Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0062, 4 Mai 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0062, 4 Mai 1844

Author: Various

Release Date: July 22, 2014 [EBook #46373]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0062, 4 ***




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        L'ILLUSTRATION,
        JOURNAL UNIVERSEL.

        [Illustration.]

        N 62. Vol.--SAMEDI 4 MAI 1844.
        Bureaux, Rue de Seine 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois. 16 f.--Un an, 30 f.
        Prix chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

        Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 f.--6 mois. 17 f.--Un an, 32 f.
        Pour l'tranger,            --  10          --     20           --   40



SOMMAIRE,

Berton._Portrait_.--Histoire de la Semaine. Procd Roulliet (2e
article)._Gravure_.--Police de Roulage._Rouleau compresseur pour
l'empierrement des routes._--Salon de 1844. (6e article). Sculpture et
architecture. _Vellda, statue par M. Maindron; Adlade Kemble, statue
par M. Dantan jeune; Petite Paysanne bretonne, statue par M. Grass; le
Christ, statue par M. Husson, Matre-Autel, Dais et Bannire pour
Notre-Dame, par M. A. Couder_.--Le dernier des Commis-voyageurs, roman
par M. XXX. Chapitre VI. Le capitaine Poussepain.--Courrier de Paris.
_Concert des Tuileries le 1er mai; le jeune Ducrow au Cirque-Olympique;
Pas styrien dans par M. Cinezelli et mademoiselle Adlade. Vue
intrieure d'une Galerie de l'Exposition_.--Acadmie des Sciences.
Compte rendu des travaux pendant le dernier trimestre de 1843 et le
premier trimestre de 1844. _Trois Gravures._--Lettre d'un Voyageur
allemand sur la mer Noire.--Une Soire orientale  Paris. _Une scne de
l'Ours et le Pacha; Pas de l'Ours; la Polka, Pas des
Homards_.--Publications Illustres. La Nouvelle Hlose. _Cinq
Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Les Hannetons. _Deux Caricatures_
par Grandville.--Correspondances. Rbus.



Berton.

Cet artiste minent qui vient de s'teindre tait, depuis la mort de
Chrubini, le doyen des compositeurs franais. N en 1767, il se fit
connatre et remarquer, des 1786, par des travaux d'une grande
importance, qu'il serait difficile d'apprcier aujourd'hui (nous
ignorons si la partition en a t publie), mais qui dans le temps
tablirent trs-rapidement sa rputation. C'taient des oratorios, ou
pomes musicaux dont le sujet tait emprunt  l'histoire sainte. Il y
en a cinq dont on connat les titres: _Absalon, Jepht, David dans le
Temple, les Bergers de Bethlem_ et _la Gloire de Sion_. Tous furent
excuts, de 1786  1790, aux concerts spirituels, dont l'usage tait
dj tabli  cette poque. Berton ne trouva donc pas devant lui les
obstacles sans nombre qui, en France, arrtent si longtemps les
compositeurs  l'entre de la carrire, et qui font perdre  presque
tous les plus belles annes de leur vie. Cette heureuse exception est
facile  expliquer: le pre le Berton tait musicien lui-mme et
compositeur de mrite, il avait t directeur de l'Acadmie royale de
musique pendant plusieurs annes, puis il tait devenu chef d'orchestre
 ce thtre; et cette position influente le mit  mme d'aplanir toutes
les difficults qui, autrement, eussent infailliblement embarrass les
premiers pas de son fils.

Ds l'ge de quinze ans. Berton faisait partie de l'orchestre de
l'Acadmie royale de musique en qualit de violon. Tout en s'acquittant
de ses devoirs d'excutant, il se livrait avec ardeur  l'tude de la
composition musicale. Son premier matre fut Rey, successeur ou
coadjuteur de son pre  l'orchestre de l'Opra. Rey ne tarda pas 
dclarer sans mnagement  Berton le pre que son fils ne ferait jamais
rien qui vaille, et qu'il fallait lui chercher un autre tat. Le jeune
homme s'obstina, ainsi que font toujours les gnies mconnus. Rebut par
Rey, il s'adressa  Sacchini, qui depuis que Gluck et Puccini avaient
cess d'crire, tenait en France le sceptre de l'art musical. Sacchini,
plus clairvoyant que M. Rey, vit d'abord  quel homme il avait affaire.
Il l'aida de ses encouragements et de ses conseils, et ce fut sous la
direction de ce grand homme que Berton composa les oratorios dont nous
avons parl au dbut de cet article.

Ses succs au concert spirituel lui facilitrent l'accs du thtre. De
1787  1798, il fit reprsenter une douzaine d'opras, compltement
oublis aujourd'hui, ou dont on ne connat gure que les titres. On se
soutient seulement de _Ponce de Lon_, parce qu'il en avait fait  la
fois les paroles et la musique. Tous ont si compltement disparu, qu'il
nous est mme impossible de savoir aujourd'hui s'ils avaient mrit leur
sort.

L'anne 1798 vit clore le premier des ouvrages de Berton qui ft
destin  lui survivre, et celui de tous, peut-tre, qui a lev le plus
haut sa rputation. Nous parlons de _Montano et Stphanie_. Un air
dlicieux, plein de grce, de fracheur et de charme, un trio fort
habilement fait, un duo remarquable et deux finales d'un effet
trs-puissant, placeront Berton au rang des premiers compositeurs
d'alors, au niveau de Dalayrac, de Mhul, de Lesueur et de Chrubini.
Aprs _Montano et Stphanie_, tous ses bons ouvrages se succdrent, 
des intervalles rapprochs, dans l'espace de dix annes. _Le Dlire_
parut en 1799; _le Concert interrompu_, en 1802; _Aline, reine de
Golconde_, en 1803; _la Romance_, en 1804; _les Maris Garons_, en 1806;
Franoise de Foix, en 1809. Depuis cette poque, il alla toujours en
dclinant jusqu'en 1827, o le mauvais succs des _Petits Appartements_
l'obligea de renoncer dfinitivement au thtre.

Lors de l'organisation du Conservatoire en 1793, Berton y avait t
appel comme professeur d'harmonie. En 1815, il fut nomm professeur de
composition, en mme temps qu'il fut admis  l'Institut. Il a rempli ces
utiles fonctions avec zle, avec amour, et a form un grand nombre
d'lves, parmi lesquels on compte des musiciens trs-distingus. Tous
taient rests ses amis, fait bien honorable pour le matre!

[Illustration: Berton, compositeur franais.]

Berton tait un homme de moeurs douces, d'un caractre simple et
bienveillant. Le sort l'avait cruellement frapp dans les dernires
annes de sa vie: le cholra lui avait enlev coup sur coup son fils
an, F. Berton, professeur de chant et compositeur de mrite, et une
fille  laquelle il portait une vive affection. Quelques annes
auparavant, il avait perdu le plus jeune de ses enfants, Pierre Berton,
lve de l'cole de peinture, et qui donnait les plus belles esprances.
Ce malheureux jeune homme avait pri victime d'un excs de travail.

Berton fut nomm chevalier de la Lgion d'honneur en 1815 et officier en
1830. Il est trange que Napolon n'ait pas song  rcompenser un homme
de ce mrite, et qui avait obtenu ses plus grands succs sous le
consulat et sous l'empire. Berton n'avait pourtant pas les mmes titres
que Chrubini  la dfaveur du monarque. Sa musique tait facile et
chantante, et affectait les formes italiennes. Pasiello tait un de ses
modles de prdilection.

C'est dans la mlodie qu'il cherchait de prfrence ses moyens d'effets.
Ses partitions abondent en ides spirituelles, en motifs piquants, en
phrases gracieuses et expressives: son style est trs-lgant et son
got d'une puret irrprochable. Il n'avait pas la science de Chrubini;
la nature ne lui avait pas donn ce sentiment profond de l'effet
harmonique qui faisait la supriorit de Mhul. Cependant il y avait une
certaine originalit dans son harmonie; son instrumentation tait
habituellement trs-claire et avait quelquefois beaucoup d'clat. Berton
est incontestablement l'un des matres qui ont le plus honor l'cole
franaise, et sa mort a laiss un vide qui sera difficilement rempli.



Histoire de la semaine.

Vendredi de la semaine dernire on a entendu  la chambre des dputs M.
de Tocqueville, rapporteur, rsumer avec autant d'autorit que de talent
la longue discussion gnrale qui avait ouvert le dbat sur le projet de
rforme des prisons. L'orateur a dclin pour le systme cellulaire,
surtout pour celui qu'on demande aujourd'hui  appliquer dans nos
maisons de dtention, et qui est bien loin du confinement solitaire du
systme pensylvanien, la responsabilit des dsordres dplorables
survenus dans la sant et dans la raison d'un trop grand nombre de
prisonniers du Mont-Saint-Michel. Il a t amen  dclarer, dans cette
sance, comme on l'a rpt de nouveau dans la sance du mardi suivant,
que ces malheurs avaient t causs par des mises prolonges en cachots
souterrains, humides et compltement obscurs, ou en loges sous des
plombs brlants, par la privation de nourriture, enfin par de prtendues
punitions qui n'taient autre chose que d'atroces tortures. Loin de
pouvoir tre opposs  rtablissement du systme nouveau, ces bien
tristes exemples sont une preuve de la ncessit de changer le rgime
sous lequel ils se sont produits; de chercher  rendre les punitions
inutiles, et de faire surtout qu'elles n'aient jamais besoin d'tre
exemplaires; car alors elles sont souvent bien prs d'tre cruelles. M.
de Tocqueville a aussi rtabli un certain nombre de faits altrs ou
mconnus qui prouvent galement la ncessit de sortir de l'tat de
choses actuel et l'utilit de l'adoption du principe de la loi nouvelle:
l'accroissement continu des crimes dans une proportion suprieure 
l'accroissement de la population; le progrs effrayant des rcidives; la
formation dans les prisons d'une classe spciale de malfaiteurs,
endurcis au mal et aguerris  tous les crimes; le pril qui nat pour la
socit de cette source perptuelle de corruption qui jaillit chaque
anne des bagnes et des maisons centrales, et rejette au milieu des
honntes gens des millions de criminels, cent fois plus dpravs en
sortant de la prison qu'ils n'taient en y entrant. Il a fait ressortir
par cette dmonstration la ncessit vidente, pour combattre un pareil
mal, de sparer entre eux les condamns, que leur contact mutuel rend
chaque jour plus vicieux et plus redoutables, et la ncessit non moins
manifeste, pour oprer cette sparation, de recourir  des moyens
matriels, que ne saurait remplacer la loi du silence, impossible 
tablir, et dont la transgression continuelle maintient, quoi qu'on
fasse, la communaut de rapports et d'indocilit dont on reconnat les
dangers, et donne lieu  des punitions aussi svres que vaines.--La
Chambre, aprs ce rapport, constamment cout avec une religieuse
attention, et que des murmures d'approbation ont seuls, mais
frquemment, interrompu, a dclar,  une grande majorit, passer  la
discussion des articles. Ds ce moment, le principe de la loi a t
adopt par elle, et sa tche est maintenant d'amliorer dans ses dtails
le plan dont elle a adopt l'ide principale. Plusieurs articles ont
dj t vots.

Samedi et lundi, la Chambre a interrompu la discussion de cet important
projet pour s'occuper, dans la premire sance, de ptitions, et, dans
la seconde, de la vrification des pouvoirs de M. Charles Laffitte.--Une
ptition d'un ex-capitaine de hussards, le sieur de Vernon, a donn lieu
 des observations fort justes sur l'incertitude que jette sur la
position des officiers l'espce d'omnipotence que la loi de 1834, et
surtout une ordonnance royale de 1836, ont donne aux conseils
d'enqute. Forms sans garantie pour l'inculp, composs mme en grande
partie sur la dsignation du colonel avec lequel l'officier s'est trouv
en conflit, ces conseils, qui n'admettent pas de dfenseurs pour
celui-ci, sont exposs, on le voit,  admettre, au contraire, facilement
contre lui les prventions particulires. La Chambre a pass  l'ordre
du jour sur cette ptition; mais il est probable qu'une proposition
viendra plus directement la saisir de cette grave question.--La
vrification des pouvoirs de M. Charles Laffitte a fait natre un
troisime dbat plus vif encore que les deux premiers. M. Gustave de
Beaumont et M. Lon de Malleville ont soutenu que la Chambre n'avait en
aucune manire cherch le conflit que l'on voulait faire natre entre,
elle et le collge de Louviers; qu'elle avait dclar  la presque
unanimit voir un contrat, un march dans la soumission par M. Charles
Laffitte de l'embranchement de Louviers et dans son lection par le
collge lectoral de cet arrondissement; qu'il tait galement facile 
l'lu renvoy et au ministre de changer l'tat des choses en retirant
ou en rejetant la soumission que la Chambre et le cabinet lui-mme
avaient considre comme un moyen de corruption collective; que cela
n'avait pas t fait, et que tant que cela ne le serait pas, la
responsabilit de cette situation fcheuse devait porter uniquement sur
ceux qui la prolongeaient et non sur la Chambre, qui ne pouvait se
djuger et venir aujourd'hui sanctionner comme licite ce qu'elle a par
deux fois repouss comme immoral. Deux preuves ont t dclares
douteuses par M. le prsident, et le scrutin secret a donn 185 boules
contre l'admission de M. Charles Laffitte; 167 seulement ont appuy les
conclusions du bureau.--Il s'est produit dans ce vote un incident qui
dmontre de nouveau combien il est ncessaire et urgent de recourir  un
moyen de prvenir toutes les chances d'erreur dans les apprciations des
secrtaires. Deux d'entre eux avaient dclar positivement le vote par
assis et lev favorable  M. Charles Laffitte; un troisime exprimait
des doutes; le quatrime croyait la majorit contraire  l'admission. Si
le prsident, M. Debelleyme, qui remplaait M. Sauzet, se ft joint aux
deux secrtaires qui se trouvaient d'accord, l'erreur tait consomme,
et l'admission de M. Charles Laffitte tait sanctionne par l'autorit
du bureau prsum infaillible. Mais M. de Belleyme a partag les doutes
de l'un des secrtaires, et le rsultat du scrutin est venu dmontrer
combien ils taient fonds. Cet incident est grave aprs les reproches
d'erreur qui avaient prcdemment t adresss au bureau dans des
circonstances importantes, dans des questions de cabinet; il est grave
surtout aprs le parti qu'on a pris de repousser la proposition du vote
par division de M. Combarel de Leyval,  une majorit, on se le
rappelle, dclare elle-mme deux fois douteuse, et qui, en effet, n'a
t que de 181 voix contre 174.

La chambre des pairs a laiss puiser la liste fort longue des orateurs
inscrits pour la discussion gnrale de la loi sur la libert de
l'enseignement. On comprend combien il et t difficile aux derniers
venus de trouver encore des ides nouvelles  mettre, il leur a donc
fallu du courage pour user de leur droit d'inscription, et  la Chambre
une rsignation courtoise pour ne pas prononcer la clture. Quant  M.
le duc de Broglie, il ne s'est pas cru forc, par sa qualit de
rapporteur, de rsumer toutes ces redites, et s'est rserv sans doute
de s'expliquer, quand viendrait l'article 17, sur le maintien propos
par la commission d'un paragraphe qui a t l'objet de critiques qu'il
peut ne pas admettre, mais avec lesquelles il lui sera du moins
impossible de ne pas compter. Au ton, du reste, que prend cette
discussion, dans cette enceinte d'ordinaire si tranquille et si calme du
Luxembourg, nous comprenons qu'on ne recherche pas les occasions de
prendre la parole. M. de Sgur-Lamoignon a trs-durement trait M. de
Montalembert pour s'tre donn comme l'organe des catholiques, quand il
n'tait que celui des ultramontains; puis, aprs cette mercuriale lance
 droite, et qui avait dj caus un trs-grand moi dans la Chambre, M.
de Sgur-Lamoignon, se retournant vers la gauche, a pris personnellement
 partie M. Cousin, et lui a reproch d'avoir, par l'enseignement
philosophique qu'il a fait adopter, caus un mal de longtemps
irrparable, selon lui. Ces reproches ont t si personnels, que le
prsident, que la Chambre elle-mme en ont t tout dcontenancs.
Toutefois, M. Cousin y a rpondu avec dignit et fermet, et M. le
ministre de l'instruction publique lui-mme a retrouv dans cette
circonstance un peu de cette prsence d'esprit qui lui avait fait dfaut
dans quelques occasions rcentes. S'il en est des bonnes lois comme de
la lumire, si c'est du choc quelles doivent jaillir, la Chambre des
pairs fait tout ce quelle peut pour que son oeuvre soit irrprochable.
Toutefois, nous l'invitons  ne pas y travailler avec tant d'ardeur; les
gnraux qu'elle compte dans son sein n'avaient pas, depuis longtemps,
vu porter de semblables coups, assist  une bataille aussi furieuse,
aussi acharne.

Le Moniteur, qui d'ordinaire n'a  enregistrer,  pareille poque, que
des harangues de flicitations strotypes et des rponses royales dont
la forme bienveillante est ncessairement toujours un peu la mme, vient
de nous apprendre que l'ardeur de la chambre des pairs a fait irruption
aux Tuileries, et que le discours de M. l'archevque de Paris avait
ncessit de la part du roi une rponse trs-ferme et trs-digne. La
lutte que l'on disait d'abord n'tre qu'une querelle de cuistres et de
bedeaux s'est donc singulirement et dplorablement largie et leve.
Nous y avons toujours vu une question de libert, sans doute, mais aussi
une question de gouvernement, et nous faisons des voeux pour qu'une
solution prompte et nette vienne bientt mettre un frein aux passions
qui s'agitent des deux parts, et un terme  un dbat que l'ajournement
aigrirait  coup sr, et pourrait rendre compromettant.

L'Angleterre aussi a offert dans les sances de son parlement une
certaine animation. Un membre de la chambre des communes, qui s'est plus
fait remarquer par l'exaltation de son torysme et par la violence de son
langage que par le talent qu'il a montr et l'influence qu'il exerce 
la chambre, avait, durant les vacances de Pques, provoqu un meeting en
faveur du _bill de dix heures_, la proposition de lord Ashley. Dans
cette assemble, M. Ferrand accusa sir J. Graham d'avoir fait usage  la
chambre de faux documents, et d'avoir tent de suborner le prsident du
comit charg de faire un rapport sur son lection. Somm  la chambre
de s'expliquer sur cette inculpation, M. Ferrand, maintenant son dire
avec beaucoup de vivacit, s'engagea  fournir le lendemain toutes les
preuves qu'on pourrait dsirer pour la justification de son assertion.
Le lendemain venu, il dclara qu'il n'tait dispos  rtracter aucune
des expressions dont il s'tait servi, et qui d'ailleurs ne blessaient
l'honneur d'aucun membre de la chambre. Un immense clat de rire ayant
accueilli cette dclaration inattendue, et qui semblait, dans la pense
de son auteur, devoir tenir lieu de tout claircissement, M. Forrand
prit son chapeau et s'esquiva, laissant  ses collgues un geste de
mpris pour adieu. Sir Robert Peel dit gravement: Jamais on ne vit
dsappointement pareil depuis le jour o un escamoteur, qui avait promis
d'entrer dans une bouteille, disparut au moment d'excuter le tour. Les
rires recommencrent de plus belle; mais le ministre ne se contenta pas
pour lui de ce succs, et pour son collgue de cette rparation; il
demanda, en faveur de sir J. Graham, un ordre du jour motiv que la
chambre a adopt.--A la chambre des lords, on s'est vivement proccup
d'une mesure prise en dehors du gouvernement, et qui peut lui faire
natre des embarras srieux. Lord Ellenborough, gouverneur gnral des
Indes, vient d'tre rvoqu par la cour des directeurs de la compagnie.
Cette cour a en effet reu, d'un dit de 1784, des prrogatives qui lui
permettent, dans de certains cas, d'agir en vertu de sa seule volont,
et de rgler les affaires de l'Inde en dehors non-seulement de
l'initiative, mais mme du contrle du gouvernement. Elle est compose
de vingt-quatre membres lus par les porteurs d'actions de la compagnie,
qui sont au nombre de trois mille cinq cents environ. Chaque action est
de 50,000 francs. Lorsque les emplois de gouverneur gnral, de
gouverneur des prsidences, de commandant en chef de l'arme et de
conseillers d'tat pour l'Inde, viennent  vaquer, la cour des
directeurs propose, pour les remplir, une liste de trois personnes  la
chambre du contrle, et celle-ci soumet  la sanction royale les choix
qui lui paraissent les plus convenables: mais les directeurs peuvent
rvoquer le gouverneur gnral sans avoir  solliciter ou  attendre
aucun concours. Il est assez bizarre que cette dispense porte
prcisment sur celui de tous les droits qui touche le plus prs 
l'ensemble de la politique coloniale. Lord Ellenborough perd, avec son
poste, un pouvoir sans limites et un traitement de 900,000 francs. S'il
tait rest sept ans en fonctions, il aurait droit  une pension de
156,000 francs; mais la disgrce est venue l'atteindre bien avant ce
terme. Cette mesure a vivement irrit lord Wellington, qui portait un
intrt particulier au lord-gouverneur: elle doit amener prochainement
des explications  la chambre des lords; nous aurons  y revenir.

Les plaidoiries ont recommenc avec une activit nouvelle dans le procs
d'O'Connell, et la cour n'a point encore prononc d'arrt.

Le diffrend entre le bey de Tunis et la cour de Turin vient d'tre
concili par l'Angleterre, dont la mdiation avait t sollicite par la
puissance africaine. Il est assez digne d'attention de notre part que
notre intervention n'ait pas plutt t rclame, et que, voisins du
bey, ce ne soit pas  nous qu'il se soit adress pour une ngociation de
ce genre. On remarquera que, pendant que le bey donnait cette prouve de
confiance  l'Angleterre, il fallait toute la fermet de notre consul
pour dfendre auprs de lui les droits des Europens, dont le consul
anglais, dans une circonstance rcente et critique, faisait fort bon
march, par des considrations qui auraient une cause toute personnelle.

Les nouvelles du Portugal nous apprennent que la place d'Almda tient
toujours; mais les insurgs semblent esprer de l'Espagne un concours
que l'atonie o ce dernier pays est tomb lui fera vainement
attendre.--Quant aux journaux de Madrid, qui mritent une certaine
attention parfois, prcisment parce qu'ils n'ont aucune espce de
libert, et ne disent que ce que le gouvernement les autorise  dire,
l'affaire du Maroc les occupe toujours particulirement. En mme temps
qu'on y lit que le gnral Prim, qui s'est refus, dit-on,  se laisser
loigner volontairement, sous prtexte d'aller commander l'expdition
contre l'empereur, est _autoris de voyager pendant huit mois hors du
royaume_, on y voit aussi la note suivante que nous empruntons au
_Corresponsal_ du 24:

Suivant des lettres de Gibraltar, du 17, une crise extraordinaire et
d'une immense importance, relativement  la question espagnole, a lieu 
Maroc. Abd-el-Kader aspirerait au trne de Maroc et au khalifat qui y
est annex. Le gouverneur de Fez, la ville la plus importante de
l'empire, ainsi que d'autres personnages puissants approuveraient cette
pense, et l'on suppose que l'on obtiendrait l'approbation de la France.
L'Espagne devrait profiter de ce grand vnement, en agissant avec
promptitude. En traitant avec Abd-el-Kader, nous pourrions venger le nom
espagnol, et nous assurer un rayon autour de nos places fortes pour la
facilit du commerce, en offrant  ce chef arabe leur appui et des
secours en munitions, en armes et en artillerie. Nous ne pouvons croire
que les ministres de l'Escurial, dont nous venons d'illustrer les
poitrines de nos plus clatantes dcorations, aprs avoir reu de nous
l'accolade, aillent, sous prtexte de renverser l'empereur de Maroc,
s'unir avec Abd-el-Kader pour lui constituer une nouvelle souverainet
plus puissante que celle que nous travaillons si pniblement  dtruire.
Il peu probable que la France consente  se prter  ce nouvelle dition
du trait de la Tafna.

--S. A. R. madame la duchesse de Kent, mre de S. M. reine d'Angleterre,
est arrive aux Tuileries, dont les augustes htes lui font les honneurs
de Paris et de toutes merveilles qui y attirent en ce moment, et en
grand nombre des trangers de tous les rangs.



Procd Roulliet.

(3e article.--Voir t. I., p. 90; t. II, p. 265.)

Dans le numro du 23 dcembre 1843, nous avons cherch  exposer les
avantages des procds de M. Roulliet Nous avons dmontr qu'en calquant
ainsi la nature, on obtenait une exactitude de contours que l'art du
dessin le plus perfectionn est incapable d'atteindre; mais il est un
point sur quel nous n'avons pas insist suffisamment. Nous le faisons
d'autant plus volontiers ici, que cette portion importante l'invention a
de grandes applications  l'art et  l'industrie. Nous voulons parler du
grossissement. Tous les jours un peintre a besoin de grandir une figure
ou un tableau, et prfrera ncessairement une mthode gomtrique, on
grandit sa figure dans une proportion quelconque, sans altrer le moins
du monde sa forme et les dimensions relatives de ses diverses parties.
Pour l'industrie, l'application est encore plus directe. Les dessins des
chles, des toffes soie, etc., doivent tre d'abord amplifis avant de
pouvoir tre excuts en petit, car il est ncessaire de compter le
nombre de fils qui doivent tre compris entre les diffrents contours du
dessin. Un conoit donc que l'on prfre une mthode prompte et
rigoureuse  des ttonnements longs incertains.

Pour grandir nettement un dessin, il faut le tracer soit correctement,
soit en dcalquant de la gaze ou de la tarlatane sur une gaze
particulire dont on se sert quelquefois pour envelopper les pendules et
les flambeaux afin de les prserver des mouches. Cette gaze est connue
sous le nom de gaze gomme Sur cette gaze on tracera les contours et on
marquera les ombres avec de l'encre lithographique, puis on dposera
l'appareil comme on le voit dans la figure ci-jointe. A dfaut de la
gaze gomme, on peut employer une vitre.

La lampe est porte sur un pied dispos de manire  pouvoir tre leve
ou abaisse  volont. Sa flamme doit tre trs-petite, et se rduire,
autant que possible,  un point lumineux. On emploiera donc, si l'on
veut, une mche cylindrique trs-grle, ou bien une lampe  mche plate
prpare de la manire suivante: on coupera  l'extrmit de la mche
une bande rectangulaire d'environ deux ou trois millimtres de hauteur,
que l'on tera en ayant soin de laissera l'un des angles de la mche un
petit rectangle d'un millimtr de base sur deux ou trois de hauteur;
puis on baissera la mche jusqu' ce que le petit rectangle fasse seul
saillie au-dessus du rebord de la monture en cuivre; on allumera
l'extrmit du rectangle, et l'on placera la lampe de manire  ce que
la mche soit dans un plan perpendiculaire au petit cadre sur lequel se
trouve le dessin.

Le placement de la lampe exige quelques prcautions: il faut que la
flamme soit sur une droite horizontale passant par le centre gomtrique
du dessin, et  une distance convenable pour avoir le grandissement que
l'on dsire et des contours nets et bien tranchs. Si le dessin que l'on
veut grandir est lui-mme de grande dimension, alors les contours seront
largis et mal termins. Pour obvier  cet inconvnient, on partage
mentalement ou en ralit le cadre du dessin en deux rectangles gaux
par une ligne horizontale mene par le milieu des deux bords verticaux,
on en fait autant sur la toile destine  recevoir l'image grossie; puis
l'on place d'abord la lampe sur une ligne horizontale passant par le
milieu du rectangle suprieur, de faon  ce que le rectangle du grand
cadre soit compltement rempli par la moiti suprieure de l'image
grossie, et l'on calque sur ce cadre la portion de la figure ainsi
agrandie; ensuite on abaisse la lampe jusqu' ce qu'elle se trouve sur
la ligne horizontale passant par le milieu du rectangle infrieur, et
l'on calque cette partie  son tour. On conoit que l'on puisse, si cela
est ncessaire, partager la figure en quatre, en huit, en seize, etc.,
parties gales, et obtenir ainsi un grossissement indfini. Par cet
artifice, on vite l'largissement des traits et les pnombres qui les
rendraient incertains.

Le cadre sur lequel on reoit l'image grossie doit tre tendu avec du
papier blanc ou une toile prpare pour peindre, afin que l'ombre noire
fasse contraste avec le fond. Les peintres verront qu'on obtient ainsi
de trs-beaux effets d'ombres portes qu'il serait intressant de fixer
sur le papier. On dirait des dessins grandioses d'un relief
extraordinaire et d'un aspect sculptural.

Comme toute chose nouvelle, les procds de M. Roulliet ont t l'objet
de quelques critiques. On a dit que ce principe n'tait pas nouveau;
cela est vrai. Quiconque a sur une vitre suivi les contours des difices
qu'il voyait  travers cette vitre, a dcouvert le mme principe. Il y a
plus. Albert Durer a dcrit et figur un appareil tout  fait semblable
 celui de M. Roulliet Voy. _Magasin Pittoresque_, 1844, p. 107, sauf
que la gaze est remplace par un carreau de verre. M Roulliet ne
connaissait pas l'ouvrage d'Albert Durer, qui est fort rare et crit en
vieil allemand fort difficile  comprendre; mais l'et-il connu, cela
n'te, selon moi, rien  son mrite. L'appareil du peintre de Nuremberg
est d'une application difficile. Il dessinait sur la vitre avec un
pinceau, puis calquait son dessin sur du papier transparent. Quand avec
le fusain vous avez trac votre esquisse sur la gaze, vous l'appliquez
sur du papier, du carton, de la toile, du bois, du pltre, vous soulevez
 et l la gaze avec une pingle, et le dessin est transport. Cette
facilit, cette rapidit d'excution, sont de grands avantages. La
fragilit du carreau de vitre rend son emploi difficile dans un voyage:
qu'il se casse, et le dessinateur est dsarm. Est-il facile ensuite de
se procurer une vitre assez grande pour copier un homme de grandeur
naturelle? Un semblable appareil est-il transportable? ce double but est
au contraire atteint au moyen d'une grande gaze tendue sur un cadre
articul qui se replie sur lui-mme. On sait aussi qu'on peut dvelopper
des dessins faits sur des surfaces courbes en donnant  la gaze une
courbure semblable  celle de la surface dont on veut copier les
figures, et en dcalquant ensuite ces lignes sur une surface plane. Avec
la vitre, on ne saurait obtenir ce rsultat. Ainsi donc si le principe
n'est pas nouveau, l'application est nouvelle et faire voir comment un
principe peut s'utiliser dans la pratique, c'est le dcouvrir une
seconde fois. Les principes des applications les plus utiles, les plus
grandioses, n'taient pas nouveaux, et

                      Si parva licet componere magnis,

le principe des machines  vapeur est dans la marmite de Papin, ce qui
ne diminue pas, je pense, la gloire de Watt et de ses successeurs. Le
principe du grossissement n'est pas nouveau non plus, c'est celui de la
lanterne magique; mais pourquoi n'a-t-on pas eu plus tt l'ide de
l'utiliser? Quant  celui de la projection, il est entirement neuf, et
l'on a droit de s'tonner que les architectes n'aient pas trouv le
moyen de raliser l'ide de projection, et d'excuter un plan gomtral
sans mesurer une  une toutes les parties d'un difice. Mais  peine si
j'ose le dire  une poque o la spcialit est en si grand honneur, c
est un mdecin qui a dcouvert le principe des machines  vapeur, et un
paysagiste nullement gomtre, qui a rsolu un des plus beaux problmes
de la gomtrie pratique.

Quelques personnes ayant voulu se servir de l'appareil n'ont pas russi,
et s'en sont prises au procd. Peut-tre avais-je trop rpt qu'il
tait trs-facile de s'en servir. On me pardonnera donc de donner ici
quelques conseils utiles, pour le commenant, la condition premire,
_sine qua non_, c'est la parfaite immobilit de l'oeil, du cadre et de
l'objet qu'il veut dessiner; il fera donc bien d'appuyer solidement sa
tte contre un mur ou un autre obstacle immobile, et aura soin de ne pas
remuer la tte pendant qu'il fera son esquisse. Le cadre devra rester
aussi parfaitement immobile: celui-ci sera plac de faon  tre peu
clair, afin que la gaze soit  peine visible, tandis que l'objet 
calquer est en pleine lumire et prsente des contours bien tranchs et
bien visibles. Pour son coup d'essai, il n'essaiera pas de faire un
portrait; mais il s'exercera d'abord  suivre les contours d'une
arabesque, ceux d'un dessin de tapisserie, en ayant soin de le copier 
une petite distance, afin qu'ils ne soient pas trop petits sur la gaze;
mais si l'objet doit tre plac prs du cadre, l'oeil du dessinateur
doit en tre loign de cinq dcimtres environ. Ensuite on copiera de
gros meubles, un fauteuil, une commode, un lit avec ses rideaux. Aprs
huit jours de ces exercices, on essaiera un portrait. Le modle se
placera sur une chaise basse, de faon que sa tte soit solidement
appuye contre le dossier du modle. On rapprochera, autant que
possible, le cadre de la figure, et on dessinera d'abord rapidement le
profil sans se proccuper des dtails Les premiers essais ne seront que
des silhouettes. Puis on tchera de placer l'oeil, l'oreille, les
cheveux; ensuite on abordera des lignes de trois quarts, et enfin des
figures de face. J'ai dj vu trop de personnes russir en suivant cette
marche, pour ne pas affirmer qu'avec un peu de patience et de rflexion
tout le monde est capable d'en faire autant. A mesure que l'lve
acquerra de l'habitude, la plupart de ces prcautions deviendront
superflues, il calquera rapidement et srement les objets sans tre
drout par le moindre changement dans leur position relative. Pour tre
bien jug, le procd de M. Roulliet a besoin d'tre mieux connu et plus
rpandu. Le temps dcidera de son utilit, qui me parat incontestable,
du moment qu'on n'exige pas de lui ce qu'il ne peut donner et ce qu'il
n'a point promis.

Ch. M.



Routes et Police du Roulage.

En 1836, pour achever compltement nos routes, il nous restait une
longueur de 1,463 lieues  construire, et 986 lieues de lacunes 
rparer, Ces travaux exigeaient une dpense de 131 millions, savoir: 52
millions pour les rparations de routes, et 79 millions pour les
lacunes. La loi du 14 mai 1837 a pourvu  cet imprieux besoin en
mettant  la disposition du gouvernement des fonds extraordinaires, qui,
ajouts aux sommes annuellement portes au budget pour cet objet, et
rpartis sur une espace de douze annes, permettront, aprs ce laps de
temps, de voir terminer notre systme de viabilit intrieure.

Ce fonds extraordinaire tait de 84 millions, dont 60 devaient servir 
l'achvement des lacunes, et 24 concourir, avec les fonds annuellement
ports au budget aux rparations de parties de roules dgrades. Sur ces
81 millions, il avait t dpens, d'aprs le compte rendu de
l'administration des ponts et chausses, et jusqu'au 31 dcembre 1842,
savoir:

        Pour les travaux des lacunes... fr.           37,519,412 08 c.

        Pour les modifications de fortes rampes
        assimiles aux lacunes....                         1,881,510 89

        Pour les rparations extraordinaires.       22,914,895 34

        Total...........................                     fr.   3,315,818 31 c.

En 1842, on a rpar des lacunes sur 72 routes, sur 29, on a corrig des
rampes rapides, 108 ont pris part aux rpartitions extraordinaires; et
enfin, dans le cours de cette mme anne, on a livr  la circulation
environ 500 kilomtres de route neuve, et substitu plus de 100
kilomtrs de nouvelles portions de route d'un parcours facile 
d'anciennes voies, dont l'inclinaison opposait de graves obstacles au
roulage.

Nous ne parlerons pas des routes paves, parce qu'elles tendent chaque
jour  disparatre, et ne se conservent plus qu'aux environs de la
capitale, ou dans d'autres localits, qui peuvent, par le voisinage des
carrires, s'approvisionner facilement en matriaux. Nous nous
occuperons spcialement des routes empierres.

Ces routes se construisent par le procd suivant: on fait sur la
largeur dsigne, qui varie de 5  6 mtres, un lit de 0 m. 25 c. de
profondeur, que l'on remplit de pierres, ou mieux encore, de silex
concasss. On a soin de mettre les plus grosses au fond, les plus
petites et le gros gravier par-dessus. En rgle gnrale, aucune pierre
ne doit entrer dans la construction d'une bonne route, si elle ne peut
passer dans un anneau de 0 m. 06 c. de diamtre, dont chaque cantonnier
est pourvu  cet effet. Quand le lit de pierres est suffisamment nivel,
on fait passer dessus un rouleau dit compresseur.

Le rouleau compresseur est un cylindre creux en fonte que l'on promne
sur la chausse jusqu' ce que toutes ses parties soient enchevtres,
lies et mastiques ensemble  une profondeur gale  celle du lit de la
chausse. Les meilleurs rouleaux sont ceux qui, d'un poids de 6,000
kilog. environ, n'ont besoin que de six  huit chevaux pour les traner.
Ce sont des cylindres creux en fonte de 1 m. 30 c. de diamtre et
disposs de manire  porter la charge dessus. Un poids suprieur 
celui que nous indiquons et un plus grand nombre de chevaux, loin de
comprimer la route et de runir pour ainsi dire toutes ses parties en
une seule surface adhrente, l'crase, tandis que le passage et les
efforts d'un trop grand nombre de chevaux dispersent les pierres que le
rouleau compresseur a pour mission d'enchevtrer et de transformer en
une chausse parfaitement unie.

Cette opration doit se renouveler environ six fois de suite. C'est le
nombre  peu prs ncessaire pour que la route ait le tassement voulu
pour une bonne viabilit. Quelques ingnieurs, pour faciliter et
solidifier en mme temps l' agrgation des matriaux, jettent ensuite
dessus un lait de chaux ou d'argile, ou du gros sable ml d'eau:
d'autres croient pouvoir se passer cette prcaution.

La route une fois en bon tat de construction, il s'agit de la conserver
en bon tat d'entretien, et c'est la le plus difficile. C'est l'oeuvre
spciale des cantonniers sous la surveillance des piqueurs, conducteurs
et ingnieurs. Le bagage d'un cantonnier se compose d'une pioche, d'une
pelle, d'un racloir  enlever la boue et qui doit gnralement tre en
bois, afin de n'enlever de dessus la chauss que les parties tendres;
d'un balai, autant que faire se peut en gent ou en d'autres vgtaux
qui aient le moins possible de parties dures et ligneuses, d'une chane
 mtrer, d'un anneau de 0 m. 6 c. de diamtre et d'un piquet indiquant
son numro et celui de la route sur laquelle il est occup; il a sur son
chapeau une bande semi-circulaire ou une plaque en cuivre sur laquelle
est crit le mot cantonnier, et quelquefois aussi son numro. Il est, en
outre, porteur d'un livret qui doit tre reprsent aux ingnieurs et
conducteurs des ponts et chausses  toute rquisition.

On a reconnu, par l'exprience, que rien n'tait  la fois profitable et
plus efficace, pour maintenir une route en bon tat, que la rparation
immdiate et instantane des moindres dgels. C'est ici que les
ingnieurs se sont diviss: les uns, et  leur tte M. Berthaut-Ducreux,
ont prtendu que l'emploi du racloir tait le meilleur moyen pour
maintenir les routes en bon tat d'entretien; les autres, qui
reconnaissaient pour chef M. Dumas, soutenaient au contraire que
l'emploi du racloir, en dsagrgeant les molcules qui composaient la
chausse, empchait l'adhrence complte entre les parties qui doivent
la former, et tait par cela mme une cause d'avaries et de destruction
progressive; ils ajoutaient que la poussire tant le principe de la
boue, et la boue elle-mme,  cause de l'humidit quelle renferme, tant
pour les voies publiques un des agents les plus destructifs, il
suffisait d'enlever la poussire et les dtritus forms par l'usure au
fur et  mesure qu'ils se formeraient, pour avoir une route
continuellement en bon tat, et o les charrois les plus lourds ne
laisseraient pas seulement la trace d'un simple _fray_: qu'enfin le
balai, surtout le balai doux, le gent, par exemple, tait
merveilleusement propre  cet usage, et qu'au moyen d'un balayage
constant et intelligent, la route dbarrasse  chaque instant de tous
les corps qui par leur action peuvent amener son usure ou sa destruction
progressive, ne devait jamais s'user que paralllement  sa surface et
se maintenir continuellement en bon tat d'entretien. Des ce moment la
guerre fut dclare entre les partisans des deux systmes. On se battit
vaillamment  coups de brochures; les unes portaient pour pigraphe: _le
balai, le balai_; les autres, _le racloir, le racloir_: les dpartements
taient obligs de subir les doctrines des ingnieurs qui y rsidaient.
Les uns taient racls d'autorit, les autres balays.

Enfin une circulaire mane de M. Legrand, circulaire portant le n 5 et
la date du 25 avril 1839, sembla donner gain de cause au balai, qui
cependant, malgr cette haute protection, compte encore des ennemis
acharns et nombreux.

Toutefois, si l'exprience sert  quelque chose, comme cela est
probable, tout le monde peut se convaincre que les routes bien balayes
sont les meilleures, celles qui, en offrant la viabilit la plus
complte et la plus rgulire, consomment le moins de matriaux. Nous
n'en voulons pour exemple que le dpartement de la Sarthe, qui, sous
l'administration de M. Dumas, est devenu un dpartement modle.

Si le roulage dgrade les routes, dit cet ingnieur, c'est que les
routes sont ou mal construites ou mal entretenues. Retournons sa
proportion et disons: Qu'on ait des routes bien faites et bien
entretenues, et toute espce de roulage peut impunment circuler sur la
chausse sans la dgrader.

Si cette proposition est vraie, et c'est l'opinion de M. Dumas, nous le
demandons  tous les hommes de bonne foi: _A quoi sert une loi sur la
police du roulage?_ Le gouvernement n'a-t-il pas rempli tous ses devoirs
quand il a pourvu, par certaines mesures,  la scurit des voyageurs,
et ne se cre-t-il pas quelquefois des devoirs imaginaires?

Quoi qu'il en soit, M. Dumas, tenace comme tous les inventeurs, a voulu
absolument prouver  tout le monde la bont de son systme. Une norme
voiture  deux roues fut charge de pavs, de pierres, de granit,
jusqu' concurrence de 16,000 kilog. et attele de vingt chevaux. On la
fit rouler dans cet tat sur la premire route venue; M Dumas, aid dans
cette exprience de M. Dupuit, constata qu'une masse aussi pesante
non-seulement n'avait point fait d'ornires, mais mme n'avait pas
laiss derrire elle en roulant plus de trace dfray que toute autre
voiture charge d'un poids ordinaire. Ces deux ingnieurs constatrent
en outre un autre rsultat. Au bout d'un certain nombre de mtres de
parcours, il y eut avarie dans la voilure, un peu plus loin l'avarie
devint plus considrable, et enfin l'essieu se rompit sous la charge.

MM. Dumas et Dupuit en conclurent que si la cupidit des rouliers, des
commissionnaires de transports ou des messageries, les porte  charger
outre mesure, il peut leur arriver de briser ou d'user leur matriel,
mais non de dgrader la route, si toutefois elle est en bon tat, ce qui
est une condition indispensable.

En prsence de cette exprience, nous nous demanderons _A quoi sert une
loi sur la police du roulage?_

[Illustration: Rouleau compresseur pour l'empierrement des routes.]

Tout le monde sait qu'en France les lois sur la police du roulage ont
pour lment de vrification des machines dites _bascules_ et qui
servent  peser les chargements; c'est du moins leur but ostensible.
Quelques personnes prtendent que ces bascules n'ont d'autre but que de
donner des places  des individus dcors du nom de prposs, et qui,
avec l,000  1,500 fr. d'appointements annuels, trouvent le moyen
d'amasser en quelques annes dix molle livres de rente, mais quand nous
l'aurions vu, nous ne voudrions pas le croire. Quant  nous, nous avons
toujours t convaincu que les bascules servaient  peser les voitures;
c'est pour cela que nous sommes l'ennemi des bascules, qui ne peuvent
servir  constater exactement un poids, surtout s'il s'agit de voitures
servant au transport des voyageurs. Ainsi une diligence se fait peser 
une bascule avec un certain nombre de voyageurs; quelques minutes aprs
elle en prend deux ou trois pour se complter, son poids est chang, il
est quelquefois mme d'une assez grande diffrence avec un gal nombre
de voyageurs. Aujourd'hui il fait beau temps, vous passez sur une
bascule, et vous tes en rgle. Le lendemain, la route est mauvaise,
boueuse, vous avez un chargement moins fort, et cependant vous tes en
contravention; on vous compte comme poids et comme surcharge le nombre
de kilogrammes de terre, de boue, d'eau que vous portez avec vous, et
malgr vous, dans vos roues, autour du train, sur le coffre de la
voiture. On se demande alors si une semblable manire de procder n'est
pas une vritable iniquit, bien plus, c'est une iniquit gratuite et
inutile, s'il est vrai qu'une route en bon tat ne peut souffrir du
poids des chargements. Qu'on s'occupe donc de terminer les routes,
d'augmenter s'il le faut le nombre des cantonniers, et on aura plus fait
pour la viabilit du territoire que par ce luxe de lois tracassires et
fiscales qui touffent sous les amendes et les procs-verbaux le
dveloppement d'une foule d'industries. Que les routes de France soient
toutes, et sur tous les points, en bon tat de construction et
d'entretien, et les partisans les plus acharns des lois sur la police
du roulage, ces hommes qui ont la funeste manie de tout rglementer, ne
tarderont pas  tre convaincus que le roulage ne dgrade que les
mauvaises routes, et peut-tre dans un moment de bonne foi finiront-ils
par dire aussi: _A quoi sert une loi sur la police du roulage?_



Salon de 1844.--Sculpture et Architecture,

(6e article.--Voir t. III, p. 35, 71, 84, 103 et 131.)

On ne nous accusera pas de relguer le compte rendu de la sculpture et
de l'architecture dans les dernires colonnes de notre revue, comme s'il
s'agissait de remplir strictement un devoir. Nous faisons trve, pour un
moment,  la critique sur la peinture, et nous parcourons les salles
basses du Muse.

[Illustration: Vellda, statue en marbre par M. Maindron.]

Cette anne, disons-le tout d'abord, l'exposition de la sculpture est
trs-remarquable. MM. Bartholini de Florence, Bonnassieux, Bosio, Rgis
Breisse, Dantan an et jeune, Antoine Etex, Feuchre, Foyatier,
Gayrard, Husson, Jouffroy, Maindron, etc., ont leurs noms consigns sur
le livret.

Tout le monde a t d'accord sur l'exposition de sculpture, tout le
monde a compris les progrs immenses faits par nos artistes dans cette
branche de l'art.

Que nos lecteurs se rappellent, avant de regarder _la Vellda_ de M.
Maindron, ces phrases extraites des Martyrs: Cette femme tait
extraordinaire. Elle avait, ainsi que toutes les Gauloises, quelque
chose de capricieux et d'attirant. Son regard tait prompt, sa bouche un
peu ddaigneuse et son sourire singulirement doux et spirituel. Ses
manires taient tantt hautaines, tantt voluptueuses; il y avait dans
toute sa personne de l'abandon et de la dignit, de l'innocence et de
l'art. La dernire fois, elle resta longtemps appuye contre un arbre 
regarder les murs de la forteresse.

Tel est le portrait de Vellda, trac par M. de Chateaubriand. En le
traduisant avec le ciseau, M. Maindron courait de grands risques.

Chacun s'est cr une Vellda par l'imagination: autant de visiteurs,
autant de gots diffrents, et parmi eux, l'un sera satisfait, l'autre
prtendra que le caractre gaulois n'est pas assez indiqu; un autre
dira que les formes de cette femme n'appartiennent point  la vraie
plastique. Cette femme tait extraordinaire, dit M. de Chateaubriand.
Le sculpteur a comment la phrase du pote.

_Vellda_ ornera le jardin du Luxembourg.

Ne lui donnera-t-on pas quelque pendant?

_David_, de M. Bonnassieux, est une statue remarquable par l'nergie de
la figure et par le naturel de la pose. Le _Buste de madame la comtesse
de C..._ est admirable, et la tte d'tude en marbre de M. Bonnassieux a
droit  des loges.

Le model est le principal mrite de M. le baron Bosio, qui a taill
dans le marbre, pour la maison du roi, _l'Histoire et les Arts
consacrant les gloires de la France_. Pour nous, la composition de ce
groupe nous semble un peu suranne, mais l'excution est remarquable, et
l'Histoire, principalement, est sculpte de main de matre.

[Illustration: Adlade Kemble, tragdienne anglaise, statue par M.
Dantan jeune.]

[Illustration: Petite paysanne bretonne, statue par M. Grass.]

Comme toujours, les travaux de M. Dantan an accusent chez cet artiste
une grande habilet. _Louis de France_, dauphin, fils de Louis XVI, est
convenablement termin pour une statue en pltre; le _Buste de
Marie-Joseph de Saxe_, dauphin de France, nous plat moins, parce qu'il
a moins d'animation.--Quant  M. Dantan jeune, il faut le fliciter de
sa statue d'_Adlade Kemble_, lorsque, pour complter son exposition,
il nous a donn le buste de _M. Thalberg_, si originalement sculpt.
Adlade Kemble est taille avec le costume qu'elle revt dans le rle
de Norma, un de ses plus magnifiques rles. La figure a de l'expression,
les vtements sont comprhensibles; ce qui est beaucoup dire. Le _Buste
 M. Bentik_, par le mme, possde des qualit de premier ordre. Un
jeune sculpteur, M. Grass, a trouv dans les _Dernier Bretons_ de M.
mile Souvestre, le sujet d'une dlicieuse statue en marbre, pleine de
sentiment et d'expression, et qu'il nomme _Petite paysanne bretonne_.
Nous procderons ici comme nous l'avons fait en parlant de _la Vellda_
de M. Maindron. Ses cheveux noirs, dit M. Souvestre, retombaient par
mches onduleuses jusque sur son cou; une simple chemise serrait sa
taille frle, et sa courte jupe laissait voir tout entires ses jambes
brunes. Elle nous retardait, la tte lgamment penche, comme un oiseau
qui coute, et, ses deux petites mains poses sur une baguette blanche;
un de ses pieds tait repli sous elle, et l'autre pendant, dans une
gracieuse nonchalance, jouait avec des dbris humains.

[Illustration: Matre-Autel pour Notre-Dame, projet par M. A. Couder.]

M. Grass a russi  rendre l'expression de _la petite paysanne
bretonne_; c'est assez dire que sa statue est intressante.

[Illustration: Dais pour Notre-Dame, projet par M. A. Couder.]

[Illustration: Le Christ, statue par M. Husson.]

[Illustration: Bannire pour Notre-Dame, projet par M. A. Couder.]

M. Aristide Husson, dans son _Christ_, statue en pltre, s'est attach 
imiter la simplicit antique, pour la forme, et  reproduire le
sentiment chrtien, la pense profonde du catholicisme. Il ne faut pas
parler ici des difficults que M. Aristide Husson avait  vaincre,
puisque ces difficults ont t vaincues par lui, mais nous le
flicitons sur la manire dont il a excut sa statue. Les muscles n'ont
que peu de saillie, parce que celui dont les bourreaux se moquaient en
disant: Salut au roi des Juifs! demeurait impassible au milieu le
tous les outrages dont on l'abreuvait. La figure a la dignit
convenable, et les accessoires sont scrupuleusement rendus. Le _Christ_
de M. Husson gagnera  tre taill en marbre.

_La Madeleine mditant sur les saintes critures_, par M. Gechter, ne
brille pas par l'expression, ainsi que l'oeuvre de M. Grass. Model
parfait, travail excellent de la forme s'y rencontrent; mais on se
demande, en contemplant la Madeleine, si c'est l une grande pcheresse
repentante, ou une femme mlancolique ayant tout simplement un livre
ouvert sous les yeux; les accessoires seuls expliquent le sujet. Aussi,
tout en reconnaissant le talent de M. Gechter, nous lui conseillons de
ne plus retomber dans le dfaut que nous venons de lui reprocher, car
l'art de la sculpture consiste avant tout  rendre l'expression d'un
sentiment ou d'une passion.

Combien nous prfrons, sous ce rapport, la _Genevive de Brabant_, de
M. Gefs! Il est difficile qu'une statue ait plus de charme; la pose de
_Genevive de Brabant_ est d'un naturel parfait, et toutes les chairs
vivent et semblent avoir du mouvement. Le _Buste de Sa Majest le roi
des Belges_ a des formes un peu trop accuses; le _Buste de Sa Majest
la reine des Belges_ est ressemblant.

Que M. Antoine Etex se contente de sa rputation de statuaire: ses
tableaux sont remarquables, mais ses bustes sont tout  fait hors ligne;
ceux de _M. le duc d'Orlans_ et de _M. Odilon Barrot_ sont taills avec
cette nergie que nous avons toujours retrouve chez M. Etex; ceux de
_Madame Ad. B..._ et de _M. Sapey_ nous plaisent moins. L'auteur de Can
nous doit quelque groupe comme il sait les faire. A voir ce qu'il a
expos comme peintre, et ce qu'il a expos comme sculpteur, on dirait
qu'il a remplac le ciseau par le pinceau.

L'auteur de _Spartacus_, M. Foyatier, tait mal  l'aise pour faire la
statue d'_tienne Pasquier_, au moins pouvons-nous le croire. tienne
Pasquier, avocat, gnral de la cour des comptes sous Henri III, avait
une figure pleine de bonhomie, de noblesse et de caractre  la fois. Il
est difficile de retrouver tout cela dans la statue de M. Foyatier, 
laquelle il ne manque rien, d'ailleurs, sous le rapport du faire.

Pour M. Gayrard, la critique doit prendre deux tons diffrents: le louer
pour sa statue de l'_vque d'Hermopolis_, le blmer vertement pour son
_Henri IV combattant  Arques. Ce bas-relief en pltre est plus que
mdiocre: il est ridicule. Le livret nous apprend qu'il sera sculpt en
pierre et plac sur une des portes des ruines du chteau d'Arques; nous
esprons qu'il sera pralablement revu et corrig. L'auteur de la statue
de l'vque d'Hermopolis ne se compromettra pas, avec son bas-relief,
vis -vis de la postrit.

_Bossuet_, de M. Feuchre, mrite presque les mmes reproches que
l'_tienne Pasquier_, de M. Foyatier. Cependant Bossuet ressemble aux
portraits qui nous sont rests de lui. M. Feuchre prend sa revanche
avec l'_pisode de l'enlvement des Sabines_, groupe en bronze qui n'est
pas sans dfauts, mais dont les principales parties sont traites avec
supriorit.

Un jeune sculpteur, M. Rgis Breisse, dont tous les journaux ont parl,
 cause de son talent naturel et de sa position sociale, a expos
l'_Ange Gabriel_, statue en marbre. Les chairs ont du model, mais le
corps, dans son entier, manque un peu d'animation. L'_Ange Gabriel_
prouve nanmoins que M. Rgis Breisse fait des tudes srieuses et des
progrs rapides.

Le _Buste de madame la comtesse d'A..._ est le seul ouvrage que nous ait
envoy cette anne M. Bartolini, de Florence. Il est digne, de la
rputation acquise par le clbre sculpteur italien, surtout  cause de
la simplicit avec laquelle il est taill.

Ici ne se termine pas la liste des bons ouvrages exposs dans le salon
de sculpture, mais la place nous manque pour nous occuper de tous en
dtail. Aussi mentionnerons-nous rapidement les noms des artistes qui se
sont le plus distingus.

C'est m. Jules Klagmann, qui a envoy un cadre de _mdaillons_ contenant
deux modles de mdailles et quatre cavaliers provenant d'un vase
excut pour M. le duc d'Orlans;--c'est M. Louis Brian, qui a taill un
beau _Buste de M. de Lamartine_;--c'est M. Suc, dont la _Mlancolie_ a
toutes les qualits de forme qui recommandent une oeuvre de
sculpture;--c'est M. Ramus, qui, dans sa _Statue de M. Portalis_, a fait
preuve d'habilet;--c'est M. Molchneth, qui a assez bien russi la
_Statue du marchal Bessires_, duc d'Istrie;--c'est M. Maurice Borrel,
enfin, dont les _mdaillons_ sont trs-soigneusement travaills.

Maintenant, montons le grand escalier qui conduit aux belles galeries
des antiquits, galeries si curieuses, et que si peu de personnes
visitent avec attention; traversons ces salles admirables pour arriver 
celles dont l'architecture tapisse les murailles de toiles.
Occupons-nous des architectes.

L'architecture est la base des arts du dessin; la sculpture et la
peinture forment, pour ainsi dire, ses accessoires. A ce titre,
l'architecture doit avoir toutes nos sympathies. Mais nos lves de
l'cole royale la comprennent d'une faon si particulire, que nous
avouons tre presque toujours dsillusionn, lorsque nous jetons les
yeux sur tous les projets qu'ils exposent. Jamais ces projets ne
s'lveront  l'tat de ralits. Quelques-uns cependant sont en partie
applicables; ils nous intressent. D'autres sont des dessins de
monuments antiques; ils nous intressent plus encore. Un petit nombre,
enfin, doivent tre mis  excution, et proccupent la masse.

Tels sont les _tudes sur la runion du Louvre aux Tuileries_, par M.
Louis Badenier, et le _Projet d'embellissements partiels pour la
cathdrale de Paris_, par M. Amde Couder.

Restaurer l'glise de Notre-Dame est un travail immense, et devant
lequel on recule, si indispensable qu'il paraisse,  cause des frais
qu'il entranerait. Nos dputs, d'ailleurs, et surtout nos ministres,
ne gotent pas volontiers ces sortes de dpenses, qui contribuent  la
gloire de la nation, mais qui n'avancent en rien les questions
politiques ou celles des portefeuilles.

Une restauration partielle de l'glise de Notre-Dame pourrait leur
paratre autre chose qu'une rverie sans valeur. En un mot, de ce qu'une
amlioration complte est impossible, il ne rsulte pas qu'une
amlioration partielle soit impossible aussi.

Sans entrer dans de grands dtails sur les travaux que l'on devrait
excutera Notre-Dame, M. Amde Couder s'est seulement occup des
embellissements partiels dont cette glise a besoin. Il a fait: 1 un
matre-autel; 2 une chaire; 3 un banc d'oeuvre; 4 un costume pour les
suisses aux solennits nationales; 5 une tenue pour les suisses aux
ftes de l'glise; 6 une bannire de la Vierge; 7 un dais.

Tous ces accessoires sont inspirs par la pense catholique, et forment
un assemblage d'ornements qui ne s'cartent jamais du style religieux.

Le matre-autel est gothique pur, avec des candlabres, des panneaux et
des reliquaires, tels qu'on les voyait dans nos glises au moyen ge, 
l'poque de l'dification de Notre-Dame.

Ce matre-autel est remarquablement compos, et M. Amde Couder, en ne
le surchargeant pas de sculptures en bois, s'est rappel qu'au moyen ge
les matres-autels avaient de la simplicit; le dessus seul tait orn
avec profusion.

La chaire  prcher, de mme style, n'a pas cette lgance de nos
chaires modernes, surcharges de dtails qui ne s'harmonisent pas avec
l'objet auquel elles sont destines. Le genre draperie nous semble
cependant trop dvelopp dans la chaire  prcher de M. Amde Couder;
cela dit, nous admettons toute la composition.

Le banc d'oeuvre est sans contredit la meilleure innovation que l'on
puisse introduire dans le monument de Notre-Dame. Celui qui s'y trouve 
l'heure qu'il est, fait piti, littralement piti: ce sont des planches
et des bancs de bois disposs sans got et sans art. Le banc d'oeuvre,
comme on sait, est la place des marguilliers, des principaux, des
soutiens de l'glise. Une srie de panneaux sculpts en bois et
reprsentant des sujets religieux, forme la boiserie, dont le dessin est
sous nos yeux.

Nous n'avons rien  redire sur cet embellissement, tel qu'il est projet
par M. Amde Couder: sa grandeur est convenable; un peu plus de hauteur
lui donnerait plus d'importance. Que M. Amde Couder n'oublie pas que
le banc d'oeuvre est plac devant la chaire, et que l'lvation de
celle-ci nuit  l'apparence du premier.

Quant  la tenue propose pour les suisses aux solennits nationales, le
lecteur a droit d'exiger de nous une explication que nous allons lui
donner.

Cette tournure de hraut d'armes qui, du premier abord, semble ne se
rapporter en rien aux rites de l'glise, convient tout  fait aux
suisses dans les solennits nationales. L'glise de Notre-Dame est la
cathdrale de Paris; c'est l que se font les couronnements, les
mariages, les baptmes des princes; c'est l que se chantent les _Te
Deum_, que se font les crmonies funbres des hauts dignitaires. Le
suisse, dans ces grandes occasions, doit se mettre  l'unisson des
personnages qui sont parties intgrantes de la solennit. Il est
l'introducteur des laques et des militaires dans l'glise; son costume,
pour tre compltement emblmatique, a des insignes appartenant aux
trois ordres; dans les crmonies nationales, il est, avant toute chose,
militaire, hraut d'armes; le casque lui sied; la croix est peinte sur
sa poitrine.

Lorsqu'il s'agit simplement des ftes de l'glise, la tenue du suisse ne
doit plus avoir ce caractre chevaleresque dont il a t revtu pour les
grandes solennits. Son costume est beaucoup plus difficile  composer,
parce que le suisse reste toujours l'intermdiaire entre l'glise et les
fidles, le soutien de la foi, la force arme prtant son secours  la
religion. Il a aussi la croix peinte sur le coeur; il a le vtement
violet qui est propre aux vques; il a l'pe et la hallebarde, comme
gardien du temple. Quant  son chapeau, M. Amde Couder a t forc de
le composer entirement; c'est une fantaisie  laquelle il a voulu
donner le plus de caractre possible. Nous pensons qu'il a russi.

La bannire de la Vierge est dlicatement faite; les attributs en sont
ordonns avec got.

Le dais est vaste et d'un style en harmonie avec tous les autres
ornements de l'glise. Ce n'est plus ce genre de dais, avec panache, tel
qu'on en voit partout; ce n'est pas non plus cette simple tapisserie en
forme de tente comme on en trouve dans les villes d'Italie; c'est un
monument gothique sous lequel plusieurs prtres peuvent se tenir et
escorter celui qui porte le saint sacrement. La forme du dais adopte
par M. Amde Couder est,  notre avis, la seule convenable dans
l'glise de Notre-Dame, o les choses paraissent insuffisantes et
mesquines, toutes les fois qu'elles drogent au style gnral du
monument.

En rsum, le projet d'embellissements partiels pour la cathdrale de
Paris mrite qu'on s'y arrte, et tranche la question de restauration de
Notre-Dame. En reproduisant quelques dessins de M. Amde Couder, nous
avons voulu donner de la publicit  son travail. Ses projets peuvent,
sans beaucoup de frais, tre mis  excution; il faudrait cependant,
avec les ornements proposs, une demi restauration du vaisseau mme de
l'glise, afin de la nettoyer; qu'on nous pardonne cette expression.

D'autres travaux d'architecture exposs au Salon mritent toutes nos
sympathies. Les _tudes d'aprs les encadrements des loges de Raphal au
Vatican_, par M. Victor Baltard, accusent une grande conscience dans le
talent de cet architecte.

M. Auguste Magne a conu deux projets qui nous semblent trs-applicables
et trs-utiles. Le projet d'un Palais pour l'exposition des produits de
l'industrie, l'exposition annuelle et pour servir de bazar aprs la
dure de ces expositions vise plus  l'utilit qu' l'lgance, car la
faade est lourde, mais, avec quelques modifications, on pourrait
l'excuter. Le projet d'un _Hpital_ de convalescents  riger sur
l'emplacement des rues projetes dans la commune de Passy, prs de l'arc
de triomphe de l'toile, est heureux, et d'une utilit aussi peu
contestable que celle du palais de l'industrie. Les hpitaux ne seront
un vritable bienfait pour la population indigente de Paris que quand
les malades en sortiront en bon tat de sant, et non pas seulement en
convalescence.

Sous ce titre gnral, _l'Art dcoratif en Italie  diffrentes poques,
M Alexandre Denuelle a expos des tudes fort consciencieuses,
principalement en ce qui regarde peinture religieuse aux treizime et
quatorzime sicles,  la renaissance au seizime sicle. Cette dernire
tude comprend trois votes, dont deux, peintes par Raphal vers 1510,
dcorent deux des stances du Vatican; la troisime vote, qui fait
partie des stances Borgia, fut excute  mme poque par Pinturicchio,
d'aprs les dessins de Raphal.--Citons les dessins de M. Clerget, et la
Porte d'Arroux,  Autan, par M. douard Delbrouck. Les autres artistes
nous excuseront de ne pas nous tre occup de leurs travaux;
l'architecture tant un art suprieur sans doute mais tout spcial, qui
intresse beaucoup plus les savants que les hommes du monde,
l'_Illustration_ ne peut lui consacrer plus d'espace.



Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118 et 138.)


VI.

RECIT.--LE CAPITAINE POUSSEPAIN.

A mesure que Potard avanait dans sa confidence, son caractre ouvert et
jovial reprenait le dessus, et soit involontairement, soit  dessein, il
tmoignait  son jeune convive plus d'entranement et plus d'abandon.
Celui-ci, de son ct retrouvait peu  peu son aisance, et ne semblait
plus aussi press de fuir cet entretien. L'un tenait sa proie et
semblait jouer avec elle, l'autre commenait  se croire dsintress en
toute cette affaire, et sentait ses dfiances cder devant un sentiment
de curiosit. La vertu du liquide bourguignon contribuait  entretenir
cette sorte de trve, et Potard y puisait cette verve qui tourne si vite
 l'effusion et  l'attendrissement.

Beaupertuis, dit-il en poursuivant son rcit, je viens de vous narrer
les succs politiques du voyageur de commerce; vous allez peut-tre en
conclure qu'ils s'obtenaient aux dpens des affaires et nuisaient 
l'exploitation de la clientle. Il n'en est rien; le voyageur le plus
notoirement national tait toujours celui qui prenait le plus d'ordres.
Moi-mme si j'ai laiss un nom dans les fastes du voyage, c'est  des
refrains patriotiques que je le dois. Tel droguiste avait refus
obstinment un lot de cochenille, sous le prtexte que la marchandise
n'tait point assez argente, qui, sur une roman lance  propos,
revenait de sa prvention, trouvait la substance tinctoriale beaucoup
plus  son gr, et se la laissait mettre fort agrablement sur le dos.
J'ai fait, en ce genre de vritables tours de force. Permettez-moi de
vous citer un.

Il s'agissait d'une partie considrable de safran d'Espagne, pour
laquelle les Grabeausec avaient t indignement refait par une maison
d'Alicante. Mauvaise drogue, mle de corps trangers, pique par
l'humidit; triste affaire, en un mot. Quand les Espagnols se mlent de
camelote, ils n'y pargne pas la faon. Ordre de Lyon de placer cela 
tout prix. On m'envoie des chantillons un peu fards, mais affreux
nanmoins. Il n'y avait plus qu' payer d'audace. J'aborde un teinturier
d'Alsace, un gros faiseur, riche, rus, connaissant l'article jusqu'au
bout des ongles, qu'il avait excessivement noir. Cet homme avait vcu
toute sa vie dans le safran; il le manipulait, il en respirait chaque
jour le parfum, le portait  ses lvres pour en prouver la saveur, et
devait avoir, comme les canards levs au rgime de la garance, les os
colors en rouge. C'est une autopsie que je recommande  MM. les membres
de l'Institut; seulement, il faudra peut-tre attendre la mort du sujet
pour s'y livrer. Les canards l'ont bien passe, cela est vrai: mais le
teinturier dont je parle lverait peut-tre des objections de son
vivant. Ces gens-l ne sont pas  la hauteur de la science.

Quoi qu'il en soit, ce fut  cet industriel que je m'adressai pour
dbiter mon odieuse drogue. J'aime  prendre le taureau par les cornes.
Avec un sang-froid asiatique, je lui soumis mes chantillons.

--Pre Shoulmergerberger, ajoutai-je, voici la fleur de pois en fait de
safran; vous en avez la premire vue. Cent balles de ce numro! Un
march d'or! Je vous l'ai gard en ami, en vritable ami.

L'Alsacien appartenait  cette famille de manufacturiers flegmatiques
qui semblent mettre un prix  leurs paroles! tant ils s'en montrent
avares; il traitait d'ailleurs le franais d'une manire affligeante, et
avait ses raisons pour en user sobrement. A peine eut-il jet un coup
d'oeil sur l'chantillon que je lui dirais, qu'il le repoussa en disant:

--C'est ein ortire!

Traduction libre: C'est une ordure! Le mot tait humiliant, mais je ne
me tins pas pour battu; je revins  la charge. Prenant le safran 
pleines mains, je l'parpillai, je cherchai  en faire ressortir la
couleur,  le faire miroiter au soleil, trouver son jour,  le prsenter
sous son plus bel aspect.

Peine perdue: mon Alsacien ne dmordait pas de son opinion aussi
dplorable que laconique. J'eus beau relever les qualits de la
marchandise, exalter la vertu qu'elle aurait  l'emploi, dplorer
l'aveuglement du teinturier, rien ne put toucher mon homme; il resta
inflexible. Je comptais, comme dernire ressource, sur la proposition
d'un grand rabais,  la condition qu'il se charget de la partie
entire. Ce moyen choua comme les autres.

--C'est ein ortire, rptait-il, ein tridple ortire!

On ne pouvait pas le sortir de l; il en devenait fastidieux.
N'importe; je m'tais promis de lui colloquer mes safrans, et je rsolus
de tenir bon.

Le pre Shoulmergerberger ne subissait ici-bas qu'une seule influence,
celle de madame Shoulmergerberger et de ses deux filles. Comme les
Alsaciens de la vieille roche, le teinturier s'tait mari jeune, afin
de se voir revivre dans une srie de gnrations; et quoiqu'il n'et que
cinquante ans, il possdait dj un chantillon de la deuxime.
Cependant un nuage obscurcissait alors l'toile de sa maison. Son fils,
le seul mle de la famille, tait absent depuis cinq mois; Il parcourait
les ports de l'Amrique du Sud, afin d'y crer des dbouchs aux toiles
peintes. Cet exil volontaire faisait la douleur de madame
Shoulmergerberger, et l'objet de ses entretiens avec les deux
Shoulmergerberger que leur sexe rendait plus sdentaires. Ces femmes
changeaient l'expression de leurs craintes au sujet de l'absent, le
suivaient de l'oeil sur la carte du globe, et inondaient de larmes de
joie les lettres qui leur arrivaient de l'autre hmisphre. Pour peu
qu'on devint un habitu de la maison, il fallait s'associer  ces
explosions d'attendrissement,  ces scnes de regret.

C'est l-dessus que je basai mon plan d'attaque. Bon gr, mal gr,
l'Alsacien devait avaler mes safrans. Pour cela, j'entrepris les dames
Shoulmergerberger au point de vue de ce gros garon gar dans le
Nouveau-Monde; je leur parlai de l'Amrique comme d'un pays salubre et
favorable au dveloppement de la jeunesse; je leur fis une description
pleine d'intrt des produits alimentaires que le jeune exil trouvait
dans ces lointains climats, et des ananas gigantesques qu'il savourait 
son dessert; j'insistai sur les tudes morales qu'il recueillait chemin
faisant, et sur les trente ngres  qui il pouvait administrer librement
des coups de canne. Tout cela charmait, fascinait, consolait mes
Alsaciennes; je les voyais, au gr de mon rcit, pleurer ou rire, passer
par tous les genres d'motion. Au bout de deux sances, j'avais fait de
tels progrs dans leur esprit qu'elles ne pouvaient plus se passer de
moi; mon empire tait assur. Cependant le pre Shoulmergerberger
rsistait encore; les safrans lui paraissaient trop abominables; il
demandait du temps, voulait voir d'autres chantillons, enfin cherchait
des biais. Je me dcidai  frapper le grand coup. Un soir, toute la
famille se trouvait rassemble, et l'on fit un appel  mon talent de
chanteur. J'tais en voix; je me promis une scne de larmes. En
l'honneur du membre de la famille domicili aux antipodes, j'annonai
une barcarolle de circonstance, l'_Exil_, de Branger, et je commenai:

        Qu'il va lentement le navire
        A qui j'ai confi mon sort!

A ces accents tendres comme le hautbois et dchirants comme la
cornemuse, il fallait voir l'auditoire. On me buvait des yeux, mon cher,
on me dvorait; je sentais tous ces coeurs palpiter sous ma voix. Les
trois femmes Shoulmergerberger semblaient fondre d'motion; leurs seins
taient haletants, leurs narines dilates outre mesure. J'avais calcul
mes effets et gradu mes impressions; chaque couplet levait d'un degr
l'chelle de l'panouissement. J'arrivai ainsi au dernier:

        Oui, voil les rives de France,
        Oui, voil le port vaste et sr.....

L'illusion tait complte, on et cru que le jeune homme allait
dbarquer; sa famille s'lanait dj au-devant de lui. Il faut dire que
je dtaillais chaque mot avec un art, une expression pleine d'onction et
de mlancolie. Jamais je n'ai t plus beau que ce soir-l; il
s'agissait de cent balles de safran:

                France adore,
                Douce contre,
        Aprs un an enfin je te revois.

Je crois mme, Dieu me pardonne, que je me permis quelques variantes au
point de vue du l'Alsace et de cette runion de famille, le tout pour
arriver au bouquet:

        Ah! que mon me est attendrie,
        L furent mes premiers amours;
        L ma mre m'attend toujours.
                  Saint  ma patrie!

Beaupertuis, faut-il vous le dire?  ce dernier trait, je m'effrayai
moi-mme de mon triomphe. Il y avait dans le timbre de ma voix quelque
chose de si pntrant quand je chantai _l ma mre m'attend toujours_,
que madame Shoulmergerberger n'y rsista plus: elle tomba pme comme
une carpe; ses deux filles ne voulurent pas tre en reste et tournrent
l'oeil de leur ct, tandis que le teinturier, en proie  des sanglots
incroyables, se prcipitait dans mes bras, me pressait sur son coeur et
me faisait entendre ces mots flatteurs, quoique entrecoups:

--Bodard! g brends fotre bardie t zavrans!

C'est--dire, en dialecte franais, que mon affaire tait enleve.
Voil le triomphe de la romance.

Si je vous ai communiqu cette anecdote, jeune homme, ce n'est pas pour
en tirer personnellement vanit: il y a longtemps que Potard a sacrifi
ce sentiment puril sur l'autel de l'exprience. J'ai voulu seulement
vous prouver que le patriotisme, loin de nuire aux autres qualits du
voyageur, en est le complment ncessaire. Que d'affaires j'ai entames
ainsi par la politique, afin de les rsoudre d'une manire plus prompte
et plus sre! Trois ou quatre calembours sur la prise du Trocadro m'ont
donn six mois de vogue; j'ai inscrit cinquante commissions sur mon
carnet  l'aide d'un bon mot sur M. de Castelbajac. L'picier ne sait
pas rsister  de tels moyens; la politique le flatte, il s'honore de la
comprendre Tenez, Beaupertuis, voyez-vous cette maison qui s'lve en
face de nous?

--Celle du mercier, pre Potard? rpondit le jeune homme.

--Oui, douard; mais le mercier n'est pour rien dans les souvenirs que
j'y rattache. Je remonte plus haut dans le cours des temps, et je sens,
 cette vue, mes yeux se mouiller de larmes. Encore une maison dont la
politique m'a ouvert l'accs! Mon Dieu! mon Dieu! que de deuil a plan
sur cette enceinte! Rien que d'y penser, je sens mon coeur se fondre
comme une grenade, ajouta le voyageur, devenu triste et pensif; la force
me manque pour achever.

--Eh bien! pre Potard, remettons la suite  un autre jour, lui dit
douard, s'associant  cette douleur.

--Non. Beaupertuis, il faut boire le calice jusqu' la lie, reprit le
troubadour en se versant un verre de bourgogne:  quoi bon reculer?
L'heure est venue de drouler cette lamentable histoire. Prtez-moi donc
attention.

Il y a dix-huit ans de cela (vous voyez que mes souvenirs datent de
loin), cette maison tait occupe par le plus insociable, le plus
farouche de tous les guerriers. On le nommait Poussepain; un vieux de la
vieille, dcor de la main du grand homme, brave comme un Csar, mais
bte  manger du trfle, et parvenu au grade de capitaine aprs
vingt-cinq ans de service. Dans son beau temps, il composait un superbe
officier de dragons; mais il avait pass par tant d'preuves, s'tait vu
entamer le cuir si souvent, avait t rti et gel tant de fois, que pas
un de ses membres ne restait intact, et que la peau de son visage avait
pris l'aspect du parchemin. Des yeux de chat sauvage animaient sa
physionomie et lui donnaient un air de duret extraordinaire; son nez
arrondi en virgule avait quelque chose de fier et d'imprieux comme le
bec de l'aigle, toute sa personne se ressentait de ces habitudes
militaires que l'empire a naturalises parmi nous; il commandait chez
lui dans les mmes termes qu'au rgiment, et traitait comme des
Prussiens les voyageurs qui frappaient  sa porte.

Car, il est temps de vous le dire, le capitaine Poussepain, aprs le
licenciement de l'arme de la Loire, s'tait retir  Dijon, sa patrie;
et avec les fonds provenant de son patrimoine, il avait ouvert un
magasin d'picerie et une fabrique de moutarde. Un homme aussi irritable
choisir un tel commerce, c'tait folie. Sa marchandise devait lui monter
au cerveau, et j'en ai fait la triste exprience. Quand je connus
Poussepain, le troupier s'tait retranch dans sa manufacture comme dans
un fort devant lequel venaient chouer toutes les sollicitations, toutes
les offres de service. Il ne voulait, sous aucun prtexte, entendre
parler des voyageurs de commerce, qu'il nommait des flibustiers, des
pipeurs, des galriens. Impossible d'entamer avec lui une affaire;
quelques commissionnaires des ports de mer avaient le monopole de ses
approvisionnements, et il ne voulait  aucun prix nouer de nouvelles
relations.

Parmi les motifs auxquels on attribuait ce squestre, il en tait un
qui devait agir vivement pour les esprits chevaleresques et aventureux.
Peu d'annes auparavant, Poussepain avait pous une jeune femme, et
veillait comme un ex-dragon sur cette autre toison d'or. On racontait
des merveilles de la beaut de cette victime, que le troupier avait
associe  ses cicatrices. Elle se nommait Agathe et appartenait  une
famille de pauvres gens dont elle avait assur l'existence par son
mariage. Du reste, on la voyait peu; jamais elle ne descendait ni dans
le magasin, ni dans la fabrique;  peine avait-elle la libert de
visiter ses parents. Pour charmer ses loisirs, Poussepain lui racontait
la campagne d'gypte, o il avait figur comme marchal des logis des
dromadaires et comme pestifr de Jaffa. C'tait l'une des grandes
distractions de la jeune pouse,  moins que le capitaine ne prfrt
l'initier au passage de la Brsina, o il avait jou un rle
trs-dramatique. La pauvre Agathe subissait dix fois par mois les mmes
rcits, et s'endormait profondment au bruit de ces grandes batailles.

Voil ce qui se disait dans le public au sujet de la maison, et les
tables d'hte du Chapeau-Rouge, de la Galre, de la Cloche,
retentissaient chaque jour de nouveaux dtails au sujet de
l'ex-capitaine et de son invisible moiti. Longtemps j'coutai ces
propos sans y prter aucune attention. Un picier de plus un de moins
dans la capitale de la Bourgogne n'tait pas une si grande affaire que
cela valt la peine d'y songer Je me trouvais alors dans la plus belle
priode le ma gloire; loin que je fusse oblig de courir aprs la
clientle, c'tait elle qui venait  moi. On s'informait de mon passage,
on me gardait les ordres qui n'avaient rien d'urgent; partout o
j'entrais, je voyais des visages panouis et des esprits bien disposs.
A quoi bon aller chercher des affronts et perdre mes pas auprs d'un
Iroquois? J'avais ray Poussepain de ma liste, et tout s'tait born l.
Sans ce diable d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie, j'en serais
encore au mme point, et Dieu sait que de douleurs cette rserve m'et
pargnes! Mais un jour,  dner et en prsence de quarante voyageurs,
Alfred m'entreprit au sujet du capitaine Poussepain, et me mit au dfi
de forcer la consigne qui gardait sa porte. D'abord je passai
condamnation; mais Alfred s'en enfla tellement, il m'agaa si bien, que
je me prcipitai dans l'aventure.

--Voyez, messieurs, disait-il, Potard lui-mme, le grand Potard, met
les pouces devant le fabricant de moutarde; dcidment c'est un gaillard
inexpugnable.

--Eh bien! non, m'criai-je en me levant; non, non, vingt fois non!
Avant qu'il soit huit jours, j'aurai apprivois cet homme des bois. Qui
veut tenir le pari?

--Moi, moi, dirent  la ronde mes jeunes cervels.

--Trente bouteilles de romane ou de clos Vougeot ajoutai-je avec une
voix solennelle; la qualit au choix du vainqueur. Et signons pour plus
de sret.

L'acte fut dress, mis en rgle, et je fus engag dans l'entreprise. A
peine sorti de table, j'en eus du regret; mais vous savez, Beaupertuis,
ce que c'est que l'amour-propre, et quel rle il joue dans les
dterminations humaines. Il a conduit maint poltron sur le terrain et
forc plus d'un courage chancelant  faire bonne contenance devant le
feu de l'ennemi. J'en tais l; l'affaire avait fait du bruit;
impossible de reculer...

Ce fut alors seulement que je pus me rendre compte des difficults de
l'opration. Plus de cent voyageurs de commerce s'taient prsents chez
Poussepain sans pouvoir dpasser le seuil de sa porte. L'un d'eux, plus
hardi que les autres, s'tait gliss jusque dans le magasin; mais, 
l'aspect de tant d'audace, l'ex-capitaine avait dcroch son grand sabre
de dragon et aurait fait un mauvais parti  l'imprudent s'il n'et
prudemment battu en retraite. Comment adoucir ce Tartare? comment
museler cette bte fauve? comment ramener cette crature primitive au
sentiment de la civilisation? L gisait le problme, et je me pris  y
rflchir.

--Cet homme est trop sauvage, pensai-je  part moi, pour n'tre pas
foncirement stupide; il doit tre bouch comme de l'eau de Seltz. Des
lors, de quoi s'agit-il? De trouver son faible, voil tout son faible?
il en a un; quel homme n'en a pas?

Je me livrai pendant quelques minutes  ce travail d'analyse, aprs
quoi l'inspiration m'arriva, et bondissant comme dut le faire Archimde
dans son bain.

Je le tiens, m'criai-je; je le tiens!

En effet, je le tenais. Mon premier soin fut de me procurer une branche
de saule que je fis desscher en l'approchant du feu, puis une pince de
terre que je renfermai dans une bote de citronnier. Pourvu de ces deux
ustensiles, j'crivis au farouche Poussepain:

Capitaine,

Un voyageur qui arrive de Sainte-Hlne possde quelques souvenirs
qu'il a recueillis sur la tombe mme du grand homme.

Si tous les admirateurs et tous les officiers de Napolon ne peuvent
pas accomplir ce lointain plerinage, il est du devoir de ceux qui sont
plus favoriss de ne pas se montrer avares de ces prcieuses reliques.

Je sais, capitaine, le cas que l'Empereur faisait de vous; j'en ai
caus souvent avec le gnral Montholon, et l'on m'a fait promettre de
vous offrir un rameau de la branche de saule que j'ai dtache de
l'arbre  l'ombre duquel repose le grand Napolon; j'y ajouterai une
pince de terre prise sur son tombeau, et qui a par consquent pu se
mler  ses cendres.

Si je ne savais pas dans quelle solitude vous plonge le regret d'avoir
perdu votre empereur, je serais all moi-mme vous faire hommage de ces
nobles dbris; mais je respecte trop le motif qui vous isole du monde
pour chercher  vaincre vos rpugnances.

Je tiens les objets glorieux et susdits  votre disposition.

Votre serviteur,

Potard.

Htel du Chapeau-Rouge, chambre 8.

J'envoyai cette lettre par un garon et j'attendis  ma croise le
rsultat de la dmarche. La ruse tait grossire, mais elle avait alors
toute la fleur de la nouveaut. On n'avait encore exploit ni le saule
pleureur, ni le petit chapeau, ni les dbris du cercueil; aussi tais-je
plein d'espoir. Cependant mon messager ne revenait pas, et peu  peu
l'inquitude me gagnait. L'ex-dragon aurait-il pntr le stratagme? se
serait-il dout de la mystification? Le cas pouvait devenir grave, et
dj je m'imaginais que mon soudard donnait je fil  son grand sabre de
cavalerie afin de me fendre plus rgulirement en quatre, lorsque je vis
dboucher le garon charg de ma missive, avec un homme  ses cts,
tenue svre, redingote bleue boutonne jusqu'au menton, chapeau sur
l'oreille, balafre atroce sur la joue gauche, oeil  dix pas devant lui,
allure militaire, un peu ralentie  cause des rhumatismes.

--C'est lui, m'criai-je; je le tiens. Arrive donc, culotte de peau,
arrive donc. A nous deux main tenant.

XXX.

(_La suite  un prochain numro._)



Courrier de Paris.

Toute la ville est en l'air au moment o nous crivons; de haut en bas,
du petit au grand, du palais au salon, du salon  la mansarde, de
l'habit chamarr  la simple veste plbienne, des Tuileries au faubourg
Saint-Marceau; le 1er mai est venu, et c'est au 1er mai que se donne le
grand spectacle officiel de la fte de Sa Majest le roi Louis-Philippe.
Dj le canon tonne aux Invalides, les mts de cocagne sont debout, les
orchestres en plein vent remplissent l'air d'une harmonie plus ou moins
agrable; le feu d'artifice attend le soir pour clater en soleils
tournants, en girandoles et en fume, et les harangueurs politiques,
diplomatiques, acadmiques et judiciaires se confondent en allocutions,
en oraisons, en salutations, en protestations et autres fuses volantes.

[Illustration: Concert aux Tuileries le 1er mai.]

[Illustration: Cirque-Olympique.--Ducrow.]

[Illustration: Cirque-Olympique.--Pas styrien, par M. Cinezelli et
mademoiselle Adlade.]

Gardons-nous bien de nous plonger dans cet ocan d'loquence royale,
parlementaire et municipale; ce n'est pas le ct le plus neuf ni le
plus divertissant de la crmonie, et je suis profondment convaincu que
les illustres orateurs qui en font annuellement tous les frais, sont
eux-mmes de cet avis. Quelle fatigue, en effet, et quelle monotonie! Si
quelqu'un surtout doit sentir le fardeau de ces harangues infinies, de
cette loquence amoncele, c'est le hros, c'est le roi de la fte.
Tenir tte  tout le monde, recevoir  bout portant les discours en
quatre points de tous les corps de l'tat, de toutes les autorits
officielles, de tous les tribunaux, de toute les corporations, de tous
les reprsentants suprieurs de la hirarchie publique, n'est-ce pas
soutenir un assaut hroque? Quelque grandeur, quelque clat qu'il y ait
 se trouver ainsi, pendant toute une journe, entour de cette pompe et
salu par ces hommages des organes de tout un peuple, l'homme,  n'en
pas douter, se ressent  et l et se fatigue des honneurs du souverain;
et quand Sa Majest, quitte enfin de sa tche splendide, se retire dans
l'intimit de son foyer royal, si quelque oeil indiscret pouvait y
pntrer, peut-tre verrait-il le roi se jetant sur un fauteuil d'un air
de dlivrance, et, s'essuyant le front, dire: Ma foi, je suis bien aise
d'en tre dbarrass!--exclamation qui court comme un cho, et se
rpte dans tout le monde officiel, aprs la reprsentation, quand
chaque acteur rentre dans sa coulisse. Je suis bien aise d'en tre
dbarrass! dit le discoureur qui s'est dfait de la harangue qui
l'inquitait, Je suis bien aise d'en tre dbarrass! ajoute cet autre
en dpouillant l'habit solennel dont il s'tait affubl en l'honneur de
la circonstance, pour rentrer purement et simplement dans sa robe de
chambre.



OUVERTURE DE L'EXPOSITION DE L'INDUSTRIE.

[Illustration.]

Quittons la solennit de ces rgions officielles, et allons en plein air
bras dessus bras dessous; c'est l vritablement que se donne la fte et
que quelqu'un en profite, sans apprt et sans crmonie. Ce
quelqu'un-l, c'est le Parisien, le Parisien par foule et par multitude.
Ds qu'il y a des lampions quelque part, un orchestre, un mt de cocagne
et un feu d'artifice, vous pouvez compter que le Parisien ne se fera pas
prier pour mettre le nez dehors. Il emmne sa femme, il emmne sa fille,
et le voil parti tout le long des quais, tout le long des boulevards,
tout le long des rues, se grossissant flot par flot sur toute la route,
et arrivant peu  peu  former une arme de bras, de jambes qui se
mlent et se poussent, un ocan de ttes ondoyantes, les Champs-Elyses
et les Tuileries reoivent par toutes leurs embouchures cette mer
houleuse. C'est aux Tuileries, en effet, et aux Champs-Elyses que la
fte a choisi son arne et s'tale.

Rien n'est plus prilleux et plus magnifique en mme temps que le jardin
des Tuileries pendant ces heures de fte royale; le pril est d'y entrer
et d'en sortir. Heureux qui peut se glisser  travers la masse humaine
et compacte qui assige les grilles et se dispute le passage! Heureux
qui n'y laisse pas quel que chose, et en rapporte son habit tout entier,
son pied, sa jambe et son bras sans meurtrissure! Mais enfin nous voici
hors de prison; nous chappons  ce passage dangereux qui mne  la
suffocation, et nous mettons le pied dans le jardin immense; la foule
bruyante se disperse dans ses larges alles; elle roule tumultueusement
sur les terrasses ou  l'ombre des bois de marronniers; le firmament
resplendit d'toiles; des feux allums de tous cts projettent leurs
ples lueurs sur les massifs de verdure. Quoi de plus beau que ces vieux
arbres centenaires clairs ainsi la nuit, que ces guirlandes de feux
magiques qui se mlent  l'azur du ciel! Cependant les parterres
embaums se parant de leurs arbustes et de leurs fleurs, les jets d'eau
s'lancent en gerbes limpides, et les statues de marbre s'offrent au
regard comme de blancs fantmes.

Le jardin des Tuileries ne contribue  la fte que par ses propres et
naturelles splendeurs; except son contingent ordinaire de lampions, le
1er mai n'y ajoute rien: je me trompe, il y donne son concert. C'est
bien celui-l qui se peut appeler un concert monstre; le vaste orchestre
est assis sous le pavillon de l'Horloge, montrant de loin, range sur
ses gradins, son arme d'instruments et de musiciens, la foule se presse
de tous cts autour de l'enceinte harmonieuse, comme autour d'une
citadelle qu'en veut aborder  toute force et prendre d'assaut; les
fentres et les galeries du palais se peuplent de curieux couverts
d'uniformes et de croix, et la multitude infinie s'tend au loin dans
toutes les profondeurs du jardin. Tout  coup le chef d'orchestre donne
le signal, et alors toutes les oreilles se dressent: les privilgis,
ceux qui ont trouv moyen de s'approcher du concert, coutent avidement
l'immense harmonie et n'en perdent pas une note; les autres s'en tirent
comme ils peuvent;  mesure qu'ils se trouvent plus loigns, le son
leur arrive plus rare et plus imperceptible; et enfin il y a les
disgracis qui ont beau faire, se dresser sur la pointe du pied, ouvrir
la bouche d'un air bahi, se pencher du ct d'o vient l'harmonie, pour
en recevoir quelque aumne, ils n'entendent pas plus que s'ils taient
des sourds parfaits.

La meilleure manire de jouir de ce concert  la lueur des toiles, la
manire exquise et raffine, ne consiste pas  se ruer brutalement au
pied de l'orchestre: ne vous placez ni trop prs ni trop loin; trop prs
sent la grosse curiosit bourgeoise et le provincial affam; trop loin
vous fait courir la chance de ne rien our; mais allez choisir un
oranger ou un arbre plac  une distance qui ne vous permettra ni de
trop entendre ni de ne pas entendre assez, et adossez-vous-y: vous
ressentirez, dans cette situation, une sensation singulire et un
plaisir inconnu. Cette nuit illumine, cette verdure, cette harmonie
lointaine, ce noir palais, ces marbres, ces fleurs, ces eaux, ces arbres
centenaires, ces mille bruits, cette foule bigarre et innombrable, vous
font douter si vous n'tes pas dans quelque rgion diabolique et
charmante, si vous ne faites pas un rve surnaturel et gigantesque.

Maintenant que notre concert est fini et que nous avons achev notre
promenade aux Tuileries, faisons un tour aux Champs-Elyses. Aux
Champs-Elyses la fte est moins compasse, moins fire, moins superbe
qu'aux Tuileries; elle ne se contente pas d'un concert excut par les
premiers artistes de Paris et conduit par quelque archet de haute
qualit. Les orchestres suspects sems  et l ne lui font pas peur;
l'important pour elle est qu'il y ait des orchestres, n'importe de quels
Paganini et de quels Briot ils se composent. C'est que le 1er mai se
popularise aux Champs-Elyses; il ne tient pas  l'tiquette, mais  la
varit; la quantit, et non le choix, prside  ses plaisirs. Le
marchand de pain d'pice, le marchand de coco, le mt de cocagne, la
diseuse de bonne aventure, la comdie en plein vent, la cuisine en plein
air, le dbit de consolation, l'escamoteur, le paillasse, le danseur de
corde, les marionnettes, le chien savant, polichinelle, le serin
artilleur, l'ours de la mer du Nord, la femme gant, tout ce luxe des
ftes foraines n'excite nullement le ddain du 1er mai. Il les caresse;
il leur donne pendant vingt-quatre heures une ample hospitalit, de la
barrire de l'toile  la place de la Concorde. Et Dieu me garde
d'oublier le jeu de bague, l'escarpolette, le cheval de bois, le coup de
poing, le tir  l'arbalte, le tir au pistolet, la loterie au macaron,
qui font partie des menus plaisirs de la journe, et dont la foule se
rgale. L'_Illustration_ a donn l'anne dernire une description exacte
de tous ces passe-temps populaires du 1er mai, y compris la grande
bataille qui se livre dans le carr Marigny, sur le dos de messieurs les
Anglais et autres Cosaques, ce qui me dispense de pousser plus loin ma
nomenclature.

Puisque nous sommes si prs du Cirque-Olympique, qui nous empche d'y
entrer? tre  la porte des gens et ne pas leur dire bonjour, n'est-ce
pas une impolitesse? Bonjour, donc, Cirque mon ami; comment le
portes-tu? Que fais-tu depuis que tu as quitt ton boulevard du Temple
et tes quartiers d'hiver, pour planter ici ton drapeau et ta tente?--Le
Cirque-Olympique, arrtant tout court son coursier et le tenant en
bride, me tint  peu prs ce langage: Hep! hep! je fais cette anne ce
que je faisais l'an dernier, Hep! hep! Voici Partisan qui caracole!
voici Auriol qui cabriole! Mes cuyers courent bride abattue et
enseignes dployes; mes cuyres passent  travers les cerceaux, Hep!
hep! hep! n'en demandez pas davantage. Mon pre caracolait, ma mre
cabriolait: mes enfants cabrioleront et caracoleront jusqu'au jour o
cabrioles et caracolades finiront avec le monde, qui doit finir.

Ce que le Cirque ne dit pas, parce qu'au fond de l'me le Cirque est
modeste,--tous les vrais braves le sont,--c'est qu'il a recrut deux
talents nouveaux, ou plutt trois talents que nous ne lui connaissions
pas. D'abord, le jeune Ducrow, d'origine anglaise, comme son nom
l'indique suffisamment; Ducrow, qui est de cette grande et illustre race
des Ducrow, dont la gloire, sans contredit, a d parvenir jusqu' vous,
de cette race fameuse dans les jeux olympiques! Or, Ducrow n'a pas
dmrit de ses aeux; nous n'avons point affaire  un Ducrow dgnr,
et Juvnal n'aurait pas le droit de l'apostropher de son ambe; tout au
contraire, Ducrow promet de continuer ses pres et d'accrotre leur
clat. Ce n'est encore qu'un petit bonhomme, mais petit poisson
deviendra grand, et dj mons, Ducrow a toute la hardiesse, toute la
vivacit, toute la dextrit, toute l'agilit qui annoncent les grandes
cabrioles et les grandes destines.

M. Cinezelli et mademoiselle Adlade viennent aprs Ducrow, et
compltent le trio merveilleux. M. Cinezelli et mademoiselle Adlade
dansent le pas styrien  ravir. De peur que vous ne suspectiez le
certificat que nous dlivrons  leur jarret, nous vous demanderons la
permission de mettre sous vos yeux les pices authentiques. Voici M.
Cinezelli et mademoiselle Adlade; ne pouvant pas tout  fait vous les
envoyer en chair et en os, nous vous les offrons gravs sur bois; c'est
le procd de l'_Illustration_. Hein! qu'en dites-vous? C'est l ce qui
s'appelle un pas styrien! Quelle lgret! quel pied vif et ptulant!
quels attitudes et quels reins agrables!

Ainsi va le Cirque-Olympique, piquant des deux, avalant des sabres,
grimpant, sautant, se roulant, se disloquant, piaffant, hennissant,
dansant le pas styrien et mille autres pas plus ou moins chinois, et
vivant de la sorte entre un balancier et un picotin d'avoine; la foule
cependant l'aime comme cela, le recherche, l'admire et inonde chaque
soir, en flots presss, ses immenses amphithtres. Heureux Cirque, que
te manque-t-il? tout cheval t'est propice, tout sauteur fait ta joie!

On voit que les Champs-Elyses sont pleins d'amusements et de
merveilles; mais le grand prodige, mais la vritable curiosit qu'ils
montrent en ce moment avec orgueil, c'est le magnifique bazar lev 
l'industrie, c'est la surprenante runion des produits si divers et si
varis du gnie et du travail franais. Pendant tout le temps que cette
intressante et formidable exposition restera visible  tout venant, les
Champs-Elyses ressembleront  ces contres tout  coup envahies par des
migrations innombrables. La France entire y passera en effet par une
multitude de reprsentants, les uns simples curieux, les autres
intresss directement  ce grand spectacle industriel. Et quel plus
beau spectacle, je vous le demande!

Les portes sont  peine ouvertes, et dj la foule s'y prcipite; c'est
un effroyable encombrement. Laissons passer cette premire ardeur,
laissons le torrent se calmer un peu; dans ce tumulte des premiers
jours, l'_Illustration_ doit se contenter d'offrir  ses lecteurs une
esquisse gnrale de l'exposition; or, c'est ce qu'elle fait. Regardez,
messieurs, et vous mesdames, regardez; la vue n'en cote rien. Plus
tard, l'_Illustration_ vous accompagnera dans ces vastes galeries, en
examinera en dtail toutes les richesses, et vous conviera  une
promenade pittoresque  travers cet immense empire de l'industrie.

--Les concerts sont toujours  l'ordre du jour; on en donne de tous
cts, et les plus illustres artistes, comme les plus inconnus,
s'affichent sur les murs de la ville: concert ici et concert l, concert
partout. Le monde n'est pas prs de finir faute de concerts, et ce n'est
certes pas de ce ct que la mort le menace,  moins qu'il ne meure
d'une indigestion de concerts.

Le concert du Conservatoire est toujours le plus solide et le plus
recherch. Un de ces derniers jours, le dimanche 21 avril, les fervents
amateurs qui suivent avec passion ces belles journes musicales ont
prouv une agrable surprise: le Conservatoire leur a donn une grande
scne lyrique intitule le _Roi Lear_, de la composition de M Gustave
Hquet. M. Gustave Hquet ne se contente pas d'tre un critique musical
des plus savants et des plus distingus; il joint, comme on voit, le
fait  la parole et la pratique  la thorie. Cette scne du _Roi Lear_
annonce un habile et ingnieux compositeur, M. Hquet a de la science et
de l'me, et avec cela on est arm pour la conqute. Qu'un thtre
lyrique tende la main  M. Hquet, et le succs n'est pas douteux. Les
applaudissements donns unanimement  cet essai de tragdie lyrique par
le public de Paris le plus exerc et le plus svre sont d'un prsage
excellent pour l'avenir de M. Hquet.

Mais je vous demande bien pardon; voici le feu qui prend aux ptards du
1er mai, et je sens mon bambin qui me tire par l'habit et me crie:
Papa, allons voir le feu d'artifice! Je suis trop bon pre pour
envoyer promener mon illustre fils.--Adieu donc!



Acadmie des Sciences.

COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER
TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.
(SUITE. ET FIN.) (Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 346 et 394;
t. III, p. 26, 58 et 134.)

V. Technologie et mcanique applique.

Machines  vapeur.--La thorie de la machine  vapeur a t le sujet de
communications nombreuses et d'une polmique o les adversaires ont su
rester dans les bornes d'une parfaite convenance, entre MM. Poncelet,
Morin, de Pambour, etc.

Il y a dj quelques annes que M. Combes, ingnieur en chef des mines,
a rapport et dcrit l'indicateur dynamomtrique de Macnaught,
instrument destin  accuser la tension de la vapeur et le degr de vide
en chaque point de la course du piston d'une machine  vapeur. Des
recherches entreprises sur l'influence des enveloppes dans ces machines,
ont conduit M. Combes  apporter quelques modifications  l'indicateur
dont nous donnons ici les dessins d'aprs cet ingnieur.

La figure 1 reprsente la disposition gnrale de l'indicateur
fonctionnant. Cet appareil D est viss  la partie suprieure du
cylindre C de la machine, et communique avec la tige du piston par le
levier coud Q P, dont la branche P est une corde.

[Illustration.]

La figure 2 donne le dtail du mcanisme de l'indicateur. La partie
infrieure F est la tubulure que l'on visse sur le cylindre. A est un
petit corps de pompe dans lequel se meut un piston dont la tige B sort 
la partie suprieure. Un crayon Z est fix  un certain point de la
tige. Entre l'embase  laquelle est fix le porte-crayon et le couvercle
B du petit corps de pompe, est un ressort  boudin qui est comprim
lorsque la tige s'lve au-dessus du zro de l'chelle; et allong
lorsqu'elle s'abaisse au-dessous. Le zro de cette chelle, que l'un
voit sur la gauche de la figure, correspond  une tension nulle du
ressort.

Le manchon N sert  maintenir le support L d'un autre cylindre K, en un
point fixe du corps de pompe. A ce support est aussi fixe une poulie
verticale O; c'est autour de cette poulie que s'enroule le cordon P, qui
est attach  la tige du piston de la machine; aprs cet enroulement la
corde vient s'attacher  un barillet  ressort en spirale, fix sur un
axe plac dans l'intrieur du cylindre K. Ce ressort tend  faire tourer
le cylindre K autour de son axe en sens inverse de la rotation que tend
 lui imprimer le mouvement de va-et-vient du piston, communiqu par la
corde P  l'aide de la poulie de renvoi O. Si donc on vient  ouvrir le
robinet S, qui tablit communication entre le cylindre de la machine 
vapeur et le cylindre de l'indicateur, le crayon Z sera anim d'un
mouvement de va-et-vient vertical, et comme le cylindre K est envelopp
extrieurement d'un papier, qui prend avec ce cylindre un mouvement de
rotation alternatif, le crayon Z laissera sur le papier une trace qui
indiquera les variations que la tension de la vapeur a subies pendant la
dure du la course du piston.

Lorsque l'on fait usage de cet instrument, on commence par laisser
donner  la machine quelques coups de piston sans ouvrir le robinet de
l'indicateur, pour que le crayon trace la ligne qui correspond au zro
de l'chelle. On relve le crayon et on ouvre le robinet. Le piston suit
alors les tensions de la vapeur. Au bout de quelque temps, sans rien
dranger d'ailleurs  l'instrument, on amne le crayon au contact de la
feuille de papier, et le crayon trace une figure reprsentant exactement
la tension de la vapeur et le degr de vide pour chaque position du
piston.

L'chelle de l'instrument est gradue de telle sorte que chaque division
correspond  un effort d'un kilogramme par centimtre carr exerc par
la vapeur.

[Illustration.]

La figure 3 reprsente une des courbes traces par le crayon pendant les
expriences faites par M. Combes sur une machine tablie au Pecq.

C'est  l'aide de relevs de ce genre que cet ingnieur a pu valuer
numriquement l'influence avantageuse d'une enveloppe extrieure au
cylindre d'une machine. Sans cette enveloppe, il se produit une
liqufaction considrable de vapeur au moment de l'introduction dans le
cylindre.

M. Lam a lu un rapport favorable sur un mmoire de M. Clapeyron,
relatif au rglement des tiroirs dans les machines locomotives et 
l'emploi de la dtente.

_Hydraulique_.M. Bayer, colonel d'tat-major au service de Prusse, est
l'auteur d'un aperu gnral d'une thorie de la contraction de la veine
fluide pour l'coulement par des orifices en mince paroi.

M. Fourneyron a fait connatre le rsultat de ses expriences pour
dterminer la pression exerce par l'eau en mouvement contre diffrentes
surfaces perpendiculaires et obliques, immobiles et entirement plonges
dans un courant considr comme indfini.

On doit au mme auteur une nouvelle table trs-commode pour la
rsolution numrique des questions qui se prsentent lorsqu'il s'agit de
calculer le mouvement de l'eau dans les tuyaux de conduite.

M. Lefort, ingnieur des ponts et chausses attach aux eaux de Paris, a
fait connatre des circonstances curieuses relativement au volume des
eaux fournies par le puits artsien de Grenelle.

_Arts mcaniques_.--Le mmoire de MM. de Saint-Venant et Yantzel sur
l'coulement de l'air, est la suite de nouvelles expriences faites par
ces ingnieurs, en complment de celles dont ils avaient publi les
rsultats dans le _Journal de l'cole Polytechnique_ en 1840.

Sur le rapport de M. Sguier, l'Acadmie a donn son approbation  des
voitures articules, que M. Dufour destine  la circulation sur les
routes ordinaires.

L'industrie franaise s'est acquis le privilge exclusif de la
fabrication des appareils catadioptriques imagins par l'illustre
Fresnel pour son systme de phares. M. Franois jeune vient d'excuter
pour le phare cossais de Sherivore la partie dioptrique d'un phare de
premier ordre, en remplacement du tambour catoptrique qui tait adopt
pour les appareils de grande dimension. Il a aussi rsolu, avec une
habilet remarquable, un problme qui prsentait de graves difficults.
C'est un pas de plus dans un art o la France l'emporte, sans conteste,
sur tous les peuples rivaux.

_Arts chimiques_.--M. de Muolz, l'auteur d'un procd remarquable pour
la dorure lectro-chimique des mtaux, a communiqu des recherches du
plus haut intrt sur les moyens d'obtenir une substance ne contenant
pas de plomb, et remplaant la cruse dans ses usages industriels. M.
Mousseau a complt les rsultats auxquels M. de Muolz tait parvenu, en
indiquant pour l'oxyde blanc d'antimoine, auquel celui-ci s'est arrt,
un mode de prparation simple et conomique. On comprendra le service
rendu  l'humanit par cette simple substitution d'une substance  une
autre, quand on saura que le nombre des individus atteints de maladies
saturnines admis pendant huit annes  l'hospice de la Charit a t de
1163.

La verrerie de Choisy a fait de nouveaux progrs dans l'art de la
fabrication des verres destins  la construction des instruments
d'optique et d'astronomie. Son directeur, M. Bontemps, a mis sous les
yeux de l'Acadmie des disques de flint de 38.11 et 50 centimtres de
diamtre, et trois disques de crown de 38 centimtres.

VI.--conomie sociale.

L'tendue de cet article nous empche d'entrer dans aucun dveloppement;
nous devons donc nous borner  citer: 1 les intressantes recherches de
M. Moreau de Jonns, sur la population de la France, compare  celle
des autres tats de l'Europe, et sur la statistique des crimes commis en
Angleterre en 1842; 2 un mmoire de M. Charles Dupin sur le
dveloppement progressif des caisses d'pargne.



Lettre d'un voyageur allemand sur la mer Noire.

Le 26 juin 1843, le bateau  vapeur russe s'lanait de Constantinople
vers la mer Noire, suivi d'une joyeuse troupe de dauphins. Je commenais
mes voyages de circumnavigation autour du Pont-Euxin, en jetant un long
regard d'adieu sur le Bosphore et sur Constantinople, la ville
impriale, place comme un diamant entre deux saphirs et deux meraudes
au confluent de deux mers et de deux continents, et formant ainsi le
sceau d'une bague, image de l'empire turc, qui entoure l'ancien monde.
Cette brillante mtaphore orientale est rapporte par M. de Hammer dans
son histoire des Ottomans. C'est la vision qui apparut en rve au
fondateur de la dynastie des sultans, et il est difficile de ne point se
la rappeler, quand on contemple la ville orientale aux sept collines,
avec ses minarets dors qui s'lvent dans le ciel. Tous les voyageurs
ont parl du revers de la mdaille; je l'ai aperu comme eux. Lorsque,
du haut d'une mosque, je considrais Constantinople, mon oeil tait
ravi; mais, bientt aprs, engag dans une rue puante, je trbuchais sur
un tas d'ordures ou le cadavre d'un chien, et je m'criais, avec un
voyageur franais. Nous habitons sur des ruines, nous nous promenons au
milieu des tombeaux, et nous vivons avec la peste.

Depuis que les bateaux  vapeur circulent entre Odessa et
Constantinople, le nombre des voyageurs qui viennent du Nord a
singulirement augment. Maintenant le trajet entre ces deux villes se
fait trois fois par mois, entre Odessa et la Crime il y a aussi une
ligne de pyroscaphes qui transportent les voyageurs  Sbastopol,
Koslof, Yalta et Kertsch (Kerson). Tous les mois, un bateau  vapeur de
l'tat part de cette dernire ville et touche  tous les postes
militaires russes de la Circassie, de l'Abasie et de la Mingrelie. Les
voyageurs sont transports gratuitement  bord de ce navire et traits
avec beaucoup d'gards; malheureusement Redut-Kalch est le point le plus
mridional de cette ligne de bateaux  vapeur; car si elle se
prolongeait jusqu'il Trebisonde, on pourrait faire le tour de la mer
Noire avec autant d'agrment que de vitesse. Actuellement on est oblig
de s'embarquer  bord de petit-btiments turcs, ce qui est un mode de
navigation des plus dsagrables et des plus dangereux. Est-on surpris
par une tempte avant que le bateau ait pu s'abriter dans un port, alors
on est ordinairement perdu sans ressources, car la cte offre peu de
points de relche. A Trebisonde on trouve de nouveau de bons bateaux 
vapeur autrichiens et turcs qui vont deux fois par jour  Sinope et 
Constantinople. Ds que la lacune entre la Mangrlie et Trebisonde sera
comble, on pourra faire le tour de la mer Noire en un mois, en visitant
tous les points intressants. La dpense totale pour une personne ne
s'lvera pas au-dessus de douze cents francs.

La socit que l'on trouve  bord des bateaux  vapeur russes se compose
de ngociants qui se rendent  Odessa ou dans les autres ports de la
Russie mridionale. Ordinairement il y a aussi quelques touristes russes
qui reviennent de Constantinople ou d'Italie. Les voyageurs qui n'ont
d'autre mobile que le besoin de voir, le dsir de s'instruire ou la
dmangeaison d'crire, vont rarement  Odessa. L'arme de touristes que
les bateaux  vapeur dbarquent tous les ans  Constantinople, s'arrte
au Bosphore ou se dirige vers l'ouest pour visiter Balhek, le
Saint-Spulcre, les pyramides et le temple de Minerve. Les rives du
Pont-Euxin exercent une mdiocre attraction sur ces imaginations uses
et fatigues qui viennent se retremper dans l'atmosphre potique de
l'Orient, pour inonder de nouveau la presse du torrent de leurs
impressions de voyage. Il ne faut donc pas s'tonner si les steppes de
la Russie mridionale, les fortifications et la flotte de Sbastopol,
les dbris de la magnificence des chefs tartares  Hakschisarai, les
antiquits de Kertsch, les volcans de boue de Tainan, et enfin les prs
tincelants de neige de la chane du Caucase, ont si peu d'admirateurs.
Quoique nous eussions sur le bateau des reprsentants de toutes les
nations europennes, personne, except moi, ne s'inquitait des beauts
naturelles du Pont-Euxin. Toutefois le Russe, le Franais, l'Anglais et
l'Allemand causaient fraternellement ensemble. On partait de tout, mme
de politique, sans aigreur, et, pendant le dner, il et t difficile
de dcerner le prix de l'apptit  nos estomacs rivaux Ces contacts et
ces rapports entre diverses nations n'enlvent rien au patriotisme, et
engendrent une tolrance et une estime mutuelles. On s'aperoit bientt
qu'il y a des hommes de sens et de coeur chez tous ces peuples, et nos
liaisons, quoique passagres, tendent  dtruire les vieilles
antipathies qui ont si longtemps divis les peuples et servi les rois.
C'est ce qui tait vident dans notre petite runion, o les vnements
rcents de la Chine, Napolon, l'union douanire de l'Allemagne, et le
comte de Woronzow, firent successivement les frais de la conversation.
Ces bonnes dispositions taient entretenues par un excellent vin de
l'Olympe, dont j'avais recueilli quelques bouteilles dans les caves de h
maison Falkeisen,  Brussa. Pendant cet entretien cosmopolite, je me
souvins involontairement de ce vers d'un pote allemand, et je m'criai:

Emplissons nos verres et buvons au pays, car s'il en est parmi nous qui
n'aient point de matresse, tous au moins ont une patrie.

Le Pont-Euxin parut vouloir s'associer  notre joie et nous donner un
bal pour le dessert. Depuis une demi-heure l'air et la mer semblaient
s'entendre pour nous faire danser; les assiettes et les verres
commencrent une valse  laquelle nous fmes bientt forcs de prendre
part nous-mmes. C'tait un coup de vent sans nuages; le ciel tait pur
et cependant, quoique nous fussions au coeur de l't, les vagues de la
mer Noire s'enflrent tout  coup et tourmentrent le malheureux navire
en le ballottant dans tous les sens. Les reprsentants des quatre
grandes nations prouvrent bientt les effets habituels de la mer
agite. Ils devinrent d'abord ples, puis muets et totalement
indiffrents  la gloire et  l'intrt national, enfin (juste retour
des choses d'ici-bas) ils mlrent  l'onde amre le doux vin de
l'Olympe dont leur me avait t, peu d'instants auparavant, si
doucement mue.

Pour nous rassurer, le mcanicien nous racontait qu'il s'tait trouv un
jour dans une position bien autrement critique. Arrts dans leur marche
par une tempte furieuse, ils avaient puis leur provision de charbon
de terre et le navire tait devenu le jouet des vagues irrites. Jet
vers les ctes orientales, faisant eau de toutes parts, on travaillait
jour et nuit aux pompes; la disette de vivres vint bientt se joindre 
tous ces maux, et le navire arriva dans le port de Varna coulant bas et
compltement dsempar.

Cependant le vent diminua peu  peu de violence, la mer s'apaisa, et
nous nous trouvmes par le travers, de l'lot des Serpents, la seule le
qui existe dans la mer Noire. Autrefois des prtres habitaient cette
le, et les anciens font une description potique de ce temple solitaire
debout au milieu des temptes du Pont-Euxin et autour duquel la mouette
rieuse (_Larus cachinnans_) dcrivait de longs cercles en effleurant
les colonnes de son aile humide. Le gouvernement russe a envoy
rcemment deux savants pour explorer cet lot. L'un est le professeur
Nordmunn, zoologiste distingu; l'autre, un antiquaire, M. Koehler.
D'aprs leur rapport, l'lot des Serpents a trois kilomtres environ de
pourtour; il se compose d'un conglomrat de cailloux sur lequel
croissent quinze plantes phanrogames Son nom vient des nombreuses
couleuvres (_Colaber hydrus_) qui, dans les beaux jours, se chauffent
sur la plage aux rayons du soleil. M. Koehler dcouvrit des restes du
temple et quelques mdailles. Le gouvernement russe a dcid l'rection
d'un phare sur cet lot inhabit. Au nord de l'le une longue bande
jauntre, qui contraste avec le bleu-fonc de la mer, indique l'entre
du Danube dans le Pont-Euxin.

Tout Allemand qui s'intresse  l'honneur,  la gloire, et  la
puissance de son pays ne saurait s'empcher de faire de tristes
rflexions, en contemplant l'embouchure du grand fleuve de sa patrie. Il
n'est point de peuple au monde qui soit plus riche en discours et en
chants patriotiques que le peuple allemand, et il n'en est point o ils
soient plus striles en rsultats. En Russie point de dclamations
patriotiques ni dans la chaire ni dans le conseil, car il n'en est point
besoin pour exciter l'ardeur juvnile de cet empire, qui grandit sans
bruit. Il y a cent quarante ans, le pavillon russe tait inconnu sur la
mer Noire; aujourd'hui une flotte imposante rgne en souveraine sur ses
flots. Il y a quatre-vingts ans, les Russes n'avaient pas encore un seul
point sur le Pont-Euxin, maintenant ils possdent une tendue de ctes
de 500 kilomtres, sans compter la mer d'Azow. Grce  l'apathie et 
l'indiffrence des autres nations, ils auront bientt conquis tout le
pourtour d'une mer qu'ils regardent comme leur proprit. Tout voyageur
impartial qui a visit l'Orient avouera que la double croix grecque est
partout un signe rvr; que nos rivaux du Nord ont toujours le pas sur
nous, et que le nom allemand n'est pas l'objet de la haine, mais, ce qui
est pis. du mpris et du ridicule. Partout la Russie nous a devancs, et
son nom est l'espoir d'un grand nombre de nations et la terreur des
autres.

(_Traduit de l'allemand._)



Une soire orientale  Paris.

Ma chre soeur, si vous ne dormez pas, contez-nous, je vous prie, un de
ces contes que vous contez si bien. Ceci commence, vous le voyez, comme
_les Mille et Une Nuits_, mais ce n'est point un conte.

L'autre soir, une circonstance extraordinaire avait runi une socit
d'lite; depuis plusieurs jours quelques initis prparaient une
surprise au matre de la maison, homme politique qui, absorb par les
occupations peu rcratives d'une autre chambre, n'avait pas voulu voir
qu'on enlevait les portes et les fentres de la sienne; il avait ferm
les yeux aux mouvements inusits des meubles; les planchers, les
dcorations, le thtre mont  grands coups de marteau, il n'avait rien
vu, rien entendu; il ne devait faire clater sa surprise que le jour de
sa fte  dix heures du soir; mais aussi, ce moment arrive, elle ne
devait plus connatre de bornes.

Les convis en savaient encore moins que l'amphitryon, tant les aimables
conspirateurs s'taient montrs rservs. En apprenant leurs rles, en
les rptant, ceux-ci s'taient si bien pntrs de leur situation,
qu'en quelques jours ils taient tous, hommes et mme femmes, devenus
discrets comme de vritables comdiens.

Longtemps avant l'heure de la surprise, le thtre tait prt, la salle
claire _ giorno_, et les femmes les plus charmantes, assises autour
de l'heureux ft, dessinaient leurs gracieuses et vaporeuses
silhouettes sur un fond d'hommes dont chacun avait un nom dans la
politique, dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts.

On lisait sur une affiche:

        L'OURS ET LE PACHA,
        VAUDEVILLE EN UN ACTE
        DE M. SCRIBE,
        DE L'ACADMIE FRANAISE,
        DCOR NOUVEAU DE M. SCHAN,
        SUIVI D'UN DIVERTISSEMENT,
        ON COMMENCERA A DIX HEURES.

Conformment au programme, ce qui ne contribua pas peu  rendre ce
spectacle extraordinaire, les trois coups furent frapps  dix heures
prcises.

M. le directeur, orn d'une superbe perruque blanche frise et poudre,
s'avana, fit les trois saluts d'usage et lut un charmant discours en
vers qui fut trouv trop court, mrite bien rare aujourd'hui, et valut 
son autour d'unanimes applaudissements.

Les trois coups rsonnrent de nouveau, et la mme perruque, non plus
triomphale mais un peu dfrise, vint annoncer que la charmante personne
qui devait jouer le rle de Ztulb tant indispose, un jeune artiste,
surmontant une timidit bien naturelle  son sexe, avait bien voulu la
remplacer, pour cette fois seulement. Des applaudissements prolongs et
encourageants accueillirent cette communication, et le directeur, en
marin habile, croyait avoir vit Charybde, lorsqu'il faillit chouer en
Scylla: les mmes trois coups ramenrent le Palinure dramatique, son air
tait infiniment plus constern et sa perruque, comme celle de Sterne,
semblait avoir t trempe dans la mer, tant elle avait perdu toute
trace de frisure: Marcot tait indispos, et la reprsentation n'aurait
pas pu avoir lieu si, par un heureux hasard, un amateur ne s'tait
offert pour lire le rle.

[Illustration: Pas de l'Ours.]

Ces annonces surprenaient si prodigieusement les spectateurs, que les
vritables trois coups furent couts comme la prface d'une nouvelle
dception. Heureusement il n'en fut rien; lorsque les rideaux
s'ouvrirent majestueusement, les yeux furent blouis par les prodiges
d'un pinceau clbre qui dvoilait l'Orient comme l'et fait une
baguette magique; l'admiration ne connut plus de bornes  l'entre de
Roxelane appuye sur Ztulb: Roxelane, la matresse de ce sjour
enchant, tait splendide, tincelante; les plus rares, les plus
admirables fleurs ruisselaient de son front comme une rose cleste et
descendaient jusqu'aux franges de sa robe o elles s'panouissaient et
lanaient mille feux: on les avait cueillies

        Dans les jardins de Bapst, plus beaux que ceux d'Armide,
        O l'arbre d'meraude, au feuillage charmant,
        A pour fleur le rubis, pour fruit le diamant.

Ztulb, modestement vtue, ne laissait apercevoir que ses deux longs
yeux de gazelle et ses sourcils tracs d'un coup de pinceau; mais
pouvait-elle se flatter de garder l'incognito? On reconnut immdiatement
l'auteur de l'inimitable _Histoire du prince Henri_, qui avait le coeur
bard de trois cordes de fer.

On avait intercal dans la pice un personnage fantastique, un ministre
invraisemblable, qui se soumet  tout plutt que de quitter son
portefeuille; il ne fallait rien moins que l'esprit et la grce de
l'artiste charg de ce rle pour crer un type qui, heureusement, est et
sera toujours sans modle dans notre heureux pays.

[Illustration: Une scne de l'Ours et le Pacha, dcoration de M.
Schan.]

Mais nous touchons  une surprise gigantesque; l'amateur, le Marcot qui
devait lire son rle, entre en scne... Ce nez retrouss!... est-ce une
illusion!..., c'est Odry! le grand Odry! Odry lui-mme; l'enthousiasme
clate, et ds ce moment la pice n'a t qu'un immense clat de rire.
Lagingcole, Tristapatte, Schahabaham, sont lectriss; Odry, plus jeune,
plus gai, plus amusant que jamais, communique son hilarit; la belle
scne du poisson, suivie de la fameuse dmonstration de la vapeur, o le
tuyau intermdiaire est rendu par Odry  sa vritable fonction, tout est
enlev, comme on dit en style de coulisse, et la pice est acheve au
milieu de frntiques applaudissements.

Le ministre de la marine, reconnaissable  son vaste portefeuille, vient
alors annoncer au pacha qu'une baleine, nouveau produit de l'industrie
(peut-tre mme est-ce la fameuse anti-baleine si impatiemment attendue
par quelques-uns), vient de dbarquer une compagnie aussi joyeuse que
varie prs de la Sublime Porte; Schahabaham, toujours poli, ordonne
qu'on la fasse entrer.

[Illustration: Pas des Homards.]

Un trompette de dragons, Ponchard-Montauciel, s'avance en dcrivant une
suite de lignes plus ou moins droites et chante, d'une voix de quinze
ans, la ravissante musique de Monsigny.

Un air styrien, sorti des flancs de la baleine, sert d'intermde; et
Richard parat bientt, suivi de son fidle Blondel pour chanter:

                    Dans une tour obscure, etc.

La voix frache de Ponchart fils s'allie dlicieusement; celle de son
pre, et son excellente mthode prouve qu'il est son lve.

Une marche lugubre se fait entendre: un homard cuit, entour de persil,
est apport; il est suivi d'un homard cru qui l'aima, et qui le suit en
gmissant et en dplorant sa solitude. Nouvel Orphe, il parvient 
retirer son Eurydice du royaume de Pluton, et, plus heureux que le
virtuose antique, il peut danser un pas avec sa moiti sans craindre de
la voir retourne nager dans les eaux du Styx. L'ensemble de l'excution,
l'harmonie, la souplesse des mouvements, la grce des pose dont nous ne
donnons qu'une bien faible ide dans notre dessin, arrachrent une
exclamation d'enthousiasme au flegmatique Schahabaham lui-mme. Il ne
fallait rien moins que les rbus d'Odry, expliqus par lui-mme, pour
tenir la curiosit en haleine aprs l'admirable danse des homards; mais
aussi aprs les rbus toute motion paraissait impossible, la surprise
tait puise lorsque le ministre de la marine annona au gracieux
sultan que l'on allai danser la vraie polka! Malheureusement,
ajouta-t-il, le danseurs taient quatre, mais l'un d'eux tant
subitement tomb malade, trois seulement pourront danser la polka.
Schahabaham, rouge d'indignation qu'on ost lui proposer une polka 
trois, ordonne  son ministre de la marine de faire le quatrime
danseur.

[Illustration: La Polka.]

Mais, seigneur, je ne sais pas la polka!

Schahabaham, mieux instruit qu'on ne le croirait de et qui se passe chez
nous, sait parfaitement que beaucoup dansent la polka sans la savoir, et
fait cette foudroyante rponse  son ministre peu zl:

Danse, ou je te retire ton portefeuille,

Le ministre, constern, court revtir l'habit hongrois et revient
avec... devinez qui? avec Cellarius! le vritable Cellarius, suivi de
ses deux charmantes soeurs. Il faut rendre justice au ministre, il a
dans de manire  justifier l'ordre absolu de Schahabaham. Rien de plus
ravissant que cette polka danse par le grand professeur et l'un de ses
meilleurs lves; les yeux les suivaient dans les dessins ingnieux dus
 l'invention de Cellarius, et ne se lassaient pas d'admirer cette danse
toute nouvelle pour eux, malgr les essais nombreux tents par des
amateurs plus zls qu'habiles; aussi les applaudissements duraient
encore que dj le thtre avait disparu et que les quadrilles taient
forms pour suivre l'exemple donn par Cellarius. La polka prcda! et
suivit la valse; la modeste contredanse fut un peu nglige; le souper,
bien que dlicieux, ne fut qu'un entr'acte, un moment de repos entre
deux tudes, et pourtant Odry raconta la touchante histoire d'un meunier
qui avait trois fils et trois moulins qu'il adorait; histoire dont
chacun se rappellera en souriant la consolante conclusion, la morale du
meunier  ses moulins,  savoir qu'il vaut mieux tre honnte que d'tre
pauvre, et ses conseils  ses fils, qu'il vaux mieux chmer que mal
moudre.

La dernire surprise nous attendait dans la rue, et celle-l c'tait le
soleil lui-mme qui s'tait charg de nous la donner, car il tait lev
depuis longtemps, que sans nous en douter nous prolongions encore cette
nuit fantastique qui avait pass avec le charme et la rapidit du plus
agrable des songes.

ZTULB.



PUBLICATIONS
ILLUSTRES.

_La Nouvelle Hlose,_ dition illustre par MM. Tony Johannot, Em.
Wattier, Eug. Lepoittevin, Karl Girardet, C. Roqueplan, H. Baron, T.
Frre, C. Rogier, etc. 2 vol. grand in-8, 100 livrais.  25 c. Paris,
13, rue de la Michodire.

[Illustration.]

C'est presque un devoir pour l'_Illustration_ d'encourager toutes les
publications illustres; aussi s'empressera-t-elle, dans le double
intrt des diteurs et du public, de prter de temps en temps une de
ses pages aux meilleures gravures sur bois des ouvrages nouveaux qui
dsireront profiter de sa gnrosit. Hier encore nous annoncions _le
Diable  Paris_. cette charmante collection de cent dessins de Gavarni,
que publie notre ami Hetzel, avec un texte compos par les clbrits
littraires de l'poque; demain, Grandville et quelques-uns de ses _Cent
Proverbes_ prendront la place que nous accordons aujourd'hui  la
_Nouvelle Hlose_, ou plutt  MM. Tony Johannot et Em. Wattier.

Le besoin d'une _Nouvelle Hlose_ illustre se faisait,  ce qu'il
parat, gnralement sentir en France et  l'tranger, si l'on en juge
par le grand succs qu'a obtenu, ds les premires livraisons, l'dition
que publie M. Barbier. Jean-Jacques Rousseau nous semblait assez
illustre pour se passer d'_illustrations_, et nous ne comprenions pas,
quant  nous, l'intrt que des images, si admirables qu'elles soient,
peuvent ajouter aux lettres de Saint-Preux et de Julie. Mais la majorit
du public ne partage pas notre opinion. Elle demande des gravures, mme
pour les chefs-d'oeuvre de la langue franaise; elle les achte, elle
les contemple avec ravissement!... Quel reproche la critique a-t-elle le
droit d'adresser aux diteurs?

[Illustration.]

Il faut avouer, d'ailleurs, que M. Barbier n'a recul devant aucun
sacrifice pour satisfaire la passion favorite de ses souscripteurs; il
leur donne chaque semaine, outre une feuille de texte parfaitement
imprime sur du beau papier, quatre ou cinq jolis dessins de MM. Em.
Wattier, Karl Girardet, C. Roqueplan, E. Lepoittevin, T. Frre, H.
Baron, etc., et un grand sujet, tir  part sur papier de Chine, par
Tony Johannot.--Les dessins ci-joins sont choisis au hasard parmi cette
intressante collection.--Voila d'abord Julie rvant  Saint-Preux sous
un bosquet, et Saint-Preux rvant  Julie sur un banc. Ici les deux
amants sont runis: Que mon rus matre tait timide alors, crivait
Julie, qu'il tremblait en me donnant la main pour sortir du bateau. Ah!
l'hypocrite, il a beaucoup chang! M. Tony Johannot nous les montre
ensuite faisant ensemble quelque lecture aussi dangereuse que celle qui
perdit Franoise de Rimini et son malheureux amant; enfin Julie, 
genoux, crit  Saint-Preux, en baignant son papier de ses larmes et en
levant  lui ses supplications.

[Illustration.][Illustration.]

La _Nouvelle Hlose illustre_ sera publie en cent livraisons du prix
de 25 c. L'ouvrage complet formera deux volumes in-8, contiendra 250
beaux dessins, dont 30  40 tirs  part sur papier de Chine, et sera
termin au mois de dcembre 1844. Son heureux diteur nous promet pour
l'anne prochaine les _Confessions de Jean-Jacques Rousseau_ illustres.
L'_mile_ aura son tour. Que les nombreux amateurs de livres illustrs
se rassurent, leur flicit n'aura jamais de fin.



Bulletin bibliographique.

_Les Slaves de Turquie_, Serbes, Montngrins, Bosniaques, Albanais et
Bulgares, leurs ressources, leurs tendances et leurs progrs politiques;
par M. Cyprien Robert. 2 vol. in-8.--Paris, 1844. _Jules Labille_. 15
fr.

Droit d'un sjour de plusieurs annes parmi les Slaves d'Orient, cet
ouvrage a pour but, nous apprend son auteur, de faire connatre ses huit
millions de montagnards qui couvrent les Balkans de l'Adriatique  la
mer Noire. On s'est propos de dcrire leur tat actuel, leurs moeurs
prives et politiques, leurs provinces, leurs villes; d'exposer les
ressources de leur sol, leur commerce intrieur et extrieur, et les
avantages qui rsulteraient pour l'Europe de leur rgnration. En
racontant l'histoire contemporaine de ces belliqueuses peuplades, on
indique par quels moyens elles seront rendues  leur constitution
naturelle et  l'existence politique qu'elles rclament depuis quarante
ans, par tant d'insurrections ou mal comprises ou totalement ignores
parmi nous.

Les reprsentants des grandes puissances aux confrences de Londres ont
rsolu, il y a dix ans, ajoute M. Cyprien Robert, de la manire la plus
fausse et la plus malheureuse la question de la Grce, parce qu'ils ont
voulu la rsoudre  huis clos et sans le concours de la discussion
publique de tous les intrts. Il importe que la mme faute ne soit pas
rpte pour la question slave, qui remplace aujourd'hui la question
grecque, si tristement ajourne. C'est dans le but de signaler les
cueils, d'clairer l'opinion publique sur la face principale de la
question d'Orient, et sur le moyen de la rsoudre sans rompre
l'quilibre europen, que cette publication a t conue. On a cherch 
saisir et  dvelopper les ides d'aprs lesquelles ces peuples sont
destins  agir; on a voulu  la fois annoncer ce qui se prpare en
Orient, et commenter les vnements incompris qui s'y sont passs depuis
un demi sicle. Ce livre deviendra, nous l'esprons, un guide pour les
voyageurs, un manuel pour les diplomates, et un recueil de documents
nouveaux pour tous les amis de l'histoire, de l'ethnographie et de la
littrature.

Les Slaves de Turquie se divisent en six livres principaux, prcds par
une introduction. M. Cyprien Robert s'est d'abord efforc de nous faire
connatre l'_tat actuel_ et les _moeurs prives et politiques_ des
peuples divers qui composent la grande famille grco-slave. Aprs un
aperu gnral sur ce monde trop peu connu, il dcrit ses principaux
tats, il expose leurs ressources et leur avenir, leurs tendances
sociales et leurs rapports avec l'empire d'orient, les productions de
leur sol, leurs systmes de culture, leurs arts, leur industrie et leur
commerce. A une peinture anime des aspects pittoresques de ces pays,
succdent ensuite des dtails pleins d'intrt sur les superstitions,
les usages et les ftes populaires des habitants; enfin, leurs moeurs
politiques, leur constitution naturelle, le systme fdral, les octrois
et les douanes turques, la chute du commerce franais et les moyens de
le relever en orient, remplissent les deux derniers chapitres de cette
introduction.

Les divisions politiques de la pninsule grco-slave sont, comme M.
Cyprien Robert le fait remarquer, des divisions toutes naturelles,
dtermines chacune par un groupe de montagnes, avec l'ensemble de
plateaux qu'il supporte, et de rivires ou de bassins qui en manent; 
l'abri de chacun de ces groupes, une nation se trouve tablie avec ses
diverses tribus, qui forment autant de provinces: ces grandes divisions
territoriales, au nombre de cinq, sont: au sud, la Romlie, qui comprend
tout le pays des Donnoi, ou des Grecs;  l'ouest, vers l'Adriatique, les
trois provinces dites d'Albanie; au nord-ouest, les vastes contres
formant autrefois le royaume serbe, et connues aujourd'hui sous le nom
d'Hertse-Govine, Montngro, Bosnie, Croatie et Serbie;  l'est, les
nombreux pachaliks de l'ancien tat bulgare, situs le long de la mer
Noire et du Danube; enfin, de l'autre ct du fleuve, la longue rgion
appele Moldavie et Valachie, qui, impuissante si elle est isole,
devient formidable et florissante, si elle s'allie, comme boulevard, 
un grand empire.

Ces cinq parties de la Turquie d'Europe, si naturellement distinctes que
jamais aucun pouvoir n'a pu et ne pourra les confondre dans l'opinion de
M. Cyprien Robert, sont occupes par cinq nationalits, toutes  peu
prs d'gale force, mais on prdomine numriquement la race slave,
puisqu'en Turquie seulement la population slave s'lve  prs de huit
millions. Cette population est partage, il est vrai, en deux peuples
qui diffrent compltement de got et de tendances, les Bulgares et les
Serbes. Les Bulgares, au nombre de quatre millions et demi, n'aiment que
la paix et l'agriculture; les Serbes, qui, non compris ceux d'Autriche,
sont, dans la seule Turquie, deux millions cinq cent mille, aiment
surtout la vie aventureuse du guerrier et du ptre. Mais les uns et les
autres ont jur d'tre libres, et dans leurs luttes pour l'indpendance,
ils trouveraient, s'ils taient vaincus, comme leurs allis les
Moldo-Valaques, l'hospitalit chez les montagnards du sud. M. Cyprien
Robert a consacr les cinq premiers livres des _Slaves de Turquie_ aux
principales branches de ces deux peuples, _les Montngrins, la
principaut de Serbie, les Bosniaques, les quatre Albanies et les
Bulgares_.

Chacun de ces livres est divis  son tour en cinq ou six chapitres. AM.
Cyprien Robert dcrit d'abord le pays, il expose son organisation
politique, il peint ses moeurs de ses habitants, il raconte leur
histoire, et enfin, aprs avoir rsum leur situation actuelle, il nous
apprend quel peut et quel doit tre, selon lui, leur avenir.

Le livre VI et dernier a pour titre: l'_Union bulgaro-serbe_. M. Cyprien
Robert parat ne pas douter que cette union n'ait lieu tt ou tard.
C'est une admirable combinaison de la nature, dit-il, qui a rapproch la
nation turbulente et toujours prte au combat des Serbes, de la race non
moins vigoureuse, mais plus paisible, des industrieux Bulgares. L'un de
ces peuples ne peut former sans l'autre une socit complte; mais l'un
supple  ce qui manque chez l'autre, et tous les deux runis peuvent se
passer du monde entier. On trouverait difficilement deux nations dont le
parallle prtt  un plus riche dveloppement d'antithses et
d'analogies. C'est surtout quand on passe de la butte du ptre serbe de
Macdoine  la cabane du laboureur bulgare de la Romlie, qu'on est
frapp de la diffrence des moeurs. Le Serbe est sans doute d'une nature
plus leve; il a un sens plus dlicat pour la posie, un amour plus
ardent de la gloire, un costume plus riche, une plus ferme conscience de
sa nationalit. Dans son humble rsignation, le Bulgare possde
cependant des vertus solides qui manquent  son brillant voisin: il sait
mieux viter les extrmes; il est plus srieux, plus constant dans ses
entreprises; dou de moins d'imagination, il l'emporte par les qualits
du coeur Il est loin, d'ailleurs, de manquer de courage. Ds qu'il aura
une patrie  dfendre, il combattra avec intrpidit.... Aucun obstacle
srieux ne s'oppose, ds  prsent,  ce que les races serbe et bulgare
combinent leurs intrts, et se prtent un mutuel secours pour rsister
 leurs ennemis communs, qui videmment ne sont plus les Turcs,
dsormais trop affaiblis, mais les grandes puissances voisines.

Dans le dernier chapitre de son sixime livre, M. Cyprien Robert rsume
les rsultats qu'aurait, dans son opinion, l'union bulgaro-serbe pour
l'empire ottoman et l'quilibre europen.--Ne pouvant pas le suivre sur
le terrain dangereux de la politique, nous nous contenterons de citer
les deux phrases qui terminent son ouvrage: Une invasion et la prise de
Constantinople par les Russes ne feraient qu'ajourner pour un temps
meilleur la coalition libratrice des Serbes et des Bulgares. Tant que
ce fait primitif et inhrent mme des deux peuples n'aura pu devenir un
fait lgal et public, l'agitation continuera de se propager dans
l'ombre, et la question d'Orient ne sera pas rsolue.

Qu'on ne l'oublie pas toutefois, ce livre remarquable n'est pas
seulement un ouvrage politique; comme M. Cyprien Robert, nous esprons
qu'il deviendra un guide pour les voyageurs, un manuel pour les
diplomates, et un recueil de documents nouveaux pour tous les amis de
l'histoire, de l'ethnographie et de la littrature.


_Une Lyre  l'Atelier_, posies par Paul Germigny (A. Grivot), tonnelier
 Chteauneuf. Deuxime dition.

Il y a quelques mois, Branger crivait au pote-tonnelier de
Chteauneuf: Vous tes pote, monsieur, et pote des mieux inspirs....
Simple ouvrier, sans instruction, dites vous, comment, jeune encore,
avez-vous devin les secrets de notre versification? Comment tes-vous
arriv  une puret de langage fort rare aujourd'hui? J'ai pu apprcier
toutes ces difficults, et Dieu sait le mal que j'ai eu  en triompher.
Je remarque aussi que chez vous la mditation prcde presque toujours
la mise en oeuvre de vos sujets, d'un choix habituellement potique.
Sans doute on trouve encore quelques traces de ngligence dans vos vers,
mais on ne les aperoit qu'en les relisant.

De plus que le mtier, vous avez une sensibilit relle; on peut mme
dire que c'est l votre muse. J'espre qu'elle vous inspirera longtemps,
et que vous donnerez une suite  ce premier volume, en vous engageant
toutefois  rester dans la route que vous avez prise, c'est--dire  ne
pas trop faire de vers,  bien choisir vos sujets, et  les disposer
habilement avant de vous livrer au travail de la rime.

Nous autres vieillards, nous aimons  faire les pdagogues;
pardonnez-moi quelques petites observations critiques qui vous
prouveront au moins que je vous ai lu avec attention... Presque toutes
vos compositions sont conues et excutes avec got et talent. Ce qui
me surprend autant que leur mrite, c'est que votre nom n'ait pas eu
plus de retentissement  Paris. Beaucoup d'loges ont t prodigus 
des vers qui sont loin de valoir les vtres, et je regrette de vivre
loin du monde des journaux; ce qui m'empche d'en obtenir la justice qui
vous est due. Croyez du moins qu'il y a prs de la capitale un petit
coin o on la rend tout entire au pote tonnelier du Blaisois; c'est
celui du vieux chansonnier qui se dit de coeur tout  vous.

Branger.

Que pourrions nous ajouter aux loges et aux conseils de Branger? les
premiers vers du pote-tonnelier, seulement, adresss  M. l'abb
Bidault:

        Dans la fatigue et les sueurs nourrie,
        Vers vous, Bidault, ma muse ose voler;
        Accueillez-la cette fille chrie
        D'un artisan qu'elle sait consoler.
        Petit oiseau que ses plumes nouvelles
        Au haut des airs n'emportent point encor,
        Depuis longtemps mditant son essor,
        Au bord du nid elle agitait ses ailes.
        Jusqu' vos pieds haletante elle arrive;
        Votre sourire a pu l'encourager.
        Protgez-la, car souvent  la rive
        L'esquif joyeux touche pour submerger.
        Sur tant d'esprits que le vtre faonne.
        Voyant vos soins et vos leons pleuvoir,
        Elle n'a pu, dans les champs du savoir,
        Aller glaner o tout autre moissonne.
        Quand, jeune encor, les accents de sa bouche
        De mon travail endormaient les douleurs,
        Souvent sa main, pour amollir ma couche,
        De sa guirlande y secoua les fleurs;
        Et puis sa voix me disait, dans un rve:
        En vain le sort se plat  le fltrir,
        A son printemps l'arbuste doit fleurir
        Quand dans son sein il sent monter la sve.
        ...............................................................

Si le nom du tonnelier de Chteauneuf n'a eu jusqu' ce jour qu'un
faible retentissement dans la capitale, la faute en est-elle  la presse
parisienne? Ce petit volume, publi  Orlans, ne lui tait pas parvenu;
comment aurait-elle pu deviner son existence?... Quant  nous, nous
sommes heureux de rparer une injustice involontaire; nous accorderons
toujours des encouragements et des loges  tous les potes qui
publieront des vers aussi chastes et aussi lgants que ceux dont M. A.
Grivot nous envoie la collection sous le pseudonyme de Paul Germigny.


_Un t en Espagne_, par Augustin Challamel, avec vignettes. Un vol.
in-18.--Paris. _Challamel_. 3 fr. 25 c.

L'ingnieux auteur de _l'Histoire Muse de la Rpublique franaise_, M.
Augustin Challamel, a employ l't dernier  parcourir une partie de
l'Espagne. Il est all de Bayonne  Burgos, de Burgos  Madrid; puis 
Tolde,  Grenade,  Cordoue,  Sville: chemin faisant, il a visit
toutes les curiosits qu'il pouvait voir sans trop se dranger; et de ce
voyage il a rapport une petite relation d'une simplicit remarquable.
Nous ne saurions trop louer surtout la sage rserve de M. Augustin
Challamel. Bien qu'il manifeste souvent une admiration exagre pour la
mauvaise posie de M. Victor Hugo (il doit pourtant prfrer la bonne),
il n'a fait aucun usage, ni des systmes, ni de la langue de l'cole
romantique; dou d'un esprit fin et observateur, il possde en outre des
connaissances aussi tendues que varies; il sait, de plus, comment se
fabriquent les livres modernes: il pouvait donc ou amuser ses lecteurs
par des anecdotes aussi anciennes que le monde et inventes  plaisir,
ou les ennuyer par d'orgueilleux semblants d'rudition; il a mieux aim
raconter sans aucune prtention ses aventures et ses observations
personnelles, tantt en prose, tantt en vers. Aussi ce petit livre se
fait-il lire avec beaucoup d'intrt et de plaisir. videmment M.
Augustin Challamel n'a pas encore le dsir de devenir acadmicien ou
pair de France. Le public lui en saura gr.


_Rudiment des Chanteurs, ou Thorie du Mcanisme du Chant, de la
Respiration et de la Prononciation_; par madame Claire Hennelle, ne
Wuiet, professeur de chant.--Paris, _Meissonnier_, 22, rue Dauphine. 4
fr. 50.

C'est dans la direction du souffle, dit l'auteur, que rside tout le
mcanisme du chant. Qui s'en occupe? Nous n'avons pas la manire
d'exercer notre gosier, et ce n'est qu' force d'exercice que nous
pouvons arriver, sans savoir comment,  une vritable souplesse. Comment
se fait-il, dans une capitale comme la ntre, o les plus belles voix
abondent, o les plus savants matres se trouvent runis, que nous
n'ayons pas plus de chanteurs? C'est que les grands matres sont appels
pour coordonner l'ensemble, donner la forme et soigner les accessoires,
et qu'eux-mmes ddaignent de poser les toasts sans lesquelles pourtant
rien n'est certain. Tout enseignement demande des toasts. Elles manquent
au chant. Ces lignes nous paraissent suffire pour indiquer clairement
le but que s'est propos madame Claire Hennelle en crivant le _Rudiment
des Chanteurs_. L'ouvrage est divis en trois chapitres. Le premier
traite de la formation du son; de l'appui et de la direction de l'air:
de la rupture de l'air et du port de la voix; des sons blancs; de la
cadence; de l'appui des notes; de l'allongement du souffle: de la
fausset de la voix; des sons fils; des gammes chromatiques; de la
mesure, de la nuance; du registre de la voix; du passage de la voix de
poitrine  la voix de tte, ou de fausset. Le chapitre deuxime traite
de la respiration; le troisime, de la prononciation. Quelques
considrations gnrales fort judicieuses terminent ce petit ouvrage
didactique o l'on trouve  chaque page les preuves d'une excellente
mthode, d'une longue exprience et d'un got prouv.

X.


_Les Derniers Jours d'un Peuple_, par d'Azglio; traduit de l'italien
par t. Croix.--_Lavigne_. 2 vol. in-8. 15 fr.

Il faut rendre cette justice  l'Italie moderne, qu'elle a t sobre de
romans historiques; ses crivains ont admir, traduit Walter Scott, mais
il en est fort peu qui aient cd  l'entranement de l'imitation. Cette
sobrit est-elle un aveu implicite d'impuissance, ou faut-il y voir
seulement la preuve d'une louable modestie? Quoi qu'il en soit, l'Italie
peut toutefois se prvaloir de quelques compositions remarquables dans
un genre qui ne comporte gure la mdiocrit; et, quand elle n'aurait 
mettre dans la balance o psent tant de romans franais qui prtendent
 l'histoire, que les _Fiancs_ d'Alexandre Manzoni, ce titre suffirait
peut-tre  sa gloire.

_Les Derniers Jours d'un Peuple_ sont de l'cole et de la famille des
_Fiancs_. Ce roman est, comme son an, un pisode de l'histoire de
Florence, un hommage aux souvenirs de la patrie du Dante; mais ici
l'auteur, mieux inspir peut-tre qu'Alexandre Manzoni, a trait un
sujet plus dramatique et plus favorable aux motions,  l'intrt d'un
rcit attachant. M. Azglio a saisi le moment o Florence, encore libre,
livre son dernier combat  la tyrannie menaante. Dans le tableau de
cette lutte hroque, il a voulu protester contre l'oubli de l'histoire,
et prouver que Florence tait digne de la libert.

C'est assurment un magnifique spectacle que ce sige o l'on voit une
poigne de citoyens braver les efforts runis de Charles-Quint, de
Clment VII et des peuples voisins, rivaux de Florence. Si l'auteur
s'tait content d'tre l'historien de cette glorieuse agonie, de
retracer les moeurs et les usages de l'Italie au seizime sicle, et de
les faire revivre dans une peinture anime, il n'aurait rempli que la
moiti de sa tche; le succs qu'ont obtenu en Italie les _Derniers
Jours d'un Peuple_ ne serait pas compltement justifi. Mais c'est qu'il
y a dans ce beau livre autre chose encore que le mrite de la couleur
locale, de la reprsentation historique; on y trouve des situations
vraiment dramatiques, des scnes saisissantes, de ces pripties qui
prolongent la curiosit du lecteur et provoquent tour  tour sa fureur
ou sa piti. M. d'Azglio, peintre nergique et vrai, possde aussi le
secret des larmes, et,  ct de ces fiers rpublicains, tels que Nicolo
Lapi, ce type admirable dont Walter Scott et envi la cration,
apparaissent des figures de femmes dont il a revtu la ralit des plus
potiques couleurs.

M. d'Azglio est gendre de Manzoni; quelques personnes ont prtendu que
les _Derniers Jours d'un Peuple_ tiennent de plus prs  l'auteur des
_Fiancs_ que son gendre lui-mme. Il y a dans cette supposition un
hommage rendu au mrite de l'ouvrage que nous annonons. M. d'Azglio ne
se plaindra peut-tre pas si l'on dit que M. Manzoni pourrait avoir
compos son livre, pourvu qu'on ajoute que M. d'Azglio l'a compos
lui-mme.

O.


_Dictionnaire des Racines et Drivs de la Langue franaise_, par F.
Charassin et F. Franois.--Paris, A. Heois, 63, rue Richelieu.

Le titre d'un pareil ouvrage suffit  indiquer son utilit.
Effectivement, s'il est gnralement reconnu qu'il est ncessaire de
bien connatre sa langue maternelle et de la parler avec abondance et
prcision, on est fort loin de s'entendre sur les meilleurs moyens 
employer pour parvenir  ce but.

Une des conditions pour bien savoir une langue, c'est de possder tous
les mots qui la composent. Or, c'est gnralement trente  quarante
mille mots  apprendre par coeur. MM. Charassin et Franois ont cru
qu'il y avait moyen d'abrger ce travail par un bon ouvrage lmentaire,
compos dans ce but; ils se sont mis  l'oeuvre et ont fait un trait
raisonn propre  servir  la fois de guide aux tudiants et de manuel
aux instituteurs.

Leur procd a t de substituer au hasard et  l'arbitraire de la
routine un classement raisonnable, bas sur les rapports naturels des
mots, sur les liens de parent qui existent vritablement entre eux. Ils
ont donc mis en ordre et rang dans trois ou quatre mille classes,
formes charnue de mots ayant entre eux de fortes similitudes, les
quarante mille mots de la langue franaise. On comprend l'avantage qui
rsulte pour le lecteur de cette disposition nouvelle, puisqu'en
trouvant en tte de la nomenclature le mot qui exprime le mieux l'ide
gnrale, ils groupent autour de ce mot tous les drivs, faisant ainsi
des familles distinctes au milieu desquelles il est plus facile de se
reconnatre que dans ce chaos rarement complet et toujours illisible
qu'on appelle un dictionnaire.

Nous croyons donc devoir recommander ce travail aux professeurs de
langue franaise et aussi aux littrateurs, auxquels les dictionnaires
ordinaires n'apprennent pas, ne donnent pas beaucoup plus que
l'orthographe de certains mots dont ils peuvent tre en peine, et une
signification trop souvent douteuse, en ngligeant et les racines de ces
mots et leurs rapports avec d'autres mots de la langue.

P.



[Illustration: Le Marchand de Hannetons, Caricature far Grandville.]

[Illustration: Amour, vole, vole, vole! Caricature par Grandville.]



Correspondance.

_A M. E. F.,_ bachelier s lettres.--Si l'on supprimait dans le monde
tout ce qui parat inutile, o s'arrterait la besogne? Laissons donc,
monsieur, l'Acadmie composer des inscriptions en latin, et tchons
d'apprendre  les traduire pour ceux qui n'ont pas l'honneur d'tre
bacheliers. D'ailleurs l'inscription en latin a plus de sens pour ceux
qui ne la comprennent pas que pour vous qui pourriez la traduire. N'est
ce pas l une utilit du latin dans les inscriptions monumentales?

_A M. A. P.,_--- Nous pourrons faire un jour, dans l'_Illustration_, un
chapitre piquant sur les bvues et navets que vous vous plaisez 
recueillir dans les journaux et les livres contemporains. Si vous
continuez cette recherche, vous pourrez nous en adresser les rsultats.
Ajoutez  votre liste l'nerie de ce bibliothcaire qui vient de prendre
_Indiana_, roman de George Sand, pour un recueil de la famille de
l'Encyclopediana:--une rclame sur un ouvrage qui traite des forats
librs, et dont l'auteur se vante de publier le fruit de son
exprience.

_A M. A. J.,_--Vos tes press. Un peu de patience; vous aurez le
portrait du fameux gnral _Tom Pouce_, qui fait en ce moment, sous le
chapeau et l'habit de Napolon, les dlices de S. M. la reine Victoria,
du prince Albert et de l'aristocratie britannique. Tom Pouce va venir en
France, on le dguisera en Wellington et on le montrera au
Cirque-Olympique. C'est alors que nous vous offrirons le portrait de ce
fameux nain.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

L'actualit des Rbus en double les mrites.

[Illustration: Nouveau rbus.]








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