The Project Gutenberg EBook of L'ancien Figaro, by Anonymous

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Title: L'ancien Figaro

Author: Anonymous

Annotator: mile Gaboriau

Release Date: July 14, 2014 [EBook #46285]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANCIEN FIGARO ***




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                               L'ANCIEN

                                FIGARO

                           TUDES SATIRIQUES

          BIGARRURES, COUPS DE LANCETTE, NOUVELLES A LA MAIN

                 EXTRAITS DU FIGARO DE LA RESTAURATION

                  AVEC UNE PRFACE ET UN COMMENTAIRE

                                  PAR

                            MILE GABORIAU

                        [Illustration: colofon]

                                 PARIS

                          E. DENTU, DITEUR,

              LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
                 PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE D'ORLANS.

                                 1861




                            L'ANCIEN FIGARO

             Imprim par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.




DEUX MOTS


Pardon, Messieurs, de prendre la parole, mais il s'agit d'une
trs-courte explication et d'un fait personnel; d'ailleurs, je ne veux
dire que _deux mots_.

Ainsi ne manquait de dbuter l'honorable M. S..... de M...., toutes les
fois qu'il russissait  prendre d'assaut la tribune de la Chambre des
dputs. Sans doute il croyait rassurer ses collgues, qu'effrayait
beaucoup son loquence parlementaire.

Que le lecteur me permette d'excuser ma prface par cette humble
formule.

Ce volume de l'ancien _Figaro_ n'est et ne veut tre qu'une curiosit
littraire, un recueil de documents pour servir  l'histoire de la
Restauration, presqu'un travail archologique.

En effet, bien que trente ans  peine se soient couls depuis, telles
sont les proccupations du jour et les anxits de l'avenir, qu'on n'a
pas le temps de regarder en arrire et qu'on a presque oubli des
vnements qui se passaient hier.

On parle souvent encore du _Figaro_ de la Restauration, mais le nom est
tout ce qu'on en connat; qui donc se souvient encore de sa polmique
ardente, de son esprit, de ses audaces?

Personne, en vrit; et les collections en sont devenues si rares que
celle mme de la Bibliothque impriale est incomplte.

Et pourtant, ce petit journal a un avantage immense, que n'ont pas
toujours ses confrres d'un grand format.

Il donne la note de l'esprit du temps, et il la donne juste.

Or, cette note vraie, on la chercherait vainement ailleurs, on ne la
trouverait pas, sauf peut-tre dans tel chapitre d'un livre de Stendhal,
_le Rouge et le Noir_.

C'est dans ces pages tincelantes de verve, ptillantes de raillerie, de
l'ancien _Figaro_, que plus tard puisera l'histoire, dans quelque
cinquante ans; elles seront rares et prcieuses, parce qu'elles sont
comme les mmoires au jour le jour de l'opinion, en un temps o
l'opinion tait souveraine. Une mchancet spirituelle, un _coup de
lancette_, une _bigarrure_, en disent plus, souvent, que quatre longues
colonnes, bien compactes et bien serres.

Avec de semblables documents, on n'crit pas l'histoire, mais on la
comprend, et surtout on reconstruit une socit.

Jusqu'ici, cependant, tous les historiens srieux de la Restauration
semblent avoir,  dessein, nglig ce petit journal. Peut-tre le
trouvaient-ils trop au-dessous de leur gravit, peut-tre pensaient-ils,
bien  tort, que les faits qu'il claire sont encore trop prs de nous
pour avoir besoin de lumire. Le plus explicite de tous en fait  peine
mention dans deux circonstances: lors de la condamnation de son
directeur, et  propos des fameuses ordonnances, parce que la
protestation des journalistes portait les noms de Victor Bohain et de M.
Nestor Roqueplan, alors  la tte du _Figaro_.

J'ai voulu rparer cet oubli, et essayer de donner une ide de ce
qu'tait le petit journal sous la Restauration. Il joua alors un grand
rle. Il tait charg de la partie de flageolet dans cette immense
symphonie du journalisme, et il s'en acquittait merveilleusement.
J'avais  choisir entre le _Corsaire_, le _Miroir_, la _Pandore_ et bien
d'autres, je me suis dcid pour le _Figaro_, le plus connu et de
beaucoup le mieux fait.

Puisant, sans parti pris, presque au hasard, dans les quatre annes de
1826  1830, j'ai recueilli un volume, la fleur du panier,  ce que je
crois.

Autant que possible j'ai cart les articles trop violents, les
allusions blessantes, les -propos dont le sel semblerait perdu, enfin
les personnalits de nature  choquer encore aujourd'hui certaines
susceptibilits.

Quant  la ligne politique suivie par le _Figaro_, je ne m'en suis
aucunement proccup. L'intrt,  mon sens, n'tait pas l.

Je me rservais, d'ailleurs, de dclarer qu'en tout ceci je prtends
n'engager en aucune faon ma responsabilit non plus que mes opinions.

       *       *       *       *       *

Chatelain, l'ancien rdacteur en chef du _Courrier franais_, un des
journalistes les plus distingus de la Restauration et des premires
annes de la monarchie de Juillet, avouait  son lit de mort qu'il avait
pass vingt ans de sa vie politique  refaire tous les jours le mme
article; un grand nombre de ses confrres n'ont pu s'empcher de
confesser la mme vrit.

Le lecteur reconnatra, en lisant ces pages empruntes  quatre annes
du _Figaro_, que le petit journal ne fait pas tous les matins le mme
article.




LE PETIT JOURNAL


Les rgimes peuvent changer en France, les gouvernements absolus
remplacer les gouvernements parlementaires, les jours de libert et de
licence succder fatalement aux annes d'esclavage et d'oppression, il
est un matre qu'aucun bouleversement ne saurait renverser, qui plante
son drapeau sur toutes les ruines, dont la souveraine puissance n'a
jamais t mme conteste: ce matre, c'est l'esprit.

Pour nous, voil le despote vritable, un despote ador. Il s'impose et
nous ne sentons pas son joug, c'est en riant que nous nous inclinons
devant lui. Il tyrannise l'opinion, mais il sduit, mais il entrane.
Nous sommes sans courage devant lui, nous ne savons rien lui refuser,
encore moins lui garder rancune. Quoi qu'il dise, qu'il inspire, qu'il
fasse, il trouvera grce. Nous lui accordons trop, hlas! ou plutt,
nous lui donnons tout.

Par bonheur, cet esprit franais, hritage sacr de nos pres, s'est de
tout temps rang sous les bannires des vaincus. Il poursuit un but
jusqu'au jour de la victoire. Le lendemain il dserte avec armes et
bagages et gagne au pied avec les fuyards. Il n'a jamais couch sur le
champ de bataille. Toujours il est all s'asseoir  l'extrme gauche,
c'est lui qui crie aux bataillons trop lents  se mouvoir: En avant! en
avant! Il ne se donne  aucun parti, il est de l'opposition.

Les moeurs et la littrature subissent sa loi, et c'est justice; tous
les ridicules sont de son ressort, et il juge sans appel. On a vingt ans
pour maudire ce juge, mais presque toujours la postrit a confirm les
arrts de son tribunal.

Mais c'est en politique qu'il faut voir son influence: lui, si lger, si
subtil, si insaisissable, il finit toujours par faire pencher la balance
de son ct. En vain le barbare mettra son pe dans l'autre plateau, le
fer ne l'emportera que pour un instant. Il n'y a pas de _v victis_ qui
tienne, les battus prendront leur revanche.

Ses interventions sont  ce point dcisives, que la chronique de
l'esprit franais serait un magnifique trait d'histoire et de
politique, dont l'exactitude et la vracit seraient les premiers mais
non les seuls mrites. Ce serait l'pope des opprims, tandis que tous
les livres qu'on nous fait tudier sur les bancs et que nous lisons au
sortir du collge, ne sont que le pompeux pangyrique des oppresseurs.

Aprs le triomphe, les vainqueurs, les forts, confisquent la vrit et
ne ddaignent pas de dicter l'histoire. Qui donc dmlerait le faux, si
la satire, arme du faible, n'apparaissait  son tour et ne restituait 
qui de droit ou la honte ou la gloire? Il faut rendre  Csar ce qui est
 Csar.

Peut-tre une telle histoire tentera-t-elle le courage de quelque
rudit: il peut se mettre  l'oeuvre, les matriaux ne lui manqueront
pas. Du jour o les Gaulois forment un peuple, l'esprit apparat. Du
premier oppresseur date la premire pigramme.

Et  travers toutes les transformations, les rvolutions, les luttes,
cette veine de gat gauloise, railleuse, satirique, se maintient et se
perptue, prcieusement lgue par les gnrations, comme un hritage de
famille, aux autres gnrations.

Pauvre Jacques Bonhomme, longtemps ton esprit fut ta seule arme, ton
unique consolation! Taillable et corvable  merci, tu geignais, tu
payais, mais tu chantais. Li, garrott, abattu, tu rptais encore
entre tes dents le refrain gouailleur. Ton seigneur t'avait pris ta
dernire vache, il te fallait encore saluer ton seigneur et ne rien
dire, ou gare  la peau!

Au moins la satire te vengeait, non amre, haineuse enfielle, mais
narquoise, spirituelle, ptillante de bon sens, cachant sa fine malice
sous un faux air de nave bonhomie.

Ils chantent, ils payeront, disait le rus Mazarin. Celui-l aimait
mieux une grle d'pigrammes que des pierres dans ses vitres. Plus d'un
bon mot cependant fit plir de colre le cauteleux Italien. Ah! s'il
avait tenu l'auteur!

Sous sa main, comme sous un pressoir, Jacques Bonhomme suait son dernier
cu, mais il disait pis que pendre du successeur de Richelieu. Les
mazarinades couraient les rues et les ruelles, grivoises et
court-vtues. Peuple et seigneurs faisaient cause commune contre
l'ennemi.

    Notre ennemi, c'est notre matre.

Celui-l fut dur au pauvre monde et aussi au riche. Il y parat aux
recueils de chansons du temps.

Mais il nous faut remonter bien des sicles avant Mazarin.

Au fond de la socit de notre pays,  peine forme, aigrissait et
travaillait dj un vieux ferment d'incrdulit, levain d'opposition
dont l'action,  peine sensible, n'en produisait pas moins une secousse,
sinon deux, par sicle.

Nous avons, nous avons toujours eu le sentiment imprieux de l'galit.
Qu'on le froisse: endormi, il s'veille. De ce moment l'esprit s'en
mle, il lutte, et il triomphe. Avant d'attaquer en face le pouvoir
abhorr, on le fronde pour l'amoindrir. Il pouvante, on le ridiculise.
Les plus poltrons s'habituent  lui, comme les oiseaux  ces
pouvantails que le jardinier place dans les vergers, et au premier
signal ils marchent comme les autres. L'esprit commence l'oeuvre, le
nombre la mne  bonne fin.

Ainsi, bons mots, chansons, satires, fabliaux, sont l'expression de la
pense libre, la forme n'y fait rien. L'esprit est l'auxiliaire des
rancunes, presque toujours il est du ct du droit. C'est lui qui le
premier a compt les masses et inspir  Robert Wace le chant terrible
des _Paysans_, prs duquel _la Marseillaise_ n'est qu'une pastorale.

Il y avait bien longtemps pourtant que ces paysans, tout  coup
exasprs, subissaient le joug; on devait les y croire accoutums, on
devait supposer leurs genoux cornifls  force de ramper, lorsque la
satire s'en mla, rpandue par la campagne, dans les bois et sous le
chaume, par quelques trouvres intrpides. D'un bond tout ce peuple
cras fut debout. Robert s'tait mis  leur tte; il chantait:

    Aidons-nous et nous dfendons,
    Et tous ensemble nous tenons;
    Et s'ils veulent nous guerroyer
    Nous avons, contre un chevalier,
    Trente ou quarante paysans,
    Robustes et bien combattants.

Entre les armures de fer les paysans rvolts furent broys, mais
quelques-uns en rchapprent, et Wace, pour les rconforter, leur
disait: Croissez et multipliez; un jour, vos enfants, plus nombreux que
vous, vous vengeront.

Mais dj,  l'ombre du pouvoir royal, grandissent les communes, un
pouvoir nouveau, faible, encore timide. Le Tiers-tat qui doit rgnrer
la patrie se forme. Il va s'enhardir. Il cherche des allis, il se
tasse, il se masse, il se serre pour mieux rsister, comme un bataillon
de buffles sauvages qui de tous cts,  l'heure du danger, prsente les
cornes  l'ennemi.

Bientt,  son tour, le Tiers-tat va se compter. Il ne se dfendra
plus, il attaquera. Il veut empiter lui aussi. Aux mains de Jacques
Bonhomme, il prend l'arme terrible, la satire. Et comme ils la manient,
ces bourgeois naissants,  peine srs de leurs droits! Alors, tour 
tour, ils raillent toutes choses, et de cette arme terrible, l'ironie,
formidable baliste, ils battent en brche avec une incroyable audace la
papaut, l'piscopat, la chevalerie, le trne, la religion mme, tout ce
qu'ils craignent, en un mot, tout ce qui leur fait ombre.

Ils luttent  leurs risques et prils. Mais avec le danger leur esprit
semble crotre, et leur hardiesse. Nos fiers libres penseurs
d'aujourd'hui ne sont jamais alls aussi loin. Et pourtant une douce
prison comme Sainte-Plagie n'ouvrait pas ses aimables cachots; il y
allait du bcher.

Alors paraissent, enfants par vingt auteurs divers, ces pomes moraux,
ces ballades, ces popes satiriques, ces romans tranges, compositions
frondeuses, hardies, o se retrouve, condens, l'esprit d'opposition de
toute une poque.

Voici le _Roman de la Rose_, et le cycle entier du _Renart_, qui ne
comprend pas moins de cent vingt mille vers, rims par une arme
d'auteurs. Voici les _Droits nouveaux_, contrat social du sicle; la
ballade des _Trois Moines rouges_ et _les Dicts du Villain_ et _les
Avisements au Roi_. Il faudrait un volume pour dtailler seulement les
titres de toutes les oeuvres parvenues jusqu' nous.

C'est le grand choeur satirique du moyen ge, qui s'avance  la
conqute de ses droits.

Et ne craignez pas que la veine de la raillerie s'puise, il en restera
encore assez pour fltrir les dbauches des derniers Valois, pour dire
les ignominies de la cour des _Hermaphrodites_, pour crire la _Satire
Mnippe_.

L'imprimerie, cependant, tait venue se mettre au service de l'esprit,
auxiliaire redoutable! La force brutale avait la poudre, l'esprit eut le
livre, plus fort que le canon. On encloue l'artillerie, la pense est
imprissable. Guttemberg donna le vol  l'ide captive: elle allait
planer un instant sur le monde, puis le conqurir, sans que rien pt
l'arrter jamais, ni la hache ni le bcher, ni la Bastille du despote,
ni les cachots de l'Inquisition. Que d'entraves  sa marche, pourtant!
Que d'insenss essayrent de la combattre, plus insenss que Xerxs
faisant fouetter la mer. Pour l'ide on dressa le pilori, mais le
trteau infme de la place publique fut comme son Sina d'o elle
rayonna sur le monde.

Alors l'esprit franais ne pouvait suffire  nombrer ses soldats. Toute
une arme combattait sous ses drapeaux, guide, commande par des hommes
de gnie, par Montaigne, par Rabelais, par d'autres encore dont
pourrait, au besoin, se rclamer le petit journal.

Nous sommes loin, ce semble, de ce petit journal, nous y touchons
cependant. Il fallait indiquer son pass, ses origines, pour faire
comprendre son succs ds son apparition, pour expliquer ses triomphes
et ses revers.

Il parut, et il fut acclam.

C'est qu'il tait et qu'il est encore le vritable reprsentant de notre
genre d'esprit; genre difficile, qui ne se comprend plus  un quart de
lieue des frontires de France, qu'on ne saisit pas toujours dans les
provinces un peu loignes de la capitale.

Le petit journal est l'expression dernire de la satire; elle avait
revtu toutes les formes, gros livre, feuille volante tour  tour,
aucune ne lui avait donn cette force, cette activit d'impulsion, cette
libert d'action, cette publicit.

Et il est rest ce qu'il fut le premier jour, un pamphlet priodique,
une pigramme quotidienne. Vous pouvez l'ouvrir, il vous donnera le
dernier bon mot de la veille, la premire mchancet du lendemain.

Cependant le journal ne vint que bien longtemps aprs la dcouverte de
l'imprimerie; depuis 200 ans, on fondait des caractres mobiles
lorsqu'on eut la premire ide d'un recueil priodique.

A Thophraste Renaudot revient l'honneur d'avoir ralis en France cette
ide applique dj en Angleterre et  Venise.

C'tait un mdecin, ce Renaudot; homme d'intelligence et d'initiative,
il avait russi  se mettre fort bien en cour.

Mme il avait des malades, et ce qui faisait endiabler les Purgon de son
temps, c'est qu'il les traitait par les distractions et le rire, et
qu'il les gurissait, parat-il.

Avec privilge royal, il avait fond un _bureau de rencontre_, sorte
d'office de publicit, comptoir des vingt-cinq mille adresses du temps,
o chaque jour se pressait une foule de gens en qute de renseignements.
Nombre d'oisifs s'y donnaient rendez-vous; les nouvellistes en titre,
coureurs de cancans, ne tardrent pas  y venir aussi. On y causait.
Tous les bruits de la ville et de la cour y avaient leur cho.

Renaudot eut l'ide d'utiliser tous ces gens. Il n'avait qu' couter
pour tre l'homme le mieux inform de Paris; il couta. Puis, il nota
tout ce qu'il avait entendu, le rdigea, le fit recopier, et c'est ainsi
qu'il distribuait  ses malades des _nouvelles  la main_ qui chaque
jour les renseignaient au plus juste.

Les _Nouvelles_ bientt firent fureur. C'tait  qui serait malade pour
obtenir la faveur d'un exemplaire. Renaudot ne savait ou donner de la
lancette; quant  ses copistes, ils ne pouvaient suffire.

Il demanda l'autorisation d'imprimer ses nouvelles, l'obtint, et le 30
mai 1631, le premier de nos journaux paraissait sous le titre de
_Gazette_, nom emprunt  l'italien, de _gazza_, pie, oiseau bavard.

Le succs de Renaudot fut immense; il eut bientt une nue d'ennemis
acharns; mais il avait bec et ongles, et une plume, et une presse, et
la protection du roi. Il se moquait des envieux.

Son exemple cependant ne fut pas suivi. Louis XIII se doutait-il du
tintouin que donnerait la presse  ses successeurs? Il n'y eut pas de
prime d'encouragement pour les journalistes, et dix-neuf ans le mdecin
rgna seul.

En 1650 seulement se fonda un autre journal, en vers celui-ci, la
_Gazette burlesque_ de Loret, le plus insipide de tous ceux qui jamais
ont tenu une plume, courtisan achev, d'ailleurs, et chroniqueur utile
aujourd'hui.

En 1672 seulement parut le _Mercure galant_, fond sur un plan excellent
par Doneau de Viz, et qui, jusqu' la Restauration, resta le premier de
tous les recueils priodiques.

Mais l n'tait pas le petit journal.

Il existait, mais mystrieusement. Il paraissait manuscrit, ou imprim
 la campagne. Le petit journal tait alors la nouvelle  la main qui
se colportait jusque sous le manteau de marbre des chemines de
Versailles. Plus d'un bon mot, plus d'une verte pigramme fit froncer le
royal sourcil du monarque-soleil, du divin Deodatus.

Le rgne de Louis XIV fut un bon temps pour l'esprit, bien qu'il
combattt  la sourdine. Les ridicules foisonnaient; la cour amusait la
ville. Pour railler, il ne fallait que regarder autour de soi. La cour,
la finance, la magistrature, l'arme, la bourgeoisie, le clerg posaient
alors en plein soleil pour tout le monde, et aussi pour Molire qui les
a fait poser pour la postrit.

Mais l'esprit ne tarda pas  viser plus haut: l'audacieux s'attaqua au
roi. Oui,  l'auguste personne du roi, et aussi  la personne sacre de
ses matresses. Jupiter indign agita sa perruque, l'Olympe trembla.

Il faut le dire, Louis XIV dtestait l'esprit. Ce prince, le plus
magnifique virtuose qu'ait produit le despotisme, ne croyait pas
l'esprit assez courtisan, il lui trouvait une odeur de fagot. Il
entreprit deux ou trois croisades contre lui, et mme fit un dit qui le
dfendait sur ses terres, c'est--dire en France. Le refrain de l'dit
tait: Bastille! Bussy en sut quelque chose.

Il daigna cependant protger quelques hommes de gnie, sous la condition
qu'ils chanteraient ses louanges et lui feraient de la rclame pour la
postrit. Ils acceptrent la mission.

Malheureusement ces grands hommes n'taient pas toujours bien inspirs,
tmoin Boileau et son passage du Rhin. Le doux Racine et fait mieux,
mais il se cachait pour faire ses pigrammes; une pourtant lui valut du
bton; les grands seigneurs payaient ainsi. Peu importe, le bois vert
est aujourd'hui brl, les railleries seront ternelles. Quant 
Molire, dans ses pices _ad majorem Jovis gloriam_, et je parle des
meilleures, de celles aprs lesquelles il a d se frotter les mains,
plus je les relis, plus il me semble  chaque instant dcouvrir sous le
velours de la louange l'pingle de l'ironie. Ne serait-ce pas un
admirable persiflage, une pilule merveilleusement dore? Le grand gnie
ne mit pas le roi sur son thtre, peut-tre se rservait-il de la jouer
en son particulier.

Dj les philosophes donnaient la main  l'esprit franais, ils
remuaient les pavs du raisonnement et prparaient les grosses pierres
que devait dbiter l'ironie pour les lancer, en grle de petits
cailloux, dans les jardins royaux, Louis XIV dtestait aussi les
philosophes.

A bien prendre, il n'aimait que les savants en _us_, pdants hirsutus
rouls dans le grec comme les goujons dans la farine.

Hlas! le roi-soleil ne se doutait gure qu' ses cts, dans son propre
palais, des gens  lui rdigeaient le petit journal de son rgne pour
nous le lguer. Et que sont les Mmoires, sinon un petit journal?

Sous la Rgence, l'esprit s'installa au Palais-Royal. Ce fut un
dbordement de satires, un feu roulant d'pigrammes. Par malheur,  la
fin, la gat grivoise tourne  l'obscne, le gros sel n'est plus que du
sel de cuisine. En butte  tous les traits, le rgent riait. Il
s'efforait d'tre  l'unisson.

Ce fut bien autre chose vraiment sous Louis XV. Avec Philippe, la
libert tait trop grande, il fallait un peu de gne. On l'eut, grce au
Bien-Aim.

Fut-il jamais roi plus chansonn, plus raill, plus cribl! Le petit
journal s'en donnait  coeur joie; traqu en France, il s'imprimait en
Hollande, en Angleterre. Comment entrait-il? on ne sait, mais il
entrait. Dans les cas pressants, quand l'ironie, comme un dner, et
perdu  trop attendre, on imprimait dans les caves.

M. de Sartines usait une arme d'agents  courir aprs d'invisibles
pamphlets. Lui-mme trouvait des complaintes jusque dans ses poches.
Pour un recueil clandestin qu'il tranglait, dix renaissaient.

Puis les philosophes avaient srieusement engag la partie. Il et fallu
prendre des bourreaux  la journe et couper les bois du clerg pour
brler les libelles qui chaque jour prenaient leur vol, Dieu sait d'o.
Le trne chancelait, les coups redoublaient, plus presss, plus
violents.

Et la rage de philosopher, qui tournait toutes les ttes! Les grands
seigneurs ne se disputaient-ils pas l'auteur du _Contrat social_?

Voltaire, le gnie fatal, Voltaire menait le branle. Partout o il
trouvait un joint, il lanait un livre, une satire, un conte, un mot,
qui clataient comme un obus et faisaient brche. D'une plume
infatigable, il dmolissait, dmolissait, dmolissait, aujourd'hui
philosophe, demain petit journaliste, spirituel toujours, except dans
ses tragdies, o pourtant encore il poursuivait son ide. Ah! qu'il
savait bien son pays et son sicle, lui qui de l'ironie fit le levier
dont il renversa une socit croulante.

Louis XV avait compris le danger; mais comment l'viter?

--Bast! dit-il, tout cela durera probablement autant que moi.

Parfois cependant, il n'tait pas sans crainte; reconnaissant cette
influence norme de l'esprit, il avait fini par le prendre en horreur,
lui qui tout le premier riait jadis des pigrammes qui l'gratignaient.

Sous Louis XVI, la mousquetade continue, domine toutefois par les
roulements de l'orage, qui se rapproche. Les vnements se prcipitent,
les masses, depuis longtemps agites, prpares, se dressent menaantes.
Le droit, cette fois, est du ct de la force.

Ah! si Louis XVI avait eu quatre hommes encore comme Rivarol, il
retardait la catastrophe. Or, qu'tait Rivarol, sinon le petit journal
vivant.

Mais la cour avait Champfort contre elle, et aussi Beaumarchais. Quelle
faute! Il fallait se l'attacher  tout prix, celui-l! lui lier pieds et
poings avec des cordons bleus, l'touffer d'honneurs. Il se serait
laiss faire. A ce filet perfide de la cour on et pu prendre aussi
Voltaire et mme Rousseau. On ne le voulut pas, et pour un mot,
peut-tre:--Trajan est-il content?

Beaumarchais pris, Figaro ne naissait pas, et Figaro, c'est l'esprit
franais rvolutionnaire, le triomphe de la raison et du bon sens.

Li  la cour, l'auteur de _la Folle Journe_, journe des dupes pour la
monarchie, jetait  pleines mains le ridicule sur les penseurs et sur
les philosophes. Il donnait le beau rle  Basile, et Figaro, tomb dans
le sac de Scapin, tait ross par Basile. Il trouvait sa galre au port.
Les ides nouvelles se brisaient contre la raction, ou plutt contre
l'immobilit, car alors l'action n'existait pas.

Et le barbier tait ross; bravo, Basile!

Beaumarchais aurait-il russi? On peut se le demander. Il ne dirigeait
pas le mouvement par droit de conqute, mais bien par droit d'hritage.

Il tait le fils an de Voltaire.

Le vieux dcrpit de Ferney, le jour o, ruine peu vnrable, il mourait
et s'enterrait sous des ruines, l'ami de Frdric de Prusse lguait 
Beaumarchais sa pioche de dmolisseur, c'est--dire sa plume. Le
lgataire fut digne du testateur, il dpassa son attente.

Et croule donc, vieille socit, sous les boulets du ridicule, battue en
brche par les canons de l'esprit!

Il faut viser haut, pour atteindre plus bas, on tire au ciel. C'est 
Dieu qu'on s'attaque, les rois suivront Dieu en exil. Et, par ma foi!
Dieu fut forc d'migrer, et aussi ses ministres, et aussi les rois, et
aussi les nobles. Et l'esprit franais dansa la carmagnole sur
l'emplacement de la Bastille.

Nous sommes en pleine rvolution, mais la Terreur n'a pas fait taire
l'esprit. Il nat de la rvolte, et Dieu sait si on se rvoltait alors!
Ceux mme qui avaient pouss  la roue essayrent d'enrayer alors, trop
tard.--Sois mon frre, ou je te tue, s'cria Champfort. Il prfra se
tuer lui-mme.

Cependant les victimes apprenaient  mourir avec grce, elles faisaient
des mots sur la charrette et presque sous le couteau. Et quels mots!
Samson lui-mme, le royaliste, en riait sur sa machine.

Or la machine elle-mme tait une ide nouvelle, une innovation. On
rformait tout, mme le supplice. Mourir par la potence, fi donc! Il
fallait mieux.

L'excellent docteur Guillotin se trouva l fort  propos; grce  lui,
on put _ternuer dans le sac_.

Les faubouriens baptisrent la machine, non avec l'eau du Jourdain,
hlas! mais avec du sang, et l'esprit franais, devenu froce, fut le
parrain. La hideuse machine s'appela guillotine.

Il y avait eu, disons-le, un instant d'hsitation. Quelques-uns avaient
voulu lui donner le nom de Mirabelle. Le jour o courut cette
plaisanterie, Mirabeau devint plus laid encore de colre. Mirabelle!!!
encore un peu, il se ralliait sans pot-de-vin.

Le nom du docteur Guillotin prvalut. Il tait dans les destines de ce
brave homme d'tre le parrain de quelque institution; il faillit l'tre
de la vaccine, c'et t un grand bonheur pour lui. On ne dirait pas
aujourd'hui: J'ai t vaccin, mais bien: J'ai t guillotin. Le verbe
se conjuguerait au pass, ce qui est maintenant impossible.

Le mot de Mirabelle, qui exaspra le tribun, avait t mis en avant par
un petit journal d'aristocrates, _les Actes des aptres_. C'est que, du
jour o ils avaient t  leur tour opprims, les nobles s'taient mis 
avoir de l'esprit; il leur tait venu avec le danger, comme
toujours:--Honntes rpublicains, avaient-ils dit, embrassons-nous,
nous allons ter nos culottes.

Le petit journal eut encore un beau moment sous le Directoire, mais ce
ne fut qu'un moment. L'Empire tait venu.

Adieu l'esprit, me direz-vous. Napolon le Grand ne l'aimait pas. Eh!
qu'importe, l'esprit comprim n'a que plus de force, comme la balle
force du pistolet. D'ailleurs le petit journal s'tait rfugi 
l'arme; c'est lui qui, sous la tente, donnait au vainqueur de l'Italie
les noms de Petit Caporal et de Petit Tondu, qui ont plus fait pour sa
popularit que son Code et ses victoires.

A ce moment, unique dans notre histoire, tout tait hroque. On ne
songeait pas  plaisanter, le chauvinisme exaltait les ttes, on avait
le coeur pris. Un homme de la force de Rivarol eut un mot
superbe:--On crit l'histoire  coups de canon, dit-il en riant. Le
mot fut pris au srieux. On trouvait sublime d'crire l'histoire 
coups de canon, avec le sang de deux millions d'hommes en guise d'encre,
et l'Europe pour page blanche. Les mres pleuraient, et aussi les
jeunes filles; mais on riait  l'arme. Tout le monde voulait tre
colonel  vingt-huit ans; on se faisait soldat et on partait.

Et quels troupiers! A la Moskowa, les pieds gels, le ventre vide, ils
riaient encore.

Un soir, Ney et sa petite troupe dcime avaient camp dans la neige 
cinq cents mtres des Cosaques.

--Si les mangeurs de chandelle nous dcouvrent, avait-il dit, nous
sommes f...lambs. Donc, silence dans les rangs.

Eh bien! toute la nuit on causa. Quelques-uns riaient. Ney, qui ne
dormait pas, parce qu'il avait six mille hommes  sauver, Ney fut tir
de ses mditations par les clats d'une gat bruyante.

--Tonnerre d. D.! cria-t-il, vous tairez-vous, vous allez nous faire
prendre.

A la chute de l'Empire, le petit journal retient sa voix. Non qu'il
manque de faits  enregistrer, mais il lui rpugne de les enregistrer.
La batte d'Arlequin, le fouet de la raillerie ne lui suffiraient pas. Il
voudrait un knout, non pour fustiger, mais pour battre au sang ses
imbciles concitoyens.

Paris affol, Paris entier criait  s'enrouer: Vivent les allis!!...

Ce qui prouve-bien, entre nous, que les cris et les vivats ne signifient
absolument rien. Paris crie et acclame ce qu'on veut,  un moment donn,
pourvu que le tambour batte et qu'il y ait de la musique.

Avec la seconde Restauration, le petit journal ressaisit le sceptre. Il
monte sur le trne. Il est arriv alors  son apoge. Il a juste assez
de libert et d'entraves pour faire briller en mme temps son esprit et
son courage.

Aussi, pendant ces quinze annes, rayonna-t-il d'un clat qu'il n'a que
bien rarement et pour peu de jours retrouv depuis, aussi son rle
fut-il d'une importance extrme[1]. D'un mot spirituel il rsumait
l'opinion, et ce mot faisait fortune, parce que tous l'avaient pens.
Enfant perdu de la presse, il marchait en claireur. Comme les
compagnies de francs-tireurs devant Sbastopol, il guidait et assurait
la marche. Leste, railleur, adroit, insaisissable, il se logeait dans
les moindres replis de la lgalit, s'embusquait derrire les moindres
anfractuosits du Code. Avait-il eu la plume trop longue, il savait
encore faire tourner ses dfaites en triomphes.

Ainsi il allait  la conqute du droit, donnant la main  la chanson et
au pamphlet, entre Branger et Paul-Louis Courier, l'ancien canonnier 
cheval, vigneron de la Chavonire.

Que seraient, dites-moi, devenues les longues tartines du libralisme,
et mme les ardentes polmiques des chefs illustres de l'opposition,
sans la satire, la chanson et le petit journal?

La grande presse inquitait les ministres; mais les refrains de Branger
les poursuivaient comme des hues, mais les lettres d'un vigneron
rembourraient leur chevet d'pines, mais les pigrammes du petit journal
les harcelaient comme une nue de taons. M. X., alors ministre,
paraissait  la tribune; il avait prpar un beau discours, bien long,
bien lourd... mais on se rappelait le bon mot de la veille, on riait;
autant de bonnes raisons perdues.

Avant tout, il fallait de l'esprit, en un temps o les plus graves
politiques ne ddaignaient pas d'crire des _Lettres  la girafe_ (M. de
Salvandy).

Malheureusement pour le petit journal, les causes de sa vogue sont aussi
celles de sa dcadence. Un jour il ne donne plus juste la note de
l'opinion, de ce moment il est perdu.

Lui, si fort pour dmolir, il est impuissant  difier. L'essaie-t-il,
il devient grotesque, ridicule lui-mme.

Il brille dans l'opposition; mais qu'il passe au pouvoir, il s'teint et
meurt. Il a les mmes hommes, cependant, le mme tat-major, le mme
esprit; peu importe, il n'est plus dans son lment. Il justifie ainsi
ce mot d'un ministre qui perdit, en gagnant le portefeuille, la verve
incisive qui lui avait valu le pouvoir.

--Ah ! sommes-nous donc des imbciles? Je ne vois d'esprit que chez
nos adversaires.

Alli utile aux jours de lutte, le petit journal devient souvent
dangereux. Il est changeant, hlas! comme l'opinion, comme la
popularit.

Puis, il ne peut tre impartial, car il lui faut une victime. Aprs
avoir tir sur les ennemis, lorsque rien plus ne lui rsiste, il tire
sur ses propres troupes. Vous vous croyez son ami, il vous tranglera
impitoyablement pour un bon mot. Vous tes bien tranquillement assis 
la galerie, vous vous tenez les ctes  voir mitrailler ceux que vous
dtestez... Paf! un ptard vous part entre les jambes, un lardon met le
feu  votre perruque, et c'est vous, spectateur, qui donnez  rire aux
acteurs.

Il faut dire le mal comme le bien:

Hlas! le petit journal, comme la satire, comme la chanson, a eu ses
injustices et ses excs. Parfois il s'est tromp, il a bafou le gnie
et bern le sage. Il faut le lui pardonner.

Il faut le lui pardonner, parce que souvent il a t l'arme dernire, la
suprme ressource du faible. Avocat du droit, du bon sens et de la
vrit, il a tenu  honneur de combattre toutes les tyrannies, il a t
pour beaucoup dans toutes les conqutes. On doit lui pardonner enfin,
parce qu'il est la puissance invincible ennemie du prsent et complice
de l'avenir.




LE FIGARO ET VICTOR BOHAIN


C'est au plus fort de la lutte des partis, lorsque de toutes parts se
soulevait l'opinion contre le gouvernement des Bourbons, que fut fond
le _Figaro_, par Lepoitevin-Saint-Alme, que toute la gnration
littraire a connu rdacteur en chef du _Corsaire-Satan_ en 1846 et de
la _Libert_ en 1848.

Saint-Alme avait cr ce nouveau journal avec le concours de MM. Nestor
Roqueplan et Maurice Alhoy, et d'un jeune homme qui dbutait alors sous
le nom de Horace de Saint-Aubin, et qui devait tre notre illustre
Balzac.

A ce journal, M. Michel Masson remplissait les importantes fonctions de
_cuisinier_ et de caissier. Ce dernier poste n'tait pas une sincure.

L'instant tait admirablement choisi pour fonder une feuille satirique,
aussi un trs-grand succs accueillit-il tout d'abord le _Figaro_.

Saint-Alme cependant ne garda pas longtemps son journal; moins de six
mois aprs l'avoir fond, il le cda, par l'intermdiaire de M. Nestor
Roqueplan,  Victor Bohain, qui devait lui imprimer une impulsion
nouvelle.

De ce moment le _Figaro_ prit hardiment place  l'avant-garde de
l'opposition, et il resta fidle au poste, toujours sur la brche,
jusqu'au jour o ses deux rdacteurs en chef, Victor Bohain et M. Nestor
Roqueplan, signrent la fameuse protestation contre les ordonnances. Le
lendemain, la rvolution tait faite.

De 1826  1830, le _Figaro_ fut rdig par l'lite de tous les jeunes
esprits de la fin de la Restauration. Mais aucun nom n'tait connu.
L'incognito tait, on le comprenait alors, une des conditions
indispensables du succs, de la libert d'esprit, de la puissance d'un
journal satirique. Aussi Bohain tait-il,  cet gard, d'une discrtion
 toute preuve. Quelles sductions, quels subterfuges M. Dupin et tant
d'autres n'ont-ils pas employs pour connatre l'auteur de la srie
d'articles mordants et rvlateurs qui se publiaient sous le titre
d'_Esquisses de la Chambre des dputs_! Tout fut inutile. Bohain
rpondait invariablement que ces articles se trouvaient dans la bote du
journal. Nanmoins, lorsque M. Laffitte, lou dans un de ces articles,
aprs avoir tent vainement de savoir qui il en devait remercier, fit
remettre  Bohain un magnifique service de th, celui-ci s'empressa
d'envoyer le cadeau  l'auteur.

Il serait facile aujourd'hui de violer cet incognito si scrupuleusement
gard, mais ce secret est devenu celui de la comdie littraire, si bien
qu'il n'offre plus gure d'intrt. Il est, je crois, plus utile et plus
juste d'esquisser la vie de celui qui personnifia le _Figaro_ aux jours
de ses plus grands succs.

Ces quelques dtails, je les emprunte  M. Julien Lemer, un des hommes
les mieux informs des choses littraires de ce temps-ci; ils furent
publis dans la _Gazette de Paris_  la mort de Victor Bohain, en 1856,
et ce fut mme un des rares, trs-rares articles consacrs  cet homme
qui avait rendu tant de services, je ne dirai pas  la littrature, mais
aux gens de lettres.

Donc, je copie:

Quels beaux commencements que ceux de Victor Bohain! Je ne parle pas du
temps de son enfance; ceci n'est point une notice biographique, c'est
une simple esquisse compose principalement de souvenirs personnels.

J'ai vu Bohain pour la premire fois en 1828. Si j'en crois ses amis,
il devait avoir alors vingt-cinq ans. Il tait rdacteur en chef du
_Figaro_, qui, en ce temps-l, tait une des feuilles politiques
quotidiennes les plus importantes de Paris, une de celles qui devaient
jouer un des rles les plus considrables sous la Restauration, et
laisser dans l'histoire de cette poque une trace des plus brillantes.
Adolphe Blanqui, le plus spirituel de nos conomistes, chez qui j'tais
en pension pour faire mes tudes, me chargeait quelquefois, en allant au
collge Bourbon, de remettre sa copie[2]  Bohain, qui habitait une
charmante maison  l'italienne dans la cit Bergre, au n 12, je crois.
Ces jours-l taient pour moi des jours de fte, car Bohain ne me
laissait jamais partir sans me donner quelque billet de spectacle; aussi
m'apparaissait-il comme le grand dispensateur des plaisirs parisiens.
J'eus occasion de voir alors dans son cabinet ou dans ses bureaux
presque tous les hommes devenus clbres depuis.

A la fin de 1829, Bohain, g tout au plus de vingt-six ans, possdait
une fortune magnifique pour le temps. On l'valuait  plus de quatre
millions. Outre la proprit du _Figaro_, il avait le thtre des
Nouveauts, situ place de la Bourse, l o est aujourd'hui le
Vaudeville, une part considrable dans le Vaudeville de la rue de
Chartres et dans les Varits, o il fit jouer une des pices les plus
audacieuses, sous le rapport de la verve satirique et de la licence
aristophanesque, qu'on ait jamais reprsentes sur aucun thtre. Cette
pice, intitule _les Immortels_, Bohain n'en tait pas l'auteur, mais
je crois bien qu'il en avait conu l'ide et qu'il avait appel 
concourir  la collaboration, non-seulement les rdacteurs de son
journal, mais encore les vaudevillistes les plus spirituels de ce
temps-l, o florissaient les Dumersan, les Thaulon, les Duvert, les
Varin, les Rochefort, les Rougemont et tant d'autres, alors anims du
feu de la jeunesse et de la passion politique. Cette tmrit en
couplets, qui montrait au public le roi Charles X personnifi par
Brunet, et divers ministres incarns dans la peau de Vernet, d'Odry, de
Cazot et de quelques autres comiques, fut interdite aprs un certain
nombre de reprsentations.

Peu de temps aprs la rvolution de 1830, Bohain se mariait et tait
nomm prfet de la Charente. Les dames de la halle vinrent en corps le
fliciter et lui apporter des bouquets. Ce fait donne la mesure de
l'importance du personnage.

Mais au bout de quelques mois, les entreprises dramatiques tant
tombes dans le marasme, comme dit Bilboquet, la fortune de Bohain
dclina rapidement. En mme temps, l'ancien directeur du _Figaro_ crut
devoir, pour reprsenter dignement l'Etat dans la Charente, mener une
vie de prince, et appliquer toute son exprience de savoir bien et
largement vivre. Nul ne possdait mieux que lui l'art de donner  dner,
d'organiser des bals et des ftes; il en donna tant de preuves, qu'il
vit bientt la fin de ce qui lui restait de sa fortune, de la vente du
_Figaro_ et de ses parts dans les divers thtres. Un beau jour il se
trouva compltement ruin; il est mme probable que son passif dpassa
de beaucoup son actif.

C'est vers 1832 que Bohain fit jouer  l'Odon son fameux _Mirabeau_,
en douze ou quatorze tableaux, o Frdrick Lematre fut magnifique. Le
tableau des Jacobins fit un tel effet, qu'on fut oblig de le supprimer
 la seconde reprsentation. Tous les jours, l'auteur envoyait aux
acteurs un panier de vin de Champagne, afin de les mettre  mme de
jouer dignement l'acte du banquet.

Depuis 1834, Bohain se dpensa lui-mme en commencements d'entreprises
pour la plupart fort ingnieuses, organises soit  Paris, soit 
Londres, o il a fond un journal franais: le _Courrier de l'Europe_,
qui, je crois, existe encore.

La premire tentative qu'il fit  Paris pour relever sa fortune,
rappelle une des publications littraires les plus importantes et les
mieux conues dont on ait dot les lettres franaises: c'tait l'_Europe
littraire_, un grand, un immense journal quotidien, auquel
collaboraient toutes les sommits littraires du moment. Les frais de
rdaction, qui taient normes, absorbrent bientt le prix des
abonnements et le capital de fondation. La rdaction y fut paye
jusqu'au prix de UN franc la ligne.--A combien de lignes dnons-nous
aujourd'hui? disait Henri Heine.--A vingt lignes par tte, rpondait
Bohain.

Ce fut Bohain qui organisa la mise en actions de l'imprimerie Everat,
dont il voulait faire une imprimerie modle. Une partie du montant des
actions devait tre consacre  former des lots trs-importants pour une
loterie  laquelle prenaient part tous les actionnaires. Cette
combinaison, qui avait facilit le placement immdiat de toutes les
actions, ne fut pas gote du gouvernement, qui s'opposa au tirage. Mais
la Ville de Paris et, depuis, le Crdit foncier, lui empruntrent le
systme du tirage des primes d'obligations.

Bohain inventa encore Napolon Landais,  qui il fit une clbrit qui
ne l'a pas prserv de la pauvret, et la Socit des Dictionnaires:
_Dictionnaire de mdecine usuelle_, _Dictionnaire de lgislation
usuelle_, etc.

C'est lui qui, le premier, a imagin les trains de plaisir sur les
chemins de fer.

Pendant quelques mois de convalescence qu'il passait chez le docteur
Ley, aux Champs-lyses, il eut l'ide du journal _la Semaine_ et de la
presse colossale, qui reste encore aujourd'hui la plus grande presse
connue, entreprise trs-bien conue, qui certes aurait eu un grand
succs, si Bohain n'avait pas t forc, comme toujours, par un besoin
d'argent, de vendre sa part et de se retirer.

Je vois encore dans le jardin de la maison de sant ce petit homme, au
buste rond,  la figure pleine,  l'oeil gris, vif et intelligent,
ombrag de cils longs et pais, donnant audience  tout ce que Paris
comptait d'crivains connus, d'hommes politiques importants. Son
infirmit (une jambe trop courte), qui l'obligeait  s'appuyer sur une
canne, lui donnait une sorte de physionomie de diable boiteux. Et, en
effet, on peut bien dire qu'il fut l'Asmode du monde littraire, du
monde des affaires, et peut-tre aussi du monde politique de ce
temps-ci.

Oh! qu'il connaissait bien les hommes, et qu'il savait bien les prendre
par leur vanit, leur ambition, leurs passions et leurs faiblesses!

Un autre jour, il concevait et excutait  lui seul une chose inoue.
Il soufflait  un homme politique, qui n'y songeait pas, la pense de
devenir journaliste; il suggrait au directeur d'un grand journal,  qui
cette ide ne serait jamais venue, le dessein de cder sa position; il
servait d'intermdiaire  ces deux hommes.--Puis, quand, ainsi qu'il
l'avait prvu, le premier tait bien convaincu de son inaptitude  ses
nouvelles fonctions, quand le second tait dans la ncessit de rompre
le march, par suite de l'opposition de ses co-intresss, Bohain se
trouvait encore l pour faciliter  l'un la rtrocession,  l'autre la
racquisition de la position et de la part primitivement vendues.

Pour en finir avec les journaux, c'est Bohain encore qui a fond
l'_poque_ et invent tous les moyens de publicit qui avaient fait  ce
journal un si rapide mais si phmre succs.

C'est lui de mme qui, en 1850 et 1851, cra le _Moniteur du dimanche_.
Dieu sait ce qu'il dpensa de ressources ingnieuses, ce qu'il imagina
de combinaisons pour faire vivre ce journal impossible!

A la passion du papier imprim, Bohain joignait le fanatisme des
fleurs. Dans les dernires annes, il avait entrepris  Palaiseau une
culture de rosiers et de dahlias, et il obtenait, disent les
connaisseurs, des varits trs-curieuses.

Aussi, ne faut-il pas tre surpris de lui voir inventer le _Jardin
d'hiver_. Le _Chteau des fleurs_ est encore une de ses ides; c'est 
lui qu'on doit la premire conception et le premier dessin de ce jardin,
dont les frres Mabille ont su tirer meilleur parti que lui.

Il y aurait encore bien des choses  dire; mais si Bohain a eu une part
plus ou moins active dans d'autres conceptions et dans d'autres
crations contemporaines, c'est dans l'histoire, c'est dans les mmoires
du temps que plus tard on le lira. Quels mmoires il aurait pu laisser
lui-mme!

Victor Bohain est mort aux Batignolles, le samedi 19 juillet 1856, 
l'ge de cinquante-trois ans, aprs avoir conu et remu plus d'ides,
fond plus d'entreprises, mis en mouvement plus de choses et plus
d'hommes qu'aucun spculateur millionnaire, qu'aucun homme d'tat de ce
temps-ci.




L'ANCIEN FIGARO




1826


COUPS DE LANCETTE

Une sentinelle a douze mots d'ordre diffrents, selon
l'occasion.

       *       *       *       *       *

Etes-vous jsuite, certain avocat vous dfendra. Etes-vous
constitutionnel, il vous dfendra encore.--Sa conscience est donc bien
flexible! Mais son opinion,  lui?--Son opinion?... Il aime l'argent.

       *       *       *       *       *

Brunet, se trouvant  l'Opra, s'est cri comme Jocrisse,  la vue
d'une cantatrice: Il faut frmir, _frmons_.

       *       *       *       *       *

    Parfois, j'entends crier: Cailleau, Guiraud, Briffaut:
    Quels sont ces chiens de noms? Sont-ce des noms de chiens?
            --Du tout, vous tes en dfaut,
               Ce sont des noms d'acadmiciens.

       *       *       *       *       *

Les maladroits! disait M. Bnab... en apprenant que la tentative
d'assassinat des janissaires avait chou, que n'en chargeaient-ils un
jsuite!

       *       *       *       *       *

A chaque instant, le _Figaro_, comme tous les journaux de la
Restauration, revient sur les jsuites; il ne faut point s'tonner de
cet acharnement, il y aurait mme, je crois, injustice  le blmer.

En ce temps-l, disait, dans l'_Univers_, M. Veuillot, les Sicle et
les _Constitutionnel_ mangeaient tous les matins un jsuite  la croque
au sel.

N'en dplaise  M. Veuillot, on ne faisait que se dfendre. Les jsuites
et les congrganistes ont ouvert l'abme sous les pas de Charles X, il y
est tomb, prcipit par eux. Alors on fit tout pour le clerg, mais il
voulait encore davantage. Il fut insatiable.

Les journaux, tmoins des envahissements, des empitements quotidiens,
cherchaient  y mettre une digue. Il y avait tout  craindre de gens
dont les passions politiques ont t de tout temps furibondes. Un pays
voisin, d'ailleurs, donnait ide de ce que pouvait tre la raction.

En 1826, un _auto-da-f_ annonc depuis longtemps attira  Valence une
foule fanatise. Le 31 juillet 1826, un pauvre isralite, revtu du _san
benito_, espce de blouse couverte de peintures reprsentant des flammes
et des diables, fut conduit au bcher. Il tait condamn  tre _brl
vif_; son crime tait l'HRSIE. Il marcha au supplice entre une haie de
dominicains, qui lui dpeignaient en chemin les dlices dont il allait
jouir dans l'autre vie pour prix de son supplice; ils l'appelaient
_frre infortun_. Tant que dura le supplice de la victime, les moines
hurlrent des hymnes dont le chant formidable devait touffer les cris
de l'infortun.

Je laisse  penser l'pouvante de l'Europe, en apprenant que les feux de
l'Inquisition se rallumaient en Espagne; son horreur, lorsque les
journaux lui racontrent ce sacrifice humain, nouvelle insulte  la
religion du Christ.

Et c'est  nos armes, pourtant, que le fanatisme devait cette puissance.
Qu'on s'tonne encore des attaques des journaux!

       *       *       *       *       *

Quand la mode des auto-da-f viendra, la _Sentinelle de la Religion_ se
mettra en claireur.

       *       *       *       *       *

On parle d'tablir de Paris  Bruxelles des relais en permanence 
l'usage de MM. les agents de change, les financiers, les libraires,
etc., qui dsireraient faire banqueroute.

       *       *       *       *       *

Un incendie vient de dvorer six arpents de bois dans la fort d'Evreux,
on assure qu'un jsuite y avait mis le feu en la traversant.

       *       *       *       *       *

M. le procureur gnral a reu la dnonciation de M. le comte de
Montlosier contre les jsuites; le mme jour, M. Saintes a envoy 
Montrouge une dnonciation contre M. Montlosier.

       *       *       *       *       *

Le comte de Montlosier, dont il va tre si souvent question pendant
l'anne 1826, avait publi un ouvrage ayant pour titre: _Mmoire 
consulter sur un systme religieux et politique tendant  renverser la
religion, la socit et le trne_. L'auteur y dnonait l'existence de
la congrgation et y livrait le secret de ses actes. Sa conclusion tait
celle-ci:

Les quatre grandes calamits signales au prsent mmoire, savoir: la
congrgation, le jsuitisme, l'ultramontanisme et le systme
d'envahissement des prtres, menacent la sret de l'tat, celle de la
socit, celle de la religion. Elles sont notes par nos anciennes lois;
ces lois ne sont ni abroges ni tombes en dsutude; l'infraction qui
leur est porte constitue un dlit; ce dlit, par cela qu'il menace la
sret du trne, celle de la socit et celle de la religion, se classe
parmi les crimes de lse-majest, crimes pour lesquels l'action en
_dnonciation_ civique n'est pas seulement ouverte, mais commande...

L'effet de ce mmoire fut profond, immense. La France s'pouvanta de se
voir ainsi enveloppe dans un vaste rseau de socits religieuses
secrtes, qui comptaient dans leur sein des ministres et des laquais,
des rois et des cardinaux, des femmes et des enfants.

L'alarme retentit d'un bout du royaume  l'autre. On s'effraya de ces
missionnaires, de ces moines, qui s'en allaient par toutes les provinces
recrutant,  l'aide de la gendarmerie souvent, des nophytes et des
affilis. On frmit en les voyant embrigader les enfants dans la
_Socit des bonnes tudes_, et leur apprendre  chanter les louanges du
Seigneur sur des airs d'opras comiques en vogue:

    Chrtien diligent,
    Quelle ardeur te dvore.

sur l'air du fameux choeur de _Robin des bois_, ou encore:

    La religion nous appelle, etc....

sur l'air du _Chant du dpart_.

Par les enfants et les domestiques habilement styls, la congrgation
pntrait presque dans l'intrieur des familles, qu'elle tenait dj par
les femmes.

Voil ce que dnonce le mmoire du comte de Montlosier.

Et l'effet fut d'autant plus grand, que le comte avait pass sa vie 
attaquer le nouveau rgime et  dfendre l'ancien.

L'auteur du _Mmoire_ tint sa promesse, et, malgr les cris et les
menaces de cette toute-puissante congrgation, le 16 juillet 1826,
dposa au greffe de la Cour royale la _dnonciation_ annonce.

La Cour devait se dclarer incomptente.

       *       *       *       *       *

Mlle Adeline a souvent les yeux fixs sur le parterre d'une faon si
singulire, que le parterre se met  rougir.

       *       *       *       *       *

M. d'El*** est le premier baron catholique, comme Montmorency fut le
premier baron chrtien.

       *       *       *       *       *

M. Montlosier a dit: Je soutiendrai mon opinion jusqu' la mort.
Dpchons-nous donc, ont dit les jsuites.

       *       *       *       *       *

Hier, nous avons vu M. le comte de Bonald, qui _se_ parlait _
lui-mme_.--C'tait sans doute pour voir s'il pourrait se comprendre.

       *       *       *       *       *

M. Briffaut a dit, dans son discours acadmique, que Louis XIV imposa
la gloire  son sicle. C'est une imposition  laquelle M. de V... n'a
point pens.

       *       *       *       *       *

Un missionnaire observait trs-pertinemment que l'infme Voltaire avait
assez crit pour perdre deux millions d'mes, et pas assez pour allumer
dix bchers.

       *       *       *       *       *

Les jsuites ont des poignards, M. de Montlosier n'a que sa plume; les
armes sont-elles gales?


Dimanche, 23 juillet 1826.

ESQUISSE

L'ACTEUR DE PARIS ET L'ACTEUR DE PROVINCE

L'ACTEUR DE PARIS.

Il est midi, il vient de se lever et, revtu de son lgante robe de
chambre, il fait quelques tours dans son appartement, visite ses
tableaux et ses fleurs et demande ses journaux. Il sourit agrablement 
la lecture de celui-ci, il grimace  la lecture de celui-l. Jean!
s'crie-t-il, et Jean accourt: Tu renouvelleras mon abonnement  cette
feuille et tu en prendras un second  celle-ci... A propos, Jean! tu
passeras chez M***, l'auteur de la pice nouvelle, pour lui dire de
venir me voir.

Aprs ce prambule, il se met  table, prend son rle et le parcourt
entre la ctelette et le chablis. C'est pitoyable, dit-il de temps en
temps; les auteurs ne travaillent que pour eux, rien pour les acteurs.
On sonne. Dj des visites,  cette heure!... Que voulez-vous,
bonhomme?--Je suis le tailleur de monsieur, je venais pour un petit
compte  rgler.--Vous repasserez, je n'ai pas la tte aux calculs... Et
vous, l'ami, que demandez-vous?--Je suis... vous savez...--Fort bien; il
me faut trente hommes ce soir, voici trente billets, soignez donc un peu
mieux mes entres.--Monsieur sera content. On sonne encore: c'est
l'auteur de la pice nouvelle. Il n'entre qu'en tremblant, il sait qu'il
va subir mille observations plus ou moins ridicules dont il se propose
bien de ne tenir aucun compte. En effet, l'acteur commande des
rectifications, l'auteur rsiste; la dispute s'chauffe; l'acteur tient
bon et, dans son dpit, crit au rgisseur pour lui annoncer une
indisposition subite; puis il fait sa toilette et court  la Bourse
acheter fin de mois, sur le produit prsum de sa prochaine
reprsentation  bnfice. De la Bourse il vole vers la nouvelle
proprit qu'il vient d'acqurir. A son retour, il tombe rellement
malade en apprenant que la rente a baiss  Tortoni, et que sa doublure
s'est fait vigoureusement applaudir dans son rle, grce aux trente
hommes dont il a fait les frais. De dpit il va s'enterrer dans son
petit ermitage, en ayant soin d'envoyer toucher  la caisse du thtre
ses moluments et ses parts.

L'ACTEUR DE PROVINCE.

Il est six heures; le jour luit  peine, et dj du fond d'une modeste
alcve retentit la voix d'Agamemnon, puis bientt aprs celle de Scapin.
Chien de mtier, s'crie en s'lanant hors de son lit un homme long
et sec, faire pleurer et rire alternativement, mourir et ressusciter
rgulirement tous les soirs; et cela pour mille cus par an! chien de
mtier! allons du courage, une dernire rptition: _Oui, c'est
Agamemnon_. Qui frappe? Agamemnon plit et craint que ce ne soit
quelque crancier matinal; vainement il cherche dans sa tte quelque
tour de Scapin pour l'conduire; on frappe encore, la porte s'ouvre
d'elle-mme! Dieu soit lou! c'est M. le Directeur.

Il entre avec prcipitation, comme un homme affair, et, sans avoir
song seulement  donner le bonjour au roi des rois, il dploie un rle
nouveau avec une partition: Vite  l'ouvrage, vous me voyez dans un
embarras... Notre opra est annonc et attendu pour ce soir, et notre
basse-taille ne s'avise-t-elle pas de faire une chute  se casser la
jambe?--Eh bien!--Vous allez prendre son rle.--Vous plaisantez, une
partie de basse-taille pour un soprano! d'ailleurs je suis
enrhum.--Tant mieux, cela renforcera votre voix; au reste, il n'y a que
deux morceaux d'ensemble. Du courage!  midi rptition, et ce soir
gratification si la recette est bonne.

Agamemnon-Scapin s'excute de bonne grce; la rptition arrive, il ne
bronche presque pas, et, pour se donner plus de courage, il va chez le
traiteur attendre l'heure de la reprsentation. Mais, fatale
imprvoyance! sans doute il croyait dj tenir la gratification, et
quand vint le quart d'heure de Rabelais, il se souvint qu'elle n'tait
que promise; que faire? Le roi des rois n'a de crdit nulle part; Scapin
vient  son secours: il envoie la carte  payer au thtre, en priant le
cher directeur de venir le dgager. La reprsentation a lieu; il est
applaudi, siffl, que lui importe! il n'a d'ambition et d'amour-propre
que pour mille cus.

COUP DE LANCETTE

A la porte du couvent de Saint-Acheul, il y a, dit-on, un rmouleur qui
n'est occup qu' aiguiser de petits couteaux.


Lundi, 24 juillet 1826.

RSUM DE L'HISTOIRE DES PAPES

On dclame beaucoup aujourd'hui contre les usurpations des jsuites et
les envahissements du spirituel sur le temporel, et il n'en rsulte que
beaucoup de bruit sans que le pape et le clerg s'en inquitent le
moins du monde. Que redouter, en effet, d'allgations vagues et mal
fondes? Ce sont les faits qui tuent, et non les mots.

Aussi n'hsitons-nous pas  placer, en tte des ouvrages qui traitent
cette matire, le _Rsum de l'histoire des Papes_. L'auteur donne
rapidement, et en peu de mots, l'esquisse de la vie de chaque pontife.
Peu de rflexions et beaucoup de dtails, voil comme il faut crire
l'histoire abrge. Mais ce qui distingue surtout cet ouvrage, c'est un
ton de gravit qui tait command par le sujet, et que l'auteur
n'abandonne jamais. C'est un mrite de plus, qu'au temps qui court on ne
saurait trop apprcier.

_Le pape_, dit Montesquieu, _est une vieille idole qu'on encense par
habitude_; il aurait pu ajouter par faiblesse et par superstition.
L'histoire offre-t-elle rien de plus dplorable que l'excommunication de
l'empereur Henri IV, et n'y a-t-il pas quelque chose de rvoltant dans
la dfection de ses sujets ds qu'il fut condamn par l'ambitieux
Grgoire?

Quoique la chaire de saint Pierre ait t souvent occupe par des hommes
vraiment vertueux, on y a vu s'asseoir assez de pontifes indignes pour
ne pas souhaiter de la voir dominer sur tous les trnes chrtiens. Et,
d'ailleurs, o sont les titres de l'vque de Rome  cette suprmatie
universelle qui ne soient mis au nant par chaque page de l'histoire?

Il est assez singulier que, dans le nombre des successeurs de saint
Pierre, une femme ait figur, les uns disent pendant deux ans et demi,
les autres disent pendant cinq mois. En 854, un prtre, connu sous le
nom de Jean d'Anglican, fut lu aprs la mort de Lon IV. Un jour que,
revtu des habits pontificaux, il se rendait processionnellement 
Saint-Jean de Latran, il parut prouver des douleurs trs-vives que ses
efforts pour les cacher augmentrent encore. Enfin le pape accoucha, ou
plutt la papesse, car c'tait une femme, entre le Colise et
Saint-Clment; elle mourut sur la place mme. Un monument d'expiation y
fut lev et subsista jusqu'au pontificat de Pie V, qui le fit dtruire.
De l vint la coutume de faire asseoir le nouveau pape sur un sige
creus, de manire qu'un homme pouvait passer dessous et s'assurer du
sexe. Aussitt cette opration faite, on s'criait: _Papam virum
habemus_.


COUPS DE LANCETTE.

Monsieur de Montlosier a demand au prfet de police la permission de
porter une cuirasse sous ses habits.

       *       *       *       *       *

On annonce un prochain changement de ministre.--Quel bonheur!... Mais
ce n'est qu'en Angleterre.

       *       *       *       *       *

Une Excellence, ayant entendu parler des conversions d'un rvrend,
rpta avec joie: C'est donc un diable que cet homme-l?--Non,
monsieur, c'est l'abb G...

       *       *       *       *       *

Depuis que l'abb G... a fait brler Voltaire et Rousseau, on sait de
quel bois les jsuites se chauffent.

       *       *       *       *       *

Le gnral D... porte son pe comme un homme de coeur; cela ne dit
pas qu'il soit brave.

       *       *       *       *       *

Madame de G..., craignant de ne plus faire parler d'elle, aprs sa mort,
vient de prier M. Auger de lui composer son pitaphe. La voici:

    Ci-gt, mre de cent enfants,
    Des comtesses la plus fconde;
    Elle a fait du bruit dans le monde,
    Elle y parla quatre-vingts ans.

       *       *       *       *       *

Madame de Genlis ne croit pas aux jsuites, parce qu'elle n'en a pas
connu avant la rvolution.

       *       *       *       *       *

C'tait, avant-hier, la fte de Montrouge; MM. les jsuites se sont
livrs  leur gaiet naturelle. Aprs un repas dlicat, toute la
confrrie a entonn en choeur ce doux refrain:

    Il faut leur percer le flanc,
    Plan, plan, rataplan, etc., etc.

Montrouge, dont _Figaro_ parle  chaque instant, et que le _Courrier
franais_ appelait l'antre du fanatisme, est la petite commune aux
portes de Paris o les jsuites avaient fond une maison mre. A
Montrouge se tenait le conseil suprieur, dont les instructions et les
commandements volaient avec une inconcevable rapidit d'un bout de la
France  l'autre. Les tlgraphes jsuitiques de Montrouge, dit un
journal, l'emportent sur les signaux du gouvernement.

Montrouge, disait un autre journal, c'est le jsuitisme, le foyer de la
congrgation, le vrai sige du gouvernement.

Qu'est-ce donc que ce joujou-l? demandait un enfant  un frre
ignorantin, en lui montrant un canif.

--Mon fils, lui rpondit l'lve de Montrouge, c'est un instrument qui
sert  corriger les rois.

       *       *       *       *       *

Le _Moniteur_ prpare une circulaire pour annoncer  l'Europe qu'il est
le plus spirituel, le plus amusant, le meilleur des journaux
littraires... Nous croyions que c'tait la _Pandore_.

       *       *       *       *       *

Samedi, 29 juillet 1826.

VIEUX CONTE S'IL EN FUT JAMAIS

Or, il advint dans un pays de jubil, par del des montagnes bien
hautes, qu'un jour il y eut grand aria, comme on dit. Voil que tout 
coup il n'y avait rien dans les coffres, rien dans la cave, rien au
grenier, ni foin ni paille, rien enfin  mettre sous la dent. Quand il
n'y a point de foin au rtelier, les nes se battent. Mais il faut
manger, quoiqu'on se batte; les uns firent ceci, les autres cela, tous
firent de travers et cheminrent de mal en pis. Parbleu, dit un jour
celui qui avait la plus belle plume au chapeau (bien qu'elle ft toute
sale) et les plus beaux hauts-de-chausses (bien qu'ils fussent de
pices et de morceaux), si nous allons de ce train-l, nous n'irons pas
loin; vite un tambour, et qu'on aille tambouriner partout pour que
chacun vienne de suite, rflexion en poche et sabre au ct pour couper
ce noeud gordien-l. Un chacun runi, aprs les dits et redits, le
bourdon d'une grosse cloche coupa court, et l'on patentra cinq  six
_Ormus_. Puis l'homme  la plume, d'un ton dolent, crachant  droite,
ternuant  gauche,  quoi l'on repartit: _Dieu vous bnisse_, s'escrima
ainsi, sur les choses du moment, avec un accent le plus solennel du
monde: Mes trs-chers frres, saint Ignace (ici ceux qui taient
derrire les autres donnrent un grand coup de front sur la nuque de
ceux qui taient devant; le mouvement gagna jusqu' ceux qui taient en
tte de la longue et large colonne, et ceux-ci le firent  leur tour
rtrograder brusquement jusqu'aux endormis de la dernire banquette), le
grand saint Ignace, continua-t-il, nous punit par l'inanition des
indigestions que nous nous sommes donnes. C'est visible: il faut donc,
je crois, que le plus ventru de nous tous y passe le got du pain et
soit regard comme le bouc missaire des pchs d'Isral; saint Ignace
m'est apparu rouge de colre comme l'oeil du coq; il faut l'apaiser!
Moi, je n'y vais pas par quatre chemins; j'ai mang  crdit partout o
j'ai pu; j'ai cd, moyennant pot de vin, bail sur bail, les gros
fermages de tous les pays; puis, le temps est venu o je n'ai plus 
ronger que ma plume et mes chausses, si nous n'y mettons ordre, vous
pour moi, et moi pour vous.

Aprs ces mots, il y eut de la sensation, et les petits enfants
demandrent des tartines. Un conseiller, qui avait t nourri de la
lecture de Molire, leur fit donner le fouet tout leur sol. Puis un
gros joufflu qui louchait, portant robe noire et perruque idem, parla
dans ces mots en caressant un petit garon d'un air tout  fait
mystique: Quand on n'a pas de pain, j'en ai encore et le garde; j'ai
raison, et l'on doit tre fier de me voir si dodu et si vermeil. On dit
que j'ai faim comme quatre, et que je mange comme huit. Qu'est-ce que
cela prouve, sinon que j'ai de l'apptit. On vit comme on peut; je peux
parce que j'ai. Que ceux qui ont du crdit s'en servent, on payera quand
on pourra; et quant aux gueux qui n'ont rien, ce sont des gueux qu'il
faut pendre, cela leur apprendra  vivre. J'ai dit. Tous tes plus
grands, tous les plus gros, gens  pistolets et poignards en poche,
gaillards trapus et hargneux, dogues  longs crocs et colliers pointus,
excitrent alors un vacarme d'applaudissements de tous les diables; on
billait de faim, on braillait d'enthousiasme.

Quand on se fut bien estomaqu, un petit homme, couleur gris de
poussire, sec comme la mort, blme comme un carme, jambes en fuseau,
corps menu, nez d'un pied de long, grimpa dans l'grugeoir comme un
cureuil, et l, de prorer d'une voix affame, tirant la langue comme
un chien de chasse qui vient de courre:

Mes amis, je devrais me taire, car je n'ai pas soup hier, djeun ce
matin, ni dn ce soir (murmures), mais la conscience l'emporte: je vais
faire une rvlation terrible. Un jour de fte, car, Dieu merci, nous
sommes dans les ftes jusqu'au cou, nous vivons comme des bienheureux
(applaudissements), je fumais, car que faire de mieux, si on ne mange,
que de fumer? (murmures plus prononcs)--quand une ide que je crus
pieuse me passa par la tte: cette ide, messieurs, c'tait de fondre
toutes les cloches des monastres du pays pour en faire des pices de
six maravdis,  l'effet d'acheter pour nous et les ntres des petits
pains de seigle. A peine l'orateur eut-il parl, qu'il fut accueilli 
grands coups de pied,  grands coups de poing, hu, conspu, tiraill
et reconduit avec force gifles, croquignoles, rebuffades et crachats au
nez, jusqu' une des plus belles potences qui aient jamais eu quinze
pieds, et accroch,  la grande satisfaction de toutes les bonnes mes,
par le beau milieu de son cou. Depuis lors, le pays devint le chaos le
mieux organis, l'enfer le plus cagot qu'il se ft oncques vu; il y eut
des cloches sans pain, des ftes o l'on ne riait pas du tout, des
cantiques de cinquante et quelques couplets, force coups de couteau,
contrebande, guerre civile, combats de taureaux, peste, famine, plaies
et bosses  bouche que veux tu, et autres gentillesses dans ce moule;
mais, par-dessus le march, pas une pice de monnaie dans l'escarcelle
pour acheter du baume de fier--bras!


COUPS DE LANCETTE.

Rivarol accusait M. Ginguen d'avoir des phrases d'une longueur
dsesprante pour les asthmatiques.--Qu'aurait-il dit de celles de M.
Villemain?

       *       *       *       *       *

Jsuite pour jsuite, disait madame d'A..., j'aime mieux ceux  robes
longues, cela cache mieux les choses.

       *       *       *       *       *

La _Gazette_, le _Drapeau blanc_ et le _Journal de Paris_, depuis qu'ils
publient les nouvelles de Portugal, ressemblent  ces tyrans de
mlodrame, qui se montrent avec un visage riant et se retournent
aussitt en fronant le sourcil et en disant tout bas: _Dissimulons_.

       *       *       *       *       *

Un dentiste clbre, attach au service d'un prince tranger, demandait
au chambellan dans quelle langue il pourrait adresser ses remercments 
Son Altesse.--En franais, si vous voulez, reprit le courtisan, pourvu
que vous vitiez de prononcer le mot _mchoire_.

       *       *       *       *       *

Dans une de ses dernires brochures, M. le comte de Bonald dit qu'il ne
connat rien de plus beau que les pays gouverns par les prtres, et il
cite _la fire Espagne avec son inquisition et ses moines_.

       *       *       *       *       *

MM. Bnab... et Ling..... sont toujours  louer ou  vendre.

       *       *       *       *       *

Deux moines de la sainte inquisition lisaient  Madrid les dtails de
l'incendie de Constantinople.--Que les habitants de cette ville sont
heureux! s'cria l'un des saints pres, ils peuvent jouir  chaque
instant du plaisir de voir brler des hommes, des femmes et mme des
enfants!...

       *       *       *       *       *

Il y a un proverbe florentin conu ainsi: _Qui fait ses affaires ne se
salit pas les mains_; M. le comte de... doit avoir les siennes
furieusement propres.

       *       *       *       *       *

On a cit en justice un brave homme parce qu'il se nomme Napolon.
Est-ce en France ou chez les Hurons?

       *       *       *       *       *

M. de V... se fait, dit-on, rpter tous les matins, depuis huit jours,
cette maxime d'un ancien: _Un flatteur est un esclave qui n'est bon pour
aucun matre_.

       *       *       *       *       *

La _Sentinelle de la Religion_ prtend qu'elle soutient tous les bons
principes....... Sans doute comme la corde soutient le pendu.

       *       *       *       *       *

Mlle Deltre disait qu'elle connaissait les livres de morale.--Oui, lui
rpondit-on, comme les voleurs la gendarmerie.

       *       *       *       *       *

Un auteur clbre a dit que l'_existence entire des jsuites fut un
grand dvoment  la religion et  l'humanit_; ajoutez: et aux petits
garons.

Les vengeances et les colres d'une raction furieuse donnrent, sous la
Restauration, un rle des plus importants  la dlation. Les dlateurs,
comme ceux de la Rome antique, srs de l'impunit, que dis-je, certains
d'obtenir des rcompenses et des honneurs, ne se renfermrent pas
toujours dans leur strict devoir. D'espions, ils devinrent agents
provocateurs et, pour satisfaire leur honnte ambition, se mirent au
service des rancunes. De l, des piges honteux tendus  la crdulit
d'une foule de malheureux, qui payrent de leur tte le crime d'avoir
cout les propositions de misrables chargs d'organiser des meutes et
des complots, o d'autres misrables plus puissants qu'eux ramassaient
dans le sang des victimes des croix et des cordons.

On est rvolt au seul souvenir des crimes des cours prvtales, en ce
temps de _terreur_ contre-rvolutionnaire. Que de sang,  Grenoble! on y
excuta des hommes, des vieillards, un enfant, et plusieurs cependant
avaient t reconnus innocents. A Lyon, on dcima un village. Un dput
put s'crier  la chambre: Tous vos complots, jusqu'ici, ont t
organiss par la police. La droite ne dit pas non. Qui ne sait les
tristes dtails de la conspiration Berton,  Saumur; de l'affaire du
colonel Caron! Ils avaient t vendus  l'avance.

L'espionnage, disait M. de Montlosier dans son mmoire, tait autrefois
un mtier que l'argent commandait  la bassesse; il est aujourd'hui
command par la probit, par les devoirs que la congrgation impose. On
assure que l'espionnage est devenu comme de conscience: on est prt 
lui donner des lettres de noblesse.

En 1826, partout et toujours, l'opinion mue voyait des mouchards et des
agents provocateurs.

       *       *       *       *       *

Samedi, 12 aot 1826.

NOTES MANUSCRITES

EXTRAITES DES MMOIRES D'UN MOUCHARD

Ma naissance ne fut pas plus clbre que celle de Lazarille de Torms:
fils d'une femme de mauvaise vie, je fus vendu par elle  l'ge de cinq
ans  un vieux mendiant; j'appris des camarades de mon sort, dans les
tavernes o mon matre allait s'enivrer avec des confrres dignes de
lui, mille jolis tours d'adresse que je mis en pratique dans plusieurs
occasions assez importantes. Une seule manqua et me fit un nom: j'allais
tre pris, je dfilais avec deux aigrefins de ma taille, et, trop fier
pour mendier dsormais, nous associmes nos rares talents. Je gravissais
avec lgret cette chelle de drleries qui conduit raide  la potence,
lorsque l'exemple de mon meilleur ami, suspendu par le cou  un gibet,
refroidit subitement mes principes chevaleresques. Ayant trop de coeur
pour en revenir  mon premier tat, pas assez pour persvrer dans le
second, je me fis mouchard. L se dveloppa le gnie que m'avait donn
la nature. J'ai servi tour  tour  Londres,  Paris,  Vienne; les
mystres de l'Escurial, le sphynx du Saint-Office, les nigmes du
Vatican, ne furent pour moi que des secrets de Polichinelle: j'tais un
joyau qu'on se prtait par considration. J'ai tram dans la machine
infernale, mis, un des premiers, le feu  Moscou, et jet le cri de
sauve qui peut  Waterloo. J'tais prsent au dix aot. J'ai port des
rafrachissements  l'Abbaye dans les premiers jours de septembre. J'ai
trait de puissance  puissance avec Robespierre, soup avec Lequinio,
qui soupait avec le bourreau. J'tais un des gendarmes d'lite qui ont
mis  mort le duc d'Enghien dans les fosss de Vincennes. Je fus un
moment revtu d'un caractre semi-diplomatique pour vendre Paris aux
Cosaques; depuis j'ai parcouru Avignon, Grenoble, Nmes, o prit Brune,
et finalement Lyon. Tout jusque-l m'avait russi. Ma fortune donna
contre un cueil. Charg de mettre des papiers parmi ceux d'un gnral
royaliste, je refusai: j'avais fait l'honnte homme, je fus destitu; je
le devins tout  fait. S'il n'y avait que la vertu qui surnaget, que
d'Excellences on pourrait noyer dans un verre d'eau.

En devenant honnte, je devins furieux; cela se voit souvent, surtout
lorsque la rancune est plus forte que l'amour-propre: je rsolus de
faire mes Mmoires; je les fis. J'allais les publier, lorsqu'un de mes
amis, ancien prtre, aujourd'hui pre lgitime d'une demi-douzaine de
marmots qu'il lve  la Lancastre et pour les arts libraux, homme de
moeurs douces et d'esprit prudent, me reprsenta que les minutes
officielles de mes aventures existaient, signes de ma main, au dpt
des archives, et qu'ainsi l'anonyme mme ne saurait me mettre  l'abri
des investigations de mes anciens compagnons d'armes. Je ne voulais pas
donner quinze et brisque sur mon jeu, et mourir martyr aprs avoir vcu
comme un gredin. Je me tus: je serrai mes paperasses, comme fit le
courageux Ducis quand il crivait contre Napolon. Mais j'enrageais,
j'enrageais... Je dcouvris bientt un nouvel argument  l'appui du
premier.

C'est moi, disais-je, qui ai rvl  Napolon les conciliabules secrets
du mont Saint-Valrien; le Calvaire a repris sa splendeur, certains
messieurs, que l'on dit y apparatre encore, pourraient bien se piquer
d'tre plus chrtiens que l'vangile. Taisons-nous: tout n'est pas gain
pour ceux qui coutent.

C'est moi, disais-je, qui ai dmontr la connexion de l'affaire Pichegru
avec celle de Georges; bien que M. Basterche l'ait dit en toutes
lettres  la tribune, il doit peu me convenir  moi de traiter Pichegru
d'assassin. On lui lve une statue et, quoi qu'en dise l'article 8 de
la Charte, ses amis et les amis de leurs amis pourraient se montrer plus
royalistes que le roi. Taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui
coutent.

Si, ajoutai-je encore, je me vantais d'avoir mis le nez jadis dans les
papiers de Cambacrs, on pourrait me faire des questions embarrassantes
sur la cause de leur disparition, et si je disais ceci et cela, je
pourrais passer pour un calomniateur, parce que je ne les ai plus devant
moi, et que du reste je ne voudrais pas les avoir dans ma poche, Dieu
m'en garde! Ainsi taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui
coutent.

Si je racontais l'histoire de la souricire (celle de Bayonne, bien
entendu), je sais bien que le prince de T.... et l'archevque de P....
ne m'accuseraient pas de mensonge. M. le duc de R..... pourrait faire
une seconde publication,  cet gard, aussi risible que la premire,
mais ni lui, ni moi, ni nos amis, ne regagnerions nos entres, et je ne
vois l que dangers sans honneurs pour sortir d'un pas de clerc. Sylla,
en affranchissant ses esclaves, se cra par cette adresse des lgions de
clients. Taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui coutent.

J'aurais parl, disais-je encore, de l'affaire des sous-traitants  qui
Napolon fit rendre gorge un peu  la turque: c'est moi qui avais arrt
le gros marchal-ferrant millionnaire: mais que d'allusions  l'affaire
Ouvrard! On dit que celle-ci tient  tant de choses si dlicates, 
ceci,  cela,  presque tout enfin. Je veux croire que ce sont des
propos de gobe-mouches, c'est bon. Mais taisons-nous: tout n'est pas
gain pour ceux qui coutent.

On sait, disais-je enfin, comment est mort Paul Ier, et moi aussi, je
le sais: mais si, comme le dit M. Dulaure, les Anglais ont sem l'or
sterling  la brouette dans les quarante-quatre mille communes de la
France, pour faire bouillir le vif-argent dans toutes les cervelles
gauloises, aux bons vieux jours de Foucher, Carrier, Marat et Compagnie,
ne trouveraient-ils pas dans quelques petits coins de leur escarcelle,
toute dlabre qu'elle me parat aujourd'hui, de quoi acheter  bon
compte la peau de moi, chtif, duss-je, comme une grenouille
dpouille, ne vivre que juste ce qu'il faut aprs pour la voir bien et
dment tanne pour en faire un tambour. Pas de a, s'il vous plat.
Taisons-nous: tout n'est pas gain pour ceux qui coutent. Et je jetai
mes Mmoires au feu....


COUPS DE LANCETTE.

Dans un pays qui touche  la Turquie, les uns reoivent des cordons, les
autres n'obtiennent que la corde.

       *       *       *       *       *

M. T. L. assure qu'il est un homme.

       *       *       *       *       *

A Londres, la nomme Marie Cocnet d'Ouvrard, qui se dit fille du
munitionnaire de Sainte-Plagie, a t condamne  la peine capitale
pour avoir vol une montre.--On la croit de la famille.

       *       *       *       *       *

Lundi, 21 aot 1826.

ALBUM DE CHRUBIN.

_A-compte._--Femme qui donne un _-compte_ sur une affaire amoureuse ne
tardera pas  la solder.

_Dclaration d'amour._--_Dclaration_ de guerre contre la vertu.

_Esprit._--Une belle femme sans _esprit_ est un dieu qu'on admire et
auquel on ne sacrifie pas.

_Familiarit._--Porte ouverte  l'amour.

_Hlas!_--Expression de la douleur, aussi fugitive que celle du plaisir.

_Impt._--Le regard d'une jolie femme est un _impt_ sur notre coeur.

_Jalousie._--Saint Jrme est presque une autorit en amour. Il dit que
la _jalousie_ d'un mari est sottise, car si une femme est facile, il est
impossible de la garder; et si elle est chaste, elle n'a pas besoin
qu'on la surveille.

_Laideur._--Elle est une autre Vesta qui conserve religieusement le feu
de la chastet.

_Mlange._--Le je ne sais quoi d'une femme se compose d'un _mlange_
d'attraits, d'appas et de charmes qui sduit, engage, entrane.

_OEillade._--Lance par une coquette, c'est un filet qui sert 
prendre des dupes.

_Paradis._--Un religieux arabe a dit que Dieu avait un paradis  part
pour les femmes, parce que si elles entraient dans celui des hommes,
elles en feraient un enfer.

_Secret._--La Fontaine prtend qu'une femme ne peut garder un _secret_.
Malgr le _bonhomme_, il est une justice  leur rendre: jamais elles ne
divulgueront le _secret_..... de leur ge.

_Tartufe._--Il est des tartufes femelles, mais ce sont les moins
dangereux.

_Vertu._--Rien ne conspire plus contre la vertu des femmes
qu'elles-mmes.

_Yeux._--Agents provocateurs du plaisir.

       *       *       *       *       *

Jeudi, 24 aot 1826.


                ANNIVERSAIRE

Il y aura, ce soir,  minuit, deux cent cinquante-quatre ans! La paix
avait t signe entre les factions: la libert des cultes en tait la
consquence... Tout  coup, la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois
annonce le signal, et, de proche en proche, le tocsin appelle tous les
assassins au meurtre: ils sont prts sur tous les points de la France.
Rome approuvait la mort de Coligny... Il tombe sous le fer d'un
valet!... _Besme! cela_ est-il fait? s'crie une voix.... Un cadavre qui
tombe aux pieds de Guise lui sert de rponse... Il le foule! Va, Guise,
va porter cette tte  Mdicis. Ne crains pas. Hideuse, dfigure,
sanglante, elle ne fera pas reculer Charles IX! Un ennemi mort sent
toujours bon. Rjouissez-vous donc, respirez  l'aise, il y en a cent
mille!!!! O rigueurs salutaires!....


COUPS DE LANCETTE.

--O Bazile court-il donc, avec cet air si gai?

--Comment! tu ne sais pas?

--Non!

--C'est aujourd'hui jour de fte.

--Oh! oh! et quelle est donc cette fte, qui donne un clat si vif  tes
yeux creux et  ta physionomie plombe?

--La Saint-Barthlemy, parbleu!

--Infme!....

       *       *       *       *       *

Mademoiselle Maria se plaint que les journalistes s'acharnent sur elle
comme des corbeaux. Certes, notre mchancet est connue, mais nous
n'aurions jamais os dire celle-l.

       *       *       *       *       *

Il y a des gens bien levs, en Russie: les potences ont quinze pieds de
haut.

       *       *       *       *       *

Savez-vous pourquoi le bibliothcaire B... serait bien plac aux
finances?--Non!...--Parce qu'il ne touche pas au dpt qui lui est
confi.

       *       *       *       *       *

La statue de Louis XIV qui a t rige  Lyon a cot, tous frais
faits, 537,950 francs. Que l'on dise ensuite dans vingt biographies que
Louis XIV ne vaut rien.

       *       *       *       *       *

_L'Etoile_ est paye pour mentir. Elle va prouver dans son prochain
numro que, lors de la Saint-Barthlemy, les protestants se sont
suicids eux-mmes pour faire tort aux jsuites.

       *       *       *       *       *

   --Un juge prsidant les dernires assises
    A certain vagabond reprochait son larcin.
   --Ah! parbleu! rpond-il, dites donc des sottises,
    Sans les voleurs, bientt vous crveriez de faim.

       *       *       *       *       *

M. Lecomte, qui est gnreux comme un Arabe, offre CENT FRANCS  l'homme
de bonne volont qui ira chercher querelle aux journalistes. Nous serons
plus libraux. Nous offrons _cinq cents francs_  l'homme de corve qui
aura le courage de dclarer publiquement que M. Lecomte est un bon
acteur, un bon auteur et un homme d'esprit.

       *       *       *       *       *

L'AMI DES MONSTRES

M. Geoffroy Saint-Hilaire est un professeur du Jardin des Plantes et
membre de l'Acadmie des sciences (section d'histoire naturelle). C'est
un homme fort savant et fort laborieux. Il se passe fort peu de sances
de l'Acadmie des sciences sans que M. Geoffroy Saint-Hilaire n'ait
quelques monstruosits nouvelles  signaler  l'attention de l'Acadmie.
Les monstres sont une de ses manies, car il en a encore une autre dont
nous parlerons tout  l'heure; M. Geoffroy Saint-Hilaire voit des
monstres partout: il conserve chez lui, dans l'esprit-de-vin, des veaux
 deux ttes, des chats  six pattes, des enfants  quatre jambes, des
jumeaux attachs par le ventre, etc., etc. Avez-vous un doigt de plus ou
de moins, vous tes monstre; et M. Geoffroy Saint-Hilaire a t tent de
se dclarer monstre lui-mme en se voyant dans une glace, parce qu'il a
la plus extraordinaire construction d'oreilles qu'on puisse imaginer.

M. Geoffroy Saint-Hilaire arrive ordinairement  l'Acadmie arm de
vases et de bocaux renfermant des monstres. Lundi dernier, le savant
professeur est arriv prcd d'une terrine de Nrac, de ces terrines
pouvant contenir six perdreaux truffs. _C'est un pt_, s'crie-t-on
de toutes parts; _c'est un p  t_, s'est cri un acadmicien aussi
loquent que notre ami Bridoison; chacun se lve, et tous les membres du
docte corps demeurent la bouche ouverte et les yeux fixs sur la
bienheureuse terrine. Quel dsappointement! Le professeur prend la
parole: J'ai l'honneur de prsenter  l'Acadmie, dit-il, un enfant n
il y a huit jours.... Chacun se rassied et se bouche le nez.... M.
Geoffroy Saint-Hilaire s'aperoit de l'effet produit par sa harangue et
continue: J'emporte mon monstre  la bibliothque, et je le montrerai 
ceux qui le dsireront.

M. Geoffroy Saint-Hilaire a encore une autre manie, de trouver une
analogie entre l'homme et les moindres animaux. Dernirement il
expliquait l'analogie qu'il prtend exister entre l'espce humaine et le
lzard. Il avait apport un de ces animaux dans une fiole; la fiole
passait de mains en mains: elle arrive  un acadmicien, homme de
beaucoup d'esprit, qui la passe  son voisin, en disant: Mon confrre,
permettez-moi de vous passer notre confrre.

Avec tout cela, M. Geoffroy Saint-Hilaire est un homme profondment
instruit, d'une locution facile et lgante; il a de plus l'honneur
d'tre oppos de principes et d'opinion  un autre acadmicien riche de
places, de dignits et de sincures, et dont on a dit: Ce cuvier-l,
c'est le tonneau des Danades.

       *       *       *       *       *

UNE JOURNE

(_Extrait de l'album d'une dvote._)

..... J'ai t rveille ce matin,  dix heures; on entrait dans mon
boudoir sans se faire annoncer; j'ai cru que c'tait mon mari, et
j'allais le tancer de la bonne faon de son impertinence..., c'tait mon
directeur. D'abord il a aperu sur un fauteuil une robe neuve apporte
la veille, puis il m'a vue cacher avec prcipitation quelque chose sous
la couverture. Il a voulu savoir ce que c'tait: je rsistai, il
insista, mit la main... c'tait un roman! Comme il m'a sermonne, ce bon
M. Papelard, sur Satan, sur les vanits du monde! Il m'a prouv par un
argument que je n'oublierai jamais que la chair est bien fragile. On a
frapp, mais la cl tait en dedans: j'ai reconnu la voix de mon mari,
qui voulait me souhaiter le bonjour; je l'ai pri d'aller faire un tour.

Pendant que M. Papelard achevait la proraison d'un discours dont
l'introduction avait t si violente, j'ai fait ma toilette. Point de
coquetterie devant mon directeur, il chiffonne un fichu trop mondain,
met la main sur tout ce qui est de luxe. Nous sommes sortis pour aller
au sermon, il a pris mes Heures et un petit sac contenant les conomies
que je fais faire  mon mari, pour en verser une partie dans le tronc
d'un sminaire et prendre un abonnement  la _Sentinelle_.

A notre retour, nous nous sommes encore enferms: il avait, disait-il, 
m'expliquer le texte du sermon, que je n'avais pas bien compris et qui
tait: _Aperite portas vestras_, et j'ouvrais de grandes oreilles.

J'ai trouv une lettre adresse  mon mari par mon fils que j'ai mis 
Saint-Acheul. Il se plaint de la vie qu'il y mne, le petit insolent!
Bien m'en a pris de ne pas laisser cette lettre entre les mains de son
pre, il serait homme  mettre son fils dans un collge royal.

Mon mari m'a fait dire qu'il attendait deux amis  dner; je lui ai
rpondu que je faisais maigre, et qu'il pouvait aller chez le
restaurateur; j'ai eu soin surtout de lui dfendre de rentrer avant onze
heures.

Je voulais voir _Tartufe_, dont on m'avait tant parl; j'avais eu soin
de retenir une loge sang en rien dire  M. Papelard. Aprs le salut,
j'ai t  la Comdie-franaise. Qu'il me tardait de voir ce _Tartufe_!
Cette tragdie m'a fait pleurer.


COUPS DE LANCETTE.

Quand M. Ch. Nod... fait insrer dans un journal un article de trois
colonnes, on peut crire en bas de cet article: J'ai faim.

       *       *       *       *       *

Miracle! M. de Corbire a ouvert l'oeil droit. Au train dont il y va,
on suppose qu'il sera tout  fait rveill pour la fin de l'anne.

       *       *       *       *       *

M. de Corb... a, dit-on, la maladie de la pierre.

       *       *       *       *       *

M. de C...-Tonn... ne passera pas sur le pont des Invalides pour se
rendre au Champ de Mars, parce qu'il n'y a plus de garde-fous.

       *       *       *       *       *

Que dites-vous de M. Madrole?... L'cho rpond.

       *       *       *       *       *

Les valets dtestent la libert, parce qu'elle ne leur permet pas de se
montrer plus insolents que leurs matres.

       *       *       *       *       *

La garde meurt et ne se rend pas. M. de Vil... a retourn ce proverbe:
il ne meurt pas et ne rend rien.

       *       *       *       *       *

PETIT DIALOGUE.--_L'Excellence_. Mon cher, concevez-vous l'insolence de
tous ces folliculaires?--Monseigneur, j'en suis scandalis... qu'ont-ils
fait?--Ils ont l'audace de remplir leurs feuilles de l'loge d'un
comdien; ils ne parlent que de lui; que diraient-ils donc si je venais
 mourir? (Le secrtaire reste un moment abasourdi; mais, reprenant
bientt son assurance, il rpond:)--Rien, monseigneur.--Hein!--Rien, les
grandes douleurs sont muettes.

(_Historique._)

       *       *       *       *       *

Si j'avais t  Paris lorsque Talma se mourait, disait M. l'abb de
L.., je serais bien entr dans sa chambre; pourquoi a-t-on des
gendarmes?

       *       *       *       *       *

Dans le bureau d'un journal on remarque des pes, mais on cherche en
vain des plumes: il parat qu'il est plus ais de se battre que
d'crire.

       *       *       *       *       *

Un jsuite, entrant  l'Opra, s'cria: O le joli couvent!

       *       *       *       *       *

Mademoiselle Adeline, qui paye des impositions, disait un jour: Je vais
chez le percepteur faire relever ma cote.

       *       *       *       *       *

POSIE BUREAUCRATIQUE

    Combien le jour de l'an est un jour propice
    Pour prsenter ses voeux et civilits;
    J'en ressens prs de vous le plus grand dlice
    Dans votre accueil gracieux et toutes vos bonts.
    Pour rendre  madame des honneurs mrits,
      Il faut citer toutes ses qualits,
      Les rares vertus de l'esprit et du coeur.
    Permettez  l'amiti ce sincre hommage,
    Inspir par le sentiment le plus flatteur,
    Et que chacun de vos subordonns partage.
      Je suis, avec le plus profond respect, etc.

       *       *       *       *       *

QUEL EST LE JOUR OU ON EST LE PLUS AIMABLE?

Un empereur, le jour o il arrive au trne  travers le droit d'anesse.

Un roi, le jour o il croit sa puissance en pril.

Un ministre, le jour o il obtient un portefeuille, ou le lendemain du
jour o il l'a perdu.

Un prfet, le jour o il lit sa nomination dans le _Moniteur_, et celui
o il met son habit neuf pour la premire fois.

Un avocat, le jour o il est sans argent et sans cause.

Un avou, le jour d'une expropriation force.

Un roturier enrichi, le jour o le valet qui l'annonce dans une socit
brillante ajoute un de devant son nom.

Un noble ruin, le jour o il pouse la fille d'un banquier qu'il croit
millionnaire.

Le banquier, le lendemain du jour o il a fait banqueroute.

L'huissier qui le poursuit, le jour o il fait le procs-verbal de
saisie du mobilier de son htel.

Un crancier, le jour o un dbiteur sur lequel il ne comptait plus lui
paye capital et intrts.

Un auteur, le jour d'une premire reprsentation.

Un nouvel acteur, le jour de son dbut.

Un acteur qui double un rle, le lendemain du jour o son chef d'emploi
a t siffl.

Une danseuse, le jour o elle doit faire financer un milord.

Une vieille coquette, le jour o un myope lui a retir vingt ans.

Un mari avec sa femme, le jour o il lui a fait une infidlit.

Une femme avec son mari, le jour o celui-ci part pour un long voyage.

Une fiance avec son futur, le jour o l'on apporte la corbeille de
mariage, bien garnie de cachemires et de diamants.

Un amant, le premier jour o il croit....

Mademoiselle Cinti, le jour o elle lit dans un journal qu'elle est
excellente actrice.

M. Geoffroy de Saint-Hilaire, le jour o il dcouvre un nouveau monstre.

M. Auger, le jour o il trouvera un acadmicien.

M. Quatremre de Quincy, le jour o il sera dfendu, sous peine
d'entendre son discours, de siffler  l'Acadmie.

       *       *       *       *       *

PETITS DIALOGUES.

A...--Monsieur l'commissair', j'viens vous dire comme quoi j'ai t vol
ce matin  six heures.--C'est votre faute, pourquoi vous avisez-vous de
sortir  cette heure..., il est trop tt.

       *       *       *       *       *

B...--Monsieur le commissaire, j'ai t attaqu  onze heures du soir,
dans un des quartiers les plus frquents de Paris.--C'est votre faute,
pourquoi vous avisez-vous de sortir  cette heure..., il est trop tard.

COUPS DE LANCETTE.

Avez-vous un bras cass, une jambe estropie, la pierre, etc., etc... M.
Du..., clbre dans la science chirurgicale, vous portera de suite des
secours... spirituels.

       *       *       *       *       *

Quand on demande  M. Dupuytren comment vont ses malades, il rpond: Ils
se sont confesss.

       *       *       *       *       *

M. D... a remplac le bistouri par un petit couteau.

       *       *       *       *       *

Les piciers disent que le moyen de conserver la chandelle pendant l't
est de l'envelopper dans une ode de M. Ancelot.

       *       *       *       *       *

M. D. ne se rend plus chez les malades avec sa trousse, mais bien avec
un brviaire.

       *       *       *       *       *

Le docteur Du.., en apprenant qu'un de ses malades, dont il avait opr
la.... conversion, s'tait rtabli pendant son absence, s'est cri d'un
air contrit: Quel malheur! il tait si bien prpar  mourir!...

       *       *       *       *       *

A l'Opra on veut de la moralit; ce n'est pourtant pas une fable.

       *       *       *       *       *

Au lieu des eunuques  qui on confiait la garde des femmes 
Constantinople, on va mettre des jsuites.

       *       *       *       *       *

M. Sosthnes prtend que les voleurs sont des gens trs-moraux, parce
qu'ils forcent les jeunes gens qui ont peur d'tre dvaliss  rentrer
de trs-bonne heure.

       *       *       *       *       *

Dernirement, une dame de l'Opra a fait une fire chute; mais, comme
elle avait des caleons, M. Sosthnes lui a fait grce.

       *       *       *       *       *

M. Sosthnes de Larochefoucauld tait alors charg du _dpartement des
beaux-arts_. Congrganiste zl, dvot mondain parmi les gens de cour,
bel esprit de cour parmi les dvots, M. de Larochefoucauld devait sa
position  l'abb Legris-Duval et au pre Ronsin, chefs successifs de la
congrgation, dont il tait l'instrument dvou.

Dans les dernires annes du rgne de Louis XVIII, cet homme si dvot
avait jou  la cour un certain rle: madame Du Cayla, crature du parti
religieux, gouvernait alors le vieux monarque, et M. Sosthnes tait
charg de transmettre  la favorite les ordres de la congrgation.

Ses rapports quotidiens avec une femme aussi influente ne pouvaient
qu'avoir les meilleurs rsultats pour sa fortune. On ne pouvait songer 
lui donner un _dpartement ministriel_: il obtint l'administration des
beaux-arts et, sur sa demande, on changea le titre de direction en celui
de _dpartement_.

Non content de ces titres  la gloire, il s'acquit la plus trange
clbrit, en voulant officiellement moraliser  l'Opra pomes,
musique, acteurs et actrices; sa dvote sollicitude s'tendait jusqu'aux
robes des danseuses.

M. Sosthnes a eu la nuit dernire un terrible cauchemar: il rvait
qu'il tait  ct d'une danseuse sans caleons.

       *       *       *       *       *

Le sieur Henry, qui quitta dernirement la place d'inspecteur gnral de
l'Acadmie royale de musique, dont M. Sosthnes l'avait gratifi, pour
aller faire un tour aux galres, n'tait peut-tre pas aussi coupable
qu'on a pu le croire; il est vrai qu'il avait fait des faux, mais il
n'avait pas commis d'indcences avec les dames de l'Opra.

       *       *       *       *       *

Dornavant, pour obtenir une place  l'Acadmie royale de musique, il
faudra faire apostiller sa demande par le chef des eunuques blancs du
harem du Grand Seigneur.

       *       *       *       *       *

M. Sosthnes disait l'autre jour fort galamment: Ce qui rend l'Opra si
dangereux pour la morale, c'est le grand nombre de jolies femmes. A
notre avis, le mal n'est pas _si grand_ qu'il le pense.

       *       *       *       *       *

Les plaisanteries de _Figaro_ au sujet de M. Sosthnes sont, un peu
comme les danseuses, de plus en plus court-vtues; peut-tre les
trouverait-on dplaces par le temps de susceptibilit et de haute
pruderie qui court. J'en retranche, et des meilleures.



Mardi, 7 novembre 1826.

LES LAMPIONS.

DIALOGUE.

PREMIER LAMPION.--Quelle clart je rpands!  coup sr on ne m'accusera
pas d'indiffrence.

DEUXIME LAMPION.--C'est possible, mais on t'accusera d'autre chose;
regarde ce passant qui se bouche le nez.

PREMIER LAMPION.--C'est qu'il pense mal.

TROISIME LAMPION.--Messieurs, messieurs, point d'intolrance. Vous tes
jeunes et par consquent neufs, vous avez peu servi et vous connaissez
mal les hommes.

PREMIER LAMPION, _d'un air ddaigneux_.--Qui est-ce qui m'adresse la
parole?

DEUXIME LAMPION.--C'est mon voisin de gauche, un pauvre vieux plac
derrire une borne, et qui ne jette pas plus d'clat qu'une veilleuse.

PREMIER LAMPION.--L'insolent! Il lui appartient bien...

TROISIME LAMPION.--Tout beau, jeune et brillant confrre! On voit bien
que vous n'avez brl qu'en l'honneur d'un seul matre.

PREMIER LAMPION.--Oui, je m'en fais gloire.

TROISIME LAMPION.--Cela a-t-il dpendu de vous? Tenez, demandez  votre
camarade qui, l-bas, jette un si beau feu entre deux lampions  moiti
teints.

QUATRIME LAMPION.--Messieurs, dispensez-moi d'tre votre juge; j'ai
pris le parti de brler sans rien dire depuis que je me suis sottement
compromis en 1815.

DEUXIME LAMPION.--Qu'aviez-vous donc fait?

TROISIME LAMPION.--Je vais vous l'apprendre, puisqu'il garde le
silence.

QUATRIME LAMPION.--Non, morbleu! tu ne diras rien. Il convient bien 
un obscur individu tel que toi d'oser railler un personnage de ma sorte.

TROISIME LAMPION.--Tu n'as pas toujours t si fier, ni plac  une
aussi belle porte. Je t'ai connu appartenant  des gueux plus gueux que
mes matres. (_A part aux premier et deuxime lampions._) Ecoutez bien!
coutez bien: la colre va le faire parler mieux que son plus grand
ennemi.

QUATRIME LAMPION, _en fureur_.--Infme, ah! je n'ai appartenu qu' des
gueux! Sais-tu, drle, que j'ai souvent brl pour le prince de T***.
Une fois quand il tait rpublicain, une fois quand il tait
bonapartiste, une fois quand il tait royaliste.

TROISIME LAMPION.--Oui, mais, depuis qu'il n'est plus rien, il t'a
chass honteusement.

QUATRIME LAMPION, _toujours en fureur_.--Il m'a chass! Dis donc que je
l'ai quitt pour son successeur. Et le marquis de P***, qui a su perdre
si  propos une bataille; et le comte de C***, qui a administr pour
Pierre et pour Paul, et toujours avec le mme zle; et le baron de C***,
qui a si bien parl pour et contre; et le chevalier de C***, qui a reu
de toutes mains; et l'homme de gnie B***, qui a chant tout le monde;
dis-moi, coquin, sont-ce des gueux que ces gens-l? Eh bien! tous ont
t mes patrons, et plutt trois fois qu'une. Quels titres as-tu 
m'opposer, misrable?

TROISIME LAMPION.--Si je voulais me vanter, je trouverais peut-tre....

QUATRIME LAMPION, _toujours en colre_.--Depuis trente ans que je plane
sur toi, ton obscurit n'a pu tromper ma vigilance. Je ne t'ai jamais
aperu  l'occasion d'un sacre ou d'un couronnement: je t'ai vu, en
revanche, un certain 5 septembre.

TROISIME LAMPION.--Tu m'as vu ce jour-l; tu tais donc prsent? Oui,
en effet, je me souviens que tu figurais  la porte de M. de Cazes.

QUATRIME LAMPION, _rouge d'indignation_.--Et toi  celle d'un traiteur
 32 sous.

TROISIME LAMPION.--Les officiers en demi-solde, les employs rforms
s'taient cotiss pour m'avoir. Je leur fis honneur; toi, qui
t'enorgueillissais  la porte d'une Excellence, un solliciteur
t'teignit en crachant une maldiction.

QUATRIME LAMPION, _plissant de rage_.--A la garde! au voleur! 
l'assassin! Messieurs, soyez tmoins que je suis insult, calomni...
(_Un inspecteur de police et des gendarmes paraissent._) Justice!
justice! Monsieur l'inspecteur.

L'INSPECTEUR.--Comment tes-vous ici?

QUATRIME LAMPION, _fier_.--Par ordre!

L'INSPECTEUR.--Et vous?

TROISIME LAMPION.--J'appartiens  la mre d'un amnisti politique.

La pluie termina la dispute. Une gouttire teignit subitement le
fastueux lampion; celui que la reconnaissance avait allum dura jusqu'au
jour.

       *       *       *       *       *

Mercredi, 8 novembre 1826.

CATCHISME JSUITIQUE

Qui es-tu?--Chrtien, catholique romain.--Que veux-tu dire par
l?--Servant Dieu, le pape et les jsuites.--Quel est l'ennemi de la
religion?--Voltaire.--Qui est-ce?--Un impie, un infme, un sclrat, un
monstre abominable.--O est-il?--En enfer.--Et ses ouvrages?--Dans les
mains des brebis gares.--Quel remde opposer  ce dbordement des
mauvais livres?--Le feu.--Que faire des ditions de Voltaire in-8?--Au
feu.--Voltaire in-12?--Au feu.--Voltaire in-18?--Au feu! au feu!--Que
sont les philosophes?--Des chiens, des boucs, des fils de Satan.--Quel
chtiment mrite le chrtien qui manque  ses devoirs?--La damnation
ternelle.--Comment les chrtiens doivent-ils se conduire?--D'aprs les
maximes des rvrends Pres.--Qui nous dlivrera de nos ennemis?--Le
feu.--_Amen!_

COUPS DE LANCETTE.

M. le prince de T..., qui tait dernirement  Marseille, puis  Nice,
vient d'arriver  Paris. Depuis trente ans, monseigneur change de place;
il est tantt d'un ct, tantt d'un autre.

       *       *       *       *       *

M. le duc de R... et M. le gnral B.. ont fourni des notes historiques
 sir Walter Scott pour l'histoire de Napolon,  laquelle le romancier
cossais travaille en ce moment.

       *       *       *       *       *

M. Laurentie vient d'tre victime d'une petite Saint-Barthlemy
bureaucratique. Soyez donc insignifiant et nul!!..

       *       *       *       *       *

_L'Etoile_ prend la dfense de Henri IV, que le _Courrier_ a appel
protestant. Quelle injure!...

       *       *       *       *       *

_L'Etoile_ veut attaquer en diffamation le _Constitutionnel_ qui a
trait de _bigote_ la cour de Louis XIV.

Bigote est pourtant une expression bien douce.

       *       *       *       *       *

On parle d'une grande spculation: quand on aura mis toutes les rues en
passages, on mettra tous les passages en rues.

       *       *       *       *       *

On se plaint  tort de la salet de Paris, les quartiers les plus
propres ont  peine deux pieds de boue.

       *       *       *       *       *

M. Ben... porte sa croix; d'honneur!

       *       *       *       *       *

On a autoris dernirement la fondation d'une vingtaine de couvents de
femmes; l'tablissement des Enfants trouvs ne dsemplit pas.

                NIGME

         DIALOGUE ENTRE DEUX HOMONYMES.

    Aussitt que le jour a fait place  la nuit,
    Brillante, j'apparais bien au del des nues.
   --Sortant ds qu'il fait noir, de mon obscur rduit,
    Ple et terne on me trouve  chaque coin des rues.
   --Astre cher aux amours, aux voyageurs en mer
    Je suis bien chre encor.--Moi, je cote bien cher.
   --Des mortels je reois les voeux et les prires;
        On me cra pour clairer.
     --Moi, pour teindre les lumires.

Le mot de l'nigme est _Etoile_, nom du journal du soir qui, depuis, a
fusionn avec la _Gazette de France_.

De 1826  1830, _Figaro_, c'tait son droit, attaque tous les journaux
de la droite; mais, il s'acharne plus spcialement et avec bonheur
contre les feuilles officieuses ou ministrielles, qui ne vivaient alors
que de compromis de conscience assez tristes et de subventions on ne
peut plus lourdes. _Tomber_ les organes du ministre est la grosse
besogne quotidienne du _Figaro_.

Ces journaux, il faut bien l'avouer, taient alors passablement dcris,
et leurs rdacteurs ne vivaient pas en odeur de saintet. Le ministre
lui-mme avait sembl prendre  tche de les discrditer. On se
souvenait fort bien qu'en 1824 M. Corbire, alors ministre des affaires
trangres, n'avait pas dpens moins de deux millions, sans compter les
places et les sincures donnes, pour teindre un certain nombre de
feuilles, qui, bien que royalistes, menaaient son portefeuille. Le rle
des feuilles officieuses se bornait  toujours dire: _Amen_. On trouvait
que ce n'tait pas assez.

Tous les rdacteurs, d'ailleurs, avaient en perspective, pour le jour o
ils seraient dgots d'une polmique assez difficile, une _aurea
mediocritas_ hypothque sur le budget.

Lorsqu'on relit de sang-froid l'histoire de la Restauration, on est
effray de toutes les bvues que la terreur de la presse fit commettre 
son gouvernement.

Samedi, 25 novembre 1826.

CONCOURS PRPARATOIRE

Pour la rdaction en chef d'un journal semi-officiel.

La runion a lieu au Jardin des Plantes, dans la salle des animaux sans
vertbres. M. le trsorier de l'amortissement de l'esprit public occupe
la chaise rembourre du surveillant de cette salle. Les assistants, au
nombre de cinq, reprsentant la _Gazette_, le _Drapeau_, le _Journal de
Paris_, _l'Etoile_ et le _Pilote_, sont assis sur des caisses vides
depuis peu.

LE TRSORIER.--Messieurs, j'ai choisi  dessein ce local, vous
m'entendez, pour vous entretenir d'un projet qui doit bientt recevoir
son excution.

TOUS.--Quel est-il?

LE TRSORIER.--Il s'agit d'un journal semi-officiel.

TOUS.--Je le ferai.

LE TRSORIER.--Je rends justice  votre zle, mais, de grce, du
silence.

TOUS.--Ecoutons.

LE TRSORIER.--Quoiqu'il soit certain que les feuilles que vous rdigez
n'aient nullement rempli les esprances qu'on en avait conues...

TOUS.--Il faut tre bien difficile.

LE TRSORIER.--Qu'on ne les lise plus...

TOUS.--Bah! vous voulez rire.

LE TRSORIER.--Que tous les anciens abonns les aient dsertes...

TOUS.--Ce n'est pas notre faute.

LE TRSORIER.--Que je sois oblig de demander sans cesse de nouveaux
fonds pour les alimenter...

TOUS.--Notre mtier ne peut tre fait gratuitement.

LE TRSORIER.--Enfin, tranchons le mot, qu'on doive tre las de payer
vos sornettes, vos sottises.....

M. G. DE _l'toile._--Je rpondrai au mot sottise.

M. B. DE _la Gazette._--Je parlerai aussi  ce sujet.

LES AUTRES.--Aucun de nous ne laissera cela sans rponse; mais silence
pour le moment.

LE TRSORIER.--Ce n'est pas moi qui le dis, c'est tout le monde; si vous
m'interrompez toujours, je lverai la sance.

TOUS.--Ecoutons.

(L'Etoile _grince des dents_.)

LE TRSORIER.--J'abrge; il s'agit de donner  une de vos feuilles la
qualit de semi-officielle. Je suis embarrass du choix, et quand je
l'aurai fait, je serai encore plus embarrass de le faire accepter, tant
vous tes discrdits...

TOUS, _marmottant_.--Faut-il endurer!...

LE TRSORIER.--Je suis nanmoins dcid  faire mes efforts, cela
soulagera ma caisse d'autant, jusqu' ce que je puisse...

TOUS, _avec effroi_.--Achevez!...

LE TRSORIER.--Je puisse vous voir prosprer.

TOUS.--A la bonne heure!

LE TRSORIER.--Voyons, examinons  qui la chose peut aller. Que chacun
parle  son tour. Je vais commencer par celui qui cote le plus cher,
comme ayant le moins d'abonns.

Allons, au plus lger  parler.

M. G. DU _Pilote_.--Monsieur le trsorier, il vous convient de me donner
la prfrence, parce que je parais le soir et n'ai pas de concurrence 
redouter, l'_Etoile_ n'en tant pas une. (_M. de G._, _de l'_Etoile,
_fait un bond sur sa caisse, et en retombant il la crve; on le relve
et on le contient_.) Je n'ai d'ailleurs ni esprit (de parti, je veux
dire), ni ides (fixes, s'entend), ni rdacteur, quoique je parle de
tout.

LE TRSORIER.--Cela suffit, votre privilge me convient assez.

A vous, _Paris_, mon petit.

M. L. DU _Journal de Paris_.--Qui pourrait d'ailleurs me disputer la
prfrence? J'ai la reprsentation qui convient au rle que
j'ambitionne; je donne des audiences, j'ai mme chez moi une manire
d'huissier, et d'ailleurs ne sait-on pas que je communique librement
avec l'htel de Rivoli, o je puis me rendre en un coul, trois sauts et
un entrechat? Je vous dirai, au surplus, que je commence  me lasser de
n'tre que l'historien des fiacres et des commres; j'aimerais assez me
lancer dans la politique ministrielle, j'allais dire dans la haute
politique. Je me crois appel  jouer un grand rle.

LE TRSORIER.--Mon petit, j'approuve cette mulation; et ce dsir de
vous lever me prouve que vous ressemblez toujours, comme par le pass,
 beaucoup d'inutilits de ma connaissance. Nous verrons ce que nous
pourrons faire. A votre tour, monsieur sans tache.

LE BARON DU _Drapeau_.--Mon devancier vient de se donner lui-mme
l'exclusion. Il vous a avou qu'il n'avait crit, jusqu' ce jour, que
pour les classes populaires; moi, je m'adresse toujours aux plus hautes
capacits: il en faut effectivement beaucoup pour me comprendre, et
c'est sous ce point de vue que je conviens  la chose; car le vague dans
lequel je laisse mes lecteurs peut faciliter, au besoin, les pas
rtrogrades auxquels notre politique est accoutume.

LE TRSORIER.--En effet, je ne vous comprends pas toujours, il est vrai
que je vous lis trs-rarement; mais comme il y a des gens assez
courageux pour cela, je me ferai faire un rapport sur ce qui vous
concerne. Ecoutons l'_Etoile_, qui parat perdre patience.

M. G. DE _l'toile._--Je trouve assez tonnant, Monsieur le trsorier,
que vous, ou d'autres, ayez eu la pense d'un journal semi-officiel,
lorsque celui que je dirige est officiel bien plus encore que l'pais
_Moniteur_. Je n'en veux pour preuve que l'envie de biller que l'on
prouve en me lisant. Au surplus, je suis assez content de mes matres
pour ne pas vouloir m'en donner d'autres; ceux de mes confrres n'ont
que l'excution des penses nes du cerveau des puissants dont je reois
l'impulsion: aussi ne me suis-je rendu  cette assemble que pour vous
faire sentir mon importance.

LE TRSORIER, _tout bas_.--Tels matres, tels valets; mme insolence.
(_Se retournant._) Monsieur B., que direz-vous en faveur de votre
_Gazette_?

M. B. DE _la Gazette_.--Rien, c'est tout ce que je puis dire.
D'ailleurs, mes oeuvres sont l pour rpondre, et la _Minerve_ peut
attester que je sais prendre tous les tons. Ai-je besoin de me vanter,
comme l'ont fait ces messieurs? Je ne suis pas nul comme le _Pilote_,
niais comme le _Journal de Paris_, sans cesse sur des chasses comme
monsieur le baron, ou en dlire comme l'_Etoile_.

TOUS LES AUTRES.--Allons, il ne se vante pas! l'on sait pourtant combien
il est soporifique.

LE TRSORIER.--Messieurs, j'en sais assez. Je vais faire mon rapport, et
chacun de vous peut compter sur mon impartialit.

COUPS DE LANCETTE.

On a trouv M. Philarte blotti dans l'critoire de M. de Jouy.

       *       *       *       *       *

--Comment pense-t-on dans votre rgiment?

--On ne pense pas.

--A la bonne heure.

       *       *       *       *       *

M. de Lamennais est enrhum, Rome lui doit bien un chapeau, hein?

       *       *       *       *       *

M. Crosnier n'a encore t que de moiti dans tous les ouvrages qui ont
t donns au thtre de la Porte-Saint-Martin depuis six mois.


Lundi, 4 dcembre 1826.

CONCOURS PRPARATOIRE

Pour la rdaction en chef d'un journal semi-officiel.

(DEUXIME SANCE.)
+ La salle des animaux sans vertbres tant encombre par de nouvelles
acquisitions rcemment arrives, la runion a t indique dans celle
des animaux ruminants. Avant l'ouverture de la sance, les chuchotements
des conversations particulires, entendus de la pice voisine,
produisent une illusion complte. On croirait que les cadavres dont
cette pice est peuple sont encore anims.

Le trsorier demande du silence. Chacun se place comme il peut. On
remarque que le reprsentant du _Journal de Paris_ grimpe lestement sur
la girafe: A bas, s'crie-t-on de toutes parts. Mais le trsorier, d'un
geste, le retient  son poste.

LE TRSORIER.--Vous savez, Messieurs, quel est l'objet de la
convocation?

TOUS.--Vous nous l'avez dit et crit.

LE TRSORIER.--Il est donc inutile que je vous le rappelle?

TOUS.--Assurment. Allons au fait.

LE TRSORIER.--Le fait est, Messieurs, que l'on ne veut d'aucun de vous.
(_L'motion est vive._)

TOUS.--Nous direz-vous au moins...

LE TRSORIER.--C'est ce que j'allais faire. L'tablissement d'un journal
semi-officiel ne doit point tre en pure perte. On compte sur son
contenu pour diriger l'opinion publique.

TOUS.--Et que faisons-nous chaque jour?

LE TRSORIER.--Pour faire goter tous les actes de l'autorit.

M. B. DE _la Gazette_.--J'y mets tout mon latin.

LE TRSORIER.--Pour vanter toutes les conceptions ministrielles.

M. L. DU _Journal de Paris_.--Je loue  tort et  travers.

LE TRSORIER.--On veut y trouver de la haute politique.

LE BARON DU _Drapeau_.--Je dfie qu'on s'lve plus haut; je me perds
dans les nues.

LE TRSORIER.--Une bonne discussion sur les matires religieuses, sans
emportement, ni hypocrisie trop apparente.

M. G. DE _l'Etoile_.--C'est ma manire, ce sont mes principes.

LE TRSORIER.--On demande enfin que, pour ne choquer aucune opinion, il
entre dans cette rdaction un adroit mlange de toutes les ides; mais
en laissant dominer celles qui appartiennent au royalisme.

M. G. DU _Pilote_.--S'il faut du mlange  ne pas s'y reconnatre, je
suis l, moi.

LE TRSORIER.--C'est exact, car on demande toujours ce que vous tes, et
ce que vous voulez. (_A part._) J'en suis honteux. (_Haut._) Vous voyez,
Messieurs, ce que l'on exige; rendez-vous justice. Au zle, au
dvoment, que je ne vous conteste pas, est-il quelqu'un qui joigne ces
connaissances, cette lucidit, cet aplomb, qui sont ncessaires pour une
bonne rdaction?

M. L. DU _Journal de Paris_.--Mon patron est content de moi: preuve que
j'ai ce qu'il faut pour son journal, il me charge en outre des
correspondances prives avec le _Courrier anglais_, correspondances un
peu ngliges, mais qui vont reprendre avec la session.

M. B. DE _la Gazette_.--Il est si content de vous, qu'il m'a prfr
pour la rdaction de _l'Etoile_.

M. G. DE _l'Etoile_.--De _l'Etoile_! ah! il ne la tient pas, ni vous non
plus: elle est  gens plus puissants que lui, auxquels je ne lui
conseille pas de se frotter. Prenez si vous voulez le _Pilote_; a ne
tient  rien, et M. le trsorier vous dira qu'il est prt 
l'abandonner.

LE TRSORIER, _ part_.--Il a, ma foi, raison.

M. G. DU _Pilote_.--Doucement, Monsieur de l'_Etoile_; j'ai eu trop de
peine  ravoir mon _Pilote_, pour le cder comme cela; j'ai mon march,
et il faudra bien qu'on le tienne, ou nous aurons du bruit.

M. LE BARON DU _Drapeau_.--A quoi servent tous ces propos, vous ne
pouvez prtendre  un choix que vous rendriez ridicule.

TOUS.--Ridicule vous-mme. Voyez ce Germain! un tranger  ides
mystrieuses,  style ampoul,  prtentions insoutenables.

LE TRSORIER.--Messieurs, messieurs, du calme s'il vous plat. A quoi
bon tous ces emportements, quand je vous ai prvenus que l'on ne voulait
d'aucun de vous.

M. B. DE _la Gazette_.--Quelle ncessit alors de nous runir si loin de
nos domiciles et de nous faire perdre un temps dont nous devons compte 
nos abonns.

LE TRSORIER.--Dites donc  ma caisse. Mais je vous vois trop anims
pour couter de sang-froid ce que j'tais charg de vous apprendre; ce
sera pour un autre jour. Vous serez prvenus par lettres, et je ferai en
sorte de trouver un local plus central, et o nous serons aussi en
sret qu'ici. (_Il se lve et sort._)


SAINTE-PLAGIE

ou

PLAINTES D'UN PRISONNIER,

ptre au Prfet de police, par J. CASSAIGNE.

S'il est une circonstance dans la vie o l'on doive se livrer au
commerce des Muses, c'est surtout dans la captivit...

M. Cassaigne a t condamn pour quelques vers trop hardis. Les verrous
ne l'ont pas rendu plus timide. La libert qu'il a perdue pour sa
personne, il l'a garde pour ses crits. Etonn des rigueurs dont il est
l'objet, il se demande quel est son crime.

    Ai-je, du spadassin ddaignant les faisceaux,
    Menac d'un fleuret notre G..... des S.....?
    Ou bien, nouvel Amron, tran dans la poussire
    Ces bouquins prcieux idoles de C.....?
    Ai-je montr Ch....., dans un pamphlet amer,
    Pour aller  Saint-Cloud atteint du mal de mer?

           *       *       *       *       *


COUPS DE LANCETTE.

Le ventre va mettre un crpe  sa fourchette, _l'Almanach des gourmands_
ne paratra pas cette anne. M. de Prigord se ressentirait-il des
suites d'une indigestion conquise aux dners de M. Canning?

       *       *       *       *       *

--Que portez-vous donc l? demandait-on  M. Salvandy, qui tenait une
feuille  la main.

Et comme le rdacteur de l'ex-_Journal de l'Empire_ a toujours la
repartie brve, il rpondit:

--_Des bts._

       *       *       *       *       *

On met au nombre des malheurs de l'Espagne _l'Alonzo_ de M. N.-A. de
Salvandy.

       PIGRAMME.

    Le sous-prfet de Chteaudun
    S'est fait jsuite et le confesse,
    Il va jusqu' s'en vanter. Est-ce
    Qu'il n'aurait pas le sens commun?
    Que le bon Dieu l'en rcompense!
    Mais, sans critiquer son dessein,
    Avec _quatre barbes_[3], je pense,
    Il serait meilleur capucin.


Dimanche, 24 dcembre 1826.

CRMAGE DES JOURNAUX DPENDANTS

Du 22 dcembre.

*** Quelque flexible que soit le talent, quelque grande que soit la
docilit de M. de B., de la _Gazette_, il n'a pas encore su se plier 
louer le discours de M. de Damas. Il y a trop peu de temps que la
_Gazette_ avait  applaudir des principes totalement diffrents.

*** Le _Journal de Paris_ tait hier dans un de ses jours de jubilation.
Il publiait l'tat trs tendu des jugements rendus pendant le mois de
novembre par le tribunal de police. On y remarque quarante-sept
condamnations pour projection d'eau sale sur les passants et dpts
d'ordure sur la voie publique.

*** Quelqu'un qui connatrait bien la topographie du Portugal pourrait
tre employ utilement dans les bureaux de l'_Aristarque_, pour donner
quelque vraisemblance aux bulletins de l'arme du marquis de Chaves,
que l'on labore dans cette officine.

*** Dans chaque phrase du discours de M. Canning perait la taille de
nos hommes d'Etat. Sa Seigneurie a le coup d'oeil juste; elle les a
bien mesurs. La _Quotidienne_,  qui nous empruntons cette citation,
nous ferait presque regretter que nos ministres ne soient point choisis
parmi les cent-suisses.

*** O vrit! quelle est ta puissance avec les tides, qu'on appelle
ministriels! dit le baron du _Drapeau_; il est impossible de rien faire
de solide et de raisonnable. Eh! que vous dit-on chaque jour, MM. B. L.
G. C.?... et  vous-mme, baron O?

*** Il faut voir avec quelle joie et en quels termes l'_Etoile_
applaudit au dlire qui s'est manifest dans l'assemble des catholiques
d'Irlande quand on leur a annonc la guerre.

*** _Pilote_, quel est le bonhomme R. B. qui te fournit des pices de
gros calibre pour la guerre du Portugal? Tu les dsavoues; prtends-tu
par l donner  entendre qu'on te les impose?

*** M. Etienne, l'un des rdacteurs du _Constitutionnel_, est nomm
arbitre dans la cause pendante entre les anciens et les nouveaux
propritaires du _Mdiateur_. Est-ce une mystification?

COUPS DE LANCETTE.

Le prince de T... assure que dans sa jeunesse il jouait la tragdie.

--Quels rles?

--J'ai jou les rois.




1827

TRENNES DONT ON NE VEUT PAS.


Vous croyez peut-tre que la politesse vous oblige  recevoir tout ce
qu'on veut bien vous donner pour trennes; dtrompez-vous. Il est vrai
que, par le temps qui court, il y a beaucoup de gens qui tendent la
main, il en est cependant qui la ferment. Exemple:

M. de V. a refus sa dmission.

M. de P., un brevet d'imprimeur.

M. de Ch., un portrait de Jean Bart.

Madame de Genlis, une copie de son acte de naissance.

M. de Royer, un acadmicien.

Mademoiselle Delp... G..., le pome de la _Pucelle_.

M. Ancelot, des marrons glacs.

M. Feletz, une petite souricire.

M. Bnaben, un cordon.

M. P..., un exemplaire du _Petit Carme_.

M. Jouy, un exemplaire de ses oeuvres compltes.

Le _Pilote_, une boussole.

La _Gazette_, le bon sens.

L'_Opinion_, le livre de l'esprit.

La _Quotidienne_, une paire de lunettes.

Le _Mdiateur_, le _Trait des reptiles_.

_Figaro_, les articles du _Mentor_ et l'amiti du _Mdiateur_.

COUPS DE LANCETTE.

Le thtre de M. Comte n'est pas le seul sur lequel jouent de tout
petite acteurs.

       *       *       *       *       *

M. de C... est tellement occup des affaires actuelles, qu'il ne dort
plus gure que la nuit.

       *       *       *       *       *

M. le comte de Pey... a eu un violent cauchemar la nuit dernire:
l'ombre de Gutenberg, inventeur de l'imprimerie, est venue le tirer par
les pieds.

       *       *       *       *       *

Les propritaires de journaux seront dsormais contraints de porter sur
leur dos une affiche qui indiquera leurs noms et prnoms, leur ge, leur
domicile, l'heure  laquelle ils se lvent et se couchent ordinairement.

       *       *       *       *       *

Toutes les cartes dposes chez M. de P., le premier janvier, taient
timbres.

Le 12 dcembre 1826, Charles X ouvrait la session des chambres de 1827.
Le roi disait dans le discours d'usage:

J'aurais dsir qu'il ft possible de ne pas s'occuper de la presse;
mais  mesure que la facult de publier les crits s'est dveloppe,
elle a produit de nouveaux abus, qui exigent des moyens de rpression
plus tendus et plus efficaces. Il tait temps de faire cesser
d'affligeants scandales et de prserver la libert de la presse
elle-mme du danger de ses propres excs. Un projet vous sera soumis
pour atteindre ce but.

Ce passage du discours de la couronne produisit dans le public
l'impression la plus dfavorable; on s'attendait cependant  quelque
chose de ce genre. Depuis deux ans le clerg, la congrgation, les
missions, le parti religieux tout entier exeraient sur le faible
Charles X une terrible pression afin d'obtenir de lui une lgislation
svre contre la presse, une pnalit qui dtruist l'hydre d'un seul
coup.

Charles X, mieux que personne, savait combien un tel acte serait
impolitique. Pourtant on triompha, non de ses rpugnances, mais de ses
craintes.

Le lendemain du vote de l'adresse, 29 dcembre 1826, M. de Peyronnet
donnait satisfaction  la congrgation, qui avait fait sa fortune, et
dposait sur le bureau de la Chambre ce projet de loi qui devait,  lui
seul, occuper presque toute la session de 1827.

Le projet de loi sur la presse tait  peine connu qu'une clameur
immense s'leva. Ce fut un haro universel. De toutes parts s'levaient
les plus vhmentes protestations.

Dans ce projet, en effet, la violence le dispute  l'absurde, et ses
dispositions prouvent que M. de Peyronnet n'avait pas mme une vague
notion de la matire qu'il prtendait rglementer. D'un seul coup, il
atteignait toutes les industries qui concourent  la fabrication du
journal ou du livre, le brocheur tait frapp comme l'auteur,
l'imprimeur comme le libraire.

Le projet comprenait trois titres: les crits priodiques, les crits
non priodiques, et enfin les peines. La disposition la moins
dfavorable du premier titre tait l'assujettissement de tous les crits
de moins de cinq feuilles  un timbre de un franc pour la premire
feuille et de dix centimes pour les autres.

Tous les journaux et crits priodiques se trouvaient frapps du timbre;
le nom des propritaires devait tre crit en tte de chaque
exemplaire; enfin aucune socit relative  un journal ne pouvait tre
contracte qu'en nom collectif, et les associs ne pouvaient en aucun
cas excder le nombre cinq.

Le chapitre _des peines_ brillait par son laconisme: des amendes de
2,000  20,000 francs, et la prison pour la moindre contravention; il
tait  peu prs impossible d'crire cinq lignes sur n'importe qui ou
n'importe quoi sans se trouver sous le coup de quelque disposition.

Ce projet parut si monstrueux, que, tandis que tous les corps de mtier
atteints signaient protestations sur protestations, tous les corps
savants rdigrent des ptitions. L'Acadmie elle-mme, si docile au
pouvoir de la Restauration, osa exposer ses dolances, dans une
supplique au roi, supplique empreinte d'un dvoment absolu.

En coutant la lecture de ce projet, Casimir Prier s'cria avec force:
Vous supprimez l'imprimerie en France, et vous la transportez en
Belgique au profit de l'tranger et des pays libres. On ne pouvait
mieux rsumer l'opinion, et, dit M. de Vaulabelle, le dput de la
gauche n'exagrait pas le rsultat dsastreux de l'oeuvre de M. de
Peyronnet.

Chateaubriand avait qualifi cette loi de _loi de Vandale_; le public
et les petits journaux lui donnrent le nom de _loi de justice et
d'amour_. C'tait la paraphrase d'un article attribu  M. de
Peyronnet, dans lequel ce ministre chantait les louanges des mesures
qu'il venait de prendre, mesures, disait-il, _justes, utiles,
favorables et douces_. La qualification donne au projet par le public
et les petits journaux a prvalu dans l'histoire, et le projet de M. de
Peyronnet a conserv la qualification ironique de _loi d'amour_.

Le 14 fvrier 1827, la discussion du projet s'ouvrit  la Chambre; il
devait pendant toute la session passionner les dputs comme il avait
passionn le public. Jamais on ne vit si grande affluence d'orateurs.
Chacun s'empressait de se faire inscrire, et telle tait l'ardeur 
retenir son tour de prendre la parole, que le jour de l'inscription, ds
six heures du matin, les orateurs arrivaient  la Chambre, et qu' sept
heures la liste tait  peu prs complte.

Mais dj, depuis le 1er janvier, la discussion tait ouverte dans
tous les journaux. Les feuilles de l'opposition, pas n'est besoin de le
dire, repoussaient le projet de toutes leurs forces. _Figaro_, bien que
_journal non politique_, avait t des premiers  commencer le feu.
Dj, dans son article d'trennes, il dcoche un trait  M. de
Peyronnet; le 5 janvier, parat son premier article. La _loi d'amour_ va
devenir sa grande affaire tant que durera la discussion.


Vendredi, 5 janvier 1827.

LES DEUX PRESSES.

DIALOGUE.

Le jour commence  paratre; la presse du _Figaro_, journal non
politique, se repose  ct d'autres presses inactives, aprs avoir
gmi pendant une grande partie de la journe. _Aprs avoir gmi_, vous
entendez, lecteurs; or, puisqu'une presse gmit, elle peut aussi parler.
Ne soyez donc pas surpris si la presse du _Figaro_, pour attendre
patiemment le retour du jour, se met  lier conversation avec sa
voisine. Ecoutez donc:

LA PRESSE DU FIGARO.--Ouf!!! dites donc, voisine, vous qui dormez
l-bas, que pensez-vous de tout ce qu'on dit depuis quelques jours?

LA PRESSE VOISINE.--Ah! ah! c'est vous... Eh! eh! je dis que a pourrait
bien nous faire quitter la place. Et moi, qui suis arrive d'hier
seulement de l'imprimerie d'un journal politique, pour vous relayer,
voisine!... dites donc, j'ai bien choisi le moment.

LA PRESSE DU FIGARO.--Est-ce que vous auriez imprim le fameux projet?

LA PRESSE VOISINE.--Parbleu! oui, pour mes pchs;... c'est ce qui m'a
tellement dmantibul les reins, que l'on m'a fait transporter ici,
comme qui dirait  l'hpital. Si vous saviez, ma chre, quel mal a m'a
fait, surtout quand j'appuyais sur le chapitre du timbre... Faut-il
qu'ils soient timbrs, ceux qui...

LA PRESSE DU FIGARO.--Chut!... voisine, vous allez me parler politique,
a me compromettrait.

LA PRESSE VOISINE.--Ne sommes-nous pas seules?... Qui nous empche de
causer en libert? Dites donc, voisine, en libert, le mot est bon.

LA PRESSE DU FIGARO.--Divin!... Moi qui vous parle, avant d'imprimer ce
mchant _Figaro_, j'ai servi  plusieurs ditions de la Charte; je
mordais l-dessus en conscience, et je puis dire que je rendais joliment
le caractre. Mais  la dernire dition, je ne sais si c'tait la faute
de l'diteur ou de ses ouvriers; ce n'tait plus la mme chose, il y
avait des articles entiers qui ne paraissaient plus.

LA PRESSE VOISINE.--a venait peut-tre des remaniements?

LA PRESSE DU FIGARO.--Je l'ignore; dernirement, j'imprimais un article
qui racontait comment les Amricains, pour une chose semblable...

LA PRESSE VOISINE.--Vous me faites trembler!... Depuis le temps que je
sers, je les connais, ces gaillards d'imprimeurs, je sais ce que vaut la
force de leurs poignets.

LA PRESSE DU FIGARO.--Vous prenez peut-tre l'alarme pour rien.

LA PRESSE VOISINE.--Dieu vous entende!... mais la truffe a tant donn,
cette anne!...

LA PRESSE DU FIGARO.--Gare l'indigestion!...

LA PRESSE VOISINE.--J'entends venir quelqu'un!... Adieu; nous nous
reverrons peut-tre, un de ces jours,  Bruxelles.

PETITS JEUX INNOCENTS.

*** Je vous vends mon corbillon.--Qu'y met-on?--Un billon.

*** Si j'tais petit papier, que feriez-vous de moi?--Je vous ferais
timbrer.

*** Pigeon vole,... aigle vole... M. de P... vole... (_Une voix._) Un
gage! M. de P... n'est pas un aigle.

COUPS DE LANCETTE.

Odry trouve que M. le comte de Pey... a le regard _fisc_.

       *       *       *       *       *

Quelles singulires gens que ces Franais, disait M. Ben., aussitt
qu'on les dnonce, ils vous appellent mouchard.

       *       *       *       *       *

AMENDEMENT. On pourra se servir, en toute libert, des voyelles, mais il
sera dfendu d'user des consonnes.

       *       *       *       *       *

Si l'on nous avait crev les yeux, on n'aurait pas besoin de nous
arracher la langue.

       *       *       *       *       *

De quoi vous plaignez-vous, vous a-t-on dfendu de penser?

HYMNE AU TIMBRE.

Salut,  noble timbre, source inpuisable d'impts, qui alimentes les
innombrables canaux du trsor de l'Etat, ou plutt de ces messieurs.
Admirable invention, plus utile et cent fois plus productive que celle
de l'imprimerie; sangsue insatiable, dont le coeur est  Paris et la
piqre dans toute la France. Salut!...

Et toi, illustre matre d'armes, qui chantas l'indiffrence avec tant
d'amour, pourras-tu ne pas sortir de ton caractre insouciant, lorsqu'il
s'agira de clbrer ta plus chre idole? Sans doute, ton coeur
d'airain, qui rsista aux charmes de Zelmire, ne sera pas insensible aux
dlices du timbre. Voil enfin un sujet digne de tes inspirations; toi
qui manies la plume aussi bien que le fleuret, cris comme tu t'es
battu, ou plutt, ne te bats pas les flancs pour crire.

Le timbre!  ce nom seul, notaires, avous, avocats, ou, pour parler
sans mtaphores, tripoteurs, renards, babillards, je vous vois, le front
prostern jusqu' terre. Tremblez  ce nom lgal, vous tous qui hasardez
le sous-seing priv; vous qui souscrivez des lettres de change, des
billets  ordre, un papier de cinq centimes pourra vous coter cher.
Cela vaut pourtant bien les corves, les droits de mainmorte, le fisc de
nos aeux; mais le timbre est un mot qui sonne plus agrablement aux
oreilles.

       *       *       *       *       *

Jour  jamais clbre, o il a t dit: Tout sera timbr! J'entends
d'ici le son des belles pices d'or tombant dans les cassettes
ministrielles. O ventre! les beaux dners qu'on te prpare pour fter
la victoire dcisive remporte par l'ancien rgime sur le nouveau!

Dj, journaux, actes, billets payaient la dme; dj, mille ouvriers
timbreurs des deux sexes, la plupart nobles ou migrs, travaillaient
sans relche au bonheur public; c'est trop peu, on ne saurait donner
trop d'extension aux entreprises utiles.

Amis, tout sera timbr, l'in-18 comme l'in-32, le papier Tellire comme
le papier colier; maisons, meubles, habits, chles, toffes; on finira
par tout timbrer, et nous aussi!...

COUPS DE LANCETTE.

On a dit autrefois: _Scipion l'Africain_; aujourd'hui, on dit: _M. de P.
le Timbr_.

       *       *       *       *       *

Les devises que les confiseurs mettent dans les diablotins seront-elles
soumises au timbre?

       *       *       *       *       *

La rimpression de la Charte sera-t-elle soumise  l'impt du timbre?

       *       *       *       *       *

On assure que les dners de M. P... sont annoncs par une cloche dont le
timbre parat charmant  l'oreille de ces messieurs.

       *       *       *       *       *

--Excellence, que deviendront les imprimeurs!

--Ils se feront timbreurs.

       *       *       *       *       *

La loi qui abolira l'imprimerie produira une fire impression.

       *       *       *       *       *

_Aphorisme._ Toute la science du gouvernement est dans le timbre.

Mardi, 14 janvier 1827.

RPONSE

Aux questions de M. ODRY, le pote, qui veut absolument savoir quel
est le projet de l'oie.

AIR: _Et j'en rends grce  la nature_.

    Tu demandes,  grand Odry,
    Quel est l'nouveau projet de l'oie?
    Je veux que tu sois attendri
    Par la rponse que j't'env oie
    D'un' pronnelle l'on se rit
    Quand elle barbotte et s'fourvoie
    Tout en voulant faire d' l'esprit...
    Voil bien le projet de l'oie.

    Sur les plus heureux crivains,
    Comm' sur les plus petits homm' de lettres,
    Ell' prtend mett' ses vilain' mains,
    Si l'on voulait bien le permettre;
    En les accablant de ses dons,
    Il est naturel qu'elle croie
    Changer les auteurs..... en dindons...
    Voil bien le projet de l'oie.

    Depuis l'palais jusqu'au grenier,
    On grimace, on tourn' la prunelle,
    Tout, d'puis l'pote jusqu'au chiffonnier,
    Est mis d'dans par la pronnelle;
    Elle aura rempli son objet,
    S'il faut qu'on se pende ou se noie
    Pour chapper  son projet...
    Voil bien le projet de l'oie.

       ENVOI ET CONSEIL.

    Comm' dit c'littrateur brillant,
    Le timbre est une barbarie;
    Ma vieill', ce n'est pas en riant
    Que chacun ici-bas te l'crie;
    D'mande autre chos' pour t'amuser,
    Car, entre deux sicl',  coeur joie,
    Tu pourrais te faire craser...
    a n'serait plus le projet d'l'oie...


Mercredi, 10 janvier 1827.

LA TERREUR PANIQUE,

COMDIE EN TROIS ACTES.

SCNE DIX-SEPTIME.

L'IMPRIMEUR, LE JOURNALISTE.

L'IMPRIMEUR.

Non, Monsieur, je n'entends pas..... Je ne veux plus.....

LE JOURNALISTE.

Il s'agit bien de ce que vous voulez et de ce que vous n'entendez pas.

L'IMPRIMEUR.

C'est de la politique, Monsieur, c'est de la politique, et toute
pure..... La marquise de Chaves....., c'est clair...... M. de
Bonald....., c'est clair......, trop clair.

LE JOURNALISTE.

Mais vous devenez plaisant.

L'IMPRIMEUR.

C'est possible, depuis la Bigarrure jusqu' la Lancette je ne vois plus
que politique, et je commence  trembler.

LE JOURNALISTE.

Vous tes comme Pourceaugnac, vous ne voyez que des seringues.

L'IMPRIMEUR.

Encore de la politique!.... Vous voyez bien, Monsieur, que je ne puis
rien faire de vous, et par consquent pour vous. Votre titre est si
dcid; votre titre seul vous compromet! J'aime mieux imprimer des
catchismes; si vous consentiez  modrer votre fougue... Mais non! vous
n'tes pas assez politique pour cela.

LE JOURNALISTE.

Eh bien! mon cher, c'est le mot; si je faisais le rampant, le flatteur,
je serais politique..., vous en conviendriez?

L'IMPRIMEUR.

Eh! eh!

LE JOURNALISTE.

Je serais alors punissable.

L'IMPRIMEUR.

Certainement. (_A part._) Ah! , mais qu'est-ce qu'il dit l?

LE JOURNALISTE.

Donc, en employant le vert et le sec, je ne suis point politique,
entendez-vous?

L'IMPRIMEUR.

Trs-bien. (_A part._) Ce chien d'homme-l embrouille toutes mes ides!

LE JOURNALISTE.

Donc, je ne serais pas politique si je parlais politique?

L'IMPRIMEUR.

C'est fort, mais c'est juste.

LE JOURNALISTE.

Imprimez cela pour demain.

L'IMPRIMEUR.

Et si vous alliez me faire faire une sottise, une brioche, une boulette?

LE JOURNALISTE.

Allez, la Charte ne le dfend  personne.

L'IMPRIMEUR.

La Charte, soit; mais que dit M. de P***?

LE JOURNALISTE.

Il use de la libert que lui laisse la Charte.

COUPS DE LANCETTE.

On avait espr qu'une ptition, adresse  M. de P... par les ouvriers
auxquels il prpare une ruine certaine, produirait quelque _impression_
sur son esprit. Pas du tout, il a soutenu cette _preuve_ avec
_caractre_, il a montr une grande _indiffrence_; bref, il a fait le
_petit romain_. Cependant, il vient de _brocher_ quelques lignes d'une
_justification_ tellement _incorrecte_, qu'elle le fera _caser_ parmi
les _non-valeurs_.

       *       *       *       *       *

La Facult de mdecine a trouv, dit-on, un nouveau moyen pour gurir le
mal du _pron_.


Jeudi, 21 janvier 1827.

LES TIMBRS,

CHANSON NOUVELLE ENVOYE DE CHARENTON.

AIR: _Sans timbre_.

          Je suis timbr! (_bis_)
    C'est aujourd'hui le cri de guerre;
    Chacun tremble  ce mot sacr;
    Dj j'entends chaque libraire
    Dire, en touffant de colre:
          Je suis timbr! (_bis_)

          Je suis timbr! (_bis_)
    Dit ce pote avec franchise:
    Mon Pgase  neuf est ferr;
    Si je rimais quelque sottise?
    Veuillez excuser ma btise...
          Je suis timbr! (_bis_)

          Je suis timbr! (_bis_)
    Malgr la cabale ennemie,
    Je vais passer pour un lettr;
    Bientt j'entre  l'Acadmie...
    Recevez-moi, belle endormie...
          Je suis timbr! (_bis_)

          Je suis timbr! (_bis_)
    Dit ce coquin, que par sentence
    Un fer brlant a dchir...
    De parvenir j'ai l'assurance,
    Car, pour plaire  son excellence,
          Je suis timbr! (_bis_)
          Qu'ils soient timbrs! (_bis_)
    Ce Voltaire et sa secte impie
    Par qui nous fmes dnigrs;
    Honneur  l'escobarderie!
    Sous le sceau de la barbarie...
          Qu'ils soient timbrs! (_bis_)

          Ils sont timbrs! (_bis_)
    Bon P***, ceux qu' table tu traites...
    Pour complaire  ces dsoeuvrs,
    Dsormais les plats et les btes
    Qui servent dans ces jours de ftes
          Seront timbrs. (_bis_)

          Soyez timbrs! (_bis_)
    Vous tous journaux _de la finance_,
    Contre la presse conjurs;
    Vous aurez plus d'esprit, je pense,
    Quand les autres, par ordonnance,
         Seront timbrs. (_bis_)

COUPS DE LANCETTE.

L'article du _Moniteur_ sur la loi de _justice_ et d'_amour_ rappelle
ces vers de M. Victor Hugo:

    Que n'ai-je aussi des baisers qui dvorent,
          Des caresses qui font mourir!

       *       *       *       *       *

On disait  M. Pi....

--Cela passera difficilement.

--Je digre tout, rpondit-il, en tapant sur son ventre.

       *       *       *       *       *

_Pron_ est un mot grec qui signifie: une agrafe, une chane.

       *       *       *       *       *

M. Villemain a calcul que, si la loi passait, chacune de ses penses
lui coterait 2,000 fr. de timbre.

       *       *       *       *       *

M. le baron Dud***, voyant un Anglais qui dans un moment de colre
frappait un ngre de sa cravache:

--Allons, dit-il, c'est bien, on trouve encore quelques saines
doctrines.


Dimanche, 14 janvier 1827.

LA LOI D'AMOUR

AIR: _C'est l'amour, l'amour_.

    C'est l'amour, l'amour, l'amour,
            Qu'un Tartare
          Omar nous dclare.
    Pour nous, le timbre en ce jour,
        C'est un cachet d'amour.

    J'entends mille bouches unies
    Rpter ce joyeux refrain,
    La gat, la chanson bannies,
    Rentrent sous un ciel plus serein.
        Ivresse populaire,
        Rare et touchant accord!
        Quel pouvoir tutlaire
        Cause un si doux transport?
    C'est l'amour, l'amour, l'amour, etc.

    Imprimeurs, commencez vos ftes,
    Du repos gotez les plaisirs,
    De pavots couronnez vos ttes,
    Un dieu nous a fait ces loisirs.
        Un dieu, de nos penses
        Eteignant le soleil,
        Sur vos presses brises
        Vous invite au sommeil...
    C'est l'amour, l'amour, l'amour, etc.

    Dormez, innombrables familles;
    Le sommeil chappe  la faim.
    Pres, laissez dormir vos filles,
    Au rveil il faudra du pain!
        L'Espagne apostolique,
        A vos frais, mangera
        _La soupe conomique_.
        Mais qui vous nourrira?...
    C'est l'amour, l'amour, l'amour, etc.

    Chantez, brocheurs, pressiers, copistes,
    Femmes qu'on rduit  zro,
    Auteurs, libraires, journalistes;
    Gloire  _Thymbrus Apollo_!
        De son pouvoir magique,
        O triomphe clatant!
        Avec nous la Belgique
        Fait chorus en chantant:

    C'est l'amour, l'amour, l'amour,
            Qu'un Tartare
          Omar nous dclare.
    Pour nous, le timbre en ce jour,
      C'est un cachet d'amour.


Lundi, 15 janvier 1827.

FIGARO.

_Proprement vtu, c'est--dire le diamant  la cravate, la
rptition-Brguet pendue en sautoir, descend d'un fort joli cabriolet
avec l'air d'un capitaliste; puis, prenant une physionomie de
circonstance, il monte sur une estrade et salue le public avec une
orgueilleuse civilit._

Messieurs (_avec sentiment_), Mesdames, il y a un an aujourd'hui que
fort de ma conscience, de mon zle...

BASILE (_criant de dessous l'estrade_).

De nos talents!

FIGARO (_ part et donnant un coup de pied  Basile_).

Brutal! je t'apprendrai  me casser l'encensoir sous le nez.

BRIDOISON (_se montrant  son tour_).

Mon cher, po...int... de fau.... au...sse... mo...o...o...destie; tous
nos confr...res se di...i...sent leurs v...v...rits sans
scru...pu...u...u...pule.

FIGARO (_bas  Bridoison_).

Au nom du ciel, seigneur Bridoison, taisez-vous; vous allez me donner un
ridicule. N'imitons pas, croyez-moi, ces comiques aristarques qui,
s'essoufflant pour enfler avec peine les plus modestes pipeaux, croient
bonnement emboucher l'hroque trompette. Eh! mon Dieu, personne
aujourd'hui n'est dupe du plus misrable charlatanisme. Les croque-morts
de la littrature ont beau rpter _que la suspension de leur feuille
est un sacrifice fait  la libert; que, pour se rendre plus dignes de
la faveur toujours croissante du public, elles paratront moins souvent
et  des prix plus levs; que, pour contenter les bilieux, les
mlancoliques et les sanguins, trois ou quatre ttes se runiront sous
un mme bonnet_, etc., etc., et autres parades semblables; les moins
habiles savent  quoi s'en tenir; les journaux ne sont pas comme les
ventrus: ils ne meurent jamais d'excs de sant. (_S'adressant au
public_:) Messieurs, je vous en supplie, ayez la complaisance de faire
semblant de n'avoir rien entendu. J'avais donc l'honneur de vous dire,
quand Basile m'a interrompu, qu'il y a un an aujourd'hui que j'ai
consacr ma plume, ma lancette, un peu d'esprit, suffisamment de malice,
assez de gat, beaucoup de franchise  vos menus plaisirs. (_Basile
bille avec bruit._)

GRIPPE-SOLEIL, ANTONIO, L'VEILL, MARCELINE, SUZANNE.

A bas la cabale!

FIGARO (_avec emphase_).

Le Nil a vu sur ses rivages, etc., etc.

BRIDOISON.

Vraiment il parle bien.

BASILE (_criant_).

A bas la cabale!...

FIGARO (_continuant_).

Messieurs, je ne vous ferai pas de belles promesses; je ne vous dirai
point que ma feuille est la seule... que ma feuille manquait dans la
littrature... qu'elle est rdige par des hommes du plus grand mrite,
etc. Je vous rpterai ce que j'ai dit; il y a quelques annes,  Mgr
le comte Almaviva: _Mon intrt vous rpond de moi. Pesez tant dans
cette balance..._

BASILE.

Je n'y tiens plus... Messieurs, ce n'est pas cela... _Bone Deus_! o en
est l'loquence!... Messieurs, la socit, semblable  un serpent
monstrueux qui, aprs avoir suc le suc vnneux des plantes de la
philosophie, se recourbe en replis sur elle-mme, toute prte 
s'inoculer la rage des ides librales.......

(_Des sifflets se font entendre._)

Qu'entends-je?

BRIDOISON.

C'est vo...otre serpent qui fai...sait des si...si...iennes.

FIGARO (_s'avanant vers le public_).

Messieurs, je n'ai jamais t fier ni orgueilleux; aussi ma bonne mre
Marceline m'a-t-elle dit souvent: Tu feras ton chemin, mon garon. Je me
suis bien dcid  ne pas la faire mentir, et c'est pour cela,
Messieurs, que je viens resserrer les liens qui attachent le journaliste
reconnaissant au public gnreux et connaisseur. Non-seulement,
Messieurs, il sera dornavant loisible de vous abonner  ma feuille pour
une anne, pour six mois, pour trois mois, pour un mois mme, mais vous
pourrez encore le faire (c'est particulirement  vous que je m'adresse,
estimables trangers, studieux lves, capricieuses petites-matresses,
rentiers conomes, capitalistes prudents), vous pouvez encore le faire,
dis-je, pour une, deux et trois semaines; oui, Messieurs, pour une
semaine! et aux conditions qui sont exposes sur la premire page de ma
feuille.

BASILE.

La belle chute!

COUPS DE LANCETTE.

A l'instar des galriens condamns  perptuit, les journalistes seront
marqus des lettres T. P: ce qui signifiera timbre perptuel... ou autre
encore.

       *       *       *       *       *

Quelqu'un disait hier, en parlant de trois journaux fondus:--Ils forment
une pe dont la garde est  Paris, rue de.... et la pointe, nulle part.

       *       *       *       *       *

Le _Moniteur_ fait de l'esprit;  scandale!...

       *       *       *       *       *

M. de Jouy arrange Mose; qui arrangera M. de Jouy?

       *       *       *       *       *

On prtend que l'acteur Peronnet, de l'Odon, vient de prsenter une
supplique  l'effet d'obtenir un changement de nom.

       PITAPHE.

    Ci-gt un gros pilote, ignorant nautonier,
    Qui, portant sur son bord Esculape et sa suite,
    Sans carte et sans boussole, osa, tout le premier,
    Du pays de l'Absurde aborder la limite.
    Chez les ventrus jadis il fut bien accueilli;
    Sur la mer du Pathos il fit plus d'un voyage;
    Maintenant, sans argent et lger de bagage,
    Il vogue incognito sur le fleuve d'Oubli.

COUPS DE LANCETTE.

_Panem et circenses._ Des truffes et des cordons.

       *       *       *       *       *

--Quoi de nouveau, ce matin?

--Rien, qu'un opuscule ddi  huit richards, par M. de T..., ayant pour
titre: _De l'indiffrence en matire de soufflet_, avec cette pigraphe:

    L'habitude fait tout.

Tous ces messieurs ont souscrit.

        PITAPHE.
    Ci-gt monsieur de Montlosier,
    Qui mourut comme un colier,
    Pour avoir pris de l'eau bnite
      Sur le doigt d'un jsuite.

FICHES DE CONSOLATION.

N'tre condamn qu' dix ans de galres quand on a tout fait pour la
perptuit.

Perdre l'quilibre dans un escalier fort raide, se rsigner 
dgringoler six tages sur les reins et s'arrter  l'entre-sol.

Voir un homme s'lancer sur vous, s'imaginer qu'il a un poignard dans la
main, et ne recevoir qu'un soufflet.

Commander son deuil pour un oncle afflig de trois maladies et quatre
mdecins; total: sept. Apprendre sa rsurrection miraculeuse, mais
trouver l'emploi du costume, grce  une apoplexie foudroyante qui vous
enlve votre chre moiti.

Pour un gastronome convi  un norme bifteck, s'apercevoir qu'on a
perdu en prcautions apritives le temps que les amphitryons ont employ
 jouer des mchoires; mais arriver juste pour le th avec lequel on
vous sert la tartine de consolation.

Etre destitu deux mois avant les 30 ans de service qui vous donnent
droit  la pension, vous croire frustr de toute esprance, et recevoir,
un an aprs de S. Exc., une lettre fort honorable, avec une lgre
gratification.

Aux Franais, s'attendant  voir paratre Monrose dans l'Olive, du
_Grondeur_, apprendre qu'il est indispos subitement, craindre que Faure
le remplace, et voir paratre Armand Dailly.

Tenir d'un rapporteur officieux qu'un homme s'est gliss dans votre
maison, trembler pour l'honneur conjugal, et le trouver couch avec
votre fille.

D'aprs les chiffres d'une fausse liste de la loterie, penser qu'on
n'avait pas eu un seul numro sorti sur un terne sec, et trouver qu'il
vous est sorti un ambe.

Voir le feu  votre bibliothque, craindre que tout ne soit consum, et
sauver de l'incendie.... les oeuvres de M. de Bonald.

Etre instruit de la banqueroute de votre agent de change, menac de ne
recevoir que cinq du cent, et en retirer sept et demi.

Acqurir la certitude que ce n'est pas votre meilleur ami qu'on a vu
avec votre femme dans une loge grille.

Napolon,  Sainte-Hlne, disait en parlant des Bourbons: Ils
devaient,  leur rentre en France, coucher dans mon lit, sans mme en
faire changer les draps. C'et t de bonne politique, en effet; ni
Louis XVIII, ni Charles X ne le comprirent. Tout changer fut, au
contraire, leur rve et leur espoir. Ils croyaient pouvoir ramener la
France aux beaux jours de Louis XIV, et la faire d'un seul coup, par un
acte de volont souveraine, rtrograder d'un sicle.

Sous les moindres actes de la Restauration, perce sa haine contre les
hommes et les institutions de la Rvolution et de l'Empire; aussi,
tait-ce faire sa cour et prendre le bon moyen pour arriver que
d'attaquer le pass. Les petits ambitieux ne s'en firent pas faute et,
la passion s'en mlant, les efforts de la contre-rvolution atteignirent
les dernires limites de l'odieux et du grotesque.

L'un propose, srieusement, d'en revenir pour les prfets, les maires,
pour tous les fonctionnaires, en un mot, aux appellations en vigueur au
temps de Henri IV; l'autre propose, non moins srieusement, de supprimer
la guillotine, _instrument rvolutionnaire et anarchique_, et d'en
revenir, pour le dernier supplice, au gibet, infiniment plus monarchique
et,  ce titre, cher  tous les hommes religieux et dvous  la cause
royale.

Tout ceci n'est que ridicule; mais comment qualifier les perscutions de
tous les jours? A la vrit, le temps des cours prvtales tait pass,
on ne versait plus de sang, mais toute une gnration tait sacrifie.
Aux uns, on enlevait les dignits acquises; aux autres, les moyens
d'existence;  tous, on fermait toutes les carrires. Les plus
maltraits furent les anciens soldats de Napolon, sans distinction de
grade. On voulait purer l'arme. Aussi, les officiers en demi-solde,
qu'on retrouve mls  tous les complots,  toutes les conspirations,
ont-ils puissamment contribu  la rvolution de 1830.

COUPS DE LANCETTE.

A chaque titre que M. d'Ap... enlve  nos marchaux, il s'crie en
s'essuyant le front:--Encore une victoire de gagne!...

       *       *       *       *       *

M. d'Appony ne veut plus que l'on dise: Un poulet  la Marengo.

        PARODIE

    Etre des liberts l'effroi, la tyrannie,
    Proscrire les talents, touffer le gnie,
    Suspendre les travaux du libraire incertain
    Aux sinistres accents de ta voix menaante,
    Voir succomber enfin la presse chancelante,
        Quel rve!... et quel plus beau destin.

        PITAPHE.

    Ci-gt un journaliste, crivain sans talents,
          Qui ne dut son nom qu'a l'intrigue;
    Qui, de peur des mouchards, cria selon les temps:
          Vive le roi! vive la ligue!
    Comme folliculaire il ne fit rien de bon.
    Il gagna, pour mentir, un modique salaire;
    Auteur de mlodrame, il fit trs-maigre chre,
    Et vcut vingt-cinq ans sur un _Pied de mouton_.

        A UN AMI.

    Je t'aimais, comme on aime un ami du jeune ge,
          Je t'estimais..., mais sur l'honneur
          Je ne puis te voir davantage,
          Tu reois _le Mdiateur_.


Lundi, 15 fvrier 1827.

        LE QUI

    _Qui_, sur les bords de la Gironde,
    O le sort plaa son berceau,
    De son insipide faconde
    Ennuya jadis le barreau?

    _Qui_, pour le malheur de la France,
    Couvert de maintes dignits,
    Garde, dit-on, son loquence,
    Pour endormir les dputs?

    _Qui_, dans une autre Alexandrie,
    Rallumant la torche d'Omar,
    Voudrait, d'un plus vaste incendie,
    Charmer les enfants d'Escobar?

          Ce n'est pas moi,
          Ce n'est pas toi,
          Ce n'est pas vous,
          Ce n'est pas nous.

Mais si ce n'est ni moi, ni toi, ni vous, ni nous, c'est donc un
_conte_?

MUSE GROTESQUE

LIVRET D'EXPLICATION.

N 1.--M. P..., toisant d'un air chagrin la bouche de Gargantua.

N 787.--Lord Cochrane descendant de sa tortue  un relais, pendant
qu'on lui selle une crevisse.

N 375.--Les trois cents Spartiates de la rue de Rivoli dfendant
l'entre de la cuisine de Grignon.

N 542.--Une caravane, rencontre par des Arabes dans les dserts du
Vaudeville.

N 224.--La dclaration d'amour du monstre  la fiance de Zametti qui
cherche  s'chapper en criant au secours.

N 545.--Diogne sortant de sa socit des Bonnes-Lettres avec sa
lanterne allume, et examinant avec ddain la figure de tous ceux qui se
pressent  la porte.

N 621.--M. Ancelot dmontrant la possibilit du miracle de saint Pierre
en marchant sur la Seine, qui se gle  mesure qu'il avance.

N 172.--M. de Cuir-Bouilly se hissant sur la pointe du pied pour
atteindre la stature de M. de Nonante-Cinq.

N 2.--Cadmus semant les dents des Spartiates modernes et ne recueillant
que des mchoires.

N 501.--Madame de G..., accroupie sur les degrs de Saint-Roch, et
mangeant des pommes de terre frites sur le coin de son cachemire.

N 444.--M. le baron d'Eck... taillant son drapeau pour s'en faire une
chemise.

N 425.--MM. El... et de T... faisant dcider par un arbitre  qui des
deux une calotte sied le mieux.

N 671.--Trait d'gosme. Le _Pilote_ refusant un picotin  un de ses
collgues destitu.

N 52.--Voltaire attaquant M. de Jouy en contrefaon devant la police
correctionnelle.

N 272.--M. d'App... se servant de marchaux de France en guise de
muscades et les escamotant, tandis qu'un paillasse, coiff  la
financire, lui sert de compre en soufflant sur des gobelets.

N 5348.--Le beau grenadier traant des petits amours sur les panneaux
de M. Fenaigle, pour suivre un cours de Mnmosine.

N 1001.--Le maire de Perpignan faisant excuter en effigie le carnaval
sur la place de l'Htel-de-Ville.

COUPS DE LANCETTE.

L'auteur du _Pied de mouton_, ex-rdacteur du _Drapeau blanc_, va,
dit-on, s'occuper d'un nouvel ouvrage, intitul: le _Pied de nez_.

       *       *       *       *       *

Thmis a maintenant pour attributs un billon et un timbre.

       *       *       *       *       *

DCOUVERTE. L'imprimerie tait une des sept plaies de l'Egypte.

       *       *       *       *       *

_Bravo_: fleur de rhtorique.--_Murmure_: rfutation.--_Clture_:
argument sans rplique.

       *       *       *       *       *

La libert est trop lourde, a dit M. de Cur... Il se rappelle peut-tre
le temps o il tranait le char de la desse.

       *       *       *       *       *

A chaque btise qu'il entend dire, M. de Saint-Ch... te son chapeau.

       *       *       *       *       *

On parle beaucoup du ventre de M. de V..., mais on ne dit rien de ses
entrailles.

       *       *       *       *       *

M. Dudon, auquel s'adresse l'pigramme qui suit, avait cet avantage
d'tre une des btes noires de _Figaro_. Et vritablement, pour les
coups de lancette, jamais homme ne prsenta une plus large surface.

M. Dudon tait un de ces hommes trop compromis pour pouvoir l'tre
davantage, comme tous les partis en tranent  la remorque; hommes de
tous les dvoments dangereux et bien pays, compres de tous les tours
de passe-passe politiques. Serviteur  tout faire du ministre, on le
mettait en avant dans toutes les questions scabreuses. Russissait-on,
tant mieux; chouait-on, on le dsavouait.

A la tribune il recevait sans sourciller toutes les bordes d'injures de
tous les partis; il eut presque autant  souffrir de l'extrme droite
que de l'extrme gauche. Manuel l'appelait un homme dangereux et
compromettant pour son propre parti. Le gnral Foy disait, en parlant
de M. Dudon: Il est des hommes dont la position est si malheureuse et
si embarrassante, qu'ils ne peuvent monter  la tribune que pour
dbiter des calomnies.

_Figaro_ revient  chaque instant sur les malversations dont M. Dudon
tait accus, malversations qu'il appelle d'un nom beaucoup plus vif. Le
petit journal n'tait pas le seul  rappeler les accidents de la vie
publique de l'homme-cran du ministre. M. Dupont (de l'Eure) lui criait
en pleine chambre: Liquidez vos comptes et ne calomniez pas d'honntes
gens; en pleine chambre encore, on lui jetait au visage cette rude
apostrophe: Je le dclare ici, je dfie ouvertement M. Dudon de citer
une seule transaction _vreuse_ (et certes, il en connat beaucoup) 
laquelle j'aie pris part. Je ne suis pas de ces hommes justement
mpriss qui ont indignement abus de leurs fonctions pour s'enrichir
par des rapines et des _liquidations_ scandaleuses, qui ont forc les
ministres du roi  les chasser de leur administration, et  proclamer
leur infamie.

Pour tout dire, M. Dudon avait t, sous l'Empire, enferm  Vincennes
pour avoir dsert son poste, abandonn l'arme d'Espagne et rpandu la
terreur dont il tait saisi sur toute la route qu'il avait parcourue. A
la chute de l'Empire, il fut tir de prison par M. de Talleyrand et
charg d'enlever  Orlans le trsor particulier de l'Empereur. Il
russit; il est vrai que l'histoire a qualifi de vol cette spoliation.
Plus tard, il fut destitu par M. de Richelieu de la prsidence de la
commission de liquidation des crances trangres.

C'est  ces deux aventures surtout qu' tout moment il est fait
allusion.

        PIGRAMME.

    Lui, se vendre; et quel prix voulez-vous qu'on l'achte
    Sans craindre d'avoir fait la plus mauvaise emplette?
   --Alors, il s'est donn.--Donn pour rien, pardon;
    Mais qui mme  ce prix pourrait vouloir du don?

Mercredi, 21 fvrier 1827.

NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS

L'EXCELLENCE.

Quel bruit dsagrable arrive  mon oreille! Dieu me pardonne! l'enfer
aurait-il aussi des imprimeries? Oui, ce sont les gmissements d'une
presse...

GUTTENBERG.

La belle invention! En vrit, j'ai mrit la reconnaissance des
hommes...

L'EXCELLENCE.

Quelle sottise dites-vous l, Monsieur l'imprimeur?

GUTTENBERG.

Voil une ombre qui arrive tout au moins en droite ligne du royaume des
Topinambours.

L'EXCELLENCE.

Monsieur au bonnet de papier, voudriez-vous, s'il vous plat,
m'apprendre quel privilge vous avez pour vous servir de cet instrument
diabolique?

GUTTENBERG.

Je vois que Monsieur n'est ici que d'hier. Nous autres trpasss, tout
morts que nous sommes, nous aimons  faire encore ce que chacun de nous
faisait sur la terre; j'use amplement de la permission, et j'imprime.

L'EXCELLENCE.

Un article du _Moniteur_? une note secrte?

GUTTENBERG.

Fi donc! Voltaire, Fnelon, Rousseau, Bossuet.

L'EXCELLENCE.

Tous ces auteurs-l sont  l'index, et je me verrai forc de svir
contre vous. Rappelez-vous le texte de la loi: dfense d'imprimer...

GUTTENBERG.

On devrait, au contraire, me dlivrer un brevet d'invention.

L'EXCELLENCE.

Comment! vous seriez le mauvais gnie qui a perdu, par l'excs des
lumires, les hommes que vous vouliez clairer par la _philosophie_?...

GUTTENBERG.

C'est un caractre de nouvelle date, je n'employais que le _cicro_...

L'EXCELLENCE.

Un bavard qui s'escrimait contre les ministres dans la chambre des
dputs des _Romains_.

GUTTENBERG.

J'ai toujours affectionn l'_italique_.

L'EXCELLENCE.

Vous osez parler de l'usurpateur devant une Excellence! Vous tes, je le
vois, un imprimeur enrag, un rpublicain, un petit Romain...

GUTTENBERG.

Je fais beaucoup de cas de ce caractre... Mais, en vrit, je ne
comprends rien  tout ce que vous dites. Qu'tiez-vous donc sur la
terre?

L'EXCELLENCE.

Je faisais des lois.

GUTTENBERG.

Si vous le voulez, j'imprimerai vos ouvrages?

L'EXCELLENCE.

Insolent! vous me plaisantez, je crois; sachez que ce matin encore
j'tais ministre...

GUTTENBERG.

Et ce soir vous voil mort, par suite sans doute d'un jugement, d'un
arrt...

L'EXCELLENCE.

Non pas, nous ne mourons plus ainsi. Figurez-vous que j'avais aboli
l'imprimerie, et, pour le plus grand bonheur de mes concitoyens, j'avais
ruin quelque cent mille familles...

GUTTENBERG.

Cent mille familles! Je devine la fin de l'anecdote, il n'a fallu qu'un
dsespoir...

L'EXCELLENCE.

Au contraire, j'aurais vcu longtemps encore si,  force de timbrer les
autres...

GUTTENBERG.

Je comprends; mais, M. l'ex-Vandale, ma presse est, Dieu merci,  l'abri
de vos arrts. J'aperois Astaroth qui vient vous lire votre sentence;
coutez.

ASTAROTH, _lisant_.

La susdite ombre est condamne  tre apprenti imprimeur sous les
ordres de Guttenberg...

L'EXCELLENCE.

Apprenti vous-mme.

ASTAROTH.

Pendant deux mille ans. A l'ouvrage, petit.

L'EXCELLENCE.

Si je reviens jamais de ce bas monde, je ferai pendre tous les
imprimeurs.

GUTTENBERG.

On vous formera, mon enfant.


COUPS DE LANCETTE.

On a vu M. de Sal... qui s'amusait  graver ces mots sur une pice de
quarante-huit: _Remde contre l'imprimerie_.

       *       *       *       *       *

M. Ouvrard a obtenu la permission de sortir de Sainte-Plagie pour trois
jours. Deux gendarmes et un huissier l'escorteront partout. C'est la
libert que M. de P..... promet aux imprimeurs.

       *       *       *       *       *

On dit que depuis hier M. le comte de P..... se sent le timbre fl.

       *       *       *       *       *

M. de Saint-Chamans, que _Figaro_ appelle tantt monsieur de
C'est-charmant ou monsieur Tant-mieux, avait t un des plus chauds
partisans, un des dfenseurs les plus opinitres du projet de loi sur la
presse. Ce surnom de Tant-mieux lui venait d'une phrase malencontreuse
prononce  la tribune: Le projet de loi, s'tait-il cri,
empchera, dit-on, tout  la fois les bons et les mauvais livres, les
bonnes et les mauvaises maximes; tant mieux. (_Explosion de murmures._)
Oui, Messieurs, rpte M. de Saint-Chamans avec plus de force, tant
mieux! tant mieux! tant mieux! Tous ceux qui _croient_, en politique
comme en religion, doivent _croire_ sur la parole seule de l'autorit
lgitime.

Franchement une telle profession de foi valait bien quelques pigrammes.

M. de Sallaberry, dont il est question quelques lignes plus haut, tait
aussi fort partisan de la loi. C'est lui qui avait compar l'imprimerie
au _manioc_, d'o le surnom de M. Manioc que lui donnrent les petits
journaux de l'poque. C'est lui encore qui, dans le mme discours,
s'criait avec vhmence: Redoutons, Messieurs, le flau de
l'imprimerie, seule plaie dont Mose oublia de frapper l'Egypte.
(_Interruptions et clats de rire._)

              PITAPHE.

          Entt, ridicule, ennuyeux,
    Hlas! il gt ici, ce bon monsieur Tant-mieux,
          Qui voulait que lui seul st lire.
    Quand ses graves discours faisaient pmer de rire,
    Tout fier de leur effet, il s'criait: Tant mieux!
            Je suis un fou: Tant mieux!
            Un sot mme. Tant mieux!
          Tant mieux! tant mieux! tant mieux!
        Enfin, ces mots lui plaisaient tant  dire,
    Qu' l'instant o la mort vint lui fermer les yeux,
          Il bgayait encor: Tant mieux!


COUPS DE LANCETTE.

M. de C'est-charmant pense que les muselires nous conviendraient mieux
encore que la censure.

       *       *       *       *       *

On a vu l'autre jour un Cosaque du Don se dvouer pour sauver son matre
qui allait se noyer. Ils ont du bon, ces Cosaques.

       *       *       *       *       *

Le fameux _tant-mieux_ de M. de Saint-Ch... est destin  partager
(sublime  part) la clbrit du _qu'il mourt_! et du _qu'en dis-tu_?


              PITAPHE.

    J'ai vcu des produits de ma plume vnale;
    J'ai vcu d'un journal par moi mis  l'encan;
    De honte j'ai vcu; j'ai vcu de scandale;
    J'ai vcu de la croix; j'ai vcu du turban;
    J'ai vcu, j'ai vcu, gazetier famlique,
    Quatre-vingts ans passs... Mais je voulus, enfin,
      Vivre un matin de l'estime publique,
        Et le soir, j'tais mort de faim.

COUPS DE LANCETTE.

M. de V... assure que MM. de P... et Fren... sont des hommes d'un grand
prix.

       *       *       *       *       *

Mademoiselle Adel... disait: Si jamais je prenais un mari, ce serait M.
de Labo... que je voudrais, il vote toujours pour l'adoption.

       *       *       *       *       *

M. Dud... est tellement dvou  son matre, qu'il irait partout, au
seul commandement de celui-ci. Quand donc lui plaira-t-il de l'envoyer
au diable?

       *       *       *       *       *

--Le mensonge dshonore.

--C'est possible, rpondit M. de V..., mais a n'te pas un
portefeuille.

       *       *       *       *       *

M. de Villle, grce  la faon hardie dont il avait men les dernires
lections, avait russi  se constituer une imposante majorit. Il
n'avait, il faut lui rendre cette justice, recul devant aucun moyen. Il
avait donn pleins pouvoirs aux prfets, en leur notifiant qu'ils
rpondaient sur leurs places du vote des lecteurs de leur
dpartement. Cette notification eut les meilleurs rsultats. Partout on
employa l'intimidation; les destitutions des fonctionnaires
_mal-pensants_ taient  l'ordre du jour. Dans certaines provinces, on
eut recours  la gendarmerie. De son ct, le clerg agissait.

Donc le ministre eut sa majorit. La Chambre _introuvable_ de 1815
tait _retrouve_.

On appela cette majorit les _Trois-Cents_ de M. de Villle; puis, par
allusion aux trois cents combattants des Thermopyles, on les appela _les
Spartiates_.

Les dputs taient admirablement choys. M. de Villle leur avait dit:
Vous tes ici non pour discuter, mais pour voter. Ils obissaient, il
fallait bien les en rcompenser.

C'tait alors le bon temps des dners ministriels. Tous les dputs
bien pensants avaient, dit-on, leur rond de serviette chez MM. de
Villle et de Peyronnet. On tenait, dit un petit journal, les dputs
par la gueule. Un autre disait: Quand on a la bouche pleine, on ne
parle pas; ou encore: Un homme qui digre ne refuse rien. Et le
public riait.

Figaro fait chorus. Sans cesse il revient aux tables ministrielles; il
numre avec complaisance les truffes, les primeurs, les mets dlicats
servis aux Spartiates affams. Il fait le compte des bouteilles bues; il
voudrait avoir pris mesure de la taille des _Trois-Cents_, pour savoir
s'ils ont beaucoup engraiss pendant la session. Pour les Spartiates, il
rserve ses plus mchants quolibets, ses plus mordantes pigrammes. On
dirait qu'il essaye de leur couper l'apptit. Il n'y russit pas, et
c'est d'un ton dolent qu'il s'crie: Leur apptit nous ruine.

Il est vrai que cette majorit cotait gros; grasse tait la solde des
Spartiates.

--Monsieur, demandait un jour Charles X, combien pensez-vous qu'il
faille  un dput pour vivre honorablement  Paris?

--Je pense, Sire, qu'avec six mille francs...

--Six mille francs! dites-vous, s'cria le roi, il en est auxquels je
donne plus du double et qui se plaignent de mourir de faim.

Et le roi ne comptait ni les places ni les sincures.

Il y a cependant  ceci une moralit assez bonne  mditer pour les
gouvernements: c'est cette majorit si chrement et si dloyalement
obtenue qui renversa le ministre Villle et prpara la chute de Charles
X.


COUPS DE LANCETTE.

Samson n'en avait qu'une pour combattre ses ennemis; beaucoup plus
heureux, M. de V... en a trois cents.

       *       *       *       *       *

Ces messieurs veulent bien dire des absurdits, mais sans que le public
en soit instruit: au moins voil du respect pour le public.


           PIGRAMME

      TRADUITE DE MARTIAL.

    Pourquoi veux-tu, Truffus, pour un mot indiscret
          Couper la langue  ton esclave?
      Ne sais-tu pas que le peuple te brave,
          Et qu'il parle, quand il se tait?...

COUPS DE LANCETTE.

Dornavant, tout crivain qui n'aura pas 50,000 francs de rentes, sera
un homme sans considration et sans talent. D'aprs cette nouvelle
dcouverte, M. de Rothschild va se trouver le gros gnie de l'poque.

       *       *       *       *       *

.....J'en appelle  votre conscience......

(_Silence universel._)

       *       *       *       *       *

Les prires des agonisants sont  l'ordre du jour.

Samedi, 17 mars 1827.

LE DCALOGUE DU SPARTIATE.

    1. Pour seul dieu tu reconnatras
    Celui qui te truffe amplement.

    2. Dans les grands jours tu te tairas
    Par respect pour le rudiment.

    3. Avec un tel tu voteras
    Par assis lev seulement.

    4. Un tel, un tel applaudiras
    Par politesse purement.

    5. Tandis qu'un tel tu siffleras
    Ainsi qu'un tel mmement.

    6. Leurs beaux discours rfuteras
    Par un loyal trpignement.

    7. Eloquent point tu ne seras,
    Car c'est du luxe assurment.

    8. Et comme un tel tu parleras
    Contre le bon sens sciemment.

    9. Jamais tu ne t'aviseras
    D'avoir esprit ni jugement.

    10. Jusqu' la mort tu resteras
    Fidle  ce commandement.


COUPS DE LANCETTE.

La Conciergerie est, de nos jours, tout prs du Parnasse.

       *       *       *       *       *

Des joueurs bien connus ont perdu une partie de boules aux
Champs-Elyses; ils demandent leur revanche dans le jardin du
Luxembourg.

       *       *       *       *       *

Cependant, ils ne sont pas inviolables, puisqu'on peut les _empoigner_.

       *       *       *       *       *

Il tait assez audacieux, en ce moment, de rappeler aux Trois-Cents
qu'ils n'taient pas inviolables,--pour le peuple, est sous-entendu.--Quant
au mot _empoigner_, c'est une allusion au fait bien connu de l'expulsion
de la Chambre du dput Manuel. Fort de son droit et de sa conscience,
considrant la rsistance comme un devoir, le clbre orateur avait
dclar qu'il ne cderait qu' la force. Il tint parole. La garde
nationale, envoye pour l'expulser, refusa d'obir  l'ordre inique. On
fit alors marcher la gendarmerie, sous les ordres du colonel Foucauld.

Trois fois le colonel somma Manuel de sortir, et comme il refusait
d'obtemprer:

--Gendarmes, s'cria M. Foucauld, _empoignez-moi_ M. Manuel.

Le mot est rest.

Jeudi, 22 mars 1827.

UN SPARTIATE ET SON FILS

LE SPARTIATE.

Mon fils, qu'est-ce que c'est que la Sparte moderne?

LE PETIT.

On appelle ainsi une grande tendue de terrain qui produit des truffes
et du vin de Champagne.

LE SPARTIATE.

Quelle est la capitale de ce royaume?

LE PETIT.

Un grand htel avec des factionnaires  la porte.

LE SPARTIATE.

On a l'habitude d'employer le mot _patrie_; que veut-il dire?

LE PETIT.

Ce mot-l ne signifie rien.

LE SPARTIATE.

Quel est le meilleur gouvernement?

LE PETIT.

Celui sous lequel on fait les meilleurs dners.

LE SPARTIATE.

Quel est l'homme le plus utile dans un tat bien organis?

LE PETIT.

Le chef de cuisine du ministre.

LE SPARTIATE.

Comment reconnat-on le bon parti?

LE PETIT.

Aux opinions gastronomiques.

LE SPARTIATE.

Quel talent faut-il pour russir?

LE PETIT.

Il ne faut qu'une mchoire garnie de ses trente-deux dents et en
activit.

LE SPARTIATE.

Comment sert-on le mieux son pays?

LE PETIT.

En le mangeant.

LE SPARTIATE.

Qui peut empcher l'homme le plus habile de faire son chemin?

LE PETIT.

Un mauvais estomac.

LE SPARTIATE.

Qu'est-ce qu'une loi?

LE PETIT.

Un ragot assaisonn aux truffes.

LE SPARTIATE.

Qu'est-ce qu'un homme qui a fait ses preuves ne doit jamais refuser?

LE PETIT.

Une invitation  dner.

LE SPARTIATE.

O doivent se discuter les affaires importantes?

LE PETIT.

Dans la salle  manger.

LE SPARTIATE.

Assez pour aujourd'hui; vous savez votre leon  merveille. Je suis
satisfait. Dites  votre bonne de vous donner  djeuner.

LE PETIT.

Je voudrais des truffes, papa.

LE SPARTIATE.

Quand vous serez plus grand... (_A part._) Il n'y a plus d'enfants.


PENSES D'UN SPARTIATE.

* Les grandes penses viennent de l'estomac.

* Tous les chefs-d'oeuvre de nos grands crivains ne valent pas la
carte d'un restaurateur.

* Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es.

* Le Tibre a des Csars; la Seine a des Chevet.

* L'amiti est une sauce piquante qu'on mange  deux.

* La truffe ne vieillit pas.

* On imprime que, depuis 400 ans, on a dn de tout temps.

* On a vu monsieur de C'est-charmant hausser les paules; il se parlait
 lui-mme.

* Il est tout naturel que les ennemis de l'imprimerie en veuillent 
certains acadmiciens, ils ont montr quelque caractre.


        PIGRAMME.

   --A cent francs le journal! c'est la dernire enchre.
   --J'en offre dix cus.--C'est peu.--J'en suis fch.
   --Voyez la marchandise... On ne peut vous surfaire.
   --Allons! dix sous de plus, et pour finir l'affaire,
    Je prends les rdacteurs par-dessus le march.


COUPS DE LANCETTE.

Les piciers prparent dj des lampions.

       *       *       *       *       *

M. le prince de H... veut absolument que le mot schlague soit franais.

       *       *       *       *       *

Mille garapines! ces chournalisdes sont bar drop mchants! disait un
gnral franais; on tfrait leur tonner sur les oncles!.....

MANIRE DE FAIRE UN GNRAL.

Vous prenez un individu... le premier qui vous tombe sous la main...
cependant n'allez pas le choisir dans la classe des _froces_. Tchez
de le prendre spirituel..... imbcile, ce serait absolument la mme
chose. Le sujet sera d'avance suffisamment mortifi. Vous lui apprenez
l'exercice..... du chrtien, c'est--dire son _pater_, son _ave_, son
_credo_ et son _me culp_, soit en latin, soit en grec, soit en
anglais, soit en allemand; il suffit que ce ne soit pas en franais.
Vous lui faites ensuite connatre tous les canons... qui se sont chants
et qui se chantent  Rome, depuis le pontificat de Grgoire Ier. Il
doit aller, les yeux ferms, de la caserne  la paroisse, et de la
paroisse  la caserne, car c'est indispensable s'il veut faire son
chemin. Vous avez soin de lui jeter sur le dos un habit bleu brod en
feuilles de chne et de laurier, c'est le symbole de sa gloire... 
venir. Puis vous lui mettez deux belles paulettes, vous l'attachez  un
grand sabre, et..... il ne faut plus qu'un miracle pour le faire
marcher.

Le 28 mars 1827 mourut,  l'ge de quatre-vingts ans, un homme qui, dit
M. de Vaulabelle, honorait  la fois son nom, le rang o il tait n et
la France, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt.

Dvou aux Bourbons jusqu' sacrifier pour eux sa vie et sa fortune, le
duc de La Rochefoucauld eut ce rare honneur de dplaire au gouvernement
de la Restauration. Nomm pair de France, il figurait dans la chambre
hrditaire au nombre des membres de l'opposition, et prtait ainsi  la
cause librale l'appui d'une belle vie et d'un grand nom.

Cela dplut  M. de Corbire, qui ne craignit pas de retirer brutalement
au duc plusieurs fonctions _purement honorifiques_ auxquelles son grand
caractre l'avait naturellement dsign.

Le duc, malgr cette injure, resta fidle  la cause de toute sa vie;
mais, tandis que cette injustice lui faisait une grande popularit, son
attitude le brouillait irrvocablement avec la congrgation.

Ainsi que nous venons de le dire, le duc de La Rochefoucauld mourut le
28 mars. Il n'tait pas rentr en grce. Ses obsques furent indiques
pour le 30. Au milieu de l'immense concours de personnes qu'elles
attirrent, on remarquait un assez grand nombre d'anciens lves de
l'Ecole des Arts et Mtiers de Chlons, cole dont le duc tait
fondateur.

Les lves demandrent  porter le cercueil de leur bienfaiteur, c'tait
un hommage public qu'ils voulaient rendre  sa mmoire. Les fils du
dfunt, les comtes Gatan et Alexandre de La Rochefoucauld, crurent
devoir accorder cette demande. Tout alla bien jusqu' l'glise. Mais
lorsque, la crmonie termine, les jeunes gens voulurent reprendre leur
fardeau, un commissaire de police s'y opposa. Le cortge tait alors
dans la rue Saint-Honor. Les lves rsistant aux ordres du
commissaire, celui-ci requit l'aide de la troupe envoye pour rendre au
dfunt les honneurs funbres. Bientt les baonnettes, demeures
jusque-l au fourreau, furent mises au bout des fusils. A la vue des
soldats, les assistants entourent les jeunes porteurs. On se mle, on se
heurte, une sorte de lutte s'engage, et bientt le cercueil, chappant
aux jeunes gens, glisse et tombe avec un bruit lugubre sur le pav.

L'pouvante s'empare des spectateurs, le vide se fait autour des
soldats qui relvent le cercueil  demi bris, ramassent dans le
ruisseau de la rue les insignes du dfunt et son manteau de pair souill
de boue, et les placent sur le corbillard que le commissaire de police
avait fait avancer.

Telle avait t la violence du choc, que non-seulement la bire avait
t brise, mais encore une partie des membres s'taient dtachs du
corps.

Cette violence atteignant jusque dans la mort un homme dont le seul
crime avait t d'tre indpendant, ce scandale sacrilge, cette
profanation, firent jeter  Paris entier un cri d'indignation. Les
journaux s'murent, les deux Chambres ordonnrent une enqute.

Eh bien! devant cette rprobation gnrale, M. de Corbire osa monter 
la tribune, non pas pour blmer les auteurs de cette coupable
profanation, mais pour payer un tribut d'loge aux agents qui avaient
fait leur devoir.

Les articles du _Figaro_, si violents qu'ils soient, ne sont encore
qu'un cho affaibli de l'opinion.


COUPS DE LANCETTE.

Comment respecteraient-ils les morts, est-ce qu'il n'est pas dans la
nature des corbeaux de s'acharner aprs les cadavres?

       *       *       *       *       *

On va btir une citadelle au milieu du cimetire du Pre La Chaise.

       *       *       *       *       *

Les employs aux pompes funbres ne seront pris, dsormais, que dans les
rgiments de ligne.

       *       *       *       *       *

On avait fait, la veille de l'ouverture du Cirque, une rptition de
l'_Attaque du convoi_.

       *       *       *       *       *

On nous trane dans la boue aprs notre mort; c'est pour nous apprendre
 vivre.

       *       *       *       *       *

Quelqu'un nous assure avoir lu ces mots sur la mme enseigne: _Fabrique
de baonnettes et Pompes funbres_.

       *       *       *       *       *

M. le prince de Ho... a pris un matre de langue franaise, pour
apprendre seulement  dire: _En joue, feu!_

       *       *       *       *       *

Il y a des gens qui, pour rendre les derniers honneurs aux mnes des
personnages vertueux, voudraient rtablir le gibet de Montfaucon.

       *       *       *       *       *

Il y a plus de honte  tre debout dans certains salons qu' tomber dans
le ruisseau.


Dimanche, 5 avril 1827.

LE RUISSEAU ET LA BIRE.

DIALOGUE.

LE RUISSEAU.

Voil qui commence bien; les bons gendarmes n'y vont pas de main morte;
les coups pleuvent comme grle; baonnettes d'entrer en danse.
Messieurs les bourgeois, gare les claboussures.

LA BIRE, _roulant dans le ruisseau_.

Ciel! quelle profanation!

LE RUISSEAU.

Dieu me pardonne, c'est un mort en grande tenue que j'ai reu sur le
dos.

LA BIRE.

O suis-je? couverte de boue et foule aux pieds!

LE RUISSEAU.

Je croyais que c'tait quelque agent de la police...

LA BIRE.

En effet, c'est bien l leur place; aussi, Monsieur le ruisseau, je suis
toute honteuse...

LE RUISSEAU.

Vraiment, il n'y a pas de quoi. Tous les jours, je vois des gens qui
vous valent bien et qui n'y regardent pas de si prs.

LA BIRE.

Vous ne savez pas qui je renferme?

LE RUISSEAU.

Ce n'est probablement pas de ma connaissance, madame la dgote...

LA BIRE.

Un honnte homme...

LE RUISSEAU.

Je ne vous entends pas.

LA BIRE.

Sa vie a t consacre au bien; sa mmoire est vnre par tous ceux qui
ont encore un peu d'me.

LE RUISSEAU.

C'est sans doute quelque pauvre diable mort de faim.

LA BIRE.

Celui qui se trouve aujourd'hui dans un ruisseau, hier encore, par sa
fortune, son rang, sa noblesse, ses vertus, ses talents, tait un des
citoyens les plus illustres.

LE RUISSEAU.

Sans doute il appartenait  la congrgation, avec laquelle j'ai beaucoup
de rapports?

LA BIRE.

Fi donc! il aimait sa religion, sa patrie et son roi.

LE RUISSEAU.

A en juger par cet immense concours de monde qui l'escortait  son
dernier htel, lorsque la force arme est venue mettre le hol, ce fut
un ministre, un lgislateur; aurait-il invent le trois pour cent,
promulgu une loi du sacrilge et autres gentillesses?

LA BIRE.

Un silence religieux, interrompu par des sanglots, l'accompagnait
jusqu'au moment o des cris d'indignation...

LE RUISSEAU.

Je me souviens, lorsque j'tais bien jeune, d'avoir t sali par les
restes de Marat.... Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

LA BIRE.

As-tu remarqu qu'en tombant j'ai fait jaillir ton eau bourbeuse jusque
sur le visage des misrables?

LE RUISSEAU.

Ils n'y ont pas pris garde. Moi-mme, je suis saisi de respect et je
crains de te toucher...

LA BIRE.

Adieu, deux croque-morts viennent de mon ct... ce ne sont plus ces
nobles jeunes gens... O ciel! cette terrible leon prviendra-t-elle un
nouveau scandale?

LE RUISSEAU.

Adieu, Madame; je vous jure qu'il ne vous reste pas la moindre tache...
Ah! je ne remarquais pas, du sang...

LA BIRE.

O mon matre!...


COUPS DE LANCETTE.

Quelqu'un a propos d'tablir une cole de canonniers prs de quelques
cimetires: les tombes serviraient de cibles. Cette innovation ne peut
manquer de trouver beaucoup d'approbateurs.

       *       *       *       *       *

Depuis qu'un mort illustre est tomb dans le ruisseau, MM. Ling... et
Ben... sont fiers de se rouler dans la fange.

       *       *       *       *       *

On devrait bien crer une compagnie d'assurances pour les pompes
funbres.

       *       *       *       *       *

Il nous faut revenir maintenant  la _loi d'amour et de justice_, 
cette loi que M. Royer-Collard comparait  une loi de suspects largement
conue, qui mettait la France entire en prison sous la garde des
ministres.

Le projet de M. de Peyronnet avait t adopt par la Chambre des
dputs, en dpit des nergiques efforts des deux oppositions royaliste
et librale. Il avait t adopt  une majorit de 233 voix contre 134
(12 mars).

Sept jours plus tard, le ministre portait son malencontreux projet  la
Chambre des pairs. Mais l il rencontra une rsistance inattendue.
L'attitude de la commission d'examen lui faisant prvoir une clatante
dfaite, il remit le projet  des temps meilleurs, et, le 17 avril, il
monta  la tribune pour lire une ordonnance qui retirait le projet.

A cette nouvelle, l'allgresse clata par toute la France. A Paris, ce
fut un indescriptible enthousiasme. La ville entire se trouva illumine
comme par enchantement. Nos ministres ont besoin de lumires,
disait-on, clairons-les. Des colonnes d'ouvriers imprimeurs
parcouraient les rues; ils criaient: Vive le roi! vive la Chambre des
pairs! vive la libert de la presse!

Les journaux de l'opposition librale entonnrent l'hymne du triomphe.
Le terrible projet avait disparu tout  coup; ils espraient que son
auteur ne tarderait pas  le suivre, et ils disaient tout haut leurs
esprances.


COUPS D'ENCENSOIR.

On a vu hier une foule de presses qui riaient comme des petites folles.
Cette gat leur allait  ravir.

       *       *       *       *       *

C'est pour rire que M. C'est-charmant a dit que le Franais tait un
animal froce.

       *       *       *       *       *

M. de P.... signe avec la meilleure grce du monde.

        PITAPHE.

    Objet de haine et de colre,
    Ci-gt un malheureux projet,
    Lequel avait, dit-on, pour pre
    Ce bon monsieur de Draconnet.
    C'est lui qui lui donna naissance,
    C'est lui qui, par son assistance,
    Le fit, un moment, respirer,
    Et quand enfin la mort barbare
    Eut frapp cet enfant si rare,
    Il se chargea de l'enterrer.


BIGARRURE.

Hier, tout Paris semblait en feu; on n'a gure pu remarquer que les
maisons qui n'taient point illumines, et encore ne faut-il accuser
personne de tideur, car on n'tait pas prpar  la fte que le Roi
vient de donner  la France; bien des gens n'ont pu trouver  acheter
des lampions.

L'ordre le plus parfait a rgn partout.

       A PROPOS.

    Un projet propos
    Nous mit dans la souffrance.
    Un projet amend
    Fit natre l'esprance.
    Un projet retir
    Rpand la joie en France.

COUPS DE LANCETTE.

Tout Paris tait brillant de lumires;  Montrouge, on s'est couch sans
chandelle.

       *       *       *       *       *

Il suffit d'une simple revue pour s'apercevoir de tous les dfauts de la
_loi d'amour_.

       *       *       *       *       *

M. de V... ne sort plus le soir; l'odeur des lampions l'incommode.

       *       *       *       *       *

M. de P.... aurait d se retirer en mme temps.

       *       *       *       *       *

L'enfant est enterr: bravo!--le papa reste. O Azas!

       *       *       *       *       *

Lampion et sifflet sont maintenant synonymes.

       *       *       *       *       *

On assure que M. de P.... va rendre l'me. Il va donc rendre son
portefeuille; on dit qu'elle en est insparable.

       *       *       *       *       *

On ne dit plus railler, persiffler un homme, on dit: le _lampionner_.


DIALOGUE

                       A

    Ces cris, ces lampions et leurs flammes sinistres
    Ont jet dans mon me un prophtique effroi.
    Tout est perdu, sans doute?

                       B

             Oui, tout pour les ministres,
      Mais tout est gagn pour le roi.


COUPS DE LANCETTE.

Toute la France s'illumine, ce n'est pas assez de sept teignoirs pour
tant de lumires.

       *       *       *       *       *

Cette pauvre _Etoile_ ne parle que de lampions et d'illuminations; il
parat qu'on lui a fait voir trente-six mille chandelles.

PETIT DIALOGUE.

--Qu'est-ce que le ministre?

--Un teignoir.

--La Charte?

--Un lampion.

--Le peuple?

--Un ptard.

       *       *       *       *       *

Chaque anne, le 12 avril, anniversaire de la rentre de Charles X 
Paris en 1814, la garde nationale faisait seule le service des Tuileries
et tait passe en revue par le roi. Cette anne (1827), le 12 tombait
un jeudi saint; la revue fut donc remise au lundi de Pques, 16 avril.
Ds le matin de ce jour, des dtachements de toutes les lgions
arrivrent aux Tuileries pour le service exceptionnel; dans
l'aprs-midi, le roi, suivi du Dauphin, les passa en revue. Il y eut un
tel enthousiasme, on cria: Vive le roi! avec une telle unanimit, que
Charles X sembla regretter de n'tre pas entour de la garde nationale
tout entire.

Les gens qui entouraient le roi saisirent cette ide. Ils affirmrent au
roi qu'ils taient en mesure de rpondre des bons sentiments de toutes
les lgions, et, sance tenante, il fut dcid que, le dimanche 29
avril, Charles X passerait en revue toute la garde nationale de Paris,
runie au Champ de Mars.

Cette dcision prise, annonce par les journaux, ceux mme qui l'avaient
conseille furent pris de doutes et de craintes. Mais il n'y avait plus
 y revenir. Les ministres surtout, dont on n'avait pas pris conseil, ne
cachaient pas leurs apprhensions.

Au jour dit, vingt mille hommes taient rangs devant l'cole Militaire.
Les tristes prvisions des pessimistes ne furent pas ralises, tout se
passa convenablement. Peut-tre y eut-il plus de cris de _vive la
Charte_! que de cris de _vive le Roi_! mais, en somme, de l'avis mme de
Charles X, la journe fut bonne.

Mais, aprs la revue, un vnement arriva qu'on n'avait pas prvu. Il y
eut des manifestations bruyantes contre les ministres. Des bataillons
entiers de gardes nationaux s'arrtrent devant les ministres et, l,
firent entendre les cris mille fois rpts de _vive la libert de la
presse!  bas les jsuites!  bas les ministres!_ A ces clameurs se
mlaient aussi les cris de  _bas Peyronnet!  bas Villle!_

Les ministres virent dans ces manifestations un attentat  leur dignit,
ils rsolurent de se venger. Ils persuadrent au roi que la majest de
la couronne tait compromise; bref, ils identifirent si bien leurs
intrts et leur orgueil offens avec les intrts et la gloire de la
monarchie, que, le soir mme, on rdigea une ordonnance de licenciement.
Tous les postes furent changs; la garde nationale tait dissoute.

Il tait dit que ce malheureux gouvernement marcherait de faute en faute
et briserait l'un aprs l'autre tous ses appuis. En se privant de la
garde nationale, ce corps si essentiellement modrateur, il s'tait,
pour les jours nfastes, toute chance d'intermdiaire, tout espoir de
transaction. Voil pour l'avenir. Pour le prsent, chaque citoyen se
crut atteint dans sa dignit, et la garde nationale, qui avait donn 
la famille rgnante tant de marques de sympathie, passa en masse 
l'opposition.

COUPS DE LANCETTE.

Il y a des gens qui ne veulent laisser entrer demain, au Champ-de-Mars,
que les personnes qui auront un billon dans la bouche.

       *       *       *       *       *

En passant prs du chteau de Rivoli, les tambours de la garde nationale
battront la retraite.

       *       *       *       *       *

On assure qu'ils vont partir enfin tous les sept: ce ne sont pas des
gens de revue.

       *       *       *       *       *

L'_Etoile_ nous dira probablement aussi que le soleil du 29 tait un
faux soleil.

       *       *       *       *       *

Les directeurs de spectacles ont ray de leurs rpertoires: _Une nuit de
la garde nationale_.

       *       *       *       *       *

On vendait hier la complainte de la garde nationale. On ne lui fait pas
moins d'honneur qu' tous les autres condamns.

Malgr la colre de 24,000 hommes contre sept, ceux-ci sont parvenus 
les dsarmer.--Ce que c'est que les bons procds.

       *       *       *       *       *

On ne dit pas que les musiciens de la garde nationale aient excut
l'air de _la Victoire est  nous_.

       *       *       *       *       *

Sept personnes,  Paris, ont pens que la journe d'hier serait
orageuse, et n'ont pas mis le nez dehors.

       *       *       *       *       *

On peut dire, moralement parlant, qu'ils ont t trans sur la claie
par l'opinion publique.

       *       *       *       *       *

Hier, des millions de cris de: Vive le roi! ont prouv  certains
dtracteurs que la reconnaissance est une vertu nationale.

        PIGRAMME.

    Notre garde civique a reu son cong,
    Mais un beau grenadier, oubli par mgarde,
    Veut, dit-on, faire encor son service oblig.
    Esprons que bientt il descendra la garde.

COUPS DE LANCETTE.

Nous tions vingt mille  jouer l'cart contre sept; nous avions quatre
points de chaque ct, un des sept a tourn le roi, et nous avons perdu
la partie.

       *       *       *       *       *

La meilleure rime  ministre est sinistre.

       *       *       *       *       *

La garde meurt et... les ministres restent.

       *       *       *       *       *

On vient de publier une biographie de tous les bons ministres de France.
Cet ouvrage n'est pas long.

       *       *       *       *       *

On ne dit plus: _Revue, augmente et corrige_, mais _revue et
licencie_.

       *       *       *       *       *

Il y a sept loges vacantes  Charenton. Allons, messieurs...

       *       *       *       *       *

Ces messieurs conviendront au moins qu'ils ne nous gouvernent pas
gratis.


Vendredi, 11 mai 1827.

DIALOGUE ENTRE DEUX HABITS.

PREMIER HABIT.

Loin de moi, vil roturier!... Que viens-tu faire en ces lieux?

DEUXIME HABIT.

Moisir  tes cts, confrre.

PREMIER HABIT.

Quoi! l'habit d'un vilain et l'habit d'un noble attachs au mme croc!
Quelle honte!

DEUXIME HABIT.

Il n'y a pas de noblesse qui tienne, mon ancien; ici, tous les habits
sont gaux, et les vers ne font aucune distinction.

PREMIER HABIT.

Oses-tu bien te comparer  moi, misrable elbeuf?

DEUXIME HABIT.

De quelle toffe es-tu donc, pour te montrer si fier?.... A la poudre,
jadis blanche, qui te couvre,  la crasse paisse qui cache toutes tes
coutures, je parierais presque que tu as appartenu  quelque tte 
perruque?

PREMIER HABIT.

Ces galons d'or et d'argent, sous lesquels se cachent encore mes
coutures, ne t'apprennent-ils pas assez quel fut jadis mon rang dans le
monde?

DEUXIME HABIT.

Je n'y vois que les insignes d'une ridicule livre.

PREMIER HABIT.

Je fus, tour  tour, l'habit d'un jacobin, d'un chambellan et d'un
ventru.

DEUXIME HABIT.

C'est--dire que tu as chang de forme et de couleurs, suivant la
circonstance. Enfin, pour trancher le mot, tu n'es qu'un habit
retourn...

PREMIER HABIT.

Mais toi, qui es-tu?

DEUXIME HABIT.

Je fus pendant longtemps l'honneur de la France. Hlas! hier encore,
chacun me regardait avec respect.

PREMIER HABIT.

Ne serais-tu pas un de ces habits sditieux qu'on vient de licencier? Je
crois te reconnatre  ton uniforme.

DEUXIME HABIT.

Prcisment.

PREMIER HABIT.

C'est cela; et en passant sa garde-robe en revue, ton matre, en homme
prudent, t'as mis  la rforme. Encore, si comme moi tu avais des
titres?

DEUXIME HABIT.

Eh! n'en ai-je pas  la gloire!

PREMIER HABIT.

O les as-tu gagns?

DEUXIME HABIT.

A la barrire de Clichy!

PREMIER HABIT.

Et moi, dans l'antichambre des ministres.

DEUXIME HABIT.

Il parat que tu as du service, car tu es furieusement rp?

PREMIER HABIT.

Pas tant que toi, mon petit ami; tu es trou en plusieurs endroits.

DEUXIME HABIT.

Ce sont d'honorables cicatrices!

PREMIER HABIT.

Parbleu! et moi aussi, je porte des cicatrices!

DEUXIME HABIT.

Oui, dans le dos... c'est juste, quand on se sauve...

PREMIER HABIT.

On m'a vu plus d'une fois expos au feu de mainte batterie.....

_DEUXIME HABIT._

De cuisine, tu veux dire?... car les taches de graisse qu'on aperoit
sur toute ta personne le prouvent assez..; ce sont les seuls chevrons
qui servent  marquer tes annes de service...  la table de nos grands
seigneurs s'entend.

_PREMIER HABIT._

Insolent!... je ne sais qui me retient... si ce n'tait ce
porte-manteau!...

_DEUXIME HABIT._

Allons, ne t'emporte pas..... ou va secouer tes vers plus loin....

_PREMIER HABIT._

Heureusement que voici deux honntes chalands qui, en m'achetant, vont
me dlivrer de ton ennuyeuse socit.

_DEUXIME HABIT._

Que feraient-ils de toi?... tu n'es bon maintenant qu' revtir le
jocrisse de quelque escamoteur!

_PREMIER HABIT._

Penserais-tu par hasard que c'est de toi qu'ils viennent faire
emplette?... ne sais-tu pas que te voil condamn  languir chez le
fripier...

_DEUXIME HABIT._

Patience, j'en sortirai peut-tre plus tt que tu ne crois!

COUPS DE LANCETTE.

Quand nous fera-t-on une _opration_, pour nous dlivrer des sept plaies
qui nous rongent!

       *       *       *       *       *

Il y a des gens qui regardent une charge de cavalerie comme une potion
calmante.


ALLOCUTION MARTIALE

D'UN GUERRIER SOI-DISANT FRANAIS.

Prafes militaires, ch afre  fous endredenir t fos exbloits querriers
pour les bressent, les bass et les fitir. Fous afez azomm cet honnte
monsir qui dait mort et que nous afons clorieusement roul tans le
poue. Che fous endredientrai encore de ce pon monsir de Reck..., qui
afre t chiffl comme ein chuite par cet betites bolissonnes, qui
afoir li l Chan-Chaques et l Foltaire, que sti pon monsir Quillon
n'avre pas pril toute. Ct prafe monsir Reck..... qui tait ein tuer de
chans, afec bermission t la vagult, s'en allait toute ptement dans sa
capriolete afec ein betit accompagnement de pons gentarmes, quand, sir
l bont Saint-Migel, les betites bolissonnes lui fouloir faire brendre
ein pain buradoire. Lui qui avre bas cette vandaisie s'en tre all 
la bolice, o sti monsir Reck... il tait sir d drouver des amis.

Pentant ce demps-l, les pons chantarmes boursuifaient les betites
bolissonnes jusque tans le nachement afec tes crands goups de sapre, 
l'imidazion te vos exbloits  Presth. Poucre t chien! saberlotte,
camarates! nous ne avre pas t l! Cette avaire qui se bassait tans
l'eau a t firiesement chaude, hrissement qu'il n'y afait pas
peaucoup te gemin bour aller  la Morgue, l pataille abrs huit heures
il tait finite, barce que la nuit afoir rentu les tudiants plus
tifficles  drouver qu'ein lococriphe.

Foil, gamarades, ce que je afre  fous tire; cette betite succs a falu
touple bortion aux prafes chantarmes qui ont dir le sapre. Aux armes!
que la rgombense enflamme fotre gourache: Montrouche brbare la botage.


COUP DE LANCETTE.

M. de C... prpare un ouvrage qui portera ce titre: _Des coups de
sabre_, et de leur influence sur l'instruction de la jeunesse.

         LES GENDARMES.

    AIR: _Moi je flne_.

          Des gendarmes! (_bis_)
    Qu'on apaise mes alarmes!
          Des gendarmes! (_bis_)
    J'en mourrais, je croi,
          D'effroi.

    Depuis nos saints mandements,
    Nos lois et notre ordonnance,
    Partout on dclame en France
    Contre nous et nos trois cents.
    Etouffons leurs cris sinistres!
    Quand le roi garde pour lui
    Leur amour... que les ministres
    Conservent pour eux celui
          Des gendarmes, etc.

    Dans la poche des vilains,
    Monsieur Law, que je rvre,
    Pendant son beau ministre,
    Jadis puisait  deux mains.
    Et d'un dficit frivole
    On accuse mon budget!
    Pour leur couper la parole,
    Vite, mettons au complet
          Des gendarmes, etc.

    L'autre jour j'ai cru, ma foi,
    Forcer la gauche au silence
    En assurant que la France
    Avait grand besoin de moi.
    Mais cette race endurcie
    Raisonne au lieu d'obir,
    Et parle encor de patrie...
    Ah! c'est  n'y plus tenir.
          Des gendarmes, etc.

    Partout de mauvais propos
    Sur P... et sur sa milice;
    Point d'gards pour ma police,
    De lecteurs pour mes journaux.
    De leurs lois, quand je m'carte,
    Un orateur factieux
    Me crie aussitt: la Charte!
    Cela devient ennuyeux.
          Des gendarmes, etc.

    Pour encourager les arts,
    Pour surveiller la science,
    J'ai choisi par conscience
    Vidocq et ses bons mouchards.
    Si nos coles rebelles
    Allaient montrer de l'humeur,
    Ce sont de jeunes cervelles,
    Prenons-les par la douceur...
          Des gendarmes, etc.

    En dpit de mon savoir,
    De mon talent (je m'en flatte),
    Paris et la France ingrate
    Maudissent notre pouvoir.

    Mais  ce Paris que j'aime,
    Malgr plus d'un vilain tour,
    Pour montrer aujourd'hui mme
    Ma justice et notre amour...

          Des gendarmes! (_bis_)
    Qu'on apaise mes alarmes!
          Des gendarmes! (_bis_)
    J'en mourrais, je croi,
          D'effroi.


        COUP DE LANCETTE.

On est tonn que M. de Cl..... T..... n'ait pas parl sur la poudre; ce
qu'il y a de sr, c'est qu'il ne l'a pas invente.


CONVERSATION A HUIS-CLOS

ENTRE LE VENTRE ET LA CONSCIENCE.

LA CONSCIENCE.--Dormez-vous, monsieur le Ventre?

LE VENTRE.--Non, mais je digre en silence.

LA CONSCIENCE.--Causons un peu.

LE VENTRE.--Il vous convient bien, madame la Conscience, d'lever
aujourd'hui la voix, depuis plus de dix mois que vous vous taisez!

LA CONSCIENCE.--Dites donc que depuis six mois vous riez si fort, qu'il
ne vous a pas t possible de m'entendre.

LE VENTRE.--Le beau plaisir, d'couter les sons de votre voix rauque!

LA CONSCIENCE.--Ma voix vous dplat, je le sais, vous craignez des
reproches!

LE VENTRE.--Des reproches de ta part, misrable Conscience! c'est bien 
une paresseuse comme toi de blmer la conduite d'un personnage aussi
courageux que je le suis. Sais-tu que j'ai failli crever plus d'une fois
au service de M. le baron?

LA CONSCIENCE.--Oui! je vous conseille de vous vanter de vos exploits;
ils ont t bien utiles  notre matre commun.

LE VENTRE.--Eh! s'il n'avait suivi que tes instructions, serait-il
aujourd'hui l'un des plus minents personnages du dpartement?...

LA CONSCIENCE.--Il et march droit.

LE VENTRE.--A pied, comme un pauvre diable; je le fais aller en voiture.

LA CONSCIENCE.--Sa maison serait encore le modle de l'heureuse
obscurit.

LE VENTRE.--Et son brillant htel serait encore  btir.

LA CONSCIENCE.--Ah! s'il m'et cout, comme je serais belle encore!

LE VENTRE.--goste! tu parles pour toi; ne te fche donc pas si j'ai
cherch  m'arrondir.

LA CONSCIENCE.--A mes dpens.

LE VENTRE.--Tu voulais bien me faire tort, pour te parer!

LA CONSCIENCE.--Plus j'tais pure, et plus je le rendais heureux.

LE VENTRE.--Plus je suis gros, et plus il avance dans la carrire des
honneurs.

LA CONSCIENCE.--Va, on vit toujours mal en te prenant pour guide.

LE VENTRE.--On meurt de faim en se nourrissant de ta viande creuse.

LA CONSCIENCE.--Tu es un mauvais conseiller.

LE VENTRE.--Et toi, une dtestable cuisinire.

LA BOUCHE.--A l'ordre! j'ai tenu la balance pendant la discussion, et je
donne ma voix au Ventre. Ainsi, Conscience, tais-toi!

COUPS DE LANCETTE.

Ces messieurs mritent le cordon, monseigneur l'accorde.

       *       *       *       *       *

Il y a des cordons-bleus qui ont rougi.

       *       *       *       *       *

On les a mis au bleu, c'est au vert qu'il fallait les mettre.

       *       *       *       *       *

M. de Cumulando est devenu trs-riche en visitant les pauvres.

       *       *       *       *       *

Jusqu'au jour o nous sommes arrivs,--16 juin 1827,--la vignette du
_Figaro_ reprsentait le hros de Beaumarchais un genou  terre et
prenant des notes. Aujourd'hui, la vignette change, un nouveau
personnage parat. Figaro est debout et, d'une batte qu'il tient  la
main, il menace Basile. Une pigraphe explique l'intention: Ah! Basile,
mon mignon, si jamais vole de bois vert!....

Mettre ainsi en scne Basile avec son costume traditionnel, tait certes
un coup de matre pour la popularit. Mais quelle audace!... La
rdaction, qui prvoit un danger, court au-devant de toutes les
accusations, et, dans l'article qui suit, ravissant d'esprit et de
finesse, explique le changement survenu tout  coup.


BASILE ET FIGARO

FIGARO (_se relevant_).

Allons! debout, les insectes ne rampent plus, ils volent; levons-nous
pour les atteindre; leur nature qui les attire vers la terre, les
empchera bien de s'lever  la hauteur de l'homme libre.

BASILE (_arrivant_).

Ah! coquin de Figaro! Eh! que vois-je? il a chang de position.

FIGARO.

Pourquoi non? Ma vocation n'est-elle pas d'arracher le masque aux gens
de ton espce,  quelque tage qu'ils soient logs? Comme je t'ai suivi
dans toutes tes bassesses, je te suivrai dans toutes tes
transfigurations.

BASILE.

Tu n'es pas au bout de tes courses.

FIGARO.

Aussi ai-je achet un cabriolet pour courir plus vite.

BASILE.

Figaro, tu cours aprs le chaland, car tu fais rparer ta maison: plus
un magasin change d'enseigne, moins il prospre.

FIGARO.

Ne devais-je pas te manifester ma reconnaissance pour toutes les
sottises que tu me mets  mme d'offrir quotidiennement au public?

BASILE.

Ma figure t'a donc paru quelque chose de bien neuf  prsenter  tes
lecteurs?

FIGARO.

Je leur rends service; lithographier les imposteurs, c'est mettre un
fanal sur l'cueil.

BASILE.

Encore si c'tait mon visage, ma tournure... Non, tu as voulu commettre
une impit, te jouer avec les choses saintes; car cette vignette
reprsente....

FIGARO.

Basile.

BASILE.

Elle reprsente Tartufe.

FIGARO.

C'est chicaner sur les mots.

BASILE.

Sois tranquille, MM. Devria, Thompson et toi, vous pouvez compter
sur.....

FIGARO.

Quelque petite dnonciation pour t'avoir fait ressemblant.

BASILE.

Oh!.... ressemblant... Quand m'as-tu vu si penaud?

FIGARO.

Quand, au milieu du parterre de l'Odon, tu fus oblig d'applaudir  la
premire reprsentation de l'_Homme habile_, sous peine de laisser tes
oreilles dans la salle.

BASILE.

La pice me plaisait.

FIGARO.

Tu avais cette figure lorsqu'un de tes bons amis se fit condamner aux
dpens pour avoir attaqu en diffamation certain rdacteur qui ne
l'avait dsign que par ta profession.

BASILE.

On n'aime pas  se voir corch dans la peau d'un confrre; et puis,
l'esprit de corps...

FIGARO.

Enfin, tu n'es jamais moins laid que cela lorsque tu apprends qu'un
honnte homme prospre, qu'un fripon est tomb, qu'un tratre fait
banqueroute, qu'un absolutiste est censur et qu'un intolrant reoit
sur les ongles. Te voil, lorsqu'un tribunal dclare que des traits
malins ne sont point des crimes; lorsqu'un ministre, que tu croyais 
bas, apprend que tu le calomniais dj chez son successeur suppos. Oui,
tu es ressemblant, on t'a peint le jour o Royer-Collard fut admis 
l'Acadmie et le soir o Paris vainquit les ombres de la nuit par des
milliers d'illuminations.

BASILE.

Ah! drle! jacobin! athe! sclrat! voleur! hrtique!....

FIGARO (_le menaant_).

Ah! Basile, mon mignon, si jamais vole de bois vert.....


COUPS DE LANCETTE

M. de V. se croit plus grand que la girafe.

       *       *       *       *       *

M. de P. veut armer la main de la justice d'une paire de ciseaux.

       *       *       *       *       *

M. de T. rclame les deux derniers volumes d'un roman intitul: _les
Trois Soufflets_; il n'en a reu qu'un.

       *       *       *       *       *

Les lves de M. Rcamier aiment mieux aller en prison qu' son cours.

       *       *       *       *       *

MM. les gendarmes n'aiment pas les trottoirs, cela n'est pas commode
pour les chevaux.


LE JOURNALISTE EMBARRASS.

Malgr toutes ses prcautions oratoires, Figaro ne put maintenir Basile
sur sa vignette. Ordre lui fut donn de retirer cette impit. Comment
faire? s'obstiner? c'tait risquer l'existence du journal avec
quatre-vingt-dix-neuf chances contre soi. S'avouer vaincu? c'tait dur.
Il y eut des hsitations, et, en attendant d'avoir trouv un faux-fuyant
ou pris un parti, _Figaro_ n'imagina rien de mieux que de laisser en
blanc la place de sa vignette. Ce jour-l, il dbuta par un article
d'allusions devenues obscures, dont le titre tait: _le Journaliste
embarrass_, et qui commenait ainsi:

Allons, Figaro! toujours plus fort que les circonstances, taille ta
plume, bats-toi les flancs et fais un bon article........

Basile n'avait t en scne que dix jours. Pendant trois numros encore,
l'entte du journal reste en blanc. Enfin, ne trouvant aucun joint,
_Figaro_ se dcide  en revenir  son ancienne gravure; il chasse
Basile, jusqu' des jours meilleurs.


BASILE CHASS

J'ai donc rsolu de lui donner son compte; mais gnreusement, il lui
est encore red de l'arrir en coups de bton; je ne le lui payerai
pas...


COUP DE LANCETTE.

On parle d'un mendiant bohmien qui demandait dernirement l'aumne,
dans les rues de Prague,  coups de canon. Nous avons dj vu beaucoup
de mendiants aussi hardis que celui-l.

TABLETTES

PERDUES AU CAF DES VARITS.

--Ces journalistes croitent pouvoir faire un ouvrage dramatique parce
qu'ils ont de l'esprit! ils ne savent pas seulement avaler un petit
verre d'eau-de-vie!

--Notre pice d'hier est enfonc; c'est gal: j'enverrai deux cents
billets au chef de cabale, et je prandrai un abonnements au _Mentor_.

--Mademoiselle C*** n'a pas voul alle  la rptitions; j'ai parl au
directeur, il a fallu qu'elle y aille.

--La somme que m'a rapport mon dernier vaudevilles n'est pas assez
consquente.

--Dire au caissier du thtre de m'avancer cinquante franc sur la piesse
en rptition.

--Il faut absolument que nous cherchions  vinser ce blanbque de
journaliste qui veut se familiariz avec les membres du comit.

--Faire recopier le vaudeville qui a t ressu  correxion; ajouter un
couplet de factures, et faire un raccords  la quatrime seine; ils n'y
verrons que du feu.

--On a refus ce matin une piesse d'un auteur inconnue; il y a de bonne
ide; tcher de m'en rappeler pour les insrer dans mon J***.

--B*** a fait ce matin un bon calembourt au caf Dv...; a ferat le
trait de mon vaudeville finale.

--Econduire le jeune auteur qui m'a consulte sur sa piesse; lui faire
accroire qu'elle ne prsente pas d'lmant de suxs. Dire au piocheur de
faire un scnarios l-dessu.

--Relire attentivement le trt des participe,  cause de ces maudit
journalistes. Et rpondre  la lettre que m'a crit le directeur.

COUPS DE LANCETTE.

M. Pellet a dpos deux exemplaires de son _Cours d'orthographe usuelle_
au caf des Varits.

       *       *       *       *       *

Les imprimeurs devraient bien savoir l'orthographe, disait un
vaudevilliste bien connu.

       *       *       *       *       *

--Quelque chose que fassent les journalistes, disait un vaudevilliste,
j'aurai toujours l'avantage sur eux.

--Je crois bien, lui rpondit-on, vous faites des pices, et ils sont
obligs de les couter.

       *       *       *       *       *

On demandait  M*** pourquoi il n'exposait pas au Louvre, puisque les
vaudevilles sont des objets d'industrie.

       *       *       *       *       *

Par jugement du tribunal de police correctionnelle, il est convenu que
les vers d'un opra valent quelque chose. MM. B. S. J. R. seront
contents d'apprendre cette nouvelle.

       *       *       *       *       *

On me reproche de ne pas savoir le franais, disait M. B...; eh! mon
Dieu! Cicron ne le savait pas plus que moi.

       *       *       *       *       *

Un vaudevilliste qui sait l'orthographe est persuad qu'un journal a
voulu faire son portrait en publiant un article intitul: _Le vin et le
lait_.


Dimanche, 12 aot 1827.

DSAUGIERS.

Quand il vint, personne ne chantait plus en France; c'tait partout la
terreur et le silence, c'tait une stupeur gnrale au milieu de
laquelle notre gaiet s'tait perdue comme tout le reste. Nagure si
vif, si anim, si emport dans ses plaisirs, le Parisien ne savait plus
que trembler; et quand il entendit la voix du chansonnier crant de
joyeux refrains, il recula, tonn de cet enchantement nouveau pour lui.

Car, en vrit, les chants de Dsaugiers furent ds l'abord tous
empreints de la franchise de son me. Plein d'insouciance et de verve,
il ne vit la vie qu' travers un prisme couleur de rose. Pote du
plaisir, il chanta comme Horace le vin, les fleurs, les femmes,
l'amiti, et tous les dons que les dieux ont faits aux hommes pour leur
faciliter l'existence.

Comme Horace, il s'leva dans une poque atroce; comme lui, il servit
merveilleusement la nation lorsque, de sang-froid, elle voulut revenir 
son caractre primitif. Telle est la destine des empires; aprs tant de
bouleversements et l'interversion de la terre, il se fait que la main
d'un pote, une main faible et timide, se trouve toute-puissante pour
faire avancer le char de la civilisation encombr dans des ruines.

Aussi, Dsaugiers aura la seule rcompense digne du pote; il prendra
place parmi les lus de la nation. Il vivra dans la mmoire tant qu'il y
aura de la grce chez nos femmes, de l'esprit parmi notre jeunesse; tant
que les vers d'Anacron seront regards comme le rsultat le plus
heureux de la philosophie de tous les sicles.

Mais aujourd'hui ses amis pleurent sur sa tombe; la beaut a quitt ses
guirlandes de fleurs; Thalie, plore, regarde ses blessures rcentes.
Hlas! depuis la mort de Panard, elle n'avait jamais ressenti une perte
plus irrparable et plus cruelle!

Adieu, adieu, l'auteur de tant de charmants refrains! de tant
d'ouvrages dlicieux! adieu l'esprit, la verve, la gaiet, la franchise,
le Vaudeville n'est plus!!!

           *       *       *       *       *

        Bon Dsaugiers, avec philosophie,
        Mme en mourant, dit-on, tu conservais
        Ce calme heureux que n'altraient jamais
    Les douleurs de ce mal qui consumait ta vie.
          Vas te placer sur l'Hlicon,
        Asile du gnie et du talent modeste.
    Et nous, pleurons sa mort... Mais Branger nous reste.
        Consolez-vous, amis de la chanson.

       *       *       *       *       *

Les jours meilleurs prvus par _Figaro_ sont venus; les obstacles ont
t levs. De nouveau Basile reparat sur la vignette, tenu en respect
par le bton du barbier. Il y restera cette fois jusqu'au dernier jour.


Mercredi, 7 novembre 1827.

LE RETOUR DE BASILE.

BASILE, _ la porte de Figaro, battant la semelle et soufflant
dans ses doigts_.

Diantre soit de l'vnement! Moi qui comptais me chauffer tout l'hiver
avec les rognures!... Mettre ainsi un pauvre homme  la porte! Il faut
que je vive... Je sais bien que tout le monde n'en voit pas la
ncessit... Allons Basile, mon ami, changeons de gamme; faisons comme
l'abb Pellegrin... Je ne me montrerai pas exigeant. Voil ma ptition
en deux mots: Le coin le plus loign du feu, les miettes de la table;
et puis ce que je demanderai, ce qu'on me donnera, avec ce que je
prendrai. Voil tout ce qu'il me faut; j'en serai quitte pour quelques
coups de lancette, mais le froid pique plus que cela: on peut mourir de
faim, mais on ne meurt pas de honte. Frappons. (_Il frappe._)

FIGARO.

Entrez! Bienvenu, qui arrive aujourd'hui...

BASILE.

Allons, c'est encourageant. (_Il entre._)

FIGARO.

Comment! c'est toi, misrable?

BASILE.

Je suis content de toi; on voit que tu reconnais tes amis, mme aprs
leur disgrce.

FIGARO.

Est-ce encore une mauvaise nouvelle que tu viens m'apporter?

BASILE, _jetant sur la table une paire de ciseaux briss_[4].

Hlas! oui, bien mauvaise!

FIGARO.

Voil un bien heureux malheur! Et que veux-tu que je fasse de cela?

BASILE.

Deux lancettes, en aiguisant les morceaux; c'est encore un assez joli
cadeau, car ils sont d'une trempe excellente: tu dois en savoir quelque
chose.

FIGARO.

Coquin! il serait donc vrai? tu tais...

BASILE, _tombant aux pieds de Figaro_.

Ah! mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que la faim!

FIGARO.

Qui te dfendait de vivre en honnte homme?

BASILE.

On fait si maigre chre!

FIGARO.

Te voil pourtant bien plat.

BASILE.

Bien vol...

FIGARO.

J'entends... ne profite jamais.

BASILE.

Au contraire... profite toujours; mais il ne faut pas qu'on vous coupe
la digestion si brusquement.

FIGARO.

Ah! a, tu comptes t'en aller sur-le-champ?

BASILE.

Pas si bte! Je viens reprendre mon emploi.

FIGARO.

Tu as bien de l'audace!

BASILE.

C'est le mrite de ceux qui n'en ont pas d'autre. D'ailleurs, tu penses
bien que j'ai profit de ma position: je sais une foule de choses
divertissantes et curieuses; j'tais  la bonne source. Tiens (_tirant
de sa poche plusieurs rognures de papier_), voil ce que toi ni tes
confrres n'avez pu dire. Ecoute: On vient de mettre en vente
l'_Histoire des Favorites des rois de France_, par M. de Chteauneuf. Tu
sens qu'il ne faut pas mettre l'immoralit au rabais, afin que l'ouvrier
puisse l'apprendre  bon march.

FIGARO.

Comment! des moeurs, Basile?

BASILE.

Oh! non: affaire d'argent; j'en ai cinq exemplaires. Tiens! et cette
Bigarrure, devions-nous permettre qu'elle ft connue? Un vieillard
priv de sa raison et en butte aux outrages des polissons de Marseille;
ils le poursuivent dans les rues, l'entourent et le questionnent, puis
accueillent ses rponses avec les clats d'un rire ironique. Ce
malheureux dont les habits sont en lambeaux, fut un des chimistes les
plus distingus de la France: il dirigeait  dix-neuf ans une de nos
premires manufactures. Couronn dans plusieurs acadmies, il est auteur
de plusieurs mmoires traduits dans toutes les langues. L'Acadmie de
Lyon a dit de lui qu'il avait cr la langue des sciences; il est frre
de M. Quatremre de Quincy, et, comme tel, membre de l'Acadmie des
sciences... Sans doute, il y avait du bon dans la publicit de cette
infamie; mais l'amour du prochain se rvolte...

FIGARO.

Comment! de l'humanit, Basile?

BASILE.

Point... point, affaire de scandale. Maintenant, regarde ceci, _Procs
de Contrafatto_. C'tait une plaie trop douloureuse pour les mes qui
ont de la pit.

FIGARO.

Comment! de la religion, Basile?

BASILE.

Tu n'y es pas, cela me touchait personnellement. Affaire de costume. Tu
vois bien que si j'ai empch le mrite de parvenir, si j'ai tenu
secrte l'apparition d'un bon livre, si j'ai exploit le silence au
profit de quelques intrigants et mme de quelques fripons, il y avait au
fond de tout cela de ces arguments...

FIGARO.

C'est juste, mais coute: j'ai une excellente ide.

BASILE.

Voyons.

FIGARO.

Il faut que je commence par une bonne action.

BASILE.

Envers moi?

FIGARO.

Envers toi: je t'attache...

BASILE.

A la rdaction du journal?

FIGARO.

Au pilori; je te mets en tte de ma feuille, et chaque matin... Ah!
Basile, mon mignon, si jamais vole de bois vert!

COUPS DE LANCETTE.

Maintenant que je triomphe, a dit le marchal S...  ses valets, dposez
vos.... cierges!

       *       *       *       *       *

Paris n'est plus qu'un faubourg de Montrouge.

                 PITAPHE.

    Ci-gt un marchal de dvote mmoire,
    Qui lisait son brviaire avant d'aller au feu;
    Pour monter aux honneurs on dit qu'il crut en Dieu,
    Et qu'on lui paya cher cette oeuvre mritoire.
    Pour mourir en chrtien, ce hros circoncis
    Se fit ensevelir dans un sarreau de serge,
      Puis il entra tout droit en paradis
              A cheval sur un cierge.

       *       *       *       *       *

Depuis le commencement de cette anne 1827, M. Villle sentait le
pouvoir lui chapper. Bien des fois dj sa position avait t menace,
mais jamais aussi srieusement. Toujours quelque compromis l'avait
sauv. Il est vrai que, pour se maintenir, il n'avait recul devant
rien. Depuis longtemps il avait fait litire de ses convictions et de
ses principes. Lui, qui se flattait de gouverner, il n'avait jamais fait
qu'obir  la pression du parti le plus fort. Sa carrire ministrielle
ne fut qu'un long sacrifice  sa dvorante ambition.

Mais,  la fin de la session de 1827, il comprit au vide qui se faisait
autour de lui que l'heure de sa chute tait proche. Il rcapitula les
dfaites du ministre et fut pouvant. Un ambitieux, cependant, ne rend
pas les armes sans combat; M. de Villle se rsolut  frapper un grand
coup,  oser. L'heure des concessions tait passe; toutes les
combinaisons, toutes les tentatives taient uses; un coup d'tat
pouvait seul lui conserver le portefeuille. Mais ce qui, dans sa pense,
devait le sauver le perdit. Lui-mme hta sa ruine en prcipitant les
vnements.

Six mois avaient suffi au ministre pour perdre sa majorit dans la
Chambre lective; la Chambre des pairs rsistait en face.

M. de Villle entreprit de briser ces deux oppositions. D'un seul coup,
_soixante-seize_ pairs furent nomms. Cette fourne devait rendre la
majorit aux ministres du roi. Le mme jour, une autre ordonnance
prononait la dissolution de la Chambre et convoquait les collges
lectoraux pour nommer de nouveaux dputs.

Protg par la censure,--retire par ordonnance du mme jour,--M. de
Villle avait eu le temps de prparer les dpartements, ses agents
intriguaient partout, il se croyait sr des lections.

Les vnements allaient tromper son attente.

COUPS DE LANCETTE.

On a beau agrandir la chambre, elle sera toujours moins large que leur
conscience.

       *       *       *       *       *

On annonce que M. Comte part pour les dpartements. Il va donner des
leons d'escamotage.

       *       *       *       *       *

M. de V. ne voit dans les lections qu'un jeu de cartes.

       *       *       *       *       *

L'anecdote et les _coups de lancette_ qui suivent sont une allusion  ce
fameux _Cabinet noir_, qui empcha tant de gens de dormir sous la
Restauration. Violer le secret des lettres, et ouvertement encore,
semblait chose toute naturelle.

                   ANECDOTE.
    Un monsieur de la poste, un jour, par ignorance,
    D'une lettre rompit le mobile cachet,
    Pour voir, assurait-il, si les bourgeois de France
          Avaient pour lui quelque secret.
    Il fut pris sur le fait. Le cas tait pendable;
        Rien ne pouvait excuser le coupable:
    Le peuple le plaignait. Cessez, dit un intrus,
          Ne plaignez pas ce roi des drles,
          Il a d'assez bonnes paules
          Pour porter deux lettres de plus.

COUPS DE LANCETTE.

Ils esprent gagner la partie avec les valets.

       *       *       *       *       *

On espre que M. de V... n'arrivera jamais  la majorit.

       *       *       *       *       *

Ils brisent le cachet des lettres pour revenir aux lettres de cachet.


PITAPHE

DE STELLA MESSALINA, DE CHAMBER-BASSE,

Dcde le 6 novembre 1827.

    D'un ministre corrupteur
    Ci-gt la prostitue,
    Bien et duement pollue
    Par un vil entreteneur.
    Hlas! des moeurs les plus pures
    Brilla sa minorit;
    Mais dans sa majorit
    On ne trouva que souillures!
    _Chamber-basse_ fut son nom,
    Basse, autant que se peut faire,
    Fille de corruption,
    Elle eut les traits de sa mre.

COUPS DE LANCETTE.

MM. Vil..., Corb.... et Peyr.... ne tiennent plus qu' un fil; c'est le
sort de tous les pantins.

       *       *       *       *       *

Que les ministres se sauvent, et la France est sauve.

       *       *       *       *       *

Dans l'opinion de M. de Villle, la brusque dissolution de la Chambre et
la convocation immdiate des collges lectoraux devaient assurer la
nomination des hommes prsents par le ministre et lui rendre ainsi la
majorit ncessaire. L'administration avait pu dresser  loisir et
d'avance toutes ses batteries; l'opposition, prise au dpourvu, ne
devait pas avoir le temps de se reconnatre et de se concerter. Ce fut
la dernire erreur de M. de Villle.

Ces mesures inattendues, hautement qualifies d'embches indignes,
irritrent profondment le corps lectoral. L'indignation fit taire les
scrupules et les dissentiments. Toutes les oppositions se donnrent la
main, toutes les opinions se rallirent contre un ministre abhorr,
dont on ne voulait plus  aucun prix. Les prfets essayrent de
renouveler les fraudes et les violences de 1824; peines perdues, leurs
complices mmes les abandonnrent et les trahirent, entrans par
l'irrsistible courant de l'opinion. On devinait la dfaite avant le
combat.

A Paris, les huit candidats de l'opposition furent acclams plutt que
nomms par une immense majorit. Le ministre ne fut ni surpris ni
effray de ce rsultat, il l'avait prvu. Restaient les dpartements,
qui pouvaient tout sauver encore, le cabinet y comptait, mais que
pouvait entraner l'exemple de la capitale. Pour avoir plus facilement
raison des dpartements, on rsolut de les frapper d'pouvante. Le
spectre de la Rvolution, ressource suprme des tyrannies dans
l'embarras, fut tir de la bote aux accessoires gouvernementaux, et
c'est dans le sang que tomba le ministre Villle.

La victoire remporte  Paris par l'opposition tait  peine connue, que
la ville s'illumina comme par enchantement. C'tait le dimanche 28
novembre 1827.

Le lendemain, lundi matin, les journaux ministriels, en enregistrant la
dfaite du cabinet, parlrent en termes amers de l'allgresse publique
et prdirent les plus terribles vnements. Nous allons voir la
Rvolution  l'oeuvre, disaient-ils. Le soir mme, leurs prdictions
se ralisaient.

Le lundi soir, en effet, les illuminations furent plus brillantes que la
veille, surtout dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. L, par
consquent, se portait la foule. On criait, on tirait des ptards; mais,
en somme, tout se passait le plus tranquillement du monde.

Il tait dj neuf heures du soir, les lumires s'teignaient, la foule
se retirait lentement, lorsque tout  coup clata une de ces meutes
sans meutiers comme savait, au besoin, en organiser la police. Une
soixantaine d'individus  mines htroclites, qui firent subitement
irruption dans la rue Saint-Martin, donnrent le signal des dsordres,
ils brisaient  coups de pierres les vitres des maisons dont les
illuminations s'taient teintes. Bientt, ces violences ne leur
suffirent plus: aids de quelques dsoeuvrs et d'un assez grand
nombre d'enfants, ils renversrent les voitures que le hasard amenait
dans cette direction et commencrent des barricades. Les curieux,
pouvants, cherchaient  fuir; ils ne pouvaient; de tous cts la rue
tait intercepte. Cependant, pas un agent de police ne paraissait, pas
un gendarme; les postes voisins laissaient faire.

A onze heures seulement, la force publique donna signe de vie. Les faux
meutiers taient loin. Il n'y eut, de la part de la foule, aucune
provocation. Quelques cris de: A bas les gendarmes! pousss par des
gamins, se firent seuls entendre. La troupe tira cependant, sans
sommation, puis chargea. Il y eut des morts et des blesss. Quelques
malheureux furent tus aux fentres, d'autres sabrs, tandis qu'perdus
ils s'enfuyaient par les rues latrales. A une heure, on entendait
encore des feux de peloton.

Le lendemain, chose incroyable, les mmes scnes se renouvelrent. La
police n'avait pris aucune mesure, elle n'avait mme pas fait dblayer
les rues Saint-Martin et Saint-Denis; les essais de barricades taient
toujours debout. Toute la journe, la circulation des voitures fut
interrompue.

Puis, le soir, mardi, ds sept heures, les mmes individus
recommencrent leurs attaques. Comme la veille, la police tait absente.
Les habitants de la rue demandrent main-forte aux postes voisins; les
postes refusrent de sortir, ils avaient des ordres. Les bourgeois,
alors, essayrent de rtablir l'ordre eux-mmes. Ils arrtrent
quelques-uns des misrables et les conduisirent au poste; on les relcha
presque aussitt.

Les barricades, cependant, allaient leur train. L'une d'elles, vis--vis
du passage du Grand-Cerf, s'levait presque  la hauteur d'un premier
tage. Cette fois, les perturbateurs allrent jusqu' maltraiter
quelques boutiquiers. Leur besogne faite, les misrables se retirrent;
puis, comme la veille, la troupe arriva de trois cts  la fois. Les
soldats ne trouvaient aucune rsistance, n'importe, ils faisaient feu;
les gendarmes sabraient. Jusqu' une heure fort avance de la nuit, la
tuerie continua dans un rayon assez tendu. Il y eut des morts, un grand
nombre de blesss.

Le lendemain,  Paris, la consternation fut grande, l'indignation plus
grande encore. La capitale se leva en masse pour accuser la police,
complice du ministre. Des plaintes furent dposes, la cour voqua
l'instruction. Mais, aprs trois mois d'enqute, le parquet fut oblig
de rendre une ordonnance de non-lieu. C'tait  la police de signaler
les coupables, de les trouver; le pouvait-elle? Il resta prouv qu'on
avait tir sur des citoyens inoffensifs, qu'on avait sabr des curieux
et des passants: voil tout.

Si, comme tout le fait croire, le ministre n'avait pas recul devant un
crime abominable, le crime ne lui servit de rien. Les lecteurs des
dpartements furent pouvants, c'est vrai; l'opposition fut moins
forte, mais elle conserva encore une majorit de plus de cinquante voix.
C'tait la chute du Cabinet, les ministres le comprirent. Le 26
dcembre, les journaux annoncrent le dpart de M. de Villle pour la
Bretagne.


Mardi, 20 novembre 1827.

BIGARRURES.

Tout Paris a t illumin hier; l'allgresse tait au comble: les
ptards clataient de tous cots, les feux de joie se multipliaient 
l'infini; les rues Saint-Denis et Saint-Martin taient resplendissantes
de lumires. La prsence inutile d'une cinquantaine de gendarmes 
cheval a seule troubl cette grande fte de famille. En vain les
priait-on de marcher au pas; un vieil officier, plac sur le flanc du
dtachement, a command  sa troupe de partir au grand trot, et,
brandissant son sabre, on l'a entendu s'crier: Frappez! frappez-les!

Cette scne de dsordre avait lieu dans la rue Saint-Denis au coin de la
rue Mauconseil.


Mercredi, 21 novembre 1827.

BIGARRURES

Dans la dplorable soire d'avant-hier, M. Duvillard, officier de
gendarmerie, de service au thtre Feydeau, s'est permis d'teindre 
coups de pied quelques lampions placs  la porte du libraire Jehenne.
M. Duvillard obtiendra sans doute une bonne note chez M. Franchet[5]
pour cet acte de _courage_ et de _patriotisme_.

COUPS DE LANCETTE.

La rue Saint-Denis va, dit-on, prendre le nom de rue des Boucheries.

       *       *       *       *       *

Quand la foule ne veut pas se retirer, on la somme.

       *       *       *       *       *

Autrefois il y avait guet  pied, guet  cheval; aujourd'hui, il y a
guet-apens.

       *       *       *       *       *

On n'a tu personne; on a seulement envoy quelques prvenus devant leur
juge naturel.


Jeudi, 22 novembre 1827.

L'AVEUGLE ET SON FILS.

L'AVEUGLE.

Viens par ici, mon enfant; j'entends des cris de joie. Il y a bien
longtemps que les accents de l'ivresse populaire ne sont parvenus  mes
oreilles.

L'ENFANT.

Oh! papa, si tu pouvais voir combien les maisons sont brillantes! Neuf
heures du soir viennent de sonner, et l'on se croirait au milieu d'un
beau jour.

L'AVEUGLE.

J'ai souvenance que dans mon jeune temps les habitations des citoyens
taient souvent ornes de semblables lumires; mais ce n'tait pas
toujours une preuve d'allgresse.

L'ENFANT.

Je sais ce que tu veux dire; mais alors on n'apercevait qu'aux premiers
tages la lueur vacillante de quelques lampions; les grands htels
seulement taient blouissants de clart, tandis qu'aujourd'hui un
cordon de feu brille aux lucarnes de toutes les mansardes.

L'AVEUGLE.

Aux mansardes mmes! c'est une fte nationale; le pauvre n'illumine pas
par ordre. Avanons.

L'ENFANT.

Entends-tu le bruit des ptards?

L'AVEUGLE.

On les a prohibs. Et comment des hommes qui devraient jouir
paisiblement d'un bienfait ou d'une conqute.....

L'ENFANT.

Ce ne sont pas des hommes, papa, ce sont des enfants comme moi, qui,
voyant leurs pres heureux, veulent aussi prouver leur allgresse. Nous
n'avons pas la voix assez forte; un ptard, cela fait du bruit!

L'AVEUGLE.

Cela peut faire du mal, et l'on se croirait en droit de rprimer
fortement la joie du peuple pour un lger accident caus par des ttes
sans cervelle: peut-tre mme profiterait-on de l'imprudence de quelques
inexpriments pour mler  eux des gens qui auraient une vengeance 
exercer, des haines  assouvir.

L'ENFANT.

Tu as raison, mon pre, car je viens de voir passer prs de nous une
foule d'hommes en guenilles qui viennent de lancer leurs fuses dans les
vitres des maisons voisines. Entends-tu le bruit des carreaux que l'on
casse?

L'AVEUGLE.

Il y a des lois; les malfaiteurs seront punis.

L'ENFANT.

Cependant, mon pre, ils viennent de se ranger pour laisser passer une
patrouille, et celle-ci ne leur dit rien.

L'AVEUGLE.

Le peuple ne se rjouit pas souvent, on ne veut pas troubler ses
plaisirs.

L'ENFANT.

Ah! mon Dieu, papa, combien de soldats viennent au loin.

L'AVEUGLE.

N'aie pas peur, mon enfant; on a besoin souvent de dployer l'appareil
militaire quand la foule est grande. Mais ces armes, que tu as le
bonheur de voir briller, n'ont t tires que pour dfendre les
citoyens, on ne veut que les protger: ce sont les ennemis de l'ordre
qui doivent seuls trembler, puisque ces soldats qui s'avancent vers nous
ont mission de veiller  ce qu'il ne nous soit fait aucun mal.

L'ENFANT.

Mais quel bruit viens-je d'entendre? on dirait une dcharge de
mousqueterie.

L'AVEUGLE.

Ce sont les ptards dont tu parlais tout  l'heure.

L'ENFANT.

Je ne me trompe pas, une balle vient de siffler  mon oreille.

L'AVEUGLE.

Enfant, ne reconnais-tu pas le bruit que fait une fuse en s'chappant
des mains de celui qui l'allume?

(Le mme sifflement retentit une seconde fois aux oreilles de l'aveugle;
il tendit la main vers son fils pour le rassurer; l'enfant n'tait plus
 ses cts, il gisait sur le pav.)

COUPS DE LANCETTE.

--Il y a donc eu beaucoup de personnes tues hier? demandait
mademoiselle Duch...  un gendarme qui se trouvait dans les coulisses
le lendemain du dsastre de la rue Saint-Denis.

--Mais non, rpondit le naf militaire; pas trop.

       *       *       *       *       *

C'est comme parrain des 76 que M. Vil... a fait distribuer des drages
au peuple.

       *       *       *       *       *

M. Vil... fait quelques corrections au calendrier, il vient de changer
le jour des Morts.

CORRESPONDANCE MILITAIRE

JEAN PICHU A SES PARENTS.


Jeudi, 29 novembre 1827.

Respectables parents,

I n'y a qu'un mois et un jour que je sui-t-au service, et l'on vient
dj de m'lancer au feu. Attention!... J'vas vous narrer la chose. V'l
qu' dix heures du soir not' coronel mont' sur son grand cheval de
bataille. Fantassins.... qui dit.... i n's'agit pas d'a: la patrie est
en danger; i faut nous mett'en route. Moi, j'tai-t-en train d'jouer 
_breling-chiquet_; j'plante la partie l, et je cour-t-aux armes. Nous
dfilons tous en silence, tambour battant, le long d'not'faubourg, et
nous faisons, une pause au coin d'la rue St-Denis, qui ce jour-l tait
tout illumine d'lampions comme un volcan. Alors j'apercevons  et l
pas mal de _pquins_ (sauf vot' respect), qui avaient l'air de t'nir
conciliabule... A c'te vue, le ventr' commence  me _grouiller_... mais,
 mesure que nous avanons, v'l les _pquins_ qui _fouinent_... a me
donne du courage. Une chelle barre not'marche triomphante; all' nous
sert  monter  l'assaut... oui; mais on fait d'la rsistance... Pour
lors, not' coronel qui n' s'embte pas dans les feux d'file, nous crie:
En joue... feu!... Moi, j'tire!... pass'que, voyez-vous, mes bons
parents, l'soldat est un tat  part; nous sommes tous des automates,
comm' dit not' coronel, qui d'vons toujours obir sans prambule. Aprs
cett' petite charge, nous nous prcipitons sur les fuyards  travers les
lampions. Au dtour d'une rue, moi, j'vois un bergeois en retard...
j'veux l'empoigner.... Pan! i m'donne un soufflet soign, et s'sauve en
m'appelant blanc-bec, dont j'ai la joue encore tout' rouge. V'l pour le
premier jour. Le lend'main, c'est  r'commencer. Je r'ois un clat de
ptard sur l'oeil gauche, et pour changer j'ai la figure toute noire.
L'troisime jour, mme mange; mais i n'y avait plus personne.
Stapendant, on me place t'en faction pendant quatre heures d'horloge,
ousque j'attrapai un rhume de cerveau; j'battis la semelle avec un brave
marchand de marrons en plein vent, qui m'permit d'prendre un air de feu
 son fourneau. J'y brlai un pan de ma nouvelle uniforme. J'croyais
qu' l'odeur du roussi mon coronel allait m'fourrer aux z'haricots... au
contraire, i m'fit carporal sur le champ de bataille. Bref, je suis
prsent'ment  l'hpital pour gurir ma chienne de catarrhe. Envoyez-moi
de la bonn' rglisse vivement.

Adieu, papa, maman; je suit en toussant votre fils bien-aim.

JEAN PICHU, fantassin.

COUPS DE LANCETTE.

La _Gazette_ parle de libert comme une prostitue de pudeur.

       *       *       *       *       *

Au lieu de dcorer les gendarmes et de casser les boutiques, on ferait
mieux de dcorer les boutiques et de casser les gendarmes.

       *       *       *       *       *

On a vu M. Piet assis sur les ruines du pot-au-feu ministriel, _ces
deux grands dbris se consolaient entre eux_.

       *       *       *       *       *

La nuit dernire, M. V... a senti un bourgeois de la rue Saint-Denis qui
le tirait par les pieds.


JOURNE D'UN BON GENDARME.

Le premier devoir d'un bon gendarme qui veut devenir brigadier est
d'aller  la messe, de mme que le premier devoir d'un employ suprieur
des postes est d'_inspecter_ les lettres, et celui de M. Piet d'avoir un
chef de cuisine. Je me lve donc frais et dispos; je passe mon costume
de ville, ma redingote bleue, je mets ma cravate et mes bottes 
perons; je prends ma grosse canne  pommeau d'bne, je me mets en
route... me voil  l'glise.

Je me place d'ordinaire l o je vois le plus de monde; mais je laisse
chanter les prtres et dire la messe aux bonnes mes qui m'entourent: ce
n'est pas pour cela que je suis venu. Je regarde, j'observe, j'coute,
ce serait une bonne fortune pour moi si je pouvais mettre M. Franchet
sur la trace d'un bon sacrilge!... Je serais brigadier demain.

Rien  faire  l'glise. Parcourons quelques quartiers de la capitale.
Diable! qu'est-ce qu'on chante l-bas? _Les Bons Gendarmes!..._ Quelle
audace! Si j'attrape cet Odry, qui est sans doute un des rdacteurs du
_Constitutionnel_, il passera un vilain quart d'heure. Quelle est donc
cette rumeur chez ce libraire? Ah! j'y suis, on saisit des _in_-32.
Bien! saisissez toujours. J'en saisis moi-mme plusieurs exemplaires.
Cela montera ma bibliothque.

Le bon gendarme continua ses travaux philanthropiques. Dix-sept exploits
signalrent sa matine; et midi sonnait  peine qu'il tait dj de
retour  la caserne, le menton enfonc dans sa cravate, agitant sa
grosse canne, et sifflant la marche de _Robin des bois_ avec autant de
plaisir qu'un tudiant sifflerait Quatremre de Quincy.

Enfin il fallut endosser la livre guerrire. Le regard oblique de
l'observateur fit place  l'air farouche d'un apprenti marchal de
France  2 fr. 50 c. par jour. Ainsi costum, il quitte sa caserne et
reprend ses courses avec la ferme rsolution de remplir sa mission avec
conscience, afin d'tre nomm brigadier.

Oh! oh! voil qu'on crie au voleur!  l'assassin! c'est mon affaire.
J'empoigne l'individu, je le tiens ferme. Mais on se presse l-bas...
qu'est-ce donc? C'est un lve en droit qui s'est chapp de
Sainte-Plagie. Un lve en droit! Vite, je lche mon assassin, et je
cours aprs l'tudiant. Je parie que ce mauvais sujet aura crit contre
le ministre ou contre les gendarmes. Si je l'attrape, je suis
brigadier.

L'tudiant courait plus vite et disparut.

Dsol de sa msaventure, notre hros, aprs une longue promenade,
finit par dcouvrir un simple perturbateur, et le conduisit au corps de
garde. Il ne devint pas brigadier.


FEUILLE VOLANTE

ENVOLE D'UN VOLUME SUR LA VOLONT

=Par M. Dud=***.


Il ne faut jamais s'arrter dans son _vol_.

Prenons notre _vol_e en riant du _vol_can _vol_tairien et
r_vol_utionnaire dont _vol_ontiers les mal_vol_es font peur aux
_vol_uptueux. Qu'espre ce _vol_can ou plutt ce camp _vol_ant de
_vol_tigeurs _vol_ages, fri_vol_es et faux, _vol_ontaires, par ses
_vol_utions contre une ferme _vol_ont qui peut dans son _vol_ chasser
ces _vol_atiles dans une _vol_ire?

Mais ces _vol_ereaux, par leur _vol_ubilit, pourront _vol_atiliser les
esprits, et la r_vol_te natre de cette _vol_atilisation. Il faut
_vol_ontairement paratre affaiblir son _vol_, _vol_eter mme, et, par
d'adroites circon_vol_utions, s'emparer des bn_vol_es; puis faire
_vol_te-face, et nous avons la _vol_e; car les _vol_tigeurs ne pourront
con_vol_er  d'autres r_vol_utions.

La _vol_ont ferme a fait _vol_er jusqu' nous les noms de Sc_vol_e et
de l'hte des _Vol_sques. Nous _vol_erons aussi; et aprs sept ans
r_vol_us de travaux _vol_umineux, un char nous fera _vol_er  nos
_vol_uptueuses demeures, o, grce aux biens qui nous seront d_vol_us,
nous nous reposerons d'un long _vol_ en _vol_tigeant autour des
_vol_ages en ba_vol_et.

Soyons _vol_ontaires; mais si les fri_vol_es r_vol_ts, levant
_vol_ont contre _vol_, faisaient en_vol_er nos esprances,
en_vol_ons-nous avec elles avant qu'ils ne nous rattrapent au _vol_.

Passant des adorateurs de _Vol_ianus aux anciens croyants de _Vol_a, et
pouss par _Vol_turne jusqu'aux autels de _Vol_utma; voguant sur le
_Vol_turnon en parcourant la _Vol_hinie, bien fourr dans notre _vol_vi,
nous attendrons, pour _vol_ter et re_vol_er prs de nos pnates, le
temps o _Vol_taire et la r_vol_ution ne rendront plus des esprits
fri_vol_es et _vol_atiliss semblables aux malheureux atteints du
_vol_vulus.

COUPS DE LANCETTE.

Suivant M. de Clerm... Tonn..., on ferait d'excellentes bourres avec la
Charte.

       *       *       *       *       *

Enfin M. de Peyr... vient de rendre justice  quelqu'un, il s'est donn
sa dmission.

       *       *       *       *       *

Les dmissions deviennent  la mode en Angleterre; E. Vil... devrait
bien imiter les modes anglaises.


=CIRCULAIRE SECRTE=

TROUVE PAR UN INDIVIDU QUI VENAIT DE PRENDRE SON PASSEPORT

_Nascuntur mouchards, fiunt gendarmes._

A tous les intresss qui ces prsentes liront, salut.

Faisons savoir que les aspirants mouchards qui pullulent autour de nous
d'une manire tourdissante (et, par cela, nous mettent  mme d'tre
plus difficiles sur le choix), qu'ils doivent se dispenser de s'inscrire
sur les rangs, s'ils n'ont pas les vertus morales et les qualits
physiques requises par le prsent cahier des charges:

Art. 1er. Il faut qu'un mouchard soit bte, parce qu'un homme
d'esprit ajoute toujours quelque chose dans ses rapports.

2. Qu'il soit sans piti, parce que son pre peut tre rpublicain.

3. Qu'il soit discret, parce qu'il connat toutes les bvues
administratives.

4. Il devra boire comme un Suisse, mais garder le sang-froid d'un
Italien. _In vino veritas._

5. Il est de toute ncessit qu'il soit lche: car la peur donne des
jambes, et un poltron est moins expos qu'un autre  laisser saisir sur
lui sa carte d'lecteur.

6. Il importe qu'il n'ait pas de religion, pour mieux surveiller la
conduite des impies dans les glises.

7. Il est de rigueur qu'il soit escroc, pour ne pas faire rougir ses
camarades. Il ne serait pas mal qu'il sortt du bagne.

8. Il lui est enjoint de ne pas faire de cuirs dans un salon et de ne
parler que l'argot dans un cabaret.

9. Ses oreilles doivent tre aussi tendues que l'esprit de Csar, pour
entendre de quatre cts  la fois.

10. Son omoplate doit tre revtue d'une piderme fortement trempe,
parce que les cuirasses de papier gris sont chres: l'administration a
renonc  en fournir.

11. On exigera des certificats authentiques d'une campagne sous le
fameux Lebon, de trois ans de service sous Savary, et une attestation en
rgle de sa prsence  Nmes en 1815.

12. Il ne peut tre affili  aucune congrgation, parce que son temps
est trop prcieux.

_Nota._ S'il a toutes les qualits requises, il sera reu  cinquante
sous par jour. On lui paiera les coups de bton  part et  la douzaine,
et il aura des gratifications pour les avaries.




1828


COUPS DE LANCETTE.

Monseigneur a fait augmenter la garnison de Paris: est-ce pour donner
des trennes aux habitants de la rue Saint Denis?

       *       *       *       *       *

Malgr le jour de l'an, M. de Peyr... reste dconfit.

TLGRAPHE DE MONTROUGE

--Mingrat est calme dans sa prison.

--On espre que les lecteurs du Jura opteront pour Sa Grandeur.

--On dit Contrafatto bien malade.

--L'empoisonneur Royer a t marqu; il a conserv toute sa tte pendant
l'excution.

--Un avocat gnral d'Amiens refuse de poursuivre les crits clandestins
sortis des presses du baron de Villebois, s'ils ne sont dnoncs 
Bourges,  Lyon et  Paris.

--Les agraviados qui habitent Toulouse ont reu l'ordre de quitter cette
ville.

--Les catholiques de la paroisse de Saint-Sauveur,  Gand, seront
appels  l'office au son de trois cloches, au lieu d'avoir le chagrin
de n'en entendre qu'une.

--Le pre don Pablo Abbella vient d'tre sacr vque _in partibus_ de
Thibriopolis.

--Ferdinand VII prend le titre de chanoine de la cathdrale de
Barcelone. Il a reu trois annes d'avance de son traitement et quarante
mille francs en sus. Le jour de sa nomination, il a assist au _Te Deum_
et  l'embarquement des agraviados pour les galres de la cte
d'Afrique.

--N'ayant pu empcher qu'un btiment  vapeur, parti de Batavia, vnt
mouiller  Singapore, on a eu soin de faire croire aux indignes de ce
port que le diable faisait marcher le btiment.

--On entretient toujours dans l'esprit du peuple des ides de
sorcellerie. Un jeune garon de ferme, aid d'un vagabond, a abus de la
confiance d'un mari pour violer sa femme, sous prtexte de chasser le
dmon dont elle tait possde. Le tribunal de Laval a condamn les
imposteurs.

--On ne compte que 4,206 enfants dposs  l'hospice de la Maternit.

--On continue  mettre en vigueur,  Francfort, la loi nouvelle qui ne
permet que quinze mariages par an sur mille familles juives.

--Grande distribution de croix de la Lgion d'honneur aux fonctionnaires
qui ont fait preuve de zle lors des lections du Nord.

--Pas de gratifications cette anne aux commis du ministre des
finances: elles avaient t donnes aux lecteurs.


COUPS DE LANCETTE.

Je suis ici contre la volont du peuple, s'est cri M. de Vil..., et
j'y resterai par la force des baonnettes.

       *       *       *       *       *

M. de Corb... a t fouill  la barrire de Rennes; pour la premire
fois, il n'avait pas fait la fraude.

       *       *       *       *       *

M. de Peyronnet a manqu faire une chute pour commencer la nouvelle
anne; nous la lui souhaitons bonne.

       *       *       *       *       *

On dit que M. de Corbire n'est plus malade; il est toujours bien bas.

       *       *       *       *       *

M. Martignac est ministre de l'intrieur, esprons que tout finira par
des chansons.

       *       *       *       *       *

On dit que M. de Peyron.... se retire avec des millions; nous avions
toujours cru que c'tait un pauvre homme.

       *       *       *       *       *

On dit que M. de Clerm..... Ton..... bourre tout le monde, depuis qu'il
ne fait plus fusiller personne.

       *       *       *       *       *

On dit que, dans le nouveau ministre, il y a dj des chefs de
division.

       *       *       *       *       *

Le ministre n'est franc qu' demi, il sera dissous.

       *       *       *       *       *

M. de Vatismnil est nomm dput de la Corse; c'est bien pour son ge,
on dit qu'il n'a que trente-huit ans.

       *       *       *       *       *

Les lections auraient port de mauvais fruits, si on les jugeait sur
l'corce.

       *       *       *       *       *

M. de Vatimesnil, tranger dans son pays, a t rduit  se faire nommer
en pays tranger.

       *       *       *       *       *

Montrouge est pour la France la barrire du trne.

       *       *       *       *       *

M. le duc de Wellington a l'oue dure, c'est peut-tre qu'autrefois on
lui a frott les oreilles.

       *       *       *       *       *

Il y avait des gendarmes au mariage de mademoiselle Laf...: voil qui
est bien ministriel.

       *       *       *       *       *

Deux acadmiciens sont, dit-on, nomms censeurs; est-ce que l'Acadmie
s'ennuierait d'tre honnte?

       *       *       *       *       *

L'anne dernire, on comptait sur l'ineptie des dputs; aujourd'hui, on
craint leur adresse.

       *       *       *       *       *

Qu'on dise que les jsuites ne se fourrent pas partout, il y en a mme
aux galres.

       *       *       *       *       *

M. le duc de Raguse est en procs avec son cuisinier; est-ce qu'il
serait jaloux de ses lauriers?

       *       *       *       *       *

Le chef de brigade Coco a partag la disgrce de M. Franchet: il aura
une recette particulire.

       *       *       *       *       *

On dsirerait savoir quel commerce fait M. de Saint-C......


Samedi, 2 fvrier 1828.

LA PARTIE DE CARTES

VILL.--Allons, Peyr, et vous, d'Herm, faisons une petite partie de
cartes. Il faut bien maintenant que nous occupions notre temps  quelque
chose.

DUD., _s'lanant vers la table_.--D'abord, je prends... les cartes. Que
jouons-nous?

PEYR.--L'honneur.

DUD.--C'est amusant! jouer toute une soire sans pouvoir gagner ni
perdre.

VILL.--Je suis de votre avis; il faut rendre la partie intressante. Je
suis fort pour l'intrt... Mais quel jeu choisissons-nous? le boston?

DUD.--A la bonne heure, on y fait des leves.

CORB.--Oui; mais de tous cts on entend prononcer le mot de _misre_...
a donne des ides qui empchent de dormir.

DEL., _d'un ton imposant_.--Enfin, messieurs, c'est un jeu sditieux.

TOUS.--Sditieux!

DEL.--On y parle d'indpendance.

PEYR.--C'est vrai, messieurs; revenons donc aux doux et nafs plaisirs
de nos anctres, _jouons_ le mariage.

VILL.--C'est un jeu divin; on peut y coter ses points, si on en fait. O
est l'heureux temps o je tournais et retournais le roi comme je
voulais.

CORB.--Vous n'en cachiez pas moins bien votre jeu. (_Ils se placent et
ils jouent tous successivement._)

PI.--Ce diable de Vill, comme il a rempli ses poches! il nous a tous
gagns.

VILL.--J'en ai gagn bien d'autres.

PI.--Grce  mes brioches.

D'HERM.--Grce  mes coles.

CORB.--Quant  toutes les coles, si vous m'aviez cout...

PEYR.--Ah! ouais! parlez-moi du piquet: on y fait des tierces, mme
contre des cartes suprieures.

DUD.--Et l'cart? c'est a un jeu charmant; on peut y faire des voles!

PI.--Oui, c'est charmant; surtout quand on a la fourchette.


Jeudi, 7 fvrier 1828.

UNE HEURE AVANT LE LEVER DU RIDEAU[6].

Tous les acteurs sont prts, la pice est sue, dans une heure on va
commencer. Tandis que le public attend avec impatience le lever du
rideau, les individus qui doivent concourir  l'ensemble de la
reprsentation sont diversement occups. Ceux-ci, s'imaginant que le
comble de l'art est dans la manire de se prsenter en scne, s'tudient
devant une glace  prendre de nobles poses: ils feront d'excellents
mimes: l'emploi des personnages muets est assez tomb en discrdit pour
qu'il ne conduise plus aux subventions.

Ceux-l pensent que toute la magie du dbit est dans la varit des
inflexions de la voix; ils s'coutent rendre des sons et, fiers de
quelques intonations assourdissantes, ils ne s'aperoivent pas qu'ils ne
sont autre chose que des instruments  vent.

Nous sommes dans les coulisses; je veux vous conduire au milieu de
chacun de ces groupes.

Le premier n'est pas nombreux; mais ceux qui le composent doivent faire
trembler pour le sort futur du drame: ils ont stipendi les misrables
qui peuplent nos parterres pour murmurer contre les artistes les plus
remarquables. Ils n'ont d'autre but que d'empcher l'effet d'une belle
scne: par exemple, celle o un vengeur de la patrie accuse publiquement
un tratre, et brave les poignards de quelques sclrats en tranant le
misrable devant les magistrats qui doivent le punir.

Le groupe le plus voisin est form d'autres acteurs  qui l'usage a
donn le nom d'_utilits_, ne sachant comment dsigner leur nullit.
Moins hardis que ceux que nous venons de voir, mais non moins dangereux,
ils ont promis aux ennemis des premiers sujets de la troupe
d'interrompre maladroitement une rplique sublime, de se faire siffler
mme, pour que le bruit pt couvrir la voix d'un des hros ou dtourner
l'attention publique d'une situation hardie ou d'une partie intressante
de l'exposition.

Par ici nous apercevons quelques dbutants, qui se sont glisss par
intrigue dans la socit dramatique: le dsir de porter l'habit de
thtre leur a donn de l'audace; mais, au lever du rideau, les
spectateurs sauront bien reconnatre la fraude. Gare aux hues
lorsqu'ils paratront!

Plus loin, et c'est l que doivent se porter nos regards, sont les
principaux personnages de la pice. Sans tudier leurs poses, ils en ont
trouv d'admirables; car ils se sont pntrs de leurs rles. Ils
essaient quelques passages de l'ouvrage qu'ils vont reprsenter, et,
sans avoir cherch des inflexions de voix, leur dbit fait tressaillir,
enflamme, inspire l'admiration. Ils ont demand leurs inspirations  de
nobles sentiments; ils n'ont cherch qu' traduire l'expression de la
vrit.

Dans une heure le rideau sera lev; dans une heure un drame vraiment
national aura commenc. Quelques malveillants sans doute troubleront
cette reprsentation; l'ensemble aura peut-tre  souffrir de l'ineptie
de quelques acteurs, des dispositions coupables de quelques autres, de
petites jalousies, de grandes passions; de vils intrigants tendront 
neutraliser les efforts des premiers sujets: mais un nouveau systme
administratif n'accordera plus de _feux_ aux comdiens nuls ou
malintentionns, pour les consoler du mpris et de la vengeance
publique; la cabale ne sera plus grassement rtribue pour applaudir 
l'incapacit impudente et insulter au public qui paye.

Allons, courage! qu'une noble mulation tourne au profit de tous!
Mritez un succs; car, si la reprsentation n'tait pas satisfaisante,
il faudrait craindre un dficit  la caisse.

COUPS DE LANCETTE.

Le corpulent Dec... se croit d'un grand poids  la guerre; ce n'est
qu'une grosse charge.

       *       *       *       *       *

M. de Martignac a dit  un fonctionnaire de la Corse: Pour vous
conduire ainsi dans les lections, il fallait que vous fussiez
sous-prfet.

       *       *       *       *       *

Depuis longtemps on attaquait M. de Vaulchier, directeur gnral de
l'administration des postes, sur le _cabinet noir_, nom donn au local
dans lequel on dcachte les lettres, soit au dpart, soit  l'arrive.
Organis par Louis XIV, il avait toujours t maintenu sous tous les
rgimes et, sous Charles X, il tait devenu un des grands moyens
d'espionnage de la congrgation. Voici les dtails qui furent
officiellement donns dans la sance du 3 mai:

Le cabinet tait le laboratoire d'un comit de vingt-deux membres; ils
profitaient des tnbres pour se rendre,  des heures convenues, dans
cet odieux repaire, et n'en sortaient qu'avec les plus grandes
prcautions pour se drober aux regards du public. 30,000 fr. par mois,
pris sur les fonds d'un ministre, servaient  solder ces vils employs.
Dans la nuit du 31 janvier dernier (1827), le comit a t dissous.
(_Mmoires secrets_, 1828.)

Si triste que ft la cause du cabinet noir, M. Marcassus de Puymaurin
essaya de la dfendre. Toute sa logique consistait  dire que, puisqu'il
avait exist, il devait tre maintenu; qu'au surplus, le gouvernement
n'employait ce moyen de connatre les manoeuvres de ses ennemis que
pour le grand bien du peuple et la plus grande gloire de la religion.

--Parlez un peu moins de religion et de morale, lui rpondit M.
Daussant, et n'amollissez pas les cachets.

       *       *       *       *       *

L'administration des postes a reu l'ordre de fournir le nom des
employs du cabinet noir. M. Roger n'est pas blanc.

       *       *       *       *       *

Lorsque toutes les maisons des jsuites seront  vendre, nous aurons une
chambre  louer.

       *       *       *       *       *

Quand M. Genoude imprime, ses presses gmissent.


        PIGRAMME.

    Bon! Rcam... gurir, c'est une gasconnade,
    Il a l'esprit dvot, mais n'a pas l'esprit sain;
            Et si Montrouge est si malade,
            C'est qu'il l'a pris pour mdecin.


COUPS DE LANCETTE.

M. Pantoufle vient de faire une chanson-circulaire sur l'air: _Je suis
libraire_.

       *       *       *       *       *

On conseille  M. Gen.... de ne plus imprimer; il s'affiche.

       *       *       *       *       *

La congrgation va pendre la crmaillre plus loin; c'est chez nous
qu'elle devrait tre pendue.

       *       *       *       *       *

M. Pantoufle, parce qu'il a imprim quelques livres, veut qu'on l'lise.

       *       *       *       *       *

Quand M. Pardessus discute une question de droit, il fait presque
toujours une cole.

       *       *       *       *       *

Chacun dit: O diable M. Pantoufle s'est-il fourr?

       *       *       *       *       *

Un honnte homme s'est fch hier parce qu'on l'appelait _prfet_.

       *       *       *       *       *

Quoi qu'en dise Sganarelle, il est vident que le coeur n'est pas 
droite.

       *       *       *       *       *

Il n'y a que deux acadmiciens qui aient pris M. de Pongerville pour
_Lucrce_.

       *       *       *       *       *

Extrieurement, M. de Martig... laisse maltraiter les prfets, mais il
les caresse dans son intrieur.


Dimanche, 24 fvrier 1828.

L'INFIRME

OU LA GAUCHE ET LA DROITE.

La gauche est pleine de vigueur, de force et d'adresse; elle carte en
se jouant tous les obstacles qu'on oppose  la marche du corps dont elle
fait partie, et ce qu'on lui confie, elle le tient avec fermet.

La droite se soulve avec peine: ses mouvements rtrogrades semblent
indiquer qu'elle veut tout amener  elle, et cependant elle ne peut rien
retenir; et  quelque emploi qu'on veuille la destiner, sa maladresse
est telle qu'elle ne peut rien toucher sans briser ou salir.

La gauche, habitue aux plus rudes travaux, a la chaleur de la vie; la
droite est glace: c'est un membre paralys.

L'infirme, persuad qu'il fallait renoncer  compter sur la droite, a
demand  la gauche des moyens de subsistance, de fortune et de bonheur.
Quant au membre paralys, se contentant de le considrer comme un
contre-poids ncessaire pour le maintenir en quilibre, il a remerci
Dieu de ne pas le rendre impotent des deux mains.

Comme il est dans la nature des tres inutiles de nuire pour se venger
de leur nullit, la droite a contract un tic insupportable qui la fait
se jeter sur la gauche pour l'embarrasser dans ses travaux; cependant
plus d'une fois elle s'est blesse en voulant arrter le membre
laborieux. Mais ces blessures ne sont pas de salutaires avertissements
pour elle, la droite est prive de sensibilit.

Lorsque l'infirme veut mditer les pages du _Contrat social_, la gauche
tourne les feuillets et la droite vient fermer le livre.

L'infirme a-t-il  rclamer contre l'arbitraire, la gauche l'aide 
instruire la puissance inviolable, des mfaits du pouvoir violateur des
lois; mais la droite, fidle  son tic, vient rpandre l'encrier sur le
papier pour effacer les caractres.

Que la gauche cherche  corriger des arbres naissants des inclinaisons
vicieuses, quand elle les taye pour les redresser, la droite, par son
mouvement, s'efforce de leur imprimer une pnible courbure.

Ces obstacles, que la droite oppose aux actions de la gauche, ont forc
celle-ci d'tre prompte dans ses mouvements, de servir avec vivacit le
corps du pauvre infirme, et d'difier assez solidement pour que le tic
de la droite ne puisse dtruire son ouvrage.

Ainsi de ces deux mains, celle que la nature avait place pour servir le
corps, le nourrir, l'entretenir, veiller  ses besoins, n'est qu'un
membre inutile qui absorbe une partie de la nourriture de l'infirme,
sans rendre en travail ce qu'elle drobe en substance au membre
laborieux.

Les besoins de l'individu dont elle fait partie ont multipli les
facults de la main gauche: elle est devenue forte et puissante pour que
le corps ne prt pas par la faiblesse et la nullit de sa soeur. La
ncessit de neutraliser les mouvements nuisibles de la droite ont
oblig la gauche  prendre une bonne direction,  frapper juste et  ne
pas jouer avec le prcieux dpt qu'on a pu lui remettre.

On conclut, en voyant la diffrente destine de ces deux mains, que la
droite a besoin d'tre enchane; qu'elle tait cre pour le repos,
puisqu'elle ne peut agir sans nuire au corps. Quant  la gauche, la
libert lui est ncessaire. Des tourdis ont pu donner autrefois 
l'infirme le dangereux conseil de souffrir l'amputation d'un membre
qu'il nourrit  rien faire; l'exprience, bien meilleur conseiller, lui
a prouv qu'on ne survivait pas toujours  une violente opration; et
bien que presque toujours la droite ait contrari les bons mouvements de
la gauche, elle a servi aussi, en venant la frapper,  lui rappeler la
ligne qu'elle doit suivre pour se maintenir ferme et vigoureuse dans le
cas o elle croirait pouvoir ou faiblir, ou s'garer.


COUPS DE LANCETTE.

M. de Curzay vient de mettre dans son jardin un petit comit directeur
pour effrayer les moineaux.

       *       *       *       *       *

Le premier coup de cloche que donnera M. Royer-Collard annoncera
l'enterrement des jsuites.

       *       *       *       *       *

Lors de la vrification des pouvoirs, la validit de l'lection de M.
Syrys de Mayrinhac fut vivement conteste; elle fut maintenue, bien que
l'on acquit la preuve de la prsence au scrutin de quarante faux
lecteurs.

       *       *       *       *       *

M. Syrr. de Marinade pense qu'on a eu tort de ne pas appeler deux ou
trois cents gendarmes, pour surveiller le scrutin.

       *       *       *       *       *

A force de parler, M. de Labourd..... a manqu de voix.

       *       *       *       *       *

Le 3 fvrier, on procda  l'lection du prsident de la Chambre. M.
Royer-Collard fut lu. Il remplaait au fauteuil l'ternel M. Ravez,
qui ne se consola jamais de cet chec. La Chambre y gagnait un prsident
impartial; mais l'opposition constitutionnelle y perdait son plus
illustre orateur.

       *       *       *       *       *

MM. Barthlemy et Mry vont supprimer ces vers de la _Villliade_:

..... Ravez  l'oeil de feu,
    Eternel prsident, bard d'un cordon bleu.

       *       *       *       *       *

La _Gazette_ est toute rouge, on dit que c'est un reste du sang de
novembre.

       *       *       *       *       *

Le ministre ne paratra jamais plus habile que lorsqu'il sera tout 
fait gauche.

       *       *       *       *       *

On a supprim la madone de _la Muette de Portici_; est-ce que la morale
dfend qu'il y ait une vierge  l'Opra?

       *       *       *       *       *

Si l'on chasse les mendiants,  quoi serviront les aumniers?

       *       *       *       *       *

M. de Fouc... ne sait que rpondre  la justice; il aimerait mieux
l'empoigner.

       *       *       *       *       *

M. de Fouc... pourrait bien tre empoign.

       *       *       *       *       *

M. Dud. vient de partir; il s'est drob lui-mme  la reconnaissance de
ses amis.

       *       *       *       *       *

M. de Fouc... ne saisit pas l'occasion aux cheveux, il l'empoigne.

En quittant la Prfecture de police, M. Delavau s'est mnag une entre
dans les prisons.

       *       *       *       *       *

M. de Chabrol a obtenu le cordon bleu; un homme qui se noie s'accroche 
tout.

       *       *       *       *       *

La _Quotidienne_ annonce que la Charte va tre renverse en Portugal;
quel dommage que ce ne soit pas en France, n'est-ce pas, bonne vieille?

       *       *       *       *       *

Dans la salle o don Miguel a prt serment  la constitution, on
remarquait un fort beau tableau; le sujet tait: _le Baiser de Judas_.

       *       *       *       *       *

Montant  la tribune, M. Syrys de Mayrinhac se servit du mot
_consquent_ comme synonyme de _considrable_. A ce mot il dut sa
clbrit. C'est lui qui avait dit: L'agriculture produit trop. On ne
pouvait mettre de plus mauvais franais au service d'une plus mauvaise
cause. Ce mot _consquent_ fit pendant longtemps les dlices de tous les
journaux grands et petits.

M. Syrys de Mayrinhac n'est pas un orateur CONSQUENT.

       *       *       *       *       *

Il y a longtemps que M. Mayrinhac fait des fautes de Franais.

       *       *       *       *       *

Un illustre personnage vient d'inventer une nouvelle thorie du serment.

       *       *       *       *       *

M. de Vaulchier a lu  la Chambre un discours crit; cela prouve qu'il
connat toutes ses lettres.

       *       *       *       *       *

Un colier qui dirait: _une somme consquente_ serait renvoy de tous
les collges.

       *       *       *       *       *

La _Quotidienne_ fait,  son tour, l'apologie des fusillades de la rue
Saint-Denis:

    L'on revient toujours
    A ses premiers amours.

       *       *       *       *       *

Demain, sance extraordinaire, cour des Fontaines. M. Syrys de
Mayrinhac montrera sa langue.

       *       *       *       *       *

Il parat que don Miguel pense qu'il ne faut jurer de rien.

       *       *       *       *       *

M. de Chabrol a dfendu l'administration des jeux; il est vrai qu'elle
va sur des roulettes.

       *       *       *       *       *

Avec la presse telle qu'elle est constitue, disait Charles X, nous ne
pouvons jamais _faire le bien_. De quel bien entendait parler le roi?
La congrgation se chargeait de l'apprendre  ceux qui le demandaient.
On n'arrivait au portefeuille qu'avec son _projet de loi sur la presse_
en poche; M. de Martignac avait le sien. Le 14 avril, il fut dpos sur
le bureau de l'Assemble. La nouveau projet tait presque entirement
emprunt aux amendements introduits par la Chambre des pairs dans le
clbre projet de loi de _justice et d'amour_ de M. de Peyronnet.
Libral en apparence, il fut accueilli avec faveur. Plus tard, une
lecture attentive y fit dcouvrir des prcautions et des exigences qui
diminuaient singulirement les faveurs accordes.

Le nouveau projet rtablissait la libert de publication et supprimait
la _censure facultative_ et les procs de tendance; mais un
cautionnement considrable tait impos  tous les crits priodiques,
politiques ou non. Il tait fix  10,000 fr. de rentes pour les
journaux quotidiens.

Cette mesure devait tuer nombre de journaux littraires. Elle contribua
au succs du _Figaro_, assez riche pour dposer le cautionnement
demand.

Cette loi fut adopte le 14 juillet, aprs cinq jours de discussion, 
la majorit de 139 voix contre 71.

       *       *       *       *       *

En lisant le projet de loi sur les journaux, M. de Peyronnet a retrouv
quelques souvenirs de ses premires amours.

       *       *       *       *       *

En lisant le projet de loi de M. de Portalis, M. de Peyronnet a cru
qu'il nous faisait encore la loi.

       *       *       *       *       *

Le gouvernement portugais veut faire un emprunt au gouvernement
espagnol; ce sont deux mendiants qui changeront de besace.

       *       *       *       *       *

M. de Portalis a voulu attendre le retour des fleurs pour nous
dpouiller de nos feuilles.

       *       *       *       *       *

Les grands journaux n'osent pas dfendre les journaux littraires; ils
sont politiques.

       *       *       *       *       *

Quand nous crirons un secret  quelqu'un, nous ne confierons pas la
lettre  M. de Puymaurin.

       *       *       *       *       *

MM. les employs du cabinet noir ont fait fortune, si on les a pays au
cachet.

       *       *       *       *       *

Quand on veut mettre une lettre  la poste, on regarde si M. Marcassus
n'est pas l.

       *       *       *       *       *

M. Genoude veut qu'on ferme tous les thtres, pour jouer tout seul la
comdie.

       *       *       *       *       *

Les odalisques se font prparer des robes  la russe.

       *       *       *       *       *

Les jsuites ne veulent pas que M. de Chateaubriand soit envoy  Rome,
ils craignent le gnie du christianisme.

       *       *       *       *       *

La loi d'amour et celle de M. de Portalis viennent d'tre mises en
rapport;  l'avenir, on ne pourra point avoir d'esprit  moins de deux
cent mille francs.

       *       *       *       *       *

La loi de la presse est une terrible personnalit contre le ministre.


INFAMIE DE LA GAZETTE.

Voici l'article qu'on lisait hier dans la _Gazette_:

Nous savions depuis plusieurs mois que l'administration qui a dans ses
attributions la censure des pices de thtre, avait ouvert la scne aux
passions rvolutionnaires et livr les principes et les ides
monarchiques aux grossires insultes d'un public gar par l'esprit de
faction. Nous savions que, dans nos grands thtres, on avait permis des
ouvrages corrupteurs o la morale n'est pas moins outrage que les
gouvernements; qu'on avait autoris, dans des pices nouvelles, des
allusions qui flattaient les prventions que le journalisme a proposes,
qui fortifiaient les calomnies qu'il a rpandues; nous savions que dans
les petits spectacles on avait vu Odry, chamarr d'ordres trangers,
parodier une rception de commandeur, et Brunet fouler aux pieds un
grand cordon auquel il ne manquait que la couleur pour rappeler les
insignes des plus hauts dignitaires de l'tat; nous savions que tous les
lazzis, toutes les farces ignobles des trteaux de nos boulevards,
taient dirigs contre les distinctions sociales, contre les ides
d'ordre et de pouvoir, contre la religion, attaque comme autrefois sous
le nom d'hypocrisie; nous savions enfin que le ministre qui dirige la
censure des thtres avait permis qu'on insultt un de ses
prdcesseurs, non-seulement par des allusions indirectes, mais par des
couplets grossirement injurieux[7]; mais nous ne savions pas qu'on
aurait port l'oubli de tous les devoirs jusqu' ouvrir aux allusions
insolentes des pamphltaires et des spectateurs des boulevards, un
sanctuaire o ne doivent pntrer que nos hommages, nos respects, nos
sentiments d'amour et de reconnaissance; un sanctuaire que tous les
membres de l'administration, depuis le ministre jusqu'au dernier
employ, doivent dfendre contre les hardiesses impies de l'esprit de
faction.

Ce n'est pas sans une profonde indignation que nous avons vu dans un
journal intitul: _le Moniteur des thtres_, et qui donne le programme
de tous les spectacles du jour, l'annonce suivante d'une pice qu'on
joue tous les soirs aux Varits:

LES IMMORTELS

Revue mle de couplets

PERSONNAGES.

  _Sempiternel_ (le roi)      MM. BRUNET.

  _Dficit_, son ministre         ODRY.

Nous ne connaissons point cette pice; mais le journal qui publie ce
programme est sous nos yeux. Comment un pareil ouvrage a-t-il t
autoris? O sommes-nous? O nous conduit-on?

Vile prostitue du dernier pouvoir, on voit que la _Gazette_, dans une
dernire saturnale, insulte de la manire la plus rvoltante la personne
sacre du roi. Jusques  quand, monsieur Genoude, aurons-nous  essuyer
vos lches et odieuses calomnies? crivain dgrad, sorti de la fange et
que la fange rclame encore un instant, _pulvis es et in pulverem
reverteris_.


COUPS DE LANCETTE.

On parle d'une partie de quatre coins entre la Russie, la Turquie,
l'Angleterre et la France; on devine quel sera le rle de l'Autriche.

       *       *       *       *       *

Nos ministres sont trs-embarrasss, relativement  l'Angleterre.

       *       *       *       *       *

Le Grand Turc s'amuse  fumer en chantant:

    Tu ne l'auras pas,
        Nicolas.

       *       *       *       *       *

On trouve que M. de Martignac a dj un air bien dplorable.

       *       *       *       *       *

Mahmoud maigrit, on ne lui voit plus que les os, il voudrait bien
reprendre sa Grce.

       *       *       *       *       *

M. de Martignac a t vaincu par un habile adversaire, c'est Constant.


Samedi, 24 mai 1828.

COUP DE CISEAUX.

C'est par respect, sans doute, pour l'loquence parlementaire que les
comdiens franais suppriment maintenant, dans _les Deux cousines_, une
partie de la scne o, Laure conseillant  sa mre de quitter l'tat de
marchande, madame Dupr lui rpond:

                                Donner cong
    Ds aujourd'hui! pendant l'absence de ton pre!...
    Cela ne se peut pas, vois-tu? c'est une affaire...
    _Beaucoup trop consquente_, et vraiment je craindrais...

    LAURE (_ part_).

    Consquente! Ah! grand Dieu!

            (_S'approchant de sa mre._)

                                    Cela n'est pas ranais,
    Ma mre, dites donc une affaire importante.

A la bonne heure! mais on prtend que madame Dupr va poursuivre
l'honorable membre en restitution.

MOEURS DU TEMPS.

SOCIT ACTUELLE DE LA COUR.

.... Tout est grave aux Tuileries en prsence des vertus qui en ferment
l'accs  la frivolit. Cinq ou six dames, douze  quinze ducs, se font
remarquer dans le salon. Les convenances n'y permettent pas les
entretiens dont la politique serait l'objet. On n'y traite pas de
questions scientifiques; la littrature ne leur est gure prfre. Des
paroles affectueuses, quelques compliments, des anecdotes qu'amne
naturellement le spectacle d'une ville telle que Paris, conduisent cette
imposante assemble jusqu'au moment o l'horloge donne le signal du
dpart en sonnant onze heures.

Au milieu de cette pice, le roi joue au whist. Sa vieillesse ne lui a
fait perdre ni cette politesse exquise que la cour admira toujours en
lui, ni ce caractre aimable et facile, qui lui a conserv les mmes
liaisons dans les diffrentes vicissitudes d'une vie fort agite.

Semblable  la duchesse de Bourgogne, qui aimait  bannir de la cour du
grand roi le srieux que les querelles dogmatiques y rpandaient, la
smillante duchesse de Berry voudrait communiquer un peu de sa gat 
cette runion parfois monotone.

Cette petite socit qui se runit chaque soir chez le roi, et lui
offre l'lite de la fidlit, compose maintenant la cour. Toute la
noblesse franaise brillait autrefois  Versailles; mais les motifs de
radiation sous le Directoire, mais la soumission au Consulat, mais
l'encens prodigu au chef de l'Empire, n'ont laiss qu' un trs-petit
nombre de persvrants dans la carrire de la lgitimit, le droit
d'approcher journellement de Charles X.

Un publiciste anglais attribue la solitude du palais des Tuileries  la
profonde pit des membres actuels de la famille royale. Telle est,
d'aprs ses observations, la cause qui a communiqu tant de gravit au
plus auguste des cercles. Les plus nombreuses runions se composent 
peine d'une vingtaine d'individus, presque tous attachs par des
bienfaits  la famille royale.

Parmi les femmes qui ont l'honneur d'tre invites, trois ou quatre
fois la semaine, au jeu du roi, quelques-unes se plaignent en rentrant
chez elles de l'ennui qu'on prouve au chteau; mais qu'elles
rflchissent, comme le dit trs-bien la _Revue britannique_,  ce que
deviendraient leurs propres salons, si les conversations y taient
circonscrites dans le cercle de la chasse et des petites chances d'une
partie de cartes. Madame la duchesse d'Angoulme est la seule personne
qui, de temps en temps, parle de politique. Comme elle lit les discours
prononcs dans la Chambre des pairs, elle demande quelquefois  une des
personnes prsentes son avis sur tels ou tels discours de pairs
libraux. Par une basse condescendance pour les opinions qu'on lui
suppose, on se plat  lui rpondre: _Le discours est mauvais_; cette
princesse ne se montre pas sensible  ce genre de flatterie, elle rpond
assez ordinairement: _Vous vous trompez, Monsieur, le discours est
trs-bon_.

Aux Tuileries, comme dans toutes les cours, ceux qui pensent le moins
bien, ou qui affectent de penser le plus mal, sont les courtisans. Il
n'y a que l'humeur facile et la bonne grce de Charles X qui puissent
temprer un peu la gravit de ces cercles.

On ne s'adressait point  Napolon sans l'appeler _Votre Majest_;
Louis XVIII pensa que cette qualification avait t profane:
l'tiquette prescrivit ds lors de parler au roi  la troisime
personne. Cet usage s'est maintenu sous son successeur; et, pour
rpondre  Charles X, on s'exprime ainsi: _Le roi me faisait l'honneur
de me dire_, etc.


COUPS DE LANCETTE.

On trouve que M. de Martignac est bien sujet  caution.

       *       *       *       *       *

Nicolas veut prouver qu'un petit Russe vaut bien un grand Turc.

       *       *       *       *       *

Les odalisques ont promis de n'avoir pas peur des Cosaques.

       *       *       *       *       *

EXTRAIT DE LA SANCE D'HIER.--_M. de Laboulaye_: Messieurs, les bonnes
lois restent et les mauvais ministres passent.

_Voix  gauche_: Les mauvais ministres ne passent dj pas si vite.

       *       *       *       *       *

M. de Martignac veut qu' l'avenir les gens de lettres soient des
moutons; il n'aime que les pigrammes d'agneau.

       *       *       *       *       *

Les ministres ne sont pas comme les jours, ils se suivent et se
ressemblent.

       *       *       *       *       *

M. de Peyronnet va faire, enfin, connaissance avec la justice[8].

       *       *       *       *       *

Dans la dernire dition d'Horace, imprime  Constantinople, on a
supprim l'ode:

    O rus, quando te aspiciam...

       *       *       *       *       *

Sminaire vient de _semen_; cela signifie mauvaise graine.

       *       *       *       *       *

Une foule d'vques arrivent depuis quelques jours par le chemin de la
rvolte.

       *       *       *       *       *

La congrgation est furieuse depuis qu'un auguste personnage a dit: Mes
amis, plus de jsuites.

       *       *       *       *       *

Le marchal S.... commence  juger prudent de souffler son cierge.

       *       *       *       *       *

Les vques jouent gros jeu; ils pourraient bien perdre leurs bnfices.


Samedi, 14 juin 1828.

        CHRONIQUE DE L'AN......

    Or, mes amis, oyez tous mon histoire:
    Plus ne dirai les gestes surprenants
    Des paladins, fils chris de la gloire,
    Des damoisels, modles des amants;
    Mais vous ferai le narr vritable
    D'un fabliau, sur un cas trop fameux!...
    Aucuns auteurs le disent dplorable,
    Et suis tent de l'appeler comme eux,
    En un jardin de superbe apparence,
    Il paratrait qu'on avait transplant
    Deux arbrisseaux que l'on appelle en France,
    L'un _Industrie_, et l'autre _Libert_!
    Ils grandissaient  l'abri de l'orage,
    Poussant dj des rejets vigoureux.
    Et protgeant d'un fraternel ombrage
    Les arts, le trne, et la lyre et ses jeux.
    C'tait fort bien, mais comme la nature,
    A dit quelqu'un, a besoin de culture,
    Pour bien soigner l'arbre  la noble fleur
    On s'avisa d'appeler un seigneur.

    Or, ce seigneur, nous dit une vieille chronique,
    Mauvais gardien et d'humeur despotique,
    Point ne sarcla, n'arrosa, n'monda;
    A droite,  gauche, en brutal il coupa;
    Peu de rameaux aux arbres il laissa;
    Encor, dit-on, qu'aux feuilles plissantes
    Dont il parait leurs troncs dshonors,
    Il attacha des btes malfaisantes
    Qui les peraient de leurs dards acrs.
    Ces btes-l, je crois qu'en son vieux style,
    Mon crivain les appelle censeurs.
    Ce sont, dit-il, animaux destructeurs;
    Race mchante, illgale et servile;
    Noirs vermisseaux, de venin saturs,
    Ns de la boue et de boue entours,
    Monstres rongeant tout ce qui porte trace
    De vrit, d'lgance, de grce,
    Et salissant de leur poison impur
    Ce que leur dent rencontre de trop dur.

    Qu'arriva-t-il? L'homme aux mchantes btes
    Fut renvoy, mais renvoy trop tard.
    Un autre vint aussitt son dpart,
    Ayant en main des armes toutes prtes
    Et promettant... Las! il ne donna rien;
    Si n'est pourtant un fameux protocole
    Qu'on applaudit et qu'on crut sur parole:
    Tant son auteur avait l'air bon chrtien.
    Mes chers amis, disait-il, l'me mue,
    Plus n'ayez peur pour vos arbres chris:
    J'en prendrai soin: je vois ce qui les tue,
    Ce sont ces vers... Race affreuse, pris!
    Ne faut-il pas qu' la fin tu recueilles
    Le juste prix de tes noirs attentats...
    Mort aux censeurs!... Il dit, tend le bras,
    Frappe un grand coup... Mais qu'advint-il?... Hlas!
    Avec les vers il fit tomber les feuilles!


COUPS DE LANCETTE.

Les ministres se plaignent de la Chambre; ils eussent prfr des
injures  de mauvais traitements.

       *       *       *       *       *

Quoi qu'en ait dit avant-hier M. de Vaulchier, il vaut encore mieux
mettre des effets au Mont-de-Pit qu' la poste.


Mardi, 22 juillet 1828.

FIGARO SANS LANCETTE.

On ne l'a pas dsarm...

Mais, en vrit, je vous le demande, est-il bien gnreux  lui de
piquer de pauvres diables qui sont par terre?

Vous croyez donc que les mchants, les intrigants, les insolents et tant
de sottes gens sur lesquels vous frappez si fort, sont guris du besoin
de faire le mal, de la soif de l'ambition, de la mauvaise habitude
d'insulter  ce qu'ils ne peuvent dtruire?

Eh! non, mille fois non. Je crois mon pays tout aussi peupl de sots et
d'hommes  conscience lastique qu'il l'tait nagure; mais quand ces
derniers ne trouvent pas chaland pour leur marchandise, et que les
autres n'ont plus l'espoir d'tre estims au-dessus de leur propre
valeur, c'est--dire quand tout ce qu'il y a de bas, de vil et de nul
est  peu prs rduit  rien, _Figaro_, qui se sent du courage, mais non
pas un mauvais coeur, fait rentrer sa lancette dans sa bourse de
vtrinaire, en attendant le jour o ses victimes relveront la tte
comme pour lui demander encore quelque piqre.

Et voil _Figaro_ qui va cesser d'tre piquant.

Vous pourriez trouver le jeu de mots joli, s'il venait de vous; mais,
moi, je vous le donne pour dtestable. J'aurais voulu trouver quelque
autre expression qui rendt mieux votre pense, afin de vous priver du
calembour: il est fait; pardonnez-le-moi, et je poursuis.

Quand nous tions sans cesse en butte aux petites vengeances d'une
administration ridiculement tyrannique, il y avait peut-tre quelque peu
d'honneur  frapper les vainqueurs avec les chanes qu'ils nous
donnaient eux-mmes; peut-tre n'tait-il pas non plus trop indigne d'un
caractre estimable de faire mourir la censure du mpris que, grce 
nous, elle s'inspirait  elle-mme. Mais o est cette dplorable
administration? De combien il faudrait regarder au-dessous de soi pour
apercevoir ce qui reste de cette censure! Il est beau de se mesurer
contre des forces suprieures, il est honorable mme d'tre vaincu aprs
une rsistance vigoureuse; mais  quoi bon de combattre des moulins 
vent au repos! Le hros de la Manche attendait que les ailes tournassent
afin de les pourfendre.

Ainsi, c'est chose convenue, nous vous laisserons en repos, pauvres
diables encore tout saignants des blessures que vous vous attirtes! Et,
tournant nos regards vers les thtres qui tombent, vers la littrature
qui languit, nous ne piquerons plus que pour exciter de jeunes talents 
entrer dans la bonne route, que pour faire sortir de leur long sommeil
des auteurs endormis sur leurs lauriers.

Mais vous, que votre dfaite met  l'abri de nos coups, songez que nous
ne laisserons pas rouiller l'arme qui vous effraya tant de fois; c'est
frachement aiguise que nous la remettons en poche. Mais _Figaro_,
toujours fidle  sa mission, veillera sur vos faits et gestes, et
souvenez-vous qu'il est prt  se remettre seul en campagne ds qu'il
vous reverra, en tte de nouvelles troupes, prts  faire le sige de
nos liberts.

_Figaro_, bon ennemi, pargne le sot ou le mchant  terre, le mprise 
genoux, mais, debout, le frappe toujours.

       *       *       *       *       *

Pendant quelques semaines, en effet, _Figaro_ s'abstient. Le ministre
Martignac donnait alors des esprances. Mais bientt les illusions
s'vanouissent, et le barbier reprend sa lancette plus acre que
jamais.


Vendredi, 1er aot 1828.

FIGARO A SES LECTEURS.

Trois jours aprs leur mort, les jsuites ressusciteront en la personne
d'Escobar-Portalis. Qui croirait qu'en termes de droit six mois
signifient quinze jours, et que ce seul dlai soit accord aux journaux
pour fournir le cautionnement? C'est cependant ce qui rsulte d'une
ordonnance insre avant-hier dans le _Bulletin des Lois_ et hier dans
la partie officielle du _Moniteur_. _Figaro_ pourrait demander  la
justice justice de la justice de M. le ministre de la justice:
peut-tre, ayant mille fois raison, ne lui donnerait-on pas cent fois
tort; il prfre, et tous seront, je crois, de son avis, remplir les
formalits dans l'espace de temps dvolu. Bien que le domaine de la
politique lui soit dsormais ouvert, il se bornera  graviter tant bien
que mal dans son ancienne sphre, il ne changera rien  son format et
aux conditions de la souscription.


Vendredi, 8 aot 1828.

LE CAUTIONNEMENT VERS.

LE COMTE, FIGARO.

_Le comte._ Tu as l'air soucieux, _Figaro_?

_Figaro._ J'ai sujet de l'tre; lisez.

(_Le comte lit._)

CERTIFICAT DE CAUTIONNEMENT DE JOURNAL

Je, soussign, matre des requtes, directeur du contentieux des
finances, remplissant les fonctions d'agent judiciaire du trsor royal,
certifie que les propritaires du journal intitul: _Figaro_, publi 
Paris, ont fourni dans mes mains, et en excution de l'article 2 de la
loi du 18 juillet 1828, un cautionnement de six mille francs de rente
trois pour cent, inscrite au Grand-Livre de la dette publique.

En foi de quoi j'ai dlivr le prsent certificat.

Paris, le sept aot 1828.

_Sign_: DELAIRE.

Eh bien! _Figaro_, bnis donc la providence ministrielle: un champ plus
vaste se droule devant tes pas; tu peux marcher dans ta force et dans
ta libert!

--Ma foi, Monseigneur, je ne dois pas tre fier d'une patente de bavard
politique qu'on me force d'acheter le pistolet sur la gorge.

--C'est un passeport pour aller  la fortune.

--Je n'aime pas qu'on vide mon escarcelle sous prtexte qu'elle n'est
pas assez pleine. Plaisante spculation que celle qui commence par me
dvaliser pour m'enrichir!

--Plains-toi, je te conseille; te voil arriv de plein saut 
l'mancipation de l'homme fait.

--Je n'avais pas besoin de permission pour m'manciper.

--On t'ouvre le monde pensant.

--C'est pour tuer la plaisanterie qu'on a largi la politique. La
plaisanterie est une balle lastique qui rebondit sur toutes les
intelligences; la politique spculative, une nue qui passe au-dessus de
bien des ttes.

--Tu n'es jamais content. Tu criais que tu tais  l'troit...

--Maintenant, je suis trop au large. Je veux un habit  ma taille. Le
premier me blessait, celui-ci m'embarrasse; l'un m'tait tout mouvement,
l'autre est capable de me faire tomber  chaque pas. Je suis forc de
faire la dpense du costume: mais du diable si je le mets.

--Te voil donc tran  la remorque du sicle, toi qui ne cessais de
crier: En avant!

--Sans doute, mais chacun  son poste. Pendant que les gros faiseurs,
les aristocrates du journalisme, s'amuseront royalement  courre le
cerf, j'attendrai les livres au trbuchet: cela convient mieux  ma
paresse et  mon gnie.

--Mais, sot que tu es, on t'a dlivr ton port d'armes; il faut en user.

--C'est parce qu'on m'y invite que je m'y refuse; je crains les
ministres, mme quand ils nous font des prsents.

--O vois-tu le pige?

--Dans la livre de penseur que l'on me jette. C'est un guet-apens!
J'amusais; on veut me rendre ennuyeux. On me fait la courte chelle pour
que je sorte de mon pidestal. Le mauvais plaisant fait plus de
blessures mortelles que le grave dissertateur. On ne veut que
m'interdire cauteleusement la verve du premier rle, en m'offrant la
gloire du second. C'est une dfense indirecte, une flatterie jsuitique
pour me donner de l'amour-propre et changer mon allure d'tourdi en
manire de pdagogue. On veut discrditer la malice en permettant le
gnie.

--_Figaro_ faire fi du gnie! Voil du neuf! c'est battre sa nourrice et
renier son pre!

--Eh! mon Dieu, j'ai de l'amour-propre! Cela n'est pas permis  tout le
monde: d'accord; mais j'ai aussi du bon sens: la main habitue 
effleurer l'piderme avec la lancette sera gauche pour manier la massue.
Je piquais, j'estropierai: c'est ce qu'on demande; on veut que j'assomme
l'abonn au lieu de lui donner le spectacle de l'acuponcture
ministrielle.

--Que feras-tu donc?

--Ce que j'ai dj fait. Je reste au poste que l'on me veut faire
dserter, sous prtexte de paix gnrale, et de l je continue la guerre
 coups d'pingle contre ceux qui ne m'ont permis de les peindre  la
tribune que pour que je ne fisse pas leur caricature en robe de chambre.

--Mais tu es un tre inexplicable: on te ferme les portes du salon, tu
les brises; on te les ouvre, tu recules.

--Je prfre l'escalier drob. J'aime la libert, mais en contrebande;
j'ai droit  la rcolte, mais je veux lui conserver l'apparence du fruit
dfendu. Je suis fils d've.

--Et le plus obstin de tous.

--Je puis moissonner dans le ridicule, et vous voulez que j'aille glaner
dans les turpitudes!

--Ainsi, tu ddaignes les hautes destines auxquelles tu pouvais
atteindre?

--Je persiste  croire qu'on veut dcrditer la plaisanterie, tuer
l'pigramme: je veux les faire fleurir l'une et l'autre, en dpit de
tout; et,  ce propos, sachez que Bazile m'a rvl le secret de la
confession. Ma mre lui a dit: Ah! qu'on a mal fait de ne pas dfendre
l'infidlit sous peine de mort; ce serait alors la plus douce chose du
monde.


PIGRAMME SUR LES JSUITES.

A L'OCCASION DE L'ORDONNANCE QUI LEUR PRESCRIT UNIQUEMENT DE DCLARER
QU'ILS N'APPARTIENNENT A AUCUNE SOCIT POSSIBLE EN FRANCE.

          Les descendants de Loyola,
    A Rome, contre nous avaient port leurs plaintes.
    Un saint homme d'abord est touch de leurs craintes,
    Mais bientt  leurs cris sa voix met le hol:
     --Quoi! leur dit-il, vous fuyez les poursuites
    De ces Franais qu'un mot flchirait aisment!
    Lches!... vous reculez devant un faux serment?
          Vous n'tes point de vrais jsuites.


COUP DE LANCETTE.

M. de Martignac avait promis de semer de fleurs le chemin des gens de
lettres, il s'est content de donner une girofle  cinq feuilles.


       LA FEUILLE MORTE.

    De ta presse dmanche,
    Pauvre feuille dtache,
    O vas-tu?--Je n'en sais rien.
    L'ordonnance paternelle
    A bris la loi cruelle
    Qui me servait de soutien.
    Mon grant, qui perd haleine,
    Sans espoir en son placet,
    Depuis ce jour me promne,
    De la police au domaine,
    Et du trsor au parquet.
    Je vais o vont en silence
    La _Gazette_ de Franchet,
    Les couplets d'une excellence
    Et les feuilles du budget.


TABLETTES D'UN FLANEUR.

En vertu de quelle loi les apothicaires aveuglent-ils les passants au
moyen de leurs verres de couleurs?

La police, qui veille  ce que les marchands n'encombrent pas la voie
publique, ne pourrait-elle leur dfendre de gner la circulation par des
tentes trop basses?

L'administration des contributions indirectes ne peut-elle se dispenser
de faire vendre son tabac par des piciers, et d'obliger les honntes
gens, priseurs ou fumeurs,  lutter priodiquement contre les
cuisinires et les paquets de chandelles?

On demande si les gardiens du jardin des Tuileries sont des militaires
en livre ou des valets en uniforme.

            PIGRAMMES.

        Comme un hros, le mouchard a ses gloires.
        Monsieur Vidocq, de lui-mme content,
          Ose publier ses mmoires.
    Franchet et Delavau n'en feraient pas autant.

       *       *       *       *       *

      Dites-nous donc, chevaliers d'industrie,
    Qui marchez le front haut, plus fier que le sultan,
    Combien fait-on d'honneur, de talent, de gnie,
          Avec une aune de ruban?

       *       *       *       *       *

        Malgr les feux de la saison,
    A l'Ambigu, qui ne rcolte gure,
    Nous promettons une heureuse moisson:
    L'herbe, dj, pousse dans son parterre.

COUPS DE LANCETTE.

Un pote de circonstance a compos des couplets en l'honneur du
ministre sur l'air des _Trembleurs_.

       *       *       *       *       *

Vous avez fait beaucoup de mal dans un dpartement, monsieur le prfet,
eh bien! allez dans un autre. C'est agrable pour l'autre.


       ADIEUX AUX JSUITES.

    Colporteurs de faux _oremus_,
    Martyrs au nez croche ou camus,
    Vos soupirs, vos _clamabimus_
    Et le fameux _non possumus_,
    Qu'on traduit par _non volumus_,
    Ne nous ont pas beaucoup mus.
    Quand vous nous dites: _eximus_,
    Nous rpondons: _exaudimus_.
    C'est de l'ex _fulgure fumus_
    _Moritur ridiculus mus_.

       *       *       *       *       *

La Restauration, qui avait pris  tche de faire la popularit de tous
ses adversaires, n'avait garde d'oublier Branger. Les prcdents procs
du chansonnier avaient t autant de triomphes pour l'opposition; peu
importe, on lui en intenta un nouveau. Et pourquoi? Pour la chanson de
_l'Ange gardien_. Toute la culpabilit reposait sur une interprtation.
Il est vrai qu'on lui reprochait aussi _le Sacre de Charles le Simple_,
_les Infiniment petits_ et _la Grontocratie_.

M. de Champanhet, avocat du roi, pronona le rquisitoire.

En dpit de la courageuse loquence de son dfenseur, Me Barthe,
Branger fut condamn  neuf mois de prison et  dix mille francs
d'amende.

Cette condamnation si svre ne satisfit pas pourtant le parti
ultra-monarchique, qu'indignaient les ovations dont le pote tait
l'objet. Des souscriptions s'organisaient au grand jour pour payer les
dix mille francs.

Quelle folie! avait dit un grand seigneur, un petit cu d'amende et
vingt ans de basse-fosse: voil comment on devait punir ce rimailleur.


Jeudi, 11 dcembre 1828.

BRANGER CONDAMN.

La scne est dans un caf.

L'EX-VIDAME DE MONTMORILLON.

J'en arrive, mon cher ami, le flon sera puni.

L'EX-BAILLI D'PE DE TOULOUSE.

Bah! ils ont os? c'est, ma foi, bien heureux! Je croyais la
magistrature corrompue par le ministre. Il parat....

LE VIDAME.

Les bonnes doctrines reprennent leur empire; les journaux officiels
crient contre le citoyen Marchais, secrtaire du club, dont les faits
ont renvers notre pauvre Villle; nos meilleurs prfets restent, et le
jacobin de Branger est condamn.

LE BAILLI.

A la bonne heure donc! Le ciel nous devait cette joie... Garon! du
caf... Et  quoi l'ont-ils condamn? A rien, je parie; ils sont si
mous. Ils ont peur des journaux.

LE VIDAME.

Ils n'ont pas voulu encourir le blme des honntes gens, et Branger en
a pour neuf mois.

LE BAILLI.

Neuf mois de prison! quel bonheur! Garon! un verre d'eau-de-vie... De
l'amende, point?

LE VIDAME.

Si fait: _dix mille francs_.

LE BAILLI.

Pas plus? Ce n'est gure, vraiment. Le comit directeur va payer a tout
de suite. J'aurais voulu qu'on le condamnt  dix millions; a aurait
fait un fonds pour l'indemnit du clerg: mon frre a gros  y prtendre
pour son abbaye de Fourmontiers. Ce cher abb, il est bien malheureux!
Je suis sr qu'il n'a pas, avec sa place  la cour, ses brochures et son
canonicat, quinze mille huit cents livres par an.

LE VIDAME.

Patience, mon ami, le temps fera justice de toutes ces _infmies_.

LE BAILLI.

Ah , vous tiez donc au tribunal?

LE VIDAME.

Certainement, j'avais un billet parce que, voyez-vous, on donne des
billets pour la police correctionnelle, comme pour le spectacle de la
cour et pour la messe du chteau. Un de mes amis avait eu un
laisser-passer du parquet par son cousin, qui est alli par les femmes
au pre Chonchon.

Il y avait foule, mon cher. A huit heures, toutes les places taient
prises, et je n'ai pu entrer que parce que je connais un gendarme, fils
d'un de mes anciens vassaux, et que j'ai trouv par hasard chez Franchet
la veille des affaires de la rue Saint-Denis. Il m'a fait asseoir  ct
d'une dame librale, espce de femme de sans-culotte; fort jolie, ma
foi, mise comme une duchesse, mais qui m'a indign pendant neuf heures
d'horloge par des propos d'une atrocit rvoltante.

LE BAILLI.

Et quelle espce de monde y avait-il?

LE VIDAME.

Que sais-je? Des gens de rien; des libraux de toutes les nuances:
chartistes, orlanistes, bonapartistes, rpublicains. Je suis bien sr
que j'tais le seul miguliste. Ah! si fait, il y en avait un autre, et
qui parle _jliment_, sur ma parole!

LE BAILLI.

Avez-vous reconnu quelques-uns de ces damns de libraux?

LE VIDAME.

Par exemple! est-ce que je connais ces gens-l? La dame ma voisine les a
nomms, et je crois qu'elle a dsign le chef des jacobins, Laffitte.
C'est l'ami, le patron, l'hte de Branger!..... Aprs lui, elle a dit:
Sebastiani, Manuel...

LE BAILLI.

Manuel! L'enfer tait donc de la partie?--Vous avez vu Branger?

LE VIDAME.

Parbleu! Il est arriv  neuf heures environ, suivi d'un avocat au
parlement... je veux dire  la cour royale, je m'y trompe toujours.
Quand il est entr, tout le monde s'est lev, except moi, bien entendu.
Il s'est assis au banc des avocats, tous prs de moi, le sclrat! Il a
la figure bien trompeuse. Imaginez-vous que cet enrag a l'air d'un
trs-honnte homme; son regard, que je croyais froce, est doux; ses
yeux, faibles et assez spirituels, sont cachs derrire de larges verres
de lunettes; il est tout  fait chauve; son sourire n'a pas cette
grimace diabolique que je lui supposais. J'ai cherch dans son
accoutrement quelque chose qui me dnont le mauvais sujet; eh bien,
mon ami, rien du tout: il est mis comme vous et moi quand nous allons
dner  Ville-d'Avray ou dans la rue de Monsieur.

LE BAILLI.

Et quelle contenance avait-il?

LE VIDAME.

Il riait dcemment en parlant  ses amis; c'est pour tout dire un
criminel d'assez bonne compagnie. A onze heures, Messieurs sont venus en
robe, et l'audience a t ouverte. M. Champanhet, avocat du Roi, a pris
alors la parole. Je me rappelle heureusement trs-bien l'loquence de M.
Champanhet, et je m'en vais vous l'analyser. D'abord, il a commenc par
faire l'loge de M. de Marchangy, qui fit, il y a sept ans, de si belles
phrases contre Branger. Cet exorde m'a vivement touch, et il m'a paru
trs-adroit. C'tait justement comme si l'orateur avait dit: Marchangy
l'illustre, le grand Marchangy, interprtait et faisait condamner le
chansonnier. J'interprterai aussi et j'espre faire condamner le
chansonnier. Ensuite, M. Champanhet a lu des chansons que je n'tais pas
fch d'entendre, car je n'ai pas pu me les procurer: Beaudoin les vend
si cher! Bref, les horribles chansons m'ont fort amus. L'avocat du Roi
en a fait ressortir toute la monstruosit avec un rare talent. Pour _le
Sacre de Charles le Simple_, par exemple, il a dit une chose infiniment
ingnieuse; la voici  peu prs: Comme l'histoire est muette sur le
couronnement de Charles III, c'est un dlit de faire une chanson  ce
sujet, et c'est videmment une fiction coupable de rechercher dans nos
annales le souvenir d'un roi faible et malheureux. Quand l'avocat a eu
foudroy le sacre, il est pass  la _Grontocratie_, et l j'ai t
trs-satisfait. L'insolent libelliste, dont les posies sont laides,
comme l'a dclar l'orateur, a os dans cette chanson dire que tout
n'est pas bien en France maintenant, et que nous autres gens
d'autrefois, nous sommes trop vieux pour gouverner une nation jeune.
J'ai trouv que le discours de Me Barthe tait d'une platitude
insupportable; les jacobins l'ont trouv trs-beau; on a applaudi; mais,
mon cher, c'est une piti que de l'loquence de cette sorte. Ce n'est
pas que Barthe manque absolument de talent, mais sa cause tait si
mauvaise! Les juges le lui ont fait bien voir; c'tait une chose si
simple et qui souffrait si peu de difficult, qu'aprs une grande heure
de dlibration, ils ont condamn, comme je vous ai dit, Branger 
l'amende,  la prison. Il n'a pas paru triste du tout de cette
fltrissure.

LE BAILLI.

Une chose que j'eusse voulue, c'est que la cour et condamn Branger 
ne plus faire de chansons sous peine de la Bastille.

LE VIDAME.

Mais la Bastille...

LE BAILLI.

C'est parbleu vrai, ils nous l'ont abattue. Eh bien, sous peine d'tre
enferm dans un couvent.

LE VIDAME.

On ne le peut plus; car, si la chose et t possible, ce pauvre M.
Contrafatto y aurait t conduit sans doute. Il n'y a plus de lettres de
cachet; il y a la prison pour Branger, Cauchois-Lemaire et les autres.

LE BAILLI.

Pourvu que le rimeur n'obtienne pas l'incarcration dans une maison de
sant.

LE VIDAME.

Il n'y a pas de danger; Tivoli n'est que pour M. de Martainville.

COUP DE LANCETTE.

_La prison_, c'est le refrain que le ministre public ajoute  toutes
les chansons de Branger.


Dimanche, 28 dcembre 1828.

SOUSCRIPTION BRANGER.

Branger vient d'tre crou  la Force. Si tous les admirateurs de son
gnie, tous les apprciateurs de son caractre pouvaient se partager la
dure de sa peine, sa captivit ne serait pas longue; puisqu'il n'en
peut tre ainsi, que du moins il soit permis de donner  ce pote
national et populaire une preuve de l'amiti qu'on lui porte. Le public
aimait  se persuader que ce n'tait pas sur la modique fortune du
chansonnier que pesait cette norme condamnation pcuniaire de dix mille
francs, si nouvelle dans les fastes judiciaires et si peu d'accord avec
nos moeurs. Cette illusion doit cesser. Branger n'a jamais consenti 
ce qu'un libraire, en se rendant responsable de ses oeuvres, acqut le
droit d'en permettre ou d'en empcher la publication. Cette
circonstance, dj rvle dans le dbat, se trouve pleinement
confirme; il faut donc pourvoir au paiement de cette amende. Qui ne
sera heureux de concourir  une souscription dont le but est de
conserver  notre pote la modeste indpendance acquise par ses travaux.

On ne doit pas se mprendre sur le caractre de cette souscription: elle
n'est point une protestation contre le jugement; non qu'on puisse
contester au public le droit de s'lever contre des jugements qu'il
n'approuve pas, mais il ne convient pas aux amis de Branger de faire ce
que Branger n'a pas fait lui-mme; ils doivent se rsigner comme lui.
L'acte auquel nous proposons au public de s'associer est un tmoignage
d'intrt  l'homme, un hommage au pote que nous n'avons pu lire sans
l'aimer. Notre appel sera entendu de toutes les classes de la socit,
et surtout de celle pour laquelle Branger a toujours prouv une si
vive sympathie, et dont il a si bien chant les travaux, les peines et
les sentiments patriotiques.

Les souscriptions seront reues au bureau de ce journal, et le montant
sera vers chez M. J. Laffitte et chez M. Brard, membres de la Chambre
des dputs, chargs de les remettre  destination.


        TRENNES DE NICOLAS.

        Nicolas fait la guerre en conscience,
          Il voudrait, pour son jour de l'an,
    Prendre Constantinople en dpit du sultan.
    Il fera bien, d'abord, de prendre... patience.

COUPS DE LANCETTE.

M. Cousin disait dans une de ses dernires leons:

--_Les trois quarts des choses que je dis sont absurdes._

Beaucoup de gens partagent l'opinion de M. Cousin pour l'autre quart.

       *       *       *       *       *

Tant que la France aura son budget et ses jsuites, ce sera perdre son
temps que de lui souhaiter une bonne anne.




1829


L'anne 1829 s'ouvrait sous les plus favorables auspices. Le calme
succdait, dans les esprits,  l'agitation; les classes moyennes, avides
de repos, accueillaient avec confiance la perspective d'une situation
exempte des inquitudes qui troublaient, depuis trois ans, la scurit
de leurs intrts moraux ou le dveloppement de leurs intrts
matriels; les membres de l'opposition eux-mmes, pris dans leur
gnralit, tendaient  se rapprocher de la royaut lgitime[9].

C'est un moment unique dans l'histoire de la Restauration; les passions
se taisent, les rancunes semblent oublies: c'est comme une amnistie
vraie et gnrale.

Cette situation, on la devait au ministre Martignac,  ses efforts, 
ses dclarations, aux gages qu'il venait de donner, aux garanties
consenties pour l'avenir. On lui tenait compte de la sincrit des
lections, de la libert de la presse.

L'horizon politique se dorait des plus dcevantes esprances. Mais ce
fut une courte trve. Charles X supportait avec impatience le cabinet
Martignac; il disait volontiers  ses favoris que de tels ministres
compromettaient la dignit de la couronne. Bientt, il voulut les
contraindre  revenir sur toutes les concessions,  retirer une  une
les garanties donnes. Ainsi il dpopularisa un ministre populaire,
ainsi il lui enleva la majorit  la Chambre. Dj cependant il avait
d'autres projets, il songeait  d'autres hommes. Les ministres le
comprenaient. Nous ne sommes, disaient-ils, qu'un cabinet de
transition. Ils savaient bien le nom des hommes sur lesquels le roi
avait jet les yeux. Ils devaient tre le trait d'union entre le
ministre _dplorable_ et le ministre _incroyable_.

Le ministre incroyable devait tre prsid par M. de Polignac. C'est au
descendant de la favorite de Marie-Antoinette que Charles X allait
confier la destine de la royaut lgitime. Ce choix, connu dans le
public, soulevait l'opinion, ce nom de Polignac semblait gros de
catastrophes. Aussi, jusqu'au jour o le cabinet incroyable sera
officiellement constitu, allons-nous voir le _Figaro_ attaquer de
toutes les forces de son esprit l'homme et ses tendances.


1er janvier 1829.

LES VOEUX.

..... Pourquoi donc te faire des voeux  toi-mme, Figaro? le monde,
plus que jamais, n'est-il pas de ton domaine exclusif; plus que jamais,
n'est-il pas rempli de charlatans? regarde! Les charlatans tout partout,
 la tribune, au barreau, au thtre;  la Sorbonne, surtout: les uns
vendent de la constitution, les autres du despotisme; celui-ci de la
modration, celui-l du matrialisme; son voisin, de la philosophie et
de l'clectisme.

Cependant, voil mes souhaits de bonne anne:

Qu'il y ait toujours en France un Opra, des fermiers de jeu, des
faiseurs de vers, des matres de philosophie et de mchants comdiens;

Que M. Sosthne se maintienne aux Beaux-Arts; M. de Vaulchier, aux
Douanes; M. Marcassus de Puymaurin,  la Monnaie; M. Amy, au Conseil
d'Etat;

Qu'il se trouve toujours en France quelques milliers de bonnes mes bien
patientes et assez peu difficiles pour se contenter chaque jour d'un
journal comme le mien.


        ENQUTE.

    Le ministre du commerce
    Des contes bleus dont il nous berce,
    Pour son honneur, fait grand fracas;
    Mais le crdit public s'altre,
    Et nous faisons fort peu de cas
    Du commerce du ministre.


BIGARRURES.

M. de Pourceaugnac, futur prsident du conseil, est arriv hier soir de
Limoges.

       *       *       *       *       *

Quel moyen va-t-on employer pour gurir les maux de la France? M. de
Villle usait de la saigne, M. de Mart..... penche pour la dite; on
pense que M. de Pourceaugnac sera pour les douches, car il a toujours
peur des apothicaires.


COUPS DE LANCETTE.

Si l'on ajourne indfiniment les Chambres, nos dputs pourront passer
leur temps au jeu de paume.

       *       *       *       *       *

La Congrgation a essay plusieurs fois de faire endosser  M. de
Polignac un habit de ministre, mais M. de Polignac n'a encore pu passer
que la Manche.

       *       *       *       *       *

Il parat qu'un ambassadeur en Angleterre est un homme qui va et
vient[10].

       *       *       *       *       *

Encore une ou deux courses de Douvres  Calais, et M. de Polignac
passera pour le vritable don Quichotte de la Manche.

       *       *       *       *       *

M. de Martignac espre que M. de Polignac le gardera  cause de la
reine.

       *       *       *       *       *

M. de Polignac commence  s'apercevoir que le tlgraphe le fait aller.


Mercredi 21 et jeudi 22 janvier 1829.

MONSIEUR DE POLIGNAC.

C'est le petit bonhomme du baromtre politique: dehors quand il fait
beau, dedans au moment de l'orage;  Londres, quand le pouvoir est tant
soit peu constitutionnel;  Paris, quand la France est menace d'un
envahissement jsuitique. On dirait un aide de camp de Wellington,
traversant la Manche  tous les moments pour porter les ordres du
gnralissime des gouvernements rtrogrades.

Il va, vient, retourne, revient encore, comme ces coureurs d'hritages
qui visitent tous les moribonds dont ils ne sont pas les parents,
attendant que le hasard ou l'importunit leur vaille une succession.
Tout ministre partant semble lui devoir son portefeuille, comme tout
oiseau absent doit son nid au coucou.

Jusqu' prsent, ses voeux et ses courses furent tromps. Des amitis
pressantes, des affections de parti toutes paternelles, ne le purent
lever jusqu'au ministre; cette fois, il parat avoir plus de chances.
On dit que Nos Excellences le rappellent elles-mmes et qu'elles vont se
le donner pour matre. Dieu! que ce sera plaisant! le joli combat! la
drle de lutte! M. de Polignac seul contre la nation! Seul? non pas; il
aura avec lui, comme seconds dans cette passe d'armes, MM. Villle et
Peyronnet; pour hrauts, il aura MM. Portalis et Martignac; car ceux-ci,
ils seront de tout ce qu'on voudra, except d'une administration
librale. Ils avaient la balle assez belle pourtant; mais ils ne l'ont
pas su jouer et l'ont maladroitement lance au ct droit, o M. de
Polignac arrive assez  temps pour la prendre au bond.

M. de Polignac, son nom est dans toutes les bouches depuis trois jours;
il doit se dire, comme le livre de La Fontaine:

    Je suis donc un foudre de guerre!

Que de cris d'alarme parce qu'il monte! Eh! bonnes gens, il n'est pas
encore en haut; et puis on descend si vite sur ce plan inclin, quand on
est pouss par tout un peuple et qu'on ne trouve pour point de
rsistance qu'une coterie hae et mprise.

Les sacristains se rjouissent, on danse au noviciat de la rue de
Svres, les neuvaines se multiplient; n'ayez pas peur. MM. Portalis et
Martignac tomberont, c'est possible, c'est probable; ils pouvaient
devenir populaires, ils ne l'ont pas voulu; mais que M. de Polignac les
remplace, ce n'est pas sr. Que ferait-il l? voyons! Il restituerait
aux jsuites ce qu'ils ont perdu; or, qu'ont perdu les jsuites, sous
les ministres actuels? rien du tout. M. de Portalis les aime trop pour
leur avoir fait la moindre peine, et M. de Martignac aime trop le
ministre pour ne s'tre pas mnag en secret, par des concessions,
l'affection des bons pres. M. de Polignac voudra faire de la politique
de dvote, mais on lui rira au nez. Les Chambres prendront cela comme
une plaisanterie, et la plaisanterie tue; elle a tu M. de Villle, plus
fort que M. de Polignac. C'est une arme redoutable au moins, contre
laquelle il n'y a que la raison; et dites-moi o sera la raison,
c'est--dire la justice, le bon sens constitutionnel, si M. de Polignac
est au ministre.

M. de Polignac n'aime pas la Charte, c'est un got comme un autre. On
peut tre un excellent homme sans aimer la Charte, mais non un ministre
passable dans un pays o elle est la loi d'o toutes les lois dcoulent.
Le prince du pape refusa  la Chambre des pairs de prter serment  la
Charte; il tait bien libre: on ne peut contraindre un fianc, malgr
lui,  jurer fidlit  la femme qu'il dteste; mais alors le fianc
n'pouse pas, et M. de Polignac est pair, et il veut toujours tre
ministre!

Cela ne peut gure s'arranger. Il fera mauvais mnage et ne prendra la
Charte que pour la rpudier. La malheureuse! elle a t assez maltraite
dj par M. Decaze et par M. de Villle; ils lui ont fait toutes sortes
d'avanies, ni plus ni moins que si elle et t roturire. M. de
Polignac ira plus loin encore, il la fera relguer au sceau des titres,
comme le sultan met dans un srail particulier la sultane Valid.

Et vous croyez que cela durera? On l'a dit  M. de Portalis, et il l'a
cru, parce qu'il est facile  tout croire; on l'a dit  M. de Martignac,
qui ne l'a pas cru, lui, parce qu'il est fin; mais il a dur autant que
le ministre Laferronnays, il durera autant que le ministre nouveau.
Dans un ministre en _gnac_, il est lgitime; il y entrera. Qu'est-ce
que cela peut lui faire? Il n'est pas compromis par ses actes; les
prfets sont ceux de M. de Villle, la loi de la presse celle de M. de
Peyronnet, la censure dramatique celle de M. de Corbire; il a fait
quelques promesses, il les expliquera dans le sens du pouvoir absolu;
pas si franchement pourtant qu'il ne les puisse bien retourner aux ides
librales, parce qu'il voudra tre aussi du ministre qui succdera 
celui dont on fait honte d'avance  M. de Polignac.

Le nom du futur ministre froisse l'opinion publique; il est impossible
que M. de Polignac l'ignore. Il a la conscience de cette rpugnance
gnrale; peut-tre n'osera-t-il pas la braver. S'il s'y hasarde, la
guerre sera chaude et courte. Bataille morbleu! bataille! Tant mieux.
Garde  vous, mes amis!... Chargez vos canons; pour moi, mon escopette
est bourre. En ligne! et nous allons bien rire.


COUPS DE LANCETTE.

M. de Polignac vient de faire, dans la Chambre haute, une dclaration
d'amour  la Charte. M. de Polignac est un amant discret; il y avait
plus de quinze ans qu'il tenait sa passion secrte[11].

       *       *       *       *       *

La France espre que ses dputs uniront la force  l'adresse.

       *       *       *       *       *

L'union annonce de M. de Polignac avec la Charte ne passera jamais pour
un mariage d'inclination.


Dimanche, 25 janvier 1829.

GLOSSAIRE POLITIQUE.

_Ordre lgal._--Machine pour enrayer.

_Opinion publique._--Thermomtre.--Nos ministres, depuis quinze ans, y
ont lu tout de travers. Ils ressemblent  des fous qui s'habilleraient
en nankin quand le mercure est _ rivire gele_, et prendraient un
carrick quand il est  _Sngal_.

_Hros._--Ne se dit plus que dans _le Vtran_,  Franconi; chez lord
Wellington et le prince de Hohenlohe.

_Petits sminaires._--coles militaires.

_loge._--Dans la _Gazette_.--Paire de soufflets.

_Mendiant._--Se faire mendiant, c'est s'assurer un logement, du travail
et du pain pour le reste de ses jours.

_Bataille._--Livrer bataille  un voisin, dtruire ses flottes, prendre
ses villes, tout cela prouve qu'on est en pleine paix et que la
meilleure intelligence rgne entre les deux nations.

_Librateur._--Celui qui met une rpublique dans sa poche.

_Usurpateur._--Celui qui met un royaume dans son portefeuille.


COUPS DE LANCETTE.

Toutes les fois que les absolutistes croient pouvoir tuer la Charte, ils
appellent M. de Polig... pour l'administrer.

       *       *       *       *       *

    Quoiqu'en sa faveur la cour penche,
    Il est d'un trop mince acabit;
    Qu'il passe et repasse la Manche,
    Il n'endossera pas l'habit.

       *       *       *       *       *

M. de Polignac va passer avec le paquebot de Londres, un bail de trois,
six ou neuf, pour le dpart ou le retour.


       CHARYBDE ET SCYLLA.

    Nous pourrions bien, chose incroyable,
    Regretter un peu Martignac,
    Si nous tombions, chose effroyable!
    De Martignac en Polignac.


COUPS DE LANCETTE.

M. de Polignac a fait insrer dans plusieurs journaux sa protestation
d'attachement  la Charte.

    Et l'amour vient sans qu'on y pense.

       *       *       *       *       *

On dit que la Chambre va reprendre l'acte d'accusation des anciens
ministres; la France n'a pas attendu si longtemps pour les condamner.

       *       *       *       *       *

M. P... a fait une dclaration d'amour  la Charte; Tarquin, aussi,
assurait Lucrce de son respect avant.........

         J'AI DU BON TABAC.

      Le Trsor a des millions dans ses sacs,
      Et la Rgie encor garde par entreprise
          Le monopole des tabacs.
    Monsieur Roy dit que c'est de bonne prise.

       *       *       *       *       *

M. de Polignac retourne aujourd'hui  Londres.

    Jean s'en alla comme il tait venu.

       *       *       *       *       *

La loi sur le monopole des tabacs blesse tous les droits, quoiqu'elle
ait l'air d'avoir pour elle tous les droits runis.

Mercredi, 18 fvrier 1829.

MONOPOLE DES HARICOTS[12].

On assure que S. Exc. Mgr le ministre des finances doit porter, vers la
fin de ce mois,  la Chambre des dputs un projet de loi sur les
haricots devant tre mis en rgie. Quelqu'un, que nous avons tout lieu
de croire au fait des choses ministrielles, a la bont de nous
communiquer le projet et l'expos des motifs que M. Roy a prpars. Nous
offrons  nos lecteurs ces deux pices, qui deviendront peut-tre
historiques, comme la loi sur le monopole des tabacs, et les bonnes
raisons dont le ministre l'a appuye en la prsentant.

EXPOS DES MOTIFS.

_Messieurs_,

Notre amour pour l'ordre lgal vous est connu: vous savez si nous
voudrions faire quelque chose qui ft une violation des droits communs.
Vous nous rendez la justice de croire  la puret de nos intentions et 
la bienveillance toute particulire que nous portons  la classe
intressante des cultivateurs.

Nous venons cependant vous proposer une mesure exceptionnelle et que
vous qualifieriez peut tre d'attentat  la libert de la culture, si
nous ne prvenions des interprtations fcheuses.

Le besoin excuse bien des choses.

43,000,000 sont un argument, selon nous, sans rplique aux objections
que l'on fait contre le monopole des tabacs; 300,000,000 ne nous
semblent pas moins concluants en faveur du monopole des haricots.
300,000,000! Oui, Messieurs, nous estimons  ce taux le produit de
l'impt dont nous venons vous proposer de frapper le lgume qui nourrit
 lui seul peut-tre un cinquime de la population franaise, et auquel
Soissons ne doit pas moins sa renomme qu' la victoire de Clovis contre
Siagrius,  la dfaite de Charles le Simple et au trop fameux tournoi de
1559. 300,000,000! et nous avons besoin d'augmenter les revenus de
l'Etat.

Cette ncessit vous est dmontre. L'administration est fort coteuse,
quelque zle que nous mettions  rduire les gros traitements. Comment
voulez-vous que nous donnions moins de 15  20,000 fr.  nos employs
suprieurs? Un petit marchand, un industriel, un homme de lettres,
travaillent nuit et jour pour gagner de 5  6,000 fr.; nos chefs de
division travaillent beaucoup moins et gagnent beaucoup plus, c'est dans
l'ordre; l'usage le veut ainsi avec raison. Il faut que nous trouvions
des fonds pour les majorats  faire aux nobles pairs qui rendront des
services  la France: ide lumineuse que nous avons eue et qui et
honor nos prdcesseurs. Il faut que nous puissions trouver de quoi
pensionner les hommes qui ont besoin d'tre aids par le gouvernement,
comme, par exemple, M. le baron Louis... L'impt sur les haricots
pourvoira  tout cela.

Est-il ncessaire que nous vous dmontrions la lgitimit de cet impt?
D'abord il est constitutionnel tout autant que celui des tabacs; ensuite
il rapportera 300 millions, ce qu'il faut surtout ne pas perdre de vue.

Les haricots ne se cultiveraient, dans le systme du projet de loi, que
pour le gouvernement. Un mode de perception de l'impt serait tabli,
et des agents seraient prposs aux recettes et  l'inspection de la
culture. On dira, Messieurs, que cela est impossible; tout est possible
au gnie de la fiscalit.

Une considration vous dcidera, j'espre, et celle-l nous la
rservions pour la dernire, afin de vaincre des rpugnances, si, dans
une assemble aussi sage, aussi minemment claire, il y avait des
hommes assez peu verss dans l'conomie politique pour se refuser  un
projet que nous ne craignons pas d'appeler sublime, bien qu'il soit
notre ouvrage. Cette considration, la voici. Le vin et les liqueurs
fortes payent un impt parce qu'ils sont dangereux; la presse est
impose en raison des prils o elle peut mettre la monarchie et la
vanit des hommes d'tat: laisserons-nous plus longtemps le haricot sans
responsabilit morale?

Que celui de vous, Messieurs, qui croit les haricots innocents et sans
danger pour la socit, rejette la loi que M. Syrys de Mayrinhac,
directeur de l'agriculture, va avoir l'honneur de vous lire; nous y
consentons.

PROJET DE LOI.

TITRE Ier.

_Art._ 1er. La culture des haricots est faite au profit du
gouvernement et administre par lui.

_Art._ 2. Tout cultivateur doit sa rcolte au gouvernement; il la
versera en nature dans les sacs de l'tat, si mieux il n'aime la
racheter par une somme fixe  50 centimes par litre pour les haricots
blancs, et 70 centimes pour les haricots rouges, noirs, gris,
flageolets, et autres, dits _haricots de fantaisie_.

_Art._ 3. Le gouvernement pourra donner des licences pour la culture
des haricots  ceux des sujets franais qui auront rendu d'importants
services  la monarchie.

TITRE II.

_Art._ 1er. Dans chaque commune, un agent sera prpos  l'inspection
de la culture des haricots.

_Art._ 2. Cet agent sera nomm par notre ministre des finances, sur la
prsentation d'une liste de candidats dsigns par l'lection.

_Art. 3._ L'lection sera faite par l'assemble des notables des
communes.

_Art. 4._ Composeront l'assemble des notables:

1 Les vques, curs, vicaires et desservants;

2 Les maires et adjoints;

3 Les percepteurs et receveurs des contributions;

4 Les officiers de tous grades de terre et de mer retraits avec 600
francs de pension au moins.

_Art._ 5. Chaque agent recevra un traitement de 2,000 fr.

_Art._ 6. Il y aura un _directeur gnral des haricots_ aux
appointements de 25,000 francs.

_Art._ 7. Le commerce des haricots sur les marchs et places ne pourra
tre fait que par des dbitants patents par nous.

_Art._ 8. Toute contravention aux dispositions de la prsente loi sera
punie d'une amende de 10,000 francs au moins et de 100,000 francs au
plus.

Fait, etc.

On dit que si cette loi passe aux Chambres cette anne,  la session
prochaine, le ministre en prsentera une plus importante encore sur les
cornichons. Le _projet des cornichons_ s'labore dj,  ce qu'on
assure, dans les bureaux.


COUPS DE LANCETTE.

M. de Martignac est un homme qui parle, mais ce n'est pas un homme de
parole[13].

       *       *       *       *       *

Quand le gouvernement adresserait aux contribuables un million de
remerciements, il leur serait encore redevable d'un milliard.

       *       *       *       *       *

M. le ministre des finances a occup la tribune pendant toute une
sance, avec le budget. On n'en est jamais quitte  bon march.

       *       *       *       *       *

Nos faiseurs de budgets ont toujours trouv des dpenses pour augmenter
la recette; mais ils n'ont pas encore cherch la recette pour diminuer
la dpense.

       *       *       *       *       *

Le ministre est tout honteux, il n'ose regarder ni  droite ni 
gauche.

       *       *       *       *       *

On croit que M. de Martignac est  la fin de sa priode; bientt,
peut-tre, on pourra dire au gnral Sbastiani:

    Tu nous as fait, Horace, un fidle rapport;
    Enfin, la loi triomphe et Martignac est mort.


Samedi, 4 avril 1829.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

M. L'ABB FEUTRIER ET M. FRAYSSINOUS.--M. LE VICOMTE DE MARTIGNAC ET
M. DE CORBIRE.--M. DE PORTALIS ET M. DE PEYRONNET.

M. l'vque de Beauvais est le plus joli de tous les ministres qui se
sont succd depuis la Restauration. Son Excellence a la main belle, la
jambe superbe, le maintien lgant, un teint ptri de lis et de roses;
les chrubins n'ont pas plus de fracheur et les archanges plus de
majest. Aussi, quand M. Feutrier monte en chaire ou  la tribune, les
regards de toutes les dames se portent incontinent sur lui: chacun
admire l'air de batitude et de satisfaction rpandu sur toute sa
personne, et le silence rgne sans le secours de la sonnette du
prsident. Ce n'est pas que M. de Beauvais soit un homme loquent, un
Cicron, un Dmosthnes, pas mme un abb Maury; mais Son Excellence a
de si blanches mains, une si large croix d'or descend sur sa poitrine,
un anneau si brillant orne ses doigts de rose, que l'attention se porte
involontairement sur lui et qu'on l'coute mme avant qu'il ait parl.
Il parle enfin, et ceux qui l'ont entendu prcher au faubourg
Saint-Germain ou qui l'ont vu officier pontificalement  Beauvais, le
retrouvent  la tribune tel qu'il leur apparaissait dans la chaire et
sous le dais. Tous ses discours exhalent un parfum des saintes critures
et prsentent le rare assemblage des formes allgoriques du mandement et
de la grce touchante de l'homlie.

M. l'vque d'Hermopolis, son prdcesseur, tait, sous tous les
rapports, un homme diffrent: un corps maigre et petit, un teint jaune
et bilieux, une voix svre, des formes anguleuses, le distinguaient de
M. Feutrier. Celui-l n'eut jamais les suffrages des dames: sa tte
tait clair-seme de cheveux blancs qu'il laissait flotter sur ses
paules,  l'instar des prophtes, et pourtant, malgr les dfauts d'un
dbit mal accentu, il produisait plus d'effet  la Chambre. M. Feutrier
parle pour ne rien dire, ou plutt, encore peu habitu aux usages
parlementaires et craignant de se compromettre, il borne ses harangues 
quelques lieux communs qui laissent aprs lui sur la mme question les
mmes incertitudes.

Telle est la tactique ordinaire de M. de Martignac. Prodiguer les
dmonstrations sentimentales  dfaut d'arguments, mnager ses
adversaires dans l'impuissance de les combattre, parler de ses chagrins
ministriels et des dgots de la puissance avec une candeur qui fait
toujours des dupes: voil le systme adopt par M. le ministre de
l'intrieur. Son Excellence a d'ailleurs un vrai talent d'locution: sa
voix flexible et sonore se prte facilement  l'impression qu'il veut
produire; mais cette impression est toujours fugitive, parce qu'elle
n'est pas le rsultat d'une conviction profonde. Tout le monde admire
l'orateur, chacun est bloui, charm de ses paroles; mais personne ne
change d'avis aprs qu'il a parl. Nous avons vu, il y a peu de jours,
Son Excellence recevoir les flicitations des membres de tous les cts
de la Chambre qu'elle avait essay de mettre en contradiction avec
eux-mmes;  droite et  gauche, on rendait justice  l'crivain
lgant, au dclamateur habile, mais on ne lui apportait pas une seule
voix.

Admirons, toutefois, dans M. le ministre de l'intrieur l'influence
prodigieuse qu'un simple changement de position exerce sur les hommes.
Je me souviens qu'il y a quatre ou cinq ans, lorsque M. de Martignac
tait simple directeur gnral sous le ministre Villle, il dfendait
avec chaleur la plupart des mesures proposes par le triumvirat
dplorable. Son accent, aujourd'hui souple et insinuant, tait fier et
insultant pour le ct gauche; cette poigne de membres chapps aux
fraudes lectorales, cette minorit dcime semblait  peine digne de
ses regards ou de sa piti. Maintenant tout est chang: M. de Martignac
rserve son ironie pour les castors de M. de Sallaberry et ses
politesses pour M. Etienne. Lequel croire de bonne foi, du directeur
gnral de 1824 ou du ministre de 1829? Aussi, Son Excellence a-t-elle
beau protester de sa franchise, les dputs lui disent en face que sa
franchise est la premire de toutes les finesses et que les montagnes
changent plutt de place que les hommes de principes.

Quoi qu'il en soit des antcdents de M. de Martignac, nous ne lui
ferons pas l'injure de le comparer  M. de Corbire. Celui-ci tait un
ours dans toute la force du terme, un brutal, un vrai paysan du Danube,
 l'loquence prs; nulle politesse envers les femmes, pas le moindre
sentiment des convenances, l'habitude de ne rpondre  aucune lettre,
une paresse incurable, une insouciance de bonne renomme vritablement
extraordinaire. M. de Martignac est d'une exquise urbanit, galant et
respectueux avec les dames, obligeant avec tout le monde, mme dans ses
refus, et trs-jaloux, quoi qu'il ait dit, de la faveur publique. Ses
yeux bleus sont pleins de douceur, ses manires engageantes, son abord
trs-affable. Quand on les quitte, ses collgues disent: _Je vous
salue_! M. de Martignac ajoute en souriant: _Adieu_! Sa mise est
recherche sans affectation, et les dames des tribunes, auxquelles il
tourne le dos, trouvent que son toupet de cheveux gris produit plus
d'illusion que la perruque de M. Portalis.

M. Portalis est, de tous les ministres, celui que la nature a le plus
disgraci, aprs M. Decaux! Figurez-vous un gros homme envelopp, depuis
la tte jusqu'aux pieds, d'une norme simarre ou soutane et portant 
la main un petit chapeau  trois cornes: tel est l'aspect que prsente
M. le garde des sceaux lorsqu'il s'avance, prcd de deux huissiers,
vers le banc des ministres. Sa figure, compose de traits lourds et
insignifiants, est celle d'un vieux procureur ou d'un de ces curs de
village que je rencontre souvent dans les boutiques de lithographies.
Rien de spirituel, de pensif ni d'nergique ne se lit sur son front; la
face de la Justice, telle qu'on la gravait jadis en cul-de-lampe sur le
_Bulletin des lois_, n'avait rien de plus impassible que celle de M.
Portalis. Son organe sourd et parfois nasillard, sa lenteur naturelle ou
calcule et ses subtilits de lgiste lui donnent quelque ressemblance
avec ces prtres de l'antiquit chargs de rendre les oracles. Mais,
malheureusement, le temps des oracles est pass, et la Chambre prte
rarement une oreille attentive aux paroles de M. le garde des sceaux.
Chacun sait qu'il a t port au pouvoir par l'influence du nom de son
pre, et l'on ne s'occupe gure de le troubler dans la jouissance de sa
succession.

Le souvenir de la fatuit de son prdcesseur a, d'ailleurs, t fort
utile  M. Portalis. Qui n'a plus d'une fois prouv je ne sais quelle
colre soudaine en voyant entrer dans la Chambre le fameux comte de
Peyronnet, la main appuye sur le flanc, la tte haute et le regard
ddaigneux, comme un pacha dans un conseil d'eunuques? Qui ne se
souvient de ces apostrophes insolentes adresses par lui  la minorit
opprime qui, seule, dfendait alors les droits mconnus du pays? Non,
Walpole n'tait pas plus audacieux lorsqu'il insultait  Windham et aux
restes de l'opposition mourante dans le parlement d'Angleterre! Ces
souvenirs ont protg la mdiocrit de M. Portalis; sa figure, du moins,
n'a rien qui soit incompatible avec sa dignit, et, puisqu'il n'est pas
ncessaire de ressembler  l'Apollon du Belvdre pour tre ministre de
la justice, autant valait M. Portalis que tout autre pour occuper cette
place dans un ministre sans couleur.

        PITAPHE.

            Ci-gt l'avocat des abus,
            Le patron de la servitude.
    Il aima peu la Charte et se fit une tude
            De sauter _par-dessus_.


COUPS DE LANCETTE.

L'LVE.--J'ai peur du tonnerre, je porte la fleur-de-lis, et j'aime
papa.

L'EXAMINATEUR.--C'est trs-bien, vous entrerez d'emble  l'cole
polytechnique.

       *       *       *       *       *

Les personnes qui connatraient un homme sans occupation, g de
quarante ans au moins, qui serait dcid  parler pendant deux ou trois
heures en faveur du projet de loi des ministres, sont pries de
l'adresser  M. de Martignac. On lui promet une rcompense honnte.

       *       *       *       *       *

On cherche la liste des gens qui avalent le budget; l'_Almanach royal_
paratra demain.


Vendredi, 10 avril 1829.

LE MINISTRE ET SON MDECIN[14].

_Rue de Grenelle.--5 heures du matin._

LE MINISTRE. Arrivez, docteur, arrivez; je souffre horriblement.

LE MDECIN. Grand Dieu! qu'avez-vous? comme vous voil dfait!

--Ils me tueront, mon ami! je n'en puis plus... Dans le moment de la
crise, j'tais fort; maintenant, je suis abattu.

--Vous avez la fivre... N'avez-vous pas eu le dlire aussi?

--Le dlire? attendez... Oui,  huit heures, hier soir, je me suis
surpris parlant tout seul...

--tes-vous bien sr que l'accs n'a commenc qu' huit heures?

--Franchement, je n'en sais rien; je crois bien qu' quatre heures et
demie il y avait dj quelque chose...

--J'en suis persuad, moi; sans cela, vous seriez-vous hasard?...

--J'ai eu raison, n'est-ce pas, docteur?

--Si j'avais t dans la salle des dputs au moment o le scrutin vous
a frapp (_montrant le front_), rien de cela ne se serait pass. Je vous
aurais fait demander  la salle des confrences, je vous aurais saign,
et deux palettes de sang auraient sauv vous et la libert du malheur
qui vous arrive  tous deux.

         REDITE.

    On tient pour Polignac, l'homme selon la cour,
    Deux paquebots tout prts sur le double rivage:
          L'un  Douvres, pour son passage;
          L'autre  Calais, pour son retour.


COUPS DE LANCETTE.

Le ministre croit qu'il a de la tte parce qu'il est entt.

       *       *       *       *       *

M. de Pol... s'embarque pour revenir en France;... tant va la cruche 
l'eau....

       *       *       *       *       *

        LE PASSAGER TONN.

    Cinq fois je suis entr dans un vaisseau,
      Et quatre fois j'ai fait naufrage.
    Des voyages sur mer tel est, dit-on, l'usage.
    Expliquez-moi par quel bonheur nouveau
    Le Polignac qui si souvent voyage
    N'est pas encor tomb dans l'eau?

       *       *       *       *       *

Des nouvelles de Calais annoncent que dcidment M. de Polignac revient
sur l'eau.

       *       *       *       *       *

L'_alter ego_ de don Miguel, c'est le bourreau.

       *       *       *       *       *

    Pour l'esprit, Martignac est vraiment un dmon.
        Comme avec grce il dissimule!
    Et qu'il sait bien vous dorer la pilule,
        Pour y mieux cacher le poison.
    Aux liberts, si, par exemple,
    On dsire lever un temple,
    Il en dcore le fronton.
    Le portique et le pristyle
    A tous les yeux sont d'un beau style.
    On entre... C'est une prison.


Dimanche et lundi, 19 et 20 avril 1829.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

M. BENJAMIN CONSTANT.--M. SYRIEYS DE MAYRINHAC.

M. Benjamin Constant a pass la plus grande partie de sa vie au sein de
nos assembles politiques. Il a pris part  tous leurs dbats, il a
vieilli au milieu de leurs orages. Infatigable athlte, il crivait sous
le Consulat, sous l'Empire,  la Restauration, pendant les Cent-Jours.
En 1816, il crivait encore; il crira jusqu'au dernier soupir et mourra
sur la brche. La tribune est devenue son lment: l seulement il est 
l'aise, il respire, il jouit. Il faut le voir s'agiter, les jours de
discussion, lorsque quelque orateur verbeux lui gaspille son temps et
retarde pour lui l'heure de la parole: tantt il se promne, les yeux
fixs sur l'horloge; tantt il se pose avec impatience en face de
l'ennemi, quel qu'il soit, qui parle avant son tour. Enfin, cet ennemi
descend de la tribune, et M. Benjamin Constant s'y prcipite, s'y
cramponne, la presse de ses deux mains avec amour, avec passion..... Le
prsident vient de lui accorder la parole.

L'honorable orateur est un homme d'une haute stature: son teint est
ple, sa figure pleine de finesse et d'expression; ses cheveux, blonds
et rares, retombent en boucles sur ses paules. Sa voix, sche et
fatigue, n'a pas beaucoup d'tendue, mais elle s'anime par moments et
laisse  peine sentir le lger grasseyement qui la caractrise.
Toutefois, M. Benjamin Constant parat plus orateur quand on lit ses
discours que lorsqu'on les entend. La mauvaise habitude qu'il a prise
d'crire chacune de ses phrases sur une petite feuille isole et la
faiblesse de sa vue le forcent de se baisser, en quelque sorte, au
retour de chaque priode pour retrouver la phrase suivante, qu'il a
l'air de jeter avec humeur au visage de ses adversaires. Il en rsulte
un mouvement de tout son corps, rgulier et monotone, qui fatigue les
spectateurs et qui nuit beaucoup  l'effet oratoire. Aussi, les discours
de M. Benjamin Constant exercent-ils plus d'influence le lendemain que
le jour mme, et sur le public que dans la Chambre o ils ont t
prononcs.

L'effet est bien diffrent lorsque l'honorable dput improvise.
L'habitude de la tribune et la connaissance parfaite qu'il a des
assembles dlibrantes lui donnent, dans ce cas, de trs-grands
avantages. Aussi, le voit-on presque toujours sortir avec honneur de ces
preuves difficiles qui ont t fatales  plus d'une grande rputation.
Elgance de l'expression, locution insinuante, mots spirituels,
arguments dcisifs, rien ne lui manque pour captiver l'attention
distraite, pour branler les rsolutions prises d'avance, ou retenir les
membres presss de dner. Nous l'avons vu plusieurs fois arrter la
retraite de tout un centre affam, qui semblait n'avoir plus d'oreilles
aprs cinq heures et demie. Un autre jour, il trouvait le moyen de
piquer la curiosit par sa manire adroite de poser une question ou son
intention hardie de la rsoudre.

Malheureusement pour le succs de la cause, M. Benjamin Constant n'a pas
toujours gard dans ses opinions cette fixit qui est le fruit d'une
conviction profonde et qui appartient surtout aux caractres forts.
C'est plutt la faute de son temps, dira-t-on, ou de son imagination que
celle de son caractre. J'aime  le croire; mais les chefs de parti,
mme lorsqu'ils sont  la tte du parti national, ont besoin d'une
grande rserve et de beaucoup d'esprit de conduite pour conserver leur
influence. Les nations se montrent plus svres pour leurs reprsentants
que pour elles-mmes, et souvent le parterre le plus illettr juge avec
quit des plus rares chefs-d'oeuvre. Cette position difficile de M.
Benjamin Constant a beaucoup contribu au dveloppement de son talent.
Comme il avait travers des temps divers avec des opinions qui semblent
diverses, il s'est vu attaqu avec nergie par des adversaires qui lui
cherchaient des torts passs pour se dfendre de son loquence prsente:
cette guerre continuelle de tirailleurs l'a rendu plus redoutable en le
forant d'tre plus avis.

Nul ne saurait, d'ailleurs, contester les minents services que cet
honorable dput a rendus  la cause constitutionnelle. La Chambre n'eut
jamais de membre plus laborieux et plus infatigable. Aujourd'hui mme
encore, aprs tant de succs, M. Benjamin Constant travaille avec toute
l'ardeur d'un jeune dbutant; il parle  la tribune, crit dans les
journaux, entretient avec les dpartements une correspondance assidue:
son me ardente suffit  tout. De tous les orateurs de la Chambre, c'est
lui qui fait la plus grande consommation d'eau sucre;  le voir y
plonger avec avidit ses lvres altres, on croirait que quelque feu
secret circule dans ses veines. Sa dmarche est toujours agite; il va,
il vient, s'assied, se lve et s'assied encore, coute, prend des notes,
rfute les ministres, dmasque ses adversaires et ne prend du repos
qu'au moment du scrutin. Il est presque toujours malade pendant
l'intervalle des sessions; il mourrait s'il cessait d'tre dput.

Presque en face de lui,  l'extrmit du premier banc de l'extrme
droite, est assis le clbre M. Syrieys de Mayrinhac, chevalier de la
Lgion d'honneur, conseiller d'Etat, ex-directeur des haras et de
l'agriculture, l'un des orateurs les plus amusants et les plus
_consquents_ du parti rtrograde. Un solcisme et une niaiserie ont
commenc sa rputation parlementaire, qui s'accrot tous les jours d'une
foule de niaiseries et de solcismes nouveaux, et qui menace d'clipser
la renomme de M. Froc de Laboullaye lui-mme. La nature et l'art ont
contribu d'ailleurs  faire de M. Syrieys le personnage le plus
ridicule de la Chambre des dputs. Sa figure plate et insignifiante,
son rire niais, ses petits yeux de tapir et sa tournure grotesque sont
en parfaite harmonie avec la couleur de son langage.

Cet trange dput a la rage de monter sans cesse  la tribune, o l'on
est sr de le trouver toutes les fois qu'il s'agit de dfendre quelque
abus surann, quelque sotte opinion ou quelque mesure arbitraire. Lui
seul, parmi tous ses collgues, ne s'aperoit pas de l'ennui profond
qu'il leur cause; en vain, lorsqu'il prend la parole, la plupart d'entre
eux se rfugient dans la salle des confrences ou se livrent sans
rserve  des conversations qui couvrent son insipide voix. M. de
Mayrinhac continue de jaser  outrance, sans que le prsident daigne
agiter une seule fois sa sonnette pour lui obtenir du silence. Pour moi,
plus je suis condamn  entendre ce pitoyable orateur, plus j'ai de
peine  comprendre comment il s'est rencontr en France dix lecteurs
assez dpourvus d'intelligence pour l'avoir envoy  la Chambre. Et
lorsqu'on songe qu'un homme convaincu d'une aussi profonde nullit est
devenu conseiller d'Etat et directeur gnral de l'agriculture, on est
tent d'avouer que si la France a jamais produit quelque chose de trop,
c'est un fonctionnaire public de cette force.

Au reste, l'incapacit de M. Syrieys de Mayrinhac et son ancienne
fatuit parlementaire commencent  recevoir leur chtiment. MM. les
ministres sont les premiers  profiter de toutes les occasions qui se
prsentent de mettre en relief l'ineptie de ce triste adversaire, et il
n'y a pas huit jours que M. de Martignac prenait un cruel plaisir  le
mortifier pendant la discussion de la nouvelle loi des postes. Quand M.
Benjamin Constant veut gayer la Chambre, il se borne  citer quelques
mots de M. Syrieys, qui s'empresse aussitt de demander la parole et
d'improviser mille choses plus factieuses les unes que les autres.
C'est le seul parti qu'on ait tir de lui jusqu' ce jour, et, sous ce
rapport, M. de Mayrinhac est vraiment un homme prcieux pour
l'opposition.


        PITAPHE.

    Ci-gt monsieur de Martignac
    Qui naquit au pays de Crac
    Pour gronder _ab hoc_ et _ab hac_
    Et faire fumer sans tabac.
    Il gronda; mais, un beau jour, tac!
    Son ire enfla son estomac
    Et la mort le mit dans son sac.
    De bois on fit son dernier frac
    Puis il s'en fut au triste lac.
    Mais, en montant sur le tillac,
    Il gronda Caron dans son bac
    Qui remit son corps an bivouac,
    Dieu le mit dans son almanach.


Mardi, 28 avril 1829.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

M. DUPIN AIN.--M. LE BARON CHARLES DUPIN.

De tous les honorables membres qui sigent  la Chambre des dputs, nul
n'est plus difficile  peindre et  dfinir que M. Dupin an. Quand
vous avez entendu ses vigoureuses philippiques contre les jsuites, vous
apprenez qu'il arrive de Saint-Acheul et qu'il y a tenu les cordons du
dais, le jour d'une procession solennelle. Une autre fois, il aura tonn
contre les dilapidations des deniers publics et contre la caisse de
secours ouverte en faveur des pairs qui n'ont que trente mille livres de
rente, et, l'instant d'aprs, il votera pour ces nobles indigents, lui
plbien, dont les sarcasmes amers viennent d'empoisonner leur pain. Un
dput s'est-il gliss en contrebande dans le sein de la Chambre
lective, M. Dupin an, transport d'une indignation pathtique,
s'lance  la tribune, les yeux tincelants, marque du geste le
coupable, l'enveloppe, le presse de sa dialectique accablante et pense
le faire mourir de honte ou de regret; puis, lui tendant une main
secourable: Qu'il reste, s'crie-t-il, parmi nous; qu'il y reste le
front couvert de rougeur; et passons  l'ordre du jour!

De pareilles contradictions affligent les amis de M. Dupin et les
nombreux admirateurs de son talent. Quel prodigieux talent, en effet,
que celui d'un homme capable d'improviser, sur les questions les plus
difficiles, un discours rempli d'images, de penses nergiques et
toujours revtues d'une expression pittoresque! Tel est le caractre
distinctif de l'loquence de M. Dupin. Sa voix est tendue, sonore,
pntrante; son geste noble et svre, sa tenue imposante et sa fermet
inbranlable au milieu des orages de l'Assemble. Lorsqu'il est anim
par des interruptions, un sourire plein d'amertume semble courir sur ses
lvres, et ses traits, naturellement durs, acquirent une expression
presque sauvage; ses collgues l'coutent dans un profond silence, et
les ministres lui prtent  leur tour une oreille attentive et inquite.
Si quelque membre du ct droit ou du banc des ministres avance une
hrsie, conteste un droit acquis, attaque une libert constitutionnelle,
c'est ordinairement M. Dupin l'an que le ct gauche charge de la
rfutation ou du chtiment. On le voit alors recueillir en passant les
arguments et les conseils de ses amis, les runir, si j'ose dire, en
faisceaux de licteur et, debout  la tribune, les armer de son style
comme d'une hache.

M. Dupin est, en effet, de tous les membres de la Chambre des dputs
celui qui possde au plus haut degr les qualits d'un orateur. Jamais
je ne l'ai entendu parler avec cette lenteur et cette monotonie qui
distinguent la plupart de ses collgues; aussi, le voit-on mal  son
aise lorsqu'il est oblig de dbiter quelque rapport crit, ou de faire
quelque lecture un peu longue. C'est un homme d'action qui a besoin
d'tre excit par son sujet, par la contradiction, par le sentiment
d'une grande cause; jamais plus beau que lorsqu'il dfend les intrts
populaires contre l'insolence de l'aristocratie, mais toujours prt,
comme Coriolan,  porter son orgueil chez les Volsques. Malheur  lui,
si jamais il devenait ministre! Il exciterait plus d'orages, peut-tre,
et de haines qu'aucun de ses prdcesseurs, parce qu'il manque de
souplesse et d'amnit mme envers ses amis et dans sa propre cause.
Personne ne sait au juste ce qu'il pense; et, quoique homme nouveau,
tout  fait tranger aux folies de l'ancien rgime et aux bassesses de
l'empire, il a dj branl la confiance publique par les saillies de sa
mauvaise humeur; un peu trop oublieux de cet antique adage: _Nul n'a
plus d'esprit que tout le monde_.

Son frre le baron offre l'exemple de la premire contradiction qui se
rencontre entre les principes apparents et la conduite des deux membres
les plus remarquables de cette famille distingue. Pourquoi s'tre
laiss faire baron quand on a assez de mrite pour honorer son existence
plbienne? La vanit est un dfaut tolrable chez les femmes, ridicule
chez des hommes qui aspirent au titre de citoyen. Quelle foi M. le baron
Dupin veut-il qu'on ait en ses protestations civiques, lorsqu'il tale
avec ostentation une foule de titres dans ses prfaces et de rubans  sa
boutonnire? On nous persuadera difficilement que ces hochets lui aient
t imposs, il les a donc sollicits, et par l mme il a fait preuve
de faiblesse. M. Dupin an a eu le bon esprit de s'en passer, et certes
sa poitrine n'est pas agite d'motions moins gnreuses pour n'tre
orne d'aucune croix! M. le baron est videmment plus homme de cour que
son frre; jamais il ne commence une harangue sans faire un compliment 
quelque ministre, et il n'y en a peut-tre pas un seul dont il n'ait
entam le pangyrique depuis la Restauration; aussi est-il devenu membre
de plusieurs acadmies, de plusieurs conseils, professeur de toutes
sortes de choses, mme de mcanique, chevalier de Saint-Louis, de la
Lgion d'honneur, etc., etc.

M. le baron Dupin tait officier du gnie maritime sous l'empire, et
l'on parla beaucoup, dans le temps, du talent remarquable avec lequel il
fit dmolir, par ordre suprieur, une carcasse de vaisseau dans le port
de Corfou. La destruction de cette carcasse mmorable est clbre 
plusieurs reprises dans le cours de ses ouvrages, et peut-tre lui
a-t-elle inspir l'ide de son voyage en Angleterre, publi depuis en
six volumes in-quarto, dans lesquels l'honorable ingnieur n'a pas
manqu d'insrer quelques vers gomtriques de sa faon. Ds lors, M.
Charles Dupin s'est trouv lanc dans la carrire littraire, et s'il
s'est adonn  ces fameuses recherches statistiques, souvent inexactes,
mais toujours curieuses, qui ont signal  la France le petit nombre des
ennemis de ses liberts, et montr  ceux-ci la faux du temps prte 
les moissonner.

Le dpartement du Tarn s'est charg de rcompenser M. Dupin de ce
service en le nommant dput, et c'est justice de reconnatre que
l'honorable membre est constamment rest fidle  son mandat. Dans
plusieurs circonstances, ses redoutables chiffres ont excit la colre
du ct droit et produit sur la Chambre une impression profonde.
Pourquoi parler si haut? leur dit-il quelquefois; vous n'tes qu'une
fraction et nous sommes un entier. Vous prtendez que la Chambre est
pleine de rvolutionnaires, et je vois parmi nous deux douzaines de
comtes, un demi-cent de barons, un cent de chevaliers; si les marquis
pouvaient se mesurer comme l'orge ou l'avoine, il y en aurait ici de
quoi remplir vingt hectolitres! Voil ce que la droite n'aime pas qu'on
dise, et quand M. Dupin parat  la tribune avec son cahier d'additions,
de soustractions et de multiplications, M. de Conny frappe du pied et M.
de Formont le ngrier met ses deux grandes mains sur ses oreilles.

Il nous reste  parler, au sujet de M. le baron Dupin, de la grande
mystification du Conservatoire royal des arts et mtiers. Chacun sait
que l'honorable professeur de mcanique ne s'occupe que de gomtrie et
que, ne pouvant crer des lves, il a imagin de former des
professeurs. Cette singulire bizarrerie a valu  plusieurs grandes
villes de France un enseignement lmentaire pour les mathmatiques,
grce  l'intervention active de M. Dupin auprs des autorits
dpartementales. Dans l'impatience de nous donner la pice, il a pay sa
part en monnaie de billon, semblable  un clibataire qui prche le
mariage, ou bien  cette pierre  repasser dont parle Horace, qui ne
coupe pas, mais qui fait couper. M. le baron Dupin est clibataire, en
effet, assez joli garon du reste, quoiqu'il ait le nez un peu long et
les favoris un peu raides. On dit mme qu'il a t une fois trs
amoureux et sur le point de se marier; mais il renona, ajoute-t-on, 
sa future, parce qu'elle tait protestante et qu'on vivait alors sous le
ministre Villle.


COUPS DE LANCETTE.

Le bl augmente toujours; les gens de bien commencent  croire qu'on
veut leur faire passer le got du pain.

       *       *       *       *       *

M. de Peyronnet s'tait donn, pendant son ministre, une salle 
manger... le budget.

       *       *       *       *       *

Il y a loin du dernier tarif des boulangers  la poule au pot.

       *       *       *       *       *

En convertissant les sincures, les cumuls et les dotations en farine,
le peuple pourrait tous les jours manger de la brioche.


Mardi, 5 mai 1829.

ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

M. JACQUES LAFFITTE.--M. CASIMIR PRIER.

Ces deux honorables dputs jouissent  un gal degr, quoiqu' des
titres diffrents, de la faveur publique. M. Laffitte, en travaillant
par ses conseils et par son influence  la restauration de nos finances,
n'a pas peu contribu  la libration du territoire. M. Casimir Prier
ne s'est pas moins illustr par la dfense des liberts nationales
contre leurs ennemis de l'intrieur. Le premier a servi la France par
son crdit et par ses lumires; le second a bien mrit d'elle par son
loquence patriotique. Toutefois, pendant le cours de sa carrire
parlementaire, M. Prier s'est montr plus orateur, et M. Laffitte plus
homme d'Etat. C'est qu'en effet, de nos jours, la richesse des nations
est le vritable secret de leur puissance, et le politique le plus
habile, celui qui entend le mieux l'administration de la fortune
publique.

M. Jacques Laffitte est un homme de l'ge de cinquante-cinq ans environ.
Sa figure est fine et spirituelle, son locution facile et abondante, sa
mise extrmement simple, son abord affable et bienveillant. Quoique son
immense fortune lui ait fourni mille occasions de rendre des services
et, par consquent, de rencontrer des ingrats, il n'est pas rest moins
gnreux ni moins confiant. On cite de lui une foule de traits
d'obligeance et de dlicatesse que nous aurions quelque embarras 
signaler, nous autres frondeurs, dont l'habitude n'est pas de faire des
pangyriques. Quand Bonaparte quitta la France en 1815, il remit  M.
Laffitte cinq millions en dpt contre un simple reu. Quelques mois
auparavant, Louis XVIII, fuyant devant l'empereur, lui avait confi,
dit-on, le fruit de ses pargnes et le pain de son exil. Quand les
hommes de Coblentz, devenus dputs par la grce de M. de Villle et
consorts, liminrent Manuel, d'hroque mmoire, M. Laffitte accueillit
ce grand citoyen dans ses bras et paya la dette de la France.
Dernirement enfin, dans le choix d'un mari pour sa fille, l'honorable
dput de Bayonne a donn la prfrence  l'hritier d'un sang illustre
vers par les mains ennemies et devanc, autant qu'il dpendait de lui,
une grande rparation gnrale.

Quelques censeurs austres ont reproch  M. Laffitte des habitudes
aristocratiques et un luxe dont l'industrie, pourtant, ne lui a jamais
su mauvais gr. C'tait mconnatre la nature vritable de son
caractre, plbien par principes, indpendant par got et retremp par
de longs travaux politiques. Cet amour de l'indpendance a failli faire
perdre, un moment,  M. Laffitte la popularit dont il n'a cess de
jouir. On sait qu'il se pronona, dans le temps, en faveur de la
rduction de la rente, propose par M. de Villle dans l'intrt des
migrs, et que cette dmarche, rsultat de ses tudes sur le crdit,
fut considre comme une espce de dfection. Loin de se rtracter, M.
Laffitte persista dans sa rsolution, que l'exprience a justifie
depuis et que plusieurs dputs libraux, mieux clairs, appuient
aujourd'hui de leurs suffrages. Il est dsormais reconnu que le droit de
l'Etat est d'emprunter au taux le plus modr, et que c'est pour le
gouvernement un devoir d'user de ce droit, puisque la nation au nom de
laquelle il agit, forte de trente-deux millions d'hommes, est le plus
solide de tous les dbiteurs. M. Laffitte a eu l'honneur de faire
triompher cette doctrine si essentielle  la prosprit du crdit
public, et dont la France retirera quelque jour des avantages
incalculables, quand elle voudra parler haut en Europe.

La popularit de M. Casimir Prier date surtout de son opposition 
cette mesure financire. La haine qu'on portait au ministre Villle
tait si grande alors, que ce fut une bonne fortune pour l'honorable
orateur de se trouver  la tte du parti qui travaillait  le renverser.
M. Casimir Prier ne resta pas au-dessous d'une tche aussi belle, et
c'est  lui que la France doit d'avoir signal  la tribune les
fourberies et les turpitudes de cet odieux ministre. Lorsque les
violences et les fraudes lectorales eurent rduit  une mince phalange
les rangs claircis de nos dfenseurs, il fallut suppler au nombre par
le courage, et M. Casimir Prier valut seul une arme. Sans cesse il
tait  l'attaque, harcelant, dmasquant ses adversaires, ne laissant
aucun mot sans rponse, aucun sophisme sans rfutation, aucune insulte
au pays sans vengeance. Guerre pnible et difficile, o manquait
l'esprance, et soutenue par les seules forces qu'inspirent l'honneur et
le patriotisme.

On se souvient encore de ces improvisations nergiques et spirituelles
qui consolaient la France de la longue oppression sous laquelle elle se
rsignait  gmir. M. Prier n'tait pas seul sur la brche, mais il y
combattait toujours, ardent  poursuivre l'ennemi,  djouer les ruses
jsuitiques et  rallier les courages dfaillants. Ce terrible exercice,
dans lequel les talents de l'honorable dput grandissaient  vue
d'oeil, a fini par altrer sa sant, et M. Casimir Prier est condamn
aujourd'hui  ne prendre part que de son conseil et de son vote aux
discussions parlementaires. Il est rare qu'il manque d'assister aux
sances de la Chambre, et nous le voyons tous les jours venir s'asseoir
avec exactitude  sa place ordinaire, au premier banc de la gauche, en
face de M. Syrieys de Mayrinhac. Sa figure ple porte l'empreinte de ses
souffrances, mais son embonpoint n'a pas sensiblement diminu. M.
Casimir Prier est d'une taille leve, ses traits sont graves et
svres; son accueil, un peu froid, est dpourvu de cette amnit qui
distingue M. Laffitte. On dit qu'il rpond rarement aux lettres qui lui
sont adresses, et qu' force de faire la guerre  M. de Corbire, il a
gagn de son ennemi cette mauvaise habitude.


       UN TARTUFE.

    Ton Royalisme est suspect,
    C...., la fureur t'est permise;
    Qui vit de sa fidlit
    Doit dfendre sa marchandise.


COUPS DE LANCETTE.

Nos ministres ont fait jusqu'ici du gouvernement reprsentatif un gala
auquel la France ne prend part que pour payer la carte.

       *       *       *       *       *

M. de Peyronnet prenait l'tat de ses dpenses pour les dpenses de
l'tat.

       *       *       *       *       *

Les ministres ont tenu dimanche un conseil extraordinaire; c'est tout ce
qu'il y a eu d'extraordinaire dans leur conseil.

       *       *       *       *       *

Il est toujours question d'appeler M. de Polignac au conseil: est-ce
qu'on veut donner la rougeole  la Charte?

       *       *       *       *       *

La France ne verra jamais clair dans le budget tant que ses dputs ne
feront que des conomies de bouts de chandelles.

       PRIVILGE SCANDALEUX.

    Empress de se rendre o le butin l'appelle,
    Certain ministre, un de ces derniers jours,
    Prit par le Louvre afin d'viter maints dtours.
            Mais,  sa consigne fidle:
   --Les paquets n'entrent pas, lui dit la sentinelle.
   --C'est le budget.--Pardon, cela passe toujours.


COUPS DE LANCETTE.

Quand viendra le vote du budget, la Chambre devrait faire avaler au
ministre un bouillon..... conomique.

       *       *       *       *       *

M. Cuvier a visit les mchoires de la baleine, elles ne valent pas les
mchoires du budget.

       *       *       *       *       *

Tous les dputs parlent contre le budget, mais le ministre ne s'en
meut pas; il compte sur le scrutin secret, ou la plupart de ces
messieurs n'ont plus alors de secret pour les ministres.

       *       *       *       *       *

Nos Excellences qui prennent part  la discussion du budget promettent
des conomies pour l'arme prochaine; ces promesses ressemblent  cette
enseigne d'un barbier:

DEMAIN, ON RASERA ICI POUR RIEN.

       *       *       *       *       *

Un prfet en activit disait, il y a quinze jours, dans le salon du
ministre de la marine:--Il n'y a qu'un mode d'lection qui convienne:
c'est le systme des _botes  double fond_, je l'ai toujours employ
avec succs dans mon dpartement.


Mercredi, 17 juin 1829.

LES NOMS PROSCRITS[15].

(_Un village du dpartement de l'Oise._)

LA SALLE DE LA MAIRIE.

LE MAIRE.--Que demande-t-on?... Ah! c'est vous, Franois Piton!

PITON.--Oui,monsieur le maire, c'est moi. Je venons avec deux jumeaux
que le ciel et not' femme nous ont donns  ce matin, vers les cinq
heures. V'l Jacques Leroux et Benot-Floral Durantin, qui sont les
tmoins pour l'enregistrement.

LE MAIRE.--Diable! bonhomme Piton, deux enfants  la fois! vous peuplez
la commune; a fait sept, je crois?

PITON.--Oh! mon Dieu, oui; et, si je n'avions pas eu le malheur d'en
perdre trois, a ferait dix.... Ah , monsieur le maire, si je les
enregistrions, ces mioches. Pendant que je devisons ici, y jenent. Les
enfants d'un jour, voyez-vous, sauf vot' respect, a aime  tter, comme
vous et moi de cinquante ans j'aimons  boire la goutte. La mre les
attend.

LE MAIRE.--Eh bien, Piton, enregistrons-les. (_Il appelle._) Vincent,
apporte-moi le registre des naissances. (_Il rdige l'acte, puis il
prsente le livre  la signature du pre et des tmoins._)

DURANTIN.--Signe donc le premier, Franois, t'es le pre; et puis, moi,
il en sera bientt fait: deux traits en croix, et v'l tout.

PITON.--Donnez la plume, monsieur le maire..... Ah! d'abord, il faut
lire.

LE MAIRE.--Est-ce que vous savez lire, Piton?

PITON.--Pas trop mal, monsieur le maire; je n'ai-t'y pas t, dans les
temps, caporal  la 3e du 1er du second des grenadiers  pied de
la garde de l'autre. Fallait-il savoir lire pour arriver l? (_Il lit
tout bas._) Tiens, monsieur le maire, vous avez oubli queuque chose.

LEROUX.--Bah! M. le maire aurait oubli queuque chose; c'est ben
tonnant, car y sait firement son tat, depuis vingt ans qu'il y
exerce.

PITON.--Il a oubli les noms des marmots, rien que a.

LE MAIRE.--Je ne les ai pas oublis, Piton, je les ai omis.

PITON.--C'est la mme chose.

LE MAIRE.--Non pas.

DURANTIN.--M. le maire a raison, il les a omis, mais il ne les a pas
oublis.

LEROUX.--Oui, sans comparaison, c'est comme pour les listes de
l'lection de 1827; M. le maire avait omis de les faire afficher, et il
n'avait pas pu l'oublier, parce que tous les jours je lui en
rafrachissions la mmoire.

PITON.--Eh bien alors, sans trop de curiosit, pourquoi que vous avez
omis les noms de mes enfants?

LE MAIRE.--Pour ne pas faire de ratures sur mon registre.

DURANTIN.--C'est juste, en laissant la place en blanc, gn'y aura point
de ratures.

PITON.--Mais monsieur le maire, y faut bien que vous leur z'y donniez
des prnoms,  ces enfants. Comment voulez-vous qu'on les distingue l'un
de l'autre, et de leurs frres, si s'appelont Piton tout court? Moi, je
m'appelle Franois; vous Nicaise, et mon compre que v'l,
Benot-Floral: tout le monde a des prnoms; c'est l'usage, et puis
c'est commode.

LE MAIRE.--Ce n'est pas moi qui donne les prnoms, c'est M. le cur.

PITON.--M. le cur! Et si... une supposition, monsieur le maire, je ne
voulions pas faire baptiser nos jumeaux, y n'auriont donc point de
prnoms?

LE MAIRE.--Point de propos sditieux, monsieur Piton, je vous en prie.
Il y a un procureur du roi  Senlis. Vous ferez baptiser vos enfants, et
M. le cur verra quels noms vous voulez leur donner.

PITON.--M. le cur verra, dites-vous? Je ne sommes donc pas libres de
nommer nos enfants comme je voulons?

LE MAIRE.--Certainement non. Vous vous imaginez que M. le cur souffrira
que vous les nommiez d'un nom dangereux?

LEROUX.--Des noms dangereux! est-ce qu'il y en a?

LE MAIRE.--Tiens, s'il y en a! n'a-t-on pas vu des gens nommer leurs
enfants _Bonaparte_?

PITON.--_Napolon_, tout au plus.

LE MAIRE.--_Napolon_ ou _Bonaparte_, n'est-ce pas la mme chose?
Pensez-vous que M. le cur voudrait consentir  donner  un enfant
chrtien le nom d'un usurpateur qui perscuta l'glise. Croyez-vous
qu'il laissera baptiser un de vos fils si vous l'appeliez _Benjamin_?

PITON.--Et pourquoi pas? Est-ce que l'empereur s'appelait aussi
_Benjamin_?

LE MAIRE.--Non; mais il y a  Paris un enrag de constitutionnel...

DURANTIN.--Ah! oui, M. Benjamin Constant.

PITON.--Savez-vous alors que a deviendra difficile de nommer des
enfants! Je ne ferons pas mal de nous en tenir  nos sept, car il sera
impossible bientt, si on pluche le calendrier, de trouver un prnom
pour un huitime...

LEROUX.--Allons, Piton, finissons-en, M. le maire ne veut pas mettre des
prnoms l dedans parce que M. le cur le gronderait. Faut aller chez M.
le cur.

DURANTIN.--Il est  la ville, et je ne pourrai le voir que demain.

PITON.--Et s'il arrivait un accident c'te nuit? si une de ces petites
cratures veniont  mourir?

LE MAIRE.--Laissez donc, ils sont bien constitus. D'ailleurs, si le
malheur arrive, nous consulterons le cur et nous remplirons le blanc,
comme si l'enfant avait t baptis.

PITON.--Ce n'est pas rgulier, et si j'avions fait une chose semblable
sur le livret de mon escouade, j'aurions t cass  la tte de la
compagnie.

LE MAIRE.--On ne casse pas les maires comme les caporaux.

DURANTIN.--C'est peut-tre ben pour a que les communes sont si
drlement administres.

LE MAIRE.--Silence, Durantin, vous pourriez vous compromettre.
Retirez-vous tous, Piton; voyez M. le cur et apportez-moi ses ordres
avec l'acte de baptme.

PITON.--Oui, monsieur le maire, et aprs j'crirons  Paris.


ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

LA TRIBUNE DES JOURNALISTES.

C'est dans la tribune des journalistes que se joue la petite pice de la
Chambre des dputs. L, sont entasss dans un espace troit, obscur,
incommode, plus de vingt rdacteurs dont la plume infatigable transmet
aux dpartements et  la postrit les lucubrations de nos
reprsentants. Je dis vingt rdacteurs, quoiqu'ils soient plus de
quarante, qui se relvent toutes les deux heures et font sentinelle
assidue pour empcher qu'il ne s'chappe la moindre parcelle de ces
prparations parlementaires destines  endormir les lecteurs. Jadis,
les journalistes, placs dans l'enceinte de la salle, pouvaient du moins
entendre les orateurs, saisir au vol l'interruption ou le dput votant
par assis et lev en faveur du budget; mais depuis qu'un beau jour M.
Poiferr de Cre, aujourd'hui libral, se fut avis de les faire
expulser de la salle, pour les empcher de critiquer de trop prs sa
mdiocrit ministrielle, ils ont t relgus dans le couloir obscur ou
plutt dans le grenier qu'ils occupent aujourd'hui.

Les journalistes sont rangs sur deux rangs; le second est occup par
les rdacteurs des feuilles des dpartements, et le premier par les
rdacteurs des journaux de Paris, dans l'ordre suivant, de droite 
gauche: la _Quotidienne_, le _Messager des Chambres_, le
_Constitutionnel_, le _Courrier franais_, le _Journal des Dbats_, la
_Gazette_ et le _Journal du Commerce_; le _Journal de Paris_, nouveau
venu, occupe la premire place du second rang. De tous ces rdacteurs,
chose curieuse! il n'en est pas un seul, mme celui de la _Gazette_, qui
n'appartienne  l'opinion constitutionnelle; de sorte que, si dans les
journaux ultras les sances des Chambres sont travesties au gr des
absolutistes, c'est aux seuls directeurs de ces feuilles que ces
altrations doivent tre attribues. C'est mme un spectacle fort
curieux et, selon moi, fort difiant que de voir les rdacteurs de la
_Gazette_ ou de la _Quotidienne_ partager l'hilarit si souvent
provoque par les discours de MM. de Laboullaye, Syrieys de Mayrinhac et
consorts.

Ainsi, tandis que le tumulte rgne dans l'assemble, que la rvolution
interpelle Coblentz et que M. de Conny apostrophe M. Benjamin Constant,
la plus parfaite union rgne au banc des journalistes chargs de
transmettre  la France l'histoire fugitive de ces violents dbats. L
sont applaudis les hommes de talent, et la mdiocrit honnie, de quelque
ct qu'elle s'agite. M. Ravez et M. de Labourdonnaye, qui passrent
pour des Cicrons et pour des Dmosthnes, ne sont plus que de simples
mortels buvant de l'eau sucre, voyageant de la tribune  leur place et
de leur place  la salle des confrences. Combien de fois nous avons
entendu d'excellents provinciaux de la Charente ou du Poitou, ravis
d'admiration pour les discours de leurs dputs, s'crier, en les
entendant pour la premire fois: Quoi! ce n'est que cela? Voyez  quoi
tiennent les rputations dans ce monde! et s'en retourner tout confus.

La tribune des journalistes ne contient que deux stnographes, dont l'un
appartient au _Messager des Chambres_ et l'autre au _Journal des
Dbats_. Tous les autres rdacteurs se bornent  prendre des notes,
d'aprs lesquelles ils rdigent les sances avec une exactitude qui
n'est altre que dans l'intrt mme des dputs; le public est
rarement inform de ces fautes grossires, de ces _lapsus lingu_, de
ces exubrances de tribune qui allongent la plupart des discours. On lui
cache toutes les tortures qu'prouvent et font prouver  l'auditoire
ces improvisateurs contre nature, qui viennent bgayer  la tribune
d'insipides lieux communs et qui se croient des orateurs. Les discours
que le public lit dans les journaux sont exempts de locutions triviales,
de fautes de franais et d'absurdits de tout genre, except celles
qu'il est ncessaire de conserver pour ne pas altrer la physionomie
politique et littraire de quelques honorables membres. Toute cette
lessive, comme disait Voltaire, est faite par les rdacteurs des
sances.

Quelquefois, cependant, les orateurs eux-mmes crivent leurs
improvisations et disent au public ce qu'ils n'ont point prononc devant
la Chambre. C'est ainsi que M. Dupin an vient rdiger dans les bureaux
du _Constitutionnel_ toutes ses improvisations, et M. Benjamin Constant
corriger les siennes dans les bureaux du _Courrier_. L'honorable M.
Delaborde, M. Dupont de l'Eure et plusieurs autres encore, soigneux de
leur rputation, imitent cet exemple, et ce qui, plus d'une fois, a paru
trs difficile pendant la sance, est devenu tolrable le lendemain. MM.
les dputs poussent plus loin encore leur sollicitude pour la
publicit: on en voit tous les jours adresser aux journalistes leurs
discours, accompagns d'une ptre plus ou moins flatteuse.
Quelques-uns, plus hardis ou plus contents d'eux-mmes, les expdient
par un huissier, sans phrase ou termins par cette question laconique:
Voulez-vous mon discours? A quoi, plus d'une fois, je sais des
rdacteurs qui ont rpondu: Non, je ne veux pas votre discours. Cette
rponse fut faite, il y a quelques annes, par trois rdacteurs
diffrents  l'honorable M. Mchin. En vrit, des rpublicains ne
seraient pas plus grossiers.

MM. les ministres ne mettent pas moins d'intrt que les dputs 
soigner leurs discours, et nous sommes quelquefois tmoins de
correspondances fort curieuses entre nos diverses Excellences et les
stnographes du _Messager_. C'est surtout M. l'vque de Beauvais qui
parat le plus inquiet du succs de ses improvisations. Ds qu'il prend
la parole, les stnographes sont attentifs  leur poste, et Son
Excellence est  peine descendue de la tribune qu'un huissier lui
apporte son discours recueilli avec une merveilleuse promptitude. On
voit alors M. Feutrier parcourir avidement ses homlies parlementaires,
rayer les pithtes redondantes, supprimer les rptitions inutiles,
arrondir sa priode et faire disparatre avec coquetterie tout ce qui
pourrait offenser l'harmonie ou la grammaire. M. de Martignac se
contente d'expdier une ordonnance  l'imprimerie de son journal,
souvent fort tard, pour exiger la suppression d'un mot ou d'une phrase
qui lui semble hostile envers le faubourg Saint-Germain. Il faut bien
vivre avec ses voisins: telle est sa maxime; aussi, je l'ai vu
quelquefois trs-libral le matin au palais Bourbon et, le soir, oblig
de faire amende honorable au chteau.

Les journalistes sont, comme on le voit, les auxiliaires indispensables
du gouvernement reprsentatif; mais ils en sont aussi un des
inconvnients les plus graves. C'est  leur excessive complaisance que
la France doit d'tre inonde d'insipides discours, mal composs, mal
dbits, mal couts et sur lesquels ils ont la faiblesse de jeter un
vernis littraire qui en dguise plus ou moins la mdiocrit. S'ils se
montraient impitoyables au point de laisser  chaque prtendu orateur sa
physionomie naturelle, la France, alors, pourrait juger en connaissance
de cause une foule de grands hommes qu'elle a cru envoyer  la Chambre.
Les parleurs de profession seraient facilement distingus des orateurs
vritables et les hommes qui font leurs affaires, de ceux qui traitent
les affaires de la nation. On verrait fort bien alors ce que c'est que
M. de Formont, ce que vaut M. Syrieys de Mayrinhac et quels
reprsentants nous avons dans MM. Laboullaye, Labossire, Bizieu de
Lzard, Sallaberry et Compagnie. C'est surtout de ces honorables membres
que le rival de Dmosthnes aurait pu dire: Que serait-ce, si vous
eussiez entendu le monstre!....


LES AMIRAUX DE LA CHAMBRE ET M. DUPIN AIN.

Quand il a fallu discuter le budget des arts et des lettres, des potes
comiques et tragiques se sont lancs  la tribune pour dfendre les
opinions qu'ils croyaient favorables aux lettres et aux arts; les
savants en diplomatie, les publicistes se sont prsents pour la
discussion du budget des affaires trangres et de l'intrieur; les
magistrats et les avocats n'ont pas manqu au budget de M. le garde des
sceaux; les gnraux les plus clbres ont propos de notables
amliorations pour l'arme de terre et le rgime de l'administration
militaire; voil des financiers qui entrent dans la lice pour clairer
avec M. Roy la question du crdit public et celle du meilleur emploi
possible des fonds demands aux contribuables: tout cela est dans
l'ordre. Les hommes spciaux parlent avec puissance des choses
spciales; ils prparent de bonnes dlibrations, et, si de mesquins
intrts de parti ne l'emportent pas au moment des votes, les
rsolutions de la Chambre sont raisonnables.

Ce qui est arriv pour la guerre, l'intrieur, les affaires trangres
et les finances, n'est point arriv pour la marine. Les amiraux qui
sigent  la Chambre n'ont pas trouv une parole  jeter dans la
discussion en faveur des institutions dont la marine a tant besoin et au
profit des officiers d'une arme qui font, en temps de paix, un service
plus fatigant que celui des officiers d'infanterie et de cavalerie en
temps de guerre. D'honorables orateurs, peu verss en gnral dans les
choses de la marine, bien moins faciles  apprcier que celles du gnie,
de l'artillerie et des autres professions savantes, ont dcid du sort
des matelots, du matriel des armements et du traitement de table des
capitaines de navire.

MM. Daugier et Halgan n'ont pas daign faire ce que MM. Grard, Clausel,
Mathieu Dumas, Demarsey et Sebastiani ont fait avec un zle et un talent
que l'arme et les contribuables n'oublieront point. Ces honorables
amiraux ont craint sans doute d'acqurir quelques droits  la
reconnaissance des marins, et ils ont laiss la gloire d'une excellente
opinion  M. Dupin an. MM. de Leyval, Benjamin Constant, Labbey de
Pompires, Viennet, Clausel et Charles Dupin ont dit de bonnes choses
assurment; mais la question n'a t rellement bien comprise que par M.
Dupin an. Comment un avocat, qui n'a point t lev dans un port et
qui ne connat gure plus la marine qu'un rentier revenu de Dieppe, o
il a pris les bains pendant deux mois, est-il parvenu  saisir le point
juste d'une discussion pour laquelle il faut encore autre chose que les
notions vulgaires de l'administration et de la politique? C'est qu'il a
tudi la matire avec une intelligence suprieure. MM. les amiraux
Daugier et Halgan n'avaient probablement pas besoin de se livrer  des
tudes nouvelles pour ouvrir un avis utile. Qui donc a pu les retenir?

Un fait reste  constater; c'est que, dans une chambre o sigent un
vice-amiral et un contre-amiral, un docteur en droit a pris seul avec
autorit la dfense de la marine. Ne pourrait-on donner  M. Dupin le
titre de capitaine de vaisseau honoraire? Il l'a mieux mrit vingt fois
que tant d'officiers tirs par la Restauration de la ferme aux tabacs et
d'autres coles galement propres  former des marins.


Lundi, 6 juillet 1829.

AUTOPSIE DU BUDGET.

On a ouvert dernirement le corps de ce gigantesque animal, qu'on
pourrait  bon droit appeler, comme la baleine royale, un norme ctac.

Il tait bien malade et cependant d'une corpulence effrayante; les
hommes de l'art ont constat les phnomnes suivants:

Le coeur, assez sain, tait attaqu par une foule innombrable de
polypes, dont le plus considrable, le milliard, n'avait pas la plus
petite place.

La rongeante _sincure_ s'tait empare de la tte, et l'avait dvore
presque entirement.

Le ventre offrait une complication effrayante de maux divers, tels que
_l'impt foncier_, _l'octroi_, etc.

Les parties basses taient affectes de _la loterie_, de _la roulette_
et de _la police_; elles taient dans un tat effroyable.

Les docteurs, dsesprs de n'avoir pu le gurir, ont rdig un cahier
d'observations qui leur servira  tudier les moeurs et le caractre
de l'enfant du dfunt: car le budget est un animal qui a l'incroyable
proprit de se reproduire en mourant. Le petit a t mis en nourrice
jusqu' l'anne prochaine.


BIGARRURES.

Les journaux anglais annoncent positivement l'entre de M. de Polignac
au ministre, en qualit de prsident du conseil.

       *       *       *       *       *

M. de Polignac est arriv hier  Paris,  la suite de l'orage.


Vendredi, 7 aot 1829.

FORMATION D'UN NOUVEAU MINISTRE.

Le _Moniteur_ de demain donnera la liste des ministres nomms, dit-on,
dans le conseil d'hier. Voici les noms que nous avons pu recueillir:

_Prsident du Conseil_: M. de Polignac.

_Ministre de la Justice_: M. Castelbajac.

_Ministre de la Guerre_: M. de Martignac.

_Ministre des Cultes_: M. le gnral d'Ambrugeac.

_Ministre de la Marine_: M. de Balzac.

_Ministre du Commerce_: M. le duc de Rastignac.

_Ministre de l'Instruction publique_: M. de Mayrinhac.

_Ministre de l'Intrieur_: M. le duc d'Esclignac.

_Ministre de la Maison du Roi_: M. de Saintenac.

_Ministre des Finances_: M. d'Escayrac.

_Directeur gnral des Haras_: M. de Mornac.

_Directeur gnral des Postes_: M. Blaniac.

_Directeur gnral des Ponts et Chausses_: M. de Cressac.

_Directeur gnral des Contributions indirectes_: M. le marquis de
Vrac.

_Directeur-gnral des Douanes_: M. de Saunac.

_Directeur des Beaux-Arts_: M. de Flangeac.

_Prfet de Police_: M. de Foirac.

On ne sait pas encore quels postes sont rservs  MM. de Sivrac,
marquis d'Abzac, de Guernisac et Solliac.

       *       *       *       *       *

Le 31 juillet 1829, les journaux avaient annonc l'arrive  Paris de M.
de Polignac. Le soin de sa sant, le besoin de respirer l'air natal l'y
appelaient, disaient-ils. Ce prtexte ne trompa personne. On
s'attendait aux vnements les plus graves.

Ils ne tardrent pas  se raliser. Depuis longtemps Charles X brlait
de se sparer des ministres qui lui avaient arrach des concessions
normes; s'il avait attendu, c'est que le vote du budget de 1830
pouvait seul lui rendre sa libert d'action. Le budget vot, la Chambre
spare, Charles X se trouvait du temps devant lui. Il tait le matre,
il le fit bien voir.

Le 8 aot, les ministres furent mands  Saint-Cloud, et le roi leur
annona sa rsolution de choisir un nouveau conseil. Il eut, pour tous
ces hommes qui avaient perdu leur popularit  son service, des paroles
de reproche, d'amertume et de colre. Il semblait s'en prendre  eux de
la triste situation o se trouvait le gouvernement. Son dernier mot fut:
Plus de concessions.

Puis, il leur dit les noms de ses nouveaux conseillers. Les ministres
disgracis se retirrent tristement: dans leur pense, la monarchie
tait perdue.

Le ministre Polignac devait en effet mener rapidement la royaut 
l'abme. Mais aussi, quelle imprudence, quelle impritie de la part du
roi. Allons, s'tait cri M. Royer-Collard, Charles X est toujours le
comte d'Artois de 1789.

C'est que jamais les plus implacables ennemis de la maison de Bourbon,
s'imposant la tche de prcipiter sa chute, en lui infligeant des
ministres impopulaires, n'auraient pu choisir des noms plus dtests.
Polignac, Bourmont, Chabrol, Courvoisier. Ces noms rsumaient en quelque
sorte les souvenirs les plus tristes, les plus dsastreux des quarante
dernires annes. Ils semblaient, ces hommes, dont s'entourait Charles
X, la personnification vivante de toutes les douleurs, de toutes les
hontes du pass, migration, complots, trahisons, invasion de
l'tranger, raction, vengeances.

Aussi jamais on ne vit inquitude plus gnrale, irritation plus vive.
Ce fut une panique universelle; toutes les transactions commerciales
furent suspendues, il y eut  la Bourse, ce thermomtre de l'opinion,
une baisse norme.

Mais Charles X ne voulait rien voir, rien entendre. Il fermait les yeux
 la lumire, il se bouchait les oreilles, pour que la vrit ne pt
venir jusqu' lui. Malheureuse France, malheureux roi! s'tait cri
le _Journal des Dbats_; ce cri loquent rsumait la pense de tous, il
devint comme le mot d'ordre.

Le premier moment de stupfaction pass, il y eut une explosion de
haines et de colres. On devinait trop les intentions du roi; la
nomination du cabinet Polignac tait une dclaration de guerre, on
accepta la guerre.

Ds le lendemain, une foule de brochures inondrent la France, dnonant
la royaut  l'opinion. C'taient _le Cri d'alarme_, les _Conseils au
roi_, la _Biographie des nouveaux ministres_, la _Pol-Ignacide_; _Feu
partout, voil le ministre Polignac_, et bien d'autres encore. Les
journaux faisaient chorus.

En tte des plus hardis, il faut placer le _Figaro_. Le dimanche 9 aot,
il parut encadr de noir. Il prenait le deuil: tait-ce de la
constitution ou de la monarchie? Le numro fut saisi, la transparence
des allusions ne laissait aucun doute sur la pense des rdacteurs.
Cette saisie fut comme un brevet de popularit. Le lendemain le numro
valait dix francs et, comme on en tirait dans les caves, il en fut
distribu plus de 10,000 exemplaires. Poursuivi, Bohain fut condamn 
six mois de prison et  mille francs d'amende (29 aot).

J'ai cru devoir donner le texte entier de ce numro qui a conserv une
grande clbrit et qui est devenu  peu prs introuvable.

Dimanche, 9 aot 1829.

     On parle du rtablissement de la censure par ordonnance. Nous
     dclarons, n'ayant point  craindre les tribunaux, que nous
     braverons cette mesure, qui forcment doit tre prise. Si nos
     presses sont enleves d'assaut par les gendarmes, nous ferons
     composer et imprimer notre feuille dans les caves. Nos abonns
     peuvent en tous cas tre tranquilles; ils recevront le journal,
     dussions-nous le faire imprimer hors Paris, voire mme en Belgique.

Paris, 8 aot 1829.

NOUVEAU MINISTRE.

     _Prsidence et affaires trangres_: M. de Polignac.

     _Instruction publique et affaires ecclsiastiques_: M. Montbel.

     _Intrieur_: M. Labourdonnaye.

     _Commerce_:  nommer.

     _Guerre_: M. Bourmont.

     _Justice_: M. Courvoisier.

     _Marine_: M. Rigny.

     _Finances_: M. Chabrol de Crussol, ancien ministre de la marine.

     _Prfet de police_: M. Renneville.

     M. d'Hermopolis est charg de la feuille des bnfices.

     Aujourd'hui,  l'ouverture de la Bourse, tous les yeux taient
     fixs sur une douzaine d'individus qu'on n'avait pas vus y paratre
     depuis la chute du ministre Villle; bientt ce bataillon sacr
     s'est mis en mouvement et s'est empress de vendre. Une demi-heure
     aprs, les noms des nouveaux ministres ont circul dans
     l'assemble, et une baisse de 4 fr. environ est survenue. C'est
     dbuter par un coupe-gorge.

BIGARRURES.

    --Au lieu d'illuminations,  une solennit prochaine toutes les
     maisons de la France doivent tre tendues en noir.

    --C'est  la sollicitation de lord Wellington, _duc de Waterloo_,
     que M. Bourmont a t nomm ministre de la guerre.

    --Le nouveau prfet de police va tout rtablir sur l'ancien pied;
     on espre que bientt il laissera rentrer les jsuites et sortir
     les filles.

    --M. de Belleyme avait en vue l'extinction de la mendicit; M. de
     Renneville travaillera  l'extinction de la publicit.

    --Les syndics de la faillite de M. le prince de Gumn ont t
     crous hier, pour avoir refus dix pour cent que ce seigneur avait
     eu la gnrosit de leur offrir.

    --M. Malitourne, auteur de l'_Histoire de la Restauration_, qui n'a
     pas encore paru, a reu une lettre de cachet pour le chapitre des
     cuisines du chteau, dont il a l'ide.

    --M. de Belleyme a donn sa dmission aux voleurs!

    --M. de Linguet a voulu donner hier une srnade  l'un de ses
     patrons. Une erreur l'a fait rosser par les gens. On vient de
     publier, rue Saint-Honor, au _Mont-d'Or_, chez les marchands Janet
     et Cotelle,  ct de l'htel de M. le marquis d'Aligre, une jolie
     chansonnette avec accompagnement de guitare ou de lyre, par MM.
     Philidor et Monsigny.

    --M. Beauregard a paru ce matin devant la grande Tournelle,
     chambres assembles. Il est rest quatre heures sur la sellette. On
     dit qu'il a gravement charg le sieur Martainville, son complice.

    --Hier, une rixe violente a eu lieu  la buvette de MM. les avocats
     entre MM. Berryer fils et Hennequin. La robe du dernier ayant t
     dchire, le lambeau a t remis au greffe par M. l'huissier de la
     chambre. Me Dupin an plaidera dans cette affaire.

    --M. de Mrindol a t promu, en lit de justice,  la place de
     rformateur du systme dcimal.

    --Le lansquenet a fait beaucoup de victimes  la dernire soire de
     madame la duchesse d'Aiguillon.

    --Une bande de faux saulniers inquite depuis quelques jours la
     gnralit d'Orlans. Les employs de la gabelle ont dploy le
     plus grand sang-froid pour rprimer leur audace.

    --M. J. Pain vient d'tre nomm pair de France.

    --M. de Marcellus vient d'tre nomm directeur de l'Opra, en
     remplacement de M. Lubbert, exil dans ses terres pour une querelle
     avec M. le Premier.

    --L'Ecole polytechnique va prendre le titre d'Ecole des cadets.

    --La Bourgogne va prsenter une requte signe de tous les notables
     de la province, tendant  obtenir quelque soulagement  l'gard des
     subsides.

    --Un huguenot, crit-on de Foix, fut pendu la semaine dernire pour
     dlit de sa religion.

    --Trois brelans secrets ont t dpists hier par MM. les agents de
     M. le lieutenant civil.

    --Quelques jeunes seigneurs, lgrement pris de vin, eurent hier
     une rencontre avec des hommes du port qu'ils maltraitrent. Justice
     sera faite des manants du port.

    --Hier,  la Comdie-Franaise, de jeunes gentilshommes ont
     vigoureusement trill l'ombre de Ninus, pour avoir grossirement
     heurt leurs banquettes et caus la chute de l'un d'eux.

    --M. Sosthne de Larochefoucauld doit tre ordonn jeudi prochain;
     la crmonie aura lieu  Saint-Thomas-d'Aquin. Madame Du Chayla
     prendra le voile le mme jour; les choristes de l'Opra chanteront
     un motet; Mademoiselle Taglioni dansera un psaume.

    --Le gouvernement franais a demand l'extradition de MM. Mingrat
     et Contrafatto, appels  diriger les affaires ecclsiastiques et
     l'instruction primaire des deux sexes. Une dpche tlgraphique a
     d enjoindre  M. l'abb Molitor de se trouver aprs-demain au plus
     tard  Paris; il est nomm directeur de la maison royale de
     Saint-Denis.

    --M. Bnaben a t habill hier  neuf par ordre de la police.

    --M. l'abb Liautard, maintenant cur  Fontainebleau, vient d'tre
     canonis vivant.

    --Le ballet des _Elments_ doit tre repris mardi  l'Opra; le
     nouveau directeur, l'infatigable M. de Marcellus, poursuit les
     rptitions de _Cythre assige_.

    --M. Dupuytren vient d'tre nomm syndic de la corporation des
     chirurgiens-barbiers.

    --Le sieur Lourdoueix a pass aujourd'hui, dans la cour de la
     Sainte-Chapelle, la revue des membres de l'ancienne censure.

    --Les libraires associs se sont runis hier chez M. Delalain, 
     l'effet de procder en commun  la rimpression du _Nobiliaire
     gnral du royaume_. Le privilge sera sign par un descendant de
     Lebgue.

    --La crmonie du Suisse de la rue aux Ours aura lieu dimanche.
     Immdiatement aprs la combustion du mannequin, une procession aura
     lieu autour du march des Innocents; on fera une qute au profit de
     l'oeuvre de MM. les clercs de Saint-Pierre aux Boeufs.

    --MM. les empereurs cravatiers de S. M. ont offert aux
     gentilshommes de la Chambre un nouveau modle de col  l'usage de
     la Maison-Rouge.

    --Le Roi a reu, avant-hier, en audience particulire, M. Victor
     Hugo. Si l'on en croit les on-dit, Sa Majest aurait manifest 
     l'auteur du _Duel sous Richelieu_ des opinions qui seraient loin
     d'encourager la littrature  ptitions. M. Victor Hugo avait grand
     espoir; mais voici venir un gracieux coup d'Etat qui menace de le
     reporter un peu loin. On assure que le nouveau conseil des
     ministres s'est runi sous la prsidence de M. de Polignac; il a
     t dcid qu'il ne serait plus jou que des mystres.

    --L'architecte de la cour est charg de prsenter un plan pour la
     reconstruction de la Bastille. Les prisonniers d'Etat ont t
     provisoirement dposs ce matin  la Force.

    --M. de Mnchet vient d'tre nomm capitaine des mulets de la
     Chambre.

    --M. Franchet a fait prsenter, dans la journe d'hier, un rapport
     sur le rtablissement des lettres de cachet.

    --On assure que M. Delaveau a eu cette nuit une audience du Roi.

    --Il n'est plus question de la continuation du Louvre. Des fonds
     viennent d'tre faits par le ministre de l'intrieur pour tablir
     des oubliettes dans tous les chteaux seigneuriaux des provinces de
     France.

    --M. le vidame de Chartres est tomb de cheval au bois de Boulogne;
     il a t heureusement relev par M. le roi d'armes de France, qui
     se rendait  sa petite maison avec _deux filles de l'Opra_.

    --Madame l'abbesse de Chelles vient d'accoucher heureusement d'un
     garon. On en attribue la paternit  un mestre de camp connu par
     son bonheur au pharaon.

    --_Le Journal des Dbats_ a t mis ce matin au pilon devant la
     Chambre ardente. M. Bertin a t admonest par un prsident 
     mortier, qui lui a enjoint de prendre  l'avenir M. Delige pour
     collaborateur.

    --Les membres du centre droit ayant t livrs  don Miguel, ce
     prince a ordonn qu'on leur post un milliard de sangsues. Les
     jacobins, dit la _Gazette_, vont tre enfin punis.

    --M. Amy est nomm seul lecteur de France.

    --Par suite du mouvement ministriel, madame Pan... se trouve dans
     l'aisance.

    --Vingt-deux rgiments vont tre concentrs sur Paris. Il s'agit
     d'arrter M. Laffitte. On s'attend  une forte rsistance. On ne
     dit pas si le pillage est promis aux soldats.

    --M. de Polignac vient d'tablir une cole d'instruction mutuelle
     pour les protestants dans la terre de Fenestrange, que la justice
     du Roi lui a enfin rendue.

    --La dernire fte du Landit a t trouble par le vin qui manquait
     dans les auberges. Le rvrend pre Loriquet, recteur de
     l'Universit, a pris une dcision pour prvenir dsormais un pareil
     accident.

    --M. de Malarm vient d'tre nomm directeur gnral des postes.

    --M. Th. Bidault, louvetier de Seine-et-Marne, a dpos hier un
     pied de chevreuil, au petit coucher de madame de Krolan, au
     chteau de M. le coadjuteur de Sens.

    --M. Rcamier vient d'examiner un possd dans la grande salle de
     l'Htel-Dieu. Le savant docteur avait pris le soin de se prsenter,
     avant la consultation, au tribunal de la pnitence.

    --M. Roger, de l'Acadmie franaise, vient d'tre nomm colonel des
     cuirassiers-dauphin.

    --M. de Puymaurin doit ouvrir, dit-on, un cours de mdecine
     vtrinaire.

    --La _Gazette_ se vendait dj hier soir  tous les coins de rue.

    --M. le baron Saint-Victor, seigneur des documents, a t nomm
     horloger du Roi.

    --Adjudication, par autorit de justice, de la pierre spulcrale du
     sieur Talma, histrion.

    --M. le duc de Wellington, marchal de France, a command hier
     l'exercice  feu au Champ de Mars; M. de Bourmont tait derrire
     lui.

    --MM. Delvincourt et Bonnet sont faits chevins de Paris. M. de la
     Panouze est prvt des marchands.

    --On donne la ferme du sel et du charbon  M. de Villle.

    --Le pre Rootham, gnral des jsuites, est nomm marchal de
     France en remplacement du prince de Hohenlohe.

    --L'ancien censeur Duplessis est fait brigadier de gendarmerie.

    --M. le comte de Corbire est lev  la dignit de grand prvt.

    --On jouera demain au Thtre-Italien _la Calomnie_, o
     mademoiselle Colombe paratra pour la dernire fois.

    --M. Ouvrard a paru  l'OEil-de-Boeuf; il a eu une longue
     conversation avec M. Dudon.

    --M. le premier peintre du roi a enfin obtenu justice des
     critiques. On dit que l'auteur du _Peuple au Sacre_, brochure
     trs-piquante sur le dernier chef-d'oeuvre de M. Grard, que la
     cour a tant admir, est en fuite. Si on parvient  retrouver M.
     Jal, il sera probablement mis  la Bastille.

    --M. de Lourdoueix a obtenu l'entreprise des boues de Paris.

    --Le baron Dudon est nomm prsident de la Cour des comptes.

    --M. Bohain doit tre rou jeudi. On n'a obtenu jusqu'ici de lui
     aucun aveu; il a refus d'entendre l'aumnier des prisons.

    --Le privilge des grands danseurs du roi a t donn hier  un
     ancien valet de chambre de M. le vicomte Sosthne de
     Larochefoucauld.

    --M. Vron, directeur de la _Revue de Paris_, recueil littraire
     brl ce matin au pied du grand escalier, vient de chercher un
     asile en Hollande, par suite d'une descente de justice faite  son
     domicile. On est sur les traces de ce gazetier.

    --Le prix des ports d'armes est port  un million.

    --Un braconnier, nomm Bgnet, vient d'tre mis au ban de la
     capitainerie pour avoir tu d'un coup de pierre, en terre de
     clerg, un canard sauvage.

    --Madame Elie, de l'Opra, qui tait  M. de Meaux, passe  M. de
     Cambray.

    --M. Piet a reu son diplme de matre-queux de l'htel.

    --M. le comte de la Bossire vient d'tre nomm prsident du
     tribunal de la justice Botte.

    --Le prvt des marchands doit tenir prochainement une sance 
     l'Htel-de-Ville pour l'adjudication des potences. On cite
     plusieurs traitants, fermiers gnraux et receveurs des aides, qui
     se sont mis sur les rangs.

    --Hier, trois dames de la Comdie-Franaise, deux demoiselles de la
     Comdie-Italienne et une fille de l'Opra ont t conduites au
     For-l'Evque, sur la requte de M. le lieutenant de police.

    --M. Auguste Romieu, conservateur des antiquits du Morbihan, a
     reu une menace de destitution, s'il ne rassemblait, d'ici  huit
     jours, tous les ossements de l'arme royale et catholique dcde 
     Auray et Quiberon.

    --Hier soir, la foule se pressait autour d'un vieillard baign dans
     son sang. Il venait d'tre tu d'un coup d'pe.--Ce quidam,
     chirurgien-barbier de son tat, avait, en courant, blanchi l'habit
     bleu de roi du marquis de ***. Celui-ci lui passa son pe 
     travers le corps.--Le sergent du guet appel pour cette bagatelle
     dclara que, d'aprs le nouveau tarif, il tait d par M. le
     marquis trente-six livres. M. le marquis paya et passa outre.

    --M. Delaforest vient d'tre nomm porte-coton de Son Eminence M.
     de Toulouse.

    --Royal-Cravate va tenir garnison  Paris, en remplacement de
     Royal-Vaisseau.

    --Trois cadets de Bourgogne-infanterie ont t trouvs ivres-morts
     par le guet, dans un mauvais lieu voisin de la porte Saint-Honor.

    --On dit que M. le gnral Canuel va tre nomm grand bailli de
     Vermandois.

    --La marchausse a arrt hier et conduit par-devant M. le
     lieutenant de police, un homme de bas tage, s'tant permis
     d'entrer dans un jardin royal l'pe au cot; il en sera crit au
     cabinet de Versailles.

    --On parle du rtablissement de l'hommage lige et leudes. M.
     Quatrebarbe a dpos un projet.

    --Le trois pour cent doit hausser demain.

    --Dix-huit mille ptitions ont t dposes au bureau de la Chambre
     des pairs contre le rtablissement du droit de cuissage.

    --Par ordonnance du roi, M. de Polignac vient d'tre dcor du
     titre de clbre voyageur.

    --Les querelles des Armagnacs et des Bourguignons seront, dit-on,
     bientt apaises.

    --Une rixe a eu lieu ce matin au sujet de la charge de gentilhomme
     caudataire de M. de Paris; c'est M. de Conny qui l'a emport.

    --La musique de Rossini va tre supprime pour rtablir l'harmonie
     en France.

    --M. de Labourdonnaye est nomm ministre de l'intrieur. Il tait
     dsign, ces jours derniers, comme successeur de l'abb Sicard 
     l'Institution des Sourds-Muets.

    --M. de Courvoisier est nomm ministre; on prtend qu'il sera mis
     en justice.

    --Mademoiselle Duchesnois vient de contracter un nouvel engagement
     de vingt ans avec le Thtre-Franais.

    --M. Pardessus demande si on ne pourrait pas lui donner une place
     dans un ministre quelconque. Etant propre  tous les emplois, peu
     lui importe d'tre  la guerre, aux cultes ou aux finances; il sera
     le mme partout.

    --La police de Paris est confie  M. de Reyneville, g de 29 ans.
     Nous sommes tranquilles.

    --M. l'archevque de Paris a souscrit  dix mille exemplaires du
     _Corsaire_, journal des thtres.

    --Une ordonnance porte le rtablissement de trois couvents de
     capucins. Les capucins de Paris auront pour prieur M. le marchal
     Soult, qui est entr en religion et qui prendra le nom de _frre
     Basile_.

    --Les hritiers de Law ont t reus en audience particulire par
     M. de Chabrol.

    --M. Bourmont est nomm ministre de la guerre. C'est son bton de
     marchal de la bataille de Waterloo.

    --L'emplacement occup nagure par le thtre de l'Ambigu-Comique
     vient d'tre rendu aux thatins.

    --La foire Saint Laurent rouvre lundi. Un pas sera dans par
     d'illustres personnages.

    --M. de Genoude a procd hier  la rvision de M. le gnalogiste
     de France. Des fonds lui ont t allous pour ouvrir un caf 
     Grenoble, sa patrie.

    --M. Delavau est nomm gnral des galres.

    --L'honorable M. Syrieys de Mayrinhac, ancien directeur des haras,
     est promu au grade de mestre de camp de cavalerie. Son collgue, M.
     Marcassus de Puymaurin, est fait bailli de Meudon.

    --M. Franchet commandera le corps des tristes--pattes; c'est M.
     Duplessis-Grndan qui aura le guet  cheval.

    --M. Pardessus est au-dessus de tout.

    --M. de Polignac est abonn au _Figaro_.

    --Tous les contribuables de France ont fait crire sur leurs
     portes: _Crdit est mort, les mauvais payeurs l'ont tu_.

    --M. de Martignac est parti ce soir pour Chanteloup.

    --Le Roi a reu en audience particulire madame la comtesse du
     Chayla.

    --M. Roux, chirurgien en chef de l'hpital de la Charit, doit
     incessamment oprer de la cataracte un auguste personnage.

COUPS DE LANCETTE

Un grand nombre d'officiers suprieurs de l'arme se proposent, dit-on,
de donner leur dmission.

***

Sur la demande du gnral Bourmont, le pont d'Austerlitz va changer son
nom pour celui de pont de Waterloo.

***

Les individus qui auraient dsert sont invits  se prsenter au
ministre de la guerre; il leur sera distribu des emplois particuliers
dans la maison de M. Bourmont.

***

Nous serions fchs de calomnier M. Coco-Lacour, mais nous avons
quelques raisons de croire qu'il fera partie de la nouvelle
administration.


        AMEN.

    Au ministre, ah! quel mic-mac!
    Du despotisme le cornac
    A quitt l'Angleterre, et crac
    De son fouet on entend le clac.
    Ah! le coeur nous en fait tic-tac!
    On en a mal  l'estomac.
    Eh! quoi, ce prince Polignac,
    Qui vaut la prise de tabac
    Et parle _et ab hoc et ab hac_,
    A la faon de Mayrinhac,
    Succde au brillant Martignac,
    Des liberts il fait le sac
    Et la Charte a son Ravaillac;
    Mais qui prendra son almanach?...
    Traitons-le comme un Pourceaugnac,
    Qu'il remonte sur le tillac
    Et tombe enfin dans le grand lac.


COUPS DE LANCETTE.

Voil vingt-cinq personnes qui refusent la prfecture de police. Il faut
pourtant que Paris soit tranquille: M. Jules de Polignac s'est dcid 
choisir M. Jules _de_ Vidocq.

***

On s'tonne de la nomination de MM. les ministres; on a bien fait un
chevreuil consul.

***

On peut bien gouverner avec des potences et des filles (_Mot historique
de M. de La Bourdonnaye_).


PTITION.

A trois hauts et puissants messieurs, par des victimes de la fatalit,
ayant leur domicile dans un tablissement public  Brest et  Toulon:

AIR: _Ah! daignez m'pargner le reste_.

      PREMIER PTITIONNAIRE.

    Salut! illustre dserteur!
    D'un lieu d'exil j'ose t'crire;
    Pour te combler de sa faveur,
    La Fortune vraiment conspire.
    Trahissant aussi mes amis,
    On m'a vu, dans une campagne,
    Passer au camp des ennemis;
    Je leur ai vendu mon pays,
    Et cependant je suis au bagne!

      DEUXIME PTITIONNAIRE.

    Salut! hros des coups d'tat!
    Jadis ta machine infernale
    Fit sauter, sous le Consulat,
    Un quartier de la capitale,
    Moi, dans les Cent-jours, accostant
    La diligence de Bretagne,
    J'ai tir dessus simplement
    Mon pistolet par dvoment;
    Et cependant je suis au bagne!

      TROISIME PTITIONNAIRE.

    Salut! homme d'exception,
    Inventeur des catgories!
    J'ai mis par admiration
    En pratique vos thories.
    Je fis bien mieux qu'en Portugal,
    Mieux qu' Naples, mieux qu'en Espagne!
    Nmes connat mon bras fatal,
    J'ai _puni_ mme un marchal!
    Et cependant je suis au bagne!

Vers pour mettre au bas du portrait de M. le baron Trouv.

            Ex-Pindare de Robespierre,
        Ex-imprimeur, ancien prfet,
        De Monseigneur il devient secrtaire.
    C'est justice, il n'est bon qu' mettre au cabinet.
          La nation le trouve,
          L'empereur l'a trouv,
          Polignac le retrouve:
          C'est le baron Trouv.


      M. DE BOURMONT A SES AMIS.

          Au ministre,
    Mes amis, me voil mont;
    Est-ce au civil, est-ce  la guerre,
    Que par hasard j'ai mrit
          Le ministre?

          Au ministre,
    Je suis plac par un Anglais;
    C'est un rendu, puisque nagure,
    A Waterloo je lui prtais
          Mon ministre.

          Au ministre,
    Je vais bien fort me cramponner,
    Et je jure par l'Angleterre
    De ne plus jamais dserter...
          Le ministre.


COUPS DE LANCETTE.

On peut forcer l'autorit  s'clairer, sans lui manquer en rien.

(Louis XVIII.)

***

Rien n'arrte les journaux libraux, dit la _Quotidienne_,
rien..... except la poste.

Jeudi, 25 novembre 1829.

LE CONSEIL DES ORTOLANS.

(Octobre 1829.)

M. DE LABOURDONNAYE.

Il faut tenter l'entreprise. Qu'y risquons-nous? Nous avons de l'or pour
dcider les consciences timides...

M. DE POLIGNAC.

On fait bien des choses avec de l'or; mais l'esprit d'opposition est
fort en France, et je crains que nous ne russissions pas.

M. D'HAUSSEZ.

C'est jouer gros jeu, en effet; c'est peut-tre compromettre la
monarchie.

M. DE MONTBEL.

C'est la sauver, Monsieur.

M. DE CHABROL.

Je crois aussi que c'est la sauver.

M. DE POLIGNAC.

Et si les lections sont contre nous?

M. DE CHABROL.

Voil l'embarras; car enfin, il ne faut pas vous dissimuler que la
nation nous est peu favorable.

M. DE BOURMONT.

La nation peut passer au ministre, si nous nous y prenons bien. Il ne
faut que quelques ordonnances pour la gagner  nos ides.

M. DE LABOURDONNAYE.

S'il y a des rsistances, nous monterons  cheval!

M. DE CHABROL.

Oui, sans doute, montons  cheval.

M. D'HAUSSEZ.

Plus fait douceur que violence, Messieurs.

M. DE CHABROL.

Je suis du parti de la douceur aussi; mais cependant...

M. COURVOISIER.

Les rapports qui me reviennent de tous cts, sur l'esprit des
dpartements, me font craindre que le moyen de la dissolution soit bien
chanceux.

M. DE LABOURDONNAYE.

Chanceux ou non, il faut s'y rsoudre.

M. DE CHABROL.

Mon cheval est tout sell, d'abord.

M. DE POLIGNAC.

Messieurs, rflchissez-y bien; voudriez-vous donner le signal du
trouble et de la guerre civile? Ne vaudrait-il pas mieux...

M. DE LABOURDONNAYE.

Nous retirer, n'est-ce pas? quitter la partie sans avoir fait le va-tout
de la monarchie! Non, Monsieur; je suis ministre, et tant qu'il y aura
un trne debout, je serai prs de lui.

M. DE CHABROL.

Moi aussi. Diable! si je m'en allais, cette fois, je ne reviendrais
plus. J'y suis, j'y reste.

M. DE MONTBEL.

Nous devons un grand exemple au monde; il faut mourir sur les degrs de
l'autel et du trne.

M. D'HAUSSEZ.

Mais il ne s'agit pas de mourir. Vivre pair et cuirass de cordons,
avoir part au budget sans rien faire, c'est un sort assez agrable pour
tre envi.

M. DE LABOURDONNAYE.

Je suis au pouvoir, je n'en descendrai pas.

M. D'HAUSSEZ.

L'opinion publique est comme le dieu qui abattit Sal....

M. DE MONTBEL.

Toujours la manie de citer la mythologie!

UN HUISSIER (_entrant_).

Quelqu'un demande M. de Chabrol.

(_Le ministre des finances sort._)

M. DE MONTBEL.

Que peut-on lui vouloir?

M. DE LABOURDONNAYE.

Ce diable de Chabrol, il manigance quelque chose contre nous, j'en suis
sr; il va peut-tre au chteau pour dsigner nos successeurs.

M. DE MONTBEL.

Il en est bien capable; c'est le comit directeur incarn.

(_M. de Chabrol rentre._)

M. DE CHABROL.

Ce n'est pas moi qu'on demandait: c'est M. le ministre de la marine.

M. D'HAUSSEZ.

Savez-vous ce qu'on me veut?

M. DE CHABROL.

Il s'agit d'un paquet arrivant de Bordeaux.

M. DE LABOURDONNAYE.

Sans doute quelques nouvelles relatives  la future lection du
successeur de Ravez.

M. D'HAUSSEZ.

Non, non; je sais ce que c'est. Ce sont des ortolans que j'ai fait venir
pour les offrir au Roi.

M. DE CHABROL.

Les ortolans sont un manger fort agrable.

M. COURVOISIER.

Oui, quand on n'est pas ministre et qu'on a l'esprit tranquille.

M. DE MONTBEL.

Je les aime assez rtis.

M. D'HAUSSEZ.

Je les prfre  la provenale.

M. DE LABOURDONNAYE.

On ne peut les manger qu'en pure.

M. D'HAUSSEZ.

Oh! voil qui est bien absolu.

M. DE POLIGNAC.

On m'a dit que c'tait Sa Majest Louis XVIII qui avait invent la pure
d'ortolans.

M. DE CHABROL.

Cela se pourrait bien, car j'en ai mang chez le comte d'Escars. C'est
une excellente chose, ma foi.

M. DE MONTBEL.

Il faut conseiller au Roi de se les faire servir bards, rtis et
arross de madre.

M. DE CHABROL.

M. le ministre de l'instruction publique a parfaitement raison; le
madre fait trs-bien sur l'ortolan.

M. DE LABOURDONNAYE.

Eh non, morbleu! Il faut que le Roi mange les ortolans en pure; je le
soutiens.

M. D'HAUSSEZ.

Moi, je conseillerais  Sa Majest de s'en fier  son matre-d'htel,
qui doit tre un homme de talent. D'ailleurs, vous ne voudriez pas,
Messieurs, usurper la prrogative royale.

M. DE LABOURDONNAYE.

Je vois, Monsieur, que c'est pour n'tre, sur aucun sujet, de mon
opinion que vous ouvrez cet avis.

M. DE POLIGNAC.

Mon Dieu, monsieur de Labourdonnaye, que vous tes entier dans vos
ides!

M. DE LABOURDONNAYE.

On s'applique  me contrarier; mais je ferai voir que je suis rsolu. Le
Roi mangera ses ortolans en pure.

M. COURVOISIER.

C'est insupportable.

M. DE CHABROL.

Nous monterons  cheval!

M. D'HAUSSEZ.

Pour le parti des ortolans en pure?

M. DE POLIGNAC.

Que dirait-on dans le monde, si on apprenait que le conseil des
ministres de France renouvelle la scne bouffonne du snat de Domitien
pour l'affaire du turbot?

M. DE CHABROL.

C'est vrai, Messieurs; si quelque journal allait s'emparer de cet
incident?

M. DE MONTBEL.

Et pourquoi y a-t-il encore des journaux? C'est la faute de messieurs
les modrs du conseil.

M. DE LABOURDONNAYE.

Si on m'avait cru, la libert de la presse aurait t suspendue.

M. DE BOURMONT.

Je m'y suis toujours oppos, et je crois avoir trs-bien fait.

M. COURVOISIER.

La Charte...

M. DE LABOURDONNAYE.

Oui, avec la Charte on fait de belles choses!

M. DE CHABROL.

Pour nous mettre d'accord, si nous mettions aux voix la sauce  faire
aux ortolans?

M. D'HAUSSEZ.

Si nous reprenions plutt la discussion qui nous occupait quand on a
annonc le paquet de Bordeaux?

M. DE POLIGNAC.

Il est trop tard maintenant; il vaut mieux nous ajourner  mercredi.

M. DE CHABROL.

A mercredi, soit; mais si d'ici l les vnements deviennent imprieux,
nous monterons  cheval, n'est-ce pas?

M. D'HAUSSEZ (_ part_).

Ou en fiacre, pour retourner chacun chez nous.


ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

M. ROY.--M. DE SAINT-CRICQ.--M. DE CAUX.--M. HYDE DE NEUVILLE.

M. le comte Roy ressemble  un bon bourgeois de province, de ceux qui
sont rests fidles aux costumes des anciens jours. Son Excellence porte
ordinairement une culotte qui se boutonne  la hauteur du nombril et
d'o pend, attache  sa montre, une breloque resplendissante d'or. Son
embonpoint est tel qu'il convient au ministre des finances d'un roi
puissant et d'un pays qui paye un milliard d'impts. M. Roy est rest
fidle  la poudre  poudrer de l'ancien rgime, et si Son Excellence ne
porte pas des ailes de pigeon, c'est qu'elle n'a pas assez de cheveux
sur les tempes. Sa taille n'est ni grande, ni petite; ses traits sont
moins lourds que ceux de M. de Portalis, et sa dmarche un peu plus
lgre que celle de M. de Caux. Comme orateur, M. Roy peut prtendre 
une mdiocrit du second ou du troisime ordre. Son dbit est monotone,
sa prononciation sche, son geste froid et inanim; il parle  la
tribune comme la statue au _Festin de Pierre_.

M. Roy a l'honneur d'tre pair de France; il possde une immense fortune
et il n'a point d'enfants. Quant  ses opinions politiques, telles
qu'on peut les connatre par les actes de sa vie publique, nous sommes
fort embarrasss pour les dfinir, puisque M. le comte n'a jamais fait
partie que des ministres  bascule. Nous pensons, toutefois, que Son
Excellence incline plus volontiers vers les ides aristocratiques. Ses
manires ne sont pas tout  fait exemptes de morgue, et l'on assure que
le trait distinctif du caractre de Son Excellence est l'opinitret.
Malheureusement, M. Roy n'est pas un homme fort clair; son gnie,
profondment fiscal, est rest tranger aux progrs des sciences
conomiques, et les Anglais ont beaucoup ri de certaines doctrines
financires qui ne tendaient  rien moins qu' touffer parmi nous le
crdit public dans sa source et l'industrie dans ses dveloppements. Aux
yeux de M. Roy, la production n'est qu'une matire imposable, la
richesse publique un lment de contributions, et, sous plus d'un
rapport, Son Excellence est d'accord avec l'illustre conomiste, M.
Syrieys de Mayrinhac, qui, le premier, a proclam que la France
produisait trop.

M. de Saint-Cricq est le plus maigre de tous nos ministres. Ses
doctrines ne sont pas plus arrtes que celles de M. Roy; nous l'avons
vu successivement dfendre les douanes, la libert du commerce, les
ministres passs, le ministre prsent, et il y a lieu de croire qu'il
dfendrait aussi tous les ministres futurs. C'est, du reste, un homme
inoffensif, fort doux, de moeurs simples, d'une figure agrable et
prvenante. Sa sobrit serait tonnante pour un ministre, s'il tait
vrai, comme on nous l'a assur, que Son Excellence djeune trs-souvent
avec un oeuf frais ou une tasse de chocolat. On sait que la cration
du ministre du commerce, dont il est titulaire, excita dans le temps
une foule de rclamations: Son Excellence a voulu se faire pardonner la
jouissance de cette sincure par quelques mesures utiles, au nombre
desquelles l'institution d'une commission d'enqute doit occuper le
premier rang. Au reste, il convient de reconnatre que, dans le
ministre actuel, M. de Saint-Cricq s'est prononc plus d'une fois en
faveur des rsolutions les plus favorables au systme constitutionnel.

M. de Caux est un gros homme de bureau portant une grosse tte sur de
larges paules; il monte  la tribune et il en descend; il sige au
conseil de Sa Majest; il loge dans la rue de Grenelle, faubourg
Saint-Germain, et il touche cent vingt mille francs d'appointements. M.
de Caux est l'homme du monde, d'ailleurs, qui sait le mieux ce qu'un
cheval mange d'avoine et ce qu'il entre de cuir dans une selle; le seul
ministre de la guerre qui ait triomph des punaises qui infectent les
casernes franaises depuis Jules Csar. C'est un grand mrite  nos
yeux, et qui vaut mieux assurment pour la gloire de M. de Caux que le
fameux coup de collier pour celle de M. de Clermont-Tonnerre.

M. Hyde de Neuville est un ministre plus clbre. Son dvouement  la
lgitimit date de l'explosion de la machine infernale, et sa rputation
parlementaire, de la Chambre de 1815. Depuis lors, M. de Neuville a t
ambassadeur de France aux Etats-Unis; il a pu apprcier les avantages
d'un gouvernement libre, simple dans ses rouages, conomique et
impartial, et nous ne doutons pas que cette circonstance ne lui ait fait
prendre en dgot ces fanatiques de Coblentz qui avaient trouv le moyen
de rendre le malheur mme ridicule et mprisable. En revenant des
Etats-Unis, M. Hyde de Neuville fut envoy  Lisbonne; il y tait
lorsque le malheureux Jean VI vint chercher un refuge  bord de la
flotte anglaise, pendant que don Miguel faisait assassiner le marquis de
Loul. L, Son Excellence a pu juger de prs la rage apostolique; elle a
pu comparer le rgime de la libert et celui de la servitude. Ces
contrastes ont produit sur son esprit une impression profonde, et c'est
parce qu'il s'en est expliqu franchement avec le dernier ministre,
qu'il a t rappel de Lisbonne.

M. Hyde de Neuville est un homme plein de feu et d'imagination. Nous
croyons que, malgr les emportements qui ont signal ses dbuts dans la
carrire politique, son me a toujours t accessible  la piti et 
tous les sentiments gnreux que le pouvoir touffe trop souvent chez
ceux qui le possdent. Ses instructions aux chefs de notre escadre dans
les mers du Levant ont t pleines de bienveillance pour les Grecs; les
rglements qu'il a introduits dans l'administration de la marine ont
obtenu l'approbation gnrale. Enfin, M. Hyde de Neuville est un
converti de l'ancien rgime comme M. de Chateaubriand, son ami intime.
Son Excellence a la tte couverte d'une fort de cheveux gris; sa figure
est joviale, ses formes arrondies, sa taille un peu paisse, son organe
un peu sourd. Son influence oratoire consiste surtout dans sa vivacit;
il parle toujours avec chaleur, beaucoup moins, toutefois, depuis qu'il
est ministre que lorsqu'il tait dput. La _Quotidienne_ lui
reprochait, il y a quelque temps, de ne pas savoir le latin; grand
malheur, en vrit, pour un ministre de la marine, de ne pouvoir
traduire couramment le _Dies ir_ ou les sept psaumes de la pnitence!


ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

M. LE GNRAL LAFAYETTE.

Voici un nom clbre et vnr dans les deux mondes, un nom qui fait
honneur  la France et qui rappelle les plus nobles souvenirs de gloire
et d'indpendance. La Chambre des dputs doit tre fire de compter
parmi ses membres un homme d'un aussi beau caractre que M. le gnral
La Fayette, et c'est pour nous une bonne fortune que d'avoir  parler de
lui.

La carrire de l'honorable dput a commenc de bonne heure. A vingt
ans, il s'arrachait des bras de sa jeune pouse pour voler au secours de
l'indpendance amricaine, seul, en dpit de l'opposition de la cour,
sur un vaisseau frt  ses frais, apportant aux insurgs l'esprance et
des armes. Le gouvernement anglais, qui l'attendait en chemin, lui
rservait, dit-on, de cruelles preuves; il eut le bonheur d'y chapper,
et tmoigna plus tard, dans les cachots d'Olmutz, qu'il aurait su les
braver. Il servit d'abord comme simple volontaire, revint en France
chercher de nouveaux secours, les ramena et obtint l'honneur d'un
commandement dans l'arme amricaine. L'histoire a dj dit par quels
faits d'armes il se signala dans cette campagne mmorable et mrita
l'amiti de Washington. Il y avait sacrifi, de plus, la majeure partie
de sa fortune, prcieuse avance qui devait tre acquitte, aprs un
demi-sicle, par les bndictions de dix millions d'hommes libres!

Quand la rvolution franaise clata, le gnral La Fayette en fut l'un
des plus honorables dfenseurs. La France lui doit l'introduction du
dogme sacr des droits de l'homme, qui triomphe aujourd'hui dans nos
lois et qu'il avait rapport d'Amrique. On le vit toujours oppos aux
excs populaires autant qu'aux intrigues de cour. Le lendemain du 6
octobre, il arrachait les gardes du corps  la fureur du peuple, dans
les avenues de Versailles; aprs le 20 juin, il protestait contre les
outrages prodigus  la famille royale. Jamais son pe n'est sortie du
fourreau que pour la dfense des opprims; jamais sa voix ne s'est
leve qu'en faveur des intrts de l'humanit. A Olmutz, o sa fille
le suivit, la srnit de son me ne s'est pas un instant dmentie; et
l'on dit que, sous les verrous autrichiens, il partageait son temps
entre les soins qu'il donnait  cette fille chrie et la lecture de
l'_Encyclopdie_, seul ouvrage que ses geliers aient consenti  lui
permettre, aprs bien des refus. Les agaceries de Bonaparte l'ont trouv
inflexible; la Restauration l'a revu calme et paisible, comme elle
l'avait laiss.

Depuis lors, appel  la reprsentation nationale dans des circonstances
difficiles, l'honorable dput s'est montr constamment digne de
lui-mme. S'il allait en parlementaire au camp des ennemis, aprs
l'invasion de 1815, c'tait pour stipuler en faveur des liberts
nationales; si, depuis, il est mont  la tribune, toujours il y a
dfendu les droits du peuple avec franchise, mesure et fermet; loquent
 force de simplicit, et surtout  cause du poids que ses antcdents
et son caractre donnent  ses paroles. Il vivait retir, pendant la
belle saison, dans sa maison de campagne,  Lagrange, dont il administre
encore aujourd'hui les fermes avec un ordre et une intelligence
admirables, prsidant aux moindres dtails, amliorant ses terres,
perfectionnant ses troupeaux et rglant sa dpense avec une modestie qui
n'exclut jamais la libralit. Une foule d'trangers de distinction sont
venus le visiter dans son chteau, dont il a fait disparatre tout ce
qui rappelait des souvenirs de fodalit. L'illustre Foy a plant le
lierre qui en couvre une des tours principales, dans laquelle plus d'un
proscrit a trouv asile aux jours de la perscution. C'est l qu'au sein
d'une famille trs-nombreuse, M. de La Fayette rappelle avec un charme
inexprimable ce que l'histoire et la posie nous racontent des anciens
patriarches. Tels Franklin et Washington, ses illustres amis,
finissaient leurs jours glorieux _ l'ombre de leur vigne et de leur
figuier_.

Mais de nouvelles sensations, de plus ineffables jouissances attendaient
M. de La Fayette et devaient le mettre, en quelque sorte, lui vivant, en
prsence de la postrit. Ce peuple qu'il avait affranchi venait de
grandir: le volontaire avait laiss aux Etats-Unis trois millions
d'hommes; il allait en revoir dix millions qui lui tendaient les bras.
Washington et Franklin n'taient plus; lui seul restait de ces nobles
dbris; l'Amrique voulait le voir; les pres voulaient le montrer 
leurs enfants. Une frgate aux couleurs de l'indpendance vint le
chercher sur nos rivages, et, tandis que, sur la rive oppose, un monde
entier lui prparait des ftes et des embrassements, quelques misrables
commissaires de police touffaient sur les bords de la Seine-Infrieure
les derniers adieux du peuple franais. Enfin, il a revu la terre de ses
premiers exploits; il a t salu du titre honorable et gracieux d'_hte
de la nation_. Ces remparts, pour lesquels il a combattu, retentissent
de mille cris d'allgresse; les vaisseaux sont pavoiss comme aux plus
beaux jours de fte; et, pendant que les magistrats du peuple libre
saluent avec respect M. de La Fayette, les jeunes filles sment des
fleurs sur ses pas et le couronnent citoyen des deux mondes!

Qui nous dira ce qu'a d prouver ce voyageur illustre, en s'asseyant,
aprs plus de quarante ans, sous un dais rayonnant des trophes de
l'indpendance amricaine! et lorsqu'il a revu ces dserts devenus
mconnaissables  force de villes, de villages et de fermes joyeuses!
Ici, un invalide d'York-Town lui rappelait quelques faits d'armes;
ailleurs, un chapelier refusait de son fils le prix d'un chapeau, en lui
disant: Votre pre l'a pay du prix de son sang, il y a quarante ans.
Plus loin, une dputation de sauvages accouraient au-devant de lui,
promettant de se convertir  la civilisation d'un peuple fidle  la
mmoire du coeur. De toutes parts enfin des hommages sincres,
ardents, spontans, accueillaient le vieil ami de Washington. Pour moi,
chtif, j'en serais mort de joie. M. de La Fayette, modeste et simple
dans la bonne fortune comme il avait t inbranlable dans la mauvaise,
rpondait avec une grce parfaite  tous les compliments, en franais
dans la Louisiane, en anglais dans les autres tats.

A une autre poque, par une faveur sans exemple dans les annales
diplomatiques, le congrs avait dcid que les ministres
plnipotentiaires de la rpublique auprs des puissances
communiqueraient  l'honorable gnral, lorsqu'il le dsirerait, tout ce
qui serait relatif  la situation des affaires publiques des Etats-Unis.
Enfin, il n'est aucun tmoignage de gratitude et de respect dont il
n'ait t combl. Au milieu de tous ces triomphes, M. le gnral La
Fayette s'est toujours montr aussi modeste, aussi calme que par le
pass. Jamais il n'a manqu de se rendre  son poste de dput, toujours
exact aux sances, en costume, et attentif  la discussion. Les
trangers qui sont admis aux tribunes de la Chambre demandent tout
d'abord o sige M. de La Fayette, qui se fait reconnatre  sa haute
stature et  sa dmarche ingale, suite d'un accident qui faillit lui
coter la vie. La bont de son caractre est extrme; nul n'accueille la
jeunesse avec plus de bienveillance et, l'on peut dire, d'amiti. Voil
nos hommes, en un mot, voil les citoyens que le parti national peut
montrer avec un gal orgueil  ses amis et  ses ennemis!


ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

M. DE CORMENIN.--M. DE PUYMAURIN.

M. le vicomte de Cormenin est entr de bonne heure dans la carrire des
affaires. A vingt ans, il tait auditeur au conseil d'tat;  vingt-cinq
ans, matre des requtes, et il achevait  peine sa quarantime anne
lorsqu'il fut appel  la Chambre des dputs par le suffrage des
lecteurs du Loiret. L'honorable candidat n'tait connu alors que par
ses excellents crits sur la jurisprudence administrative et par la
franchise avec laquelle il avait signal les vices principaux de
l'organisation du conseil mme dont il faisait partie. M. de Peyronnet
avait voulu le destituer; et dj,  une autre poque, les purateurs de
1815 l'avaient limin du conseil d'tat. Cette dernire circonstance,
probablement inconnue des lecteurs du Loiret, fait trop d'honneur au
caractre de M. de Cormenin pour que nous ne nous empressions pas de la
citer.

Lorsqu'aprs le retour de Bonaparte en 1815, les allis marchrent sur
la France, M. de Cormenin, auditeur au conseil d'tat, endossa l'habit
de garde national et se dirigea, simple volontaire, sur la ville de
Lille, o il fut enferm pendant toute la dure du sige, dont il
partagea les dangers. On le vit  plusieurs reprises sur les remparts,
payer de sa personne et se conduire en homme de coeur. A son retour,
il fut renvoy du conseil d'tat, et il n'y reparut plus tard que par la
protection de plusieurs membres distingus de sa famille. M. de
Cormenin, soldat courageux, fut aussi dans sa jeunesse un pote facile
et gracieux. On connat de lui plusieurs odes et un petit pome
hroque sur la Pologne, dans lequel nous avons remarqu les strophes
suivantes:

    Malheur au citoyen esclave volontaire!
    Il se cache dans l'ombre, il marche solitaire,
    Il est l'horreur des morts, l'opprobre des vivants
    Nul ami ne soutient sa vieillesse affaiblie:
            Il expire, on l'oublie,
    Et ses os rejets sont le jouet des vents.

    Mais celui qui combat, qui meurt pour sa patrie,
    Ne craint pas de laisser sa mmoire fltrie
    Si le fer ennemi respecte sa valeur:
    Sa mre est triomphante, et la vierge attendrie;
            A son Dieu qu'elle prie,
    Pour poux, en secret, demande le vainqueur.

Mais c'est surtout  la tribune politique que M. de Cormenin a dploy
un vritable talent et un genre de courage malheureusement trop rare de
nos jours. La France n'a pas oubli avec quelle nergie cet honorable
dput a signal les abus du cumul et marqu au front les dilapidateurs
de la fortune publique. Son dernier discours sur la dotation de la
pairie a excit au banc des ministres une rumeur qui tmoigne
suffisamment de la justesse et de la profondeur du coup port 
l'amour-propre des cumulards ministriels. On sait  quel puril cart
de colre M. de Martignac n'a pas rougi de descendre ce jour-l, faute
de raisons  opposer au courage de l'orateur; et ce jour, en effet, est
devenu le plus beau de la carrire politique de M. le vicomte de
Cormenin. Le voil rang dsormais au nombre des plus intrpides
champions des liberts publiques, et, quoique l'un des plus jeunes
membres de la Chambre, il en est dj un des plus distingus. Que
serait-ce donc si tous les jeunes talents de la France nouvelle
pouvaient prendre place avec lui sur ces bancs o sigent tant de
mdiocrits surannes.

M. de Cormenin n'a point encore improvis de discours, soit dfiance de
lui-mme, soit qu'il craigne de paratre ambitieux en se montrant
souvent  la tribune. Nous croyons devoir l'inviter  vaincre cette
fcheuse rpugnance. Quand on a le malheur d'entendre chaque jour, comme
nous, de pitoyables orateurs, tels que MM. Laboulaye, de Conny, Formont,
Sainte-Marie, Mayrinhac et tant d'autres _ejusdem farin_ divaguer 
outrance sur toutes les questions et souiller la tribune d'une foule de
pasquinades indignes de la gravit de la Chambre, on peut dplorer
l'excs de modestie qui retient sur leurs bancs des dputs d'un vrai
talent et d'un caractre aussi honorable que M. de Cormenin. Son organe
est, d'ailleurs sonore et flexible, sa figure calme et svre, son
attitude convenable et rserve, sa taille haute et bien prise; rien ne
lui manquerait qu'un peu plus de chaleur et de hardiesse, pour devenir
orateur dans toute la force du terme, et nous sommes sr qu'il le
deviendra.

Avec moins de moyens, assurment, M. Marcassus de Puymaurin, fabricant
de pastel, est bien devenu directeur de la Monnaie de Paris; et quel
homme, en Europe, ne connat aujourd'hui le clbre M. Marcassus de
Puymaurin? Avez-vous vu quelquefois au pied de la tribune un gros homme
portant une grosse tte sur de grosses paules, et dans cette tte
beaucoup de cervelle? C'est l'honorable M. Marcassus de Puymaurin.
Avez-vous remarqu un dput trs-boiteux, raisonnablement sourd et tant
soit peu bgue, dont l'habit vert et le gilet sont presque toujours
dboutonns, et qui pose sa main sur ses oreilles en forme de cornet
acoustique, quand M. de Conny improvise? C'est encore M. de Puymaurin.
Enfin, vous souvenez-vous d'avoir entendu une description charmante des
sangsues, de leurs moeurs et de _leurs amours_; une superbe
philippique contre les bouchers qui donnent trop de _rjouissance_ et un
loge des vtrinaires qui en savent plus que les mdecins? Toutes ces
pices d'loquence sont dues  l'honorable,  l'introuvable, 
l'impayable M. de Puymaurin, ancien fabricant de pastel et directeur de
la Monnaie des mdailles.

Combien de fois, dans le bon temps des Chambres de Cazes et Villle,
l'illustre biographe des sangsues a-t-il bgay des mots charmants, des
navets plaisantes et d'nergiques proraisons en faveur du budget!
Avec quelle chaleur il battait monnaie sur les paules des
contribuables! Quels grands coups de balancier il frappait, lorsque Son
Excellence Sidy-Mahmoud, avide de connatre le gouvernement
reprsentatif, venait lui en demander des nouvelles  l'htel du quai
Conti! Ces beaux jours, hlas! ne sont plus. Une misrable salle 
manger met la Chambre en rumeur; un dput de rien, un simple avocat,
fait rendre gorge  un garde des sceaux, et M. Bourdeau va coucher
demain dans la chaste alcve de M. de Peyronnet  l'htel de la
Chancellerie: _sic vos non vobis, nidificatis, aves_!


LE MOUTON ENRAG[16].

FIGARO.--Ah! mon Dieu, Basile, quelle figure longue!... un myriamtre
distance lgale... et ple... comme le _Journal des Dbats_.

BASILE.--Oh! c'est qu'il y a de quoi faire changer de couleur, mme ceux
qui n'en ont jamais eu.

--Est-ce qu'il serait question de quelque changement dans?...

--Un changement!... Oui... Tiens, lis.

--Quoi?

--Tu ne vois pas?

--Non, je ne vois pas.

--Tu ne vois pas, l, dans la _Gazette_, le _Mouton enrag_?...

--Eh bien... j'ai vu pendant six mois _le Boeuf enrag_ sur l'affiche
des Funambules, et personne n'a rclam... Aprs?...

--Aprs?... Mais, lis donc, Robin, que je te noue ce ruban bleu... On
va te tondre, Robin mouton, tu es enrag... pourtant, c'est du sang de
mouton qui coule dans tes veines. Eh bien, tu ne frmis pas?

--Pas le moins du monde.

--Tu ne comprends donc pas!

--Je comprends qu'il s'agit d'un mouton... Et comme la pastorale est
use, je ne vois pas...

--Il s'agit bien de la pastorale!... Il s'agit de la rvolution... Le
sang de mouton, c'est le sang de Henri IV et de Louis XIV.

--Ah! pauvre _Gazette_! gare M. Menjaud de Dammartin.

--Mais, tu n'y es pas... c'est l'_Album_.

--Ah! c'est l'_Album_ qui dit que le sang de mouton est le sang de Henri
IV et de Louis XIV!

--Mais non! l'_Album_ parle de _sang de mouton_, et la _Gazette_ prouve
comme quoi il s'agit du sang de Henri IV et de Louis XIV. En
consquence, elle dit: Franais, on menace vos princes...
rveillez-vous!

--Ce sera peut-tre assez difficile, s'ils ont lu la _Gazette_. Mais,
coute, Basile, il me semble que tout ce sang-l n'a pas le sens
commun... Comment croire qu'on s'amuse  fabriquer des allusions 
l'instar du _Nain jaune_, quand la censure ne vous meurtrit pas le
poignet de son gantelet de plomb? Comment s'exposerait-on de gat de
coeur  d'normes amendes quand on est vulnrable d'un cautionnement
de soixante mille francs? Comment affronterait-on la police
correctionnelle quand on a deux de ses rdacteurs  Sainte-Plagie? Ne
serait-ce pas jouer  y faire mettre tout le personnel du journal, y
compris les abonns et M. le procureur du roi lui-mme, pour s'tre
laiss devancer par la _Gazette_? Mais j'admets et personne n'admettra,
personne ne peut admettre, j'admets l'allusion... Maintenant, dis-moi,
Basile, combien l'_Album_ a-t-il d'abonns?

--Deux cents.

--Et la _Gazette_?

--Six mille.

--Six mille! alors _la Gazette_ aurait offens le sang d'Henri IV et de
Louis XIV _cinq mille huit cents fois_ plus que l'_Album_. Si les
rdacteurs de l'_Album_ taient envoys  la Force, ceux de la _Gazette_
devraient tre au moins expdis pour Toulon. D'ailleurs la
_Quotidienne_ ne vient-elle pas d'tre condamne  50 francs d'amende
pour avoir attent  la dignit du _Constitutionnel_ en copiant le
susdit _Album_? Ici le cas n'est-il pas le mme, et la _Gazette_
n'a-t-elle pas, comme la _Quotidienne_, _cit_ avec complaisance,
soulign avec soin tout ce qui pouvait prter au scandale?

On dit que le numro de la _Gazette_ qui contenait l'article sur
l'_Album_ a t saisi, hier soir,  la requte de M. le procureur du
roi.


ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

M. DE MONTBEL.--M. DE PINA.--M. DE LABOURDONNAYE.

M. de Montbel, maire de Toulouse, est entr  la Chambre des dputs
sous les auspices de son compatriote, M. de Villle, pendant la longue
domination des _Trois-Cents_. C'est un homme d'une taille au-dessous de
la moyenne, d'une corpulence assez remarquable, et dont les traits
lourds et communs n'ont rien de cette vivacit qui caractrise les
riverains de la Garonne. Il sige au ct droit, non loin de MM. de Pina
et de Labourdonnaye. C'est lui qui prend ordinairement la parole toutes
les fois qu'il s'agit de dfendre le personnel de l'ancien ministre, ou
plutt de M. de Villle; car M. Syrieys de Mayrinhac s'est charg de la
dfense de M. de Corbire, et personne, que je sache, n'a voulu de celle
de M. de Peyronnet. M. de Montbel n'est pas d'ailleurs un homme sans
talent et, de tous les meneurs du ct droit, c'est peut-tre lui qui
connat le mieux le faible de la Chambre des dputs. Son langage ne
manque ni de mesure, ni d'adresse, ni parfois d'loquence; et si ce
n'tait que la Chambre a cess d'tre dupe des paroles, il ferait
illusion aux libraux par la manire dont il sait intresser leur
gnrosit.

L'organe de cet honorable membre est extrmement dsagrable, et ceux
qui l'entendent pour la premire fois croient toujours qu'il est enrou.
Cependant on l'coute avec curiosit, parce qu'on apprend par lui la
pense vritable du parti villliste, et que ses adversaires ne sont pas
sans estime pour sa personne. Ce royaliste prononc, cet orateur, si
ardent  la tribune, passe pour un homme de moeurs douces et
bienveillantes; on cite mme plusieurs traits fort honorables de sa vie
prive. Pour moi, si j'en puis bien juger par simple conjecture, je
crois que M. de Montbel ne nous ferait pas tous pendre s'il tait le
plus fort; mais je ne serais pas aussi rassur de la part de ses
respectables amis, depuis les fusillades de la rue Saint-Denis.

Et, par exemple, si M. de Pina devenait jamais ministre, je prendrais
sur-le-champ ma canne et mon chapeau pour me sauver je ne sais o, mais
le plus loin possible de ce saint personnage. Je n'en connais pas un de
plus violent, ni de plus rancunier dans toute l'assemble; et sa figure
habituellement ouverte et riante me rappelle toujours, je ne sais pas
pourquoi, celle de Frdrick dans le rle de Mphistophls. M. de Pina
conserve encore, au sein de la Chambre de 1829, les opinions et les
doctrines qui dominaient aux confrences de Pilnitz; il est camp sur
les bords du Rhin, et il attend que M. de Brunswick ait mis  la raison
les Parisiens rvolts. Nul n'assaisonne de fiel mieux que lui une
harangue contre des ptitionnaires; nul ne parle avec plus d'amertume de
la libert de la presse, de l'galit devant la loi et de toutes
conqutes de la rvolution sur l'ancien rgime. Il partage avec M. de
Lpine et M. de Conny tout l'honneur des homlies parlementaires qui
ont rendu ces deux dputs si clbres, et je n'ai jamais lu de
description du jugement dernier plus curieuse que ses tirades sur la
dissolution des socits. Les _balistes_ et le _manioc_ de M. de
Sallabry peuvent seuls leur tre compars.

Nous avons eu dernirement une occasion remarquable d'observer le
caractre nergique de M. de Pina. C'tait le jour o, reprenant toute
sa dignit, la Chambre des dputs se leva comme un seul homme contre la
suppression de l'amendement relatif  la salle  manger de M. de
Peyronnet. Depuis la chute du ministre dplorable, le ct droit
n'avait pas encore prouv d'chec aussi dsastreux. La consternation
tait peinte sur tous les visages religieux et monarchiques, et l'on et
dit que la Bastille venait d'tre prise une seconde fois. M. de Pina,
seul, debout  son banc, les bras croiss, ainsi que Marius sur les
ruines de Carthage, bravait de ses regards l'hilarit du ct gauche; en
vain les huissiers criaient de toutes parts: Asseyez-vous, Messieurs;
M. le prsident vous prie de vous asseoir. L'inflexible Pina demeurait
immobile. Enfin, saisi d'indignation, il s'crie: De quel droit veut-on
me faire asseoir? et proteste du moins, par cette vhmente apostrophe,
contre le triomphe de la rvolution.

L'honorable M. de Labourdonnaye est un homme plus grave. La premire
fois que j'ai eu l'honneur de le voir, je m'attendais  trouver dans sa
physionomie quelques traits en harmonie avec sa rputation
parlementaire, des yeux vifs et perants, un front dcouvert et hardi,
une tenue imposante et digne, tout au moins, d'un vieux chef de parti.
Loin de l, M. le comte de Labourdonnaye n'offre  l'observateur qu'une
physionomie sans expression, un visage maussade, un air ennuy; sa voix
sourde et monotone rsonne tristement dans l'enceinte de la Chambre
sans y trouver d'cho, et vient mourir dans la tribune des journalistes
o le rdacteur de la _Quotidienne_ lui fait de temps en temps la
charit d'une colonne. Il m'est impossible de comprendre comment cet
honorable dput a pu exercer de l'influence sur une assemble
dlibrante, autrement qu'en me rappelant ce proverbe: _Dans le royaume
des aveugles, les borgnes font la loi_.

Mais quand je remets dans mon esprit les saturnales de la session de
1823, l'expulsion de Manuel et toutes les batailles gagnes par le ct
droit de ce temps sur l'honneur et les liberts de la France, je
m'explique plus aisment la gloire parlementaire de M. de Labourdonnaye.
Le systme des catgories doit  son loquence de nombreuses victimes,
et c'est lui qui disait un jour aux dputs du ct gauche: La France
ne veut plus de vous! Aujourd'hui que la France a fait connatre ses
voeux, nous avons rarement le plaisir d'entendre M. le comte de
Labourdonnaye, et mme il est probable qu'au prochain renouvellement des
Chambres, nous en serons entirement privs; aussi l'honorable membre
commence-t-il  nous accoutumer  son silence; sa voix, jadis si
redoutable, est devenue muette et ne rend plus d'oracles; son front,
charg de rides, se couvre tous les jours de nouveaux soucis, et le
temps n'est pas loin o cette renomme si brillante expirera dans
l'oubli.

Pour moi, j'aime  voir disparatre sans bruit ces coryphes de la
Chambre _introuvable_ et _dplorable_, qui institurent les cours
prvtales, qui rdigeaient les notes secrtes, qui se sont adjuges un
milliard, qui ont fait la loi du sacrilge, exploit l'assassinat du duc
de Berri et ordonn les _coups de collier_ du mois de novembre. Ainsi
s'vanouiront devant la raison publique et la gnration nouvelle tous
ces vieillards atrabilaires, tristes reprsentants des haines du pass;
ainsi ont disparu les Dudon, les Donadieu, les Saint-Chamans, et
passeront comme eux les Grndan, les Sallabry, et tant d'autres
mdiocrits, qui se consument lentement du supplice de leur impuissance
et meurent, comme les hros du Dante, sans mme emporter l'esprance.


ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

M. LE GNRAL LAMARQUE.--M. LE GNRAL GRARD.--M. LE GNRAL
DEMARSAY.--M. LE GNRAL HIGONET.--M. LE GNRAL TIBURCE SBASTIANI.--M.
LE GNRAL MATHIEU DUMAS.

La Chambre des dputs, comme on le voit par ce titre, qui ne les
comprend pas tous, est fort riche en gnraux. Est-ce un bien? est-ce un
mal? Je l'ignore; mais c'est un fait statistique assez remarquable et
dont,  tout prendre, la France aura peut-tre un jour  s'applaudir.
Les gnraux franais ont rapport de la guerre un sentiment exalt de
l'honneur national; diviss sur les questions de libert, ils
s'entendraient certainement sur la question d'indpendance, derrire
laquelle nos franchises civiles auront toujours le temps de se bien
constituer. C'est d'ailleurs une justice  rendre  nos dputs
militaires, de reconnatre que la plupart d'entre eux, abdiquant les
habitudes un peu despotiques de leur tat, se sont montrs les
dfenseurs constants des liberts publiques.

Au premier rang de ces honorables se placent quelques-uns de ceux dont
les noms dcorent le titre de cet article. Le gnral Lamarque est connu
depuis longues annes par sa bravoure tmraire, par les proscriptions
qu'il a subies, et par ses connaissances distingues dans son art et
dans les autres sciences. Il crit et parle d'un style pittoresque,
tout en images, et qui rappelle  quelques gards la manire brillante
et pathtique du gnral Foy; son locution est toutefois moins
correcte, mais plus incisive et satirique, comme on a pu le voir dans
son discours sur la question des Suisses, auxquels il a port le dernier
coup. Il improvise rarement, quoique sa facilit soit trs-grande; mais
il rcite ordinairement ses discours de mmoire, et leur effet en est
plus assur. L'honorable gnral est d'une taille moyenne, sa tte est
lgrement enfonce dans les paules, qui sont un peu votes, et ses
cheveux paraissent d'un blond douteux aux rayons du soleil. En somme, il
n'est pas beau, mais on dit qu'il est fort aimable et qu'il n'a pas fait
en pays ennemi toutes ses conqutes.

M. le gnral Grard possde quelque chose de cette simplicit antique,
si justement admire dans Hoche et dans Desaix. La modestie et la
douceur caractrisent sa physionomie, naturellement ouverte, affable et
distingue. Il parle rarement, mais toujours  propos, avec force et
mesure, et de manire  mriter les suffrages mme de ses adversaires.
Sa vie militaire, pleine de gloire, n'est pas de notre ressort; mais
elle a jet beaucoup d'clat sur sa carrire parlementaire et donne
aujourd'hui  l'honorable gnral une influence positive dans les
dlibrations de l'Assemble. Il sige au ct gauche, entre M. Etienne
et M. Laffitte.

M. le gnral Demarsay porte habituellement une longue redingote bleue
et un chapeau  larges bords qui le font reconnatre sur-le-champ, non
moins que sa taille lance, au milieu de ses collgues. C'est un brave
militaire, d'un temprament sec et bilieux, presque toujours en colre
et montant  la tribune comme  la brche, arm de toutes pices et la
pointe en avant. Je ne connais pas dans toute la Chambre d'interrupteur
plus intrpide et plus infatigable, et il ne se passe pas de sance
qu'il n'ait eu deux ou trois querelles avec le prsident. Il n'a pas la
patience d'attendre son tour de parler, et trop souvent il exhale son
humeur en apostrophes vhmentes, au lieu de runir ses arguments en
faisceau pour leur donner quelque importance. C'est un capitaine de
tirailleurs qui dpense beaucoup de munitions et ne fait pas grand mal 
l'ennemi. Son principal dfaut est une obstination sans bornes: que la
Chambre l'coute ou soit distraite, s'il est  la tribune, il n'en
descendra qu'aprs avoir tout dit et parlera dix fois dans la mme
sance. Au reste, M. le gnral Demarsay est un citoyen intgre, et s'il
manque souvent de mesure, du moins n'a-t-il jamais manqu de conscience
et de patriotisme.

Aux deux extrmits des deux centres sigent deux autres gnraux plus
jeunes: le premier, touchant au ct gauche, M. Tiburce Sbastiani; le
second, plus prs de la droite, M. Higonet. Tous deux sont arrivs
rcemment de l'arme de More, o ils commandaient une division. M. le
gnral Higonet, bien qu'il sige prs des rangs o les liberts
nationales comptent fort peu d'amis, use de son crdit d'une manire
juste et impartiale en faveur des habitants de son dpartement. M. le
gnral Tiburce Sbastiani, moins fier et moins superbe que son frre, a
aussi beaucoup moins de talent; mais sa modestie invite  l'indulgence,
et il parat si jeune qu'on lui donnerait  peine trente ans. Toutefois,
la campagne de More a bien plus appel l'attention publique sur ces
deux honorables membres que leurs travaux parlementaires.

M. le gnral Mathieu Dumas, l'un des plus anciens officiers de l'arme
franaise, est assis au ct gauche, prs de MM. les gnraux Clausel et
Lamarque. Tout le monde connat son _Histoire des campagnes de la
rvolution_ et le talent avec lequel il sut organiser, en moins de six
semaines, pendant les Cent-jours, cette arme hroque qui alla mourir 
Waterloo. M. le gnral Mathieu Dumas a fait en personne la plupart des
guerres dont il a crit l'histoire, et il possde une foule de
connaissances positives qui rendent sa prsence  la Chambre infiniment
utile. On a dit qu'il faillit un moment devenir infidle  la cause
constitutionnelle; mais rien ne nous a t dmontr  cet gard, et nous
croyons qu'aujourd'hui cet honorable gnral est trop g pour changer
de religion. Sa gloire est d'ailleurs intimement lie  celle de la
rvolution franaise, et ce n'est pas au retour de Fleurus ou d'Arcole
qu'on peut songer  devenir le compre des hommes de Coblentz. M. le
gnral Mathieu Dumas est extrmement vieux; sa tte est couverte de
cheveux blancs, et sa place facile  reconnatre dans la Chambre, o il
porte habituellement un garde-vue de taffetas vert.


ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DPUTS.

M. THNARD.--M. KRATRY.--M. TIENNE.

Avez-vous vu quelquefois  la Sorbonne M. le baron Thnard, professeur
de chimie et doyen de la Facult des sciences, expliquant  ses lves
la dcomposition de l'hydrogne sulfur par le chlore, apostropher en
termes rudes son prparateur Baruel et renverser avec colre les
prouvettes et les tubes, quand une exprience vient  manquer par sa
faute? L'avez-vous vu, arm de l'allumette magique, transformer avec
satisfaction de l'oxyde de carbone en gaz acide carbonique? Tel vous
l'avez admir dans son fauteuil acadmique, tel vous le retrouverez  la
tribune de la Chambre des dputs, lorsqu'il se chargera d'un rapport
sur la refonte des monnaies ou bien de la dfense du commerce des
salptres. Chez lui, le professeur ne disparat jamais devant le dput,
et ses meilleurs discours ressemblent toujours  des leons. L'honorable
membre est dou d'une facilit d'locution intarissable, et il en abuse
trop souvent, comme ces compositeurs de musique qui dveloppent dans
tous les tons un motif agrable jusqu' ce qu'ils l'aient rendu
assoupissant.

Ce n'est pas que M. le baron Thnard manque de sens et de connaissances
relles; au contraire, il en possde beaucoup, et ses ides politiques
sont gnralement raisonnables; mais, comme il est fort entt, prolixe
et criard, le bien qu'il pourrait faire rencontre souvent des opposants
parmi ceux qu'il a trop ennuys pour vouloir les convaincre. C'est un
des hommes les plus dangereux que je connaisse pour les habits neufs et
pour les jabots de mousseline: on cite plusieurs exemples de personnes
auxquelles, dans la chaleur de son argumentation, il aurait arrach tous
les boutons de leur habit et la moiti de leur chemise. En consquence,
il importe de se tenir  une distance respectueuse de ses ongles
redoutables, toutes les fois qu'on discute avec lui quelques questions
capables de l'chauffer.

L'honorable dput de l'Yonne est encore, dans toute la force de l'ge,
un vritable adolescent dans une Chambre qui ne compte gure que des
vieillards. Sa tte est couverte d'une fort de cheveux noirs et crpus,
sa figure large et plate, son regard vif et jovial. Il sige au centre
du centre gauche et vote quelquefois avec le centre droit; ce qui
s'explique aisment par la simple numration des titres dont il est
dcor. Comment se pourrait-il qu'un dput qui est baron, doyen de
Facult, professeur  la Sorbonne et au Collge de France, officier de
la Lgion d'honneur, membre de l'Institut et de l'Acadmie de mdecine,
n'et pas quelque penchant pour le cumul, si vivement attaqu nanmoins
par un vicomte, M. de Cormenin!

M. Kratry, dput du Finistre, s'est acquis une rputation de courage,
de patriotisme et d'intgrit au-dessus de toute atteinte. Sa vie
entire, voue  l'tude de la philosophie et de l'histoire, n'a t
qu'une laborieuse introduction aux fonctions qu'il remplit aujourd'hui
avec tant de distinction. Cet honorable dput crit et parle avec
beaucoup de facilit. Peut-tre aurait-on le droit d'exiger plus de
correction et de got dans son style; mais ces dfauts ont disparu
toutes les fois qu'il a t appel  dfendre la cause de la libert ou
celle de l'humanit. On sait avec quelle nergie et quelle dignit M.
Kratry, traduit devant les tribunaux pour un article insr par lui au
_Courrier franais_, sut faire respecter ses droits et dvoiler les
turpitudes du dernier ministre. Son procs n'a pas t inutile au
succs de la cause nationale, et il est trs probable que ses juges, en
l'acquittant, ont voulu rendre hommage  sa vertu, non moins qu'obir au
cri de leur conscience.

L'honorable membre est d'une taille extrmement petite. Sa mise est
trs-nglige. Il parle assez rarement, ce qui est dj une preuve de
got, et il s'attache de prfrence  traiter les questions de libert
civile et religieuse, qui conviennent davantage  la nature de son
talent. M. Kratry a publi plusieurs ouvrages, parmi lesquels ses
_Inductions morales et philosophiques_ et le roman intitul _le Dernier
des Beaumanoir_ tiennent un rang distingu et annoncent une grande
imagination.

Tout le monde connat les antcdents littraires et politiques de M.
Etienne, acadmicien de l'Empire et chass de l'Acadmie par ordonnance
royale. Il a _revu le pays o l'on dort_, grce au droit d'lection ou
plutt de rlection exerc en sa faveur par ses confrres. De proscrit,
il est devenu dput, et il s'est invit  jouer aux cartes dans le mme
palais o la stupide vengeance d'un ministre conseillait au roi de lui
ravir un titre jusqu'alors inviolable. M. Etienne a pass par toutes les
preuves avec une insouciance philosophique et joyeuse, consol par ses
succs littraires et trouvant, dans les recettes de _Joconde_ et de
quelques autres pices charmantes, des compensations aux rigueurs
ministrielles. C'est un homme de moeurs douces, d'un caractre faible
et lger, mais vritablement inoffensif et mme obligeant. Sa taille est
grande et son embonpoint date d'avant la Restauration.

Les discours de l'honorable dput de la Meuse se font remarquer, comme
ses autres productions, par l'clat des antithses, par un heureux choix
d'expressions et par un vernis de politesse qui cache trop souvent la
lgret du fond. Plusieurs de ses sentences sont restes  la tribune
comme au thtre, et nul orateur n'a peut-tre mieux dfini la dernire
loi dpartementale, si incongrument retire, que celui qui en a dit:
_politesse des mots et injure des choses_! M. Etienne est trs-assidu
aux sances de la Chambre, et l'on devine aisment combien sa position
doit lui procurer d'occasions d'tre utile au journal qu'il dirige. Il
sige au troisime banc du ct gauche, prs de M. Laffitte et du
gnral Grard.

L'honorable orateur n'est point un homme instruit dans la vritable
acception de ce terme; il ne manque pas de tact et dissimule ce qu'il
ignore avec assez d'adresse pour faire illusion sur ce qu'il sait. C'est
prcisment l'absence de ce tact qui prcipite la tribune, comme des
papillons  la chandelle, une foule de dputs ignorants et
prsomptueux, et donne naissance  des milliers de discours dplorables
qui allongent les sessions sans aucun bien pour la chose publique. On ne
saurait croire combien il y a dans l'Assemble de mdiocrits qui
prorent et de gens de mrite qui gardent le silence, utiles seulement
dans les comits, o ils donnent d'excellents avis, tandis que les
bavards ambitieux ne songent qu'au journal du lendemain et  l'effet que
leurs mtaphores produiront dans les dpartements. Il y aurait l un
excellent sujet de comdie, et je crois que M. Etienne s'en occupe. La
reprsentation aura lieu aux lections prochaines.




1830


BIGARRURES.

On a trouv un bon moyen d'empcher les lecteurs de faire sauter le
ministre: on met le feu  leurs maisons.

       *       *       *       *       *

Les Franais seront dornavant admissibles  tous les emplois, pourvu
_qu'ils aient une fortune suffisante_. Ainsi le veut un article
nouvellement promulgu de la Charte Polignac.

       *       *       *       *       *

MM. de Polignac, de Montbel, d'Haussez, Chabrol, Courvoisier et Guernon
de Ranville se trouvaient runis, l'autre jour, en grand conseil.

--Oh! mon Dieu! que vous tes jaunes, mes chers collgues, dit le prince
romain.

--C'est que nous allons entrer en dissolution, rpondirent tristement
les cinq autres Excellences.


M. FONTAN A POISSY.

Il n'y manquait ce matin que le galrien malade, car, pour le reste,
nous tions revenus aux beaux jours de M. Franchet, il y avait les
gendarmes, les voleurs de grand chemin et, au milieu de tout cela, M.
Fontan, que le prfet de police avait trouv trop heureux 
Sainte-Plagie, et qu'il a fait transporter  la maison privilgie de
Poissy.

C'est un rveil digne de M. Mangin; la veille, il avait t assez
clment pour le malheureux dtenu. Il avait permis aux acteurs de
l'Odon,  mademoiselle Georges elle-mme, de pntrer jusqu'au
prisonnier pour entendre la lecture d'un nouveau drame plein d'motions
neuves et fortes, compos sur la grande route de Bruxelles, au milieu
des gendarmes de la Belgique, et termin au milieu des gendarmes de
Paris.

Et les acteurs avaient applaudi  ce drame de l'auteur de _Perkins_, et
ils l'avaient quitt en lui promettant un succs de plus, et peut-tre
la libert.

Le lendemain, c'tait aujourd'hui, M. Fontan tait arrach  ses amis de
prison, au concierge qui l'aimait, aux potes ses collgues,  tant
d'organes de la presse librale si facilement incarcrs; adieu  toute
la prison,  sa cellule repeinte,  ses habitudes domestiques,  tout ce
monde qu'il s'tait fait pour cinq annes! Oui, violemment arrach de
tout ce bien-tre; violemment arrach  ces porte-clefs qui lui
souriaient; adieu mme  ce Paris lointain du faubourg; adieu au _Pauvre
Jacques_: M. Mangin le veut, il faut aller  Poissy.

O Poissy!  sept lieues de l'Odon et des Nouveauts, dans la poussire,
une mchante prison  porte basse et, dans l'intrieur, des voleurs
repris de justice, des escrocs de second ordre, tout le menu fretin de
la police correctionnelle! Et, entr l, il faut quitter son dernier
habit de pote, son pauvre habit tout us, mais auquel on tient encore
comme  son habit de noces! Allons, encore un effort, tendez les bras 
la livre du crime; un forat a port cet habit. N'importe, te voil en
livre; tu n'as pas mme le droit d'tre vtu comme les autres potes.
Voil M. Fontan  Poissy.

Il est parti ce matin: il couchera ce soir, _dans sa_ prison nouvelle,
dans le dortoir comme  ces beaux temps du collge; il s'endormira aux
conversations d'argot de ses compagnons, et il ne comprendra pas cette
langue trange et il regrettera plus que jamais sa prison toute compose
de potes et d'crivains, et, tout  ct, les joyeux dissipateurs de
leur patrimoine, insouciants amateurs de bonne chre et de plaisirs,
habiles architectes de chteaux en Espagne, mme malgr les verrous!

Vraiment, c'est une indignit d'en agir ainsi vis--vis un homme, parce
qu'il n'est ni voleur, ni escroc, ni faussaire, ni menteur, ni
calomniateur; parce qu'il a le dsavantage d'tre un crivain, rien de
plus. Tu cris, sclrat! Des menottes, des fers, des forats pour
compagnons. Tu cris! le feu et la mort. Tu cris! qu'on te pende, qu'on
te marque au feu!... Reposez en paix, vous autres qu'attend le bagne;
vous, honntes assassins, qui n'crivez pas.

Honneur donc  l'arrt de M. Mangin; honneur  ce capricieux hasard qui
joue avec un homme et qui le brise avec ddain, quand il a assez jou.
Quoi donc? la loi qui vous enferme vous condamne-t-elle  l'exil, au
travail des mains,  l'habit infamant,  la cohabitation avec le crime?
Prisonnier veut-il dire forat? Une prison est elle un bagne? Et ici
n'est-ce pas dire  M. Fontan: Tu ne vivras pas! que de l'enlever 
ses amis,  ses protecteurs, au souvenir de la ville,  sa famille, 
tout ce qui pouvait adoucir cinq ans de cette infortune qu'on appelle
la prison. Cinq annes d'esclavage, mon Dieu, pour quelques lignes
hasardes! Toute une vie perdue!

BIGARRURES.

M. de Polignac a tenu le pole  un mariage qui a t clbr 
Saint-Germain l'Auxerrois. Quand donc tiendra-t-on le pole au convoi du
ministre?

       *       *       *       *       *

    Un client, que rasait le perruquier Figeac,
        Lui demandait: Quelle nouvelle?
   --Quoi donc! ignorez-vous celle du jour?--Laquelle?
     --Le ministre Polignac,
        Lass d'une longue querelle,
        Dans deux mois va dmnager.
   --Dans deux mois, non, c'est en septembre.
   --Parbleu, j'ai le journal, je pourrais bien gagner.
    Regardez..... en juillet il doit changer de Chambre.


Dimanche, 16 mai 1830.

EXTRAIT DES BORDEREAUX D'UN PRFET.

  Pour guirlandes de fleurs appendues  la prfecture, lampions,
  verres de couleur et vers de circonstance                        30 fr.

  Honoraires de dix hommes qui sont alls au-devant
  de Son Excellence, et ont cri: _Vive M. de
  Bourmont_!  chaque 1 fr.                                        10 

  Pour le dner, le foin et l'avoine consomms par
  Monseigneur, sa suite et ses chevaux                             250 

  Pour la rdaction de l'loquent discours de M. le
  prfet                                                     15 

  Honoraires de vingt hommes chargs de coudoyer,
  rudoyer et injurier les mauvais citoyens qui riaient
  et profraient des plaisanteries et quolibets sditieux,
   chaque 2 fr.                                            40 

  Plus, indemnits pour les coups de canne reus
  par les susdits                                           40 

  Pour les arrhes donnes aux individus qui devaient
  traner la voiture de Monseigneur, ce qui n'a pas eu
  lieu                                                      20 

  Pour gratifications aux agents de police et petits
  verres  la gendarmerie pour rchauffer et remonter
  le dvoment d'iceux                                     200 

  Pour messes, neuvaines et chandelles bnies, 
  l'occasion de l'expdition d'Alger                        50 

  Pour l'achat de dix exemplaires de la _Quotidienne_,
  de la _Gazette_ et du _Drapeau blanc_, pour tre mis
  en vidence dans le salon de M. le prfet                  5 

  Pour bas de soie de M. le prfet, loge des vertus
  de M. de Bourmont, et autres menus dtails                20 
                                                           ------

                                                     Total: 680 fr.

M. le prfet supplie humblement Mgr le ministre de l'intrieur de lui
faire rembourser ces avances; sans quoi, quand il passera par sa
prfecture quelque grand personnage, ses moyens ne lui permettraient pas
de le recevoir dignement, le dvoment tant pour le moment hors de
prix, et personne ne voulant en donner  crdit.


Mercredi, 19 mai 1830.

SANCE DU CONSEIL.

(15 mai.)

M. DE POLIGNAC.--Ah! , Messieurs, j'ai envie de dissoudre.

M. D'HAUSSEZ.--Par le mt de misaine, ce devrait tre dj fait.

M. DE POLIGNAC.--Si je dissolvais?

M. SYRIEYS.--Oui, si on dissolvait?

M. DE POLIGNAC.--Mais c'est que nos affaires n'en iront pas mieux pour
cela. La France va se lever tout entire contre nous. Je n'ose pas
dissoudre.

M. SYRIEYS.--Ne dissolvons pas.

M. DE POLIGNAC.--Mais on ne peut pas faire autrement; la Chambre de
l'adresse sditieuse n'est gure venue  rsipiscence.

M. SYRIEYS.--Alors, dissolvons.

M. DE POLIGNAC.--Moi, je ne sais que faire. Aidez-moi de vos conseils.

M. SYRIEYS.--Mon avis est..... si je puis me permettre de l'noncer
aussi ouvertement..... mon avis est que notre situation est
excessivement embarrassante.

M. DUDON.--Je suis parfaitement de l'avis de l'honorable propinant.

M. COURVOISIER.--Et si les saints ne nous sont pas en aide, je ne sais
comment nous nous tirerons d'affaire. Il faut pourtant se dcider 
quelque chose.

M. SYRIEYS.--Si nous tirions  la courte-paille ou  pile ou face?

M. D'HAUSSEZ.--A-t-il de l'esprit aujourd'hui, ce coquin de Syrieys!

M. COURVOISIER.--Attendez, j'ai une mdaille bnie  l'occasion de la
translation des reliques de saint Vincent de Paul; elle va nous servir.
Eh!... o donc est ma mdaille? j'ai perdu ma mdaille, on m'a vol ma
mdaille. Dudon, vous ne me l'auriez pas prise par hasard?

M. DUDON, _avec assurance_.--Moi, je ne sais pas ce que vous voulez
dire.

M. SYRIEYS.--Tenez, voil un louis.

M. D'HAUSSEZ.--Vaisseau dmt que vous tes, vous ne voyez pas que
c'est un napolon.

M. COURVOISIER, _se signant_.--Bonne sainte Vierge!

M. DE POLIGNAC.--La figure de l'individu!... Tenez, voil un vrai louis.
D'Haussez, vous tes pour la dissolution; moi contre. Pile ou face?

M. D'HAUSSEZ.--Face.

(M. de Polignac jette la pice; elle tombe face, et la dissolution est
arrte dfinitivement.)


M. DE PEYRONNET AU MINISTRE.

On lit dans la _Gazette_ d'hier: MM. de Chabrol et de Courvoisier
ayant donn leur dmission, le Roi l'a accepte et a nomm M. de
Montbel ministre des finances, M. de Chantelauze ministre de
l'Instruction publique, et M. de Peyronnet ministre de l'intrieur.

M. de Peyronnet!!! Ce nom dit tout, et nous savons de quoi
est capable celui qui a pris pour devise: _Non solum tog_.
Nous voici revenus  l'expectative des coups d'tat dont nous
menaaient depuis si longtemps les journaux  gage de la camarilla.....

Bien jou, nos Seigneurs! M. de Peyronnet est pris pour
tailleur dans notre dernire partie, voyons ce qu'il retournera!


BIGARRURES.

M. de Peyronnet entre dans la nouvelle troupe avec le mme engagement et
les mmes feux; il a pour emploi les coups d'tat. On est gnralement
curieux de voir le beau grenadier  cheval.

       *       *       *       *       *

La nouvelle de la rentre de M. de Peyronnet au ministre a fait baisser
la rente, et les projets de M. de Polignac font hausser les paules.

       *       *       *       *       *

Les lecteurs se prparent  prouver  l'auteur de la loi du droit
d'anesse, qu'il n'est qu'un triste cadet.

       *       *       *       *       *

M. de Peyronnet a de la rancune; il veut nous faire payer cher sa salle
 manger, mais nous tenons les cordons de la bourse.

       *       *       *       *       *

M. Dudon a pris un habit de ministre, il continue  voler dans le chemin
de la fortune.

       *       *       *       *       *

Chodruc-Duclos dit qu'il aime mieux tre Chodruc que Peyronnet; Chodruc
n'est pas si fou qu'il en a l'air.

M. Capelle joue les tratres, M. Polignac les niais, M. Guernon de
Ranville les pres dindons, M. de Peyronnet les tyrans. M. de Bourmont
est charg spcialement de l'emploi des dserteurs. M. Dudon va
complter la troupe; on sait d'avance quel rle il jouera.

       *       *       *       *       *

On assure que M. de Peyronnet a en portefeuille une trentaine de lois
d'amour indites.

       *       *       *       *       *

Dcidment le ministre est  l'agonie; M. de Peyronnet se plaint
d'avoir t appel trop tard.

       *       *       *       *       *

Chodruc-Duclos a pris un chapeau neuf; il parat qu'un changement
notable s'est opr dans ses finances; il finira peut-tre par tre
ministre.

       *       *       *       *       *

M. de Peyronnet va donner un grand assaut.......  la Charte.

       *       *       *       *       *

M. de Polignac veut monter  cheval aprs les lections; nous
l'engageons  bien se tenir.

       *       *       *       *       *

M. de Polignac voyant approcher les lections et dsirant s'assurer un
poste en rapport avec ses gots et sa capacit, a retenu la place de
bedeau de Saint-Roch.

       *       *       *       *       *

On vend maintenant des _tabatires lectorales_ et du _tabac  la
Charte_. Il y a de quoi faire fumer le ministre.

       *       *       *       *       *

M. de Polignac trame ses coups dans l'ombre, c'est le hibou du
ministre.

       *       *       *       *       *

Telle est pourtant l'influence des plus petits motifs dans les choses de
ce monde! Les oies ont sauv le Capitole, et M. de Pol... pouvait causer
une rvolution en France.

       *       *       *       *       *

M. de Polignac prtend servir les intrts du pays; il ne sait servir
que la messe.


LA CHARTE

COMME LA VEULENT LES HOMMES DU 8 AOUT ET DU 19 MAI.

ARTICLE PREMIER.--Les Franais sont ingaux devant la loi, parce qu'il
serait absurde qu'un libral ou un homme qui ne va pas  la messe ft
l'gal d'un migr ou d'un congrganiste; qu'un dput du ct gauche,
qu'un crivain ou un manufacturier marchassent de front avec un homme du
centre, un vque et un marquis; qu'un rdacteur du _Constitutionnel_ ou
du _Courrier franais_, qui n'ont ni _de_ avant leur nom, ni rubans, ni
pensions, ni croix, ft autant qu'un rdacteur de la _Gazette_ qui a
deux _de_ l'un devant, l'autre derrire, qui est de plus commandeur de
l'ordre d'Isabelle la Catholique, qui dne chez les ministres et qui
tient les cordons du dais.

ART. 2.--Il serait assez agrable de ne faire payer les impts qu'aux
libraux; mais, par cela, ils se trouveraient tre seuls lecteurs. Au
contraire, seront dgrevs, autant que possible, les citoyens atteints
ou souponns de libralisme.

ART. 3.--Ne sont admissibles aux emplois civils et militaires que les
hommes bien pensants, affilis  la congrgation, ayant au moins une
fois trahi la France, dnonc quelque conspiration ou sauv trois fois
la monarchie.

ART. 4.--La libert individuelle est garantie,  moins que le suspect ne
soit un crivain libral, parce que alors les traitements les plus
rigoureux sont permis et mme ordonns. En ce cas, les gendarmes doivent
se servir de leurs sabres et les guichetiers redoubler d'insolence.

ART. 5 et 6.--Chacun professe sa religion avec une gale libert.
Nanmoins on brlera quiconque ne sera pas de la socit de Jsus, qui
est la religion de l'tat.

ART. 7.--Les ministres de la religion catholique percevront la dme de
tous les biens des laques; les prtres de toute autre religion mourront
de faim.

ART. 8.--Les Franais ont le droit de faire imprimer et de publier leurs
opinions, pourvu qu'ils n'crivent que la vie des saints et le
pangyrique de saint Louis, pour l'histoire; des cantiques et des nols
pour la posie; l'loge du gouvernement, des ministres et des jsuites,
ou des invectives contre les libraux.

ART. 9.--Les proprits sont inviolables, sauf le cas o il faudrait
qu'il en ft autrement.

ART. 10 et 11.--Il est dfendu de rappeler que M. de *** a dsert et
pass  l'ennemi; que tels et tels ont ramp aux pieds de l'usurpateur;
que M. *** a vendu son honneur pour telle somme, que M. M*** n'a pu
trouver  vendre le sien; que M. D*** a vol la nation; etc.

ART. 12.--Seront soumis au recrutement tous libraux serfs et vilains;
seront excellents officiers et gnraux expriments, tous nobles, baron
ou homme de haute ligne, de naissance et ancienne souche.

ART. 13.--Les ministres sont inviolables et, par consquent, non
responsables;  eux seuls appartient la puissance excutive. Les
ministres n'auront ni capacit, ni impartialit, ni conscience.

ART. 14 et 15.--La puissance lgislative s'exerce par les ministres; la
Chambre des pairs et la Chambre des dputs ne sont que pour la forme,
jusqu' ce qu'on les ait composes autrement.

ART. 16.--Les ordonnances des ministres ont force de loi.

ART. 17.--Quand la loi est fixe d'une manire immuable, on la porte aux
Chambres pour la forme.

ART. 18.--Toute loi doit tre discute et vote librement; seulement,
sera _empoign_ et conduit en prison, maltrait, diffam, vex, destitu
et anathmatis tout dput qui votera ou parlera contre le ministre.
Des gendarmes, avec leurs carabines charges, seront dans la salle, de
distance en distance, en nombre double de celui des membres.

ART. 19.--Les Chambres ne peuvent ni se plaindre des ministres, ni prier
le Roi d'couter le cri du peuple; les Chambres doivent estimer les
ministres, quels qu'ils soient.

ART. 20.--Si les Chambres demandent le renvoi des ministres, la demande
sera soumise  l'approbation desdits ministres.

ART. 21.--Si la proposition est adopte par les ministres, elle sera
mise sous les yeux du Roi; si elle est rejete, elle ne pourra tre
reprsente pendant toute la dure du ministre.

ART. 22.--Les ministres promulguent les lois selon leur bon plaisir.

ART. 23.--Les traitements des ministres seront fixs et ne pourront
subir de variations qu'en augmentant.

ART. 24.--Tout ministre chass par le voeu de la nation est nomm de
droit  la pairie.

ART. 25.--Toutes les dlibrations de la Chambre des pairs sont
secrtes, quand il s'y prononce des discours comme le dernier de M. de
Chateaubriand.

DE LA CHAMBRE DES DPUTS DES DPARTEMENTS.

ART. 26.--La Chambre des dputs sera compose des dputs lus par les
conseils lectoraux. Les ministres, dans leur impartialit, ne se
rservent d'autre influence que de choisir les lecteurs.

ART. 27.--Chaque dpartement n'aura qu'un seul dput, vu la raret
toujours croissante des hommes bien pensants.

ART. 28.--Tout dput sera destitu  la volont du ministre.

ART. 29.--Aucun dput ne peut tre admis dans la Chambre, s'il ne porte
habituellement de la poudre et des bas chins.

ART. 30.--Si nanmoins il ne se trouvait pas dans le dpartement assez
d'hommes runissant les conditions requises, on choisirait dans les
simples marguilliers, pourvu qu'ils soient abonns  la _Gazette_,  la
_Quotidienne_, ou  l'_Apostolique_.

ART. 31.--Si quelque homme bien pensant ne payait pas le cens exigible,
on y pourvoirait par un ou plusieurs faux.

ART. 32.--Les prsidents des collges lectoraux sont autoriss et mme
invits  faire triompher la bonne cause par tous les moyens lgaux ou
illgaux: fraude dans les dpouillements, influence par promesses ou
menaces, etc.

ART. 33.--La moiti au moins des dputs sera choisie parmi les
Trois-Cents de M. de Villle, le centre et les ventrus bien connus.

ART. 34.--Le prsident de la Chambre est tenu de clore les discussions
avant qu'elles soient ouvertes, toutes les fois qu'elles prennent une
tournure peu favorable au ministre.

ART. 35.--Les sances de la Chambre sont publiques, mais les tribunes
rserves au public ne contiendront pas plus de quatre personnes.

ART. 36.--Au moindre signe de joie ou de tristesse qui paratra sur la
figure du public, les tribunes seront vacues.

ART. 37.--Aucun discours ne peut se terminer sans un court loge des
ministres.

ART. 38.--La Chambre des dputs n'a pas le droit de refuser des impts.

ART. 39.--En consquence, aucun impt ne peut tre peru s'il n'est
consenti par la Chambre.

ART. 40.--Aucune diminution ne peut tre propose dans les impts.

ART. 41.--Les ministres peuvent proroger la Chambre et, si elle les
ennuie, la dissoudre, sans en convoquer une nouvelle.

ART. 42.--Les ministres ont le droit de faire emprisonner, dporter, ou
d'exclure de la Chambre tout dput qui ne se renfermerait pas dans le
respect qui leur est d.

ART. 43.--Les ministres peuvent faire par leurs journaux stipendis
injurier, insulter et calomnier les dputs.

ART. 44.--Les ptitions envoyes aux Chambres resteront sans tre
dplies.

DES MINISTRES.

ART. 45.--La voix d'un ministre comptera pour dix dans les dlibrations
des Chambres; on doit les couter avec admiration quand ils daignent
parler  la Chambre, et ne pas leur adresser d'arguments trop forts qui
pourraient les embarrasser.

ART. 46.--La Chambre des dputs a le droit d'accuser les ministres et
de les traduire devant le conseil des ministres, qui seul a le droit de
les juger.

ART. 47.--Dans le cas o les ministres accuss ne se condamneraient pas,
leurs accusateurs seront punis comme calomniateurs.

DE L'ORDRE JUDICIAIRE.

ART. 48.--Les ministres se rservent de rendre justice sous les tilleuls
du Palais-Royal.

DROITS PARTICULIERS MAINTENUS PAR L'TAT.

ART. 49.--La dette publique est garantie, sauf quelques restrictions,
telles que le trois pour cent.

ART. 50.--On rtablira le droit d'anesse, les droits de haute justice,
de vasselage. On fait des nobles et des pairs  discrtion.

ART. 51.--Les colons seront traits comme des ngres.

ARTICLE TRANSITOIRE.

ART. 52.--Il est dfendu  tout citoyen de lire ou d'avoir chez lui
cette Charte constitutionnelle.


Numro du 25 juillet 1830.

LE 4 AOUT 1830.

DOUVRES.

(_Deux inconnus, l'un arrivant de Calais, l'autre s'embarquant pour la
mme destination._)

PREMIER INCONNU: _God save my_!... C'est vous?

DEUXIME INCONNU: Le prince de Pol...

--Chut! ne me nommez pas.

--Pourquoi?

--Parce que... j'allais chez vous.

--Tiens, c'est drle, j'allais chez vous.

--J'allais m'asseoir  votre foyer.

--Je n'en ai plus, j'allais vous demander  partager la fortune du pot.

--Le pot!... on me l'a renvers sur la tte.

--Diable! Voil qui est malheureux!.... Qu'allons-nous faire?

--Avez-vous de l'argent?

--Oui, un peu; j'ai corch de mon mieux le pauvre John Bull.

--Moi, je n'ai pas un sou; ils crient avant qu'on les corche.

--Il fallait les laisser crier.

--Oui, mais ils montraient les dents.

--C'est diffrent. Guillaume n'a plus besoin de mes services.

--La France a jug  propos de se passer des miens.

--Mon cher, comme Denys de Syracuse, il faudra nous faire matres
d'cole.

--Tiens, est-ce que vous savez lire, vous?

--Non, et vous?

--Ni moi non plus.

--Alors il faut faire comme Diocltien, il faut nous mettre jardiniers.

--Non, j'ai un projet, je vais me faire jockey  New-Market.

--L'ide n'est pas dj si mauvaise; moi, si j'y avais pens, je me
serais fait roi des Grecs, quoique la place ne ft pas trs-bonne. Un
conqurant!... je vais me faire _restaurateur_.

--Et moi! le descendant d'une si noble maison!

--N'importe, je vais  Paris.

--Tenez, mon cher, voil une recommandation pour Piet. Il vous aidera,
quoique sa cuisine soit bien maigre  prsent, ce pauvre Piet! il _a bu
un bouillon avec nous_.

--Adieu donc, que la paix soit avec vous!

--Que la misricorde du ciel vous accompagne!

       *       *       *       *       *

Les prophtiques menaces de cet article ne devaient pas tarder  se
raliser.

Le 26 juillet, les ordonnances parurent. D'un trait de plume, Charles X
venait de dcider la dchance de sa dynastie.

Avec la monarchie de Juillet, aprs les _trois glorieuses_, _Figaro_
reparat triomphant. Une fois encore sa vignette a subi une
transformation, elle est devenue comme l'enseigne de sa victoire.

Basile fuit, Figaro ne menace plus, il frappe: Ah! Basile, mon mignon,
faiseur de coups d'tat, en voici du bois vert.

Mais le but est atteint, la rdaction se disperse: c'est un autre
_Figaro_. Nous n'entreprendrons pas de le suivre dans sa fortune
nouvelle.

FIN.




TABLE DES MATIRES


Deux mots.             1

Introduction.          5

Victor Bohain.        23

1826.                 33

1827.                 86

1828.                190

1829.                235

1830.                336

FIN DE LA TABLE.

Imprim par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.

NOTES:

 [1] J'ai sous les yeux, en crivant ces lignes, le trs-remarquable
 travail de M. Hatin, l'_Histoire du journal en France_, dont le
 volume consacr  la Restauration vient de paratre  la librairie
 Poulet-Malassis et de Broise. Malheureusement, effray sans doute des
 proportions que prenait son ouvrage, M. Hatin n'a pu qu'indiquer en
 passant le rle du petit journal et en particulier du _Figaro_, de
 toute cette artillerie lgre, si terrible dans les grandes luttes de
 l'opinion.

 [2] Adolphe Blanqui, on peut le dire aujourd'hui, tait l'auteur des
 _Esquisses de la Chambre des dputs_.

 [3] Allusion  M. de Quatrebarbes.

 [4] Les ciseaux de la censure qui venait d'tre supprime.

 [5] M. Franchet-Desprey tait directeur gnral de la police.

 [6] Est-il besoin de dire que la comdie dont veut parler _Figaro_ est
 la session lgislative?

 [7] Voici  peu prs le trait d'un de ces couplets:

    Un ministre qu'on destitue,
    Dit qu'il n'a voulu que le bien;
        Comdien! comdien!


 [8] Allusion  une proposition faite  la Chambre pour la mise en
 accusation du ministre Villle, pour crimes de concussion et de
 trahison. Cette proposition, prise en considration, donna lieu 
 un dbat orageux. Les anciens ministres l'chapprent belle. Ils
 durent leur salut  M. de Martignac, qui tint la promesse faite au
 roi d'empcher toute poursuite contre le cabinet qu'il remplaait. En
 change on lui avait permis d'arrter l'envahissement de l'intrt
 religieux sur les choses de la politique. On lui retira vite cette
 permission.

 [9] _Histoire des deux Restaurations_, t. 7.

 [10] M. de Polignac tait alors ambassadeur en Angleterre; connaissant
 les projets du roi, il guettait anxieusement l'heure de s'emparer du
 pouvoir. A chaque crise il accourait. Lorsqu'il ne venait pas, Charles
 X l'appelait prs de lui, parfois mme  l'insu de ses ministres,
 qui voyaient d'un mauvais oeil l'homme qui convoitait leurs
 portefeuilles.

 [11] Un beau jour, au moment o on s'y attendait le moins, M. de
 Polignac,  la tribune de la Chambre des pairs, fit un long discours
 pour prouver que la charte tait la plus chre de ses affections. Ces
 protestations ne surprirent personne. M. de Polignac voulait tre
 ministre, il pensa que le portefeuille valait bien une protestation.
 Henri IV avait bien accept une messe. Les ultra furent remplis de
 joie. M. de Polignac, mystique ridicule, entt, ignorant, s'tait
 vant d'anantir la Charte en _deux ans_, SANS COMMOTION.

 [12] Allusion  la loi sur le monopole des tabacs, qui avait fort
 indign.--Tous les titres et articles sont la parodie presque
 textuelle des dispositions du projet.

 [13] Charles X lui-mme se moquait de l'loquence de son ministre, il
 le considrait comme un artiste en phrases.--Avez-vous entendu la
 Pasta? demandait-il  un de ses familiers qui revenait de la Chambre,
 o M. de Martignac avait prononc un fort beau discours.

 [14] Le ministre avait t contraint de retirer les deux projets de
 loi prsents sur l'organisation communale et dpartementale. De ce
 jour l'alliance de la gauche et du cabinet Martignac tait brise. Le
 ministre n'avait plus la majorit, il tait bien malade, en effet.

 [15] Ce n'est point ici une scne de fantaisie, il n'y a rien que de
 trs-exact dans cette curieuse tude des moeurs administratives du
 temps. Plusieurs procs mme furent intents  des maires qui avaient
 refus compltement d'inscrire des enfants sur les registres de l'tat
 civil, sous prtexte que les noms choisis par les parents taient des
 noms rvolutionnaires.

 [16] Cette affaire du _Mouton enrag_ est un des pisodes les plus
 tristes de l'histoire de la presse sous la Restauration. Il eut, 
 l'poque, un immense retentissement. L'auteur de l'article, Fontan, et
 le directeur de l'_Album_, M. Magallon, furent condamns  cinq ans
 de prison et conduits  Poissy avec les menottes et accoupls  des
 voleurs. Les cheveux de Fontan blanchirent dans une nuit. Il n'avait
 pas vingt-cinq ans.







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