The Project Gutenberg EBook of A Propos de l'Assommoir, by douard Rod

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Title: A Propos de l'Assommoir

Author: douard Rod

Release Date: September 10, 2014 [EBook #46837]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A PROPOS DE L'ASSOMMOIR ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




A PROPOS

DE

L'ASSOMMOIR




Chteauroux.--Typog. et Strotypie A. Nuret et Fils.




    A PROPOS

    DE

    L'ASSOMMOIR

    PAR

    DOUARD ROD

    [Dcoration]

    PARIS

    C. MARPON ET E. FLAMMARION

    LIBRAIRES-DITEURS

    1  7, galeries de l'Odon et rue Rotrou, 4

    1879




_Il y a quelques annes, personne ne parlait de M. Zola. On avait
form contre lui une sorte de conspiration du silence. Ses romans
paraissaient et trouvaient quelques lecteurs, parfois quelques
admirateurs; mais aucun critique ne s'en occupait_: La Conqute de
Plassans _n'a pas eu un seul article dans la presse parisienne_; La
Faute de l'abb Mouret _en a eu deux. Un critique influent dclarait
que l'auteur des_ Rougon-Macquart _l'horripilait, qu'il ne pouvait
pas souffrir ce monsieur. Mais il disait cela dans l'intimit, et ne
prenait pas la peine de communiquer ce jugement  son public._


_En 1873, le thtre de la Renaissance monta_ Thrse Raquin _ce
fut un scandale; ce drame eut, si je ne me trompe, sept
reprsentations; critiques et reporters taprent  l'envi sur_
l'oeuvre _nouvelle. On ne se contenta pas de calomnier la pice, on
alla presque jusqu' insulter l'auteur. Le rsultat de tout ce tapage
fut que le public apprit  connatre le nom de M. Zola, et lut ses
romans; sans compter que, pour pouvoir plus  l'aise_ reinter _le
dramaturge, on commena  mettre en relief le talent du romancier._


_Enfin parut_ L'Assommoir; _ce livre trange excita toutes les haines.
Il se trouva des journalistes pour le dnoncer comme une oeuvre
immorale, ftide, malsaine. Bien des gens auraient dsir le
rtablissement de l'Inquisition, pour qu'on pt brler l'oevre et son
auteur. On se contenta, ne pouvant faire plus, de lui jeter  la face
toute la boue dans laquelle marchaient ses personnages; on aurait
voulu l'ensevelir dans l'ignominie, confondre sa personnalit avec
celle des sclrats qu'il dpeint, lui prter les vices qu'il
dcrit,--sans vouloir remarquer la puissance d'indignation qui perce 
chaque ligne._

_Depuis ce moment, M. Zola occupa la presse et le public plus qu'aucun
autre crivain: on s'arracha ses livres, on se disputa sur son compte.
Deux pices de lui subirent, l'une  Cluny et l'autre au Palais-Royal,
un chec clatant; les prfaces et les articles qu'il crivit pour les
dfendre firent bondir ses adversaires. Peu de temps aprs, on apprit
qu'une pice tire de son roman:_ L'Assommoir _allait tre monte 
l'Ambigu. Pendant que le travail des rptitions se poursuivait, un
article de lui, qui parut dans une Revue russe, o il se montrait
svre, dur quelquefois, envers les romanciers, ses collgues, vint
encore aigrir les malveillants. Bref, les discussions qu'il excita
devinrent si passionnes, les sujets de discussion si multiples, qu'il
se forma toute une question, qu'on pourrait appeler la_ Question
Zola.

_C'est alors que l'ide me vint de chercher  connatre, de me faire
une opinion sur cet homme attaqu si fort qui se dfendait si bien, et
sur le nouveau systme qu'il prconisait. Je m'entourai de documents,
je parvins  obtenir quelques renseignements, et je fis pour mon
compte une tude aussi impartiale que dsintresse._

_Ce travail me fit revenir des prjugs que j'avais conus sur l'homme
et sur l'oeuvre._

_S'il pouvait, je ne dirai pas convaincre quelques personnes, mais les
dcider  faire consciencieusement l'tude que j'ai faite,  examiner
les documents et  juger sans parti pris, mon but serait pleinement
atteint._




I

M. MILE ZOLA


Nous ne pouvons donner ici une biographie complte de M. mile Zola:
chercher  saisir quelques traits de sa personnalit, mettre en
vidence quelques nuances de son talent, voil tout ce que nous
voulons essayer de faire.

Sa jeunesse, on le sait, a t fort pnible. Orphelin, sans fortune,
il dut abandonner ses tudes pour soutenir sa mre. Qui sait si, dans
le cas o la vie ne l'aurait pas treint si rudement, il serait
parvenu  la position qu'il occupe aujourd'hui? Il avait, de bonne
heure, renonc aux tudes de lettres pour se vouer aux sciences; son
temprament tranquille et son got pour la retraite le prdestinaient
peut-tre aux humbles fonctions de mdecin de village, ou de modeste
chimiste.--Mais il dut gagner son pain, comme simple employ de la
maison Hachette; et bientt, peut-tre, au contact de toutes les
oeuvres qui lui passaient par les mains, il sentit s'veiller en lui
les instincts littraires. Ses premiers essais furent blms par son
patron, qui n'entendait pas que ses employs perdissent leur temps la
plume  la main. Malgr cela, il parvint  publier ses _Contes 
Ninon_, qui le firent un peu connatre. Il fut charg de la revue
bibliographique dans le _Figaro_, et se vit  mme d'entrer dans la
littrature, de renoncer au rle d'employ.

Les ides hardies dont il entreprit la dfense ne tardrent pas 
blesser beaucoup de susceptibilits,  lui aliner une grande partie
du public. Comme tous les vrais artistes, il tait (et il est encore)
trs personnel; il appelait un salon: _mon salon_, et des critiques
littraires: _mes haines_. En outre, comme tous les hommes de nature
nergique et calme, comme tous les penseurs convaincus, il tait
lutteur. La forme dont il revtit ses critiques, toujours violentes,
souvent acerbes, leur donnait l'air d'une polmique: polmique contre
toutes les conventions, contre tous les succs immrits, contre
toutes les admirations non justifies, quelquefois mme contre des
talents universellement reconnus et admirs.--Sa franchise sans
fard,--brutale parfois, mais jamais impolie,--impatienta le public;
l'on fut oblig d'interrompre la publication de _Mon Salon_.

Ainsi, le journalisme allait lui manquer.

Il avait dj publi ses romans de _Thrse Raquin_ et de _Madeleine
Frat_ qui, trs contests, avaient pourtant t lus. On y trouve en
germes la plupart des traits caractristiques de son talent: c'est
dj la description minutieuse des hommes et des objets, la tyrannie
des choses qui se fait sentir dans toute sa puissance, une intrigue
toute simple, mais se dveloppant par elle-mme, aboutissant  la
catastrophe par une sorte de fatalit. Ces deux livres renferment des
pages superbes, et ont une puissance dramatique qu'on ne retrouve pas
au mme degr dans ceux qui les ont suivis. On dirait mme que, plus
tard, entirement domin par sa pense philosophique, obissant sans
rserves  son dsir de peindre les moeurs dans toute leur crudit, M.
Zola s'est interdit tout cart de fantaisie; il semble, aujourd'hui,
s'loigner de plus en plus de l'intrigue, se borner  l'tude pure et
simple des cas humains et des phnomnes sociaux. Ses romans forment,
dans leur ensemble, une sorte de trait de physiologie, qui est
pourtant une oeuvre d'art.

Mais la production hache et lche de romans paraissant en
feuilletons ou chez l'diteur qui voudrait bien les imprimer et qui,
suivant sa spcialit, demanderait des changements, ne plaisait gure
 M. Zola. Sincre avant tout, possdant le respect de son talent et
le respect de ses lecteurs, il rvait une grande oeuvre. Ce fut 
toute une suite de circonstances qu'il dut la premire ide de sa
srie des _Rougon-Macquart_.

D'abord, le roman de _Madeleine Frat_ posait une question
physiologique qui intressait beaucoup M. Zola: une vierge, ayant reu
l'empreinte d'un premier homme, est-il possible que les enfants
qu'elle a d'un autre homme ressemblent pourtant  son premier amant?
De nombreuses observations, faites par les leveurs, tranchaient la
question d'une manire affirmative[1].

  [1] On a vu des juments procrer des chevaux ayant la
  robe de l'talon qui les avait saillies le premier.

Le jeune auteur, tonn lui-mme des effets qu'il avait pu tirer d'une
observation toute scientifique, rsolut de mettre dornavant la
science au service de l'art.

A la mme poque, il lut le curieux livre du docteur Lucas:
l'_Hrdit naturelle_. Les dcouvertes des physiologistes venaient 
l'appui de ses propres observations; car,  Aix, o il a t lev, M.
Zola avait remarqu de lui-mme plusieurs faits curieux dans son
propre entourage. Ces souvenirs lui revinrent, et il fut bientt
persuad que les phnomnes d'hrdit fournissaient une liaison
suffisante  une srie de romans dont chaque volume serait un tout,
et qui pourtant ne pourrait tre comprise et juge que dans son
ensemble.

A cela s'ajoutait une combinaison purement matrielle. M. Zola, qui
aime ardemment le travail de l'artiste, trouvait pnible de perdre son
temps et ses forces  _faire des lignes_ pour gagner son pain. Il
proposa  l'diteur Lacroix de lui livrer deux volumes par anne,
moyennant une rente de 500 fr. par mois. La proposition fut
agre.--Ainsi cet auteur que l'on accuse de vnalit engageait son
avenir, auquel il avait foi, pour dix longues annes, et sacrifiait la
proprit d'oeuvres dont le rapport pouvait tre considrable, dans le
seul but de pouvoir travailler librement! Nul doute que la question de
vente ne l'ait proccup; il avait vu d'assez prs la librairie, pour
savoir qu'un auteur aim vend ses livres, et que ceux que l'on
n'achte pas ne sont pas lus. Mais les conditions peu avantageuses
qu'il acceptait prouvent bien que son but, en crivant ses romans,
tait bien plus de satisfaire  ses gots de travailleur,  ses
besoins d'artiste, que de gagner beaucoup d'argent.

Il avait compris que son oeuvre tait trop considrable pour que la
scne pt en tre un milieu de pure fantaisie; comme il se proposait
aussi de toucher  toutes les questions dbattues aujourd'hui, il
choisit comme cadre l'histoire de l'empire, dont il attaque bravement
l'origine pendant que Napolon rgnait encore. _La Fortune des Rougon_
parut en 1869 dans le _Sicle_; _La Cure_, en 1870: ces dates
prouvent clairement que l'auteur n'est pas venu donner le coup de pied
de l'ne au gouvernement que la France a renvers. D'ailleurs, son
plan gnral tait prt depuis 1868. Il comprenait douze volumes, et
il s'est largi depuis. C'est un simple rsum plus que succinct des
livres dont quelques-uns ont dj paru[2]. En voici un chantillon:

Le roman sur l'art, dont Claude Lantier sera le hros.--Si nous
sommes bien renseigns, ce sera le rcit de la jeunesse de M. Zola,
dans le Midi et  Paris; l'intrigue, historique aussi, sera fournie
par les malheurs, les luttes, les souffrances d'un artiste impuissant
ou incompris.

  [2] Ce plan nous a t communiqu par un des amis de M.
  Zola, que nous ne pouvons nommer, mais auquel nous tenons
  pourtant  adresser ici des remerciements.

Le roman sur la rente viagre: _Agathe Mouret_.

Le roman populaire: _Gervaise Ledoux et ses enfants_.--C'est
_L'Assommoir_, le nom du mari de Gervaise seul a t chang. Cela
prouve d'une manire irrfutable que M. Zola n'a pas crit le livre
qui passe pour son chef-d'oeuvre dans le but de forcer la popularit:
sans cela, rien ne l'aurait empch de le faire plus tt.

Un roman sur la guerre d'Italie ou sur Sedan, avec _Jean Macquart_.

Un roman sur le haut commerce, le magasin du Louvre ou du Bon-March:
_Octave Mouret_.

Un roman sur le demi-monde: _Anna Ledoux_.--C'est le roman de _Nana_
qui va paratre.

Un roman judiciaire: _tienne Lantier_.

Roman de la dbcle: Faire revenir _Aristide Eugne_ et les
autres, tudier les journaux de la fin de l'Empire.

Roman sur le sige et la Commune: Faire revenir _Maxime et les
enfants_.

Roman scientifique: _Pascal et Clotilde_. Faire revenir _Pierre
Rougon_, _Flicit_, _Macquart_, _Pascal_, en face du fils de
_Maxime_.

Un roman sans doute avec _Franois Mouret_ et _Marthe
Rougon_.--C'est _La Conqute de Plassans_.

A l'poque o il fit ce plan, M. Zola travaillait trs vite, et
esprait terminer son oeuvre en quelques annes: il avait fait la
_Cure_ en quatre mois. Depuis lors, la clbrit est venue avec tout
un cortge de lourdes obligations; la polmique a souvent entran
l'auteur hors de ses sentiers favoris; le thtre lui a quelquefois
pris du temps. Lui qui aime la solitude et la tranquillit, il est
assailli de demandes, qu'il accueille toujours avec bienveillance. En
souvenir sans doute de ses pnibles dbuts, il a plus d'une fois
sacrifi des heures  de jeunes auteurs qui venaient le consulter.
Aussi avance-t-il plus lentement dans la tche qu'il a entreprise.
Son prochain roman, _Nana_, ne sera gure fini que dans une anne; les
dix ou douze qui doivent terminer la srie sont encore dans un avenir
incertain.

M. Charpentier a refait avec M. Zola la convention que la liquidation
de la maison Lacroix avait annule: mais il est trop intelligent pour
en demander l'excution fidle. Il laisse  l'artiste le temps de
mrir ses oeuvres, et au lieu de la modique pension qu'il tait engag
 lui servir, il lui accorde sa part de bnfices. Au fond, ce n'est
que justice; mais la justice n'est pas une vertu assez courante pour
qu'on passe sous silence les actions honntes qu'elle inspire.

Tel est le rcit des dbuts de M. mile Zola dans la carrire
littraire. Depuis le moment o parut _L'Assommoir_, sa vie publique
est connue de tous. Son caractre l'est moins, et l'on se fait
volontiers de sa personnalit une ide absolument fausse.

Avant tout, c'est un travailleur. La composition et la prparation
d'un de ses livres est un immense travail. Il s'entoure d'abord de
tous les documents qu'il peut trouver: ce qui a fait jeter contre lui
l'accusation de plagiat. Mais un romancier ne peut plagier que des
oeuvres d'imagination; s'il se borne  chercher des dtails curieux
dans des ouvrages spciaux, cela fait seulement honneur  sa
conscience d'crivain. Si les notes taient admises dans le roman,
monsieur Zola indiquerait certainement les ouvrages qu'il a consults,
les passages dont il s'est plus spcialement servi.

Suivons-le un instant dans l'tude prparatoire de l'un quelconque de
ses livres,--de _La Faute de l'abb Mouret_, par exemple.

Il avait  dpeindre un fanatique religieux; avant tout, il devait
connatre le langage de l'inspiration religieuse, de la foi, de
l'exaltation. A cet effet, il tudia attentivement des ouvrages de
pit tels que: le _Catchisme_, l'_Abrg du Catchisme de
persvrance_, le _Rosaire de Mai_, et surtout l'_Imitation_: ce livre
si intime et si puissant devait, mieux qu'aucun autre, lui apprendre 
connatre la passion contenue qui gronde au fond du coeur de tout
anachorte, et qui cherche son assouvissement dans un amour en
quelque sorte matriel des mystres du christianisme. M. Zola en
emprunta le langage, sut faire parler  son hros la langue brlante
qu'avaient connue Jean Gersen et les fanatiques du moyen ge: c'est un
mrite bien plus qu'un plagiat.--On sait toute l'importance qu'il
attache aux dtails prcis,  la description exacte de tout ce qui
fait ses hros. En frquentant les glises et en assistant aux messes,
mme souvent, il n'aurait pas remarqu tous les actes du prtre, dont
quelques-uns semblent insignifiants et sont pourtant prescrits. Il se
procura divers manuels connus seulement des gens d'glise: _Crmonial
 l'usage des petites glises de paroisse selon le rit romain,
par le R. P. Le Vavasseur_;--_Office du servant de la messe
basse_;--_Exposition des crmonies de la messe basse_. A ce dernier
ouvrage, il emprunta sa description de la messe basse dite par l'abb
Mouret (ch. II), et quelquefois des phrases entires. Nous allons
mettre en regard quelques passages du roman, avec les passages
correspondants du volume consult. Par ce moyen, l'on pourra toucher
du doigt le procd de travail habituel de l'crivain dont tout le
monde s'occupe aujourd'hui:

  Vincent, aprs avoir port            ART. 22.--Si le prtre
  les burettes sur la crdence,          passe devant le grand autel, il
  revint s'agenouiller  gauche,         fait une inclination profonde,
  au bas du degr, tandis que le         la tte couverte; s'il passe
  prtre, ayant salu le Saint           devant le lieu o repose le
  Sacrement d'une gnuflexion            trs Saint Sacrement, il fait
  sur le pav, montait  l'autel et      une gnuflexion, toujours sans
  talait le corporal, au milieu         se dcouvrir...
  duquel il plaait le calice.
  Puis ouvrant le missel, il             ART. 32.--Si le Saint Sacrement
  redescendit. Une nouvelle              est dans le tabernacle, il fait
  gnuflexion le plia; il se signa       la gnuflexion sur le pav.
   voix haute, joignit les mains
  devant la poitrine, commena           ART. 33.--tant mont 
  le grand drame divin, d'une            l'autel, au milieu, il place le
  face toute ple de foi et              calice  ct de l'vangile,
  d'amour....                            abaisse le voile s'il tait
                                         repli, tire de la bourse le
                                         corporal, qu'il tend au milieu
                                         de l'autel....

  ... Le prtre, largissant             ART. 40.--En disant _Oremus_,
  les mains, puis les rejoignant,        il tend et rejoint les
  dit avec une componction attendrie:    mains....

  _Oremus_....

  Aprs avoir rcit l'offertoire,       ART. 58.--L'ayant achev
  le prtre dcouvrit le                 (l'offertoire), il dcouvre le
  calice. Il tint un instant,  la       calice des deux mains, plie le
  hauteur de sa poitrine, la patne      voile et le place du ct de
  contenant l'hostie, qu'il              l'ptre, prs du corporal....,
  offrit  Dieu, pour lui, pour          puis, mettant la main gauche
  les assistants, pour tous les          sur l'autel, hors du corporal,
  fidles vivants ou morts. Puis,        il prend dans la droite le
  l'ayant fait glisser au bord du        calice et le place du ct de
  corporal, sans la toucher des          l'ptre; alors il enlve la
  doigts, il prit le calice, qu'il       pale de la main droite. Il
  essuya soigneusement avec le           prend ensuite de la mme
  purificatoire...                       main, entre le pouce et l'index
                                         et le doigt du milieu, la
                                         patne sur laquelle est
                                         l'hostie; y posant galement
                                         la main gauche de la mme
                                         manire que la droite, les
                                         autres doigts tendus et joints
                                         par-dessous, il le tient 
                                         la hauteur de la poitrine,
                                         lve les yeux, qu'il abaisse
                                         aussitt, et rcite la prire
                                         _Suscipe, sancte pater_...

                                         ART. 59.... Inclinant ensuite
                                         la patne, il en fait doucement
                                         tomber l'hostie sur le milieu
                                         de la partie antrieure du
                                         corporal, sans la toucher des
                                         doigts....

  Et lui, les coudes appuys             ART. 79.... Le Prtre, tenant
  sur la table, tenant l'hostie          toujours l'hostie de la
  entre le pouce et l'index de           mme manire, appuie dcemment
  chaque main, pronona sur              les coudes sur le devant de
  elle les paroles de la conscration:   l'autel, incline la tte, et
  _Hoc est enim corpus meum_.            prononce tout bas sur l'hostie,
  Puis, ayant fait une                   sans effort de tte ni de
  gnuflexion, il l'leva lentement,     bouche, sans aucune lvation
  aussi haut qu'il put....               de voix et sans aspiration
                                         force, les paroles de la
                                         conscration. HOC EST ENIM
                                         CORPUS MEUM.....

  Et, se signant avec le calice,         ART. 80.--L'hostie tant
  portant de nouveau la                  consacre, le prtre la tenant
  patne sous son menton, il             toujours entre ses doigts, pose
  prit tout le prcieux sang, en         les mains sur le bord antrieur
  trois fois, sans quitter des           du corporal, et fait la
  lvres le bord de la coupe,            gnuflexion. S'tant relev et
  consommant jusqu' la dernire         la suivant des yeux, il l'lve
  goutte le divin sacrifice.             lentement aussi haut qu'il
                                         peut...

                                         ART. 107.... Alors, il se
                                         signe avec le calice comme il
                                         l'a fait avec l'hostie, en
                                         disant _Sanguis domini nostri
                                         Jesu Christi, custodiat animam
                                         meam et vitam, ternam_.
                                         _Amen._ Au mot _Jesu Christi_,
                                         il incline la tte, puis,
                                         portant de la main gauche la
                                         patne au-dessous du calice, il
                                         prend rvrencieusement tout le
                                         prcieux sang avec la particule
                                         en une fois ou trois fois au
                                         plus, et sans retirer le calice
                                         de sa bouche.

On nous pardonnera cette longue citation: elle montre, mieux que ne
pourraient le faire des anecdotes, la conscience que M. Zola apporte 
son travail. Relisez tout le chapitre duquel sont tirs ces passages:
vous verrez que ce n'est pas une description aride et sche, comme on
reproche  l'auteur d'en farcir ses romans, mais que c'est toute une
page de la vie de son hros. Les moineaux qui voltigent dans l'glise
donnent beaucoup de pittoresque  cette scne, que l'on croit voir;
dans la manire dont tous les personnages remplissent leurs fonctions,
leur caractre se dessine, leur naturel se laisse deviner. Ce n'est
pas tout: les dtails, que l'on reproche  M. Zola de multiplier
autant que possible, sont choisis avec beaucoup de tact parmi les
innombrables prescriptions de l'glise. Enfin, comparez le style de la
description au style de l'_Exposition des Crmonies_, vous verrez
qu'il s'en rapproche beaucoup; et, par l, vous comprendrez que M.
Zola, mme quand il parle en son nom, ne quitte pas volontiers le ton
de ses personnages: le style mystique du livre qui nous occupe, doit
faire comprendre l'argot de l'_Assommoir_. Au lieu de voir en son
auteur un chercheur de scandales, il faut donc reconnatre en lui un
artiste sincre et convaincu, qui vit la vie de ses personnages, qui,
pendant qu'il les cre, ne les quitte jamais, parle comme eux.

Enfin, aucune critique srieuse n'accusera M. Zola d'avoir plagi Jean
Gersen, le R. P. Le Vavasseur et l'auteur anonyme de l'_Exposition des
Crmonies de la messe basse_.

Non content d'tudier les documents imprims et les crits des
spcialistes, M. Zola visite les lieux o son action doit se passer.
Ainsi une partie de son prochain roman, _Nana_, a pour scne le
thtre des Varits: M. Zola a pass des heures dans ce thtre; il
l'a visit de fond en comble, et en a dress lui-mme un plan trs
exact.

Quand il a runi une quantit suffisante de matriaux, il les groupe
sous diverses lgendes: il possde tout un dossier sur chacun de ses
personnages; il parle d'eux comme s'ils vivaient rellement; il
indique leur ge, les circonstances dans lesquelles ils se sont
dvelopps: il imagine mme souvent des dtails qu'il ne livre pas au
public, mais dont il tire les consquences. Surtout, il soigne le
portrait. Voici celui de Nana, tel qu'il se trouve dans ses notes. Il
nous a t communiqu par un des amis de M. Zola; au risque de
commettre une indiscrtion, nous le transcrivons:

Ne en 1851.--En 1867 (fin d'anne, dcembre), elle a dix-sept ans.
Mais elle est trs forte, on lui donnerait au moins vingt ans.
Blonde, rose, figure parisienne, trs veille, le nez lgrement
retrouss, la bouche petite et rieuse, un petit trou au menton, les
yeux bleus, trs clairs, avec des cils d'or. Quelques taches de son
qui reviennent l't, mais trs rares, cinq ou six sur chaque tempe,
comme des parcelles d'or. La nuque ambre, avec un fouillis de petits
cheveux. Sentant la femme, trs femme. Un duvet lger sur les
joues.....

Comme caractre moral: bonne fille, c'est ce qui domine tout.
Obissant  sa nature, mais ne faisant jamais le mal pour le mal, et
s'apitoyant. Tte d'oiseau, cervelle toujours en mouvement, avec les
caprices les plus baroques. _Demain n'existe pas._ Trs rieuse, trs
gaie. Superstitieuse, avec la peur du bon Dieu. Aimant les btes et
ses parents. Dans les premiers temps, trs lche, grossire; puis
faisant la dame et s'observant beaucoup.--Avec cela, finissant par
considrer l'homme comme une matire  exploiter, _devenant une force
de la nature, un ferment de destruction, mais cela sans le vouloir,
par son sexe seul et par sa puissante odeur de femme_.

Le passage soulign est la clef de tout le caractre: cette Nana,
d'ailleurs, est la suite, le dveloppement de la Nana que nous avons
vue  l'oeuvre dans _L'Assommoir_: n'ayant pas assez de coeur pour
tre mchante, elle aurait peut-tre pu prendre de la raison si elle
s'tait dveloppe dans un autre milieu; mais dans la boue o elle a
pouss, elle a puis toute une sve mauvaise.--Un peu plus loin, dans
les notes dont nous venons de citer quelques fragments, on peut lire
cette phrase profonde:

Nana, c'est la pourriture d'en bas, l'_Assommoir_ remontant et
pourrissant les classes d'en haut. Vous laissez natre ce ferment, il
remonte et vous dsorganise ensuite.

C'est seulement lorsque les documents ont t soigneusement
dpouills, les notes classes et tudies, lorsqu'il a visit les
lieux et a suivi ses types, que M. Zola commence enfin le travail de
la rdaction.

Ce peintre vigoureux des couches les plus boueuses de notre socit,
cet homme, prompt  l'attaque comme  la riposte, qui dchane tant de
haines, est un bon bourgeois, vit tranquille et ne quitte gure son
petit intrieur. Il n'est heureux qu' la campagne, en pleine nature.
Il demeurait autrefois  Batignolles; depuis que la fortune lui a
souri, il se fait construire une maison  Mdan, et habite  Paris un
appartement de la rue de Boulogne. C'est l qu'il faut le voir, si
l'on veut connatre ses gots: ce sont ceux d'un collectionneur, ou
plutt d'un amateur de tout ce qui est ancien, de tout ce qui porte un
souvenir et raconte une histoire.

La chambre  coucher est surtout curieuse. Des vitraux garnissent les
fentres; il y en a de toutes les poques: du XIIe au XVIIe sicle.
Quelques-uns sont forts beaux. Nous avons surtout remarqu  la
fentre de droite une sainte Barbe et une Rbecca  la fontaine: deux
oeuvres du XVIIe sicle. Entre les deux fentres, un coffre gothique,
en fer cisel. Un lit Louis XIII, haut et massif, est orn de
garnitures de chasubles en velours de Gnes. A gauche de la chemine,
un contador;  droite, une vieille armoire bretonne. La chemine
elle-mme, orne de majoliques anciennes, est entoure d'une
tapisserie Louis XIII galement. Les murs sont tapisss de vieil
Aubusson; le plafond--pareillement un vieil Aubusson,--vient du
chteau d'Amboise.

On respire, dans cette pice, un vrai parfum des temps passs; elle
dispose  la rverie, elle fait courir le caprice, elle entrane
l'imagination bien loin des Rougon-Macquart.

Elle communique avec un salon, qui nous ramne aux temps modernes,
grce aux murs couverts de tableaux tout actuels: une vue d'Aix signe
par Guillemet; des oeuvres de Manet, de Monet, de Berthe Morizot, de
Pissaro, de Czanne,--le terrible impressionniste. A droite de la
porte, au-dessus d'un sofa en velours rouge, on remarque surtout le
portrait de M. Zola, en grandeur naturelle, peint par Manet, il y a
dix ans. L'auteur des Rougon-Macquart a bien chang depuis ce
temps-l: il a grossi, ses cheveux sont un peu tombs, mais il a
conserv son bon regard, son sourire bienveillant, cet air tranquille
et serein qui lui gagnent de suite la sympathie. Des deux cts du
portrait sont des appliques en verre de Venise ancien.

Les rideaux de cette pice sont des applications de chasubles, la
chemine est garnie de dentelles italiennes d'une grande beaut; on
remarque encore, au-dessus d'une porte, en guise de lambrequin, un
devant d'autel italien du XVIIe sicle, brod de perles vnitiennes.
Devant la table, est un grand fauteuil portugais, en palissandre
massif et recouvert d'un velours rouge; ce meuble puissant fait penser
de suite  l'crivain qui s'y assied et s'y trouve  l'aise. A droite
et  gauche de la porte de communication, deux armoires Louis XVI sont
remplies des ouvrages favoris de M. Zola, des volumes spciaux qu'il a
consults pour ses romans. Dans un coin de la pice, il y a encore un
piano.--M. Zola joue un peu; autrefois, d'ailleurs, il a fait de la
musique: quand il tait au collge d'Aix, il se forma un petit
orchestre dont il voulut faire partie. Il essaya d'abord son talent
sur les instruments de cuivre, mais sans aucun succs. Alors, il se
rabattit sur la flte: par malheur les fltistes abondaient; il ne
restait plus de vacant que la grosse caisse ou la clarinette, et
malgr le peu d'intrt qu'offre l'instrument classique des aveugles,
M. Zola, qui voulait absolument devenir artiste, choisit la
clarinette: a seize ans, il jouait au thtre d'Aix, et prenait sa
modeste part des applaudissements que le public accordait 
l'orchestre.

L'homme qui a su se crer, en plein Paris, un milieu si tranquille,
qui a su rassembler tant de souvenirs du pass, chappe aux
accusations d'ignorance et de mauvais got,--pour ne rien dire de
pire,--qu'on a lances contre lui. Il vit en paix, entour de ces
objets dont chacun parle, qui tous ont une histoire. Aprs les luttes
de sa jeunesse, la tranquillit lui est chre; peut-tre pourtant
regrette-t-il le temps o rien ne venait le distraire dans son
travail, o le bruit de son nom ne lui attirait ni troubles, ni
ennuis. Est-ce  dire qu'il trace d'une main qui ne tremble jamais ses
terribles tableaux de dpravation et de vice?--Non. A quelques mots
violents que l'on trouve dans ses notes, qui restent mme parfois dans
ses romans, on peut saisir l'indignation du satirique.

Il fut un temps o le vieux Juvnal, pour stigmatiser le vice dbord
qui submergeait le monde, pressait d'une main puissante les plaies qui
saignaient dans Rome. Rien ne l'arrtait; il ne reculait devant rien.
Il tranait dans la rue le lit de Messaline, montrait du doigt aux
passants la femme impure dont il dshabillait l'me. Cet Empire
pourri, ptrifi, saignait terriblement, talait, aux yeux des
passants, de hideuses plaies, que le fouet du pote semblait envenimer
encore; les Bathylles des danses impures, les Locustes, les Astres
impudiques, les Tijellinus honts avaient horreur d'eux-mmes en
s'apercevant tachs de boue, souills de sang, infects, dans le miroir
du satirique. Et lui, lui qui remuait cette fange, il ne craignait
pas de s'y salir les mains. Il s'tait expliqu; il avait dit:

    Facit indignatio versus.

Eh bien! l'indignation a le droit de revtir toutes les formes: elle
peut se cacher sous les habits bariols du roman comme dans les pices
auxquelles on permet tout, parce qu'elles sont en vers. Et comment
voulez-vous voir d'un oeil tranquille le vice qui dborde partout? Et
comment voulez-vous le peindre et le fltrir sans le montrer dans
toute sa laideur? Qu'il s'tale et qu'il fasse horreur: voil ce que
veut M. Zola. Ne lui reprochons pas d'tre immoral. Ce reproche-l,
qu'on le garde pour les peintres de salets  l'eau de rose, pour des
talents mignards qui parent d'oripeaux les ordures du chemin, qui
jettent le manteau de la posie sur la nudit du vice! Et qu'on
reconnaisse enfin au romancier le droit de laisser l'indignation
parler un langage indign, de montrer  son poque l'image de ses
vices, de faire saigner aux yeux de tous des plaies qu'on ne gurit
pas, parce qu'on les a trop caches!




II

LE ROMAN


Nous avons dit avec quelle violence le roman de _L'Assommoir_ fut
attaqu et dnonc. Parmi les nombreuses questions qu'il souleva, il
en est deux que nous avons particulirement  coeur d'lucider: Les
uns accusaient M. Zola d'avoir vol sans pudeur un ouvrage assez
inconnu, le _Sublime_, de M. Denis Poulot; d'autres, au contraire,
prtendaient,--pour employer le style squammeux, sinon les
expressions textuelles d'une critique fort  la mode,--qu'il outrait
l'outrance, qu'il violentait la violence, qu'il exagrait
l'exagration, qu'il abaissait l'abaissement et dsolait
l'abomination. Ces deux opinions, assez contradictoires, ayant t
avances, il s'agit d'examiner laquelle des deux est la bonne,--ou si
peut-tre l'une et l'autre seraient mauvaises.

La question de plagiat peut se trancher sans la moindre difficult.
Nous avons expliqu comment M. Zola travaille; nous l'avons montr
entour de documents divers. Or, le _Sublime_ est un _document_, ce
n'est en aucune faon un ouvrage d'imagination: son titre seul a pu
faire illusion. Le volume est divis en deux parties: dans la
premire, M. D. Poulot tudie les divers types d'ouvriers mcaniciens
qu'il a rencontrs dans sa carrire; de cette tude particulire, il
s'lve  des considrations gnrales sur la position des
proltaires; et, dans la seconde partie, il aborde hardiment la
question sociale. Il est vident qu'un romancier peut consulter un
livre semblable, y prendre mme quelques noms, quelques anecdotes,
sans tre pour cela un plagiaire; quand on crit un roman historique,
on est forc de lire l'histoire, de mettre en scne des personnages
dont beaucoup d'historiens ont parl: on ne vole pas ces historiens
pour cela. Richelieu n'appartient ni  un historien, ni  un
romancier: Dumas a pu le peindre  sa fantaisie, l'habiller comme il a
voulu, et aucun des biographes du cardinal-duc n'aurait eu l'ide de
lui rclamer des droits d'auteurs.--Il en est exactement de mme
pour le roman populaire; M. Denis Poulot a cit des faits, tudi des
types; les rsultats de ses tudes, il les livrait au public; M. Zola
pouvait les utiliser sans rien ter  la valeur du _Sublime_. Il n'a
pas plus plagi M. Poulot que le R. P. Le Vavasseur, cit plus
haut.--Cela est tellement clair, que nous rougissons de le discuter;
mais il y a des gens que l'vidence blouit.

Quand on lance contre un crivain l'accusation de plagiat, cela prouve
son originalit. Or, certains critiques se donnent une peine immense
pour chercher des prototypes aux personnages de M. Zola. Ils en
trouvent, et il n'y a rien l d'tonnant: les caractres que veut
tracer un grand crivain sont presque toujours en germes chez des
auteurs prcdents ou contemporains qui n'ont pas son gnie et ne
savent que les esquisser.

Passons maintenant au second point que nous voulons tcher
d'claircir:

_L'Assommoir_ est-il une oeuvre d'exagration? Est-ce un livre
antidmocratique et antisocial, qui vise  calomnier le peuple?--La
question, fixe dj quand le roman parut, est revenue  l'ordre du
jour dans les critiques du drame. Nous lisons dans le _Petit National_
(21 janvier):

On est venu nous raconter que l'auteur, proccup d'une haute
question de morale, a voulu montrer la dcadence fatale d'une famille
d'ouvriers, dans le milieu empest de nos faubourgs. La chose est
aimable pour nos faubourgs et quivaut  dire: la dcadence d'une
famille d'ouvriers dans le milieu empest des ouvriers.

L'accusation est grave. A un moment o les misres du peuple meuvent
tous les coeurs gnreux, o l'on cherche srieusement un moyen d'y
remdier, il serait criminel de calomnier ce peuple, d'exagrer ses
vices; mais il est honnte, utile et moral de le montrer tel qu'il
est. D'ailleurs, une accusation semblable ne se discute pas; elle se
prouve ou se dment par des faits. Les faits que nous allons citer,
nous les prendrons, sans nous permettre de les commenter en aucune
faon, dans le livre mme de M. Poulot. Ce livre est crit par un
homme du peuple, qui connat les ouvriers pour avoir vcu avec eux et
comme eux: nul ne l'accusera de chercher  les noircir.

L'auteur a fait ses observations sur les ouvriers mcaniciens, qui
forment la septime partie de la population laborieuse de Paris. Il
les divise en huit classes, dont il indique les proportions, et qui
forment une graduation ascendante vers le vice:

    Sur cent travailleurs, dit-il, il y a:
    10 ouvriers vrais;
    15 ouvriers;
    15 ouvriers mixtes;
    20 sublimes simples;
    7 sublimes fltris ou descendus;
    10 vrais sublimes;
    16 fils de Dieu;
    7 sublimes des sublimes[3].

  [3] Page 229.

..... Les sublimes, un grand nombre du moins, ont dteint sur leur
femme: il y en a parmi elles qui boivent bien, c'est une habitude que
leur homme leur a fait prendre; si elles attrapent un poche-oeil: Oh!
c'est rien, ils se sont tarauds pendant la nuit[4].

  [4] Page 197.

..... Une partie des femmes et des filles de sublimes vendent et
prostituent leurs charmes, ou jouent le rle infect de procureuses,
entremetteuses et un rle plus ignoble encore.....[5]

  [5] Page 195.

Mais tout cela, ce sont des gnralits, des observations vagues que
rien ne justifie. _L'Assommoir_ va bien plus loin, n'est-ce pas? Il
faudrait prciser. Prcisons! Voici des faits:

Le plus beau type du vrai sublime est mort, il y a quelques annes;
nous devons quelques mots  ce gnie transcendant.

Il se nommait Ar...in, homme ayant t trs intelligent et trs
adroit. Bon dessinateur, ancien horloger, il s'tait lanc dans la
mcanique; une partie des modles du Conservatoire ont t excuts
par lui. Ses capacits lui firent gagner la couronne des pochards;
aprs avoir descendu et avoir pass par toutes les dgradations
humaines, il fut proclam empereur des pochards et roi des cochons.
Son couronnement a eu lieu au _L, s'il vous plat_, chez Boulanger,
traiteur,  la barrire des Vertus. Ce qui avait provoqu ce brillant
honneur, c'est qu'Ar...in avait mang une salade de hannetons vivants
et mordu dans un chat crev[6].

  [6] Page 98.

Voil pour la temprance; voici pour la moralit:

Un vrai sublime forgeron avait touch cinquante-cinq francs pour sa
paie de quinzaine; il aurait trs bien pu, s'il avait fait ses douze
jours, toucher de soixante-dix  quatre-vingts francs. Sa femme tait
enceinte de sept mois; il avait deux garons, l'un de sept ans,
l'autre de quatre et une petite fille de quinze mois. Il habitait une
mansarde sans air, rue de Meaux; deux petites pices formaient ce
logement, si l'on veut donner ce nom  ce taudis. Pendant la
quinzaine, le patron lui avait fait avoir  crdit en rpondant pour
lui, il se gorgeait bien; quant  sa femme et  ses enfants, il ne
s'en occupait pas. La malheureuse allait dans un march accompagne de
ses enfants, ramasser dans un sac des feuilles de choux ou de quelques
autres lgumes avaris. L'an des enfants recueillait l'avoine que
les chevaux laissaient tomber aux stations des voitures de place. Elle
obtenait de la compassion d'un boucher et d'un marchand de vins,
quelques morceaux de vieilles viandes et vivait ainsi. A la sortie de
la paie, aprs force litres, notre sublime rentra  onze heures du
soir moiti ivre et accompagn d'une prostitue du plus bas tage.
Aprs une lutte et force coups de poing, il fora sa femme et ses
enfants  coucher dans la premire pice, et lui s'installa dans la
deuxime avec son ordure. Le lendemain, ils partirent ensemble, mais
pour faire _marronner_ sa femme, il remit devant elle vingt francs 
la prostitue[7].

  [7] Pages 200-201.

Et maintenant, dites que _L'Assommoir_ est un tissu de mensonges et
d'exagrations.

Encore quelques mots de M. D. Poulot, et nous quitterons le _Sublime_:

Ouvrier est synonyme de travail, dignit, respect.

Sublime est synonyme de paresse, dgradation, avilissement. _Le
gangren est dj pour la socit une lpre assez dgotante, mais
quand il a des enfants, il corrompt tout. Le sublimisme, ce
vomito-negro du travailleur, est contagieux._ L'exemple est tout pour
les jeunes natures. Puis, vous voudriez que des enfants de sublimes
soient sobres, respectueux, travailleurs, allons donc! Nous avons
entendu un petit garon de treize ans appeler sa mre vache, bonne 
rien, lui dire que son pre avait bien raison de lui administrer de
bonnes danses en attendant qu'il soit assez fort pour en faire
autant[8].

  [8] Page 201.

Ces rflexions si judicieuses d'un homme qui a pass sa vie avec les
ouvriers, et qui ne prend la plume que pour proposer des remdes 
leur misre, sont-elles suffisantes  faire comprendre l'expression
employe par M. Zola, de milieu empest de nos faubourgs[9]? Ne
sait-on pas que les mauvais corrompent les bons bien plus que les bons
ne corrigent les mauvais? Et n'est-il pas clair que, tout en partant
du milieu empest des faubourgs, l'auteur n'entend pas dire par l
que la classe ouvrire est universellement gangrene, ou mme l'est en
majorit? Qu'on nous permette une comparaison peu propre, mais juste:
un fumier empeste un jardin, quand bien mme le jardin est tout
parsem de fleurs.

  [9] Prface de _L'Assommoir_.

Tous ces faits nous ont prouv que l'oeuvre de M. Zola est vraie,
qu'elle n'est ni une calomnie lance contre le peuple, ni une
caricature de la classe ouvrire, peut-tre mme qu'elle a une porte
sociale. Mais est-elle une oeuvre d'art?--Voil la question qui nous
embarrasse maintenant.

Pour le rsoudre, cherchons comment M. Zola a travaill la pte que
lui fournissaient ses tudes et ses observations.

Quand il a eu choisi le paysage, il y a d'abord _plac_ des types trs
divers, quoi qu'on en dise. Ce qui cre leur diversit, ce n'est pas
la diffrence de leur position sociale; un ouvrier peut diffrer d'un
ouvrier tout aussi bien que d'un grand seigneur, et ceux qui
reprochent  _L'Assommoir_ de n'tre clair par aucun rayon, ne se
sont pas donn la peine de le lire et de le comprendre. Le bien
existe, dans ce livre puissant. N'est-ce pas un rayon, que la beaut
unie  la force de Goujet, que la noblesse d'me de sa mre? Et cette
pauvre petite Lalie, qui meurt sans une plainte sous le fouet d'un
pre fou d'alcool, n'en est-ce pas un aussi, et du plus pur idal?
Mais le rayon qui pntre dans la mansarde ne ressemble pas au rayon
qui fait briller le marbre d'un palais: il a de la peine  entrer, 
travers des carreaux ternis ou briss, dont les morceaux sont retenus
par un papier sans transparence; il n'arrive que tout ple dans ce
pauvre milieu, et les graines de poussire qu'il fait danser en grand
nombre l'obscurcissent encore. Oui, sans doute, il a plus d'clat
quand il baigne les fleurs d'un parterre, ou quand il rchauffe les
statues belles et nues d'un grand parc: mais, pour tout cela, il n'est
pas plus soleil. Le peintre qui rend sa splendeur obscurcie n'est pas
moins admirable que celui dont les couleurs chaudes enluminent une
toile aristocratique.--La grande _Virginie_, le _Louchon d'Augustine_,
_Mes-Bottes_, _Bibi-la-Grillade_, tous ont un caractre, une
spcialit, pour ainsi dire; mais ils ne semblent l que pour diriger
les divers degrs de l'chelle que descend Coupeau, entranant
Gervaise dans sa chute.

Le roman tout entier semble destin seulement  aider au dveloppement
de ces deux caractres. L'auteur ne les quitte pas un instant. Il les
pose d'abord, ds l'entre. Coupeau a toujours t honnte et bon
ouvrier; Gervaise, bonne nature, au fond, chaste malgr ses fautes, a
t gte par une abominable ducation; pendant quelque temps, mme,
elle a donn dans l'ivrognerie, elle buvait de l'anisette; puis elle
s'est laiss sduire par Lantier. Mais la maternit et la douleur lui
ont rendu le sentiment du bien. Abandonne par un amant, elle a jur
de vivre honnte et de se dvouer  ses enfants. Elle rencontre
Coupeau, qui l'pouse. Tout fait supposer qu'ils vivront heureux et
seront des ouvriers modles. Mais non: les vnements se conjurent
pour les entraner  leur perte. On les voit avancer d'abord, faire de
petites conomies, se crer un gentil intrieur. Mais l'accident de
Coupeau vient troubler cette paix, et la dgringolade commence. Le
malheureux passe par tous les degrs d'avilissement, entran non
seulement par un penchant naturel  l'ivrognerie, qu'il a hrit de
son pre, mais par de mauvais camarades qui le corrompent, par une
srie de petites circonstances qui agissent sur lui; enfin, quand il
est dj tomb assez bas, Lantier achve de le traner dans la boue.
L'influence des faits, la tyrannie des choses est montre par l'auteur
avec un soin particulier; il ne se contente pas de dessiner l'me de
son hros: il recherche et montre les parcelles empoisonnes que ce
malheureux a respires dans l'air, les poisons qu'il s'est laiss
verser, les meurtrissures des obstacles qu'il a rencontrs, dont il
n'a pas su faire disparatre la trace.

Gervaise, nature molle, indiffrente, cherche en vain une planche de
salut: son mari l'entrane en tombant, elle veut d'abord le retenir,
puis, quand elle ne peut plus, elle se laisse choir avec lui; elle
souffre tant de l'abrutissement de cet homme, qu'elle finit par
l'envier: il ne sent rien lui, il est ivre! Il n'a pas faim: il
boit!--Et tous deux arrivent ensemble  croupir dans la fange, 
vgter dans le vice sans en sentir la puanteur.

Il faut le reconnatre, les dtails sont nombreux: mais y en a-t-il
trop pour expliquer cette chute pouvantable, cet abaissement graduel
de deux tres que l'on nous a d'abord fait aimer? Y en a-t-il trop
pour faire saigner le coeur? Pour inspirer une immense piti du
misrable qui tombe et de la femme qu'il entrane?--Le dgot mme du
livre que tmoignent des esprits trs dlicats, habitus  des
peintures  l'eau de rose de pchs mignons,  des rcits d'infamies
_comme il faut_, prouve que l'auteur a atteint son but. Il a mu, et
si profondment et en touchant une note si vraie, qu'on ne peut pas
lui pardonner. Ainsi, les Athniens d'autrefois condamnaient  une
amende un pote qui les avait fait trop pleurer. Ainsi, dans une autre
poque, les marquis de Louis XIV voulaient rosser Molire, parce
qu'ils se reconnaissaient dans ses satires.

Quand un livre excite des haines, on peut tre sr qu'il a touch une
plaie et fait frmir la vrit. Les peintres de scandale par amour du
scandale trouvent des amateurs qui les achtent, mais personne qui
ose lever la voix pour les dfendre. Leurs oeuvres procurent quelques
heures d'un sale plaisir, mais ne passionnent pas et meurent bientt
dans la solitude.




III

HISTOIRE D'UN DRAME


M. Zola, dont les trois tentatives dramatiques n'ont pas t
heureuses; et qui est trs convaincu qu'une pice tire d'un roman est
une oeuvre infrieure, n'avait aucune envie de livrer une nouvelle
bataille sur le terrain de l'_Assommoir_: il l'aurait perdue, ou
n'aurait pu la gagner qu'en sacrifiant ses thories. Lui-mme
d'ailleurs, explique trs clairement les raisons qui l'ont engag 
rester en dehors du drame:

Personnellement, dit-il dans son feuilleton du _Voltaire_, je
regardais la scne comme une tentative grave et dangereuse. Jamais je
n'aurais risqu cette tentative moi-mme. Fatalement, lorsqu'on
transporte un roman au thtre, on ne peut obtenir qu'une oeuvre moins
complte, infrieure en intensit; en un mot, on gte le roman, et
c'est toujours l une besogne mauvaise, quand elle est faite par le
romancier.

En outre, mon cas particulier se compliquait de trois checs
successifs, ce qui mritait rflexion. Le jour o il me plaira de
tenter la fortune des planches une quatrime fois, je commencerai, par
choisir mon terrain avec le plus grand soin, afin de livrer bataille
dans les meilleures conditions possibles. Et, je l'avoue, le terrain
de l'_Assommoir_ me paraissait dtestable. Je me demandais pourquoi
tripler les difficults en prenant des personnages, un milieu, une
langue, qui m'obligeraient  des audaces trop brutales, si je voulais
rester dans la note strictement relle. Il n'est point lche de
refuser le combat quand la position n'est pas bonne.

Donc il ne me plaisait pas de lutter avec mon roman et de courir les
risques de ce casse-cou. Mais je ne voyais aucun mal  ce qu'un autre
tentt l'aventure. Un autre ne serait pas tenu  respecter
scrupuleusement le livre, un autre aurait toute libert d'attnuer, de
modifier, de travailler en dehors des ides thoriques que je
professe; on ne lui demanderait que de l'intrt, du rire et des
larmes. C'est ainsi que j'ai t amen  autoriser MM. Busnach et
Gastineau, et je les ai choisis entre beaucoup d'autres, parce qu'ils
voulaient bien me dsintresser compltement et accepter toute la
responsabilit, sans rclamer en rien ma collaboration.

Cette autorisation qu'il a accorde, les critiques la lui reprochent
comme une concession indigne de lui, comme un sacrifice de ses
principes fait au dsir du succs ou de l'argent. Nous allons raconter
l'histoire de ce drame, qui, comme beaucoup de choses, est n du
hasard. Ensuite, quand les faits seront connus, ceux qui le croiront
juste jetteront la pierre  M. Zola.

M. William Busnach n'avait jamais fait de drame et ne songeait gure 
en faire. Il s'en tenait  des vaudevilles, que l'on reprsentait avec
assez de succs aux Varits, au Palais-Royal, ou aux Folies-Marigny.
Mais son toile l'avait destin  jouer le rle de novateur, 
partager les haines qu'excita la nouvelle cole naturaliste.--Un jour
qu'il flnait sur le boulevard, il rencontra M. Mends. M. Mends tout
en causant de choses et d'autres, lui demanda de lui procurer des
abonns pour un journal qu'il fondait: _La Rpublique des lettres_. M.
Busnach le pria de lui adresser d'abord quelques exemplaires du
premier numro. Ce qui fut fait. Dans ce premier numro, se trouvaient
les premiers chapitres de _L'Assommoir_, ceux qui avaient dj paru
dans le _Bien public_ et dont les rclamations des abonns avaient
interrompu la publication. Cette trouvaille d'un coin de la socit
encore peu explor, le style puissant et ces types pleins de vie
intressrent si fort M. Busnach, qu'il courut supplier M. Mends de
lui permettre de lire le manuscrit, jurant qu'il ne pouvait pas
attendre la fin. M. Mends lui donna un mot pour M. Zola, et celui-ci,
peu habitu alors  l'admiration, accorda avec plaisir la permission
demande.--M. Busnach, en dvorant le manuscrit, prouva un sentiment
d'admiration, d'enthousiasme, que, jusque-l, _Les Misrables_ et _Les
Chtiments_ avaient seul excit en lui.

Quelque temps aprs, _L'Assommoir_ parut en volume, et excita les
scandales que l'on sait. M. Zola, qui avait t fort touch de
l'admiration expansive de M. Busnach, lui en envoya un volume avec une
ddicace. M. Busnach alla le remercier; le dsir d'utiliser la
situation du roman pour la scne l'avait dj piqu; et, plutt comme
interrogation que comme exclamation, il lana cette phrase:

Quel dommage que l'on ne puisse pas transporter cela au thtre!

M. Zola haussa les paules en souriant, et trouva trange l'ide mme
d'une pareille entreprise. On n'en parla plus.

M. Busnach avait prt le volume qu'il admirait  son collaborateur
et ami, M. Gastineau; celui-ci, aprs l'avoir lu avec soin, crut qu'on
en pouvait tirer un vaudeville en trois actes pour les Varits. Les
deux amis passrent quelques heures  tudier la question. Mais les
couplets refusaient de venir, les lvres qui voulaient rire se
crispaient, les situations lgres ne se dcoupaient pas; loin de l,
l'action tragique se dessinait, s'imposait.--On comprend que la
lugubre apparition du drame ait d'abord effray deux vaudevillistes.
Nanmoins, ils se dcidrent bientt  aborder franchement ce sujet
qui s'emparait d'eux, et furent demander  M. Zola l'autorisation de
tirer une pice de son roman.

Un dtail: M. Gastineau, qui tait fort timide, attendit dans un
fiacre le rsultat des dmarches de son collaborateur.

Le succs colossal de _L'Assommoir_ avait dj allch plus d'un
dramaturge; il avait t question de M. Siraudin, puis de M. Sardou;
mais l'affaire ne s'tait pas arrange. Aussi M. Zola rpondit-il
alors aux sollicitations de M. Busnach par un mot qu'il ne prononce
pourtant pas souvent:

Impossible!

M. Busnach insista, et finit par obtenir l'autorisation de faire un
scnario, qu'il rapporta au bout de trois jours. Mais, dans ce court
intervalle, un auteur, trs aim du public, et qui est acadmicien,
avait dclar la tentative absolument irralisable. M. Busnach mit son
point d'honneur  le faire mentir; comme son plan plut  M. Zola, il
obtint enfin l'autorisation qu'il rvait.

Le plan primitif comprenait douze tableaux. Deux ont t retranchs:
l'un, qui tait un simple changement de dcor au dernier acte;
l'autre, qui se passait aprs la scne de l'chafaudage, avait pour
titre: _La premire bouteille_; c'tait le premier pas de Coupeau vers
l'ivrognerie.--Aprs la premire, comme le drame tait trop long, on a
d supprimer encore le tableau de la Forge, qui plaisait peu au
public.

Quatre mois aprs que les auteurs eurent commenc leur oeuvre,
Gastineau mourut, et M. Busnach se trouva seul charg de toute la
besogne: seul, disons-nous, car M. Zola avait mis comme condition
_sine qua non_  son autorisation, qu'il n'aurait absolument pas 
s'occuper de la pice, et que, dans aucun cas, son nom ne serait mis
en avant. Cette condition a-t-elle t strictement remplie? Il est
difficile de le croire. Dans plusieurs passages du drame de l'Ambigu,
on retrouve la touche vigoureuse du puissant naturaliste. D'ailleurs,
il est fort probable que M. Busnach soumettait son plan et son travail
 M. Zola, et celui-ci n'aura sans doute pas pu s'empcher de lui
prter l'appui de ses conseils. A quel point s'est arrte cette
collaboration invitable? C'est ce que nous ignorons. Mais il faut
croire qu'elle n'a pas t bien loin, puisque M. Zola, qui pourtant ne
refuse jamais la responsabilit de ses actes et de ses oeuvres, ne l'a
pas avoue.

Jusqu' prsent, on a rpt sur tous les sens que l'auteur des
_Rougon-Macquart_ tait un romancier, mais n'avait aucune des qualits
indispensables au dramaturge; ses trois checs taient une preuve 
l'appui de ce qu'on avanait.--Quand _L'Assommoir_ eut russi, les
opinions changrent, on le rendit responsable de toutes les habilets
scniques qui gtent le sujet. Il y a l une contradiction flagrante;
et c'est pourtant de l qu'on part pour accuser M. Zola d'tre un
spculateur sans vergogne, un crivain sans foi!--Cela montre sur
quelle base s'appuient la plupart du temps ses dtracteurs.

Une fois le drame achev, il s'agissait de le faire jouer; l
commenaient les difficults. Peu de directeurs auraient eu le courage
de monter une pice pareille,  grand spectacle, et qui avait, au dire
de tous, neuf chances sur dix de faire un four. M. Chabrillat, qui
reprenait l'Ambigu et qui ne demandait qu' donner du relief  ce
vieux rceptacle du _mlo_, se chargea bravement de cette tmraire
entreprise; il eut le mrite de croire au succs, et de ne reculer
devant aucun sacrifice pour l'assurer.

Il ne restait plus que les acteurs  trouver.

M. Gil-Naza ne fit aucune difficult pour accepter le rle de Coupeau.
Aprs l'avoir lu, il rencontra M. Busnach dans les coulisses de
l'Ambigu, un soir que l'on donnait _La jeunesse de Louis XIV_. Il vint
 lui, lui serra la main avec effusion, et lui dit:

Ce sera mon ternel honneur, d'avoir cr le rle de votre pice. Et
quant au succs, on peut garantir deux cents reprsentations.

En parlant ainsi, il portait son costume de Mazarin. Et, depuis ce
moment, il tudia son rle avec une ardeur que rien ne ralentit, avec
une conscience que rien ne rebuta. Il a pass des journes 
Sainte-Anne; il a pntr dans les vrais assommoirs, il a vu de prs
cette vie du peuple qu'il voulait reprsenter.

Il fut plus difficile de trouver une Gervaise. Mlle Rousseil, 
laquelle on s'adressa d'abord, refusa: le rle ne lui convenait pas.
Mme Lonide Leblanc ne put pas s'en charger; Mlle Antonine non plus.
On tait fort embarrass. C'est alors que Mlle Sarah Bernhard dit un
jour  M. Busnach:

Vous cherchez une Gervaise? Mais vous en avez une sous la main: c'est
Hlne Petit, qu'il vous faut!

Le soir mme, M. Busnach courut  l'Odon, o l'on donnait _Conrad_;
le lendemain, il se prsentait chez Mme Hlne Petit. Il lui lut le
rle, qu'elle couta avec une motion profonde et toujours croissante;
quand il eut fini, elle se jeta dans les bras de son mari, M. Marais,
en s'criant:

Ah! voil le rle qu'il me faut! Je l'attends depuis cinq ans!

Grce  l'obligeance de M. Duquesnel, l'affaire put s'arranger; tout
le monde fut content,--except,  ce qu'on dit, M. Marais, qui aime
mieux voir sa femme en princesse qu'en ouvrire, et en robe blanche
qu'en haillons.

M. Dailly fut charg du rle difficile de Mes-Bottes, qu'il joue avec
tant de bonne humeur. Il s'est aussi donn beaucoup de peine, et peut
prendre sa part au succs. C'est lui qui a eu l'ide magnifique
d'ouvrir au milieu son immense pain, et d'y enfermer son petit morceau
de fromage; c'est encore lui qui a imagin la charmante scne muette
de Gervaise, embrassant la rose que Goujet lui a offerte pour sa fte.

Le rle de Nana, qui parat d'abord  dix ans, puis  vingt, n'tait
pas facile  remplir. Par bonheur, Mlle Louise Magnier a une nice,
qui lui ressemble, ce qui permit de surmonter encore cet obstacle.

Les dcors enfin, ont t donns  MM. Chret, Zarra, Poisson et
Cornil, qui, tous, ont rivalis de zle et d'exactitude.

Ainsi, rien n'tait nglig; dans le plan de bataille, on ne livrait
rien au hasard.




IV

UN INCIDENT.--LA PREMIRE DE L'ASSOMMOIR


Malgr tant d'efforts, on pouvait craindre un chec.--Les inquitudes
redoublrent lors d'un incident qui a soulev mille querelles, et dont
je dois dire quelques mots.

Depuis quelques annes, M. Zola envoie chaque mois un article
littraire  une revue russe, le _Messager de l'Europe_; il y traite
diverses questions littraires. Dans un des derniers numros, il
publia une tude sur le roman franais, dans laquelle il exprima ses
opinions avec la franchise qui lui est habituelle. Cet article fut
remarqu par le correspondant parisien d'une revue suisse la
_Bibliothque universelle_, qui en donna une analyse et en traduisit
quelques passages. Cela excita un vrai scandale. Au lieu de regarder
M. Zola comme un homme qui a des opinions et les dfend, on le montra
du doigt comme un calomniateur et un envieux. Les uns attribuaient ses
jugements svres  une vile jalousie; d'autres,  un intrt de
spculateur du plus bas tage; personne ne souponna qu'il pt tre
sincre.

On crut remarquer qu'il ne faisait grce qu'aux romans dits par M.
Georges Charpentier, et on l'accusa d'avoir fait une rclame.
Pourtant, le fait pouvait s'expliquer autrement. On sait que le groupe
d'crivains dit _naturaliste_ (puisqu'il faut employer ce mot) se
runit chez M. Flaubert, que tous professent plus ou moins les mmes
ides. On aurait pu penser que M. Zola dfendait les oeuvres et les
thories de ses amis littraires plus encore que les intrts de son
diteur: car enfin, il ne pouvait logiquement pas prendre le parti des
auteurs qui professent des thories directement opposes aux siennes,
qui d'ailleurs ont tous des organes pour se dfendre quand on les
attaque, et, le cas chant pour attaquer eux-mmes. Mais on se garda
bien de poser cette alternative. On ne voulait pas non plus remarquer
que tous les romanciers cits avec loges par M. Zola n'ont pas des
volumes chez M. Charpentier:

M. Alphonse Daudet en a plusieurs chez Dentu qui publiera aussi la
_Reine Frdrique_, aprs qu'elle aura paru comme feuilleton dans le
_Temps_.

M. Duranty, qui n'est gure connu, et auquel M. Zola accorde pourtant
de grands loges, a fait paratre tous ses romans chez le mme
diteur, et n'en a aucun chez Charpentier.

M. Flaubert a t fort longtemps imprim chez Michel Lvy; ce n'est
qu' la suite d'une vive altercation avec lui qu'il l'a quitt.

Enfin, M. de Goncourt,--comme M. Zola lui-mme,--a t dit par la
maison Lacroix, jusqu'au moment de sa liquidation: M. Charpentier a
pris la peine d'aller le chercher lui-mme, comme il avait t
chercher M. Zola.

Les ides que M. Zola dfend depuis trois ans dans le _Bien public_,
dans le _Voltaire_ et dans le _Messager de l'Europe_ ne lui sont,
d'ailleurs, pas particulires: ce sont celles que professe tout le
groupe auquel il appartient; probablement que M. Flaubert et M. de
Goncourt les dfendraient avec la mme vigueur s'ils faisaient du
journalisme: M. Zola, le seul du groupe, se trouve plac dans la
critique militante; par ce fait mme, il est appel  dfendre les
thories qu'on lui connat; il le fait avec d'autant plus de vigueur
qu'il se sent appuy par le suffrage et par les opinions des hommes
dont il estime le plus le got et le talent.

Ses critiques littraires sur le roman, qui ont paru dans le _Messager
de l'Europe_, et ses articles du _Voltaire_ runies sous le titre de:
_Le Naturalisme au thtre_, paratront prochainement, en mme temps
qu'une nouvelle dition de _Mes haines_; l'on pourra voir que ses
opinions sont les mmes depuis longtemps.

On a beaucoup reproch  un romancier d'avoir jug d'autres
romanciers; on trouve l de l'indlicatesse. Il semble pourtant que
chacun a le droit de dire ce qu'il pense, et peut le dire sans
forfaire  l'honneur. Mais M. Zola a le malheur de sortir du ton de
congratulation et de mnagements qu'emploient volontiers les artistes,
quand ils parlent publiquement les uns des autres. Son style bref, sa
manire un peu sche, un peu hautaine de prsenter ses observations,
ont exaspr bien des susceptibilits. Toutefois, il ne nous semble
pas mriter le reproche de violence: la violence est quelque chose de
relatif, n'est-ce pas? Eh bien! comparez les articles que nous
transcrivons ici, et dites vous-mmes de quel ct elle se trouve:

Voici d'abord l'article consacr  M. Ulbach:

   Je nommerai M. Ulbach, qui a beaucoup produit dans des tons
   neutres. Celui-l drive de Lamartine qu'il a connu et dont il a
   pris la manire fluide et mollement image. Son seul succs a t
   son roman: _Monsieur et Madame Fernel_, une peinture de la vie de
   province assez exacte. Ses vingt-cinq ou trente autres romans se
   sont vendus raisonnablement,  deux ou trois ditions en moyenne.
   Aujourd'hui il travaille encore beaucoup; il ne se passe pas
   d'anne o il ne jette dans la circulation deux ou trois volumes;
   mais la critique ne s'occupe plus de lui, il est en dehors de la
   littrature militante.

   J'ai cit M. Ulbach parce qu'il est le type bien net des
   romanciers qui passent pour crire des romans littraires; on
   entend par l des analyses, par opposition aux romans
   feuilletons, qui sont bcls sans aucun souci de la grammaire ni
   du bon sens. Rien n'est curieux  tudier comme le style de M.
   Ulbach; c'est un style mou, qui s'en va par filandres, avec des
   intentions potiques  tout propos; les comparaisons s'entassent,
   les images les plus imprvues se heurtent, les phrases flottent
   comme des mousselines peinturlures, sans qu'on sente dessous une
   carcasse solide et logique, cette carcasse rsistante qui doit
   tout porter, et qui seule indique un crivain de race. En somme,
   il n'y a que des intentions de style; le style manque, la faon
   personnelle de sentir, et le mot juste qui rend la sensation. M.
   Ulbach n'en a pas moins pass pour un crivain, dans les journaux
   et dans un certain public.

Dans le numro du 28 dcembre 1878, de la REVUE POLITIQUE ET
LITTRAIRE, nous trouvons sous le titre de _Notes et impressions_, un
article de M. Louis Ulbach dont nous transcrivons le commencement:

   On s'entretient, depuis huit jours, de l'article de M. . Zola,
    l'usage de la Russie, dans lequel il prtend administrer le
   knout aux romanciers franais, en exceptant toutefois les
   confrres de la librairie Charpentier.

   Pour mon compte, je ne suis pas surpris. Une enqute srieuse,
   polie, des principes clairs, des dfinitions exactes m'eussent
   tonn davantage. Je trouve M. Zola dans la logique de son talent
   comme dans la plnitude de son droit. On sait qu'il a l'piderme
   aussi chatouilleux qu'il a le poing pais, et ses ddains sont
   des reprsailles.

   Je n'avais pas attendu sa piti mprisante pour dire mon
   sentiment, il y a bientt dix ans, sur _la littrature putride_;
   je suis presque confus, dsappoint d'tre si peu injuri. M.
   Zola accorde une ralit approximative aux peintures de province
   que j'ai faites dans mon roman _Monsieur et Madame Fernel_. Il
   est bien bon; il est trop bon. Je ne veux pas de ses mnagements.
   Thrse Raquin et Gervaise doivent plus de gros mots  Mme
   Fernel. Elles ne se vengeront jamais assez.

   Je sais bien que M. Zola m'avait dj pardonn mon indignation
   sincre, quand il daignait, par exemple, me demander de le
   prendre pour collaborateur au journal _La Cloche_.

   Je fus heureux de lui donner les moyens de faire une besogne
   dcente, bien qu'il ft oblig de rendre compte de l'Assemble de
   Versailles. J'eus plusieurs fois  corriger,  assainir, 
   supprimer des passages scabreux, et j'ai des lettres o il se
   plaint de ma pudeur...

   ... Il se souvient,  la fin, de mon accueil confraternel quand
   il ne m'assomme qu' moiti, et de mes critiques quand il me
   jette en dehors de la critique actuelle. Il a bien tort s'il est
   un peu reconnaissant. Je ne lui demande pas plus d'gards que ses
   hros n'ont de conscience. _Je serai toujours trs honor de sa
   rancune....._

   ... Je me souviens d'avoir lu dans _Thrse Raquin_, avec la
   description d'un cadavre de femme en dcomposition: C'est  la
   Morgue que les voyous ont leur premire matresse. Je voudrais
   que les crivains de mon temps ne bornassent pas leurs amours
   ternelles aux premires amours des voyous.

Voici maintenant le passage le plus violent de l'article de M. Zola
consacr  M. Claretie:

   ... Pourtant, les volumes s'entassaient avec une dsesprante
   monotonie. Ils demeuraient tous semblables. Ils taient tous
   aussi bons et aussi mauvais les uns que les autres. Et,  mesure
   que le tas grossissait, il s'en dgageait de plus en plus une
   insupportable odeur de mdiocrit. M. Jules Claretie promettait
   toujours, mais ne tenait jamais.

   J'ai souvent rflchi  ce cas. Il est un des plus navrants
   qu'on puisse voir. Je rpte que l'crivain a des allures
   littraires, qu'il a une bonne tenue de style, qu'il campe un
   personnage comme un matre, qu'il possde en un mot tous les
   caractres de surface du talent. Et quand on l'ouvre il est vide;
   c'est un fruit qu'un ver a mang intrieurement, et qui s'crase
   ds qu'on le touche. Il a une facilit dplorable, une facult
   d'assimilation qui lui permet d'tre tout ce qu'il veut, sans
   jamais rien tre par lui-mme. Sa plume court sur le papier, et
   ce n'est pas sa personnalit propre qui la conduit, ce sont les
   personnalits des autres, les souvenirs que malgr lui, par sa
   propre nature d'imitation, il emprunte  droite et  gauche. Il
   vit grce  l'air ambiant, il prend des ides qui volent autour
   de lui; jamais une ide ne lui sort directement du cerveau. Il a
   le procd de ce matre, puis le procd de cet autre matre,
   tout cela navement, sans qu'il s'en aperoive, parce qu'il est
   n pour cela. Il est et restera un miroir; chacun de nous peut
   aller se regarder en lui et se reconnatre. En un mot, et pour le
   rsumer par une image, il crit sous la dicte de tous.

C'est violent, n'est-ce pas? Mais coutez M. Jules Claretie, dans son
compte-rendu de l'_Assommoir_[10]. Vous comparerez:

   ..... Les auteurs de la pice, dont un, M. Busnach, est trs
   parisien, et connat le thtre pour s'y tre fait maintes fois
   applaudir, ont jug prudent de dcrasser les personnages,
   VOLONTAIREMENT REPOUSSANTS, IGNOBLES OU BTES, que M. Zola nous a
   prsents comme l'incarnation du peuple.....

   ..... Que le drame soit bon ou mauvais, qu'il russisse ou qu'il
   tombe, je n'en veux pas moins dire d'avance mon sentiment trs
   net sur le livre d'o il est tir. Il est bien tabli, ds 
   prsent, que M. Zola trouve les _concessions_ de la pice un peu
   fortes, ET, AVEC CET ART DE CHARLATANISME (UNE RIME A
   NATURALISME) QUI LUI EST PARTICULIER, il fait, ds  prsent,
   annoncer qu'il _reintera_, dans son feuilleton, le drame que son
   livre a inspir.....

   ..... A l'encontre de ce personnage des contes de fes qui
   changeait en or tout ce qu'il touchait, M. ZOLA CHANGE EN BOUE
   TOUT CE QU'IL MANIE. Une odeur de bestialit se dgage de toutes
   ses oeuvres. Ses livres sentent la boue. Ce priapisme morbide,
   qui n'est autre aprs tout que celui des romans de Marc de
   Montifaud, se retrouve chez lui, dans ce style qu'il a pris,
   absolument pris, aux frres de Goncourt, dans ces _coules de
   chair_ qu'il caresse avec des sensualits sadiques, dans ces
   flammes de dsir brutal qu'il allume au fond des prunelles de
   tous ses personnages. Il est tellement secou de cette lubricit
   littraire, que les sentiments naturels deviennent avec lui
   hideux, comme dans _Une page d'amour_; qu'il ne peut dcrire une
   poupe, une pauvre petite poupe d'enfant gisant  terre les
   jambes cartes, sans veiller, SANS CHERCHER A VEILLER aussitt
   des ides sensuelles.....

   ..... Ah! que de papes aujourd'hui et que de moutardiers du pape
   qui se croient impeccables! Nous la raillons, l'infaillibilit
   du pape, et il y a, dans les lettres, dans les arts, un certain
   nombre de vaniteux qui se posent  eux-mmes la tiare sur la tte
   et ne souffrent pas qu'on les discute. LA TIARE DE M. ZOLA EST
   FAITE, D'AILLEURS, DU LINGE SALE DE GERVAISE.....

   .... _La main_ chez lui, comme chez certains peintres, est
   extraordinaire de facture et de pte. LE CERVEAU MANQUE. M. ZOLA
   EST LE CHEF D'UNE COLE QUE JE CRAINS BIEN DE VOIR GRANDIR OUTRE
   MESURE: _L'cole de la suffisance et de l'ignorance_.

  [10] Feuilleton de la _Presse_, 20 janvier 1879.

Comparez donc la critique qu'on accuse de brutalit, et celle qui se
pose sur la tte la tiare de l'affabilit, du bon ton, de la
courtoisie.

Cet incident acheva d'indisposer contre M. Zola une bonne partie du
public et presque toute la critique. On craignit qu'il ne se formt
une cabale pour siffler le drame. Mais il n'en fut rien. D'ailleurs,
les mauvaises dispositions du public furent un peu retournes quelques
jours avant la premire de l'_Assommoir_.

La liste des nouveaux dcors de la Lgion d'honneur parut.

Chacun s'attendait  y lire le nom de M. Zola.

Le nom de M. Zola n'y tait pas.

Cet oubli du ministre donna une espce de satisfaction aux plus
malveillants: ils pouvaient se consoler des succs de leur adversaire,
en pensant qu'ils n'auraient du moins pas la mortification de le
rencontrer avec le ruban rouge  sa boutonnire. Ceux qui hsitaient
entre l'ancienne et la nouvelle cole trouvrent cette ngligence un
peu bien injuste. Aprs tout, M. Zola mritait cette distinction,
aussi bien qu'un autre et mieux que bien des autres: ses thories sont
contestables, ses critiques peuvent tre blessantes, on n'est pas tenu
d'aimer et d'admirer ses oeuvres, mais il n'y a pas moyen de nier son
talent; ses adversaires les plus dclars le reconnaissent, et ceux
qui parlent encore de lui avec un ddain calcul ne font gure que se
couvrir de ridicule. Or la dcoration se donne assez gnralement aux
artistes et crivains de talent.

Quelques mchantes langues soutinrent que M. Zola avait dpass la
moyenne; qu'il tait dj trop en vidence; qu'il fallait bien se
garder d'accorder une distinction  un homme qui fixait dj tous les
regards, faisait le sujet de toutes les discussions.

Quoi qu'il en soit, ce fait minime produisit tout un mouvement dans
l'opinion, et le drame de M. Busnach en profita. On ne pouvait pas
voir de sang-froid l'auteur des _Deux fautes_ estim davantage par le
ministre des Beaux-Arts que celui des _Rougon-Macquart_.

Presque tous les auteurs dramatiques promettaient  M. Busnach un
splendide chec: cela ne ralentit ni son ardeur, ni celle des
vaillants interprtes. Ils ne se laissrent non plus effrayer ni les
uns ni les autres par le bruit qu'on faisait autour du nom de M. Zola
ni par toutes les arlequinades qu'on dbitait sur son compte, et dont
on le rendait responsable: car tous ceux qui criaient le plus fort
accusaient M. Zola d'tre un tapageur. M. Zola eut beau dclarer qu'il
ne demandait qu' rester chez lui bien tranquille, qu' crire en paix
ses articles et ses livres, qu' les voir juger sans passion; qu'il
tait d'ailleurs compltement en dehors de la question de thtre: on
s'obstina  livrer contre lui une bataille qu'il n'acceptait pas, et,
plus tard,  lui reprocher les dfauts d'une pice  la rdaction de
laquelle il est rest tranger, qu'il n'a pas signe, mais qu'il n'a
pas _reint_ non plus, ainsi que le prdisaient ses ennemis.

La premire de _L'Assommoir_ s'annonait comme un vnement. Depuis le
temps o les classiques et les romantiques se disputaient la scne,
aucune _premire_ n'avait excit tant de mouvement dans le public.
Trois semaines  l'avance, toutes les places laisses libres par le
service taient loues; les malheureux qui voulaient voir quand mme,
en taient rduits  recourir aux expdients les plus coteux. Les
agences de thtres ngociaient  des prix fabuleux les quelques
billets dont elles disposaient; on cherchait  s'engager dans la
claque,  se glisser parmi les comparses.

Quoique la direction de l'Ambigu ait fait annoncer que les bureaux ne
seraient pas ouverts le soir de la reprsentation, deux ou trois cents
personnes stationnaient longtemps  l'avance sur les marches du
thtre. Dans le caveau, on s'arrachait les billets de la claque;
dehors, les marchands de billets, furieux de n'avoir rien  vendre, se
multipliaient, dployaient toute leur adresse pour se procurer des
entres.

Quand le spectacle eut commenc, les moins patients se retirrent
enfin, l'oreille basse. Une cinquantaine de _ttus_ restrent matres
du champ de bataille: ils taient seuls  regarder les portes fermes
pour eux; aprs le premier tableau, les marchands de billets
offraient, pour vingt francs, des _sorties_ des jours prcdents. Mais
l'Administration tait sur ses gardes, et cette supercherie ne russit
pas. Vers neuf heures, les plus acharns comprirent qu'ils
poursuivaient une chimre, et se dcidrent  rentrer chez eux,
dsols, les pieds mouills.

Les privilgis qui avaient pu pntrer dans le sanctuaire avaient,
pour se distraire pendant les longs entr'actes, un coup d'oeil
superbe: la salle tait absolument pleine, et des toilettes lgantes
s'talaient jusqu'aux secondes galeries. Toutes les clbrits du
monde parisien taient runies: dans une avant-scne, Mlle Sarah
Bernard, qui a si fort applaudi,  ce que raconte la lgende, qu'elle
a cass sa chaise. Aux fauteuils ou au balcon, Mmes Pierson, (qui
s'est trouv mal pendant la scne du _dlirium_), Massin, Lonide
Leblanc, Schneider, Alice Rgnault, Fargueil, et bien d'autres: des
toilettes et des visages rivalisant de grce et de fracheur. Les
critiques sont tous prsents; ils ont l'air graves comme des gens qui
s'apprtent  tailler une plume en lame de poignard; les directeurs
des divers thtres attendent le succs ou l'chec, pour savoir sur
quel ton ils monteront dornavant leur rpertoire; parmi les figures
connues, on remarque MM. Daudet, Halvy, Lafontaine, Antonin Proust.

Le premier tableau,--le plus _naturaliste_ de tous,--fut bien
accueilli; au lieu des sifflets que l'on attendait, les
applaudissements clatrent de tous les cts, et la soire fut un
triomphe.

Les interprtes de l'oeuvre peuvent en prendre une bonne part.--Gil
Naza s'est surpass: tour  tour bonhomme et grand tragdien, il n'a
recul devant aucun effet de ralisme; il a pourtant su faire accepter
du public la scne terrible du _dlirium_.--Madame Hlne Petit s'est
vritablement rvle. On ne peut accorder trop d'loges  la manire
dont elle a compos et jou son rle. Il faut tre srieusement
artiste, pour sacrifier au dsir d'tre vraie, comme elle l'a fait,
toute coquetterie. Peu d'actrices auraient consenti  porter de
pauvres robes malfaites, des manchettes de laine rouge et des
haillons,--non pas potiques comme ceux de Mignon,--mais criant la
misre et demandant la charit. La sympathie que le public lui a
tmoigne l'a rcompense de son dvouement: elle la mritait bien.




V

ROMAN ET DRAME


Un drame tir d'un roman a rarement la valeur littraire de son
modle. Il s'agit de dcouper en quelques tableaux une oeuvre traite
sans considrations d'espace; d'amener, dans un mme acte, des
personnages qui semblent n'avoir aucune raison de se trouver dans les
mmes lieux; de condenser en quelques heures une action qui met
souvent des annes  se dvelopper; de faire ressortir, par l'action
seulement, une foule de faits, de dtails que le romancier peut mettre
en relief par la description. Bien des circonstances chappent 
l'analyse, bien des situations arrivent  l'imprvu, sans tre
amenes, et, par consquent, sans produire beaucoup d'effet. Les
spectateurs qui ont quelque souci de la logique ont mille raisons
d'tre surpris, et, par consquent, mcontents.

Pour le roman de M. Zola, la question se compliquait de considrations
particulires: son oeuvre est construite par tableaux; or, le thtre
peut bien admettre des tableaux, mais dans un nombre limit;--l'action
met vingt ans  se drouler; bien des morceaux ne peuvent tre
transports sur la scne: car les naturalistes les plus intransigeants
sont pourtant forcs de reconnatre qu'il y a au thtre certaines
impossibilits, que l'art ne peut pas tout vaincre. Aussi, est-ce en
vain que messieurs Busnach et Gastineau se mirent  l'oeuvre avec un
respect sincre de l'oeuvre: ils furent forcs de la sacrifier;
quoique leur pice ait, dans quelques-unes de ses parties, une
incontestable valeur, elle n'en est pas moins reste bien infrieure
au roman dont elle est tire, et dont elle ne peut donner qu'une
faible ide.

Les auteurs ont cherch le drame dans la rivalit de Gervaise et de
Virginie. Selon nous, ils ont eu tort: la chute lente de Coupeau,
l'action destructive de Lantier, la lutte de Gervaise auraient
largement suffi  rendre l'intrigue intressante. Grce  leur
combinaison, tout le mal vient de Virginie, qui guette sans cesse sa
proie, qui ne manque aucune occasion de la pousser  sa perte. Dans le
roman, au contraire, les faits s'engendrent les uns les autres, avec
une logique invitable et terrible; le mal amne le mal; du premier
verre, rsulte le second; de l'ivrognerie qui engloutit tous les bons
instincts, rsulte l'abrutissement complet du buveur. Cette suite est
si rigoureuse, qu'elle semble fatale; malgr cela, Coupeau et Gervaise
restent d'un bout  l'autre responsables de leurs actions; le point
auquel ils pourraient s'arrter et ne s'arrtent pas, par lchet, est
soigneusement marqu; et l est toute la morale de l'oeuvre. Ce
procd est propre  M. mile Zola, et se retrouve dans tous ses
romans. Il est intressant de le comparer  celui d'autres romanciers,
de G. Sand, par exemple. Quand l'auteur de _Valentine_, dans ses
plaidoyers contre le mariage, veut perdre une hrone, elle la fait
descendre jusqu' la faute en la poussant, par toutes sortes de
circonstances indpendantes de sa volont, sur une pente si douce, si
insensible, qu'on ne s'en aperoit pas; de sorte que lorsque la femme
honnte est devenue adultre, elle garde tout son charme et toute sa
vertu aux yeux du lecteur; chacun la plaint, la trouve malheureuse, et
se dit: A sa place, j'aurais fait comme elle! Les hros de M. Zola,
au contraire, ne perdent jamais leur responsabilit. Quelque
sympathiques qu'ils aient t au commencement, ils deviennent odieux
quand ils sont parvenus au vice. C'est ce qu'on ne peut pas lui
pardonner: Montrer les cts sales de la bte humaine, peindre le
vice tel qu'il est, dgoter le lecteur des actions laides et des
mauvais penchants, fi donc! c'est l'oeuvre d'un crivain sans foi! Il
ne faut pas toucher  l'ordure du mal; laissons-la entasse,
augmentant sans cesse! Ne nous dtournons pas pour lutter contre cet
envahissement! Bouchons-nous seulement le nez quand nous passons!
Pourvu que l'odeur n'en vienne pas jusqu' nous, qu'importe que le
fumier s'lve et pourrisse  nos pieds? Nous ne le sentons pas, c'est
tout ce qu'il nous faut!

Eh bien! de ce procd si large et si puissant, il n'en reste rien
dans la pice, grce au rle de Virginie, qui est la seule coupable et
qui est vulgairement coupable, comme dans les mlodrames.

Cela n'est pas  dire que les auteurs aient recul devant toutes les
hardiesses: ils ont t, quelquefois, aussi vrais que le roman. Voici
quelques scnes du neuvime tableau que l'on peut comparer aux pages
les plus saisissantes du livre[11].

  [11] Les passages souligns ont t supprims dans le
  travail des rptitions.

   SCNE IX.

   COUPEAU seul. (Mme Boche vient de lui apporter la bouteille que
   lui envoie Virginie.)

   Il y a encore de braves gens!... Nous allons fter mon retour...
   a n'empche pas, j'ai joliment faim.... Et Gervaise qui ne
   revient plus. Si je buvais deux doigts de vin pour me
   soutenir?--Le vin, le bon vin, ce n'est pas dfendu, au
   contraire... (Il va prendre la bouteille). Fichtre! _une
   bouteille  Bordeaux_, a doit tre du fameux... Et une odeur!...
   (Il flaire la bouteille qu'il a dbouche.) Tiens! c'est drle!
   On se sera tromp. Qu'est-ce que c'est que a?... Mais, tonnerre!
   c'est du poison, c'est de l'eau-de-vie!... Je n'en veux pas!...
   (Il pose la bouteille sur la table et s'enfuit  l'autre bout de
   la scne.) Pourquoi m'a-t-on mis a dans la main? a brle. Le
   mdecin l'a bien dit: un seul petit verre, et je suis mort.
   Jamais! jamais! (Se rapprochant.) Voyons, je suis un homme! C'est
   bte de trembler devant une bouteille! Je n'y toucherai pas,
   voil tout. Gervaise va la faire reporter et dire qu'on s'est
   tromp. (Un silence..) Ces mdecins vous racontent un tas de
   machines pour vous effrayer... Comme si un petit verre pouvait
   tuer un homme!... En voil une farce!... (Il reprend la
   bouteille.) Parbleu! quand on ne veut pas boire, on ne boit
   pas!... Si je me trompais!... Ce n'est pas de l'eau-de-vie,
   peut-tre!... (Il gote et repose la bouteille en tremblant.) Mon
   Dieu! et on me laisse seul!... et cette bouteille qui est l!...
   Je ne puis pas, il faut que je boive!... Ce sont des menteries,
   a ne tue pas, a fait vivre!... Je veux vivre, je veux vivre!...
   (Il boit une gorge, puis il entend les pas de Gervaise, et se
   prcipite avec la bouteille dans la pice voisine.)


   SCNE X.

   GERVAISE, entrant au moment o Coupeau sort de la chambre avec sa
   bouteille d'eau-de-vie.

   Eh bien! qu'a-t-il donc  fermer les portes si fort?... Il saura
   toujours assez tt la mauvaise nouvelle: son patron refuse de le
   reprendre... Les bons ouvriers ne manquent pas, dit-il; inutile
   de faire travailler les mauvais!... (Tristement) Allons! ce ne
   sera pas commode d'en sortir!... _Pas de pain, ce soir, pour
   commencer._

   NANA, entrant.

   Ah! la belle journe!... Il y a un monde sur les boulevards!...
   J'ai gagn une belle faim!... Est-ce qu'on ne mange pas?

   GERVAISE.

   Non.

   NANA.

   Comment! pas mme du pain?

   GERVAISE.

   Non.

   NANA.

   Hier, au moins, il y avait du pain... C'est bien!... Tu sais,
   maman, bonsoir, j'en ai assez!

   GERVAISE.

   Malheureuse, o vas-tu?

   NANA.

   Je vais dner _ailleurs, pardi! Une amie m'a invite._

   GERVAISE.

   _Tu mens!_ tu ne sortiras pas.

   NANA.

   _Oh! je t'en prie, ne fais pas de scne!_

   GERVAISE.

   _Je sais tout, je sais sur quelle pente tu es!_

   NANA.

   _Ne causons pas de a, veux-tu? J'en aurais trop long  dire...
   Tu as fait ce que tu as voulu, dans ton temps; aujourd'hui, je
   fais ce que je veux... Et si a ne te plat pas, tant pis! Il
   fallait m'lever autrement et me donner de meilleurs exemples._

   GERVAISE crase,  demi-voix.

   _Mon Dieu! quel chtiment!_

   NANA.

   _Laisse-moi sortir!_

   GERVAISE.

   _Tu ne sortiras pas!_ Ton pre est revenu, il saura bien te faire
   rester, lui!

   NANA.

   Ah! papa est ici!... _Voil qui me dcide tout  fait: la maison
   va redevenir un enfer._ Je n'ai pas envie d'tre massacre, moi!
   Bonsoir!

   GERVAISE appelant.

   Coupeau! Coupeau! Ta fille s'en va!... Coupeau!


   SCNE XI.

   COUPEAU entrant en chancelant, la bouteille  la main.

   Hein! quoi? Qui est-ce qui m'appelle?

   NANA.

   _Eh bien! il est joli! je file!_

   GERVAISE.

   C'est ta fille qui s'en va, ta fille qui nous quitte...
   Empche-la donc de partir!

   COUPEAU riant d'un air idiot.

   _Pourquoi que je l'empcherais?_ (Jetant la bouteille dans un
   coin.). Celle-l est vide: j'en veux une autre!

   GERVAISE reculant.

   Grand Dieu! Il est ivre! Nous sommes perdus!

   NANA.

   _Bonsoir!_ (Elle s'en va en laissant la porte ouverte.)


   SCNE XII.

   GERVAISE, COUPEAU hallucin, puis Mme BOCHE, les LORILLEUX, puis
   MES-BOTTES.

   COUPEAU.

   C'est gentil, ici!... Il y a des chalets..... une vraie foire!...
   et de la musique un peu chouette!... V'l que a illumine, des
   lanternes dans les arbres, des ballons rouges en l'air, et a
   saute, et a file.... des fontaines partout, des cascades, de
   l'eau qui chante, oh! d'une voix d'enfant de choeur!

   GERVAISE.

   Seigneur! il devient fou!

   COUPEAU devenant tout d'un coup trs sombre.

   Encore des tratrises, tout a! Je me mfiais... Silence! Tas de
   gredins!... Oui, c'tait pour me vexer... Je vas vous dmolir,
   moi, dans votre chalet... Oh! je brle! je brle!...

   GERVAISE  la porte, appelant.

   Au secours!

   Mme BOCHE arrivant.

   Qu'y a-t-il?

   GERVAISE.

   Coupeau!... Regardez!...

   LORILLEUX arrivant  son tour.

   C'est encore un accs qui le prend.

   Mme BOCHE.

   C'est effrayant! Il faudrait un mdecin.

   LORILLEUX.

   Si vous croyez qu'un mdecin y ferait quelque chose.

   COUPEAU.

   Bon, les rats! V'la les rats,  cette heure!

   Mme BOCHE.

   O voit-il des rats?

   COUPEAU.

   Voulez-vous bien me laisser, vilaines btes!... Ils me mangent
   les pieds! Les voil qui grimpent aprs mes jambes, maintenant!
   Allez-vous-en! allez-vous-en!... Tiens! ce gros qui me dvore la
   main... Ils sautent sur mes paules!... Les rats! les rats!...
   dlivrez-moi!

   MES-BOTTES arrivant.

   Qu'y a-t-il?... Ah! le malheureux!

   COUPEAU saluant une personne invisible.

   Ah! te voil!... bonjour!

   MES-BOTTES  Coupeau.

   Que vois-tu donc?

   COUPEAU.

   Ma femme pardi! Elle est l!... (Il montre le vide).

   GERVAISE se cachant la figure.

   J'ai peur! j'ai peur!

   COUPEAU.

   Fichtre, tu es belle, ma femme; t'as de la toilette!... Dis-moi
   donc quel est le particulier qui se cache derrire toi?...
   Tonnerre! c'est encore lui!

   MES-BOTTES.

   Qui donc?

   COUPEAU.

   Le chapelier! (cumant) A nous deux, mon cadet! Faut que je te
   nettoie,  la fin!... Empoche a!... Et atout! atout! atout!...
   Ah! le gredin; il m'a tu! c'est plein de sang... Ah! (Il tombe
   comme une masse sur le matelas o il meurt).

   GERVAISE  genoux.

   Il est mort! (Elle pleure).

   TOUS.

   Mort!

   LORILLEUX  sa femme.

   Un ivrogne de moins!

A l'argot prs, c'est la scne du roman, trs condense, seulement, et
transporte de l'hospice dans la mansarde.

Une fois, mme, MM. Busnach et Gastineau ont invent une scne trs
puissante, qui manque en quelque sorte au roman. C'est celle de la
dernire bouteille, que nous avons cite.

Ces passages vigoureux ne suffisent cependant pas  excuser les
changements fcheux que l'intrigue a subis en passant du roman  la
scne, et qui lui ont fait perdre, en grande partie, sa haute
moralit.

Les caractres ont aussi subi de semblables mtamorphoses.

Pas celui de Coupeau, il est vrai, et c'est l le grand mrite de la
pice; les auteurs l'ont aussi bien suivi dans les lentes pripties
de sa chute qu'il tait matriellement possible de le faire. Sans
doute, bien des dtails restent inexpliqus; l'on n'assiste pas au
drame,  son abrutissement dans tous ses actes et dans toutes ses
scnes, comme dans le chef-d'oeuvre de M. Zola. Mais ce qu'on voit
suffit pourtant  expliquer le personnage, et c'est dj beaucoup que
les auteurs soient arrivs si loin.

En revanche, Gervaise est mconnaissable.--Il fallait absolument,  ce
qu'il parat, un caractre sympathique, un personnage sur lequel pt
se reporter l'affection des spectateurs. Gervaise a t choisie pour
ce rle de victime expiatoire. Hlas! comme l'a fort bien dit M.
Fouquier, en devenant possible, elle devenait banale[12]. Elle reste
pure dans le milieu empest o elle vit. Son mari n'est plus qu'une
brute dgotante, et elle demeure fidle au devoir. Elle rsiste  son
coeur qui la donnerait  Goujet; elle rsiste aux circonstances qui
semblent conjures pour la jeter dans les bras de Lantier. C'est 
tort qu'on l'accuse d'tre la matresse du chapelier: elle est
innocente... Au lieu de cela, la voici dans le roman[13]:

Au milieu de cette indignation publique, Gervaise vivait tranquille,
lasse et un peu endormie. Dans les commencements, elle s'tait trouve
bien coupable, bien sale et elle avait eu un dgot d'elle-mme. Quand
elle sortait de la chambre de Lantier, elle se lavait les mains, elle
mouillait un torchon et se frottait les paules  les corcher, comme
pour enlever son ordure. Si Coupeau cherchait alors  plaisanter, elle
se fchait, courait en grelottant s'habiller au fond de la boutique;
et elle ne tolrait pas davantage que le chapelier la toucht, quand
son mari venait de l'embrasser. Elle aurait voulu changer de peau en
changeant d'homme. Mais, lentement, elle s'accoutumait. C'tait trop
fatigant de se dbarbouiller chaque fois. Les paresses l'amolissaient,
son besoin d'tre heureuse lui faisait tirer tout le bonheur possible
de ses embtements. Elle tait complaisante pour elle et pour les
autres, tchait uniquement d'arranger les choses de faon  ce que
personne n'et trop d'ennui. N'est-ce pas? pourvu que son mari et son
amant fussent contents, que la maison marcht son petit traintrain
rgulier, qu'on rigolt du matin au soir, tous gras, tous satisfaits
de la vie et se la coulant douce, il n'y avait vraiment pas de quoi se
plaindre. Puis, aprs tout, elle ne devait pas tant faire de mal,
puisque  s'arrangeait si bien,  la satisfaction d'un chacun; on est
puni d'ordinaire, quand on fait le mal. Alors son dvergondage avait
tourn  l'habitude. Maintenant, c'tait rgl comme de boire et de
manger; chaque fois que Coupeau rentrait sol, elle passait chez
Lantier, ce qui arrivait au moins le lundi, le mardi et le mercredi
de la semaine. Elle partageait ses nuits. Mme, elle avait fini,
lorsque le zingueur simplement ronflait trop fort, par le lcher au
beau milieu du sommeil, et allait continuer son dodo tranquille sur
l'oreiller du voisin. Ce n'tait pas qu'elle prouvt plus d'amiti
pour le chapelier. Non, elle le trouvait seulement plus propre, elle
se reposait mieux dans sa chambre, o elle croyait prendre un bain.
Enfin, elle ressemblait aux chattes qui aiment  se coucher en rond
sur le linge blanc.

  [12] _XIXe Sicle_, 21 janvier.

  [13] Pages 352-53.


Il y a loin de cette femme qui s'abandonne au courant,  la vaillante
lutteuse que nous montrent MM. Busnach et Gastineau. Celle-ci, rien ne
la dcourage, elle reste honnte malgr tout; une fois, nous la voyons
bien prendre un verre d'eau-de-vie  l'assommoir du pre Colombe. Son
mari lui a dit: Tu as faim?... Eh bien! bois!--Mais nous savons
qu'elle ne s'enivrera jamais; une brave femme comme elle, qui sait se
vaincre elle-mme, ne succombe pas aux tentations du vitriol ou du
petit bleu.--Aussi la conclusion, rigoureuse dans le roman, est-elle
parfaitement illogique dans le drame: On ne meurt pas de faim, quand
on a encore le courage de travailler. Et Gervaise n'a pas perdu
courage, elle en a eu jusqu'au dernier moment. Aprs la mort de
Coupeau, l'on se dit: Maintenant qu'elle n'a plus son mari pour lui
dvorer le fruit de son travail, pour emprisonner sa vie, elle va se
remettre bravement  l'ouvrage, retrouver peut-tre le bonheur, en
tout cas la tranquillit et le bien-tre. Elle peut se dbarrasser de
ses tyrans: des Lorilleux qui la hassent, de Virginie qui lui a tu
son mari, de Lantier qui la perscutait. Mes-Bottes se range, devient
bon ouvrier; il ne refusera pas de lui venir en aide; il ira, s'il le
faut, avertir Goujet; Goujet, qui a toujours des conomies, arrivera 
la rescousse, et tout finira  la satisfaction commune... Et, au lieu
de cela, de cette conclusion peu dramatique, mais indique par la
marche des faits, la scne reprsente tout  coup le boulevard
Rochechouart, prs de l'lyse-Montmartre. Goujet se marie; Mes-Bottes
vient se promener en gilet blanc dans la rue, pour prendre l'air sans
doute; Virginie, en toilette fort lgante, passe au bras de Lantier;
Poisson pie son pouse infidle et se prpare  la punir d'un coup de
poignard... Une pauvre femme, en cheveux blancs, se trane contre les
murs et implore la piti de tous nos hros qui passent l'un aprs
l'autre. Goujet la reconnat, et l'on apprend avec stupfaction que
cette malheureuse est Gervaise! Elle tombe d'inanition, littralement
morte de faim. Alors Bazouge, dit Bibi-la-Gat, qui rde dans le
quartier dans son uniforme de croque-mort, arrive, se penche sur elle
et lui dit mlancoliquement: Fais dodo, ma belle! tu l'as bien
mrit.

Ce dernier tableau est dsesprant et nous rejette dans les plus vieux
mlodrames. A la premire, il a risqu de compromettre le succs de la
pice. A ce qu'il nous semble, il n'a pas mme l'excuse d'tre
ncessaire: la mort de Coupeau serait une conclusion suffisante.

Nous ne nous arrterons pas aux nombreuses diffrences de dtails: les
diffrences de fond que nous venons d'indiquer suffisent  montrer que
l'oeuvre a beaucoup perdu de sa valeur en pntrant sur la scne; les
qualits de vigueur et les scnes hardies qui s'y trouvent ne
permettent pourtant pas de la confondre avec un mlodrame vulgaire;
elle a certainement mrit, en partie du moins, le bruit qui s'est
fait autour d'elle.




VI

CONCLUSION


La critique littraire agit en gnral comme les gouvernements: elle
suit,  une respectable distance, le mouvement de l'esprit et les
volutions de la pense.

Puis quand il lui est bien prouv que le public est plus avanc
qu'elle et qu'il ne sert plus  rien de regretter les matres du
temps pass, les romanciers comme ceux dont nos romanciers sont les
fils abtardis, le grand art qui marche vers la ruine complte,
etc.,--alors elle salue poliment le fait accompli et laisse  la
gnration suivante le soin d'apprcier les talents qu'elle a
mconnus. Par bonheur, les aristarques sont aussi impuissants 
arrter le courant des ides que des villageois le seraient  arrter
le cours d'un fleuve.--Il va sans dire qu'il y a des exceptions, et
qu'un grand nombre de critiques savent marcher avec leur temps.

La lecture des _revues thtrales_, des _soires parisiennes_ et des
_lundis_ crits sur l'_Assommoir_ est  la fois amusante et
instructive; amusante, parce que des flots d'esprit,--pas toujours du
plus dlicat, par exemple,--sont dpenss pour essayer de submerger le
nouveau drame, les auteurs et leurs thories; instructive, parce qu'il
est toujours bon d'assister  un duel littraire, et de voir, quelles
armes emploient les champions. Ces feuilletons pourraient former des
volumes; nous rsumerons en quelques mots, ce qui a t dit.

Quelques naturalistes intransigeants sont sans piti pour MM. Busnach
et Gastineau, et ne leur pardonnent aucune de leurs concessions; mais
ils sont rares.

Les juges impartiaux, qui font la part du bon et du mauvais, sont tout
aussi rares.

Le ton de l'immense majorit de la presse est celui d'un lourd
mcontentement. Les uns se plaignent de ce que la pice n'est pas
absolument nouvelle: comme si l'on inventait du nouveau tous les
jours! comme si les nouvelles ides, les nouvelles thories, ne
faisaient pas leur chemin lentement! Quelques scnes qui sortent de
l'ornire habituelle sont suffisantes pour donner de l'importance  un
drame, et on ne peut pas nier qu'il s'en trouve dans l'_Assommoir_.

Un nouveau ressort a t ajout aux ressorts de la vieille mcanique
passionnelle: Cet homme trahira-t-il ou ne trahira-t-il pas?--Cette
femme se livrera-t-elle ou ne se livrera-t-elle pas? Ces jeunes gens
se marieront-ils ou ne se marieront-ils pas?--C'taient les questions
qui passionnaient les spectateurs. Et tout  coup, un audacieux en
pose une nouvelle: L'IVROGNE BOIRA-T-IL OU NE BOIRA-T-IL PAS?

Ceux des critiques qui ont t assez perspicaces pour reconnatre ce
qu'il y a de nouveau, de hardi, de fcond l-dedans, se sont rcris:
Je vous avoue que cela m'est absolument gal, dit M. F. Sarcey.....
Qu'il boive et qu'il crve tout de suite, l'animal, et n'en parlons
plus[14]!--Mais, puisque les applaudissements ont t accords  la
plus grande partie de l'oeuvre, puisque le public se presse tous les
soirs aux portes de l'Ambigu, il faut croire que la question est
intressante.

  [14] _Le Temps_, 20 janvier.

Et pourquoi ne le serait-elle pas?--La trahison et l'adultre ne sont
gure plus propres que l'ivrognerie: seulement ces crimes sont ceux
des classes aristocratiques de la socit; on les cache sous l'habit
noir, sous les jupes de satin; la main sanglante est blanche, sous des
gants blancs; le vice est moins laid, clair par les candlabres,
reflt par les glaces de Venise. Les bibelots du luxe le voilent, le
potisent. Il est si gentil, arrang de cette manire, que les
honntes gens vont le voir sans scrupule, et sont tout tonns de ne
pas le trouver repoussant. Cela est plein d'enseignements et d'une
haute moralit!--Mais le vice en blouse, le vice qui ronge et corrompt
la classe infrieure de la socit, il ne peut intresser personne!
Les tragdies que l'alcool fait jouer dans la mansarde ne sont pas
dramatiques! Les malheurs d'une famille du peuple atteinte de cette
contagion, cela n'est pas potique, cela manque d'idal. Retournons
bien vite  la

    Race d'Agamemnon qui ne finit jamais.

Arrachez  ces acteurs leurs haillons, et faisons-leur revtir la
soie et le velours! Allons! la plume au chapeau! la fraise au col!
l'charpe de satin autour des reins! nous nous garderons bien de
trouver infmes des actions qu'on nous peint toutes roses, de trouver
sales les crimes potiques que vous nous reprsentez! Vos trahisons,
vos meurtres et vos amours malsains, voil ce qu'il nous faut pour
nous faire oublier les tristesses de la vie pratique! c'est le rayon
d'idal qui vient clairer notre besogne quotidienne! nous sourirons
doucement  vos turpitudes honntes, et cela nous reposera!

Aprs tout, c'est l un raisonnement comme un autre.

Gnralement, pourtant, ce drame tant dcri a eu l'trange avantage
de gagner la cause du roman: on a reconnu que le livre pouvait tudier
les plaies sociales; on reconnatra bien une fois que le thtre a les
mmes droits.

En attendant, on murmure encore. Quelques-uns refusent obstinment
d'entendre parler de M. Zola. M. Vitu, qui l'a lu et qui le dteste,
est d'une modration relative; M. de Saint-Victor, qui avoue avoir 
peine parcouru deux volumes, soulve une vrai tempte, et se dresse de
toute sa hauteur pour assner  l'auteur de l'_Assommoir_ une grle de
coups de massue  pointes qui fait frmir. Il est bon de l'couter un
instant:

Il faut bien parler de M. Zola, puisqu'on a jou l'_Assommoir_, mais
ce n'est pas de bon gr que je m'y rsigne. Le tapage qui se fait
autour de lui, depuis quelque temps, est si hors de toute proportion
avec son talent, qu'on craint en y mlant une note mme hostile, de se
faire dupe ou complice d'une immense mystification. J'ai peu hant les
romans de M. Zola, sa littrature tant inhabitable pour moi. J'ai lu
de lui, ou pour mieux dire, feuillet le _Ventre de Paris_ et la
_Faute de l'abb Mouret_. Cette semaine, par corve de mtier, j'ai
ouvert, pour la premire fois, le soupirail qui mne  l'_Assommoir_:

    Voici le trou, voici l'chelle, descendez!

Je suis descendu, j'ai parcouru,  travers un ennui noir et une
rpugnance coeurante, cet gout collecteur des moeurs et de la
langue, enjambant,  chaque pas, des ruisseaux fangeux, des tas de
linge sale hums avec ivresse par leurs ignobles brasseuses,

    Et ce que _Bec-Sal_ vomit sur son chemin.

L'impression que j'ai rapporte de ces trois lectures est celle d'un
crivain sans aucune originalit, n disciple, foncirement lve,
rapin de Balzac qu'il parodie, de MM. Flaubert et de Goncourt qu'il
caricature cruellement. Outrer l'outrance et violenter la violence,
dfigurer la grimace et ravaler l'avilissement, tel est le procd
exclusif de cet esprit attel, quoiqu'il rue dans son attelage, et
qui croit creuser des sillons en dfonant des ornires.

Aprs cela, comme nous ne connaissons rien de plus violent, nous
renonons  toute autre citation. M. de Saint-Victor est le seul
critique qui refuse tout talent  M. Zola, qui a fait triompher dans
le roman le genre qu'il a nomm _naturalisme_ et qui le fera sans
doute triompher au thtre. Pour cette fois, je ne chercherai pas
quelle doctrine peut exister sous ce mot de naturalisme: je ne
m'occuperai que de la rhtorique. Ce mot dsigne un systme de
rformes littraires qui doivent porter sur la forme  donner aux
oeuvres d'art et sur le travail prparatoire auquel doit se livrer
tout crivain consciencieux. Pour retrouver l'origine de ce mouvement,
vieux comme le monde, il faudrait remonter bien loin dans le pass.
Quel naturaliste sans frein que le vieil Aristophane! et Plaute! et
Lucrce, qui parait de toutes les fleurs de la posie la science la
plus ardue, quelquefois la plus amre! et Juvnal, le peintre hardi
des dbauches de la Rome impriale!... Mais restons dans les temps
modernes: nous trouvons que Villon, Rabelais et bien d'autres
pensaient, comme M. Zola, qu'il n'y a aucune raison d'employer une
priphrase pour dsigner une chose, tandis qu'on a le mot propre sous
la main; nous verrons que Shakespeare et ses contemporains:
Ben-Johnson, Fletscher, Marlowe, ne reculaient devant aucune crudit
de langage, devant aucune observation humaine, quelque cruelle et
amre qu'elle ft; nous les verrons,--et Molire avec eux,--rechercher
et mettre en vidence _la cause_ des mauvais penchants: ce qui est
tout le procd naturaliste!--Seulement, Rabelais, Shakespeare,
Molire taient des faits isols dans leur poque. Leurs
contemporains, qui n'employaient leur gros langage que par
grossiret, n'avaient pas la science physiologique que l'on possde
aujourd'hui, et qui permet d'tudier les influences physiques que
subit l'homme moral; les matres seuls avaient le gnie, qui tient
lieu de tout. Aujourd'hui, le systme qu'ils ont cr sans s'en douter
prend conscience de lui-mme; il tend  jouer pendant quelque temps,
dans la littrature, le rle que d'autres systmes ont jou tour 
tour: cela, parce qu'il a trouv des hommes qui, ayant compris sa
thorie, son essence, l'expliquent  tout le monde.--Le mme fait
s'est pass pour le _romantisme_, qui se trouvait en germes chez
presque tous nos potes du XVIe sicle et qui relevait directement du
moyen ge. Le moment est venu o il rpondait aux exigences de
l'esprit: alors, il a rgn sur la scne littraire. Victor Hugo l'a
dfendu, adonn des thories et des exemples, l'a fait vaincre.--Puis,
les besoins de l'esprit ont chang; ils nous portent aujourd'hui vers
une tude plus exacte des faits, vers une forme plus hardie, et le
vieux mouvement naturaliste, que le gnie de Balzac n'avait pas pu
faire triompher  un moment qui n'tait pas le sien, semble reprendre
l'avantage.

Ceux qui s'effrayent de ses progrs ne le comprennent pas. On se
figure qu'il va chasser des sujets et des types de la littrature: il
ne veut qu'ouvrir  tout le monde les portes du thtre et du roman,
afin que tout ce qui est puisse y entrer. On croit qu'il veut ter au
style toute posie et changer le franais contre l'argot: il demande
seulement que les personnages littraires parlent comme parlent les
personnages rels. On prtend qu'il bannit l'idal: il ne le fait que
si par idal on entend le vain caprice, la fantaisie mensongre; le
rve trompeur et malsain d'une imagination qui croit s'lever: comme
si l'on pouvait s'lever en quittant la vrit pour l'erreur! Mais, de
mme qu'au lieu du mal potique et du vice dor il peint le mal tel
qu'il est et le vice hideux, au lieu du bien factice, il dpeint la
vertu vraie, le bien rel.

Tout porte  croire qu'il triomphera: il a pour lui des crivains de
talent; M. Zola, c'est--dire un dfenseur qui ne se mnage pas; toute
la jeunesse littraire, c'est--dire l'avenir.

Que nos voeux accompagnent la jeune cole, dans sa marche lente et
sre! Nous sommes heureux d'avoir eu quelquefois l'occasion de prendre
sa dfense dans cette courte tude: notre seul regret est de n'avoir
pu le faire plus souvent.




TABLE DES MATIRES


                                                    Pages

    Avant-propos                                        5

      I. M. mile Zola                                  9

     II. Le Roman                                      34

    III. Histoire d'un drame                           50

     IV. Un incident.--La premire de l'Assommoir      62

      V. Roman et Drame                                78

     VI. Conclusion                                    96


CHATEAUROUX.--TYPOGRAPHIE ET STROTYPIE A. NURET ET FILS





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*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A PROPOS DE L'ASSOMMOIR ***

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