The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Guy de Maupassant, by 
Guy de Maupassant

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Title: Oeuvres compltes de Guy de Maupassant - volume 2

Author: Guy de Maupassant

Release Date: April 3, 2014 [EBook #45312]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 2 ***




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  Au lecteur

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  la version originale.

  La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis.
  La liste des modifications se trouve  la fin du texte.




  OEUVRES COMPLTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT




  LA PRSENTE DITION
  DES
  OEUVRES COMPLTES DE GUY DE MAUPASSANT

  A T TIRE

  PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

  EN VERTU D'UNE AUTORISATION
  DE M. LE GARDE DES SCEAUX

  EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


  IL A T TIR DE CETTE DITION

  100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

  SAVOIR:

  60 exemplaires (1  60) sur japon ancien.
  20 exemplaires (61  80) sur japon imprial.
  20 exemplaires (81  100) sur chine.


  _Le texte de ce volume
  est conforme  celui de l'dition originale_: Des Vers.
  _Paris, Charpentier, 1880,
  avec addition de_:
  Lettres de Mme Laure de Maupassant  Gustave Flaubert
  (_indit_).
  Posies indites.




  OEUVRES COMPLTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT


  DES VERS

  LETTRES
  DE MME LAURE DE MAUPASSANT
   GUSTAVE FLAUBERT

  POSIES INDITES


  PARIS

  LOUIS CONARD, LIBRAIRE-DITEUR
  17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

  MDCCCCVIII

  _Tous droits rservs._




  
  GUSTAVE FLAUBERT

  _ l'illustre et paternel ami
  que j'aime de toute ma tendresse,

   l'irrprochable matre
  que j'admire avant tous_.




  LETTRES
  DE MME LAURE DE MAUPASSANT
   GUSTAVE FLAUBERT.

  Nous plaons en tte de ce volume, qui fut le dbut littraire de
  Maupassant, les lettres que Mme de Maupassant, sa mre, adressait 
  Gustave Flaubert au sujet de la vocation littraire du jeune Guy.


  tretat, le 16 mars 1866.

Si quelque chose peut adoucir une profonde douleur, c'est de la voir
rellement comprise, et ta lettre, mon vieil ami, m'a apport la seule
consolation qui peut aller jusqu' mon coeur. Tu as voqu pour moi les
communs souvenirs de nos jeunes annes, et j'ai revu cette maison de la
grande rue peuple d'htes bien-aims que le tombeau a pris presque
tous. Mon pauvre vieux pre, si respectable et si bon; mon frre, si
intelligent, si distingu, si exceptionnel; puis ma mre, ma chre et
excellente mre, partie la dernire pour aller rejoindre les
autres.--Mon Dieu! que la vie est triste, et que le temps, qui s'en va
toujours, sme d'amertume sur sa route!

L'preuve terrible que je viens de traverser m'a trouve plus forte que
tu ne l'aurais cru, que je ne l'aurais cru moi-mme. J'ai pu rester
jusqu' la fin prs de la dpouille de notre chre morte, et j'ai pass
deux nuits en face de ce visage qui avait retrouv, dans le calme
suprme, quelque chose de son expression d'autrefois. La pauvre Virginie
est accourue tout de suite  mon appel, et s'est jete en sanglotant
dans mes bras; mais quand je lui ai propos de la conduire au lit de
notre mre, ses forces l'ont trahie et je l'ai vue dans un tel tat que
j'ai d la supplier de s'en retourner  Bornansbusc, prs de son mari et
de ses enfants. Elle m'a quitte en effet, mais l'angoisse de
l'loignement lui a paru plus impossible encore  supporter, et elle a
trouv le courage de venir le lendemain partager ma lugubre
veille!--J'prouve quelque soulagement  te parler de tout cela, parce
que je connais ta vieille et bonne amiti. J'ai t, moi, tout
particulirement frappe par le sort, et il n'est gure tonnant que je
me rattache ardemment au pass, tout rempli de douces visions; mais toi,
que la vie d'artiste entrane dans son tourbillon, toi, mon cher
Gustave, qui as vu se raliser ce rve blouissant de la clbrit, tu
as gard pourtant, comme moi-mme, la religion des choses d'autrefois;
tu sais en parler avec le coeur, et il est facile de deviner que, toi
aussi, tu regardes tout ce pass comme le temps le plus heureux de ta
vie. Tu la revois souvent, cette terrasse pleine de soleil, et tu
entends encore chanter les oiseaux de la volire!

A prsent il faut que je m'efforce de tourner mes yeux vers l'avenir;
j'ai deux enfants, que j'aime de toutes mes forces, et qui me donneront
peut-tre encore quelques beaux jours. Le plus jeune n'est, jusqu'
prsent, qu'un brave petit paysan, mais l'an est un jeune homme, dj
srieux. Le pauvre garon a vu et compris bien des choses et il est
presque trop mri pour ses quinze ans. Il te rappellera son oncle
Alfred, auquel il ressemble sous bien des rapports, et je suis sre que
tu l'aimeras. Je viens d'tre oblige de le retirer de la maison
religieuse d'Yvetot, o l'on m'a refus une dispense de maigre exige
par les mdecins; c'est une singulire manire de comprendre la religion
du Christ ou je ne m'y connais pas!... Mon fils n'est point srieusement
malade; mais il souffre d'un affaiblissement nerveux qui demande un
rgime trs tonique, et puis, il ne se plaisait gure l-bas;
l'austrit de cette vie de clotre allait mal  sa nature
impressionnable et fine, et le pauvre enfant touffait derrire ces
hautes murailles qui ne laissaient arriver aucun bruit du dehors. Je
crois que je vais le mettre au lyce du Havre pour dix-huit mois et que
j'irai ensuite m'tablir  Paris pour les annes de rhtorique et de
philosophie. Herv sera demi-pensionnaire dans un collge quelconque et
je pourrai ainsi veiller moi-mme sur mes deux chers trsors.

Tu vois que je t'ai crit longuement, mon cher camarade, et je sens que
cela m'a fait du bien. Adieu, pense quelquefois  notre amiti d'enfance
et reois une bien cordiale et bien affectueuse poigne de main.

  LE POITTEVIN DE MAUPASSANT.


  tretat, le 29 janvier 1872.

Il faut, mon cher camarade, que je vienne te serrer les mains. A la
bonne heure, cela s'appelle parler, et dire aux gens leurs vrits, bien
en face. Ce que tu as fait est beau et brave, et notre pauvre Bouilhet,
mconnu jusqu' l'insulte par cette troupe d'oisons stupides, est
joliment veng par ta plume. Quelle distribution, bon Dieu! il y en a
pour tout le monde! Allez donc, vous autres; prenez, attrapez, ramassez,
 chacun sa part. Courbez l'chine, le poids est lourd et vous aurez
beau faire, vous ne parviendrez jamais  vous relever[1].

J'applaudis, mon bon ami, j'applaudis de tout mon coeur et de toutes mes
forces.

  [1] Lettre de Gustave Flaubert au conseil municipal de Rouen: _Par les
  Champs et par les Grves_.

Guy est encore ici, prs de moi, et c'est ensemble que nous avons lu
cette lettre si loquente, si indigne, si railleuse. Tu nous as fait
passer de bons moments dans notre solitude o les distractions sont
rares, surtout les distractions de cette qualit. Mon fils voulait
t'crire, j'ai fait valoir mon droit, et je t'apporte tous ses
compliments avec tous les miens. Nous avons, du reste, pris l'habitude
de causer de nos amis le soir au coin du feu, et ton nom revient
toujours, comme c'est justice. Guy me raconte la dernire visite qu'il
t'a faite  Paris, et me fait passer par toutes les impressions qu'il a
ressenties en t'entendant lire les dernires posies du pauvre Louis
Bouilhet. Il m'assure que tu le consultais parfois, il en tait tout
fier, il se sentait grandi, et moi, je te remercie de ce que tu fais, de
ce que tu es pour ce garon. Je sens que je ne suis pas seule  me
souvenir du temps pass, de ce bon temps o nos deux familles n'en
faisaient qu'une, pour ainsi dire. Quand je regarde en arrire et que
j'voque tout ce qui n'est plus, il se produit  mes yeux un trange
effet de perspective. C'est le lointain qui vient en avant, que je
touche du doigt, et c'est le prsent qui s'efface et plit. Rien ne peut
donc les faire oublier, ces heureuses annes d'enfance et de jeunesse.
Tu veux des nouvelles de ma sant? Ces nouvelles sont toutes  peu prs
les mmes. Je ne suis pas prcisment malade; je me sens excessivement,
effroyablement faible. Il y a des instants o ma tte est comme brise
et o je me demande positivement si je veille ou si je rve. Cette
impression est courte, mais trs pnible, c'est une vritable dtresse.

Pourtant notre hiver, ici, ne s'est pas trop mal pass. Le temps a t
fort doux, souvent beau, et les fleurs n'ont pas disparu de mon jardin.
Mes deux fils sont avec moi, ils sont excellents garons et me rendent
la vie bonne autant qu'il est possible. Herv travaille et devient un
homme. Je crois qu'il ne sera pas trop en retard, malgr le temps perdu.
Je serais injuste si je ne te disais qu'un mot du brave colier qui, lui
aussi, a lu et relu la fameuse lettre, et a su trs bien l'apprcier. Il
dit du reste qu'un campagnard peut goter aux plaisirs de l'esprit, tout
en faisant pousser son bl, ses choux et ses salades. Je ne suis pas
loigne de trouver qu'il a raison, et je le vois, sans rpugnance
aucune, arranger sa vie pour rester aux champs. Guy aura peut-tre bien
plus de mal  trouver la route qui lui convient.

Dis  ta chre mre que je l'aime et que je pense bien souvent  elle.
Je serais trs heureuse d'avoir de ses nouvelles et des tiennes, et si
tu avais un tout petit instant pour m'crire, ce serait vraiment une
bonne action. Je te sais si occup que je n'ose trop te le demander.
Nous ne voyons pas dans les journaux si les _Posies_ de Louis Bouilhet
et _Mlle Ass_ seront bientt publies. Nous sommes bien impatients de
tenir dans nos mains ces dernires oeuvres lgues par notre ami, et
nous voudrions les faire venir de suite. Si tu m'cris un mot, dis-moi,
je t'en prie, o et quand on pourra avoir ces livres.

Adieu, mon bon et vieil ami, je t'embrasse, ainsi que ta mre, et suis
bien  vous deux, maintenant et toujours. Respects, compliments et
amitis de la part de mes fils.

  LE POITTEVIN DE MAUPASSANT.


  tretat, le 19 fvrier 1873.

  MON CHER CAMARADE,

J'entends parler de toi si souvent qu'il me faut,  mon tour, donner
signe de vie, et que je viens te dire merci de toute mon me et de tout
mon coeur.

Guy est si heureux d'aller chez toi tous les dimanches, d'tre retenu
pendant de longues heures, d'tre trait avec cette familiarit si
flatteuse et si douce, que toutes ses lettres disent et redisent la mme
chose. Le cher garon me raconte sa vie de chaque jour; il me parle de
ceux de nos amis qu'il retrouve  Paris, et des distractions qu'il
rencontre sur son chemin; puis, invariablement le chapitre finit ainsi:
mais la maison qui m'attire le plus, celle o je me plaise mieux
qu'ailleurs, celle o je retourne sans cesse, c'est la maison de
Monsieur Flaubert.--Et moi, je me garde bien de trouver cela monotone.

Je ne saurais dire, au contraire, combien j'ai de plaisir  lire ces
lignes, qui ne changent un peu que dans la forme, et  voir mon fils
accueilli de la sorte chez le meilleur de mes vieux amis. N'est-ce pas
que je suis bien pour quelque chose dans toute cette bonne grce?
N'est-ce pas que le jeune homme te rappelle mille souvenirs de ce cher
pass o notre pauvre Alfred tenait si bien sa place?

Le neveu ressemble  l'oncle, tu me l'as dit  Rouen, et je vois, non
sans orgueil maternel, qu'un examen plus intime n'a pas dtruit toute
l'illusion.--Si tu voulais me faire bien plaisir, tu trouverais quelques
minutes pour me donner toi-mme de tes nouvelles. C'est si bon de voir
que l'on n'est point oubli, de sentir que la solitude ne vous isole pas
tout  fait, et qu'elle ne saurait toucher  la vritable amiti.

Et puis, tu me parlerais de mon fils, tu me dirais s'il t'a lu
quelques-uns de ses vers, et si tu penses qu'il y ait l autre chose que
de la facilit.

Tu sais combien j'ai confiance en toi; je croirai ce que tu croiras, et
je suivrai tes conseils. Si tu dis _oui_, nous encouragerons le bon
garon dans la voie qu'il prfre; mais si tu dis _non_, nous
l'enverrons faire des perruques..... ou quelque chose comme cela.....
Parle donc bien franchement  ta vieille amie.

Si tu veux  prsent des nouvelles de notre vie campagnarde,
j'allongerai un peu ma lettre et je remettrai une petite feuille de
papier, pour n'tre point force d'tre trop brve.

Notre hiver s'est assez bien pass, et mon compagnon, le sauvage, est
dans un tat superbe. Il promet d'arriver  une taille de cuirassier et
se plat  dvelopper ses muscles avec la boxe, la savate et la canne.

Les tudes ne marchent pas tout  fait d'une allure aussi vive;
cependant nous avanons. Pline et Snque, Horace et Virgile, ne sont
plus du tout lettres closes pour le jeune colier. Le jardinage a son
tour aussi comme rcration, et nous nous amusons en ce moment  crer
un grand potager  un demi-quart de lieue de chez nous dans la plus
belle valle du monde. Nous, nous livrons  ce travail avec une
vritable passion. Tu trouveras peut-tre que j'ai des gots trs
vulgaires, mais j'aime  la folie les jardins potagers; ils ne me
paraissent ni solennels, ni prtentieux, ils sont intimes, et pour peu
que quelques fleurs viennent les animer, je les trouve tout  fait
charmants. Nous aurons donc des roses  ct des pommes et des poires,
des ravenelles et des violettes  ct des navets et des choux. Et puis
il y a l du soleil autant qu'on en veut, une vue splendide, et tous les
bruits de la campagne, depuis le laboureur jusqu' l'insecte. Je reste
en ce lieu des heures entires travaillant, me promenant et me sentant
heureuse surtout de la joie de mon jeune jardinier. Il a tout ordonn,
tout dessin lui-mme avec beaucoup de got et d'adresse, plus fier 
l'heure qu'il est que s'il avait crit un pome en douze chants. A
chacun sa vocation, et celle-l peut en valoir une autre.

Nous sommes ici moins isols que tu ne pourrais penser, et nous avons
encore quelques personnes  voir; on se runit le soir trois fois par
semaine. On fait de la musique, on joue aux cartes, on prend le th et
on mange force gteaux que les jeunes filles confectionnent  qui mieux
mieux. Nous avons pour voisins deux vieux artistes dont le nom ne t'est
certainement pas inconnu, c'est le mnage Dorus-Gras, qui a
prcieusement gard le culte des beaux-arts. Nous passons donc en revue
tous les chefs-d'oeuvre de la grande musique. Hier au soir c'tait la
symphonie pastorale avec ses chants d'oiseaux, ses bruits d'orage et ses
chalumeaux; demain ce sera l'ouverture du _Jeune Henri_, avec ses
fanfares qui font passer devant mes yeux une chasse tout entire.
Mozart, Beethoven, Haydn, Rossini, Auber, tous les grands matres
viennent contribuer  nos jouissances. La posie n'est point oublie non
plus; on lit, on cause et le temps s'en va presque sans qu'on y songe.

Tu vois que pour des reclus nous ne sommes point encore trop mal
partags.

Il me semble que j'ai t bien bavarde, mon bon et cher ami, et j'ai
grand'peur que tu ne sois de mon avis. Adieu donc, je t'embrasse bien
cordialement et Herv t'envoie tous ses compliments.

Quand tu verras Caroline, parle-lui de moi et offre mes souvenirs  son
mari.

A toi.

  LE P. DE MAUPASSANT.


  tretat, le 10 octobre 1873.

Cette lettre ira te trouver  Croisset, mon vieux camarade, et je
voudrais bien faire comme elle. Depuis ce printemps, depuis ton
invitation si pressante et si cordiale, j'ai gard cette ide fixe
d'aller te serrer la main; mais il faut attendre, attendre encore,
attendre toujours, et la vie se passe ainsi. On peut quelquefois venir 
bout des grands obstacles, il n'en est pas de mme des petits: ceux-ci
se groupent, se multiplient, et il faut cder au nombre. D'abord, j'ai
t trs souffrante d'une fivre nerveuse, qui ne m'a point encore fait
des adieux dfinitifs; puis ma maisonnette a t remplie de visiteurs
pendant toute la saison des bains. J'ai eu Virginie et ses enfants, le
mnage Louis Le Poittevin, Gustave de Maupassant et enfin mon bien-aim
Guy. A l'heure qu'il est je reste seule avec mon compagnon ordinaire, le
jeune sauvage, qui n'a pas pu s'acclimater loin du pays natal. Les
tudes nous occupent beaucoup: il faut arriver au baccalaurat avant le
service militaire, et ce n'est point une mince affaire avec les
ressources dont nous disposons. Nous avons pourtant tout espoir de
russir. Tu vois comment s'en vont mes journes, et tu me pardonnes de
rsister  tes instances et  mon dsir; mais si tu veux tre tout 
fait bon et charmant, tu t'arrangeras de manire  me faire une visite
pour commencer et tu apporteras la joie dans notre ermitage. Rien de
plus facile  ce qu'il me semble. Quand Guy aurait quarante-huit heures
de libert, il te prendrait en passant, et vous viendriez tous les deux
jusqu'ici. Est-ce donc te demander trop, et ne peux-tu faire cela pour
ta vieille amie? Allons, rflchis, et tche de dire oui.

Ta lettre m'a fait peine et plaisir  la fois; il est bon de se
souvenir, mais il y a dans ce pass tant de points douloureux! Moi
aussi, je suis souvent avec les morts, et je crois que leur image
devient plus vivante, plus relle, plus palpable,  mesure que j'avance
en ge. L'avenir pourtant me sourit encore dans mes deux chers garons;
mais ils sont bien forts les liens qui nous attachent aux choses et aux
tres disparus. Ils nous font sans cesse retourner la tte. Est-ce que
les morts ne peuvent plus nous aimer?... Oui, tu as raison, nous avons
grand besoin de nous revoir et de causer. Guy le sait bien, puisque je
ne cesse de le questionner sur tout ce qui te concerne. Tu es si
excellent, si parfait pour mon fils, que je ne sais comment te
remercier. Le jeune homme t'appartient de coeur et d'me, et moi, je
suis comme lui, toute tienne maintenant et toujours. Adieu, mon cher
compagnon, je t'embrasse de toutes mes forces.

  L. P. DE MAUPASSANT.

J'ai vu Caroline et son mari, mais un instant seulement, et j'ai bien
regrett de ne pouvoir les retenir un jour ou deux sur notre rivage.
Offre-leur mes bien affectueux souvenirs.


  Pavillon des Vergnies, le 23 janvier 1878.

Puisque tu appelles Guy ton fils adoptif, tu me pardonneras, mon cher
Gustave, si je viens tout naturellement te parler de ce garon. La
dclaration de tendresse que tu lui as faite devant moi m'a t si
douce que je l'ai prise au pied de la lettre et que je m'imagine 
prsent qu'elle t'impose des devoirs quasi paternels. Je sais d'ailleurs
que tu es au courant des choses et que le pauvre employ de ministre
t'a dj fait toutes ses dolances. Tu t'es montr excellent, comme
toujours, tu l'as consol, encourag, et il espre aujourd'hui, grce 
tes bonnes paroles, que l'heure est proche o il pourra quitter sa
prison et dire adieu  l'aimable chef qui en garde la porte.

Si tu peux, mon cher vieil ami, faire quelque chose pour l'avenir de
Guy, et lui procurer une position  sa convenance, tu seras mille fois
bni, mille fois remerci; mais il n'est pas besoin que j'insiste prs
de toi, puisque je suis sre d'avance que la mre et le fils peuvent
compter sur ton appui. Si j'tais moins loin de Paris, je serais alle
tout simplement frapper  ta porte, un soir aprs dner; j'aurais
rclam une petite place au coin de ton feu et nous serions rests
longtemps  causer ensemble, comme des compagnons d'enfance qui se
retrouvent avec plaisir et qui s'aiment toujours, en dpit des longues
sparations; mais je suis ici,  tretat, tout engourdie par les
influences narcotiques de l'hiver, du silence et de la solitude. Je ne
sais encore  quelle poque je pourrai aller  Paris, cependant je crois
que j'attendrai le mois de mai afin de voir l'exposition universelle.
J'espre que tu ne seras pas parti pour la Normandie et que je te
trouverai encore faubourg Saint-Honor. Ma premire visite sera pour toi
et pour la chre Caroline, dont je n'entends pas parler assez souvent.
Fais-lui tous mes compliments, je t'en prie, et ne crains pas d'ajouter
que mon affection pour elle a quelque chose de maternel. J'ai si bien
connu, j'ai tant aim ta soeur.

Dis-moi, mon bon Gustave, est-ce que tu ne veux plus venir 
tretat?--Tche donc de t'entendre avec Guy et de me donner quelques
jours lorsqu'il viendra revoir son cher pays. Je t'adresserai bientt ma
requte de vive voix, et je serai bien maladroite si je n'obtiens pas
une bonne et srieuse promesse.

Adieu, mon ami, mon vieux camarade, je t'embrasse de tout coeur.

  LAURE.


  Nous devons communication des lettres de Mme Laure de Maupassant 
  l'obligeance de Mme Caroline Commanville, aujourd'hui Mme Franklin
  Grout.




LETTRE-PRFACE


  Croisset, le 19 fvrier 1880.

  MON CHER BONHOMME,

C'est donc vrai? J'avais cru d'abord  _une farce_! Mais non, je
m'incline.

Eh bien, ils sont dlicieux  tampes! Allons-nous relever de tous les
tribunaux du territoire franais, les colonies y comprises? Et comment
se fait-il qu'une pice de vers, insre autrefois  Paris, dans un
journal qui n'existe plus, soit criminelle du moment qu'elle est
reproduite par un journal de province? A quoi sommes-nous obligs
maintenant? Que faut-il crire? Dans quelle Botie vivons-nous!

Prvenu pour outrage aux moeurs _et_  la moralit publique, deux
synonymes, formant deux chefs d'accusation. Moi, j'avais  mon compte un
troisime chef, un troisime outrage _et_  la morale religieuse,
quand j'ai comparu devant la 8e chambre avec ma _Bovary_: procs qui m'a
fait une rclame gigantesque,  laquelle j'attribue les deux tiers de
mon succs.

Bref, je n'y comprends goutte! Es-tu la victime dtourne de quelque
vengeance? Il y a du louche l-dessous. Veulent-ils dmontiser la
Rpublique? Oui, peut-tre!

Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit; bien que je dfie
tous les tribunaux de me prouver  quoi jamais cela ait servi! Mais pour
de la littrature, pour des vers, non! C'est trop fort!

Ils vont te rpondre que ta posie a des tendances obscnes. Avec la
thorie des tendances on va loin, et il faudrait s'entendre sur cette
question: La moralit dans l'art. Ce qui est beau est moral; voil
tout, selon moi. La posie, comme le soleil, met de l'or sur le fumier.
Tant pis pour ceux qui ne le voient pas.

Tu as trait un lieu commun parfaitement; donc tu mrites des loges,
loin de mriter l'amende ou la prison. Tout l'esprit d'un auteur, dit
La Bruyre, consiste  bien dfinir et  bien peindre. Tu as bien
dfini et bien peint. Que veut-on de plus?

Mais le sujet, objectera Prudhomme, le sujet, Monsieur? Deux amants,
une lessivire, le bord de l'eau! Il fallait traiter cela plus
dlicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe
d'lgance et faire intervenir  la fin un _vnrable ecclsiastique_ ou
un _bon docteur_, dbitant une confrence sur les dangers de l'amour.
En un mot, votre histoire pousse  _la conjonction des sexes_.

D'abord a n'y pousse pas! Et quand cela serait, o donc est le crime
de prcher le culte de la femme? Mais je ne prche rien. Mes pauvres
amants ne commettent mme pas un adultre! Ils sont libres l'un et
l'autre, sans engagement envers personne.--Ah! tu auras beau te
dbattre, _le grand parti de l'ordre_ trouvera des arguments.
Rsigne-toi.

Dnonce-lui (afin qu'il les supprime) _tous_ les classiques grecs et
romains sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace, et au
tendre Virgile; ensuite parmi les trangers: Shakespeare, Goethe, Byron,
Cervants; chez nous, Rabelais d'o dcoulent les lettres franaises,
suivant Chateaubriand dont le chef-d'oeuvre roule sur un inceste, et
puis Molire (voir la fureur de Bossuet contre lui), et le grand
Corneille, son _Thodore_ a pour motif la prostitution, et le pre La
Fontaine, et Voltaire et Jean-Jacques! Et les contes de Fes de
Perrault! De quoi s'agit-il dans _Peau d'Ane_? O se passe le quatrime
acte du _Roi s'amuse_, etc.? Aprs quoi il faudra supprimer les livres
d'histoire qui _souillent l'imagination_.

Ah! triples . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
 . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'en suffoque!

Et cet excellent _Voltaire_ (pas le grand homme, le journal), qui
l'autre jour me plaisantait sur la toquade que j'ai de croire  la haine
de la Littrature! C'est _le Voltaire_ qui se trompe, et plus que jamais
je crois  l'excration inconsciente du _style_. Quand on crit bien, on
a contre soi deux ennemis: 1 le public, parce que le style le contraint
 penser, l'oblige  un travail; et 2 le gouvernement, parce qu'il sent
en vous une force, et que le Pouvoir n'aime pas un autre Pouvoir.

Les gouvernements ont beau changer, Monarchie, Empire, Rpublique, peu
importe! _L'esthtique officielle_ ne change pas! De par la vertu de
leur place, les administrateurs et les magistrats ont le monopole du
got (exemple: les considrants de mon acquittement). Ils savent comment
on doit crire, leur rhtorique est infaillible, et ils possdent les
moyens de vous en convaincre.

On montait vers l'Olympe, la face inonde de rayons, le coeur plein
d'espoir, aspirant au beau, au divin,  demi dans le ciel dj; une
patte de garde-chiourme vous ravale dans l'gout! Vous conversiez avec
la muse; on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles.
Embaum des ondes du Permesse, tu seras confondu avec les messieurs
hantant par luxure les pissotires.

Et tu t'assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs; et tu entendras un
particulier lire tes vers (non sans faute de prosodie), et les relire,
en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un sens perfide; il
en rptera quelques-uns plusieurs fois, tel que le citoyen Pinard, le
jarret, Messieurs, le jarret.

Et, pendant que ton avocat te fera signe de te contenir (un mot pouvant
te perdre), tu sentiras derrire toi, vaguement, toute la gendarmerie,
toute l'arme, toute la force publique, pesant sur ton cerveau d'un
poids incalculable. Alors, il te montera au coeur une haine que tu ne
souponnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrts par
l'orgueil.

Mais, encore une fois, ce n'est pas possible! tu ne seras pas poursuivi!
tu ne seras pas condamn! il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi? Le
garde des sceaux va intervenir. On n'est plus aux beaux jours de la
Restauration!

Cependant, qui sait? La terre a des limites, mais la btise humaine est
infinie!

Je t'embrasse.

  Ton vieux,

  GUSTAVE FLAUBERT.


  Cette lettre-prface tait prcde, dans la troisime dition
  Charpentier, des lignes suivantes:

Depuis que ce livre a paru (il y a un mois  peine), le merveilleux
crivain  qui il tait ddi est mort, Gustave Flaubert est mort.

Je ne veux point ici parler de cet homme de gnie, que j'admire avec
passion, et dont je dirai plus tard la vie quotidienne, et la pense
familire, et le coeur exquis, et l'admirable grandeur.

Mais, en tte de la nouvelle dition de ce volume dont la ddicace l'a
fait pleurer, m'crivait-il, car il m'aimait aussi, je veux reproduire
la superbe lettre qu'il m'adressa pour dfendre un de mes pomes: _Au
Bord de l'Eau_, contre le parquet d'tampes qui m'attaquait.

Je fais cela comme un suprme hommage  ce Mort, qui a emport
assurment la plus vive tendresse que j'aurai pour un homme, la plus
grande admiration que je vouerai  un crivain, la vnration la plus
absolue que m'inspirera jamais un tre quel qu'il soit.

Et, par l, je place encore une fois mon livre sous sa protection qui
m'a dj couvert, quand il vivait, comme un bouclier magique contre
lequel n'ont point os frapper les arrts des magistrats.

  GUY DE MAUPASSANT.

  Paris, le 1er juin 1880.




  LE MUR.


  Les fentres taient ouvertes. Le salon
  Illumin jetait des lueurs d'incendies,
  Et de grandes clarts couraient sur le gazon.
  Le parc, l-bas, semblait rpondre aux mlodies
  De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.
  Tout charg des senteurs des feuilles et du foin,
  L'air tide de la nuit, comme une molle haleine,
  S'en venait caresser les paules, mlant
  Les manations des bois et de la plaine
  A celles de la chair parfume, et troublant
  D'une oscillation la flamme des bougies.
  On respirait les fleurs des champs et des cheveux.
  Quelquefois, traversant les ombres largies,
  Un souffle froid, tomb du ciel cribl de feux,
  Apportait jusqu' nous comme une odeur d'toiles.

  Les femmes regardaient, assises mollement,
  Muettes, l'oeil noy, de moment en moment
  Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles,
  Et rvaient d'un dpart  travers ce ciel d'or,
  Par ce grand ocan d'astres. Une tendresse
  Douce les oppressait, comme un besoin plus fort
  D'aimer, de dire, avec une voix qui caresse,
  Tous ces vagues secrets qu'un coeur peut enfermer.
  La musique chantait et semblait parfume;
  La nuit embaumant l'air en paraissait rythme,
  Et l'on croyait entendre au loin les cerfs bramer.
  Mais un frisson passa parmi les robes blanches;
  Chacun quitta sa place et l'orchestre se tut,
  Car derrire un bois noir, sur un coteau pointu,
  On voyait s'lever, comme un feu dans les branches,
  La lune norme et rouge  travers les sapins.
  Et puis elle surgit au fate, toute ronde,
  Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains,
  Comme une face ple errant autour du monde.

  Chacun se dispersa par les chemins ombreux
  O, sur le sable blond, ainsi qu'une eau dormante,
  La lune clairsemait sa lumire charmante.
  La nuit douce rendait les hommes amoureux,
  Au fond de leurs regards allumant une flamme.
  Et les femmes allaient, graves, le front pench,
  Ayant toutes un peu de clair de lune  l'me.
  Les brises charriaient des langueurs de pch.

  J'errais, et sans savoir pourquoi, le coeur en fte.
  Un petit rire aigu me fit tourner la tte,
  Et j'aperus soudain la dame que j'aimais,
  Hlas! d'une faon discrte, car jamais
  Elle n'avait cess d'tre  mes voeux rebelle:
  Votre bras, et faisons un tour de parc, dit-elle.
  Elle tait gaie et folle et se moquait de tout,
  Prtendait que la lune avait l'air d'une veuve:
  Le chemin est trop long pour aller jusqu'au bout,
  Car j'ai des souliers fins et ma toilette est neuve;
  Retournons. Je lui pris le bras et l'entranai.
  Alors elle courut, vagabonde et fantasque,
  Et le vent de sa robe, au hasard promen,
  Troublait l'air endormi d'un souffle de bourrasque.
  Puis elle s'arrta, soufflant; et doucement
  Nous marchmes sans bruit tout le long d'une alle.
  Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement,
  Et, parmi les rumeurs dont l'ombre tait peuple,
  On distinguait parfois comme un son de baiser.
  Alors elle jetait au ciel une roulade!
  Vite tout se taisait. On entendait passer
  Une fuite rapide; et quelque amant maussade
  Et rest seul pestait contre les indiscrets.

  Un rossignol chantait dans un arbre, tout prs,
  Et dans la plaine, au loin, rpondait une caille.

  Soudain, blessant les yeux par son reflet brutal,
  Se dressa, toute blanche, une haute muraille,
  Ainsi que dans un conte un palais de mtal.
  Elle semblait guetter de loin notre passage.
  La lumire est propice  qui veut rester sage,
  Me dit-elle. Les bois sont trop sombres, la nuit.
  Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit.
  Elle s'assit, riant de me voir la maudire.
  Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire!
  Et toutes deux d'accord, je ne sais trop pourquoi,
  Paraissaient s'apprter  se moquer de moi.
  Donc, nous tions assis devant le grand mur blme;
  Et moi, je n'osais pas lui dire: Je vous aime!
  Mais comme j'touffais, je lui pris les deux mains.
  Elle eut un pli lger de sa lvre coquette
  Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.

  Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins,
  Mettaient parfois dans l'ombre une blancheur douteuse.

  La lune nous couvrait de ses rayons plis
  Et, nous enveloppant de sa clart laiteuse,
  Faisait fondre nos coeurs  sa vue amollis.
  Elle glissait trs haut, trs placide et trs lente,
  Et pntrait nos chairs d'une langueur troublante.

  J'piais ma compagne, et je sentais grandir
  Dans mon tre crisp, dans mes sens, dans mon me,
  Cet trange tourment o nous jette une femme
  Lorsque fermente en nous la fivre du dsir!
  Lorsqu'on a, chaque nuit, dans le trouble du rve,
  Le baiser qui consent, le oui d'un oeil ferm,
  L'adorable inconnu des robes qu'on soulve,
  Le corps qui s'abandonne, immobile et pm,
  Et qu'en ralit la dame ne nous laisse
  Que l'espoir de surprendre un moment de faiblesse!

  Ma gorge tait aride; et des frissons ardents
  Me vinrent, qui faisaient s'entre-choquer mes dents,
  Une fureur d'esclave en rvolte, et la joie
  De ma force pouvant saisir, comme une proie,
  Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain
  Je ferais sangloter le tranquille ddain!

  Elle riait, moqueuse, effrontment jolie;
  Son haleine faisait une fine vapeur
  Dont j'avais soif. Mon coeur bondit; une folie
  Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,
  Se leva. J'enlaai sa taille avec colre,
  Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,
  Son oeil, son front, sa bouche humide et ses cheveux!

  La lune, triomphant, brillait de gaiet claire.

  Dj je la prenais, imptueux et fort,
  Quand je fus repouss par un suprme effort.
  Alors recommena notre lutte perdue
  Prs du mur qui semblait une toile tendue.
  Or, dans un brusque lan nous tant retourns,
  Nous vmes un spectacle tonnant et comique.
  Traant dans la clart deux corps dsordonns,
  Nos ombres agitaient une trange mimique,
  S'attirant, s'loignant, s'treignant tour  tour.
  Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,
  Avec des gestes fous de pantins en furie,
  Esquissant drlement la charge de l'Amour.
  Elles se tortillaient farces ou convulsives,
  Se heurtaient de la tte ainsi que des bliers;
  Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,
  Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.
  Quelquefois, dployant quatre bras gigantesques,
  Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,
  Et, prises tout  coup de tendresses grotesques,
  Paraissaient se pmer dans un baiser brlant.

  La chose tant trs gaie et trs inattendue,
  Elle se mit  rire.--Et comment se fcher,
  Se dbattre et dfendre aux lvres d'approcher
  Lorsqu'on rit? Un instant de gravit perdue
  Plus qu'un coeur embras peut sauver un amant!

  Le rossignol chantait dans son arbre. La lune
  Du fond du ciel serein recherchait vainement
  Nos deux ombres au mur et n'en voyait plus qu'une.


  _Le Mur_ a paru dans la _Revue moderne et naturaliste_ de janvier
  1880.

  Le texte, assez diffrent d'ailleurs en certains passages, est
  brusquement interrompu aprs le vers:

    Nous vmes un spectacle tonnant et comique,

  par une ligne de points. De toute la fin de la pice, on n'a laiss
  subsister que l'avant-dernier paragraphe, suivi  son tour par une
  ligne de points. Puis vient une _Note de la Rdaction_, que voici:

  Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que nous sommes de
  plus en plus immoraux. Un procs nous menace. Dans cette situation et
  jusqu' ce que nous soyons dfinitivement fixs par arrt authentique
  sur notre valeur morale, nous sommes dans un grand tat d'anxit. Les
  choses les plus inoffensives prennent  nos yeux des dimensions
  processives. C'est pourquoi, par mesure d'extrme prudence, et pour ne
  pas aggraver notre cas, nous nous voyons obligs,  notre grand
  regret, de mutiler les beaux vers de M. Guy de Maupassant.

  Notre collaborateur se consolera en se remmorant les aventures de
  son parent M. Flaubert, dont un chef-d'oeuvre, _Madame Bovary_, eut
  l'honneur d'tre traduit en cour d'assises. Telle est la grce que
  nous nous souhaitons.


  Il est  remarquer que le procs dont il est fait mention est celui-l
  mme qui provoqua la lettre de Flaubert et auquel il ne fut pas
  d'ailleurs donn suite.




  UN COUP DE SOLEIL.


  C'tait au mois de juin. Tout paraissait en fte.
  La foule circulait bruyante et sans souci.
  Je ne sais trop pourquoi j'tais heureux aussi;
  Ce bruit, comme une ivresse, avait troubl ma tte.
  Le soleil excitait les puissances du corps,
  Il entrait tout entier jusqu'au fond de mon tre,
  Et je sentais en moi bouillonner ces transports
  Que le premier soleil au coeur d'Adam fit natre.
  Une femme passait; elle me regarda.
  Je ne sais pas quel feu son oeil sur moi darda,
  De quel emportement mon me fut saisie,
  Mais il me vint soudain comme une frnsie
  De me jeter sur elle, un dsir furieux
  De l'treindre en mes bras et de baiser sa bouche!
  Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux,
  Et je crus la presser dans un baiser farouche.
  Je la serrais, je la ployais, la renversant.
  Puis, l'enlevant soudain par un effort puissant,
  Je rejetais du pied la terre, et dans l'espace
  Ruisselant de soleil, d'un bond, je l'emportais.
  Nous allions par le ciel, corps  corps, face  face.
  Et moi, toujours, vers l'astre embras je montais,
  La pressant sur mon sein d'une treinte si forte
  Que dans mes bras crisps je vis qu'elle tait morte...




  TERREUR.


  Ce soir-l j'avais lu fort longtemps quelque auteur.
  Il tait bien minuit, et tout  coup j'eus peur.
  Peur de quoi? je ne sais, mais une peur horrible.
  Je compris, haletant et frissonnant d'effroi,
  Qu'il allait se passer une chose terrible...
  Alors il me sembla sentir derrire moi
  Quelqu'un qui se tenait debout, dont la figure
  Riait d'un rire atroce, immobile et nerveux:
  Et je n'entendais rien, cependant. O torture!
  Sentir qu'il se baissait  toucher mes cheveux,
  Et qu'il allait poser sa main sur mon paule,
  Et que j'allais mourir au bruit de sa parole!...
  Il se penchait toujours vers moi, toujours plus prs;
  Et moi, pour mon salut ternel, je n'aurais
  Ni fait un mouvement ni dtourn la tte...
  Ainsi que des oiseaux battus par la tempte,
  Mes pensers tournoyaient comme affols d'horreur.
  Une sueur de mort me glaait chaque membre,
  Et je n'entendais pas d'autre bruit dans ma chambre
  Que celui de mes dents qui claquaient de terreur.

  Un craquement se fit soudain; fou d'pouvante,
  Ayant pouss le plus terrible hurlement
  Qui soit jamais sorti de poitrine vivante,
  Je tombai sur le dos, roide et sans mouvement.




  UNE CONQUTE.


  Un jeune homme marchait le long du boulevard
  Et, sans songer  rien, il allait seul et vite,
  N'effleurant mme pas de son vague regard
  Ces filles dont le rire en passant vous invite.

  Mais un parfum si doux le frappa tout  coup
  Qu'il releva les yeux. Une femme divine
  Passait. A parler franc, il ne vit que son cou;
  Il tait souple et rond sur une taille fine.

  Il la suivit--pourquoi?--Pour rien; ainsi qu'on suit
  Un joli pied cambr qui trottine et qui fuit,
  Un bout de jupon blanc qui passe et se trmousse.
  On suit; c'est un instinct d'amour qui nous y pousse.

  Il cherchait son histoire en regardant ses bas.
  lgante? Beaucoup le sont.--La destine
  L'avait-elle fait natre en haut ou bien en bas?
  Pauvre mais dshonnte, ou sage et fortune?

  Mais, comme elle entendait un pas suivre le sien,
  Elle se retourna. C'tait une merveille.
  Il sentit en son coeur natre comme un lien
  Et voulut lui parler, sachant bien que l'oreille

  Est le chemin de l'me. Ils furent spars
  Par un attroupement au dtour d'une rue.
  Lorsqu'il eut bien maudit les badauds dsoeuvrs
  Et qu'il chercha sa dame, elle tait disparue.

  Il ressentit d'abord un vritable ennui,
  Puis, comme une me en peine, erra de place en place,
  Se rafrachit le front aux fontaines Wallace,
  Et rentra se coucher fort avant dans la nuit.

  Vous direz qu'il avait l'me trop ingnue;
  Si l'on ne rvait point, que ferait-on souvent?
  Mais n'est-il pas charmant, lorsque gmit le vent,
  De rver, prs du feu, d'une belle inconnue?

  De ce moment si court, huit jours il fut heureux.
  Autour de lui dansait l'essaim brillant des songes
  Qui sans cesse veillait en son coeur amoureux
  Les pensers les plus doux et les plus doux mensonges.

  Ses rves taient sots  dormir tout debout;
  Il btissait sans fin de grandes aventures.
  Lorsque l'me est nave et qu'un sang jeune bout,
  Notre espoir se nourrit aux folles impostures.

  Il la suivait alors aux pays trangers;
  Ensemble ils visitaient les plaines de l'Hellade,
  Et comme un chevalier d'une ancienne ballade
  Il l'arrachait toujours  d'tranges dangers.

  Parfois au flanc des monts, au bord d'un prcipice,
  Ils allaient changeant de doux propos d'amour;
  Souvent mme il savait saisir l'instant propice
  Pour ravir un baiser qu'on lui rendait toujours.

  Puis, les mains dans les mains, et penchs aux portires
  D'une chaise de poste emporte au galop,
  Ils restaient l songeurs durant des nuits entires,
  Car la lune brillait et se mirait dans l'eau.

  Tantt il la voyait, rveuse chtelaine,
  Aux balustres sculpts des gothiques balcons;
  Tantt folle et lgre et suivant par la plaine
  Le lvrier rapide ou le vol des faucons.

  Page, il avait l'esprit de se faire aimer d'elle;
  La dame au vieux baron tait vite infidle.
  Il la suivait partout, et dans les grands bois sourds
  Avec sa chtelaine il s'garait toujours.

  Pendant huit jours entiers il rva de la sorte,
  A ses meilleurs amis il dfendait sa porte;
  Ne recevait personne, et quelquefois, le soir,
  Sur un vieux banc dsert, seul, il allait s'asseoir.

  Un matin, il tait encore de bonne heure,
  Il s'veillait, billant et se frottant les yeux;
  Une troupe d'amis envahit sa demeure
  Parlant tous  la fois, avec des cris joyeux.

  Le plan du jour tait d'aller  la campagne,
  D'essayer un canot et d'errer dans les bois,
  De scandaliser fort les honntes bourgeois,
  Et de dner sur l'herbe avec glace et champagne.

  Il rpondit d'abord, plein d'un parfait ddain,
  Que leur fte pour lui n'tait gure attrayante;
  Mais quand il vit partir la cohorte bruyante,
  Et qu'il se trouva seul, il rflchit soudain

  Qu'on est bien pour songer sur les berges fleuries,
  Et que l'eau qui s'coule et fuit en murmurant
  Soulve mollement les tristes rveries
  Comme des rameaux morts qu'emporte le courant;

  Et que c'est une ivresse entranante et profonde
  De courir au hasard et boire  pleins poumons
  Le grand air libre et pur qui va des prs aux monts,
  L'pre senteur des foins et la fracheur de l'onde;

  Que la rive murmure et fait un bruit charmant,
  Qu'aux chansons des rameurs les peines sont berces,
  Et que l'esprit s'gare et flotte doucement,
  Comme au courant du fleuve, au courant des penses.

  Alors il appela son groom, sauta du lit,
  S'habilla, djeuna, se rendit  la gare,
  Partit tranquillement en fumant un cigare,
  Et retrouva bientt tout son monde  Marly.

  Des larmes de la nuit la plaine tait humide;
  Une brume lgre au loin flottait encor;
  Les gais oiseaux chantaient; et le beau soleil d'or
  Jetait mainte tincelle  l'eau frache et limpide.

  Lorsque la sve monte et que le bois verdit,
  Que de tous les cts la grande vie clate,
  Quand au soleil levant tout chante et resplendit,
  Le corps est plein de joie et l'me se dilate.

  Il est vrai qu'il avait noblement djeun,
  Quelques vapeurs de vin lui montaient  la tte;
  L'air des champs pour finir lui mit le coeur en fte,
  Quand au courant du fleuve il se vit entran.

  Le canot lentement allait  la drive;
  Un vent lger faisait murmurer les roseaux,
  Peuple frle et chantant qui grandit sur la rive
  Et qui puise son me au sein calme des eaux.

  Vint le tour des rameurs, et, suivant la coutume,
  Leur chant rythm frappa l'cho des environs;
  Et, conduits par la voix, dans l'eau blanche d'cume
  De moment en moment tombaient les avirons.

  Enfin, comme on songeait  gagner la cuisine,
  D'autres canots soudain passrent auprs d'eux;
  Un rire aigu partit d'une barque voisine
  Et s'en vint droit au coeur frapper mon amoureux.

  Elle! dans une barque! tendue  l'arrire,
  Elle tenait la barre et passait en chantant!
  Il resta constern, ple et le coeur battant,
  Pendant que sa Beaut fuyait sur la rivire.

  Il tait triste encore  l'heure du dner!
  On s'arrta devant une petite auberge,
  Dans un jardin charmant, par des vignes born,
  Ombrag de tilleuls, et qui longeait la berge.

  Mais d'autres canotiers taient dj venus;
  Ils lanaient des jurons d'une voix formidable,
  Et, faisant un grand bruit, ils prparaient la table
  Qu'ils soulevaient parfois de leurs bras forts et nus.

  Elle tait avec eux et buvait une absinthe!
  Il demeura muet. La drlesse sourit,
  L'appela.--Lui restait stupide.--Elle reprit:
  , tu me prenais donc, nigaud, pour une Sainte?

  Or il s'approcha d'elle en tremblant; il dna
  A ses cts, et mme au dessert s'tonna
  De l'avoir pu rver d'une haute famille,
  Car elle tait charmante, et gaie, et bonne fille.

  Elle disait: Mon singe, et mon rat, et mon chat,
  Lui donnait  manger au bout de sa fourchette.
  Ils partirent, le soir, tous les deux en cachette,
  Et l'on ne sut jamais dans quel lit il coucha!

  Pote au coeur naf il cherchait une perle;
  Trouvant un bijou faux, il le prit et fit bien.
  J'approuve le bon sens de cet adage ancien:
  Quand on n'a pas de grive, il faut manger un merle.




  NUIT DE NEIGE.


  La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
  Pas un bruit, pas un son; toute vie est teinte.
  Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
  Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.

  Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.
  L'hiver s'est abattu sur toute floraison;
  Des arbres dpouills dressent  l'horizon
  Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantmes.

  La lune est large et ple et semble se hter.
  On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austre.
  De son morne regard elle parcourt la terre,
  Et, voyant tout dsert, s'empresse  nous quitter.

  Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,
  Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant;
  Et la neige s'claire au loin, sinistrement,
  Aux tranges reflets de la clart blafarde.

  Oh! la terrible nuit pour les petits oiseaux!
  Un vent glac frissonne et court par les alles;
  Eux, n'ayant plus l'asile ombrag des berceaux,
  Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes geles.

  Dans les grands arbres nus que couvre le verglas
  Ils sont l, tout tremblants, sans rien qui les protge;
  De leur oeil inquiet ils regardent la neige,
  Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.




  ENVOI D'AMOUR
  DANS LE JARDIN DES TUILERIES.


  Accours, petit enfant dont j'adore la mre
  Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s'asseoir,
  Ple, avec les cheveux qu'on rve  sa Chimre
  Et qu'on dirait blondis aux toiles du soir.
  Viens l, petit enfant, donne ta lvre rose,
  Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux friss;
  Je leur ferai porter un fardeau de baisers,
  Afin que, retourn prs d'Elle  la nuit close,
  Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,
  Elle trouve  ta lvre et sur ta chevelure
  Quelque chose d'ardent ainsi qu'une brlure!
  Quelque chose de doux comme un besoin d'aimer!
  Alors elle dira, frissonnante et trouble
  Par cet appel d'amour dont son coeur se dfend,
  Prenant tous mes baisers sur ta tte boucle:
  Qu'est-ce que je sens donc au front de mon enfant?




  AU BORD DE L'EAU.


  I

  Un lourd soleil tombait d'aplomb sur le lavoir;
  Les canards engourdis s'endormaient dans la vase,
  Et l'air brlait si fort qu'on s'attendait  voir
  Les arbres s'enflammer du sommet  la base.
  J'tais couch sur l'herbe auprs du vieux bateau
  O des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,
  Des bulles de savon qui se crevaient bientt
  S'en allaient au courant, laissant de longues traces.
  Et je m'assoupissais lorsque je vis venir,
  Sous la grande lumire et la chaleur torride,
  Une fille marchant d'un pas ferme et rapide,
  Avec ses bras levs en l'air, pour maintenir
  Un fort paquet de linge au-dessus de sa tte.
  La hanche large avec la taille mince, faite
  Ainsi qu'une Vnus de marbre, elle avanait
  Trs droite, et sur ses reins, un peu, se balanait.
  Je la suivis, prenant l'troite passerelle
  Jusqu'au seuil du lavoir, o j'entrai derrire elle.

  Elle choisit sa place, et dans un baquet d'eau,
  D'un geste souple et fort abattit son fardeau.
  Elle avait tout au plus la toilette permise;
  Elle lavait son linge; et chaque mouvement
  Des bras et de la hanche accusait nettement,
  Sous le jupon collant et la mince chemise,
  Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.
  Elle travaillait dur; puis, quand elle tait lasse,
  Elle levait les bras, et, superbe de grce,
  Tendait son corps flexible en renversant ses reins.
  Mais le puissant soleil faisait craquer les planches;
  Le bateau s'entr'ouvrait comme pour respirer.
  Les femmes haletaient; on voyait sous leurs manches
  La moiteur de leurs bras par place transpirer.
  Une rougeur montait  sa gorge sanguine.
  Elle fixa sur moi son regard effront,
  Dgrafa sa chemise, et sa ronde poitrine
  Surgit, double et luisante, en pleine libert,
  carte aux sommets et d'une ampleur solide.
  Elle battait alors son linge, et chaque coup
  Agitait par moment d'un soubresaut rapide
  Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.

  Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,
  A chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.
  Les coups de son battoir me tombaient sur le coeur!
  Elle me regardait d'un air un peu moqueur;
  J'approchai, l'oeil tendu sur sa poitrine humide
  De gouttes d'eau, si blanche et tentante au baiser.
  Elle eut piti de moi, me voyant trs timide,
  M'aborda la premire et se mit  causer.
  Comme des sons perdus m'arrivaient ses paroles.
  Je ne l'entendais pas, tant je la regardais.
  Par sa robe entr'ouverte, au loin, je me perdais,
  Devinant les dessous et brl d'ardeurs folles;
  Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas
  De me trouver le soir au bout de la prairie.

  Tout ce qui m'emplissait s'loigna sur ses pas;
  Mon pass disparut ainsi qu'une eau tarie:
  Pourtant j'tais joyeux, car en moi j'entendais
  Les ivresses chanter avec leur voix sonore.
  Vers le ciel obscurci toujours je regardais,
  Et la nuit qui tombait me semblait une aurore!


  II

  Elle tait la premire au lieu du rendez-vous.
  J'accourus auprs d'elle et me mis  genoux,
  Et promenant mes mains tout autour de sa taille
  Je l'attirais. Mais elle, aussitt, se leva
  Et par les prs baigns de lune se sauva.
  Enfin je l'atteignis, car dans une broussaille
  Qu'elle ne voyait point son pied fut arrt.
  Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,
  Auprs d'un arbre, au bord de l'eau, je l'emportai.
  Elle, que j'avais vue impudique et hardie,
  tait ple et trouble et pleurait lentement,
  Tandis que je sentais comme un enivrement
  De force qui montait de sa faiblesse mue.

  Quel est donc et d'o vient ce ferment qui remue
  Les entrailles de l'homme  l'heure de l'amour?

  La lune illuminait les champs comme en plein jour.
  Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade
  Des grenouilles faisait un grand charivari;
  Une caille trs loin jetait son double cri,
  Et, comme prludant  quelque srnade,
  Des oiseaux rveills commenaient leurs chansons.
  Le vent me paraissait charg d'amours lointaines,
  Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines
  Que l'on entend venir avec de longs frissons,
  Et qui passent roulant des ardeurs d'incendies.
  Un rut puissant tombait des brises attidies.
  Et je pensai: Combien, sous le ciel infini,
  Par cette douce nuit d't, combien nous sommes
  Qu'une angoisse soulve et que l'instinct unit
  Parmi les animaux comme parmi les hommes.
  Et moi j'aurais voulu, seul, tre tous ceux-l!

  Je pris et je baisai ses doigts; elle trembla.
  Ses mains fraches sentaient une odeur de lavande
  Et de thym, dont son linge tait tout embaum.
  Sous ma bouche ses seins avaient un got d'amande
  Comme un laurier sauvage ou le lait parfum
  Qu'on boit dans la montagne aux mamelles des chvres.
  Elle se dbattait; mais je trouvai ses lvres:
  Ce fut un baiser long comme une ternit
  Qui tendit nos deux corps dans l'immobilit.
  Elle se renversa, rlant sous ma caresse;
  Sa poitrine oppresse et dure de tendresse,
  Haletait fortement avec de longs sanglots;
  Sa joue tait brlante et ses yeux demi-clos,
  Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mlrent.
  Puis, dans la nuit tranquille o la campagne dort,
  Un cri d'amour monta, si terrible et si fort
  Que des oiseaux dans l'ombre effars s'envolrent.
  Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix
  Se turent; un silence norme emplit l'espace.
  Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,
  Trs loin derrire nous un chien hurla trois fois.

  Mais quand le jour parut, comme elle tait reste,
  Elle s'enfuit. J'errai dans les champs au hasard.
  La senteur de sa peau me hantait; son regard
  M'attachait comme une ancre au fond du coeur jete.
  Ainsi que deux forats rivs aux mmes fers,
  Un lien nous tenait, l'affinit des chairs.


  III

  Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,
  Plein d'un emportement qui jamais ne faiblit,
  J'ai caress sur l'herbe ainsi que dans un lit
  Cette fille superbe, ignorante et lascive.
  Et le matin, mordus encor du souvenir,
  Quoique tout alanguis des baisers de la veille,
  Ds l'heure o, dans la plaine, un chant d'oiseau s'veille,
  Nous trouvions que la nuit tardait bien  venir.

  Quelquefois, oubliant que le jour dt clore,
  Nous nous laissions surprendre embrasss, par l'aurore.
  Vite, nous revenions le long des clairs chemins,
  Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.
  Je voyais s'allumer des lueurs dans les haies,
  Des troncs d'arbre soudain rougir comme des plaies,
  Sans songer qu'un soleil se levait quelque part,
  Et je croyais, sentant mon front baign de flammes,
  Que toutes ces clarts tombaient de son regard.
  Elle allait au lavoir avec les autres femmes;
  Je la suivais, rempli d'attente et de dsir.
  La regarder sans fin tait mon seul plaisir,
  Et je restais debout dans la mme posture,
  Mur dans mon amour comme en une prison.
  Les lignes de son corps fermaient mon horizon;
  Mon espoir se bornait aux noeuds de sa ceinture.
  Je demeurais prs d'elle, piant le moment
  O quelque autre attirait la gaiet toujours prte;
  Je me penchais bien vite, elle tournait la tte,
  Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.
  Parfois elle sortait en m'appelant d'un signe;
  J'allais la retrouver dans quelque champ de vigne
  Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.
  Nous regardions s'aimer les btes accouples,
  Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,
  Un double insecte noir qui passait les alles.
  Grave, elle ramassait ces petits amoureux
  Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos ttes
  Se becquetaient sans peur, et les couples des btes
  Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.

  Puis le coeur tout plein d'elle,  cette heure tardive
  O j'attendais, guettant les dtours de la rive,
  Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,
  Le dsir allum dans sa prunelle brune,
  Sa jupe balayant tous les rayons de Lune
  Couchs entre chaque arbre au travers des sentiers,
  Je songeais  l'amour de ces filles bibliques,
  Si belles qu'en ces temps lointains on a pu voir,
  perdus et suivant leurs formes impudiques,
  Des anges qui passaient dans les ombres du soir.


  IV

  Un jour que le patron dormait devant la porte,
  Vers midi, le lavoir se trouva dpeupl.
  Le sol brlant fumait comme un boeuf essouffl
  Qui peine en plein soleil; mais je trouvais moins forte
  Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.
  Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants
  Et des rires d'ivrogne, au loin, sortant des bouges,
  Puis la chute parfois de quelque goutte d'eau
  Tombant on ne sait d'o, sueur du vieux bateau.
  Or ses lvres brillaient comme des charbons rouges
  D'o jaillirent soudain des crises de baisers,
  Ainsi que d'un brasier partent des tincelles,
  Jusqu' l'affaissement de nos deux corps briss.
  On n'entendait plus rien hormis les sauterelles,
  Ce peuple du soleil aux ternels cris-cris
  Crpitant comme un feu parmi les prs fltris.
  Et nous nous regardions, tonns, immobiles,
  Si ples tous les deux que nous nous faisions peur,
  Lisant aux traits creuss, noirs, sous nos yeux fbriles,
  Que nous tions frapps de l'amour dont on meurt,
  Et que par tous nos sens s'coulait notre vie.

  Nous nous sommes quitts en nous disant tout bas
  Qu'au bord de l'eau, le soir, nous ne viendrions pas.

  Mais,  l'heure ordinaire, une invincible envie
  Me prit d'aller tout seul  l'arbre accoutum
  Rver aux volupts de ce corps tant aim,
  Promener mon esprit par toutes nos caresses,
  Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.

  Quand j'approchai, gris des anciennes ivresses,
  Elle tait l, debout, me regardant venir.

  Depuis lors, envahis par une fivre trange,
  Nous htons sans rpit cet amour qui nous mange.
  Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant
  Nous travaille et nous force  mler notre sang.
  Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses;
  L'effroi ne trouble pas nos regards embrass;
  Nous mourons l'un par l'autre, et nos poitrines creuses
  Changent nos jours futurs comme autant de baisers.
  Nous ne parlons jamais. Auprs de cette femme
  Il n'est qu'un cri d'amour, celui du cerf qui brame.
  Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau
  Qui m'emplit d'un dsir toujours pre et nouveau,
  Et si ma bouche a soif, ce n'est que de sa bouche!
  Mon ardeur s'exaspre et ma force s'abat
  Dans cet accouplement mortel comme un combat.
  Le gazon est brl qui nous servait de couche,
  Et, dsignant l'endroit du retour continu,
  La marque de nos corps est entre au sol nu.

  Quelque matin, sous l'arbre o nous nous rencontrmes,
  On nous ramassera tous deux au bord de l'eau.
  Nous serons rapports au fond d'un lourd bateau,
  Nous embrassant encore aux secousses des rames.
  Puis, on nous jettera dans quelque trou cach,
  Comme on fait aux gens morts en tat de pch.

  Mais alors, s'il est vrai que les ombres reviennent,
  Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,
  Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,
  En nous voyant passer, l'un  l'autre lis,
  Diront, en se signant, et l'esprit en prire:
  Voil le mort d'amour avec sa lavandire.


  _Au bord de l'eau_ a paru dans la _Rpublique des Lettres_ du 20 mars
  1876, sous le pseudonyme de GUY DE VALMONT.


  Voici un fragment d'une lettre, d'un tour ironique, que Maupassant
  crivait  son ami, M. Robert Pinchon (11 mars 1876):

  J'ai fait une pice de vers qui va d'un coup me faire passer la
  rputation des plus grands potes: elle paratra le 20 de ce mois dans
  la _Rpublique des Lettres_, si l'diteur-propritaire ne la lit pas,
  car cet homme est un catholique forcen, et ma pice, chaste de
  termes, est ce qu'on peut faire de plus immoral et impudique comme
  images et donne. Flaubert, plein d'enthousiasme, m'a dit de l'envoyer
   Catulle Mends, directeur de cette revue; ce dernier, compltement
  renvers, va essayer de la faire passer malgr le propritaire; puis
  il l'a lue  plusieurs membres du Parnasse; on en a parl, et samedi
  dernier,  un dner littraire auquel assistait Zola, il parat que
  j'ai fait le sujet de la conversation, pendant une heure, entre
  hommes qui ne me connaissent pas du tout. Zola coutait sans rien
  dire. Mends m'a prsent  quelques Parnassiens qui m'ont accabl de
  compliments. Mais seulement c'est raide de publier l'histoire de deux
  jeunes gens qui meurent  force de..... Je me demande si, comme
  l'illustre Barbey d'Aurevilly, je ne vais pas tre appel devant le
  juge d'instruction.




  LES OIES SAUVAGES.


  Tout est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris.
  La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.
  Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies,
  Fouillent du bec la neige et tachent sa pleur.

  Voil qu' l'horizon s'lve une clameur;
  Elle approche, elle vient, c'est la tribu des oies.
  Ainsi qu'un trait lanc, toutes, le cou tendu,
  Allant toujours plus vite en leur vol perdu,
  Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.

  Le guide qui conduit ces plerins des airs
  Del les ocans, les bois et les dserts,
  Comme pour exciter leur allure trop lente,
  De moment en moment jette son cri perant.

  Comme un double ruban la caravane ondoie,
  Bruit trangement, et par le ciel dploie
  Son grand triangle ail qui va s'largissant.

  Mais leurs frres captifs rpandus dans la plaine,
  Engourdis par le froid, cheminent gravement.
  Un enfant en haillons en sifflant les promne,
  Comme de lourds vaisseaux balancs lentement.
  Ils entendent le cri de la tribu qui passe,
  Ils rigent leur tte; et regardant s'enfuir
  Les libres voyageurs au travers de l'espace,
  Les captifs tout  coup se lvent pour partir.
  Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,
  Et, dresss sur leurs pieds, sentent confusment,
  A cet appel errant se lever grandissantes
  La libert premire au fond du coeur dormant,
  La fivre de l'espace et des tides rivages.
  Dans les champs pleins de neige ils courent effars,
  Et jetant par le ciel des cris dsesprs
  Ils rpondent longtemps  leurs frres sauvages.




  DCOUVERTE.


  J'tais enfant. J'aimais les grands combats,
  Les Chevaliers et leur pesante armure,
  Et tous les preux qui tombrent l-bas
  Pour racheter la Sainte Spulture.

  L'Anglais Richard faisait battre mon coeur
  Et je l'aimais, quand aprs ses conqutes
  Il revenait, et que son bras vainqueur
  Avait coup tout un collier de ttes.

  D'une Beaut je prenais les couleurs,
  Une baguette tait mon cimeterre;
  Puis je partais  la guerre des fleurs
  Et des bourgeons dont je jonchais la terre.

  Je possdais au vent libre des cieux
  Un banc de mousse o s'levait mon trne;
  Je mprisais les rois ambitieux,
  De rameaux verts j'avais fait ma couronne.

  J'tais heureux et ravi. Mais un jour
  Je vis venir une jeune compagne.
  J'offris mon coeur, mon royaume et ma cour,
  Et les chteaux que j'avais en Espagne.

  Elle s'assit sous les marronniers verts;
  Or je crus voir, tant je la trouvais belle,
  Dans ses yeux bleus comme un autre univers,
  Et je restai tout songeur auprs d'elle.

  Pourquoi laisser mon rve et ma gaiet
  En regardant cette fillette blonde?
  Pourquoi Colomb fut-il si tourment
  Quand, dans la brume, il entrevit un monde?




  L'OISELEUR.


  L'oiseleur Amour se promne
  Lorsque les coteaux sont fleuris,
  Fouillant les buissons et la plaine;
  Et chaque soir sa cage est pleine
  Des petits oiseaux qu'il a pris.

  Aussitt que la nuit s'efface
  Il vient, tend avec soin son fil,
  Jette la glu de place en place,
  Puis sme, pour cacher la trace,
  Quelques brins d'avoine ou de mil.

  Il s'embusque au coin d'une haie,
  Se couche aux berges des ruisseaux,
  Glisse en rampant sous la futaie,
  De crainte que son pied n'effraie
  Les rapides petits oiseaux.

  Sous le muguet et la pervenche
  L'enfant rus cache ses rets,
  Ou bien sous l'aubpine blanche
  O tombent, comme une avalanche,
  Linots, pinsons, chardonnerets.

  Parfois d'une souple baguette
  D'osier vert ou de romarin
  Il fait un pige, et puis il guette
  Les petits oiseaux en goguette
  Qui viennent becqueter son grain.

  Etourdi, joyeux et rapide,
  Bientt approche un oiselet:
  Il regarde d'un air candide,
  S'enhardit, gote au grain perfide,
  Et se prend la patte au filet.

  Et l'oiseleur Amour l'emmne
  Loin des coteaux frais et fleuris,
  Loin des buissons et de la plaine,
  Et chaque soir sa cage est pleine
  Des petits oiseaux qu'il a pris.




  L'AEUL.


  L'aeul mourait froid et rigide.
  Il avait quatre-vingt-dix ans.
  La blancheur de son front livide
  Semblait blanche sur ses draps blancs.
  Il entr'ouvrit son grand oeil ple,
  Et puis il parla d'une voix
  Lointaine et vague comme un rle,
  Ou comme un souffle au fond des bois.

  Est-ce un souvenir, est-ce un rve?
  Aux clairs matins de grand soleil
  L'arbre fermentait sous la sve,
  Mon coeur battait d'un sang vermeil.
  Est-ce un souvenir, est-ce un rve?
  Comme la vie est douce et brve!
  Je me souviens, je me souviens
  Des jours passs, des jours anciens!
  J'tais jeune! je me souviens!

  Est-ce un souvenir, est-ce un rve?
  L'onde sent un frisson courir
  A toute brise qui s'lve;
  Mon sein tremblait  tout dsir.
  Est-ce un souvenir, est-ce un rve,
  Ce souffle ardent qui nous soulve?
  Je me souviens, je me souviens!
  Force et jeunesse!  joyeux biens!
  L'amour! l'amour! je me souviens!

  Est-ce un souvenir, est-ce un rve?
  Ma poitrine est pleine du bruit
  Que font les vagues sur la grve,
  Ma pense hsite et me fuit.
  Est-ce un souvenir, est-ce un rve
  Que je commence ou que j'achve?
  Je me souviens, je me souviens!
  On va m'tendre prs des miens;
  La mort! la mort! je me souviens!




  DSIRS.


  Le rve pour les uns serait d'avoir des ailes,
  De monter dans l'espace en poussant de grands cris,
  De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,
  Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

  D'autres voudraient pouvoir craser des poitrines
  En refermant dessus leurs deux bras carts;
  Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,
  Arrter d'un seul coup les chevaux emports.

  Moi, ce que j'aimerais, c'est la beaut charnelle:
  Je voudrais tre beau comme les anciens dieux,
  Et qu'il restt aux coeurs une flamme ternelle
  Au lointain souvenir de mon corps radieux.

  Je voudrais que pour moi nulle ne restt sage,
  Choisir l'une aujourd'hui, prendre l'autre demain;
  Car j'aimerais cueillir l'amour sur mon passage,
  Comme on cueille des fruits en tendant la main.

  Ils ont, en y mordant, des saveurs diffrentes;
  Ces aromes divers nous les rendent plus doux.
  J'aimerais promener mes caresses errantes
  Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.

  J'adorerais surtout les rencontres des rues,
  Ces ardeurs de la chair que dchane un regard,
  Les conqutes d'une heure aussitt disparues,
  Les baisers changs au seul gr du hasard.

  Je voudrais au matin voir s'veiller la brune
  Qui vous tient trangl dans l'tau de ses bras;
  Et, le soir, couter le mot que dit tout bas
  La blonde dont le front s'argente au clair de lune.

  Puis, sans un trouble au coeur, sans un regret mordant,
  Partir d'un pied lger vers une autre chimre.
  --Il faut dans ces fruits-l ne mettre que la dent:
  On trouverait au fond une saveur amre.




  DERNIRE ESCAPADE.


  I

  Un grand chteau bien vieux aux murs trs levs.
  Les marches du perron tremblent, et l'herbe pousse,
  S'lanant longue et droite aux fentes des pavs
  Que le temps a verdis d'une lpre de mousse.
  Sur les cts deux tours. L'une, en chapeau pointu,
  S'amincit dans les airs. L'autre est dcapite.
  Sa tte fut, un soir, par le vent emporte;
  Mais un lierre, grimp jusqu'au fate abattu,
  S'bouriffe au-dessus comme une chevelure,
  Tandis que, s'infiltrant dans le flanc de la tour,
  L'eau du ciel, acharne et creusant chaque jour,
  L'entr'ouvrit jusqu'en bas d'une immense flure.
  Un arbre, pouss l, grandit au creux des murs.
  Laissant voir vaguement de vieux salons obscurs,
  Chaque fentre est morne ainsi qu'un regard vide.
  Tout ce lourd btiment caduc, noirci, fan,
  Que la lzarde marque au front comme une ride,
  Dont s'miette le pied, de salptre min,
  Dont le toit montre au ciel ses tuiles ravages,
  A l'aspect dsol des choses ngliges.

  Tout autour un grand parc sombre et profond s'tend;
  Il dort sous le soleil qui monte et l'on entend,
  Par moments, y passer des rumeurs de feuillages,
  Comme les bruits calms des vagues sur les plages,
  Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu.
  Les arbres ont pouss des branches si mles
  Que le soleil, jetant son averse de feu,
  Ne pntre jamais la noirceur des alles.
  Les arbustes sont morts sous ces gants touffus,
  Et la vote a grandi comme une cathdrale;
  Il y flotte une odeur antique et spulcrale,
  L'humidit des lieux o l'homme ne va plus.

  Mais sur les hauts degrs du perron qui dominent
  Les longs gazons qu'au loin de grands arbres terminent,
  Des valets ont paru, soutenant par les bras
  Deux vieillards trs courbs qui vont  petits pas.
  Ils tranent lentement sur les marches verdies
  Les hsitations de leurs jambes roidies,
  Et ttent le chemin du bout de leur bton.
  Trs vieux,--l'homme et la femme,--et branlant du menton,
  Ils ont le front si lourd et la peau si fane
  Qu'on ne devine pas quel pouvoir enfona
  Aux moelles de leurs os cette vie obstine.
  Affaisss dans leurs grands fauteuils on les laissa,
  Plis en deux, tremblant des mains et de la tte.
  Ils ont baiss leurs yeux que la vieillesse hbte,
  Et regardent tout prs, par terre, fixement.
  Ils n'ont plus de pense. Un long tremblotement
  Semble seul habiter cette dcrpitude;
  Et s'ils ne sont pas morts, c'est par longue habitude
  De vivre  deux, tout prs l'un de l'autre toujours,
  Car ils n'ont plus parl depuis beaucoup de jours.


  II

  Mais un souffle de feu sur la plaine s'lve.
  Les arbres dans leurs flancs ont des frissons de sve,
  Car sur leurs fronts troubls le soleil va passer.
  Partout la chaleur monte ainsi qu'une mare
  Et, sur chaque prairie, une foule dore
  De jaunes papillons flotte et semble danser.
  panouie au loin la campagne grsille,
  C'est un bruit continu qui remplit l'horizon,
  Car, affol dans les profondeurs du gazon,
  Le peuple assourdissant des criquets s'gosille.
  Une fivre de vie enflamme a couru,
  Et rajeuni, tout blanc dans la chaude lumire,
  Ainsi qu'aux premiers jours d'un pass disparu,
  Le vieux chteau reprend son sourire de pierre.

  Alors les deux vieillards s'animent peu  peu:
  Ils clignotent des yeux et, dans ce bain de feu,
  Les membres desschs lentement se dtendent;
  Leurs poumons refroidis aspirent du soleil,
  Et leurs esprits, confus comme aprs un rveil,
  S'tonnent vaguement des rumeurs qu'ils entendent.
  Ils se dressent, pesant des mains sur leur bton.
  L'homme se tourne un peu vers son antique amie,
  La regarde un instant et dit: Il fait bien bon.
  Elle, levant sa tte encor tout endormie
  Et parcourant de l'oeil les horizons connus,
  Lui rpond: Oui, voil les beaux jours revenus.
  Et leur voix est pareille au blement des chvres.
  Des gaiets de printemps rident leurs vieilles lvres;
  Ils sont troubls, car les senteurs du bois nouveau
  Les traversent parfois d'une brusque secousse,
  Ainsi qu'un vin trop fort montant  leur cerveau.
  Ils balancent leurs fronts d'une faon trs douce
  Et retrouvent dans l'air des souffles d'autrefois.
  Lui, tout  coup, avec des sanglots dans la voix:
  C'tait un jour pareil que vous tes venue
  Au premier rendez-vous, dans la grande avenue.
  Puis ils n'ont plus rien dit; mais leurs pensers amers
  Remontaient aux lointains souvenirs du jeune ge,
  Ainsi que deux vaisseaux, ayant pass les mers,
  S'en retournent toujours par le mme sillage.
  Il reprit: C'est bien loin, cela ne revient pas.
  Et notre banc de pierre, au fond du parc,--l-bas?
  La femme fit un saut comme d'un trait blesse:
  Allons le voir, dit-elle, et, la gorge oppresse,
  Tous deux se sont levs soudain d'un mme effort!

  Couple prodigieux tant il est grle et ple.
  Lui, dans un vieil habit de chasse  boutons d'or,
  Elle, sous les dessins tranges d'un vieux chle!


  III

  Ils guettrent, ayant grand'peur d'tre aperus;
  Et puis, vots, avec le dos rond des bossus,
  Humbles d'tre si vieux quand tout semblait revivre,
  Ainsi que des enfants ils se prirent la main
  Et partirent, barrant la largeur du chemin.
  Car chacun oscillant un peu, comme un homme ivre,
  Heurtait l'autre d'un coup d'paule quelquefois,
  Et des zigzags guidaient leur douteux quilibre.
  Leurs btons supportant chaque bras rest libre
  Trottaient  leurs cts comme deux pieds de bois.

  Mais, d'arrts en arrts dans leur course essouffle,
  Ils gagnrent le parc et puis la grande alle.
  Leur pass se levait et marchait devant eux,
  Et sur la terre humide ils croyaient voir, par places,
  L'empreinte frache encor de leurs pieds amoureux;
  Comme si les chemins avaient gard leurs traces,
  Attendant chaque jour le couple habituel.
  Ils allaient, tout chtifs, prs des arbres normes,
  Perdus sous la hauteur des chnes et des ormes
  Qui versaient autour d'eux un soir perptuel.

  Et comme un livre ancien dont on tourne la page:
  C'est ici, disait l'un. L'autre disait: C'est l.
  La place o je baisai vos doigts?--Oui, la voil.
  --Vos lvres?--Oui! c'est elle! Et leur plerinage,
  De baisers en baisers sur la bouche ou les doigts,
  Continuait ainsi qu'un chemin de la croix.
  Ils dbordaient tous deux d'allgresses passes,
  lans que prend le coeur vers les bonheurs finis,
  En songeant que jadis, les tailles enlaces,
  Les yeux parlant au fond des yeux, les doigts unis,
  Muets, le sein troubl de fivres inconnues,
  Ils avaient parcouru ces mmes avenues!


  IV

  Le banc les attendait, moussu, vieilli comme eux.
  C'est lui! dit-il. C'est lui! reprit-elle. Ils s'assirent,
  Et sous les chauds reflets des souvenirs heureux
  Les profondes noirceurs des arbres s'claircirent.
  Mais voil que dans l'herbe ils virent s'approcher
  Un crapaud centenaire aux formes emptes.
  Il imitait, avec ses pattes cartes,
  Des mouvements d'enfant qui ne sait pas marcher.
  Un sanglot convulsif fit rler leurs haleines;
  Lui! le premier tmoin de leurs amours lointaines
  Qui venait chaque soir couter leurs serments!
  Et seul il reconnut ces reliques d'amants,
  Car htant sa dmarche paisse et patiente,
  Gonflant son ventre, avec des yeux ronds attendris,
  Contre les pieds tremblants des amoureux fltris
  Il trana lentement sa grosseur confiante.
  Ils pleuraient.--Mais soudain un petit chant d'oiseau
  Partit des profondeurs du bois. C'tait le mme
  Qu'ils avaient entendu quatre-vingts ans plus tt!
  Et dans l'effarement d'un dlire suprme,
  Du fond des jours finis devant eux accourut,
  Par bonds, comme un torrent qui va, sans cesse accru,
  Toute leur vie, avec ses bonheurs, ses ivresses,
  Et ses nuits sans repos de fougueuses caresses,
  Et ses rveils  deux si doux, las et briss,
  Et puis, le soir, courant sous les ombres flottantes,
  Les senteurs des forts aux sves excitantes
  Qui prolongent sans fin la lenteur des baisers!...

  Mais comme ils s'imprgnaient de tendresse, l'alle
  S'ouvrit, laissant passer une brise affole;
  Et, parfum, frappant leur coeur, comme autrefois,
  Ce souffle, qui portait la jeunesse des bois,
  Rveilla dans leur sang le frisson mort des germes.

  Ils ont senti, brls de chaleurs d'pidermes,
  Tout leur corps tressaillir et leurs mains se presser,
  Et se sont regards comme pour s'embrasser!
  Mais au lieu des fronts clairs et des jeunes visages
  Apparus  travers l'loignement des ges
  Et qui les emplissaient de ces dsirs teints,
  L'une tout contre l'autre, taient deux vieilles faces
  Se souriant avec de hideuses grimaces!
  Ils fermrent les yeux, tout dfaillants, treints
  D'une terreur rapide et formidable comme
  L'angoisse de la mort!...

                            Allons-nous-en! dit l'homme.
  Mais ils ne purent pas se lever; incrusts
  Dans la rigidit du banc, pouvants
  D'tre si loin, tant si vieux et si dbiles.

  Et leurs corps demeuraient tellement immobiles
  Qu'ils semblaient devenus des gens de pierre. Et puis
  Tous deux, soudain, d'un grand lan, se sont enfuis.

  Ils geignaient de dtresse, et sur leur dos la vote
  Versait comme une pluie un froid lourd goutte  goutte;
  Ils suffoquaient, frapps par des souffles glacs,
  Des courants d'air de cave et des odeurs moisies
  Qui germaient l-dessous depuis cent ans passs.
  Et sur leurs coeurs, fardeau pesant, leurs posies
  Mortes alourdissaient leurs efforts convulsifs,
  Et faisaient trbucher leurs pas lents et poussifs.


  V

  La femme s'abattit comme un ressort qui casse;
  Lui, resta sans comprendre et l'attendit, debout,
  Inquiet, la croyant seulement un peu lasse,
  Car sa robe tremblait toujours. Puis tout  coup
  L'pouvante lui vint ainsi qu'une bourrasque.
  Il se pencha, lui prit les bras, et d'un effort
  Terrible, il la leva, quoi qu'il ft trs peu fort.
  Mais tout son pauvre corps pendait, sinistre et flasque.
  Il vit qu'elle touffait et qu'elle allait mourir,
  Et pour chercher de l'aide il se mit  courir
  Avec de petits bonds effrayants et grotesques,
  Dcrivant, sans la main qui lui servait d'appui,
  Au galop saccad par son bton conduit,
  Des chemins compliqus comme des arabesques.
  Son souffle tait rapide et dur comme une toux.
  Mais il sentit flchir sa jambe vacillante,
  Si molle qu'il semblait danser sur ses genoux.
  Il heurtait aux troncs noirs sa course sautillante,
  Et les arbres jouaient avec lui, le poussant,
  Le rejetant de l'un  l'autre, et paraissant
  S'amuser lchement avec cette agonie.
  Il comprit que la lutte horrible tait finie,
  Et, comme un naufrag qui se noie, il jeta
  Un petit cri plaintif en tombant sur la face.
  Faible gmissement qu'aucun vent n'emporta!
  Il entendit encor, quelque part dans l'espace,
  Les longs croassements lugubres d'un corbeau
  Mls aux sons lointains d'une cloche casse.
  Et puis tout bruit cessa. L'ombre paisse et glace
  S'appesantit sur eux, lourde comme un tombeau.


  VI

  Ils restaient l. Le jour s'teignit. Les tnbres
  Emplirent tout le ciel de leurs houles funbres.
  Ils restaient l, rouls comme deux petits tas
  De feuilles, grelottant leurs fivres acharnes,
  Si vagues dans la nuit qu'on ne les trouva pas.
  Ils formaient un obstacle aux btes tonnes
  En barrant le sentier trac de chaque soir.
  Les unes s'arrtaient, timides, pour les voir;
  D'autres les parcouraient ainsi que des paves;
  Des limaces rampaient sur eux, tranant leurs baves;
  Des insectes fouillaient les replis de leurs corps,
  Et d'autres s'installaient dessus, les croyant morts.

  Mais un frisson bientt courut par les alles.
  Une averse entr'ouvrit les feuilles flagelles,
  Ruisselante et claquant sur le sol avec bruit.
  Et sur les deux vieillards qui grelottaient encore,
  La pluie, en flots pais, tomba toute la nuit.

  Puis, lorsque reparut la clart de l'aurore,
  Sous l'gout persistant des hauts feuillages verts
  On ramassa, tout froids en leurs habits humides,
  Deux petits corps sans vie, effrayants et rigides
  Ainsi que les noys qu'on trouve au fond des mers.


  _La Dernire Escapade_ a paru dans _la Rpublique des Lettres_ du 24
  septembre 1876.




  PROMENADE
   SEIZE ANS.


  La terre souriait au ciel bleu. L'herbe verte
  De gouttes de rose tait encor couverte.
  Tout chantait par le monde ainsi que dans mon coeur.
  Cach dans un buisson, quelque merle moqueur
  Sifflait. Me raillait-il? Moi, je n'y songeais gure.
  Nos parents querellaient, car ils taient en guerre
  Du matin jusqu'au soir, je ne sais plus pourquoi.
  Elle cueillait des fleurs, et marchait prs de moi.
  Je gravis une pente et m'assis sur la mousse
  A ses pieds. Devant nous une colline rousse
  Fuyait sous le soleil jusques  l'horizon.
  Elle dit: Voyez donc ce mont, et ce gazon
  Jauni, cette ravine au voyageur rebelle!
  Pour moi je ne vis rien, sinon qu'elle tait belle.
  Alors elle chanta. Combien j'aimais sa voix!
  Il fallut revenir et traverser le bois.
  Un jeune orme tomb barrait toute la route;
  J'accourus; je le tins en l'air comme une vote
  Et, le front couronn du dme verdoyant,
  La belle enfant passa sous l'arbre en souriant.
  mus de nous sentir cte  cte, et timides,
  Nous regardions nos pieds et les herbes humides.
  Les champs autour de nous taient silencieux.
  Parfois, sans me parler, elle levait les yeux;
  Alors il me semblait (je me trompe peut-tre)
  Que dans nos jeunes coeurs nos regards faisaient natre
  Beaucoup d'autres pensers, et qu'ils causaient tout bas
  Bien mieux que nous, disant ce que nous n'osions pas.




  SOMMATION
  SANS RESPECT.


  Je connaissais fort peu votre mari, madame;
  Il tait gros et laid, je n'en savais pas plus.
  Mais on n'est pas fch, quand on aime une femme,
  Que le mari soit borgne ou bancal ou perclus.

  Je sentais que cet tre inoffensif et bte
  Se trouvait trop petit pour tre dangereux,
  Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux,
  Que nous nous aimerions au-dessus de sa tte.

  Et puis, que m'importait d'ailleurs? Mais aujourd'hui
  Il vous vient  l'esprit je ne sais quel caprice.
  Vous parlez de serments, devoirs et sacrifice
  Et remords ternels!... Et tout cela pour lui?

  Y songez-vous, madame? Et vous croyez-vous ne,
  Vous, jeune, belle, avec le coeur gonfl d'espoir,
  Pour vivre chaque jour et dormir chaque soir
  Auprs de ce magot qui vous a profane?

  Quoi! Pourriez-vous avoir un instant de remords?
  Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse,
  Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps,
  Qui m'tonnerait bien s'il laissait de sa race?

  Regardez-le, madame, il a les yeux percs
  Comme deux petits trous dans un muid de rsine.
  Ses membres sont trop courts et semblent mal pousss,
  Et son ventre tonnant, o sombre sa poitrine,

  En toute occasion doit le gner beaucoup.
  Quand il dne, il suspend sa serviette  son cou
  Pour ne point maculer son plastron de chemise
  Qu'il a d'ailleurs poivr de tabac, car il prise.

  Une fois au salon il s'assied  l'cart,
  Tout seul dans un coin noir, ou bien s'en va sans morgue
  A la cuisine auprs du fourneau bien chaud, car
  Il sait qu'en digrant il ronfle comme un orgue.

  Il fait des jeux de mots avec srnit;
  Vous appelle: ma chatte et: ma cocotte aime,
  Et veut, pour toute gloire et toute renomme,
  Etre, en leurs diffrends, des voisins consult.

  On dit partout de lui que c'est un bien brave homme.
  Il a de l'ordre, il est soigneux, sage, conome,
  Surveille la servante et lui prend le mollet,
  Mais ne va pas plus haut... Elle le trouve laid.

  Il cache la bougie et tient compte du sucre,
  Volontiers se mettrait  ravauder ses bas
  Et, bien qu'il ait trs fort au coeur l'amour du lucre,
  Il vous aime peut-tre aussi. Dans tous les cas

  Il ne vous comprend point plus qu'un ne un pome.
  Il vit  vos cts, et non pas avec vous,
  Et si je lui disais soudain que je vous aime,
  Peut-tre serait-il plus flatt que jaloux.

  Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,
  Grotesque pouvantail que sur l'amour on juche,
  Comme on met dans un arbre un mannequin de bois
  Dont les oiseaux n'ont peur que la premire fois.

  Je vous aurai bientt entre mes bras saisie;
  Nous allons l'un vers l'autre irrsistiblement.
  Qu'il reste entre nous deux, ce bonhomme vessie,
  Nous le ferons crever dans un embrassement!




  LA CHANSON
  DU RAYON DE LUNE
  FAITE POUR UNE NOUVELLE.


  Sais-tu qui je suis? Le Rayon de Lune.
  Sais-tu d'o je viens? Regarde l-haut.
  Ma mre est brillante, et la nuit est brune.
  Je rampe sous l'arbre et glisse sur l'eau;
  Je m'tends sur l'herbe et cours sur la dune;
  Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau,
  Comme un maraudeur qui cherche fortune.
  Je n'ai jamais froid; je n'ai jamais chaud.

      Je suis si petit que je passe
      O nul autre ne passerait.
      Aux vitres je colle ma face
      Et j'ai surpris plus d'un secret.
      Je me couche de place en place
      Et les btes de la fort,
      Les amoureux au pied distrait,
      Pour mieux s'aimer suivent ma trace.

  Puis, quand je me perds dans l'espace,
  Je laisse au coeur un long regret.

      Rossignol et fauvette
      Pour moi chantent au fate
      Des ormes ou des pins.
      J'aime  mettre ma tte
      Au terrier des lapins;
      Lors, quittant sa retraite
      Avec des bonds soudains,
      Chacun part et se jette
      A travers les chemins.
      Au fond des creux ravins
      Je rveille les daims
      Et la biche inquite.
      Elle vente, muette,
      Le chasseur qui la guette
      La mort entre les mains,
      Ou les appels lointains
      Du grand cerf qui s'apprte
      Aux amours clandestins.

        Ma mre soulve
        Les flots cumeux;
        Alors je me lve,
        Et sur chaque grve
        J'agite mes feux.
        Puis j'endors la sve
        Par le bois ombreux;
        Et ma clart brve,
        Dans les chemins creux,
        Parfois semble un glaive
        Au passant peureux.
        Je donne le rve
        Aux esprits joyeux,
        Un instant de trve
        Aux coeurs malheureux.

  Sais-tu qui je suis? Le Rayon de Lune.
  Et sais-tu pourquoi je viens de l-haut?
  Sous les arbres noirs la nuit tait brune;
  Tu pouvais te perdre et glisser dans l'eau,
  Errer par les bois, vaguer sur la dune,
  Te heurter, dans l'ombre, au tronc du bouleau.
  Je veux te montrer la route opportune;
  Et voil pourquoi je viens de l-haut.




  FIN D'AMOUR.


  Le gai soleil chauffait les plaines rveilles.
  Des caresses flottaient sous les calmes feuilles.
  Offrant  tout dsir son calice embaum,
  O scintillait encor la goutte de rose,
  Chaque fleur, par de beaux insectes courtise,
  Laissait boire le suc en sa gorge enferm.
  De larges papillons se reposant sur elles
  Les puisaient avec un battement des ailes,
  Et l'on se demandait lequel tait vivant,
  Car la bte avait l'air d'une fleur anime.
  Des appels de tendresse clataient dans le vent.
  Tout, sous la tide aurore, avait sa bien-aime;
  Et dans la brune rose o se lvent les jours
  On entendait chanter des couples d'alouettes,
  Des talons hennir leurs fringantes amours,
  Tandis qu'offrant leurs coeurs avec des pirouettes
  Des petits lapins gris sautaient au coin d'un bois.
  Une joie amoureuse, pandue et puissante,
  Semant par l'horizon sa fivre grandissante,
  Pour troubler tous les coeurs prenait toutes les voix,
  Et sous l'abri de la ramure hospitalire
  Des arbres, habits par des peuples menus,
  Par ces tres pareils  des grains de poussire,
  Des foules d'animaux de nos yeux inconnus,
  Pour qui les fins bourgeons sont d'immenses royaumes,
  Mlaient au jour levant leurs tendresses d'atomes.

  Deux jeunes gens suivaient un tranquille chemin
  Noy dans les moissons qui couvraient la campagne.
  Ils ne s'treignaient point du bras ou de la main;
  L'homme ne levait pas les yeux sur sa compagne.

  Elle dit, s'asseyant au revers d'un talus:
  Allez, j'avais bien vu que vous ne m'aimiez plus.
  Il fit un geste pour rpondre: Est-ce ma faute?
  Puis il s'assit prs d'elle. Ils songeaient, cte  cte.
  Elle reprit: Un an! rien qu'un an! et voil
  Comment tout cet amour ternel s'envola!
  Mon me vibre encor de tes douces paroles!
  J'ai le coeur tout brlant de tes caresses folles!
  Qui donc t'a pu changer du jour au lendemain?
  Tu m'embrassais hier, mon Amour; et ta main,
  Aujourd'hui, semble fuir sitt qu'elle me touche.
  Pourquoi donc n'as-tu plus de baisers sur la bouche?
  Pourquoi? rponds! Il dit: Est-ce que je le sais?
  Elle mit son regard dans le sien pour y lire:
  Tu ne te souviens plus comme tu m'embrassais,
  Et comme chaque treinte tait un long dlire?
  Il se leva, roulant entre ses doigts distraits
  La mince cigarette, et, d'une voix lasse:
  Non, c'est fini, dit-il,  quoi bon les regrets?
  On ne rappelle pas une chose passe,
  Et nous n'y pouvons rien, mon amie!

                                       A pas lents
  Ils partirent, le front pench, les bras ballants.
  Elle avait des sanglots qui lui gonflaient la gorge,
  Et des larmes venaient luire au bord de ses yeux.
  Ils firent s'envoler au milieu d'un champ d'orge
  Deux pigeons qui, s'aimant, fuirent d'un vol joyeux.
  Autour d'eux, sous leurs pieds, dans l'azur sur leur tte,
  L'Amour tait partout comme une grande fte.
  Longtemps le couple ail dans le ciel bleu tourna.
  Un gars qui s'en allait au travail entonna
  Une chanson qui fit accourir, rouge et tendre,
  La servante de ferme embusque  l'attendre.

  Ils marchaient sans parler. Il semblait irrit
  Et la guettait parfois d'un regard de ct;
  Ils gagnrent un bois. Sur l'herbe d'une sente,
  A travers la verdure encor claire et rcente,
  Des flaques de soleil tombaient devant leurs pas;
  Ils avanaient dessus et ne les voyaient pas.
  Mais elle s'affaissa, haletante et sans force,
  Au pied d'un arbre dont elle treignit l'corce,
  Ne pouvant retenir ses sanglots et ses cris.

  Il attendit d'abord, immobile et surpris,
  Esprant que bientt elle serait calme,
  Et sa lvre lanait des filets de fume
  Qu'il regardait monter, se perdre dans l'air pur.
  Puis il frappa du pied, et soudain, le front dur:
  Finissez, je ne veux ni larmes ni querelle.
  Laissez-moi souffrir seule, allez-vous-en, dit-elle.
  Et relevant sur lui ses yeux noys de pleurs:
  Oh! comme j'avais l'me perdue et ravie!
  Et maintenant elle est si pleine de douleurs!...
  Quand on aime, pourquoi n'est-ce pas pour la vie?
  Pourquoi cesser d'aimer? Moi, je t'aime... Et jamais
  Tu ne m'aimeras plus ainsi que tu m'aimais!
  Il dit: Je n'y peux rien. La vie est ainsi faite.
  Chaque joie, ici-bas, est toujours incomplte.
  Le bonheur n'a qu'un temps. Je ne t'ai point promis
  Que cela durerait jusqu'au bord de la tombe.
  Un amour nat, vieillit comme le reste, et tombe.
  Et puis, si tu le veux, nous deviendrons amis
  Et nous aurons, aprs cette dure secousse,
  L'affection des vieux amants, sereine et douce.
  Et pour la relever il la prit par le bras.
  Mais elle sanglota: Non, tu ne comprends pas.
  Et, se tordant les mains dans une douleur folle,
  Elle criait: Mon Dieu! mon Dieu! Lui, sans parole,
  La regardait. Il dit: Tu ne veux pas finir,
  Je m'en vais et partit pour ne plus revenir.

  Elle se sentit seule et releva la tte.
  Des lgions d'oiseaux faisaient une tempte
  De cris joyeux. Parfois un rossignol lointain
  Jetait un trille aigu dans l'air frais du matin,
  Et son souple gosier semblait rouler des perles.
  Dans tout le gai feuillage clataient des chansons:
  Le hautbois des linots et le sifflet des merles,
  Et le petit refrain alerte des pinsons.
  Quelques hardis pierrots, sur l'herbe de la sente,
  S'aimaient, le bec ouvert et l'aile frmissante.

  Elle sentait partout, sous le bois reverdi,
  Courir et palpiter un souffle ardent et tendre;
  Alors, levant les yeux vers le ciel, elle dit:
  Amour! l'homme est trop bas pour jamais te comprendre!




  PROPOS DES RUES.


  Quand sur le boulevard je vais flner un brin,
  Combien de fois j'entends, sans mourir de chagrin,
  Deux messieurs dcors, qui semblent fort capables,
  Causer, en se faisant des sourires aimables.

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

  Comment, c'est vous?

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

                       Par quel hasard?

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

                                        Et la sant?

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

  Pas mal, et vous?

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

                    Merci, trs bien.

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

                                      Quel temps superbe!

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

  S'il peut continuer, nous aurons un t
  Magnifique!

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

              C'est vrai.

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

                          Demain je vais  l'herbe!
  Dans ma proprit.

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

                     C'est le moment, tout part.

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

  Oui.--Chez moi les lilas ont un peu de retard;
  Le fond de l'air est sec et les nuits sont trs fraches.

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

  Voici la lune rousse. Aurez-vous bien des pches?

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

  Oui--pas mal.

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

                Quoi de neuf, en outre?

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

                                        Rien.

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

                                              Madame
  Va bien?

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

           Un peu grippe.

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

                           Oh! par le temps qui court,
  Tout le monde est malade.--Avez-vous vu le drame
  De Machin?

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

             Moi?--non pas--Qu'en dit-on?

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

                                          Presque un four.
  Ce n'est pas assez fait au courant de la plume.
  Ce n'est point du Sardou. Trs fort, Sardou!

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

                                               Trs fort!

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

  Machin s'applique trop. C'est bon dans un volume,
  On y remarque moins le travail et l'effort;
  Mais au thtre il faut crire comme on cause.

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

  Moi je reprends Feuillet. En voil, de la prose!
  Quant  tous les faiseurs de livres d'aujourd'hui
  Je m'en prive.--Je n'ai plus l'ge o l'on peut lire
  Beaucoup; et mon journal suffit  mon ennui.

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

  Le journal... et... le sexe!...

                                  --Ils ont ce petit rire
  Par lequel on avoue un vice comme il faut.--

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

  Et la table?

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

               Oh! a non.--Je n'ai pas ce dfaut.

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

  Et vous vous occupez toujours de politique?

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

  Beaucoup, c'est mme l ma consolation!

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

  Oh! consacrer sa vie  la Chose publique,
  Certes, c'est une grande et noble ambition.
  Nous avons maintenant une fire phalange
  D'orateurs  la Chambre.

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

                           Ils sont trs forts, trs forts.

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

  Mais quel malheur que Thiers et Changarnier soient morts!
  A propos, lisez-vous ce Zola?

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

                                Quelle fange!!!

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

  Et l'on viendra se plaindre aprs que tout est cher,
  Et qu'on fraude, et qu'on trompe, et qu'on vole, et qu'on pille!
  On sape la morale, on dtruit la famille.
  O tombons-nous?

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

                   Hlas!... Allons, adieu mon cher,
  L'heure me presse.

  DEUXIME MONSIEUR DCOR.

                     Adieu. Compliments  madame.

  PREMIER MONSIEUR DCOR.

  Je n'y manquerai pas. Mes respects, s'il vous plat,
  A votre demoiselle.

                      --Et chacun s'en allait.--
  Et des prtres savants disent qu'ils ont une me!
  Et que s'il est un signe o l'on voit srement
  Qu'un Dieu fit natre l'homme au-dessus de la bte,
  C'est qu'il mit la pense auguste dans sa tte,
  Et que ce noble esprit progresse incessamment!

  Mais voil si longtemps que ce vieux monde existe,
  Et la sottise humaine obstinment persiste!
  Entre l'homme et le veau si mon coeur hsitait,
  Ma raison saurait bien le choix qu'il faudrait faire!
  Car je ne comprends pas,  cuistres, qu'on prfre
  La btise qui parle  celle qui se tait!




  VNUS RUSTIQUE.


  Les Dieux sont ternels. Il en nat parmi nous
  Autant qu'il en naissait dans l'antique Italie,
  Mais on ne reste plus des sicles  genoux,
  Et, sitt qu'ils sont morts, le peuple les oublie.
  Il en natra toujours, et les derniers venus
  Rgneront malgr tout sur la foule incrdule:
  Tous les hros sont faits de la race d'Hercule,
  La vieille terre enfante encore des Vnus.


  I

  Un jour de grand soleil, sur une grve immense,
  Un pcheur qui suivait, la hotte sur le dos,
  Cette ligne d'cume o l'Ocan commence,
  Entendit  ses pieds quelques frles sanglots.
  Une petite enfant gisait, abandonne,
  Toute nue, et jete en proie au flot amer,
  Au flot qui monte et noie;  moins qu'elle ft ne
  De l'ternel baiser du sable et de la mer.

  Il essuya son corps et la mit dans sa hotte,
  Couche en ses filets l'emporta triomphant;
  Et, comme au bercement d'une barque qui flotte,
  Le roulis de son dos fit s'endormir l'enfant.
  Bientt il ne fut plus qu'un point insaisissable,
  Et le vaste horizon se referma sur lui,
  Tandis que se droule au bord de l'eau qui luit
  Le chapelet sans fin de ses pas sur le sable.

  Tout le pays aima l'enfant trouve ainsi;
  Et personne n'avait de plus grave souci
  Que de baiser son corps mignon, rose de vie,
  Et son ventre  fossette, et ses petits bras nus.
  Elle tendait les mains, par les baisers ravie,
  Et sa joie clatait en rires continus.

  Quand elle put enfin s'en aller par les rues,
  Posant l'un devant l'autre, avec de grands efforts,
  Ses pieds sur qui roulait et chancelait son corps,
  Les femmes l'acclamaient, pour la voir, accourues.
  Plus tard, vtue  peine avec de courts haillons,
  Montrant sa jambe fine en ses lans de chvre,
  A travers l'herbe haute au niveau de sa lvre
  Elle courut la plaine aprs les papillons,
  Et sa joue attirait tous les baisers des bouches,
  Comme une fleur sduit le peuple ail des mouches.
  Quand ils la rencontraient dans les champs, les garons
  L'embrassaient follement de la tte aux chevilles,
  Avec la mme ardeur et les mmes frissons
  Qu'en caressant le col charnu des grandes filles.
  Les vieillards la faisaient danser sur leurs genoux;
  Ils enfermaient sa taille en leurs mains amaigries,
  Et pleins des souvenirs de l'ancien temps si doux,
  Effleuraient ses cheveux de leurs lvres fltries.

  Bientt, quand elle alla rder par les chemins,
  Elle eut  ses cts un troupeau de gamins
  Qui fuyaient le logis ou dsertaient la classe.
  D'un signe elle domptait les petits et les grands,
  Et du matin au soir, sans tre jamais lasse,
  Elle trana partout ces amoureux errants.
  Leurs coeurs, pour la sduire, inventaient mainte fraude.
  Les uns, la nuit venue, allaient  la maraude,
  Sautant les murs, volant des fruits dans les jardins,
  Et ne redoutant rien, gardes, chiens ou gourdins;
  D'autres, pour lui trouver de mignonnes fauvettes,
  Des merles au bec jaune, ou des chardonnerets,
  Grimpaient de branche en branche au sommet des forts.

  Quelquefois on allait  la pche aux crevettes.
  Elle, la jambe nue et poussant son filet,
  Cueillait la bte alerte avec un coup rapide;
  Eux regardaient trembler,  travers l'eau limpide,
  Les contours incertains de son petit mollet.
  Puis, lorsqu'on retournait, le soir, vers le village,
  Ils s'arrtaient parfois au milieu de la plage,
  Et se pressant contre elle, mus, tremblant beaucoup,
  La mangeaient de baisers en lui serrant le cou,
  Tandis que grave et fire, et sans trouble, et sans crainte,
  Muette, elle tendait la joue  leur treinte.


  II

  Elle grandit, toujours plus belle, et sa beaut
  Avait l'odeur d'un fruit en sa maturit.
  Ses cheveux taient blonds, presque roux. Sur sa face
  Le dur soleil des champs avait marqu sa trace:
  Des petits grains de feux, charmants et clairsems.
  Le doux effort des seins en sa robe enferms
  Gonflait l'toffe, usant aux sommets son corsage.
  Tout vtement semblait taill pour son usage,
  Tant on la sentait souple et superbe dedans.
  Sa bouche tait fendue et montrait bien ses dents,
  Et ses yeux bleus avaient une profondeur claire.
  Les hommes du pays seraient morts pour lui plaire;
  En la voyant venir ils couraient au-devant.
  Elle riait, sentant l'ardeur de leurs prunelles,
  Puis passait son chemin, tranquille, et soulevant,
  Au vent de ses jupons, les passions charnelles.
  Sa grce enguenille avait l'air d'un dfi,
  Et ses gestes taient si simples et si justes,
  Que mettant sa noblesse en tout, quoi qu'elle ft,
  Ses besognes les plus humbles semblaient augustes.

  Et l'on disait au loin, qu'aprs avoir touch
  Sa main, on lui restait pour la vie attach.

  Pendant les durs hivers, quand l'pre froid pntre
  Les murs de la chaumire et les gens dans leurs lits,
  Lorsque les chemins creux sont par la neige emplis,
  Des ombres s'approchaient, la nuit, de sa fentre,
  Et, tachant la pleur morne de l'horizon,
  Rdaient comme des loups autour de sa maison.

  Puis, dans les clairs ts, lorsque les moissons mres
  Font venir les faucheurs aux bras noirs dans les bls,
  Lorsque les lins en fleur, au moindre vent troubls,
  Ondulent comme un flot, avec de longs murmures,
  Elle allait ramassant la gerbe qui tombait.
  Le soleil dans un ciel presque jaune flambait,
  Versant une chaleur meurtrire  la plaine;
  Les travailleurs courbs se taisaient, hors d'haleine.
  Seules les larges faux, abattant les pis,
  Tranaient leur bruit rythm par les champs assoupis;
  Mais elle, en jupon rouge, et la poitrine  l'aise
  Dans sa chemise large et noue  son col,
  Ne semblait point sentir ces ardeurs de fournaise
  Qui faisaient se faner les herbes sur le sol.
  Elle marchait alerte et portant  l'paule
  La gerbe de froment ou la botte de foin.
  Les hommes se dressaient en la voyant de loin,
  Frissonnant comme on fait quand un dsir vous frle,
  Et semblaient aspirer avec des souffles forts
  La troublante senteur qui venait de son corps,
  Le grand parfum d'amour de cette fleur humaine!

  Puis, voil qu'au dclin d'un long jour de moisson,
  Quand l'Astre rouge allait plonger  l'horizon,
  On vit soudain, dresss au sommet de la plaine
  Comme deux gants noirs, deux moissonneurs rivaux,
  Debout dans le soleil, se battre  coups de faux!

  Et l'ombre ensevelit la campagne apaise.
  L'herbe rase sua des gouttes de rose;
  Le couchant s'teignit, tandis qu' l'orient
  Une toile mettait au ciel un point brillant.
  Les derniers bruits, lointains et confus, se calmrent:
  Le jappement d'un chien, le grelot des troupeaux;
  La terre s'endormit sous un pesant repos,
  Et dans le ciel tout noir les astres s'allumrent.

  Elle prit un chemin s'enfonant dans un bois,
  Et se mit  danser en courant, affole
  Par la puissante odeur des feuilles, et parfois
  Regardant,  travers les arbres de l'alle,
  Le clair miroitement du ciel poudr de feu.
  Sur sa tte planait comme un silence bleu,
  Quelque chose de doux, ainsi qu'une caresse
  De la nuit, la subtile et si molle langueur
  De l'ombre tide qui fait dfaillir le coeur,
  Et qui vous met  l'me une vague dtresse
  D'tre seul.--Mais des pas voils, des bonds craintifs,
  Ces bruits lgers et sourds que font les marches douces
  Des btes de la nuit sur le tapis des mousses,
  Emplirent les taillis de frlements furtifs.
  D'invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches.

  Elle s'assit, sentant un engourdissement
  Qui, du bout de ses pieds, lui montait jusqu'aux hanches,
  Un besoin de jeter au loin son vtement,
  De se coucher dans l'herbe odorante, et d'attendre
  Ce baiser inconnu qui flottait dans l'air tendre.
  Et parfois elle avait de rapides frissons,
  Une chaleur courant de la peau jusqu'aux moelles.

  Les points de feu des vers luisants dans les buissons
  Mettaient  ses cts comme un troupeau d'toiles.

  Mais un corps tout  coup s'abattit sur son corps;
  Des lvres qui brlaient tombrent sur sa bouche,
  Et dans l'pais gazon, moelleux comme une couche,
  Deux bras d'homme crisps lirent ses efforts.
  Puis soudain un nouveau choc tendit cet homme
  Tout du long sur le sol, comme un boeuf qu'on assomme;
  Un autre le tenait couch sous son genou
  Et le faisait rler en lui serrant le cou.
  Mais lui-mme roula, la face martele
  Par un poing furieux.--A travers les halliers
  On entendait venir des pas multiplis.--
  Alors ce fut, dans l'ombre, une opaque mle,
  Un tas d'hommes en rut luttant, comme des cerfs
  Lorsque la blonde biche a fait bramer les mles.
  C'taient des hurlements de colre, des rles,
  Des poitrines craquant sous l'treinte des nerfs,
  Des poings tombant avec des lourdeurs de massue,
  Tandis qu'assise au pied d'un vieux arbre cart,
  Et suivant le combat d'un oeil plein de fiert,
  De la lutte froce elle attendait l'issue.
  Or quand il n'en resta qu'un seul, le plus puissant,
  Il s'lana vers elle, ivre et couvert de sang;
  Et sous l'arbre touffu qui leur servait d'alcve
  Elle reut sans peur ses caresses de fauve!


  III

  Quand le feu prend soudain dans un village, on voit
  L'incendie grener, ainsi qu'une semence,
  Ses flammes  travers le pays; chaque toit
  S'allume  son voisin comme une torche immense,
  Et l'horizon entier flamboie. Un feu d'amour
  Qui ravageait les coeurs, brlait les corps, et, comme
  L'incendie, emportait sa flamme d'homme en homme,
  Eut bientt embras le pays d'alentour.
  Par les chemins des bois, par les ravines creuses,
  O la poussait, le soir, un instinct hasardeux,
  Son pied semblait tracer des routes amoureuses,
  Et ses amants luttaient sitt qu'ils taient deux.
  Elle s'abandonnait sans rsistance, ne
  Pour cette oeuvre charnelle, et le jour ou la nuit,
  Sans jamais un soupir de bonheur ou d'ennui,
  Acceptait leurs baisers comme une destine.
  Quiconque avait suivi de la bouche ou des yeux
  Tous les sentiers perdus de son corps merveilleux,
  Cueillant ce fruit d'ivresse ternelle que sme
  La Beaut dans ces flancs de desse qu'elle aime,
  Gardait au fond du coeur un long frmissement
  Et, grelottant d'amour comme on tremble de fivre,
  Il la cherchait sans cesse avec acharnement,
  Laissant tomber des mots perdus de sa lvre.


  IV

  Les animaux aussi l'aimaient trangement.
  Elle avait avec eux des caresses humaines,
  Et prs d'elle ils prenaient des allures d'amant.
  Ils frottaient  son corps ou leurs poils ou leurs laines;
  Les chiens la poursuivaient en lchant ses talons;
  Elle faisait, de loin, hennir les talons,
  Se cabrer les taureaux comme auprs des gnisses,
  Et l'on voyait, tromps par ces ardeurs factices,
  Les coqs battre de l'aile et les boucs s'attaquer
  Front contre front, dresss sur leurs jambes de faunes.
  Les frelons bourdonnants et les abeilles jaunes
  Voyageaient sur sa peau sans jamais la piquer.
  Tous les oiseaux du bois chantaient  son passage,
  Ou parfois d'un coup d'aile errant la caressaient,
  Nourrissant leurs petits cachs en son corsage.

  Elle emplissait d'amour des troupeaux qui passaient,
  Et les graves bliers aux cornes recourbes,
  N'coutant plus l'appel chevrotant du berger,
  Et les brebis, poussant un blement lger,
  Suivaient, d'un trot menu, ses grandes enjambes.


  V

  Certains soirs, chappant  tous, elle partait
  Pour aller se baigner dans l'eau frache. La lune
  Illuminait le sable et la mer qui montait.
  Elle htait le pas, et sur la blonde dune
  Aux lointains infinis et sans rien de vivant,
  Sa grande ombre rampait trs vite en la suivant.
  En un tas sur la plage elle posait ses hardes,
  S'avanait toute nue et mouillait son pied blanc
  Dans le flot qui roulait des cumes blafardes,
  Puis, ouvrant les deux bras, s'y jetait d'un lan.
  Elle sortait du bain heureuse et ruisselante,
  Se couchait tout du long sur la dune, enfonant
  Dans le sable son corps magnifique et puissant,
  Et, quand elle partait d'une marche plus lente,
  Son contour demeurait prs du flot incrust.
  On et dit  le voir qu'une haute statue
  De bronze avait t sur la grve abattue,
  Et le ciel contemplait ce moule de Beaut
  Avec ses milliers d'yeux.--Puis la vague furtive
  L'atteignant refaisait toute plate la rive!


  VI

  C'tait l'tre absolu, cr selon les lois
  Primitives, le type ternel de la race
  Qui dans le cours des temps reparat quelquefois,
  Dont la splendeur est reine ici-bas, et terrasse
  Tous les vouloirs humains, et dont l'Art saint est n.
  Ainsi que l'Homme aima Cloptre et Phryn
  On l'aimait; et son coeur rpandait, comme une onde,
  Sa tendresse abondante et sereine sur tous.
  Elle ne dtestait qu'un tre par le monde:
  C'tait un vieux berger perfide  qui les loups
  Obissaient.
               Jadis une Bohmienne
  Le jeta tout petit dans le fond d'un foss.
  Un ptre du pays qui l'avait ramass
  L'leva, puis mourut, lui laissant une haine
  Pour quiconque tait riche ou paraissait heureux,
  Et, disait-on, beaucoup de secrets tnbreux.

  L'enfant grandit tout seul sans famille et sans joies,
  Menant patre au hasard des chvres ou des oies,
  Et tout le jour debout sur le flanc du coteau,
  Sous la pluie et le vent et l'injure des bouches.
  Alors qu'il s'endormait roul dans son manteau,
  Il songeait  ceux-l qui dorment dans leurs couches;
  Puis, quand le clair soleil baignait les horizons,
  Il mangeait son pain noir en guettant par la plaine
  Ce filet de fume au-dessus des maisons
  Qui dit la soupe au feu dans la ferme lointaine.

  Il vieillit.--Un effroi grandit  ses cts.
  On en parlait, le soir, dans les longues veilles,
  Et d'tranges rcits  son nom chuchots
  Tenaient jusqu'au matin les femmes rveilles.
  A son gr, disait-on, il guidait les destins,
  Sur les toits ennemis faisait choir des dsastres,
  Et, dchiffrant ces mots de feu qui sont les astres,
  pelait l'avenir au fond des cieux lointains.
  Tout le jour il roulait sa hutte vagabonde,
  Ne se mlant jamais aux hommes et souvent,
  Quand il jetait des cris inconnus dans le vent,
  Des voix lui rpondaient qui n'taient point du monde.
  On lui croyait encore un pouvoir dans les yeux,
  Car il savait dompter les taureaux furieux.

  Et puis d'autres rumeurs coururent la contre.

  Une fille, qu'un soir il avait rencontre,
  Sentit  son aspect un trouble la saisir.
  Il ne lui parla pas; mais, dans la nuit suivante,
  Elle se rveilla frissonnant d'pouvante;
  Elle entendait, au loin, l'appel de son dsir.
  Se sentant impuissante  soutenir la lutte,
  Malgr l'obscurit redoutable, elle alla
  Partager avec lui la paille de sa hutte!

  Lors, suivant son caprice impur, il appela
  Des filles chaque soir. Toutes, jeunes et belles,
  Sans rvolte pourtant et sans pudeurs rebelles,
  Prtaient des seins de vierge aux choses qu'il voulait
  Et paraissaient l'aimer bien qu'il ft vieux et laid.

  Il tait si velu du front et de la lvre,
  Avec des sourcils blancs et longs comme des crins,
  Que, semblable au sayon qui lui couvrait les reins,
  Sa figure semblait pleine de poils de chvre!
  Et son pied bot mettait sur la cime du mont,
  Quand le soleil couchant jetait son ombre aux plaines,
  Comme un sautillement sinistre de dmon.

  Ce vieux Satan rustique et plein d'ardeurs obscnes,
  Prs d'un coteau dsert et sans verdure encor
  Mais que les fleurs d'ajoncs couvraient d'un manteau d'or,
  Par un brillant matin d'avril, rencontra celle
  Que le pays entier adorait.--Il reut
  Comme un coup de soleil alors qu'il l'aperut,
  Et frmit de dsir tant il la trouva belle.
  Et leurs regards croiss s'attaqurent.--Ce fut
  La rencontre de Dieux ennemis sur la terre!
  Il eut l'tonnement d'un chasseur  l'afft
  Qui cherche une gazelle et trouve une panthre!
  Elle passa.--La fleur de ses lourds cheveux blonds
  Se confondit, au pied de la cte embaume,
  Comme un bouquet plus ple, avec les fleurs d'ajoncs.
  Pourtant elle tremblait, sachant sa renomme,
  Et malgr le dgot qu'elle sentait pour lui,
  Redoutant son pouvoir occulte, elle avait fui.

  Elle erra jusqu'au soir; mais,  la nuit venue,
  Elle s'pouvanta, pour la premire fois,
  De l'ombre qui tombait sur les champs et les bois.
  Alors, en traversant une noire avenue,
  Entre les rangs presss des chnes, tout  coup,
  Elle crut voir le ptre immobile et debout.
  Mais, comme elle partit d'une course affole,
  Elle ne sut jamais, dans son effarement,
  Si ce qu'elle avait vu n'tait pas seulement
  Quelque tronc d'arbre mort au milieu de l'alle.

  Et des jours et des mois passrent. Sa raison,
  Comme un oiseau bless qui porte un plomb dans l'aile,
  S'affaissait sous la peur incessante et mortelle.
  Mme elle n'osait plus sortir de sa maison,
  Car sitt qu'elle allait aux champs, elle tait sre
  De voir le Vieux paratre au dtour d'un chemin;
  Son oeil rus semblait dire: C'est pour demain,
  Et mettait comme un fer ardent sur la blessure.

  Bientt un poids si lourd courba sa volont
  Qu'en son coeur engourdi de crainte, vint  natre
  Un besoin d'obir  la fatalit.
  Et, dcide enfin  se rendre  son Matre,
  Elle alla le trouver par une nuit d'hiver.

  La neige dont le sol tait partout couvert
  talait sa blancheur immobile. Une brise,
  Qui paraissait venir du bout du monde, errait
  Glaciale, et faisait craquer par la fort
  Les arbres qui dressaient, tout nus, leur forme grise.
  Dans le ciel douloureux, la lune, ainsi qu'un fil
  De lumire, indiquait  peine son profil.
  La souffrance du froid treignait jusqu'aux pierres.

  Elle marchait, les pieds gels, et sans songer,
  Certaine qu'elle allait trouver le vieux berger,
  Et tachant d'un point noir les plaines solitaires.
  Mais elle s'arrta cloue au sol: l-bas,
  Sur la neige, couraient deux btes effrayantes;
  Elles semblaient jouer et prenaient leurs bats,
  Et l'ombre agrandissait leurs gambades gantes.
  Puis, poussant par la nuit leurs lans vagabonds,
  Toutes deux, dans l'ardeur d'une gaiet foltre,
  Du fond de l'horizon vinrent en quelques bonds.
  Elle les reconnut: c'taient les chiens du ptre.
  Hors d'haleine, efflanqus par la faim, l'oeil ardent
  Sous la ronce des poils emmls de leur tte,
  Ils sautaient devant elle avec des cris de fte
  Et ce rire velu qui dcouvre la dent.
  Comme deux grands Seigneurs vont en une province
  Qurir et ramener la Belle de leur Prince,
  Et, la guidant vers lui, caracolent autour,
  Ainsi la conduisaient ces messagers d'amour.

  Mais l'Homme qui guettait, debout sur une butte,
  Vint, et lui prit le bras en montant vers sa hutte.
  La porte tait ouverte, il la poussa dedans,
  La dvtant dj de ses regards ardents,
  Et des pieds  la tte il tressaillit de joie,
  Ainsi qu'on fait au choc d'un bonheur qu'on attend.
  Depuis qu'il l'avait vue il tait haletant
  Comme un limier qui chasse et n'atteint point sa proie!

  Or, quand elle sentit traner contre sa peau
  La caresse visqueuse ainsi qu'une limace
  De ce vieux qui gardait l'odeur de son troupeau,
  Tout son tre frmit sous ce baiser de glace.
  Mais lui, tenant ce corps d'amour, aux flancs si doux,
  Que tant de fiers garons devaient dj connatre,
  Et fait pour tre aim si follement de tous,
  En son coeur de vieillard difforme, sentit natre
  La jalousie aigu et sans pardon. Il eut
  Un besoin vague et fort de vengeance cruelle!

  Elle subit d'abord l'amant maigre et poilu,
  Puis, comme elle luttait, il se rua sur elle
  En la frappant du poing pour qu'elle consentt,
  Et le silence pais des neiges amortit
  Quelques cris, comme ceux des gens qu'on assassine.
  Tout  coup, les deux chiens poussrent longuement
  Par la plaine dserte un triste hurlement,
  Et des frissons de peur couraient sur leur chine.

  Dans la cabane alors ce fut comme un combat:
  Les heurts dsesprs d'un corps qui se dbat
  Sonnant contre les murs de l'troite demeure;
  Puis, comme les sanglots d'une femme qui pleure!
  Et la lutte reprit, dura longtemps, cessa
  Aprs un faible appel de secours qui passa
  Et mourut sans cho dans les champs!

                                       Le jour ple
  Commenait  tomber faiblement du ciel gris.
  Un vent plus froid geignait avec le bruit d'un rle.
  Le givre avait roidi les arbres rabougris
  Qui semblaient morts. C'tait partout la fin des choses.

  Mais, comme on lve un voile, un nuage glissant
  Fit pleuvoir sur la neige un flot de clarts roses.
  Le ciel devenu pourpre claboussa de sang
  Et le coteau dsert au bout des plaines blanches,
  Et la hutte du ptre, et la glace des branches.
  On et dit qu'un grand meurtre emplissait l'horizon!
  --Et le berger parut au seuil de sa maison.--
  Il tait rouge aussi, plus rouge que l'aurore!
  Mme, lorsque le ciel cramoisi fut lav,
  Quand tout redevint blanc sous le soleil lev,
  Lui, hagard et debout, semblait plus rouge encore,
  Comme s'il et tremp son visage et sa main,
  Avant que de sortir, dans un flot de carmin.
  Il se pencha, prenant de la neige, et la trace
  De ses doigts fit par terre un large trou sanglant.
  S'tant agenouill pour se laver la face,
  Une eau rouge en coula, qu'il regardait, tremblant,
  Avec des soubresauts de peur.--Puis il s'enfuit.

  Il dvale du mont, roule dans les ornires,
  Perce d'pais fourrs pareils  des crinires,
  Et fait mille dtours comme un loup qu'on poursuit!
  Il s'arrte.--Son oeil que la terreur dilate
  Guette de tous cts s'il est loin d'un hameau;
  Alors dans sa main creuse il fait fondre un peu d'eau,
  Pour effacer encor quelque tache carlate!
  Puis il repart.--Mais en son coeur surgit l'effroi
  D'errer jusqu' la mort, sans rencontrer personne,
  Par la neige si vaste et sous un ciel si froid!
  Il coute.--Il entend une cloche qui sonne,
  Et va vers le village  pas prcipits.
  Les paysans dj causaient de porte en porte;
  Il leur crie en courant: Venez tous, Elle est morte!
  Il passe.--Il va frapper aux logis carts,
  Rptant: Venez donc, venez, je l'ai tue!
  Alors une rumeur grandit, continue
  Jusqu'aux hameaux voisins. Et chacun se levant,
  Et quittant sa maison, accompagne le ptre.
  Mais lui n'arrte pas sa course opinitre;
  Il marche.--Le troupeau des hommes le suivant
  Droule par les prs sans tache un ruban sombre.
  Tout pays qu'on traverse augmente encor leur nombre;
  Ils vont, tumultueux, l-bas, vers la hauteur
  O les guide, essouffl, leur sinistre pasteur!

  Ils ont compris quelle est la femme assassine,
  Et ne demandent pas ni pourquoi ni comment
  Le meurtre fut commis. Ils sentent vaguement
  Planer sur cette mort comme une Destine.

  Elle avait la Beaut, lui la Ruse; il fallait
  Qu'un des deux succombt. Deux Puissances gales
  Ne rgnent pas toujours. Deux Idoles rivales
  Ne se partagent point le ciel, et le Dieu laid
  Ne pardonne jamais au Dieu beau.

                                   Sur la cime
  De la cte, et devant la hutte on s'arrta.
  Il osa seul entrer en face de son crime,
  Et, ramassant la morte aime, il l'apporta,
  Pour la leur jeter, nue, et d'un geste d'outrage,
  Comme s'il et cri: Tenez, je vous la rends!
  Puis il gagna sa hutte et s'enferma dedans.
  On l'y laissa, mordu d'amour, et plein de rage.

  Sur la neige gisait le corps blouissant
  O n'apparaissait plus une goutte de sang;
  Car les chiens, la trouvant immobile et couche,
  L'avaient avec tendresse obstinment lche.
  Elle semblait vivante, endormie. Un reflet
  De beaut surhumaine illuminait sa face.
  Mais le couteau restait plant, juste  la place
  O s'ouvrait une route entre ses seins de lait.
  Sa figure faisait une tache dore
  Sur la blancheur du sol.--Les hommes perdus
  La contemplaient ainsi qu'une chose sacre!
  Et ses cheveux ardents, en cercle rpandus,
  Luisaient comme la queue en feu d'une comte,
  Comme un soleil tomb de la vote des cieux;
  On et dit des rayons qui sortaient de sa tte,
  L'aurole qu'on met autour du front des dieux!

  Mais quelques paysans, des vieux au coeur pudique,
  Arrachant de leur dos la veste en peau de bique,
  Couvrirent brusquement sa claire nudit,
  Et les jeunes, ayant coup de longues branches,
  Construit une civire et retrouss leurs manches,
  Par vingt bras qui tremblaient son corps fut emport!

  La foule, sans parole,  pas lents l'accompagne
  Et, jusqu'aux bords lointains de la ple campagne,
  Rampe, comme un serpent, l'immense dfil.
  Et puis tout redevient muet et dpeupl!

  Mais le ptre, enferm dans sa hutte isole,
  Sent une solitude horrible autour de lui,
  Comme si l'univers tout entier l'avait fui.
  Il sort et n'aperoit que la plaine gele!...
  La peur l'treint. N'osant rester seul plus longtemps,
  Il siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garde.
  Comme ils n'accourent point, il s'tonne, il regarde;
  Mais il ne les voit pas gambader par les champs...
  Il crie alors. La neige touffe sa voix forte...
  Il se met  hurler  la faon des fous!

  Ses chiens, comme entrans dans le dpart de tous,
  Abandonnant leur matre, avaient suivi la morte.




APPENDICE.




VERS INDITS.


Nous donnons ici,  titre purement documentaire, quelques pices de
vers indites de Guy de Maupassant. Elles furent crites de 1868  1880
et permettent de se faire une ide de son volution potique.




  DERNIRE SOIRE
  PASSE AVEC MA MATRESSE.


  Il fallait la quitter, et pour ne plus me voir
  Elle partait, mon Dieu, c'tait le dernier soir.
  Elle me laissait seul; cette femme cruelle
  Emportait mon amour et ma vie avec elle.
  Moi je voulus encore errer comme autrefois
  Dans les champs et l'aimer une dernire fois.
  La nuit nous apportait et l'ombre et le silence,
  Et pourtant j'entendais comme une voix immense,
  Tout semblait anim par un souffle divin.
  La nature tremblait, j'coutais et soudain
  Un trange frisson troubla toute mon me.
  Haletant, un moment j'oubliai cette femme
  Que j'aimais plus que moi. Le vent nous apportait
  Mille sons doux et clairs que l'cho rptait.
  Ce n'tait plus de l'air le calme et frais murmure,
  Mais c'tait comme un souffle treignant la nature,
  Un souffle, un souffle immense, errant, animant tout,
  Qui planait et passait, me rendant presque fou,
  Un son mystrieux et qui, sur son passage,
  Rveillait et frappait les chos du bocage.
  Tout vivait, tout tremblait, tout parlait dans les bois,
  Comme si, pour fter le plus puissant des rois,
  Et l'insecte et l'oiseau et l'arbre et le feuillage
  Parlaient, quand tout dormait, un sublime langage.
  Je restai frmissant: ce bruit mystrieux,
      C'tait Dieu descendu des cieux.

  C'tait ce Dieu puissant si grand et solitaire
  Qui venait oublier sa grandeur sur la terre.
  Dieu las et fatigu de sa divinit,
  Las d'honneur, de puissance et d'immortalit,
  Des ternels ennuis o sa grandeur l'enchane,
  Qui venait partager notre nature humaine.
  Il avait choisi l'heure o tout dort et se tait,
  O l'homme, indiffrent  tout ce que Dieu fait,
  Attach seulement  ses soins mercenaires,
  Prend un peu de repos qu'il drobe aux affaires.
  Car c'tait aussi l'heure o ce Dieu gnreux
  Peut bnir et donner la main aux malheureux,
  L'heure o celui qui souffre et gmit en silence,
  Qui craint pour son malheur la froide indiffrence,
  Dlivr du fardeau de l'gosme humain,
  Sans craindre la piti peut planer libre enfin.
  Dieu vient le consoler, il soutient sa misre,
  Il rend ses pleurs plus doux, sa douleur moins amre,
  Il verse sur sa plaie un baume bienfaisant.
  D'autres craignent encore un oeil indiffrent,
  Et les regards de l'homme et les bruits de la terre.
  Ils cherchent aussi l'heure o tout est solitaire,
  Dieu les voit, il bnit le bonheur des amants.
  Invisible tmoin, il entend leurs serments.
  Il aime cet amour qu'il ne gotera pas
  Et dans les bois, la nuit, il protge leurs pas.
  Il tait l, son souffle errait sur la nature,
  Paraissait veiller comme un vaste murmure,
  Tout ce qu'il a form s'animait et, tremblant,
  S'agitait au contact de ce Dieu tout-puissant,
  Et tout parlait de lui, le vent sous le feuillage,
  Et l'arbuste, et le flot caressait le rivage,
  Et tous ces bruits divers ne formaient qu'une voix:
  C'tait Dieu qui parlait au milieu des grands bois.
  Tous deux nous l'coutions et nous versions des larmes;
  Quand on va se quitter, l'amour a tant de charmes!
  Et nos pleurs, qui tombaient comme des diamants,
  Goutte  goutte brillaient sur les herbes des champs.

          Mais de cette belle soire
          Et de ma matresse adore
          Que restait-il le lendemain?
          Seul le ptre de grand matin,
          En conduisant au pturage
          Son gras troupeau, vit sur l'herbage
          Les quelques gouttes de nos pleurs,
          Seule marque de nos douleurs;
          Mais il les prit pour la rose.
          L'herbe n'est point encor sche,
          Se dit-il en pressant le pas.
          Hlas! il ne souponna pas
          Que de chagrins et de misres
          Cachait cette eau sur les bruyres.
          Et ses brebis qui le suivaient
          Broutaient les herbes et buvaient
          Nos pleurs sans arrter leur course,
          Mais rien n'en a trahi la source.

  1868.


  _Dernire soire passe avec ma matresse_ a t publi par _la Revue
  des Revues_ du 1er juin 1900.




  SOUVENIRS.


          Voyez partir l'hirondelle,
          Elle fuit  tire d'aile,
          Mais revient, toujours fidle,
              A son nid,
  Sitt que des hivers le grand froid est fini.

          L'homme, au gr de son envie,
          Errant promne sa vie
          Par le souvenir suivie
              De ces lieux
  O sourit son enfance, o dorment ses aeux.

          Et puis, quand il sent que l'ge
          A glac son grand courage,
          Il les regrette et, plus sage,
              Vient chercher
  Un tranquille bonheur prs de son vieux clocher.

  Rouen, 1869.

  _Souvenirs_ a t publi par _les Annales politiques et littraires_ du
  12 dcembre 1897.




  L'ESPRANCE ET LE DOUTE.


  Lorsque le grand Colomb, pench sur l'eau profonde,
  A travers l'Ocan crut entrevoir un monde,
  Les peuples souriaient et ne le croyaient pas.
  Et pourtant, il partit pour ces lointains climats;
  Il partit, calme et fort, ignorant quelle toile
  Dans les obscures nuits pourrait guider sa voile,
  Sur quels gouffres sans fond allaient errer ses pas,
  Quels cueils lui gardait la mer immense et nue,
  O chercher par les flots cette terre inconnue,
  Et comment revenir s'il ne la trouvait pas.

  Parfois il s'arrtait, las de chercher la rive,
  De voir toujours la mer et rien  l'horizon,
  Et les vents et les flots jetaient  la drive
  A travers l'Ocan sa voile et sa raison.

  Comme Colomb, rvant  de lointaines grves,
  Que d'autres sont partis, le coeur joyeux et fort,
  Car un vent parfum les poussait loin du port
  Aux pays merveilleux o fleurissent les rves.
  L'avenir souriait dans un songe d'orgueil,
  La gloire les guidait, toile blouissante,
  Et comme une Sirne, avec sa voix puissante,
  L'Esprance chantait, embusque  l'cueil.

  Mais la vague bientt croule comme une vote,
  Et devant l'ouragan chacun fuit sans espoir,
  Car le Doute a pass, grand nuage au flanc noir,
  Sur l'astre tincelant qui leur montrait la route.

  Paris, 1871.


  _L'Esprance et le Doute_ a t publi par _les Annales politiques et
  littraires_ du 12 dcembre 1897.




  LE SOMMEIL DU MANDARIN.


  Sur sa table de nacre au reflet argent,
  La lune souriait aux tours de porcelaine,
  Et trois dames causant au milieu de la plaine
  Jetaient comme cet astre une trange clart.

  Et tandis que le vent soufflait au loin sa plainte,
  Mollement tendu sur des tapis soyeux,
  Sous les rayons fleuris de sa lanterne peinte
  Le mandarin Von-Thang avait ferm les yeux.

  Pendant qu'il regardait tranquillement la flamme
  Qui versait du plafond ses filets de couleur,
  Un songe tait venu voltiger sur son me,
  Comme un oiseau de pourpre au-dessus d'une fleur.

  Paris, 1872.




  ENFANT, POURQUOI PLEURER?


  Enfant, pourquoi pleurer, puisque sur ton passage
  On carte toujours les ronces du chemin;
  Une larme fait mal sur un jeune visage,
  Cueille et tresse les fleurs qu'on jette sous ta main.

  Chante, petit enfant, toute chose a son heure;
  Va de ton pied lger, par le sentier fleuri;
  Tout parat s'attrister sitt que l'enfant pleure,
  Et tout parat heureux lorsque l'enfant sourit.

  Comme un rayon joyeux ton rire doit clore,
  Et l'oiseau doit chanter sous l'ombre des berceaux,
  Car le bon Dieu l-haut coute ds l'aurore
  Le rire des enfants et le chant des oiseaux.

  Ajaccio, 1880.




  LE MOULIN.

  (FRAGMENT.)


                    ..... Tandis que devant moi,
  Dans la clart douteuse o s'bauchait sa forme,
  Debout sur le coteau comme un monstre vivant
  Dont la lune sur l'herbe talait l'ombre norme,
  Un immense moulin tournait ses bras au vent.
  D'o vient qu'alors je vis, comme on voit dans un songe
  Quelque corps effrayant qui se dresse et s'allonge
  Jusqu' toucher du front le lointain firmament,
  Le vieux moulin grandir si dmesurment
  Que ses bras, tournoyant avec un bruit de voiles,
  Tout  coup se perdaient au milieu des toiles,
  Pour retomber, brillant d'une poussire d'or
  Qu'ils avaient drobe aux robes des comtes?
  Puis, comme pour revoir leurs sublimes conqutes,
  A peine descendus, ils remontaient encor.




  SABBAT.
  (IMIT DE L'ALLEMAND.)


    La lune trane
    Ses longs rayons,
    Et sur les monts
    Et dans la plaine,
    Entendez-vous
    Ce bruit trange?
    C'est la phalange
    Des loups-garous.

  La ronde des sorcires
        Tourne,
        Tourne,
        Tourne,
        Tourne,
  La ronde des sorcires
  Tourne sur les bruyres.

    Par sauts, par bonds,
    Viennent les gnomes;
    Puis les fantmes,
    Puis les dmons;
    Et pour la danse
    Plus d'un pendu
    Est descendu
    De la potence.

  Tous ces tres hideux
        Tournent,
        Tournent,
        Tournent,
        Tournent,
  Tous ces tres hideux
  Tournent autour des feux.

    Ce sont vos ftes,
    Venez, damns!
    Guillotins,
    Portez vos ttes!
    Et vous, corbeaux,
    Criez de joie,
    Car votre proie
    Sort des tombeaux.

  Les morts, sous leur suaire,
        Tournent,
        Tournent,
        Tournent,
        Tournent,
  Les morts, sous leur suaire,
  Tournent dans la nuit claire.

    Le roi d'enfer,
    Sombre et livide,
    A tout prside;
    C'est Lucifer.
    L'horrible foule,
    A ses accents,
    En flots pressants,
    S'agite et roule.

  Et le bal monstrueux
        Tourne,
        Tourne,
        Tourne,
        Tourne,
  Et le bal monstrueux
  Tourne..... et fait peur aux cieux.

    Mais, comme un rve,
    Tout a pass,
    Tout a cess,
    Le jour se lve.
    A l'Orient,
    Le ciel est rose,
    L'insecte cause
    Avec le vent.

  Du coq la voix sonore
        Chante,
        Chante,
        Chante,
        Chante,
  Du coq la voix sonore
  Chante une belle aurore.

  G. DE V. (GUY DE VALMONT).




  SONNET.


  Un nuage a pass sur votre ciel, Madame,
  Cachant l'astre clatant qu'on nomme l'Avenir,
  La douleur a jet son crpe sur votre me
  Et vous ne vivez plus que dans un souvenir.

  Tout votre espoir s'teint comme meurt une flamme,
  Aucun lien parmi nous ne vous peut retenir,
  Vous souffrez et pleurez, et votre coeur rclame
  Le grand repos des morts qui ne doit pas finir.

  Mais songez que toujours, quand le malheur nous ploie,
  Aux coeurs les plus meurtris Dieu garde un peu de joie
  Comme un peu de soleil en un ciel obscurci.

  Et que de ce tourment qui ronge notre vie,
  Madame, si demain vous nous tiez ravie,
  Bien d'autres souffriraient qui vous aiment aussi.




TABLE DES MATIRES.


                                                              Pages.

   Lettres de Mme Laure de Maupassant  Gustave Flaubert.         IX

   Lettre-Prface.                                               XXV

   Le Mur.                                                         1

   Un Coup de soleil.                                              9

   Terreur.                                                       13

   Une Conqute.                                                  17

   Nuit de neige.                                                 27

   Envoi d'amour.                                                 31

   Au Bord de l'Eau.                                              35

   Les Oies sauvages.                                             49

   Dcouverte.                                                    53

   L'Oiseleur.                                                    57

   L'Aeul.                                                       61

   Dsirs.                                                        65

   La Dernire Escapade.                                          69

   Promenade.                                                     85

   Sommation.                                                     89

   La Chanson du rayon de lune.                                   95

   Fin d'amour.                                                  101

   Propos des rues.                                              109

   Vnus rustique.                                               117


   APPENDICE.
   VERS INDITS:

   Dernire soire passe avec ma matresse.                     147

   Souvenirs.                                                    151

   L'Esprance et le Doute.                                      153

   Le Sommeil du mandarin.                                       155

   Enfant, pourquoi pleurer?                                     157

   Le Moulin (fragment).                                         159

   Sabbat.                                                       161

   Sonnet.                                                       165


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:


  Page   7: sont remplac par son (Son oeil, son front,
              sa bouche humide et ses cheveux!)
  Page 126: heurtaint par heurtaient (D'invisibles oiseaux
              heurtaient leur vol aux branches)
  Page 140: Quant par Quand (Quand tout redevint blanc sous
              le soleil lev)





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Guy de Maupassant

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