Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, Tome 05, by Pierre Corneille

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Title: Oeuvres de P. Corneille, Tome 05

Author: Pierre Corneille

Editor: Ch. (Charles Joseph) Marty-Laveaux

Release Date: August 7, 2014 [EBook #46527]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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omis dans l'original sont galement omis dans cette version.




[Illustration:

    ASSOCIATION
    des
    anciens lves
    du Lyce
    LOUIS-LE-GRAND]




    LES
    GRANDS CRIVAINS
    DE LA FRANCE
    NOUVELLES DITIONS

    PUBLIES SOUS LA DIRECTION

    DE M. AD. REGNIER
    Membre de l'Institut




    OEUVRES
    DE
    P. CORNEILLE

    TOME V


    PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
    Rue de Fleurus, 9




    OEUVRES
    DE
    P. CORNEILLE

    NOUVELLE DITION

    REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
    ET LES AUTOGRAPHES

    ET AUGMENTE

    de morceaux indits, des variantes, de notices, de notes, d'un
    lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un
    fac-simile, etc.

    PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

    TOME CINQUIME

    PARIS
    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
    BOULEVARD SAINT-GERMAIN
    1862




    THODORE
    VIERGE ET MARTYRE
    TRAGDIE CHRTIENNE
    1645




NOTICE.


Tous les historiens de notre scne et tous les diteurs de Corneille
s'accordent  dire que _Thodore_ fut mise au thtre en 1645[1]. Elle
n'y demeura pas longtemps. La reprsentation de cette tragdie n'a
pas eu grand clat, dit notre pote avec sa franchise habituelle[2].
A en croire l'auteur du _Journal du Thtre franois_[3], cette
pice fut joue par les comdiens du Roi et n'eut que cinq
reprsentations. Il est certain du moins qu'elle n'a pas t reprise 
Paris. En effet, Corneille, aprs avoir remarqu, dans l'_Examen de la
Suite du Menteur_[4], que cette dernire pice y fut rejoue, mais
qu'elle ne fut pas reprsente par les comdiens de province, ajoute:
Le contraire est arriv de _Thodore_, que les troupes de Paris n'y
ont point rtablie depuis sa disgrce, mais que celles des provinces y
ont fait assez passablement russir.

On ne put souffrir dans _Thodore_, dit Fontenelle, la seule ide du
pril de la prostitution, et si le public toit devenu si dlicat, 
qui M. Corneille devoit-il s'en prendre qu' lui-mme[5]? A cette
occasion Fontenelle rappelle les singulires liberts de Hardy.
Peut-tre et-il mieux valu citer la _Tragedie de sainte Agns_, par
le sieur d'Aves, qui nous montre comment on osait traiter un sujet
tout  fait analogue  celui de _Thodore_, trente ans avant la
reprsentation de cette pice. Quoique, dans la ddicace adresse A
noble et vertueuse dame Franoise d'Averton, l'auteur nous apprenne
qu'il n'agit que pour remplir les ordres de cette sainte personne, et
qu'il n'a eu d'autre but que l'honneur de la gloire de Dieu, on
trouve dans son ouvrage des scnes que nous n'oserions citer, et dont
l'_Argument_ plac dans l'_Appendice_ qui suit _Thodore_ donnera une
ide plus que suffisante. Cette tragdie, imprime  Rouen par David
du Petit Val, en 1615, forme un volume in-12; Pierre Troterel, sieur
d'Aves, qui en est l'auteur, n'a pas compos moins d'une dizaine de
pices, dont la dernire est de 1627. On ne sait presque rien sur lui,
mais dans l'pigramme suivante il nous a appris lui-mme qu'il tait
Normand[6]:

    Il faut, lecteur, que je te die
    Que je demeure en Normandie.
    Le lieu de ma nativit
    Est prs Falaise, du ct
    O le soleil commence  luire,
    A l'opposite du zphire.

Il semble bien difficile que Corneille n'ait pas entendu parler de lui
et n'ait pas connu son _Agns_[7]; peut-tre y a-t-il puis la
malheureuse ide de mettre en scne une vierge chrtienne condamne 
la prostitution; en tout cas, il n'y a pas pris autre chose, car son
plan est tout diffrent, et le dtail que nous allons rappeler, le
seul qui puisse donner lieu  un rapprochement, se prsente assez
naturellement pour qu'il soit inutile de supposer une rminiscence du
pitoyable ouvrage du sieur d'Aves.

Dans la pice de Corneille[8], Thodore dit au prince dont elle est
aime:

    Un obstacle ternel  vos desirs s'oppose.
    Chrtienne, et sous les lois d'un plus puissant poux....

On doit croire que l'acteur fait un geste d'tonnement qui n'est pas
signal par Corneille dans les jeux de scne, trs-peu nombreux, qu'il
a indiqus. Aussitt la jeune fille reprend:

    Mais, Seigneur,  ce mot ne soyez pas jaloux.
    Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome,
    Il est plus grand que vous; mais ce n'est point un homme:
    C'est le Dieu des chrtiens, c'est le matre des rois.

Dans la pice du sieur d'Aves, cette courte mprise, si discrtement
indique par Corneille, se prolonge outre mesure. Sainte Agns
commence par s'exprimer ainsi[9]:

    Je ne suis plus  moi, je suis  mon poux,
    Lequel vous passe autant en vertus et richesse,
    En parfaites beauts, en esprit, en adresse,
    En pouvoir, en justice, en superbe grandeur,
    Voire en ferme constance et amoureuse ardeur,
    Que l'on voit surpasser un prince magnifique
    Un simple gentilhomme ou bien quelque rustique;
    Bref, qu'en dirai-je plus? son pre est le vrai Dieu,
    Et lui-mme est tenu pour tel en ce bas lieu.

Elle amplifie encore fort longuement cette dclaration si claire; mais
le Prince n'y comprend rien, et dans la scne suivante il s'crie:

    Oui, par le dieu Pluton, je le ferai mourir,
    Quand bien un escadron, viendroit le secourir,
    Ce mignon, ce beau fils que son me trop folle
    Appelle son grand Dieu, son sauveur, son idole,
    Tant le vin de l'amour qu'elle a hum sans eau
    A donn dans son casque[10] et troubl son cerveau.

Une telle citation dispense de toute autre, et personne aprs cela ne
nous fera un reproche de ne pas nous arrter davantage  la _Sainte
Agns_ de Troterel.

On comprend qu'on n'ait point gard le souvenir des acteurs qui ont
jou d'original dans _Thodore_. On ne trouve nulle part le moindre
renseignement  ce sujet.

La premire dition de la pice de Corneille a pour titre: THODORE,
VIERGE ET MARTYRE, tragdie chrestienne. _Imprim  Roen, et se vend
 Paris, chez Antoine de Sommauille, au Palais...._ M.DC.LXVI. _Auec
priuilege du Roy._

Elle forme un volume in-4 de 4 feuillets et 128 pages. L'achev
d'imprimer est du dernier jour d'octobre; le privilge a t accord
le 17 avril  Toussainct Quinet, qui a associ avec lui Antoine de
Sommaville et Augustin Courb.

Saint Polyeucte, a dit Corneille, est un martyr dont... beaucoup ont
plutt appris le nom  la comdie qu' l'glise[11]. Cette rflexion
pourrait s'appliquer tout aussi bien  Thodore; et il est permis de
croire que, malgr son peu de succs, la pice de Corneille ajouta un
intrt tout profane  la pieuse curiosit qu'excita la translation
des reliques de la sainte dans le monastre des Ursulines de Caen.

L'auteur d'une relation contemporaine, o l'on trouve, comme il arrive
trop souvent, plus de prtentions oratoires que de faits et de dtails
curieux, s'exprime en ces termes au sujet de cette translation: Un
excellent religieux.... ayant port aux pieds du saint-pre le pape
Alexandre VII les humbles devoirs et respects de ces vertueuses filles
(_les Ursulines de Caen_), et lui ayant demand pour elles, avec sa
bndiction, quelque portion de tant d'aimables et pieux trsors, pour
enrichir leur glise et enflammer leur dvotion, ce digne successeur
du nom aussi bien que des vertus et de la chaire de celui qui gagna
autrefois  Dieu le coeur de sainte Thodore, lui en accorda le corps
pour ces dames[12]. L'instrument qui constate l'authenticit des
reliques est dat de Rome du 19 dcembre 1655, et le procs-verbal de
l'ouverture de la chsse en la chapelle des Ursulines de Caen, du 22
juillet 1656; il constate que cette crmonie a eu lieu en prsence de
Son Altesse[13] et de Mme de Longueville avec la plus grande
solennit[14].

  [1] Voyez tome IV, p. 399 et 400, note 2.--Sur la fin de 1645,
  dit Voltaire.

  [2] Voyez ci-aprs, p. 8.

  [3] Tome II, fol. 889 verso.

  [4] Voyez tome IV, p. 286.

  [5] _OEuvres_, tome III, p. 106 et 107.

  [6] Cette pigramme est reproduite dans le _Dictionnaire portatif
  des thtres_. Paris, 1754, p. 533.

  [7] Il nomme sainte Agns dans le cinquime acte de _Thodore_,
  scne V, vers 1639.

  [8] Acte III, scne III, vers 868-873.

  [9] Acte II, scne I.

  [10] On lit dans les _tudes de philologie compare sur l'argot_,
  de M. Francisque Michel, l'article suivant: CASQUETTE. IVRE,
  gris. Ce mot doit son origine  une expression proverbiale et
  figure qui avait cours au seizime sicle: Ils furent ensemble
  dans un cabaret boire quelques bons pots de vin... dont ils s'en
  donnrent _tanquam sponsus_, ce qui veut dire en bon franois,
  jusqu'aux yeux; si bien que ce malheureux Jean _s'en donna dans
  le casque_. (_L'Art de plumer la poulle sans crier_, IXe
  avanture, p. 103.) L'auteur aurait pu, on le voit, ajouter  ce
  curieux exemple une autorit tragique.

  [11] Voyez tome III, p. 475.

  [12] _Connoissance plus particulire du nouueau thresor apport
  de Rome en cette ville de Caen, ou Discours sur ce qui se trouue
  chez les anciens autheurs de la bien-heureuse sainte Theodore
  vierge et martyre romaine dont les reliques transferes de Rome
  sont honores dans la chapelle du monastere de Sainte-Ursule.
  Dedi aux Dames de ce monastere._ Par M. G. Marcel, prestre et
  cur de Basly. Caen, Claude le Blanc, 1658, in-8.

  [13] Henri II d'Orlans, duc de Longueville, gouverneur de
  Normandie.

  [14] Nous devons la communication de ces deux pices manuscrites,
  tires d'un recueil de miscellanes appartenant  la Bibliothque
  de Caen,  l'obligeance de M. Chatel, bibliothcaire de cette
  ville.




A MONSIEUR L.P.C.B.[15].


    MONSIEUR,

Je n'abuserai point de votre absence de la cour pour vous imposer
touchant cette tragdie: sa reprsentation n'a pas eu grand clat; et
quoique beaucoup en attribuent la cause  diverses conjonctures qui
pourroient me justifier aucunement, pour moi je ne m'en veux prendre
qu' ses dfauts, et la tiens mal faite, puisqu'elle a t mal suivie.
J'aurois tort de m'opposer au jugement du public: il m'a t trop
avantageux en mes autres ouvrages pour le dsavouer en celui-ci; et si
je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour _Thodore_, mon exemple
donneroit lieu  tout le monde de souponner des mmes choses tous les
arrts qu'il a prononcs en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans
quelque sorte de satisfaction que je vois que la meilleure partie de
mes juges impute ce mauvais succs  l'ide de la prostitution que
l'on n'a pu souffrir[16], quoiqu'on st bien qu'elle n'auroit pas
d'effet, et que pour en extnuer l'horreur j'aye employ tout ce que
l'art et l'exprience m'ont pu fournir de lumires; et certes il y a
de quoi congratuler  la puret de notre thtre, de voir qu'une
histoire qui fait le plus bel ornement du second livre _des Vierges_
de saint Ambroise[17], se trouve trop licencieuse pour y tre
supporte. Qu'et-on dit si, comme ce grand docteur de l'glise,
j'eusse fait voir Thodore dans le lieu infme, si j'eusse dcrit les
diverses agitations de son me durant qu'elle y fut, si j'eusse figur
les troubles qu'elle y ressentit[18] au premier moment qu'elle y vit
entrer Didyme? C'est l-dessus que ce grand saint fait triompher son
loquence, et c'est pour ce spectacle qu'il invite particulirement
les vierges  ouvrir les yeux[19]. Je l'ai drob  la vue, et autant
que j'ai pu,  l'imagination de mes auditeurs; et aprs y avoir
consum toute mon adresse, la modestie de notre scne a dsavou,
comme indigne d'elle, ce peu que la ncessit de mon sujet m'a forc
d'en faire connotre. Aprs cela, j'oserai bien dire que ce n'est pas
contre des comdies pareilles aux ntres que dclame saint Augustin,
et que ceux que le scrupule, ou le caprice, ou le zle en rend
opinitres ennemis, n'ont pas grande raison de s'appuyer de son
autorit. C'est avec justice qu'il condamne celles de son temps, qui
ne mritoient que trop le nom qu'il leur donne de spectacles de
turpitude[20]; mais c'est avec injustice qu'on veut tendre cette
condamnation[21] jusqu' celles du ntre, qui ne contiennent, pour
l'ordinaire, que des exemples d'innocence, de vertu et de pit.
J'aurois mauvaise grce de vous en entretenir plus au long: vous tes
dj trop persuad de ces vrits, et ce n'est pas mon dessein
d'entreprendre ici de dsabuser ceux qui ne veulent pas l'tre. Il est
juste qu'on les abandonne  leur aveuglement volontaire, et que pour
peine de la trop facile croyance qu'ils donnent  des invectives mal
fondes, ils demeurent privs du plus agrable et du plus utile des
divertissements dont l'esprit humain soit capable. Contentons-nous
d'en jouir sans leur en faire part; et souffrez que sans faire aucun
effort pour les gurir de leur foiblesse, je finisse en vous assurant
que je suis et serai toute ma vie,

    MONSIEUR,

    Votre trs-humble et trs-oblig serviteur,

    CORNEILLE.

  [15] Il est probable que Corneille, dcourag par le mauvais
  succs de _Thodore_, n'a prsent cette pice  personne, et
  qu'il n'a crit cette sorte d'ptre ddicatoire que pour tenir
  lieu d'un avis au lecteur.

  [16] D'Aubignac s'exprime ainsi  ce sujet dans sa _Pratique du
  thtre_ (p. 78-80), publie un an aprs _Thodore_: Il ne faut
  pas s'imaginer que toutes les belles histoires puissent
  heureusement parotre sur la scne, parce que souvent toute leur
  beaut dpend de quelque circonstance que le thtre ne peut
  souffrir.... La _Thodore_ de M. Corneille, par cette mme
  raison, n'a pas eu le succs ni toute l'approbation qu'elle
  mritoit. C'est une pice dont la constitution est
  trs-ingnieuse, o l'intrigue est bien conduite et bien varie,
  o ce que l'histoire donne est fort bien mani, o les
  changements sont fort judicieux, o les mouvements et les vers
  sont dignes du nom de l'auteur. Mais parce que tout le thtre
  tourne sur la prostitution de Thodore, le sujet n'en a pu
  plaire. Ce n'est pas que les choses ne soient expliques par des
  manires de parler fort modestes et des adresses fort dlicates;
  mais il faut avoir tant de fois dans l'imagination cette fcheuse
  aventure, et surtout dans les rcits du quatrime acte, qu'enfin
  les ides n'y peuvent tre sans dgot. Dans l'exemplaire que
  d'Aubignac avait prpar pour une nouvelle dition, il a
  substitu qu'il en promettoit  qu'elle mritoit, et a fait
  disparatre tout ce qui adoucissait la rigueur de sa critique.

  [17] Voyez l'_Appendice_, troisime partie.

  [18] VAR. (dit. de 1652-1656): les troubles qu'elle ressentit.

  [19] _Aperite aurem, virgines_; prtez l'oreille, vierges.
  Voyez ci-aprs la troisime partie de l'_Appendice_, p. 109.




EXAMEN.

La reprsentation de cette tragdie n'a pas eu grand clat, et sans
chercher des couleurs  la justifier, je veux bien ne m'en prendre
qu' ses dfauts, et la croire mal faite, puisqu'elle a t mal
suivie. J'aurois tort de m'opposer au jugement du public: il m'a t
trop avantageux en d'autres ouvrages pour le contredire en celui-ci;
et si je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour _Thodore_, mon
exemple donneroit lieu  tout le monde de souponner des mmes choses
les arrts qu'il a prononcs en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans
quelque satisfaction que je vois la meilleure et la plus saine partie
de mes juges imputer ce mauvais succs  l'ide de la prostitution,
qu'on n'a pu souffrir, bien qu'on st assez qu'elle n'auroit point
d'effet, et que pour en extnuer l'horreur, j'aye employ tout ce que
l'art et l'exprience m'ont pu fournir de lumires; pouvant dire du
quatrime acte de cette pice, que je ne crois pas en avoir fait aucun
o les diverses passions soient mnages avec plus d'adresse, et qui
donne plus de lieu  faire voir tout le talent d'un excellent acteur.
Dans cette disgrce, j'ai de quoi congratuler  la puret de notre
scne, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second
livre _des Vierges_ de saint Ambroise[22], se trouve trop licencieuse
pour y tre supporte. Qu'et-on dit si, comme ce grand docteur de
l'glise, j'eusse fait voir cette vierge dans le lieu infme[23]? si
j'eusse dcrit les diverses agitations de son me pendant qu'elle y
fut? si j'eusse peint les troubles qu'elle ressentit au premier moment
qu'elle y vit entrer Didyme? C'est l-dessus que ce grand saint fait
triompher cette loquence qui convertit saint Augustin, et c'est pour
ce spectacle qu'il invite particulirement les vierges  ouvrir les
yeux. Je l'ai drob  la vue, et autant que je l'ai pu, 
l'imagination de mes auditeurs; et aprs y avoir consum toute mon
industrie, la modestie de notre thtre a dsavou ce peu que la
ncessit de mon sujet m'a forc d'en faire connotre[24].

Je ne veux pas toutefois me flatter jusqu' dire que cette fcheuse
ide aye t le seul dfaut de ce pome. A le bien examiner, s'il y a
quelques caractres vigoureux et anims, comme ceux de Placide et de
Marcelle, il y en a de tranants, qui ne peuvent avoir grand charme ni
grand feu sur le thtre. Celui de Thodore est entirement froid:
elle n'a aucune passion qui l'agite; et l mme o son zle pour Dieu,
qui occupe toute son me, devroit clater le plus, c'est--dire dans
sa contestation avec Didyme pour le martyre, je lui ai donn si peu de
chaleur, que cette scne, bien que trs-courte[25], ne laisse pas
d'ennuyer. Aussi, pour en parler sainement, une vierge et martyre sur
un thtre n'est autre chose qu'un Terme qui n'a ni jambes ni
bras[26], et par consquent point d'action[27].

Le caractre de Valens ressemble trop  celui de Flix dans
_Polyeucte_, et a mme quelque chose de plus bas, en ce qu'il se
ravale  craindre sa femme, et n'ose s'opposer  ses fureurs, bien que
dans l'me il tienne le parti de son fils. Tout gouverneur qu'il est,
il demeure les bras croiss, au cinquime acte, quand il les voit
prts  s'entre-immoler l'un  l'autre, et attend le succs de leur
haine mutuelle pour se ranger du ct du plus fort. La connoissance
que Placide, son fils, a de cette bassesse d'me, fait qu'il le
regarde si bien comme un esclave de Marcelle, qu'il ne daigne
s'adresser  lui pour obtenir ce qu'il souhaite en faveur de sa
matresse, sachant bien qu'il le feroit inutilement. Il aime mieux se
jeter aux pieds de cette martre imprieuse, qu'il hait et qu'il a
brave, que de perdre des prires et des soupirs auprs d'un pre qui
l'aime dans le fond de l'me et n'oseroit lui rien accorder.

Le reste est assez ingnieusement conduit; et la maladie de Flavie, sa
mort, et les violences des dsespoirs de sa mre qui la venge, ont
assez de justesse. J'avois peint des haines trop envenimes pour finir
autrement; et j'eusse t ridicule si j'eusse fait faire au sang de
ces martyrs le mme effet sur les coeurs de Marcelle et de Placide,
que fait celui de Polyeucte sur ceux de Flix et de Pauline. La mort
de Thodore peut servir de preuve  ce que dit Aristote, que, _quand
un ennemi tue son ennemi, il ne s'excite par l aucune piti dans
l'me des spectateurs_[28]. Placide en peut faire natre, et purger
ensuite ces forts attachements d'amour qui sont cause de son malheur;
mais les funestes dsespoirs de Marcelle et de Flavie, bien que l'une
ni l'autre ne fasse de piti, sont encore plus capables de purger
l'opinitret  faire des mariages par force, et  ne se point
dpartir du projet qu'on en fait par un accommodement de famille entre
des enfants dont les volonts ne s'y conforment point quand ils sont
venus en ge de l'excuter.

L'unit de jour et de lieu se rencontre en cette pice; mais je ne
sais s'il n'y a point une duplicit d'action, en ce que Thodore,
chappe d'un pril, se rejette dans un autre de son propre
mouvement[29]. L'histoire le porte; mais la tragdie n'est pas oblige
de reprsenter toute la vie de son hros ou de son hrone, et doit ne
s'attacher qu' une action propre au thtre. Dans l'histoire mme,
j'ai trouv toujours quelque chose  dire en cette offre volontaire
qu'elle fait de sa vie aux bourreaux de Didyme. Elle venoit d'chapper
de la prostitution, et n'avoit aucune assurance qu'on ne l'y
condamneroit point de nouveau, et qu'on accepteroit sa vie en change
de sa pudicit qu'on avoit voulu sacrifier. Je l'ai sauve de ce
pril, non-seulement par une rvlation de Dieu qu'on se contenteroit
de sa mort, mais encore par une raison assez vraisemblable, que
Marcelle, qui vient de voir expirer sa fille unique entre ses bras,
voudroit obstinment du sang pour sa vengeance; mais avec toutes ces
prcautions je ne vois pas comment je pourrois justifier ici cette
duplicit de pril, aprs l'avoir condamne dans l'_Horace_. La seule
couleur qui pourroit y servir de prtexte, c'est que la pice ne
seroit pas acheve si on ne savoit ce que devient Thodore aprs tre
chappe de l'infamie, et qu'il n'y a point de fin glorieuse ni mme
raisonnable pour elle que le martyre, qui est historique: du moins
l'imagination ne m'en offre point. Si les matres de l'art veulent
consentir que cette ncessit de faire connotre ce qu'elle devient
suffise pour runir ce nouveau pril  l'autre, et empcher qu'il n'y
aye duplicit d'action, je ne m'opposerai pas  leur jugement; mais
aussi je n'en appellerai pas quand ils la voudront condamner.

  [20] Per omnes pne civitates cadunt theatra, cave turpitudinum
  et public professiones flagitiorum. (_De consensu
  evangelistarum_, lib. I, cap. LI.)

  [21] VAR. (dit. de 1652 et de 1655): condemnation.

  [22] Corneille s'est plus rapproch du rcit de Mtaphraste que
  de celui de saint Ambroise; cependant c'est ce dernier qu'il a
  suivi en plaant le lieu de sa tragdie  Antioche et non 
  Alexandrie. On trouvera les deux relations dans l'Appendice de
  _Thodore_.

  [23] Les ditions de 1660 et de 1663, les deux premires o se
  trouve l'_Examen_, ont _infam_, au lieu d'_infme_. Est-ce,
  comme il parat probable, le participe du verbe _infamer_, qu'on
  lit dans le _Dictionnaire de Nicot_, ou une faute commune  ces
  deux impressions?

  [24] Jusqu'ici l'_Examen_ reproduit presque textuellement
  l'_ptre_ qui prcde. Nous y renvoyons pour les notes.--Voyez
  tome IV, p. 418, note 5.

  [25] C'est la cinquime de l'acte V.

  [26] VAR. (dit. de 1660): ni jambe ni bras.

  [27] Dans l'dition de 1660, c'est--dire dans la premire o se
  trouve l'_Examen_, cette phrase n'est pas place ici, mais  la
  suite de la deuxime phrase du cinquime alina (p. 14), aprs
  les mots: ....qu' une action propre au thtre.

  [28] Voyez le _Discours de la tragdie_, tome I, p. 65.

  [29] Voyez le _Discours des trois units_, tome I, p. 98 et 99.


LISTE DES DITIONS QUI ONT T COLLATIONNES POUR LES VARIANTES DE
_THODORE_.


DITION SPARE.

    1646 in-4.

RECUEILS.

    1652 in-12;
    1654 in-12;
    1655 in-12;
    1656 in-12;
    1660 in-8;
    1663 in-fol.;
    1664 in-8;
    1668 in-12;
    1681 in-12.




ACTEURS.


    VALENS, gouverneur d'Antioche.
    PLACIDE, fils de Valens et amoureux de Thodore[30].
    CLOBULE, ami de Placide.
    DIDYME, amoureux de Thodore.
    PAULIN, confident de Valens.
    LYCANTE, capitaine d'une cohorte romaine.
    MARCELLE, femme de Valens.
    THODORE, princesse d'Antioche.
    STPHANIE, confidente de Marcelle[31].

La scne est  Antioche, dans le palais du gouverneur.

  [30] Les mots _et amoureux de Thodore_ manquent dans les
  ditions de 1646-1664.

  [31] A cette liste il faut ajouter AMYNTAS, personnage muet, qui
  est nomm dans la scne IV de l'acte IV, et qui parat dans la
  scne V du mme acte.--Les seuls noms que Corneille ait trouvs
  dans Mtaphraste sont ceux de _Thodore_ et de _Dydyme_.




THODORE, VIERGE ET MARTYRE.

TRAGDIE CHRTIENNE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

PLACIDE, CLOBULE.

    PLACIDE.

    Il est vrai, Clobule, et je veux l'avouer,
    La fortune me flatte assez pour m'en louer:
    Mon pre est gouverneur de toute la Syrie;
    Et comme si c'toit trop peu de flatterie,
    Moi-mme elle m'embrasse, et vient de me donner[32],             5
    Tout jeune que je suis, l'gypte  gouverner.
    Certes, si je m'enflois de ces vaines fumes
    Dont on voit  la cour tant d'mes si charmes,
    Si l'clat des grandeurs avoit pu me ravir,
    J'aurois de quoi me plaire et de quoi m'assouvir.               10
    Au-dessous des Csars, je suis ce qu'on peut tre:
    A moins que de leur rang le mien ne sauroit crotre;
    Et pour haut qu'on ait mis des titres si sacrs[33],
    On y monte souvent par de moindres degrs.
    Mais ces honneurs pour moi ne sont qu'une infamie,              15
    Parce que je les tiens d'une main ennemie,
    Et leur plus doux appas qu'un excs de rigueur[34],
    Parce que pour change on veut avoir mon coeur.
    On perd temps toutefois, ce coeur n'est point  vendre.
    Marcelle, en vain par l tu crois gagner un gendre:             20
    Ta Flavie  mes yeux fait toujours mme horreur.
    Ton frre Marcellin peut tout sur l'Empereur;
    Mon pre est ton poux, et tu peux sur son me
    Ce que sur un mari doit pouvoir une femme:
    Va plus outre, et par zle ou par dextrit,                    25
    Joins le vouloir des Dieux  leur autorit;
    Assemble leur faveur, assemble leur colre:
    Pour aimer je n'coute Empereur, Dieux, ni pre;
    Et je la trouverois un objet odieux
    Des mains de l'Empereur, et d'un pre, et des Dieux.            30

    CLOBULE.

    Quoique pour vous Marcelle ait le nom de martre,
    Considrez, Seigneur, qu'elle vous idoltre:
    Voyez d'un oeil plus sain ce que vous lui devez.
    Les biens et les honneurs qu'elle vous a sauvs.
    Quand Diocltian fut matre de l'empire....                     35

    PLACIDE.

    Mon pre toit perdu, c'est ce que tu veux dire.
    Sitt qu' son parti le bonheur eut manqu,
    Sa tte fut proscrite, et son bien confisqu;
    On vit  Marcellin sa dpouille donne:
    Il sut la racheter par ce triste hymne[35];                   40
    Et forant son grand coeur  ce honteux lien,
    Lui-mme il se livra pour ranon de son bien.
    Ds lors on asservit jusques  mon enfance:
    De Flavie avec moi l'on conclut l'alliance,
    Et depuis ce moment Marcelle a fait chez nous                   45
    Un destin que tout autre auroit trouv fort doux.
    La dignit du fils, comme celle du pre,
    Descend du haut pouvoir que lui donne ce frre;
    Mais  la regarder de l'oeil dont je la vois,
    Ce n'est qu'un joug pompeux qu'on veut jeter sur moi.           50
    On lve chez nous un trne pour sa fille;
    On y sme l'clat dont on veut qu'elle brille;
    Et dans tous ces honneurs je ne vois en effet
    Qu'un infme dpt des prsents qu'on lui fait.

    CLOBULE.

    S'ils ne sont qu'un dpt du bien qu'on lui veut faire[36],     55
    Vous en tes, Seigneur, mauvais dpositaire,
    Puisqu'avec tant d'efforts on vous voit travailler
    A mettre ailleurs l'clat dont elle doit briller.
    Vous aimez Thodore, et votre me ravie
    Lui veut donner ce trne lev pour Flavie:                     60
    C'est l le fondement de votre aversion.

    PLACIDE.

    Ce n'est point un secret que cette passion:
    Flavie, au lit malade, en meurt de jalousie;
    Et dans l'pre dpit dont sa mre est saisie,
    Elle tonne, foudroie, et pleine de fureur,                      65
    Menace de tout perdre auprs de l'Empereur.
    Comme de ses faveurs, je ris de sa colre:
    Quoi qu'elle ait fait pour moi, quoi qu'elle puisse faire,
    Le pass sur mon coeur ne peut rien obtenir,
    Et je laisse au hasard le soin de l'avenir.                     70
    Je me plais  braver cet orgueilleux courage:
    Chaque jour pour l'aigrir je vais jusqu' l'outrage;
    Son me imprieuse et prompte  fulminer
    Ne sauroit me har jusqu' m'abandonner[37].
    Souvent elle me flatte alors que je l'offense,                  75
    Et quand je l'ai pousse  quelque violence,
    L'amour de sa Flavie en rompt tous les effets,
    Et l'clat s'en termine  de nouveaux bienfaits.
    Je la plains toutefois; et plus  plaindre qu'elle[38],
    Comme elle aime un ingrat, j'adore une cruelle,                 80
    Dont la rigueur la venge, et rejetant ma foi,
    Me rend tous les mpris que Flavie a de moi[39].
    Mon sort des deux cts mrite qu'on le plaigne[40]:
    L'une me perscute, et l'autre me ddaigne;
    Je hais qui m'idoltre, et j'aime qui me fuit,                  85
    Et je poursuis en vain, ainsi qu'on me poursuit.
    Telle est de mon destin la fatale injustice,
    Telle est la tyrannie ensemble et le caprice
    Du dmon aveugl qui sans discrtion
    Verse l'antipathie et l'inclination.                            90
    Mais puisqu' d'autres yeux je parois trop aimable[41],
    Que peut voir Thodore en moi de mprisable?
    Sans doute elle aime ailleurs, et s'impute  bonheur
    De prfrer Didyme au fils du gouverneur.

    CLOBULE.

    Comme elle je suis n, Seigneur, dans Antioche,                 95
    Et par les droits du sang je lui suis assez proche;
    Je connois son courage, et vous rpondrai bien
    Qu'tant sourde  vos voeux elle n'coute rien,
    Et que cette rigueur dont votre amour l'accuse[42]
    Ne donne point ailleurs ce qu'elle vous refuse.                100
    Ce malheureux rival dont vous tes jaloux
    En reoit chaque jour plus de mpris que vous;
    Mais quand mme ses feux rpondroient  vos flammes,
    Qu'une amour mutuelle uniroit vos deux mes,
    Voyez o cette amour vous peut prcipiter,                     105
    Quel orage sur vous elle doit exciter,
    Ce que dira Valens, ce que fera Marcelle[43].
    Souffrez que son parent vous die enfin pour elle[44]....

    PLACIDE.

    Ah! si je puis encor quelque chose sur toi,
    Ne me dis rien pour elle, et dis-lui tout pour moi;            110
    Dis-lui que je suis sr des bonts de mon pre,
    Ou que s'il se rendoit d'une humeur trop svre,
    L'gypte o l'on m'envoie est un asile ouvert
    Pour mettre notre flamme et notre heur  couvert.
    L, saisis d'un rayon des puissances suprmes,                 115
    Nous ne recevrons plus de lois que de nous-mmes.
    Quelques noires vapeurs que puissent concevoir
    Et la mre et la fille ensemble au dsespoir,
    Tout ce qu'elles pourront enfanter de temptes,
    Sans venir jusqu' nous, crvera sur leurs ttes,              120
    Et nous rigerons en cet heureux sjour
    De leur rage impuissante un trophe  l'amour.
      Parle, parle pour moi, presse, agis, persuade:
    Fais quelque chose enfin pour mon esprit malade;
    Fais-lui voir mon pouvoir, fais-lui voir mon ardeur:           125
    Son ddain est peut-tre un effet de sa peur[45];
    Et si tu lui pouvois arracher cette crainte,
    Tu pourrois dissiper cette froideur contrainte,
    Tu pourrois.... Mais je vois Marcelle qui survient.


SCNE II.

MARCELLE, PLACIDE, CLOBULE, STPHANIE.

MARCELLE.

    Ce mauvais conseiller toujours vous entretient?                130

    PLACIDE.

    Vous dites vrai, Madame, il tche  me surprendre;
    Son conseil est mauvais, mais je sais m'en dfendre.

    MARCELLE.

    Il vous parle d'aimer?

    PLACIDE.

                           Contre mon sentiment.

    MARCELLE.

    Levez, levez le masque et parlez franchement:
    De votre Thodore il est l'argent fidle;                      135
    Pour vous mieux engager elle fait la cruelle,
    Vous chasse en apparence, et pour vous retenir,
    Par ce parent adroit vous fait entretenir.

    PLACIDE.

    Par ce fidle agent elle est donc mal servie[46]:
    Loin de parler pour elle, il parle pour Flavie;                140
    Et ce parent adroit en matire d'amour
    Agit contre son sang pour mieux faire sa cour.
    C'est, Madame, en effet, le mal qu'il me conseille;
    Mais j'ai le coeur trop bon pour lui prter l'oreille.

    MARCELLE.

    Dites le coeur trop bas pour aimer en bon lieu.                145

    PLACIDE.

    L'objet o vont mes voeux seroit digne d'un dieu.

    MARCELLE.

    Il est digne de vous, d'une me vile et basse.

    PLACIDE.

    Je fais donc seulement ce qu'il faut que je fasse.
    Ne blmez que Flavie: un coeur si bien plac
    D'une me vile et basse est trop embarrass;                   150
    D'un choix qui lui fait honte il faut qu'elle s'irrite,
    Et me prive d'un bien qui passe mon mrite.

    MARCELLE.

    Avec quelle arrogance osez-vous me parler?

    PLACIDE.

    Au-dessous de Flavie ainsi me ravaler,
    C'est de cette arrogance un mauvais tmoignage.                155
    Je ne me puis, Madame, abaisser davantage.

    MARCELLE.

    Votre respect est rare, et fait voir clairement
    Que votre humeur modeste aime l'abaissement.
    Eh bien! puisqu' prsent j'en suis mieux avertie,
    Il faudra satisfaire  cette modestie:                         160
    Avec un peu de temps nous en viendrons  bout.

    PLACIDE.

    Vous ne m'terez rien, puisque je vous dois tout.
    Qui n'a que ce qu'il doit a peu de perte  faire.

    MARCELLE.

    Vous pourrez bientt prendre un sentiment contraire[47].

    PLACIDE.

    Je n'en changerai point pour la perte d'un bien                165
    Qui me rendra celui de ne vous devoir rien.

    MARCELLE.

    Ainsi l'ingratitude en soi-mme se flatte.
    Mais je saurai punir cette me trop ingrate;
    Et pour mieux abaisser vos esprits soulevs,
    Je vous terai plus que vous ne me devez.                      170

    PLACIDE.

    La menace est obscure; expliquez-la, de grce.

    MARCELLE.

    L'effet expliquera le sens de la menace.
    Tandis, souvenez-vous, malgr tous vos mpris,
    Que j'ai fait ce que sont et le pre et le fils:
    Vous me devez l'gypte, et Valens Antioche.                    175

    PLACIDE.

    Nous ne vous devons rien aprs un tel reproche.
    Un bienfait perd sa grce  le trop publier[48]:
    Qui veut qu'on s'en souvienne, il le doit oublier.

    MARCELLE.

    Je l'oublierois, ingrat, si pour tant de puissance
    Je recevois de vous quelque reconnoissance.                    180

    PLACIDE.

    Et je me souviendrois jusqu'aux derniers abois,
    Si vous vous contentiez de ce que je vous dois.

    MARCELLE.

    Aprs tant de bienfaits, os-je trop prtendre?

    PLACIDE.

    Ce ne sont plus bienfaits alors qu'on veut les vendre.

    MARCELLE.

    Que doit donc un grand coeur aux faveurs qu'il reoit?

    PLACIDE.

    S'avouant redevable il rend tout ce qu'il doit.

    MARCELLE.

    Tous les ingrats en foule iront  votre cole[49],
    Puisqu'on y devient quitte en payant de parole.

    PLACIDE.

    Je vous dirai donc plus, puisque vous me pressez:
    Nous ne vous devons pas tout ce que vous pensez.               190

    MARCELLE.

    Que seriez-vous sans moi?

    PLACIDE.

                              Sans vous? ce que nous sommes.
    Notre empereur est juste, et sait choisir les hommes;
    Et mon pre, aprs tout, ne se trouve qu'au rang
    O l'auraient mis sans vous ses vertus et son sang.

    MARCELLE.

    Ne vous souvient-il plus qu'on proscrivit sa tte?             195

    PLACIDE.

    Par l votre artifice en fit votre conqute.

    MARCELLE.

    Ainsi de ma faveur vous nommez les effets?

    PLACIDE.

    Un autre ami peut-tre auroit bien fait sa paix;
    Et si votre faveur pour lui s'est employe,
    Par son hymen, Madame, il vous a trop paye.                   200
    On voit peu d'unions de deux telles moitis;
    Et la faveur  part, on sait qui vous tiez.

    MARCELLE.

    L'ouvrage de mes mains avoir tant d'insolence!

    PLACIDE.

    Elles m'ont mis trop haut pour souffrir une offense.

    MARCELLE.

    Quoi? vous tranchez ici du nouveau gouverneur?                 205

    PLACIDE.

    De mon rang en tous lieux je soutiendrai l'honneur.

    MARCELLE.

    Considrez donc mieux quelle main vous y porte:
    L'hymen seul de Flavie en est pour vous la porte.

    PLACIDE.

    Si je n'y puis entrer qu'acceptant cette loi,
    Reprenez votre gypte, et me laissez  moi.                    210

    MARCELLE.

    Plus il me doit d'honneurs, plus son orgueil me brave!

    PLACIDE.

    Plus je reois d'honneurs, moins je dois tre esclave.

    MARCELLE.

    Conservez ce grand coeur, vous en aurez besoin.

    PLACIDE.

    Je le conserverai, Madame, avec grand soin;
    Et votre grand pouvoir en chassera la vie                      215
    Avant que d'y surprendre aucun lieu pour Flavie.

    MARCELLE.

    J'en chasserai du moins l'ennemi qui me nuit.

    PLACIDE.

    Vous ferez peu d'effet avec beaucoup de bruit.

    MARCELLE.

    Je joindrai de si prs l'effet  la menace,
    Que sa perte aujourd'hui me quittera la place.                 220

    PLACIDE.

    Vous perdrez aujourd'hui....

    MARCELLE.

                                 Thodore  vos yeux.
    M'entendez-vous, Placide? Oui, j'en jure les Dieux
    Qu'aujourd'hui mon courroux, arm contre son crime,
    Au pied de leurs autels en fera ma victime.

    PLACIDE.

    Et je jure  vos yeux ces mmes immortels                      225
    Que je la vengerai jusque sur leurs autels[50].
    Je jure plus encor, que si je pouvois croire
    Que vous eussiez dessein d'une action si noire,
    Il n'est point de respect qui pt me retenir[51]
    D'en punir la pense et de vous prvenir;                      230
    Et que pour garantir une tte si chre,
    Je vous irois chercher jusqu'au lit de mon pre.
    M'entendez-vous, Madame? Adieu: pensez-y bien;
    N'pargnez pas mon sang si vous versez le sien;
    Autrement ce beau sang en fera verser d'autre,                 235
    Et ma fureur n'est pas pour se borner au vtre[52].


SCNE III.

MARCELLE, STPHANIE.

MARCELLE.

    As-tu vu, Stphanie, un plus farouche orgueil?
    As-tu vu des mpris plus dignes du cercueil?
    Et pourrois-je pargner cette insolente vie,
    Si sa perte n'toit la perte de Flavie,                        240
    Dont le cruel destin prend un si triste cours
    Qu'aux jours de ce barbare il attache ses jours?

    STPHANIE.

    Je tremble encor de voir o sa rage l'emporte.

    MARCELLE.

    Ma colre en devient et plus juste et plus forte,
    Et l'aveugle fureur dont ses discours sont pleins              245
    Ne m'arrachera pas ma vengeance des mains.

    STPHANIE.

    Aprs votre vengeance apprhendez la sienne.

    MARCELLE.

    Qu'une indigne pouvante  prsent me retienne!
    De ce feu turbulent l'clat imptueux
    N'est qu'un foible avorton d'un coeur prsomptueux.            250
    La menace  grand bruit ne porte aucune atteinte,
    Elle n'est qu'un effet d'impuissance et de crainte;
    Et qui si prs du mal s'amuse  menacer
    Veut amollir le coup qu'il ne peut repousser.

    STPHANIE.

    Thodore vivante, il craint votre colre;                      255
    Mais voyez qu'il ne craint que parce qu'il espre;
    Et c'est  vous, Madame,  bien considrer
    Qu'il cessera de craindre en cessant d'esprer.

    MARCELLE.

    Si l'espoir fait sa peur, nous n'avons qu' l'teindre[53]:
    Il cessera d'aimer aussi bien que de craindre.                 260
    L'amour va rarement jusque dans un tombeau
    S'unir au reste affreux de l'objet le plus beau.
    Hasardons; je ne vois que ce conseil  prendre.
    Thodore vivante, il n'en faut rien prtendre;
    Et Thodore morte, on peut encor douter                        265
    Quel sera le succs que tu veux redouter.
    Quoi qu'il arrive enfin, de la sorte outrage,
    C'est un plaisir bien doux que de se voir venge.
    Mais dis-moi, ton indice est-il bien assur?

    STPHANIE.

    J'en rponds sur ma tte, et l'ai trop avr.                  270

    MARCELLE.

    Ne t'oppose donc plus  ce moment de joie
    Qu'aujourd'hui par ta main le juste ciel m'envoie.
    Valens vient  propos, et sur tes bons avis
    Je vais forcer le pre  me venger du fils.


SCNE IV.

VALENS, MARCELLE, PAULIN, STPHANIE.

MARCELLE.

    Jusques  quand, Seigneur, voulez-vous qu'abuse               275
    Au mpris d'un ingrat je demeure expose,
    Et qu'un fils arrogant sous votre autorit
    Outrage votre femme avec impunit?
    Sont-ce l les douceurs, sont-ce l les caresses
    Qu'en faisoient  ma fille esprer vos promesses,              280
    Et faut-il qu'un amour conu par votre aveu
    Lui cote enfin la vie et vous touche si peu?

    VALENS.

    Plt aux Dieux que mon sang et de quoi satisfaire
    Et l'amour de la fille et l'espoir de la mre,
    Et qu'en le rpandant je lui pusse gagner                      285
    Ce coeur dont l'insolence ose la ddaigner!
    Mais de ses volonts le ciel est le seul matre:
    J'ai promis de l'amour, il le doit faire natre.
    Si son ordre n'agit, l'effet ne s'en peut voir,
    Et je pense tre quitte y faisant mon pouvoir.                 290

    MARCELLE.

    Faire votre pouvoir avec tant d'indulgence[54],
    C'est avec son orgueil tre d'intelligence;
    Aussi bien que le fils, le pre m'est suspect,
    Et vous manquez de foi, comme lui de respect.
    Ah! si vous dployiez[55] cette haute puissance                295
    Que donnent aux parents les droits de la naissance....

    VALENS.

    Si la haine et l'amour lui doivent obir,
    Dployez-la, Madame,  le faire har.
    Quel que soit le pouvoir d'un pre en sa famille,
    Puis-je plus sur mon fils que vous sur votre fille?            300
    Et si vous n'en pouvez vaincre la passion[56],
    Dois-je plus obtenir sur tant d'aversion[57]?

    MARCELLE.

    Elle tche  se vaincre, et son coeur y succombe;
    Et l'effort qu'elle y fait la jette sous la tombe.

    VALENS.

    Elle n'a toutefois que l'amour  dompter;                      305
    Et Placide bien moins se pourroit surmonter,
    Puisque deux passions le font tre rebelle:
    L'amour pour Thodore, et la haine pour elle.

    MARCELLE.

    Otez-lui Thodore; et son amour dompt,
    Vous dompterez sa haine avec facilit.                         310

    VALENS.

    Pour l'ter  Placide il faut qu'elle se donne.
    Aime-t-elle quelque autre?

    MARCELLE.

                             Elle n'aime personne.
    Mais qu'importe, Seigneur, qu'elle coute aucuns voeux?
    Ce n'est pas son hymen, c'est sa mort que je veux.

    VALENS.

    Quoi, Madame? abuser ainsi de ma puissance!                    315
    A votre passion immoler l'innocence!
    Les Dieux m'en puniroient.

    MARCELLE.

                               Trouvent-ils innocents
    Ceux dont l'impit leur refuse l'encens?
    Prenez leur intrt: Thodore est chrtienne:
    C'est la cause des Dieux, et ce n'est plus la mienne.          320

    VALENS.

    Souvent la calomnie....

    MARCELLE.

                            Il n'en faut plus parler,
    Si vous vous prparez  le dissimuler.
    Devenez protecteur de cette secte impie
    Que l'Empereur jamais ne crut digne de vie;
    Vous pouvez en ces lieux vous en faire l'appui[58];            325
    Mais songez qu'il me reste un frre auprs de lui[59].

    VALENS.

    Sans en importuner l'autorit suprme,
    Si je vous suis suspect, n'en croyez que vous-mme:
    Agissez en ma place, et faites-la venir[60];
    Quand vous la convaincrez, je saurai la punir;                 330
    Et vous reconnotrez que dans le fond de l'me
    Je prends comme je dois l'intrt d'une femme.

    MARCELLE.

    Puisque vous le voulez, j'oserai la mander:
    Allez-y, Stphanie, allez sans plus tarder.

(Stphanie s'en va, et Marcelle continue  parler  Valens.)

    Et si l'on m'a flatte avec un faux indice,                    335
    Je vous irai moi-mme en demander justice.

    VALENS.

    N'oubliez pas alors que je la dois  tous,
    Et mme  Thodore, aussi bien comme  vous.

    MARCELLE.

    N'oubliez pas non plus quelle est votre promesse.

(Valens s'en va, et Marcelle continue.)

    Il est temps que Flavie ait part  l'allgresse:               340
    Avec cette esprance allons la soulager.
    Et vous, Dieux, qu'avec moi j'entreprends de venger,
    Agrez ma victime, et pour finir ma peine,
    Jetez un peu d'amour o rgne tant de haine;
    Ou si c'est trop pour nous qu'il soupire  son tour[61],       345
    Jetez un peu de haine o rgne tant d'amour.


FIN DU PREMIER ACTE

  [32] _Var._ Moi-mme elle m'embrasse, et me vient de donner.
  (1646-56)

  [33] _Var._ Et si de cet espoir je voulois me flatter,
       Par de moindres degrs on en voit y monter.
       Mais je tiens ces honneurs  titre d'infamie. (1646-56)

  [34] _Var._ Et leur plus doux appas n'a pour moi que rigueur.
  (1646-56)

  [35] _Var._ Il en rompit le coup par ce triste hymne;
       Et par raison d'tat il sut, dans son malheur,
       Se racheter du frre en pousant la soeur. (1646-56)

  [36] _Var._ S'ils ne sont qu'un dpt des biens qu'on lui veut
  faire. (1646-56)

  [37] _Var._ Ne me sauroit har jusqu' m'abandonner. (1646-56)

  [38] _Var._ Je la plains, sa Flavie; et plus  plaindre qu'elle.
  (1646-64)

  [39] _Var._ Me rend tous les mpris qu'elle reoit de moi.
  (1646-64)

  [40] _Var._ Ainsi par toutes deux mon sort me perscute:
       L'une me sollicite, et l'autre me rebute. (1646-56)

  [41] _Var._ Mais que voit Thodore en moi de mprisable?
       Puisqu'on m'adore ailleurs, encor dois-je tre aimable.
       Elle aime, elle aime un autre, et s'impute  bonheur. (1646-56)

  [42] _Var._ Et que dans la rigueur dont votre amour l'accuse,
       Personne n'obtiendra ce qu'elle vous refuse.
       Ce rival malheureux dont vous tes jaloux
       En est encor, Seigneur, plus maltrait que vous. (1646-56)

  [43] _Var._ Que dira votre pre, et que fera Marcelle?
       De grce, permettez que je parle pour elle.... (1646-56)

  [44] _Var._ Souffrez que son parent vous dise enfin pour elle....
  (1660)

  [45] _Var._Dissipe ses frayeurs, tu vaincras sa froideur.
       CLOB. Je parlerai, Seigneur, quoique sans esprance
       De pouvoir l'arracher de son indiffrence.
       Son coeur trop rsolu.... Mais Marcelle survient. (1646-56)

  [46] _Var._ Il m'entretient donc mal, au gr de son envie:
       Au lieu de Thodore, il parle pour Flavie;
       Et mauvais conseiller en matire d'amour,
       Il fait contre son sang pour mieux faire sa cour. (1646-56)

  [47] _Var._ Nous vous verrons bientt d'un sentiment contraire.
       PLAC. Je n'en saurois changer pour la perte d'un bien. (1646-56)

  [48] Racine a imit heureusement ce vers dans _Iphignie_ (acte
  IV, scne VI):

    Un bienfait reproch tient toujours lieu d'offense.

  (_Voltaire_, qui dans sa premire dition donne _tient_, au lieu
  de _tint_.)

  [49] _Var._ Les ingrats  la foule iront  votre cole. (1646-56)

  [50] _Var._ Que je la vengerai jusque sur les autels. (1652-56)

  [51] _Var._ Il n'est point de respect qui me pt retenir.
  (1646-56)

  [52] _Var._ Et ma fureur n'est pas pour s'arrter au vtre.
  (1646-56)

  [53] _Var._ L'espoir nourrit sa flamme, et venant  s'teindre,
       Il peut cesser d'aimer aussi bien que de craindre;
       Et l'amour rarement passe dans un tombeau,
       Qui ne laisse aucun charme  l'objet le plus beau. (1646-56)

  [54] _Var._ Faire votre devoir avec tant d'indulgence. (1655)

  [55] L'dition de 1654 porte seule _dployez_, sans _i_.

  [56] _Var._ Et si vous ne pouvez vaincre sa passion. (1646-64)

  [57] _Var._ Dois-je plus obtenir sur son aversion? (1646-56)

  [58] _Var._ Mais gardez d'oublier, vous faisant leur appui,
       Qu'il me demeure encore un frre auprs de lui. (1646-56)

  [59] _Var._ Mais sachez qu'il me reste un frre auprs de lui.
  (1660-64)

  [60] _Var._ Agissez en ma place, et la faites venir. (1646-56)

  [61] _Var._ Ou si c'est trop pour moi qu'il soupire  son tour.
  (1646-56)




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

THODORE, CLOBULE, STPHANIE.

    STPHANIE.

    Marcelle n'est pas loin, et je me persuade
    Que son amour l'attache auprs de sa malade;
    Mais je vais l'avertir que vous tes ici.

    THODORE.

    Vous m'obligerez fort d'en prendre le souci,                   350
    Et de lui tmoigner avec quelle franchise
    A ses commandements vous me voyez soumise.

    STPHANIE.

    Dans un moment ou deux vous la verrez venir.


SCNE II.

CLOBULE, THODORE.

    CLOBULE.

    Tandis, permettez-moi de vous entretenir,
    Et de blmer un peu cette vertu farouche,                      355
    Cette insensible humeur qu'aucun objet ne touche,
    D'o naissent tant de feux sans pouvoir l'enflammer,
    Et qui semble har quiconque l'ose aimer.
      Je veux bien avec vous que dessous votre empire
    Toute notre jeunesse en vain brle et soupire;                 360
    J'approuve les mpris que vous rendez  tous:
    Le ciel n'en a point fait qui soient dignes de vous;
    Mais je ne puis souffrir que la grandeur romaine
    S'abaissant  vos pieds ait part  cette haine,
    Et que vous galiez par vos durs traitements[62]               365
    Ces matres de la terre aux vulgaires amants.
    Quoiqu'une pre vertu du nom d'amour s'irrite,
    Elle trouve sa gloire  cder au mrite;
    Et sa svrit ne lui fait point de lois
    Qu'elle n'aime  briser pour un illustre choix.                370
    Voyez ce qu'est Valens, voyez ce qu'est Placide,
    Voyez sur quels tats l'un et l'autre prside,
    O le pre et le fils peuvent un jour rgner,
    Et cessez d'tre aveugle et de le ddaigner.

    THODORE.

    Je ne suis point aveugle, et vois ce qu'est un homme           375
    Qu'lvent la naissance, et la fortune, et Rome:
    Je rends ce que je dois  l'clat de son sang,
    J'honore son mrite et respecte son rang;
    Mais vous connoissez mal cette vertu farouche
    De vouloir qu'aujourd'hui l'ambition la touche,                380
    Et qu'une me insensible aux plus saintes ardeurs
    Cde honteusement  l'clat des grandeurs.
    Si cette fermet dont elle est ennoblie
    Par quelques traits d'amour pouvoit tre affoiblie,
    Mon coeur, plus incapable encor de vanit,                     385
    Ne feroit point de choix que dans l'galit;
    Et rendant aux grandeurs un respect lgitime,
    J'honorerois Placide, et j'aimerois Didyme.

    CLOBULE.

    Didyme, que sur tous[63] vous semblez ddaigner!

    THODORE.

    Didyme, que sur tous je tche d'loigner,                      390
    Et qui verroit bientt sa flamme couronne
    Si mon me  mes sens toit abandonne,
    Et se laissoit conduire  ces impressions
    Que forment en naissant les belles passions.
    Comme cet avantage est digne qu'on le craigne[64],             395
    Plus je penche  l'aimer et plus je le ddaigne,
    Et m'arme d'autant plus que mon coeur en secret
    Voudroit s'en laisser vaincre, et combat  regret.
    Je me fais tant d'effort lorsque je le mprise,
    Que par mes propres sens je crains d'tre surprise:            400
    J'en crains une rvolte, et que las d'obir,
    Comme je les trahis, ils ne m'osent trahir.
      Voil, pour vous montrer mon me toute nue,
    Ce qui m'a fait bannir Didyme de ma vue:
    Je crains d'en recevoir quelque coup d'oeil fatal,             405
    Et chasse un ennemi dont je me dfends mal.
    Voil quelle je suis et quelle je veux tre;
    La raison quelque jour s'en fera mieux connotre:
    Nommez-la cependant vertu, caprice, orgueil,
    Ce dessein me suivra jusque dans le cercueil.                  410

    CLOBULE.

    Il peut vous y pousser si vous n'y prenez garde:
    D'un oeil envenim Marcelle vous regarde;
    Et se prenant  vous du mauvais traitement
    Que sa fille  ses yeux reoit de votre amant,
    Sa jalouse fureur ne peut tre assouvie                        415
    A moins de votre sang,  moins de votre vie;
    Ce n'est plus en secret que frmit son courroux[65],
    Elle en parle tout haut, elle s'en vante  nous,
    Elle en jure les Dieux; et, ce que j'apprhende,
    Pour ce triste sujet sans doute elle vous mande.               420
    Dans un pril si grand faites un protecteur.

    THODORE.

    Si je suis en pril, Placide en est l'auteur;
    L'amour qu'il a pour moi lui seul m'y prcipite:
    C'est par l qu'on me hait, c'est par l qu'on s'irrite.
    On n'en veut qu' sa flamme, on n'en veut qu' son choix:
    C'est contre lui qu'on arme ou la force ou les lois.
    Tous les voeux qu'il m'adresse avancent ma ruine,
    Et par une autre main c'est lui qui m'assassine.
      Je sais quel est mon crime, et je ne doute pas
    Du prtexte qu'aura l'arrt de mon trpas[66]:                 430
    Je l'attends sans frayeur; mais de quoi qu'on m'accuse,
    S'il portoit  Flavie un coeur que je refuse,
    Qui veut finir mes jours les voudroit protger,
    Et par ce changement il feroit tout changer.
    Mais mon pril le flatte, et son coeur en espre               435
    Ce que jusqu' prsent tous ses[67] soins n'ont pu faire;
    Il attend que du mien j'achte son appui:
    J'en trouverai[68] peut-tre un plus puissant que lui;
    Et s'il me faut prir, dites-lui qu'avec joie
    Je cours  cette mort o son amour m'envoie,                   440
    Et que par un exemple assez rare  nommer,
    Je prirai pour lui si je ne puis l'aimer.

    CLOBULE.

    Ne vous pas mieux servir d'un amour si fidle[69],
    C'est....

    THODORE.

              Quittons ce discours, je vois venir Marcelle.


SCNE III.

MARCELLE, THODORE, CLOBULE, STPHANIE.

MARCELLE,  Clobule.

    Quoi? toujours l'un ou l'autre est par vous obsd?            445
    Qui vous amne ici? vous avois-je mand?
    Et ne pourrai-je voir Thodore ou Placide,
    Sans que vous leur serviez d'interprte ou de guide?
    Cette assiduit marque un zle imprudent,
    Et ce n'est pas agir en adroit confident.                      450

    CLOBULE.

    Je crois qu'on me doit voir d'une me indiffrente
    Accompagner ici Placide et ma parente.
    Je fais ma cour  l'un  cause de son rang,
    Et rends  l'autre un soin o m'oblige le sang[70].

    MARCELLE.

    Vous tes bon parent.

    CLOBULE.

                          Elle m'oblige  l'tre.                  455

    MARCELLE.

    Votre humeur gnreuse aime  le reconnotre;
    Et sensible aux faveurs que vous en recevez,
    Vous rendez  tous deux ce que vous leur devez.
    Un si rare service aura sa rcompense
    Plus grande qu'on n'estime et plus tt qu'on ne pense.
    Cependant quittez-nous, que je puisse  mon tour
    Servir de confidente  cet illustre amour.

    CLOBULE.

    Ne croyez pas, Madame....

    MARCELLE.

                                    Obissez, de grce:
    Je sais ce qu'il faut croire, et vois ce qui se passe.


SCNE IV.

MARCELLE, THODORE, STPHANIE.

    MARCELLE[71].

    Ne vous offensez pas, objet rare et charmant,                  465
    Si ma haine avec lui traite un peu rudement.
    Ce n'est point avec vous que je la dissimule:
    Je chris Thodore, et je hais Clobule;
    Et par un pur effet du bien que je vous veux,
    Je ne puis voir ici ce parent dangereux.                       470
    Je sais que pour Placide il vous fait tout facile,
    Qu'en sa grandeur nouvelle il vous peint un asile,
    Et tche  vous porter jusqu' la vanit
    D'esprer me braver avec impunit.
    Je n'ignore non plus que votre me plus saine,                 475
    Connoissant son devoir ou redoutant ma haine,
    Rejette ses conseils, en ddaigne le prix,
    Et fait de ces grandeurs un gnreux mpris.
    Mais comme avec le temps il pourroit vous sduire,
    Et vous, changeant d'humeur, me forcer  vous nuire,
    J'ai voulu vous parler, pour vous mieux avertir
    Qu'il seroit malais de vous en garantir;
    Que si ce qu'est Placide enfloit votre courage,
    Je puis en un moment renverser mon ouvrage,
    Abattre sa fortune, et dtruire avec lui                       485
    Quiconque m'oseroit opposer son appui.
    Gardez donc d'aspirer au rang o je l'lve:
    Qui commence le mieux ne fait rien s'il n'achve;
    Ne servez point d'obstacle  ce que j'en prtends;
    N'acqurez point ma haine en perdant votre temps.              490
    Croyez que me tromper, c'est vous tromper vous-mme;
    Et si vous vous aimez, souffrez que je vous aime.

    THODORE.

    Je n'ai point vu, Madame, encor jusqu' ce jour
    Avec tant de menace expliquer tant d'amour,
    Et peu faite  l'honneur de pareilles visites,                 495
    J'aurois lieu de douter de ce que vous me dites;
    Mais soit que ce puisse tre ou feinte ou vrit,
    Je veux bien vous rpondre avec sincrit.
      Quoique vous me jugiez l'me basse et timide,
    Je croirois sans faillir pouvoir aimer Placide,                500
    Et si sa passion avoit pu me toucher,
    J'aurois assez de coeur pour ne le point cacher.
    Cette haute puissance  ses vertus rendue
    L'gale presque aux rois dont je suis descendue;
    Et si Rome et le temps m'en ont t le rang,                   505
    Il m'en demeure encor le courage et le sang.
    Dans mon sort raval je sais vivre en princesse:
    Je fuis l'ambition, mais je hais la foiblesse;
    Et comme ses grandeurs ne peuvent m'branler,
    L'pouvante jamais ne me fera parler[72].                      510
    Je l'estime beaucoup, mais en vain il soupire:
    Quand mme sur ma tte il feroit choir l'empire,
    Vous me verriez rpondre  cette illustre ardeur
    Avec la mme estime et la mme froideur.
    Sortez d'inquitude, et m'obligez de croire                    515
    Que la gloire o j'aspire est toute[73] une autre gloire,
    Et que sans m'blouir de cet clat nouveau,
    Plutt que dans son lit j'entrerois au tombeau.

    MARCELLE.

    Je vous crois; mais souvent l'amour brle sans luire:
    Dans un profond secret il aime  se conduire;                  520
    Et voyant Clobule aller tant et venir,
    Entretenir Placide, et vous entretenir,
    Je sens toujours dans l'me un reste de scrupule[74],
    Que je blme moi-mme et tiens pour ridicule;
    Mais mon coeur souponneux ne s'en peut dpartir.              525
    Vous avez deux moyens de l'en faire sortir[75]:
    pousez ou Didyme, ou Clante, ou quelque autre;
    Ne m'importe pas qui, mon choix suivra le vtre,
    Et je le comblerai de tant de dignits,
    Que peut-tre il vaudra ce que vous me quittez;                530
    Ou si vous ne pouvez sitt vous y rsoudre,
    Jurez-moi par ce Dieu qui porte en main la foudre[76],
    Et dont tout l'univers doit craindre le courroux,
    Que Placide jamais ne sera votre poux.
    Je lui fais pour Flavie offrir un sacrifice:                   535
    Peut-tre que vos voeux le rendront plus propice;
    Venez les joindre aux miens, et le prendre  tmoin.

    THODORE.

    Je veux vous satisfaire, et sans aller si loin,
    J'atteste ici le Dieu qui lance le tonnerre,
    Ce monarque absolu du ciel et de la terre,                     540
    Et dont tout l'univers doit craindre le courroux,
    Que Placide jamais ne sera mon poux.
    En est-ce assez, Madame? tes-vous satisfaite?

    MARCELLE.

    Ce serment  peu prs est ce que je souhaite;
    Mais pour vous dire tout, la saintet des lieux,               545
    Le respect des autels, la prsence des Dieux,
    Le rendant et plus saint et plus inviolable,
    Me le pourroient aussi rendre bien plus croyable.

    THODORE.

    Le Dieu que j'ai jur connot tout, entend tout:
    Il remplit l'univers de l'un  l'autre bout;                   550
    Sa grandeur est sans borne ainsi que sans exemple;
    Il n'est pas moins ici qu'au milieu de son temple,
    Et ne m'entend pas mieux dans son temple qu'ici.

    MARCELLE.

    S'il vous entend partout, je vous entends aussi
    On ne m'blouit point d'une mauvaise ruse[77];                 555
    Suivez-moi dans le temple, et tt, et sans excuse.

    THODORE.

    Votre coeur souponneux ne m'y croiroit non plus,
    Et je vous y ferois des serments superflus.

    MARCELLE.

    Vous dsobissez!

    THODORE.

                      Je crois vous satisfaire.

    MARCELLE.

    Suivez, suivez mes pas.

    THODORE.

                            Ce seroit vous dplaire;               560
    Vos desseins d'autant plus en seroient reculs:
    Ma dsobissance est ce que vous voulez.

    MARCELLE.

    Il faut de deux raisons que l'une vous retienne:
    Ou vous aimez Placide, ou vous tes chrtienne.

    THODORE.

    Oui, je la[78] suis, Madame, et le tiens  plus d'heur         565
    Qu'une autre ne tiendroit toute votre grandeur[79].
    Je vois qu'on vous l'a dit, ne cherchez plus de ruse:
    J'avoue et hautement, et tt, et sans excuse.
    Armez-vous  ma perte, clatez, vengez-vous,
    Par ma mort  Flavie assurez un poux,                         570
    Et noyez dans ce sang, dont vous tes avide,
    Et le mal qui la tue, et l'amour de Placide.

    MARCELLE.

    Oui, pour vous en punir, je n'pargnerai rien,
    Et l'intrt des Dieux assurera le mien.

    THODORE.

    Le vtre en mme temps assurera ma gloire:                     575
    Triomphant de ma vie, il fera ma victoire[80],
    Mais si grande, si haute, et si pleine d'appas,
    Qu' ce prix j'aimerai les plus cruels trpas.

    MARCELLE.

    De cette illusion soyez persuade:
    Prissant  mes yeux, triomphez en ide;                       580
    Gotez d'un autre monde  loisir les appas,
    Et devenez heureuse o je ne serai pas:
    Je n'en suis point jalouse, et toute ma puissance
    Vous veut bien d'un tel heur hter la jouissance;
    Mais gardez de plir et de vous tonner                        585
    A l'aspect du chemin qui vous y doit mener[81].

    THODORE.

    La mort n'a que douceur pour une me chrtienne.

    MARCELLE.

    Votre flicit va donc faire la mienne.

    THODORE.

    Votre haine est trop lente  me la procurer.

    MARCELLE.

    Vous n'aurez pas longtemps sujet d'en murmurer[82].            590
    Allez trouver Valens, allez, ma Stphanie.
    Mais demeurez; il vient.


SCNE V.

VALENS, MARCELLE, THODORE, PAULIN, STPHANIE.

    MARCELLE.

                              Ce n'est point calomnie,
    Seigneur, elle est chrtienne, et s'en ose vanter.

    VALENS.

    Thodore, parlez sans vous pouvanter.

    THODORE.

    Puisque je suis coupable aux yeux de l'injustice,              595
    Je fais gloire du crime, et j'aspire au supplice;
    Et d'un crime si beau le supplice est si doux,
    Que qui peut le connotre en doit tre jaloux.

    VALENS.

    Je ne recherche plus la damnable origine
    De cette aveugle amour o Placide s'obstine;                   600
    Cette noire magie, ordinaire aux chrtiens,
    L'arrte indignement dans vos honteux liens;
    Votre charme aprs lui se rpand sur Flavie:
    De l'un il prend le coeur, et de l'autre la vie.
    Vous osez donc ainsi jusque dans ma maison,                    605
    Jusque sur mes enfants verser votre poison?
    Vous osez donc tous deux les prendre pour victimes[83]?

    THODORE.

    Seigneur, il ne faut point me supposer de crimes;
    C'est  des faussets sans besoin recourir:
    Puisque je suis chrtienne, il suffit pour mourir.             610
    Je suis prte; o faut-il que je porte ma vie?
    O me veut votre haine immoler  Flavie?
    Htez, htez, Seigneur, ces heureux chtiments
    Qui feront mes plaisirs et vos contentements.

    VALENS.

    Ah! je rabattrai bien cette fire constance.                   615

    THODORE.

    Craindrois-je des tourments qui font ma rcompense?

    VALENS.

    Oui, j'en sais que peut-tre aisment vous craindrez;
    Vous en recevrez l'ordre, et vous en rsoudrez.
    Ce courage toujours ne sera pas si ferme.
    Paulin, que l-dedans pour prison on l'enferme;                620
    Mettez-y bonne garde.

(Paulin la conduit avec quelques soldats, et l'ayant enferme, il
revient incontinent.)


SCNE VI.

VALENS, MARCELLE, PAULIN, STPHANIE.

    MARCELLE.

                          Eh quoi! pour la punir,
    Quand le crime est constant, qui vous peut retenir?

    VALENS.

    Agrerez-vous le choix que je fais d'un supplice?

    MARCELLE.

    J'agrerai tout, Seigneur, pourvu qu'elle prisse:
    Choisissez le plus doux, ce sera m'obliger.                    625

    VALENS.

    Ah! que vous savez mal comme il se faut venger[84]!

    MARCELLE.

    Je ne suis point cruelle, et n'en veux  sa vie
    Que pour rendre Placide  l'amour de Flavie.
    Otez-nous cet obstacle  nos contentements;
    Mais en faveur du sexe pargnez les tourments:                 630
    Qu'elle meure, il suffit.

    VALENS.

                              Oui, sans plus de demeure,
    Pour l'intrt des Dieux je consens qu'elle meure:
    Indigne de la vie, elle doit en sortir;
    Mais pour votre intrt je n'y puis consentir.
    Quoi? Madame, la perdre est-ce gagner Placide?                 635
    Croyez-vous que sa mort le change ou l'intimide?
    Que ce soit un moyen d'tre aimable  ses yeux,
    Que de mettre au tombeau ce qu'il aime le mieux?
    Ah! ne vous flattez point d'une esprance vaine:
    En cherchant son amour vous redoublez sa haine;                640
    Et dans le dsespoir o vous l'allez plonger,
    Loin d'en aimer la cause, il voudra s'en venger.
    Chaque jour  ses yeux cette ombre ensanglante,
    Sortant des tristes nuits o vous l'aurez jete,
    Vous peindra toutes deux avec des traits d'horreur             645
    Qui feront de sa haine une aveugle fureur;
    Et lors je ne dis pas tout ce que j'apprhende.
    Son me est violente, et son amour est grande:
    Verser le sang aim, ce n'est pas l'en gurir,
    Et le dsesprer, ce n'est pas l'acqurir.                     650

    MARCELLE.

    Ainsi donc vous laissez Thodore impunie?

    VALENS.

    Non, je la veux punir, mais par l'ignominie;
    Et pour forcer Placide  vous porter ses voeux,
    Rendre cette chrtienne indigne de ses feux.

    MARCELLE.

    Je ne vous entends point.

    VALENS.

                              Contentez-vous, Madame,              655
    Que je vois pleinement les desirs de votre me,
    Que de votre intrt je veux faire le mien.
    Allez, et sur ce point ne demandez plus rien.
    Si je m'expliquois mieux, quoique son ennemie,
    Vous la garantiriez d'une telle infamie,                       660
    Et quelque bon succs qu'il en faille esprer,
    Votre haute vertu ne pourroit l'endurer.
    Agrez ce supplice, et sans que je le nomme,
    Sachez qu'assez souvent on le pratique  Rome,
    Qu'il est craint des chrtiens, qu'il plat  l'Empereur[85],
    Qu'aux filles de sa sorte il fait le plus d'horreur[86],
    Et que ce digne objet de votre juste haine[87]
    Voudroit de mille morts racheter cette peine.

    MARCELLE.

    Soit que vous me vouliez blouir ou venger,
    Jusqu' l'vnement je n'en veux point juger;                  670
    Je vous en laisse faire. Adieu: disposez d'elle;
    Mais gardez d'oublier qu'enfin je suis Marcelle,
    Et que si vous trompez un si juste courroux,
    Je me saurai bientt venger d'elle et de vous.


SCNE VII.

VALENS, PAULIN.

    VALENS.

    L'imprieuse humeur! vois comme elle me brave,                 675
    Comme son fier orgueil m'ose traiter d'esclave.

    PAULIN.

    Seigneur, j'en suis confus, mais vous le mritez:
    Au lieu d'y rsister, vous vous y soumettez[88].

    VALENS.

    Ne t'imagine pas que dans le fond de l'me
    Je prfre  mon fils les fureurs d'une femme:                 680
    L'un m'est plus cher que l'autre, et par ce triste arrt
    Ce n'est que de ce fils que je prends l'intrt[89].
      Thodore est chrtienne, et ce honteux supplice
    Vient moins de ma rigueur que de mon artifice:
    Cette haute infamie o je veux la plonger[90]                  685
    Est moins pour la punir que pour la voir changer.
    Je connois les chrtiens: la mort la plus cruelle
    Affermit leur constance, et redouble leur zle[91];
    Et sans s'pouvanter de tous nos chtiments,
    Ils trouvent des douceurs au milieu des tourments;             690
    Mais la pudeur peut tout sur l'esprit d'une fille
    Dont la vertu rpond  l'illustre famille;
    Et j'attends aujourd'hui d'un si puissant effort
    Ce que n'obtiendroient pas les frayeurs de la mort.
    Aprs ce grand effet, j'oserai tout pour elle,                 695
    En dpit de Flavie, en dpit de Marcelle,
    Et je n'ai rien  craindre auprs de l'Empereur,
    Si ce coeur endurci renonce  son erreur.
    Lui-mme il me louera d'avoir su l'y rduire[92],
    Lui-mme il dtruira ceux qui m'en voudroient nuire:
    J'aurai lieu de braver Marcelle et ses amis;
    Ma vertu me soutient o son crdit m'a mis;
    Mais elle me perdroit, quelque rang que je tienne,
    Si j'osois  ses yeux sauver cette chrtienne[93].
      Va la voir de ma part, et tche  l'tonner:                 705
    Dis-lui qu' tout le peuple on va l'abandonner,
    Tranche le mot enfin, que je la prostitue;
    Et quand tu la verras trouble et combattue,
    Donne entre  Placide, et souffre que son feu[94]
    Tche d'en arracher un favorable aveu.                         710
    Les larmes d'un amant et l'horreur de sa honte
    Pourront flchir ce coeur qu'aucun pril ne dompte;
    Et lors elle n'a point d'ennemis si puissants
    Dont elle ne triomphe avec un peu d'encens;
    Et cette ignominie o je l'ai condamne                        715
    Se changera soudain en heureux hymne.

    PAULIN.

    Votre prudence est rare, et j'en suivrai les lois.
    Daigne le juste ciel seconder votre choix[95],
    Et par une influence un peu moins rigoureuse,
    Disposer Thodore  vouloir tre heureuse!                     720


FIN DU SECOND ACTE.

  [62] _Var._ Et que vous galiez dedans vos sentiments. (1646-56)

  [63] L'impression de 1682 porte seule _sur tout_. Le vers
  suivant, o elle donne _sur tous_, comme toutes les autres
  ditions, prouve que c'est une faute typographique.

  [64] _Var._ Mais comme enfin c'est lui qu'il faut que plus je
  craigne. (1646-56)

  [65] _Var._ Ce n'est plus en secret qu'clate son courroux.
  (1646-56)

  [66] _Var._ Sur quoi l'on doit fonder l'arrt de mon trpas.
  (1646-63)

  [67] L'dition de 1655 porte _ces_, pour _ses_.

  [68] L'dition de 1655 donne seule la forme _treuverai_.

  [69] _Var._ Ne vous pas mieux servir d'un avis si fidle.
  (1646-63)

  [70] _Var._ Et rends un soin  l'autre o m'oblige le sang.
  (1646-56)

  [71] _Var._ MARCELLE,  _Thodore_. (1646-60)

  [72] _Var._ L'pouvante non plus ne me fait point parler.
  (1646-56)

  [73] _Toute_ est la leon de toutes les ditions, et elle a t
  adopte par Th. Corneille et par Voltaire (1764).

  [74] _Var._ J'ai toujours dedans l'me un reste de scrupule.
  (1646-56)

  [75] _Var._ Vous avez deux moyens de m'en faire sortir. (1646-56)

  [76] _Var._ Jurez-moi par ce Dieu qui porte en main la foudre.
  (1646-54 et 56-64)

  [77] _Var._ On ne m'blouit pas d'une mauvaise ruse. (1646-63)

  [78] Voltaire a remplac _la_ par _le_.

  [79] _Var._ Qu'un autre ne tiendroit toute votre grandeur.
  (1652-60)

  [80] _Var._ Et triomphant de moi m'apporte une victoire
       Si haute, si durable, et si pleine d'appas,
       Qu'on l'achte trop peu des plus cruels trpas. (1646-56)

  [81] _Var._ Entrant dans le chemin qui vous y doit mener.
  (1646-56)

  [82] _Var._ Vous n'aurez pas sujet longtemps d'en murmurer.
  (1646-56)

  [83] _Var._ Vous osez de tous deux en faire vos victimes?
       THOD. Seigneur, il ne faut point me supposer des crimes.
  (1646-60)

  [84] Voltaire change la construction, et donne: comme il faut se
  venger.

  [85] _Var._ Il est craint des chrtiens, il plat  l'Empereur.
  (1646-56)

  [86] _Var._ Aux filles de sa sorte il fait le plus d'horreur.
  (1646-54 et 56-64)
       _Var._ Aux filles de la sorte il fait le plus d'horreur. (1655)

  [87] _Var._ Et celle qu'aujourd'hui veut perdre votre haine.
  (1646-56)

  [88] L'dition de 1646 donne seule la forme _soubmettez_.

  [89] _Var._ C'est de lui seulement que je prends l'intrt.
  (1646-56)

  [90] _Var._ Cette haute infamie o je la veux plonger. (1646-56)

  [91] _Var._ Endurcit leur constance, et redouble leur zle.
  (1646-65)

  [92] _Var._ Lui-mme il me louera d'avoir su la rduire.
  (1646-56)

  [93] _Var._ Si j'osois  ses yeux sauver une chrtienne. (1646)

  [94] _Var._ Donne entre  Placide, et laisse agir son feu;
       Mais surtout cache-lui que c'est par mon aveu.
       Les larmes d'un amant et sa honte si proche
       Pourront en sa faveur fendre ce coeur de roche.
       Alors elle n'a point d'ennemis si puissants. (1646-56)

  [95] _Var._ Veuille le juste ciel seconder votre choix. (1646-56)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

THODORE, PAULIN.

    THODORE.

    O m'allez-vous conduire?

    PAULIN.

                              Il est en votre choix:
    Suivez-moi dans le temple, ou subissez nos lois.

    THODORE.

    De ces indignits vos juges sont capables[96]!

    PAULIN.

    Ils galent la peine aux crimes des coupables.

    THODORE.

    Si le mien est trop grand pour le dissimuler,                  725
    N'est-il point de tourments qui puissent l'galer?

    PAULIN.

    Comme dans les tourments vous trouvez des dlices,
    Ils ont trouv pour vous ailleurs de vrais supplices[97],
    Et par un chtiment aussi grand que nouveau,
    De votre vertu mme ils font votre bourreau[98].               730

    THODORE.

    Ah! qu'un si dtestable et honteux sacrifice
    Est pour elle en effet un rigoureux supplice!

    PAULIN.

    Ce mpris de la mort qui partout  nos yeux
    Brave si hautement et nos lois et nos Dieux,
    Cette indigne fiert ne seroit pas punie                       735
    A ne vous ter rien de plus cher que la vie:
    Il faut qu'on leur immole, aprs de tels mpris[99],
    Ce que chez votre sexe on met  plus haut prix,
    Ou que cette fiert, de nos lois ennemie[100],
    Cde aux justes horreurs d'une pleine infamie,                 740
    Et que votre pudeur rende  nos immortels
    L'encens que votre orgueil refuse  leurs autels.

    THODORE.

    Valens me fait par vous porter cette menace;
    Mais s'il hait les chrtiens, il respecte ma race:
    Le sang d'Antiochus n'est pas encor si bas                     745
    Qu'on l'abandonne en proie aux fureurs des soldats[101].

    PAULIN.

    Ne vous figurez point qu'en un tel sacrilge
    Le sang d'Antiochus ait quelque privilge.
    Les Dieux sont au-dessus des rois dont vous sortez,
    Et l'on vous traite ici comme vous les traitez:                750
    Vous les dshonorez, et l'on vous dshonore.

    THODORE.

    Vous leur immolez donc l'honneur de Thodore,
    A ces Dieux dont enfin la plus sainte action
    N'est qu'inceste, adultre et prostitution?
    Pour venger les mpris que je fais de leurs temples,           755
    Je me vois condamne  suivre leurs exemples,
    Et dans vos dures lois je ne puis viter
    Ou de leur rendre hommage, ou de les imiter?
    Dieu de la puret, que vos lois sont bien autres!

    PAULIN.

    Au lieu de blasphmer, obissez aux ntres,                    760
    Et ne redoublez point par vos impits
    La haine et le courroux de nos Dieux irrits:
    Aprs nos chtiments ils ont encor leur foudre.
    On vous donne de grce une heure  vous rsoudre;
    Vous savez votre arrt, vous avez  choisir:                   765
    Usez utilement de ce peu de loisir.

    THODORE.

    Quelles sont vos rigueurs, si vous le nommez grce,
    Et quel choix voulez-vous qu'une chrtienne fasse,
    Rduite  balancer son esprit agit
    Entre l'idoltrie et l'impudicit?                             770
    Le choix est inutile o les maux sont extrmes.
    Reprenez votre grce, et choisissez vous-mmes:
    Quiconque peut choisir consent  l'un des deux,
    Et le consentement est seul lche et honteux.
    Dieu, tout juste et tout bon, qui lit[102] dans nos penses,
    N'impute point de crime aux actions forces.
    Soit que vous contraigniez pour vos Dieux impuissants
    Mon corps  l'infamie ou ma main  l'encens,
    Je saurai conserver d'une me rsolue
    A l'poux sans macule une pouse impollue.                     780


SCNE II.

    PLACIDE, THODORE, PAULIN.

    THODORE.

    Mais que vois-je? Ah, Seigneur! est-ce Marcelle ou vous
    Dont sur mon innocence clate le courroux?
    L'arrt qu'a contre moi prononc votre pre,
    Est-ce pour la venger, ou pour vous satisfaire?
    Est-ce mon ennemie ou mon illustre amant                       785
    Qui du nom de vos Dieux abuse insolemment[103]?
    Vos feux de sa fureur se sont-ils faits complices?
    Sont-ils d'intelligence  choisir mes supplices?
    touffent-ils si bien vos respects gnreux,
    Qu'ils fassent mon bourreau d'un hros amoureux?               790

    PLACIDE.

    Retirez-vous, Paulin.

    PAULIN.

                          On me l'a mise en garde.

    PLACIDE.

    Je sais jusqu' quel point ce devoir vous regarde;
    Prenez soin de la porte, et sans me rpliquer:
    Ce n'est pas devant vous que je veux m'expliquer.

    PAULIN.

    Seigneur....

    PLACIDE.

                 Laissez-nous, dis-je, et craignez ma colre;
    Je vous garantirai de celle de mon pre.


SCNE III.

PLACIDE, THODORE.

    THODORE.

    Quoi? vous chassez Paulin, et vous craignez ses yeux,
    Vous qui ne craignez pas la colre des cieux?

    PLACIDE.

    Redoublez vos mpris, mais bannissez des craintes
    Qui portent  mon coeur les plus rudes atteintes;              800
    Ils sont encor plus doux que les indignits
    Qu'imputent vos frayeurs  mes tmrits;
    Et ce n'est pas contre eux que mon me s'irrite.
    Je sais qu'ils font justice  mon peu de mrite;
    Et lorsque vous pouviez jouir de vos ddains,                  805
    Si j'osois les nommer quelquefois inhumains,
    Je les justifiois dedans ma conscience,
    Et je n'attendois rien que de ma patience,
    Sans que pour ces grandeurs qui font tant de jaloux,
    Je me sois jamais cru moins indigne de vous.                   810
    Aussi ne pensez pas que je vous importune
    De payer mon amour, ou de voir ma fortune:
    Je ne demande pas un bien qui leur soit d;
    Mais je viens pour vous rendre un bien presque perdu,
    Encor le mme amant qu'une rigueur si dure                     815
    A toujours vu brler et souffrir sans murmure,
    Qui plaint du sexe en vous les respects viols,
    Votre librateur enfin, si vous voulez.

    THODORE.

    Pardonnez donc, Seigneur,  la premire ide
    Qu'a jet[104] dans mon me une peur mal fonde,               820
    De mille objets d'horreur mon esprit combattu
    Auroit tout souponn de la mme vertu.
    Dans un pril si proche et si grand pour ma gloire,
    Comme je dois tout craindre, aussi je puis tout croire;
    Et mon honneur timide, entre tant d'ennemis,                   825
    Sur les ordres du pre a mal jug du fils.
    Je vois, grces au ciel, par un effet contraire,
    Que la vertu du fils soutient celle du pre,
    Qu'elle ranime en lui la raison qui mouroit,
    Qu'elle rappelle en lui l'honneur qui s'garoit,               830
    Et le rtablissant dans une me si belle,
    Dtruit heureusement l'ouvrage de Marcelle.
    Donc  votre prire il s'est laiss toucher?

    PLACIDE.

    J'aurois touch plutt un coeur tout de rocher:
    Soit crainte, soit amour qui possde son me,                  835
    Elle est toute asservie aux fureurs d'une femme.
    Je le dis  ma honte, et j'en rougis pour lui,
    Il est inexorable, et j'en mourrois d'ennui,
    Si nous n'avions l'gypte o fuir l'ignominie
    Dont vous veut lchement combler sa tyrannie.                  840
    Consentez-y, Madame, et je suis assez fort
    Pour rompre vos prisons et changer votre sort;
    Ou si votre pudeur au peuple abandonne[105]
    S'en peut mieux affranchir que par mon hymne,
    S'il est quelque autre voie  vous sauver l'honneur,           845
    J'y consens, et renonce  mon plus doux bonheur[106];
    Mais si contre un arrt  cet honneur funeste,
    Pour en rompre le coup ce moyen seul vous reste,
    Si refusant Placide, il vous faut tre  tous,
    Fuyez cette infamie en suivant un poux:                       850
    Suivez-moi dans des lieux o je serai le matre[107],
    O vous serez sans peur ce que vous voudrez tre;
    Et peut-tre, suivant ce que vous rsoudrez,
    Je n'y serai bientt que ce que vous voudrez[108].
    C'est assez m'expliquer; que rien ne vous retienne:            855
    Je vous aime, Madame, et vous aime chrtienne.
    Venez me donner lieu d'aimer ma dignit,
    Qui fera mon bonheur et votre sret.

    THODORE.

    N'esprez pas, Seigneur, que mon sort dplorable
    Me puisse  votre amour rendre plus favorable,                 860
    Et que d'un si grand coup mon esprit abattu
    Dfre  ses malheurs plus qu' votre vertu.
    Je l'ai toujours connue et toujours estime;
    Je l'ai plainte souvent d'aimer sans tre aime;
    Et par tous ces ddains o j'ai su recourir,                   865
    J'ai voulu vous dplaire afin de vous gurir.
    Louez-en le dessein, en apprenant la cause:
    Un obstacle ternel  vos desirs s'oppose[109].
    Chrtienne, et sous les lois d'un plus puissant poux....
    Mais, Seigneur,  ce mot ne soyez pas[110] jaloux.             870
    Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome,
    Il est plus grand que vous; mais ce n'est point un homme:
    C'est le Dieu des chrtiens, c'est le matre des rois,
    C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix;
    Et c'est enfin  lui que mes voeux ont donne                  875
    Cette virginit que l'on a condamne.
      Que puis-je donc pour vous, n'ayant rien  donner?
    Et par o votre amour se peut-il couronner,
    Si pour moi votre hymen n'est qu'un lche adultre,
    D'autant plus criminel qu'il seroit volontaire,                880
    Dont le ciel puniroit les sacrilges noeuds,
    Et que ce Dieu jaloux vengeroit sur tous deux?
    Non, non, en quelque tat que le sort m'ait rduite,
    Ne me parlez, Seigneur, ni d'hymen ni de fuite:
    C'est changer d'infamie, et non pas l'viter;                  885
    Loin de m'en garantir, c'est m'y prcipiter.
    Mais pour braver Marcelle et m'affranchir de honte,
    Il est une autre voie et plus sre et plus prompte,
    Que dans l'ternit j'aurois lieu de bnir:
    La mort; et c'est de vous que je dois l'obtenir.               890
    Si vous m'aimez encor, comme j'ose le croire,
    Vous devez cette grce  votre propre gloire;
    En m'arrachant la mienne on la va dchirer;
    C'est votre choix, c'est vous qu'on va dshonorer[111].
    L'amant si fortement s'unit  ce qu'il aime,                   895
    Qu'il en fait dans son coeur une part de lui-mme:
    C'est par l qu'on vous blesse, et c'est par l, Seigneur,
    Que peut jusques  vous aller mon dshonneur[112].
      Tranchez donc cette part par o l'ignominie
    Pourroit souiller l'clat d'une si belle vie:                  900
    Rendez  votre honneur toute sa puret,
    Et mettez par ma mort son lustre en sret.
    Mille dont votre Rome adore la mmoire
    Se sont bien tous entiers[113] immols  leur gloire:
    Comme eux, en vrai Romain de la vtre jaloux,                  905
    Immolez cette part trop indigne de vous;
    Sauvez-la par sa perte, ou si quelque tendresse
    A ce bras gnreux imprime sa foiblesse,
    Si du sang d'une fille il craint de se rougir[114],
    Armez, armez le mien, et le laissez agir.                      910
    Ma loi me le dfend, mais mon Dieu me l'inspire:
    Il parle, et j'obis  son secret empire;
    Et contre l'ordre exprs de son commandement,
    Je sens que c'est de lui que vient ce mouvement.
    Pour le suivre, Seigneur, souffrez que votre pe[115]         915
    Me puisse....

    PLACIDE.

                  Oui, vous l'aurez, mais dans mon sang trempe;
    Et votre bras du moins en recevra du mien
    Le glorieux exemple avant que le moyen.

    THODORE.

    Ah! ce n'est pas pour vous un mouvement  suivre;
    C'est  moi de mourir, mais c'est  vous de vivre.             920

    PLACIDE.

    Ah! faites-moi donc vivre, ou me laissez mourir;
    Cessez de me tuer ou de me secourir.
    Puisque vous n'coutez ni mes voeux ni mes larmes,
    Puisque la mort pour vous a plus que moi de charmes,
    Souffrez que ce trpas, que vous trouvez si doux,              925
    Ait  son tour pour moi plus de douceur que vous.
      Puis-je vivre et vous voir morte ou dshonore,
    Vous que de tout mon coeur j'ai toujours adore,
    Vous qui de mon destin rglez le triste cours,
    Vous, dis-je,  qui j'attache et ma gloire et mes jours[116]?
    Non, non, s'il vous faut voir dshonore ou morte,
    Souffrez un dsespoir o la raison me porte:
    Renoncer  la vie avant de tels malheurs,
    Ce n'est que prvenir l'effet de mes douleurs.
    En ces extrmits, je vous conjure encore,                     935
    Non par ce zle ardent d'un coeur qui vous adore,
    Non par ce vain clat de tant de dignits,
    Trop au-dessous du sang des rois dont vous sortez,
    Non par ce dsespoir o vous poussez ma vie;
    Mais par la sainte horreur que vous fait l'infamie,            940
    Par ce Dieu que j'ignore, et pour qui vous vivez[117].
    Et par ce mme bien que vous lui conservez,
    Daignez en viter la perte irrparable,
    Et sous les saints liens d'un noeud si vnrable
    Mettez en sret ce qu'on va vous ravir.                       945

    THODORE.

    Vous n'tes pas celui dont Dieu s'y veut servir:
    Il saura bien sans vous en susciter un autre,
    Dont le bras moins puissant, mais plus saint que le vtre,
    Par un zle plus pur se fera mon appui,
    Sans porter ses desirs sur un bien tout  lui.
    Mais parlez  Marcelle.                                        950


SCNE IV.

MARCELLE, PLACIDE, THODORE, PAULIN, STPHANIE.

    PLACIDE.

                            Ah, Dieux, quelle infortune!
    Faut-il qu' tous moments....

    MARCELLE.

                                  Je vous suis importune
    De mler ma prsence aux secrets des amants,
    Qui n'ont jamais besoin de pareils truchements.

    PAULIN.

    Madame, on m'a forc de puissance absolue.                     955

    MARCELLE,  Paulin.

    L'ayant soufferte ainsi, vous l'avez bien voulue:
    Ne me rpliquez plus, et me la renfermez.


SCNE V.

MARCELLE, PLACIDE, STPHANIE.

    MARCELLE.

    Ainsi donc vos desirs en sont toujours charms,
    Et quand un juste arrt la couvre d'infamie,
    Comme de tout l'empire et des Dieux ennemie,                   960
    Au milieu de sa honte elle plat  vos yeux,
    Et vous fait l'ennemi de l'empire et des Dieux?
    Tant les illustres noms d'infme et de rebelle
    Vous semblent prcieux  les porter pour elle[118]!
    Vous trouvez, je m'assure, en un si digne lieu                 965
    Cet objet de vos voeux encor digne d'un Dieu?
    J'ai conserv son sang de peur de vous dplaire,
    Et pour ne forcer pas votre juste colre
    A ce serment conu par tous les immortels
    De venger son trpas jusque sur les autels.                    970
    Vous vous tiez par l fait une loi si dure,
    Que sans moi vous seriez sacrilge ou parjure:
    Je vous en ai fait grce en lui laissant le jour,
    Et j'pargne du moins un crime  votre amour.

    PLACIDE.

    Triomphez-en dans l'me, et tchez de parotre                 975
    Moins insensible aux maux que vous avez fait natre.
    En l'tat o je suis, c'est une lchet
    D'insulter aux malheurs o vous m'avez jet;
    Et l'amertume enfin de cette raillerie
    Tourneroit aisment ma douleur en furie[119].                  980
    Si quelque espoir arrte et suspend mon courroux,
    Il ne peut tre grand, puisqu'il n'est plus qu'en vous,
    En vous, que j'ai traite avec tant d'insolence,
    En vous, de qui la haine a tant de violence.
    Contre ces malheurs mme o vous m'avez jet,                  985
    J'espre encore en vous trouver quelque bont;
    Je fais plus, je l'implore, et cette me si fire
    Du haut de son orgueil descend  la prire,
    Aprs tant de mpris s'abaisse pleinement,
    Et de votre triomphe achve l'ornement.                        990
      Voyez ce qu'aucun dieu n'et os vous promettre[120],
    Ce que jamais mon coeur n'auroit cru se permettre:
    Placide suppliant, Placide  vos genoux
    Vous doit tre, Madame, un spectacle assez doux;
    Et c'est par la douceur de ce mme spectacle                   995
    Que mon coeur vous demande un aussi grand miracle.
    Arrachez Thodore aux hontes d'un arrt
    Qui mle avec le sien mon plus cher intrt.
    Toute ingrate, inhumaine, inflexible, chrtienne,
    Madame, elle est mon choix, et sa gloire est la mienne;
    S'il faut qu'elle subisse une si rude loi,
    Toute l'ignominie en rejaillit sur moi;
    Et je n'ai pas moins qu'elle  rougir d'un supplice
    Qui profane l'autel o j'ai fait sacrifice,
    Et de l'illustre objet de mes plus saints desirs              1005
    Fait l'infme rebut des plus sales plaisirs.
    S'il vous demeure encor quelque espoir pour Flavie,
    Conservez-moi l'honneur pour conserver sa vie[121];
    Et songez que l'affront o vous m'abandonnez
    Dshonore l'poux que vous lui destinez.                      1010
    Je vous le dis encor, sauvez-moi cette honte:
    Ne dsesprez pas une me qui se dompte,
    Et par le noble effort d'un gnreux emploi,
    Triomphez de vous-mme aussi bien que de moi.
    Thodore est pour vous une utile ennemie;                     1015
    Et si, proche qu'elle est de choir dans l'infamie,
    Ma plus sincre ardeur n'en peut rien obtenir,
    Vous n'avez pas beaucoup  craindre l'avenir[122].
    Le temps ne la rendra que plus inexorable;
    Le temps dtrompera peut-tre un misrable.                   1020
    Daignez lui donner lieu de me pouvoir gurir,
    Et ne me perdez pas en voulant m'acqurir.

    MARCELLE.

    Quoi? vous voulez enfin me devoir votre gloire!
    Certes un tel miracle est difficile  croire,
    Que vous, qui n'aspiriez qu' ne me devoir rien[123],         1025
    Vous me vouliez devoir un si prcieux bien[124].
    Mais comme en ses desirs aisment on se flatte,
    Duss-je contre moi servir une me ingrate,
    Perdre encor mes faveurs, et m'en voir abuser,
    Je vous aime encor trop pour vous rien refuser.               1030
      Oui, puisque Thodore enfin me rend capable
    De vous rendre une fois un office agrable[125],
    Puisque son intrt vous force  me traiter
    Mieux que tous mes bienfaits n'avoient su mriter,
    Et par soin de vous plaire et par reconnoissance              1035
    Je vais pour l'un et l'autre employer ma puissance,
    Et pour un peu d'espoir qui m'est en vain rendu,
    Rendre  mes ennemis l'honneur presque perdu.
    Je vais d'un juste juge adoucir la colre,
    Rompre le triste effet d'un arrt trop svre,                1040
    Rpondre  votre attente, et vous faire prouver
    Cette bont qu'en moi vous esprez trouver.
    Jugez par cette preuve,  mes voeux si cruelle,
    Quel pouvoir vous avez sur l'esprit de Marcelle,
    Et ce que vous pourriez un peu plus complaisant,              1045
    Quand vous y pouvez tout mme en la mprisant.
    Mais pourrai-je  mon tour vous faire une prire?

    PLACIDE.

    Madame, au nom des Dieux, faites-moi grce entire:
    En l'tat o je suis, quoi qu'il puisse avenir,
    Je vous dois tout promettre, et ne puis rien tenir;           1050
    Je ne vous puis donner qu'une attente frivole;
    Ne me rduisez point  manquer de parole;
    Je crains, mais j'aime encore, et mon coeur amoureux....

    MARCELLE.

    Le mien est raisonnable autant que gnreux.
    Je ne demande pas que vous cessiez encore                     1055
    Ou de har Flavie, ou d'aimer Thodore:
    Ce grand coup doit tomber plus insensiblement,
    Et je me dfierois d'un si prompt changement.
    Il faut languir encor dedans l'incertitude,
    Laisser faire le temps et cette ingratitude[126]:             1060
    Je ne veux  prsent qu'une fausse piti,
    Qu'une feinte douceur, qu'une ombre d'amiti[127].
    Un moment de visite  la triste Flavie
    Des portes du trpas rappelleroit sa vie.
    Cependant que pour vous je vais tout obtenir,                 1065
    Pour soulager ses maux allez l'entretenir;
    Ne lui promettez rien, mais souffrez qu'elle espre,
    Et trompez-la du moins pour la rendre  sa mre:
    Un coup d'oeil y suffit, un mot ou deux plus doux.
    Faites un peu pour moi quand je fais tout pour vous;
    Daignez pour Thodore un moment vous contraindre.

    PLACIDE.

    Un moment est bien long  qui ne sait pas feindre;
    Mais vous m'en conjurez par un nom trop puissant
    Pour ne rencontrer pas un coeur obissant.
    J'y vais; mais par piti souvenez-vous vous-mme              1075
    Des troubles d'un amant qui craint pour ce qu'il aime,
    Et qui n'a pas pour feindre assez de libert,
    Tant que pour son objet il est inquit.

    MARCELLE.

    Allez sans plus rien craindre, ayant pour vous Marcelle.


SCNE VI.

MARCELLE, STPHANIE.

    STPHANIE.

    Enfin vous triomphez de cet esprit rebelle?                   1080

    MARCELLE.

    Quel triomphe!

    STPHANIE.

                   Est-ce peu que de voir  vos pieds
    Sa haine et son orgueil enfin humilis?

    MARCELLE.

    Quel triomphe, te dis-je, et qu'il a d'amertumes!
    Et que nous sommes loin de ce que tu prsumes!
    Tu le vois  mes pieds pleurer, gmir, prier;                 1085
    Mais ne crois pas pourtant le voir s'humilier:
    Ne crois pas qu'il se rende aux bonts qu'il implore;
    Mais vois de quelle ardeur il aime Thodore,
    Et juge quel pouvoir cet amour a sur lui,
    Puisqu'il peut le rduire  chercher mon appui.               1090
    Que n'oseront ses feux entreprendre pour elle,
    S'ils ont pu l'abaisser jusqu'aux pieds de Marcelle;
    Et que dois-je esprer d'un coeur si fort pris,
    Qui mme en m'adorant me fait voir ses mpris?
    Dans ses submissions vois ce qui l'y convie:                  1095
    Mesure  son amour sa haine pour Flavie,
    En voyant l'un et l'autre en son abaissement,
    Juge de mon triomphe un peu plus sainement;
    Vois dans son triste effet sa ridicule pompe.
    J'ai peine en triomphant d'obtenir qu'il me trompe,           1100
    Qu'il feigne par piti, qu'il donne un faux espoir.

    STPHANIE.

    Et vous l'allez servir de tout votre pouvoir?

    MARCELLE.

    Oui, je vais le servir, mais comme il le mrite[128].
    Toi, va par quelque adresse amuser sa visite,
    Et sous un faux appas prolonger l'entretien.                  1105

    STPHANIE.

    Donc....

    MARCELLE.

             Le temps presse: va, sans t'informer de rien.


FIN DU TROISIME ACTE.

  [96] _Var._ De cette indignit Valens est donc capable!
       PAUL. Il gale la peine au crime du coupable. (1646-56)

  [97] _Var._ Il veut dans les plaisirs vous trouver des supplices.
  (1646-56)

  [98] _Var._ De votre vertu mme il fait votre bourreau.
       THOD. Ah! que c'est en effet un trange supplice
       Quand la vertu se voit sacrifie au vice! (1646-56)

  [99] _Var._ Il faut vous arracher, pour punir ces mpris.
  (1646-56)

  [100] _Var._ Ou qu'enfin ce grand coeur, que feu ni fer ne dompte,
        Soit dompt par l'effort d'une louable honte. (1646-56)

  [101] _Var._ Qu'on l'abandonne en proie aux plaisirs des soldats.
  (1646-56)

  [102] Tel est le texte de toutes les ditions, y compris celles
  de Th. Corneille et de Voltaire. Des impressions rcentes ont
  chang _lit_ en _lis_, et fait de cette phrase une apostrophe.

  [103] _Var._ Qui du nom de ses Dieux abuse insolemment[103-a]?
        Ou si vos feux enfin, de sa haine complices,
        Me voyant accuse ont choisi mes supplices,
        Et changeant en fureur vos respects gnreux,
        Font mon premier bourreau d'un hros amoureux?
        PLAC. Laissez-nous seuls, Paulin. (1646-56)

      [103-a] Qui du nom de ces Dieux abuse insolemment? (1655)

  [104] Il y a _jet_, sans accord, dans toutes les ditions
  publies du vivant de Corneille. L'impression de 1692 commenc
  ainsi le vers: Qu'a mise dans mon me. Voltaire a conserv
  _jet_.

  [105] _Var._ Que si votre pudeur au peuple abandonne. (1646-56)

  [106] _Var._ J'y consens, et renonce encore  mon bonheur.
  (1646-56)

  [107] _Var._ Suivez-moi dans les lieux o je serai le matre.
  (1652-63)

  [108] _Var._ Je ne serai bientt que ce que vous voudrez [108-a].
  (1646-60)

      [108-a] Cette variante se trouve aussi dans l'dition de 1663, mais
      a t corrige dans l'_errata_.

  [109] Voyez la _Notice_, p. 4 et 5.

  [110] Voltaire (1764) a chang _pas_ en _point_.

  [111] _Var._ Et c'est vous que par moi l'on va dshonorer.
  (1646-56)

  [112] _Var._ Que peut jusques  vous aller le dshonneur.
  (1646-63)

  [113] Voltaire (1764) a gard la leon _tous entiers_.

  [114] _Var._ Si du sang d'une fille il craint  se rougir.
  (1646-56)

  [115] _Var._ Pour le suivre, Seigneur, prtez donc cette pe.
         PLAC. Vous l'aurez, vous l'aurez, mais dans mon sang trempe.
  (1646-56)

  [116] _Var._ Vous o je mets ma gloire, o j'attache mes jours?
  (1646-56)

  [117] _Var._ Par le Dieu que j'ignore, et pour qui vous vivez.
  (1646-64)

  [118] _Var._ Vous semblent prcieux  les porter comme elle!
  (1646-60)

  [119] _Var._ Auroit tourn bientt ma douleur en furie. (1646-56)

  [120] Ce beau mouvement de Placide, dit Palissot, parat avoir
  t imit avec gnie par Voltaire dans la tragdie d'_Oreste_
  (_acte_ V, _scne_ III), lorsque lectre, pour implorer la grce
  de son frre, se courbe un moment devant gisthe.

  [121] _Var._ Conservez-moi l'honneur pour conserver ma vie.
  (1646-64)

  [122] Ici, et au vers 1049, on lit _advenir_ dans les ditions de
  1646-60.

  [123] _Var._ Que vous, qui n'aspirez qu' ne me devoir rien.
  (1655)

  [124] _Var._ Vous vouliez me devoir un si prcieux bien.
  (1646-56)

  [125] _Var._ De vous rendre une fois un service agrable.
  (1646-64)

  [126] _Var._ Laissez faire le temps et son ingratitude. (1646-64)

  [127] _Var._ Une feinte douceur, une ombre d'amiti.
        Un moment de visite  la pauvre Flavie. (1646-56)

  [128] _Var._ Oui je le vais servir, mais comme il le mrite.
        Toi, va me l'amuser dedans cette visite,
        Et de tout ton pouvoir donne loisir au mien. (1646-56)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

PLACIDE, STPHANIE, sortant de chez Marcelle[129].

    STPHANIE[130].

    Seigneur....

    PLACIDE.

                 Va, Stphanie, en vain tu me rappelles,
    Ces feintes ont pour moi des gnes trop cruelles:
    Marcelle en ma faveur agit trop lentement,
    Et laisse trop durer cet ennuyeux moment.                     1110
    Pour souffrir plus longtemps un supplice si rude,
    J'ai trop d'impatience et trop d'inquitude:
    Il faut voir Thodore, il faut savoir mon sort,
    Il faut....

    STPHANIE.

                Ah! faites-vous, Seigneur, un peu d'effort.
    Marcelle, qui vous sert de toute sa puissance,                1115
    Mrite bien du moins cette reconnoissance.
    Retournez chez Flavie attendre un bien si doux[131],
    Et ne craignez plus rien puisqu'elle agit pour vous.

    PLACIDE.

    L'effet tarde beaucoup pour n'avoir rien  craindre:
    Elle feignoit peut-tre en me priant de feindre.              1120
    On retire souvent le bras pour mieux frapper.
    Qui veut que je la trompe a droit de me tromper[132].

    STPHANIE.

    Considrez l'humeur implacable d'un pre,
    Quelle est pour les chrtiens sa haine et sa colre,
    Combien il faut de temps afin de l'mouvoir.                  1125

    PLACIDE.

    Hlas! il n'en faut gure  trahir mon espoir.
    Peut-tre en ce moment qu'ici tu me cajoles,
    Que tu remplis mon coeur d'esprances frivoles,
    Ce rare et cher objet qui fait seul mon destin,
    Du soldat insolent est l'indigne butin.                       1130
    Va flatter, si tu veux, la douleur de Flavie,
    Et me laisse claircir de l'tat de ma vie:
    C'est trop l'abandonner  l'injuste pouvoir.
      Ouvrez, Paulin, ouvrez, et me la faites voir.
    On ne me rpond point, et la porte est ouverte!               1135
    Paulin! Madame!

    STPHANIE.

                    O Dieux! la fourbe est dcouverte.
    O fuirai-je?

    PLACIDE.

                  Demeure, infme, et ne crains rien:
    Je ne veux pas d'un sang abject[133] comme le tien.
    Il faut  mon courroux de plus nobles victimes:
    Instruis-moi seulement de l'ordre de tes crimes.              1140
    Qu'a-t-on fait de mon me? o la dois-je chercher?

    STPHANIE.

    Vous n'avez pas sujet encor de vous fcher:
    Elle est....

    PLACIDE.

              Dpche, dis ce qu'en a fait Marcelle.

    STPHANIE.

    Tout ce que votre amour pouvoit attendre d'elle
    Peut-on croire autre chose avec quelque raison,               1145
    Quand vous voyez dj qu'elle est hors de prison?

    PLACIDE.

    Ah! j'en aurois dj reu les assurances;
    Et tu veux m'amuser de vaines apparences,
    Cependant que Marcelle agit comme il lui plat,
    Et fait sans rsistance excuter l'arrt.                     1150
    De ma crdulit Thodore est punie:
    Elle est hors de prison, mais dans l'ignominie;
    Et je devois juger, dans mon sort rigoureux[134],
    Que l'ennemi qui flatte est le plus dangereux.
    Mais souvent on s'aveugle, et dans des maux extrmes,
    Les esprits gnreux jugent tout par eux-mmes[135];
    Et lorsqu'on les trahit[136]....


SCNE II.

PLACIDE, LYCANTE, STPHANIE.

    LYCANTE.

                                   Jugez-en mieux, Seigneur[137]:
    Marcelle vous renvoie et la joie et l'honneur;
    Elle a de l'infamie arrach Thodore.

    PLACIDE.

    Elle a fait ce miracle!

    LYCANTE.

                           Elle a plus fait encore[138].          1160

    PLACIDE.

    Ne me fais plus languir, dis promptement.

    LYCANTE.

                                              D'abord
    Valens changeoit l'arrt en un arrt de mort....

    PLACIDE.

    Ah! si de cet arrt jusqu' l'effet on passe....

    LYCANTE.

    Marcelle a refus cette sanglante grce:
    Elle l'a veut entire, et tche  l'obtenir;                  1165
    Mais Valens irrit s'obstine  la bannir,
    Et voulant que cet ordre  l'instant s'excute,
    Quoi qu'en votre faveur Marcelle lui dispute[139],
    Il mande Thodore, et la veut promptement
    Faire conduire au lieu de son bannissement.                   1170

    STPHANIE.

    Et vous vous alarmiez de voir sa prison vide?

    PLACIDE.

    Tout fait peur  l'amour, c'est un enfant timide;
    Et si tu le connois, tu me dois pardonner.

    LYCANTE.

    Elle fait ses efforts pour vous la ramener,
    Et vous conjure encore un moment de l'attendre.               1175

    PLACIDE.

    Quelles grces, bons Dieux, ne lui dois-je point rendre!
    Va, dis-lui que j'attends ici ce grand succs,
    O sa bont pour moi parot avec excs[140].

    (Lycante rentre[141].)

    STPHANIE.

    Et moi je vais pour vous consoler sa Flavie.

    PLACIDE.

    Fais-lui donc quelque excuse  flatter son envie[142], 1180 Et
    dis-lui de ma part tout ce que tu voudras: Mon me n'eut jamais
    les sentiments ingrats, Et j'ai honte en secret d'tre dans
    l'impuissance De montrer plus d'effets de ma reconnoissance. */

    (Il est seul[143].)

      Certes une ennemie  qui je dois l'honneur                  1185
    Mritoit dans son choix un peu plus de bonheur,
    Devoit trouver une me un peu moins dfendue,
    Et j'ai piti de voir tant de bont perdue;
    Mais le coeur d'un amant ne peut se partager;
    Elle a beau se contraindre, elle a beau m'obliger,            1190
    Je n'ai qu'aversion pour ce qui la regarde.


SCNE III.

PLACIDE, PAULIN.

    PLACIDE.

    Vous ne me direz plus qu'on vous l'a mise en garde,
    Paulin?

    PAULIN.

            Elle n'est plus, Seigneur, en mon pouvoir.

    PLACIDE.

    Quoi? vous en soupirez?

    PAULIN.

                            Je pense le devoir.

    PLACIDE.

    Soupirer du bonheur que le ciel me renvoie!                   1195

    PAULIN.

    Je ne vois pas pour vous de grands sujets de joie.

    PLACIDE.

    Qu'on la bannisse ou non, je la verrai toujours.

    PAULIN.

    Quel fruit de cette vue esprent vos amours?

    PLACIDE.

    Le temps adoucira cette me rigoureuse.

    PAULIN.

    Le temps ne rendra pas la vtre plus heureuse.                1200

    PLACIDE.

    Sans doute elle aura peine  me laisser prir.

    PAULIN.

    Qui le peut esprer devoit la secourir.

    PLACIDE.

    Marcelle a fait pour moi tout ce que j'ai d faire.

    PAULIN.

    Je n'ai donc rien  dire et dois ici me taire.

    PLACIDE.

    Non, non, il faut parler avec sincrit,                      1205
    Et louer hautement sa gnrosit.

    PAULIN.

    Si vous me l'ordonnez, je louerai donc sa rage,
    Mais depuis quand, Seigneur, changez-vous de courage?
    Depuis quand pour vertu prenez-vous la fureur?
    Depuis quand louez-vous ce qui doit faire horreur?            1210

    PLACIDE.

    Ah! je tremble  ces mots que j'ai peine  comprendre.

    PAULIN.

    Je ne sais pas, Seigneur, ce qu'on vous fait entendre,
    Ou quel puissant motif retient votre courroux;
    Mais Thodore enfin n'est plus digne de vous.

    PLACIDE.

    Quoi? Marcelle en effet ne l'a pas garantie?                  1215

    PAULIN.

    A peine d'avec vous, Seigneur, elle est sortie,
    Que l'me toute en feu, les yeux tincelants,
    Rapportant elle-mme un ordre de Valens,
    Avec trente soldats elle a saisi la porte,
    Et tirant de ce lieu Thodore  main-forte....                1220

    PLACIDE.

    O Dieux! jusqu' ses pieds j'ai donc pu m'abaisser,
    Pour voir trahir des voeux qu'elle a feint d'exaucer,
    Et pour en recevoir avec tant d'insolence
    De tant de lchet la digne rcompense!
    Mon coeur avoit dj pressenti ce malheur;                    1225
    Mais achve, Paulin, d'irriter ma douleur,
    Et sans m'entretenir des crimes de Marcelle,
    Dis-moi qui je me dois immoler aprs elle[144],
    Et sur quels insolents, aprs son chtiment,
    Doit choir le reste affreux de mon ressentiment.              1230

    PAULIN.

    Armez-vous donc, Seigneur, d'un peu de patience,
    Et forcez vos transports  me prter silence,
    Tandis que le rcit d'une injuste[145] rigueur,
    Peut-tre  chaque mot vous percera le coeur.
      Je ne vous dirai point avec quelle tristesse                1235
    A ce honteux supplice a march la Princesse:
    Forc de la conduire en ces infmes lieux,
    De honte et de dpit j'en dtournois les yeux;
    Et pour la consoler, ne sachant que lui dire,
    Je maudissois tout bas les lois de notre empire,              1240
    Et vous tiez le dieu que dans mes dplaisirs[146]
    En secret pour les rompre invoquoient mes soupirs.

    PLACIDE.

    Ah! pour gagner ce temps on charmoit mon courage
    D'une fausse promesse, et puis d'un faux message;
    Et j'ai cru dans ces coeurs de la sincrit!                  1245
    Ne fais plus de reproche  ma crdulit,
    Et poursuis.

    PAULIN.

                 Dans ces lieux  peine on l'a trane,
    Qu'on a vu des soldats la troupe mutine[147]:
    Tous courent  la proie avec avidit,
    Tous montrent  l'envi mme brutalit.                        1250
    Je croyois dj voir de cette ardeur gale
    Natre quelque discorde  ces tigres fatale,
    Quand Didyme....

    PLACIDE.

                     Ah, le lche! ah, le tratre!

    PAULIN.

                                                   coutez.
    Ce tratre a runi toutes leurs volonts;
    Le front plein d'impudence et l'oeil arm d'audace:           1255
    Campagnons, a-t-il dit, on me doit une grce;
    Depuis plus de dix ans je souffre les mpris
    Du plus ingrat objet dont on puisse tre pris:
    Ce n'est pas de mes feux que je veux rcompense,
    Mais de tant de rigueurs la premire vengeance;               1260
    Aprs, vous punirez  loisir ses ddains.
    Il leur jette de l'or ensuite  pleines mains;
    Et lors, soit par respect qu'on et pour sa naissance,
    Soit qu'ils eussent march sous son obissance,
    Soit que son or pour lui ft un si prompt effort,             1265
    Ces coeurs en sa faveur tombent soudain d'accord:
    Il entre sans obstacle.

    PLACIDE.

                          Il y mourra, l'infme!
    Viens me voir dans ses bras lui faire vomir l'me,
    Viens voir de ma colre un juste et prompt effet
    Joindre en ces mmes lieux la peine  son forfait[148],       1270
    Confondre son triomphe avecque son supplice.

    PAULIN.

    Ce n'est pas en ces lieux qu'il vous fera justice:
    Didyme en est sorti.

    PLACIDE.

                         Quoi, Paulin? ce voleur
    A dj par sa fuite vit ma douleur!

    PAULIN.

    Oui; mais il n'toit plus, en sortant, ce Didyme              1275
    Dont l'orgueil insolent demandoit sa victime;
    Ses cheveux sur son front s'efforoient de cacher
    La rougeur que son crime y sembloit attacher,
    Et le remords de sorte abattoit son courage,
    Que mme il n'osoit plus nous montrer son visage:             1280
    L'oeil bas, le pied timide et le corps chancelant,
    Tel qu'un coupable enfin qui s'chappe en tremblant.
    A peine il est sorti que la fire insolence[149]
    Du soldat mutin reprend sa violence;
    Chacun, en sa valeur mettant tout son appui,                  1285
    S'efforce de montrer qu'il n'a cd qu' lui;
    On se pousse, on se presse, on se bat, on se tue:
    J'en vois une partie  mes pieds abattue.
    Au spectacle sanglant que je m'tois promis,
    Clobule survient avec quelques amis,                         1290
    Met l'pe  la main, tourne en fuite le reste,
    Entre....

    PLACIDE.

    Lui seul?

    PAULIN.

              Lui seul.

    PLACIDE.

                        Ah, Dieux! quel coup funeste!

    PAULIN.

    Sans doute il n'est entr que pour l'en retirer[150].

    PLACIDE.

    Dis, dis qu'il est entr pour la dshonorer,
    Et que le sort cruel, pour hter ma ruine,                    1295
    Veut qu'aprs un rival un ami m'assassine.
    Le tratre! Mais, dis-moi, l'en as-tu vu sortir?
    Montroit-il de l'audace ou quelque repentir[151]?
    Qui des siens l'a suivi?

    PAULIN.

                             Cette troupe fidle
    M'a chass comme chef des soldats de Marcelle:                1300
    Je n'ai rien vu de plus; mais loin de le blmer,
    Je prsume....

    PLACIDE.

                   Ah! je sais ce qu'il faut prsumer.
    Il est entr lui seul.

    PAULIN.

                           Ayant si peu d'escorte,
    C'est ainsi qu'il a d s'assurer de la porte;
    Et si l tous ensemble il ne les et laisss,                 1305
    Assez facilement on les auroit forcs.
    Mais le voici qui vient pour vous en rendre compte[152]:
    A son zle, de grce, pargnez cette honte.


SCNE IV.

PLACIDE, PAULIN, CLOBULE.

    PLACIDE.

    Eh bien! votre parente? elle est hors de ces lieux
    O l'on sacrifioit sa pudeur  nos Dieux?                     1310

    CLOBULE.

    Oui, Seigneur.

    PLACIDE.

                   J'ai regret qu'un coeur si magnanime
    Se soit ainsi laiss prvenir par Didyme.

    CLOBULE.

    J'en dois tre honteux; mais je m'tonne fort
    Qui vous a pu sitt en faire le rapport:
    J'en croyois apporter les premires nouvelles.                1315

    PLACIDE.

    Grces aux Dieux, sans vous j'ai des amis fidles[153].
    Mais ne diffrez plus  me la faire voir.

    CLOBULE.

    Qui, Seigneur?

    PLACIDE.

                   Thodore.

    CLOBULE.

                             Est-elle en mon pouvoir?

    PLACIDE.

    Ne me dites-vous pas que vous l'avez sauve?

    CLOBULE.

    Je vous le dirois! moi qui ne l'ai plus trouve!              1320

    PLACIDE.

    Quoi? soudain par un charme elle avoit disparu?

    CLOBULE.

    Puisque dj ce bruit jusqu' vous a couru,
    Vous savez que sans charme elle a fui sa disgrce,
    Que je n'ai plus trouv que Didyme en sa place:
    Quel plaisir prenez-vous  me le dguiser?                    1325

    PLACIDE.

    Quel plaisir prenez-vous vous-mme  m'abuser,
    Quand Paulin de ses yeux a vu sortir Didyme?

    CLOBULE.

    Si ses yeux l'ont tromp, l'erreur est lgitime;
    Et si vous n'en savez que ce qu'il vous a dit,
    coutez-en, Seigneur, un fidle rcit.                        1330
    Vous ignorez encor la meilleure partie:
    Sous l'habit de Didyme elle-mme est sortie.

    PLACIDE.

    Qui?

    CLOBULE.

         Votre Thodore; et cet audacieux
    Sous le sien, au lieu d'elle, est rest dans ces lieux.

    PLACIDE.

    Que dis-tu, Clobule? ils ont fait cet change?               1335

    CLOBULE.

    C'est une nouveaut qui doit sembler trange[154]....

    PLACIDE.

    Et qui me porte encor de plus tranges coups.
    Vois si c'est sans raison que j'en tois jaloux;
    Et malgr les avis de ta fausse prudence,
    Juge de leur amour par leur intelligence.                     1340

    CLOBULE.

    J'ose en douter encore, et je ne vois pas bien
    Si c'est zle d'amant ou fureur de chrtien.

    PLACIDE.

    Non, non, ce tmraire au pril de sa tte[155],
    A mis en sret son illustre conqute:
    Par tant de feints mpris elle qui t'abusoit                  1345
    Lui conservoit ce coeur qu'elle me refusoit,
    Et ses ddains cachoient une faveur secrte,
    Dont tu n'tois pour moi qu'un aveugle interprte.
      L'oeil d'un amant jaloux a bien d'autres clarts;
    Les coeurs pour ses soupons n'ont point d'obscurits:
    Son malheur[156] lui fait jour jusques au fond d'une me,
    Pour y lire sa perte crite en traits de flamme.
    Elle me disoit bien, l'ingrate, que son Dieu
    Sauroit, sans mon secours, la tirer de ce lieu[157];
    Et sre qu'elle toit de celui de Didyme,                     1355
    A se servir du mien elle et cru faire un crime.
    Mais auroit-on bien pris pour gnrosit
    L'imptueuse ardeur de sa tmrit?
    Aprs un tel affront et de telles offenses,
    M'auroit-on envi la douceur des vengeances?                  1360

    CLOBULE.

    Vous le verriez dj, si j'avois pu souffrir
    Qu'en cet habit de fille on vous le vnt offrir.
    J'ai cru que sa valeur et l'clat de sa race
    Pouvoient bien mriter cette petite grce;
    Et vous pardonnerez  ma vieille amiti,                      1365
    Si jusque-l, Seigneur, elle tend sa piti.
    Le voici qu'Amyntas vous amne  main-forte.

    PLACIDE.

    Pourrai-je retenir la fureur qui m'emporte?

    CLOBULE.

    Seigneur, rglez si bien ce violent courroux,
    Qu'il n'en chappe rien trop indigne de vous.                 1370


SCNE V.

PLACIDE, DIDYME, CLOBULE, PAULIN, AMYNTAS, TROUPE.

    PLACIDE.

    Approche, heureux rival, heureux choix d'une ingrate,
    Dont je vois qu' ma honte enfin l'amour clate.
      C'est donc pour t'enrichir d'un si noble butin
    Qu'elle s'est obstine  suivre son destin?
    Et pour mettre ton me au comble de sa joie,                  1375
    Cet esprit dguis n'a point eu d'autre voie?
    Dans ces lieux dignes d'elle elle a reu ta foi,
    Et pris l'occasion de se donner  toi?

    DIDYME.

    Ah! Seigneur, traitez mieux une vertu parfaite.

    PLACIDE.

    Ah! je sais mieux que toi comme il faut qu'on la traite.
    J'en connois l'artifice, et de tous ses mpris.
      Sur quelle confiance as-tu tant entrepris?
    Ma perfide martre et mon tyran de pre
    Auroient-ils contre moi choisi ton ministre?
    Et pour mieux t'enhardir  me voler mon bien,                 1385
    T'auroient-ils promis grce, appui, faveur, soutien?
    Aurois-tu bien uni leurs fureurs  ton zle,
    Son amant tout ensemble et l'agent de Marcelle?
    Qu'en as-tu fait enfin? o me la caches-tu[158]?

    DIDYME.

    Derechef jugez mieux de la mme vertu.                        1390
    Je n'ai rien entrepris, ni comme amant fidle,
    Ni comme impie agent des fureurs de Marcelle,
    Ni sous l'espoir flatteur de quelque impunit,
    Mais par un pur effet de gnrosit:
    Je le nommerois mieux, si vous pouviez comprendre
    Par quel zle un chrtien ose tout entreprendre.
    La mort, qu'avec ce nom je ne puis viter[159],
    Ne vous laisse aucun lieu de vous inquiter:
    Qui s'apprte  mourir, qui court  ses supplices,
    N'abaisse pas son me  ces molles dlices;                   1400
    Et prs de rendre compte  son juge ternel,
    Il craint d'y porter mme un desir criminel.
      J'ai soustrait Thodore  la rage insense[160],
    Sans blesser sa pudeur de la moindre pense:
    Elle fuit, et sans tache, o l'inspire son Dieu.              1405
    Ne m'en demandez point ni l'ordre ni le lieu:
    Comme je n'en prtends ni faveur ni salaire,
    J'ai voulu l'ignorer, afin de le mieux taire.

    PLACIDE.

    Ah! tu me fais ici des contes superflus:
    J'ai trop t crdule, et je ne le suis plus.                 1410
    Quoi? sans rien obtenir, sans mme rien prtendre[161],
    Un zle de chrtien t'a fait tout entreprendre?
    Quel prodige pareil s'est jamais rencontr?

    DIDYME.

    Paulin vous aura dit comme je suis entr;
    Prtez l'oreille au reste, et punissez ensuite                1415
    Tout ce que vous verrez de coupable en sa fuite[162].

    PLACIDE.

    Dis, mais en peu de mots, et sr que les tourments
    M'auront bientt veng de tes dguisements.

    DIDYME.

    La Princesse,  ma vue galement atteinte
    D'tonnement, d'horreur, de colre et de crainte,             1420
    A tant de passions expose  la fois,
    A perdu quelque temps l'usage de la voix:
    Aussi j'avois l'audace encor sur le visage
    Qui parmi ces mutins m'avoit donn passage,
    Et je portois encor sur le front imprim                      1425
    Cet insolent orgueil dont je l'avois arm.
    Enfin reprenant coeur: Arrte, me dit-elle,
    Arrte; et m'alloit faire une longue querelle;
    Mais pour laisser agir l'erreur qui la surprend,
    Le temps toit trop cher, et le pril trop grand;             1430
    Donc, pour la dtromper: Non, lui dis-je, Madame,
    Quelque outrageux mpris dont vous traitiez ma flamme,
    Je ne viens point ici comme amant indign
    Me venger de l'objet dont je fus ddaign;
    Une plus sainte ardeur rgne au coeur de Didyme:              1435
    Il vient de votre honneur se faire la victime,
    Le payer de son sang et s'exposer pour vous
    A tout ce qu'oseront la haine et le courroux.
    Fuyez sous mon habit, et me laissez, de grce,
    Sous le vtre en ces lieux occuper votre place;               1440
    C'est par ce moyen seul qu'on peut vous garantir[163]:
    Conservez une vierge en faisant un martyr[164].
      Elle,  cette prire encor demi-tremblante,
    Et mlant  sa joie un reste d'pouvante,
    Me demande pardon, d'un visage tonn,                        1445
    De tout ce que son me a craint ou souponn.
    Je m'apprte  l'change, elle  la mort s'apprte;
    Je lui tends mes habits, elle m'offre sa tte.
    Et demande  sauver un si prcieux bien
    Aux dpens de son sang, plutt qu'au prix du mien;
    Mais Dieu la persuade, et notre combat cesse.
    Je vois, suivant mes voeux, chapper la Princesse.

    PAULIN.

    C'toit donc  dessein qu'elle cachoit ses yeux,
    Comme rouge de honte, en sortant de ces lieux[165]?

    DIDYME.

    En lui disant adieu, je l'en avois instruite,                 1455
    Et le ciel a daign favoriser sa fuite.
      Seigneur, ce peu de mots suffit pour vous gurir:
    Vivez sans jalousie, et m'envoyez mourir.

    PLACIDE.

    Hlas! et le moyen d'tre sans jalousie,
    Lorsque ce cher objet te doit plus que la vie?                1460
    Ta courageuse adresse  ses divins appas
    Vient de rendre un secours que leur devoit mon bras;
    Et lorsque je me laisse amuser de paroles,
    Tu t'exposes pour elle, ou plutt tu t'immoles:
    Tu donnes tout ton sang pour lui sauver l'honneur,
    Et je ne serois pas jaloux de ton bonheur?
      Mais ferois-je prir celui qui l'a sauve?
    Celui par qui Marcelle est pleinement brave,
    Qui m'a rendu ma gloire, et prserv mon front
    Des infmes couleurs d'un si mortel affront?                  1470
    Tu vivras. Toutefois dfendrai-je ta tte[166],
    Alors que Thodore est ta juste conqute,
    Et que cette beaut qui me tient sous sa loi[167]
    Ne sauroit plus sans crime tre  d'autres qu' toi?
    N'importe; si ta flamme en est mieux coute,                 1475
    Je dirai seulement que tu l'as mrite;
    Et sans plus regarder ce que j'aurai perdu,
    J'aurai devant les yeux ce que tu m'as rendu[168].
    De mille dplaisirs qui m'arrachoient la vie
    Je n'ai plus que celui de te porter envie;                    1480
    Je saurai bien le vaincre et garder pour tes feux
    Dans une me jalouse un esprit gnreux.
      Va donc, heureux rival, rejoindre ta princesse,
    Drobe-toi comme elle aux yeux d'une tigresse:
    Tu m'as sauv l'honneur, j'assurerai tes jours,               1485
    Et mourrai, s'il le faut, moi-mme  ton secours.

    DIDYME.

    Seigneur....

    PLACIDE.

                 Ne me dis rien. Aprs de tels services,
    Je n'ai rien  prtendre,  moins que tu prisses.
    Je le sais, je l'ai dit; mais dans ce triste tat
    Je te suis redevable, et ne puis tre ingrat.                 1490


FIN DU QUATRIME ACTE.

  [129] Dans l'dition de 1663, en marge: _Ils sortent ensemble de
  chez Marcelle_.--Les impressions de 1646, 1652 et 1655 ont
  _sortants_ avec une _s_.

  [130] _Var._ STPHANIE, _rappelant Placide_. (1646-60)

  [131] _Var._ Attendez-en l'effet dedans cet entretien:
        Puisqu'elle agit pour vous, devez-vous craindre rien? (1646-56)

  [132] _Var._ Qui veut que je le trompe a droit de me tromper.
  (1655)

  [133] Voyez tome I, p. 169, note 1.

  [134] _Var._ Et je devrois juger, dans mon sort rigoureux. (1660)

  [135] _Var._ Les hommes gnreux jugent tout par eux-mmes.
  (1646-63)

  [136] _Var._ Et de leurs ennemis.... (1646-56)

  [137] _Var._ Ne craignez plus, Seigneur. (1646-56)

  [138] Voltaire a chang la construction et donne: _Elle a fait
  plus encore_.

  [139] _Var._ Quoi qu' votre faveur Marcelle lui dispute. (1655)

  [140] _Var._ O sa bont parot avecque trop d'excs. (1646-56)

  [141] Voltaire a supprim ces mots, et il fait de la fin de cette
  scne la scne III.

  [142] _Var._ Fais-lui donc quelque excuse au gr de son envie.
  (1646-56)

  [143] VAR. STPHANIE _rentre_. (1646-60)

  [144] L'dition de 1655 porte:

    Dis-moi si je me dois immoler aprs elle,

  ce qui n'offre pas un sens raisonnable.

  [145] Les ditions de 1682 et de 1692 ont _juste_, au lieu de
  _injuste_.

  [146] _Var._ Et vous tiez le dieu, dedans mes dplaisirs,
        Qu'en secret pour les rompre invoquoient mes soupirs. (1646-64)

  [147] _Var._ Que je vois des soldats la troupe mutine. (1656-60)

  [148] _Var._ Joindre en ces mmes lieux sa peine  son forfait.
  (1646)

  [149] _Var._ A peine est-il sorti qu'avecque violence
        Je vois de ces mutins renatre l'insolence. (1646-56)

  [150] _Var._ Sans doute il n'est entr qu'afin de l'en tirer.
  (1646-56)

  [151] _Var._ Montroit-il de l'audace ou bien du repentir?
  (1646-56)

  [152] Voyez tome I, p. 150, note 1.

  [153] _Var._ J'ai sans vous, grce aux Dieux, assez d'amis
  fidles. (1646-56)

  [154] _Var._ C'est une nouveaut qui semble assez trange.
  (1646-64)

  [155] _Var._ Non, non, le tmraire, au hasard de sa vie,
        A mis en sret la fleur qu'il a cueillie. (1646-56)

  [156] _Son malheur_ est le texte de toutes les ditions, y
  compris celle de 1692. Voltaire y a substitu _son amour_.

  [157] _Var._ Sauroit bien, sans mon bras, la tirer de ce lieu;
        Et sre qu'elle toit du secours de Didyme. (1646-56)

  [158] L'dition de 1682 porte, par erreur sans doute, o me le
  caches-tu?

  [159] _Var._ La mort, que comme tel je ne puis viter. (1646-56)

  [160] _Var._ J'ai sauv son honneur d'une rage insense,
        Mais sans l'avoir souill de la moindre pense. (1646-56)

  [161] _Var._ Quoi? sans en rien tirer; quoi? sans en rien
  prtendre. (1646-56)

  [162] _Var._ Tout ce que vous croirez de coupable en sa fuite.
  (1646-64)

  [163] _Var._ C'est par ce moyen seul qu'on vous peut garantir.
  (1646-56)

  [164] _Tua vestis me verum militem faciet, mea te virginem._
  (_Saint Ambroise._) Voyez ci-aprs, p. 110.

  [165] _Sume pileum quod tegat crines, abscondat ora. Solent
  erubescere qui lupanar intraverint._ (_Saint Ambroise._) Voyez
  ci-aprs, p. 110.

  [166] _Var._ Tu vivras; mais,  Dieux! dfendrai-je ta tte.
  (1646-56)

  [167] _Var._ Et que cette beaut qui me tient sous la loi. (1646)

  [168] _Var._ J'aurai devant mes yeux ce que tu m'as rendu. (1655)




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

PAULIN, CLOBULE.

    PAULIN.

    Oui, Valens pour Placide a beaucoup d'indulgence;
    Il est mme en secret de son intelligence:
    C'toit par cet arrt lui qu'il considroit,
    Et je vous ai cont ce qu'il en esproit.
    Mais il hait des chrtiens l'opinitre zle,                  1495
    Et s'il aime Placide, il redoute Marcelle;
    Il en sait le pouvoir, il en voit la fureur,
    Et ne veut pas se perdre auprs de l'Empereur:
    Il[169] ne veut pas prir pour conserver Didyme;
    Puisqu'il s'est laiss prendre, il paiera pour son crime.
    Valens saura punir son illustre attentat[170]
    Par inclination et par raison d'tat;
    Et si quelque malheur ramne Thodore[171],
    A moins qu'elle renonce  ce Dieu qu'elle adore,
    Dt Placide lui-mme aprs elle en mourir,                    1505
    Par les mmes motifs il la fera prir[172].
    Dans l'me il est ravi d'ignorer sa retraite,
    Il fait des voeux au ciel pour la tenir secrte;
    Il craint qu'un indiscret la vienne rvler,
    Et n'osera rien plus que de dissimuler.                       1510

    CLOBULE.

    Cependant vous savez, pour grand que soit ce crime[173],
    Ce qu'a jur Placide en faveur de Didyme.
    Piqu contre Marcelle, il cherche  la braver,
    Et hasardera tout afin de le sauver.
    Il a des amis prts, il en assemble encore;                   1515
    Et si quelque malheur vous rendoit Thodore,
    Je prvois des transports en lui si violents,
    Que je crains pour Marcelle et mme pour Valens.
    Mais a-t-il condamn ce gnreux coupable?

    PAULIN.

    Il l'interroge encor, mais en juge implacable[174].           1520

    CLOBULE.

    Il m'a permis pourtant de l'attendre en ce lieu,
    Pour tcher  le vaincre, ou pour lui dire adieu.
    Ah! qu'il dissiperoit un dangereux orage,
    S'il vouloit  nos Dieux rendre le moindre hommage!

    PAULIN.

    Quand de sa folle erreur vous l'auriez diverti,               1525
    En vain de ce pril vous le croiriez sorti.
    Flavie est aux abois, Thodore chappe
    D'un mortel dsespoir jusqu'au coeur l'a frappe;
    Marcelle n'attend plus que son dernier soupir:
    Jugez  quelle rage ira son dplaisir;                        1530
    Et si, comme on ne peut s'en prendre qu' Didyme,
    Son poux lui voudra refuser sa victime.

    CLOBULE.

    Ah! Paulin, un chrtien  nos autels rduit
    Fait auprs des Csars un trop prcieux bruit:
    Il leur devient trop cher pour souffrir qu'il prisse.        1535
    Mais je le vois dj qu'on amne au supplice.


SCNE II.

PAULIN, CLOBULE, LYCANTE, DIDYME.

    CLOBULE.

    Lycante, souffre ici l'adieu de deux amis,
    Et me donne un moment que Valens m'a promis.

    LYCANTE.

    J'en ai l'ordre, et je vais disposer ma cohorte
    A garder cependant les dehors de la porte[175].               1540
    Je ne mets point d'obstacle  vos derniers secrets;
    Mais tranchez promptement d'inutiles regrets.


SCNE III.

CLOBULE, DIDYME, PAULIN.

    CLOBULE.

    Ce n'est point, cher ami, le coeur troubl d'alarmes
    Que je t'attends ici pour te donner des larmes;
    Un astre plus bnin vient d'clairer tes jours:               1545
    Il faut vivre, Didyme, il faut vivre.

    DIDYME.

                                          Et j'y cours.
    Pour la cause de Dieu s'offrir en sacrifice,
    C'est courir  la vie, et non pas au supplice.

    CLOBULE.

    Peut-tre dans ta secte est-ce une vision;
    Mais l'heur que je t'apporte est sans illusion.               1550
    Thodore est  toi: ce dernier tmoignage
    Et de ta passion et de ton grand courage
    A si bien en amour chang tous ses mpris,
    Qu'elle t'attend chez moi pour t'en donner le prix.

    DIDYME.

    Que me sert son amour et sa reconnoissance,                   1555
    Alors que leur effet n'est plus en sa puissance?
    Et qui t'amne ici par ce frivole attrait
    Aux douceurs de ma mort mler un vain regret,
    Empcher que ma joie  mon heur ne rponde,
    Et m'arracher encore un regard vers le monde?                 1560
    Ainsi donc Thodore est cruelle  mon sort
    Jusqu' perscuter et ma vie et ma mort:
    Dans sa haine et sa flamme galement  craindre,
    Et moi dans l'une et l'autre galement  plaindre!

    CLOBULE.

    Ne te figure point d'impossibilit                            1565
    O tu fais, si tu veux, trop de facilit,
    O tu n'as qu' te faire un moment de contrainte.
      Donne  ton Dieu ton coeur, aux ntres quelque feinte.
    Un peu d'encens offert aux pieds de leurs autels
    Peut galer ton sort au sort des immortels.                   1570

    DIDYME.

    Et pour cela vers moi Thodore t'envoie?
    Son esprit adouci me veut par cette voie?

    CLOBULE.

    Non, elle ignore encor que tu sois arrt;
    Mais ose en sa faveur te mettre en libert;
    Ose te drober aux fureurs de Marcelle,                       1575
    Et Placide t'enlve en gypte avec elle,
    O son coeur gnreux te laisse entre ses bras
    tre avec sret tout ce que tu voudras.

    DIDYME.

    Va, dangereux ami que l'enfer me suscite,
    Ton damnable artifice en vain me sollicite:                   1580
    Mon coeur, inbranlable aux plus cruels tourments[176],
    A presque t surpris de tes chatouillements;
    Leur mollesse a plus fait que le fer ni la flamme:
    Elle a frapp mes sens, elle a brouill mon me;
    Ma raison s'est trouble, et mon foible a paru;               1585
    Mais j'ai dpouill l'homme, et Dieu m'a secouru.
      Va revoir ta parente, et dis-lui qu'elle quitte
    Ce soin de me payer par del mon mrite.
    Je n'ai rien fait pour elle, elle ne me doit rien;
    Ce qu'elle juge amour n'est qu'ardeur de chrtien:            1590
    C'est la connotre mal que de la reconnotre;
    Je n'en veux point de prix que du souverain matre;
    Et comme c'est lui seul que j'ai considr,
    C'est lui seul dont j'attends ce qu'il m'a prpar.
      Si pourtant elle croit me devoir quelque chose,             1595
    Et peut avant ma mort souffrir que j'en dispose[177],
    Qu'elle paye  Placide, et tche  conserver
    Des jours que par les miens je viens de lui sauver;
    Qu'elle fuie avec lui, c'est tout ce que veut d'elle
    Le souvenir mourant d'une flamme si belle.                    1600
    Mais elle-mme vient, hlas!  quel dessein?


SCNE IV.

DIDYME, THODORE, CLOBULE, PAULIN, LYCANTE.

(Lycante suit Thodore, et entre incontinent chez Marcelle, sans rien
dire.)

    DIDYME.

    Pensez-vous m'arracher la palme de la main,
    Madame, et mieux que lui m'expliquant votre envie,
    Par un charme plus fort m'attacher  la vie?

    THODORE.

    Oui, Didyme, il faut vivre et me laisser mourir:              1605
    C'est  moi qu'on en veut, c'est  moi de prir.

    CLOBULE,  Thodore.

    O Dieux! quelle fureur aujourd'hui vous possde?

(A Paulin.)

    Mais prvenons le mal par le dernier remde:
    Je cours trouver Placide; et toi, tire en longueur
    De Valens, si tu peux, la dernire rigueur.                   1610


SCNE V.

DIDYME, THODORE, PAULIN.

    DIDYME.

    Quoi? ne craignez-vous point qu'une rage ennemie
    Vous fasse de nouveau traner  l'infamie?

    THODORE.

    Non, non, Flavie est morte, et Marcelle en fureur
    Ddaigne un chtiment qui m'a fait tant d'horreur;
    Je n'en ai rien  craindre, et Dieu me le rvle:             1615
    Ce n'est plus que du sang que veut cette cruelle;
    Et quelque cruaut qu'elle veuille essayer,
    S'il ne faut que du sang j'ai trop de quoi payer.
    Rends-moi, rends-moi ma place assez et trop garde.
    Pour me sauver l'honneur je te l'avois cde:                 1620
    Jusque-l seulement j'ai souffert ton secours;
    Mais je la viens reprendre alors qu'on veut mes jours.
    Rends, Didyme, rends-moi le seul bien o j'aspire:
    C'est le droit de mourir, c'est l'honneur du martyre.
    A quel titre peux-tu me retenir mon bien?                     1625

    DIDYME.

    A quel droit voulez-vous vous emparer du mien?
    C'est  moi qu'appartient, quoi que vous puissiez dire,
    Et le droit de mourir, et l'honneur du martyre;
    De sort comme d'habits nous avons su changer,
    Et l'arrt de Valens me le vient d'adjuger.                   1630

    THODORE.

    Il ne t'a condamn qu'au lieu de Thodore[178];
    Mais si l'arrt t'en plat, l'effet m'en dshonore.
    Te voir au lieu de moi payer Dieu de ton sang[179],
    C'est te laisser au ciel aller prendre mon rang.
    Je ne souffrirai point, quoi que Valens ordonne,              1635
    Qu'en me rendant ma gloire on m'te ma couronne:
    J'en appelle  Marcelle, et sans plus t'abuser,
    Vois comme ce grand Dieu lui-mme en vient d'user.
    De cette mme honte il sauve Agns dans Rome[180],
    Il daigne s'y servir d'un ange au lieu d'un homme;            1640
    Mais si dans l'infamie il vient la secourir,
    Sitt qu'on veut son sang il la laisse mourir.

    DIDYME.

    Sur cet exemple donc ne trouvez pas trange,
    Puisqu'il se sert ici d'un homme au lieu d'un ange,
    S'il daigne mettre au rang de ces esprits heureux             1645
    Celui dont pour sa gloire il se sert au lieu d'eux.
    Je n'ai regard qu'elle en conservant la vtre,
    Et ne lui donne pas mon sang au lieu d'un autre,
    Quand ce qu'il m'a fait faire a pu m'en acqurir
    Et l'honneur du martyre et le droit de mourir.                1650

    THODORE.

    Tu t'obstines en vain, la haine de Marcelle....


SCNE VI.

MARCELLE, THODORE, DIDYME, PAULIN, LYCANTE, STPHANIE.

    MARCELLE,  Lycante.

    Avec quelque douceur j'en reois la nouvelle:
    Non que mes dplaisirs s'en puissent soulager,
    Mais c'est toujours beaucoup que se pouvoir venger.

    THODORE.

    Madame, je vous viens rendre votre victime;                   1655
    Ne le retenez plus, ma fuite est tout son crime:
    Ce n'est qu'au lieu de moi qu'on le mne  l'autel,
    Et puisque je me montre, il n'est plus criminel,
    C'est pour moi que Placide a ddaign Flavie[181];
    C'est moi par consquent qui lui cote la vie.                1660

    DIDYME.

    Non: c'est moi seul, Madame, et vous l'avez pu voir,
    Qui sauvant sa rivale, ai fait son dsespoir.
    C'est moi de qui l'audace a termin sa vie,
    C'est moi par consquent qui vous te Flavie,
    Et sur qui doit verser ce courage irrit                      1665
    Tout ce que la vengeance a de svrit[182].

    MARCELLE.

    O couple de ma perte galement coupable!
    Sacrilges auteurs du malheur qui m'accable,
    Qui dans ce vain dbat vous vantez  l'envi,
    Lorsque j'ai tout perdu de me l'avoir ravi!                   1670
    Donc jusques  ce point vous bravez ma colre,
    Qu'en vous faisant prir je ne vous puis dplaire,
    Et que loin de trembler sous la punition,
    Vous y courez tous deux avec ambition!
    Elle semble  tous deux porter un diadme;                    1675
    Vous en tes jaloux comme d'un bien suprme;
    L'un et l'autre de moi s'efforce  l'obtenir:
    Je puis vous immoler et ne puis vous punir;
    Et quelque sang qu'pande une mre afflige,
    Ne vous punissant pas elle n'est pas venge.                  1680
      Toutefois Placide aime, et votre chtiment
    Portera sur son coeur ses coups plus puissamment;
    Dans ce gouffre de maux c'est lui qui m'a plonge,
    Et si je l'en punis, je suis assez venge.

    THODORE,  Didyme.

    J'ai donc enfin gagn, Didyme, et tu le vois:                 1685
    L'arrt est prononc, c'est moi dont on fait choix,
    C'est moi qu'aime Placide, et ma mort te dlivre.

    DIDYME[183].

    Non, non: si vous mourez, Didyme vous doit suivre.

    MARCELLE.

    Tu la suivras, Didyme, et je suivrai tes voeux:
    Un dplaisir si grand n'a pas trop de tous deux.              1690
    Que ne puis-je aussi bien immoler  Flavie
    Tous les chrtiens ensemble, et toute la Syrie!
    Ou que ne peut ma haine avec un plein loisir
    Animer les bourreaux qu'elle sauroit choisir,
    Repatre mes douleurs d'une mort dure et lente,               1695
    Vous la rendre  la fois et cruelle et tranante,
    Et parmi les tourments soutenir votre sort,
    Pour vous faire sentir chaque jour une mort!
      Mais je sais le secours que Placide prpare;
    Je sais l'effort pour vous que fera ce barbare;               1700
    Et ma triste vengeance a beau se consulter,
    Il me faut ou la perdre ou la prcipiter.
    Htons-la donc, Lycante, et courons-y sur l'heure:
    La plus prompte des morts est ici la meilleure;
    N'avoir pour y descendre  pousser qu'un soupir,              1705
    C'est mourir doucement, mais c'est enfin mourir;
    Et lorsqu'un, grand obstacle  nos fureurs s'oppose,
    Se venger  demi, c'est du moins quelque chose[184].
    Amenez-les tous deux..

    PAULIN.

                           Sans l'ordre de Valens?
    Madame, coutez moins des transports si bouillants:
    Sur son autorit c'est beaucoup entreprendre.

    MARCELLE.

    S'il en demande compte, est-ce  vous de le rendre?
    Paulin, portez ailleurs vos conseils indiscrets,
    Et ne prenez souci que de vos intrts.

    THODORE,  Didyme.

    Ainsi de ce combat que la vertu nous donne,                   1715
    Nous sortirons tous deux avec une couronne[185].

    DIDYME.

    Oui, Madame, on exauce et vos voeux et les miens:
    Dieu....

    MARCELLE.

             Vous suivrez ailleurs de si doux entretiens.
    Amenez-les tous deux.

    PAULIN, seul.

                          Quel orage s'apprte!
    Que je vois se former une horrible tempte!                   1720
    Si Placide survient, que de sang rpandu!
    Et qu'il en rpandra s'il trouve tout perdu!
    Allons chercher Valens: qu' tant de violence
    Il oppose, non plus une molle prudence,
    Mais un courage mle, et qui d'autorit,                      1725
    Sans rien craindre....


SCNE VII.

VALENS, PAULIN.

    VALENS.

                           Ah! Paulin, est-ce une vrit,
    Est-ce une illusion, est-ce une rverie?
    Viens-je d'our la voix de Marcelle en furie
    Ose-t-elle traner Thodore  la mort?

    PAULIN.

    Oui, si Valens n'y fait un gnreux effort.                   1730

    VALENS.

    Quel effort gnreux veux-tu que Valens fasse,
    Lorsque de tous cts il ne voit que disgrce?

    PAULIN.

    Faites voir qu'en ces lieux c'est vous qui gouvernez,
    Qu'aucun n'y doit prir si vous ne l'ordonnez,
    La Syrie  vos lois est-elle assujettie,                      1735
    Pour souffrir qu'une femme y soit juge et partie?
    Jugez de Thodore.

    VALENS.

                       Et qu'en puis-je ordonner
    Qui dans mon triste sort ne serve  me gner?
    Ne la condamner pas, c'est me perdre avec elle,
    C'est m'exposer en butte aux fureurs de Marcelle,             1740
    Au pouvoir de son frre, au courroux des Csars,
    Et pour un vain effort courir mille hasards.
    La condamner d'ailleurs, c'est faire un parricide,
    C'est de ma propre main assassiner Placide,
    C'est lui porter au coeur d'invitables coups.                1745

    PAULIN.

    Placide donc, Seigneur, osera plus que vous.
    Marcelle a fait armer Lycante et sa cohorte;
    Mais sur elle et sur eux il va fondre  main-forte,
    Rsolu de forcer pour cet objet charmant
    Jusqu' votre palais et votre appartement.                    1750
      Prvenez ce dsordre, et jugez quel carnage
    Produit le dsespoir qui s'oppose  la rage,
    Et combien des deux parts l'amour et la fureur
    taleront ici de spectacles d'horreur.

    VALENS.

    N'importe: laissons faire et Marcelle et Placide:             1755
    Que l'amour en furie ou la haine en dcide;
    Que Thodore en meure ou ne prisse pas[186],
    J'aurai lieu d'excuser sa vie ou son trpas.
    S'il la sauve peut-tre on trouvera dans Rome
    Plus de coeur que de crime  l'ardeur d'un jeune homme.
    Je l'en dsavouerai, j'irai l'en accuser,
    Les pousser par ma plainte  le favoriser,
    A plaindre son malheur en blmant son audace:
    Csar mme pour lui me demandera grce;
    Et cette illusion de ma svrit                              1765
    Augmentera ma gloire et mon autorit.

    PAULIN.

    Et s'il ne peut sauver cet objet qu'il adore?
    Si Marcelle  ses yeux fait prir Thodore?

    VALENS.

    Marcelle aura sans moi commis cet attentat;
    J'en saurai prs de lui faire un crime d'tat,                1770
    A ses ressentiments galer ma colre,
    Lui promettre vengeance et trancher du svre,
    Et n'ayant point de part en cet vnement,
    L'en consoler en pre un peu plus aisment.
    Mes soins avec le temps pourront tarir ses larmes.            1775

    PAULIN.

    Seigneur d'un mal si grand c'est prendre peu d'alarmes.
    Placide est violent, et pour la secourir
    Il prira lui-mme, ou fera tout prir.
    Si Marcelle y succombe, apprhendez son frre,
    Et si Placide y meurt, les dplaisirs d'un pre.              1780
    De grce, prvenez ce funeste hasard.
    Mais que vois-je? peut-tre il est dj trop tard.
    Stphanie entre ici, de pleurs toute trempe.

    VALENS.

    Thodore  Marcelle est sans doute chappe,
    Et l'amour de Placide a brav son effort.                     1785


SCNE VIII.

VALENS, PAULIN, STPHANIE.

    VALENS,  Stphanie.

    Marcelle a donc os les traner  la mort
    Sans mon su, sans mon ordre? et son audace extrme....

    STPHANIE.

    Seigneur, pleurez sa perte, elle est morte elle-mme.

    VALENS.

    Elle est morte!

    STPHANIE.

                    Elle l'est.

    VALENS.

                                Et Placide a commis....

    STPHANIE.

    Non, ce n'est en effet ni lui ni ses amis;                    1790
    Mais s'il n'en est l'auteur, du moins il en est cause.

    VALENS.

    Ah! pour moi l'un et l'autre est une mme chose;
    Et puisque c'est l'effet de leur inimiti,
    Je dois venger sur lui[187] cette chre moiti.
    Mais apprends-moi sa mort, du moins si tu l'as vue.

    STPHANIE.

    De l'escalier  peine elle toit descendue,
    Qu'elle aperoit Placide aux portes du palais,
    Suivi d'un gros arm d'amis et de valets;
    Sur les bords du perron soudain elle s'avance,
    Et pressant sa fureur qu'accrot cette prsence:              1800
    Viens, dit-elle, viens voir l'effet de ton secours;
    Et sans perdre le temps en de plus longs discours[188],
    Ayant fait avancer l'une et l'autre victime,
    D'un ct Thodore, et de l'autre Didyme,
    Elle lve le bras, et de la mme main                         1805
    Leur enfonce  tous deux un poignard dans le sein.

    VALENS.

    Quoi? Thodore est morte!

    STPHANIE.

                              Et Didyme avec elle.

    VALENS.

    Et l'un et l'autre enfin de la main de Marcelle?
    Ah! tout est pardonnable aux douleurs d'un amant,
    Et quoi qu'ait fait Placide en son ressentiment....           1810

    STPHANIE.

    Il n'a rien fait, Seigneur; mais coutez le reste:
    Il demeure immobile  cet objet funeste;
    Quelque ardeur qui le pousse  venger ce malheur[189],
    Pour en avoir la force il a trop de douleur;
    Il plit, il frmit, il tremble, il tombe, il pme,           1815
    Sur son cher Clobule il semble rendre l'me.
      Cependant, triomphante entre ces deux mourants,
    Marcelle les contemple  ses pieds expirants,
    Jouit de sa vengeance, et d'un regard avide
    En cherche les douceurs jusqu'au coeur de Placide;            1820
    Et tantt se repat de leurs derniers soupirs,
    Tantt gote  pleins yeux ses mortels dplaisirs,
    Y mesure sa joie, et trouve plus charmante
    La douleur de l'amant que la mort de l'amante,
    Nous tmoigne un dpit qu'aprs ce coup fatal,                1825
    Pour tre trop sensible il sent trop peu son mal;
    En hait sa pmoison qui la laisse impunie,
    Au pril de ses jours la souhaite finie[190].
    Mais  peine il revit, qu'elle, haussant la voix:
    Je n'ai pas rsolu de mourir  ton choix,                    1830
    Dit-elle, ni d'attendre  rejoindre Flavie
    Que ta rage insolente ordonne de ma vie.
    A ces mots, furieuse, et se perant le flanc
    De ce mme poignard fumant d'un autre sang,
    Elle ajoute: Va, tratre,  qui j'pargne un crime;
    Si tu veux te venger, cherche une autre victime.
    Je meurs, mais j'ai de quoi rendre grces aux Dieux,
    Puisque je meurs venge, et venge  tes yeux.
    Lors mme, dans la mort conservant son audace,
    Elle tombe, et tombant elle choisit sa place,                 1840
    D'o son oeil semble encore  longs traits se soler
    Du sang des malheureux qu'elle vient d'immoler.

    VALENS.

    Et Placide?

    STPHANIE.

                J'ai fui voyant Marcelle morte,
    De peur qu'une douleur et si juste et si forte
    Ne venget.... Mais, Seigneur, je l'aperois qui vient.

    VALENS.

    Arrte: de foiblesse  peine il se soutient;
    Et d'ailleurs  ma vue il saura se contraindre.
    Ne crains rien. Mais,  Dieux! que j'ai moi-mme  craindre!


SCNE IX.

VALENS, PLACIDE, CLOBULE, PAULIN, STPHANIE, TROUPE.

    VALENS.

    Clobule, quel sang coule sur ses habits?

    CLOBULE.

    Le sien propre, Seigneur.

    VALENS.

                          Ah, Placide! ah, mon fils!              1850

    PLACIDE.

    Retire-toi, cruel.

    VALENS.

                       Cet ami si fidle
    N'a pu rompre le coup qui t'immole  Marcelle!
    Qui sont les assassins?

    CLOBULE.

                            Son propre dsespoir.

    VALENS.

    Et vous ne deviez pas le craindre et le prvoir?

    CLOBULE.

    Je l'ai craint et prvu jusqu' saisir ses armes;             1855
    Mais comme aprs ce soin j'en avois moins d'alarmes,
    Embrassant Thodore, un funeste hasard
    A fait dessous sa main rencontrer ce poignard,
    Par o ses dplaisirs trompant ma prvoyance....

    VALENS.

    Ah! falloit-il avoir si peu de dfiance?                      1860

    PLACIDE.

    Rends-en grces au ciel, heureux pre et mari:
    Par l t'est conserv ce pouvoir si chri,
    Ta dignit, dans l'me  ton fils prfre;
    Ta propre vie enfin par l t'est assure,
    Et ce sang qu'un amour pleinement indign                     1865
    Peut-tre en ses transports n'auroit pas pargn.
    Pour ne point violer les droits de la naissance,
    Il falloit que mon bras s'en mt dans l'impuissance:
    C'est par l seulement qu'il s'est pu retenir,
    Et je me suis puni de peur de te punir.                       1870
      Je te punis pourtant: c'est ton sang que je verse;
    Si tu m'aimes encor, c'est ton sein que je perce;
    Et c'est pour te punir que je viens en ces lieux,
    Pour le moins en mourant te blesser par les yeux,
    Daigne ce juste ciel....

    VALENS.

                             Clobule, il expire.                 1875

    CLOBULE.

    Non, Seigneur, je l'entends encore qui soupire;
    Ce n'est que la douleur qui lui coupe la voix.

    VALENS.

    Non, non: j'ai tout perdu, Placide est aux abois;
    Mais ne rejetons pas une esprance vaine,
    Portons-le reposer dans la chambre prochaine;                 1880
    Et vous autres, allez prendre souci des morts,
    Tandis que j'aurai soin de calmer ses transports.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

  [169] L'dition de 1655 porte seule: _Et_ ne veut pas prir....

  [170] _Var._ Et Valens punira son illustre attentat. (1646-56)

  [171] _Var._ Et si quelque malheur nous rendoit Thodore,
        A moins que renoncer  ce Dieu qu'elle adore. (1646-56)

  [172] _Var._ Par les mmes motifs il la feroit prir. (1646-56)

  [173] _Var._ Cependant vous savez ce qu'a jur Placide;
        C'est un courage fier, et que rien n'intimide. (1646-56)

  [174] _Var._ Il l'examine encor, mais en juge implacable.
  (1646-56)

  [175] _Var._ A garder cependant le dehors de la porte. (1655)

  [176] _Var._ Ce coeur, inbranlable aux plus cruels tourments.
  (1646-56)

  [177] _Var._ Et peut  mon trpas souffrir que j'en dispose,
        Qu'elle en paye Placide, et tche  conserver. (1646-56)

  [178] Ce complot de Thodore et le suivant de Didyme,
  c'est--dire les vers 1631-1650, ne se trouvent que dans les
  exemplaires du tome II de 1682 qui ont 597 pages et portent au
  verso de la dernire le privilge, avec un achev d'imprimer du
  26 fvrier: tel est le volume de la bibliothque de l'Institut
  marqu Q563**. Dans les exemplaires du tome II de 1682 qui, ne
  contenant que 596 pages, ont le privilge au recto d'un dernier
  feuillet, et un achev d'imprimer du 16 au lieu du 26, ces vers
  ne se trouvent pas: tel est le volume catalogu  la Bibliothque
  impriale sous le no Y 5511/2. Thomas Corneille, dans l'dition
  de 1692, et aprs lui Voltaire, ont maintenu cette suppression.

  [179] _Var._ Te voir, au lieu du mien, payer Dieu de ton sang.
  (1646-56)

  [180] Voyez plus haut, p. 3 et suivantes, et ci-aprs, p. 101 et
  102.

  [181] _Var._ C'est moi pour qui Placide a ddaign Flavie;
        (C'est moi par consquent qui lui cote la vie,)
        Et c'est... DID. Non: c'est moi seul, et vous l'avez pu voir.
        (1646-56)

  [182] Ces quatre vers (1663-66) manquent dans les exemplaires de
  l'dition de 1682, qui ne contiennent pas les vers 1631-1650, et
  aussi dans l'impression de 1692, et dans l'dition de Voltaire.

  [183] _Var._ DIDYME, _ Thodore_. (1646-56)

  [184] _Var._ Se venger  demi, c'est toujours quelque chose.
  (1646-56)

  [185] _Var._ Nous sortirions tous deux avecque la couronne.
  (1646-56)

  [186] _Var._ Et soit qu'elle prisse ou ne prisse pas. (1646-56)

  [187] Les ditions de 1664-82 ont _pour lui_, au lieu de _sur
  lui_. L'impression de 1692 donne _sur lui_.

  [188] _Var._ Et sans perdre de temps en de plus longs
  discours[188-a]. (1646-63)

      [188-a] Voltaire a adopt cette variante (1764).

  [189] _Var._ Quelque ardeur qui le pousse  venger son malheur.
  (1655)

  [190] Par une singulire erreur, les ditions de 1646-56 portent
  toutes: _les_ souhaite finie.




APPENDICE.


I

TRAGDIE DE _SAINTE AGNS_

PAR LE SIEUR D'AVES.

ARGUMENT DE LA PRSENTE TRAGDIE[191].


Sainte Agns fut native de la ville de Rome, extraite de nobles
parents, lesquels tant chrtiens la firent ds le berceau nourrir en
leur foi. De ce temps toit gouverneur de Rome Simphronie, sous
l'empereur Diocletian, grand perscuteur des chrtiens. Ce Simphronie
avait un fils, lequel n'eut pas sitt vu sainte Agns qu'il en devint
passionnment amoureux; pourquoi il s'informe de l'extraction de la
vierge; l'ayant sue il se rsout de lui faire offre de son service, et
pour ce sujet il prend l'occasion de la rencontrer un jour qu'elle
revenoit de l'cole; mais cette fille ne s'mut non plus de son
discours que si elle et eu un coeur de rocher, d'autant qu'elle toit
proccupe du saint amour de Jsus-Christ. Ce jeune homme se voyant
ainsi ddaign, en prend un si grand dplaisir qu'il en devint tout
mlancolique et rveur, de quoi son pre s'tant aperu, il en voulut
savoir la cause; son fils la lui ayant dclare, il mande le pre de
sainte Agns, auquel il fit entendre l'amour de son fils, et le desir
qu'il avoit d'pouser sa fille,  quoi il le conjure de tout son
pouvoir. Le pre de la sainte lui fit dmonstration d'avoir son
alliance fort agrable, mais qu'il falloit qu'il st la volont de sa
fille avant que de rien rsoudre de cet affaire. Il la sait donc, et
est telle qu'elle ne se veut point marier, ne desirant d'autre poux
que Jsus-Christ. Cette rsolution sue, le pre de sainte Agns
nglige de la faire savoir  Simphronie: ce qui ennuyant son fils
trop passionn, il se dlibre lui-mme de savoir encore une fois la
volont de la vierge; pour cet effet il la voit, et avec tout
l'artifice que l'amour sauroit inventer il la cajole; mais il y perd
son temps tout de mme que la premire fois, ce qui lui cause un tel
regret qu'il en tombe extrmement malade, s'tant imagin par les
rponses ambigus de sainte Agns qu'elle toit amoureuse d'un autre
que de lui; ce qui fait que lui et son pre s'tant plus
particulirement informs de la vierge, ils treuvent qu'elle est
chrtienne: chose qui les rjouit beaucoup, croyant par ce moyen en
avoir plus tt la raison. Pour cette fin Simphronie la fait venir
parler  lui, o aprs l'avoir longtemps prche pour la dtourner de
sa foi, enfin voyant sa constance, il la fait dpouiller nue et
l'envoie au b...eau; mais elle n'y fut pas sitt que son bon ange ne
la vnt garder. Le fils de Simphronie ayant appris qu'elle toit en ce
lieu, y vint pour la forcer, tant accompagn de quelques paillards,
lesquels y toient aussi venus pour mme intention. S'tant mis en
devoir d'excuter son dessein, l'ange de la sainte le tue: sa mort
ayant t annonce  son pre, il vient tout forcen de deuil trouver
la vierge, laquelle il gourmande fort. Mais voyant que c'toit en
vain, il a recours aux prires, et la supplie de ressusciter son fils,
ce qu'elle fait; et lui ressuscit prche Jsus-Christ, ce qui cause
qu'une sdition s'meut entre le peuple de Rome et les sacrificateurs
des Dieux. Enfin ayant t apaise par Simphronie, la sainte est
condamne au martyre, et pour cet effet est dlivre entre les mains
d'Aspase, homme cruel et lieutenant de Simphronie. Ce mchant fait
allumer un grand feu, et la fait prcipiter dedans; par sa prire, il
s'lve un orage qui dteint ce feu, lequel brle tous ceux qui
s'approchent pour le rallumer. Aspase, voyant ce miracle, en devient
plus enrag, et pour avoir plus tt la fin de la sainte, il lui fait
couper la gorge, et de cette sorte elle rendit son me  Dieu.

  [191] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 3-6.



II

VITA S. VIRGINIS THEODOR ET DIDYMI MARTYRIS

EX SIMEONE METAPHRASTE[192].


Diocletiano et Maximiano imperatoribus, prside Alexandrin civitatis
Eustrathio, edictum quoddam adversus Christianos missum fuit, ut vel
Diis immolarent, vel supplicio afficerentur. Cum vero prses ille pro
tribunali sederet in magna Alexandrinorum civitate, jussit cohortem
accersire Theodoram virginem, qu nuper capta fuerat, et in carcere
servabatur. Quam cum duxisset: Prsto, inquit cohors, est Theodora.
Judex igitur: Cujusnam sortis es, mullier?--Christiana, inquit
Theodora, ego sum. At ille: Liberane, an serva?--Dixi jam, inquit
ipsa, christianam me esse: Christus enim veniens a peccato me
liberavit. Quod vero et ad vanam atque inanem mundi hujus gloriam
attinet, claris parentibus orta sum. Tunc judex qustorem accersiri
jussit. Quem cum cohors prsto esse dixisset: Dic, inquit, Luci,
nostine Theodoram virginem? Cui Lucius: Per tuam, prses, valentem
vitam ac splendorem, nobilissima est, multque existimationis et primi
generis mulier.--Quare, inquit judex, cum sis ita nobilis, nuptias
recusasti? Theodora respondit: Christi causa nubere nolui. Cum enim
ille homo factus in mundo versaretur, ab ea qu semper virgo et Dei
mater fuit genitus, a corruptione nos removit, et sempiternam vitam
nobis promisit. Itaque fore mihi persuadeo ut in ejus fide permanens,
ad finem usque incorrupta et intacta sim.

Tunc judex dixit: Imperatores jusserunt vos qu virginitatem semper
servatis, aut Diis immolare aut injuriosius tractari.--Arbitror,
inquit Theodora, te non ignorare, hominis propositum Deo ipsi imprimis
gratum esse: is vero animum meum atque propositum castum esse
cognovit. Quod si me id pati quod dicis et violari coegeris, non erit
hc impudicitia, sed vis et injuria. Judex autem: Cum te ingenuam
esse noverim, et tui rationem habere cupiam, admoneo ne contumeliosius
te geras; nihil enim proficies; nam per Deos omnes sententiam hanc
imperatores tulerunt. Tunc illi Theodora: Et prius, inquit, tibi
dixi, hominis propositum atque animum Deo gratum esse. Cum enim omnia
ille pernoscat, cogitata etiam nostra scit, et mentes ipsas perspicit.
Quamobrem si coacta fuero facere quod dicis, impudicam me factam
nunquam existimabo. Sive enim caput meum, sive manus, sive pedes
abscindere, sive totum corpus dilacerare volueris, hoc quidem per vim
ac potestatem, quam habes, facere poteris. Similiter lupanari tradar,
necne, in arbitrii mei potestate non est, sed in manu tua, cui per
imperium vim licet inferre. Quod vero ad animi mei propositum attinet,
certum est Deo ipsi castitatis me professionem servare; illi enim
virginitas mea dicata est; ille certus hujus rei dominus est; ille, si
voluerit, virginitatem hanc meam, possessionem suam, incolumem atque
intactam servabit.

Judex vero ait: Noli, Theodora, tatem tuam honeste actam totam
injuri et probris objicere: nam, ut urbis qustor testatus est, his
parentibus orta es qui nobilitate atque existimatione cumprimis
excellunt. Ad hc Theodora: Christum, inquit, primum confiteri
debeo, qui et Deus est, et omnis nobilitatis honorisque auctor, qui
scit et me columbam suam puram et incolumem ad finem usque servare.
Tum judex dixit: Curnam erras, o Theodora? Eumne Deum credis qui fuit
in cruce suffixus? An qui talis est, te in lupanar conjectam, intactam
servare poterit, ab his prsertim viris qui mulierum amoribus insanire
soliti sunt?--Fidem, inquit Theodora, et spem habeo in Christo, qui
crucem perpessus fuit sub Pontio Pilato, fore ut me ab inquis istis
viris eripiat, et a labe omnino liberam servet, in ejus fide
permanentem, neque unquam eum negantem. Judex vero: Adhuc nugantem
patior, necdum jubeo tormentis subjici. At si contendere non
destiteris, ut ancillam aliquam te prosternens, faciam quod domini
atque imperatores nostri jusserunt, ut et reliquis mulieribus exemplum
fias. Ad hc Theodora: Parata sum corpus meum, cujus potestatem
habes, tibi tradere; anima vero ipsa solius Dei manu est ac
potestate. Tum judex: Exccate illam statim, eique dicite ne
insanire amplius velit, sed cedere et Diis ipsis immolare.--Minime,
inquit Theodora, per Deum ipsum dmonibus sacrificium aut cultum
afferre volo, cum Deum adjutorem habeam. Ad hx judex: Quid me
cogis, tibi honestissim foemin injuriam facere? Ausculta mihi, o
stulta, ne in tantam turbam incidas eorum qui sententiam exspectant
qu contra te feratur.--Non sum amens, inquit Theodora, qu Deum
confiteor, et ipsum adjutorem habeo. Quam enim injuriam mihi fore
putas, ea res honorem et gloriam sempiternam mihi comparabit. Tunc
judex: Ego non amplius te feram, sed imperatorum jussa exsequar:
futurum enim existimans ut persuaderi posses, diutius te ferebam. Quod
si, tibi parcens, id minus curabo quod jussus fui, imperatores
contemnere videbor. Illi autem Theodora ita respondit: Sicut ipse
imperatores metuis, quodque ab illis jussus es id facere studes, ita
et ego studeo non negare Deum meum; timeo enim et ipsa verum illum
imperatorem Deum contemnere.--Contentiose, inquit judex, mecum agis,
et ternorum imperatorum jussa negligis, et me, tanquam imbellem
aliquem, despicis. Adhuc trium dierum tempus tibi condono, ac per Deos
omnes, nisi animum mutes et sacrifices, in lupanar te tradam, ut
mulieres omnes te ita tractari videntes, turpidine tua castigentur.
At Theodora: Et nunc idem Deus est, et semper, qui non permittet ut
eum derelinquam. Peto autem ut intactam ac puram me servari jubeas,
quod sententiam tuleris. Tunc judex ait: Theodoram sub tuta custodia
servate usque ad tres dies, si forte resipiscens sibi ipsa persuaserit
ut a tali contentione desistat. Quin et prcipio ne permittatis
aliquem ad eam ingredi et cum ipsa versari, propterea quod familia
nobili et honesta nata est.

Post tres dies, cum judex in tribunali sederet: Adducatur, inquit,
Theodora. Cohors ait: Domine, prsto est Theodora. Tum ille: Si
resipuisti et tibi jam persuasisti, nunc sacrifica, et esto libera;
puto enim te nequaquam sapere, in eodem proposito persistentem.
Respondit Theodora: Antea dixi tibi, et nunc eadem dicere non recuso,
castitatis me professionem Christi causa susceptam esse, qui fuit
incorrupt vit prdicator, meamque confessionem ipsius Dei gratia
fieri. Ejus igitur Domini et Dei confessio per me prdicetur, et ipse
videat (scit enim) quomodo suam virginem puram conservet.--Per Deos
ipsos, inquit judex, dominorum jussa veritus, ne forte illis non
obediens pericliter, adversus te faciam quod sum jussus. Quoniam vero
in lupanar tradi maluisti, quam Diis ipsis sacrificare, videamus num
te servet Christus ille tuus, propter quem in contentione ista
persistere voluisti. Id cum judex dixisset, ad cohortem versus:
Tradatur, inquit, ista in lupanar. Tunc ait Theodora: Tu Deus qui
occultas res inspicis, qui novisti omnia priusquam illa fiant, qui ad
hodiernum usque diem mihi affuisti, et intactam in ea re me servasti
quam tibi promisi, ipse et posthac me custodias, et a profanis et
iniquis eorum manibus qui parati sunt ancill tu injuriam inferre,
incolumem et integram serves. H cum illa dixisset, ad lupanar ducta
est: ad quod ingressa, oculos ad coelum erexit, et ait: Tu pater
domini nostri Jesu Christi me adjuva, ut ab his canibus eripiar. Tu
qui Petrum in carcere adjuvisti, eumque ab injuria liberum illinc
eduxisti, et me hinc ab injuria incolumem educas, ut omnes videant,
meque servam tuam esse cognoscant.

Turb autem ill eam, ut lupi agnam, circumdantes, certatim studebant
pro se quisque ad eam ingredi, et ut canes in feram aliquam, et
accipitres in columbam, ita in eam turb inhiantes ingredi
festinabant. Cterum neque tunc Christus ipse cessabat, sed cum
quemdam ex fratribus prparasset, ad eam illum misit. Quidam enim
quemadmodum aliquem ex Dei, voluntate divitem fieri deceret bene
religiosissimus frater, qui Dei negotia tractare optime didicerat, et
noverat, ille cum e rebus bonis semper aliquid amplius appeteret et
sibi comparare studeret, duplicem martyrii coronam sibi conciliavit,
et regnum coelorum hoc modo rapuit. Cum enim militari habitu se
induisset, primus ad eam ingressus est, quasi unus ex impudentium et
intemperantium hominum numero esset. Ejus igitur hominis novam et
peregrinam figuram sancta illa virgo Theodora cum vidisset, fuit
perterrita: ea enim res multum injuri ac turpitudinis pr se ferebat.
Quamobrem ancipiti et dubio animo carceris angulos circumibat, secum
cogitans num a Christo ipso relicta esset.

At sanctus Didymus (ita enim vocabatur), ut germanus frater, incipiens
eam affari: Non sum, inquit, id quod vides. Extrinsecus enim lupus
videor, intus vero sum ovis mansueta. Ne spectes exteriorem hanc
vestem, sed interiorem, et promptum animi affectum consideres. Frater
enim sum in aliena figura, contra diabolum sapiens, eorum quidem veste
indutus qui sunt illius ministri: ut ita huc ingrediens non agnoscerer
(erant enim qui huc venientem speculabantur), et Domini mei pretiosam
possessionem, et Dei columbam eam servare possem. Sed age, vestem
mutemus: tibi Deus ipse victoriam largitur; me vero coronat sanctus,
et qui sine macula est, agnus ille qui tollit peccata mundi. Exi tu,
et ad Dominum ito: ego propter Dominum huc remanebo. Hac mea veste,
quam timebas, induaris. Esto tu pro me, ut est ab Apostolo dictum:
_Estote ut ego, quoniam et ego ut vos_[193]. Ille quidem hc dicebat;
Theodora vero libenter ei obtemperabat. Novit enim ab illo ipso Deo,
qui misit in lacum leonum prophetam Abacuc, ut Danieli, qui et ipse
propheta erat, cibum impartiret, quique et leonum ora obstruxit,
militem illum tunc ad se missum, ut ipsius habitu occultata et illinc
crepta servari posset.

Illa igitur virgo militis habitum sumpsit, ocreisque, quibus antea
miles uti consueverat, crura sua contexit; cumque relique veste se
induisset, capiti galeam imposuit, ejusque armis acceptis, illo ipso
quem qui ei adstiterat prcepit ornatu induta, egressa est. Admonita
etiam fuit ne quem adspiceret, propter eorum luporum impudentiam atque
audaciam, neve aliquem alloqueretur; sed recta ad portam tenderet, et
Jesum ipsum vi ducem sibi proponeret. Et illa quidem illinc egressa,
ut columba qudam alas quatiens, atque in coelum tendens, ex
accipitris ore, vel agna e leonum faucibus, evasit. Frater vero ille
sedebat, de sorore non amplius sollicitus, et spirituale prandium
exspectans, cumque se capitis tegumento induisset, eo in loco sedebat.
Erat autem ita coronatus ut si adversarium ipsum vicisset. Intervallo
autem temporis, quidam, ex insanientium numero, intemperanti servus,
ita ut erat impudens, illuc tanquam ad virginem ingredi ausus, cum
virum pro virgine offendisset, mente perculsus secum ipse dicebat:
Numquid virgines in viros transfert Jesus iste? Miles ille qui ante
me huc ingressus est exiit. Quisnam igitur hic est, qui sedet? Ubinam
virgo illa qu hic inclusa erat? Audivi aliquando a Jesu ipso aquam in
vinum conversam; nunc majus quiddam video: virginem enim in virum
mutavit. Timeo ne et me in mulierem convertat. Ille vero cum
opportune sororem eripuisset, factum suum non occultavit; sed clara
voce: Non mutavit, inquit, me Dominus, sed et mihi et illi coronam
dedit. Quam igitur habebatis, eam non habetis; quique vobis non erat,
eum nunc habetis. Virgo illa virgo est, ut antea; miles vero Christi
Jesu athleta nunc est.

Egressus igitur qui fuerat paulo ante ingressus, quod factum erat
nunciavit. Id autem judex audiens, jussit eum ante tribunal sisti.
Quem prsentem cum vidisset, eum interrogans ait: Quodnam tibi nomen
est?--Didymus, inquit ille, ego appellor. Tunc judex: Et quisnam
tibi suggessit ut istud faceres ac me contemneres? Cui Didymus: Deus
me misit, ut hoc facerem.--Confitere, inquit judex, antequam tormentis
subjiciaris. Ubinam est Theodora illa virgo? Respondit illi: Per
Christum Dei filium, ubi ea sit nescio. Illud scio ac persuasum habeo
quod, cum Dei sit serva, et Deum ipsum satis confessa fuerit, intacta
permansit: quam Deus ipse incolumem et a labe puram servavit. Itaque
quod factum est, non mihi, sed Deo ipsi tribuo: quoniam secundum fidem
ipsius fecit ille Deus, quemadmodum et ipse nosti, si fateri velis.
Tunc ait judex: Cujusnam sortis homo tu es?--Christianus, inquit
Didymus, ego sum, a Christo liber factus. At judex: Cruciate istum
vehementer duobus modis, propter ejus petulantiam.--Peto, inquit
Didymus, ut quod ab imperatoribus tuis jussus es, celeriter expedias.
Cui judex: Per Deos duplicia tormenta tibi reposita sunt, nisi Diis
ipsis sacrifices. Quod si feceris, prius illud facinus tuum audax
condonabitur.--Ego, inquit Didymus, re ipsa tibi ostendi me Dei
athletam esse: propter finem enim mihi repositum hoc facere aggressus
fui, ut et virgo ipsa virgo remaneret, et ego Dei confessionem
manifeste profiterer; nam in Dei fine permanens, tormenta non sentiam:
itaque celeriter fac quod videtur; non enim dmonibus immolo. Nam et
si in ignem me tradere volueris, illinc etiam Deus me potest eripere.

Tunc illi judex: Tant audaci causa caput tibi abscindetur; et
quoniam dominorum atque imperatorum nostrorum prceptum contempsisti,
reliqui tu in ignem tradentur. Ad hc Didymus: Benedictus, inquit,
Deus et pater domini nostri Jesu Christi, qui consilium meum non
despexit, sed et Theodoram ancillam suam integram servavit, et me per
duo tormenta coronabit. Cumque sententiam a judice latam accepisset,
securi percussus est. Quo facto, ejus corpus in ignem fuit conjectum.
Martyrio autem functus est sanctus Didymus nonis aprilis, regnante in
coelis domino nostro Jesu Christo: quoniam ipsi est gloria cum Patre
et sancto Spiritu nunc et semper et in scula sculorum. Amen.

  [192] Les deux morceaux qui suivent sont tirs du recueil
  intitul: _Vit sanctorum.... primo.... per R. P. Fr. Laurentium
  Surium Carthusianum edit.... Coloni Agrippin_, in-folio, 1617,
  1618. Les deux rcits se rapportent  l'anne 280. Le premier est
  plac, dans l'ordre du calendrier ecclsiastique, sous la date du
  5 avril, jour o, selon Mtaphraste, Didyme a subi le martyre; le
  second sous celle du 28 avril, fournie par les martyrologes
  latins, qui indiquent Alexandrie, et non Antioche, comme lieu de
  la mort de sainte Thodore. D'aprs l'opinion la plus gnrale,
  Antioche ne figurerait dans la relation de saint Ambroise que par
  suite d'une erreur de copiste. Au reste, il en est qui pensent
  que dans la relation du saint docteur il s'agit d'une autre
  vierge que dans celle de Mtaphraste. Quoi qu'il en soit,
  Corneille, comme on l'a vu, a cru devoir adopter cette leon et
  placer  Antioche le lieu de la scne de sa tragdie.--Sur
  Mtaphraste et Surius, voyez tome III, p. 474, note 1.

  [193] _ptre_ de saint Paul _aux Galates_, chapitre IV, verset
  12.



III

MARTYRIUM S. THEODOR VIRGINIS,

A S. AMBROSIO SCRIPTUM, LIBRO SECUNDO _DE VIRGINIBUS_[194].


Antiochi nuper virgo qudam fuit fugitans publici visus; sed quo
magis virorum evitabat aspectum, eo amplius incendebat. Pulchritudo
enim audita nec visa plus desideratur, duobus stimulis cupiditatum
amoris et cognitionis, dum et nihil occurrit quod minus placeat, et
plus putatur esse quod placeat, quod non judex oculus explorat, sed
animus amator exoptat. Itaque sancta virgo ne diutius alerentur
potiend spe cupiditatis, integritatem pudoris professa sic restinxit
improborum faces, ut non jam amaretur, sed proderetur. Ecce
persecutio. Puella fugere nescia, certe pavida ne incideret in
insidiatores pudoris, animum ad virtutem paravit, tam religiosa ut
mortem non timeret; tam pudica, ut exspectaret. Venit coron dies.
Maxima omnium exspectatio. Producitur puella, duplex professa
certamen, et castitatis et religionis. Sed ubi viderunt constantiam
professionis, metum pudoris, paratam ad cruciatus, erubescentem ad
aspectus, excogitare coeperunt quemadmodum specie castitatis
religionem tollerent, ut cum id abstulissent quod erat amplius, etiam
id eriperent quod reliquerant. Aut sacrificare virginem, aut lupanari
prostitui jubent. Quomodo Deos suos colunt qui sic vindicant, aut
quemadmodum ipsi vivunt qui ita judicant? Hic puella, non quod de
religione ambigeret, sed de pudore trepidaret, ipsa secum: Quid
agimus: hodie aut martyr, aut virgo, altera nobis invidetur corona;
sed nec virginis nomen agnoscitur, ubi virginitatis auctor negatur.
Nam quemadmodum virgo si meretricem colas? Quemadmodum virgo si
adulteros diligas? Quemadmodum virgo si amorem petas? Tolerabilius est
enim mentem virginem quam carnem habere. Utrumque bonum, si liceat; si
non liceat, saltem non homini cast, sed Deo simus. Et Rahab meretrix
fuit, sed postquam Deo credidit, salutem invenit. Et Judith se, ut
adultero placeret, ornavit: qu tamen quia hoc religione, non amore,
faciebat, nemo eam adulteram judicavit. Bene successit exemplum. Nam
si illa qu se commisit religioni, et pudorem servavit et patriam,
fortassis et nos servando religionem servabimus etiam castitatem. Quod
si Judith pudicitiam religioni prferre voluisset, perdita patria
etiam pudicitiam perdidisset. Itaque talibus informata exemplis,
simul animo tenens verba Domini, quibus ait: _Quicumque perdiderit
animam suam propter me inveniet eam_[195], flevit, tacuit, ne eam vel
loquentem adulter audiret; nec pudoris elegit injuriam, sed Christi
recusavit. Existimate utrum adulterare potuerit corpus, qu nec vocem
adulteravit. Jamdudum verecundatur oratio mea, et qua audire gestorum
seriem criminosam atque explanare formidat.

Claudite aurem virgines Dei: ducitur puella Dei ad lupanar; sed
aperite aurem, virgines: Christi virgo prostitui potest, adulterari
non potest. Ubicumque virgo est, Dei templum est; nec lupanaria
infamant castitatem, sed castitas etiam loci abolet infamiam. Ingens
petulantium concursus ad fornicem. Discite martyrum miracula, sanct
virgines, dediscite locorum vocabula. Clauditur intus columba,
strepunt accipitres foris, certant singuli qui prdam primus invadat.
At illa manibus ad coelum levatis, quasi ad domum venisset orationis,
non ad libidinis diversorium: Christe, inquit, qui domuisti Danieli
virgini feros leones, potes etiam domare hominum feras mentes.
Chaldis roravit ignis, Judis se unda suspendit misericordia tua, non
natura sua. Susanna ad supplicium genu fixit, et de adulteris
triumphavit. Aruit dextera qu templi tui dona violabat. Nunc templum
ipsum attrectatur tuum; ne patiaris incestum sacrilegii, qui non
passus es furtum. Benedicatur et nunc nomen tuum, ut qu ad adulterium
veni, virgo discedam. Vix compleverat precem, et ecce vir militis
specie terribilis irrupit. Quemadmodum eum virgo ut vidit, tremuit,
cui populus tremens cessit? Sed non illa immemor lectionis: Et
Daniel, inquit, supplicium Susann spectaturus advenerat; et quam
populus damnavit, unus absolvit. Potest et in hoc lupi habitu ovis
latere. Habet et Christus milites suos, qui etiam legiones habet. Aut
fortasse percussor intravit. Ne vereare anima, talis solet martyres
facere. O virgo, fides tua te salvam fecit. Cui miles: Ne quso
paveas, soror; frater huc veni, salvare animam, non perdere. Serva me,
ut ipsa serveris. Quasi adulter ingressus, si vis martyr egrediar.
Vestimenta mutemus; conveniunt mihi tua, et mea tibi, sed utraque
Christo. Tua vestis me verum militem faciet, mea te virginem. Bene tu
vestieris, ego melius exuar, ut me persecutor agnoscat. Sume habitum
qui abscondat foeminam: trade qui consecret martyrem. Induere
chlamydem qu occultet membra virginis, servet pudorem. Sume pileum
quod tegat crines, abscondat ora. Solent erubescere qui lupanar
intraverint. Sane cum egressa fueris, ne respicias retro, memor uxoris
Loth, qu naturam suam, quia impudicos licet castis oculis respexit,
amisit. Nec vereare ne quid pereat sacrificio. Ego pro te hostiam Deo
reddo, tu pro me militem Christo. Habes bonam militiam castitatis, qu
stipendiis militat sempiternis; loricam justiti, qu spiritali
munimine corpus includat; scutum fidei, quo vulnus repellas; galeam
salutis. Ibi enim est prsidium nostr salutis, ubi Christus: quoniam
_mulieris caput vir_[196], virginis Christus. Et inter hc verba
chlamydem exuit, suspectus tamen adhuc habitus et persecutoris et
adulteri. Virgo cervicem, chlamydem miles offerre. Qu pompa illa, qu
gratia cum in lupanari de martyrio certarent? Addantur person, miles
et virgo, hoc est, dissimiles inter se natura, sed Dei miseratione
consimiles, ut compleatur oraculum: tunc lupi et agni simul
pascentur[197]. Ecce agna et lupus non solum pascuntur simul, sed
etiam immolantur. Quid plura? mutato habitu evolat puella de laqueo,
jam non suis alis, utpote qu spiritalibus ferebatur, et (quod nulla
unquam viderunt scula) egreditur de lupanari virgo, sed Christi. At
illi qui videbant oculis, et non videbant corde, ceu raptores ad agnam
lupi, fremere ad prdam. Unus qui erat immodestior, introivit. Sed ubi
hausit oculis rei textum: Quid hoc, inquit, est? Puella egressa est,
vir videtur. Ecce non fabulosum illud, cerva pro virgine; sed quod
verum est, miles ex virgine. At etiam audieram et non credideram quod
aquam Christus in vina convertit: jam mutare coepit et sexus.
Recedamus hinc dum adhuc qui fuimus sumus. Numquid et ipse mutatus
sum, qui aliud cerno quam credo? Ad lupanar veni, cerno vadimonium: et
tamen mutatus egrediar: pudicus exibo, qui adulter intravi. Indicio
rei, quia debebatur tanto corona victori, damnatus est pro virgine qui
pro virgine comprehensus est. Ita de lupanari non solum virgo, sed
etiam martyres exierunt. Fertur puella ad locum supplicii cucurrisse,
certasse ambos de nece, cum ille diceret: Ego sum jussus occidi; te
absolvit sententia, quando me tenuit. At illa clamare coepit: Non
ego te mortis vadem elegi, sed prdem pudoris optavi. Si pudor
quritur, manet nexus; si sanguis exposcitur, fidejussorem non
desidero, habeo unde dissolvam. In me lata est ista sententia qu pro
me lata est. Certe si pecuni te fidejussorem dedissem, et absente me
judex tuum censum foeneratori adjudicasset, eadem me sententia
convenires, meo patrimonio solverem tuos nexus. Si recusarem, quis me
indignam morte censeret? Quanto major est capitis hujus usura! Moriar
innocens, ne moriar nocens. Nihil hic medium est: hodie aut rea ero
tui sanguinis, aut martyr mei. Si cito redii, quis me audet excludere?
Si moram feci, qui audet absolvere? Plus legibus debeo: rea non solum
fug me, sed etiam cdis alien. Sufficiunt membra morti, qu non
sufficiebant injuri. Est in virgine vulneri locus, qui non erat
contumeli. Ego opprobrium declinavi, non martyrium tibi cessi.
Vestem, non professionem mutavi. Quod si mihi prripis mortem, non
redemisti me, sed circumvenisti. Cave quso ne contendas, cave ne
contradicere audeas. Noli eripere beneficium quod dedisti. Dum mihi
hanc sententiam negas, illam restituis superiorem. Sententia enim
sententia posteriore mutatur. Si posterior me non tenet, tenet
superior. Possumus uterque satisfacere sententi, si me prius patiaris
occidi. In te non habent aliam quam exerceant poenam; in virgine
obnoxius pudor est. Itaque gloriosior eris si videaris de adultera
martyrem fecisse, quam de martyre adulteram reddidisse. Quid
exspectatis? Duo contenderunt, et ambo vicerunt; nec divisa est
corona, sed addita. Ita sancti martyres invicem sibi beneficia
conferentes, altera principium martyrio dedit, alter effectum....

  [194] Voyez ci-dessus, p. 103, note 192.--Nous suivons pour cet
  extrait de saint Ambroise le texte donn par Surius, qui est
  videmment celui que Corneille a eu sous les yeux.

  [195] _vangile de saint Matthieu_, chapitre X, verset 39.

  [196] _ptre_ de saint Paul _aux phsiens_, chapitre V, verset
  23.

  [197] Voyez _Isae_, chapitre LXV, verset 25.




    HRACLIUS
    EMPEREUR D'ORIENT
    TRAGDIE
    1647




NOTICE.


Les frres Parfait, cherchant  dterminer la date de la premire
reprsentation d'_Hraclius_[198], rapportent l'extrait suivant d'une
lettre adresse par Conrart  Flibien[199] le 16 aot 1647: Nous
n'avons  prsent aucune nouveaut que deux volumes de _Lettres_ de M.
de Balzac et l'_Hraclius_ de M. Corneille. Les frres Parfait
s'arrtent ici; mais en continuant la lecture de la lettre de Conrart,
on s'aperoit que la consquence qu'on en a tire est compltement
fausse; en effet, il ajoute: Si vous voulez que je vous les envoie,
ou quelque autre chose, vous n'aurez qu' me donner une adresse et je
vous les ferai tenir aussitt. C'est donc de la publication de la
pice qu'il s'agit, et non de sa premire reprsentation. Elle remonte
beaucoup plus haut, car une phrase de Corneille, trop peu remarque
jusqu'ici, prouve qu'elle est antrieure au 31 janvier 1647. Dans
l'_Avertissement_ de _Rodogune_, dont l'achev d'imprimer porte cette
date, notre pote, aprs avoir parl de la libert qu'il a prise de
modifier l'histoire dans cet ouvrage, ajoute: Je l'ai pousse encore
plus loin dans _Hraclius_, que je viens de mettre sur le
thtre[200].

Si l'on songe qu'il a fallu quelque temps pour imprimer _Rodogune_, et
que ce n'est pas sans doute la veille du jour o Corneille en crivait
l'_Avertissement_ qu'_Hraclius_ a t reprsent, on se convaincra
qu'on serait trs-fond  considrer cette dernire tragdie comme
ayant t donne  la fin de 1646; cependant nous n'avons pas cru
devoir changer la date, gnralement adopte, de 1647, puisque la
premire reprsentation pourrait,  la rigueur, tre des premiers
jours de l'anne.

La pice fut joue  l'htel de Bourgogne[201], mais on ignore par
quels acteurs. Corneille nous expose en ces termes, avec sa sincrit
habituelle, et le succs qu'a obtenu cet ouvrage, et le genre de
dfauts qu'on lui a reprochs: Le pome est si embarrass qu'il
demande une merveilleuse attention. J'ai vu de fort bons esprits, et
des personnes des plus qualifies de la cour, se plaindre de ce que sa
reprsentation fatiguoit autant l'esprit qu'une tude srieuse. Elle
n'a pas laiss de plaire; mais je crois qu'il l'a fallu voir plus
d'une fois pour en remporter une entire intelligence[202]; et
ailleurs: Il y a des intriques qui commencent ds la naissance du
hros, comme celui d'_Hraclius_; mais ces grands efforts
d'imagination en demandent un extraordinaire  l'attention du
spectateur et l'empchent souvent de prendre un plaisir entier aux
premires reprsentations, tant ils le fatiguent[203].

Boileau ne faisait gure que mettre en vers ces critiques de Corneille
lorsqu'il disait dans l'_Art potique_[204]:

    Je me ris d'un auteur qui, lent  s'exprimer,
    De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer,
    Et qui dbrouillant mal une pnible intrigue,
    D'un divertissement me fait une fatigue.

Le succs d'_Hraclius_, quoique fort grand, n'approcha pas de celui
du _Thmistocle_ de du Ryer, reprsent vers la mme poque au thtre
du Marais[205]. Dans une scne du _Dniais_, comdie de Gillet de la
Tessonnerie, dont le privilge est dat du 9 mars 1647, deux amants
qui se disputent  qui a le mieux rgal sa belle et lui a fait le
plus de prsents, s'expriment de la sorte[206]:

    J'ai fait voir  Daphnis dix fois _Hraclius_.
    --Moi, vingt fois _Thmistocle_, et peut-tre encor plus.

_Hraclius_ fut publi peu de temps aprs la premire reprsentation:
le privilge, accord  Toussaint Quinet, est donn  Paris le
dix-septime jour d'avril 1647; l'achev d'imprimer porte la date du
28 de juin. Voici le titre exact de l'ouvrage:

HERACLIUS, EMPEREUR D'ORIENT, tragedie.--_Imprim  Roen, et se vend
 Paris, chez Augustin Courb, au Palais,_ M.DC.XLVII. _Auec priuilege
du Roy._ Le volume, de format in-4, se compose de 6 feuillets, de 126
pages, et d'un feuillet de privilge.

Il y eut pour cette pice, comme pour beaucoup de celles dont nous
avons dj parl, une dition in-12 qui parut en mme temps que
l'dition in-4. C'est un exemplaire de cette dition plus portative
que Conrart devait faire parvenir  Flibien: Je tiendrai le petit
_Hraclius_ tout prt pour vous l'envoyer par la premire commodit
d'ami qui se prsentera, lui dit-il dans une lettre du 10 octobre
1647[207]. Les libraires associs pour la publication de l'ouvrage
eurent un procs dont nous ignorons les dtails, mais dont Scarron
nous a conserv le souvenir dans les vers suivants[208]:

    Si l'on ne payoit point les Muses,
    Elles deviendroient bien camuses;
    On ne feroit plus rogatums,
    On n'imprimeroit que factums;
    Courb, Quinet et Sommaville
    Finiroient leur guerre civile,
    Et ne s'entre-plaideroient plus
    Pour _Cassandre_ et l'_Hraclius_.

_Hraclius_ est une des pices qui furent reprises par la troupe de
Molire; le tmoignage suivant, qu'on trouve dans une ancienne clef
des caractres de la Bruyre, imprime en 1731 dans l'dition de
Coste[209], ne permet point d'en douter: Il (Molire) russit si mal
la premire fois qu'il parut  la tragdie d'_Hraclius_, dont il
faisoit le principal personnage, qu'on lui jeta des pommes cuites qui
se vendoient  la porte, et il fut oblig de quitter.

La reprise de cette pice en 1724 donna lieu  une dissertation
intitule: _Lettre aux auteurs du Mercure au sujet de la tragdie
d'Hraclius_. Cette lettre, qui est anonyme, mais que les frres
Parfait attribuent  l'abb Pellegrin, a paru en deux parties (fvrier
et mars 1724). On y trouve l'extrait de la pice de Calderon
intitule: _En esta vida, todo es verdad y todo mentira_ (en cette
vie tout est vrit et tout mensonge), qui prsente des rapports
vidents avec l'_Hraclius_ de Corneille, et elle se termine par la
promesse de l'examen approfondi de la question de priorit entre les
deux auteurs. Le numro du mois de mai contient une nouvelle _Lettre
crite aux auteurs du Mercure sur la tragdie d'Hraclius_; elle est
date du 23 avril 1724; on y lit ce qui suit: L'auteur de la
dissertation ne nous tient pas.... la promesse qu'il fait de dcider
si le sujet de cette tragdie a t bien trait par Calderon avant
Corneille ou au contraire, pendant que la manire dont les deux
tragdies espagnole et fanoise sont traites, ne laisse aucun lieu de
douter que l'un des deux auteurs a pris quelque chose de l'autre.

Cette question me semble facile  dcider, et je suis persuad que
Calderon a fait parotre sa pice avant celle de Corneille; que ce
dernier doit  l'Espagnol, sinon le plan entier de sa tragdie, au
moins l'ide de son sujet; enfin que Corneille a imit des morceaux
entiers de Calderon, lorsqu'il a trouv lieu de les accommoder  son
sujet.

Ce tissu de purilits dont la pice espagnole est remplie (comme
notre critique l'a fort bien dit) sont des preuves manifestes de sa
priorit en ordre de date. Il n'est pas vraisemblable que Calderon et
dfigur de la sorte un sujet aussi beau, s'il avoit eu devant les
yeux l'ouvrage de notre pote franois. Au contraire, il est naturel
que Corneille, frapp des grandes beauts que faisoit natre un sujet
susceptible par lui-mme du pathtique sublime qui caractrise la
tragdie, s'en est empar, l'a purg de ce merveilleux surnaturel qui
rvolte l'esprit, a retenu le fonds principal avec les noms de Phocas,
d'Hraclius, de Lonce, et de Maurice, a cart les vnements qui
tiennent plus du songe que de la ralit, pour en substituer d'autres
plus vraisemblables, et former en un mot une ide rgulire, sinon en
toutes ses parties, au moins dans le plus grand nombre.

Je trouve, dans l'une et l'autre pice, des morceaux brillants,
absolument semblables. Il parot impossible mme que des penses si
conformes soient venues en mme temps  deux auteurs diffrents, et
qu'ils se soient exprims en des termes si semblables sans que l'un
ait vu l'ouvrage de l'autre. Je me contenterai d'en rapporter deux
exemples[210].

Dans la pice espagnole, c'est Astolphe qui seul a connoissance du
destin des deux princes dont la confusion fait le noeud de la pice.
Phocas cherche  les connotre, et pour y parvenir, menace Astolphe de
le faire mourir s'il ne lui rvle quel est le vritable fils de
Maurice. Astolphe, se moquant de ses vaines menaces, rpond:

    _Asi que dura el secreto,
    en seguridad mayor,
    que los secretos un muerto
    es quien los guarda mejor_[211].

Dans la pice franoise, Lontine, qui se trouve dans une situation
pareille  celle d'Astolphe, dans la scne quatrime du quatrime
acte[212], s'exprime ainsi:

    Tandis qu'autour des deux tu perdras ton tude,
    Mon me jouira de ton inquitude;
    Je rirai de ta peine; ou si tu m'en punis,
    Tu perdras avec moi le secret de ton fils.

Je ne sais si Calderon n'emporte pas ici le prix pour la vivacit et
l'tendue de l'expression, pendant que Corneille a l'avantage d'avoir
plac ces vers plus heureusement dans la bouche de Lontine, qui
produit cette pense d'elle-mme, sans y tre force par les menaces
du tyran.

Venons  un autre morceau: Phocas, outr de l'incertitude o il se
trouve pour reconnotre son fils, et piqu au vif de l'empressement
des deux princes  se dire fils de Maurice, fait cette exclamation
chez Calderon:

    _Ha venturoso Mauricio!
    Ha infeliz Focas! Quien vi
    que para reynar, no quiera
    ser hijo de mi valor,
    uno, y que quieran del tuyo
    serlo, para morir, dos?_

La mme situation se trouve scne troisime de l'acte quatrime[213]
de Corneille, o Phocas dit:

    Hlas! je ne puis voir qui des deux est mon fils.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    O malheureux Phocas!  trop heureux Maurice!
    Tu recouvres deux fils pour mourir aprs toi,
    Et je n'en puis trouver pour rgner aprs moi!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Malgr la beaut des vers de notre pote, je ne puis m'empcher de
reconnotre encore plus d'lvation et de noblesse dans la pense,
plus de prcision dans l'expression de l'tranger[214]. Corneille a
paraphras Calderon; d'o je conclus que Calderon a crit le premier,
et que Corneille a travaill aprs lui. Je m'imagine que vous penserez
de mme. Je suis, etc.

On voit bien par cette lettre qu'il y a du rapport entre l'_Hraclius_
de Corneille et celui de Calderon, mais rien n'tablit la priorit de
ce dernier.

Le P. Tournemine, jsuite franais fort au courant des moindres
dtails de notre histoire littraire, s'effora d'claircir ce point,
et communiqua ses renseignements  Jolly, qui en profita dans
l'_Avertissement_ des _OEuvres de Corneille_, publies par lui en
1738[215].

Il y a plusieurs annes, dit le P. Tournemine, que j'ai cherch 
dtruire la fausse accusation qui rendoit M. Corneille copiste de
Calderon dans les plus beaux endroits de son _Hraclius_. J'ai crit
en Espagne  un de mes amis, et je lui ai demand deux choses: l'une,
en quelle anne la pice de Calderon avoit t reprsente; et l'autre
si cet auteur n'toit pas venu en France. On ne me fit point une
rponse positive sur la premire: on m'assura seulement que son
dition avoit t faite aprs 1647; mais on me marqua bien
positivement que Calderon toit venu en France, mme  Paris, et qu'il
y avoit fait des vers espagnols  la louange de la reine rgente Anne
d'Autriche.

Les frres Parfait trouvent  bon droit ces allgations en faveur de
Corneille presque aussi vagues que l'accusation dirige contre lui.
Mieux inspirs, ils invoquent le tmoignage du pote mme, qui a dit
dans l'_Examen_ d'_Hraclius_[216]: Cette tragdie a encore plus
d'effort _d'invention_ que celle de _Rodogune_, et je puis dire que
c'est un heureux original, dont il s'est fait beaucoup de belles
_copies_ sitt qu'il a paru.

Tout le monde sait, disent les frres Parfait, quel toit le
caractre de M. Corneille. Pourra-t-on s'imaginer qu'il et os parler
en ces termes, sans tre l'inventeur de ce sujet, qu'il lve mme
au-dessus de celui de _Rodogune_? On a trop de preuves de sa bonne foi
et de sa dlicatesse  cet gard. Il suffit de remarquer ce qu'il dit
au sujet du _Cid_, du _Menteur_, de _la Suite du Menteur_ et de _Don
Sanche d'Aragon_. Et si par une dissimulation, dont il n'est pas
possible de le souponner, il avoit voulu s'attribuer injustement
cette gloire, croira-t-on que ses ennemis et ses rivaux, qui ne
cherchoient que les occasions pour diminuer sa rputation, n'eussent
pas aussitt saisi celle-ci[217]?

C'est aussi  Corneille lui-mme que M. Viguier a emprunt des
arguments sans rplique pour juger en dernier ressort cet important
dbat, et il nous a racont ainsi, dans ses intressantes _Anecdotes
littraires_[218], comment notre grand tragique trouvait une tragdie:

C'est  l'histoire, comme on sait, qu'il voulait, autant que
possible, tre redevable de ses sujets, sauf  se l'accommoder selon
ses vues, avec infiniment de scrupule et infiniment de hardiesse
respectueuse.

Or il lisait en ce temps-l[219] les nombreux in-folios latins du
cardinal Baronius, _Annales ecclesiastici_, qui ne fatiguaient pas
beaucoup, je pense, l'attention du capellan mayor Calderon de la
Barca. Arriv  l'an 602, treizime du pontificat de Grgoire le
Grand, dix-septime du rgne de l'empereur Maurice, il voit ce
malheureux prince gorg par Phocas aprs avoir assist au massacre de
quatre de ses fils; plus loin, sa veuve et ses filles immoles
galement, ainsi que son fils an, qui s'est trouv absent lors du
premier massacre; mais cette dernire mort fut rvoque en doute par
l'affection des peuples, et le bruit de l'existence du prince inquita
plus d'une fois le tyran....

Parmi les circonstances du meurtre des jeunes princes, Corneille est
frapp de celle-ci: la nourrice du dernier de ces princes, encore  la
mamelle, s'avise, par un rare dvouement (la chose n'est pas si
improbable qu'on l'a dit), de soustraire aux bourreaux le nourrisson
imprial, en leur prsentant son propre enfant. Mais, dit Baronius,
Maurice, qui tait prsent[220], reconnut  temps cette fraude, et se
rsignant devant Dieu  toute l'tendue de son malheur, il ne voulut
point la laisser consommer; il rclama son vritable enfant pour le
livrer  la mort. Tout finit l dans l'histoire. Mais le pote qui
rve en lisant, que pense-t-il?... Si la substitution de cette
nourrice avait eu son effet! Si le prince avait t rserv par cette
femme pour l'heure de la justice! Il y aurait l de la tragdie! Mais
il faut lui donner le temps de grandir: c'est dommage que l'usurpateur
Phocas n'ait rgn que huit ans encore. S'il ne tient qu' cela, nous
le ferons rgner une douzaine d'annes de plus.... Mais ce n'est pas
tout. Cette nourrice, c'est une femme forte qu'il faut garder pour
notre conspiration. Il faut que nous la relevions en dignit: c'est
convenable. Son action, dit Corneille, est assez gnreuse pour
mriter une personne plus illustre  la produire[221]. Je ferai de
cette nourrice une gouvernante[222]. Elle s'appellera Lontine, c'est
un nom que nous retrouvons dans Baronius, aux alentours de cette
histoire; quant au vrai nom imprial de ce fils de Maurice rserv au
trne, nous ne pouvons pas l'inventer, ce sera Hraclius, car il vaut
mieux supposer  l'Hraclius de l'histoire, qui venait d'Afrique, une
telle naissance, que de changer la succession authentique des
empereurs de Constantinople.

L'action n'est pas encore suffisamment implexe, mais les vues
lointaines et mystrieuses dont cette gouvernante est capable peuvent
la compliquer beaucoup; puisqu'elle a paru  Phocas empresse de
livrer le petit Hraclius, elle aura obtenu sa confiance, et le tyran
lui aura donn  lever Martian, son propre fils. Je sais bien qu'il
n'avait qu'une fille, marie  Crispus, dont je puis faire un
confident[223]; mais attribuons-lui ce fils, et voil les hritiers
des deux empereurs confis aux mmes mains! Et qui empche Lontine,
lorsque Phocas revient de ses longues campagnes, de lui rendre pour
prince imprial, non pas son nouveau pupille, mais l'ancien, mais le
fils de Maurice, tout en gardant chez elle, comme le sien, le fils de
Phocas, Martian, qu'elle appelle Lonce, du nom de cet enfant
secrtement sacrifi par elle  la place d'Hraclius?...

Cependant il nous faut des rles de femmes; il faut bien que ces
princes soient amoureux. Baronius nous dit que Phocas a massacr les
trois filles avec leur mre Constantine, aussi bien que les cinq fils
et le pre; mais il est bien simple de ne supposer qu'une princesse au
lieu de trois, et d'admettre qu'au lieu de l'immoler, Phocas, en
profond politique, a recueilli soigneusement  sa cour cette jeune
Pulchrie, pour la faire pouser un jour  celui qu'il prend pour son
fils, afin de lgitimer le plus possible sa dynastie. Corneille ne
pouvait oublier ces conseils de la raison d'tat. La veuve de Maurice,
Constantine, n'aura pas t gorge non plus; elle aura vcu quelques
annes encore dans la retraite, afin de voir grandir sa fille, de lui
transmettre la fiert de sa race, et de laisser un crit fort utile
pour le dnoment. La jeune Pulchrie, digne fille de Corneille, brave
le tyran; elle estime le prince qu'on veut lui faire pouser, sans
savoir qu'il est son frre; mais elle aime l'ami de ce dernier, le
vrai fils de Phocas, celui qui passe pour le fils de Lontine. De son
ct, le prince hritier de Maurice devra, au dnoment, faire
impratrice une fille de Lontine, confidente du grand secret de sa
mre, et moins forte dans son silence. Il faut l'appeler Eudoxie,
puisque, d'aprs Baronius, ce fut le nom de l'impratrice, femme
d'Hraclius[224]. Quelque indiscrtion d'Eudoxie veillera la rage du
tyran; mais Lontine, qui le voit impatient de verser le sang d'un
fils de Maurice, est en mesure de lui dire que c'est l'un des deux
princes, et que l'autre est son fils  lui-mme:

    Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses[225]!

Le reste est le rsultat de ces mmes donnes puissamment mdites et
retournes sur elles-mmes. Mais il n'y a pas jusqu'au snateur
Exupre que certains traits du texte historique n'aient pu suggrer
comme le type de ces conspirateurs de palais, qui attendent le moment
d'touffer le despote, tout en paraissant le servir aveuglment....

Donc, quant  l'_Hraclius_, depuis l'invention semi-historique du
personnage de Lontine, ce premier germe de la tragdie, jusqu'au
moindre dtail, jusqu' cet enfant dont la plaie dgoutta de lait au
lieu de sang, Corneille a tout trouv par les seules voies qui pussent
amener une pense  de telles combinaisons....

Aprs avoir dmontr qu'il est ncessaire que l'auteur de la
combinaison principale de cette pice soit Corneille, on pourrait
dmontrer _par l'absurde_, comme en gomtrie, qu'il est impossible
que ce soit Calderon....

Nous ferons, le moins que nous pourrons, un _rcit_ de la pice
(_espagnole_); mais nous ne promettons pas de ne pas prouver un peu
le courage du lecteur qui veut s'instruire.

La vie sauvage d'enfants allaits par les btes, nourris de leur
chair et couverts de leurs peaux, est une fantaisie dont on s'est
avis dans une multitude de ballets et d'arlequinades. Telle a t la
vie de Phocas, dlaiss parmi les serpents et les loups jusqu' sa
jeunesse; puis il est devenu condottiere, puis empereur. Telle est
aussi la vie d'Hraclius et de son frre de lait, que Phocas vient
chercher, en Sicile, dans les cavernes de l'Etna,  vingt ans de
distance de leur naissance et de leur enlvement. Dans ces contres,
l'Empereur reconnat un sauvage tout hriss (description gongoresque)
pour tre le vieux seigneur qui a drob jadis  sa vengeance le petit
Hraclius; il veut frapper les deux pupilles de ce vieillard, mais
celui-ci l'embarrasse, en dclarant que l'un des deux est son fils,
fils naturel de la jeunesse de Phocas.

C'est encore une fantaisie amusante, et  laquelle Shakspeare avait
donn bien du charme dans _la Tempte_, de reprsenter le jeune
sauvage, homme ou femme, rencontrant, pour la premire fois, une jeune
figure de l'autre sexe, et de faire natre ainsi des instincts nafs
et dlicats. Sans faire beaucoup de psychologie, Calderon s'y tait
pris plus heureusement dans _La vie est un songe_. Mais ici les deux
sauvages, en partie carre avec la princesse de Sicile et une autre
jeune fille, font l'amour avec des madrigaux tout musqus du plus fin
marinisme, ds les premiers mots jusqu'aux mariages du dnoment....

Voici maintenant la magie. Un enchanteur fort insignifiant, sans
intrt  l'action, et surtout trs-maladroit, est charg de prolonger
la situation indcise fournie par Corneille; il improvise un
tremblement de terre ml de tonnerres et de tnbres, pour disperser
tous les personnages au moment o il voit Phocas furieux, sans aucun
scrupule paternel, prt  massacrer les trois sauvages  la fois.
(_Premire journe._)

Mais le bon tyran se rconcilie bientt avec tout le monde; sa
frocit est adoucie par un plaidoyer de Cintia, la princesse, qui
allgue l'indulgence du droit romain dans les cas douteux de
personnes, et il ne conserve sa curiosit, dans le cas prsent, que
pour l'amusement des spectateurs. Le magicien voudrait bien la
satisfaire, car, malgr sa puissance, il tient  faire fortune  la
cour; mais Cintia, par deux mots de menaces trs vagues, l'oblige  se
taire; le puissant Lisipo s'ingnie alors pour crer un prestige au
moyen duquel le mystre puisse se rvler de lui-mme  Phocas; peu
importe que ce prestige n'aboutisse  rien, aprs qu'on y aura trouv
de l'amusement. Il lve donc un palais ferique, o il habille les
deux jeunes sauvages en princes trs-lgants; l se prononce quelque
diffrence native entre les deux caractres: l'un, doux et modr,
c'est le fils de Maurice; l'autre, arrogant et dur, c'est le vrai sang
de Phocas: mais le bon tyran est aussi charm de l'un que de l'autre,
et sa curiosit n'est pas satisfaite aprs qu'il a longtemps feint de
dormir pour les mieux observer.

A la fin de la _seconde journe_, on spare les princes en train de
se battre, parce que l'ingrat Lonide veut maltraiter le vieux tuteur
dfendu par Hraclius. Mais l'analyse risque de trop accuser ces
nuances morales, auxquelles l'auteur n'attache pas une grande
importance. Hraclius se montre,  son tour, trs-dur dans l'acte
suivant.

Bientt, au terme fatal d'une anne coule en quelques quarts
d'heure, le palais de _vrit-mensonge_ s'vanouit. Cette chimre est
la partie amusante et ingnieuse de l'ouvrage, mais rien n'explique si
c'est tout le monde qui est enferm dans ce rve, ou seulement les
deux jeunes gens, tandis que les autres personnages, dment avertis,
resteraient veills et complices du magicien. Calderon laisse tout
indcis dans cet essai pnible et nglig en mme temps.

Quand le palais a disparu, Hraclius et son compagnon se retrouvent
dans la fort avec leurs accoutrements de peaux, ne comprenant rien 
leurs brillants souvenirs. Le magicien,  bout d'expdients, en
revient  la parole pour rvler le vritable fils de Maurice, mais il
tche de faire courir cette parole  l'oreille des uns et des autres,
de manire qu'on ne sache point qui a parl. Voltaire, dans son
analyse-traduction, n'a rien compris  ces obscures manoeuvres....

Passons au dnoment; j'y reconnais des moyens dj employs dans la
fameuse _Fuerza lastimosa_[226] de Lope, et qui depuis avaient pu tre
reproduits je ne sais combien de fois.

Un duc de Calabre, cousin germain d'Hraclius, est venu, sous
l'apparence de son propre ambassadeur (autre lieu commun espagnol),
rclamer de Phocas la couronne impriale, comme hritier lgitime, 
dfaut du fils de Maurice. Repouss, ainsi qu'on peut le croire, il
prpare une grande expdition pour dbarquer en Sicile. Pendant ce
temps, l'identit d'Hraclius est reconnue; Phocas l'invite  rester
prs de lui comme l'un des siens; mais le jeune homme, par un accs
inattendu de philosophie, s'y refuse obstinment; il veut vivre dans
la retraite pour n'tre plus expos aux dceptions de la
_vrit-mensonge_. Il faut bien alors, pour amener la catastrophe, que
le dbonnaire Phocas reprenne toute sa frocit. Il veut tuer le
prince, mais Cintia lui rappelle sa promesse de renoncer  ce meurtre;
alors, par un dtour trs-connu sur la scne espagnole, le tyran se
contente de faire embarquer Hraclius et son vieux tuteur dans une
nacelle, dont on perce le fond par son ordre et sans rclamation de la
part de la belle Cintia. Les malheureux, bientt submergs en pleine
mer, nagent de leur mieux, et sont repchs, prs du rivage, par le
duc de Calabre, qui vient de dbarquer avec son arme. Ds qu'il se
nomme, Hraclius reoit l'hommage de ce gnreux cousin, qui combat
ds lors pour sa cause. Phocas prit; on proclame le nouvel empereur,
et l'on se marie. Respirons; toutefois, rappelons encore que deux
paysans _graciosos_ viennent de temps en temps nuancer les scnes par
d'insipides quolibets....

Je m'aperois que j'aurais tort de quitter cette analyse sans
recommander aux curieux de chercher dans Voltaire,  dfaut de mieux,
le passage o Calderon a enchss le mot de Corneille, et sans les
prmunir contre de notables faux sens de Voltaire  cet endroit. Ils
remarqueront d'abord la valeur des motifs prts aux jeunes princes,
pour amener cette mmorable exclamation. Hraclius ne veut pas tre
btard de Phocas et d'une paysanne (nulle considration de la justice,
de la tyrannie, d'amiti hroque, etc.: cet ordre d'ides serait trop
srieux); quant  Lonide, il pourrait s'accommoder de cette origine,
mais il ne veut pas tre _moins_ qu'Hraclius. Maurice est donc le
_plus noble_ (_lo mas_)? dit le tyran.--_Tous deux ensemble_:
Oui!--Et Phocas!--_Ensemble_: Non! (_Rien!_ dans Voltaire est un
contre-sens.)--Ah, fortun Maurice! ah, malheureux Phocas!... etc.
C'est ainsi qu'est amen le mot sublime de Corneille. Phocas alors
veut faire torturer le vieux Astolfe, pour lui arracher son secret.
Qu'on l'arrte.--_Les jeunes gens ensemble_: Tu nous verras d'abord
acharns  le dfendre. (_Restados en su favor._ Voltaire: Tu nous
verras auparavant _morts sur la place_.)--_Phocas_: C'est vouloir
que, renonant  l'amour paternel, qui m'a fait chercher l'un de vous
deux, ma colre se venge sur l'un et l'autre. Qu'on les arrte tous
les trois.

Ici le contre-sens de Voltaire est norme (sans compter qu'il est
triple), parce qu'il introduit un mouvement tragique dans une pice o
il n'y en a pas trace, si ce n'est le seul trait, si rapetiss, qui
vient d'tre emprunt tout  l'heure  Corneille. Voltaire fait donc
dire  Phocas, au lieu de ce que nous venons de traduire: _Ah! c'est
l aimer, Hlas! je cherchais aussi  aimer_ l'un des deux. Que mon
indignation se venge sur l'un et sur l'autre, et _qu'elle s'en
prenne_  tous trois.

Ceux qui lisent un peu l'espagnol nous en voudraient de ne pas
rapporter le texte de cette curieuse bvue, qui en contient trois ou
quatre.

    FOCAS.

              _Eso es_ querer
    _que, abandonado el amor,
    con que al uno_ busqu, _en ambos
    se vengue mi indignacion.
    A todos tres_ los prended.

Du reste le peu de connaissance qu'il avait de la langue espagnole
n'est pas le seul motif des faux jugements de Voltaire; malgr
quelques contre-sens, il avait entre les mains plus de preuves qu'il
n'en fallait pour dcider en faveur de Corneille, s'il et apport
dans son examen plus de bonne foi et de sincrit; mais il est bien
vident au contraire que son parti est pris d'avance contre son
illustre prdcesseur tragique, et, comme nous allons le voir dans la
suite de la curieuse tude de M. Viguier, qui reste pour nous le
dernier mot de la discussion, il ne nglige aucun moyen de combattre
l'effet du tmoignage de son ancien matre, le P. Tournemine.

Il fait passer  Madrid, par l'entremise de ses amis, mais avec
mystre, une note portant une srie de questions qui ne se sont point
conserves. Le consul gnral de France  Madrid remit ces questions
aux bibliothcaires de la cour, notamment  la Huerta, pote estim,
critique ignorant et trs-violent, qui, par aversion pour l'cole
franaise, dclina le soin d'y rpondre[227]. On les transmit alors 
l'ex-bibliothcaire Gregorio Mayans y Siscar, grand jurisconsulte et
polygraphe infatigable, dont la vanit aspirait  une rputation
europenne en fait d'rudition. Ce fut lui qui rpondit, charm sans
doute d'avoir  satisfaire M. de Voltaire, et il devait se montrer
fort enclin  y mettre de la complaisance, en suivant la direction et
la pente des questions, quand mme il et t possible  un Espagnol
de ne pas revendiquer pour sa nation toutes les priorits imaginables
d'invention littraire. Du reste, je ne pense pas qu'il ft bien
fanatique de posie espagnole, ni qu'il et eu beaucoup de temps 
donner dans sa vie aux ouvrages dramatiques. Toutefois il faudrait que
cet ex-bibliothcaire royal et t de la dernire ignorance, pour
rpondre les choses que Voltaire lui attribua. Un fidle extrait de
cette rponse de Mayans aurait d trouver place dans la dissertation
finale ou dans la prface que Voltaire ajouta  sa traduction
d'_Heraclius_: de tels renseignements se reproduisent  la lettre ou 
peu prs. Point du tout: l'rudition espagnole de Voltaire se para du
nom de ce savant, sans oser lui faire dire expressment tout ce
qu'elle voulait faire croire au public, et la Huerta s'abstient
trs-justement de rendre son docte devancier responsable de tous ces
_absurdos_, comme il les appelle dans l'crit dj indiqu.

Personne mieux que Voltaire ne sut jamais faire diverse mesure,
selon l'occurrence, au public, aux gens de lettres, aux correspondants
divers: il est curieux de voir la manire dont il distribue ses
renseignements sur l'_Hraclius_ de Calderon. Avec Duclos, dans
ses communications semi-officielles  l'Acadmie, il sait
imperturbablement la date de cette pice, _et il la donne_ presque
comme s'il l'avait vue: c'est qu'il tait bien aise de mater ces
Messieurs, et qu'avec une date rondement articule, il a de quoi
fermer la bouche  toute l'Acadmie franaise sur l'originalit de
Corneille, qui y trouvait sans doute quelques dfenseurs; en face du
public, il affirmera vaguement cette date sans dire de quelle
part[228]. Avec le docte Mayans il convient tout net qu'on l'ignore.
Comparez les textes de la mme poque. Tout serait piquant dans ces
citations: le concours de tant de petites faussets ingalement
rparties mriterait un examen dtaill; bornons-nous  quelques
lignes: Je me suis mis, dit-il  Duclos, le 23 avril 1762, je me
suis mis  traduire l'_Hraclius_ espagnol, _imprim  Madrid_, en
1643, sous ce titre: _La Famosa Comedia_ EN ESTA VIDA TODO ES VERDAD Y
TODO ES (_sic_) MENTIRA, _fiesta que se represent  sus Magestades en
el salon real del[229] Palacio_. Le savant qui m'a dterr cette
dition _prodigieusement rare_ prtend que _sus Magestades_ veut dire
Philippe et lisabeth, fille de Henri IV, qui aimait passionnment la
comdie, et qui y menait son grave mari. Elle s'en repentit,
continue-t-il, car Philippe IV devint amoureux d'une comdienne, et en
eut don Juan d'Autriche. _Il devint dvot et n'alla plus au spectacle_
aprs la mort d'lisabeth. Or lisabeth mourut en 1644, et _mon savant
prtend_ que la _Famosa Comedia_, joue en 1640, fut imprime en 1643;
mais _comme mon exemplaire est sans date_, il faut en croire mon
savant _sur sa parole_. Le fait est que cette tragdie est  faire
mourir de rire d'un bout  l'autre.... etc.

Quelques semaines aprs (15 juin), Voltaire, se souvenant de ses
obligations  don Gregorio Mayans, lui crit une lettre de
remercments, qui est une perle d'impertinence demi-railleuse, o il
dit entre autres choses: Entre nous, je crois que Corneille a puis
_tout_ le sujet d'_Hraclius_ dans Calderon. Ce Calderon me parat une
tte si chaude (sauf respect), si extravagante, et quelquefois _si
sublime_, qu'il est impossible que ce ne soit pas la nature _pure_.
Plus loin, il ajoute innocemment: Je crois qu'il suffit de mettre
sous les yeux la _Famosa Comedia_, pour faire voir que Calderon _ne
l'a pas vole_. Mais voici le meilleur: Le point important est de
savoir en quelle anne la _Famosa Comedia_ fut joue devant _ambas
Magestades_. _C'est ce que je vous ai demand, et je vois qu'il est
impossible de le savoir._

Cela est clair: le blanc et le noir ne peuvent s'appliquer plus
nettement sur un mme fait. Voici maintenant la demi-teinte employe 
l'usage du public, dans la _Dissertation sur l'Hraclius espagnol_. Je
souponnerais que Mayans, passant condamnation dans sa rponse sur
l'poque trop relle de la pice _imprime_ (1664), ne pouvait pas
tre mis en avant sur ce point; mais il avait bien pu,  l'aide
d'arguments trs-purils, se retrancher sur la possibilit de la pice
_joue_ ds avant 1646. La ressource est chtive, mais Voltaire saura
bien en tirer parti. _On_ ne sait _pas prcisment_ en quelle anne
la _Famosa Comedia_[230] fut _joue_; mais _on_ est _sr_ que ce ne
peut tre plus tt qu'en 1637, et plus tard qu'en 1640. Elle se trouve
cite, _dit-on_, dans _des romances de 1641_. Ce _dit-on_ est
charmant, ainsi que ces romances citant ces reprsentations.... Mayans
aurait cit infailliblement, et Voltaire aurait transcrit la citation
dcisive; il en aurait parl  l'Acadmie, s'il n'y avait pas l une
de ces erreurs bnvoles que personne ne viendra contrler, du moins
on l'espre, et dont on se rserve l'excuse  la faveur d'une mprise
de dtail. Il parat que Mayans avait rpondu en latin, par
courtoisie; ses termes de littrature moderne devaient tre un peu
confus. Mais aprs cette preuve, qui, si elle tait srieuse, serait
premptoire, autant Voltaire vient de glisser rapidement sur le point
dcisif, autant il s'tendra sur l'argument le plus futile. Celui-l,
il le doit rellement  don Gregorio: il lui demande dans sa lettre la
permission de s'en servir, indice de la rserve presque honteuse du
critique espagnol, rduit  de pareilles inductions. C'est une phrase
d'un loge de Calderon, compos aprs sa mort par un prtre de ses
amis; un de ces loges qu'on fabriquait pour les approbations de
livres, et auprs desquels nos plus mauvaises amplifications de
rhtorique sont des modles de simplicit.

Ce que j'admire le plus dans ce rare gnie, dit le pangyriste de
Calderon, c'est qu'_il n'imita personne_.

Voyez dans Voltaire le soin avec lequel il dveloppe ce grave
argument en faveur de l'_Hraclius_ espagnol, et dites si vous croyez
qu'il pt en tre dupe. Il oublie d'ailleurs de donner au public cette
date triomphante de l'impression, 1643, qu'il a donne  l'Acadmie
selon son bon plaisir, ou sur la foi de _son savant_, quoique son
exemplaire soit sans date. Le public se contentera des romances de
1641....

Calderon avait laiss bien souvent imprimer ses pices isoles par
des libraires qui les joignaient  d'autres de divers auteurs.
Cependant une lettre intressante qui reste de lui, prcisment en
tte du volume o son _Hraclius_ se prsente le premier, nous apprend
qu'il voulut dfendre, le plus possible en ce temps-l, ses droits de
proprit. Il mourut ne laissant que quatre volumes remplis de
comdies exclusivement de lui,  douze par volume, selon l'usage, plus
un seul tome de ses _Autos sacramentales_. La comdie _En esta
vida_.... est la premire du troisime volume (_tercera parte_): elle
ne figure, que je sache, dans aucun recueil antrieur, et ce volume
est dat de 1664. Si l'exemplaire _prodigieusement rare_ est sans
date, c'est tout simplement parce que ces sortes de livres en Espagne,
toujours imprims sous forme compacte, petit in-4  deux colonnes,
sont disposs de manire  pouvoir tre disloqus par tirages
partiels, et dbits en autant de cahiers qu'ils contiennent de
comdies, et que la date figure seulement sur le frontispice gnral,
ainsi que dans les feuilles d'approbations, privilges, taxes,
_erratas_ certifis, etc., valables pour tout le volume. Cet usage
conomique a devanc nos _livraisons_ compactes les plus populaires,
et subsiste encore  peu prs le mme en Espagne. Or la preuve m'est
acquise par le dveloppement du titre de Voltaire: _Fiesta que se
represent_.... que ce fragment de volume envoy  Voltaire ne
provient pas mme du volume original donn sous les yeux de Calderon
en 1664, car cette circonstance de la reprsentation devant Leurs
Majests (il s'agit de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, sa
seconde femme) n'y est pas jointe au titre; et, d'une autre part, la
preuve presque complte m'est galement acquise que les comdies de ce
volume, et notamment celle dont il s'agit, ne figuraient point dans
les recueils antrieurs, quelle que ft alors la facilit laisse aux
libraires d'anticiper sur les ditions originales de comdies, ou de
les contrefaire aprs coup. Cette preuve, que je veux bien appeler
_presque_ complte, rsulte des explications donnes par Calderon
lui-mme en tte du volume en question: voir sa ddicace et la lettre
qui la suit,  lui adresse par son diteur, portant que cette
publication est destine  prserver ces comdies du destin qu'ont
prouv tant d'autres pices de l'auteur, dfigures par des
impressions frauduleuses, _hurtadas, agenas y defectuosas_. Une preuve
semblable pourrait rsulter d'une recherche dans les nombreux recueil
de _comedias sueltas_ (_isoles_), antrieurs non-seulement  1664,
mais (si l'on songe encore  constater matriellement la priorit de
Corneille) antrieurs  1647. Quelque superflue que me paraisse cette
recherche, j'en ai constat le rsultat ngatif sur un bon nombre de
ces recueils; mais qui pourrait les atteindre tous?

Que si don Gregorio Mayans, qui tait fort occup, s'est born 
faire acheter cette _rare_ dition, ce cahier d'impression commune et
malpropre, dans ces choppes  prix fixe o l'on en trouve par
milliers en Espagne, le mme Gregorio n'avait pas non plus fait autant
de frais en critique que Voltaire veut bien nous le faire croire. O
donc aurait-il pu voir, et jamais Espagnol a-t-il pu dire que ce roi
si passionn pour le thtre, que Philippe IV cessa _par dvotion_
d'aller  la comdie? Mais c'est l une hypothse toute franaise,
emprunte des souvenirs, familiers  Voltaire, de la vieillesse de
Louis XIV. Toute sa vie le beau-pre de Louis XIV demeura fidle au
thtre. Quand il fut moins occup de galanteries, ce monarque, qui ne
rgnait gure par lui-mme, mais qui gouverna constamment ses potes
dramatiques, comme faisait en France le cardinal de Richelieu, semble
en effet avoir command un peu plus frquemment des _comedias santas_
 Calderon,  Moreto,  Solis,  d'autres _ingenios_ plus jeunes et
fort mdiocres, tels que Diamante, Matos Fragoso, Zavaleta,
Zarate, etc.; mais, saintes ou profanes, hroques, galantes ou
bouffonnes....il lui fallut toujours des comdies.... Or, pour
s'expliquer cette rare, mais indubitable imitation du franais dans
l'_Hraclius_ espagnol, il me semble permis de conjecturer que
Philippe IV y fut pour quelque chose; que, dispos depuis la paix et
les confrences des Pyrnes  traiter gracieusement les arts et les
ides franaises, il voulut avoir sur son thtre quelque chantillon
du ntre; qu'enfin il chargea son plus habile pote, probablement
aussi tranger que lui-mme  notre langue, d'affubler  l'espagnole
une pense du clbre Corneille, au risque d'humilier la France, dans
cette lutte nouvelle, de toute la supriorit du style _culto_ et de
l'entortillage castillan. On avait t assez rudement prouv sur
d'autres champs de bataille pour se permettre sans inconvnient cette
pacifique revanche.

Nous avons cru devoir puiser largement dans l'excellent travail de M.
Viguier, et nous avons conserv ses propres termes, en nous permettant
seulement de temps  autre la suppression de quelques passages, fort
curieux pour l'histoire de la littrature espagnole, mais qui peuvent,
suivant nous, tre retranchs sans inconvnient dans une dition de
Corneille. Cette belle tude, accepte comme dfinitive par le public
franais, a soulev  l'tranger des rclamations aussi vives que peu
fondes. Sur notre demande, M. Viguier a bien voulu se charger de
rsumer et de clore ici cette nouvelle discussion.

  [198] _Histoire du Thtre franois_, tome VII, p. 94. note _a_.

  [199] _Lettres familires de M. Conrard  M. Flibien_, 1681, p.
  38.

  [200] Voyez tome IV, p. 417.

  [201] _Histoire du Thtre franois_, tome VII, p. 97.--_Journal
  du Thtre franois_, tome II, fol. 929 r{o}.

  [202] Voyez ci-aprs la fin de l'_Examen_, p. 154.

  [203] Voyez le _Discours des trois units_, tome I, p. 105.

  [204] Chant III, vers 29-32.

  [205] _Histoire du Thtre franois_, tome VII, p. 97 et
  suivantes.

  [206] Acte IV, scne VI.

  [207] Pages 55 et 56.

  [208] _Rogatum  MM. Tubeuf, de Lionne et de Bertillac pour tre
  pay de sa pension._ _OEuvres_, dition de 1786, tome VII, p. 56.

  [209] Tome I, p. 3.

  [210] Il n'y en a pas mme deux, car le premier des
  rapprochements qui vont suivre n'a rien de frappant.

  [211] C'est le moyen que le secret demeure plus assur: un mort
  est celui qui le garde le mieux.

  [212] Vers 1415-1418.

  [213] Vers 1631 et suivants.

  [214] Voyez ci-aprs, p. 127 et 128, l'apprciation bien
  diffrente et bien plus juste que M. Viguier a faite de ce mme
  morceau.

  [215] Pages XLV et XLVI.

  [216] Voyez ci-aprs, p. 148.

  [217] _Histoire du Thtre franois_, tome VII, p. 92 et 93.

  [218] Pages 13 et suivantes.

  [219] Voyez ci-aprs, p. 144.

  [220] Missis militibus ad Mauritium, eum ad portum Eutropii
  adduci jussit; ubi ante oculos ejus jussi sunt necari quinque
  filii masculi. Ad qu ille alta philosophia dixisse fertur illud
  Davidicum: Justus es, Domine, et rectum judicium tuum. Interea
  vero cum nutrix subtraxisset unum e nece, et pro illo filium suum
  offerret, id Mauritius fieri vetuit, infantemque suum prodidit,
  qui visus est e vulneribus lac dare cum sanguine. Tandem vero
  ultimo loco Mauritius ipse occisus est, cum se casu superiorem in
  omnibus demonstrasset. Horum omnium abscissa capita, delata in
  campum juxta tribunal, ad foetorem usque ibidem permanserunt.
  (Anne 602.)

  [221] Voyez ci-aprs, p. 144 et 153.

  [222] Voyez ci-aprs, p. 144.

  [223] Voyez ci-aprs, p. 143 et 152.

  [224] Dans Baronius, le nom est _Eudoxie_; dans Corneille,
  _Eudoxe_.

  [225] Acte IV, scne IV, vers 1408.

  [226] Traduite sous le titre: _Amour et Honneur_, dans les
  chef-d'oeuvre des thtres trangers, 1822.

  [227] Lui-mme le raconte ainsi dans le prologue diffus de son
  _Theatro hespaol_.

  [228] _Dissertation sur l'Hraclius espagnol._

  [229] Il y a _de Palacio_, mais Voltaire croyait peut-tre
  rectifier, faute de savoir cet idiotisme emphatique.

  [230] Voltaire parat trs-frapp de cet adjectif _famosa_, qui,
  pendant deux sicles, accompagna indiffremment toutes les
  comdies espagnoles.


LETTRE DE M. VIGUIER

A M. MARTY-LAVEAUX.

   Monsieur, vous avez bien voulu dire, au sujet de ce vieux procs
   sur l'originalit de l'_Hraclius_ de Corneille, que la
   discussion vous paraissait puise dans un petit crit que je
   donnais  mes amis, il y a plus de seize ans, et qui n'appartient
   pas autrement  la publicit. Quelqu'une de ces feuilles est
   passe en Espagne,  ce qu'il parat, et a par malheur rveill
   chez des compatriotes de Calderon la susceptibilit d'un certain
   point d'honneur littraire propre  cette nation. Avant cela, en
   Allemagne, le savant et intressant historien du thtre
   espagnol, M. Ad-Fried. von Schack, touchait  ce dbat en mme
   temps que moi, dans son troisime volume publi en 1846; et par
   malheur encore, ses prventions anti-franaises lui ont fait
   rencontrer sur ce sujet de nouvelles pierres d'achoppement, aprs
   celles que nous avons dj brivement signales au tome IVe (p.
   272, note 1) de la prsente dition. Une sorte de fatalit le
   condamne, comme dans l'incident relatif au Diamante,  rtracter
   des faits avancs par lui-mme, pour corriger une erreur par une
   autre plus grave encore. Ainsi,  la page 177 de ce troisime
   volume, M. de Schack affirme que la pice de Calderon: _En esta
   vida_.... etc., fait partie d'un tome second publi par le pote
   en 1637. Tout serait dit si le fait tait vrai; mais bientt, 
   la page 289, il reconnat s'tre tromp, et confesse que la pice
   apparat pour la premire fois dans un tome _troisime_, dat de
   vingt-sept ans plus tard, en 1664. Nanmoins il n'a garde de
   lcher prise pour si peu: _Dessenungeachtet_.... nonobstant
   cela, dit-il, attendu la grande probabilit, accorde _mme_ par
   Voltaire, de la supposition que l'_Hraclius_ de Corneille est
   imit de l'_Hraclius_ espagnol, nous croyons devoir admettre
   (_annehmen_) l'existence d'une impression isole de la pice
   (espagnole) antrieurement  1647. Or M. de Schack n'a jamais vu
   cette impression isole, supposition aussi gratuite que son
   erreur prcdente sur le tome de 1637. Il ajoute: Voltaire,
   dont, il est vrai, les allgations ne sont pas trs-dignes de
   confiance, dit aussi que la pice de Calderon aurait dj t
   mentionne dans un recueil de romances de 1641. C'est l tout.
   On peut bien se dispenser de chercher un recueil si rare de
   romances; mais M. de Schack se trouve raffermi dfinitivement
   dans son prjug depuis que le critique espagnol, don Eugenio
   Harzenbusch, s'est charg de la cause et lui a rvl de nouveaux
   arguments, qu'il nous sera permis de ne pas trouver meilleurs....
   C'est ainsi qu'il dit dans un _Supplment_  son _Histoire_[231],
   publi en 1854: Harzenbusch, dans son dition de Calderon, a
   prouv _jusqu' l'vidence_ que le drame _En esta vida_.... etc.,
   a t crit ds l'anne 1622; de sorte que tous les doutes qu'on
   a pu lever sur la priorit de cette pice par rapport 
   l'_Hraclius_ de Corneille sont carts dsormais.

   Aprs un si clatant tmoignage, il faut entendre M. Harzenbusch.
   Mais si l'on est encore dispos  douter, il faut d'abord
   reconnatre que ce nouvel arbitre est un pote et un critique
   estimable, directeur de la Bibliothque royale de Madrid; qu'il a
   trs bien mrit de Calderon par des _Appendices_ historiques et
   anecdotiques joints  son dition[232], et qu'il aura rendu un
   service rel  la littrature espagnole, s'il lui donne traduit
   l'ouvrage de M. de Schack, ainsi qu'il l'a promis. Une pareille
   traduction en franais me semble galement dsirable, malgr tous
   nos griefs nationaux, si lgitimes quelquefois.

   Que dit donc M. Harzenbusch, puisqu'il veut bien m'adresser
   personnellement une ample rfutation  l'endroit de
   l'_Hraclius_? Franchement, c'est assez curieux.

   On rduit mes preuves  trois, mais en oubliant la plus
   importante et la plus dveloppe, savoir cette analyse de
   l'invention et de ses sources minutieusement donne par
   Corneille, d'o il rsulte avec tant d'vidence qu'il a
   rellement labor lui-mme les combinaisons de son drame. On
   pourrait, je l'avoue, chapper  cette preuve _dcisive_ (tout
   autant que les dates, qui sont pour nous), en attribuant 
   Corneille la profonde perversit d'un plagiaire effront qui,
   pour rendre authentique son oeuvre de seconde main, la
   renforcerait aprs coup d'un expos, naf en apparence, de ses
   lectures originales et de ses procds d'inventeur. Le plus
   simple bon sens suffit  repousser l'hypothse d'une telle
   malice. Il ne faudrait pas moins que l'autorit des dates pour la
   faire admettre. Or pas une date srieuse n'est oppose  celle de
   1647 de Corneille, pas une, depuis la consultation de Voltaire
   auprs du bibliothcaire don Gregorio Mayans. Il fallait bien
   tenir compte de cet autre argument. Pour en venir  bout, on
   affirme que la pice de Calderon _a d tre crite_ bien
   auparavant, et, pour donner un chiffre, en 1622, vingt-deuxime
   anne du pote espagnol, dix-septime de Philippe IV, et deuxime
   de son rgne (ces rapprochements synchroniques auraient d dj
   embarrasser un vrai connaisseur dans ses suppositions hardies).
   Tel est le millsime assign, non pas  la publication, mais  la
   _composition_ de cette comdie, par M. Harzenbusch, dans un
   Essai, d'ailleurs utilement compil, sur la chronologie des
   ouvrages de Calderon; mais ce millsime, pos  son rang avec
   tant d'assurance, ne s'appuie sur aucun texte qu'on puisse
   produire. On veut absolument que l'impression _ait d tre_ faite
   isolment peu aprs la composition..., mais toute trace en est
   perdue. Cet emploi du verbe _devoir_ comme potentiel, ne
   rappelle-t-il pas certaine repartie bouffonne devenue
   proverbiale? On ne recule pas mme devant la supposition que le
   manuscrit de Calderon, soit en minute, soit en copie, aura pu
   s'chapper d'Espagne, et venir en temps utile se loger dans le
   portefeuille de Corneille. Quant  ces impressions perdues de
   pices isoles, l'argument serait assez plausible en Espagne pour
   le premier tiers du dix-septime sicle, si ce n'tait aussi une
   ressource trop commode et toujours disponible dans une cause
   dsespre. Vous tes bibliothcaire d'Espagne, et vous en tes
   encore  trouver cette raret! Il est vrai que vous ignoriez,
   chose plus surprenante, ainsi que M. de Schack, l'dition
   originale, officielle de Calderon, au tome III, 1664[233], que
   notre Bibliothque impriale de Paris[234], et tant d'autres sans
   doute, vous auraient facilement prsente, puisqu'elle manque 
   celle de Madrid!

   Je voudrais pouvoir, Monsieur, si ces arguties taient moins
   frivoles, vous exposer tous les arguments de mme force donns
   par M. Harzenbusch, et qui ont si puissamment entran la
   conviction de M. de Schack: mais il serait plus piquant de
   relever, dans l'analyse intelligente que ce dernier a donne de
   la pice espagnole, son admiration juste et passionne en citant
   la scne et le passage o prcisment il se trouve sans le
   savoir sur la trace de Corneille (car c'est le seul endroit imit
   d'un peu prs par Calderon), et o il exprime en homme de got le
   candide regret que Calderon n'ait pas continu dans le mme
   esprit[235]. S'il et ainsi continu, s'crie-t-il, ce drame
   serait l'un des plus remarquables de Calderon; mais le pote, au
   milieu de son ouvrage, a transport l'action dans un monde de
   rveries fantastiques, destines  rendre sensible l'ide que
   dans cette vie tout est mensonge ainsi que vrit. Quelque
   hardiesse, quelque hauteur de posie qu'on ait encore  admirer
   dans cette partie (ceci me parat une rserve exagre par
   l'enthousiasme trop habituel de M. de Schack), on ne peut
   cependant que regretter le caprice qui a fait prendre la tournure
   d'un opra  une situation si grande et vraiment tragique. On ne
   pouvait mieux dire: c'est l'hommage involontaire rendu 
   Corneille par un ennemi dclar. La dception est piquante, moins
   pourtant que celle du mme critique refusant de reconnatre une
   traduction dans _el Honrador de su padre_ de Diamante,  force
   d'y trouver partout le got original du terroir espagnol.
   L'vidence chronologique, inconteste aujourd'hui, a bien d  la
   longue dsabuser le trop fin connaisseur de ce prtendu got de
   terroir. C'est ainsi que les erreurs de la critique la plus
   spirituelle offrent assez souvent quelque chose de trs-comique.

   Press de finir, j'abandonne toutes celles de M. Harzenbusch,
   pour vous recommander, Monsieur, quelques observations qui me
   semblent essentielles sur l'invention tragique propre 
   Corneille, en n'y cherchant que ce qui intresse l'art. Si
   complique, si historique et si arbitraire en mme temps, qu'elle
   soit, cette invention n'est pourtant pas tout  fait aussi
   entire, comme travail individuel, que nous avons pu le croire.
   Corneille l'aurait certainement dclar lui-mme, si de son temps
   il avait pu pressentir nos scrupuleuses curiosits d'origines
   historiques et dramatiques. Pour nous, ce qu'il nous convient de
   reconnatre aprs ce conflit, c'est que le premier embryon du
   sujet en question, savoir l'ide de faire de l'empereur
   Hraclius le fils longtemps ignor et le vengeur de l'infortun
   Maurice, cette ide romanesque tait un fruit naturel de la
   tradition et de la lgende; que Corneille l'a trouve toute faite
   et en circulation, nous ne savons dans quels rcits, depuis
   l'Orient jusque chez nous et en Espagne. L'origine de cette
   lgende est indique dans Baronius d'aprs les historiens
   byzantins, lorsque aprs les dtails du meurtre accompli en Asie
   par l'ordre de Phocas sur le prince Thodose, le vritable fils
   an de Maurice, il ajoute: Verum ista de Theodosio neque tunc
   temporis ita credita, sed alium in ejus locum ad necem
   suppositum, jactatum fuit: unde et factum est ut nov
   fabricarentur contra imperatorem (Phocam) insidi[236]. Ces
   suppositions d'enfants ou de personnages crus assassins, et
   destins  reparatre, sont le thme oblig, depuis la comdie et
   le roman grecs, de mille rcits populaires. Celui-ci peut
   remonter jusqu'en Perse, car le redoutable ennemi de l'Empire,
   Chosros, s'appliqua longtemps  le propager. Pour agiter
   l'opinion et tirer parti des crimes de Phocas, il prtendait
   avoir auprs de lui le jeune prince, et vouloir le rtablir sur
   le trne de Byzance[237]. C'est plus de la moiti de la fiction
   ncessaire pour faire d'Hraclius le fils de Maurice. Corneille
   aurait pu dire encore, s'il l'avait su, ce que je ne pense pas,
   que cette fausse filiation d'Hraclius se trouvait dj dans un
   drame espagnol, de Mica de Mescua, amas fort bizarre d'aventures
   extravagantes, bien jug par M. de Schack, intitul _la Rueda de
   la Fortuna_ (la Roue de la Fortune)[238]. Les dernires poques
   du rgne de Maurice remplissent plus des trois quarts de cet
   ouvrage, que terminent, accumuls en quelques coups de thtre,
   l'lvation de Phocas, sa chute, et l'avnement d'Hraclius.
   Cette communaut de noms historiques suffit  nos critiques
   espagnols pour leur faire dire bien faussement que Calderon,
   avant de transmettre un sujet de tragdie  Corneille, l'avait
   pris lui-mme dans Mira de Mescua. Rien de plus captieux et de
   plus facile, quand on ne fait pas attention  la ralit
   intrieure, que de renvoyer des ouvrages dramatiques d'un auteur
    un autre  raison de quelques noms propres employs en commun.
   Cet abus sophistique vaut celui des ditions _disparues_ et des
   manuscrits gars.

   Remarquons en terminant que le nom de l'empereur Hraclius est
   devenu tout  fait lgendaire ds le commencement du moyen ge,
   auquel il appartient dj par son poque. Un roman potique
   d'_Eracle_ a exist dans notre plus vieil idiome, et a pass
   bientt dans une traduction germanique, exhume et publie de nos
   jours. Celle de ces lgendes qui se rattache de plus prs 
   l'histoire, c'est la seconde invention par Hraclius de la vraie
   Croix reperdue, depuis sainte Hlne, lors de la prise de
   Jrusalem par les Perses. Calderon en a fait le sujet d'un drame
   fort ingal, _la Exaltacion de la Cruz_, o il entre beaucoup de
   prestiges magiques, avec la conversion finale d'un magicien
   persan moins puissant que les anges du Seigneur. Ceci est bon 
   observer comme indiquant l'association grecque et orientale des
   contes de magie  la plupart des histoires de cette poque, et
   ultrieurement, la liaison d'ides, le _caprice_ regrett par M.
   de Schack, amenant Calderon  introduire la magie dans le sujet
   de Corneille, qui n'en avait que faire.--Vous ne voulez pas,
   Monsieur, que je m'arrte  cet autre argument de M. Harzenbusch,
   prtendant que comme _la Exaltacion de la Cruz_ est un drame de
   Calderon antrieur  l'_Hraclius_ de Corneille, et comme la
   comdie _En esta vida_.... traite d'un vnement antrieur dans
   l'histoire au pieux exploit d'Hraclius devenu empereur, la
   raison chronologique veut que cette comdie ait t compose
   avant _la Exaltacion_.

    Veuillez agrer, Monsieur, etc.

    VIGUIER.

  [231] _Nachtrge zur Geschichte der dramatischen Literatur und
  Kunst in Spanien_, p. 104.

  [232] Cette dition fait partie de la grande collection compacte,
  dj trs-tendue, publie  Madrid par Ribadeneira.

  [233] Por mas diligencia que he practicado, no he podido hallar
  esta tercera parte publicada en 1664: pero yo doy entera f  la
  cita de M. Viguier. Je ne me croyais pas une si grande autorit
  bibliographique. L'aveu est d'ailleurs modeste de la part du
  bibliothcaire diteur de Calderon.

  [234] Ce volume est numrot Y6323/3.

  [235] Tome III, p. 176: Wre alles brige in gleichem Sinne
  ausgefhrt, so wrde dieses Drama zu den vorzglichsten des
  Calderon gehren.

  [236] _Annales ecclesiastici_, anne 603, tome XI, p. 41 de
  l'dition de Lucques.

  [237] _Ibidem_, notes de Pagius, d'aprs Thophylacte et
  Thophane.

  [238] On peut lire cette pice au tome II d'une srie comprise
  dans la collection Ribadeneira: _Dramticas contemporneos  Lope
  de Vega_, 1858.




A. MONSEIGNEUR SEGUIER[239],


    CHANCELIER DE FRANCE.

    MONSEIGNEUR,

   Je sais que cette tragdie n'est pas d'un genre assez relev pour
   esprer lgitimement que vous y daigniez jeter les yeux, et que
   pour offrir quelque chose  V. GRANDEUR qui n'en ft pas
   entirement indigne, j'aurois eu besoin d'une parfaite peinture
   de toute la vertu d'un Caton ou d'un Snque; mais comme je
   tchois d'amasser des forces pour ce grand dessein, les nouvelles
   faveurs que j'ai reues de vous m'ont donn une juste impatience
   de les publier; et les applaudissements qui ont suivi les
   reprsentations de ce pome m'ont fait prsumer que sa bonne
   fortune pourroit suppler  son peu de mrite. La curiosit que
   son rcit a laisse dans les esprits pour sa lecture m'a flatt
   aisment, jusques  me persuader que je ne pouvois prendre une
   plus heureuse occasion de leur faire savoir combien je vous suis
   redevable; et j'ai prcipit ma reconnaissance, quand j'ai
   considr qu'autant que je la diffrerois pour m'en acquitter
   plus dignement, autant je demeurerois dans les apparences d'une
   ingratitude inexcusable envers vous. Mais quand mme les
   dernires obligations que je vous ai ne m'auroient pas fait cette
   glorieuse violence, il faut que je vous avoue ingnument que les
   intrts de ma propre rputation m'en imposoient une
   trs-pressante[240] ncessit. Le bonheur de mes ouvrages ne la
   porte en aucun lieu o elle ne demeure fort douteuse, et o l'on
   ne se dfie avec raison de ce qu'en dit la voix publique, parce
   qu'aucun d'eux n'y fait connotre l'honneur que j'ai d'tre connu
   de vous. Cependant on sait par toute l'Europe l'accueil favorable
   que V. GRANDEUR fait aux gens de lettres; que l'accs auprs de
   vous est ouvert et libre  tous ceux que les sciences ou les
   talents de l'esprit lvent au-dessus du commun; que les caresses
   dont vous les honorez sont les marques les plus indubitables et
   les plus solides de ce qu'ils valent; et qu'enfin nos plus belles
   muses, que feu Mgr le cardinal de Richelieu avoit choisies de sa
   main pour en composer un corps tout d'esprits, seroient encore
   inconsolables de sa perte, si elles n'avoient trouv chez V.
   GRANDEUR la mme protection qu'elles rencontroient chez Son
   minence. Quelle apparence donc qu'en quelque climat o notre
   langue puisse avoir entre, on puisse croire qu'un homme mrite
   quelque vritable estime, si ses travaux n'y portent les
   assurances de l'tat que vous en faites dans les hommages qu'il
   vous en doit? Trouvez bon, MONSEIGNEUR, que celui-ci, plus
   heureux que le reste des miens, affranchisse mon nom de la honte
   de ne vous en avoir point encore rendu, et que pour affermir ce
   peu de rputation qu'ils m'ont acquis, il tire mes lecteurs d'un
   doute si lgitime, en leur apprenant non-seulement que je ne vous
   suis pas tout  fait inconnu, mais aussi mme que votre bont ne
   ddaigne pas de rpandre sur moi votre bienveillance et vos
   grces: de sorte que quand votre vertu ne me donneroit pas toutes
   les passions imaginables pour votre service, je serois le plus
   ingrat de tous les hommes si je n'tois toute ma vie
   trs-vritablement,

    MONSEIGNEUR,

    Votre trs-humble, trs-obissant
    et trs-fidle serviteur,

    CORNEILLE.




AU LECTEUR.

Voici une hardie entreprise sur l'histoire, dont vous ne reconnotrez
aucune chose dans cette tragdie, que l'ordre de la succession des
empereurs Tibre, Maurice, Phocas et Hraclius. J'ai falsifi la
naissance de ce dernier; mais ce n'a t qu'en sa faveur, et pour lui
en donner une plus illustre, le faisant fils de l'empereur Maurice,
bien qu'il ne le ft que d'un prteur d'Afrique de mme nom que lui.
J'ai prolong la dure de l'empire de son prdcesseur de douze
annes, et lui ai donn un fils, quoique l'histoire n'en parle point,
mais seulement d'une fille nomme Domitia, qu'il maria  un Priscus ou
Crispus[241]. J'ai prolong de mme la vie de l'impratrice
Constantine; et comme j'ai fait rgner ce tyran vingt ans au lieu de
huit, je n'ai fait mourir cette princesse que dans la quinzime anne
de sa tyrannie, quoiqu'il l'et sacrifie  sa sret avec ses filles
ds la[242] cinquime. Je ne me mettrai pas en peine de justifier
cette licence que j'ai prise: l'vnement l'a assez justifie, et les
exemples des anciens que j'ai rapports sur _Rodogune_[243] semblent
l'autoriser suffisamment; mais  parler sans fard, je ne voudrois pas
conseiller  personne de la tirer en exemple. C'est beaucoup hasarder,
et l'on n'est pas toujours heureux; et dans un dessein de cette
nature, ce qu'un bon succs fait passer pour une ingnieuse hardiesse,
un mauvais le fait prendre pour une tmrit ridicule.

Baronius, parlant de la mort de l'empereur Maurice, et de celle de ses
fils, que Phocas faisoit immoler  sa vue, rapporte une circonstance
trs-rare, dont j'ai pris l'occasion de former le noeud de cette
tragdie,  qui elle sert de fondement[244]. Cette nourrice eut tant
de zle pour ce malheureux prince, qu'elle exposa son propre fils au
supplice, au lieu d'un des siens qu'on lui avoit donn  nourrir.
Maurice reconnut l'change, et l'empcha par une considration pieuse,
que cette extermination de toute sa famille toit un juste jugement de
Dieu, auquel il n'et pas cru satisfaire, s'il et souffert que le
sang d'un autre et pay pour celui d'un de ses fils. Mais quant  ce
qui toit de la mre, elle avoit surmont l'affection maternelle en
faveur de son prince, et l'on peut dire que son enfant toit mort pour
son regard. Comme j'ai cru que cette action toit assez gnreuse pour
mriter une personne plus illustre  la produire, j'ai fait de cette
nourrice une gouvernante. J'ai suppos que l'change avoit eu son
effet; et de cet enfant sauv par la supposition d'un autre, j'en ai
fait Hraclius, le successeur de Phocas. Bien plus, j'ai feint que
cette Lontine, ne croyant pas pouvoir cacher longtemps cet enfant que
Maurice avoit commis  sa fidlit, vu la recherche exacte que Phocas
en faisoit faire, et se voyant mme dj souponne et prte  tre
dcouverte, se voulut mettre dans les bonnes grces de ce tyran, en
lui allant offrir ce petit prince dont il toit en peine, au lieu
duquel elle lui livra son propre fils Lonce. J'ai ajout que par
cette action Phocas fut tellement gagn, qu'il crut ne pouvoir
remettre son fils Martian aux mains d'une personne qui lui ft plus
acquise, d'autant que ce qu'elle venoit de faire l'avoit jete,  ce
qu'il croyoit, dans une haine irrconciliable avec les amis de
Maurice, qu'il avoit seuls  craindre. Cette faveur o je la mets
auprs de lui donne lieu  un second change d'Hraclius, pour fils,
qui est dornavant lev auprs de lui sous le nom de Martian,
cependant qu'elle retient le vrai Martian auprs d'elle et le nourrit
sous le nom de Lonce, avec Martian, que Phocas lui avoit confi. Je
lui fais prendre l'occasion de l'loignement de ce tyran, que j'arrte
trois ans, sans revenir,  la guerre contre les Perses; et  son
retour, je fais qu'elle lui donne Hraclius, qu'elle nourrissoit comme
son fils sous le nom de son Lonce, qu'elle avoit expos pour l'autre.
Comme ces deux princes sont grands, et que Phocas, abus par ce
dernier change, presse Hraclius d'pouser Pulchrie, fille de
Maurice, qu'il avoit rserve exprs seule de toute sa famille, afin
qu'elle portt par ce mariage le droit et les titres de l'empire dans
sa maison, Lontine, pour empcher cette alliance incestueuse du frre
et de la soeur, avertit Hraclius de sa naissance. Je serois trop long
si je voulois ici toucher le reste des incidents d'un pome si
embarrass, et me contenterai de vous avoir donn ces lumires, afin
que vous en puissiez commencer la lecture avec moins d'obscurit.
Vous vous souviendrez seulement qu'Hraclius passe pour Martian, fils
de Phocas, et Martian pour Lonce, fils de Lontine, et qu'Hraclius
sait qu'il est, et qui est ce faux Lonce; mais que le vrai Martian,
Phocas, ni Pulchrie, n'en savent rien, non plus que le reste des
acteurs, hormis Lontine et sa fille Eudoxe.

On m'a fait quelque scrupule de ce qu'il n'est pas vraisemblable
qu'une mre expose son fils  la mort pour en prserver un autre; 
quoi j'ai deux rponses  faire: la premire, que notre unique docteur
Aristote nous permet de mettre quelquefois des choses qui mme soient
contre la raison et l'apparence, pourvu que ce soit hors de l'action,
ou pour me servir des termes latins de ses interprtes, _extra
fabulam_, comme est ici cette supposition d'enfants, et nous donne
pour exemple OEdipe, qui ayant tu un roi de Thbes, l'ignore encore
vingt ans aprs[245]; l'autre, que l'action tant vraie du ct de la
mre, comme j'ai remarqu tantt[246], il ne faut plus s'informer si
elle est vraisemblable, tant certain que toutes les vrits sont
recevables dans la posie, quoiqu'elle ne soit pas oblige  les
suivre. La libert qu'elle a de s'en carter n'est pas une ncessit,
et la vraisemblance n'est qu'une condition ncessaire  la
disposition, et non pas au choix du sujet, ni des incidents qui sont
appuys de l'histoire. Tout ce qui entre dans le pome doit tre
croyable; et il l'est, selon Aristote, par l'un de ces trois moyens,
la vrit, la vraisemblance, ou l'opinion commune[247]. J'irai plus
outre; et quoique peut-tre on voudra prendre cette proposition pour
un paradoxe, je ne craindrai point d'avancer que le sujet d'une belle
tragdie doit n'tre pas vraisemblable. La preuve en est aise par le
mme Aristote, qui ne veut pas qu'on en compose une d'un ennemi qui
tue son ennemi, parce que bien que cela soit fort vraisemblable, il
n'excite dans l'me des spectateurs ni piti ni crainte, qui sont les
deux passions de la tragdie; mais il nous renvoie la choisir dans les
vnements extraordinaires qui se passent entre personnes proches,
comme d'un pre qui tue son fils, une femme son mari, un frre sa
soeur[248]; ce qui n'tant jamais vraisemblable, doit avoir l'autorit
de l'histoire ou de l'opinion commune pour tre cru: si bien, qu'il
n'est pas permis d'inventer un sujet de cette nature. C'est la raison
qu'il donne de ce que les anciens traitoient presque mmes
sujets[249], d'autant qu'ils rencontroient peu de familles o fussent
arrivs de pareils dsordres[250], qui font les belles et puissantes
oppositions du devoir et de la passion.

Ce n'est pas ici le lieu de m'tendre plus au long sur cette matire:
j'en ai dit ces deux mots en passant, par une ncessit de me dfendre
d'une objection qui dtruiroit tout mon ouvrage, puisqu'elle va  en
saper le fondement, et non par ambition d'taler mes maximes, qui
peut-tre ne sont pas gnralement avoues des savants. Aussi ne
donn-je ici mes opinions qu' la mode de M. de Montagne, non pour
bonnes, mais pour miennes[251]. Je m'en suis bien trouv jusqu'
prsent; mais je ne tiens pas impossible qu'on russisse mieux en
suivant les contraires.




EXAMEN.

Cette tragdie a encore plus d'effort d'invention que celle de
_Rodogune_[252] et je puis dire que c'est un heureux original dont il
s'est fait beaucoup de belles copies sitt qu'il a paru. Sa conduite
diffre de celle-l[253], en ce que les narrations qui lui donnent
jour sont pratiques par occasion en divers lieux avec adresse, et
toujours dites et coutes avec intrt, sans qu'il y en aye pas une
de sang-froid, comme celle de Laonice[254]. Elles sont parses ici
dans tout le pome, et ne font connotre  la fois que ce qu'il est
besoin qu'on sache pour l'intelligence de la scne qui suit. Ainsi,
ds la premire, Phocas, alarm du bruit qui court qu'Hraclius est
vivant, rcite les particularits de sa mort pour montrer la fausset
de ce bruit; et Crispe, son gendre, en lui proposant un remde aux
troubles qu'il apprhende, fait connotre comme en perdant toute la
famille de Maurice, il a rserv Pulchrie pour la faire pouser  son
fils Martian, et le pousse d'autant plus  presser ce mariage, que ce
prince court chaque jour de grands prils  la guerre, et que sans
Lonce il ft demeur au dernier combat[255]. C'est par

  [239] Pierre Seguier, n  Paris en 1588, mort en 1672, fut
  chancelier de France en 1635 et protecteur de l'Acadmie aprs la
  mort de Richelieu. Corneille, au moment o il crivait cette
  ddicace, venait d'tre nomm acadmicien, et Seguier avait
  laiss aux membres de la Compagnie toute libert de le choisir
  prfrablement  un de ses protgs: M. de Ballesdens avoit t
  propos aussi; et comme il avoit l'honneur d'tre  Monsieur le
  chancelier, l'Acadmie eut ce respect pour son protecteur, de
  dputer vers lui cinq des acadmiciens, pour savoir si ces deux
  propositions lui seroient galement agrables. Monsieur le
  chancelier tmoigna qu'il voulait laisser une entire libert 
  la Compagnie. (_Registres_, 22 janvier 1647, dans la _Relation
  contenant l'histoire de l'Acadmie_, p. 363.)--L'_ptre_ et
  l'avis _Au lecteur_ ne sont que dans les ditions antrieures 
  1660.

  [240] L'dition de 1656 au lieu de _pressante_, donne
  _puissante_, ce qui est trs-vraisemblablement une faute
  typographique.

  [241] Dans Thophane ce personnage est toujours nomm _Priscus_;
  dans Zonaras et dans Baronius successivement _Priscus_ et
  _Crispus_.

  [242] Il y a _le_ dans toutes les ditions.

  [243] Voyez tome VI, p. 416 et 417.

  [244] Voyez ci-dessus, p. 122, note 220.

  [245] (Grec: Esti de praxai men, agnoountas de praxai to deinon,
  eith' hysteron anagnrisai tn philian, hsper ho Sophokleous
  Oidipous. Touto men oun ex tou dramatos.) (Aristote, _Potique_,
  chapitre XV.)

  [246] Voyez plus haut, p. 144.

  [247] Voyez tome I, p. 82.

  [248] Voyez tome I, p. 65.

  [249] Tel est le texte de toutes les ditions. Voltaire a mis un
  article devant _mmes_.

  [250] Voyez tome I, p. 15 et 16.--Par une trange concidence,
  toutes les ditions portent _arrives_, au lieu de _arrivs_.

  [251] Ce sont icy mes humeurs et opinions: je les donne pour ce
  qui est en ma creance, non pour ce qui est  croire. (_Essais_,
  livre I, chapitre XXV.)
l qu'il instruit les auditeurs de l'obligation qu'a le vrai
Hraclius, qui passe pour Martian, au vrai Martian, qui passe pour
Lonce; et cela sert de fondement  l'offre volontaire qu'il fait
de sa vie au quatrime acte, pour le sauver du pril o l'expose
cette erreur des noms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant
de l'aversion que les deux parties tmoignent  ce mariage, impute
celle de Pulchrie  l'instruction qu'elle a reue de sa mre, et
apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu'il l'a laisse
trop vivre aprs la mort de l'empereur Maurice, son mari. Il
falloit tout cela pour faire entendre la scne qui suit entre
Pulchrie et lui; mais je n'ai pu avoir assez d'adresse pour faire
entendre les quivoques ingnieux dont est rempli tout ce que dit
Hraclius  la fin de ce premier acte; et on ne les peut comprendre
que par une rflexion aprs que la pice est finie et qu'il est
entirement reconnu, ou dans une seconde reprsentation.

Surtout la manire dont Eudoxe fait connotre, au second acte[256], le
double change que sa mre a fait des deux princes[257], est une des
choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume. Lontine
l'accuse d'avoir rvl le secret d'Hraclius et d'tre cause du bruit
qui court, qui le met en pril de sa vie; pour s'en justifier, elle
explique tout ce qu'elle en sait, et conclut que puisqu'on n'en publie
pas tant, il faut que ce bruit ait[258] pour auteur quelqu'un qui n'en
sache pas tant qu'elle. Il est vrai que cette narration est si
courte, qu'elle laisseroit beaucoup d'obscurit si Hraclius ne
l'expliquoit plus au long, au quatrime acte, quand il est besoin que
cette vrit fasse son plein effet; mais elle n'en pouvoit pas dire
davantage  une personne qui savoit cette histoire mieux qu'elle, et
ce peu qu'elle en dit suffit  jeter une lumire imparfaite de ces
changes, qu'il n'est pas besoin alors d'claircir plus entirement.

L'artifice de la dernire scne de ce quatrime acte passe encore
celui-ci: Exupre y fait connotre tout son dessein  Lontine, mais
d'une faon qui n'empche point cette femme avise de le souponner de
fourberie, et de n'avoir autre[259] dessein que de tirer d'elle le
secret d'Hraclius pour le perdre. L'auditeur lui-mme en demeure dans
la dfiance, et ne sait qu'en juger; mais aprs que la conspiration a
eu son effet par la mort de Phocas, cette confidence anticipe exempte
Exupre de se purger de tous les justes soupons qu'on avoit eus de
lui, et dlivre l'auditeur d'un rcit qui lui auroit t fort ennuyeux
aprs le dnouement de la pice, o toute la patience que peut avoir
sa curiosit se borne  savoir qui est le vrai Hraclius des deux qui
prtendent l'tre.

Le stratagme d'Exupre, avec toute son industrie, a quelque chose un
peu dlicat[260], et d'une nature  ne se faire qu'au thtre, o
l'auteur est matre des vnements qu'il tient dans sa main, et non
pas dans la vie civile, o les hommes en disposent selon leurs
intrts et leur pouvoir. Quand il dcouvre Hraclius  Phocas, et le
fait arrter prisonnier, son intention est fort bonne, et lui
russit; mais il n'y avoit que moi qui lui pt rpondre du succs. Il
acquiert la confiance du tyran par l, et se fait remettre entre les
mains la garde d'Hraclius et sa conduite au supplice; mais le
contraire pouvoit arriver; et Phocas, au lieu de dfrer  ses avis
qui le rsolvent  faire couper la tte  ce prince en place publique,
pouvoit s'en dfaire sur l'heure, et se dfier de lui et de ses amis,
comme de gens qu'il avoit offenss et dont il ne devoit jamais esprer
un zle bien sincre  le servir. La mutinerie qu'il excite, dont il
lui amne les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imagine
avec justesse; mais jusque-l toute sa conduite est de ces choses
qu'il faut souffrir au thtre, parce qu'elles ont un clat dont la
surprise blouit, et qu'il ne feroit pas bon tirer en exemple pour
conduire une action vritable sur leur plan.

Je ne sais si on voudra me pardonner d'avoir fait une pice
d'invention sous des noms vritables; mais je ne crois pas qu'Aristote
le dfende, et j'en trouve assez d'exemples chez les anciens. Les deux
_lectres_ de Sophocle et d'Euripide aboutissent  la mme action par
des moyens si divers, qu'il faut de ncessit que l'une des deux soit
entirement invente; l'_Iphignie in Tauris_ a la mine d'tre de mme
nature; et l'_Hlne_, o Euripide suppose qu'elle n'a jamais t 
Troie, et que Pris n'y a enlev qu'un fantme qui lui ressembloit, ne
peut avoir aucune action pisodique ni principale qui ne parte de la
seule imagination de son auteur[261].

Je n'ai conserv ici, pour toute vrit historique, que l'ordre de la
succession des empereurs Tibre, Maurice, Phocas et Hraclius[262].
J'ai falsifi la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus
illustre, en le faisant fils de Maurice[263], bien qu'il ne le
ft[264] que d'un prteur d'Afrique[265] qui portoit mme nom que lui.
J'ai prolong de douze ans la dure de l'empire de Phocas[266], et lui
ai donn Martian pour fils, quoique l'histoire ne parle que d'une
fille nomme Domitia[267], qu'il maria  Crispe, dont je fais un de
mes personnages. Ce fils et Hraclius, qui sont confondus l'un avec
l'autre par les changes de Lontine, n'auroient pas t en tat
d'agir, si je ne l'eusse fait rgner que les huit ans qu'il rgna,
puisque, pour faire ces changes, il falloit qu'ils fussent tous deux
au berceau quand il commena de rgner. C'est par cette mme raison
que j'ai prolong la vie de l'impratrice Constantine, que je n'ai
fait mourir qu'en la quinzime anne de sa tyrannie, bien qu'il l'et
immole  sa sret ds la cinquime; et je l'ai fait afin qu'elle pt
avoir une fille capable de recevoir ses instructions en mourant, et
d'un ge proportionn  celui du prince qu'on lui vouloit faire
pouser.

La supposition que fait Lontine d'un de ses fils, pour mourir au lieu
d'Hraclius, n'est point vraisemblable; mais elle est historique, et
n'a point besoin de vraisemblance, puisqu'elle a l'appui de la vrit,
qui la rend croyable, quelque rpugnance qu'y veuillent apporter les
difficiles. Baronius attribue cette action  une nourrice[268]; et je
l'ai trouve assez gnreuse pour la faire produire  une personne
plus illustre, et qui soutient mieux la dignit du thtre[269].
L'empereur Maurice reconnut cette supposition, et l'empcha d'avoir
son effet, pour ne s'opposer pas au juste jugement de Dieu, qui
vouloit exterminer toute sa famille; mais quant  ce qui est de la
mre, elle avoit surmont l'affection maternelle en faveur de son
prince; et comme on pouvoit dire que son fils toit mort pour son
regard, je me suis cru assez autoris par ce qu'elle avoit voulu faire
 rendre cet change effectif, et  le faire servir de fondement aux
nouveauts surprenantes de ce sujet.

Il lui faut la mme indulgence pour l'unit de lieu qu'
_Rodogune_[270]. La plupart des pomes qui suivent en ont besoin[271],
et je me dispenserai de le rpter en les examinant. L'unit de jour
n'a rien de violent, et l'action se pourroit passer en cinq ou six
heures; mais le pome est si embarrass qu'il demande une merveilleuse
attention. J'ai vu de fort bons esprits, et des personnes des plus
qualifies de la cour, se plaindre de ce que sa reprsentation
fatiguoit autant l'esprit qu'une tude srieuse. Elle n'a pas laiss
de plaire; mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en
remporter une entire intelligence.

  [252] VAR. (dit. de 1660): Ce pome a encore plus d'effort
  d'invention que celui de _Rodogune_.

  [253] VAR. (dit. de 1660): Sa conduite diffre de celle de
  _Rodogune_.

  [254] Voyez les scnes I et IV du Ier acte de _Rodogune_.

  [255] VAR. (dit. de 1660-1664): il ft demeur sans vie au
  dernier combat.

  [256] Dans la Ire scne de l'acte II.

  [257] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): Surtout la manire dont
  Eudoxe fait connotre, au second acte, les deux changes des
  princes que sa mre a faites.--Ces deux ditions cependant ont
  _change_, au masculin, vers la fin de l'_Examen_ (p. 153).

  [258] Toutes les ditions ont _ait_ en cet endroit, et toutes
  aussi un peu plus haut,  la seconde phrase de l'_Examen_, ont
  _aye_.

  [259] Tel est le texte de toutes les ditions publies du vivant
  de Corneille, comme aussi des ditions de 1692 et de Voltaire
  (1764). Des diteurs modernes ont substitu _d'autre_  _autre_.

  [260] Voltaire a ajout _de_: quelque chose d'un peu dlicat.

  [261] Corneille se sert ici des mmes exemples qu'il a dj
  donns plus haut dans l'avertissement de _Rodogune_: voyez tome
  VI, p. 417.

  [262] Ces quatre empereurs ont rgn depuis l'an 578 aprs
  Jsus-Christ, jusqu' l'an 641.

  [263] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): en le faisant fils de
  l'empereur Maurice.

  [264] L'impression de 1682 donne seule: bien qu'il ne ft.

  [265] Le pre d'Hraclius tait exarque ou gouverneur d'Afrique.

  [266] Phocas n'a rgn que sept ans, dix mois et neuf jours, de
  602  610.

  [267] Cette fille est ainsi nomme dans les _Annales_ de
  Baronius; ailleurs son nom est _Domentia_, _Domnentia_.

  [268] Voyez ci-dessus, p. 122, note 220.

  [269] _Soutient_ est la leon de 1682 et de 1692. Les impressions
  antrieures, et Voltaire d'aprs elles, donnent _soutint_.

  [270] Le premier acte seroit fort bien dans le cabinet de
  Phocas, et le second chez Lontine; mais si le troisime commence
  chez Pulchrie, il n'y peut achever, et il est hors d'apparence
  que Phocas dlibre dans l'appartement de cette princesse de la
  perte de son frre. (_Discours des trois units_, tome I, p.
  119.)--Voyez un peu plus loin dans le mme discours (p. 121) la
  faon dont Corneille propose de rsoudre cette difficult.

  [271] VAR. (dit. de 1660): Tous les pomes de ce volume en ont
  besoin;--(dit. de 1663): Tous les pomes qui suivent en ce
  volume en ont besoin;--(dit. de 1664 et de 1668): La plupart des
  pomes qui suivent en a besoin.--Pour comprendre ces variantes,
  il faut d'abord se rappeler que dans les ditions dont elles sont
  tires les _Examens_ sont placs en tte du volume; puis savoir
  que le tome III de 1660 commence par _Rodogune_, suivie
  d'_Hraclius_, et finit par _OEdipe_; que le tome II de 1663 a
  pour premire pice _Pompe_, pour dernire _la Toison d'or_; que
  les tomes III de 1664-1682 commencent comme le tome III de 1660
  et finissent par _la Toison d'or_.


LISTE DES DITIONS QUI ONT T COLLATIONNES POUR LES VARIANTES
D'_HRACLIUS_.


DITIONS SPARES.

    1646 in-4.
    1647 in-12.


RECUEILS.

    1652 in-12;
    1654 in-12;
    1655 in-12;
    1656 in-12;
    1660 in-8;
    1663 in-fol.;
    1664 in-8;
    1668 in-12;
    1682 in-12.




ACTEURS.


    PHOCAS, empereur d'Orient[272].

    HRACLIUS, fils de l'empereur Maurice, cru Martian, fils de
    Phocas, amant d'Eudoxe[273].

    MARTIAN, fils de Phocas, cru Lonce, fils de Lontine, amant
    de Pulchrie[274].

    PULCHRIE, fille de l'empereur Maurice, matresse de Martian[275].

    LONTINE, dame de Constantinople, autrefois gouvernante
    d'Hraclius et de Martian[276].

    EUDOXE, fille de Lontine, et matresse d'Hraclius[277].

    CRISPE, gendre de Phocas.

    EXUPRE, patricien de Constantinople.

    AMYNTAS, ami d'Exupre.

    UN PAGE de Lontine[278].

La scne est  Constantinople[279].

  [272] Voyez p. 152 et la note 266.

  [273] Corneille donne le nom d'Hraclius au fils de Maurice, afin
  de ne point altrer l'ordre de succession des empereurs. Voyez
  ci-dessus, p. 151 et 152.

  [274] L'histoire ne donne point de fils  Phocas, mais seulement
  une fille, qui pousa Crispus en 607.

  [275] Aucune des trois filles de Maurice et de Constantine n'a
  port le nom de Pulchrie.

  [276] C'est la nourrice dont Baronius parle sans la nommer (voyez
  ci-dessus, p. 122, note 3). La femme de Phocas s'appelait
  Leontia; peut-tre est-ce ce nom qui a suggr  Corneille celui
  de Lontine.

  [277] VAR. (dit. de 1647-1656): fille de Lontine, matresse
  d'Hraclius.

  [278] Voyez ci-aprs, p. 180, note 319.

  [279] Voyez ci-dessus, p. 153, note 270.




HRACLIUS,

EMPEREUR D'ORIENT.

TRAGDIE




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

PHOCAS, CRISPE.

    PHOCAS.

    Crispe, il n'est que trop vrai, la plus belle couronne
    N'a que de faux brillants dont l'clat l'environne[280],
    Et celui dont le ciel pour un sceptre fait choix,
    Jusqu' ce qu'il le porte, en ignore le poids.
    Mille et mille douceurs y semblent attaches,                    5
    Qui ne sont qu'un amas d'amertumes caches:
    Qui croit les possder les sent s'vanouir,
    Et la peur de les perdre empche d'en jouir[281]:
    Surtout qui, comme moi, d'une obscure naissance
    Monte par la rvolte  la toute-puissance,                      10
    Qui de simple soldat  l'empire lev
    Ne l'a que par le crime acquis et conserv.
    Autant que sa fureur s'est immol de ttes,
    Autant dessus la sienne il croit voir de temptes;
    Et comme il n'a sem qu'pouvante et qu'horreur,                15
    Il n'en recueille enfin que trouble et que terreur.
    J'en ai sem beaucoup; et depuis quatre lustres[282]
    Mon trne n'est fond que sur des morts illustres;
    Et j'ai mis au tombeau, pour rgner sans effroi,
    Tout ce que j'en ai vu de plus digne que moi.                   20
    Mais le sang rpandu de l'empereur Maurice,
    Ses cinq fils  ses yeux envoys au supplice,
    En vain en ont t les premiers fondements,
    Si pour m'ter ce trne ils servent d'instruments[283].
    On en fait revivre un au bout de vingt annes:                  25
    Byzance ouvre, dis-tu, l'oreille  ces menes;
    Et le peuple, amoureux de tout ce qui me nuit,
    D'une croyance avide embrasse ce faux bruit,
    Impatient dj de se laisser sduire
    Au premier imposteur arm pour me dtruire,                     30
    Qui s'osant revtir de ce fantme aim,
    Voudra servir d'idole  son zle charm.
    Mais sais-tu sous quel nom ce fcheux bruit s'excite?

    CRISPE.

    Il nomme Hraclius celui qu'il ressuscite.

    PHOCAS.

    Quiconque en est l'auteur devoit mieux l'inventer:              35
    Le nom d'Hraclius doit peu m'pouvanter;
    Sa mort est trop certaine, et fut trop remarquable,
    Pour craindre un grand effet d'une si vaine fable.
      Il n'avoit que six mois; et lui perant le flanc,
    On en fit dgoutter plus de lait que de sang[284];              40
    Et ce prodige affreux, dont je tremblai dans l'me,
    Fut aussitt suivi de la mort de ma femme.
    Il me souvient encor qu'il fut deux jours cach,
    Et que sans Lontine on l'et longtemps cherch:
    Il fut livr par elle,  qui, pour rcompense,                  45
    Je donnai de mon fils  gouverner l'enfance,
    Du jeune Martian, qui d'ge presque gal,
    toit rest sans mre en ce moment fatal[285].
    Juge par l combien ce conte est ridicule.

    CRISPE.

    Tout ridicule, il plat, et le peuple est crdule;              50
    Mais avant qu' ce conte il se laisse emporter,
    Il vous est trop ais de le faire avorter.
      Quand vous ftes prir Maurice et sa famille,
    Il vous en plut, Seigneur, rserver une fille,
    Et rsoudre ds lors qu'elle auroit pour poux                  55
    Ce prince destin pour rgner aprs vous.
    Le peuple en sa personne aime encore et rvre
    Et son pre Maurice et son aeul Tibre,
    Et vous verra sans trouble en occuper le rang,
    S'il voit tomber leur sceptre au reste de leur sang.            60
    Non, il ne courra plus aprs l'ombre du frre,
    S'il voit monter la soeur dans le trne du pre.
    Mais pressez cet hymen: le Prince aux champs de Mars,
    Chaque jour, chaque instant, s'offre  mille hasards;
    Et n'et t Lonce, en la dernire guerre,                     65
    Ce dessein avec lui serait tomb par terre,
    Puisque sans la valeur de ce jeune guerrier,
    Martian demeuroit ou mort ou prisonnier.
    Avant que d'y prir, s'il faut qu'il y prisse,
    Qu'il vous laisse un neveu qui le soit de Maurice,              70
    Et qui runissant l'une et l'autre maison,
    Tire chez vous l'amour qu'on garde pour son nom.

    PHOCAS.

    Hlas! de quoi me sert ce dessein salutaire,
    Si pour en voir l'effet tout me devient contraire?
    Pulchrie et mon fils ne se montrent d'accord[286]              75
    Qu' fuir cet hymne  l'gal de la mort;
    Et les aversions entre eux deux mutuelles
    Les font d'intelligence  se montrer rebelles.
    La Princesse surtout frmit  mon aspect;
    Et quoiqu'elle tudie un peu de faux respect,                   80
    Le souvenir des siens, l'orgueil de sa naissance,
    L'emporte  tous moments  braver ma puissance.
    Sa mre, que longtemps je voulus pargner,
    Et qu'en vain par douceur j'esprai de gagner,
    L'a de la sorte instruite; et ce que je vois suivre             85
    Me punit bien du trop que je la laissai vivre.

    CRISPE.

    Il faut agir de force avec de tels esprits,
    Seigneur; et qui les flatte endurcit leurs mpris:
    La violence est juste o la douceur est vaine.

    PHOCAS.

    C'est par l qu'aujourd'hui je veux dompter sa haine.           90
    Je l'ai mande exprs, non plus pour la flatter,
    Mais pour prendre mon ordre et pour l'excuter.

    CRISPE.

    Elle entre.


SCNE II.

PHOCAS, PULCHRIE, CRISPE.

    PHOCAS.

              Enfin, Madame, il est temps de vous rendre:
    Le besoin de l'tat dfend de plus attendre;
    Il lui faut des Csars, et je me suis promis                    95
    D'en voir natre bientt de vous et de mon fils.
    Ce n'est pas exiger grande reconnoissance
    Des soins que mes bonts ont pris de votre enfance,
    De vouloir qu'aujourd'hui, pour prix de mes bienfaits,
    Vous daigniez accepter les dons que je vous fais.              100
    Ils ne font point de honte au rang le plus sublime[287];
    Ma couronne et mon fils valent bien quelque estime:
    Je vous les offre encore aprs tant de refus;
    Mais apprenez aussi que je n'en souffre plus,
    Que de force ou de gr je me veux satisfaire,                  105
    Qu'il me faut craindre en matre, ou me chrir en pre,
    Et que si votre orgueil s'obstine  me har,
    Qui ne peut tre aim se peut faire obir.

    PULCHRIE.

    J'ai rendu jusqu'ici cette reconnoissance
    A ces soins tant vants d'lever mon enfance,                  110
    Que tant qu'on m'a laisse en quelque libert,
    J'ai voulu me dfendre avec civilit;
    Mais puisqu'on use enfin d'un pouvoir tyrannique,
    Je vois bien qu' mon tour il faut que je m'explique,
    Que je me montre entire  l'injuste fureur,                   115
    Et parle  mon tyran en fille d'empereur.
      Il falloit me cacher avec quelque artifice
    Que j'tois Pulchrie et fille de Maurice,
    Si tu faisois dessein de m'blouir les yeux
    Jusqu' prendre tes dons pour des dons prcieux.               120
    Vois quels sont ces prsents, dont le refus t'tonne:
    Tu me donnes, dis-tu, ton fils et ta couronne;
    Mais que me donnes-tu, puisque l'une est  moi,
    Et l'autre en est indigne, tant sorti de toi?
      Ta libralit me fait peine  comprendre:                    125
    Tu parles de donner, quand tu ne fais que rendre;
    Et puisqu'avecque moi tu veux le couronner[288],
    Tu ne me rends mon bien que pour te le donner.
    Tu veux que cet hymen que tu m'oses prescrire
    Porte dans ta maison les titres de l'empire,                   130
    Et de cruel tyran, d'infme ravisseur,
    Te fasse vrai monarque, et juste possesseur.
    Ne reproche donc plus  mon me indigne[289]
    Qu'en perdant tous les miens tu m'as seule pargne:
    Cette feinte douceur, cette ombre d'amiti,                    135
    Vint de ta politique, et non de ta piti.
    Ton intrt ds lors fit seul cette rserve:
    Tu m'as laiss la vie, afin qu'elle te serve;
    Et mal sr dans un trne o tu crains l'avenir,
    Tu ne m'y veux placer que pour t'y maintenir;                  140
    Tu ne m'y fais monter que de peur d'en descendre;
    Mais connois Pulchrie, et cesse de prtendre.
      Je sais qu'il m'appartient, ce trne o tu te sieds,
    Que c'est  moi d'y voir tout le monde  mes pieds;
    Mais comme il est encor teint du sang de mon pre,             145
    S'il n'est lav du tien, il ne sauroit me plaire[290];
    Et ta mort, que mes voeux s'efforcent de hter,
    Est l'unique degr par o j'y veux monter[291]:
    Voil quelle je suis, et quelle je veux tre.
    Qu'un autre t'aime en pre, ou te redoute en matre,           150
    Le coeur de Pulchrie est trop haut et trop franc
    Pour craindre ou pour flatter le bourreau de son sang.

    PHOCAS.

    J'ai forc ma colre  te prter silence,
    Pour voir  quel excs iroit ton insolence:
    J'ai vu ce qui t'abuse et me fait mpriser,                    155
    Et t'aime encore assez pour te dsabuser.
      N'estime plus mon sceptre usurp sur ton pre,
    Ni que pour l'appuyer ta main soit ncessaire.
    Depuis vingt ans je rgne, et je rgne sans toi;
    Et j'en eus tout le droit du choix qu'on fit de moi.           160
    Le trne o je me sieds n'est pas un bien de race:
    L'arme a ses raisons pour remplir cette place;
    Son choix en est le titre; et tel est notre sort
    Qu'une autre lection nous condamne  la mort.
    Celle qu'on fit de moi fut l'arrt de Maurice;                 165
    J'en vis avec regret le triste sacrifice:
    Au repos de l'tat il fallut l'accorder;
    Mon coeur, qui rsistoit, fut contraint de cder;
    Mais pour remettre un jour l'empire en sa famille,
    Je fis ce que je pus, je conservai sa fille,                   170
    Et sans avoir besoin de titre[292] ni d'appui,
    Je te fais part d'un bien qui n'toit plus  lui[293].

    PULCHRIE.

    Un chtif centenier des troupes de Mysie,
    Qu'un gros de mutins lut par fantaisie,
    Oser arrogamment se vanter  mes yeux                          175
    D'tre juste seigneur du bien de mes aeux!
    Lui qui n'a pour l'empire autre droit que ses crimes,
    Lui qui de tous les miens fit autant de victimes,
    Croire s'tre lav d'un si noir attentat
    En imputant leur perte au repos de l'tat!                     180
    Il fait plus, il me croit digne de cette excuse!
    Souffre, souffre  ton tour que je te dsabuse:
    Apprends que si jadis quelques sditions
    Usurprent le droit de ces lections,
    L'empire toit chez nous un bien hrditaire;                  185
    Maurice ne l'obtint qu'en gendre de Tibre;
    Et l'on voit depuis lui remonter mon destin
    Jusqu'au grand Thodose, et jusqu' Constantin[294];
    Et je pourrois avoir l'me assez abattue....

    PHOCAS.

    Eh bien! si tu le veux, je te le restitue,                     190
    Cet empire, et consens encor que ta fiert
    Impute  mes remords l'effet de ma bont.
    Dis que je te le rends et te fais des caresses,
    Pour apaiser des tiens les ombres vengeresses,
    Et tout ce qui pourra sous quelque autre couleur               195
    Autoriser ta haine et flatter ta douleur;
    Pour un dernier effort je veux souffrir la rage
    Qu'allume dans ton coeur cette sanglante image.
    Mais que t'a fait mon fils? toit-il, au berceau,
    Des tiens que je perdis le juge ou le bourreau?                200
    Tant de vertus qu'en lui le monde entier admire
    Ne l'ont-elles pas fait trop digne de l'empire[295]?
    En ai-je eu quelque espoir qu'il n'aye assez rempli?
    Et voit-on sous le ciel prince plus accompli?
    Un coeur comme le tien, si grand, si magnanime....             205

    PULCHRIE.

    Va, je ne confonds point ses vertus et ton crime;
    Comme ma haine est juste et ne m'aveugle pas,
    J'en vois assez en lui pour les plus grands tats;
    J'admire chaque jour les preuves qu'il en donne;
    J'honore sa valeur, j'estime sa personne,                      210
    Et penche d'autant plus  lui vouloir du bien,
    Que s'en voyant indigne il ne demande rien,
    Que ses longues froideurs tmoignent qu'il s'irrite
    De ce qu'on veut de moi par del son mrite[296],
    Et que de tes projets son coeur triste et confus               215
    Pour m'en faire justice approuve mes refus.
    Ce fils si vertueux d'un pre si coupable,
    S'il ne devoit rgner, me pourroit tre aimable;
    Et cette grandeur mme o tu veux le porter[297]
    Est l'unique motif qui m'y fait rsister.                      220
    Aprs l'assassinat de ma famille entire,
    Quand tu ne m'as laiss pre, mre, ni frre,
    Que j'en fasse ton fils lgitime hritier!
    Que j'assure par l leur trne au meurtrier!
    Non, non: si tu me crois le coeur si magnanime                 225
    Qu'il ose sparer ses vertus de ton crime,
    Spare tes prsents, et ne m'offre aujourd'hui
    Que ton fils sans le sceptre, ou le sceptre sans lui,
    Avise; et si tu crains qu'il te ft trop infme
    De remettre l'empire en la main d'une femme,                   230
    Tu peux ds aujourd'hui le voir mieux occup:
    Le ciel me rend un frre  ta rage chapp;
    On dit qu'Hraclius est tout prt de parotre:
    Tyran, descends du trne, et fais place  ton matre.

    PHOCAS.

    A ce compte, arrogante, un fantme nouveau,                    235
    Qu'un murmure confus fait sortir du tombeau,
    Te donne cette audace et cette confiance!
    Ce bruit s'est fait dj digne de ta croyance.
    Mais....

    PULCHRIE.

             Je sais qu'il est faux; pour t'assurer ce rang
    Ta rage eut trop de soin de verser tout mon sang;              240
    Mais la soif de ta perte en cette conjoncture
    Me fait aimer l'auteur d'une belle imposture.
    Au seul nom de Maurice il te fera trembler:
    Puisqu'il se dit son fils, il veut lui ressembler;
    Et cette ressemblance o son courage aspire                    245
    Mrite mieux que toi de gouverner l'empire.
    J'irai par mon suffrage affermir cette erreur,
    L'avouer pour mon frre et pour mon empereur,
    Et dedans son parti jeter tout l'avantage
    Du peuple convaincu par mon premier hommage.                   250
      Toi, si quelque remords te donne un juste effroi,
    Sors du trne, et te laisse abuser comme moi:
    Prends cette occasion de te faire justice.

    PHOCAS.

    Oui, je me la ferai bientt par ton supplice:
    Ma bont ne peut plus arrter mon devoir;                      255
    Ma patience a fait par del son pouvoir.
    Qui se laisse outrager mrite qu'on l'outrage;
    Et l'audace impunie enfle trop un courage.
    Tonne, menace, brave, espre en de faux bruits,
    Fortifie, affermis ceux qu'ils auront sduits;                 260
    Dans ton me  ton gr change ma destine;
    Mais choisis pour demain la mort ou l'hymne.

    PULCHRIE.

    Il n'est pas pour ce choix besoin d'un grand effort
    A qui hait l'hymne et ne craint point la mort[298].

(En ces deux scnes, Hraclius passe pour Martian, et Martian pour
Lonce. Hraclius se connot, mais Martian ne se connot pas[299].)


SCNE III.

PHOCAS, PULCHRIE, HRACLIUS, CRISPE[300].

    PHOCAS,  Pulchrie.

    Dis, si tu veux encor, que ton coeur la souhaite,              265

(A Hraclius.)

    Approche, Martian, que je te le rpte:
    Cette ingrate furie, aprs tant de mpris,
    Conspire encor la perte et du pre et du fils;
    Elle-mme a sem cette erreur populaire
    D'un faux Hraclius qu'elle accepte pour frre;                270
    Mais quoi qu' ces mutins elle puisse imposer,
    Demain ils la verront mourir, ou t'pouser.

    HRACLIUS.

    Seigneur....

    PHOCAS.

                 Garde sur toi d'attirer ma colre.

    HRACLIUS.

    Duss-je mal user de cet amour de pre,
    tant ce que je suis, je me dois quelque effort                275
    Pour vous dire, Seigneur, que c'est vous faire tort,
    Et que c'est trop montrer d'injuste dfiance
    De ne pouvoir rgner que par son alliance:
    Sans prendre un nouveau droit du nom de son poux,
    Ma naissance suffit pour rgner aprs vous.                    280
    J'ai du coeur, et tiendrois l'empire mme infme,
    S'il falloit le tenir de la main d'une femme.

    PHOCAS.

    Eh bien! elle mourra, tu n'en as pas besoin.

    HRACLIUS.

    De vous-mme, Seigneur, daignez mieux prendre soin.
    Le peuple aime Maurice: en perdre ce qui reste                 285
    Nous rendroit ce tumulte au dernier point funeste[301].
    Au nom d'Hraclius  demi soulev,
    Vous verriez par sa mort le dsordre achev.
    Il vaut mieux la priver du rang qu'elle rejette,
    Faire rgner une autre[302], et la laisser sujette;            290
    Et d'un parti plus bas punissant son orgueil....

    PHOCAS.

    Quand Maurice peut tout du creux de son cercueil,
    A ce fils suppos, dont il me faut dfendre,
    Tu parles d'ajouter un vritable gendre!

    HRACLIUS.

    Seigneur, j'ai des amis chez qui cette moiti....              295

    PHOCAS.

    A l'preuve d'un sceptre il n'est point d'amiti,
    Point qui ne s'blouisse  l'clat de sa pompe,
    Point qu'aprs son hymen sa haine ne corrompe.
    Elle mourra, te dis-je.

    PULCHRIE.

                            Ah! ne m'empchez pas
    De rejoindre les miens par un heureux trpas.                  300
    La vapeur de mon sang ira grossir la foudre[303]
    Que Dieu tient dj prte  le rduire en poudre;
    Et ma mort, en servant de comble  tant d'horreurs....

    PHOCAS.

    Par ses remercments juge de ses fureurs.
    J'ai prononc l'arrt, il faut que l'effet suive.              305
    Rsous-la de t'aimer, si tu veux qu'elle vive;
    Sinon, j'en jure encore et ne t'coute plus,
    Son trpas ds demain punira ses refus.


SCNE IV.

PULCHRIE, HRACLIUS, MARTIAN.

    HRACLIUS.

    En vain il se promet que sous cette menace
    J'espre en votre coeur surprendre quelque place:              310
    Votre refus est juste, et j'en sais les raisons.
    Ce n'est pas  nous deux d'unir les deux maisons;
    D'autres destins, Madame, attendent l'un et l'autre:
    Ma foi m'engage ailleurs aussi bien que la vtre.
    Vous aurez en Lonce un digne possesseur;                      315
    Je serai trop heureux d'en possder la soeur.
    Ce guerrier vous adore, et vous l'aimez de mme;
    Je suis aim d'Eudoxe autant comme je l'aime;
    Lontine leur mre est propice  nos voeux;
    Et quelque effort qu'on fasse  rompre ces beaux noeuds,
    D'un amour si parfait les chanes sont si belles,
    Que nos captivits doivent tre ternelles.

    PULCHRIE.

    Seigneur, vous connoissez ce coeur infortun:
    Lonce y peut beaucoup; vous me l'avez donn,
    Et votre main illustre augmente le mrite                      325
    Des vertus dont l'clat pour lui me sollicite;
    Mais  d'autres pensers il me faut recourir:
    Il n'est plus temps d'aimer alors qu'il faut mourir;
    Et quand  ce dpart une me se prpare....

    HRACLIUS.

    Redoutez un peu moins les rigueurs d'un barbare:               330
    Pardonnez-moi ce mot; pour vous servir d'appui
    J'ai peine  reconnotre encore un pre en lui[304].
    Rsolu de prir pour vous sauver la vie,
    Je sens tous mes respects cder  cette envie:
    Je ne suis plus son fils, s'il en veut  vos jours,            335
    Et mon coeur tout entier vole  votre secours.

    PULCHRIE.

    C'est donc avec raison que je commence  craindre,
    Non la mort, non l'hymen o l'on me veut contraindre,
    Mais ce pril extrme o pour me secourir
    Je vois votre grand coeur aveuglment courir.                  340

    MARTIAN.

    Ah! mon prince, ah! Madame, il vaut mieux vous rsoudre,
    Par un heureux hymen,  dissiper ce foudre.
      Au nom de votre amour et de votre amiti,
    Prenez de votre sort tous deux quelque piti.
    Que la vertu du fils, si pleine et si sincre,                 345
    Vainque la juste horreur que vous avez du pre,
    Et pour mon intrt n'exposez pas tous deux....

    HRACLIUS.

    Que me dis-tu, Lonce? et qu'est-ce que tu veux?
    Tu m'as sauv la vie; et pour reconnoissance
    Je voudrais  tes feux ter leur rcompense;                   350
    Et ministre insolent d'un prince furieux,
    Couvrir de cette honte un nom si glorieux:
    Ingrat  mon ami, perfide  ce que j'aime,
    Cruel  la Princesse, odieux  moi-mme!
      Je te connois, Lonce, et mieux que tu ne crois;             355
    Je sais ce que tu vaux, et ce que je te dois.
    Son bonheur est le mien, Madame; et je vous donne
    Lonce et Martian en la mme personne:
    C'est Martian en lui que vous favorisez.
    Opposons la constance aux prils opposs.                      360
    Je vais prs de Phocas essayer la prire;
    Et si je n'en obtiens la grce toute entire,
    Malgr le nom de pre et le titre de fils,
    Je deviens le plus grand de tous ses ennemis.
    Oui, si sa cruaut s'obstine  votre perte,                    365
    J'irai pour l'empcher jusqu' la force ouverte;
    Et puisse, si le ciel m'y voit rien pargner,
    Un faux Hraclius  ma place rgner!
    Adieu, Madame.

    PULCHRIE.

                   Adieu, prince trop magnanime,

(Hraclius s'en va, et Pulchrie continue.)

    Prince digne en effet d'un trne acquis sans crime,            370
    Digne d'un autre pre. Ah! Phocas, ah! tyran,
    Se peut-il que ton sang ait form Martian?
      Mais allons, cher Lonce, admirant son courage,
    Tcher de notre part  repousser l'orage.
    Tu t'es fait des amis, je sais des mcontents;                 375
    Le peuple est branl, ne perdons point de temps[305]:
    L'honneur te le commande, et l'amour t'y convie.

    MARTIAN[306].

    Pour otage en ses mains ce tigre a votre vie;
    Et je n'oserai rien qu'avec un juste effroi
    Qu'il ne venge sur vous ce qu'il craindra de moi.              380

    PULCHRIE.

    N'importe;  tout oser le pril doit contraindre.
    Il ne faut craindre rien quand on a tout  craindre[307].
    Allons examiner pour ce coup gnreux
    Les moyens les plus prompts et les moins dangereux.


FIN DU PREMIER ACTE.

  [280] _Var._ N'a que des faux brillants dont l'clat
  l'environne[280-a]. (1654 et 56)

      [280-a] _Var._ Et la peur de les perdre te l'heur d'en jouir.
      (1647-64)

  [281] Voltaire compare ce dbut de Phocas  celui d'Agamemnon
  dans l'_Iphignie_ de Racine:

    Heureux qui satisfait de son humble fortune, etc.

  [282] Voyez ci-dessus, p. 152, et la note 266.

  [283] _Var._ Si pour les branler ils servent d'instruments.
  (1647-64)

  [284] Voyez ci-dessus, p. 122, note 220, et p. 125.

  [285] _Var._ toit rest sans mre  ce moment fatal. (1647-56)

  [286] _Var._ Pulchrie et mon fils ne se trouvent d'accord.
  (1647-64)

  [287] _Var._ C'est mon trne, et mon fils. Ma patience est lasse;
        Ne les rejetez plus, faites-vous cette grce. (1647-56)

  [288] _Var._ Et puisque avecque moi tu le veux couronner.
  (1647-60)

  [289] _Var._ Ne reproche donc plus  ma haine indigne. (1647-56)

  [290] _Var._ S'il n'est lav du tien, il ne me sauroit plaire.
  (1647-56)

  [291] Comparez _Cinna_, vers 219 et 220.

  [292] Voltaire (1764) a mis _titres_, au pluriel.

  [293] _Var._ Je te fis part d'un bien qui n'toit plus  lui.
  (1656)

  [294] _Var._ Jusques  Thodose, et jusqu' Constantin. (1647-56)

  [295] _Var._ L'ont-elles pas rendu trop digne de l'empire?
  (1647-56)

  [296] _Var._ Qu'on exige de moi par del son mrite. (1647-64)

  [297] _Var._ Et cette grandeur mme o tu le veux porter.
  (1647-56)

  [298] _Var._ A qui hait l'hymne et ne craint pas la mort.
  (1647-56)

  [299] Cette indication n'est dans aucune des ditions antrieures
   1663.

  [300] _Var._ PHOCAS, PULCHRIE, HRACLIUS, _cru Martian;_
  MARTIAN, _cru Lonce_; CRISPE (1647-60). Jusqu' la fin de
  l'acte, le nom d'HRACLIUS est suivi, dans ces ditions, des mots
  _cru Martian_; et celui de MARTIAN, des mots _cru Lonce_, non
  pas seulement en tte de chaque scne, mais toutes les fois que
  ces noms reviennent dans le dialogue, en tte des
  couplets.--Voltaire a conserv ces indications, on en a mis
  d'autres analogues, en tte des scnes, et ailleurs  et l, et
  il fait ici,  ce sujet, la remarque que voici: J'ai cru qu'il
  serait utile pour le lecteur d'ajouter, dans cette scne et dans
  les suivantes, aux noms des personnages, les noms sous lesquels
  ils paraissent, et d'indiquer encore s'ils se connaissent
  eux-mmes, ou s'ils ne se connaissent pas, pour lever toute
  quivoque, et pour mettre le lecteur plus aisment au fait.

  [301] _Var._ Peut rendre ce tumulte au dernier point funeste.
  (1647-56)

  [302] L'dition de 1655 porte seule _un autre_, pour _une autre_.

  [303] _Var._ La vapeur de mon sang ira grossir le foudre
        Que Dieu tient dj prt  le rduire en poudre. (1647-64)

  [304] Le lecteur doit ici se souvenir qu'Hraclius sait bien que
  Phocas n'est point son pre, mais qu'il n'a point dit son secret
   Pulchrie. (_Voltaire._)

  [305] _Var._ Le peuple est branl, ne perdons point ce temps.
  (1647-56)

  [306] _Var._ MARTIAN, _cru Lonce_. (1663)

  [307] Ce vers semble inspir par celui de Virgile:

    _Una salus victis nullam sperare salutem._

    (_nide_, livre II, vers 354.)




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

LONTINE, EUDOXE.

    LONTINE.

    Voil ce que j'ai craint de son me enflamme.                 385

    EUDOXE.

    S'il m'et cach son sort, il m'auroit mal aime.

    LONTINE.

    Avec trop d'imprudence il vous l'a rvl:
    Vous tes fille, Eudoxe, et vous avez parl;
    Vous n'avez pu savoir cette grande nouvelle
    Sans la dire  l'oreille  quelque me infidle,               390
    A quelque esprit lger, ou de votre heur jaloux,
    A qui ce grand secret a pes comme  vous.
    C'est par l qu'il est su, c'est par l qu'on publie
    Ce prodige tonnant d'Hraclius en vie;
    C'est par l qu'un tyran, plus instruit que troubl            395
    De l'ennemi secret qui l'auroit accabl,
    Ajoutera bientt sa mort  tant de crimes,
    Et se sacrifiera pour nouvelles victimes
    Ce prince dans son sein pour son fils lev,
    Vous qu'adore son me, et moi qui l'ai sauv.                  400
    Voyez combien de maux pour n'avoir su vous taire!

    EUDOXE.

    Madame, mon respect souffre tout d'une mre,
    Qui pour peu qu'elle veuille couter la raison,
    Ne m'accusera plus de cette trahison;
    Car c'en est une enfin bien digne de supplice                  405
    Qu'avoir d'un tel secret donn le moindre indice.

    LONTINE.

    Et qui donc aujourd'hui le fait connotre  tous?
    Est-ce le Prince, ou moi?

    EUDOXE.

                              Ni le Prince, ni vous.
    De grce, examinez ce bruit qui vous alarme.
    On dit qu'il est en vie, et son nom seul les charme:           410
    On ne dit point comment vous tromptes Phocas,
    Livrant un de vos fils pour ce prince au trpas,
    Ni comme aprs[308], du sien tant la gouvernante,
    Par une tromperie encor plus importante,
    Vous en ftes l'change, et prenant Martian,                   415
    Vous laisstes pour fils ce prince  son tyran:
    En sorte que le sien passe ici pour mon frre[309],
    Cependant que de l'autre il croit tre le pre,
    Et voit en Martian Lonce qui n'est plus,
    Tandis que sous ce nom il aime Hraclius.                      420
    On diroit tout cela si par quelque imprudence
    Il m'toit chapp d'en faire confidence;
    Mais pour toute nouvelle on dit qu'il est vivant;
    Aucun n'ose pousser l'histoire plus avant.
    Comme ce sont pour tous des routes inconnues,                  425
    Il semble  quelques-uns qu'il doit tomber des nues;
    Et j'en sais tel qui croit, dans sa simplicit,
    Que pour punir Phocas, Dieu l'a ressuscit.
    Mais le voici.


SCNE II.

HRACLIUS, LONTINE, EUDOXE.

    HRACLIUS.

                    Madame, il n'est plus temps de taire
    D'un si profond secret le dangereux mystre:                   430
    Le tyran, alarm du bruit qui le surprend,
    Rend ma crainte trop juste, et le pril trop grand;
    Non que de ma naissance il fasse conjecture;
    Au contraire, il prend tout pour grossire imposture,
    Et me connot si peu, que pour la renverser,                   435
    A l'hymen qu'il souhaite il prtend me forcer.
    Il m'oppose  mon nom qui le vient de surprendre:
    Je suis fils de Maurice; il m'en veut faire gendre,
    Et s'acqurir les droits d'un prince si chri
    En me donnant moi-mme  ma soeur pour mari.                   440
    En vain nous rsistons  son impatience,
    Elle par haine aveugle, et moi par connoissance:
    Lui, qui ne conoit rien de l'obstacle ternel
    Qu'oppose la nature  ce noeud criminel,
    Menace Pulchrie, au refus obstine,                           445
    Lui propose  demain la mort ou l'hymne.
    J'ai fait pour le flchir[310] un inutile effort:
    Pour viter l'inceste, elle n'a que la mort.
    Jugez s'il n'est pas temps de montrer qui nous sommes,
    De cesser d'tre fils du plus mchant des hommes,              450
    D'immoler mon tyran aux prils de ma soeur,
    Et de rendre  mon pre un juste successeur.

    LONTINE.

    Puisque vous ne craignez que sa mort ou l'inceste,
    Je rends grce, Seigneur,  la bont cleste
    De ce qu'en ce grand bruit le sort nous est si doux            455
    Que nous n'avons encor rien  craindre pour vous.
    Votre courage seul nous donne lieu de craindre:
    Modrez-en l'ardeur, daignez vous y contraindre;
    Et puisqu'aucun soupon ne dit rien  Phocas,
    Soyez encor son fils, et ne vous montrez pas.                  460
    De quoi que ce tyran menace Pulchrie,
    J'aurai trop de moyens d'arrter sa furie,
    De rompre cet hymen, ou de le retarder,
    Pourvu que vous veuilliez ne vous point hasarder.
    Rpondez-moi de vous, et je vous rponds d'elle.               465

    HRACLIUS.

    Jamais l'occasion ne s'offrira si belle:
    Vous voyez un grand peuple  demi rvolt,
    Sans qu'on sache l'auteur de cette nouveaut;
    Il semble que de Dieu la main appesantie,
    Se faisant du tyran l'effroyable partie,                       470
    Veuille avancer par l son juste chtiment;
    Que par un si grand bruit sem confusment[311],
    Il dispose les coeurs  prendre un nouveau matre,
    Et presse Hraclius de se faire connotre.
    C'est  nous de rpondre  ce qu'il en prtend[312]:           475
    Montrons Hraclius au peuple qui l'attend;
    vitons le hasard qu'un imposteur l'abuse,
    Et qu'aprs s'tre arm d'un nom que je refuse,
    De mon trne,  Phocas sous ce titre arrach[313],
    Il puisse me punir de m'tre trop cach.                       480
    Il ne sera pas temps, Madame, de lui dire
    Qu'il me rende mon nom, ma naissance et l'empire,
    Quand il se prvaudra de ce nom dj pris
    Pour me joindre au tyran dont je passe pour fils.

    LONTINE.

    Sans vous donner pour chef  cette populace,                   485
    Je romprai bien encor ce coup, s'il vous menace;
    Mais gardons jusqu'au bout ce secret important:
    Fiez-vous plus  moi qu' ce peuple inconstant.
    Ce que j'ai fait pour vous depuis votre naissance,
    Semble digne, Seigneur, de cette confiance:                    490
    Je ne laisserai point mon ouvrage imparfait,
    Et bientt mes desseins auront leur plein effet.
    Je punirai Phocas, je vengerai Maurice;
    Mais aucun n'aura part  ce grand sacrifice:
    J'en veux toute la gloire, et vous me la devez.                495
    Vous rgnerez par moi, si par moi vous vivez.
    Laissez entre mes mains mrir vos destines,
    Et ne hasardez point le fruit de vingt annes.

    EUDOXE.

    Seigneur, si votre amour peut couter mes pleurs,
    Ne vous exposez point au dernier des malheurs.                 500
    La mort de ce tyran, quoique trop lgitime,
    Aura dedans vos mains l'image d'un grand crime:
    Le peuple pour miracle osera maintenir
    Que le ciel par son fils l'aura voulu punir;
    Et sa haine obstine aprs cette chimre                       505
    Vous croira parricide en vengeant votre pre;
    La vrit n'aura ni le nom ni l'effet
    Que d'un adroit mensonge  couvrir ce forfait;
    Et d'une telle erreur l'ombre sera trop noire
    Pour ne pas obscurcir l'clat de votre gloire.                 510
    Je sais bien que l'ardeur de venger vos parents....

    HRACLIUS.

    Vous en tes aussi, Madame, et je me rends:
    Je n'examine rien, et n'ai pas la puissance
    De combattre l'amour et la reconnoissance;
    Le secret est  vous, et je serois ingrat                      515
    Si sans votre cong j'osois en faire clat[314],
    Puisque, sans votre aveu, toute mon aventure
    Passeroit pour un songe ou pour une imposture.
    Je dirai plus: l'empire est plus  vous qu' moi,
    Puisqu' Lonce mort tout entier je le doi:                    520
    C'est le prix de son sang, c'est pour y satisfaire
    Que je rends  la soeur ce que je tiens du frre;
    Non que pour m'acquitter par cette lection
    Mon devoir ait forc mon inclination:
    Il prsenta mon coeur aux yeux qui le charmrent,              525
    Il prpara mon me aux feux qu'ils allumrent;
    Et ces yeux tout divins[315], par un soudain pouvoir,
    Achevrent sur moi l'effet de ce devoir.
    Oui, mon coeur, chre Eudoxe,  ce trne n'aspire
    Que pour vous voir bientt matresse de l'empire.              530
    Je ne me suis voulu jeter dans le hasard
    Que par la seule soif de vous en faire part:
    C'toit l tout mon but. Pour viter l'inceste,
    Je n'ai qu' m'loigner de ce climat funeste;
    Mais si je me drobe au rang qui vous est d,                  535
    Ce sera par moi seul que vous l'aurez perdu[316]:
    Seul je vous terai ce que je vous dois rendre.
    Disposez des moyens et du temps de le prendre.
    Quand vous voudrez rgner, faites-m'en possesseur;
    Mais comme enfin j'ai lieu de craindre pour ma soeur,
    Tirez-la dans ce jour de ce pril extrme,
    Ou demain je ne prends conseil que de moi-mme.

    LONTINE.

    Reposez-vous sur moi, Seigneur, de tout son sort,
    Et n'en apprhendez ni l'hymen ni la mort.


SCNE III.

LONTINE, EUDOXE.

    LONTINE.

    Ce n'est plus avec vous qu'il faut que je dguise;             545
    A ne vous rien cacher son amour m'autorise:
    Vous saurez les desseins de tout ce que j'ai fait,
    Et pourrez me servir  presser leur effet[317].
      Notre vrai Martian adore la Princesse:
    Animons toutes deux l'amant pour la matresse;                 550
    Faisons que son amour nous venge de Phocas,
    Et de son propre fils arme pour nous le bras.
    Si j'ai pris soin de lui, si je l'ai laiss vivre,
    Si je perdis Lonce, et ne le fis pas suivre,
    Ce fut sur l'espoir seul qu'un jour, pour s'agrandir,          555
    A ma pleine vengeance il pourroit s'enhardir.
    Je ne l'ai conserv que pour ce parricide.

    EUDOXE.

    Ah! Madame.

    LONTINE.

                Ce mot dj vous intimide!
    C'est  de telles mains qu'il nous faut recourir;
    C'est par l qu'un tyran est digne de prir;                   560
    Et le courroux du ciel, pour en purger la terre,
    Nous doit un parricide au refus du tonnerre.
    C'est  nous qu'il remet de l'y prcipiter:
    Phocas le commettra s'il le peut viter;
    Et nous immolerons au sang de votre frre                      565
    Le pre par le fils, ou le fils par le pre.
    L'ordre est digne de nous; le crime est digne d'eux:
    Sauvons Hraclius au pril de tous deux.

    EUDOXE.

    Je sais qu'un parricide est digne d'un tel pre;
    Mais faut-il qu'un tel fils soit en pril d'en faire[318]?     570
    Et sachant sa vertu, pouvez-vous justement
    Abuser jusque-l de son aveuglement?

    LONTINE.

    Dans le fils d'un tyran l'odieuse naissance
    Mrite que l'erreur arrache l'innocence,
    Et que de quelque clat qu'il se soit revtu,                  575
    Un crime qu'il ignore en souille la vertu.

    PAGE[319].

    Exupre, Madame, est l qui vous demande.

    LONTINE.

    Exupre!  ce nom que ma surprise est grande!
    Qu'il entre. A quel dessein vient-il parler  moi,
    Lui que je ne vois point, qu' peine je connoi?                580
    Dans l'me il hait Phocas, qui s'immola son pre;
    Et sa venue ici cache quelque mystre.
    Je vous l'ai dj dit, votre langue nous perd.


SCNE IV.

EXUPRE, LONTINE, EUDOXE.

    EXUPRE.

    Madame, Hraclius vient d'tre dcouvert.

    LONTINE,  Eudoxe.

    Eh bien?

    EUDOXE.

             Si....

    LONTINE.

                    Taisez-vous.

(A Exupre[320].)

                                 Depuis quand?

    EXUPRE.

                                               Tout  l'heure.

    LONTINE.

    Et dj l'Empereur a command qu'il meure?

    EXUPRE.

    Le tyran est bien loin de s'en voir clairci.

    LONTINE.

    Comment?

    EXUPRE.

             Ne craignez rien, Madame, le voici.

    LONTINE.

    Je ne vois que Lonce.

    EXUPRE.

                           Ah! quittez l'artifice.


SCNE V.

MARTIAN[321], LONTINE, EXUPRE, EUDOXE.

    MARTIAN.

    Madame, dois-je croire un billet de Maurice?                   590
    Voyez si c'est sa main, ou s'il est contrefait:
    Dites s'il me dtrompe, ou m'abuse en effet,
    Si je suis votre fils, ou s'il toit mon pre:
    Vous en devez connotre encor le caractre.

    LONTINE lit le billet[322].

    BILLET DE MAURICE.

            _Lontine a tromp Phocas,                             595
    Et livrant pour mon fils un des siens au trpas,
    Drobe  sa fureur l'hritier de l'empire.
    O vous qui me restez de fidles sujets,
    Honorez son grand zle, appuyez ses projets:
    Sous le nom de Lonce Hraclius respire._                      600

    _MAURICE._

(Elle rend le billet  Exupre, qui le lui a donn, et continue.)

    Seigneur, il vous dit vrai: vous tiez en mes mains
    Quand on ouvrit Byzance au pire des humains,
    Maurice m'honora de cette confiance;
    Mon zle y rpondit par del sa croyance.
    Le voyant prisonnier et ses quatre autres fils,                605
    Je cachai quelques jours ce qu'il m'avoit commis;
    Mais enfin, toute prte  me voir dcouverte,
    Ce zle sur mon sang dtourna votre perte.
    J'allai pour vous sauver vous offrir  Phocas;
    Mais j'offris votre nom, et ne vous donnai pas.                610
    La gnreuse ardeur de sujette fidle
    Me rendit pour mon prince  moi-mme cruelle:
    Mon fils fut, pour mourir, le fils de l'Empereur.
    J'blouis le tyran, je trompai sa fureur:
    Lonce, au lieu de vous, lui servit de victime.                615

(Elle fait un soupir.)

    Ah! pardonnez, de grce; il m'chappe sans crime.
    J'ai pris pour vous sa vie, et lui rends un soupir;
    Ce n'est pas trop, Seigneur, pour un tel souvenir:
    A cet illustre effort par mon devoir rduite,
    J'ai dompt la nature, et ne l'ai pas dtruite.                620
      Phocas, ravi de joie  cette illusion,
    Me combla de faveurs avec profusion,
    Et nous fit de sa main cette haute fortune
    Dont il n'est pas besoin que je vous importune.
      Voil ce que mes soins vous laissoient ignorer;              625
    Et j'attendois, Seigneur,  vous le dclarer,
    Que par vos grands exploits votre rare vaillance
    Pt faire  l'univers croire votre naissance,
    Et qu'une occasion pareille  ce grand bruit
    Nous pt de son aveu promettre quelque fruit;                  630
    Car comme j'ignorois que notre[323] grand monarque
    En et pu rien savoir, ou laisser quelque marque,
    Je doutois qu'un secret, n'tant su que de moi,
    Sous un tyran si craint pt trouver quelque foi.

    EXUPRE.

    Comme sa cruaut, pour mieux gner Maurice,                    635
    Le foroit de ses fils  voir le sacrifice,
    Ce prince vit l'change, et l'alloit empcher;
    Mais l'acier des bourreaux fut plus prompt  trancher:
    La mort de votre fils arrta cette envie,
    Et prvint d'un moment le refus de sa vie.                     640
      Maurice,  quelque espoir se laissant lors flatter,
    S'en ouvrit  Flix, qui vint le visiter,
    Et trouva les moyens de lui donner ce gage
    Qui vous en pt un jour rendre un plein tmoignage[324].
    Flix est mort, Madame, et nagure en mourant                  645
    Il remit ce dpt  son plus cher parent;
    Et m'ayant tout cont: Tiens, dit-il, Exupre,
          Sers ton prince, et venge ton pre.
    Arm d'un tel secret, Seigneur, j'ai voulu voir
    Combien parmi le peuple il auroit de pouvoir.                  650
    J'ai fait semer ce bruit sans vous faire connotre;
    Et voyant tous les coeurs vous souhaiter pour matre,
    J'ai ligu du tyran les secrets ennemis,
    Mais sans leur dcouvrir plus qu'il ne m'est permis.
    Ils aiment votre nom, sans savoir davantage;                   655
    Et cette seule joie anime leur courage,
    Sans qu'autres que les deux qui vous parloient l-bas
    De tout ce qu'elle a fait sachent plus que Phocas[325].
    Vous venez de savoir ce que vous vouliez d'elle;
    C'est  vous de rpondre  son gnreux zle[326].             660
    Le peuple est mutin, nos amis assembls,
    Le tyran effray, ses confidents troubls.
    Donnez l'aveu du Prince  sa mort qu'on apprte,
    Et ne ddaignez pas d'ordonner de sa tte.

    MARTIAN[327].

    Surpris des nouveauts d'un tel vnement,                     665
    Je demeure  vos yeux muet d'tonnement.
      Je sais ce que je dois, Madame, au grand service
    Dont vous avez sauv l'hritier de Maurice.
    Je croyois, comme fils, devoir tout  vos soins,
    Et je vous dois bien plus lorsque je vous suis moins;          670
    Mais pour vous expliquer toute ma gratitude,
    Mon me a trop de trouble et trop d'inquitude.
    J'aimois, vous le savez, et mon coeur enflamm
    Trouve enfin une soeur dedans l'objet aim.
    Je perds une matresse en gagnant un empire:                   675
    Mon amour en murmure, et mon coeur en soupire;
    Et de mille pensers mon esprit agit
    Parot enseveli dans la stupidit.
    Il est temps d'en sortir, l'honneur nous le commande:
    Il faut donner un chef  votre illustre bande.                 680
    Allez, brave Exupre, allez, je vous rejoins;
    Souffrez que je lui parle un moment sans tmoins.
    Disposez cependant vos amis  bien faire;
    Surtout sauvons le fils en immolant le pre:
    Il n'eut rien du tyran qu'un peu de mauvais sang[328],         685
    Dont la dernire guerre a trop purg son flanc.

    EXUPRE.

    Nous vous rendrons, Seigneur, entire obissance,
    Et vous allons attendre avec impatience.


SCNE VI.

MARTIAN[329], LONTINE, EUDOXE.

    MARTIAN.

    Madame, pour laisser toute sa dignit
    A ce dernier effort de gnrosit,                             690
    Je crois que les raisons que vous m'avez donnes
    M'en ont seules cach le secret tant d'annes.
    D'autres souponneroient qu'un peu d'ambition,
    Du prince Martian voyant la passion,
    Pour lui voir sur le trne lever votre fille,                 695
    Auroit voulu laisser l'empire en sa famille,
    Et me faire trouver un tel destin bien doux
    Dans l'ternelle erreur d'tre sorti de vous;
    Mais je tiendrois  crime une telle pense.
    Je me plains seulement d'une ardeur insense,                  700
    D'un dtestable amour que pour ma propre soeur
    Vous-mme vous avez allum dans mon coeur.
    Quel dessein faisiez-vous sur cet aveugle inceste?

    LONTINE.

    Je vous aurois tout dit avant ce noeud funeste;
    Et je le craignois peu, trop sre que Phocas,                  705
    Ayant d'autres desseins, ne le souffriroit pas.
      Je voulois donc, Seigneur, qu'une flamme si belle
    Portt votre courage aux vertus dignes d'elle,
    Et que votre valeur l'ayant su mriter,
    Le refus du tyran vous pt mieux irriter.                      710
    Vous n'avez pas rendu mon esprance vaine:
    J'ai vu dans votre amour une source de haine;
    Et j'ose dire encor qu'un bras si renomm
    Peut-tre auroit moins fait si le coeur n'et aim.
    Achevez donc, Seigneur; et puisque Pulchrie[330]              715
    Doit craindre l'attentat d'une aveugle furie....

    MARTIAN.

    Peut-tre il vaudroit mieux moi-mme la porter
    A ce que le tyran tmoigne en souhaiter:
    Son amour, qui pour moi rsiste  sa colre,
    N'y rsistera plus quand je serai son frre.                   720
    Pourrois-je lui trouver un plus illustre poux?

    LONTINE.

    Seigneur, qu'allez-vous faire? et que me dites-vous?

    MARTIAN.

    Que peut-tre, pour rompre un si digne hymne,
    J'expose  tort sa tte avec ma destine,
    Et fais d'Hraclius un chef de conjurs                        725
    Dont je vois les complots encor mal assurs.
    Aucun d'eux du tyran n'approche la personne;
    Et quand mme l'issue en pourroit tre bonne,
    Peut-tre il m'est honteux de reprendre l'tat
    Par l'infme succs d'un lche assassinat;                     730
    Peut-tre il vaudroit mieux en tte d'une arme
    Faire parler pour moi toute ma renomme,
    Et trouver  l'empire un chemin glorieux
    Pour venger mes parents d'un bras victorieux.
    C'est dont je vais rsoudre avec cette princesse,              735
    Pour qui non plus l'amour, mais le sang m'intresse.
    Vous, avec votre Eudoxe....

    LONTINE.

                                Ah! Seigneur, coutez.

    MARTIAN.

    J'ai besoin de conseils dans ces difficults;
    Mais  parler sans fard, pour couter les vtres,
    Outre mes intrts, vous en avez trop d'autres.                740
    Je ne souponne point vos voeux ni votre foi;
    Mais je ne veux d'avis que d'un coeur tout  moi.
    Adieu.


SCNE VII.

LONTINE, EUDOXE.

    LONTINE.

            Tout me confond, tout me devient contraire.
    Je ne fais rien du tout, quand je pense tout faire;
    Et lorsque le hasard me flatte avec excs,                     745
    Tout mon dessein avorte au milieu du succs:
    Il semble qu'un dmon funeste  sa conduite
    Des beaux commencements empoisonne la suite.
    Ce billet, dont je vois Martian abus,
    Fait plus en ma faveur que je n'aurois os:                    750
    Il arme puissamment le fils contre le pre;
    Mais comme il a lev le bras en qui j'espre,
    Sur le point de frapper, je vois avec regret
    Que la nature y forme un obstacle secret.
    La vrit le trompe, et ne peut le sduire[331]:               755
    Il sauve en reculant ce qu'il croit mieux dtruire;
    Il doute, et du ct que je le vois pencher,
    Il va presser l'inceste au lieu de l'empcher.

    EUDOXE.

    Madame, pour le moins vous avez connoissance
    De l'auteur de ce bruit, et de mon innocence;                  760
    Mais je m'tonne fort de voir  l'abandon
    Du prince Hraclius les droits avec le nom.
    Ce billet, confirm par votre tmoignage,
    Pour monter dans le trne est un grand avantage.
    Si Martian le peut sous ce titre occuper,                      765
    Pensez-vous qu'il se laisse aisment dtromper,
    Et qu'au premier moment qu'il vous verra ddire,
    Aux mains de son vrai matre il remette l'empire?

    LONTINE.

    Vous tes curieuse, et voulez trop savoir.
    N'ai-je pas dj dit que j'y saurai pourvoir?                  770
    Tchons, sans plus tarder,  revoir Exupre,
    Pour prendre en ce dsordre un conseil salutaire.


FIN DU SECOND ACTE.

  [308] Voltaire dans son texte (1764) donne _aprs_, comme nous;
  mais il lit _auprs_, et fait la critique suivante: Comme tant
  la gouvernante auprs du sien, n'est pas franais.

  [309] _Var._ De sorte que le sien passe ici pour mon frre.
  (1647-56)

  [310] Les ditions de 1664-82 portent: J'ai fait pour _la_
  flchir.... ce qui ne peut offrir un sens raisonnable.

  [311] _Var._ Et que par ce grand bruit sem confusment.
  (1647-63)

  [312] _Var._ C'est  nous  rpondre  ce qu'il en prtend.
  (1647-56)

  [313] _Var._ De ce trne,  Phocas sous ce titre arrach.
  (1647-56)

  [314] _Var._ Si sans votre cong j'en osois faire clat.
  (1647-56)

  [315] Il y a _tout_, par un _t_, dans toutes les ditions. Celles
  de 1668 et de 1682 portent _tout-divins_, avec un trait d'union,
  comme si l'adverbe et l'adjectif formaient un mot compos.

  [316] _Var._ Ce sera pour moi seul que vous l'aurez perdu. (1647
  in-4)

  [317] _Var._ Et me pourrez servir  presser leur effet. (1647-56)

  [318] _Var._ Mais je crois qu'un tel fils est indigne d'en faire,
        Et que tant de vertu mrite aucunement
        Qu'on abuse un peu moins de son aveuglement. (1647-56)

  [319] Voltaire ouvre ici une nouvelle scne, la scne IV, forme
  des sept vers qui suivent. Au lieu de PAGE, il met LE PAGE, et
  dit: Ce page ne parat plus aujourd'hui. On ne connaissait point
  alors les pages.

  [320] Cette indication manque dans les ditions antrieures 
  1664.

  [321] Dans les ditions de 1647-60 il y a ici, et en tte du
  premier couplet: MARTIAN, _cru Lonce_.

  [322] Les ditions de 1647-60 donnent simplement: LONTINE _lit_,
  et n'ont point le titre: BILLET DE MAURICE.

  [323] L'dition de 1682 donne par erreur _votre_, pour _notre_.

  [324] _Var._ Qui vous en pt un jour rendre un haut tmoignage.
  (1647-56)

  [325] L'orthographe de ces deux vers varie dans les diffrentes
  ditions: celles de 1647, de 1652 et de 1655 portent:

    Sans qu'_autre_ que les deux qui vous parloient l-bas
    De tout ce qu'elle a fait _sachent_ plus que Phocas;

  celles de 1654, de 1656 et de 1660 donnent _autre_ et _sache_, au
  singulier; celle de 1663 met _autres_ au pluriel, et _sache_ au
  singulier; enfin les dernires ditions (1664-82) mettent les deux
  mots au pluriel.

  [326] _Var._ C'est  vous  rpondre  son gnreux zle.
  (1647-56).

  [327] _Var._ MARTIAN, _croyant tre Hraclius_. (1647-60)

  [328] L'erreur o l'on a t longtemps qu'on se fait tirer son
  mauvais sang par une saigne a produit cette fausse allgorie.
  Elle se trouve employe dans la tragdie d'_Andronic_ (_de
  Campistron), reprsente pour la premire fois le 8 fvrier
  1685_:

    Quand j'ai du mauvais sang, je me le fais tirer.

  Et on prtend qu'en effet Philippe II avait fait cette rponse 
  ceux qui demandaient la grce de don Carlos. Dans presque toutes
  les anciennes tragdies, il est toujours question de se dfaire
  _d'un peu de mauvais sang_. (_Voltaire._)--Voyez ci-aprs, vers
  1436.

  [329] Ici et en tte de chacun des couplets que dit MARTIAN dans
  cette scne, ce nom, dans les ditions de 1647-60, est suivi des
  mots: _croyant tre Hraclius_.

  [330] _Var._ Achevez donc, Seigneur, d'arracher Pulchrie
        Au cruel attentat d'une indigne furie. (1647-56)

  [331] _Var._ La vrit le trompe et ne le peut sduire. (1647-56)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

MARTIAN[332], PULCHRIE.

    MARTIAN.

    Je veux bien l'avouer, Madame, car mon coeur
    A de la peine encore  vous nommer ma soeur,
    Quand malgr ma fortune  vos pieds abaisse,                  775
    J'osai jusques  vous lever ma pense,
    Plus plein d'tonnement que de timidit,
    J'interrogeois ce coeur sur sa tmrit;
    Et dans ses mouvements, pour secrte rponse,
    Je sentois quelque chose au-dessus de Lonce,                  780
    Dont, malgr ma raison, l'imprieux effort
    Emportoit mes desirs au del de mon sort.

    PULCHRIE.

    Moi-mme assez souvent j'ai senti dans mon me
    Ma naissance en secret me reprocher ma flamme.
    Mais quoi? l'impratrice  qui je dois le jour                 785
    Avoit innocemment fait natre cet amour:
    J'approchois de quinze ans, alors qu'empoisonne[333]
    Pour avoir contredit mon indigne hymne,
    Elle mla ces mots  ses derniers soupirs[334]:
    Le tyran veut surprendre ou forcer vos desirs,                790
    Ma fille, et sa fureur  son fils vous destine;
    Mais prenez un poux des mains de Lontine;
    Elle garde un trsor qui vous sera bien cher.
    Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher,
    Qu'au lieu de la har d'avoir livr mon frre,                 795
    J'en tins le bruit pour faux, elle me devint chre;
    Et confondant ces mots de trsor et d'poux,
    Je crus les bien entendre, expliquant tout de vous.
      J'opposois de la sorte  ma fire naissance
    Les favorables lois de mon obissance;                         800
    Et je m'imputois mme  trop de vanit
    De trouver entre nous quelque ingalit.
    La race de Lonce tant patricienne,
    L'clat de vos vertus l'galoit  la mienne;
    Et je me laissois dire en mes douces erreurs:                  805
    C'est de pareils hros qu'on fait les empereurs;
    Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage
    A qui le monde entier peut rendre un juste hommage.
    J'coutois sans ddain ce qui m'autorisoit:
    L'amour pensoit le dire, et le sang le disoit;                 810
    Et de ma passion la flatteuse imposture
    S'emparoit dans mon coeur des droits de la nature.

    MARTIAN.

    Ah! ma soeur, puisqu'enfin mon destin clairci
    Veut que je m'accoutume  vous nommer ainsi,
    Qu'aisment l'amiti jusqu' l'amour nous mne!                815
    C'est un penchant si doux qu'on y tombe sans peine;
    Mais quand il faut changer l'amour en amiti,
    Que l'me qui s'y force est digne de piti!
    Et qu'on doit plaindre un coeur qui n'osant s'en dfendre,
    Se laisse dchirer avant que de se rendre!                     820
    Ainsi donc la nature  l'espoir le plus doux
    Fait succder l'horreur, et l'horreur d'tre  vous!
    Ce que je suis m'arrache  ce que j'aimois d'tre!
    Ah! s'il m'toit permis de ne me pas connotre,
    Qu'un si charmant abus seroit  prfrer                       825
    A l'pre vrit qui vient de m'clairer[335]!

    PULCHRIE.

    J'eus pour vous trop d'amour pour ignorer ses forces;
    Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces;
    Et la haine  mon gr les fait plus doucement
    Que quand il faut aimer, mais aimer autrement.                 830
    J'ai senti comme vous une douleur bien vive
    En brisant les beaux fers qui me tenoient captive;
    Mais j'en condamnerois le plus doux souvenir,
    S'il avoit  mon coeur cot plus d'un soupir.
    Ce grand coup m'a surprise et ne m'a point trouble;
    Mon me l'a reu sans en tre accable;
    Et comme tous mes feux n'avoient rien que de saint,
    L'honneur les alluma, le devoir les teint.
    Je ne vois plus d'amant o je rencontre un frre;
    L'un ne peut me toucher, ni l'autre me dplaire[336];          840
    Et je tiendrai toujours mon bonheur infini,
    Si les miens sont vengs, et le tyran puni.
      Vous que va sur le trne lever la naissance,
    Rgnez sur votre coeur avant que sur Byzance;
    Et domptant comme moi ce dangereux mutin,                      845
    Commencez  rpondre  ce noble destin.

    MARTIAN.

    Ah! vous ftes toujours l'illustre Pulchrie[337],
    En fille d'empereur ds le berceau nourrie;
    Et ce grand nom sans peine a pu vous enseigner[338]
    Comment dessus vous-mme il vous falloit rgner;               850
    Mais pour moi, qui cach sous une autre aventure,
    D'une me plus commune ai pris quelque teinture,
    Il n'est pas merveilleux si ce que je me crus
    Mle un peu de Lonce au coeur d'Hraclius.
    A mes confus regrets soyez donc moins svre[339]:             855
    C'est Lonce qui parle, et non pas votre frre;
    Mais si l'un parle mal, l'autre va bien agir,
    Et l'un ni l'autre enfin ne vous fera rougir[340].
    Je vais des conjurs embrasser l'entreprise,
    Puisqu'une me si haute  frapper m'autorise,                  860
    Et tient que pour rpandre un si coupable sang,
    L'assassinat est noble et digne de mon rang.
    Pourrai-je cependant vous faire une prire?

    PULCHRIE.

    Prenez sur Pulchrie une puissance entire.

    MARTIAN.

    Puisqu'un amant si cher ne peut plus tre  vous,              865
    Ni vous mettre l'empire en la main d'un poux,
    pousez Martian comme un autre moi-mme:
    Ne pouvant tre  moi, soyez  ce que j'aime.

    PULCHRIE.

    Ne pouvant tre  vous, je pourrois justement
    Vouloir n'tre  personne, et fuir tout autre amant;           870
    Mais on pourroit nommer cette fermet d'me
    Un reste mal teint d'incestueuse flamme.
    Afin donc qu' ce choix j'ose tout accorder,
    Soyez mon empereur pour me le commander.
    Martian vaut beaucoup, sa personne m'est chre;                875
    Mais purgez sa vertu des crimes de son pre,
    Et donnez  mes feux pour lgitime objet
    Dans le fils du tyran votre premier sujet[341].

    MARTIAN.

    Vous le voyez, j'y cours; mais enfin, s'il arrive
    Que l'issue en devienne ou funeste ou tardive[342],            880
    Votre perte est jure; et d'ailleurs nos amis
    Au tyran immol voudront joindre ce fils.
    Sauvez d'un tel pril et sa vie et la vtre:
    Par cet heureux hymen conservez l'un et l'autre;
    Garantissez ma soeur des fureurs de Phocas,                    885
    Et mon ami de suivre un tel pre au trpas.
    Faites qu'en ce grand jour la troupe d'Exupre[343]
    Dans un sang odieux respecte mon beau-frre;
    Et donnez au tyran, qui n'en pourra jouir,
    Quelques moments de joie afin de l'blouir.                    890

    PULCHRIE.

    Mais durant ces moments, unie  sa famille,
    Il deviendra mon pre, et je serai sa fille:
    Je lui devrai respect, amour, fidlit;
    Ma haine n'aura plus d'imptuosit;
    Et tous mes voeux pour vous seront mols et timides,            895
    Quand mes voeux contre lui seront des parricides,
    Outre que le succs est encore  douter,
    Que l'on peut vous trahir, qu'il peut vous rsister,
    Si vous y succombez, pourrai-je me ddire
    D'avoir port chez lui les titres de l'empire?                 900
    Ah! combien ces moments de quoi vous me flattez[344]
    Alors pour mon supplice auroient d'ternits!
    Votre haine voit peu l'erreur de sa tendresse:
    Comme elle vient de natre, elle n'est que foiblesse.
    La mienne a plus de force, et les yeux mieux ouverts;
    Et se dt avec moi perdre tout l'univers[345],
    Jamais un seul moment, quoi que l'on puisse faire,
    Le tyran n'aura droit de me traiter de pre.
    Je ne refuse au fils ni mon coeur ni ma foi:
    Vous l'aimez, je l'estime, il est digne de moi.                910
    Tout son crime est un pre  qui le sang l'attache:
    Quand il n'en aura plus, il n'aura plus de tache;
    Et cette mort, propice  former ces beaux noeuds,
    Purifiant l'objet, justifiera mes feux.
      Allez donc prparer cette heureuse journe,                  915
    Et du sang du tyran signez cet hymne.
    Mais quel mauvais dmon devers nous le conduit?

    MARTIAN.

    Je suis trahi, Madame, Exupre le suit.


SCNE II.

PHOCAS, EXUPRE, AMYNTAS, MARTIAN, PULCHRIE, CRISPE.

    PHOCAS.

    Quel est votre entretien avec cette princesse?
    Des noces que je veux?

    MARTIAN.

                           C'est de quoi je la presse.             920

    PHOCAS.

    Et vous l'avez gagne en faveur de mon fils?

    MARTIAN.

    Il sera son poux, elle me l'a promis.

    PHOCAS.

    C'est beaucoup obtenu d'une me si rebelle.
    Mais quand?

    MARTIAN.

                C'est un secret que je n'ai pas su d'elle.

    PHOCAS.

    Vous pouvez m'en dire un dont je suis plus jaloux[346].        925
    On dit qu'Hraclius est fort connu de vous:
    Si vous aimez mon fils, faites-le-moi connotre.

    MARTIAN.

    Vous le connoissez trop, puisque je vois ce tratre.

    EXUPRE.

    Je sers mon empereur, et je sais mon devoir.

    MARTIAN.

    Chacun te l'avouera: tu le fais assez voir.                    930

    PHOCAS.

    De grce, claircissez ce que je vous propose.
    Ce billet  demi m'en dit bien quelque chose;
    Mais, Lonce, c'est peu si vous ne l'achevez.

    MARTIAN.

    Nommez-moi par mon nom, puisque vous le savez:
    Dites Hraclius; il n'est plus de Lonce,                      935
    Et j'entends mon arrt sans qu'on me le prononce.

    PHOCAS.

    Tu peux bien t'y rsoudre, aprs ton vain effort
    Pour m'arracher le sceptre et conspirer ma mort.

    MARTIAN.

    J'ai fait ce que j'ai d. Vivre sous ta puissance,
    C'et t dmentir mon nom et ma naissance.                    940
    Et ne point couter le sang de mes parents,
    Qui ne crie en mon corps que la mort des tyrans.
    Quiconque pour l'empire eut la gloire de natre
    Renonce  cet honneur s'il peut souffrir un matre:
    Hors le trne ou la mort, il doit tout ddaigner;              945
    C'est un lche, s'il n'ose ou se perdre ou rgner.
      J'entends donc mon arrt sans qu'on me le prononce.
    Hraclius mourra comme a vcu Lonce:
    Bon sujet, meilleur prince; et ma vie et ma mort
    Rempliront dignement et l'un et l'autre sort.                  950
    La mort n'a rien d'affreux pour une me bien ne;
    A mes cts pour toi je l'ai cent fois trane;
    Et mon dernier exploit contre tes ennemis
    Fut d'arrter son bras qui tombait sur ton fils.

    PHOCAS.

    Tu prends pour me toucher un mauvais artifice:                 955
    Hraclius n'eut point de part  ce service;
    J'en ai pay Lonce  qui seul toit d
    L'inestimable honneur de me l'avoir rendu.
    Mais sous des noms divers  soi-mme contraire[347],
    Qui conserva le fils attente sur le pre;                      960
    Et se dsavouant d'un aveugle secours,
    Sitt qu'il se connot il en veut  mes jours.
    Je te devois sa vie, et je me dois justice:
    Lonce est effac par le fils de Maurice.
    Contre un tel attentat rien n'est  balancer,                  965
    Et je saurai punir comme rcompenser.

    MARTIAN.

    Je sais trop qu'un tyran est sans reconnoissance,
    Pour en avoir conu la honteuse esprance,
    Et suis trop au-dessus de cette indignit,
    Pour te vouloir piquer de gnrosit.                          970
    Que ferois-tu pour moi de me laisser la vie,
    Si pour moi sans le trne elle n'est qu'infamie?
    Hraclius vivroit pour te faire la cour!
    Rends-lui, rends-lui son sceptre, ou prive-le du jour.
    Pour ton propre intrt sois juge incorruptible:               975
    Ta vie avec la mienne est trop incompatible;
    Un si grand ennemi ne peut tre gagn,
    Et je te punirois de m'avoir pargn.
    Si de ton fils sauv j'ai rappel l'image,
    J'ai voulu de Lonce taler le courage,                        980
    Afin qu'en le voyant tu ne doutasses plus
    Jusques o doit aller celui d'Hraclius.
    Je me tiens plus heureux de prir en monarque,
    Que de vivre en clat sans en porter la marque;
    Et puisque pour jouir d'un si glorieux sort,                   985
    Je n'ai que ce moment qu'on destine  ma mort[348],
    Je la rendrai si belle et si digne d'envie,
    Que ce moment vaudra la plus illustre vie.
    M'y faisant donc conduire, assure ton pouvoir,
    Et dlivre mes yeux de l'horreur de te voir.                   990

    PHOCAS.

    Nous verrons la vertu de cette me hautaine[349].
    Faites-le retirer en la chambre prochaine,
    Crispe; et qu'on me l'y garde, attendant que mon choix
    Pour punir son forfait vous donne d'autres lois.

    MARTIAN,  Pulchrie.

    Adieu, Madame, adieu: je n'ai pu davantage,                    995
    Ma mort vous va laisser encor dans l'esclavage:
    Le ciel par d'autres mains vous en daigne affranchir!


SCNE III.

PHOCAS, PULCHRIE, EXUPRE, AMYNTAS.

    PHOCAS.

    Et toi, n'espre pas dsormais me flchir.
    Je tiens Hraclius, et n'ai plus rien  craindre,
    Plus lieu de te flatter, plus lieu de me contraindre,         1000
    Ce frre et ton espoir vont entrer au cercueil,
    Et j'abattrai d'un coup sa tte et ton orgueil.
    Mais ne te contrains point dans ces rudes alarmes:
    Laisse aller tes soupirs, laisse couler tes larmes.

    PULCHRIE.

    Moi, pleurer! moi, gmir, tyran! J'aurois pleur              1005
    Si quelques lchets l'avoient dshonor,
    S'il n'et pas emport sa gloire toute entire,
    S'il m'avoit fait rougir par la moindre prire,
    Si quelque infme espoir qu'on lui dt pardonner
    Et mrit la mort que tu lui vas donner.                     1010
    Sa vertu jusqu'au bout ne s'est point dmentie[350]:
    Il n'a point pris le ciel ni le sort  partie,
    Point querell le bras qui fait ces lches coups,
    Point daign contre lui perdre un juste courroux.
    Sans te nommer ingrat, sans trop le nommer tratre,
    De tous deux, de soi-mme il s'est montr le matre;
    Et dans cette surprise il a bien su courir
    A la ncessit qu'il voyoit de mourir.
    Je gotois cette joie en un sort si contraire.
    Je l'aimai comme amant, je l'aime comme frre;                1020
    Et dans ce grand revers je l'ai vu hautement
    Digne d'tre mon frre, et d'tre mon amant.

    PHOCAS.

    Explique, explique mieux le fond de ta pense;
    Et sans plus te parer d'une vertu force,
    Pour apaiser le pre, offre le coeur au fils,                 1025
    Et tche  racheter ce cher frre  ce prix.

    PULCHRIE.

    Crois-tu que sur la foi de tes fausses promesses
    Mon me ose descendre  de telles bassesses?
    Prends mon sang pour le sien; mais s'il y faut mon coeur.
    Prisse Hraclius avec sa triste soeur!                       1030

    PHOCAS.

    Eh bien! il va prir; ta haine en est complice.

    PULCHRIE.

    Et je verrai du ciel bientt choir ton supplice.
    Dieu, pour le rserver  ses puissantes mains,
    Fait avorter exprs tous les moyens humains;
    Il veut frapper le coup sans notre ministre.                 1035
    Si l'on t'a bien donn Lonce pour mon frre,
    Les quatre autres peut-tre  tes yeux abuss,
    Ont t comme lui des Csars supposs.
    L'tat, qui dans leur mort voyoit trop sa ruine,
    Avoit des gnreux autres que Lontine;                       1040
    Ils trompoient d'un barbare aisment la fureur,
    Qui n'avoient jamais vu la cour ni l'Empereur.
    Crains, tyran, crains encor: tous les quatre peut-tre
    L'un aprs l'autre enfin se vont faire parotre;
    Et malgr tous tes soins, malgr tout ton effort,             1045
    Tu ne les connotras qu'en recevant la mort.
    Moi-mme,  leur dfaut, je serai la conqute
    De quiconque  mes pieds apportera ta tte[351];
    L'esclave le plus vil qu'on puisse imaginer
    Sera digne de moi s'il peut t'assassiner.                     1050
    Va perdre Hraclius, et quitte la pense
    Que je me pare ici d'une vertu force;
    Et sans m'importuner de rpondre  tes voeux,
    Si tu prtends rgner, dfais-toi de tous deux[352].


SCNE IV.

PHOCAS, EXUPRE, AMYNTAS.

    PHOCAS.

    J'coute avec plaisir ces menaces frivoles;                   1055
    Je ris d'un dsespoir qui n'a que des paroles;
    Et de quelque faon qu'elle m'ose outrager,
    Le sang d'Hraclius m'en doit assez venger.
      Vous donc, mes vrais amis, qui me tirez de peine;
    Vous, dont je vois l'amour quand je craignois la haine;
    Vous, qui m'avez livr mon secret ennemi,
    Ne soyez point vers moi fidles  demi:
    Rsolvez avec moi des moyens de sa perte:
    La ferons-nous secrte, ou bien  force ouverte?
    Prendrons-nous le plus sr, ou le plus glorieux?              1065

    EXUPRE.

    Seigneur, n'en doutez point, le plus sr vaut le mieux;
    Mais le plus sr pour vous est que sa mort clate,
    De peur qu'en l'ignorant le peuple ne se flatte,
    N'attende encor ce prince, et n'ait quelque raison
    De courir en aveugle  qui prendra son nom.                   1070

    PHOCAS.

    Donc, pour ter tout doute  cette populace,
    Nous envoirons sa tte au milieu de la place,

    EXUPRE.

    Mais si vous la coupez dedans votre palais,
    Ces obstins mutins ne le croiront jamais;
    Et sans que pas un d'eux  son erreur renonce,                1075
    Ils diront qu'on impute un faux nom  Lonce,
    Qu'on en fait un fantme afin de les tromper,
    Prts  suivre toujours qui voudra l'usurper.

    PHOCAS.

    Lors nous leur ferons voir ce billet de Maurice.

    EXUPRE.

    Ils le tiendront pour faux, et pour un artifice.              1080
    Seigneur, aprs vingt ans vous esprez en vain
    Que ce peuple ait des yeux pour connotre sa main.
    Si vous voulez calmer toute cette tempte,
    Il faut en pleine place abattre cette tte.
    Et qu'il die[353], en mourant,  ce peuple confus:            1085
    Peuple, n'en doute point, je suis Hraclius.

    PHOCAS.

    Il le faut, je l'avoue; et dj je destine[354]
    A ce mme chafaud l'infme Lontine.
    Mais si ces insolents l'arrachent de nos mains?

    EXUPRE.

    Qui l'osera, Seigneur?

    PHOCAS.

                           Ce peuple que je crains[355].          1090

    EXUPRE.

    Ah! souvenez-vous mieux des dsordres qu'enfante
    Dans un peuple sans chef la premire pouvante.
    Le seul bruit de ce prince au palais arrt
    Dispersera soudain chacun de son ct;
    Les plus audacieux craindront votre justice,                  1095
    Et le reste en tremblant ira voir son supplice.
    Mais ne leur donnez pas, tardant trop  punir,
    Le temps de se remettre et de se runir:
    Envoyez des soldats  chaque coin des rues;
    Saisissez l'Hippodrome avec ses avenues;                      1100
    Dans tous les lieux publics rendez-vous le plus fort.
    Pour nous, qu'un tel indice intresse  sa mort,
    De peur que d'autres mains ne se laissent sduire,
    Jusques  l'chafaud laissez-nous le conduire[356].
    Nous aurons trop d'amis pour en venir  bout;                 1105
    J'en rponds sur ma tte, et j'aurai l'oeil  tout.

    PHOCAS.

    C'en est trop, Exupre: allez, je m'abandonne
    Aux fidles conseils que votre ardeur me donne.
    C'est l'unique moyen de dompter nos mutins,
    Et d'teindre  jamais ces troubles intestins.                1110
    Je vais, sans diffrer, pour cette grande affaire
    Donner  tous mes chefs un ordre ncessaire.
    Vous, pour rpondre aux soins que vous m'avez promis,
    Allez de votre part assembler vos amis,
    Et croyez qu'aprs moi, jusqu' ce que j'expire,              1115
    Ils seront, eux et vous, les matres de l'empire.


SCNE V.

EXUPRE, AMYNTAS.

    EXUPRE.

    Nous sommes en faveur; ami, tout est  nous:
    L'heur de notre destin va faire des jaloux.

    AMYNTAS.

    Quelque allgresse ici que vous fassiez parotre,
    Trouvez-vous doux les noms de perfide et de tratre?

    EXUPRE.

    Je sais qu'aux gnreux ils doivent faire horreur:
    Ils m'ont frapp l'oreille, ils m'ont bless le coeur;
    Mais bientt par l'effet que nous devons attendre,
    Nous serons en tat de ne les plus entendre.
    Allons: pour un moment qu'il faut les endurer[357],           1125
    Ne fuyons pas les biens qu'ils nous font esprer.


FIN DU TROISIME ACTE.

  [332] Ici encore, et toutes les fois que le nom de MARTIAN
  revient dans cette scne et dans la suivante, il est suivi, dans
  les ditions de 1647-60, des mots _croyant tre Hraclius_.

  [333] _Var._ Je touchois  quinze ans, alors qu'empoisonne.
  (1647-56)

  [334] _Var._ Cette pauvre princesse, en rendant les abois:

    Ma fille (un grand soupir arrta l sa voix),
    Le tyran, me dit-elle,  son fils vous destine. (1647-56)

  [335] _Var._ A l'pre vrit qui me vient d'clairer! (1647-56)

  [336] _Var._ L'on ne me peut toucher, ni l'autre me dplaire.
  (1647-64)

  [337] _Var._ Vous, qui ftes toujours l'illustre Pulchrie.
  (1647-56)

  [338] _Var._ Ce grand nom sans merveille a pu vous enseigner
        Comme dessus vous-mme il vous falloit rgner. (1647-56)

  [339] _Var._ A cette indignit soyez donc moins svre. (1647-56)

  [340] _Var._ Et l'un ni l'autre enfin ne vous feront rougir.
  (1647 in-12-56)

  [341] _Var._ Dans le fils d'un tyran votre premier sujet.
  (1647-56)

  [342] _Var._ Que pour mieux l'assurer l'issue en soit tardive,
        Votre perte est jure; et mme nos amis
        Au tyran immol voudront joindre son fils. (1647-56)

  [343] VAR. Faites qu'en l'immolant la troupe d'Exupre
        Dans le fils d'un tyran respecte mon beau-frre;
        Donnez-lui cette joie, afin de l'blouir,
        Sre qu'il n'en aura qu'un moment  jouir.
        PULCH. Mais durant ce moment, unie  sa famille. (1647-56)

  [344] _Var._ Ah! combien ce moment de quoi vous me flattez
        Alors pour mon supplice auroit d'ternits! (1647-56)

  [345] _Var._ Et dt avecque moi prir tout l'univers. (1647-56)

  [346] _Var._ Dites-m'en donc un autre. On me vient d'assurer
        Qu'Hraclius  vous vient de se dclarer. (1647-56)

  [347] _Var._ Mais s'il sauva le fils, par un effet contraire,
        Le tratre Hraclius attente sur le pre;
        Et le dsavouant d'un aveugle secours. (1647-56)

  [348] L'dition de 1682 porte:  la mort, pour  ma mort.

  [349] _Var._ Nous verrons ta vertu. Crispe, qu'on me l'emmne;
        Tenez-le prisonnier dans la chambre prochaine,
        Qu'on l'y garde avec soin, jusqu' ce que mon choix. (1647-56)

  [350] Thomas Corneille, dans l'dition de 1692, a modifi ce vers
  de la manire suivante:

    Sa vertu ne s'est point un instant dmentie.

  [351] On lit dans _Clitandre_ les deux vers suivants (tome I, p.
  328, vers 961 et 962), qui du reste n'y paraissent qu'en 1660:

    Ce courroux, dont tu ris, en fera la conqute
    De quiconque  ma haine exposera ta tte.

  [352] _Var._ Si tu penses rgner, dfais-toi de tous deux.
  (1647-56)

  [353] L'dition de 1692 a chang _die_ en _dise_.

  [354] _Var._ Je vois bien qu'il le faut, et dj je destine,
         L'immolant en public, d'y joindre Lontine. (1647-64)

  [355]                  Ce peuple que tu crains. (1660-68)

  [356] _Var._ Jusques  l'chafaud laissez-le-nous conduire.
  (1647-56)

  [357] _Var._ Allons: pour un moment qu'il les faut endurer
  (1647-56)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

HRACLIUS, EUDOXE.

    HRACLIUS.

    Vous avez grand sujet d'apprhender pour elle:
    Phocas au dernier point la tiendra criminelle;
    Et je le connois mal, ou s'il la peut trouver,
    Il n'est moyen humain qui puisse la sauver.                   1130
    Je vous plains, cher Eudoxe[358], et non pas votre mre:
    Elle a bien mrit ce qu'a fait Exupre;
    Il trahit justement qui vouloit me trahir[359].

    EUDOXE.

    Vous croyez qu' ce point elle ait pu vous har,
    Vous, pour qui son amour a forc la nature?                   1135

    HRACLIUS.

    Comment voulez-vous donc nommer son imposture?
    M'empcher d'entreprendre, et par un faux rapport
    Confondre en Martian et mon nom et mon sort;
    Abuser d'un billet que le hasard lui donne;
    Attacher de sa main mes droits  sa personne,                 1140
    Et le mettre en tat, dessous sa bonne foi,
    De rgner en ma place, ou de prir pour moi:
    Madame, est-ce en effet me rendre un grand service?

    EUDOXE.

    Et-elle dmenti ce billet de Maurice?
    Et l'et-elle pu faire,  moins que rvler                   1145
    Ce que surtout alors il lui falloit celer?
    Quand Martian par l n'et pas connu son pre,
    C'toit vous hasarder sur la foi d'Exupre:
    Elle en doutoit, Seigneur, et par l'vnement
    Vous voyez que son zle en doutoit justement.                 1150
    Sre en soi des moyens de vous rendre l'empire,
    Qu' vous-mme jamais elle n'a voulu dire,
    Elle a sur Martian tourn le coup fatal
    De l'preuve d'un coeur qu'elle connoissoit mal.
    Seigneur, o seriez-vous sans ce nouveau service?             1155

    HRACLIUS.

    Qu'importe qui des deux on destine au supplice?
    Qu'importe, Martian, vu ce que je te doi,
    Qui trahisse mon sort, d'Exupre ou de moi?
    Si l'on ne me dcouvre, il faut que je m'expose;
    Et l'un et l'autre enfin ne sont que mme chose[360],         1160
    Sinon qu'tant trahi je mourrois malheureux,
    Et que, m'offrant pour toi, je mourrai gnreux.

    EUDOXE.

    Quoi? pour dsabuser une aveugle furie,
    Rompre votre destin, et donner votre vie!

    HRACLIUS.

    Vous tes plus aveugle encor en votre amour.                  1165
    Prira-t-il pour moi quand je lui dois le jour?
    Et lorsque sous mon nom il se livre  sa perte,
    Tiendrai-je sous le sien ma fortune couverte?
    S'il s'agissoit ici de le faire empereur[361],
    Je pourrois lui laisser mon nom et son erreur;                1170
    Mais conniver en lche  ce nom qu'on me vole,
    Quand son pre  mes yeux au lieu de moi l'immole!
    Souffrir qu'il se trahisse aux rigueurs de mon sort!
    Vivre par son supplice et rgner par sa mort!

    EUDOXE.

    Ah! ce n'est pas, Seigneur, ce que je vous demande:
    De cette lchet l'infamie est trop grande.
    Montrez-vous pour sauver ce hros du trpas;
    Mais montrez-vous en matre et ne vous perdez pas:
    Rallumez cette ardeur o s'opposoit ma mre,
    Garantissez le fils par la perte du pre;                     1180
    En prenant  l'empire un chemin clatant,
    Montrez Hraclius au peuple qui l'attend[362].

    HRACLIUS.

    Il n'est plus temps, Madame: un autre a pris ma place.
    Sa prison a rendu le peuple tout de glace:
    Dj proccup d'un autre Hraclius,                          1185
    Dans l'effroi qui le trouble il ne me croira plus;
    Et ne me regardant que comme un fils perfide,
    Il aura de l'horreur de suivre un parricide.
    Mais quand mme il voudroit seconder mes desseins,
    Le tyran tient dj Martian en ses mains.                     1190
    S'il voit qu'en sa faveur je marche  force ouverte,
    Piqu de ma rvolte, il htera sa perte,
    Et croira qu'en m'tant l'espoir de le sauver,
    Il m'tera l'ardeur qui me fait soulever.
    N'en parlons plus: en vain votre amour me retarde,
    Le sort d'Hraclius tout entier me regarde.
    Soit qu'il faille rgner, soit qu'il faille prir,
    Au tombeau comme au trne on me verra courir.
    Mais voici le tyran, et son tratre Exupre.


SCNE II.

PHOCAS, HRACLIUS[363], EXUPRE, EUDOXE. TROUPE DE GARDES.

    PHOCAS, montrant Eudoxe  ses gardes.

    Qu'on la tienne en lieu sr, en attendant sa mre[364].       1200

    HRACLIUS.

    A-t-elle quelque part?...

    PHOCAS.

                              Nous verrons  loisir:
    Il est bon cependant de la faire saisir.

    EUDOXE, s'en allant.

    Seigneur, ne croyez rien de ce qu'il vous va dire.

    PHOCAS,  Eudoxe.

    Je croirai ce qu'il faut pour le bien de l'empire[365].

(A Hraclius.)

    Ses pleurs pour ce coupable imploroient ta piti?             1205

    HRACLIUS.

    Seigneur....

    PHOCAS.

                 Je sais pour lui quelle est ton amiti;
    Mais je veux que toi-mme, ayant bien vu son crime,
    Tiennes ton zle injuste, et sa mort lgitime.
    Qu'on[366] le fasse venir. Pour en tirer l'aveu
    Il ne sera besoin ni de fer ni de feu.                        1210
    Loin de s'en repentir, l'orgueilleux en fait gloire.
      Mais que me diras-tu qu'il ne me faut pas croire?
    Eudoxe m'en conjure, et l'avis me surprend.
    Aurois-tu dcouvert quelque crime plus grand?

    HRACLIUS.

    Oui, sa mre a plus fait contre votre service                 1215
    Que ne sait Exupre, et que n'a vu Maurice.

    PHOCAS.

    La perfide! Ce jour lui sera le dernier.
    Parle.

    HRACLIUS.

           J'achverai devant le prisonnier.
    Trouvez bon qu'un secret d'une telle importance,
    Puisque vous le mandez, s'explique en sa prsence.            1220

    PHOCAS.

    Le voici. Mais surtout ne me dis rien pour lui.


SCNE III.

PHOCAS, HRACLIUS, MARTIAN[367], EXUPRE, TROUPE DE GARDES.

    HRACLIUS.

    Je sais qu'en ma prire il auroit peu d'appui;
    Et loin de me donner une inutile peine,
    Tout ce que je demande  votre juste haine,
    C'est que de tels forfaits ne soient point impunis;           1225
    Perdez Hraclius, et sauvez votre fils[368]:
    Voil tout mon souhait et toute ma prire.
    M'en refuserez-vous?

    PHOCAS.

                         Tu l'obtiendras entire:
    Ton salut en effet est douteux sans sa mort.

    MARTIAN.

    Ah, Prince! j'y courois sans me plaindre du sort;             1230
    Son indigne rigueur n'est pas ce qui me touche;
    Mais en our l'arrt sortir de votre bouche!
    Je vous ai mal connu jusques  mon trpas.

    HRACLIUS.

    Et mme en ce moment tu ne me connois pas.
    coute, pre aveugle, et toi, prince crdule,                 1235
    Ce que l'honneur dfend que plus je dissimule.
      Phocas, connois ton sang et tes vrais ennemis:
    Je suis Hraclius, et Lonce est ton fils.

    MARTIAN.

    Seigneur, que dites-vous?

    HRACLIUS.

                              Que je ne puis plus taire
    Que deux fois Lontine osa tromper ton pre;                  1240
    Et semant de nos noms un insensible abus,
    Fit un faux Martian du jeune Hraclius.

    PHOCAS.

    Maurice te dment, lche! tu n'as qu' lire:
    Sous le nom de Lonce Hraclius respire.
    Tu fais aprs cela des contes superflus.                      1245

    HRACLIUS.

    Si ce billet fut vrai, Seigneur, il ne l'est plus:
    J'tois Lonce alors, et j'ai cess de l'tre
    Quand Maurice immol n'en a pu rien connotre.
    S'il laissa par crit ce qu'il avoit pu voir,
    Ce qui suivit sa mort fut hors de son pouvoir.                1250
    Vous porttes soudain la guerre dans la Perse,
    O vous etes trois ans la fortune diverse.
    Cependant Lontine, tant dans le chteau
    Reine de nos destins et de notre berceau,
    Pour me rendre le rang qu'occupoit votre race[369],           1255
    Prit Martian pour elle, et me mit en sa place.
    Ce zle en ma faveur lui succda si bien,
    Que vous-mme au retour vous n'en conntes rien;
    Et ces informes traits qu' six mois a l'enfance,
    Ayant mis entre nous fort peu de diffrence,                  1260
    Le foible souvenir en trois ans s'en perdit:
    Vous prtes aisment ce qu'elle vous rendit.
    Nous vcmes tous deux sous le nom l'un de l'autre:
    Il passa pour son fils, je passai pour le vtre;
    Et je ne jugeois pas ce chemin criminel[370]                  1265
    Pour remonter sans meurtre au trne paternel.
    Mais voyant cette erreur fatale  cette vie
    Sans qui dj la mienne auroit t ravie,
    Je me croirois, Seigneur, coupable infiniment
    Si je souffrois encore un tel aveuglement.                    1270
    Je viens reprendre un nom qui seul a fait son crime.
    Conservez votre haine, et changez de victime.
    Je ne demande rien que ce qui m'est promis:
    Perdez Hraclius, et sauvez votre fils[371].

    MARTIAN.

    Admire de quel fils le ciel t'a fait le pre,                 1275
    Admire quel effort sa vertu vient de faire,
    Tyran; et ne prends pas pour une vrit
    Ce qu'invente pour moi sa gnrosit.

(A Hraclius.)

    C'est trop, Prince, c'est trop pour ce petit service
    Dont honora mon bras ma fortune propice:                      1280
    Je vous sauvai la vie, et ne la perdis pas;
    Et pour moi vous cherchez un assur trpas!
    Ah! si vous m'en devez quelque reconnoissance,
    Prince, ne m'tez pas l'honneur de ma naissance:
    Avoir tant de piti d'un sort si glorieux,                    1285
    De crainte d'tre ingrat, c'est m'tre injurieux.

    PHOCAS.

    En quel trouble me jette une telle dispute!
    A quels nouveaux malheurs m'expose-t-elle en butte!
    Lequel croire, Exupre, et lequel dmentir?
    Tomb-je dans l'erreur, ou si j'en vais sortir?               1290
    Si ce billet est vrai, le reste est vraisemblable.

    EXUPRE.

    Mais qui sait si ce reste est faux ou vritable?

    PHOCAS.

    Lontine deux fois a pu tromper Phocas.

    EXUPRE.

    Elle a pu les changer, et ne les changer pas,
    Et plus que vous, Seigneur, dedans l'inquitude,              1295
    Je ne vois que du trouble et de l'incertitude.

    HRACLIUS.

    Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais qui je suis:
    Vous voyez quels effets en ont t produits.
    Depuis plus de quatre ans vous voyez quelle adresse
    J'apporte  rejeter l'hymen de la Princesse,                  1300
    O sans doute aisment mon coeur et consenti[372],
    Si Lontine alors ne m'en et averti.

    MARTIAN.

    Lontine?

    HRACLIUS.

              Elle-mme.

    MARTIAN.

                         Ah! ciel! quelle est sa ruse!
    Martian aime Eudoxe, et sa mre l'abuse.
    Par l'horreur d'un hymen qu'il croit incestueux,              1305
    De ce prince  sa fille elle assure les voeux;
    Et son ambition, adroite  le sduire,
    Le plonge en une erreur dont elle attend l'empire.
      Ce n'est que d'aujourd'hui que je sais qui je suis;
    Mais de mon ignorance elle esproit ces fruits,               1310
    Et me tiendroit encor la vrit cache,
    Si tantt ce billet ne l'en et arrache.

    PHOCAS,  Exupre.

    La mchante l'abuse aussi bien que Phocas.

    EXUPRE.

    Elle a pu l'abuser, et ne l'abuser pas.

    PHOCAS.

    Tu vois comme la fille a part au stratagme[373].             1315

    EXUPRE.

    Et que la mre a pu l'abuser elle-mme.

    PHOCAS.

    Que de pensers divers! que de soucis flottants!

    EXUPRE.

    Je vous en tirerai, Seigneur, dans peu de temps.

    PHOCAS.

    Dis-moi, tout est-il prt pour ce juste supplice?

    EXUPRE.

    Oui, si nous connoissions le vrai fils de Maurice.            1320

    HRACLIUS.

    Pouvez-vous en douter aprs ce que j'ai dit?

    MARTIAN.

    Donnez-vous  l'erreur encor quelque crdit[374]?

    HRACLIUS[375].

    Ami, rends-moi mon nom: la faveur n'est pas grande;
    Ce n'est que pour mourir que je te le demande.
    Reprends ce triste jour que tu m'as rachet,                  1325
    Ou rends-moi cet honneur que tu m'as presque t.

    MARTIAN.

    Pourquoi, de mon tyran volontaire victime,
    Prcipiter vos jours pour me noircir d'un crime[376]?
    Prince, qui que je sois, j'ai conspir sa mort,
    Et nos noms au dessein donnent un divers sort:                1330
    Dedans Hraclius il a gloire solide,
    Et dedans Martian il devient parricide.
    Puisqu'il faut que je meure illustre ou criminel,
    Couvert ou de louange ou d'opprobre ternel,
    Ne souillez point ma mort, et ne veuillez pas faire           1335
    Du vengeur de l'empire un assassin d'un pre.

    HRACLIUS.

    Mon nom seul est coupable, et sans plus disputer,
    Pour te faire innocent tu n'as qu' le quitter;
    Il conspira lui seul, tu n'en es point complice.
    Ce n'est qu'Hraclius qu'on envoie au supplice:               1340
    Sois son fils, tu vivras.

    MARTIAN.

                              Si je l'avois t,
    Seigneur, ce tratre en vain m'auroit sollicit;
    Et lorsque contre vous il m'a fait entreprendre[377],
    La nature en secret auroit su m'en dfendre.

    HRACLIUS.

    Apprends donc qu'en secret mon coeur t'a prvenu.             1345
    J'ai voulu conspirer, mais on m'a retenu;
    Et dedans mon pril Lontine timide....

    MARTIAN.

    N'a pu voir Martian commettre un parricide.

    HRACLIUS.

    Toi, que de Pulchrie elle a fait amoureux,
    Juge sous les deux noms ton dessein et tes feux.              1350
    Elle a rendu pour toi l'un et l'autre funeste,
    Martian parricide, Hraclius inceste,
    Et n'et pas eu pour moi d'horreur d'un grand forfait,
    Puisque dans ta personne elle en pressoit l'effet.
    Mais elle m'empchoit de hasarder ma tte[378],               1355
    Esprant par ton bras me livrer ma conqute.
    Ce favorable aveu dont elle t'a sduit
    T'exposoit aux prils pour m'en donner le fruit;
    Et c'toit ton succs qu'attendoit sa prudence,
    Pour dcouvrir au peuple ou cacher ma naissance.              1360

    PHOCAS.

    Hlas! je ne puis voir qui des deux est mon fils;
    Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis.
    En ce piteux tat quel conseil dois-je suivre?
    J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre;
    Je sais que de mes mains il ne se peut sauver,                1365
    Je sais que je le vois, et ne puis le trouver[379].
    La nature tremblante, incertaine, tonne,
    D'un nuage confus couvre sa destine:
    L'assassin sous cette ombre chappe  ma rigueur,
    Et prsent  mes yeux, il se cache en mon coeur.              1370
    Martian! A ce nom aucun ne veut rpondre,
    Et l'amour paternel ne sert qu' me confondre.
    Trop d'un Hraclius en mes mains est remis;
    Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils.
    Que veux-tu donc, nature, et que prtends-tu faire?
    Si je n'ai plus de fils, puis-je encore tre pre?
    De quoi parle  mon coeur ton murmure imparfait?
    Ne me dis rien du tout, ou parle tout  fait[380].
    Qui que ce soit des deux que mon sang ait fait natre,
    Ou laisse-moi le perdre, ou fais-le moi connotre.            1380
      O toi, qui que tu sois, enfant dnatur,
    Et trop digne du sort que tu t'es procur,
    Mon trne est-il pour toi plus honteux qu'un supplice?
    O malheureux Phocas!  trop heureux Maurice!
    Tu recouvres deux fils pour mourir aprs toi,                 1385
    Et je n'en puis trouver pour rgner aprs moi!
    Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter envie,
    Puisque mon propre fils les prfre  sa vie!


SCNE IV.

PHOCAS, HRACLIUS, MARTIAN[381], CRISPE, EXUPRE, LONTINE.

    CRISPE,  Phocas.

    Seigneur, ma diligence enfin a russi:
    J'ai trouv Lontine, et je l'amne ici.                      1390

    PHOCAS,  Lontine.

    Approche, malheureuse.

    HRACLIUS,  Lontine

                          Avouez tout, Madame.
    J'ai tout dit.

    LONTINE,  Hraclius.

                   Quoi, Seigneur?

    PHOCAS.

                                   Tu l'ignores, infme!
    Qui des deux est mon fils?

    LONTINE.

                               Qui vous en fait douter?

    HRACLIUS,  Lontine.

    Le nom d'Hraclius que son fils veut porter:
    Il en croit ce billet et votre tmoignage;                    1395
    Mais ne le laissez pas dans l'erreur davantage.

    PHOCAS.

    N'attends pas les tourments, ne me dguise rien.
    M'as-tu livr ton fils? as-tu chang le mien?

    LONTINE.

    Je t'ai livr mon fils, et j'en aime la gloire.
    Si je parle du reste, oseras-tu m'en croire?                  1400
    Et qui t'assurera que pour Hraclius,
    Moi qui t'ai tant tromp, je ne te trompe plus[382]?

    PHOCAS.

    N'importe, fais-nous voir quelle haute prudence
    En des temps si divers leur en fait confidence:
    A l'un depuis quatre ans,  l'autre d'aujourd'hui.            1405

    LONTINE.

    Le secret n'en est su ni de lui, ni de lui;
    Tu n'en sauras non plus les vritables causes:
    Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses.
      L'un des deux est ton fils, l'autre est ton empereur[383].
    Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur.               1410
    Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse,
    Craindre ton ennemi dedans ta propre race,
    Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi.
    Sans tre ni tyran, ni pre qu' demi.
    Tandis qu'autour des deux tu perdras ton tude,               1415
    Mon me jouira de ton inquitude;
    Je rirai de ta peine; ou si tu m'en punis,
    Tu perdras avec moi le secret de ton fils.

    PHOCAS.

    Et si je les punis tous deux sans les connotre,
    L'un comme Hraclius, l'autre pour vouloir l'tre?            1420

    LONTINE.

    Je m'en consolerai quand je verrai Phocas
    Croire affermir son sceptre en se coupant le bras,
    Et de la mme main son ordre tyrannique
    Venger Hraclius dessus son fils unique.

    PHOCAS.

    Quelle reconnoissance, ingrate, tu me rends                   1425
    Des bienfaits rpandus sur toi, sur tes parents,
    De t'avoir confi ce fils que tu me caches,
    D'avoir mis en tes mains ce coeur que tu m'arraches,
    D'avoir mis  tes pieds ma cour qui t'adoroit!
    Rends-moi mon fils, ingrate.

    LONTINE.

                                 Il m'en dsavoueroit;            1430
    Et ce fils, quel qu'il soit, que tu ne peux connotre,
    A le coeur assez bon pour ne vouloir pas l'tre.
    Admire sa vertu qui trouble ton repos.
    C'est du fils d'un tyran que j'ai fait ce hros;
    Tant ce qu'il a reu d'heureuse nourriture[384]               1435
    Dompte ce mauvais sang qu'il eut de la nature[385]!
    C'est assez dignement rpondre  tes bienfaits
    Que d'avoir dgag ton fils de tes forfaits.
    Sduit par ton exemple et par sa complaisance,
    Il t'auroit ressembl, s'il et su sa naissance:              1440
    Il seroit lche, impie, inhumain comme toi,
    Et tu me dois ainsi plus que je ne te doi.

    EXUPRE.

    L'impudence et l'orgueil suivent les impostures.
    Ne vous exposez plus  ce torrent d'injures,
    Qui ne faisant qu'aigrir votre ressentiment,                  1445
    Vous donne peu de jour pour ce discernement.
    Laissez-la-moi, Seigneur, quelques moments en garde.
    Puisque j'ai commenc, le reste me regarde:
    Malgr l'obscurit de son illusion,
    J'espre dmler cette confusion.                             1450
    Vous savez  quel point l'affaire m'intresse.

    PHOCAS.

    Achve, si tu peux, par force ou par adresse,
    Exupre; et sois sr que je te devrai tout,
    Si l'ardeur de ton zle en peut venir  bout.
    Je saurai cependant prendre  part l'un et l'autre;           1455
    Et peut-tre qu'enfin nous trouverons le ntre.
    Agis de ton ct; je la laisse avec toi:
    Gne, flatte, surprends. Vous autres, suivez-moi.


SCNE V.

EXUPRE, LONTINE.

    EXUPRE.

    On ne peut nous entendre. Il est juste, Madame,
    Que je vous ouvre enfin jusqu'au fond de mon me;             1460
    C'est passer trop longtemps pour tratre auprs de vous.
    Vous hassez Phocas; nous le hassons tous....

    LONTINE.

    Oui, c'est bien lui montrer ta haine et ta colre,
    Que lui vendre ton prince et le sang de ton pre.

    EXUPRE.

    L'apparence vous trompe, et je suis en effet....              1465

    LONTINE.

    L'homme le plus mchant que la nature ait fait[386].

    EXUPRE.

    Ce qui passe  vos yeux pour une perfidie....

    LONTINE.

    Cache une intention fort noble et fort hardie.

    EXUPRE.

    Pouvez-vous en juger, puisque vous l'ignorez?
    Considrez l'tat de tous nos conjurs.                       1470
    Il n'est aucun de nous  qui sa violence[387]
    N'ait donn trop de lieu d'une juste vengeance;
    Et nous en croyant tous dans notre me indigns,
    Le tyran du palais nous a tous loigns.
    Il y falloit rentrer par quelque grand service.               1475

    LONTINE.

    Et tu crois m'blouir avec cet artifice?

    EXUPRE.

    Madame, apprenez tout. Je n'ai rien hasard.
    Vous savez de quel nombre il est toujours gard;
    Pouvions-nous le surprendre, ou forcer les cohortes
    Qui de jour et de nuit tiennent toutes ses portes?            1480
    Pouvions-nous mieux sans bruit nous approcher de lui?
    Vous voyez la posture o j'y suis aujourd'hui:
    Il me parle, il m'coute, il me croit; et lui-mme
    Se livre entre mes mains, aide  mon stratagme.
    C'est par mes seuls conseils qu'il veut publiquement
    Du prince Hraclius faire le chtiment;
    Que sa milice, parse  chaque coin des rues,
    A laiss du palais les portes presque nues:
    Je puis en un moment m'y rendre le plus fort;
    Mes amis sont tous prts: c'en est fait, il est mort;         1490
    Et j'userai si bien de l'accs qu'il me donne,
    Qu'aux pieds d'Hraclius je mettrai sa couronne.
    Mais aprs mes desseins pleinement dcouverts,
    De grce, faites-moi connotre qui je sers;
    Et ne le cachez plus  ce coeur qui n'aspire                  1495
    Qu' le rendre aujourd'hui matre de tout l'empire.

    LONTINE.

    Esprit lche et grossier, quelle brutalit
    Te fait juger en moi tant de crdulit?
    Va, d'un pige si lourd l'appas[388] est inutile,
    Tratre, et si tu n'as point[389] de ruse plus subtile....    1500

    EXUPRE.

    Je vous dis vrai, Madame, et vous dirai de plus....

    LONTINE.

    Ne me fais point ici de contes superflus:
    L'effet  tes discours te toute croyance.

    EXUPRE.

    Eh bien! demeurez donc dans votre dfiance.
    Je ne demande plus, et ne vous dis plus rien;                 1505
    Gardez votre secret, je garderai le mien.
    Puisque je passe encor pour homme  vous sduire,
    Venez dans la prison o je vais vous conduire:
    Si vous ne me croyez, craignez ce que je puis.
    Avant la fin du jour vous saurez qui je suis.                 1510


FIN DU QUATRIME ACTE.

  [358] Par une singulire erreur, les ditions de 1660-82 portent:
  cher Eudoxe, au masculin.

  [359] _Var._ Il trahit justement qui me vouloit trahir. (1647-56)

  [360] _Var._ Et l'un et l'autre enfin n'est que la mme chose.
  (1647-60)

  [361] _Var._ Encore si c'toit pour le faire empereur. (1647-56)

  [362] Ce vers est souvent rpt et forme une espce de refrain.
  (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 176, acte II, scne II, vers
  476, et ci-aprs, p. 241, acte V, scne VII, vers 1926.

  [363] _Var._ HRACLIUS, _cru Martian_. (1647-60)--Ces ditions
  ont la mme variante partout o le nom d'HRACLIUS revient dans
  cette scne.

  [364] _Var._ Qu'on la mne en prison, en attendant sa mre.
  (1647-56)

  [365] Voltaire coupe cette scne en deux et commence aprs ce
  vers la scne III.

  [366] Voltaire (1764) fait prcder le vers 1209 de cette
  indication: _aux Gardes_.

  [367] Var. HRACLIUS, _cru Martian_; MARTIAN, _croyant tre
  Hraclius_. (1647-60)--Le nom de _MARTIAN_ est suivi de ces mots
  toutes les fois qu'il reparat dans cette scne; celui
  d'HRACLIUS, avant les deux premiers couplets seulement que
  rcite ce personnage.

  [368] Voyez ci-aprs, p. 211, le vers 1274 et la note 371.

  [369] _Var._ (Car, s'il vous en souvient, votre femme toit morte),
         A l'empire perdu me sut rouvrir la porte,
         Prit Martian pour elle, et nous changea si bien,
         Que vous-mme au retour vous n'y conntes rien. (1647-56)

  [370] _Var._ Et je n'ai pas jug ce chemin criminel. (1647-56)

  [371] C'est encore un refrain. (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus,
  p. 209, vers 1226.

  [372] _Var._ O peut-tre aisment mon coeur et consenti.
  (1647-56)

  [373] _Var._ Vois-tu pas que la fille a part au stratagme?
        EXUP. Je vois trop qu'elle a pu l'abuser elle-mme. (1647-56)

  [374] _Var._ Donnez-vous au mensonge encor quelque crdit?
  (1647-56)

  [375] Voltaire ajoute ici: _ Martian_.

  [376] _Var._ Vous faire malheureux pour me noircir d'un crime?
  (1647-56)

  [377] _Var._ Et lorsque contre un pre il m'et fait
  entreprendre. (1647-56)

  [378] _Var._ Mais pourquoi hasarder? pourquoi rien entreprendre,
        Quand d'une heureuse erreur je devrois tout attendre?
        C'toit l sa raison; tout ce qui t'a sduit. (1647-56)

  [379] _Var._ Je sais que je le vois, et ne le puis trouver.
  (1647-56)

  [380] Ces deux beaux vers de cette admirable tirade ont t
  imits par Pascal, et c'est la meilleure de ses penses.
  (_Voltaire._)--Voltaire a sans doute en vue la pense de Pascal
  (IIe partie, article VII) o se trouve ce passage: Si je voyois
  partout les marques d'un Crateur, je reposerois en paix dans la
  foi; mais voyant trop pour nier, et trop peu pour m'assurer, je
  suis dans un tat  plaindre, et o j'ai souhait cent fois que
  si un Dieu soutient la nature, elle le marqut sans quivoque; et
  que si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les
  supprimt tout  fait; qu'elle dit tout ou rien, afin que je
  visse quel parti je dois suivre. Nous citons le texte des
  anciennes ditions, celui que Voltaire a eu sous les yeux; il ne
  diffre au reste de celui de MM. Faugre et Havet (p. 189) que
  par une trs-lgre variante.

  [381] _Var._ MARTIAN, _croyant tre Hraclius_. (1647-60)

  [382] _Var._ Si je t'ai tant tromp, je ne te trompe plus?
  (1647-56)

  [383] _Var._ L'un des deux est ton fils, l'autre ton
  empereur[383-a].(1647-68)

      [383-a] L'dition de 1692 donne aussi cette leon.

  [384] _Var._ Tant ce qu'il a reu de bonne nourriture. (1647-56)

  [385] Voyez ci-dessus, p. 185, note 328.

  [386] Voltaire dit au sujet de ce vers qu'il est du ton de la
  comdie; mais Palissot lui rpond que Mlle Dumesnil, par la
  noblesse et la fiert de son expression, rendait ce vers
  trs-tragique.

  [387] _Var._ Il n'est aucun de nous dont ce tyran infme
        N'ait immol le pre, ou viol la femme;
        Et nous en croyant tous dedans l'me indigns,
        Il nous a jusqu'ici du palais loigns. (1647-56)

  [388] Voyez tome I, p. 148, note 3.

  [389] L'dition de 1692 a substitu _pas_  _point_.




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

    HRACLIUS.

          Quelle confusion trange[390]
          De deux princes fait un mlange
          Qui met en discord deux amis!
          Un pre ne sait o se prendre;
          Et plus tous deux s'osent dfendre                      1515
          Du titre infme de son fils,
          Plus eux-mmes cessent d'entendre
          Les secrets qu'on leur a commis.

          Lontine avec tant de ruse
          Ou me favorise ou m'abuse,                              1520
          Qu'elle brouille tout notre sort:
          Ce que j'en eus de connoissance
          Brave une orgueilleuse puissance
          Qui n'en croit pas mon vain effort;
          Et je doute de ma naissance                             1525
          Quand on me refuse la mort.

          Ce fier tyran qui me caresse
          Montre pour moi tant de tendresse
          Que mon coeur s'en laisse alarmer:
          Lorsqu'il me prie et me conjure,                        1530
          Son amiti parot si pure,
          Que je ne saurois prsumer
          Si c'est par instinct de nature,
          Ou par coutume de m'aimer.

          Dans cette croyance incertaine,                         1535
          J'ai pour lui des transports de haine
          Que je ne conserve pas bien:
          Cette grce qu'il veut me faire[391]
          tonne et trouble ma colre;
          Et je n'ose rsoudre rien[392],                         1540
          Quand je trouve un amour de pre
          En celui qui m'ta le mien.

          Retiens, grande ombre de Maurice,
          Mon me au bord du prcipice
          Que cette obscurit lui fait,                           1545
          Et m'aide  faire mieux connotre
          Qu'en ton fils Dieu n'a pas fait natre
          Un prince  ce point imparfait,
          Ou que je mritois de l'tre,
          Si je ne le suis en effet.                              1550

          Soutiens ma haine qui chancelle,
          Et redoublant pour ta querelle
          Cette noble ardeur de mourir,
    Fais voir.... Mais il m'exauce; on vient me secourir.


SCNE II.

HRACLIUS, PULCHRIE.

    HRACLIUS.

    O ciel! quel bon dmon devers moi vous envoie,                1555
    Madame?

    PULCHRIE.

            Le tyran, qui veut que je vous voie,
    Et met tout en usage afin de s'claircir.

    HRACLIUS.

    Par vous-mme en ce trouble il pense russir!

    PULCHRIE.

    Il le pense, Seigneur, et ce brutal espre[393]
    Mieux qu'il ne trouve un fils que je dcouvre un frre:
    Comme si j'tois fille  ne lui rien celer
    De tout ce que le sang pourroit me rvler!

    HRACLIUS.

    Puisse-t-il par un trait de lumire fidle[394]
    Vous le mieux rvler qu'il ne me le rvle!
    Aidez-moi cependant, Madame,  repousser                      1565
    Les indignes frayeurs dont je me sens presser....

    PULCHRIE.

    Ah! Prince, il ne faut point d'assurance plus claire[395];
    Si vous craignez la mort, vous n'tes point mon frre:
    Ces indignes frayeurs vous ont trop dcouvert.

    HRACLIUS.

    Moi la craindre, Madame! Ah! je m'y suis offert.              1570
    Qu'il me traite en tyran, qu'il m'envoie au supplice,
    Je suis Hraclius, je suis fils de Maurice;
    Sous ces noms prcieux je cours m'ensevelir,
    Et m'tonne si peu que je l'en fais plir.
    Mais il me traite en pre, il me flatte, il m'embrasse;
    Je n'en puis arracher une seule menace:
    J'ai beau faire et beau dire afin de l'irriter,
    Il m'coute si peu qu'il me force  douter.
    Malgr moi, comme fils toujours il me regarde;
    Au lieu d'tre en prison, je n'ai pas mme un garde.
    Je ne sais qui je suis, et crains de le savoir;
    Je veux ce que je dois, et cherche mon devoir:
    Je crains de le har, si j'en tiens la naissance;
    Je le plains de m'aimer, si je m'en dois vengeance;
    Et mon coeur, indign d'une telle amiti,                     1585
    En frmit de colre, et tremble de piti.
    De tous ses mouvements mon esprit se dfie:
    Il condamne aussitt tout ce qu'il justifie.
    La colre, l'amour, la haine et le respect,
    Ne me prsentent rien qui ne me soit suspect.                 1590
    Je crains tout, je fuis tout; et dans cette aventure,
    Des deux cts en vain j'coute la nature.
    Secourez donc un frre en ces perplexits.

    PULCHRIE.

    Ah! vous ne l'tes point, puisque vous en doutez.
    Celui qui, comme vous, prtend  cette gloire,                1595
    D'un courage plus ferme en croit ce qu'il doit croire.
    Comme vous on le flatte, il y sait rsister;
    Rien ne le touche assez pour le faire douter;
    Et le sang, par un double et secret artifice,
    Parle en vous pour Phocas, comme en lui pour Maurice.

    HRACLIUS.

    A ces marques en lui connoissez Martian:
    Il a le coeur plus dur tant fils d'un tyran.
    La gnrosit suit la belle naissance;
    La piti l'accompagne et la reconnoissance.
    Dans cette grandeur d'me un vrai prince affermi              1605
    Est sensible aux malheurs mme d'un ennemi:
    La haine qu'il lui doit ne sauroit le dfendre[396],
    Quand il s'en voit aim, de s'en laisser surprendre,
    Et trouve assez souvent son devoir arrt
    Par l'effort naturel de sa propre bont.                      1610
    Cette digne vertu de l'me la mieux ne,
    Madame, ne doit pas souiller ma destine.
    Je doute; et si ce doute a quelque crime en soi,
    C'est assez m'en punir que douter comme moi;
    Et mon coeur, qui sans cesse en sa faveur se flatte,          1615
    Cherche qui le soutienne, et non pas qui l'abatte:
    Il demande secours pour mes sens tonns,
    Et non le coup mortel dont vous m'assassinez.

    PULCHRIE.

    L'oeil le mieux clair sur de telles matires
    Peut prendre de faux jours pour de vives lumires;            1620
    Et comme notre sexe ose assez promptement
    Suivre l'impression d'un premier mouvement,
    Peut-tre qu'en faveur de ma premire ide
    Ma haine pour Phocas m'a trop persuade.
    Son amour est pour vous un poison dangereux;                  1625
    Et quoique la piti montre un coeur gnreux,
    Celle qu'on a pour lui de ce rang dgnre.
    Vous le devez har, et ft-il votre pre:
    Si ce titre est douteux, son crime ne l'est pas.
    Qu'il vous offre sa grce, ou vous livre au trpas,           1630
    Il n'est pas moins tyran quand il vous favorise,
    Puisque c'est ce coeur mme alors qu'il tyrannise,
    Et que votre devoir, par l mieux combattu,
    Prince, met en pril jusqu' votre vertu.
    Doutez, mais hassez; et quoi qu'il excute,                  1635
    Je douterai d'un nom qu'un autre vous dispute.
    En douter lorsqu'en moi vous cherchez quelque appui,
    Si c'est trop peu pour vous, c'est assez contre lui.
    L'un de vous est mon frre, et l'autre y peut prtendre:
    Entre tant de vertus mon choix se peut mprendre;
    Mais je ne puis faillir, dans votre sort douteux,
    A chrir l'un et l'autre, et vous plaindre tous deux.
    J'espre encor pourtant: on murmure, on menace;
    Un tumulte, dit-on, s'lve dans la place;
    Exupre est all fondre sur ces mutins;                       1645
    Et peut-tre de l dpendent nos destins.
    Mais Phocas entre.


SCNE III.

PHOCAS, HRACLIUS, MARTIAN[397], PULCHRIE, GARDES.

    PHOCAS.

                        Eh bien! se rendra-t-il, Madame?

    PULCHRIE.

    Quelque effort que je fasse  lire dans son me,
    Je n'en vois que l'effet que je m'tois promis:
    Je trouve trop d'un frre, et vous trop peu d'un fils.

    PHOCAS.

    Ainsi le ciel vous veut enrichir de ma perte.

    PULCHRIE.

    Il tient en ma faveur leur naissance couverte:
    Ce frre qu'il me rend seroit dj perdu,
    Si dedans votre sang il ne l'et confondu.

    PHOCAS,  Pulchrie.

    Cette confusion peut perdre l'un et l'autre.                  1655
    En faveur de mon sang je ferai grce au vtre;
    Mais je veux le connotre, et ce n'est qu' ce prix
    Qu'en lui donnant la vie il me rendra mon fils.

(A Hraclius.)

    Pour la dernire fois, ingrat, je t'en conjure;
    Car enfin c'est vers toi que penche la nature;                1660
    Et je n'ai point pour lui ces doux empressements
    Qui d'un coeur paternel font les vrais mouvements.
    Ce coeur s'attache  toi par d'invincibles charmes.
    En crois-tu mes soupirs? en croiras-tu mes larmes?
    Songe avec quel amour mes soins t'ont lev,                  1665
    Avec quelle valeur son bras t'a conserv;
    Tu nous dois  tous deux.

    HRACLIUS.

                              Et pour reconnoissance
    Je vous rends votre fils, je lui rends sa naissance.

    PHOCAS.

    Tu me l'tes, cruel, et le laisses mourir.

    HRACLIUS.

    Je meurs pour vous le rendre, et pour le secourir.            1670

    PHOCAS.

    C'est me l'ter assez que ne vouloir plus l'tre.

    HRACLIUS.

    C'est vous le rendre assez que le faire connotre.

    PHOCAS.

    C'est me l'ter assez que me le supposer.

    HRACLIUS.

    C'est vous le rendre assez pour vous dsabuser.

    PHOCAS.

    Laisse-moi mon erreur, puisqu'elle m'est si chre.            1675
    Je t'adopte pour fils, accepte-moi pour pre:
    Fais vivre Hraclius sous l'un ou l'autre sort;
    Pour moi, pour toi, pour lui, fais-toi ce peu d'effort.

    HRACLIUS.

    Ah! c'en est trop enfin, et ma gloire blesse
    Dpouille un vieux respect o je l'avois force.              1680
    De quelle ignominie osez-vous me flatter?
    Toutes les fois, tyran, qu'on se laisse adopter[398],
    On veut une maison illustre autant qu'amie[399],
    On cherche de la gloire, et non de l'infamie;
    Et ce seroit un monstre horrible  vos tats                  1685
    Que le fils de Maurice adopt par Phocas.

    PHOCAS.

    Va, cesse d'esprer la mort que tu mrites:
    Ce n'est que contre lui, lche, que tu m'irrites;
    Tu te veux rendre en vain indigne de ce rang:
    Je m'en prends  la cause, et j'pargne mon sang.             1690
    Puisque ton amiti de ma foi se dfie
    Jusqu' prendre son nom pour lui sauver la vie,
    Soldats, sans plus tarder, qu'on l'immole  ses yeux;
    Et sois aprs sa mort mon fils, si tu le veux.

    HRACLIUS.

    Perfides, arrtez!

    MARTIAN.

                       Ah! que voulez-vous faire,                 1695
    Prince?

    HRACLIUS.

            Sauver le fils de la fureur du pre.

    MARTIAN.

    Conservez-lui ce fils qu'il ne cherche qu'en vous:
    Ne troublez point un sort qui lui semble si doux.
    C'est avec assez d'heur qu'Hraclius expire,
    Puisque c'est en vos mains que tombe son empire,              1700
    Le ciel daigne bnir votre sceptre et vos jours!

    PHOCAS.

    C'est trop perdre de temps  souffrir ces discours.
    Dpche, Octavian.

    HRACLIUS.

                       N'attente rien, barbare!
    Je suis....

    PHOCAS.

                Avoue enfin.

    HRACLIUS.

                             Je tremble, je m'gare,
    Et mon coeur....

    PHOCAS,  Hraclius.

                       Tu pourras  loisir y penser.              1705

(A Octavian.)

    Frappe.

    HRACLIUS.

            Arrte; je suis.... Puis-je le prononcer?

    PHOCAS.

    Achve, ou....

    HRACLIUS.

                   Je suis donc, s'il faut que je le die,
    Ce qu'il faut que je sois pour lui sauver la vie.
      Oui, je lui dois assez, Seigneur, quoi qu'il en soit,
    Pour vous payer pour lui de l'amour qu'il vous doit;          1710
    Et je vous le promets entier, ferme, sincre[400],
    Et tel qu'Hraclius l'auroit pour son vrai pre.
    J'accepte en sa faveur ses parents pour les miens;
    Mais sachez que vos jours me rpondront des siens:
    Vous me serez garant des hasards de la guerre,                1715
    Des ennemis secrets, de l'clat du tonnerre;
    Et de quelque faon que le courroux des cieux
    Me prive d'un ami qui m'est si prcieux,
    Je vengerai sur vous, et fussiez-vous mon pre,
    Ce qu'aura fait sur lui leur injuste colre[401].             1720

    PHOCAS.

    Ne crains rien: de tous deux je ferai mon appui;
    L'amour qu'il a pour toi m'assure trop de lui:
    Mon coeur pme de joie, et mon me n'aspire
    Qu' vous associer l'un et l'autre  l'empire.
    J'ai retrouv mon fils; mais sois-le tout  fait,             1725
    Et donne-m'en pour marque un vritable effet:
    Ne laisse plus de place  la supercherie;
    Pour achever ma joie, pouse Pulchrie.

    HRACLIUS.

    Seigneur, elle est ma soeur.

    PHOCAS.

                                   Tu n'es donc point mon fils,
    Puisque si lchement dj tu t'en ddis?                      1730

    PULCHRIE.

    Qui te donne, tyran, une attente si vaine?
    Quoi? son consentement toufferoit ma haine!
    Pour l'avoir tonn tu m'aurois fait changer!
    J'aurois pour cette honte un coeur assez lger!
    Je pourrois pouser ou ton fils, ou mon frre!                1735


SCNE IV.

PHOCAS, HRACLIUS, MARTIAN, PULCHRIE, CRISPE, GARDES[402].

    CRISPE.

    Seigneur, vous devez tout au grand coeur d'Exupre:
    Il est l'unique auteur de nos meilleurs destins:
    Lui seul et ses amis ont dompt vos mutins;
    Il a fait prisonniers leurs chefs, qu'il vous amne.

    PHOCAS.

    Dis-lui qu'il me les garde en la salle prochaine;             1740
    Je vais de leurs complots m'claircir avec eux.

(Crispe s'en va, et Phocas parle  Hraclius[403].)

      Toi, cependant, ingrat, sois mon fils, si tu veux.
    En l'tat o je suis, je n'ai plus lieu de feindre:
    Les mutins sont dompts, et je cesse de craindre.
    Je vous laisse tous trois.

(A Pulchrie.)

                               Use bien du moment                 1745
    Que je prends pour en faire un juste chtiment;
    Et si tu n'aimes mieux que l'un et l'autre meure,
    Trouve ou choisis mon fils, et l'pouse sur l'heure;
    Autrement, si leur sort demeure encor douteux[404],
    Je jure  mon retour qu'ils priront tous deux.               1750
    Je ne veux point d'un fils dont l'implacable haine[405]
    Prend ce nom pour affront et mon amour pour gne.
    Toi....

    PULCHRIE.

            Ne menace point; je suis prte  mourir.

    PHOCAS.

    A mourir! jusque-l je pourrois te chrir[406]!
    N'espre pas de moi cette faveur suprme,                     1755
    Et pense....

    PULCHRIE.

                A quoi, tyran?

    PHOCAS.

                               A m'pouser moi-mme
    Au milieu de leur sang  tes pieds rpandu.

    PULCHRIE.

    Quel supplice!

    PHOCAS.

                   Il est grand pour toi; mais il t'est d.
    Tes mpris de la mort bravoient trop ma colre.
    Il est en toi de perdre ou de sauver ton frre;               1760
    Et du moins, quelque erreur qui puisse me troubler[407],
    J'ai trouv les moyens de te faire trembler.


SCNE V.

HRACLIUS, MARTIAN, PULCHRIE.

    PULCHRIE.

    Le lche, il vous flattoit lorsqu'il trembloit dans l'me.
    Mais tel est d'un tyran le naturel infme:
    Sa douceur n'a jamais qu'un mouvement contraint;              1765
    S'il ne craint, il opprime; et s'il n'opprime, il craint.
    L'une et l'autre fortune en montre la foiblesse;
    L'une n'est qu'insolence, et l'autre que bassesse.
    A peine est-il sorti de ces lches terreurs[408]
    Qu'il a trouv pour moi le comble des horreurs.               1770
      Mes frres, puisqu'enfin vous voulez tous deux l'tre,
    Si vous m'aimez en soeur, faites-le-moi parotre.

    HRACLIUS.

    Que pouvons-nous tous deux, lorsqu'on tranche nos jours[409]?

    PULCHRIE.

    Un gnreux conseil est un puissant secours.

    MARTIAN.

    Il n'est point de conseil qui vous soit salutaire,            1775
    Que d'pouser le fils pour viter le pre:
    L'horreur d'un mal plus grand vous y doit disposer.

    PULCHRIE.

    Qui me le montrera, si je veux l'pouser?
    Et dans cet hymne  ma gloire funeste,
    Qui me garantira des prils de l'inceste?                     1780

    MARTIAN.

    Je le vois trop  craindre et pour vous et pour nous;
    Mais, Madame, on peut prendre un vain titre d'poux,
    Abuser du tyran la rage forcene
    Et vivre en frre et soeur sous un feint hymne.

    PULCHRIE.

    Feindre, et nous abaisser  cette lchet!                    1785

    HRACLIUS.

    Pour tromper un tyran, c'est gnrosit,
    Et c'est mettre, en faveur d'un frre qu'il vous donne,
    Deux ennemis secrets auprs de sa personne,
    Qui dans leur juste haine anims et constants,
    Sur l'ennemi commun sauront prendre leur temps,               1790
    Et terminer bientt la feinte avec sa vie.

    PULCHRIE.

    Pour conserver vos jours et fuir mon infamie,
    Feignons, vous le voulez, et j'y rsiste en vain.
    Sus donc, qui de vous deux me prtera la main?
    Qui veut feindre avec moi? qui sera mon complice?             1795

    HRACLIUS.

    Vous, Prince,  qui le ciel inspire l'artifice.

    MARTIAN.

    Vous, que veut le tyran pour fils obstinment.

    HRACLIUS.

    Vous, qui depuis quatre ans la servez en amant.

    MARTIAN.

    Vous saurez mieux que moi surprendre sa tendresse.

    HRACLIUS.

    Vous saurez mieux que moi la traiter de matresse.            1800

    MARTIAN.

    Vous aviez commenc tantt d'y consentir.

    PULCHRIE.

    Ah! princes, votre coeur ne peut se dmentir[410];
    Et vous l'avez tous deux trop grand, trop magnanime,
    Pour souffrir sans horreur l'ombre mme d'un crime.
    Je vous connoissois trop pour juger autrement                 1805
    Et de votre conseil et de l'vnement,
    Et je n'y dfrois que pour vous voir ddire.
    Toute fourbe est honteuse aux coeurs ns pour l'empire;
    Princes, attendons tout, sans consentir  rien.

    HRACLIUS.

    Admirez cependant quel malheur est le mien.                   1810
    L'obscure vrit que de mon sang je signe,
    Du grand nom qui me perd ne me peut rendre digne:
    On n'en croit pas ma mort; et je perds mon trpas,
    Puisque mourant pour lui je ne le sauve pas.

    MARTIAN.

    Voyez d'autre ct quelle est ma destine,                    1815
    Madame: dans le cours d'une seule journe,
    Je suis Hraclius, Lonce et Martian;
    Je sors d'un empereur, d'un tribun, d'un tyran.
    De tous trois ce dsordre en un jour me fait natre,
    Pour me faire mourir enfin sans me connotre.                 1820

    PULCHRIE.

    Cdez, cdez tous deux aux rigueurs de mon sort:
    Il a fait contre vous un violent effort.
    Votre malheur est grand; mais quoi qu'il en succde,
    La mort qu'on me refuse en sera le remde;
    Et moi.... Mais que nous veut ce perfide[411]?


SCNE VI.

HRACLIUS, MARTIAN, PULCHRIE, AMYNTAS.

    AMYNTAS.

                                                 Mon bras         1825
    Vient de laver ce nom dans le sang de Phocas.

    HRACLIUS.

    Que nous dis-tu?

    AMYNTAS.

                     Qu' tort vous nous prenez pour tratres;
    Qu'il n'est plus de tyran; que vous tes les matres.

    HRACLIUS.

    De quoi?

    AMYNTAS.

             De tout l'empire.

    MARTIAN.

                               Et par toi?

    AMYNTAS.

                                           Non, Seigneur:
    Un autre en a la gloire, et j'ai part  l'honneur.            1830

    HRACLIUS.

    Et quelle heureuse main finit notre misre?

    AMYNTAS.

    Princes, l'auriez-vous cru? c'est la main d'Exupre.

    MARTIAN.

    Lui, qui me trahissoit?

    AMYNTAS.

                            C'est de quoi s'tonner:
    Il ne vous trahissoit que pour vous couronner.

    HRACLIUS.

    N'a-t-il pas des mutins dissip la furie?                     1835

    AMYNTAS.

    Son ordre excitoit seul cette mutinerie.

    MARTIAN.

    Il en a pris les chefs, toutefois?

    AMYNTAS.

                                       Admirez
    Que ces prisonniers mme avec lui conjurs
    Sous cette illusion couroient  leur vengeance:
    Tous contre ce barbare tant d'intelligence[412],             1840
    Suivis d'un gros d'amis nous passons librement
    Au travers du palais  son appartement.
    La garde y restoit foible, et sans aucun ombrage;
    Crispe mme  Phocas porte notre message:
    Il vient;  ses genoux on met les prisonniers,                1845
    Qui tirent pour signal leurs poignards les premiers.
    Le reste, impatient dans sa noble colre,
    Enferme la victime; et soudain Exupre:
    Qu'on arrte, dit-il; le premier coup m'est d;
    C'est lui qui me rendra l'honneur presque perdu.             1850
    Il frappe, et le tyran tombe aussitt sans vie,
    Tant de nos mains la sienne est promptement suivie.
    Il s'lve un grand bruit, et mille cris confus
    Ne laissent discerner que Vive Hraclius!
    Nous saisissons la porte, et les gardes se rendent.           1855
    Mmes cris aussitt de tous cts s'entendent;
    Et de tant de soldats qui lui servoient d'appui,
    Phocas, aprs sa mort, n'en a pas un pour lui.

    PULCHRIE.

    Quel chemin Exupre a pris pour sa ruine!

    AMYNTAS.

    Le voici qui s'avance avecque Lontine.                       1860


SCNE VII.

HRACLIUS, MARTIAN, LONTINE, PULCHRIE, EUDOXE, EXUPRE, AMYNTAS,
TROUPE[413].

    HRACLIUS,  Lontine.

    Est-il donc vrai, Madame? et changeons-nous de sort?
    Amyntas nous fait-il un fidle rapport?

    LONTINE.

    Seigneur, un tel succs  peine est concevable;
    Et d'un si grand dessein la conduite admirable....

    HRACLIUS,  Exupre.

    Perfide gnreux, hte-toi d'embrasser                        1865
    Deux princes impuissants  te rcompenser.

    EXUPRE,  Hraclius.

    Seigneur, il me faut grce ou de l'un ou de l'autre:
    J'ai rpandu son sang, si j'ai veng le vtre.

    MARTIAN.

    Qui que ce soit des deux, il doit se consoler
    De la mort d'un tyran qui vouloit l'immoler:                  1870
    Je ne sais quoi pourtant dans mon coeur en murmure.

    HRACLIUS.

    Peut-tre en vous par l s'explique la nature;
    Mais, Prince, votre sort n'en sera pas moins doux:
    Si l'empire est  moi, Pulchrie est  vous.
    Puisque le pre est mort, le fils est digne d'elle.           1875

(A Lontine.)

    Terminez donc, Madame, enfin notre querelle.

    LONTINE.

    Mon tmoignage seul peut-il en dcider?

    MARTIAN.

    Quelle autre sret pourrions-nous demander?

    LONTINE.

    Je vous puis tre encor suspecte d'artifice.
    Non, ne m'en croyez pas: croyez l'Impratrice.                1880

(A Pulchrie, lui donnant un billet.)

    Vous connoissez sa main, Madame; et c'est  vous
    Que je remets le sort d'un frre et d'un poux.
    Voyez ce qu'en mourant me laissa votre mre.

    PULCHRIE.

    J'en baise en soupirant le sacr caractre.

    LONTINE.

    Apprenez d'elle enfin quel sang vous a produits,              1885
    Princes.

    HRACLIUS,  Eudoxe.

             Qui que je sois, c'est  vous que je suis.

    BILLET DE CONSTANTINE[414].

    PULCHRIE lit.

    _Parmi tant de malheurs mon bonheur est trange:
    Aprs avoir donn son fils au lieu du mien,
    Lontine  mes yeux, par un second change,
    Donne encore  Phocas mon fils au lieu du sien.
                                                                  1890
      -Vous qui pourrez douter d'un si rare service,
    Sachez qu'elle a deux fois tromp notre tyran:
    Celui qu'on croit Lonce est le vrai Martian,
    Et le faux Martian est vrai fils de Maurice._

       _CONSTANTINE._

    PULCHRIE,  Hraclius.

    Ah! vous tes mon frre!

    HRACLIUS,  Pulchrie.

                             Et c'est heureusement                1895
    Que le trouble clairci vous rend  votre amant.

    LONTINE,  Hraclius.

    Vous en saviez assez pour viter l'inceste,
    Et non pas pour vous rendre un tel secret funeste.

(A Martian.)

    Mais pardonnez, Seigneur,  mon zle parfait
    Ce que j'ai voulu faire, et ce qu'un autre a fait.            1900

    MARTIAN.

    Je ne m'oppose point  la commune joie;
    Mais souffrez des soupirs que la nature envoie.
    Quoique jamais Phocas n'ait mrit d'amour,
    Un fils ne peut moins rendre  qui l'a mis au jour:
    Ce n'est pas tout d'un coup qu' ce titre on renonce.

    HRACLIUS.

    Donc, pour mieux l'oublier, soyez encor Lonce:
    Sous ce nom glorieux aimez ses ennemis,
    Et meure du tyran jusqu'au nom de son fils!

(A Eudoxe.)

    Vous, Madame, acceptez et ma main et l'empire
    En change d'un coeur pour qui le mien soupire.               1910

    EUDOXE,  Hraclius.

    Seigneur, vous agissez en prince gnreux.

    HRACLIUS,  Exupre et Amyntas.

    Et vous dont la vertu me rend ce trouble heureux,
    Attendant les effets de ma reconnoissance,
    Reconnoissons, amis, la cleste puissance:
    Allons lui rendre hommage, et d'un esprit content[415]        1915
    Montrer Hraclius au peuple qui l'attend[416].


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

  [390] On a presque toujours retranch aux reprsentations ces
  stances. (_Voltaire._)

  [391] _Var._ Cette grce qu'il me veut faire. (1647-56)

  [392] _Var._ Et je n'ose plus croire rien. (1647-56)

  [393] _Var._ Il le pense, Seigneur, et le brutal espre.
  (1647-56)

  [394] _Var._ Puisse-t-il par un trait de lumire plus belle.
  (1647-56)

  [395] _Var._ Ah! Prince, il ne faut point de plus belle lumire.
  (1647-56)

  [396] _Var._ Quelque haine qu'il doive, il ne se peut dfendre,
        Quand il se voit aim, d'aimer et de le rendre. (1647-56)

  [397] _Var._ MARTIAN, _croyant tre Hraclius_. (1647-60)--Ces
  ditions ont mme variante partout, jusqu' la fin de la pice,
  except au dernier couplet que dit Martian.

  [398] _Var._ Toutes les fois, Seigneur, qu'on se laisse adopter.
  (1647-56)

  [399] _Var._ Il faut que cette grce un peu plus haut nous monte,
        Qu'elle nous fasse honneur, et non pas de la honte. (1647-65)

  [400] _Var._ Et je vous la promets, ferme, pleine, sincre,
        Autant qu'Hraclius la rendroit  son pre. (1647-56)

  [401] _Var._ Ce qu'aura fait sur lui leur indigne colre.
  (1647-56)

  [402] L'indication des personnages de cette scne n'est correcte
  que dans les ditions de 1647, 1652 et 1655. Dans toutes les
  autres impressions, y compris celle de 1692, elle est incomplte
  ou inexacte.

  [403] _Var._ _Et Phocas continue  parler  Hraclius._ (1647-56)

  [404] _Var._ Autrement, si leur sort est encore douteux.
  (1647-56)

  [405] _Var._ Je ne veux point d'un fils qui tient ce nom  honte,
        Que mon sang dshonore, et que mon trne affronte. (1647-56)

  [406] _Var._ A mourir! jusque-l je te pourrois chrir! (1647-56)

  [407] _Var._ Et du moins, quelque erreur qui me puisse troubler.
  (1647-56)

  [408] _Var._ A peine est-il sorti de ses lches terreurs.
  (1647-63)

  [409] _Var._ Que pouvons-nous tous deux, quand on tranche nos
  jours? (1647-56)

  [410] _Var._ Ah! princes, votre coeur ne se peut dmentir.
  (1647-56)

  [411] Il est hors de doute que depuis que Phocas est sorti au
  cinquime d'_Hraclius_ jusqu' ce qu'Amyntas vienne raconter sa
  mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait derrire le
  thtre que pour le rcit des vers qu'Hraclius, Martian et
  Pulchrie emploient  plaindre leur malheur. (_Discours des
  trois units_, tome I, p. 115.)

  [412] _Var._ Tous dessous cette feinte tant d'intelligence,
        Suivis d'un gros d'amis, de peuple, et de valets,
        Nous passons librement les portes du palais. (1647-56)

  [413] Au mot TROUPE. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764)
  ont substitu GARDES.

  [414] Ce titre manque dans les ditions de 1647-60, et dans celle
  de Voltaire (1764).

  [415] _Var._ Allons lui rendre grce, et d'un esprit content.
  (1647-56)

  [416] _Var._ Montrons Hraclius au peuple qui l'attend. (1647-60)




    ANDROMDE
    TRAGDIE
    1650




NOTICE.


Les reproches et les invectives dont les pamphltaires de la Fronde
poursuivaient Mazarin  cause de son got pour les pices  grand
spectacle et des prodigalits auxquelles cette passion l'entranait,
sont un des lieux communs qui reparaissent le plus souvent dans leurs
crits.

Qui ne sait, lit-on dans la _Lettre d'un religieux envoye 
Monseigneur le prince de Cond_, ce que cotent  la France les
comdiens chanteurs qu'il a fait venir d'Italie[421]?

      Adieu, matre des Trivelins;
    Adieu, grand faiseur de machines;
    Adieu, cause de nos ruines,

s'crie l'auteur de la pice intitule _le Passe-port et l'Adieu de
Mazarin_[418].

Dans le _Sommaire de la doctrine curieuse du cardinal Mazarin par lui
dclare en une lettre qu'il crit  un sien confident pour se purger
de l'arrt du Parlement_, le Cardinal est cens se proposer de
rpondre, comme on va le voir,  la question qu'il prvoit au sujet de
ces folles dpenses:

_Interrogatoire._ Si je n'ai pas diverti le fonds des finances du Roi
et employ plus d'argent aux machines de thtres et ballets qu'
celles de la guerre?

_Rponse._ Que ce fait ne consiste qu'en interprtation, et que ces
profusions ne me seront pas imputes  crime, quand on saura qu'il ne
cotoit chose quelconque au Roi des ballets et des comdies qui lui
ont donn tant de plaisir, parce que les avances se prenoient
vritablement dans les coffres de Sa Majest; mais ayant eu soin de
les faire reprsenter au public aprs que le Roi et sa cour y avoient
pris leur satisfaction, je retirois par mes gens beaucoup plus que les
avances n'avoient cot: ce que j'employois aux rcompenses que la
Reine me permettoit de prendre pour mes services, dont les finances de
Sa Majest se trouvoient d'autant dcharges[419].

Ces reproches s'appliquent principalement 

                  .... Ce cher ballet,
    Ce beau, mais malheureux Orphe,
    Ou, pour mieux parler, ce Morphe,
    Puisque tant de monde y dormit[420].

Non content du superbe salon que le cardinal de Richelieu avoit fait
btir, Mazarin l'avait fait rompre en partie pour donner place aux
immenses machines de cette ennuyeuse comdie[421].

L'opra d'_Orphe_ avait t reprsent au carnaval de 1647. Renaudot
en fait un pompeux loge dans l'Extraordinaire de la _Gazette_ du 8
mars intitul: _La reprsentation nagures faite devant Leurs Majests
dans le Palais-Royal de la tragi-comdie d'Orphe, en musique et vers
italiens. Avec les merveilleux changements de Thtre, les machines et
autres inventions jusques  prsent inconnues en France_.

Le journaliste officiel s'efforce de prouver qu'un tel spectacle est
indispensable  la gloire de la nation: La France, dit-il, sembloit
avoir lev en nos jours la dignit du thtre au dernier point, ayant
fait honte  l'antiquit par la force et la beaut de ses vers, et par
la grce et la navet de ses acteurs; mais il faut confesser qu'elle
se laissoit vaincre  la pompe et dcoration des scnes trangres. Il
n'toit pas raisonnable que cet tat, qui ne le cde en rien aux
autres, leur ft infrieur en ce regard. Il peut aujourd'hui se vanter
 juste titre qu'il ne l'emporte pas moins au-dessus de toutes les
autres nations aux exercices de la paix qu'en ceux de la guerre[422].

Renaudot s'attache surtout  tablir que la pice a paru parfaitement
intelligible et n'a caus aucun ennui; mais son insistance mme prouve
que rien ne devait tre plus contestable. Voil..., dit-il, le fidle
rapport de ce qui s'est pass en cette action, mais le principal y
manque, qui est de voir ce sujet anim par l'organe de ses acteurs et
par leurs gestes, qui l'exprimoient si parfaitement qu'ils se
pouvoient faire entendre  ceux qui n'avoient aucune connoissance de
leur langue. Le Roi y apporta aussi tant d'attention qu'encore que Sa
Majest l'et dj vue deux fois, elle y voulut encore assister cette
troisime, n'ayant donn aucun tmoignage de s'y ennuyer, bien qu'elle
dt tre fatigue du bal du jour prcdent[423].

Si en voyant pour la troisime fois un ouvrage de ce genre le Roi ne
billa pas par trop fort, car c'est l en fin de compte ce que
semblent signifier les euphmismes de Renaudot, cela tait d sans
doute  la magnificence du spectacle, bien fait pour charmer un prince
de huit ans. Tout le monde du reste trouva les machines trs-belles;
mais on et souhait un pome plus intressant. On songea  en
commander un  Corneille, et l'on se mit en mesure de tout disposer
pour le carnaval de 1648; mais, vers la fin de 1647, le Roi fut assez
gravement atteint de la petite vrole et Vincent de Paul profita de
cette circonstance pour tcher de faire perdre  la Reine le got des
amusements profanes. C'est un contemporain qui nous l'apprend en ces
termes, dans une lettre du 20 dcembre 1647:

On prparoit force machines au palais Cardinal pour reprsenter  ce
carnaval une comdie en musique dont M. Corneille a fait les paroles.
Il avoit pris Andromde pour sujet, et je crois qu'il l'et mieux
trait  notre mode que les Italiens; mais depuis la gurison du Roi,
M. Vincent a dgot la Reine de ces divertissements, de sorte que
tous les ouvrages ont cess[424].

Ce tmoignage est corrobor et complt par celui de Dubuisson
Aubenay, qui y ajoute des dtails plus prcis: L'affaire
de la comdie franoise d'_Andromde_, dit-il entre le 2 et le 8
janvier 1648, pour l'avancement de laquelle le sieur Corneille avoit
reu deux mille quatre cents livres, et le sieur Torelli[425],
gouverneur des machines de la pice d'_Orphe_, ajustandes (_sic_) 
celle-ci, plus de douze mille livres, a t derechef rompue ou
intermise, aprs avoir t nagure remise sus. Un peu plus loin, vers
le 21 janvier, on trouve encore sur le mme sujet quelques
renseignements nouveaux: La comdie d'_Orphe et Eurydice_, joue au
Palais-Royal tout l'hiver pass, avec machines, se fait franoise par
le sieur Corneille, qui, pour cela, a reu deux mille quatre cents
livres d'avance, et Torelli, conducteur des machines, plus de treize 
quatorze mille livres pour les raccommoder. La maladie du Roi
survenant a rompu tout le dessein qui en est demeur d'en par l
(_sic_). Mais les petits comdiens du Marais ont jou la pice
d'_Andromde_ et Perse la dlivrant, un mois ou plus  prsent
expirant, avec machines imites de celles de l'_Orphe_ des
Italiens[426].

Cette dernire phrase, assez obscure, ne parat toutefois pouvoir en
aucune manire s'appliquer  l'_Andromde_ de Corneille. Il est
probable que les comdiens du Marais, esprant profiter de l'intrt
qu'avait excit l'annonce du nouvel ouvrage, en demandrent un sur le
mme sujet  quelque autre auteur. C'est ce qui arrive encore de notre
temps, et ce genre de spculation russit presque toujours.

Au carnaval de l'anne suivante, il n'tait gure question d'opra.
Mazarin avait bien d'autres affaires: on tait au plus fort de la
Fronde; le Roi avait quitt Paris, les thtres taient ferms, les
comdiens sous les armes.

Une curieuse mazarinade intitule: _Imprcation comique, ou la plainte
des comdiens sur la guerre passe_[427], contient  ce sujet des
dtails intressants et peu connus. Le pote burlesque nous apprend
d'abord en son style que les pices manquaient aux acteurs:

    Hlas! aucun ne s'tudie
    A vous faire de beaux rbus
    Qui nous apportent des quibus,
    A composer ces belles pices
    Qui tenoient les gens en liesses,
    Et qui faisoient que maints seigneurs
    Nous honoriont de leurs faveurs.
    Nos auteurs ont la gueule morte,
    Leur fureur plus ne les transporte:
    Ils n'ont plus ces rares pensers
    Qui les rendoient si grands et fiers.

Il nous peint ensuite le triste tat des comdiens, dont une autre
mazarinade, que nous avons eu occasion de citer, nous a dj
instruits[428].

    Bellerose, que l'on rvre
    Comme un saint qu'on ne fte gure;
    De Villiers, Lespy; Beauchteau,
    Savant comme un cheval moreau[429];
    Baron, dont la grande loquence
    A content toute la France,
    Et tous mes autres compagnons,
    Nous ressemblons les champignons,
    Qui n'tant (pour chose trs-seure)
    Cueillis et en temps et en heure,
    Pourrissent. . . . . . . . . . . .
    Enfin depuis quatre ou cinq mois
    Nous sommes plus secs que du bois,
    Notre langue est comme muette.

Encore faut-il bien remarquer que ces quatre ou cinq mois ne
s'appliquent qu' la plus extrme misre des comdiens, qui depuis
longtemps dj ne jouaient pas; car on lit  la fin de la mme pice:

    Quoi? depuis un an tout entier
    Que nous n'avons pas fait grand'chose
    Et que la scne se repose,
    J'ai dissip mes portions:
    Il ne m'en reste deux testons.
Ceux qui formaient d'ordinaire le public des thtres, loin, dit
l'orateur des comdiens,

              .... de nous venir voir,
    S'efforoient de tout leur pouvoir
    A repousser avec furie
    Les ennemis de leur patrie;
    Nous-mme, comme citoyens,
    Y mettions aussi tous nos soins,
    Et d'une gnreuse audace
    Leur donnions une belle chasse.
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Nous reprsentions sur la scne
    Des combats sans beaucoup de peine,
    Ni sans bien courir de hasard;
    Mais maintenant, soit tt, soit tard,
    Il nous faut[430] jouer de l'escrime
    Tout de bon, sans beaucoup de frime:
    Tmoin du ct des Marets,
    Alors que ces beaux marmousets
    Vouloient forcer nos barricades,
    On leur envoya des nazardes
    Pires que celles que chez nous
    Nous envoyaient quelques filous.
    Tu le sais bien, mon camarade,
    Cher Jodelet, quelle incartade
    On a fait  toi et aux tiens,
    Ainsi que moi comdiens.

Ce n'est pas la seule pice de ce temps qui nous montre Jodelet, le
Cliton du _Menteur_[431], dployant dans ces troubles une vaillance
dont il n'avait pas eu occasion de donner l'ide sur le thtre; il
s'tait fait,  ce qu'il parat, le capitaine des comdiens:

    Il n'est pas jusqu' Jodelet
    Qui n'ait en main le pistolet,
    Ayant adjoint  sa cabale
    Les gens de la troupe royale;
    Si bien qu'eux tous, jusqu'aux portiers,
    Ont cuirasse et sont cavaliers,
    Tmoignant bien mieux leur courage
    En personne qu'en personnage[432].

Enfin le 18 aot le Roi revint  Paris; une tranquillit momentane
s'tablit, les thtres se rouvrirent:

    Quand Sa Majest retourna,
    Aussitt disparut le trouble.
    . . . . . . . . . . . . . .
    Le marchand est  sa boutique,
    Le procureur  sa pratique,
    Les hommes de robe au Palais,
    Les comdiens au Marais[433].

Deux mois  peine aprs la rentre du Roi, le 12 d'octobre 1649,
Corneille obtint un privilge de cinq annes pour le _Dessein
d'Andromde_, c'est--dire le libretto de la pice promise depuis si
longtemps.

Ces _desseins_ taient rdigs par les auteurs pour faciliter
l'intelligence de leurs ouvrages; on les vendait sans doute au
thtre, et mme, lorsque la reprsentation avait lieu  la cour ou
chez quelque riche particulier, on les donnait aux personnages de
distinction. La premire entre du divertissement qui suit le
_Bourgeois gentilhomme_ nous fait assister  une distribution de ce
genre; un des personnages s'crie:

    De tout ceci franc et net
      Je suis mal satisfait,
    Et cela sans doute est laid,
        Que notre fille,
    Si bien faite et si gentille,
    De tant d'amoureux l'objet,
      N'ait pas  son souhait
      Un livre de ballet
      Pour lire le sujet.

On peut voir du reste  la fin du _Dessein d'Andromde_[434], signal
par nous  l'attention des curieux en 1861[435], et publi pour la
premire fois dans la prsente dition, les motifs qui ont port
Corneille  faire paratre cet opuscule, aujourd'hui si rare.

Nous trouvons enfin le compte rendu de la pice dans un Extraordinaire
de la _Gazette_ de 1650; mais cette analyse fort tendue, que nous
reproduisons plus loin[436], n'indique pas le jour de la premire
reprsentation. Toutefois, comme elle est date du 18 fvrier, que
Renaudot y dit qu'il a assist  ce spectacle il y a trois jours,
qu'il parle de personnes qui ont vu jouer l'ouvrage dix ou douze
fois[437], et qu'il ajoute: Leurs Majests en ayant eu le plaisir peu
auparavant cet heureux voyage de Normandie, d'o nous les attendons de
jour  autre, leur bont l'a voulu communiquer  ses peuples[438], et
comme enfin nous voyons par un autre numro de la _Gazette_[439] que
le Roi tait parti de Paris le 1er fvrier, il parat certain
qu'_Andromde_ a t joue pour la premire fois dans le courant de
janvier 1650. C'est, comme nous l'avons racont[440], pendant ce
voyage du Roi en Normandie que Corneille fut nomm procureur des tats
de cette province, en remplacement du sieur Baudry, crature du duc de
Longueville. Le 22 fvrier, la cour revint  Paris[441], et s'empressa
de retourner le 26 applaudir _Andromde_. Dubuisson Aubenay le
remarque dans son _Journal_ en fvrier 1650: Samedi, 26e.... Le soir,
Leurs Majests vont voir la comdie d'_Andromde_, joue avec machines
trs-belles dans la salle du Petit-Bourbon.

On a cru longtemps que Boesset, nomm  tort Boissette par
Voltaire[442], tait l'auteur de la musique d'_Andromde_. C'est une
erreur: ce compositeur si vant[443] n'est autre que le pote
burlesque d'Assoucy. Dans un fragment de recueil pagin 91  136, qui
vient  la suite d'un exemplaire de ses _Rimes redoubles_, que
possde la bibliothque de l'Arsenal, et qui, oubli longtemps, a t,
il y a peu d'annes, remis en lumire par M. Paul Lacroix[444], il dit
en propres termes: C'est moi qui ai donn l'me aux vers de
l'_Andromde_ de M. de Corneille. M. douard Fournier, qui cite  son
tour ce passage dans ses _Notes sur la vie de Corneille_[445], en
rapproche avec beaucoup d'-propos un sonnet adress par Corneille 
d'Assoucy pour tre plac en tte de son _Ovide en belle humeur_,
publi en 1650, l'anne mme o ils faisaient reprsenter leur
_Andromde_. Ce sonnet, qui prouve leur intimit passagre, se
trouvera  sa date parmi les _Posies diverses_ de notre dition.

Dans une pice de ce genre, le vritable auteur n'est ni le pote, ni
le musicien: c'est le machiniste. Aussi les contemporains ne
tarissent-ils pas sur les merveilles dont Torelli a enrichi cet
ouvrage. Nous n'avons pas du reste  insister ici sur ce point; nous
renvoyons le lecteur au _Dessein d'Andromde_ de Corneille, et  la
relation fort logieuse que Renaudot a faite de cet ouvrage dans sa
_Gazette_, suivant notre pote[446], avec beaucoup d'loquence et de
doctrine. On trouvera ces deux morceaux  la suite de la prsente
notice. Remarquons seulement qu'on lit dans un article de de Vis,
insr dans le _Mercure_ de juillet 1682, et sur lequel nous aurons
tout  l'heure  revenir, que les machines d'_Andromde_ parurent si
belles, aussi bien que les dcorations, qu'elles furent graves en
taille-douce.

Ces planches, de format petit in-folio, sont au nombre de six, et
reprsentent chacune des dcorations de la pice au moment o les
Dieux apparaissent, et o par consquent les machines occupent la
scne. Elles ont t graves par Chauveau, et semblent avoir t
publies isolment[447]. Quand on les considre avec attention, on
est frapp de la beaut des points de vue, de l'harmonie de
l'ensemble, de l'tendue de la perspective; mais la disposition
gnrale offre une rgularit fatigante, qu'on retrouverait tout au
plus aujourd'hui dans les thtres de marionnettes: toutes les
coulisses se rptent symtriquement  droite et  gauche, et
aboutissent  une toile de fond qui continue  l'infini la
perspective. On ne trouve ni dans ces dcorations, ni dans aucune de
celles de ce temps, rien d'analogue aux ingnieux artifices qui de nos
jours permettent aux machinistes et aux dcorateurs de varier 
l'infini les sites et d'chapper, par la disposition savante des
premiers plans,  la monotonie que semble imposer la construction mme
de la scne. Torelli d'ailleurs se trouvait sans doute gn par le
mcanisme de son invention, qui faisait changer la scne entire en
mme temps par un systme de contre-poids habilement mis en oeuvre. Il
tait difficile de se soustraire  la ncessit d'une construction
uniforme pour des dcors destins  se remplacer successivement 
l'aide d'un procd mcanique.

Quoique nous possdions sur cet ouvrage des renseignements forts
abondants et provenant de sources trs-diverses, nous ne trouvons
l'indication d'aucun des acteurs qui y ont jou d'original. Il semble
hors de doute que la pice a d tre reprsente par la troupe royale.
On a suppos sans preuves qu'elle s'tait peut-tre adjoint quelques
comdiens de l'illustre thtre[448]; mais si la troupe de Molire ne
prit pas part aux premires reprsentations d'_Andromde_, il parat
du moins assur que plus tard elle reprsenta cet ouvrage. On trouve
dans le catalogue de la _Bibliothque dramatique de M. de
Soleinne_[449], la description d'un exemplaire de l'_Andromde_ in-4,
de 1651, qui provenait de la bibliothque de Pont-de-Vesle, et fut
adjug au prix, alors assez lev, de cinq cent vingt-neuf francs, 
cause des particularits curieuses qu'il prsentait. Sur la liste
place en tte de la pice, Molire, lui-mme, suivant toute
apparence, avait crit en regard du nom de chaque personnage celui de
l'acteur qui le reprsentait. Voici la distribution de rles que ces
renseignements nous font connatre:

   DU PARC, _Jupiter_; Mlle BJART, _Junon_ et _Andromde_; DE BRIE,
   _Neptune_; L'GUIS, _Mercure_ et _un page de Phine_; BJART,
   _le Soleil_ et _Timante_; Mlle DE BRIE, _Vnus_, _Cymodoce_ et
   _Aglante_; Mlle HERV, _Melpomne_ et _Cphalie_; VAUSELLE,
   _ole_ et _Ammon_; Mlle MENOU, _phyre_; Mlle MAGDELON, _Cydippe_
   et _Liriope_; VALETS, _huit Vents_; DUFRESNE, _Cphe_; Mlle
   VAUSELLE, _Cassiope_; CHASTEAUNEUF, _Phine_; MOLIRE, _Perse_,
   L'ESTANG, _Choeur de peuple_.

Le rle de Phine tait d'abord donn  Molire et celui de Perse 
Chasteauneuf, mais cette distribution a t remplace par celle que
nous indiquons. Le nom de Phorbas, qui ne figure pas dans la liste
imprime des personnages, y a t ajout, et ce rle a t attribu 
Mlle Herv, dcharge sans doute de celui de Cphalie, dont le nom a
t remplac  la main dans le courant de l'ouvrage par celui
d'Aglante; dans la dernire scne Jupiter a t substitu  Junon. Ces
arrangements ont t sans doute pratiqus par Molire lorsqu'il
parcourait la province; mais il est difficile d'en prciser l'poque.

L'_Andromde_ de Corneille semblait oublie lorsqu'on joua sur le
thtre de l'Acadmie royale de musique, le samedi 18 avril 1682, le
_Perse_ de Quinault, avec musique de Lully. Le grand concours de
monde qu'attira cet ouvrage engagea les comdiens de l'htel de
Bourgogne, runis depuis le 25 aot 1680  ceux de la rue
Mazarine[450],  remettre au thtre la pice de Corneille. Elle fut
joue avec un grand succs le dimanche 19 juillet 1682. Voici en quels
termes de Vis rend compte de la premire reprsentation[451]:

Les grands applaudissements que reut cette belle tragdie portrent
les comdiens du Marais  la remettre sur pied aprs qu'on eut abattu
le Petit-Bourbon. Ils russirent dans cette dpense, qu'ils ont faite
trois ou quatre fois, et elle vient d'tre renouvele par la grande
troupe avec beaucoup de succs. Comme on renchrit toujours sur ce qui
a t fait, on a reprsent le cheval Pgase par un vritable cheval,
ce qui n'avoit jamais t vu en France. Il joue admirablement son rle
et fait en l'air tous les mouvements qu'il pourroit faire sur terre.
Je sais que l'on voit souvent des chevaux vivants dans les opras
d'Italie; mais si nous voulons croire ceux qui les ont vus, ils y
paroissent lis d'une manire qui ne leur laissant aucune action,
produit un effet peu agrable  la vue.

Les frres Parfait, qui rapportent ce passage du _Mercure_, ajoutent
ici en note[452]: Une personne qui a vu la reprsentation de cette
remise nous a instruits de la faon dont on s'toit pris pour faire
marquer  ce cheval une ardeur guerrire. Un jene austre auquel on
le rduisoit lui donnoit un grand apptit; et lorsqu'on le faisoit
parotre, un gagiste toit dans une coulisse, o il vannoit de
l'avoine. Ce cheval, press par la faim, hennissoit, trpignoit des
pieds, et rpondoit ainsi parfaitement au dessein qu'on avoit. On
ajoute que c'est le sieur Dauvilliers qui joua le rle de Perse. Ce
jeu de thtre du cheval contribua fort au succs qu'eut alors cette
tragdie. Tout le monde s'empressoit de voir les mouvements singuliers
de cet animal, qui remplissent de mieux en mieux ses devoirs.

Nous lisons dans la _Gazette_ de 1682[453]:

Le Dauphin va le 18 aot 1682  la foire Saint-Laurent, et ensuite au
faubourg S. Germain, voir reprsenter la Tragdie d'_Andromde_, du Sr
Corneille. De leur ct les frres Parfait compltent ainsi la
relation de de Vis: _Andromde_ fut joue  cette reprise
trente-trois fois de suite, jusqu'au quatrime jour d'octobre suivant:
on la continua le vendredi 22 janvier 1683 jusqu'au 3 fvrier de la
mme anne, jour de la trente-neuvime reprsentation. La quarantime
est du samedi 20 mars, et la quarante-cinquime et dernire, le 4
avril. Enfin Jolly parle ainsi, dans l'_Avertissement_ de son dition
de Corneille[454], d'une sorte de programme publi pour ces
reprsentations: Suivant un imprim in-4 (_Paris_, 1682), les
comdiens du Roi, entretenus par Sa Majest, remirent en 1682 la
tragdie d'_Andromde_ sur leur thtre, rue de Gungaud; cette
entreprise fut conduite par le sieur Dufort, _ingnieur et machiniste
des comdiens_; le titre en parle ainsi. M. Corneille fit alors
quelques augmentations dans les vers que des comdiens et des
comdiennes chantaient; ils y sont nomms. Cette pice eut un grand
succs.

Nous ne connaissons point d'dition d'_Andromde_ antrieure  1651;
celle qu'on a toujours regarde comme la premire est intitule:

ANDROMEDE, TRAGEDIE. Reprsente avec les machines sur le thtre
royal de Bourbon.--_A. Rouen, chez Laurens Maurry, prs le Palais,
avec priuilge du Roy,_ M. DC.LI, _et se vend  Paris, chez Charles de
Sercy, au Palais...._

Le volume, de format in-4, se compose de 5 feuillets et de 123 pages.
En tte se trouve un frontispice de Chauveau reprsentant la fte des
fianailles de Phine et d'Andromde, au moment o les Nrides
sortent des eaux pour y assister, et o Cassiope dclare la beaut de
sa fille suprieure  celle de ces nymphes, ainsi que cela est racont
dans la premire scne de l'ouvrage[455]. Le privilge, commun 
_Andromde_ et  _Nicomde_, ainsi qu'au _Feint Astrologue_ et aux
_Engagements du hasard_, les deux premires comdies de Thomas
Corneille, est du 12 mars 1651, et l'Achev d'imprimer du 13 aot de
la mme anne.

Dans l'dition originale de _Don Sanche_, on trouve un autre
privilge, dat du IIe jour d'avril de l'an de grce mil six cent
cinquante, et commun  _Don Sanche_ et  _Andromde_; mais il est
probable que ce privilge antrieur n'a pas t employ pour la
seconde de ces pices, et cela explique pourquoi Corneille a fait
figurer de nouveau cette tragdie lyrique dans le privilge de
_Nicomde_. Il est vrai que, dans l'dition collective de 1654,
_Andromde_ est suivie du privilge de 1650, au bas duquel est un
Achev d'imprimer du 13 aot 1650; mais si l'on songe que l'Achev
d'imprimer de 1661 est du mme mois et du mme jour, on sera port 
ne voir qu'une confusion ou une faute typographique dans cette date du
13 aot 1650 (pour 1651).

  [417] _Choix de Mazarinades_, publi par M. Moreau, tome I, p.
  99.

  [418] _Ibidem_, p. 51.

  [419] _Choix de Mazarinades_, tome I, p. 322 et 323.

  [420] _La Mazarinade. Choix de Mazarinades_, tome II, p. 243.

  [421] _La vrit toute nue. Choix de Mazarinades_, tome II, p.
  411.

  [422] _Gazette_ de 1647, p. 202.

  [423] _Ibidem_, p. 212.

  [424] _Lettres familires de M. Conrart  M. Flibien,_ p. 110 et
  111.

  [425] Sur Torelli, voyez ci-aprs, p. 277, note 2.

  [426] Manuscrit de la bibliothque Mazarine, in-fol. H, n 1765.

  [427] M.DC.XLIX, in-4, 11 pages et 1 feuillet blanc.

  [428] Voyez tome IV, p. 407.

  [429] Ce mot se dit de certains chevaux noirs, et veut dire un
  cheval qui est d'un poil noir fort vif: _cheval moreau_.
  (Richelet, _Dictionnaire franois_, 1680.)

  [430] Il y a _font_ dans le texte, mais il est impossible
  d'imaginer  quel point ces pices sont dfigures par des fautes
  d'impression. Quatre vers plus haut, on lit: _sur la Seine_, au
  lieu de _sur la scne_.

  [431] Voyez tome VI, p. 123-125.

  [432] _Lettre  M. le cardinal burlesque. Choix de Mazarinades_,
  tome I, p. 300.

  [433] _Le courrier burlesque de la guerre de Paris. Ibidem_, tome
  II, p. 167.

  [434] Voyez ci-aprs, p. 277 et 278.

  [435] _De la langue de Corneille_, p. 46 et 47.

  [436] Voyez ci-aprs, p. 279-290.

  [437] Voyez ci-aprs, p. 280 et 281.

  [438] Voyez ci-aprs, p. 290.

  [439] Anne 1550, p. 184.

  [440] Voyez la _Biographie de Corneille_, en tte du tome I.

  [441] _Gazette_, anne 1650, p. 308.

  [442] _Note_ sur la scne III de l'acte Ier, dition de 1764, p.
  38.

  [443] Voyez ci-aprs, p. 284.

  [444] _La Jeunesse de Molire_, p. 173.

  [445] Page xc en tte de _Corneille  la butte Saint-Roch_.

  [446] Voyez ci-aprs, p. 277.

  [447] Toutefois celle qui reprsente la dcoration du quatrime
  acte porte en bas,  droite, l'indication suivante, que nous
  n'avons pu nous expliquer: Fol. 77.

  [448] _Molire et sa troupe_, par M. Soleirol, 1858, in-8, p. 6.
  Voyez encore ci-aprs, p. 292, note 494.

  [449] Tome I, p. 251-253.

  [450] _Histoire du Thtre franais_, tome XII, p. 192 et
  suivantes.

  [451] _Mercure galant_ de juillet 1682, p. 359 et 360.

  [452] _Histoire du Thtre franois_, tome XII, p. 321, note _a_.

  [453] Page 490.

  [454] Page L.

  [455] Voyez ci-aprs, p. 321 et 322.




DESSEIN

DE LA TRAGDIE D'_ANDROMDE_,

   REPRSENTE SUR LE THTRE ROYAL DE BOURBON[456]; CONTENANT
   L'ORDRE DES SCNES, LA DESCRIPTION DES THATRES ET DES MACHINES,
   ET LES PAROLES QUI SE CHANTENT EN MUSIQUE[457].


PROLOGUE.


.... En haut parot d'un ct le Soleil naissant, dans un char tout
lumineux tir par les quatre chevaux qu'Ovide lui donne[458]; et de
l'autre, sur un des sommets de la montagne, Melpomne, la muse de la
tragdie, qui lui emprunte ses rayons pour clairer le thtre qu'elle
a prpar pour divertir le Roi[459]. C'est ce qui fait tomber leur
discours sur les louanges de notre jeune monarque, par le commandement
duquel cet ouvrage a t entrepris. Aprs que l'un et l'autre en ont
fait quelques loges, le Soleil invite Melpomne  voler dans son
char, pour apprendre en un seul jour  toute la terre les rares
qualits que le ciel a dparties  ce jeune prince. Cette muse y vole,
et ayant pris place auprs du Soleil, ils commencent un air  sa
louange, dont les derniers vers sont rpts par le choeur de musique.
En voici les paroles:

    Cieux, coutez; coutez, mers profondes[460]....

Cet air chant, le Soleil part avec rapidit, enlevant Melpomne avec
lui, pour aller publier la mme chose au reste de l'univers.

En tte du _Dessein_ se trouve l'_Argument_, puis, au commencement du
prologue et de chacun des actes, la description des dcorations, et
enfin,  leur place dans l'analyse, les morceaux de chant. Nous
n'avons pas cru devoir imprimer ici les parties de l'ouvrage qui
auraient fait double emploi dans notre dition; mais seulement, d'une
part, les morceaux qui ne sont que dans le _Dessein_ et ne rpondent 
rien de ce qui est compris dans le texte d'_Andromde_ ou joint  ce
texte; et, d'autre part, ceux qui prsentent des diversits trop
nombreuses ou trop notables pour tre indiques commodment, comme
variantes, au bas des pages. Quant aux diffrences qui peuvent tre
indiques ainsi et qui affectent des endroits communs au _Dessein_ et
au texte ou aux annexes d'_Andromde_, elles seront releves
soigneusement et figureront chacune  sa place,  titre de
_variantes_, au-dessous du texte de la tragdie.

  [456] Ce thtre, situ rue des Poulies, vis--vis le clotre
  Saint-Germain-l'Auxerrois, sur l'emplacement d'une partie de la
  colonnade du Louvre, servit d'abord aux comdiens mands par le
  Roi; en 1653, il fut donn  une troupe italienne avec laquelle
  Molire eut, lors de son arrive  Paris, l'autorisation
  d'alterner; enfin il fut dmoli vers la fin d'octobre 1660. Voyez
  l'_Histoire du Thtre franois_, tome VIII, p. 238, note _a_.

  [457] Le volume dont nous venons de reproduire, dans ces cinq
  lignes, le titre exact, se compose de 68 pages; il est de format
  in-8 et porte  l'adresse: Imprim  ROVEN, aux despens de
  l'Autheur. M.DC.L. Auec Priuilege du Roy. Et se vend  PARIS,
  chez Augustin Courb, Imprimeur et Libraire ordinaire de M. le
  Duc d'Orlans, au Palais,  la Palme. Par le privilge, donn 
  Paris le 12 d'octobre 1649, et imprim en extrait au verso du
  titre, il est permis au sieur Corneille de faire imprimer,
  vendre et distribuer le _Dessein d'Andromde_, tragdie par lui
  compose, durant le temps et espace de cinq ans  compter du jour
  qu'il sera achev d'imprimer. On lit au-dessous de cet
  _Extrait_...: Acheu d'imprimer ce troisiesme de Mars 1650.
  L'unique exemplaire connu de ce volume se trouve  la
  Bibliothque impriale dans la Posie, sous le no Y 5564--Voyez
  ci-dessus la _Notice_, p. 251 et 252.

  [458] Voyez les _Mtamorphoses_ d'Ovide, livre II, vers 153 et
  154.

  [459] Cette phrase vient aprs les mots: et entrelacs les uns
  dans les autres; voyez ci-aprs, p. 315.

  [460] Voyez p. 318.


ACTE I.

    ....[465] C'est sur ce pompeux thtre que


SCNE I[462].

La reine Cassiope parot conduite par Perse, chevalier inconnu, comme
passant par cette place pour aller au temple jeter le sort pour la
sixime fois; et en attendant que le Roi la joigne, elle raconte  ce
hros l'histoire de ses malheurs. Perse l'ayant apprise de sa bouche,
en attribue la cause, non pas  ce qu'elle a prfr la beaut
d'Andromde  celle des Nrides, mais  ce qu'elle l'a promise 
Phine, qui n'est qu'un homme mortel. Il ajoute que les Dieux,
amoureux de cette princesse, vengent l'injustice qu'on lui a rendue,
et que sans doute Jupiter mme, pris d'une beaut si merveilleuse, la
rserve pour lui, ou du moins la destine  quelqu'un de ses fils,
parlant obscurment de lui-mme; sur quoi


SCNE II.

Le Roi sort, contestant avec Phine sur le sujet d'Andromde, que cet
amant prtend ne devoir plus tre expose au sort. Perse mme se
joint avec lui, et soutient qu'il suffit de diffrer son mariage
jusques  la fin des malheurs publics; mais le Roi persiste toujours 
leur maintenir que l'oracle n'ayant point except sa fille, ce n'est
pas  eux  lui donner ce privilge, qui seroit un attentat contre la
volont des Dieux. Sur leur dispute, le ciel s'ouvre, et fait voir un
loignement o parot une dit dans une toile, que la Reine
reconnot incontinent pour Vnus,  qui elle avoit offert un sacrifice
pour la Princesse, dont tous les auspices avoient t favorables.
Cette desse s'avance peu  peu jusques au milieu du thtre, sans que
les yeux dcouvrent  quoi est suspendue cette toile qui la porte, et
cependant qu'elle s'avance, le choeur de la musique chante cet hymne:


SCNE III.

    Reine de Paphe et d'Amathonte[463]....

Vnus, au milieu de l'air, apprend  ces princes que leurs malheurs
vont finir, qu'on ne jettera plus le sort que cette fois, qu'Andromde
aura dans ce jour-l mme l'poux digne d'elle, et leur ordonne
d'aller prparer les noces, o les Dieux veulent assister. Phine, qui
prend cet oracle pour lui, va tout impatient porter cette bonne
nouvelle  sa matresse, et cependant que Vnus remonte dans le ciel,
le choeur chante encore cet hymne de rjouissance:

    Ainsi toujours sur tes autels[464]....

Vnus disparue, le Roi s'en va faire jeter le sort, et donne ordre 
la Reine de faire prparer la pompe des noces.


SCNE IV.

Perse, demeur seul avec la Reine et ses filles, lui tmoigne sa
passion pour Andromde, et ses dplaisirs de la voir si prs d'tre
possde par un autre. Il lui avoue qu'il est de haute naissance, et
mme au-dessus de Phine, sans se dclarer toutefois. La Reine tche 
le consoler, et s'tant retirs ensemble, l'acte finit.

  [461] Aprs les mots: l'galit de la perspective; voyez
  ci-aprs, p. 320.

  [462] Nous ne faisons ici et dans les cas analogues que
  reproduire scrupuleusement la disposition bizarre des alinas
  dans l'impression faite sous les yeux de Corneille. Le but de cet
  arrangement est de faire bien comprendre o commence chaque
  scne.--Dans l'dition originale elles sont indiques seulement
  en manchette  la marge.

  [463] Voyez p. 329.

  [464] Voyez p. 331.


ACTE II.

    ....[465] Du milieu d'une de ces alles


SCNE I.

Andromde sort toute enjoue et ravie des bonnes nouvelles que Phine
lui vient d'apporter. Attendant qu'il la revienne voir, elle demande
aux nymphes qui l'accompagnent qui d'entre elles oblige cet illustre
inconnu (c'est Perse dont elle entend parler)  demeurer si longtemps
dans la cour de son pre. Elle en montre ds lors une si haute estime,
qu'elle avoue mme que si son coeur n'et point t donn avant sa
venue, elle et eu peine  le dfendre des mrites de ce cavalier.
Comme toutes ses nymphes l'assurent qu'il n'a fait aucune offre de
service  pas une d'elles, elle se persuade que quelqu'une en fait la
fine, et qu'infailliblement ce hros est amoureux. Elle dit qu'elle
le remarque assez par les inquitudes qui paroissent dans son discours
quand il l'entretient, qu'il rve, qu'il s'gare, qu'il soupire  tous
moments. Elle en diroit davantage si ce discours n'toit interrompu
par une voix qui chante derrire un de ces arbres. Cette princesse la
reconnot incontinent pour celle d'un page de Phine. On lui fait
silence, et il poursuit  faire entendre la passion qu'a son matre
pour Andromde, et son impatience de la possder, qu'il explique en
ces termes:

    Quelle est lente cette journe[466]....


SCNE II.

Phine se montre avec le mme page qui vient de chanter pour lui; et
aprs les premires civilits, Andromde lui fait rendre le change de
sa galanterie par une de ses filles, qui lui tmoigne par ces paroles
que son amour pour ce prince n'est pas moindre que celui qu'il a pour
elle:

    Phine est plus aim qu'Andromde n'est belle[467]....

Cet air chant, le page de Phine et cette nymphe font un dialogue en
musique sur le bonheur de ces deux amants, dont chaque couplet a pour
refrain l'oracle que Vnus a prononc en leur faveur, chant par les
deux voix unies, et rpt par le choeur entier de la musique, en
cette forme:

    LE PAGE.

    Heureux amant!

    LA NYMPHE.

                   Heureuse amante[468]!...


SCNE III.

La joie de ces amants est trouble par une fcheuse nouvelle que
Timante leur apporte, que le sort est tomb sur Andromde. Phine
d'abord n'en veut rien croire; mais aprs que ce funeste messager l'a
assur que le Roi va bientt venir pour livrer lui-mme cette
prcieuse victime aux ministres des Dieux, il proteste qu'il ne le
souffrira jamais, et s'emporte avec beaucoup de violence. Andromde
montre assez de rsolution, accompagne toutefois de beaucoup de
dplaisir de se voir spare d'un amant si cher, dans le mme temps
que l'oracle de Vnus lui avoit fait esprer d'tre unie avec lui par
un illustre hymne.


SCNE IV.

Le Roi entre, suivi de Perse.

Cette princesse lui tmoigne beaucoup de gnrosit: dans sa douleur,
elle lui avoue qu'il est juste que la cause des malheurs les fasse
finir, et que tout son regret est que la tranquillit publique dont il
va jouir lui a cot d'autre sang que le sien, et qu'elle n'a pas t
la seule que le ciel ait choisie pour rendre le calme  ses tats par
sa mort. Le Roi l'exhorte  obir aux Dieux avec courage. Phine s'y
oppose; et plus le Roi lui reprsente la ncessit de cder aux arrts
du ciel, plus il s'emporte dans les impits et dans les blasphmes.
Il passe jusques  protester qu'il ne connot ni rois ni Dieux
qu'Andromde, et quoiqu'il entende rouler le tonnerre, il dfie ces
mmes Dieux de le lancer sur lui. Cependant


SCNE V.

Au milieu de ce tonnerre qui gronde et des clairs qui brillent
continuellement, ole descend dans un nuage avec huit vents qui
l'accompagnent. Quatre de ces vents sont  ses deux cts, en sorte
toutefois que les deux plus proches sont ports sur le mme nuage que
lui, et les deux plus loigns sont comme volants en l'air tout contre
ce mme nuage. Les quatre autres paroissent deux  deux, au milieu de
l'air, sur les ailes du thtre, deux  la main gauche et deux  la
droite. ole demeure  la mme hauteur sans descendre plus bas, et
c'est de l qu'il interrompt les blasphmes de Phine, et que lui
ayant dit imprieusement que les Dieux savent bien se faire obir, il
commande  ces vents d'excuter les ordres de Neptune, dont il est le
premier ministre. Ce commandement produit aussitt un spectacle
trange et merveilleux tout ensemble: les deux vents qui toient  ses
cts suspendus en l'air s'envolent, l'un  gauche et l'autre 
droite; deux autres remontent avec lui vers le ciel sur le mme nuage
qui les vient d'apporter; deux autres qui toient  sa main gauche sur
les ailes du thtre s'avancent au milieu de l'air, o ayant fait un
tour, ainsi que deux tourbillons, ils passent au ct droit du
thtre, d'o les deux derniers fondent sur Andromde, et l'ayant
saisie chacun par un bras, l'enlvent de l'autre ct jusque dans les
nues. Le Roi s'crie d'tonnement; Phine court aprs cette princesse,
que les vents emportent, et


SCNE VI.

Perse, demeur seul avec ce dplorable pre, l'assure qu'il la va
secourir. Ce monarque l'en veut dtourner sur l'impossibilit de
l'entreprise, en laquelle vingt amants avoient succomb pour Nre il
n'y avoit qu'un mois; mais ce hros, loin de s'tonner, lui dit
hautement qu'il trouvera des chemins inconnus aux hommes, pour faire
en sorte que l'oracle de Vnus ait son effet, et l'expliquant  son
avantage, il ajoute que les vents n'arrachent point Andromde  Phine
pour la perdre, mais seulement pour la rendre  un poux plus digne
d'elle. Aprs cela, il quitte le Roi sans se faire connotre
davantage, et ce monarque se retire pour aller faire des voeux qu'il
ne croit pas qu'on veuille exaucer.

  [465] Aprs les mots: de plus de mille pas; voyez ci-aprs, p.
  335.

  [466] Voyez p. 338.

  [467] Voyez p. 339.

  [468] Voyez p. 340.


ACTE III.


SCNE I.

....[469] Timante vient sur le rivage, suivi d'un gros de peuple qui
cherche ce que sa princesse est devenue. Ils la dcouvrent, comme ces
vents se retirent aprs l'avoir attache, et lui entendant pousser
quelques soupirs, ils prtent silence  ses plaintes. Andromde les
continue; mais elle n'a plus cette fermet de courage qu'elle avoit
montre en la prsence de son pre et de son amant. L'abandonnement o
elle se voit, et les approches d'une mort aussi infaillible
qu'pouvantable, branlent son grand coeur, et sa foiblesse parotroit
toute entire si elle n'toit interrompue par les dsespoirs de la
Reine.


SCNE II.

Cette dplorable mre se fait voir toute furieuse, et sa fureur garde
encore le caractre de la vanit qui l'a prcipite en des malheurs si
grands. Aprs avoir accus les Dieux d'injustice de punir la fille des
crimes dont sa mre est seule coupable, elle en impute la cause  leur
jalousie, et  la juste crainte qu'ils doivent avoir qu'Andromde
n'et plus d'autels qu'eux s'ils la laissoient vivre. Elle leur
reproche ensuite leur aveuglement ou stupidit, de ce qu'ils ne sont
pas tous assez amoureux de sa fille pour la sauver; elle soutient que
Jupiter a chang de forme pour des beauts moindres; elle dit la mme
chose de Neptune, d'Apollon et des autres; il n'est pas jusques aux
Tritons qu'elle ne fasse criminels de n'avoir point d'amour pour elle,
et de n'craser pas leur monstre  ses pieds en dpit de leurs
Nrides.


SCNE III[470].

Il semble que ces impits htent ce monstre de parotre; on le voit
dans l'loignement, bondissant au milieu des flots, et cependant qu'il
s'avance, la Reine, au dfaut des Dieux, appelle Phine au secours.
Andromde l'excuse d'une voix languissante, et veut persuader  sa
mre qu'il est mort de douleur, puisqu'il ne se prsente pas pour la
dfendre. Le dernier recours de cette dsespre est  cet illustre
inconnu, qu'elle avoit entendu se vanter d'une si haute naissance et
de tant d'amour pour la princesse sa fille. Elle la lui offre,
quoiqu'elle ne le voie pas. Cependant le monstre approche et personne
ne vient au secours. Elle veut se jeter dans la mer, pour tre du
moins dvore la premire; mais comme elle s'lance,


SCNE IV.

Timante la retient et lui fait voir Perse mont sur le cheval Pgase,
qui fond du haut des nues pour combattre ce monstre. Elle l'encourage
au combat par l'assurance qu'elle lui donne qu'Andromde sera pour
lui, s'il en sort victorieux. Le peuple, pour l'encourager aussi de sa
part, l'anime par ces paroles qu'il chante durant son combat, et qui
ne sont qu'une rptition des promesses de la Reine:

    CHOEUR DE MUSIQUE.

    Courage, enfant des Dieux! elle est votre conqute[471]....

Cet air chant, on voit Perse victorieux, le monstre mort, la Reine
ravie, et Andromde qui commence  respirer. Aprs quelques civilits,
Perse, suivant le pouvoir qu'il avoit obtenu de son pre Jupiter,
commande aux vents de rendre Andromde au lieu mme d'o ils l'ont
enleve. Ils obissent aussitt, et on les voit reporter cette
princesse au-dessus des flots par le mme chemin qu'ils l'avoient
apporte au commencement de cet acte. Ensuite Perse revole en haut
sur son cheval ail, et aprs avoir fait un caracol admirable au
milieu de l'air, il tire du mme ct qu'on a vu disparotre la
Princesse. Tandis qu'il vole, tout le rivage retentit de cris de joie
et de ce chant de victoire:

    Le monstre est mort, crions victoire[472]....


SCNE V.

Sitt que cette musique a cess, la Reine et le peuple se retirent, et
trois Nrides s'lvent du milieu des flots. Leur entretien n'est
que de l'affront qu'elles viennent de recevoir par la mort du monstre
qui les vengeoit, et par la dlivrance de leur victime; elles en
veulent aller faire leurs plaintes au palais de Neptune, mais


SCNE VI.

Ce Dieu les prvient et se fait voir sur une conque de nacre tire par
deux chevaux marins. Il leur tmoigne d'abord qu'il est encore plus en
colre qu'elles, de ce que Jupiter, son frre, l'envoie braver jusque
dans son empire par un de ses fils; il leur promet d'intresser Pluton
et Junon avec lui pour les venger, et les assure qu'il a su du Destin
qu'Andromde n'auroit jamais de mari en terre: si bien que ces
nymphes, consoles par cette assurance qu'il leur donne, se replongent
avec lui dans la mer, et l'acte finit.

  [469] Aprs les mots: au pied d'un de ces rochers; voyez
  ci-aprs, p. 352.

  [470] Dans le _Dessein_, Corneille coupe en deux la scne II de
  la tragdie.

  [471] Voyez scne III, p. 359.

  [472] Voyez scne III, p. 361.


ACTE IV.


....[473] C'est dans cette salle qu'Andromde reoit les adorations de
son librateur:


SCNE I.

J'appelle ainsi les submissions que lui fait ce hros. Vnus a
prononc pour lui; le Roi et la Reine viennent de se dclarer en sa
faveur; cependant il est si gnreux qu'il renonce  tous ces
avantages, et lui en fait un sacrifice pour remettre tout  son choix
et ne l'obtenir que d'elle-mme. Il mourra de douleur s'il la voit
possde par un autre; mais il prfre cette mort  la gloire de la
possder contre son inclination. Cette mort mme lui sera douce, si
elle pargne quelques soupirs  sa princesse, et la dfait d'un
obstacle  ses contentements. Ce grand respect achve de la gagner;
mais comme elle est prte de lui avouer qu'elle n'est pas insensible
pour lui, ce mme respect ne peut souffrir qu'elle dcide de sa
fortune qu'il ne soit parti. Il ne veut pas que sa vue entretienne
dans son esprit le souvenir du service qu'il lui vient de rendre; il
craint que sa prsence ne l'oblige  faire par civilit quelque
violence  ses sentiments, et ne soit cause que la reconnoissance
l'emporte au prjudice de l'amour; il la conjure de ne penser qu' se
satisfaire, sans prendre aucun soin de lui, et aprs lui avoir
protest de nouveau qu'il mourra trop content pourvu qu'elle vive
contente, il la quitte sans lui donner le loisir de lui rpondre autre
chose, sinon qu'un homme qui a tout mrit doit tout esprer.


SCNE II.

Andromde s'tonne avec ses filles du prompt changement qu'elle
reconnot en son coeur, et ne peut comprendre comme en moins d'un jour
elle peut aimer si fortement un autre que Phine. Une d'elles l'assure
qu'il n'est pas plus difficile aux Dieux de changer son coeur, qu'il
leur a t de changer son destin, et lui dit que l'estime qu'elle a
tmoigne pour ce hros ds le second acte toit un principe de
l'amour qu'elle ressent maintenant pour lui, ou plutt un amour secret
dont elle ne s'apercevoit pas, et qui n'attendoit que l'occasion de
pouvoir clater avec honneur. Une autre prend le parti de Phine, et
ne fait qu'irriter cette princesse. Enfin


SCNE III.

Ce malheureux amant se prsente devant elle, et n'en reoit que des
mpris. Elle lui reproche qu'il a mauvaise grce de prtendre qu'elle
lui doive encore de l'amour aprs l'avoir abandonne dans le pril. Il
peut bien ( ce qu'elle dit) la cder  Perse, aprs qu'il l'a cde
au monstre. Il a beau s'excuser sur l'impossibilit de l'entreprise,
et s'appuyer sur l'exemple de vingt amants qui voulant secourir Nre,
furent tous dvors par le monstre; elle en prend occasion de le
maltraiter davantage, et s'estime d'autant plus malheureuse que cette
Nre, en ce que vingt amants n'ont pas voulu lui survivre, et qu'elle
n'en avoit qu'un qui n'a pas daign hasarder sa vie pour la garantir.
Il devoit courir  sa perte, quoique certaine, et se faisant dvorer 
ses yeux, lui rendre la mort souhaitable, d'horrible qu'elle lui
toit. Elle et aim les approches de ce monstre, qu'elle et pris
pour un vivant spulcre, o son amour et t ravi de l'aller
rejoindre; elle et refus mme le secours de Perse, et quand il
l'auroit sauve malgr elle, elle se ft aussitt immole de sa propre
main aux mnes d'un amant si gnreux. Enfin elle le quitte
ddaigneusement, aprs l'avoir assur que quand mme l'amour lui
parleroit encore en sa faveur, elle ne peut disposer des conqutes de
Perse.


SCNE IV.

Phine, piqu jusqu'au vif du changement et des reproches d'Andromde,
se rsout  la violence contre Perse. Ammon lui reprsente en vain
que ce hros est fils de Jupiter, et qu'il doit craindre le foudre de
son pre. Rien ne l'branle, il espre mme que quelques-uns des Dieux
se mettront de son parti, et que du moins Junon prendra sa querelle
contre un btard de son Jupiter.


SCNE V.

Il n'est pas tromp dans cette esprance: cette desse parot dans un
char tir par deux paons, et si bien enrichi qu'il parot digne de la
majest de la Desse qui daigne s'y faire porter. Ce char lui fait
faire trois tours au milieu de l'air, cependant qu'elle assure Phine
non-seulement de son secours, mais aussi de celui de Neptune et de
Pluton. Cette promesse opinitre ce prince dans sa rsolution et
raffermit le courage de ses amis tonns. La Desse regagne le ciel
avec un mouvement rapide, et cet amant disgraci quitte la place au
Roi, qui entre dans cette salle.


SCNE VI.

Ce monarque est suivi de la Reine, de Perse, d'Andromde et de toute
sa cour. Timante lui porte la parole au nom de son peuple, dont tous
les dplaisirs sont changs en allgresse, qu'il exprime par ce chant
nuptial:

    Vivez, vivez, heureux amants[474]....

Ces acclamations finies, ces princes se sparent pour aller sacrifier
chacun de son ct, le Roi  Jupiter, la Reine et la Princesse aux
Nrides, et Perse  Junon, les derniers pour apaiser la jalousie et
le ressentiment de ces dits mal favorables  leurs intentions, et le
premier pour obtenir de ce monarque du ciel son consentement au
mariage qu'ils se proposent de faire, et le prier de ne s'offenser pas
de cette union de son sang avec celui des rois d'thiopie.

  [473] Aprs les mots: s'enfonce  perte de vue; voyez ci-aprs,
  p. 365.

  [474] Voyez p. 377.


ACTE V.


SCNE I.

....[475] Phine y parot le premier, mais un peu refroidi de la
violence de ses derniers sentiments. Ammon a beau lui donner avis que
Perse est presque seul dans le temple de Junon, et qu'il peut
aisment l'immoler  cette desse, qui ne manquera pas d'agrer cette
victime: la seule pense que ce sacrifice dplairoit  la divinit
qu'il adore lui fait rejeter ou du moins retarder l'excution de ce
dessein. Il veut faire encore un effort auprs d'elle avant que de
courir  sa vengeance. Il s'imagine qu'elle l'aime encore dans l'me,
que quatre ans de service ne sont pas si aisment effacs, et que le
trouble o elle toit au sortir du pril, le commandement de ses
parents, et sa reconnoissance envers son librateur, ont plus agi que
son inclination, en tout ce qu'elle a fait  son prjudice. Il espre
que ses soupirs et ses larmes pourront encore toucher un coeur qui a
t longtemps  lui, et s'il peut gagner sur elle que son mariage se
diffre d'un jour ou deux, il ne doute point qu'ensuite il n'ait
assez de pouvoir pour le rompre tout  fait. Il ne quitte pas
toutefois la rsolution de se venger sur son rival, s'il ne peut rien
obtenir d'Andromde, et dans cette pense il congdie Ammon  la vue
de la Reine et de cette princesse, et l'envoie tenir ses amis tous
prts pour en venir aux extrmits, s'il en est besoin.


SCNE II.

Il fait de nouvelles submissions  ce cher objet, et en est d'autant
plus maltrait qu'elles sont deux  le mpriser. Il mourra content,
pourvu qu'Andromde lui veuille dire seulement qu'elle change force,
et qu'il y a plus d'obissance que d'amour en son changement; mais il
perd temps, et cette foible satisfaction lui est refuse. La Reine
surtout l'outrage avec excs, en lui reprochant qu'il a renonc
lchement au pouvoir qu'Andromde lui avoit donn dans son coeur, et
qu'il a mieux aim sortir de la place que de la dfendre; mais ce
reproche l'irrite bien moins que l'estime qu'elle fait de Perse. Ce
nom seul rejette la fureur dans son me: il s'oppose violemment  ce
qu'elle dit de son mrite, et ravale autant qu'il peut sa victoire,
qu'il ne sauroit croire glorieuse, puisqu'elle toit sans pril pour
lui, et que ce cheval ail le mettoit hors des atteintes de ce
monstre. La Reine lui rplique que les Dieux n'auroient pas manqu de
le favoriser d'un pareil secours, s'ils avoient vu en lui autant de
vertu qu'en ce hros. Andromde prend la parole, et proteste  ce
malheureux qu'elle veut oublier la victoire de son rival, et le pril
dont il l'a garantie, pour ne juger de l'un et de l'autre que par ce
qui s'est pass depuis le combat. Elle fait voir la diffrence de leur
mrite par celle qui se rencontre entre les respects extraordinaires
de ce hros victorieux et les violences de Phine, qui veut l'obtenir
malgr les Dieux, malgr ses parents, et malgr elle. Elle passe
ensuite  de nouveaux ddains, par lesquels elle achve de mettre au
dsespoir ce furieux, qui se retire en menaant, et fait place au Roi
qui sort du temple.


SCNE III.

Le Roi et la Reine s'entre-rendent compte de leurs sacrifices, dont
ils n'ont rapport que des prsages heureux et des auspices
favorables.


SCNE IV.

Aglante, une des filles de la Reine, trouble leur joie en leur
apprenant que Perse a t environn par les amis de son rival, comme
il sortoit du temple de Junon, et que ceux qui l'accompagnoient se
sont incontinent rendus,  la rserve de deux ou trois, sur qui Phine
a cri main basse en arrivant. Le Roi tche  remettre l'esprit de ces
princesses par cette considration, que les Dieux ne laissent point
leur ouvrage imparfait, et qu'ils feront encore un miracle pour ce
hros. Il leur parle en vain jusqu' ce que


SCNE V.

Phorbas arrive, et leur apporte une autre nouvelle, qui les rjouit.
Il leur dit que ce hros, prt  succomber sous le nombre, s'est enfin
servi de sa monstrueuse tte de Mduse, dont la vue a aussitt
converti en pierre tous ces assassins.


SCNE VI.

Perse le suit, et  peine a-t-il ouvert la bouche pour demander
pardon au Roi de la perte d'un prince de son sang,  laquelle il a t
forc par sa violence, que ce monarque ne peut souffrir cette
submission, et l'assure que cet attentat l'avoit dgrad du rang que
sa naissance lui donnoit. Loin de se fcher de son malheur, il ne
tmoigne que joie de sa punition, et convie ce hros avec ces
princesses  venir dans ce temple achever leur bonheur par un mariage
si desir; mais sitt qu'ils se prsentent pour y entrer, les portes
se ferment d'elles-mmes; et comme ils sont tonns de ce nouveau
prodige,


SCNE VII.

Mercure descend au milieu de l'air, pour leur dire que ce n'est qu'une
marque d'un bonheur plus grand, qu'ils vont apprendre de Jupiter mme,
et regagne aussitt le ciel avec la mme vitesse qu'il toit descendu.
Aprs quoi le choeur de la musique redouble ses voeux par cet hymne,
qu'il adresse  ce Dieu, qu'ils attendent tous avec impatience:

    Matre des Dieux, hte-toi de parotre[476]...


SCNE VIII.

Jupiter demeure au milieu de l'air, d'o il apprend  ces princes et 
leurs peuples que la terre n'est pas digne des noces de son fils, et
que cet honneur appartient au ciel, o ils doivent servir de nouvelles
constellations. Junon, pour marque de son consentement, fait prendre
place au Roi et  ce hros auprs d'elle; Neptune fait le mme honneur
 la Reine et  sa fille, et tous ensemble remontent dans ce ciel qui
les attend, cependant que le peuple, pour acclamation publique, chante
ces vers, qui viennent d'tre prononcs par Jupiter:

    Allez, amants, allez sans jalousie[477]....

Voil une simple et nue description, tant des machines que des
thtres, qui ont ravi tout le monde  la reprsentation
d'_Andromde_. Toute la gloire en est due au sieur Torelli[478], qui
s'est surpass lui-mme en l'excution des desseins que je lui ai
proposs, et je me suis souvent tonn comme il s'est pu si
heureusement dmler sans confusion d'un si grand embarras. Ceux qui
en voudront un rcit plus tendu et plus riche, le trouveront dans
l'Extraordinaire qu'en a dress le sieur Renaudot avec beaucoup
d'loquence et de doctrine[479]. Aussi l'a-t-il fait pour tre
conserv dans ses mmoires, et porter jusqu'aux trangers[480] la
nouvelle de la pompe o nous savons faire monter les spectacles
publics. J'ai dress ce discours seulement en attendant l'impression
de la pice entire, pour servir  soulager la plupart de mes
spectateurs, qui pour mieux satisfaire la vue par les grces de la
perspective, se placent dans les loges les plus loignes, o beaucoup
de vers chappant  leur oreille ne leur laissent pas bien comprendre
la suite de mon dessein. J'y ai ml les paroles qui se chantent en
musique, et qu'il est impossible d'entendre quand plusieurs voix
ensemble les prononcent, et j'ai cru tre d'autant plus oblig 
donner ceci sans aucuns ornements de l'loquence, que c'est en faire
un mauvais usage, que de les employer  dcrire et exagrer
l'excellence de son propre travail, n'y ayant rien de si biensant 
un homme qui parle de soi-mme que la modestie.

  [475] Aprs les mots: que reprsente le thtre; voyez
  ci-aprs, p. 380.

  [476] Voyez p. 394.

  [477] Voyez p. 396.

  [478] Jacques Torelli, n  Fano en 1608, s'acquit une grande
  rputation  Venise, par les perfectionnements qu'il apporta aux
  machines des thtres. C'est  lui que l'on doit le mcanisme 
  l'aide duquel on peut changer en un instant toute la scne 
  l'aide d'un treuil, d'un levier et d'un contre-poids. On l'avait
  surnomm le _grand Sorcier_. Appel  Paris par Mazarin, il y
  excuta les dcorations de la _Finta pazza_, les fit graver et
  les offrit  la Reine sous le titre suivant: _Feste theatrali per
  la Finta pazza, drama del sigr Giulio Strozzi, rappresentate nel
  piccolo Borbone in Parigi quest anno_ M.DC.XLV. _et da Giacomo
  Torelli da Fano, inventore, dedicate ad Anna d'Austria._ Il est
  aussi l'auteur des machines d'_Orphe_, qu'il accommoda  la
  pice d'_Andromde_ (voyez la _Notice_, p. 248). Il retourna en
  Italie en 1663, btit le magnifique thtre de Fano, et mourut en
  1678.

  [479] Voyez ci-aprs l'_Appendice_, p. 279-290.

  [480] Voyez ci-aprs, p. 281.




APPENDICE.




L'_ANDROMDE_,

REPRSENTE PAR LA TROUPE ROYALE AU PETIT-BOURBON,

AVEC L'EXPLICATION DE SES MACHINES[481].


Que la Grce ne se vante plus d'avoir invent, Rome d'avoir mis au
dernier point le thtre, l'un des plus agrables objets des deux plus
nobles sens, et la peinture parlante de toutes les passions humaines!
Nous pouvons dire aujourd'hui ce que le plus clbre auteur des
pigrammes latins disoit en faveur des spectacles de son temps, que
ces miracles d'gypte se doivent dsormais taire[482].

Le pome dramatique qui ravissoit d'admiration notre enfance dans les
ouvrages des premiers auteurs franois a maintenant honte de parotre
sous ses anciens ornements, et n'ose plus s'exposer mme au jugement
du simple populaire.

Ces premires pices confondoient non-seulement les actions et les
lieux, mais aussi les jours et les annes, nous reprsentant ce qui
s'toit pass en divers climats et en des temps diffrents sur une
mme scne, employant souvent une seule personne  reprsenter divers
personnages, et leur suffisant de la dguiser d'habits diffrents: ce
qui, bien loin d'imprimer le sujet dans les sens par ses apparences,
toit toute crance  une reprsentation qui ne contentoit les yeux et
les oreilles que par la richesse de ses habits et l'harmonie de ses
concerts; au lieu que les lois du thtre bien observes rangent les
vnements plus irrguliers sous l'un ou l'autre des deux
vraisemblables. Et il y a de quoi s'tonner comment ces premiers
auteurs, ayant trouv de si bons principes chez les Grecs, et de si
beaux exemples chez les Romains, ont si peu profit de tous les deux,
si ce n'est par le sort commun  toutes les choses humaines, qui tant
venues d'une foible origine  leur priode, dclinent par une
ncessit insparable de leur condition. Ainsi, les mmes Grecs et
Romains ayant eu par succession de temps d'excellents peintres et
statuaires, les sicles suivants les ont vus dchoir jusqu' la honte,
et se relever depuis en ce haut point auquel ils se sont fait estimer
de nos aeuls par leurs ouvrages, qui nous tiennent encore en
admiration.

Quoi qu'il en soit, cet excellent emploi du thtre est  prsent venu
au comble de sa perfection, et pour parler avec les astrologues, en
son apoge: ce qui nous fait esprer qu'il pourra produire le mme
effet dans les esprits de ce temps qu'il faisoit autrefois en ceux qui
ont longtemps donn des lois au reste du monde, qu'il ne rcroit pas
seulement, mais les apprivoisoit et rendoit plus traitables.

Il y a dj quelques annes que la France a produit des ouvrages
approchant de cette perfection, depuis que les plus grands, au lieu de
ddaigner le thtre, l'ont honor de leur prsence et tir de cet
insupportable mpris dans lequel l'ignorance grossire de quelques
censeurs l'avoit jet; mais il faut que les plus critiques confessent
que l'_Andromde_ du sieur Corneille, aujourd'hui reconnu pour l'un
des plus excellents auteurs en ce genre de posie, et ici reprsente
dans les machines du sieur Torelli, Italien, par la troupe royale,
dans la salle du Petit-Bourbon, s'est montre si puissante  charmer
ses spectateurs, qu'il lui est arriv, ce qu'on n'a pu dire jusques
ici que de fort peu de pices, et possible d'aucune,  savoir, que de
plusieurs milliers d'assistants de toutes conditions, personne ne s'en
est retourn que trs-satisfait, sans en excepter ceux qui l'ont vu
reprsenter dix ou douze fois; car il s'y dcouvre tous les jours tant
de nouvelles grces qu'elles ne peuvent tre gotes dans le temps de
trois heures qu'elle dure, et qui semble toujours trop court.

Non que je me veuille ici constituer juge de cette sorte de posie, o
je confesse m'tre le moins exerc; mais comme chacun prend la libert
de dire son sentiment des actions publiques, croyant que l'on peut
plus innocemment juger de celle-ci que de beaucoup d'autres, je ne
fais point de difficult d'en dire mon avis et prfrer cette scne 
toutes celles que j'ai jamais vues, ni entendu louer de ceux qui ont
le plus frquent le thtre, confessant nanmoins mon ignorance par
la raison de cette admiration qu'Aristote dit en tre l'effet.

Voire je soutiens qu'il y a quelque espce de plaisir  ignorer les
mouvements ravissants de ces superbes machines qui animent avec tant
de majest tous les actes de ce thtre et surprennent les esprits
avec tant d'artifice; et s'il est vrai que la premire superstition
vient d'une automate reprsentant la personne du roi Belus, ses
adorateurs ne pouvant concevoir qu'autre chose qu'un Dieu pt faire
mouvoir la tte, les yeux et les autres parties d'une statue dont les
ressorts leur toient cachs, il et t impossible  tous ceux qui
n'auroient point t clairs de la foi, voyant ces mouvements si
extraordinaires dans l'air, de se garantir d'idoltrie.

Et pour ce que tous, mais principalement les trangers[483], ne
peuvent avoir autre part en ce merveilleux divertissement que celle
que leur en donnera son rcit, voici ce que j'en ai retenu y ayant
assist il y a trois jours, mais qui ne peut entrer en comparaison de
ce que vous en apprendroit la vue, laquelle, en ce sujet comme en tous
les autres, reprsente plus d'objets en un instant et beaucoup plus
parfaitement que tous les discours et les livres mmes qu'on en
sauroit faire.

       *       *       *       *       *

Vous ne trouverez pas ici le mme artifice que Parrhaze employa dans
son rideau[484] pour tromper son comptiteur dans la peinture: car
celui qui se prsente le premier aux yeux des spectateurs ne doit pas
borner leur vue. C'est pourquoi il se lve pour faire l'ouverture du
thtre, mais avec une telle vitesse que l'oeil le plus subtil,
quelque attachement qu'il y apporte, ne peut suivre la promptitude
avec laquelle il disparot, tant les contre-poids qui s'lvent sont
industrieusement proportionns  sa grande tendue.

tant hauss, il se prsente un bocage, que la perspective, par une
agrable tromperie, fait parotre de deux ou trois lieues d'tendue,
lequel seroit born des agrables collines du mont Parnasse, s'il
n'toit perc  jour par ses grottes, au travers desquelles se voit un
lointain de mer  perte de vue; comme ce double mont, le sjour des
Muses porte sa cime jusque dans les nues, pour leur rendre de l leur
pre Apollon plus accessible.

Melpomne s'y montre seule d'abord, et le voyant parotre en soleil,
le prie d'arrter quelque temps sa course, afin que ses rayons
puissent clairer le spectacle qu'elle prpare pour le divertissement
du Roi et de toute sa cour, et que par son adresse et ses nobles
exercices il juge des esprances qu'il donne d'tre le plus grand des
rois.

Ce pre du jour s'excuse sur la loi qui lui est impose de ne retarder
point sa course si ncessaire aux mortels; mais la muse lui
reprsentant qu'il peut bien faire en faveur de ce prince ce qu'il fit
autrefois pour la naissance d'Hercule et pour le festin d'Atre, il
repart qu'il rserve ce miracle  la premire victoire en faveur de ce
jeune prince, pour laquelle clairer et tre plus longtemps tmoin de
sa gloire il s'arrteroit, et cependant convie Melpomne  venir
prendre place auprs de lui dans son char lumineux, afin que faisant
ensemble le tour du monde, elle apprenne qu'il n'y a point de climat
o ses rayons soient ports qui n'ait appris de lui ces glorieuses
esprances que font concevoir  l'avenir les actions naissantes de ce
prince. Cette muse protectrice de l'ducation du Roi vole ensuite dans
ce chariot ardent avec tant de subtilit, que tous ceux qui voient son
transport dans les cieux, sans tre soutenu d'aucune autre chose que
de l'adresse du machiniste, considrant l'impossibilit apparente de
ce mouvement contre nature, ne le pourroient imputer  autre chose
qu' un art magique, s'ils ne savoient bien que rien d'illicite ne
sauroit compatir avec la pit de ce prince, non plus qu'avec la
puret  laquelle est aujourd'hui le thtre.

Melpomne ayant donc pris sa place aux pieds du Soleil, ils chantent
de concert un air mlodieux  la louange du Roi, qui raviroit toute
l'assistance si elle n'toit accoutume aux loges dus  ce monarque;
et pource que cet agrable entretien avoit arrt le Soleil, il oblige
ses chevaux  regagner ce temps par la violence de leur course, o
l'on a de la peine  suivre des yeux son mouvement rapide, voltigeant
dans l'charpe du ciel, ce beau zodiaque, lequel le ravit d'orient en
occident, sa course ordinaire; l'intelligence motrice de cette machine
imitant si exactement dans ce ciel artificiel celle qui guide les
sphres clestes, que le ciel de Marcus Scaurus[485] ou celui du
thtre de Pompe ni tous les autres de l'antiquit n'avoient rien de
semblable.

Le char du Soleil ne s'est pas plutt loign que ce grand bocage, ce
Parnasse, ces grottes, ce lointain, et tous ces autres objets qui
continuent de suspendre et de tenir en admiration les esprits des
spectateurs, disparoissent avec tant de vitesse par un autre nouvel
artifice, qu'il ne se marque point de distance entre ces premiers
objets et ceux qui leur succdent, qui servent de dcoration au
premier acte de cette tragdie, dont vous n'avez encore vu que le
prologue.

Cette dcoration est la ville capitale du royaume d'thiopie, orne de
quantit de palais superbes de diffrentes modes, de plusieurs
portiques, de grandes places publiques et de spacieuses rues, o
l'architecture est si bien entendue et la perspective si bien
observe, qu'on se persuade aisment qu'une ville btie de cette
manire seroit beaucoup plus superbe et plus magnifique que l'ancienne
Rome en sa plus grande splendeur, comme il est facile aux choses
feintes de surpasser les vritables.

Dans une place publique de cette grande ville,  ct du palais
principal, Cassiope, que la beaut de sa fille Andromde avoit enfle
d'une vanit insupportable aux nymphes de la mer, parot accompagne
de Perse et de ses filles d'honneur, royalement vtues, les unes en
broderie d'or et d'argent, et les autres de brocatel et couvertes de
grands clinquants.

En la premire scne de cet acte, cette reine instruit ce fils de
Jupiter et de Dana, qui passe pour chevalier inconnu dans cette
province, de la cause des malheurs qui font gmir la cour du roi
Cphe son mari. Elle lui dit qu'tant sur le rivage de la mer, o
elle avoit fait prparer quelques jeux pour le divertissement de sa
fille, les Nrides, filles de Neptune, quittrent leur humide sjour
pour voir la pompe de ce spectacle; mais qu'elles s'en retournrent
avec plus de honte que de satisfaction, lorsqu'elle leur fit remarquer
que sa fille les surpassoit en beaut: de sorte que le dpit de se
voir braves parla vanit de la mre et la beaut de la fille, les
porta  un tel dsir de vengeance, qu'elles suscitrent un monstre
marin, qui courant sur le rivage, dvoroit tout ce qu'il rencontroit,
au grand tonnement du royaume et du Roi mme, qui, pour tcher
d'apaiser les Dieux, alla consulter l'oracle de Jupiter Ammon, lequel
rpondit qu'il jett au sort tous les mois une fille pour tre expose
 ce monstre, et qu'il diffrt cependant les noces d'Andromde,
auxquelles les Dieux vouloient assister.

Cinq beauts avoient dj t dvores, et ce jour tant celui auquel
le sixime sort devoit tre jet, cette reine tmoigne  Perse
l'apprhension qu'elle a qu'il ne tombe sur sa fille.

Phine, que l'amour qu'il a pour Andromde fait frissonner de mme
crainte, parot sur cette superbe scne, suivant le Roi accompagn des
princes de son royaume, et pressant son mariage; mais ce roi, voulant
obir  l'oracle, remet Phine  un autre temps.

Cependant la Reine ayant sacrifi le jour prcdent  la desse Vnus,
voici nos artifices qui commencent  produire leurs merveilleux
effets: les nuages, qui toient pais, se dissipent, le ciel s'ouvre;
et dans son loignement cette desse parot assise sur une grande nue,
son visage tant si clatant que les rayons qui en sortent forment une
grande et lumineuse toile qui suffit  clairer toute l'tendue de
cette scne.

C'est bien une chose admirable que ce plante[486] suive le mouvement
rgulier des cieux; mais qu'il se dtache, comme il fait, du corps de
son ciel, pour venir jusques auprs du bord du thtre par un
mouvement du tout singulier, sans que l'oeil puisse discerner son
attache avec sa machine, de laquelle nanmoins il fait partie, c'est
ce qui ne peut trouver assez d'admirateurs, bien que toute
l'assistance en soit ravie.

Les hymnes chants  la louange de cette desse sont interrompus par
l'assurance qu'elle leur donne qu'Andromde sera marie dans ce
jour-l mme  son illustre poux: de quoi on lui rend grces par de
nouveaux hymnes, qui charment toutes les oreilles et les esprits, soit
par la douceur des voix ou par l'excellence de la composition de l'un
des plus fameux matres en cet art[487].

Surtout Phine est si fort transport de cette rponse du ciel, qu'il
ne doute plus de son mariage, et la reine mme consent avec moins de
crainte que le roi Cphe fasse jeter le sixime sort.

Toute cette cour s'tant donc retire fort satisfaite d'une si bonne
nouvelle, que Phine envoie  son Andromde, voici derechef une
mtamorphose qui nous surprend avec une vitesse familire  l'effet de
nos machines. Cette grande ville qui servoit de dcoration au premier
acte, comme autrefois ces palais enchants, s'vanouit en un instant,
et est transforme en un spacieux jardin partag en deux d'une alle
d'orangers plants en de prodigieux vases de marbre blanc et courbs
par leur cime en forme de berceau, les cts de ce jardin ayant
diverses grottes, fontaines et hautes palissades.

Andromde avec ses nymphes y allant cueillir des fleurs, pour
rcompenser d'une guirlande le bon avis que Phine lui avoit envoy,
en est divertie par un air qu'il fait chanter par son page  sa
louange, lequel elle paye d'un autre air, aussi chant par l'un de ses
pages  son amant et  son arrive, ce qui se fait en forme de
dialogue; mais leurs plaisirs sont bientt troubls par une autre
nouvelle que le sort toit tomb sur Andromde; auquel Phine, se
voulant opposer, encore que le Roi vienne lui-mme confirmer cette
vrit si contraire  son bonheur, s'chappe  des imprcations
contre le Destin et contre les Dieux mmes, qui les obligent 
obscurcir le ciel, le remplir d'clairs et de tonnerres si horribles
et redoubls avec tant de promptitude, que ceux que les potes ont
feint avoir t foudroys des Dieux pour avoir imit leur
tonnerre[488] n'approchoient pas de cet artifice; et les spectateurs,
quoiqu'ils sachent bien que ce ne sont que des terreurs feintes par
l'invention du machiniste, ne sauroient nanmoins s'empcher d'en
avoir autant d'pouvante que d'admiration, lorsqu'ils voient ole
accompagn de huit vents; deux desquels  son commandement fondent du
haut des airs en droite ligne sur Andromde, et l'emportent
obliquement du ct opposite aussi au plus haut des nues, malgr la
rsistance de Phine, qui est terrass d'un coup de foudre pour
vouloir s'opposer insolemment  la volont divine; et les autres vents
s'tant disperss en forme de tourbillons, leur roi disparot, les
nuages se dissipent, et la clart revient clairer la scne: autant
d'industries et de machines distinctes que de mouvements diffrents,
qui ne se peuvent dignement admirer que par ceux qui, bien instruits
dans les mcaniques, en savent pntrer les difficults.

En vain cette cour pleure tche  suivre de la vue cet effroyable
enlvement: il est suivi d'un changement non moins trange que tout le
reste; car ce jardin, qui fut nagure une ville, devient un vaste
ocan, dont les vagues, s'entre-choquant l'une l'autre, frappent le
pied d'un affreux rocher, auquel ces mmes vents, descendus du ciel
avec leur premire imptuosit, viennent attacher Andromde.

C'est encore en vain que la Reine avec sa suite vient implorer sur ce
rivage les secours du ciel et de la terre: tout est sourd  ses voeux;
et elle est rduite  perdre toute esprance, lorsqu'elle aperoit cet
horrible monstre qui s'avance peu  peu vers sa fille dsole, et ne
mouvant pas seulement tout son corps dans le grand chemin qu'il fait,
mais chacune de ses parties, et ce qui est plus remarquable en la
perspective, paroissant de diffrentes grandeurs  mesure qu'il
s'approche:  la vue duquel gouffre vivant o Cassiope voit sa fille
prte d'tre engloutie, on ne la pourroit empcher de se prcipiter
dans la mer, sans la vue inespre de Perse, mont sur le cheval
Pgase tout arm; lequel fondant sur ce monstre, comme un aigle sur sa
proie, le combat avec un succs si heureux qu'il en demeure vainqueur
et rougit de son sang les flots voisins, plus encourag par son amour
que par la voix harmonieuse de cette grande assemble, qui finit par
un chant de triomphe en l'honneur de sa victoire.

En suite de quoi ce vainqueur commande, de la part de Jupiter son
pre, aux mmes vents de dtacher son Andromde et la reporter au lieu
o ils l'avoient prise: ce qui s'excute avec une si prompte
obissance, qu'on la voit enlever et remporter par l'air presque
aussitt que l'ordre en est donn de cet amant victorieux, qui la suit
avec autant de vitesse sur son cheval ail, caracolant dans les nues,
afin de faire voir au peuple que notre machiniste n'est pas comme ce
peintre d'Horace qui ne savoit peindre qu'un cyprs[489], mais qu'il
sait donner les mouvements en telle sorte qu'il lui plat.

Si la cour d'thiopie est contente, les Nrides ne le sont pas. Elles
sortent de la mer pour demander raison  Neptune de l'affront que leur
vient de faire le fils de Jupiter en tuant leur monstre. Neptune sort
aussi des eaux, arm de son trident et mont sur un char en forme de
coquille, tir par des chevaux marins, accompagn de ses tritons
sonnant de leurs conques, dont le bruit est redoubl par l'cho des
rochers, et leur en promet la vengeance. Ces paroles ne sont pas
encore acheves que lui, cette grande tendue de mer, ces rochers et
les Nrides disparoissent, et font douter si on les a vritablement
vus ou si toute l'assistance avec la scne a t transporte ailleurs
comme en ce thtre versatil de Nron; paroissant aux spectateurs, au
lieu de ces prcdents objets, un superbe et dlicieux palais qui fait
l'entre du quatrime acte.

L'architecture y est dispense avec tant d'art, qu'on ne feroit aucune
difficult de lui donner l'avantage sur les plus pompeux difices,
s'il se pouvoit aussi bien construire d'une manire plus solide.

On dcouvre d'abord une vaste cour dont le frontispice et les ailes
sont enrichis de figures de marbre blanc, galant ou surpassant en
hauteur les naturelles, et de tout ce qu'a de plus beau cet art
majestueux, invent pour l'ornement des tats et porter aux sicles 
venir les monuments de leur gloire.

Dans son fond paroissent trois grands portiques, au travers desquels
se dcouvrent les appartements de ce magnifique palais jusques  en
discerner les dorures et les tableaux; et c'est dans cette cour que
Perse vient dcouvrir son amour  sa chre Andromde, avec tant de
respect et de si bonne grce, que ceux qui ne l'auroient point vu
conqurir cette beaut par son gnreux exploit, se rendroient
partisans de son humble requte; car il semble,  l'entendre et  voir
ses submissions[490], qu'il doive la vie  sa conqute, et que
l'affection de cette princesse lui soit plutt une grce qu'une
rcompense du service qu'il lui vient de rendre;  quoi cette
princesse rpond eu termes si bien choisis qu'elle ne trahit ni son
sentiment de l'amour qu'elle lui porte, ni le respect d  ses
parents: de sorte que leur colloque est l'un des plus parfaits modles
des discours qu'un serviteur passionn, mais discret, et qu'une fille
amoureuse, mais sage, puissent tenir l'un avec l'autre.

Perse, sortant donc trs-content, va faire sa demande au Roi et  la
Reine; tandis que le malheureux Phine, sachant l'heureux succs du
combat de son rival, et se persuadant aisment ce que la Renomme lui
annonce de l'amour que porte ce victorieux hros  une si rare beaut,
se vient claircir de la crainte qu'il a que la passion naissante de
ce nouvel amoureux ne soit prfre  ses anciennes flammes,
autorises et rendues lgitimes par un contrat solennel.

Mais il a bientt appris par les gestes et les discours d'Andromde sa
rsolution de lui prfrer cet[491] hros qui lui avoit sauv la vie;
ce qui ayant port Phine  reprocher  son amante sa lgret, elle
s'en dfend sur le peu de courage qu'il avoit tmoign dans le pril
duquel Perse l'a garantie, et se retire pour se dlivrer de ses
importunits: mpris et retraite qui redoublant le dplaisir de cet
infortun prince, le jettent en un dsespoir qui le porte  former des
desseins sur la vie de Perse et de toute la famille royale; et bien
que ses confidents lui en remontrent le danger et l'impossibilit,
non-seulement pour la valeur de son antagoniste, mais aussi pour
l'assistance visible des Dieux, qui l'ayant muni de la tte de Mduse,
son autre conqute, lui avoient donn le pouvoir de convertir en
pierre tous ceux  l'aspect desquels il opposeroit cette tte, sa
passion ne laisse pas de le flatter d'un faux espoir d'en venir 
bout, implorant  cette fin contre la protection de Jupiter
l'assistance de la jalouse Junon, qui parot du haut des nues sur son
arc-en-ciel, dans son char tir par des paons, qui est  la vrit
l'unique machine de cet acte, mais l'une des plus dignes d'admiration;
car, lui ayant fait faire plusieurs tours en l'air,  droite et 
gauche, en avant et en arrire, au lieu que les machines ordinaires
sont assez empches  une seule diffrence de lieu de ces mouvements,
aprs avoir assur Phine de son secours, elle disparot, le laissant
ruminer sur son funeste dessein.

Perse fait au Roi et  la Reine sa demande, qu'il obtient de leur
justice avec force caresses; et dans ces ravissements, tandis qu'on
fait les prparatifs des noces de cet heureux couple d'amants, chacun
se dispose  se rendre les divinits propices. Le Roi va sacrifier 
Jupiter afin qu'il approuve cette alliance; la Reine en va faire
autant pour apaiser les Nrides; et Perse sacrifie aussi  Junon
pour apaiser sa haine.

Encore que nous ayons accoutum d'tre moins mus des objets qui se
prsentent  nous plus d'une fois, tant extraordinaires puissent-ils
tre, et que tous les actes ayant t ouverts par un changement de
scne, si est-ce que leur diversit ayant toujours de nouveaux
agrments, je ne vous puis taire que celui-ci qui ferme l'acte
quatrime et ouvre le dernier, au lieu de trouver l'esprit des
spectateurs apprivois  ces changements, ne le ravit pas moins que
tous les prcdents.

Ce superbe palais que vous venez de voir ne parot plus: il fait place
 un temple majestueux, bti  l'imitation de ces difices  la
construction desquels l'antiquit paenne employoit des sicles et des
dpenses prodigieuses en l'honneur de ses faux dieux. Le porche de ce
temple est environn de puissantes colonnes de jaspe dont les
soubassements sont enrichis de lames de cuivre graves de diverses
figures et caractres, et les chapiteaux  la corinthienne rehausss
des images de plusieurs dieux et desses; son corps est un grand dme
fait  la mode du Panthon de Rome, dont la couverture est aussi de
jaspe revtu de lames de bronze. On y entre par trois portes d'argent
massif,  l'ouverture desquelles on voit le dedans du temple plus beau
et plus riche que le dehors, et un lointain qui reprsente la ville.

Dans ce porche parot Phine, qu'un reste d'espoir oblige, avant que
de se perdre,  faire une dernire tentative auprs de sa matresse;
et la voyant avec la Reine qui vient en ce temple, se jette  ses
pieds, et emploie inutilement toutes les fleurs du bien dire que lui
dicte sa passion; car ne se voyant pay que du mpris et irrit par la
mmoire du temps pass, auquel son amour toit rcompens d'une
affection mutuelle, il ne consulte plus que sa colre et va essayer si
la force lui succdera mieux que les prires.

Le Roi vient d'un autre ct, pour accompagner sa fille au temple, o
se doit rendre Perse, afin d'achever ce mariage. Il n'y est pas
plutt arriv qu'on l'avertit que Phine, assist d'un grand nombre
d'hommes arms, s'est jet sur Perse pour l'assassiner, et que cet
hros est en un minent danger de sa vie. Mais cette triste nouvelle
est aussitt suivie d'une autre qui les tire de peine, que cette
troupe sditieuse et son chef ont t transforms en pierre par la
vertu de la tte de Mduse ente dans le bouclier de Perse, lequel
arrive en mme temps, et s'excuse au Roi de la mort de son rival.

Mais se trouvant plus touch du salut de sa fille que de la perte de
Phine, il prend ce vainqueur par la main et le mne au temple, dont
les portes, toutes massives qu'elles sont, se ferment d'elles-mmes 
leur abord.

Ce nouveau prodige cause une grande frayeur dans le coeur du Roi et de
sa suite; mais elle est  l'instant dissipe par le messager des
Dieux, qui descend du ciel, et s'tant fait reconnotre  son caduce,
les avertit que cette clture ne s'est point faite par hasard, mais
par la volont divine, laquelle Jupiter vient lui-mme leur dclarer.

L'loignement n'a pas plutt fait disparotre les talonnires ailes
de Mercure, reguind dans les airs, et cette cour royale pouss les
mlodieux accents de leurs hymnes en l'honneur du matre des Dieux,
qu'il descend du ciel en terre, mais dans un artifice, lequel, comme
il est le dernier en ordre  l'gard de tous les prcdents, est sans
comparaison le premier en dignit, en grandeur et en magnificence,
dardant tant de lumires et si agrables, que leur clat ne permet pas
aux spectateurs de faire choix de ce qu'ils doivent le plus admirer,
ou de la beaut de sa lumire, ou de la merveilleuse structure de
cette grande machine, ou de ses divers mouvements, qui se font
non-seulement du haut en bas, mais en s'avanant jusques au milieu du
thtre.

Cette machine est accompagne de deux autres, lesquelles descendant 
ses cts, y font une proportion admirable de Junon et de Neptune, qui
reprsentent avec Jupiter un majestueux et toutefois si gracieux
objet, que sa seule vue fait mpriser aux spectateurs ravis tout ce
qu'ils ont vu dans les prcdents actes.

Jupiter, parlant le premier, fait entendre  toute la cour de Cphe
que les portes du temple ont t fermes, pour ce que la terre n'est
pas digne de voir clbrer les noces de son fils, et qu'il veut que la
magnificence s'en fasse dans le ciel.

Junon tmoigne qu'elle est apaise, et convie ce roi et Perse 
prendre leur place auprs d'elle, comme fait Neptune, pareillement
adouci, la reine Cassiope et Andromde: de sorte que cette cour du roi
d'thiopie, devenue une cour cleste, s'envole dans la demeure des
Dieux, ravie par la force de ces machines, desquelles on voit les
effets, qui semblent miraculeux aux spectateurs n'en dcouvrant pas la
cause. Cependant les sujets de ces majests rayonnantes de gloire, ne
les pouvant suivre autrement que de leurs voeux et de leurs voix, les
accompagnent par des airs dont les paroles tmoignent d'un ct leur
tristesse de ce dpart, mais qui d'ailleurs est infiniment surpass
par la joie qu'ils ont d'une fin qui termine si heureusement le
malheur et le dgt de leurs provinces. Alors la toile, qui s'toit
leve avec tant de promptitude  l'ouverture du thtre, descendant
avec la mme vitesse, le ferme, laissant la compagnie au mme tat que
celui duquel on raconte qu'tant endormi, il fut transport en des
lieux o abondoient toutes sortes de dlices, lesquelles aprs avoir
gotes, s'tant derechef endormi et ayant t remport de l au
premier lieu o on l'avoit trouv, eut de la peine  distinguer le
vrai du faux, et son sommeil de ses veilles.

Aussi cette ravissante pice, comme il parot par son prologue,
n'avoit t faite que pour le divertissement des ttes couronnes et
des principaux de la cour; mais Leurs Majests en ayant eu le plaisir
peu auparavant cet heureux voyage de Normandie, d'o nous les
attendons de jour  l'autre, leur bont l'a voulu communiquer  ses
peuples; et les plus considrables de cette ville n'ont pas plutt vu
le champ ouvert  un divertissement si innocent, qu'il y en a peu de
toutes conditions ecclsiastiques et sculires qui ne l'ayent voulu
prendre.

       *       *       *       *       *

Il ne reste plus qu' me dfendre du blme que je prvois de quelques
censeurs, qui trouveront mauvais que j'emploie mon style, destin au
rcit de la vrit,  exprimer des feintes; mais outre l'exemple
qu'ils en ont dj en mes ouvrages, comme au rcit que je fis il y a
quelques annes de ce qui fut reprsent en la tragi-comdie
d'_Orphe_[492], je les prie de croire qu'un auteur ne doit pas
toujours demeurer dans le srieux, qui lasseroit autrement bientt son
lecteur, au lieu de le tenir en haleine, comme j'estime avoir fait
prs de vingt annes, et qu'un historien ne blesse point la vrit
quand il raconte les choses ainsi qu'elles se sont faites: tant vrai
de dire que l'action dont je vous viens d'entretenir s'est ainsi
passe, et que comme lorsque Dieu nous aura donn la paix, les joutes,
les carrousels, les tournois et les autres guerres feintes ne
mriteront pas moins de vous dsennuyer par leur lecture, qu'ils
feront les plus dignes personnes de l'tat par leur reprsentation, et
que font  prsent les exploits vritables, aussi ne doit-on pas
trouver trange que je fasse part aux absents d'un divertissement que
le plus grand roi du monde n'a pas jug indigne de sa prsence.

Je dois ma recommandation  tous ceux qui l'ont mrite du public; et
ayant vu que Cicron a dfendu le comdien Roscius de la mme ardeur
qu'il avoit employe pour le roi Djotare, je ne vois pas que mes
hros, non plus que les rois et les empereurs mmes, les actions
desquels je donne au public, se doivent offenser que j'imite en mes
petits ouvrages ce pre de l'loquence.

       *       *       *       *       *

A Paris, du Bureau d'Adresse aux Galeries du Louvre, devant la rue S.
Thomas, le 18 fvrier 1650. Avec privilge.

  [481] Cette relation, qui occupe tout un Extraordinaire de la
  _Gazette_, forme le n 27, p. 245-260, de l'anne 1650. Voyez
  ci-dessus, p. 252.

  [482]

    _Barbara pyramidum sileat miracula Memphis_;
    . . . . . . . . . . . . . .
    _Omnis Csareo cedat labor amphitheatro._

    (Martial, _pigramme_ I.)

  [483] Voyez ci-dessus, p. 277.

  [484] Allusion au rcit frquemment rpt de la lutte de
  Parrhasius et Zeuxis. Ce dernier offrit aux regards un tableau
  prsentant une corbeille pleine de raisins, qui avait tromp les
  oiseaux mmes; Parrhasius montra  son tour son ouvrage, et
  Zeuxis s'cria: Tirez donc ce rideau. Or le rideau tait le
  tableau lui-mme.

  [485] Marcus milius Scaurus fit construire, l'an 675 de Rome,
  soixante-dix-huit ans avant Jsus-Christ, pour le seul temps de
  son dilit, un thtre dont la scne se composait de trois
  ordres d'architecture: le premier de marbre, le second de verre,
  et le troisime dor.

  [486] Ce mot est ici au masculin. Remarquons toutefois que les
  dictionnaires du dix-septime sicle le font fminin.

  [487] Voyez la _Notice_, p. 252 et 253.

  [488] Salmone, fils d'ole, foudroy par Jupiter.

  [489] . . . . . . . . . . . . _Et fortasse cupressum
        Scis simulare; quid hoc si fractis enatat exspes
        Navibus, re dato qui pingitur?......._

        (_Art potique_, vers 19.)

  [490] Il y a _summissions_ dans le texte de Renaudot.

  [491] L'_h_ de _hros_ n'est aspire ni ici, ni dans la page
  suivante (dernier paragraphe).

  [492] Voyez la _Notice_, p. 246.




EPTRE


A

M. M. M. M.[493].


    MADAME,

   C'est vous rendre un hommage bien secret que de vous le rendre
   ainsi, et je m'assure que vous aurez de la peine vous-mme 
   reconnotre que c'est vous  qui je ddie cet ouvrage. Ces quatre
   lettres hiroglyphiques vous embarrasseront aussi bien que les
   autres, et vous ne vous apercevrez jamais qu'elles parlent de
   vous, jusqu' ce que je vous les explique; alors vous m'avouerez
   sans doute que je suis fort exact  ma parole, et fort ponctuel 
   l'excution de vos commandements. Vous l'avez voulu, et j'obis;
   je vous l'ai promis, et je m'acquitte. C'est peut-tre vous en
   dire trop pour un homme qui se veut cacher quelque temps 
   vous-mme; et pour peu que vous fassiez de rflexion sur mes
   dernires visites, vous devinerez  demi que c'est  vous que ce
   compliment s'adresse. N'achevez pas, je vous prie, et laissez-moi
   la joie de vous surprendre par la confidence que je vous en
   dois[494]. Je vous en conjure par tout le mrite de mon
   obissance, et ne vous dis point en quoi les belles qualits
   d'Andromde approchent de vos perfections, ni quel rapports ses
   aventures ont avec les vtres: ce seroit vous faire un miroir o
   vous vous verriez trop aisment, et vous ne pourriez plus rien
   ignorer de ce que j'ai  vous dire. Prparez-vous seulement  la
   recevoir, non pas tant comme un des plus beaux spectacles que la
   France ait vus, que comme une marque respectueuse de
   l'attachement inviolable  votre service, dont fait voeu,

    MADAME,

    Votre trs-humble, trs-obissant
    et trs-oblig serviteur,

    CORNEILLE[495].

  [493] On a suppos qu'_Andromde_ avait t joue pour la
  premire fois sur le thtre du Petit-Bourbon par les troupes
  runies de Molire et de Dufresne, que Madeleine Bjart
  remplissait le rle de Vnus et que la pice lui tait ddie.
  Ces quatre lettres hiroglyphiques..., dit M. Paul Lacroix dans
  _la Jeunesse de Molire_ (p. 73), pourraient tre ainsi
  interprtes en forme de rbus: _Ah! aime, aime, aime, aime!_
  Elles signifieraient d'ailleurs plus naturellement: _A
  Mademoiselle Madeleine, Madame Modne_. Htons-nous d'ajouter
  que le savant bibliophile dclare lui-mme la conjecture un peu
  aventure (p. 70).--L'_ptre_ et l'_Argument_ ne se trouvent
  que dans les ditions antrieures  1660. Les deux premiers tiers
  de l'_Argument_ sont aussi dans l'dition du _Dessein_.

  [494] L'dition de 1654 porte, par erreur sans doute: que vous
  en dois.

  [495] Par une faute singulire, l'_ptre_, dans l'dition de
  1656, est signe T. CORNEILLE.




ARGUMENT

TIR DU QUATRIME ET CINQUIME LIVRE DES MTAMORPHOSES D'OVIDE.

Cassiope, femme de Cphe, roi d'thiopie, fut si vaine de sa beaut,
qu'elle osa la prfrer  celle des Nrides, dont ces nymphes
irrites firent sortir de la mer un monstre, qui fit de si tranges
ravages sur les terres de l'obissance du Roi son mari, que les forces
humaines ne pouvant donner aucun remde  des misres si grandes, on
recourut  l'oracle de Jupiter Ammon. La rponse qu'en reurent ces
malheureux princes fut un commandement d'exposer  ce monstre
Andromde, leur fille unique, pour en tre dvore. Il fallut excuter
ce triste arrt; et cette illustre victime fut attache  un rocher,
o elle n'attendoit que la mort, lorsque Perse, fils de Jupiter et de
Dana, passant par hasard, jeta les yeux sur elle: il revenoit de la
conqute glorieuse de la tte de Mduse, qu'il portoit sous son
bouclier, et voloit au milieu de l'air au moyen des ailes qu'il avoit
attaches aux deux pieds, de la faon qu'on nous peint Mercure. Ce fut
d'elle-mme qu'il apprit la cause de sa disgrce; et l'amour que ses
premiers regards lui donnrent lui fit en mme temps former le dessein
de combattre ce monstre, pour conserver des jours qui lui toient
devenus si prcieux. Avant que d'entrer au combat, il eut loisir de
tirer parole de ses parents que les fruits en seroient pour lui, et
reut les effets de cette promesse sitt qu'il eut tu le monstre. Le
Roi et la Reine donnrent avec grande joie leur fille  son
librateur; mais la magnificence des noces fut trouble par la
violence que voulut faire Phine, frre du Roi, et oncle de la
Princesse,  qui elle avait t promise avant son malheur. Il se jeta
dans le palais royal avec une troupe de gens arms; et Perse s'en
dfendit quelque temps sans autre secours[496] que celui de sa valeur
et de quelques amis gnreux; mais se voyant prs de succomber sous le
nombre[497], il se servit enfin de cette tte de Mduse, qu'il tira de
sous[498] son bouclier; et l'exposant aux yeux de Phine et des
assassins qui le suivoient, cette fatale vue les convertit en autant
de statues de pierre, qui servirent d'ornement au mme palais qu'ils
vouloient teindre du sang de ce hros[499].

Voil comme Ovide raconte cette fable, o j'ai chang beaucoup de
choses, tant par la libert de l'art que par la ncessit des ordres
du thtre, et pour lui donner plus d'agrment.

En premier lieu, j'ai cru plus  propos de faire Cassiope vaine de la
beaut de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort
extraordinaire qu'une femme dont la fille est en ge d'tre marie ait
encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement, et qu'il
n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-mme et
attendu si tard  clater, vu que c'est dans la jeunesse que la beaut
tant plus parfaite et le jugement moins form, donnent plus de lieu 
des vanits de cette nature, et non pas alors que cette mme beaut
commence d'tre sur le retour, et que l'ge a mri l'esprit de la
personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre temps.

Ensuite, j'ai suppos que l'oracle d'Ammon n'avoit pas condamn
prcisment Andromde  tre dvore par le monstre, mais qu'il avoit
ordonn seulement qu'on lui expost tous les mois une fille, qu'on
tirt au sort pour voir celle qui lui devoit tre livre, et que cet
ordre ayant dj t excut cinq fois, on toit au jour qu'il le
falloit suivre pour la sixime.

J'ai introduit Perse comme un chevalier errant qui s'est arrt
depuis un mois dans la cour de Cphe, et non pas comme se rencontrant
par hasard dans le temps qu'Andromde est attache au rocher. Je lui
ai donn de l'amour pour elle, qu'il n'ose dcouvrir, parce qu'il la
voit promise  Phine, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir,
parce qu'il voit son mariage diffr jusques  la fin des malheurs
publics. Je l'ai fait plus gnreux qu'il n'est dans Ovide, o il
n'entreprend la dlivrance de cette princesse qu'aprs que ses parents
l'ont assur qu'elle l'pouseroit sitt qu'il l'auroit dlivre. J'ai
chang aussi la qualit de Phine, que j'ai fait seulement neveu du
Roi, dont Ovide le nomme frre, le mariage de deux cousins me semblant
plus supportable dans nos faons de vivre que celui de l'oncle et de
la nice, qui et pu sembler un peu plus trange  mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent  faire parotre leur art dans les
nudits, ne manquent jamais  nous reprsenter[500] Andromde nue au
pied du rocher o elle est attache, quoique Ovide n'en parle point.
Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention,
comme j'ai fait en celle du cheval Pgase, sur lequel ils montent
Perse pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des
ailes aux talons. Ce changement donne lieu  une machine toute
extraordinaire et merveilleuse, et empche que Perse ne soit pris
pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet quipage sans
fondement, vu que le mme Ovide raconte que sitt que Perse eut coup
la monstrueuse tte de Mduse, Pgase tout ail sortit de cette
Gorgone, et que Perse s'en put saisir ds lors pour faire ses courses
par le milieu de l'air.

Nos globes clestes, o l'on marque pour constellations Cphe,
Cassiope, Perse et Andromde, m'ont donn jour  les faire enlever
tous quatre au ciel sur la fin de la pice, pour y faire les noces de
ces amants, comme si la terre n'en toit pas digne[501].

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville o il fait arriver cette
aventure[502], je ne me suis non plus enhardi  la nommer. Il dit pour
toute chose que Cphe rgnoit en thiopie, sans dsigner sous quel
climat[503]. La topographie moderne de ces contres-l[504] n'est pas
fort connue, et celle du temps de Cphe encore moins. Je me
contenterai donc de vous dire qu'il falloit que Cphe rgnt en
quelque pays maritime, que sa ville capitale ft sur le bord de la
mer, et que ses peuples fussent blancs, quoique thiopiens. Ce n'est
pas que les Mores[505] les plus noirs n'ayent leurs beauts  leur
mode; mais il n'est pas vraisemblable que Perse, qui toit Grec, et
n dans Argos[506], ft devenu amoureux d'Andromde, si elle et t
de leur teint. J'ai pour moi le consentement de tous les peintres et
surtout l'autorit du grand Hliodore, qui ne fonde la blancheur de sa
divine Charicle que sur un tableau d'Andromde[507]. Ma scne sera
donc, s'il vous plat, dans la ville capitale de Cphe, proche de la
mer; et pour le nom, vous le lui donnerez tel qu'il vous plaira[508].

Vous trouverez cet ordre gard dans les changements de thtre, que
chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa dcoration particulire,
et du moins une machine volante, avec un concert de musique, que je
n'ai employe[509] qu' satisfaire les oreilles des spectateurs,
tandis que leurs yeux sont arrts  voir descendre ou remonter une
machine, ou s'attachent  quelque chose qui leur empche de prter
attention  ce que pourroient dire les acteurs, comme fait le combat
de Perse contre le monstre; mais je me suis bien gard de faire rien
chanter qui ft ncessaire  l'intelligence de la pice, parce que
communment les paroles qui se chantent tant mal entendues des
auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversit des voix qui
les prononcent ensemble, elles auroient fait une grande obscurit dans
le corps de l'ouvrage, si elles avoient eu  instruire l'auditeur de
quelque chose d'important[510]. Il n'en va pas de mme des machines,
qui ne sont pas dans cette tragdie comme des agrments[511] dtachs;
elles en font le noeud et le dnouement, et y sont si ncessaires, que
vous n'en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout
l'difice. J'ai t assez heureux  les inventer et  leur donner
place dans la tissure de ce pome; mais aussi faut-il que j'avoue que
le sieur Torrelli[512] s'est surmont lui-mme  en excuter les
desseins, et qu'il a eu des inventions admirables pour les faire agir
 propos: de sorte que s'il m'est d quelque gloire pour avoir
introduit cette Vnus dans le premier acte, qui fait le noeud de cette
tragdie par l'oracle ingnieux qu'elle prononce, il lui en est d
bien davantage pour l'avoir fait venir de si loin, et descendre au
milieu de l'air dans cette magnifique toile, avec tant d'art et de
pompe qu'elle remplit tout le monde d'tonnement et d'admiration. Il
en faut dire autant des autres que j'ai introduites, et dont il a
invent l'excution, qui en a rendu le spectacle si merveilleux qu'il
sera malais d'en faire un plus beau de cette nature. Pour moi, je
confesse ingnument que, quelque effort d'imagination que j'aye fait
depuis, je n'ai pu dcouvrir encore un sujet capable de tant
d'ornements extrieurs, et o les machines pussent tre distribues
avec tant de justesse; je n'en dsespre pas toutefois, et peut-tre
que le temps en fera clater quelqu'un assez brillant et assez heureux
pour me faire ddire de ce que j'avance. En attendant, recevez
celui-ci comme le plus achev qui aye encore paru sur nos thtres; et
souffrez que la beaut de la reprsentation supple au manque des
beaux vers, que vous n'y trouverez pas en si grande quantit que dans
_Cinna_ ou dans _Rodogune_, parce que mon principal but ici a t de
satisfaire la vue par l'clat et la diversit du spectacle, et non pas
de toucher l'esprit par la force du raisonnement, ou le coeur par la
dlicatesse des passions. Ce n'est pas que j'en aye fui ou nglig
aucunes occasions; mais il s'en est rencontr si peu, que j'aime mieux
avouer que cette pice n'est que pour les yeux.

  [496] VAR. (Dessein): sans aucun secours.

  [497] VAR. (Dessein): sous le nombre des autres.

  [498] VAR. (dit. de 1655): de dessous.

  [499] Ce premier paragraphe de l'_Argument_ n'est pas une
  traduction, mais une rapide analyse de la fin du livre IV et du
  commencement du livre V des _Mtamorphoses_.

  [500] VAR. (Dessein): ne manquent point  nous reprsenter.

  [501] VAR. (Dessein): n'en et pas t digne.

  [502] VAR. (Dessein): cette histoire.

  [503] Voyez ci-aprs, p. 301 et 302.

  [504] VAR. (Dessein): de ces contres.

  [505] Telle est l'orthographe du mot dans toutes les ditions.
  Voyez tome III, p. 136, note 2.

  [506] VAR. (Dessein): qui toit Grec, n dans Argos.

  [507] Vous ayant enfante blanche, qui est couleur estrange aux
  thiopiens, quant  moy j'en congneu bien la cause, que c'estoit
  pour avoir eu tout droit devant mes yeux la pourtraiture
  d'Andromeda toute nue, telle comme si Perseus l'eust n'agueres
  retire du rocher, l o elle avoit est expose au monstre
  marin, qui fut la cause que vous fustes sur le champ conceu et
  forme  la mal'heure toute semblable  elle. (_L'Histoire
  thiopique de Heliodorus_.... nouvellement traduite de Grec en
  Franois (par Jacques Amyot).--Paris, J. Longis, 1547, in-fol.,
  fol. 57 recto.)

  [508] L'dition du _Dessein_ a ici de plus ces cinq mots: Je
  passe  nos machines, par lesquels elle termine l'_Argument_.

  [509] Telle est l'orthographe de toutes les ditions.

  [510] Voyez ci-dessus, p. 278.

  [511] Dans l'dition de 1655 il y a les agrments; c'est sans
  doute une faute.

  [512] L'dition de 1655 donne seule _Torelli_, avec une seule
  _r_.




EXAMEN.


Le sujet de cette pice est si connu par ce qu'en dit Ovide au 4. et
5. livre de ses _Mtamorphoses_, qu'il n'est point besoin d'en
importuner le lecteur. Je me contenterai de lui rendre compte de ce
que j'y ai chang, tant par la libert de l'art, que par la ncessit
de l'ordre du thtre, et pour donner plus d'clat  sa
reprsentation.

En premier lieu, j'ai cru plus  propos de faire Cassiope vaine de la
beaut de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort
extraordinaire qu'une femme dont la fille est en ge d'tre marie ait
encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement, et qu'il
n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-mme et
attendu si tard  clater, vu que c'est dans la jeunesse que la beaut
est plus parfaite, et que le jugement tant moins form donne plus de
lieu[517]  des vanits de cette nature, et non pas alors que cette
mme beaut commence d'tre sur le retour, et que l'ge a mri
l'esprit de la personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre
temps.

Ensuite, j'ai suppos que l'oracle d'Ammon n'avoit pas condamn
prcisment Andromde  tre dvore par le monstre, mais qu'il avoit
ordonn seulement qu'on lui expost tous les mois une fille, qu'on
jett le sort pour voir celle qui lui devoit tre livre; et que cet
ordre ayant dj t excut cinq fois, on toit au jour qu'il le
falloit suivre pour la sixime, qui par l devient un jour illustre,
remarquable, et attendu non-seulement par tous les acteurs de la
tragdie, mais par tous les sujets d'un roi[514].

J'ai introduit Perse comme un chevalier errant qui s'est arrt
depuis un mois dans la cour de Cphe, et non pas comme se rencontrant
par hasard dans le temps qu'Andromde est attache au rocher. Je lui
ai donn de l'amour pour elle, qu'il n'ose dcouvrir, parce qu'il la
voit promise  Phine, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir,
parce qu'il voit son mariage diffr jusqu' la fin[511] des malheurs
publics. Je l'ai fait plus gnreux qu'il n'est dans Ovide, o il
n'entreprend la dlivrance de cette princesse qu'aprs que ses parents
l'ont assur qu'elle l'pouseroit sitt qu'il l'auroit dlivre. J'ai
chang aussi la qualit de Phine, que j'ai fait seulement neveu du
Roi, dont Ovide le nomme frre, le mariage de deux cousins me semblant
plus supportable dans nos faons de vivre que celui de l'oncle et de
la nice, qui et paru un peu plus trange  mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent  faire voir[516] leur art dans les
nudits, ne manquent jamais  nous reprsenter Andromde nue au pied
du rocher o elle est attache, quoique Ovide n'en parle point. Ils me
pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j'ai
fait en celle du cheval Pgase, sur lequel ils montent Perse pour
combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux
talons. Ce changement donne lieu  une machine toute extraordinaire,
merveilleuse, et empche que Perse ne soit pris pour Mercure; outre
qu'ils ne le mettent pas en cet quipage sans fondement, vu que le
mme Ovide raconte que sitt que Perse eut coup la monstrueuse tte
de Mduse, Pgase tout ail sortit de cette Gorgone, et que Perse
s'en put saisir ds lors pour faire ses courses par le milieu de
l'air.

Nos globes clestes, o l'on marque pour constellations Cphe,
Cassiope, Perse et Andromde, m'ont donn jour  les faire enlever
tous quatre au ciel sur la fin de la pice, pour y faire les noces de
ces amants, comme si la terre n'en toit pas digne.

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville o il fait arriver cette
aventure, je ne me suis non plus enhardi  la nommer. Il dit pour
toute chose que Cphe rgnoit en thiopie, sans dsigner sous quel
climat. La topographie moderne de ces contres-l n'est pas fort
connue, et celle du temps de Cphe encore moins. Je me contenterai
donc de vous dire qu'il falloit que Cphe rgnt en quelque pays
maritime, et que sa ville capitale ft sur le bord de la mer.

Je sais bien, qu'au rapport de Pline[517] les habitants de Jopp,
qu'on nomme aujourd'hui Jaffa dans la Palestine, ont prtendu que
cette histoire s'toit passe chez eux: ils envoyrent  Rome des os
de poisson d'une grandeur extraordinaire, qu'ils disoient tre du
monstre  qui Andromde avoit t expose. Ils montraient un rocher
proche de leur ville, o ils assuroient qu'elle avoit t attache; et
encore maintenant ils se vantent de ces marques d'antiquit  nos
plerins qui vont en Jrusalem, et prennent terre en leur port. Il se
peut faire que cela parte d'une affectation autrefois assez ordinaire
aux peuples du paganisme, qui s'attribuoient  haute gloire d'avoir
chez eux ces vestiges de la vieille fable, que l'erreur commune y
faisoit passer pour histoire. Ils se croyoient par l bien fonds  se
donner cette prrogative d'tre d'une origine plus ancienne que leurs
voisins, et prenoient avidement toute sorte d'occasions de satisfaire
 cette ambition. Ainsi il n'a fallu que la rencontre par hasard de
ces os monstreux que la mer avoit jets sur leurs rivages, pour leur
donner lieu de s'emparer de cette fiction, et de placer la scne de
cette aventure au pied de leurs rochers. Pour moi, je me suis attach
 Ovide, qui la fait arriver en thiopie, o il met le royaume de
Cphe par ces vers:

    _thiopum populos, Cepheaque conspicit arva;
    Illic immeritam matern pendere lingu
    Andromedam poenas_, etc.[518]

Il se pouvoit faire que Cphe et conquis cette ville de Jopp, et la
Syrie mme, o elle est situe. Pline l'assure au 29. chapitre du 6.
livre, par cette raison que l'histoire d'Andromde s'y est passe:
_thiopiam imperitasse Syri, Cephei regis tate, patet Andromed
fabulis_[519]. Mais ceux qui voudront contester cette opinion peuvent
rpondre que ce n'est que prouver une erreur par une autre erreur, et
claircir une chose douteuse par une encore plus incertaine. Quoi
qu'il en soit, celle d'Ovide ne peut subsister avec celle-l; et
quelques bons yeux qu'et Perse, il est impossible qu'il dcouvrt
d'une seule vue l'thiopie et Jopp, ce qu'il auroit d faire, si ce
qu'entend le pote par _Cephea arva_ n'toit autre chose que son
territoire.

Le mme Ovide, dans quelqu'une de ses ptres, ne fait pas Andromde
blanche, mais basane:

    _Andromede patri fusca colore su_[520].

Nanmoins, dans la Mtamorphose, il nous en donne une autre ide 
former, lorsqu'il dit que, n'et t ses cheveux qui voltigeoient au
gr du vent, et les larmes qui lui couloient des yeux, Perse l'et
prise pour une statue de marbre:

    _Marmoreum ratus esset opus_[521];

ce qui semble ne se pouvoir entendre que du marbre blanc, tant assez
inou que l'on compare la beaut d'une fille  une autre sorte de
marbre. D'ailleurs, pour la prfrer  celle des Nrides, que jamais
on n'a fait noires, il falloit que son teint et quelque rapport avec
le leur, et que par consquent elle n'et pas celui que communment
nous donnons aux thiopiens. Disons donc qu'elle toit blanche,
puisque  moins que cela il n'auroit pas t vraisemblable que Perse,
qui toit n dans la Grce, ft devenu amoureux d'elle. Nous aurons
de ce parti le consentement de tous les peintres, et l'autorit du
grand Hliodore, qui n'a fond la blancheur de sa Charicle que sur un
tableau d'Andromde[522]. Pline, au huitime chapitre de son cinquime
livre, fait mention de certains peuples d'Afrique qu'il appelle
_Leuco-thiopes_. Si l'on s'arrte  l'tymologie de leur nom, ces
peuples devoient tre blancs, et nous en pouvons faire les sujets de
Cphe, pour donner  cette tragdie toute la justesse dont elle a
besoin touchant la couleur des personnages qu'elle introduit sur la
scne.

Vous[523] y trouverez cet ordre gard dans les changements de thtre,
que chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa dcoration
particulire, et du moins une machine volante, avec un concert de
musique, que je n'ai employe qu' satisfaire les oreilles des
spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrts  voir descendre ou
remonter une machine, ou s'attachent  quelque chose qui les
empche[524] de prter attention  ce que pourroient dire les acteurs,
comme fait le combat de Perse contre le monstre. Mais je me suis bien
gard de faire rien chanter qui ft ncessaire  l'intelligence de la
pice, parce que communment les paroles qui se chantent tant mal
entendues des auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversit
des voix qui les prononcent ensemble, elles auroient fait une grande
obscurit dans le corps de l'ouvrage, si elles avoient eu  les
instruire de quelque chose qui ft important[525]. Il n'en va pas de
mme des machines, qui ne sont pas dans cette tragdie comme des
agrments dtachs; elles en font en quelque sorte[526] le noeud et le
dnouement, et y sont si ncessaires que vous n'en sauriez retrancher
aucune que vous ne fassiez tomber tout l'difice.

Les[527] diverses dcorations dont les pices de cette nature ont
besoin, nous obligeant  placer les parties de l'action en divers
lieux particuliers, nous forcent de pousser un peu au del de
l'ordinaire l'tendue du lieu gnral qui les renferme ensemble et en
constitue l'unit. Il est malais qu'une ville y suffise: il y faut
ajouter quelques dehors voisins, comme est ici le rivage de la mer.
C'est la seule dcoration que la fable m'a fournie: les quatre autres
sont de pure invention. Il auroit t superflu de les spcifier dans
les vers, puisqu'elles sont prsentes  la vue[528]; et je ne tiens
pas qu'il soit besoin qu'elles soient si propres  ce qui s'y passe,
qu'il ne se soit pu passer ailleurs aussi commodment; il suffit qu'il
n'y aye pas de raison pourquoi il se doive plutt passer ailleurs
qu'au lieu o il se passe. Par exemple, le premier acte est une place
publique proche du temple, o se doit jeter le sort pour savoir quelle
victime on doit ce jour-l livrer au monstre: tout ce qui s'y dit se
diroit aussi bien dans un palais ou dans un jardin; mais il se dit
aussi bien dans cette place qu'en ce jardin ou dans ce palais. Nous
pouvons choisir un lieu selon le vraisemblable ou le ncessaire; et il
suffit qu'il n'y aye aucune rpugnance du ct de l'action au choix
que nous en faisons, pour le rendre vraisemblable, puisque cette
action ne nous prsente pas toujours un lieu ncessaire, comme est la
mer et ses rochers au troisime acte, o l'on voit l'exposition
d'Andromde, et le combat de Perse contre le monstre, qui ne pouvoit
se faire ailleurs. Il faut nanmoins prendre garde  choisir
d'ordinaire un lieu dcouvert,  cause des apparitions des Dieux qu'on
introduit. Andromde, au second acte, seroit aussi bien dans son
cabinet que dans le jardin, o je la fais s'entretenir avec ses
nymphes et avec son amant; mais comment se feroit l'apparition d'ole
dans ce cabinet? et comment les vents l'en pourroient-ils enlever, 
moins de la faire passer par la chemine, comme nos sorciers? Par
cette raison, il y peut avoir quelque chose  dire  celle de Junon,
au quatrime acte, qui se passe dans la salle du palais royal; mais
comme ce n'est qu'une apparition simple d'une desse, qui peut se
montrer et disparotre o et quand il lui plat, et ne fait que parler
aux acteurs, rien n'empche qu'elle ne se soit faite dans un lieu
ferm. J'ajoute que quand il y auroit quelque contradiction de ce
ct-l, la disposition de nos thtres seroit cause qu'elle ne seroit
pas sensible aux spectateurs. Bien qu'ils reprsentent en effet des
lieux ferms, comme une chambre ou une salle, ils ne sont ferms par
haut que de nuages; et quand on voit descendre le char de Junon du
milieu de ces nuages, qui ont t continuellement en vue, on ne fait
pas une rflexion assez prompte ni assez svre sur le lieu, qui
devroit tre ferm d'un lambris, pour y trouver quelque manque de
justesse.

L'oracle de Vnus, au premier acte, est invent avec assez d'artifice
pour porter les esprits dans un sens contraire  sa vraie
intelligence; mais il ne le faut pas prendre pour le vrai noeud de la
pice: autrement il seroit achev ds le troisime, o l'on en verroit
le dnouement. L'action principale est le mariage de Perse avec
Andromde: son noeud consiste en l'obstacle qui s'y rencontre du ct
de Phine,  qui elle est promise, et son dnouement en la mort de ce
malheureux amant, aprs laquelle il n'y a plus d'obstacle. Je puis
dire toutefois  ceux qui voudront prendre absolument cet oracle de
Vnus pour le noeud de cette tragdie, que le troisime acte n'en
claircit que les premiers vers, et que les derniers ne se font
entendre que par l'apparition de Jupiter et des autres Dieux, qui
termine la pice.

La diversit de la mesure et de la croisure des vers que j'y ai mls
me donne occasion de tcher  les justifier, et particulirement les
stances dont je me suis servi en beaucoup d'autres pomes, et contre
qui je vois quantit de gens d'esprit et savants au thtre tmoigner
aversion. Leurs raisons sont diverses. Les uns ne les improuvent pas
tout  fait, mais ils disent que c'est trop mendier l'acclamation[529]
populaire en faveur d'une antithse, ou d'un trait spirituel qui ferme
chacun de leurs couplets, et que cette affectation est une espce de
bassesse qui ravale trop la dignit de la tragdie. Je demeure
d'accord que c'est quelque espce de fard; mais puisqu'il embellit
notre ouvrage, et nous aide  mieux atteindre le but de notre art, qui
est de plaire, pourquoi devons-nous renoncer  cet avantage? Les
anciens[530] se servoient sans scrupule, et mme dans les choses
extrieures, de tout ce qui les pouvoit faire arriver: Euripide vtoit
ses hros malheureux d'habits dchirs[531], afin qu'ils fissent plus
de piti; et Aristophane fait commencer sa comdie des _Grenouilles_
par Xanthias mont sur un ne, afin d'exciter plus aisment l'auditeur
 rire. Cette objection n'est donc pas d'assez d'importance[532] pour
nous interdire l'usage d'une chose qui tout  la fois nous donne de la
gloire, et de la satisfaction  nos spectateurs.

Il est vrai qu'il faut leur plaire selon les rgles; et c'est ce qui
rend l'objection des autres plus considrable, en ce qu'ils veulent
trouver quelque chose d'irrgulier dans cette sorte de vers. Ils
disent que bien qu'on parle en vers sur le thtre, on est prsum ne
parler qu'en prose; qu'il n'y a que cette sorte de vers que nous
appelons alexandrins  qui l'usage laisse tenir nature de prose; que
les stances ne sauroient passer que pour vers; et que par consquent
nous n'en pouvons mettre avec vraisemblance en la bouche d'un acteur,
s'il n'a eu loisir d'en faire, ou d'en faire faire par un autre, et de
les apprendre par coeur[533].

J'avoue que les vers qu'on rcite sur le thtre sont prsums tre
prose: nous ne parlons pas d'ordinaire en vers, et sans cette fiction
leur mesure et leur rime sortiroient du vraisemblable. Mais par quelle
raison peut-on dire que les vers alexandrins tiennent nature de prose,
et que ceux des stances n'en peuvent faire autant? Si nous en croyons
Aristote il faut se servir au thtre des vers qui sont les moins
vers, et qui se mlent au langage commun, sans y penser, plus souvent
que les autres. C'est par cette raison que les potes tragiques ont
choisi l'ambique plutt que l'hexamtre, qu'ils ont laiss aux
popes, parce qu'en parlant sans dessein d'en faire, il se mle dans
notre discours plus d'ambiques que d'hexamtres[534]. Par cette mme
raison les vers de stances[535] sont moins vers que les alexandrins,
parce que parmi notre langage commun il se coule plus de ces vers
ingaux, les uns courts, les autres longs, avec des rimes croises et
loignes les unes des autres, que de ceux dont la mesure est toujours
gale, et les rimes toujours maries. Si nous nous en rapportons  nos
potes grecs, ils ne se sont pas tellement arrts aux ambiques,
qu'ils ne se soient servis d'anapestiques, de trochaques, et
d'hexamtres mme, quand ils l'ont jug  propos. Snque en a fait
autant qu'eux; et les Espagnols, ses compatriotes, changent aussi
souvent de genre de vers que de scne. Mais l'usage de France est
autre,  ce qu'on prtend, et ne souffre que les alexandrins  tenir
lieu de prose. Sur quoi je ne puis m'empcher de demander qui sont les
matres de cet usage, et qui peut l'tablir sur le thtre, que ceux
qui l'ont occup avec gloire depuis trente ans, dont pas un ne s'est
dfendu de mler des stances dans quelques-uns des pomes qu'ils y ont
donns; je ne dis pas dans tous, car il ne s'en offre pas d'occasions
en tous, et elles n'ont pas bonne grce  exprimer tout: la colre, la
fureur, la menace, et tels autres mouvements violents, ne leur sont
pas propres; mais les dplaisirs, les irrsolutions, les inquitudes,
les douces rveries, et gnralement tout ce qui peut souffrir  un
acteur de prendre haleine, et de penser  ce qu'il doit dire ou
rsoudre, s'accommode merveilleusement avec leurs cadences ingales,
et avec les pauses qu'elles font faire  la fin de chaque couplet. La
surprise agrable que fait  l'oreille ce changement de cadence
imprvu, rappelle puissamment les attentions gares; mais il faut
viter le trop d'affectation. C'est par l que les stances du _Cid_
sont inexcusables et les mots de _peine_ et _Chimne_[536], qui font
la dernire rime de chaque strophe, marquent un jeu du ct du pote,
qui n'a rien de naturel du ct de l'acteur. Pour s'en carter moins,
il seroit bon de ne rgler point toutes les strophes sur la mme
mesure, ni sur les mmes croisures de rimes, ni sur le mme nombre de
vers. Leur ingalit en ces trois articles approcheroit davantage du
discours ordinaire, et sentiroit l'emportement et les lans d'un
esprit qui n'a que sa passion pour guide, et non pas la rgularit
d'un auteur qui les arrondit sur le mme tour. J'y ai hasard celles
de la paix dans le prologue de _la Toison d'or_, et tout le dialogue
de celui de cette pice[537], qui ne m'a pas mal russi. Dans tout ce
que je fais dire aux Dieux dans les machines, on trouvera le mme
ordre ou le mme dsordre. Mais je ne pourrois approuver qu'un acteur,
touch fortement de ce qui lui vient d'arriver dans la tragdie, se
donnt la patience de faire des stances, ou prt soin d'en faire faire
par un autre, et de les apprendre par coeur, pour exprimer son
dplaisir devant les spectateurs. Ce sentiment tudi ne les
toucheroit pas beaucoup, parce que cette tude marqueroit un esprit
tranquille et un effort de mmoire plutt qu'un effet de passion;
outre que ce ne seroit plus le sentiment prsent de la personne qui
parleroit, mais tout au plus celui qu'elle auroit eu en composant ces
vers, et qui seroit assez ralenti par cet effort de mmoire, pour
faire que l'tat de son me ne rpondit plus  ce qu'elle
prononceroit. L'auditeur ne s'y laisseroit pas mouvoir, et le verroit
trop prmdit pour le croire vritable; du moins c'est l'opinion de
Perse[538], avec lequel je finis cette remarque:

                        _Nec nocte paratum
    Plorabit, qui me volet incurvasse querela_[539].

  [513] Cette ligne et la prcdente sont les seules o ce deuxime
  paragraphe de l'_Examen_ diffre du troisime de l'_Argument_:
  voyez plus haut, p. 294.

  [514] Ce dernier membre de phrase: qui par l, etc., n'est pas
  dans l'_Argument_. Dans ce qui prcde, Corneille n'a fait qu'un
  seul changement: qu'on jett le sort, pour qu'on tirt au
  sort.

  [515] Ce paragraphe compar  celui qui lui correspond dans
  l'_Argument_ ne nous offre que deux lgres variantes: jusqu'
  la fin, pour jusques  la fin; et  la dernire ligne, qui
  et paru, pour qui et pu sembler.

  [516] Dans ce paragraphe encore il n'y a que deux variantes: ici
  faire voir, pour faire parotre; et huit lignes plus bas:
  extraordinaire, merveilleuse, pour extraordinaire et
  merveilleuse. Thomas Corneille, dans l'dition de 1692, a
  rtabli _et_ entre les deux adjectifs.--Les deux alinas suivants
  ne diffrent pas non plus des parties de l'_Argument_ auxquelles
  ils correspondent, sinon tout  la fin du second, o le dernier
  membre de phrase a t supprim, et la conjonction _et_
  ajoute.--Les trois paragraphes qui suivent,  partir de: Je
  sais bien qu'un rapport, etc., sont propres  l'_Examen_.

  [517] Joppe Phoenicum, antiquior terrarum inundatione, ut
  ferunt. Insidet collem prjacente saxo, in quo vinculorum
  Andromed vestigia ostendunt. (Pline, _Histoire naturelle_,
  livre V, chapitre XIV, ou XIII d'aprs la division suivie par
  Corneille.)

  [518] _Mtamorphoses_, livre IV, vers 669 et suivants.

  [519] Le texte exact est: Syri imperitasse eam, nostroque
  littori, tate regis Cephei, patet Andromed fabulis; il se
  trouve au chapitre XXXV, suivant la division adopte le plus
  gnralement.

  [520] _Candida si non sum, placuit Cepheia Perseo
        Andromede patri fusca colore su._
        (_Hrode_ XV, _Sapho  Phaon_, vers 35 et 36.)

  [521] _Mtamorphoses_, livre IV, vers 675.

  [522] Voyez ci-dessus, p. 296, note 507.

  [523] Ici l'_Examen_ et l'_Argument_ redeviennent identiques. Ce
  dernier commence ainsi le paragraphe: Vous trouverez cet
  ordre....

  [524] L'_Argument_ porte: qui leur empche.

  [525] Voyez ci-dessus, p. 278. Dans l'_Argument_: si elles
  avoient eu  instruire l'auditeur de quelque chose d'important.

  [526] Les mots en quelque sorte ne sont pas dans l'_Argument_.

  [527] Ce qui suit ne se trouve pas dans l'_Argument_.

  [528] Corneille rpond ici aux deux passages suivants de la
  _Pratique du thtre_ de l'abb d'Aubignac:

  Puisque je suis tomb sur la considration de ce pome
  (_Andromde_) orn de tant de machines, je ne puis m'empcher
  d'observer ici que toutes les dcorations merveilleuses et les
  actions extraordinaires qui sont dans le troisime et dans le
  cinquime acte sont fort adroitement expliques, et avec une
  dlicatesse digne du thtre des Grecs. Le jardin qui doit tre au
  second acte peut encore tre suppos par le discours qui se fait
  des fleurs qu'Andromde et ses nymphes semblent cueillir pour
  faire une guirlande, quoique l'expression n'en soit pas bien
  claire; mais pour ce superbe palais qui fait la dcoration du
  premier acte, et ce magnifique temple qui fait celle du quatrime,
  je ne crois pas qu'il y ait une seule parole dont on le puisse
  apprendre, et aprs les avoir lus, je fus oblig de recourir 
  l'explication qui est imprime au devant de chacun acte, sans
  laquelle je n'aurois point su ce que les dcorateurs avoient fait,
  parce que le pote ne m'avoit point appris ce qu'ils devoient
  faire. Aussi est-il vrai qu'on peut mettre le temple au premier
  acte et le palais au quatrime sans rien faire contre l'ordre du
  sujet, et sans rien changer aux vers. Voire mme est-il certain
  qu'au lieu de ces deux sortes de dcorations, on y peut mettre des
  arbres, des rochers, ou tout ce que l'on voudra. En quoi parot la
  ncessit qu'il y a d'expliquer les dcorations par les vers, pour
  joindre le sujet avec le lieu, et les actions avec les choses, et
  pour faire ingnieusement un tout bien ordonn par une juste
  liaison de toutes les parties qui le composent. (Pages 75 et
  76.)--Premirement, il faut qu'elles (_les dcorations_) soient
  ncessaires, et que la pice ne puisse tre joue sans cet
  ornement: autrement les spectacles ne seroient jamais approuvs,
  quoiqu'ils fussent ingnieux; on estimeroit le pote peu judicieux
  de les avoir introduits dans un ouvrage qui s'en pouvoit passer;
  et les comdiens imprudents d'en faire la dpense. C'est en quoi
  je trouve un assez notable dfaut dans l'_Andromde_, o l'on
  avoit mis dans le premier et dans le quatrime acte deux grands et
  superbes difices de diffrente architecture, sans qu'il en soit
  dit une seule parole dans les vers; car ces deux actes pourroient
  tre jous avec les dcorations de tel des trois autres qu'on
  voudroit choisir, sans blesser l'intention du pote, et sans
  contredire aucun incident ni aucune action de la pice; on en
  pourroit presque dire autant du second acte, sinon qu'au
  commencement il y a deux ou trois paroles de guirlandes et de
  fleurs, qui semblent avoir quelque rapport  un jardin prsent;
  encore qu'elles ne soient pas assez prcises, car bien que peu de
  discours suffise quelquefois pour cela, il est nanmoins certain
  qu'il faut toujours s'expliquer intelligiblement. (Pages 462 et
  463.)

  [529] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): l'exclamation.

  [530] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): Nos anciens.

  [531] On peut voir, dans les _Acharniens_ d'Aristophane, vers 425
  et suivants, une piquante numration des hros dguenills
  d'Euripide.

  [532] VAR. (dit. de 1660): n'est donc pas assez d'importance.

  [533] C'est encore d'Aubignac que Corneille a ici en vue. Voyez
  tome III, p. 121, note 1.

  [534] [Grec: Lexes de genomens, aut h phusis to oikeion
  metron heure; malista gar lektikon tn metrn to iambeion esti,
  smeion de toutou; pleista gar iambeia legomen en t dialekt t
  pros alllous.] (_Potique_, chapitre IV.)

  [535] L'dition de 1692 a chang _de stances en des stances_.

  [536] Voyez tome III, p. 121-124.

  [537] Voyez ci-aprs, p. 315-319.

  [538] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): c'est l'opinion d'Horace.

  [539] Satire I, vers 90 et 91.--Et qui voudra me flchir par sa
  plainte, ne versera pas des larmes tudies pendant la nuit.


LISTE DES DITIONS QUI ONT T COLLATIONNES POUR LES VARIANTES
D'_ANDROMDE_.

DITIONS SPARES.

    1651 in-4;
    1651 in-12.

_Dessein de la tragdie d'Andromde_[540].

RECUEILS.

    1654 in-12[541];
    1655 in-12;
    1656 in-12;
    1660 in-8;
    1663 in-fol.;
    1664 in-8;
    1668 in-12;
    1682 in-12.

  [540] Voyez la fin de la note 457 de la page 258.

  [541] Dans ce recueil, l'Achev d'imprimer d'_Andromde_ porte la
  date du 13 aot 1650. Voyez ci-dessus, p. 257.




ACTEURS.

DIEUX DANS LES MACHINES.

    JUPITER.
    JUNON.
    NEPTUNE.
    MERCURE.
    LE SOLEIL.
    VNUS.
    MELPOMNE.
    OLE.
    CYMODOCE, }
    PHYRE,   } Nrides.
    CYDIPPE,  }
    HUIT VENTS.

HOMMES.

    CPHE, roi d'thiopie, pre d'Andromde.
    CASSIOPE, reine d'thiopie.
    ANDROMDE, fille de Cphe et de Cassiope.
    PHINE, prince d'thiopie.
    PERSE, fils de Jupiter et de Dana.
    TIMANTE, capitaine des gardes du Roi.
    AMMON, ami de Phine.
    AGLANTE,  }
    CPHALIE, }  Nymphes d'Andromde.
    LIRIOPE,  }

UN PAGE DE PHINE.--CHOEUR DE PEUPLE.--SUITE DU ROI[542].

La scne est en thiopie, dans la ville capitale du royaume de Cphe,
proche de la mer[543].

  [542] On aurait pu ajouter ici: SUITE DE LA REINE, SUITE DE
  PERSE, SUITE DE PHINE, car ces mentions figurent en tte de
  plusieurs scnes; il aurait fallu surtout ne pas oublier le nom
  de PHORBAS, qui dans la scne V du dernier acte fait un rcit
  important et ne quitte plus le thtre.

  [543] Ces derniers mots: proche de la mer, manquent dans les
  ditions de 1650-1656.




ANDROMDE.

TRAGDIE.




PROLOGUE.

DCORATION DU PROLOGUE[544].

   L'ouverture du thtre prsente de front aux yeux des spectateurs
   une vaste montagne, dont les sommets ingaux, s'levant les uns
   sur les autres, portent le fate jusque dans les nues. Le pied de
   cette montagne est perc  jour par une grotte profonde qui
   laisse voir la mer en loignement. Les deux cts du thtre sont
   occups par une fort d'arbres touffus et entrelacs les uns dans
   les autres[545]. Sur un des sommets de la montagne parot
   Melpomne, la muse de la tragdie; et  l'opposite dans le ciel,
   on voit le Soleil s'avancer dans un char tout lumineux, tir par
   les quatre chevaux[546] qu'Ovide lui donne.

LE SOLEIL, MELPOMNE.

    MELPOMNE.

        Arrte un peu ta course imptueuse:
    Mon thtre, Soleil, mrite bien tes yeux;
          Tu n'en vis jamais en ces lieux
          La pompe plus majestueuse:
        J'ai runi, pour la faire admirer,                           5
    Tout ce qu'ont de plus beau la France et l'Italie;
        De tous leurs arts mes soeurs l'ont embellie:
    Prte-moi tes rayons pour la mieux clairer.
    Daigne  tant de beauts, par ta propre lumire,
          Donner un parfait agrment,                               10
          Et rends cette merveille entire
        En lui servant toi-mme d'ornement.

    LE SOLEIL.

          Charmante muse de la scne,
          Chre et divine Melpomne,
    Tu sais de mon destin l'inviolable loi:                         15
          Je donne l'me  toutes choses,
          Je fais agir toutes les causes;
    Mais quand je puis le plus, je suis le moins  moi;
          Par une puissance plus forte
          Le char que je conduis m'emporte:                         20
    Chaque jour sans repos doit et natre et mourir.
        J'en suis esclave alors que j'y prside;
    Et ce frein que je tiens aux chevaux que je guide
    Ne rgle que leur route, et les laisse courir.

    MELPOMNE.

    La naissance d'Hercule et le festin d'Atre                     25
              T'ont fait rompre ces lois;
    Et tu peux faire encor ce qu'on t'a vu deux fois
              Faire en mme contre.
    Je dis plus: tu le dois en faveur du spectacle
    Qu'au monarque des lis je prpare aujourd'hui;                  30
        Le ciel n'a fait que miracles en lui:
        Lui voudrois-tu refuser un miracle?

    LE SOLEIL.

    Non; mais je le rserve  ces bienheureux jours
        Qu'ennoblira[548] sa premire victoire:
          Alors j'arrterai mon cours,                              35
    Pour tre plus longtemps le tmoin de sa gloire.
    Prends cependant le soin de le bien divertir.
    Pour lui faire avec joie attendre les annes[549]
    Qui feront clater les belles destines
    Des peuples que son bras lui doit assujettir.                   40
    Calliope ta soeur dj d'un oeil avide
    Cherche dans l'avenir les faits de ce grand roi,
    Dont les hautes vertus lui donneront emploi
    Pour plus d'une _Iliade_ et plus d'une _nide_.

    MELPOMNE.

    Que je porte d'envie  cette illustre soeur,                    45
          Quoique j'aye  craindre pour elle
    Que sous ce grand fardeau sa force ne chancelle!
    Mais quel qu'en soit enfin le mrite et l'honneur,
          J'aurai du moins cet avantage[550],
    Que dj je le vois, que dj je lui plais,                     50
    Et que de ses vertus, et que de ses hauts faits
    Dj dans ses pareils je lui trace une image.
    Je lui montre Pompe, Alexandre, Csar,
    Mais comme des hros attachs  son char[551];
    Et tout ce haut clat o je les fais parotre                   55
    Lui peint plus qu'ils n'toient, et moins qu'il ne doit tre.

    LE SOLEIL.

    Il en effacera les plus glorieux noms,
    Ds qu'il pourra lui-mme animer son arme;
    Et tout ce que d'eux tous a dit la renomme
    Te fera voir en lui le plus grand des Bourbons.                 60
    Son pre et son aeul tous rayonnants de gloire,
    Ces grands rois qu'en tous lieux a suivi la Victoire,
    Lui voyant emporter sur eux le premier rang,
    En deviendroient jaloux s'il n'toit pas leur sang.
    Mais vole dans mon char, muse; je veux t'apprendre              65
    Tout l'avenir d'un roi qui t'est si prcieux.

    MELPOMNE.

        Je sais dj ce qu'on doit en attendre[552],
    Et je lis chaque jour son destin dans les cieux.

    LE SOLEIL.

    Viens donc, viens avec moi faire le tour du monde;
          Qu'unissant ensemble nos voix,                            70
    Nous fassions rsonner sur la terre et sur l'onde
    Qu'il est et le plus jeune et le plus grand des rois.

    MELPOMNE.

        Soleil, j'y vole; attends-moi donc, de grce.

    LE SOLEIL.

          Viens, je t'attends, et te fais place.

   MELPOMNE vole dans le char du Soleil, et y ayant pris place
   auprs de lui, ils unissent leurs voix, et chantent cet air  la
   louange du Roi. Le dernier vers de chaque couplet est rpt par
   le choeur de la musique.

    Cieux, coutez; coutez, mers profondes;                        75
        Et vous, antres et bois,
    Affreux dserts, rochers battus des ondes[553],
    Redites aprs nous d'une commune voix:
    Louis est le plus jeune et le plus grand des rois.

        La majest qui dj l'environne                             80
              Charme tous ses Franois;
        Il est lui seul digne de sa couronne;
    Et quand mme le ciel l'auroit mise  leur choix,
    Il seroit le plus jeune et le plus grand des rois[554].

        C'est  vos soins, Reine, qu'on doit la gloire              85
              De tant de grands exploits;
        Ils sont partis suivis de la victoire;
    Et l'ordre merveilleux dont vous donnez ses lois
    Le rend et le plus jeune et le plus grand des rois.

    LE SOLEIL.

            Voil ce que je dis sans cesse                          90
              Dans tout mon large tour.
            Mais c'est trop retarder le jour;
            Allons, muse, l'heure me presse,
              Et ma rapidit
    Doit regagner le temps que sur cette province,                  95
              Pour contempler ce prince,
              Je me suis arrt.

   (Le Soleil part avec rapidit, et enlve Melpomne avec lui dans
   son char, pour aller publier ensemble la mme chose au reste de
   l'univers.)


FIN DU PROLOGUE.

  [544] Dans l'dition de 1663, toutes les dcorations prcdent la
  liste des acteurs.

  [545] VAR. (Dessein): L'ouverture du thtre fait voir aux
  spectateurs une vaste montagne, dont les sommets ingaux,
  s'levant successivement au-dessus les uns des autres, portent le
  fate jusqu'aux nues. Le pied de cette montagne est perc  jour,
   la faon de celle qu'on rencontre sur le chemin de Rome 
  Naples[545-a], et cette ouverture parot comme une grotte profonde,
  qui fait voir la mer en loignement. Des deux cts du thtre en
  bas est une fort d'arbres entrelacs les uns dans les autres,
  etc.

      [545-a]: Corneille veut sans doute parler du Pausilippe, montagne
      traverse par une grotte de sept cents mtres de long, sur le
      chemin de Naples  Pouzzoles.

  [546] L'dition de 1682 porte, videmment par erreur: tir par
  quatre chevaux, etc.

  [547] Les ditions de 1651-56 crivent ainsi ce mot: annoblira.

  [548] _Var._ Et lui faire avec joie attendre les annes.
  (1651-56)

  [549] _Var._ J'aurai sur elle au moins cet avantage. (1651-64)

  [550] Dans un _Remerciement au Roi_, compos  l'occasion des
  gratifications de 1662 et publi dans les _Dlices de la posie
  galante_ vers la fin de l'anne suivante, Corneille cite ainsi
  avec complaisance ces vers du prologue d'_Andromde_:

    On y voit le Soleil instruire Melpomne
    Et lui dire qu'un jour Alexandre et Csar
    Sembleroient des vaincus attachs  ton char.

  C'est sans doute ce qui les a rappels  Boileau, lorsqu'il a dit
  en 1669, dans sa premire ptre, adresse au Roi:

    Ce n'est pas qu'aisment, comme un autre,  ton char
    Je ne pusse attacher Alexandre et Csar.

  [551] _Var._ Je sais dj ce qu'on en doit attendre. (1655)

  [552] _Var._ Et vous, rochers battus des ondes. (Dessein)

  [553] Racine a heureusement imit cet endroit dans sa _Brnice_
  (acte I, scne V):

    Parle, peut-on le voir sans penser comme moi,
    Qu'en quelque obscurit que le sort l'et fait natre,
    Le monde, en le voyant, et reconnu son matre?

    (_Voltaire._)




ACTE I.

DCORATION DU PREMIER ACTE.

   Cette grande masse de montagne et ces rochers levs les uns sur
   les autres qui la composoient, ayant disparu en un moment par un
   merveilleux artifice, laissent voir en leur place la ville
   capitale du royaume de Cphe[554], ou plutt la place publique
   de cette ville. Les deux cts et le fond du thtre sont des
   palais magnifiques, tous diffrents de structure, mais qui
   gardent admirablement l'galit et les justesses de la
   perspective[555]. Aprs que les yeux ont eu loisir de se
   satisfaire  considrer leur beaut, la reine Cassiope parot
   comme passant par cette place pour aller au temple[556]: elle est
   conduite par Perse, encore inconnu, mais qui passe pour un
   cavalier de grand mrite, qu'elle entretient des malheurs
   publics, attendant que le Roi la rejoigne pour aller  ce temple
   de compagnie.


SCNE PREMIRE.

CASSIOPE, PERSE, SUITE DE LA REINE.

    CASSIOPE.

    Gnreux inconnu, qui chez tous les monarques
    Portez de vos vertus les clatantes marques,
    Et dont l'aspect suffit pour convaincre nos yeux               100
    Que vous sortez du sang ou des rois ou des Dieux,
    Puisque vous avez vu le sujet de ce crime
    Que chaque mois expie une telle victime,
    Cependant qu'en ce lieu nous attendrons le Roi,
    Soyez-y juste juge entre les Dieux et moi.                     105
    Jugez de mon forfait, jugez de leur colre;
    Jugez s'ils ont eu droit d'en punir une mre,
    S'ils ont d faire agir leur haine au mme instant.

    PERSE.

    J'en ai dj jug, Reine, en vous imitant;
    Et si de vos malheurs la cause ne procde,                     110
    Que d'avoir fait justice aux beauts d'Andromde,
    Si c'est l ce forfait digne d'un tel courroux,
    Je veux tre  jamais coupable comme vous.
    Mais comme un bruit confus m'apprend ce mal extrme,
    Ne le puis-je, Madame, apprendre de vous-mme                  115
    Pour mieux renouveler ce crime glorieux
    O soudain la raison est complice des yeux?

    CASSIOPE.

    coutez: la douleur se soulage  se plaindre;
    Et quelques maux qu'on souffre ou que l'on aye  craindre,
    Ce qu'un coeur gnreux en montre de piti                     120
    Semble en notre faveur en prendre la moiti.
      Ce fut ce mme jour qui conclut l'hymne
    De ma chre Andromde avec l'heureux Phine:
    Nos peuples, tous ravis de ces illustres noeuds,
    Sur les bords de la mer dressrent force jeux;                 125
    Elle en donnoit les prix. Dispensez ma tristesse
    De vous dpeindre ici la publique allgresse[557];
    On dcrit mal la joie au milieu des malheurs,
    Et sa plus douce ide est un sujet de pleurs.
    O jour, que ta mmoire encore m'est cruelle!                   130
    Andromde jamais ne me parut si belle;
    Et voyant ses regards s'pandre sur les eaux
    Pour jouir et juger d'un combat de vaisseaux:
    Telle, dis-je, Vnus sortit du sein de l'onde,
    Et promit  ses yeux la conqute du monde,                     135
    Quand elle eut consult sur leur clat nouveau
    Les miroirs vagabonds de son flottant berceau.
      A ce fameux spectacle on vit les Nrides
    Lever leurs moites fronts de leurs palais liquides,
    Et pour nouvelle pompe  ces nobles bats                      140
    A l'envi de la Terre taler leurs appas.
    Elles virent ma fille; et leurs regards  peine
    Rencontrrent les siens sur cette humide plaine,
    Que par des traits plus forts se sentant effacer,
    blouis et confus je les vis s'abaisser,                       145
    Examiner les leurs, et sur tous leurs visages
    En chercher d'assez vifs pour braver nos rivages.
    Je les vis se choisir jusqu' cinq et six fois,
    Et rougir aussitt nous comparant leur choix;
    Et cette vanit qu'en toutes les familles                      150
    On voit si naturelle aux mres pour leurs filles,
    Leur cria par ma bouche: En est-il parmi vous,
    O nymphes! qui ne cde  des attraits si doux?
    Et pourrez-vous nier, vous autres immortelles[558],
    Qu'entre nous la nature en forme de plus belles?              155
    Je m'emportois sans doute, et c'en toit trop dit:
    Je les vis s'en cacher de honte et de dpit;
    J'en vis dedans leurs yeux les vives tincelles:
    L'onde qui les reut s'en irrita pour elles[559];
    J'en vis enfler la vague, et la mer en courroux                160
    Rouler  gros bouillons ses flots jusques  nous.
      C'et t peu des flots: la soudaine tempte,
    Qui trouble notre joie et dissipe la fte,
    Enfante en moins d'une heure et pousse sur nos bords
    Un monstre contre nous arm de mille morts.                    165
    Nous fuyons, mais en vain; il suit, il brise, il tue;
    Chaque victime est morte aussitt qu'abattue.
    Nous ne voyons qu'horreur, que sang de toutes parts;
    Son haleine est poison, et poison ses regards:
    Il ravage, il dsole et nos champs et nos villes[560],         170
    Et contre sa fureur il n'est aucuns asiles.
      Aprs beaucoup d'efforts et de voeux superflus,
    Ayant souffert beaucoup, et craignant encor plus,
    Nous courons  l'oracle en de telles alarmes;
    Et voici ce qu'Ammon rpondit  nos larmes:                    175
      Pour apaiser Neptune, exposez tous les mois
    Au monstre qui le venge une fille  son choix,
    Jusqu' ce que le calme  l'orage succde;
              Le sort vous montrera
              Celle qu'il agrera:                                 180
    Diffrez cependant les noces d'Andromde.
      Comme dans un grand mal un moindre semble doux,
    Nous prenons pour faveur ce reste de courroux.
    Le monstre disparu nous rend un peu de joie:
    On ne le voit qu'aux jours qu'on lui livre sa proie,           185
    Mais ce remde enfin n'est qu'un amusement:
    Si l'on souffre un peu moins, on craint galement;
    Et toutes nous tremblons devant une infortune
    Qui toutes nous menace avant qu'en frapper une.
    La peur s'en renouvelle au bout de chaque mois;                190
    J'en ai cru de frayeur dj mourir cinq fois.
    Dj nous avons vu cinq beauts dvores,
    Mais des beauts, hlas! dignes d'tre adores,
    Et de qui tous les traits, pleins d'un cleste feu,
    Ne cdoient qu' ma fille, et lui cdoient bien peu;           195
    Comme si choisissant de plus belle en plus belle,
    Le sort par ces degrs tchoit d'approcher d'elle,
    Et que pour lever ses traits jusques  nous,
    Il essayt sa force et mesurt ses coups.
      Rien n'a pu jusqu'ici toucher ce dieu barbare;               200
    Et le sixime choix aujourd'hui se prpare:
    On le va faire au temple; et je sens malgr moi
    Des mouvements secrets redoubler mon effroi.
    Je fis hier  Vnus offrir un sacrifice,
    Qui jamais  mes voeux ne parut si propice;                    205
    Et toutefois mon coeur,  force de trembler,
    Semble prvoir le coup qui le doit accabler.
      Vous donc, qui connoissez et mon crime et sa peine,
    Dites-moi s'il a pu mriter tant de haine,
    Et si le ciel devoit tant de svrit                          210
    Aux premiers mouvements d'un peu de vanit.

    PERSE.

    Oui, Madame, il est juste; et j'avouerai moi-mme
    Qu'en le blmant tantt j'ai commis un blasphme.
    Mais vous ne voyez pas, dans votre aveuglement,
    Quel grand crime il punit d'un si grand chtiment.             215
      Les nymphes de la mer ne lui sont pas si chres
    Qu'il veuille s'abaisser  suivre leurs colres;
    Et quand votre mpris en fit comparaison,
    Il voyoit mieux que vous que vous aviez raison.
    Il venge, et c'est de l que votre mal procde,                220
    L'injustice rendue aux beauts d'Andromde.
    Sous les lois d'un mortel votre choix l'asservit!
    Cette injure est sensible aux Dieux qu'elle ravit,
    Aux Dieux qu'elle captive; et ces rivaux clestes
    S'opposent  des noeuds  sa gloire funestes,                  225
    En sauvent les appas qui les ont blouis,
    Punissent vos sujets qui s'en sont rjouis.
    Jupiter, rsolu de l'ter  Phine,
    Exprs par son oracle en dfend l'hymne.
    A sa flamme peut-tre il veut la rserver;                     230
    Ou s'il peut se rsoudre enfin  s'en priver,
    A quelqu'un de ses fils sans doute il la destine;
    Et voil de vos maux la secrte origine.
    Faites cesser l'offense, et le mme moment
    Fera cesser ici son juste chtiment.                           235

    CASSIOPE.

    Vous montrez pour ma fille une trop haute estime,
    Quand pour la mieux flatter vous me faites un crime,
    Dont la civilit me force de juger
    Que vous ne m'accusez qu'afin de m'obliger.
    Si quelquefois les Dieux pour des beauts mortelles            240
    Quittent de leur sjour les clarts ternelles,
    Ces mmes Dieux aussi, de leur grandeur jaloux,
    Ne font pas chaque jour ce miracle pour nous;
    Et quand pour l'esprer, je serois assez folle,
    Le Roi, dont tout dpend, est homme de parole;                 245
    Il a promis sa fille, et verra tout prir
    Avant qu' se ddire il veuille recourir.
    Il tient cette alliance et glorieuse et chre:
    Phine est de son sang, il est fils de son frre.

    PERSE.

    Reine, le sang des Dieux vaut bien celui des rois....          250
    Mais nous en parlerons encor quelque autre fois.
    Voici le Roi qui vient.


SCNE II.

CPHE, CASSIOPE, PHINE, PERSE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

    CPHE.

                          N'en parlons plus, Phine,
    Et laissons d'Andromde aller la destine,
    Votre amour fait pour elle un inutile effort:
    Je la dois comme une autre au triste choix du sort.            255
    Elle est cause du mal, puisqu'elle l'est du crime:
    Peut-tre qu'il la veut pour dernire victime,
    Et que nos chtiments deviendroient ternels,
    S'ils ne pouvoient tomber sur les vrais criminels.

    PHINE.

    Est-ce un crime en ces lieux, Seigneur, que d'tre belle?

    CPHE.

    Elle a rendu par l sa mre criminelle.

    PHINE.

    C'est donc un crime ici que d'avoir de bons yeux
    Qui sachent bien juger d'un tel prsent des cieux?

    CPHE.

    Qui veut en bien juger n'a point le privilge
    D'aller jusqu'au blasphme et jusqu'au sacrilge.              265

    CASSIOPE.

    Ce blasphme, Seigneur, de quoi vous m'accusez....

    CPHE.

    Madame, aprs les maux que vous avez causs,
    C'est  vous  pleurer, et non  vous dfendre.
    Voyez, voyez quel sang vous avez fait rpandre;
    Et ne laissez parotre en cette occasion                       270
    Que larmes, que soupirs, et que confusion.

(A Phine.)

    Je vous le dis encore, elle la crut trop belle;
    Et peut-tre le sort l'en veut punir en elle:
    Drober Andromde  cette lection,
    C'est drober sa mre  sa punition.                           275

    PHINE.

    Dj cinq fois, Seigneur,  ce choix expose,
    Vous voyez que cinq fois le sort l'a refuse.

    CPHE.

    Si le courroux du ciel n'en veut point  ses jours,
    Ce qu'il a fait cinq fois il le fera toujours.

    PHINE.

    Le tenter si souvent, c'est lasser sa clmence:                280
    Il pourra vous punir de trop de confiance:
    Vouloir toujours faveur, c'est trop lui demander,
    Et c'est un crime enfin que de tant hasarder[561].
    Mais quoi? n'est-il, Seigneur, ni bont paternelle,
    Ni tendresse du sang qui vous parle pour elle?                 285

    CPHE.

    Ah! ne m'arrachez point mon sentiment secret,
    Phine, il est tout vrai, je l'expose  regret.
    J'aime que votre amour en sa faveur me presse;
    La nature en mon coeur avec lui s'intresse;
    Mais elle ne sauroit mettre d'accord en moi                    290
    Les tendresses d'un pre et les devoirs d'un roi;
    Et par une justice  moi-mme svre,
    Je vous refuse en roi ce que je veux en pre.

    PHINE.

    Quelle est cette justice, et quelles sont ces lois
    Dont l'aveugle rigueur s'tend jusques aux rois?               295

    CPHE.

    Celles que font les Dieux, qui, tous rois que nous sommes,
    Punissent nos forfaits ainsi que ceux des hommes,
    Et qui ne nous font part de leur sacr pouvoir
    Que pour le mesurer aux rgles du devoir.
    Que diroient mes sujets si je me faisois grce,                300
    Et si, durant qu'au monstre on expose leur race,
    Ils voyoient, par un droit tyrannique et honteux,
    Le crime en ma maison, et la peine sur eux?

    PHINE.

    Heureux sont les sujets, heureuses les provinces
    Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes!           305

    CPHE.

    Mais heureux est le prince, heureux sont ses projets,
    Quand il se fait justice ainsi qu' ses sujets!
    Notre oracle, aprs tout, n'excepte point ma fille:
    Ses termes gnraux comprennent ma famille;
    Et ne confondre pas ce qu'il a confondu,                       310
    C'est se mettre au-dessus du dieu qui l'a rendu.

    PERSE.

    Seigneur, s'il m'est permis d'entendre votre oracle,
    Je crois qu' sa prire il donne peu d'obstacle;
    Il parle d'Andromde, il la nomme, il suffit,
    Arrtez-vous pour elle  ce qu'il vous en dit:                 315
    La sparer longtemps d'un amant si fidle,
    C'est tout le chtiment qu'il semble vouloir d'elle.
    Diffrez son hymen sans l'exposer au choix.
    Le ciel assez souvent, doux aux crimes des rois,
    Quand il leur a montr quelque lgre haine,                   320
    Rpand sur leurs sujets le reste de leur peine.

    CPHE.

    Vous prenez mal l'oracle; et pour l'expliquer mieux,
    Sachez[562].... Mais quel clat vient de frapper mes yeux?
    D'o partent ces longs traits de nouvelles lumires?

   (Le ciel s'ouvre durant cette contestation du Roi avec Phine, et
   fait voir dans un profond loignement l'toile de Vnus, qui sert
   de machine pour apporter cette desse jusqu'au milieu du thtre.
   Elle s'avance lentement sans que l'oeil puisse dcouvrir  quoi
   elle est suspendue; et cependant le peuple a loisir de lui
   adresser ses voeux par cet hymne que chantent les musiciens.)

    PERSE.

    Du ciel qui vient d'ouvrir ses luisantes barrires,            325
    D'o quelque dit vient, ce semble, ici-bas
    Terminer elle-mme entre vous ces dbats.

    CASSIOPE.

    Ah! je la reconnois, la desse d'ryce;
    C'est elle, c'est Vnus,  mes voeux si propice:
    Je vois dans ses[563] regards mon bonheur renaissant,          330
    Peuple, faites des voeux, tandis qu'elle descend.


SCNE III.

VNUS, CPHE, CASSIOPE, PERSE, PHINE. CHOEUR DE MUSIQUE, SUITE DU
ROI ET DE LA REINE.

CHOEUR[564].

          Reine de Paphe et d'Amathonte,
        Mre d'Amour, et fille de la mer,
          Peux-tu voir sans un peu de honte
        Que contre nous elle ait voulu s'armer,                    335
    Et que du mme sein qui fut ton origine
            Sorte notre ruine?

          Peux-tu voir que de la mme onde
        Il ose natre un tel monstre aprs toi?
          Que d'o vient tant de bien au monde                     340
        Il vienne enfin tant de mal et d'effroi,
    Et que l'heureux berceau de ta beaut suprme
            Enfante l'horreur mme?

          Venge l'honneur de ta naissance
        Qu'on a souill par un tel attentat;                       345
          Rends-lui sa premire innocence,
        Et tu rendras le calme  tout l'tat[565];
    Et nous dirons enfin que d'o le mal procde
            Part aussi le remde.

    CASSIOPE.

    Peuple, elle veut parler: silence  la Desse;                 350
    Silence, et prparez vos coeurs  l'allgresse.
    Elle a reu nos voeux, et les daigne exaucer;
    coutez-en l'effet qu'elle va prononcer.

    VNUS, au milieu de l'air.

    Ne tremblez plus, mortels; ne tremble plus,  mre!
    On va jeter le sort pour la dernire fois,                     355
          Et le ciel ne veut plus qu'un choix
        Pour apaiser de tout point sa colre.
    Andromde ce soir aura l'illustre poux
    Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne.
    Prparez son hymen, o, pour faveur insigne,                   360
    Les Dieux ont rsolu de se joindre avec vous.

    PHINE,  Cphe.

    Souffrez que sans tarder je porte  ma princesse,
    Seigneur, l'heureux arrt qu'a donn la Desse.

    CPHE.

    Allez, l'impatience est trop juste aux amants.

    CASSIOPE, voyant remonter Vnus[566].

    Suivons-la dans le ciel par nos remercments;                  365
    Et d'une voix commune adorant sa puissance,
    Montrons  ses faveurs notre reconnoissance.

    CHOEUR[567].

      Ainsi toujours sur tes autels
          Tous les mortels
      Offrent leurs coeurs en sacrifice!                           370
      Ainsi le Zphyre en tout temps
    Sur tes palais de Cythre et d'ryce
    Fasse rgner les grces du printemps!
      Daigne affermir l'heureuse paix
          Qu' nos souhaits                                        375
      Vient de promettre ton oracle;
      Et fais pour ces jeunes amants,
    Pour qui tu viens de faire ce miracle,
    Un sicle entier de doux ravissements.

      Dans nos campagnes et nos bois                               380
          Toutes nos voix
      Bniront tes douces atteintes;
      Et dans les rochers d'alentour,
    La mme cho qui redisoit nos plaintes
    Ne redira que des soupirs d'amour.                             385

    CPHE.

    C'est assez.... la Desse est dj disparue;
    Ses dernires clarts se perdent dans la nue;
    Allons jeter le sort pour la dernire fois.
    Malheureux le dernier que foudroiera son choix,
    Et dont en ce grand jour la perte domestique                   390
    Souillera de ses pleurs l'allgresse publique!
      Madame, cependant, songez  prparer
    Cet hymen que les Dieux veulent tant honorer:
    Rendez-en l'appareil digne de ma puissance,
    Et digne, s'il se peut, d'une telle prsence.                  395

    CASSIOPE.

    J'obis avec joie, et c'est me commander
    Ce qu'avec passion j'allois vous demander.


SCNE IV.

CASSIOPE, PERSE, SUITE DE LA REINE.

    CASSIOPE.

    Eh bien! vous le voyez, ce n'toit pas un crime,
    Et les Dieux ont trouv cet hymen lgitime,
    Puisque leur ordre exprs nous le fait achever,                400
    Et que par leur prsence ils doivent l'approuver.
    Mais quoi? vous soupirez?

    PERSE.

                              J'en ai bien lieu, Madame.

    CASSIOPE.

    Le sujet?

    PERSE.

              Votre joie.

    CASSIOPE.

                          Elle vous gne l'me?

    PERSE.

    Aprs ce que j'ai dit, douter d'un si beau feu,
    Reine, c'est ou m'entendre ou me croire bien peu.              405
    Mais ne me forcez pas du moins  vous le dire,
    Quand mon me en frmit et mon coeur en soupire.
    Pouvois-je avoir des yeux et ne pas l'adorer?
    Et pourrois-je la perdre et n'en pas soupirer?

    CASSIOPE.

    Quel espoir formiez-vous, puisqu'elle toit promise,           410
    Et qu'en vain son bonheur domptoit votre franchise?

    PERSE.

    Vouloir que la raison rgne sur un amant,
    C'est tre plus que lui dedans l'aveuglement.
    Un coeur digne d'aimer court  l'objet aimable,
    Sans penser au succs dont sa flamme est capable;              415
    Il s'abandonne entier, et n'examine rien:
    Aimer est tout son but, aimer est tout son bien;
    Il n'est difficult ni pril qui l'tonn.
    Ce qui n'est point  moi n'est encore  personne,
    Disois-je; et ce rival qui possde sa foi,                     420
    S'il espre un peu plus, n'obtient pas plus que moi.
      Voil durant vos maux de quoi vivoit ma flamme,
    Et les douces erreurs dont je flattois mon me.
    Pour nourrir des desirs d'un beau feu trop contents,
    C'toit assez d'espoir que d'esprer au temps;                 425
    Lui qui fait chaque jour tant de mtamorphoses,
    Pouvoit en ma faveur faire beaucoup de choses[568].
    Mais enfin la Desse a prononc ma mort,
    Et je suis ce dernier sur qui tombe le sort.
    J'tois indigne d'elle et de son hymne,                      430
    Et toutefois, hlas! je valois bien Phine.

    CASSIOPE.

    Vous plaindre en cet tat, c'est tout ce que je puis.

    PERSE.

    Vous vous plaindrez peut-tre apprenant qui je suis.
    Vous ne vous trompiez point touchant mon origine,
    Lorsque vous la jugiez ou royale ou divine:                    435
    Mon pre est.... Mais pourquoi contre vous l'animer?
    Puisqu'il nous faut mourir, mourons sans le nommer;
    Il vengeroit ma mort, si j'avois fait connotre
    De quel illustre sang j'ai la gloire de natre;
    Et votre grand bonheur seroit mal assur,                      440
    Si vous m'aviez connu sans m'avoir prfr.
    C'est trop perdre de temps, courons  votre joie,
    Courons  ce bonheur que le ciel vous envoie;
    J'en veux tre tmoin, afin que mon tourment
    Puisse par ce poison finir plus promptement.                   445

    CASSIOPE.

    Le temps vous fera voir pour souverain remde
    Le peu que vous perdez en perdant Andromde;
    Et les Dieux, dont pour nous vous voyez la bont,
    Vous rendront bientt plus qu'ils ne vous ont t.

    PERSE.

    Ni le temps ni les Dieux ne feront ce miracle.                 450
    Mais allons:  votre heur je ne mets point d'obstacle,
    Reine; c'est l'affoiblir que de le retarder;
    Et les Dieux ont parl, c'est  moi de cder.


FIN DU PREMIER ACTE.

  [554] VAR. (Dessein): ayant disparu en un moment, laissent voir
  en leur place la ville capitale o rgnoit Cphe.

  [555] VAR. (Dessein): tous diffrents, mais qui gardent toutefois
  merveilleusement l'galit de la perspective.

  [556] VAR. (dit. de 1651-1656): par cette place publique pour
  aller au temple.

  [557] _Var._ De vous dpeindre ici leur publique allgresse.
  (1651-56)

  [558] _Var._ Et nierez-vous encor, vous autres immortelles.
  (1651-56)

  [559] Ce vers est comme le prcurseur de celui de Racine
  (_Phdre_, acte V, scne VI):

    Le flot qui l'apporta recule pouvant.

    (_Voltaire._)

  [560] _Var._ Il rompt, il force tout, et sa fureur, qui vole,
        Nos villes et nos champs de jour en jour dsole. (1651-56)

  [561] _Var._ Et c'est un crime  vous que de tant hasarder.
        Mais quoi? Seigneur, enfin pour cette fille unique
        Point de piti n'agit, point d'amour ne s'explique? (1651-56)

  [562] Dans les ditions de 1663-82, c'est  ce mot _sachez_ que
  se rattache par un renvoi le jeu de scne qui suit le vers 324;
  dans les ditions antrieures, il se trouve tout  la fin de la
  scne.

  [563] Les ditions de 1664-82 portent _ces_, pour _ses_.

  [564] Dans les ditions de 1651-60: CHOEUR DE MUSIQUE, _cependant
  que Vnus s'avance_.

  [565] _Var._ Et tu rendras le calme  cet tat;
        Et nous dirons que d'o le mal procde. (Dessein et 1651-64)

  [566] _Var._ _Vnus remonte._ (1663, en marge.)

  [567] Dans les ditions de 1651-60: CHOEUR DE MUSIQUE, _cependant
  que Vnus remonte_.

  [568] _Var._ Pouvoit en ma faveur faire d'tranges choses.
  (1651-56)




ACTE II.

DCORATION DU SECOND ACTE.

   Cette place publique s'vanouit[569] en un instant pour faire
   place  un jardin dlicieux; et ces grands palais sont changs en
   autant de vases de marbre blanc, qui portent alternativement, les
   uns des statues d'o sortent[570] autant de jets d'eau, les
   autres des myrtes, des jasmins et d'autres arbres de cette
   nature. De chaque ct se dtache un rang d'orangers dans de
   pareils vases, qui viennent former un admirable berceau jusqu'au
   milieu du thtre, et le sparent ainsi en trois alles, que
   l'artifice ingnieux de la perspective fait parotre longues de
   plus de mille pas. C'est l qu'on voit Andromde avec ses
   nymphes, qui cueillent des fleurs, et en composent une guirlande
   dont cette princesse veut couronner Phine, pour le rcompenser,
   par cette galanterie, de la bonne nouvelle qu'il lui vient
   d'apporter.


SCNE PREMIRE.

ANDROMDE, CHOEUR DE NYMPHES[571].

    ANDROMDE.

    Nymphes, notre guirlande est encor mal orne;
    Et devant qu'il soit peu nous reverrons Phine,                455
    Que de ma propre main j'en voulois couronner
    Pour les heureux avis qu'il vient de me donner.
    Toutefois la faveur ne seroit pas bien grande,
    Et mon coeur aprs tout vaut bien une guirlande.
    Dans l'tat o le ciel nous a mis aujourd'hui,                 460
    C'est l'unique prsent qui soit digne de lui.
      Quittez, Nymphes, quittez ces peines inutiles;
    L'augure dplairoit de tant de fleurs striles:
    Il faut  notre hymen des prsages plus doux.
    Dites-moi cependant laquelle d'entre vous....                  465
    Mais il faut me le dire, et sans faire les fines.

    AGLANTE.

    Quoi? Madame.

    ANDROMDE.

                  A tes yeux je vois que tu devines.
    Dis-moi donc d'entre vous laquelle a retenu
    En ces lieux jusqu'ici cet illustre inconnu;
    Car enfin ce n'est point sans un peu de mystre                470
    Qu'un tel hros s'attache  la cour de mon pre:
    Quelque chane l'arrte et le force  tarder.
    Qu'on ne perde point temps  s'entre-regarder:
    Parlez, et d'un seul mot claircissez mes doutes.
    Aucune ne rpond, et vous rougissez toutes!                    475
    Quoi? toutes, l'aimez-vous? Un si parfait amant
    Vous a-t-il su charmer toutes galement?
    Il n'en faut point rougir, il est digne qu'on l'aime:
    Si je n'aimois ailleurs, peut-tre que moi-mme,
    Oui, peut-tre,  le voir si bien fait, si bien n,            480
    Il auroit eu mon coeur, s'il n'et t donn.
    Mais j'aime trop Phine, et le change est un crime.

    AGLANTE.

    Ce hros vaut beaucoup, puisqu'il a votre estime;
    Mais il sait ce qu'il vaut, et n'a jusqu' ce jour
    A pas une de nous daign montrer d'amour.                      485

    ANDROMDE.

    Que dis-tu?

    AGLANTE.

                Pas fait mme une offre de service.

    ANDROMDE.

    Ah! c'est de quoi rougir toutes avec justice;
    Et la honte  vos fronts doit bien cette couleur,
    Si tant de si beaux yeux ont pu manquer son coeur.

    CPHALIE.

    O les vtres, Madame, pandent leur lumire,                  490
    Cette honte pour nous est assez coutumire[572].
    Les plus vives clarts s'teignent auprs d'eux,
    Comme auprs du soleil meurent les autres feux;
    Et pour peu qu'on vous voie et qu'on vous considre[573]
    Vous ne nous laissez point de conqutes  faire.               495

    ANDROMDE.

    Vous tes une adroite; achevez, achevez:
    C'est peut-tre en effet vous qui le captivez;
    Car il aime, et j'en vois la preuve trop certaine.
    Chaque fois qu'il me parle il semble tre  la gne;
    Son visage et sa voix changent  tout propos;                  500
    Il hsite, il s'gare au bout de quatre mots;
    Ses discours vont sans ordre; et plus je les coute,
    Plus j'entends des soupirs dont j'ignore la route.
    O vont-ils, Cphalie? o vont-ils? rpondez.

    CPHALIE.

    C'est  vous d'en juger, vous qui les entendez.                505

    UN PAGE, chantant sans tre vu[574],

            Qu'elle est lente, cette journe!

    ANDROMDE.

    Taisons-nous: cette voix me parle pour Phine;
    Sans doute il n'est pas loin, et veut  son retour
    Que des accents si doux m'expliquent son amour.

    PAGE[575].

      Qu'elle est lente, cette journe                             510
      Dont la fin me doit rendre heureux!
    Chaque moment  mon coeur amoureux
      Semble durer plus d'une anne.
      O ciel! quel est l'heur d'un amant,
      Si quand il en a l'assurance                                 515
        Sa juste impatience
        Est un nouveau tourment?

      Je dois possder Andromde:
      Juge, Soleil, quel est mon bien!
    Vis-tu jamais amour gal au mien?                              520
      Vois-tu beaut qui ne lui cde?
      Puis donc que la longueur du jour
      De mon nouveau mal est la source,
        Prcipite ta course,
        Et tarde ton retour.                                       525

      Tu luis encore, et ta lumire
      Semble se plaire  m'affliger.
    Ah! mon amour te va bien obliger
      A quitter soudain ta carrire.
      Viens, Soleil, viens voir la beaut                          530
      Dont le divin clat me dompte;
        Et tu fuiras de honte
        D'avoir moins de clart.


SCNE II.

PHINE, ANDROMDE, CHOEUR DE NYMPHES, SUITE DE PHINE.

    PHINE.

    Ce n'est pas mon dessein, Madame, de surprendre,
    Puisque avant que d'entrer je me suis fait entendre.           535

    ANDROMDE.

    Vos voeux pour les cacher n'toient pas criminels,
    Puisqu'ils suivent des Dieux les ordres ternels.

    PHINE.

    Que me direz-vous donc de leur galanterie?

    ANDROMDE.

    Que je vais vous payer de votre flatterie.

    PHINE.

    Comment?

    ANDROMDE.

             En vous donnant de semblables tmoins,
    Si vous aimez beaucoup, que je n'aime pas moins.
      Approchez, Liriope, et rendez-lui son change;
    C'est vous, c'est votre voix que je veux qui me venge.
    De grce, coutez-la; nous avons cout,
    Et demandons silence aprs l'avoir prt.                      545

    LIRIOPE chante.

    Phine est plus aim qu'Andromde n'est belle,
        Bien qu'ici-bas tout cde  ses attraits;
          Comme il n'est point de si doux traits,
          Il n'est point de coeur si fidle.
        De mille appas son visage sem                             550
            La rend une merveille[576];
          Mais quoiqu'elle soit sans pareille,
          Phine est encor plus aim.

    Bien que le juste ciel fasse voir que sans crime
        On la prfre aux nymphes de la mer,                       555
          Ce n'est que de savoir aimer
          Qu'elle-mme veut qu'on l'estime;
        Chacun, d'amour pour elle consum,
            D'un coeur lui fait un temple;
          Mais quoiqu'elle soit sans exemple,                      560
          Phine est encor plus aim.

    Enfin, si ses beaux yeux passent pour un miracle,
        C'est un miracle aussi que son amour,
          Pour qui Vnus en ce beau jour
          A prononc ce digne oracle:                              565
        Le ciel lui-mme, en la voyant, charm,
            La juge incomparable;
          Mais quoiqu'il l'ait faite adorable,
          Phine est encor plus aim.

(Cet air chant, le page de Phine et cette nymphe font un dialogue en
musique, dont chaque couplet a pour refrain l'oracle que Vnus a
prononc au premier acte en faveur de ces deux amants, chant par les
deux voix unies, et rpt par le choeur entier de la musique.)

    PAGE.

    Heureux amant!

    LIRIOPE.

                   Heureuse amante!                                570

    PAGE.

    Ils n'ont qu'une me.

    LIRIOPE[577].

                          Ils n'ont tous deux qu'un coeur.

    PAGE.

        Joignons nos voix pour chanter leur bonheur.

    LIRIOPE.

        Joignons nos voix pour bnir leur attente.

    PAGE ET LIRIOPE[578].

    Andromde ce soir aura l'illustre poux
    Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne.
    Prparons son hymen, o, pour faveur insigne,
    Les Dieux ont rsolu de se joindre avec nous.

    CHOEUR[579].

    Prparons son hymen, o, pour faveur insigne,
    Les Dieux ont rsolu de se joindre avec nous.

    PAGE.

          Le ciel le veut.

    LIRIOPE.

                           Vnus l'ordonne.                        580

    PAGE.

        L'amour les joint.

    LIRIOPE.

                           L'hymen va les unir.

    PAGE.

        Douce union que chacun doit bnir!

    LIRIOPE.

        Heureuse amour qu'un tel succs couronne[580]!

    PAGE ET LIRIOPE[581].

    Andromde ce soir aura l'illustre poux
    Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne.
    Prparons son hymen, o, pour faveur insigne,
    Les Dieux ont rsolu de se joindre avec nous.

    CHOEUR[582].

    Prparons son hymen, o, pour faveur insigne,
    Les Dieux ont rsolu de se joindre avec nous.

    ANDROMDE.

    Il n'en faut point mentir, leur accord m'a surprise.           590

    PHINE.

    Madame, c'est ainsi que tout me favorise,
    Et que tous vos sujets soupirent en ces lieux
    Aprs l'heureux effet de cet arrt des Dieux,
    Que leurs souhaits unis....


SCNE III.

PHINE, ANDROMDE, TIMANTE, CHOEUR DE NYMPHES, SUITE DE PHINE.

    TIMANTE.

                            Ah! Seigneur, ah! Madame.

    PHINE.

    Que nous veux-tu, Timante, et qui trouble ton me?

    TIMANTE.

    Le pire des malheurs.

    PHINE.

                          Le Roi seroit-il mort?

    TIMANTE.

    Non, Seigneur; mais enfin le triste choix du sort
    Vient de tomber.... Hlas! pourrai-je vous le dire?

    ANDROMDE.

    Est-ce sur quelque objet pour qui ton coeur soupire?

    TIMANTE.

    Soupirer  vos yeux du pire de ses coups,                      600
    N'est-ce pas dire assez qu'il est tomb sur vous?

    PHINE.

    Qui te fait nous donner de si vaines alarmes?

    TIMANTE.

    Si vous n'en croyez pas mes soupirs et mes larmes,
    Vous en croirez le Roi, qui bientt  vos yeux
    La va livrer lui-mme aux ministres des Dieux.                 605

    PHINE.

    C'est nous faire, Timante, un conte ridicule;
    Et je tiendrois le Roi bien simple et bien crdule,
    Si plus qu'une desse il en croyoit le sort.

    TIMANTE.

    Le Roi non plus que vous ne l'a pas cru d'abord:
    Il a fait par trois fois essayer sa malice,                    610
    Et l'a vu par trois fois faire mme injustice:
    Du vase par trois fois ce beau nom est sorti.

    PHINE.

    Et toutes les trois fois le sort en a menti.
    Le ciel a fait pour vous une autre destine:
    Son ordre est immuable, il veut notre hymne:                 615
    Il le veut, il y met le bonheur de ces lieux;
    Et ce n'est pas au sort  dmentir les Dieux.

    ANDROMDE.

    Assez souvent le ciel par quelque fausse joie
    Se plat  prvenir les maux qu'il nous envoie;
    Du moins il m'a rendu quelques moments bien doux               620
    Par ce flatteur espoir que j'allois tre  vous.
    Mais puisque ce n'toit qu'une trompeuse attente,
    Gardez mon souvenir, et je mourrai contente.

    PHINE.

    Et vous mourrez contente! Et j'ai pu mriter
    Qu'avec contentement vous puissiez me quitter!                 625
    Dtacher sans regret votre me de la mienne!
    Vouloir que je le voie, et que je m'en souvienne!
    Et mon fidle amour qui reut votre foi
    Vous trouve indiffrente entre la mort et moi!
      Oui, je m'en souviendrai, vous le voulez, Madame;
    J'accepte le supplice o vous livrez mon me;
    Mais quelque peu d'amour que vous me fassiez voir,
    Le mien n'oubliera pas les lois de son devoir.
    Je dois, malgr le sort, je dois, malgr vous-mme,
    Si vous aimez si mal, vous montrer comme on aime,
    Et faire reconnotre aux yeux qui m'ont charm
    Que j'tois digne au moins d'tre un peu mieux aim.
    Vous l'avouerez bientt, et j'aurai cette gloire,
    Qui dans tout l'avenir suivra notre mmoire,
    Que pour se voir quitter avec contentement,                    640
    Un amant tel que moi n'en est pas moins amant.

    ANDROMDE.

    C'est donc trop peu pour moi que des malheurs si proches,
    Si vous ne les croissez par d'injustes reproches!
    Vous quitter sans regret! les Dieux me sont tmoins
    Que j'en montrerois plus si je vous aimois moins.              645
    C'est pour vous trop aimer que je parois toute autre:
    J'touffe ma douleur pour n'aigrir pas la vtre;
    Je retiens mes soupirs de peur de vous fcher,
    Et me montre insensible afin de moins toucher.
    Hlas! si vous savez faire voir comme on aime,                 650
    Du moins vous voyez mal quand l'amour est extrme;
    Oui, Phine, et je doute, en courant  la mort,
    Lequel m'est plus cruel, ou de vous, ou du sort.

    PHINE.

    Hlas! qu'il toit grand quand je l'ai cru s'teindre,
    Votre amour! et qu' tort ma flamme osoit s'en plaindre!
    Princesse, vous pouvez me quitter sans regret:
    Vous ne perdez en moi qu'un amant indiscret,
    Qu'un amant tmraire, et qui mme a l'audace
    D'accuser votre amour quand vous lui faites grce,
    Mais pour moi, dont la perte est sans comparaison,             660
    Qui perds en vous perdant et lumire et raison,
    Je n'ai que ma douleur qui m'aveugle et me guide:
    Dessus toute mon me elle seule prside[583];
    Elle y rgne, et je cde entier  son transport;
    Mais je ne cde pas aux caprices du sort[584].                 665
      Que le Roi par scrupule  sa rigueur dfre,
    Qu'une indigne quit le fasse injuste pre.
    La Reine et mon amour sauront bien empcher
    Qu'un choix si criminel ne cote un sang si cher.
    J'ose tout, je puis tout aprs un tel oracle.                  670

    TIMANTE.

    La Reine est hors d'tat d'y joindre aucun obstacle:
    Surprise comme vous d'un tel vnement,
    Elle en a de douleur perdu tout sentiment;
    Et sans doute le Roi livrera la Princesse
    Avant qu'on l'ait pu voir sortir de sa foiblesse.              675

    PHINE.

    Eh bien! mon amour seul saura jusqu'au trpas,
    Malgr tous....

    ANDROMDE.

                    Le Roi vient; ne vous emportez pas.


SCNE IV.

CPHE, PHINE, ANDROMDE, PERSE, TIMANTE, CHOEUR DE NYMPHES, SUITE
DU ROI ET DE PHINE.

    CPHE.

    Ma fille, si tu sais les nouvelles funestes
    De ce dernier effort des colres clestes,
    Si tu sais de ton sort l'impitoyable cours,                    680
    Qui fait le plus cruel du plus beau de nos jours,
    pargne ma douleur, juges-en par sa cause,
    Et va sans me forcer  te dire autre chose.

    ANDROMDE.

    Seigneur, je vous l'avoue, il est bien rigoureux[585]
    De tout perdre au moment qu'on se doit croire heureux;
    Et le coup qui surprend un espoir lgitime
    Porte plus d'une mort au coeur de la victime.
    Mais enfin il est juste, et je le dois bnir:
    La cause des malheurs les doit faire finir.
    Le ciel, qui se repent sitt de ses caresses,                  690
    Verra plus de constance en moi qu'en ses promesses:
    Heureuse, si mes jours un peu prcipits
    Satisfont  ces Dieux pour moi seule irrits,
    Si je suis la dernire  leur courroux offerte,
    Si le salut public peut natre de ma perte!                    695
    Malheureuse pourtant de ce qu'un si grand bien[586]
    Vous a dj cot d'autre sang que le mien,
    Et que je ne suis pas la premire et l'unique
    Qui rende  votre tat la sret publique!

    PHINE.

    Quoi? vous vous obstinez encore  me trahir?                   700

    ANDROMDE.

    Je vous plains, je me plains, mais je dois obir.

    PHINE.

    Honteuse obissance  qui votre amour cde!

    CPHE.

    Obissance illustre, et digne d'Andromde!
    Son nom combl par l d'un immortel honneur....

    PHINE.

    Je l'empcherai bien, ce funeste bonheur.                      705
    Andromde est  moi, vous me l'avez donne;
    Le ciel pour notre hymen a pris cette journe;
    Vnus l'a command: qui me la peut ter?
    Le sort auprs des Dieux se doit-il couter?
    Ah! si j'en vois ici les infmes ministres                     710
    S'apprter aux effets de ses ordres sinistres....

    CPHE.

    Apprenez que le sort n'agit que sous les Dieux,
    Et souffrez comme moi le bonheur de ces lieux.
    Votre perte n'est rien au prix de ma misre:
    Vous n'tes qu'amoureux, Phine, et je suis pre[587].         715
    Il est d'autres objets dignes de votre foi[588];
    Mais il n'est point ailleurs d'autres filles pour moi[589].
    Songez donc mieux qu'un pre  ces affreux ravages
    Que partout de ce monstre pandirent les rages;
    Et n'en rappelez pas l'pouvantable horreur,                   720
    Pour trop croire et trop suivre une aveugle fureur.

    PHINE.

    Que de nouveau ce monstre entr dessus vos terres
    Fasse  tous vos sujets d'impitoyables guerres,
    Le sang de tout un peuple est trop bien employ
    Quand celui de ses rois en peut tre pay;                     725
    Et je ne connois point d'autre perte publique
    Que celle o vous condamne un sort si tyrannique.

    CPHE.

    Craignez ces mmes Dieux qui prsident au sort.

    PHINE.

    Qu'entre eux-mmes ces Dieux se montrent donc d'accord.
    Quelle crainte aprs tout me pourroit y rsoudre?              730
    S'ils m'tent Andromde, ont-ils quelque autre foudre?
    Il n'est plus de respect qui puisse rien sur moi;
    Andromde est mon sort, et mes Dieux, et mon roi;
    Punissez un impie, et perdez un rebelle;
    Satisfaites le sort en m'exposant pour elle:                   735
    J'y cours; mais autrement je jure ses beaux yeux,
    Et mes uniques rois, et mes uniques Dieux[590]....

   (Ici le tonnerre commence  rouler avec un si grand bruit, et
   accompagn d'clairs redoubls avec tant de promptitude, que
   cette feinte donne de l'pouvante aussi bien que de l'admiration,
   tant elle approche du naturel. On voit cependant descendre ole
   avec huit vents, dont quatre sont  ses deux cts, en sorte
   toutefois que les deux plus proches sont ports sur le mme nuage
   que lui, et les deux plus loigns sont comme volants en l'air
   tout contre ce mme nuage. Les quatre autres paroissent deux 
   deux au milieu de l'air sur les ailes du thtre, deux  la main
   gauche et deux  la droite: ce qui n'empche pas Phine de
   continuer ses blasphmes.)


SCNE V.

OLE, HUIT VENTS, CPHE, PERSE, PHINE, ANDROMDE, CHOEUR DE
NYMPHES, SUITE DU ROI ET DE PHINE.

    CPHE.

    Arrtez: ce nuage enferme une tempte
    Qui peut-tre dj menace votre tte.
    N'irritez plus les Dieux dj trop irrits.                    740

    PHINE.

    Qu'il crve, ce nuage, et que ces dits....

    CPHE.

    Ne les irritez plus, vous dis-je, et prenez garde....

    PHINE.

    A les trop irriter qu'est-ce que je hasarde?
    Que peut craindre un amant quand il voit tout perdu?
    Tombe, tombe sur moi leur foudre, s'il m'est d!               745
    Mais s'il est quelque main assez lche et tratresse
    Pour suivre leur caprice et saisir ma princesse,
    Seigneur, encore un coup, je jure ses beaux yeux,
    Et mes uniques rois, et mes uniques Dieux....

    OLE, au milieu de l'air.

    Tmraire mortel, n'en dis pas davantage;                      750
    Tu n'obliges que trop les Dieux  te har:
    Quoi que pense attenter l'orgueil de ton courage,
    Ils ont trop de moyens de se faire obir.
            Connois-moi pour ton infortune;
            Je suis ole, roi des vents.                           755
            Partez, mes orageux suivants,
            Faites ce qu'ordonne Neptune.

   (Ce commandement d'ole produit[591] un spectacle trange et
   merveilleux tout ensemble. Les deux vents qui toient  ses
   cts suspendus en l'air s'envolent, l'un  gauche et l'autre 
   droit[592]; deux autres remontent avec lui dans le ciel sur le
   mme nuage qui les vient d'apporter; deux autres, qui toient 
   sa main gauche sur les ailes du thtre, s'avancent au milieu de
   l'air, o ayant fait un tour, ainsi que deux tourbillons, ils
   passent au ct droit du thtre, d'o les deux derniers fondent
   sur Andromde, et l'ayant saisie chacun par un bras, ils
   l'enlvent[593] de l'autre ct jusque dans les nues.)

    ANDROMDE[594].

    O ciel!

    CPHE.

            Ils l'ont saisie, et l'enlvent en l'air.

    PHINE[595].

    Ah! ne prsumez pas ainsi me la voler:
    Je vous suivrai partout malgr votre surprise[596]             760


SCNE VI.

CPHE, PERSE, SUITE DU ROI.

    PERSE.

    Seigneur, un tel pril ne veut point de remise;
    Mais esprez encor, je vole  son secours,
    Et vais forcer le sort  prendre un autre cours.

    CPHE.

    Vingt amants pour Nre en firent l'entreprise;
    Mais il n'est point d'effort que ce monstre ne brise.          765
    Tous voulurent sauver ses attraits adors,
    Tous furent avec elle  l'instant dvors.

    PERSE.

    Le ciel aime Andromde, il veut son hymne,
    Seigneur; et si les vents l'arrachent  Phine,
    Ce n'est que pour la rendre  quelque illustre poux           770
    Qui soit plus digne d'elle, et plus digne de vous;
    A quelque autre par l les Dieux l'ont rserve.
    Vous saurez qui je suis quand je l'aurai sauve.
    Adieu: par des chemins aux hommes inconnus
    Je vais mettre en effet l'oracle de Vnus.                     775
    Le temps nous est trop cher pour le perdre en paroles.

    CPHE.

    Moi, qui ne puis former d'esprances frivoles,
    Pour ne voir point courir ce grand coeur au trpas,
    Je vais faire des voeux qu'on n'coutera pas.


FIN DU SECOND ACTE.

  [569] VAR. (dit. de 1651-1660): Cette place publique, dont la
  Reine et Perse viennent de sortir, s'vanouit....

  [570] VAR. (Dessein): Cette ville, qui faisoit le thtre de
  l'autre acte, devient en un moment un jardin dlicieux; et ces
  grands palais sont changs en autant de vases, qui rangs des
  deux cts de la scne, portent alternativement, les uns des
  statues de pierre d'o sortent...

  [571] _Var._ CHOEUR DES NYMPHES. (1656)

  [572] _Var._ Le moyen qu'on nous voie, ou qu'on nous considre?
  (1651-56)

  [573] Var._ Et depuis qu'un amant  vous voir se hasarde,
        Il ne voit plus qu'une ombre alors qu'il nous regarde,
        Tant il est bloui des charmes tout-puissants
        Qui lui pntrent l'me et drobent les sens.
        Il n'a plus d'yeux pour nous, et partout o vous tes
        Il nous est dfendu de faire des conqutes. (1651-56)

  [574] _Var._ UN PAGE DE PHINE, _chantant sans tre vu_. (1651-60)
        _Var._ PAGE. _Il chante sans tre vu._ (1663, en marge.)

  [575] _Var._ PAGE, _chantant sans tre vu_. (1651-60)

  [576] _Var._      La rend toute merveille. (Dessein et 1651-56)

  [577] _Var._ Au lieu de LIRIOPE, le _Dessein_ porte LA NYMPHE,
  ici et dans le reste de la scne.

  [578] _Var._ TOUS DEUX ENSEMBLE. (Dessein et 1651-60)

  [579]  _Var._ LE CHOEUR DE LA MUSIQUE _rpte ces deux derniers vers_.
  (Dessein)
         _Var._ LE CHOEUR DE LA MUSIQUE. (1651 in-4)
         _Var._ CHOEUR DE MUSIQUE. (1651 in-12-60)

  [580]  _Var._    Heureux amour qu'un tel succs couronne. (Dessein)

  [581] _Var._ TOUS DEUX ENSEMBLE. (Dessein et 1651-60)

  [582] _Var._ LE CHOEUR DE LA MUSIQUE. (Dessein)
        _Var._ CHOEUR DE MUSIQUE. (1651-60)

  [583] _Var._ Qui sur toute mon me elle seule prside. (1651-56)

  [584] Les ditions de 1654, de 1660 et de 1663 portent de sort,
  pour du sort.

  [585] _Var._ Seigneur, je vous l'avoue, il est bien douloureux.
  (1651-56)

  [586] _Var._ Malheureuse pourtant qu'un si prcieux bien.
  (1651-56)

  [587] _Var._ Si vous tes amant, Phine, je suis pre.
  (1651, 54 et 56)
        _Var._ Si vous tes amant, Phine, je suis le pre. (1655)

  [588] Voyez tome III, p. 162, note 4.

  [589] _Var._ Mais il n'est point ailleurs d'autre fille pour moi.
  (1651-56)

  [590] Comparez _Polyeucte_, acte IV, scne V, vers 1329 et 1330.

  [591] _Var._ _Ce commandement d'ole produit aussitt...._
  (1651-60)

  [592] Les ditions de 1655, de 1682 et de 1692 donnent ainsi _
  droit_[592-a]; les autres, _ droite_.

      [592-a] _A droit_ tait alors fort en usage. Voyez le _Lexique_.

  [593] _Var._ _Et l'ayant saisie chacun par un bras,
  l'enlvent...._ (1651-55)

  [594] Dans les ditions de 1651-60: ANDROMDE, _enleve par les
  vents_.

  [595] Dans les ditions de 1651-60: PHINE, _courant aprs elle,
  et tchant de la retenir_.

  [596] Souvent, dit d'Aubignac dans sa _Pratique du thtre_ (p.
  75),.... les choses ne s'expliquent pas quand elles se font, mais
  longtemps aprs, selon que le pote le juge plus commode  son
  sujet, et qu'il le peut faire avec moins d'affectation,  quoi
  ceux qui lisent les potes ou qui veulent jouer des comdies bien
  rgulires doivent soigneusement prendre garde. Je n'en donnerai
  point d'autre exemple que celui de M. Corneille en son
  _Andromde_, o lorsque les vents enlvent cette jeune princesse,
  Phine est renvers d'un coup de tonnerre, sans qu'il en soit
  rien dit; mais cela se connot dans l'acte suivant, o Phine
  rendant compte de la violence des Dieux contre les efforts qu'il
  avoit faits pour sauver Andromde, dit qu'ils avoient t
  contraints de le renverser par terre, et de prendre occasion de
  sa chute pour l'emporter.--Voyez ci-aprs, vers 1210 et 1211, et
  ci-dessus, p. 285.




ACTE III.

DCORATION DU TROISIME ACTE.

   Il se fait ici une si trange mtamorphose, qu'il semble qu'avant
   que de sortir de ce jardin Perse ait dcouvert[597] cette
   monstrueuse[598] tte de Mduse qu'il porte partout sous son
   bouclier. Les myrtes et les jasmins qui le composoient sont
   devenus des rochers affreux, dont les masses ingalement
   escarpes et bossues suivent si parfaitement le caprice de la
   nature, qu'il semble qu'elle ait plus contribu que l'art  les
   placer ainsi des deux cts du thtre: c'est en quoi l'artifice
   de l'ouvrier est merveilleux, et se fait voir d'autant plus,
   qu'il prend soin de se cacher. Les vagues s'emparent de toute la
   scne,  la rserve de cinq ou six pieds qu'elles laissent pour
   leur servir de rivage; elles sont dans une agitation continuelle,
   et composent comme un golfe enferm entre ces deux rangs[599] de
   falaises; on en voit l'embouchure se dgorger dans la pleine mer,
   qui parot si vaste et d'une si grande tendue, qu'on jureroit
   que les vaisseaux qui flottent prs de l'horizon[600], dont la
   vue est borne, sont loigns de plus de six lieues de ceux qui
   les considrent. Il n'y a personne qui ne juge que cet horrible
   spectacle est le funeste appareil de l'injustice des Dieux et du
   supplice d'Andromde; aussi la voit-on au haut des nues, d'o les
   deux vents[601] qui l'ont enleve l'apportent avec imptuosit et
   l'attachent[602] au pied d'un de ces rochers.


SCNE PREMIRE.

ANDROMDE, au pied d'un rocher; DEUX VENTS qui l'y attachent; TIMANTE;
CHOEUR DE PEUPLE sur le rivage.

    TIMANTE.

    Allons voir, chers amis, ce qu'elle est devenue,               780
    La Princesse, et mourir, s'il se peut,  sa vue.

    CHOEUR[603].

    La voil que ces vents achvent d'attacher,
    En infmes bourreaux,  ce fatal rocher.

    TIMANTE.

    Oui, c'est elle sans doute. Ah! l'indigne spectacle!

    CHOEUR.

    Si le ciel n'est injuste, il lui doit un miracle.              785

(Les vents s'envolent.)

    TIMANTE.

    Il en fera voir un, s'il en croit nos desirs.

    ANDROMDE.

    O Dieux!

    TIMANTE.

             Avec respect coutons ses soupirs;
    Et puissent les accents de ses premires plaintes
    Porter dans tous nos coeurs de mortelles atteintes!

    ANDROMDE.

          Affreuse image du trpas                                 790
          Qu'un triste honneur m'avoit farde,
    Surprenantes horreurs, pouvantable ide,
          Qui tantt ne m'branliez pas,
    Que l'on vous conoit mal quand on vous envisage
          Avec un peu d'loignement!                               795
    Qu'on vous mprise alors! qu'on vous brave aisment!
          Mais que la grandeur du courage
          Devient d'un difficile usage
          Lorsqu'on touche au dernier moment!

          Ici seule, et de toutes parts                            800
          A mon destin abandonne,
    Ici que je n'ai plus ni parents, ni Phine,
          Sur qui dtourner mes regards[604],
    L'attente de la mort de tout mon coeur s'empare,
          Il n'a qu'elle  considrer;                             805
    Et quoi que de ce monstre il s'ose figurer,
          Ma constance qui s'y prpare
          Le trouve d'autant plus barbare
          Qu'il diffre  me dvorer.

          trange effet de mes malheurs!                           810
          Mon me tranante, abattue,
    N'a qu'un moment  vivre, et ce moment me tue
          A force de vives douleurs.
    Ma frayeur a pour moi mille mortelles feintes,
          Cependant que la mort me fuit:                           815
    Je pme au moindre vent, je meurs au moindre bruit;
          Et mes esprances teintes
          N'attendent la fin de mes craintes
          Que du monstre qui les produit.

          Qu'il tarde  suivre mes desirs!                         820
          Et que sa cruelle paresse
    A ce coeur dont ma flamme est encor la matresse
          Cote d'amers et longs soupirs!
    O toi, dont jusqu'ici la douleur m'a suivie,
          Va-t'en, souvenir indiscret;                             825
    Et cessant de me faire un entretien secret
          De ce prince qui m'a servie,
          Laisse-moi sortir de la vie
          Avec un peu moins de regret.

          C'est assez que tout l'univers                           830
          Conspire  faire mes supplices;
    Ne les redouble point, toi qui fus mes dlices,
          En me montrant ce que je perds;
    Laisse-moi....


SCNE II.

CASSIOPE, ANDROMDE, TIMANTE, CHOEUR DE PEUPLE.

    CASSIOPE.

                  Me voici, qui seule ait fait le crime;
    Me voici, justes Dieux, prenez votre victime:                  885
    S'il est quelque justice encore parmi vous,
    C'est  moi seule,  moi qu'est d votre courroux.
    Punir les innocents, et laisser les coupables,
    Inhumains! est-ce en tre, est-ce en tre capables?
    A moi tout le supplice,  moi tout le forfait.                 840
    Que faites-vous, cruels? qu'avez-vous presque fait?
    Andromde est ici votre plus rare ouvrage;
    Andromde est ici votre plus digne image;
    Elle rassemble en soi vos attraits diviss:
    On vous connotra moins si vous la dtruisez.                  845
      Ah! je dcouvre enfin d'o provient tant de haine:
    Vous en tes jaloux plus que je n'en fus vaine;
    Si vous la laissiez vivre, envieux tout-puissants,
    Elle auroit plus que vous et d'autels et d'encens;
    Chacun prfreroit le portrait au modle,                      850
    Et bientt l'univers n'adoreroit plus qu'elle.

    ANDROMDE.

    En l'tat o je suis le sort m'est-il trop doux,
    Si vous ne me donnez de quoi craindre pour vous?
    Faut-il encor ce comble  des malheurs extrmes?
    Qu'esprez-vous, Madame,  force de blasphmes?                855

    CASSIOPE.

    Attirer et leur monstre et leur foudre sur moi;
    Mais je ne les irrite, hlas! que contre toi:
    Sur ton sang innocent retombent tous mes crimes;
    Seule tu leur tiens lieu de mille autres victimes;
    Et pour punir ta mre ils n'ont, ces cruels Dieux,             860
    Ni monstre dans la mer, ni foudre dans les cieux.
    Aussi savent-ils bien que se prendre  ta vie,
    C'est percer de mon coeur la plus tendre partie;
    Que je souffre bien plus en te voyant prir,
    Et qu'ils me feroient grce en me faisant mourir.              865
    Ma fille, c'est donc l cet heureux hymne,
    Cette illustre union par Vnus ordonne,
    Qu'avecque tant de pompe il falloit prparer,
    Et que ces mmes Dieux devoient tant honorer!
      Ce que nos yeux ont vu n'toit-ce donc qu'un songe,
    Desse? ou ne viens-tu que pour dire un mensonge?
    Nous aurois-tu parl sans l'aveu du Destin?
    Est-ce ainsi qu' nos maux le ciel trouve une fin?
    Est-ce ainsi qu'Andromde en reoit les caresses?
    Si contre elle l'envie meut quelques desses,                 875
    L'amour en sa faveur n'arme-t-il point de Dieux?
    Sont-ils tous devenus ou sans coeur, ou sans yeux?
    Le matre souverain de toute la nature
    Pour de moindres beauts a chang de figure;
    Neptune a soupir pour de moindres appas;                      880
    Elle en montre  Phbus que Daphn n'avoit pas;
    Et l'Amour en Psych voyoit bien moins de charmes,
    Quand pour elle il daigna se blesser de ses armes.
      Qui drobe  tes yeux le droit de tout charmer,
    Ma fille? au vif clat qu'ils sment dans la mer,              885
    Les tritons amoureux, malgr leurs Nrides,
    Devroient dj sortir de leurs grottes humides,
    Aux fureurs de leur monstre  l'envi s'opposer,
    Contre ce mme cueil eux-mmes l'craser,
    Et de ses os briss, de sa rage touffe,                      890
    Au pied de ton rocher t'lever un trophe.

    ANDROMDE, voyant venir le monstre de loin.

    Renouveler le crime, est-ce pour les flchir?
    Vous htez mon supplice au lieu de m'affranchir.
    Vous appelez le monstre. Ah! du moins  sa vue
    Quittez la vanit qui m'a dj perdue.                         895
    Il n'est mortel ni dieu qui m'ose secourir.
    Il vient: consolez-vous, et me laissez mourir.

    CASSIOPE.

    Je le vois, c'en est fait. Parois du moins, Phine,
    Pour sauver la beaut qui t'toit destine;
    Parois, il en est temps; viens en dpit des Dieux              900
    Sauver ton Andromde, ou prir  ses yeux;
    L'amour te le commande, et l'honneur t'en convie;
    Peux-tu, si tu la perds, aimer encor la vie?

    ANDROMDE.

    Il n'a manque d'amour, ni manque de valeur;
    Mais sans doute, Madame, il est mort de douleur;               905
    Et comme il a du coeur et sait que je l'adore,
    Il priroit ici, s'il respiroit encore.

    CASSIOPE.

    Dis plutt que l'ingrat n'ose te mriter.
    Toi donc, qui plus que lui t'osois tantt vanter,
    Viens, amant inconnu, dont la haute origine,                   910
    Si nous t'en voulons croire, est royale ou divine;
    Viens en donner la preuve, et par un prompt secours,
    Fais-nous voir quelle foi l'on doit  tes discours;
    Supplante ton rival par une illustre audace;
    Viens  droit de conqute en occuper la place:                 915
    Andromde est  toi si tu l'oses gagner[605].
      Quoi? lches, le pril vous la fait ddaigner!
    Il teint en tous deux ces flammes sans secondes!
    Allons, mon dsespoir, jusqu'au milieu des ondes
    Faire servir l'effort de nos bras impuissants                  920
    D'exemple et de reproche  leurs feux languissants;
    Faisons ce que tous deux devroient faire avec joie;
    Dtournons sa fureur dessus une autre proie:
    Heureuse si mon sang la pouvoit assouvir!
    Allons. Mais qui m'arrte? Ah! c'est mal me servir.            925

(On voit ici Perse descendre du haut des nues.)


SCNE III.

ANDROMDE, attache au rocher; PERSE, en l'air, sur le cheval Pgase;
CASSIOPE, TIMANTE, ET LE CHOEUR, sur le rivage.

    TIMANTE, montrant Perse  Cassiope, et l'empchant de se jeter
     la mer.

    Courez-vous  la mort quand on vole  votre aide?
    Voyez par quels chemins on secourt Andromde;
    Quel hros, ou quel dieu sur ce cheval ail....

    CASSIOPE.

    Ah! c'est cet inconnu par mes cris appel,
    C'est lui-mme, Seigneur, que mon me tonne....              930

    PERSE, en l'air, sur le Pgase[606].

    Reine, voyez par l si je vaux bien Phine,
    Si j'tois moins que lui digne de votre choix,
    Et si le sang des Dieux cde  celui des rois.

    CASSIOPE.

    Rien n'gale, Seigneur, un amour si fidle[607];
    Combattez donc pour vous en combattant pour elle:              935
    Vous ne trouverez point de sentiments ingrats.

    PERSE,  Andromde.

    Adorable princesse, avouez-en mon bras.

    CHOEUR DE MUSIQUE, cependant que Perse combat le monstre.[608]

    Courage, enfant des Dieux! elle est votre conqute;
          Et jamais amant ni guerrier
            Ne vit ceindre sa tte                                 940
        D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier.

    UNE VOIX seule.

    Andromde est le prix qui suit votre victoire:
            Combattez, combattez;
          Et vos plaisirs et votre gloire
        Rendront jaloux les Dieux dont vous sortez.                945

    LE CHOEUR rpte.

    Courage, enfant des Dieux! elle est votre conqute[609];
          Et jamais amant ni guerrier
            Ne vit ceindre sa tte
        D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier[610].

    TIMANTE,  la Reine.

    Voyez de quel effet notre attente est suivie,                  950
    Madame: elle est sauve, et le monstre est sans vie.

    PERSE, ayant tu le monstre.

    Rendez grces au dieu qui m'en a fait vainqueur[611].

    CASSIOPE.

    O ciel! que ne vous puis-je assez ouvrir mon coeur!
    L'oracle de Vnus enfin s'est fait entendre:
    Voil ce dernier choix qui nous devoit tout rendre;            955
    Et vous tes, Seigneur, l'incomparable poux
    Par qui le sang des Dieux se doit joindre avec nous[612].
      Ne pense plus, ma fille,  ton ingrat Phine:
    C'est  ce grand hros que le sort t'a donne;
    C'est pour lui que le ciel te destine aujourd'hui;             960
    Il est digne de toi, rends-toi digne de lui.

    PERSE.

    Il faut la mriter par mille autres services;
    Un peu d'espoir suffit pour de tels sacrifices.
    Princesse, cependant quittez ces tristes lieux[613],
    Pour rendre  votre cour tout l'clat de vos yeux.             965
    Ces vents, ces mmes vents qui vous ont enleve,
    Vont rendre de tout point ma victoire acheve:
    L'ordre que leur prescrit mon pre Jupiter
    Jusqu'en votre palais les force  vous porter,
    Les force  vous remettre o tantt leur surprise[614]....     970

    ANDROMDE.

    D'une frayeur mortelle  peine encor remise,
    Pardonnez, grand hros, si mon tonnement
    N'a pas la libert d'aucun remercment.

    PERSE.

    Venez, tyrans des mers, rparer votre crime,
    Venez restituer cette illustre victime;                        975
    Mritez votre grce, imptueux mutins,
    Par votre obissance au matre des destins.

   (Les vents obissent aussitt  ce commandement de Perse; et on
   les voit en un moment dtacher cette princesse, et la reporter
   par-dessus les flots jusqu'au lieu[615] d'o ils l'avoient
   apporte au commencement de cet acte. En mme temps Perse revole
   en haut sur son cheval ail; et aprs avoir fait un caracol
   admirable au milieu de l'air, il tire du mme ct qu'on a vu
   disparatre la Princesse: tandis qu'il vole, tout le rivage
   retentit de cris de joie et de chants de victoire.)

    CASSIOPE, voyant Perse revoler en haut aprs sa victoire.

    Peuple, qu' pleine voix l'allgresse publique
    Aprs un tel miracle en triomphe s'explique,
    Et fasse retentir sur ce rivage heureux                        980
    L'immortelle valeur d'un bras si gnreux.

    CHOEUR[616].

            Le monstre est mort, crions victoire,
          Victoire tous, victoire  pleine voix;
            Que nos campagnes et nos bois
            Ne rsonnent que de sa gloire.                         985
          Princesse, elle vous donne enfin l'illustre poux
            Qui seul toit digne de vous.

            Vous tes sa digne conqute.
    Victoire tous, victoire  son amour!
            C'est lui qui nous rend ce beau jour,                  990
            C'est lui qui calme la tempte;
    Et c'est lui qui vous donne enfin l'illustre poux
            Qui seul toit digne de vous.

    CASSIOPE, aprs que Perse est disparu.

    Dieux! j'tois sur ces bords immobile de joie.
    Allons voir o ces vents ont report leur proie,               995
    Embrasser ce vainqueur, et demander au Roi
    L'effet du juste espoir qu'il a reu de moi[617].


SCNE IV.

CYMODOCE, PHYRE, CYDIPPE.

(Ces trois Nrides s'lvent du milieu des flots[618].)

    CYMODOCE.

    Ainsi notre colre est de tout point brave;
    Ainsi notre victime  nos yeux enleve
    Va crotre les douceurs de ses contentements                  1000
    Par le juste mpris de nos ressentiments[619].

    PHYRE.

    Toute notre fureur, toute notre vengeance
    Semble avec son destin tre d'intelligence,
    N'agir qu'en sa faveur; et ses plus rudes coups
    Ne font que lui donner un plus illustre poux.                1005

    CYDIPPE.

    Le sort, qui jusqu'ici nous a donn le change,
    Immole  ses beauts le monstre qui nous venge;
    Du mme sacrifice, et dans le mme lieu,
    De victime qu'elle est, elle devient le dieu.
      Cessons dornavant, cessons d'tre immortelles,             1010
    Puisque les immortels trahissent nos querelles,
    Qu'une beaut commune est plus chre  leurs yeux;
    Car son librateur est sans doute un des Dieux.
    Autre qu'un dieu n'et pu nous ter cette proie
    Autre qu'un dieu n'et pu prendre une telle voie;             1015
    Et ce cheval ail ft pri mille fois,
    Avant que de voler sous un indigne poids.

    CYMODOCE.

    Oui, c'est sans doute un dieu qui vient de la dfendre:
    Mais il n'est pas, mes soeurs, encor temps de nous rendre;
    Et puisqu'un dieu pour elle ose nous outrager,
    Il faut trouver aussi des dieux  nous venger.
    Du sang de notre monstre encore toutes teintes,
    Au palais de Neptune allons porter nos plaintes,
    Lui demander raison de l'immortel affront
    Qu'une telle dfaite imprime  notre front.                   1025

    CYDIPPE.

    Je crois qu'il nous prvient; les ondes en bouillonnent;
    Les conques des tritons dans ces rochers rsonnent:
    C'est lui-mme, parlons.


SCNE V.

NEPTUNE, LES TROIS NRIDES[620].

    NEPTUNE, dans son char form d'une grande conque de nacre,
    et tir par deux chevaux marins.

                              Je sais vos dplaisirs,
    Mes filles; et je viens au bruit de vos soupirs,
    De l'affront qu'on vous fait plus que vous en colre.
    C'est moi que tyrannise un superbe de frre,
    Qui dans mon propre tat m'osant faire la loi,
    M'envoie un de ses fils pour triompher de moi.
    Qu'il rgne dans le ciel, qu'il rgne sur la terre;
    Qu'il gouverne  son gr l'clat de son tonnerre;             1035
    Que mme du Destin il soit indpendant;
    Mais qu'il me laisse  moi gouverner mon trident[621].
    C'est bien assez pour lui d'un si grand avantage,
    Sans me venir braver encor dans mon partage.
    Aprs cet attentat sur l'empire des mers,                     1040
    Mme honte  leur tour menace les enfers;
    Aussi leur souverain prendra notre querelle:
    Je vais l'intresser avec Junon pour elle;
    Et tous trois, assemblant notre pouvoir en un,
    Nous saurons bien dompter notre tyran commun.                 1045
    Adieu: consolez-vous, nymphes trop outrages;
    Je prirai moi-mme, ou vous serez venges;
    Et j'ai su du Destin, qui se ligue avec nous,
    Qu'Andromde ici-bas n'aura jamais d'poux.

(Il fond au milieu de la mer.)

    CYMODOCE.

    Aprs le doux espoir d'une telle promesse,                    1050
    Reprenons, chres soeurs, une entire allgresse.

(Les Nrides se plongent aussi dans la mer.)


FIN DU TROISIME ACTE.

  [597] VAR. (Dessein et dit. de 1651-1660): Voici une trange
  mtamorphose. Sans doute qu'avant que de sortir de ce jardin,
  Perse a dcouvert....

  [598] Le mot _monstrueuse_ manque dans le _Dessein_.

  [599] VAR. (dit. de 1656): comme un golfe entre ces deux
  rangs....

  [600] Toutes les ditions crivent _orizon_, sans _h_.

  [601] VAR. (Dessein et dit. de 1651-1660): d'o ces deux
  vents....

  [602] VAR. (Dessein): l'apportent et l'attachent....

  [603] _Var._ CHOEUR DE PEUPLE. (1651-60)--On retrouve la mme
  variante aprs le vers 784.

  [604] L'dition de 1656 donne, par erreur sans doute,
  _dtournent_ pour _dtourner_.

  [605] Dans les ditions de 1651 et de 1655, l'orthographe du mot
  est _gaigner_.

  [606] _Var._ PERSE, _en l'air_. (1651-60)--Thomas Corneille,
  dans l'dition de 1692, a supprim l'article devant _Pgase_.

  [607] _Var._ Rien n'gale, Seigneur, une amour si fidle.
  (1651-56)

  [608] _Var._ CHOEUR. _Il chante cependant que_[608-a].... (1663, en
  marge.)

      [608-a] L'dition de 1692 a corrig _cependant que_ en _pendant
      que_.

  [609] Les ditions de 1651 (in-12)-1660 ne rptent que les
  premiers mots de la strophe, en y ajoutant _etc._:

    Courage, enfant des Dieux! etc.

  [610] L'dition de 1651 in-4 donne seule ici, aprs le vers 949,
  la strophe que voici,  la suite de laquelle est rpte la
  strophe du choeur:

    UNE VOIX _seule_.

    La dfaite du monstre,  tout autre invincible,
             Se rservoit pour vous,
        Et quoiqu'on la tienne impossible,
    Vous pouvez tout sous un espoir si doux.

    LE CHOEUR _rpte_:

    Courage, enfant des Dieux! etc.


  [611] _Var._ Rendez grce  l'amour qui m'en a fait vainqueur.
  (1651, 54 et 56)
        _Var._ Rendez grce  l'amour qui m'en fait le vainqueur.
  (1655)

  [612] _Var._ Par qui le sang des Dieux doit se joindre avec nous.
  (1651-64)

  [613] Ce vers et le suivant ont t omis par erreur dans
  l'dition de 1682.

  [614] _Var._ Les force  vous remettre o l'on vous a vu prise.
  (1651-64)

  [615] _Var._ _Jusques au lieu._ (1651-64)

  [616] _Var._ CHOEUR DE MUSIQUE. (1651-60)

  [617] _Var._ L'effet du bel espoir qu'il a reu de moi. (1651-56)

  [618] Les ditions de 1651-60 ne donnent pas, en tte de la
  scne, le nom des Nrides, et portent simplement: TROIS
  NRIDES, _s'levant du milieu des flots_.

  [619] L'dition de 1682 porte _ressentements_, pour
  _ressentiments_.

  [620] _Var._ NEPTUNE, LES NRIDES. (1651-60)

  [621] Souvenir des vers suivants que Virgile, dans une
  circonstance analogue, place dans la bouche de Neptune, se
  plaignant d'ole (_nide_, I, vers 138-141):

    _Non illi imperium pelagi, svumque tridentem,
    Sed mihi sorte datum. Tenet ille immania saxa,
    Vestras, Eure, domos: illa se jactet in aula
    olus, clauso ventorum carcere regnet._




ACTE IV.

DCORATION DU QUATRIME ACTE.

   Les vagues fondent sous le thtre; et ces hideuses masses de
   pierres dont elles battoient le pied font place  la
   magnificence[622] d'un palais royal. On ne le voit pas tout
   entier, on n'en voit que le vestibule, ou plutt la grande
   salle[623], qui doit servir aux noces de Perse et d'Andromde.
   Deux rangs de colonnes de chaque ct, l'un de rondes, et l'autre
   de carres, en font les ornements: elles sont enrichies de
   statues de marbre blanc d'une grandeur naturelle, et leurs bases,
   corniches[624], amortissements, talent tout ce que peut la
   justesse de l'architecture. Le frontispice suit le mme ordre; et
   par trois portes dont il est perc, il fait voir[625] trois
   alles de cyprs o l'oeil s'enfonce  perte de vue[626].


SCNE PREMIRE.

ANDROMDE, PERSE, CHOEUR DE NYMPHES, SUITE DE PERSE.

    PERSE.

    Que me permettez-vous, Madame, d'esprer?
    Mon amour jusqu' vous a-t-il lieu d'aspirer[627]?
    Et puis-je, en cet illustre et charmante journe,
    Prtendre jusqu'au coeur que possdoit Phine?                1055

    ANDROMDE.

    Laissez-moi l'oublier, puisqu'on me donne  vous;
    Et s'il l'a possd, n'en soyez point jaloux[628].
    Le choix du Roi l'y mit, le choix du Roi l'en chasse;
    Ce mme choix du Roi vous y donne sa place;
    N'exigez rien de plus: je ne sais point har,                 1060
    Je ne sais point aimer, mais je sais obir:
    Je sais porter ce coeur  tout ce qu'on m'ordonne,
    Il suit aveuglment la main qui vous le donne:
    De sorte, grand hros, qu'aprs le choix du Roi,
    Ce que vous demandez est plus  vous qu' moi.                1065

    PERSE.

    Que je puisse abuser ainsi de sa puissance!
    Hasarder vos plaisirs sur votre obissance!
    Et de librateur de vos rares beauts
    M'lever en tyran dessus vos volonts!
      Princesse, mon bonheur vous auroit mal servie,              1070
    S'il vous faisoit esclave en vous rendant la vie,
    Et s'il n'avoit sauv des jours si prcieux[629]
    Que pour les attacher sous un joug odieux.
    C'est aux courages bas, c'est aux amants vulgaires,
    A faire agir pour eux l'autorit des pres.                   1075
    Souffrez  mon amour des chemins diffrents.
    J'ai vu parler pour moi les Dieux et vos parents;
    Je sens que mon espoir s'enfle de leur suffrage;
    Mais je n'en veux enfin tirer autre avantage
    Que de pouvoir ici faire hommage  vos yeux[630]              1080
    Du choix de vos parents et du vouloir des Dieux.
    Ils vous donnent  moi, je vous rends  vous-mme;
    Et comme enfin c'est vous, et non pas moi, que j'aime[631],
    J'aime mieux m'exposer  perdre un bien si doux,
    Que de vous obtenir d'un autre que de vous.                   1085
    Je garde cet espoir et hasarde le reste,
    Et me soit votre choix ou propice ou funeste,
    Je bnirai l'arrt qu'en feront vos desirs,
    Si ma mort vous pargne un peu de dplaisirs.
    Remplissez mon espoir ou trompez mon attente,                 1090
    Je mourrai sans regret, si vous vivez contente;
    Et mon trpas n'aura que d'aimables moments,
    S'il vous te un obstacle  vos contentements.

    ANDROMDE.

    C'est trop d'tre vainqueur dans la mme journe
    Et de ma retenue et de ma destine.                           1095
    Aprs que par le Roi vos voeux sont exaucs,
    Vous parler d'obir c'toit vous dire assez;
    Mais vous voulez douter, afin que je m'explique,
    Et que votre victoire en devienne publique.
    Sachez donc....

    PERSE.

                    Non, Madame: o j'ai tant d'intrt,
    Ce n'est pas devant moi qu'il faut faire l'arrt.
    L'excs de vos bonts pourroit en ma prsence
    Faire  vos sentiments un peu de violence:
    Ce bras vainqueur du monstre, et qui vous rend le jour,
    Pourroit en ma faveur sduire votre amour;                    1105
    La piti de mes maux pourroit mme surprendre
    Ce coeur trop gnreux pour s'en vouloir dfendre;
    Et le moyen qu'un coeur ou sduit ou surpris
    Ft juste en ses faveurs, ou juste en ses mpris?
      De tout ce que j'ai fait ne voyez que ma flamme;            1110
    De tout ce qu'on vous dit ne croyez que votre me;
    Ne me rpondez point, et consultez-la bien;
    Faites votre bonheur sans aucun soin du mien:
    Je lui voudrois du mal s'il retranchoit du vtre,
    S'il vous pouvoit coter un soupir pour quelque autre,
    Et si quittant pour moi quelques destins meilleurs,
    Votre devoir laissoit votre tendresse ailleurs.
    Je vous le dis encor dans ma plus douce attente,
    Je mourrai trop content si vous vivez contente,
    Et si l'heur de ma vie ayant sauv vos jours,                 1120
    La gloire de ma mort assure vos amours.
    Adieu: je vais attendre ou triomphe ou supplice,
    L'un comme effet de grce, et l'autre de justice.

    ANDROMDE.

    A ces profonds respects qu'ici vous me rendez
    Je ne rplique point; vous me le dfendez;                    1125
    Mais quoique votre amour me condamne au silence,
    Je vous dirai, Seigneur, malgr votre dfense,
    Qu'un hros tel que vous ne sauroit ignorer
    Qu'ayant tout mrit, l'on doit tout esprer.


SCNE II.

ANDROMDE, CHOEUR DE NYMPHES.

    ANDROMDE.

    Nymphes, l'auriez-vous cru, qu'en moins d'une journe
    J'aimasse de la sorte un autre que Phine?
    Le Roi l'a command, mais de mon sentiment
    Je m'offrois en secret  son commandement.
    Ma flamme impatiente invoquoit sa puissance,
    Et couroit au-devant de mon obissance.                       1135
    Je fais plus: au seul nom de mon premier vainqueur,
    L'amour  la colre abandonne mon coeur;
    Et ce captif rebelle, ayant bris sa chane,
    Va jusques au ddain, s'il ne passe  la haine.
    Que direz-vous d'un change et si prompt et si grand,
    Qui dans ce mme coeur moi-mme me surprend?

    AGLANTE.

    Que pour faire un bonheur promis par tant d'oracles,
    Cette grande journe est celle des miracles,
    Et qu'il n'est pas aux Dieux besoin de plus d'effort
    A changer votre coeur qu' changer votre sort.                1145
    Cet empire absolu qu'ils ont dessus nos mes
    teint comme il leur plat et rallume nos flammes,
    Et verse dans nos coeurs, pour se faire obir,
    Des principes secrets d'aimer et de har.
    Nous en voyions[632] au vtre en cette haute estime           1150
    Que vous nous tmoigniez pour ce bras magnanime;
    Au dfaut de l'amour que Phine emportoit,
    Il lui donnoit ds lors tout ce qui lui restoit;
    Ds lors ces mmes Dieux, dont l'ordre s'excute,
    Le penchoient du ct qu'ils prparoient sa chute,            1155
    Et cette haute estime attendant ce beau jour
    N'toit qu'un beau degr pour monter  l'amour.

    CPHALIE.

    Un digne amour succde  cette haute estime:
    Si je puis toutefois vous le dire sans crime,
    C'est hasarder beaucoup que croire entirement                1160
    L'imptuosit d'un si prompt changement.
      Comme pour vous Phine eut toujours quelques charmes[633],
    Peut-tre il ne lui faut qu'un soupir et deux larmes
    Pour dissiper un peu de cette avidit
    Qui d'un si gros torrent suit la rapidit[634].               1165
    Deux amants que spare une lgre offense
    Rentrent d'un seul coup d'oeil en pleine intelligence[635].
    Vous reverrez en lui ce qui le fit aimer,
    Les mmes qualits qu'il vous plut estimer....

    ANDROMDE.

    Et j'y verrai de plus cette me lche et basse                1170
    Jusqu' m'abandonner  toute ma disgrce;
    Cet ingrat trop aim qui n'osa me sauver,
    Qui me voyant prir, voulut se conserver,
    Et crut s'tre acquitt devant ce que nous sommes,
    En querellant les Dieux et menaant les hommes[636].          1175
    S'il et.... Mais le voici: voyons si ses discours
    Rompront de ce torrent ou grossiront le cours.


SCNE III.

ANDROMDE, PHINE, AMMON, CHOEUR DE NYMPHES, SUITE DE PHINE.

    PHINE.

    Sur un bruit qui m'tonne, et que je ne puis croire,
    Madame, mon amour, jaloux de votre gloire,
    Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord,           1180
    Par un change honteux, de l'arrt de ma mort.
    Je ne suis point surpris que le Roi, que la Reine[637],
    Suivent les mouvements d'une foiblesse humaine:
    Tout ce qui me surprend, ce sont vos volonts.
    On vous donne  Perse, et vous y consentez!                  1185
    Et toute votre foi demeure sans dfense,
    Alors que de mon bien on fait sa rcompense!

    ANDROMDE.

    Oui, j'y consens, Phine, et j'y dois consentir;
    Et quel que soit ce bien qu'il a su garantir,
    Sans vous faire injustice on en fait son salaire,             1190
    Quand il a fait pour moi ce que vous deviez faire.
    De quel front osez-vous me nommer votre bien[638],
    Vous qu'on a vu tantt n'y prtendre plus rien?
    Quoi? vous consentirez qu'un monstre me dvore,
    Et ce monstre tant mort je suis  vous encore!               1195
    Quand je sors de pril vous revenez  moi!
    Vous avez de l'amour, et je vous dois ma foi!
    C'toit de sa fureur qu'il me falloit dfendre,
    Si vous vouliez garder quelque droit d'y prtendre:
    Ce demi-dieu n'a fait quoi que vous prtendiez,               1200
    Que m'arracher au monstre  qui vous me cdiez.
    Quittez donc cette vaine et tmraire ide;
    Ne me demandez plus, quand vous m'avez cde.
    Ce doit tre pour vous mme chose aujourd'hui,
    Ou de me voir au monstre, ou de me voir  lui.                1205

    PHINE.

    Qu'ai-je oubli pour vous de ce que j'ai pu faire?
    N'ai-je pas des Dieux mme attir la colre?
    Lorsque je vis ole arm pour m'en punir,
    Fut-il en mon pouvoir de vous mieux retenir?
    N'eurent-ils pas besoin d'un clat de tonnerre,               1210
    Ses ministres ails, pour me jeter par terre?
    Et voyant mes efforts avorter sans effets,
    Quels pleurs n'ai-je verss, et quels voeux n'ai-je faits?

    ANDROMDE.

    Vous avez donc pour moi daign verser des larmes,
    Lorsque pour me dfendre un autre a pris les armes!
    Et dedans mon pril vos sentiments ingrats
    S'amusoient  des voeux quand il falloit des bras!

    PHINE.

    Que pouvois-je de plus, ayant vu pour Nre
    De vingt amants arms la troupe dvore?
    Devois-je encor promettre un succs  ma main,                1220
    Qu'on voyoit au-dessus de tout l'effort humain?
    Devois-je me flatter de l'espoir d'un miracle?

    ANDROMDE.

    Vous deviez l'esprer sur la foi d'un oracle:
    Le ciel l'avoit promis par un arrt si doux!
    Il l'a fait par un autre, et l'auroit fait par vous.          1225
      Mais quand vous auriez cru votre perte assure,
    Du moins ces vingt amants dvors pour Nre
    Vous laissoient un exemple et noble et glorieux,
    Si vous n'eussiez pas craint de prir  mes yeux.
    Ils voyoient de leur mort la mme certitude;                  1230
    Mais avec plus d'amour et moins d'ingratitude,
    Tous voulurent mourir pour leur objet mourant.
    Que leur amour du vtre toit bien diffrent!
    L'effort de leur courage a produit vos alarmes,
    Vous a rduit aux voeux, vous a rduit aux larmes;            1235
    Et quoique plus heureuse en un semblable sort,
    Je voix d'un oeil jaloux la gloire de sa mort.
    Elle avoit vingt amants qui voulurent la suivre,
    Et je n'en avois qu'un, qui m'a voulu survivre.
    Encor ces vingt amants, qui vous ont alarm,                  1240
    N'toient pas tous aims, et vous tiez aim:
    Ils n'avoient la plupart qu'une foible esprance,
    Et vous aviez, Phine, une entire assurance;
    Vous possdiez mon coeur, vous possdiez ma foi;
    N'toit-ce point assez pour mourir avec moi?                  1245
    Pouviez-vous?...

    PHINE.

                     Ah! de grce, imputez-moi, Madame,
    Les crimes les plus noirs dont soit capable une me[639];
    Mais ne souponnez point ce malheureux amant
    De vous pouvoir jamais survivre un seul moment.
    J'pargnois  mes yeux un funeste spectacle,                  1250
    O mes bras impuissants n'avoient pu mettre obstacle,
    Et tenois ma main prte  servir ma douleur
    Au moindre et premier bruit qu'et fait votre malheur.

    ANDROMDE.

    Et vos respects trouvoient une digne matire
    A me laisser l'honneur de prir la premire!                  1255
    Ah! c'toit  mes yeux qu'il falloit y courir,
    Si vous aviez pour moi cette ardeur de mourir.
    Vous ne me deviez pas envier cette joie
    De voir offrir au monstre une premire proie;
    Vous m'auriez de la mort adouci les horreurs[640],            1260
    Vous m'auriez fait du monstre adorer les fureurs;
    Et lui voyant ouvrir ce gouffre pouvantable,
    Je l'aurois regard comme un port favorable,
    Comme un vivant spulcre o mon coeur amoureux
    Et brl de rejoindre un amant gnreux.                     1265
    J'aurois dsavou la valeur de Perse;
    En me sauvant la vie il m'auroit offense;
    Et de ce mme bras qu'il m'auroit conserv
    Je vous immolerois ce qu'il m'auroit sauv.
    Ma mort auroit dj couronn votre perte,                     1270
    Et la bont du ciel ne l'auroit pas soufferte;
    C'est  votre refus que les Dieux ont remis
    En de plus dignes mains ce qu'ils m'avoient promis.
    Mon coeur et mieux aim le tenir de la vtre;
    Mais je vis par un autre, et vivrai pour un autre.            1275
    Vous n'avez aucun lieu d'en devenir jaloux[641],
    Puisque sur ce rocher j'tois morte pour vous.
    Qui pouvoit le souffrir peut me voir sans envie
    Vivre pour un hros de qui je tiens la vie;
    Et quand l'amour encor me parleroit pour lui,                 1280
    Je ne puis disposer des conqutes d'autrui.
    Adieu.


SCNE IV.

PHINE, AMMON, SUITE DE PHINE.

    PHINE.

            Vous voulez donc que j'en fasse la mienne,
    Cruelle, et[642] que ma foi de mon bras vous obtienne?
    Eh bien! nous l'irons voir ce bienheureux vainqueur,
    Qui triomphant d'un monstre, a dompt votre coeur.
    C'toit trop peu pour lui d'une seule victoire,
    S'il n'et dedans ce coeur triomph de ma gloire!
    Mais si sa main au monstre arrache un bien si cher,
    La mienne  son bonheur saura bien l'arracher;
    Et vainqueur de tous deux en une seule tte,                  1290
    De ce qui fut mon bien je ferai ma conqute.
    La force me rendra ce que ne peut l'amour.
    Allons-y, chers amis, et montrons ds ce jour[643]....

    AMMON.

    Seigneur, auparavant d'une me plus remise
    Daignez voir le succs d'une telle entreprise.                1295
    Savez-vous que Perse est fils de Jupiter,
    Et qu'ainsi vous avez le foudre  redouter?

    PHINE.

    Je sais que Dana fut son indigne mre:
    L'or qui plut dans son sein l'y forma d'adultre;
    Mais le pur sang des rois n'est pas moins prcieux            1300
    Ni moins chri du ciel que les crimes des Dieux.

    AMMON.

    Mais vous ne savez pas, Seigneur, que son pe
    De l'horrible Mduse a la tte coupe,
    Que sous son bouclier il la porte en tous lieux,
    Et que c'est fait de vous, s'il en frappe vos yeux.           1305

    PHINE.

    On dit que ce prodige est pire qu'un tonnerre,
    Qu'il ne faut que le voir pour n'tre plus que pierre,
    Et que nagure Atlas, qui ne s'en put cacher,
    A cet aspect fatal devint un grand rocher[644].
    Soit une vrit, soit un conte, n'importe;                    1310
    Si la valeur ne peut, que le nombre l'emporte.
    Puisque Andromde enfin vouloit me voir prir,
    Ou triompher d'un monstre afin de l'acqurir,
    Que fire de se voir l'objet de tant d'oracles,
    Elle veut que pour elle on fasse des miracles,                1315
    Cette tte est un monstre aussi bien que celui
    Dont cet heureux rival la dlivre aujourd'hui;
    Et nous aurons ainsi dans un seul adversaire
    Et monstres  combattre, et miracles  faire.
    Peut-tre quelques Dieux prendront notre parti,               1320
    Quoique de leur monarque il se dise sorti;
    Et Junon pour le moins prendra notre querelle
    Contre l'amour furtif d'un poux infidle.

   (Junon se fait voir dans un char superbe, tir par deux paons, et
   si bien enrichi, qu'il parot digne[645] de l'orgueil de la
   desse qui s'y fait porter. Elle se promne au milieu de l'air,
   dont nos potes lui attribuent l'empire, et y fait plusieurs
   tours, tantt  droite et tantt  gauche, cependant[646] qu'elle
   assure Phine de sa protection.)


SCNE V.

JUNON, dans son char, au milieu de l'air; PHINE, AMMON, SUITE DE
PHINE.

    JUNON.

    N'en doute point, Phine, et cesse d'endurer.

    PHINE.

    Elle-mme parot pour nous en assurer.                        1325

    JUNON.

    Je ne serai pas seule: ainsi que moi Neptune
            S'intresse en ton infortune;
            Et dj la noire Alecton,
            Du fond des enfers dchane,
            A, par les ordres de Pluton,                          1330
    De mille coeurs pour toi la fureur mutine:
    Fort de tant de seconds, ose, et sers mon courroux
    Contre l'indigne sang de mon perfide poux[647].

    PHINE.

    Nous te suivons, Desse; et dessous tes auspices
    Nous franchirons sans peur les plus noirs prcipices.
      Que craindrons-nous, amis? nous avons dieux pour dieux,
    Oracle pour oracle; et la faveur des cieux,
    D'un contre-poids gal dessus nous balance,
    N'est pas entirement du ct de Perse.

    JUNON.

    Je te le dis encore, ose, et sers mon courroux                1340
    Contre l'indigne sang de mon perfide poux.

    AMMON.

    Sous tes commandements nous y courons, Desse,
    Le coeur plein d'esprance, et l'me d'allgresse.
      Allons, Seigneur, allons assembler vos amis;
    Courons au grand succs qu'elle vous a promis:                1345
    Aussi bien le Roi vient, il faut quitter la place,
    De peur....

    PHINE.

                Non, demeurez pour voir ce qui se passe;
    Et songez  m'en faire un fidle rapport,
    Tandis que je m'apprte  cet illustre effort[648].


SCNE VI.

CPHE, CASSIOPE, ANDROMDE, PERSE, AMMON, TIMANTE, CHOEUR DU PEUPLE.

    TIMANTE.

    Seigneur, le souvenir des plus pres supplices,               1350
    Quand un tel bien les suit, n'a jamais que dlices.
    Si d'un mal sans pareil nous nous vmes surpris,
    Nous bnissons le ciel d'un tel mal  ce prix;
    Et voyant quel poux il donne  la Princesse,
    La douleur s'en termine en ces chants d'allgresse.           1355

    CHOEUR, chante[649].

            Vivez, vivez, heureux amants,
        Dans les douceurs que l'amour vous inspire;
        Vivez heureux, et vivez si longtemps,
    Qu'au bout d'un sicle entier on puisse encor vous dire:
              Vivez, heureux amants.                            1360

          Que les plaisirs les plus charmants
        Fassent les jours d'une si belle vie;
        Qu'ils soient sans tache, et que tous leurs moments
    Fassent redire mme  la voix de l'envie:
              Vivez, heureux amants.                            1365

          Que les peuples les plus puissants
        Dans nos souhaits  pleins voeux nous secondent;
        Qu'aux Dieux pour vous ils prodiguent l'encens,
    Et des bouts de la terre  l'envi nous rpondent:
              Vivez, heureux amants.                            1370

    CPHE.

    Allons, amis, allons dans ce comble de joie,
    Rendre grces au ciel de l'heur qu'il nous envoie.
    Allons dedans le temple avecque mille voeux
    De cet illustre hymen achever les beaux noeuds.
    Allons sacrifier  Jupiter son pre,                          1375
    Le prier de souffrir ce que nous pensons faire[650],
    Et ne s'offenser pas que ce noble lien
    Fasse un mlange heureux de son sang et du mien.

    CASSIOPE.

    Souffrez qu'auparavant par d'autres sacrifices
    Nous nous rendions des eaux les dits propices.              1380
    Neptune est irrit; les nymphes de la mer
    Ont de nouveaux sujets encor de s'animer;
    Et comme mon orgueil fit natre leur colre,
    Par mes submissions je dois les satisfaire.
    Sur leurs sables, tmoins de tant de vanits,                 1385
    Je vais sacrifier  leurs divinits;
    Et conduisant ma fille  ce mme rivage,
    De ces mmes beauts leur rendre un plein hommage,
    Joindre nos voeux au sang des taureaux immols,
    Puis nous vous rejoindrons au temple o vous allez.

    PERSE.

    Souffrez qu'en mme temps de ma fire martre
    Je tche d'apaiser la haine opinitre;
    Qu'un pareil sacrifice et de semblables voeux
    Tirent d'elle l'aveu qui peut me rendre heureux[651].
    Vous savez que Junon  ce lien prside,                       1395
    Que sans elle l'hymen marche d'un pied timide,
    Et que sa jalousie aime  perscuter
    Quiconque ainsi que moi sort de son Jupiter.

    CPHE.

    Je suis ravi de voir qu'au milieu de vos flammes
    De si dignes respects rgnent dessus vos mes.                1400
      Allez, j'immolerai pour vous  Jupiter,
    Et je ne vois plus rien enfin  redouter.
    Des dieux les moins bnins l'ternelle puissance
    Ne veut de nous qu'amour et que reconnoissance;
    Et jamais leur courroux ne montre de rigueurs                 1405
    Que n'abatte aussitt l'abaissement des coeurs.


FIN DU QUATRIME ACTE.

  [622] VAR. (Dessein): Plus de mer, plus de monstre, plus de
  pril, plus de rochers. Les vagues sont fondues sous le
  thtre.... ont fait place  la magnificence.

  [623] VAR. (Dessein): ou, si vous l'aimez mieux, la grande salle.

  [624] VAR. (Dessein): .... en font les ornements. Leurs bases,
  chapiteaux, corniches.

  [625] VAR. (Dessein et dit. de 1651-1656): et par trois portes
  dont il est perc fait voir.

  [626] On lit de plus, dans les ditions de 1651-1660: Perse
  parot le premier dans cette salle, conduisant Andromde  son
  appartement, aprs l'avoir obtenue du Roi et de la Reine; et
  comme si leur volont ne suffisoit pas, il tche encore de
  l'obtenir d'elle-mme par les respects qu'il lui rend, et les
  submissions extraordinaires qu'il lui fait.

  [627] _Var._ Votre amour, est-ce un bien o je doive aspirer?
        Et puis je, en cette illustre et divine journe (1651-56)

  [628] _Var._ Et s'il l'a possd, n'en soyez plus jaloux. (1656)

  [629] _Var._ Et ne vous conservoit des jours si prcieux.
  (1651-56)

  [630] _Var._ Que de voir cet amour faire hommage  vos yeux.
  (1651-56)

  [631] _Var._ Et comme c'est votre heur, et non le mien, que
  j'aime. (1651-56)

  [632] L'dition de 1651 in-12,  ce vers et au suivant, porte
  _voyons_, au prsent, et _tmoigniez_,  l'imparfait. Celle de
  1655 met les deux verbes au prsent. Les ditions de 1660 et de
  1664 donnent _voyions_ et _tmoignez_. Les impressions de 1651
  in-4, 1654, 1656, 1663, 1668, 1682 et 1692 ont l'imparfait aux
  deux vers: _voyions_, _tmoigniez_.

  [633] _Var._ Comme pour vous Phine eut jadis quelques charmes.
  (1651-60)

  [634] _Var._ Qui d'un torrent si gros suit la rapidit. (1651-56)

  [635] _Var._ Reprennent aisment leur vieille intelligence.
  (1651-64)

  [636] _Var._ En blasphmant les Dieux et menaant les hommes.
  (1651-56)

  [637] _Var._ Non que je sois surpris que le Roi, que la Reine.
  (1651-60)

  [638] _Var._ Mais quel droit avez-vous de nommer vtre un bien
        O votre peu de coeur ne prtendoit plus rien?
        Quoi? vous pouvez souffrir qu'un monstre me dvore. (1651-56)

  [639] _Var._ Les crimes les plus noirs qu'ose enfanter une me.
  (1651-60)

  [640] _Var._ Vous m'auriez dsarm la mort de ses horreurs.
  (1651-56)

  [641] _Var._ Vous n'avez pas de lieu d'en devenir jaloux.
  (1651-56)

  [642] L'dition de 1692 a supprim le mot _et_:

    Cruelle, que ma foi, etc.

  [643] _Var._ Allons-y, chers amis, et ds ce mme
  jour....(1651-56)

  [644] Voyez les _Mtamorphoses_ d'Ovide, livre IV, vers 630-661.

  [645] _Var._ _Parot bien digne_.... (1651)--Dans l'dition de
  1651 in-12, il y a immdiatement avant, _qui_, au lieu de
  _qu'il_, et _digne_ a t omis.

  [646] Ici comme plus haut, l'dition de 1692 a _cependant que_,
  pour _pendant que_.

  [647] _Var._ Contre l'indigne sang de mon volage poux. (1651-60)

  [648] Voyez _Discours des trois units_, tome I, p. 103.

  [649] Telle est la leon des ditions de 1664, 1668 et 1682.
  L'impression de 1692 y substitue CHOEUR _qui chante_. Dans les
  ditions antrieures  1663, il y a CHOEUR DE MUSIQUE; dans celle
  de 1663, on lit en tte du couplet: CHOEUR, et  la marge: _Il
  chante_.

  [650] _Var._ Le prier de souffrir ce que nous allons faire.
  (1651-56)

  [651] _Var._ Tirent d'elle l'aveu qui me peut rendre heureux.
  (1651-56)




ACTE V.


DCORATION DU CINQUIME ACTE.

   L'architecte ne s'est pas puis en la structure de ce palais
   royal[652]. Le temple qui lui succde a tant d'avantage sur lui,
   qu'il fait mpriser ce qu'on admiroit: aussi est-il juste que la
   demeure des Dieux l'emporte sur celle des hommes; et l'art du
   sieur Torelli est ici d'autant plus merveilleux, qu'il fait
   parotre une grande diversit en ces deux dcorations,
   quoiqu'elles soient presque la mme chose. On voit encore en
   celle-ci deux rangs de colonnes[653] comme en l'autre, mais d'un
   ordre si diffrent, qu'on n'y remarque aucun rapport. Celles-ci
   sont de porphyre; et tous les accompagnements qui les soutiennent
   et qui les finissent, de bronze cisel, dont la gravure[654]
   reprsente quantit de dieux et de desses. La rflexion des
   lumires sur ce bronze en fait sortir un jour tout
   extraordinaire. Un grand et superbe dme couvre le milieu de ce
   temple magnifique; il est partout enrichi du mme mtal; et au
   devant de ce dme, l'artifice de l'ouvrier jette une galerie
   toute brillante d'or et d'azur. Le dessous de cette galerie
   laisse voir le dedans du temple par trois portes d'argent
   ouvrages  jour: on y verroit Cphe sacrifiant  Jupiter pour
   le mariage de sa fille, n'toit que l'attention que les
   spectateurs prteroient  ce sacrifice les dtourneroit de celle
   qu'ils doivent  ce qui se passe dans le parvis que reprsente le
   thtre.


SCNE PREMIRE.

PHINE, AMMON.

    AMMON.

    Vos amis assembls brlent tous de vous suivre,
    Et Junon dans son temple entre vos mains le livre.
    Ce rival, presque seul au pied de son autel,
    Semble attendre  genoux l'honneur du coup mortel.
    L, comme la Desse agrera la victime,
    Plus les lieux seront saints, moindre en sera le crime;
    Et son aveu changeant de nom  l'attentat,
    Ce sera sacrifice au lieu d'assassinat.

    PHINE.

    Que me sert que Junon, que Neptune propice,                   1415
    Que tous les Dieux ensemble aiment ce sacrifice,
    Si la seule desse  qui je fais des voeux
    Ne m'en voit que d'un oeil d'autant plus rigoureux,
    Et si ce coup, sensible au coeur de l'inhumaine,
    D'un injuste mpris fait une juste haine?                     1420
      Ami, quelque fureur qui puisse m'agiter,
    Je cherche  l'acqurir, et non  l'irriter;
    Et m'immoler l'objet de sa nouvelle flamme,
    Ce n'est pas le chemin de rentrer dans son me[655].

    AMMON.

    Mais, Seigneur, vous touchez  ce moment fatal                1425
    Qui pour jamais la donne  cet heureux rival.
    En cette extrmit que prtendez-vous faire?

    PHINE.

    Tout, hormis l'irriter; tout, hormis lui dplaire:
    Soupirer  ses pieds, pleurer  ses genoux,
    Trembler devant sa haine, adorer son courroux.                1430

    AMMON.

    Quittez, quittez, Seigneur, un respect si funeste;
    Otez-vous ce rival, et hasardez le reste:
    En dt-elle  jamais ddaigner vos soupirs,
    La vengeance elle seule a de si doux plaisirs....

    PHINE.

    N'en cherchons les douceurs, ami, que les dernires.
    Rarement un amant les peut goter entires;
    Et quand de sa vengeance elles sont tout le fruit,
    Ce sont fausses douceurs que l'amertume suit.
    La mort de son rival, les pleurs de son ingrate,
    Ont bien je ne sais quoi qui dans l'abord le flatte;          1440
    Mais de ce cher objet s'en voyant plus ha,
    Plus il s'en est flatt, plus il s'en croit trahi.
    Sous d'ternels regrets son me est abattue,
    Et sa propre vengeance incessamment le tue.
      Ce n'est pas que je veuille enfin la ngliger:              1445
    Si je ne puis flchir, je cours  me venger;
    Mais souffre  mon amour, mais souffre  ma foiblesse
    Encore un peu d'effort auprs de ma princesse.
    Un amant vritable espre jusqu'au bout,
    Tant qu'il voit un moment qui peut lui rendre tout.
    L'inconstante, peut-tre encor toute tonne,
    N'toit pas bien  soi quand elle s'est donne;
    Et la reconnoissance a fait plus que l'amour
    En faveur d'une main qui lui rendoit le jour.
    Au sortir du pril, ple encore et tremblante,                1455
    L'image de la mort devant les yeux[656] errante,
    Elle a cru tout devoir  son librateur;
    Mais souvent le devoir ne donne pas le coeur;
    Il agit rarement sans un peu d'imposture,
    Et fait peu de prsents dont ce coeur ne murmure.             1460
    Peut-tre, ami, peut-tre aprs ce grand effroi
    Son amour en secret aura parl pour moi:
    Les traits mal effacs de tant d'heureux services,
    Les douceurs d'un beau feu qui furent ses dlices,
    D'un regret amoureux touchant son souvenir,                   1465
    Auront en ma faveur surpris quelque soupir,
    Qui s'chappant d'un coeur qu'elle force  ma perte,
    M'en aura pu laisser la porte encore ouverte.
    Ah! si ce triste hymen se pouvoit loigner!

    AMMON.

    Quoi? vous voulez encor vous faire ddaigner?                 1470
    Sous ce honteux espoir votre fureur se dompte?

    PHINE.

    Que veux-tu? ne sois point le tmoin de ma honte:
    Andromde revient; va trouver nos amis,
    Va prparer leurs bras  ce qu'ils m'ont promis.
    Ou mes nouveaux respects flchiront l'inhumaine,              1475
    Ou ses nouveaux mpris animeront ma haine;
    Et tu verras mes feux, changs en juste horreur,
    Armer mes dsespoirs, et hter ma fureur.

    AMMON.

    Je vous plains; mais enfin j'obis, et vous laisse.


SCNE II.

CASSIOPE, ANDROMDE, PHINE, SUITE DE LA REINE.

    PHINE.

    Une seconde fois, adorable princesse,                         1480
    Malgr de vos rigueurs l'imprieuse loi....

    ANDROMDE.

    Quoi? vous voyez la Reine, et vous parlez  moi!

    PHINE.

    C'est de vous seule aussi que j'ai droit de me plaindre:
    Je serois trop heureux de la voir vous contraindre,
    Et n'accuserois plus votre infidlit,                        1485
    Si vous vous excusiez sur son autorit.
      Au nom de cette amour autrefois si puissante,
    Aidez un peu la mienne  vous faire innocente:
    Dites-moi que votre me  regret obit,
    Qu'un rigoureux devoir malgr vous me trahit;                 1490
    Donnez-moi lieu de dire: Elle-mme elle en pleure,
    Elle change force, et son coeur me demeure;
    Et soudain, de la Reine embrassant les genoux,
    Vous m'y verrez mourir sans me plaindre de vous.
    Mais que lui puis-je, hlas! demander pour remde,
    Quand la main qui me tue est celle d'Andromde,
    Et que son coeur lger ne court au changement
    Qu'avec la vanit d'y courir justement?

    CASSIOPE.

    Et quel droit sur ce coeur pouvoit garder Phine,
    Quand Perse a trouv la place abandonne,                    1500
    Et n'a fait autre chose, en prenant son parti,
    Que s'emparer d'un lieu dont vous tiez sorti[657]?
    Mais sorti, le dirai-je, et pourrez-vous l'entendre?
    Oui, sorti lchement, de peur de le dfendre[658].
    Ainsi nous n'avons fait que le rcompenser                    1505
    D'un bien o votre bras venoit de renoncer,
    Que vous cdiez au monstre,  lui-mme,  tout autre[659]:
    Si c'est une injustice, examinons la vtre.
      La voyant expose aux rigueurs de son sort,
    Vous vous tiez dj consol de sa mort;                      1510
    Et quand par un hros le ciel l'a garantie,
    Vous ne vous pouvez plus consoler de sa vie[660].

    PHINE.

    Ah! Madame....

    CASSIOPE.

                   Eh bien! soit, vous avez soupir
    Autant que l'a pu faire un coeur dsespr.
    Jamais aucun tourment n'gala votre peine;                    1515
    Certes, quelque douleur dont votre me ft pleine,
    Ce dsespoir illustre et ces nobles regrets[661]
    Lui devoient un peu plus que des soupirs secrets.
    A ce dfaut, Perse....

    PHINE.

                            Ah! c'en est trop, Madame;
    Ce nom rend, malgr moi, la fureur  mon me:                 1520
    Je me force au respect; mais toujours le vanter,
    C'est me forcer moi-mme  ne rien respecter.
    Qu'a-t-il fait, aprs tout, si digne de vous plaire,
    Qu'avec un tel secours tout autre n'et pu faire?
    Et tout hros qu'il est, qu'et-il os pour vous,             1525
    S'il n'et eu que sa flamme et son bras comme nous?
    Mille et mille auroient fait des actions plus belles,
    Si le ciel comme  lui leur et prt des ailes;
    Et vous les auriez vus encor plus gnreux,
    S'ils eussent vu le monstre et le pril sous eux:             1530
    On s'expose aisment quand on n'a rien  craindre.
    Combattre un ennemi qui ne pouvoit l'atteindre,
    Voir sa victoire sre et daignez l'accepter,
    C'est tout le rare exploit dont il se peut vanter;
    Et je ne comprends point ni quelle en est la gloire,          1535
    Ni quel grand prix mrite une telle victoire.

    CASSIOPE.

    Et votre aveuglement sera bien moins compris,
    Qui d'un sujet d'estime en fait un de mpris.
      Le ciel, qui mieux que nous connot ce que nous sommes,
    Mesure ses faveurs au mrite des hommes;
    Et d'un pareil secours vous auriez eu l'appui,
    S'il et pu voir en vous mmes vertus qu'en lui.
    Ce sont grces d'en haut rares et singulires,
    Qui n'en descendent point pour des mes vulgaires;
    Ou pour en mieux parler, la justice des cieux                 1545
    Garde ce privilge au digne sang des Dieux:
    C'est par l que leur roi vient d'avouer sa race[662].

    ANDROMDE.

    Je dirai plus, Phine; et pour vous faire grce,
    Je veux ne rien devoir  cet heureux secours
    Dont ce vaillant guerrier a conserv mes jours:               1550
    Je veux fermer les yeux sur toute cette gloire,
    Oublier mon pril, oublier sa victoire,
    Et quel qu'en soit enfin le mrite ou l'clat,
    Ne juger entre vous que depuis le combat.
      Voyez ce qu'il a fait, lorsque aprs ces alarmes,           1555
    Me voyant toute acquise au bonheur de ses armes,
    Ayant pour lui les Dieux, ayant pour lui le Roi,
    Dans sa victoire mme il s'est vaincu pour moi.
    Il m'a sacrifi tout ce haut avantage;
    De toute sa conqute il m'a fait un hommage;                  1560
    Il m'en a fait un don; et fort de tant de voix,
    Au pril de tout perdre, il met tout  mon choix[663]:
    Il veut tenir pour grce un si juste salaire;
    Il rduit son bonheur  ne me point dplaire;
    Prfrant mes refus, prfrant son trpas                     1565
    A l'effet de ses voeux qui ne me plairoit pas.
      En usez-vous de mme? et votre violence
    Garde-t-elle pour moi la mme dfrence?
    Vous avez contre vous et les Dieux et le Roi,
    Et vous voulez encor m'obtenir malgr moi!                    1570
    Sous ombre d'une foi qui se tient en rserve[664],
    Je dois  votre amour ce qu'un autre conserve;
    A moins que d'tre ingrate  mon librateur,
    A moins que d'adorer un lche adorateur.
    Que d'tre  mes parents, aux Dieux mmes rebelle,
    Vous crierez aprs moi sans cesse: A l'infidle!
      C'toit aux yeux du monstre, au pied de ce rocher,
    Que l'effet de ma foi se devoit rechercher[665];
    Mon me, encor pour vous de mme ardeur presse,
    Vous et tendu la main au mpris de Perse,                   1580
    Et cru plus glorieux qu'on m'et vue aujourd'hui
    Expirer avec vous que rgner avec lui[666].
    Mais puisque vous m'avez envi cette joie,
    Cessez de m'envier ce que le ciel m'envoie;
    Et souffrez que je tche enfin  mriter,                     1585
    Au refus de Phine, un fils de Jupiter.

    PHINE.

    Je perds donc temps, Madame, et votre me obstine
    N'a plus amour, ni foi, ni piti pour Phine?
    Un peu de vanit qui flatte vos parents,
    Et d'un rival adroit les respects apparents,                  1590
    Font plus en un moment, avec leurs artifices,
    Que n'ont fait en six ans ma flamme et mes services?
    Je ne vous dirai point que de pareils respects
    A tout autre que vous pourroient tre suspects,
    Que qui peut se priver de la personne aime                   1595
    N'a qu'une ardeur civile et fort mal allume,
    Que dans ma violence on doit voir plus d'amour:
    C'est un prsent des cieux, faites-lui votre cour;
    Plus fidle qu' moi, tenez-lui mieux parole:
    J'en vais rougir pour vous, cependant qu'il me vole;
    Mais ce rival peut-tre, aprs m'avoir vol,
    Ne sera pas toujours sur ce cheval[667] ail.

    ANDROMDE.

    Il n'en a pas besoin s'il n'a que vous  craindre.

    PHINE.

    Il peut avec le temps tre le plus  plaindre.

    ANDROMDE.

    Il porte  son ct de quoi l'en garantir.                    1605

    PHINE.

    Vous l'attendez ici, je vais l'en avertir.

    CASSIOPE.

    Son amour peut sans vous nous rendre cet office.

    PHINE.

    Le mien s'efforcera pour ce dernier service.
    Vous pouvez cependant divertir vos esprits
    A rendre compte au Roi de vos justes mpris.                  1610


SCNE III.

CPHE, CASSIOPE, ANDROMDE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

    CPHE.

    Que faisoit l Phine? est-il si tmraire
    Que ce que font les Dieux il pense  le dfaire?

    CASSIOPE.

    Aprs avoir pri, soupir, menac,
    Il vous a vu, Seigneur, et l'orage a pass.

    CPHE.

    Et vous prtiez l'oreille  ses discours frivoles?            1615

    CASSIOPE.

    Un amant qui perd tout peut perdre des paroles;
    Et l'couter sans trouble et sans rien hasarder,
    C'est la moindre faveur qu'on lui puisse accorder.
      Mais, Seigneur, dites-nous si Jupiter propice
    Se dclare en faveur de votre sacrifice,                      1620
    Si de notre famille il se rend le soutien,
    S'il consent l'union de notre sang au sien.

    CPHE.

    Jamais les feux sacrs et la mort des victimes
    N'ont daign mieux rpondre  des voeux lgitimes.
    Tous auspices heureux; et le grand Jupiter                    1625
    Par des signes plus clairs ne pouvoit l'accepter,
    A moins qu'y joindre encor l'honneur de sa prsence,
    Et de sa propre bouche assurer l'alliance.

    CASSIOPE.

    Les nymphes de la mer nous en ont fait autant;
    Toutes ont hors des flots paru presque  l'instant;           1630
    Et leurs bnins regards envoys au rivage
    Avecque notre encens ont reu notre hommage;
    Aprs le sacrifice honor de leurs yeux,
    O Neptune  l'envi mloit ses demi-dieux,
    Toutes ont tmoign d'un penchement de tte                   1635
    Consentir au bonheur que le ciel nous apprte;
    Et nos submissions dsarmant leurs ddains,
    Toutes ont pour adieu battu l'onde des mains.
    Que si mme bonheur suit les voeux de Perse,
    Qu'il ait vu de Junon sa prire exauce,                      1640
    Nous n'avons plus  craindre aucun sinistre effet.

    CPHE.

    Les Dieux ne laissent point leur ouvrage imparfait:
    N'en doutez point, Madame, aussi bien que Neptune
    Junon consentira notre bonne fortune.
    Mais que nous veut Aglante?


SCNE IV.

CPHE, CASSIOPE, ANDROMDE, AGLANTE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

    AGLANTE.

                                Ah! Seigneur, au secours!
    Du gnreux Perse on attaque les jours.
    Presque au sortir du temple une troupe mutine
    Vient de l'environner, et dj l'assassine.
    Phine en les joignant, furieux et jaloux,
    Leur a cri: Main basse!  lui seul, donnez tous!           1650
    Ceux qui l'accompagnoient tout aussitt se rendent,
    Clyte et Nyle encor vaillamment le dfendent,
    Mais ce sont vains efforts de peu d'autres suivis,
    Et je viens toute en pleurs vous en donner avis.

    CASSIOPE.

    Dieux! est-ce l l'effet de tant d'heureux prsages?          1655
    Allez, gardes, allez signaler vos courages;
    Allez perdre ce tratre, et punir ce voleur
    Qui prtend sous le nombre accabler la valeur.

    CPHE.

    Modrez vos frayeurs, et vous, schez vos larmes.
    Le ciel n'a point besoin du secours de nos armes;             1660
    Il a de ce hros trop pris les intrts,
    Pour n'avoir pas pour lui des miracles tous prts:
    Et peut-tre bientt sur ce lche adversaire[668]
    Vous entendrez tomber la foudre de son pre[669].
    Jugez de l'avenir par ce qui s'est pass;                     1665
    Les Dieux achveront ce qu'ils ont commenc;
    Oui, les Dieux  leur sang doivent ce privilge:
    Y mler notre main, c'est faire un sacrilge.

    CASSIOPE.

    Seigneur, sur cet espoir hasarder ce hros,
    C'est trop....


SCNE V.

CPHE, CASSIOPE, ANDROMDE, PHORBAS, AGLANTE, SUITE DU ROI ET DE LA
REINE.

    PHORBAS.

                   Mettez, grand roi, votre esprit en repos;
    La tte de Mduse a puni tous ces tratres.

    CPHE.

    Le ciel n'est point menteur, et les Dieux sont nos matres.

    PHORBAS.

    Aussitt que Perse a pu voir son rival:
    Descendons, a-t-il dit, en un combat gal;
    Quoique j'aye en ma main un entier avantage,                  1675
    Je ne veux que mon bras, ne prends que ton courage.
    --Prends, prends cet avantage, et j'userai du mien,
    Dit Phine; et soudain, sans plus rpondre rien,
    Les siens donnent en foule, et leur troupe presse
    Fait choir Mnale et Clyte aux pieds du grand Perse.
    Il s'crie aussitt: Amis, fermez les yeux,
    Et sauvez vos regards de ce prsent des cieux:
    J'atteste qu'on m'y force, et n'en fais plus d'excuse[670].
    Il dcouvre  ces mots la tte de Mduse.
    Soudain j'entends des cris qu'on ne peut achever[671];        1685
    J'entends gmir les uns, les autres se sauver;
    J'entends le repentir succder  l'audace[672];
    J'entends Phine enfin qui lui demande grce.
    Perfide, il n'est plus temps, lui dit Perse. Il fuit:
    J'entends comme  grands pas ce vainqueur le poursuit;
    Comme il court se venger de qui l'osoit surprendre;
    Je l'entends s'loigner, puis je cesse d'entendre.
    Alors, ouvrant les yeux par son ordre ferms,
    Je vois tous ces mchants en pierre transforms;
    Mais l'un plein de fureur et l'autre plein de crainte,
    En porte sur le front la marque encore empreinte;
    Et tel vouloit frapper, dont le coup suspendu
    Demeure en sa statue  demi descendu[673];
    Tant cet affreux prodige....


SCNE VI.

CPHE, CASSIOPE, ANDROMDE, PERSE, PHORBAS, AGLANTE, SUITE DU ROI ET
DE LA REINE.

    CPHE,  Perse.

                                 Est-il puni, ce lche,
    Cet impie?

    PERSE.

               Oui, Seigneur; et si sa mort vous fche,           1700
    Si c'est de votre sang avoir fait peu d'tat....

    CPHE.

    Il n'est plus de ma race aprs cet attentat:
    Ce crime l'en dgrade, et ce coup tmraire
    Efface de mon sang l'illustre caractre.
    Perdons-en la mmoire, et faisons-la cder                    1705
    A l'heur de vous revoir et de vous possder.
    Vous que le juste ciel, remplissant son oracle,
    Par miracle nous donne, et nous rend par miracle,
      Entrons dedans ce temple, o l'on n'attend que vous
    Pour nous unir aux Dieux par des liens si doux;               1710
    Entrons sans diffrer.

(Les portes se ferment comme ils veulent entrer.)

                           Mais quel nouveau prodige
    Dans cet excs de joie  craindre nous oblige[674]?
    Qui nous ferme la porte et nous dfend d'entrer
    O tout notre bonheur se devoit rencontrer?

    PERSE.

    Puissant matre du foudre, est-il quelque tempte             1715
    Que le Destin jaloux  dissiper m'apprte?
    Quelle nouvelle preuve attaque ma vertu?
    Aprs ce qu'elle a fait la dsavouerois-tu?
    Ou si c'est que le prix dont tu la vois suivie
    Au bonheur de ton fils te fait porter envie?                  1720


SCNE VII.

MERCURE, CPHE, CASSIOPE, ANDROMDE, PERSE, PHORBAS, AGLANTE, SUITE
DU ROI ET DE LA REINE.

    MERCURE, au milieu de l'air.

    Roi, Reine, et vous Princesse, et vous heureux vainqueur,
              Que Jupiter mon pre
              Tient pour mon digne frre,
    Ne craignez plus du sort la jalouse rigueur.
            Ces portes du temple fermes,                         1725
            Dont vos mes sont alarmes,
    Vous marquent des faveurs o tout le ciel consent:
    Tous les Dieux sont d'accord de ce bonheur suprme;
            Et leur monarque tout-puissant
            Vous le vient apprendre lui-mme.                     1730

(Mercure revole en haut aprs avoir parl.)

    CASSIOPE.

    Redoublons donc nos voeux, redoublons nos ferveurs,
    Pour mriter du ciel ces nouvelles faveurs.

    CHOEUR DE MUSIQUE[675].

        Matre des Dieux, hte-toi de parotre,
        Et de verser sur ton sang et nos rois
          Les grces que garde ton choix                          1735
            A ceux que tu fais natre[676].

        Fais choir sur eux de nouvelles couronnes,
        Et fais-nous voir, par un heur accompli,
          Qu'ils ont tous dignement rempli
            Le rang que tu leur donnes.                           1740

   (Tandis qu'on chante, Jupiter descend du ciel dans un trne tout
   clatant d'or et de lumires, enferm dans un nuage qui
   l'environne. A ses deux cts, deux autres nuages apportent
   jusqu' terre Junon et Neptune, apaiss par les sacrifices des
   amants; ils se dploient en rond autour de celui de Jupiter, et
   occupant toute la face du thtre, ils font le plus agrable
   spectacle de toute cette reprsentation[677].)


SCNE VIII.

JUPITER, JUNON, NEPTUNE, CPHE, CASSIOPE, ANDROMDE, PERSE, PHORBAS,
AGLANTE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

    JUPITER, dans son trne au milieu de l'air.

    Des noces de mon fils la terre n'est pas digne,
          La gloire en appartient aux cieux,
          Et c'est l ce bonheur insigne
    Qu'en vous fermant mon temple ont annonc les Dieux.
    Roi, Reine, et vous amants, venez sans jalousie               1745
        Vivre  jamais en ce brillant sjour,
          O le nectar et l'ambrosie
    Vous seront comme  nous prodigus chaque jour;
        Et quand la nuit aura tendu ses voiles,
        Vos corps sems de nouvelles toiles,                     1750
        Du haut du ciel clairant aux mortels,
        Leur apprendront qu'il vous faut des autels.

    JUNON,  Perse.

    Junon mme y consent, et votre sacrifice
    A calm les fureurs de son esprit jaloux.

    NEPTUNE,  Cassiope.

          Neptune n'est pas moins propice,                        1755
        Et vos encens dsarment son courroux.

    JUNON.

          Venez, hros, et vous Cphe,
        Prendre l-haut vos places de ma main.

    NEPTUNE.

        Reines, venez; que ma haine touffe
    Vous conduise elle-mme  cet heur souverain.                 1760

    PERSE.

    Accabls et surpris d'une faveur si grande[678]....

    JUNON.

    Arrtez l votre remercment:
    L'obissance est le seul compliment
      Qu'agre un Dieu quand il commande.

   (Sitt que Junon a dit ces vers, elle fait prendre place au Roi
   et  Perse auprs d'elle. Neptune fait le mme honneur  la
   Reine et  la princesse Andromde; et tous ensemble remontent
   dans le ciel qui les attend, cependant[679] que le peuple, pour
   acclamation publique, chante ces vers qui viennent d'tre
   prononcs par Jupiter.)

    CHOEUR.

        Allez, amants, allez sans jalousie                        1765
        Vivre  jamais en ce brillant sjour,
          O le nectar et l'ambrosie
    Vous seront comme aux Dieux prodigus chaque jour;
        Et quand la nuit aura tendu ses voiles,
        Vos corps sems de nouvelles toiles,                     1770
        Du haut du ciel clairant aux mortels,
        Leur apprendront qu'il vous faut des autels.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

  [652] VAR. (Dessein): Notre architecte ne s'est pas puis en la
  structure de ce palais du Roi.--Les ditions de 1651-1660
  terminent ainsi la phrase: de ce palais royal qui vient de
  disparotre.

  [653] Toutes les ditions crivent _colomnes_, avec une _m_.

  [654] La fin de cette phrase, dont la gravure, etc., manque
  dans le _Dessein_.

  [655] _Var._ Ce n'est pas le chemin de regagner son me.
  (1651-56)

  [656] L'dition de 1692 a corrig ici _les yeux_ en _ses yeux_,
  et un peu plus loin, au vers 1478, _mes dsespoirs_ en _mon
  dsespoir_.

  [657] _Var._ Que s'emparer d'un lieu dont vous tiez sorti?
  (1651-56)

  [658] _Var._ Oui, sorti lchement de peur de la dfendre. (1655)

  [659] _Quam tibi non Perseus, verum si quris, ademit;_
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        _Sed qu visceribus veniebat bellua ponti
        Exsaturanda meis...._

    (Ovide, _Mtamorphoses_, livre V, vers 16-19.)

  [660] _Scilicet haud satis est quod, te spectante, revincta est,
        Et nullam quod opem patruus sponsusve tulisti;
        Insuper a quoquam quod sit servata dolebis?_

    (Ovide, _Mtamorphoses_, livre V, vers 22-24.)

  [661] _Var._ Ce dsespoir illustre et ces dignes regrets. (1651)

  [662] _Var._ C'est par l que leur roi vient d'avouer leur race.
  (1651-56)

  [663] _Var._ Au pril de tout perdre, il met tout en mon choix.
  (1651)

  [664] _Var._ Sous ombre d'une foi que vous n'avez pu suivre,
        Je dois  votre amour ce qu'un autre dlivre. (1651-56)

  [665] _Prmiaque eripies? qu si tibi magna videntur,
        Ex illis scopulis, ubi erant affixa, petisses._

    (Ovide, _Mtamorphoses_, livre V, vers 25 et 26.)

  [666] _Var._ Mourir avecque vous que vivre avecque lui. (1651-60)

  [667] L'dition de 1692 a substitu ici _son cheval_  _ce
  cheval_, et un peu plus loin, au vers 1622, _s'il permet_  _s'il
  consent_.

  [668] Les ditions de 1663-1692 donnent _aversaire_.

  [669] _Var._ Vous entendrez tomber le foudre de son pre.
  (1651-64)

  [670] _Auxilium Perseus, quoniam sic cogitis ipsi,
        Dixit, ab hoste petam. Vultus avertite vestros,
        Si quis amicus adest; et Gorgonis extulit ora._

    (Ovide, _Mtamorphoses_, livre V, vers 178-180.)


  [671] _. . . . . . . . . . . . . . Pars ultima vocis
        In medio suppressa sono est, adapertaque velle
        Ora loqui credas, nec sunt ea pervia verbis._

    (Ovide, _Mtamorphoses_, livre V, vers 192-194.)


  [672] _Poenitet injusti tunc denique Phinea belli._

    (_Ibidem_, vers 210.)

  [673] _. . . . Utque manu jaculum fatale parabat
        Mittere, in hoc hsit signum de marmore gestu._

    (_Ibidem_, vers 182 et 183.)

  [674] _Var._ Dans ces excs de joie  craindre nous oblige? (1654
  et 56)

  [675] _Var._ CHOEUR. _Il chante._ (1663, en marge.)

  [676] _Var._      Pour ceux que tu fais natre. (Dessein)

  [677] _Var._ _Par les sacrifices de nos amants, et se dployant
  en demi-rond autour de celui de Jupiter, font le plus agrable
  spectacle de toute cette reprsentation, et occupent toute la
  face du thtre._ (Dessein et 1651-60)--L'dition de 1651 donne
  en outre ici la phrase suivante: _Jupiter demeure au milieu de
  l'air, d'o il parle  ces princes_, sans prjudice du jeu de
  scne du commencement de la scne VIII.

  [678] _Var._ Accabls et confus d'une faveur si grande.... (1651)

  [679] Ici encore l'dition de 1692 a corrig _cependant que_ en
  _pendant que_.




    DON SANCHE D'ARAGON
    COMDIE HROQUE.
    1650




NOTICE.


Dans toutes les ditions que Corneille a donnes de son thtre, il
place _Andromde_ avant _Don Sanche_; Thomas Corneille suit son
exemple en 1692, et les diteurs qui se sont succd depuis lors se
sont conforms  cet usage, auquel nous n'avons pas cru non plus
devoir nous soustraire. Il y a toutefois plus d'un motif de douter de
l'antriorit d'_Andromde_. Dans la liste qu'a donne Pellisson en
1653[680], trois ans seulement aprs la reprsentation d'_Andromde_,
liste que Morri reproduit en la compltant et en faisant remarquer
que les pices qui y sont contenues sont places selon l'ordre des
temps o elles ont t composes, _Don Sanche_ figure le premier. Il
est vrai qu'_Andromde_, quoique imprime, suivant toute apparence,
beaucoup plus tard que _Don Sanche_[681], est nomme d'abord dans le
privilge commun  ces deux pices, qui est ainsi conu: Notre cher
et bien-am le sieur Corneille nous a fait remontrer qu'il a compos
deux pices de thtre, l'une intitule _Andromde_ et l'autre _Don
Sanche d'Arragon_, lesquelles il est sollicit de faire imprimer pour
les donner au public; et d'autant que cela ne se peut sans grands
frais, il nous a suppli de lui accorder nos lettres sur ce
ncessaires. Mais ce privilge a t donn  Paris le onzime jour
d'avril l'an de grce mil six cent cinquante, et on lit au bas de
l'extrait imprim pour _Don Sanche_: Achev d'imprimer  Rouen par
Laurens Maury, le quatorzime de mai mil six cent cinquante. Si l'on
regarde cet ouvrage comme jou aprs _Andromde_, c'est--dire
postrieurement au mois de janvier de 1650, il reste donc entre la
reprsentation et l'impression un intervalle beaucoup plus court que
pour les pices prcdentes. Enfin, suivant Corneille, le refus d'un
illustre suffrage dissipa les applaudissements que le public avait
donns  cet ouvrage; et dans l'dition de 1722 des _Jugements des
savants_, de Baillet, o cette phrase est cite, la Monnoye, dont le
tmoignage a une grande valeur, nous apprend qu'il s'agit de Louis de
Bourbon, prince de Cond[682]. Or le grand Cond, arrt le 18
janvier 1650, passa treize mois dans les prisons de Vincennes, de
Marcoussy et du Havre; il ne pourrait donc avoir manifest son opinion
sur _Don Sanche_ que si cette pice avait t reprsente  la fin de
1649 ou ds les premiers jours de 1650. On a, il est vrai, suspect
cette interprtation, et l'on a dit que le suffrage qui manqua 
Corneille fut celui de la Reine ou de Mazarin, et que Cromwell tua
don Sanche[683]. Cette supposition toute gratuite, toute moderne, ne
repose sur aucun tmoignage, sur aucune induction; et il est bien plus
naturel de croire avec la Monnoye, Joly, Voltaire et M. Guizot, qu'il
s'agit du grand Cond, alors, il est vrai, dtermin frondeur, mais
fort jaloux en mme temps de ses prrogatives, et aussi ddaigneux 
l'gard du fils d'un pcheur, que don Lope, don Manrique et don Alvar.
Nanmoins, malgr l'importance qu'ont  nos yeux les observations que
nous venons de soumettre au lecteur, comme il est certain que
Corneille tait dj occup d'_Andromde_ ds 1648, que cette pice a
t certainement compose bien avant _Don Sanche_, et que si _Don
Sanche_ l'a prcde au thtre, comme tout le fait supposer, ce ne
peut tre que de fort peu de temps, nous avons jug convenable de
respecter l'arrangement adopt par Corneille.

Nous savons trs-peu de chose sur l'histoire des premires
reprsentations de _Don Sanche_; et ce peu, c'est de Corneille que
nous le tenons. Aprs avoir parl dans son _Examen_ du tort que fit 
cette pice le refus d'un illustre suffrage, il ajoute qu'une telle
disgrce anantit si bien tous les arrts que Paris et le reste de la
cour avaient prononcs en sa faveur, qu'au bout de quelque temps elle
se trouva relgue dans les provinces, o elle conserve encore son
premier lustre. C'est en 1660 que Corneille a crit ces mots, et il
les a maintenus dans toutes les rimpressions, jusqu'en 1682, ce qui
fait penser qu' cette dernire date _Don Sanche_ n'avait pas encore
reparu  Paris. Vers 1770, au contraire, cet ouvrage tait considr
comme faisant partie du rpertoire de la Comdie; en effet, nous
lisons dans le _Journal du Thtre franois_[684]: La.... troupe
royale reprsenta.... une comdie hroque nouvelle de Corneille,
intitule _Don Sanche d'Aragon_. Cette pice eut d'abord un grand
succs, mais  la quatrime reprsentation elle attira si peu de
monde, que malgr tout ce que les comdiens allgurent pour la
continuer, l'auteur la retira.... Cependant, ayant t reprise
quelques annes aprs  cause du succs qu'elle avait eu dans les
provinces, elle fit tant de plaisir qu'elle fut fort suivie, et malgr
les critiques elle est reste au thtre....

Dj en 1754 on lit dans le _Dictionnaire portatif des thtres_, 
l'article consacr  cette pice: Elle a.... t reprise de temps en
temps. La plus clbre de ces reprises est celle de 1753. Nicolas
Racot de Grandval, qui n'est plus gure connu que comme auteur du
pome intitul _Cartouche ou le vice puni_, joua alors don Sanche avec
un grand clat. Forc d'abandonner  Lekain, qui parut en 1750, les
premiers rles tragiques, il se ddommagea, dit Lemazurier[685], aux
reprises de _Don Sanche d'Aragon_ en 1753, de _Nicomde_ en 1754, et
de _Sertorius_ en 1758. Il y joua les principaux rles de chacune de
ces pices, avec autant de succs que dans ses plus beaux jours. Il
remplissait encore le rle de don Sanche au mois de fvrier 1765; mais
bientt, en 1768, il prit sa retraite dfinitivement, et l'oeuvre de
Corneille demeura sans interprte.

Aprs un long oubli, il fut question, au commencement de 1814, de
faire de nouveau figurer _Don Sanche_ au rpertoire de la Comdie
franaise. Les deux principaux rles devaient tre jous par Fleury et
Mlle Mars, doubls au besoin par Talma et Mlle Duchesnois. La reprise
tarda, les vnements politiques marchrent au contraire avec une
effrayante rapidit, et la Restauration triomphante ne voulut pas
permettre  Carlos de fournir des allusions inquitantes  un public
qui les aurait saisies avec transport.

Il fallut une rvolution politique et une rvolution littraire pour
qu'il pt se remontrer; mais, qui le croirait? en 1833, on n'osa
prsenter  un public accoutum dj aux hardiesses bien autrement
tranges du drame moderne, _Don Sanche_ complet, et tel que Corneille
l'avait compris; non-seulement il fut mis en trois actes, mais M.
Planat, qui se chargea de ce travail, en ayant soin de se dguiser
sous le pseudonyme de Mgalbe, s'attaqua au fond mme de l'ouvrage, et
fit du hardi soldat de fortune un prince, qui se connat pour tel et
s'amuse  cacher son nom et sa naissance. Cette fois cela passa; en
1837 encore,  une nouvelle reprise, on ne dit trop rien; mais en
1844, lorsque Mlle Rachel, en rendant au rle d'Isabelle son clat
perdu, eut attir l'attention gnrale sur la pice, on fut surpris de
l'trange travestissement qu'elle avait subi, et les critiques, qui
commenaient  comprendre toute l'importance du respect des textes,
rclamrent avec vivacit[686]. Rien ne fut chang pourtant; mais une
nouvelle reprise (nous craignons qu'elle ne se fasse bien longtemps
attendre) ne serait plus possible dans de pareilles conditions.

Aprs avoir fait l'histoire sommaire des reprsentations de la pice,
il nous reste  donner, suivant notre habitude, la description
bibliographique du volume.

Nous avons eu occasion de rappeler en commenant les dates du
privilge et de l'Achev d'imprimer. Le titre exact est:

D. SANCHE D'ARRAGON, comedie heroique.--_Imprim  Roen et se vend 
Paris, chez Augustin Courb au Palais...._ M.DC.L.

Le volume, de format in-4, se compose de 8 feuillets et de 116 pages.
Courb a fait paratre en outre une petite dition in-8 dans le
courant de la mme anne. Nous n'avons pas  nous proccuper de la
dnomination de _comdie hroque_, que nous rencontrons pour la
premire fois, car Corneille, dans sa ddicace[687]  M. de Zuylichem,
dont nous avons dj vu le nom en tte du _Menteur_[688], explique
tout au long les motifs qui la lui ont fait choisir. La particularit
la plus remarquable que nous offrent les prliminaires de _Don
Sanche_, c'est la prsence d'un _Argument_. Nous n'en avons trouv
dans le thtre de Corneille, depuis _Mlite_, _Clitandre_ et _la
Veuve_, ses trois premires comdies, qu'en tte d'_Andromde_, qui
est une pice  machines. Ce n'est point ici d'ailleurs un retour 
une ancienne habitude, car aprs _Don Sanche_ nous n'en revoyons plus
que pour _la Conqute de la Toison d'or_. Il y aurait donc lieu d'tre
quelque peu surpris de cette singularit, si une lettre que Corneille
adresse le 28 mai 1650  M. de Zuylichem, en mme temps que son nouvel
ouvrage, ne nous apprenait que ce seigneur avait rclam le
rtablissement des arguments en tte des pices de thtre. Cette
lettre, qui sera publie pour la premire fois dans notre dition,
renferme,  ce sujet, toute une curieuse dissertation de Corneille, 
laquelle nous nous contentons ici de renvoyer.

  [680] Voyez tome IV, p. 400, note.

  [681] Voyez ci-dessus, p. 257.

  [682] Tome V, p. 354, note.

  [683] _L'esprit du grand Corneille_ par Franois de Neufchteau,
  p. 190.

  [684] Tome II, fol. 987 recto.--Ce qui nous fait adopter la date
  de 1770 pour ce manuscrit, c'est que, dans l'article consacr au
  _Menteur_, l'auteur dit que cette pice plat encore aprs cent
  vingt-huit ans.

  [685] Tome I, p. 272.

  [686] Voyez sur les reprises de _Don Sanche_ l'intressant compte
  rendu de M. Magnin dans la _Revue des Deux-Mondes_ de 1844, 4e
  anne, nouvelle srie, tome V, p. 892 et suivantes.

  [687] Voyez ci-aprs, p. 409 et 410.

  [688] Tome IV, p. 133, note 1.




A MONSIEUR DE ZUYLICHEM,

CONSEILLER ET SECRTAIRE DE MONSEIGNEUR LE PRINCE D'ORANGE[694].


    MONSIEUR,

Voici un pome d'une espce nouvelle, et qui n'a point d'exemple chez
les anciens. Vous connoissez l'humeur de nos Franois; ils aiment la
nouveaut; et je hasarde _non tam meliora quam nova_, sur l'esprance
de les mieux divertir. C'toit l'humeur[690] des Grecs ds le temps
d'Eschyle, _apud quos_

    _Illecebris erat et grata novitate morandus
    Spectator_[691];

et si je ne me trompe, c'toit aussi celle des Romains.

    _Vel qui prtextas, vel qui docuere togatas[692];
    Nec minimum meruere decus, vestigia Grca
    Ausi deserere[693]...._

Ainsi j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en
a point. Je vous avouerai toutefois qu'aprs l'avoir faite je me suis
trouv fort embarrass  lui choisir un nom. Je n'ai jamais pu me
rsoudre  celui de tragdie, n'y voyant que les personnages qui en
fussent dignes. Cela et suffi au bonhomme Plaute, qui n'y cherchoit
point d'autre finesse: par ce qu'il y a des dieux et des rois dans son
_Amphitryon_, il veut que c'en soit une, et parce qu'il y a des valets
qui bouffonnent, il veut que ce soit aussi une comdie, et lui donne
l'un et l'autre nom, par un compos qu'il forme exprs, de peur de ne
lui donner pas tout ce qu'il croit lui appartenir[694]. Mais c'est
trop dfrer aux personnages, et considrer trop peu l'action.
Aristote en use autrement dans la dfinition qu'il fait de la
tragdie[695], o il dcrit les qualits que doit avoir celle-ci, et
les effets qu'elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-l;
et j'ose m'imaginer que ceux qui ont restreint[696] cette sorte de
pome aux personnes illustres n'en ont dcid que sur l'opinion qu'ils
ont eue qu'il n'y avoit que la fortune des rois et des princes qui ft
capable d'une action telle que ce grand matre de l'art nous prescrit.
Cependant quand il examine lui-mme les qualits ncessaires au hros
de la tragdie, il ne touche point du tout  sa naissance, et ne
s'attache qu'aux incidents de sa vie et  ses moeurs[697]. Il demande
un homme qui ne soit ni tout mchant ni tout bon[698]; il le demande
perscut par quelqu'un, de ses plus proches; il demande qu'il tombe
en danger de mourir par une main oblige  le conserver[699]; et je ne
vois point pourquoi cela ne puisse arriver qu' un prince, et que dans
un moindre rang on soit  couvert de ces malheurs. L'histoire ddaigne
de les marquer,  moins qu'ils ayent accabl quelqu'une de ces
grandes ttes, et c'est sans doute pourquoi jusqu' prsent la
tragdie s'y est arrte. Elle a besoin de son appui pour les
vnements qu'elle traite; et comme ils n'ont de l'clat que parce
qu'ils sont hors de la vraisemblance ordinaire, ils ne seroient pas
croyables sans son autorit, qui agit avec empire et semble commander
de croire ce qu'elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui
lui dfend de descendre plus bas, quand il s'y rencontre des actions
qui mritent qu'elle prenne soin de les imiter; et je ne puis croire
que l'hospitalit viole en la personne des filles de Scdase[700],
qui n'toit qu'un paysan de Leuctres, soit moins digne d'elle que
l'assassinat d'Agamemnon par sa femme, ou la vengeance de cette mort
par Oreste sur sa propre mre: quitte pour chausser le cothurne un peu
plus bas:

    _Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri_[701].

Je dirai plus, MONSIEUR: la tragdie doit exciter de la piti et de la
crainte[702], et cela est de ses parties essentielles, puisqu'il entre
dans sa dfinition[703]. Or s'il est vrai que ce dernier sentiment ne
s'excite en nous par sa reprsentation que quand nous voyons souffrir
nos semblables[704], et que leurs infortunes nous en font apprhender
de pareilles, n'est-il pas vrai aussi qu'il y pourroit tre excit
plus fortement par la vue des malheurs arrivs aux personnes de notre
condition,  qui nous ressemblons tout  fait, que par l'image de ceux
qui font trbucher de leurs trnes les plus grands monarques, avec qui
nous n'avons aucun rapport qu'en tant que nous sommes susceptibles des
passions qui les ont jets dans ce prcipice: ce qui ne se rencontre
pas toujours? Que si vous trouvez quelque apparence en ce
raisonnement, et ne dsapprouvez pas qu'on puisse faire une tragdie
entre des personnes mdiocres, quand leurs infortunes ne sont pas
au-dessous de sa dignit, permettez-moi de conclure, _a simili_, que
nous pouvons faire une comdie entre des personnes illustres, quand
nous nous en proposons quelque aventure qui ne s'lve point au-dessus
de sa porte. Et certes, aprs avoir lu dans Aristote que la tragdie
est une imitation des actions[705], et non pas des hommes, je pense
avoir quelque droit de dire la mme chose de la comdie, et de prendre
pour maxime que c'est par la seule considration des actions, sans
aucun gard aux personnages, qu'on doit dterminer de quelle espce
est un pome dramatique. Voil, MONSIEUR, bien du discours, dont il
n'toit pas besoin[706] pour vous attirer  mon parti, et gagner votre
suffrage en faveur du titre que j'ai donn  _Don Sanche_. Vous savez
mieux que moi tout ce que je vous dis; mais comme j'en fais confidence
au public, j'ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse
souvenir des choses dont je lui dois quelque lumire. Je continuerai
donc, s'il vous plat, et lui dirai que _Don Sanche_ est une vritable
comdie, quoique tous les acteurs y soient ou rois ou grands
d'Espagne, puisqu'on n'y voit natre aucun pril par qui nous
puissions tre ports  la piti ou  la crainte. Notre aventurier
Carlos n'y court aucune risque[707]. Deux de ses rivaux sont trop
jaloux de leur rang pour se commettre avec lui, et trop gnreux pour
lui dresser quelque supercherie. Le mpris qu'ils en font, sur
l'incertitude de son origine, ne dtruit point en eux l'estime de sa
valeur, et se change en respect sitt qu'ils le peuvent souponner
d'tre ce qu'il est vritablement, quoiqu'il ne le sache pas. Le
troisime lie la partie avec lui, mais elle est incontinent rompue par
la Reine; et quand mme elle s'achveroit par la perte de sa vie, la
mort d'un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyable ni de terrible,
et par consquent rien de tragique. Il a de grands dplaisirs, et qui
semblent vouloir quelque piti de nous, lorsqu'il dit lui-mme  une
de ses matresses:

    Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines[708];

mais nous ne voyons autre chose dans les comdies que des amants qui
vont mourir, s'ils ne possdent ce qu'ils aiment, et de semblables
douleurs ne prparant aucun effet tragique, on ne peut dire qu'elles
aillent au-dessus de la comdie. Il tombe dans l'unique malheur qu'il
apprhende: il est dcouvert pour fils d'un pcheur; mais en cet tat
mme, il n'a garde de nous demander notre piti, puisqu'il s'offense
de celle de ses rivaux. Ce n'est point un hros  la mode d'Euripide,
qui les habilloit de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs:
celui-ci soutient sa disgrce avec tant de fermet, qu'il nous imprime
plus d'admiration de son grand courage, que de compassion de son
infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive, mais cette
crainte n'a sa source que dans l'intrt que nous prenons d'ordinaire
 ce qui touche le premier acteur, et se peut ranger _inter communia
utriusque dramatis_, aussi bien que la reconnoissance qui fait le
dnouement de cette pice. La crainte tragique ne devance pas le
malheur du hros, elle le suit; elle n'est pas pour lui, elle est pour
nous; et se produisant par une prompte application que la vue de ses
malheurs nous fait faire sur nous-mmes, elle purge en nous les
passions que nous en voyons tre la cause. Enfin je ne vois rien en ce
pome qui puisse mriter le nom de tragdie, si nous ne voulons nous
contenter de la dfinition qu'en donne Averros[709], qui l'appelle
simplement un art de louer[710]. En ce cas, nous ne lui pourrons
dnier ce titre sans nous aveugler volontairement, et ne vouloir pas
voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinture des puissantes
impressions que les rares qualits d'un honnte homme font sur toutes
sortes d'esprits, qui est une faon de louer assez ingnieuse et hors
du commun des pangyriques. Mais j'aurois mauvaise grce de me
prvaloir d'un auteur arabe, que je ne connois que sur la foi d'une
traduction latine; et puisque sa paraphrase abrge le texte d'Aristote
en cet article, au lieu de l'tendre, je ferai mieux d'en croire ce
dernier, qui ne permet point  cet ouvrage de prendre un nom plus
relev que celui de comdie. Ce n'est pas que je n'aye hsit quelque
temps sur ce que je n'y voyois rien qui pt mouvoir  rire. Cet
agrment a t jusqu'ici[711] tellement de la pratique de la comdie,
que beaucoup ont cru qu'il toit aussi de son essence; et je serois
encore dans ce scrupule, si je n'en avois t guri par votre
Heinsius, de qui je viens d'apprendre heureusement que _movere risum
non constituit comoediam, sed plebis aucupium est, et abusus_[712].
Aprs l'autorit d'un si grand homme, je serois coupable de chercher
d'autres raisons et de craindre d'tre mal fond  soutenir que la
comdie se peut passer du ridicule. J'ajoute  celle-ci l'pithte de
_hroque_[713], pour satisfaire aucunement  la dignit de ses
personnages, qui pourroit sembler profane par la bassesse d'un titre
que jamais on n'a appliqu si haut[714]. Mais, aprs tout, MONSIEUR,
ce n'est qu'un _interim_, jusqu' ce que vous m'ayez appris comme j'ai
d l'intituler. Je ne vous l'adresse que pour vous l'abandonner
entirement; et si vos Elzviers se saisissent de ce pome, comme ils
ont fait de quelques-uns des miens qui l'ont prcd[715], ils peuvent
le faire voir[716]  vos provinces sous le titre que vous lui jugerez
plus convenable, et nous excuterons ici l'arrt que vous en aurez
donn. J'attends de vous cette instruction avec impatience, pour
m'affermir dans mes premires penses, ou les rejeter comme de
mauvaises tentations: elles flotteront jusque-l; et si vous ne me
pouvez accorder[717] la gloire d'avoir assez appuy une nouveaut,
vous me laisserez du moins celle d'avoir passablement dfendu un
paradoxe. Mais quand mme vous m'terez[718] toutes les deux, je m'en
consolerai fort aisment, parce que je suis trs-assur que vous ne
m'en sauriez ter une qui m'est beaucoup plus prcieuse: c'est celle
d'tre toute ma vie,

    MONSIEUR,

    Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

    CORNEILLE.

  [689] Voyez tome IV, p. 133, note 1.--Cette _ptre_ ne se
  trouve, ainsi que l'_Argument_ qui la suit, que dans les ditions
  antrieures  1660.

  [690] Les ditions de 1653 et de 1655 donnent, par erreur
  videmment, _honneur_, au lieu de _humeur_.

  [691] Horace, _Art potique_, vers 223 et 224.

  [692] _Ibidem_, vers 288.

  [693] _Ibidem_, vers 286 et 287.

  [694] Voyez tome III, p. 117, note 1 et note _a_.

  [695] Voyez le chapitre VI de la _Potique_.

  [696] Dans les ditions de 1654 et de 1656, ce mot est crit
  _rtraint_. Voyez tome I, p. 35, note 2, et p. 54, note 1.

  [697] VAR. (dit. de 1650 in-8): qu'aux incidents de sa vie et
  de ses moeurs.

  [698] Voyez tome I, p. 56.

  [699] Voyez tome I, p. 65.

  [700] Voyez tome I, p. 55, note 1.

  [701] Horace, _Art potique_, vers 95.

  [702] Voyez tome I, p. 52.

  [703] VAR. (dit. de 1650 in-8): puisqu'il entre dans la
  dfinition.

  [704] Voyez tome I, p. 53.

  [705] (Grec: Estin oun tragdia mimsis praxes) (_Potique_,
  chapitre VI.)

  [706] VAR. (dit. de 1650 in-8): dont il n'est pas besoin.

  [707] VAR. (dit. de 1650 in-8): aucun risque.--Le mot _risque_
  tait alors des deux genres.

  [708] Acte II, scne IV, vers 701.

  [709] Ibn Roschd Averros, n  Cordoue, mort  Maroc en 1192.

  [710] Mores.... et anim sententi sunt insigniores tragoedi
  partes: ars enim laudandi non est ars confingens hominum
  substantiam.... (_Paraphrases Averrois in librum Poetic
  Aristotelis, Abrahamo de Balmes interprete_, cap. IV.)

  [711] VAR. (dit. de 1650 in-8): jusques ici.

  [712] _Ad Horatii de Plauto et Terentio judicium, Dissertatio._

  [713] Tel est le texte de toutes les ditions; c'est aussi celui
  de Voltaire (1764).

  [714] Voyez tome I, p. 25.

  [715] Voyez tome IV, p. 134, note 2.

  [716] VAR. (dit. de 1655): ils le peuvent faire voir.

  [717] VAR. (dit. de 1650 in-8): et si vous ne pouvez
  m'accorder.

  [718] Vous m'terez est le texte de toutes les ditions
  publies du vivant de Corneille. Voltaire y a substitu: vous
  m'teriez.




ARGUMENT.


D. Fernand, roi d'Aragon, chass de ses tats par la rvolte de D.
Garcie d'Ayala, comte de Fuensalida, n'avoit plus sous son obissance
que la ville de Catalaud et le territoire des environs, lorsque la
reine D.[719] Lonor, sa femme, accoucha d'un fils, qui fut nomm D.
Sanche. Ce dplorable prince, craignant qu'il ne demeurt expos aux
fureurs de ce rebelle, le fit aussitt enlever par D. Raymond de
Moncade, son confident, afin de le faire nourrir secrtement. Ce
cavalier, trouvant dans le village de Bubiera la femme d'un pcheur
nouvellement accouche d'un enfant mort, lui donne celui-ci  nourrir,
sans lui dire qui il toit; mais seulement qu'un jour le roi et la
reine d'Aragon le feroient Grand lorsqu'elle leur feroit prsenter par
lui un petit crin, qu'en mme temps il lui donna. Le mari de cette
pauvre femme toit pour lors  la guerre, si bien que revenant au bout
d'un an, il prit aisment cet enfant pour sien, et l'leva comme s'il
en et t le pre. La Reine ne put jamais savoir du Roi o il avoit
fait porter son fils: et tout ce qu'elle en tira, aprs beaucoup de
prires, ce fut qu'elle le reconnotroit un jour quand on lui
prsenteroit cet crin, o il auroit mis[720] leurs deux portraits,
avec un billet de sa main et quelques autres pices de remarque; mais
voyant qu'elle continuoit toujours  en vouloir savoir davantage, il
arrta sa curiosit tout d'un coup, et lui dit qu'il toit mort. Il
soutint aprs cela cette malheureuse guerre encore trois ou quatre
ans, ayant toujours quelque nouveau dsavantage, et mourut enfin de
dplaisir et de fatigue, laissant ses affaires dsespres, et la
Reine grosse,  qui il conseilla d'abandonner entirement l'Aragon et
se rfugier en Castille: elle excuta ses ordres, et y accoucha d'une
fille nomme D. Elvire, qu'elle y leva jusques  l'ge de vingt ans.
Cependant le jeune prince D. Sanche, qui se croyoit fils d'un pcheur,
ds qu'il en eut atteint seize, se drobe de ses parents et se jette
dans les armes du roi de Castille, qui avoit de grandes guerres
contre les Maures[721]; et de peur d'tre connu pour ce qu'il pensoit
tre[722], il quitte le nom de Sanche qu'on lui avoit laiss, et prend
celui de Carlos. Sous ce faux nom, il fait tant de merveilles, qu'il
entre en grande considration auprs du roi D. Alphonse,  qui il
sauve la vie en un jour de bataille; mais comme ce monarque toit prs
de le rcompenser, il est surpris de la mort, et ne lui laisse autre
chose que les favorables regards de la reine D. Isabelle, sa soeur et
son hritire, et de la jeune princesse d'Aragon, D. Elvire, que
l'admiration de ses belles actions avoit portes toutes deux jusques 
l'aimer[723], mais d'un amour touff par le souvenir de ce qu'elles
devoient  la dignit de leur naissance. Lui-mme avoit conu aussi
de la passion pour toutes deux, sans oser prtendre  pas une, se
croyant si fort indigne d'elles. Cependant tous les grands de Castille
ne voyant point de rois voisins qui pussent pouser leur reine,
prtendent  l'envi l'un de l'autre  son mariage, et tant prs de
former une guerre civile pour ce sujet, les tats du royaume la
supplient de choisir un mari, pour viter les malheurs qu'ils en
prvoyoient devoir natre. Elle s'en excuse comme ne connoissant pas
assez particulirement le mrite de ses prtendants, et leur commande
de choisir[724] eux-mmes les trois qu'ils en jugent les plus dignes,
les assurant que s'il se rencontre quelqu'un entre ces trois pour qui
elle puisse prendre quelque inclination, elle l'pousera. Ils
obissent, et lui nomment D. Manrique de Lare, D. Lope de Gusman, et
D. Alvar de Lune, qui bien que passionn pour la princesse D. Elvire,
et cru faire une lchet et offenser sa reine, s'il et rejet
l'honneur qu'il recevoit de son pays par cette nomination. D'autre
ct, les Aragonois, ennuys de la tyrannie de D. Garcie et de D.
Ramire, son fils, les chassent de Saragosse; et les ayant assigs
dans la forteresse de Jaca, envoient des dputs  leurs princesses,
rfugies[725] en Castille, pour les prier de revenir prendre
possession d'un royaume qui leur appartenoit. Depuis leur dpart, ces
deux tyrans ayant t tus en la prise de Jaca, D. Raymond, qu'ils y
tenoient prisonnier depuis six ans, apprend  ces peuples que D.
Sanche, leur prince, toit vivant, et part aussitt pour le chercher 
Bubiera, o il apprend que le pcheur, qui le croyoit son fils,
l'avoit perdu depuis huit ans, et l'toit all chercher en Castille,
sur quelques nouvelles qu'il en avoit eues par un soldat qui avoit
servi sous lui contre les Maures. Il pousse aussitt de ce ct-l, et
joint les dputs comme ils toient prs d'arriver. C'est par son
arrive que l'aventurier Carlos est reconnu pour le prince D. Sanche;
aprs quoi la reine D. Isabelle se donne  lui, du consentement mme
des trois que ses tats lui avoient nomms; et D. Alvar en obtient la
princesse D. Elvire, qui par cette reconnoissance se trouve tre sa
soeur.

  [719] Dans les prliminaires du _Cid_, au tome III, nous avons
  imprim _Dona_. Nous aurions d,  l'exemple des ditions
  publies du vivant de Corneille, nous contenter, comme nous
  faisons ici, de l'abrviation D.; car nous ne savons pas si le
  mot employ par notre pote tait l'espagnol _Dona_, ou la forme
  francise _Donne_, que nous trouvons dans _Don Sanche_, au vers
  837 et en sept autres endroits. Le mot est crit ainsi en toutes
  lettres (_Donne_) dans les ditions de 1663-1682; les
  prcdentes, et celle de 1692, n'ont, mme dans les vers, que
  l'initiale D.

  [720] VAR. (dit. de 1650 in-12 et de 1654-1656): o il avoit
  mis.

  [721] L'impression de 1650 in-4 donne seule ici _Mores_. Dans
  les vers de la pice, o le mot revient plusieurs fois, certaines
  ditions donnent _Maures_, d'autres _Mores_. De 1663  1692
  aucune n'a constamment partout la mme orthographe pour ce
  mot.--Voyez ci-dessus, p. 296 et tome III, p. 136, note 2.

  [722] VAR. (dit. de 1650 in-8): connu ce qu'il pensoit tre.

  [723] VAR. (dit. de 1650 in-8): jusqu' l'aimer.

  [724] VAR. (dit. de 1650 in-4 et in-8): et leur commande
  choisir.

  [725] Le mot _rfugies_ est omis dans l'dition de 1650 in-8.




EXAMEN.

Cette pice est toute d'invention, mais elle n'est pas toute de la
mienne. Ce qu'a de fastueux le premier acte est tir d'une comdie
espagnole, intitule _el Palacio confuso_[726]; et la double
reconnoissance qui finit le cinquime est prise du roman de D.
Plage[727]. Elle eut d'abord grand clat sur le thtre; mais une
disgrce particulire fit avorter toute sa bonne fortune. Le refus
d'un illustre suffrage[728] dissipa les applaudissements que le public
lui avoit donns trop libralement, et anantit si bien tous les
arrts que Paris et le reste de la cour avoient prononcs en sa
faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva relgue dans les
provinces, o elle conserve encore son premier lustre.

Le sujet n'a pas grand artifice. C'est un inconnu, assez honnte homme
pour se faire aimer de deux reines. L'ingalit des conditions met un
obstacle au bien qu'elles lui veulent durant quatre actes et demi; et
quand il faut de ncessit finir la pice, un bon homme[729] semble
tomber des nues pour faire dvelopper le secret de sa naissance, qui
le rend mari de l'une, en le faisant reconnotre pour frre de
l'autre:

    _Hc eadem a summo exspectes minimoque poeta_[730].

D. Raymond et ce pcheur ne suivent point la rgle que j'ai voulu
tablir, de n'introduire aucun acteur qui ne fut insinu ds le
premier acte, ou appel par quelqu'un de ceux qu'on y a connus. Il
m'toit ais d'y faire dire  la reine D. Lonor ce qu'elle dit 
l'entre du quatrime; mais si elle et fait savoir qu'elle et eu un
fils, et que le Roi, son mari, lui et appris en mourant que D.
Raymond avoit un secret  lui rvler, on et trop tt devin que
Carlos toit ce prince. On peut dire de D. Raymond qu'il vient avec
les dputs d'Aragon dont il est parl au premier acte, et qu'ainsi il
satisfait aucunement  cette rgle; mais ce n'est que par hasard
qu'il vient avec eux. C'toit le pcheur qu'il toit all chercher, et
non pas eux; et il ne les joint sur le chemin qu' cause de ce qu'il a
appris chez ce pcheur, qui de son ct vient en Castille de son seul
mouvement, sans y tre amen par aucun incident dont on aye parl dans
la protase[731]; et il n'a point de raison d'arriver ce jour-l plutt
qu'un autre, sinon que la pice n'auroit pu finir s'il ne ft arriv.

L'unit de jour y est si peu violente, qu'on peut soutenir que
l'action ne demande pour sa dure que le temps de sa reprsentation.
Pour celle de lieu, j'ai dj dit que je n'en parlerois plus sur les
pices qui restent  examiner en ce volume[732]. Les sentiments du
second acte ont autant ou plus de dlicatesse qu'aucuns que j'aye mis
sur le thtre. L'amour des deux reines pour Carlos y parot
trs-visible, malgr le soin et l'adresse que toutes les deux
apportent  le cacher dans leurs diffrents caractres, dont l'un
marque plus d'orgueil, et l'autre plus de tendresse. La confidence
qu'y fait celle de Castille avec Blanche est assez ingnieuse; et par
une rflexion sur ce qui s'est pass au premier acte, elle prend
occasion de faire savoir aux spectateurs sa passion pour ce brave
inconnu, qu'elle a si bien veng du mpris qu'en ont fait les comtes.
Ainsi on ne peut dire qu'elle choisisse sans raison ce jour-l plutt
qu'un autre pour lui en confier le secret, puisqu'il parot qu'elle le
sait dj, et qu'elles ne font que raisonner ensemble sur ce qu'on
vient de voir reprsenter.

  [726] Les bibliographes et les critiques sont trs-diviss au
  sujet de cet ouvrage. La Huerta, dans le _Catalogo alphabetico de
  las comedias_ (Madrid, 1785, in-16) qui fait partie de son
  _Theatro hespaol_, indique (p. 137) deux comdies diffrentes
  sous le mme titre: _el Palacio confuso_ de Mira de Mescua, _el
  Palacio confuso_ de Lope; mais le mme la Huerta dclare, dans
  une prface cite par M. Harzenbusch au tome IV de son Calderon,
  qu'il n'a vu que le _Palacio confuso_ de Mira de Mescua, dont
  l'action se passe en Italie, et qu'il n'a jamais pu se procurer
  la pice de Lope. M. de Schack pense qu'il n'existe qu'une seule
  comdie sous ce titre et croit pouvoir affirmer,  la page 44 de
  son _Supplment_, que le _Palacio confuso_ attribu  Mescua est
  de Lope. Nous avons vainement parcouru les bibliothques de
  Paris; un instant nous avons cru tenir les deux comdies;
  d'anciens catalogues manuscrits nous ont indiqu ici _le Palacio
  confuso_ de Lope, l celui de Mira de Mescua; mais, malgr les
  recherches les plus persvrantes, les volumes ainsi dsigns
  n'ont pu tre trouvs. On voit du reste, par ce que dit
  Corneille, que le rapprochement que nous aurions voulu prsenter
  au lecteur n'auroit gure port que sur une scne du premier
  acte.

  [727] _Dom Pelage ou l'entre des Maures en Espagne...._ par le
  sieur de Iuuenel. A Paris, chez Guillaume Mac.... M.DC.XLV, 2.
  vol. in-8.--Voyez ci-aprs, p. 483, note 810. et p. 489, note 817.

  [728] Voyez la _Notice_, p. 400.

  [729] Dans l'dition de 1692: un homme.

  [730] _Exspectes eadem a summo...._ (Juvnal, _Satire_ 1, vers
  14.)

  [731] Voyez le _Discours des trois units_, tome I, p. 101.

  [732] Dans l'dition de 1692: qui restoient  examiner. Voyez
  ci-dessus, p. 153, note 271, quel est, dans les diverses
  impressions, le contenu du volume o se trouve _Don Sanche_.



LISTE DES DITIONS QUI ONT T COLLATIONNES POUR LES VARIANTES DE
_DON SANCHE D'ARAGON_.


DITIONS SPARES.

    1650 in-4;
    1650 petit in-8;
    1650 in-12;
    1653 in-12;


RECUEILS.

    1654 in-12[733]; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8; 1663 in-fol.;
    1664 in-8; 1668 in-12; 1682 in-12.

  [733] Dans ce recueil, l'Achev d'imprimer de _Don Sanche_ porte
  la date du 13 aot 1650. Voyez ci-dessus, p. 257, et p. 313,
  note 540.




ACTEURS.


    D.[734] ISABELLE, reine de Castille.
    D. LONOR, reine d'Aragon.
    D. ELVIRE, princesse d'Aragon.
    BLANCHE, dame d'honneur de la reine de Castille.
    CARLOS, cavalier[735] inconnu, qui se trouve tre D. Sanche,
      roi d'Aragon.
    D. RAYMOND DE MONCADE, favori du dfunt roi d'Aragon.
    D. LOPE DE GUSMAN,   }
    D. MANRIQUE DE LARE, } grands de Castille.
    D. ALVAR DE LUNE,    }


La scne est  Valladolid.

  [734] Voyez ci-dessus, p. 411, note 719.

  [735] L'dition de 1692 donne _chevalier_, au lieu de _cavalier_.




DON SANCHE D'ARAGON.

COMDIE HROIQUE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

D. LONOR, D. ELVIRE.

D. LONOR.

    Aprs tant de malheurs, enfin le ciel propice
    S'est rsolu, ma fille,  nous faire justice:
    Notre Aragon, pour nous presque tout rvolt,
    Enlve  nos tyrans[736] ce qu'ils nous ont t,
    Brise les fers honteux de leurs injustes chanes,                5
    Se remet sous nos lois, et reconnot ses reines;
    Et par ses dputs, qu'aujourd'hui l'on attend,
    Rend d'un si long exil le retour clatant.
      Comme nous, la Castille attend cette journe
    Qui lui doit de sa reine assurer l'hymne:                     10
    Nous l'allons voir ici faire choix d'un poux.
    Que ne puis-je, ma fille, en dire autant de vous!
    Nous allons en des lieux sur qui vingt ans d'absence
    Nous laissent une foible et douteuse puissance:
    Le trouble rgne encore o vous devez rgner;                   15
    Le peuple vous rappelle, et peut vous ddaigner,
    Si vous ne lui portez, au retour de Castille,
    Que l'avis d'une mre et le nom d'une fille.
    D'un mari valeureux les ordres et le bras
    Sauroient bien mieux que nous assurer vos tats,                20
    Et par des actions nobles, grandes et belles,
    Dissiper les mutins, et dompter les rebelles.
    Vous ne pouvez manquer d'amants dignes de vous[737];
    On aime votre sceptre, on vous aime; et sur tous,
    Du comte don Alvar la vertu non commune                         25
    Vous aima dans l'exil et durant l'infortune.
    Qui vous aima sans sceptre et se fit votre appui,
    Quand vous le recouvrez, est bien digne de lui.

    D. ELVIRE.

    Ce comte est gnreux, et me l'a fait parotre;
    Aussi le ciel pour moi l'a voulu reconnotre;                   30
    Puisque les Castillans l'ont mis entre les trois
    Dont  leur grande reine ils demandent le choix;
    Et comme ses rivaux lui cdent en mrite,
    Un espoir  prsent plus doux le sollicite;
    Il rgnera sans nous. Mais, Madame, aprs tout,                 35
    Savez-vous  quel choix l'Aragon se rsout,
    Et quels troubles nouveaux j'y puis faire renatre,
    S'il voit que je lui mne un tranger pour matre?
    Montons, de grce, au trne; et de l beaucoup mieux
    Sur le choix d'un poux nous baisserons les yeux.               40

    D. LONOR.

    Vous les abaissez trop; une secrte flamme
    A dj malgr moi fait ce choix dans votre me:
    De l'inconnu Carlos l'clatante valeur
    Aux mrites du comte a ferm votre coeur.
    Tout est illustre en lui, moi-mme je l'avoue;                  45
    Mais son sang, que le ciel n'a form que de boue,
    Et dont il cache exprs la source obstinment....

    D. ELVIRE.

    Vous pourriez en juger plus favorablement;
    Sa naissance inconnue est peut-tre sans tache:
    Vous la prsumez basse  cause qu'il la cache;                  50
    Mais combien a-t-on vu de princes dguiss
    Signaler leur vertu sous des noms supposs,
    Dompter des nations, gagner des diadmes,
    Sans qu'aucun les connt, sans se connotre eux-mmes!

    D. LONOR.

    Quoi? voil donc enfin de quoi vous vous flattez!               55

    D. ELVIRE.

    J'aime et prise en Carlos ses rares qualits.
    Il n'est point d'me noble  qui tant de vaillance
    N'arrache cette estime et cette bienveillance;
    Et l'innocent tribut de ces affections[738]
    Que doit toute la terre aux belles actions,                     60
    N'a rien qui dshonore une jeune princesse.
    En cette qualit, je l'aime et le caresse;
    En cette qualit, ses devoirs assidus
    Me rendent les respects  ma naissance dus.
    Il fait sa cour chez moi comme un autre peut faire:             65
    Il a trop de vertus pour tre tmraire;
    Et si jamais ses voeux s'chappoient jusqu' moi,
    Je sais ce que je suis, et ce que je me doi.

    D. LONOR.

    Daigne le juste ciel vous donner le courage
    De vous en souvenir et le mettre en usage!                      70

    D. ELVIRE.

    Vos ordres sur mon coeur sauront toujours rgner.

    D. LONOR.

    Cependant ce Carlos vous doit accompagner,
    Doit venir jusqu'aux lieux de votre obissance,
    Vous rendre ces respects dus  votre naissance[739],
    Vous faire, comme ici, sa cour tout simplement?                 75

    D. ELVIRE.

    De ses pareils la guerre est l'unique lment:
    Accoutums d'aller de victoire en victoire,
    Ils cherchent en tous lieux les dangers et la gloire,
    La prise de Sville, et les Mores dfaits,
    Laissent  la Castille une profonde paix:                       80
    S'y voyant sans emploi, sa grande me inquite
    Veut bien de don Garcie achever la dfaite,
    Et contre les efforts d'un reste de mutins
    De toute sa valeur hter nos bons destins.

    D. LONOR.

    Mais quand il vous aura dans le trne affermie,                 85
    Et jet sous vos pieds la puissance ennemie,
    S'en ira-t-il soudain aux climats trangers
    Chercher tout de nouveau la gloire et les dangers?

    D. ELVIRE.

    Madame, la Reine entre.


SCNE II.

D. ISABELLE, D. LONOR, D. ELVIRE, BLANCHE.

    D. LONOR.

                            Aujourd'hui donc, Madame,
    Vous allez d'un hros rendre heureuse la flamme,                90
    Et d'un mot satisfaire aux plus ardents souhaits
    Que poussent vers le ciel vos fidles sujets.

    D. ISABELLE.

    Dites, dites plutt qu'aujourd'hui, grandes reines,
    Je m'impose  vos yeux la plus dure des gnes,
    Et fais dessus moi-mme un illustre attentat                    95
    Pour me sacrifier au repos de l'tat.
    Que c'est un sort fcheux et triste que le ntre,
    De ne pouvoir rgner que sous les lois d'un autre;
    Et qu'un sceptre soit cru d'un si grand poids pour nous,
    Que pour le soutenir il nous faille un poux!                  100
      A peine ai-je deux mois port le diadme,
    Que de tous les cts j'entends dire qu'on m'aime,
    Si toutefois sans crime et sans m'en indigner
    Je puis nommer amour une ardeur de rgner.
    L'ambition des grands  cet espoir ouverte                     105
    Semble pour m'acqurir s'apprter  ma perte;
    Et pour trancher le cours de leurs dissensions,
    Il faut fermer la porte  leurs prtentions;
    Il m'en faut choisir un; eux-mmes m'en convient,
    Mon peuple m'en conjure, et mes tats m'en prient;
    Et mme par mon ordre ils m'en proposent trois,
    Dont mon coeur  leur gr peut faire un digne choix.
    Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare,
    Et don Alvar de Lune, ont un mrite rare;
    Mais que me sert ce choix qu'on fait en leur faveur,           115
    Si pas un d'eux enfin n'a celui de mon coeur?

    D. LONOR.

    On vous les a nomms, mais sans vous les prescrire;
    On vous obira, quoi qu'il vous plaise lire:
    Si le coeur a choisi, vous pouvez faire un roi.

    D. ISABELLE.

    Madame, je suis reine, et dois rgner sur moi.                 120
    Le rang que nous tenons, jaloux de notre gloire,
    Souvent dans un tel choix nous dfend de nous croire,
    Jette sur nos desirs un joug imprieux,
    Et ddaigne l'avis et du coeur et des yeux.
    Qu'on ouvre. Juste ciel, vois ma peine et m'inspire            125
    Et ce que je dois faire, et ce que je dois dire.


SCNE III.

D. ISABELLE, D. LONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, D. LOPE, D. MANRIQUE, D.
ALVAR, CARLOS.

    D. ISABELLE.

    Avant que de choisir je demande un serment,
    Comtes, qu'on agrera mon choix aveuglment;
    Que les deux mpriss, et tous les trois peut-tre,
    De ma main, quel qu'il soit, accepteront un matre;            130
    Car enfin je suis libre  disposer de moi;
    Le choix de mes tats ne m'est point une loi;
    D'une troupe importune il m'a dbarrasse,
    Et d'eux tous sur vous trois dtourn ma pense,
    Mais sans ncessit de l'arrter sur vous.                     135
    J'aime  savoir par l qu'on vous prfre  tous;
    Vous m'en tes plus chers et plus considrables:
    J'y vois de vos vertus les preuves honorables;
    J'y vois la haute estime o sont vos grands exploits;
    Mais quoique mon dessein soit d'y borner mon choix,            140
    Le ciel en un moment quelquefois nous claire.
    Je veux, en le faisant, pouvoir ne le pas faire,
    Et que vous avouiez que pour devenir roi,
    Quiconque me plaira n'a besoin que de moi.

    D. LOPE.

    C'est une autorit qui vous demeure entire;                   145
    Votre tat avec vous n'agit que par prire,
    Et ne vous a pour nous fait voir ses sentiments
    Que par obissance  vos commandements.
    Ce n'est point ni son choix ni l'clat de ma race
    Qui me font, grande reine, esprer cette grce:                150
    Je l'attends de vous seule et de votre bont,
    Comme on attend un bien qu'on n'a pas mrit,
    Et dont, sans regarder service, ni famille[740],
    Vous pouvez faire part au moindre de Castille.
    C'est  nous d'obir, et non d'en murmurer;                    155
    Mais vous nous permettrez toutefois d'esprer
    Que vous ne ferez choir cette faveur insigne,
    Ce bonheur d'tre  vous, que sur le moins indigne;
    Et que votre vertu vous fera trop savoir
    Qu'il n'est pas bon d'user de tout votre pouvoir.              160
    Voil mon sentiment.

    D. ISABELLE.

                         Parlez, vous, don Manrique.

    D. MANRIQUE.

    Madame, puisqu'il faut qu' vos yeux je m'explique[741],
    Quoique votre discours nous ai fait des leons
    Capables d'ouvrir l'me  de justes soupons,
    Je vous dirai pourtant, comme  ma souveraine,                 165
    Que pour faire un vrai roi vous le fassiez en reine,
    Que vous laisser borner, c'est vous-mme affoiblir
    La dignit du rang qui le doit ennoblir;
    Et qu' prendre pour loi le choix qu'on vous propose,
    Le roi que vous feriez vous devroit peu de chose,              170
    Puisqu'il tiendroit les noms de monarque et d'poux
    Du choix de vos tats aussi bien que de vous.
      Pour moi, qui vous aimai sans sceptre et sans couronne,
    Qui n'ai jamais eu d'yeux que pour votre personne,
    Que mme le feu Roi daigna considrer                          175
    Jusqu' souffrir ma flamme et me faire esprer,
    J'oserai me promettre un sort assez propice
    De cet aveu d'un frre et quatre ans de service;
    Et sur ce doux espoir duss-je me trahir,
    Puisque vous le voulez, je jure d'obir.                       180

    D. ISABELLE.

    C'est comme il faut m'aimer. Et don Alvar de Lune?

    D. ALVAR.

    Je ne vous ferai point de harangue importune.
    Choisissez hors des trois, tranchez absolument:
    Je jure d'obir, Madame, aveuglment.

    D. ISABELLE.

    Sous les profonds respects de cette dfrence                  185
    Vous nous cachez peut-tre un peu d'indiffrence;
    Et comme votre coeur n'est pas sans autre amour,
    Vous savez des deux parts faire bien votre cour.

    D. ALVAR.

    Madame....

    D. ISABELLE.

               C'est assez; que chacun prenne place.

(Ici les trois reines prennent chacune un fauteuil[742], et aprs que
les trois comtes et le reste des grands qui sont prsents se sont
assis sur des bancs prpars exprs, Carlos, y voyant une place vide,
s'y veut seoir, et D. Manrique l'en empche.)

    D. MANRIQUE.

    Tout beau, tout beau, Carlos! d'o vous vient cette audace?
    Et quel titre en ce rang a pu vous tablir[743]?

    CARLOS.

    J'ai vu la place vide, et cru la bien remplir.

    D. MANRIQUE.

    Un soldat bien remplir une place de comte!

    CARLOS.

    Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte.
    Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat                 195
    Qui ne m'ait bien acquis ce grand nom de soldat:
    J'en avois pour tmoin le feu Roi votre frre,
    Madame; et par trois fois....

    D. MANRIQUE.

                                  Nous vous avons vu faire,
    Et savons mieux que vous ce que peut votre bras.

    D. ISABELLE.

    Vous en tes instruits, et je ne la suis pas[744]:             200
    Laissez-le me l'apprendre. Il importe aux monarques
    Qui veulent aux vertus rendre de dignes marques,
    De les savoir connotre, et ne pas ignorer
    Ceux d'entre leurs sujets qu'ils doivent honorer.

    D. MANRIQUE.

    Je ne me croyois pas tre ici pour l'entendre.                 205

    D. ISABELLE.

    Comte, encore une fois, laissez-le me l'apprendre.
    Nous aurons temps pour tout. Et vous, parlez, Carlos.

    CARLOS.

    Je dirai qui je suis, Madame, en peu de mots.
      On m'appelle soldat: je fais gloire de l'tre[745];
    Au feu Roi par trois fois je le fis bien parotre.             210
    L'tendard de Castille,  ses yeux enlev,
    Des mains des ennemis par moi seul fut sauv:
    Cette seule action rtablit la bataille,
    Fit rechasser le More au pied de sa muraille,
    Et rendant le courage aux plus timides coeurs,                 215
    Rappela les vaincus, et dfit les vainqueurs.
    Ce mme roi me vit dedans l'Andalousie
    Dgager sa personne en prodiguant ma vie,
    Quand tout perc de coups, sur un monceau de morts,
    Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps,                 220
    Qu'enfin autour de lui ses troupes rallies,
    Celles qui l'enfermoient furent sacrifies;
    Et le mme escadron qui vint le secourir[746]
    Le ramena vainqueur, et moi prt  mourir.
    Je montai le premier sur les murs de Sville,                  225
    Et tins la brche ouverte aux troupes de Castille.
      Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits,
    Qui n'ont pas pour tmoins eu les yeux de mes rois.
    Tel me voit et m'entend, et me mprise encore,
    Qui gmiroit sans moi dans les prisons du More.                230

    D. MANRIQUE.

    Nous parlez-vous, Carlos, pour don Lope et pour moi?

    CARLOS.

    Je parle seulement de ce qu'a vu le Roi,
    Seigneur; et qui voudra parle  sa conscience.
      Voil dont le feu Roi me promit rcompense;
    Mais la mort le surprit comme il la rsolvoit.                 235

    D. ISABELLE.

    Il se ft acquitt de ce qu'il vous devoit;
    Et moi, comme hritant son sceptre et sa couronne,
    Je prends sur moi sa dette, et je vous la fais bonne.
    Seyez-vous[747], et quittons ces petits diffrends.

    D. LOPE.

    Souffrez qu'auparavant il nomme ses parents.                   240
    Nous ne contestons point l'honneur de sa vaillance,
    Madame; et s'il en faut notre reconnoissance,
    Nous avouerons tous deux qu'en ces combats derniers
    L'un et l'autre, sans lui, nous tions prisonniers;
    Mais enfin la valeur, sans l'clat de la race,                 245
    N'eut jamais aucun droit d'occuper cette place.

    CARLOS.

    Se pare qui voudra des noms de ses aeux:
    Moi, je ne veux porter que moi-mme en tous lieux;
    Je ne veux rien devoir  ceux qui m'ont fait natre,
    Et suis assez connu sans les faire connotre.                  250
    Mais pour en quelque sorte obir  vos lois,
    Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits:
    Ma valeur est ma race, et mon bras est mon pre.

    D. LOPE.

    Vous le voyez, Madame, et la preuve en est claire:
    Sans doute il n'est pas noble.

    D. ISABELLE.

                                   Eh bien! je l'anoblis[748],     255
    Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils.
    Qu'on ne conteste plus.

    D. MANRIQUE.

                            Encore un mot, de grce.

    D. ISABELLE.

    Don Manrique,  la fin, c'est prendre trop d'audace.
    Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?

    D. MANRIQUE.

    Oui, mais ce rang n'est d qu'aux hautes dignits;             260
    Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.

    D. ISABELLE,  Carlos.

    Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane,
    Comte de Pennafiel, gouverneur de Burgos.
    Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos?
    Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l'me?               265

(D. Manrique et D. Lope se lvent, et Carlos se sied.)

    D. MANRIQUE.

    Achevez, achevez; faites-le roi, Madame:
    Par ces marques d'honneur l'lever jusqu' nous,
    C'est moins nous l'galer que l'approcher de vous.
    Ce prambule adroit n'toit pas sans mystre;
    Et ces nouveaux serments qu'il nous a fallu faire              270
    Montroient bien dans votre me un tel choix prpar.
    Enfin vous le pouvez, et nous l'avons jur.
    Je suis prt d'obir; et loin d'y contredire,
    Je laisse entre ses mains et vous et votre empire.
    Je sors avant ce choix, non que j'en sois jaloux,              275
    Mais de peur que mon front n'en rougisse pour vous.

    D. ISABELLE.

    Arrtez, insolent: votre reine pardonne
    Ce qu'une indigne crainte imprudemment souponne;
    Et pour la dmentir, veut bien vous assurer
    Qu'au choix de ses tats elle veut demeurer[749];              280
    Que vous tenez encor mme rang dans son me;
    Qu'elle prend vos transports pour un excs de flamme,
    Et qu'au lieu d'en punir le zle injurieux,
    Sur un crime d'amour elle ferme les yeux.

    D. MANRIQUE.

    Madame, excusez donc si quelque antipathie....                 285

    D. ISABELLE.

    Ne faites point ici de fausse modestie:
    J'ai trop vu votre orgueil pour le justifier,
    Et sais bien les moyens de vous humilier.
      Soit que j'aime Carlos, soit que par simple estime
    Je rende  ses vertus un honneur lgitime,                     290
    Vous devez respecter, quels que soient mes desseins,
    Ou le choix de mon coeur, ou l'oeuvre de mes mains.
    Je l'ai fait votre gal; et quoiqu'on s'en mutine,
    Sachez qu' plus encor ma faveur le destine.
    Je veux qu'aujourd'hui mme il puisse plus que moi:
    J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi.
    S'il a tant de valeur que vous-mmes le dites,
    Il sait quelle est la vtre, et connot vos mrites,
    Et jugera de vous avec plus de raison
    Que moi, qui n'en connois que la race et le nom.               300
    Marquis, prenez ma bague, et la donnez pour marque
    Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque.
    Je vous laisse y penser tout ce reste du jour.
      Rivaux, ambitieux, faites-lui votre cour[750]:
    Qui me rapportera l'anneau que je lui donne                    305
    Recevra sur-le-champ ma main et ma couronne[751].
    Allons, reines, allons, et laissons-les juger
    De quel ct l'amour avoit su m'engager.


SCNE IV.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, CARLOS.

    D. LOPE.

    Eh bien! seigneur marquis, nous direz-vous, de grce[752],
    Ce que, pour vous gagner, il est besoin qu'on fasse?
    Vous tes notre juge, il faut vous adoucir.

    CARLOS.

    Vous y pourriez peut-tre assez mal russir.
    Quittez ces contre-temps de froide raillerie.

    D. MANRIQUE.

    Il n'en est pas saison, quand il faut qu'on vous prie.

    CARLOS.

    Ne raillons, ni prions, et demeurons amis.                     315
    Je sais ce que la Reine en mes mains a remis;
    J'en userai fort bien: vous n'avez rien  craindre,
    Et pas un de vous trois n'aura lieu de se plaindre.
      Je n'entreprendrai point de juger entre vous
    Qui mrite le mieux le nom de son poux:                       320
    Je serois tmraire, et m'en sens incapable;
    Et peut-tre quelqu'un m'en tiendroit rcusable.
    Je m'en rcuse donc, afin de vous donner
    Un juge que sans honte on ne peut souponner;
    Ce sera votre pe et votre bras lui-mme.                     325
    Comtes, de cet anneau dpend le diadme:
    Il vaut bien un combat; vous avez tous du coeur,
    Et je le garde....

    D. LOPE.

                       A qui, Carlos?

    CARLOS.

                                     A mon vainqueur.
    Qui pourra me l'ter l'ira rendre  la Reine:
    Ce sera du plus digne une preuve certaine.                     330
    Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu;
    Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.


SCNE V.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR.

    D. LOPE.

    Vous voyez l'arrogance[753].

    D. ALVAR.

                               Ainsi les grands courages
    Savent en gnreux repousser les outrages.

    D. MANRIQUE.

    Il se mprend pourtant, s'il pense qu'aujourd'hui              335
    Nous daignions mesurer notre pe avec lui.

    D. ALVAR.

    Refuser un combat!

    D. LOPE.

                       Des gnraux d'arme,
    Jaloux de leur honneur et de leur renomme,
    Ne se commettent point contre un aventurier.

    D. ALVAR.

    Ne mettez point si bas un si vaillant guerrier:                340
    Qu'il soit ce qu'en voudra prsumer votre haine,
    Il doit tre pour nous ce qu'a voulu la Reine[754].

    D. LOPE.

    La Reine qui nous brave, et sans gard au sang,
    Ose souiller ainsi l'clat de notre rang!

    D. ALVAR.

    Les rois de leurs faveurs ne sont jamais comptables;           345
    Ils font, comme il leur plat, et dfont nos semblables.

    D. MANRIQUE.

    Envers les majests[755] vous tes bien discret.
    Voyez-vous cependant qu'elle l'aime en secret?

    D. ALVAR.

    Dites, si vous voulez, qu'ils sont d'intelligence,
    Qu'elle a de sa valeur si haute confiance,                     350
    Qu'elle espre par l faire approuver son choix,
    Et se rendre avec gloire au vainqueur de tous trois,
    Qu'elle nous hait dans l'me autant qu'elle l'adore:
    C'est  nous d'honorer ce que la Reine honore.

    D. MANRIQUE.

    Vous la respectez fort; mais y prtendez-vous?                 355
    On dit que l'Aragon a des charmes si doux....

    D. ALVAR.

    Qu'ils me soient doux ou non, je ne crois pas sans crime
    Pouvoir de mon pays dsavouer l'estime;
    Et puisqu'il m'a jug digne d'tre son roi,
    Je soutiendrai partout l'tat qu'il fait de moi.               360
      Je vais donc disputer, sans que rien me retarde,
    Au marquis don Carlos cet anneau qu'il nous garde;
    Et si sur sa valeur je le puis emporter,
    J'attendrai de vous deux qui voudra me l'ter:
    Le champ vous sera libre.

    D. LOPE.

                              A la bonne heure, comte;
    Nous vous irons alors le disputer sans honte:
    Nous ne ddaignons point un si digne rival;
    Mais pour votre marquis, qu'il cherche son gal.


FIN DU PREMIER ACTE.

  [736] L'dition de 1682 porte par erreur: en nos tyrans.

  [737] _Var._ Et vous ne manquez pas d'amants dignes de vous.
  (1650-56)

  [738] On lit: de _ses_ affections, dans l'impression de 1650
  in-8, leon reproduite par l'dition de 1692.

  [739] _Var._ Vous rendre les respects dus  votre naissance.
  (1655)

  [740] _Var._ Et dont, sans regarder services, ni famille, (1650
  in-4 et in-12, 53 et 55)

  [741] _Var._ Puisque vous m'ordonnez, Reine, que je m'explique.
  (1650-56)

  [742] _Var._ _Ici les trois princesses prennent chacun un
  fauteuil._ (1650-56)--Voyez tome I, p. 228, note 3.

  [743] _Var._ Et quel titre en ce rang a su vous tablir?
  (1650-56)

  [744] _Var._ Vous en tes instruits, et je ne le suis pas. (1660
  et 63)--Cette leon a t reproduite par l'dition de 1692.

  [745] Vous m'appelez soldat, et je le suis sans doute, dit du
  Guesclin dans le _Don Pdre_ de Voltaire (acte IV, scne II).

  [746] _Var._ Et le mme escadron qui le vint secourir. (1650-56)

  [747] Ici et plus loin, au vers 262, les ditions de 1653 et de
  1655 portent seules: Soyez-vous.

  [748] On lit ici, et au vers 259, _ennoblir_, dans toutes les
  ditions publies du vivant de Corneille. On ne distinguait pas
  alors _anoblir_ d'_ennoblir_. Voyez le _Lexique_, et ci-dessus,
  p. 317, note 547.

  [749] L'dition de 1655 porte: qu'aux choix, au pluriel.

  [750] Molire parat s'tre rappel cette scne en crivant la
  premire du troisime acte des _Amants magnifiques_:

    ARISTIONE. Vous savez que je suis engage de parole  ne rien
    prononcer l-dessus; et, parmi ces deux princes, votre inclination
    ne peut point se tromper et faire un choix qui soit mauvais.

    RIPHILE. Pour ne point violenter votre parole ni mon scrupule,
    agrez, Madame, un moyen que j'ose proposer.

    ARISTIONE. Quoi, ma fille?

    RIPHILE. Que Sostrate dcide de cette prfrence....
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    IPHICRATE. C'est--dire, Madame, qu'il nous faut faire notre cour 
    Sostrate?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    SOSTRATE. Pourquoi me tant presser l-dessus? Peut-tre ai-je,
    Seigneur, quelque intrt secret qui s'oppose aux prtentions de
    votre amour. Peut-tre ai-je un ami qui brle, sans oser le dire,
    d'une flamme respectueuse pour les charmes divins dont vous tes
    pris....

    IPHICRATE. Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'tre vous-mme
    cet ami dont vous prenez les intrts.

  [751] _Var._ Recevra sur-le-champ ma main et la couronne. (1650
  in-4 et in-8)

  [752] _Var._ Eh bien! seigneur marquis, qu'est-il besoin qu'on fasse
        Pour avoir quelque part en votre bonne grce? (1650-56)

  [753] _Var._ Voyez-vous l'arrogance? (1650-56)--Thomas Corneille
  dans l'dition de 1692, a chang _vous voyez_ en _vous oyez_.

  [754] Il doit tre pour vous ce qu'a voulu la Reine. (1653-56)

  [755] L'dition de 1692 a corrig _les majests_ en _leurs
  majests_.




ACTE II.


SCNE PREMIRE.

D. ISABELLE, BLANCHE.

    D. ISABELLE.

    Blanche, as-tu rien connu d'gal  ma misre?
    Tu vois tous mes desirs condamns  se taire,                  370
    Mon coeur faire un beau choix sans l'oser accepter,
    Et nourrir un beau feu sans l'oser couter.
    Vois par l ce que c'est, Blanche, que d'tre reine[756]:
    Comptable de moi-mme au nom de souveraine,
    Et sujette  jamais du trne o je me voi,                     375
    Je puis tout pour tout autre et ne puis rien pour moi.
      O sceptres! s'il est vrai que tout vous soit possible,
    Pourquoi ne pouvez-vous rendre un coeur insensible?
    Pourquoi permettez-vous qu'il soit d'autres appas,
    Ou que l'on ait des yeux pour ne les croire pas?               380

    BLANCHE.

    Je prsumois tantt que vous les alliez croire:
    J'en ai plus d'une fois trembl pour votre gloire.
    Ce qu' vos trois amants vous avez fait jurer
    Au choix de don Carlos sembloit tout prparer:
    Je le nommois pour vous. Mais enfin par l'issue                385
    Ma crainte s'est trouve heureusement due;
    L'effort de votre amour a su se modrer;
    Vous l'avez honor sans vous dshonorer,
    Et satisfait ensemble, en trompant mon attente,
    La grandeur d'une reine et l'ardeur d'une amante.              390

    D. ISABELLE.

    Dis que pour honorer sa gnrosit,
    Mon amour s'est jou de mon autorit,
    Et qu'il a fait servir, en trompant ton attente,
    Le pouvoir de la Reine au courroux de l'amante.
      D'abord par ce discours, qui t'a sembl suspect,             395
    Je voulois seulement essayer leur respect,
    Soutenir jusqu'au bout la dignit de reine;
    Et comme enfin ce choix me donnoit de la peine,
    Perdre quelques moments, choisir un peu plus tard:
    J'allois nommer pourtant, et nommer au hasard;                 400
    Mais tu sais quel orgueil ont lors montr les comtes,
    Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de hontes.
    Certes, il est bien dur  qui se voit rgner
    De montrer quelque estime, et la voir ddaigner.
    Sous ombre de venger sa grandeur mprise,                     405
    L'amour  la faveur trouve une pente aise;
    A l'intrt du sceptre aussitt attach,
    Il agit d'autant plus qu'il se croit bien cach,
    Et s'ose imaginer qu'il ne fait rien parotre
    Que ce change de nom ne fasse mconnotre.                     410
    J'ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur;
    Il doit  ses jaloux tous ces titres d'honneur:
    M'en voulant faire avare, ils m'en faisoient prodigue;
    Ce torrent grossissoit, rencontrant cette digue:
    C'toit plus les punir que le favoriser.                       415
    L'amour me parloit trop, j'ai voulu l'amuser;
    Par ces profusions j'ai cru le satisfaire,
    Et l'ayant satisfait, l'obliger  se taire;
    Mais, hlas! en mon coeur il avoit tant d'appui,
    Que je n'ai pu jamais prononcer contre lui,                    420
    Et n'ai mis en ses mains ce don du diadme[757]
    Qu'afin de l'obliger  s'exclure lui-mme.
    Ainsi, pour apaiser les murmures du coeur,
    Mon refus a port les marques de faveur;
    Et revtant de gloire un invisible outrage,                    425
    De peur d'en faire un roi je l'ai fait davantage:
    Outre qu'indiffrente aux voeux de tous les trois
    J'esprois que l'amour pourrait suivre son choix,
    Et que le moindre d'eux, de soi-mme estimable,
    Recevroit de sa main la qualit d'aimable.                     430
      Voil, Blanche, o j'en suis; voil ce que j'ai fait;
    Voil les vrais motifs dont tu voyois l'effet;
    Car mon me pour lui, quoique ardemment presse,
    Ne sauroit se permettre une indigne pense[758];
    Et je mourrois encore avant que m'accorder                     435
    Ce qu'en secret mon coeur ose me demander.
    Mais enfin je vois bien que je me suis trompe
    De m'en tre remise  qui porte une pe,
    Et trouve occasion, dessous cette couleur,
    De venger le mpris qu'on fait de sa valeur[759].              440
    Je devois par mon choix touffer cent querelles;
    Et l'ordre que j'y tiens en forme de nouvelles,
    Et jette entre les grands, amoureux de mon rang,
    Une ncessit de rpandre du sang.
    Mais j'y saurai pourvoir.

    BLANCHE.

                              C'est un pnible ouvrage             445
    D'arrter un combat qu'autorise l'usage,
    Que les lois ont rgl, que les rois vos aeux
    Daignoient assez souvent honorer de leurs yeux[760]:
    On ne s'en ddit point sans quelque ignominie,
    Et l'honneur aux grands coeurs est plus cher que la vie.

    D. ISABELLE.

    Je sais ce que tu dis, et n'irai pas de front
    Faire un commandement qu'ils prendroient pour affront.
    Lorsque le dshonneur souille l'obissance[761],
    Les rois peuvent douter de leur toute-puissance:
    Qui la hasarde alors n'en sait pas bien user,                  455
    Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser.
    Je romprai ce combat feignant de le permettre,
    Et je le tiens rompu si je puis le remettre[762].
    Les reines d'Aragon pourront mme m'aider.
    Voici dj Carlos que je viens de mander:                      460
    Demeure, et tu verras avec combien d'adresse[763]
    Ma gloire de mon me est toujours la matresse.


SCNE II.

D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.

    D. ISABELLE.

    Vous avez bien servi, marquis, et jusqu'ici
    Vos armes ont pour nous dignement russi:
    Je pense avoir aussi bien pay vos services.                   465
      Malgr vos envieux et leurs mauvais offices,
    J'ai fait beaucoup pour vous, et tout ce que j'ai fait
    Ne vous a pas cot seulement un souhait.
    Si cette rcompense est pourtant si petite
    Qu'elle ne puisse aller jusqu' votre mrite,                  470
    S'il vous en reste encor quelque autre  souhaiter,
    Parlez, et donnez-moi moyen de m'acquitter.

    CARLOS.

    Aprs tant de faveurs  pleines mains verses,
    Dont mon coeur n'et os concevoir les penses,
    Surpris, troubl, confus, accabl de bienfaits,                475
    Que j'osasse former encor quelques souhaits!

    D. ISABELLE.

    Vous tes donc content; et j'ai lieu de me plaindre.

    CARLOS.

    De moi?

    D. ISABELLE.

            De vous, marquis. Je vous parle sans feindre:
    coutez. Votre bras a bien servi l'tat,
    Tant que vous n'avez eu que le nom de soldat;                  480
    Ds que je vous fais grand, sitt que je vous donne
    Le droit de disposer de ma propre personne,
    Ce mme bras s'apprte  troubler son repos,
    Comme si le marquis cessoit d'tre Carlos,
    Ou que cette grandeur ne ft qu'un avantage                    485
    Qui dt  sa ruine armer votre courage.
    Les trois comtes en sont les plus fermes soutiens:
    Vous attaquez en eux ses appuis et les miens;
    C'est son sang le plus pur que vous voulez rpandre;
    Et vous pouvez juger l'honneur qu'on leur doit rendre,
    Puisque ce mme tat, me demandant un roi,
    Les a jugs eux trois les plus dignes de moi.
      Peut-tre un peu d'orgueil vous a mis dans la tte
    Qu' venger leur mpris ce prtexte est honnte:
    Vous en avez suivi la premire chaleur;                        495
    Mais leur mpris va-t-il jusqu' votre valeur[764]?
    N'en ont-ils pas rendu tmoignage  ma vue?
    Ils ont fait peu d'tat d'une race inconnue,
    Ils ont dout d'un sort que vous voulez cacher:
    Quand un doute si juste auroit d vous toucher,                500
    J'avois pris quelque soin de vous venger moi-mme.
    Remettre entre vos mains le don du diadme,
    Ce n'toit pas, marquis, vous venger  demi.
    Je vous ai fait leur juge, et non leur ennemi,
    Et si sous votre choix j'ai voulu les rduire,                 505
    C'est pour vous faire honneur et non pour les dtruire.
    C'est votre seul avis, non leur sang que je veux;
    Et c'est m'entendre mal que vous armer contre eux.
      N'auriez-vous point pens que si ce grand courage
    Vous pouvoit sur tous trois donner quelque avantage,
    On diroit que l'tat, me cherchant un poux,
    N'en auroit pu trouver de comparable  vous?
    Ah! si je vous croyois si vain, si tmraire....

    CARLOS.

    Madame, arrtez l votre juste colre;
    Je suis assez coupable, et n'ai que trop os,                  515
    Sans choisir pour me perdre un crime suppos.
      Je ne me dfends point des sentiments d'estime
    Que vos moindres sujets auroient pour vous sans crime.
    Lorsque je vois en vous les clestes accords
    Des grces de l'esprit et des beauts du corps,                520
    Je puis, de tant d'attraits l'me toute ravie,
    Sur l'heur de votre poux jeter un oeil d'envie;
    Je puis contre le ciel en secret murmurer
    De n'tre pas n roi pour pouvoir esprer;
    Et les yeux blouis de cet clat suprme,                      525
    Baisser soudain la vue, et rentrer en moi-mme;
    Mais que je laisse aller d'ambitieux soupirs,
    Un ridicule espoir, de criminels desirs!...
    Je vous aime, Madame, et vous estime en reine;
    Et quand j'aurois des feux dignes de votre haine,              530
    Si votre me, sensible  ces indignes feux,
    Se pouvoit oublier jusqu' souffrir mes voeux;
    Si par quelque malheur que je ne puis comprendre,
    Du trne jusqu' moi je la voyois descendre,
    Commenant aussitt  vous moins estimer,                      535
    Je cesserois sans doute aussi de vous aimer.
      L'amour que j'ai pour vous est tout  votre gloire:
    Je ne vous prtends point pour fruit de ma victoire;
    Je combats vos amants, sans dessein d'acqurir
    Que l'heur d'en faire voir le plus digne, et mourir;           540
    Et tiendrois mon destin assez digne d'envie,
    S'il le faisoit connotre aux dpens de ma vie.
    Seroit-ce  vos faveurs rpondre pleinement
    Que hasarder ce choix  mon seul jugement?
    Il vous doit un poux,  la Castille un matre:                545
    Je puis en mal juger, je puis les mal connotre.
    Je sais qu'ainsi que moi le dmon des combats
    Peut donner au moins digne et vous et vos tats:
    Mais du moins, si le sort des armes journalires
    En laisse par ma mort de mauvaises lumires,                   550
    Elle m'en tera la honte et le regret;
    Et mme si votre me en aime un en secret,
    Et que ce triste choix rencontre mal le vtre,
    Je ne vous verrai point, entre les bras d'un autre,
    Reprocher  Carlos par de muets soupirs                        555
    Qu'il est l'unique auteur de tous vos dplaisirs.

    D. ISABELLE.

    Ne cherchez point d'excuse  douter de ma flamme,
    Marquis; je puis aimer, puisqu'enfin je suis femme;
    Mais, si j'aime, c'est mal me faire votre cour
    Qu'exposer au trpas l'objet de mon amour;                     560
    Et toute votre ardeur se seroit modre
    A m'avoir dans ce doute assez considre:
    Je le veux claircir, et vous mieux clairer,
    Afin de vous apprendre  me considrer.
      Je ne le cle point; j'aime, Carlos, oui, j'aime;            565
    Mais l'amour de l'tat, plus fort que de moi-mme,
    Cherche, au lieu de l'objet le plus doux  mes yeux,
    Le plus digne hros de rgner en ces lieux;
    Et craignant que mes feux osassent me sduire,
    J'ai voulu m'en remettre  vous pour m'en instruire.           570
    Mais je crois qu'il suffit que cet objet d'amour
    Perde le trne et moi sans perdre encor le jour;
    Et mon coeur qu'on lui vole en souffre assez d'alarmes,
    Sans que sa mort pour moi me demande des larmes.

    CARLOS.

    Ah! si le ciel tantt me daignoit inspirer                     575
    En quel heureux amant je vous dois rvrer,
    Que par une facile et soudaine victoire....

    D. ISABELLE.

    Ne pensez qu' dfendre et vous et votre gloire[765].
    Quel qu'il soit, les respects qui l'auroient pargn
    Lui donneroient un prix qu'il auroit mal gagn;                580
    Et cder  mes feux plutt qu' son mrite
    Ne seroit que me rendre au juge que j'vite.
      Je n'abuserai point du pouvoir absolu,
    Pour dfendre un combat entre vous rsolu;
    Je blesserois par l l'honneur de tous les quatre:             585
    Les lois vous l'ont permis, je vous verrai combattre;
    C'est  moi, comme reine,  nommer le vainqueur.
    Dites-moi, cependant, qui montre plus de coeur?
    Qui des trois le premier prouve la fortune?

    CARLOS.

    Don Alvar.

    D. ISABELLE.

               Don Alvar!

    CARLOS.

                          Oui, don Alvar de Lune.                  590

    D. ISABELLE.

    On dit qu'il aime ailleurs.

    CARLOS.

                                On le dit; mais enfin[766]
    Lui seul jusqu'ici tente un si noble destin.

    D. ISABELLE.

    Je devine  peu prs quel intrt l'engage;
    Et nous verrons demain quel sera son courage.

    CARLOS.

    Vous ne m'avez donn que ce jour pour ce choix.                595

    D. ISABELLE.

    J'aime mieux au lieu d'un vous en accorder trois.

    CARLOS.

    Madame, son cartel marque cette journe.

    D. ISABELLE.

    C'est peu que son cartel, si je ne l'ai donne;
    Qu'on le fasse venir pour la voir diffrer.
    Je vais pour vos combats faire tout prparer.                  600
    Adieu: souvenez-vous surtout de ma dfense;
    Et vous aurez demain l'honneur de ma prsence.


SCNE III.

    CARLOS.

    Consens-tu qu'on diffre, honneur? le consens-tu?
    Cet ordre n'a-t-il rien qui souille ma vertu?
    N'ai-je point  rougir de cette dfrence                      605
    Que[767] d'un combat illustre achte la licence?
    Tu murmures, ce semble? Achve; explique-toi.
    La Reine a-t-elle droit de te faire la loi?
    Tu n'es point son sujet, l'Aragon m'a vu natre[768].
    O ciel! je m'en souviens, et j'ose encor parotre!             610
    Et je puis, sous les noms de comte et de marquis,
    D'un malheureux pcheur reconnotre le fils!
      Honteuse obscurit, qui seule me fais craindre!
    Injurieux destin, qui seul me rends  plaindre!
    Plus on m'en fait sortir, plus je crains d'y rentrer,          615
    Et crois ne t'avoir fui que pour te rencontrer.
    Ton cruel souvenir sans fin me perscute;
    Du rang o l'on m'lve il me montre la chute.
    Lasse-toi dsormais de me faire trembler;
    Je parle  mon honneur, ne viens point le troubler[769].       620
    Laisse-le sans remords m'approcher des couronnes,
    Et ne viens point m'ter plus que tu ne me donnes.
    Je n'ai plus rien  toi: la guerre a consum
    Tout cet indigne sang dont tu m'avois form;
    J'ai quitt jusqu'au nom que je tiens de ta haine,             625
    Et ne puis.... Mais voici ma vritable reine.


SCNE IV.

D. ELVIRE, CARLOS.

    D. ELVIRE

    Ah! Carlos, car j'ai peine  vous nommer marquis,
    Non qu'un titre si beau ne vous soit bien acquis,
    Non qu'avecque justice il ne vous appartienne,
    Mais parce qu'il vous vient d'autre main que la mienne,
    Et que je prsumois n'appartenir qu' moi
    D'lever votre gloire au rang o je la voi.
    Je me consolerois toutefois avec joie
    Des faveurs que sans moi le ciel sur vous dploie,
    Et verrois sans envie agrandir un hros,                       635
    Si le marquis tenoit ce qu'a promis Carlos,
    S'il avoit comme lui son bras  mon service.
    Je venois  la Reine en demander justice;
    Mais puisque je vous vois, vous m'en ferez raison.
      Je vous accuse donc, non pas de trahison,                    640
    Pour un coeur gnreux cette tache est trop noire,
    Mais d'un peu seulement de manque de mmoire.

    CARLOS.

    Moi, Madame?

    D. ELVIRE.

                 coutez mes plaintes en repos.
    Je me plains du marquis, et non pas de Carlos:
    Carlos de tout son coeur me tiendroit sa parole[770];          645
    Mais ce qu'il m'a donn, le marquis me le vole:
    C'est lui seul qui dispose ainsi du bien d'autrui,
    Et prodigue son bras quand il n'est plus  lui.
    Carlos se souviendroit que sa haute vaillance
    Doit ranger don Garcie  mon obissance,                       650
    Qu'elle doit affermir mon sceptre dans ma main,
    Qu'il doit m'accompagner peut-tre ds demain;
    Mais ce Carlos n'est plus, le marquis lui succde,
    Qu'une autre soif de gloire, un autre objet possde,
    Et qui du mme bras que m'engageoit sa foi[771],               655
    Entreprend trois combats pour une autre que moi.
    Hlas! si ces honneurs dont vous comble la Reine
    Rduisent mon espoir en une attente vaine;
    Si les nouveaux desseins que vous en concevez
    Vous ont fait oublier ce que vous me devez,                    660
    Rendez-lui ces honneurs qu'un tel oubli profane,
    Rendez-lui Pennafiel, Burgos, et Santillane;
    L'Aragon a de quoi vous payer ces refus,
    Et vous donner encor quelque chose de plus.

    CARLOS.

    Et Carlos, et marquis, je suis  vous, Madame:                 665
    Le changement de rang ne change point mon me;
    Mais vous trouverez bon que par ces trois dfis
    Carlos tche  payer ce que doit le marquis.
    Vous rserver mon bras noirci d'une infamie,
    Attireroit sur vous la fortune ennemie,                        670
    Et vous hasarderoit, par cette lchet,
    Au juste chtiment qu'il auroit mrit.
    Quand deux occasions pressent un grand courage[772],
    L'honneur  la plus proche avidement l'engage,
    Et lui fait prfrer, sans le rendre inconstant,               675
    Celle qui se prsente  celle qui l'attend.
    Ce n'est pas, toutefois, Madame, qu'il l'oublie,
    Mais bien que je vous doive immoler don Garcie[773],
    J'ai vu que vers la Reine on perdoit le respect,
    Que d'un indigne amour son coeur toit suspect;                680
    Pour m'avoir honor je l'ai vue outrage,
    Et ne puis m'acquitter qu'aprs l'avoir venge.

    D. ELVIRE.

    C'est me faire une excuse o je ne comprends rien,
    Sinon que son service est prfrable au mien,
    Qu'avant que de me suivre on doit mourir pour elle,
    Et qu'tant son sujet, il faut m'tre infidle[774].

    CARLOS.

    Ce n'est point en sujet que je cours au combat:
    Peut-tre suis-je n dedans quelque autre tat;
    Mais par un zle entier et pour l'une et pour l'autre,
    J'embrasse galement son service et le vtre,                  690
    Et les plus grands prils n'ont rien de hasardeux
    Que j'ose refuser pour aucune des deux.
    Quoique engag demain  combattre pour elle,
    S'il falloit aujourd'hui venger votre querelle,
    Tout ce que je lui dois ne m'empcheroit pas                   695
    De m'exposer pour vous  plus de trois combats.
    Je voudrois toutes deux pouvoir vous satisfaire[775],
    Vous, sans manquer vers elle; elle, sans vous dplaire:
    Cependant je ne puis servir elle ni vous
    Sans de l'une ou de l'autre allumer le courroux.               700
      Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines,
    Et tel pour deux beauts que je suis pour deux reines,
    Se verroit dchir par un gal amour,
    Tel que sont mes respects dans l'une et l'autre cour:
    L'me d'un tel amant, tristement balance,                     705
    Sur d'ternels soucis voit flotter sa pense;
    Et ne pouvant rsoudre  quels voeux se borner,
    N'ose rien acqurir, ni rien abandonner:
    Il n'aime qu'avec trouble, il ne voit qu'avec crainte;
    Tout ce qu'il entreprend donne sujet de plainte;               710
    Ses hommages partout ont de fausses couleurs,
    Et son plus grand service est un grand crime ailleurs.

    D. ELVIRE.

    Aussi sont-ce d'amour les premires maximes,
    Que partager son me est le plus grand des crimes.
    Un coeur n'est  personne alors qu'il est  deux;              715
    Aussitt qu'il les offre il drobe ses voeux;
    Ce qu'il a de constance,  choisir trop timide[776],
    Le rend vers l'une ou l'autre incessamment perfide;
    Et comme il n'est enfin ni rigueurs, ni mpris[777]
    Qui d'un pareil amour ne soient un digne prix[778],            720
    Il ne peut mriter d'aucun oeil qui le charme,
    En servant, un regard; en mourant, une larme.

    CARLOS.

    Vous seriez bien svre envers un tel amant[779].

    D. ELVIRE.

    Allons voir si la Reine agiroit autrement,
    S'il en devroit attendre un plus lger supplice.               725

    Cependant don Alvar le premier entre en lice;
    Et vous savez l'amour qu'il m'a toujours fait voir[780].

    CARLOS.

    Je sais combien sur lui vous avez de pouvoir.

    D. ELVIRE.

    Quand vous le combattrez, pensez  ce que j'aime,
    Et mnagez son sang comme le vtre mme.                       730

    CARLOS.

    Quoi? m'ordonneriez-vous qu'ici j'en fisse un roi?

    D. ELVIRE.

    Je vous dis seulement que vous pensiez  moi.


FIN DU SECOND ACTE.

  [756] _Var._ Voil, voil que c'est, Blanche, que d'tre reine.
  (1650-60)

  [757] _Var._ Et n'ai mis en ces mains ce don du diadme.
  (1650, 53 et 56-64)

  [758] _Var._ N'a consenti jamais  la moindre pense. (1650-56)

  [759] _Var._ De venger les mpris qu'on fait de sa valeur.
  (1650-56)

  [760] _Var._ Ont daign bien souvent honorer de leurs yeux.
  (1650-56)

  [761] A une reprsentation de la pice dont nous fmes tmoin et
  qui eut lieu  l'poque o les parlements refusaient
  d'enregistrer quelques dits de Louis XV, ces vers furent
  applaudis de manire  donner de l'inquitude au gouvernement,
  qui les fit supprimer  la reprsentation suivante. (_Note de
  Palissot._)

  [762] _Var._ Et je le tiens rompu si je le puis remettre.
  (1650-56).

  [763] _Var._ Demeure, et sois tmoin avec combien d'adresse.
  (1650-63).

  [764] _Var._ Mais ont-ils mpris vous ou votre valeur? (1650 in-4
  et in-12 et 53-64)
        _Var._ Mais ont-ils mpris vous et votre valeur? (1650 in-8)

  [765] _Var._ Ne songez qu' dfendre et vous et votre gloire.
  (1650 in-4 et in-8)

  [766] _Var._           Peut-tre a-t-il chang;
        Mais du moins jusqu'ici lui seul s'est engag. (1650-56)

  [767] L'dition de 1655 porte _qui_, pour _que_.

  [768] _Var._ Tu n'es point son sujet, l'Aragon t'a vu natre.
  (1655)

  [769] _Var._ Je parle  mon honneur, ne le viens point troubler.
  (1650-56)

  [770] _Var._ Carlos de tout son coeur me garderoit parole.
  (1650-63)

  [771] _Var._ Et qui, du mme bras qui m'toit engag,
        Entreprend trois combats, mme sans mon cong. (1650-56)

  [772] _Var._ Dans les occasions, sans craindre aucun reproche,
        L'honneur avidement s'attache  la plus proche,
        Et prfre sans honte et sans tre inconstant. (1650-56)

  [773] _Var._ Je sais que je vous dois le sang de don Garcie;
        Mais j'ai vu qu' la Reine on perdoit le respect,
        Que d'une indigne amour son coeur toit suspect. (1650-56)

  [774] _Var._ Et qu'tant mon sujet, il faut m'tre infidle,
  (1655 et 56)

  [775] _Var._ Je voudrois toutes deux vous pouvoir satisfaire.
  (1655 et 56)

  [776] _Var._ Et sa triste constance,  choisir trop timide.
  (1650-56)

  [777] _Var._ Et comme il n'est enfin ni rigueur, ni mpris. (1663
  et 64)

  [778] _Var._ Qui pour un tel amant ne soient un digne prix. (1650
  in-4 et in-8)

  [779] _Var._ Vous seriez bien svre envers ce pauvre amant.
  (1650-56)

  [780] _Var._ Vous savez quel amour il m'a toujours fait voir.
  (1650-56)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

D. ELVIRE, D. ALVAR.

    D. ELVIRE.

    Vous pouvez donc m'aimer, et d'une me bien saine
    Entreprendre un combat pour acqurir la Reine!
    Quel astre agit sur vous avec tant de rigueur,                 735
    Qu'il force votre bras  trahir votre coeur?
    L'honneur, me dites-vous, vers l'amour vous excuse.
    Ou cet honneur se trompe, ou cet amour s'abuse;
    Et je ne comprends point, dans un si mauvais tour,
    Ni quel est cet honneur, ni quel est cet amour.                740
    Tout l'honneur d'un amant, c'est d'tre amant fidle:
    Si vous m'aimez encor, que prtendez-vous d'elle?
    Et si vous l'acqurez, que voulez-vous de moi?
    Aurez-vous droit alors de lui manquer de foi?
    La mpriserez-vous quand vous l'aurez acquise?                 745

    D. ALVAR.

    Qu'tant n son sujet jamais je la mprise!

    D. ELVIRE.

    Que me voulez-vous donc? Vaincu par don Carlos,
    Aurez-vous quelque grce  troubler mon repos?
    En serez-vous plus digne? et par cette victoire,
    Rpandra-t-il sur vous un rayon de sa gloire?                  750

    D. ALVAR.

    Que j'ose prsenter ma dfaite  vos yeux!

    D. ELVIRE.

    Que me veut donc enfin ce coeur ambitieux?

    D. ALVAR.

    Que vous preniez piti de l'tat dplorable
    O votre long refus rduit un misrable.
      Mes voeux mieux couts, par un heureux effet,               755
    M'auroient su garantir de l'honneur qu'on m'a fait;
    Et l'tat par son choix ne m'et pas mis en peine
    De manquer  ma gloire, ou d'acqurir ma reine.
    Votre refus m'expose  cette dure loi
    D'entreprendre un combat qui n'est que contre moi:
    J'en crains galement l'une et l'autre fortune.
    Et le moyen aussi que j'en souhaite aucune?
    Ni vaincu, ni vainqueur, je ne puis tre  vous:
    Vaincu, j'en suis indigne, et vainqueur, son poux;
    Et le destin m'y traite avec tant d'injustice,                 765
    Que son plus beau succs me tient lieu de supplice.
    Aussi, quand mon devoir ose la disputer,
    Je ne veux l'acqurir que pour vous mriter,
    Que pour montrer qu'en vous j'adorois la personne,
    Et me pouvois ailleurs promettre une couronne.                 770
    Fasse le juste ciel que j'y puisse, ou mourir[781],
    Ou ne la mriter que pour vous acqurir!

    D. ELVIRE.

    Ce sont voeux superflus de vouloir un miracle
    O votre gloire oppose un invincible obstacle;
    Et la Reine pour moi vous saura bien payer                     775
    Du temps qu'un peu d'amour vous fit mal employer.
    Ma couronne est douteuse, et la sienne affermie;
    L'avantage du change en te l'infamie.
    Allez; n'en perdez pas la digne occasion,
    Poursuivez-la sans honte et sans confusion.                    780
    La lgret mme o tant d'honneur engage
    Est moins lgret que grandeur de courage;
    Mais gardez que Carlos ne me venge de vous.

    D. ALVAR.

    Ah! laissez-moi, Madame, adorer ce courroux.
    J'avois cru jusqu'ici mon combat magnanime;                    785
    Mais je suis trop heureux s'il passe pour un crime,
    Et si, quand de vos lois l'honneur me fait sortir,
    Vous m'estimez assez pour vous en ressentir.
    De ce crime vers vous quels que soient les supplices,
    Du moins il m'a valu plus que tous mes services,               790
    Puisqu'il me fait connotre, alors qu'il vous dplat,
    Que vous daignez en moi prendre quelque intrt.

    D. ELVIRE.

    Le crime, don Alvar, dont je semble irrite,
    C'est qu'on me perscute aprs m'avoir quitte;
    Et pour vous dire encor quelque chose de plus[782],            795
    Je me fche d'entendre accuser mes refus.
      Je suis reine sans sceptre, et n'en ai que le titre;
    Le pouvoir m'en est d, le temps en est l'arbitre.
    Si vous m'avez servie en gnreux amant
    Quand j'ai reu du ciel le plus dur traitement,                800
    J'ai tch d'y rpondre avec toute l'estime
    Que pouvoit en attendre un coeur si magnanime.
    Pouvois-je en cet exil davantage sur moi?
    Je ne veux point d'poux que je n'en fasse un roi;
    Et je n'ai pas une me assez basse et commune                  805
    Pour en faire un appui de ma triste fortune.
    C'est chez moi, don Alvar, dans la pompe et l'clat,
    Que me le doit choisir le bien de mon tat.
    Il falloit arracher mon sceptre  mon rebelle,
    Le remettre en ma main pour le recevoir d'elle:                810
    Je vous aurois peut-tre alors considr
    Plus que ne m'a permis un sort si dplor;
    Mais une occasion plus prompte et plus brillante
    A surpris cependant votre amour chancelante;
    Et soit que votre coeur s'y trouvt dispos,                   815
    Soit qu'un si long refus l'y laisst expos,
    Je ne vous blme point de l'avoir accepte:
    De plus constants que vous l'auroient bien coute.
    Quelle qu'en soit pourtant la cause ou la couleur[783],
    Vous pouviez[784] l'embrasser avec moins de chaleur,           820
    Combattre le dernier, et par quelque apparence,
    Tmoigner que l'honneur vous faisoit violence:
    De cette illusion l'artifice secret
    M'et force  vous plaindre et vous perdre  regret;
    Mais courir au-devant, et vouloir bien qu'on voie              825
    Que vos voeux mal reus m'chappent avec joie!

    D. ALVAR.

    Vous auriez donc voulu que l'honneur d'un tel choix
    Et montr votre amant le plus lche des trois?
    Que pour lui cette gloire et eu trop peu d'amorces,
    Jusqu' ce qu'un rival et puis ses forces?                  830
    Que....

    D. ELVIRE.

            Vous achverez au sortir du combat,
    Si toutefois Carlos vous en laisse en tat.
    Voil vos deux rivaux avec qui je vous laisse,
    Et vous dirai demain pour qui je m'intresse.

    D. ALVAR.

    Hlas! pour le bien voir je n'ai que trop de jour.             835


SCNE II.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR.

    D. MANRIQUE.

    Qui vous traite le mieux, la fortune ou l'amour?
    La Reine charme-t-elle auprs de donne[785] Elvire?

    D. ALVAR.

    Si j'emporte la bague, il faudra vous le dire.

    D. LOPE.

    Carlos vous nuit partout, du moins  ce qu'on croit.

    D. ALVAR.

    Il fait plus d'un jaloux, du moins  ce qu'on voit.            840

    D. LOPE.

    Il devroit par piti vous cder l'une ou l'autre[786].

    D. ALVAR.

    Plaignant mon intrt, n'oubliez pas le vtre.

    D. MANRIQUE.

    De vrai, la presse est grande  qui le fera roi.

    D. ALVAR.

    Je vous plains fort tous deux, s'il vient  bout de moi.

    D. MANRIQUE.

    Mais si vous le vainquez, serons-nous fort  plaindre?

    D. ALVAR.

    Quand je l'aurai vaincu, vous aurez fort  craindre.

    D. LOPE.

    Oui, de vous voir longtemps hors de combat pour nous.

    D. ALVAR.

    Nous aurons essuy les plus dangereux coups.

    D. MANRIQUE.

    L'heure nous tardera d'en voir l'exprience.

    D. ALVAR.

    On pourra vous gurir de cette impatience.                     850

    D. LOPE.

    De grce, faites donc que ce soit promptement.


SCNE III.

D. ISABELLE, D. MANRIQUE, D. ALVAR, D. LOPE.

    D. ISABELLE.

    Laissez-moi, don Alvar, leur parler un moment:
    Je n'entreprendrai rien  votre prjudice;
    Et mon dessein ne va qu' vous faire justice,
    Qu' vous favoriser plus que vous ne voulez.                   855

    D. ALVAR.

    Je ne sais qu'obir alors que vous parlez.


SCNE IV.

D. ISABELLE, D. MANRIQUE, D. LOPE.

    D. ISABELLE.

    Comtes, je ne veux plus donner lieu qu'on murmure
    Que choisir par autrui c'est me faire une injure;
    Et puisque de ma main le choix sera plus beau,
    Je veux choisir moi-mme, et reprendre l'anneau.               860
    Je ferai plus pour vous: des trois qu'on me propose,
    J'en exclus don Alvar; vous en savez la cause:
    Je ne veux point gner un coeur plein d'autres feux,
    Et vous te un rival pour le rendre  ses voeux.
    Qui n'aime que par force aime qu'on le nglige;                865
    Et mon refus du moins autant que vous l'oblige.
      Vous tes donc les seuls que je veux regarder;
    Mais avant qu' choisir j'ose me hasarder[787],
    Je voudrais voir en vous quelque preuve certaine
    Qu'en moi c'est moi qu'on aime, et non l'clat de reine.
    L'amour n'est, ce dit-on, qu'une union d'esprits;
    Et je tiendrois des deux celui-l mieux pris
    Qui favoriseroit ce que je favorise,
    Et ne mpriseroit que ce que je mprise,
    Qui prendroit en m'aimant mme coeur, mmes yeux:
    Si vous ne m'entendez, je vais m'expliquer mieux[788].
      Aux vertus de Carlos j'ai paru librale:
    Je voudrois en tous deux voir une estime gale,
    Qu'il trouvt mme honneur, mme justice en vous,
    Car ne prsumez pas que je prenne un poux                     880
    Pour m'exposer moi-mme  ce honteux outrage
    Qu'un roi fait de ma main dtruise mon ouvrage;
    N'y pensez l'un ni l'autre,  moins qu'un digne effet
    Suive de votre part ce que pour lui j'ai fait,
    Et que par cet aveu je demeure assure                         885
    Que tout ce qui m'a plu doit tre de dure.

    D. MANRIQUE.

    Toujours Carlos, Madame! et toujours son bonheur
    Fait dpendre de lui le ntre et votre coeur!
    Mais puisque c'est par l qu'il faut enfin vous plaire,
    Vous-mme apprenez-nous ce que nous pouvons faire.
      Nous l'estimons tous deux un des braves guerriers
    A qui jamais la guerre ait donn des lauriers;
    Notre libert mme est due  sa vaillance;
    Et quoiqu'il ait tantt montr quelque insolence,
    Dont nous a d piquer l'honneur de notre rang,                 895
    Vous avez suppl l'obscurit du sang.
    Ce qu'il vous plat qu'il soit, il est digne de l'tre.
    Nous lui devons beaucoup, et l'allions reconnotre,
    L'honorer en soldat, et lui faire du bien;
    Mais aprs vos faveurs nous ne pouvons plus rien:              900
    Qui pouvoit pour Carlos ne peut rien pour un comte[789];
    Il n'est rien en nos mains qu'il en ret sans honte;
    Et vous avez pris soin de le payer pour nous.

    D. ISABELLE.

    Il en est en vos mains, des prsents assez doux,
    Qui purgeroient vos noms de toute ingratitude;                 905
    Et mon me pour lui de toute inquitude;
    Il en est dont sans honte il seroit possesseur:
    En un mot, vous avez l'un et l'autre une soeur;
    Et je veux que le roi qu'il me plaira de faire
    En recevant ma main, le fasse son beau-frre;                  910
    Et que par cet hymen son destin affermi
    Ne puisse en mon poux trouver son ennemi.
      Ce n'est pas, aprs tout, que j'en craigne la haine;
    Je sais qu'en cet tat je serai toujours reine,
    Et qu'un tel roi jamais, quel que soit son projet,             915
    Ne sera sous ce nom que mon premier sujet;
    Mais je ne me plais pas  contraindre personne,
    Et moins que tous un coeur  qui le mien se donne.
    Rpondez donc tous deux: n'y consentez-vous pas?

    D. MANRIQUE.

    Oui, Madame, aux plus longs et plus cruels trpas,             920
    Plutt qu' voir jamais de pareils hymnes
    Ternir en un moment l'clat de mille annes.
    Ne cherchez point par l cette union d'esprits:
    Votre sceptre, Madame, est trop cher  ce prix;
    Et jamais....

    D. ISABELLE.

                  Ainsi donc vous me faites connotre              925
    Que ce que je l'ai fait il est digne de l'tre,
    Que je puis suppler l'obscurit du sang?

    D. MANRIQUE.

    Oui, bien pour l'lever jusques  notre rang.
    Jamais un souverain ne doit compte  personne
    Des dignits qu'il fait, et des grandeurs qu'il donne:
    S'il est d'un sort indigne ou l'auteur ou l'appui,
    Comme il le fait lui seul, la honte est toute  lui.
    Mais disposer d'un sang que j'ai reu sans tache!
    Avant que le souiller il faut qu'on me l'arrache:
    J'en dois compte aux aeux dont il est hrit,                 935
    A toute leur famille,  la postrit.

    D. ISABELLE.

    Et moi, Manrique, et moi, qui n'en dois aucun conte[790],
    J'en disposerai seule, et j'en aurai la honte.
    Mais quelle extravagance a pu vous figurer                     940
    Que je me donne  vous pour vous dshonorer,
    Que mon sceptre en vos mains porte quelque infamie?
    Si je suis jusque-l de moi-mme ennemie,
    En quelle qualit, de sujet, ou d'amant,
    M'osez-vous expliquer ce noble sentiment?
    Ah! si vous n'apprenez pas  parler d'autre sorte....          945

    D. LOPE.

    Madame, pardonnez  l'ardeur qui l'emporte;
    Il devoit s'excuser avec plus de douceur.
      Nous avons, en effet, l'un et l'autre une soeur;
    Mais si j'ose en parler avec quelque franchise,
    A d'autres qu'au marquis l'une et l'autre est promise.

    D. ISABELLE.

    A qui, don Lope?

    D. MANRIQUE.

                     A moi, Madame.

    D. ISABELLE.

                                   Et l'autre?

    D. LOPE.

                                               A moi.

    D. ISABELLE.

    J'ai donc tort parmi vous de vouloir faire un roi.
    Allez, heureux amants, allez voir vos matresses;
    Et parmi les douceurs de vos dignes caresses,
    N'oubliez pas de dire  ces jeunes esprits                     955
    Que vous faites du trne un gnreux mpris.
    Je vous l'ai dj dit, je ne force personne,
    Et rends grce  l'tat des amants qu'il me donne.

    D. LOPE.

    coutez-nous, de grce.

    D. ISABELLE.

                            Et que me direz-vous?
    Que la constance est belle au jugement de tous?                960
    Qu'il n'est point de grandeurs qui la doivent sduire?
    Quelques autres que vous m'en sauront mieux instruire;
    Et si cette vertu ne se doit point forcer,
    Peut-tre qu' mon tour je saurai l'exercer.

    D. LOPE.

    Exercez-la, Madame, et souffrez qu'on s'explique.              965
    Vous connotrez du moins don Lope et don Manrique,
    Qu'un vertueux amour qu'ils ont tous deux pour vous,
    Ne pouvant rendre heureux sans en faire un jaloux,
    Porte  tarir ainsi la source des querelles
    Qu'entre les grands rivaux on voit si naturelles.              970
    Ils se sont l'un et l'autre attachs par ces noeuds[791]
    Qui n'auront leur effet que pour le malheureux:
    Il me devra sa soeur, s'il faut qu'il vous obtienne;
    Et si je suis  vous, je lui devrai la mienne.
    Celui qui doit vous perdre, ainsi, malgr son sort,            975
    A s'approcher de vous fait encor son effort;
    Ainsi, pour consoler l'une ou l'autre infortune,
    L'une et l'autre est promise, et nous n'en devons qu'une:
    Nous ignorons laquelle et vous la choisirez,
    Puisqu'enfin c'est la soeur du roi que vous ferez.             980
      Jugez donc si Carlos en peut tre beau-frre,
    Et si vous devez rompre un noeud si salutaire,
    Hasarder un repos  votre tat si doux,
    Qu'affermit sous vos lois la concorde entre nous.

    D. ISABELLE.

    Et ne savez-vous point qu'tant ce que vous tes,              985
    Vos soeurs, par consquent, mes premires sujettes,
    Les donner sans mon ordre, et mme malgr moi,
    C'est dans mon propre tat m'oser faire la loi?

    D. MANRIQUE.

    Agissez donc enfin, Madame, en souveraine,
    Et souffrez qu'on s'excuse, ou commandez en reine;             990
    Nous vous obirons, mais sans y consentir;
    Et pour vous dire tout avant que de sortir,
    Carlos est gnreux, il connot sa naissance;
    Qu'il se juge en secret sur cette connoissance;
    Et s'il trouve son sang digne d'un tel honneur,                995
    Qu'il vienne, nous tiendrons l'alliance  bonheur;
    Qu'il choisisse des deux, et l'pouse, s'il l'ose.
      Nous n'avons plus, Madame,  vous dire autre chose:
    Mettre en un tel hasard le choix de leur poux,
    C'est jusqu'o nous pouvons nous abaisser pour vous;
    Mais, encore une fois, que Carlos y regarde,
    Et pense  quels prils cet hymen le hasarde.

    D. ISABELLE.

    Vous-mme gardez bien, pour le trop ddaigner,
    Que je ne montre enfin comme je sais rgner.


SCNE V.

    D. ISABELLE.

    Quel est ce mouvement qui tous deux les mutine,               1005
    Lorsque l'obissance au trne les destine?
    Est-ce orgueil? est-ce envie? est-ce animosit,
    Dfiance, mpris, ou gnrosit?
    N'est-ce point que le ciel ne consent qu'avec peine
    Cette triste union d'un sujet  sa reine,                     1010
    Et jette un prompt obstacle aux plus aiss desseins
    Qui laissent choir mon sceptre en leurs indignes mains?
    Mes yeux n'ont-ils horreur d'une telle bassesse
    Que pour s'abaisser trop lorsque je les abaisse?
    Quel destin  ma gloire oppose mon ardeur?                    1015
    Quel destin  ma flamme oppose ma grandeur?
    Si ce n'est que par l que je m'en puis dfendre,
    Ciel, laisse-moi donner ce que je n'ose prendre;
    Et puisqu'enfin pour moi tu n'as point fait de rois,
    Souffre de mes sujets le moins indigne choix.                 1020


SCNE VI.

D. ISABELLE, BLANCHE.

    D. ISABELLE.

    Blanche, j'ai perdu temps.

    BLANCHE.

                               Je l'ai perdu de mme.

    D. ISABELLE.

    Les comtes  ce prix fuyent le diadme.

    BLANCHE.

    Et Carlos ne veut point de fortune  ce prix.

    D. ISABELLE.

    Rend-il haine pour haine, et mpris pour mpris?

    BLANCHE.

    Non, Madame; au contraire, il estime ces dames                1025
    Dignes des plus grands coeurs et des plus belles flammes.

    D. ISABELLE.

    Et qui l'empche donc d'aimer et de choisir?

    BLANCHE.

    Quelque secret obstacle arrte son desir.
    Tout le bien qu'il en dit ne passe point l'estime;
    Charmantes qu'elles sont, les aimer c'est un crime.           1030
    Il ne s'excuse point sur l'ingalit;
    Il semble plutt craindre une infidlit;
    Et ses discours obscurs, sous un confus mlange,
    M'ont fait voir malgr lui comme une horreur du change,
    Comme une aversion qui n'a pour fondement[792]                1035
    Que les secrets liens d'un autre attachement.

    D. ISABELLE.

    Il aimeroit ailleurs!

    BLANCHE.

                                      Oui, si je ne m'abuse,
    Il aime en lieu plus haut que n'est ce qu'il refuse;
    Et si je ne craignois votre juste courroux,
    J'oserois deviner, Madame, que c'est vous.                    1040

    D. ISABELLE.

    Ah! ce n'est pas pour moi qu'il est si tmraire;
    Tantt dans ses respects j'ai trop vu le contraire:
    Si l'clat de mon sceptre avoit pu le charmer,
    Il ne m'auroit jamais dfendu de l'aimer.
    S'il aime en lieu si haut, il aime donne Elvire;              1045
    Il doit l'accompagner jusque dans son empire,
    Et fait  mes amants ces dfis gnreux,
    Non pas pour m'acqurir, mais pour se venger d'eux.
      Je l'ai donc agrandi pour le voir disparotre,
    Et qu'une reine, ingrate  l'gal de ce tratre,              1050
    M'enlve, aprs vingt ans de refuge en ces lieux,
    Ce qu'avoit mon tat de plus doux  mes yeux!
    Non, j'ai pris trop de soin de conserver sa vie.
    Qu'il combatte, qu'il meure, et j'en serai ravie.
    Je saurai par sa mort  quels voeux m'engager,                1055
    Et j'aimeroi des trois qui m'en saura venger[793].

    BLANCHE.

    Que vous peut offenser sa flamme ou sa retraite,
    Puisque vous n'aspirez qu' vous en voir dfaite?
    Je ne sais pas s'il aime ou donne Elvire ou vous,
    Mais je ne comprends point ce mouvement jaloux.               1060

    D. ISABELLE.

    Tu ne le comprends point! et c'est ce qui m'tonne:
    Je veux donner son coeur, non que son coeur le donne;
    Je veux que son respect l'empche de m'aimer,
    Non des flammes qu'une autre a su mieux allumer[794];
    Je veux bien plus: qu'il m'aime, et qu'un juste silence
    Fasse  des feux pareils pareille violence;
    Que l'ingalit lui donne mme ennui;
    Qu'il souffre autant pour moi que je souffre pour lui;
    Que par le seul dessein d'affermir sa fortune,
    Et non point par amour, il se donne  quelqu'une;             1070
    Que par mon ordre seul il s'y laisse obliger;
    Que ce soit m'obir, et non me ngliger;
    Et que voyant ma flamme  l'honorer trop prompte,
    Il m'te de pril sans me faire de honte.
    Car enfin il l'a vue, et la connot trop bien;                1075
    Mais il aspire au trne, et ce n'est pas au mien;
    Il me prfre une autre, et cette prfrence
    Forme de son respect la trompeuse apparence:
    Faux respect qui me brave, et veut rgner sans moi!

    BLANCHE.

    Pour aimer donne Elvire, il n'est pas encor roi.              1080

    D. ISABELLE.

    Elle est reine, et peut tout sur l'esprit de sa mre[795].

    BLANCHE.

    Si ce n'est un faux bruit, le ciel lui rend un frre:
    Don Sanche n'est point mort, et vient ici, dit-on,
    Avec les dputs qu'on attend d'Aragon:
    C'est ce qu'en arrivant leurs gens ont fait entendre.         1085

    D. ISABELLE.

    Blanche, s'il est ainsi, que d'heur j'en dois attendre!
    L'injustice du ciel, faute d'autres objets,
    Me foroit d'abaisser mes yeux sur mes sujets,
    Ne voyant point de prince gal  ma naissance,
    Qui ne ft sous l'hymen, ou More, ou dans l'enfance;
    Mais s'il lui rend un frre, il m'envoie un poux.
      Comtes, je n'ai plus d'yeux pour Carlos ni pour vous;
    Et devenant par l reine de ma rivale,
    J'aurai droit d'empcher qu'elle ne se ravale[796],
    Et ne souffrirai pas qu'elle ait plus de bonheur[797]         1095
    Que ne m'en ont permis ces tristes lois d'honneur.

    BLANCHE.

    La belle occasion que votre jalousie,
    Douteuse encor qu'elle est, a promptement saisie!

    D. ISABELLE.

    Allons l'examiner, Blanche, et tchons de voir
    Quelle juste esprance on peut en concevoir[798].             1100


FIN DU TROISIME ACTE.

  [781] _Var._ Et plt au juste ciel que j'y pusse, ou mourir.
  (1650-56)

  [782] Vers du _Cid_:

    Et pour t'en dire encor quelque chose de plus

    (Acte I, scne V, vers 280.)


  [783] _Var._ Quelle qu'en soit pourtant la cause et la couleur.
  (1650-56)

  [784] Les ditions de 1653 et de 1655 portent vous pouvez, pour
  vous pouviez.

  [785] Voyez p. 411, note 719.

  [786] _Var._ Il devroit par piti vous quitter l'une ou l'autre.
  (1650-60)

  [787] _Var._ Mais avant qu' choisir je m'ose hasarder. (1650-56)

  [788] _Var._ Si vous ne m'entendez, je m'expliquerai mieux.
  (1650-56)

  [789] _Var._ Qui pouvoit pour Carlos ne peut plus pour un comte.
  (1650-64)

  [790] Voyez tome I, par. 150, note 1.

  [791] _Var._ Ils se sont l'un  l'autre attachs par ces noeuds.
  (1650-63)

  [792] _Var._ Comme une aversion qui pour tout fondement
        N'a que les noeuds secrets d'un autre attachement. (1650-56)

  [793] _Var._ Et j'aimerai des trois qui m'aura su venger.
  (1650-56)

  [794] _Var._ Non des flammes qu'un autre a su mieux allumer.
  (1650-60)--Voyez tome I, p. 228, note 3.

  [795] _Var._ Elle est reine, et peut tout sur l'esprit d'une
  mre. (1650-60)

  [796] _Var._ Je l'empcherai bien qu'elle ne se ravale;
        Je l'empcherai bien d'avoir plus de bonheur. (1650-60)

  [797] _Var._ Et l'empcherai bien d'avoir plus de bonheur. (1663
  et 64)

  [798] _Var._ Quelle juste esprance il en faut concevoir.
  (1650-56)




ACTE IV.


SCNE PREMIRE.

D. LONOR, D. MANRIQUE, D. LOPE.

    D. MANRIQUE.

    Quoique l'espoir d'un trne et l'amour d'une reine
    Soient des biens que jamais on ne cda sans peine,
    Quoiqu' l'un de nous deux elle ait promis sa foi,
    Nous cessons de prtendre o nous voyons un roi.
    Dans notre ambition nous savons nous connotre;               1105
    Et bnissant le ciel qui nous donne un tel matre,
    Ce prince qu'il vous rend aprs tant de travaux[799]
    Trouve en nous des sujets et non pas des rivaux:
    Heureux si l'Aragon, joint avec la Castille,
    Du sang de deux grands rois ne fait qu'une famille!
      Nous vous en conjurons, loin d'en tre jaloux,
    Comme tant l'un et l'autre  l'tat plus qu' nous;
    Et tous impatients d'en voir la force unie
    Des Mores, nos voisins, dompter la tyrannie,
    Nous renonons sans honte  ce choix glorieux,                1115
    Qui d'une grande reine abaissoit trop les yeux.

    D. LONOR.

    La gnrosit de votre dfrence,
    Comtes, flatte trop tt ma nouvelle esprance:
    D'un avis si douteux j'attends fort peu de fruit;
    Et ce grand bruit enfin peut-tre n'est qu'un bruit.          1120
    Mais jugez-en tous deux et me daignez apprendre[800]
    Ce qu'avecque raison mon coeur en doit attendre.
      Les troubles d'Aragon vous sont assez connus;
    Je vous en ai souvent tous deux entretenus,
    Et ne vous redis point quelles longues misres                1125
    Chassrent don Fernand du trne de ses pres.
    Il y voyoit dj monter ses ennemis,
    Ce prince malheureux, quand j'accouchai d'un fils:
    On le nomma don Sanche; et pour cacher sa vie
    Aux barbares fureurs du tratre don Garcie,                   1130
    A peine eus-je loisir de lui dire un adieu,
    Qu'il le fit enlever sans me dire en quel lieu;
    Et je n'en pus jamais savoir que quelques marques,
    Pour reconnotre un jour le sang de nos monarques.
    Trop inutiles soins contre un si mauvais sort!                1135
    Lui-mme au bout d'un an m'apprit qu'il toit mort.
    Quatre ans aprs il meurt et me laisse une fille
    Dont je vins par son ordre accoucher en Castille.
    Il me souvient toujours de ses derniers propos;
    Il mourut dans mes bras avec ces tristes mots:                1140
    Je meurs, et je vous laisse en un sort dplorable:
    Le ciel vous puisse un jour tre plus favorable!
    Don Raymond a pour vous des secrets importants,
    Et vous les apprendra quand il en sera temps:
    Fuyez dans la Castille. A ces mots il expire,                1145
    Et jamais don Raymond ne me voulut rien dire.
    Je partis sans lumire en ces obscurits:
    Mais le voyant venir avec ces dputs,
    Et que c'est par leurs gens que ce grand bruit clate
    (Voyez qu'en sa faveur aisment on se flatte!),               1150
    J'ai cru que du secret le temps toit venu,
    Et que don Sanche toit ce mystre inconnu;
    Qu'il l'amenoit ici reconnotre sa mre[801].
    Hlas! que c'est en vain que mon amour l'espre!
    A ma confusion ce bruit s'est clairci;                       1155
    Bien loin de l'amener, ils le cherchent ici:
    Voyez quelle apparence, et si cette province
    A jamais su le nom de ce malheureux prince.

    D. LOPE.

    Si vous croyez au nom, vous croirez son trpas,
    Et qu'on cherche don Sanche o don Sanche n'est pas;
    Mais si vous en voulez croire la voix publique,
    Et que notre pense avec elle s'explique,
    Ou le ciel pour jamais a repris ce hros,
    Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos.
    Nous le dirons tous deux, quoique suspects d'envie,
    C'est un miracle pur que le cours de sa vie.
    Cette haute vertu qui charme tant d'esprits,
    Cette fire valeur qui brave nos mpris,
    Ce port majestueux, qui tout inconnu mme,
    A plus d'accs que nous auprs du diadme;                    1170
    Deux reines qu' l'envi nous voyons l'estimer,
    Et qui peut-tre ont peine  ne le pas aimer;
    Ce prompt consentement d'un peuple qui l'adore:
    Madame, aprs cela j'ose le dire encore[802],
    Ou le ciel pour jamais a repris ce hros,                     1175
    Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos.
    Nous avons mpris sa naissance inconnue;
    Mais  ce peu de jour nous recouvrons la vue,
    Et verrions  regret qu'il fallt aujourd'hui
    Cder notre esprance  tout autre qu' lui.                  1180

    D. LONOR.

    Il en a le mrite et non pas la naissance;
    Et lui-mme il en donne assez de connoissance,
    Abandonnant la Reine  choisir parmi vous
    Un roi pour la Castille, et pour elle un poux.

    D. MANRIQUE.

    Et ne voyez-vous pas que sa valeur s'apprte                  1185
    A faire sur tous trois cette illustre conqute?
    Oubliez-vous dj qu'il a dit  vos yeux
    Qu'il ne veut rien devoir au nom de ses aeux?
    Son grand coeur se drobe  ce haut avantage,
    Pour devoir sa grandeur entire  son courage;                1190
    Dans une cour si belle et si pleine d'appas,
    Avez-vous remarqu qu'il aime en lieu plus bas?

    D. LONOR.

    Le voici: nous saurons ce que lui-mme en pense.


SCNE II.

D. LONOR, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE.

    CARLOS.

    Madame, sauvez-moi d'un honneur qui m'offense:
    Un peuple opinitre  m'arracher mon nom                      1195
    Veut que je sois don Sanche, et prince d'Aragon.
    Puisque par sa prsence il faut que ce bruit meure,
    Dois-je tre, en l'attendant, le fantme d'une heure?
    Ou si c'est une erreur qui lui promet ce roi,
    Souffrez-vous qu'elle abuse et de vous et de moi?             1200

    D. LONOR.

    Quoi que vous prsumiez de la voix populaire,
    Par de secrets rayons le ciel souvent l'claire:
    Vous apprendrez par l du moins les voeux de tous,
    Et quelle opinion les peuples ont de vous.

    D. LOPE.

    Prince, ne cachez plus ce que le ciel dcouvre;               1205
    Ne fermez pas nos yeux quand sa main nous les ouvre.
    Vous devez tre las de nous faire faillir.
    Nous ignorons quel fruit vous en vouliez cueillir,
    Mais nous avions pour vous une estime assez haute
    Pour n'tre pas forcs  commettre une faute;                 1210
    Et notre honneur, au vtre en aveugle oppos,
    Mritoit par piti d'tre dsabus.
    Notre orgueil n'est pas tel qu'il s'attache aux personnes,
    Ou qu'il ose oublier ce qu'il doit aux couronnes;
    Et s'il n'a pas eu d'yeux pour un roi dguis,                1215
    Si l'inconnu Carlos s'en est vu mpris,
    Nous respectons don Sanche, et l'acceptons pour matre,
    Sitt qu' notre reine il se fera connotre;
    Et sans doute son coeur nous en avouera bien.
    Htez cette union de votre sceptre au sien,                   1220
    Seigneur, et d'un soldat quittant la fausse image,
    Recevez, comme roi, notre premier hommage.

    CARLOS.

    Comtes, ces faux respects dont je me vois surpris
    Sont plus injurieux encor que vos mpris.
    Je pense avoir rendu mon nom assez illustre                   1225
    Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre.
    Reprenez vos honneurs o je n'ai point de part.
    J'imputois ce faux bruit aux fureurs du hasard,
    Et doutois qu'il pt tre une me assez hardie
    Pour riger Carlos en roi de comdie;                         1230
    Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur,
    Sachez que les vaillants honorent la valeur,
    Et que tous vos pareils auroient quelque scrupule
    A faire de la mienne un clat ridicule.
    Si c'est votre dessein d'en rjouir ces lieux,                1235
    Quand vous m'aurez vaincu vous me raillerez mieux:
    La raillerie est belle aprs une victoire;
    On la fait avec grce aussi bien qu'avec gloire.
    Mais vous prcipitez un peu trop ce dessein;
    La bague de la Reine est encore en ma main;                   1240
    Et l'inconnu Carlos, sans nommer sa famille,
    Vous sert encor d'obstacle au trne de Castille.
    Ce bras, qui vous sauva de la captivit,
    Peut s'opposer encore  votre avidit[803].

    D. MANRIQUE.

    Pour n'tre que Carlos, vous parlez bien en matre,
    Et tranchez bien du prince en dniant de l'tre.
    Si nous avons tantt jusqu'au bout dfendu
    L'honneur qu' notre rang nous voyions[804] tre d,
    Nous saurons bien encor jusqu'au bout le dfendre;
    Mais ce que nous devons, nous aimons  le rendre.             1250
      Que vous soyez don Sanche ou qu'un autre le soit,
    L'un et l'autre de nous lui rendra ce qu'il doit.
    Pour le nouveau marquis, quoique l'honneur l'irrite,
    Qu'il sache qu'on l'honore autant qu'il le mrite;
    Mais que, pour nous combattre, il faut que le bon sang
    Aide un peu sa valeur  soutenir ce rang.
    Qu'il n'y prtende point,  moins qu'il se dclare;
    Non que nous demandions qu'il soit Guzman ou Lare:
    Qu'il soit noble, il suffit pour nous traiter d'gal;
    Nous le verrons tous deux comme un digne rival;               1260
    Et si don Sanche enfin n'est qu'une attente vaine,
    Nous lui disputerons cet anneau de la Reine.
    Qu'il souffre cependant, quoique brave guerrier,
    Que notre bras ddaigne un simple aventurier.
      Nous vous laissons, Madame, claircir ce mystre.
    Le sang  des secrets qu'entend mieux une mre;
    Et dans les diffrends qu'avec lui nous avons,
    Nous craignons d'oublier ce que nous vous devons.


SCNE III.

D. LONOR, CARLOS.

    CARLOS.

    Madame, vous voyez comme l'orgueil me traite:
    Pour me faire un honneur, on veut que je l'achte;            1270
    Mais s'il faut qu'il m'en cote un secret de vingt ans,
    Cet anneau dans mes mains pourra briller longtemps.

    D. LONOR.

    Laissons l ce combat, et parlons de don Sanche.
    Ce bruit est grand pour vous, toute la cour y penche:
    De grce, dites-moi, vous connoissez-vous bien?               1275

    CARLOS.

    Plt  Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien!
    Si j'tois quelque enfant pargn des temptes,
    Livr dans un dsert  la merci des btes,
    Expos par la crainte ou par l'inimiti,
    Rencontr par hasard et nourri par piti,                     1280
    Mon orgueil  ce bruit prendroit quelque esprance
    Sur votre incertitude et sur mon ignorance;
    Je me figurerois ces destins merveilleux,
    Qui tiroient du nant les hros fabuleux,
    Et me revtirois des brillantes chimres                      1285
    Qu'osa former pour eux le loisir de nos pres;
    Car enfin je suis vain, et mon ambition
    Ne peut s'examiner sans indignation;
    Je ne puis regarder sceptre ni diadme,
    Qu'ils n'emportent mon me au del d'elle-mme:               1290
    Inutiles lans d'un vol imptueux
    Que pousse vers le ciel un coeur prsomptueux,
    Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre,
    Et qu'un coup d'oeil sur moi rabat soudain  terre!
      Je ne suis point don Sanche, et connois mes parents;
    Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends;
    Gardez-le pour ce prince: une heure ou deux peut-tre
    Avec vos dputs vous le feront connotre.
    Laissez-moi cependant  cette obscurit
    Qui ne fait que justice  ma tmrit.                        1300

    D. LONOR.

    En vain donc je me flatte, et ce que j'aime  croire
    N'est qu'une illusion que me fait votre gloire?
    Mon coeur vous en ddit: un secret mouvement,
    Qui le penche vers vous, malgr moi vous dment;
    Mais je ne puis juger quelle source l'anime,                  1305
    Si c'est l'ardeur du sang, ou l'effort de l'estime;
    Si la nature agit, ou si c'est le desir;
    Si c'est vous reconnotre, ou si c'est vous choisir.
    Je veux bien toutefois touffer ce murmure
    Comme de vos vertus une aimable imposture,                    1310
    Condamner, pour vous plaire, un bruit qui m'est si doux;
    Mais o sera mon fils s'il ne vit point en vous?
    On veut qu'il soit ici; je n'en vois aucun signe:
    On connot, hormis vous, quiconque en seroit digne;
    Et le vrai sang des rois, sous le sort abattu,                1315
    Peut cacher sa naissance et non pas sa vertu:
    Il porte sur le front un luisant caractre
    Qui parle malgr lui de tout ce qu'il veut taire;
    Et celui que le ciel sur le vtre avoit mis
    Pouvoit seul m'blouir, si vous l'eussiez permis.             1320
      Vous ne l'tes donc point, puisque vous me le dites;
    Mais vous tes  craindre avec tant de mrites.
    Souffrez que j'en demeure  cette obscurit.
    Je ne condamne point votre tmrit:
    Mon estime, au contraire, est pour vous si puissante,
    Qu'il ne tiendra qu' vous que mon coeur n'y consente:
    Votre sang avec moi n'a qu' se dclarer,
    Et je vous donne aprs libert d'esprer.
    Que si mme  ce prix vous cachez votre race,
    Ne me refusez point du moins une autre grce:                 1330
    Ne vous prparez plus  nous accompagner;
    Nous n'avons plus besoin de secours pour rgner.
    La mort de don Garcie a puni tous ses crimes,
    Et rendu l'Aragon  ses rois lgitimes;
    N'en cherchez plus la gloire, et quels que soient vos voeux,
    Ne me contraignez point  plus que je ne veux.
    Le prix de la valeur doit avoir ses limites;
    Et je vous crains enfin avec tant de mrites.
    C'est assez vous en dire. Adieu: pensez-y bien,
    Et faites-vous connotre, ou n'aspirez  rien.                1340


SCNE IV.

CARLOS, BLANCHE.

    BLANCHE.

    Qui ne vous craindra point, si les reines vous craignent?

    CARLOS.

    Elles se font raison lorsqu'elles me ddaignent.

    BLANCHE.

    Ddaigner un hros qu'on reconnot pour roi!

    CARLOS.

    N'aide point  l'envie  se jouer de moi,
    Blanche, si tu te plais  seconder sa haine[805],             1345
    Du moins respecte en moi l'ouvrage de ta reine[806].

    BLANCHE.

    La Reine mme en vous ne voit plus aujourd'hui
    Qu'un prince que le ciel nous montre malgr lui;
    Mais c'est trop la tenir dedans l'incertitude;
    Ce silence vers elle est une ingratitude:                     1350
    Ce qu'a fait pour Carlos sa gnrosit
    Mritoit de don Sanche une civilit.

    CARLOS.

    Ah! nom fatal pour moi, que tu me perscutes,
    Et prpares mon me  d'effroyables chutes!


SCNE V.

D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.

    CARLOS.

    Madame, commandez qu'on me laisse en repos,                   1355
    Qu'on ne confonde plus don Sanche avec Carlos;
    C'est faire au nom d'un prince[807] une trop longue injure:
    Je ne veux que celui de votre crature;
    Et si le sort jaloux, qui semble me flatter,
    Veut m'lever plus haut pour m'en prcipiter,                 1360
    Souffrez qu'en m'loignant je drobe ma tte
    A l'indigne revers que sa fureur m'apprte.
    Je le vois de trop loin pour l'attendre en ce lieu;
    Souffrez que je l'vite en vous disant adieu;
    Souffrez....

    D. ISABELLE.

                 Quoi? ce grand coeur redoute une couronne!
    Quand on le croit monarque, il frmit, il s'tonne!
    Il veut fuir cette gloire, et se laisse alarmer
    De ce que sa vertu force d'en prsumer!

    CARLOS.

    Ah! vous ne voyez pas que cette erreur commune
    N'est qu'une trahison de ma bonne fortune;                    1370
    Que dj mes secrets sont  demi trahis.
    Je lui cachois en vain ma race et mon pays;
    En vain sous un faux nom je me faisois connotre,
    Pour lui faire oublier ce qu'elle m'a fait natre;
    Elle a dj trouv mon pays et mon nom.                       1375
      Je suis Sanche, Madame, et n dans l'Aragon;
    Et je crois dj voir sa malice funeste
    Dtruire votre ouvrage en dcouvrant le reste,
    Et faire voir ici, par un honteux effet,
    Quel comte et quel marquis votre faveur a fait.               1380

    D. ISABELLE.

    Pourrois-je alors manquer de force ou de courage
    Pour empcher le sort d'abattre mon ouvrage?
    Ne me drobez point ce qu'il ne peut ternir;
    Et la main qui l'a fait saura le soutenir.
    Mais vous vous en formez une vaine menace                     1385
    Pour faire un beau prtexte  l'amour qui vous chasse.
    Je ne demande plus d'o partoit ce ddain,
    Quand j'ai voulu vous faire un hymen de ma main.
    Allez dans l'Aragon suivre votre princesse,
    Mais allez-y du moins sans feindre une foiblesse;             1390
    Et puisque ce grand coeur s'attache  ses appas,
    Montrez, en la suivant, que vous ne fuyez pas.

    CARLOS.

    Ah! Madame, plutt apprenez tous mes crimes;
    Ma tte est  vos pieds, s'il vous faut des victimes.
      Tout chtif que je suis, je dois vous avouer                1395
    Qu'en me plaignant du sort j'ai de quoi m'en louer:
    S'il m'a fait en naissant quelque dsavantage,
    Il m'a donn d'un roi le nom et le courage;
    Et depuis que mon coeur est capable d'aimer,
    A moins que d'une reine, il n'a pu s'enflammer:               1400
    Voil mon premier crime, et je ne puis vous dire
    Qui m'a fait infidle, ou vous, ou donne Elvire;
    Mais je sais que ce coeur, des deux parts engag,
    Se donnant  vous deux, ne s'est point partag,
    Toujours prt d'embrasser son service et le vtre,            1405
    Toujours prt  mourir et pour l'une et pour l'autre.
    Pour n'en adorer qu'une, il et fallu choisir;
    Et ce choix et t du moins quelque desir,
    Quelque espoir outrageux d'tre mieux reu d'elle,
    Et j'ai cru moins de crime  parotre infidle.               1410
    Qui n'a rien  prtendre en peut bien aimer deux,
    Et perdre en plus d'un lieu des soupirs et des voeux:
    Voil mon second crime; et quoique ma souffrance
    Jamais  ce beau feu n'ait permis d'esprance,
    Je ne puis sans mourir d'un dsespoir jaloux,                 1415
    Voir dans les bras d'un autre, on donne Elvire, ou vous.
    Voyant que votre choix m'apprtoit ce martyre,
    Je voulois m'y soustraire en suivant donne Elvire,
    Et languir auprs d'elle, attendant que le sort
    Par un semblable hymen m'et envoy la mort.                  1420
    Depuis, l'occasion que vous-mme avez faite,
    M'a fait quitter le soin d'une telle retraite.
    Ce trouble a quelque temps amus ma douleur;
    J'ai cru par ces combats reculer mon malheur.
    Le coup de votre perte est devenu moins rude,                 1425
    Lorsque j'en ai vu l'heure en quelque incertitude,
    Et que j'ai pu me faire une si douce loi
    Que ma mort vous donnt un plus vaillant que moi.
    Mais je n'ai plus, Madame, aucun combat  faire.
    Je vois pour vous don Sanche un poux ncessaire;             1430
    Car ce n'est point l'amour qui fait l'hymen des rois:
    Les raisons de l'tat rglent toujours leur choix;
    Leur svre grandeur jamais ne se ravale,
    Ayant devant les yeux un prince qui l'gale;
    Et puisque le saint noeud qui le fait votre poux             1435
    Arrte comme soeur donne Elvire avec vous,
    Que je ne puis la voir sans voir ce qui me tue,
    Permettez que j'vite une fatale vue,
    Et que je porte ailleurs les criminels soupirs
    D'un reste malheureux de tant de dplaisirs.                  1440

    D. ISABELLE.

    Vous m'en dites assez pour mriter ma haine,
    Si je laissois agir les sentiments de reine;
    Par un trouble secret je les sens confondus;
    Partez, je le consens, et ne les troublez plus.
    Mais non: pour fuir don Sanche, attendez qu'on le voie;
    Ce bruit peut tre faux, et me rendre ma joie.
    Que dis-je? Allez, marquis, j'y consens de nouveau;
    Mais avant de partir donnez-lui mon anneau;
    Si ce n'est toutefois une faveur trop grande
    Que pour tant de faveurs une reine demande.                   1450

    CARLOS.

    Vous voulez que je meure, et je dois obir,
    Dt cette obissance  mon sort me trahir:
    Je recevrai pour grce un si juste supplice,
    S'il en rompt la menace et prvient la malice,
    Et souffre que Carlos en donnant cet anneau,                  1455
    Emporte ce faux nom et sa gloire au tombeau.
    C'est l'unique bonheur o ce coupable aspire.

    D. ISABELLE.

    Que n'tes-vous don Sanche! Ah ciel! qu'os-je dire?
    Adieu: ne croyez pas ce soupir indiscret.

    CARLOS.

    Il m'en a dit assez pour mourir sans regret.                  1460


FIN DU QUATRIME ACTE.

  [799] _Var._ Ce prince qu'il nous rend aprs tant de travaux.
  (1655)

  [800] _Var._ Mais jugez-en vous-mme, et me daignez apprendre.
  (1650-60)

  [801] _Var._ Qu'il l'amenoit ici reconnotre une mre. (1650-60)

  [802] _Var._ Madame, aprs cela j'ose vous dire encore. (1650-56)

  [803] _Var._ Peut s'opposer encore  cette avidit. (1650-56)

  [804] L'dition de 1655 porte seule _voyons_, et non _voyions_.

  [805] _Var._ Blanche, ou si tu te plais  seconder sa haine.
  (1650 in-4 et in-8)

  [806] _Var._ Du moins respecte en moi l'ouvrage de la Reine.
  (1650 in-12 et 53-56)

  [807] L'dition de 1692 a chang _d'un prince_ en _du Prince_.




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

D. ALVAR, D. ELVIRE.

    D. ALVAR.

    Enfin, aprs un sort  mes voeux si contraire,
    Je dois bnir le ciel qui vous renvoie un frre;
    Puisque de notre reine il doit tre l'poux,
    Cette heureuse union me laisse tout  vous.
    Je me vois affranchi d'un honneur tyrannique,                 1465
    D'un joug que m'imposoit cette faveur publique,
    D'un choix qui me foroit  vouloir tre roi:
    Je n'ai plus de combat  faire contre moi,
    Plus  craindre le prix d'une triste victoire;
    Et l'infidlit que vous faisoit ma gloire                    1470
    Consent que mon amour, de ses lois dgag,
    Vous rende un inconstant qui n'a jamais chang.

    D. ELVIRE.

    Vous tes gnreux, mais votre impatience
    Sur un bruit incertain prend trop de confiance;
    Et cette prompte ardeur de rentrer dans mes fers              1475
    Me console trop tt d'un trne que je perds.
    Ma perte n'est encor qu'une rumeur confuse
    Qui du nom de Carlos, malgr Carlos, abuse;
    Et vous ne savez pas,  vous en bien parler,
    Par quelle offre et quels voeux on m'en peut consoler.
    Plus que vous ne pensez la couronne m'est chre;
    Je perds plus qu'on ne croit, si Carlos est mon frre.
    Attendez les effets que produiront ces bruits;
    Attendez que je sache au vrai ce que je suis,
    Si le ciel m'te ou laisse enfin le diadme,                  1485
    S'il vous faut m'obtenir d'un frre ou de moi-mme,
    Si par l'ordre d'autrui je vous dois couter,
    Ou si j'ai seulement mon coeur  consulter.

    D. ALVAR.

    Ah! ce n'est qu' ce coeur que le mien vous demande,
    Madame, c'est lui seul que je veux qui m'entende;             1490
    Et mon propre bonheur m'accableroit d'ennui,
    Si je n'tois  vous que par l'ordre d'autrui.
    Pourrois-je de ce frre implorer la puissance,
    Pour ne vous obtenir que par obissance,
    Et par un lche abus de son autorit,                         1495
    M'lever en tyran sur votre volont?

    D. ELVIRE.

    Avec peu de raison vous craignez qu'il arrive
    Qu'il ait des sentiments que mon me ne suive:
    Le digne sang des rois n'a point d'yeux que leurs yeux,
    Et leurs premiers sujets obissent le mieux.                  1500
    Mais vous tes trange avec vos dfrences,
    Dont les submissions cherchent des assurances,
    Vous ne craignez d'agir contre ce que je veux,
    Que pour tirer de moi que j'accepte vos voeux,
    Et vous obstineriez dans ce respect extrme                   1505
    Jusques  me forcer  dire: Je vous aime.
    Ce mot est un peu rude  prononcer pour nous;
    Souffrez qu' m'expliquer j'en trouve de plus doux.
    Je vous dirai beaucoup, sans pourtant rien vous dire.
      Je sais depuis quel temps vous aimez donne Elvire;
    Je sais ce que je dois, je sais ce que je puis;
    Mais, encore une fois, sachons ce que je suis;
    Et si vous n'aspirez qu'au bonheur de me plaire,
    Tchez d'approfondir ce dangereux mystre.
    Carlos a tant de lieu de vous considrer,                     1515
    Que s'il devient mon roi, vous devez esprer[808].

    D. ALVAR.

    Madame....

    D. ELVIRE.

               En ma faveur, donnez-vous cette peine,
    Et me laissez, de grce, entretenir la Reine.

    D. ALVAR.

    J'obis avec joie, et ferai mon pouvoir
    A vous dire bientt ce qui s'en peut savoir.                  1520


SCNE II.

D. LONOR, D. ELVIRE.

    D. LONOR.

    Don Alvar me fuit-il?

    D. ELVIRE.

                          Madame,  ma prire,
    Il va dans tous ces bruits chercher quelque lumire.
    J'ai craint, en vous voyant, un secours pour ses feux,
    Et de dfendre mal mon coeur contre vous deux.

    D. LONOR.

    Ne pourra-t-on jamais gagner votre courage?                   1525

    D. ELVIRE.

    Il peut tout obtenir, ayant votre suffrage.

    D. LONOR.

    Je lui puis donc enfin promettre votre foi?

    D. ELVIRE.

    Oui, si vous lui gagnez celui du nouveau roi.

    D. LONOR.

    Et si ce bruit est faux? si vous demeurez reine?

    D. ELVIRE.

    Que vous puis-je rpondre, en tant incertaine?               1530

    D. LONOR.

    En cette incertitude on peut faire esprer.

    D. ELVIRE.

    On peut attendre aussi pour en dlibrer:
    On agit autrement quand le pouvoir suprme....


SCNE III.

D. ISABELLE, D. LONOR, D. ELVIRE.

    D. ISABELLE.

    J'interromps vos secrets, mais j'y prends part moi-mme;
    Et j'ai tant d'intrt de connotre ce fils,                  1535
    Que j'ose demander ce qui s'en est appris.

    D. LONOR.

    Vous ne m'en voyez pas davantage claircie.

    D. ISABELLE.

    Mais de qui tenez-vous la mort de don Garcie,
    Vu que depuis un mois qu'il vient des dputs[809],
    On parloit seulement de peuples rvolts?                     1540

    D. LONOR.

    Je vous puis sur ce point aisment satisfaire:
    Leurs gens m'en ont donn la raison assez claire.
      On assigeoit encor, alors qu'ils sont partis,
    Dedans leur dernier fort don Garcie et son fils.
    On l'a pris tt aprs; et soudain par sa prise                1545
    Don Raymond prisonnier recouvrant sa franchise,
    Les voyant tous deux morts, publie  haute voix
    Que nous avions un roi du vrai sang de nos rois,
    Que don Sanche vivoit, et part en diligence
    Pour rendre  l'Aragon le bien de sa prsence.                1550
    Il joint nos dputs hier sur la fin du jour,
    Et leur dit que ce prince toit en votre cour.
      C'est tout ce que j'ai pu tirer d'un domestique:
    Outre qu'avec ces gens rarement on s'explique,
    Comme ils entendent mal, leur rapport est confus;             1555
    Mais bientt don Raymond vous dira le surplus.
    Que nous veut cependant Blanche toute tonne?


SCNE IV.

D. ISABELLE, D. LONOR, D. ELVIRE, BLANCHE.

    BLANCHE.

    Ah! Madame!

    D. ISABELLE.

                Qu'as-tu?

    BLANCHE.

                          La funeste journe!
    Votre Carlos....

    D. ISABELLE.

                     Eh bien?

    BLANCHE.

                              Son pre est en ces lieux,
    Et n'est....

    D. ISABELLE.

                 Quoi?

    BLANCHE.

                       Qu'un pcheur.

    D. ISABELLE.

                                      Qui te l'a dit?

    BLANCHE.

                                                      Mes yeux.

    D. ISABELLE.

    Tes yeux?

    BLANCHE.

              Mes propres yeux.

    D. ISABELLE.

                                Que j'ai peine  les croire!

    D. LONOR.

    Voudriez-vous, Madame, en apprendre l'histoire?

    D. ELVIRE.

    Que le ciel est injuste!

    D. ISABELLE.

                             Il l'est, et nous fait voir
    Par cet injuste effet son absolu pouvoir,
    Qui du sang le plus vil tire une me si belle,                1565
    Et forme une vertu qui n'a lustre que d'elle.
    Parle, Blanche, et dis-nous comme il voit ce malheur.

    BLANCHE.

    Avec beaucoup de honte, et plus encor de coeur.
    Du haut de l'escalier je le voyois descendre;
    En vain de ce faux bruit il se vouloit dfendre;              1570
    Votre cour, obstine  lui changer de nom,
    Murmuroit tout autour: Don Sanche d'Aragon!
    Quand un chtif vieillard le saisit et l'embrasse[810].
    Lui qui le reconnot frmit de sa disgrce;
    Puis laissant la nature  ses pleins mouvements,              1575
    Rpond avec tendresse  ses embrassements.
    Ses pleurs mlent aux siens une fiert sincre;
    On n'entend que soupirs: Ah! mon fils!--Ah! mon pre!
    --Oh! jour trois fois heureux! moment trop attendu!
    Tu m'as rendu la vie! et: Vous m'avez perdu[811]!
      Chose trange!  ces cris de douleur et de joie,
    Un grand peuple accouru ne veut pas qu'on les croie[812];
    Il s'aveugle soi-mme; et ce pauvre pcheur,
    En dpit de Carlos, passe pour imposteur.
    Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes:            1585
    C'est un fourbe, un mchant suborn par les comtes.
    Eux-mmes (admirez leur gnrosit)
    S'efforcent d'affermir cette incrdulit;
    Non qu'ils prennent sur eux de si lches pratiques;
    Mais ils en font auteur un de leurs domestiques,              1590
    Qui pensant bien leur plaire, a si mal  propos
    Instruit ce malheureux pour affronter Carlos.
    Avec avidit cette histoire est reue:
    Chacun la tient trop vraie aussitt qu'elle est sue;
    Et pour plus de croyance  cette trahison,                    1595
    Les comtes font traner ce bonhomme en prison.
    Carlos rend tmoignage en vain contre soi-mme;
    Les vrits qu'il dit cdent au stratagme,
    Et dans le dshonneur qui l'accable aujourd'hui,
    Ses plus grands envieux l'en sauvent malgr lui.              1600
    Il tempte, il menace, et bouillant de colre,
    Il crie  pleine voix qu'on lui rende son pre:
    On tremble devant lui sans croire son courroux;
    Et rien.... Mais le voici qui vient s'en plaindre  vous[813].


SCNE V.

D. ISABELLE, D. LONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, CARLOS, D. MANRIQUE, D.
LOPE.

    CARLOS.

    Eh bien! Madame, enfin on connot ma naissance:               1605
    Voil le digne fruit de mon obissance.
    J'ai prvu ce malheur, et l'aurois vit,
    Si vos commandements ne m'eussent arrt.
    Ils m'ont livr, Madame,  ce moment funeste;
    Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste!            1610
    On me vole mon pre! on le fait criminel!
    On attache  son nom un opprobre ternel!
      Je suis fils d'un pcheur, mais non pas d'un infme:
    La bassesse du sang ne va point jusqu' l'me;
    Et je renonce aux noms de comte et de marquis                 1615
    Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils:
    Rien n'en peut effacer le sacr caractre.
    De grce, commandez qu'on me rende mon pre.
    Ce doit leur tre assez de savoir qui je suis,
    Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis.                 1620

    D. MANRIQUE.

    Forcez ce grand courage  conserver sa gloire,
    Madame, et l'empchez lui-mme de se croire.
    Nous n'avons pu souffrir qu'un bras qui tant de fois
    A fait trembler le More et triompher nos rois[814],
    Ret de sa naissance une tache ternelle:                    1625
    Tant de valeur mrite une source plus belle.
    Aidez ainsi que nous ce peuple  s'abuser;
    Il aime son erreur, daignez l'autoriser:
    A tant de beaux exploits rendez cette justice,
    Et de notre piti soutenez l'artifice.                        1630

    CARLOS.

    Je suis bien malheureux, si je vous fais piti;
    Reprenez votre orgueil et votre inimiti.
    Aprs que ma fortune a sol votre envie,
    Vous plaignez aisment mon entre  la vie;
    Et me croyant par elle  jamais abattu,                       1635
    Vous exercez sans peine une haute vertu.
    Peut-tre elle ne fait qu'une embche  la mienne.
    La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne;
    Mais son plus bel clat seroit trop achet,
    Si je le retenois par une lchet.                            1640
    Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache:
    Puisque vous la savez[815], je veux bien qu'on la sache.
      Sanche, fils d'un pcheur, et non d'un imposteur,
    De deux comtes jadis fut le librateur;
    Sanche, fils d'un pcheur, mettoit nagure en peine
    Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine;
    Sanche, fils d'un pcheur, tient encore en sa main
    De quoi faire bientt tout l'heur d'un souverain;
    Sanche enfin, malgr lui, dedans cette province,
    Quoique fils d'un pcheur, a pass pour un prince.            1650
      Voil ce qu'a pu faire et qu'a fait  vos yeux
    Un coeur que ravaloit le nom de ses aeux.
    La gloire qui m'en reste aprs cette disgrce<p><p></p></p>
    clate encore assez pour honorer ma race,
    Et parotra plus grande  qui comprendra bien                 1655
    Qu' l'exemple du ciel j'ai fait beaucoup de rien.

    D. LOPE.

    Cette noble fiert dsavoue un tel pre,
    Et par un tmoignage  soi-mme contraire,
    Obscurcit de nouveau ce qu'on voit clairci.
    Non, le fils d'un pcheur ne parle point ainsi,               1660
    Et son me parot si dignement forme,
    Que j'en crois plus que lui l'erreur que j'ai seme.
    Je le soutiens, Carlos, vous n'tes point son fils:
    La justice du ciel ne peut l'avoir permis;
    Les tendresses du sang vous font une imposture,               1665
    Et je dmens pour vous la voix de la nature.
      Ne vous repentez point de tant de dignits
    Dont il vous plut orner ses rares qualits:
    Jamais plus digne main ne fit plus digne ouvrage,
    Madame; il les relve avec ce grand courage;                  1670
    Et vous ne leur pouviez trouver plus haut appui,
    Puisque mme le sort est au-dessous de lui.

    D. ISABELLE.

    La gnrosit qu'en tous les trois j'admire
    Me met en un tat de n'avoir que leur dire.
    Et dans la nouveaut de ces vnements,                       1675
    Par un illustre effort prvient mes sentiments.
      Ils parotront en vain, comtes, s'ils vous excitent
    A lui rendre l'honneur que ses hauts faits mritent,
    Et ne ddaigner pas l'illustre et rare objet
    D'une haute valeur qui part d'un sang abjet[816]:             1680
    Vous courez au-devant avec tant de franchise,
    Qu'autant que du pcheur je m'en trouve surprise.
      Et vous, que par mon ordre ici j'ai retenu,
    Sanche, puisqu' ce nom vous tes reconnu,
    Miraculeux hros dont la gloire refuse 1685
    L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse,
    Parmi les dplaisirs que vous en recevez,
    Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez?
    Puis-je vous demander ce que je vous vois faire?
    Je vous tiens malheureux d'tre n d'un tel pre;             1690
    Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point
    D'tre n d'un tel pre, et de n'en rougir point,
    Et de ce qu'un grand coeur, mis dans l'autre balance,
    Emporte encor si haut une telle naissance.


SCNE VI.

D. ISABELLE, D. LONOR, D. ELVIRE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE, D.
ALVAR, BLANCHE.

    D. ALVAR.

    Princesses, admirez l'orgueil d'un prisonnier,                1695
    Qu'en faveur de son fils on veut calomnier.
      Ce malheureux pcheur, par promesse ni crainte,
    Ne sauroit se rsoudre  souffrir une feinte.
    J'ai voulu lui parler, et n'en fais que sortir;
    J'ai tch, mais en vain, de lui faire sentir                 1700
    Combien mal  propos sa prsence importune
    D'un fils si gnreux renverse la fortune,
    Et qu'il le perd d'honneur,  moins que d'avouer
    Que c'est un lche tour qu'on le force  jouer;
    J'ai mme  ces raisons ajout la menace:                     1705
    Bien ne peut l'branler, Sanche est toujours sa race,
    Et quant  ce qu'il perd de fortune et d'honneur,
    Il dit qu'il a de quoi le faire grand seigneur[817],
    Et que plus de cent fois il a su de sa femme
    (Voyez qu'il est crdule et simple au fond de l'me)          1710
    Que voyant ce prsent, qu'en mes mains il a mis,
    La reine d'Aragon agrandiroit son fils.

(A D. Lonor.)

    Si vous le recevez avec autant de joie,
    Madame, que par moi ce vieillard vous l'envoie,
    Vous donnerez sans doute  cet illustre fils                  1715
    Un rang encor plus haut que celui de marquis.
    Ce bonhomme en parot l'me toute comble.

(D. Alvar prsente  D. Lonor un petit crin, qui s'ouvre sans clef,
au moyen d'un ressort secret.)

    D. ISABELLE.

    Madame,  cet aspect vous paraissez trouble.

    D. LONOR.

    J'ai bien sujet de l'tre en recevant ce don,
    Madame: j'en saurai si mon fils vit ou non[818];              1720
    Et c'est o le feu Roi, dguisant sa naissance,
    D'un sort si prcieux mit la reconnoissance.
    Disons ce qu'il enferme avant que de l'ouvrir.
    Ah! Sanche, si par l je puis le dcouvrir[819],
    Vous pouvez tre sr d'un entier avantage                     1725
    Dans les lieux dont le ciel a fait notre partage;
    Et qu'aprs ce trsor que vous m'aurez rendu,
    Vous recevrez le prix qui vous en sera d[820].
    Mais  ce doux transport c'est dj trop permettre.
    Trouvons notre bonheur avant que d'en promettre.              1730
      Ce prsent donc enferme un tissu de cheveux
    Que reut don Fernand pour arrhes de mes voeux,
    Son portrait et le mien, deux pierres les plus rares
    Que forme le soleil sous les climats barbares,
    Et pour un tmoignage encore plus certain,                    1735
    Un billet que lui-mme crivit de sa main.

    UN GARDE.

    Madame, don Raymond vous demande audience.

    D. LONOR.

    Qu'il entre. Pardonnez  mon impatience,
    Si l'ardeur de le voir et de l'entretenir
    Avant votre cong l'ose faire venir.                          1740

    D. ISABELLE.

    Vous pouvez commander dans toute la Castille,
    Et je ne vous vois plus qu'avec des yeux de fille.


SCNE VII.

D. ISABELLE, D. LONOR, D. ELVIRE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE, D.
ALVAR, BLANCHE, D. RAYMOND.

    D. LONOR.

    Laissez l, don Raymond, la mort de nos tyrans,
    Et rendez seulement don Sanche  ses parents.
    Vit-il? peut-il braver nos fires destines?                  1745

    D. RAYMOND.

    Sortant d'une prison de plus de six annes,
    Je l'ai cherch, Madame, o pour les mieux braver,
    Par l'ordre du feu Roi je le fis lever,
    Avec tant de secret, que mme un second pre,
    Qui l'estime son fils, ignore ce mystre.                     1750
    Ainsi qu'en votre cour Sanche y fut son vrai nom,
    Et l'on n'en retrancha que cet illustre don.
    L j'ai su qu' seize ans son gnreux courage
    S'indigna des emplois de son faux parentage;
    Qu'impatient dj d'tre si mal tomb,                        1755
    A sa fausse bassesse il s'toit drob;
    Que dguisant son nom et cachant sa famille,
    Il avoit fait merveille aux guerres de Castille,
    D'o quelque sien voisin, depuis peu de retour,
    L'avoit vu plein de gloire, et fort bien en la cour[821];     1760
    Que du bruit de son nom elle toit toute pleine,
    Qu'il toit connu mme et chri de la Reine:
    Si bien que ce pcheur, d'aise tout transport,
    Avoit couru chercher ce fils si fort vant.

    D. LONOR.

    Don Raymond, si vos yeux pouvoient le reconnotre....

    D. RAYMOND.

    Oui, je le vois, Madame. Ah! Seigneur, ah! mon matre!

    D. LOPE.

    Nous l'avions bien jug: grand prince, rendez-vous;
    La vrit parot; cdez aux voeux de tous.

    D. LONOR.

    Don Sanche, voulez-vous tre seul incrdule?

    CARLOS.

    Je crains encor du sort un revers ridicule.                   1770
    Mais, Madame, voyez si le billet du Roi
    Accorde  don Raymond ce qu'il vous dit de moi.

D. LONOR ouvre l'crin, et en tire un billet qu'elle lit.

      _Pour tromper un tyran je vous trompe vous-mme,
    Vous reverrez ce fils que je vous fais pleurer:
    Cette erreur lui peut rendre un jour le diadme;              1775
    Et je vous l'ai cach pour le mieux assurer.
      Si ma feinte vers vous passe pour criminelle,
    Pardonnez-moi les maux quelle vous fait souffrir,
    De crainte que les soins de l'amour maternelle
    Par leurs empressements le fissent dcouvrir.                 1780
      Nugne, un pauvre pcheur, s'en croit tre le pre;
    Sa femme en son absence accouchant d'un fils mort,
    Elle reut le vtre, et sut si bien se taire,
    Que le pre et le fils en ignorent le sort.
      Elle-mme l'ignore; et d'un si grand change                1785
    Elle sait seulement qu'il n'est pas de son sang,
    Et croit que ce prsent par un miracle trange,
    Doit un jour par vos mains lui rendre son vrai rang.
      A ces marques, un jour, daignez le reconnotre;
    Et puisse l'Aragon, retournant sous vos lois,                 1790
    Apprendre ainsi que vous, de moi qui l'ai vu natre,
    Que Sanche, fils de Nugne, est le sang de ses rois[822]!_

    _D. FERNAND D'ARAGON._

    D. LONOR, aprs avoir lu.

    Ah! mon fils, s'il en faut encore davantage,
    Croyez-en vos vertus et votre grand courage.

    CARLOS,  D. Lonor[823].

    Ce seroit mal rpondre  ce rare bonheur                      1795
    Que vouloir me dfendre encor d'un tel honneur,

( D. Isabelle.)

      Je reprends toutefois Nugne pour mon vrai pre,
    Si vous ne m'ordonnez, Madame, que j'espre.

    D. ISABELLE.

    C'est trop peu d'esprer, quand tout vous est acquis.
    Je vous avois fait tort en vous faisant marquis;              1800
    Et vous n'aurez[824] pas lieu dsormais de vous plaindre
    De ce retardement o j'ai su vous contraindre.
    Et pour moi, que le ciel destinoit pour un roi,
    Digne de la Castille et digne encor de moi,
    J'avois mis cette bague en des mains assez bonnes             1805
    Pour la rendre  don Sanche, et joindre nos couronnes.

    CARLOS.

    Je ne m'tonne plus de l'orgueil de mes voeux,
    Qui, sans le partager, donnoient mon coeur  deux:
    Dans les obscurits d'une telle aventure,
    L'amour se confondoit avecque la nature.                      1810

    D. ELVIRE.

    Le ntre y rpondoit sans faire honte au rang,
    Et le mien vous payoit ce que devoit le sang.

    CARLOS,  D. Elvire.

    Si vous m'aimez encore, et m'honorez en frre,
    Un poux de ma main pourrait-il vous dplaire?

    D. ELVIRE.

    Si don Alvar de Lune est cet illustre poux,                  1815
    Il vaut bien  mes yeux tout ce qui n'est point vous.

    CARLOS,  D. ELVIRE.

    Il honoroit[825] en moi la vertu toute nue.

(A D. Manrique et  D. Lope.)

    Et vous, qui ddaigniez ma naissance inconnue,
    Comtes, et les premiers en cet vnement
    Jugiez en ma faveur si vritablement,                         1820
    Votre ddain fut juste autant que son estime:
    C'est la mme vertu sous une autre maxime.

    D. RAYMOND,  D. Isabelle.

    Souffrez qu' l'Aragon il daigne se montrer.
    Nos dputs, Madame, impatients d'entrer....

    D. ISABELLE.

    Il vaut mieux leur donner audience publique,                  1825
    Afin qu'aux yeux de tous ce miracle s'explique.
      Allons; et cependant qu'on mette en libert
    Celui par qui tant d'heur nous vient d'tre apport;
    Et qu'on l'amne ici, plus heureux qu'il ne pense,
    Recevoir de ses soins la digne rcompense.                    1830


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

  [808] _Var._ Que s'il devient mon roi, vous pouvez esprer.
  (1650-56)

  [809] _Var._ Vu que depuis un mois qu'il vint des dputs. (1655)

  [810] Un jour que j'tois devant l'entre du palais royal, au
  milieu d'une foule de courtisans qui suivoient ma faveur, un
  vieux paysan m'envisagea de loin, et fendant la presse, se vint
  jeter  mon col, les yeux baigns de larmes. On le voulut
  repousser; mais il s'attacha si fermement  moi, qu' moins de le
  mettre en pices, il n'toit pas possible de l'en arracher. Bien
  que cette nouveaut me surprt, si est-ce que mon tonnement ne
  fut pas si grand que celui des autres. Je connus aussitt d'o
  procdoit sa tendresse; je connus, dis-je, que c'toit Hipparque,
  ce bon vieillard qui m'avoit nourri parmi ses autres enfants, et
  que j'estimois alors mon pre: ainsi j'empchai qu'on ne
  l'outraget, et ce bon homme reprenant haleine: O mon fils,
  s'cria-t-il, est-ce vous? est-il possible que je vous trouve
  environn de tant de pompe? O mon fils, ne me rebutez point, ne
  refusez pas de me reconnotre, souffrez que j'achve  vos pieds
  le reste de mes jours: je suis votre pre, le sang ne vous
  meut-il point? Mon fils, souffrez que je vous embrasse.
  J'interrompis  mme temps ce bon vieillard, et contre l'opinion
  de tous les assistants, qui s'imaginoient que j'allois le
  dsavouer et possible le maltraiter: Oui, mon pre, lui dis-je
  en le baisant, je vous reconnois. A peine eus-je profr ces
  trois ou quatre mots, que ma confusion me ferma la bouche: je
  m'loignai du palais, et ne pouvant pas me rsoudre mme 
  demeurer dans la ville, aprs que j'eus fait accroire au pauvre
  Hipparque, pour me dfaire de lui, que j'irois le voir au premier
  jour dans sa maison, j'allai m'enfermer dans une chambre de mon
  logis avec mon frre. (_Dom Plage_, livre V, seconde partie, p.
  210-212.)--Voyez ci-dessus, p. 414, note 727.

  [811] L'dition de 1655 porte seule: Vous m'aviez perdu!

  [812] _Var._ Un grand peuple amass ne veut pas qu'on les croie.
  (1650-56)

  [813] _Var._ Et rien.... Mais le voici qui s'en vient plaindre 
  vous. (1650-56)

  [814] _Var._ A fait trembler le More et ployer sous nos rois.
  (1650-56)

  [815] On lit dans l'dition de 1682: Puisque vous _le_ savez.

  [816] _Var._ D'une haute valeur qu'affronte un sang abjet.
  (1650-56)

  [817] Hipparque ne m'eut pas sitt abandonn qu'il courut au
  logis de la princesse Benilde, qui depuis la mort de son mari se
  tenoit  Tolde avec Ormisinde sa fille, et demandant  parler au
  mme Oronte, des mains duquel sa femme m'avoit reu pour me
  nourrir: Monsieur, lui dit-il, je suis le plus heureux homme du
  monde; enfin aprs beaucoup d'inutiles recherches le ciel m'a
  fait retrouver le prcieux trsor que vous aviez autrefois commis
   ma garde.--Que veux-tu dire? interrompit Oronte sans le
  connotre.--Ha, Monsieur, lui rpondit ce bon vieillard,
  avez-vous perdu la mmoire d'Hipparque? A ce nom Oronte,
  revenant  soi, considra ce visage, et connut que c'toit
  vritablement le nourricier du fils unique de la Princesse. Alors
  se jetant  son col: Oui, lui dit-il, Hipparque, je me souviens
  qui vous tes, mais je n'ai pas bien conu ce que vous venez de
  me dire.--Je vous ai dit, ajouta le vieillard, qu'aujourd'hui
  j'ai retrouv dans Tolde votre enfant, que j'avois perdu depuis
  neuf ou dix annes.--Est-il bien vrai? lui rpondit Oronte. Et
  l-dessus, courant  la chambre de la Princesse: Madame, lui
  dit-il tout hors de soi, je vous apporte la plus heureuse
  nouvelle que vous pourriez souhaiter; votre fils le jeune prince
  dom Plage, la perte duquel vous pleurez  toute heure, est
  aujourd'hui dans Tolde. L-dessus il fit entrer Hipparque, et
  ce bon vieillard, se jetant aux pied de Benilde, lui confirma
  navement la nouvelle d'Oronte. (_Dom Plage_, livre V, seconde
  partie, p. 214-216.)--Voyez ci-dessus, p. 414, note 727, et p. 483,
  note 810.

  [818] _Var._ Madame: j'y saurai si mon fils vit ou non. (1655)

  [819] _Var._ Ah! Sanche, si par l je le puis dcouvrir,
        Vous pouvez tre sr que vous et votre pre
        Aurez dans l'Aragon une puissance entire. (1650-56)

  [820] _Var._ Il n'est aucun espoir qui vous soit dfendu.
  (1650-56)

  [821] _Var._ L'avoit vu plein de gloire et fort bien dans la
  cour. (1650-63)--L'dition de 1692 porte _ la cour_.

  [822] L'dition de 1692 a chang _ses rois_ en _nos rois_.

  [823] _Var._ CARLOS, _reconnu pour D. Sanche,  D. Lonor_.
  (1650-60)

  [824] L'dition de 1656 porte _vous n'avez_, pour _vous n'aurez_.

  [825] L'dition de 1692 a chang _honoroit_ en _adoroit_.




    NICOMDE
    TRAGDIE
    1651




NOTICE.


Cette pice est, comme le remarque Corneille dans l'avis _Au lecteur_
et dans l'_Examen_[826], la vingt et unime qu'il ait fait voir sur
le thtre[827]; les frres Parfait la font figurer parmi les ouvrages
reprsents en 1652: c'est une inadvertance qu'on ne s'explique gure,
car l'Achev d'imprimer de l'dition originale est du 29 novembre
1651.

Suivant Jolly, dont l'opinion parat trs-vraisemblable, cette
tragdie fut joue avant que les princes eussent t rendus  la
libert, c'est--dire antrieurement au 13 fvrier. Les Princes,
dit-il, tant sortis de prison dans le temps qu'on reprsentent
_Nicomde_, quelques vers donnrent matire  des applications qui
augmentrent le succs de cette tragdie[828].

D'aprs l'auteur du _Journal du Thtre franois_[829], _Nicomde_ fut
jou par les comdiens du Roi, mais on ne trouve ni dans cet ouvrage,
ni dans aucun de ceux que nous avons consults, le moindre
renseignement sur la manire dont les rles furent distribus. Les
troupes de province conservrent cette pice dans leur rpertoire.
C'est elle que Molire reprsenta dans une circonstance des plus
importantes. Le 24 octobre 1658, dit Lagrange, cette troupe (_celle
de Molire_) commena de parotre devant Leurs Majests et toute la
cour, sur un thtre que le Roi avoit fait dresser dans la salle des
gardes du vieux Louvre. _Nicomde_, tragdie de M. de Corneille
l'an, fut la pice qu'elle choisit pour cet clatant dbut. Ces
nouveaux acteurs ne dplurent point, et on fut surtout fort satisfait
de l'agrment et du jeu des femmes. Les fameux comdiens qui faisoient
alors si bien valoir l'htel de Bourgogne toient prsents  cette
reprsentation. La pice tant acheve, M. de Molire vint sur le
thtre, et aprs avoir remerci Sa Majest en des termes trs
modestes.... il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir
l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait
oublier que Sa Majest avoit  son service d'excellents originaux,
dont ils n'toient que de trs-foibles copies; mais que puisqu'elle
avoit bien voulu souffrir leurs manires de campagne, il la supplioit
trs-humblement d'avoir pour agrable qu'il lui donnt un de
ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque
rputation[830]. La proposition fut accepte. Molire joua avec grand
succs le Docteur amoureux; et  partir de ce jour, sa troupe
s'tablit  Paris.

Une fois en possession de la faveur publique, sa modestie diminua; il
tmoigna beaucoup moins de respect aux excellents originaux que Sa
Majest avait  son service; et en 1663, dans l'_Impromptu de
Versailles_, o il les attaqua si vivement, il critiqua en particulier
d'une faon trs fine le jeu de Montfleury dans le rle de Prusias.
Aprs avoir expliqu fort sommairement  ses camarades le plan de la
comdie qu'il prtend avoir en tte: L-dessus, dit-il, le comdien
auroit rcit, par exemple, quelques vers du Roi, de _Nicomde_:

    Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;
    Augmentant mon pouvoir[831]....

le plus naturellement qu'il lui auroit t possible. Et le pote:
Comment! vous appelez cela rciter? C'est se railler: il faut dire les
choses avec emphase. coutez-moi:

(Il contrefait Montfleury, comdien de l'htel de Bourgogne.)

    Te le dirai-je, Araspe? etc.
Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. L, appuyez comme il
faut le dernier vers. Voil ce qui attire l'approbation et fait faire
le brouhaha.--Mais, Monsieur, auroit rpondu le comdien, il me semble
qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes
parle un peu plus humainement, et ne prend gure ce ton de
dmoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en rciter comme
vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun _Ah_[832]!

On a remarqu que dans ces imitations d'acteurs Floridor est pargn.
Cela s'explique facilement: ce comdien, qui comprenait admirablement
ses rles et les interprtait avec justesse, prtait beaucoup moins 
la critique que la plupart de ses camarades; de plus il tait chef de
la troupe de l'htel de Bourgogne, et Molire trouvait sans doute
convenable de mnager un rival dont il honorait  coup sr le
caractre et le talent. Il est bien probable que Floridor jouait
Nicomde; ce qui le fait croire, c'est que Baron, qui en 1673 lui
succda dans tout son emploi  l'htel de Bourgogne, remplit ce
personnage avec le plus grand clat.

Il faut, dit Lekain[833], un grand art  l'acteur charg de ce rle
pour ne pas y laisser apercevoir le ton de la comdie. Le grand Baron
tait le seul qui savait le sauver par des nuances imperceptibles, et
c'est ce qui constitue le gnie et le vrai talent.

En 1691, la retraite de Baron jeta la comdie dans le plus grand
embarras. Beaubourg, qui dbuta le samedi 17 dcembre 1691 dans ce
rle de Nicomde, o son illustre prdcesseur s'tait montr
inimitable, satisfit assez le public pour se faire agrer[834].

Nous ne mentionnerons qu'en passant le dbut de Dufey dans ce rle, le
2 mai 1694, car cet acteur, en le jouant, ne faisait que remplir la
formalit ncessaire pour tre admis dans un emploi fort
secondaire[835]; mais nous nous arrterons un peu  la reprise de
_Nicomde_ par Grandval en 1754, que nous avons dj eu l'occasion de
mentionner dans notre prcdente notice[836]. Elle produisit une
impression vive et durable.

Nous nous souvenons encore, lit-on dans les _Mmoires pour
Marie-Franoise Dumesnil_[837], avec quelle noble ironie, avec quelle
finesse de nuance, Grandval, qui jouait suprieurement le rle de
Nicomde, disait, en adressant la parole  Attale dans la scne II du
Ier acte, le couplet qui commence par ce vers:

    Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous coute.

C'est probablement, malgr la diffrence des dates, de cette mme
reprise que Voltaire entend parler quand il dit: Lorsqu'on rejoua,
en 1756, _Nicomde_, oubli pendant plus de quatre-vingts ans,
les comdiens du Roi ne l'annoncrent que sous le titre de
tragi-comdie[838].

Il devait ajouter, dit Palissot, qu'elle reparut d'une manire si
brillante que bientt on ne lui donna plus sur les affiches que le
titre de tragdie, titre que Corneille lui avait donn dans son
origine. Dans la note dont nous extrayons ce passage, Palissot
prdit, quelques lignes plus haut, que cette pice se soutiendra avec
clat au thtre, tant qu'il restera des acteurs qui runiront, comme
le clbre Lekain,  une grande supriorit d'intelligence et de
talent, assez de noblesse pour rendre dans toute sa dignit le beau
personnage de Nicomde.

Un autre grand comdien, Mol, joua ce rle aprs Lekain, mais la
nature de son talent ne lui permettait gure de le remplir avec
succs. Mol, dit Lemazurier[839], transportait dans le genre srieux
toutes les habitudes, toutes les manires qui lui russissaient avec
raison dans l'autre: elles y taient compltement dplaces. Ce n'est
pas en jouant Nicomde qu'il faut hsiter, bgayer ou parler avec
volubilit, ce qui est un autre excs.

Moins heureux que Lekain, lorsqu'il s'agissait de reprsenter les
tragdies de Corneille, Mol du moins savait les apprcier avec un
got plus rel et surtout plus respectueux; et il s'tonnait  bon
droit que cet acteur, si peu dispos  accepter les corrections faites
par Marmontel au _Venceslas_ de Rotrou, en propost de si nombreuses
pour le _Nicomde_[840] de Corneille.

Du reste, quelles qu'aient t la varit de leurs aptitudes et la
divergence de leurs opinions, les grands comdiens qui ont abord le
rle si difficile de Nicomde l'ont presque tous rempli, on le voit,
de faon  laisser de vifs souvenirs; le rle secondaire de Laodice a
trouv aussi des interprtes minentes, parmi lesquelles nous
rencontrons Mlle Lecouvreur, Mlle Clairon et Mme Vestris[841].

L'dition originale de cet ouvrage, imprime en vertu d'un privilge
qui lui est commun avec _Andromde_[842], porte les mmes adresses. En
voici le titre: NICOMEDE, TRAGEDIE. _A Rouen, chez Laurens Maurry...._
M.DC.LI. _Et se vend  Paris, chez Charles de Sercy...._ L'Achev
d'imprimer est du 29 novembre. Le volume se compose de 4 feuillets et
de 124 pages in-4.

  [826] Voyez ci-aprs, p. 501 et 505.

  [827] L'dition Lefvre la place au vingtime rang, avant _Don
  Sanche_, mais ce n'est l qu'une simple erreur matrielle, car
  sur les faux titres chaque pice a bien la date qu'elle doit
  porter.

  [828] _Avertissement_ du _Thtre de Corneille_, 1738, p. III.

  [829] Tome II, fol. 991 verso.

  [830] _Les oeuvres de Monsieur Moliere_.... Paris, D. Thierry,
  M.DC.LXXXII, tome I, 4e feuillet recto.

  [831] Acte II, scne 1, vers 413 et 414.

  [832] Scne 1.

  [833] _Mmoires_, p. 125.

  [834] Lemazurier, tome I, p. 123.

  [835] _Ibidem_, p. 250.

  [836] Voyez ci-dessus, p. 401.

  [837] Pages 144 et 147.

  [838] _Thtre de P. Corneille avec des commentaires_ (1764).
  _Prface de Nicomde._

  [839] Tome I, p. 384 et 385.




AU LECTEUR.


Voici une pice d'une constitution assez extraordinaire: aussi est-ce
la vingt et unime que j'ai fait voir sur le thtre; et aprs y avoir
fait rciter quarante mille vers, il est bien malais de trouver
quelque chose de nouveau, sans s'carter un peu du grand chemin, et se
mettre au hasard de s'garer. La tendresse et les passions, qui
doivent tre l'me des tragdies, n'ont aucune part en celle-ci: la
grandeur de courage y rgne seule, et regarde son malheur d'un oeil si
ddaigneux qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est
combattue par la politique, et n'oppose  ses artifices qu'une
prudence gnreuse, qui marche  visage dcouvert, qui prvoit le
pril sans s'mouvoir, et ne veut point d'autre appui que celui de sa
vertu, et de l'amour qu'elle imprime dans les coeurs de tous les
peuples. L'histoire qui m'a prt de quoi la faire parotre en ce haut
degr est tire de Justin; et voici comme il la raconte  la fin de
son trente-quatrime livre[843]:

En mme temps Prusias, roi de Bithynie, prit dessein de faire
assassiner son fils Nicomde, pour avancer ses autres fils, qu'il
avoit eus d'une autre femme, et qu'il faisoit lever  Rome; mais ce
dessein fut dcouvert  ce jeune prince par ceux mme qui l'avoient
entrepris; ils firent plus, ils l'exhortrent  rendre la pareille 
un pre si cruel, et faire retomber sur sa tte les embches qu'il lui
avoit prpares, et n'eurent pas grande peine  le persuader. Sitt
donc qu'il fut entr dans le royaume de son pre, qui l'avoit appel
auprs de lui, il fut proclam roi; et Prusias, chass du trne, et
dlaiss mme de ses domestiques, quelque soin qu'il prt  se cacher,
fut enfin tu par ce fils[844], et perdit la vie par un crime aussi
grand que celui qu'il avoit commis en donnant les ordres de
l'assassiner[845].

J'ai t de ma scne l'horreur d'une catastrophe si barbare, et n'ai
donn ni au pre ni au fils aucun dessein de parricide. J'ai fait ce
dernier amoureux de Laodice, afin que l'union d'une couronne voisine
donnt plus d'ombrage aux Romains, et leur ft prendre plus de soin
d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approch de cette histoire
celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce mme
roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement  mon ouvrage. J'en ai
fait Nicomde disciple, pour lui prter plus de valeur et plus de
fiert contre les Romains; et prenant l'occasion de l'ambassade o
Flaminius fut envoy par eux vers ce roi, leur alli, pour demander
qu'on remt entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je
l'ai charg d'une commission secrte de traverser ce mariage, qui leur
devoit donner de la jalousie. J'ai fait que pour gagner l'esprit de la
Reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes, avoit tout
pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramne un de ses fils, que
mon auteur m'apprend avoir t nourris  Rome. Cela fait deux effets;
car d'un ct, il obtient la perte d'Annibal par le moyen de cette
mre ambitieuse; et de l'autre, il oppose  Nicomde un rival appuy
de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur
naissante.

Les assassins qui dcouvrirent  ce prince les sanglants desseins de
son pre m'ont donn jour  d'autres artifices pour le faire tomber
dans les embches que sa belle-mre lui avoit prpares; et pour la
fin, je l'ai rduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec
gnrosit, et que les uns rendant ce qu'ils doivent  la vertu, et
les autres demeurant dans la fermet de leur devoir, laissent un
exemple assez illustre, et une conclusion assez agrable.

La reprsentation n'en a point dplu; et comme ce ne sont pas les
moindres vers qui soient partis de ma main, j'ai sujet d'esprer que
la lecture n'tera rien  cet ouvrage de la rputation qu'il s'est
acquise jusqu'ici, et ne le fera point juger indigne de suivre ceux
qui l'ont prcd. Mon principal but a t de peindre la politique des
Romains au dehors, et comme ils agissoient imprieusement avec les
rois leurs allis; leurs maximes pour les empcher de s'accrotre, et
les soins qu'ils prenoient de traverser leur grandeur, quand elle
commenoit  leur devenir suspecte  force de s'augmenter et de se
rendre considrable par de nouvelles conqutes. C'est le caractre que
j'ai donn  leur rpublique en la personne de son ambassadeur
Flaminius, qui rencontre un prince intrpide, qui voit sa perte
assure sans s'branler, et brave l'orgueilleuse masse de leur
puissance, lors mme qu'il en est accabl. Ce hros de ma faon sort
un peu des rgles de la tragdie, en ce qu'il ne cherche point  faire
piti par l'excs de ses malheurs; mais le succs a montr que la
fermet des grands coeurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'me
du spectateur, est quelquefois aussi agrable que la compassion que
notre art nous commande de mendier pour leurs misres. Il est bon de
hasarder un peu, et ne s'attacher pas toujours si servilement  ces
prceptes, ne ft-ce que pour pratiquer celui de notre Horace:

    _Et mihi res, non me rebus, submittere conor_[846];
mais il faut que l'vnement justifie cette hardiesse; et dans une
libert de cette nature on demeure coupable,  moins que d'tre fort
heureux.

  [840] _Observations sur la tragdie de Nicomde_ dans les
  _Mmoires de Henri-Louis Lekain_, p. 102-162.

  [841] Lemazurier, tome II, p. 257.

  [842] Voyez ci-dessus, p. 257.

  [843] Eodem fere tempore Prusias, rex Bithyni, consilium cepit
  interficiendi Nicomedis filii, dum consulere studet minoribus
  filiis, quos ex noverca ejus susceperat et Rom habebat; sed res
  adolescenti ab his qui facinus susceperant proditur; hortatique
  sunt ut crudelitate patris provocatus, occupet insidias, et in
  auctorem retorqueat scelus; nec difficilis persuasio fuit.
  Igitur, quum accitus in patris regnum venisset, statim rex
  appellatur. Prusias, regno spoliatus a filio, privatusque
  redditus, etiam a servis deseritur. Quum in latebris ageret, non
  minori scelere, quam filium occidi jusserat, a filio
  interficitur. (Lib. XXXIV, cap. IV.)--Appien (_de la guerre de
  Mithridate_, chapitres II-VII) et Diodore de Sicile (fragments
  des livres XXX et XXXII) racontent aussi les mmes faits, et
  insistent sur les honteuses flatteries que Prusias adressait aux
  puissants de Rome.

  [844] VAR. (dit. de 1651 in-12-1656): par l'ordre de son fils.

  [845] VAR. (dit. de 1651 in-12-1656): qu'il avoit commis en le
  voulant faire assassiner.

  [846] Ire ptre du Ier livre, vers 19.--Il y a _subjungere_, au
  lieu de _submittere_, dans Horace.--Nous avons vu dj Corneille
  considrer cette sentence morale comme un prcepte littraire.
  Voyez tome I, p. 261, note 1.




EXAMEN.

Voici une pice d'une constitution assez extraordinaire: aussi est-ce
la vingt et unime que j'ai mise[847] sur le thtre; et aprs y avoir
fait rciter quarante mille vers, il est bien malais de trouver
quelque chose de nouveau, sans s'carter un peu du grand chemin, et se
mettre au hasard de s'garer. La tendresse et les passions, qui
doivent tre l'me des tragdies, n'ont aucune part en celle-ci: la
grandeur de courage y rgne seule, et regarde son malheur d'un oeil si
ddaigneux qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est
combattue par la politique, et n'oppose  ses artifices qu'une
prudence gnreuse, qui marche  visage dcouvert, qui prvoit le
pril sans s'mouvoir, et qui ne veut point d'autre appui que celui de
sa vertu et de l'amour qu'elle imprime dans les coeurs de tous les
peuples.

L'histoire[848] qui m'a prt de quoi la faire parotre en ce haut
degr est tire du trente-quatrime[849]livre de Justin.

J'ai t de ma scne l'horreur de sa catastrophe, o le fils fait
assassiner son pre, qui lui en avoit voulu faire autant, et n'ai
donn ni  Prusias ni  Nicomde aucun dessein de parricide. J'ai
fait ce dernier amoureux de Laodice, reine d'Armnie, afin que
l'union d'une couronne voisine  la sienne donnt plus d'ombrage
aux Romains, et leur ft prendre plus de soin d'y mettre un
obstacle de leur part. J'ai approch de cette histoire celle de la
mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce mme roi, et
dont le nom n'est pas un petit ornement  mon ouvrage. J'en ai fait
Nicomde disciple, pour lui prter plus de valeur et plus de fiert
contre les Romains; et prenant l'occasion de l'ambassade o
Flaminius fut envoy par eux vers ce roi, leur alli, pour demander
qu'on remt entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je
l'ai charg d'une commission secrte de traverser ce mariage, qui
leur devoit donner de la jalousie. J'ai fait que pour gagner
l'esprit de la Reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes,
avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramne un de
ses fils, que mon auteur m'apprend avoir t nourris[850]  Rome.
Cela fait deux effets; car d'un ct, il obtient la perte d'Annibal
par le moyen de cette mre ambitieuse; et de l'autre, il oppose 
Nicomde un rival appuy de toute la faveur des Romains, jaloux de
sa gloire et de sa grandeur naissante.

Les assassins qui dcouvrirent  ce prince les sanglants desseins de
son pre m'ont donn jour  d'autres artifices pour le faire tomber
dans les embches que sa belle-mre lui avoit prpares; et pour la
fin, je l'ai rduite en sorte que tous mes personnages y agissent
avec gnrosit, et que les uns rendant ce qu'ils doivent  la vertu,
et les autres demeurant[851] dans la fermet de leur devoir, laissent
un exemple assez illustre, et une conclusion assez agrable.

La reprsentation n'en a point dplu, et ce ne sont pas les moindres
vers qui soient partis de ma main. Mon principal but a t de peindre
la politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient
imprieusement avec les rois leurs allis; leurs maximes pour les
empcher de s'accrotre, et les soins qu'ils prenoient de traverser
leur grandeur, quand elle commenoit  leur devenir suspecte  force
de s'augmenter et de se rendre considrable par de nouvelles
conqutes. C'est le caractre que j'ai donn  leur rpublique en la
personne de son ambassadeur Flaminius,  qui j'oppose[852] un prince
intrpide, qui voit sa perte assure sans s'branler, et qui brave
l'orgueilleuse masse de leur puissance, lors mme qu'il en est
accabl. Ce hros de ma faon sort un peu des rgles de la tragdie,
en ce qu'il ne cherche point  faire piti par l'excs de ses
infortunes; mais le succs a montr que la fermet des grands coeurs,
qui n'excite que de l'admiration dans l'me du spectateur, est
quelquefois aussi agrable que la compassion que notre art nous
ordonne d'y produire par la reprsentation de leurs malheurs. Il en
fait natre toutefois quelqu'une, mais elle ne va pas jusques  tirer
des larmes. Son effet se borne  mettre les auditeurs dans les
intrts de ce prince, et  leur faire former des souhaits pour ses
prosprits.

Dans l'admiration qu'on a pour sa vertu, je trouve une manire de
purger les passions dont n'a point parl Aristote, et qui est
peut-tre plus sre que celle qu'il prescrit  la tragdie par le
moyen de la piti et de la crainte. L'amour qu'elle nous donne pour
cette vertu que nous admirons, nous imprime de la haine pour le vice
contraire. La grandeur de courage de Nicomde nous laisse une aversion
de la pusillanimit[853]; et la gnreuse reconnoissance d'Hraclius,
qui expose sa vie pour Martian,  qui il est redevable de la sienne,
nous jette dans l'horreur de l'ingratitude.

Je ne veux point dissimuler que cette pice est une de celles pour qui
j'ai le plus d'amiti. Aussi n'y remarquerai-je que ce dfaut de la
fin, qui va trop vite, comme je l'ai dit ailleurs[854], et o l'on
peut mme trouver quelque ingalit de moeurs en Prusias et Flaminius,
qui aprs avoir pris la fuite sur la mer, s'avisent tout d'un coup de
rappeler leur courage, et viennent se ranger auprs de la reine
Arsino, pour mourir avec elle en la dfendant. Flaminius y demeure en
assez mchante posture, voyant runir toute la famille royale, malgr
les soins qu'il avoit pris de la diviser, et les instructions qu'il en
avoit apportes de Rome. Il s'y voit enlever par Nicomde les
affections de cette reine et du prince Attale, qu'il avoit choisis
pour instrument  traverser sa grandeur, et semble n'tre revenu que
pour tre tmoin du triomphe qu'il remporte sur lui. D'abord j'avois
fini la pice sans les faire revenir, et m'tois content de faire
tmoigner par Nicomde  sa belle-mre grand dplaisir de ce que la
fuite du Roi ne lui permettoit pas de lui rendre ses obissances. Cela
ne dmentoit point l'effet historique, puisqu'il laissoit sa mort en
incertitude; mais le got des spectateurs, que nous avons accoutums 
voir rassembler tous nos personnages  la conclusion de cette sorte de
pomes, fut cause de ce changement, o je me rsolus pour leur donner
plus de satisfaction, bien qu'avec moins de rgularit[855].

  [847] Dans ce premier paragraphe, l'_Examen_ ne diffre de l'avis
  _Au lecteur_ que par la variante j'ai mise, pour j'ai fait
  voir, et l'addition de _qui_, au dernier membre de phrase.

  [848] Corneille a notablement modifi le commencement de cet
  alina, mais  partir des mots donnt plus d'ombrage, jusqu'
  la fin du troisime paragraphe, il n'a plus rien chang.

  [849] On lit dans toutes les ditions, mme dans celles de Th.
  Corneille et de Voltaire: du 4. ou du quatrime. C'est une
  erreur matrielle, qui ne doit tre impute qu'aux imprimeurs,
  car dans l'avis _Au lecteur_ (p. 502), c'est bien le
  trente-quatrime livre qui est cit.

  [850] Thomas Corneille a mis, mais  tort, _nourri_ dans
  l'dition de 1692. Voyez ci-dessus, p. 502, et la note 843.

  [851] Dans l'avis _Au lecteur_ (1651-1656), il y a _rendants_,
  _demeurants_; dans l'_Examen_ (1660-1692), _rendant_,
  _demeurant_, sans accord.

  [852] Corneille, qui a beaucoup abrg la premire phrase de ce
  paragraphe, a remplac ici: qui rencontre par  qui j'oppose;
  puis il a ajout _qui_  la ligne suivante; substitu, quatre
  lignes plus bas, _infortunes  malheurs_; et entirement chang
  la fin de la phrase. Pour toute la suite, il n'y a plus de
  rapport entre l'avis _Au lecteur_ et l'_Examen_.

  [853] VAR. (dit. de 1663); une aversion contre la pusillanimit.

  [854] _Discours des trois units_, tome I, p. 115.

  [855] VAR. (dit. de 1660 et de 1663): plus de satisfaction et
  moins de rgularit.


LISTE DES DITIONS QUI ONT T COLLATIONNES POUR LES VARIANTES DE
_NICOMDE_.

DITIONS SPARES.

    1651, in-4;
    1652 in-12, de Sercy;
    1652 in-12, de Luynes;
    1653 in-12, Courb;
    1653 in-12, de Luynes[856];

RECUEILS.

    1654 in-12;
    1656 in-12;
    1660 in-8;
    1663 in-fol.;
    1664 in-8;
    1668 in-12;
    1682 in-12.

  [856] Nous distinguerons par les lettres A. et B. les deux
  ditions de 1652; nous n'avons pas trouv de diffrences, dignes
  d'tre releves, entre les deux de 1653.




ACTEURS.


    PRUSIAS, roi de Bithynie[857].
    FLAMINIUS, ambassadeur de Rome[858].
    ARSINO, seconde femme de Prusias[859].
    LAODICE, reine d'Armnie.
    NICOMDE, fils an de Prusias, sorti du premier lit[860].
    ATTALE, fils de Prusias et d'Arsino[861].
    ARASPE, capitaine des gardes de Prusias.
    CLONE, confidente d'Arsino.


La scne est  Nicomdie.

  [857] Prusias II, le chasseur, rgna de 192  148 avant J. C.

  [858] Titus Quinctius Flaminius, ou mieux Flamininus, fut consul
  en 198 avant J. C. Son ambassade eut lieu en l'anne 183; on en
  trouve le rcit dans les chapitres XXXIX et suivants de sa vie
  crite par Plutarque. Voyez encore ci-aprs, p. 525, note 890.

  [859] Les historiens disent bien que Prusias eut deux femmes,
  mais ils ne les nomment pas.

  [860] Nicomde II, surnomm par drision Philopator, fut roi de
  Bithynie de 148  90 avant J. C., aprs la mort de Prusias.

  [861] Justin parle en termes gnraux des fils de la seconde
  femme de Prusias, levs  Rome, mais il n'en nomme aucun. Voyez
  ci-dessus, p. 502, note 843.




NICOMDE.

TRAGDIE.




ACTE I.


SCNE PREMIRE.

NICOMDE, LAODICE.

    LAODICE.

    Aprs tant de hauts faits, il m'est bien doux, Seigneur[862],
    De voir encor mes yeux rgner sur votre coeur;
    De voir, sous les lauriers qui vous couvrent la tte,
    Un si grand conqurant tre encor ma conqute[863],
    Et de toute la gloire acquise  ses travaux                      5
    Faire un illustre hommage  ce peu que je vaux.
    Quelques biens[864] toutefois que le ciel me renvoie,
    Mon coeur pouvant se refuse  la joie:
    Je vous vois  regret, tant mon coeur amoureux[865]
    Trouve la cour pour vous un sjour dangereux.                   10
    Votre martre y rgne, et le Roi votre pre
    Ne voit que par ses yeux, seule la considre,
    Pour souveraine loi n'a que sa volont:
    Jugez aprs cela de votre sret.
    La haine que pour vous elle a si naturelle                      15
    A mon occasion encor se renouvelle.
    Votre frre son fils, depuis peu de retour....

    NICOMDE.

    Je le sais, ma princesse, et qu'il vous fait la cour;
    Je sais que les Romains, qui l'avoient en otage,
    L'ont enfin renvoy pour un plus digne ouvrage;                 20
    Que ce don  sa mre toit le pris fatal
    Dont leur Flaminius marchandoit Annibal;
    Que le Roi par son ordre et livr ce grand homme,
    S'il n'et par le poison lui-mme vit Rome,
    Et rompu par sa mort les spectacles pompeux                     25
    O l'effroi de son nom le destinoit chez eux.
    Par mon dernier combat je voyois runie
    La Cappadoce entire[866] avec la Bithynie,
    Lorsqu' cette nouvelle, enflamm de courroux
    D'avoir perdu mon matre et de craindre pour vous,              30
    J'ai laiss mon arme aux mains de Thagne,
    Pour voler en ces lieux au secours de ma reine.
    Vous en aviez besoin, Madame, et je le voi,
    Puisque Flaminius obsde encor le Roi.
    Si de son arrive Annibal fut la cause,                         35
    Lui mort, ce long sjour prtend quelque autre chose;
    Et je ne vois que vous qui le puisse arrter,
    Pour aider  mon frre  vous perscuter.

    LAODICE.

    Je ne veux point douter que sa vertu romaine[867]
    N'embrasse avec chaleur l'intrt de la Reine:                  40
    Annibal, qu'elle vient de lui sacrifier,
    L'engage en sa querelle et m'en fait dfier.
    Mais, Seigneur, jusqu'ici j'aurois tort de m'en plaindre;
    Et quoi qu'il entreprenne, avez-vous lieu de craindre?
    Ma gloire et mon amour peuvent bien peu sur moi,                45
    S'il faut votre prsence  soutenir ma foi,
    Et si je puis tomber en cette frnsie
    De prfrer Attale au vainqueur de l'Asie:
    Attale, qu'en otage ont nourri les Romains,
    Ou plutt qu'en esclave ont faonn leurs mains,                50
    Sans lui rien mettre au coeur qu'une crainte servile
    Qui tremble  voir un aigle, et respecte un dile!

    NICOMDE.

    Plutt, plutt la mort que mon esprit jaloux
    Forme des sentiments si peu dignes de vous.
    Je crains la violence, et non votre foiblesse[868];             55
    Et si Rome une fois contre nous s'intresse....

    LAODICE.

    Je suis reine, Seigneur; et Rome a beau tonner,
    Elle ni votre roi n'ont rien  m'ordonner:
    Si de mes jeunes ans il est dpositaire,
    C'est pour excuter les ordres de mon pre;                     60
    Il m'a donne  vous, et nul autre que moi
    N'a droit de l'en ddire, et me choisir un roi.
    Par son ordre et le mien, la reine d'Armnie
    Est due  l'hritier du roi de Bithynie,
    Et ne prendra jamais un coeur assez abjet                       65
    Pour se laisser rduire  l'hymen d'un sujet.
    Mettez-vous en repos.

    NICOMDE.

                          Et le puis-je, Madame,
    Vous voyant expose aux fureurs d'une femme,
    Qui pouvant tout ici, se croira tout permis
    Pour se mettre en tat de voir rgner son fils[869]?            70
    Il n'est rien de si saint qu'elle ne fasse enfreindre.
    Qui livroit Annibal pourra bien vous contraindre,
    Et saura vous garder mme fidlit[870]
    Qu'elle a garde aux droits de l'hospitalit.

    LAODICE.

    Mais ceux de la nature ont-ils un privilge                     75
    Qui vous assure d'elle aprs ce sacrilge?
    Seigneur, votre retour, loin de rompre ses coups[871],
    Vous expose vous-mme, et m'expose aprs vous.
    Comme il est fait sans ordre, il passera pour crime;
    Et vous serez bientt la premire victime[872]                  80
    Que la mre et le fils, ne pouvant m'branler,
    Pour m'ter mon appui se voudront immoler.
    Si j'ai besoin de vous de peur qu'on me contraigne[873],
    J'ai besoin que le Roi, qu'elle-mme vous craigne.
    Retournez  l'arme, et pour me protger                        85
    Montrez cent mille bras tout prts  me venger.
    Parlez la force en main, et hors de leur atteinte:
    S'ils vous tiennent ici, tout est pour eux sans crainte;
    Et ne vous flattez point ni sur votre grand coeur,
    Ni sur l'clat d'un nom cent et cent fois vainqueur;            90
    Quelque haute valeur que puisse tre la vtre,
    Vous n'avez en ces lieux que deux bras comme un autre;
    Et fussiez-vous du monde et l'amour et l'effroi,
    Quiconque entre au palais porte sa tte au Roi.
    Je vous le dis encor, retournez  l'arme;                      95
    Ne montrez  la cour que votre renomme;
    Assurez votre sort pour assurer le mien;
    Faites que l'on vous craigne, et je ne craindrai rien.

    NICOMDE.

      Retourner  l'arme! ah! sachez que la Reine[874]
    La sme d'assassins achets par sa haine.                      100
    Deux s'y sont dcouverts, que j'amne avec moi
    Afin de la convaincre et dtromper le Roi.
    Quoiqu'il soit son poux, il est encor mon pre;
    Et quand il forcera la nature  se taire,
    Trois sceptres  son trne attachs par mon bras               105
    Parleront au lieu d'elle, et ne se tairont pas.
    Que si notre fortune  ma perte anime
    La prpare  la cour aussi bien qu' l'arme,
    Dans ce pril gal qui me suit en tous lieux
    M'envierez-vous l'honneur de mourir  vos yeux?                110

    LAODICE.

    Non, je ne vous dis plus dsormais que je tremble,
    Mais que, s'il faut prir, nous prirons ensemble.
      Armons-nous de courage, et nous ferons trembler
    Ceux dont les lchets pensent nous accabler.
    Le peuple ici vous aime, et hait ces coeurs infmes;           115
    Et c'est tre bien fort que rgner sur tant d'mes.
    Mais votre frre Attale adresse ici ses pas.

    NICOMDE.

    Il ne m'a jamais vu; ne me dcouvrez pas.


SCNE II[875].

LAODICE, NICOMDE, ATTALE.

    ATTALE.

    Quoi? Madame, toujours un front inexorable?
    Ne pourrai-je surprendre un regard favorable,                  120
    Un regard dsarm de toutes ces rigueurs[876],
    Et tel qu'il est enfin quand il gagne les coeurs?

    LAODICE.

    Si ce front est mal propre  m'acqurir le vtre,
    Quand j'en aurai dessein, j'en saurai prendre un autre.

    ATTALE.

    Vous ne l'acquerrez point, puisqu'il est tout  vous.          125

    LAODICE.

    Je n'ai donc pas besoin d'un visage plus doux.

    ATTALE.

    Conservez-le, de grce, aprs l'avoir su prendre.

    LAODICE.

    C'est un bien mal acquis que j'aime mieux vous rendre.

    ATTALE.

    Vous l'estimez trop peu pour le vouloir garder.

    LAODICE.

    Je vous estime trop pour vouloir rien farder.                  130
    Votre rang et le mien ne sauroient le permettre[877]:
    Pour garder votre coeur je n'ai pas o le mettre;
    La place est occupe, et je vous l'ai tant dit,
    Prince, que ce discours vous dt tre interdit:
    On le souffre d'abord, mais la suite importune.                135

    ATTALE.

    Que celui qui l'occupe a de bonne fortune!
    Et que seroit heureux qui pourroit aujourd'hui
    Disputer cette place et l'emporter sur lui!

    NICOMDE.

    La place  l'emporter coteroit bien des ttes,
    Seigneur: ce conqurant garde bien ses conqutes,              140
    Et l'on ignore encor parmi ses ennemis[878]
    L'art de reprendre un fort qu'une fois il a pris.

    ATTALE.

    Celui-ci toutefois peut s'attaquer de sorte
    Que, tout vaillant qu'il est, il faudra qu'il en sorte.

    LAODICE.

    Vous pourriez vous mprendre.

    ATTALE.

                                  Et si le roi le veut?            145

    LAODICE.

    Le Roi, juste et prudent, ne veut que ce qu'il peut.

    ATTALE.

    Et que ne peut ici la grandeur souveraine?

    LAODICE.

    Ne parlez pas si haut: s'il est roi, je suis reine;
    Et vers moi tout l'effort de son autorit
    N'agit que par prire et par civilit.                         150

    ATTALE.

    Non; mais agir ainsi souvent c'est beaucoup dire
    Aux reines comme vous qu'on voit dans son empire[879];
    Et si ce n'est assez des prires d'un roi,
    Rome qui m'a nourri vous parlera pour moi.

    NICOMDE.

    Rome! Seigneur.

    ATTALE.

                    Oui, Rome; en tes-vous en doute?              155

    NICOMDE.

    Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous coute;
    Et si Rome savoit de quels feux vous brlez,
    Bien loi de vous prter l'appui dont vous parlez,
    Elle s'indigneroit de voir sa crature
    A l'clat de son nom faire une telle injure,                   160
    Et vous dgraderoit peut-tre ds demain
    Du titre glorieux de citoyen romain.
    Vous l'a-t-elle donn pour mriter sa haine,
    En le dshonorant par l'amour d'une reine,
    Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois              165
    Qu'elle daigne galer  ses moindres bourgeois?
    Pour avoir tant vcu chez ces coeurs magnanimes,
    Vous en avez bientt oubli les maximes.
    Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous;
    Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons tous,
    Et sans plus l'abaisser  cette ignominie
    D'idoltrer en vain la reine d'Armnie,
    Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre coeur,
    La fille d'un tribun ou celle d'un prteur;
    Que Rome vous permet cette haute alliance[880],                175
    Dont vous auroit exclu le dfaut de naissance,
    Si l'honneur souverain de son adoption
    Ne vous autorisoit  tant d'ambition[881].
    Forcez, rompez, brisez de si honteuses chanes;
    Aux rois qu'elle mprise abandonnez les reines;                180
    Et concevez enfin des voeux plus levs,
    Pour mriter les biens qui vous sont rservs.

    ATTALE.

    Si cet homme est  vous, imposez-lui silence,
    Madame, et retenez une telle insolence.
    Pour voir jusqu' quel point elle pourroit aller,              185
    J'ai forc ma colre  le laisser parler;
    Mais je crains qu'elle chappe, et que s'il continue,
    Je ne m'obstine plus  tant de retenue.

    NICOMDE.

    Seigneur, si j'ai raison, qu'importe  qui je sois?
    Perd-elle de son prix pour emprunter ma vois?                  190
    Vous-mme, amour  part, je vous en fais arbitre.
      Ce grand nom de Romain est un prcieux titre;
    Et la Reine et le Roi l'ont assez achet[882]
    Pour ne se plaire pas  le voir rejet,
    Puisqu'ils se sont privs, pour ce nom d'importance,           195
    Des charmantes douceurs d'lever votre enfance.
    Ds l'ge de quatre ans ils vous ont loign;
    Jugez si c'est pour voir ce titre ddaign,
    Pour vous voir renoncer, par l'hymen d'une reine,
    A la part qu'ils avoient  la grandeur romaine.                200
    D'un si rare trsor l'un et l'autre jaloux....

    ATTALE.

    Madame, encore un coup, cet homme est-il  vous?
    Et pour vous divertir est-il si ncessaire
    Que vous ne lui puissiez ordonner de se taire[883]?

    LAODICE.

    Puisqu'il vous a dplu vous traitant de Romain,                205
    Je veux bien vous traiter de fils de souverain.
      En cette qualit vous devez reconnotre
    Qu'un prince votre an doit tre votre matre,
    Craindre de lui dplaire et savoir que le sang
    Ne vous empche pas de diffrer de rang,                       210
    Lui garder le respect qu'exige sa naissance,
    Et loin de lui voler son bien en son absence....

    ATTALE.

    Si l'honneur d'tre  vous est maintenant son bien,
    Dites un mot, Madame, et ce sera le mien;
    Et si l'ge  mon rang fait quelque prjudice,                 215
    Vous en corrigerez la fatale injustice.
    Mais si je lui dois tant en fils de souverain,
    Permettez qu'une fois je vous parle en Romain.
      Sachez qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait natre
    Pour commander aux rois, et pour vivre sans matre[884];
    Sachez que mon amour est un noble projet[885]
    Pour viter l'affront de me voir son sujet;
    Sachez....

    LAODICE.

               Je m'en doutois, Seigneur, que ma couronne
    Vous charmoit bien du moins autant que ma personne;
    Mais telle que je suis, et ma couronne et moi,                 225
    Tout est  cet an qui sera votre roi;
    Et s'il toit ici, peut-tre en sa prsence
    Vous penseriez deux fois  lui faire une offense.

    ATTALE.

    Que ne puis-je l'y voir! mon courage amoureux....

    NICOMDE.

    Faites quelques souhaits qui soient moins dangereux,
    Seigneur: s'il les savoit, il pourroit bien lui-mme
    Venir d'un tel amour venger l'objet qu'il aime.

    ATTALE.

    Insolent! est-ce enfin le respect qui m'est d?

    NICOMDE.

    Je ne sais de nous deux, Seigneur, qui l'a perdu.

    ATTALE.

    Peux-tu bien me connotre et tenir ce langage?                 235

    NICOMDE.

    Je sais  qui je parle, et c'est mon avantage
    Que n'tant point connu, Prince, vous ne savez
    Si je vous dois respect, ou si vous m'en devez.

    ATTALE.

    Ah! Madame, souffrez que ma juste colre....

    LAODICE.

    Consultez-en, Seigneur, la Reine votre mre;                   240
    Elle entre.


SCNE III.

NICOMDE, ARSINO, LAODICE, ATTALE, CLONE.

    NICOMDE.

                Instruisez mieux le Prince votre fils,
    Madame, et dites-lui, de grce, qui je suis:
    Faute de me connotre, il s'emporte, il s'gare;
    Et ce dsordre est mal dans une me si rare:
    J'en ai piti.

    ARSINO.

                   Seigneur, vous tes donc ici?                   245

    NICOMDE.

    Oui, Madame, j'y suis, et Mtrobate aussi.

    ARSINO.

    Mtrobate! ah! le tratre!

    NICOMDE.

                               Il n'a rien dit, Madame,
    Qui vous doive jeter aucun trouble dans l'me.

    ARSINO.

    Mais qui cause, Seigneur, ce retour surprenant?
    Et votre arme?

    NICOMDE.

                    Elle est sous un bon lieutenant;               250
    Et quant  mon retour, peu de chose le presse.
      J'avois ici laiss mon matre et ma matresse:
    Vous m'avez t l'un, vous, dis-je, ou les Romains;
    Et je viens sauver l'autre et d'eux et de vos mains.

    ARSINO.

    C'est ce qui vous amne?

    NICOMDE.

                             Oui, Madame; et j'espre              255
    Que vous m'y servirez auprs du Roi mon pre.

    ARSINO.

    Je vous y servirai comme vous l'esprez.

    NICOMDE.

    De votre bon vouloir nous sommes assurs.

    ARSINO.

    Il ne tiendra qu'au Roi qu'aux effets je ne passe.

    NICOMDE.

    Vous voulez  tous deux nous faire cette grce[886]?           260

    ARSINO.

    Tenez-vous assur que je n'oublierai rien.

    NICOMDE.

    Je connois votre coeur, ne doutez pas du mien.

    ATTALE.

    Madame, c'est donc l le prince Nicomde?

    NICOMDE.

    Oui, c'est moi qui viens voir s'il faut que je vous cde.

    ATTALE.

    Ah! Seigneur, excusez si vous connoissant mal....              265

    NICOMDE.

    Prince, faites-moi voir un plus digne rival.
    Si vous aviez dessein d'attaquer cette place,
    Ne vous dpartez point d'une si noble audace;
    Mais comme  son secours je n'amne que moi,
    Ne la menacez plus de Rome ni du Roi:                          270
    Je la dfendrai seul, attaquez-la de mme,
    Avec tous les respects qu'on doit au diadme.
    Je veux bien mettre  part, avec le nom d'an,
    Le rang de votre matre o je suis destin;
    Et nous verrons ainsi qui fait mieux un brave homme,
    Des leons d'Annibal, ou de celles de Rome.
    Adieu: pensez-y bien, je vous laisse y rver.


SCNE IV.

ARSINO, ATTALE, CLONE.

    ARSINO

    Quoi? tu faisois excuse  qui m'osoit braver!

    ATTALE.

    Que ne peut point, Madame, une telle surprise?
    Ce prompt retour me perd, et rompt votre entreprise.

    ARSINO.

    Tu l'entends mal, Attale: il la met dans ma main.
    Va trouver de ma part l'ambassadeur romain;
    Dedans mon cabinet amne-le sans suite,
    Et de ton heureux sort laisse-moi la conduite.

    ATTALE.

    Mais, Madame, s'il faut....

    ARSINO.

                                Va, n'apprhende rien[887],        285
    Et pour avancer tout, hte cet entretien.


SCNE V. ARSINO, CLONE.

    CLONE.

    Vous lui cachez, Madame, un dessein qui le touche!

    ARSINO.

    Je crains qu'en l'apprenant son coeur ne s'effarouche;
    Je crains qu' la vertu par les Romains instruit
    De ce que je prpare il ne m'te le fruit,                     290
    Et ne conoive mal qu'il n'est fourbe ni crime[888]
    Qu'un trne acquis par l ne rende lgitime.

    CLONE.

    J'aurois cru les Romains un peu moins scrupuleux,
    Et la mort d'Annibal m'et fait mal juger d'eux.

    ARSINO.

    Ne leur impute pas une telle injustice:                        295
    Un Romain seul l'a faite, et par mon artifice.
    Rome l'et laiss vivre, et sa lgalit
    N'et point forc les lois de l'hospitalit.
    Savante  ses dpens de ce qu'il savoit faire,
    Elle le souffroit mal auprs d'un adversaire;                  300
    Mais quoique, par ce triste et prudent souvenir,
    De chez Antiochus elle l'ait fait bannir,
    Elle auroit vu couler sans crainte et sans envie
    Chez un prince alli les restes de sa vie:
    Le seul Flaminius[889], trop piqu de l'affront                305
    Que son pre dfait lui laisse sur le front;
    Car je crois que tu sais que quand l'aigle romaine
    Vit choir ses lgions au bord de Trasimne,
    Flaminius son pre en toit gnral,
    Et qu'il y tomba mort de la main d'Annibal[890].               310
    Ce fils donc, qu'a press la soif de sa vengeance,
    S'est aisment rendu de mon intelligence:
    L'espoir d'en voir l'objet entre ses mains remis
    A pratiqu par lui le retour de mon fils;
    Par lui j'ai jet Rome en haute jalousie                       315
    De ce que Nicomde a conquis dans l'Asie,
    Et de voir Laodice unir tous ses tats,
    Par l'hymen de ce prince,  ceux de Prusias:
    Si bien que le snat prenant un juste ombrage
    D'un empire si grand sous un si grand courage,                 320
    Il s'en est fait nommer lui-mme ambassadeur,
    Pour rompre cet hymen et borner sa grandeur.
    Et voil le seul point o Rome s'intresse[891].

    CLONE.

    Attale  ce dessein entreprend sa matresse[892]!
    Mais que n'agissoit Rome avant que le retour                   325
    De cet amant si cher affermt son amour!

    ARSINO.

    Irriter un vainqueur en tte d'une arme
    Prte  suivre en tous lieux sa colre allume,
    C'toit trop hasarder; et j'ai cru pour le mieux
    Qu'il falloit de son fort l'attirer en ces lieux.              330
    Mtrobate l'a fait, par des terreurs paniques,
    Feignant de lui trahir mes ordres tyranniques,
    Et pour l'assassiner se disant suborn,
    Il l'a, grces aux Dieux, doucement amen[893].
    Il vient s'en plaindre au Roi, lui demander justice;           335
    Et sa plainte le jette au bord du prcipice.
    Sans prendre aucun souci de m'en justifier,
    Je saurai m'en servir  me fortifier.
    Tantt en le voyant j'ai fait de l'effraye[894],
    J'ai chang de couleur, je me suis crie:                     340
    Il a cru me surprendre, et l'a cru bien en vain,
    Puisque son retour mme est l'oeuvre de ma main.

    CLONE.

    Mais quoi que Rome fasse et qu'Attale prtende,
    Le moyen qu' ses veux Laodice se rende?

    ARSINO.

    Et je n'engage aussi mon fils en cet amour                     345
    Qu' dessein d'blouir le Roi, Rome et la cour.
      Je n'en veux pas, Clone, au sceptre d'Armnie:
    Je cherche  m'assurer celui de Bithynie;
    Et si ce diadme une fois est  nous[895],
    Que cette reine aprs se choisisse un poux.                   350
    Je ne la vais presser que pour la voir rebelle,
    Que pour aigrir les coeurs de son amant et d'elle.
    Le Roi, que le Romain poussera vivement,
    De peur d'offenser Rome agira chaudement,
    Et ce prince, piqu d'une juste colre,                        355
    S'emportera sans doute, et bravera son pre.
    S'il est prompt et bouillant, le Roi ne l'est pas moins;
    Et comme  l'chauffer j'appliquerai mes soins,
    Pour peu qu' de tels coups cet amant soit sensible,
    Mon entreprise est sre, et sa perte infaillible.              360
      Voil mon coeur ouvert, et tout ce qu'il prtend.
    Mais dans mon cabinet Flaminius m'attend:
    Allons, et garde bien le secret de la Reine[896].

    CLONE.

    Vous me connoissez trop pour vous en mettre en peine.


FIN DU PREMIER ACTE.

  [862] _Var._ Seigneur, je vous l'avoue, il doit m'tre bien doux
        De voir que, tout vainqueur, je rgne encor sur vous[862-a];
        Que sous tant de lauriers qui vous couvrent la tte,
        Un si grand conqurant est encor ma conqute[862-b],
        Et que toute la gloire acquise  vos travaux
        Sert d'un illustre hommage  ce peu que je vaux[862-c].
  (1651-56)
        _Var._ Il doit m'tre bien doux, je l'avouerai, Seigneur.
        (1660-63)

      [862-a] Qu'aprs de tels exploits je rgne encor sur vous.
      (1652 B.-56)
              De voir qu'tant vainqueur, je rgne encor sur vous.
      (1652 A.)

      [862-b] Un si grand conqurant soit encor ma conqute. (1652-56)

      [862-c] Serve d'illustre hommage  ce peu que je vaux.
      (1652 B.-56)
              Est un illustre hommage  ce peu que je vaux. (1652 A.)

  [863] Racine.... a imit ce vers dans _Andromaque_ (acte V,
  scne II):

    Mener en conqurant sa superbe conqute.

    (_Voltaire._)

  --Il y a dans le texte de Racine: sa _nouvelle_ conqute.

  [864] Dans l'dition de 1692: quelque bien.

  [865] _Var._ Je vous vois  regret, tant ce coeur amoureux.
  (1651-56)

  [866] Cette conqute phmre de la Cappadoce fut faite, il est
  vrai, par Nicomde, lorsqu'il rgnait aprs la mort de Prusias.
  (_Note de M. Naudet_; voyez la fin de la note 2 de la p. 525.)

  [867] _Var._ Je n'oserois douter que sa vertu romaine. (1651-60)

  [868] _Var._ Je crains leur violence, et non votre foiblesse
  (1651-56)

  [869] _Var._ Au moindre jour ouvert de voir rgner son fils?
  (1651-56)

  [870] _Var._ Et n'aura pas pour vous plus de fidlit
        Que de respect aux droits de l'hospitalit.
        LAOD. Et ceux de la nature ont-ils un privilge. (1651-56)

  [871] _Var._ Non, non, votre retour, loin de rompre ses coups.
  (1651-56)

  [872] _Var._ Et vous serez, Seigneur, la premire victime.
  (1651-56)

  [873] _Var._ Mais j'ai besoin de vous de peur qu'on me contraigne:
        Oui, Seigneur, il est vrai, j'ai besoin qu'on vous craigne.
  (1651-56)

  [874] _Var._ Retourner a l'arme! ah! Madame, et la Reine.
  (1651-56)

  [875] L'arrive d'Attale, qui interrompt assez cavalirement
  l'entretien de Laodice avec Nicomde pour parler de son amour 
  cette princesse devant un homme qu'il n'a jamais vu et qu'il
  prend ensuite pour un valet; cette action, dis-je, n'est ni
  vraisemblable ni dcente: n'est-elle pas d'autant plus
  extraordinaire que Corneille se montre toujours trs-svre sur
  les biensances thtrales? Ce qui m'tonne le plus, c'est
  qu'aucun critique n'ait remarqu cette faute, que j'estime
  incorrigible,  moins que Nicomde, ds le commencement de la
  scne, ne s'loigne un peu vers le fond du thtre, et n'y
  revienne que par degrs, lorsqu'il s'agit de discuter ses
  intrts personnels. (Lekain, _Observations sur la tragdie de_
  Nicomde, _Mmoires_, p. 110.)--Ce jeu de scne,  la vrit
  indispensable, se devine facilement et pouvait tre indiqu avec
  plus de simplicit.

  [876] _Var._ Un regard dsarm de tant d'pres rigueurs.
  (1651-56)

  [877] _Var._ Votre rang et le mien ne le sauroient permettre.
  (1651-56)

  [878] _Var._ Et l'on ne sait que c'est parmi ses ennemis
        De regagner un fort qu'une fois il a pris. (1651-60)

  [879] _Var._ Aux reines comme vous qu'on voit sous son empire. (1651
  et 52 B.-56)
        _Var._ Aux reines comme vous qui sont sous son empire. (1652 A.)

  [880] _Var._ Que c'est  ces partis que Rome vous destine,
        Mais dont vous exclurroit (_sic_) enfin votre origine.
        (1651-56)
        _Var._ Que Rome vous promet cette haute alliance. (1660 et 63)

  [881] _Var._ Ne vous autorisoit  cette ambition. (1651-56)

  [882] _Var._ Et la Reine et le Roi l'ont pour vous achet
        Assez pour n'aimer pas  le voir rejet. (1651-56)

  [883] _Var._ Que sans vous offenser il ne se puisse taire?
  (1651-56)

  [884] Ces deux vers sont de la tragdie de _Cinna_, dans le rle
  d'milie, mais ils conviennent bien mieux  milie, Romaine, qu'
  un prince armnien. (_Voltaire._)

    Sache qu'il n'en est point..., etc.

    (Acte III, scne IV, vers 1001 et 1002.)

  [885] _Var._ Sachez que mon amour n'est qu'un noble projet.
  (1651-56)

  [886] _Var._ Nous allons donc penser  vous en rendre grce.
        ARS. Allez, et soyez sr que je n'oublierai rien. (1651-56)

  [887] _Var._                  Point de mais, ni de si;
        Va, tu ne sauras rien que tout n'ait russi. (1651-56)

  [888] _Var._ Et ne connoisse mal qu'il n'est fourbe ni crime.
  (1656)

  [889] Corneille donne ici, contre la vrit historique,
  l'exemple d'une licence qui,  ce que nous croyons, ne doit
  jamais tre imite. Le Flaminius qu'il introduit dans sa pice
  n'tait point du tout, comme il le suppose, fils du gnral qui
  fut vaincu, et qui prit  la journe de Trasimne. Ces deux
  Flaminius n'avaient pas mme une origine commune. Celui qui
  combattit contre Annibal se nommait Caus Flaminius, et sa
  famille tait plbienne; l'autre, patricien de naissance, se
  nommait T. Quintus Flaminius, et fut en effet dput  la cour de
  Prusias, pour y demander, au nom des Romains, Annibal, qui
  s'tait rfugi chez ce prince. Corneille, quoique trs-instruit,
  fut tromp, selon toute apparence, par la conformit des noms; et
  ce qui nous le persuade, c'est que, lorsqu'il se permet de donner
  volontairement quelque atteinte  la vrit de l'histoire, il ne
  le dissimule jamais dans l'examen de ses pices, et qu'il y rend
  compte des motifs qui ont pu l'autoriser  se donner cette
  licence; mais on ne trouve rien ni dans la prface, ni dans
  l'examen de _Nicomde_, qui prouve que Corneille ait cru prendre
  ici quelque libert. (_Palissot._)--Les noms mmes diffrent: le
  vaincu de Trasimne se nomme C. Flaminius; l'ambassadeur que
  Corneille met en scne, T. Quinctius Flamininus. Voyez ci-dessus,
  p. 510.

  [890] Supposition gratuite du pote. L'histoire ne dit point
  qu'Annibal ait tu de sa main le consul Flaminius. Mais on passe
  aisment sur l'invention parce que, sans cette circonstance
  particulire, la dfaite et la mort de Flaminius suffiraient
  amplement  motiver le ressentiment d'un fils. Ce qui choque
  davantage, c'est la prtention d'Arsino d'tre la cause premire
  de la mort d'Annibal, c'est la fausse apologie de Rome, que
  dment toute l'histoire. Tite Live est plus sincre: _Semper
  talem exitum vit su Hannibal prospexerat animo, et Romanorum
  inexpiabile odium in se cernens.... Liberemus, inquit, diuturna
  cura populum romanum, quando mortem senis exspectare longum
  censent_, etc. (Lib. XXXIX, cap. LI.) Ne dirait-on pas qu'il a
  pris un remords  Corneille de maltraiter ses chers Romains dans
  cette pice, et qu'il veut les relever un peu? Arsino se donne
  trop d'importance et se fait plus criminelle qu'elle ne l'est.
  Elle pouvait se rendre l'instrument des desseins de Rome afin
  d'en profiter pour elle-mme et pour son fils. Mais qu'elle et
  pu influer sur la politique du snat et l'mouvoir  son gr,
  c'est une illusion  laquelle on ne se prtera pas, pour peu
  qu'on connaisse l'antiquit.--Nous n'avons pu rsister au dsir
  de citer textuellement cette excellente note, tire de l'dition
  de _Nicomde_ donne par M. Naudet, et il nous est encore arriv
  quelques autres fois de cder  des tentations semblables.

  [891] L'dition de 1692 a ainsi modifi ce vers:

    Et voil le scrupule o Rome s'intresse.

  [892] _Var._ C'est pourquoi donc Attale entreprend sa matresse!
  (1651-56)

  [893] _Var._ Il me l'a, grce aux Dieux, doucement amen.
  (1651-56)

  [894] Les comdiens ont corrig: _j'ai feint d'tre effraye_.
  (_Voltaire._)

  [895] _Var._ Et si ce diadme une fois est pour nous. (1651-56)

  [896] Dans l'dition de 1692: de ta reine.




ACTE II


SCNE PREMIRE.

PRUSIAS, ARASPE.

    PRUSIAS.

    Revenir sans mon ordre, et se montrer ici!                     365

    ARASPE.

    Sire[897], vous auriez tort d'en prendre aucun souci,
    Et la haute vertu du prince Nicomde
    Pour ce qu'on peut en craindre est un puissant remde[898];
    Mais tout autre que lui devroit tre suspect:
    Un retour si soudain manque un peu de respect,                 370
    Et donne lieu d'entrer en quelque dfiance
    Des secrtes raisons de tant d'impatience.

    PRUSIAS.

    Je ne les vois que trop, et sa tmrit
    N'est qu'un pur attentat sur mon autorit:
    Il n'en veut plus dpendre et croit que ses conqutes          375
    Au-dessus de son bras ne laissent point de ttes;
    Qu'il est lui seul sa rgle, et que sans se trahir
    Des hros tels que lui ne sauroient obir[899].

    ARASPE.

    C'est d'ordinaire ainsi que ses pareils agissent:
    A suivre leur devoir leurs hauts faits se ternissent;          380
    Et ces grands coeurs, enfls du bruit de leurs combats,
    Souverains dans l'arme et parmi leurs soldats,
    Font du commandement une douce habitude,
    Pour qui l'obissance est un mtier bien rude.

    PRUSIAS.

    Dis tout, Araspe: dis que le nom de sujet                      385
    Rduit toute leur gloire en un rang trop abjet;
    Que bien que leur naissance au trne les destine,
    Si son ordre est trop lent, leur grand coeur s'en mutine;
    Qu'un pre garde trop un bien qui leur est d,
    Et qui perd de son prix tant trop attendu;                    390
    Qu'on voit natre de l mille sourdes pratiques
    Dans le gros de son peuple et dans ses domestiques;
    Et que si l'on ne va jusqu' trancher le cours
    De son rgne ennuyeux et de ses tristes jours,
    Du moins une insolente et fausse obissance,                   395
    Lui laissant un vain titre, usurpe sa puissance.

    ARASPE.

    C'est ce que de tout autre il faudroit redouter,
    Seigneur, et qu'en tout autre il faudroit arrter[900];
    Mais ce n'est pas pour vous un avis ncessaire:
    Le Prince est vertueux, et vous tes bon pre.                 400

    PRUSIAS.

    Si je n'tois bon pre, il seroit criminel:
    Il doit son innocence  l'amour paternel;
    C'est lui seul qui l'excuse et qui le justifie,
    Ou lui seul qui me trompe et qui me sacrifie,
    Car je dois craindre enfin que sa haute vertu                  405
    Contre l'ambition n'ait en vain combattu,
    Qu'il ne force en son coeur la nature  se taire.
    Qui se lasse d'un roi peut se lasser d'un pre;
    Mille exemples sanglants nous peuvent l'enseigner:
    Il n'est rien qui ne cde  l'ardeur de rgner;                410
    Et depuis qu'une fois elle nous inquite,
    La nature est aveugle, et la vertu muette.
      Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;
    Augmentant mon pouvoir, il me l'a tout ravi:
    Il n'est plus mon sujet qu'autant qu'il le veut tre;          415
    Et qui me fait rgner en effet est mon matre.
    Pour parotre  mes yeux son mrite est trop grand:
    On n'aime point  voir ceux  qui l'on doit tant.
    Tout ce qu'il a fait parle au moment qu'il m'approche;
    Et sa seule prsence est un secret reproche:                   420
    Elle me dit toujours qu'il m'a fait trois fois roi;
    Que je tiens plus de lui qu'il ne tiendra de moi;
    Et que si je lui laisse un jour une couronne,
    Ma tte en porte trois que sa valeur me donne.
    J'en rougis dans mon me; et ma confusion[901],                425
    Qui renouvelle et crot  chaque occasion,
    Sans cesse offre  mes yeux cette vue importune,
    Que qui m'en donne trois peut bien m'en ter une;
    Qu'il n'a qu' l'entreprendre, et peut tout ce qu'il veut.
    Juge, Araspe, o j'en suis s'il veut tout ce qu'il peut.

    ARASPE.

    Pour tout autre que lui je sais comme s'explique
    La rgle de la vraie et saine politique.
      Aussitt qu'un sujet s'est rendu trop puissant,
    Encor qu'il soit sans crime, il n'est pas innocent[902]:
    On n'attend point alors qu'il s'ose tout permettre;            435
    C'est un crime d'tat que d'en pouvoir commettre;
    Et qui sait bien rgner l'empche prudemment
    De mriter un juste et plus grand chtiment
    Et prvient, par un ordre  tous deux salutaire,
    Ou les maux qu'il prpare, ou ceux qu'il pourroit faire.
    Mais, Seigneur, pour le Prince, il a trop de vertu;
    Je vous l'ai dj dit.

    PRUSIAS.

                           Et m'en rpondras tu?
    Me seras-tu garant de ce qu'il pourra faire
    Pour venger Annibal, ou pour perdre son frre?
    Et le prends-tu pour homme  voir d'un oeil gal               445
    Et l'amour de son frre, et la mort d'Annibal?
    Non, ne nous flattons point, il court  sa vengeance;
    Il en a le prtexte, il en a la puissance;
    Il est l'astre naissant qu'adorent mes tats;
    Il est le Dieu du peuple et celui des soldats.                 450
    Sr de ceux-ci, sans doute il vient soulever l'autre,
    Fondre avec son pouvoir sur le reste du ntre;
    Mais ce peu qui m'en reste, encor que languissant,
    N'est pas peut-tre encor tout  fait impuissant.
    Je veux bien toutefois agir avec adresse,                      455
    Joindre beaucoup d'honneur  bien peu de rudesse,
    Le chasser avec gloire, et mler doucement
    Le prix de son mrite  mon ressentiment;
    Mais s'il ne m'obit, ou s'il ose s'en plaindre,
    Quoi qu'il ait fait pour moi, quoi que j'en voie  craindre[903],
    Duss-je voir par l tout l'tat hasard....

    ARASPE.

    Il vient.


SCNE II.

PRUSIAS, NICOMDE, ARASPE.

    PRUSIAS.

              Vous voil, Prince! et qui vous a mand?

    NICOMDE.

    La seule ambition de pouvoir en personne
    Mettre  vos pieds, Seigneur, encore une couronne,
    De jouir de l'honneur de vos embrassements,                    465
    Et d'tre le tmoin de vos contentements.
    Aprs la Cappadoce heureusement unie[904]
    Aux royaumes du Pont et de la Bithynie,
    Je viens remercier et mon pre et mon roi
    D'avoir eu la bont de s'y servir de moi,                      470
    D'avoir choisi mon bras pour une telle gloire,
    Et fait tomber sur moi l'honneur de sa victoire[905].

    PRUSIAS.

    Vous pouviez vous passer de mes embrassements,
    Me faire par crit de tels remercments;
    Et vous ne deviez pas envelopper d'un crime                    475
    Ce que votre victoire ajoute  votre estime.
    Abandonner mon camp en est un capital,
    Inexcusable en tous, et plus au gnral;
    Et tout autre que vous, malgr cette conqute,
    Revenant sans mon ordre, et pay de sa tte.                  480
    J'ai failli, je l'avoue, et mon coeur imprudent
    A trop cru les transports d'un desir trop ardent:
    L'amour que j'ai pour vous a commis cette offense,
    Lui seul  mon devoir fait cette violence.
    Si le bien de vous voir m'toit moins prcieux,                485
    Je serois innocent, mais si loin de vos yeux,
    Que j'aime mieux, Seigneur, en perdre un peu d'estime
    Et qu'un bonheur si grand me cote un petit crime,
    Qui ne craindra jamais la plus svre loi[906],
    Si l'amour juge en vous ce qu'il a fait en moi.                490

PRUSIAS.

    La plus mauvaise excuse est assez pour un pre,
    Et sous le nom d'un fils toute faute est lgre:
    Je ne veux voir en vous que mon unique appui.
      Recevez tout l'honneur qu'on vous doit aujourd'hui:
    L'ambassadeur romain me demande audience;                      495
    Il verra ce qu'en vous je prends de confiance;
    Vous l'couterez, Prince, et rpondrez pour moi.
    Vous tes aussi bien le vritable roi;
    Je n'en suis plus que l'ombre, et l'ge ne m'en laisse
    Qu'un vain titre d'honneur qu'on rend  ma vieillesse;
    Je n'ai plus que deux jours peut-tre  le garder:
    L'intrt de l'tat vous doit seul regarder.
    Prenez-en aujourd'hui la marque la plus haute;
    Mais gardez-vous aussi d'oublier votre faute;
    Et comme elle fait brche au pouvoir souverain,                505
    Pour la bien rparer, retournez ds demain.
    Remettez en clat la puissance absolue:
    Attendez-la de moi comme je l'ai reue,
    Inviolable, entire; et n'autorisez pas
    De plus mchants que vous  la mettre plus bas.
    Le peuple qui vous voit, la cour qui vous contemple,
    Vous dsobiroient sur votre propre exemple:
    Donnez-leur-en un autre, et montrez  leurs yeux
    Que nos premiers sujets obissent le mieux.

    NICOMDE.

    J'obirai, Seigneur, et plus tt qu'on ne pense;               515
    Mais je demande un prix de mon obissance.
    La reine d'Armnie est due  ses tats,
    Et j'en vois les chemins ouverts par nos combats[907].
    Il est temps qu'en son ciel cet astre aille reluire:
    De grce, accordez-moi l'honneur de l'y conduire.              520

    PRUSIAS.

    Il n'appartient qu' vous, et cet illustre emploi
    Demande un roi lui-mme, ou l'hritier d'un roi;
    Mais pour la renvoyer jusqu'en son Armnie,
    Vous savez qu'il y faut quelque crmonie:
    Tandis que je ferai prparer son dpart,                       525
    Vous irez dans mon camp l'attendre de ma part.

    NICOMDE.

    Elle est prte  partir sans plus grand quipage.

    PRUSIAS.

    Je n'ai garde  son rang de faire un tel outrage[908].
    Mais l'ambassadeur entre, il le faut couter;
    Puis nous verrons quel ordre on y doit apporter.               530


SCNE III.

PRUSIAS, NICOMDE, FLAMINIUS, ARASPE.

    FLAMINIUS.

    Sur le point de partir, Rome, Seigneur, me mande
    Que je vous fasse encor pour elle une demande.
      Elle a nourri vingt ans un prince votre fils;
    Et vous pouvez juger les soins qu'elle en a pris
    Par les hautes vertus et les illustres marques                 535
    Qui font briller en lui le sang de vos monarques.
    Surtout il est instruit en l'art de bien rgner:
    C'est  vous de le croire, et de le tmoigner.
    Si vous faites tat de cette nourriture,
    Donnez ordre qu'il rgne: elle vous en conjure;                540
    Et vous offenseriez l'estime qu'elle en fait
    Si vous le laissiez vivre et mourir en sujet.
    Faites donc aujourd'hui que je lui puisse dire
    O vous lui destinez un souverain empire.

    PRUSIAS.

    Les soins qu'ont pris de lui le peuple et le snat             545
    Ne trouveront en moi jamais un pre ingrat:
    Je crois que pour rgner il en a les mrites,
    Et n'en veux point douter aprs ce que vous dites[909];
    Mais vous voyez, Seigneur, le Prince son an,
    Dont le bras gnreux trois fois m'a couronn;                 550
    Il ne fait que sortir encor d'une victoire;
    Et pour tant de hauts faits je lui dois quelque gloire:
    Souffrez qu'il ait l'honneur de rpondre pour moi.

    NICOMDE.

    Seigneur, c'est  vous seul de faire Attale roi.

    PRUSIAS.

    C'est votre intrt seul que sa demande touche[910].           555

    NICOMDE.

    Le vtre toutefois m'ouvrira seul la bouche.
    De quoi se mle Rome, et d'o prend le snat,
    Vous vivant, vous rgnant, ce droit sur votre tat?
    Vivez, rgnez, Seigneur, jusqu' la spulture,
    Et laissez faire aprs, ou Rome, ou la nature.                 560

    PRUSIAS.

    Pour de pareils amis il faut se faire effort.

    NICOMDE.

    Qui partage vos biens aspire  votre mort[911];
    Et de pareils amis, en bonne politique....

    PRUSIAS.

    Ah! ne me brouillez point avec la Rpublique:
    Portez plus de respect  de tels allis.                       565

    NICOMDE.

    Je ne puis voir sous eux les rois humilis;
    Et quel que soit ce fils que Rome vous renvoie,
    Seigneur, je lui rendrois son prsent avec joie.
    S'il est si bien instruit en l'art de commander,
    C'est un rare trsor qu'elle devroit garder,                   570
    Et conserver chez soi sa chre nourriture,
    Ou pour le consulat, ou pour la dictature.

    FLAMINIUS[912].

    Seigneur, dans ce discours qui nous traite si mal,
    Vous voyez un effet des leons d'Annibal;
    Ce perfide ennemi de la grandeur romaine                       575
    N'en a mis en son coeur que mpris et que haine.

    NICOMDE.

    Non, mais il m'a surtout laiss ferme en ce point,
    D'estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.
    On me croit son disciple, et je le tiens  gloire[913];
    Et quand Flaminius attaque sa mmoire,                         580
    Il doit savoir qu'un jour il me fera raison
    D'avoir rduit mon matre au secours du poison,
    Et n'oublier jamais qu'autrefois ce grand homme
    Commena par son pre  triompher de Rome[914].

    FLAMINIUS.

    Ah! c'est trop m'outrager!

    NICOMDE.

                               N'outragez plus les morts[915].

    PRUSIAS.

    Et vous, ne cherchez point  former de discords:
    Parlez, et nettement, sur ce qu'il me propose.

    NICOMDE.

    Eh bien! s'il est besoin de rpondre autre chose,
    Attale doit rgner, Rome l'a rsolu;
    Et puisqu'elle a partout un pouvoir absolu,                    590
    C'est aux rois d'obir alors qu'elle commande.
      Attale a le coeur grand, l'esprit grande, l'me grande,
    Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi[916];
    Mais c'est trop que d'en croire un Romain sur sa foi.
    Par quelque grand effet voyons s'il en est digne,              595
    S'il a cette vertu, cette valeur insigne:
    Donnez-lui votre arme, et voyons ces grands coups;
    Qu'il en fasse pour lui ce que j'ai fait pour vous;
    Qu'il rgne avec clat sur sa propre conqute,
    Et que de sa victoire il couronne sa tte.                     600
    Je lui prte mon bras, et veux ds maintenant,
    S'il daigne s'en servir, tre son lieutenant.
    L'exemple des Romains m'autorise  le faire:
    Le fameux Scipion le fut bien de son frre;
    Et lorsqu'Antiochus fut par eux dtrn,                       605
    Sous les lois du plus jeune on vit marcher l'an.
    Les bords de l'Hellespont, ceux de la mer ge,
    Les restes de l'Asie  nos ctes range,
    Offrent une matire  son ambition....

    FLAMINIUS.

    Rome prend tout ce reste en sa protection;                     610
    Et vous n'y pouvez plus tendre vos conqutes,
    Sans attirer sur vous d'effroyables temptes.

    NICOMDE.

    J'ignore sur ce point les volonts du Roi;
    Mais peut-tre qu'un jour je dpendrai de moi,
    En nous verrons alors l'effet de ces menaces.                  615
      Vous pouvez cependant faire munir ces places,
    Prparer un obstacle  mes nouveaux desseins,
    Disposer de bonne heure un secours de Romains;
    Et si Flaminius en est le capitaine,
    Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimne.                 620

    PRUSIAS.

    Prince, vous abusez trop tt de ma bont[917]:
    Le rang d'ambassadeur doit tre respect;
    Et l'honneur souverain qu'ici je vous dfre....

    NICOMDE.

    Ou laissez-moi parler, Sire, ou faites-moi taire[918].
    Je ne sais pas rpondre autrement pour un roi                  625
    A qui dessus son trne on veut faire la loi.

    PRUSIAS.

    Vous m'offensez moi-mme en parlant de la sorte[919],
    Et vous devez dompter l'ardeur qui vous emporte.

    NICOMDE.

    Quoi? je verrai, Seigneur, qu'on borne vos tats,
    Qu'au milieu de ma course on m'arrte le bras,                 630
    Que de vous menacer on a mme l'audace,
    Et je ne rendrai point menace pour menace!
    Et je remercierai qui me dit hautement
    Qu'il ne m'est plus permis de vaincre impunment!

    PRUSIAS,  Flaminius.

    Seigneur, vous pardonnez aux chaleurs de son ge;              635
    Le temps et la raison pourront le rendre sage.

    NICOMDE.

    La raison et le temps m'ouvrent assez les yeux,
    Et l'ge ne fera que me les ouvrir mieux.
      Si j'avois jusqu'ici vcu comme ce frre,
    Avec une vertu qui ft imaginaire                              640
    (Car je l'appelle ainsi quand elle est sans effets;
    Et l'admiration de tant d'hommes parfaits
    Dont il a vu dans Rome clater le mrite,
    N'est pas grande vertu si l'on ne les imite);
    Si j'avois donc vcu dans ce mme repos                        645
    Qu'il a vcu dans Rome auprs de ses hros,
    Elle me laisseroit la Bithynie entire,
    Telle que de tout temps l'an la tient d'un pre,
    Et s'empresseroit moins  le[920] faire rgner,
    Si vos armes sous moi n'avoient su rien gagner.                650
    Mais parce qu'elle voit avec la Bithynie
    Par trois sceptres conquis trop de puissance unie,
    Il faut la diviser; et dans ce beau projet[921],
    Ce prince est trop bien n pour vivre mon sujet!
    Puisqu'il peut la servir  me faire descendre,                 655
    Il a plus de vertu que n'en eut Alexandre;
    Et je lui dois quitter, pour le mettre en mon rang,
    Le bien de mes aeux, ou le prix de mon sang.
    Grces aux immortels, l'effort de mon courage
    Et ma grandeur future ont mis Rome en ombrage:                 660
    Vous pouvez l'en gurir, Seigneur, et promptement;
    Mais n'exigez d'un fils aucun consentement:
    Le matre qui prit soin d'instruire ma jeunesse
    Ne m'a jamais appris  faire une bassesse.

    FLAMINIUS.

    A ce que je puis voir, vous avez combattu,                     665
    Prince, par intrt, plutt que par vertu.
    Les plus rares exploits que vous ayez pu faire
    N'ont jet qu'un dpt sur la tte d'un pre:
    Il n'est que gardien de leur illustre prix[922],
    Et ce n'est que pour vous que vous avez conquis,               670
    Puisque cette grandeur  son trne attache
    Sur nul autre que vous ne peut tre panche.
    Certes, je vous croyois un peu plus gnreux:
    Quand les Romains le sont, ils ne font rien pour eux.
    Scipion, dont tantt vous vantiez le courage,                  675
    Ne vouloit point rgner sur les murs de Carthage;
    Et de tout ce qu'il fit pour l'empire romain
    Il n'en eut que la gloire et le nom d'Africain.
    Mais on ne voit qu' Rome une vertu si pure:
    Le reste de la terre est d'une autre nature.                   680
      Quant aux raisons d'tat qui vous font concevoir
    Que nous craignons en vous l'union du pouvoir,
    Si vous en consultiez des ttes bien senses,
    Elles vous dferoient de ces belles penses:
    Par respect pour le Roi je ne dis rien de plus[923].           685
    Prenez quelque loisir de rver l-dessus;
    Laissez moins de fume  vos feux militaires,
    Et vous pourrez avoir des visions plus claires.

    NICOMDE.

    Le temps pourra donner quelque dcision
    Si la pense est belle, ou si c'est vision.                    690
    Cependant....

    FLAMINIUS.

                  Cependant, si vous trouvez des charmes
    A pousser plus avant la gloire de vos armes,
    Nous ne la bornons point; mais comme il est permis
    Contre qui que ce soit de servir ses amis,
    Si vous ne le savez, je veux bien vous l'apprendre,            695
    Et vous en donne avis pour ne vous pas surprendre[924].
      Au reste, soyez sr que vous possderez
    Tout ce qu'en votre coeur dj vous dvorez:
    Le Pont sera pour vous avec la Galatie,
    Avec la Cappadoce, avec la Bithynie.                           700
    Ce bien de vos aeux, ces prix de votre sang,
    Ne mettront point Attale en votre illustre rang;
    Et puisque leur partage est pour vous un supplice,
    Rome n'a pas dessein de vous faire injustice.
    Ce prince rgnera sans rien prendre sur vous.                  705

(A Prusias.)

      La reine d'Armnie a besoin d'un poux,
    Seigneur; l'occasion ne peut tre plus belle:
    Elle vit sous vos lois, et vous disposez d'elle.

    NICOMDE.

    Voil le vrai secret de faire Attale roi,
    Comme vous l'avez dit, sans rien prendre sur moi.              710
    La pice est dlicate, et ceux qui l'ont tissue
    A de si longs dtours font une digne issue.
    Je n'y rponds qu'un mot, tant sans intrt.
      Traitez cette princesse en reine comme elle est:
    Ne touchez point en elle aux droits du diadme[925],           715
    Ou pour les maintenir je prirai moi-mme.
    Je vous en donne avis, et que jamais les rois,
    Pour vivre en nos tats, ne vivent sous nos lois;
    Qu'elle seule en ces lieux d'elle-mme dispose.

    PRUSIAS.

    N'avez-vous, Nicomde,  lui dire autre chose?                 720

    NICOMDE.

      Non, Seigneur, si ce n'est que la Reine, aprs tout,
    Sachant ce que je puis, me pousse trop  bout.

    PRUSIAS.

    Contre elle, dans ma cour, que peut votre insolence?

    NICOMDE.

    Rien du tout, que garder ou rompre le silence.
    Une seconde fois avisez, s'il vous plat,                      725
    A traiter Laodice en reine comme elle est:
    C'est moi qui vous en prie.


SCNE IV.

PRUSIAS, FLAMINIUS, ARASPE.

    FLAMINIUS.

                                Eh quoi! toujours obstacle?

    PRUSIAS.

    De la part d'un amant ce n'est pas grand miracle.
    Cet orgueilleux esprit, enfl de ses succs[926],
    Pense bien de son coeur nous empcher l'accs;                 730
    Mais il faut que chacun suive sa destine.
    L'amour entre les rois ne fait pas l'hymne,
    Et les raisons d'tat, plus fortes que ses noeuds,
    Trouvent bien les moyens d'en teindre les feux.

    FLAMINIUS.

    Comme elle a de l'amour, elle aura du caprice.                 735

    PRUSIAS.

    Non, non: je vous rponds, Seigneur, de Laodice;
    Mais enfin elle est reine, et cette qualit
    Semble exiger de nous quelque civilit[927].
    J'ai sur elle aprs tout une puissance entire;
    Mais j'aime  la cacher sous le nom de prire.                 740
    Rendons-lui donc visite, et comme ambassadeur,
    Proposez cet hymen vous-mme  sa grandeur.
    Je seconderai Rome, et veux vous introduire.
    Puisqu'elle est en nos mains, l'amour ne vous peut nuire[928].
    Allons de sa rponse  votre compliment                        745
    Prendre l'occasion de parler hautement.


FIN DU SECOND ACTE.

  [897] L'dition de 1692 a chang _Sire_ en _Seigneur_.

  [898] _Var._ De ce qu'on pourroit craindre est un puissant
  remde. (1651-56)

  [899] _Var._ (Des hros tels que lui ne sauroient obir.)
        Par ce lche devoir ses hauts faits se ternissent.
        ARASPE. (C'est d'ordinaire ainsi que ses pareils agissent:)
        Ces jeunes coeurs enfls du bruit de leurs combats. (1651-56)

  [900] _Var._ Sire, et ce qu'en tout autre il faudroit arrter.
  (1651-60)

  [901] _Var._ Si je ne le dois craindre, au moins j'en dois rougir;
        Et la confusion dont je me sens couvrir
        Me ramne aussitt cette vue importune. (1651-56)

  [902] Araspe semble avoir dict  Mathan sa maxime:

    Est-ce aux rois  garder cette lente justice?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ds qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent.

    (_Athalie_, acte II, scne V.)

  (_Note de M. Naudet._)

  [903] _Var._ Quoi qu'il ait fait pour moi, quoi que j'en doive
  craindre. (1651-60)

  [904] _Var._ La Cappadoce est vtre et le trne d'Arsace;
        Vos ordres par ma main vous ont mis en sa place,
        Et je viens rendre grce  mon pre et mon roi. (1651-56)

  [905] Voltaire ne devrait-il pas  une rminiscence ces
  vers de _Smiramis_, (acte I, scne 1):

    Elle laissa tomber de son char de victoire
    Sur mon front jeune encore un rayon de sa gloire?

    (_Note de M. Naudet._)

  [906] _Var._ Qui ne craindra jamais une si dure loi.
  (1651-56)

  [907] _Var._ Et les chemins ouverts par nos derniers combats
                 Font qu'aprs ce bonheur tout son peuple soupire.
        (1651-56)

  [908] _Var._ Je n'ai garde  son rang de faire cet outrage
  (1651 et 52 A.)

  [909] _Var._ Et n'en veux point douter, puisque vous me
  le dites. (1651-56)

  [910] _Var._ C'est votre intrt seul que cette affaire touche.
        NICOM. Et pour le vtre seul je veux ouvrir la bouche.
  (1651-56)

  [911] _Var._ Qui vous partage en vie aspire  votre mort. (1651-56)

  [912] L'dition de 1692 ajoute ici: _ Prusias_.

  [913]_Var._ Je fus son colier, et je le tiens  gloire. (1651-56)

  [914] Voyez ci-dessus, p. 525, note 890.--Il n'est pas
  encore dans l'exactitude historique que ce soit par un Flaminius
  qu'Annibal ait commenc  triompher de Rome. La journe de
  Trasimne avait t prcde par les batailles du Tsin et de la
  Trbie. (_Palissot._)

  [915] _Var._ N'offensez plus les morts. (1651)

  [916] Ces deux vers sont du nombre de ceux que les comdiens
  avaient corrigs. (_Voltaire._)--Lekain, dont les _Observations_
  sont postrieures au commentaire de Voltaire qu'il cite, met ici:
  Et toutes les vertus.... C'tait l probablement la correction
  dj pratique par les comdiens, car dans un autre endroit il
  adopte un changement (voyez ci-dessus, p. 527, note 2) signal par
  Voltaire comme provenant d'eux. Ce passage n'avait rien du reste
  qui choqut les contemporains, et Mlle de Scudry l'avait trouv
  si fort  son gr qu'elle l'avait imit. En effet, dans le _Grand
  Cyrus_, au tome X (p. 1354), dont l'achev d'imprimer porte la
  date du 13 septembre 1653, Cyrus rpond  la cruelle Thomiris, qui
  essaye une dernire fois de le dtacher de Mandane: Vous avez une
  grande beaut, un grand esprit, un grand coeur et mille grandes
  qualits, qui font que toute mon ennemie que vous tes, j'ai
  encore de l'estime pour vous. Je dois ce curieux rapprochement 
  M. Gandar, professeur supplant d'loquence franaise a la Facult
  des lettres de Paris, qui m'a ainsi plus d'une fois fait part du
  fruit de ses lectures.

  [917] _Var._ Prince, vous abusez enfin de ma bont. (1651-56)

  [918] L'dition de 1692 a ainsi modifi ce vers:

    Ou laissez-moi parler, ou bien faites-moi taire.

  Voyez le vers 366, et la note qui s'y rapporte.

  [919] _Var._ Vous m'offencez. NICOM. Autant que Rome vous honore.
        PRUS. Quoi? vous continuez  m'offenser encore! (1651-56)

  [920] _Var._ Les ditions de 1663-82 donnent, par erreur videmment,
  _la_, au lieu de _le_.

  [921] _Var._ Il la faut diviser; et dans ce beau projet. (1651-56)

  [922] _Var._ Vous n'avez fait le Roi que garde de leur prix.
  (1651-64)

  [923] _Var._ Pour le respect du Roi je ne dis rien de plus. (1651-64)

  [924] _Var._ Et vous en donne avis de peur de vous surprendre.
  (1651 et 52 A.)

  [925] _Var._ Ne touchez point en elle aux droits de diadme. (1651-60)

  [926] _Var._ Cet esprit arrogant, et fier de ses succs. (1651-56)

  [927] _Var._ Semble exiger de nous quelque formalit.
        Quoique j'aye sur elle une puissance entire,
        J'en cache les effets sous le nom de prire. (1651-56)

  [928] _Var._ Puisqu'elle est en nos mains, l'amour ne nous peut nuire.
  (1651-63)




ACTE III.


SCNE PREMIRE.

PRUSIAS, FLAMINIUS, LAODICE.

    PRUSIAS.

    Reine, puisque ce titre a pour vous tant de charmes,
    Sa perte vous devroit donner quelques alarmes:
    Qui tranche trop du roi ne rgne pas longtemps.

    LAODICE.

    J'observerai, Seigneur, ces avis importants;                   750
    Et si jamais je rgne, on verra la pratique
    D'une si salutaire et noble politique.

    PRUSIAS.

    Vous vous mettez fort mal au chemin de rgner.

    LAODICE.

    Seigneur, si je m'gare, on peut me l'enseigner.

    PRUSIAS.

    Vous mprisez trop Rome, et vous devriez faire                 755
    Plus d'estime d'un roi qui vous tient lieu de pre.

    LAODICE.

    Vous verriez qu' tous deux je rends ce que je doi[929],
    Si vous vouliez mieux voir ce que c'est qu'tre roi.
      Recevoir ambassade en qualit de reine,
    Ce seroit  vos yeux faire la souveraine,                      760
    Entreprendre sur vous, et dedans votre tat
    Sur votre autorit commettre un attentat:
    Je la refuse donc, Seigneur, et me dnie
    L'honneur qui ne m'est d que dans mon Armnie.
    C'est l que sur mon trne avec plus de splendeur              765
    Je puis honorer Rome en son ambassadeur,
    Faire rponse en reine, et comme le mrite
    Et de qui l'on me parle, et qui m'en sollicite.
    Ici c'est un mtier que je n'entends pas bien,
    Car hors de l'Armnie enfin je ne suis rien;                   770
    Et ce grand nom de reine ailleurs ne m'autorise[930]
    Qu' n'y voir point de trne  qui je sois soumise,
    A vivre indpendante, et n'avoir en tous lieux
    Pour souverains que moi, la raison, et les Dieux.

    PRUSIAS.

    Ces Dieux, vos souverains, et le Roi votre pre,               775
    De leur pouvoir sur vous m'ont fait dpositaire;
    Et vous pourrez peut-tre apprendre une autre fois
    Ce que c'est en tous lieux que la raison des rois.
    Pour en faire l'preuve allons en Armnie:
    Je vais vous y remettre en bonne compagnie;                    780
    Partons; et ds demain, puisque vous le voulez,
    Prparez-vous  voir vos pays dsols;
    Prparez-vous  voir par toute votre terre
    Ce qu'ont de plus affreux les fureurs de la guerre,
    Des montagnes de morts[931], des rivires de sang.             785

    LAODICE.

    Je perdrai mes tats et garderai mon rang;
    Et ces vastes malheurs o mon orgueil me jette
    Me feront votre esclave et non votre sujette:
    Ma vie est en vos mains, mais non ma dignit[932].

    PRUSIAS.

    Nous ferons bien changer ce courage indompt[933];             790
    Et quand vos yeux, frapps de toutes ces misres,
    Verront Attale assis au trne de vos pres,
    Alors peut-tre, alors vous le prierez en vain
    Que pour y remonter il vous donne la main.

    LAODICE.

    Si jamais jusque-l votre guerre m'engage,                     795
    Je serai bien change et d'me et de courage.
    Mais peut-tre, Seigneur vous n'irez pas si loin:
    Les Dieux de ma fortune auront un peu de soin;
    Ils vous inspireront, ou trouveront un homme
    Contre tant de hros que vous prtera Rome.                    800

    PRUSIAS.

    Sur un prsomptueux vous fondez votre appui;
    Mais il court  sa perte, et vous trane avec lui.
      Pensez-y bien, Madame, et faites-vous justice:
    Choisissez d'tre reine, ou d'tre Laodice;
    Et pour dernier avis que vous aurez de moi,                    805
    Si vous voulez rgner, faites Attale roi.
    Adieu.


SCNE II.

FLAMINIUS, LAODICE.

    FLAMINIUS.

           Madame, enfin une vertu parfaite....

    LAODICE.

    Suivez le Roi, Seigneur, votre ambassade est faite;
    Et je vous dis encor, pour ne vous point flatter,
    Qu'ici je ne la dois ni la veux couter[934].                  810

    FLAMINIUS.

    Et je vous parle aussi, dans ce pril extrme,
    Moins en ambassadeur qu'en homme qui vous aime,
    Et qui touch du sort que vous vous prparez,
    Tche  rompre le cours des maux o vous courez.
      J'ose donc comme ami vous dire en confidence                 815
    Qu'une vertu parfaite a besoin de prudence,
    Et doit considrer, pour son propre intrt,
    Et les temps o l'on vit, et les lieux o l'on est.
    La grandeur de courage en une me royale
    N'est sans cette vertu qu'une vertu brutale,                   820
    Que son mrite aveugle, et qu'un faux jour d'honneur
    Jette en un tel divorce avec le vrai bonheur[935],
    Qu'elle-mme se livre  ce qu'elle doit craindre,
    Ne se fait admirer que pour se faire plaindre,
    Que pour nous pouvoir dire, aprs un grand soupir:
    J'avois droit de rgner, et n'ai su m'en servir.
    Vous irritez un roi dont vous voyez l'arme
    Nombreuse, obissante,  vaincre accoutume;
    Vous tes en ses mains, vous vivez dans sa cour.

    LAODICE.

    Je ne sais si l'honneur eut jamais un faux jour,               830
    Seigneur; mais je veux bien vous rpondre en amie.
      Ma prudence n'est pas tout  fait endormie;
    Et sans examiner par quel destin jaloux
    La grandeur de courage est si mal avec vous,
    Je veux vous faire voir que celle que j'tale                  835
    N'est pas tant qu'il vous semble une vertu brutale;
    Que si j'ai droit au trne, elle s'en veut servir,
    Et sait bien repousser qui me le veut ravir.
      Je vois sur la frontire une puissante arme,
    Comme vous l'avez dit,  vaincre accoutume;                   840
    Mais par quelle conduite, et sous quel gnral?
    Le Roi, s'il s'en fait fort, pourroit s'en trouver mal;
    Et s'il vouloit passer de son pays au ntre,
    Je lui conseillerois de s'assurer d'une autre.
    Mais je vis dans sa cour, je suis dans ses tats[936],         845
    Et j'ai peu de raison de ne le craindre pas.
    Seigneur, dans sa cour mme, et hors de l'Armnie,
    La vertu trouve appui contre la tyrannie.
    Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat
    Font sur le bien public les maximes d'tat:                    850
    Il connot Nicomde, il connot sa martre,
    Il en sait, il en voit la haine opinitre;
    Il voit la servitude o le Roi s'est soumis,
    Et connot d'autant mieux les dangereux amis[937].
      Pour moi, que vous croyez au bord du prcipice,              855
    Bien loin de mpriser Attale par caprice,
    J'vite les mpris qu'il recevroit de moi,
    S'il tenoit de ma main la qualit de roi.
    Je le regarderois comme une me commune,
    Comme un homme mieux n pour une autre fortune,
    Plus mon sujet qu'poux, et le noeud conjugal
    Ne le tireroit pas de ce rang ingal.
    Mon peuple  mon exemple en feroit peu d'estime.
    Ce seroit trop, Seigneur, pour un coeur magnanime:
    Mon refus lui fait grce, et malgr ses desirs,                865
    J'pargne  sa vertu d'ternels dplaisirs.

    FLAMINIUS.

    Si vous me dites vrai, vous tes ici reine:
    Sur l'arme et la cour je vous vois souveraine;
    Le Roi n'est qu'une ide, et n'a de son pouvoir
    Que ce que par piti vous lui laissez avoir.                   870
    Quoi? mme vous allez jusques  faire grce!
    Aprs cela, Madame, excusez mon audace;
    Souffrez que Rome enfin vous parle par ma voix:
    Recevoir ambassade est encor de vos droits;
    Ou si ce nom vous choque ailleurs qu'en Armnie,               875
    Comme simple Romain souffrez que je vous die
    Qu'tre alli de Rome, et s'en faire un appui,
    C'est l'unique moyen de rgner aujourd'hui;
    Que c'est par l qu'on tient ses voisins en contrainte,
    Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte;                  880
    Qu'un prince est dans son trne  jamais affermi
    Quand il est honor du nom de son ami;
    Qu'Attale avec ce titre est plus roi, plus monarque
    Que tous ceux dont le front ose en porter la marque;
    Et qu'enfin....

    LAODICE.

                    Il suffit; je vois bien ce que c'est:          885
    Tous les rois ne sont rois qu'autant comme il vous plat;
    Mais si de leurs tats Rome  son gr dispose,
    Certes pour son Attale elle fait peu de chose;
    Et qui tient en sa main tant de quoi lui donner
    A mendier pour lui devroit moins s'obstiner.                   890
    Pour un prince si cher sa rserve m'tonne[938];
    Que ne me l'offre-t-elle avec une couronne?
    C'est trop m'importuner en faveur d'un sujet,
    Moi qui tiendrois un roi pour un indigne objet,
    S'il venoit par votre ordre, et si votre alliance              895
    Souilloit entre ses mains la suprme puissance.
    Ce sont des sentiments que je ne puis trahir:
    Je ne veux point de rois qui sachent obir;
    Et puisque vous voyez mon me toute entire,
    Seigneur, ne perdez plus menace ni prire.                     900

    FLAMINIUS.

    Puis-je ne pas vous plaindre en cet aveuglement?
    Madame, encore un coup, pensez-y mrement:
    Songez mieux ce qu'est Rome et ce qu'elle peut faire;
    Et si vous vous aimez, craignez de lui dplaire.
    Carthage tant dtruite, Antiochus dfait,                     905
    Rien de nos volonts ne peut troubler l'effet:
    Tout flchit sur la terre, et tout tremble sur l'onde;
    Et Rome est aujourd'hui la matresse du monde.

    LAODICE.

    La matresse du monde! Ah! vous me feriez peur,
    S'il ne s'en falloit pas l'Armnie et mon coeur,               910
    Si le grand Annibal n'avoit qui lui succde,
    S'il ne revivoit pas au prince Nicomde,
    Et s'il n'avoit laiss dans de si dignes mains
    L'infaillible secret de vaincre les Romains.
    Un si vaillant disciple aura bien le courage                   915
    D'en mettre jusqu'au bout les leons en usage:
    L'Asie en fait l'preuve, o trois sceptres conquis
    Font voir en quelle cole il en a tant appris.
    Ce sont des coups d'essai, mais si grands que peut-tre
    Le Capitole a droit d'en craindre un coup de matre[939],      920
    Et qu'il ne puisse un jour....

    FLAMINIUS.

                                   Ce jour est encor loin,
    Madame, et quelques-uns vous diront, au besoin,
    Quels dieux du haut en bas renversent les profanes,
    Et que mme au sortir de Trbie et de Cannes,
    Son ombre pouvanta votre grand Annibal.                       925
    Mais le voici, ce bras  Rome si fatal[940].


SCNE III.

NICOMDE, LAODICE, FLAMINIUS.

    NICOMDE.

    Ou Rome  ses agents donne un pouvoir bien large,
    Ou vous tes bien long  faire votre charge.

    FLAMINIUS.

    Je sais quel est mon ordre, et si j'en sors ou non,
    C'est  d'autres qu' vous que j'en rendrai raison.            930

    NICOMDE.

    Allez-y donc, de grce, et laissez  ma flamme
    Le bonheur  son tour d'entretenir Madame:
    Vous avez dans son coeur fait de si grands progrs,
    Et vos discours pour elle ont de si grands attraits,
    Que sans de grands efforts je n'y pourrai dtruire             935
    Ce que votre harangue y vouloit introduire.

    FLAMINIUS.

    Les malheurs o la plonge une indigne amiti
    Me faisoient lui donner un conseil par piti.

    NICOMDE.

    Lui donner de la sorte un conseil charitable,
    C'est tre ambassadeur et tendre et pitoyable.                 940
      Vous a-t-il conseill beaucoup de lchets,
    Madame?

    FLAMINIUS.

            Ah! c'en est trop; et vous vous emportez.

    NICOMDE.

    Je m'emporte?

    FLAMINIUS.

                  Sachez qu'il n'est point de contre
    O d'un ambassadeur la dignit sacre....

    NICOMDE.

    Ne nous vantez plus tant son rang et sa splendeur:             945
    Qui fait le conseiller n'est plus ambassadeur;
    Il excde sa charge, et lui-mme y renonce.
    Mais dites-moi, Madame, a-t-il eu sa rponse?

    LAODICE.

    Oui, Seigneur.

    NICOMDE.

                   Sachez donc que je ne vous prends plus
    Que pour l'agent d'Attale, et pour Flaminius;                  950
    Et si vous me fchiez, j'ajouterois peut-tre
    Que pour l'empoisonneur d'Annibal, de mon matre.
    Voil tous les honneurs que vous aurez de moi:
    S'ils ne vous satisfont, allez vous plaindre au Roi.

    FLAMINIUS.

    Il me fera justice, encor qu'il soit bon pre,                 955
    Ou Rome  son refus se la saura bien faire.

    NICOMDE.

    Allez de l'un et l'autre embrasser les genoux.

    FLAMINIUS.

    Les effets rpondront. Prince, pensez  vous.


SCNE IV.

NICOMDE, LAODICE.

    NICOMDE.

    Cet avis est plus propre  donner  la Reine.
    Ma gnrosit cde enfin  sa haine:                           960
    Je l'pargnois assez pour ne dcouvrir pas
    Les infmes projets de ses assassinats;
    Mais enfin on m'y force, et tout son crime clate.
    J'ai fait entendre au Roi Znon et Mtrobate;
    Et comme leur rapport a de quoi l'tonner,                     965
    Lui-mme il prend le soin de les examiner[941].

    LAODICE.

    Je ne sais pas, Seigneur, quelle en sera la suite;
    Mais je ne comprends point toute cette conduite,
    Ni comme  cet clat la Reine vous contraint.
    Plus elle vous doit craindre, et moins elle vous craint;
    Et plus vous la pouvez accabler d'infamie,
    Plus elle vous attaque en mortelle ennemie.

    NICOMDE.

    Elle prvient ma plainte, et cherche adroitement
    A la faire passer pour un ressentiment;
    Et ce masque trompeur de fausse hardiesse                      975
    Nous dguise sa crainte et couvre sa foiblesse.

    LAODICE.

    Les mystres de cour souvent sont si cachs
    Que les plus clairvoyants y sont bien empchs.
      Lorsque vous n'tiez point ici pour me dfendre,
    Je n'avois contre Attale aucun combat  rendre;                980
    Rome ne songeoit point  troubler notre amour:
    Bien plus, on ne vous souffre ici que ce seul jour,
    Et dans ce mme jour Rome, en votre prsence,
    Avec chaleur pour lui presse mon alliance.
    Pour moi, je ne vois goutte en ce raisonnement,                985
    Qui n'attend point le temps de votre loignement,
    Et j'ai devant les yeux toujours quelque nuage
    Qui m'offusque la vue et m'y jette un ombrage.
    Le roi chrit sa femme, il craint Rome; et pour vous,
    S'il ne voit vos hauts faits d'un oeil un peu jaloux[942],     990
    Du moins,  dire tout, je ne saurois vous taire
    Qu'il est trop bon mari pour tre assez bon pre.
    Voyez quel contre-temps Attale prend ici!
    Qui l'appelle avec nous? quel projet? quel souci?
    Je conois mal, Seigneur, ce qu'il faut que j'en pense;
    Mais j'en romprai le coup, s'il y faut ma prsence.
    Je vous quitte.


SCNE V.

NICOMDE, ATTALE, LAODICE.

    ATTALE.

                    Madame, un si doux entretien
    N'est plus charmant pour vous quand j'y mle le mien.

    LAODICE.

    Votre importunit, que j'ose dire extrme,
    Me peut entretenir en un autre moi-mme:                      1000
    Il connot tout mon coeur, et rpondra pour moi,
    Comme  Flaminius il a fait pour le Roi.


SCNE VI.

NICOMDE, ATTALE[943].

    ATTALE.

    Puisque c'est la chasser, Seigneur, je me retire.

    NICOMDE.

    Non, non; j'ai quelque chose aussi bien  vous dire,
    Prince. J'avois mis bas, avec le nom d'an,                  1005
    L'avantage du trne o je suis destin;
    Et voulant seul ici dfendre ce que j'aime,
    Je vous avois pri de l'attaquer de mme,
    Et de ne mler point surtout dans vos desseins
    Ni le secours du Roi, ni celui des Romains.                   1010
    Mais ou vous n'avez pas la mmoire fort bonne,
    Ou vous n'y mettez rien de ce qu'on vous ordonne.

    ATTALE.

    Seigneur, vous me forcez  m'en souvenir mal,
    Quand vous n'achevez pas de rendre tout gal:
    Vous vous dfaites bien de quelques droits d'anesse;
    Mais vous dfaites-vous du coeur de la Princesse,
    De toutes les vertus qui vous en font aimer,
    Des hautes qualits qui savent tout charmer,
    De trois sceptres conquis, du gain de six batailles,
    Des glorieux assauts de plus de cent murailles?               1020
    Avec de tels seconds rien n'est pour vous douteux.
    Rendez donc la Princesse gale entre nous deux:
    Ne lui laissez plus voir ce long amas de gloire
    Qu' pleines mains sur vous a vers la victoire;
    Et faites qu'elle puisse oublier une fois                     1025
    Et vos rares vertus, et vos fameux exploits;
    Ou contre son amour, contre votre vaillance,
    Souffrez Rome et le Roi dedans l'autre balance:
    Le peu qu'ils ont gagn vous fait assez juger
    Qu'ils n'y mettront jamais qu'un contre-poids lger.

    NICOMDE.

    C'est n'avoir pas perdu tout votre temps  Rome,
    Que vous savoir ainsi dfendre en galant homme:
    Vous avez de l'esprit, si vous n'avez du coeur.


SCNE VII.

ARSINO, NICOMDE, ATTALE, ARASPE.

    ARASPE.

    Seigneur, le Roi vous mande.

    NICOMDE.

                                 Il me mande?

    ARASPE.

                                              Oui, Seigneur.
    ARSINO.

    Prince, la calomnie est aise  dtruire.                     1035

    NICOMDE.

    J'ignore  quel sujet vous m'en venez instruire,
    Moi qui ne doute point de cette vrit,
    Madame.

    ARSINO.

            Si jamais vous n'en aviez dout,
    Prince, vous n'auriez pas, sous l'espoir qui vous flatte,
    Amen de si loin Znon et Mtrobate.                          1040

    NICOMDE.

    Je m'obstinois, Madame,  tout dissimuler;
    Mais vous m'avez forc de les faire parler.

    ARSINO.

    La vrit les force, et mieux que vos largesses.
    Ces hommes du commun tiennent mal leurs promesses:
    Tous deux en ont plus dit qu'ils n'avoient rsolu[944].       1045

    NICOMDE.

    J'en suis fch pour vous, mais vous l'avez voulu.

    ARSINO.

    Je le veux bien encore, et je n'en suis fche
    Que d'avoir vu par l votre vertu tache,
    Et qu'il faille ajouter  vos titres d'honneur
    La noble qualit de mauvais suborneur.                        1050

    NICOMDE.

    Je les ai suborns contre vous  ce conte[945]?

    ARSINO.

    J'en ai le dplaisir, vous en aurez la honte.

    NICOMDE.

    Et vous pensez par l leur ter tout crdit?

    ARSINO.

    Non, Seigneur: je me tiens  ce qu'ils en ont dit.

    NICOMDE.

    Qu'ont-ils dit qui vous plaise, et que vous vouliez croire?

    ARSINO.

    Deux mots de vrit qui vous comblent de gloire.

    NICOMDE.

    Peut-on savoir de vous ces deux mots importants?

    ARASPE.

    Seigneur, le Roi s'ennuie, et vous tardez longtemps.

    ARSINO.

    Vous les saurez de lui, c'est trop le faire attendre.

    NICOMDE.

    Je commence, Madame, enfin  vous entendre:                   1060
    Son amour conjugal, chassant le paternel,
    Vous fera l'innocente, et moi le criminel.
    Mais....

    ARSINO.

             Achevez, Seigneur; ce mais, que veut-il dire?

    NICOMDE.

    Deux mots de vrit qui font que je respire.

    ARSINO.

    Peut-on savoir de vous ces deux mots importants?              1065

    NICOMDE.

    Vous les saurez du Roi, je tarde trop longtemps[946].


SCNE VIII.

ARSINO, ATTALE.

    ARSINO.

    Nous triomphons, Attale; et ce grand Nicomde
    Voit quelle digne issue  ses fourbes succde.
    Les deux accusateurs que lui-mme a produits,
    Que pour l'assassiner je dois avoir sduits,                  1070
    Pour me calomnier suborns par lui-mme,
    N'ont su bien soutenir un si noir stratagme.
    Tous deux m'ont accuse, et tous deux avou
    L'infme et lche tour qu'un prince m'a jou.
    Qu'en prsence des rois les vrits sont fortes!              1075
    Que pour sortir d'un coeur elles trouvent de portes!
    Qu'on en voit le mensonge aisment confondu!
    Tous deux vouloient me perdre, et tous deux l'on perdu.

    ATTALE.

    Je suis ravi de voir qu'une telle imposture
    Ait laiss votre gloire et plus grande et plus pure;          1080
    Mais pour l'examiner et bien voir ce que c'est,
    Si vous pouviez vous mettre un peu hors d'intrt,
    Vous ne pourriez jamais sans un peu de scrupule,
    Avoir pour deux mchants une me si crdule.
    Ces perfides tous deux se sont dits aujourd'hui               1085
    Et suborns par vous, et suborns par lui:
    Contre tant de vertus, contre tant de victoires,
    Doit-on quelque croyance  des mes si noires?
    Qui se confesse tratre est indigne de foi.

    ARSINO.

    Vous tes gnreux, Attale, et je le voi,                     1090
    Mme de vos rivaux la gloire vous est chre.

    ATTALE.

    Si je suis son rival, je suis aussi son frre[947];
    Nous ne sommes qu'un sang, et ce sang dans mon coeur
    A peine  le passer pour calomniateur.

    ARSINO.

    Et vous en avez moins  me croire assassine,                  1095
    Moi dont la perte est sre,  moins que sa ruine?

    ATTALE.

    Si contre lui j'ai peine  croire ces tmoins,
    Quand ils vous accusoient je les croyois bien moins[948].
    Votre vertu, Madame, est au-dessus du crime.
    Souffrez donc que pour lui je garde un peu d'estime:          1100
    La sienne dans la cour lui fait mille jaloux,
    Dont quelqu'un a voulu le perdre auprs de vous;
    Et ce lche attentat n'est qu'un trait de l'envie
    Qui s'efforce  noircir une si belle vie.
      Pour moi, si par soi-mme on peut juger d'autrui,           1105
    Ce que je sens[949] en moi, je le prsume en lui.
    Contre un si grand rival j'agis  force ouverte,
    Sans blesser son honneur, sans pratiquer sa perte.
    J'emprunte du secours, et le fais hautement;
    Je crois qu'il n'agit pas moins gnreusement,                1110
    Qu'il n'a que les desseins o sa gloire l'invite,
    Et n'oppose  mes voeux que son propre mrite.

    ARSINO.

    Vous tes peu du monde, et savez mal la cour.

    ATTALE.

    Est-ce autrement qu'en prince on doit traiter l'amour?

    ARSINO.

    Vous le traitez, mon fils, et parlez en jeune homme.          1115

    ATTALE.

    Madame, je n'ai vu que des vertus  Rome.

    ARSINO.

    Le temps vous apprendra par de nouveaux emplois
    Quelles vertus il faut  la suite des rois.
    Cependant, si le Prince est encor votre frre,
    Souvenez-vous aussi que je suis votre mre;                   1120
    Et malgr les soupons que vous avez conus,
    Venez savoir du Roi ce qu'il croit l-dessus.


FIN DU TROISIME ACTE.

  [929] _Var._ Vous verrez qu' tous deux je rends ce que je doi,
        Si vous voulez mieux voir ce que c'est qu'tre roi.
  (1651 et 52 A.)

  [930] _Var._ Tout ce qu'au nom de reine ailleurs le ciel permette,
        C'est la gloire d'y vivre et n'tre point sujette,
        D'y rgner sur soi-mme, et n'avoir en tous lieux. (1651-56)

  [931] Voyez tome IV, p. 27, note 3.

  [932] _Var._ Ma vie est en vos mains, et non ma dignit. (1651)

  [933] _Var._ Nous verrons bien changer ce courage indompt. (1651-56)

  [934] _Var._ Que je ne dois ici ni ne veux l'couter. (1651-56)

  [935] _Var._ Jette en un tel divorce avecque le bonheur. (1651-56)

  [936] _Var._ Je vis dedans sa cour, je suis dans ses
  tats. (1651-56)

  [937] _Var._ Et connot d'autant mieux ses dangereux amis.
  (1651 et 55 A.)

  [938] _Var._ Si son intention pour ce prince est si bonne. (1651-56)

  [939] _Coup d'essai, coup de matre_, figure employe dans _le
  Cid_ (acte II, scne II, vers 410), et qu'il ne faudrait pas
  imiter souvent. (_Voltaire._)

    Mes pareils  deux fois ne se font point connotre,
    Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de matre.

  [940] N'y aurait-il pas ici une rminiscence dtourne
  de ces vers de Silius Italicus (livre XI, vers 345 et 346):

    _Cannas et Trebiam ante oculos Trasymenaque busta,
    Et Pauli stare ingentem miraberis umbram?_

    (_Note de M. Naudet._)

  [941] _Var._ Lui-mme prend le soin de les examiner. (1651-56)

  [942] _Var._ Le bruit de votre nom ne le rend pas jaloux,
        Je n'ose le penser; mais je ne puis vous taire. (1651-56)

  [943]: Par une erreur singulire, les ditions de 1660-68
  portent en tte de cette scne, ARASPE, pour ATTALE.

  [944] _Var._ Tous deux avoient plus dit qu'ils n'avoient rsolu.
  (1656)

  [945] Voyez tome I, p. 150, note 1.

  [946] Il y a ici comme un souvenir du dialogue qui termine la
  scne III de l'acte II du _Menteur_, et o Alcippe et Clarice se
  disent tour  tour l'un  l'autre, pour excuse et pour raison de
  leur refus, que le pre va descendre.

  [947] _Var._ Si je suis son rival, Madame, il est mon
  frre. (1651 et 52 A.)

  [948] _Var._ Quand ils font contre vous je les crois beaucoup moins.
  (1651-56)

  [949] L'dition de 1656 porte, par erreur, _suis_, pour
  _sens_.




ACTE IV.


SCNE PREMIRE

PRUSIAS, ARSINO[950], ARASPE.

    PRUSIAS.

    Faites venir le Prince, Araspe.

(Araspe rentre.)

                                    Et vous, Madame,
    Retenez des soupirs dont vous me percez l'me.
    Quel besoin d'accabler mon coeur de vos douleurs,             1125
    Quand vous y pouvez tout sans le secours des pleurs?
    Quel besoin que ces pleurs prennent votre dfense?
    Dout-je de son crime ou de votre innocence?
    Et reconnoissez-vous que tout ce qu'il m'a dit
    Par quelque impression branle mon esprit?                    1130

    ARSINO.

    Ah! Seigneur, est-il rien qui rpare l'injure
    Que fait  l'innocence un moment d'imposture?
    Et peut-on voir mensonge assez tt avort
    Pour rendre  la vertu toute sa puret?
    Il en reste toujours quelque indigne mmoire                  1135
    Qui porte une souillure  la plus haute gloire.
    Combien, en votre cour est-il de mdisants?
    Combien le Prince a-t-il d'aveugles partisans,
    Qui sachant une fois qu'on m'a calomnie,
    Croiront que votre amour m'a seul justifie?                  1140
    Et si la moindre tache en demeure  mon nom[951],
    Si le moindre du peuple en conserve un soupon,
    Suis-je digne de vous, et de telles alarmes
    Touchent-elles trop peu pour mriter mes larmes?

    PRUSIAS.

    Ah! c'est trop de scrupule, et trop mal prsumer              1145
    D'un mari qui vous aime et qui vous doit aimer.
    La gloire est plus solide aprs la calomnie,
    Et brille d'autant mieux qu'elle s'en vit ternie.
    Mais voici Nicomde, et je veux qu'aujourd'hui....


SCNE II.

PRUSIAS, ARSINO, NICOMDE, ARASPE, GARDES,

    ARSINO.

    Grce, grce, Seigneur,  notre unique appui!                 1150
    Grce  tant de lauriers en sa main si fertiles!
    Grce  ce conqurant,  ce preneur de villes!
    Grce....

    NICOMDE.

              De quoi, Madame? est-ce d'avoir conquis
    Trois sceptres, que ma perte expose  votre fils?
    D'avoir port si loin vos armes dans l'Asie,                  1155
    Que mme votre Rome en a pris jalousie?
    D'avoir trop soutenu la majest des rois?
    Trop rempli[952] votre cour du bruit de mes exploits?
    Trop du grand Annibal pratiqu les maximes?
    S'il faut grce pour moi, choisissez de mes crimes:           1160
    Les voil tous, Madame; et si vous y joignez
    D'avoir cru des mchants par quelque autre gagns,
    D'avoir une me ouverte, une franchise entire,
    Qui dans leur artifice a manqu de lumire,
    C'est gloire et non pas crime  qui ne voit le jour           1165
    Qu'au milieu d'une arme et loin de votre cour,
    Qui n'a que la vertu de son intelligence[953],
    Et vivant sans remords marche sans dfiance.

    ARSINO.

    Je m'en ddis, Seigneur: il n'est point criminel.
    S'il m'a voulu noircir d'un opprobre ternel,                 1170
    Il n'a fait qu'obir  la haine ordinaire
    Qu'imprime  ses pareils le nom de belle-mre.
    De cette aversion son coeur proccup
    M'impute tous les traits dont il se sent frapp.
    Que son matre Annibal, malgr la foi publique,               1175
    S'abandonne aux fureurs d'une terreur panique;
    Que ce vieillard confie et gloire et libert
    Plutt au dsespoir qu' l'hospitalit:
    Ces terreurs, ces fureurs sont de mon artifice.
    Quelque appas[954] que lui-mme il trouve en Laodice,         1180
    C'est moi qui fais qu'Attale a des yeux comme lui;
    C'est moi qui force Rome  lui servir d'appui;
    De cette seule main part tout ce qui le blesse;
    Et pour venger ce matre et sauver sa matresse,
    S'il a tch, Seigneur, de m'loigner de vous,                1185
    Tout est trop excusable en un amant jaloux.
    Ce foible et vain effort ne touche point mon me.
    Je sais que tout mon crime est d'tre votre femme;
    Que ce nom seul l'oblige  me perscuter;
    Car enfin, hors de l, que peut-il m'imputer?                 1190
    Ma voix, depuis dix ans qu'il commande une arme,
    A-t-elle refus d'enfler sa renomme?
    Et lorsqu'il l'a fallu puissamment secourir,
    Que la moindre longueur l'auroit laiss prir,
    Quel autre a mieux press les secours ncessaires?            1195
    Qui l'a mieux dgag de ses destins contraires?
    A-t-il eu prs de vous un plus soigneux agent
    Pour hter les renforts et d'hommes et d'argent?
    Vous le savez, Seigneur, et pour reconnoissance,
    Aprs l'avoir servi de toute ma puissance,                    1200
    Je vois qu'il a voulu me perdre auprs de vous;
    Mais tout est excusable en un amant jaloux:
    Je vous l'ai dj dit.

    PRUSIAS.

                           Ingrat! que peux-tu dire?

    NICOMDE.

    Que la Reine a pour moi des bonts que j'admire.
    Je ne vous dirai point que ces puissants secours              1205
    Dont elle a conserv mon honneur et mes jours,
    Et qu'avec tant de pompe  vos yeux elle tale,
    Travailloient par ma main  la grandeur d'Attale;
    Que par mon propre bras elle amassoit pour lui,
    Et prparoit ds lors ce qu'on voit aujourd'hui:              1210
    Par quelques sentiments qu'elle aye t pousse,
    J'en laisse le ciel juge, il connot sa pense;
    Il sait pour mon salut comme elle a fait des voeux;
    Il lui rendra justice, et peut-tre  tous deux.
      Cependant, puisqu'enfin l'apparence est si belle,           1215
    Elle a parl pour moi, je dois parler pour elle,
    Et pour son intrt vous faire souvenir
    Que vous laissez longtemps deux mchants  punir.
    Envoyez Mtrobate et Znon au supplice.
    Sa gloire attend de vous ce digne[955] sacrifice:             1220
    Tous deux l'ont accuse; et s'ils s'en sont ddits
    Pour la faire innocente et charger votre fils,
    Ils n'ont rien fait pour eux, et leur mort est trop juste
    Aprs s'tre jous d'une personne auguste.
    L'offense une fois faite  ceux de notre rang                 1225
    Ne se rpare point que par des flots de sang:
    On n'en fut jamais quitte ainsi pour s'en ddire.
    Il faut sous les tourments que l'imposture expire;
    Ou vous exposeriez tout votre sang royal
    A la lgret d'un esprit dloyal.                            1230
    L'exemple est dangereux et hasarde nos vies,
    S'il met en sret de telles calomnies.

    ARSINO.

    Quoi? Seigneur, les punir de la sincrit
    Qui soudain, dans leur bouche a mis la vrit,
    Qui vous a contre moi sa fourbe dcouverte,                   1235
    Qui vous rend votre femme et m'arrache  ma perte,
    Qui vous a retenu d'en prononcer l'arrt,
    Et couvrir tout cela de mon seul intrt!
    C'est tre trop adroit, Prince, et trop bien l'entendre.

    PRUSIAS.

    Laisse l Mtrobate, et songe  te dfendre:                  1240
    Purge-toi d'un forfait si honteux et si bas.

    NICOMDE.

    M'en purger! moi, Seigneur! vous ne le croyez pas[956]!
    Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte,
    Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte;
    Qu'il lui faut un grand crime  tenter son devoir,            1245
    O sa gloire se sauve  l'ombre du pouvoir[957].
      Soulever votre peuple, et jeter votre arme
    Dedans les intrts d'une reine opprime;
    Venir, le bras lev, la tirer de vos mains,
    Malgr l'amour d'Attale et l'effort des Romains,              1250
    Et fondre en vos pays contre leur tyrannie
    Avec tous vos soldats et toute l'Armnie,
    C'est ce que pourroit faire un homme tel que moi,
    S'il pouvoit se rsoudre  vous manquer de foi.
    La fourbe n'est le jeu que des petites mes,                  1255
    Et c'est l proprement le partage des femmes.
      Punissez donc, Seigneur, Mtrobate et Znon;
    Pour la Reine ou pour moi, faites-vous-en raison.
    A ce dernier moment la conscience presse;
    Pour rendre compte aux Dieux tout respect humain cesse;
    Et ces esprits lgers, approchant des abois,
    Pourroient bien se ddire une seconde fois.

    ARSINO.

    Seigneur....

    NICOMDE.

                 Parlez, Madame, et dites quelle cause
    A leur juste supplice obstinment s'oppose;
    Ou laissez-nous penser qu'aux portes du trpas                1265
    Ils auroient des remords qui ne vous plairoient pas.

    ARSINO.

    Vous voyez  quel point sa haine m'est cruelle:
    Quand je le justifie, il me fait criminelle;
    Mais sans doute, Seigneur, ma prsence l'aigrit,
    Et mon loignement remettra son esprit;                       1270
    Il rendra quelque calme  son coeur magnanime,
    Et lui pourra sans doute pargner plus d'un crime.
      Je ne demande point que par compassion
    Vous assuriez un sceptre  ma protection,
    Ni que pour garantir la personne d'Attale,                    1275
    Vous partagiez entre eux la puissance royale;
    Si vos amis de Rome en ont pris quelque soin,
    C'toit sans mon aveu, je n'en ai pas besoin.
    Je n'aime point si mal que de ne vous pas suivre,
    Sitt qu'entre mes bras vous cesserez de vivre;               1280
    Et sur votre tombeau mes premires douleurs
    Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleurs.

    PRUSIAS.

    Ah! Madame.

    ARSINO.

                Oui, Seigneur, cette heure infortune
    Par vos[958] derniers soupirs clora ma destine;
    Et puisque ainsi jamais il ne sera mon roi,                   1285
    Qu'ai-je  craindre de lui? que peut-il contre moi?
    Tout ce que je demande en faveur de ce gage,
    De ce fils qui dj lui donne tant d'ombrage,
    C'est que chez les Romains il retourne achever
    Des jours que dans leur sein vous ftes lever;               1290
    Qu'il retourne y traner, sans pril et sans gloire,
    De votre amour pour moi l'impuissante mmoire.
    Ce grand prince vous sert, et vous servira mieux
    Quand il n'aura plus rien qui lui blesse les yeux;
    Et n'apprhendez point Rome ni sa vengeance;                  1295
    Contre tout son pouvoir il a trop de vaillance:
    Il sait tous les secrets du fameux Annibal,
    De ce hros  Rome en tous lieux si fatal,
    Que l'Asie et l'Afrique admirent l'avantage
    Qu'en tire Antiochus, et qu'en reut Carthage.                1300
      Je me retire donc, afin qu'en libert
    Les tendresses du sang pressent votre bont;
    Et je ne veux plus voir ni qu'en votre prsence
    Un prince que j'estime indignement m'offense,
    Ni que je sois force  vous mettre en courroux               1305
    Contre un fils si vaillant et si digne de vous.


SCNE III.

PRUSIAS, NICOMDE, ARASPE[959].

    PRUSIAS.

    Nicomde, en deux mots, ce dsordre me fche.
    Quoi qu'on t'ose imputer, je ne te crois point lche;
    Mais donnons quelque chose  Rome, qui se plaint,
    Et tchons d'assurer la Reine, qui te craint.                 1310
    J'ai tendresse pour toi, j'ai passion pour elle;
    Et je ne veux pas voir cette haine ternelle,
    Ni que des sentiments que j'aime  voir durer
    Ne rgnent dans mon coeur que pour le dchirer.
    J'y veux mettre d'accord l'amour et la nature,                1315
    tre pre et mari dans cette conjoncture....

    NICOMDE.

    Seigneur, voulez-vous bien vous en fier  moi?
    Ne soyez l'un ni l'autre.

    PRUSIAS.

                              Et que dois-je tre?

    NICOMDE.

                                                   Roi.
    Reprenez hautement ce noble caractre.
    Un vritable roi n'est ni mari ni pre;                       1320
    Il regarde son trne, et rien de plus. Rgnez;
    Rome vous craindra plus que vous ne la craignez.
    Malgr cette puissance et si vaste et si grande[960],
    Vous pouvez dj voir comme elle m'apprhende,
    Combien en me perdant elle espre gagner,                     1325
    Parce qu'elle prvoit que je saurai rgner.

    PRUSIAS.

    Je rgne donc, ingrat! puisque tu me l'ordonnes:
    Choisis, ou Laodice, ou mes quatre couronnes.
    Ton roi fait ce partage entre ton frre et toi:
    Je ne suis plus ton pre, obis  ton roi.                    1330

    NICOMDE.

    Si vous tiez aussi le roi de Laodice,
    Pour l'offrir  mon choix avec quelque justice,
    Je vous demanderois le loisir d'y penser;
    Mais enfin pour vous plaire, et ne pas l'offenser,
    J'obirai, Seigneur, sans rpliques frivoles,                 1335
    A vos intentions, et non  vos paroles.
      A ce frre si cher transportez tous mes droits,
    Et laissez Laodice en libert du choix.
    Voil quel est le mien.

    PRUSIAS.

                            Quelle bassesse d'me,
    Quelle fureur t'aveugle en faveur d'une femme[961]?           1340
    Tu la prfres, lche!  ces prix glorieux
    Que ta valeur unit au bien de tes aeux!
    Aprs cette infamie es-tu digne de vivre?

    NICOMDE.

    Je crois que votre exemple est glorieux  suivre:
    Ne prfrez-vous pas une femme  ce fils                      1345
    Par qui tous ces tats aux vtres sont unis?

    PRUSIAS.

    Me vois-tu renoncer pour elle au diadme?

    NICOMDE.

    Me voyez-vous pour l'autre y renoncer moi-mme?
    Que cd-je  mon frre en cdant vos tats?
    Ai-je droit d'y prtendre avant votre trpas?                 1350
    Pardonnez-moi ce mot, il est fcheux  dire,
    Mais un monarque enfin comme un autre homme expire;
    Et vos peuples alors, ayant besoin d'un roi,
    Voudront choisir peut-tre entre ce prince et moi.
      Seigneur, nous n'avons pas si grande ressemblance,
    Qu'il faille de bons yeux pour y voir diffrence;
    Et ce vieux droit d'anesse est souvent si puissant,
    Que pour remplir un trne il rappelle un absent.
    Que si leurs sentiments se rglent sur les vtres,
    Sous le joug de vos lois j'en ai bien rang d'autres;         1360
    Et dussent vos Romains en tre encor jaloux,
    Je ferai bien pour moi ce que j'ai fait pour vous.

    PRUSIAS.

    J'y donnerai bon ordre.

    NICOMDE.

                            Oui, si leur artifice
    De votre sang par vous se fait un sacrifice;
    Autrement vos tats  ce prince livrs                        1365
    Ne seront en ses mains qu'autant que vous vivrez.
    Ce n'est point en secret que je vous le dclare;
    Je le dis  lui-mme, afin qu'il s'y prpare:
    Le voil qui m'entend.

    PRUSIAS.

                           Va, sans verser mon sang,
    Je saurai bien, ingrat! l'assurer en ce rang;                 1370
    Et demain....


SCNE IV.

PRUSIAS, NICOMDE, ATTALE, FLAMINIUS, ARASPE, GARDES.

    FLAMINIUS.

                  Si pour moi vous tes en colre,
    Seigneur, je n'ai reu qu'une offense lgre:
    Le snat en effet pourra s'en indigner;
    Mais j'ai quelques amis qui sauront le gagner[962].

    PRUSIAS.

    Je lui ferai raison; et ds demain Attale                     1375
    Recevra de ma main la puissance royale:
    Je le fais roi de Pont, et mon seul hritier[963];
    Et quant  ce rebelle,  ce courage fier,
    Rome entre vous et lui jugera de l'outrage;
    Je veux qu'au lieu d'Attale il lui serve d'otage;             1380
    Et pour l'y mieux conduire, il vous sera donn,
    Sitt qu'il aura vu son frre couronn.

    NICOMDE.

    Vous m'envoirez  Rome!

    PRUSIAS.

                            On t'y fera justice.
    Va, va lui demander ta chre Laodice.

    NICOMDE.

    J'irai, j'irai, Seigneur, vous le voulez ainsi;               1385
    Et j'y serai plus roi que vous n'tes ici.

    FLAMINIUS.

    Rome sait vos hauts faits, et dj vous adore.

    NICOMDE.

    Tout beau, Flaminius! je n'y suis pas encore:
    La route en est mal sre,  tout considrer[964],
    Et qui m'y conduira pourra bien s'garer.                     1390

    PRUSIAS.

    Qu'on le ramne, Araspe, et redoublez sa garde.
    Toi, rends grces  Rome, et sans cesse regarde
    Que comme son pouvoir est la source du tien,
    En perdant son appui tu ne seras plus rien.
      Vous, Seigneur, excusez si, me trouvant en peine[965]
    De quelques dplaisirs que m'a fait voir la Reine,
    Je vais l'en consoler, et vous laisse avec lui.
    Attale, encore un coup, rends grce  ton appui.


SCNE V.

FLAMINIUS, ATTALE.

    ATTALE.

    Seigneur, que vous dirai-je aprs des avantages[966]
    Qui sont mme trop grands pour les plus grands courages!
    Vous n'avez point de borne, et votre affection
    Passe votre promesse et mon ambition.
    Je l'avouerai pourtant, le trne de mon pre
    Ne fait pas le bonheur que plus je considre:
    Ce qui touche mon coeur, ce qui charme mes sens,              1405
    C'est Laodice acquise  mes voeux innocents.
    La qualit de roi qui me rend digne d'elle....

    FLAMINIUS.

    Ne rendra pas son coeur  vos voeux moins rebelle.

    ATTALE.

    Seigneur, l'occasion fait un coeur diffrent:
    D'ailleurs, c'est l'ordre exprs de son pre mourant;
    Et par son propre aveu la reine d'Armnie
    Est due  l'hritier du roi de Bithynie.

    FLAMINIUS.

    Ce n'est pas loi pour elle; et reine comme elle est,
    Cet ordre,  bien parler, n'est que ce qu'il lui plat[967].
    Aimeroit-elle en vous l'clat d'un diadme[968]               1415
    Qu'on vous donne aux dpens d'un grand prince qu'elle aime?
    En vous qui la privez d'un si cher protecteur?
    En vous qui de sa chute tes l'unique auteur?

    ATTALE.

    Ce prince hors d'ici, Seigneur, que fera-t-elle?
    Qui contre Rome et nous soutiendra sa querelle?               1420
    Car j'ose me promettre encor votre secours.

    FLAMINIUS.

    Les choses quelquefois prennent un autre cours;
    Pour ne vous point flatter, je n'en veux pas rpondre.

    ATTALE.

    Ce seroit bien, Seigneur, de tout point me confondre,
    Et je serois moins roi qu'un objet de piti,                  1425
    Si le bandeau royal m'toit votre amiti.
    Mais je m'alarme trop, et Rome est plus gale:
    N'en avez-vous pas l'ordre?

    FLAMINIUS.

                                Oui, pour le prince Attale,
    Pour un homme en son sein nourri ds le berceau;
    Mais pour le roi de Pont il faut ordre nouveau[969].          1430

    ATTALE.

    Il faut ordre nouveau! Quoi? se pourroit-il faire[970]
    Qu' l'oeuvre de ses mains Rome devnt contraire?
    Que ma grandeur naissante y ft quelques jaloux?

    FLAMINIUS.

    Que prsumez-vous, Prince? et que me dites-vous?

    ATTALE.

    Vous-mme dites-moi comme il faut que j'explique              1435
    Cette ingalit de votre rpublique.

    FLAMINIUS.

    Je vais vous l'expliquer, et veux bien vous gurir
    D'une erreur dangereuse o vous semblez courir.
      Rome, qui vous servoit auprs de Laodice,
    Pour vous donner son trne et fait une injustice:            1440
    Son amiti pour vous lui faisoit cette loi;
    Mais par d'autres moyens elle vous a fait roi;
    Et le soin de sa gloire  prsent la dispense
    De se porter pour vous  cette violence.
    Laissez donc cette reine en pleine libert,                   1445
    Et tournez vos desirs de quelque autre ct.
    Rome de votre hymen prendra soin elle-mme.

    ATTALE.

    Mais s'il arrive enfin que Laodice m'aime?

    FLAMINIUS.

    Ce seroit mettre encor Rome dans le hasard
    Que l'on crt artifice ou force de sa part:                   1450
    Cet hymen jetteroit une ombre sur sa gloire.
    Prince, n'y pensez plus, si vous m'en pouvez croire;
    Ou si de mes conseils vous faites peu d'tat,
    N'y pensez plus du moins sans l'aveu du snat.

    ATTALE.

    A voir quelle froideur  tant d'amour succde,
    Rome ne m'aime pas: elle hait Nicomde;
    Et lorsqu' mes desirs elle a feint d'applaudir,
    Elle a voulu le perdre et non pas m'agrandir.

    FLAMINIUS.

    Pour ne vous faire pas de rponse trop rude[971]
    Sur ce beau coup d'essai de votre ingratitude,                1460
    Suivez votre caprice, offensez vos amis:
    Vous tes souverain, et tout vous est permis;
    Mais puisqu'enfin ce jour vous doit faire connotre
    Que Rome vous a fait ce que vous allez tre,
    Que perdant son appui vous ne serez plus rien,                1465
    Que le Roi vous l'a dit, souvenez-vous-en bien.


SCNE VI.

    ATTALE.

    Attale, toit-ce ainsi que rgnoient tes anctres?
    Veux-tu le nom de roi pour avoir tant de matres?
    Ah! ce titre  ce prix dj m'est importun:
    S'il nous en faut avoir, du moins n'en ayons qu'un.           1470
    Le ciel nous l'a donn trop grand, trop magnanime,
    Pour souffrir qu'aux Romains il serve de victime.
    Montrons-leur hautement que nous avons des yeux,
    Et d'un si rude joug affranchissons ces lieux[972].
    Puisqu' leurs intrts tout ce qu'ils font s'applique,
    Que leur vaine amiti cde  leur politique,
    Soyons  notre tour de leur grandeur jaloux,
    Et comme ils font pour eux faisons aussi pour nous.


FIN DU QUATRIME ACTE.

  [950] Arsino joue prcisment le rle de la femme du malade
  imaginaire, et Prusias celui du malade qui croit sa femme.
  (_Voltaire._)

  [951] _Var._ Que si la moindre tache en demeure  mon nom.
  (1651-56)

  [952] Les ditions de 1654 et de 1656 portent: Tout rempli, pour
  Trop rempli.

  [953] _Var._ Qui ne sait qu'aller droit, ne craint que le tonnerre,
        Et n'a jamais appris que les ruses de guerre. (1651-56)

  [954] Voyez tome I, p. 148, note 3, et le _Lexique_.

  [955] L'dition de 1692 a chang _digne_ en _noble_.

  [956] Ce vers est beau, noble, convenable au caractre et  la
  situation; il fait voir tous les dfauts prcdents.
  (_Voltaire._)--Ce vers est si beau que Voltaire s'en est
  ressouvenu dans _OEdipe_ (acte III, scne II), en faisant dire par
  Philoctte  Jocaste:

    Qui? moi, de tels forfaits! moi, des assassinats!
    Et que de votre poux.... Vous ne le croyez pas!

    (_Palissot._)

  [957] _Var._ O sa gloire se sauve  l'ombre de pouvoir. (1651-56)

  [958] Th. Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent _mes_, au
  lieu de _vos_.

  [959] _Var._ PRUSIAS, NICOMDE, ARASPE, GARDES. (1651-60)

  [960] _Var._ Elle qui vous menace, elle qui vous gourmande,
        Voyez-vous pas dj comme elle m'apprhende? (1651-56)

  [961] _Var._ Quelle fureur t'aveugle en vertu d'une femme? (1651
  et 52 A.)

  [962] _Var._ Mais j'ai quelques amis qui le sauront gagner.
  (1651-56)

  [963] _Var._ Je le fais roi du Pont, et mon seul hritier. (1651
  et 52 A.)

  [964] _Var._ Le voyage est si long qu'avant que d'arriver,
        Qui le commence bien peut le mal achever.
        (PRUS. Qu'on le ramne [964-a], Araspe, et redoublez sa garde.)
        ATT. Seigneur.... PRUS. Rends grce  Rome, et sans cesse
          regarde. (1651-56)

      [964-a] L'dition de 1652 A, porte seule _ramne_, pour _remne_.

  [965] _Var._ Mais excusez, Seigneur, si me trouvant en peine.
  (1651-56)

  [966] _Var._ Seigneur, que vous dirai-je aprs tant d'avantages,
        Qu'ils sont mme trop grands pour les plus grands courages?
  (1651 et 52 A.)

  [967] _Var._ Cet ordre, cet aveu, n'est que ce qu'il lui plat.
  (1651-56)

  [968] _Var._ D'ailleurs, aimeroit-elle en vous un diadme.
  (1651-64)

  [969] _Var._ Mais pour le roi de Pont il faut ordre nouveau. (1651
  et 52 A.)

  [970] _Var._ Il faut ordre nouveau! Se pourroit-il bien faire
  (1651-56)

  [971] _Var._ Pour ne vous faire pas des rponses trop rudes
        Sur ces beaux coups d'essai de nos ingratitudes. (1651-56)

  [973] _Var._ Pour les connotre mal j'ai trop vcu chez eux.
        A leurs seuls intrts tout ce qu'ils font s'applique,
        Toute leur amiti cde  leur politique. (1651-56)
        _Var._ Et d'un si pesant joug affranchissons ces lieux.
  (1660-64)




ACTE V.


SCNE PREMIRE.

ARSINO, ATTALE.

    ARSINO.

    J'ai prvu ce tumulte, et n'en vois rien  craindre:
    Comme un moment l'allume, un moment peut l'teindre,
    Et si l'obscurit laisse crotre ce bruit,
    Le jour dissipera les vapeurs de la nuit.
    Je me fche bien moins qu'un peuple se mutine,
    Que de voir que ton coeur dans son amour s'obstine,
    Et d'une indigne ardeur lchement embras                     1485
    Ne rend point de mpris  qui t'a mpris.
    Venge-toi d'une ingrate, et quitte une cruelle,
    A prsent que le sort t'a mis au-dessus d'elle.
    Son trne, et non ses yeux, avoit d te charmer:
    Tu vas rgner sans elle;  quel propos l'aimer?               1490
    Porte, porte ce coeur  de plus douces chanes.
    Puisque te voil roi, l'Asie a d'autres reines,
    Qui loin de te donner des rigueurs  souffrir[973],
    T'pargneront bientt la peine de t'offrir.

    ATTALE.

    Mais, Madame....

    ARSINO.

                     Eh bien! soit, je veux qu'elle se rende:
    Prvois-tu les malheurs qu'ensuite j'apprhende?
    Sitt que d'Armnie elle t'aura fait roi,
    Elle t'engagera dans sa haine pour moi.
    Mais,  Dieux! pourra-t-elle y borner sa vengeance?
    Pourras-tu dans son lit dormir en assurance[974]?             1500
    Et refusera-t-elle  son ressentiment
    Le fer ou le poison pour venger son amant?
    Qu'est-ce qu'en sa fureur une femme n'essaie?

    ATTALE.

    Que de fausses raisons pour me cacher la vraie!
    Rome, qui n'aime pas  voir un puissant roi,                  1505
    L'a craint en Nicomde, et le craindroit en moi[975].
    Je ne dois plus prtendre  l'hymen d'une reine,
    Si je ne veux dplaire  notre souveraine;
    Et puisque la fcher ce seroit me trahir,
    Afin qu'elle me souffre, il vaut mieux obir.                 1510
    Je sais par quels moyens sa sagesse profonde
    S'achemine  grands pas  l'empire du monde.
    Aussitt qu'un tat devient un peu trop grand,
    Sa chute doit gurir l'ombrage qu'elle en prend.
    C'est blesser les Romains que faire une conqute,             1515
    Que mettre trop de bras sous une seule tte;
    Et leur guerre est trop juste, aprs cet attentat
    Que fait sur leur grandeur un tel crime d'tat.
    Eux, qui pour gouverner sont les premiers des hommes,
    Veulent que sous leur ordre on soit ce que nous sommes,
    Veulent sur tous les rois un si haut ascendant
    Que leur empire seul demeure indpendant.
      Je les connois, Madame, et j'ai vu cet ombrage
    Dtruire Antiochus et renverser Carthage.
    De peur de choir comme eux, je veux bien m'abaisser,
    Et cde  des raisons que je ne puis forcer.
    D'autant plus justement mon impuissance y cde,
    Que je vois qu'en leurs mains on livre Nicomde.
    Un si grand ennemi leur rpond de ma foi;
    C'est un lion tout prt  dchaner sur moi.                  1530

    ARSINO.

    C'est de quoi je voulois vous faire confidence;
    Mais vous me ravissez d'avoir cette prudence.
    Le temps pourra changer; cependant prenez soin
    D'assurer des jaloux dont vous avez besoin.


SCNE II.

FLAMINIUS, ARSINO, ATTALE.

    ARSINO.

    Seigneur, c'est remporter une haute victoire                  1535
    Que de rendre un amant capable de me croire:
    J'ai su le ramener aux termes du devoir,
    Et sur lui la raison a repris son pouvoir.

    FLAMINIUS.

    Madame, voyez donc si vous serez capable
    De rendre galement ce peuple raisonnable.                    1540
    Le mal crot; il est temps d'agir de votre part,
    Ou quand vous le voudrez, vous le voudrez trop tard.
    Ne vous figurez plus que ce soit le confondre
    Que de le laisser faire et ne lui point rpondre.
    Rome autrefois a vu de ces motions,                          1545
    Sans embrasser jamais vos rsolutions.
    Quand il falloit calmer toute une populace,
    Le snat n'pargnoit promesse ni menace,
    Et rappeloit par l son escadron mutin
    Et du mont Quirinal et du mont Aventin,                       1550
    Dont il l'auroit vu faire une horrible descente,
    S'il et trait longtemps sa fureur d'impuissante
    Et l'et abandonne  sa confusion,
    Comme vous semblez faire en cette occasion.

    ARSINO.

    Aprs ce grand exemple en vain on dlibre:                   1555
    Ce qu'a fait le snat montre ce qu'il faut faire;
    Et le Roi... Mais il vient.


SCNE III.

PRUSIAS, ARSINO, FLAMINIUS, ATTALE.

    PRUSIAS.

                                Je ne puis plus douter,
    Seigneur, d'o vient le mal que je vois clater:
    Ces mutins ont pour chefs les gens de Laodice.

    FLAMINIUS.

    J'en avois souponn dj son artifice.                       1560

    ATTALE.

    Ainsi votre tendresse et vos soins sont pays!

    FLAMINIUS.

    Seigneur, il faut agir; et si vous m'en croyez....


SCNE IV.

PRUSIAS, ARSINO, FLAMINIUS, ATTALE, CLONE.

    CLONE.

    Tout est perdu, Madame,  moins d'un prompt remde:
    Tout le peuple  grands cris demande Nicomde;
    Il commence lui-mme  se faire raison,                       1565
    Et vient de dchirer Mtrobate et Znon.

    ARSINO.

    Il n'est donc plus  craindre, il a pris ses victimes:
    Sa fureur sur leur sang va consumer ses crimes;
    Elle s'applaudira de cet illustre effet,
    Et croira Nicomde amplement satisfait.                       1570

    FLAMINIUS.

    Si ce dsordre toit sans chefs et sans conduite,
    Je voudrois, comme vous, en craindre moins la suite:
    Le peuple par leur mort pourroit s'tre adouci;
    Mais un dessein form ne tombe pas ainsi:
    Il suit toujours son but jusqu' ce qu'il l'emporte;          1575
    Le premier sang vers rend sa fureur plus forte;
    Il l'amorce, il l'acharne, il en teint l'horreur,
    Et ne lui laisse plus ni piti ni terreur.


SCNE V.

PRUSIAS, FLAMINIUS, ARSINO, ATTALE, CLONE, ARASPE.

    ARASPE.

    Seigneur, de tous cts le peuple vient en foule;
    De moment en moment votre garde s'coule;                     1580
    Et suivant les discours qu'ici mme j'entends,
    Le Prince entre mes mains ne sera pas longtemps;
    Je n'en puis plus rpondre.

    PRUSIAS.

                                Allons, allons le rendre,
    Ce prcieux objet d'une amiti si tendre.
    Obissons, Madame,  ce peuple sans foi,                      1585
    Qui las de m'obir, en veut faire son roi;
    Et du haut d'un balcon, pour calmer la tempte,
    Sur ses nouveaux sujets faisons voler sa tte[976].

    ATTALE.

    Ah! Seigneur.

    PRUSIAS.

                  C'est ainsi qu'il lui sera rendu:
    A qui le cherche ainsi, c'est ainsi qu'il est d.             1590

    ATTALE.

    Ah! Seigneur, c'est tout perdre, et livrer  sa rage
    Tout ce qui de plus prs touche votre courage;
    Et j'ose dire ici que Votre Majest[977]
    Aura peine elle-mme  trouver sret.

    PRUSIAS.

    Il faut donc se rsoudre  tout ce qu'il m'ordonne,           1595
    Lui rendre Nicomde avecque ma couronne:
    Je n'ai point d'autre choix; et s'il est le plus fort,
    Je dois  son idole ou mon sceptre ou la mort.

    FLAMINIUS.

    Seigneur, quand ce dessein auroit quelque justice,
    Est-ce  vous d'ordonner que ce prince prisse?               1600
    Quel pouvoir sur ses jours vous demeure permis?
    C'est l'otage de Rome, et non plus votre fils:
    Je dois m'en souvenir, quand son pre l'oublie.
    C'est attenter sur nous qu'ordonner de sa vie;
    J'en dois compte au snat, et n'y puis consentir.             1605
    Ma galre est au port toute prte  partir;
    Le palais y rpond par la porte secrte:
    Si vous le voulez perdre, agrez ma retraite;
    Souffrez que mon dpart fasse connotre  tous
    Que Rome a des conseils plus justes et plus doux;             1610
    Et ne l'exposez pas  ce honteux outrage
    De voir  ses yeux mme immoler son otage.

    ARSINO.

    Me croirez-vous, Seigneur, et puis-je m'expliquer?

    PRUSIAS.

    Ah! rien de votre part ne sauroit me choquer[978]:
    Parlez.

    ARSINO.

            Le ciel m'inspire un dessein dont j'espre            1615
    Et satisfaire Rome et ne vous pas dplaire.
      S'il est prt  partir, il peut en ce moment
    Enlever avec lui son otage aisment:
    Cette porte secrte ici nous favorise;
    Mais pour faciliter d'autant mieux l'entreprise,              1620
    Montrez-vous  ce peuple, et flattant son courroux,
    Amusez-le du moins  dbattre avec vous:
    Faites-lui perdre temps, tandis qu'en assurance
    La galre s'loigne avec son esprance;
    S'il force le palais, et ne l'y trouve plus,                  1625
    Vous ferez comme lui le surpris, le confus;
    Vous accuserez Rome, et promettrez vengeance
    Sur quiconque sera de son intelligence.
    Vous envoierez aprs, sitt qu'il sera jour,
    Et vous lui donnerez l'espoir d'un prompt retour,             1630
    O mille empchements que vous ferez vous-mme
    Pourront de toutes parts aider au stratagme.
    Quelque aveugle transport qu'il tmoigne aujourd'hui,
    Il n'attentera rien tant qu'il craindra pour lui,
    Tant qu'il prsumera son effort inutile.                      1635
    Ici la dlivrance en parot trop facile;
    Et s'il l'obtient, Seigneur, il faut fuir vous et moi:
    S'il le voit  sa tte, il en fera son roi;
    Vous le jugez vous-mme.

    PRUSIAS.

                             Ah! j'avouerai, Madame,
    Que le ciel a vers ce conseil dans votre me.                1640
    Seigneur, se peut-il voir rien de mieux concert?

    FLAMINIUS.

    Il vous assure et vie, et gloire, et libert;
    Et vous avez d'ailleurs Laodice en otage;
    Mais qui perd temps ici perd tout son avantage.

    PRUSIAS.

    Il n'en faut donc plus perdre: allons-y de ce pas.            1645

    ARSINO.

    Ne prenez avec vous qu'Araspe et trois soldats:
    Peut-tre un plus grand nombre auroit quelque infidle.
    J'irai chez Laodice, et m'assurerai d'elle.
    Attale, o courez-vous?

    ATTALE.

                            Je vais de mon ct
    De ce peuple mutin amuser la fiert.                          1650
    A votre stratagme en ajouter quelque autre.

    ARSINO.

    Songez que ce n'est qu'un que mon sort et le vtre,
    Que vos seuls intrts me mettent en danger.

    ATTALE.

    Je vais prir, Madame, ou vous en dgager.

    ARSINO.

    Allez donc. J'aperois la reine d'Armnie.                    1655


SCNE VI.

ARSINO, LAODICE, CLONE.

    ARSINO.

    La cause de nos maux doit-elle tre impunie?

    LAODICE.

    Non, Madame; et pour peu qu'elle ait d'ambition,
    Je vous rponds dj de sa punition.

    ARSINO.

    Vous qui savez son crime, ordonnez de sa peine.

    LAODICE.

    Un peu d'abaissement suffit pour une reine:                   1660
    C'est dj trop de voir son dessein avort.

    ARSINO.

    Dites, pour chtiment de sa tmrit,
    Qu'il lui faudroit du front tirer le diadme[979].

    LAODICE.

    Parmi les gnreux il n'en va pas de mme:
    Ils savent oublier quand ils ont le dessus,                   1665
    Et ne veulent que voir leurs ennemis confus.

    ARSINO.

    Ainsi qui peut vous croire aisment se contente!

    LAODICE.

    Le ciel ne m'a pas fait l'me plus violente.

    ARSINO.

    Soulever des sujets contre leur souverain,
    Leur mettre  tous le fer et la flamme en la main,            1670
    Jusque dans le palais pousser leur insolence,
    Vous appelez cela fort peu de violence?

    LAODICE.

    Nous nous entendons mal, Madame; et je le voi,
    Ce que je dis pour vous, vous l'expliquez pour moi.
      Je suis hors de souci pour ce qui me regarde;               1675
    Et je viens vous chercher pour vous prendre en ma garde,
    Pour ne hasarder pas en vous la majest
    Au manque de respect d'un grand peuple irrit.
    Faites venir le Roi, rappelez votre Attale,
    Que je conserve en eux la dignit royale:                     1680
    Ce peuple en sa fureur peut les connotre mal.

    ARSINO.

    Peut-on voir un orgueil  votre orgueil gal?
    Vous, par qui seule ici tout ce dsordre arrive;
    Vous, qui dans ce palais vous voyez ma captive;
    Vous, qui me rpondrez[980] au prix de votre sang             1685
    De tout ce qu'un tel crime attente sur mon rang,
    Vous me parlez encore avec la mme audace
    Que si j'avois besoin de vous demander grce!

    LAODICE.

    Vous obstiner, Madame,  me parler ainsi,
    C'est ne vouloir pas voir que je commande ici,                1690
    Que quand il me plaira, vous serez ma victime.
    Et ne m'imputez point ce grand dsordre  crime:
    Votre peuple est coupable, et dans tous vos sujets
    Ces cris sditieux sont autant de forfaits;
    Mais pour moi, qui suis reine, et qui dans nos querelles,
    Pour triompher de vous, vous ai fait ces rebelles,
    Par le droit de la guerre il fut toujours permis
    D'allumer la rvolte entre ses ennemis:
    M'enlever mon poux, c'est vous faire la mienne.

    ARSINO.

    Je la suis donc, Madame; et quoi qu'il en avienne[981],       1700
    Si ce peuple une fois enfonce le palais,
    C'est fait de votre vie, et je vous le promets.

    LAODICE.

    Vous tiendrez mal parole, ou bientt sur ma tombe
    Tout le sang de vos rois servira d'hcatombe[982].
    Mais avez-vous encor parmi votre maison                       1705
    Quelque autre Mtrobate, ou quelque autre Znon?
    N'apprhendez-vous point que tous vos domestiques[983]
    Ne soient dj gagns par mes sourdes pratiques?
    En savez-vous quelqu'un si prt  se trahir,
    Si las de voir le jour, que de vous obir?                    1710
      Je ne veux point rgner sur votre Bithynie:
    Ouvrez-moi seulement les chemins d'Armnie;
    Et pour voir tout d'un coup vos malheurs termins,
    Rendez-moi cet poux qu'en vain vous retenez.

    ARSINO.

    Sur le chemin de Rome il vous faut l'aller prendre;           1715
    Flaminius l'y mne, et pourra vous le rendre:
    Mais htez-vous, de grce, et faites bien ramer,
    Car dj sa galre a pris le large en mer.

    LAODICE.

    Ah! si je le croyois!...

    ARSINO.

                             N'en doutez point, Madame.

    LAODICE.

    Fuyez donc les fureurs qui saisissent mon me:                1720
    Aprs le coup fatal de cette indignit,
    Je n'ai plus ni respect ni gnrosit.
      Mais plutt demeurez pour me servir d'otage,
    Jusqu' ce que ma main de ses fers le dgage.
    J'irai jusque dans Rome en briser les liens,                  1725
    Avec tous vos sujets, avecque tous les miens;
    Aussi bien Annibal nommoit une folie
    De prsumer la vaincre ailleurs qu'en Italie[984].
    Je veux qu'elle me voie au coeur de ses tats
    Soutenir ma fureur d'un million de bras;                      1730
    Et sous mon dsespoir rangeant sa tyrannie....

    ARSINO.

    Vous voulez donc enfin rgner en Bithynie?
    Et dans cette fureur qui vous trouble aujourd'hui,
    Le Roi pourra souffrir que vous rgniez pour lui?

    LAODICE.

    J'y rgnerai, Madame, et sans lui faire injure.               1735
    Puisque le Roi veut bien n'tre roi qu'en peinture,
    Que lui doit importer qui donne ici la loi,
    Et qui rgne pour lui des Romains ou de moi?
    Mais un second otage entre mes mains se jette.


SCNE VII.

ARSINO, LAODICE, ATTALE, CLONE.

    ARSINO.

    Attale, avez-vous su comme ils ont fait retraite?             1740

    ATTALE.

    Ah! Madame.

    ARSINO.

                Parlez.

    ATTALE.

                        Tous les Dieux irrits
    Dans les derniers malheurs nous ont prcipits.
    Le Prince est chapp.

    LAODICE.

                           Ne craignez plus, Madame:
    La gnrosit dj rentre en mon me.

    ARSINO.

    Attale, prenez-vous plaisir  m'alarmer?                      1745

    ATTALE.

    Ne vous flattez point tant que de le prsumer.
    Le malheureux Araspe, avec sa foible escorte,
    L'avoit dj conduit  cette fausse porte;
    L'ambassadeur de Rome toit dj pass,
    Quand dans le sein d'Araspe un poignard enfonc               1750
    Le jette aux pieds du Prince. Il s'crie, et sa suite,
    De peur d'un pareil sort, prend aussitt la fuite.

    ARSINO.

    Et qui dans cette porte a pu le poignarder?

    ATTALE.

    Dix ou douze soldats qui sembloient la garder.
    Et ce prince....

    ARSINO.

                     Ah! mon fils, qu'il est partout de tratres!
    Qu'il est peu de sujets fidles  leurs matres!
    Mais de qui savez-vous un dsastre si grand?

    ATTALE.

    Des compagnons d'Araspe, et d'Araspe mourant.
    Mais coutez encor ce qui me dsespre.
      J'ai couru me ranger auprs du Roi mon pre;                1760
    Il n'en toit plus temps: ce monarque tonn
    A ses frayeurs dj s'toit abandonn,
    Avoit pris un esquif pour tcher de rejoindre
    Ce Romain, dont l'effroi peut-tre n'est pas moindre.


SCNE VIII.

PRUSIAS, FLAMINIUS, ARSINO, LAODICE, ATTALE, CLONE.

    PRUSIAS.

    Non, non; nous revenons l'un et l'autre en ces lieux
    Dfendre votre gloire, ou mourir  vos yeux.

    ARSINO.

    Mourons, mourons, Seigneur, et drobons nos vies
    A l'absolu pouvoir des fureurs ennemies;
    N'attendons pas leur ordre, et montrons-nous jaloux
    De l'honneur qu'ils auroient  disposer de nous.              1770

    LAODICE.

    Ce dsespoir, Madame, offense un si grand homme
    Plus que vous n'avez fait en l'envoyant  Rome:
    Vous devez le connotre; et puisqu'il a ma foi,
    Vous devez prsumer qu'il est digne de moi.
    Je le dsavouerois, s'il n'toit magnanime,                   1775
    S'il manquoit  remplir l'effort de mon estime,
    S'il ne faisoit paratre un coeur toujours gal.
    Mais le voici: voyez si je le connois mal.


SCNE IX.

PRUSIAS, NICOMDE, ARSINO, LAODICE, FLAMINIUS, ATTALE, CLONE.

    NICOMDE.

    Tout est calme, Seigneur: un moment de ma vue
    A soudain apais la populace mue.                            1780

    PRUSIAS.

    Quoi? me viens-tu braver jusque dans mon palais,
    Rebelle?

    NICOMDE.

             C'est un nom que je n'aurai jamais.
      Je ne viens point ici montrer  votre haine
    Un captif insolent d'avoir bris sa chane:
    Je viens en bon sujet vous rendre le repos                    1785
    Que d'autres intrts troubloient mal  propos.
    Non que je veuille  Rome imputer quelque crime:
    Du grand art de rgner elle suit la maxime;
    Et son ambassadeur ne fait que son devoir,
    Quand il veut entre nous partager le pouvoir[985].            1790
    Mais ne permettez pas qu'elle vous y contraigne:
    Rendez-moi votre amour, afin qu'elle vous craigne;
    Pardonnez  ce peuple un peu trop de chaleur
    Qu' sa compassion a donn mon malheur;
    Pardonnez un forfait qu'il a cru ncessaire,                  1795
    Et qui ne produira qu'un effet salutaire.
      Faites-lui grce aussi, madame, et permettez
    Que jusques au tombeau j'adore vos bonts.
    Je sais par quels motifs vous m'tes si contraire:
    Votre amour maternel veut voir rgner mon frre;              1800
    Et je contribuerai moi-mme  ce dessein,
    Si vous pouvez souffrir qu'il soit roi de ma main.
    Oui, l'Asie  mon bras offre encor des conqutes;
    Et pour l'en couronner mes mains sont toutes prtes:
    Commandez seulement, choisissez en quels lieux,               1805
    Et j'en apporterai la couronne  vos yeux.

    ARSINO.

    Seigneur, faut-il si loin pousser votre victoire,
    Et qu'ayant en vos mains et mes jours et ma gloire,
    La haute ambition d'un si puissant vainqueur
    Veuille encor triompher jusque dedans mon coeur?              1810
    Contre tant de vertu je ne puis le dfendre[986];
    Il est impatient lui-mme de se rendre.
    Joignez cette conqute  trois sceptres conquis,
    Et je croirai gagner en vous un second fils.

    PRUSIAS.

    Je me rends donc aussi, Madame; et je veux croire             1815
    Qu'avoir un fils si grand est ma plus grande gloire.
    Mais parmi les douceurs qu'enfin nous recevons,
    Faites-nous savoir, Prince,  qui nous vous devons[987].

    NICOMDE.

    L'auteur d'un si grand coup m'a cach son visage;
    Mais il m'a demand mon diamant pour gage,                    1820
    Et me le doit ici rapporter ds demain.

    ATTALE.

    Le voulez-vous, Seigneur, reprendre de ma main?

    NICOMDE.

    Ah! laissez-moi toujours  cette digne marque
    Reconnotre en mon sang un vrai sang de monarque.
    Ce n'est plus des Romains l'esclave ambitieux,                1825
    C'est le librateur d'un sang si prcieux.
    Mon frre, avec mes fers vous en brisez bien d'autres:
    Ceux du Roi, de la Reine, et les siens et les vtres.
    Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout l'tat?

    ATTALE.

    Pour voir votre vertu dans son plus haut clat;               1830
    Pour la voir seule agir contre notre injustice,
    Sans la proccuper par ce foible service;
    Et me venger enfin ou sur vous ou sur moi,
    Si j'eusse mal jug de tout ce que je voi.
    Mais, Madame....

    ARSINO.

                     Il suffit: voil le stratagme               1835
    Que vous m'aviez promis pour moi contre moi-mme.

(A Nicomde.)

    Et j'ai l'esprit, Seigneur, d'autant plus satisfait,
    Que mon sang rompt le cours du mal que j'avois fait.

    NICOMDE,  Flaminius.

    Seigneur,  dcouvert, toute me gnreuse
    D'avoir notre amiti doit se tenir heureuse;                  1840
    Mais nous n'en voulons plus avec ces dures lois
    Qu'elle jette toujours sur la tte des rois:
    Nous vous la demandons hors de la servitude,
    Ou le nom d'ennemi nous semblera moins rude.

    FLAMINIUS,  Nicomde.

    C'est de quoi le snat pourra dlibrer;                      1845
    Mais cependant pour lui j'ose vous assurer,
    Prince, qu' ce dfaut vous aurez son estime,
    Telle que doit l'attendre un coeur si magnanime;
    Et qu'il croira se faire un illustre ennemi,
    S'il ne vous reoit pas pour gnreux ami.                    1850

    PRUSIAS.

    Nous autres, runis sous de meilleurs auspices,
    Prparons  demain de justes sacrifices;
    Et demandons aux Dieux, nos dignes souverains,
    Pour comble de bonheur l'amiti des Romains.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.

  [973] _Var._ Qui n'auront point pour toi de rigueurs  souffrir,
        Et t'offriront les voeux que tu lui vas offrir. (1651-56)

  [974] _Var._ Pourras-tu dans son sein dormir en
  assurance? (1651-56)

  [975] _Var._ Le craint en Nicomde, et le craindroit en
  moi. (1651-56)

  [976] _Var._ Sur ses nouveaux sujets faire voler sa
  tte. (1651 et 52 A.)

  [977] _Var._ Flaminius, la Reine, et votre Majest
        (Aura peine elle-mme  trouver sret.) (1651-56).

  [978] _Var._ Ah! rien de votre part ne me sauroit choquer.
  (1651-56)

  [979] _Var._ Qu'elle mrite perdre et sceptre et diadme.
  (1651-56)

  [980] L'dition de 1682 porte: Vous, qui me rpondez, au
  prsent. Nous n'avons pas hsit  maintenir le futur, qui est la
  leon de toutes les autres ditions, y compris celle de 1692.

  [981] Dans les ditions antrieures  1663: _advienne_.

  [982] _Var._ Vous verrez une illustre et royale hcatombe.
  (1651-56)

  [983] _Var._ Et ne craignez-vous point que mes sourdes pratiques
        Ne vous aient enlev jusqu' vos domestiques? (1651-56)

  [984] Comparez le discours de Mithridate, dans la pice de Racine
  qui porte ce nom (acte III, scne 1):

    Annibal l'a prdit, croyons-en ce grand homme
    Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.

  [985] _Var._ Quand il veut entre nous partager ce pouvoir;
        Mais ne permettez point qu'elle vous y contraigne. (1651-56)

  [986] _Var._ Contre tant de vertu je ne puis le dfendre.
  (1651-56)

  [987] _Var._ Prince, saurons-nous point  qui nous vous devons?
  (1651-56)




  TABLE DES MATIRES
  CONTENUES DANS LE CINQUIME VOLUME.


  THODORE, VIERGE ET MARTYRE, tragdie chrtienne                   1

  Notice                                                             3

  A Monsieur L. P. C. B.                                             8

  Examen                                                            10

  Liste des ditions qui ont t collationnes pour les variantes
    de _Thodore_                                                   15

  THODORE                                                          17

  APPENDICE:

    I. Tragdie de _Sainte Agns_ par le sieur d'Aves. Argument
       de la prsente tragdie                                     101

   II. Vita S. virginis Theodor et Didymi martyris, ex
       Simeone Metaphraste                                         103

  III. Martyrium S. Theodor virginis  S. Ambrosio
       scriptum, libro secundo _de Virginibus_                     108

  HRACLIUS, EMPEREUR D'ORIENT, tragdie                           113

  Notice                                                           115

  Lettre de M. Viguier  M. Marty-Laveaux                          134

  A Monseigneur Seguier, chancelier de France                      141

  Au lecteur                                                       143

  Examen                                                           148

  Liste des ditions qui ont t collationnes pour les variantes
    d'_Hraclius_                                                  155

  HRACLIUS                                                        157

  ANDROMDE, tragdie                                              243

  Notice                                                           245

  DESSEIN DE LA TRAGDIE D'ANDROMDE                               258

  APPENDICE: L'_Andromde_, reprsente par la troupe
    royale au Petit-Bourbon, avec l'explication de ses
    machines                                                       279

  A M. M. M. M.                                                    291

  Argument                                                         292

  Examen                                                           299

  Liste des ditions qui ont t collationnes pour les variantes
    d'_Andromde_                                                  313

  ANDROMDE                                                        315

  DON SANCHE D'ARAGON, comdie hroque                            397

  Notice                                                           399

  A Monsieur de Zuylichem                                          404

  Argument                                                         411

  Examen                                                           414

  Liste des ditions qui ont t collationnes pour les variantes
    de _Don Sanche d'Aragon_                                       417

  DON SANCHE D'ARAGON                                              419

  NICOMDE, tragdie                                               495

  Notice                                                           497

  Au lecteur                                                       501

  Examen                                                           505

  Liste des ditions qui ont t collationnes pour les variantes
    de _Nicomde_                                                  509

  NICOMDE                                                         511


    FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


    Paris.--Imprimerie de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9.





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, Tome 05, by 
Pierre Corneille

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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     www.gutenberg.org

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