de femmes en
hommes, nous ne nous sentons pas le courage ncessaire pour critiquer le
ton frondeur, les airs un peu vapors du vicomte de Launy, parce que
nous pourrions bien nous attirer sur les bras tout l'auditoire habituel
des causeries du noble vicomte, ce qui ne serait pas une petite affaire.
Les lectrices de _la Presse_ surtout ne nous pardonneraient pas de
toucher  l'crivain bien-aim qui, dernirement envoie, dans son
feuilleton hebdomadaire, plaidait avec tant de verve comique la cause de
l'esprit des franaises contre celui des Franais; et, quand mme la
paix avec tout le monde ne serait pas un des premiers besoins de notre
nature dbonnaire, nous n'aurions jamais la tmrit de nous exposer 
encourir les colre de ces dames.


MADAME DESBORDES-VALMORE.

Sans compter ses ouvrages en prose, madame Desbordes-Valmore a publi
des idylles, des lgies, des romances, des contes d'enfants, des
espces de fables, des posies diverses, etc.

Mieux inspire, en gnral, par l'amiti et l'amour maternel et filial
que par l'amour proprement dit, madame Desbordes-Valmore a exprim assez
heureusement ces sentiments dans les pices de vers intitules _les Deux
Amitis, Une Mre, le Petit Arthur de Bretagne  la Tour de Rouen, le
Rve de mon Enfant._ Une petite lgie surtout, qu'elle a ddie  ses
enfant, mrite d'tre cite, parce qu'elle reflte l'me de la mre de
famille sage, calme, rsigne au malheur, et toute dvoue  sa douce
mission de mre.

Si madame Desbordes-Valmore consentait  se renfermer toujours dans la
sphre modeste des motions qui reposent le coeur, nous n'aurions gure
que des loges  donner  son talent; lorsque, par exemple, elle chante
auprs d'un berceau quoique nave et douce chanson pour endormir
l'enfant qui vient de lui sourire, sa voix a des accents de tendresse
mue qui pntrent l'me. On aime  suivre les intressantes causeries
dans lesquelles elle essaie l'intelligence des enfants; on s'associe 
ses joies d'amie,  ses sentiments de pit filiale,  ses esprances de
mre, et l'on se laisse aller  rver avec elle toute une vie de bonheur
calme et de simples devoirs, faciles comme des plaisirs, au coin du
foyer domestique.

Mais quand madame Desbordes-Valmore aborde la peinture des passions
dangereuses pour la paix de l'me, les courants de cette atmosphre
orageuse troublent son style et entranent l'auteur  de regrettables
carts d'imagination. Alors on se prend  chercher la fille, la mre,
l'amie qui savait si bien vous initier un instant avant aux joies des
saintes affections, qui prtait un langage si aimable  la morale de la
vie chrtienne, et l'on a besoin de relire ces douces et consolantes
homlies, pour se persuader qu'on n'est pas le jouet d'un rve.

En parcourant les ouvrages de madame Desbordes-Valmore, on voit qu'elle
a contract l'habitude de vivre dans l'intimit des muses tristes. Elle
tourne plus volontiers un regard de mlancolique regret vers le pass
qu'un regard d'esprance vers l'avenir. Quand elle sourit, son sourire
est brode de tristesse, et il ne faut pas beaucoup d'attention pour
remarquer sur ses joues,  dfaut de larmes coulant encore, des traces
de larmes mal effaces. Son parti pris de la vie n'est gure que de
la rsignation, et chaque victoire qu'elle remporte sur les aspirations
refoules de sa nature ardente et rveuse atteste les fatigues de la
lutte par laquelle elle a t achete. Cette habitude de l'me donne au
style et  la pense de madame Desbordes-Valmore une teinte de
mlancolie qui n'est pas sans grce, un caractre de faiblesse qui ne
messied pas  une femme; une chaleur vivifiante s'panche du coeur du
pote sur ses crit, car madame Desbordes-Valmore est vritablement
pote par le coeur; mais elle pourrait amliorer beaucoup son style, en
s'tudiant  donner un tour plus sobre  l'expression de sa dlicate
sensibilit.


MADAME LISE VOART.

Madame lise Voart, ne Petit-Pain, ne fut pas, dans son enfance, un de
ces petits prodiges dont les parents tirent vanit et qu'on montre comme
des animaux savants; sa mre, femme d'un commerant de Nancy, lui donna
l'ducation qui sied  une jeune fille, c'est--dire qu'elle lui inspira
le sentiment du devoir, et lui fit contracter l'habitude des soins
domestiques qui sont dans les attributions naturelles de la femme. Plus
tard, quand mademoiselle Petit-Pain dut songer  se crer des ressources
personnelles, elle partit pour Paris, recommande par M. d'Osmond,
vque de Nancy,  l'impratrice Josphine, qui lui fit une pension, en
attendant qu'elle pt se placer comme _dame_  la maison d'conomie,
qu'on organisait alors. Mais mademoiselle Petit-Pain tait destine  un
autre avenir: A vingt ans, elle pousa un ancien administrateur des
vivres, M. Voart, veuf et pre de deux enfants, dont l'un, mademoiselle
Amable Voart, devait tre un jour madame Tastu.

Retire  Choisy-le-Roi ds la premire anne de son mariage, madame
Voart consacra son temps  l'ducation de sa tille adoptive et 
l'tude de la littrature, vers laquelle elle se sentait entrane par
un got trs-vif. C'tait une vocation bien relle, sans aucun mlange
d'ambition ni de gloriole, car la jeune femme se refusa longtemps
d'abord  publier ses essais littraires; et lorsque enfin elle dut
cder aux sollicitations devenues trop instantes des rares personnes qui
avaient pu apprcier son talent si modeste, elle chercha dans l'anonymat
une sorte de refuge contre la publicit dont ses premires productions
allaient courir les chances.

On doit  madame Voart, entre autres choses _La Vierge d'Ardune_,
tradition gauloise; _les Lettres sur les toilette des femme: des Essais
sur la Danse antique: la Femme ou les Six Amours_, ouvrage distingu, en
1828, par l'Acadmie, comme utile aux moeurs, et couronn d'un prix
Montyon; plusieurs traditions lorraines, publies en deux volumes, sous
les titres de; _Or, devinez, le Boisseau de Perles, le Poisson d'Avril;_
des traductions assez, nombreuses d'ouvrages anglais et allemands, sans
parler de sa collaboration  divers recueils, journaux et revues, tels
que _les Cent et Un, les Heures du Soir,_ etc.

Le talent de madame Voart n'est pas toujours gal, tant s'en faut:
parfois ses historiettes manquent d'invention, d'intrt, son style est
diffus, sans couleur; mais d'autres fois aussi elle raconte avec grce,
clart et mouvement. Ce que nous aimons surtout dans sa manire, c'est
la simplicit, la retenue, la dcence d'allure, et l'absence absolue de
cette choquante prtention qui gte les ouvrages de plusieurs de nos
dames crivains. Par malheur, madame Voart est trop insoucieuse des
lois de la grammaire, et mme, faut-il le dire? de l'orthographe et de
la ponctuation. Cette ngligence est pousse si loin, dans les
traditions lorraines, par exemple, que l'ouvrage en devient presque
inintelligible. Nous engageons madame Voart  surveiller plus
attentivement  l'avenir le travail de ses compositeurs, car il est
impossible d'imputer  une personne qui a l'habitude de tenir une plume
des fautes si frquentes, des bvues aussi grossires.


MADAME TASTU.

Madame Tastu s'appelait, avant son mariage, mademoiselle Amable Voart.
Sa mre, soeur du ministre Bouchotte, la laissa orpheline  sept ans.
Heureusement, quelques annes plus tard, la seconde pouse de M. Voart
venait comme nous l'avons dit, consacrer  la jeune fille tous les soins
qu'on peut attendre d'une vritable mre. Mademoiselle Amable Voart fut
trs-prcoce: des l'ge de neuf ans, elle s'exerait dj  rimer, et
elle avait  peine dix-sept ans lorsque _le Mercure_ publia une idylle
anonyme qui lui avait t surprise, et qui fut remarque par madame de
Genlis, par MM. de Sgur, Tissot et de Jouy.

En 1816, elle pousa M. Testu, qui encouragea de tout son pouvoir le
dveloppement du talent qui s'annonait chez sa femme. A partir de 1820,
madame Tastu envoya successivement aux concours de l'acadmie des jeux
floraux quatre pices de vers: _la Veille de Nol, l'toile et la Lyre,
le Retour  la Chapelle et le Dernier Jour de l'Anne_, qui obtinrent
les honneurs du lis d'argent, de l'amarante d'or et du souci d'argent.
En 1821, elle publia sa _Chevalerie franaise_, volume de prose mle de
romances o elle essayait de dcrire la vie des Chevaliers d'autrefois;
en 1826, elle recueillit en un volume les posies qu'elle avait
composes depuis son mariage; en 1829 elle entreprenait la tche un peu
rude, pour une femme surtout, de rsumer, dans ses Chroniques de France
(1 vol. de vers in-8) la physionomie de cinq sicles de notre histoire;
en 1835, un nouveau volume paraissait sous le titre de _Posies
nouvelles._ Outre ces ouvrages, madame Tastu a encore produit deux
volumes de nouvelles en prose, plusieurs livres d'ducation et plusieurs
traductions, parmi lesquels nous citerons un _Cours d'Histoire de
France; l'ducation maternelle; la Suite d'une Fanide_, ouvrage
commenc par madame Guizot, et une traduction de Robinson, accompagne
d'une notice sur Daniel Defoe. Pour n'omettre aucun des titres de madame
Tastu, nous devons ajouter  l'numration de ses triomphes acadmiques
le prix dcern par l'Acadmie franaise  son loge du madame de
Svign.

Madame Tastu n'est pas une femme suprieure, sans doute; mais quand nous
lui auront reproch la manie raisonneuse par laquelle elle s'est laiss
garer dans une nouvelle intitule _Fabien le Rveur,_ l'rudition en
matire d'conomie politique et de philosophie dont elle fait talage
dans le mme opuscule, nous pourrons dire que c'est une femme d'un
talent simple, vrai, chaste et chti. Peu de femmes crivent avec
autant du puret et de lucidit qu'elle notre langue; bien peu surtout
oublient aussi rarement qu'elle leur sexe quand elles crivent. Aux yeux
de madame Tastu, la littrature doit tre, pour une femme, un
passe-temps et non une carrire, un dlassement et non une occupation
exclusive. Elle parle des devoirs imposs  son sexe avec une modestie
qui lui ferait trouver grce devant le juge le plus svre:

        As-tu rgl dans ton modeste empire
        Tous les travaux, les repas, les loisirs,
        Tu peux alors accorder  la lyre
        Quelques instants ravis  tes plaisirs.

Nous ne doutons pas que, malgr la fcondit de sa plume, madame Tastu
soit toujours reste fidle  ce principe de sagesse et de bont, dont
l'observation est le litre le plus honorable d'une femme.

Pour donner une ide de la manire large, vigoureuse et svre dont
madame Tastu sait quelquefois se servir d'une plume, nous extrairons de
son tude sur _le Dante_ les quelques vers suivants, o elle essaie
d'esquisser le portrait du pote:

        Que vois-je l?... C'est lui! sa taille haute et droite
        Dessine sa maigreur sous une robe troite;
        Narguant de sa roideur nos tissus assouplis,
        De ses paules tombe une chape  longs plis;
        Du chaperon pendant sa tte enveloppe
        S'incline quelque peu, grave et proccupe
        Et sur son front se courbe un laurier dessch,
        Que le feu de l'abme a peut-tre touch.
        Lent et fier dans son geste, et calme dans sa pose...
        Le repos du lion, alors qu'il se repose.

Madame Tastu est un de ces crivains heureux qu'on aime sans les
connatre autrement que par leurs crits. Elle est de ces crivains que
le respect d'eux-mmes et de leur public n'abandonne jamais, et dont les
livres, intressants pour tous les ges, peuvent passer des mains de
l'adolescent  celles de la jeune fille, sans que le pre ou la mre de
famille aient  exercer sur ces livres d'autre contrle que la
vrification du nom d'auteur. Dans tout ce qui mane de la plume de
madame Tastu, il y a de la dcence, du coeur, de la sagesse, du bon
got, une douce et simple philosophie, le reflet d'une belle me, pour
rsumer notre sentiment en un mot. Il n'y aurait jamais trop
d'crivains,--hommes ou femmes,--si l'on pouvait dire avec vrit, de
chacun d'eux, ce que nous sommes heureux de pouvoir dire ici de madame
Tastu.


MADAME ANCELOT.

Pour apprcier le mrite de madame Ancelot, il nous suffira de prendre
au hasard, dans ses oeuvres, les deux volumes de prose qu'elle a
intituls _Gabrielle_. Ce roman, dont la fable n'est pas embarrasse de
l'attirail compliqu de faits et d'incidents, ressource ordinaire des
crivains qui n'ont gure de ressources en eux-mmes, attache  la fois
l'esprit et le coeur, et atteste chez l'auteur un vritable talent
d'observation. Le drame est tout intrieur; il se passe dans les
profondeurs de l'me des personnages mis en scne, au lieu d'clater en
faits tumultueux. Madame Ancelot n'a cherch l'intrt que dans le
dveloppement de certains caractres qu'on peut considrer comme des
types sociaux, et elle y a russi. Ce genre de composition littraire
est un des plus difficiles, mais aussi des plus glorieux: car, cherchant
toujours certains cts de la nature humaine, il ne procure jamais un
plaisir  l'esprit sans lui apporter un enseignement, Il y a dans le
roman de _Gabrielle_ de la sensibilit sans fadeur, de la force sans
roideur et sans prtentions masculine. Le style en est large, color,
vigoureux et pur, dernire qualit que nous ne devons pas oublier de
constater chez toutes les dames crivains en qui elle se rencontre.

Madame Ancelot a beaucoup crit pour le thtre, quoique ce genre, 
notre sens, convienne bien moins que le roman  la nature de son talent.
Ce n'est pas sa comdie de _Marie,_ par exemple, qui, malgr l'accueil
bienveillant qu'elle a reu du public sur la scne du Thtre-Franais,
pourrait constituer en faveur de madame Ancelot un titre littraire bien
srieux. Cette pice, vulgaire de conception, languissante d'allure et
ple de style, n'a gure d'autre mrite que celui de l'intention
gnreuse qui l'a inspire, car, sous le fallacieux prtexte d'amuser le
public avec une comdie, Madame Ancelot ne s'est propos videmment que
de prcher aux femmes dvouement sous trois aspects: le dvouement de la
fille, de l'pouse et de la mre.

Ce n'est pas non plus _Madame Roland, drame historique, en trois actes,
ml de chant,_ qui pourrait classer son auteur parmi les dramaturges
dont les noms mritent d'tre cits. Ce drame historique ml de chant,
ragot assez bizarre, on doit le pressentir au titre seul, et servi, on
ne sait trop pourquoi, aux habitus du Vaudeville, est moins un drame
qu'une pastorale assez froide, assez embrouille, et, de plus, fort
maussade, puisque la scne, au lieu d'tre un joli coin de paysage, est
une odieuse et froide prison. Si Cependant on s'obstinait  voir dans
_Madame Roland_ un drame, persuad qu'il est des oeuvres sans caractre
et sans porte, que la critique doit avoir hte d'oublier, nous
aimerions mieux n'en pas parler du tout que de dire, mme sommairement,
notre opinion sur ce drame, o il n'y a rien  noter qu'une action
diffuse, une trame bien lche, beaucoup d'invraisemblance, peu ou pas
d'intrt, et une pauvret d'ides en rapport avec la vulgarit du
style.

Il faut donc oublier les drames de Madame Ancelot, pour ne considrer
que ses livres; ou, si l'on ne peut pas tout  fait les oublier, il
faut, par exemple, se ddommager de la lecture de _Madame Roland_ par
celle de _Gabrielle._ Mais si les oeuvres du madame Ancelot ne sont pas
toutes galement intressantes au point de vue littraire, elles sont
toutes galement respectables par la noblesse de leurs tendances et la
puret des sources de leur inspiration. Nul crivain n'a un sentiment
plus vif que madame Ancelot de l'honnte, du bien et du beau. Cette
gloire est,  nos yeux, la premire de toutes, et il nous semble que
l'indulgence est facile pour les peccadilles d'esprit de ceux dont le
coeur ne faiblit jamais.


MADAME CHARLES REYBAUD

Les principaux ouvrages de madame Charles Reybaud ne forment pas moins
de trente ou quarante volumes que nous n'avons pas, Dieu merci, la
prtention d'analyser en quelques lignes, et auxquels nous renvoyons
purement et simplement nos lecteurs, qui seront beaucoup plus heureux de
les juger par eux-mmes que d'avoir  subir notre apprciation.

Nous leur dirons seulement,  titre d'encouragement, en supposant qu'il
soit besoin de courage pour aller au-devant d'un plaisir, que madame
Reybaud saura les mouvoir, avec une petite historiette toute simple,
autant que d'autres pourraient le faire avec les plus grandes et des
plus dramatiques aventures; qu'elle suspendra  son rcit rapide, plus
de chaleur et de vie, l'attention des plus rebelles, qui, bon gr mal
gr, seront entrans  la suivre avec un intrt croissant, depuis
l'exposition du chaque fable jusqu' sa dernire priptie; nous leur
dirons que madame Reybaud sait aussi bien crire que bien penser;
qu'elle unit l'exquise sensibilit de la femme  la touche vigoureuse,
au dessin ferme et net d'une main d'homme habile; enfin, nous ajouterons
que nous ne voulons pas dflorer, par une sche dissection des oeuvres
de cette artiste, les potiques parfums qu'elles exhalent et que nous
convions nos lecteurs  respirer.



Exposition des produits de l'Horticulture.

A L'ORANGERIE DE LA CHAMBRE DES PAIRS.

L'impulsion donne au got des fleurs par l'exemple de nos voisins les
Anglais et les Belges a fait faire  nos horticulteurs de rapides
progrs; chaque anne, les expositions publiques, offertes aux Parisiens
par les deux socits spcialement occupes de propager le culte de Fore
et de Pomone, sont plus brillantes, plus riches et plus frquentes de
la foule; chaque anne, le nombre des rcompenss s'accrot dans la mme
proportion.

L'exposition de 1844 tmoigne principalement du zle des dames pour
l'horticulture. Dj l'anne dernire madame la duchesse d'Orlans avait
fond une mdaille d'or de la valeur de 200 francs pour celui des
exposants qui ne serait jug le plus digne par le jury; cette anne,
outre cette mdaille justement envie et vivement dispute par les
concurrents, le jury avait  en distribuer trois autres semblable,
offertes, l'une par madame la princesse Adlade, les autres par les
dames patronnesses de l'horticulture.

Les dames les plus haut places de l'lite du monde parisien ont eu
l'heureuse ide de se constituer en socit pour patronner
l'horticulture; cette runion, qui doit exercer sur le progrs de
l'horticulture une si salutaire influence, est prside par madame
l'amirale baronne de Mackau; elle a pour secrtaire madame la comtesse
de Meulan; ces dames, ainsi que madame la duchesse Decazes, ont bien
voulu honorer et embellir de leur prsence la distribution des mdailles
faite aux horticulteurs dans une sance solennelle qui a clos
l'exposition.

Il faudrait un volume pour numrer les milliers de plantes runies dans
l'orangerie du Luxembourg pendant les quatre jours de l'exposition. Les
roses ont eu les honneurs de cette solennit. La reine des fleurs y
tait reprsente par des collections dont le nombre, d'aprs le
programme, ne pouvait tre moindre de 200. Nous avons reprsent la
disposition du lot de roses expos par M. Laflay, de Ville-d'Avray; la
plus belle de ses roses nouvellement obtenue de semis, a reu du jury le
nom de la princesse Joinville. Une autre rose, non moins jolie,
galement nouvelle et indite, a reu du jury le nom de madame Adlade.

L'un des lots les plus remarquables de l'exposition est celui de M.
Lemon, form de nombreuses varits d'iris, obtenues de semis,
couronnes par un bouquet chantillon yucca gloriosa. Toutes ces plantes
joignent  leur mrite rel, rsultant de leurs formes gracieuses et de
leurs riches couleurs, l'avantage de vgter en pleine terre sous notre
climat, et de ne pas dpasser, par leur prix modr, le budget du simple
amateur le moins favoris de la fortune.

Les riches, pour qui les considrations d'argent ne sont point un
obstacle, pouvaient admirer  l'exposition les brillantes orchides de
MM. Morel, Cels et Lhomme. Ces vgtaux, aux formes bizarres,  l'odeur
enivrante analogue  celle de la vanille, ne peuvent fleurir que sous
l'empire d'une temprature leve, au sein d'une atmosphre  la fois
humide et chaude. Ce sont de belles trangres que tout le monde ne peut
pas se permettre d'hberger; elles ne peuvent accepter chez nous
l'hospitalit que dans les serres prpares exprs pour les recevoir.

[Illustration: Socit royale d'Horticulture.--Prix pour la plus belle
rose obtenue de semis: M. LaTay.--Paulownia imprialis, floraison de
1844: Noyer et Grobetty.]

La partie utile de l'exposition, celle qui produit de quoi satisfaire 
la fois la vue, l'odorat et le got, n'tait pas la moins remarquable.
La foule des visiteurs portait envie  M. de Rothschild, dont le
jardinier, l'un de nos plus habiles praticiens, M. Grison, avait expos
une corbeille de fruits forcs, prunes, pches, raisins, capable de
faire commettre  un saint le pch d'envie, tant ils taient
apptissants. Et quel anachorte aurait pu voir et sentir, sans tre
tent d'y goter, ces ananas monstres, exposs par M. Bergmann, fruits
parfaits dont l'odeur suave embaumait toute la salle?

Les objets d'art relatifs  l'horticulture avaient aussi leur part; rien
de plus gracieux et de plus vari que les vases en terre cuite de M.
Follet, vritables objets d'art, du dessin le plus correct et du got le
plus dlicat.

Les fleurs artificielles luttaient hardiment avec les fleurs naturelles,
et les affrontaient cte  cte. A moins d'tre prvenu, il tait
impossible de distinguer, des admirables pivoines naturelles exposes
par M. Modeste Gurin, les pivoines artificielles de MM. Royer et
Grobetty. Les mmes artistes, dont le public connat le bel
tablissement sur le boulevard Montmartre, avaient expos la branche de
paulownia imprialis reprsente par un de nos dessins. Le jury a
justement rcompens d'une mdaille ces imitations si parfaites de ce
que le rgne vgtal offre de plus difficile  reproduire. On sait que
le paulownia imprialis, propag par les soins de M. Neumann, chef des
terres au Jardin des Plantes, est dsormais acquis  notre climat. C'est
le seul arbre d'ornement de pleine terre qui donne des fleurs
franchement bleues, de nuance amthyste; ces fleurs exhalent une odeur
suave qui en double le prix. Essayer d'imiter une telle fleur, c'tait
une tmrit; le succs n'en est que plus honorable.

Des discours  la fois intressants et concis ont termin la solennit
de l'exposition. M. Hricart de Thury, avec cet -propos que peu de gens
possdent au mme degr que lui, a su trouver des paroles  la fois
flatteuses et vraies d'encouragement et d'loges pour chacun des heureux
vainqueurs auxquels il remettait des mdailles au nom de la socit
royale d'horticulture, heureuse de l'avoir pour prsident.

Nous osons prdire  nos lecteurs pour l'anne prochaine de nouvelles
merveilles; car, si bien des progrs ont t accomplis, beaucoup
d'autres restent encore  accomplir, et nos horticulteurs, jaloux de
l'honneur national, redoublent chaque anne de zle et d'efforts; les
lauriers des horticulteurs anglais et belges les empchent de dormir.

[Illustration: Socit royale d'horticulture.--Yucca  feuille d'alos,
environne d'iris varis: M. Loman, jardinier fleuriste.]



Exposition des Objets d'Art destins  la Loterie de l'OEuvre du
Mont-Carmel, dans le palais du Luxembourg.

A Dieu ne plaise que nous mlions notre voix  celles des gens qui,
dsesprant de l'avenir, s'en vont partout criant que les ides
gnreuses n'ont plus cours dans le monde, et mme qu'elles n'y peuvent
plus natre. Avouant que les grandes oeuvres sont rares, nous n'en
sommes pas moins dispos  reconnatre que la foi n'est pas teinte, et
que parfois d'admirables dvouements se font jour  travers l'gosme ou
la corruption. La France, principalement, a droit de revendiquer sa
place parmi les nations qui travaillent pour le bien-tre commun; les
gouvernements trangers peuvent l'aimer peu, les peuples l'honorent, et
cela lui suffit.

C'est  la France que l'Europe doit, en ralit, l'oeuvre du
Mont-Carmel.

Il est impossible que vous n'ayez pas rencontr sur votre route le frre
Charles, un homme jeune encore, portant une longue barbe brune, revtu
d'une robe de bure, marchant droit  son but, pour aller faire la qute
au profit du Mont-Carmel. Une oeuvre de religion, et surtout de charit,
a t fonde par lui et par le frre Jean-Baptiste sur les hauteurs de
la montagne sainte. Ds l'anne 1826, grce aux soins du gnral
Guilleminot, ambassadeur franais  Constantinople, a eu lieu le
rtablissement du couvent et hospice qui doivent servir de refuge aux
voyageurs en Orient. A l'heure qu'il est, un firman de l'empereur de
Turquie a assur aux religieux franais la proprit du Mont-Carmel; les
murailles du couvent ont t, releves; mais le btiment n'a pas de
toiture, mais il manque un grand mur d'enceinte qui le dfende contre
les Arabes.

[Illustration: Vue de l'Hospice du Mont-Carmel.]

Dans une notice o il explique la situation des carmlites, M. Alexandre
Dumas a dit: Dj le gnral de l'ordre des Carmes, qui est  Rome,
avait voulu, par discrtion, renoncer  de nouvelles qutes, il
craignait, dans une lettre que nous avons lue, _d'prouver trop et trop
de fois la charit des chrtiens, et surtout celle de la France._ Le
gnral comte de Fernig et le baron Taylor, qui savent que la France,
par les ides et par les bienfaits, est la nourrice du genre humain, ont
rassur le bon pre; et le frre Charles, bien sr de n'tre pas
importun, a repris le bton du frre Jean-Baptiste; il a pass les
Alpes, et c'est lui que vous avez vu cet hiver  Paris, partout et chez
tous.

C'tait un nouvel appel fait  la France, et il faut proclamer bien haut
l'empressement avec lequel les littrateurs et les artistes ont concouru
 cette oeuvre gnreuse. Les uns ont envoy des manuscrits, ou des
posies indites, ou des exemplaires de leurs ouvrages; les autres ont
envoy des peintures, des sculptures, des dessins, des gravures, des
lithographies. De telle sorte qu'aujourd'hui, dans une salle de palais
de la chambre des pairs, sont exposs tous les envois destins 
l'oeuvre du Mont-Carmel, qu'une loterie aura lieu, et que de charmantes
compositions choiront aux gagnants. Sur dix billets, un lot sortira:
nous ne dirons donc pas qu'il y a beaucoup d'appels et peu d'lus.

Nous n'avons pas manqu d'aller visiter l'exposition publique des objets
donns en prime par les artistes et les littrateurs franais. Les noms
de MM. H. Ver net, Ingres, Scheffer, Lon Cogniet, Dauzats, Odier, de
Chacaton, Diaz, etc., nous taient un sr garant de l'importance de
cette exposition, qui a t arrange par les soins de MM. de Xanteuil,
Charles de Tournemine, membres du comit de l'oeuvre du Mont-Carmel, et
de M. Chazal, le clbre peintre de fleurs.

M. Philippoteaux a envoy _deux arabes_ peints avec son habilet
accoutume; M. Lon Cogniet, qui n'a jamais voyag dans le pays, a donn
_une Petite Femme arabe_ dont la couleur est excellente, et qui tonne
par la vrit du costume et de l'expression qu'on remarque dans la
figure. Le frre Charles ne se lassait pas d'en faire l'loge, et qui
plus que lui, voyageur intrpide, peut dire si l'oeuvre de M. L. Cogniet
est vraie et consciencieuse? Mme observation  l'gard d'un petit
tableau arabe, par M. de Chacaton. Il est compos d'une faon charmante,
et va de pair avec ceux que cet artiste a envoys au salon du Louvre
cette anne. Inutile de dire que les toiles de MM. Dauzats et Mayer ont
de la valeur. Ces deux artistes ont vu l'Orient; l'excution seule
aurait pu leur manquer, et ils la possdent  un degr minent.

Le dessin fort habilement fait a t compos tout exprs par M.
Jollivet; c'est une allgorie sur le rtablissement du _Mont-Carmel._
L'art et la littrature couvrent d'un manteau protecteur le temple de
l'hospitalit relev par les mains pieuses des frres carmlites. Le
dessin de M. Jollivet est d'une heureuse inspiration. Il tait
impossible de mieux personnifier l'oeuvre qu'il ne l'a fait.

M. Horace Vernet, le grand artiste, a voulu contribuer puissamment  la
loterie, et son tableau, quoique tant d'une petite dimension, a une
valeur considrable par la manire dont il est compos. Ce sont les
_Lamentations de Jrmie._ Ce sujet, si souvent trait, aurait pu tre
un cueil, mme pour le talent prouv de M. Horace Vernet. _Les
Lamentations de Jrmie_ font honneur  l'artiste. La composition est
simple et large; le tableau a du fini et de l'excution. Combien de
billets de loterie fera prendre la toile de M. Horace Vernet! Rarement
son pinceau a mieux rendu sa pense.

Le beau dessin  la plume, que M. Ingres a fait sortir de ses cartons
pour en doter l'oeuvre, n'est pas non plus le moindre objet d'art que
contienne la collection. Le style svre de l'auteur de l'_Apothose
d'Homre_ s'y rvle largement.

L'_Apparition de Batrix au Dante_ a t parfaitement comprise et
excute avec talent par M. Henri Delaborde. Il y a dans ce joli tableau
de l'harmonie et une certaine teinte radieuse qui va bien au sujet.

[Illustration: Femme arabe, tableau par M. Cogniet.]

Nous nous rappelons avoir vu un dessin de ce tableau dans le Salon de
1840, publi par Challamel.--Le tableau envoy par M. Odier est le plus
grand de tous; il reprsente une scne dramatique dont le sujet nous
chappe, et que le peintre a trait avec son nergie et son talent
accoutums.

Nous avons remarqu une excellente vue du Mont-Carmel, d'aprs une
preuve au daguerrotype, et nous la reproduisons pour que nos lecteurs
aient sous les yeux le lieu mme o s'lvent le temple et l'hospice. Il
n'est pas besoin de garantir l'exactitude de cette vue, car on sait 
quoi s'en tenir  cet gard sur le daguerrotype. Le mont Carmel est
situ entre Tyr et Csare, spar par un golfe de Saint-Jean-d'Acre,
plac  deux journes de Jrusalem et  cinq heures de distance de
Nazareth. A l'ouest, la mer baigne ses pieds, sorte de promontoire que
le voyageur aperoit avec bonheur. Le frre Jean-Baptiste a gravi la
montagne pour dessiner les plans du monastre, dont le devis atteignait
le chiffre de 350,000 fr.

[Illustration: Allgorie sur le rtablissement du Mont-Carmel, par M.
Jollivet.]

Une charmante aquarelle de M. Raffet reprsente un pisode de notre
guerre d'Afrique;--un paysage de M. Murilliat malheureusement n'est pas
assez termin;--M. Auguste Hesse a envoy une trs-remarquable
composition religieuse;--M. Godin a envoy une de ses meilleures petites
marines, ainsi que M. Eugne Isabey; M. A. Delacroix s'est distingu;
jamais il n'avait t plus coloriste que dans son envoi  l'oeuvre du
Mont-Carmel;--le tableau de M. Blondel est estimable;--M. Joseph Thierry
a peint un paysage dont l'effet est saisissant;--M. Lapito a fait choix
d'une jolie tude;--M. Charlet a donn un dessin  la mine de plomb,
dont le sujet est plein d'esprit; sa petite composition a une vrit
charmante;--M. Brascassat n'est pas rest au-dessous de lui
mme.--Enfin, nous devons de sincres loges  MM. Henri Scheffer, Diaz,
Jules Coignet, etc. Le moyen d'tre svre, d'ailleurs, quand
l'intention est si louable, et quand chacun fait preuve de tant de bonne
volont!

Pour la sculpture, elle est reprsente  cette intressante exposition
par des oeuvres de M. David (d'Angers), de M. Pradier, de M. Dumont, de
M. de Nanteuil, de MM. Dantan an et jeune. Des statues, des bustes,
des statuettes en marbre ou en pltre, attirent les regards des curieux.
Certainement, il s'agit dj d'un vritable muse, et il mrite d'tre
vu, comme dit la phrase consacre.

Voila quelle a t la part prise  l'oeuvre du Mont-Carmel par l'lite
de nos artistes. La littrature, on le pense bien, ne devait pas
s'abstenir, ni rester en arrire, seulement sa participation est moins
apparente.

M. Alexandre Dumas a envoy le _Manuscrit de Fernande_, roman en trois
volumes;--M. Alfred de Vigny a fait prcder plusieurs volumes de ses
oeuvres de quelques pages indites et manuscrites;--M. V. Hugo a donn
nu exemplaire de sa _Notre-Dame de Paris_, avec une lettre au frre
Charles;--M. mile Deschamps a procd de mme; une page de ce charmant
pote orne sa traduction de _Macbeth._

--Enfin, nous avons remarqu les noms de MM. de Lamartine, Alexandre
Soumet, Roger de Beauvoir, Lon Gozlan, Altaroche, Augustin Challamel,
Adolphe Dumas, Jules Lacroix, Wilhem Tmat, Ponjoulat, Raoul-Rochette,
etc. La Socit des gens de lettres a prt presque tout entire son
concours  l'oeuvre du Mont-Carmel.

Plusieurs lettres autographes de Napolon et de Lucien Bonaparte forment
des lots importants, et quelques autres curiosits intressantes ornent
cette exposition improvise.

Les musiciens n'ont pas fait dfaut. M. Spontini a compos, tout exprs
pour l'oeuvre, un cantique dont les paroles sont de M, Adolphe Dumas. Il
a donn, en outre, ses partitions de _Fernand Cortez_, de _la Vestale,
d'Olympie,_ avec autant de ddicaces crites de sa main. M. Donizetti a
envoy un morceau de musique religieuse, morceau entirement indit et
manuscrit; MM. Carafa, Haley, Pauseron, etc., ont contribu avec
empressement  la bonne oeuvre du frre Charles. Mais, hlas! nous
n'avons pas trouv l, jusqu' prsent, une note de Rossini, de
Meyerbeer ou d'Auber. Esprons que, dans quelques jours, cette lacune
aura t comble.

Nous avons certainement oubli bien des noms, et,  vrai dire, nous
n'avons donn qu'une ide bien imparfaite de l'exposition pour la
loterie du Mont-Carmel; notre but tait, avant tout, d'appeler
l'attention du public sur ce point, et de faire comprendre  tous les
artistes,  tous les crivains,  tous les hommes de pense, combien il
leur importe de ne pas rester en arrire, lorsqu'il s'agit d'une oeuvre
aussi grande et aussi gnreuse que celle dont nous venons de parler.
Disons avec un voyageur;

Que tous ceux qui ont parcouru l'Orient viennent en aide au frre
Charles! Il est impossible d'avoir pass au milieu de ses populations
chrtiennes, d'avoir entendu leurs voeux, examin les rivalits qui se
les disputent, sans comprendre la nature et la porte du coup qui vient
de nous tre adress dans ce qu'il y a de plus franais en Syrie.
Ajoutons que, plus les chrtiens sont menacs en Asie, plus le temple et
l'hospice du Mont-Carmel acquirent d'importance. C'est un port o ils
se reposeront en sret, o des mains amies fermeront leurs blessures,
o les perscutions des musulmans s'arrteront infailliblement.

[Illustration: Jrmie, tableau par M. Horace Vernet.]

Les frres Jean-Baptiste et Charles sont satisfaits, et c'est en leur
nom que nous remercions tous ceux qui ont coopr  la grande oeuvre.
Dans le principe, l'exposition des lots envoys au comit devait avoir
lieu au couvent des carmlites; mais le nombre des envois a t si
considrable, que force a t de changer de local. Une salle basse du
palais du Luxembourg a t accorde aux demandes du comit.

En quittant la France, le frre Charles demeurera convaincu de cette
vrit, qu'il s'y trouve encore des mes gnreuses et accessibles aux
nobles ides. La plupart des hommes intelligents de l'poque l'ont
accueilli avec bienveillance, avec empressement, avec une joie sincre.
Grce au dvouement des carmlites, l'hospice et le temple ne tarderont
pas  ouvrir leurs portes  nos plerins,  nos compatriotes, pars dans
les chelles du Levant,  nos voyageurs,  nos malades,  nos morts;
notre sollicitude aura sa rcompense, car chacun d'eux, en touchant ce
sol hospitalier, bnira la France ou priera pour elle.



Bulletin bibliographique.


_L'Espagne depuis le rgne de Philippe II jusqu' l'avnement des
Bourbons_; par M. Ch. Weiss, professeur d'histoire au collge royal de
Bourbon.--Paris, 1844. _Hachette_. 2 vol. in-8. 12 fr.

A son avnement au trne, Philippe II tait le souverain le plus
puissant de la chrtient. Matre des plus belles contres des deux
mondes, il disait avec raison que le soleil ne se couchait jamais dans
ses tats. Partout ailleurs rgnait la discorde et l'anarchie. Unie et
forte pendant que tout se divisait et dclinait autour d'elle, l'Espagne
s'leva rapidement au rang de puissance prpondrante. Si elle dominait
au dehors par ses armes, elle tait florissante  l'intrieur par son
agriculture, son industrie et son commerce; elle l'emportait enfin sur
tous les autres peuples par sa supriorit dans les arts et dans la
littrature. Aussi,  contempler la puissance, la prosprit et les
chefs-d'oeuvres artistiques et littraires de l'Espagne au seizime
sicle, on conoit qu'un seul homme ait pu menacer la libert du monde,
et ce rve de monarchie universelle, qu'on prte au fils de
Charles-Quint, parait autre chose qu'une vaine chimre invente par la
peur et propage par la crdulit.

Dpendant la monarchie espagnole dclina sous le rgne de Philippe II;
elle continua de dchoir sous les rgnes dsastreux de ses successeurs,
et  la fin du dix-septime sicle, elle se trouva rduite au rang de
puissance secondaire. Aprs avoir domin en Europe par la supriorit de
la force, de la richesse et de l'intelligence, elle fut domine  son
tour par la France, l'Angleterre et la Hollande, qui n'attendaient plus
que la mort un prince dbile pour la dmembrer et pour se partager ses
dpouills.

Quelles sont les causes de cet abaissement de l'Espagne, et comment
peut-elle remonter au rang qu'elle occupait autrefois parmi les nations?
Tel est le double problme que M. Weiss a essay de rsoudre. Pour y
parvenir, il s'est d'abord propos d'apprcier le systme politique de
Philippe II et de ses successeurs, d'en faire ressortir les consquences
fatales, en recherchant les principaux faits qui expliquent la dcadence
progressive de l'Espagne aux Seizime et dix-septime sicles,
d'examiner ensuite le systme nouveau suivi par les Bourbons, de
constater les rformes qu'ils ont ralises jusqu' ce jour, et de
montrer ainsi, par des preuves irrcusables, que ce royaume est en voie
de progrs et qu'un brillant avenir lui est peut-tre encore rserv.

M. Weiss a divis son ouvrage en trois parties. La premire, intitule
_des Causes de la Dcadence politique de l'Espagne_, comprend les rgnes
de Philippe II, de Philippe III, de Philippe IV et de Charles II. Elle
s'arrte  l'avnement de la maison de Bourbon. M. Weiss nous montre
l'Espagne tombe si bas qu'elle ne pouvait tre sauve que par une
dynastie nouvelle. Charles-Quint, a dit M. Mignet, avait t gnral et
roi, Philippe II n'avait t que roi, Philippe III et Philippe IV
n'avaient pas mme t rois. Charles II ne fut pas mme homme.

Les deuxime et troisime parties nous font connatre les causes de la
dcadence de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, de la
littrature et des arts.

Dans son introduction, M. Weiss avait trac un tableau anim de la
grandeur de l'Espagne  l'avnement de Philippe II, et de sa dcadence
sous le rgne de Charles II. Sa conclusion a pour but d'numrer les
rformes ralises par les Bourbons d'Espagne jusqu'au rgne de
Marie-Christine, M. Weiss pense que l'Espagne n'a pas eu lieu de se
repentir d'avoir confi ses destines aux Bourbons. Un coup d'oeil
rapide jet sur l'administration des princes de cette race suffit, selon
lui, pour prouver que les descendants de Louis XIV n'ont pas failli 
leur mission, qu'ils ont dtruit le plus grand nombre des abus qui
s'taient introduits sous le gouvernement autrichien, et qu'ils n'ont
pas souffert que l'Espagne restt stationnaire au milieu des autres
nations. M. Weiss conclut en ces termes son dernier chapitre: Un esprit
plus libral, une politique plus sage et plus conforme aux vritables
intrts de la nation, la rorganisation des armes de terre et de mer,
de puissants encouragements donnes  l'agriculture,  l'industrie, au
commerce, la renaissance de la littrature et de l'art, voil ce que
l'Espagne doit aux Bourbons. Toutefois les changements dus  leur
influence ne furent pas complets. Bien des amliorations, bien des
rformes se sont arrtes  la surface du pays et n'ont pus poindre dans
ses entrailles. La dynastie franaise a rencontr des obstacles trop
puissants et des prjugs trop enracines. Il fallait les affaiblir,
avant de les attaquer de front, pour les vaincre et pour les dtruire.
Une oeuvre si difficile ne pouvait tre accomplie dans l'espace d'un
sicle; mais ce sera toujours un titre de gloire pour la France de
l'avoir entreprise; il appartient au peuple espagnol de la poursuivre.

Cet ouvrage remarquable devrait un succs assur  la nature de son
sujet et au talent de son auteur, alors mme qu'il ne se recommanderait
pas  d'autres titres  l'attention du monde savant. Mais il contient
une foule de renseignements curieux puiss  des sources indites. Ainsi
M. Weiss a consult le premier, et avec profit, les dpchs des
ambassadeurs de France en Espagne pendant la seconde moiti du
dix-septime sicle, les rapports adresss  Richelieu par le consul du
France  Dantzick, et qui jettent un jour tout nouveau sur les relations
de Philippe II avec le Danemark, la Sude et la Pologne, une partie de
la correspondance du comte de la Vauguyon; enfin, des manuscrits de
Denys Godefroi, conservs  la bibliothque de l'Institut, et des
papiers de Simancas transport  Paris sous l'empire, et dont une partie
a t dpose aux archives du royaume.


_Prosodie de l'cole moderne_; par M. Wilhem Tenint; prcde d'une
lettre  l'auteur, par M. Victor Hugo, et d'une prface d'mile
Deschamps.--Paris, 1844. _Didier._ 1 vol. in-18. 3 fr. 50.

Jamais les ides n'ont t en meilleur tat qu'aujourd'hui. Tous les
esprits levs, honntes et droits marchent au mme but. La pense,
assure  l'avenir, conquiert de plus en plus le prsent. La grande
rvolution des ides s'accomplit, aussi irrsistible que la rvolution
des faits et des moeurs, mais plus pacifique. Les petits esprits
seulement criaient de retourner en arrire, c'est la loi; ils la
suivent, laissons-les faire. Tout va bien. Continuez, vous, monsieur, de
marcher en avant, avec tout ce qui est noble et gnreux, avec tout ce
qui est jeune et vivant. Nous serons tous avec vous du coeur et de
l'esprit.

Ainsi donc, M. Victor Hugo nous l'annonce solennellement, ne
voulons-nous pas tre des esprits vils, bas, malhonntes, faux, petits,
mesquins, vieux et mort, nous devons courir au mme but que lui et que
M. Wilhem Tenint. Tout ce qui est noble et gnreux, tout ce qui est
jeune et vivant; tout ce qui est lev, grand, honnte et droit, marche
avec eux. Tant pis pour nous si nous nous fourvoyons, nous sommes
avertis. Nous hsitons d'autant moins  nous rendre dignes aujourd'hui
de toutes ces glorieuses pithtes, qu'en suivant M. Wilhem Tenint dans
sa _Prosodie,_ nous sommes srs de n'y rencontrer que d'utiles vrits,
dont nous ne contestons pas la valeur. Grand service et grand progrs,
comme dit encore M. Victor Hugo.

Que nous apprend en effet M. Wilhem Tenint? D'abord il passe en revue
les diffrentes espces de vers, depuis celui de un pied:

        Fort
        Belle
        Elle
        Dort.

jusqu' celui de treize pieds:

        Jetons nos chapeaux et coiffons-nous de nos serviettes,
        Et tambourinons de nos couteaux sur nos assiettes
        Que je sois perclus alors que je ne boirai plus!

Puis, cet examen achev, il consacre  la rime,  l'enjambement et 
l'inversion, les deux chapitres les plus remarquables des de sa
_Prosodie_. M. Wilhem Tenint pose en principe que la rime pour tre
bonne doit tre riche. La rime riche consiste, dit-il, dans la parfaite
conformit de la dernire syllabe pour le vers masculin, et des deux
dernires, en comptant la syllabe sourde, pour le vers fminin: et comme
la rime est pour nous une beaut toute musicale, nous n'entendons pas
parler de la simple conformit des lettres; l'cole nouvelle exige avant
tout la conformit, la concordance exacte de son. Sur ce point, nous
partageons entirement l'opinion de M Wilhem Tenint. _Frquent_ rime
mieux avec _camp_ qu'avec _prudent_; _beau_ rime mieux avec _sabot_
qu'avec _bateau_. En outre, plus la rime est sonore, meilleure elle est.
Certains potes on trop souvent employ des rimes sourdes, de sorte que
tout ce qu'il y a de musical dans la rime se trouvait perdu. Ainsi ces
vers de Corneille:

        Combien pour le rpandre a-t-il form de brigues,
        Combien de fois chang de parti et de ligues!

        Le dieu de Polyeucte et celui de Narque,
        De la terre et du ciel est l'absolu monarque.

sont bien suprieurs, sous le rapport de la rime,  ces vers de Racine:

        A mes nobles projets je vois tout conspirer,
        Il ne me reste plus qu' vous les dclarer.

        Il ne faut point douter, vous aimez, vous brlez!
        Vous prissez d'un mal que vous dissimulez.

M. Victor Hugo analyse ainsi le chapitre suivant, qui a pour titre _de
l'inversion et de l'enjambement_: Vous expliquez  tous ce que c'est
que le vers moderne, ce fameux _vers bris_, qu'on a pris pour la
ngation de l'art, et qui en est, au contraire, le complment. Le vers
bris a mille ressources, aussi a-t-il mille secrets. Vous indiquez les
ressources au public, qui vous en saura gr, et vous trahissez les
secrets des potes, qui ne s'en fcheront pas. Le vers bris est un peu
plus difficile  faire que l'autre vers; vous dmontrez qu'il y a une
foule de rgles dans cette prtendue violation de la rgle. Ce sont l,
monsieur, les mystres de l'art; mais vous les connaissiez comme pote,
avant de les expliquer comme prosodiste. Vous avez fait de beaux vers,
et beaucoup, et souvent, et vous comprenez mieux que personne combien ce
savant mcanisme du vers moderne peut contenir de pense et
d'inspiration. Le vers bris est en particulier un besoin du drame; du
moment o le naturel s'est fait jour dans le langage thtral, il lui a
fallu un vers qui pt se parler. Le vers bris est admirablement fait
pour recevoir la dose de prose que la posie dramatique doit admettre.
De l l'introduction de l'enjambement et la suppression de l'inversion,
partout o elle n'est pas une grce et une beaut. Ce sont l, monsieur,
les vrits que vous avez comprises, celles-l et bien d'autres.

Aprs quelques considrations brves et senses sur l'harmonie imitative
et l'harmonie figurative, l'hiatus, les diphtongues, et le choix des
mots. M. Wilhem Tenint explique et apprci successivement les divers
rythmes employs par les potes tant anciens que modernes, l'ode, la
ballade, le rondeau, le sonnet, le madrigal, etc. Il expose ensuite, ses
ides personnelles sur les pomes et les romans en vers, et il termine
son livre par un chapitre intitul _Inspiration et prosodie_. Selon lui,
l'inspiration ne doit pas raisonner, mais il faut qu'elle sache. Or, il
ne suffit pas aux jeunes potes d'admirer pour savoir, il est ncessaire
qu'on leur dmontre. C'est pourquoi il a fait cette prosodie. Mdit
consciencieusement par les potes prsents et futurs, son livre aura
certainement pour rsultat d'_craser dans leur oeuf_, o ils sont tout
prts  clbrer, une foule innombrable de ces mauvais vers qui
pullulent avec tant d'audace depuis quelques annes. Que l'cole moderne
soit dans la pratique ce que M. Wilhem Tenint nous la reprsente et lui
conseille d'tre en thorie, et elle aura bientt ralli  elle tout ce
qui est noble, gnreux, jeune, vivant, grand, honnte et droit.


_Histoire des villes de France_, avec une introduction gnrale pour
chaque province, chroniques, traditions, lgendes, institutions,
coutumes, moeurs, statistiques locales; par M. Aristide Guilbert, et une
socit de membres de l'Institut, de savants, de magistrats,
d'administrateurs et d'officiers gnraux des armes de terre et de mer,
3 vol. grand in-8, orns de 60 magnifiques gravures sur acier, des armes
colories de villes et de provinces, et d'une carte gnrale de la
France par provinces, 200 livraisons  25 c.--Paris, 1844. _Fume,
Perrotin et Fournier,_ diteurs.--(30 livraisons sont en vente.)

_L' Histoire des villes de France_ que publi M. Aristide Guilbert n'est
point une de ces spculations plus ou moins honntes  laquelle quelque
auteur connu du vulgaire cousent, moyennant une certaine somme,  prter
le secours de son nom, et qui doivent peut-tre un demi succs d'argent
aux annonces et aux rclames payes des diteurs et  l'ingnuit
trompe des souscripteurs. C'est un livre srieux, consciencieusement
rdig par des crivains du premier ordre, mdit et prpar depuis
plusieurs annes. Les livraisons que nous avons sous les yeux justifient
toute les esprances qu'avait fait concevoir l'ide mre et le titre de
cette importante publication. Le premier volume comprendra la Bretagne,
la Touraine, la Picardie, les trois vchs, la Champagne, le Limousin
et l'Auvergne. Les trente livraisons publies contiennent dj les
histoires particulires de Saint-Malo, Saint-Servan, Dinan, Plormel,
Josselin, Montfort, la Caune, Dol, Saint Brieuc, Trgnier, Morlaix,
Lannion, Guingamp, Saint-Pol-de-Leon, Brest, Kemper, Chteaulin,
Kemperle, Carhaix Vannes, Pontivy, Lorient. Nantes, etc. La dcouverte
rcente de documents du plus grand intrt dtermine M. Aristide
Guilbert  ajourner la publication de l'introduction gnrale de la
Bretagne et celle de l'histoire de la ville de Rennes.

Ds que le premier volume sera termin, nous reparlerons de cet ouvrage,
si digne sous tous les rapports de nos loges et de nos encouragements.
Les diteurs tiendront, nous en sommes sr, les promesses de leur
prospectus.

C'est, disent-ils, la biographie universelle des villes de France, c'est
un ouvrage entirement nouveau, et ne ressemblant  rien de ce qui s'est
fait ni de ce qui se fait aujourd'hui que nous entreprenons de publier.
Jusqu' prsent, on a tout sacrifi au besoin de faire ressortir les
annales gnrales du pays; nous voulons, au contraire, nous,
dcentraliser et dcomposer l'histoire, pour rendre  chaque ville sa
part de travail dans l'action commune, son individualit propre et ses
titres personnels d'illustration.

Pour point de dpart nous prendrons la municipalit, parce qu'elle a
donn  nos villes cette force d'association et d'unit qui les soutient
depuis son tablissement; pour cadre littraire l'ancienne division
territoriale de la France, parce que nous voulons joindre  nos
biographies locales une introduction historique sur les diverses
provinces auxquelles elles se rapportent. La galerie biographique des
villes de France, telle que nous la comprenons, sera un livre aux mille
faces, aux mille reflets, aux mille chos. L,  chaque page, la gravit
et la svrit de l'histoire seront tempres par la causerie familire
et intime de la chronique; l, la vie publique des hommes clbres,
considre dans ses rapports avec chaque localit, prtera aux annales
de la cit le charme et l'intrt d'une influence et d'une intervention
morale, qui ont presque toujours chapp  l'investigation des
historiens; l, la tradition et la lgende, ces deux grandes sources de
la posie nationale, rpandront tout le charme, tout le piquant de la
fiction et du roman; l, enfin, la description locale droulera ses
innombrables et pittoresques tableaux, c'est--dire tout un monde du
sites enchants, de monuments, de palais, de donjons fameux, de
citadelles, de chteaux fodaux, d'glises, de cathdrales gothiques,
d'abbayes, de couvents et de ruines. Devant nous se dvoileront
successivement toutes les scnes, tout les faits, tous les vnements,
tous les actes qui, pendant des sicles, ont rempli, tonn, mu,
passionn nos villes, nos glises, nos camps, nos chteaux, nos
assembles nationales, nos parlements, nos cours de justice: entreprises
hroques, siges, batailles, faits d'armes, tournois, combats
singuliers, troubles civils, conspirations, luttes des pouvoirs,
rvolutions, belles actions, crimes, causes clbres, jugements de Dieu,
catastrophe et expiations sanglantes.


_Enseignement lmentaire universel ou Encyclopdie de la Jeunesse_,
ouvrage galement utile aux jeunes gens, aux mres de famille,  toutes
les personnes qui s'occupent d'ducation et aux gens du monde; par MM.
Andrieux de Brioude, docteur en mdecine; Louis Baudet, ancien
professeur au collge Stanislas, et une socit savants et de
littrateurs. Un seul volume format du _Million de Faits_, imprim en
caractres trs lisibles, contenant la matire de six volumes
ordinaires, et, enrichi de 400 petites gravures servant d'explication au
texte. Prix, broch 10 fr.; lgamment cartonn  l'anglaise, 11 fr. 50
c. Paris, _J. J. Dubochet et comp._, rue de Seine, 33.

De toutes les tentatives faites jusqu' ce jour pour runir en un seul
volume d'un format commode et d'un prix aussi bas que possible une
encyclopdie lmentaire, celle que nous annonons aujourd'hui est sans
contredit la plus complte et la plus heureuse. _L'Enseignement
lmentaire et universel_, mis en vente cette semaine par la librairie
Dubochet, l'emporte de beaucoup, sous le double rapport de la conception
et de l'excution, sur les autres ouvrages de ce genre. Il contient une
srie raisonne de traits distinct sur chacune des branches des
connaissances humaines, rdigs avec autant de conscience que de talent
par des crivains prouv dans la science et dans l'enseignement.
Quoique le propre d'un bon livre soit de convenir sans exception 
toutes sortes de lecteurs, les auteurs ont eu particulirement en vue,
dans l'_Enseignement lmentaire et universel_, l'instruction de la
jeunesse. Sans amoindrir la sphre de la science et sans en rapetisser
le langage, ils ont pris  tche d'tre encore plus simples et plus
clairs que pour d'autres. C'est ainsi seulement qu'ils conoivent la
possibilit d'tre  la fois prcis et instructifs dans les choses
srieuses. Dfinir d'abord chaque science, la circonscrire dans ses
vritable limites et en marquer les divisions gnrales, de faon qu'on
en aperoive du premier regard l'ensemble et les diffrentes
ramifications; puis en dvelopper la matire ou la thorie dans ce
qu'elle a d'essentiel et de fondamental; enfin, donner des indications
ou des conseils sur le meilleurs procds scientifiques, sur les
sources, sur les principaux ouvrages  lire ou consulter, telle est la
mthode qu'ils ont suivie uniformment dans chaque trait.

Un ouvrage de ce genre ne s'analyse pas, il s'annonce, il donne son
programme; il interroge ceux auxquels il a pens en le composant, et
leur dit: Avez-vous quelque chose  apprendre ou  faire apprendre 
ceux qui dpendent de vous sur les matires suivantes?

1 Grammaire, langue franaise, littrature, rhtorique, posie,
loquence, philologie;

2 Arithmtique, algbre, gomtrie et arpentage, mcanique, physique,
chimie, rcrations scientifiques, astronomie, mtorologie;

3 Histoire naturelle ou gnrale, gologie et minralogie, botanique,
zoologie, anatomie et physiologie, hygine; mdecine et chirurgie;

4 Gographie, histoire, biographie, archologie, numismatique, blason;

5 Religion, philosophie, mythologie, sciences occultes;

6 Lgislation, du gouvernement et de ses formes, industrie et conomie
politique, agriculture et horticulture, art militaire, marine,
imprimerie;

7 Musique, dessin, peinture, sculpture, gravure et lithographie,
architecture;

8 ducation, rflexions sur le choix d'un tat.



[Illustration: Allgorie du mois de Juin.--L'crevisse.]



Thtre de la Porte-St-Martin.

Le thtre de la Porte-Saint-Martin nous convie  des prodiges; or, pour
faire des prodiges, il faut des sorciers, et, ces sorciers, le thtre
Saint-Martin les a trouvs dans MM. Risley pre et fils.

M. Risley est Amricain; il nous arrive de New-York. C'est un homme de
haute taille, aux membres d'Hercule, le tout accompagn de la
physionomie la plus simple et la plus tranquille du monde; outre sa
personne, M. Risley nous offre ses deux fils: l'un g de six  sept
ans, l'autre de dix. M. Risley et ses deux fils sont des jongleurs, des
sauteurs, des quilibristes, des faiseurs de tours et de cabrioles comme
on n'en a jamais vu.

[Illustration: Le Songe d'une Nuit d't.--Exercices excuts par M.
Risley et ses jeunes fils, John et Henry.]

MM. Risley pre et fils travaillent ensemble. Le pre se couche sur le
dos, et les deux fils viennent excuter intrpidement avec le pre, sur
la paume de ses mains, sur la plante de ses pieds paternels, des
merveilles de force, de grce, d'audace et d'quilibre. Vous savez ce
que c'est qu'un jongleur; il n'est pas que votre mre ou votre nourrice
ne vous en ait donn l'tonnante rcration; le jongleur donc joue avec
des balles, avec des assiettes, avec des couteaux, avec des sabres; il
les prend, il les jette, il les lance en l'air, les mle et les dmle,
au bout de ses doigts,  la pointe de ses pieds. Eh bien! ce que le
jongleur a fait jusqu'ici avec des choses en bois, en fer, en caille,
en porcelaine, en coton, M. Risley le fait avec ses deux fils, qui sont
de chair, de sang et d'os; il les reoit et il les renvoie comme deux
balles lastiques; et ceux-ci de cabrioler, de faire sur eux-mmes de
doubles et triples culbutes, et de revenir  l'assaut plus lestes et
plus pimpants, et de continuer avec le plus charmant aplomb du monde une
srie de tours de force aussi varis que prestes et audacieux.

On ne sait ce qu'on doit admirer le plus ou de la force musculaire et du
sang-froid du pre ou du sang-froid et de la grce des enfants.
Figurez-vous deux petits bonshommes blonds, souriants, allgres,
intrpides, lestes comme des cabris, hardis et souples comme des lions,
ravissants, tonnants, adorables des pieds  la tte.



_A monsieur le rdacteur de_ l'Illustration.

Vous avez publi dans le n 64 de votre journal un article relatif  la
cession de la proprit pour l'Allemagne de l'_Histoire du Consulat et
de l'Empire_, par M. Thiers. Ce qui est dit dans cet article des
combinaisons lgales au moyen desquelles la proprit littraire d'un
ouvrage publi  l'tranger peut tre reconnue en Prusse, et, par suite,
dans toute l'Allemagne, a un peu tonn les diteurs, les libraires et
mme les jurisconsultes de ce pays. Il n'existe en Prusse aucune loi qui
puisse littralement venir au secours de votre thorie, et, quant  la
jurisprudence, il n'y aurait aucune sret  l'interroger sur cette
question, qui est encore toute neuve dans nos tribunaux. La seule loi
qui implique vritablement le droit de proprit, en Allemagne, d'un
ouvrage tranger, est la loi saxonne; elle l'implique  certaines
conditions telles, par exemple, que 1 la cession directe faite par
l'auteur tranger  l'diteur tabli en Saxe; 2 l'obligation d'imprimer
l'ouvrage dans ce royaume.

C'est en vue de profiter du bnfice de cette loi que je viens de me
rendre acqureur pour l'Allemagne du droit exclusif de publier
l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers. Cet ouvrage sera
publi par ma librairie  Leipsig en mme temps que l'dition de Paris.
La maison de Berlin dont vous avez parl aura probablement dout de son
droit et rompu le projet de trait convenu entre elle et les diteurs
franais, puisqu'il m'a t possible de me rendre acqureur de la
proprit que vous aviez annonc lui avoir t transfre.

Agrez, etc.

J.-P. MELINE,

diteur-libraire  Leipsig.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Qui  chacun doit est en maint souci.


[Illustration: Nouveau rbus]






End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0069, 22 Juin 1844, by Various

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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