Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2508, 21 Mars 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2508, 21 Mars 1891

Author: Various

Release Date: May 20, 2014 [EBook #45704]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 21 MARS 1891 ***




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L'ILLUSTRATION
Prix du Numro: 75 cent.

SAMEDI 21 MARS 1891
49e Anne--N 2508

[Illustration: La bndiction des rameaux devant l'glise
Saint-Germain-l'Auxerrois.]



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

Causerie de carme. Variations sur le concours hippique. Dernires
polmiques  propos l'Opra et de la direction nouvelle. Si nous
n'avions point le _Mage_, qui est une nouveaut, et _Mariage Blanc_, qui
sera la primeur de cette fin de semaine, le Courrier de 1891
ressemblerait fort au Courrier de 1890  pareille date, car on a tout
dit sur les prdicateurs du carme, qui ne se renouvellent gure, et sur
les programmes du concours hippique, qui ne se renouvellent pas.

L'agonie du prince Napolon a proccup encore les esprits, et le drame
de l'htel de Russie, drame historique et drame de famille, a tenu
veille l'attention du public. Je ne sais qui a rappel,  propos de
cette lutte contre la mort, la fameuse _coquille_--malicieuse ou
involontaire--qui s'tala en plein _Moniteur_ lors de la maladie suprme
du roi Jrme. Les mdecins avaient crit sur leur bulletin: Le _mieux_
persiste; les typographes du Moniteur imprimrent: Le _vieux
persiste_. Il y eut grande colre aux Tuileries lorsque le premier
numro du journal officiel arriva. Vite, on expdia un aide-de-camp 
l'imprimerie du _Moniteur_ pour arrter le tirage, ce qui fut fait. Mais
de nombreux exemplaires taient dj sortis de la presse. On les paya,
par curiosit, jusqu' cinq cents francs le numro. Un collectionneur
anglais alla jusqu' mille francs.

On se racontait ces souvenirs d'un autre temps lundi dernier  l'Opra,
tout en causant de Varedha, prtresse de la Djaki, et d'Anahita, reine
du Touran. Cette premire reprsentation du _Mage_ n'tait en ralit
que la _seconde_, et tout le monde officiel avait assist le samedi  la
rptition gnrale. Ce sont les rptitions dcidment qui deviennent
les _premires_. M. le prfet de police le sait si bien, qu'il donnait
une soire le lundi, pendant que le rideau se levait sur cet opra
touranien--et trs parisien de par ses auteurs, le musicien et le pote.

N'y a-t-il pas une romance qui commence par quelque chose comme:

O beau pays de la Touraine...

Si je ne me trompe, c'est mme dans les _Huguenots_ qu'on la chante. Eh
bien, avec le _Mage_ il ne s'agit plus de la Touraine, mais des
Touraniens, et on nous restitue  l'Opra le refrain d'une chanson
touranienne qui date de deux mille cinq cents ans _avant l're
chrtienne_. Elle est d'ailleurs tout  fait prhistorique, cette
chanson-l. Le refrain, imprim dans la brochure, est:

L, le, le, le, , !

Relisez bien: c'est du touranien. M. Richepin, qui est un bon Touranien
et un bon pote, a, pour nous, voqu ce refrain que je conserve comme
un bibelot antique et prcieux.

L, le, le, le, , !

En touranien, cela correspond-il  _Au clair de la lune_ ou  la
_Marseillaise?_ Je n'en sais rien, n'tant pas trs vers dans les
secrets de la Bactriane.

Mme Dieulafoy nous le dirait peut-tre.

L, le, le, le...

Il y a d'autre vers, heureusement, dans le _Mage_, et des vers franais,
d'une belle venue, d'un beau souffle. Il n'eut plus manqu qu'aprs les
vers dcadents, les vers symbolistes, les vers dliquescents, nous
fussions menacs de vers touraniens.

                                                 *
                                               * *

Ce jour mme o le touranisme pntrait  l'Opra, les potes avaient
suivi le convoi d'un des leurs, un matre, M. de Banville, qui mritait
bien un peu de soleil autour de son cercueil, lui si pris de lumire et
de joie. Hlas! il est parti par un jour humide et triste, cruel aux
nerveux et aux rhumatisants, un lugubre temps de carme.

Mais les amis du mort ont rpar l'injustice du temps.

Si jamais pote fut enseveli sous des roses, c'est Thodore de Banville.
Les fleurs qu'on a rpandues sur son cercueil n'taient pas des fleurs
de rhtorique. On l'aimait beaucoup, on l'a pleur vraiment. Des potes
ont tenu les cordons du pole, et ils ont ajout des sonnets aux chants
de la matrise de Saint-Sulpice.

--_Fleurs sur fleur, flowers upon flowers_, comme dit le Larte
d'_Hamlet_.

Thodore de Banville tait devenu pour les jeunes potes de ce temps le
pre, depuis la disparition de Victor Hugo. On l'et profondment
outrag, si on l'et compar au matre.

--Il y a tout dans Victor Hugo, disait-il, et je lis tous les matins
deux ou trois pages de ce grand homme, en l'admirant chaque jour
davantage.

Il n'et pas admis le moindre point de comparaison. Mais, si la
paternit potique de Victor Hugo, si je puis dire, tait faite
d'autorit et de grandeur, celle de Banville tait faite de tendresse.
Il rgnait et rayonnait par une grande bont. Oh! une bont qui n'allait
pas sans quelque ddain et ne se faisait point parfois faute de railler.
Mais une bont vraiment bonne, souriante, avec une philosophie rsigne.

A soixante-huit ans, Thodore de Banville est mort jeune. Il crivait et
chantait encore la veille de sa mort. Sa sant, chancelante autrefois,
si chancelante qu'on l'avait cru perdu un moment, il y a des annes,
s'tait raffermie, et on pouvait esprer que ce jeune vieillard, si je
puis dire, deviendrait un aeul.

Il y a vingt-cinq ou trente ans, on dsesprait de le sauver. Il partait
pour le Midi, condamn par la science, et c'est de l qu'il rapporta son
joli volume, la _Mer de Nice_.

Comme il allait partir, l'impratrice Eugnie, qui aimait ses posies,
demanda pour lui la croix  je ne sais quel ministre.

L'Excellence rpondit:

--Je la donne d'autant plus volontiers que c'est une croix sur un
tombeau.

Dieu merci, Banville devait survivre et vivre de longue annes encore
pour notre joie et nos oreilles, car sa muse chantait une chanson toute
particulire o il y avait comme des tintements de rires et des bruits
de baisers.

C'tait un Parisien du boulevard et c'tait un Hellne du temps de
Pricls. Il passait des Funambules  Athnes. Il entrait chez Debureau
eu sortant du Parthnon. Debureau! Pierrot, ce Pierrot que, depuis,
Willette a modernis et revtu d'un habit noir. Thodore de Banville
l'aimait et l'a tudi avec une joie particulire. Celle de ses oeuvres
qui fit sensation il y a trente ans, le livre des _Odes funambulesques_,
naquit de cet amour des mimes et des clowns. Il jongla avec les mots
comme l'tonnant Schaffer jongle avec des tables au Nouveau-Cirque.
Passez, muscade! sautez, vocables! Ce fut, lorsque parut ce volume, un
blouissement. Ces _Odes funambulesques_ ont marqu une date dans
l'histoire de la posie. Depuis on a beaucoup abus de ces fantaisies,
mais que c'tait charmant lorsque Banville apparut, parmi les hommes
graves, avec la clochette de Puck et le rire ail d'Ariel!

La fantaisie, c'tait son domaine,  ce rimeur qui pourtant comprenait
le ralisme de Champfleury et le naturalisme de Zola. Il passa dans la
vie comme s'il et travers un thtre, s'amusant si la comdie tait
bonne, indulgent si elle lui paraissait mdiocre. Oh! le thtre, il
l'adorait! ce monde de carton et de toiles peintes lui semblait plus
sduisant et, je crois mme, plus vrai que l'autre. J'ai connu des
potes, a-t-il crit quelque part. Vous croyez que le seul rve de ces
paens est de gravir la montagne sainte o Cypris  la chevelure rousse
boit avec les dieux ivres de calme? Non! il y a un monde cher  la
fantaisie qu'ils prfrent encore peut-tre aux lauriers-roses de cet
Olympe enchant  la voix du rythme et des lyres! Il y a un univers cr
par la pense qui est  eux seuls, et o aucun bourgeois n'a jamais
pntr. Cet univers est immense et infini et il a pour horizon _un
chiffon de toile  raies roses..._

Ce chiffon de toile  raies roses--semblable au manteau de
Scapin--Banville l'a toujours suivi des yeux, comme un soldat suit le
drapeau dans la bataille. Il n'a voulu tre rien que pote et il l'a t
jusqu'aux moelles. Tout pour lui tait un prtexte  rimes exquises, 
rimes riches. Les vers, il les disait impassiblement--lui le
passionn--en serrant les dents, avec un sourire clairant sa figure
sans barbe, paterne et narquoise. Toujours original, il n'a pas voulu
qu'on pronont de discours sur sa tombe. Cet amoureux des mots avait
horreur des phrases. Il n'a pas voulu tre de l'Acadmie. Il en et t.
On lui avait, je crois, fait des ouvertures. Il rpondait:

--Non. Trente-huit ou trente-neuf visites, je me fatigue facilement; il
y aurait trop d'tages  monter.

--On vous donnera des ascenseurs, rpliquait un de ses jeunes amis,
Coppe ou Sully-Prudhomme.

--Eh bien, voil: les ascenseurs, je les redoute. La nature nous a donn
des jambes, ce n'est pas pour les changer contre des machines. Je suis
superstitieux. Tout cela est mauvais.

Superstitieux, on l'a dit, au point qu'il n'et rien entrepris un
vendredi ou un 13. Or, voyez l'ironie des choses, Thodore de Banville
est mort un vendredi et un 13.

Cette terreur du vendredi est tellement rpandue que, ce jour-l (on l'a
remarqu), les omnibus font moins de recettes que les autres jours.
Avoir peur d'un accident, en omnibus, faut-il dire que voil qui est
bien parisien? Eh non, c'est bien humain. L'humanit aura toujours de
petites terreurs enfantines.

Un pote, c'est un enfant par la vivacit des impressions, c'est, par le
coeur, un homme pris de tout ce qui est beau en ce monde. On a souvent
dit que Banville tait un paen, dans le sens dlicat et lev du mot.
Ce paen est mort en chrtien et les lettres de faire-part portaient que
sa mort (cependant subite) avait t bnie par le pape. Peut-tre, comme
les voyageurs qui savent que le dpart aura lieu  l'improviste,
Thodore de Banville avait-il pris d'avance son passeport. Et ce n'est
pas peut-tre, cela est certain. Il croyait.

--Ah! disait-il un jour  Victor Hugo, parlant de la mort, quelle belle
occasion vous avez d'affirmer votre immortalit! que l'auteur de
Notre-Dame de Paris soit enterr  Notre-Dame!

Ce nom de Hugo revient encore sous la plume comme une actualit et il
est crit qu'aujourd'hui nous ne parlerons que des potes, ou de leurs
petits-fils.

Le jeune Georges Hugo a dit adieu, pour un temps,  la vie parisienne et
s'est jet bravement  la vie de devoir, dans la mer et le vent, parmi
les embruns dont Pierre Loti parle  son frre Yves. Du Cirque des
Champs-Elyses passer  l'Ocan, c'est bien. O ai-je lu ce joli mot:
Victor Hugo dirait  son petit-fils: Sois brave comme Gilliat, tue la
pieuvre et deviens, toi aussi, un travailleur de la mer!

Le petit-fils l'a fait, cela, et c'est bien.

Les _premires_ y perdent un spectateur lgant et la patrie y gagne un
soldat qui porte le plus beau nom de la France. Maintenant--entre
nous--il serait bon qu'on ne parlt plus des descendants de nos gens
illustres que quand ils auront fait eux-mmes des oeuvres. Pour une
dmocratie, ce pays semble aimer vraiment un peu trop les dynasties.

Il y a encore des oeuvres, du reste, en ce pays. M. Zola a donn
l'_Argent_ cette semaine. Pour lui, l'argent est une force, et une force
respectable, malgr les infamies qu'il fait commettre. Toute la thse du
romancier est l. Il ne s'incline pas devant le _Veau d'Or_, mais,
dirai-je volontiers, il trouve que le Veau d'Or n'est pas un Veau. Un
Taureau si l'on veut. Mais un veau, non pas. Une Force, vous dis-je. Et,
en cela, M. Zola est bien l'lve de Balzac.

--tre riche, disait l'auteur de la _Comdie humaine_, c'est tre libre.
tre libre, c'est tre tout. Balzac et volontiers donn le mot d'ordre
qu'on a tant reproch  M. Guizot: Enrichissez-vous!

--Pourquoi faire porter  l'argent, dit Zola, la peine des crimes dont
il est la cause? L'amour est-il moins souill, lui qui crie la vie?

C'est le dernier mot du livre et il est loquent.

J'en ai lu un autre livre qui est bien curieux: c'est _Une anne de ma
vie_ par M. le comte de Hbner que nous avons connu baron de Hbner et
ambassadeur d'Autriche  Paris. Fin diplomate, causeur exquis, comme il
contait ses souvenirs! Aujourd'hui il les crit. Il cite un bien joli
mot de Metternich--piquant  rpter au lendemain du 18 mars qu'on vient
de fter:

--En comparant la Rvolution  un livre, je dirais que nous en sommes
encore  l'avant-propos, tandis que la France est arrive  peu
prs--pas tout  fait--aux dernires pages.

Les _mots_ de Metternich valaient ceux de Talleyrand.

Rastignac.



LES PIONNIERS DU SAHARA

On sait l'esprit et le but de l'Association fonde sous ce titre par le
cardinal Lavigerie. Les documents, texte et dessins, que nous publions 
ce sujet, nous viennent en droite ligne des confins du Sahara et nous
sont fournis par un homme qui, accompagnant l'minent cardinal dans
toutes ses prgrinations, travaillant lui-mme sous ses yeux, tait le
mieux plac du monde pour donner de cette grandiose entreprise un
tableau empreint de tout le caractre de vrit et de tout le relief
dsirables.

Il n'est pas possible de rver plus belle promenade que la route de
Tuggourt au sortir de Biskra. Cette magnifique route ensoleille
traverse l'oasis dans toute sa longueur, elle est sillonne par les
caravanes apportant du sud les rcoltes de dattes sur le march de
Biskra et par une foule de petits gamins, vtus des oripeaux les plus
bariols, qui, chantant, jouant et courant, vivent presque uniquement de
la charit des touristes, nombreux  cet endroit. Mais o il faut les
voir, c'est sur le passage de Mgr Lavigerie.

Chaque jour, le cardinal se rend au monastre qui s'achve pour recevoir
les pionniers du Sahara, et c'est alors une bousculade gnrale parmi
tous ces petits ngrillots.

Sitt que la voiture de Son Eminence parat, ce sont des cris de joie et
des courses cheveles pour attraper au vol les sous que leur jette
monseigneur. Sourdi, sourdi barca, monsieur le marabout! (un sou, un
sou seulement!) Pauvres petits ngros, se doutent-ils de ce que fait en
ce moment pour leur race le Marabout Kbir, comme ils l'appellent (le
grand Marabout)?

La M'Sallah (maison de prire), telle est l'inscription grave sur le
fronton de cette maison btie un peu dans le style florentin qui vient
si joliment rveiller de sa tache blanche les bouquets de palmiers du
bord de la route. Il y a un an  peine elle commenait  sortir de terre
et dj toute cette population, si hostile pour nous, sait maintenant
que l seront soigns les plus pauvres, les plus dshrits, les plus
humbles; aussi faut-il voir l'tonnement de ces pauvres diables qui
n'attendent habituellement que des coups de btons de notre
civilisation. Que sera-ce quand bientt de pareils asiles s'lveront
l-bas, bien loin dans le sud,  El Golea, plus loin  Amguid, plus loin
encore, partout o il y aura des malheureux, des martyrs!

Nous croyions encore, il y a peu de temps, que l'esclavage et la traite
des ngres taient abolie depuis nombre d'annes. Malheureusement il
n'en est rien et les rcits rapports par les missionnaires nous
affirment l'existence de ces horribles coutumes.

Les villages paisibles des ngres de l'intrieur sont cerns, tout d'un
coup, pendant la nuit, par ces froces aventuriers. Presque jamais ils
ne se dfendent, ou ceux qui le font sont bientt massacrs par des
hommes arms jusqu'aux dents. Ces malheureux fuient dans les tnbres;
mais tout ce qui est pris est immdiatement enchan et entran,
hommes, femmes et enfants, vers des marchs lointains. On les y amne de
contres situes  soixante, quatre-vingts et cent jours de marche.

Alors, commence pour eux une srie d'pouvantables misres. Tous les
esclaves sont  pied; aux hommes qui paraissent les plus forts et dont
on pourrait craindre une rvolte, on attache les mains et quelquefois
les pieds, de telle sorte que la marche leur devient un supplice, et sur
leur cou on place des cangues  compartiments, qui en relient plusieurs
entre eux.

On marche toute la journe au milieu des sables ou des terres brlantes.
Les conducteurs barbares sont seuls  cheval ou sur leurs chameaux. Le
soir, lorsqu'on s'arrte pour prendre du repos, on distribue aux
prisonniers quelques poignes de sorgho cru, c'est toute leur
nourriture. Le lendemain il faut repartir.

Mais, ds les premiers jours, les fatigues, la douleur, les privations,
en ont affaibli un bon nombre. Les femmes, les vieillards, s'arrtent
les premiers. Alors, afin de frapper d'pouvante ce malheureux troupeau
humain, ses conducteurs s'approchent de ceux qui paraissent plus
puiss, arms d'une barre de bois, pour pargner la poudre. Ils en
assnent un coup terrible sur la nuque des victimes infortunes, qui
poussent un cri et tombent en se tordant dans les convulsions de la
mort.

Le troupeau terrifi se remet aussitt en marche. L'pouvante a donn
des forces aux plus faibles. Chaque fois que quelqu'un s'arrte, le mme
affreux spectacle recommence.

C'est ainsi que l'on marche, quelquefois des mois entiers. La caravane
diminue chaque jour. Si, pousss par les maux extrmes qu'ils endurent,
quelques-uns tentent de se rvolter ou de fuir, leurs matres froces,
pour se venger d'eux, leur tranchent les muscles des bras et des jambes,
 coups de sabre ou de couteau, et les abandonnent ainsi le long de la
route, attachs l'un  l'autre par leur cangue, et ils meurent de faim
et de dsespoir. Aussi a-t-on pu dire, avec vrit, que si l'on perdait
la route qui conduit de l'Afrique quatoriale aux villes o se vendent
les esclaves, on pourrait la retrouver aisment par les ossements des
ngres dont elle est borde!

On calcule que chaque anne, quatre cent mille ngres sont les victimes
de ce flau!

Enfin, on arrive sur le march o on conduit ce qui reste de ces
infortuns, aprs un tel voyage. Souvent c'est le tiers, le quart,
quelquefois moins encore, de ce qui a t pris au dpart (1).

Note 1: Lettre du cardinal Lavigerie au pape Lon XIII, mars 1888.

Il a fallu le zle et le dvouement infatigables de Son Eminence le
cardinal Lavigerie pour concevoir le remde  ces crimes et rver la
libert pour ces esclaves. Il a fallu sa voix puissante pour mouvoir le
monde entier et l'intresser  la russite de cette entreprise si pleine
de prils.

Mais, cette fois, ce ne sont plus des missionnaires, martyrs dsigns,
qu'il envoie, ce sont de vrais dfenseurs arms, qu'il lve pour rendre
 cette race opprime la vie avec la libert. De cette ide est n un
nouvel ordre religieux rappelant en tous points l'ordre de Malte.

En effet, l'Association (c'est ainsi que le cardinal la dsigne) des
frres arms ou pionniers du Sahara, est compose de volontaires qui,
arms des meilleures armes modernes, iront crer au milieu des peuplades
sauvages du Sahara des centres de civilisation, dfricher la terre,
creuser des puits, et employer toutes leurs forces  soulager de toute
faon les misres dont ils seront les tmoins.

Et c'est non seulement une oeuvre minemment humanitaire, mais encore ce
sont les intrts de la France sauvegards, notre commerce accru,
l'avenir de notre plus belle colonie assur. L'est-il bien en ce moment,
si l'on rflchit  l'issue terrible et habituelle de toutes les
tentatives de pntration dans le Sud? Qui nous dit que ces Touaregs,
ces Snoussyas, si frocement rputs, encourags par leurs tristes
succs rpts, ne se lveront pas bientt en masse et ne viendront pas
entraner dans une insurrection gnrale des tribus toujours prtes  la
rvolte?

Mme, chose trange, ce n'est pas  la prdication directe de l'vangile
que Son Eminence compte recourir d'abord.

..... L'exprience universelle des missions montre que le monde
mahomtan est inaccessible aux inspirations diverses de la foi
chrtienne et ferm  la prdication immdiate de l'vangile. On peut le
changer  la longue, mais, pour cela, il faut n'employer que les
bienfaits, l'aumne, le soin des malades, et entraner ainsi
insensiblement les sectateurs de l'Islam, par une lente volution, dans
le courant du monde chrtien.

C'est ainsi que nous avons commenc, chargeant nos missionnaires de
secourir les misres qui les entouraient, de soigner les malades, de
rpandre autour d'eux les bienfaits de l'ordre et de la paix:
l'agriculture, l'industrie, tout ce qui constitue, en un mot, les
avantages extrieurs de notre civilisation, les seuls auxquels de
semblables natures, enflammes par une foi aveugle et farouche, puissent
se montrer accessibles.

C'est dans ces conditions que sont partis les premiers missionnaires.
Mais nous avons pu constater, ds la premire heure, qu'il ne leur
suffisait pas de faire le bien autour d'eux, de gurir les malades, de
sacrifier mme leur vie; nous avons vu que l'hostilit implacable des
barbares n'tait pas vaincue par ces sacrifices, et que, comme il arrive
auprs de certains furieux, avant mme de pouvoir tenter de les gurir
par les secours de l'art, il fallait les mettre dans l'impossibilit de
nuire et de se perdre eux-mmes (2).

               Note 2: Lettre du cardinal Lavigerie, 1891.

Pour russir dans une entreprise aussi complexe, aussi pleine de
difficults, il importe de les prvoir toutes, il importe que la troupe
mise en campagne soit aguerrie et puisse subvenir elle-mme  tous ses
besoins. Aussi les dtails de l'organisation intrieure de l'ordre
sont-ils fort ingnieusement tablis.

Chaque compagnie des Pionniers du Sahara est spare en quatre ou cinq
groupes de nombre ingal concourant tous  la prosprit de l'unit qui
est de cinquante hommes. Ces groupes se dnombrent ainsi: celui des
infirmiers, chargs du soin des malades et de tout ce qui concerne la
propret, l'hygine, l'entretien des vtements selon les rgles de la
salubrit et de la prudence; le groupe des artisans, chargs de tout ce
qui concerne la construction et l'entretien des habitations et du rduit
commun; le groupe des agriculteurs, des frres prposs aux soins de la
culture, des eaux, de la nourriture ordinaire, boulangers, cuisiniers et
servants divers; enfin, des chasseurs destins  trouver, dans le gibier
du Sahara, un supplment ncessaire aux troupeaux qui seront confis 
la garde des indignes.

Ces diffrents groupes sont placs sous l'autorit d'un commandant et de
deux lieutenants; des sergents et des caporaux se partageront les autres
fractions. Ces chefs sont choisis  l'lection et nomms par Mgr le
vicaire apostolique du Sahara sous l'autorit canonique duquel l'ordre
est plac.

Indpendamment de cette hirarchie, des moniteurs sont chargs de la
direction de chacun des divers groupes qui seront forms selon la nature
des occupations de chacun.

Aucun de ces volontaires ne doit avoir plus de trente-cinq ans. Un an de
noviciat a t jug ncessaire pour les aguerrir aux difficults de la
vie qu'ils devront mener. Ils l'emploieront  apprendre la langue arabe,
 se perfectionner dans le rle qu'ils auront demand  remplir, et 
rompre leur corps aux fatigues d'un climat souvent pnible et 
l'alimentation plus que frugale du Sahara.

A la fin de ce noviciat, ils seront appels, s'il y a lieu,  prendre un
engagement quinquennal, d'aprs le vote,  la majorit des voix et au
scrutin secret, de tous les membres de la communaut. Cet engagement se
renouvellera tous les cinq ans.

Les Frres du Sahara auront trois tenues: la grande tenue, et la tenue
de combat, toute blanche, se composant d'une tunique longue serre  la
taille par un ceinturon, la croix rouge de Malte sur la poitrine, le
pantalon, un large burnous blanc, comme coiffure le casque blanc,
surmont d'un plumet blanc et orn de la croix.

La seconde tenue rappellera beaucoup le costume des Arabes, et aura
comme pices principales la gandoura avec la croix rouge sur la
poitrine, et le burnous. Un dtail qui va bien tonner nos Parisiens. Le
chapeau sera de paille, pointu, et  bords trs larges, de faon 
prserver les paules. C'est le chapeau des Touaregs tel qu'ils l'ont
dans le dsert.

Les Frres ne porteront ce costume que dans leurs marches, qu'ils feront
toujours  dos de chameaux.

La troisime tenue, la plus simple, celle de travail, se composera
presque uniquement d'une sorte de sarrau serr  la taille, et du casque
blanc comme coiffure.

Tel est ce nouvel ordre si curieux, si spcial, et bien digne de tenter
les vocations, selon l'esprit religieux moderne. Comme l'crivait
dernirement, avec sa haute raison, Son Eminence le cardinal Lavigerie,
la vie exclusive de mditation et de prire est au dernier point
respectable; mais elle n'est pas faite pour tous, et en particulier dans
les temps o nous vivons, qui sont des temps d'agitation inquite, de
mouvement fbrile et perptuel, ce n'est qu' l'exception qu'elle peut
convenir.

L'homme de notre temps a surtout besoin d'action extrieure, par suite
de l'abaissement des caractres.

Le silence et la contemplation ne sont pas supports par tous. Mais en
soi l'homme peut se sanctifier par l'action comme par la contemplation
et par la prire, surtout quand cette action est vivifie, purifie par
des vertus telles que la charit, le dsir d'expiation, le dtachement
des choses terrestres, l'amour de la patrie chrtienne, l'amour du
travail, le dsir de procurer le bien des hommes et la gloire de Dieu.

C'est ce but que se proposent les Frres du Sahara.

V.



[Illustration: Fantassins.]

[Illustration: Cavaliers.]

LES PIONNIERS DU SAHARA.--Uniformes de l'ordre, composs par M. Jean
Veber, sous l direction du cardinal Lavigerie.

[Illustration: LES PIONNIERS DU SAHARA.--La M'Sallah (la maison de
prire),  Biskra.]

[Illustration: LES PIONNIERS DU SAHARA.--Le cardinal Lavigerie visitant
les travaux d'installation,  Biskra. Dessins d'aprs nature de M. Jean
Veber.]



LES COURSES DE CHEVAUX EN SIBRIE

[Illustration: Le public.]

Les courses ont t la grande proccupation de ces jours derniers.
Beaucoup mme ont trouv que cette question tenait une place beaucoup
trop prpondrante dans la vie des Franais de cette fin de sicle. Il
nous a paru curieux,  ce propos, de rechercher si nous avions le
monopole de ce got qui va s'accentuant d'anne en anne. L'article que
nous publions ci-dessous et auquel le nom de son auteur donne un attrait
tout spcial, rpond  ce sentiment de curiosit.

Si les courses de chevaux ont pris en France les proportions que l'on
sait, on conoit facilement quel succs doit avoir un sport de ce genre
dans un pays comme la Russie, la patrie par excellence des chevaux
infatigables et des hardis cavaliers. Nous nous doutions bien que rien,
dans l'organisation de ces courses, ne dt rappeler le spectacle offert
par les hippodromes d'Auteuil et de Longchamp. Ce que nous en avions
entendu dire ne nous inspirait pas moins le vif dsir d'en voir une de
prs, et c'est la description fidle de la fte  laquelle nous avons
assist que je vais tenter pour les lecteurs de l'_Illustration._

Qu'ils veuillent bien me suivre un instant par la pense sur la carte
d'Asie. Le premier grand fleuve que nous rencontrons en Sibrie, aprs
avoir travers les Monts Oural, de l'ouest  l'est, est l'Irtish. En
remontant son cours, nous trouverons Tobaisk, Orusk, et, quelques
centaines de kilomtres plus au sud, Semipalatinsk. C'est l que je veux
m'arrter.

La ville _des sept palais_ n'en a que le nom. Son titre mme de ville
est usurp;  dire vrai, ce n'est qu'un grand village, triste, dsol,
priv de tout ombrage, enfouissant ses petites maisons de bois dans le
sable qui borde son fleuve. N'tait sa situation au milieu d'un pays
peupl de hordes nomades, on ne comprendrait gure ce que les Russes
sont venus faire ici.

Nous arrivons au bon moment. C'est demain le _Courban Baran_, une des
grandes ftes musulmanes. Des rjouissances seront organises dans le
steppe par les Kirghises des environs. Leurs chefs ont appris l'arrive
de deux _Faranghis_. C'est ainsi qu'ils appellent les Franais, dont le
nom, depuis un temps recul, peut-tre depuis les croisades, se trouve
toujours li  une ide de bravoure et est trs populaire parmi eux.
Aussi sont-ils heureux de nous prier d'assister  leurs jeux. Nous
sommes encore plus heureux d'accepter, car nous allons pouvoir tudier
de prs ces populations aux moeurs si peu connues sur lesquelles
l'imagination des potes et des romanciers parat s'tre souvent exerce
dans des rcits de seconde main pleins de dtails suspects.

Nous nous mettons donc en route pour le steppe le 11 aot au matin. Le
soleil est dj haut et le sable que nous foulons brlant. Nous nous
trouvons ainsi pris entre deux feux. Mais le supplice est de courte
dure, car nous arrivons rapidement au bord de l'Irtish, que nous
passons sur un bac mis en mouvement par le courant lui-mme.

Sur la rive oppose, nous traversons des villages importants habits par
des kirghises pauvres qui ont renonc  la vie nomade.

Au-del, le steppe s'tend  perte de vue, uni, sans verdure, couvert
d'un gazon ras, jaune, dessch, sur lequel se dtachent seulement
quelques amoncellements de pierres.

Au loin des _aouls_, villages mobiles de nomades, dressent leurs tentes,
ou _yourtes_ arrondies, rappelant par leurs formes et leur groupement
les huttes des Esquimaux ou les habitations des castors. De tous cts
s'lvent dans la plaine des tourbillons de poussire enveloppant, comme
en des nuages de fume, les cavaliers qui accourent pour assister  la
fte. Ils galopent par petites troupes, accroupis sur leurs chevaux.
Beaucoup portent au poing la lance que surmonte une bannire: c'est
l'tendard des tribus.

Bientt la petite colline fixe pour le rendez-vous est couverte et les
Kirghises continuent pourtant  venir. Sur quelque point que l'oeil se
porte, il voit de nouveaux cavaliers succder aux cavaliers. Ce sont les
flots d'une mer montante qui semble envahir la steppe et l'on se demande
o elle s'arrtera. Notre pense se reporte alors, malgr nous, 
quelques sicles en arrire; nous nous reprsentons ainsi les hordes des
Mogols, anctres de ces nomades, s'avanant comme des nues de
sauterelles, toujours plus nombreux, insparables de leurs chevaux et
marchant  la conqute du monde sous la conduite d'un Tchengis Khan.

Les yeux brids, les pommettes saillantes, le nez large, le front
fuyant, la barbe rare,  poils rudes, c'est bien l l'ancien type mogol.
Ces Kirghises sont forts, bien muscls, nergiques. Ils portent tous un
costume semblable: un bonnet conique de peau de mouton, entour d'un
bourrelet de fourrure qu'ils rabaissent l'hiver. Quelques-uns ont le
_malakai_, sorte de capuchon  trois pans qui prserve les oreilles et
le cou. Leur vtement est un long manteau, gnralement de couleur
sombre, serr  la taille par une ceinture. Ils ont des bottes, mais pas
d'perons.

Les chefs seuls portent une tenue plus luxueuse. Ils se reconnaissent 
une toque de velours et  une tunique que borde une frange d'or ou
d'argent. Pour paratre civiliss, ils emprisonnent leurs jambes dans de
vulgaires pantalons. Ceux qui ont la fonction de juges portent comme
insigne une chane d'or suspendue au cou et ferme par une mdaille.

Les _Aksahals_ (chefs) nous reoivent et nous conduisent  une tente
dresse  notre intention.

Aprs les saluts d'usage et les souhaits de bienvenue, les chefs nous
demandent la permission de procder aux apprts de la Baga--c'est le
nom de la course de chevaux--qui sera le principal attrait de la
journe.

Tandis qu'on nous apporte des bols de _koumis_ (lait de jument
ferment), la foule des spectateurs est carte  coups de btons; ils
se rangent tant bien que mal en cercle autour du comit des courses, les
uns sur des charrettes, d'autres  pied ou  cheval, et l'on procde 
l'appel des chevaux engags.

Tout cheval peut concourir sans distinction d'ge ni de sexe. Tout
propritaire peut engager le nombre de chevaux qui lui plat; il doit
seulement verser quatre roubles par cheval engag; ces mises sont
destines  constituer le prix. Comme on le voit, ce n'est qu'une simple
poule. En prsence des commissaires de la course, un officier de police
se servant du dos d'un khirghise comme de pupitre, crit au fur et 
mesure les noms du propritaire, ceux du jockey, le numro d'ordre qui
est assign  celui-ci, et qu'il portera attach sur sa blouse, enfin le
caractre distinctif du cheval.

Ce dernier est petit, il a les formes lgantes, les jambes dlies, le
poitrail fort des arabes; la tte est moins fine; le chanfrein est
busqu au lieu d'tre droit. Il connat peu la fatigue, passe avec
beaucoup d'adresse par toutes les routes. On lui met seulement un mors
court que retiennent deux minces lanires, et auquel est fix un simple
bridon. On l'a dress tout jeune  obir, surtout  la voix.

Pour la course on lui divise la queue en deux tresses enserres chacune,
 la partie suprieure, dans une gaine de soie; un cordon, galement de
soie, entoure la moiti de la crinire qui est ramene et dresse entre
les oreilles en forme de toupet. L'animal n'est pas ferr: dans le
steppe les Kirghises ne ferrent leurs montures que lorsqu'ils ont un
trs long voyage  entreprendre.

La selle est en bois et pose sur une pice de feutre; deux pans en
cuir, de forme rectangulaire, souvent brods, sont suspendus aux cts,
descendant sur les flancs du cheval. Le panneau est petit, droit,
parfois recouvert d'une plaque cisele; l'trivire est courte; le
cavalier a les jambes hautes, et semble agenouill sur sa selle, ce qui
ne l'empche pas d'y tre trs solide.

On peut dire en effet que ces nomades vivent de cheval,  cheval et pour
le cheval. Une fois en selle, ils en descendent rarement; parfois ils ne
quittent pas leur monture pour dormir; on s'explique ainsi qu'ils y
restent des journes entires sans paratre s'en apercevoir.

Aussi ne nous tonnons-nous pas devoir prendre pour jockeys dans la
course de jeunes garons de huit  quatorze ans. Ils portent une blouse
blanche et ont un mouchoir rouge attach sur la tte. La cravache qu'ils
tiennent  la main est une simple lanire de cuir fixe  l'extrmit
d'un bton.

[Illustration: L'inscription des chevaux engags.]

Les chevaux engags viennent se ranger en demi-cercle l'un  ct de
l'autre, par ordre de numros. Les jockeys s'tant pass  la ronde un
pot de koumis, le signal est donn. Les cavaliers vont  la station de
poste voisine ( 25 verstes d'ici). Ils s'y rendent au galop: leur
allure est rgle par deux cavaliers commissaires qui les accompagnent.
Arrivs  la station, ils feront volte-face et se rangeront dans l'ordre
du dpart; les commissaires compteront jusqu' trois, et l'on reprendra
la course.

Pendant ce temps le comit rest au point de dpart dlibre et fixe le
montant des prix: ils seront attribus aux six premiers arrivants; le
premier de tous aura 16 roubles (environ 40 francs), les autres
rcompenses iront en diminuant progressivement.

On ne voit gure ici de prix dpassant cent roubles. Cependant il n'en
est pas partout de mme. En 1874, chez les Karakirghises de l'Issyk
Koul,  l'occasion de la mort d'un riche propritaire, ses hritiers
organisrent une course dont le prix tait de 1,000 chevaux, 100
chameaux, 100 peaux de loutre et 100 tilda (pices d'or valant environ
10 francs). Si l'on prend pour valeur moyenne d'un cheval 10 roubles,
d'un chameau 40, d'une peau de loutre 5, on trouvera comme valeur
absolue 40,000 francs. Mais, comme l'argent a ici une valeur relative au
moins quadruple de celle qu'il a chez nous, c'tait en ralit une
rcompense d'une importance au moins gale pour le pays  celle du
Grand-Prix de la ville de Paris pour la France. Dans cette course, la
distance tait de 60 kilomtres environ, en terrain accident; plus de
deux cents chevaux entrrent en ligne. Les trois premiers arrivs
taient des ambleurs.

On n'a pas gard, il est vrai, le souvenir d'une autre course aussi
importante dans ces contres. Mais il arrive parfois de voir assigner un
prix de 2,000 brebis ou de 1,000 pices d'or.

Pendant que les chevaux courent au loin, les spectateurs se livrent 
des luttes. Ils sont groups en deux camps: d'un ct les Kirghises du
village, de l'autre ceux de la plaine. Dans chaque parti, un chef arm
d'un bton maintient l'ordre et dsigne les combattants. Ceux-ci gardent
leurs vtements et s'en servent mme pour se saisir les uns les autres;
ils ne s'empoignent pas  bras le corps, mais se tiennent les bras
tendus, de sorte que tout l'effort est support par les reins. La
victoire reste  celui qui a renvers son adversaire sur le dos. Les
Kirghises, trs amateurs de ce genre de combat, excitent les champions
par leurs cris.

Mais tout  coup les assistants, oubliant la lutte, rompent le cercle,
se poussant, se bousculant, s'crasant, pour se porter d'un mme ct.
Tandis que ceux qui sont  pied cherchent leurs chevaux, ceux rests en
selle partent au triple galop. C'est qu'on a annonc l'arrive des
cavaliers. Les commissaires de la course vont avoir alors fort  faire
pour empcher certaines tricheries, car les jockeys portent, fixes 
leur selle, des cordes qu'ils lancent  leurs amis. Ceux-ci, arrivant
monts sur des chevaux frais, relvent ainsi l'allure du coursier dans
le dernier effort, tout en paraissant simplement courir  ct de lui;
puis ils lchent la corde au bout de quelques centaines de mtres.

Les gens du steppe ont sans doute la vue plus perante que la ntre, car
c'est seulement quelques minutes aprs eux que nous commenons 
apercevoir quelque chose comme un nuage de poussire d'abord, puis un
point noir qui va grossissant et finit par nous montrer la forme d'un
cheval. Le premier arrivant a une avance de 150 mtres. Il passe avec
peine au milieu de la foule des cavaliers qui se pressent sur son
passage pour le fliciter. La monture ne semble pas trop fatigue et
pourrait aller encore quelque temps. Elle vient pourtant de fournir 53
kilomtres 200 mtres en deux heures quatre minutes. Les cinq ou six
suivants arrivent assez prs les uns des autres. Quelques-uns ont
franchi, trois jours auparavant, une distance de 300  600 kilomtres
pour venir prendre part  la course. Un cheval tombe foudroy, quand son
cavalier l'arrte; les autres sont conduits aux tentes voisines o on
les pansera. Quant aux jockeys, ils ne paraissent pas se ressentir de
l'effort qu'ils viennent de faire: ils ont l'habitude de ces exercices.

Le gagnant frappe sur sa cuisse, en signe de remerciements pour une
rcompense personnelle que nous lui remettons. Il l'a bien mrite, car
sa part personnelle du prix acquis en principe par sa tribu est des plus
minimes.

La _baga_ est termine. Les chefs viennent partager avec nous le plat
favori des Sarthes, le _palao_ compos de mouton cuit en morceaux dans
son jus avec du riz et des oignons. Ddaignant les cuillers de bois qui
nous sont offertes, ils le mangent, selon la coutume, avec la main.

Le _Koumis_ coule  flots; les gagnants clbrent leur triomphe; les
vaincus se consolent de la dfaite. Tout le monde s'amuse. La foule se
presse autour d'un barde accroupi devant la tente; celui-ci, les jambes
croises, accompagne, en remuant la tte, son chant sur une sorte de
guitare  trois corde. D'une voix forte il improvise des louanges des
deux trangers venus de si loin, du beau pays de France. Nous sommes
sous le charme de cette voix mle et pure qui se fait entendre sur un
rythme si doux. Puis la nuit vient; elle couvre dj la plaine de son
ombre et chacun songe au retour.

L'heure o, selon le commandement du prophte, on ne distingue plus un
fil blanc d'un fil noir est passe, sans, cependant, que le nom d'Allah
ait t invoqu. C'est pourtant la fte du Courban Baran qui nous a
amens tous ici. Mais ils ne croient plus, ces gens qui ont conquis le
monde. Avec leur foi guerrire ils ont perdu la foi religieuse. Ils
n'aiment plus que leurs chevaux, leur femmes et le steppe, le steppe
immense.



Henri d'Orlans.

[Illustration: L'arrive. D'aprs des photographies du prince Henri
d'Orlans.]



[Illustration: DE PARIS A MOSCOU SUR DES CHASSES.--Le dpart de Sylvain
Dornon.]



[Illustration: THTRE DE L'OPRA.--Le Mage, opra en cinq actes,
paroles de M. J. Richepin, musique de M. J. Massenet. Le Camp: La scne
d'amour du 1er acte entre Zarastra (M. Vergnet) et Anahita (Mme
Lureau-Escalas).]

[Illustration: THTRE NATIONAL DE L'OPRA.--Le Mage, opra en cinq
actes, paroles de M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet. Le
Temple: dlivrance d'Anahita par les Touraniens, au 4e acte.]



[Partition musicale.]

LE MAGE
OPRA EN CINQ ACTES

J. MASSENET

JEAN RICHEPIN

CANTABILE chant par M. Vergnet.

        Heureux celui dont la vie
        Pour le bien aura lutt toujours!
        Car son me est ravie
        Au bonheur ternel des clestes sjours.

         Les douleurs qu'il eut sur la terre
         Lui deviendront l-haut des volupts sans fin.
         S'il eut soif, c'est le vin qui toujours dsaltre;
         Et c'est le pain servi pour jamais, s'il eut faim.

         O sort divin de celui qui sans trve, sans trve
         Contre Ahriman aura nourri le feu,
         Il va, joyeux, au ciel conquis, vivre son rve,
         Vtu de gloire et d'or comme son Dieu!



[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE]

La semaine parlementaire.--La Chambre a vot la semaine dernire la
proposition de M. Mline tendant  venir en aide aux agriculteurs dont
les rcoltes ont t perdues par suite de la persistance de la gele.
Cette proposition, on se le rappelle, avait rencontr une assez vive
opposition, un grand nombre de dputs estimant qu'elle tait  la fois
inefficace et contraire aux principes sur lesquels repose notre
organisation sociale. Mais ceux-l mmes qui l'avaient combattue  ce
double point de vue pensaient qu'il y avait des mesures  prendre en
faveur de l'agriculture, et M. Rivet s'est fait leur interprte en
dposant  son tour un projet de loi ayant pour but l'organisation
d'une caisse nationale d'assurance agricole, laquelle serait alimente
par les ressources des communes. M. Rivet demandait l'urgence; mais
elle a t repousse conformment  la dclaration du ministre des
Finances. M. Rouvier estimait en effet qu'on ne pouvait discuter au pied
lev une question aussi grave, puisque la proposition aurait pour effet
d'engager le principe de l'assurance obligatoire qui n'existe pas dans
notre lgislation. Cependant le sujet vaut d'tre tudi et il est
probable que l'auteur de la proposition fera en sorte que le rejet de
l'urgence ne constitue pas un ajournement indfini de la discussion.

--La Chambre n'a pas voulu laisser au Snat le monopole de l'tude des
questions qui se rattachent  la situation de l'Algrie. Deux
propositions intressant notre grande colonie ont t dposes par M.
Martineau: la premire concerne le service militaire des indignes
musulmans; la seconde, leur naturalisation progressive. Ces deux
propositions ont t renvoyes  une commission spciale de onze
membres.

--Le projet de loi portant modification du rgime fiscal en matire de
successions et de donations entre vifs est venu en premire
dlibration. Il s'agit de savoir si les droits du fisc continueront 
porter sur l'ensemble de la succession, comme le veut la lgislation
actuelle, ou seulement sur le montant de la succession diminue du
passif, ce qui semble plus quitable. Un long dbat juridique s'est
engag  ce sujet entre MM. Dumas, Raiberti, Borie et le rapporteur, M.
Jamais; aprs quoi la Chambre a dcid de passer  une deuxime
dlibration dans laquelle seront discuts les divers amendements
prsents.

--La Chambre a vot une rsolution en vertu de laquelle tous les vins de
fabrication ou pltrs devront porter une tiquette apparente indiquant
leur nature, de faon  prvenir le public.

--Quand la Chambre veut se dbarrasser d'une interpellation inopportune
ou gnante, elle profite de la latitude que lui laisse le rglement, et
elle la renvoie  un mois. Un mois, c'est l'ternit quand il s'agit
d'un dbat que l'interpellateur a voulu provoquer le plus souvent sur un
fait dont l'actualit constitue le principal intrt. C'est ce qui tait
arriv pour l'interpellation dpose par M. Francis Laur, au lendemain
de la faillite Mac-Berneau, dans le but de demander au ministre de la
justice les mesures qu'il comptait prendre pour empcher les
escroqueries publiques par prospectus promettant un revenu
invraisemblable et garantissant le capital. Le mois s'est coul et,
par exception, le temps n'a pas amorti l'intrt du sujet, car M.
Francis Laur a trs habilement profit de la crise qui vient de frapper
le march financier, en rattachant  son interpellation l'affaire de la
Socit des dpts et comptes courants.

Le ministre de la justice aurait pu sparer les deux causes, qui n'ont
aucun rapport entre elles, mais il a tenu  s'expliquer sur l'une et sur
l'autre. En ce qui concerne l'affaire Mac, il a fait remarquer que pas
une des victimes du banquier en fuite n'a port plainte, preuve vidente
que ses nombreux clients avaient accept d'avance le caractre alatoire
de ses oprations. Au sujet de la Socit des Dpts, M. Fallires s'est
appliqu d'abord  justifier l'intervention de l'tat et des banques de
crdit; mais le point intressant de son discours est celui relatif aux
mesures prpares par le gouvernement pour prvenir autant que possible
de pareilles catastrophes. Le ministre a annonc en effet un projet de
loi destin  sauvegarder les intrts des dposants.

Aux termes de cette loi les Socits de crdit ne pourront employer les
dpts qu'en papier commercial revtu de deux signatures, ou en avances
sur titres, compris parmi ceux que la Banque de France admet elle-mme
au bnfice de ses avances.

Sur ces dclarations, l'ordre du jour pur et simple a t vot par assis
et lev.

Elections snatoriales.--Les trois lections snatoriales qui ont eu
lieu dimanche dernier ont donn les rsultats suivants:

Calvados: M. Turgis, conseiller gnral, rpublicain, lu par 788 voix
contre 370  M. Thomine-Desmazures, maire de Mouen, monarchiste.

Eure: M. le docteur Guindey, conseiller gnral, rpublicain, lu par
558 voix, contre 497,  M. Pouyer-Quertier.

Seine-et-Marne: M. Benoist, rpublicain, lu par 513 voix, contre 408, 
M. Chazal.

Les catholiques, les monarchistes et la rpublique.--L'opinion publique
suit avec une attention justifie l'volution qui se produit depuis
quelque temps dans une partie du monde catholique franais et qui a eu
pour point de dpart le fameux discours prononc par Mgr Lavigerie, 
Alger. On se rappelle qu' cette poque, si le langage du cardinal n'a
pas reu la confirmation officielle du Saint-Pre, de nombreux indices
permettaient aux partisans de l'volution de croire que Lon XIII ne la
dsapprouvait pas.

Depuis, M. d'Haussonville a trac de son ct le programme des
monarchistes intransigeants, en laissant entendre clairement qu'il
existait une puissante fraction du parti royaliste parfaitement dcide
 n'accepter aucun compromis. Or, on a fort remarqu qu'un journal, qui
passe pour un organe officieux du Vatican, le _Moniteur de Rome_, a
vivement protest contre les doctrines de l'orateur et lui a reproch
notamment d'avoir fait le procs de la politique de l'piscopat, qui
veut le salut de la France et la fin des regrettables malentendus.

Faut-il voir dans les dclarations que vient de faire le cardinal
Richard, archevque de Paris, la confirmation de celles qu'a publies le
_Moniteur de Rome?_ Ce serait aller un peu loin, car l'archevque de
Paris se tient dans la rserve que lui commande sa haute situation dans
l'piscopat. Toutefois, en raison mme de cette rserve, son langage a
une importance toute particulire.

Un certain nombre de catholiques lui ayant demand son avis sur la faon
dont ils devaient comprendre leur devoir social, l'illustre prlat
leur a donn une sorte de consultation qui contient un passage du plus
haut intrt. Il y est dit: D'abord faisons trve aux dissentiments
politiques. Quand la foi est en pril, redirons-nous avec Lon XIII, tous
doivent s'unir d'un commun accord pour la dfendre. Le pays a besoin de
stabilit gouvernementale et de libert religieuse... Apportons un loyal
concours aux affaires publiques, mais demandons aussi que les sectes
anti-chrtiennes n'aient pas la prtention d'identifier avec elles le
gouvernement rpublicain et de faire d'un ensemble de lois
anti-religieuses la constitution essentielle de la Rpublique. Ce sera
l, en effet, tout le fait prvoir, que portera principalement l'effort
de ceux qui, parmi les catholiques, se rsignent  accepter le rgime
actuel: plus d'opposition systmatique contre la forme de gouvernement,
mais propagande constante dans le but de faire rformer les lois qui
touchent aux intrts religieux, c'est--dire celles qui concernent
l'enseignement, le service militaire et les congrgations.

Puisque nous parlons du parti monarchiste, nous devons signaler un fait
important, la retraite de M. Bocher, le confident et le reprsentant du
comte de Paris en France. M. Bocher a exerc ces dlicates fonctions
pendant de longues annes et, dans ce rle souvent difficile, il a su se
concilier l'estime gnrale. Il a invoqu, pour rsigner son mandat,
l'ge et la fatigue cause par un travail incessant. Son droit au repos
est trop vident pour qu'il soit permis de chercher un autre mobile 
cette dcision, qui peut amener une modification nouvelle dans
l'attitude du parti dont il tait le reprsentant.

M. le comte d'Haussonville, l'orateur de Nmes, que l'on supposait
dsign pour remplacer M. Bocher, a t en effet appel par le comte de
Paris, qui se trouve en ce moment en Espagne.

Les courses et les paris.--On continue  occuper militairement les
champs de courses et, jusqu'ici, le public s'est en gnral soumis aux
dispositions prises pour empcher le fonctionnement des paris. C'est 
peine si quelques arrestations ont t opres pour infraction aux
arrts ministriels. Mais on sent que les choses ne peuvent durer ainsi
et on devine que cette patience apparente est motive par l'attente de
la loi spciale qui doit rgler la question une fois pour toutes.

En vertu de cette loi, seront seules autorises les courses ayant pour
but l'amlioration de la race chevaline et organises par des Socits
dont les statuts auront t approuvs par le ministre de l'agriculture.

Les Socits de courses auraient la police de leurs hippodromes. Elles
organiseraient donc sous leur surveillance le fonctionnement des paris
et s'entendraient avec les municipalits pour la redevance  payer au
profit d'oeuvres de bienfaisance.

Mais, comme on le voit, d'aprs ce projet, le point spcial relatif  la
lgalit du pari mutuel n'est pas tranch. Aussi, pour prvenir les
difficults qui ne manqueraient pas de se produire de nouveau, certains
dputs voudraient-ils que la question ft nettement pose et ils
demandent une modification catgorique  la loi de 1836 sur les
loteries, loi  laquelle celle qui concerne le pari mutuel serait
assimile.

Allemagne: _les passe-ports en Alsace._--A la suite des mesures prises
par l'administration allemande, dans le but de rendre plus rigoureuses
encore que par le pass les prescriptions relatives aux passe-ports, une
dlgation de la reprsentation d'Alsace-Lorraine s'est rendue auprs de
l'empereur pour essayer de le faire revenir sur sa dcision. Guillaume
Il a reu les dlgus en grand apparat; il avait pris place sur le
trne, entour des dignitaires de la couronne, et il tait revtu de
l'uniforme des gardes du corps. Dans le discours qu'il leur a adress,
l'empereur a fait entendre que, pour le moment du moins, il n'tait
dispos  faire aucune concession. En revanche, il a saisi l'occasion
qui lui tait offerte pour proclamer hautement les droits de l'Allemagne
en Alsace-Lorraine.


Ncrologie.--Le gnral de Narp, commandeur de la Lgion d'honneur.

M. Kornprobst, ancien ingnieur en chef des ponts-et-chausses.

M. Viguier, conseiller  la cour d'appel.

Mme Fourneret, femme de l'ancien secrtaire et neveu de M. Grvy.

M. Stephany Poignant, ancien prfet de l'Empire.

Le colonel du gnie en retraite Goulier, professeur de topographie 
l'cole de Fontainebleau.

M. Lon Aubineau, crivain catholique.

Le gnral Campenon, snateur inamovible, ancien ministre de la Guerre.

La princesse Marianne Bonaparte, veuve du prince Lucien Bonaparte,
snateur du second empire.

Le prince Napolon.



NOTES ET IMPRESSIONS

J'aime la libert sous toutes ses formes, mais la libert de tous.

(_Discours au Snat._) Le prince Napolon.

                                                *
                                              * *

Un peuple libre doit se composer d'individualits indpendantes, avec
leur entier dveloppement, et non de grains de sable qui ne sont agrgs
que par l'administration.

(_Ibid._) Le prince Napolon.

                                                *
                                              * *

L'homme est passionn pour une cause parce qu'il ne voit pas l'ensemble
des choses humaines.

Ernest Renan.

                                                *
                                              * *

Peu de nations ont une conception assez haute de la justice pour oser,
par un acte solennel de blme, se dlivrer d'un remords.

Edm. Adam.

                                                *
                                              * *

Le bonheur tient aux affections plus qu'aux vnements.

Mme Roland.

                                                *
                                              * *

Le plus souvent on cherche son bonheur comme on cherche ses lunettes,
quand on les a sur le nez.

Gustave Droz.

                                                *
                                              * *

Une grande me est une source d'amertume et de peine: voil pourquoi
tant de gens s'accommodent si bien d'en avoir une petite.

Ernest Serret.

                                                *
                                              * *

Un peu de niaiserie accompagne toujours la vritable innocence.

H. Rabusson.

                                                *
                                              * *

L'esprit n'excuse rien et il fait tout pardonner.

                                                *
                                              * *

La probit est, de tous les biens, celui que nous apprcions le plus
chez les autres.

G.-M. Valtour.



[Illustration: M. THODORE DE BANVILLE D'aprs une photographie de la
maison Pirou.]



[Illustration: LE GNRAL CAMPENON D'aprs une photographie de la maison
Barenne.]



M. WINDTHORST

L'homme qui a dirig pendant vingt ans le parti catholique allemand n'a
gure eu d'histoire que celle de ses actes publics. Il est vrai qu'une
telle activit, dans des circonstances si diverses de lutte et de
victoire, suffit  remplir une vie et  marquer une poque.

Ce petit homme, court et bas sur jambes,  dmarche incertaine de myope,
au vaste front chauve, aux yeux dbiles toujours couverts de grosses
lunettes bleues, avait l'enveloppe d'un personnage hoffmannesque, d'un
vieux bibliothcaire ou d'un antique juriste oubli dans les archives
d'un tribunal trs ancien. Tel on l'imaginait quand on le rencontrait,
rentrant  petit pas dans son pied--terre de Berlin, au fond d'une rue
tranquille,  l'ombre de la coupole et des arbres du jardinet de
l'Observatoire. Or, il ne fut pas dans le parlement du nouvel empire
d'esprit plus agile, de coup d'oeil plus prompt, de manoeuvrier plus
fcond en ressources, de stratgiste plus ferme en sa marche et plus
conscient en son but! Il fut le Moltke des batailles intrieures de
l'Allemagne.

Le rle de cet homme d'tat dans sa patrie hanovrienne n'est rien auprs
de celui qu'il a jou depuis 1870 sur le thtre plus vaste du Reichstag
allemand.

[Illustration: M. WINDTHORST Chef du parti catholique en Allemagne,
rcemment dcd.--Phot. Schneider.]

Lors de la constitution du nouvel empire allemand, Guillaume Ier l'avait
baptis du mot d'empire vanglique, c'est--dire d'empire protestant,
et son chancelier montrait des dispositions non quivoques  faire
passer dans les instituions cette parole impriale. Les pays catholiques
du nouvel empire s'murent du caractre protestant qu'on semblait
attribuer  l'empire constitu par les efforts et les luttes de tous.
Les Bavarois, les Hanovriens, les Prussiens catholiques des bords du
Rhin et de Silsie, formrent rapidement le noyau d'un nouveau parti, le
Centre, dont le nom marquait assez l'esprit. Il ralliait en effet, pour
la dfense des institutions catholiques, les lments les plus divers:
depuis le bas clerg  tendances dmocratiques et presque socialistes
des pays d'industrie, jusqu'aux grands propritaires terriens
aristocrates des pays d'agriculture. Ce fut le grand mrite, le tour de
force renouvel pendant vingt ans par M. Windthorst, de tenir unis des
esprits si divers, de les amener, sinon  des votes unanimes sur toutes
les questions, du moins  une cohsion que rien ne dmentit, dans toutes
celles o l'intrt catholique tait engag.

C'est ainsi qu' la tte de sa phalange de cent dputs il soutint, sans
rien relcher de son opposition, les dix ans d'assaut de M. de Bismarck.
Le chancelier et les excuteurs de sa politique expulsaient les ordres
religieux, emprisonnaient les vques, suspendaient les traitements de
centaines de curs et desservants, foraient les prtres qui n'allaient
pas chercher l'investiture administrative  abandonner leurs paroisses.
Contre cette force, il y avait une rsistance: la parole de M.
Windthorst dans les grands congrs rgionaux, et, dans l'enceinte du
parlement, le vote en bloc de cent dputs catholiques contre les
projets gouvernementaux les plus essentiels: les projets conomiques.

Quand cette insurrection lgale eut enfin convaincu M. de Bismarck qu'il
ne pouvait pas faire de finances impriales, celui-ci dut dsarmer, en
face du centre toujours arm, et rvoquer ou laisser tomber en dsutude
l'une aprs l'autre les lois de combat qu'il avait dresses contre
l'glise catholique et les ordres religieux en Allemagne.



[Illustration: EN ESPAGNE.--La procession de la Vierge noire au
monastre de Montserrat.--D'aprs une photographie de notre
correspondant, M. H. Lyonnet.]



[Illustration: LES THTRES]

Opra: _Le Mage_, opra en cinq actes, par M. Jean Richepin, musique de
M. J. Massenet.

En plaant l'action de son drame lyrique dans le Bactriane,  l'poque
lgendaire o s'est fond le Mazdisme, 2,500 ayant l're chrtienne, M.
Richepin a confiance dans l'rudition du public. Je ne doute pas que le
spectateur soit au courant des luttes des Touraniens et des Iraniens,
mais pour moi, je l'avoue, il m'a fallu quelques lectures prliminaires
pour me transporter dans ce milieu lgendaire, un peu loign de nous.
Par bonheur, le fait humain est l, et, malgr ce recul, nous assistons
 un drame, qui, pour s'expliquer, n'a pas besoin du Mazdisme, et qui
se dvelopperait tout aussi bien dans une autre poque, en dehors de la
Djaki, la desse des volupts. Donc, les Iraniens, ou, si vous aimez
mieux, les peuples de la Perse, ont vaincu les Touraniens, c'est--dire
les peuples Tartares: Zarastra, le gnral triomphateur, va faire son
entre solennelle  Bakhdi, lorsque Varedha, la prtresse de la Djaki,
vient lui dclarer sa folle ardeur, et cela, sans beaucoup de
prcautions, comme il convient  une prtresse d'une religion qui ne
reconnat que la passion pour puissance. L'aveu de cette nergumne de
l'amour effraye un peu Zarastra, lequel adore Anahita, la reine des
Touraniens, qu'il a dfaits.

Amrou, le grand-prtre des Dvas, et dont Varedha est la fille, a
entendu les confidences faites  Zarastra par la princesse, et, tmoin
des ddains du gnral pour sa fille, il la console en lui promettant
son appui; et il assiste, cach, aux aveux d'amour et aux promesses
qu'changent Zarastra et Anahita. Le vainqueur implore son pardon de la
reine vaincue. Ce n'est pas pour l'amour de la gloire que Zarastra a
soumis un peuple, c'tait pour monter jusqu'au rang o il pouvait tre
aim d'une reine; et le voil qui demande en suppliant la piti de la
reine dans un baiser. Dans le coeur de la jeune fille la passion est
plus grande encore que le regret de la patrie perdue, et, en entendant
les lamentations des Touraniens qui passent chargs de chanes 
l'horizon, Anahita se dfend en vain contre le vainqueur et contre
elle-mme; ils s'en vont, eux, mais elle, reste: son peuple est captif
et son coeur aussi.

Au second acte, Amrou tente de relever le courage de sa fille,
dsespre  ce point que, dans les souterrains du temple de la Djaki,
elle s'enfonce de plus en plus dans les tnbres pour viter les cris de
la fte nuptiale qui se prpare, et elle cherche la mort. Amrou lui
apporte la vie. Il la vengera. L'me de Varedha se refuse  une
vengeance qui doit atteindre celui qu'elle aime encore, mais Amrou
vainc facilement sa rsistance en lui montrant Zarastra heureux dans
son amour pour la reine qu'il pouse, et en lui rptant les paroles
enflammes de passion qu'ils changent. Ce grand-prtre manque de
grandeur morale; mais attendez, nous allons assister  bien d'autres
vnements.

Pendant la solennit du triomphe de Zarastra, quand le peuple entoure le
gnral et que les ennemis dfilent devant la foule, Zarastra fait
hommage au roi des Iraniens de cette troupe prisonnire et de leurs
biens. De tous ces trsors pris sur l'ennemi, il n'en veut garder qu'un
seul, le plus prcieux de tous: la reine. Anahita, dont le vainqueur
soulve le voile qui cache sa merveille beaut, accepte cet hommage
rendu en face de tout un peuple, et, dans les bras de celui quelle aime,
oublie un trne perdu, lorsque la voix imposante et terrible d'Amrou se
fait entendre. Le grand-prtre s'oppose  ce mariage.

Zarastra ne peut pouser la reine; un autre serment l'engage et Varedha,
qui s'avance en dsignant le gnral du geste, dit que cet homme a t
son amant. Zarastra se dfend contre un pareil mensonge. Il crie  la
calomnie; la prtresse lui rappelle en vain leurs amours passes; le
malheureux a beau se gendarmer contre cette inqualifiable trahison,
Amrou en appelle aux prtres qui jurent que le grand-prtre et sa fille
ont dit la vrit. Devant un tel serment, la foi d'Anahita est branle;
son amour est atteint  ce point que la reine retire sa parole et
renvoie son fianc  ses anciennes amours. A ces mots, la colre de
Zarastra ne connat plus de bornes, il est pris de fureur et contre les
dieux qui ne le dfendent pas, et contre ces prtres menteurs, et contre
le roi ingrat, et contre le peuple qu'il a sauv et qui oublie ses
services; il maudit ces imposteurs dans leurs trahisons et dans leurs
blasphmes; il maudit leurs divinits mensongres et, chass, fltri par
les imprcations de la foule, irrit par une telle folie, il en appelle,
en la bravant du regard,  Mazda, le dieu de la vrit.

C'est sur la montagne sainte qu'il se retire: pendant que les mages et
le peuple sont en prire au pied du mont sacr et que la foudre sillonne
les nues amonceles, Zarastra, face  face avec Dieu, reoit la parole
divine pour la rapporter  son peuple. L'lu du Seigneur rpand sur la
foule la parole cleste, mais, rest seul, l'homme devenu dieu un
instant par sa communication avec l'tre suprme souffre maintenant de
toutes les faiblesses, de toutes les douleurs humaines. Il combat contre
le souvenir troublant d'Anahita, il demande  son coeur la force de
l'oubli, lorsque Varedha apparat envoye, sans doute, par Ahriman,
l'esprit du mal. Le mage la repousse et dans ses prires et dans ses
tentations de la chair. Il lui pardonne le lche mensonge qu'elle avoue.
Mais il a compt sans la mchancet de la femme qui, ulcre de ses
mpris, l'atteint dans la jalousie et ravive les amours mortes. Varedha
lui apprend que Anahita a un autre amant et que cette matresse adore
va pouser le roi de l'Iran; sur cette parole elle abandonne le mage,
certaine de le revoir bientt  Bakhdi.

Les noces du roi se clbrent contre la volont d'Anahita; mais
l'infernale politique d'Amrou qui tient  venger sa fille veut les
choses ainsi. Mise en face des ordres du roi, Anahita veut, avant tout,
sa libert; elle pleure la patrie absente; elle se dfend, le roi
enjoint au grand-prtre de les marier, mme sous les reproches, sous les
menaces d'Anahita indigne qui fait appel  des retours de fortune; au
moment o la parole sacre d'Amrou se prononce, au moment o Varedha
ivre de haine voit les poux unis et attend l'arrive du mage pour jouir
de sa vengeance  un tel spectacle, on entend des cris froces: ce sont
les Touraniens qui ont repris l'offensive. Ils arrivent la torche  la
main; ils ont envahi la ville, ils envahissent le temple, dans une mle
horrible, dans un affreux massacre. Ils tuent le roi, ils tuent Amrou.
Varedha veut se jeter sur Anahita et la poignarder; les Touraniens
entourent et protgent leur reine et Anahita, le sabre  la main,
triomphante et froce, se promne, comme une folle, au milieu de cette
tuerie.

Avec M. Richepin nous tions sr d'avance que nous irions jusqu'aux
extrmes du drame. L'acte qui suit est plus terrible encore. Ple-mle
dans les dcombres, clairs par les reflets sinistres de l'incendie
lointain, les cadavres gisent pars, parmi lesquels celui du roi et
celui d'Amrou. Le corps de Varedha, raide, les yeux fixes, est adoss 
un tronon de colonne du palais tomb. Zarastra, que l'amour a ramen 
Bakhdi, marche lentement  travers les ruines de sa patrie. Il retrouve
Anahita, mais victorieuse. Ils s'aiment toujours, le mage sert un dieu
complaisant qui permet ces amours. Le rve de bonheur de Zarastra et
d'Anahita va s'accomplir, quand Varedha revient  la vie, et, toujours
irrite, invoque le Djaki contre eux. L'incendie se rallume soudain et
les enveloppe; ils sont prs de prir, lorsque Zarastra fait appel  son
dieu qui entend la voix de son messie: les flammes s'teignent, et,
tandis que Varedha meurt dans un dernier cri de rage impuissante, le
mage et sa bien-aime passent d'un pas triomphant  travers les ruines.

Un livret aussi tourment, aussi violent, demandait au compositeur un
clat, une force toute particulire. Cette puissance d'exception
tait-elle dans M. Massenet, le musicien par excellence de la tendresse
et de la grce? Voil la question que se posait le public anxieux de
l'oeuvre d'un matre dont l'autorit est si grande et si mrite. Il m'a
sembl qu' certains moments, ce public regrettait son compositeur
favori entran trop avant dans le drame. Cette scne du mage sur la
montagne sacre, ce Mose face  face avec le Seigneur sur le mont
Sina, au milieu du tonnerre et de la foudre, et rapportant les tables
de la loi  son peuple en prires, entranait le musicien  des hauteurs
de l'art qui ont t entrevues, mais qui n'ont peut-tre pas t
atteintes. Cette passion furieuse de Varedha, la prtresse de la Djaki
tout entire  sa proie attache, ce fanatisme du grand-prtre Amrou,
froce dans ses volonts, imposait  l'art ses exigences. M. Massenet
n'a pas de ces intransigeances. Il a trait un peu  l'amiable avec ces
grandes colres; au fond la salle, qui le sentait, ne lui en voulait
qu' moiti de ne pas aller jusqu'au bout dans les violences du drame;
il lui suffisait de retrouver le jeune matre dans les qualits
suprieures de son gnie, dans l'lgance, dans la tendresse et dans la
passion amoureuse. Elle tait sous la sduction de cette inspiration
pntrante et de cette habilet de l'artiste, dont la conscience et le
soin font de chacune des pages de sa partition, soit dans les parties
vocales, soit dans les parties de l'orchestre, des pages magistrales.

Rien, dans une oeuvre de M. Massenet, ne passe indiffrent. Aussi _Le
Mage_ a-t-il t cout d'un bout  l'autre religieusement, car le
talent s'imposait partout, du premier au dernier de ces cinq actes. Le
premier a t accueilli avec enthousiasme. Il est complet avec son chant
des prisonniers Touraniens et avec le choeur qui l'accompagne de ses
lamentations; avec le duo qui le suit entre Varedha et Zarastra, et
surtout avec le duo entre Zarastra et Anahita qui, vaincue par l'amour,
entend les plaintes de son peuple conduit en exil. L'acte suivant a des
pages exquises dans les accents dsesprs de Varedha. La phrase de
Zarastra soulevant les voiles de la captive est ravissante; c'est une
des plus heureuses inspirations du matre dans son oeuvre si multiple.
Si l'acte sur le mont sacr manque de puissance, il est trait dans un
got parfait orchestral. La salle a salu un solo de cor de ses
applaudissements. La prire de Varedha: Sous tes coups tu peux briser
est d'un effet dramatique irrsistible. Le chant d'Amrou au quatrime
acte: Fais fleurir,  sainte ivresse a fait merveille; mais le
triomphe de la soire tait rserv aux strophes d'Anahita: Vers la
steppe aux fleurs d'or qui rappelle la mlodie des prisonniers
Touraniens du premier acte, mlodie exquise que le public a voulu
entendre une seconde fois et que Mme Lureau-Escalas chante avec un
sentiment potique adorable.

Le succs du _Mage_ tait assur ds ce moment et le cinquime acte tout
entier avec la scne de Zarastra et le duo entre le mage et Anahita:
Ah! parle encor, encor! n'a fait que le confirmer. Le matre de
_Manon_, du _Roi de Lahore_, d'_Esclarmonde_ et du _Cid_ sortait
triomphant encore de cette nouvelle preuve.

Je ne sais ce que les vnements prochains dcideront de la direction
actuelle de l'Opra, peut-tre MM. Ritt et Gailhard ne seront-ils plus
alors  la tte de l'Acadmie de musique, mais nous leur devons au moins
cette justice de dire que, depuis plus de vingt ans, depuis les jours de
l'_Africaine_ et de _Hamlet_ nous n'avions vu une pareille
interprtation et si digne de ce grand et noble thtre. Ce sont: MM.
Vergnet, Delmas; ce sont Mmes Fierens et Lureau-Escalas qui chantent le
_Mage_ avec une virtuosit et un ensemble incomparables. Les masses
chorales sont superbes; les costumes de toute richesse et de toute
beaut. Les dcors surpassent tout ce qui nous a t donn de voir
jusqu'ici. Les masses orchestrales ont toujours leur excution
magistrale et l'Opra n'a rien perdu de sa splendeur, je parle de celle
de ses plus belles poques.

Savigny.



LES LIVRES NOUVEAUX

L'_Argent_, par Emile Zola. 1 vol. in-12,

3 fr. 50 (Bibliothque Charpentier).--Le nouveau roman de M. Zola se
rattache  la srie des Rougon-Macquart: c'en est le dix-huitime, pas
un de moins, et ce n'en est pas le dernier. Il s'y rattache, entendons
nous; comme il est arriv dj pour le _Rve_, par un fil blanc, qu'on
aperoit de loin dans la couture de l'habit. Mais M. Zola n'y va pas par
quatre chemins. Saccard, le hros du livre, est le frre mme du grand
ministre de l'empire, de Rougon, dont il a quitt le nom pour prendre
une importance personnelle de grand premier rle. Il est donc bien de la
famille, de cette famille dont M. Zola crit avec tant de zle et tant
de suite l'histoire naturelle et sociale, de cette famille qui a vcu,
qui n'a pu vivre que sous le second empire. Car on sait que les
personnages de M. Zola sont d'une telle vrit que lorsqu'il les a
baptiss d'un nom, il n'est pas possible de leur en donner un autre, et
que si quelqu'un de vraiment en chair et en os objecte qu'on lui a pris
le sien, eh bien, c'est  celui-ci d'en changer, les autres ne
pourraient pas. Cela laisse  penser quelle exactitude doit rgner dans
les faits. C'est du document au premier chef et certes on ne pourrait
supposer que M. Zola fit passer sous l'empire des vnements qui n'ont
pu se produire que quinze ans plus tard: c'est pourtant l ce qu'il a
fait, si l'on sait lire _Union gnrale_ o il a mis _Banque
universelle_: car c'est tout un. videmment la passion qui pousse le
financier de 1867 est la mme qui animera plus tard celui de 1882. Cela
pourrait peut-tre suffire  un romancier psychologue; mais, quand
l'crivain se pique de faire l'histoire naturelle et sociale d'une
poque, n'est-on pas autoris  lui demander de ne pas faire celle d'un
autre?

Donc Saccard, ruin vers la fin de l'empire, est  la recherche d'une
ide qui lui permette d'difier une nouvelle fortune. Cette ide lui est
fournie par un honnte ingnieur qui a imagin de refaire le royaume de
Palestine et d'installer le pape  Jrusalem, tout simplement. Elle est
peut-tre un peu forte, mais, aprs tout, dans le monde des affaires on
en a vu bien d'autres, et celle-ci a l'avantage de s'adresser  des gens
particulirement nafs, qui ne manquent pas de s'en prendre et qui se
font un devoir pieux de verser leurs capitaux dans la caisse de
l'_Universelle_. Mais le banquier qui, une premire fois, a dj ruin
Saccard, ne lche point sa victime. Il laisse grandir et se dvelopper
l'affaire, tout en la minant sourdement, avec une certitude d'arriver 
ses fins que l'vnement confirme. Et la chute est d'autant plus
profonde, l'effondrement d'autant plus complet. Tout le drame est l,
tout le roman. Mais, malgr la force des peintures, est-ce assez pour
l'intrt du lecteur?

Il est certain que lorsqu'on a commenc ce livre, c'est comme un
engrenage et que le monstre vous prend tout entier. Mais, est-il un seul
de ses nombreux personnages auquel on puisse s'intresser? Tout ce monde
d'affaires est vraiment triste  voir et il est permis de supposer que
c'est un de ceux auxquels M. Zola fait le moins de tort en le dcrivant.
Si l'auteur de la _Terre_ a calomni le paysan, l'auteur de l'_Argent_ a
videmment moins charg le financier. Nous ne dirons rien du rle de la
femme dans cette dernire oeuvre, sinon qu'il est,  son ordinaire chez
M. Zola, assez rpugnant. Quant  la valeur, nous avouons ne pas la
saisir tout entire. On parlera une fois de plus de la puissance du
talent de l'auteur. Cette puissance est vidente: elle fait penser au
marteau-pilon du Creusot; quant  veiller l'ide d'un matre peintre de
l'me humaine, c'est autre chose.

L. P.



[Illustration: NOS GRAVURES]


LA BNDICTION DES RAMEAUX

Y a-t-il rien de plus charmant dans la liturgie catholique, rien de plus
adorable que cette fte de Pques-Fleuries, o tout renat pour nous
charmer!

A Paris, autant qu'en province, la coutume est trs suivie par les
chrtiens mme incroyants d'acheter du buis bni. Le saint rameau se
trouve dans toute les familles. Il nous a paru curieux de montrer la
touchante crmonie qui prlude aux prires de la matine, et pour cela
la ravissante glise de Saint-Germain-l'Auxerrois nous a fourni le plus
charmant des cadres.

C'est  peine si l'aube pointe et dj, devant les grilles de la vieille
glise, se dmne tout un petit monde de vieillards, de femmes et
d'enfants. Parmi les voussures ouvrages, o depuis des temps sculaires
ils ont fait leur nid, les pierrots tendent leur tte curieuse. Ravis de
voir l'ample moisson de feuillage, dont rapidement le sol se couvre, ils
piaillent gaiement en se lissant de leur bec. Une odeur dlicieuse
d'herbe et de terre mouilles monte vers eux. Sous le ciel blanchissant
et dj plus lger toute la fracheur et toute la joie du printemps
chantent l.

Le moment solennel de la bndiction du buis est proche.

Faibles d'abord, venant du fond de la nef de pierre, puis plus vibrants,
les sons d'une clochette d'enfant de choeur se sont fait entendre. Sans
bruit, la porte du clotre a roul sur ses gonds: elle livre passage au
suisse de corpulente stature, dont la haute canne scande la marche.

Derrire lui, entre les fines colonnettes du seuil, le prtre est
apparu.

Il n'a pas revtu encore tous les insignes dont il se couvrira bientt
pour la messe de six heures. En aube simplement et l'tole retombant 
droite et  gauche sur la poitrine, il tient d'une main sa barrette et de
l'autre un livre de prire. Entre sainte Clotilde et sainte Radegonde,
reines de France, dont la nave effigie semble sourire, il passe et
descend les marches du parvis pour ne s'arrter qu' la grille. Devant
lui, sur le sol, la foule des marchands s'est prosterne. Un couple
matinal, en frache toilette, dj s'approche avec respect. Tout le
monde a fait silence. Ce petit marchand de rameaux qui, il n'y a qu'une
seconde, caquetait de concert avec les moineaux, s'est lui-mme tu.

Alors, l'officiant prend un goupillon des mains du servant qui
l'accompagne et lentement, avec toute l'onction sacerdotale, son bras
s'lve pour asperger d'eau lustrale les branches entasses  ses pieds.
De ses lvres s'chappent, presses, les paroles consacres.

Le buis des rameaux est bni.

Il fait grand jour maintenant. Une admirable matine se prpare. Au
fronton du Louvre s'allume de roses clarts; sur la place, les
vieillards, les enfants et les femmes vont et viennent.

--Achetez-moi, disent-ils, un joli rameau de buis.

P.  A.


DE PARIS A MOSCOU SUR DES CHASSES

Une trange fantaisie, assez inattendue dans un sicle qui se pique de
marcher  toute vapeur, pousse certains de nos contemporains  employer,
pour leurs dplacements, les moyens de locomotion les plus bizarres,
sinon les plus rapides.

Il y a un an, un tailleur autrichien assoiff de rclame nous arrivait
enferm dans une cage en bois, et deux amoureux espagnols, dsireux de
trouver  Paris un refuge contre la tyrannie paternelle, s'y faisaient
transporter par le chemin de fer, cachs ensemble dans une norme
caisse, sous les tiquettes _fragile_ et _ct  ouvrir_. De Vienne deux
originaux venaient visiter en brouette l'Exposition de 1889, et la
Russie nous envoyait, tour  tour, un officier  cheval, un autre 
pied, et un jeune touriste en vlocipde; avant-hier enfin une troka
attele de trois chevaux amenait de Saint-Ptersbourg un voyageur pas
trop press.

Sylvain Dornon, un ancien berger, actuellement boulanger  Arcachon, a
voulu se placer  un point de vue plus lev, et rendre  la Russie une
visite de politesse.

Il est, en effet, parti jeudi 12 courant  neuf heures et demie du matin
de la place de la Concorde, mont sur des chasses landaises de 1 mtre
20 de hauteur, et s'est engag  arriver en 42 jours  Moscou pour
assister  l'inauguration de l'Exposition franaise, parcourant ainsi
quelque 60 kilomtres par jour.

Deux mille personnes environ assistaient  son dpart. A l'entre de la
rue Royale o notre gravure le reprsente, les gardiens de la paix
avaient t forcs de lui frayer un passage parmi la foule des pitons 
laquelle se mlaient des bicyclettes, des tricycles, et bon nombre de
gamins qui, monts sur des petites chasses, l'accompagnaient au cri de:
A Moscou!  Moscou! sur l'air des lampions. Surtout le parcours, le
long des boulevards, devant le Figaro, rue Lafayette, les passants
taient fort intrigus en voyant merger au-dessus d'eux, de toute une
hauteur d'homme, la figure fantastique de l'chassier, qui se baissait
complaisamment, distribuant des poignes de main  droite et  gauche.

Servi par la vitesse de son norme compas, Dornon est sorti bien vite
par la porte de Pantin, et il a couch le soir mme  la Fert-Milon.
Son itinraire est Reims. Sedan. Luxembourg. Coblentz, Berlin, Wilna. On
a dj revu de ses nouvelles de Sedan. A Moscou l'attend une norme
paire d'chasses sur lesquelles il compte faire une entre triomphale.

A.


LE MAGE

On sait avec quel soin la direction de l'Opra a mont l'oeuvre de MM.
Richepin et Massenet, le _Mage_. Les dcorateurs, au reste, avaient de
quoi donner carrire  leur imagination: cette reconstitution d'une
poque ancienne, prhistorique, ne pouvait que les sduire.

Entre les nombreux et intressants tableaux que comporte le _Mage_, nous
choisissons, tout d'abord, le premier, qui est reprsent par la plus
petite de nos gravures. Nous sommes dans le camp de Zarastra. La tente
du guerrier s'lve  droite:  gauche, un cdre aux larges ramures se
dresse: le fond nous ouvre une perspective souriante sur la ville de
Bakdi et ses pittoresques monuments... C'est l que Zarastra, vainqueur
des Touraniens rvolts, aprs avoir repouss l'amour de Varehda, la
belle prtresse de Djaki, desse des volupts, dclare son amour  sa
royale prisonnire, la belle Anahita, souveraine des Touraniens. Anahita
se laisse aller aux bras de Zarastra: dans la nuit, on entend la chanson
plaintive des prisonniers, et la reine s'crie:

        Hlas! ils s'en vont et je reste ici:
        Mon peuple est captif et mon coeur aussi.

Notre grande gravure nous transporte dans la salle du sanctuaire, dans
le temple de la Djaki. Un large dme est soutenu par d'immenses
pilastres incrusts de pierreries clatantes... Au fond, s'lve l'autel
et la statue aux proportions colossales de la desse de la Volupt... On
clbre les mystres de la desse. Les prtresses en tunique de gaze
traverses de guirlandes de fleurs, les tourneuses aux torses nus avec
jupes transparentes et des coiffures de perles bleu-paon, accomplissent,
les danses du rite... Ces mystres prcdent le mariage de la reine
Anahita avec le loi de l'Iran. Anahita a cru, en effet, le mensonge
invent contre Zarastra par la prtresse Varedha: son coeur est chagrin,
elle pense bien  l'absent, mais, rsigne ou non, elle va cder  la
loi qui lui est impose et devenir la femme du roi de l'Iran... Mais
voici qu'une rumeur, d'abord sourde, se fait entendre. Les cris se
rapprochent, des sonneries de trompette clatent. Ce sont les
Touraniens. Ils envahissent le temple, la torche et le fer  la main...
Notre gravure reprsente le moment prcis o les Touraniens, dlivrant
leur reine, lui tendent une pe, qu'elle brandit en signe le joie et
de triomphe, et o ils se prcipitent, pour les tuer, sur les deux
imposteurs: Varedha, la prtresse, et son pre Amrou, le grand-prtre de
Djaki.

Outre ces deux gravures, nous publions une page de la belle partition de
M. Massenet, que nous devons  l'obligeance de ses diteurs, MM.
Hartmann et. Cie 20, rue Daunou.. C'est la large et puissante invocation
religieuse de Zarastra, que chante au troisime acte M. Vergnet.

Ad.  Ad.


THODORE DE BANVILLE

C'tait une physionomie attachante et curieuse que celle du matre et du
pote Thodore de Banville. Il avait l'aspect doux, placide, inoffensif,
d'un bon bourgeois de Paris, et son bon regard apaise ne trahissait plus
les colres truculentes du romantique ardent, novateur,
rvolutionnaire, qui avait suivi vers la vingtime anne la bannire de
Victor Hugo. Il tait n en 1823; il avait lu dans son adolescence les
premiers chefs-d'oeuvres des nouveaux potes, il en avait savour le
suc, et, comme la muse l'avait dou, lui aussi, ce n'est pas une simple
adhsion qu'il apporta  la nouvelle pliade; ce furent des oeuvres: les
_Stalactites_ d'abord, puis les _Cariatides_, recueils de posies
charmantes o les rythmes retrouvs ou invents taient comme parfums
d'un arme attique.

Ds lors, il tait enrl et proclam pote romantique: l'inspiration
divine lui donnait ses lettres de grande naturalisation. Attir vers le
thtre, il chercha la langue comico-lyrique et la trouva. Ses premires
comdies: le Feuilleton d'Aristophane (1852), le Beau Landre (1856),
comme plus tard _Diane au bois_ (1861), et rcemment encore _Socrate et
sa femme_, le _Baiser_, rvlaient une virtuosit surprenante, et les
ressources les plus rares du verbe et de la forme. Un volume de posies,
les Odes funambulesques (1857) avait, du reste, consacr et popularis
sa rputation de matre-ouvrier de la langue potique: depuis, trente
annes de production incessantes, un nombre prodigieux de
rimes--rpandues dans les journaux, dans les recueils priodiques, ou
enchsses et serres sous la brochure d'un volume--ont montr quelle
rserve et quelle veine intarissable nourrissaient la production
incessante de cet crivain.

La prose ne lui paraissait pas indigne de sa plume, et tel de ses
contes, telle page de ses romans, peuvent passer pour de purs
chefs-d'oeuvre.

N'oublions pas que Thodore de Banville, crivain, ne ddaigna pas
d'tre journaliste: il a collabor  un grand nombre de revues, crit le
feuilleton dramatique de trois ou quatre feuilles quotidiennes; dans ces
dernires annes, il donnait rgulirement des nouvelles  des journaux
littraires. Il tait bienveillant et indulgent, sans prtention ni
morgue hautaine; les jeunes taient toujours bien accueillis auprs de
lui pourvu qu'ils eussent foi dans les deux symboles pour lesquels il
avait vcu: l'art et la posie.


LE GNRAL CAMPENON

Le gnral Campenon tait, dans toute l'acception du terme, un soldat.
Au parlement dont il suivit les dbats sur les choses militaires comme
ministre de la guerre d'abord, et ensuite comme snateur inamovible, il
apportait cette rondeur familire et un peu pre, cet air martial, cette
brusquerie d'allures, que donne l'habitude du commandement.

Il tait n  Tonnerre en mai 1819; il entra  Saint-Cyr; il tait
capitaine au moment de la rvolution de fvrier 1818. Le capitaine
Campenon tait imbu d'ides librales et dmocratiques: le nouveau
rgime tait fait pour lui convenir: il ne s'en cacha point. C'est ainsi
qu'il se trouva dsign pour encourir la svrit du gouvernement, que
le coup d'tat tablit en 1851. Arrt avec Charras et avec d'autres
officiers suspects de rpublicanisme, Campenon fut dport.

Nous le retrouvons peu aprs, contraint par la proscription d'entrer au
service du bey de Tunis, dont il organisa les troupes jusqu' l'heure o
vint l'autorisation de rentrer en France et de reprendre son rang dans
l'arme nationale. C'tait l'heure de la campagne d'Italie: brave au
feu, comme il tait loyal citoyen, le capitaine Campenon conquit les
paulettes de chef d'escadron d'tat-major.

Ce n'est qu'au dbut de la guerre de 1870 que le lieutenant-colonel
Campenon fut promu colonel.

A la bataille de Rezonville o notre cavalerie sut, dans un effort
hroque, dmonter l'artillerie ennemie et chasser du terrain la
cavalerie allemande, le colonel Campenon, cribl de blessures, fut
laiss pour mort sur le champ de bataille.

A la paix, Campenon reut enfin les toiles de gnral: il commandait la
cinquime division d'infanterie  Paris quand Gambetta lui offrit le
ministre de la guerre. C'est lui--il ne faut pas l'oublier--c'est ce
rpublicain de la veille qui eut le courage, sur l'inspiration de
Gambetta, de passer outre aux polmiques des partis pour songer
seulement aux vritables intrts de l'arme en prenant le gnral de
Miribel comme chef d'tat-major.

Aprs la chute de Gambetta, le gnral Campenon a t  deux reprises
encore ministre de la guerre: dans le cabinet Jules Ferry en 1883: puis
dans le cabinet Brisson. Il a pu ainsi donner tous ses soins aux oeuvres
de reconstitution militaire entreprises depuis l'avnement de la
Rpublique.


LA VIERGE NOIRE DE MONTSERRAT

On a tout dit sur la semaine sainte en Espagne. On a dcrit cent fois
les processions moyen-ge de Sville, les tableaux vivants de la Passion
de Tolde, les mystres en plein vent de Murcie. Cette anne, c'est dans
un lieu bien plus trange, bien plus pittoresque encore que nous allons
chercher de nouvelles impressions: c'est au couvent de la Vierge-Noire
du Montserrat, au coeur mme des montagnes abruptes de la vieille
Catalogne,  mille mtres d'lvation.

C'est sur la ligne de chemin de fer de Barcelone  Saragosse,  distance
 peu prs gale de Barcelone et de Manresa, qu'il nous faut tout
d'abord descendre.

A prsent commence la monte: oh! cette monte en patache antique,
trane par quatre mules auxquelles le conducteur pousse son ternel:
harri! Mais tout le monde n'a pu prendre place dans la patache. Alors
ce sont, par les chemins, de longs dfils de formes humaines, sonores 
mantilles noires grenant leurs rosaires, vieux paysans catalans coiffs
du bonnet phrygien en laine rouge, Aragonais coiffs de leurs foulards,
tous la mante jete sur l'paule et un long bton  la main.

A mesure que nous montons, voici toute la Catalogne qui se droule
devant nous, les Pyrnes, le Canigout, et, au-del, une partie de la
France, du ct de Perpignan. De cet autre ct, la Mditerrane  perte
de vue, les Balares et Saragosse, une partie de la province de Valence.
De cet autre encore, l'Aragon. Le panorama est admirable, sans pareil.
Et, sur le ciel d'un bleu fonc, se dtache la blancheur des Pyrnes,
dont les pics couverts de neige tincellent brillants au soleil.

Cependant nous voici parvenu au couvent, dont les btiments sont situs
au pied d'un bloc norme de granit, dans une position analogue  celle
du couvent de la Grande-Chartreuse. Voici l'entre du monastre, qui
ressemble plutt  l'entre d'une caverne. La foule s'accrot toujours,
et il y a autant de mendiants que de fidles, ce qui n'est pas peu dire.
La seule auberge est prise d'assaut. Les moines, fort obligeants,
donnent des chambres aux visiteurs. Ils nous font tout voir, le
rfectoire en forme de rotonde, le jardin potager fort beau, le clotre
d'un grand effet artistique, l'glise enfin o tous les fidles
ple-mle sont entasss  genoux sur les dalles. La Vierge noire,
splendidement vtue d'or et de satin, nous regarde avec ses grands yeux
sans vie, tandis qu'autour d'elle les cierges brlent par centaines.

Porte par quatre enfants de choeur, suivie de prtres officiant dans
leurs costumes des grandes solennits, elle fait le tour de la chapelle
d'abord, du monastre ensuite, au milieu de la foule des plerins et des
moines qui font la haie sur son passage.

Il faudrait des journes entires pour visiter en dtail le Montserrat
et ses treize ermitages qui ont abrit 392 cnobites. Mais nous
rapportons de notre excursion une impression profonde. Les crmonies 
coup sr y ont moins de mise en scne qu' Sville, mais la foi y est
plus sincre, et le dcor merveilleux.

H. L.



[Illustration.]

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'MILE BAYARD

Suite.--Voir nos numros depuis le 21 fvrier 1891.


Barincq continua:

--Alors cette hypothse de la suppression du testament est peu
vraisemblable?

--Sans doute; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'carter
radicalement. Je t'ai expliqu que Gaston avait toujours eu des doutes
sur sa paternit, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'entant de
Lontine Dufourcq, il a vari entre l'affection et la rpulsion; en
certains moments plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne
regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si, le jour o
il m'a redemand le testament, il n'tait pas dans un de ces moments
d'horreur? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqu cette
horreur qu'une dcouverte dcisive par tmoignage, lettre ou toute autre
information  laquelle il aurait pu ajouter foi.

--Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette
supposition, me semble-t-il?

--Le capitaine n'est pas venu au chteau depuis que Gaston m'a redemand
son testament; et, ce jour-l, pendant les quelques minutes que ton
frre est rest dans ce cabinet d'o il semblait press de sortir, je
l'ai trouv trs troubl: tu vois donc qu'il faut admettre cette
supposition, si peu srieuse qu'elle puisse paratre; comme il faut
admettre tout; mme que le capitaine va nous arriver avec un bon
testament en poche.

--J'admets cela trs bien.

--En tout cas, nous serons bientt fixs. Pour plus de sret, j'ai
fait,  ta requte, apposer les scells; nous les lverons dans trois
jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En
attendant, en ta qualit de plus proche parent, tu vas tre le matre
dans le chteau. C'est en ton nom que j'ai tout ordonn, depuis le
service  l'glise jusqu'au djeuner command pour recevoir
convenablement ceux des invits qui, venant de loin, n'auraient rien
trouv  Ourteau, particulirement vos parents d'Orthez, de Maulon et
de Saint-Palais qui, certainement, vont arriver d'un moment  l'autre.

--Laisse-moi te remercier encore une fois; tu as agi dans ces tristes
circonstances comme un parent.

--Simplement comme un notaire.

--Il n'y en a plus de ces notaires.

--Aux environs de Paris on dit cela, peut-tre, mais je t'assure que
chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce
mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre?

Il parut embarrass.

--Parle donc.

--Le voil, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si
pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis  ta
disposition.

--Je te remercie,

--Ne te gne pas; cela peut tre facilement imput au compte de la
succession.

--Je suis touch de ta proposition, mon cher Rbnacq, mais j'espre
n'avoir pas  te mettre  contribution.

--En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de caf au lait
avec moi; aprs une nuit passe en chemin de fer, tu es venu  pied de
Puyoo, pense que la crmonie se prolongera tard.

La tasse de caf accepte, le notaire voulut que le petit clerc portt
la valise de son ancien camarade.

--Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais
importun; l'exprience m'a appris malheureusement qu' vouloir distraire
notre chagrin, le plus souvent on l'exaspre. A bientt.


XI

Un peu aprs dix heures on vint prvenir Barincq que les invits
commenaient  arriver, et il dut descendre au rez-de-chausse.

Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand
salon, ce n'tait plus le pauvre dessinateur de l'_Office cosmopolitain_
ploy et dprim par vingt annes d'un dur travail; sa taille s'tait
redresse, sa tte leve, et, si son visage portait dans l'obliquit des
sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une
douleur sincre, cette douleur mme l'avait ennobli: plus de soucis
immdiats, plus d'inquitudes agaantes, mais des proccupations plus
hautes, plus dignes.

C'tait des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et du
Barn, les uns de Maulon et de Saint-Palais portant le nom de Barincq;
les autres les Pdebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades d'enfance,
ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis vingt-cinq ou
trente ans; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et de ses
luttes; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa prsence
au chteau, n'avaient-ils pas t sans prouver une certaine inquitude
aussi bien dans leur fiert de personnages considrs que dans leur
prudence provinciale de gens intresss, ce qu'ils taient tous les uns
et les autres.

--Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable?

--Et, d'autre part,  quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas tre
exposs?

Les plaintes si souvent rptes de Gaston pendant ces vingt dernires
annes n'taient pas oublies; et, en se rappelant comme il avait t
exploit par son frre, on s'tait invit, rciproquement,  se tenir
sur la rserve et la dfensive; cousin, on l'tait, sans doute; mais
c'est une parent assez loigne pour qu'elle ne cre, Dieu merci, ni
devoirs ni liens.

Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds
chausss comme tout le monde et non des bottes cules de Robert
Macaire. A la vrit les volets ne laissaient pntrer qu'une clart
douteuse, mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour
montrer que son habit n'tait pas honteux, et qu'il portait des gants
avouables. Alors un changement de sentiments se produisit
instantanment; sans qu'on se ft entendu, mme consult du regard, on
fit quelques pas au-devant de lui; et toutes les mains se tendirent pour
serrer les siennes.

--Comment vas-tu?

--Et ta femme?

--N'as-tu pas une fille?

--Elle s'appelle Anie.

--Alors tu as gard les traditions de la famille.

--Et le souvenir du pays.

De nouveau, les mains s'treignirent.

Le revirement fut si complet, qu'aprs avoir exprim des regrets pour la
brouille survenue entre les deux frres, on en vint  blmer Gaston qui
avait persist dans sa rancune.

--C'tait l une des faiblesses de son caractre, dit l'un des Barincq
de Maulon.

--Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un
autre.

--Cette indulgence doit tre rciproque, appuya l'an des Pdebidou.

Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent
reposer, c'est aussi sur la solidarit. En vertu de ce principe, deux
des cousins, ceux  qui leur ge et leur position donnaient l'autorit
la plus haute, l'attirrent dans un coin du salon.

--Tu sais les relations qui existaient entre ton frre et un certain
capitaine de dragons?

--J'ai vu Rbnacq.

Tous deux, en mme temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre
la droite, et les serrrent fortement.

--Qu'on tablisse ses btards, dit l'un, rien de plus juste; je blme
les pres qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels
devenir, les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on
fasse cet tablissement au dtriment de la famille lgitime, c'est ce
que je n'admets pas.

--C'est ce que nous blmons, dit l'autre.

--Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons.

--Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer  cet
intrigant le mpris que nous inspire ses manoeuvres.

De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut
revenir  la chemine, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un
mot  leur dire.

C'tait la troisime fois qu' cette place il assistait  ce dfil de
parents, d'amis, de voisins ou d'indiffrents, qui constitue le
personnel d'un bel enterrement: la premire pour sa mre quand il tait
encore enfant; la seconde pour son pre,  la gauche de son frre, et
maintenant tout seul, pour celui-ci: mme obscurit, mme murmure de
voix touffes, mme tristesse des choses dans ce salon, o rien n'avait
chang, et o les vieux portraits sombres qui faisaient des taches
noires sur les verdures plies, et qu'il avait toujours vus, semblaient
le regarder comme pour l'interroger.

Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu
dont il retrouvt le nom: il est vrai que, pour la plupart, ces
physionomies voquaient des souvenirs; mais lesquels? c'tait ce que sa
mmoire hsitante et trouble ne lui disait pas assez vite.

Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes forms a
et l, et que les ttes se tournaient de ce ct; instinctivement il
suivit ces regards, et vit entrer un officier.

--C'est le capitaine, dit un des cousins.

Aprs un regard circulaire jet rapidement dans le salon pour se
reconnatre, le capitaine s'avana vers la chemine; en grande tenue, le
sabre au crochet, le casque dans le bras gauche, il marchait sans
paratre faire attention aux yeux ramasss sur lui.

--Tu vois, aucune ressemblance, dit  voix basse le mme cousin qui
l'avait annonc.

Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le
prtendait le cousin; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner:
arriv devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer
sans qu'aucun des parents eut rpondu  son salut autrement que par un
court signe de tte, quand, dans un mouvement de protestation en quelque
sorte involontaire, Barincq avana la main; le capitaine alors avana la
sienne, et ils changrent une lgre treinte.

--Tu lui as donn la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut
loign.

--Comme  tous les invits.

--Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent?

--Quelles pattes?

--Sur son dolman; ses paulettes, si tu aimes mieux.

--Eh bien, qu'importent ces pattes!

Ce cousin, qui avait quitt l'arme pour se marier, et qui tait au
courant des usages militaires, haussa les paules:

--On ne porte pas la grande tenue  l'enterrement d'un ami, dit-il, mais
simplement le kpi et les pattes noires. S'il l'a revtue aujourd'hui,
c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il se prtend
le fils de Gaston.

Bien que ces observations se fussent changes  voix basse, elles
n'avaient pas pu passer inaperues, et, tandis que les uns se
demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le
capitaine avec curiosit; on avait vu l'accueil plus que froid des
cousins, la poigne de main du frre, et l'on tait drout. L'entre du
notaire Rbnacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se
prsentrent, et ce fut bientt une procession. Alors, le salon
s'emplissant, ceux qui taient entrs les premiers cdrent la place aux
derniers, et l'on se rpandit dans le jardin o l'on trouvait plus de
libert, d'ailleurs, pour causer et discuter.

--Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte?

--Pouvait-il ne pas la lui donner?

--Dame! a dpend du point de vue auquel on se place.

--Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il
est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, ds lors, c'est
bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frre; s'il ne
l'est pas, et ne vient  cet enterrement que pour s'acquitter de ses
devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me parat encore plus
difficile que la famille de celui  qui onrend un hommage lui refuse la
main.

--Mme s'il s'est fait lguer une fortune dont il frustre la famille?

--Alors je trouverais que M. Barincq n'en a t que plus crne.

--Ses cousins l'ont blm.

--A cause de la patte blanche.

Et ceux qui connaissaient le crmonial militaire eurent le plaisir d'en
enseigner les lois  ceux qui les ignoraient; cela fournit un sujet de
conversation jusqu'au moment o le clerg arriva pour la leve du corps.

--Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi?

Ce fut la question que les curieux se posrent; si la tenue du capitaine
tait une affirmation, cette place pouvait en tre une autre.

Tandis que la famille prenait la tte, le capitaine se mla  la foule,
au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaa  l'glise, sans
que rien dans son attitude montrt qu'il attachait de l'importance  un
rang plutt qu' un autre: les parents occupaient dans le choeur le banc
drap de noir qui, depuis de longues annes, appartenait aux
Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres
assistants.

Mais, comme il tait au bout d'une trave et faisait face  ce banc,
d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vtements noirs tirait
les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait
devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant
quelques secondes, sa pense tait obsde par le mot de son cousin:
aucune ressemblance.

Si le capitaine tait moins grand que Gaston, comme lui il tait de
taille bien prise, bien dcouple, lgante, souple; et comme lui aussi
il avait la tte fine, rgulire, avec le nez fin et droit; enfin comme
lui aussi il avait les cheveux noirs; mais, tandis que la barbe de
Gaston tait noire et son teint bistr, la barbe du capitaine tait
blonde et son teint ros; c'tait cela surtout qui formait entre eux la
diffrence la plus frappante, mais cette diffrence ne paraissait pas
assez forte pour qu'on put affirmer qu'il n'existait entre eux aucune
ressemblance; assurment il n'tait pas assez prs de Gaston pour qu'on
s'crit: C'est son fils! mais d'un autre ct il n'en tait pas assez
loin non plus pour qu'on s'crit qu'il ne pouvait y avoir aucune
parent entre eux; l'un avait t un lgant cavalier dans sa jeunesse,
l'autre tait un bel officier; l'un appartenait au type franchement
noir, l'autre mlait dans sa personne le noir au blond; voil seulement
ce qui, aprs examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait
rien; et franchement on ne pouvait pas l-dessus s'appuyer pour btir ou
dmolir une filiation.

Depuis l'incident de la main donne au capitaine, une question
proccupait Barincq; devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine
au djeuner qui suivrait la crmonie? Et s'il trouvait des raisons pour
justifier cette invitation, celles qui, aprs le blme de ses cousins,
la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus.

Heureusement au cimetire, c'est--dire au moment o il fallait se
dcider, Rbnacq lui vint en aide:

--Comme la prsence du capitaine  votre table serait gnante pour vous,
autant que pour lui peut-tre, veux-tu que je l'emmne  la maison? Cela
vous tirera d'embarras.

C'tait nous tirera d'embarras que le notaire aurait d dire, car sa
position au milieu de ces hritiers possibles tait dlicate pour lui
aussi.

Si l'amiti, de mme qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter
que l'hritage de Gaston revint  son ancien camarade, d'autre part les
intrts de son tude voulaient que ce ft au capitaine. Hritier de son
frre, Barincq conserverait sans aucun doute le chteau et ses terres
pour les transmettre plus tard  sa fille comme bien de famille. Au
contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour
garder le chteau, et qui mme en aurait d'excellentes pour vouloir s'en
dbarrasser, le vendrait, et cela entranerait une srie d'actes
fructueux qui, au moment o il pensait  se retirer des affaires,
grossirait bien  propos les produits de son tude. Dans ces conditions,
il importait donc de manoeuvrer assez adroitement entre celui qui
pouvait tre l'hritier et celui qui avait tant de chances pour tre
lgataire, de faon  conserver des relations aussi bonnes avec l'un
qu'avec l'autre; de l son ide d'invitation qui d'une pierre faisait
deux coups: il rendait service  Barincq dans une circonstance dlicate;
et en mme temps il montrait de la politesse et de la prvenance envers
le capitaine, qui certainement devait tre bless de l'accueil qu'il
avait trouv auprs de la famille.


XII

Ce fut seulement  une heure avance de l'aprs-midi que les derniers
invits quittrent le chteau; et les cousins ne partirent pas sans
changer avec Barincq de longues poignes de mains accompagnes de
souhaits chaleureux:

--Nous sommes avec toi.

--Compte sur nous.

--Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un hritage qui
t'appartient  tant de titres.

--C'est au moment de la mort qu'on rpare les faiblesses de sa vie.

--Si Gaston a pu  une certaine heure faire le testament dont parle
Rbnacq, certainement il l'a dtruit.

--C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris.

--A la leve des scells ne manque pas de nous envoyer des dpches.

--Tu nous amneras ta fille.

--Nous la marierons dans le pays.

Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'crire  sa femme une
lettre pour complter son tlgramme du matin, dans lequel il avait pu
dire seulement qu'il tait retenu au chteau par des affaires
importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'tait cette affaire
importante, et, sans rpter les esprances de ses cousins, il dit au
moins les suppositions de Rbnacq; un fait tait certain: pour le
moment il n'y avait pas de testament; l'inventaire en ferait-il trouver
un? c'tait ce que personne ne pouvait affirmer ni mme prvoir en
s'appuyant sur de srieuses probabilits; pour lui, n'ayant pas
d'opinion, il ne concluait pas; c'tait trois jours  attendre.

Quand il eut achev cette longue lettre, le soir tombait, un de ces
soirs doux et lumineux propres  ce pays o si souvent la nature semble
s'endormir dans une potique srnit, et n'ayant plus rien  faire il
sortit, laissant ses pas le porter o ils voudraient.

Ce fut simplement dans le parterre joignant immdiatement le chteau, et
il y demeura, prenant un plaisir mlancolique  rechercher les plantes
qui avaient t les amies de ses annes d'enfance, et qu'il retrouvait
telles qu'elles taient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun
changement et t apport dans leur culture ou dans leur choix par des
jardiniers en peine de la mode; dans les bordures de buis tailles en
figures gomtriques c'tait toujours la mme ordonnance de vieilles
fleurs: primevres, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies,
ravenelles, girofles, jacinthes, anmones, renoncules, tulipes; et en
les regardant dans leur panouissement, en respirant leur parfum
printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait 
penser que la vie qui s'tait si furieusement prcipite pour lui en
luttes et en catastrophes s'tait arrte dans cette tranquille maison.

Que n'tait-il rest  son ombre, uni avec son frre, ainsi que celui-ci
le lui proposait! Ah! si la vie se recommenait, comme il ne referait
pas la mme folie, et ne courrait pas aprs les mirages qui l'avaient
entran!

Jeune, c'tait sans regret qu'il avait quitt cette maison, se croyant
appel  de glorieuses destines; maintenant allait-il pouvoir reprendre
place sous son toit, et jusqu' la mort la garder? quel soulagement, et
quel repos!

Jusqu' une heure avance de la soire, il suivit ce rve, plus hardi
avec lui-mme qu'il n'avait os l'tre en crivant  sa femme, se
rptant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant
s'il n'tait pas possible qu'au moment de la mort Gaston et rellement
rpar ce qu'il avait reconnu tre une erreur.

Toute la nuit il dormit avec cette ide, et le matin, au soleil levant,
il tait dans les prairies, pour prendre possession de ces terres dj
siennes.

On a souvent discut sur les excitants de l'esprit;  coup sr, il n'en
est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un
hritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'chappa pas
 cette fivre, et, pendant les trois jours qui s'coulrent avant la
leve des scells, on le vit du matin au soir passer et repasser par les
chemins et les sentiers qui desservent le domaine: les terres arables,
il les amenderait par des engrais chimiques; les vignes mortes ou
malades, il les arracherait et les transformerait en prairies
artificielles; les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de
barrages dont il dessinait les plans; ce serait une transformation
scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement
doubl, s'il n'tait pas tripl: c'est surtout pour ce qu'il ne connat
pas, que l'esprit d'invention se rvle inpuisable et gnial.

Pour suivre le double jeu qu'il avait adopt, le notaire Rbnacq
s'tait mis  la disposition de Barincq afin de procder  l'inventaire
au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fix, il s'tait empress
d'crire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il et  se prsenter au
chteau, s'il croyait avoir intrt  le faire.

A cette communication, le capitaine avait rpondu qu'il tait fort
surpris qu'on lui adresst pareille invitation: en quelle qualit
assisterait-il  cet inventaire? pourquoi? dans quel but? c'tait ce
qu'il ne comprenait pas.

Aussitt que le notaire eut reu cette lettre, il la porta  son ancien
camarade.

--Voici le moyen que j'ai employ pour demander au capitaine s'il avait
un testament, sans le lui demander franchement; sa rponse prouve qu'il
n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un; c'est
quelque chose cela.

--Assurment; cependant le bureau et le secrtaire de Gaston n'ont pas
livr leur secret.

--Ils le livreront demain.

En effet, le lendemain matin,  neuf heures, le juge de paix, assist de
son greffier, se rendit au chteau avec Rbnacq pour procder  la
leve des scells ainsi qu' l'inventaire, et, bien que les uns et les
autres dussent tre, par un long usage de leur profession, cuirasss
contre les motions, ils avaient galement hte de voir ce que le
bureau-secrtaire et les casiers du cabinet de travail de M. de
Saint-Christeau allaient leur rvler.

Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du
capitaine Sixte?

Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commena,
la forme exigeant qu'on procdt d'abord  l'intitul; mais, comme il
tait des plus simples, il fut vite dress, et le juge de paix put enfin
reconnatre si les scells par lui apposs sur le bureau taient sains
et entiers; cette constatation faite, la cl fut introduite dans la
serrure du tiroir principal.

--J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se
trouver dans ce tiroir o Gaston rangeait ses papiers les plus
importants.

--C'tait l aussi que mon pre plaait les siens, dit Barincq.

--Procdons  une recherche attentive, dit le juge de paix.

Mais, si attentive que ft cette recherche, elle ne fit pas trouver le
testament.

Sans se permettre de toucher  ces papiers Barincq se tenait derrire le
notaire et pench par dessus son paule il le suivait dans son examen,
le coeur serr, les yeux troubles; personne ne faisait d'observation
inutiles, seul le notaire de temps en temps nonait la nature de la
pice qu'il venait de parcourir: quand elle tait compose de plusieurs
feuilles, il les tournait mthodiquement de faon  ne pas laisser
passer inaperu ce qui aurait pu se trouver intercal entre les pages.

A la fin, ils arrivrent au fond du tiroir.

--Rien, dit le notaire.

--Rien, rpta le juge de paix.

Ils levrent alors les yeux sur Barincq et le regardrent avec un
sourire qui lui parut un encouragement  esprer en mme temps qu'une
flicitation amicale.

--Il se pourrait qu'il n'existt pas de testament, dit le notaire.

--Cela se pourrait parfaitement, rpta le juge de paix.

--Je commence  le croire, dit le greffier qui ne s'tait pas encore
permis de manifester une opinion.

--Voulez-vous examiner les autres tiroirs? demanda Barincq d'une voix
que l'anxit rendait tremblante.

--Certainement.

Le second tiroir, vid avec les mmes prcautions et le mme soin
mticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entasss l par
un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il payait
aussi bien que toutes les lettres qu'il recevait, alors mme qu'elles ne
prsentaient aucun intrt. Il en fut de mme pour le troisime et le
quatrime.

--Rien, disait Rbnacq avec un sourire plus approbateur.

--Rien, rptait le juge de paix.

Et, de son ct, le greffier rptait aussi:

--J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament.

Si l'on avait cout l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se
serait fait de plus en plus vite, mais Rbnacq, qui ne savait pas se
presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palp
et feuillet.

--Nous arriverons au bout, disait-il.

En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau;  peine fut-il
ouvert que le notaire montra plus de hte  tirer les papiers.

--S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver.

En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine: sur plusieurs
liasses le nom de Valentin tait crit de la main de Gaston, et sur une
autre celui de Lontine.

--Attention, dit le notaire.

Mais sa recommandation tait inutile, les yeux ne quittaient pas le tas
de papiers qu'il venait de sortir du tiroir.

Toujours mthodique, il commena par la liasse qui portait le nom de
Lontine: n'tait-ce pas la logique qui exigeait qu'on procdt dans cet
ordre, la mre avant le fils?

La chemise ouverte, la premire chose qu'on trouva fut une photographie
 demi-efface reprsentant une jeune femme.

--Tu vois qu'elle tait jolie, dit le notaire en prsentant le portrait
 Barincq.

--Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits.

Mais le juge de paix et le greffier ne partagrent pas cet avis.

--Continuons, dit le notaire.

Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mche de cheveux noirs et
soyeux, puis quelques fleurs sches, si brises qu'il tait difficile
de les reconnatre; puis enfin des lettres crites sur des papiers de
divers formats et dates de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan.

Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrta:

--Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il.

Rbnacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette
observation: le respect des secrets de son frre, ou la hte de
continuer la recherche du testament.

[Illustration.]

--Ces lettres peuvent tre d'un intrt capital, dit-il, mais je
reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment  en prendre
connaissance; passons.

La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine classes
par ordre de date, les premires d'une grosse criture d'enfant qui,
avec le temps, allait en diminuant et en se caractrisant.

--Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intrt, dit le notaire, mais
comme pour celles de la mre on verra plus tard.

Les autres liasses taient composes de notes, de quittances, de lettres
qui prouvaient que pendant de longues annes, au collge de Pau, 
Sainte-Barbe,  Saint-Cyr, plus tard au rgiment, Gaston avait
entirement pris  sa charge les frais d'ducation du fils de Lontine
Dufourcq, et aussi d'autres dpenses; mais nulle part il n'y avait trace
de testament, ni mme de projet de testament.

--L'affaire me parat rgle, dit le notaire.

--Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne
craignait pas d'tre affirmatif.

--Si nous allions djeuner, proposa le juge de paix, chez qui les
motions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac.

Bien qu'on voult se tenir sur la rserve pendant le djeuner devant les
domestiques, quelques mots furent prononcs, assez significatifs pour
qu'on st,  la cuisine, qu'il n'avait pas t trouv de testament, et
alors la nouvelle courut tout le personnel du chteau.

Jusque-l, la domesticit, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir
d'autre hritier que le capitaine, avait trait Barincq en intrus. Que
faisait-il au chteau, ce frre ruin? qu'attendait-il? de quel droit
donnait-il des ordres? Comment se permettait-il de parcourir les terres
en matre? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir dguerpir.

Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea
instantanment, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta
aussitt: au moment o on servit le caf, le vieux valet de chambre qui
pendant vingt ans avait t l'homme de confiance de Gaston apporta sur
la table une bouteille toute couverte d'une poussire vnrable, 
laquelle il paraissait tmoigner un vrai respect:

--C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pens que monsieur en
voudrait faire goter  ces messieurs.

Quand il eut quitt la salle  manger, les trois hommes de loi
changrent un sourire que Rbnacq traduisit:

--Voil qui en dit long, et ce n'est assurment pas pour boire  la
sant du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie.

L'inventaire ayant t repris, les recherches dans le cartonnier et dans
le secrtaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston,
restrent sans rsultat. A cinq heures de l'aprs-midi tout avait t
fouill, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et
il ne restait pas d'autres pices o l'on pt trouver des papiers.

--Dcidment il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la
main  son camarade.

--M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit
le juge de paix, pour ne pas l'observer.

--Ce qui n'empche pas qu'il y a eu un testament, rpliqua le notaire.

--Ne peut-il pas avoir t dtruit?

--Il faut bien qu'il l'ait t, puisque nous ne le trouvons pas.

--En vous reprenant le testament qu'il vous avait confi, dit le
greffier, M. de Saint-Christeau a montr que ce testament ne rpondait
plus  ses intentions.

--videmment.

--Donc il a voulu le dtruire.

--Ou le modifier.

--S'il avait voulu le modifier, trois hypothses se prsentaient: ou
bien il vous confiait ce testament modifi; ou bien il le remettait au
capitaine; ou bien il le plaait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a
pas confi, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le
trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouv
qu'aprs la destruction du premier testament, il n'en a point t fait
d'autres; d'o je conclus qu'en sa qualit de seul hritier, M. Barincq
doit tre envoy en possession de la succession de son frre.


XIII

En attendant que les formalits pour l'envoi en possession fussent
accomplies, Barincq, qui restait  Ourteau, crivit  sa femme et  sa
fille de venir le rejoindre, et, quand elles arrivrent  Puyoo, elles
le trouvrent au-devant d'elles, avec la vieille calche pour les
emmener au chteau.

Elles taient en grand deuil, et, pour la premire fois, Anie portait
une robe l'habillant  son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler
et de la coudre elle-mme, aprs mille discussions avec sa mre.

Il les fit monter on voiture, et prit la place  reculons:

--Tu verras les Pyrnes, dit-il  Anie.

--A partir de Dax, j'ai aperu leur silhouette vaporeuse.

--Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de
recueillement.

--Voil-t-il pas une affaire! interrompit Mme Barincq.

--Mais oui, maman, c'en est une pour moi.

Son pre la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction
d'tre en accord avec elle.

--Voil le Gave de Pau, dit-il quand la calche s'engagea sur le pont.

--Mais c'est trs joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les
eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaisses.

--C'est une rivire comme une autre, dit Mme Barincq, il n'y a que le
nom de chang.

--C'est que, prcisment, le nom peint la chose, rpondit Barincq, gave
vient de cavus, qui signifie creux.

--Et cette proprit, demanda Mme Barincq, que vaut-elle prsentement?

--Je n'en sais rien.

--Que rapporte-t-elle?

--Environ 40,000 francs.

--Trouverait-on acqureur pour un million?

--Je l'ignore.

--Tu ne t'es pas inquit de cela?

--Comment,  quoi bon?

--Cherche-t-on un acqureur quand on n'est pas vendeur?

--Tu voudrais la garder?

--Tu ne voudrais pas la vendre, je pense?

--Mais...

--Tout nous oblige  la conserver et  l'exploiter pour le mieux de nos
intrts; si elle rapporte 2% en ce moment, elle peut en rapporter 10 ou
12 un jour.

Stupfaite, elle le regarda:

--Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre ami,
mais, aprs vingt annes comme celles que je viens de passer, il me
semble que j'ai droit  un changement d'existence.

--Passer de notre bicoque de Montmartre au chteau d'Ourteau, n'en
est-il pas un en quelque sorte ferique?

--Est-ce  Ourteau que tu trouveras  marier Anie?

--Pourquoi pas?

(_A suivre._)

Hector Malot.

[Illustration.]







End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2508, 21 Mars 1891, by Various

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