The Project Gutenberg EBook of Les casseurs de bois, by Michel Corday

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Title: Les casseurs de bois

Author: Michel Corday

Release Date: June 15, 2014 [EBook #45979]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CASSEURS DE BOIS ***




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Note de transcription

Les mots en italiques ont t _souligns_. Merci de regarder les
autres notes  la fin de cet ouvrage.




LES CASSEURS DE BOIS




OUVRAGES DU MME AUTEUR


   DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
    3 fr. 50 le volume.

       Vnus ou les deux risques           1 vol.
       Les Embrass                        1 vol.
       Ssame ou la Maternit consentie    1 vol.
       Les Frres Jolidan                  1 vol.
       Les Demi-Fous                       1 vol.
       La Mmoire du coeur                  1 vol.
       Monsieur, Madame et l'Auto          1 vol.
       Mariage de demain                   1 vol.
       Plaisirs d'Auto                     1 vol.
       Les Rvles                        1 vol.


   CHEZ GARNIER FRRES

       Maris jeunes.
       Confession d'un Enfant du Sige.
       Scnes de la Vie conjugale.
       Scnes de la Vie d'officier.


   IL A T TIR DU PRSENT OUVRAGE:
   _Cinq exemplaires, numrots  la presse, sur papier de Hollande._

   Paris--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--5243.




   MICHEL CORDAY


   LES CASSEURS DE BOIS


   QUATRIME MILLE


   PARIS

   LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
   EUGNE FASQUELLE, DITEUR
   11, RUE DE GRENELLE, 11

   1910
   Tous droits rservs.




LES CASSEURS DE BOIS




I

LE CHOIX D'UN MARI


Popette se planta devant moi et, dcisive:

--Cher ami, je veux pouser un aviateur.

C'tait au premier soir de la Quinzaine d'Anjou, qui s'ouvrait
dans la douceur de l'automne. L'essor simultan d'une douzaine
d'aroplanes sur un couchant de nacre avait transport la foule. Les
cris et l'enthousiasme montaient jusqu'aux grands oiseaux de toile.
On communiait dans la stupeur et le charme. Il semblait advenir 
tous un mme grand bonheur. Une flamme aux joues, une larme aux
yeux, Popette rptait d'une voix ardente et rapide:

--Je veux pouser un aviateur.

Un vague cousinage et une vraie sympathie m'unissent  Popette.
Elle a vingt-quatre ans. Son pre, un cramiste de valeur mort
prmaturment, a laiss aux siens une solide aisance. Grandie en
plein milieu artiste, Popette mne une libre existence. Tantt on
la rencontre suivie de loin par une maman spirituelle et dbonnaire
qui s'essouffle, lve des bras courts, soupire: Oh! cette enfant!
et s'assoit. Tantt elle est chaperonne par son jeune frre Loulou,
dont les douze ans se dpensent en galopades de poulain chapp.

Saine et pure, Popette a toutes les audaces de l'ignorance. Ses
dehors dlurs enveloppent une petite me de romance. Elle s'exprime
avec une volubilit dont elle cherche vainement  se gurir. Elle a
bien essay de sucer des cailloux. Mais elle les avale.

Sa beaut gamine a la frappe nette d'une monnaie neuve. Popette est
de petite taille et s'en flicite:

--Une petite femme, dit-elle, a doit tre plus facile  prendre dans
ses bras qu'une grande.

Depuis qu'elle a l'ge du mariage, Popette le dclare  tout venant:
elle n'pousera que l'homme qui saura lui plaire. Elle l'espre et
l'attend sans impatience apparente. Jusqu'ici, je ne lui ai connu
que des emballements sans consistance ni dure, qu'elle appelle
ngligemment des amitis tendres. Mais, cette fois, elle parat bien
dcide  fixer son choix.

Et comme je m'effraie un peu d'une passion si prompte, Popette
s'indigne. Il y a belle lurette qu'elle et son frre ne rvent
qu'aviation. C'est inimaginable ce que Loulou a dj construit
d'aroplanes en chambre, ce qu'il a dj consomm de cannes  pche,
de torsades de caoutchouc, d'hlices en carton et de mouchoirs de
batiste. Et il est arriv  des rsultats. Ses appareils volent.
Mme qu'ils ont dmoli la suspension, bris une glace, cass deux
potiches.

Puis, les cils baisss, le bout du petit nez frmissant de malice,
Popette me rvle un culte plus secret. Dans un lieu retir, qu'il
est convenu de ne pas dsigner par son nom, o les regards inoccups
errent au long de la muraille, Loulou s'est avis de coller tous les
portraits d'hommes volants, dcoups dans les journaux. Panthon
modeste, autel cach, o l'on se recueille devant ces traits
illustres. Press d'obir  la nature et contraint de ne le point
avouer tout droit, on dit maintenant chez Popette qu'on va voir les
aviateurs.

Tant de ferveur branle mon scepticisme. Cependant, je risque encore
une objection:

--Cela ne vous effraierait pas, Popette, d'avoir un mari qui s'expose
sans cesse au danger? Vous n'ignorez pas que les aviateurs brisent
souvent leurs appareils. Ils ont mme forg une locution pour
dsigner ce genre d'accident. Faire une chute, pour eux, c'est
casser du bois. Ils disent mme, plus brivement encore: Il y a du
bois. Et dame, il ne faut pas oublier qu' force de casser du bois,
on peut finir par se casser les os. Vrai, a ne vous ferait pas peur,
d'pouser un de ces casseurs de bois?

Mais Popette a la foi. Et, dans un crne et preste roulis d'paules:

--a vaut mieux que de casser du sucre. En somme, ce n'est pas plus
dangereux que l'auto. Il y en a qui sont maris, n'est-ce pas? Osez
donc dire qu'on n'envie pas leur femme. Vous voyez bien que vous
n'osez pas le dire. Oh! vous ne m'en ferez pas dmordre. Et mieux,
vous m'aiderez.

--Comment cela?

--Vous connaissez Lucien Chatel?

En effet, je connais Lucien Chatel, le prcoce inventeur dont, en ce
moment mme, dans l'ombre croissante qui monte de la plaine, trois
appareils tiennent le ciel. C'est prcisment pour applaudir de plus
prs  son succs que j'ai rsolu de suivre la Grande Quinzaine.
Mais du diable si je m'attendais  tremper les mains dans un mariage.
J'avoue:

--Oui, je connais Chatel. Eh bien?

--Eh bien, vous allez me le prsenter. Par lui, de proche en proche,
je connatrai les autres. Et je choisirai.

--Et voil. C'est trs simple...

--C'est gnial, appuie Popette. Songez donc. Une jeune fille qui
voudrait dcouvrir son compagnon de vie devrait le chercher parmi des
millions d'hommes. Pour moi, le terrain est dblay, la slection est
faite. Je n'hsite plus que devant deux douzaines d'chantillons.
J'opre sur le fin du fin, la crme de la crme. Car vous conviendrez
bien que ce ne sont pas des individus ordinaires, qu'ils dpassent,
au propre comme au figur, le niveau commun?

Cette Popette a le don de subjuguer ses adversaires. Cette fois, je
me rends:

--J'en conviens, Popette. Tous ces hros, si j'en crois mon ami
Chatel, diffrent autant par leurs origines--les gentlemen y
coudoient les mcaniciens--que par le but poursuivi: l'motion
sportive, la prompte notorit, le vulgaire profit. Mais ils ont des
traits communs. D'abord la tnacit, l'obstination dans l'effort, que
rien ne rebute, que rien n'abat. Puis la dcision lucide, prompte,
ferme, active. Enfin le courage. Ils symbolisent l'nergie sous ses
trois faces: la patience, la rsolution, l'audace. Soyez persuade,
petite Popette, qu'ils ont leurs travers et leurs faiblesses. Mais en
mme temps ils ont cultiv et pouss  leurs bornes extrmes les plus
belles facults dont se puisse ennoblir notre nature. D'un mot, ce
sont des hommes...

--J'y compte bien, dit Popette.




II

HANGARVILLE


A la grande Quinzaine d'Anjou, les hangars d'aroplanes forment une
ville, plutt une place forte, dfendue contre l'invasion avec des
prcautions fodales, une mfiance moyengeuse. Elle est entoure
d'une sorte de chemin de ronde que borde sur ses deux rives une
palissade aigu et serre et que parcourent sans cesse des piquets
de fantassins et des patrouilles de cavaliers. Les rares issues
pratiques sur la piste ne livrent passage qu'aux appareils. Et une
pre sentinelle, rigide comme une consigne en marche, bat son quart
devant ces brches  la clture.

Quant  la porte ouverte sur l'enceinte des tribunes, elle est
garde par une troupe de toutes armes et de tous grades, en mme
temps que par ces gardiens hargneux, ces fonctionnaires couronns de
casquettes, qui sont les innombrables rois d'une Rpublique.

A vrai dire, ce n'est pas trop d'une telle force pour rsister  la
foule qui se rue  l'assaut en masses profondes. Car Hangarville est
trs recherch, tant trs dfendu. Chaque assaillant brandit une
arme: une carte, un brassard, un prtexte dfinitif. Mais l'homme 
la casquette veille. Il veille tellement bien qu'il refuse l'entre
 Labarbette, le constructeur pourtant reconnaissable des aroplanes
Victorine. Par contre, il s'efface, subjugu, devant deux quidams
hauts en faux-col, dont le premier dit imprieusement, en montrant le
second: Laissez passer monsieur.

Grce au Ssame, sign de l'aviateur Lucien Chatel, Popette et son
jeune frre Loulou parviennent  franchir le seuil sacr. La maman
de Popette, lasse d'une journe d'enthousiasme et de pitinement, a
prfr, au mystre des hangars, le confortable velours des tribunes.
Popette a pris la mine fervente et recueillie d'une dvote qui
pntre dans le temple. Loulou, perdu d'orgueil et de satisfaction,
arrondit des yeux comme des objectifs.

Avec ses murailles de bois, son style uniforme, ses avenues
rectilignes creuses d'ornires, ses carrefours o l'herbe pousse
encore, Hangarville ressemble  ces jeunes cits amricaines qui
sortent du sol en une saison. Et l'illusion devient frappante du
point o le regard embrasse la cabine du tlphone et son rseau de
fils, le hangar de l'aviateur amricain Hopkins et son drapeau toil.

On s'attend  voir le pionnier bott, le rifle  l'paule, coiff
de feutre et ceint de la cartouchire. Mais personne ne sort des
maisons de bois. La ville est dserte. Les nids sont vides. C'est
que l'impatiente Popette n'a pas voulu attendre au lendemain. Elle
parcourt Hangarville le jour mme de son arrive, dans le calme du
crpuscule,  l'heure propice o les grands oiseaux de toile sont
sortis et montent au-devant du soir qui tombe... Les aviateurs sont
pars dans l'air ou sur la piste, terrain plus interdit, plus sacr
que celui des hangars, presque aussi inaccessible que l'espace mme.

Ni appareils, ni pilotes. Et nous errons au long des btiments vides.
Popette penche  chaque seuil ouvert son petit nez curieux et son
buste charmant. Elle s'extasie devant les installations sommaires qui
trahissent pourtant le got et la personnalit de chaque aviateur.
Ici le dsordre. L des tablis dresss. Ailleurs des siges en
cercle, une esquisse de salon.

Mais de grandes caisses, soigneusement abrites, intriguent Popette.
Qu'est-ce qu'il y a dedans? Hautes d'un tage, bties en voliges
et garnies de papier-goudron, elles ont servi au transport des
appareils. Maintenant, l'ingniosit des ouvriers en a fait des
chambres. On y trouve des lits, des chaises, et parfois mme le luxe
d'une toilette. Popette demande, mue:

--Est-ce qu'ils habitent ici?

Ils, naturellement, ce sont les aviateurs. Non. Ces logis
improviss abritent des mcaniciens ou des gardiens de nuit. La
plupart des pilotes regagnent au soir la ville dans leur auto.
Cependant, certains couchent sur le terrain. C'est le cas de Lucien
Chatel. Et c'est une des grosses attractions de la Quinzaine que de
visiter ce campement, ces six tentes alignes au long du hangar, o
dorment l'inventeur, ses pilotes, son ingnieur et ses ouvriers.

Popette ne voudrait pour rien au monde manquer ce plerinage. Se
glissant  travers le rseau des cordes d'arrimage, elle admire
l'ameublement, la couchette, la chaise, la bougie fiche dans une
bouteille, le broc et la cuvette maille. Toute rose, elle sort de
la tente vide de Chatel:

--Vous avez vu? Il a un pyjama!

Le hangar proche sert de cuisine et de salle  manger. Les casseroles
brillent au-dessus du fourneau. Trente couverts s'alignent sur la
longue table, garnie d'une nappe, s'il vous plat. Et les bancs sont
faits de madriers poss sur des caisses  essence.

Mais que disait-on, qu'il n'y avait pas d'appareils? En voici un, qui
tend ses larges ailes. Et mont, qui plus est. Hlas! il est mont
par un gros cuisinier vtu de blanc qui, profitant de l'absence de
ses matres, s'est hiss  grand'peine au banc du pilote et se fait
photographier au volant, dans une posture de hros...

Cette alerte a secou Popette. L'heure approche o les vrais
aviateurs rentreront. Elle va prendre le fameux contact. Son motion
grandit  mesure que le jour dcrot. Elle m'entrane, abandonne
Loulou, bant d'admiration et tortur de basse envie devant le
glorieux cuisinier au volant. Oppresse, elle prambule:

--Vous allez me trouver bien bte. Promettez-moi que vous ne vous
moquerez pas de moi.

Je promets. La grande crainte de Popette, c'est de paratre
ridicule. On n'est jamais ridicule, quand on est jolie. Afin que je
ne la raille pas, elle prend les devants et se raille elle-mme.
Elle rit. Elle a l'art de rire et de parler en mme temps, comme un
ruisseau qui court tout en gazouillant. Et cela lui donne une voix
tintante, argentine, o les mots dansent dans le rire:

--Eh bien, voil. Vous comprenez, je ne veux pas paratre sotte
devant _eux_. Vous tes mon ami. Dites-moi vite: quelle diffrence y
a-t-il entre un biplan et un monoplan?

Pauvre Popette! Voil donc ce qui la tourmentait... J'explique de
mon mieux, le plus clairement et le plus brivement possible. Et
comme elle reste confuse de n'avoir pas pntr un si simple mystre,
comme elle s'effraie de son ignorance future devant _eux_, je la
rassure:

--Mais vous avez eu parfaitement raison de m'interroger. Il n'y a
pas de honte. Bien des gens en savent moins long que vous et n'ont
pas votre modestie charmante. Tenez. Je sais un homme trs haut
plac, trs expert en son art,  qui l'on expliqua minutieusement le
mcanisme du biplan plac devant ses yeux. Il rflchit, hocha la
tte, ferma les paupires et demanda enfin: Mais, o est le gaz?




III

PREMIER CONTACT


--Racontez-moi Lucien Chatel, ordonne Popette.

Nous sommes tous trois, elle, son frre et moi, incrusts dans les
baquets d'une auto de course qui stationne devant les hangars Chatel.
Ce sont les seuls siges que nous ayons trouvs. De temps en temps,
Popette se penche et jette un regard inquiet vers les lointaines
tribunes o sa maman l'attend. Dj leur fronton s'illumine de
grosses perles lectriques qui rpandent une clart crue sur les
banquettes dsertes. Mais,  aucun prix, Popette ne voudrait manquer
le retour des aviateurs.

--Lucien Chatel? Ah! Je vous prviens avant tout que vous ne pouvez
pas l'inscrire sur votre liste de prtendants. Il ne peut figurer que
dans la catgorie hors concours. Il est mari.

--La veinarde! dit Popette.

--Lucien Chatel, c'est l'homme d'une ide. Il l'a suivie et elle
le conduit loin. Sa vie est une ligne droite qui part de rien et
qui mne  tout. Son ide, c'est d'tre constructeur d'aroplanes.
Vous savez qu'aujourd'hui tous les enfants naissent avec un petit
biplan dans la cervelle. Chatel tait en avance d'une gnration.
Et il se trouvait alors presque seul de son espce. Ses biographes
vous diront qu'il a quelque peu flirt avec les Beaux-Arts. Mais
l'cole des Beaux-Arts a t la couveuse artificielle des premiers
hommes-volants. Choper fut peintre et Saquefin sculpteur. Et c'est
logique. Car l'aviation nous sduit prcisment parce qu'elle est
 la fois esthtique et savante. Je reviens  Chatel. Au sortir de
la caserne, il dessina de-ci, s'associa de-l. Mais son ide ne le
lchait pas. Et il ouvrit des ateliers d'aviation juste au moment o
tout le vieux continent niait l'aviation... C'est vous dire qu'il
eut des commencements plutt abrupts. Aujourd'hui, ses usines de
Vincennes emploient trois cents ouvriers et douze appareils de sa
marque sont engags dans la Grande Quinzaine.

--Est-ce qu'il vole? demanda Popette.

--Il a plan. Il a cass du bois  une poque o ce n'tait ni un
sport, ni la mode. Ce garon de trente ans est dj mort deux fois.

--Comment?

--J'entends qu'on l'a deux fois laiss pour mort. Une premire fois
il se dfona la poitrine dans les Landes. La seconde fois, au lac
Daumesnil, son planeur, remorqu par un canot automobile, resta
sous l'eau pendant deux bonnes minutes avec son passager. Un autre
y ft rest. Mais Chatel avait son ide: il voulait construire des
aroplanes; donc il fallait vivre. Voyez-vous, il n'y a rien comme
une ide pour ressusciter un homme. Et maintenant qu'il a fait ses
preuves, il laisse aux autres le soin de fabriquer des allumettes. Ne
cherchez pas et n'carquillez pas vos jolis yeux, Popette. C'est une
variante de: casser du bois.

--Il est bien?

Les femmes prtent  cette magique formule tre bien un sens
si vaste et si fluide, si complexe et si complet, que je n'ose
m'aventurer ni rpondre fermement. Biaisons.

--Ils sont tous bien, Popette. Vous jugerez vous-mme.

--Et au moral?

Au diable Popette et ses questions! Peu lui importe que Chatel ait
les qualits et les dfauts d'un bel animal de race, qu'il soit  la
fois violent et sensible, fougueux et doux, rude et tendre, brusque
et bon, qu'il prodigue sa jeunesse au travail sans la refuser au
plaisir, bref qu'il ait le coeur sur la main, la tte prs du bonnet
et le pied prs des chausses d'autrui.

Heureusement, un grondement de moteur proche vient interrompre
l'interrogatoire. Ce sont eux! La nuit rabat les oiseaux vers le nid.
Vite, nous nous arrachons  nos baquets.

Les aroplanes roulent sur le sol comme d'normes automobiles ailes.
Des hommes maintiennent et guident l'arrire. Pour viter une allure
trop rapide, les pilotes coupent et reprennent leur lan, apaisent et
raniment tour  tour le moteur. Derrire eux, dans leur dos, l'hlice
tournoyante dessine un cercle de mtal, un pavois impalpable et
terrible. Et, haut juchs sur leur sige, casqus jusqu'aux oreilles,
encadrs des toiles toutes blanches dans la pnombre comme d'autant
de bannires, ils font songer  des paladins rentrant de la croisade
et dont le bouclier ferait une aurole...

Au passage, je les nomme  Popette:

--Regardez. Celui-l, avec son amusant bonnet d'Auvergnat, son
sourire malicieux qui lui creuse deux fines rides prcoces au
coin des lvres... C'est Piril, avant-hier petit sergent, hier
mcanicien, aujourd'hui roi de l'altitude...

Popette m'interrompt:

--Mari?

--Ah! dame, oui.

--Encore! s'crie Popette. Ah! , ils sont donc tous maris?

--Mais non. Mais non. Tenez, en voil un qui ne l'est pas. Savournin.
Celui qui est si joliment cravat. Le plus galant des cadets
de Gascogne. Un Mridional qui gagnait chaque anne, en course
automobile, le Circuit du Nord.

--Il est bien, juge Popette.

--Je vous le disais, qu'ils taient tous bien. Tenez, regardez
cette juvnile figure qui brille pour ainsi dire dans la nuit, tout
illumine d'extase et de triomphe. C'est Pajou, le Benjamin des
aviateurs...

--Celui-l n'est pas mari, au moins?

--Vous ne voudriez pas, Popette! Son papa vient de lui payer un
aroplane pour son bachot!

Cependant le gros cuisinier blanc s'avance au seuil du hangar qui
sert de cuisine et de salle  manger. Il crie:

--A table!

Ce que les mcaniciens traduisent en joyeux chos:

--A la crote! A la crote!

Une file de bougies fiches dans des bouteilles illumine la longue
table. Leurs flammes vacillent dans l'air frais du soir o se mle la
bonne odeur du fricot.

Popette ne se tient pas de joie. Tout l'intresse et tout l'amuse.
Mais soudain elle sursaute. Prs d'elle, un svelte jeune homme, vtu
de la cotte et du bourgeron bleus, la casquette houleuse et le pied
martelant le sol, harangue nergiquement l'quipe:

--Bon Dieu, qu'est-ce qui m'en a laiss encore un dehors? Mais
grouillez-vous donc, tonnerre! Qu'est-ce que vous foutez l, vous
autres? Allons, plus vite que a. Faut qu'on se dmne.

Je ne suis pas bien sr du dernier mot. Il me semble qu'il rimait
plus richement avec la glorieuse rplique de Cambronne...

Popette, que cette apostrophe touffe un peu, se rapproche de moi:

--Mais, o est donc M. Chatel?

Alors je saisis le jeune homme en bleu, au langage enflamm:

--Cher ami, permettez-moi de vous prsenter Mlle Popette, qui tient
absolument  pouser un aviateur.

Dj Chatel a recouvr son calme et son aisance. Et, se dcouvrant
largement, il dit en riant:

--Ah! mademoiselle, comme vous avez raison!

Mais Popette gote mal ma mchante plaisanterie. Et pour cacher sa
confusion et couvrir sa retraite, elle s'crie en se frappant le
front:

--Ah! mon Dieu! Et moi qui ai oubli maman dans les tribunes!




IV

RMY PARNELL


C'est autour d'une table  th, dans cette tribune-buffet fleurie,
festonne, anime de musique, qui fut l'tincelante trouvaille,
le joyau au front de la Grande Quinzaine, o les yeux, le palais,
l'oreille--trois sens sur cinq--trouvaient ensemble leur satisfaction.

Depuis une heure, Rmy Parnell, sur monoplan Victorine, domine
l'espace. Malgr la grande hauteur, on distingue jusqu' la ceinture
sa silhouette assise et courbe. Il fait vraiment corps avec son
appareil. Ils se compltent. Sa trajectoire est tellement inflexible
et tendue, droite et pure, qu'il semble fuir  la surface tale d'un
lac arien. Et son vol somptueux, d'une impriale majest d'aigle aux
ailes toutes grandes, crase les autres essais, les aplatit  ras de
terre. On ne voit que Rmy Parnell dans le ciel. Il rgne.

Popette le suit, les yeux agrandis, la gorge sche, la tasse de th
en arrt, entre la soucoupe et les lvres. Sa mre reste dcidment
 la ville. Elle prtend qu' regarder ces casseurs de bois, elle
se casse la barre du cou. Et elle a confi sa fille  la tutelle de
Loulou. Mais le petit frre de Popette se soucie bien de son rle! Il
clate d'orgueil d'tre attabl prs de Lucien Chatel et de ses amis,
parmi la curiosit de la foule qui se montre le jeune inventeur.
Cependant Popette, extatique, dit  Chatel en dsignant du menton le
glorieux appareil:

--N'est-ce pas, que c'est beau?

Bien que d'une cole oppose  celle des Victorine, Chatel est
trop intelligent pour tre injuste:

--Oui, dit-il, je comprends qu'il sduise. C'est un idal ralis.
Nos yeux y retrouvent des formes familires et jolies, la carne et
les ailes. Puisqu'il se proposait d'imiter l'oiseau, il touche  son
but. Il atteint sa perfection. Il ne peut plus s'amliorer qu'en
vitesse.

--Et le biplan? interroge gravement Popette, initie de la veille et
fire de sa science toute frache.

--Le cellulaire est dans l'enfance. Non seulement il n'a pas dit
son dernier mot, mais il parle  peine. Il balbutie. Ses formes se
modifieront trs rapidement. Soyez persuade que l'an prochain nous
verrons ici mme des silhouettes nouvelles.

Et comme Popette esquisse un hochement de tte satisfait:

--Oh! poursuit Chatel, je sais bien qu'actuellement il n'est gure
joli. Je n'ignore pas les noms dont on l'accable: la caisse, la
voiture de dmnagement, la cabane-bambou. Ce ne sont pas des noms
d'oiseaux! Mais c'est qu'aussi nous ne sommes pas habitus  ses
lignes. Nous devrons nous y accoutumer pour en dcouvrir la beaut.
Question de temps. C'est ainsi que les enfants d'aujourd'hui sentent
tout naturellement la splendeur d'une locomotive...

Mais le charmant et clair visage de Popette se ternit de mlancolie.
Elle s'intresse, dcidment, plus aux aviateurs qu' l'aviation.
Elle ne connat Rmy Parnell que par les journaux, par les portraits,
les interviews publis  l'occasion de tmraires et retentissants
insuccs qui l'ont par d'une aurole de hros malheureux. Avide de
dtails avrs, elle met la table  contribution. Il y a l Letipe,
l'ingnieur de Chatel, et l'enthousiaste correspondant d'une grande
feuille sportive. Popette stimule leurs confidences.

Et peu  peu la figure de Rmy Parnell se dgage, une de ces figures
diverses et contradictoires que sculpte la causerie: figures
vivantes, figures ressemblantes cependant, car ne sommes-nous pas
nous-mmes divers et contradictoires?

On tombe d'accord que Rmy Parnell est un gentleman au sens que le
mot a pris en passant le dtroit et qui voque, dans la forme et dans
le fond, une lgance naturelle, une correction aise, une parole et
un vtement qui tombent juste et bien.

Puis quelqu'un dplore qu'il manque de technique, qu'il prenne son
appareil des mains du mcanicien comme un jockey qui monte en course
reoit son cheval des mains d'un lad. Avantage, risquent les uns.
Inconvnient, rpliquent les autres. Par contre,  l'unanimit, on
salue en Rmy Parnell un merveilleux pilote.

Popette et Loulou coutent de toutes leurs oreilles. La jeune fille
s'meut surtout de la lgende dont se pare dj la courte vie de
l'aviateur. On raconte que, se croyant gravement malade--hantise
commune  beaucoup de jeunes gens--il rsolut de vivre au moins une
existence intense et riche en motions. Il chassa, des rgions
polaires aux forts africaines. Puis l'aviation vint. Il cassa du
bois avec frnsie et recouvra, au vif de l'air, une sant d'acier.

Par exemple, on discute ferme la question de savoir si Rmy Parnell
a gard des faons simples ou si sa gloire rapide l'a quelque peu
gris. Ses dtracteurs aiguisent leurs traits et sortent leurs
preuves. Ainsi, la veille, aprs avoir tenu,  la tombe du jour,
l'espace pendant plus de deux heures, Rmy Parnell atterrit enfin;
on l'entoure et on l'acclame. Mais il carte les enthousiastes,
prend par le bras un de ses amis, l'entrane et lui demande:
Connaissez-vous les rsultats d'Auteuil?. A quoi ses partisans de
rpliquer que Parnell s'intresse aux courses et qu'ayant vcu loin
du monde pendant toute la fin de la journe, il a bien le droit, en
retombant sur terre, de s'enqurir des vnements survenus en son
absence.

Soit. Mais lorsqu'une jolie jeune femme le supplie d'apposer sa
signature sur une carte postale, comment excusera-t-on Parnell de
tmoigner de l'impatience et de dclarer schement: Seulement les
initiales...? Parbleu! La rponse est facile. Pour le juger,
il faut se mettre  sa place, imaginer les milliers de demandes
pareilles dont il est assailli, submerg. Et puis, la morgue, c'est
souvent le masque glac de la timidit.

Cependant, le monoplan Victorine fuit toujours de son allure sre et
tendue, dcrit ses grands cercles sur sa piste invisible, comme s'il
dessinait dans l'air autant de prodigieuses couronnes ajoutes  la
gloire de son pilote.

Popette regarde, Popette coute. Secrtement, elle est du ct de
ceux qui dfendent Rmy Parnell. Sera-ce lui, le gentleman-volant,
sera-ce lui qui fixera le petit coeur de Popette? Elle se penche vers
Chatel:

--Vous me ferez signer une carte par lui, n'est-ce pas, quand il sera
descendu?

Chatel promet et tient parole. Il emmne Popette aux hangars, o une
vritable foule assaille le hros, le presse contre la palissade, le
bloque, lui met le stylo sous la gorge. Ah! comme on comprend qu'il
ne signe que les initiales!

Popette tend timidement la carte qui reproduit le portrait de Rmy
Parnell. Et il faut voir le sduisant, l'audacieux, l'ingnu sourire
dont elle pare sa figure charmante, tandis que Chatel prsente sa
requte... Rmy Parnell regarde, crit, rend le carton. Et Popette,
ivre de joie, d'orgueil, blouie d'un prsage de victoire:

--Il a mis son nom tout entier!




V

UN ACCIDENT


C'est le deuxime jour du prix de la Dure, le plus important de la
Quinzaine. La veille, Choper a tabli un formidable record. Et Piril
se propose de le battre.

Pour lui, l'entreprise est capitale. La victoire lui assurerait
tout ensemble la gloire universelle et la forte somme. Et ses amis
s'y intressent presque autant que lui. Car ils forment, autour du
pilote, une petite association. Piril apporta le chssis et la
voilure, gagns dans un concours de modles rduits. Un journaliste,
un ingnieur, un banquier se cotisrent afin d'acheter le moteur. Et,
dsormais, tous quatre partagent les frais et les gains de chaque
campagne.

Aussi les trois associs s'empressent-ils, plus mus en apparence
que Piril lui-mme, autour de l'appareil. C'est, tout au fond de la
piste, dans l'espace rserv  l'essor des aroplanes. Le soleil de
midi, large panoui, promet une belle journe. Et toutes les faces
brillent d'espoir.

Popette assiste au dpart. Au bras de Lucien Chatel et redressant
sa petite tte charmante sous la toque de laine, elle a franchi les
derniers barrages. Elle foule la terre promise. Et le spectacle des
suprmes prparatifs la passionne et l'absorbe.

Piril, debout dans l'armature de son appareil, fait son plein
d'essence. Ce n'est pas un bidon qu'il emporte, c'est un baril, un
tonneau. Condition ncessaire au succs. Car, sauf incident, son vol
durera autant que sa provision d'essence. Mais quelle surcharge!
Aussi, pour la compenser, Piril s'allge-t-il autant qu'il peut.
Il a quitt souliers, jambires, montre, portefeuille. Ah! dans ces
moments-l, les aviateurs deviennent fous. Il y en a qui brossent
leurs souliers pour en dtacher la boue. Pour un peu, ils se
confesseraient, afin de se dbarrasser du poids de leurs pchs.

Mais Popette s'intresse  Mme Piril presque autant qu'au pilote
lui-mme. Elle l'admire, elle l'envie. Ah! la brave petite compagne,
accorte, veille, ronde et potele comme une fine caille de vigne.
Que c'est crne, et courageux, de suivre son mari tout au long de
l'preuve, de darder, de projeter ses voeux et son nergie vers le
petit point blanc suspendu dans le ciel...

On lance l'hlice. Le bruit du moteur clate et ronfle. Des hommes,
dont le bourgeron claque au vent, s'agrippent  la cellule arrire.
Piril lve la main. Il s'branle.

Mais s'enlvera-t-il? Tout est l. Une fois qu'il aura quitt
la terre, il ne retombera plus. Mme, au fur et  mesure qu'il
consommera son essence, il s'allgera et n'en marchera que mieux. La
casquette de Lucien Chatel tangue sur son front agit. Gnralement,
quand ses appareils jouent une grosse partie, il se terre et va
cacher son motion dans quelque coin ignor.

L'aroplane de Piril roule sur le sol, o ses pneus creusent
un sillon. Comme il est lourd! Et tous les coeurs, au fond des
poitrines, sont aussi lourds que lui.

Enfin, il se dcolle! Le voil parti. Ah! maintenant, il va pouvoir
rester des heures en l'air, toute la journe... C'est la victoire
avec ses lauriers et ses fruits d'or.

On respire. Les gorges se dbrident, les visages s'clairent. Popette
observe Mme Piril, toute droite, la bouche entr'ouverte, le souffle
court et la lvre sche. Pour un peu, Popette irait lui prendre les
mains,  la brave petite femme, afin de mieux communier dans la joie.
Lucien Chatel s'est clips. Quant aux associs de Piril, ils ne
quittent pas des yeux le grand oiseau blanc qui lentement s'lve,
leur espoir ail.

Mais que se passe t-il? Un monoplan, rentrant au port, arrive droit
sur le biplan de Piril. Il le domine et fond sur lui. On croit
assister  l'effroyable bataille des deux coles rivales. Tous deux
marchant  soixante  l'heure. Srement ils vont se pulvriser,
s'anantir...

Non. Piril a vu. De deux dangers, il choisit le moindre. Et comme
un homme menac de recevoir un bolide sur la tte serre les paules
et tend le dos, il se rabat au sol. Son appareil le touche et s'y
accroche.

Sera-ce l'accident? Pendant un interminable instant, on espre
encore. Puis c'est le stupide crasement, l'norme et jolie
architecture arienne, si rigide, si tendue, qui s'croule et
s'aplatit.

Au mme pas de course, dans la mme angoisse, les amis de l'aviateur
s'lancent vers lui. Le souvenir des chutes tragiques traverse les
mmoires. Si Piril tait pris sous le moteur? Popette suit Mme
Piril. Ah! les atroces minutes pour la brave petite femme!... Et
Popette, tout en courant, balbutie, sans bien savoir ce qu'elle dit:

--Il n'a rien, n'est-ce pas, madame, il n'a rien?

En effet, il n'a rien. On le voit se dgager de l'amas de dbris.
On l'entoure. En chaussettes dans l'herbe humide, il se croise les
bras, furieux contre le maladroit qui le contraignit d'atterrir et
dsol de la partie perdue. C'est fini, maintenant, il n'aura pas
le prix de la Dure. Choper le gardera. Que d'espoirs, de projets,
soudain rduits en miettes!... Ses associs consterns contemplent et
mesurent le dsastre...

Mais Mme Piril a rejoint son mari. D'un seul regard, elle
l'enveloppe, l'examine:

--Tu n'es pas bless?

--Mais non, mais non.

Ah! dans ce moment-l, le reste lui est bien gal,  elle, le prix
de la Dure, et la victoire, et lauriers, et les fruits d'or.
Penser qu'il aurait pu se tuer... Pourtant, il a du chagrin, son
homme. Alors elle l'entrane un peu  l'cart et, sans souci des
photographes et du cinma, lui jette un bras autour du cou, se
hausse, l'attire et lui plante un gros baiser sur la joue.

Popette m'a saisi la main. Ses beaux yeux bruns sont humides. Et, de
sa voix rapide qui tremble et rit:

--Vous avez vu?... Vous avez vu?... Voil  quoi a sert, d'tre la
femme d'un aviateur. Ah! ce que c'est chic, de pouvoir consoler un
homme rien qu'en lui tendant le bec...




VI

DJEUNER AU HANGAR


Midi. Trente couverts s'alignent aux deux cts de la longue table
dresse sous le hangar. Mme Chatel n'accompagnant pas son mari, il
n'y a pas, parmi les convives, d'autre femme que celle de l'ingnieur
Letipe. Aussi, quand Chatel l'invite  s'asseoir prs de lui sur le
banc, Popette se sent-elle trs intimide, sous son petit air crne.
Deux femmes pour vingt-huit hommes, c'est impressionnant.

Et puis, le dcor est si nouveau. Cette halle aux murs de bois,
ouverte d'un ct sur le jour cru de la piste et cachant de l'autre,
dans ses profondeurs sombres, mille sujets htroclites: des
couchettes, un moteur et des morceaux d'aroplane, des caisses et des
sacs de provision, des barils. Et ces cuisiniers qui s'agitent devant
leurs fourneaux, dans un grand bruit de casseroles et de friture.

Elle a beau se rpter qu'elle n'est pas seule, que son petit frre
Loulou est assis  ses cts, Popette est un peu dpayse, perdue:
Elle regrette presque d'avoir accept l'invitation de Chatel. Mais,
dame, elle a voulu voir de prs des aviateurs. Et,  ce point de
vue-l, elle est servie. Ils sont trois, attabls devant elle:
Savournin, Pajou, Lerenard. Et qui plus est, trois clibataires.

A leur suite, s'alignent les mcaniciens, ajusteurs, monteurs, toute
l'quipe. Sans compter quelques transfuges des maisons voisines que
Chatel accueille gnreusement. Est-ce la prsence de cette jolie
petite femme inconnue? Est-ce plutt la faim aigu de gaillards qui
ont trott toute la matine derrire les appareils? Quoi qu'il en
soit, le repas commence dans le recueillement, dans un silence actif
o l'on entend cette rflexion, coule  mi-voix par un ouvrier: Si
on avait tous une sonnette au menton, quel carillon!

Mais Savournin ne sait pas rester longtemps muet ni grave. Rien ne
peut ternir sa fine gat. Toute sa face rase, ouverte et franche,
respire la belle humeur: ses yeux bleus, d'une eau scintillante
et claire; ses dents clatantes, d'une fracheur, d'une puret
enfantine, et dont son rire frquent ouvre tout grand l'crin.
Jusqu' sa cravate, qui lui ressemble et le complte, dsinvolte,
coquette, envole aux deux pointes, en ailes d'oiseau.

voque-t-il l'aventure d'auto o il pensa trouver la mort, du temps
o il montait en courses? Dpeint-il la guigne persistante de ses
dbuts d'aviateur? Il conte, de jet, sans faconde, avec la mme
inaltrable gat, que pimente une pointe d'accent mridional.

Il faut l'entendre rappeler son premier accident d'aroplane...
Emport par un tourbillon soudain, il sort de la piste, franchit une
ligne d'arbres, atterrit au premier espace libre. Aussitt, le bruit
se rpand qu'il a fait deux victimes. Brancardiers, ambulances. Ah!
Va. Elles taient jolies, les deux victimes. Une dame enceinte qui
s'est vanouie d'motion  cinquante pas de l'appareil et un monsieur
qui s'est tourn le pied en courant voir l'accident!

Mais la guigne n'a pas dur. Il l'a lasse avec le sourire. Et c'est
justice. Personne comme Savournin pour gratter sur son appareil,
pour le mettre au point  patients coups de lime. A quatre heures,
chaque matin de la Quinzaine, il arrive de la ville en auto. Depuis
quelques mois, il vole de succs en succs. Il tonne l'Europe: Et
sans rien perdre de son cordial humour, de son ardeur riante, sa
jolie grce d'oiseau qui jase et qui brille.

Pajou, le benjamin des aviateurs--dix-huit ans--coute, un coude sur
la table et le menton dans la main. Sur son visage juvnile et prcis
de Bonaparte  Brienne, on lit l'ambition d'galer, de dpasser les
exploits des grands virtuoses. Il n'en mange plus. Et il ne sort de
son rve que pour demander  Chatel, le front anxieux et la voix
inspire:

--Dites, Monsieur Chatel, si je partais  pleins gaz?

Quant  Lerenard, c'est un timide. Ancien contrematre chez
Victorine, admirable mcanicien, rcemment promu au rang de pilote,
sa fortune soudaine l'blouit. Son col le gne et ses mains
l'embarrassent. Et pareil  l'autruche qui fuit le pril en se
cachant la tte, il voile son trouble en s'enfouissant le nez dans
son verre.

Du ct des ouvriers, le ton monte  mesure que le repas s'avance.
On commente passionnment les essais du matin. On s'y montre sans
piti pour les concurrents malheureux. Parlant de l'aroplane qui
s'est bris dans l'atterrissage, une voix blagueuse prononce--et
c'est toute l'oraison funbre du pauvre appareil pulvris, aplati en
flaque:

--Mon vieux, on l'a ramass avec une cuiller et du buvard!

Mais un grand diable dgingand, suivi d'un aide, surgit dans le
vide de la baie. L'homme du cinma! Ses jambes, longues et grles,
cartes en compas, ressemblent aux pieds de son appareil. Plein
d'assurance et de bagout, il sollicite l'honneur de prendre sur son
_film_ le djeuner au hangar. Et pour s'attirer la bienveillance
gnrale, il certifie que la bande se droulera ds le lendemain soir
dans un grand music-hall parisien.

Popette s'effare. Quoi? Elle va figurer sur une scne de
caf-concert? Ah! vous avez voulu voir des aviateurs en libert,
Popette. Ce sont les inconvnients du mtier. A la face de Paris,
vous allez tre un petit peu compromise en compagnie du brillant
Savournin.

L'homme en compas stimule les convives. Est-ce la vieille habitude de
poser devant l'objectif? Rien n'est plus difficile  dgeler que des
gens devant un cinma.

--Voyons, Monsieur Savournin, s'crie-t-il, portez un toast!

Excellente ide. Et pendant qu'avec une agilit merveilleuse
l'homme tourne d'une main son moulin  caf et de l'autre en change
la direction, Savournin se lve, salue, improvise un speech o son
heureuse fantaisie mousse et dborde.

Les visages s'animent, s'clairent. Les verres tintent. Savournin
heurte le sien  celui de Popette, s'incline et dcouvre son joli
sourire perl... Ah! certes, parmi les clibataires, Rmy Parnell,
le gentleman-volant, apparat bien sduisant, mais aussi bien
lointain. Mais ce Savournin serait un bon compagnon de vie, plein
d'entrain, de vaillance, de gat... Et l'homme du cinma, jambes
cartes, tournant perdument ses deux manivelles, ne se doute pas
qu'il immortalise les perplexits d'une petite Popette que guette
vaguement l'embarras du choix.




VII

LE BRASSARD


Loulou, le frre de Popette, a un brassard. Mais oui, un vrai
brassard. Mme qu'il l'a trouv par terre, prs d'un hangar. Un
brassard violet, frapp de lettres d'or. Avoir un brassard  douze
ans... a suffit  vous griser. a grise bien les grandes personnes.

Et Loulou est ivre d'orgueil. Il en titube. Songez donc. Passer sous
le nez des gardiens, sous le nez des fantassins et des cavaliers,
sous le nez des gendarmes, passer sous tous ces pifs-l librement,
lgrement, la tte haute, l'air distrait, la dmarche affaire.
Avoir de l'autorit sur l'autorit. Je vous dis que c'est enivrant.

Ah! dans ces moments-l, on excuse et on comprend le got bien
franais du brassard. Oui, quand on est un quidam quelconque
perdu dans la foule, on blague. On se gausse, par exemple, des
petits messieurs qui, pour organiser le plus modeste concours de
cerfs-volants sur la plus minuscule des plages, commencent par
s'affubler d'un norme brassard. Mais quand on en porte un soi-mme
au biceps, c'est une autre paire de manches. On devient un autre
homme, avec une autre cervelle. Alors on conoit l'allure dsinvolte
et suprieure de ceux qui revtent le sacr symbole. On la conoit,
car on l'adopte.

Pour atteindre au sommet de sa gloire, Loulou s'est ru sur la piste,
sur l'inaccessible piste. Ah! la sentinelle a t rudement pate.
Mais elle l'a laiss passer, grce au brassard. Et maintenant, il la
foule, la terre promise, dans un galop effrn. Cent mille regards
le contemplent, cent mille curieux l'envient, lui, Loulou.

Saoul de puissance, il lance des mots et des cris que le vent de la
course cueille sur ses lvres. Des aroplanes ronflent au-dessus de
sa tte. Bah! Qu'est-ce qu'un aroplane? Un cerf-volant qui marche
tout seul. Loulou est blas. N'est-il pas l'gal des aviateurs, avec
son brassard?

Il pourrait mme passer pour un pilote, aux yeux du public. Un pilote
qui aurait eu son aroplane en cadeau de premire communion. Pajou
a bien reu le sien pour son bachot. Non, dcidment, Loulou ne
souhaite pas d'tre pris pour un pilote. C'est banal. Sous l'aile
des biplans de Lucien Chatel, il en clt chaque mois des couves
entires.

Le chic, ce serait d'tre pris pour un commissaire... Quelle ide!
Il va se donner  lui-mme la comdie. Et, par le miracle de la
griserie, voil Loulou promu commissaire. Son imagination bouillonne.
Il s'aide de ses souvenirs personnels et des propos doucement
ironiques de Lucien Chatel. Il est Poitrinas, le commissaire le plus
gonfl de son omnipotence. Le thorax bomb, la voix creuse et grasse,
il lance et distribue de haut des Bonjour, cher! essentiels et
protecteurs comme des bndictions papales. Puis, s'irritant sans
cause, il tonne, clame, engueule, sans abandonner sa majest ni sa
superbe de pontife.

Puis Loulou se transforme en Laridan de la Poline, sans qui les
concours ne seraient plus des concours. Son regard tincelle en
briquet. Piaffant sec sur de hauts talons, il coupe, taille, rogne,
tranche, avec la prcision mtallique et dfinitive d'une paire de
ciseaux.

Plus haut encore! Loulou est le duc de Molinon, prsident de la
Quinzaine et grand vigneron de son mtier. Ses gestes prennent une
grce nonchalante et flexible. Son coude s'carte en anse d'amphore
comme s'il offrait le bras  la femme de l'Excutif. Il avance sur
les pointes, modeste sous la rafale du succs comme un danseur de
corde dans la tempte des bravos, heureux d'avoir, en un juste
quilibre, galement favoris l'essor de l'aviation et le renom des
vins d'Anjou.

Plus haut, plus haut toujours. Loulou devient Coquard, le banquier
Coquard qui, dans la coulisse, tient les fils des marionnettes et les
cordons de la bourse. L'oeil narquois, le menton aiguis d'un rictus,
les mains enfonces dans les poches jusqu'aux genoux, il contemple
la plaine, dnombre la foule et soupse le gain de la journe. C'est
pour lui qu'un million d'tres humains s'est ru vers l'Anjou. C'est
pour lui que des pionniers tmraires luttent contre l'espace. Il est
le prodigieux croupier de ce tapis vert o tournent les chevaux ails.

Fou de grandeur, Loulou voudrait monter encore. N'y a-t-il donc plus
rien, au-dessus de cet homme, pour qui les uns versent leur argent,
pour qui les autres risquent leur peau?

Y a-t-il un souverain plus obi, un potentat le plus absolu? Oui.
Il y a le gendarme. Le gendarme dont l'autorit ne connat pas de
borne, le gendarme qui ne pense pas, qui ne rflchit pas, qui n'a
rien d'autre dans l'esprit, derrire son front, que sa puissance, qui
en est plein comme une cruche est pleine d'eau, le gendarme qui n'est
qu'un bloc de pouvoir, coul dans des bottes.

Et Loulou est le gendarme. Il crie, il hurle: On ne passe pas!
Du diable s'il sait pourquoi on ne passe pas. Mais voil justement
l'ivresse culminante, le paroxysme de la jubilation. C'est d'embter
les gens sans raison. C'est d'arrter la foule, les cyclistes, les
voitures, avec un geste, avec un doigt, c'est de faire aux autos
signe de ralentir mme quand elles calent. Et tout cela sans savoir
pourquoi, pour le plaisir. Pourquoi? Mais il s'en fout, il s'en fout
perdument...

Or, Loulou, dans sa dmence orgueilleuse, s'est rapproch des
barrires. Un gardien le hle: Pssitt!, le happe:

--Dites donc, mon petit ami, o avez-vous trouv ce brassard-l? Il
est faux. On vend les pareils dix sous au bazar de la ville. Vous
allez me quitter a tout de suite. Et si je vous y repince, gare 
vous...

Et Loulou s'effondre, s'anantit, soudain prcipit du fate des
grandeurs.




VIII

RIVALIT


Le dirigeable _Albatros_ concourait pour la Coupe des Aronats, sur
dix tours. Mais, soit qu'il ft seul de son espce et qu'ainsi la
course perdt de son intrt aux yeux de la foule, soit que l'allure
de son hlice et de sa marche semblt trop lente aux regards blass,
il voluait dans l'indiffrence. Il apparaissait dj comme un
anachronisme, une diligence dfilant devant les tribunes au beau
milieu d'une course d'autos.

Dans le garage en plein air contigu au pesage, un mcanicien assis au
volant dit  l'un de ses camarades:

--Y a seulement deux ans, on se serait dviss le ciboulot, pour
regarder a... Au jour d'aujourd'hui, on s'en bat l'oeil.

Popette, accoude  la barrire du pesage, cueillit le propos au vol.
Elle en prouva quelque dpit. Ces chauffeurs ne se doutaient donc
pas qu'un de ses soupirants, l-haut, dirigeait l'aronat?

Mais oui, un soupirant. Et non point un de ces candidats--tels le
gai Savournin ou l'lgant Parnell--que sa petite sagesse tenait en
observation et qui ne se doutaient mme pas de leur bonheur possible.
Non, non, un vrai candidat, qui posait sa candidature.

Depuis le dbut de la Quinzaine, le dirigeable, arriv par le train
et gonfl sur place, se balanait sous son hangar, en lisire de
l'arodrome. Il craignait le vent. Mais, en attendant de tourner
autour de la piste, son pilote tournait autour de Popette.

Ah! a n'avait pas tran. Ce Barral se trouvait tre un ami de
Chatel. Ds le second jour, il s'tait fait prsenter  Popette.
Et, depuis, il s'empressait, faisait les honneurs de son dirigeable
toujours prisonnier, de la nacelle, du moteur, offrait le th au
buffet, promettait  la jeune fille, ds le meeting termin, une
promenade arienne...

Indice plus grave, il courtisait la maman de Popette. La bonne dame
revenait, en effet, de temps en temps aux tribunes, depuis qu'elle
savait sa fille rsolue  rester jusqu'au bout de la Quinzaine. Elle
avait lev au ciel ses petits bras courts: Ah! cette enfant. Et,
rencogne au dernier rang des banquettes, contre le mur du fond,
 l'abri des courants d'air, elle tricotait avec rsignation des
chaussons de grosse laine grise pour les pauvres. C'est l-haut que
Barral montait parfois la saluer et lui tenir compagnie, prodiguait
ces frais d'amabilit que les gendres font plus tard payer si cher 
leur belle-mre.

videmment, il avait du got pour Popette. Mais lui-mme n'tait
pas dplaisant. Un amateur, un gentilhomme, rac de traits et de
silhouette. Un type dans le genre de Rmy Parnell, en somme. Un
passionn de ciel, qui ne comptait plus ses ascensions. Et qui, aux
qualits professionnelles, ajoutait des dons prcieux de courtoisie,
d'entrain, d'enjouement et d'esprit.

Qu'avait donc cette foule  ngliger le dirigeable,  lui prfrer
nettement l'aroplane? Les deux sports, hlas! ne comportaient-ils
pas des risques quivalents? N'tait-il pas gracieux, ce grand
squale dor qui nageait dans l'azur? Et Popette enrageait. Mais,
en descendant tout au fond de sa pense, elle enrageait un peu
contre elle-mme, car elle n'tait pas bien sre de ne pas partager
l'opinion gnrale.

A ce moment, le jeune Loulou rejoignit sa soeur. Ce jour-l, il
remplaait la maman de Popette. Il dsirait assister au dpart de
Savournin. Et, depuis la fatale aventure du brassard, o il avait
senti sur son paule la lourde main de la justice, il n'osait
plus s'aventurer tout seul sur la piste. Popette consentit 
l'accompagner. Une fois de plus, l'inaltrable bonne grce de Lucien
Chatel leur fit franchir le seuil de la terre promise.

Tandis qu'un mcanicien, debout parmi l'enchevtrement des haubans,
achevait le plein d'essence, Savournin, au milieu d'un groupe,
contait gament quelque aventure. De fines molletires pousaient
troitement le galbe de sa jambe. Un maillot lui moulait le torse.
Sur son col immacul, sa cravate aux pointes envoles rpandait des
couleurs dlicates et vives de fleur ou de papillon. Et dans la
pnombre projete sur son visage par la visire de sa casquette, 
chaque clat de rire, ses dents brillaient, toutes blanches. Ds
qu'il aperut Popette il vint  elle, se dcouvrit largement et lui
fit bel accueil. Ils devenaient de trs bons amis.

Mais on entendit un sourd bourdonnement. Une ombre rapide, allonge,
courut sur le sol. Presque au znith, l'_Albatros_ passait. Un
ouvrier goguenarda:

--Tiens, v'l la saucisse...

C'est ainsi qu'ils avaient ddaigneusement baptis le dirigeable.
Popette s'irrita mais ne put s'empcher de sourire.

Cependant, les prparatifs de dpart taient achevs. Savournin prit
cong de Popette, s'lana lestement  son poste. Une minute aprs il
tait en plein vol.

On l'et dit lanc  la poursuite du dirigeable. Il le gagnait
sensiblement de vitesse. Il planait  la mme altitude. Et le
spectacle tait nouveau, de cette course entre le plus lourd et le
plus lger que l'air, de cette rivalit tangible entre les deux
principes.

Mais l'aronat avait une forte avance sur l'aroplane. Et ce fut
seulement aprs un tour de piste, juste  hauteur du champ d'essor,
qu'ils se rejoignirent. D'un lan irrsistible, l'oiseau blanc
dpassa le poisson dor. Alors, un ouvrier, enthousiasm, s'cria:

--T'as vu, mon vieux, t'as vu s'il a bouff la saucisse!!

Une heure aprs, les deux hros avaient atterri. Barral, seul
concurrent, avait gagn la Coupe des Aronats. Aurol de son
exploit, il vint chercher la louange de Popette. Bonne personne, elle
ne la lui marchanda pas. Alors, encourag, il lui dit:

--Voulez-vous me permettre de vous reconduire  la ville avec votre
frre dans mon auto?

C'tait la premire fois qu'il risquait cette invitation. Le plus
souvent, Popette rentrait dans la fine voiture de Savournin, qu'il
conduisait avec sa virtuosit d'ancien coureur de vitesse. Justement,
le gai pilote s'avanait, poursuivi jusqu'aux hangars par les
ovations de la foule. Une seconde, Popette hsita. Puis

--J'ai, dit-elle, promis  M. Savournin.

Et, blottie dans son baquet de course, elle songeait malicieusement
au mot de l'ouvrier une fois de plus, l'aroplane avait bouff la
saucisse.




IX

LERENARD


Rappel pour deux jours  Paris pendant la Quinzaine d'Anjou, j'avais
pris le train du soir et je me disposais  fumer une cigarette dans
le couloir du wagon, quand je me heurtai  Lerenard.

D'abord ouvrier, puis contrematre aux ateliers Victorine, Lerenard
est aussi sr comme pilote que comme mcanicien. Phnomne peut-tre
unique, il a, sans clairon ni grosse caisse, promen un appareil 
travers l'Europe, russi  chaque escale de belles envoles, et
cela, seul, tout seul, sans le plus petit mcano, sans autre aide que
celle des soldats mis dans chaque pays  sa disposition et dont il ne
comprenait mme pas la langue.

Malgr ses exploits et ses succs, Lerenard est rest simple et
modeste, semblable  lui-mme. Le cas est rare. Combien peu, parmi
les aviateurs, rsistent  cette soudaine monte de gloire qui les
arrache au cadre de leur vie, les soulve, les hausse au pinacle et
fait, de l'inconnu de la veille, un grand homme!

Tout se conjure pour les griser. Leurs traits, leur pass, leurs
intentions, leurs performances, leurs paroles sont instantanment
rpandus par les journaux sur toute la surface du globe. A peine
sont-ils au volant de direction que crpite autour d'eux la petite
fusillade des dclics d'instantans. Mettent-ils leurs lunettes ou se
grattent-ils la tte? Aussitt l'homme au cinma, jambes cartes,
braque avidement vers eux son moulin  caf, afin d'immortaliser ces
gestes hroques. De jolies femmes, avec un sourire charmeur, des
yeux clins et des faons de chatte, leur arrachent des signatures
sur cartes postales, programmes, albums ou ventails. Entrent-ils
djeuner au buffet des tribunes? D'abord ils marchent dans un
bruissement de clbrit. Les convives, cessant de manger, chuchotent
le nom fameux. Puis l'ovation clate, la foule se lve, les
serviettes s'agitent et les tziganes attaquent _La Marseillaise_. Ah!
cela vous change un gaillard qui, le mois prcdent, se restaurait
au Duval ou chez le bistro du coin. Et ces grands personnages,
ministres, princes, chefs d'tats, qui vous font visite, vous
flicitent, vous serrent la main et boivent vos paroles. Et aussi
ce brusque afflux d'argent, ces primes offertes, ces prix dcrochs
en un tour de piste, l'existence devenue du jour au lendemain large
et facile, les grands htels et la bonne auto, la vie de chteau,
quoi! comme dit gaiement Savournin. Convenez qu'il faut avoir le
cerveau rudement solide pour rsister  cette ivresse-l et pour ne
pas se sentir autour de la tte un rayonnement d'aurole.

Eh bien, l'ancien ajusteur Lerenard, que les beaux bras dors de
la Gloire ont aussi caress, qui a caus familirement un quart
d'heure avec le roi de Scandinavie, l'ancien ajusteur Lerenard n'a
pas chang. En voil un qui n'est pas blas sur la vie de chteau!
Ce soir-l, le simple petit extra du dner au wagon-restaurant et du
gros cigare  bague, qu'il tire en creusant les joues, suffit  lui
enluminer le teint et  le rendre d'humeur expansive.

--Vous allez  Paris? lui demandai-je.

Il me rpondit d'un air comiquement dsespr:

--Je ne sais pas o je vais!

--Comment?

Ravi de conter son histoire et de prendre son auditeur pour juge,
il s'pancha. Il s'tait presque engag pour deux prochaines
exhibitions, l'une en cosse, l'autre sur la Cte d'Azur. De part et
d'autre, on lui avait arrach une demi-promesse. Et voil que les
deux meetings tombaient  la mme date! Lequel choisir? Question
d'autant plus pressante que les reprsentants des deux comits
l'attendaient sur le quai de la gare, au saut du train.

Littralement, on se l'arrachait. On l'cartelait. De ses poches
bourres, Lerenard tirait des liasses de tlgrammes, les ouvrait
de ses doigts durcis par l'outil. Jamais il n'avait reu tant de
dpches de sa vie. A la fois inquiet et flatt, un brin narquois, il
me lisait les phrases d'adjuration vhmente.

Dans les deux camps, on dployait la mme ardeur, sous des
armes diffrentes. C'tait un groupe financier, propritaire
d'un aroplane, qui tentait d'entraner Lerenard en cosse. Les
actionnaires, gens titrs pour la plupart, faisaient sonner aux
oreilles du malheureux pilote des formules retentissantes: on
comptait absolument qu'il ferait honneur  sa promesse; un homme
d'honneur ne manque pas  sa parole; il y allait de son honneur, etc.
Jamais non plus on n'avait tant parl  Lerenard de son honneur.

Les arguments de la Cte d'Azur, pour tre moins nobles, n'en taient
pas moins mouvants. L, toute une cit se tranait aux pieds de
l'ancien ajusteur. Sans lui, tout croulait. C'en tait fait du succs
du meeting et de la saison entire. Le comit, en suspens, vivait
dans l'angoisse. On s'abordait en ville d'une phrase haletante: Y en
a-t-il un? Tantt on signalait en gare un aviateur sans appareil, ou
un appareil sans aviateur. Le prsident tait prt  signer n'importe
quoi, sa propre condamnation  mort, pour dcrocher un aviateur avec
un appareil. Une telle situation apitoierait Lerenard. Il ne se
refuserait pas  jouer ce rle de sauveur...

J'interrogeai:

--Mais vous? Votre prfrence?

Lerenard m'avoua qu'il craignait beaucoup ces messieurs de la
noblesse et leurs grands mots. Si, vraiment, il allait abmer son
honneur? Mais il avait pour la Cte d'Azur un secret penchant. L, il
serait son matre. Il n'aurait personne sur le dos. Le patelin le
tentait. Et puis, dame, on payait large: plus de billets de mille que
de jours dans la semaine...

Et, tout  coup, comme pour excuser ce petit mouvement intress, il
s'ouvrit  fond, me dvoila ses joies intimes  palper les premiers
fafiots,  pouvoir rpandre un peu de plaisir, un peu de bonheur,
enfin  faire du bien autour de lui.

Ainsi, il avait sa maman  sa charge. Et il fallait entendre la
jolie faon touchante dont ce grand diable de Lerenard prononait
ce mot-l: Maman. Une veuve d'ouvrier, a n'a pas gros. Aussi, il
avait t rudement content, quand il avait pu lui donner un peu de
bien-tre, des choses dont elle avait eu envie toute son existence:
de la fourrure, du foie gras, un petit voyage, et puis mme une
gentille somme au cas o il se ferait casser la gueule... Ah! dame,
a peut arriver, ces affaires-l. Mais c'est gal, a vous a du chic,
de pouvoir dcrocher tous ces petits bonheurs en voltigeant, en
faisant l'oiseau.

Ah! du coup, je n'hsitai plus:

--Mais sacrebleu, prenez-moi votre Cte d'Azur, puisqu'elle vous
tente! Et faites-moi le plaisir de lcher vos champions d'honneur
qui, s'ils risquent un peu d'argent, ne risquent pas leur peau.

--Vous croyez? fit Lerenard.

--Bien sr. Et tenez ferme.

Nous arrivions  Paris. Devant moi, Lerenard fut simultanment happ
par deux groupes, l'un trs pur et l'autre provincial. Ah! certes, le
bon Lerenard dut avaler l une minute embtante. Mais j'tais bien
tranquille sur l'issue de la mle: il penserait  Maman.




X

PARNELL S'EST TU...


--Quand j'tais jeune fille, nous djeunions souvent, maman et moi,
dans un petit restaurant du boulevard Montparnasse. A une table
voisine de la ntre venait s'asseoir un long jeune homme triste. Il
avait des yeux bleus, doux et mlancoliques, une moustache blonde
et tombante de chef gaulois. Nous l'avions surnomm entre nous
Vercingtorix. Il paraissait timide et rserv. Cependant il nous
saluait en passant devant nous. Puis un jour, nous changemes
quelques mots de table  table,  propos d'un rti brl qu'on nous
avait servi. La glace tait rompue. Dornavant, nous nous signalions
les plats russis ou rats. Peu  peu, dans les intervalles du
service, nous faisions connaissance. J'appris que Vercingtorix
suivait les cours de l'cole des Mines, qu'il souhaitait, une fois
ingnieur, de raliser de grandes inventions. Et c'est ainsi, mlant
nos vues sur nous-mmes  des impressions sur le menu, que nous en
vnmes  nous aimer.

Un an aprs, j'pousai Vercingtorix, de son vrai nom Paul Ravier.
Les dbuts de notre mariage furent extrmement heureux. Paul avait
pris la direction d'une usine de pices dtaches pour l'automobile.
Il russissait. Nous tions libres, indpendants, sans souci et trs
amoureux.

Mais peu  peu mon mari changea. Il devint taciturne, irritable. Il
cessa de me confier ses projets. A table, il avalait  grand bruit
les plats en deux temps. Qu'ils taient loin, nos gentils repas de
fiancs au petit restaurant du Montparnasse! Enfin, j'appris qu'il
construisait un aroplane. Tout s'expliquait.

D'abord inquite sur ses projets, je le devins sur sa vie.
Autant d'essais, autant de chutes. Puis ses affaires, ngliges,
priclitrent. Il engagea dans ses tentatives des sommes
considrables. A tous mes soucis, s'ajoutrent les embarras d'argent.
Ah! on envie les femmes d'aviateurs. Elles ont de jolies minutes,
mais aussi de bien vilains moments...

Ainsi Mme Ravier se confiait  Popette. Elles s'taient prises
d'amiti sur la piste, dans ces instants pathtiques o l'aroplane
s'arrache au sol, o l'on communie dans l'motion, o tous les
assistants n'ont plus qu'un coeur.

Popette se flicitait d'tre admise dans l'intimit d'une telle
femme, de connatre les joies et les angoisses rserves aux
compagnes de ces hros.

--Enfin, poursuivit Mme Ravier, vinrent les premires envoles,
les premiers succs. Oui, c'est dlicieux, pour nous, de partager
l'apothose, bouquets, banquets, rceptions, ovations... Mais que
d'alertes, aussi! Quand, au dbut d'un grand vol, on perd l'appareil
de vue, quand on se sent l, impuissante, cloue au sol, quand on
pie le tic-tac du tlgraphe, quand on voit revenir trs vite un
cavalier, une auto, une vedette, quand on se demande: Qu'est-ce
qu'ils vont m'annoncer? La panne, la chute, l'incendie, la mort?

Aussi, voyez-vous, je crois que, nous autres, nous aimons notre
compagnon, notre homme, d'une tendresse plus violente, plus farouche
que celle des autres femmes... Tenez. Un souvenir. C'tait
au moment de cette fameuse traverse des Vosges en aroplane,
pinal-Strasbourg. Ils taient deux rivaux en ligne: mon mari et Rmy
Parnell. Ils avaient eu, simultanment, l'ide de la tentative. Mais
Parnell tenait la corde. Install  demeure  pinal, il s'entranait
chaque jour, guettait le moment propice. Tandis que mon mari, retenu
par ses affaires, ne pouvait pas rsider l-bas. Il devait attendre
une priode de temps calme, accourir au signal de ses amis.

Moi, je souhaitais passionnment le succs de mon Paul. C'tait
pour lui la gloire consacre, la fortune dfinitivement releve.
L'attention du monde entier tait concentre sur cette tentative dont
le caractre et la porte frappaient tous les esprits. Pourvu que
Parnell ne russt pas avant lui!

Or, un soir, j'allais  pied  notre usine de Grenelle, afin de
rejoindre mon mari, quand, croisant deux ouvriers dans la rue,
j'entendis l'un qui disait  l'autre: Parnell s'est tu.

Je m'arrtai, tourdie,  croire que j'allais tomber. Vous savez si
la pense va vite. J'imaginai ce qui avait d se passer. Cet homme
avait appris la nouvelle, annonce d'un coup de tlphone,  son
garage ou son atelier. Je voulus rejoindre ces deux ouvriers, les
interroger. Mais ils avaient disparu.

Je courus donc  l'usine, o l'on me renseignerait. Mais si vous
saviez les ides qui me tourbillonnaient dans la tte, pendant la
route! Ah! je vous l'ai dit, on devient terrible, sauvage, enrage.
J'avais pous, si troitement, la cause de mon mari que, dans la
premire minute, j'eus un affreux mouvement de joie  savoir mon Paul
dlivr de son concurrent! Je ne voulais pas penser que ce jeune
Parnell laissait une mre, des amis, des tres chers dont il serait
pleur, je ne voulais pas m'apitoyer. Non, non, Paul passerait les
Vosges le premier, le seul. Voil ce qui m'importait!

Puis, le remords me vint, d'une allgresse si froce, si impie.
Paul, lui aussi, pourrait trouver la mort dans cette traverse. Car
Parnell tait habile. Qui sait si je n'allais pas porter malheur 
mon mari, en me rjouissant de la disparition de son rival?

Et malgr mes craintes, mes remords, mes superstitions, malgr tout,
chaque fois que sonnait dans ma mmoire la petite phrase: Parnell
s'est tu, je retrouvais dans ma poitrine cet atroce et dlicieux
sentiment de dbarras. Je courais, en pleine rue, au point d'attirer
l'attention des passants, pour chapper  l'obsession de la phrase:
Parnell s'est tu,  l'abominable joie qu'elle veillait en moi.

J'arrivai enfin  l'usine. Parnell n'avait fait qu'une chute sans
gravit. Il avait simplement cass du bois. Ah! mon amie, quel
soulagement tout de mme! Je respirai, allge, purifie, libre.
J'tais heureuse de savoir que la tentative n'tait pas tellement
dangereuse, qu'elle n'avait pas entran d'accident mortel. Mais je
l'tais surtout de me sentir dlivre de ma mauvaise joie, de ma
cruaut impitoyable, presque criminelle... Et entranant mon mari
 l'cart, je me jetai dans ses bras. Il me semblait qu'il venait
d'chapper  un grand danger... et moi  une petite infamie.




XI

AUGUSTE


--Eh bien, demandai-je  Popette, o en sont vos petites affaires de
coeur? Vous avez dcid, en arrivant ici, d'pouser un homme volant.
Nous sommes  la moiti de la Quinzaine. Votre choix se dessine-t-il?

Popette rpliqua prestement:

--Je balance encore. Vous comprenez, ils me plaisent tous, en
gnral, justement parce qu'ils sont aviateurs. Et chacun me plat,
en particulier, par ses qualits personnelles. Rmy Parnell est si
lgant, Lerenard est si bon, Savournin est si gai, et Barral si
galant. C'est trs embarrassant.

Nous nous tions assis face  la piste sur un banc improvis: une
volige pose sur deux trteaux et recouverte avec de vieux numros de
_L'Auto_. Car le signe caractristique d'un hangar d'aviation, c'est
de manquer de siges. La planche tait flexible et Popette ne sait
pas rester en place; aussi nous dansions comme bouchons sur l'eau.
C'tait assez dsagrable et cependant nous inspirions de l'envie aux
passants obligs de rester debout.

Au moment mme o Popette me confiait sa perplexit, une jeune femme
accosta devant nous un gentleman gutr de cuir et coiff de feutre.
Un porte-plume et un album  la main, elle lui demandait videmment
un autographe. L'air flatt, le torse avantageux, l'homme aux gutres
signa. Aussitt la dame plia la feuille en deux. C'tait la mode,
d'craser tout vif le paraphe des aviateurs et d'examiner ensuite
les arborescences fantaisistes que l'encre frache avait jetes sur
le papier.

Le hros de l'aventure ne m'tait pas inconnu. Je dis  Popette en
manire de plaisanterie:

--Voulez-vous que je vous tire d'embarras?

--Oui.

--pousez Monsieur Auguste.

--Qui a, Auguste?

--Monsieur Auguste, c'est le surnom que l'on donne au brillant
aviateur dont on vient d'craser devant vous la signature. Mais
c'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Vous tes trop jeune.
Il y a une vingtaine d'annes, chaque cirque avait son Monsieur
Auguste. Son rle consistait  singer maladroitement les autres. Il
tait vtu d'un habit trop vaste, d'un pantalon trop court, d'un
chapeau trop petit, d'une cravate trop large et de gants trop longs.
Il avait le nez rouge et le toupet pointu. Prtendait-il imiter un
tour d'adresse? Il le ratait. Un tour de force? Il s'aplatissait.
Courait-il offrir la main  l'cuyre? Il s'talait. Par sa
dsopilante gaucherie, il soulignait l'habilet de ses camarades.
Bref, une mouche du coche qui ne saurait mme pas voler. Eh bien! la
troupe des aviateurs possde son Monsieur Auguste. Vous l'avez vu.
C'est Dubisson, l'homme  l'album.

Popette remarqua:

--Mais il n'a ni vtements trop courts, ni gants trop longs. Il est
mme trs bien habill.

--videmment, il n'a pas le costume de M. Auguste. Mais il en a
la manire. J'entends qu'il imite ses concurrents d'une faon
maladroite, affaire, inutile et comique. Il est de tous les
meetings. Plein de zle, il s'installe aux hangars avant tous les
autres. C'est mme la seule circonstance o son appareil arrive le
premier... Puis la runion s'ouvre. Chaque aprs-midi, M. Auguste
sort son aroplane. Il l'amarre  son hangar  grand renfort de
cbles. La face inspire, le torse en bataille, il prend place au
volant. On met le moteur en marche. La foule accourt au tintamarre.
L'hlice tire si fort que, semble-t-il, l'appareil va entraner le
hangar comme un cheval emporte une voiture. C'est superbe. Alors, M.
Auguste coupe l'allumage et descend, imperturbable et satisfait. La
sance est termine.

Cependant, parfois,  la tombe du jour, il se hasarde sur la piste,
en aroplane. Il la parcourt, inlassablement, sans jamais quitter le
sol. Les mauvaises langues affirment qu'il a entrepris  forfait le
labourage du terrain. Il lui arrive mme de varier ses exercices. Il
dfonce une barrire, ventre une tente ou bien pique du nez et reste
la queue en l'air. Jamais personne ne l'a vu se dcoller du sol.

Et, pourtant, il garde sa confiance sereine. Quand de grands
personnages visitent les hangars, il leur dcrit son appareil avec
une complaisance minutieuse. Il excelle  ces dmonstrations au point
fixe. C'est son triomphe. La foi l'illumine. Il croit vraiment que
c'est arriv. Et vous voyez qu'il distribue les autographes sans
embarras ni confusion, tout comme un roi de l'altitude ou de la
distance. Pour tre un homme volant, il ne lui manque que de voler.

Popette hausse les paules et s'loigne. Sans doute, elle m'en veut
de l'avoir si longuement entretenue de ce fantoche...

Mais qui peut se flatter de connatre le coeur des femmes? Le
lendemain soir, elle m'accoste, la toque agressive sur son petit
front ttu:

--Vous savez, j'ai fait parler M. Chatel, et tous les autres,
sur Dubisson. Eh bien, mon cher, vous avez absolument tort de le
blaguer. C'est un nergique, un persvrant. S'il ne russit pas,
c'est peut-tre qu'il n'a pas la veine, ou qu'il n'est pas au point.
Tous les aviateurs ont pass par l. Au dbut, est-ce que Ravier ne
tombait pas  chaque sortie? Est-ce qu'on ne se moquait pas de lui?
Mais depuis qu'il a franchi les Vosges, on admire, justement, la
patience qu'il a dploye dans ses essais. Qui vous dit qu'un jour
votre M. Auguste ne va pas prendre son essor, tonner le monde? Vous
le trouvez ridicule? Moi, je le trouve touchant. Chaque fois que
je le vois parcourir la piste, maintenant, j'ai envie de pleurer.
Je voudrais l'encourager, le consoler, lui crier: Bravo! Hardi!
Tenez bon! Est-ce qu'on sait? Un petit mot tendre, a lui donnerait
peut-tre le coup d'aile...




XII

CLIENTS


--J'ai trois rendez-vous de clients ce matin, me dit Chatel. Voil
des gens qui intresseraient votre jeune amie, Mlle Popette,
puisqu'elle veut connatre des hommes-volants. Dommage qu'elle ne
vienne que l'aprs-midi. Car enfin, l'acheteur d'aujourd'hui, c'est
l'aviateur de demain. Il y en a, parmi ces gaillards-l, qui vont se
couvrir de gloire. Ils reprsentent l'inconnu, la surprise. Dame,
dans le tas, il faudrait choisir un peu  la devine. Mais ils ont,
sur les hros de la Quinzaine, l'avantage d'tre moins recherchs,
moins en scne, et aussi d'tre plus nombreux...

--Vraiment, demandai-je, en dehors des professionnels, l'amateur, le
simple amateur vient  l'aroplane?

--Je vous crois, qu'il y vient, et terriblement. Il existe, le bon
bourgeois qui s'offre un biplan comme une auto, et qui trpide, et
qui en veut. Bien sr, il y a, dans le nombre, des loufoques et des
fumistes, comme partout. Mais ce ne sont pas les plus ennuyeux.
D'ailleurs, vous allez voir.

Le premier client qui se prsenta semblait dcoup dans un catalogue
de bon tailleur, tant il tait verni, soign, impeccable. Tenue de
pesage, gants de renne, noble visage, barbe blonde grisonnante 
point. Bref, le monsieur srieux.

Aprs avoir fourni, devant un biplan, les explications
d'usage,--que le gentilhomme couta avec une attention correcte et
soutenue,--Chatel indiqua le prix de l'appareil tout nu voilure et
chssis. Le noble amateur acquiesa d'un signe de tte. Le moteur
tait au choix du client. Chatel numra les diffrentes marques,
avec leur valeur. Le monsieur srieux choisit la plus chre. Quant
aux conditions de paiement,  la commande et  la livraison, il
les accepta d'un battement de paupire. Enfin, Chatel crut devoir
signaler un trs rcent perfectionnement, qui entranait une assez
forte majoration de prix. L'impeccable client l'adopta sans balancer.

Et tandis que les deux hommes changeaient une poigne de main et
prenaient rendez-vous pour le soir mme, afin de conclure l'affaire,
j'admirais, par devers moi, la force de l'attrait et de la tentation.
Avec quelle docilit cet homme avait-il accept les prix et les
conditions de la vente!

--Eh bien, dis-je  Chatel, bon dbut de journe... L'affaire est
dans le sac.

Il me rpondit froidement:

--On ne le reverra pas.

--Comment?

--Eh oui! Celui pour qui rien n'est trop cher est dcid  ne rien
acheter. Il accepte tout, parce qu'en fin de compte il repoussera
tout. Il s'est simplement offert le luxe de voir un appareil de prs
et de se le faire expliquer.

Chatel fut interrompu par l'arrive d'un deuxime client. Moins
lgant que le premier, il semblait cependant confortable et cossu.
Un gros industriel, sans doute. Mais j'tais en dfiance. Il se
recommanda d'un ami commun, refusa des explications qu'il prtendit
connatre et aborda aussitt la question de prix. Ds qu'il entendit
celui de l'appareil, il leva les bras et les regards au plafond.
Quoi? Si cher! De la toile et du bois? Il y en avait juste pour cent
francs! Il voulut une diminution. Et les moteurs... Ils taient
donc en platine, en or, pour valoir de pareilles sommes? Il criait
comme un vol. Les conditions de vente comblrent son indignation. Il
suffoquait, littralement. Quand il entendit parler d'une majoration
possible, il crut qu'on se moquait de lui, haussa les paules et s'en
fut.

--Encore un que vous ne reverrez pas, dis-je  Chatel.

--C'est ce qui vous trompe, me rpondit-il. Il a l'hameon dans
le bec. Il plonge. Mais il reviendra  la surface. S'il dfend sa
bourse, c'est qu'il est prt  l'ouvrir. Le client srieux, c'est
celui qui marchande.

Je dcidais en moi-mme de ne plus risquer de pronostic, quand le
troisime client se prsenta. C'tait un petit homme agit, nerveux,
dj gutr de bandes molletires et coiff d'un bonnet d'aviateur,
bref, par pour prendre son vol. Il s'exprimait d'une voix saccade:

--Monsieur, voil. Je veux absolument un aroplane. Ma femme me
traite de fou. Mes enfants se pendent  mes basques. Mais peu
m'importe. Il m'en faut un. J'en perds l'apptit, le sommeil. Alors
j'ai vendu mon fonds. Je suis coiffeur, monsieur. Je l'ai vendu
20.000 francs. Je les ai touchs hier. J'ai pris le train. Je vous
les apporte. Vendez-moi un aroplane.

Et, tirant son portefeuille, il brandit une liasse de bank-notes.
Chatel lui demanda:

--Alors, il ne vous restera plus rien.

--Non.

--Comment vivrez-vous?

--Je ferai des exhibitions.

--Et si vous ne russissez pas?

--Je russirai. Prenez mes vingt mille francs et donnez-moi un
aroplane.

La casquette de Chatel dansait sur son front. C'est le signe, chez
lui, d'une agitation intrieure. Je devinais un rapide combat entre
sa gnrosit et son intrt. Enfin il repoussa du geste la liasse
que brandissait le petit homme:

--Eh non! Monsieur, gardez votre argent. Je n'en veux pas. Il ne
sera pas dit que je vous aurai mis sur la paille pour vous refiler
un appareil. Vous tes des tas  croire que l'aviation mne  la
fortune, et qu'il n'y a qu' grimper dans un aroplane pour dcrocher
le gros lot. Ce n'est pas si facile que a. Voulez-vous me permettre
de vous donner un conseil, Monsieur. Allez tailler des barbes et
couper des cheveux. C'est plus sr...

Le petit homme rempocha ses billets. Il dit schement:

--C'est bien. J'irai ailleurs.

Dj il s'loignait. Pris de piti pour ce loufoque, je craignais
qu'en effet il ne rencontrt pas ailleurs les mmes scrupules.
Choper, par exemple, n'hsiterait pas  lui vendre un appareil.

Mais  ce moment un smillant jeune homme s'approcha de notre groupe.
Et avisant le bonnet du coiffeur:

--Monsieur est sans doute aviateur? dit-il.

Et comme l'autre asquiesait d'un geste rageur, il tira de sa poche
une petite trousse, l'ouvrit:

--Alors, Monsieur, veuillez accepter ce modeste souvenir. Oh!  titre
purement gracieux. C'est de la publicit. C'est ce que nous appelons
la trousse des premiers secours. Vous y trouverez le taffetas anglais
pour les corchures, coupures, dchirures. La gaze salole pour les
plaies plus profondes. Des sels pour prvenir l'vanouissement. La
pince pour extirper des chairs les clats de bois. Un peu de sublim
pour viter l'infection, car de la terre dans une blessure suffit 
dvelopper la gangrne...

Je crois que ce discours, compltant celui de Chatel, acheva de
dcourager le petit coiffeur. Car il accepta les premiers secours
de l'air glac d'un monsieur rsolu  n'en avoir jamais besoin.
Cependant le gracieux jeune homme, lanc, poursuivait:

--Et si Monsieur est content de notre trousse aprs son premier
accident, Monsieur voudra bien se souvenir de notre maison...




XIII

LA PETITE VILLE


Popette, la lvre grave et le menton tendu, examine les cartes
postales illustres,  l'ventaire d'un de ces kiosques pimpants qui
closent parmi des verdures  l'ombre des tribunes.

Une vraie petite ville a pouss l. Elle a son bureau de poste, de
tlgraphe et de tlphone, son marchand de tabac, sa fleuriste et
son libraire. Rien n'y manque: ni la chambre noire o dvelopper les
photographies, ni mme le coiffeur de Paris. Des buvettes l'gayent.
Une infirmerie la protge de sa croix de Genve. Et les salons du
comit de la Quinzaine reprsentent la demeure officielle, la maison
de ville de cette cit en miniature.

Elle est si bien au point, cette cit, si complte, vivante, qu'elle
semble avoir toujours exist et qu'on ne peut pas croire  sa mort
subite et prochaine. Pourtant, dans cinq jours, la fte s'achvera
brusquement un soir, et la petite ville aura vcu...

Peut-tre ce mlancolique avertissement a-t-il pouss Popette vers
ces portraits d'aviateurs exposs en cartes postales. Peut-tre lui
a-t-il suggr de contempler d'ensemble ces figures notoires parmi
lesquelles elle a souhait de faire un choix qui devient pressant.

D'un doigt lger, elle feuillette les volets mobiles qui supportent
les paquets de cartes. Ici, le portrait fait mdaillon dans un coin,
 la faon d'un timbre. L, le hros s'est laiss prendre au volant
de direction. Ailleurs, l'objectif l'a surpris debout parmi les
haubans de l'armature.

Et Popette fait comparatre tous ces muets tmoins avant de porter
un jugement dfinitif. Qui sait si la physionomie ainsi prise au
vol, instantanment, puis fixe  jamais, ne rvle et ne trahit pas
mieux la nature d'un tre que ne saurait le faire cet tre lui-mme?
Au lieu de se fier  la ralit, dans le prestige de la vie et parmi
l'enthousiasme de la foule, qui sait s'il ne vaut pas mieux choisir
sur cette carte d'chantillons?

Puis l'ventaire fournit  Popette des apprciations nouvelles. Au
nombre des cartes vendues, elle mesure la vogue de chaque aviateur.
Plus le paquet est mince, plus la demande est forte, plus le hros
est clbre. Et que de jugements, ports dans l'emballement de la
course, se trouvent ainsi rectifis par le bon sens et la sagesse
rflchie de l'acheteur!

Enfin, l'attentive inspection des cartes illustres rvle  Popette
un grand nombre de visages et de noms inconnus: des aviateurs,
pourtant engags dans la Quinzaine, mais qu'elle n'a jamais vus,
dont elle n'a mme jamais entendu parler. Peut-tre y a-t-il l
un hros ignor, qui va surgir, qui mrite la bienveillance et
l'encouragement de Popette?

Dj elle brle d'tre renseigne. Justement, une troupe jeune et
gaie approche de l'ventaire et salue Popette. Ce sont des ingnieurs
d'hier, des aviateurs de demain, tous ardents, passionns pour la
science nouvelle et trpidant de prendre leur vol. Dans ce milieu-l,
Popette est populaire, depuis dix jours qu'on la voit sur la piste
aux cts de Chatel et de ses amis. Sans tarder, elle interroge.
Quels sont ces illustres inconnus? Et toute la bande aussitt de
s'esbaudir. Puis on s'explique.

En effet, le Belge Treuben est bien engag dans le meeting et
pourtant on ne l'a jamais vu. Parbleu! voil dix jours qu'il
n'est pas sorti de son hangar. Et pour cause. S'il quittait cet
asile inviolable, deux huissiers, qui le guettent  la porte, le
saisiraient aussitt... S'il avait le malheur de s'envoler, ils le
happeraient comme une araigne prend une mouche.

En effet, Sarigue est engag et pourtant on ne le voit point. C'est
bien simple. Cet homme ternellement hsitant passe d'une marque 
l'autre sans se fixer jamais. Il a toujours le derrire entre deux
appareils. Quand le meeting arrive, il a vendu l'un et ne sait pas
encore conduire l'autre.

Et la verve des jeunes gens se donne carrire devant les petits
portraits comme devant un jeu de massacre. C'est  qui placera son
mot, dcochera sa pointe. Ah! oui, nous sommes bien dans une petite
ville, o l'on vit trop les uns sur les autres, o l'on ne s'ignore
point assez, o l'air s'intoxique comme dans une chambre trop
troite et trop nombreuse, devient une sorte de bouillon de culture
o se dveloppent la mdisance et le commrage.

On parle sans s'assurer mme de la vracit de ses dires. On dnonce
le pilote qui cherche dans des piqres d'ther un stimulant devenu
un besoin. On raille celui qu'un trac incoercible cloue  son sige
au moment de l'essor. On blme la cupidit de celui qui vendrait
sa chance, s'effacerait volontairement devant un rival, pour un peu
d'argent. On conspue celui qui s'envole seulement au crpuscule, en
chauve-souris, et prs du sol  le toucher.

L'pigramme n'pargne personne. Le flot monte toujours. Et c'est
comme une gargouille qui dgorgerait tous ces ragots, tous ces
potins, tous ces propos pourris...

Popette coute, effare. Tous ses beaux projets en sont branls,
presque dracins. Quoi? Les aviateurs sont donc des hommes comme les
autres? Il lui faudra donc abandonner toutes ses illusions, tous ses
rves? Et une grosse envie de pleurer lui pique la paupire et lui
noue la gorge.

Mais le ronflement d'un moteur clate. Tout le soleil dans ses
toiles, un aroplane apparat au-dessus des tribunes. D'un vol
ardent, capricieux, joli, il volue, papillonne, brode l'air, dessine
en bas de la robe du ciel une dentelle audacieuse. Et soudain tous
les fronts se sont levs, toutes les lvres se sont closes.

Allons, ne pleurez pas, petite Popette. C'est la vie. C'est toute
la vie. A ras de terre grouillent les ridicules, les bassesses, les
travers et les vices. Mais soudain le regard s'lve et la pense
s'pure. C'est qu'au-dessus de la faiblesse humaine l'ide passe,
l'oeuvre plane, comme un tendard qui vole...




XIV

UN APOTRE


Nul n'ignore que M. Quatrepin est un des pres de l'aviation. Car
la jeune science, pareille  certaines petites filles pousses dans
des milieux de moeurs faciles, la jeune science a plusieurs papas.
Ils sont tout un petit groupe  pincer le menton de l'enfant, 
caresser ses beaux cheveux flottant au vent,  contempler sa petite
face fire,  murmurer d'un air profond et satisfait: Tout de mme,
voil, mon oeuvre... Comme elle me ressemble! Et ils ont raison.
Peu ou prou, ils ont tous collabor  sa conception, ils lui ont
donn la vie. Seulement chacun se croit le seul.

Popette fondait un grand espoir sur l'entretien qu'on lui avait
mnag avec M. Quatrepin. Elle attendait ses paroles comme un
cordial. Elle en avait besoin. Depuis quelques jours, sa foi dans les
aviateurs flchissait. Lucien Chatel s'tait exprim devant elle sur
ces messieurs avec amertume et svrit,  certaines heures o les
choses n'allaient point  son gr du ct des clients, du ct des
appareils ou du ct de son estomac qu'il avait dlicat.

Et plus rcemment encore, en prsence de Popette, une bande de jeunes
ingnieurs--des fervents, cependant--ne s'taient-ils pas offert la
tte des hros, devant leurs cartes postales, dvoilant  l'envi
leurs ridicules, leurs travers et leurs faiblesses?

Et Popette en arrivait  se demander si ces aviateurs n'taient pas
des hommes comme les autres, si l'engouement de la foule, aprs les
avoir ports aux nues, ne les laisserait pas bientt choir, enfin
si elle ne s'tait pas trompe en cherchant un compagnon de vie
uniquement dans leur petite pliade. Elle doutait. Elle avait besoin
d'tre rassure, rconforte. Aussi avait-elle hte d'entendre M.
Quatrepin. Pour elle, un aptre tait en mme temps un prophte.
L'homme qui avait aid l'aviation  natre ne devait rien ignorer de
ses destines. Il raffermirait sa confiance, son enthousiasme, sa foi
dans l'avenir.

On lui prsenta M. Quatrepin au pesage, o il n'apparut qu'aux
derniers jours du meeting. Il promenait dans la foule sa haute
taille, son profil accident de Don Quichotte, et un certain air
rveur, distrait, dtach des joies de ce monde. Cependant, comme
il avait la vue et l'oreille fine, il tait bien oblig de saisir
les regards de curiosit qui s'allumaient  son passage, les coups
de coude que des gens s'envoyaient en l'apercevant, le chuchotis
flatteur: Quatrepin... Quatrepin... C'est M. Quatrepin. Mais il
respirait cet encens d'une narine dsabuse.

Popette lui tourna d'une voix mue, preste, cahote, comme si elle
l'improvisait, le petit compliment qu'elle avait mrement mdit.
Elle lui montra qu'elle n'ignorait rien du grand rle qu'il avait
jou, de ses essais personnels aux temps hroques, des prix qu'il
avait fonds, de la socit arienne dont il avait jet les bases,
des confrences o il avait clair l'opinion.

Il couta les yeux  demi clos, en protestant du geste avec modestie.
Il se dfendit d'avoir pris vraiment une part si considrable au
dveloppement de la science nouvelle. Non, non. Il ne fallait rien
exagrer. Puis, peu  peu--car ce galant homme tait timide--il
s'apprivoisa. Il s'mut aux souvenirs lointains, concda qu'en
effet il avait beaucoup travaill, beaucoup agi. Il avoua que sans
ses essais, sans ses prix, sans ses confrences, sans sa ligue,
l'aviation n'aurait pas encore pris son essor.

Puis, afin de donner plus de solidit aux connaissances vraiment un
peu superficielles de Popette, il tint  prciser le rle de ses
rivaux. Rondement, sans aigreur, il montra le but que chacun s'tait
propos d'atteindre. Un bout de ruban, une chaire, une prsidence,
une notorit profitable. Ainsi, d'un coup d'paule bon enfant, il
les jetait bas, les uns aprs les autres.

Et Popette ne pouvait s'empcher d'admirer combien cet homme devait
aimer son oeuvre. Non seulement pour elle il avait risqu sa vie,
donn son argent, sacrifi son temps. Mais encore il la couvrait
d'une passion si jalouse qu'il immolait froidement  coups de pointes
quiconque tentait de lui porter ombrage auprs d'elle... D'un grand
lan, la jeune fille s'cria:

--Ah! comme on sent que vous l'adorez, votre aviation! N'est-ce pas,
que c'est une belle et grande chose?

Il s'arrta, la regarda de haut, dressant sa fire silhouette:

--L'aviation? Mais elle est flambe. Elle est cuite. Elle est morte.
L'aviation? Elle n'existe plus. Ces jeunes gens ne feront gure mieux
qu'ils ne font. Ils iront un peu plus haut, un peu plus vite, un peu
plus loin. Et puis? Ce sera tout. Les meetings sont trop nombreux,
trop serrs. D'ici peu ils mourront d'touffement. Les courses
d'aroplanes disparatront comme les courses d'autos. Mais au lieu
de vivre dix ans, elles vivront deux ans. Quant aux appareils, ils
ne peuvent plus s'amliorer. Nous nous sommes tromps de route. Nous
nous sommes engags dans une impasse. Nous n'avancerons plus.

Et Quatrepin,  grand renfort de termes techniques, dmontra 
Popette abasourdie que des aroplanes incapables de voler sans
marcher vite sont condamns  mort. L'emploi de tels appareils
retarderait les progrs de l'aviation. Car on s'efforcerait de les
perfectionner, au lieu de chercher l'aroplane de l'avenir, celui
qui se soutiendra sans avancer. De mme que le sphrique a retard
la cause arienne, parce qu'on a cherch  le diriger au lieu de
travailler tout droit au plus lourd que l'air.

Et Popette se demandait si elle tait bien veille. Quoi? C'tait
donc l cet aptre? Voil qu'il reniait sa foi. Un mcompte l'avait
donc dcourag? Son zle restait-il donc dsormais sans emploi? Mais
Quatrepin concluait:

--Non, voyez-vous, mademoiselle, il y a mieux  faire qu' consacrer
sa vie, ses efforts, son argent,  des cerfs-volants  hlice.
Bien des questions autrement graves nous requirent. Tenez. La
repopulation. A la bonne heure! Voil un problme!...

Ainsi, le vent avait tourn. Quatrepin s'orientait vers de nouveaux
horizons. Et Popette, qui cherchait  renforcer prs d'un aptre sa
foi dans l'aviation, vit le moment o il allait l'enrler parmi les
disciples actifs de la repopulation.




XV

LE VENT


Le chef de l'tat s'est assis dans son fauteuil dor, au premier rang
des tribunes. A ses cts s'alignent ses ministres et les grands
prtres de la quinzaine. Derrire lui s'entasse et se presse la foule
de ses invits et des personnalits rgionales. Mais les visages,
au lieu de briller de joie et de curiosit, expriment l'angoisse,
la dsolation ou l'ironie. C'est qu'il souffle un vent  ne pas
mettre un aroplane dehors. C'est qu'on est menac de ce scandaleux
dsastre: le Prsident et sa suite attirs en Anjou pour contempler
une plaine vide.

Ah! le vent, le vent dtest, voil l'ennemi, voil l'empcheur
de voler en rond. On voudrait pouvoir l'arrter, l'emprisonner,
l'abattre comme un fauve chapp de sa cage. Mais il se rit des
haines et des menaces.

Dans l'impossibilit de le vaincre, n'a-t-on pas t, au cours de
prcdents petits meetings, jusqu' tenter de ruser avec lui? Que ne
ferait-on pas, pour dcider les aviateurs  s'envoler? N'a-t-on pas
vu les organisateurs d'une runion, dans une ville maritime, truquer
les dpches du smaphore pour diminuer, au moins sur le papier, la
vitesse du vent? N'en a-t-on pas vu d'autres coudre des balles de
plomb au bas des oriflammes afin de les faire pendre au long des mts
dans la bourrasque comme par un temps calme? Ailleurs, n'a-t-on pas
remplac les tendards d'toffe par des drapeaux de zinc, afin qu'ils
restent impassibles dans la tempte? Ailleurs encore, dsespr de ne
pouvoir vaincre la rpugnance des aviateurs  partir dans la rafale,
un commissaire ne s'cria-t-il pas, tout en crispant sa main  son
chapeau qui menaait de s'envoler: Mais enfin, messieurs, il ne fait
pas de vent!

Mais,  la grande Quinzaine d'Anjou, les dirigeants ne se laissent
point entraner  de si regrettables aberrations. Non. Leur dsespoir
est morne et vaste comme la plaine qui s'tend sous leurs yeux. Ils
attendent. Ils attendent un miracle. L'accalmie brusque, un bon
mouvement de la Nature, soudain flchie par l'auguste prsence du
Prsident. Ou bien le sauveur prodigieux qui bravera la tempte et
mtamorphosera la droute en triomphe....

Popette, dans une tribune voisine des gradins officiels, attend
aussi, le menton haut, la frimousse aux aguets. Sa maman,  ct
d'elle, en a lch son tricot de grosse laine grise. C'est que toute
la foule communie dans la consternation. La piste va-t-elle rester
vide pour la premire fois, juste cet aprs-midi de gala?

Et soudain un frmissement passe sur les tribunes. L-bas, devant les
hangars, on vient de sortir un appareil. Puis, d'un ton de ferveur,
d'action de grce, du ton dont les naufrags crient: Terre! on
prononce un nom: Rmy Parnell...

Comme un lutteur qui jette son gros gant dans la foule, le vent a
lanc sa bourrasque  la face des aviateurs. Seul, Rmy Parnell a
relev le dfi.

C'est bien une lutte qu'il accepte. A peine a-t-il quitt le sol,
qu'on a le sentiment de voir deux ennemis sauvagement aux prises.
Chacun veut rduire l'autre  merci. L'aroplane roule, tangue, sous
des assauts formidables. Ses toiles se tendent  craquer. Ses haubans
rsonnent de la fureur du vent. Et cependant, il avance, il monte.

Le spectacle est unique. Les autres jours de la Quinzaine, on voyait
l'homme vaincre l'inertie de la nature. Aujourd'hui, il triomphe de
son hostilit. Le marin sur la mer dmonte, l'explorateur aux pays
de glace ou de feu, n'affrontent pas, par des moyens si nouveaux, un
pril si continu. En ce pilote, dont la silhouette tenace se dcoupe
sur la droute des nuages, toutes les bravoures s'ajoutent. C'est
toujours la lutte ternelle entre l'homme et l'lment, mais dans sa
splendeur complte, absolue.

On ne cesse pas de se demander si l'audacieux ne va pas tre rejet,
prcipit sur le sol. Ni l'angoisse, ni la tempte ne s'apaisent un
instant. On a plus peur pour lui que lui-mme. Popette, le coeur
serr, voudrait s'enfuir, ne plus assister  l'admirable folie. Et
cependant, ses regards ne peuvent pas quitter le frle oiseau blanc
qui s'lve dans la rafale.

Ah! qu'ils sont loin, qu'ils sont oublis, tous ces ragots de
hangars, tous ces potins de petite ville qui commenaient  la
troubler! Comme elle s'est vite envole d'un grand souffle, cette
poussire de dsillusions qu'avait souleve sa curiosit! Quoi?
L'inventeur qui conut l'appareil est grossier? Le constructeur
qui le vend est cupide? L'aptre qui le prne est vaniteux? C'est
possible. C'est possible... Mais qu'importe, puisque leur oeuvre
vole dans la tempte!

Et maintenant Popette est presque tente de bnir le vent, le rude
vent qui lui claircit l'esprit comme il balaie la plaine et nettoie
l'horizon. Le vent qui l'exalte, le vent qui la soulve au-dessus des
travers et des faiblesses de ceux qu'elle a voulu connatre. Le vent
qui purifie, le vent qui emporte les pailles et qui laisse la graine.
Le vent qui avive les choses comme un coup de lime, leur enlve les
scories de surface et rvle leur clat profond. Les petits dfauts
de Rmy Parnell disparaissent. Mais ses qualits tincellent.

Son audace, sa tnacit, son sang-froid, Popette ne les a jamais si
bien dgags, compris, estims, qu'en ce moment, dans la rafale,
parmi l'angoisse haletante de la foule. Le vent l'a dsign, le vent
l'a choisi entre tous, l'a lu. Maintenant qu' hauteur des nuages il
domine l'ouragan, il lui apparat comme le hros unique, une statue
idale qui aurait pour socle la tempte.

Et quand, coupant l'allumage, Rmy Parnell fond en vol plan vers les
tribunes, parmi l'enthousiasme, la gratitude, le dlire universels,
il semble  Popette qu'il lui descend dans le coeur...




XVI

LE DERNIER REPAS


Popette a gard du festin ce souvenir indcis et charm que laisse
une ivresse lgre. Dans sa mmoire, le dcor lui-mme reste brillant
et flou. Que de lumires! Un rang de grosses perles lectriques
festonne le fronton du velum tendu sur le buffet. Des petits
abat-jour de toutes les couleurs fleurissent les tables. Et quelle
foule aussi! Au dernier jour de la Quinzaine, tous ses fervents ont
tenu  en clbrer l'clatant succs. Par groupes sympathiques, ils
se sont runis pour ce suprme repas. Et c'est une rue vers les
grants affols, un mascaret de dneurs que dominent les plats ports
 bras levs par les garons.

Du diable si Popette parvient  se rappeler le nom de tous les
convives attabls avec elle. Heureusement qu'elle a fait circuler
son menu, avec prire de signer  la ronde. Au besoin, ce document
rafrachira ses souvenirs... Le certain, c'est que Lucien Chatel
avait invit l ses pilotes et ses amis. Qui donc Popette avait-elle
 sa gauche? Un monsieur qui crit dans les journaux. Elle revoit
bien sa figure. Impossible de mettre un nom dessus. Et pourtant, elle
ne connat que a. Oh! par exemple, elle sait bien qu'elle avait Rmy
Parnell  sa droite. Elle a dploy assez de ruses et de diplomatie
pour s'assurer ce voisin-l!

Tout de suite, la musique s'en est mle. Les tziganes taient de
la fte. Ah! ces valses qui vous clinent, qui vous emportent, ces
violons qui vous jouent sur les nerfs... Il n'en fallait pas plus
 Popette pour perdre un brin la tte. Pas besoin du mousseux vin
d'Anjou, si lger, si cordial qu'on le boit comme on respire.

Trs vite aussi, l'atmosphre s'est chauffe jusqu' l'enthousiasme.
On accueille chaque pilote glorieux par des ovations. Quand parat
Ravier, le hros de la traverse des Vosges, qui trane la jambe et
porte le bras en charpe depuis un accident rcent, toute la foule
se lve, les serviettes s'agitent et les tziganes attaquent _La
Marseillaise_. Et quand,  son tour, Rmy Parnell gagne sa place,
salu par la mme musique et par le mme dlire, Popette, grimpe sur
sa chaise, voudrait crier bien haut: C'est lui que j'ai choisi...

Mais sait-il qu'elle l'a choisi? Voil ce que Popette se demandait
quand, dans la chaude rumeur, Rmy Parnell s'est assis  ses cts.
Il y a si peu de temps qu'elle l'a lu entre tous, le jour o,
devant le chef de l'tat, il a vol seul dans le vent, le jour du
Prsident, ainsi que le dsigne Popette lorsqu'elle songe  cette
date mmorable.

Mais elle n'ignore pas la mystrieuse contagion de l'amour. La
tendresse monte, comme un parfum, de celle qui l'prouve vers celui
qui l'inspire. On aime, bien souvent, ce dont on est aim. Une
femme, mme sans se dpartir de sa rserve ni de sa modestie, peut,
 d'imperceptibles signes, laisser deviner sa prfrence et, par l,
plaire  qui lui plat.

Malgr ses allures crnes et dlures, Popette est femme, trs
femme. Elle met jusqu' ses travers au service de sa sduction.
Ainsi, sa voix trop rapide et trop preste parat tendre ds qu'elle
se ralentit. On dirait alors que ses paroles viennent de plus loin,
d'une source plus profonde, qu'elles montent du coeur.

Popette n'est mme pas bien sre de n'avoir pas mis la jalousie dans
son jeu. Barral, le pilote de dirigeable, la courtise assidment.
Peut-tre, au dbut du fameux dner, a-t-elle encourag la galanterie
de cet aronaute infortun pour exciter celle de son favori.

Toujours est-il que l'entretien, d'abord un peu pars et confus,
s'est soudain affermi et concentr. L, les souvenirs de Popette sont
trs prcis. Quelqu'un--c'tait justement ce monsieur qui crit dans
les journaux et dont le nom lui chappe--quelqu'un a propos aux
aviateurs cette question: A quoi pensez-vous en plein vol? A quoi
s'occupait leur esprit, pendant les heures entires o ils tournaient
loin de terre au-dessus de la piste?

L-dessus, chacun des intresss de donner son sentiment. Pajou
dclara qu'il coutait uniquement son moteur. Lerenard guettait les
mouchoirs que ses amis tendaient sur l'herbe, au pied d'un pilne,
pour lui signaler le nombre de tours accomplis. Savournin avoua
gament qu'il ne pensait  rien. Piril luttait contre la fatigue en
chantant et en supputant les bnfices de ses victoires. Barral se
reconnut des penses vagues, isoles, qui dfilaient dans son esprit
comme des nues dans le ciel, imprvues et disparates de couleur et
de forme, depuis les plus nobles soucis jusqu'aux plus triviales
proccupations.

Et c'est alors que Rmy Parnell, se penchant vers Popette, lui a
souffl tout bas le mot qu'elle attendait:

--Maintenant je pense  vous...

Elle revoit le moment o il a prononc la phrase espre. Sa mmoire
a clich le site que contemplaient ses yeux. La plaine envahie par
la nuit, une usine dont les lumires scintillaient comme celles
d'une ville allonge sur une rive lointaine, de rares feux d'autos
qui naviguaient, cahotantes, dans l'immensit grise. Une vision de
casino, le soir, au bord de la mer.

Ensuite?... Ensuite, les souvenirs de Popette se noient dans une
brume heureuse. Il lui semble bien que Rmy Parnell lui a offert
de l'emmener comme passagre, une fois la Quinzaine acheve. Mme
qu'un paternel ami l'a avertie: Faites attention, Popette: le plus
dangereux, dans cette aventure-l, c'est que vous devrez montrer vos
jambes pour grimper dans l'appareil.

A quoi Popette croit avoir rpondu: a m'est gal, elles sont bien
faites.

Mais le vin d'Anjou, la musique, l'enthousiasme, l'amour, la
victoire, ont troubl la mmoire de Popette. Elle n'est plus
bien sre de cette fin de repas. Et elle en arrive  douter du
commencement. Le bonheur est si rare, que l'on craint de rver ds
qu'on se sent heureux.




XVII

L'ESSOR


La veille, la Quinzaine s'tait acheve dans une apothose.

A la fin de la soire, au buffet, Popette, trs excite, m'avait pris
 part. Rmy Parnell lui avait promis de l'emmener comme passagre,
avant que ses appareils ne fussent dmonts. Transporte d'orgueil
et de joie, elle m'avait invit  contempler son triomphe. Elle me
devait de connatre les aviateurs. Je ne pouvais donc pas faire moins
que d'assister, en manire de parrain,  son baptme de l'air. Et
c'est ainsi qu'arriv le premier au rendez-vous, j'errais le matin au
long des hangars, devant la piste dserte.

Les tribunes, la plaine, tout tait vide, tout exhalait cette
mlancolie des sites nagure anims et d'o la vie s'est retire.
Plus de gardiens ni de sentinelles devant les issues. Et on en venait
 les regretter, comme le prisonnier, dit-on, regrette sa cellule.

Pauvre piste, dsormais historique, tmoin de tant de hauts faits...
Bientt les paysans laboureraient leurs terres reconquises.
Ils allaient retrouver des dbris d'appareils dans les herbages:
pales d'hlices, petites roues porteuses, lambeaux de toile. Les
garderaient-ils pieusement, comme autant de souvenirs du pacifique
champ de bataille? Ah! sans doute ils ne partageaient pas le
ftichisme des fervents d'aviation. N'avais-je pas vu de belles
dames, dans l'ombre d'un hangar, dcouper un morceau de surface
o Piril avait laiss le sang d'une gratignure? Des Amricains
n'avaient-ils pas offert deux mille dollars de la canne de Ravire,
une canne taille dans la hampe du drapeau qui l'avait accompagn
dans sa traverse des Vosges?

Mais Popette sautait du landau qui l'avait amene de la ville avec
sa mre et son frre Loulou. Elle avait tenu  ce qu'une certaine
solennit prsidt  son essor.

Trs vite, je m'aperus que l'vnement lui semblait mondial. Elle
s'attendait  ce que la terre tremblt de la quitter,  ce que
le ciel s'illumint de la recevoir. Au surplus--et c'tait d'une
crnerie charmante--nulle apprhension du danger. Elle tait toute 
la gloire de son prochain exploit et aussi  la joie de l'accomplir
aux cts de Rmy Parnell.

Elle ne me cacha d'ailleurs pas ses progrs sensibles dans la
conqute de l'heureux lu. Au dner de la veille, il lui avait
clairement laiss entendre qu'il la payait de retour. Mais l'idylle
s'achverait-elle avec la Quinzaine, ou bien serait-elle le premier
chapitre d'un heureux roman? Il y a de ces galants, au coeur de
papillon, qui tournent des compliments  leur voisine de table et qui
les oublient, ds le rince-bouche. Au fond, la pauvrette en tremblait
d'angoisse. Je crus devoir la rassurer. Alors elle me rpliqua
prestement, avec l'aplomb de l'ignorance:

--Oh! avec les hommes, on ne sait jamais.

Notre promenade au long des hangars nous ramena devant le landau. La
maman de Popette n'en tait pas descendue. Elle semblait au comble
de l'effarement. Non seulement sa fille l'avait entrane  la
Quinzaine, l'avait condamne  tricoter pendant deux semaines dans
le courant d'air des tribunes, mais voil que la folle s'avisait de
couronner l'aventure en montant en aroplane! Elle levait vers le
ciel ses petits bras courts:

--Ah! ces enfants...

Quant au jeune Loulou, il rayonnait en reflet de la gloire
fraternelle. Avoir une soeur aviatrice, c'est presque tre aviateur.
Et son regard interrogeait le hangar des Victorine o dormait
l'appareil de Rmy Parnell. Son oreille piait le bruit de la
voiturette du hros. Mais les faades de bois restaient closes et
l'air calme ne retentissait que de rares coups de marteau.

L'lgant pilote aurait-il oubli sa promesse? Impossible. Ou bien
aurait-il renonc  la tenir? Il en aurait averti. Popette commenait
 trpider.

--Srement, me dit-elle, il va arriver quelque chose, un contretemps,
un empchement. Vous verrez que je ne monterai pas.

Son impatience et son dsir taient si vifs qu'elle imaginait la
nature et le destin ligus contre elle, suscitant un cataclysme pour
empcher Popette de monter en aroplane.

Dj, du fond de son landau, la maman de Popette parlait de s'en
retourner  la ville o l'attendait la corve des malles  remplir.
Le mobile visage de Loulou exprimait la plus pre dsillusion. Mais
la voiturette de Rmy Parnell surgit sur la piste.

Popette courut  lui. Il la salua, puis au lieu de se diriger droit
vers les hangars, il l'entrana au large. Ils avanaient lentement,
au hasard,  travers les prs. De loin, je ne distinguais pas leur
mimique. Mais l'entretien semblait  la fois anim et cordial. Rmy
Parnell s'excusait-il de son retard prs de Popette? L'armait-il
de suprmes recommandations? Prs du landau, nous agitions ces
hypothses.

Et tout  coup, retroussant sa jupe comme si elle s'apercevait
seulement alors que l'herbe tait trempe de rose, Popette piqua
droit sur nous. Elle exultait, elle clatait, elle tait lumineuse de
bonheur. Et elle nous cria d'une voix de triomphe:

--Je ne monte pas!... Je ne monte pas en aroplane!

Perdait-elle la tte? Je lui demandai:

--Qu'est-ce que vous dites?

Elle passa rapidement sa langue sur ses lvres, selon sa coutume au
moment des dclarations capitales. Et, haletante de joie et d'motion:

--Eh bien, voil... Rmy Parnell est dcid... Moi aussi. Il va
demander ma main  maman. Seulement, il refuse de m'emmener en
aroplane. Quand j'tais une petite personne quelconque, a lui
tait bien gal. Mais maintenant que je vais devenir sa femme, vous
comprenez, il ne veut pas que je me casse quelque chose!

Admirant comme il convient cette logique de mari, je flicitai
Popette, puis sa maman, qui, rpandue dans son landau et levant les
bras au ciel, dpassait les sommets de l'effarement:

--Ah! ces enfants...

Loulou trahissait une joie mle d'amertume. Il ne verrait pas planer
sa soeur... Je le consolai en affirmant que son beau-frre ne
pourrait pas lui refuser de l'emmener lui-mme un jour.

Seule, Popette ne regrettait rien. N'allait-elle pas, tout de
mme, prendre un radieux essor? Que de fois, pendant la triomphale
Quinzaine, les envoles des grands oiseaux blancs m'avaient paru 
l'image de l'aventure amoureuse!... Les unes sont brves comme des
caprices et ne s'arrachent  la terre que pour y retomber. D'autres
durent un peu plus, mais dans la lutte et la difficult. D'autres,
enfin, les plus rares, rgnent en plein ciel, d'une allure gale et
forte, d'une course qui ne flchit point, et s'achvent seulement
quand le coeur qui les anime a cess de battre...




LES AILES DE FLAMME




LES AILES DE FLAMME




I


D'une courte lance, l'aroplane prit son vol. Et, tout de suite
remise du premier moi, Claire, assise sur le sige troit prs de
Lucien Chatel, gota les dlices de la sensation inconnue. Adieu les
cahots du chemin, la trpidation du rail, le tangage et le roulis de
la mer, le clapotis du fleuve. La fuite mme du patin sur la glace
apparaissait rude et grossire  ct de la course arienne. Surpris
et dompt par la brusque attaque des ailes tendues, l'air devenait
l'esclave le plus sr. Et il emportait l'norme engin, d'une allure
plane et tendue, sur les routes innombrables du ciel. Pntre de
confiance, de bien-tre et d'orgueil, Claire aurait voulu crier sa
joie d'chapper  la terre.

Elle se sentait affranchie. Et cette allgresse d'vasion se
confondait en elle avec la certitude d'chapper  l'homme odieux dont
elle avait d, pendant cinq annes, porter le nom. La loi mme lui
rendait la libert reconquise en fait, rompait la dernire chane par
un jugement de divorce en sa faveur. Libre, libre, elle tait libre!
Et l'essor en plein azur symbolisait sa dlivrance. Il lui semblait
se porter au-devant de la vie, marcher dans l'avenir.

L'avenir... Pour elle, il tait aux mains de celui-l mme qui
l'entranait d'un si prodigieux essor. Elle allait oublier le mauvais
rve, recommencer sa vie aux cts du cher compagnon d'adolescence
enfin retrouv. Elle serait sa femme... Elle contempla, sous le
lger feutre rabattu que ses portraits, depuis un an, avaient rendu
lgendaire, ses yeux pleins d'espace et son profil tenace. Chaque
fois qu'elle criait d'un mot son ravissement, il s'clairait d'un
joli sourire, juvnile et charmant. Elle songea: Tout me plat de
lui. Le grand volant d'acajou prenait, sous ses doigts nerveux,
une majest de sceptre. N'tait-il pas le jeune souverain reconnu,
acclam, du royaume de l'air, sur ce char triomphal qu'il semblait
conduire vers quelque apothose? Ah! comme elle l'aimait, comme elle
l'aimait!...

Il s'levait en dcrivant au-dessus du champ d'essor une large
spirale. En se penchant, Claire distinguait les toits de verre des
ateliers Chatel scintillants au soleil et les frondaisons du Bois
de Vincennes, rpandu comme un gant tapis de mousse. Ils montaient
toujours. Le calme grandissait  ces hauteurs. On n'entendait plus
que le bruissement soyeux de l'hlice et, de temps en temps, quelque
cho de la vie, la trompe d'une auto, le coup de feu d'une fte
foraine, un aboiement de chien... Et de raliser ainsi le rve le
plus ancien des hommes, d'chapper aux lois de la nature et aux
rumeurs de la terre, de monter en spire glorieuse vers l'infini
bleu, dans cet air de cristal et d'or, parmi cette paix solennelle,
de se sentir seule aux cts de l'tre ador, le jour mme o elle
pouvait se promettre  lui, c'taient pour Claire des fianailles
inoues, perdues, en plein ciel.


Au moment o ils touchaient le sol, la foule, dbordant ses
barrires, accourue de toutes parts, les entoura, dans une clameur
confuse, d'un cercle de mains tendues, d'objectifs braqus, de
bouches ouvertes, de fronts levs. Et soudain, parmi tous ces
visages, Claire ne vit plus qu'un visage: celui de Villeret, son
ancien mari...

Elle frissonna. Ses pires souvenirs se dressaient devant elle.
Derrire cette barbe lisse et correcte, elle devinait la mchoire
de squale, norme, mauvaise, pleine d'injures. Elle savait comme
ces yeux caressants s'embuaient vite de haine et se chargeaient de
cruaut, comme la voix mielleuse s'aigrissait vite.

Avait-elle souffert avant de le dmasquer! On le lui avait prsent
comme un ingnieur cout, un administrateur de grandes socits
industrielles. Et elle lui avait dcouvert peu  peu, mais trop tard,
tout un pass d'expdients, ballott des mines du Cap  celles du
Caucase, en cent entreprises louches,  la recherche de l'argent
ncessaire  ses vices. Mari, il avait continu de glisser sur la
pente, jusqu' la chute: une vilaine histoire de poudre d'or mle 
du sable, pour fausser le rendement aurifre d'un gisement africain.
Ce jour-l, Claire dut acheter de sa fortune le silence des dupes de
son mari.

Sans doute, si Villeret n'avait t qu'un pauvre tre dsarm contre
la tentation, lui et-elle continu son aide, par piti. Mais il
tait aussi brutal que lche, aussi jaloux que dbauch, aussi
cruel que fourbe, et sans qu'un peu d'amour excust ses violences.
Au lendemain du scandale, elle s'tait spare de lui, rsolue 
gagner sa vie. Elle dessinait avec un got trs vif. Elle aimait
surtout  peindre les oiseaux. Elle composa donc des tableautins de
genre qui, peu  peu, trouvaient preneur. Villeret la relanait. Le
plus souvent, sa mise tait sordide. Parfois, il tait impeccable
et magnifique. Il la pressait de reprendre la vie commune. Elle ne
dmlait pas dans quelle mesure la jalousie, la misre, un obscur
besoin de tyrannie le poussaient  ces tentatives. Mais elle refusait
obstinment, s'en dbarrassait avec quelque argent.

Cette vie ambigu durait depuis un an, lorsque Claire retrouva Lucien
Chatel. Ils s'taient connus, aims, dans l'adolescence. Mais il ne
pouvait pas tre question de mariage entre eux. Unit-on des enfants
de mme ge, surtout quand leurs fortunes sont ingales? On lui avait
prfr Villeret. Seulement, ces puriles amours sont pareilles 
ces initiales graves dans l'corce des jeunes arbres. Les annes,
loin de les effacer, largissent et creusent leur trace. Et quand,
dj clbre avant la trentaine, Lucien retrouva Claire seule et
malheureuse, ils s'aperurent que leur coeur n'avait pas chang.
Leur vie reprit o ils l'avaient laisse...

Ds lors, Chatel supplia sans cesse son amie de reconqurir toute sa
libert. Elle cda. Villeret avait trop de torts envers elle pour
oser lui rsister. En effet, touffant sa rage, il laissa engager
sans protestation la procdure de divorce. Depuis deux mois, elle ne
l'avait pas revu. Que lui voulait-il?


Ah! l'envole en plein ciel, la trve bleue n'avait pas dur.
Aussitt qu'elle touchait terre, elle retrouvait le souci. Villeret
la guettait fixement. Ds que leurs regards se croisrent, il
esquissa un bref signe d'appel. Soit. Elle consentait. D'autant
qu'elle craignait un conflit entre les deux hommes, qui se
connaissaient de vue. Elle aurait avec Villeret une explication
dcisive. Ce serait la dernire. En somme, il ne lui tait plus rien.

Anxieuse, elle gagna la lisire du Bois, s'engagea dans une avenue
vote de verdure o bientt Villeret la rejoignit. Tout de suite
elle attaqua:

--Que voulez-vous?

Il railla, la voix aimable:

--Mais j'ai voulu vous fliciter. C'est charmant, cette chappe 
deux... La vie des abeilles... le vol nuptial. Car vous l'pousez,
naturellement?

--Oui.

Villeret s'arrta. Son masque tait tomb. Hideux de haine, il cria,
les poings serrs:

--Eh bien, je ne veux pas, tu entends, je ne veux pas!

Elle haussa les paules, forte du courage que verse l'amour. Lui
s'exasprait:

--Oui, oui, je sais bien, je n'ai pas le droit de m'opposer  ce
mariage. Tu m'as contraint de divorcer. Aujourd'hui c'est chose
faite. Et tu triomphes. Mais moi, je m'en moque, de la loi, je m'en...

Elle coupa, ironique, d'une allusion  ses louches tripotages:

--Oh! je sais.

Mais il ne l'coutait pas:

--Avoue, poursuivit-il, que tu n'as jamais cess de voir cet homme,
que vous m'avez laiss m'enfoncer, me perdre, pour mieux vous
dbarrasser de moi?...

Elle se rvolta:

--Je vous jure que je n'ai jamais revu Lucien pendant notre mariage.

--En tous cas, vous en tes arrivs  vos fins, tous les deux. Vous
tes libres, vous vous croyez libres. Mais moi je te rpte que je
ne veux pas que vous profitiez de votre libert. coute. J'ai voulu
voir... ce vol... J'tais dans la foule. J'entendais tout ce qu'on
disait de lui, de toi, de vous deux. Ah! ce que j'ai souffert... Ce
que j'ai eu envie d'trangler des gens autour de moi... Alors, je
ne veux pas que a continue... Je ne veux pas assister toute la vie
 votre apothose. Ce n'est pas possible. Je vous empcherai de vous
... Renonce, Claire, crois-moi, tu feras bien. Renonce.

Il respirait tellement la cruaut, la perfidie, la souffrance,
qu'elle eut peur. Que pouvait-il contre eux? Un meurtre? Non. Il
tait trop lche. Une trahison sournoise? Mais Lucien, prvenu, se
tiendrait sur ses gardes. Si pourtant il parvenait  raliser ses
menaces? Alors quoi? Faudrait-il donc, pour viter tout danger,
renoncer au cher avenir? Non. Ils souffriraient trop, tous les deux.
Elle agita la tte:

--Il n'y a plus rien de commun entre nous maintenant. Je ne vous
obirai pas. Laissez-moi, une fois pour toutes.

Dj, elle rebroussait chemin vers les ateliers. Il la toucha 
l'paule, d'une main agite et brlante:

--Vous ne serez pas  un autre. Vous n'pouserez pas cet homme.

Elle dclara fermement:

--Nous sommes fiancs d'aujourd'hui mme. Je l'pouserai.

Alors, dcompos de rage, il grina:

--C'est bien. J'ai voulu vous prvenir. J'ai voulu viter un malheur.
Ne vous en prenez qu' vous de ce qui arrivera.




II


On annonait de toutes parts que, le prochain dimanche, Lucien Chatel
traverserait Paris,  grande hauteur, du bois de Vincennes au bois de
Boulogne. Il se proposait de s'lancer droit et haut, de tracer un
invisible arc-en-ciel au-dessus de la ville. Il ne se doutait gure,
en dcidant cette exprience, qu'il signait son arrt de mort.

Car Villeret tait rsolu. Cette traverse de Paris lui apparaissait
comme une indication du Destin. Ce jour-l, Lucien Chatel devait
prir. Dans ce cerveau dgrad par le vice et rong par la haine,
l'ide du meurtre peu  peu avait germ, s'tait affirme, panouie.
Maintenant elle l'envahissait tout entier...

Ayant condamn son rival  mort, Villeret prparait l'excution avec
un soin froce. Il lui fallait, la veille de la tentative, travailler
secrtement pendant une heure sur l'appareil qui enlverait le hros.
Et toute son ingniosit, toute sa ruse se concentraient vers ce but.

Qui veillait, le soir venu, sur l'annexe des ateliers o reposaient
les grands oiseaux blancs? Villeret eut tt fait de dcouvrir le
gardien en qui Chatel avait plac sa confiance. Un homme amenait-il 
lui seul--besogne d'hercule--un aroplane sur le champ de manoeuvre?
C'tait Lanoix. Qui donc apportait au trot le bidon d'essence,
l'arrosoir d'eau, l'outil ncessaire? Encore Lanoix. Qui donc
excellait  refouler sans phrases les curieux derrire la barrire?
Toujours Lanoix. A tout instant, on entendait la voix ferme de Lucien
Chatel, la voix plutt mue des clients assis pour la premire fois
au volant: Lanoix! Lanoix!

C'tait, tout ensemble, le chien de garde et le chien de berger. Mais
quel molosse! Un gant, haut, large, massif, le buste moul dans
un maillot ray blanc et bleu, les jambes perdues dans un immense
pantalon de velours brun, les genoux, les poings, le menton toujours
ports en avant, comme prts  la lutte. Et avec cela, des yeux
clairs, de bonnes grosses lvres o fumottait, sous la moustache
hirsute, une ternelle cigarette.

Le patron d'une guinguette voisine acheva de renseigner Villeret.
Lanoix tait un ancien ravageur de la Marne. Dans ce temps-l, quand
il avait bu, il tait terrible. A la suite d'une rixe--peut-tre
avait-il pris une absinthe de trop--il avait attrap un an de prison.
A sa sortie, M. Chatel avait eu la bizarre ide de se l'attacher.
Il l'avait apprivois, rendu doux comme une demoiselle. Lanoix ne
buvait plus. a durerait ce que a durerait. Au fond, le cabaretier
restait sceptique, quelque peu mprisant,  l'endroit de cet homme
qui refusait un petit verre. Mais M. Chatel, lui, avait la foi. La
preuve, c'est qu'il avait confi  Lanoix la garde des appareils.
L'ancien ravageur s'tait construit, dans un angle du garage, une
sorte de cabine o il mangeait, o il couchait, un gros revolver 
porte de sa main. Ah! il ne ferait pas bon s'y frotter. Car Lanoix
avait le coup de feu facile.


Le vendredi qui prcdait la traverse de Paris, Villeret attendit le
moment o, les appareils rentrs et Chatel parti, la foule commena
de se disperser. Accostant Lanoix qui fermait les portes de la cour:

--Rude journe, mon brave. Pas fch de vous reposer, hein? Vous
accepterez bien de prendre quelque chose auparavant, un petit
apritif, l, tout prs?

Et il montrait le cabaret proche. mu, Lanoix cracha sa cigarette,
avala sa salive. Mais s'il fut agit d'un dsir, il l'touffa vite.
Car secouant la tte, il refusa net.

Villeret craignit de se dmasquer par trop d'insistance. Il rompit,
chercha une autre ligne d'attaque:

--Il est trop tard pour visiter les ateliers aujourd'hui, n'est-ce
pas?

Lanoix trancha l'air de sa main norme, en couperet de guillotine:

--Ferm.

Pas prolixe, le ravageur. Villeret regretta:

--C'est dommage. Je suis un ami, un admirateur de M. Chatel.

Ah! certes, M. Chatel n'avait pas de plus fervent admirateur que
Lanoix lui-mme. C'tait son dieu. Pourtant, le gardien resta
inflexible. D'un seul coup de sa paume glisse sur sa cuisse, il
roula une cigarette:

--Parlez-y.

Et il poussa la porte. Villeret haussa les paules. Il ne pourrait
pas avoir raison de cette brute en l'attaquant de front. Il fallait
ruser et ruser vite, car le temps pressait.

Et le lendemain samedi, veille de l'exprience, tandis que tous les
regards taient tourns vers Lucien Chatel qui s'entranait  grande
hauteur, Villeret, payant d'audace, entra dlibrment dans la cour,
pntra dans le garage dsert.

L, il stoppa une seconde. Le long du mur, s'alignaient d'immenses
caisses  claires-voies,  demi couvertes de bches, et qui servaient
 expdier au loin les aroplanes. Villeret se jeta dans cette
cachette... Une heure aprs, les essais achevs, Lanoix bouclait la
porte. Il enfermait l'ennemi dans la place.

Par les interstices des bches, Villeret avait pi la rentre
des grands oiseaux blancs. Surtout il avait minutieusement repr
l'appareil de Chatel. Il ne le quittait pas des yeux. Diable! Il ne
s'agissait pas de se tromper. Mais aucune erreur n'tait possible.
Le jeune inventeur l'avait encore inspect en tous ses dtails
aprs l'avoir fait rentrer. C'tait bien celui qu'il emploierait le
lendemain.

Maintenant, Villeret restait seul dans l'immense halle. Sans doute,
Lanoix allait chercher son repas  la guinguette voisine. Il fallait
profiter de son absence. Villeret eut vite dcouvert, dans l'angle
oppos  sa cachette, la cabine du gardien. Il y courut, l'inventoria
d'un regard: un petit lit  couverture brune dans un cadre de sapin,
une troite table de chevet o tranaient un vieux magazine, une
bougie dans un chandelier, un norme revolver charg.

Rapidement, il tira d'une de ses poches une bouteille collete de
papier d'argent, cussonne de la croix de Genve, la plaa bien en
vue sur la planche et regagna son abri au pas de course. Deux minutes
aprs, Lanoix rentra.

Des heures, dans la nuit, Villeret attendit. Oh! il avait bien
rflchi, rejet bien des solutions. videmment, il aurait pu limer
l'arbre de l'hlice, ou quelque pice du moteur. Mais chacun savait
que l'appareil Chatel, priv de ses moyens de propulsion, glissait
doucement sur les couches ariennes, atterrissait sans choc. Non. Il
fallait que l'toffe des ailes, la toile tendue qui seule soutenait
l'engin dans l'air, dispart, s'anantt soudain... Alors, il ne
resterait plus qu'une lourde carcasse, cinq cents kilos de mtal,
qui s'effondreraient, s'abmeraient sur le sol...

Parbleu! Ce n'tait pas sorcier. Il suffisait d'y penser. Il allait
enduire les toiles d'une dissolution phosphorique de sa faon.
Au repos, elle resterait bien sage. Rien ne le trahirait. Mais
quand l'air frapperait les ailes  cent kilomtres  l'heure, elle
s'vaporerait et, sous ce furieux coup de briquet, le phosphore
prendrait feu. Dans le souffle de la vitesse, l'toffe caoutchoute,
vernie, flamberait d'une lampe, comme une pice d'artifice.

Mais pour mener  bien sa besogne, Villeret avait besoin que Lanoix
ft endormi, assomm par l'ivresse. Viderait-il ce flacon d'absinthe
plac sous ses yeux, en tentation? Aprs sa longue abstinence,
allait-il se jeter sur le poison dlicieux?

Soudain, la porte s'ouvrit et le gant parut, la face claire en
dessous par le flambeau qu'il tenait d'une main. De l'autre, il
treignait son revolver. Ds le seuil, il buta lourdement. Puis il
sortit en titubant. Il tait ivre.

Mais sans doute un instinct surnageait dans la dbcle: selon sa
coutume, Lanoix faisait sa ronde. Terrifiant spectacle... Le pas
mou, la tte et les paules balances d'un mouvement de roulis,
son revolver dans une main, sa lumire dans l'autre, le colosse
avanait parmi les grands oiseaux blancs. Tantt son ombre mouvante
se projetait nette sur une toile tendue, tantt elle se rpandait,
norme, sur les murailles ou le plafond. Il donnait du front dans les
haubans, s'emptrait dans des tendeurs. Une morne fureur creusait
sa face. Par moments, il poursuivait d'indicibles injures un ennemi
imaginaire. A d'autres, il hoquetait d'ignobles refrains. Puis le
silence.

Un instant, il frla Villeret, tapi, rduit  rien derrire ses
bches. Mais dj il tait pass, ructant de vagues paroles,
butant de-ci, cognant de-l, toujours son arme et sa bougie aux
poings. C'tait miracle qu'il ne mt pas le feu. Mais l'instinct le
guidait. Et,  mesure qu'il poursuivait sa marche, devant lui, les
grandes ailes blanches se levaient dans la nuit, les fuselages se
dressaient en squelettes antdiluviens, tout un troupeau fantastique
s'veillait, dont les ombres mobiles se mlaient sur les murs  celle
du gardien...

Puis, un dernier juron clata, la lumire s'teignit. La brute se
terrait au gte pour cuver son ivresse. Cinq minutes aprs, dans le
calme absolu, Villeret perut un souffle profond et rgulier, la
respiration du sommeil.

Alors, refoulant sa terreur, mais le coeur lui sautant jusqu' la
gorge, les mains en avant dans la nuit, le pas feutr, Villeret se
dirigea avec d'infinies prcautions vers l'aroplane de Chatel. Et
quand il l'eut enfin reconnu, palp, il entreprit,  petits gestes
soigneux et caressants, la besogne de mort.




III


La foule a couvert l'ancien Polygone. Et, par toute la ville, des
millions de regards vont suivre l'aroplane, le soutenir dans sa
course. Le temps resplendit. Le ciel, palpitant et soyeux, semble un
grand velum accroch au clou d'or du soleil et tendu sur la fte.

Claire suit de loin tous les mouvements de son fianc. Elle a peur.
Les menaces de Villeret la hantent. Si elle osait, elle irait 
Lucien, elle le supplierait: Ne partez pas. Mais elle n'ose pas. Et
puis, Paris attend.

Le feutre rabattu sur les yeux, Chatel serre des mains, se laisse
accaparer par un journaliste, par un ami, surveille le ciel, revient
 son appareil, examine encore les tendeurs, l'hlice. Il tire sa
montre. L'heure approche.

Lucien se dirige vers Claire. Devant la foule, par respect humain,
ils se contentent de se serrer la main. Mais qui dira tout le
rconfort, tout l'espoir, tout l'amour qui peuvent passer entre deux
mains qui s'treignent...

Dj, Chatel est au volant. Il lve le bras, afin qu'on s'carte. Le
moteur part, l'hlice tourne. Et tandis que, d'un geste coutumier, le
pilote assure son feutre sur son front, dj l'oiseau fuit, rase le
sol, quitte terre et, brusquement, prend son essor.

D'instinct, la foule s'est rue derrire lui. Mais Claire est
incapable d'avancer. Et la voil seule. Toute sa vie est l-haut.
Elle sent en elle un grand vide douloureux. Elle respire mal. Comme
il monte vite. Il lui faut un quart d'heure, pour dcrire sa courbe
au-dessus de Paris. Que c'est long, un quart d'heure!...

Soudain, un ricanement clate derrire elle. Elle se retourne.
Villeret... Encore lui! Et une telle joie mauvaise le transfigure,
qu'aussitt l'apprhension de Claire fait prise, se bloque. Elle est
sre d'un malheur. Quel pige a-t-il tendu? Tout son tre interroge.


Oh! Villeret ne se contiendra pas. Il veut tout son plaisir. Et le
meilleur de sa vengeance, ce n'est pas la mort brusque de Chatel.
C'est la torture de Claire, qui va savoir, qui va attendre, qui va
vivre l des secondes d'horreur sans pareille.

En dix mots, il lche son secret. Et c'est en effet une torture
sans nom. Quiconque n'a pas aim ne peut pas la comprendre. Ainsi,
peut-tre dans un instant, peut-tre dans cinq interminables minutes,
cette petite chose blanche, l-haut, qui emporte sa vie, va flamber,
s'effondrer, s'abmer, comme une pierre qui tombe. Lucien! Lucien!

Et elle ne peut rien. C'est surtout son impuissance qui l'affole. Ne
rien pouvoir... Elle voudrait crier, hurler, elle voudrait que sa
voix portt jusqu' ce petit point brillant au loin dans le soleil:
Redescends, redescends vite! Et elle ne peut rien...

Ah! Villeret a bien choisi son moment pour parler. Assez tt pour
guetter l'invitable. Trop tard pour l'empcher.

Claire balbutie de pauvres mots sans suite. Il lui semble qu'elle se
rtrcit, qu'elle redevient une toute petite fille. Elle voudrait
pleurer, tomber  genoux, ne plus voir, mourir. Ses regards se
troublent. Des tincelles dansent devant ses yeux. Est-ce le petit
point blanc qui s'enflamme? Oui? Non. Pas encore. Et rester l,
rester l...

Soudain, derrire elle, une grande clameur monte. Ah! cette fois,
c'est la fin. Mais Villeret crache un juron de rage. Elle tourne la
tte. Spectacle de rve... Devant les ateliers, un homme, tout seul,
un colosse tire derrire lui un aroplane en feu, s'lance sur le
champ de manoeuvre. Le vent de sa course prodigieuse avive l'incendie
et dploie dans son dos d'immenses ailes de flammes.

Il s'arrte. Claire n'ose pas esprer encore. Mais Villeret s'est
dj ressaisi. S'est-il tromp d'appareil, dans le trouble et dans
la nuit? Chatel, mfiant, en a-t-il pris un autre au dernier moment?
Qu'importe. C'est  recommencer.

Sauv! Lucien est sauv! Et tandis que, l-bas, le petit point blanc
incline dj vers le couchant sa courbe glorieuse, Claire pense
dfaillir dans la dtente exquise, le brusque passage de l'agonie 
la rsurrection.

Cependant, le gant abandonne l'aroplane qui achve de se consumer.
Il a rompu le cercle des curieux. Il s'approche. Ses cheveux et sa
moustache sont brls. Sa face noircie est gonfle de fureur. On
dirait qu'il cherche quelqu'un.

Il a reconnu Villeret... Et des paquets de mots se heurtent dans sa
bouche encore empte d'ivresse, s'chappent de ses lvres brles...
C'est lui, c'est cet homme-l qui a voulu l'acheter. C'est
lui qui a mis cette bouteille d'absinthe dans sa cabine. Il s'en
doutait. S'il n'avait pas,  peine veill, encore ivre, jet sa
cigarette allume sur les toiles d'un appareil, il n'aurait jamais
rien su. Mais, maintenant, il comprend tout. Ce bandit-l voulait
tuer M. Chatel, le flamber en pleine course. Canaille!... Tuer M.
Chatel, son dieu! Mais il est pris, le gredin... Il ne recommencera
pas!...

Et, avant qu'on ait pu l'empcher, Lanoix, furieux d'absinthe, fou
d'indignation, sort son revolver de la poche de son vaste pantalon et
par six fois tire sur Villeret, l'abat comme une bte nuisible.




LE FISTAUD




I

LE BRACONNIER


--Bouge pas, ou je tire!

A vingt pas, le garde tenait Charoux au bout de son fusil.

Le braconnier, ramass, aplati contre le sol, hsita une seconde.
Soudain, il se dtendit, d'un lan formidable. Un coup de feu clata.
Manqu! Charoux bondit  travers bois. Gare au second coup. Il
entendit la dtonation. En mme temps, un atroce coup de fouet lui
gifla l'oreille. Il buta, crut tomber. Il porta la main  sa nuque,
la retira rouge et chaude de sang. Des plombs, heureusement. Mais le
garde accourait, criant:

--Rends-toi! Rends-toi! Ou je recommence.

Alors, Charoux trouva la force de fuir. Et la poursuite reprit,
froce. Le garde, tout en courant, armait  nouveau son fusil. Le
braconnier laissait de son sang aux feuilles du taillis. Mais, plus
agile, peronn par la volont d'chapper  la loi, il augmentait
entre eux la distance.

Cependant, il s'puisait. Il ne s'orientait plus. Bientt, il
tomberait. Et le garde n'aurait plus qu' le ramasser. L'claircie
d'une route apparut  travers les arbres. D'un saut, il franchit le
foss. Puis il s'arrta, fauch par cet effort suprme, envahi d'un
vertige o la fort tournoyait autour de lui.

Mais, dans la perspective droite, une auto approchait. Charoux
n'hsita pas. Elle lui apportait la dernire chance de salut.
Titubant, il s'avana vers elle, au milieu de la chausse, les bras
tendus, comme pour lui barrer le chemin.

Le conducteur tait seul dans sa voiture. Il ralentit, s'arrta. A la
fois suppliant et farouche, le braconnier lui cria, la voix rauque,
sans abandonner un perptuel tutoiement:

--Emmne-moi... Emmne-moi, mon fistaud. Je t'expliquerai...

Il n'attendit pas la rponse, sauta dans la place libre:

--Vite, vite. Dmarre. Filons...

Subjugu ou consentant, le chauffeur obit. L'auto prit rapidement
une allure tendue. Puis, sans mot dire, les deux hommes se
dvisagrent, d'un regard en coin.

Le conducteur avait une trentaine d'annes. La tte tait fine et
soigne, la casquette et le manteau confortables. C'tait,  coup
sr, le propritaire de la voiture.

En sens inverse, l'examen dut tre moins favorable. Avec ses
vtements en loques et sa figure en sang, Charoux, subitement surgi
de la fort, voquait quelque homme des bois ou des cavernes,
l'anctre primitif dont il gardait la forte mchoire, les lourdes
paules en vote, les mains emmanches, comme des outils formidables,
au bout des bras trop longs, le regard animal,  la fois violent et
doux de bte traque.


Cependant, le braconnier posait sa patte norme sur le genou du
conducteur. Et, de sa voix raille de solitaire:

--T'es un frre. Sans toi, il m'avait, le gfier...

--Le gfier?...

--Ben oui, quoi, le garde... le garde  M. Chatel. Crois-tu, mon
fistaud, qu'il m'a envoy un coup de clarinette dans la tronche, et
tout a pour un loustracot?

Et, narquois, remis de sa chaude alerte maintenant que l'auto
l'emportait loin du garde, Charoux sortit de la poche de son ample
pantalon de velours le loustracot, un petit lapin de garenne pris au
collet.

Imperceptiblement, le chauffeur sourit. Alors, encourag,
reconnaissant aussi, le braconnier dit la longue rivalit, la vieille
haine recuite entre lui et le garde de M. Chatel, leurs tours, leurs
ruses  tous deux, les alternatives de victoires et de dfaites.

Parbleu, il avait t pinc plus d'une fois. Ce qu'il en avait
entass, des amendes. Ce qu'il en devait... a se comptait par
milliers de francs, dont il n'avait pas le premier sou. Il l'avouait
avec une pointe d'orgueil, comme un capitaliste parle de ses fonds.

Seulement, dame, cette fois-ci, a lui aurait cot plus cher. On
l'aurait sal. Parce qu'ils s'taient un peu cogns, le garde et lui;
ils avaient fait des armes au moment o le gfier l'avait surpris 
visiter ses collets.

Tout de mme, il retournerait dans les bois de M. Chatel. Il ne
pouvait pas travailler ailleurs. Il tait l comme chez lui. Le
propritaire n'y chassait pas trois fois par an. C'tait un gros
monsieur de Paris, qui avait achet tout le patelin et qui ne
connaissait mme pas au juste son domaine. Vraiment, a ne lui
faisait pas de tort,  ce M. Chatel, qu'on lui emprunte quelque
gibier par-ci, par-l.

Et soudain, Charoux s'arrta, frapp comme d'un nouveau coup de feu.
Il exhala sa stupeur dans le plus gros juron. Devant ses yeux, sur la
petite plaque de cuivre o doit s'inscrire le nom du propritaire de
l'auto, il venait de lire: _Lucien Chatel..._

Il se tourna vers le conducteur, et, la voix plus enroue que jamais:

--Comment? Comment?... C'est toi, M. Chatel?

Son compagnon acquiesa d'un signe de tte. Alors, l'air piteux comme
un fauve pris au pige, Charoux se lamenta. Non, vraiment, ce n'tait
pas chic de le laisser jaspiner, raconter ses histoires, au lieu de
l'arrter tout de suite.


Pas un instant, la tentation ne l'effleura d'user de violence, de
menacer le conducteur, de le jeter bas, ou de s'enfuir. Non. En
dehors de l'action, de la lutte, il tait trs doux. Puisqu'il tait
pinc, tant pis, il se rendait. Il dit, presque  voix basse:

--Alors, o que tu me mnes? A la ville? A la gendarmerie? Chez le
garde?

Mais le jeune homme secoua la tte:

--Je suis le fils de ce M. Chatel chez qui vous braconnez...

Charoux l'interrompit. Et, avec une nuance de regret:

--Alors, t'es aussi proprio?

Lucien Chatel sourit:

--Mon pre est industriel  Paris. Je m'occupe d'aviation.

--Les caisses qui volent?

--Oui. Je pourrais, en effet, vous conduire  la ville. Mais vous
vous tes fi  moi et je ne veux pas en abuser. Vous tes libre.

Il stoppa. Stupfait, Charoux restait assis auprs de lui. Enfin, le
braconnier reprit haleine:

--Vrai? Vrai?

Lucien Chatel lui dit doucement:

--Mais oui. Seulement, essayez de profiter de la leon, de travailler
au lieu de braconner.

Mais Charoux n'tait pas revenu de sa surprise. Il dit, en sautant
sur la route:

--Ah! ben... Ah! ben!... Tu peux dire que t'es un bon fieu, toi.

Et l'auto repartait que, plant dans l'herbe du bas-ct, il criait
encore:

--Tu sais, mon fistaud, je te revaudrai a. J'ai du coeur dans le
ventre, moi, sans en avoir l'air. Si jamais t'as besoin d'un gars
fortiche, je serai l.




II

SERVICE DE NUIT


Lucien Chatel atterrit sans encombre. Il avait  peu prs atteint
le point qu'il s'tait fix pour sa premire escale. Parti de ses
ateliers de Vincennes, vers cinq heures du soir, il s'arrtait, deux
heures plus tard, en pleine Touraine. Il aurait voulu descendre
exactement au Chesnaye, dans le domaine de famille. Mais son oreille
exerce discernait, depuis peu, un bruit anormal dans la marche de
l'appareil. Quelque organe devait chauffer. 'et t folie que de
compromettre le sort de la randonne finale, de Paris  Bordeaux,
pour la purile satisfaction de descendre sur ses terres. Sagement,
il avait donc stopp  une vingtaine de kilomtres du Chesnaye.

Il tait seul. Il avait atterri  la lisire d'un bois, dans une
sorte d'enclave drobe aux regards, d'o, cependant, il apercevait
la route, entre ses deux rangs de peupliers. Bien que les jours
fussent longs, les paysans avaient dj d regagner les villages. Son
mcanicien devait bien essayer de le suivre en auto. Il avait mme
pris de l'avance. Mais quand parviendrait-il  le rejoindre? Il ne
fallait pas oublier que son appareil avait presque atteint le cent 
l'heure.

Secouant la mlancolie de la solitude et du soir, Chatel se mit  la
besogne. Il avait hte de connatre le dommage. Hlas! ses prvisions
taient dpasses. Un grippage tait  craindre. Continuer sa route
dans ces conditions, c'tait compromettre le succs de l'entreprise.
Une substitution s'imposait. Mais la pice de rechange tait 
l'usine. Il voulait la choisir lui-mme. Et cette voiture qui
n'arrivait pas...

Un moment, il s'abandonna au dcouragement. Il jouait une partie
suprme. Vritable prcurseur, il avait longtemps tenu le premier
rang parmi les hros de l'aviation. Mais la chance avait tourn.
D'autres aroplanes s'affirmaient suprieurs aux siens. Alors,
d'un sursaut d'nergie, il avait cr, d'aprs des conceptions
toutes neuves, un appareil destin, dans sa pense,  rtablir sa
souverainet. Ses essais taient demeurs ignors de ses concurrents.
Enfin, sr de lui, il avait entrepris dans le mystre cette randonne
de Paris  Bordeaux avec une seule escale, dans un temps rduit 
l'extrme. Devrait-il donc rester  mi-chemin? Ses rivaux auraient
bientt fait de connatre et de rpandre son insuccs.


Dans le crpuscule, il sonda la route. Un nuage de poussire monta
entre les deux lignes de peupliers. Chatel reconnut de loin sa
voiture, o, dans l'un des deux baquets, s'incrustait son mcanicien.
De son ct, le chauffeur l'avait dcouvert. Trs vite, il le mit au
courant de l'incident. Il s'agissait de rebrousser chemin ensemble,
de rapporter au plus tt la pice indispensable. Une nuit blanche sur
la route noire? Il en avait connu bien d'autres.

Mais qui garderait l'aroplane? Il ne pouvait pas l'abandonner seul,
dans la nuit, en pleins champs? Exaspr par de rcentes trahisons,
il en tait arriv  un tel tat de dfiance qu'il redoutait tout
de ses adversaires. La lutte lui apparaissait sans merci. Qui sait
si on ne l'avait pas dpist; s'il ne retrouverait pas son appareil
sournoisement dtrior; si tout au moins on n'en aurait pas surpris
le secret?

De nouveau, Chatel sentit le sort contraire. Mais, dans la pnombre,
un homme jaillit du bois. Formidable, dguenill, il bondit jusqu'au
jeune inventeur et le dvisagea rapidement. Puis il pronona,
essouffl:

--Ah! c'est bien toi, mon fistaud. Je t'ai vu tomber, de loin. Une
heure que je cours. Ce que j'en ai mis. Tu t'es pas fait mal? T'as
pas besoin de moi?

Chatel se souvenait de l'avoir vu. Mais o? Quand? Il pronona:

--Qui tes-vous?

L'homme leva vers le ciel des mains normes. Puis il les laissa
bruyamment retomber sur ses genoux replis:

--Comment! tu ne me reconnais pas? Tu sais bien, il y a six mois...
Ton gfier, ton garde, me courait aprs,  cause que je bricolais
dans tes bois. Alors, j'ai saut juste dans ta bagnole, qui passait
sur la route. Et toi, au lieu de me ficher dedans, tu m'as laiss
partir,  quelques lieues de l. Ah! c'est moi qui n'oublierai jamais
a. Je te l'ai dit, que je te le revaudrais. T'as bien quelque chose
 me commander. Tu sais, j'ai tt un peu de tous les mtiers. Je
suis bon  tout.

Chatel se rappelait maintenant l'aventure. Oui, un braconnier
redoutable, qui s'tait pris au pige, en effet, dans sa fuite, et
qu'il avait eu la faiblesse de rendre  la libert. Il s'inquitait
de voir ce louche individu rder autour de son appareil. Il lui dit:

--Non. Je vous remercie. Je n'ai pas besoin de vous.

Mais l'autre insistait, tenace, ses grands traits hves allongs de
rel chagrin:

--Ah! mon fistaud, c'est pas bien, ce que tu fais l. T'as pas
confiance en moi, t'as tort. Tu comprends, moi, je veux ma revanche.
Juste, je te vois tomber du ciel. Je me dis: Chouette! c'est M.
Chatel. Je vais pouvoir y donner un coup de main. Je galope, je
galope  m'en crever. Et puis, v'l que tu me renvoies. Faut-y qu'on
aille te chercher du monde? Je peux encore courir. Dans une heure, je
t'aurais ramen des gens. Ou bien des fois qu'y faudrait te garder
ton cerf-volant, on serait l, tu sais.


Chatel haussa les paules. Talonn par l'heure, il avait bien pens
 confier son appareil au premier venu. Mais quoi? S'en remettre 
ce braconnier qui ne saurait pas rsister  la tentation,  l'appt
d'une pice d'or? Non, non, ce serait folie. Il rpta:

--Je vous remercie.

Le braconnier fit un pas en arrire, roula ses paules formidables:

--Allons, tant pis. Je m'en vais. Mais c'est dommage. Parce que,
vois-tu, mon fistaud, a m'aurait fait plaisir de te servir. Et
puis, a m'aurait peut-tre port chance. Justement, je voulais
acheter une conduite. Depuis que je t'ai vu, j'ai fait quatre mois de
prison, sans que a paraisse. Oui, oui, tu ne t'occupes pas de ces
affaires-l. Mais, enfin, ton gfier a fini par m'avoir. Et, comme
on s'tait un peu cogn, on m'a sal. Alors, j'ai rflchi, entre
mes quatre murs. J'ai soup du truc. Je voudrais devenir comme les
autres. Et des fois que tu m'aurais employ, a m'aurait peut-tre
montr la route... Allons, bonsoir la compagnie.

Dj, il s'enfonait dans l'ombre. Alors, d'une brusque impulsion,
Chatel le rappela:

--C'est srieux, que vous voulez devenir un honnte homme?

--Ah! mon fistaud, vrai comme je te parle.

--Eh bien, soit. Vous allez garder l'appareil jusqu' ce que je
revienne. Je vous le confie. Vous n'en laisserez approcher personne,
absolument personne...

Le braconnier, ardent et joyeux, tendit la main:

--Ah! pour a, tu peux tre tranquille. Le premier qui s'amne, je le
casse.

Chatel ne put s'empcher de sourire:

--Je n'en demande pas tant. Il vous suffira de l'loigner. Alors,
c'est entendu: je peux compter sur vous? Vous ne vous endormirez pas?

--Moi? Dormir la nuit! Tu ne me connais pas. C'est le jour que je
rouffionne!


Le lendemain, dans la matine, Chatel retrouva le braconnier  son
poste. Quelques paysans regardaient l'appareil, mais  longue
porte. Le gardien les loignait, d'un poing formidable. panoui,
il rendit compte de sa mission: tout s'tait bien pass. Mais quand
Chatel, la main au gousset, voulut lui rgler son salaire, il
s'assombrit soudain. Et, abandonnant son tutoiement, pour la premire
fois, tant il tait indign:

--Non, mais des fois. Monsieur Chatel, vous ne m'avez pas regard.
Est-ce que je passe pas toujours mes nuits dehors? a ne me change
pas. Et mme, c'est moi qui vous redois. Car c'est dcidment moins
amusant de prendre un livre au collet que de garder un aroplane...




III

LE CHIEN DE GARDE


Comment peindre le bonheur du braconnier Lanoix, dit le Fistaud, le
jour o l'aviateur Lucien Chatel l'attacha dcidment  son service?
Depuis la nuit o, dans les plaines de Touraine, il avait mont la
garde autour de l'appareil de Chatel, il brlait de s'arracher  sa
vie ancienne et de se dvouer au jeune inventeur. Et voil que ce
rve de rdemption se ralisait. On le prenait comme homme de peine.
Quelle joie!

Mais un fauve ne s'apprivoise pas en un jour. Le Fistaud gardait ses
habitudes de sauvagerie. Il obtint de coucher dans un coin du vaste
hangar o s'abritaient les aroplanes,  la lisire du plateau de
Gravelle. D'oreille subtile et de sommeil lger, il excellait  ce
mtier de veilleur de nuit. Puis, le jour lev, il devenait l'homme 
tout faire.

En ralit, il n'avait jamais su que tendre des collets aux lapins
et prendre des perdrix dans les fines mailles des panneaux. Mais
sa force, son ingniosit, son bon vouloir ne connaissaient pas de
bornes. Et il n'tait heureux que quand Lucien Chatel les employait.
Rdant sans cesse autour de son matre, il piait ses regards,
devinait ses dsirs. Il n'avait pas son pareil pour abattre en trois
coups de hachette le taillis qui gnerait l'essor, pour arracher du
sol le quartier de roc o s'accrocheraient les roues du chssis, pour
repousser, avec des gestes vhments et des harangues brves, la
foule envahissante.

Dans la cour de l'atelier, il multipliait ses exploits. Son
formidable coup d'paule valait le plus formidable levier. A lui
seul, il roulait dehors un appareil, dgageait le camion embourb,
transportait les pices massives des machines-outils, les lourdes
billes de bois d'o on tirait l'armature des aroplanes.

Mais o il se montrait le plus touchant, le plus surprenant, vraiment
unique, c'tait dans son zle farouche, dans sa fervente gratitude
envers le patron.

Aprs un beau vol de Chatel, l'enthousiasme du Fistaud clatait
en tonnerre, dpassait celui de la foule. Il se lanait dans des
louanges toutes gonfles de lyrisme, dclarait  qui voulait
l'entendre--et mme  qui ne voulait pas l'entendre--que M. Chatel
avait bien mrit son succs, parce qu'il avait du coeur dans le
ventre et de l'me dans le coeur.

Le jour o il apprit la dcoration de Chatel, il fut foudroy de
joie, comme si l'vnement tombait sur lui-mme. Et pour montrer 
son matre combien l'motion l'avait boulevers, il lui dit:

--Ah! mon fistaud, j'en faisais des larmes...

Par exemple, il dtestait les rivaux et les concurrents de Chatel.

L'ardeur de sa rancune lui inspirait mme parfois une sorte
d'loquence et de posie. Pour blmer la tactique de Choper, qui rase
toujours prudemment le sol, au point qu'il le toucherait sans qu'on
s'en apert, le Fistaud ricanait:

--Il va pleuvoir demain, les hirondelles volent prs de terre.

Parmi les dates mmorables de l'histoire du Fistaud, il convient de
rappeler celle o on lui confia, pour la premire fois, la direction
d'un camion automobile, d'une de ces voitures rudes et rapides qui
transportent jusqu'aux champs d'aviation l'aroplane dmont.

Il avait trs vite appris  conduire. Cela lui plaisait, ces marches
forces o l'on roulait des nuits entires,  travers la campagne et
les bois, pour livrer  temps la cellule ou le fuselage attendus. Et
puis, il montait en grade.

L'orgueil de sa fonction, le sens de sa responsabilit nouvelle
htaient sa mtamorphose. Il avait pris, dans sa dure et cahotante
existence, le got de la boisson. Or, peu  peu, il renonait 
l'alcool. Bon sang, il ne s'agissait pas de conduire de travers et
d'entrer dans du monde!

Le jour ne vint-il pas o Lanoix eut un livret de Caisse d'pargne 
son nom? Le Fistaud capitaliste! Il en rigolait lui-mme.

Parfois, cependant, sous ce vernis bourgeois, la sauvagerie
reparaissait. Jamais le Fistaud, par exemple, ne parvint 
abandonner son tutoiement universel. Cela n'allait pas sans quelque
inconvnient. Un riche client anglais, auquel Lanoix, du haut de son
camion, avait livr un appareil, dit  Chatel, quelques jours plus
tard, d'un air choqu:

--Oh! Quel est cet homme que vous m'avez envoy et qui m'a tutoy
tout le temps?

Malgr ces -coups invitables, le Fistaud semblait s'adapter  sa
nouvelle vie. Elle lui rvlait d'agrables sensations. C'est ainsi
que, livrant un aroplane  Calais, il dcouvrit la mer. Arriv 
dix heures du soir, il s'tait lev avant le jour, tant l'impatience
l'agitait. Dans l'obscurit, il avait march sur la plage, jusqu'
rencontrer le flot. Et l, les pieds dans l'eau, il avait attendu
l'aurore.

C'est vers la mme poque que Lanoix fut initi aux joies du thtre.
Son patron lui avait donn un billet pour une ferie  grand
spectacle. Ds quatre heures de l'aprs-midi, le Fistaud, luisant
de pommade, partit  pied de Vincennes pour le Chtelet. Il avait
peur d'arriver en retard. Ce fut une merveilleuse soire. Sr que ce
n'tait pas du riflot. Malheureusement, elle ne se passa pas sans
heurt. Des spectateurs jacassant dans une loge voisine, le Fistaud
prtendit leur imposer silence en brandissant un poing formidable.
Un peu plus tard, il faillit se faire expulser. Le hros enlevait
l'hrone en aroplane. Et comme l'appareil glissait au long d'un fil
d'acier, le Fistaud, soudain dress, protesta avec vhmence:

--Y triche! Y triche!... Y a une ficelle!

Qui sait ce qu'aurait dur cette vie de dlices? Mais le Fistaud
pcha par excs de zle. Un jour, rdant autour des ateliers, il
tomba en arrt devant un ouvrier endormi sur un tas de copeaux. Le
malheureux avait travaill la nuit prcdente, et le sommeil l'avait
terrass. Mais Lanoix n'entrait pas dans ces dtails-l. Qu'on pt
drober  M. Chatel des heures d'atelier, des heures payes, voil
ce qu'il ne pouvait admettre. Indign, il rveilla le camarade d'un
coup de botte. L'autre gota mal la leon. On en vint aux arguments
frappants. La victoire resta au Fistaud qui, d'un coup de barre de
fer, dcolla presque l'oreille du dormeur.

L'atelier ne sut pas estimer cet exploit. On trouva que le chien de
garde dpassait son rle. Et l'on jugea sa prsence intolrable.
Lucien Chatel le comprit. Mais, n'osant pas rejeter Lanoix  sa
louche existence d'autrefois, il se proposa de l'attacher  son
service personnel.

Une circonstance dramatique devait d'ailleurs, bientt aprs, hter
sa rsolution. Dcidment partisan d'une justice expditive, le
Fistaud excuta froidement, d'un coup de revolver, l'auteur d'une
tentative criminelle, heureusement avorte, dont le jeune aviateur
devait tre la victime. Lanoix fut acquitt devant la Cour d'assises.
Mais Chatel, qui venait prcisment de se marier, saisit cette
occasion d'attacher au logis son redoutable chien de garde.

Le Fistaud accepta. Dans la petite maison de Saint-Mand, o habitait
Chatel, il dploya son ardeur et son industrie. Il jardina, frotta,
astiqua, donna la main aux gros ouvrages, courut aux commissions pour
la cuisinire.

Pntr de respect pour l'asile de son dieu, il circulait  pas
feutrs de cambrioleur.

Cela dura tout un hiver. Puis, le Fistaud devint languissant. Ses
soupirs branlaient les cloisons. Enfin, un matin de printemps, il se
confessa devant Chatel, oubliant, dans cette circonstance solennelle,
de le tutoyer:

--coutez, Monsieur Chatel, je peux plus durer. Je manque d'air, ici.
C'est pas ma faute. La maison est chaude. La table est bonne. Je
roule sur l'or. Mais enfin, j'touffe. Je pse six cents kilos. Je
peux plus tre frottisseur. Ce got d'encaustique, a me donne mal
au coeur. J'ai besoin de passer des nuits dehors, de rouler, d'tre
libre. C'est plus fort que moi. Alors, faut que je parte. Faut que je
retourne l-bas, en Touraine, par chez vous. J'oublierai jamais comme
vous avez t bon pour moi, Monsieur Chatel. Aussi je vous promets
que j'irai jamais plus braconner sur vos terres. Non, a, jamais. Je
bricolerai chez les voisins...




LE NID




LE NID


Cette fois, c'tait bien dcid. On tentait le grand coup. Depuis
trois semaines que l'on tait prt, le vent et la pluie n'avaient pas
discontinu. Enfin, le beau temps semblait s'tablir. On allait vite
en profiter. Car on n'est jamais sr de rien, dans ce changeant mois
de mai.

Donc, la veille au soir, on tait parti en auto pour Bourges, o
l'aroplane tait gar en bordure du polygone. Toute une escouade
 bord: l'inventeur Chatel et sa charmante femme; Belot, auquel on
devait le moteur; le peintre Aussard, passionn d'aviation; le
mcanicien Boulon et son fidle acolyte Rocat.

Toute cette jeunesse--Aussard, l'an, touchait juste la
trentaine--respirait l'espoir. Pas un qui ne ft convaincu du succs
de la tentative. Aux derniers essais, trois semaines plus tt, Chatel
n'tait-il pas rest trois heures en l'air, sans un rat, sans une
alerte? Il tait descendu volontairement. Il lui restait, dans son
rservoir, juste autant d'essence qu'il en avait us. Donc rien ne
s'opposait  ce qu'il russt sa randonne de Bourges  Paris.

Aussi, il fallait les entendre, tandis qu'au point du jour l'auto
les emportait vers le hangar. Ah! le frisson de l'aube n'arrivait
pas  refroidir leur enthousiasme. Tous, depuis la fervente compagne
de l'aviateur jusqu' l'apprenti Rocat, avaient dans Chatel une foi
absolue. Il triompherait. Et cette randonne frapperait les esprits,
attirerait dfinitivement l'attention sur l'appareil de Chatel et
le moteur de Belot, achverait de consacrer la gloire des deux
inventeurs.

Le mcanicien Boulon ouvrit la petite porte du hangar. Tous y
pntrrent  sa suite. Dans la pnombre, l'aroplane tendait ses
ailes claires. Et tout  coup:

--Oh! voyez donc, s'cria Mme Chatel.

Une hirondelle se heurtait aux cloisons, tournoyait, d'un vol affol.

--Sr qu'elle se sera glisse dans le hangar et qu'elle aura fait
son nid dans un coin, grommela Boulon. C'est pas crmonieux, ces
btes-l. a s'installe partout.

Elle ne s'chappa que quand les panneaux mobiles eurent dmasqu la
grande baie. Mme Chatel, sur le seuil, la suivit des yeux.

Cependant, on activait les prparatifs. Boulon se multipliait,
attentif et dvou. Il stimulait Rocat: L'eau, l'essence... allons,
hop! Belot, mticuleux, le lorgnon pinant le bout du nez, la pointe
de barbe en arrt, inspectait en tous points son moteur. Chatel, trs
calme, vrifiait les tendeurs et les commandes. Dans un coin, Aussard
crayonnait un croquis sur son bloc-notes.

Quand tout fut prt, on sortit soigneusement l'appareil. Le ciel
restait pur, l'air calme. Un temps  souhait. Et soudain Mme Chatel
s'cria encore:

--Oh! regardez! L'hirondelle... l'hirondelle du hangar! Elle ne
s'est pas loigne. Je l'ai bien suivie. Et maintenant elle tourne
autour de l'aroplane. Que veut-elle donc?

L'apprenti Rocat, subtil et souple, se haussait, se baissait,
fouillait du regard tous les coins et recoins de l'appareil. Et tout
 coup, dsignant l'angle de deux surfaces, aile et cloison, il eut
un cri de triomphe:

--Tiens, pardi! Elle a fait son nid dans l'aroplane...

Le peintre Aussard tendit l'oreille:

--Et le joli, c'est qu'il y a des petits!

videmment, c'tait tout simple. Comme le mauvais temps avait
suspendu les essais depuis prs d'un mois, l'oiseau s'tait gliss
dans le hangar, avait appuy son nid  deux parois de toile, avait
pondu, couv, et voyait maintenant avec stupeur traner sa niche au
grand jour...

Ce n'tait rien. Mais le curieux, c'est que ce rien prit subitement
une importance capitale. Toujours l'histoire du grain de sable dans
l'organisme et qui peut en suspendre la vie, l'ternel contraste des
petites causes et des grands effets.

Tous les six, le menton lev, les mains oisives, contemplaient le
nid, comptaient les becs ouverts, au moins une demi-douzaine. Un
instant, ils en oubliaient l'audacieuse randonne et tous les longs
espoirs flottant dans son sillage.

Puis des avis s'affirmrent, simultanment.

--Faut l'enlever, dcida Boulon.

--N'y touchez pas! s'cria Mme Chatel.

--Pauvres petiots! murmura le peintre.

--C'est plutt la mre, qu'est pas  la noce, dit Rocat.

--A moi le record! sourit Chatel. J'emmne au moins six passagers.

Puis il y eut un moment de stupeur,  voir combien les opinions
diffraient et se passionnaient, sur un si minuscule incident.
Qu'allait-on dcider? Seul, Belot, homme prcis, n'avait pas souffl
mot. Chatel l'interrogea:

--Et vous, Belot, qu'est-ce que vous en pensez?

L'ingnieur le regarda par-dessus son lorgnon et dtacha nettement:

--J'coute, et je constate que le problme a trois solutions: 1
partir en dtachant le nid; 2 partir en emportant le nid; 3 ne pas
partir...

Et de nouveau, le silence tomba, un vrai silence d'angoisse, tant le
choix apparaissait dlicat, difficile.

Pathtique, Mme Chatel rompit la trve:

--Il ne faut pas le dtacher. Il fait corps avec la toile et les
tendeurs. On le briserait. On ne l'aurait qu'en miettes. Et a
porterait malheur  l'aroplane, au voyage,  mon mari. Non, non, je
ne veux pas.

--Cependant, dit le peintre, si Chatel emporte ces petits  80 
l'heure, a leur coupera la respiration. Et que deviendra leur mre?

--Elle les suivra, affirma l'apprenti Rocat.

--Quand on pense, gmit Boulon, quand on pense que M. Chatel serait
dj  cinq lieues d'ici, sans ces sacres bestioles-l!

--Voyons, voyons, dblaya Chatel, je ne peux tout de mme
pas renoncer  partir,  abandonner mon projet, pour un nid
d'hirondelles. Nous sommes l  nous emballer. C'est ridicule...

--Eh bien, alors, rsolut Mme Chatel, emmne-les. Le petit a raison:
la mre suivra. Elle les retrouvera  l'arrive. Et a te portera
chance, comme a porte chance au toit qu'elles choisissent.

Son avis l'emporta.

Dj, malgr l'heure matinale, les curieux commenaient d'accourir.
Chatel fit de brefs adieux, mit en marche, s'assit au volant.
L'aroplane rasa le sol, prit son essor.

Et les cinq autres, dans l'automobile qui devait essayer de suivre
l'audacieuse randonne, assistaient au double drame. Le gros oiseau
blanc encore hsitant, encore maladroit, qui tentait son premier
grand vol en ligne droite. Le tout petit oiseau noir, se jouant
de la course, et qui dominait son norme rival, lui tenait tte,
l'enveloppait de grands cris perdus et maternels.




VOCATION




VOCATION


Parmi les grands aviateurs de demain, il faut compter Paul Epernon.
Il a tudi et construit un appareil dont les essais sont gros de
promesses et qui marque un progrs sensible sur les types existants.
Epernon a toutes les qualits du pilote: la science et la patience,
le flegme et l'audace. Il est jeune, cultiv, sduisant, aussi bien
rent qu'apparent. Bref, tout lui prpare un magnifique essor.

Je lui demandais l'autre soir comment il avait t amen 
entreprendre la conqute de l'azur,  se vouer au bleu, selon sa
propre expression. Il se confessa de trs bonne grce.

--Naturellement, me dit-il, l'aviation m'a attir ds ses dbuts.
Mais j'admirais en spectateur. J'hsitais  me mler  la lutte. Et
c'est un incident prcis qui m'a jet dans l'arne.

C'tait l'hiver dernier. J'avais t passer quelques jours
 Castagnari, sur le lac Majeur. Ce voyage n'aurait rien
d'hroque--surtout depuis que la perce du Simplon permet de
l'effectuer en treize heures--s'il n'entranait, aller et retour,
quatre passages  la douane.

J'ai la douane en horreur. Je suis stupfait que notre dignit,
notre respect de nous-mme, puissent s'accommoder d'un procd aussi
barbare. Tenez. Je m'amuse  noter sur un carnet ce que j'appelle
les tonnements de nos petits-neveux. De mme que nous admettons
difficilement l'arrogance des seigneurs qui faisaient battre l'eau
des douves pour imposer silence aux grenouilles, la misre des
paysans rduits en plein XVIIe sicle  manger de la terre, la salet
physique de la Cour du Grand Roi, de mme notre tat social actuel
provoquera des surprises chez nos descendants. Eh bien, je suis
certain qu'ils seront spcialement ahuris par notre douane et notre
octroi.

Mais j'arrive au fait. J'ai donc, pendant ce court voyage au lac
Majeur, got et compar les faons de trois douanes: la suisse,
l'italienne et la franaise. Il faut l'avouer: les procds de nos
voisins sont courtois,  ct des ntres. Ah! cet arrt au retour, 
Pontarlier, vers une heure du matin, dans la neige et la tourmente!
Le train en tremblait. Dj, nous avions plus d'une heure de retard.
Mais n'allez pas croire que les oprations de la douane en furent
htes d'une seconde. La terre croulerait que ces gens-l ne vous
feraient pas grce d'une formalit.


J'tais seul dans mon compartiment. Un premier fonctionnaire passa
et, sans phrase, releva les stores qui voilaient la lumire. Puis
il me demanda si j'avais une malle aux bagages. Je lui rpondis
ngativement.

Un deuxime employ, dix minutes plus tard, m'ordonna de tenir ma
valise ouverte pour la visite. Vingt autres minutes s'coulrent. Je
voyais,  travers la vitre, de pauvres gens, tirs du sommeil, qui
s'acheminaient sous la neige vers la salle des bagages.

Enfin, un troisime individu parut dans le couloir. Il tait vtu
d'un paletot et coiff d'une casquette dore. Il avait un binocle, de
longues moustaches blondes, l'air narquois et souverain. Mthodique,
il s'accota au montant de la porte, se caressa le menton de deux
doigts et me demanda, subtil et satisfait:

--Qu'est-ce que vous avez  dclarer?

Admirez l'insidieuse question. Il ne doutait pas: j'avais quelque
chose  dclarer. Je cachais certainement dans ma valise un objet
soumis  la taxe. Il le voyait. Je n'avais plus qu' le dcouvrir
bon gr mal gr. C'tait canaille, mais c'tait habile. Quiconque ne
se serait pas senti la conscience tranquille se ft troubl. Je lui
rpondis avec l'accent de la rage et de la vrit:

--Je n'ai rien  dclarer.

Alors il se tourna vers un acolyte qui portait le classique uniforme
des douaniers et que je n'avais pas encore aperu dans le couloir. Il
fit un signe, dit un mot:

--Fouillez.

Je bondis:

--Monsieur, je viens de vous dire que je n'avais rien  dclarer!

Mais il feignit de ne pas m'entendre et s'loigna. Ainsi, cet homme
avait le droit de douter de ma parole! Quand je lui crie que je
n'ai rien  dclarer, il peut passer outre et tenir mon affirmation
pour nulle. Dans la vie normale, je souffletterais  tour de bras
l'individu qui se permettrait de me souponner de mensonge. Une rixe
ou un duel s'ensuivrait. Ici, je dois m'incliner devant l'injure de
ce bas fonctionnaire. N'est-ce pas odieux et grotesque?

Cependant l'acolyte se disposait  excuter l'ordre de son chef. Ses
grosses mains s'abattirent sur mon sac. Elles cartrent les objets
ingnieusement rangs, se frayrent un chemin, parvinrent au fond,
remontrent, palpant tout, bouleversant tout, violant tout.

Je ne sais pas de spectacle plus rvoltant. Nous avons aboli le
cabinet noir. Une lettre, une simple lettre nous est sacre. Et un
quidam quelconque, au nom de la loi, peut ventrer nos malles et nos
paquets. Y a-t-il cependant rien de plus intime qu'une valise? Nous
y avons entass des choses qui ont servi  nous vtir,  nous laver,
des choses si proches de nous qu'elles sont un peu de nous. C'est
notre vie condense, avec ses souvenirs, ses secrets, ses pauvres
servitudes. Et un inconnu vient tirer tout cela  la lumire!

Le douanier, n'ayant rien trouv, se relevait avec un soupir. Je
croyais en avoir fini. Quelle erreur! Il cda la place  un second
sbire qui stationnait dans le couloir. Celui-ci tait arm d'une
immense tringle de fer, termine par un crochet. Et si longue, si
longue, que malgr l'habitude, il la cognait partout, aux cloisons,
aux vitres, s'entravait aux portes, n'avanait qu' une allure
titubante d'ivrogne. Enfin il parvint  l'introduire dans mon
compartiment, la glissa sous les banquettes, racla les planchers,
sonda les plus obscurs recoins, ramena de vieux chiffons, des pelures
d'orange, toutes sortes de menues ordures oublies dans l'ombre. Il
tenait  la fois de l'inquisiteur et du ramasseur de mgots.

Donc, j'tais souponn--et le soupon pesait sur moi seul, puisque
je n'avais pas de voisin--d'avoir cach un objet prohib sous les
banquettes. J'avais pu, me couchant dans la poussire du plancher,
glisser une bote de cigares dans cet infect rduit. Peu importait ma
dclaration, ma bonne foi, ma probit... Je pouvais tre un menteur,
aprs tout!

J'tais indign. Je suffoquais. Et c'est de cette minute-l que date
ma vocation. Les poings serrs, j'voquai la folle joie de faire la
nique  ces gardes-chiourme, de hter la fin de cette barbarie. Je
voulus me joindre  la petite escouade qui prpare les temps futurs,
avancer l're o les tats devront demander, par la force des choses,
leurs ressources  des moyens moins avilissants.

Je veux tre le premier  franchir, en aroplane, une frontire.
Avant que--par une raction drisoire, mais invitable--on n'essaie
d'entraver l'irrsistible mouvement par des saisies  l'atterrissage,
je veux donner l'exemple. J'irai m'installer dans la plaine de
Neufchtel. Je passerai le Jura, prcisment au-dessus de Vallorbes
et de Pontarlier. Et dans un instant voluptueux, qui me paiera de mon
labeur et de mes risques, je tiendrai, ahuris et penauds, mon homme
galonn et ses sbires  leur vraie place, sous mon sant...




L'ARTICLE 552




L'ARTICLE 552


Vers la cinquantaine, M. Gilet, petit boutiquier batignollais,
veuf, sans enfant, hrita une maisonnette au milieu d'un clos,
dans un village bourguignon. Il s'y fixa. Et ds lors, l'instinct
propritaire, qui couvait en lui, fermenta, se dchana avec une
violence furieuse.

Le dsir de s'affirmer, de durer, de se prolonger par la possession
est au coeur de l'homme. Mais, dans cette me troite et mesquine, il
prit sa forme la plus vile et la plus rpugnante.

M. Gilet jouit de son bien avec un gosme pais, une jalousie
froce. Nul ne franchissait son seuil. Il n'avait de tendresse que
pour sa terre, ses fruits et ses lgumes. Car il avait proscrit les
fleurs, qui tiennent une place inutile.

Pendant des manoeuvres, un paysan voisin tua d'un coup de fusil un
petit soldat harass qui cueillait des cerises dans son champ, au
bord de la route. M. Gilet l'admira. Et il glorifia dans son coeur
un autre rural qui, pour ne pas perdre de terrain, cultivait, tour 
tour, le bl, la betterave et la luzerne sur la tombe de ses parents.

Bref, sch, racorni, courb vers la terre, agit pour elle d'une
passion honteuse, il vivait, entre les quatre murs de son enclos,
l'existence la plus borne, la plus rance et la plus ftide.

Or, un jour, devant le morceau de journal qui enveloppait son hareng
saur quotidien, il tomba en arrt. Il s'agissait de proprit. A
propos d'aviation, on exhumait l'article 552 du Code: La proprit
du sol entrane la proprit du dessous et du dessus. Suivaient
quelques dveloppements.

M. Gilet relut plusieurs fois le journal. Il possdait le dessous
et le dessus! Cette pense pntrait dans son cerveau, gagnait du
terrain,  la faon du srum inject qui peu  peu envahit tout
l'organisme.

Il rappela ses souvenirs d'cole, lut, se renseigna. Ainsi, il
possdait le sous-sol, jusqu'au centre de la terre. videmment,
c'tait flatteur. Mais cet invisible, ce noir domaine, si profond
qu'il ft, avait des bornes. Tandis qu'au-dessus de sa tte, son
royaume s'tendait  l'infini. A l'infini! Cela surtout le grisait,
l'tourdissait de vertiges.

Il exigea des prcisions, voulut connatre le contour exact de son
empire. C'tait une sorte de pyramide renverse, gigantesque, qui
partait du centre du globe, s'appuyait aux limites de son terrain et
qui s'vasait, s'vasait toujours,  mesure qu'elle s'levait dans le
ciel...

Et,  l'intrieur de ce cornet prodigieux, tout tait  lui!...
Oh! le vol des aviateurs ne lui apparaissait que comme une menace
lointaine. Le jour venu, on aviserait. Ce qui le foudroyait, c'tait
la rvlation, le sens de la possession immdiate, infinie.


Lui qui, depuis des annes, vivait pench sur la terre, peu  peu,
relevait la tte. Il dcouvrait l'espace, son espace.

Ainsi, ils vivaient chez lui, tous ces papillons bariols, pareils
en s'battant  de petits drapeaux qui jalonneraient la marche du
printemps, pareils en s'levant  des fleurs qui s'envolent.

Ils passaient chez lui, ces oiseaux qui montaient, planaient,
descendaient, qui lanaient des cris d'ivresse perdue et signaient
leurs grands paraphes sur la page bleue du ciel.

Ils taient  lui, ces parfums qui voguaient dans l'air, au-dessus
de son clos. Parfum sucr des lilas, parfum chaud des bls mrs,
fin parfum de la vigne, mes de fleurs prises, baisers odorants qui
cherchent o se poser. Et il les respirait avec dlices, la face
largie.

A lui, le beau nuage aux flancs dors, dont la forme changeante
semble tour  tour imiter en reflet tous les spectacles de la terre,
le troupeau, la montagne, le visage humain, le corps de la femme, la
mer...

A lui, tous les astres qui s'allumaient au znith. Le cerveau
craquant, il apprit leur vie, leurs moeurs, leur loignement insens.
Ainsi, il possdait des mondes, des soleils, des univers, encore plus
loin, toujours plus loin, sans fin... Et pareil au bouquet de fte
dans sa robe de papier blanc, son domaine, s'vasant sans cesse,
jetait  l'infini sa gerbe d'toiles.

Et M. Gilet, perdu dans sa contemplation, dcidment levait le front.
La terre passait au second plan, cessait d'tre pour lui l'unique
attrait de la vie.

Les liens troits qui l'attachaient au sol se dtendaient. Il planait
dans son domaine sans bornes. Et il devenait indulgent et magnanime,
comme tous ceux qui regardent de haut la fourmilire humaine.

Son intelligence brisait sa coque dure, s'arait, suivait le nuage,
les parfums, les oiseaux, montait jusqu'aux toiles. Les vastes
penses descendaient en lui, puis l'emportaient d'un coup d'aile.

C'est ainsi qu'en une mtamorphose singulire ce petit propritaire
racorni se redressa, s'leva, s'largit, s'accrut, s'panouit, grce
au bienfait de l'article 552.




LE ROI




LE ROI


Quand Cagnard reut l'invitation  djeuner du roi d'Illyrie, il
plissa le front et se gratta les cheveux sous sa casquette. Il tait
trs embt. On peut tre roi de l'air sans avoir l'habitude des
cours. Sacrdi de sacrdi... Comment se tirer de l?

Pas moyen de refuser. On tait au deuxime jour de la semaine
d'aviation de Numarest, la capitale de l'Illyrie, semaine dont
Cagnard faisait tous les frais. Lisez qu'il en palpait tous les prix.
Non, il ne pouvait pas se dfiler, faire une crasse au souverain de
l'endroit.

Mais quelle barbe! On a beau avoir t contrematre dans une usine
d'autos, ce n'est pas en grattant sur un moteur qu'on apprend les
pirouettes et les ronds de jambe. Vrai,  l'cole des pilotes, on
devrait vous enseigner les belles manires. C'est trs joli, de
savoir dcoller vite, virer sec, atterrir dans un mouchoir. Mais
puisqu'on est appel, par le temps qui court,  frquenter des
majests, on devrait aussi s'entraner  ce mtier-l.

Bah! Le mieux tait d'y aller gaiement. Il en avait vu bien d'autres.
Bouffer chez un roi, ce n'est pas plus terrible que de couper
l'allumage  mille mtres. Faut un commencement  tout. Et puis, a
lui servirait: il se ferait la main, sur un monarque de second ordre.
Des fois que, plus tard, le tsar ou le kaiser l'inviterait.


Le moment venu, Cagnard aborda donc crnement l'obstacle. Comment
s'habille-t-on, pour croter au palais? Il n'avait pas d'habit, pas
de smoking. La belle affaire! Il mettrait ce qu'il avait de mieux,
son veston des dimanches. Par l-dessus, une cravate d'un rouge
clatant, des croquenots vernis  faire cligner des yeux. Si le roi
n'tait pas content!...

Dsinvolte, il passa devant la sentinelle qui, le schako sur les
sourcils et le fusil raide au long du corps, montait la garde au
seuil du palais. Mais  peine s'engageait-il sous le porche qu'une
sorte d'amiral tout chamarr bondit d'une loge, comme un chien de sa
niche. Il pronona des paroles imprieuses. Cagnard n'y comprit rien.
Mais il lui fourra son carton sous le nez. Aussitt l'autre s'apaisa
et requit un soldat du poste afin d'accompagner l'invit du roi.

--Hein? a lui en a rod un clapet, dclara le pilote satisfait.

Au ct de son compagnon, il traversait une immense cour pave,
chauffe  blanc par le soleil de midi.

--Dis donc, mon vieux, demanda Cagnard, est-ce qu'il fait aussi
chaud que a tous les jours, dans ton patelin?

Mais le soldat ne pipait pas. Il ne comprenait mme pas le franais.
Paysan, va!

Au fate d'un perron, un deuxime pipelet, plus chamarr encore que
le premier, accueillit l'aviateur. Il portait une chane d'or au cou
et un sabre au flanc. Drle d'ide de traner un bancal pour tirer
le cordon. L'homme  la chane lut encore le carton puis, d'un geste
noble, indiqua un escalier, si large qu'on aurait pu le monter en
biplan. Trois grands coups de timbre tombrent dans le silence.

--Chouette, on annonce bibi, murmura Cagnard.

Il grimpa. Un tapis doux comme de la mousse couvrait les marches de
marbre. Partout des plantes et des statues. Au palier, un troisime
larbin, en gants blancs et culotte courte, salua d'un petit signe
protecteur.

Celui-l est  la coule, pensa-t-il.

Il le suivit. Ils traversrent une antichambre blanche, toute en
glaces, comme un caf; puis un billard, d'un srieux et d'un cossu
de cathdrale. Enfin, ils s'arrtrent dans un salon. Mais quel
salon! Mme au muse, mme au thtre, on ne voyait pas si beau.
Cagnard fit entendre un claquement de langue admiratif. Il voulut
fliciter le larbin du got de son patron. Mais la culotte courte
avait disparu.


Tant qu'il avait fallu monter  l'assaut, le pilote avait crn. Mais
maintenant qu'il tait dans la place, tout seul, sa belle assurance
le lchait. Il restait debout, immobile, car, dans cette pice-l,
les siges n'taient pas faits pour s'asseoir, ni les tapis pour
marcher.

Une question surtout le proccupait. Comment appeler le roi? Il
n'avait pas pu se renseigner. Il ne connaissait personne dans la
ville. Et il n'avait emmen avec lui que son mcano qui, videmment,
ne pouvait pas lui tre d'un grand secours dans la circonstance.
Disait-on Sire, Majest, Altesse? Si on l'appelait monsieur, il se
froisserait.

Et comment le saluait-on? Rvrence, poigne de main? Il lui semblait
bien que le comble de l'lgance consistait  balancer agrablement
le haut du corps, en glissant en mme temps la semelle sur le
plancher,  la faon d'un frotteur. Mais il n'en tait pas trs sr.

Le roi... Cagnard le reconnut, l'ayant entrevu la veille aux
tribunes. Il tait en veston. Bonne affaire. Et puis il parlait
franais. On pourrait s'entendre. Dame, tout en complimentant
l'aviateur, il gardait bien des airs de grand chef, de monsieur qui
a des moyens. Mais il ne pouvait pas s'en dshabituer d'un coup, cet
homme. On l'avait lev comme a. Et malgr tout, il y aurait du bon,
si l'on djeunait dans le tte--tte.

Le tte--tte... Ah! bien oui! On tait une douzaine  table. La
reine, d'abord, et des chambellans, et des aides de camp, des tas de
gens pincs, lisses, glacs  frapper les carafes. Le pauvre Cagnard
avait beau se dire que la reine ressemblait  la patronne d'un petit
bistro de Billancourt, il en perdait tout de mme la direction.

Sr, qu'il n'tait pas dans son quilibre pendant le repas. Vous
parlez, qu'il avait les grosses sueurs. Et pour tout. De quel couvert
se servait-on, pour les hors-d'oeuvre? De la petite fourchette 
deux pointes, du couteau d'argent? Il en avait toute une trousse,
devant lui. Et o replaait-on son outillage? Sur la nappe, ou dans
l'assiette? Et puis des dveines. Ainsi, les tranches de jambon
taient mal coupes dans le plat. Elles tenaient ensemble. Quand on
en tirait une, il en venait quatre.

A tout moment il manquait de pain, dont on lui donnait des lichettes
de rien. Et c'tait aussi embarrassant d'en redemander que de rester
le couvert en l'air. Autre supplice, de sculpter les os avec la
fourchette et le couteau, au lieu d'y mettre franchement les doigts.
A chaque instant, il tremblait de les faire sauter au milieu de la
table. Puis la reine, sa voisine, s'avisant de lui poser une question
tandis qu'il buvait, il faillit s'trangler pour lui rpondre. Ah!
ce qu'il avait envie de se faire la paire!...

Enfin, on apporta des bols d'eau chaude, o trempaient des violettes.
Chacun fit sa petite toilette. Les mains, la bouche. Pourquoi pas les
pieds? C'tait assez dgotant, de se laver  table. Mais Cagnard
tait vague. L'motion, la gne, les vins qu'il avait hums au petit
bonheur dans l'escouade de verres aligns devant lui, tout cela lui
composait une sorte d'ivresse morne et de vertige sans joie.

Quand il quitta la salle  manger, la reine  son bras--c'tait
roulant!--une seule ide fixe mergeait de son esprit troubl comme
un pylne dans un brouillard: ouf! c'tait fini.


Cependant, une heure plus tard, Cagnard s'lve en lentes spirales
au-dessus de la ville  bord de son biplan. Sa mmoire s'claircit au
vif de l'air. Il revoit ses preuves, sa gaucherie, ses bvues, les
sourires pincs des chambellans, les regards amuss qu'changent  la
drobe les souverains. Ce qu'il a d gaffer. Ce qu'on a d se payer
sa tte. Bon sang! Il en rougit, rien qu' se souvenir. Tout de mme,
ce n'est pas juste, des diffrences pareilles, et que les uns soient
levs dans du coton, et les autres  la dure...

Mais il se penche. A cinq cents mtres au-dessous de lui, toute la
ville est dehors. Au flanc des collines environnantes, des files
humaines descendent, ruissellent, qui vont grossir la foule et
l'acclamer  l'atterrissage.

Et une pense l'claire et le dilate. Lui aussi, on l'ovationne,
et mieux qu'un souverain! Quand on l'applaudit, ce n'est pas par
habitude, c'est pour lui-mme, pour son nergie, pour son sang-froid,
pour son courage. Lui aussi, il a un trne, fait d'un bout de sapin,
c'est vrai, mais un trne qui vole. Son sceptre est son volant. Et
lui, il a vraiment les peuples  ses pieds. Il a le pouvoir. Il
rgne... Alors pourquoi se frapper, se croire infrieur, pour quelques
singeries de salon qu'on ne sait pas?

Et, ragaillardi, veng, Cagnard s'apostrophe gaiement:

--Mais, mon salaud, c'est toi, le vrai roi!




LA RVOLTE DES AILES




LA RVOLTE DES AILES


Dans l'aube indcise,  la lisire de la fort o il s'tait pos
la veille au soir, le monstre de toile apparut. L'aviateur et son
mcanicien dormaient  l'abri de ses ailes.

Alors, dans le monde des oiseaux et des insectes, o l'on se
lve avec le jour, ce fut bien vite un ramage, un bourdonnement
inusits. Ce gant les intriguait et les inquitait. tait-il
mort, ou simplement endormi? La curiosit, la peur, hantaient les
cervelles. On s'interpellait, on s'interrogeait. De tous les points
de l'horizon, franchissant les monts et les bois, la gent aile se
concentrait autour du biplan. Un congrs s'institua dans l'aurore.

Un moineau couleur de poussire, qui avait roul sa boule 
travers le monde, et qui avait assist aux premires envoles
d'Issy-les-Moulineaux, donna la clef du mystre. On avait sous les
yeux une sorte d'oiseau construit et mont par les hommes.

Une clameur norme s'leva. Par les hommes! Quoi, les hommes
quittaient vraiment la terre, leur domaine? Ils osaient se lancer,
d'un essor dfinitif,  la conqute des airs?

Les avis s'entre-croisaient, dans un tumulte assourdissant.

Une alouette, que grisait dj la rose du matin, s'cria d'une voix
perdue:

--Ce n'tait pas assez de nous fusiller! Ils nous envahissent!

Et, aussitt, on sortit tous les vieux griefs accumuls contre la
race dteste. Une autruche, accourue du dsert, rigea son col nu et
congestionn:

--Ils nous arrachent nos plumes pour les mettre aux chapeaux de leurs
femmes!

Une fauvette se lamenta:

--Leurs enfants dtruisent nos nids.

Le paon, superbe de courroux:

--Ils ont fait des plumeaux de mes plumes.

La basse-cour, qui avait perdu dans la servitude l'usage de ses
ailes, s'indignait d'autant plus aigrement contre l'homme volant. Une
poule gloussa, en baissant une pudique paupire:

--A peine attendent-ils que nous ayons pondu pour nous prendre nos
oeufs.

Le coq jeta, le jarret tendu, l'oeil sanglant:

--Ils mettent nos crtes en vol-au-vent.

Le dindon secoua un jabot violac de fureur:

--Ils ne nous gavent que pour nous manger.

Amer, le chapon prcisa ses scabreuses rancunes.


Cependant quelques dissidents penchaient vers l'indulgence. Un pinson
lana gaiement:

--Bah! Ils nous donnent leurs jardins.

--Nous leur donnons nos chants, rpliqua firement le rossignol.

L'hirondelle risqua:

--Ils ftent mon retour...

Mais un hibou coupa, trs sec:

--Ce n'est pas toi qu'ils saluent, c'est le printemps.

Un papillon balbutia:

--Ils nous laissent les fleurs...

--Ils nous prennent le miel, bourdonna l'abeille.

Une grue rva, en lissant ses plumes:

--C'est chic, les hommes...

La colombe roucoula:

--a doit tre joli, de s'envoler  deux, sous la mme paire
d'ailes...

Mais ces voix favorables taient aussitt couvertes par des cris de
colre.

Un pierrot, assidu des runions publiques, s'cria:

--Citoyens, on veut nous affamer. Tous ces engins du diable
suppriment le cheval, bon semeur de crottin, qui nous donnait, si
l'on peut dire, la becque...

Un pigeon voyageur, qui portait sur les ailes l'estampille
officielle, secoua, d'un lan de rvolte, le joug hirarchique:

--Ces machines me dgotent  jamais de porter des dpches. Vive la
grve!

Le plican, mlancolique, nargua le radiateur:

--a, des entrailles? Qu'ils les donnent donc en pitance  leurs
enfants!

Un manchot, jaloux, agita ses moignons inutiles:

--Et a voudrait voler!

Les becs acrs claquaient de haine. Un vieux corbeau, qui s'tait
rgal sur des champs de bataille, dcrta:

--L'homme, a n'est bon que quand c'est mort.

Docte, un gros perroquet ricana:

--Figurez-vous que les hommes passent leur temps  rpter mes
paroles...

Une libellule poussa le coude aigu d'une sauterelle, en lui montrant
l'aroplane:

--En somme, de la contrefaon, ma chre.

Les insectes, en essaims presss, animaient les airs de leur fureur
sonore. Les mouches clamaient qu'on les empoisonnait, qu'on les
embouteillait, que les hommes leur faisaient expier par mille morts
le crime de vivre. Les hannetons racontaient les tortures que leur
faisaient subir les coliers... Les moustiques, altrs de sang,
criaient que l'heure de la revanche tait venue.

Aveugls de rage, tous chargeaient les hommes des travers et des
vices dont ils taient eux-mmes le symbole. La pie les traitait de
voleurs, la linotte d'cervels, le coucou de paillards...


Soudain, tout se tut. L'aigle planait sur l'assemble. Ses vastes
ailes rpandaient de l'ombre. On et dit que la nuit revenait, qu'il
avait, sous son fixe regard, contraint le soleil levant  rentrer
sous l'horizon. Il parla:

--Oui, vous avez raison. L'homme est coupable de tous les forfaits
que vous rappelez. Et celui dont il nous menace les dpasse tous.
Il ne faut pas qu'il l'accomplisse. L'espace est  nous. Je ne veux
pas que ces machines humaines viennent nous briser de leur masse ou
dans leurs remous. Je ne veux pas qu'elles violent le ciel, notre
ciel. Sauvons l'empire des ailes. Unissons-nous contre l'envahisseur.
Mettons en oeuvre contre lui tous les moyens de dfense dont nous
arma la nature. Que tous les becs, que toutes les griffes, lacrent
les toffes et crvent les yeux. Que tous les dards plongent, que
tous les venins empoisonnent. En avant!

Il dit et, suivi de la horde innombrable, fond vers la terre.
Mais tout  coup, de furieuses dtonations clatent et crpitent,
ininterrompues. L'air tremble comme un drapeau dans le vent. Le
moteur est en marche! Et c'est aussitt, dans le ciel, une soudaine
droute, la panique des ailes, un gigantesque bouquet d'oiseaux qui
fuse et s'parpille, tandis que, majestueux, l'aroplane s'enlve,
aurol par le soleil...




LE CHAMP D'ESSOR




LE CHAMP D'ESSOR

SOUVENIRS DES PREMIERS ESSAIS


Nous avions dj le champ de bataille, le champ de manoeuvre, le
champ de courses. Grce  l'aviation, nous avons le champ d'essor.

J'entends par l ces vastes espaces plans et nus qui sont
actuellement ncessaires  la science nouvelle, qu'elle choisit ou va
choisir un peu partout pour ses expriences et ses concours, et dont
Issy et Bagatelle resteront les prototypes.

Quel contraste entre ces deux _champs d'essor_ dsormais historiques,
d'o se sont lancs les premiers engins plus lourds que l'air, et
qui virent l'un leur premier vol, l'autre leur premier circuit ferm!

Sinistre, ce terrain d'Issy, ce sol de sable brun martel par les
pieds des chevaux, dans un cadre d'horizons bas et brumeux, de
remparts et de remblais, de masures et d'usines. Des trains sifflent
et grondent. Une cole de clairons lance sans reprendre haleine
ses refrains mlancoliques. Un peloton d'infanterie manoeuvre en
bourgeron. Quelques cavaliers sautent des obstacles. Mais les bruits
et les silhouettes s'vaporent dans ce dsert noir.

Quelques curieux stationnent sans cesse  la porte de Svres, qui
s'ouvre sur le champ d'essor. D'autres s'engagent sur la piste trace
par les pas  travers ce Sahara de banlieue. De prs ou de loin, tous
guettent,  la lisire du terrain, les fameux hangars, solides de
lignes et rudimentaires de faon comme des factoreries de trappeurs.

L'trange public!... Des sans travail qui jouent aux boules
avec des pierres lances contre une vieille bote de conserves.
Des gamins, moineaux du faubourg, qui piaillent, s'brouent, se
bousculent sur des tas de sable. Et, parmi cette graine de fortifs,
quelques vtements bourgeois un peu dpayss, le photographe en
chasse, l'adolescent pris d'aviation. Oh! je t'ai bien reconnu,
jeune nophyte, tout brlant de ferveur et d'enthousiasme, tout
enfivr d'attente, d'impatience et d'espoir sous tes dehors timides,
et qui ne pouvais pas t'loigner de ce hangar clos d'o peut-tre
allait enfin sortir le grand oiseau magique...


Et je t'ai retrouv  Bagatelle, toujours rveur, toujours errant,
toujours dvor de belle curiosit. Mais quel changement de dcor,
n'est-ce pas? Plus de chemines noires, de murs croulants, de
remparts pels. Les blanches architectures de la Folie du comte
d'Artois se haussent au-dessus des frondaisons pour pier la
pelouse frache. Des enfants soigneux jouent sagement. Limousines et
doubles-phatons passent dans le bruissement de soie des moteurs.
N'est-ce pas, jeune nophyte, qu'ici l'attente est un plaisir?
Et tiens, justement... Vois sur le pont de Puteaux cet trange
cortge, ce rigide oiseau blanc qui s'avance, entour d'une escouade
d'ouvriers et de curieux, d'une allure saccade de char de carnaval.
C'est un aroplane... C'en est un!

Abandonnons-nous donc  la volupt de raliser du dsir, d'treindre
de la certitude. Ne perdons pas un dtail du spectacle. Le montage
et le rglage des grandes ailes en votes, de la cellule arrire,
toutes sortes de lenteurs ncessaires. La comdie bien humaine qui
se joue autour de l'appareil, les comparses qui se donnent des airs
importants, essentiels, tandis que les vrais artisans de l'oeuvre
s'activent, obscurs et modestes.

Un tout petit enfant--trois ans aux roses prochaines--contemple
l'oiseau blanc. Sa maman lui apprend:

--Sais-tu comment on appelle a? Un a--ro-pla-ne.

Et le bambin de rpter: A--ro-plane. Quel signe des temps, ce
tout petit qui balbutie ce mot-l parmi ses premiers mots!

Le mcanicien, coiff d'un casque de cuir, grimpe  son poste. A
grand'peine la foule est carte des zones dangereuses.

Quelques ordres brefs, dans le silence solennel. Puis le ronflement
du moteur et de l'hlice clate, puissant et dru. La veste des
ouvriers qui retiennent l'engin claque comme un drapeau dans le vent.
L'oiseau s'lance, roule, s'lve... Ah! le moment o il quitte
le sol, d'une allure un peu gauche d'chassier qui prend son vol,
cette vision que jamais des yeux humains n'avaient enregistre avant
ce sicle-ci, voil, jeune nophyte, voil qui vous paye et vous
rcompense de bien des heures d'attente...

Maintenant, c'est  l'autre bout du champ que l'oiseau va partir.
Il approche, quitte terre, encore hsitant et timide, s'lve, se
dresse, puis, comme effray de son essor, plonge trop vite, pique
du nez, heurte brutalement le sol, et, dans un complet panache,
s'immobilise avec un bruit sec, le ventre en l'air...

Une seconde d'angoisse. Mais le mcanicien,  quatre pattes, sort de
sa prison de toile et d'acier. Allons! ce ne sera qu'un incident.
Alors, de tous les points de l'horizon, la foule accourt vers le
grand corps abattu. Elle constate les dgts, l'hlice plie comme
un papier de plomb, les roues fauches, les poutres brises. On
pilogue. Les railleurs ont beau jeu. Un individu  face mauvaise dit:

--A quoi que a sert, ces engins-l? A attraper les corbeaux?

Une dame, pince:

--a ne s'enlvera jamais.

A quoi un ineffable mcano, la cigarette pendante  la lvre:

--Sr, c'est pas si facile  enlever qu'une dame!


Et les inventeurs de l'appareil? Vous pensez peut-tre qu'ils sont un
instant dcourags? Ah! bien oui. Ce serait mal les connatre. Ces
gens-l vous ont des tempraments de fourmis qui, ds la fourmilire
dfonce d'un coup de talon, rparent les dgts et sauvent le
reste. Dj le mcanicien s'est gliss sous son moteur. Dj des
modifications sont dcides, des essais promis pour la prochaine
semaine...

Un groupe est trs entour. Un groupe d'oracles. Sur chaque face, on
met un nom notoire. L sont runis des constructeurs, des inventeurs,
des aptres. La fleur du plus lourd que l'air, le Tout-Aviation. Ce
sont des concurrents, des rivaux d'hier ou de demain, pour l'aviateur
malheureux. Ils pourraient ricaner, se fliciter sournoisement de la
tape. Eh bien! non, ils sont atterrs.

Et je voudrais, jeune nophyte qui contemplez le dsastre phmre,
je voudrais vous prendre par la main et vous faire mditer sur ces
visages attrists. Voyez. Si ces hommes sont affranchis d'un bas
gosme, s'ils se montrent lgamment gnreux, c'est qu'ils servent
tous la mme noble cause. Ils dplorent au nom de l'Ide, avant de
jubiler pour eux-mmes. Par l, ils dpassent l'humanit moyenne.
Il n'y a rien de plus fort au monde qu'un commun idal. Et cette
compassion vraie devant l'chec de l'adversaire possible, c'est le
plus joli spectacle que vous puisse offrir le champ d'essor.




L'IMMENSE SEMAINE




L'IMMENSE SEMAINE

SOUVENIRS DU PREMIER GRAND MEETING DE REIMS


Le caractre de cette semaine d'aviation, c'est d'tre immense.
Immenses, ces trente-huit hangars d'aroplanes o logerait la
population d'une cit moderne. Immense, la piste dont les pylnes
extrmes blanchissent  l'horizon et qui n'a d'autres bornes en
hauteur que le ciel. Immense, cette plaine o tiendrait un canton,
parcourue d'un rseau souterrain de fils lectriques, jalonne de
postes, entoure de palissades et de tribunes, un coin de la France
remani.

Immense, l'effort des organisateurs, d'une telle envergure que les
petites taches du tableau se perdent dans son tendue et qu'on n'en
peut qu'admirer la grce norme et minutieuse.

Si bien que le zle des managers, la dimension du dcor, l'motion
du spectacle, tout s'harmonise, tout a mme mesure, tout concourt
 laisser cette impression d'une immensit nouvelle dont on aurait
recul les limites.

Mais un effort cach, non moins immense, rpond  cet effort visible.
C'est celui des aviateurs, celui qu'il faut saisir dans cette ville
de hangars dont les cloisons trpident dans le ronflement des essais
au point fixe. Quelle patiente lutte, ds l'aube, contre le moteur
rcalcitrant, quelle constance de fourmi prompte  rparer le petit
dsastre! Ils ont un mot qui peint admirablement leur obstination.
Ils _grattent_. Toute la journe, jusqu' ce que l'appareil soit au
point, ils retouchent, ils grattent. Rien ne les lasse dans cette
lutte contre la matire inerte et sourdement hostile. Et qui dira les
nuits blanches, les attentes, les voyages entre Reims et Paris,  la
recherche d'une pice essentielle? Rien ne les dcourage. Un pilote
brise-t-il une aile dans un essai? Il s'crie gaiement, au seuil du
hangar o il ramne l'oiseau manchot:

--Tiens! C'est plus commode  rentrer.

Avec quelle fivre, au camp des pilotes, on pie la force du vent!
Tout dpend de lui. Il est encore le matre de l'heure. On voudrait
l'apaiser, le maudit soufflant, tre plus fort que la nature.
Chacun s'efforce de prvoir le temps du soir ou du lendemain.

Un mcano s'crie, tout chaud de conviction:

--Je te dis qu'il fera beau. Moi, quand il va faire beau, j'ai les
poils du bras qui se mettent  friser.

Du plus humble au plus clbre, chacun vit dans cette rbellion
obstine contre les caprices du ciel et de la matire. La tnacit,
le courage, voil les deux ailes grce auxquelles ces hommes
s'lvent au-dessus d'eux-mmes.


Il y a encore ici quelque chose d'immense, c'est l'ignorance de la
foule qui s'aligne dans les tribunes ou dambule au pesage. Une
ignorance qu'il faut bien se garder de railler, car, en somme, cette
foule, pour quelque cause qu'elle soit l, est venue prendre une
leon de choses. Mais une ignorance qui, si elle dsarme, nanmoins
stupfie. Car, tant inconsciente d'elle-mme, elle s'affirme
avec une navet crasante et sereine. C'est la plus redoutable:
l'ignorance qui s'ignore. Le pre enseigne  son fils des erreurs et
des balourdises avec la mme certitude que s'il rvlait un dogme.
On a beau l'excuser, l'expliquer, cette ignorance, tout de mme, 
la fin, on s'en irrite et s'en rvolte. Et comme la foule est en
mi-partie compose d'trangers, on en vient  se fliciter de ne pas
tre polyglotte. Autant d'normits qu'on ne comprendra pas.

Pourtant, elle a bien des qualits, cette foule. Des qualits
immenses, naturellement. Avec quelle application d'colier qui
dchiffre l'alphabet, elle tente d'interprter les signaux du
smaphore, ballonnets rouges, blancs, noirs, cubiques, coniques,
sphriques, toute une gomtrie multicolore qui doit lui signifier
les records, la vitesse du vent.

Un peu plus, elle lui demanderait l'ge de l'aviateur.

Et son enthousiasme! Il faut avoir vu le chef de l'tat agiter
frntiquement un ample chapeau melon au passage arien d'un
recordman pour comprendre l'emballement contagieux qui gagne
alors les plus pondrs. Il faut avoir vu le mme hros atterrir,
tre ptri d'accolades et de poignes de mains, soulev dans un
mascaret de bras tendus, jet aux tribunes par-dessus la barrire
du pesage, emport dans un cyclone jusqu'au buffet, o clate _La
Marseillaise_. Et comme si ce n'tait pas assez des hymnes et des
hourras, voil qu'un trange concert renforce la clameur: toutes les
trompes, toutes les sirnes, tous les rossignols du garage voisin
que dchanent, dans leur ingnieux enthousiasme, des chauffeurs en
dlire.

Le soir, quand la nuit se clt, quand le ciel et la plaine s'pousent
et se confondent, alors l'immensit se prolonge encore, devient
infinie. Il y a l une heure mlancolique. Deux points de lumire
s'allument seuls dans l'ombre indcise. Au loin, les usines de
Witry-les-Reims, dont les feux scintillent en constellation serre.
Et, proche, le buffet, vritable joyau lumineux o le rang de
grosses perles lectriques du fronton domine le semis bariol des
petits abat-jour poss sur les tables. Partout ailleurs, l'obscurit
croissante.

Alors, des silhouettes plus sombres que la nuit errent au ras du
sol. Rassembls, les soldats de faction filent en colonne, les pas
allongs et le corps tir en avant par l'attrait de la soupe et du
repos, d'une allure de retraite ou de droute. Puis, derrire un
auto, derrire un cheval, ou pousss  bras d'homme, les aroplanes
tombs en panne aux lisires extrmes de la plaine. Ce sont les
glorieux blesss de la journe qui passent, dans la mlancolie du
soir de bataille. Pacifique bataille o les plaies se gurissent, o
les clops du jour peuvent le lendemain voler vers la victoire...




LE COUP D'AILE




LE COUP D'AILE


Un violent courant de curiosit, d'intrt, de sympathie,
d'enthousiasme mme, entrane la foule vers la navigation arienne.
Des ligues closent, des concours s'ouvrent, des meetings
s'organisent partout. On suit passionnment dans les journaux, ou
sur leurs champs d'essor mme, les vols des aviateurs. L'heure est
propice  chercher et  rassembler les raisons, toutes les raisons,
de cette irrsistible faveur.

Mais d'abord il faut remarquer que, si des rsultats sensibles et
dcisifs ont dtermin l'enthousiaste explosion de cette curiosit,
elle vivait chez l'homme  travers les ges. La lgende d'Icare
prouve qu'elle remonte  la prhistoire, qu'elle se perd dans la
nuit des temps. Notre ferveur actuelle n'est donc pas un engouement
passager. C'est le rveil actif d'une sorte d'instinct aussi vieux
que l'humanit.

La premire ide que nous suggre le spectacle ou le rcit des
exploits de nos hommes-volants, c'est qu'ils ont triomph d'une
difficult longtemps invaincue, qu'ils ont rsolu un problme
longtemps cherch. Nous assistons  un spectacle que d'innombrables
gnrations avaient rv, mais qu'aucun regard n'avait jamais
contempl.

Puis,  cette vue, nous prenons le sentiment qu'une rvolution
commence, qu'il y a dsormais quelque chose de chang dans l'ordre de
choses tabli. Notre imagination se donne carrire, suit l'aroplane
dans son essor. La guerre nous apparat si redoutable qu'elle en
semble menace dans son existence mme. Nous voil dbarrasss
de l'octroi, de l'odieux octroi et de ses barbares procds
d'inquisition. La suppression de la douane entrane une mtamorphose
profonde du rgime conomique et--qui sait?--mme du principe des
nationalits. Toute barrire devient illusoire et la proprit
elle-mme va peut-tre voluer. De nouveau nous abandonnons la route
aux moutons, vaches, charretiers et autres bestiaux. Le plus court
chemin d'un point  l'autre devient enfin la ligne droite. Le toit de
nos maisons se transforme en accueillante terrasse. Nous vivons les
yeux et le front tourns vers le ciel. Nous avons des ailes...


Ce sont l jeux faciles, propos de table. Car il n'est point de dner
qui se respecte o l'on ne parle aviation. L'aroplane fait une
redoutable concurrence au thtre, qui, jusqu' la saison dernire,
alimentait seul l'entretien, du potage au dessert.

Mais des anticipations de ce genre suffisent-elles  expliquer la
sduction qu'exerce sur nous ce problme? Ce vivace attrait n'a-t-il
pas des racines plus profondes, des raisons plus secrtes?

Cette question s'imposait irrsistiblement  l'esprit de quiconque
assistait aux premiers essais qu'il nous fut permis de suivre. Je
veux parler de ces preuves historiques d'Issy-les-Moulineaux, comme
celle du kilomtre en circuit ferm. Ah! ce n'est pas bien vieux. Et
il faut un rel effort, pour se rendre compte, tant les vnements
ont march vite, qu'elles datent de quelques annes  peine.

Alors, on piait avec angoisse l'appareil roulant dans le sable ou
la boue. On se demandait, la gorge bloque: S'enlvera-t-il? Et
quand enfin il quittait le sol, ailes tendues, c'tait une dtente,
une flicit intrieure, en mme temps qu'une jouissance physique, un
dlicieux dcrochement du coeur.

Quoi? Tant d'motion pour un aroplane qui perd pied? Certes. Mais
je conviens que le sentiment d'une difficult vaincue, d'un sport
suprieur, d'un avenir renouvel, ne suffisait pas  la justifier.

Non. Il y avait encore autre chose. Il y avait la reprsentation
matrielle d'un idal, une aspiration de l'esprit qui prenait corps,
un symbole.


Un symbole. Car nous aussi nous aspirons  nous arracher au sol, 
nous lever au-dessus de nous-mmes. Il y a en nous deux tres: l'un
tout plein d'apptits et de concupiscences, vraiment ptri du limon
de la terre; et l'autre, plus dlicat, meilleur, qui tend sans cesse
 s'vader,  s'envoler, d'un coup d'aile.

Et ce coup d'aile qui nous ravira  la terre, nous le demandons 
mille sensations,  mille spectacles. Nous le cherchons souvent 
notre insu. Qu'attendons-nous de la musique, du plus banal orchestre
de tziganes, du plus imposant ensemble d'opra? Que le premier coup
d'archet nous emporte et nous arrache au prsent. Il n'est pas
jusqu'au plus grossier choeur de paysans qui n'obisse  ce besoin
d'idal: un peu d'eux-mmes s'lve en mme temps que leur voix...
Coup d'aile, la scne pathtique qui fait vibrer toute la salle
de thtre du mme frisson. Coup d'aile, la lutte et le sport qui
tiennent toute l'arne haletante et suspendue aux gestes de ses
hros. Coup d'aile, l'loquence du tribun qui enchane nos penses 
la sienne. Coups d'aile, le voyage o l'on admire et l'amour o l'on
oublie...

Et si nous cherchons ainsi tout ce que la nature et les hommes
peuvent nous offrir de plus rare, de plus noble, de plus tendre, de
plus beau, c'est parce que de pareils spectacles nous exaltent, nous
transportent, nous haussent vers l'tre suprieur que par moment nous
souhaitons de raliser, et nous font oublier l'tre imparfait que
nous sommes.


Voil, en dehors de tous les espoirs qu'il autorise, de toutes les
imaginations qu'il fait briller, le symbole que reprsente  nos
yeux l'essor de l'aroplane. Ce n'est pas seulement un cerf-volant
 moteur et  hlice qui prend son vol. C'est, concrte, ralise,
vivante, l'image de l'aspiration ternelle des hommes  s'lever
au-dessus d'eux-mmes, de leur incessant effort de s'arracher  la
terre, d'un coup d'aile.




TABLE DES MATIRES


                                     Pages.

LES CASSEURS DE BOIS                      1
        I. Le choix d'un mari             3
       II. Hangarville                   11
      III. Premier contact               19
       IV. Rmy Parnell                  27
        V. Un accident                   35
       VI. Djeuner au hangar            43
      VII. Le brassard                   51
     VIII. Rivalit                      59
       IX. Lerenard                      67
        X. Parnell s'est tu...        75
       XI. Auguste                       83
      XII. Clients                       91
     XIII. La petite ville               99
      XIV. Un aptre                    107
       XV. Le vent                      115
      XVI. Le dernier repas             123
     XVII. L'essor                      131

LES AILES DE FLAMME                     139

LE FISTAUD                              167
        I. Le braconnier                169
       II. Service de nuit              177
      III. Le chien de garde            187

LE NID                                  197

VOCATION                                207

L'ARTICLE 552                           217

LE ROI                                  225

LA RVOLTE DES AILES                    237

LE CHAMP D'ESSOR                        247

L'IMMENSE SEMAINE                       257

LE COUP D'AILE                          267


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette--5243.




   Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
    3 fr. 50 le volume
   EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE


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      L'Or                                             1 vol.

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   PIERRE VILLETARD
      Les Amuseuses                                    1 vol.

   MILE ZOLA
      Correspondance.--Les Lettres et les Arts         1 vol.

   ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT

   17955--L.-Imprimeries runies, rue Saint-Benot, 7, Paris.




Note de transcription


Les mots en italiques ont t _souligns_.

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.





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Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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