The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol.
10 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: February 25, 2014 [EBook #45014]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE ***




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  HISTOIRE
  DU
  CONSULAT
  ET DE
  L'EMPIRE


  TOME X




L'auteur dclare rserver ses droits  l'gard de la traduction en
Langues trangres, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (Direction de la
Librairie), le 25 juin 1851.


PARIS. IMPRIM PAR PLON FRRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.




  HISTOIRE
  DU
  CONSULAT
  ET DE
  L'EMPIRE


  FAISANT SUITE
   L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE


  PAR M. A. THIERS


  TOME DIXIME




  PARIS
  PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
  60, rue richelieu

  1851




HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.




LIVRE TRENTE-QUATRIME.

RATISBONNE.

     Arrive de Napolon  Paris dans la nuit du 22 au 23 janvier
     1809. -- Motifs de son brusque retour. -- Profonde altration
     de l'opinion publique. -- Improbation croissante  l'gard de
     la guerre d'Espagne, surtout depuis que cette guerre semble
     devoir entraner une nouvelle rupture avec l'Autriche. --
     Disgrce de M. de Talleyrand, et danger de M. Fouch. --
     Attitude de Napolon envers la diplomatie europenne. -- Il se
     tait avec l'ambassadeur d'Autriche, et s'explique franchement
     avec les ministres des autres puissances. -- Ses efforts pour
     empcher la guerre, mais sa rsolution de la faire terrible,
     s'il est oblig de reprendre les armes. -- Son intimit avec
     M. de Romanzoff, rest  Paris pour l'attendre. -- Demande de
     concours  la Russie. -- Vastes prparatifs militaires. --
     Conscription de 1810, et nouveaux appels sur les conscriptions
     antrieures. -- Formation des quatrime et cinquime bataillons
     dans tous les rgiments. -- Dveloppement donn  la garde
     impriale. -- Composition des armes d'Allemagne et d'Italie.
     -- Invitation aux princes de la Confdration de prparer
     leurs contingents. -- Premiers mouvements de troupes vers le
     Haut-Palatinat, la Bavire et le Frioul, destins  servir
     d'avertissement  l'Autriche. -- Moyens financiers mis en
     rapport avec les moyens militaires. -- Effet sur l'Europe
     des manifestations de Napolon. -- Dispositions de la cour
     d'Autriche. -- Exaspration et inquitude qu'elle prouve par
     suite des vnements d'Espagne. -- Les embarras que cette
     guerre cause  Napolon lui semblent une occasion qu'il ne
     faut pas laisser chapper, aprs avoir nglig de saisir
     celle qu'offrait la guerre de Pologne. -- Encouragements
     qu'elle trouve dans l'irritation de l'Allemagne et l'opinion
     de l'Europe. -- Ses armements extraordinaires entrepris
     depuis longtemps, et maintenant pousss  terme. -- Ncessit
     pour elle de prendre une rsolution, et de choisir entre le
     dsarmement ou la guerre. -- Elle opte pour la guerre. --
     Union de l'Autriche avec l'Angleterre. -- Efforts du cabinet
     autrichien  Constantinople pour amener la paix entre les
     Anglais et les Turcs. -- Tentative  Saint-Ptersbourg pour
     dtacher la Russie de la France. -- Refroidissement d'Alexandre
      l'gard de Napolon. -- Causes de ce refroidissement. --
     Alexandre redoute fort une nouvelle guerre de la France avec
     l'Autriche, et s'efforce de l'empcher. -- N'y pouvant russir,
     et ne voulant point encore abandonner l'alliance de la France,
     il adopte une conduite ambigu, calcule dans l'intrt de
     son empire. -- Grands prparatifs pour finir la guerre de
     Finlande et recommencer celle de Turquie. -- Envoi d'une arme
     d'observation en Gallicie sous prtexte de cooprer avec la
     France. -- L'Autriche, quoique trompe dans ses esprances
      l'gard de la Russie, se flatte de l'entraner par un
     premier succs, et se dcide  commencer la guerre en avril.
     -- Dclaration de M. de Metternich  Paris. -- Napolon, ne
     doutant plus de la guerre, acclre ses prparatifs. -- Dpart
     anticip de tous les renforts. -- Distribution de l'arme
     d'Allemagne en trois corps principaux. -- Rles assigns aux
     marchaux Davout, Lannes et Massna. -- Le prince Berthier
     part pour l'Allemagne avec des instructions ventuelles,
     et Napolon reste  Paris pour achever ses prparatifs. --
     Passage de l'Inn le 10 avril par les Autrichiens, et marche de
     l'archiduc Charles sur l'Isar. -- Passage de l'Isar et prise
     de Landshut. -- Projet de l'archiduc Charles de surprendre les
     Franais avant leur concentration, en traversant le Danube entre
     Ratisbonne et Donauwerth. -- Ses dispositions pour accabler le
     marchal Davout  Ratisbonne. -- Soudaine et heureuse arrive
     de Napolon sur le thtre des oprations. -- Projet hardi de
     concentration, consistant  amener au point commun d'Abensberg
     les marchaux Davout et Massna, l'un partant de Ratisbonne,
     l'autre d'Augsbourg. -- Difficults de la marche du marchal
     Davout, expos  rencontrer la masse presque entire de l'arme
     autrichienne. -- Conduite habile et ferme de ce marchal plac
     entre le Danube et l'archiduc Charles. -- Sa rencontre avec les
     Autrichiens entre Tengen et Hausen. -- Beau combat de Tengen le
     19 avril. -- Runion du corps du marchal Davout avec Napolon.
     -- Napolon prend la moiti de ce corps, avec les Bavarois et
     les Wurtembergeois, et perce la ligne de l'archiduc Charles,
     qui s'tend de Munich  Ratisbonne. -- Bataille d'Abensberg
     livre le 20. -- Napolon poursuit cette opration en marchant
     sur l'Isar et en prenant Landshut le 21. -- Il enlve ainsi la
     ligne d'opration de l'archiduc, et rejette son aile gauche en
     Bavire. -- Apprenant dans la nuit du 21 au 22 que le marchal
     Davout a eu de nouveau l'archiduc  combattre vers Leuchling,
     il se rabat  gauche sur Eckmhl, o il arrive  midi le 22. --
     Bataille d'Eckmhl. -- L'archiduc, battu, se rejette en Bohme.
     -- Prise de Ratisbonne. -- Caractre des oprations excutes
     par Napolon pendant ces cinq journes. -- Leurs grands
     rsultats militaires et politiques.


[Date en marge: Janv. 1809.]

[Note en marge: Arrive de Napolon  Paris, et motifs de son retour.]

Napolon, parti  cheval de Valladolid le 17 janvier 1809, arriv
le 18  Burgos, le 19  Bayonne, tait mont en voiture dans cette
dernire ville, aprs avoir pris  peine le temps d'expdier quelques
ordres, et se trouvait aux Tuileries le 22 au milieu de la nuit,
surprenant tout le monde par la promptitude de son apparition. On
ne s'attendait pas  le revoir sitt, et, soit en France, soit en
Europe, on en devait ressentir quelque trouble. Les motifs de ce
trouble s'expliquent par les motifs mmes de son brusque retour. Il
tait parti de Valladolid, laissant  ses gnraux malheureusement
diviss, et faiblement rapprochs par le timide commandement de
Joseph, le soin d'achever la conqute de l'Espagne; il tait
parti, parce que de toutes parts lui tait arrive la nouvelle que
l'Autriche poursuivait avec plus de vivacit que jamais ses armements
tant de fois ralentis, tant de fois repris depuis deux ans; parce
qu'on lui faisait parvenir de Vienne, de Munich, de Dresde, de
Milan, le dtail prcis de ces armements, de manire  ne laisser
aucun doute sur l'imminence du danger; parce que de Constantinople
on lui racontait les efforts inous de l'Autriche pour brouiller les
Turcs avec la France, et pour les rconcilier avec l'Angleterre;
parce que de Paris enfin on lui mandait qu'une agitation inconnue
se manifestait dans les esprits, qu'on intriguait timidement mais
visiblement  la cour, qu'on parlait hardiment  la ville, et que
partout en un mot on tait inquiet, mcontent, aussi mal pensant
que mal disant. Un mouvement d'irritation s'tait tout  coup
produit dans son me ardente, et il n'avait pu s'empcher de revenir
immdiatement en France. Ceux qui, tant au dehors qu'au dedans,
avaient provoqu son retour, devaient s'en ressentir, et ils en
taient agits  l'avance. La diplomatie europenne s'attendait  un
clat. La cour effraye craignait quelque rigueur.

[Note en marge: tat des esprits en France au commencement de 1809.]

Napolon, en effet, de retour  Paris, allait trouver la France comme
il ne l'avait pas encore vue. Bien que depuis dix ans de rgne il
et pu discerner,  travers l'admiration qu'il lui inspirait, des
dfiances, des improbations mme, il ne l'avait jamais connue telle
que la lui peignaient en ce moment quelques serviteurs fidles, telle
enfin qu'il allait l'apercevoir lui-mme. Ce changement tait d tout
entier  la guerre d'Espagne, qui commenait  produire ses funestes
consquences.

[Note en marge: Jugement du public sur la guerre d'Espagne et les
consquences qu'elle peut avoir.]

D'abord on avait blm l'entreprise elle-mme, qui semblait devoir
ajouter de nouveaux poids au lourd fardeau dont l'Empire tait
dj charg. On avait blm la forme, qui n'tait qu'une perfidie
envers de malheureux princes hbts et impuissants. Mais on avait
compt sur le gnie de Napolon, toujours heureux, pour vaincre ces
nouvelles difficults; on avait t bloui et fier des hommages
dont il avait t entour  Erfurt, et on avait flott ainsi entre
la crainte, l'esprance, et l'orgueil satisfait. Cependant cette
campagne mme, o il n'avait eu qu' paratre pour dissiper les
leves en masse des Espagnols, avait inspir de tristes rflexions.
On l'avait vu oblig de transporter ses vaillantes armes du Nord,
o elles taient toujours ncessaires, au Midi, o aucun danger
srieux ne menaait la France; de les disperser sur un sol dvorant,
o elles s'puisaient  dtruire des rassemblements qui ne tenaient
nulle part, mais qui revivaient sans cesse en gurillas quand ils
ne pouvaient plus combattre en corps d'arme; de faire rembarquer
les Anglais, qui se retiraient en se dfendant nergiquement, pour
reparatre bientt sur d'autres points du littoral, aussi mobiles
avec leurs vaisseaux que les Espagnols avec leurs jambes. De toutes
parts on se disait qu'il y avait l un gouffre, o viendraient
s'enfouir beaucoup d'argent, beaucoup d'hommes; pour un rsultat fort
incertain, dsirable sans doute si on se reportait au sicle de Louis
XIV, infiniment moins important  une poque o la France dominait
le continent, rsultat d'ailleurs qu'on aurait bien pu ajourner en
prsence de tant d'autres entreprises  terminer, et qui devait
rendre plus difficile cette paix gnrale, dj si difficile et si
justement dsire. Mais ce qui mettait le comble  la dsapprobation
publique, c'tait la conviction trs-rpandue que l'Autriche,
profitant du dpart des armes franaises pour la Pninsule, allait
saisir cette occasion de recommencer la guerre avec plus de chances
de succs.  cette certitude s'ajoutait la crainte de voir d'autres
puissances se joindre  elle, et la coalition redevenir gnrale.
Dans une faute on voyait ainsi mille fautes, s'enchanant les
unes aux autres, et entranant une interminable suite de funestes
consquences. En mme temps, des appels ritrs, s'adressant
non-seulement  la classe de 1809, mais  celle de 1810, leve un
an  l'avance, et mme aux classes antrieures de 1806, 1807, 1808,
1809, qui avaient pu se croire libres, ces appels commenaient 
produire un mcontentement universel dans les familles, et  y faire
sentir comme une souffrance trs-vive, cette guerre qui n'avait
t jusque-l qu'une occasion de triomphe, un sujet d'orgueil, un
moyen de faire descendre dans les campagnes les plus recules les
preuves de la munificence impriale envers de vieux soldats. Les
anciens royalistes, en partie ramens, s'taient tus jusqu'ici, et le
clerg avec eux. Mais aujourd'hui les moins corrigibles trouvaient
dans les vnements d'Espagne et d'Autriche, dans la souffrance des
familles, un motif pour tenir des discours pleins de fiel. Le clerg,
ordinairement uni  eux d'intrt et de sentiment, avait, dans les
mauvais traitements qu'on faisait essuyer au pape  Rome, une cause
de dplaisir tout aussi grande que celle que les anciens royalistes
pouvaient trouver dans les renonciations forces de Bayonne. Aussi
bien des curs se permettaient-ils un langage fort quivoque dans
certaines chaires soit de la ville, soit de la campagne, et, sous
prtexte de prcher la soumission chrtienne, on commenait  parler
aux peuples comme l'glise a coutume de le faire dans les temps de
perscution.

On s'exprimait dans les lieux publics avec une trange libert,
et ce Paris si mobile, tour  tour si turbulent ou si docile, si
dnigrant ou si enthousiaste, jamais soumis ou insoumis tout  fait,
et qu'on peut toujours s'attendre  revoir sage au moment des plus
grands garements, ou insens dans les temps de la plus parfaite
sagesse, Paris presque ennuy d'admirer son empereur, oubliant mme
la reconnaissance qu'il lui devait pour avoir abattu l'chafaud
et rtabli les autels, pour avoir ramen le calme, le luxe, les
plaisirs, Paris aimait  relever ses torts,  commenter ses fautes,
et,  travers la satisfaction de fronder, commenait  prouver pour
l'avenir des craintes srieuses, qu'il traduisait en un langage
triste et souvent amer. Les fonds publics, malgr les achats obstins
du Trsor, baissaient au-dessous du taux de 80 francs, dclar normal
par l'Empereur pour la rente cinq pour cent, et ils seraient tombs
bien au-dessous, sans les efforts qu'on faisait pour les soutenir.

[Note en marge: Commencement d'opposition dans le Corps Lgislatif.]

Autour du gouvernement on ne montrait pas moins d'inquitude et
d'indiscipline d'esprit. Le Corps Lgislatif tait demeur assembl
pendant tout le temps qu'avait dur la courte campagne de Napolon au
del des Pyrnes. On l'avait occup, comme c'tait l'usage  cette
poque, non de politique, mais d'affaires financires, et surtout de
matires lgislatives. Il avait eu  discuter le Code d'instruction
criminelle, oeuvre difficile, et qui pouvait rveiller plus d'un
ancien dissentiment. Les opposants, bien peu nombreux alors, qui
n'arrivaient jamais  donner plus de 10 ou 15 suffrages ngatifs
aux projets qu'on leur soumettait, avaient cette fois tenu tte au
gouvernement, et runi jusqu' 80 et 100 suffrages ngatifs, sur 250
 280 votants, dans la dlibration des divers titres de ce Code.
L'archichancelier Cambacrs ayant discern, avec sa perspicacit
ordinaire, cette renaissance de l'esprit de contradiction, et
craignant de l'exciter en livrant  la discussion un Code qui mettait
si fort en prsence les anciens penchants des uns pour la libert,
des autres pour l'autorit, avait prvenu l'Empereur de ce danger,
et avait cherch  le dissuader de terminer cette anne le Code
d'instruction criminelle. Il et prfr choisir un moment o l'on
aurait t plus enclin  l'approbation, et o l'Empereur aurait
t prsent, car, lui absent, tout le monde tait plus hardi. Mais
Napolon, ne connaissant pas d'obstacle, avait voulu que le Code
d'instruction criminelle ft mis en dlibration cette anne mme, et
de vives discussions, suivies de votes plus partags que de coutume,
avaient tonn les esprits rflchis, et contribu  indisposer un
matre attentif, quoique absent,  tout ce qui se passait en France.

[Note en marge: Conduite de MM. de Talleyrand et Fouch.]

Encourags par cette absence, certains personnages avaient aussi
donn un libre cours  leur langue et  leur penchant pour
l'intrigue. Deux surtout avaient pouss jusqu' l'imprudence
l'oubli d'une soumission  laquelle ils semblaient habitus depuis
bientt dix annes, c'taient MM. Fouch et de Talleyrand. Nous
avons fait connatre ailleurs le caractre, et le rle pendant les
premires annes du Consulat, de ces deux personnages si divers, si
hostiles l'un  l'autre, et les plus importants de l'poque aprs
l'archichancelier Cambacrs. L'archichancelier Cambacrs, quoique
moins consult que jadis, s'efforait toujours en secret, et sans
ostentation, de faire prvaloir dans l'esprit de Napolon des penses
de modration et de prudence,  quoi il russissait beaucoup plus
rarement qu'autrefois. Du reste, les vnements commenaient  le
fatiguer et  l'attrister, et il tendait chaque jour  s'effacer
davantage, ce qui est facile en tout temps, car les acteurs presss
sur la scne du monde ne sont jamais fchs qu'on leur laisse la
place vide. Napolon seul s'en apercevait avec regret, apprciant
sa rare sagesse, quoiqu'il en ft souvent importun. On songeait
donc beaucoup moins au prince archichancelier. MM. Fouch et de
Talleyrand, au contraire, aimaient fort qu'on s'occupt d'eux, et
attiraient volontiers sur eux-mmes tout ce qui restait d'attention 
un public dont Napolon occupait presque seul la pense. M. Fouch,
excellent ministre de la police dans les premiers temps du Consulat,
par son indiffrence indulgente envers les partis qui le portait 
mnager tout le monde, avait cependant deux inconvnients graves pour
un ministre de la police, c'tait le soin de se faire valoir aux
dpens du gouvernement, et le besoin de se mler de toutes choses.
Mnageait-il celui-ci ou celui-l, prvenait-il un acte de rigueur,
il s'en attribuait le mrite auprs des intresss, leur donnant
 entendre que sans lui on aurait bien autrement souffert de la
tyrannie d'un matre imptueux. Il affectait de contenir le zle
emport du prfet de police Dubois, fonctionnaire personnellement
dvou  l'Empereur, le raillait des dcouvertes qu'il prtendait
faire, et traitait de complots chimriques tous ceux qui taient
dnoncs par cet agent. En cela M. Fouch pouvait avoir raison, mais
il avait lui-mme ses excs de zle. Il voulait se mler de tout,
pour paratre influent en tout. Rcemment, dans le dsir de se donner
de l'importance, il avait pris sur lui de conseiller le divorce 
l'impratrice Josphine, croyant qu'il plairait ainsi  Napolon, en
amenant un sacrifice que celui-ci n'osait pas demander, mais qu'il
souhaitait ardemment. Ces vues trop personnelles, cette indiscrte
intervention dans ce qui ne le regardait pas, avaient dj failli
perdre M. Fouch auprs de Napolon, qui ne voulait pas naturellement
qu'on se fit valoir  ses dpens; qu'on le peignt aux partis comme
dur et cruel, en se rservant pour soi les honneurs de l'indulgence;
qu'on affectt l'incrdulit en fait de complots pouvant compromettre
la sret de son gouvernement; qu'on se permt enfin de prendre
l'initiative dans de graves affaires d'tat ou de famille, qui ne
concernaient que lui seul, et dont seul il pouvait et voulait juger
la maturit.

Une circonstance toute rcente lui avait donn occasion de tmoigner
 cet gard son sentiment, et il l'avait fait d'une manire fcheuse
pour M. Fouch. Un ancien militaire, le gnral Malet, conspirateur
incorrigible, Servan, autrefois ministre de la guerre, un
ex-conventionnel, Florent-Guyot, un employ peu connu du dpartement
de l'instruction publique, taient compromis dans une trame peu
srieuse, mais qui annonait dj un commencement de rsistance au
pouvoir absolu. Il n'y avait l qu'une chose grave, et personne ne
s'en aperut alors, c'tait la manie du gnral Malet de penser que,
Napolon tant souvent absent pour la guerre, il fallait profiter de
l'une de ses absences pour le dire mort, et provoquer un soulvement.
Le projet du gnral Malet, ralis plus tard, tait-il seulement en
germe alors, ou dj fort mri dans la prtendue trame que M. Dubois
croyait avoir dcouverte, c'est ce qu'il est impossible de dcider.
M. Fouch railla beaucoup M. Dubois, et celui-ci, se sentant soutenu,
traita son ministre avec peu de respect. Napolon averti en Espagne
de ce diffrend, et n'aimant pas que son ministre de la police jout
l'esprit fort en matire de complots, ou peut-tre se ft valoir
auprs des corps de l'tat en touffant une affaire dans laquelle
plusieurs de leurs membres taient compromis, prta tout appui 
M. Dubois, et voulut que la question ft examine dans un conseil
prsid par le prince Cambacrs. Le prudent archichancelier pacifia
la querelle en dcidant que s'il n'y avait pas lieu  suivre, il y
avait du moins grande attention  donner  ces premiers symptmes de
l'esprit de rvolte. M. Fouch fut vertement rprimand par ordre
de l'Empereur. Il venait de l'tre plus durement encore au sujet
de sa proposition de divorce. Cette proposition faite spontanment
 l'impratrice Josphine par le ministre de la police avait paru
 celle-ci dicte par l'Empereur lui-mme, car elle n'avait pu
supposer qu'un ministre prt sur lui de hasarder une telle dmarche
s'il n'y avait t autoris, et il en tait rsult des agitations
intrieures qui avaient vivement affect Napolon. Cherchant la
stabilit qui lui chappait, il dsirait un hritier, et sentait peu
 peu mrir en lui la rsolution du divorce. Mais plus il approchait
du moment de cette rsolution, moins il voulait s'infliger  l'avance
une douleur qui devait lui tre trs-sensible. M. Fouch fut donc
dsavou pour cette dmarche, et condamn auprs de l'impratrice 
des excuses humiliantes. M. Cambacrs fut encore l'intermdiaire,
le pacificateur de ce diffrend. Mais M. Fouch put ds lors
s'apercevoir du dclin rapide de son crdit.

Quant  M. de Talleyrand, sa situation tait aussi fort compromise,
et galement par sa faute. Il avait dj donn plus d'un sujet de
dfiance et de dplaisir  Napolon, surtout en quittant le ministre
des affaires trangres en 1807, pour le vain motif de devenir grand
dignitaire de l'Empire. Il avait regagn la faveur impriale en se
faisant l'instrument actif de la politique qui avait amen la guerre
d'Espagne, et Napolon l'avait tour  tour conduit  Erfurt, ou
laiss  Paris, afin de pallier auprs de la diplomatie europenne
ce que cette politique pouvait avoir d'odieux et d'inquitant pour
les cours trangres. Mais M. de Talleyrand tait de tous les hommes
le moins capable de rsister  l'opinion du jour, et la guerre
d'Espagne ayant fini par encourir la rprobation universelle, n'tait
plus bonne  ses yeux qu' dsavouer. Aussi ne manquait-il pas de
dire qu'il ne l'avait point conseille, se fondant sans doute sur
ce qu'il avait prfr, entre les projets proposs, le dmembrement
de l'Espagne  l'usurpation de la couronne. Les dsaveux commencs,
il remontait jusqu' l'affaire du duc d'Enghien, car dans ce moment
de dfaveur on revenait sur toutes les fautes que Napolon avait pu
commettre, et M. de Talleyrand voulait n'avoir t complice d'aucune.
Son imprudence tait grande, car si tout se redit vite  Paris, tout
se redisait bien plus vite alors,  l'indiscrtion se joignant plus
qu' aucune autre poque le got perfide de plaire. M. de Talleyrand
ne pouvait donc manquer d'tre bientt dnonc  l'Empereur.

Ses torts ne s'taient pas borns  quelques dsaveux peu fonds,
il s'tait rconcili avec M. Fouch, aprs dix ans de haine et de
dnigrement rciproques. Ils se traitaient l'un l'autre d'intrigant
frivole, affectant de diriger une diplomatie qui, aide par la
victoire, allait toute seule; d'intrigant subalterne agitant
l'Empereur de vulgaires dnonciations, et faisant talage d'une
police que la soumission gnrale rendait facile, mme inutile.
M. de Talleyrand mprisait la vulgarit de M. Fouch, celui-ci la
frivolit de M. de Talleyrand. Cependant, comme si une situation
grave avait paru exiger de leur part l'oubli d'anciens ressentiments,
MM. de Talleyrand et Fouch, rapprochs par des officieux, s'taient
rconcilis et publiquement visits, ce qui avait produit une
surprise gnrale. Le motif vrai de leur rconciliation, c'est que
des circonstances pouvaient se prsenter prochainement o leur
union serait ncessaire  tous deux. On se persuadait, en effet,
que Napolon finirait par rencontrer en Espagne le poignard d'un
fanatique, ou en Autriche un boulet de canon. MM. Fouch et de
Talleyrand, plus enclins  croire  la chute d'un ordre de choses
qui n'tait plus de leur got, semblaient partager l'opinion que
la personne de Napolon succomberait infailliblement  un pril
trop souvent brav. Que deviendrons-nous? que ferons-nous? taient
les questions qu'ils s'taient adresses, et que certainement ils
n'avaient pas rsolues. Mais les intermdiaires, exagrant comme
de coutume les demi-confidences que ces deux personnages avaient
pu se faire, prtendaient que tout un plan de gouvernement avait
t prpar par eux pour le cas o Napolon serait frapp. On leur
prtait mme l'ide de transmettre la couronne impriale  Murat, qui
avait port  Paris, avant de se rendre  Naples, le mcontentement
de n'tre pas roi d'Espagne.

Ces vains bruits ne mriteraient pas d'occuper l'histoire, s'ils
n'attestaient un commencement d'altration dans les esprits, rsultat
des fautes de Napolon, et surtout s'ils n'avaient pas eu le fcheux
effet de tenir les trangers en veil sur ce qui se passait  Paris,
de leur persuader que l'autorit de Napolon tait fort affaiblie,
que la nation tait dgote de sa politique, que ses moyens d'action
taient trs-diminus, et que le moment enfin tait venu de lui
dclarer de nouveau la guerre. Il est certain que l'tat des esprits
 Paris[1] agit alors beaucoup sur l'tat des esprits en Europe, et
contribua extrmement  rallumer la guerre, comme on va bientt le
voir.

[Note 1: Ce fait est tristement prouv par toutes les correspondances
diplomatiques de l'poque. On est tonn d'y voir  quel point
tout ce qui se disait  Paris se redisait  Vienne,  Berlin, 
Saint-Ptersbourg.]

Napolon connaissait, avant de quitter Valladolid, une grande
partie de ce que nous venons de rapporter, et il en prouvait une
irritation dont il ne sut pas contenir les clats. La veille de son
dpart, apprenant que les grenadiers de la vieille garde murmuraient
parce qu'on les laissait en Espagne, du moins momentanment;
apprenant aussi que le gnral Legendre, l'un des signataires de la
capitulation de Baylen, devait se prsenter  lui dans une revue
qu'il allait passer, Napolon se livra  des mouvements de colre
qui affligrent profondment ceux qui en furent tmoins. Parcourant
 pied les rangs de ses grenadiers qui lui prsentaient les armes,
soit qu'il et entendu quelque murmure, soit qu'il et reconnu l'un
des mcontents, il lui arracha son fusil des mains, et le tirant 
lui: Malheureux, lui dit-il, tu mriterais que je te fisse fusiller!
et peu s'en faut que je ne le fasse.--Puis, le rejetant dans les
rangs, et s'adressant  ses camarades: Ah! je le sais, leur dit-il,
vous voulez retourner  Paris pour y retrouver vos habitudes et
vos matresses, eh bien, je vous retiendrai encore sous les armes
 quatre-vingts ans!--Ayant ensuite aperu le gnral Legendre, il
lui saisit la main et lui dit: Cette main, gnral, cette main,
comment ne s'est-elle pas sche en signant la capitulation de
Baylen?--L'infortun gnral, foudroy par ces paroles, sembla
s'abmer dans sa honte, et chacun s'inclina devant le visage
enflamm de Napolon, tout en blmant secrtement ces inqualifiables
violences.

Il partit ensuite pour Paris, o il arriva, comme nous l'avons dit,
avec une rapidit gale  ses passions. On lui avait beaucoup crit
en Espagne; car indpendamment de ses ministres il avait de nombreux
correspondants, qui lui communiquaient tout ce qu'ils pensaient et
tout ce qu'ils recueillaient[2]; il avait beaucoup appris en route,
quoique en courant; il avait donn un grand nombre d'ordres, prescrit
notamment l'arrestation d'un abb Anglade qui, dans la Gironde,
avait mal parl en chaire de la conscription, et mand  Paris
l'archevque de Bordeaux, qui avait souffert les sermons de l'abb
Anglade.  peine entr aux Tuileries, il avait t assailli par des
milliers de rapports sur ce qui s'tait pass en son absence. Ces
rapports fort exagrs ne pouvaient tromper un esprit aussi sagace
que le sien, mais on accueille volontiers ce qui flatte l'irritation
qu'on prouve, et Napolon crut, ou parut croire beaucoup de
choses invraisemblables. Il appela auprs de lui l'archichancelier
Cambacrs, auquel il redit avec une extrme animation tout ce qu'on
lui avait racont, s'emportant surtout contre MM. Fouch et de
Talleyrand, qui, selon lui, n'avaient pu se rconcilier que dans de
trs-mauvaises intentions. L'archichancelier Cambacrs essaya de
le calmer, mais il n'y russit qu'imparfaitement. Ce qui blessait
Napolon, c'tait qu'on dispost de sa succession comme si sa mort
et t certaine; ce qui le blessait plus encore, c'tait le dsaveu
de sa politique, fait par un homme qui en avait t le complice,
et qui avait t conduit  Erfurt et laiss  Paris pour en tre
l'apologiste. Aussi le principal orage devait-il fondre sur la tte
de M. de Talleyrand, M. Fouch ayant dj reu par crit de vertes
rprimandes, et bien que commenant  dplaire, n'ayant pas encore
assez combl la mesure pour tre sacrifi.

[Note 2: Parmi ces correspondants se trouvaient MM. Five, de
Montlosier, madame de Genlis, qui n'crivaient pas pour dnoncer,
mais pour dire leur opinion sur ce qu'ils voyaient, et sur ce qui se
passait tous les jours sous leurs yeux. Les correspondances de M.
Five ont t imprimes, et prouvent que Napolon se laissait dire
beaucoup de choses, et des plus hardies.]

[Note en marge: Disgrce de M. de Talleyrand.]

Napolon, dans un conseil de ministres auquel assistaient plusieurs
grands dignitaires prsents  Paris, se plaignit de toutes choses
et de tout le monde, car il n'tait rien dont il ne ft mcontent.
On avait perdu  cette poque, au milieu du calme de l'Empire, la
connaissance de l'opinion publique et de ses brusques revirements;
on croyait qu'un gouvernement pouvait la diriger  volont, et on
avait  cet gard une foi purile dans l'influence de la police,
parce qu'elle avait une autorit absolue sur les journaux. Napolon
se plaignit de ce qu'on avait laiss les esprits s'garer sur les
vnements du jour, de ce qu'on avait laiss interprter sa dernire
campagne, toute marque par des succs, comme une campagne fconde en
revers; lana plusieurs traits acrs contre ceux qui avaient parl
et agi comme en prsence d'une succession dj ouverte, comme en
prsence d'un rgne prs de finir. Il se plaignit surtout avec une
extrme amertume de ceux qui, pour le dsavouer, ne craignaient pas
de se dsavouer eux-mmes; enfin ne se contenant plus, parcourant 
grands pas la salle du conseil, et s'adressant  M. de Talleyrand,
qui tait immobile, debout, adoss  une chemine, il lui dit en
gesticulant de la manire la plus vive:--Et vous osez prtendre,
Monsieur, que vous avez t tranger  la mort du duc d'Enghien!
Et vous osez prtendre que vous avez t tranger  la guerre
d'Espagne!--tranger, rptait Napolon,  la mort du duc d'Enghien!
mais oubliez-vous donc que vous me l'avez conseille par crit?
tranger  la guerre d'Espagne! mais oubliez-vous donc que vous
m'avez conseill dans vos lettres de recommencer la politique de
Louis XIV? oubliez-vous que vous avez t l'intermdiaire de toutes
les ngociations qui ont abouti  la guerre actuelle?--Puis passant
et repassant devant M. de Talleyrand, lui adressant chaque fois les
paroles les plus blessantes, accompagnes de gestes menaants, il
glaa d'effroi tous les assistants, et laissa ceux qui l'aimaient
pleins de douleur de voir abaisse dans cette scne la double dignit
du trne et du gnie[3]. Napolon congdia ensuite le conseil, fch
de ce qu'il avait fait, et ajoutant au mcontentement qu'il avait des
autres le juste mcontentement qu'il devait avoir de lui-mme.

[Note 3: Le vridique et honnte duc de Gate, tmoin oculaire de
cette scne, me l'a raconte avec les moindres dtails quelques jours
avant sa mort.]

M. de Talleyrand rentr chez lui prouva une sorte de saisissement.
Les mdecins furent inquiets pour sa vie, car il n'avait
nullement le courage de la disgrce, quoiqu'il la soutnt avec une
impassibilit apparente. Cependant Napolon tait trop irrit pour
s'en tenir  des paroles. Il voulut qu'une manifestation officielle
apprt au public que M. de Talleyrand avait encouru sa dfaveur. Ce
personnage, qui aimait tous les genres d'honneur, avait aspir  tre
grand chambellan lorsqu'il occupait les fonctions si srieuses de
ministre des affaires trangres. Devenu grand dignitaire, il tait
rest grand chambellan, et en cumulait les avantages pcuniaires
avec ceux de sa nouvelle dignit. Le lendemain mme de la sance
orageuse qui avait eu lieu au conseil des ministres, Napolon lui
fit redemander la clef de grand chambellan, et la transmit  M. de
Montesquiou, l'un des membres du Corps Lgislatif les plus justement
honors, qui joignait  ses titres actuels des titres anciens, fort
apprcis par Napolon quand ils s'ajoutaient  un mrite rel.
Toutefois M. de Talleyrand, s'apercevant qu'il s'tait trop ht de
se conduire avec le gouvernement imprial comme avec un gouvernement
perdu, chercha  racheter par une extrme soumission les propos
imprudents qu'on lui reprochait. Deux ou trois jours aprs il se
rendit  une grande fte aux Tuileries, dans le plus brillant
costume, s'inclinant profondment devant le matre dont il avait
essuy les outrages, voulant presque le faire douter lui-mme et
surtout faire douter le public de ce qui s'tait pass. Il y russit
dans une certaine mesure, car Napolon, dsarm par cette soumission
calcule, dcouvrit le calcul, mais agra l'humilit.

[Note en marge: Signes avant-coureurs d'une guerre prochaine.]

Aprs avoir rprim les langues autour de lui, sans les rprimer
dans le public, qu'on ne pouvait pas disgracier, Napolon s'occupa
sur-le-champ des graves affaires qui l'avaient amen  Paris. Ces
affaires taient la diplomatie et la guerre qu'il fallait conduire de
front, car on se trouvait  la veille d'une rupture avec l'Autriche.
Cette puissance, que nous avons vue si agite depuis trois ans,
flottant tour  tour entre le dsir de venger ses humiliations et
la crainte de nouveaux revers; cherchant sans cesse une occasion
opportune, ayant cru en dcouvrir une dans le hardi mouvement de
Napolon vers le Nord en 1807, l'ayant laisse passer sans la saisir,
et regrettant amrement de l'avoir manque; croyant en apercevoir une
nouvelle dans la guerre d'Espagne, hsitant depuis six mois si elle
en profiterait ou non, et au milieu de ces hsitations armant avec
une activit toujours croissante, cette puissance semblait enfin prs
d'clater. Tout ce qu'elle faisait dans l'tendue de son empire comme
prparatifs militaires, auprs des cabinets europens comme intrigue
politique, dcelait une rsolution presque arrte. L'approche du
printemps d'ailleurs donnait lieu de penser qu'on aurait tout au plus
deux ou trois mois pour se prparer  lui tenir tte. Il fallait
donc se hter si on ne voulait tre pris au dpourvu; mais c'est
dans l'art de bien employer le temps et de crer par miracle ce qui
n'existait pas que Napolon excellait, et il en fournit ici une
nouvelle et clatante preuve.

[Note en marge: Attitude de Napolon envers la lgation d'Autriche et
envers les autres lgations trangres.]

Avec les prparatifs militaires, il avait  conduire simultanment
les ngociations qui devaient ou prvenir la guerre, ou en rendre
le rsultat plus certain au moyen d'alliances bien mnages. Il
avait eu quelques mois auparavant,  son premier retour d'Espagne,
avec l'ambassadeur d'Autriche, des explications si franches, si
dveloppes, et cependant suivies de si peu d'effet, que recommencer
semblait superflu, et aussi peu digne que peu efficace. Napolon
jugea qu'une extrme rserve  l'gard de cet ambassadeur, une
extrme franchise  l'gard des autres, et le dploiement d'une
grande activit administrative, taient la vritable conduite 
tenir et la seule manire de provoquer d'utiles rflexions  Vienne,
si on y tait encore capable d'en faire de pareilles. Il se montra
donc poli, mais froid et sobre de paroles envers M. de Metternich.
Il enjoignit  toute la famille impriale, dans le sein de laquelle
M. de Metternich tait ordinairement bien accueilli, d'imiter cette
rserve. Il se montra au contraire beaucoup plus ouvert avec les
autres ambassadeurs, leur avoua le motif de son retour  Paris, leur
dclara que c'tait l'Autriche et ses armements qui le ramenaient si
vite, et qu'il allait y rpondre par des armements formidables.--Il
parat, leur dit-il  tous, que ce sont les eaux du Lth et non
celles du Danube qui coulent  Vienne, et qu'on y a oubli les leons
de l'exprience. Il en faut de nouvelles; on les aura, et cette
fois terribles, j'en rponds. Je ne veux pas la guerre, je n'y ai
pas d'intrt, et l'Europe entire est tmoin que tous mes efforts,
toute mon attention taient dirigs vers le champ de bataille que
l'Angleterre a choisi, c'est--dire l'Espagne. L'Autriche, qui a
sauv les Anglais en 1805, au moment o j'allais franchir le dtroit
de Calais, les sauve encore une fois en m'arrtant au moment o
j'allais les poursuivre jusqu' la Corogne: elle payera cher cette
nouvelle diversion. Ou elle dsarmera sur-le-champ, ou elle aura 
soutenir une guerre de destruction. Si elle dsarme de manire 
ne me laisser aucun doute sur ses intentions futures, je remettrai
moi-mme l'pe dans le fourreau, car je n'ai envie de la tirer qu'en
Espagne, et contre les Anglais. Sinon la lutte sera immdiate et
dcisive, et telle que l'Angleterre n'aura plus  l'avenir d'allis
sur le continent.--

[Note en marge: Effet du langage de Napolon sur les cours
europennes.]

L'Empereur produisit sur tous ceux qui l'entendirent l'effet qu'il
dsirait, car il tait sincre dans son langage, et il disait vrai
en assurant qu'il ne voulait pas la guerre, mais qu'il la ferait
terrible si on l'obligeait  la recommencer. Tout en pensant qu'il
se l'tait attire par sa conduite en Espagne, chacun jugea que
l'Autriche commettait une grande imprudence, et s'effraya pour
l'Europe des consquences auxquelles cette cour allait s'exposer.

[Note en marge: Sjour prolong de M. de Romanzoff  Paris.]

On avait, tantt par un motif, tantt par un autre, retenu en France,
depuis l'entrevue d'Erfurt, M. de Romanzoff, le ministre des affaires
trangres de Russie. Comme il a t dit plus haut, ce ministre
s'tait rendu  Paris  la suite de Napolon pour veiller lui-mme
aux ngociations qui allaient s'entamer avec l'Angleterre, et hter
autant que possible l'acquisition des provinces du Danube. La
ngociation avec l'Angleterre ayant chou, M. de Romanzoff aurait
pu repartir pour Saint-Ptersbourg, afin de rejoindre son jeune
matre, qui l'attendait avec une vive impatience. Mais un motif, tir
de leurs dsirs communs, avait retenu M. de Romanzoff. Il ne fallait
pas plus de deux mois, lui avait-on dit  Paris, pour terminer les
affaires d'Espagne, pour ramener le roi Joseph  Madrid, pour l'y
couronner de nouveau, pour jeter les Anglais  la mer, et inspirer 
l'Europe des penses de rsignation au lieu de penses de rsistance
 l'gard des desseins conus  Erfurt. Il pouvait donc y avoir un
intrt vritable  diffrer encore les ouvertures qu'il s'agissait
de faire  Constantinople relativement  la Moldavie et  la
Valachie; car si Napolon tait compltement victorieux, l'Autriche
n'oserait pas entreprendre une nouvelle lutte, l'Angleterre ne
trouverait pas d'allis sur le continent, les Turcs n'en trouveraient
ni sur terre, ni sur mer, et, sans conflagration europenne, la
Russie acquerrait les provinces du Danube, comme elle tait prs
d'acqurir la Finlande, au moyen d'une guerre toute locale et d'une
importance trs-limite. Ce motif valait la peine d'un nouvel effort
de patience, car ce n'tait aprs tout qu'un retard de deux mois,
et ces deux mois M. de Romanzoff avait jug utile de les passer
prs des vnements dont il attendait l'issue. Dans l'intervalle il
observait soigneusement le colosse dont la Russie tait pour un temps
la complice plutt que l'allie; il en tudiait la force passagre ou
durable; il cherchait  apprcier la valeur des mille propos rpts
 Saint-Ptersbourg par les chos de la diplomatie europenne,
et il vivait en attendant au milieu d'un nuage d'encens, la cour
impriale ayant reu l'ordre de combler de caresses l'ancien ministre
de Catherine, le ministre actuel d'Alexandre, ordre de tous le plus
facilement obi  Paris, o l'on aime tant  plaire quand on ne met
pas son orgueil  blesser.

M. de Romanzoff avait pass d'abord deux mois, puis trois  Paris,
ne s'apercevant pas du temps qui s'coulait, et cherchant  calmer
l'impatience de son souverain, qui le pressait sans cesse de revenir.
Napolon avait tenu parole, et en deux mois il avait dispers les
armes espagnoles comme de la poussire, chass les Anglais du
continent espagnol, ramen son frre  Madrid, sans donner cependant
 personne l'ide que la guerre d'Espagne ft une guerre finie. Ce
n'tait pas l ce qu'il avait espr, ni surtout ce qu'il avait
promis, car on ne pouvait plus se flatter de raliser les grandes
acquisitions projetes en Orient par un simple acte de volont.
Napolon,  peine arriv, vit M. de Romanzoff, exera sur lui sa
puissance ordinaire de fascination, fit par son esprit tout ce qu'il
n'avait pas fait par ses armes, exprima sa colre de voir l'Autriche
intervenir encore au moment dcisif pour lui arracher les Anglais des
mains, car, s'il les avait poursuivis lui-mme, il ne s'en serait
pas sauv un seul, disait-il, et enfin il se montra rsolu  tirer
d'un tel manque de foi (il rappelait toujours les promesses qu'on
lui avait faites au bivouac d'Urschitz) une vengeance clatante.
Confiant comme il l'tait dans les immenses moyens qui lui restaient,
il ne se montra envers le reprsentant de la Russie ni fanfaron ni
obsquieux, mais ferme et positif, et exigea de lui l'accomplissement
des engagements pris  Erfurt, en homme qui tait prt  se battre
encore avec tout le monde, avec ceux qui lui manqueraient de parole
en l'attaquant, comme avec ceux qui lui manqueraient de parole en ne
l'aidant pas aprs s'y tre engags.--Si votre empereur avait suivi
mon conseil  Erfurt, dit-il  M. de Romanzoff, nous ne serions pas
aujourd'hui o nous en sommes. Au lieu de simples exhortations, nous
aurions fait des menaces srieuses, et l'Autriche aurait dsarm.
Mais nous avons parl au lieu d'agir, et nous allons peut-tre avoir
la guerre, moi pour ce que je veux achever en Espagne, vous pour ce
que vous voulez terminer en Finlande et commencer en Turquie. En
tout cas, je compte sur la parole de votre matre. Il m'a promis
que, si le cabinet de Vienne devenait l'agresseur, il mettrait une
arme  ma disposition. Qu'il remplisse ses promesses; qu'il conduise
plus activement la guerre de Finlande, de manire  en finir avec
cette petite puissance qui le tient en chec; qu'il ait une arme
suffisante sur le Danube pour djouer auprs des Turcs toutes les
intrigues des Anglais et des Autrichiens coaliss; qu'enfin il ait
une arme imposante sur la Haute-Vistule pour faire comprendre 
l'Autriche que le jeu est srieux avec nous. Quant  moi, je vais
runir sur le Danube et le P trois cent mille Franais et cent
mille Allemands, et probablement leur prsence obligera l'Autriche
 nous laisser en paix, ce que j'aime mieux pour vous et pour moi,
car dans ce cas vous aurez la Moldavie et la Valachie presque sans
coup frir, et moi je pourrai sans nouvelles dpenses achever la
soumission de la Pninsule. Si ces dmonstrations ne suffisent pas,
s'il faut employer la force, eh bien! nous craserons pour jamais
les rsistances qui s'opposent  nos communs projets. Mais, alliance
pour la paix comme pour la guerre, alliance franche, effective, voil
ce que j'ai promis, ce qu'on m'a promis, et ce que j'attends.--
ce langage d'un homme qui n'tait rien moins qu'intimid, Napolon
ajouta ce qu'il fallait de caresses pour complter l'effet qu'il
voulait produire, et il obtint de M. de Romanzoff les dclarations
les plus satisfaisantes. Celui-ci ne dissimula pas le chagrin qu'il
prouvait  voir la Russie expose  une collision avec l'Autriche,
la difficult des acquisitions projetes en Orient augmente de
toutes les difficults que rencontrait la politique franaise en
Occident, en un mot le cercle de la lutte s'tendant au lieu de se
restreindre; mais il reconnut la ncessit de parler nergiquement 
Vienne pour prvenir la ncessit d'agir; il convint qu'aux paroles
il faudrait joindre certaines dmonstrations, si on voulait que les
paroles fussent efficaces, et promit en consquence que la Russie
aurait une arme en Gallicie prte  prendre ou la route de Prague,
ou celle d'Olmutz, qui l'une et l'autre mnent  Vienne.

Napolon, satisfait de M. de Romanzoff, et voulant lui prouver 
quel point c'tait la paix qu'il dsirait, et non la guerre, mit
l'ide d'offrir  l'Autriche la double garantie de la France et de
la Russie pour la conservation de ses tats actuels, garantie qui
devait la rassurer compltement, si elle tait sincre dans les
craintes qu'elle disait avoir conues pour elle-mme  la suite
des vnements de Bayonne. L'ide de cette garantie, en effet,
s'il n'y avait eu que des craintes personnelles dans les motifs
qui dterminaient l'Autriche, aurait eu de quoi la contenter, et
peut-tre aurait pu prvenir la guerre. M. de Romanzoff l'accueillit
pour en faire le sujet d'une prompte communication tant  sa cour
qu' celle de Vienne.

 ses entretiens avec M. de Romanzoff Napolon ajouta mille
attentions dlicates, comme de le conduire lui-mme aux manufactures
des Gobelins, de Svres, de Versailles, montrant partout  ce
ministre les merveilles de son empire, et voulant  chaque instant
lui en donner des chantillons,  ce point, disait lui-mme M. de
Romanzoff, qu'il n'osait plus rien louer devant un souverain si
magnifique, de peur de s'attirer de nouveaux prsents en tapisseries,
en porcelaines, en armes de luxe.

[Note en marge: Explications de Napolon avec les ministres des
princes allemands ses allis.]

[Note en marge: Premires rquisitions adresses aux rois de Saxe et
de Bavire.]

Aprs avoir fait ce qui convenait auprs l'ambassadeur de son
principal alli, Napolon tint un langage tout aussi utile aux
ministres de la Confdration du Rhin. Il leur dit, et il crivit
 leurs matres, les rois de Bavire, de Saxe, de Wurtemberg, de
Westphalie, les ducs de Bade, de Hesse, de Wurzbourg, qu'il ne
voulait pas les exposer  des dpenses prmatures en exigeant la
runion immdiate de leurs troupes, mais qu'il les invitait  la
prparer, vu qu'il s'attendait  des hostilits prochaines; qu'il
fallait, soit pour prvenir la guerre, s'il en tait temps encore,
soit pour la rendre heureuse, si elle tait invitable, se mettre
en mesure d'opposer la force  la force; qu'il allait, quant  lui,
runir 150 mille Franais et Italiens sur le P, 150 mille Franais
sur le haut Danube, qu'il comptait sur 100 mille Allemands, qu'avec
ces 400 mille hommes il prviendrait la guerre, ou la rendrait
dcisive, et garantirait  jamais ses allis des rptitions que
l'Autriche prtendait exercer sur les puissances allemandes,
autrefois dpendantes ou sujettes de son empire. Il crivit en
particulier au roi de Bavire et au roi de Saxe, pour leur demander
formellement la runion d'une premire partie de leurs forces autour
de Munich, de Dresde, de Varsovie. Se dfiant de la Prusse, qui
pouvait tre tente d'imiter l'Autriche et de chercher la rparation
de ses malheurs dans un acte de dsespoir, il lui notifia que, si
elle levait un seul homme au del des 42 mille que ses conventions
secrtes l'autorisaient  runir, il lui dclarerait sur-le-champ la
guerre. Il chargea la Russie de faire savoir  Koenigsberg que le
moindre acte d'hostilit serait l'occasion d'une nouvelle lutte qui
deviendrait mortelle pour les uns ou pour les autres, si on faisait
mine de se joindre  l'Autriche.

[Note en marge: Prparatifs militaires de Napolon.]

 ces manifestations, qui devaient tre d'autant plus significatives
qu'elles reposaient sur des prcautions non moins relles
qu'apparentes, Napolon ajouta des mouvements de ses propres
troupes, qui n'taient que la suite de combinaisons dj conues et
ordonnes  Valladolid mme. Ces combinaisons furent aussi vastes
que le commandaient la situation et la masse d'ennemis, tant connus
qu'inconnus, auxquels il devait bientt avoir affaire.

[Note en marge: Leve de la conscription de 1810, et rappel sur les
conscriptions antrieures de 1806, 1807, 1808 et 1809.]

Pendant qu'il se trouvait en Espagne, Napolon, prvoyant que
l'Autriche, bien qu'elle et t intimide par la prsence des deux
empereurs  Erfurt, bien qu'elle ne ft pas entirement prpare, et
qu'elle ne ft pas enfin assez excite pour perdre toute prudence,
finirait cependant par clater au printemps, avait veill avec une
extrme sollicitude  l'excution de ses ordres. Les principaux de
ces ordres avaient trait  la leve des deux conscriptions autorises
en septembre 1808 par le Snat. L'une comprenait les conscrits de
1810, levs suivant l'usage une anne  l'avance, mais ne pouvant
tre appels avant le 1er janvier 1809, et ne devant pendant cette
mme anne servir que dans l'intrieur. C'tait une leve de 80 mille
hommes. Mais comme cet appel, d'aprs ses projets d'organisation, ne
suffisait pas  Napolon, il avait song  revenir sur les classes
antrieures de 1806, 1807, 1808 et 1809, qui n'avaient jamais fourni
au del de 80 mille hommes chacune. Les cent quinze dpartements de
cette poque n'offraient pas une population de beaucoup suprieure
 celle des quatre-vingt-six dpartements d'aujourd'hui; en effet,
tandis que la classe prsente actuellement 320 mille jeunes gens
ayant acquis l'ge du service, les cent quinze en fournissaient
377 mille. Napolon prtendait que c'tait peu que d'appeler 80
mille hommes sur 377 mille, et qu'il en pouvait lever 100 mille,
c'est--dire un peu plus du quart. On le pouvait assurment, mais
 condition de ne pas recommencer souvent; car il n'est pas de
population qui ne prt bientt, si on lui enlevait chaque anne le
quart des mles parvenus  l'ge viril.

Il voulut donc porter  100 mille la contribution annuelle de la
population, ce qui en revenant en arrire l'autorisait  demander
un supplment de 20 mille hommes  chacune des classes antrieures.
Cet appel avait l'avantage de lui procurer des jeunes gens bien plus
robustes que ceux qu'il levait ordinairement, puisqu'ils devaient
avoir 20, 21, 22, 23 ans, tandis que ceux de 1810 ne comptaient
qu'environ 18 ans. Mais c'tait un grave inconvnient que d'arracher
 leurs foyers des hommes qui avaient pu se croire exempts de tout
service, la classe  laquelle ils appartenaient ayant dj fourni
son contingent. Aussi, pour diminuer le fcheux effet de cette
mesure, ne manqua-t-on pas d'ajouter  la dcision du Snat que les
classes antrieures  l'an 1806 seraient dfinitivement libres,
ce qui laissait sous le coup de nouveaux appels les malheureuses
classes de 1806, 1807, 1808 et 1809. Pour adoucir davantage encore
le mcontentement on renona  tirer de leurs foyers les hommes qui
s'taient maris dans l'intervalle; mais cette attnuation de la
nouvelle mesure calma peu le dplaisir de la population, qui voyait
les remplacements renchrir tous les jours, et les appels se succder
sans interruption. Du reste, except dans quelques dpartements
de l'Ouest, o un petit nombre de rfractaires recommena la vie
des chouans, et o la rpression fut aussi prompte que svre,
l'obissance tait gnrale, et une fois au corps les hommes
prenaient sur-le-champ l'nergique esprit de l'arme franaise.

[Note en marge: Organisation de l'arme destine  agir en Allemagne.]

Il fallait employer cette vaste leve de jeunes gens, et en fait
d'organisation personne, on le sait, n'a jamais gal Napolon. Il
avait depuis deux ans dcrt la formation de tous les rgiments
 cinq bataillons. Diverses causes avaient empch jusqu'alors la
complte excution de cette mesure: d'abord le nombre des conscrits
qui n'tait pas encore suffisant, et qui n'allait le devenir que par
l'arrive aux corps des 160,000 hommes rcemment appels; ensuite la
dpense, qui ne pouvait manquer d'tre grande; enfin le mouvement des
rgiments qui se dplaaient sans cesse, et employaient leur temps,
quand ils ne combattaient pas,  se rendre de la Vistule sur le Tage,
ou du P sur l'bre. Par ces motifs, la plupart des rgiments en
taient  s'occuper de la cration du quatrime bataillon, et presque
aucun n'avait form le cinquime.

Aprs avoir envoy en Espagne trois corps de la grande arme: ceux
du marchal Victor (autrefois premier corps), du marchal Mortier
(autrefois cinquime corps), du marchal Ney (autrefois sixime
corps), et les troupes qui avaient form le corps du marchal
Lefebvre, plus tous les dragons; aprs avoir dtach de l'arme
d'Italie de quoi tripler l'arme de Catalogne, Napolon s'tait
fort affaibli du ct de l'Allemagne, surtout en vieux soldats. Il
lui restait sous le titre d'arme du Rhin, et sous les ordres du
marchal Davout, six divisions d'infanterie, les belles divisions
Morand, Friant, Gudin (qui avaient jadis compos le troisime corps);
l'excellente division Saint-Hilaire, qui avait fait partie du corps
du marchal Soult; la fameuse division des grenadiers et voltigeurs
d'Oudinot, actuellement  Hanau; la division Dupas, celle-ci de
deux rgiments seulement, composant avec les Hollandais la garde
des villes ansatiques; quatorze rgiments de cuirassiers, troupe
incomparable devant laquelle aucune infanterie europenne n'avait pu
tenir; enfin dix-sept rgiments de cavalerie lgre la mieux exerce
qu'il y et au monde, et une formidable artillerie. Il fallait
ajouter  ces forces les deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand
ayant appartenu au corps du marchal Soult, et actuellement diriges
sur Paris pour faire une dmonstration vers le camp de Boulogne; les
deux divisions Boudet et Molitor, longtemps laisses sur l'Elbe comme
noyau de l'arme de rserve en 1807, et depuis ramenes sur Lyon dans
la supposition d'une expdition toujours projete, jamais accomplie,
contre la Sicile. Ces belles troupes, les meilleures de l'Europe, ne
formaient pas toutefois une masse de plus de 110 mille hommes, aprs
en avoir dfalqu tous les soldats que leur ge ou leurs blessures
rendaient impropres au service. Ce n'tait pas avec de telles forces
que Napolon pouvait rduire la maison d'Autriche, quelque bons que
fussent les soldats dont elles se composaient. Voici comment il avait
rsolu de les tendre.

L'arme du Rhin comprenait vingt et un rgiments d'infanterie, qui
avaient reu leurs trois bataillons de guerre, depuis qu'on avait
commenc  former les quatrimes bataillons. Lorsqu'ils en auraient
quatre, ce qui allait rsulter de la cration des cinquimes, cette
arme du Rhin devait prsenter quatre-vingt-quatre bataillons et 70
mille hommes d'infanterie. Le corps d'Oudinot, compos de compagnies
de grenadiers et de voltigeurs, dtaches originairement des
rgiments qui ne faisaient point partie de l'arme active, n'avait
plus actuellement les mmes raisons d'exister. Il devenait difficile
en effet, maintenant que les rgiments agissaient si loin de leurs
dpts, qu'ils avaient  la fois des bataillons en Allemagne, en
Italie, en Espagne, de dtacher les compagnies d'lite pour les
envoyer  de si grandes distances. Ayant en outre dans la garde
impriale une troupe de choix, qui se dveloppait tous les jours
davantage, Napolon n'tait plus rduit comme autrefois  en chercher
une dans la runion des compagnies de grenadiers et de voltigeurs. Il
imagina donc tout simplement de convertir le corps d'Oudinot en une
runion de quatrimes bataillons qui seraient dtachs des rgiments
auxquels ils appartenaient. D'abord, comme ce corps renfermait
vingt-deux compagnies de voltigeurs et de grenadiers appartenant 
l'arme du marchal Davout, il les lui envoya pour servir de noyau
 la formation des quatrimes bataillons dans cette arme. Les
compagnies de fusiliers devaient partir le plus tt possible des
dpts rpandus en Alsace, en Lorraine, en Flandre, pour complter
ces quatrimes bataillons. Les autres compagnies d'lite du corps
d'Oudinot appartenaient  trente-six rgiments qui avaient pass
d'Allemagne en Espagne. Napolon rsolut galement de faire de ces
compagnies le noyau de trente-six quatrimes bataillons, qui, pour le
moment, serviraient en Allemagne, o ils taient tout transports,
sauf  les rapprocher plus tard de l'Espagne, si leurs rgiments
continuaient  y servir. Les compagnies de fusiliers allaient leur
tre successivement envoyes des dpts rpandus dans le nord et
l'est de la France. Ils devaient tre distribus en trois divisions
de douze bataillons chacune, et aprs leur formation prsenter 30
mille hommes d'infanterie.

Les quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand, Boudet, Molitor,
comprenaient douze rgiments, actuellement  trois bataillons
de guerre, devant bientt en avoir quatre, ce qui ferait encore
quarante-huit bataillons, et procurerait environ 30 mille hommes.
L'arme du Rhin pouvait ainsi s'lever  130 mille hommes
d'infanterie, sans compter les 5 mille de la division Dupas. Sur le
vaste recrutement ordonn, Napolon voulut prendre de quoi porter 
11 cents hommes tous les rgiments de cavalerie, ce qui ne pouvait
manquer de leur assurer 9 cents combattants. Les quatorze rgiments
de cuirassiers comptaient 11 ou 12 mille cavaliers dans le rang: il
esprait en prenant dans les dpts tout ce qui tait disponible les
porter  13 ou 14 mille prsents sous les armes. Il se proposait
d'tendre jusqu' 14 ou 15 mille cavaliers l'effectif des dix-sept
rgiments de cavalerie lgre. Il rsolut aussi de tirer parti des
vingt-quatre rgiments de dragons employs en Espagne. Une pareille
force tait plus que suffisante pour les besoins de cette guerre,
eu gard surtout aux besoins des autres guerres qui se prparaient
au nord de l'Europe. Les dpts en outre regorgeaient de dragons
tout forms, que Napolon dans le moment croyait plus utiles en
Allemagne qu'en Espagne. Il ordonna donc  l'tat-major de Madrid
de renvoyer au dpt le cadre du troisime escadron de guerre, en
versant dans les deux premiers escadrons les hommes capables de
servir, ce qui devait laisser  peu prs au mme effectif la force
active en Espagne, et fournir des cadres pour utiliser les cavaliers
dj forms dans les dpts. Son projet tait de tirer successivement
des dpts pour les verser dans le cadre des troisimes et quatrimes
escadrons, tous les hommes instruits, et de les envoyer ensuite
en Allemagne, en composant avec ces quarante-huit escadrons douze
rgiments provisoires de dragons de quatre escadrons chacun. Les
dpts de dragons taient rpandus dans le Languedoc, la Guyenne, le
Poitou, l'Anjou. Napolon esprait ainsi avoir d'abord trois mille,
puis six, et jusqu' douze mille dragons, ds que la conscription
aurait fourni le personnel ncessaire. Il pouvait en consquence
compter avant deux mois sur 13 ou 14 mille cuirassiers, sur 14
mille hussards et chasseurs, sur 3 mille dragons, presque tous
vieux soldats, c'est--dire sur 30 mille hommes de cavalerie. Avec
130 mille hommes d'infanterie, 30 mille de cavalerie, 20 mille
d'artillerie, 5 mille de la division Dupas, 15 ou 20 mille de la
garde, il se promettait de runir 200 mille Franais en Allemagne,
lesquels, avec 100 mille Allemands et Polonais auxiliaires, devaient
lui assurer 300 mille combattants sur le Danube. Le mme systme de
formation allait lui en procurer 100 mille en Italie.

[Note en marge: Composition des forces destines  oprer en Italie.]

Napolon avait en Italie douze rgiments d'infanterie dont la
formation  quatre bataillons tait presque acheve, et dont la
formation  cinq tait commence. Ils taient partags en quatre
divisions de trois rgiments, et de 9  10 mille hommes chacune,
en y comprenant l'artillerie. La premire de ces divisions tait 
Udine, la seconde  Trvise, la troisime  Mantoue, la quatrime
 Bologne. On avait rappel de l'arme de Dalmatie les troisimes
bataillons des huit rgiments composant cette arme, en versant les
hommes valides dans les deux premiers bataillons, et en ne ramenant
que le cadre du troisime, ce qui n'avait pas sensiblement affaibli
la force effective prpose  la garde de cette province loigne. Au
moyen de ces huit cadres de troisimes bataillons, et de la cration
de huit autres rsultant de la nouvelle organisation, on avait runi
seize bataillons d'infanterie, qui formaient  Padoue une cinquime
division forte de 12 mille hommes au moins. Le repos dont jouissait
l'arme d'Italie, et le soin que Napolon avait mis  lui assurer sa
part dans chaque conscription, avaient t cause que les nouvelles
formations y taient plus avances qu'ailleurs. Enfin avec quelques
troisimes et quatrimes bataillons de l'arme de Naples, et deux
rgiments entiers tirs de Naples mme, on avait compos une belle
division, qui, sous le gnral Miollis, gardait les tats romains.
Napolon avait ordonn  Murat, devenu roi des Deux-Siciles, de
distribuer son arme en deux divisions, l'une place entre Naples et
Reggio, l'autre entre Naples et Rome, de manire que celle-ci pouvant
au besoin dtacher une brigade sur Rome, rendt la division Miollis
disponible. Les Anglais taient assez occups en Espagne, et devaient
l'tre assez sur le littoral germanique si la guerre se rallumait
dans le Nord, pour qu'on n'et pas  s'inquiter beaucoup de leurs
tentatives contre le midi de l'Italie. On pouvait donc runir six
divisions, comprenant environ 58 mille hommes d'infanterie, la
plupart vieux soldats qui ne s'taient pas battus depuis longtemps,
et qui avaient grand dsir de recommencer leur ancien mtier. Cinq
rgiments de dragons, cinq de hussards et chasseurs, ce qui suffisait
en Italie, offraient, en puisant dans les dpts, une nouvelle
ressource de 8 mille hommes de cavalerie. Avec 6 mille d'artillerie,
on tait certain d'avoir une arme de 72 mille Franais. En y
ajoutant 18  20 mille Italiens, et dans le cas o l'on marcherait
en avant, 10 mille Franais de la Dalmatie, on pouvait compter sur
100 mille hommes environ en Italie, qu'il tait facile de transporter
en Allemagne. Ces forces runies permettaient d'accabler la maison
d'Autriche avec 400 mille combattants.

Ces formations ordonnes pendant que Napolon commandait en Espagne,
c'est--dire en novembre et dcembre 1808, acclres en janvier 1809
pendant qu'il s'tait tabli  Valladolid, furent pousses avec plus
d'activit que jamais depuis son retour  Paris. Mais si l'arrive
des hommes dans les dpts s'effectuait rapidement, d'autres parties
de l'organisation avanaient moins vite. Le matriel d'habillement,
toujours lent  confectionner, l'instruction qui ne s'improvise pas,
la formation des nouveaux cadres qui exigeait une grande quantit
d'officiers et de sous-officiers capables, laissaient beaucoup
 dsirer. Il est vrai que sous ce dernier rapport nos vieilles
armes offraient  Napolon de grandes ressources. Mais il fallait
runir les lments pars de ces diverses crations, et mme pour
le gnie la nature des choses, quoique moins rebelle, ne se soumet
pas absolument. On peut employer le temps mieux que d'autres, on ne
saurait jamais s'en passer. Deux  trois mois qu'on esprait avoir
encore ne suffisaient pas, et il tait  craindre qu'on ne ft pas
prt, si la guerre clatait trop tt.

[Note en marge: Soins de Napolon pour acclrer l'organisation de
ses nouveaux corps.]

Les dpts avaient vers aux divisions de l'arme du Rhin, ainsi
qu'aux quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand, Boudet et Molitor,
tout ce qu'ils avaient de disponible, de manire que ces divisions
avaient leurs trois bataillons de guerre bien complets, tant en
vieux soldats aguerris qu'en jeunes soldats suffisamment instruits.
Les choses ne marchaient pas aussi bien pour l'organisation des
quatrimes bataillons. C'est dans cette occasion que Napolon tira un
grand parti de la garde impriale. Il s'tait dcid  lui confier
10 mille conscrits de 1810, et 6  7 mille des classes antrieures,
pour qu'elle employt ses loisirs  les former, ce qui avait le
double avantage de prvenir chez elle une oisivet dangereuse,
et de propager l'excellent esprit dont elle tait anime. C'est
 Versailles,  Paris et dans les lieux environnants qu'elle se
consacrait  cette oeuvre si utile, pendant que les moins gs des
soldats dont elle tait compose servaient en Espagne sous les
yeux de l'Empereur. Une partie des conscrits qu'on lui destinait
tant arrivs, elle en avait fait en quelques mois des soldats
qui galaient les vieux sous le rapport de l'instruction et de la
tenue. Napolon prit dans ces recrues les hommes les plus robustes,
les plus avancs dans leur ducation militaire, pour les convertir
en compagnies de grenadiers et de voltigeurs, qu'il envoya au
corps d'Oudinot, afin d'y concourir  la formation des trente-six
quatrimes bataillons qui devaient le composer, en remplacement des
vingt-deux compagnies dj restitues  l'arme du Rhin. Il envoya
pareillement de ces grenadiers et voltigeurs aux dpts de l'arme du
Rhin, pour y faciliter l'organisation des quatrimes bataillons dans
cette arme. Il pressa en mme temps l'arrive et l'instruction des
conscrits encore dus  la garde, afin de s'en servir pour recruter
les corps qui ne trouveraient pas dans leurs dpts des ressources
suffisantes. Il expdia en poste le gnral Mathieu Dumas, officier
d'tat-major intelligent, exact, actif, pour parcourir tous les
dpts du midi, de l'est, du nord, depuis Marseille, Grenoble, Lyon,
Strasbourg, jusqu' Mayence et Cologne, avec mission d'en faire
partir, sans attendre les ordres du ministre de la guerre, les
compagnies de fusiliers qui taient dj prtes, et qui devaient
servir  complter les quatrimes bataillons. Il ordonna de plus que,
ds que les 80 mille conscrits de 1810 commenceraient  arriver dans
les dpts, les rgiments qui avaient de l'avance sur les autres
procdassent  la formation des cinquimes bataillons, afin de
prparer les lments d'une forte rserve dans l'intrieur et sur les
ctes.

Les dpts de cavalerie taient fort riches en hommes et en chevaux,
car Napolon n'avait cess de s'en occuper et de consacrer des
fonds  la remonte. Il fit partir plus de trois mille cuirassiers,
chasseurs et hussards, et prescrivit les dispositions ncessaires
pour qu'il en partt bientt un nombre gal. Il fit acheter 12 mille
chevaux d'artillerie, et prparer tous les attelages de cette arme.
Il ordonna au gnral Lauriston d'ajouter  l'artillerie de la
garde une rserve de 48 bouches  feu, et pour cela d'acheter 1,800
chevaux en Alsace, o la garde les prendrait en passant avec le
matriel de cette rserve. Enfin, comme s'il avait devin les grands
travaux qu'il aurait  excuter dans les les du Danube, et prvoyant
certainement le rle que ce fleuve immense jouerait dans la prochaine
guerre, il ordonna de runir, outre les outils qui suivaient
ordinairement le corps du gnie, un approvisionnement extraordinaire
de 50 mille pioches et pelles, qui devaient tre transportes  la
suite de l'arme sur des chariots du train. Il tira en outre de
Boulogne un bataillon de 1,200 marins qui fut joint  la garde. Comme
il avait surtout besoin d'officiers et de sous-officiers pour les
nouveaux cadres, indpendamment des officiers pris dans la garde,
il en demanda 300  Saint-Cyr. Il voulut mme choisir dans chaque
lyce, o ne se trouvaient que des adolescents, dont les plus gs
avaient de seize  dix-sept ans, ceux qu'un dveloppement prcoce
rendait propres  la guerre, au nombre de dix par tablissement.
Il ne s'en tint pas  cette mesure, et ordonna  M. Fouch de
faire le recensement des anciennes familles nobles qui vivaient
retires dans leurs terres sans relations avec le gouvernement,
afin d'enrler leurs fils malgr elles, et de les envoyer dans les
coles militaires. Si on se plaint, crivit-il, vous direz que _tel
est mon bon plaisir_, et il ajouta une raison un peu moins folle,
c'est qu'il ne fallait pas que, grce  de fcheuses divisions, une
partie des familles pt se soustraire aux efforts que faisait la
gnration prsente pour la gloire et la grandeur de la gnration
future[4]. Il prit encore quelques sous-officiers dans les vlites
et fusiliers de la garde, troupe dj fort aguerrie, quoique plus
jeune que le reste du mme corps. Ayant beaucoup de cavalerie, et se
proposant d'en faire un grand usage contre l'infanterie autrichienne,
il rappela d'Espagne les deux officiers de cette arme qu'il estimait
le plus, les gnraux Montbrun et Lasalle. Il rappela de l'Aragon le
marchal Lannes, qui venait de terminer le sige de Saragosse, et
manda auprs de lui le marchal Massna.

[Note 4: Nous citons cette lettre extraordinaire, qui est du nombre
de celles qu'il crivit lorsqu'il commenait  ordonner en Espagne
mme ses premiers prparatifs.

_Au ministre de la police._

                                      Benavente, le 31 dcembre 1808.

Je suis instruit que des familles d'migrs soustraient leurs
enfants  la conscription, et les retiennent dans une fcheuse et
coupable oisivet. Il est de fait que les familles anciennes et
riches qui ne _sont pas dans le systme_ sont videmment contre. Je
dsire que vous fassiez dresser une liste de dix de ces principales
familles par dpartement, et de cinquante pour Paris, en faisant
connatre l'ge, la fortune, et la qualit de chaque membre. Mon
intention est de prendre un dcret pour envoyer  l'cole militaire
de Saint-Cyr les jeunes gens appartenant  ces familles, gs de plus
de seize ans et de moins de dix-huit. Si l'on fait quelque objection,
il n'y a pas d'autre rponse  faire sinon que cela est mon bon
plaisir. La gnration future ne doit point souffrir des haines et
des petites passions de la gnration prsente. Si vous demandez aux
prfets des renseignements, faites-le dans ce sens.]

[Note en marge: Premiers mouvements de troupes.]

Sans vouloir commettre encore aucun acte d'hostilit, car jusqu'ici
l'Autriche ne s'en tait point permis, il crut cependant utile de
rapprocher ses troupes du thtre suppos de la guerre, ce qui devait
avoir le double avantage de les conduire sans fatigue vers les
points de concentration, et de donner  l'Autriche un avertissement
significatif, qui peut-tre la ferait rentrer en elle-mme, et
lui inspirerait de sages rflexions. En consquence il ordonna 
la division Dupas de quitter les bords de la mer Baltique, pour
se rapprocher de Magdebourg. Il fit remplacer par les troupes
saxo-polonaises tout ce qu'il avait encore de dtachements franais
 Dantzig, Stettin, Custrin, Glogau. Il prescrivit au marchal
Davout de s'acheminer de la Saxe vers la Franconie, de fixer son
quartier gnral  Wurzbourg, et de diriger sur Bayreuth l'une de
ses divisions. Il enjoignit au gnral Oudinot de se transporter,
avec le consentement du roi de Bavire, de Hanau  Augsbourg, aux
divisions Carra Saint-Cyr et Legrand de se rendre des environs de
Paris aux environs de Metz, aux divisions Boudet et Molitor de
s'avancer de Lyon sur Strasbourg. Ces trois points de rassemblement,
Wurzbourg, Augsbourg, Strasbourg, devaient tre pour l'Autriche
d'une haute signification. Il recommanda au prince Eugne, non de
faire camper ses troupes, ce que la saison ne comportait pas encore,
mais de runir successivement vers le Frioul ses quatre premires
divisions, son matriel d'artillerie, sa cavalerie, de manire 
pouvoir prsenter en vingt-quatre heures une cinquantaine de mille
hommes en bataille. Il renouvela l'ordre  Murat de reporter ses
forces vers Rome, afin de rendre disponible la division Miollis. Il
dcida l'armement de toutes les places d'Italie, et l'achvement
des travaux les plus urgents  Osopo, Palma-Nova, Venise, Mantoue,
Alexandrie. Enfin il envoya au gnral Marmont, qui commandait en
Dalmatie, l'ordre de concentrer son arme sur Zara, en ne laissant
aux bouches du Cattaro et dans quelques postes intressants que les
garnisons indispensables; de construire  Zara un camp retranch qui
serait approvisionn pour un an, de s'y prparer ainsi ou  tenir
tte pendant plusieurs mois  des forces considrables, ou  marcher
en avant pour se joindre  l'arme d'Italie.

[Note en marge: Ordre au gnral Androssy de quitter Vienne.]

 ces manifestations militaires qui ne constituaient pas encore des
actes offensifs, Napolon ajouta une manifestation diplomatique:
il ordonna au gnral Androssy, ambassadeur  Vienne, de quitter
cette capitale, non point en demandant ses passe-ports, ce qui
et ressembl  une dclaration de guerre, mais en allguant un
cong anciennement sollicit, et rcemment obtenu. Napolon
trouvait dans ce rappel dissimul, outre l'avantage de tmoigner
son mcontentement, celui de supprimer une cause d'irritation entre
les deux cabinets, car le gnral Androssy prouvait pour la cour
de Vienne une haine que cette cour lui rendait. Il avait ordre de
parcourir en revenant tous les cantonnements autrichiens, pour tre 
mme de donner  son retour des renseignements prcis sur les moyens
militaires de l'ennemi. Ces dispositions si actives, si prvoyantes,
prouvent du reste que Napolon mettait  prvenir la guerre autant de
soin qu' la prparer. Malheureusement sa politique ambitieuse lui
avait fait de la guerre une ncessit fatale, quand ses gots ne lui
en faisaient plus un plaisir.

[Note en marge: Moyens financiers crs par Napolon pour suffire 
la dpense de ses prparatifs militaires.]

 ces vastes prparatifs, il fallait adapter les moyens financiers.
On a dj prsent l'affligeante remarque que la guerre d'Espagne, en
diminuant dsastreusement les forces militaires de la France par leur
dispersion, diminuait  un degr gal ses ressources financires, par
la multiplication excessive des causes de dpense. Bien que la double
cration de la caisse de service et du trsor de l'arme mt Napolon
 l'abri de toute gne actuelle, les ressources commenaient pourtant
 tre moins abondantes, et il tait facile d'en prvoir le terme,
comme celui de la puissance de la France, si on ne s'arrtait bientt
dans cette carrire d'entreprises exorbitantes.

[Note en marge: tat des budgets.]

Les budgets maintenus rigoureusement dans les bornes assignes, ce
qui tait facile, puisque les seuls excdants possibles provenant
de l'tat de guerre taient couverts par des prlvements sur
le trsor de l'arme, tendaient  se liquider sans dficit. Les
exercices antrieurs  1806, solds au moyen des bons de la caisse
d'amortissement (lesquels n'taient, comme on s'en souvient, qu'une
lente alination de biens nationaux), marchaient vers leur apurement
dfinitif. Ceux de 1806 et 1807, fixs  730 millions pour les
dpenses gnrales,  40 pour les dpenses dpartementales, ce qui
formait avec les 120 des frais de perception, un total de 890 ou 900
millions, n'inspiraient aucune inquitude pour leur liquidation,
surtout les armes au del du Rhin continuant  tre payes sur
les contributions de la Prusse. Il n'en tait pas de mme pour
l'exercice 1808. Il avait t fix comme les autres  730 millions
de dpenses gnrales, 40 de dpenses spciales, l'arme du Rhin
tant toujours paye jusqu'au 31 dcembre par les contributions de
guerre. Mais si l'quilibre entre les besoins et les ressources
n'tait pas rompu par l'lvation de la dpense, il allait l'tre
par un mouvement rtrograde dans les recettes, jusqu'alors inconnu
sous le rgne de Napolon. Ce mouvement ne se faisait remarquer ni
dans les contributions indirectes, ni dans l'enregistrement, ce qui
aurait accus une diminution de prosprit intrieure, mais dans les
douanes, et les alinations de domaines nationaux. L'importation des
denres exotiques avait t singulirement rduite par les dcrets
de Milan, et on tait fond  craindre une diminution de 25 millions
dans cette branche des revenus publics. Les -compte dus et non
acquitts par les acqureurs de domaines nationaux, les ventes de
ces domaines sensiblement ralenties, avaient encore priv le Trsor
d'une quinzaine de millions. Un excdant espr et non obtenu sur le
budget de 1807, lequel cependant avait t port en recette pour 3
 4 millions en 1808, une insuffisance de quelques millions sur les
postes, sur les poudres et salptres, sur les recettes extrieures
d'Italie, levaient le dficit total  47 ou 48 millions pour l'anne
1808, qui venait de se terminer.

[Note en marge: Dficit de 90 millions sur 1808.]

Ce n'tait l qu'une partie de la difficult. Les exercices
antrieurs de 1807, 1806, 1805, pouvaient tre considrs comme en
quilibre  la condition de compter comme valeurs effectives des
valeurs bonnes sans doute, mais d'une ralisation loigne, telles,
par exemple, que le dbet des ngociants runis qui tait encore de
18 ou 19 millions, l'emprunt pour l'Espagne, qu'on avait suppos de
25 millions, et qui n'avait pas t pouss au del de 7 ou 8, les
encaisses  Bayonne qui n'avaient d tre que provisoires et qui
devenaient permanents comme la guerre au del des Pyrnes, enfin
les avances pour les troupes russes et napolitaines, qui montaient
de 2  3 millions et n'avaient pas t rembourses. L'ensemble de
ces sommes faisait un total de rentres arrires d'une quarantaine
de millions, et constituait avec les 47  48 millions d'insuffisance
de recettes sur 1808, un dficit gnral d'environ 90 millions. Nous
devons ajouter que pour mettre les corps en tat d'excuter leurs
prparatifs de guerre, il avait fallu leur payer plus tt que de
coutume les sommes restant dues sur 1808, d'o il rsultait que cet
exercice tait  la fois en arrire sur les recettes, et en avance
sur les dpenses, ce qui doublait la difficult du moment.

[Note en marge: Ressources qu'offre la caisse de service.]

L'embarras du reste n'avait rien de srieux pour le prsent, car
la caisse de service et la caisse de l'arme taient parfaitement
capables d'y suffire. On se souvient sans doute de la cration de
la caisse de service imagine par M. Mollien, et du principe de
cette cration. Au lieu de charger ou la Banque, ou une compagnie
de financiers, d'escompter les obligations des receveurs gnraux,
le Trsor avait institu une caisse, dans laquelle les receveurs
gnraux taient obligs de verser leurs fonds ds qu'ils les
recevaient, alors mme que d'aprs les rglements ils ne les devaient
pas encore[5]. On leur en payait l'intrt jusqu'au jour o l'impt
que reprsentaient ces fonds tait d, et on les remboursait avec
leurs obligations chues. Cette opration avait dispens d'escompter
les obligations. Toutefois comme il y en avait tous les ans pour
plus de 125 millions, qui n'taient payables que dans les quatre ou
cinq premiers mois de l'anne suivante, on n'aurait pas pu viter
d'en escompter une partie, si Napolon n'avait prt au Trsor, au
nom du trsor de l'arme, 84 millions qui s'y trouvaient dposs. De
la sorte, la caisse avec les avances qu'elle obtenait des receveurs
gnraux, avec les 84 millions qu'on lui avait prts, avait pu
s'abstenir d'escompter les 125 millions d'obligations chant l'anne
suivante, et celles-ci conserves en portefeuille avaient cess de
figurer sur la place. Les capitalistes n'ayant plus la ressource
de ces obligations pour employer leurs capitaux, venaient prendre
les billets de la caisse de service, qui remplaaient ainsi les
obligations,  beaucoup meilleur march pour le Trsor, avec plus
d'ordre, avec l'avantage surtout d'avoir amen les comptables 
verser les fonds de l'impt  l'instant mme o ils les recevaient.
Cette caisse tait parvenue  se procurer par l des ressources
considrables, et n'tait pas embarrasse de faire face  une
insuffisance actuelle d'une cinquantaine, et mme d'une centaine de
millions. S'il y avait, par exemple, pour 40 millions de valeurs
d'une rentre diffre sur les budgets antrieurs, la caisse y
pouvait suppler moyennant un intrt pendant la dure de cette
avance. S'il y avait 48  50 millions d'insuffisance de recette
sur 1808, elle pouvait encore y pourvoir, moyennant que l'on crt
bientt une valeur correspondante. Napolon n'y manqua pas en effet,
et il fit chercher, soit dans les domaines nationaux de France,
soit dans les domaines nationaux de Pimont et de Toscane, des biens
pour une cinquantaine de millions, dont l'alination, confie  la
caisse d'amortissement, et excute avec lenteur, devait couvrir
la somme pour laquelle les recettes de 1808 restaient en arrire
des prvisions. Ainsi la caisse de service fournissait la ressource
immdiate, les biens nationaux de France et d'Italie la ressource
dfinitive, pour combler le dficit du budget de 1808.

[Note 5: Ceci pourra paratre obscur aux lecteurs qui ne se
rappellent pas ce qui a t dit dans les volumes prcdents, ou qui
sont trangers  la connaissance des finances. Ils se demanderont
comment les receveurs peuvent avoir  verser des fonds qu'ils
ne doivent pas encore. Voici l'explication de cette apparente
singularit. Les contributions directes, qui constituent en France la
principale branche du revenu public, sont dues par mois, c'est--dire
par douzimes. Or certains contribuables payent six mois, un an 
l'avance, tandis que d'autres demeurent en retard. Les receveurs de
l'tat balancent l'arrir des uns par les avances des autres, et de
plus on les intresse  l'exactitude des rentres en leur donnant
 eux-mmes, sous le nom de bonifications, deux ou trois mois de
dlai, ce qui constitue pour eux une jouissance d'intrts. C'est ce
qui explique comment ils pouvaient avoir en caisse des fonds qu'ils
ne devaient pas encore. Ce sont ces fonds qu'ils furent obligs de
verser  la caisse des services, moyennant l'intrt jusqu'au jour o
ils les devraient.]

[Note en marge: Budget de 1809.]

[Note en marge: Situation du trsor de l'arme.]

Le budget de 1809 fut fix au mme chiffre que ceux de 1808 et 1807,
c'est--dire  730 millions de dpenses gnrales, 40 de dpenses
dpartementales, ce qui faisait 890 avec les frais de perception.
Mais, en 1807 et 1808, les troupes au del du Rhin avaient t payes
par le trsor de l'arme. Il fallait qu'il en fut de mme en 1809.
Nous avons dj dit que toutes les dpenses de nos armes d'Allemagne
tant soldes jusqu'au 31 dcembre 1808, il restait environ 300
millions au trsor de l'arme, dont 20 millions provenant de la
guerre d'Autriche, 280 de la guerre de Prusse. Depuis, Napolon avait
rduit la contribution de la Prusse de 20 millions,  la demande
de l'empereur Alexandre: diverses rectifications avaient relev
d'autres produits, et l'actif total du trsor de l'arme se trouvait
fix dfinitivement en janvier 1809,  292 millions, dont 84 prts
au Trsor et reprsents par pareille somme de rentes, 10 millions
en excellents immeubles provenant de la liquidation des ngociants
runis, 24 en espces ou en recouvrement, 64 chant dans l'anne
1809, 106 dans les annes 1810 et 1811, et 3 ou 4 prts  diverses
personnes que Napolon avait dsir secourir. C'taient donc des
valeurs, ou bien places, ou liquides, ou prochainement recouvrables.
Les 24 millions en espces ou en recouvrement, joints aux 64
millions chant en 1809, constituaient une ressource immdiate
de 88 millions, sur laquelle Napolon avait dj fait certaines
dispositions. Il avait donn rcemment 4 millions en gratifications
 certains corps, pay 1 million aux villes qui avaient ft
l'arme, prt 800,000 francs  la ville de Bordeaux, 2,500,000 aux
propritaires de vignobles de la Gironde, 8 millions  la ville
de Paris, 1 million  l'Universit. Il avait en outre consacr 1
million  seconder les expditions maritimes, 10 millions  acqurir
le canal du Midi, 12 millions  racheter des rentes pour soutenir
les cours, enfin quelques centaines de mille francs  crer des
bourses dans les lyces. La plupart de ces emplois constituaient de
trs-bons placements, qui, tout en rendant service aux tablissements
sur lesquels on avait plac, ou au crdit du Trsor, permettaient
de doter les membres de l'arme que Napolon voulait rcompenser.
Nanmoins ils rduisaient  une cinquantaine de millions les
ressources de l'anne. Il n'en fallait pas davantage, il est vrai,
pour les besoins immdiats de la guerre. En continuant  solder sur
le trsor de l'arme les troupes qui se trouvaient en Allemagne, il
aurait fallu  Napolon, pour ne pas constituer en dficit le budget
de 1809, qui avait bien assez  faire de payer les armes d'Espagne
et d'Italie, 77 millions pour l'anne, dont 22  prlever sur les
vastes magasins qui nous taient rests, 55 sur les valeurs en
argent. Napolon se contenta de prendre de quoi entretenir trois mois
l'arme du Rhin, ce qui exigeait environ 20 millions. Il se borna
donc  tirer immdiatement du trsor de l'arme ces 20 millions, qui,
avec les sommes avances aux divers corps sur le budget ordinaire,
devaient les mettre tous  leur aise. Napolon pensait que dans les
premiers mois de 1809 ses troupes seraient sur le territoire ennemi,
o elles vivraient grassement et gratuitement, que la victoire
rouvrirait la source des contributions de guerre, et ddommagerait
amplement le trsor de l'arme des sacrifices qu'il tait oblig de
lui imposer. Sur les 12 millions de rentes (en capital, bien entendu)
rcemment achets, il distribua sur-le-champ 7 millions  ses
gnraux, voulant leur procurer quelques satisfactions avant de les
mener de nouveau  la mort.

Ainsi, comme nous venons de le dire, le budget de 1808 allait
trouver dans une alination de biens nationaux le ddommagement de
la rduction des recettes; le budget de 1809 allait, de mme que
les budgets prcdents, se dcharger sur le trsor de l'arme de la
dpense des troupes d'Allemagne; et quant aux facilits courantes,
en attendant que les valeurs cres fussent ralises, la caisse de
service, qui jouissait du plus grand crdit, la caisse de l'arme,
dans laquelle coulait incessamment le produit des contributions de
guerre, allaient y pourvoir immdiatement. Mais si la gne ne se
faisait pas encore sentir, le terme des ressources se laissait dj
entrevoir, et il tait temps de s'arrter, si on ne voulait ruiner
les finances aussi bien que l'arme. Napolon en jugeait ainsi
lui-mme, car, tandis qu'il suspendait l'emprunt consenti envers
l'Espagne, et donnait  son frre pour unique ressource le produit
des laines prises en Castille, et quelques centaines de mille francs
d'argenterie convertie en monnaie, il interrompait les achats de
rentes, qui avaient t effectus, depuis aot jusqu' dcembre
1808, dans l'intention de soutenir les cours. On en avait achet
46 millions, dont 10 pour le compte de la Banque, 11 pour celui de
la caisse de service, 25 pour celui de la caisse d'amortissement
(celle-ci agissant tant pour elle que pour l'arme). Indpendamment
de ces sommes, la Banque en avait dj acquis 16 pour elle-mme, ce
qui portait  62 millions les achats de cette anne, somme norme,
si on la compare  la masse de rentes inscrites au grand-livre, qui
tait de 56 millions en 1809, au capital de 900 millions. Il avait
fallu cet effort pour soutenir contre l'influence des vnements
d'Espagne la rente au taux de 80, que Napolon appelait le taux
normal sous son rgne, aveu pnible  faire, car aprs Tilsit et
avant Bayonne ce taux tait  94. En janvier 1809, les vnements
d'Autriche portant un nouveau coup au crdit, et la tendance  la
baisse se produisant encore avec force, Napolon ne voulut pas
amoindrir ses ressources disponibles pour arrter un discrdit
qui n'tait plus imputable  la guerre d'Espagne, mais  celle
d'Autriche. Le mauvais effet, suivant lui, devait retomber sur
des puissances parjures, qui vaincues lui promettaient la paix, et
 peine remises de leur dfaite recommenaient la guerre. Il se
trompait, car tout le monde rattachait la guerre d'Autriche  la
guerre d'Espagne, et il devenait responsable du discrdit actuel
qu'il ne voulait plus combattre, comme de l'ancien qu'il avait su
arrter  force d'argent. Sa meilleure justification au surplus
devait se trouver dans la victoire, et il ne ngligeait rien en
effet pour la rendre certaine, car, ainsi qu'on vient de le voir,
les conscrits affluaient dans les dpts, les nouveaux cadres
s'organisaient, les principales armes s'avanaient elles-mmes vers
le Haut-Palatinat, la Bavire et le Frioul, pour obliger l'Autriche 
rflchir, ou pour l'accabler, si des menaces elle passait  l'action.

[Note en marge: Agitation d'esprit  Vienne, et motifs qui portent
l'Autriche  la guerre.]

[Note en marge: Exaspration de l'Allemagne contre les Franais.]

Malheureusement cette puissance tait bien engage pour reculer.
Jamais elle n'avait pu se consoler d'avoir perdu en quinze ans (de
1792  1806) les Pays-Bas, les possessions impriales de Souabe,
le Milanais, les tats vnitiens, le Tyrol, la Dalmatie, et enfin
la couronne impriale elle-mme! Peut-tre si le monde avait pris
une assiette fixe, comme en 1713, aprs le trait d'Utrecht, comme
en 1815, aprs le trait de Vienne, peut-tre se serait-elle
soumise  la ncessit devant l'immobilit gnrale. Mais Napolon
exposant tous les jours le sort de l'Europe et le sien  de nouveaux
hasards, elle ne pouvait s'empcher de tressaillir  chaque chance
qui s'offrait, et quoique ce ft une cour oligarchique, peu en
communication avec ses peuples, elle n'prouvait pas une motion
que la nation autrichienne ne l'prouvt avec elle, car jamais
les nations, quelle que soit la forme de leurs institutions, ne
demeurent indiffrentes au sort de leur gouvernement. Il n'est
pas ncessaire qu'elles possdent des institutions libres pour
avoir de l'orgueil et de l'ambition. Aussi, lorsque passant sur
le corps de la Prusse pour s'lancer en Pologne, Napolon avait
laiss une moiti du continent derrire lui, l'Autriche avait song
 profiter de l'occasion pour l'assaillir  revers. Mais cette
rsolution tait si grave, il restait tant  faire avant d'avoir
reconstitu les armes autrichiennes, Napolon avait t si prompt,
que l'occasion  peine entrevue s'tait aussitt vanouie, et on
en avait ressenti  Vienne un dpit, presque un dsespoir qui
avait clat dans les actes comme dans le langage. Cette premire
occasion, montre par la fortune, perdue par les hsitations de la
prudence, avait amen un dchanement universel contre les hommes
sages qui faisaient manquer, disait-on, toutes les occasions d'agir.
Il avait fallu alors que Napolon rendt Braunau  l'Autriche
pour qu'elle se calmt un instant. Elle s'tait en effet calme
durant quelques mois, de la fin de 1807 au commencement de 1808, en
voyant Napolon porter ailleurs son activit incessante, la Russie
s'unir  lui, l'Angleterre donner des griefs  toute l'Europe par
la barbare expdition de Copenhague, et elle avait mme signifi
 cette dernire puissance qu'il fallait se tenir tranquille, du
moins pour un temps. Mais cette rsignation avait t de courte
dure. L'attentat commis sur la couronne d'Espagne avait rveill
toutes ses passions. Elle avait t sincrement indigne, et elle
le montrait d'autant plus volontiers que Napolon pour la premire
fois semblait embarrass. Le brusque retour de celui-ci en aot
dernier aprs les vnements de Bayonne, ses vertes allocutions 
M. de Metternich, son intimit avec l'empereur de Russie  Erfurt,
avaient contenu mais non calm l'Autriche, qui avait au contraire
ressenti du mystre gard  son gard un redoublement de dpit et
d'inquitude. Sans en tre instruite, elle avait devin que les
provinces du Danube taient le sacrifice dont Napolon avait d
payer  Erfurt l'alliance russe, ce qui n'avait pas contribu  la
ramener. Enfin la campagne que Napolon venait de faire en Espagne
avait plutt chauff que refroidi son ardeur. Sans doute il avait
battu les armes espagnoles, ce qui n'tait pas un miracle, ayant
oppos  des paysans indisciplins ses meilleures armes, mais
ces paysans taient plutt disperss que vaincus, et n'taient
certainement pas soumis. Quant aux Anglais, Napolon les avait forcs
 se rembarquer sans les dtruire, et si la capitulation de Baylen
avait fait grand tort au prestige de la France, la faible poursuite
des Anglais par le marchal Soult ne lui en causait pas moins dans
le moment. On vantait les Anglais avec une exagration trange, et
on rptait  Vienne avec autant de satisfaction qu'on aurait pu
le faire  Londres, qu'enfin les Franais avaient trouv sur le
continent une arme capable de leur tenir tte.  ces raisons qu'on
se donnait  Vienne pour s'encourager s'en joignaient d'autres
d'une gale influence, c'tait l'esprit gnral de l'Allemagne
exaspre contre les Franais, qui, non contents de l'avoir battue
et humilie tant de fois, l'occupaient et la dvoraient depuis trop
longtemps. Il est certain que la prsence de nos troupes dans les
pays vaincus, s'ajoutant aux souvenirs amers des dernires annes,
produisait un sentiment d'irritation extraordinaire. L'acte odieux
de Bayonne, les difficults rencontres en Espagne, avaient tout
 la fois, en Allemagne comme en Autriche, excit l'indignation
et rendu l'esprance. On ne dtestait pas seulement, on mprisait
une perfidie qui n'avait pas russi, et il fallait, disait-on, que
l'Europe en tirt vengeance. La Prusse, prive de son roi, qui,
aprs la bataille d'Ina, s'tait retir  Koenigsberg, o il vivait
obscurment, n'osant se faire voir  ses sujets, auxquels il n'avait
rien  annoncer que la ncessit de payer encore 120 millions de
contributions, la Prusse tait prte  se rvolter tout entire,
depuis le paysan jusqu'au grand seigneur, depuis Koenigsberg jusqu'
Magdebourg. La retraite des Franais, qu'on regardait non comme la
fidle excution d'un trait, mais comme une suite de leurs revers
en Espagne, leur valait des mpris aussi injustes qu'imprudents. Les
derniers dtachements de nos troupes sortis des places de l'Oder,
en escortant nos magasins qu'on runissait  Magdebourg, avaient
t partout insults, et n'avaient pu traverser les villages sans y
recevoir de la boue et des pierres. Les Franais osaient  peine se
montrer  Berlin, tandis qu'un chef de partisans, le major Schill,
qui en 1807 avait gn par quelques maraudes le sige de Dantzig,
tait reu, ft avec transport, comme si un chef de partisans
pouvait arracher l'Allemagne des mains de Napolon.

[Note en marge: Dispositions des peuples allemands allis de la
France.]

Dans les pays allis de la France on ne manifestait pas des
dispositions beaucoup meilleures. En Saxe, bien que nous eussions
rendu  la maison rgnante la Pologne et un titre royal, on disait
que le roi pour ses intrts personnels trahissait la cause de
l'Allemagne, et crasait ses sujets d'impts et de leves de troupes,
car la conscription tait dj une plaie europenne qu'on imputait
partout  Napolon. En Westphalie, o un jeune prince de la maison
Bonaparte avait remplac la vieille maison de Hesse, et faisait par
l'clat de son luxe bien plus que par la sagesse de son gouvernement
un contraste singulier avec cette maison de tout temps fort avare,
on prouvait la haine la plus vive. En Bavire, en Wurtemberg, dans
le pays de Bade, o les princes avaient gagn des agrandissements
de titres et de territoires que les peuples payaient en logements
de troupes, en conscriptions et en impts, on se plaignait tout
haut de souverains qui sacrifiaient leur pays  leur ambition
personnelle. Chez tous ces peuples le sentiment de l'indpendance
nationale veillait le sentiment de la libert, et on parlait de
s'affranchir de princes qui ne savaient pas s'affranchir de Napolon.
On allait plus loin, et dj quelques esprits plus ardents formaient
des socits secrtes pour dlivrer l'Europe de son oppresseur,
les nations de leurs gouvernements absolus. Un phnomne effrayant
commenait mme  se produire: certains esprits s'enflammant  la
flamme gnrale, nourrissaient secrtement, ainsi qu'on le verra
bientt, l'affreuse pense de l'assassinat contre Napolon, que
l'admiration et la haine du monde dpeignaient  tous les yeux comme
la cause unique des vnements du sicle.

[Note en marge: Insurrection longuement prpare en Tyrol.]

En Tyrol, o subsistait un vieil attachement hrditaire pour la
maison d'Autriche, on supportait avec impatience le joug de la
Bavire. On montrait hardiment cette impatience, on s'assemblait
chez les aubergistes, principaux personnages de ces montagnes comme
de celles de Suisse, et on y prparait une insurrection gnrale
pour le jour des premires hostilits. De nombreux missaires, sans
se cacher des autorits bavaroises qui taient trop faibles pour
se faire respecter, allaient chaque jour annoncer ces dispositions
 Vienne. Ce n'tait l, il est vrai, qu'un premier lan de coeur
chez tous les peuples allemands. Il fallait encore pour eux bien
des souffrances, et pour les Franais bien des revers, avant qu'ils
osassent s'insurger contre le prtendu Attila. Mais si l'Autriche
levait son tendard, et si elle avait un premier succs, nul doute
que l'insurrection ne pt bientt devenir gnrale en Allemagne, et
que nos allis eux-mmes ne fissent une clatante dfection.

[Note en marge: Encouragements que l'Autriche trouve dans l'tat de
l'Allemagne.]

Ces faits transmis et exagrs naturellement  Vienne, y avaient
port l'exaltation au comble. On se disait que le temps tait enfin
venu d'agir, et de ne plus laisser passer les occasions comme on
l'avait fait en 1807; que la circonstance de l'insurrection espagnole
nglige, on ne la retrouverait plus; que le moment tait d'autant
plus favorable que Napolon n'avait pas 80 mille hommes de troupes en
Allemagne (ce qui tait fort inexact), disperss depuis la Baltique
jusque sur le haut Danube; que l'Italie elle-mme s'tait dgarnie
pour la Catalogne; que la conscription se levait avec la plus grande
difficult; que le tyran de l'Europe l'tait aussi de la France,
car il tait oblig pour contenir ses concitoyens, devenus d'abord
ses sujets, puis ses esclaves, de frapper jusqu' ses meilleurs
serviteurs (allusion  MM. de Talleyrand et Fouch qu'on disait
disgracis). On ajoutait que Napolon ne pourrait pas remplacer les
vieilles troupes envoyes au del des Pyrnes, qu'on le saisirait
au dpourvu, qu'au premier signal les tats allemands ses allis
se dtacheraient de lui, que les tats allemands ses ennemis se
soulveraient avec enthousiasme, que la Prusse s'branlerait
jusqu'au dernier homme; que l'empereur Alexandre lui-mme, engag
dans une politique condamne par la nation russe, abandonnerait au
premier revers une alliance qu'il avait adopte parce qu'elle tait
puissante, non parce qu'elle lui tait agrable; qu'en un mot il
fallait seulement donner le signal, que ce signal donn le monde
entier le suivrait, et qu'on serait ainsi les auteurs du salut
universel.

 ces raisons fort plausibles on ajoutait pour s'exciter des raisons
beaucoup moins srieuses. On prtendait que ce n'tait pas seulement
pour se relever, mais pour se sauver, qu'il fallait agir au plus
tt, car la ruine de la maison de Habsbourg tait rsolue, aprs
celle de la maison de Bourbon. L'Empereur des Franais voulait,
disait-on, renouveler toutes les dynasties, et placer sur les
trnes de l'Europe des dynasties de sa cration. On citait avec une
singulire insistance un propos insignifiant que Napolon, sous les
murs de Madrid, avait tenu aux Espagnols, lorsqu'il avait mis une
sorte d'affectation  leur faire attendre le retour de son frre
Joseph.--Si vous ne le voulez pas pour roi, leur avait-il dit, je
n'entends pas vous l'imposer, j'ai un autre trne  lui donner; et,
quant  vous, je vous traiterai en pays conquis.--C'tait l un
propos de circonstance tenu pour produire un effet d'un moment; et
si Napolon songeait vraiment  un autre trne que celui d'Espagne
en profrant ces paroles, il songeait tout au plus au trne de
Naples, que Joseph lui avait redemand avec de vives instances, et
dont Murat, malade alors, n'avait pas encore pris possession. Mais
cet autre trne n'tait,  en croire la haute socit de Vienne, que
le trne d'Autriche. Il fallait donc, ou prir honteusement en se
soumettant, ou prir glorieusement en rsistant, avec chance au moins
de se sauver. Il n'y avait pas, assurait-on, d'autre alternative, et
il fallait prendre son parti, le prendre surtout au plus tt. Vienne
enfin offrait en 1809 l'image de Berlin en 1806.

[Note en marge: Prparatifs militaires de l'Autriche, et influence
morale de ces prparatifs.]

[Note en marge: Cration de la landwehr.]

[Note en marge: Forces de l'Autriche prtes  entrer en ligne.]

 cette impulsion naissant de ressentiments accumuls, s'en
joignait une autre qui naissait des armements eux-mmes, pousss
si loin depuis la fin de 1808, qu'il fallait absolument ou s'en
servir ou y renoncer. L'Autriche, aprs ses revers militaires,
avait naturellement song  en rechercher la cause et  y porter
remde. En consquence, elle avait confi le ministre de la
guerre  l'archiduc Charles, avec mission de rorganiser l'arme
autrichienne, de telle sorte qu' la premire occasion favorable
on pt recommencer la lutte contre la France avec plus de chance
de succs. Ce prince, s'appliquant consciencieusement  remplir sa
tche, avait d'abord accru les cadres en compltant les troisimes
bataillons de chaque rgiment, de manire  les rendre propres 
devenir bataillons de guerre. Il avait ensuite imagin la landwehr,
espce de milice imite de nos gardes nationales, qui tait compose
de la noblesse et du peuple, l'une servant de cadre  l'autre, et
appele  se runir dans certains points dtermins pour y former
des corps de rserve. On instruisait cette milice fort activement,
et chaque dimanche des jeunes gens de toutes les classes, portant
l'uniforme et les moustaches, affectant les allures militaires que
Napolon obligeait toute l'Europe  se donner, manoeuvraient dans les
villes d'Autriche, sous la direction de vieux nobles retirs depuis
longtemps des armes, mais prts  y rentrer pour le service d'une
dynastie  laquelle ils taient dvous. Les trangers qui avaient
connu autrefois l'Autriche si tranquille, si mcontente de la guerre,
en la voyant aujourd'hui si agite, si belliqueuse, ne pouvaient
plus la reconnatre. On venait de tenir la dite de Hongrie, et de
lui demander ce qu'on appelait l'insurrection, espce de leve en
masse, compose surtout de cavalerie, et indpendante des rgiments
rguliers qui se recrutent avec des soldats hongrois. La dite avait
vot cette insurrection, et en outre des fonds extraordinaires pour
en payer la dpense. On ne prenait donc plus la peine de dissimuler
ces prparatifs, et on les acclrait mme, comme pour une guerre qui
devait clater au printemps, c'est--dire sous deux ou trois mois.
On comptait sur environ 300 mille hommes de troupes actives, que
l'archiduc Charles avait mis trois annes  organiser, sur 200 mille
hommes de troupes de rserve, comprenant ce que la landwehr contenait
de plus militaire, et enfin sur une force qu'il tait impossible
d'valuer, celle de l'insurrection hongroise. Dj on avait
commenc  runir les rgiments en Carinthie, en Haute-Autriche, en
Bohme, pour procder  la formation des corps d'arme. On attelait
l'artillerie, et on la faisait passer en plein jour  travers la
ville de Vienne, prcde ou suivie des rgiments d'infanterie, au
milieu des acclamations du peuple de la capitale. On excutait des
travaux considrables dans trois places qui devaient entrer dans le
plan des oprations. Ces places taient celles d'Enns, au confluent
du Danube et de l'Ens, avec un pont  Mauthausen, pour couvrir Vienne
contre une invasion venue de la Bavire: celle de Bruck sur la Muhr,
pour couvrir Vienne contre une invasion venue d'Italie: enfin, celle
de Comorn, pour prparer une grande place de dpt en cas de retraite
en Hongrie, indiquant par l qu'on voulait pousser la guerre 
outrance, et ne pas regarder la lutte comme finie aprs la perte de
Vienne. On armait publiquement cette dernire ville, et on hissait
les canons sur ses remparts.

[Note en marge: Dispositions personnelles de la famille impriale.]

Le langage adopt pour expliquer  soi et aux autres une telle
conduite tenue en pleine paix, c'est que la destruction de la maison
d'Espagne prsageait une tentative prochaine contre la maison
d'Autriche; qu'on devait donc tre prt pour le mois de mars ou
d'avril; qu'on allait tre attaqu infailliblement, et qu'avec une
telle certitude il ne fallait pas se laisser prvenir, mais prvenir
un ennemi perfide; que peu importait quel serait celui qui tirerait
le premier coup de canon, que le vritable agresseur serait aux yeux
des honntes gens l'auteur de l'attentat de Bayonne. Le gros de
la population croyait  ces discours avec une bonne foi parfaite;
la cour y croyait peu ou pas du tout, bien que le dtrnement
des Bourbons l'et srieusement alarme; mais elle tait surtout
exaspre de ses revers, et aprs l'occasion manque de la guerre
de Pologne, elle craignait de laisser chapper celle de la guerre
d'Espagne. Toute la noblesse tait de cet avis, mue  la fois par
de justes ressentiments nationaux et par les mauvaises passions
de l'aristocratie allemande. D'ailleurs les nombreux agents de
l'Angleterre, rintroduits officieusement  Vienne, l'excitaient 
qui mieux mieux. Les archiducs n'taient pas les moins vifs dans
cette sorte de croisade, except toutefois le principal, le plus
responsable d'entre eux, l'archiduc Charles, qui, destin  commander
en chef, frmissait non  l'ide des boulets, car il n'y avait
pas un soldat plus brave que lui, mais  l'ide de se retrouver
encore en face du vainqueur du Tagliamento, jouant contre lui le
sort de la monarchie autrichienne. Suivant son usage, il prparait
la guerre sans la dsirer. Pour piquer son courage, on l'appelait
d'un nom emprunt aux vnements d'Espagne, celui de _Prince de la
paix_. L'empereur Franois, toujours sens, mais peu nergique,
s'abandonnait  un entranement qu'il blmait, se contentant de
lancer quelques traits satiriques contre les fautes qu'il laissait
commettre, surtout quand ces fautes taient l'oeuvre de ses frres.
Rcemment uni, depuis son veuvage,  une princesse de la maison
de Modne, laquelle tait la plus imbue des prjugs autrichiens,
il avait l'avantage, commode pour sa faiblesse, de trouver son
intrieur de famille d'accord tout entier avec la tendance  laquelle
il cdait, et de voir ainsi tous ses proches, except lui-mme,
approuvant ce qui allait prvaloir. Cela suffisait  son repos et 
son caractre.

[Note en marge: La cour d'Autriche, domine par l'entranement
gnral, se dcide pour la guerre.]

Ainsi, toujours armant, parlant, s'exaltant les uns les autres depuis
plusieurs mois, les princes et grands seigneurs qui gouvernaient
l'Autriche en taient venus  un tat d'hostilit ouverte, et il
leur fallait absolument prendre une rsolution. Au surplus, le
brusque retour de Napolon  Paris, l'appel adress aux princes de
la Confdration du Rhin, les mouvements de troupes franaises vers
le Haut-Palatinat et la Bavire, donnaient  penser que la France
elle-mme se prparait  la guerre par laquelle on avait espr
la surprendre. Ainsi, en voulant se prmunir contre un danger qui
n'existait pas, on l'avait cr. On aurait pu sans doute s'expliquer
avec Napolon, et on en aurait trouv le moyen dans l'offre de
garantie faite  Paris par la diplomatie russe et franaise. Mais
ce genre de dnoment tait us, car il avait dj servi aprs
Tilsit  se tirer d'un semblable mauvais pas. Il tait difficile
de sortir encore une fois d'une pareille position par un nouveau
simulacre de rconciliation. Il fallait donc prendre ou le parti
de la guerre ou celui du dsarmement immdiat; car, outre qu'on ne
pouvait plus trouver d'explications spcieuses pour des prparatifs
aussi avancs, il devenait impossible d'en supporter la dpense.
Mais en face de l'Allemagne, de l'Angleterre, de soi-mme, se dire
tout  coup rassur aprs avoir paru si alarm, abandonner ceux
qu'on nommait les hroques Espagnols, laisser perdre encore ce
qu'on tait convenu d'appeler la plus belle des occasions, tait
impossible. Il fallait vaincre ou prir les armes  la main, et
d'ailleurs on avait, disait-on, bien des chances pour soi: l'arme
autrichienne rorganise et plus florissante que jamais; l'Allemagne
exaspre faisant des voeux ardents, et au premier succs prte 
passer des voeux au concours le plus actif; l'Angleterre offrant ses
subsides; la Russie chancelante; la France commenant  penser ce que
pensait l'Europe, et devant donner moins d'appui au conqurant qui
pour ravager le monde l'puisait elle-mme; l'arme franaise enfin
disperse de l'Oder au Tage, des montagnes de la Bohme  celles de
la Sierra-Morena, dcime par dix-huit ans de guerres incessantes,
et faiblement recrute par de jeunes soldats qu'on arrachait au
dsespoir de leurs familles, dans un ge qui tait  peine celui de
l'adolescence. Sous l'empire de ces mille raisons, un jour, sans
savoir comment, on se trouva entran avec tout le monde par la
passion gnrale, et la guerre fut dcide. On ordonna de runir cinq
corps d'arme en Bohme, deux en Haute-Autriche, deux en Carinthie,
un en Gallicie. L'archiduc Charles devait en tre le gnralissime.
Les efforts de la diplomatie se joignirent  ceux de l'administration
militaire pour prparer un autre moyen de guerre, celui des alliances.

[Note en marge: Efforts de la diplomatie autrichienne auprs des
cours de l'Europe pour les entraner  la guerre.]

On renoua avec l'Angleterre des relations qui n'avaient t que
fictivement rompues; on accepta les subsides qu'elle offrait
 pleines mains, et on continua l'oeuvre dj commence de sa
rconciliation avec les Turcs; on imagina enfin d'essayer une
tentative auprs de l'empereur Alexandre pour le ramener  ce qu'on
appelait l'intrt de l'Europe, et son intrt bien entendu  lui.

[Note en marge: Situation des choses  Constantinople.]

La diplomatie autrichienne avait beaucoup  faire  Constantinople:
loigner les Turcs de la France, les rapprocher de l'Angleterre, les
disposer  se jeter sur la Russie si celle-ci continuait  marcher
avec Napolon, ou  la laisser en paix si elle rompait avec lui, de
manire qu'on n'et affaire qu' l'ennemi commun de l'Europe, tait
une politique fort bien calcule, et qui mritait d'tre suivie
avec activit. Du reste, les rvolutions continuelles de la cour de
Turquie prtaient  toutes les intrigues extrieures.

[Note en marge: Mustapha-Baractar en voulant replacer Slim sur
le trne, entrane la perte de ce prince, et provoque une nouvelle
rvolution dans le srail.]

[Note en marge: lvation au trne du jeune sultan Mahmoud.]

[Note en marge: Mort de Mustapha-Baractar.]

Depuis la chute du sultan Slim, de nouvelles catastrophes avaient
ensanglant le srail, et donn  la Turquie l'apparence d'un empire
qui, au milieu de ses convulsions intrieures, s'affaisse sur
lui-mme. Le fameux pacha de Rutschuk, Mustapha-Baractar, soit
qu'il ft, comme il le prtendait, attach  son matre Slim, soit
qu'il ft offens qu'une faction fanatique, compose de janissaires
et d'ulmas, et donn le sceptre sans le consulter, tait venu se
placer  Andrinople  la tte d'une arme dvoue. De l il avait
paru gouverner l'empire, car tous les pachas lui avaient adress
des dputs, ou s'taient rendus auprs de lui en personne, pour
s'informer de ses volonts, et le nouveau sultan lui-mme, Mustapha,
avait envoy des ambassadeurs  son camp, comme pour se mettre 
sa discrtion. Ainsi, sous prtexte de confrer sur le sort de
l'empire, Mustapha-Baractar en disposait. Bientt il tait venu
camper sous les murs de Constantinople, et un jour enfin il avait
march sur le srail pour replacer sur le trne Slim, qui vivait
enferm avec les femmes et gard par les eunuques. Mais, au moment
o il allait excuter ce projet, on avait jet  ses pieds la tte
de son matre infortun, prince le meilleur qui depuis longtemps
et rgn  Constantinople. Baractar, pour venger Slim, avait
dpos Mustapha aprs un rgne de courte dure.  dfaut d'autre, il
avait t oblig de prendre le frre de Mustapha lui-mme, Mahmoud,
g de vingt-quatre ans, prince qui ne manquait pas de qualits,
et qui avait contract auprs de Slim prisonnier le got de la
civilisation europenne. Cette rvolution opre, Mustapha-Baractar
avait gouvern l'empire pendant quelques mois, avec une autorit
absolue, sous le nom du jeune sultan. Mais une nouvelle rvolte de
janissaires avait fait cesser ce despotisme en ajoutant catastrophes
sur catastrophes. Baractar, surpris par les janissaires avant qu'il
et pu regagner le srail, s'tait cach dans un souterrain de son
palais en flammes, et il y avait pri sous les cendres et les ruines.

Mahmoud, qui joignait  de l'esprit quelque hardiesse, une certaine
astuce, n'avait pas t tranger  cette dernire rvolution. Dlivr
d'un matre insolent, il avait entrepris de gouverner lui-mme son
empire chancelant, et il l'essayait au moment mme o la France et
l'Autriche allaient se mesurer encore une fois sur les bords du
Danube. Attirer les Turcs  elle pour en disposer  sa convenance,
tait, comme nous venons de le dire, d'une grande importance pour
l'Autriche, car elle pouvait ou jeter un ennemi de plus sur les bras
des Russes si ceux-ci continuaient  rester allis de la France, ou
les dbarrasser de cet ennemi incommode s'ils consentaient  s'unir 
ce qu'on appelait la cause europenne.

[Note en marge: La seule insinuation de cder les provinces du Danube
soulve tous les Turcs.]

[Note en marge: Avantages que la diplomatie autrichienne tire des
ouvertures faites par la France  Constantinople.]

La chose devenait facile depuis la nouvelle position de la France
 l'gard des Turcs. Il lui tait en effet impossible, unie comme
elle l'tait avec la Russie, de rester en confiance avec eux. Pour
colorer le changement survenu aprs Tilsit, elle avait d'abord pris
pour excuse la chute de son excellent ami Slim.  cela le sultan
Mustapha avait rpondu que ce changement ne devait en rien refroidir
la France, car la Porte restait sa meilleure amie. Napolon avait
alors rpliqu que, puisqu'il en tait ainsi, il s'occuperait de
mnager une bonne paix entre les Russes et les Turcs, mais il
n'avait pas os parler des conditions. Pourtant les Russes insistant,
soit avant, soit aprs Erfurt, pour qu'on termint avec les Turcs, et
qu'on leur demandt les provinces du Danube; les Turcs, de leur ct,
se plaignant auprs de la France de ce qu'elle ne leur procurait
point la paix promise, Napolon, toujours courant de Bayonne 
Paris, de Paris  Erfurt, d'Erfurt  Madrid, avait, pour occuper un
peu les uns et les autres, fini par insinuer aux Turcs, avec les
dmonstrations du regret le plus vif, qu'ils n'taient plus capables
de dfendre la Valachie et la Moldavie, qu'ils feraient bien d'y
renoncer, de s'assurer  ce prix une paix solide, et de concentrer
toutes leurs ressources dans les provinces qui tenaient fortement
 l'empire; que si  ce prix ils voulaient terminer une guerre qui
menaait de leur devenir funeste, il promettait de leur procurer un
arrangement immdiat, et de garantir au nom de la France l'intgrit
de l'empire ottoman. Rien ne peut donner une ide de la rvolution
qui se fit dans les esprits  cette ouverture de la diplomatie
franaise. Bien qu'on y et mis de grands mnagements, et qu'on
n'et dit que ce qu'on ne pouvait pas s'empcher de dire aprs les
engagements contracts avec la Russie, le courroux du sultan Mahmoud,
du divan, des ulmas, des janissaires, fut au comble, et cette simple
insinuation avait agit si fort le ministre turc, que l'motion se
communiqua comme l'clair  la nation tout entire. Sur-le-champ on
parla d'armer 300 mille hommes, de lever mme le peuple ottoman en
masse, et de sacrifier jusqu'au dernier disciple du prophte plutt
que de cder. On ne voulut point voir dans la France une amie, qui,
 son coeur dfendant, faisait connatre  des allis qu'elle aimait
une ncessit douloureuse; on s'obstina  ne voir en elle qu'une amie
perfide qui trahissait ses anciens allis pour les livrer  un voisin
insatiable. Assistant au spectacle de ces vicissitudes avec une
extrme impatience d'en profiter, l'Autriche, qui avait interprt
l'entrevue d'Erfurt comme elle devait l'tre, affirma aux Turcs que
le secret de cette fameuse entrevue n'tait autre que le sacrifice
des bouches du Danube, promises aux Russes par les Franais; que pour
s'assurer l'indulgence de la Russie dans les affaires d'Espagne, la
France lui livrait la Porte, et qu'ainsi, aprs avoir trahi ses amis
les Espagnols, elle cherchait  se le faire pardonner en trahissant
ses amis les Turcs, et se tirait d'embarras en accumulant trahison
sur trahison.  ces noires peintures l'Autriche ajouta le rcit fort
inexact de ce qui se passait en Espagne, y montra les Franais battus
par des paysans insurgs, surtout par les armes de l'Angleterre; et
comme les musulmans ont pour la victoire un respect superstitieux,
elle produisit sur eux la plus dcisive des impressions en
reprsentant Napolon jug par le rsultat, c'est--dire condamn
par Dieu mme. De toutes ces allgations l'Autriche tira auprs des
Turcs la conclusion que la Porte devait s'loigner de la France, se
rapprocher de l'Angleterre, effacer le souvenir du passage rcent des
Dardanelles par l'amiral Duckworth, s'appuyer enfin sur les armes
autrichiennes et anglaises pour rsister  l'ambition d'un voisin
formidable, et  la trahison d'un ami perfide.

[Note en marge: Rvolution dans la politique turque: loignement pour
les Franais, et rapprochement avec les Anglais.]

[Note en marge: La paix tant signe entre la porte et l'Angleterre
par les soins de l'Autriche, la Turquie se trouve  la disposition de
la nouvelle coalition.]

Ces discours adresss  des coeurs exasprs y pntrrent avec une
incroyable promptitude, et en peu de temps on amena  Constantinople
une rvolution dans la politique extrieure, tout aussi trange que
celles qui avaient eu lieu dans la politique intrieure. Tandis
qu'un an auparavant les Turcs, entourant les Franais de leurs
acclamations, levaient sous leur direction de formidables batteries
contre les Anglais, et lanaient  ces derniers des boulets rouges
et des cris de haine, on les voyait maintenant prodiguer l'outrage
aux Franais, au point que ceux-ci ne pouvaient se montrer dans les
rues de Constantinople sans y tre insults, et que les Anglais y
taient appels par les voeux de la population entire. L'Autriche,
attentive  tous ces mouvements d'un peuple ardent et fanatique,
avertit les Anglais du succs de ses menes, et fit venir M. Adair
aux Dardanelles. Il y mouilla sur une frgate anglaise, et n'eut pas
longtemps  attendre la permission de paratre  Constantinople.
L'invitation de s'y rendre lui ayant t adresse sur les instances
de la diplomatie autrichienne, il y vint, et, aprs quelques
pourparlers, la paix conclue avec l'Angleterre fut signe dans les
premiers jours de janvier 1809. Ds cet instant la Porte fut  la
disposition de la nouvelle coalition, prte  faire tout ce que lui
inspireraient pour leur cause commune l'Autriche et l'Angleterre.

[Note en marge: Efforts moins heureux de la diplomatie autrichienne 
Saint-Ptersbourg.]

[Note en marge: Langage de l'Autriche auprs de l'empereur Alexandre.]

Les menes de l'Autriche n'taient pas moins actives 
Saint-Ptersbourg qu' Constantinople, mais elles ne pouvaient
pas y avoir le mme succs. La cour de Vienne avait choisi pour
la reprsenter en cette circonstance le prince de Schwarzenberg,
brave militaire, peu exerc aux finesses de la diplomatie, mais
capable d'imposer par sa loyaut, et de donner le change sur les
vritables intentions de sa cour, qui lui taient  peine connues.
Il avait mission d'affirmer que les intentions de l'Autriche taient
droites et dsintresses, qu'elle ne voulait rien entreprendre, que
son unique proccupation au contraire tait de se dfendre contre
des entreprises semblables  celles de Bayonne, que si l'empereur
Alexandre voulait revenir  une meilleure apprciation des intrts
europens et russes, il trouverait en elle une amie sre, nullement
jalouse, et ne prtendant lui disputer aucun agrandissement
compatible avec l'quilibre du monde. M. de Schwarzenberg tait
charg surtout de faire valoir le grand argument du moment, la
perfidie commise envers l'Espagne, laquelle ne permettait plus 
personne de rester alli du cabinet franais sans un vrai dshonneur.
 cet gard, M. de Schwarzenberg, qui tait un parfait honnte
homme, devait chercher  veiller tout ce qu'il y avait d'honorable
susceptibilit dans le coeur de l'empereur Alexandre. Enfin, s'il
parvenait  se faire couter, il devait, assure-t-on[6], offrir la
main de l'hritier de l'empire d'Autriche pour la grande-duchesse
Anne, ce qui ne pouvait rencontrer aucun obstacle de la part de
l'impratrice mre, et ce qui aurait rtabli l'intimit entre les
deux cours impriales.

[Note 6: La mission du prince de Schwarzenberg, qui eut  cette
poque une grande importance, fut entirement connue du cabinet
franais par les confidences de l'empereur Alexandre  M. de
Caulaincourt.]

[Note en marge: Nouvelles dispositions de l'empereur Alexandre 
l'gard de Napolon.]

L'empereur Alexandre,  cette poque, n'tait dj plus sincre dans
ses relations avec Napolon, bien qu'il l'et t dans les premiers
temps, lorsque l'enthousiasme de projets chimriques le portait 
tout approuver chez son alli. Alors il avait sincrement admir
le gnie et la personne de Napolon, qui valaient la peine d'tre
admirs, et l'intrt aidant l'enthousiasme, il tait devenu un alli
tout  fait cordial. L'illusion des grands projets avait disparu
depuis qu'il ne s'agissait plus de Constantinople, mais seulement de
Bucharest et de Jassy. C'tait sans doute un intrt bien suffisant
pour la Russie que la conqute des provinces du Danube, laquelle
n'est pas mme encore accomplie aujourd'hui; toutefois cet intrt
plus positif, moins blouissant, laissait Alexandre plus calme, et
le rendait soucieux sur les moyens d'excution. Il avait sembl dans
l'origine qu'il suffirait du consentement de Napolon pour obtenir
les provinces du Danube; mais au moment de raliser ce voeu, les
difficults pratiques se montraient beaucoup plus srieuses qu'on
ne l'avait imagin d'abord. Si Napolon, soumettant rapidement
l'Espagne, faisant subir aux Anglais quelque clatant dsastre, avait
empch l'Autriche de concevoir mme une pense de rsistance; si
les Turcs ds lors n'avaient eu qu' souscrire  ce qu'on aurait
dcid de leurs provinces, l'empereur Alexandre aurait pu conserver,
 dfaut de l'enthousiasme inspir par ses premiers projets, la
ferveur d'une alliance qui lui rapportait de si srs et si prompts
avantages. Mais quelque grand que ft le gnie de Napolon, quelque
grandes que fussent ses ressources, il s'tait cr de telles
difficults, qu'il avait fait natre chez ses ennemis de toute sorte
le courage de l'attaquer de nouveau. De son ct la Russie n'avait
pas eu en Finlande tous les succs sur lesquels on avait compt, tant
 Saint-Ptersbourg qu' Paris. Ce vaste empire, dont l'avenir est
immense, mais dont le prsent est loin d'galer l'avenir, vritable
Hercule au berceau, n'avait jamais pu envoyer plus d'une quarantaine
de mille hommes effectifs en Finlande, pendant la campagne d't,
et il avait employ la belle saison  y faire contre les Sudois
un genre de guerre qui convenait peu  sa grandeur. Cette guerre
de Sude, en un mot, pas plus morale dans son principe que celle
d'Espagne, n'avait pas eu de succs plus dcisifs, et les deux
empereurs, quoique fort suprieurs  leurs ennemis, n'avaient
cependant pas obtenu de la fortune de faveurs enivrantes. Aussi
l'empereur Alexandre n'tait-il nullement enivr. Il trouvait que
ce que Napolon lui abandonnait il fallait encore le conqurir par
de pnibles efforts, et le dsenchantement toujours si prompt chez
lui le gagnait dj sensiblement. Il jugeait Napolon encore assez
puissant pour qu'il n'y et aucune sret  se brouiller avec lui;
mais il ne le jugeait plus assez victorieux pour qu'il y et le mme
avantage  tre son alli, ni surtout assez pur pour qu'il y et le
mme honneur. Et comme d'ailleurs il n'aurait probablement pas obtenu
de l'Autriche et de l'Angleterre les conqutes qui continuaient 
tre sa passion dominante, c'est--dire les provinces du Danube,
comme une nouvelle rvolution dans ses amitis l'aurait dshonor, il
tait rsolu  persister dans l'alliance franaise, mais en tirant
de cette alliance le plus grand profit pay par le moindre retour
possible[7].

[Note 7: Ceux qui ont dpeint Alexandre comme toujours faux avec
Napolon se sont tromps autant que ceux qui l'ont reprsent comme
toujours sincre. Il fut sincre tant que durrent son engouement
et la fortune prodigieuse de Napolon. Il le fut moins quand  la
conqute de l'empire turc succda dans ses rves la conqute de la
Valachie et de la Moldavie, quand surtout Napolon lui apparut moins
irrsistible et moins constamment heureux. Le calcul remplaa alors
l'enthousiasme pour faire place plus tard  un sentiment pire encore.
Mais, il faut l'avouer, Napolon s'tait attir ce changement, et
il est difficile de prononcer une condamnation morale contre l'un
ou contre l'autre. Les entretiens secrets d'Alexandre avec M. de
Caulaincourt, que celui-ci mettait une scrupuleuse exactitude 
rapporter, rvlent ces changements successifs avec une vrit
frappante, mme  travers toutes les flatteries dont Alexandre
accompagnait ses discours. Le changement se produisait avec une
navet qui prouve que l'homme le plus fin (et Alexandre l'tait
beaucoup) a bien de la peine  cacher la vrit. Napolon lui-mme,
quoique de loin, ne pouvait pas s'y tromper, et tout prouve en effet
qu'il ne s'y trompa gure.]

[Date en marge: Fv. 1809.]

[Note en marge: Dplaisir que cause  l'empereur Alexandre une
nouvelle guerre de la France avec l'Autriche.]

[Note en marge: Rsolution adopte par Alexandre de tout faire pour
empcher cette guerre.]

Dans une telle disposition cette guerre de la France avec l'Autriche
devait tre pour Alexandre la circonstance la plus inopportune et la
plus inquitante, car elle allait rendre plus difficile la conqute
des provinces turques, exiger un effort coteux s'il fallait aider
Napolon par l'envoi d'une arme en Gallicie, ajouter une nouvelle
guerre aux quatre qu'on avait dj, contre les Sudois, les Anglais,
les Persans, les Turcs. Cette guerre allait en outre placer la Russie
en contradiction encore plus choquante avec ses antcdents, car elle
pouvait l'exposer  combattre dans les champs d'Austerlitz pour les
Franais contre les Autrichiens, et fournir de nouveaux griefs 
l'aristocratie russe, qui blmait l'intimit avec la France. Enfin,
heureuse ou malheureuse, elle devait amener un rsultat galement
fcheux: car heureuse, elle pouvait inspirer  Napolon la funeste
pense de dtruire l'Autriche, et de supprimer ainsi toute puissance
intermdiaire entre le Rhin et le Nimen; malheureuse, elle devait
rendre ridicule, dangereuse, et infructueuse au moins, l'alliance
contracte avec la France, au grand scandale de toute la vieille
Europe. Il n'y a pas de pire position que celle de ne pouvoir
souhaiter ni le succs ni l'insuccs d'une guerre, et ce qu'on a
de mieux  faire alors c'est de chercher  l'empcher. C'tait en
effet ce qu'Alexandre tait rsolu  essayer par tous les moyens
imaginables.

[Note en marge: Langage d'Alexandre  M. de Caulaincourt.]

M. de Romanzoff tait revenu  Saint-Ptersbourg sduit par les
procds de Napolon, autant que M. de Caulaincourt l'tait par
ceux d'Alexandre. Mais les deux souverains taient assez suprieurs
 leurs ministres pour chapper aux sductions qui trompaient ces
derniers. Alexandre se laissa raconter les merveilles de Paris et les
attentions dont Napolon avait combl M. de Romanzoff, tout comme
Napolon se laissait raconter les aimables prvenances dont M. de
Caulaincourt tait chaque jour l'objet; mais il ne dvia d'aucune de
ses rsolutions. Il arrta d'accord avec M. de Romanzoff son langage
et sa conduite envers la France, et eut avec M. de Caulaincourt
plusieurs entretiens fort importants. Il ne lui dissimula presque
rien de ce qu'il pensait de la situation; il en parla impartialement
pour Napolon, modestement pour lui-mme.

Il convint que la guerre de la Finlande n'avait pas t bien
conduite, mais il exprima le regret que Napolon de son ct n'et
pas obtenu contre les Anglais de succs plus dcisifs; il parut
mme penser que les Anglais aprs tout avaient seuls gagn quelque
chose  l'entreprise sur l'Espagne, puisqu'ils allaient avoir les
colonies espagnoles  leur disposition, ce qui valait bien la
conqute, fort douteuse du reste, de Lisbonne et de Cadix pour les
Franais. Il exprima tout le chagrin qu'il prouverait d'avoir
 combattre les anciens allis  ct desquels il se trouvait 
Austerlitz, les embarras que cette singulire situation lui causerait
 Saint-Ptersbourg, dans la haute socit et mme dans la nation; il
avoua la difficult qu'il aurait de runir, outre une nouvelle arme
en Finlande, des troupes d'observation le long de la Baltique, une
grande arme conqurante contre la Turquie, et une arme auxiliaire
des Franais contre l'Autriche, difficult non-seulement militaire
mais surtout financire. Il alla enfin dans ses confidences jusqu'
dclarer que le succs mme de la nouvelle guerre lui inspirait des
soucis, car il verrait avec alarme disparatre l'Autriche, et ne se
prterait pas  ce qu'on la remplat par une Pologne. Il dclara que
la paix lui tait ncessaire  lui, mais qu'il la croyait ncessaire
aussi  Napolon; car, disait-il, il ne lui chappait pas que la
France commenait  la dsirer, et  changer de sentiment envers
son glorieux souverain. C'taient l tout autant de raisons pour
qu'on le laisst agir en libert envers l'Autriche, et faire tout
ce qu'il pourrait pour empcher une guerre dont la pense seule lui
tait souverainement dsagrable. Malheureusement, ajoutait-il,
il tait loin de croire avec Napolon qu'il sufft de menacer, de
remettre des _ultimatum_ au nom des deux plus grandes puissances de
l'univers, pour arrter des gens effars, domins par la haine et la
terreur, chez lesquels il y avait, avec beaucoup d'exagration de
langage, une part de crainte sincre dont il fallait tenir compte.
En consquence il demandait qu'on lui permt de les rassurer et de
les intimider tout  la fois, de les rassurer en niant positivement
le projet prtendu de les traiter comme l'Espagne, de les intimider
en leur montrant les suites funestes qu'entranerait pour eux une
nouvelle guerre. Alexandre se refusa en outre, comme l'aurait voulu
Napolon,  confier la conduite de cette affaire aux deux ministres
de Russie et de France  Vienne. Napolon, tout en souhaitant la
paix, croyait que ces deux ministres seraient plus premptoires, et
ds lors plus couts. Alexandre au contraire croyait qu'ils iraient
droit  la guerre.--Nos ministres brouilleront tout, dit-il  M. de
Caulaincourt. Qu'on me laisse agir et parler, et si la guerre peut
tre vite, je l'viterai; si elle ne le peut pas, j'agirai, quand
elle sera devenue invitable, loyalement et franchement.--

Il n'y avait donc qu' le laisser agir, puisqu'en dfinitive ses
vues tant toutes pacifiques, concordaient exactement avec celles de
Napolon, qui dsirait ardemment viter la guerre. Il le dsirait 
tel point qu'il avait secrtement autoris Alexandre  promettre
non-seulement la double garantie de la Russie et de la France pour
l'intgrit des tats autrichiens, mais l'vacuation complte du
territoire de la Confdration du Rhin, ce qui signifiait qu'il n'y
aurait plus un soldat franais en Allemagne.

[Note en marge: Efforts de l'empereur Alexandre auprs de l'Autriche
pour la dtourner de faire la guerre.]

Alexandre, tenant sa parole, s'exprima avec la plus entire franchise
devant M. de Schwarzenberg. Peu matre de son embarras quand le
ministre autrichien[8] lui reprocha de se faire le complice de
l'indigne conduite tenue  Bayonne, il ne se laissa point toucher par
l'appel fait  ses sentiments en faveur de la cause europenne, et
opposant  la politique autrichienne tous les mensonges, toutes les
dissimulations dont elle s'tait rendue coupable depuis deux ans,
car elle n'avait cess de parler de paix quand elle prparait la
guerre, il finit par dclarer qu'il avait des engagements formels,
pris dans le seul intrt de son empire, et auxquels il n'entendait
pas manquer; que si on avait la folie de rompre on serait cras
par Napolon, mais qu'on obligerait aussi la Russie  intervenir,
parce que l'ayant promis, elle tiendrait parole, et unirait ses
troupes aux troupes franaises; que cet affranchissement de l'Europe
dont on parlait sans cesse, on ne l'amnerait pas; qu'on ne ferait
en dterminant un nouvel effort de celui qu'on appelait un colosse
crasant, que de le rendre plus crasant encore; que l'unique
rsultat qu'on obtiendrait serait de donner  l'Angleterre, autre
colosse crasant sur les mers, le moyen d'loigner la paix dont
on avait un si urgent besoin; que quant  lui la paix tait tout
ce qu'il voulait (les provinces danubiennes comprises, aurait-il
pu ajouter); qu'il fallait enfin qu'on y arrivt; qu'il tiendrait
pour ennemi quiconque en loignerait le moment, et qu'il emploierait
contre celui-l, quel qu'il ft, toutes les forces de son empire.
Alexandre carta toute insinuation relativement  une alliance de
famille avec l'Autriche, car il n'aurait pas commis l'inconvenance
de donner  un archiduc une princesse qu'il avait presque promise 
Napolon.

[Note 8: M. de Schwarzenberg se vantait d'avoir fait baisser les
yeux  Alexandre lorsqu'il lui avait rappel qu'il se rendait le
complice d'une odieuse spoliation en secondant l'auteur de la guerre
d'Espagne.]

[Note en marge: Surprise de M. de Schwarzenberg en entendant le
langage de l'empereur Alexandre.]

Le ministre autrichien fut atterr par ces franches dclarations.
La socit de Saint-Ptersbourg, moins ardente assurment que celle
de Vienne, lui avait cependant fait esprer un autre rsultat. Il
avait trouv tout le monde du parti europen contre la France, bien
qu'on n'ost point parler ouvertement, par crainte de contrarier
l'empereur. Il avait de plus acquis la certitude que dans la famille
impriale on prouvait les mmes sentiments, et il s'tait flatt de
rencontrer un meilleur accueil auprs de l'empereur. Un ambassadeur
plus expriment aurait vu que sous des sentiments trs-rels,
partags  un certain degr par Alexandre lui-mme, il y avait les
intrts, qui taient lis en ce moment  ceux de la France; que si
l'aristocratie russe et la famille impriale obissaient  un caprice
en se permettant le langage qui allait le mieux  leurs prjugs,
l'empereur et son cabinet avaient une autre conduite  tenir, et
que s'ils pouvaient acqurir un beau territoire tandis que Napolon
dtruirait les Bourbons, leur rle tait naturellement indiqu,
c'tait de laisser dire les gens de cour et les femmes, et de faire
les affaires de l'empire, en tchant de gagner dans ce bouleversement
les bords si dsirs du Danube.

[Note en marge: Armements de la Russie en vue de la guerre prochaine.]

L'excellent prince de Schwarzenberg, ne comprenant rien  ces
contradictions apparentes, remplissait Saint-Ptersbourg de ses
lamentations. Il crivit  sa cour des dpches qui auraient d
la retenir, si elle avait pu tre arrte encore sur la pente qui
l'entranait. Alexandre, voyant qu'il avait produit une certaine
impression sur le reprsentant de l'Autriche, se plut  esprer que
celui-ci gagnerait peut-tre quelque chose auprs de sa cour, mais
sans toutefois y compter, et il fit ses prparatifs pour une guerre
prochaine. Il avait  coeur de terminer au plus tt la guerre de
Finlande. Il envoya un renfort qui portait  60 mille hommes environ
les forces agissantes dans cette province. Il ordonna de marcher sur
le centre de la Sude  travers la mer gele. Une colonne devait
contourner le golfe de Bothnie pour se diriger par Uleaborg sur
Tornea et Umea. Une seconde devait traverser sur la glace le golfe de
Bothnie en partant de Wasa, pour donner la main  la premire sous
Umea. La troisime, qui tait la principale, devait cheminer aussi
sur la glace, et marcher par les les d'Aland sur Stockholm. La garde
et deux divisions taient destines  rester entre Saint-Ptersbourg,
Revel et Riga, pour y veiller aux tentatives des Anglais contre le
littoral de la Baltique. Quatre divisions d'infanterie et une de
cavalerie, formant 60 mille hommes, avaient mission d'entrer en
Gallicie pour y tenir la balance des vnements, bien plus que pour
y seconder les armes franaises. Enfin il tait naturel que les
plus grands efforts de la Russie se dirigeassent vers la Turquie,
car si Alexandre voulait tre modrateur en Occident, il voulait
tre conqurant en Orient, et il avait envoy huit divisions sur le
bas Danube, dont une de rserve forme de troisimes bataillons.
Celle-ci devait suivre une direction moyenne entre la Transylvanie
et la Valachie, de faon  pouvoir, ou seconder l'arme d'invasion
qui marchait contre les Turcs, ou se rabattre sur l'arme de
Gallicie, afin d'y concourir d'une manire quelconque aux vnements
qui surgiraient de ce ct. Cette division tait compte  M. de
Caulaincourt comme une de celles qui taient consacres au service
de l'alliance. L'ensemble des troupes agissant dans cette direction
s'levait  120 mille hommes environ. Ainsi, terminer la conqute
de la Finlande, tenir tte aux Anglais, conqurir les bouches du
Danube, modrer les vnements d'Allemagne, furent les divers
emplois auxquels Alexandre consacra les 280 mille hommes de troupes
actives dont il pouvait disposer. S'il ne faisait pas davantage,
il l'imputait  ses finances, de l'tat desquelles il se plaignait
constamment  M. de Caulaincourt, parlant sans cesse des cinq guerres
qu'il allait avoir sur les bras, et quoique toujours fier dans son
attitude, devenant presque humble quand il s'agissait d'argent, et
demandant qu'on l'aidt  contracter des emprunts soit en France soit
en Hollande.

[Note en marge: L'attitude de la Russie, loin de dcourager
l'Autriche, ne sert qu' prcipiter les vnements.]

La conduite de la Russie dconcerta beaucoup le cabinet de Vienne,
qui s'tait attendu  la trouver moins contraire  ses vues, parce
qu'il avait jug du cabinet par le langage de la noblesse russe dans
les cercles de Saint-Ptersbourg. Toutefois, bien qu'il regardt la
mission du prince de Schwarzenberg comme avorte, il se flatta que ce
cabinet ne rsisterait pas long-temps  l'opinion de la nation, et
surtout  un premier succs des armes autrichiennes; il se persuada
que ce premier succs qui devait, disait-on, entraner l'Allemagne,
entranerait aussi le continent tout entier, et qu'il suffirait de
donner le signal, de le donner heureusement, pour tre suivi. Les
60 mille hommes destins  la Gallicie furent considrs comme un
simple corps d'observation, auquel il suffirait d'opposer des forces
trs-infrieures, charges galement d'observer plutt que d'agir. On
ne prit donc ni le langage, ni les dmonstrations armes de la Russie
comme un argument contre la guerre, et on se dcida au contraire 
tout prcipiter, de manire  remporter sur les troupes franaises,
encore dissmines de Magdebourg  Ulm, ce premier succs qui devait
entraner toutes les puissances. On tait dans une de ces situations
o, ne pouvant plus reculer, on prend chaque circonstance, mme
dcourageante, pour une raison d'avancer.

[Date en marge: Mars 1809.]

[Note en marge: poque choisie et plan de campagne adopt pour la
prochaine guerre.]

Les prparatifs de guerre, les alles et venues de la diplomatie,
ayant rempli le mois de fvrier et une partie du mois de mars, on
voulait tre sur le thtre des oprations au commencement d'avril,
c'est--dire aux premiers jours o la guerre est possible en
Autriche, car c'est  peine s'il devait y avoir alors de l'herbe sur
le sol. On se fixa donc  Vienne sur le plan de campagne  adopter.
D'abord il fut tabli qu'on ne ferait agir vers l'Italie et vers la
Gallicie que les moindres forces de l'empire. On rsolut d'envoyer
sous l'archiduc Jean une cinquantaine de mille hommes, pour seconder
l'insurrection du Tyrol, et occuper par leur prsence les forces
des Franais en Italie. On y ajouta huit  dix mille hommes pour
batailler avec le gnral Marmont en Dalmatie. On destina l'archiduc
Ferdinand avec 40 mille hommes  contenir l'arme saxo-polonaise,
runie sous Varsovie, et  observer les Russes qui s'avanaient en
Gallicie.

[Note en marge: Composition et direction de la principale masse des
forces autrichiennes.]

La principale masse, celle qui contenait les troupes les meilleures,
les plus nombreuses, devait agir en Allemagne, par le haut Danube,
et tenter l'entreprise hardie de surprendre les Franais avant leur
concentration. C'tait l'archiduc Charles qui devait la commander
comme gnralissime, et qui l'avait organise comme ministre de
la guerre. Il n'y avait par consquent rien nglig. Elle tait
d'environ 200 mille hommes, forte surtout en infanterie, que
l'archiduc s'tait appliqu  rendre excellente, forte aussi en
artillerie, qui avait toujours t trs-bonne en Autriche, mais moins
bien pourvue en cavalerie, que l'archiduc Charles n'avait point
augmente, et qui au surplus sans tre nombreuse tait aussi brave
que bien exerce. Elle tait divise en six corps d'arme et en deux
corps de rserve, rpartis en Bohme et Haute-Autriche. C'tait un
total de 300 mille hommes de troupes actives, en y comprenant les
troupes destines  oprer en Italie et en Gallicie. Derrire cette
masse principale, la rserve ainsi que l'insurrection hongroise
devaient couvrir Vienne, et Vienne perdue, s'enfoncer en Hongrie,
pour y recueillir les restes de l'arme active, et y prolonger la
guerre. Cette seconde portion, forte de plus de 200 mille hommes de
milices peu aguerries, mais dj passablement instruites, portait au
del de 500 mille hommes les ressources de l'Autriche, qui n'avait
jamais fait un pareil dploiement de forces.

Il s'agissait de savoir comment on emploierait les 200 mille hommes,
composant la masse principale, destins  agir en Allemagne,
et  frapper les premiers coups. Le Conseil aulique, rput la
cause ordinaire des revers de l'Autriche, parce qu'il paralysait,
disait-on, l'autorit des gnraux, avait t priv de son influence
au profit du gnralissime, sans qu'il dt en rsulter beaucoup
plus d'unit dans le commandement, car il n'y a d'unit que l o
rgne une volont nergique dirige par un esprit ferme. L'archiduc,
quoique un prince sage, clair, brave, et le meilleur capitaine de
l'Autriche, n'avait pas la force d'esprit et de caractre ncessaire
pour assurer l'unit du commandement, et le tiraillement qui n'allait
plus se trouver dans le Conseil aulique devait se produire autour de
lui, entre les officiers influents de son tat-major. Restait, il
est vrai, l'avantage d'tablir ce tiraillement, quel qu'il ft, plus
prs du champ de bataille, et cet avantage n'tait certainement pas 
ddaigner.

[Note en marge: Deux plans en discussion dans l'tat-major
autrichien.]

Deux avis partageaient en ce moment l'tat-major de l'archiduc
Charles au sujet du meilleur plan  suivre. L'un consistait 
prendre la Bohme pour point de dpart (voir la carte n 28), et,
supposant les Franais encore disperss en Saxe, en Franconie, dans
le Haut-Palatinat,  dboucher sur Bayreuth, c'est--dire sur le
centre de l'Allemagne,  les battre en dtail, et  soulever les
populations germaniques par cette apparition subite et ce prompt
succs. Ce plan hardi qui conduisait les Autrichiens par Bayreuth et
Wurzbourg jusqu'aux portes mme de Mayence, avait l'avantage de les
mener sur le Rhin par la route la plus courte, de porter le dsordre
dans les cantonnements des Franais, et la plus vive motion en
Allemagne. Mais, par cela mme qu'il tait hardi, il supposait dans
l'excution un caractre que n'ont en gnral que les capitaines
suprieurs, ordinairement heureux, et confiants parce qu'ils sont
heureux. Il n'y en avait alors aucun de ce genre, ni en Allemagne,
ni ailleurs, except en France. Ce plan supposait en outre un degr
d'avancement dans les prparatifs militaires de l'Autriche, que son
administration, plus laborieuse qu'expditive, n'tait pas encore
parvenue  leur donner. C'est tout au plus si les corps qui devaient
se rassembler en Bohme, y taient concentrs dans les premiers
jours de mars. Les troisimes bataillons manquaient  beaucoup de
rgiments, et les charrois d'artillerie n'taient point arrivs.
Ce plan, destin  surprendre les Franais, et t bon sans doute
si on les et surpris en effet, et si la hardiesse d'excution et
rpondu  la hardiesse de conception; mais dans le cas o on ne les
aurait pas surpris assez compltement, il pouvait devenir funeste,
car s'ils avaient eu le temps de se transporter de l'Elbe au Danube,
de se rassembler entre Ulm et Ratisbonne, l'arme autrichienne tait
expose  les avoir dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le
Danube, dispersant tous les dtachements qu'elle avait laisss en
Bavire, et peut-tre mme coupant sa ligne d'opration. Avec un
gnral si fcond en manoeuvres imprvues que l'tait Napolon, cette
dernire chance tait fort  redouter.

Le second plan, plus modeste, plus sr, consistait  prendre la
route ordinaire, celle du Danube, par laquelle les Franais devaient
naturellement arriver,  cause de la facilit des communications le
long de ce grand fleuve,  leur faire face sur cette route avec la
masse norme de deux cent mille hommes, et  profiter de ce qu'on
tait plus prpar qu'eux, non pour les surprendre, mais pour les
battre, avant qu'ils fussent en nombre suffisant pour disputer la
victoire. Ce plan ne donnait lieu  aucune de ces combinaisons
soudaines de Napolon, qui ordinairement djouaient tous les calculs,
et n'exposait  aucune chance que celle du champ de bataille,
toujours assez prilleuse contre un tel capitaine et de tels soldats.

[Note en marge: Motif qui dcide la prfrence en faveur du second
plan.]

[Note en marge: Les corps autrichiens brusquement reports de la
Bohme vers la Bavire.]

Les deux plans dont il s'agit furent long-temps dbattus entre
deux officiers de l'tat-major de l'archiduc Charles, le gnral
Meyer et le gnral Grnn, et divisrent les militaires les plus
clairs de l'Autriche. Mais, comme il advient toujours en pareille
circonstance, on laissa  l'vnement le soin de dcider la question,
et on prit son parti quand les espions rpandus au milieu des troupes
franaises eurent rvl la marche du gnral Oudinot sur Ulm, du
marchal Davout sur Wurzbourg. On comprit alors qu'on arriverait trop
tard pour que la bonne chance se ralist au lieu de la mauvaise, et
qu'en dbouchant par la Bohme sur Bayreuth on aurait les Franais
dans son flanc gauche, gagnant Vienne par le Danube. On prit donc
brusquement la rsolution de reporter vers la Haute-Autriche les
corps qui devaient dans l'origine se runir en Bohme. Seulement,
on fit encore ce qu'on fait quand la direction est mdiocre, on
conserva quelque chose du premier plan, et le second ne fut adopt
qu'en rduisant la masse principale des forces qui aurait d tre
consacre  son excution. Ainsi une cinquantaine de mille hommes
fut laisse en Bohme sous les gnraux Bellegarde et Kollowrath, et
environ 150 mille furent ports en Haute-Autriche, pour tre dirigs
 travers la Bavire sur Ratisbonne,  la rencontre des Franais. Le
premier de ces rassemblements devait dboucher par le Haut-Palatinat
sur Bamberg, en tendant sa gauche vers Ratisbonne. (Voir la carte
n 28.) Le second devait envahir la Bavire, remonter le Danube en
tendant sa droite sur Ratisbonne, de manire que les deux masses,
mises en communication le long du fleuve, pussent se runir au
besoin, mais avec beaucoup de chances aussi d'chouer dans cette
runion. On s'avana de la sorte  cheval sur le Danube, suspendu
pour ainsi dire entre deux plans, toujours avec l'esprance d'agir
avant les Franais, et de se garantir contre leur marche de flanc
par le versement d'une partie des forces autrichiennes de la Bohme
dans la Bavire. Le gnral Meyer, qui avait, dit-on, soutenu le
premier plan, fut envoy de l'tat-major de l'archiduc Charles 
celui de l'archiduc Jean, pour y employer en Italie les talents dont
on n'avait pas voulu en Allemagne, et le gnral Grnn, qui avait
soutenu le second, resta seul auprs de l'archiduc Charles, comme son
principal conseiller.

En consquence de ce nouveau systme, le premier corps qui s'tait
form  Saatz sous le lieutenant gnral Bellegarde, le second corps
qui s'tait form  Pilsen sous le gnral d'artillerie Kollowrath,
conservrent les mmes points de rassemblement, et eurent ordre de
dboucher avec cinquante mille hommes par l'extrme frontire de la
Bohme sur Bayreuth, vers les premiers jours d'avril (voir la carte
n 14). Les corps de Hohenzollern, de Rosenberg, de l'archiduc Louis,
qui s'taient forms  Prague, Piseck, Budweis, le premier corps de
rserve du prince Jean de Liechtenstein qui s'tait form  Iglau,
et qui tait compos de grenadiers et de cuirassiers, reurent ordre
de passer de Bohme en Autriche par la route de Budweis  Lintz, de
franchir le Danube sur le pont de cette dernire ville, et d'tre
rendus devant l'Inn, frontire de la Bavire, vers les premiers jours
d'avril. Ils devaient s'y trouver runis au corps du lieutenant
gnral Hiller, form  Wels sur la Traun, et au second corps de
rserve du gnral Kienmayer, form  Enns sur l'Ens. Ces six corps
devaient marcher ensemble sur la Bavire, la droite au Danube,
tendant ainsi  rencontrer vers Ratisbonne la gauche de Bellegarde
et de Kollowrath. Le signal des premires hostilits tait galement
donn pour le commencement d'avril en Italie et en Pologne, aussi
bien qu'en Bavire et en Bohme.

[Note en marge: Communication ordonne  M. de Metternich pour tenir
lieu de dclaration de guerre.]

Toutefois on ne pouvait pas, sans pousser la dissimulation fort
au del des bornes permises, continuer  parler de paix lorsqu'on
mettait les armes en marche, et qu'on leur expdiait l'ordre de
franchir les frontires sous une quinzaine de jours. C'et t trop
imiter sur terre la conduite des Anglais sur mer, lesquels enlevaient
ordinairement le commerce de l'ennemi sans aucune dclaration
pralable. D'ailleurs on n'tait pas tellement assur de la victoire
qu'on ost transgresser ainsi les rgles du droit des gens, dans
l'esprance de les violer impunment. En consquence, on ordonna  M.
de Metternich de faire au cabinet franais une dclaration pralable,
qui servt de transition entre le langage de la paix et le fait mme
de la guerre.

Le 2 mars, effectivement, M. de Metternich se prsenta  Paris chez
le ministre des affaires trangres, M. de Champagny, et lui dclara
au nom de sa cour, que l'arrive subite de l'empereur Napolon 
Paris, l'invitation adresse aux princes de la Confdration de
runir leurs contingents, certains articles de journaux, divers
mouvements des troupes franaises, la dcidaient  faire sortir
ses armes du pied de paix o elles avaient t tenues jusque-l,
mais qu'elle n'adoptait cette rsolution que parce qu'elle y tait
force par la conduite du gouvernement franais, et que du reste elle
prenait ces prcautions indispensables sans se dpartir encore de ses
intentions pacifiques.

[Note en marge: Rponse de M. de Champagny  la communication de M.
de Metternich.]

M. de Champagny rpondit  cette communication avec froideur et
incrdulit, disant que ce passage du pied de paix au pied de guerre
datait de six mois, que depuis six mois en effet on se prparait en
Autriche pour de prochaines hostilits, que l'empereur Napolon ne
s'y tait pas tromp, et que de son ct il s'tait mis en mesure;
que les alarmes qu'on affectait aujourd'hui ne pouvaient tre
sincres, car lorsque les Franais occupaient la Silsie avec des
armes formidables, l'Autriche ne s'tait pas crue menace, tandis
qu' prsent que la plus grande partie des troupes franaises avaient
pass en Espagne, elle affectait les plus vives inquitudes; que
ce ne pouvait tre l un langage de bonne foi; qu'videmment la
politique anglaise l'avait emport  Vienne, qu'on s'y croyait prt,
et qu'on agissait parce qu'on supposait le moment favorable pour
agir, mais qu'on ne surprendrait pas la France, et qu'on n'aurait 
imputer qu' soi les consquences de la guerre, si ces consquences
taient dsastreuses.

M. de Metternich, amen  s'expliquer davantage, se plaignit alors
et du silence observ  son gard par l'empereur Napolon, et de
l'ignorance dans laquelle on avait laiss l'Autriche pendant les
ngociations d'Erfurt. Il sembla attribuer uniquement  un dfaut
d'explications amicales le malentendu qui menaait d'aboutir  la
guerre. M. de Champagny rpliqua avec hauteur que l'Empereur ne
parlait plus  un ambassadeur que la cour d'Autriche trompait, ou
qui trompait la cour de France, car rien de ce qu'il avait promis
n'avait t tenu, ni la suspension des prparatifs militaires, ni
la reconnaissance du roi Joseph, ni le retour  des dispositions
pacifiques; que les explications taient donc inutiles avec
le reprsentant d'une cour sur les paroles de laquelle on ne
pouvait plus compter; que ce n'tait pas la personne de M. de
Metternich qu'on traitait aussi froidement, mais le reprsentant
d'un gouvernement infidle  toutes ses promesses; que l'Autriche
avait sauv les Anglais en passant l'Inn en 1805, lorsque Napolon
s'apprtait  franchir le dtroit de Calais; qu'elle venait de les
sauver encore une fois en empchant Napolon de les poursuivre en
personne jusqu' la Corogne; qu'elle avait ainsi  deux reprises
empch le triomphe de la France sur sa rivale, et le rtablissement
d'une paix solide, ncessaire  l'univers; qu'elle en porterait la
peine, et qu'elle ne trouverait cette fois Napolon ni moins prompt,
ni moins prpar, ni moins terrible que jadis.

Aprs quelques autres plaintes de la mme nature, les deux ministres
se quittrent sans aucune ouverture qui permt d'esprer une chance
de paix, M. de Metternich paraissant dplorer la guerre, car son
esprit lui en faisait prvoir les consquences funestes, et sa
situation  Paris lui faisait regretter le sjour de cette capitale;
M. de Champagny ne paraissant pas craindre une nouvelle lutte,
montrant de plus l'irritation d'un sujet dvou qui ne trouvait
jamais aucun tort  son matre[9].

[Note 9: Ce n'est point sans des documents positifs que nous
retraons cet entretien, car il fut transcrit  l'instant mme sous
forme de demandes et rponses par M. de Champagny, et communiqu 
l'Empereur. Il existe aux archives des affaires trangres.]

[Note en marge: Napolon dsabus, et n'esprant plus la paix, fait
toutes ses dispositions pour une guerre immdiate.]

Napolon, quoique port  croire  la paix par le dsir qu'il
avait de la conserver, ne put dsormais plus y croire aprs la
communication que M. de Metternich venait de faire au ministre
des relations extrieures. Aussi fut-il saisi de cette ardeur
extraordinaire qui s'emparait de lui quand les vnements
s'aggravaient, et dans les journes des 3 et 4 mars il donna ses
ordres avec une activit sans gale. Le dsir et l'esprance de la
paix n'avaient point agi sur lui comme sur les mes faibles, et ne
l'avaient point induit  ralentir ou  ngliger ses prparatifs. Il
s'tait comport au contraire comme les mes fortes, qui tout en se
livrant au plaisir d'esprer ce qui leur plat, se conduisent en
vue de ce qui leur dplat. Dans la persuasion o il tait d'abord
que l'Autriche ne pourrait pas agir avant la fin d'avril ou le
commencement de mai, il avait assign comme points de rassemblement:
Augsbourg pour le gnral Oudinot, Metz pour les divisions Carra
Saint-Cyr et Legrand, Strasbourg pour les divisions Boudet et
Molitor, Wurzbourg pour le marchal Davout. Il avait choisi ces
points parce que dans ses profondes combinaisons ils convenaient
mieux pour la runion de tous les lments qui devaient concourir
 ses nouvelles crations. Sur-le-champ il en choisit d'autres
plus rapprochs de l'ennemi, et il acclra tous les envois
d'hommes et de matriel vers ces nouveaux points. Ulm fut dsign
pour le rassemblement des quatre divisions Boudet, Molitor, Carra
Saint-Cyr et Legrand. Les deux premires, dj en route de Lyon
sur Strasbourg, eurent ordre de se dtourner vers Bfort, et de se
rendre droit  Ulm, en traversant la fort Noire par la route la
plus courte. Les divisions Carra Saint-Cyr et Legrand eurent ordre
de ne point s'arrter  Metz, et de marcher par Strasbourg  Ulm
sans perdre un instant. Les renforts, les envois de matriel, furent
immdiatement dirigs sur la ligne qu'elles devaient suivre, de
manire  les joindre en route, et  les complter chemin faisant.
Trs-heureusement ces troupes taient assez vieilles pour que leur
organisation n'et pas  souffrir d'une semblable prcipitation. Le
corps d'Oudinot, en marche dj sur Augsbourg, n'tait pas dans des
conditions aussi bonnes. D'une runion accidentelle de grenadiers
et de voltigeurs, il avait d passer  une formation de quatrimes
bataillons. L'Empereur fit partir dix jours plus tt les grenadiers
et voltigeurs sortis de la garde pour fournir les deux compagnies
d'lite de ces quatrimes bataillons, et les fusiliers tirs des
dpts pour en fournir les quatre compagnies du centre. Mais c'est
tout au plus si on pouvait esprer qu' l'ouverture des hostilits
ce corps aurait ses bataillons  quatre compagnies au lieu de six,
qu'il serait de deux divisions au lieu de trois, de 20 mille hommes
au lieu de 30 mille. De plus il devait se former presque en prsence
de l'ennemi. Mais l'esprit militaire du temps, l'exprience des
officiers, des soldats, des gnraux, la chaleur qui animait et
soutenait tout le monde devaient suppler  ce qui manquait.

Pour le corps du marchal Davout, appel encore arme du Rhin,
Napolon ne changea pas le point de rassemblement. Il y dirigea en
toute hte les renforts destins  complter les trois premiers
bataillons de guerre, et les dtachements qui devaient servir de
premiers lments  la composition des quatrimes bataillons.
Chacune des divisions de cavalerie et d'infanterie ayant  passer
par Wurzbourg devait y trouver le matriel et le personnel qui
lui appartenaient. Il ordonna seulement au marchal Davout, dont
le quartier gnral tait  Wurzbourg, de porter sur-le-champ ses
divisions dans le Haut-Palatinat, de manire  en avoir bientt une
 Bayreuth, une  Bamberg, une  Nuremberg, une  Ratisbonne, afin
de faire face aux troupes autrichiennes de Bohme. Napolon tait si
press, que pour hter le dpart des recrues il eut recours  une
mesure fort irrgulire et qui, sous une autre administration que la
sienne, aurait eu de graves inconvnients et et amen de singulires
confusions. Certains dpts abondaient en conscrits instruits et
habills, tandis que d'autres en manquaient. Il ordonna de faire
partir les conscrits dj prts pour les rgiments qui en avaient
besoin, qu'ils appartinssent ou non  ces rgiments. On devait
seulement avoir soin quand ils seraient arrivs au corps de changer
les boutons de leurs habits, pour qu'ils portassent les numros
des rgiments dans lesquels on les versait. Napolon employa en
outre la prcaution de ne pas faire connatre aux chefs des dpts
la destination des conscrits qu'on leur demandait, de peur que, ne
s'intressant plus  eux, ils ne leur donnassent des quipements de
rebut. Il prescrivit la mme disposition pour la cavalerie lgre.
Il fit partir tout ce qu'il y avait de chasseurs et de hussards dj
forms, sans s'inquiter davantage de les envoyer aux rgiments
auxquels ils appartenaient, ordonnant seulement d'observer le plus
possible dans l'incorporation les ressemblances d'uniforme. Cependant
comme on ne pouvait pas mler des hussards  des chasseurs,  cause
de l'extrme diffrence de l'quipement, et qu'il y avait plus de
hussards qu'on ne pouvait en employer, il en composa des escadrons de
guides, destins  servir dans l'tat-major de chaque corps d'arme,
afin d'pargner  la cavalerie lgre le service des escortes, qui la
condamne  de nombreux dtachements et  une fcheuse dissmination.

Nous donnons ces dtails dans l'intention de faire comprendre  quels
expdients Napolon tait rduit pour avoir envoy ses principales
ressources en Espagne. Aprs avoir vaqu  ces divers soins, il
s'occupa d'organiser les cinquimes bataillons. Il destinait ces
derniers, comme nous l'avons dit, outre leur rle naturel de dpts,
 former des rserves, soit pour garantir les ctes des tentatives
de l'Angleterre, soit pour rendre disponibles un certain nombre de
quatrimes bataillons actuellement employs au camp de Boulogne,
soit enfin pour parer aux diverses ventualits de la guerre. Ayant
dj demand 80 mille hommes sur la conscription de 1810, il en
voulut lever encore 30 mille, pour porter l'effectif des cinquimes
bataillons  1,200 hommes au moins, et de plus il rsolut de prendre
sur les conscriptions passes, malgr les appels ritrs qu'on
venait de leur faire, 10 mille hommes robustes pour sa garde. Il
prescrivit que ceux des cinquimes bataillons qui seraient forms
les premiers fussent runis en demi-brigades provisoires, de deux,
trois ou quatre bataillons chacune,  Pontivy, Paris, Boulogne,
Gand, Metz, Mayence, Strasbourg, Milan. Quant aux 10 mille conscrits
appels sur les classes antrieures, il voulut les employer  donner
un dveloppement tout nouveau  la garde impriale. Il avait aux
rgiments de grenadiers et de chasseurs composant la vieille garde,
ajout en 1807 deux rgiments de fusiliers, qui avaient trs-bien
servi. Il venait d'imaginer les tirailleurs, il imagina encore les
conscrits, en variant les noms suivant les circonstances de chaque
cration. Il se dcida donc  crer quatre rgiments de tirailleurs,
quatre de conscrits, ce qui devait porter  20 mille hommes au moins
l'infanterie de la garde, et  25 mille le corps tout entier, en
y comprenant sa magnifique cavalerie, et son artillerie accrue de
48 bouches  feu. Bientt les jeunes soldats devaient y galer les
vieux en esprit militaire, et avoir de plus la supriorit de la
force physique, apanage ordinaire de la jeunesse. Aucune conception
n'attestait mieux la profonde connaissance que Napolon avait des
armes, et l'inpuisable fcondit de son gnie organisateur. En
outre il disposa tout pour faire venir en poste la vieille garde de
Bayonne  Paris, de Paris  Strasbourg.

[Note en marge: Runion des contingents de la Confdration du Rhin.]

Il n'avait adress qu'un avis aux princes de la Confdration du
Rhin.  partir du 2 mars il leur intima des ordres, comme chef
de cette Confdration. Il demanda  la Bavire 40 mille hommes,
afin d'en avoir 30 mille, qu'il plaa sous le commandement du
vieux marchal Lefebvre, qui savait l'allemand, et qui au feu
tait toujours digne de la grande arme. Le roi de Bavire aurait
dsir que son fils[10] commandt les troupes bavaroises, Napolon
ne le voulut pas.--Il faut, lui dit-il, que votre arme se batte
srieusement dans cette campagne, car il s'agit de conserver et
d'tendre mme les agrandissements que la Bavire a reus. Votre
fils, quand il aura fait avec nous six ou sept campagnes, pourra
commander. En attendant, qu'il vienne  mon tat-major; il y sera
accueilli avec tous les gards qui lui sont dus, et il y apprendra
_notre mtier_.--Par transaction, Napolon accorda  ce jeune prince
le commandement de l'une des divisions bavaroises. Napolon fixa
Munich, Landshut, Straubing, comme points de rassemblement de ces
trois divisions, assez en arrire de l'Inn pour qu'elles ne fussent
pas surprises par les Autrichiens, assez en avant du Lech et du
Danube pour couvrir nos rassemblements. (Voir la carte n 14.)
Il demanda au roi de Wurtemberg 12 mille hommes, qui devaient se
runir  Neresheim, et servir sous les ordres du gnral Vandamme,
au choix duquel le roi de Wurtemberg rsistait, mais que Napolon
lui imposa en crivant ces propres paroles:--Je connais les dfauts
du gnral Vandamme, mais c'est un vritable homme de guerre,
et dans ce difficile mtier il faut savoir pardonner beaucoup
aux grandes qualits.--Napolon rclama du grand-duc de Bade une
division de 8  10 mille hommes, et une de pareille force du duc
de Hesse-Darmstadt. Elles devaient se runir vers la fin de mars 
Pforzheim et  Mergentheim. Quant aux moindres princes, les ducs de
Wurzbourg, de Nassau, de Saxe, il en exigea une division compose de
leurs contingents agglomrs, laquelle devait rejoindre  Wurzbourg
le quartier gnral du marchal Davout. Il demanda au roi de Saxe
20 mille Saxons en avant de Dresde, 25 mille Polonais en avant de
Varsovie. Ces contingents formaient ensemble 110  115 mille hommes,
en ralit 100, dont 80 mille Allemands et 20 mille Polonais. Le
marchal Bernadotte, venant des villes ansatiques avec la division
franaise Dupas, tait charg de prendre les Saxons sous son
commandement, et de rejoindre ensuite la grande arme sur le Danube.
Les Polonais couverts par le voisinage des Russes suffisaient pour
garder Varsovie. Les vnements de la guerre pouvant amener l'abandon
momentan de Dresde et de Munich, Napolon fit dire aux deux
souverains qui rgnaient dans ces deux capitales, de se tenir prts 
quitter leur rsidence, pour se porter au centre de la Confdration,
leur offrant, si un court voyage en France leur plaisait, de mettre
 leur disposition toutes les habitations impriales magnifiquement
desservies. Il fit ordonner en outre  son frre Jrme de runir
20 mille Hessois, et  son frre Louis 20 mille Hollandais, double
force sur laquelle il comptait peu, parce que le premier administrait
sans conomie son nouveau royaume, et que le second au contraire
administrait le sien avec toute la parcimonie hollandaise.

[Note 10: Celui que nous avons vu roi de nos jours, et amen par les
vnements  abdiquer la couronne pour se vouer au culte des arts,
auxquels il a rendu dans son pays de grands services.]

[Note en marge: Distribution de l'arme d'Allemagne en trois corps
principaux.]

[Note en marge: Corps du marchal Davout.]

[Note en marge: Corps du marchal Lannes.]

[Note en marge: Corps du marchal Massna.]

Ces forces ainsi prpares, voici l'organisation que leur donna
Napolon. Il n'avait sous la main qu'une partie de ses marchaux,
puisque quatre d'entre eux, Ney, Soult, Victor, Mortier, servaient
en Espagne. Parmi ceux dont il pouvait disposer, il y en avait
trois qu'il apprciait plus que tous les autres, c'taient les
marchaux Davout, Lannes, Massna. Il rsolut de partager entre
eux la masse de l'arme franaise, en agrandissant leur rle et
leur commandement, et en leur confiant cinquante mille hommes 
chacun. Massna avait dj command des forces plus considrables,
mais Davout et Lannes n'avaient pas encore eu cet honneur, dont ils
taient d'ailleurs fort dignes. Le marchal Davout dut conserver de
l'arme du Rhin ses trois anciennes divisions, Morand, Friant, Gudin,
les cuirassiers Saint-Sulpice, une division de cavalerie lgre, une
quatrime division d'infanterie sous le gnral Demont, compose
des quatrimes bataillons de ce corps, le tout formant cinquante
mille soldats aguerris, les premiers, sans aucune comparaison, que
possdt la France  cette poque. Ce corps plac entre Bayreuth,
Amberg, Ratisbonne, avait cette dernire ville pour point de runion.
La division Saint-Hilaire, dtache de l'arme du Rhin, avec une
portion de cavalerie lgre et les cuirassiers du gnral Espagne,
jointes aux trois divisions d'Oudinot, devait composer un autre
corps d'une cinquantaine de mille hommes, sous l'illustre marchal
Lannes, et se concentrer  Augsbourg. Napolon y ajouta une brigade
de 1,500  2 mille Portugais, choisis dans ce qu'il y avait de mieux
parmi les troupes de cette nation cantonnes en France, ennuyes de
ne rien faire, et mieux places  l'arme que dans l'intrieur. Il
y joignit aussi les chasseurs corses et les chasseurs du P, troupe
brave et prouve. Les quatre divisions Carra Saint-Cyr, Legrand,
Boudet, Molitor, avec une belle division de cavalerie lgre, avec
les Hessois, les Badois, devaient composer un autre corps de mme
force, et se runir  Ulm sous l'hroque Massna. Les cuirassiers
et les carabiniers sous le gnral Nansouty, une nombreuse division
de cavalerie lgre, les dragons organiss comme nous l'avons dit
ailleurs, devaient composer sous le marchal Bessires, en l'absence
de Murat, une rserve de 14  15 mille cavaliers. La garde, forte
d'une vingtaine de mille hommes, devait porter  190 mille Franais,
les parcs compris, cette masse principale concentre entre Ulm,
Augsbourg et Ratisbonne. Les Bavarois, sous le marchal Lefebvre,
formaient en avant un excellent corps auxiliaire d'une trentaine
de mille hommes. Le marchal Augereau en formait un en arrire
avec les Wurtembergeois, les Badois et les Hessois. Enfin, plus en
arrire, le prince Bernadotte, comme on l'a vu, devait commander les
Saxons. C'taient, par consquent, cinq corps franais, dont deux
de rserve, ayant un corps auxiliaire en avant, deux en arrire, le
tout ml de vieux et jeunes soldats, anims du souffle de Napolon,
ne laissant rien  dsirer sous le rapport de la bravoure, laissant
beaucoup  dsirer sous le rapport de l'exprience et de l'ge, mais,
tels quels, parfaitement propres  maintenir  sa hauteur prsente
la gloire de la France. Le prince Berthier fut nomm major gnral,
et M. Daru intendant de cette arme. Napolon s'en constitua le
commandant en chef. Elle reut le titre d'arme d'Allemagne, et non
plus celui de grande arme, la grande arme malheureusement n'tant
plus en Allemagne ni en Italie, mais en Espagne.

[Note en marge: Plan de campagne de Napolon.]

Le projet de Napolon tait de marcher droit de Ratisbonne sur
Vienne, par la grande route du Danube, et de confier  ce fleuve
son matriel, ses malades, ses clopps, toute la partie pesante
enfin de son arme, ce qui supposait ds le dbut quelque terrible
coup port aux Autrichiens. C'est dans cette vue qu'il avait fait
acheter quantit de bateaux sur tous les fleuves de la Bavire, pour
les faire successivement descendre dans le Danube,  mesure qu'il
franchirait les affluents de ce grand fleuve. C'est encore dans cette
vue qu'il avait tir de Boulogne 1,200 des meilleurs marins de la
flottille, pour les ajouter  la garde.

C'tait donc  Ratisbonne qu'il avait l'intention de concentrer
ses forces, en ngligeant le Tyrol et laissant les Autrichiens s'y
engager tant qu'il leur plairait, certain de les envelopper et de
les prendre entre son arme d'Allemagne et celle d'Italie, s'ils ne
se htaient pas de rtrograder. (Voir la carte n 14.) Toutefois il
avait ordonn d'excuter des travaux  Augsbourg, de creuser et de
remplir d'eau les fosss, de palissader l'enceinte, de construire
des ttes de pont sur le Lech, de manire  couvrir son flanc droit
par un poste fortifi, tandis qu'il marcherait la gauche en avant.
C'tait sa seule prcaution projete du ct du Tyrol, et elle
suffisait parfaitement.

Le point de dpart de Ratisbonne tait adopt dans la supposition
que les Autrichiens ne prendraient pas l'offensive avant la fin
d'avril. S'il en tait autrement, et s'ils agissaient plus tt,
Napolon avait fix les yeux sur un point de dpart moins avanc en
Bavire, et, au lieu d'amener d'Augsbourg  Ratisbonne les troupes
qui se seraient formes sur ce premier point, pour les joindre
avec celles qui seraient arrives de Wurzbourg sous le marchal
Davout, il se proposait de choisir un point intermdiaire, tel
que Donauwerth ou Ingolstadt (voir la carte n 14), pour y faire
descendre le rassemblement d'Augsbourg, et y faire remonter celui
de Ratisbonne. Aussi voulut-il avoir des magasins de vivres et
de munitions, non-seulement  Augsbourg, mais  Donauwerth et 
Ingolstadt, qui pouvaient devenir ventuellement le lieu de la
concentration gnrale, et le point de dpart de la marche sur
Vienne. Ainsi Ratisbonne, dans le cas d'hostilits diffres,
Donauwerth ou Ingolstadt, en cas d'hostilits immdiates, devaient
tre ses premiers quartiers gnraux. Le major gnral Berthier,
dpch  l'avance, partit avec ces instructions. M. Daru en
reut de pareilles pour les mouvements du matriel. Des services
d'estafette furent tablis entre Augsbourg et Strasbourg d'un ct,
entre Wurzbourg et Mayence de l'autre, pour joindre les lignes
tlgraphiques de la frontire, et expdier chaque jour  Paris
des nouvelles du thtre de la guerre. Des relais de poste furent
extraordinairement disposs pour que Napolon pt franchir rapidement
la distance de la Seine au Danube. Ainsi prpar il attendit les
mouvements des Autrichiens, voulant rester  Paris le plus longtemps
possible, afin d'animer de sa volont l'administration de la guerre,
avant d'aller animer de sa prsence l'arme destine  combattre sous
ses ordres.

[Note en marge: Ordres relatifs  l'Italie,  l'Espagne et  la
marine.]

 ces dispositions s'en joignirent quelques autres relatives 
l'Italie,  l'Espagne et  la marine. Napolon ritra  Murat
l'ordre d'acheminer une brigade sur Rome, pour rendre disponible
la division Miollis. Il traa au prince Eugne la direction selon
laquelle il devait attaquer les Autrichiens, lui ordonna de masquer
par quelques troupes lgres la route de la Carniole par Laybach, et
de porter les cinq divisions franaises, Seras, Broussier, Grenier,
Lamarque, Barbou, d'Udine  la Ponteba, pour dboucher par Tarvis
sur Klagenfurth, dans la Carinthie, route directe de la Lombardie
 Vienne. Il avait fait partir de Toulon quelques btiments pour
l'Adriatique, avec l'instruction de garder les meilleurs sous voiles,
et de dsarmer les autres, afin de se procurer  Venise 12 ou 1,500
matelots franais, qui seraient fort utiles  la dfense de la place.
Il enjoignit  sa soeur lisa, gouvernante de la Toscane, de veiller
sur la tranquillit de cette contre, car le mcontentement, se
rpandant des pays ennemis dans les pays amis, agitait dj l'Italie.
Napolon y envoya une colonne de gendarmes franais, pour y organiser
une gendarmerie italienne, prescrivit de mettre en tat de dfense
les chteaux de Florence, de Sienne, de Livourne, afin d'avoir des
refuges contre de nouvelles vpres siciliennes, tant sa prvoyance
reconnaissait elle-mme les dangers de son imprudente politique.

Quant  l'Espagne, il ordonna  Joseph de continuer les prparatifs
de l'expdition de Portugal, que le marchal Soult devait excuter
avec quatre divisions, et de n'acheminer le marchal Victor sur
l'Andalousie que lorsque le marchal Soult aurait dpass Oporto. Il
recommanda de bien soigner les divisions Valence, Leval, Dessoles,
Sbastiani, restes  Madrid comme ressource principale de la
monarchie espagnole, et surtout de veiller  ce que le marchal
Ney avec ses deux divisions contnt vigoureusement le nord de la
Pninsule. Il confia au gnral Suchet l'ancien corps de Moncey, qui
venait d'achever le sige de Saragosse, avec ordre de se prparer
 marcher sur Valence, ds que le gnral Saint-Cyr aurait termin
ses oprations en Catalogne. Il reporta le 5e corps command par le
marchal Mortier, de Saragosse sur Burgos, pour qu'il pt au besoin,
ou donner la main au marchal Ney contre le nord de l'Espagne si
cette rgion devenait inquitante, ou repasser en France si la
guerre d'Allemagne exigeait de nouvelles ressources.

S'occupant enfin de faire concourir la marine  ses oprations,
Napolon ordonna  l'amiral Wuillaumez de partir de Brest avec deux
vaisseaux de 120, et six de 74; de se rendre devant Lorient et
Rochefort, o les contre-amiraux Troude et Lhermitte se trouvaient
chacun avec une division; de les dbloquer, de les conduire jusqu'aux
Antilles, o ceux-ci devaient porter des vivres, des munitions, des
recrues, et recevoir en change des denres coloniales; de revenir
ensuite en Europe, et de rallier l'amiral Ganteaume  Toulon pour y
prendre part  diverses expditions dans la Mditerrane. Tandis que
l'amiral Wuillaumez allait excuter cette course, l'amiral Ganteaume
devait sortir de Toulon avec son escadre, et porter  Barcelone un
approvisionnement considrable en poudres, projectiles et grains.
Dans l'Escaut le contre-amiral Allemand eut ordre de faire sortir
l'escadre de Flessingue, de la tenir en rivire, toujours prte
 mettre  la voile, ce qui ne pouvait manquer d'offusquer les
Anglais, et d'occuper une notable partie de leurs forces. Napolon
enjoignit, en outre,  l'administration de la marine de runir une
certaine quantit de chaloupes canonnires aux bouches de l'Escaut
et de la Charente, pour y garder toutes les passes, et y veiller
aux tentatives de destruction que les Anglais allaient probablement
essayer contre les escadres mouilles dans ces parages. Il ordonna
au ministre Decrs de partir pour les ctes, le jour o il partirait
lui-mme pour l'Allemagne, afin de prsider  la ponctuelle excution
de ces diverses instructions.

[Date en marge: Avril 1809.]

[Note en marge: Arrestation d'un courrier franais, suivie par
reprsailles de l'arrestation des courriers autrichiens.]

[Note en marge: Imminence des hostilits rvle par les dpches de
l'un des courriers arrts.]

Tout  coup, pendant que Napolon faisait ainsi ses dernires
dispositions, on apprit que les Autrichiens avaient pouss la
hardiesse jusqu' saisir  Braunau un courrier franais porteur
de dpches de la lgation de Vienne  la lgation de Munich. Ce
courrier tait un ancien officier franais tabli  Vienne, et qui
abandonnant cette capitale au moment de la guerre, s'tait charg
de divers plis pour les ministres de sa nation. L'enlvement des
dpches qui lui taient confies, malgr ses vives protestations,
malgr le cachet des deux ambassades qui aurait d les faire
respecter, parut  Napolon l'quivalent d'une rupture. Il se
livra  la plus violente colre, fit adresser de vhmentes
interpellations  M. de Metternich, et prescrivit,  titre de
reprsailles, l'arrestation immdiate des courriers autrichiens
sur toutes les routes. Ses ordres excuts  la rigueur, et sans
dlai, lui procurrent sur le chemin de Strasbourg l'enlvement de
dpches fort importantes. Il les lut avec grande attention, et en
conclut que les hostilits commenceraient  la mi-avril. La demande
de ses passe-ports faite par M. de Metternich acheva de lui rvler
l'imminence du danger, et il ordonna au major gnral Berthier de se
rendre  Donauwerth, soit pour runir l'arme  Ratisbonne si on en
avait le temps, soit pour la replier derrire le Lech vers Donauwerth
si le temps manquait, sauf  occuper Ratisbonne par une division
du marchal Davout. Du reste, toujours l'oeil sur le tlgraphe,
Napolon se tint prt  partir au premier signal.

[Note en marge: Premiers mouvements des Autrichiens en Bohme et en
Bavire.]

[Note en marge: Signification de l'archiduc Charles au roi de
Bavire, et passage de l'Inn le 10 avril 1809.]

Les hostilits, dont il assignait le commencement du 15 au 20 avril,
commencrent un peu plus tt qu'il ne l'avait cru. L'ordre, en effet,
tait donn en Italie, en Bavire, en Bohme, d'ouvrir la campagne
du 9 au 10 avril. Le lieutenant gnral Bellegarde, qui commandait
les cinquante mille hommes destins  dboucher par la Bohme, passa
la frontire du Haut-Palatinat sur deux points, Tirschenreit et
Wernberg. Les quatre corps des lieutenants gnraux Hohenzollern,
Rosenberg, archiduc Louis, Hiller, et les deux corps de rserve Jean
de Liechtenstein et Kienmayer, formant avec l'artillerie une masse
d'environ 140 mille hommes, se trouvaient le 1er avril le long de la
Traun, et le 9 avril le long de l'Inn, frontire franco-bavaroise,
dont la violation allait dcider la guerre, et amener l'une des
plus sanglantes campagnes du sicle. Le 9 au soir, l'archiduc
Charles, qui s'tait mis  la tte de ses troupes, et qui tait
suivi de l'empereur, venu  Lintz pour tre plus prs du thtre
de la guerre, envoya l'un de ses aides de camp au roi de Bavire,
avec une lettre annonant qu'il avait ordre de se porter en avant,
et de traiter en ennemies toutes les troupes qui lui rsisteraient.
Il aimait, disait-il,  croire qu'aucune troupe allemande ne ferait
obstacle  l'arme libratrice qui venait dlivrer l'Allemagne de ses
oppresseurs. Cette lettre fut la seule dclaration de guerre adresse
 la France et  ses allis. Pour toute rponse le roi de Bavire
quitta sa capitale afin de se rendre  Augsbourg, et les troupes
bavaroises, campes sur l'Isar,  Munich et Landshut, eurent ordre de
rsister. Le marchal Lefebvre en avait dj pris le commandement
pour les conduire  l'ennemi.

Le 10 avril au matin l'arme autrichienne s'branla tout entire
pour franchir l'Inn et commencer la guerre. Elle ne savait pas
bien exactement o taient les Franais, mais elle tait informe
qu'il y en avait  Ulm,  Augsbourg, surtout  Ratisbonne, o se
dirigeait le marchal Davout; elle esprait les surprendre dans cet
tat de dispersion, atteindre le Danube avant leur concentration
dfinitive, le passer entre Donauwerth et Ratisbonne, se joindre par
sa droite avec le corps de Bellegarde, et envahir victorieusement
le Haut-Palatinat, la Souabe, le Wurtemberg. Le corps de Hiller,
celui de l'archiduc Louis, le deuxime de rserve, formant une
masse de 58 mille hommes, et ayant le prince gnralissime  leur
tte, franchirent l'Inn  Braunau mme, le 10 avril au matin. (Voir
la carte n 14.) Le corps de Hohenzollern, fort de 27 ou 28 mille
hommes, le passa au mme instant au-dessous de Muhlheim. Enfin le
quatrime corps avec le premier de rserve, prsentant une masse de
40 mille hommes, excuta son passage  Scharding, assez prs du point
o l'Inn se jette dans le Danube.  l'extrme gauche la division
Jellachich, d'environ 10 mille hommes, aprs avoir pass la Salza,
fut dirige sur Wasserbourg, pour y traverser l'Inn et marcher
sur Munich.  l'extrme droite la brigade Vecsay, qui comptait 5
mille hommes, et se composait de troupes lgres, dut longer le
Danube pour clairer l'arme sur sa droite et occuper Passau, place
importante  la jonction de l'Inn et du Danube. Sentant l'importance
de ce point, Napolon n'avait cess d'adresser aux Bavarois de
pressantes recommandations pour qu'on mt la place de Passau en tat
de dfense, et avait mme envoy des officiers franais avec les
fonds ncessaires  l'excution des travaux. Mais rien n'avait t
fait  temps, et le commandant bavarois ne put que se rendre aux
Autrichiens. C'tait un regrettable point d'appui qu'on leur avait
livr par ngligence, et dont ils pouvaient tirer plus tard un parti
trs-avantageux.

[Note en marge: Direction que suivent les Autrichiens aprs le
passage de l'Inn.]

L'Inn franchi, les Autrichiens marchrent sur trois colonnes pour
se rapprocher de l'Isar, o ils devaient rencontrer les troupes
bavaroises et tirer les premiers coups de fusil. Quoiqu'ils se
fussent appliqus  rendre leur arme plus mobile, ils s'avancrent
lentement, par habitude d'abord, par le mauvais temps ensuite, et
enfin par l'embarras de leurs magasins. Songeant  faire la guerre
d'invasion, et ne sachant pas vivre partout comme les Franais, ils
avaient imagin de substituer  leurs immenses dpts de denres
alimentaires des magasins ambulants, qui devaient les suivre dans
leurs mouvements. Ils espraient de la sorte pouvoir imiter plus
facilement les concentrations subites et ordinairement dcisives de
Napolon.  ces magasins se joignaient un fort bel quipage de pont
et un immense matriel d'artillerie. Ils restrent donc embourbs
pendant plusieurs jours entre l'Inn et l'Isar, et n'arrivrent que
le 15 devant ce dernier fleuve. Jusque-l ils n'avaient aperu que
des patrouilles de cavalerie bavaroise, qu'ils avaient affect de ne
pas attaquer, pour prolonger une illusion qui leur plaisait, et qui
leur persuadait qu'ils ne rencontreraient pas d'hostilits de la part
des Allemands. L'archiduc s'apprta  passer l'Isar devant Landshut
le lendemain 16 (voir la carte n 46), et cette fois il ne pouvait
plus ni se faire illusion, ni en faire  personne, car les Bavarois
bordaient le fleuve avec toutes les apparences de gens rsolus  se
dfendre.

[Note en marge: Passage de l'Isar devant Landshut le 16 avril.]

Il changea un peu la disposition de ses colonnes pour cette opration
importante, qui tait la premire de la guerre, et que pour ce motif
il fallait rendre prompte et dcisive. Il dtacha de sa gauche le
corps de Hiller vers Moosbourg, afin de prserver l'opration qui
allait se faire devant Landshut de toute opposition du ct de
Munich. Il rapprocha du corps de l'archiduc Louis, qui restait seul
par la sparation du corps de Hiller, celui de Hohenzollern, et leur
prescrivit  tous deux de forcer le passage de l'Isar devant Landshut
mme. Il plaa en colonne en arrire les deux corps de rserve. Il
ordonna au corps du prince de Rosenberg, qui tenait la droite, de
passer l'Isar vers Dingolfing, point o l'on n'avait  craindre
aucune rsistance, et d'envoyer ses troupes lgres  Ebelsbach,
pour ter  l'ennemi le courage de tenir  Landshut en voyant l'Isar
pass au-dessous. Enfin la brigade Vecsay, dj lance le long du
Danube, devait pousser ses courses jusqu' Straubing, fort prs par
consquent de Ratisbonne, afin de se procurer des nouvelles des
Franais.

[Note en marge: Dfense de Landshut par la division bavaroise Deroy,
et passage de l'Isar par les Autrichiens.]

Le 16 au matin, l'archiduc Charles, dirigeant lui-mme le corps de
l'archiduc Louis, dont le gnral Radetzki commandait l'avant-garde,
s'avana sur Landshut pour y franchir l'Isar. Quand on vient par
la route de Braunau, comme c'tait le cas pour les Autrichiens, on
descend par des coteaux boiss sur les bords de l'Isar, qui traverse
la jolie ville de Landshut, et se rpand ensuite dans des prairies
verdoyantes. La ville est moiti sur le penchant des coteaux, moiti
sur le bord du fleuve, qui, en la traversant, se spare en deux bras.
La division bavaroise Deroy occupait Landshut, et avait mission de
disputer le passage. Aprs avoir vacu la ville haute et toute
la partie qui est sur la rive droite du fleuve, elle avait coup
le pont du grand bras, rempli de nombreux tirailleurs le faubourg
de Seligenthal, et s'tait range en bataille de l'autre ct des
prairies, sur les hauteurs boises d'Altdorf, qui font face  celles
par lesquelles on dbouche sur Landshut. Le gnral Radetzki, se
portant de la ville haute sur le bord du grand bras et devant le
pont coup, fut accueilli par un feu trs-vif de tirailleurs, auquel
il rpondit par celui des tirailleurs du rgiment des Gradiscans.
De son ct l'archiduc, profitant des hauteurs pour faire jouer sa
formidable artillerie, en accabla le faubourg de Seligenthal, situ
sur l'autre rive de l'Isar, mit en ruine cette partie de la ville de
Landshut, et la rendit intenable pour les Bavarois qui s'y taient
embusqus. Il fit ensuite rtablir le tablier du pont sur ses appuis
encore debout, et le franchit sans trouver de rsistance dans le
faubourg vacu. Vers midi le corps de l'archiduc Louis dboucha
avec une nombreuse cavalerie, suivi  peu de distance du corps de
Hohenzollern, et vint se dployer devant la division bavaroise Deroy,
qui tait en bataille vis--vis, sur les hauteurs d'Altdorf. Une
vive canonnade s'engagea entre les Autrichiens et les Bavarois; mais
ceux-ci, recevant la nouvelle que l'Isar tait pass au-dessus vers
Moosbourg, au-dessous vers Dingolfing, se retirrent en bon ordre,
 travers les bois, par la chausse de Landshut  Neustadt sur le
Danube. (Voir la carte n 46.) On avait perdu de part et d'autre une
centaine d'hommes. Les Bavarois, partags entre deux sentiments, le
dplaisir de se battre pour des Franais contre des Allemands, et
leur vieille jalousie  l'gard des Autrichiens qui voulaient leur
ter le Tyrol, se conduisirent nanmoins trs-bien. Ils se replirent
sur le Danube, dans la fort de Drnbach, o dj s'taient retires
la division du prince royal venant de Munich, et la division du
gnral de Wrde venant de Straubing. Ils taient l prs des
Franais, les attendant avec une extrme impatience.

[Note en marge: Projets de l'archiduc Charles aprs le passage de
l'Isar.]

L'archiduc Charles avait franchi l'Isar  Landshut avec deux
corps, ceux de l'archiduc Louis et du prince de Hohenzollern. Il
tait immdiatement suivi de ses deux corps de rserve, Jean de
Liechtenstein et Kienmayer. Il avait de plus  sa gauche occup
Moosbourg avec le corps du gnral Hiller, et  sa droite occup
Dingolfing avec le corps de Rosenberg. Il se trouvait donc au del
de l'Isar avec les six corps d'arme destins  oprer en Bavire,
et avec une masse d'environ 140 mille hommes. Il n'avait plus que
quelques pas  faire pour rencontrer les Franais, car il n'y a
de l'Isar au Danube qu'une douzaine de lieues, et aucun cours
d'eau considrable. Mais pour franchir ces douze lieues il avait 
traverser de petites rivires, telles que l'Abens  gauche, la grosse
et la petite Laber  droite, des coteaux, des bois, des marais, pays
fourr, obscur, difficile. Il fallait beaucoup y penser avant de
s'engager dans cette rgion dangereuse, avec la chance de se heurter
 chaque instant contre l'arme franaise, toujours fort redoutable
quoique n'ayant pas encore Napolon  sa tte.  gauche, l'archiduc
Charles avait Augsbourg et Ulm,  droite Ratisbonne. Tout ce qu'il
savait, c'est qu'il y avait des Franais  Augsbourg et  Ulm, sans
pouvoir dire quels et combien, et d'autres Franais  Ratisbonne,
ceux-ci mieux connus, car c'tait le corps du marchal Davout, dont
l'arrive dans cette direction tait depuis longtemps annonce. Le
gnralissime autrichien forma le projet de s'avancer droit devant
lui,  travers le pays qui s'tend de l'Isar au Danube, et d'aboutir
 ce dernier fleuve vers Neustadt et Kelheim, en suivant la double
chausse qui de Landshut conduit  ces deux points. (Voir la carte
n 46.) Arriv  Neustadt et Kelheim, il devait se trouver entre les
deux rassemblements connus des Franais, celui d'Augsbourg et celui
de Ratisbonne: il pouvait se rabattre sur ce dernier point, accabler
le marchal Davout, enlever Ratisbonne, et donner la main au gnral
Bellegarde. Disposant alors de prs de 200 mille hommes, il lui
devenait facile de marcher sur le Rhin  travers le Wurtemberg, en
balayant devant lui les Franais surpris, battus avant d'avoir pu se
runir. Mais il fallait franchir ce pays presque impntrable avant
la concentration des Franais et l'arrive de Napolon, et il tait
dj un peu tard pour raliser ce projet ambitieux, fort approuvable
du reste, s'il tait aussi bien excut qu'il tait bien conu.

[Note en marge: Difficults que prsente le pays entre Landshut et
Ratisbonne.]

En entrant dans cette rgion, l'archiduc Charles trouvait  sa gauche
l'Abens, courant directement vers le Danube, et s'y jetant prs de
Neustadt, aprs avoir travers Siegenbourg, Bibourg, Abensberg. (Voir
la carte n 46.)  droite coulaient en passant sur son front la
petite et la grosse Laber, qu'il devait franchir vers leur source,
car elles naissent dans les environs pour aller se jeter dans le
Danube. Il devait s'avancer ainsi entre l'Abens qu'il ctoierait
par sa gauche, et les deux Laber qu'il franchirait par sa droite,
marchant  travers des bois, des marcages, pour aboutir au Danube
par deux chausses, celle de Landshut  Neustadt, et celle de
Landshut  Kelheim. S'il ne voulait pas pousser jusqu' Kelheim
et Neustadt, il pouvait se rendre  Ratisbonne par un chemin plus
court, en prenant  droite la chausse dite d'Eckmhl, laquelle aprs
avoir franchi le lit marcageux de la grosse Laber  Eckmhl mme,
s'lve  travers des gorges boises, puis descend dans la plaine
de Ratisbonne, au milieu de laquelle on voit le Danube se dployer
et changer sa direction, car on sait qu'aprs avoir couru depuis sa
source au nord-est, il se dirige constamment  l'est aprs Ratisbonne.

[Note en marge: Dispositions de marche de l'archiduc Charles pour
s'avancer de l'Isar au Danube.]

L'archiduc Charles rsolut de suivre le 17 les deux chausses qui
de Landshut mnent  Neustadt et  Kelheim. Il assigna au gnral
Hiller la mission de marcher de Moosbourg  Mainbourg sur l'Abens,
pour se garder contre les Franais qu'on savait tre  Augsbourg,
tandis que la division Jellachich, place plus  gauche, viendrait
de Munich  Freising joindre ce mme corps de Hiller dont elle
dpendait. Un peu moins  gauche, l'archiduc Louis dut s'avancer
par la chausse de Neustadt, traverser Pfeffenhausen, et ctoyer
galement l'Abens, afin de veiller sur les Bavarois amoncels dans la
fort de Drnbach. Au centre, et en suivant la chausse de Landshut
 Kelheim par Rottenbourg, le corps de Hohenzollern, aprs avoir
pass les deux Laber, devait se diriger sur Kelheim suivi des deux
corps de rserve, tandis qu' droite le corps de Rosenberg et la
brigade Vecsay essayeraient, par la route transversale d'Eckmhl, une
reconnaissance sur Ratisbonne.

Ainsi, avec deux corps  gauche, trois au centre, un sixime 
droite, et  des distances de vingt lieues, l'archiduc Charles
s'avana de l'Isar au Danube,  travers le pays accident que nous
venons de dcrire, et qui est compris entre les points de Landshut,
Neustadt, Kelheim, Ratisbonne, Straubing. Il ordonna au lieutenant
gnral Bellegarde, qui avait dbouch dans le Haut-Palatinat, de
pousser vivement la queue du marchal Davout sur Ratisbonne, afin de
prparer la jonction gnrale de toutes les forces autrichiennes.

L'archiduc marcha le 17 avec mesure, et moins de lenteur que de
coutume, mais encore trop lentement pour les circonstances. Il
s'achemina sur Pfeffenhausen d'un ct, sur Rottenbourg de l'autre.
Le mauvais temps, les magasins ambulants qu'il attendait, son grand
quipage de pont, son matriel d'artillerie, trans sur des routes
dfonces par les pluies, expliquaient cette lenteur, si elles ne la
justifiaient. On n'eut affaire pendant le trajet qu' la cavalerie
lgre bavaroise, avec laquelle on faisait le coup de sabre, n'ayant
plus  la mnager depuis qu' Landshut on s'tait battu contre les
Allemands de la Confdration du Rhin.

Le 18, l'archiduc Charles, toujours mal renseign sur sa gauche,
ayant appris seulement que de ce ct il y avait des Bavarois
derrire l'Abens, et des Franais vers Augsbourg, mais mieux inform
sur sa droite, o il savait que le marchal Davout approchait de
Ratisbonne, acquit ainsi la conviction que les Franais taient
diviss en deux masses, et se confirma dans la pense de se jeter
d'abord sur le marchal Davout. Incertain encore s'il irait droit
 Kelheim au bord du Danube, pour descendre ensuite le long de ce
fleuve vers Ratisbonne, ou s'il irait tout de suite  Ratisbonne en
prenant la route transversale d'Eckmhl, il fit un pas de plus, les
corps de Hiller et de l'archiduc Louis formant sa gauche le long
de l'Abens, Hohenzollern et les deux corps de rserve formant son
centre autour de Rohr, Rosenberg formant sa droite vers Lancqwaid,
sur la grosse Laber, enfin la brigade Vecsay  l'extrmit de sa
ligne poussant des reconnaissances par Eckmhl et Egglofsheim sur
Ratisbonne. Le moment des vnements les plus dcisifs approchait,
car de toutes parts l'archiduc tait entour de Franais et de
Bavarois, dans un pays d'une obscurit presque impntrable, o
l'on pouvait tout  coup se trouver face  face avec l'ennemi.
Trois ou quatre cent mille hommes, Autrichiens, Franais, Bavarois,
Wurtembergeois, Badois, Hessois, allaient se heurter dans cet espace
resserr, se heurter cinq jours de suite, avec un acharnement inou,
l'avantage devant rester non pas seulement au plus brave, car on
tait brave de part et d'autre, mais  celui qui saurait le mieux se
diriger au milieu de ce chaos de bois, de marcages, de coteaux et de
valles.

[Note en marge: Situation des Franais au moment de l'approche des
Autrichiens.]

Tandis que les Autrichiens, ayant ainsi l'avance sur les Franais,
s'apprtaient  les surprendre, ceux-ci heureusement avec leur
habitude de la guerre, avec leur assurance dans le danger, n'taient
pas gens  se laisser dconcerter, mme avant d'tre en possession de
tous leurs avantages. Le champ de bataille sur lequel ils arrivaient
par le ct oppos, leur apparaissait en sens contraire, mais tout
aussi confus.  notre droite, et  la gauche des Autrichiens, le
marchal Massna concentr sur Ulm avec les divisions Boudet,
Molitor, Carra Saint-Cyr, Legrand, marchait sur Augsbourg, pour y
rejoindre le corps d'Oudinot. Le marchal Massna, par ordre du
major gnral Berthier, avait pris le commandement de toutes ces
troupes, qui ne s'levaient gure au del de 55  60 mille hommes,
les renforts n'tant point arrivs.  vingt-cinq lieues de l,
vers Ratisbonne, par consquent  notre gauche et  la droite des
Autrichiens, le marchal Davout dbouchait avec l'arme du Rhin,
compose des divisions Morand, Friant, Gudin, Saint-Hilaire, des
cuirassiers Saint-Sulpice, de la cavalerie lgre de Montbrun,
comptant environ 50 mille soldats, les meilleurs de l'arme. La
grosse cavalerie du gnral Espagne et celle du gnral Nansouty
l'avaient dj quitte, la premire pour joindre le corps d'Oudinot,
la seconde pour venir former la rserve de cavalerie. On voit que
la distribution en trois corps n'tait pas encore effectue, car la
division Saint-Hilaire aurait d se trouver en ce moment avec le
gnral Oudinot, pour complter le corps du marchal Lannes, et le
marchal Massna n'aurait d avoir que ses quatre divisions, avec les
Hessois et les Badois.

Enfin, entre ces deux masses, mais plus prs de Ratisbonne que
d'Augsbourg, vers Kelheim et Neustadt, se trouvaient les Bavarois
couverts par l'Abens, et rfugis dans la fort de Drnbach, au
nombre de 27 mille hommes. Les Wurtembergeois y arrivaient par
Ingolstadt au nombre de 12 mille. C'tait donc une masse disperse de
140  150 mille hommes, dont 100 mille Franais, et environ 40  50
mille Allemands. La garde impriale n'tait pas encore rendue sur les
lieux: les renforts prsentaient sur les routes de la Souabe et du
Wurtemberg de longues colonnes d'hommes, de chevaux et de matriel.

[Note en marge: Embarras du major gnral Berthier en arrivant sur
les lieux.]

Le major gnral Berthier tait rest long-temps  Strasbourg pour
veiller  l'organisation de l'arme, ne croyant pas que le moment ft
venu de la faire entrer en action. Le 11 avril, averti  Strasbourg
de la marche des Autrichiens vers l'Inn, il tait parti pour se
rendre sur les bords du Danube, et tait arriv le 13 au matin 
Gmnd, le 13 au soir  Donauwerth. En route, au milieu des nouvelles
contradictoires qu'il recevait, il avait donn des ordres souvent
contraires, s'appliquant toujours  ramener les vnements au plan de
Napolon, qui consistait, comme nous l'avons dit,  runir d'abord
l'arme sur Ratisbonne si on en avait le temps, ou sur Donauwerth
si les hostilits commenaient plus tt qu'on ne l'avait suppos.
Parvenu le soir  Donauwerth, le major gnral avait appris que
le marchal Davout occupait Ratisbonne, que le marchal Massna
et le gnral Oudinot taient  Augsbourg, que les Autrichiens
avaient march lentement, que le plan de Napolon par consquent
tait toujours excutable, et alors plaant sous les ordres du
marchal Davout tout ce qui tait autour de Ratisbonne, sous ceux
du marchal Massna tout ce qui tait autour d'Augsbourg, il avait
cru devoir oprer la concentration de l'arme sur Ratisbonne, et il
avait ordonn au gnral Oudinot de s'y acheminer. Mais recevant
tout  coup le 14 une dpche de Paris, dpche fort ambigu, dans
laquelle Napolon, prvoyant le mouvement anticip des Autrichiens,
lui recommandait de tout runir  Augsbourg, en laissant toutefois
le marchal Davout sur Ratisbonne avec une partie de ses forces, il
contremanda le mouvement prescrit au gnral Oudinot, et il demeura
en prsence de l'ennemi jusqu'au 17, avec l'arme partage en deux
masses, l'une  Ratisbonne, l'autre  Augsbourg, les Bavarois entre
deux. Dans l'intervalle il s'occupa de mettre les corps en ordre,
mais n'osa pas prendre un parti avant l'arrive de l'Empereur[11].

[Note 11: Certains historiens ont fort maltrait le major gnral
Berthier pour les ordres donns pendant ces quelques jours. J'ai lu
ces ordres avec beaucoup de soin, je les ai compars avec ceux de
Napolon, jour par jour et heure par heure, et je n'ai pu reconnatre
la justice du blme adress au major gnral. Parti de Paris avec
la confidence du plan de Napolon qui consistait  se concentrer
sur Ratisbonne, il voulut y procder en ordonnant le 13 au gnral
Oudinot de marcher sur cette ville; mais recevant en route une
dpche tlgraphique de Napolon qui lui ordonnait de tout reployer
sur le Lech et sur Augsbourg, en cas d'hostilits prmatures, et de
laisser dans tous les cas le marchal Davout  Ratisbonne, il resta
dans cette position jusqu' l'arrive de l'Empereur. Cela prouve
une seule chose, la difficult de diriger de loin les oprations
militaires, car de prs Napolon aurait ordonn  Berthier ce qu'il
ordonna effectivement ds qu'il arriva sur les lieux. Mais Berthier
pouvait-il prendre sur lui de donner l'ordre si hardi de concentrer
l'arme, par un double mouvement de flanc excut en prsence de
l'ennemi? On ne saurait gure l'imaginer. Napolon lui-mme, simple
chef d'tat-major au lieu d'tre commandant en chef, ne l'aurait
probablement pas os. Tout ce qu'on peut dire ici de l'un et de
l'autre, c'est que Berthier avait des ordres dont il n'osa pas
s'carter, et que Napolon tait trop loin pour les modifier d'aprs
les faits qui taient survenus. On fut surpris par les vnements,
ce qui tait la faute de la politique, bien plus que de la direction
imprime aux oprations militaires.]

[Note en marge: Heureuse et soudaine arrive de Napolon sur le
thtre de la guerre.]

Heureusement que Napolon fut averti en temps utile de ce qui se
passait, grce aux moyens de communication qu'il avait prpars 
l'avance. Le 12 au soir, en effet, il avait appris le passage de
l'Inn, tait mont en voiture dans la nuit, avait sjourn le 15
quelques heures  Strasbourg, le 16 quelques heures  Stuttgard,
avait vu et rassur, chemin faisant, les rois allemands ses allis,
et tait arriv le 17 au matin  Donauwerth, assez  temps pour tout
rparer.

[Note en marge: Ses promptes dterminations au premier aspect des
lieux.]

Quoiqu'il ne lui ft pas moins difficile qu' l'archiduc Charles
lui-mme de pntrer la vrit, au milieu de beaucoup de rapports
contradictoires, et dans un pays aussi couvert que celui o l'on
oprait, il avait appris par les Bavarois le passage des Autrichiens
 Landshut, et il devina avec sa perspicacit accoutume que la
principale arme autrichienne venait donner contre le Danube, dans
l'esprance de passer entre les Franais runis  Augsbourg et les
Franais runis  Ratisbonne. Quelques instants lui ayant suffi pour
dmler cette vrit, il prit sa dtermination avec une incroyable
promptitude.

Deux plans s'offraient en ce moment  lui. S'il avait pu tout savoir
trs-exactement, ce qui n'arrive jamais  la guerre, s'il avait pu
deviner par exemple que l'archiduc allait se porter sur Ratisbonne
avec plusieurs corps mal lis entre eux, il n'aurait eu qu' le
laisser marcher sur Ratisbonne, o le marchal Davout avec 50 mille
soldats l'aurait arrt pendant tout le temps ncessaire, et puis
avec la masse des forces runies autour d'Augsbourg, avec Oudinot,
Molitor, Boudet, les Bavarois, les Wurtembergeois, c'est--dire avec
90 mille combattants, se jeter sur les derrires du gnralissime
autrichien, le mettre entre deux feux, et prendre son arme jusqu'au
dernier homme. Toutefois c'et t braver bien des chances, car
Napolon aurait laiss  l'archiduc l'avantage de la position
concentrique, ce qui tait contraire aux vrais principes de la
guerre, qu'il avait plus qu'aucun capitaine professs, illustrs
par d'immortels exemples. L'archiduc, en effet, plac entre les
deux masses de l'arme franaise, aurait pu les battre l'une aprs
l'autre, et leur faire essuyer  toutes deux ce que Napolon fit
essuyer tant de fois  tant d'ennemis divers. D'ailleurs, pour un tel
plan, il aurait fallu en savoir plus que n'en savait Napolon sur la
situation des choses, sur l'tat moral et matriel des deux armes
autrichienne et franaise, sur ce qu'on pouvait craindre de l'une,
attendre de l'autre, enfin sur la marche de l'ennemi, car plus on
veut tre hardi, plus il faut connatre  qui et  quoi on a affaire.
Aussi aprs avoir pens un moment  ce plan[12], prfra-t-il le
second, qui tait le plus sr, c'tait de profiter du temps qui lui
restait pour concentrer l'arme, en amenant le marchal Davout de
Ratisbonne vers Neustadt, et en amenant d'Augsbourg vers le mme
point le marchal Massna. Alors avec 140  150 mille hommes dans la
main, Napolon tait certain de tout accabler, quelles que fussent
les chances, car il n'y en a jamais de trs-redoutables pour une
arme bien concentre, qui peut opposer sa masse tout entire de
quelque ct qu'on l'aborde. Il prfra donc, dans l'ignorance o
il tait de toutes choses, l'application des vrais principes aux
ventualits plus brillantes qui s'offraient  lui. Mais cette subite
concentration devant s'oprer par une double marche des marchaux
Davout et Massna, en face de l'ennemi, prsentait aussi de graves
dangers. C'est  les surmonter que Napolon appliqua tout son
gnie, en excutant l'une des plus belles oprations de sa longue et
prodigieuse carrire.

[Note 12: Ce fait ressort d'une conversation avec le duc de Rovigo,
qui la rapporte sans en pouvoir juger la porte, ne sachant ni les
vnements qui se passaient, ni les ordres que Napolon avait donns.]

Arriv le 17  Donauwerth, sans garde, sans maison militaire, sans
chevaux, sans tat-major, il donna immdiatement ses ordres, prenant
pour les transmettre les premiers officiers venus qu'il trouva sous
sa main, car le major gnral Berthier tait en ce moment  Augsbourg.

[Note en marge: Ordres de Napolon au marchal Massna.]

[Note en marge: Ordres de Napolon au marchal Davout.]

Il ordonna d'abord au marchal Massna de quitter Augsbourg le
lendemain matin 18, pour descendre par la route de Pfaffenhofen sur
l'Abens dans le flanc gauche des Autrichiens, se rservant ensuite de
diriger la marche de ce marchal vers le Danube ou vers l'Isar, vers
Neustadt ou vers Landshut, suivant la position que l'arme occuperait
 son arrive. (Voir la carte n 46.) Il lui enjoignit de laisser
 Augsbourg un bon commandant, deux rgiments allemands, tous les
hommes malingres ou fatigus, des vivres, des munitions, enfin de
quoi tenir quinze jours; de partir en semant le bruit d'une marche en
Tyrol, et puis de descendre vers le Danube en toute hte, car jamais,
ajoutait l'Empereur, je n'ai eu plus besoin de votre dvouement.
La dpche se terminait par ces mots: _Activit et vitesse_. Au
mme instant il ordonna au marchal Davout de quitter immdiatement
Ratisbonne en y laissant un rgiment pour garder cette ville, de
remonter le Danube avec son corps d'arme, de cheminer avec prudence
mais avec rsolution entre le fleuve et la masse des Autrichiens,
et de venir le joindre par Abach et Ober-Saal, aux environs
d'Abensberg, par o l'Abens se jette dans le Danube. Le marchal
Davout, aprs ce qu'il avait dj dtach de ses troupes pour
composer les autres corps, pouvait conserver environ cinquante mille
hommes, heureusement trs-capables de se battre contre un nombre
quelconque d'Autrichiens. En les rapprochant de l'Abens derrire
lequel taient cantonns les Bavarois, et o l'on venait de diriger
les Wurtembergeois, les cuirassiers Nansouty et Espagne, la division
Demont compose des quatrimes bataillons du corps de Davout, le
grand parc d'artillerie, Napolon allait avoir sous sa main environ
90 mille hommes, bien suffisants pour attendre Massna qui devait
arriver avec quarante ou cinquante mille. Cette dernire runion
opre, il tait en mesure de dtruire la grande arme autrichienne,
quelque position qu'elle et prise, quelque manoeuvre qu'elle et
faite.

[Note en marge: Situation du marchal Davout lorsqu'il reoit les
ordres qui le concernent.]

Ces dispositions une fois arrtes et communiques  ceux qui
devaient les excuter, Napolon quitta Donauwerth pour Ingolstadt,
afin de se rapprocher du point de concentration qu'il venait
de choisir. Ses ordres expdis  l'instant mme n'avaient pas
grand chemin  faire pour parvenir  Augsbourg, et Massna put
immdiatement s'occuper de ses prparatifs dans la seconde moiti
de la mme journe, afin de partir le lendemain 18 au matin. Mais
la distance tait plus que double de Donauwerth  Ratisbonne, et ce
n'est que fort avant dans la soire que le marchal Davout reut
les ordres qui le concernaient. Ce marchal tait dans le moment
aux environs de Ratisbonne avec quatre divisions d'infanterie, une
division de cuirassiers, une division de cavalerie lgre, le tout,
comme nous venons de le dire, formant  peu prs cinquante mille
hommes. Les gnraux Nansouty et Espagne avec la grosse cavalerie
et une portion de cavalerie lgre, le gnral Demont avec les
quatrimes bataillons et le grand parc avaient pris la gauche du
Danube.

Pour se concentrer autour de Ratisbonne, le marchal Davout
avait eu plus d'une difficult  vaincre. La division Friant, en
effet, dans son trajet de Bayreuth  Amberg, s'tait trouve un
instant aux prises avec les cinquante mille hommes du lieutenant
gnral Bellegarde. Elle avait bravement tenu tte  l'orage, en
repoussant nergiquement les avant-gardes des Autrichiens; et tandis
qu'elle leur rsistait, le reste du corps, prcd de la division
Saint-Hilaire, s'tait coul vers Ratisbonne, le long de la Wils
et de la Regen. La journe du 17, pendant laquelle Napolon avait
expdi ses ordres, avait t employe tout entire  changer
une vive canonnade avec les Autrichiens sous les murs mmes de
Ratisbonne, pour donner au gnral Friant le temps de rejoindre.
La division Morand, occupant Stadt-am-hof au del du Danube, au
confluent de la Regen, les avait arrts par sa superbe contenance,
et leur avait rendu force boulets. Les projectiles lancs des
hauteurs, enfilant les rues de Ratisbonne, nous avaient tu quelques
hommes parmi les troupes qui traversaient la ville pour passer le
Danube. Un obus tait mme venu clater entre les jambes du cheval du
marchal Davout, tuant ou blessant autour de lui les chevaux de ses
aides de camp. Les vieux soldats des divisions Morand, Gudin, Friant,
Saint-Hilaire, prouvaient au plus haut degr les passions de l'arme
franaise, et ils taient exasprs. Un tirailleur franais avait,
sous les yeux mmes du marchal, couru sur un tirailleur autrichien,
et aprs avoir brav son coup de feu lui avait plong son sabre dans
la poitrine.

[Note en marge: Mouvements du marchal Davout  travers la ville de
Ratisbonne.]

Il fallait au marchal Davout toute la journe du 18 pour achever
le ralliement de la division Friant, pour porter la totalit de ses
troupes sur la droite du Danube, pendant que la division Morand,
continuant de rester en bataille sous les murs de Ratisbonne,
contiendrait les Autrichiens de Bellegarde et couvrirait le passage
du fleuve. Les divisions Saint-Hilaire et Gudin passrent dans cette
journe de la rive gauche sur la rive droite du Danube. La grosse
cavalerie Saint-Sulpice en fit autant, et la cavalerie lgre, sous
le brave et intelligent Montbrun, excuta des reconnaissances dans
tous les sens, sur Straubing, sur Eckmhl, sur Abach, pour avoir des
nouvelles de l'archiduc, car le marchal Davout se trouvait entre
les cinquante mille hommes venus de Bohme, et la principale masse
autrichienne venant de Landshut par Eckmhl. Ces reconnaissances
avaient pour objet d'explorer toutes les routes de la rive droite,
par lesquelles le marchal Davout se proposait de remonter le
Danube. Il aurait pu sans doute le remonter par la rive gauche, sur
laquelle les Autrichiens n'avaient pas encore pntr, et qui tait
couverte de nos dtachements et de nos convois; mais les chemins y
taient impraticables, et ils conduisaient assez loin du point de
concentration dsign par Napolon, entre Ober-Saal et Abensberg.
Le marchal Davout prfra suivre la rive droite, quoique expose
 l'ennemi, parce que les communications y taient praticables et
menaient plus directement au but. Il savait bien que l'archiduc
allait le ctoyer pendant cette marche, mais il avait des troupes si
fermes qu'il ne craignait pas d'tre abord, encore moins d'tre jet
au Danube; et il tait certain que si on venait se heurter contre
elles, elles rendraient choc pour choc, et n'en rejoindraient pas
moins l'Empereur au rendez-vous indiqu.

[Note en marge: Savantes dispositions du marchal Davout pour la
marche qu'il devait excuter entre les Autrichiens et le Danube.]

Il fallait prendre  revers les hauteurs boises qui sparent
du Danube les valles de la grosse et de la petite Laber, les
franchir, descendre en vue des Autrichiens sur la pente oppose, ce
qui conduisait sur le plateau de l'Abens  Abensberg, o Napolon
s'efforait d'amener les parties disperses de son arme. (Voir la
carte n 46.) Diverses routes s'offraient pour excuter ce trajet.
 droite du marchal Davout se prsentait la grande chausse de
Ratisbonne  Ingolstadt, longeant constamment le bord du Danube, et
aboutissant par Abach et Ober-Saal  Abensberg. Elle tait large et
belle, mais resserre entre les hauteurs et le Danube. Le marchal
Davout aurait pu la suivre, mais s'il avait t surpris par l'ennemi
dans le dfil qu'elle formait, il et t expos  un dsastre. Il
la rserva pour ses bagages et ses gros charrois d'artillerie, en
la faisant garder par un bataillon d'infanterie qui d'avance tait
all occuper les passages principaux.  gauche se prsentait la
chausse transversale de Ratisbonne  Landshut, passant la grosse
Laber  Eckmhl. C'tait encore une large et belle route, mais elle
donnait en plein au milieu de l'ennemi. Il n'et fallu la prendre
que si on avait dsir une grande bataille, ce qu'on ne voulait
pas, puisqu'on n'avait que la concentration pour but. Le marchal
Davout y envoya son avant-garde, compose de quatre rgiments de
chasseurs et hussards, de deux bataillons du 7e lger, commands par
le gnral Montbrun, pour observer les Autrichiens, et les occuper
pendant la marche qu'on allait excuter. Entre ces deux grandes
chausses, des chemins de village, passant d'un revers  l'autre des
hauteurs, furent rservs au gros de l'arme. Les deux divisions
Friant et Gudin, formant une premire colonne, prcdes et suivies
par les cuirassiers Saint-Sulpice, durent marcher par Burg-Weinting,
Wolkering, Saalhaupt, Ober-Feking. Les deux divisions Saint-Hilaire
et Morand, formant une seconde colonne, prcdes et suivies par les
chasseurs de Jacquinot, durent marcher par Ober-Isling, Gebraching,
Peising, Tengen, Unter-Feking. Ces deux colonnes cheminant ainsi 
ct l'une de l'autre, devaient parvenir sur le revers des hauteurs
qui sparent la grosse Laber du Danube, rejoindre  la sortie du
dfil d'Abach, vers Ober-Saal, la colonne des bagages, et dboucher
vis--vis d'Abensberg, prs des Bavarois, avec chance mme de n'tre
pas aperues des Autrichiens, tant le pays tait bois, montueux
et obscur. L'avant-garde, engage sur la grande route d'Eckmhl 
Landshut, expose par consquent  donner de front sur la masse des
Autrichiens, qui venaient de Landshut, devait s'avancer avec prudence
et, aprs avoir servi de rideau aux deux colonnes d'infanterie, se
rabattre  droite, pour regagner le point de rendez-vous assign 
tout le corps d'arme.

Ces dispositions arrtes avec autant de fermet que de prudence,
le marchal Davout ordonna la marche pour le 19 avril au matin.
Dans la journe du 18 on acheva de traverser Ratisbonne, et le soir
la division Friant elle-mme, ayant franchi les ponts de cette
ville, passa la nuit avec le reste de l'arme sur la rive droite.
Le marchal Davout avait rserv au 65e de ligne le rle prilleux
de garder Ratisbonne contre les armes nombreuses qui allaient
l'attaquer par la rive gauche et par la rive droite. Il lui avait
prescrit de fermer les portes, de barricader les rues, et de se
dfendre  outrance jusqu' ce qu'on le dgaget, ce qui ne pouvait
manquer d'arriver bientt.

[Note en marge: Le marchal Davout part de Ratisbonne le 19 avril au
matin.]

[Note en marge: Mouvement de l'archiduc Charles vers Ratisbonne,
tandis que le marchal Davout marche vers Abensberg.]

Le 19 au point du jour, les quatre colonnes de l'arme commencrent
la marche difficile qui leur tait ordonne, les bagages  droite le
long du Danube, deux colonnes d'infanterie au centre par des chemins
de village, l'avant-garde  gauche sur la grande route de Ratisbonne
 Landshut par Eckmhl. Les Franais, partis ainsi de grand matin,
et traversant des coteaux boiss, n'aperurent d'abord aucun ennemi.
Cependant la rencontre ne pouvait tarder, car il tait impossible
que, manoeuvrant  trois ou quatre lieues les uns des autres, des
centaines de mille hommes ne finissent point par se joindre et par
se battre. Dans ce moment, en effet, l'archiduc Charles, ayant pass
la journe au camp de Rohr, sur le plateau qui spare l'Abens de la
grosse Laber, au revers mme des hauteurs que les Franais taient
occups  franchir, avait enfin arrt ses rsolutions. Apprenant 
chaque pas, d'une manire toujours plus positive, que le marchal
Davout tait  Ratisbonne, il avait pris le parti d'y marcher le 19
en faisant les dispositions suivantes: le gnral Hiller, formant
l'extrme gauche avec son corps et la division Jellachich, avait
ordre de venir de Mainbourg sur Siegenbourg (voir la carte n 46),
rejoindre l'archiduc Louis, qui avait t laiss devant Abensberg
avec son corps et le deuxime corps de rserve pour garder l'Abens.
L'archiduc Charles, suivi du corps de Hohenzollern, moins quelques
bataillons placs en observation  Kirchdorf sous le gnral Thierry,
du corps de Rosenberg, du premier corps de rserve et de la brigade
Vecsay, ce qui prsentait une masse de 70 mille hommes, devait se
diriger sur Ratisbonne, aprs en avoir laiss  sa gauche sous le
gnral Hiller et l'archiduc Louis plus de 60 mille. Ainsi, tandis
que Napolon faisait les plus grands efforts pour concentrer son
arme, le gnralissime autrichien dispersait la sienne de Munich 
Ratisbonne, sur plus de trente lieues.

Il se mit en mouvement le 19 au matin, en mme temps que le marchal
Davout, et dans un ordre de marche  peu prs semblable. Deux
colonnes d'infanterie, l'une compose du corps de Hohenzollern,
l'autre du corps de Rosenberg et des grenadiers de la rserve,
devaient quitter le camp de Rohr, et s'avancer  travers les hauteurs
que franchissaient les Franais, la premire par Gross-Muss, Hausen,
Tengen, la seconde par Lancqwaid, Schneidart, Saalhaupt. La brigade
Vecsay, une brigade emprunte  l'archiduc Louis, la cavalerie
lgre, la grosse cavalerie dtache de la rserve, devaient, par la
route de Landshut  Ratisbonne, c'est--dire par Eckmhl, marcher sur
Ratisbonne, et probablement avoir affaire  l'avant-garde du gnral
Montbrun.

[Note en marge: Les deux divisions Morand et Gudin excutent leur
trajet sans rencontrer l'ennemi.]

Nous tions partis ds la pointe du jour. De nos quatre colonnes,
celle des bagages suivant le bord du Danube, abrite par les hauteurs
et la masse de nos divisions d'infanterie, ne pouvait rencontrer
aucun ennemi. Les deux colonnes d'infanterie, l'une  gauche compose
de Gudin et de Friant, l'autre  droite compose de Morand et de
Saint-Hilaire, toutes deux prcdes et suivies de la cavalerie,
cheminrent assez long-temps sans rien dcouvrir.  neuf heures du
matin, la tte des deux colonnes franchit les hauteurs, descendit sur
leur revers, et entrevit  peine quelques tirailleurs autrichiens.
La division Gudin, qui formait la tte de notre colonne de gauche,
et qui avait rpandu au loin les tirailleurs du 7e lger, fut seule
aux prises avec les tirailleurs autrichiens du prince de Rosenberg.
On se disputa le village de Schneidart assez vivement. Mais nos
troupes, ayant ordre de marcher, ne s'arrtrent point, et, tandis
que les tirailleurs du 7e lger s'obstinaient  faire le coup de
feu, Morand et Gudin, qui formaient avec une portion de cavalerie la
tte des deux colonnes, dfilrent, par ordre du marchal Davout,
accouru au galop pour acclrer la marche de ses troupes. Ces
divisions se htrent de gagner Ober-Feking et Unter-Feking, ce qui
devait les runir  la colonne des bagages sortie du dfil d'Abach,
trs-prs du rendez-vous gnral assign  l'arme. Les tirailleurs
du 7e suivirent Gudin aprs s'tre vaillamment battus, et cdrent
Schneidart aux Autrichiens, qui crurent l'avoir conquis[13]. Mais
les Autrichiens continuant  s'avancer, les divisions Saint-Hilaire
et Friant, qui formaient la queue de nos deux colonnes d'infanterie,
ne pouvaient manquer de les rencontrer. Tandis que le corps de
Rosenberg, aprs avoir eu affaire au 7e lger, traversait Schneidart
et se portait sur Dinzling, le corps de Hohenzollern s'approchait de
Hausen, que les dernires compagnies du 7e lger venaient d'vacuer,
y entrait, et allait occuper une masse de bois qui se dessinait en
fer  cheval vis--vis de Tengen. (Voir la carte n 47.)

[Note 13: C'est ainsi que le raconte le gnral Stutterheim dans
son excellent rcit de la campagne de 1809. Il semble croire que
Schneidart nous fut enlev.]

[Note en marge: Combat de Tengen entre le corps de Hohenzollern et
les divisions Saint-Hilaire et Friant.]

Dans ce moment, le gnral Saint-Hilaire traversant Tengen avec sa
division, aperut vis--vis de lui,  la lisire des bois, les masses
autrichiennes de Hohenzollern, prcdes d'une nue de tirailleurs.
Le 10e lger ayant repli les tirailleurs ennemis, le marchal
Davout, qui se trouvait dans l'instant prs du gnral Saint-Hilaire,
dirigea le 3e de ligne  droite, le 57e  gauche, pour enlever
ces hauteurs boises qui dcrivaient devant lui un demi-cercle, au
centre duquel se voyait la ferme de Roith. Le 3e s'avana rapidement,
en chargeant ses armes sous le feu. Mais ayant attaqu avec trop
de prcipitation, et avant d'avoir eu le temps de se former, il
ne russit point, et fut oblig sous une pluie de mitraille et de
balles d'oprer un mouvement rtrograde. Sur ces entrefaites, le 57e
ayant form ses colonnes d'attaque, vint se mettre  la gauche du
3e, et repoussa l'ennemi des mamelons qu'il occupait en avant des
bois. Le 3e, bientt ramen en ligne, appuya ce mouvement, et ces
deux rgiments parvinrent ainsi  refouler les Autrichiens dans les
bois, et  s'tablir solidement sur le terrain disput. Pendant ce
temps, les trois autres rgiments de la division, les 10e, 72e et
105e taient rangs  droite,  gauche, en arrire de Tengen, prts
 soutenir les deux premiers. Malheureusement l'artillerie,  cause
des mauvais chemins, tait en retard, et on n'avait que 6 pices 
opposer  la masse de l'artillerie ennemie. Le marchal Davout[14],
voyant le combat bien tabli sur ce point, courut aux divisions Gudin
et Morand, qui avaient dj dfil, pour s'assurer qu'elles taient
parvenues sans accident  Unter et Ober-Feking, pour les placer 
son extrme droite, et empcher ainsi que l'ennemi, dont il ignorait
la position, ne vnt par cette extrme droite percer jusqu'au Danube.

[Note 14: J'ai eu souvent beaucoup de peine pour dmler la vrit
entre les assertions contradictoires des tmoins qui rapportent
les vnements militaires: je n'en ai jamais eu autant qu'en cette
occasion, et notamment pour le combat de Tengen. Nous avons le rcit
sage, clair, modeste du gnral Stutterheim, et en outre beaucoup de
relations allemandes. Nous avons, du ct des Franais, le gnral
Pelet et les relations manuscrites des gnraux Saint-Hilaire,
Friant, Montbrun, et ce qui vaut mieux, un rcit du marchal Davout
lui-mme. Toutes ces relations se contredisent, quant aux lieux,
aux heures, et aux corps engags. Aprs les avoir lues et relues
jusqu' cinq et six fois chacune, je suis parvenu  tablir les faits
tels que je les rapporte, et je crois le rcit que j'en donne aussi
rapproch de la vrit que possible. Ce dont je suis certain, c'est
d'avoir conserv  l'vnement son vrai caractre, et c'est ce qui
importe surtout  l'histoire. Les notes que j'ai runies  cet gard
composeraient  elles seules un mmoire comme ceux qu'on rdige pour
l'Acadmie des inscriptions.]

 l'extrmit oppose, c'est--dire  gauche, le gnral Friant,
ralenti dans sa marche par les mauvais chemins, avait  son tour
dbouch sur Saalhaupt entre midi et une heure, et entendant un feu
violent vers Tengen, s'tait ht de venir prendre position  la
gauche de la division Saint-Hilaire, dans l'intention de la soutenir.
Il fit avancer le 15e lger et le 48e de ligne sous les ordres du
gnral Gilly, pour pntrer dans les bois, et dgager le flanc de la
division Saint-Hilaire. Il plaa dans la plaine, entre Saalhaupt et
Tengen, la deuxime brigade des cuirassiers Saint-Sulpice, avec les
33e, 108e et 111e, pour garantir l'extrmit de sa ligne. Le gnral
Pir, qui commandait un rgiment de cavalerie lgre, fut charg de
lier la division avec l'avant-garde du gnral Montbrun vers Dinzling.

 peine  porte du feu, le gnral Gilly voulut faire vacuer les
bois  la gauche de la division Saint-Hilaire. Le chef de bataillon
Sarraire y pntra avec quatre compagnies du 15e, et en dlogea les
Autrichiens. Le 15e et le 48e prirent ainsi position sur le flanc
de la division Saint-Hilaire, et on fit sortir des rgiments toutes
les compagnies de voltigeurs, qui se mirent  changer avec les
tirailleurs autrichiens un feu pouvantable.

Tandis que ces mouvements s'opraient sur les ailes de la division
Saint-Hilaire, le combat sur le front de la division elle-mme avait
plusieurs fois chang de face. Le 33e  droite, le 57e  gauche du
fer  cheval, au fond duquel on voyait la ferme de Roith, avaient
perdu beaucoup de monde, et puis leurs munitions, qu'il n'tait
pas facile de renouveler, les transports de l'artillerie n'tant
pas encore arrivs. Le gnral Saint-Hilaire fit remplacer en ligne
le 33e par le 72e, le 57e par le 105e, et le feu recommena ds
lors avec une extrme violence. Le prince de Hohenzollern porta en
avant les rgiments de Manfredini et de Wurzbourg, conduits par le
prince Louis de Liechtenstein. Ces rgiments firent, pour dboucher
par les extrmits du fer  cheval dont les Franais occupaient le
milieu, des efforts inous. Tous les chefs furent blesss dans ces
tentatives. Le marchal Davout, revenu  la division Saint-Hilaire,
s'tait plac au centre avec un bataillon du 33e, et se jetait sur
tout ce qui essayait de dboucher par les extrmits, ramassant des
prisonniers  chaque nouvelle pointe des Autrichiens.

Les gnraux ennemis voulurent alors faire un effort sur la gauche de
Saint-Hilaire, vers le point de jonction avec la division Friant. Le
prince Louis de Liechtenstein se mettant  la tte du rgiment de
Wurzbourg, et saisissant un drapeau, dboucha en colonne, marchant
droit aux Franais. Le gnral Gilly avec les grenadiers du 15e et un
bataillon du 111e se porta  la rencontre du prince Louis, l'attaqua
 la baonnette, et le repoussa. Le prince Louis de Liechtenstein
revint  la charge, reut plusieurs coups de feu, et fut mis hors de
combat. Les Autrichiens furent ramens. Sur le front de la division
Saint-Hilaire le prince de Hohenzollern essaya un nouvel effort; mais
notre artillerie, arrive en ce moment, accabla les Autrichiens de
mitraille et parvint  les contenir. Le 10e lger, chargeant alors
 la baonnette, pntra dans les bois qui se dessinaient en cercle
devant nous, poussa les Autrichiens sur Hausen, et les obligea 
s'y replier. Notre ligne tout entire appuya ce mouvement, et les
Autrichiens allaient tre jets sur Hausen quand le prince Maurice de
Liechtenstein,  la tte du rgiment de Kaunitz, arrta la poursuite
furieuse des Franais. Ce prince fut bless en sauvant son corps
d'arme.

La journe tendait vers sa fin, et au milieu de la confusion de cette
rencontre, les Franais pas plus que les Autrichiens ne voulaient
s'engager tout  fait. Le marchal Davout,  qui il suffisait
d'avoir accompli sa mission en gagnant sain et sauf les environs
d'Abensberg, et qui avait dj sa droite, forme par les divisions
Gudin et Morand, arrive au rendez-vous, et sa gauche, forme par
Saint-Hilaire et Friant, matresse du champ de bataille de Tengen,
se contenta d'y coucher en vainqueur, attendant pour les mouvements
ultrieurs les ordres de Napolon. Partout sa marche s'tait
opre avec succs; car le brave Montbrun, rencontrant le corps de
Rosenberg, lui avait rsist vaillamment, et se repliait  la fin du
jour sur le corps d'arme sans avoir essuy d'chec.

De son ct l'archiduc Charles, spectateur de ce combat, tait
rest immobile sur les hauteurs de Grub avec douze bataillons de
grenadiers, lesquels appartenaient au premier corps de rserve.
Voyant un combat  sa gauche avec Hohenzollern,  sa droite avec
Rosenberg, il avait craint d'avoir devant lui la principale masse
des Franais, et voulant rallier toutes ses troupes avant d'engager
une bataille gnrale, il avait laiss battre sans le secourir le
corps de Hohenzollern. Son intention tait de recommencer la lutte
le lendemain, aprs avoir amen  lui l'archiduc Louis post devant
l'Abens, et fait prendre au gnral Hiller la position que laisserait
vacante l'archiduc Louis.

[Note en marge: Pertes rciproques au combat de Tengen.]

[Note en marge: Rsultats du combat de Tengen par rapport  la
position des deux armes.]

Cette journe avait t fort sanglante, car on s'tait battu
non-seulement  Dinzling entre Montbrun et Rosenberg,  Tengen
entre Saint-Hilaire, Friant et Hohenzollern, mais entre les postes
intermdiaires laisss par les Autrichiens et les Franais pour lier
les deux extrmits de leur ligne. Nous avions perdu 200 hommes 
l'avant-garde du gnral Montbrun, 300  la division Friant, 1,700 
la division Saint-Hilaire, quelques hommes seulement  la division
Morand, une ou deux centaines de cavaliers du ct des Bavarois, en
tout 2,500 hommes. Les Autrichiens en avaient perdu 500  Dinzling,
environ 4,500  Tengen, quelques centaines  Buch et Arnhofen, en
tout prs de 6 mille[15]. Un nombre considrable de leurs soldats
s'taient disperss. Le rsultat gnral, pour la position des deux
armes, tait bien autrement important, car le marchal Davout, qu'on
aurait pu arrter dans sa marche de Ratisbonne vers Abensberg, et
peut-tre jeter dans le Danube, s'tait heureusement gliss entre
le fleuve et la masse des Autrichiens, avait rejoint par sa droite
les environs d'Abensberg, et heurt victorieusement par sa gauche
le centre des Autrichiens. L'archiduc Charles, s'il avait march en
masse plus serre, s'il avait moins hsit, par crainte des lieux
et de Napolon, aurait pu, en portant sa rserve de grenadiers sur
Friant et Saint-Hilaire, les accabler, ou du moins, leur fermet
rendant un tel succs difficile, leur causer un grave chec. Mais il
vit uniquement dans toute cette mle des raisons d'attendre que les
choses se fussent claircies, et que sa gauche se ft rapproche de
lui.

[Note 15: Ici encore je renouvelle l'avertissement que ces chiffres
ne peuvent tre qu'approximatifs. Les bulletins, et les historiens
qui ont copi ces bulletins, parlent avec une assurance singulire
de chiffres bien autrement levs, mais je les crois tous inexacts.
J'ai pour les divisions Friant et Saint-Hilaire un tat authentique
des pertes. Quant aux Autrichiens, les chiffres donns par le gnral
Stutterheim sont dmentis par les pertes totales avoues  la fin
des oprations qui eurent lieu autour de Ratisbonne. C'est aprs des
comparaisons multiplies que je suis arriv  dterminer les nombres
que je prsente ici, et je les crois aussi rapprochs que possible
de la vrit. Je ne reviendrai plus sur un tel avertissement, qui
devra servir pour toute la suite de cette histoire. Je me borne 
rpter que dans les rcits de guerre, surtout quand il s'agit des
nombres, on ne peut jamais obtenir que la vrit approximative, et
que je n'ai pas la prtention d'en donner une autre. Mais j'ajoute
que je n'ai rien nglig pour ramener le plus possible cette vrit
approximative  la vrit absolue.]

[Note en marge: Arrive de Napolon sur le plateau d'Abensberg, o
viennent de dboucher les troupes du marchal Davout.]

[Note en marge: Dispositions ordonnes par Napolon  Abensberg pour
la journe du 20.]

Napolon usa autrement des avantages obtenus par le marchal
Davout. Descendu d'Ingolstadt  Vohbourg pendant la nuit du 19 au
20 (voir la carte n 46), il apprit les vnements de la journe,
et, montant aussitt  cheval, il courut  Abensberg pour faire en
personne la reconnaissance des lieux. Du haut mme de ce plateau
o il avait appel les troupes du marchal Davout, il reconnut que
les Autrichiens n'avaient qu'une chane de postes peu nombreux,
mal disposs, pour unir les masses qui avaient combattu  Tengen
avec celles qui taient rpandues le long de l'Abens. Il ne savait
pas prcisment o se trouvait l'archiduc Charles avec son corps
d'arme principal, s'il tait devant Tengen contre les divisions
Saint-Hilaire et Priant, ou le long de l'Abens devant les Bavarois:
mais il voyait clairement que le gnralissime avait singulirement
tendu sa ligne, et, profitant des avantages de la concentration
qui commenaient  tre de son ct depuis l'heureux mouvement du
marchal Davout, il songea  faire essuyer aux Autrichiens les
consquences de la dispersion auxquelles ils s'taient imprudemment
exposs. Il arrta donc sur-le-champ les dispositions suivantes.
Il prit momentanment au marchal Davout une partie de son corps,
et lui laissant les divisions victorieuses de Saint-Hilaire et
Friant, avec les troupes lgres de Montbrun (en tout 24 mille
hommes), il s'empara des divisions Morand et Gudin bivouaques entre
Unter et Ober-Feking, des cuirassiers Saint-Sulpice, des chasseurs
de Jacquinot, pour les placer temporairement sous les ordres du
marchal Lannes, qui venait d'arriver. Il recommanda au marchal
Davout de tenir ferme  Tengen, d'y rsister  toute nouvelle
attaque, quelle qu'elle ft, car l'arme allait pivoter sur ce
point pour enfoncer le centre ennemi et le pousser sur Landshut.
Il ordonna au marchal Lannes de marcher droit devant lui avec
les vingt-cinq ou vingt-six mille hommes mis  sa disposition, et
d'enlever Rohr, qui semblait former le centre de la position des
Autrichiens. Ayant lui-mme sous la main les Wurtembergeois qui
dbouchaient en ce moment sur le champ de bataille, il les plaa
vers Arnhofen, entre Lannes et les Bavarois. Il prescrivit  ces
derniers de passer l'Abens  Abensberg, et de venir enlever Arnhofen.
La division de Wrde notamment, tablie derrire l'Abens de Bibourg
 Siegenbourg, devait attendre que la ligne ennemie ft branle
pour passer l'Abens de vive force, et dboucher  notre droite sur
le flanc gauche des Autrichiens. Chacune de ces attaques tait
dirige sur l'un des postes dtachs des Autrichiens, qui formaient
une longue chane de l'Abens  la Laber. Napolon, tous ces postes
forcs, voulait pousser jusqu' Landshut, s'y emparer de la ligne
d'opration de l'archiduc, soit en se jetant sur son arrire-garde,
soit en se jetant sur ce prince lui-mme s'il se repliait en personne
vers Landshut. Aussi, pour rendre l'opration plus sre, il se
hta de modifier la marche de Massna. Il l'avait fait descendre
sur Pfaffenhofen, perpendiculairement dans le flanc gauche des
Autrichiens, se rservant de ployer sa marche ou sur l'Isar, ou sur
le Danube, suivant les circonstances. Pensant qu'il avait auprs de
lui assez de forces, puisqu'il avait le marchal Davout qui gardait
Tengen avec 24 mille hommes, le marchal Lannes qui allait enlever
Rohr avec 25 mille, le marchal Lefebvre qui se prparait  attaquer
Arnhofen et Offensteten avec 40 mille Wurtembergeois et Bavarois, et
enfin la division Demont et les cuirassiers Nansouty qui arrivaient
sur les derrires, il dirigea Massna sur Landshut par Freising et
Moosbourg, lui ordonnant d'y tre le lendemain 21 de bonne heure,
afin d'interdire aux Autrichiens le retour sur Landshut. Il pouvait
se faire, si Massna arrivait  temps, qu'on enlevt tout ce qui
tait entre le Danube et l'Isar.

Pendant que Napolon se disposait  employer ainsi la journe du
20, l'archiduc Charles, arrt dans son mouvement sur Ratisbonne
par la rencontre des deux divisions Saint-Hilaire et Friant, aussi
peu renseign que son adversaire sur la marche de l'ennemi, mais ne
devinant pas aussi bien que lui ce qu'il avait  craindre, s'tait
imagin que la violente rsistance qu'il venait d'essuyer dcelait
la prsence  Tengen de l'empereur Napolon avec toutes ses forces,
et avait rsolu d'attirer  lui le corps de l'archiduc Louis,
rest devant l'Abens, en chargeant le gnral Hiller, qui avait d
marcher toute la journe du 19, d'occuper la position abandonne
de l'archiduc Louis. Il prit donc la rsolution d'attendre le 20,
entre Grub et Dinzling, la jonction de sa gauche, pour renouveler le
combat avec la dernire vigueur. Toutefois, il laissa  l'archiduc
Louis la libert d'interprter cet ordre, et de combattre o il se
trouverait, s'il tait attaqu du ct de l'Abens.

Ce fut en effet cette prvision qui se ralisa. Ds le 20 au matin
l'archiduc Louis aperut des masses qui dbouchaient, les unes de
l'Abens par Abensberg et Arnhofen: c'taient les Wurtembergeois, les
Bavarois, Demont et Nansouty; les autres de la route de Ratisbonne
par Reising et Buchhofen: c'taient Morand, Gudin, Jacquinot,
Saint-Sulpice. Il vit qu'il allait tre fort srieusement attaqu, et
au lieu de manoeuvrer pour rejoindre son frre le gnralissime, il
songea  se dfendre l o il tait, pendant que le corps de Hiller,
amen de Mainbourg sur l'Abens, viendrait  son secours.

[Note en marge: Napolon harangue lui-mme les Bavarois et les
Wurtembergeois sur le champ de bataille.]

En ce moment, Napolon, plac sur le plateau en avant d'Abensberg,
vit dfiler devant lui les Wurtembergeois, les Bavarois, qui allaient
se mettre en ligne, et que l'orgueil de combattre sous ce grand homme
remplissait de sentiments tout franais. Il les harangua les uns
aprs les autres (des officiers wurtembergeois et bavarois traduisant
ses paroles), et leur dit qu'il ne les faisait pas combattre pour
lui, mais pour eux, contre l'ambition de la maison d'Autriche dsole
de ne les plus avoir sous son joug; que cette fois il leur rendrait
bientt et pour toujours la paix, avec un tel accroissement de
puissance, qu' l'avenir ils pourraient se dfendre eux-mmes contre
les prtentions de leurs anciens dominateurs. Sa prsence et ses
paroles lectrisrent ces Allemands allis, qui taient flatts de le
voir au milieu d'eux, entirement livr  leur loyaut, car en cet
instant il n'avait pour escorte que des dtachements de cavalerie
bavaroise.

[Note en marge: Bataille d'Abensberg.]

[Note en marge: Lannes met en droute les gnraux Thierry et
Schusteck.]

Entre huit et neuf heures, toute la ligne s'branla de la gauche 
la droite, d'Ober-Feking et Buchhofen,  Arnhofen et Pruck. (Voir
la carte n 46.) Lannes  la gauche s'avana rsolment avec les 20
mille fantassins de Morand et Gudin, avec les 1,500 chasseurs de
Jacquinot, avec les 3,500 cuirassiers de Saint-Sulpice, sur Bachel,
route de Rohr,  travers un pays sem de bois et coup de nombreux
dfils. Il rencontra le gnral autrichien Thierry suivi de son
infanterie seule, parce que sa cavalerie marchant plus vite tait
dj prs de Rohr. Il le fit charger par les chasseurs de Jacquinot,
qui se prcipitrent sur lui bride abattue. L'infanterie autrichienne
chercha au plus vite un abri dans les bois. Mais aborde avant de les
atteindre, et sabre avant d'avoir pu se former en carr, elle laissa
dans nos mains beaucoup d'hommes tus ou prisonniers. Elle se retira
en dsordre sur Rohr, se rfugiant d'un bouquet de bois  l'autre.
C'tait piti qu'une telle droute, la masse des assaillants tant si
disproportionne avec celle des assaillis.

 Rohr, les gnraux Thierry et Schusteck s'tant runis cherchrent
 s'entr'aider. Les deux divisions d'infanterie de Lannes marchaient
vivement sur eux, ayant les chasseurs et les cuirassiers en tte.
Les hussards de Kienmayer chargrent avec vigueur les chasseurs de
Jacquinot; mais un rgiment de cuirassiers franais lanc sur ces
hussards les renversa ple-mle, et les obligea  se replier sur
le village de Rohr. En ce moment l'infanterie de Morand aborda
ce village. Le 30e, soutenu par les cuirassiers, l'attaqua de
front, pendant que les 13e et 17e manoeuvraient pour le dborder. 
cette vue, les gnraux Schusteck et Thierry se mirent de nouveau
en retraite, et aprs une fusillade sans effet se replirent de
Rohr sur Rottenbourg, par l'une des deux chausses qui mnent du
Danube  l'Isar, celle de Kelheim  Landshut. Au del de Rohr, le
pays tant plus dcouvert et la retraite devenant plus difficile,
la cavalerie autrichienne fit de nobles efforts pour couvrir son
infanterie. Les hussards de Kienmayer venaient d'tre rejoints par
quatre escadrons des dragons de Levenehr dtachs du deuxime corps
de rserve. Les uns et les autres chargeaient  chaque rencontre
avec la plus brillante bravoure. Mais s'ils avaient quelque avantage
sur nos hussards, nos cuirassiers, fondant sur eux, les sabraient
impitoyablement. Tout ce qu'on trouvait d'infanterie en route
tait pris. On arriva ainsi vers la chute du jour  Rottenbourg,
le dsordre allant toujours croissant du ct des Autrichiens. Le
gnral Thierry, descendu de cheval pour rallier ses troupes, fut
surpris par de nouvelles charges et enlev avec trois bataillons
entiers. Les hussards de Kienmayer et les dragons de Levenehr
payrent leur dvouement par une destruction presque complte. Les
gnraux Schusteck et Thierry, aprs avoir perdu en morts, blesss
ou prisonniers, environ quatre  cinq mille hommes, auraient pri
en totalit, si heureusement pour eux le gnral Hiller, rapproch
de l'archiduc Louis par les ordres qu'il avait reus, n'avait fait
un mouvement qui l'amena fort  propos  leur secours. Au lieu de
descendre l'Abens jusqu' Siegenbourg et Bibourg, o combattait
l'archiduc Louis (voir la carte n 46), le gnral Hiller, apercevant
de loin la droute des gnraux Thierry et Schusteck, s'tait
dtourn  droite, avait coup perpendiculairement la chausse de
Neustadt  Landshut par Pfeffenhausen, et, continuant  marcher dans
le mme sens sur celle de Kelheim  Landshut, il avait pris position
 Rottenbourg.

Lannes pouvait, avec les forces dont il disposait, attaquer le corps
de Hiller et en avoir raison. Mais il avait excut une longue marche
sans tre rejoint encore par la droite, compose des Wurtembergeois
et des Bavarois, et il s'arrta, la journe tant fort avance, dans
l'attente de nouveaux ordres. Il avait  peine perdu deux cents
hommes pour quatre ou cinq mille tus ou pris  l'ennemi. Il avait
de plus ramass du canon, du bagage, et presque tous les blesss du
combat de Tengen rpandus dans les villages qu'il venait de parcourir.

[Note en marge: Combat des Bavarois et des Wurtembergeois contre
l'archiduc Louis.]

Pendant que Lannes poussait ainsi en dsordre sur l'une des deux
chausses du Danube  l'Isar les gnraux autrichiens Thierry et
Schusteck, les Wurtembergeois et les Bavarois abordaient avec une
extrme vigueur la position de Kirchdorf, dfendue nergiquement par
les troupes des gnraux Reuss et Bianchi sous l'archiduc Louis.
(Voir la carte n 46.) Le combat ici devait tre plus disput, car
les troupes autrichiennes taient plus nombreuses, dans une position
trs-forte, et quoique bien attaques ne l'taient pas cependant
comme elles auraient pu l'tre par les divisions Morand et Gudin.

[Note en marge: Retraite de l'archiduc Louis sur Pfeffenhausen.]

Les Wurtembergeois avaient march sur Offenstetten, se liant par leur
gauche avec le marchal Lannes, par leur droite avec les Bavarois.
Ceux-ci avaient march par Pruck sur Kirchdorf. Le gnral autrichien
Bianchi s'tait repli de Bibourg sur Kirchdorf, afin de se joindre
aux troupes du prince de Reuss, pendant que l'archiduc Louis faisait
canonner Siegenbourg pour empcher la division bavaroise de Wrde
de dboucher au del de l'Abens. Le combat devint fort vif autour
de Kirchdorf, o les Autrichiens se dfendirent avec une grande
nergie. Plusieurs fois les Bavarois furent repousss, tantt par
la fusillade, tantt  la baonnette quand ils s'approchaient de
trop prs. Mais dans l'aprs-midi les Wurtembergeois ayant enlev un
village qui couvrait la droite des Autrichiens, le gnral de Wrde
ayant en mme temps pass l'Abens sur leur gauche, l'archiduc Louis
fut contraint de se retirer par la chausse de Neustadt  Landshut,
passant  Pfeffenhausen. Les divisions bavaroises le poursuivirent
vivement, et ne s'arrtrent que fort tard, aux environs de
Pfeffenhausen, devant les grenadiers d'Aspre, qui formaient le reste
du deuxime corps de rserve, et qui rendirent aux gnraux Reuss
et Bianchi le service que le gnral Hiller venait de rendre aux
gnraux Thierry et Schusteck. De ce ct les Autrichiens avaient
perdu environ 3 mille hommes en morts ou prisonniers, les Bavarois et
les Wurtembergeois environ un millier.

[Note en marge: Rsultats de la bataille d'Abensberg.]

[Note en marge: Rsolution prise par Napolon de se porter 
Landshut, pour enlever  l'archiduc Charles sa ligne d'opration.]

Cette journe du 20, que Napolon a qualifie de bataille
d'Abensberg, quoiqu'elle et t beaucoup moins dispute que
celle du 19, avait cot aux Autrichiens, en comptant les pertes
essuyes dans les deux directions, environ 7 ou 8 mille hommes, ce
qui faisait dj 13 ou 14 mille pour les deux journes. Mais elle
avait comme manoeuvre une immense importance et dcidait du sort de
cette premire partie de la campagne, car elle sparait l'archiduc
Charles de sa gauche, en rejetant celle-ci sur l'Isar, tandis que
lui-mme allait tre accul sur le Danube vers Ratisbonne. Envisage
sous ce rapport, elle mritait tous les titres qu'on pouvait lui
dcerner. Napolon, arriv le soir  Rottenbourg, tait dans
l'ivresse de la joie. Il voyait son adversaire rejet sur l'Isar ds
le dbut des oprations, et les Autrichiens dmoraliss comme les
Prussiens aprs Ina. Il ne savait pas clairement encore tout ce
que la fortune lui rservait, car il n'avait pu discerner dans les
rponses des prisonniers interrogs o taient les divers archiducs:
mais supposant que l'archiduc Charles pouvait tre devant lui sur
la route de Landshut, il rsolut de marcher sur Landshut mme, pour
le surprendre au passage de l'Isar, et l'y accabler, si Massna
dirig sur ce point arrivait  temps. Il se dcida donc  s'y porter
le lendemain 21, et  y pousser les Autrichiens  outrance. De ce
qu'il avait vu dans la journe, il devait tre induit  conclure que
tout s'enfuyait vers l'Isar, et que le marchal Davout, devenu son
pivot de gauche, n'aurait qu' marcher devant lui pour ramasser des
dbris. Dans cette croyance il lui enjoignit de refouler les quelques
troupes qu'il supposait places devant Tengen, de manire  suivre le
mouvement de toute la ligne franaise sur l'Isar, sauf  se rabattre
ultrieurement sur Ratisbonne pour craser Bellegarde, lorsqu'on
en aurait fini avec l'archiduc Charles. Il ne souponnait pas que
ces quelques troupes qui paraissaient tre devant Tengen, taient
l'archiduc Charles lui-mme avec la principale masse des forces
autrichiennes.

[Note en marge: Dispositions de l'archiduc Charles aprs la journe
d'Abensberg.]

Celui-ci, en effet, avait attendu toute la journe du 20 le
renouvellement du combat de Tengen et la jonction de l'archiduc
Louis. Mais le combat ne s'tant pas renouvel, l'archiduc Louis ne
l'ayant pas rejoint, beaucoup de Franais au contraire se montrant
sur les deux chausses qui conduisent du Danube  l'Isar, il commena
 prouver des craintes pour sa gauche, et il prit une position
d'attente, afin d'essayer de la rallier si elle n'avait pas essuy
un dsastre. Il imagina donc de s'tablir sur les hauteurs boises
qui sparent la grosse et la petite Laber de la valle du Danube, en
travers de la route qui de Landshut mne  Ratisbonne par Eckmhl.
(Voir les cartes n{os} 46 et 47.) Toute la rserve de cuirassiers
eut ordre de se placer sur le revers de ces hauteurs,  l'entre
de la plaine de Ratisbonne, les grenadiers au sommet, les corps de
Hohenzollern et de Rosenberg sur le penchant du ct de la Laber,
 droite et  gauche d'Eckmhl. Dans cette position, l'archiduc
allait tre adoss  Ratisbonne, faisant front vers Landshut, prt
 changer de ligne d'opration si sa gauche tait dfinitivement
spare de lui, et  se renforcer du corps de Bellegarde s'il tait
priv du corps de Hiller. De son ct, le lieutenant gnral Hiller,
qui commandait, outre son corps, celui de l'archiduc Louis par
raison d'anciennet, se voyant pouss  outrance sur les chausses
de Neustadt et de Kelheim qui aboutissent  Landshut, ne crut pas
pouvoir atteindre trop tt ce dernier point, car il dsesprait
avec raison de rejoindre l'archiduc Charles, et il craignait que
Landshut mme, o l'on venait de runir tout le matriel de l'arme
avec une immense quantit de blesss, ne ft enlev. En consquence,
il ordonna aux colonnes qui suivaient ces deux chausses de s'y
transporter pendant la nuit, de faon  y arriver de grand matin.

[Note en marge: Marche des Autrichiens et des Franais sur Landshut.]

Dans la nuit du 20 au 21, les Autrichiens afflurent sur Landshut par
cette double communication. Les Franais, de leur ct, presque aussi
matineux que les Autrichiens, s'y prcipitrent comme deux torrents.

Napolon n'ayant pas quitt ses vtements, et ayant  peine dormi
quelques heures sur un sige, tait  cheval ds la pointe du jour du
21, afin de diriger lui-mme la poursuite sur la route de Landshut.
Quoiqu'il ignort toujours la prsence de l'archiduc Charles vers
Eckmhl, il avait fait de nouvelles rflexions sur ce sujet, et par
suite de ces rflexions il avait dtach la division Demont, les
cuirassiers Saint-Germain, les divisions bavaroises du gnral Deroy
et du prince royal sur sa gauche, vers la grosse Laber, ne voulant
pas, dans une situation aussi incertaine, laisser le marchal Davout
rduit  24 mille hommes. Avec les 25 mille de Lannes, il continua de
poursuivre les corps de Hiller et de l'archiduc Louis sur la route de
Rottenbourg  Landshut, tandis que le gnral bavarois de Wrde les
poussait par la route de Pfeffenhausen. Il comptait sur l'arrive de
Massna  Landshut avec au moins 30 mille hommes.

[Note en marge: Entre des Franais dans Landshut,  la suite d'une
attaque de vive force.]

Marchant avec l'infanterie de Morand, les cuirassiers Saint-Sulpice
et la cavalerie lgre, il dboucha de fort bonne heure sur Landshut.
 chaque pas on ramassait des fuyards, des blesss, du canon, de
gros bagages. En arrivant  Altdorf au dbouch des bois, d'o l'on
dominait la plaine verdoyante de l'Isar et la ville de Landshut,
on aperut une confusion indicible. La cavalerie des Autrichiens
se pressait vers les ponts avec leur infanterie, l'une et l'autre
affluant par les deux chausses que suivaient les corps de Hiller
et de l'archiduc Louis. L'encombrement tait encore augment par
le matriel de l'arme, et notamment par un superbe train de
pontons amen sur des chariots pour passer le Danube et le Rhin
mme, si le ciel avait favoris cette leve de boucliers contre
la France. Bessires, comme Lannes, comme l'Empereur lui-mme,
arriv  l'improviste, et ayant  peine un ou deux aides de camp
 sa disposition, conduisait les cuirassiers Saint-Sulpice, les
chasseurs de Jacquinot, et le 13e lger de la division Morand. En
apercevant le spectacle qui s'offrait  lui, il fit charger par ses
chasseurs la cavalerie autrichienne. Celle-ci, malgr le dsordre,
l'encombrement, le terrain, qui tait marcageux et glissant, se
dfendit avec valeur. Mais les cuirassiers franais, la chargeant
en masse, l'obligrent  se replier. Alors les gnraux autrichiens
se htrent de lui faire passer les ponts, en avant desquels ils
nous opposrent leur infanterie, pour donner aux bagages le temps
de dfiler. Ils placrent les grenadiers d'Aspre dans Landshut
mme, et surtout dans des quartiers levs de la ville. Mais la
division Morand arriva bientt tout entire. Le 13e lger et le
17e de ligne abordrent l'infanterie autrichienne, tandis que la
cavalerie franaise la chargeait de nouveau. Elle ne put rsister
 ces attaques ritres, et fut oblige de se replier en toute
hte sur les ponts de Landshut pour les repasser  temps. Elle les
repassa en effet, laissant dans les prairies beaucoup de prisonniers,
une quantit considrable de voitures d'artillerie, et le train
de pontons dont il vient d'tre parl. Le 13e et un bataillon du
17e se jetrent dans le faubourg de Seligenthal, qu'ils enlevrent
sous la plus vive fusillade. Il restait  franchir le grand pont
construit sur le principal bras de l'Isar. Les Autrichiens y avaient
mis le feu. Le gnral Mouton, aide de camp de l'Empereur,  la
tte des grenadiers du 17e, qu'il animait du geste et de la voix,
les conduisit l'pe  la main sur le pont en flammes, le traversa
sous une grle de balles, et gravit avec eux les rues escarpes de
Landshut situes sur l'autre rive de l'Isar. En ce moment arrivait
Massna avec les divisions Molitor et Boudet, avec l'une des deux
divisions d'Oudinot, et la cavalerie lgre du gnral Marulaz,
trop tard pour empcher la retraite des Autrichiens, mais assez tt
pour la prcipiter.  la vue de cette runion accablante de forces
les Autrichiens vacurent Landshut, en nous abandonnant, outre
un matriel immense, 6  7 mille prisonniers et quelques morts ou
blesss. Leur ligne d'opration leur tait donc ravie, et ils avaient
perdu avec elle tout ce qu'on perd de richesses militaires quand on
se laisse enlever la principale route par laquelle on a march 
l'ennemi.

[Note en marge: Combat de Schierling livr par le marchal Davout aux
troupes de l'archiduc Charles.]

Tandis que Napolon excutait cette poursuite triomphante avec
son centre accru d'une partie des forces de Massna, le canon se
faisait entendre  sa gauche du ct du marchal Davout, auquel il
avait ordonn de pousser ce qui tait devant lui, et qui venait de
rencontrer encore une fois les masses de l'archiduc Charles. La
canonnade, en effet, tait des plus retentissantes, quoiqu'on ft
 huit ou neuf lieues de Landshut, et elle avait de quoi inquiter
Napolon, qui, tout en croyant poursuivre le gros de l'arme
autrichienne, n'tait pas bien assur de n'en avoir pas laiss 
combattre une forte partie au marchal Davout. Celui-ci n'aurait-il
eu affaire qu' l'arme de Bohme, que c'tait dj beaucoup pour les
deux divisions dont il pouvait disposer. Voici du reste ce qui lui
tait arriv.

Ayant reu la veille au soir, comme on l'a vu, l'ordre de balayer
en quelque sorte les faibles troupes qu'on supposait tre restes
sur la Laber aprs la bataille d'Abensberg, il s'tait mis en
mouvement ds le matin, au moment mme o Napolon marchait sur
Landshut. Les deux divisions Saint-Hilaire et Friant, aprs s'tre
reposes le 20 du combat du 19, avaient quitt Tengen le 21  cinq
heures du matin, suivant les corps de Hohenzollern et de Rosenberg,
qui allaient prendre les positions que l'archiduc Charles leur
avait assignes sur le penchant des hauteurs, entre la valle de
la grosse Laber et la plaine de Ratisbonne. L'avant-garde de nos
deux divisions, en dbouchant du vallon de Tengen dans la valle
de la grosse Laber, rencontra l'arrire-garde des Autrichiens sur
un plateau bois entre Schneidart et Pring. (Voir la carte n
47.) Les tirailleurs du 10e se rpandirent en avant pour repousser
ceux de l'ennemi, tandis que nos hussards chargeaient sa cavalerie
lgre. On fora les Autrichiens de rtrograder, et bientt une
batterie attele, amene au galop, les couvrit de mitraille, et les
obligea de se retirer en toute hte. Les corps de Rosenberg et de
Hohenzollern, craignant d'avoir affaire  une partie considrable
de l'arme franaise, crurent devoir se replier immdiatement, pour
ne perdre ni le temps, ni le moyen d'occuper les postes qui leur
taient dsigns sur la chausse de Landshut  Ratisbonne,  droite
et  gauche d'Eckmhl. Nos deux divisions s'avancrent donc, celle
de Saint-Hilaire  droite ctoyant les bords de la grosse Laber,
celle de Friant  gauche longeant le pied des hauteurs boises qui
forment l'un des cts de la valle. La division Friant, en longeant
ces hauteurs remplies des tirailleurs de Rosenberg, avait beaucoup
plus de peine que la division Saint-Hilaire en parcourant le vallon
ouvert de la grosse Laber. Le gnral Friant, voulant se dbarrasser
de ces tirailleurs, fit sortir des rgiments une masse considrable
de voltigeurs, lesquels, conduits par le brave capitaine du gnie
Henratz, dlogrent les Autrichiens et firent vacuer les bois qui
menaaient notre gauche. On continua de marcher ainsi, Friant le
long des coteaux, Saint-Hilaire au bord de la rivire. En avanant,
deux villages se prsentrent, celui de Pring au pied des rochers,
celui de Schierling au bord de l'eau. Il fallait les emporter
l'un et l'autre. Tandis que nos tirailleurs pntraient dans les
bois, le gnral Friant poussa le 48e sur le village de Pring. Au
moment o il donnait ses ordres avec sa rsolution et son habilet
accoutumes, ayant  ses cts le marchal Davout, un boulet renversa
son cheval. Remont aussitt sur un autre, il fit enlever sous ses
yeux le village de Pring  la baonnette, et y recueillit 400
prisonniers. Au mme instant le gnral Saint-Hilaire, dirigeant
une semblable attaque sur le village de Schierling, le fit enlever
avec une gale vigueur, et y prit aussi quelques centaines d'hommes.
On aperut alors les Bavarois, la division Demont, les cuirassiers
Saint-Germain, arrivant du ct de Landshut, par les ordres fort
prvoyants de Napolon. On se hta de rtablir les ponts de la grosse
Laber pour communiquer avec ces utiles renforts. Il tait midi, et
c'tait l'heure mme o Napolon venait d'entrer dans Landshut.

Pendant que Friant et Saint-Hilaire s'avanaient ainsi, les corps
de Rosenberg et de Hohenzollern taient alls prendre position
sur les hauteurs qui bordent la grosse Laber, au point mme o
la chausse transversale de Landshut  Ratisbonne coupe ces
hauteurs. Cette chausse, franchissant ici la grosse Laber devant
le chteau d'Eckmhl, s'levait en formant des rampes  travers
les bois, et dbouchait ensuite par Egglofsheim dans la plaine de
Ratisbonne. (Voir les cartes n{os} 46 et 47.)  gauche de cette
chausse, au-dessus d'Eckmhl, se trouvaient deux villages, ceux
d'Ober-Leuchling et d'Unter-Leuchling, appuys l'un  l'autre, et
dominant un petit ravin qui dbouche dans la grosse Laber. Le corps
de Rosenberg tait venu s'tablir dans ces deux villages. Le corps
de Hohenzollern, ayant une avant-garde au del de la grosse Laber
dans la direction de Landshut, tait accumul sur la chausse mme,
le long des rampes qui s'lvent au-dessus d'Eckmhl. On le voyait
trs-distinctement dans cette forte position, barrant la route qu'il
tait charg de dfendre.

Le marchal Davout s'approcha et vint se dployer en face des
Autrichiens,  porte de canon, ayant Friant  gauche, devant
les villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, Saint-Hilaire et les
Bavarois  droite, dans les terrains bas que baigne la grosse
Laber. Tandis qu'on se dployait devant cette position, une colonne
de Hongrois s'avana comme pour faire une sortie contre nous. Le
marchal Davout, plac  la tte de son avant-garde, avait sous la
main une batterie attele. Il la fit tirer sur-le-champ avec tant
d'-propos que la colonne autrichienne, renverse sous un flot de
mitraille, se replia en dsordre sur la position d'o elle avait
voulu dboucher. On s'tablit alors en face des Autrichiens  petite
porte de canon, et on commena  changer avec eux une effroyable
canonnade. Cette canonnade dura plusieurs heures sans rsultat, car
les Autrichiens, n'ayant d'autre mission que celle de couvrir les
approches de la plaine de Ratisbonne, n'taient pas gens  prendre
l'offensive; et de son ct le marchal Davout, se doutant qu'il
avait devant lui des forces considrables, probablement l'archiduc
lui-mme  la tte de sa principale arme, ne voulait pas engager
une bataille dcisive sans les ordres de l'Empereur, et sans des
moyens suffisants. Il se contenta donc de rgulariser sa position,
de la rendre sre pour la nuit, commode pour l'attaque du lendemain,
si, comme il en tait persuad, Napolon ordonnait l'offensive
avec des moyens proportionns  la difficult.  la nuit, il fit
cesser un feu inutile; et les Autrichiens se htrent de suivre
cet exemple pour prendre un repos dont ils avaient grand besoin.
Le gnral Friant s'tablit en face d'Ober-Leuchling, la gauche
appuye aux sommets boiss qui nous sparaient de la plaine de
Ratisbonne. Le gnral Saint-Hilaire, appuyant lgrement  gauche,
s'tablit devant Unter-Leuchling, spar des Autrichiens par le
petit ravin qui allait se jeter dans la grosse Laber. Les Bavarois
et la cavalerie s'tendirent dans la plaine au bord de la rivire.
Cette journe, mle de combats d'arrire-garde, d'enlvements de
diverses positions, et d'une longue canonnade, avait encore cot
1,100 hommes  la division Friant, 300  la division Saint-Hilaire,
total 1,400, et au moins 3 mille aux Autrichiens. En y joignant
pour la prise de Landshut 300 hommes de notre ct, 7 mille environ
du ct des Autrichiens, c'tait, dans cette journe du 21 avril,
1,700 pour nous, 10 mille pour les Autrichiens, en morts, blesss
ou prisonniers. Les hommes que cette suite de revers dcourageait,
et portait  se dbander, taient aussi trs-nombreux du ct de
l'ennemi.

[Note en marge: Premires dispositions de Napolon en apprenant le
combat de Leuchling, et la prsence de forces considrables du ct
d'Eckmhl.]

La journe finie, le marchal Davout envoya sur-le-champ le gnral
Pir  l'Empereur pour le renseigner exactement sur ce qui s'tait
pass, et lui mander ce qu'on apercevait de la position et de la
force des Autrichiens, dans ce ddale de bois, de rivires, compris
entre Landshut et Ratisbonne. L'Empereur, soucieux de la canonnade
entendue sur sa gauche vers Eckmhl, ne s'tait pas couch, afin de
recevoir les avis qui ne pouvaient manquer de lui parvenir de toutes
parts. Avec sa prodigieuse pntration, il avait dj dcouvert en
partie l'tat des choses, et il commenait  ne plus douter de la
position prise par l'ennemi. En effet, Massna venant d'Augsbourg par
Pfaffenhofen sur Landshut, n'avait rencontr qu'un corps de quelques
mille flanqueurs, qu'il avait pouss devant lui, et jet en dsordre
au del de l'Isar. Les masses de l'archiduc Louis et du gnral
Hiller, qu'on avait poursuivies  travers la ville de Landshut, ne
dnotaient ni par leur nombre, ni par aucun autre signe, la prsence
de l'arme principale. Le dernier combat du marchal Davout, dont
la nouvelle venait d'arriver dans la nuit, achevait d'claircir
cette situation. Napolon entrevoyait clairement qu'il avait sur sa
gauche, le long de la chausse de Landshut  Ratisbonne par Eckmhl,
ou l'archiduc Charles lui-mme avec la masse principale de ses
forces, ou tout au moins l'arme de Bohme, transporte par le pont
de Ratisbonne de la gauche  la droite du Danube. Dans le premier
cas, il fallait se porter  Eckmhl avec toutes ses forces; dans le
second, il fallait renforcer considrablement le marchal Davout. Les
esprits fermes mettent dans leurs rsolutions toute la dcision de
leurs penses. Napolon, sur ce qu'il apprit du combat de Leuchling,
fit partir  deux heures aprs minuit les cuirassiers Saint-Sulpice
et les Wurtembergeois sous le gnral Vandamme, les uns et les
autres rests un peu en arrire de Landshut, et ayant par consquent
moins de chemin  faire pour rtrograder vers Eckmhl. Il renvoya
sur-le-champ le gnral Pir au marchal Davout avec l'annonce de ce
renfort, et la promesse de renforts plus considrables lorsque la
situation serait dfinitivement claircie.

[Note en marge: La nouvelle de la prise de Ratisbonne achve
d'clairer Napolon et le dcide  marcher sur Eckmhl avec toutes
ses forces.]

En effet, les indices qui pour tout autre que lui auraient t
chose confuse, se multipliaient d'instant en instant, et achevaient
de former sa conviction[16]. Entre autres il lui en arriva un qui
dissipa tous ses doutes, c'tait la prise de Ratisbonne par l'arme
autrichienne. On se souvient que Napolon avait ordonn au marchal
Davout de laisser  Ratisbonne un rgiment pour garder cette ville,
ce qui et t une faute, un rgiment ne pouvant y suffire, s'il
n'avait t urgent de marcher vers Abensberg avec la plus grande
masse possible de forces. Le marchal Davout avait donc laiss le
65e, excellent rgiment, command par le colonel Coutard, avec ordre,
comme nous l'avons dit, de barricader les portes et les rues de
la ville, car Ratisbonne n'avait qu'une simple chemise pour toute
fortification, et de s'y dfendre  outrance. Le colonel Coutard
avait eu affaire le 19  l'arme de Bohme, et lui avait rsist 
coups de fusil avec une extrme vigueur, si bien qu'il avait abattu
plus de 800 hommes  l'ennemi. Mais le lendemain 20, il avait vu
paratre sur la rive droite l'arme de l'archiduc Charles venant de
Landshut, et il s'tait trouv sans cartouches, ayant us toutes les
siennes dans le combat de la veille. Le marchal Davout averti lui
avait envoy par la route d'Abach deux caissons de munitions conduits
par son brave aide de camp Trobriant, lesquels avaient t pris sans
qu'il pt entrer un seul paquet de cartouches dans Ratisbonne. Le
colonel Coutard, press entre deux armes, n'ayant plus un coup de
fusil  tirer, et ne pouvant du haut des murs ou des rues barricades
se dfendre avec ses baonnettes, avait t contraint de se rendre.
L'archiduc Charles tait donc matre de Ratisbonne, des deux rives du
Danube, et du point de jonction avec les troupes de Bohme, ce qui le
ddommageait en partie d'avoir t spar de l'archiduc Louis et du
gnral Hiller, mais ce qui ne le ddommageait ni des vingt-quatre
mille hommes dj perdus en trois jours, ni de sa ligne d'opration
enleve, ni surtout de l'ascendant moral dtruit en entier et pass
compltement du ct de son adversaire. Ds que Napolon eut appris
la msaventure du 65e, il fut  la fois plein du dsir de le venger,
et convaincu que l'archiduc Charles tait  sa gauche, entre Landshut
et Ratisbonne, puisque le 65e avait t pris entre deux armes;
que le marchal Davout avait devant lui  Eckmhl la plus grande
partie des forces autrichiennes, et qu'il fallait  l'instant mme
se rabattre  gauche, avec tout ce dont on pourrait disposer, pour
appuyer le marchal Davout et accabler l'archiduc Charles. Napolon
avait expdi dans la nuit, comme on vient de le voir, le gnral
Saint-Sulpice avec quatre rgiments de cuirassiers, le gnral
Vandamme avec les Wurtembergeois. Il fit partir immdiatement le
marchal Lannes avec les six rgiments de cuirassiers du gnral
Nansouty, avec les deux belles divisions des gnraux Morand et
Gudin, lui ordonnant de marcher toute la nuit, de manire  tre
rendu  Eckmhl vers midi, et  pouvoir donner une heure de repos aux
troupes avant de combattre. Napolon ne faisant rien  demi, parce
qu'il ne saisissait pas la vrit  demi, voulut faire plus encore,
il voulut partir lui-mme avec le marchal Massna et les trois
divisions que commandait ce marchal. Il y joignit de plus la superbe
division des cuirassiers du gnral Espagne. Le marchal Davout avec
les divisions Friant et Saint-Hilaire fort rduites par les combats
du 19 et du 21, avec les Bavarois et la division Demont, comptait
32 ou 34 mille hommes. Les gnraux Vandamme et Saint-Sulpice lui
en amenaient 13 ou 14 mille. Le marchal Lannes avec les divisions
Morand et Gudin, avec les cuirassiers Nansouty, lui en amenait 25
mille, ce qui formait un total de 72 mille hommes. Napolon, suivi
du marchal Massna et des cuirassiers d'Espagne, allait porter  90
mille le total des combattants devant Eckmhl. C'tait plus qu'il
n'en fallait pour accabler l'archiduc Charles, ft-il dj runi
 l'arme de Bohme. Napolon fit dire au marchal Davout qu'il
arriverait avec toutes ses forces entre midi et une heure, qu'il
signalerait sa prsence par plusieurs salves d'artillerie, et qu'il
faudrait  ce signal attaquer sur-le-champ.

[Note 16: Sa correspondance, qui pendant cette nuit se compose d'une
longue suite de lettres, et qui est reste ignore des historiens,
fait connatre avec la plus grande prcision la srie d'ides par
laquelle il passa avant de prendre son parti, et de donner ses ordres
dfinitifs pour la bataille d'Eckmhl. C'est un spectacle des plus
curieux et des plus instructifs pour l'tude de l'esprit humain, que
cette correspondance de quelques heures. Je l'ai lue plusieurs fois
avec soin, et j'en ai dduit les faits que je rapporte.]

Avant de partir de sa personne, Napolon prit encore quelques
dispositions. Il donna au marchal Bessires, charg de poursuivre
au del de l'Isar les deux corps de Hiller et de l'archiduc Louis,
outre la cavalerie lgre de Marulaz et une portion de la cavalerie
allemande, la division bavaroise de Wrde, et la belle division
franaise Molitor. Il ne borna pas l ses prcautions. La division
Boudet, l'une des quatre de Massna, et la division Tharreau, la
seconde d'Oudinot, restaient disponibles. Napolon les chelonna
entre le Danube et l'Isar, de Neustadt  Landshut, pour veiller 
tout ce qui pourrait survenir entre les deux fleuves, et se porter ou
 Neustadt sur le Danube, si une partie de l'arme de Bohme essayait
de menacer notre ligne d'opration, ou  Landshut sur l'Isar, si
l'archiduc Louis et le gnral Hiller, spars du gnralissime,
voulaient rparer leur chec par un retour offensif contre le
marchal Bessires.

Ces ordres expdis, Napolon partit au galop, accompagn du marchal
Massna, pour se porter  Eckmhl, l'un des champs de bataille
immortaliss par son gnie. Il partit  la pointe du jour du 22.
Depuis le 19 on n'avait cess de combattre. On allait le faire dans
cette journe mmorable avec bien plus de vigueur et en plus grand
nombre que les jours prcdents.

[Note en marge: Position de l'archiduc Charles autour d'Eckmhl.]

De part et d'autre, en effet, tout se prparait pour une action
dcisive. L'archiduc Charles ne pouvait plus conserver aucun espoir
de ramener  lui sa gauche, rejete au del de l'Isar. Il ne devait
plus avoir qu'un dsir, celui de se runir  l'arme de Bohme, ce
qui devenait facile depuis la prise de Ratisbonne. Mais il voulut, 
son tour, tenter quelque chose qui, en cas de succs, aurait rtabli
les chances, et rendu  Napolon ce qu'il avait fait aux Autrichiens,
en lui enlevant sa ligne d'opration. Il conut donc le projet
singulier d'essayer une attaque en trois colonnes sur Abach, dans la
direction mme que le marchal Davout avait suivie pour remonter de
Ratisbonne sur Abensberg. (Voir la carte n 46.) Ayant maintenant
le dos tourn vers Ratisbonne et la face vers Landshut, il n'avait
qu' faire un mouvement par sa droite sur Abach, pour excuter ce
projet qui le plaait sur la ligne de communication des Franais;
et comme il n'y avait d'ailleurs vers Abach que l'avant-garde du
gnral Montbrun, laquelle, aprs avoir combattu le 19  Dinzling
contre le corps de Rosenberg, ne cessait d'escarmoucher avec les
troupes lgres autrichiennes, il et t possible de percer, et de
dboucher sur nos derrires. Mais, toujours hsitant, soit par la
crainte de ce qui pouvait arriver de toute entreprise hardie devant
un adversaire comme Napolon, soit par la crainte de compromettre
une arme sur laquelle reposait le salut de la monarchie, l'archiduc
apporta dans l'excution de cette nouvelle entreprise des
ttonnements qui devaient en rendre le succs impossible. D'abord,
pour donner au gnral Kollowrath, dtach de l'arme de Bohme, le
temps de passer le Danube, il dcida que l'attaque n'aurait lieu
qu'entre midi et une heure, moment choisi par Napolon pour forcer
le passage d'Eckmhl. Il distribua ses troupes en trois colonnes.
La premire, compose du corps de Kollowrath, ayant une partie de
la brigade Vecsay pour avant-garde, devait marcher de Burg-Weinting
sur Abach. (Voir la carte n 46.) Elle tait de 24 mille hommes. La
seconde, compose de la division Lindenau et du reste de la brigade
Vecsay, devait, sous le prince Jean de Liechtenstein, marcher
par Weilhoe sur Peising. Elle tait de 12 mille hommes, et avait
l'archiduc gnralissime  sa tte. La troisime enfin, forte de prs
de 40 mille hommes, compose du corps de Rosenberg qui tait plac
aux villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, en face du marchal Davout,
du corps de Hohenzollern qui barrait la chausse d'Eckmhl, des
grenadiers de la rserve et des cuirassiers qui gardaient l'entre
de la plaine de Ratisbonne vers Egglofsheim, devait rester immobile
et dfendre contre les Franais la route de Landshut  Ratisbonne,
tandis que les deux premires colonnes feraient leur effort sur
Abach. L'archiduc se prparait donc  prendre l'offensive par sa
droite, forte de 36 mille hommes, tandis que sa gauche, forte de 40
mille, se tiendrait sur la dfensive,  mi-cte des hauteurs qui
sparent la grosse Laber de la valle du Danube. Napolon, de son
ct, marchant au secours du marchal Davout sur Eckmhl, allait
se ruer sur cette gauche avec toutes ses forces, les deux gnraux
ennemis agissant ainsi sur les communications l'un de l'autre, mais
le premier avec hsitation, le second avec une irrsistible vigueur.
Cette gauche de l'archiduc, qui devait nous disputer la route de
Ratisbonne aux environs d'Eckmhl, tait dispose comme il suit.
Le corps de Rosenberg tait tabli  mi-cte sur les hauteurs qui
bordent la Laber, derrire les deux villages d'Ober-Leuchling et
d'Unter-Leuchling, flanquant la chausse de Ratisbonne. Un peu plus
loin et plus bas se trouvait le corps de Hohenzollern, occupant les
bords de la grosse Laber, le chteau d'Eckmhl, les rampes que la
chausse de Ratisbonne forme au-dessus de ce chteau. Sur le revers
au milieu de la plaine de Ratisbonne, se tenait toute la masse des
cuirassiers et des grenadiers, en avant et en arrire d'Egglofsheim.
C'tait donc en face des deux villages d'Ober et d'Unter-Leuchling,
puis sur la chausse d'Eckmhl, et enfin dans la plaine de
Ratisbonne, que l'action devait se passer.

[Note en marge: Bataille d'Eckmhl, livre le 22 avril 1809.]

[Note en marge: Prparatifs des deux armes.]

Jusqu' huit heures un pais brouillard enveloppa ce champ de
bataille, de l'aspect le plus agreste, et o allait couler le sang
de tant de milliers d'hommes. Ds que le brouillard disparut, on
se prpara de part et d'autre, les uns  la dfense, les autres 
l'attaque. Le marchal Davout disposa vers sa gauche la division
Friant pour la diriger sur les sommets boiss auxquels s'appuyaient
les deux villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, vers sa droite la
division Saint-Hilaire pour attaquer de front les deux villages que
les Autrichiens occupaient en force. Plus  droite et plus bas, sur
le bord de la grosse Laber, il avait rang les cavaleries bavaroise
et wurtembergeoise, et en arrire les divisions de cuirassiers
franais qui taient dj arrives. Les Autrichiens de leur ct
s'tablissaient de leur mieux sur les hauteurs qu'ils avaient 
dfendre. Le prince de Rosenberg avait fait barricader le village
d'Unter-Leuchling, le plus menac des deux, plac une partie de ses
forces dans l'intrieur de ces deux villages, et le reste au-dessus
sur un plateau bois qui les dominait. Pour se relier avec la
chausse d'Eckmhl, qui passait derrire lui, il avait dploy sur
un coteau le rgiment de Czartoryski, avec beaucoup d'artillerie,
de manire  labourer de ses boulets toute la valle par laquelle
devaient se prsenter les Franais. La brigade Biber, du corps
de Hohenzollern, tait en masse profonde le long de la chausse
au-dessus d'Eckmhl, tandis que Wukassovich occupait avec plusieurs
dtachements l'autre rive de la grosse Laber, attendant les Franais
qui venaient de Landshut. Avant midi pas un coup de fusil ou de canon
ne troubla les airs. On discernait seulement de nombreux mouvements
d'hommes et de chevaux, et sur ces coteaux couverts de bois, au
milieu de ces prairies humides et verdoyantes, on voyait se dessiner
en longues lignes blanches les masses de l'arme autrichienne.

[Note en marge: Rencontre des deux avant-gardes  Buchhausen.]

Vers midi d'paisses colonnes de troupes parurent dans la direction
de Landshut: c'taient les divisions Morand et Gudin prcdes
des Wurtembergeois, suivies des marchaux Lannes et Massna, et
de Napolon lui-mme, qui accouraient tous au galop. Les troupes
franaises arrivant de Landshut dbouchaient par Buchhausen, d'une
chane de coteaux place vis--vis d'Eckmhl, et formant la berge
oppose de la valle de la grosse Laber. (Voir la carte n 47.) Sans
qu'on et  donner le signal convenu, la rencontre des avant-gardes
annona le commencement du combat. Les Wurtembergeois, en dbouchant
de Buchhausen, furent accueillis par la mitraille partant d'une
batterie de Wukassovich, et par les charges de sa cavalerie lgre.
Repousss d'abord, mais ramens bientt en avant par le brave
Vandamme, soutenus par les divisions Morand et Gudin, ils enlevrent
Lintach, bordrent la grosse Laber devant Eckmhl, et se lirent par
leur gauche avec la division Demont et les Bavarois.  leur droite,
les avant-postes de la division Gudin vinrent se rpandre entre
Deckenbach et Zaitzkofen, vis--vis d'Eckmhl et de Roking.

[Note en marge: Combat du marchal Davout contre les villages d'Unter
et d'Ober-Leuchling.]

[Note en marge: Prise du chteau d'Eckmhl par les Wurtembergeois.]

Au premier coup de canon tir  l'avant-garde, l'intrpide Davout
branla ses deux divisions. L'artillerie franaise vomit d'abord
une grle de projectiles sur tout le front des Autrichiens,
et les obligea  se renfermer dans les villages d'Unter et
d'Ober-Leuchling. Les divisions Friant et Saint-Hilaire s'avancrent
en ordre, la premire  gauche sur les bois auxquels s'appuyait la
droite du corps de Rosenberg, la seconde  droite sur les villages
d'Ober-Leuchling et d'Unter-Leuchling, situs tous deux  une
porte de fusil. Une mousqueterie des plus meurtrires assaillit la
division Saint-Hilaire dans son mouvement contre les deux villages,
mais n'branla point cette vieille troupe, qui tait conduite par
le brave Saint-Hilaire, surnomm dans l'arme _le chevalier sans
peur et sans reproche_. Le village d'Ober-Leuchling, plus enfonc
dans le ravin et d'un abord moins difficile, fut emport le premier.
Celui d'Unter-Leuchling, plus en dehors, plus escarp, et barricad
intrieurement, fut nergiquement dfendu par les Autrichiens. Le
10e lger, qui tait charg de l'attaque, expos au double feu
du village et du bois en dessus, perdit en un instant 500 hommes
morts ou blesss. Il ne se troubla point, pntra dans le village
barricad, y tua  coups de baonnette tout ce qui rsistait, et y
fit plusieurs centaines de prisonniers. Les rgiments de Bellegarde
et de Reuss-Graitz qui nous avaient disput les deux villages, se
retirrent alors en arrire sur le plateau bois, et s'y dfendirent
avec une nouvelle vigueur. Pendant ce temps la division Friant avait
attaqu  gauche les bois auxquels se liaient les deux villages,
et y avait refoul les rgiments de Chasteler, archiduc Louis et
Cobourg, formant la droite du prince de Rosenberg. Aprs un feu
de tirailleurs trs-meurtrier, le 48e et le 111e, conduits par
le gnral Barbangre, se jetrent baonnette baisse dans toutes
les claircies des bois occupes par les masses autrichiennes, et
renversrent celles-ci. Le corps de Rosenberg pouss ainsi d'un ct
vers les bois qui couronnaient la chane, de l'autre au del des
deux villages, sur le plateau bois qui les dominait, fut accul
vers la coupure  travers laquelle passait la chausse d'Eckmhl.
Retir sur ce point, il essaya de s'y maintenir. En ce moment, dans
le bas  droite, devant Eckmhl, les attaques commenaient avec une
gale vigueur. Tandis que la cavalerie des Bavarois, appuye par nos
cuirassiers, chargeait dans la prairie la cavalerie des Autrichiens,
les fantassins wurtembergeois s'taient lancs sur Eckmhl pour
l'enlever  l'infanterie de Wukassovich. Assaillis par une grle de
balles parties des murailles du chteau, ils ne se dcouragrent
pas, et revenant  la charge, ils l'emportrent. On aperut alors la
chausse dont les rampes s'levaient dans la montagne, couverte de
masses profondes d'infanterie et de cavalerie. D'un ct  gauche se
voyaient les restes de Rosenberg dfendant le plateau situ au-dessus
des villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, de l'autre ct  droite
les hauteurs boises de Roking, o tait tablie une partie de la
brigade Biber. Il fallait donc enlever ces points, et enfoncer entre
deux les masses qui barraient la chausse.

[Note en marge: Attaque dcisive sur la chausse d'Eckmhl.]

Napolon, accompagn de Lannes et de Massna, ordonna l'attaque
dcisive, pendant que le gnral Cervoni, brave officier, dployant
une carte sous leurs yeux, tait emport par un boulet. Lannes
conduisit  droite la division Gudin sur les hauteurs boises de
Roking. Cette division passa la grosse Laber au point de Stanglmhle,
d'un ct gravit directement les hauteurs de Roking, de l'autre,
prolongeant son mouvement  droite, dborda ces hauteurs, et les
enleva successivement  la brigade Biber, qui les disputa pied
 pied. Sur la chausse, la cavalerie  son tour s'lana sur
ce terrain, qui prsentait une monte assez roide, et qui tait
couvert d'une paisse colonne. Ce furent les cavaliers bavarois et
wurtembergeois qui chargrent les premiers et qui rencontrrent
la cavalerie lgre des Autrichiens. Celle-ci se prcipitant avec
bravoure sur un terrain en pente, culbuta nos allis jusqu'au
bord de la grosse Laber. Les cuirassiers franais, venant  leur
secours, gravirent la pente au galop, renversrent les cavaliers
autrichiens, et parvinrent au sommet de la chausse  l'instant
mme o l'infanterie de Gudin, matresse de la hauteur de Roking,
apparaissait sur leur tte. Cette infanterie,  l'aspect des
cuirassiers franais gravissant la chausse au galop et enfonant les
Autrichiens malgr le dsavantage du terrain, se mit  battre des
mains en criant: _Vivent les cuirassiers!_

 gauche la lutte continuait entre Saint-Hilaire et les rgiments
de Bellegarde et de Reuss-Graitz, qui disputaient le plateau bois
au-dessus de Leuchling. Saint-Hilaire y pntra enfin, en chassa
les deux rgiments et les refoula sur la chausse.  cette vue
les braves gnraux Stutterheim et Sommariva s'lancrent avec
les chevaux-lgers de Vincent et les hussards de Stipsicz sur
l'infanterie de Saint-Hilaire. Mais celle-ci les arrta en leur
prsentant ses baonnettes, les ramena sur le bord de la chausse
de Ratisbonne, et la couronna d'un ct, tandis que l'infanterie de
Gudin la couronnait de l'autre. La cavalerie autrichienne, accumule
alors sur la chausse, fit de nouveaux efforts contre la masse de nos
cavaliers, chargea, fut charge  son tour, et finit par cder le
terrain.

[Note en marge: La chausse d'Eckmhl enleve, l'arme franaise
dbouche dans la plaine de Ratisbonne.]

[Note en marge: Furieux combat de cavalerie autour d'Egglofsheim.]

 cette heure l'obstacle tait forc de toutes parts, et la
chausse de Ratisbonne nous appartenait, car  gauche Friant
traversant le bois qui surmontait la chane descendait dj sur le
revers des hauteurs, et  droite Gudin franchissant aussi cette
chane, commenait  dboucher dans la plaine de Ratisbonne vers
Gailsbach. Les troupes de Rosenberg et de Hohenzollern dbordes
de droite et de gauche, vinrent chercher un abri derrire la
masse des cuirassiers autrichiens qui tait range en bataille 
Egglofsheim. Notre cavalerie les suivit au grand trot, ayant 
gauche l'infanterie Friant et Saint-Hilaire,  droite l'infanterie
Gudin. Il tait sept heures du soir, la nuit approchait, et derrire
les cavaliers bavarois et wurtembergeois, nos allis, dbouchaient
en masse, faisant retentir la terre sous le pas de leurs chevaux,
les dix rgiments de cuirassiers de Nansouty et de Saint-Sulpice.
Un terrible choc tait invitable entre les deux cavaleries, l'une
voulant couvrir la plaine dans laquelle en ce moment se repliait
l'archiduc Charles, et l'autre voulant conqurir cette plaine pour
y terminer sa victoire sous les murs mmes de Ratisbonne. Pendant
que nos cuirassiers s'avancent sur la chausse flanqus de la
cavalerie allie, contre les cuirassiers autrichiens placs aussi
sur la chausse, et flanqus de leur cavalerie lgre, la masse des
cavaliers ennemis s'branle la premire  la lueur du crpuscule.
Les cuirassiers de Gottesheim fondent au galop sur les cuirassiers
franais. Ceux-ci, attendant avec sang-froid leurs adversaires, font
une dcharge de toutes leurs armes  feu, puis une partie d'entre
eux, s'lanant  leur tour, prennent en flanc les cuirassiers
ennemis, les renversent, et les poursuivent  outrance. Alors les
cuirassiers autrichiens, dits de l'empereur, viennent au secours
de ceux de Gottesheim. Les ntres les reoivent et les repoussent.
Les braves hussards de Stipsicz veulent prter appui  leur grosse
cavalerie, et ne craignent pas de se jeter sur nos cuirassiers.
Aprs un honorable effort ils sont culbuts comme les autres, et
toute la masse de la cavalerie autrichienne disperse s'enfuit au
del d'Egglofsheim sur Kofering. Tandis que nos cavaliers suivent
la chausse au galop, ceux des Autrichiens, trouvant la plaine
marcageuse, veulent regagner la chausse, se mlent ainsi au
torrent des ntres, et tombent dans nos rangs. Une foule de combats
singuliers s'engagent alors aux douteuses clarts de la lune, et au
milieu de l'obscurit qui commence, on n'entend que le cliquetis
des sabres sur les cuirasses, le cri des combattants, le pas des
chevaux. Nos cuirassiers portant la double cuirasse, couverts par
consquent dans tous les sens, ont moins de peine  se dfendre que
les Autrichiens, qui ne portant de cuirasse que sur la poitrine,
tombent en grand nombre sous les coups de pointe qu'ils reoivent
par derrire. Une foule de ces malheureux sont ainsi blesss  mort.
Jamais depuis vingt ans on n'a vu une pareille scne de dsolation.

Cependant la nuit tant faite, il devient prudent d'arrter le
combat. En s'avanant on peut rencontrer en dsordre l'arme de
l'archiduc se repliant sur Ratisbonne, et la jeter dans le Danube;
mais on peut aussi la trouver range en ordre, et en masse, sous
les murs de cette ville, et capable d'arrter des vainqueurs qui
dbouchent sans ensemble,  travers plusieurs issues, de la valle
de la grosse Laber. Napolon arrive en ce moment avec Massna et
Lannes  Egglofsheim. Aprs quelques instants de dlibration, le
parti le plus sage l'emporte, et il remet au lendemain  livrer une
seconde bataille, si l'archiduc tient devant Ratisbonne, ou  le
poursuivre au del du Danube, s'il se retire derrire ce fleuve. Il
donne donc l'ordre de bivouaquer sur place. C'tait agir sagement,
car les troupes expiraient de fatigue, celles surtout qui venaient de
Landshut. Il n'y avait mme d'arrivs que les Wurtembergeois, Morand
et Gudin. Les trois divisions de Massna se trouvaient encore en
arrire.

[Note en marge: Rsultats de la bataille d'Eckmhl.]

Cette journe du 22, dite bataille d'Eckmhl, et mritant le titre
de bataille par le nombre des troupes engages, par l'importance
dcisive de l'vnement, nous avait cot environ 2,500 hommes hors
de combat, la plus grande partie appartenant aux divisions Friant
et Saint-Hilaire, lesquelles par leur conduite dans ces quatre jours
obtinrent pour leur chef le titre de prince d'Eckmhl, titre glorieux
bien justement acquis. Elle avait cot aux Autrichiens environ 6
mille morts ou blesss, un grand nombre de bouches  feu, et 3 ou 4
mille prisonniers, recueillis  la nuit dans les villages que l'on
traversait  mesure que l'arme autrichienne battait en retraite.
Cette bataille avait dfinitivement spar l'archiduc Charles des
corps de Hiller et de l'archiduc Louis, et l'avait rejet en dsordre
sur la Bohme, aprs lui avoir enlev sa ligne d'opration, la
Bavire, et la grande route de Vienne.

Napolon, pour la premire fois depuis quatre jours, put prendre
un instant de repos, et le prit bien court, car il voulait achever
le lendemain la srie de ses grandes et belles oprations. Il se
doutait bien du reste qu'il n'aurait pas de bataille  livrer, et
que l'archiduc Charles passerait le Danube en toute hte, mais il
prtendait lui rendre ce passage difficile et mme funeste, s'il
tait possible.

[Note en marge: L'archiduc Charles se dcide  passer le Danube 
Ratisbonne, afin de se rfugier en Bohme.]

De son ct l'archiduc Charles, qui s'tait arrt dans son mouvement
sur Abach en apprenant le malheur de sa gauche, et qui n'avait
rien fait pour le prvenir  temps, l'archiduc constern, et se
reprochant vivement alors de n'avoir pas persvr davantage dans
sa rsistance  la politique de la guerre, n'avait pas autre chose
 faire qu' traverser promptement le Danube pour rejoindre l'arme
de Bohme, dont il avait dj ralli la moiti sous Kollowrath,
et de descendre ensuite le grand fleuve autrichien sur une rive,
tandis que Napolon le descendrait sur l'autre. Livrer une bataille
avec le Danube  dos, et t une faute contre les rgles de la
guerre, et une faute tout  fait inexcusable dans l'tat de l'arme
autrichienne, qui, quoiqu'elle se ft bien conduite, tait revenue
au sentiment de son infriorit  l'gard de l'arme franaise. La
cavalerie de l'archiduc Charles d'ailleurs tait trop peu nombreuse
pour disputer  la cavalerie franaise la vaste plaine dans laquelle
on se trouvait. L'archiduc rsolut donc de passer sans dlai le
Danube, soit sur le pont de pierre de Ratisbonne, soit sur un pont de
bateaux jet un peu au-dessous de cette ville, au moyen d'un matriel
de passage que l'arme de Bohme avait amen avec elle. Il fut dcid
que le corps de Kollowrath, dirig sur Abach le matin, et ramen le
soir d'Abach sur Burg-Weinting, couvrirait la retraite, car n'ayant
pas donn encore il tait moins fatigu que les autres. Le gros de
l'arme devait traverser Ratisbonne, franchir le Danube sur le pont
de cette ville, pendant que le corps de rserve passerait sur le pont
de bateaux jet au-dessous, et que la cavalerie voluerait dans la
plaine, pour occuper les Franais en faisant le coup de sabre avec
eux.

Le lendemain 23, les dispositions de l'archiduc furent excutes avec
assez d'ordre et de succs. Bien avant le jour les divers corps de
l'arme traversrent Ratisbonne, tandis que le gnral Kollowrath,
se retirant avec lenteur vers la ville, donnait aux troupes de
l'archiduc le temps de dfiler. Les grenadiers s'taient agglomrs
au-dessous de Ratisbonne pour oprer leur passage. La cavalerie
manoeuvrait entre Ober-Traubling et Burg-Weinting.

[Note en marge: Les Franais poursuivent les Autrichiens sous les
murs de Ratisbonne.]

Les Franais de leur ct se mirent en mouvement de fort bonne heure,
tenus en veil par la victoire presque autant que les Autrichiens par
la dfaite. Ds qu'on put discerner les objets, la cavalerie lgre,
par ordre de Napolon, s'avana en reconnaissance sur la cavalerie
autrichienne, pour savoir si c'tait une bataille qu'on aurait 
livrer, ou des fuyards qu'on aurait  poursuivre. La cavalerie
autrichienne, qui, dans ces circonstances, n'avait cess de se
conduire avec le plus grand dvouement, se prcipita sur la ntre, et
il s'engagea entre les deux une nouvelle mle o toutes les armes
tombrent dans une affreuse confusion. Les cavaliers autrichiens
perdirent par ce noble dvouement prs d'un millier d'hommes; mais se
retirant toujours sur la ville,  travers laquelle ils dfilaient au
galop, ils attirrent notre attention de ce ct, et russirent ainsi
 nous drober la vue du pont de bateaux par lequel passaient les
grenadiers. Un dtachement de cavalerie lgre s'en aperut enfin,
signala le fait  l'artillerie de Lannes, qui, accourue au galop, se
mit  foudroyer les Autrichiens. On y tua grand nombre de grenadiers,
on en noya beaucoup d'autres, et on dtruisit mme le pont, dont les
bateaux dsunis et enflamms furent bientt emports par le Danube.
Mais le gros des troupes put se retirer, sauf une perte de quelques
centaines d'hommes. Le marchal Davout  gauche, avec les divisions
Friant et Saint-Hilaire, le marchal Lannes  droite, avec les
divisions Morand et Gudin, la cavalerie au centre, ne dbouchrent
sur la ville qu'au moment o les derniers bataillons autrichiens
la traversaient. Les portes en furent immdiatement fermes sur nos
voltigeurs.

[Note en marge: Attaque de Ratisbonne.]

Napolon y voulait entrer dans la journe mme, soit pour venger
l'chec du 65e de ligne, soit pour avoir le pont du Danube, et
s'assurer ainsi le moyen de suivre l'archiduc Charles en Bohme.
La ville tait enveloppe d'une simple muraille, avec des tours de
distance en distance, et un large foss. Elle ne pouvait pas donner
lieu  un sige rgulier; mais dfendue par beaucoup de monde, elle
pouvait tenir quelques heures, mme quelques jours, et singulirement
ralentir notre poursuite. Napolon ordonna que l'artillerie des
marchaux Davout et Lannes, tire des rangs, ft mise en ligne
tout entire, pour abattre les murs de cette malheureuse cit.
Sur-le-champ un grand nombre de pices commencrent  vomir les
boulets et les obus, et le feu clata en plusieurs quartiers.

[Note en marge: Napolon bless au pied.]

Napolon, impatient de venir  bout de cette rsistance, s'tait
approch de Ratisbonne, au milieu d'un feu de tirailleurs que
soutenaient les Autrichiens du haut des murs, et les Franais du
bord du foss. Tandis qu'avec une lunette il observait les lieux, il
reut une balle au cou-de-pied, et dit avec le sang-froid d'un vieux
soldat: Je suis touch!--Il l'tait effectivement, et d'une manire
qui aurait pu tre dangereuse, car si la balle et port plus haut,
il avait le pied fracass, et l'amputation et t invitable. Les
chirurgiens de la garde accourus auprs de lui enlevrent sa botte et
placrent un lger appareil sur la blessure, qui tait peu grave. 
la nouvelle que l'Empereur tait bless, les soldats des corps les
plus voisins rompirent spontanment leurs rangs, pour lui adresser de
plus prs les bruyants tmoignages de leur affection. Il n'y en avait
pas un qui ne crt son existence attache  la sienne. Napolon,
donnant la main aux plus rapprochs, leur affirma que ce n'tait
rien, remonta immdiatement  cheval, et parcourut le front de
l'arme pour la rassurer. Ce fut un dlire de joie et d'enthousiasme.
On saluait en lui l'heureux vainqueur d'Eckmhl, que la mort venait
d'effleurer  peine, pour apprendre  tous que le danger lui tait
commun avec eux, et que s'il prodiguait leur vie, il ne mnageait
gure la sienne. Il passa devant les corps qui s'taient le mieux
conduits, fit sortir des rangs les officiers et mme les soldats
signals par leur bravoure, et leur donna  tous des rcompenses. Il
y eut de simples soldats qui reurent des dotations de quinze cents
francs de rente.

[Note en marge: Prise de Ratisbonne.]

Cependant ce n'tait pas tout  ses yeux que d'changer ces joyeuses
flicitations, il fallait achever de vaincre, et il envoyait aide
de camp sur aide de camp auprs du marchal Lannes, pour acclrer
la prise de Ratisbonne. Cet intrpide marchal s'tait approch
de la porte de Straubing, et avait fait diriger tous les coups de
son artillerie sur une maison saillante qui dominait l'enceinte.
Bientt cette maison, abattue par les boulets, s'croula dans le
foss, et le combla en partie. L'obstacle n'tait ds lors plus aussi
difficile  vaincre, mais il restait toujours un double escarpement
 franchir soit pour descendre dans le foss, soit pour remonter
sur le mur vis--vis, qui n'tait qu' moiti renvers. On s'tait
procur quelques chelles. Des grenadiers du 85e s'en saisirent, et
les placrent au bord du foss. Mais chaque fois qu'un d'entre eux
paraissait, des balles tires avec une grande justesse l'abattaient 
l'instant. Aprs que quelques hommes eurent t frapps de la sorte,
les autres semblrent hsiter. Alors Lannes s'avanant tout couvert
de ses dcorations, s'empara de l'une de ces chelles, en s'criant:
Vous allez voir que votre marchal, tout marchal qu'il est, n'a pas
cess d'tre un grenadier.-- cette vue ses aides de camp, Marbot et
Labdoyre, s'lancent, et lui arrachent l'chelle des mains. Les
grenadiers les suivent, prennent les chelles, se prcipitent en
foule sur le bord du foss, et y descendent. Les coups de l'ennemi,
tirs sur un plus grand nombre d'hommes  la fois, et avec plus de
prcipitation, n'ont plus la mme justesse. On franchit le foss, on
escalade le mur  moiti renvers par nos boulets. Les grenadiers
du 85e, suivant MM. Labdoyre et Marbot, pntrent ainsi dans la
ville, se dirigent vers l'une des portes et l'ouvrent au 85e, qui
entre en colonne dans Ratisbonne. La ville est  nous. On court de
rues en rues sous la fusillade, ramassant partout des prisonniers.
Mais tout  coup on est arrt par un cri de terreur parti du milieu
des Autrichiens:--Prenez garde  vous, nous allons tous sauter en
l'air! s'crie un officier.--Il y avait en effet des barils de poudre
qu'on avait laisss dans une rue, et que le feu chang des deux
cts pouvait faire sauter. D'un commun accord on s'arrte; on roule
ces barils de manire  les mettre  l'abri de l'incendie, et 
s'pargner aux uns comme aux autres un pril mortel. Les Autrichiens
se retirent ensuite, et abandonnent la ville  nos troupes.

[Note en marge: Rsultat de cette brillante campagne de cinq jours.]

Cette journe cota encore  l'ennemi environ deux mille hommes hors
de combat, et six  sept mille prisonniers. C'tait la cinquime
depuis l'ouverture de la campagne. Jetons un regard sur ces cinq
journes si remplies. Le 19 avril, le marchal Davout, remontant le
Danube de Ratisbonne  Abensberg, avait rencontr l'archiduc Charles
 Tengen, lui avait tenu tte, et l'avait arrt sur place. Le 20,
Napolon, runissant la moiti du corps du marchal Davout aux
Bavarois et aux Wurtembergeois, tandis qu'il attirait le marchal
Massna sur le point commun d'Abensberg, avait perc vers Rohr la
ligne des Autrichiens, et spar l'archiduc Charles du gnral Hiller
et de l'archiduc Louis. Le 21, il avait continu ce mouvement, et
dfinitivement spar les deux masses ennemies, en prenant Landshut
et la ligne d'opration des Autrichiens, pendant que le mme jour
le marchal Davout, formant  gauche le pivot de ses mouvements,
rencontrait encore, et contenait l'archiduc Charles  Leuchling. Le
22, averti que l'archiduc Charles ne s'tait pas retir par Landshut,
mais se trouvait  sa gauche vers Eckmhl, devant le corps du
marchal Davout, il avait subitement pris sa dtermination, s'tait
rabattu sur Eckmhl, et, dans cette bataille, livre sur l'extrmit
de la ligne ennemie, avait accabl et accul les Autrichiens vers
Ratisbonne. Le 23 enfin, il terminait cette lutte de cinq jours en
prenant Ratisbonne, et en refoulant en Bohme l'archiduc Charles
runi  l'arme de Bellegarde, mais spar de celle de Hiller et de
l'archiduc Louis. Outre l'avantage de s'ouvrir la route de Vienne
que dfendaient tout au plus 36 ou 40 mille hommes dmoraliss,
d'avoir pris l'immense matriel qui se trouvait sur la principale
ligne d'opration de l'ennemi, d'avoir rejet l'archiduc Charles
dans les dfils de la Bohme, o celui-ci devait tre paralys pour
long-temps, d'avoir rendu enfin  ses armes tout leur ascendant,
Napolon avait dtruit ou pris environ 60 mille hommes, et plus
de cent pices de canon. Sur ces 60 mille hommes prs de 40 mille
avaient t atteints par le feu de nos fantassins ou le sabre de nos
cavaliers[17]. Et tout cela Napolon l'avait obtenu en se dirigeant,
au milieu d'une confusion inoue de lieux et d'hommes, d'aprs les
vrais principes de la guerre. Sans doute en donnant davantage au
hasard, en laissant l'archiduc courir sur Ratisbonne, sans amener 
lui le marchal Davout, Napolon aurait pu se jeter sur les derrires
de l'ennemi par Lancqwaid et Eckmhl, et peut-tre prendre en un
jour l'arme autrichienne tout entire. Mais, outre qu'il aurait
fallu deviner le secret de cette situation, ce qui n'est donn 
personne, Napolon aurait manqu aux vrais principes en restant
divis en prsence d'un ennemi concentr, et lui aurait livr ainsi
la possibilit d'un grand triomphe. Au contraire, en amenant  un
point commun le marchal Davout par sa gauche, le marchal Massna
par sa droite, il se mit en mesure de faire face  tout, quelles que
fussent les chances des vnements, et il put couper devant lui la
ligne ennemie, percer sur Landshut, puis se rabattre  gauche, et
accabler dfinitivement  Ratisbonne la grande arme autrichienne.
Si nous l'osions, nous ajouterions qu'il vaut presque mieux avoir
triomph un peu moins en se conformant aux vritables principes de
la guerre, qui ne sont aprs tout que les rgles du bon sens, avoir
triomph un peu moins, disons-nous, mais sans courir aucune chance
prilleuse, que d'avoir triomph davantage en donnant trop au hasard.
Napolon n'et jamais succomb, s'il avait dirig la politique comme
en cette occasion il dirigea la guerre. Du reste, l'Autriche, sous
ces coups terribles, allait tre abattue, l'Allemagne comprime,
l'Europe contenue: Napolon n'avait jamais mieux mrit les faveurs
de la fortune, qui, dans ces cinq journes, sembla de nouveau tout 
fait sduite et ramene.

[Note 17: Je n'nonce ces chiffres qu'aprs avoir rduit toutes les
exagrations des bulletins.]


FIN DU LIVRE TRENTE-QUATRIME.




LIVRE TRENTE-CINQUIME.

WAGRAM.

     Commencement des hostilits en Italie. -- Entre imprvue des
     Autrichiens par la Ponteba, Cividale et Gorice. -- Surprise
     du prince Eugne, qui ne s'attendait pas  tre attaqu avant
     la fin d'avril. -- Il se replie sur la Livenza avec les deux
     divisions qu'il avait sous la main, et parvient  y runir une
     partie de son arme. -- L'avant-garde du gnral Sahuc est
     enleve  Pordenone. -- L'arme demande la bataille  grands
     cris. -- Le prince Eugne entran par ses soldats, se dcide
      combattre avant d'avoir ralli toutes ses forces, et sur un
     terrain mal choisi. -- Bataille de Sacile perdue le 16 avril.
     -- Retraite sur l'Adige. -- Soulvement du Tyrol. -- L'arme
     franaise concentre derrire l'Adige, s'y rorganise sous la
     direction du gnral Macdonald, donn pour conseiller au prince
     Eugne. -- La nouvelle des vnements de Ratisbonne oblige
     l'archiduc Jean  battre en retraite. -- Le prince Eugne le
     poursuit l'pe dans les reins. -- Passage de la Piave de vive
     force, et pertes considrables des Autrichiens. -- vnements
     en Pologne. -- Hostilits imprvues en Pologne comme en Bavire
     et en Italie. -- Joseph Poniatowski livre sous les murs de
     Varsovie un combat opinitre aux Autrichiens. -- Il abandonne
     cette capitale par suite d'une convention, porte la guerre sur
     la droite de la Vistule, et fait essuyer aux Autrichiens de
     nombreux checs. -- Mouvements insurrectionnels en Allemagne.
     -- Dsertion du major Schill. -- Conduite de Napolon aprs les
     vnements de Ratisbonne. -- Son inquitude en apprenant les
     nouvelles d'Italie, que le prince Eugne tarde trop long-temps
      lui faire connatre. -- Il s'avance nanmoins en Bavire,
     certain de tout rparer par une marche rapide sur Vienne. --
     Ses motifs de ne pas poursuivre l'archiduc Charles en Bohme,
     et de se porter au contraire sur la capitale de l'Autriche
     par la ligne du Danube. -- Marche admirablement combine.
     -- Passage de l'Inn, de la Traun et de l'Ens. -- L'archiduc
     Charles, voulant repasser de la Bohme en Autriche, et rejoindre
     le gnral Hiller et l'archiduc Louis derrire la Traun, est
     prvenu  Lintz par Massna. -- pouvantable combat d'bersberg.
     -- L'archiduc Charles n'ayant pu arriver  temps ni  Lintz,
     ni  Krems, les corps autrichiens qui dfendaient la haute
     Autriche sont obligs de repasser le Danube  Krems, et de
     dcouvrir Vienne. -- Arrive de Napolon sous cette capitale le
     10 mai, un mois aprs l'ouverture des hostilits. -- Entre des
     Franais  Vienne  la suite d'une rsistance fort courte de
     la part des Autrichiens. -- Effet de cet vnement en Europe.
     -- Vues de Napolon pour achever la destruction des armes
     ennemies. -- Manire dont il chelonne ses corps pour empcher
     une tentative des archiducs sur ses derrires, et pour prparer
     une concentration subite de ses forces dans la vue de livrer
     une bataille dcisive. -- Ncessit de passer le Danube pour
     joindre l'archiduc Charles, qui est camp vis--vis de Vienne.
     -- Prparatifs de ce difficile passage. -- Dans cet intervalle
     l'arme d'Italie dgage par les progrs de l'arme d'Allemagne
     a repris l'offensive, et march en avant. -- L'archiduc Jean
     repasse les Alpes Noriques et Juliennes affaibli de moiti, et
     dirige les forces qui lui restent vers la Hongrie et la Croatie.
     -- vacuation du Tyrol et soumission momentane de cette
     province. -- Napolon prend la rsolution dfinitive de passer
     le Danube, et d'achever la destruction de l'archiduc Charles. --
     Difficult de cette opration en prsence d'une arme ennemie
     de cent mille hommes. -- Choix de l'le de Lobau, situe au
     milieu du Danube, pour diminuer la difficult du passage. --
     Ponts jets sur le grand bras du Danube les 19 et 20 mai. --
     Pont jet sur le petit bras le 20. -- L'arme commence  passer.
     --  peine est-elle en mouvement, que l'archiduc Charles vient
      sa rencontre. -- Bataille d'Essling, l'une des plus terribles
     du sicle. -- Le passage plusieurs fois interrompu par une crue
     subite du Danube, est dfinitivement rendu impossible par la
     rupture totale du grand pont. -- L'arme franaise prive d'une
     moiti de ses forces et dpourvue de munitions, soutient le 21
     et le 22 mai une lutte hroque, pour n'tre pas jete dans
     le Danube. -- Mort de Lannes et de Saint-Hilaire. -- Conduite
     mmorable de Massna. -- Aprs quarante heures d'efforts
     impuissants, l'archiduc Charles dsesprant de jeter l'arme
     franaise dans le Danube, la laisse rentrer paisiblement dans
     l'le de Lobau. -- Caractre de cette pouvantable bataille.
     -- Inertie de l'archiduc Charles, et prodigieuse activit de
     Napolon pendant les jours qui suivirent la bataille d'Essling.
     -- Efforts de ce dernier pour rtablir les ponts et faire
     repasser l'arme franaise sur la rive droite du Danube. --
     Heureux emploi des marins de la garde. -- Napolon s'occupe de
     crer de nouveaux moyens de passage, et d'attirer  lui les
     armes d'Italie et de Dalmatie, pour terminer la guerre par
     une bataille gnrale. -- Marche heureuse du prince Eugne,
     de Macdonald et de Marmont pour rejoindre la grande arme sur
     le Danube. -- Position que Napolon fait prendre au prince
     Eugne sur la Raab, dans le double but de l'attirer  lui et
     d'loigner l'archiduc Jean. -- Rencontre du prince Eugne avec
     l'archiduc Jean sous les murs de Raab, et victoire de Raab
     remporte le 14 juin. -- Prise de Raab. -- Jonction dfinitive
     du prince Eugne, de Macdonald et de Marmont avec la grande
     arme. -- Alternatives en Tyrol, en Allemagne et en Pologne. --
     Prcautions de Napolon relativement  ces diverses contres.
     -- Inaction des Russes. -- Napolon, en possession des armes
     d'Italie et de Dalmatie, et pouvant compter sur les ponts du
     Danube qu'il a fait construire, songe enfin  livrer la bataille
     gnrale qu'il projette depuis long-temps. -- Prodigieux travaux
     excuts dans l'le de Lobau pendant le mois de juin. -- Ponts
     fixes sur le grand bras du Danube; ponts volants sur le petit
     bras. -- Vastes approvisionnements et puissantes fortifications
     qui convertissent l'le de Lobau en une vritable forteresse.
     -- Scne extraordinaire du passage dans la nuit du 5 au 6
     juillet. -- Dbouch subit de l'arme franaise au del du
     Danube, avant que l'archiduc Charles ait pu s'y opposer. --
     L'arme autrichienne replie sur la position de Wagram, s'y
     dfend contre une attaque de l'arme d'Italie. -- chauffoure
     d'un moment dans la soire du 5. -- Plan des deux gnraux pour
     la bataille du lendemain. -- Journe du 6 juillet, et bataille
     mmorable de Wagram, la plus grande qui et encore t livre
     dans les temps anciens et modernes. -- Attaque redoutable contre
     la gauche de l'arme franaise. -- Promptitude de Napolon 
     reporter ses forces de droite  gauche, malgr la vaste tendue
     du champ de bataille. -- Le centre des Autrichiens, attaqu avec
     cent bouches  feu et deux divisions de l'arme d'Italie sous
     le gnral Macdonald, est enfonc. -- Enlvement du plateau de
     Wagram par le marchal Davout. -- Pertes presque gales des
     deux cts, mais rsultats dcisifs en faveur des Franais. --
     Retraite dcousue des Autrichiens. -- Poursuite jusqu' Znam
     et combat sous les murs de cette ville. -- Les Autrichiens ne
     pouvant continuer la guerre, demandent une suspension d'armes.
     -- Armistice de Znam et ouverture  Altenbourg de ngociations
     pour la paix. -- Nouveaux prparatifs militaires de Napolon
     pour appuyer les ngociations d'Altenbourg. -- Beau campement de
     ses armes au centre de la monarchie autrichienne. -- Caractre
     de la campagne de 1809.


[Note en marge: Premires oprations en Italie.]

Les Autrichiens avaient eu l'intention d'assaillir les armes
franaises disperses des bords de la Vistule aux bords du Tage, et
malgr leurs lenteurs ordinaires ils auraient russi peut-tre, si
Napolon, arrivant  l'improviste, n'avait djou par sa prsence, sa
promptitude et sa vigueur ce dangereux projet de surprise. En cinq
jours de combat il avait frapp leur principal rassemblement, et en
avait rejet les fragments dsunis sur les deux rives du Danube. Mais
s'il avait suppl  tout ce qui manquait encore  ses armes par
son activit, son nergie, son coup d'oeil suprieur, il ne pouvait
en tre ainsi l o il ne se trouvait pas, et il ne se trouvait ni
en Italie, o marchait l'archiduc Jean avec les huitime et neuvime
corps, ni en Pologne, o marchait l'archiduc Ferdinand avec le
septime.

[Note en marge: Plan de campagne de l'archiduc Jean.]

En Italie le dbut de la campagne n'avait pas t heureux, et
ce dbut aurait certainement exerc une fcheuse influence sur
l'ensemble des vnements, si nos succs avaient t moins grands
entre Landshut et Ratisbonne. L, en effet, l'esprit tmraire
et inconsquent de l'archiduc Jean oppos  l'esprit sage mais
inexpriment du prince Eugne, avait triomph un moment de la
bravoure de nos soldats. L'archiduc Jean, suivant la coutume de
ceux qui commandent dans une contre, aurait voulu tout y attirer,
et convertir l'Italie en thtre principal de la guerre. Mais comme
il ne pouvait pas faire que le Danube cesst d'tre pour Napolon
la route directe de Vienne, il ne pouvait pas faire non plus que
le gros des forces autrichiennes ft sur le Tagliamento, au lieu
d'tre sur le Danube. Jaloux de son frre l'archiduc Charles, entour
d'un tat-major jaloux de l'tat-major gnral, il avait lev
plus d'une contestation sur le plan  suivre. Il voulait d'abord
entrer directement dans le Tyrol par le Pusther-Thal en passant des
sources de la Drave aux sources de l'Adige (voir la carte n 31),
descendre par Brixen et Trente sur Vrone, et faire tomber ainsi
toutes les dfenses avances des Franais, en se portant d'un trait
sur la ligne de l'Adige par la route des montagnes, que lui ouvrait
l'insurrection des Tyroliens. N'ayant pas la crainte de trouver sur
le plateau de Rivoli le gnral Bonaparte ou l'intrpide Massna,
pouvant compter sur le concours ardent des Tyroliens, il avait
d'excellents motifs pour adopter un tel projet, qui entre autres
avantages avait celui de le tenir  porte de la Bavire, et en
mesure de prendre part aux oprations sur le Danube. Mais comme il
arrive toujours des plans dbattus entre autorits rivales, celui-ci
fit place  un plan moyen, qui consistait  envahir le Tyrol par
un corps dtach, et la haute Italie par le gros de l'arme. C'est
d'aprs ces vues que furent distribues les forces destines  oprer
en Italie. Le huitime corps se runit  Villach en Carinthie, sous
les ordres du gnral Chasteler auquel il tait d'abord destin; le
neuvime  Laybach en Carniole, sous le comte Ignace Giulay, ban
de Croatie. Le gnral Chasteler, connaissant bien le Tyrol, fut
dtach du huitime corps avec une douzaine de mille hommes, et
charg d'oprer par le Pusther-Thal, en s'avanant par les montagnes
de l'est  l'ouest, pendant que le gros de l'arme suivrait dans la
plaine la mme direction. Le gnral Chasteler avec une douzaine
de mille hommes et le concours des Tyroliens avait assez de forces
contre les Bavarois, qui taient  peine cinq ou six mille dans le
Tyrol. Tandis qu'il cheminerait par Lienz et Brunecken sur Brixen,
les huitime et neuvime corps, partant l'un de Villach, l'autre de
Laybach, devaient dboucher sur Udine. Ces deux corps prsentaient,
en y comprenant l'artillerie, une masse d'environ 48 mille hommes
de troupes excellentes. Une vingtaine de mille hommes de landwehr,
bien habills, anims d'un bon esprit, mais peu instruits,
devaient rester  la frontire, la garder, la couvrir d'ouvrages de
campagne, et former avec leurs bataillons les meilleurs une rserve
 la disposition de l'arme agissante. Un dtachement de 7  8
mille hommes, auquel devait se runir l'insurrection de Croatie,
tait charg d'observer la Dalmatie, d'o l'on craignait que le
gnral Marmont ne parvnt  dboucher. Toutefois comme on esprait
surprendre les Franais en Frioul aussi bien qu'en Bavire, et comme
on savait galement que la complaisance de famille, non moins grande
dans la cour de Napolon que dans les cours les plus vieilles de
l'Europe, avait valu au prince Eugne le commandement de l'arme
d'Italie,  l'exclusion de Massna le chef naturel de cette arme, on
se flattait d'tre bientt sur l'Adige, mme sur le P, et de tenir
le gnral Marmont enferm en Dalmatie. Une sommation tait dj
prpare pour ce dernier, et on croyait n'avoir d'autre difficult
avec lui que celle de dbattre et de signer une capitulation.

[Note en marge: Intelligences secrtes prpares en Italie pour y
seconder les mouvements des armes autrichiennes.]

Ce n'tait pas seulement sur la force des armes que l'on se fiait
pour s'avancer victorieusement en Italie, mais aussi sur des
menes secrtes, pratiques depuis les montagnes du Tyrol jusqu'au
dtroit de Messine. Les Autrichiens taient soutenus dans leur
tmraire tentative par la persuasion que l'Europe entire, comme
la France, tait dj lasse du pouvoir de Napolon, opinion qu'ils
avaient puise dans les vnements d'Espagne, et ils avaient compt
non-seulement sur le Tyrol, dvou de tout temps  l'Autriche, mais
sur les anciens tats vnitiens qui gmissaient encore de leur ruine
rcente, sur le Pimont devenu malgr lui province franaise, sur les
tats de l'glise, les uns convertis en dpartements de l'Empire,
les autres tmoins de l'esclavage du pape, enfin sur le royaume de
Naples priv de ses antiques souverains, spar de la Sicile, et
dsirant recouvrer sa dynastie et son territoire. De nombreuses
intelligences avaient t prpares dans tous ces pays, soit auprs
des nobles mcontents du rgime d'galit introduit par les Franais,
soit auprs des prtres regrettant la suprmatie de l'glise, ou
dplorant l'outrageante oppression du saint-pre. Cependant, bien
que la domination franaise ft dsagrable aux Italiens  titre
de domination trangre, bien qu'elle leur cott beaucoup de sang
et d'argent, elle avait pour le plus grand nombre d'entre eux des
mrites qu'ils ne mconnaissaient pas, et que les souffrances de
la guerre ne leur avaient pas fait oublier entirement. On ne
pouvait donc pas remuer les Italiens aussi facilement que les
Tyroliens, mais quant  ceux-ci leur impatience de voir reparatre
le drapeau autrichien tait extrme. Rien ne peut donner une ide
de l'attachement qu'ils portaient alors  l'Autriche. Ces simples
montagnards, habitus au gouvernement tout paternel de la maison
de Habsbourg, avaient en 1806 pass avec horreur sous le joug de
la Bavire, qui tait pour eux un voisin dtest. Celle-ci ne se
sentant pas aime de ses nouveaux sujets, leur avait rendu haine
pour haine, et les avait traits avec une duret qui n'avait fait
qu'exalter leur ressentiment. Aussi n'avaient-ils cess d'envoyer 
Vienne de nombreux missaires, promettant de se soulever au premier
signal, et offrant par leurs relations avec les Grisons et les
Suisses d'oprer un mouvement, qui se communiquerait bientt  la
Souabe d'un ct, au Pimont de l'autre. Ils avaient mme contribu
par leur ardeur  tromper la cour de Vienne, et  lui persuader
qu'il n'existait dans toute l'Europe que des Tyroliens ou des
Espagnols impatients de secouer le joug du nouvel Attila. Un employ
fort actif du dpartement des affaires trangres  Vienne, M. de
Hormayer, tenant dans ses mains le fil de ces intrigues tyroliennes,
allemandes et italiennes, avait t charg d'accompagner l'archiduc
Jean, pour faire jouer  ct de lui les ressorts secrets de la
politique, tandis que le prince ferait jouer les ressorts dcouverts
de la guerre. On avait naturellement mis les Anglais de moiti dans
ces esprances et ces menes, et ils avaient promis de cooprer
activement avec les Autrichiens, ds que ceux-ci, envahissant la
Lombardie jusqu' Pavie, auraient ouvert le littoral de l'Adriatique
de Trieste  Ancne.

[Note en marge: Commencement des hostilits en Tyrol et en Frioul.]

Tout tait prt pour agir en Carinthie le mme jour qu'en Bavire,
c'est--dire le 10 avril. Ce jour, en effet, tandis que les
avant-gardes de l'archiduc Charles franchissaient l'Inn, les
avant-gardes de l'archiduc Jean se prsentaient aux dbouchs des
Alpes Carniques et Juliennes, sans aucune dclaration pralable
de guerre. On avait cru y suppler en envoyant aux avant-postes
franais, vers la Ponteba, un trompette porteur d'une dclaration de
l'archiduc Jean, dans laquelle ce prince disait qu'il entrait en
Italie, et qu'on et  le laisser passer, sans quoi il emploierait
la force. Une demi-heure aprs, des dtachements de cavalerie et
d'infanterie lgre s'taient prcipits sur nos avant-postes, et en
avaient mme enlev quelques-uns. Apportant encore moins de forme
 l'gard des Bavarois, possesseurs du Tyrol, le gnral Chasteler
avait ds la veille, c'est--dire le 9 avril, envahi la contre
montagneuse qu'on appelle le Pusther-Thal, et qui spare la Carinthie
du Tyrol italien.

[Note en marge: Routes par lesquelles les Autrichiens dbouchent en
Italie.]

Deux grandes routes (voir la carte n 31) s'ouvraient devant les
Autrichiens pour envahir le Frioul: celle qui, venant de Vienne 
travers la Carinthie, descend des Alpes Carniques sur le Tagliamento,
et conduit par Villach, Tarvis, la Ponteba, sur Osopo; celle qui,
venant de la Carniole, descend des Alpes Juliennes sur l'Isonzo,
qu'elle franchit entre Gorice et Gradisca, et tombe sur Palma-Nova
ou Udine. Napolon s'tait prcautionn sur l'une et l'autre route
contre les invasions autrichiennes, en construisant sur la premire
le fort d'Osopo, sur la seconde l'importante place de Palma-Nova.
Mais ce fort et cette place, trs-suffisants pour servir d'appuis 
une arme, ne pouvaient pas la suppler; c'tait une difficult, et
non un obstacle invincible. Les troupes du prince Eugne n'tant pas
encore rassembles, il tait facile de dfiler sous le canon d'Osopo
et de Palma-Nova, de les bloquer et de passer outre.

Nanmoins l'archiduc Jean ne voulut se servir ni de l'une ni
de l'autre de ces deux routes, bien que, dans son esprance de
surprendre l'arme franaise, il ne dt craindre de srieux obstacle
sur aucune des deux. Il prfra une route intermdiaire, celle
qui, passant par les sources de l'Isonzo, dbouchait par Cividale
sur Udine. Elle tait difficile surtout pour une arme nombreuse,
charge d'un gros matriel, mais  cause de cela elle lui semblait
devoir tre moins dfendue que les deux autres. Il s'y engagea donc
avec le gros de son arme, compos des huitime et neuvime corps,
et n'envoya que deux avant-gardes sur les routes de Carinthie et de
Carniole. Un habile officier, le colonel Wockmann, dut avec quelques
bataillons et quelques escadrons s'ouvrir la Ponteba, en y faisant
la guerre de montagnes contre nos avant-postes, tandis que le
gnral Gavassini, passant l'Isonzo avec un dtachement au-dessus de
Gradisca, marcherait sur Udine, point commun o allaient converger
les diverses parties de l'arme autrichienne.

Toutes ces combinaisons taient superflues, car le prince Eugne, ne
s'attendant pas  tre attaqu avant la fin d'avril, n'avait sous la
main que la division Seras devant Udine, et la division Broussier
devant la Ponteba. Quant  lui, il tait occup  faire de sa
personne la revue de ses avant-postes, obissant en cela  un conseil
de Napolon, qui lui avait recommand de visiter les lieux o bientt
il aurait  livrer des batailles. Les Autrichiens n'eurent donc que
de simples avant-postes  refouler, sur toutes les routes o ils se
prsentrent. Le 10, le colonel Wockmann replia jusqu' Ports les
avant-gardes de la division Broussier; le gnral Gavassini franchit
l'Isonzo sans difficult, et le corps principal dboucha avec moins
de difficult encore sur Udine, o se trouvait une seule division
franaise.

[Note en marge: Conduite du prince Eugne surpris par la soudaine
apparition des Autrichiens.]

[Note en marge: Mouvement rtrograde du prince Eugne.]

Le prince Eugne, surpris par cette soudaine apparition, et peu
habitu au commandement, quoique dj trs-habitu  la guerre sous
son pre adoptif, fut vivement mu d'une situation si nouvelle
pour lui. Des huit divisions qui composaient son arme, il n'avait
auprs de lui que les deux divisions franaises Seras et Broussier.
Il avait un peu en arrire, entre la Livenza et le Tagliamento,
les divisions franaises Grenier et Barbou, ainsi que la division
italienne Severoli, et plus loin, prs de l'Adige, la division
franaise Lamarque, la division italienne Rusca, plus les dragons qui
constituaient le fonds de sa cavalerie. Quant  sa sixime division
franaise, celle de Miollis, elle se trouvait encore fort en arrire,
retenue qu'elle tait par la situation de Rome et de Florence. Dans
une telle occurrence le prince Eugne n'avait qu'une dtermination 
prendre, c'tait de se concentrer rapidement, en rtrogradant vers
la masse de ses forces. Quelque dsagrable que ft au dbut un
mouvement rtrograde, il fallait s'y rsoudre avec promptitude, ne
devant jamais tre tenue pour dplaisante la rsolution qui vous mne
 un bon rsultat. Il est vrai que pour braver certaines apparences
passagres, il faut un gnral renomm, tandis que le prince Eugne
tait jeune, et sans autre gloire que l'amour mrit de son pre
adoptif. Il se dcida donc  rtrograder, mais avec un regret qui
devait bientt lui tre fatal, en l'empchant de pousser jusqu'o
il fallait son mouvement de concentration. Il ordonna aux divisions
Seras et Broussier de repasser le Tagliamento, de se porter jusqu'
la Livenza, o devaient arriver, en htant le pas, les divisions
Grenier, Barbou, Severoli, Lamarque et Grouchy. Le gnral Seras
n'eut qu' rtrograder sans combattre. Le gnral Broussier eut 
livrer des combats fort vifs au colonel Wockmann, qui lui disputa
trs-habilement les valles du haut Tagliamento; mais il se retira
en jonchant de morts le terrain qu'il abandonnait. Heureusement les
Autrichiens, quoiqu'ils voulussent nous surprendre, ne marchaient pas
avec toute la vitesse possible. Ils mirent quatre jours  se rendre
de la frontire au Tagliamento, ce qui nous laissait, pour oprer
notre concentration, un temps dont un gnral expriment aurait pu
mieux profiter que ne le fit le prince Eugne.

[Note en marge: Surprise et enlvement de l'avant-garde commande par
le gnral Sahuc.]

En repassant le Tagliamento pour gagner la Livenza, il rallia les
divisions franaises Grenier et Barbou, ainsi que la division
italienne Severoli, puis il s'arrta entre Pordenone et Sacile,
n'tant que trs-mollement poursuivi par les Autrichiens. Arriv
l il eut le tort de laisser  Pordenone, trop loin de lui et de
tout soutien, une forte arrire-garde, compose de deux bataillons
du 35e, et d'un rgiment de cavalerie lgre, sous les ordres du
gnral Sahuc. Ce gnral ne montra pas ici la vigilance qu'il
faut  l'avant-garde quand on marche en avant,  l'arrire-garde
quand on se retire; il eut le tort, au lieu de battre la campagne
pour clairer l'arme, de ne pas mme clairer sa propre troupe,
et de s'enfermer avec elle dans Pordenone[18]. Les Autrichiens,
avertis de la prsence d'une arrire-garde franaise  Pordenone, se
portrent en avant avec un dtachement d'infanterie et une troupe
considrable de cavalerie, sous la conduite du chef d'tat-major
Nugent, officier fort intelligent, et membre fort exalt du parti de
la guerre. Avec sa cavalerie il enveloppa compltement Pordenone,
coupant toutes les communications entre ce point et Sacile; avec
son infanterie il attaqua Pordenone mme, et y surprit les troupes
franaises endormies et mal gardes. Celles-ci, attaques avant
d'avoir pu se mettre en dfense, furent obliges de se retirer en
toute hte, et de chercher leur salut dans une fuite prcipite. Mais
au lieu de trouver le chemin ouvert en quittant Pordenone, elles y
rencontrrent une nombreuse cavalerie qui les assaillit dans tous les
sens. Nos hussards essayrent de se faire jour en chargeant au galop;
quelques-uns s'chapprent, les autres furent sabrs ou pris. Quant
 l'infanterie, elle ne chercha son salut que dans une vaillante
rsistance. Les deux bataillons du 35e, vieux rgiment d'Italie, se
formrent en carr, et reurent les cavaliers autrichiens de manire
 les rebuter, si leur nombre et t moins grand. Ils en abattirent
plusieurs centaines  coups de fusil, et jonchrent la terre de
cadavres d'hommes et de chevaux. Mais bientt, les cartouches leur
manquant, ils n'eurent plus que la pointe de leurs baonnettes contre
une cavalerie qui tait la meilleure de l'Autriche. Cinq cents de nos
malheureux soldats expirent en tombant sous le sabre des Autrichiens
l'incurie de leur gnral. Les autres furent faits prisonniers.

[Note 18: L'irritation de Napolon dans cette circonstance fut telle
qu'il crivit plusieurs lettres au prince Eugne, et voulut faire
poursuivre le gnral Sahuc; il le voulut surtout aprs la bataille
de Raab, o ce gnral ne racheta pas la faute de Pordenone. Le
gnral Sahuc, crivit-il, est de ceux qui _ont assez de la guerre_.
Malheureusement le nombre s'en augmentait tous les jours par la faute
de Napolon.]

Cette fcheuse aventure irrita beaucoup l'arme franaise, et diminua
sa confiance dans le gnral en chef. Par contre, elle augmenta
l'ardeur des troupes autrichiennes, qui, pour la premire fois
depuis long-temps, voyaient les Franais reculer devant elles, et
commenaient  n'tre pas sans esprance de les vaincre.

Ce que le prince Eugne aurait eu de mieux  faire en cette
circonstance, puisqu'il avait pris le parti de la retraite, c'et t
de persister  se retirer, jusqu' ce qu'il trouvt une ligne solide
 dfendre, et toutes ses forces runies derrire cette ligne. Alors
il aurait obtenu le ddommagement de quelques jours d'une attitude
fcheuse, et donn un sens fort honorable  son mouvement rtrograde.
Mais il tait jeune, plein d'honneur et de susceptibilit. Les propos
des soldats, qui avaient conserv tout l'orgueil de la vieille arme
d'Italie, lui dchiraient le coeur. Bien qu'ils aimassent le jeune
prince, fils de leur ancien gnral, ils jugeaient, discernaient
son inexprience, s'en plaignaient tout haut, ne mnageaient pas
davantage les gnraux placs sous lui, et demandaient qu'on les
ment  un ennemi qui avait l'insolence de les poursuivre, et
devant lequel ils n'taient pas accoutums  fuir. Aux propos des
soldats se joignait le dsespoir des habitants, qui taient d'anciens
sujets vnitiens rattachs pour la plupart  la France, effrays
de l'approche de l'arme autrichienne, et suppliant qu'on ne les
livrt pas  sa vengeance. Eugne assembla ses gnraux, qu'il trouva
dconcerts comme lui; car ils avaient pris sous Napolon l'habitude
de se battre hroquement, mais non celle de commander. Ils taient
prts  se faire tuer, mais point  donner un avis sur une question
aussi grave que celle de savoir s'il fallait livrer bataille. Ce
qu'il y avait de plus sage videmment, c'tait de continuer  se
retirer jusqu' ce qu'on et ralli ses forces et trouv un terrain
avantageux pour combattre. En allant jusqu' la Piave, on aurait
ralli successivement cinq divisions d'infanterie franaise et une
d'infanterie italienne, plus deux belles divisions de dragons, et la
garde royale lombarde, qui tait une bonne troupe. Enfin on aurait
rencontr dans la Piave mme une ligne excellente  dfendre. Mais
Eugne n'avait ni assez d'exprience, ni assez de rputation pour
braver patiemment les propos de l'arme. Piqu du silence de ses
gnraux et de l'indiscrtion de ses soldats, il rsolut de s'arrter
en avant de la Livenza, entre Sacile et Pordenone, sur un terrain
qu'il ne connaissait pas, qui ne prsentait aucune circonstance
avantageuse, et sur lequel ses troupes n'avaient pas eu encore le
temps de se concentrer.

[Note en marge: Le prince Eugne excit par les propos de l'arme, se
dcide  livrer bataille devant Sacile.]

[Note en marge: Description du terrain entre Pordenone et Sacile.]

Le 15 au soir, aprs l'chec de Pordenone, il ordonna de faire
halte, et de reprendre l'offensive sur tous les points. Il avait,
en rtrogradant jusque-l, runi aux divisions Broussier et Seras
les divisions Grenier, Barbou, Severoli, qu'il avait rencontres
en avant de la Livenza. Ces cinq divisions pouvaient prsenter une
force d'environ 36 mille hommes: les uns, vieux soldats de l'arme
d'Italie; les autres, soldats jeunes mais instruits, et composant les
quatrimes bataillons des armes de Naples et de Dalmatie. La force
des Autrichiens au contraire s'levait  45 mille hommes environ de
leurs meilleures troupes. La disproportion tait donc trs-grande.
Il est vrai que le prince Eugne comptait sur un renfort de dix
mille fantassins et cavaliers, que devaient lui amener les gnraux
Lamarque et Grouchy, actuellement en route pour le rejoindre. Mais
cette adjonction n'tait pas certaine, et de plus le terrain tait
fort peu favorable.  notre droite nous avions, entre Tamai, Palse,
Porcia, des villages, des cltures, un sol inond, de nombreux
canaux, fortement occups par les Autrichiens. Au centre, le terrain
se relevant formait une arte qui courait droit devant nous, et sur
laquelle avait t pratique la route de Sacile  Pordenone. Nous
possdions sur cette route le village de Fontana-Fredda, vis--vis
celui de Pordenone, enlev le matin par les Autrichiens. Enfin 
notre gauche, au versant de cette arte, le terrain s'tendait en
plaine jusqu'au pied des Alpes. Deux villages s'y apercevaient,
celui de Roveredo, occup par les Franais, celui de Cordenons, o
bivouaquaient les Autrichiens. Ainsi  droite un sol coup et hriss
d'obstacles, au centre une grande rout allant perpendiculairement
de notre ligne  celle de l'ennemi,  gauche une plaine: tel tait
le terrain  disputer. Il s'offrait  la vrit une circonstance
favorable, qu'il aurait fallu deviner, comme Napolon savait le faire
d'aprs les moindres indices, c'tait la sparation des Autrichiens
en deux masses, l'une forme du huitime corps, et place dans les
villages de Tamai, de Porcia, de Palse, derrire les obstacles de
terrain qui taient  notre droite; l'autre forme du neuvime corps
et de la cavalerie tablie dans la plaine  gauche,  Cordenons. Or,
de Cordenons  Pordenone il y avait plus d'une lieue d'un espace
mal gard et mal dfendu. Cette circonstance aperue, il aurait
fallu laisser les divisions Seras et Severoli, attaquer  notre
droite Tamai, Palse, Porcia, et y attirer les Autrichiens; puis
avec les divisions Grenier et Barbou, qui taient au centre sur la
grande route, avec la division Broussier, qui tait  gauche dans la
plaine, former une masse de 24 mille hommes, marcher par la grande
route de Fontana-Fredda sur Pordenone, investir ce dernier bourg, le
sparer de Cordenons, o tait le neuvime corps, et couper ainsi
l'arme autrichienne en deux: une fois cela fait, on aurait eu bon
march du huitime corps engag avec notre droite, et d'autant mieux
qu'il se serait enfonc plus avant dans les terrains difficiles qui
composaient cette partie du champ de bataille.

[Note en marge: Bataille de Sacile, livre le 16 avril.]

[Note en marge: Plan de cette bataille.]

Malheureusement le prince Eugne avec son chef d'tat-major
Charpentier, mettant autant d'irrflexion  arrter le plan de la
bataille qu' la rsoudre, ordonnrent tout le contraire de ce
que conseillaient le terrain et la position de l'ennemi. Sans mme
reconnatre ni l'un ni l'autre, ils dcidrent que le lendemain
16 avril,  la pointe du jour, les gnraux Seras et Severoli
partiraient de Tamai pour se porter sur Palse et Porcia, qu'ils
chercheraient  enlever  tout prix; qu'au centre, sur la grande
route, la division Grenier s'tablirait en avant de Fontana-Fredda,
mais sans agir offensivement, jusqu'au moment o les gnraux Seras
et Severoli auraient emport les nombreux et difficiles obstacles
qu'ils avaient  vaincre; qu' gauche le gnral Broussier, venant
se serrer au gnral Grenier  travers la plaine de Roveredo,
garderait la mme expectative; qu'enfin en arrire le gnral Barbou
appuierait la ligne franaise: plan vicieux, qui laissait aux
Autrichiens le loisir de rectifier leur position, pendant que notre
droite s'puiserait contre des obstacles tout matriels, et que notre
centre, notre gauche, notre arrire-garde, perdraient leur temps  ne
rien faire. C'est ainsi, et avec cette intelligence, qu'on prodigue
bien souvent le sang si prcieux des soldats, et qu'on joue le sort
des empires! C'est ainsi que rois et rpubliques confient, les uns 
des fils ou  des frres incapables, les autres  des favoris de la
multitude tout aussi incapables, la vie des hommes et le salut des
tats! Le prince Eugne tait un brave officier, plein de modestie et
de dvouement, propre un jour  bien conduire une division, mais non
 commander une arme, ni surtout  diriger une campagne.

Nos soldats ne sachant pas o on les menait, mais satisfaits de
combattre un ennemi qu'ils n'avaient pas l'habitude de craindre,
marchrent rsolument au feu le 16 avril au matin, jour de dimanche.
Les Franais sous Seras, les Italiens sous Severoli, se jetrent
bravement sur Palse et Porcia, et enlevrent les premiers obstacles
qui leur taient opposs. L'archiduc Jean tait en ce moment  la
messe avec tout son tat-major. Ce prince, quoiqu'il et  la fois
plus d'exprience et plus de prtentions que le modeste prince
Eugne, ne montra pas ici plus de jugement que son adversaire, car
aprs avoir surpris les Franais la veille  Pordenone, il s'exposait
 tre surpris au mme endroit. Il monta immdiatement  cheval avec
son tat-major, courut en avant de Pordenone, et voyant devant lui,
sur la route de Fontana-Fredda, le gnral Grenier  notre centre, le
gnral Broussier  notre gauche, former des masses que le terrain
dcouvert rendait plus apparentes, s'imagina que nous allions replier
notre gauche sur notre centre, notre centre sur notre droite, ne tira
de ce qu'il croyait voir que l'inspiration de rabattre le neuvime
corps de Cordenons sur Fontana-Fredda, pour nous empcher d'excuter
le mouvement qu'il supposait, laissa du reste l'espace toujours
ouvert entre Cordenons et Pordenone, et ne parut point s'inquiter de
son huitime corps, occup  se dbattre avec les gnraux Seras et
Severoli, au milieu des terrains accidents qui taient entre Tamai,
Palse et Porcia.

[Note en marge: Lutte acharne dans les villages de Palse et de
Porcia.]

[Note en marge: Attaque repousse du 9e corps autrichien sur notre
gauche.]

[Note en marge: Une menace des Autrichiens sur Sacile dtermine la
retraite des Franais.]

C'est l en effet qu'eut lieu sous la direction de deux gnraux
en chef peu clairvoyants, et entre des soldats d'une extrme
vaillance, une lutte sanglante et acharne. Le huitime corps
autrichien, beaucoup plus nombreux que les divisions Seras et
Severoli, n'entendait pas leur abandonner le terrain dont elles
avaient conquis une partie. Le gnral Colloredo se jeta sur elles
avec une division autrichienne, leur enleva sous un feu meurtrier
Porcia et Palse, et rtablit ainsi le combat. Le gnral Seras, qui
s'tait mnag une rserve, se mit  sa tte, la porta en avant,
et rentra dans les villages perdus, en y ramenant  la fois les
Franais et les Italiens. On s'tablit dans ces malheureux villages,
thtre de tant de fureurs. Alors les Autrichiens, profitant des
moindres obstacles, se dfendant de maison  maison, de clture 
clture, opposrent  nos soldats une rsistance dont ils n'avaient
pas donn l'exemple depuis Marengo. Le gnral Grenier, condamn 
l'inaction sur la grande route de Fontana-Fredda  Pordenone, dtacha
deux bataillons  sa droite, pour aider  la conqute dfinitive de
Porcia. Le gnral Barbou en envoya deux de l'arrire-garde sur les
mmes points. Ces renforts compensaient sans doute l'infriorit
de notre droite par rapport au huitime corps qu'elle avait 
combattre; mais, sur ce terrain sem d'obstacles qu'il tait aussi
difficile de perdre que de conqurir, ils ne dcidaient rien, notre
gauche et notre centre demeurant immobiles. De part et d'autre on
combattait avec acharnement, lorsque le neuvime corps, en s'avanant
obliquement de Cordenons sur Fontana-Fredda, joignit la division
Broussier, qui formait notre gauche. Le gnral Broussier avait
dispos en chelons les 9e, 84e et 92e de ligne, superbes rgiments
 quatre bataillons, dont sa division tait compose. Il attendit
avec sang-froid l'infanterie ennemie, et la fusillant de trs-prs
avec une extrme justesse, renversa presque une ligne entire; puis
la superbe cavalerie autrichienne ayant profit de la plaine pour
le charger, il la reut en carr, couvrit la terre de ses morts,
et toute brave qu'elle tait, la renvoya dgote de pareilles
tentatives. Cependant le neuvime corps, fort nombreux, dbordait
notre gauche, et semblait menacer en arrire de Fontana-Fredda le
bourg de Sacile, o se trouvait le principal pont sur la Livenza. Ce
pont occup, notre communication la plus importante tait perdue, et
il ne nous restait plus pour nous retirer que de mauvais ponts sur la
partie infrieure de la Livenza. Le prince Eugne, qui n'tait rsolu
qu'au feu, s'alarma pour ses communications, et, bien que la lutte
ft encore incertaine, ordonna la retraite, avec aussi peu de motifs
qu'il en avait eu pour ordonner la bataille.

Nos soldats, aprs avoir tu autant de monde qu'ils en avaient perdu,
se retirrent vers la Livenza, dsols du rle humiliant qu'on leur
faisait jouer. Notre droite se dirigea sur le pont de Brugnera,
qu'elle put gagner sans dsordre, le sol fort difficile de ce ct
ne se prtant gure  la poursuite, et les Autrichiens tant puiss
par la terrible lutte qu'ils y avaient soutenue. Tout l'effort de
l'ennemi pendant ce mouvement rtrograde porta sur notre gauche, qui
se retirait sur un terrain dcouvert. La division Broussier par
sa superbe attitude sauva l'arme, tantt attendant l'infanterie
ennemie pour la fusiller  bout portant, tantt recevant en carr la
cavalerie qu'elle arrtait avec ses baonnettes. Lorsque notre centre
et notre arrire-garde eurent dfil par Sacile, elle y entra la
dernire, laissant les ennemis eux-mmes remplis d'admiration pour sa
belle conduite.

[Note en marge: Dsordre de la retraite.]

[Note en marge: Arrive du gnral Macdonald  l'arme d'Italie.]

[Note en marge: Distribution de l'arme d'Italie en trois
commandements.]

Jusque-l nous n'avions perdu que des morts, des blesss, de
l'artillerie dmonte, et peu de prisonniers. Mais dans la nuit
le prince Eugne ayant cru devoir pousser la retraite jusqu'
Conegliano, pour se couvrir le plus tt possible de la Piave, le
mauvais temps, l'encombrement des voitures d'artillerie et des
bagages, leur croisement avec les troupes, produisirent un dsordre
fcheux. Les soldats, peu surveills par leurs chefs au milieu de
cette confusion, se rpandirent dans les maisons, au risque d'y
tre faits prisonniers. L'arme qui sur le champ de bataille avait
perdu environ trois mille et quelques cents hommes, perte  peu prs
gale  celle des Autrichiens, perdit encore trois mille hommes en
soldats pris ou gars. Bientt le dsordre s'augmentant par suite
d'un temps effroyable qui fit dborder les rivires et rendit les
routes impraticables, on arriva derrire la Piave dans un tat
qui n'honorait point cette arme d'Italie, jadis si admirable.
Heureusement les Autrichiens, peu accoutums  la vaincre, presss
de jouir de leur victoire, et retards par le temps qui rendait
leur poursuite aussi difficile que notre retraite, restrent
plusieurs jours sans attaquer le prince Eugne. Ils lui laissrent
ainsi le loisir de se remettre de sa dfaite, et d'en arrter les
consquences. Il avait t rejoint en route, mais trop tard, par
la division d'infanterie Lamarque et par la division de cavalerie
Grouchy. Il lui arriva en outre, ce qui dans le moment valait mieux
qu'un renfort, un gnral, l'illustre Macdonald, un des meilleurs
officiers de la rvolution, bien qu'il et perdu la bataille de
la Trebbia. Ses liaisons avec Moreau l'avaient condamn  vivre
pendant plusieurs annes dans une sorte de disgrce, et  languir
dans l'inaction, tandis que ses pareils d'ge ou de services,
quelques-uns mme ses infrieurs, obtenaient des fortunes brillantes.
Le grand besoin qu'on avait de gnraux et d'officiers, par suite
de guerres continues, obligeait de revenir  beaucoup de ceux qu'on
avait ngligs. N'ayant pas voulu envoyer Massna en Italie  cause
du prince Eugne, qu'il craignait de rduire  un rle secondaire,
Napolon s'tait prt  ce qu'on lui envoyt le gnral Macdonald,
pour lui servir de guide et de soutien. Le gnral Macdonald, l'un
des hommes les plus intrpides qui aient paru dans nos armes,
expriment, manoeuvrier, froid, sachant se faire obir, fut reu
avec confiance par les soldats, avec dplaisir par quelques gnraux,
qui voyaient  regret une main ferme prte  s'appesantir sur eux,
et qui de plus, le croyant dans la disgrce, craignaient qu'il n'y
et peu d'avantage  rendre des services sous ses ordres. Le gnral
Lamarque notamment, qui se distinguait  l'arme par un esprit
remuant, murmura tout haut, en disant que l'Empereur n'envoyait
le gnral Macdonald en Italie que pour le perdre, et que ceux qui
serviraient sous lui seraient exposs  partager son sort. Il n'y
eut pas jusqu' la tenue militaire du gnral Macdonald, fidle au
costume des premiers temps de la rvolution, qui ne devnt un sujet
de railleries inconvenantes de la part de jeunes officiers sur
lesquels la mode avait dj repris son empire. Mais il n'y avait
pas  railler avec un homme du caractre du gnral Macdonald, et
il ramena bientt  la soumission ceux qui taient tents de s'en
carter. Toutefois le prince Eugne ne voulant pas se donner un
tuteur trop visible dans la personne de cet officier, n'en fit
point son chef d'tat-major, et se contenta, pour lui crer une
place convenable, de distribuer son arme en trois commandements,
un de gauche, un du centre, un de droite. Celui de droite, le plus
considrable et le plus important des trois, compos des divisions
Broussier et Lamarque et des dragons de Pully, fut confi au gnral
Macdonald. Celui du centre fut attribu au gnral Grenier. Il
comprenait la division Grenier, qui passa sous le commandement du
gnral Pacthod, et la division Durutte, qui contenait une partie
de la division Barbou. Le reste de cette dernire division avait
t jet comme garnison dans Venise. Le commandement de gauche fut
confr au gnral Baraguey-d'Hilliers: il se composait des Italiens
et de quelques Franais mls  eux pour leur donner l'exemple. Avec
la division Seras, la garde italienne, les dragons de Grouchy, le
prince Eugne se forma une rserve d'une dizaine de mille hommes.
Le total de son arme s'leva  60 mille hommes, dont le gnral
Macdonald eut  lui seul 17 mille. Celui-ci put ainsi exercer une
vritable influence sur les vnements, sans aucune apparence de
commandement en chef. Mais le prince Eugne, qui tait aussi modeste
que sage, ne manqua pas de le consulter dans toutes les occasions
importantes, et n'eut qu' se louer de ses conseils[19]. Le gnral
Macdonald fit prvaloir la rsolution de se retirer lentement, et en
marchant vers l'Adige, o l'on devait trouver la force de reprendre
l'offensive, de s'y transporter avec une meilleure tenue. On se
rendit en effet sur l'Adige, on s'y reposa, on s'y remit en ordre, et
on y devint bientt plus digne de l'arme d'Italie dont on avait un
instant compromis le nom glorieux.

[Note 19: C'est d'aprs des documents authentiques que je donne
ces dtails, et pleinement assur de leur rigoureuse vrit. La
correspondance du prince Eugne, celle de Napolon, des mmoires
manuscrits fort prcieux du marchal Macdonald, rvlent d'une
manire encore plus circonstancie tout ce que je rapporte ici de la
campagne d'Italie en 1809.]

[Note en marge: Insurrection du Tyrol.]

Les choses se passaient plus mal encore dans la rgion montagneuse
qui dominait les plaines de la haute Italie, o les Autrichiens
obtenaient, dans le Tyrol, des avantages plus marqus que dans le
Frioul. Le gnral Chasteler avait franchi la frontire un jour
plus tt, c'est--dire le 9 avril, et passant de Carinthie en
Tyrol s'tait port  Lientz. (Voir la carte n 31.) Quoiqu'il ft
convenu avec les secrets meneurs de l'insurrection tyrolienne qu'ils
attendraient le 12 ou le 13 avril pour agir, ils n'avaient pu se
contenir, et avaient clat ds le 11. Le motif, il est vrai, de
cette explosion prmature tait fort naturel. Les Bavarois, dans
l'impossibilit de disputer le Tyrol aux forces autrichiennes,
avaient cherch  s'aider des obstacles locaux en dtruisant
les ponts, ce que les habitants n'avaient pas voulu souffrir,
afin de conserver  leurs montagnes ces indispensables moyens de
communication. Ils s'taient donc tous insurgs  la fois, avec une
spontanit qui n'appartient qu' la passion la plus vive. Dans
toutes les valles du Tyrol italien, de Lientz  Brixen, de Meran
 Brixen, enfin depuis Brixen jusqu' Rivoli, ce n'avait t qu'un
lan, qu'un cri, au milieu de ces hautes et belles montagnes. Au
revers de la grande chane du Brenner, dans le Tyrol allemand, le
soulvement avait t aussi prompt que gnral. Dans cette contre,
comme en Suisse, les aubergistes, qui vivent des relations avec
les trangers, tant les plus riches et les plus clairs, un
personnage de cette profession, le nomm Andr Hofer, avait pris
sur ses compatriotes un ascendant irrsistible. Quelques anciens
militaires du pays, forms au service d'Autriche, taient galement
les agents les plus actifs de la rvolte. Parmi eux un major Teimer
s'tait particulirement distingu. La France ayant exig la runion
sur l'Isar de toute l'arme bavaroise, il n'tait rest en Tyrol
qu'environ 5 mille Bavarois, rpandus sur les deux versants du
Brenner, de Brixen  Inspruck. En fait de troupes franaises, il
s'y trouvait, en deux colonnes, un rassemblement d'environ 4 mille
conscrits, allant d'Italie en Allemagne recruter les divisions Boudet
et Molitor, les cuirassiers Espagne, et les chasseurs de Marulaz.
C'taient des soldats qui n'avaient jamais vu le feu, qui taient
renferms dans des cadres provisoires de marche, et commands par des
officiers de dpt, la plupart vieux ou fatigus. Plus de 20 mille
montagnards intrpides, enthousiastes, tireurs redoutables, joints 
42 mille Autrichiens, ayant  combattre 4  5 mille Bavarois et 3  4
mille conscrits franais, ne pouvaient pas rencontrer une rsistance
bien longue.

En effet,  l'approche du gnral autrichien Chasteler tous les
postes bavarois furent enlevs de Lientz  Brunecken. Ceux qui
avaient pu se sauver s'tant runis dans la plaine humide de
Sterzing,  l'extrmit du Tyrol italien, vers le pied du Brenner,
y furent assaillis par Andr Hofer et un nombreux rassemblement du
Meran. Envelopps de tous cts, attaqus avec fureur, ils finirent
par mettre bas les armes, et la guerre tant une guerre nationale,
presque une guerre de race, les excs contraires au droit des gens
se multiplirent bientt d'une manire affligeante. De part et
d'autre on gorgea des prisonniers, sans qu'on st d'o tait venu
le premier tort. Les Tyroliens pour s'excuser disaient qu'on avait
brl leurs chaumires, tu des femmes, des vieillards, des enfants.
Les Bavarois rpondaient qu'on avait assassin leurs prisonniers, et
qu'ils n'avaient fait que se dfendre. Quoi qu'il en soit, d'atroces
vengeances furent exerces aprs la dfaite de Sterzing. Ds lors
le Tyrol italien fut entirement dlivr jusqu' Roveredo, o se
trouvait le gnral franais Baraguey-d'Hilliers avec une division
italienne.

Dans ce mme moment la longue file des recrues franaises, s'tendant
de Vrone  Inspruck, se vit coupe en deux par l'insurrection.
Partie se replia sur Vrone, o elle fut hors de tout danger, et
partie se jeta au del du Brenner, se flattant de rencontrer 
Inspruck les avant-postes franais. Elle marcha suivie en queue
par Chasteler et Andr Hofer, qui passaient le Brenner pour venir
oprer la dlivrance du Tyrol allemand. Mais au nord comme au midi du
Brenner, sur l'Inn comme sur l'Adige, le soulvement tait violent
et gnral. Les postes bavarois, assaillis partout en mme temps,
furent les uns pris ou gorgs, les autres refouls dans Inspruck,
contraints de se rendre, et de livrer Inspruck, le vieux centre de
la domination autrichienne. Les Franais arrivant sous Inspruck 
l'instant o la ville passait  l'ennemi, poursuivis par les bandes
victorieuses du Tyrol italien et par la petite arme du gnral
Chasteler, ne pouvaient pas se dfendre, forms surtout et commands
comme ils l'taient. Ils furent donc forcs de capituler, au nombre
d'environ trois mille, ce qui tait doublement fcheux; car outre
l'chec moral pour nos armes, il y avait privation pour plusieurs
corps d'un recrutement indispensable. Nous emes de plus  dplorer,
 l'gard de quelques-uns de ces malheureux Franais confondus avec
les Bavarois, des traitements barbares, qui attirrent de la part de
Napolon de terribles reprsailles sur le gnral Chasteler.

Celui-ci trouvant le Tyrol allemand dlivr, crut devoir retourner
avec Andr Hofer vers le Tyrol italien, pour concourir aux
oprations de l'archiduc Jean. Revenu par le Brenner sur Trente, il
se prsenta avec toute la leve en masse du Tyrol et sept ou huit
mille Autrichiens devant la position du gnral Baraguey-d'Hilliers.
Le gnral franais tourn par les valles latrales ne put garder
Trente, et se replia sur Roveredo. Tourn de nouveau, il fut oblig
de se replier sur Rivoli, o appuy  l'arme d'Italie, qui tait
occupe  se rorganiser, il n'avait plus d'entreprises srieuses 
craindre. Ainsi en une vingtaine de jours les deux Tyrols comme le
Frioul avaient pass aux mains de l'ennemi.

[Note en marge: Mouvements insurrectionnels en Allemagne.]

Ce n'tait pas seulement, en Italie, en Tyrol, en Bavire, que l'on
combattait dans ce moment, c'tait dans tout le nord de l'Europe, o
la dclaration de guerre de l'Autriche avait remu tous les coeurs,
inspir de folles esprances, et fait clater des voeux prmaturs;
car bien que Napolon et dj commis de grandes fautes, il n'avait
pas commis encore celles qui devaient le perdre, et jusqu'ici son
puissant gnie tait plus fort que la haine des peuples soulevs
contre son ambition. Dans l'Allemagne entire on tait, comme on l'a
vu, indign contre les princes attachs  son char par la crainte ou
par l'intrt, et, quoique la domination franaise portt cache dans
ses flancs la civilisation moderne, on repoussait des biens qui se
prsentaient sous la forme de l'invasion trangre.

En Bavire, une vieille antipathie de voisinage  l'gard de
l'Autriche avait beaucoup attnu ces sentiments. Mais en Souabe,
dans les provinces anciennement autrichiennes, en Franconie,
dans les petits tats arrachs  la douce autorit des princes
ecclsiastiques, en Saxe mme, o l'adjonction d'une couronne
polonaise ne flattait que la famille rgnante, en Hesse, o rgnait
Jrme Napolon, la haine, contenue d'abord, commenait  clater 
la nouvelle de l'audacieuse entreprise de l'Autriche.  mesure qu'on
s'loignait du Rhin et de la main de la France, la hardiesse devenait
plus grande, et se changeait en manifestations hostiles. Dj des
bandes d'insurgs taient descendues des montagnes de la Hesse sur
les bords de l'Elbe, et s'taient montres jusqu'aux portes de
Magdebourg, semblant attendre une soudaine apparition du ct de la
Prusse, de laquelle on esprait un patriotique et vigoureux effort.

Dans toute la Prusse, en effet, l'exaspration tait au comble. Aux
souffrances gnrales des Allemands se joignaient dans ce pays des
souffrances toutes personnelles  la nation prussienne. Ces fameuses
batailles o avait pri l'indpendance de l'Allemagne, c'tait elle
qui les avait perdues. Elle avait vu dmembrer la monarchie du grand
Frdric, et pour un moment clipser sa gloire; et, si elle tait
sensible aux peines matrielles autant qu'aux peines morales, elle
avait, dans d'crasantes contributions militaires  payer, la preuve
cuisante de la domination trangre. Aussi l'audace avait-elle t
pousse en Prusse plus loin que partout ailleurs. Un convoi franais
d'artillerie, venant des bords de la Vistule pour se renfermer dans
Magdebourg, avait t assailli, insult, accabl de traitements
indignes.  Berlin, on avait annonc tout haut la guerre d'Autriche
avant qu'elle ft dclare; on avait galement annonc ds ses dbuts
qu'elle serait heureuse, que le monde entier s'y joindrait, que si le
roi Frdric-Guillaume, abattu, dmoralis, refusait de s'y associer,
on courrait malgr lui au-devant des armes autrichiennes. L'audace
avait mme t pousse  ce point que lors des premires oprations,
sans en attendre le rsultat, le commandant de Berlin avait donn
pour mot d'ordre  la garnison: _Charles et Ratisbonne_.

[Note en marge: Rvolte et dsertion du major Schill.]

Il y avait  Berlin un officier fort connu sous le nom de major
Schill, qui en 1806 et 1807 avait heureusement fait la guerre de
partisans contre nous pendant les siges de Dantzig, de Colberg,
de Stralsund. Il tait  la tte de quelque cavalerie, et faisait
partie de la garnison de Berlin. Sa vaillance trs-vante, sa
haine publique contre les Franais, l'avaient rendu l'idole du
peuple. C'tait lui qui devait, disait-on, lever l'tendard de la
rvolte, au nom du patriotisme allemand, et donner la main  un
prince de la maison de Brunswick, au duc de Brunswick-Oels, qui
en ce moment courait la Saxe et la Silsie, embauchant partout
les officiers prussiens oisifs, et les attirant en Bohme pour y
former des gurillas germaniques. Le fanatisme des Espagnols s'tait
ainsi communiqu  toutes les ttes, et on croyait pouvoir faire
des lents et paisibles Allemands des coureurs d'aventures, agiles
comme les contrebandiers de la Pninsule. Un soir, au milieu de
cette exaltation universelle, on apprit tout  coup que le major
Schill, qui depuis quelques jours passait des revues de son corps,
et les continuait jusqu' une heure fort avance, avait disparu 
la tte de 500 chevaux composant la cavalerie de la garnison. On le
disait en marche sur l'Elbe, pour se joindre  un vaste soulvement
de la Hesse, et se porter ensuite au-devant des Autrichiens qui
s'avanaient sur la Saxe. Cet vnement, comme il fallait s'y
attendre, produisit une sensation extraordinaire, tout le monde
s'obstinant  croire que le gouvernement prussien en tait complice.
On se trompait cependant, et c'tait tout simplement la passion
nationale qui clatait malgr lui. Les ministres perdus accoururent
chez l'ambassadeur de France, protestant de leurs sincres regrets,
dclarant qu'ils taient trangers  une conduite aussi folle que
criminelle, affirmant avec vrit que le roi n'y tait pour rien, et
annonant que la plus grande rigueur allait tre dploye envers les
hommes qui compromettaient contre son gr le gouvernement de leur
patrie. Mais tandis qu'ils parlaient ainsi, l'infanterie elle-mme,
imitant la conduite de la cavalerie, donna de semblables preuves
d'insubordination, et des compagnies entires s'chapprent  la
suite du major Schill. Malheureusement on ne pouvait courir aprs ces
insurgs qu'avec de la cavalerie, et le major Schill avait emmen
toute celle qu'on avait  Berlin. Il fallait donc attendre qu'on
et des troupes assez sages, assez bien commandes, pour obir aux
ordres de leur gouvernement, quels qu'ils fussent, car ce n'est pas 
l'arme  dcider de la politique extrieure d'un pays, pas plus que
de sa politique intrieure. Mais, en attendant, ces actes tranges
allaient produire en Allemagne une sensation gnrale, que les
clatants succs de Napolon pouvaient seuls apaiser.

[Note en marge: vnements militaires en Pologne.]

[Note en marge: Force de l'arme polonaise.]

[Note en marge: Nullit du concours des Russes.]

Sur la Vistule se passaient des vnements qui n'avaient pas moins
de gravit. Le septime corps autrichien, command par l'archiduc
Ferdinand, et fort de 37  38 mille hommes, marchait sur Varsovie
en descendant la Vistule. Form dans la Gallicie, il n'avait que
peu de chemin  faire pour envahir la Pologne, tant d'ailleurs
parti de trs-bonne heure, ainsi que tous les corps autrichiens.
Ses oprations comme celles d'Allemagne et d'Italie, avaient
commenc le 10 avril. Le prince Joseph Poniatowski, ce hros
longtemps endormi dans la mollesse, et,  l'exemple de beaucoup de
ses compatriotes, retenu inactif aux pieds des belles femmes de
son pays, venait de se rveiller au bruit des armes franaises,
et avait embrass, comme on s'en souvient, la cause de la France,
qu'il croyait avec raison celle de la Pologne, si la Pologne pouvait
renatre. Il commandait l'arme polonaise. Napolon, tout occup de
prparer les grands coups qu'il voulait porter lui-mme  la maison
d'Autriche, avait eu peu de temps  consacrer  cette arme. Tout
ce qu'on avait pu runir de troupes rgulires se bornait  une
quinzaine de mille hommes, et  un petit dtachement saxon rest 
Varsovie. Napolon ne s'tait gure inquit de cette infriorit
de forces en Pologne, comptant tout dcider lui-mme  Vienne,
et bien qu'il ne se fit pas grande illusion sur le concours des
Russes, croyant toutefois que leur prsence sur les frontires
du grand-duch suffirait pour paralyser le corps autrichien de
l'archiduc Ferdinand. Mais le concours des Russes tait encore plus
nul qu'il ne l'avait suppos. L'empereur Alexandre avait eu soin,
en observant autant que la dcence l'exigeait le trait d'alliance,
d'envoyer ses principales forces en Finlande et en Moldavie, pour
finir la conqute de l'une, et commencer la conqute de l'autre. Il
n'avait donc destin  la guerre d'Autriche qu'une soixantaine de
mille hommes, qui en ce moment taient  peine runis, par diverses
raisons, la plupart assez fondes, mais faciles  mal interprter.
D'abord la Russie, comme Napolon lui-mme, n'avait pas cru  des
hostilits aussi prochaines, et elle ne s'tait pas assez hte
dans ses prparatifs. Ensuite son administration qui avait eu tant
de peine  faire arriver en Finlande, et dans un intrt minemment
russe, des forces suffisantes, n'avait pas eu le secret d'tre
plus active pour un intrt exclusivement franais. La saison, en
outre, avait t affreuse, et des pluies diluviennes avaient rendu
presque impraticables les vastes espaces qui sparaient le Nimen
de la Vistule. Enfin l'empereur et M. de Romanzoff, dj refroidis
 l'gard de l'alliance franaise, taient nanmoins les seuls 
la vouloir, et ils avaient toutes les volonts  vaincre pour se
faire obir, lorsqu'il s'agissait de prter secours  Napolon. Il
s'tait mme tabli des correspondances entre les officiers russes et
autrichiens, pour exprimer  ceux-ci toutes sortes de sympathie, et
le voeu le plus vif de marcher non pas contre eux, mais avec eux.
Il tait en effet difficile d'obtenir que des Russes marchassent
contre des Autrichiens, et avec les Franais, afin de contribuer au
rtablissement de la Pologne. Il est vrai que le prix de ce concours
c'tait la Finlande, la Moldavie et la Valachie, et que si le
sacrifice tait grand, la rcompense tait grande aussi! Au surplus,
le secours des Russes ne pressait pas, tant que Napolon restait
vainqueur sur le Danube; et le plus fcheux inconvnient de cette
insuffisance de concours c'tait la dfiance qui en devait rsulter
entre les deux empereurs et les deux empires.

[Note en marge: Mouvement des Autrichiens sur Varsovie.]

C'est ce qui explique comment le prince Poniatowski, qui tait fond
 esprer, sinon l'assistance directe de 60 mille Russes, au moins
leur assistance indirecte (et il est certain que s'ils se fussent
ports sur la Gallicie, ils y auraient retenu les Autrichiens), se
trouva, le 10 avril, avoir sur les bras l'archiduc Ferdinand, comme
Napolon avait l'archiduc Charles, et le prince Eugne l'archiduc
Jean. L'archiduc Ferdinand, descendant en effet la Vistule, dont les
sources sont places entre la Silsie et la Gallicie, au revers de
la Moravie, s'avana par la rive gauche de ce fleuve sur Varsovie,
en prodiguant aux habitants les protestations les plus amicales.
Conformment au langage adopt, on venait, disait-il, dlivrer tous
les peuples, les Polonais comme les autres, d'une domination presque
aussi onreuse  ses amis qu' ses ennemis.

Ce n'taient pas les Polonais qu'il tait facile de tromper avec de
pareils discours. Ils sentaient trop que les anciens copartageants
de leur patrie ne pouvaient pas en tre les librateurs, que la
France seule pouvait tre une amie, amie plus ou moins secourable
sans doute, mais sincre, parce qu'il tait impossible qu'elle ne
le ft pas. Aussi le prince Poniatowski s'avana-t-il rsolument
avec une douzaine de mille hommes au-devant de l'archiduc Ferdinand.
C'taient ces mmes Polonais qui avaient fait leurs premires armes
avec nous en 1807, et qui joignant  leur bravoure naturelle,  leur
patriotisme ardent, un commencement d'ducation militaire reue 
notre cole, composaient dj une troupe excellente  opposer aux
Autrichiens. Malheureusement ils taient par rapport  ceux-ci en
nombre tellement disproportionn, qu'on ne pouvait gure esprer
de leur part qu'une dfensive honorable et nergique, mais point
victorieuse. Le prince Poniatowski, aprs quelques escarmouches de
cavalerie, rsolut de disputer les approches de Varsovie avec le
gros de ses troupes. Le 19, jour mme o le marchal Davout livrait
le combat de Tengen, le prince polonais s'arrta  la position de
Raszyn, position forme, comme toutes celles qu'on peut dfendre
avantageusement dans son pays, de bois entre-coups de marcages.
Pendant huit heures il disputa ces bois et ces marcages avec douze
mille Polonais contre trente mille Autrichiens, perdit environ douze
ou quinze cents hommes morts ou blesss, mais en dtruisit beaucoup
plus  l'ennemi, et craignant d'tre devanc sur Varsovie, il
rtrograda vers cette capitale.

[Note en marge: Combat opinitre aux environs de Varsovie.]

[Note en marge: vacuation de Varsovie par suite d'une capitulation
avec les Autrichiens.]

Fallait-il la dfendre, prive qu'elle tait de moyens de
rsistance, et l'exposer ainsi  une infaillible destruction? ou bien
valait-il mieux l'vacuer  la suite d'une convention qui adoucirait
les conditions de l'occupation ennemie, et qui permettrait de se
retirer intact dans des positions plus faciles  conserver? Telle
tait la grave et douloureuse question que le prince Poniatowski
eut  rsoudre, aprs le combat de Raszyn. Les Polonais les plus
nergiques voulaient une dfense opinitre, sans tenir aucun
compte des consquences. Les masses inoffensives avaient peur d'un
bouleversement. Les patriotes les plus clairs, et pas les moins
braves, voulaient qu'on allt, entre Modlin et Sierock, dans le
triangle de la Narew et de la Vistule (voir la carte n 37), derrire
de forts ouvrages construits par ordre de Napolon, chercher un
point d'appui invincible, avec la retraite assure des marcages
de Pultusk, et qu'on sauvt ainsi la capitale en la remettant
temporairement dans les mains de l'ennemi. Il est rare qu'un pareil
sacrifice soit sage: il l'tait cette fois, et le rsultat le prouva
depuis. Le prince Poniatowski, plein de douleur, livra Varsovie,
aprs avoir stipul des conditions honorables. Il se porta sur la
rive droite de la Vistule entre Modlin et Sierock, avec le projet de
se jeter sur tous les corps qui oseraient passer le fleuve devant
lui, et la ferme rsolution de dfendre par des combats de dtail la
patrie infortune qu'il ne pouvait plus dfendre par des batailles
ranges. Son attitude, son noble langage en faisant ce sacrifice,
taient de nature  exalter plutt qu' refroidir le zle des
Polonais. Aussi ne manqurent-ils pas d'accourir auprs de lui, pour
l'aider  recouvrer la capitale qu'il venait de cder momentanment
aux Autrichiens.

[Note en marge: Comment les nouvelles venues des diverses parties du
thtre de la guerre affectent Napolon.]

Ainsi en Italie, nous tions replis sur l'Adige; en Tyrol, nous
tions assaillis de toutes parts; en Allemagne, nous tions menacs,
outrags par des peuples irrits; en Pologne, nos allis perdaient
la capitale, que leur avait rendue le trait de Tilsit. Toutes ces
nouvelles vinrent surprendre et mdiocrement mouvoir Napolon
triomphant  Ratisbonne. Il avait peu compt sur le concours des
Russes, et tenait seulement  prouver  l'Europe qu'ils taient avec
lui et non avec les Autrichiens, ce que la marche de leur arme, si
lente qu'elle ft, ne permettait pas de rvoquer en doute. Quant au
grand-duch de Varsovie, il savait qu' Vienne il ferait ou dferait
de nouveau tous les tats de sa dernire cration, et que peu
importait qu'ils restassent debout ou fussent renverss pendant sa
marche victorieuse sur cette capitale. Mais les vnements d'Italie
l'avaient un peu plus affect, parce qu'ils dcouvraient son flanc
droit, parce qu'ils exposaient ses tats d'Italie aux souffrances de
la guerre, parce qu'enfin ils portaient atteinte  la jeune renomme
de son fils adoptif, qu'il chrissait tendrement. Une circonstance
particulire avait presque converti son dplaisir en irritation.
Le prince Eugne, redoutant plus son pre adoptif que l'opinion du
monde, avait  peine os lui rendre compte de ses revers, et s'tait
born  lui crire: _Mon pre, j'ai besoin de votre indulgence_.
_Craignant votre blme si je reculais, j'ai accept la bataille,
et je l'ai perdue._--Pas une explication n'avait suivi ces courtes
paroles pour dire o en taient les choses, et ce silence s'tait
prolong pendant plusieurs jours, ce qui avait fort embarrass
Napolon, qui ne savait quelles taient ses pertes, quels taient
les progrs de l'ennemi en Italie, quels dangers pouvaient menacer
son flanc droit pendant sa marche sur Vienne.--Soyez vaincu, avait
rpondu Napolon dans plusieurs lettres, soyez vaincu, soit; j'aurais
d m'y attendre en nommant gnral un jeune homme sans exprience,
tandis que je n'ai pas voulu que des princes de Bavire, de Saxe, et
de Wurtemberg, commandassent les soldats de leur nation! Vos pertes,
je vous enverrai de quoi les rparer; les avantages de l'ennemi,
je saurai les neutraliser; mais pour cela il faudrait que je fusse
instruit, et je ne sais rien. Je suis rduit  chercher dans les
bulletins trangers la vrit que vous devriez m'apprendre. Je fais
ce que je n'ai jamais fait, ce qui doit rpugner par-dessus tout 
un sage capitaine, je marche mes ailes en l'air, ne sachant ce qui
se passe sur mes flancs. Heureusement je puis tout braver, grce aux
coups que j'ai frapps; mais il est cruel d'tre tenu dans une telle
ignorance!--Napolon ajoutait ces belles paroles, que nous citons
textuellement parce qu'elles importent  la gloire du plus grand
de ses lieutenants,  Massna: La guerre est un jeu srieux dans
lequel on compromet sa rputation, ses troupes et son pays. Quand on
est raisonnable, on doit se sentir, et connatre si l'on est fait ou
non pour le mtier. Je sais qu'en Italie vous affectez de beaucoup
mpriser Massna[20]. Si je l'eusse envoy, cela ne serait point
arriv. Massna a des talents militaires devant lesquels il faut vous
prosterner tous, et s'il a des dfauts il faut les oublier, car tous
les hommes en ont. En vous confiant mon arme d'Italie, j'ai fait une
faute. J'aurais d envoyer Massna et vous donner le commandement de
la cavalerie sous ses ordres. Le prince royal de Bavire commande
bien une division sous le duc de Dantzig!..... Je pense que si les
circonstances deviennent pressantes, vous devez crire au roi de
Naples de venir  l'arme; vous lui remettrez le commandement, et
vous vous rangerez sous ses ordres. Il est tout simple que vous
ayez moins d'exprience de la guerre qu'un homme qui la fait depuis
dix-huit ans! (Burghausen, le 30 avril 1809.)

[Note 20: Ces paroles sont une allusion aux propos habituels que
tenait  cette poque une jeunesse, brillante mais lgre, accourue,
 la suite de la restauration du trne, sur les champs de bataille et
dans les antichambres de Napolon, se montrant aussi brave sur les
uns, qu'lgante dans les autres, et mdisant volontiers des vieux
gnraux de la rvolution, et de Massna en particulier. Ce dernier
joignait  beaucoup d'esprit naturel un caractre simple mais rude
et peu facile. La jeune cour de Milan, craignant qu'on ne l'envoyt
commander l'arme d'Italie, s'exprimait trs-dfavorablement sur
son compte. La mme chose s'tait passe  la cour de Naples, o il
n'avait pu rester.]

Napolon, sachant bien que toutes les illusions de ses ennemis, tout
leur courage tomberaient  la foudroyante nouvelle des vnements de
Ratisbonne, rsolut, en se portant vigoureusement en avant, d'arrter
d'abord, puis d'obliger  rtrograder les forces qui agissaient sur
ses flancs ou sur ses derrires. Alors comme en 1805, fondre sur
Vienne tait la manire la plus sre de briser toutes les coalitions,
nes ou  natre.

[Note en marge: Grande question qui se prsente  rsoudre aprs que
Napolon est devenu matre de Ratisbonne et du cours du Danube.]

[Note en marge: Motifs qui dcident Napolon  ne pas suivre
l'archiduc Charles en Bohme, et  marcher droit sur Vienne par les
bords du Danube.]

Cependant il se prsentait l'une de ces graves questions, desquelles
dpend le sort des empires, et qui ne sont faites que pour les
grands hommes,  la faon d'Annibal, de Csar, de Frdric, de
Napolon: fallait-il suivre imptueusement la large voie qui mne
sur Vienne, celle du Danube (voir la carte n 14), laissant sur sa
gauche l'archiduc Charles en Bohme, poursuivant devant soi les
dbris du gnral Hiller et de l'archiduc Louis, ramenant enfin
sur sa droite l'archiduc Jean en arrire, par l'impulsion d'une
marche victorieuse sur la capitale? ou bien fallait-il laisser 
Bessires le soin de refouler avec sa cavalerie et l'infanterie de
Molitor les restes du gnral Hiller et de l'archiduc Louis sur
l'Inn, en se jetant soi en Bohme  la suite du prince Charles,
en s'acharnant  le poursuivre, et en tchant de frapper dans
sa personne, et non dans Vienne, la monarchie autrichienne[21]?
Napolon y pensa (sa correspondance en fait foi); mais s'il tait
d'un grand capitaine comme lui de peser toutes les alternatives, il
tait aussi d'un grand capitaine comme lui de ne pas hsiter aprs
avoir rflchi, et de marcher au vritable but, qui tait Vienne.
En effet il avait bien, en s'attachant  poursuivre immdiatement
l'archiduc Charles  travers la Bohme, la chance d'augmenter la
dsorganisation de la principale arme autrichienne, d'en amener plus
vite la dissolution, et d'empcher que, reconstitue plus tard, elle
ne vnt, couverte par le Danube, lui disputer l'empire d'Autriche,
dans les sanglantes journes d'Essling et de Wagram. Cela est
certain, et les pangyristes de l'archiduc Charles en ont conclu que
Napolon sacrifia tout  la vanit d'entrer  Vienne. Mais c'est l
un faux jugement port sans tenir compte de la ralit des choses.
Il est bien vrai que la principale arme autrichienne, rejete
par Ratisbonne au del du Danube, tait profondment branle, et
qu'un nouveau coup pouvait en achever la destruction. Mais la jeune
arme de Napolon, quoique exalte par le succs, tait harasse de
cinq jours de combats. Il n'y avait de capable de supporter cette
prolongation de fatigue que le corps du marchal Davout, et il
tait puis lui-mme, car c'est sur lui qu'avait pes le poids de
ces cinq journes. Le reste tait extnu. Il fallait donc avec 50
mille hommes environ poursuivre les 80 mille hommes de l'archiduc
Charles, qui quoi qu'on ft aurait deux jours au moins d'avance,
qui trouverait quelques vivres sur les routes dj puises de la
Bohme, tandis que les Franais n'y trouveraient plus une miette
de pain, qui perdrait sans doute dans sa retraite prcipite des
tranards et des malades, mais qui n'en sauverait pas moins les deux
tiers de son monde, et aprs avoir entran Napolon  sa suite,
reviendrait infailliblement par Lintz sur le Danube, repasserait
ce fleuve, rallierait  lui les 40 mille hommes du corps de Hiller
et de l'archiduc Louis, les 10 ou 12 mille de Chasteler, les 40
mille de l'archiduc Jean, et aurait ainsi sur la vritable ligne
de communication les 140 mille hommes les meilleurs de l'arme
autrichienne: supposition qui n'a rien de chimrique, puisque plus
tard les archiducs, quoique spars par Napolon rest sur le Danube,
ne cessrent de rver leur runion, l'un devant venir de la Bohme
par Lintz, l'autre de l'Italie par Inspruck et Salzbourg. Il est
donc vident que si Napolon avait voulu poursuivre l'archiduc en
Bohme il aurait laiss vacante la route du milieu, c'est--dire
celle du Danube, que ds lors la runion des archiducs et t
certaine, et que ces princes en agissant avec un peu de hardiesse
auraient pu revenir sur l'Isar, mme sur le haut Danube, couper la
retraite des Franais en opposant 140 mille hommes runis  Napolon,
qui n'avait dj plus ce nombre de soldats aprs les cinq jours de
combats qu'il venait de livrer. Longer les bords du Danube, suivre
ainsi la ligne la plus courte pour aller  Vienne, car les routes
de la Bohme dcrivent par Ratisbonne, Pilsen, Budweis, Lintz, un
grand arc dont le Danube est la corde; se tenir sur cette route qui
tait non-seulement la plus courte, mais la plus centrale; sparer en
l'occupant l'archiduc qui tait en Bohme des archiducs qui taient
en Bavire et en Italie; bien garder enfin en restant sur cette
route ce qu'un gnral a de plus prcieux, c'est--dire sa ligne de
communication, celle o il a ses malades, ses munitions, ses vivres,
ses recrues, la possibilit de se retirer en cas de revers, tait
donc la seule rsolution sage, la seule digne du gnie de Napolon,
celle enfin qu'il adopta sans aucune hsitation.

[Note 21: Le gnral Grnn, principal officier d'tat-major de
l'archiduc Charles, et officier de beaucoup d'esprit, a plusieurs
fois trait cette thse, dans des lettres et des crits anonymes
publis en Allemagne, mais toujours au profit de son chef, et
dans l'intention de placer sa conduite bien au-dessus de celle de
Napolon. Nous croyons ses raisons extrmement faibles, et dtruites
par celles que nous prsentons dans ce rcit.]

[Note en marge: Prcautions de Napolon en marchant sur Vienne, entre
plusieurs armes autrichiennes.]

Son parti une fois pris de suivre le Danube et de marcher droit
sur Vienne, Napolon employa les moyens les plus convenables pour
l'excution de ses desseins. Le plan des Autrichiens ne lui tait
pas connu; tout ce qu'il en savait, c'est que la majeure partie
d'entre eux, sous la conduite de l'archiduc Charles, se trouvaient
rejets sur la gauche du Danube par Ratisbonne (voir la carte n
14), et que la moindre partie, sous le gnral Hiller et l'archiduc
Louis, taient par Landshut refouls sur la droite du fleuve au del
de l'Isar. Il en conclut ds lors que tout en marchant en avant, et
en poursuivant l'pe dans les reins la portion qui se retirait par
Landshut sur la rive droite du Danube, il fallait prendre de grandes
prcautions  l'gard de celle qui se retirait sur la rive gauche,
c'est--dire en Bohme, qui tait de beaucoup la plus considrable,
et qu'on allait avoir toujours sur son flanc ou sur ses derrires.
Il fallait en veillant sur tout ce qu'elle pourrait tenter contre la
sret de l'arme, porter en avant une masse assez puissante pour
accabler le gnral Hiller et l'archiduc Louis, assez rapide pour
les prvenir aux divers passages du Danube, et empcher ainsi les
deux armes ennemies de se runir en avant de Vienne pour la couvrir.
C'est d'aprs cette double condition que Napolon calcula tous ses
mouvements, avec une prvoyance admirable, et un art dont aucun
capitaine ni ancien ni moderne n'a jamais donn l'exemple.

[Note en marge: Marche de Bessires par le centre de la Bavire,  la
suite du gnral Hiller et de l'archiduc Louis.]

[Note en marge: Marche de Massna le long du Danube pour prvenir les
archiducs sur tous les points de passage.]

C'est le 23 au soir qu'on pntra dans Ratisbonne: c'est dans le
cours de cette mme journe, et dans la journe du lendemain 24, que
Napolon arrta toutes ses dispositions. D'abord le 22, en quittant
Landshut pour se porter  Eckmhl, il avait dj dirig le marchal
Bessires avec la cavalerie lgre du gnral Marulaz et une portion
de la cavalerie allemande au del de Landshut, afin de poursuivre 
outrance les deux corps battus du gnral Hiller et de l'archiduc
Louis. Il y avait ajout la division de Wrde, et, pour plus de
sret encore, la division Molitor, l'une des meilleures et des mieux
commandes de l'arme franaise. Grce  ce dernier appui, il tait
assur que tout retour offensif de l'ennemi serait nergiquement
repouss. Le lendemain 23, pendant que l'on canonnait Ratisbonne
pour y entrer de vive force, il avait voulu que la ligne du Danube
ft occupe par l'un de ses plus intrpides lieutenants, par Massna
lui-mme, afin que ce dernier suivt toujours le bord du fleuve,
et pt empcher toute runion des archiducs, qu'ils cherchassent
 passer de Bohme en Bavire, ou de Bavire en Bohme. (Voir la
carte n 14.) Napolon ordonna au marchal Massna de descendre sur
Straubing avec les divisions Boudet, Legrand et Carra Saint-Cyr,
et pour le ddommager du dtournement de celle de Molitor, il lui
adjoignit l'une des divisions d'Oudinot, la division Claparde. Ainsi
deux colonnes devaient poursuivre les Autrichiens sur la droite du
Danube: celle du marchal Bessires, charge de marcher par le
centre de la Bavire et de talonner fortement le gnral Hiller et
l'archiduc Louis au passage de tous les affluents du Danube; celle du
marchal Massna, charge de longer ce fleuve et d'occuper avant les
archiducs les passages importants de Straubing, Passau, Lintz, qui
formaient les points de communication entre la Bavire et la Bohme.

[Note en marge: Mouvement ordonn au corps du marchal Davout, pour
observer l'archiduc Charles en Bohme.]

[Note en marge: Rle assign  la division Dupas et au corps saxon
dans la marche gnrale de l'arme.]

[Note en marge: Napolon marche avec Lannes entre Bessires et
Massna.]

Ces prcautions prises sur son front et sur sa droite, Napolon
disposa du corps du marchal Davout pour garder sa gauche et ses
derrires, contre un retour offensif de l'archiduc Charles, au cas
que ce prince ft tent de nous attaquer en flanc ou en queue.
Napolon rendit  ce marchal les belles divisions Gudin et Morand,
qu'il lui avait empruntes momentanment pour l'affaire d'Abensberg,
et lui ta la division Saint-Hilaire, destine avec les deux
divisions du gnral Oudinot  former le corps du marchal Lannes.
Les trois divisions Friant, Morand, Gudin, habitues  servir avec
le marchal Davout depuis le camp de Boulogne, toujours restes hors
de France depuis cette poque, composaient une vritable famille
sous les yeux d'un pre, inflexible mais dvou  ses enfants, et
offraient le modle accompli de l'infanterie propre  la grande
guerre. Elles ne pillaient pas, ne manquaient de rien parce qu'elles
ne pillaient pas, n'avaient jamais un homme en arrire, ne reculaient
jamais non plus, et enfonaient tout ennemi, quel qu'il ft, qui se
rencontrait sur leur passage. Avec la cavalerie lgre du gnral
Montbrun, et malgr leurs pertes, elles comptaient encore 29 ou
30 mille hommes. Napolon ordonna au marchal Davout de quitter
Ratisbonne le 24, de marcher sur les traces de l'archiduc Charles
jusqu'aux frontires de la Bohme, de chercher  savoir s'il les
avait franchies, puis cette certitude acquise, de rejoindre le
Danube, d'en descendre le cours sur la rive droite, tandis que le
gnral Montbrun descendrait par la rive gauche avec sa cavalerie
lgre, furetant sans cesse le Bhmer-Wald, longue chane de
montagnes boises, qui spare la Bohme de la Bavire. Le marchal
Davout devait donc, une fois bien renseign sur les mouvements de
l'archiduc Charles, suivre la marche gnrale de l'arme en longeant
le Danube derrire le marchal Massna, occuper Straubing quand le
marchal Massna marcherait sur Passau, occuper Passau quand celui-ci
se porterait sur Lintz. Le gnral Dupas avec une division franaise
de 4  5 mille hommes, et les contingents des petits princes, en tout
10 mille hommes, eut ordre de se rendre immdiatement  Ratisbonne,
afin d'y remplacer le marchal Davout, quand celui-ci quitterait
cette ville pour descendre le Danube. Il devait le suivre  son
tour, et le remplacer  Straubing,  Passau,  Lintz, l mme o
le marchal Davout aurait remplac le marchal Massna. Enfin le
prince Bernadotte avec les Saxons avait ordre de quitter Dresde,
que ne menaait aucun ennemi, de remonter la Saxe, de traverser le
Haut-Palatinat, d'entrer  Ratisbonne, pour y remplacer la division
Dupas. Le Danube ne pouvait ainsi manquer d'tre bien gard, puisque
les deux meilleurs corps de l'arme, ceux des marchaux Massna
et Davout, escorts de deux corps allis, devaient en suivre le
cours, tandis que par le centre de la Bavire, une forte avant-garde
sous le marchal Bessires talonnerait les corps de Hiller et de
l'archiduc Louis. Napolon rsolut de marcher lui-mme avec la belle
division Saint-Hilaire, avec la division Demont, avec la moiti
disponible du corps d'Oudinot, avec la garde qui venait d'arriver,
avec les quatorze rgiments de cuirassiers, et d'escorter Bessires
par Landshut, pour appuyer ce dernier s'il rencontrait quelque
difficult de la part des corps de Hiller et de l'archiduc Louis,
ou pour se rabattre sur le bord du fleuve si l'archiduc Charles
tentait de le repasser sur notre flanc ou nos derrires. Pour
complter cet ensemble de prcautions, Napolon jeta les Bavarois
sur sa droite, avec mission d'occuper Munich, d'y ramener leur roi,
de refouler la division Jellachich, qui, comme on s'en souvient,
avait t dtache du corps de Hiller, de la pousser de Munich sur
Salzbourg, de pntrer ensuite dans le Tyrol, pour replacer ce pays
sous la domination de la maison de Bavire. Cette dernire mesure,
en rappelant les Bavarois chez eux, avait l'avantage d'clairer la
marche de l'arme du ct de l'Italie, et de la mettre en garde
contre toute tentative de l'archiduc Jean. Les corps longeant le
Danube eurent l'ordre d'arrter les bateaux, de les amener  la
rive droite, d'en composer des convois pour transporter les vivres,
les munitions, les malades, les recrues, de prparer sur tous les
points des fours, des farines, du biscuit, de mettre enfin en tat
de dfense Straubing, Passau, Lintz, de manire  pouvoir garder
le fleuve avec peu de forces quand on en aurait franchi les divers
chelons.

[Note en marge: Soins de Napolon pour rparer les pertes que ses
corps avaient essuyes.]

Napolon s'occupa ensuite de procurer  ses corps les renforts
dont ils avaient besoin, soit pour rparer leurs pertes, soit pour
complter leur effectif projet. D'une part, ils s'taient fort
affaiblis par les combats de cette premire priode, car si nous
avions enlev 50 ou 60 mille hommes aux Autrichiens, nous en avions
bien perdu 12 ou 15 mille, dont un tiers seulement devait reparatre
dans les rangs; d'autre part, les corps taient entrs en action
avant d'avoir reu le complment de leur effectif. Les vieilles
divisions, depuis longtemps organises, comme celles du marchal
Davout, comme les quatre moins anciennes du marchal Massna, comme
la division Saint-Hilaire, n'avaient pas reu de leurs dpts les
conscrits qui leur taient dus; et les nouveaux corps, comme celui
d'Oudinot, form de quatrimes bataillons, taient loin de possder
tous leurs cadres. Beaucoup de ces quatrimes bataillons n'avaient
effectivement que deux, trois ou quatre compagnies, sur six qui leur
taient destines. Enfin les recrues venant d'Italie pour les corps
qui avaient leurs dpts dans cette contre, avaient t arrtes
en Tyrol, et il fallait les remplacer par d'autres. Napolon donna
les ordres ncessaires pour que les conscrits tirs des dpts, les
compagnies qui manquaient encore aux quatrimes bataillons, fussent
promptement achemins sur cette route si bien jalonne de la
Bavire, et pour que la cavalerie ret les chevaux dont elle avait
surtout besoin. Napolon venait d'tre rejoint par les grenadiers,
chasseurs, fusiliers et tirailleurs de sa garde. Il ritra ses
ordres pour la prompte organisation des quatre rgiments de conscrits
de cette garde, et du nouveau dtachement d'artillerie qui devait en
porter les bouches  feu au nombre de soixante. Il crivit en mme
temps aux rois de Bavire, de Saxe, de Wurtemberg, pour leur annoncer
ses clatants succs, et faire appel  leur zle dans le recrutement
de leurs corps. Il crivit  son frre Jrme,  son frre Louis,
pour presser la runion de leurs troupes, afin de pourvoir  la
sret de l'Allemagne contre les mouvements insurrectionnels qui
clataient de toute part. Il ordonna qu'on ft expliquer le roi de
Prusse sur la singulire aventure du major Schill, et en annonant
ses victoires  M. de Caulaincourt, il ne lui envoya pas de lettre
pour l'empereur Alexandre, dsirant marquer  ce prince, par un
pareil silence, ce qu'il pensait de la sincrit de son concours.
Il dfendit en outre  notre ambassadeur d'couter aucune parole
relative au sort futur de l'Autriche, et aux conditions de paix qui
pourraient tre la suite de succs si rapides.

[Note en marge: Dpart de Napolon pour Landshut.]

Tandis que ses corps cheminaient devant lui, Napolon tait rest
 Ratisbonne pour expdier les ordres nombreux qu'exigeaient la
conduite de si grandes oprations et le gouvernement de l'empire,
qu'il ne ngligeait pas quoique absent. Entr le 23 avril au
soir dans Ratisbonne, il y passa les journes du 24 et du 25,
et il partit le 26 pour Landshut, afin de rejoindre l'arme et
de la diriger en personne. Ayant trouv sur la route la garde et
les cuirassiers, il marcha avec ces belles troupes  la suite de
Bessires et de Lannes, qui s'avanaient, comme nous l'avons dit, par
le centre de la Bavire, tandis qu' droite les Bavarois longeaient
le pied des Alpes Tyroliennes, et qu' gauche Massna en tte, Davout
en queue, suivis de Dupas et de Bernadotte, descendaient le Danube.

[Note en marge: Marche des gnraux autrichiens aprs les vnements
de Ratisbonne.]

Pendant ce temps, les gnraux autrichiens adoptaient  peu prs le
plan de retraite que leur avait prt Napolon. L'archiduc Charles,
rejet avec environ quatre-vingt mille hommes dans le Haut-Palatinat,
n'avait, dans le fait, d'autre parti  prendre que de se retirer
par la Bohme, de traverser cette province le plus vite possible,
de repasser le Danube soit  Lintz, soit  Krems, de s'y rallier au
gnral Hiller et  l'archiduc Louis, et mme, s'il le pouvait, d'y
amener l'archiduc Jean par le Tyrol insurg. Le gnral Hiller et
l'archiduc Louis, rejets par Landshut au del de l'Isar en Bavire,
avec environ 40 mille hommes, n'avaient, de leur ct, pas mieux 
faire que de disputer les lignes de l'Inn, de la Traun, de l'Ens,
affluents du Danube, de retarder ainsi la marche de Napolon, et de
donner aux archiducs Charles et Jean le temps de se runir  eux,
pour couvrir Vienne avec toutes les forces de la monarchie. C'est,
en effet, le plan qu'adopta l'archiduc Charles, et qu'il prescrivit
 ses frres, ce qui achevait de justifier compltement la marche
de Napolon le long du Danube, puisqu'elle le plaait sur le
chemin direct de Vienne, entre tous les archiducs, de manire  les
isoler les uns des autres, et  les devancer sur tous les points de
concentration.

[Note en marge: Le prince Charles s'arrte  la position de Cham
avant de se rfugier en Bohme.]

[Note en marge: Retraite dfinitive de l'archiduc Charles en Bohme.]

Conformment au plan arrt, l'archiduc Charles se hta en quittant
Ratisbonne de venir prendre position  Cham,  l'entre des dfils
de la Bohme. Il s'tablit entre les deux routes de Furth et de
Roetz, qui mnent  Pilsen, ayant le corps de Rosenberg  gauche,
celui de Hohenzollern  droite, celui de Kollowrath au milieu, le
prince Jean de Liechtenstein en arrire avec les grenadiers et les
cuirassiers, et enfin le corps de Bellegarde dtach au couvent de
Schoenthal. Cette position de Cham tait trs-forte, et valait la
peine d'tre dispute, si on tait vivement poursuivi. Le prince
Charles y attendit son matriel, ses tranards, ses gars, rsolu
 se dfendre avec les quatre-vingt mille hommes qui lui restaient,
s'il tait de nouveau attaqu par les Franais. Le marchal Davout
l'y suivit par Nittenau, non point dans l'intention de lui livrer
bataille, mais dans celle d'observer sa marche et de connatre
ses projets. Voulant toutefois, sans engager le combat, conserver
l'ascendant des armes, il refoula brusquement les avant-postes
autrichiens jusque prs de Cham, et se prsenta dans l'attitude d'un
ennemi prt  en venir aux mains. Soit que l'archiduc ne voult pas
courir la chance d'une nouvelle bataille, soit qu'il crt avoir
assez attendu, il dcampa, laissant au marchal Davout bien des
voitures, bien des malades, bien des tranards que celui-ci fit
prisonniers. Le projet tant de se retirer, il et mieux valu le
faire plus tt, car, parti le 24 au matin des environs de Ratisbonne,
le gnralissime autrichien resta en position  Cham jusqu'au 28, et
perdit ainsi deux jours sur quatre, ce qui tait fcheux, puisque
son premier intrt tait d'atteindre le pont de Lintz, par lequel
il pouvait se runir aux corps de Hiller et de l'archiduc Louis. La
route intrieure de Bohme formant un arc, par Pilsen, Budweis, Lintz
(voir la carte n 14), il avait  dcrire un long circuit, tandis que
Napolon, suivant les bords du Danube, marchait directement au point
si important de Lintz, par une route superbe, et avec le secours du
fleuve qui transportait une partie de ses plus lourds fardeaux. Le
prince autrichien aurait donc bien fait de se hter, au risque de
laisser beaucoup de monde en arrire, car il valait encore mieux
arriver moins fort au rendez-vous de Lintz, que de ne pas y arriver
du tout.

Quoi qu'il en soit, l'archiduc Charles se retira en Bohme; dcid
 ramasser en chemin tout ce qu'il trouverait de renforts, et 
regagner la rive droite du Danube le plus tt possible. Se doutant
nanmoins qu'il ne russirait pas  marcher assez vite, il envoya
le gnral Klenau avec neuf bataillons, le gnral Stutterheim
avec quelques troupes lgres, pour aller, par les chemins les
plus courts, dtruire, si on ne pouvait les occuper, les ponts de
Passau et de Lintz sur le Danube. Ces prcautions prises, ne pouvant
s'empcher de cder au dcouragement  la vue d'une guerre qui
commenait si mal, il proposa  l'empereur d'Autriche de faire, sous
prtexte d'un change de prisonniers, une dmarche pacifique auprs
de Napolon. L'empereur Franois, qui avait consenti  la guerre sans
y tre conduit par une conviction bien arrte, et qui voyait  quel
point son frre le gnralissime tait dj dcourag, ne se refusa
point  cette dmarche pacifique, pas plus qu'il ne s'tait refus 
la guerre, mais en demandant toutefois qu'on ne montrt pas trop de
faiblesse au dbut mme des hostilits. En consquence, l'archiduc
Charles fit rdiger par son chef d'tat-major, Grnn, une lettre dans
laquelle, flicitant l'empereur Napolon de son arrive au quartier
gnral franais, ce dont il avait pu s'apercevoir, disait-il
avec modestie,  la tournure des vnements, il lui proposait un
change de prisonniers, pour adoucir les maux de la guerre, heureux,
ajoutait-il, si ds le commencement des hostilits on pouvait leur
imprimer un caractre moins violent et moins acerbe. Il continua
ensuite sa marche  travers la Bohme, aprs avoir enjoint  son
frre Jean de passer en Bavire, et  son frre Louis et  son
lieutenant Hiller de disputer fortement cette contre aux Franais,
pour donner le temps  toutes les forces autrichiennes d'oprer leur
jonction derrire la Traun, aux environs de Lintz.

Le marchal Davout, ds qu'il vit l'archiduc Charles s'enfoncer en
Bohme, rebroussa aussitt chemin, revint sur Ratisbonne, repassa
le Danube, et commena de descendre ce fleuve par la rive droite,
en se faisant clairer sur la rive gauche par le gnral Montbrun.
Il s'achemina sur Passau  la suite du marchal Massna, qui
devait s'acheminer sur Lintz, et se fit remplacer  Ratisbonne par
le gnral Dupas avec dix mille hommes, moiti Allemands, moiti
Franais.

[Note en marge: Retour offensif du gnral Hiller et de l'archiduc
Louis contre le marchal Bessires.]

Tandis que l'archiduc Charles donnait  sa retraite la direction
que nous venons d'indiquer, le gnral Hiller et l'archiduc Louis,
mme avant d'avoir reu l'ordre de disputer pas  pas le sol de la
Bavire, s'y taient dcids, et croyant que Napolon s'attachait
 poursuivre l'archiduc Charles, ils avaient rsolu un mouvement
offensif contre l'avant-garde du marchal Bessires, afin d'attirer
l'ennemi  eux et de dgager le gnralissime. La rsolution tait
honorable et bien entendue, car ils pouvaient surprendre Bessires
avant qu'il ft joint par le renfort que lui envoyait Napolon, et
dans cet tat de confiance imprudente qu'inspire souvent la victoire.

[Note en marge: Combat de Neumarkt et fermet du gnral Molitor dans
cette occasion.]

Les deux gnraux autrichiens avaient encore, en comprenant dans
leur effectif les restes de la rserve de Kienmayer et la division
Jellachich, environ 50 mille hommes. Le gnral Jellachich tait
vers Munich, avec ordre de se retirer sur Salzbourg. Privs de son
concours, et rejoints par un rgiment de Mitrowski et quelques
hussards de Stipsicz, ils devaient possder de 38  40 mille soldats.
Marchant sur le marchal Bessires qui en avait  peine 13 ou 14
mille, et qui s'avanait avec une extrme tmrit, ils pouvaient
l'accabler. En effet, le 24 au matin, avant que l'archiduc Charles
et dfinitivement opr son mouvement de retraite vers la Bohme,
et pendant que le marchal Bessires pntrait au del de l'Isar,
ayant la cavalerie lgre de Marulaz en tte de sa colonne, les
Bavarois du gnral de Wrde au centre, l'infanterie de Molitor 
l'arrire-garde, les deux gnraux autrichiens se reportrent en
avant, avec l'intention de rejeter l'avant-garde des Franais dans
les marcages de la Roth, prs de Neumarkt. Ils se prsentrent en
trois colonnes, et rencontrrent d'abord la cavalerie de Marulaz,
qui les chargea plusieurs fois avec une rare bravoure, mais qui ne
pouvait obtenir de succs srieux contre une masse de 30 mille hommes
marchant rsolment. La cavalerie de Marulaz refoule, le gnral de
Wrde eut son tour, et dut rsister avec six ou sept mille hommes
d'infanterie  plus de trente mille. Les Bavarois n'taient pas
indignes de se mesurer avec les Autrichiens, quoiqu'ils leur fussent
infrieurs, et ils se montraient assez anims dans cette guerre.
Mais il leur tait impossible de tenir contre la masse qui allait
les presser en tte et sur les flancs. Ils n'avaient pour unique
retraite,  travers le pays humide et bois qui borde la petite
rivire de la Roth, qu'un pont de chevalets faible et tremblant,
incapable de porter les fortes masses qui le traversaient  pas
prcipits. Derrire tait situe la ville de Neumarkt, o Bessires
tait  table, pendant que son avant-garde, refoule sur son centre,
courait le danger d'tre culbute. Heureusement le gnral Molitor,
officier d'infanterie form  l'cole du Rhin et le premier des
lieutenants gnraux de ce temps, arrivait suivi de sa division. Il
avait reconnu le danger et en avait fait part au marchal Bessires,
qui, voyant l une affaire d'infanterie, eut la sage modestie de
le laisser agir. Le gnral Molitor passa sur-le-champ le pont de
la Roth avec ses quatre rgiments, et apercevant sur la gauche une
hauteur boise d'o l'on pouvait protger la retraite, il se hta
de l'occuper avec le 2e de ligne, en prcipitant du haut en bas une
troupe autrichienne qui la dfendait. Puis il rangea  droite les 16e
et 37e rgiments dans une position avantageuse pour se servir de leur
feu. En ce moment, la cavalerie lgre refoule repassait la Roth
aprs avoir essuy des pertes, et le gnral bavarois de Wrde tait
aux prises avec l'ennemi acharn  dtruire un de ses bataillons.
Mais tout  coup l'attitude de la division Molitor calma l'ardeur
des Autrichiens. Les feux roulants et bien ajusts des 16e et 37e de
ligne, la forte position du 2e les arrtrent, et, bon gr, mal gr,
ils laissrent les Bavarois repasser tranquillement la Roth. Les 16e
et 37e rgiments dfilrent ensuite, protgs par le 2e, qui eut avec
les Autrichiens un engagement terrible. Ce brave rgiment tait si
obstin  lutter que le gnral Molitor eut grand'peine  le ramener
en arrire. Avant de repasser le pont, il chargea plusieurs fois  la
baonnette, et fora ainsi les Autrichiens  lui laisser oprer sa
retraite, qu'il excuta le dernier avec un aplomb admir des ennemis
eux-mmes.

Cette affaire cota quelques centaines d'hommes aux Bavarois, et
quelques chevaux au gnral Marulaz. Elle et pu devenir fcheuse
pour l'avant-garde tout entire, sans la prvoyance de Napolon,
qui avait mnag au marchal Bessires l'appui du gnral Molitor.
Toutefois, bien qu'arrts sur les bords de la Roth, le gnral
Hiller et l'archiduc Louis n'auraient pas renonc  leur mouvement
offensif, s'ils n'avaient appris dans la nuit toute l'tendue des
dsastres du gnralissime, ainsi que sa retraite en Bohme, et
s'ils n'avaient reconnu la ncessit de se retirer de leur ct, car
Napolon ne pouvait manquer de fondre bientt sur eux avec des masses
crasantes. Ils rsolurent donc de se replier sur l'Inn, et de l'Inn
sur la Traun, qu'ils avaient l'esprance de dfendre mieux que l'Inn,
parce qu'ils devaient avoir plus de temps pour s'y asseoir, et que
d'ailleurs ils avaient quelque chance d'y trouver l'un des archiducs,
ou Charles ou Jean.

[Note en marge: Marche gnrale de l'arme sur l'Inn.]

Napolon arriva sur ces entrefaites, suivi de la garde et des
cuirassiers, prcd par Lannes avec les troupes des gnraux
Saint-Hilaire, Demont, Oudinot. Il reporta en avant le marchal
Bessires, et imprima  la poursuite la vigueur d'un torrent qui a
rompu ses digues. Tout le monde de la droite  la gauche marcha sur
l'Inn (voir la carte n 14), les Bavarois se dirigeant par Munich
et Wasserbourg sur Salzbourg, le marchal Lannes par Mhldorf sur
Burghausen, le marchal Bessires par Neumarkt sur Braunau. Appuyant
ce mouvement le long du Danube, le marchal Massna pntrait
dans Passau, qu'il enlevait brusquement aux Autrichiens, lesquels
n'avaient pas eu plus que les Bavarois la prvoyance de s'y tablir
solidement.

Le 28 et le 29 avril, dix jours aprs les premires hostilits, on
tait parvenu sur tous les points  la ligne de l'Inn, et on tait
occup sur chaque route  rtablir les ponts, que les Autrichiens
avaient dtruits ou brls jusqu'au niveau des eaux, quand ils en
avaient eu le temps. Napolon entr le 28  Burghausen fut oblig
d'y attendre pendant deux jours le rtablissement du pont qui tait
d'une grande importance, et qui avait t compltement incendi.
Ayant reu la lettre pacifique de l'archiduc Charles, il la renvoya 
M. de Champagny, qui suivait le quartier gnral, et lui ordonna de
n'y pas rpondre. Plein de confiance dans le rsultat de la campagne,
ne prvoyant pas toutes les difficults qu'il pourrait rencontrer
plus tard; il croyait tenir dans ses mains le destin de la maison
d'Autriche, et ne voulait pas se laisser arrter dans ses ambitieuses
penses par un mouvement de gnrosit irrflchie. Il prescrivit
donc le silence, du moins pour le moment, se rservant de rpondre
plus tard suivant les circonstances.

[Date en marge: Mai 1809.]

[Note en marge: Trajet de l'Inn  la Traun.]

[Note en marge: Ordre  Massna de marcher sur la Traun.]

[Note en marge: Formidable position d'bersberg au confluent de la
Traun et du Danube.]

Le marchal Massna tant entr  Passau, et le marchal Davout
le suivant de prs, tandis que l'arme entire tait sur l'Inn de
Braunau  Salzbourg, il fallait marcher sur la Traun sans retard.
C'tait la ligne essentielle  conqurir, car elle correspondait avec
le dbouch de Lintz, par lequel l'archiduc Charles pouvait rejoindre
le gnral Hiller et l'archiduc Louis. Cette ligne conquise avant
que le gnralissime autrichien y ft arriv, il restait  celui-ci
une seconde et dernire chance de jonction en avant de Vienne,
c'tait d'atteindre  temps le pont de Krems, et de venir se placer
 Saint-Polten pour couvrir la capitale. Napolon rsolut de lui
enlever tout de suite la premire de ces deux chances, en se portant
sur Lintz d'une manire imptueuse. tant parvenu avec tous ses corps
sur l'Inn, et en ayant rtabli les ponts le 30 avril, il ordonna le
mouvement gnral pour le 1er mai. Il prescrivit  Massna de marcher
rapidement de Passau sur Efferding, d'Efferding sur Lintz, arriv
l de s'emparer d'abord de la ville de Lintz, puis du pont sur le
Danube s'il n'tait pas dtruit, et, Lintz occup, d'aller droit 
la Traun qui coule  deux lieues au-dessous. La Traun, qui est pour
les Autrichiens l'une des lignes les plus importantes  dfendre
quand ils veulent arrter une arme en marche sur Vienne, descend
des Alpes Noriques comme l'Ens, et va tomber dans le Danube un peu
aprs Lintz. Elle longe le pied d'un plateau qui s'tend jusqu'au
Danube, et sur lequel une arme peut se poster avantageusement, pour
s'opposer aux progrs d'une invasion. Aussi le pont sur le Danube,
celui qui servait de communication militaire entre la Bohme et la
Haute-Autriche, tait-il plac non pas  Lintz mme, mais au-dessous
du confluent de la Traun dans le Danube, c'est--dire  Mauthausen.
Il tait ainsi couvert par la Traun, et par le plateau dont nous
venons de parler, au sommet duquel s'apercevaient la ville et le
chteau d'bersberg.

[Note en marge: Marche de toutes les colonnes de l'arme pour
seconder le mouvement de Massna sur la Traun.]

Massna eut donc le 1er mai l'ordre de se porter vivement de Passau
 Lintz, de Lintz  bersberg. Mais comme la difficult pouvait tre
grande si les 36 mille hommes restant aux deux gnraux autrichiens
venaient se poster  bersberg, Napolon voulait aborder la Traun
sur plusieurs points  la fois,  bersberg,  Wels et  Lambach. En
consquence, il dirigea toutes ses colonnes de l'Inn sur la Traun,
de manire  y arriver le 3 mai au matin. Le gnral de Wrde ayant
avec sa division travers Salzbourg, devait, aprs y avoir t
remplac par le reste des Bavarois, s'acheminer par Straswalchen
sur Lambach au bord de la Traun. (Voir la carte n 14.) Le marchal
Lannes avec les troupes des gnraux Oudinot, Saint-Hilaire, Demont,
devait se rendre  Wels, pour y passer la Traun, immdiatement
au-dessus d'bersberg. Enfin le marchal Bessires avec la garde, les
cuirassiers et la cavalerie lgre, devait, ou passer  Wels, ou se
rabattre sur bersberg, si on entendait sur ce point une canonnade
qui ft supposer une srieuse rsistance. Le major gnral Berthier
eut ordre de faire savoir, et fit savoir en effet  Massna, que si
les obstacles taient trop grands de son ct, il trouverait dans
le passage de la Traun opr au-dessus de lui, soit  Wels, soit 
Lambach, un secours pour l'aider  les vaincre. Il lui fut toutefois
recommand dans ces nouveaux ordres comme dans les prcdents, de ne
rien ngliger pour enlever promptement, non-seulement la ville de
Lintz et le pont qu'elle avait sur le Danube, mais encore le pont de
Mauthausen, plac, comme nous venons de le dire, au confluent de la
Traun, sous la protection du chteau d'bersberg[22].

[Note 22: J'analyse ici fidlement les lettres de Napolon et du
prince Berthier au marchal Massna, pour qu'on puisse bien apprcier
 quel point tait motiv le combat d'bersberg, l'un des plus
terribles de nos longues guerres, et qui tout en faisant ressortir la
prodigieuse nergie de Massna, lui fut cependant reproch comme une
inutile effusion de sang.]

Nos colonnes s'avancrent dans l'ordre indiqu. Elles taient toutes
le 1er mai au del de l'Inn, aprs en avoir rtabli les ponts,
Massna se dirigeant de Passau sur Efferding, Lannes et Bessires
de Burghausen et Braunau sur Ried. Ils recueillirent sur les routes
un nombre considrable de voitures et environ deux  trois mille
prisonniers. Massna, qui marchait la gauche au Danube, rencontra
partout sur son chemin l'arrire-garde des corps de Hiller et de
l'archiduc Louis, et put apercevoir, de l'autre ct du fleuve, les
troupes de l'archiduc Charles, qui venaient  travers les dfils de
la Bohme occuper ou dtruire le pont de Lintz. Il sentait donc 
chaque pas l'importance de devancer le gnralissime soit,  Lintz,
soit  bersberg, bien moins pour conqurir ces points de passage que
pour les enlever  l'ennemi, et pour empcher derrire la Traun la
runion de toutes les forces de la monarchie autrichienne. (Voir la
carte n 14.)

[Note en marge: Arrive de Massna  Lintz.]

[Note en marge: Son empressement  courir sur bersberg le 3 mai au
matin.]

Le 2 mai au soir Massna changea en avant d'Efferding quelques
coups de fusil avec l'arrire-garde du gnral Hiller, fit des
prisonniers, et s'apprta  marcher le lendemain sur Lintz. Le 3
au matin il partit, prcd par la cavalerie lgre de Marulaz, et
suivi de la division Claparde du corps d'Oudinot. Il parut devant
Lintz  la pointe du jour. Y entrer, culbuter quelques postes qui
se retiraient en hte, s'emparer de la ville, ne fut que l'affaire
d'un instant. Les dtachements de Klenau et de Stutterheim, dpchs
par l'archiduc Charles pour occuper le passage, n'avaient pu que
dtruire le pont de Lintz et en amener les bateaux  la rive gauche.
Massna en possession de Lintz tait donc assur que ce pont du
Danube ne pouvait plus servir  la jonction des archiducs. Mais le
pont vritablement propre  la jonction tait celui de Mauthausen,
situ  deux lieues au-dessous, et couvert, comme nous l'avons
dit, par la Traun. Tant qu'on n'tait pas matre de celui-l, il
tait possible que l'archiduc Charles s'en servt pour se runir au
gnral Hiller et  l'archiduc Louis, et on ne savait pas en effet
si les dtachements qu'on apercevait au del du Danube taient
les avant-gardes de la grande arme autrichienne, ou de simples
dtachements sans soutien. Il tait dix heures du matin. Massna
n'hsita pas, traversa Lintz au pas de course, et se porta sur la
Traun, c'est--dire devant bersberg. La position s'offrit tout 
coup avec de formidables apparences.

[Note en marge: Aspect de la position d'bersberg.]

On voyait devant soi la Traun coulant de droite  gauche pour se
jeter  travers des les boises dans l'immense lit du Danube.
On apercevait sur cette rivire un pont d'une longueur de plus
de 200 toises, puis au del un plateau escarp, au-dessus duquel
s'levait la petite ville d'bersberg, plus haut encore le chteau
fort d'bersberg, hriss d'artillerie, et enfin soit en avant du
pont, soit sur l'escarpement du plateau, une masse de troupes qu'on
pouvait valuer de 36  40 mille hommes. Il y avait l de quoi
modrer tout autre caractre que celui de Massna et lui inspirer
l'ide d'attendre, surtout s'il faisait la rflexion fort simple qu'
quelques lieues au-dessus d'bersberg plusieurs colonnes franaises
devaient, dans la journe ou le lendemain, oprer leur passage,
et tourner la position. Mais cette certitude n'empchait pas que
peut-tre dans la journe les archiducs ne se runissent par le pont
de Mauthausen, si on le laissait en leur pouvoir. Il y avait donc un
intrt vritable  le leur enlever sur-le-champ, en emportant la
ville et le chteau d'bersberg. Du reste, c'est avec son caractre,
encore plus qu'avec sa raison, qu'on se dcide  la guerre, et
Massna rencontrant l'ennemi qu'il n'avait pas eu encore l'occasion
de saisir corps  corps dans cette campagne, n'prouva qu'un dsir,
celui de se jeter sur lui, pour s'emparer d'une position juge
dcisive. Par ces motifs il ordonna l'attaque sur-le-champ.

[Note en marge: Combat d'bersberg.]

[Note en marge: Audacieuse attaque du gnral Cohorn sur le pont et
la ville d'bersberg.]

En avant du pont d'bersberg, se trouvaient autour du village de
Klein-Munchen des tirailleurs autrichiens, et quelques postes de
cavalerie lgre. Le gnral Marulaz fit charger, et disperser 
coups de sabre, les uns et les autres. Les cavaliers repassrent le
pont, les tirailleurs se logrent dans les jardins et les maisons
de Klein-Munchen. La premire brigade de Claparde, commande par
l'intrpide Cohorn, marchait  la suite de la cavalerie lgre de
Marulaz. Le gnral Cohorn, dont nous avons eu occasion de parler
dj, descendant du clbre ingnieur hollandais Cohorn, renfermait
dans un corps grle et petit l'une des mes les plus fougueuses
et les plus nergiques que Dieu ait jamais donne  un homme de
guerre. Il tait digne d'tre l'excuteur des imptueuses volonts
de Massna.  peine arriv sur les lieux, il court  la tte des
voltigeurs de sa brigade sur le village de Klein-Munchen, s'empare
d'abord des jardins, puis se jette dans les maisons, prend ou passe
par les armes tout ce qui les occupait, pousse au del du village,
se porte  l'entre du pont, qui tait long, avons-nous dit, de deux
cents toises au moins, charg de fascines incendiaires, et cribl des
feux de l'ennemi. Tout autre que le gnral Cohorn se serait arrt,
pour attendre les ordres du marchal Massna; mais l'audacieux
gnral, l'pe  la main, s'engage le premier sur le pont, le
traverse au pas de course, fait tuer ou prendre ceux qui essaient de
lui en disputer le passage, laisse, il est vrai, sur les planches du
pont, beaucoup des siens, morts ou mourants, mais avance toujours,
et, le dfil franchi, lance ses colonnes d'attaque sur le plateau,
qui tait couvert des masses de l'infanterie autrichienne. Cohorn,
sous une grle de balles, gravit avec le mme emportement la rampe
escarpe qui conduit  bersberg, pntre dans la ville, dbouche
sur une grande place que le chteau domine, et oblige enfin les
Autrichiens  se replier sur les hauteurs en arrire. Malheureusement
ils conservent le chteau et font pleuvoir du haut de ses murs un feu
destructeur sur la petite ville devenue notre conqute.

[Note en marge: Dispositions ordonnes par Massna pour secourir le
gnral Cohorn.]

Pendant cette suite d'actes tmraires, Massna, rest au pied de
la position, prend ses mesures pour appuyer Cohorn, qui n'avait eu
affaire jusqu'ici qu' l'avant-garde des Autrichiens, et qui bientt
devait les avoir tous sur les bras. Pour tenir tte  la formidable
artillerie du plateau, il amne les bouches  feu de tout le corps
d'arme, et les poste le plus avantageusement possible. Nos officiers
d'artillerie, toujours aussi intelligents qu'intrpides, essaient de
compenser par la justesse du tir et le bon choix des emplacements le
dsavantage de la position. Une effroyable canonnade s'engage ainsi
d'une rive  l'autre de la Traun. Cela fait, Massna lance  travers
le long dfil du pont les deux autres brigades de Claparde, celles
de Lesuire et de Ficatier, leur ordonnant de gravir le plateau pour
aller dans bersberg au secours du gnral Cohorn. Puis il dpche
une foule d'aides de camp afin de hter l'arrive des divisions
Legrand, Carra Saint-Cyr et Boudet, dont on a grand besoin pour
sortir de cette redoutable aventure. Lui-mme il se tient au milieu
des balles et des boulets pour donner ses ordres et pourvoir  tout.

[Note en marge: Lutte acharne dans l'intrieur d'bersberg.]

Les deux brigades Lesuire et Ficatier arrivaient  propos, car
le gnral Hiller remarchant en avant, s'tait jet avec des
forces considrables sur Cohorn, et l'avait oblig de rentrer
dans bersberg, puis d'vacuer la grande place. Les Franais la
reprennent, en chassent les Autrichiens de nouveau, et tentent de
s'emparer du chteau, dont ils approchent sans pouvoir y pntrer.
Mais les Autrichiens, qui sentaient l'importance du poste, reviennent
plus nombreux, ce qui leur tait facile, puisqu'ils taient
trente-six mille contre sept ou huit mille, fondent en masse sur le
chteau, en loignent les Franais, s'introduisent dans la ville,
la traversent, et dbouchent encore une fois sur la grande place.
Le brave Claparde avec ses lieutenants se rfugie alors dans les
maisons qui la bordent de trois cts, s'y tablit, et des fentres
fait pleuvoir sur l'ennemi une grle de balles. On se dispute ces
maisons avec fureur, sous l'artillerie du chteau, qui tire sur les
Autrichiens comme sur les Franais. Des obus mettent le feu  cette
malheureuse petite ville, qui bientt devient si brlante qu'on a
peine  y respirer.

[Note en marge: Arrive de la division Legrand, et conqute
dfinitive de la position d'bersberg.]

Cet affreux massacre continue, et la fureur ayant galis les
courages, l'avantage va rester au nombre. Les Franais vont tre
prcipits dans la Traun, et punis de leur audace, quand par bonheur
la division Legrand commence  paratre, prcde de son intrpide
gnral. Celui-ci, toujours calme et fier dans le danger, et portant
sur sa belle et mle figure l'expression de ses qualits guerrires,
arrive  la tte de deux vieux rgiments, le 26e d'infanterie
lgre et le 18e de ligne. Il s'engage sur le pont encombr de
morts et de blesss. Pour y passer, il faut jeter dans la Traun une
foule de cadavres, peut-tre des blesss respirant encore. Enfin
on le traverse, et au del on rencontre un nouvel encombrement de
combattants refouls qui se retirent, ou de blesss qu'on emporte.
Un officier cherchant  expliquer la position au gnral Legrand,
celui-ci l'interrompt brusquement: Je n'ai pas besoin de conseils,
lui dit-il, mais de place pour ma division.--On se range, et
il s'avance, l'un de ses rgiments  droite, pour dborder les
Autrichiens qui avaient envelopp bersberg extrieurement, un autre
au centre, par la grande rue de la ville. Tandis que plusieurs de ses
bataillons, forms en colonne d'attaque, refoulent les Autrichiens
qui entourent la ville, les autres la traversant par le milieu,
parviennent  dboucher sur la grande place, la font vacuer avec
leurs baonnettes, et dgagent ainsi Claparde qui n'en pouvait
plus. Legrand s'attaque ensuite au chteau, et y monte sous un feu
meurtrier. Les portes tant fermes, il les fait abattre  coups
de hache par ses sapeurs, pntre dans l'intrieur, et passe par
les armes tout ce qu'on y trouve. Ds ce moment bersberg est 
nous, mais c'est un monceau de ruines fumantes, d'o s'chappe une
odeur insupportable, celle des cadavres consums par les flammes.
On se hte de dpasser ce lieu aussi affreux  voir que difficile
 conqurir. On marche aux Autrichiens tablis en bataille sur une
ligne de hauteurs en arrire. Ceux-ci, voyant de loin dans la plaine,
entre Lintz et bersberg, arriver les longues files des divisions
Carra Saint-Cyr et Boudet, voyant de plus  leur gauche une masse de
cavalerie franaise qui avait franchi la Traun  Wels, ne crurent
pas devoir prolonger cette lutte furieuse, et se retirrent, nous
abandonnant ainsi le confluent de la Traun, et le dbouch important
de Mauthausen. Du reste le pont tabli en cet endroit avait disparu
comme  Lintz, les coureurs de l'archiduc Charles l'ayant dtruit, et
en ayant envoy les bateaux sur Krems.

[Note en marge: Rsultats du combat d'bersberg.]

Cette cavalerie qu'on avait aperue tait un millier de chevaux, que
Lannes, aprs avoir pass la Traun  Wels sans difficult, avait
dpchs sous le gnral Durosnel, pour dborder la position des
Autrichiens. Il est donc certain que si Massna avait pu deviner que
l'archiduc Charles ne serait point  Mauthausen avec son arme, et
qu'un peu au-dessus des passages dj excuts feraient tomber aussi
vite la position d'bersberg, il aurait d pargner le sang vers
dans cette terrible attaque. Le champ de carnage tait affreux, et la
ville d'bersberg tellement en flammes, qu'on ne pouvait en retirer
les blesss. Il avait mme fallu, pour empcher l'incendie de gagner
le pont, enlever la partie du tablier qui tait aux deux extrmits,
de sorte que la communication se trouva interrompue pendant quelques
heures, entre les troupes qui avaient pass la Traun et celles qui
arrivaient  leur secours. Cette chauffoure nous cota 17 cents
hommes tus, noys, brls ou blesss. Les Autrichiens perdirent 3
mille hommes mis hors de combat, 4 mille prisonniers, beaucoup de
drapeaux et de canons. Ils s'en allrent terrifis par tant d'audace.
Nous avions donc de grands ddommagements de cette cruelle journe,
et l'effet moral en devait galer l'effet matriel.

[Note en marge: Jugement de Napolon sur l'affaire d'bersberg.]

Napolon tait accouru au galop, attir par la violence de la
canonnade. Quoique fort habitu aux horreurs de la guerre, tous
ses sens furent rvolts  la fois par cet abominable spectacle,
que ne justifiait point assez la ncessit de combattre, et sans
l'admiration qu'il avait pour le gnie guerrier de Massna, sans le
cas qu'il faisait toujours de l'nergie, il aurait peut-tre exprim
un blme contre ce qui venait de se passer. Il n'en fit rien, mais
ne voulut point sjourner dans bersberg, et s'tablit en dehors au
milieu de sa garde.

[Note en marge: Marche tardive de l'archiduc Charles sur Lintz.]

L'archiduc Charles, malgr le projet fort arrt de se runir  ses
frres, derrire la Traun, par Lintz ou Mauthausen, n'avait ni march
assez vite, ni assez bien calcul ses mouvements, pour arriver 
Lintz en temps utile. Il n'tait qu' Budweis en Bohme (voir la
carte n 14), quand Massna dpassait si imptueusement Lintz et
bersberg, et il ne lui restait plus que le dbouch de Krems auquel
il pt atteindre. Le gnral Hiller et l'archiduc Louis allaient s'y
rendre par Enns, Amstetten, Saint-Polten, en continuant de dtruire
tous les ponts sur les rivires qui coulent des Alpes Noriques dans
le Danube. Quant  l'archiduc Jean, il tait encore moins probable
qu'il pt arriver assez tt, qu'il ost mme s'engager dans les
Alpes, en laissant  sa gauche le prince Eugne, et en s'exposant 
rencontrer  sa droite la grande arme de Napolon, dans laquelle il
serait tomb comme dans un abme. Il ne fallait donc gure compter
sur lui. Mais il suffisait pour ramener quelque chance heureuse, que
l'archiduc Charles donnt la main par Krems au gnral Hiller et 
l'archiduc Louis, qui opraient leur retraite le long du Danube,
car aprs avoir employ beaucoup de temps  rallier des tranards,
 ramasser des landwehr,  incorporer les troisimes bataillons des
rgiments galliciens, il arrivait avec plus de 80 mille hommes, et
pouvait runi  ses deux lieutenants, qui en avaient au moins 30
mille, se trouver avec 110 mille combattants  Saint-Polten. Il tait
alors possible d'y disputer la victoire  Napolon, et, si on la
gagnait, l'empire franais, au lieu d'tre renvers en 1814, l'et
t en 1809.

[Note en marge: La Traun enleve, Napolon marche sur l'Ens.]

Napolon, enchant d'avoir enlev aux archiducs la principale chance
de runion en occupant Lintz et Mauthausen, se hta de marcher sur
Krems, pour leur ter cette dernire ressource, et atteindre Vienne,
avant qu'aucun obstacle pt lui en interdire l'entre.

[Note en marge: L'arme traverse Amstetten sans coup frir.]

[Note en marge: Arrive de l'arme franaise devant Saint-Polten.]

Aprs la Traun s'offrait l'Ens, qui coule paralllement  cette
rivire, baignant dans son cours l'autre ct du plateau qu'on venait
de franchir. Mais tous les ponts taient radicalement dtruits sur
l'Ens, et il ne fallait pas moins de vingt-quatre ou de quarante-huit
heures pour les rtablir. C'tait une contrarit fcheuse, mais
invitable. Quoique le 4 mai au matin Lannes se trouvt  Steyer
sur l'Ens avec les divisions Demont et Saint-Hilaire, que Bessires
occupt la ville d'Enns avec la cavalerie lgre, le corps d'Oudinot
et une division de Massna, il fallut attendre toute la journe
du 5, forc qu'on tait de reconstruire les ponts brls jusqu'
fleur d'eau. On ne put traverser l'Ens que le 6 au matin, pour se
porter sur Amstetten. Bessires, avec la cavalerie et l'infanterie
d'Oudinot, passa le premier, bientt suivi de Massna, et rejoint
par Lannes qui vint se fondre avec la colonne principale, une
seule route restant dsormais  l'arme entre le pied des Alpes
et le Danube. On entra le soir dans Amstetten sans coup frir. Le
lendemain l'arme continua sa marche sur Mlk, belle position sur
le Danube, que couronne la magnifique abbaye de Mlk. Napolon y
tablit son quartier gnral. Il ne restait plus qu'une journe
pour arriver  Krems, o se trouve le pont de Mautern, le dernier
par lequel l'archiduc Charles pt se runir au gnral Hiller et 
l'archiduc Louis. On tait dj certain d'y parvenir sans obstacle,
car rien n'annonait la prsence d'une grande arme devant soi. Le
8 notre avant-garde se porta  Saint-Polten, position importante
et trs-connue sur les flancs du Kahlenberg, qui est un contrefort
des Alpes, projet jusqu'au Danube, et derrire lequel est situe
Vienne. (Voir les cartes n{os} 14 et 32.) C'est l qu'aurait d se
former le grand rassemblement des Autrichiens, si les archiducs
avaient eu le temps de se rejoindre, car  Saint-Polten se trouvent,
 l'abri d'une excellente position militaire, la runion des routes
de Bohme, d'Italie, de Haute et Basse-Autriche, et enfin le dbouch
sur Vienne, qui passe  travers les gorges du Kahlenberg. Mais on
n'apercevait que des arrire-gardes en retraite, les unes  notre
gauche se repliant vers le pont de Krems pour se mettre  couvert
derrire le Danube, les autres devant nous se repliant  travers le
Kahlenberg sur Vienne. Il tait donc vident qu'on ne rencontrerait
pas une grande bataille  livrer en avant de la capitale, et qu'on
n'aurait plus qu' braver les difficults d'une attaque de vive
force, si Vienne tait dfendue. Ces difficults pouvaient  la
vrit devenir fort embarrassantes, si l'archiduc Charles continuant
 descendre le Danube par la rive gauche, arrivait avant nous  la
hauteur de Vienne, y franchissait le Danube par le pont du Thabor,
et venait nous offrir la bataille adoss  cette grande ville.
Heureusement ce qui s'tait pass ne le faisait gure craindre.

[Note en marge: Marche des gnraux autrichiens sur Krems.]

[Note en marge: Le gnral Hiller et l'archiduc Louis passent sur la
rive gauche du Danube  Krems, abandonnant Vienne  elle-mme.]

En effet l'archiduc Charles ayant perdu au moins deux jours  Cham,
quelques autres jours encore sur la route de Cham  Budweis, par le
dsir, il est vrai, de rallier l'arme et de la renforcer, n'avait
atteint que le 3 mai au matin les environs de Budweis, au moment mme
o Massna enlevait bersberg. Dans l'espoir vague d'une jonction
 Lintz qui tait cependant peu prsumable, il s'tait avanc de
Budweis sur Freystadt prs du Danube (voir la carte n 32) au lieu
de marcher droit sur Krems, ce qui lui aurait pargn un nouveau
dtour et une nouvelle perte de temps. En s'approchant du Danube il
avait appris l'occupation de Lintz et de la Traun, reconnu ds lors
l'impossibilit de faire sa jonction par ce dbouch, et avait repris
la route de l'intrieur de la Bohme par Zwoettel, en conservant
encore la fausse esprance d'arriver  Krems et  Saint-Polten
avant nous. Prvoyant toutefois le cas o il n'y arriverait pas, il
avait autoris les deux gnraux qui dfendaient la rive droite 
repasser sur la rive gauche quand ils se sentiraient trop presss,
sauf  dtacher sur Vienne les forces ncessaires pour mettre cette
capitale  l'abri d'un coup de main. C'est effectivement ce que
venaient d'excuter le gnral Hiller et l'archiduc Louis parvenus 
Saint-Polten. Craignant d'tre attaqus par des forces suprieures
avant d'avoir atteint Vienne, et d'essuyer un nouvel chec semblable
 celui d'bersberg, ils avaient comme en 1805 repass le Danube au
pont de Krems, dtruit ce pont, repli tous les bateaux sur la rive
gauche, et envoy seulement par la route directe de Saint-Polten un
fort dtachement sur Vienne, afin de concourir  sa dfense avec la
population et quelques dpts.

Telles avaient t les rsolutions des gnraux autrichiens, que
le simple aspect des choses suffisait pour rvler, car, ainsi que
nous venons de le dire, on voyait  gauche de grosses masses de
troupes achever le passage du Danube vers Krems, et devant soi des
colonnes s'enfoncer dans les gorges du Kahlenberg pour prendre la
route de Vienne. Napolon, consquent dans son plan d'tre sous les
murs de Vienne avant les archiducs, et d'ajouter  l'effet moral de
son entre dans cette capitale, l'effet matriel de l'occupation
de ce grand dpt, arrta toutes les dispositions ncessaires pour
y arriver immdiatement. De l'abbaye de Mlk, o se trouvait son
quartier gnral, il ordonna les mesures suivantes.

[Note en marge: Dispositions ordonnes par Napolon pour s'approcher
de Vienne.]

Ce n'tait pas avec de la cavalerie qu'on pouvait prendre Vienne,
et il fallait par consquent y amener de l'infanterie. Le marchal
Lannes dut y marcher ds le 9 mai avec l'infanterie des gnraux
Oudinot et Demont. Le marchal Massna dut les suivre immdiatement,
tandis que le gros de la cavalerie longerait le Danube, pour en
observer les bords, djouer toute tentative de passage de la part
de l'ennemi, et se garder enfin contre la masse de troupes runie
sur l'autre rive. La cavalerie lgre fut rpandue entre Mautern,
Tulln, Klosterneubourg, conformment aux sinuosits du fleuve autour
du pied du Kahlenberg. Les cuirassiers furent cantonns en arrire
entre Saint-Polten et Sieghardskirchen. Ces prcautions prises 
notre gauche, le gnral Bruyre  notre droite dut avec sa cavalerie
lgre, et un millier d'hommes de l'infanterie allemande, remonter
par Lilienfeld sur la route d'Italie, pour dsarmer les montagnes
de la Styrie, et veiller sur les mouvements de l'archiduc Jean.
Napolon suivit Lannes et Massna, avec la garde et une partie des
cuirassiers. Le marchal Davout, dj rendu de Passau  Lintz, eut
ordre de se transporter de Lintz  Mlk, de Mlk  Saint-Polten, afin
de rsister devant Krems aux tentatives de passage qui pourraient
tre essayes sur nos derrires, ou bien de marcher sur Vienne, si
nous avions une grande bataille  livrer sous les murs de cette
capitale. Pourtant comme Passau et Lintz importaient presque autant
que Krems, le gnral Dupas dut rester  Passau, en attendant
l'arrive du marchal Bernadotte, et le gnral Vandamme, avec les
Wurtembergeois, fut charg de garder Lintz. Napolon prit en mme
temps les plus grands soins pour l'arrive de ses convois par le
Danube. Il leur mnagea partout, sur la rive que nous occupions, des
ports pour s'y reposer, s'y abriter, y prendre langue. Ces convois,
composs des bateaux recueillis sur le Danube et ses affluents,
portaient du biscuit, des munitions, des hommes fatigus. Outre les
points de Passau, de Lintz, dj militairement occups, Napolon fit
tablir des postes fortifis  Ips, Waldse, Mlk et Mautern. L ses
convois devaient reprendre la route de terre par Saint-Polten, parce
qu'elle tait la plus courte et la seule sre, le Danube au del
coulant trop prs des Autrichiens et trop loin des Franais. Enfin
ne pensant pas qu'il suffit, pour se garder, d'interdire le passage
du Danube, mais jugeant au contraire que le meilleur moyen d'assurer
ses derrires c'tait d'avoir la facult de passer le fleuve, afin de
donner  l'ennemi les inquitudes que nous avions pour nous-mmes,
et de l'obliger ainsi  dissminer ses forces, Napolon prescrivit
l'tablissement de deux ponts de bateaux, l'un  Lintz, l'autre 
Krems, avec les matriaux qu'on parviendrait  se procurer.

Aprs avoir vaqu  ces soins, Napolon, arriv le 8  Saint-Polten,
fit marcher le 9 sur Vienne par Sieghardskirchen et Schoenbrunn.
Lannes et Bessires s'avanaient en premire ligne, Massna en
seconde, la garde et les cuirassiers en troisime. Le marchal Davout
venait aprs eux, laissant derrire lui les postes que nous avons
indiqus  gauche sur le Danube,  droite sur les routes d'Italie.

[Note en marge: Apparition de l'arme franaise sous les murs de
Vienne.]

Le 9 au soir le gnral Oudinot coucha  Sieghardskirchen. Le 10
mai au matin la brigade Conroux du corps d'Oudinot dboucha par la
route de Schoenbrunn devant le faubourg de Maria-Hilf, un mois juste
aprs l'ouverture des hostilits. Cette marche offensive,  la fois
si savante et si rapide, tait digne de celle de 1805 dans les mmes
lieux, de celle de 1806  travers la Prusse, et n'avait rien dans
l'histoire qui lui ft suprieur. Il tait dix heures du matin.
Napolon tait accouru  cheval pour diriger lui-mme les oprations
contre la capitale de l'Autriche, qu'il voulait prendre tout de
suite, mais prendre sans la dtruire. Ici comme  Madrid, il avait
mille raisons de se faire ouvrir les portes de la ville, sans les
enfoncer par le fer et la flamme.

[Note en marge: Description de cette capitale.]

L'archiduc Charles ayant perdu du temps en dtours inutiles, n'tait
pas le 10 au matin  porte de secourir Vienne. Nanmoins cette
capitale pouvait tre dfendue. Nous avons dcrit ailleurs sa forme
et ses fortifications. Nous ne ferons que les rappeler ici. Le centre
de Vienne, c'est--dire l'ancienne ville, est revtu d'une belle et
rgulire fortification, celle qui en 1683 rsista aux Turcs. Depuis,
l'augmentation non interrompue de la population a donn naissance 
plusieurs magnifiques faubourgs, dont chacun est aussi grand que la
ville principale. Ces faubourgs sont couverts eux-mmes par un mur
terrass, de peu de relief, en zigzag, dpourvu d'ouvrages avancs,
mais capable de tenir plusieurs jours. Enfin il y avait  Vienne
ce que Napolon avait toujours considr comme le moyen le plus
puissant de dfense, des bois, que les Alpes et le Danube y versent
en prodigieuse quantit. On pouvait donc s'y retrancher, et avec un
peuple fort anim contre l'tranger, comme les Viennois l'taient
dans le moment, trouver facilement de nombreux travailleurs.
L'arsenal de Vienne contenait 500 bouches  feu. La Hongrie pouvait
y faire refluer des quantits immenses de vivres, et grce  cet
ensemble de moyens, il tait possible de rendre la rsistance assez
longue pour que les archiducs arrivassent avant la reddition. On
ne comprend donc pas qu'ayant affaire  Napolon, ce conqurant
de capitales si redoutable, les Autrichiens n'eussent pas song 
dfendre Vienne.

[Note en marge: Grande faute de l'archiduc Charles de n'avoir pas mis
Vienne en tat de dfense.]

On a beaucoup parl des fautes de l'archiduc Charles dans cette
campagne. Celle de n'avoir pas mis Vienne en tat de dfense est
certainement la plus grave. Le gnral Hiller et l'archiduc Louis,
enferms dans l'enceinte de cette capitale, derrire tous les
ouvrages qu'on et pu rparer ou lever, auraient rendu Vienne
imprenable. Les armes d'Italie et de Bohme, rallies ensuite sous
ses murs, n'y auraient pas t faciles  battre. Gagner en rase
campagne une grande bataille contre Napolon tait sans doute une
prtention tmraire, surtout s'il fallait arriver  cette action
dcisive par de hardies et savantes manoeuvres. Mais accepter  la
tte de toutes les forces de la monarchie autrichienne, et adoss
aux murs de la capitale, une bataille dfensive, c'tait prparer 
Napolon le seul chec contre lequel pt chouer alors sa fortune
toute-puissante.

Au lieu de cela, on n'avait rien prpar  Vienne pour s'y dfendre,
soit imprvoyance, soit rpugnance de recourir  de telles
prcautions, ou crainte de convertir la capitale en un champ de
bataille. On n'avait pas song  garantir les faubourgs au moyen
de la muraille terrasse qui les environne, et on s'tait content
d'armer de ses canons la vieille place forte, qui ne pouvait s'en
servir qu'en tirant sur les faubourgs. Pour tous dfenseurs on avait
ameut quelques gens du bas peuple, aux mains desquels on avait
mis des fusils, et qui ajoutaient tout au plus deux  trois mille
forcens  la garnison. Celle-ci commande par l'archiduc Maximilien
se composait de quelques bataillons de landwehr, de quelques dpts,
d'un dtachement du corps de Hiller, faisant ensemble 11 ou 12 mille
hommes. Le jeune chef de cette garnison, ardent mais inexpriment,
n'avait point tudi les cts forts ou faibles du poste important
qu'il avait  garder, et tout son patriotisme s'tait puis en
proclamations aussi violentes que striles.

[Note en marge: Arrive de la cavalerie de Colbert et de l'infanterie
de Conroux devant le faubourg de Maria-Hilf.]

[Note en marge: Enlvement du faubourg de Maria-Hilf.]

 peine la cavalerie de Colbert et l'infanterie du gnral Conroux
(division Tharreau) eurent-elles paru  la porte du faubourg de
Maria-Hilf, ferme par une grille, qu'une sorte de tumulte populaire
clata dans les rues environnantes. (Voir la carte n 48.) On avait
tromp cette population en lui disant que les Franais taient
battus, que l'archiduc Charles tait vainqueur; que si ce dernier se
trouvait encore en Bohme, c'tait par suite de manoeuvres habiles;
que sans doute Napolon pourrait dtacher une division sur Vienne
pour menacer la capitale, mais que cette division serait bientt
accable par le retour de l'archiduc Charles victorieux; qu'il
fallait donc rsister  une tentative de ce genre, si elle avait
lieu, car elle ne pourrait tre qu'une tmrit et une insolence de
l'ennemi. Aussi la populace se mit-elle  courir les rues en poussant
des cris de fureur, plus effrayants du reste pour les habitants
paisibles que pour les Franais eux-mmes. Les maisons, les boutiques
furent fermes immdiatement. Un parlementaire ayant t envoy 
l'tat-major de la place, il fut assailli et bless. Son cheval fut
pris, et employ  promener en triomphe un garon boucher qui avait
commis cette violation du droit des gens. Pendant ce temps la colonne
du gnral Tharreau tait arrte aux grilles du faubourg, attendant
qu'on les ouvrt. Tout  coup un officier franais, le capitaine
Roidot, escalade la grille, et le sabre  la main oblige le gardien
 livrer les clefs. Nos colonnes entrent alors, la cavalerie Colbert
au galop, l'infanterie de Conroux au pas de charge. On arrive ainsi
en refoulant la garnison jusqu' la vieille ville, dont l'enceinte
est retranche et arme.  peine est-on parvenu  l'esplanade qui
spare les faubourgs de la ville, que l'artillerie des remparts vomit
la mitraille. Quelques-uns de nos hommes sont blesss, et parmi eux
le gnral Tharreau. On investit la place sur tous les points, on la
somme, et pour unique rponse on reoit une grle de boulets qui ne
causent de dommages qu'aux belles habitations des faubourgs.

[Note en marge: tablissement du quartier gnral imprial 
Schoenbrunn.]

Cependant Napolon voyant que, mme en brusquant l'attaque, on
n'en finirait pas en un jour, alla s'tablir  Schoenbrunn, pour y
attendre l'arrive du gros de l'arme. Il nomma gouverneur de Vienne
le gnral Androssy, qui avait t son ambassadeur en Autriche, et
qui connaissait cette capitale autant qu'il en tait connu. Napolon
voulait indiquer par l que son intention n'tait pas de recourir
 la rigueur, car on n'aurait pas choisi pour ce rle un homme qui
avait vcu plusieurs annes au milieu de la population viennoise.
Napolon ajouta  cette nomination une proclamation rassurante, pour
rappeler l'excellente conduite de l'arme franaise en 1805, et
promettre d'aussi bons traitements si on se conduisait envers les
Franais de manire  les mriter.

[Note en marge: Le gouvernement de Vienne confi au gnral
Androssy.]

Sur-le-champ le gnral Androssy se transporta dans les faubourgs,
organisa dans chacun d'eux des municipalits composes des principaux
habitants, forma une garde bourgeoise charge de maintenir l'ordre,
et chercha  tablir des communications avec la vieille ville, dans
l'intention de mettre un terme  une dfense qui ne pouvait tre
dsastreuse que pour les Viennois eux-mmes. Le feu ayant continu
et caus quelques dommages, une dputation des faubourgs proposa de
se rendre auprs de l'archiduc Maximilien pour rclamer la cessation
d'une rsistance imprudente. Avant de tenter une pareille dmarche,
cette dputation alla voir Napolon et recueillir de sa bouche les
paroles rassurantes qu'il importait de faire parvenir aux habitants
de la ville fortifie. Elle pntra ensuite dans l'intrieur de
Vienne le 11 mai au matin. La rponse  cette dmarche conciliante
fut une nouvelle canonnade. Napolon ne se contenant plus rsolut
d'employer le fer et le feu, de faon toutefois  pargner autant que
possible aux malheureux faubourgs les suites d'un combat qui allait
se passer entre l'ancienne et la nouvelle ville.

[Note en marge: Ncessit d'enlever Vienne de vive force, et choix du
point d'attaque.]

Nos troupes taient arrives par Sieghardskirchen et Schoenbrunn
devant le faubourg de Maria-Hilf. (Voir les cartes n{os} 48 et 49.)
Napolon chercha un autre point d'attaque. Il fit  cheval avec
Massna le tour de la place, par le midi, et se porta du ct de
l'est  l'endroit o elle se joint au Danube. L un bras secondaire,
dtach du grand bras du fleuve, la longe en fournissant de l'eau 
ses fosss, et la spare de la fameuse promenade du Prater. De ce
ct on pouvait tablir des batteries qui, en accablant la ville
fortifie, ne devaient attirer le feu que sur des habitations
trs-clair-semes, et sur les les du fleuve. De plus, en oprant le
passage de ce bras, on s'emparait du Prater, et en remontant un peu
au nord-est (voir plus particulirement la carte n 49) on isolait
Vienne du grand pont du Thabor, qui conduit  la rive gauche. On la
sparait ainsi de tout secours extrieur; on enlevait  l'archiduc
Charles la possibilit d'y rentrer; on tait enfin  ses dfenseurs
le courage de s'y renfermer, car ils avaient la certitude d'y tre
pris jusqu'au dernier. L'archiduc Maximilien en particulier ne
pouvait se rsigner  y rester, tant sr de devenir notre prisonnier
sous quarante-huit heures.

[Note en marge: tablissement de batteries incendiaires contre la
ville fortifie.]

Napolon ordonna sur-le-champ  des nageurs de la division Boudet
de se jeter dans le bras du Danube qu'il s'agissait de franchir, et
d'aller chercher quelques nacelles  la rive gauche. Ils le firent
sous la conduite d'un brave aide de camp du gnral Boudet, le nomm
Sigaldi, qui fut des premiers  se prcipiter dans le fleuve. Ils
ramenrent ces nacelles sous les coups de fusil des avant-postes
ennemis, et fournirent ainsi  deux compagnies de voltigeurs le moyen
de se transporter sur l'autre rive. Elles s'emparrent du petit
pavillon de Lusthaus, situ dans le Prater, et dont on pouvait se
servir comme d'un poste retranch. Elles en chassrent les grenadiers
autrichiens, et s'y tablirent, de faon que ce pavillon devint
la tte du pont qu'on se hta de jeter avec des bateaux recueillis
dans les environs. En mme temps Napolon fit mettre en batterie
sur le bord que nous occupions quinze bouches  feu, qui battaient
la rive oppose, et prenaient en charpe l'avenue par laquelle on
aboutissait au pavillon de Lusthaus. On avait ainsi le moyen de
secourir les deux compagnies de voltigeurs, en attendant que le pont
achev permt  des forces plus nombreuses d'aller les rejoindre. On
construisit aussi, et simultanment, une batterie de vingt obusiers,
 l'extrmit du faubourg de Landstrass, prs du bras que l'on venait
de franchir. (Voir encore la carte n 49.)

 neuf heures du soir, aprs une nouvelle sommation, et tandis que
le travail du passage continuait, on commena sur la ville fortifie
un feu dvastateur. En quelques heures 1,800 obus furent lancs
sur cette malheureuse ville. Les rues y sont troites, les maisons
hautes, la population accumule, comme dans toutes les enceintes
fortifies o l'espace manque, et bientt l'incendie clata de toutes
parts. Le bas peuple vocifrait dans les rues, la classe aise et
paisible, partage entre deux terreurs, celle de l'tranger et
celle de la multitude, ne savait que dsirer. Au mme instant on
apprenait  l'tat-major de la place le passage commenc du petit
bras du Danube. Il fallait empcher cette tentative, dont le succs
rendait tout secours impossible, et condamnait  devenir prisonniers
tous ceux qui dfendraient Vienne. Deux bataillons de grenadiers
furent pendant la nuit dirigs sur le pavillon de Lusthaus, pour
enlever ce point d'appui au pont prpar par les Franais. Mais les
voltigeurs de Boudet se tenaient sur leurs gardes. tablis dans ce
pavillon de Lusthaus, couverts par des abatis, ils attendirent les
deux bataillons, et les accueillirent par des dcharges meurtrires
excutes  bout portant. En mme temps l'artillerie, place sur la
rive que nous occupions, ouvrit un feu de mitraille sur le flanc de
ces deux bataillons, et les mit en droute. Ils rebroussrent chemin
vers le haut du Prater.

[Note en marge: L'archiduc Maximilien, craignant d'tre fait
prisonnier, vacue Vienne et la livre aux Franais.]

Ds ce moment le passage du bras et l'investissement de Vienne
taient assurs. L'archiduc Maximilien, effray par la perspective
de devenir prisonnier, sortit le 12 au matin de cette capitale si
maladroitement compromise. Il emmena en se retirant la meilleure
partie de la garnison, et ne laissa au gnral O'Reilly, charg de le
remplacer, qu'un ramassis de mauvaises troupes, avec quelques gens
du peuple qu'on avait eu l'imprudence d'armer. Aprs avoir pass le
Danube il dtruisit le pont du Thabor. Le gnral O'Reilly n'avait
plus qu'une conduite  tenir, s'il ne voulait pas faire inutilement
incendier la ville, c'tait de capituler. Dans la matine du 12,
il demanda la suspension du feu, qui fut accorde, et il signa la
reddition, qui garantissait pour les personnes et les proprits un
respect que Napolon se piquait d'observer et dont il ne se ft point
cart, la ville n'et-elle fait aucune condition. Il fut convenu
que le lendemain 13 mai les Franais entreraient dans Vienne. Ils y
entrrent effectivement au milieu de la soumission gnrale, et des
derniers frmissements d'un peuple qu'on avait vainement agit, sans
prendre les moyens vritables d'utiliser son patriotisme.

[Note en marge: Situation de Napolon matre de Vienne.]

[Note en marge: Ncessit de passer le Danube devant l'ennemi,
rsultant de l'occupation de Vienne.]

Ainsi en trente-trois jours, Napolon, surpris par des hostilits
soudaines, avait d'un premier coup de sa redoutable pe coup en
deux la masse des armes autrichiennes  Ratisbonne, et enfonc d'un
second coup les portes de Vienne. Il tait tabli maintenant au sein
de cette capitale, matre des principales ressources de la monarchie.
Mais tout n'tait pas fini, il s'en fallait, ni en Autriche ni en
Allemagne, et il avait encore  dployer beaucoup de vigueur et de
gnie pour craser les ennemis de tout genre qu'il avait suscits
contre lui. Sans doute les archiducs ne pouvaient plus lui prsenter
 la tte de 140 mille hommes une bataille dfensive sous Vienne,
et c'tait certainement un important rsultat que d'avoir empch
une telle concentration de forces sur un tel point d'appui. Mais il
restait une grande et dcisive difficult  vaincre, l'une des plus
grandes qui se puissent rencontrer  la guerre, c'tait de passer
un fleuve immense devant l'ennemi, et de livrer bataille ce fleuve
 dos. Cette difficult, Napolon n'avait pu la prvenir, et elle
rsultait forcment de la nature des choses. Il avait d prendre, en
effet, en quittant Ratisbonne, la route qui tait la plus courte, qui
tenait les archiducs isols les uns des autres, et qui le rapprochait
lui-mme du prince Eugne en cas de nouveaux malheurs en Italie. Il
avait d par consquent suivre la rive droite du Danube (voir la
carte n 14) en abandonnant la rive gauche aux Autrichiens, sauf 
leur ter, pour se les assurer  lui-mme, les moyens de passer d'un
bord  l'autre. Maintenant parvenu  Vienne, en descendant ce fleuve,
il allait avoir devant lui l'archiduc Charles, renforc des restes du
gnral Hiller et de l'archiduc Louis, mais affaibli par la ncessit
de laisser des forces sur ses derrires, et pouvant nanmoins
prsenter 100 mille hommes en ligne lorsqu'on traverserait le Danube
pour aller le combattre. En 1805, les Autrichiens, par suite des
vnements d'Ulm, n'taient arrivs  Vienne qu'avec des dbris,
et ils avaient  Olmutz la grande arme russe. Il tait ds lors
naturel qu'ils s'loignassent, et qu'ils allassent  quarante lieues
de la capitale se runir  l'arme russe, pour tenter  Austerlitz
la fortune des armes. Mais cette fois ayant vis--vis de Vienne le
gros de leurs forces, sans aucun secours  esprer plus loin, ils
n'avaient qu'une conduite  tenir, c'tait de constituer Napolon en
violation des rgles de la guerre, en le rduisant  passer le Danube
devant eux, et  livrer bataille ce fleuve  dos. Ce n'tait plus 
Austerlitz, c'tait l, vis--vis de Vienne, sur la rive gauche du
Danube, entre Essling, Aspern, Wagram, noms  jamais immortels, que
devait se dcider le destin de l'une des plus grandes guerres des
temps modernes. On verra plus tard tout ce que fit Napolon pour
conjurer les difficults de cette opration gigantesque, car les
rgles qu'il s'agissait de violer avaient t poses  des poques
o l'on avait eu  franchir des fleuves de 100 ou 150 toises, avec
des armes de 30  40 mille hommes. Cette fois il s'agissait d'un
cours d'eau de 500 toises, et d'armes de 150 mille hommes chacune,
passant avec 5 ou 600 bouches  feu, devant des forces pareilles qui
les attendaient pour les prcipiter dans un abme. Mais le gnie qui
avait vaincu les Alpes, savait comment vaincre le Danube, quelque
large et imptueux que ft ce fleuve. Cependant, avant de s'occuper
d'une pareille opration, il avait beaucoup de soins pralables 
prendre, et non moins urgents que celui d'aller sur l'autre rive du
Danube achever la destruction de ses ennemis.

[Note en marge: Soins auxquels Napolon est oblig de se livrer avant
de songer  passer le Danube.]

D'abord il fallait s'tablir solidement  Vienne, s'y tablir de
manire  profiter des grandes ressources de cette capitale, de
manire  n'avoir pas d'inquitude pour ses communications, de
manire surtout  rallier le prince Eugne, en empchant l'archiduc
Jean de rejoindre l'archiduc Charles. Il importait en effet que les
deux armes belligrantes d'Italie tant amenes sous Vienne par le
mouvement imprim aux oprations, la jonction de l'une ft mnage 
Napolon, sans procurer la jonction de l'autre  l'archiduc Charles.
C'tait l un difficile problme qui fut admirablement rsolu, aprs
des alternatives dont bientt on verra la suite sanglante.

[Note en marge: Distribution des forces franaises depuis Ratisbonne
jusqu' Vienne.]

Napolon tait entr  Vienne avec les troupes des gnraux
Saint-Hilaire, Demont et Oudinot, sous le marchal Lannes, avec les
quatre divisions Boudet, Carra Saint-Cyr, Molitor, Legrand, sous le
marchal Massna, avec la garde et la rserve de cavalerie. Oblig de
faire face  l'ennemi, soit devant Vienne, au moment o il faudrait
passer le Danube, soit plus haut,  Krems par exemple, si l'archiduc
s'y prsentait pour essayer une tentative sur nos derrires (voir la
carte n 14), il disposa le corps du marchal Davout de faon que
celui-ci pt en une journe se porter tout entier ou sur Krems, ou
sur Vienne. Dans ce but, il lui assigna Saint-Polten pour quartier
gnral, une division devant tre rpandue de Mautern  Mlk, les
deux autres concentres  Saint-Polten mme. Les 30 mille hommes du
marchal Davout pouvaient ainsi, en se runissant sur le Danube vers
Mautern ou Mlk, rsister  quelque tentative de passage que ce ft,
et si cette tentative tait faite avec des moyens considrables,
donner le temps  l'arme de revenir de Vienne sur le point menac.
Ils pouvaient galement, rendus en une journe  Vienne, porter
l'arme principale  90 mille hommes au moins, force suffisante pour
livrer  l'archiduc Charles une bataille dcisive au del du Danube.

[Note en marge: Position de Vandamme  Lintz, et de Bernadotte 
Passau.]

Cependant il tait possible que le danger se prsentt plus loin
en arrire, c'est--dire  Lintz et mme  Passau. Quoiqu'il ft
moins probable de voir l'archiduc Charles s'y diriger,  cause de la
distance, Napolon laissa le gnral Vandamme  Lintz, avec 10 mille
Wurtembergeois, en lui donnant la mission de rtablir le pont de
cette ville, d'y crer des ttes de pont, et de faire de continuelles
reconnaissances en Bohme. Il plaa en outre au point si important
de Passau le marchal Bernadotte, qui arrivait avec les Saxons.
Ce marchal, devenu prince de Ponte-Corvo,  titre de parent de
l'Empereur (il avait pous une soeur de la reine d'Espagne), tait
pourtant mcontent de son sort, ne se trouvait pas  la tte des
Saxons plac d'une manire digne de lui, et envoyait sur ces troupes
des renseignements extrmement dfavorables, mme injustes, car si
elles ne valaient pas des troupes franaises, et si elles prouvaient
surtout les sentiments qui travaillaient dj le coeur des Allemands,
il n'en tait pas moins vrai que devant des Autrichiens elles
pouvaient se tenir en bataille, et remplir leur devoir aussi bien
que les Bavarois et les Wurtembergeois. Avec quelques Franais pour
les soutenir et leur donner l'exemple, elles devaient presque valoir
ces Franais eux-mmes. Aussi pour satisfaire le prince Bernadotte,
dont les plaintes l'importunaient, Napolon fit-il deux parts de
la division Dupas, et laissant les troupes allemandes des petits
princes  Ratisbonne sous le gnral Rouyer, il dirigea sur Passau
la brigade franaise sous le gnral Dupas lui-mme. Le marchal
Bernadotte avait donc sur ce point 4 mille Franais, 15  16 mille
Saxons, ce qui lui composait un corps excellent de 20 mille hommes
environ. Ainsi avec 6 mille Allemands  Ratisbonne, 20 mille Saxons
et Franais  Passau, 10 mille Wurtembergeois  Lintz, et 30 mille
Franais, vieux soldats,  Saint-Polten, Napolon tait gard d'une
manire infaillible sur ses derrires, en conservant les moyens de
livrer bataille sur son front. (Voir la carte n 14.)

[Note en marge: Grands travaux ordonns  Passau, Lintz, Mlk,
Gottweit.]

Il n'entendait pas du reste consacrer toujours autant de troupes
 la garde de ses communications, et il se proposait, lorsque les
Bavarois auraient soumis le Tyrol, et que les Autrichiens auraient
vacu l'Italie, d'amener encore plus de forces au point dcisif,
c'est--dire sous Vienne. C'est par ce motif qu'il prescrivit 
Ratisbonne,  Passau,  Lintz,  Mlk,  l'abbaye de Gottweit prs
Mautern, des travaux immenses, et tels qu'un trs-faible corps avec
beaucoup d'artillerie pt s'y dfendre plusieurs jours de suite. 
Ratisbonne il y avait peu  faire, puisqu'il existait un pont de
pierre, et qu'il suffisait de rendre la muraille qui enveloppait
la place de meilleure dfense. Mais  Passau, situ au confluent
du Danube et de l'Inn, il ordonna des travaux fort importants, qui
devaient tre le commencement de ceux qu'il voulait exiger plus tard
de la Bavire, afin qu'elle et en cet endroit une place de premier
ordre contre l'Autriche. Il dcida qu'on y construirait des ponts
sur le Danube et sur l'Inn, avec double tte de pont sur l'un et
l'autre fleuve, avec un camp retranch pour 80 mille hommes, avec
des fours pour 100 mille rations par jour, avec un approvisionnement
considrable de grains et de munitions, et des hpitaux fort vastes.
Ce surcrot de prcautions autour de Passau avait pour objet de
procurer, en cas de mouvement rtrograde, un appui solide  l'arme,
derrire les deux lignes du Danube et de l'Inn, car ce capitaine,
qui, dans la politique, avait l'imprudence de ne jamais supposer
la mauvaise fortune, la supposait toujours  la guerre, et se
prcautionnait admirablement contre elle.  Lintz, autre dbouch de
la Bohme, il ordonna galement un pont avec double tte de pont,
des fours, des amas de vivres, des hpitaux.  la belle abbaye de
Mlk, qui n'tait pas l'un des dbouchs de la Bohme, mais qui
dominait avantageusement le Danube, et contenait de vastes btiments,
il prescrivit de construire, avec du bois et des ouvrages en terre,
une petite place arme de seize bouches  feu, et que 1,200 hommes
pouvaient trs-bien dfendre. Elle devait aussi contenir un hpital
pour plusieurs milliers de malades. Il dcida l'tablissement d'un
semblable poste  l'abbaye de Gottweit, vis--vis de Krems, dans
une position leve, d'o l'on dcouvrait tout ce qui se passait 
plusieurs lieues sur l'une et l'autre rive du Danube. Enfin  Krems
mme, un pont dut tre tabli au moyen de bateaux ramasss le long
du fleuve, avec double tte de pont, de faon  pouvoir interdire le
passage  l'ennemi en le conservant libre pour notre propre usage.
Par ce systme de savantes prcautions, Napolon avait tous les bords
du Danube gards de la meilleure manire, puisqu'ils l'taient  la
fois dfensivement et offensivement, puisqu'en interdisant  l'ennemi
de passer on pouvait passer soi-mme, et le tenir ainsi dans de
continuelles inquitudes. De plus on avait, en cas de retraite, une
suite d'chelons, sur une route jalonne de magasins et d'hpitaux,
vers lesquels auraient t dirigs d'avance les blesss et les
malades. On avait enfin une suite de ports pour les convois par eau,
et un ensemble d'ouvrages sur la ligne de communication, que peu
d'hommes suffisaient  dfendre, ce qui permettait d'amener de sa
queue  sa tte, ou de sa tte  sa queue, une rapide concentration
pour les jours de grandes batailles. Voil ce que peut la vigilance
du gnie pour assurer les oprations les plus difficiles et les plus
dlicates.

[Note en marge: Prcautions de Napolon du ct des Alpes.]

Il fallait  ces prcautions sur le fleuve, c'est--dire  gauche,
ajouter quelques prcautions dans les montagnes, c'est--dire 
droite, contre l'agitation qui s'tendait depuis le Tyrol jusqu'
la Styrie. (Voir la carte n 31.) Napolon avait d'abord charg le
marchal Lefebvre de soumettre le Tyrol avec 24 mille Bavarois,
aprs en avoir laiss 6 mille  Munich. Cette oeuvre termine, les
Bavarois devaient se porter  Passau, et y remplacer les Saxons, qui
pourraient ds lors se rendre  Vienne. Plus prs de lui en Styrie,
Napolon avait dj envoy le gnral Bruyre avec un millier de
chevaux sur la route d'Italie, par Lilienfeld. Il confia la mission
d'observer cette route  son aide de camp Lauriston, en lui donnant,
outre ces mille chevaux du gnral Bruyre, deux  trois mille
fantassins badois, bons soldats, lesquels parlant allemand, taient
propres  persuader le pays autant qu' l'intimider, et  le ramener
au calme par la promesse de bons traitements. Le gnral Lauriston
devait remonter jusqu' Mariazell, et regagner Vienne par Neustadt.

[Note en marge: Mesures pour assurer la jonction du prince Eugne
avec Napolon, et empcher celle de l'archiduc Jean avec l'archiduc
Charles.]

Un autre avantage de ce mouvement tait d'clairer les routes
d'Italie par lesquelles il fallait s'attendre  voir bientt paratre
l'archiduc Jean. Ce prince n'tant venu se runir  l'archiduc
Charles, ni  Lintz, ni  Krems, ne pouvait le rejoindre qu'aux
environs de Vienne,  travers la Carinthie, la Styrie et la Hongrie,
par Klagenfurth, Grtz et Oedenbourg. (Voir la carte n 31.) Napolon
avait deux choses  faire  son gard: la premire, de l'empcher de
tomber  l'improviste sur Vienne, en dbouchant brusquement par la
route de Loben et Neustadt (voir la carte n 32); la seconde, de le
contraindre  dcrire le plus grand dtour possible pour se runir
 l'archiduc Charles, de l'obliger, par exemple,  passer par Gns,
Raab et Komorn, plutt que par Oedenbourg et Presbourg, car plus
le cercle qu'il parcourrait serait grand, plus Napolon aurait de
chances de rallier  lui son arme d'Italie, et d'empcher l'archiduc
Charles de rallier la sienne, le jour de la bataille dcisive. C'est
en tendant habilement ses postes autour de lui, au moyen de sa
nombreuse cavalerie, que Napolon atteignit ce double but.

[Note en marge: Distribution de la cavalerie en rseau autour de la
Hongrie pour empcher la jonction des archiducs.]

Ainsi tandis que le gnral Lauriston devait venir par Mariazell
s'tablir  Neustadt, route directe d'Italie, le gnral Montbrun,
enlev au marchal Davout qui n'en avait plus besoin, fut plac
en reconnaissance avec deux brigades de cavalerie lgre  Bruck,
plusieurs marches au del de Neustadt, sur la mme route. (Voir la
carte n 32.) Le gnral Colbert, avec des troupes de la mme arme,
fut cantonn de Neustadt  Oedenbourg, le gnral Marulaz le long du
Danube jusqu' Presbourg et au-dessous, les uns et les autres ayant
ordre d'tre toujours en reconnaissance autour du lac de Neusiedel,
pour s'clairer du ct de la Hongrie. Derrire eux la grosse
cavalerie fut cantonne depuis Haimbourg jusqu' Baaden, avec ordre
de les soutenir au besoin. Grce  ce rseau si bien tendu, rien ne
pouvait paratre sans qu'on en ft immdiatement averti, et en mme
temps l'archiduc Jean tait forc de dcrire un trs-grand cercle,
et de joindre le Danube plutt  Komorn qu' Presbourg, ce qui
diminuait ses chances de cooprer  la grande bataille prpare sous
les murs de Vienne.

[Note en marge: Suite des vnements en Italie et en Pologne.]

[Note en marge: Situation de l'arme d'Italie aprs sa retraite et sa
rorganisation sur l'Adige.]

[Note en marge: Retraite prcipite de l'archiduc Jean  la nouvelle
des vnements de Ratisbonne.]

Pendant que Napolon, impatient de la livrer, disposait tout pour en
assurer le succs, les armes qui, en Italie et en Pologne, devaient
de prs ou de loin concourir  ses combinaisons, taient, comme
lui, occupes  marcher et  combattre. Les Autrichiens arrivs si
firement, quoique si lentement, jusqu' l'Adige, s'taient arrts
devant cette limite, n'osant pas l'attaquer, d'abord  cause de
sa force naturelle, puis  cause de l'arme d'Italie qui s'tait
rorganise et renforce, et enfin  cause de l'incertitude qui
rgnait  cette poque sur les vnements d'Allemagne. Il tait
tout simple qu'avant d'essayer au del de l'Adige une opration
extrmement hasardeuse, l'archiduc Jean voult savoir si son frre
le gnralissime avait t heureux ou malheureux sur le Danube. Le
prince Eugne, inspir par le gnral Macdonald, avait profit de ce
retard pour reprendre haleine, et pour familiariser avec la vue de
l'ennemi, non pas ses soldats, qui n'en avaient pas besoin, mais
lui-mme et ses lieutenants, intimids par la dfaite de Sacile.
Il s'tait appliqu, dans ce but,  faire sur le haut Adige de
frquentes reconnaissances, qui avaient souvent tourn en vritables
combats. Ce prince commenait effectivement  se remettre, lorsque
le 1er mai, dans une de ces reconnaissances, le gnral Macdonald
aperut  l'horizon une immense quantit de charrois paraissant
rtrograder vers le Frioul.  cette date on ne savait rien encore au
quartier gnral du prince Eugne des vnements de Ratisbonne, et
on tait inquiet pour l'Allemagne autant que pour l'Italie. Mais le
gnral Macdonald ne pouvant attribuer un pareil mouvement qu' des
dfaites que les Autrichiens auraient essuyes en Bavire, poussa
son cheval au galop vers le prince Eugne, et lui prenant la main:
Victoire en Allemagne, lui dit-il, c'est le moment de marcher en
avant!--Le prince, charm, lui serra la main  son tour. Tous deux
coururent aux avant-postes, reconnurent de leurs yeux, et apprirent
bientt par tous les rapports que les Autrichiens battaient en
retraite. Ainsi se faisait sentir  distance la puissante impulsion
de Napolon. Sa marche victorieuse en Bavire obligeait l'archiduc
Jean  rebrousser chemin, et  retourner en Frioul. Le prince
autrichien aurait bien voulu traverser les Alpes, pour porter secours
 ses frres, en se rendant sur le Danube, mais[23] il n'osa point
tenter une telle hardiesse, car s'il pouvait  la vrit tomber dans
le flanc de Napolon, ce qui et t un grand avantage dans le
cas o tous les archiducs auraient converg vers le mme point, il
s'exposait aussi  tomber seul dans ses mains, et  y tre touff.
Dans cette situation, l'archiduc Jean se hta de rtrograder, avec
la pense tout au plus de paratre  temps sous les murs de Vienne,
et plus probablement avec celle de rejoindre son frre au-dessous
de cette capitale, par la Styrie et la Hongrie. Quoi qu'il en soit,
l'arme autrichienne battit en retraite  partir du 1er mai, et le
prince Eugne, qui n'avait pas autre chose  faire qu' la suivre, se
mit aussitt  ses trousses, pour lui causer le plus de mal possible.
Mais  l'instant mme le moral des Autrichiens allait perdre tout
ce qu'allait gagner celui des Franais. Les Autrichiens n'ayant
dsormais d'autre but en dfinitive que d'vacuer le pays, devaient
le disputer avec peu d'nergie, et les Franais, voulant se venger de
leurs checs, devaient au contraire attaquer avec plus de hardiesse
et de vivacit. Ds les premires marches, en effet, on vit ceux-ci
se battre mieux que ceux-l, et chaque soir de nombreux prisonniers,
des bagages considrables taient amens dans les lignes des
Franais, tandis qu'on n'en amenait aucun dans celles des Autrichiens.

[Note 23: Le gnral Mayer, officier attach  l'tat-major de
l'archiduc Jean, dvou comme de juste  sa gloire, et beaucoup
moins  celle de l'archiduc Charles, a prtendu, dans un rcit dont
nous avons dj parl, que l'archiduc Jean voulait passer  travers
les Alpes, et se jeter en Bavire, mais qu'il en fut empch par la
prcipitation du gnral Chasteler  abandonner le Tyrol italien.
D'aprs ce rcit, le gnral Chasteler, se htant trop de courir
dans le Tyrol allemand pour y tenir tte aux Bavarois, aurait livr
 l'arme franaise d'Italie la route des Alpes, et rendu impossible
le mouvement de l'archiduc Jean vers l'archiduc Charles. Je dois
dire que rien ne justifie cette assertion, inspire par le zle
d'un lieutenant pour la renomme de son chef, et que tout prouve
au contraire que l'archiduc Jean, en apprenant les vnements de
Ratisbonne, ne songea qu' se retirer vers la Hongrie, pour n'tre
pas dbord par le mouvement de Napolon sur Vienne.]

[Note en marge: Poursuite des Autrichiens par l'arme d'Italie.]

Le prince Eugne, conservant l'organisation que nous avons dj
dcrite, en trois corps et une rserve, marcha, Macdonald  droite
dans la plaine, Grenier au centre sur la grande route du Frioul,
Baraguey-d'Hilliers  gauche le long des montagnes, la rserve
en arrire, le tout formant environ 60 mille hommes. Les dragons
de Grouchy et de Pully galopaient en tte, pour prendre les
dtachements ou les convois mal gards. Les routes taient encore
mauvaises, les ponts dtruits, et la marche moins rapide qu'on ne
l'aurait dsir.

[Note en marge: Le prince Eugne passe la Piave de vive force.]

On s'avana sur le revers mridional des Alpes (voir la carte n 31),
de l'Adige  la Brenta, de la Brenta  la Piave, comme Napolon sur
le revers septentrional, de l'Isar  l'Inn, de l'Inn  la Traun, et
 peu prs dans le mme temps. Le 7 mai au soir, on tait au bord
de la Piave, dont l'ennemi avait coup tous les ponts. On rsolut
de la traverser  gu, et de se prcipiter sur les Autrichiens, qui
semblaient faire une halte, apparemment pour donner  leurs bagages
le temps de dfiler. Le lendemain, les dragons de Grouchy et de
Pully passrent avec une avant-garde d'infanterie, et fondirent sur
les Autrichiens. Ceux-ci furent d'abord repousss, mais, comme ils
avaient leurs bagages  dfendre, ils rsolurent de rsister, et se
reportrent en masse sur l'avant-garde du prince Eugne, qui, se
trouvant de sa personne aux avant-postes, vit bientt avec effroi
sa cavalerie et son infanterie refoules en dsordre sur la Piave.
L'arme n'avait pas encore franchi la rivire, et celles de nos
troupes qui avaient pass les premires pouvaient essuyer un grave
chec. Heureusement la droite, sous le gnral Macdonald, arrivait
en toute hte. Celui-ci la fit entrer hardiment dans le fleuve, et
prendre position au del. Puis vint le gnral Grenier, et on marcha
tous ensemble sur les Autrichiens, qui furent promptement culbuts,
et laissrent dans nos mains beaucoup de canons, de bagages, 2,500
morts ou blesss, plus un nombre  peu prs gal de prisonniers. On
en avait dj ramass 2 mille de l'Adige  la Piave. C'tait donc
prs de 7 mille soldats enlevs en quelques jours  l'archiduc Jean.

[Note en marge: Les Autrichiens repassent les Alpes Carniques et
Juliennes.]

Le 9 mai on entra dans Conegliano; le 10 on arriva devant le
Tagliamento, qu'on franchit au gu de Valvassone. La cavalerie fut
envoye  droite vers Udine pour dbloquer Palma-Nova; le gros de
l'arme marcha  gauche, en remontant le Tagliamento vers San-Daniele
et Osopo. Les Autrichiens, parvenus aux gorges des Alpes Carniques
par lesquelles ils avaient dbouch, furent contraints de disputer
encore le terrain pour sauver leurs bagages, et firent une nouvelle
perte de 1,500 hommes tus, blesss ou prisonniers. Les 11 et 12 mai,
au moment o Napolon occupait Vienne, il ne restait plus d'ennemis
en Italie. L'archiduc Jean, qui avait pntr dans cette contre avec
environ 48 mille hommes, en sortait avec 30 mille tout au plus. La
confiance qu'il avait prouve en dbutant l'avait abandonn, pour
passer tout entire au coeur de son jeune adversaire.

[Note en marge: Distribution que l'archiduc Jean fait de ses forces
en quittant l'Italie.]

Le prince autrichien, rejet au del des Alpes, fit une nouvelle
rpartition de ses forces. Il dtacha de Villach sur Laybach, par la
rout transversale qui va de la Carinthie  la Carniole, le ban de
Croatie, Ignace Giulay, avec quelques bataillons de ligne, dix-huit
escadrons, plusieurs batteries, en lui donnant mission de lever
l'insurrection croate, d'appuyer ensuite le gnral Stochevich,
qui tait oppos au gnral Marmont, et de couvrir ainsi Laybach
contre les armes franaises d'Italie et de Dalmatie. Ce dtachement
fait, l'archiduc Jean ne conservait qu'environ 20 mille hommes.
Sa rsolution tait ou de se porter par Villach sur Lilienfeld et
Saint-Polten, afin de cooprer  la jonction tant projete des
archiducs, ou, s'il n'en tait plus temps, de rallier  lui les
gnraux Chasteler et Jellachich par Loben, de se diriger avec eux
de Loben sur Grtz, pour se runir en Hongrie  la grande arme
autrichienne, et concourir  la dfense de la monarchie, suivant des
vues qu'il devait concerter avec le gnralissime. Mais il tait
vivement poursuivi par le prince Eugne victorieux, et il allait
rencontrer le rseau de cavalerie tendu par Napolon de Bruck 
Presbourg.

[Note en marge: Le prince Eugne, imitant l'archiduc Jean, se divise
en deux masses, l'une marchant par Laybach, l'autre par Klagenfurth.]

La marche de l'archiduc Jean commandait en quelque sorte celle du
prince Eugne. Celui-ci tait oblig de veiller  la fois sur les
mouvements de l'archiduc Jean et sur ceux du ban de Croatie, pour
que le premier se joignt le plus tard possible et avec le moins de
forces  l'archiduc Charles, pour que le second n'empcht pas la
jonction du gnral Marmont avec l'arme franaise d'Italie. Il tait
difficile de pourvoir aux diverses exigences de cette situation,
si on continuait de marcher en une seule masse, car, quelque vite
et bien qu'on manoeuvrt, il se pouvait que, si l'on se dirigeait
immdiatement sur Vienne pour renforcer Napolon, l'archiduc Jean
et Giulay runis accablassent le gnral Marmont, et que si, au
contraire, on faisait un dtour vers Laybach pour appuyer le gnral
Marmont, l'archiduc Jean, libre de courir sur Presbourg, vnt jeter
dans la balance le poids dcisif de l'arme autrichienne d'Italie.
Dans ce doute, le prince Eugne prit un parti moyen qui convenait
assez aux circonstances. Il donna au gnral Macdonald 15 ou 16
mille hommes de troupes excellentes, qui devaient suivre la route de
Laybach, dbloquer Palma-Nova, occuper Trieste, rallier le gnral
Marmont, former avec celui-ci 26  27 mille hommes, et avec cette
force trs-respectable rejoindre par Grtz l'arme d'Italie sur la
route de Vienne. Quant  lui, il s'en rserva 30  32 mille, et prit
la route qui devait le conduire le plus directement vers Napolon.
Ce plan offrait nanmoins des inconvnients, car l'archiduc Jean,
s'il et t un vrai gnral, aurait pu, en manoeuvrant entre ces
divers corps, les battre les uns aprs les autres. Mais ce prince
spirituel concevait  la guerre une foule d'ides, et n'en suivait
aucune rsolment. De plus, il avait des troupes dmoralises, et
peu capables de ces mouvements rapides, qui supposent de la part
des soldats autant de confiance dans le gnral, que de dvouement
 ses desseins. Le plan du prince Eugne ne prsentait donc pas les
inconvnients qu'il aurait pu avoir en face d'un autre adversaire.
Ces deux portions de l'arme d'Italie se sparrent le 14 mai, pour
ne plus se revoir que dans les plaines de Wagram.

[Note en marge: Marche du gnral Marmont pour rejoindre l'arme
d'Italie.]

Dans ce moment, le gnral Marmont, avec 10 ou 11 mille hommes de
vieilles troupes, envoyes en Illyrie aprs Austerlitz, traversait
les pays montueux de la Croatie, pour se rendre par la Carniole dans
la Styrie, et rejoindre la grande arme d'Allemagne. Il conduisait
entre ses colonnes un convoi de vivres port sur des chevaux du pays,
qui devaient se charger de ses malades et de ses blesss, quand ils
se seraient dchargs des grains consomms par l'arme. Aprs avoir
dispers les bandes du gnral Stochevich, il s'avanait prudemment
 travers une sorte d'obscurit, ne sachant quelle rencontre il
allait faire entre les armes franaises et autrichiennes, qui
pouvaient les unes et les autres s'offrir  lui  l'improviste, en
amies ou ennemies, et en nombre bien suprieur. Il se comportait dans
cette marche difficile avec sagesse et fermet, cherchant  avoir des
nouvelles du gnral Macdonald, qui de son ct cherchait  avoir des
siennes, sans qu'ils parvinssent ni l'un ni l'autre  s'en procurer.

[Note en marge: vnements dans le Tyrol.]

Ces vnements survenus en Italie en avaient amen de semblables
dans le Tyrol. Le gnral Chasteler, attir du Tyrol italien dans le
Tyrol allemand par le danger des Autrichiens sur le Danube, avait
couru  Inspruck, et d'Inspruck  Kufstein. Il avait pouss quelques
avant-postes sur la route de Salzbourg par Lofen et Reichenthal. Un
autre corps autrichien, celui du gnral Jellachich, qu'on a vu au
dbut de la campagne marcher latralement au corps de Hiller, avait
suivi, en se retirant comme en avanant, la route qui longe le pied
des montagnes. Il s'tait repli sur Salzbourg, de Salzbourg sur
Loben, aprs avoir dfendu contre la division de Wrde les postes
de Luegpass et d'Optenau. Les troupes runies de Jellachich et de
Chasteler s'levaient de 16  17 mille hommes sans les Tyroliens,
et, bien commandes, rsolues  s'enfermer dans les montagnes,
elles auraient pu crer sur notre droite et sur nos derrires une
fcheuse diversion. Mais elles avaient reu pour instruction de se
joindre aux masses agissantes; elles taient divises en plusieurs
corps indpendants les uns des autres, s'entendaient mal avec les
Tyroliens, et ne pouvaient pas ds lors se rendre fort redoutables.
Le marchal Lefebvre, aprs avoir refoul dans la valle de l'Ens
suprieur (voir la carte n 31) le corps de Jellachich, en lui
opposant la division de Wrde, ramena cette division  lui, revint
sur le fort de Kufstein qui tait bien dfendu par une garnison
bavaroise, le dbloqua, et, faisant remonter de Rosenheim sur
Kufstein la division Deroy, s'enfona avec ces deux divisions dans le
Tyrol allemand, qu'il avait mission de soumettre. Ce vieil officier,
peu capable de conduire une grande opration, tait excellent pour
livrer avec vigueur et intelligence une suite de petits combats. Il
repoussa partout les avant-postes autrichiens, et enfin, le 13 mai,
rencontra le gnral Chasteler dans la position de Worgel. Celui-ci
s'tait retranch sur des hauteurs, ayant derrire des ouvrages
les troupes autrichiennes, et au loin sur ses ailes les Tyroliens
insurgs, qui tiraillaient avec une grande justesse, et roulaient
d'normes rochers. Le vieux Lefebvre, aprs avoir essay vers ses
deux ailes d'un combat de tirailleurs dsavantageux pour ses troupes,
aborda de front l'ennemi, enleva sous un feu terrible les positions
de Chasteler, prit environ trois mille hommes, dispersa la nue
des insurgs, et mit les Autrichiens dans une droute complte.
Puis brlant quelques villages tyroliens sur son passage, il se
porta sous Inspruck, qu'on offrit de lui livrer moyennant certaines
conditions. Il parvint  y entrer sans rien accorder, grce au
dsaccord des Tyroliens, qui voulaient, les uns se rendre, les autres
rsister  outrance. Matre d'Inspruck, il pouvait se croire assur
de la soumission du Tyrol. Mais l'aubergiste Hofer et le major
Teimer se retirrent vers les cimes inaccessibles qui sparent le
Tyrol allemand du Tyrol italien, prts  en descendre de nouveau si
l'occasion redevenait favorable. Le gnral Chasteler avec sa troupe
fort rduite, le gnral Jellachich avec la sienne, fort rduite
aussi, se mirent en marche pour se retirer furtivement vers la
Hongrie, en coupant transversalement la route qui mne du Frioul 
Vienne, exposs  rencontrer dans ce prilleux trajet ou la tte ou
la queue de l'arme du prince Eugne.

[Note en marge: vnements en Pologne.]

Ainsi, aprs un premier revers en Italie et une vive commotion en
Tyrol, tout russissait au gr du conqurant, dont la fortune, un
moment branle, se relevait par la puissance de son gnie. La
situation ne s'tait pas moins amliore en Pologne. Le prince Joseph
Poniatowski venait de tenir dans ces contres une conduite aussi
habile qu'heureuse. Ayant livr avec Varsovie la rive gauche de la
Vistule aux Autrichiens, il s'tait promis de leur faire expier cet
avantage ds qu'ils voudraient passer sur la rive droite, dont il
s'tait rserv la possession. Quelques corps autrichiens ayant en
effet voulu franchir la Vistule, il les avait surpris et dtruits.
Puis, tandis que l'archiduc Ferdinand, press de recueillir des
triomphes faciles, continuait  descendre la gauche de la Vistule,
de Varsovie  Thorn, et sommait inutilement cette dernire place,
le prince Poniatowski remontait la droite du fleuve, se portait sur
Cracovie pour conqurir cette vieille mtropole de la nationalit
polonaise, et venait lever en Gallicie l'tendard de l'insurrection.
L aussi les coeurs battaient secrtement pour l'indpendance de
la Pologne, et une vive motion avait clat  l'aspect du hros
polonais. Si les Russes, plus zls ou plus expditifs, avaient
second le brave Poniatowski, en traversant la Vistule  Sandomir ou
 Cracovie, ils auraient coup la retraite  l'archiduc Ferdinand,
et celui-ci n'et jamais repass la frontire qu'il avait si
tmrairement franchie.

[Note en marge: Satisfait de la marche des choses, Napolon songe 
passer le Danube pour terminer la guerre par une bataille dcisive.]

Tels taient en Italie, en Autriche, en Pologne, les vnements
jusqu'au 15 ou 18 mai. L'occupation de Vienne,  la suite des
foudroyantes oprations de Ratisbonne, avait rendu  la fortune
de Napolon tout son ascendant. L'Allemagne, quoique en secret
frmissante, se contenait mieux qu'au dbut de la guerre: le major
Schill, oblig d'abandonner le haut Elbe et de se rfugier vers le
littoral de la Baltique, trouvait partout des coeurs amis, mais
nulle part des bras prts  le seconder: la Prusse, intimide par
les nouvelles du Danube, d'abord nies, puis admises, faisait
courir aprs le major Schill, et adressait au cabinet franais
des protestations d'amiti et de dvouement. Napolon ayant bien
assur son tablissement  Vienne, habilement jalonn sa route par
la prsence des Allemands des petits princes  Ratisbonne, des
Saxons  Passau, des Wurtembergeois  Lintz, du corps de Davout 
Saint-Polten, voulait en finir en passant le Danube pour se jeter
sur l'archiduc Charles, qui tait venu se placer en face de lui avec
sa principale arme. Pouvant s'adjoindre le marchal Davout, et se
procurer ainsi 90 mille combattants, il avait le moyen de terminer la
guerre, sans attendre ni le prince Eugne, ni le gnral Macdonald,
ni le gnral Marmont. L'archiduc Charles renforc de quelques
bataillons recueillis  travers la Bohme, des restes du gnral
Hiller et de l'archiduc Louis, ne pouvait pas lui opposer plus de 100
mille hommes. Il n'y avait pas l de quoi l'intimider. Franchir le
Danube devant cette arme tait donc toujours la difficult  vaincre
pour terminer la guerre.

[Note en marge: Raisons de passer le Danube  Vienne mme, ni
au-dessus, ni au-dessous de cette capitale.]

Mais comment franchir un tel fleuve, en pareille saison, avec de si
grandes masses, et contre d'autres masses non moins considrables?
C'est sur quoi Napolon mditait sans cesse. D'abord fallait-il
passer sous Vienne? Cette premire question tait rsolue dans son
esprit. (Voir la carte n 32.) Revenir en arrire,  Krems par
exemple, pour drober  l'ennemi l'opration du passage, tait
impossible, car Vienne, frmissante et dvoue  la maison impriale,
et appel  l'instant l'archiduc Charles,  moins d'tre contenue
par une force qui aurait manqu le jour de la bataille dcisive.
Napolon et donc couru la chance de perdre  la fois la capitale,
les ressources qu'elle contenait, ses moyens de communication avec
le prince Eugne, et l'ascendant moral des armes. Descendre plus
bas tait moins praticable encore, car au danger de s'absenter de
Vienne s'en serait joint un plus grave, celui d'allonger sa ligne
d'opration, de se crer par consquent un point de plus  garder,
et de se priver de 25  30 mille hommes, indispensables pour livrer
bataille. Vienne tait donc le point forc du passage. Les deux
adversaires y taient attachs, Napolon par les raisons que nous
venons de dire, l'archiduc Charles par la prsence de Napolon.

Mais on pouvait passer une lieue au-dessus, ou une lieue au-dessous,
sans manquer aux graves considrations qui prcdent. Les officiers
du gnie avaient reconnu le Danube depuis Klosterneubourg, point
o ce fleuve sort des montagnes pour s'pancher dans la magnifique
plaine de Vienne, jusqu'aux environs de Presbourg. (Voir les cartes
n{os} 32 et 48.) Ils avaient constat une grande diversit dans
les difficults du passage. Devant Vienne et un peu au-dessous le
Danube s'tendait, se divisait en une multitude de bras, devenait
ds lors plus large, mais moins rapide et moins profond. Plus bas
qu'Ebersdorf, en approchant de Presbourg, il s'encaissait de nouveau,
devenait moins large, moins coup, mais plus profond et plus rapide,
et bord de rives escarpes, ce qui tait un srieux inconvnient
pour l'tablissement des ponts.

[Note en marge: Raisons qui dcident Napolon pour le passage 
travers l'le de Lobau.]

Napolon choisit pour son opration la partie du Danube la plus
voisine de Vienne, aimant mieux rencontrer le fleuve large que
rapide et profond, et surtout le rencontrer partag en plusieurs
bras et sem d'les, car il trouvait ainsi la difficult amoindrie,
comme il arrive d'un fardeau qu'on rend maniable en le divisant.
Napolon songea particulirement  se servir des les qui forment la
sparation des bras, pour s'aider  passer. Si, par exemple, il s'en
prsentait une assez considrable pour contenir une nombreuse arme,
dans laquelle on pourrait descendre en sret  l'abri des regards
et des boulets des Autrichiens, et aprs laquelle il n'y aurait
plus qu'un faible bras  traverser pour dboucher devant l'ennemi,
la difficult du passage devait en tre fort diminue. Fallt-il
pour y aborder franchir la plus forte masse des eaux du Danube, ce
qui tait invitable, si on voulait n'avoir plus qu'un faible bras
 passer devant l'ennemi, il valait la peine de le tenter, puisque
la partie la plus prilleuse de l'opration s'excuterait sous la
protection de cette le, de ses bois et de sa profondeur. Il y en
avait deux dans ces conditions, celle de Schwarze-Laken, vis--vis
de Nussdorf, au-dessus de Vienne, et celle de Lobau,  deux lieues
au-dessous, vis--vis d'Enzersdorf. (Voir la carte n 48.) Napolon
jeta les yeux sur l'une et l'autre, et voulut doubler ses chances,
en essayant de se servir de toutes les deux. Mais la tentative faite
sur la premire, plutt  titre de dmonstration que d'entreprise
srieuse, choua, parce qu'elle fut excute avec trop peu de moyens
et trop peu de vigilance. Le gnral Saint-Hilaire y envoya 500
hommes et un chef de bataillon, sans avoir pris garde  une jete qui
liait cette le de Schwarze-Laken avec la rive gauche qu'occupaient
les Autrichiens. Nos 500 hommes, transports  l'aide de barques,
et se croyant couverts par le petit bras qui restait  traverser,
tinrent bon contre la fusillade et la canonnade, mais furent bientt
assaillis inopinment par plusieurs bataillons qui avaient pass sur
la petite jete. Aprs une rsistance hroque, ne pouvant repasser
le grand bras, ils furent tus ou pris. Il y avait  cet chec une
compensation, c'tait d'attirer l'attention de l'ennemi sur le
point de Nussdorf, et de l'loigner de l'le de Lobau, par laquelle
Napolon tait rsolu de faire sa principale tentative de passage.

[Note en marge: Description de l'le de Lobau.]

L'le de Lobau dont il s'agit, le  jamais clbre par les
vnements prodigieux dont elle devint le thtre, tait on ne
peut pas plus heureusement conforme pour les projets de Napolon.
(Voir les cartes n{os} 48 et 49.) Elle tait en partie boise, et
prsentait dans sa longueur un rideau continu de beaux arbres entre
l'ennemi et nous. Elle tait fort vaste, car elle avait une lieue de
longueur et une lieue et demie de largeur, d'o il rsultait que,
mme en se trouvant dans le milieu, on tait garanti des boulets
autrichiens. Une fois arriv dans l'le de Lobau, on n'avait plus 
franchir qu'un bras de 60 toises, difficult grande encore, qui ne
dpassait pas toutefois les proportions ordinaires. Mais il fallait
se transporter dans cette le avec une nombreuse arme, et pour cela
traverser le grand Danube, compos de deux bras immenses, l'un de
240 toises, l'autre de 120, spars par un banc de sable. Un pont 
jeter sur une telle masse d'eau courante tait une opration des plus
difficiles; mais comme on devait l'entreprendre  l'improviste, avant
que les Autrichiens pussent s'en apercevoir, en faisant avec des
barques une brusque invasion dans l'le de Lobau, l'tablissement
de ce pont devenait praticable, puisqu'il ne devait pas avoir lieu
devant l'ennemi. Il ne s'agissait de construire devant l'ennemi que
le dernier pont, sur le bras de 60 toises, qui sparait la Lobau de
la rive gauche. L'opration ainsi divise avait chance de russir.
Il restait une seule difficult vraiment grave, celle de la runion
des matriaux. Il fallait en effet soixante-dix  quatre-vingts
bateaux de forte dimension, plusieurs milliers de madriers, et
surtout de puissantes amarres, pour retenir le pont contre un courant
extrmement rapide. Or les Autrichiens auxquels il tait facile de
prvoir que le passage du Danube serait l'opration importante de
la guerre, n'avaient en quittant Vienne montr de la prvoyance
que relativement  cet objet. Ils avaient brl ou coul  fond la
plupart des gros bateaux, et fait descendre sur Presbourg ceux qu'ils
n'avaient pas dtruits. Les bois abondaient, mais les gros cordages
taient rares. En un mot, on manquait presque absolument des moyens
de s'amarrer. Les ponts qui existaient auparavant devant Vienne,
taient des ponts de pilotis, et n'avaient par consquent jamais
exig d'amarres, comme les ponts de bateaux. Il et fallu ou planter
des pilotis pour y attacher les bateaux, ce qui aurait t long, et
ce que l'ennemi aurait aperu, ou se procurer de fortes ancres. Or
sur cette partie du Danube les fortes ancres n'taient pas  l'usage
de la navigation, et on ne pouvait en obtenir que trs-difficilement.
Ce n'tait qu' Presbourg ou Komorn qu'on en aurait trouv un nombre
suffisant. Nanmoins Napolon s'effora de suppler par divers
moyens au matriel qui lui manquait, et fut fort aid dans ses
efforts par les gnraux Bertrand et Pernetti, l'un du gnie, l'autre
de l'artillerie.

[Note en marge: Efforts de Napolon pour suppler aux moyens de
passage qui lui manquent.]

[Note en marge: Raisons qui dcident Napolon  prcipiter le passage
du Danube.]

Quant aux bateaux, on en dcouvrit quelques-uns dans Vienne, car
ceux qui descendaient le Danube en convois taient en gnral d'un
chantillon qui ne convenait pas, ou bien avaient t retenus
pour les ponts de Passau, de Lintz et de Krems. On en retira un
certain nombre de dessous l'eau, qu'on eut soin de relever et de
rparer. On s'en procura de cette manire environ quatre-vingt-dix,
les uns destins  porter le pont, les autres  conduire les
matriaux jusqu'au lieu o ils devaient tre employs.  force de
recherches dans cette grande ville, on dcouvrit des cordages, car
la navigation d'un fleuve comme le Danube devait toujours en exiger
un approvisionnement assez considrable. On se procura des madriers
par le sciage des bois, dont la contre abondait. Enfin quant aux
ancres on aurait pu en faire fabriquer dans les forges de Styrie, non
loin de Vienne; mais cette fabrication et entran une assez grande
perte de temps, et Napolon croyant avoir sous la main les forces
ncessaires pour battre l'archiduc Charles, voulait en finir aussi
vite que la prudence le permettrait. En consquence il imagina de
suppler aux ancres en jetant dans le fleuve des poids trs-lourds,
comme des canons de gros calibre trouvs dans l'Arsenal de Vienne,
ou bien des caisses remplies de boulets. Si le fleuve ne venait pas
 crotre subitement, ainsi qu'il arrive quand les chaleurs sont
prcoces, ce moyen pouvait suffire. On s'y fia, et on disposa 
l'avance les poids qui devaient remplacer les ancres, pour n'avoir
plus au dernier moment que la peine de les jeter dans le fleuve.

[Note en marge: Concentration des forces franaises sur Vienne.]

Tout tant prt vers les 16 et 17 mai  Vienne, on fit descendre les
matriaux  la hauteur de l'le de Lobau vis--vis d'bersdorf. (Voir
les cartes n{os} 48 et 49.) En mme temps les ordres de concentration
furent donns aux troupes qui allaient combattre au del du Danube.
Toute la cavalerie, sauf une division de chasseurs laisse en
observation sur la frontire de Hongrie, fut ramene de Presbourg et
d'Oedenbourg sur Vienne. Dans le nombre des rgiments rappels se
trouvaient les quatorze rgiments de cuirassiers. Le marchal Davout,
qui devait d'abord venir avec son corps tout entier sur Vienne,
reut ordre d'y conduire deux divisions seulement, celles de Friant
et Gudin, et de rpartir la division Morand entre Mlk, Mautern et
Saint-Polten, pour s'opposer aux tentatives du corps de Kollowrath,
que l'archiduc Charles avait plac  Lintz. Avec les corps de Lannes
et de Massna, avec la garde, la rserve de cavalerie, et les deux
tiers du corps du marchal Davout, Napolon pouvait mettre environ 80
mille hommes en ligne contre les Autrichiens, et c'tait assez, car
l'archiduc Charles tait hors d'tat d'en runir plus de 90 mille.

[Note en marge: Commencement du passage le 18 mai au matin.]

[Note en marge: Construction du grand pont sur le bras principal du
Danube.]

[Note en marge: tablissement du second pont sur le petit bras du
Danube.]

[Note en marge: Description du champ de bataille d'Essling.]

Le matriel de passage et les troupes destines  combattre furent
amens du 18 au 19 mai vers la petite ville d'bersdorf. Le corps de
Massna avait t achemin le premier sur ce point, et notamment la
meilleure de ses divisions, celle de Molitor. Ds le 18 l'opration
commena sous les yeux de Napolon, qui avait quitt Schoenbrunn pour
tablir son quartier gnral  bersdorf. La division Molitor fut
place dans des barques, et transporte successivement  travers les
deux grands bras du Danube dans l'le de Lobau. (Voir la carte n
49.) Quelques avant-postes autrichiens en occupaient la partie qui
fait face  bersdorf. Le gnral Molitor les refoula, et ne dpassa
point le milieu de l'le, afin de ne pas donner  l'ennemi l'ide
d'une entreprise srieuse. Il se contenta de disposer ses troupes
derrire un petit canal, large  peine de douze  quinze toises,
facile  passer  gu, et qui ne coule  travers l'le de Lobau que
dans le cas de trs-hautes eaux. Pendant qu'il oprait ainsi, le
gnral d'artillerie Pernetti travaillait  l'tablissement du grand
pont. On y employa prs de soixante-dix bateaux de fort chantillon,
pour franchir les deux grands bras, qui, sur ce point, forment la
presque totalit du fleuve. Il fallut s'y prendre  plusieurs fois
pour amarrer les bateaux que le courant entranait sans cesse.
Malheureusement ce courant devenait  chaque instant plus rapide, par
suite d'une crue dont les progrs taient menaants. Enfin  force de
plonger,  dfaut d'ancres, d'normes poids dans le fleuve, on finit
par fixer les bateaux, et on put tablir avec des madriers le tablier
du pont. Toute la journe du 19 et la moiti de celle du 20 furent
employes  terminer ce vaste ouvrage. Ceci fait, le passage dans
l'le de Lobau tait assur,  moins d'accidents extraordinaires.
On se hta de jeter un pont de chevalets sur le petit canal de douze
ou quinze toises qui traverse par le milieu la grande le de Lobau,
et qui, bien qu'il ft habituellement  sec, se remplissait dj
sous l'influence de la crue des eaux. La division Boudet, l'une des
quatre de Massna, passa sur-le-champ et alla rejoindre celle de
Molitor. Puis vinrent la division de cavalerie lgre de Lasalle,
et plusieurs trains d'artillerie. C'tait assez pour balayer l'le
de Lobau, ce que le gnral Molitor excuta promptement. Il ramassa
quelques prisonniers. On traversa l'le dans toute sa largeur, et
on arriva au dernier bras, qui avait 60 toises,  peu prs comme
la Seine sous Paris en temps ordinaire. Ce n'tait plus ds lors
qu'une opration praticable, mme en face de l'ennemi, si toutefois
il ne se jetait pas en masse sur les troupes qui l'excuteraient.
Mais videmment l'archiduc Charles n'tait pas encore prvenu,
et jusqu'ici on n'avait affaire qu' une avant-garde. Le gnral
Molitor avait trouv un point des plus favorables au passage, et
le signala  l'Empereur, qui en approuva compltement le choix:
c'tait un rentrant que formait vers nous le bras  traverser (voir
la carte n 49), de manire qu'en plaant de l'artillerie  droite
et  gauche, on pouvait couvrir de tant de mitraille le terrain sur
lequel on devait descendre, que l'ennemi serait dans l'impossibilit
d'y rester. C'est ce qui fut fait sur-le-champ, et ce qui d'ailleurs
n'tait pas mme ncessaire, car il n'y avait sur le rentrant, dont
on allait se servir pour dboucher, que quelques tirailleurs. Le
lieutenant-colonel Aubry, appartenant  l'artillerie, fut charg
d'entreprendre dans cette aprs-midi du 20 l'tablissement du dernier
pont. Pour celui-ci on avait rserv l'quipage de pontons pris 
Landshut, et transport sur des haquets. Un aide de camp du marchal
Massna, M. de Sainte-Croix, un aide de camp du marchal Bessires,
M. Baudus, se jetrent dans des barques avec deux cents voltigeurs,
refoulrent les tirailleurs autrichiens, et attachrent le cble sur
lequel le pont devait s'appuyer. Quinze pontons suffirent, la largeur
de l'eau n'tant sur ce point que de 54 toises, et en trois heures
la communication fut tablie. Immdiatement aprs le gnral Lasalle
passa sur la rive gauche avec quatre rgiments de cavalerie, et il
fut suivi par les voltigeurs des divisions Molitor et Boudet. Le pont
franchi, on trouvait un petit bois qui s'tendait de gauche  droite,
et venait aboutir aux deux cts du rentrant form par le fleuve. On
fouilla ce bois, et on en chassa quelques dtachements autrichiens
qui l'occupaient. Au del du bois le terrain s'largissait, et on
rencontrait  gauche le village d'Aspern,  droite celui d'Essling,
lieux immortels dans l'histoire des hommes, qui rappellent sans
doute pour l'humanit des souvenirs lugubres, mais qui rappellent
aussi pour les deux nations franaise et autrichienne des souvenirs
 jamais glorieux. Une sorte de foss peu profond, rempli d'eau
seulement quand le fleuve dborde, s'tendait de l'un  l'autre de
ces deux villages. La cavalerie pouvait le traverser, car c'tait
plutt une dpression du terrain qu'un foss vritable. Le gnral
Lasalle le franchit au galop avec sa cavalerie, dispersa les
avant-postes ennemis, et balaya cette plaine dite le Marchfeld, qui,
par une pente douce de deux  trois lieues, s'lve insensiblement
jusqu' des hauteurs portant d'autres noms immortels, ceux de
Neusiedel et de Wagram.

[Note en marge: Passage de notre avant-garde dans l'aprs-midi du 20
mai.]

Par cette journe de printemps, chaude et pure, mais tirant sur
sa fin, on ne pouvait apercevoir dans l'obscurit qu'une forte
avant-garde de cavalerie. Cette avant-garde fit mine de se jeter sur
le gnral Lasalle, qui se retira, repassa l'espce de foss que nous
venons de dcrire, et vita ainsi un engagement inutile. Quelques
centaines de nos voltigeurs embusqus dans le pli du terrain reurent
la cavalerie autrichienne par un feu  bout portant, couvrirent le
sol de ses blesss, et l'obligrent  se retirer. Ainsi commena le
20 mai au soir la sanglante bataille d'Essling!

[Note en marge: Quelques craintes pour la sret du passage.]

Le Danube tait franchi, et si les Autrichiens, dont on avait vu
les avant-gardes, se prsentaient le lendemain, on avait,  moins
de mcomptes imprvus, la certitude de dboucher et de se dployer,
avant qu'ils pussent faire effort pour culbuter l'arme franaise
dans le fleuve. Un accident toutefois n'tait pas impossible.
En effet, dans cette aprs-midi du 20, pendant qu'on passait le
petit bras devant l'ennemi, le grand pont tabli sur les deux bras
principaux venait d'tre rompu par l'enlvement de quelques bateaux,
qui attachs non  des ancres, mais  de grands poids, avaient cd
 la violence du courant. Une crue subite de trois pieds, provenant
de la fonte prcoce des neiges dans les Alpes, avait produit cet
accident, et pouvait le produire encore. La cavalerie lgre du
gnral Marulaz s'tait vue coupe en deux par la rupture du pont.
Une portion tait parvenue jusque dans l'le de Lobau, tandis que
l'autre tait reste  bersdorf. Heureusement les gnraux Bertrand
et Pernetti s'tant mis  l'ouvrage avec une extrme activit, le
grand pont fut rtabli dans la nuit.

[Note en marge: Incertitudes de Napolon produites par l'tat peu
rassurant du grand pont.]

Sans tre bien rsolu  livrer bataille, avec des moyens de passage
aussi incertains que ceux dont il disposait, Napolon cependant
ne voulait pas abandonner le rsultat de l'opration commence,
et il tait dcid  garder cette importante communication, sauf
 la perfectionner plus tard,  la rendre plus sre et moins
intermittente. On avait dans le rentrant que formait le petit bras,
et qu'une forte artillerie de droite et de gauche couvrait de ses
feux, un terrain excellent pour dboucher. Les deux villages d'Aspern
 gauche, d'Essling  droite, lis par une sorte de foss, taient de
prcieux appuis pour le dploiement de l'arme. Une telle position
valait donc la peine d'tre conserve, que la bataille ft ou ne
ft pas diffre. En consquence la division Molitor alla coucher
 Aspern, la division Boudet  Essling. La cavalerie du gnral
Lasalle bivouaqua entre les deux villages en avant du petit bois.
Napolon avec un dtachement de sa garde s'tablit au mme lieu, et,
suivant sa coutume, dormit tranquillement et tout habill. Plusieurs
officiers envoys en reconnaissance pendant la nuit rapportrent
des renseignements contradictoires. Les uns prtendaient que les
Autrichiens taient dans le Marchfeld tout prts  combattre, les
autres soutenaient qu'on n'avait pas devant soi d'arme ennemie,
et que ce qui s'apercevait quivalait tout au plus  une forte
avant-garde de cavalerie. Au milieu de ces assertions si diverses, on
attendit le lendemain, tout tant prpar pour la bataille si l'arme
parvenait  passer, ou pour la retraite dans l'le de Lobau, si on ne
pouvait franchir le Danube avec des forces suffisantes.

[Note en marge: Une moiti de l'arme franaise passe dans la journe
du 21.]

Le grand pont ayant t rpar dans la nuit, la cavalerie du gnral
Marulaz, les cuirassiers du gnral Espagne, la division d'infanterie
Legrand, et une partie de l'artillerie, purent passer le 21 au matin.
Mais l'existence d'un seul pont, tant sur le grand bras que sur le
petit, la largeur de l'le de Lobau qu'il fallait traverser tout
entire, rendaient le dfil trs-lent. Vers midi le major gnral
Berthier tant mont sur le clocher d'Essling, discerna clairement
l'arme du prince Charles descendant la plaine incline du Marchfeld,
et dcrivant autour d'Aspern et d'Essling un vaste demi-cercle. Le
major gnral Berthier tait l'homme de son temps qui apprciait le
mieux  l'oeil l'tendue d'un terrain, et le nombre d'hommes qui le
couvraient. Il valua  90 mille hommes environ l'arme autrichienne,
et vit bien qu'elle venait pour accabler l'arme franaise au
moment du passage. L'archiduc Charles, en effet, averti le 19 de
l'apparition des Franais dans l'le de Lobau, n'avait song 
les reconnatre que le lendemain 20  la tte de sa cavalerie, et
convaincu de leur intention aprs les avoir observs de prs, il
n'avait branl ses troupes que le matin du 21, de manire  tre en
ligne dans l'aprs-midi du mme jour. S'il et paru le 20 au soir,
ou le matin du 21, entre Aspern et Essling, la portion de l'arme
franaise dj transporte au del du fleuve se serait trouve dans
un immense pril.

[Note en marge: Napolon en apprenant la rupture du grand pont, veut
d'abord se retirer.]

[Note en marge: Sur l'avis de ses gnraux et sur la nouvelle du
rtablissement des ponts, Napolon rvoque l'ordre de la retraite et
se dcide  combattre.]

[Note en marge: Lannes tabli  Essling, Massna  Aspern.]

Le major gnral adressa sur-le-champ son rapport  l'Empereur,
qui ne vit dans ce qu'on lui apprenait que ce qu'il avait souhait
lui-mme, c'est--dire l'occasion de battre une fois de plus l'arme
autrichienne et d'en finir avec elle. Mais tout  coup on vint lui
annoncer une nouvelle rupture du grand pont, produite par la crue
des eaux qui augmentait d'heure en heure. Le Danube, qui s'tait
lev de trois pieds depuis la veille, venait encore de s'lever
de quatre. Toutes les amarres cdaient au courant. Napolon, en ce
moment (aprs-midi du 21), n'avait avec lui que les trois divisions
d'infanterie Molitor, Boudet, Legrand, les divisions de cavalerie
lgre Lasalle et Marulaz, la division de cuirassiers du gnral
Espagne, et une partie de l'artillerie, ce qui reprsentait une
force d'environ 22  23 mille hommes[24], consistant, il est vrai,
en troupes excellentes, mais trop peu nombreuses pour qu'il ft
possible avec elles de livrer bataille  une arme de 90 mille
hommes. Il donna donc l'ordre d'abandonner Aspern et Essling, de
repasser le pont du petit bras, sans toutefois le dtruire, car il
tait facile, grce au rentrant du fleuve, de le protger contre
l'ennemi par une masse formidable d'artillerie. On pouvait attendre
l, sous la protection d'un cours d'eau de 60 toises, devenu
trs-rapide et trs-profond, que la consolidation du grand pont et
la baisse des eaux permissent de prparer une opration sre et
dcisive. Cet ordre commenait  s'excuter, lorsque les gnraux de
division levrent des objections fort naturelles contre l'abandon
de points tels qu'Essling et Aspern. Le gnral Molitor fit observer
 l'Empereur que le village d'Aspern, dans lequel sa division avait
couch, avait une importance immense, que pour le reprendre il
en coterait des torrents de sang, qu'au contraire une force peu
considrable suffirait  le dfendre long-temps contre de grands
efforts, et qu'il fallait y bien rflchir avant de se rsoudre 
un tel sacrifice[25]. La chose tait tout aussi vraie pour Essling.
Si on abandonnait ces deux points, on devait renoncer  passer par
cet endroit pourtant si favorable, ajourner pour on ne sait combien
de temps l'opration si urgente du passage, dlaisser les travaux
excuts, s'exposer en un mot aux plus graves inconvnients. Tandis
que Napolon pesait ces observations, on vint lui apprendre que le
grand pont tait dfinitivement rtabli, que les eaux baissaient,
que les convois d'artillerie chargs de munitions commenaient
 dfiler, qu'il pouvait donc se regarder comme assur d'avoir
en quelques heures toutes ses ressources. Pourvu qu'il et une
vingtaine de mille hommes de plus, notamment les cuirassiers, et
surtout ses caissons bien approvisionns en munitions, Napolon ne
craignait rien, et il ressaisit avec joie l'occasion, qu'il avait
vue lui chapper un moment, de joindre et d'accabler la grande arme
autrichienne. En consquence, il ordonna au gnral Boudet, qui
n'avait pas quitt Essling, de le dfendre nergiquement (voir la
carte n 49); il autorisa le gnral Molitor, dont la division avait
dj quitt Aspern, d'y rentrer de vive force, avant que l'ennemi
et le temps de s'y tablir. Le marchal Lannes, quoique son corps
n'et point encore franchi le Danube, voulut tre l mme o ses
soldats n'taient pas encore, et il prit le commandement de l'aile
droite, c'est--dire d'Essling et des troupes qui devaient y arriver
successivement. La cavalerie fut place sous ses ordres, ce qui
lui subordonnait le marchal Bessires, qui la commandait. Massna
fut charg de la gauche, c'est--dire d'Aspern, que la division
Molitor allait roccuper. La division Legrand dut tre place en
arrire d'Aspern, avec la cavalerie lgre de Marulaz. La division
de cavalerie lgre de Lasalle et la division des cuirassiers
Espagne remplirent l'espace entre Aspern et Essling. Tout ce qu'on
avait d'artillerie fut dispos dans les intervalles. Une nue de
tirailleurs fut rpandue dans cette espce de foss dont il a t
parl, et qui tait le lit dessch d'un bras d'eau coulant autrefois
d'Aspern  Essling. Ces tirailleurs attendaient l'arme charge que
les Autrichiens fussent  porte de fusil. Ainsi 22  23 mille hommes
allaient en combattre environ 90 mille.

[Note 24: J'ai fait pour valuer les forces employes dans ces deux
grandes journes du 21 et du 22 mai, et qu'on appelle bataille
d'Essling en France, bataille d'Aspern en Allemagne, des efforts
consciencieux, ainsi que pour toutes les autres grandes journes
de cette poque. On possde  leur sujet, comme documents, des
ouvrages imprims tant en France qu' l'tranger, et qui contiennent
les assertions les plus exagres dans un sens comme dans l'autre.
On possde en outre les tats du dpt de la guerre, qui sont
rdigs trop loin des faits, puisqu'on les dressait  Paris, pour
qu'ils puissent tre exacts. On possde enfin les propres livrets
de l'Empereur, dresss  l'tat-major gnral par les bureaux de
Berthier, et qui par ce motif sont plus rapprochs de la vrit.
Toutefois ces derniers eux-mmes sont constitus en erreur par les
assertions des gnraux, qui ne s'attribuent pas toujours dans leurs
rcits les nombres de combattants que leur attribuaient les bureaux
de Berthier. En comparant ces documents on voit que les Autrichiens
ont suppos que toute l'arme franaise avait pass le Danube, et
se sont donn 70 mille hommes, contre 80 ou 100. Les historiens
franais, au contraire, ont parl de 40 mille Franais luttant deux
jours contre 100 mille Autrichiens. La vrit est entre ces extrmes.
La voici, reproduite aussi exactement que possible.

Les forces passes le 20 et dans la matine du 21 furent:

  La division Molitor                                     6,500 hommes.
  La division Boudet                                      5,000
  La division Legrand                                     4,500
  Les divisions de cavalerie lgre Marulaz et Lasalle    4,500
  Les cuirassiers Espagne                                 2,000
                                                         -------
                                                         22,500 hommes.

C'est--dire 22 ou 23 mille hommes. Les tats donnent des chiffres
plus levs, mais ces chiffres sont videmment inexacts.

Dans la soire du 21 il passa:

  La division Carra Saint-Cyr                             6,000 hommes.
  Les cuirassiers Saint-Germain                           1,500
                                                         -------
                                                          7,500 hommes.

Ce qui porte les forces pour le premier jour  un total

  de                                  22,500 passs le matin du 21.
                                       7,500 passs le soir du 21.
                                     ---------
                                      30,000 hommes.

  Le lendemain 22 il passa:

  Les deux divisions Oudinot    11 ou 12,000 hommes.
  La division Saint-Hilaire            8,000
  La garde                       6 ou  7,000
  La division Demont                   3,000
                                      -------
                 Total                60,000 hommes.

Ainsi, en ralit, la premire journe d'Essling, celle du 21,
commena avec 22 ou 23 mille hommes, et s'acheva avec 30 mille. La
seconde, et la plus terrible, celle du 22, fut livre avec 60 mille
hommes contre environ 90 mille. Mais, comme on le verra plus tard,
ce ne furent pas les forces qui manqurent, ce furent les munitions.
Avec ces 60 mille hommes Napolon aurait gagn la bataille, si les
convois d'artillerie avaient pu lui arriver.]

[Note 25: Je tiens ces dtails de la bouche mme de M. le marchal
Molitor, sous la dicte duquel je les ai crits le jour o il me les
donnait, pour ne pas en perdre le souvenir.]

[Note en marge: Disposition de l'arme autrichienne.]

L'archiduc Charles avait divis son arme en cinq colonnes. La
premire, sous le gnral Hiller, devait s'avancer le long du Danube
par Stadlau, attaquer Aspern, et tcher de l'enlever de concert avec
la seconde colonne. Celle-ci, commande par le lieutenant gnral
Bellegarde, devait marcher par Kagran et Hirschstatten sur ce mme
village d'Aspern, qui, appuy au Danube, semblait couvrir le pont de
l'arme franaise. La troisime, commande par Hohenzollern, marchant
par Breitenle sur le mme point, devait l'attaquer aussi pour plus
de certitude de l'emporter. Les quatrime et cinquime colonnes,
formes du corps de Rosenberg, devaient complter le demi-cercle
trac autour de l'arme franaise, et attaquer l'une Essling, l'autre
la petite ville d'Enzersdorf, situe au del d'Essling. Comme
Enzersdorf, faiblement occup par les Franais, ne paraissait pas
offrir de grands obstacles  vaincre, les deux colonnes avaient ordre
de runir leur effort sur Essling. Pour lier ses trois colonnes de
droite avec ses deux colonnes de gauche, l'archiduc avait plac en
bataille entre ces deux masses la rserve de cavalerie du prince de
Liechtenstein. Beaucoup plus en arrire,  Breitenle, se trouvaient
comme seconde rserve les grenadiers d'lite. Les restes du corps de
l'archiduc Louis, fort affaibli par les dtachements laisss sur le
haut Danube, taient en observation vers Stamersdorf, vis--vis de
Vienne. Le corps de Kollowrath, ainsi qu'on l'a vu, tait  Lintz.
Les cinq colonnes agissantes, avec la cavalerie de Liechtenstein et
les grenadiers, pouvaient prsenter environ 90 mille combattants[26],
et prs de 300 bouches  feu.

[Note 26: Il est encore plus difficile d'approcher de la vrit pour
l'valuation des forces autrichiennes que pour l'valuation des
forces franaises. Pourtant un rcit d'Essling, fourni par l'archiduc
Charles, donne en bataillons et escadrons, pour

  Hiller, 1re colonne           19 bataillons,  22 escadrons.
  Bellegarde, 2e colonne        20    --        16    --
  Hohenzollern, 3e colonne      22    --         8    --
  Rosenberg, 4e colonne         13    --         8    --
  Rosenberg, 5e colonne         13    --        16    --
  Grenadiers                    16    --         "    --
  Rserve de cavalerie          "     --        78    --
                              -----            -----
  Total                        103 bataillons, 148 escadrons.

La difficult consiste  valuer la force des bataillons, force
qu'on ignorait probablement  l'tat-major autrichien le jour de
la bataille, qui tait de 1,000 ou 1,200 hommes  l'ouverture de
la campagne, et qui devait tre au moins de 6 ou 700 hommes les 21
et 22 mai. En supposant 650 hommes par bataillon, 120  130 par
escadron, on obtient environ 65 mille hommes d'infanterie, 20 mille
de cavalerie, et en en supposant 5 mille d'artillerie pour 288
bouches  feu, valuation fort modre, on arrive  environ 90 mille
hommes. Les bulletins franais relatent une force plus considrable,
mais ils sont videmment inexacts. Quatre-vingt-dix mille hommes me
semblent l'assertion la plus vraisemblable. La vrit absolue en ce
genre est impossible  obtenir, comme je l'ai dit bien des fois. Il
faut exiger de l'historien qu'il s'en approche le plus possible, et
ne pas lui demander ce que ne savaient pas mme les chefs des armes
combattantes. Mais deux ou trois mille hommes importent peu, et ne
changent pas le caractre de l'vnement. Aucun gouvernement, mme le
mieux servi, celui qui a la meilleure comptabilit, ne sait, quand il
paye cent mille hommes, qui sont vraiment dans le rang, combien il
y en a qui servent utilement le jour d'une bataille, car il y a les
dtachs, les malades de la route, les malades de la veille, ceux du
matin, ceux du soir. L'histoire ne peut donc prtendre en savoir plus
que les gouvernements eux-mmes, qui payent les armes. L'important
est de conserver le caractre de ces grands vnements, et c'est 
quoi on arrive en s'efforant de se tenir, pour les nombres, les
distances, les dures, les circonstances de dtail, le plus prs
possible de la vrit. J'ai la conscience de n'avoir rien nglig 
cet gard, et je crois avoir runi plus de documents, plus travaill
sur ces documents, qu'on ne l'avait fait avant moi. Je ne suis jamais
en repos, je l'affirme, quand il reste quelque part un document que
je n'ai pas possd, et je ne me tiens pour satisfait que lorsque
j'ai pu le consulter.]

Bien que l'archiduc et runi de grandes forces contre Aspern, qui
tait le point essentiel  emporter, puisqu'il couvrait le petit
pont, nanmoins le demi-cercle trac autour d'Aspern, d'Essling, et
d'Enzersdorf, tait faible dans le milieu, et pouvait tre bris par
une charge de nos cuirassiers. L'arme autrichienne, coupe alors en
deux, aurait vu tourner contre elle la chance d'abord si menaante
pour nous. Napolon s'en aperut au premier coup d'oeil et rsolut
d'en profiter ds que ses principales forces auraient franchi le
Danube. Pour le moment, il ne songea qu' bien garder son dbouch,
en dfendant vigoureusement Aspern  sa gauche, Essling  sa droite,
et en protgeant l'espace entre deux, au moyen de sa cavalerie.

[Note en marge: Bataille d'Essling, commence le 21 mai  trois
heures de l'aprs-midi.]

[Note en marge: Napolon ayant donn le signal, le gnral Molitor
roccupe de vive force le village d'Aspern.]

 peine Napolon avait-il autoris le gnral Molitor  roccuper
Aspern, le gnral Boudet  conserver Essling, que la lutte s'engagea
vers trois heures de l'aprs-midi avec une extrme violence.
L'avant-garde de Hiller, sous les ordres du gnral Nordmann, avait
march sur Aspern, et, profitant du mouvement de retraite de la
division Molitor, y avait pntr. Ce qui tait plus grave, elle
avait pntr aussi dans une prairie boise,  gauche d'Aspern,
laquelle s'tendait de ce village au Danube, et, entoure d'un petit
bras du fleuve, prsentait une espce d'lot. (Voir la carte n 49.)
En s'emparant de cet lot, l'ennemi pouvait passer entre Aspern et le
Danube, tourner notre gauche, et courir au petit pont, seule issue
que nous eussions pour dboucher ou nous retirer. Le gnral Molitor,
 la tte des 16e et 67e de ligne, rgiments accomplis, commands
par deux des meilleurs colonels de l'arme, Marin et Petit, entra au
pas de charge dans la rue qui formait le milieu d'Aspern afin d'en
dloger les Autrichiens. Ces deux rgiments pntrrent baonnette
baisse dans cette rue fort large, car les villages d'Autriche sont
vastes et construits trs-solidement: ils repoussrent tout ce
qui s'opposait  eux, se portrent au del, et firent vacuer les
environs de l'glise, situe  l'extrmit de la rue. Le gnral
Molitor plaa ensuite ses deux rgiments derrire un gros paulement
en terre qui entourait Aspern, et attendit la colonne de Hiller,
qui venait au secours de son avant-garde. Il la laissa approcher,
puis commena de trs-prs un feu meurtrier, qui abattit dans ses
rangs un nombre d'hommes considrable. Aprs avoir entretenu ce
feu quelque temps, le brave gnral Molitor fit sortir ses soldats
de l'paulement qui les couvrait, les lana  la baonnette sur la
colonne autrichienne, et la culbuta au loin. En un instant le terrain
fut vacu, et la premire attaque chaudement repousse. Cet acte de
vigueur excut, le gnral Molitor, employant habilement les deux
autres rgiments de sa division, dirigea le 37e  gauche sur l'lot
dont il vient d'tre parl, le reprit, et, profitant de tous les
accidents de terrain, s'tudia  le rendre inaccessible. Il plaa
le 2e  droite de l'entre du village, afin d'empcher qu'on ne ft
tourn. Massna, assistant  ces dispositions, avait rang  droite
et en arrire d'Aspern la division Legrand, pour la lancer quand
il serait ncessaire. La cavalerie du gnral Marulaz, compose de
quatre rgiments franais et de deux allemands, formait la liaison
avec la cavalerie des gnraux Lasalle et Espagne vers Essling. Du
ct d'Essling, la division Boudet n'avait encore affaire qu'aux
avant-gardes de Rosenberg, qui taient en marche vers Enzersdorf.

[Note en marge: Nouvelle et vigoureuse attaque du gnral Hiller
contre Aspern.]

[Note en marge: Horrible lutte entre le gnral Molitor et les forces
de Hiller et de Bellegarde dans l'intrieur d'Aspern.]

Mais ce n'tait l que le prlude de cette effroyable journe.
Hiller repouss revint bientt  la charge, appuy de la colonne
de Bellegarde. Celle-ci, arrive en ligne, se serra  la colonne
de Hiller, et toutes deux abordrent en masse le village d'Aspern,
par le ct voisin du Danube et par le centre. Les 16e et 67e de
ligne placs en avant d'Aspern, faisant  trs-petite distance un
feu non interrompu, immolrent au pied de l'paulement des milliers
d'ennemis. Mais les colonnes autrichiennes, rparant sans cesse
leurs pertes, avancrent jusqu' cet paulement, et s'y lancrent
malgr les deux rgiments du gnral Molitor qu'elles obligrent  se
replier dans l'intrieur du village. Le gnral Vacquant parvint mme
 s'emparer de l'extrmit de la grande rue o se trouvait situe
l'glise.  cet aspect l'intrpide Molitor, avec le 2e qui tait en
rserve, se prcipite sur le gnral Vacquant. Une horrible mle
s'engage. Un flux et reflux s'tablit entre les Autrichiens et les
Franais, qui, tantt vaincus, tantt vainqueurs, vont et viennent
d'un bout  l'autre de la longue rue d'Aspern. De nouvelles troupes
s'approchent au dehors, car les colonnes de Hiller et Bellegarde
comptent  elles deux au moins 36 mille hommes, contre lesquels
la division Molitor lutte avec 7 mille. Massna, pour les tenir 
distance, jette sur elles les six rgiments de cavalerie lgre du
gnral Marulaz. Celui-ci tait l'un des plus vaillants et des plus
habiles officiers de cavalerie forms par nos longues guerres. Il
s'lance au galop sur les lignes de l'infanterie autrichienne qui
se rangent en carrs pour le recevoir. Il enfonce plusieurs de ces
carrs, mais il est arrt par des masses profondes qui se trouvent
au del. Oblig de revenir, il ramne quelques pices de canon qu'il
a prises, et quoiqu'il ne puisse pas faire vacuer le terrain, il
le dispute cependant  l'ennemi qu'il empche de porter toutes ses
forces sur Aspern.  l'intrieur du village le gnral Molitor,
barricad dans les maisons avec trois de ses rgiments, se sert pour
rsister de tous les objets qui tombent sous sa main, voitures,
charrues, instruments de labourage, et dfend le poste qui lui est
confi avec une fureur gale  celle que les Autrichiens mettent 
l'assaillir.

[Note en marge: Dfense de Lannes  Essling.]

Pendant ce combat acharn soit au dedans, soit au dehors d'Aspern,
Lannes,  Essling, prenait les plus habiles dispositions pour
conserver ce village, qui d'abord moins fortement attaqu, avait
fini par l'tre violemment aussi, lorsque les quatrime et cinquime
colonnes, composes du corps de Rosenberg, taient parvenues  se
runir. La cinquime, formant l'extrme gauche des Autrichiens, et
faisant face  notre extrme droite vers Enzersdorf, aprs avoir
enlev ce poste peu dfendu, en avait dbouch pour se jeter sur
Essling. Alors la quatrime s'tait mise en mouvement, et toutes deux
avaient commenc leur attaque contre notre second point d'appui.
Lannes les avait reues comme on l'avait fait  Aspern, en se
couvrant d'un paulement en terre dont Essling tait entour, et
en criblant de mousqueterie et de mitraille les assaillants, qui
s'taient arrts au pied de cet obstacle sans oser le franchir.

[Note en marge: Charge de cavalerie ordonne par Lannes pour dfendre
le centre de notre ligne entre Essling et Aspern.]

Mais le combat allait devenir plus terrible, parce que la colonne
de Hohenzollern, qui tait la troisime, et constituait le milieu
de la ligne autrichienne, entrait enfin en action, soutenue par la
rserve de cavalerie du prince Jean de Liechtenstein. Elle marchait
sur notre centre, et pouvait en perant entre Aspern et Essling,
isoler ces deux points l'un de l'autre, assurer leur conqute, et
rendre notre perte infaillible.  cette vue Lannes, qui tait en
dehors d'Essling, observant les mouvements de l'ennemi, se dcide 
ordonner un puissant effort de cavalerie. Il avait  sa disposition
les quatre rgiments de cuirassiers du gnral Espagne, et les quatre
rgiments de chasseurs du gnral Lasalle, placs tous les huit sous
les ordres du marchal Bessires. Sans tenir compte du grade de ce
dernier, il lui fait ordonner imprieusement de charger  la tte
des cuirassiers, et de _charger  fond_. Quoique bless de cette
dernire expression, car, disait-il, il n'avait pas l'habitude de
charger autrement, Bessires s'branle avec le gnral Espagne, le
premier officier de grosse cavalerie de l'arme, et laisse Lasalle
en rserve pour lui servir d'appui. Bessires et Espagne s'lancent
au galop  la tte de seize escadrons de cuirassiers, enlvent
d'abord l'artillerie ennemie dont ils sabrent les canonniers,
et se prcipitent ensuite sur l'infanterie dont ils enfoncent
plusieurs carrs. Mais aprs avoir fait reculer la premire ligne,
ils en trouvent une seconde qu'ils ne peuvent atteindre. Tout 
coup ils voient paratre la masse de la cavalerie autrichienne,
que l'archiduc Charles a lance sur eux. Nos cuirassiers, surpris
pendant le dsordre de la charge qu'ils viennent d'excuter, sont
violemment assaillis, et ramens. Lasalle, avec ce coup d'oeil et
cette vigueur qui le distinguent, vole  leur secours. Il engage le
16e de chasseurs si  propos, si vigoureusement, que ce rgiment
culbute les cavaliers autrichiens acharns  la poursuite de nos
cuirassiers, et en sabre un bon nombre. Au milieu du tumulte, le
brave Espagne est tu d'un biscaen. Bessires est envelopp avec son
aide de camp Baudus par les hulans, fait feu de ses deux pistolets,
et met le sabre  la main pour se dfendre, lorsque les chasseurs de
Lasalle s'apercevant du pril viennent le dgager. Les cuirassiers
se rallient, chargent de nouveau, toujours appuys par Lasalle. On
aborde ainsi plusieurs fois l'infanterie autrichienne, on l'arrte,
et on empche Hohenzollern de percer notre centre entre Essling et
Aspern, et d'envoyer un renfort aux deux colonnes de Hiller et de
Bellegarde, qui n'ont pas cess de s'acharner sur Aspern.

[Note en marge: Massna dgage Aspern, qui allait tre enlev, en
faisant une charge  la tte de la division Legrand.]

[Note en marge: Nouvelles charges de cavalerie ordonnes par Lannes
sur le centre de l'ennemi.]

Mais ces deux colonnes sont suffisantes  elles seules pour accabler
dans Aspern les 7 mille hommes de la division Molitor. Cette
division, dont la moiti est dj hors de combat, ne se soutient
que par l'hrosme des colonels Petit et Marin, et du gnral
Molitor lui-mme, qui donnant sans cesse l'exemple  leurs soldats,
se montrent  la tte de toutes les attaques. Enfin le gnral
Vacquant bien second, parvient  pntrer dans Aspern, et  s'en
emparer presque entirement, aprs une lutte de cinq heures. Le
gnral Molitor va tre rejet de l'intrieur de ce village, si
prcieux  conserver, car si on le perd, on est refoul sur le pont
du petit bras, et peut-tre jet dans le Danube. Heureusement que
le grand pont rtabli a permis  une brigade des cuirassiers de
Nansouty, celle de Saint-Germain, de passer vers la fin du jour,
ainsi qu' la division d'infanterie Carra Saint-Cyr, la quatrime
de Massna. Il reste donc des ressources pour parer aux accidents
imprvus, et Massna peut disposer de la division Legrand qu'il
avait range derrire Aspern en qualit de rserve. Il place Carra
Saint-Cyr en arrire avec ordre de veiller au pont, et  la tte de
la division Legrand il entre dans Aspern. L'hroque Legrand suivi
du 26e d'infanterie lgre et du 18e de ligne, ces mmes rgiments
avec lesquels il avait enlev bersberg, vient au secours de
Molitor puis, traverse au pas de charge la grande rue d'Aspern,
refoule les troupes de Bellegarde  l'autre extrmit du village, et
oblige le gnral Vacquant  s'enfermer dans l'glise. Au centre,
Lannes, voulant encore dgager le milieu de la ligne, ordonne de
nouvelles charges  Bessires. La division Espagne a perdu un quart
de son effectif; mais Nansouty, avec la brigade des cuirassiers
Saint-Germain, prend la place des cuirassiers Espagne, charge
vigoureusement l'infanterie autrichienne, et prolonge la rsistance,
qui n'est possible sur ce point qu'avec de la cavalerie. On renverse
de nouveau l'infanterie des Autrichiens, mais on attire encore leur
cavalerie, qui se jette sur nos cuirassiers, et Marulaz, remplaant
Lasalle accabl de fatigue, recommence avec le 23e de chasseurs ce
que Lasalle a excut deux heures auparavant avec le 16e. Il secourt
nos cuirassiers, repousse ceux de l'ennemi, et fond ensuite sur
plusieurs carrs. Entr dans l'un de ces carrs, il y est dmont,
et va tre pris ou tu, quand ses chasseurs, rappels par ses cris,
le dgagent, lui donnent un cheval, et reviennent en passant sur le
corps d'une ligne d'infanterie.

[Note en marge: L'archiduc Charles, remettant au lendemain la
destruction de l'arme franaise, ordonne la suspension du feu le 21
au soir.]

Il y avait six heures que durait cette lutte opinitre:  Aspern,
 Essling, des fantassins acharns se disputaient des ruines
en flammes; entre ces deux villages des masses de cavaliers se
disputaient la plaine  coups de sabre. L'archiduc Charles croyant
avoir assez fait en arrtant l'arme franaise au dbouch du pont,
et se flattant de la prcipiter le lendemain dans le Danube, prit le
parti de suspendre le feu, pour procurer  ses troupes le temps de
se reposer, pour rapprocher ses masses, et surtout pour amener en
ligne la rserve de grenadiers qui tait reste  Breitenle.

[Note en marge: Disposition d'esprit de Napolon  la suite de cette
premire journe.]

Napolon de son ct ayant assist de sa personne  cette premire
bataille, sous les boulets qui se croisaient entre Aspern et
Essling, avait conserv toute sa confiance. Quoique la moiti de
la division Molitor ft couche par terre dans les rues et les
maisons d'Aspern, quoiqu'un quart des cuirassiers d'Espagne, des
chasseurs de Lasalle et de Marulaz, et pri sous la mitraille, il
ne doutait pas du rsultat, s'il pouvait faire venir encore par les
ponts du Danube une vingtaine de mille hommes, et principalement
ses parcs de munitions. On passait sur le grand pont, malgr la
crue toujours plus forte, malgr les corps flottants que le Danube
dbord entranait dans son cours. C'taient tantt des troncs
d'arbres normes dracins par les eaux, tantt des bateaux mis
 sec sur ses rives que le fleuve remettait  flot en s'levant,
tantt enfin de gros moulins enflamms, que l'ennemi lanait avec
intention de dtruire notre unique communication.  chaque instant il
fallait ou dtourner ces masses flottantes, ou rparer les brches
qu'elles occasionnaient  nos ponts, en y employant des bateaux de
rechange. Le passage continuel contribuait aussi  fatiguer ces
ponts, et on voyait parfois les bateaux presque submergs sous le
poids des caissons d'artillerie, et nos soldats traverser le fleuve
les pieds dans l'eau, ce qui ajoutait  la lenteur du dfil.
Cependant les gnraux Pernetti et Bertrand assuraient toujours
qu'ils maintiendraient le passage, et qu'au jour on aurait le corps
de Lannes, la garde, peut-tre les deux divisions du marchal Davout
descendues sur bersdorf, et surtout le parc d'artillerie charg
de munitions. Napolon n'et-il qu'une partie de ces troupes, s'il
avait ses parcs, tait certain d'en finir avec l'ennemi, et de
dcider entre Essling et Aspern les destins de la maison d'Autriche.
Il ordonna donc de profiter du rpit que l'ennemi nous laissait,
pour accorder aux troupes qui s'taient battues un repos dont elles
avaient besoin. Il bivouaqua en arrire du bois, en avant du petit
pont, pour assister en personne au passage de ses corps d'arme, qui
devaient employer toute la nuit  dfiler. Au moment o il allait
lui-mme prendre un peu de repos, il en fut dtourn par une vive
altercation qui s'engagea entre deux de ses principaux lieutenants.
C'tait Bessires qui se plaignait du langage dans lequel Lannes lui
avait fait parvenir ses ordres. Massna, prsent sur les lieux, fut
oblig d'arrter ces braves gens, qui, aprs avoir support toute une
journe le feu crois de trois cents pices de canon, taient prts
 mettre l'pe  la main pour l'intrt de leur orgueil bless.
Napolon apaisa leur diffrend, que l'ennemi devait terminer le
lendemain de la manire la plus cruelle pour eux et pour l'arme.

[Note en marge: Passage pendant la nuit du 21 au 22 d'une nouvelle
partie de l'arme franaise.]

Le dfil souvent interrompu continua pendant une partie de la nuit.
Mais vers minuit le grand pont se rompit de nouveau. C'tait la
troisime fois. Le Danube lev d'abord de sept pieds venait encore
de s'lever de sept, ce qui faisait une crue totale de quatorze
pieds. La fortune donnait donc de nouveaux signes d'inconstance 
Napolon, ou pour mieux dire la nature des choses, qui ne se plie
pas  la volont des conqurants, lui donnait de nouveaux avis!
Mais si c'tait une faute d'avoir voulu passer le Danube dans la
saison des crues subites, et avec un matriel insuffisant, il n'y
avait plus  reculer maintenant, et une portion de l'arme tant
passe, il fallait la soutenir, et sortir de ce mauvais pas  force
d'nergie. Les gnraux Bertrand et Pernetti se remirent  l'ouvrage
pour rparer le grand pont, et affirmrent itrativement qu'ils
maintiendraient le passage. Avant la pointe du jour, en effet,
le pont fut rpar, la communication rtablie. La belle division
Saint-Hilaire, les deux divisions d'Oudinot (composant  elles
trois le corps de Lannes), la garde  pied, une seconde brigade des
cuirassiers Nansouty, toute l'artillerie des corps de Massna et
de Lannes, une rserve d'artillerie attache aux cuirassiers, deux
divisions de cavalerie lgre, et enfin la petite division Demont,
forme des quatrimes bataillons du corps de Davout, passrent  la
fin de la nuit et vers le point du jour. Les parcs continurent 
dfiler entre les intervalles de chaque corps. Ainsi les 23 mille
hommes avec lesquels la bataille avait commenc la veille au milieu
du jour ayant t ports le soir  30 mille par l'arrive de la
division Carra Saint-Cyr et des cuirassiers Saint-Germain, furent
ports  environ 60 mille par ce dernier passage excut le 22 au
matin. C'tait assez pour vaincre. Malheureusement l'artillerie
tait insuffisante, car Lannes, Massna et la grosse cavalerie ne
comptaient pas plus de 144 pices de canon, et il fallait soutenir
l'effort de 300 bouches  feu que les Autrichiens pouvaient mettre
en batterie. Toutefois si, avec 30 mille hommes et 50 pices de
canon, on avait la veille arrt les Autrichiens, on devait les
battre aujourd'hui avec 60 mille et 150 bouches  feu. La chose tait
certaine si les munitions ne manquaient pas. Du reste le pont tait
maintenu, et elles continuaient  arriver.

[Note en marge: L'arme franaise tant fort accrue par les forces
arrives dans la nuit, Napolon recommence la bataille avec la plus
grande confiance.]

[Note en marge: Plan de Napolon pour la seconde journe d'Essling.]

 la pointe du jour tout le monde tait debout dans les deux armes,
et les tirailleurs changeaient des coups de fusil ds quatre heures
du matin. Napolon, qui n'avait presque pas pris de repos, tait 
cheval entour de ses marchaux, et leur donnant ses ordres avec
la plus grande confiance. En voyant tout ce qui avait pass, il
ne doutait pas de finir la guerre dans la journe. Massna devait
roccuper Aspern en entier, et reconqurir l'glise reste au gnral
Vacquant. Lannes tait charg de repousser toutes les attaques
qui allaient se renouveler contre Essling, et puis profitant de
la disposition de l'ennemi qui consistait toujours en un vaste
demi-cercle, devait le percer dans le milieu par un effort vigoureux
de notre droite porte brusquement en avant. Le marchal Davout, dont
deux divisions taient  bersdorf, de l'autre ct du Danube, tant
attendu dans peu d'instants, devait, en se portant derrire Lannes,
le couvrir par la droite pendant le mouvement que celui-ci allait
oprer.

[Note en marge: Dispositions faites  Aspern par Massna.]

D'aprs ces vues, Massna et Lannes coururent, l'un  Aspern,
l'autre  Essling. Apprciant la ncessit de bien lier Aspern au
Danube, Massna avait plac la division Molitor tout entire dans
le petit lot  gauche. (Voir la carte n 49.) Les faibles dfenses
de ce poste, couvert par un petit canal, par des arbres, et par un
paulement en terre que l'ingnieur Lazowski avait lev dans la
nuit, suffisaient  l'nergie de la division Molitor, quoiqu'elle ft
rduite de 7 mille hommes  4. La division Legrand s'tait battue
vers la fin du jour prcdent dans Aspern, et s'y tait maintenue.
Massna lui donna l'appui de la division Carra Saint-Cyr, laquelle
fut remplace dans la garde du petit pont par la division Demont.
Napolon dirigea encore sur Aspern les tirailleurs de la garde
impriale, avec quatre pices de canon, afin que cette jeune troupe,
rcemment forme, ft ses premires armes sous l'intrpide Massna.

[Note en marge: Dispositions faites  Essling par Lannes.]

 Essling, Lannes, laissant au gnral Boudet le soin de garder
l'intrieur du village, plaa  gauche et en avant, dans l'intervalle
qui sparait Essling d'Aspern, la division Saint-Hilaire d'abord,
puis plus  gauche, vers le centre, les deux divisions Oudinot, les
cuirassiers, les hussards et les chasseurs. Ces derniers servirent de
liaison avec le corps de Massna sous Aspern. En arrire au centre,
les fusiliers de la garde et la vieille garde elle-mme restrent
en rserve. Toutefois cette belle troupe forma un crochet vers
Essling, pour fermer l'espace qui sparait Essling du Danube, espace
ouvert, par lequel l'ennemi pouvait tre tent de pntrer, depuis
qu'il tait matre de la petite ville d'Enzersdorf. (Voir la carte
n 49.) D'ailleurs, il fut encore pourvu  ce danger par une forte
batterie de 12, qui, place de l'autre ct du petit bras, prenait
en charpe le terrain dont il s'agit. L'artillerie fut dispose dans
les intervalles de cette ligne de bataille, pour seconder l'effort de
toutes les armes.

[Note en marge: Massna fait expulser le gnral Vacquant de l'glise
d'Aspern.]

C'est dans cet ordre que la lutte recommena ds le matin. Massna
rsolu  chasser le gnral Vacquant de l'glise, situe 
l'extrmit occidentale d'Aspern, o celui-ci s'tait retranch,
avait envoy au gnral Legrand le secours de deux rgiments de la
division Carra Saint-Cyr. Ces rgiments taient le 24e lger et le 4e
de ligne, habitus  servir ensemble. Le colonel Pourailly, officier
excellent, marcha aussi vite que le permettaient les cadavres
entasss dans la grande rue d'Aspern, et se porta sur l'glise. Les
gnraux Hiller et Bellegarde, chargs toujours d'agir contre Aspern,
s'y taient entasss de bonne heure. Tandis que le 24e tait aux
prises avec eux, il se vit dbord le long d'une rue latrale par une
colonne autrichienne, qui traversait le village en sens contraire.
Le 4e, command par le brave colonel Boyeldieu, faisant un dtour
 droite, coupa la colonne qui s'tait avance paralllement, et
s'empara des deux bataillons qui la composaient. Puis le 24e et le
4e, conduits par Legrand, s'lancrent sur l'glise et le cimetire,
et en expulsrent les Autrichiens. De son ct, la division Molitor,
place dans l'lot  gauche, et couverte par des abatis, tuait 
coups de fusil tous les tirailleurs autrichiens assez hardis pour se
montrer  porte de sa mousqueterie.

[Note en marge: Mouvement offensif de Lannes sur le centre des
Autrichiens.]

Le moment tait venu d'excuter le mouvement offensif projet sur
le centre des Autrichiens, car tandis que les gnraux Hiller et
Bellegarde taient repousss d'Aspern, Rosenberg, toujours form en
deux colonnes, tait tenu  distance d'Essling par les feux de la
division Boudet, et au milieu du demi-cercle de l'arme autrichienne
on ne voyait que le corps de Hohenzollern faiblement li  celui de
Rosenberg par la cavalerie de Liechtenstein, et appuy de trs-loin
par la rserve de grenadiers. Il tait douteux que le centre des
Autrichiens pt rsister  une masse de vingt mille fantassins et de
six mille cavaliers, que Lannes allait jeter sur lui.

Lannes, en effet, au signal donn par Napolon s'branle pour
excuter l'attaque dont il est charg. Laissant Boudet dans Essling,
il s'avance, la droite en tte, sur le centre des Autrichiens. C'est
la division Saint-Hilaire qui marche la premire, range en colonnes
serres par rgiment, disposition qui donne prise au boulet, mais
qui prsente une solidit  l'abri de tous les chocs. Plus  gauche,
et un peu en arrire, les deux divisions Claparde et Tharreau
s'avancent ensuite dans le mme ordre, en prsentant des chelons
successifs. Plus  gauche encore et plus en arrire, la cavalerie
forme le dernier de ces chelons dirigs sur le centre de l'ennemi.

[Illustration: Le Marchal Lannes ( Essling)]

Lannes les met en mouvement avec cette vigueur qu'il apporte dans
toutes ses attaques. Le 57e de ligne de la division Saint-Hilaire,
rgiment redoutable entre tous, plac  notre extrme droite, marche
au pas de charge sous la mitraille et la fusillade, et oblige
l'infanterie autrichienne  plier. Toute la division appuie
le 57e, et  mesure que les autres rgiments forms en autant de
colonnes serres arrivent  porte de l'ennemi, ils s'arrtent pour
faire feu, puis s'avancent de nouveau, gagnant du terrain sur les
troupes qui leur sont opposes. Les deux divisions d'Oudinot prennent
place  leur tour dans ce mouvement offensif, et bientt l'impulsion
se communiquant  toute la ligne, les Autrichiens vivement presss
commencent  se retirer en dsordre.  ce spectacle, l'archiduc
Charles, comme tous les capitaines indcis dans le conseil, mais
braves sur le champ de bataille, montre le dvouement d'un prince
hroque. Il accourt de sa personne pour prvenir la catastrophe
dont son centre est menac. D'une part il ordonne aux grenadiers
qui taient  Breitenle de s'approcher, de l'autre il prescrit 
Bellegarde de se reporter d'Aspern vers Essling, pour renforcer le
milieu de sa ligne. En attendant l'excution de ces ordres, il prend
en main le drapeau du rgiment de Zach qu'il ramne en avant. Ses
plus braves officiers sont frapps  ct de lui, notamment le comte
Colloredo, qu'il voit tomber sous ce feu pouvantable, et dont il
serre la main avec douleur.

Lannes, qui comme lui est  la tte de ses soldats, continue sa
marche offensive, et voyant l'infanterie autrichienne branle, lance
sur elle Bessires avec les cuirassiers. Ceux-ci se prcipitent sur
le corps de Hohenzollern, enfoncent plusieurs carrs, et enlvent
des prisonniers, des canons, des drapeaux. Dj nous touchons
 Breitenle, point o l'archiduc avait plac sa rserve de
grenadiers. Lannes, ne doutant plus du succs, envoie  Napolon
l'officier d'tat-major Csar de Laville, pour l'informer de ses
progrs, et lui demander de couvrir ses derrires, pendant que,
s'levant dans cette plaine, il va laisser un si vaste espace entre
son corps et le village d'Essling.

[Note en marge: Une nouvelle rupture des ponts dcide Napolon 
suspendre le mouvement offensif de Lannes.]

M. Csar de Laville court en toute hte pour porter  l'Empereur
cette communication, et le trouve  un endroit dit la Tuilerie[27],
entre Essling et Aspern, assistant froidement  ce grand spectacle,
dont il dirigeait la formidable ordonnance. Napolon ne tmoigne
pas au rcit que lui fait M. Csar de Laville la satisfaction qu'il
aurait d prouver. En effet un sinistre accident venait de se
produire. Aprs des efforts inous de la part des gnraux Bertrand
et Pernetti pour maintenir la communication entre les deux rives
du Danube, la crue toujours plus forte, les arbres dracins, les
bateaux renflous par l'lvation des eaux, les moulins enflamms
lancs par l'ennemi, avaient enfin dtermin une rupture complte du
grand pont, tabli entre bersdorf et l'le de Lobau. Cette rupture
tait survenue au moment o six beaux rgiments de cuirassiers, les
deux divisions du marchal Davout et les caissons de l'artillerie se
prparaient  dfiler. On avait vu un escadron de cuirassiers coup
en deux s'en aller  la drive, partie  droite, partie  gauche,
sur les bateaux entrans par le courant. Pourtant ce n'tait pas
la privation de troupes qu'il fallait le plus regretter, car les
60 mille hommes passs dans les deux jours prcdents suffisaient,
surtout avec l'lan donn, pour culbuter l'arme autrichienne:
c'tait la privation des munitions dont une prodigieuse quantit
avait dj t consomme, et dont on devait bientt manquer.

[Note 27: Le gnral Csar de Laville, excellent officier originaire
du Pimont, aussi nergique que spirituel, digne sous tous les
rapports de sa brave nation, est mort rcemment en France, o il
s'tait tabli. C'est de sa propre bouche que j'ai recueilli tous les
dtails rapports ici, et pour tre plus sr de ma mmoire, je le
priai de me les crire, ce qu'il fit de Saint-Sauveur en 1844, dans
une lettre curieuse de vingt-quatre pages, que j'ai conserve comme
un monument historique des plus intressants. Je me suis servi d'un
document non moins curieux de M. Baudus, aide de camp du marchal
Bessires, qui a bien voulu m'crire aussi tout ce qu'il avait vu.
J'ai recueilli encore d'autres dtails de la bouche du marchal
Molitor, du gnral duc de Mortemart, du gnral Petit, du gnral
Marbot, du marchal Reille, tous prsents  Essling et  Wagram, et
j'ai complt avec leurs renseignements la foule de documents crits
contenus au dpt de la guerre. Je me suis du reste toujours born
aux dtails qui taient d'une authenticit incontestable.]

 cette triste nouvelle, porte par M. de Mortemart, Napolon,
devenu trop prudent peut-tre aprs avoir t trop tmraire,
craint d'tre tout  coup priv de munitions sur ce vaste champ de
bataille, et de n'avoir plus que des baonnettes et des sabres 
opposer  l'ennemi. Il craint aussi, ayant engag toutes ses troupes,
et n'ayant plus que la garde  pied et les fusiliers pour couvrir
les derrires du marchal Lannes, d'tre sans ressource contre un
retour subit de fortune, retour qui serait dsastreux sur le bord
de l'abme auquel on est adoss. Il se rsout donc  un sacrifice
douloureux, et il renonce  une victoire presque certaine pour ne pas
s'exposer  des risques que la sagesse ne permet pas de braver. Ce
parti si cruel pris en un instant avec la rsolution d'un vritable
homme de guerre, Napolon ordonne  M. de Laville de retourner
aussi vite qu'il est venu auprs du marchal Lannes pour lui dire
de suspendre son mouvement et de se replier peu  peu, sans trop
enhardir l'ennemi, sur la ligne d'Essling et d'Aspern. Il lui fait
recommander aussi de mnager ses munitions, qui ne tarderont pas 
faire faute[28].

[Note 28: Dans une lettre curieuse adresse au marchal Davout, au
milieu de la bataille, le major gnral Berthier crit que ds dix
heures du matin les munitions manqurent. Nous citons cette lettre,
qui donne  la journe son vrai et sinistre caractre.

_Le major gnral au duc d'Awerstaedt,  Vienne._

                            Rive gauche du Danube,  la tte de pont,
                                       le 22 mai 1809,  midi et demi.

L'interruption du pont nous a empchs de nous approvisionner.  dix
heures nous n'avions plus de munitions; l'ennemi s'en est aperu, et
a remarch sur nous. 200 bouches  feu, auxquelles depuis dix heures
nous ne pouvions rpondre, nous ont fait beaucoup de mal.

Dans cette situation de choses, raccommoder les ponts, nous envoyer
des munitions et des vivres, faire surveiller Vienne, est extrmement
important. crivez au prince de Ponte-Corvo pour qu'il ne s'engage
pas dans la Bohme, et au gnral Lauriston pour qu'il soit prt  se
rapprocher de nous. Voyez M. Daru pour qu'il nous envoie des effets
d'ambulance et des vivres de toute espce.

Aussitt que le pont sera prt, ou dans la nuit, venez vous aboucher
avec l'Empereur.

                                                _Sign_: ALEXANDRE.]

[Note en marge: Retraite de Lannes au milieu de la plaine de
Marchfeld, sur le village d'Essling.]

Lannes et Bessires, en recevant cet ordre, sont obligs, malgr
de vifs regrets, de s'arrter au milieu de cette immense plaine
du Marchfeld, inonde de feux. L'archiduc, si vivement press
vers Breitenle, voit nos colonnes devenir subitement immobiles,
sans pouvoir s'en expliquer la cause. Il profite de ce moment de
rpit pour reporter de sa droite  sa gauche une partie du corps
de Bellegarde, et pour ranger en ligne derrire le corps de
Hohenzollern les seize bataillons de grenadiers qui formaient sa
rserve, plus une masse norme d'artillerie, car il possdait prs de
300 bouches  feu, et pouvait en runir 200 sur ce point si menac.
Remis ainsi de son premier trouble, il fait diriger sur Lannes une
canonnade effroyable. La division Saint-Hilaire, la plus avance
des trois, place en l'air pour ainsi dire, reoit de front et de
flanc un feu de mitraille continuel. Elle rtrograde lentement, avec
l'aplomb qui convient, et aux vieux rgiments dont elle est compose,
et au chevaleresque Saint-Hilaire qu'elle a pour chef. Par malheur
ce brave officier, ancien ami de Napolon, tombe frapp  mort d'un
biscaen. Sa division, saisie de douleur, se maintient cependant.
Lannes accourt pour remplacer Saint-Hilaire, et ramener sa division
sur un terrain moins expos. Il rtrograde, mais comme un lion qu'il
est dangereux de poursuivre. Les corps qui veulent le serrer de trop
prs essuient de rudes charges  la baonnette, et sont violemment
repousss. Passant de la division Saint-Hilaire aux deux divisions
d'Oudinot, Lannes les conduit avec la mme vigueur devant un
adversaire que notre retraite a rempli de confiance. Malheureusement
les soldats d'Oudinot souffrent plus que les autres, parce qu'on n'a
pas os dployer en face de l'ennemi des troupes aussi jeunes. Rangs
en colonnes profondes, ils perdent par le boulet des files entires.

[Note en marge: Lannes abrite ses troupes derrire le foss qui
s'tend d'Essling  Aspern.]

Peu  peu Lannes ramne sa ligne  la hauteur du foss qui s'tend
d'Essling jusqu' Aspern, et qui prsente une sorte d'abri derrire
lequel son infanterie peut se mettre  couvert. Son artillerie,
quoique infrieure en nombre et en approvisionnements  celle de
l'ennemi, reste seule sur la partie saillante de ce foss, afin
d'arrter le mouvement des colonnes autrichiennes qui s'avancent
pour faire une tentative dsespre. En effet, on voit le corps de
Hiller et une partie de celui de Bellegarde se reporter sur Aspern,
les deux colonnes de Rosenberg s'approcher de nouveau d'Essling,
enfin le corps de Hohenzollern ralli, renforc d'une partie de celui
de Bellegarde, des grenadiers, de la cavalerie de Liechtenstein,
prparer contre notre centre un effort semblable  celui que Napolon
a tent sur le centre des Autrichiens.

[Note en marge: Effort des Autrichiens sur notre centre entre Essling
et Aspern.]

C'est effectivement sur notre centre que l'orage parat d'abord se
diriger, car le corps de Hohenzollern, les grenadiers, la cavalerie
de Liechtenstein s'avancent en formant une masse compacte. Napolon
s'en aperoit, prvient Lannes, qui s'en est galement aperu, et ils
demandent  la division Saint-Hilaire, aux divisions Oudinot,  la
cavalerie, de se dvouer encore une fois au salut de l'arme. Lannes,
disposant en premire ligne les divisions Saint-Hilaire, Claparde et
Tharreau, en seconde ligne les cuirassiers, en troisime la vieille
garde, laisse approcher la masse paisse du corps de Hohenzollern
et des grenadiers  demi-porte de fusil. Puis il ordonne un feu de
mousqueterie et de mitraille, excut de si prs et avec tant de
justesse, qu'on voit bientt les lignes de l'ennemi s'claircir.
Il lance ensuite les cuirassiers  bride abattue sur l'infanterie
autrichienne, qui, cdant en plusieurs points, est entr'ouverte comme
une muraille dans laquelle on a fait brche. Le brave prince Jean de
Liechtenstein se prcipite  son tour avec sa cavalerie sur celle de
Bessires. Mais Lasalle, Marulaz viennent avec leurs chasseurs et
leurs hussards au secours de nos cuirassiers, et ce vaste terrain
ne prsente bientt plus qu'une immense confusion de quinze mille
cavaliers franais et autrichiens se chargeant les uns les autres
avec fureur, unis quand ils s'lancent, dsunis quand ils reviennent,
et se ralliant sans cesse pour charger de nouveau.

[Note en marge: L'effort des Autrichiens sur le centre tant arrt,
l'arme franaise reste immobile sous une affreuse canonnade.]

[Note en marge: Lannes est frapp mortellement par un boulet qui lui
fracasse les deux genoux.]

Aprs cette longue mle, le mouvement de l'ennemi sur notre centre
parat suspendu, et le corps de Hohenzollern, comme paralys,
s'arrte en face de l'paulement qui s'tend d'Essling  Aspern.
Notre artillerie, en partie dmonte, reste sur le rebord du foss,
tirant avec justesse mais avec lenteur,  cause de la raret des
munitions, et expose au feu de plus de deux cents pices de canon.
Nos fantassins s'abritent dans le foss, notre cavalerie, formant
un rideau en arrire, et remplissant l'espace d'Essling  Aspern,
essuie avec une admirable impassibilit une canonnade incessante.
Ainsi l'exige une imprieuse ncessit. Il faut tenir jusqu' la fin
du jour, si on ne veut tre prcipit dans le Danube, qui continue
de grossir. En ce moment un affreux malheur vient frapper l'arme.
Tandis que Lannes galope d'un corps  l'autre pour soutenir le
courage de ses soldats, un officier, effray de le voir en butte 
tant de prils, le supplie de mettre pied  terre, pour demeurer
moins expos aux coups. Il suit ce conseil, quoique bien peu habitu
 mnager sa vie, et, comme si le destin tait un matre auquel on
ne saurait chapper, il est  l'instant mme atteint par un boulet
qui lui fracasse les deux genoux. Le marchal Bessires et le chef
d'escadron Csar de Laville le recueillent noy dans son sang et
presque vanoui. Bessires, qu'il avait fort maltrait la veille,
serre sa main dfaillante, en dtournant toutefois la tte de peur
de l'offenser par sa prsence. On l'tend sur le manteau d'un
cuirassier, et on le transporte pendant une demi-lieue jusqu'au petit
pont, o se trouvait une ambulance. Cette nouvelle, connue bientt
dans toute l'arme, y rpand une profonde tristesse. Mais ce n'est
pas le temps de pleurer, car le danger s'accrot  chaque minute.

[Note en marge: Nouveaux efforts de l'ennemi sur les villages
d'Aspern et d'Essling.]

[Note en marge: Les fusiliers de la garde, sous les ordres du gnral
Mouton, repoussent une dernire tentative des grenadiers autrichiens
contre Essling.]

Les efforts de l'ennemi, arrts au centre, se tournent avec fureur
sur les ailes, contre Aspern et Essling. Du ct d'Aspern, les
gnraux Hiller et Vacquant dirigent des attaques ritres sur
ce malheureux village, qui n'est plus qu'un amas de ruines et de
cadavres. On n'y marche que sur des dcombres, sur des poutres
brlantes, ou sur des mourants, dont les souffrances n'importent
plus en prsence du danger qui menace tout le monde. Les tirailleurs
de la garde, que Napolon avait confis  Massna, malgr leur
jeune ardeur, malgr les vieux officiers qui les commandent, sont
eux-mmes pousss en dehors du village. Aussitt Legrand avec les
dbris de sa division, Carra Saint-Cyr avec la moiti de la sienne,
reprennent ce tas de ruines fumantes sous les yeux de Massna, qui
est au milieu d'eux bris par la fatigue, mais lev au-dessus des
faiblesses de la nature par la force de son me. Legrand, charg
d'excuter ses ordres, se montre partout, la pointe de son chapeau
coupe par un boulet, et oblig souvent de recourir  son pe pour
loigner les baonnettes ennemies de sa poitrine.  gauche, Molitor
jette dans le bras d'eau derrire lequel il est post les Autrichiens
qui veulent envahir l'lot. Grce  cette hroque rsistance
Aspern nous reste. Mais l'archiduc nourrit un dernier espoir, c'est
d'emporter Essling. Il fait envelopper cette position par les deux
colonnes de Rosenberg, et dirige avec les grenadiers qu'il conduit
en personne une attaque furieuse sur le centre mme du village.
Bessires, qui a remplac Lannes, voit ce nouveau pril, et s'occupe
d'y parer. Napolon, pour le secourir, lui envoie les fusiliers de
la garde, troupe superbe, forme pendant les campagnes de Pologne et
d'Espagne, et prs d'atteindre  cette perfection, qui se rencontre
entre l'extrme jeunesse et l'extrme vieillesse du soldat. C'est le
gnral Mouton qui est charg de les commander.--Brave Mouton, lui
dit l'Empereur, faites encore un effort pour sauver l'arme; mais
finissez-en, car aprs ces fusiliers je n'ai plus que les grenadiers
et les chasseurs de la vieille garde, dernire ressource qu'il ne
faut dpenser que dans un dsastre.--Mouton part, et se dirige sur la
gauche d'Essling, o l'attaque des grenadiers autrichiens paraissait
plus  craindre. Bessires, plac plus prs des lieux, voit le
danger  droite, entre Essling et le Danube, et il n'hsite pas 
changer la direction indique par l'Empereur. Il envoie partie de
ces quatre bataillons dans Essling mme, partie  droite entre le
village et le fleuve. Ce secours tait urgent, car de front Essling
tait menac par les grenadiers, et  droite par les colonnes de
Rosenberg, prtes  passer entre Essling et le Danube. C'tait le
gnral Boudet qui dfendait encore Essling depuis la veille. Cinq
fois les grenadiers conduits par le feld-marchal d'Aspre taient
revenus  l'attaque, et cinq fois ils avaient t repousss tantt
par la fusillade, tantt par des charges  la baonnette. Nanmoins
sur la droite du village, que peu de monde dfendait, Boudet tourn,
envelopp par l'une des deux colonnes de Rosenberg, avait t oblig
de se retirer dans un grenier, vaste difice, crnel comme une
forteresse. Il s'y maintenait avec une tnacit indomptable; mais,
assailli de toutes parts, il allait succomber, quand Mouton arrive
avec les fusiliers de la garde. Cette belle jeunesse arrache aux
grenadiers d'Aspre une partie du village, et arrte les soldats de
Rosenberg le long de l'espace qui s'tend jusqu'au Danube. Pourtant
ce premier acte d'nergie ne suffit pas contre un ennemi quatre fois
plus nombreux, et rsolu  tenter les derniers efforts pour russir.
Mais Rapp survient avec deux nouveaux bataillons de ces mmes
fusiliers, et propose au gnral Mouton de faire une charge gnrale
 la baonnette. Tous deux en se serrant la main adoptent cette
manire d'en finir, et fondent tte baisse sur les Autrichiens.
Ils leur portent un tel choc qu'ils les refoulent  l'instant d'un
bout du village  l'autre, culbutent les soldats d'Aspre sur ceux de
Rosenberg, et les rejettent tous au del d'Essling. Au mme moment
l'artillerie de la Lobau prenant en charpe les masses qui avaient
pass entre le fleuve et le village, les couvre de mitraille. Essling
se trouve ainsi dlivr.

[Note en marge: L'archiduc Charles, dsesprant de jeter l'arme
franaise dans le Danube, renonce  ses attaques, et termine la
journe par une canonnade.]

Il y avait trente heures que cette lutte durait. L'archiduc Charles
puis, dsesprant de nous jeter dans le Danube, commenant lui
aussi  manquer de munitions, prend enfin le parti de suspendre
cette sanglante bataille, l'une des plus affreuses du sicle, et se
dcide  clore la journe en envoyant ce qui lui reste d'obus et de
boulets sur les corps placs entre Aspern et Essling. Aussi tandis
que dans Aspern les gnraux Hiller et Bellegarde s'acharnent encore
 disputer quelques dbris de ce malheureux village, vers le centre
et vers Essling, l'archiduc Charles fait discontinuer les attaques,
et se borne  porter son artillerie en avant pour tirer  outrance
sur nos lignes.  un pril de ce genre il n'y avait  opposer qu'une
froide immobilit. Notre artillerie, dmonte en grande partie,
s'arrte comme elle avait dj fait sur le bord du foss qui nous
couvrait, tirant d'intervalle en intervalle pour gagner la fin du
jour. L'infanterie s'tablit en arrire  moiti couverte par le
terrain, et plus en arrire encore se dploie notre belle cavalerie,
prsentant deux fronts, l'un d'Essling  Aspern, pour couvrir le
centre de la position, l'autre en retour, pour couvrir l'espace
entre Essling et le fleuve. Enfin la garde impriale, prsentant
deux fronts parallles  ceux de la cavalerie, demeure impassible
sous les boulets, et on n'entend au milieu de la canonnade, que ce
cri des officiers: Serrez les rangs! Il n'y a plus en effet que
cette manoeuvre  excuter jusqu' la nuit, car il est impossible,
soit d'loigner l'ennemi, soit de le fuir par le pont qui conduit 
la Lobau. Cette retraite par une seule issue ne peut s'oprer qu'
la faveur de l'obscurit, et dans le mois de mai il faut attendre
plusieurs heures encore les tnbres salutaires qui doivent favoriser
notre dpart.

[Note en marge: Napolon quitte le champ de bataille  la chute du
jour pour aller prparer la retraite dans l'le de Lobau.]

Napolon n'avait cess pendant la journe de se tenir dans l'angle
que dcrivait notre ligne d'Aspern  Essling, d'Essling au fleuve,
et o passaient tant de boulets. On l'avait press plusieurs fois de
mettre  l'abri une vie de laquelle dpendait la vie de tous. Il ne
l'avait pas voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque.
Maintenant que l'ennemi puis se bornait  une canonnade, il rsolut
de reconnatre de ses yeux l'le de Lobau, d'y choisir le meilleur
emplacement pour l'arme, d'y faire en un mot toutes les dispositions
de retraite. Certain de la possession d'Essling, que les dbris de
la division Boudet et les fusiliers occupaient, il fit demander 
Massna s'il pouvait compter sur la possession d'Aspern, car tant que
ces deux points d'appui nous restaient la retraite de l'arme tait
assure. L'officier d'tat-major Csar de Laville, envoy  Massna,
le trouva assis sur des dcombres, harass de fatigue, les yeux
enflamms, mais toujours plein de la mme nergie. Il lui transmit
son message, et Massna, se levant, lui rpondit avec un accent
extraordinaire: Allez dire  l'Empereur que je tiendrai deux heures,
six, vingt-quatre, s'il le faut, tant que cela sera ncessaire au
salut de l'arme.--

[Note en marge: Spectacle que prsentaient les abords du petit pont
qui conduisait  l'le de Lobau.]

[Note en marge: Entrevue de Lannes et de Napolon.]

[Note en marge: Napolon visite l'le de Lobau avant la chute du
jour.]

[Note en marge: Conseil de guerre tenu au bord du Danube entre
Napolon et ses marchaux.]

[Note en marge: Opinion exprime par Napolon dans le conseil
assembl au bord du Danube.]

[Note en marge: Vif assentiment donn par Massna aux paroles de
Napolon.]

Napolon, tranquillis pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ
vers l'le de Lobau, en faisant dire  Massna,  Bessires, 
Berthier, de le venir joindre, ds qu'ils pourraient quitter le
poste confi  leur garde, afin de concerter la retraite qui devait
s'oprer dans la nuit. Il courut au petit bras, lequel coulait entre
la rive gauche et l'le de Lobau. Ce petit bras tait devenu lui-mme
une grande rivire, et des moulins lancs par l'ennemi avaient
plusieurs fois mis en pril le pont qui servait  le traverser.
L'aspect de ses bords avait de quoi navrer le coeur. De longues files
de blesss, les uns se tranant comme ils pouvaient, les autres
placs sur les bras des soldats, ou dposs  terre en attendant
qu'en les transportt dans l'le de Lobau, des cavaliers dmonts
jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisment, une foule de
chevaux blesss se portant instinctivement vers le fleuve pour se
dsaltrer dans ses eaux, et s'embarrassant dans les cordages du pont
jusqu' devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie
 moiti brises, une indicible confusion et de douloureux
gmissements, telle tait la scne qui s'offrait, et qui saisit
Napolon. Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour
se rafrachir le visage, et puis apercevant une litire faite de
branches d'arbres, sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer,
il courut  lui, le serra dans ses bras, lui exprima l'esprance
de le conserver, et le trouva, quoique toujours hroque, vivement
affect de se voir arrter sitt dans cette carrire de gloire.--Vous
allez perdre, lui dit Lannes, celui qui fut votre meilleur ami
et votre fidle compagnon d'armes. Vivez et sauvez l'arme.--La
malveillance qui commenait  se dchaner contre Napolon, et qu'il
n'avait, hlas! que trop provoque, rpandit alors le bruit de
prtendus reproches, que Lannes lui aurait adresss en mourant. Il
n'en fut rien cependant. Lannes reut avec une sorte de satisfaction
convulsive les treintes de son matre, et exprima sa douleur sans y
mler aucune parole amre. Il n'en tait pas besoin: un seul de ses
regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de
guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brises, la mort
d'un autre hros d'Italie, Saint-Hilaire, frapp dans la journe,
l'horrible hcatombe de quarante  cinquante mille hommes couchs 
terre, n'taient-ce pas l autant de reproches assez cruels, assez
faciles  comprendre? Napolon, aprs avoir serr Lannes dans ses
bras, et se disant certainement  lui-mme ce que le hros mourant ne
lui avait pas dit, car le gnie qui a commis des fautes est son juge
le plus svre, Napolon remonta  cheval, et voulut profiter de ce
qui lui restait de jour pour visiter l'le de Lobau, et arrter ses
dispositions de retraite. Aprs avoir parcouru l'le dans tous les
sens, avoir examin de ses propres yeux les divers bras du Danube,
qui, changs en vritables bras de mer, roulaient les dbris des
rives suprieures, il acquit la conviction que l'arme trouverait
dans l'le de Lobau un camp retranch o elle serait inexpugnable,
et o elle pourrait s'abriter deux ou trois jours, en attendant
que le pont sur le grand bras ft rtabli. Le petit bras qui la
sparait des Autrichiens tait impossible  franchir en prsence de
Massna, qui serait l pour en disputer le passage. La largeur de
l'le ne permettait pas qu'en l'accablant de boulets on la rendt
inhabitable pour nos soldats. Enfin en employant tout ce qu'il y
avait de bateaux sur la rive droite, on parviendrait  apporter des
vivres, des munitions, de manire que l'arme et de quoi subsister
et se dfendre. Ces vues promptement conues et arrtes, Napolon
revint  la nuit vers le petit bras. Le marchal Massna s'y tait
transport ds qu'il avait cru pouvoir confier la garde d'Aspern 
ses lieutenants. Le marchal Bessires, le major gnral Berthier,
quelques chefs de corps, le marchal Davout venu en bateau de la rive
droite, taient runis  ce rendez-vous assign au bord du Danube, au
milieu des dbris de cette sinistre journe. L on tint un conseil de
guerre. Napolon n'avait pas pour habitude d'assembler de ces sortes
de conseils, dans lesquels un esprit incertain cherche, sans les
trouver, des rsolutions qu'il ne sait pas prendre lui-mme. Cette
fois il avait besoin, non pas de demander un avis  ses lieutenants,
mais de leur en donner un, de les remplir de sa pense, de relever
l'me de ceux qui taient branls, et il est certain que, quoique
leur courage de soldat ft inbranlable, leur esprit n'embrassait
pas assez les difficults et les ressources de la situation, pour
n'tre pas  quelques degrs surpris, troubl, abattu. Le caractre
qui fait supporter les revers est plus rare que l'hrosme qui fait
braver la mort. Napolon, calme, confiant, car il voyait dans ce
qui tait arriv un pur accident qui n'avait rien d'irrparable,
provoqua les officiers prsents  dire leur avis. En coutant les
discours tenus devant lui, il put se convaincre que ces deux journes
avaient produit une forte impression, et que quelques-uns de ses
lieutenants taient partisans de la rsolution de repasser tout de
suite, non-seulement le petit bras afin de se retirer dans l'le
de Lobau, mais aussi le grand bras, afin de se runir le plus tt
possible au reste de l'arme, au risque de perdre tous les canons,
tous les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie, douze ou quinze
mille blesss, enfin l'honneur des armes.  peine une telle pense
s'tait-elle laiss entrevoir, que Napolon, prenant la parole avec
l'autorit qui lui appartenait et avec la confiance, non pas feinte,
mais sincre, que lui inspirait l'tendue de ses ressources, exposa
ainsi la situation. La journe avait t rude, disait-il, mais elle
ne pouvait pas tre considre comme une dfaite, puisqu'on avait
conserv le champ de bataille, et c'tait une merveille de se retirer
sains et saufs aprs une pareille lutte, soutenue avec un immense
fleuve  dos, et avec ses ponts dtruits. Quant aux blesss et aux
morts, la perte tait grande, plus grande qu'aucune de celles que
nous avions essuyes dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi
avait d tre d'un tiers plus forte; on pouvait donc tre certain,
assurait Napolon, que les Autrichiens se tiendraient tranquilles
pour long-temps, et qu'on aurait le loisir de rallier l'arme
d'Italie qui arrivait victorieuse  travers la Styrie, de ramener
dans les rangs les trois quarts des blesss, de tirer de France les
nombreux renforts qui taient en marche, d'tablir sur le Danube
des ponts de charpente aussi solides que des ponts de pierre, et
qui feraient du passage du fleuve une opration ordinaire. Napolon
ajoutait qu'aprs tout, lorsque les blesss seraient rentrs dans les
rangs, ce ne seraient que dix mille hommes de moins de notre ct,
pour quinze mille du ct de l'adversaire, et deux mois de plus dans
la dure de la campagne; qu' cinq cents lieues de Paris, soutenant
une grande guerre au sein d'une monarchie conquise, au milieu mme
de sa capitale, un accident de cette espce n'avait rien qui dt
tonner des gens de courage, rien que de trs-naturel, rien mme
que d'heureux, si on songeait aux difficults de l'entreprise, qui
consistait  passer devant une arme ennemie le plus grand fleuve
de l'Europe pour aller livrer bataille au del. Il ne fallait donc,
suivant lui, ni s'alarmer, ni se dcourager. Il y avait un mouvement
rtrograde qui tait convenable et ncessaire, c'tait de repasser
le petit bras du Danube, pour se renfermer dans l'le de Lobau, pour
y attendre l'abaissement des eaux et le rtablissement des ponts
sur le grand bras; mouvement facile, qui se ferait la nuit, sans
inconvnient, sans perdre ni un bless, ni un cheval, ni un canon,
sans perdre surtout l'honneur des armes. Mais il y avait un autre
mouvement rtrograde  la fois dshonorant et dsastreux, ce serait
de repasser non-seulement le petit bras, mais le grand, en repassant
celui-ci tant bien que mal, avec des barques qui ne pourraient
transporter que les hommes valides, sans un canon, ni un cheval,
ni un bless, en renonant surtout  l'le de Lobau, qui tait une
conqute prcieuse, et le vrai terrain d'un passage ultrieur. Si on
agissait de la sorte, si au lieu de soixante mille qu'on tait au
dpart on repassait au nombre de quarante mille, sans artillerie,
sans chevaux, en abandonnant au moins dix mille blesss capables de
servir dans un mois, on ferait bien en revenant de ne pas se montrer
aux Viennois, qui accableraient de mpris leurs vainqueurs, et
appelleraient bientt l'archiduc Charles pour chasser les Franais
d'une capitale o ils n'taient plus dignes de rester. Et dans ce cas
ce n'tait pas  une retraite sur Vienne, mais  une retraite sur
Strasbourg qu'il fallait se prparer; le prince Eugne, en marche
sur Vienne, y trouverait l'ennemi, au lieu de l'arme franaise, et
prirait dans ce coupe-gorge; les allis effrays, devenus tratres
par faiblesse, se retourneraient contre nous; la fortune de l'Empire
serait anantie, et la grandeur de la France dtruite en quelques
semaines. En un mot Napolon prvit, annona avec prcision, comme
devant se raliser sous quinze jours, tout ce que sa politique lui
a valu cinq ans plus tard, si, au lieu de se retirer firement dans
la Lobau, on avait la faiblesse de traverser prcipitamment le
grand Danube, laissant  l'autre bord ses camarades blesss, son
matriel, son honneur. Pour agir d'ailleurs comme il le conseillait,
il ne fallait que peu d'efforts. Massna tiendrait  Aspern
jusqu' minuit, dfilerait ensuite avec l'arme sur le petit pont,
dfendrait la Lobau le lendemain contre les entreprises de l'ennemi,
et attendrait derrire le petit bras du Danube les vivres et les
munitions qu'on allait lui envoyer en bateaux. Pendant ce temps
on rtablirait le grand pont, et si, contre toute vraisemblance,
l'archiduc Charles osait faire une tentative, en descendant sur
Presbourg ou en remontant jusqu' Krems, pour se transporter sur
la rive droite, et venir nous disputer Vienne, le marchal Davout
lui tiendrait tte avec ses 30 mille hommes qui valaient 60 mille
Autrichiens, avec le reste des cuirassiers, avec la cavalerie de
la garde qui n'avaient point pass, avec les Wurtembergeois, les
Bavarois, les Saxons. Ainsi, Massna, Davout, leur dit-il, vous
vivez, et vous sauverez l'arme, en vous montrant dignes de ce que
vous avez dj fait.--Massna, souvent mcontent, blmant mme avec
amertume la prcipitation qu'on avait mise  passer le Danube,
Massna, transport de tant de raison et de fermet, saisit la main
de Napolon et lui dit:--Vous tes, sire, un homme de coeur et digne
de nous commander! Non, il ne faut pas fuir comme des lches, qui
auraient t vaincus. La fortune nous a mal servis, mais nous sommes
victorieux nanmoins; car l'ennemi qui aurait d nous prcipiter dans
le Danube a mordu la poussire devant nos positions. Ne perdons pas
notre attitude de vainqueurs, bornons-nous  repasser le petit bras
du Danube, et je vous jure d'y noyer tout Autrichien qui voudrait le
franchir  notre suite.--Davout promit de son ct de garder Vienne,
et de repousser toute attaque qui viendrait par Presbourg ou par
Krems, pendant l'opration du rtablissement des ponts, opration
aprs laquelle l'arme runie sur une seule rive n'aurait plus rien 
craindre de l'archiduc Charles.

[Note en marge: Raffermissement des coeurs  la suite du conseil de
guerre tenu dans la soire du 22.]

[Note en marge: Aprs avoir ordonn la retraite dans l'le de Lobau,
et en avoir confi la direction  Massna, Napolon repasse le Danube
dans la nuit.]

Tous les coeurs se trouvrent raffermis  la suite de ce conseil
tenu au bord du Danube sous les derniers boulets lancs par les
Autrichiens. Il fut convenu que Massna prendrait le commandement
en chef de l'arme, emploierait la nuit  traverser le petit bras,
tandis que Napolon, repassant de sa personne le grand bras avec
Berthier et Davout, irait diriger lui-mme les deux oprations qui
pressaient le plus, l'envoi dans la Lobau de munitions de guerre et
de bouche, et le rtablissement du grand pont. On se quitta consols,
rsolus, confiants les uns dans les autres. Pendant que Massna
retournait  Aspern, Napolon se rendit  travers la Lobau sur le
bord du bras principal du Danube, aprs avoir donn tous ses ordres.
Il eut de la peine  franchir plusieurs gros ruisseaux qui s'taient
forms dans l'intrieur de l'le par suite de la crue des eaux. Il
arriva entre onze heures du soir et minuit au bord du grand Danube,
et voulut le passer immdiatement. Le pril tait grave, car outre
une obscurit profonde il fallait braver les normes corps flottants
que le courant entranait, et qui heurtant la frle barque dans
laquelle Napolon allait monter, pouvaient la submerger. Mais il n'y
avait pas  hsiter en prsence des grands devoirs qui restaient
 remplir, et, avec la confiance de Csar au milieu des flots de
l'pire, Napolon s'embarqua sur un esquif, accompagn de Berthier
et de Savary, conduit par quelques pontonniers intrpides, qui le
transportrent sain et sauf sur l'autre rive.  peine dbarqu 
bersdorf il donna ses premiers ordres pour attirer sur ce point
toutes les barques disponibles, les remplir de biscuit, de vin,
d'eau-de-vie, de gargousses, de cartouches, d'objets de pansement,
et les diriger sur l'le de Lobau. Les bateaux dtachs du grand
pont dtruit suffisaient dans le moment pour porter le ncessaire 
l'arme de l'autre ct du fleuve. On commena cette opration dans
la nuit mme, ou plutt on la continua plus activement, car aprs la
rupture du pont, on avait dj eu recours  ce moyen dans le courant
de la journe.

[Note en marge: Mesures de Massna pour assurer la retraite de
l'arme dans l'le de Lobau.]

[Note en marge: Dfil de l'arme par le petit pont dans la nuit du
22 au 23 mai.]

[Note en marge: Embarquement de Massna, qui se retire le dernier
dans l'le de Lobau.]

Pendant ce temps Massna, investi du commandement en chef, avait
couru  Essling et Aspern pour prparer la retraite. Les attaques
directes contre ces deux points avaient cess. Les Autrichiens
s'en tenaient  une canonnade, toujours plus lente  mesure que la
nuit avanait, et qui de loin en loin, ici ou l, faisait quelques
victimes dans l'ombre. Nos adversaires puiss se laissaient tomber
de lassitude sur ce champ de carnage, tandis que la vigilance,
indispensable dans notre position critique, nous obligeait 
nous tenir debout, bien que notre fatigue ft gale  celle des
Autrichiens. Vers minuit, Massna fit commencer la retraite par
la garde impriale, qui tait la plus rapproche du fleuve. Chaque
corps devait dfiler par le petit pont, emportant ses blesss,
emmenant ses canons, laissant seulement ses morts, dont, hlas! le
nombre n'tait que trop considrable. Aprs la garde vint la grosse
cavalerie, et comme beaucoup de soldats avaient jet leurs cuirasses,
Massna les fit ramasser par les cavaliers dmonts, ne voulant
abandonner  l'ennemi que le moins de trophes possible. Une partie
de la cavalerie lgre demeura en ligne avec les voltigeurs pour
faire devant Aspern et Essling un semblant de rsistance. Puis les
divisions Saint-Hilaire et Oudinot dfilrent  leur tour, chacune
emportant ce qui lui restait encore de blesss sur le terrain. Les
divisions Legrand, Carra Saint-Cyr suivirent, et enfin,  la pointe
du jour du 23, les gnraux Boudet et Molitor, quittant Essling
et Aspern, s'enfoncrent dans le bois qui couvrait le rentrant du
fleuve, escorts par une nue de leurs tirailleurs. L'ennemi harass
ne s'aperut pas du mouvement rtrograde de nos troupes. Ce ne fut
que vers cinq ou six heures du matin que, voyant nos postes avancs
disparatre peu  peu, il conut le soupon de notre retraite, et
songea  nous suivre. Il le fit lentement, sans nous inquiter
beaucoup. Entr toutefois dans Essling et parvenu au bord du fleuve,
il put dcouvrir le petit pont sur lequel passaient nos dernires
colonnes. Il dirigea aussitt ses boulets de ce ct, tandis que ses
tirailleurs dbouchant  travers le bois nous dcochaient des balles.
Massna, avec quelques officiers de son tat-major, tait rest sur
la rive gauche, rsolu  passer le dernier. On lui fit remarquer
que nos postes commenaient  tre vivement presss, qu'il pouvait
tre subitement assailli, que le moment tait venu de replier le
pont, et de mettre fin  cette rsistance sans exemple. Il ne voulut
rien entendre tant qu'il aperut sur la rive gauche quelque dbris
 sauver. Courant en tous sens, il s'assura par lui-mme qu'on ne
laissait pas un bless, pas un canon, pas un objet de quelque valeur
dont l'ennemi et  s'enorgueillir. Il fit ramasser encore ce qu'il
put de fusils, de cuirasses jets le long du Danube, et comme  et
l des chevaux blesss et sans matres erraient au bord de l'eau,
il les fit chasser vers le fleuve pour les obliger  le traverser 
la nage. Enfin ne voyant plus aucun devoir  remplir sur cette rive
devenue un sol ennemi, et les balles des tirailleurs pleuvant dj
autour de lui, il s'embarqua le dernier, aussi fier que lorsqu'il
sortait de Gnes dans une simple embarcation sous le feu de l'escadre
anglaise. Il fit couper les amarres du pont, que le courant du fleuve
reporta bientt vers l'autre bord, et en quelques minutes il fut dans
la Lobau, les Autrichiens se contentant d'assister  la retraite
volontaire de leurs adversaires.

[Note en marge: Rsultats et caractres de la bataille d'Essling.]

[Note en marge: Consquences morales de la bataille d'Essling.]

[Note en marge: Quel jugement on peut porter sur la conduite
militaire de Napolon.]

Ainsi se termina cette bataille de deux jours, l'une des plus
sanglantes du sicle, et qui commena la srie de ces abominables
carnages des derniers temps de l'Empire, o l'on dtruisait en une
journe l'quivalent de la population d'une grande ville. Le nombre
des morts et des blesss, pour celle-ci comme pour les autres, ne
saurait tre que difficilement prcis. On peut valuer la perte
des Autrichiens  26 ou 27 mille[29] morts et blesss,  15 ou 16
mille celle des Franais. De notre ct, la pnurie des ressources
dans l'le de Lobau, pendant les premiers moments, devait rendre
les blessures extrmement dangereuses. Ce qui expliquait l'norme
diffrence des pertes, c'est que les Autrichiens avaient combattu
toujours  dcouvert, et que nous au contraire avions t abrits
durant une partie de ces journes par quelques obstacles de terrain.
Quant aux prisonniers, il n'en avait t fait d'aucun ct, sauf
quelques centaines enlevs dans Aspern et Essling, et envoys dans
la Lobau. C'tait une bataille sans autre rsultat qu'une abominable
effusion de sang, effusion, comme on vient de le voir, plus grande
pour l'ennemi que pour nous, et qui nous laissait tous nos moyens
de passage, puisque l'le de Lobau nous restait. La plus grave
consquence de ces journes d'Essling, c'tait ce qu'on allait en
dire, c'taient les exagrations de nos ennemis prompts  publier en
Allemagne et dans toute l'Europe, que les Franais taient vaincus,
accabls, en pleine retraite. Or Napolon, combattant au milieu
du continent prt  s'insurger contre lui, oblig de se maintenir
au sein de la capitale ennemie, o quatre cent mille habitants
n'attendaient qu'un signal pour se soulever, ayant besoin sur ses
derrires de routes sres pour amener ses renforts, ne pouvait se
passer du prestige de son invincibilit. Matriellement il tait
plus fort, puisqu'il avait moins perdu que son adversaire, et
qu'il avait retremp le coeur de sa jeune arme dans une preuve
formidable; moralement il tait plus faible, parce que ses ennemis
allaient triompher d'une prtendue dfaite, qui en ralit tait une
victoire, car c'tait vaincre que de soutenir une telle lutte avec
ses ponts dtruits. Quant  sa conduite comme gnral, on ne pouvait
qu'admirer le choix de l'le de Lobau, choix qui avait rendu possible
une opration dans tout autre cas impraticable, et qui permettait
qu'une position dsastreuse, d'o l'on n'aurait d sortir que noys
ou prisonniers, fint par la plus facile, la moins trouble des
retraites. Mais on devait blmer la prcipitation que Napolon avait
mise  traverser le fleuve dans une telle saison, avant d'avoir
runi des moyens suffisants de passage. En cela il tait reprochable
assurment; tant de motifs cependant excusaient son impatience
d'occuper les deux rives du Danube, qu'on peut lui pardonner d'avoir
trop compt sur la fortune dans le dsir d'pargner le temps. Son
tort vritable, son tort ternel, c'tait cette politique sans frein,
qui, aprs l'avoir port sur le Nimen d'o il tait revenu  force
de miracles, l'avait port ensuite sur l'bre et le Tage d'o il
tait revenu de sa personne en y laissant ses plus belles armes,
l'entranait maintenant de nouveau sur le Danube o il ne parvenait 
se soutenir que par d'autres miracles, miracles dont la suite pouvait
 tout moment s'interrompre, et aboutir  des dsastres. C'est l,
disons-nous, qu'tait son tort, car le gnral ne commettait de
fautes que sous la contrainte qu'exerait sur lui le plus imprudent
des politiques.

[Note 29: Leur bulletin officiel avouait 20 mille, et quand on sait
 quel point ils y dfiguraient la vrit  leur avantage, on doit
supposer un nombre infiniment plus considrable. C'est d'aprs divers
documents contenus au dpt de la guerre, et mans des Autrichiens
eux-mmes, que je m'arrte au chiffre indiqu ici.]

[Note en marge: Divers jugements ports sur la conduite militaire de
l'archiduc Charles.]

Quant  l'archiduc Charles, fort critiqu depuis, surtout par ses
compatriotes, car c'est ordinairement chez ses concitoyens qu'on
recueille le plus d'amertume, il dploya une grande nergie, quoi
qu'on ait pu dire; et si on trouve tonnant qu'il n'ait pas prcipit
l'arme franaise dans le Danube, c'est qu'on oublie la puissance des
positions choisies par son adversaire, l'impossibilit d'arracher
Essling et Aspern  soixante mille Franais commands par Lannes et
Massna, et rduits  vaincre ou  prir; c'est qu'on oublie les
avantages de l'le de Lobau, qui, Essling et Aspern nous restant,
tait facile  regagner, et devenait alors un asile inviolable.
Chercher  forcer le petit bras devant Massna, sans avoir de pont,
ou mme en ayant un, c'et t de la part du gnralissime autrichien
une entreprise folle, que lui ont fort reproch de n'avoir pas tente
des gens qui auraient t incapables de l'excuter. Ce qu'ont dit
avec plus de raison certains juges impartiaux, c'est que pendant
la bataille il tendit beaucoup trop le demi-cercle trac autour
des Franais, et l'tendit au point de s'exposer  tre coup par
le milieu; c'est qu'en se concentrant davantage  sa droite, et en
employant toutes ses forces  faire une perce vers Aspern, il aurait
eu plus de chance peut-tre de nous couper du Danube. En rptant
ces critiques, il faut ajouter aussi que s'il et agi de la sorte,
il et probablement trouv  Aspern les forces qu'il n'aurait pas
attires ailleurs, et qui se seraient reportes sur le point qu'il
aurait exclusivement attaqu. Aprs une si affreuse lutte, aprs de
si hroques efforts, il faut savoir admirer le dvouement, et se
taire, quel qu'ait t le rsultat, devant des actes d'nergie que
les hommes ont rarement gals.

[Note en marge: Ce que l'archiduc Charles aurait pu faire aprs la
bataille d'Essling.]

C'est pendant les jours qui suivirent que l'archiduc Charles et
pu excuter des choses qu'il n'essaya mme pas. L'arme franaise,
en effet, partie dans l'le de Lobau, partie sur la rive droite du
Danube, coupe en deux par la principale masse des eaux du fleuve,
se trouvait dans une position critique. Certes Napolon, dans sa
jeune ardeur, quand gnral d'Italie il poursuivait si activement ses
succs, n'aurait pas laiss chapper l'occasion qui s'offrait en cet
instant. Il est vrai que s'il tait impossible  l'archiduc Charles
de forcer le petit bras du fleuve qui le sparait de la Lobau, de le
forcer devant Massna et les quarante-cinq mille hommes qui restaient
 ce dernier, il n'tait pas  beaucoup prs aussi impossible de
tenter au-dessus ou au-dessous de Vienne l'un de ces passages que
Napolon redoutait si fort, et contre la ralisation desquels il
avait employ tant et de si ingnieuses prcautions.

Effectivement, si l'archiduc Charles et march sur Presbourg, qu'il
y et travers le Danube, et que, remontant la rive droite, il ft
venu attaquer le marchal Davout, qui n'aurait pas eu quarante mille
hommes  lui opposer, il se serait donn sans doute de belles
chances de nous faire essuyer un dsastre. Mais il aurait eu quelque
chance aussi d'en essuyer un lui-mme, car il ne lui aurait pas fallu
moins de deux jours pour descendre le Danube, deux pour le remonter,
et dans ces quatre jours, il y avait beaucoup de probabilit que le
grand pont rtabli momentanment permettrait  l'arme franaise de
repasser sur la rive droite. Dans ce cas l'archiduc Charles aurait
trouv 80 mille hommes  combattre, n'en pouvant amener que 70 mille
tout au plus, car la bataille d'Essling lui en avait cot 26 ou 27
mille. Il pouvait donc tre refoul, dtruit, rejet en pices sur la
Hongrie. Il restait  tenter une autre opration, aussi hasardeuse,
mais plus dcisive encore, si elle et russi. C'tait, au lieu de
descendre le Danube, de le remonter au contraire, de rallier les 25
mille hommes de Kollowrath, ce qui et report l'arme autrichienne
 95 mille combattants, de franchir le fleuve  l'un des points qui
se trouvent entre Krems et Lintz, d'y surprendre le passage contre
les Saxons de Bernadotte ou les Wurtembergeois de Vandamme, et de
dboucher sur les derrires de Napolon. Ici le passage tait moins
certain, puisqu'il fallait le disputer, mais il offrait de grandes
chances de russite contre les troupes qui gardaient le fleuve; il se
faisait avec 25 mille hommes de plus, il amenait une concentration
de forces suprieure  toutes celles que Napolon pouvait excuter
dans le moment, il n'exigeait que deux ou trois jours; il procurait
le moyen de battre en dtail, avant leur runion, les Saxons, les
Wurtembergeois, les divisions du marchal Davout disperses entre
Saint-Polten, Vienne, bersdorf; enfin, en cas de succs il plaait
Napolon dans la position du gnral Mlas aprs la bataille de
Marengo. Mais aussi en plaant un tel adversaire, une telle arme,
dans de telles extrmits, il provoquait de leur part des efforts
extraordinaires, un dvouement dont il fallait peu se flatter de
triompher, et par consquent des prils immenses. Plus dcisif
encore, mais plus hasardeux, ce plan tait donc moins prsumable de
la part de l'archiduc.

[Note en marge: Dispositions de l'archiduc Charles aprs la bataille
d'Essling.]

Quoi qu'il en soit de ces diverses combinaisons, l'archiduc Charles
raisonna autrement, ou, pour mieux dire, il agit autrement, car dans
ces occasions on ne raisonne pas, on agit instinctivement, d'aprs
son caractre; et ce n'et pas t un tort, si, en suivant le plan
le plus conforme  son caractre, le gnralissime autrichien avait
fait tout ce qui tait possible et convenable dans le systme qu'il
adoptait. Il n'avait su que le 23 mai, c'est--dire le lendemain des
deux journes du 21 et du 22, s'il tait vainqueur ou non, et bien
qu'il crivt partout qu'il l'tait, il n'en avait pas la conviction
sincre, car tout en ayant empch Napolon de dboucher au del du
Danube, il n'avait pu l'empcher de se retirer paisiblement dans la
Lobau, de garder son champ de bataille, et surtout de conserver des
moyens ultrieurs de passage. Outre que sa victoire pouvait tre
considre comme douteuse, l'archiduc se ressentait cruellement
de ces deux jours de combats acharns. Son arme diminue de prs
d'un tiers tait puise, et dans un tat d'accablement dont ne se
rendent pas compte ceux qui jugeant les gnraux aprs l'vnement,
leur reprochent de n'avoir pas suivi des plans auxquels il n'y
avait pas mme  penser en face de la ralit des choses. Il tait
personnellement peu dispos  recommencer. Pour la premire fois
il se trouvait devant Napolon sans avoir succomb, et tout tonn
de ce triomphe inusit, il voulait en jouir avant de courir de
nouvelles chances. Il avait dans ses pertes, dans l'insuffisance des
forces qui lui restaient, dans la destruction de ses munitions, qui
taient entirement consommes, il avait des motifs d'attendre, et
de goter en repos le plaisir d'un succs inespr. Et il y avait
bien, il faut le reconnatre, quelques considrations senses 
faire valoir en faveur de cette manire de se conduire. Il pouvait
se dire, en effet, que le temps tait  son avantage, que ne pas
prir tait beaucoup quand on se battait dans son pays,  porte de
ses ressources, entour de toutes les sympathies de l'Allemagne,
qui ne demandait qu'une occasion pour clater. Il pouvait se dire
que Napolon au contraire,  plusieurs centaines de lieues de sa
frontire, vivant au milieu de populations ennemies, au sein d'une
capitale conquise et frmissante, ne s'y maintenant que par le
prestige de son invincibilit, avait besoin pour se soutenir de coups
d'clat continuels, et surtout d'en finir vite pour en finir  son
honneur; que, pour le gnral franais, passer le Danube tait la
condition indispensable de tout succs dfinitif, et qu'avoir chou
dans ce passage tait un chec moral autant qu'un chec matriel;
qu'il valait mieux par consquent persister  lui opposer un genre
d'obstacle qui seul l'avait arrt jusqu'alors, et persvrer dans
une tactique qui avait russi, que d'aller soi-mme s'offrir  ses
coups, et risquer des batailles douteuses, en essayant un passage
hasardeux, au-dessous ou au-dessus de Vienne. L'archiduc Charles
pouvait se faire et se fit ces raisonnements, qui taient sages,
qui mritaient mme d'tre approuvs, si, adoptant un pareil plan,
il le suivait dans toutes ses consquences, s'il employait le temps
qui allait s'couler  renforcer l'arme autrichienne,  rendre le
Danube de plus en plus difficile  franchir, et  soulever autour de
Napolon les rsistances de toute nature, qu'un avantage obtenu sur
lui devait naturellement provoquer. C'est au moins ce qu'il parut
faire dans les premiers moments, s'attachant  garder plus fortement
que jamais sa position vis--vis de Vienne, s'tudiant  augmenter
les difficults de tout passage ultrieur du Danube, concentrant
sur ce point le plus de forces possible, donnant  l'archiduc Jean
l'ordre de l'y rejoindre au plus tt, et surtout chantant victoire
en Allemagne, crivant partout que les Franais avaient t battus,
presque dtruits, parlant de trente  quarante mille morts ou
blesss, d'autant de prisonniers, de faon que si ces bruits avaient
t vrais il ne serait pas rest un soldat  Napolon; parlant en
outre d'une retraite invitable et prochaine des Franais sur Lintz,
Passau et Strasbourg mme, promettant enfin  tous leur dlivrance
gnrale et certaine, si l'Europe, et particulirement l'Allemagne,
voulait seconder l'Autriche par un seul effort. Heureusement pour
Napolon, ce que l'archiduc sut faire de mieux pour user de sa
victoire, ce fut de se vanter du succs obtenu, et, vanit  part,
c'tait quelque chose d'utile, on le verra bientt, que de se vanter
beaucoup, mme au del de toute vrit et de toute mesure.

En effet, Napolon avait bien moins  redouter la consquence
matrielle de la bataille d'Essling que ses consquences morales. En
ralit, bien qu'il et, comme nous l'avons dj dit, chou dans un
passage du Danube tent prmaturment, il conservait en gardant l'le
de Lobau la base de tout passage ultrieur, et il avait beaucoup plus
affaibli l'ennemi en soldats qu'il ne s'tait affaibli lui-mme.
Mais ce qu'on allait dire en Allemagne, en France, en Europe de ces
deux grandes journes, pouvait provoquer des rsistances imprvues,
diminuer l'ascendant moral dont il avait besoin pour tre obi, et
pour attirer  lui toutes les ressources de son empire. Cependant
il ne s'inquita pas plus qu'il ne fallait de l'avantage qu'on
allait tirer des derniers vnements; il crivit en tous lieux pour
redresser l'opinion, pour que les deux journes d'Essling fussent
envisages comme elles devaient l'tre, et, par-dessus tout, il prit
des mesures vigoureuses afin de rparer cet chec apparent ou rel,
afin d'en tirer mme dans un avenir prochain des rsultats inattendus
et dcisifs.

[Note en marge: Le premier soin de Napolon, aprs la bataille
d'Essling, est d'envoyer dans l'le de Lobau des vivres et des
munitions.]

Le premier danger auquel il fallait pourvoir, c'tait une tentative
de l'archiduc Charles pour passer le petit bras du Danube et envahir
l'le de Lobau. Napolon ne le craignait gure, moyennant que les
quarante-cinq mille hommes demeurs sous Massna dans cette le
immense eussent des vivres, des munitions, des effets de pansement.
Son premier soin, comme on vient de le voir, fut de leur en envoyer
dans la nuit mme du 22 et dans la journe qui suivit. Ce qui restait
de bateaux du grand pont dtruit fut employ  cet usage, et en
trente-six heures Massna eut assez de gargousses et de cartouches
pour arrter tout essai de passage, assez de biscuit pour prserver
ses soldats de la faim. Les cerfs et les chevreuils, qui existaient
abondamment dans l'le de Lobau, devaient fournir la viande  cette
troupe de quarante-cinq mille chasseurs. Ainsi, grce au dvouement
des pontonniers, qui, malgr la crue extraordinaire du Danube,
malgr les normes corps flottants dont il fallait braver le choc,
ne cessrent d'oprer au milieu des plus grands prils un trajet
extrmement pnible, l'arme eut le ncessaire pour se dfendre et
pour vivre.

[Note en marge: Le second soin de Napolon est de rtablir les ponts
du Danube, pour ramener l'arme sur la rive droite, et parer  un
passage des Autrichiens sous Presbourg.]

[Note en marge: Services rendus par les marins de la garde pour le
rtablissement des communications entre les deux rives du Danube.]

[Note en marge: Rtablissement des communications entre l'le de
Lobau et bersdorf.]

Le second danger dont on devait s'occuper sur-le-champ, c'tait la
possibilit d'un passage vers Presbourg, le seul auquel Napolon
accordt quelque crance, parce que c'tait celui qui exigeait le
moins de hardiesse. Mais pour parer  celui-l, il fallait avoir
vaincu une grave difficult, c'tait de rtablir le pont sur le
grand bras, ne ft-ce que temporairement, car, sans ce pont, le
marchal Davout tait expos  se trouver seul avec deux de ses
divisions, et avec ce qui n'avait point pass de la garde et de
la grosse cavalerie, pour rsister  l'archiduc Charles. La
troisime division du marchal Davout, celle de Morand, reste entre
Saint-Polten et Vienne, serait videmment indispensable pour contenir
la capitale pendant que les deux autres combattraient. Il est vrai
que ce vigoureux lieutenant de l'Empereur avait rpondu sur sa
tte d'arrter avec 25 ou 30 mille hommes tout ce qui viendrait du
ct de Presbourg, et on pouvait attendre de l'opinitre vainqueur
d'Awerstaedt la ralisation de cette promesse. Mais c'tait l une
position fort critique, et il importait au plus haut point d'avoir
rtabli promptement les communications entre la rive droite et l'le
de Lobau, pour que l'arme pt au besoin se runir tout entire sur
cette rive. Napolon s'y appliqua sans relche, bien qu'il st dans
quel tat il avait laiss l'arme autrichienne en repassant dans
l'le de Lobau, et que la double exprience qu'il avait de la guerre
et du caractre de son adversaire suffit pour lui apprendre qu'aprs
deux journes comme celles d'Essling, il n'tait pas  craindre d'en
avoir immdiatement une troisime. Les marins de la garde, mands de
Boulogne  Strasbourg, de Strasbourg  Vienne, venaient heureusement
d'arriver. On s'en servit pour acclrer le rtablissement des
communications. Ils s'y consacrrent avec leur zle et leur
habilet accoutums. Toujours en croisire sur le Danube, soit pour
transporter des munitions, soit pour arrter les corps flottants
lancs par l'ennemi, ils aidrent  dominer l'obstacle que prsentait
ce fleuve immense, rapide comme un torrent et vaste comme un bras de
mer. En attendant la reconstruction du pont, on commena  faire
repasser dans des bateaux une partie de l'infanterie de la garde, de
l'le de Lobau  bersdorf. Le 25, au moyen des pontons qui avaient
servi pour le passage du petit bras, et des bateaux ramasss sur le
fleuve, on parvint  tablir un pont, sur lequel il n'et pas fallu
compter pour entreprendre une opration offensive, mais bien assez
solide pour une retraite, qu'il suffisait d'oprer  intervalles
successifs. Chaque dtachement transport sur la rive droite mettait
le marchal Davout en tat de mieux rsister  une attaque vers
Presbourg, et quant  celle qui aurait pu tre dirige contre l'le
de Lobau, elle n'tait visiblement plus  craindre ds qu'elle
n'avait pas t tente le 23 ou le 24.

[Note en marge: Distribution de l'arme autour de Vienne.]

Aprs la garde on fit repasser la division Demont, ensuite la
cavalerie lgre, qu'il importait d'envoyer en reconnaissance
autour de Presbourg, puis la grosse cavalerie, et enfin le corps de
Lannes tout entier, qui depuis la blessure mortelle de ce dernier
avait t mis sous les ordres du gnral Oudinot, et ne pouvait
pas tre en meilleures mains. Ces passages de troupes achevs, et
ils le furent dans la journe du 27 mai, on n'avait plus rien 
redouter, car le marchal Davout avait au moins 60 mille hommes  sa
disposition, et aucune tentative de l'archiduc Charles sur la rive
droite ne prsentait ds lors de chance de succs. Napolon dirigea
Lasalle et Marulaz sur Haimbourg, pour surveiller et contenir,
avec neuf rgiments de cavalerie lgre, ce qui pourrait venir de
Presbourg, que ce ft l'arme de l'archiduc Charles, ou simplement
l'insurrection de Hongrie, qui commenait  se runir. (Voir la
carte n 32.) Il dirigea Montbrun sur Oedenbourg, de l'autre ct
du lac de Neusiedel, pour observer les routes de la Hongrie et de
l'Italie, par o pouvait se montrer l'archiduc Jean, en retraite
devant le prince Eugne. Le gnral Lauriston n'avait pas cess de
se tenir  Bruck avec les Badois et la cavalerie du gnral Bruyre,
pour tendre la main au prince Eugne engag dans les routes de la
Styrie. Napolon plaa, comme il avait dj fait, la grosse cavalerie
en arrire afin de soutenir la cavalerie lgre. Enfin le marchal
Davout, avec les deux divisions Friant et Gudin, avec la division
Demont, avec tout le corps d'Oudinot et la garde, c'est--dire
avec 50 ou 60 mille hommes, tait  bersdorf, prt  se jeter sur
l'archiduc Charles, de quelque ct qu'il se montrt.

Napolon rsolut d'amener encore quelques forces sur Vienne. Pensant
que les Bavarois suffiraient  dfendre leur pays, non-seulement
du ct des montagnes du Tyrol, mais vers le Danube, il ordonna au
marchal Lefebvre d'envoyer une division bavaroise  Lintz pour y
remplacer la division Dupas et les Saxons qui, sous les ordres du
marchal Bernadotte, gardaient ce point. Le gnral Vandamme dut
rester avec les Wurtembergeois  Krems, tandis que le marchal
Bernadotte, avec ses 18 mille hommes, eut ordre de s'avancer sur
Vienne, pour y augmenter l'accumulation des forces. Le corps de
Massna, dont nous n'avons pas parl dans cette numration, fut
laiss tout entier dans l'le de Lobau, afin de garder cette le,
qui, malgr l'usage qu'on venait d'en faire, tait encore le lieu le
plus propre au passage du Danube. Napolon, dans la profondeur de sa
pense, avait dj cherch et trouv le moyen de s'en servir d'une
manire si nouvelle, que l'ennemi, bien qu'averti par une tentative
antrieure, y ft srement tromp. Il avait calcul que soit pour
runir et employer le matriel ncessaire, soit pour laisser venir
la saison des basses eaux, il lui faudrait tout un mois, et qu'il
ne serait prt  porter le coup qui devait terminer la guerre, que
vers la fin de juin, ou le commencement de juillet. C'tait aussi le
temps qu'il lui fallait pour recevoir ses renforts, organiser plus
compltement sa ligne d'opration, et amener sous Vienne l'arme du
prince Eugne. Il se mit donc  prparer l'accomplissement de ces
divers desseins, avec un imperturbable sang-froid, une incroyable
activit, et une attitude aussi fire qu'il aurait pu l'avoir le
lendemain d'une grande victoire.

[Note en marge: Prparatifs d'un passage ultrieur, et mesures pour
rparer les pertes de l'arme.]

D'abord il s'occupa de prparer partout des matires. Vienne tait
remplie de bois: il en ordonna la recherche, le choix, le transport
sous bersdorf. Les ouvriers de Vienne manquaient d'ouvrage: il
rsolut de les employer, en les payant avec le papier-monnaie
autrichien, dont regorgeaient les caisses publiques qu'on avait
saisies. Il attira dans l'le de Lobau des constructeurs, et en
fit mme venir de France, qui durent tre transports en poste. Il
commanda des bateaux de toute forme, de toute dimension, d'aprs
un plan que nous ferons connatre, quand le moment en sera venu.
Enfin, sans perdre un seul jour, il donna les ordres suivants pour
le recrutement de l'arme. Comme il avait eu soin de remplir les
dpts, soit  l'aide d'une anticipation sur la conscription de 1810,
soit  l'aide d'un nouvel appel sur les classes antrieures, il
pouvait en tirer aujourd'hui les hommes levs prcdemment, certain
qu'ils seraient remplacs par les derniers appels. En consquence
il fit acheminer sur Strasbourg tous les conscrits dj instruits,
en les runissant en bataillons de marche qui devaient porter les
numros des divisions militaires o taient situs les dpts. Mais
il avait un moyen plus sr encore de se procurer immdiatement des
hommes tout forms, c'tait de les prendre dans les demi-brigades
provisoires, qu'il avait organises dans le Nord, sur les frontires
du Rhin, et mme en Italie, en les composant de quatrimes et
cinquimes bataillons. Il ordonna d'y puiser, pour les corps de
Massna, d'Oudinot, de Davout, de nombreuses recrues, en envoyant
les unes directement  leur rgiment, en incorporant les autres dans
les rgiments auxquels elles n'appartenaient pas d'origine. Napolon
avait dj eu recours  ce dernier moyen: il persista  l'employer,
vu l'urgence des circonstances, et il l'appliqua  trois rgiments
revenus depuis une anne du Portugal, et rests sur les ctes de
Bretagne, o ils avaient t largement pourvus de jeunes soldats.
Il en tira trois  quatre mille hommes parfaitement instruits, et
qui, moyennant leur incorporation dans d'autres rgiments, pouvaient
servir  recruter ceux dont les dpts manquaient de conscrits.
Il dsigna ainsi vingt  vingt-cinq mille fantassins qui devaient
tre fournis par les dpts de France, et six  huit mille par ceux
d'Italie. Il adopta les mmes mesures pour la cavalerie, qui avait
dans ses dpts des ressources considrables, vu qu'on n'y avait pas
beaucoup puis jusqu'alors, et il fit diriger de nombreux escadrons
de marche du Rhin au Danube. Il travailla surtout  la remonter, car
elle avait perdu des chevaux plus encore que des hommes. Napolon
prescrivit la formation de deux dpts: un en Bavire, pour acheter
des chevaux allemands de grosse et moyenne cavalerie; un en Hongrie,
pour se procurer des chevaux de cavalerie lgre. Il s'occupa enfin,
avec un soin tout particulier, d'augmenter son artillerie. Celle de
l'ennemi lui avait tant fait de mal  Essling, que pour renforcer la
sienne il eut recours  un essai que l'exprience ne justifia pas,
c'tait de donner aux rgiments d'infanterie des canons servis par
les rgiments eux-mmes, au moyen de fantassins exceptionnellement
dresss  ce service. La difficult de tirer des canonniers des
dpts, en nombre suffisant, en temps utile, l'avait dcid  cet
essai, que son tact suprieur l'aurait conduit  repousser dans
toute autre circonstance, car il tait facile de prvoir qu'en fait
d'armes spciales, rien ne pouvait remplacer chez les hommes une
ducation prolonge, et surtout que l'infanterie ne saurait jamais
soigner le matriel comme un corps exclusivement destin  ce service
tait capable de le faire. Napolon rsolut de donner deux cents
bouches  feu  l'infanterie, sur le pied de quatre par rgiment, en
consacrant  cet usage les pices de calibre infrieur, celles de 3
et de 4, par exemple. Il voulut, en outre, porter de soixante pices
de canon  quatre-vingt-quatre la rserve d'artillerie de la garde,
en tirant d'Italie et de Strasbourg les compagnies d'artilleurs dont
il aurait besoin. Il comptait se procurer ainsi sept cents pices de
canon, masse de feux accablante, qui supposait environ quatre pices
par mille hommes, et dpassait toutes les proportions admises jusqu'
ce jour. Ces divers appels devaient amener de France et d'Italie
environ quarante mille hommes, sous un mois ou deux. C'tait un
renfort qui compensait et au del toutes les pertes de la campagne,
dont on pouvait se passer  la rigueur pour livrer une bataille
dcisive, car on recevait en ce moment le recrutement demand aprs
Ratisbonne, mais qui dans tous les cas mettrait Napolon en tat de
continuer la guerre, quelles qu'en fussent les alternatives.

Indpendamment de ces soins accords aux divers corps de l'arme,
Napolon s'occupa aussi de la garde impriale. Il avait avec lui
les grenadiers et les chasseurs composant la vieille garde, les
fusiliers et les tirailleurs composant la nouvelle. Il avait
ordonn l'organisation des conscrits, forms, comme nous l'avons
dit, non pas en prenant des hommes d'lite dans l'arme, mais en
choisissant de bons sujets dans la conscription. Deux rgiments
de ces conscrits, l'un de grenadiers, l'autre de chasseurs, se
trouvaient  Augsbourg, y remplissant une double tche, celle de
s'instruire, et celle de servir de rserve contre les mouvements
du Tyrol et de la Souabe. Napolon fit diriger sur Vienne les deux
rgiments qui taient  Augsbourg, et sur Augsbourg les deux qui
taient en formation  Strasbourg. La rserve d'Augsbourg devait
ainsi n'tre pas diminue. Cette rserve intressait beaucoup
Napolon, dans la prvision de ce qui pouvait se passer sur ses
derrires,  la suite de la commotion produite par les journes
d'Essling. Elle se composait des dtachements envoys pour recruter
l'arme, et qui faisaient des sjours successifs  Augsbourg; du
65e rorganis, depuis sa msaventure de Ratisbonne, tant avec des
conscrits qu'avec des prisonniers de ce corps qu'on avait recouvrs
moyennant change; enfin de six rgiments provisoires de dragons,
forms avec les troisimes escadrons des rgiments servant en
Espagne. Celles des demi-brigades provisoires qu'on ne devait pas
dissoudre pour le recrutement de l'arme se runissaient dans le
mme but  Wurzbourg,  Hanau,  Mayence. Le soin que Napolon se
donnait pour la recomposition du 65e  Augsbourg, il se le donnait en
Italie pour la recomposition du 35e surpris  Pordenone, et illustr
par son dvouement dans cette circonstance malheureuse. Comptant
tirer des dpts d'Italie, grce aux mesures qu'il avait prescrites,
sept ou huit mille hommes avec leur matriel, il envoya le gnral
Lemarois  Osopo, pour s'occuper de tous ces mouvements d'hommes
et de choses, sachant que sans un chef spcial charg d'y veiller
particulirement, l'attention ncessaire manque souvent aux objets
les plus essentiels, et qu'un dtail nglig entrane parfois des
catastrophes. Une colonne de conscrits ayant dj t prise dans le
Tyrol, il prescrivit de diriger les nouvelles colonnes en force de
quatre mille hommes au moins, sous un gnral de brigade, et par la
route de Carinthie, que le prince Eugne devait suivre dans sa marche
sur Vienne.

[Note en marge: Oprations militaires en Italie pendant les
vnements survenus en Allemagne.]

Le prince Eugne venait effectivement d'arriver sur cette route,
et l'effet moral de sa jonction avec Napolon allait compenser
l'impression produite par les journes d'Essling sur les esprits
prvenus, qui croyaient  nos revers parce qu'ils les dsiraient.

[Note en marge: Le prince Eugne force les gorges des Alpes
Carniques.]

Le vice-roi avait pris la route de Carinthie  la suite de l'archiduc
Jean, et le gnral Macdonald avait pris celle de la Carniole 
la suite d'Ignace Giulay, ban de Croatie. Cette poursuite s'tait
continue pendant les journes qui s'taient coules avant et aprs
la bataille d'Essling, avec le mme avantage pour les Franais,
les mmes pertes pour les Autrichiens. Le 16 mai le prince Eugne
parvint  l'entre des gorges des Alpes Carniques, devant le fort de
Malborghetto, qui interdisait tout passage  l'artillerie, tandis
que l'archiduc Jean campait de l'autre ct, sur la position de
Tarvis. On entra baonnette baisse dans le village de Malborghetto,
et on se contenta de bloquer le fort qui barrait la grande route.
L'infanterie et la cavalerie dpassrent Malborghetto, pour se porter
devant Tarvis, o elles arrivrent sans artillerie en prsence des
Autrichiens qui en avaient beaucoup. Il fallait sortir d'une telle
situation, qui aurait pu devenir critique: le prince Eugne s'en
tira par un coup de vigueur.  force de tourner autour du fort de
Malborghetto, on finit par dcouvrir une position, sur laquelle on
parvint  lever une batterie compose de plusieurs bouches  feu.
Aprs avoir bien battu le fort, on rsolut de l'enlever malgr le
relief des ouvrages. On y russit grce  l'audace des troupes,
qui escaladrent des fortifications rgulires sous la mitraille,
en perdant tout au plus cent ou deux cents hommes. Nos soldats
anims par la difficult passrent au fil de l'pe une partie des
malheureux dfenseurs du fort, prirent le reste, et arborrent
le drapeau franais sur le sommet des Alpes Carniques. Cet acte
audacieux eut lieu le 17 mai. On marcha dans la mme journe sur
Tarvis avec l'artillerie qu'aucun obstacle n'arrtait plus. Les
Autrichiens qui nous croyaient sans canons voulurent dfendre les
bords escarps de la Schlitza. Mais ils furent bientt dtromps
par la mitraille qui pleuvait sur eux, et abords vivement par les
troupes que les avantages obtenus remplissaient d'lan. Ils perdirent
3 mille hommes et 15 pices de canon. Dans le mme moment le gnral
Seras, dtach sur la route de Cividale, enlevait le fort de Predel
avec la mme vigueur et le mme succs.

[Note en marge: Retraite de l'archiduc Jean sur Grtz.]

[Note en marge: Vues personnelles de l'archiduc Jean pour une
campagne en Hongrie.]

L'archiduc Jean ainsi poursuivi ne pouvait plus se jeter dans la
Haute-Autriche, comme il en avait eu d'abord la pense, et mme
reu l'ordre, quand on s'tait flatt de runir les archiducs sur
Lintz ou sur Saint-Polten, en avant de Vienne. La marche rapide
de l'arme franaise la portant sur les routes du Tyrol et de
la Haute-Autriche (voir la carte n 31), ne laissait au prince
autrichien d'autre parti  prendre que celui de se diriger vers
la Hongrie, o il avait chance de rendre encore d'utiles services,
soit en renforant l'archiduc Charles, soit en empchant la jonction
de l'arme d'Allemagne avec le prince Eugne, avec les gnraux
Macdonald et Marmont. Ce dernier rle tait celui qui convenait le
plus au got qu'il avait de s'isoler, et de s'acqurir une gloire
 part dans cette guerre. Mais son frre le gnralissime, par
dsir de tout faire concourir  l'action principale, tait d'un
avis diffrent, et voulait qu'il vnt se ranger derrire le Danube
 Presbourg, en remettant  l'insurrection hongroise et au ban
Giulay le soin d'occuper le prince Eugne, les gnraux Macdonald
et Marmont. L'archiduc Jean, plac entre ses dsirs personnels et
les instructions de son frre, se retira sur Grtz, pour y attendre
les nouveaux ordres qu'il avait sollicits. Ayant perdu prs de
quinze mille hommes dans cette campagne, en ayant donn environ dix
ou douze au ban Giulay, il ne lui en restait gure que quinze mille
en marchant sur Grtz. Mais il comptait sur diverses jonctions pour
se refaire une arme. Ne pensant plus qu'il y et grand'chose  se
promettre des Tyroliens, depuis le combat de Worgel, il avait cru
devoir retirer du Tyrol le gnral Chasteler, qui s'y tait enferm
avec environ 9  10 mille hommes, le gnral Jellachich qui s'y
tait rfugi avec 8  9 mille. Il avait ordonn  tous les deux de
se faire jour  travers l'arme du prince Eugne, en se jetant 
l'improviste ou sur son avant-garde, ou sur son arrire-garde, de
manire  dboucher par Loben sur Grtz. (Voir la carte n 31.) En
supposant que ces deux gnraux laissassent quelques dtachements
en Tyrol, pour servir d'appui aux insurgs, ils pouvaient amener
une quinzaine de mille hommes en Hongrie, qui, ajouts  ce qu'il
conservait, lui formeraient un excellent corps d'environ trente mille
combattants. Avec les 10 ou 12 mille de Giulay, avec l'insurrection
hongroise et croate, avec quelques bataillons de landwehr, il
esprait se procurer encore un rassemblement de 50  60 mille hommes,
et tenir la campagne, en occupant toutes les forces franaises de
l'Italie et de la Dalmatie.

[Note en marge: Dfaite du gnral Jellachich dans la tentative qu'il
fait pour rejoindre l'archiduc Jean en Styrie.]

C'tait l un rve comme n'avait cess d'en faire l'archiduc Jean
pendant cette campagne, et ce rve supposait vaincues toutes les
difficults qui restaient  surmonter pour oprer tant de jonctions
diverses, en prsence des forces du prince Eugne, du gnral
Macdonald, du gnral Marmont. En effet, tandis que le prince
autrichien s'tait retir sur Grtz, envoyant aux gnraux Jellachich
et Chasteler l'ordre de le rejoindre, le prince Eugne, press de se
runir  Napolon sous Vienne, avait march sur Loben, en suivant
la grande route qui du Frioul dbouche par la Carinthie et la Styrie
sur la Basse-Autriche. (Voir la carte n 31.) Le gnral Jellachich,
se conformant aux ordres qu'il avait reus, avait quitt le Tyrol en
toute hte, et avait essay de se glisser  travers l'arme franaise
d'Italie, en se cachant dans les gorges des montagnes, pour pier
l'occasion favorable. Menant 9 mille hommes avec lui, il pouvait
passer sur le corps d'une avant-garde, ou d'une arrire-garde, et
descendre ensuite sur Grtz. Il parvint ainsi le 25 mai, trois jours
aprs la bataille d'Essling,  la position de Saint-Michel, en avant
de Loben, tandis que le prince Eugne se trouvait un peu  droite
du ct de Grtz, o il s'tait port pour observer la marche de
l'archiduc Jean vers la Hongrie. Les patrouilles de cavalerie eurent
bientt appris aux uns et aux autres la rencontre qu'ils venaient
de faire, et Jellachich, spar de l'archiduc Jean par le prince
Eugne, n'eut aucun moyen d'viter le combat. Il prit position sur
les hauteurs de Saint-Michel prs de Loben, se flattant, grce aux
lieux, de rsister  des forces infiniment suprieures. Mais l'arme
du prince Eugne, qui aprs avoir dtach le gnral Macdonald
n'tait pas de moins de trente-deux  trente-trois mille hommes, qui
tait d'ailleurs en veine de succs et de tmrits heureuses, ne
pouvait gure s'arrter devant un corps trois fois moins nombreux
qu'elle. Il fallait franchir une rivire, puis gravir des montagnes
pour aborder les 9 mille hommes de Jellachich. Tout cela fut excut
avec une hardiesse extraordinaire, malgr la fusillade et la
mitraille, et Jellachich enfonc perdit en quelques heures environ
2 mille morts ou blesss, et 4 mille prisonniers. Il eut beaucoup
de peine, en se dispersant dans tous les sens, et  la faveur d'un
pays tout dvou  l'Autriche,  sauver trois mille hommes, qu'il
conduisit vers Grtz  l'archiduc Jean.

[Note en marge: Retraite de l'archiduc Jean derrire la Raab, et
jonction du prince Eugne avec Napolon.]

Il y avait bien moins de chances encore pour la jonction du gnral
Chasteler, qui ne pouvait pas amener plus de 5  6 mille hommes,
aprs les dtachements laisss dans le Tyrol, et qui devait trouver
la route de Carinthie et de Styrie dfinitivement occupe par les
Franais. L'archiduc Jean voyait donc ses forces portes tout au plus
 18 mille hommes par la jonction des dbris du gnral Jellachich,
et ne savait encore ce que deviendrait le ban Giulay, qui, avec
son dtachement et les leves croates, avait affaire aux gnraux
Macdonald et Marmont. Croyant prudent de se rapprocher de la Hongrie,
il mit une garnison dans la forteresse de Grtz, et se dirigea sur la
Raab, attendant toujours les ordres de son frre le gnralissime,
et laissant le prince Eugne victorieux marcher sur Vienne, o aucun
obstacle ne pouvait l'empcher d'arriver, puisque le dtachement
du gnral Lauriston tait  Bruck pour lui donner la main. Les
avant-gardes franaises se reconnurent en effet aux environs de
Bruck, s'embrassrent, et le fait si important de la runion des
armes d'Italie et d'Allemagne fut ds lors consomm.

[Note en marge: Marche du gnral Macdonald  travers la Carniole.]

[Note en marge: Heureuse arrive du gnral Macdonald  Grtz, et sa
runion avec la droite du prince Eugne.]

Le gnral Macdonald, avec les 16 ou 17 mille hommes qui lui avaient
t confis, n'avait pas march moins heureusement, sur la route
d'Udine  Laybach. Il avait pass l'Isonzo, tourn le fort de Prvald
qu'il avait fait tomber en le tournant, et avait dbouch sur
Laybach, enlevant tout entier un bataillon rencontr sur la route.
Pendant ce temps l'un de ses dtachements occupait Trieste. Parvenu
devant Laybach, aprs avoir recueilli beaucoup de prisonniers, le
gnral Macdonald y avait trouv un vaste camp retranch, construit
 grands frais, et dfendu par une forte colonne de troupes qui en
rendait la prise presque impossible. Le gnral Macdonald hsitait 
l'attaquer avec ce qu'il avait de forces, craignant de s'affaiblir
par une tentative infructueuse, et de n'tre plus ensuite capable de
tenir la campagne. Il allait donc passer outre, press qu'il tait de
rejoindre le prince Eugne, lorsqu'il avait reu du commandant perdu
l'offre de traiter. Le gnral Macdonald ayant accept cette offre,
avait fait ainsi en passant quatre  cinq mille prisonniers, occup
les beaux ouvrages de Laybach, et regagn la route de Grtz, o il
esprait retrouver le gros de l'arme d'Italie. Il y tait arriv le
30 mai, ayant heureusement travers une vaste tendue de pays, et
menant devant lui sept  huit mille prisonniers recueillis  Prvald,
 Laybach, et sur la route. Il s'arrta  Grtz, pour y attendre les
ordres du vice-roi, et il envoya des patrouilles sur les routes de la
Carniole, pour avoir des nouvelles du gnral Marmont, qui du reste,
ayant dix mille soldats avec lui et des meilleurs, n'avait rien 
craindre des troupes du ban Giulay, et des rassemblements d'insurgs
pars sur son chemin.

Napolon avait, dans cette jonction, qui lui procurait,  lui,
environ 45  50 mille hommes de renfort, et tout au plus 15  18
mille  l'ennemi, un sr moyen de se venger des journes d'Essling.
Voulant ddommager son fils adoptif du tort qu'avait pu lui faire la
journe de Sacile, prenant plaisir  le rcompenser de ses succs
pendant sa marche de Vrone  Loben, attachant surtout une grande
importance  publier les prcieux avantages qui devaient rsulter
de la runion de toutes les armes franaises, il rdigea un ordre
du jour brillant, o il paya  l'arme d'Italie un juste tribut
d'loges, et exposa ses hauts faits avec une certaine exagration
qui n'tait pas, d'ailleurs, fort loigne de la vrit, car, depuis
Vrone, le prince Eugne et le gnral Macdonald n'avaient pas
enlev en morts, blesss ou prisonniers, moins de 20 mille hommes 
l'ennemi[30], contre 4  5 mille hommes, fatigus ou blesss, qu'ils
avaient laisss en route.

[Note 30: Il faut bien qu'il en soit ainsi pour expliquer et
justifier l'assertion des narrateurs autrichiens, qui ne donnent pas
plus de 12 mille hommes  l'archiduc Jean arm  Grtz, tandis qu'il
en avait certainement quarante et quelques mille sous Vrone. Avec
le dtachement du ban Giulay il ne lui en restait pas plus de 20 
24 mille en tout. Il n'y a donc pas exagration dans l'valuation de
ses pertes, que nous donnons ici, aprs avoir beaucoup attnu les
rapports du prince Eugne et du gnral Macdonald, rapports qui sont
pleins au reste d'une remarquable modestie, et forment un singulier
contraste avec les rcits fastueux des gnraux autrichiens.]

[Date en marge: Juin 1809.]

[Note en marge: Force effective que procurait  Napolon la jonction
avec l'arme d'Italie.]

En supposant que le prince Eugne pt fournir en prsents sous les
armes 30 mille hommes, le gnral Macdonald 15 mille, c'tait, sans
compter le gnral Marmont, qu'on pouvait au besoin laisser en Styrie
ou en Hongrie, une force de 45 mille hommes, et de 40 mille au moins,
ajoute  l'arme franaise sous Vienne. En les joignant aux 100
mille que devait procurer la runion du marchal Davout, du marchal
Massna, du gnral Oudinot, de la rserve de cavalerie, de la garde
impriale, et des Saxons, Napolon allait avoir sous la main, mme
avant l'arrive de ses renforts, la masse norme de 140 mille hommes,
bien suffisante pour livrer une bataille dcisive au del du Danube.
L'archiduc Charles n'tait pas en mesure d'en runir autant, ni
d'une aussi bonne qualit, et-il l'art, qu'il ne fallait gure
prsumer de lui, de concentrer ses forces le jour de la bataille,
comme il tait certain que Napolon saurait le faire, quand le moment
serait venu. Napolon avait donc le moyen de finir la guerre, ds
que ses immenses prparatifs pour passer le Danube seraient achevs.
Cependant rsolu cette fois  jouer  coup sr, il ne voulait
livrer cette action dernire et dcisive, que lorsque d'une part le
Danube serait vaincu par des travaux d'une solidit infaillible,
et lorsque de l'autre le prince Eugne, les gnraux Macdonald et
Marmont, seraient prts  concourir directement ou indirectement aux
oprations devant Vienne.

[Note en marge: Instructions au prince Eugne pour les oprations
ultrieures dont il est charg.]

C'est vers cette fin que furent diriges toutes les instructions
au prince Eugne, qu'il conduisit ds qu'il l'eut  sa porte,
comme un fils, comme un lve, dont il tait aussi jaloux de faire
briller les talents, qu'impatient de s'assurer la coopration dans
les grands vnements qui se prparaient. Vous avez maintenant,
lui crivit-il dans une suite de lettres admirables, divers buts
 vous proposer: le premier, d'achever la poursuite de l'archiduc
Jean, afin qu'il ne reste sur la droite du Danube et  la frontire
de Hongrie aucun rassemblement capable de nous inquiter, pendant
que nous manoeuvrerons autour de Vienne; le second, en acculant ce
prince au Danube, de le rduire  passer le fleuve  Komorn plutt
qu' Presbourg (voir la carte n 14), de manire que l'arc qu'il
dcrira tant le plus tendu possible, il ait moins de chances que
vous d'tre prsent  la prochaine bataille; le troisime, de
sparer l'archiduc Jean de Chasteler, de Giulay, de tous ceux qui
pourraient grossir son rassemblement, tandis que vous au contraire
vous rallierez Macdonald et Marmont; le quatrime enfin, d'occuper
la rivire de la Raab, qui tombant dans le Danube prs de Komorn,
forme une barrire dont on peut se couvrir contre la Hongrie, de
s'emparer pour cela de la place de Raab, qui commande cette rivire
vers son embouchure, et de la citadelle de Grtz qui la domine prs
de sa source, de faon que quelques dtachements laisss sur cette
ligne puissent la dfendre, pendant que l'arme d'Italie, drobant
sa marche, viendra former sous Vienne l'une des ailes de la grande
arme.--Tels taient les buts principaux que Napolon assignait au
prince Eugne. Il lui assignait, comme buts accessoires, de profiter
lui-mme, et de faire profiter la grande arme, des vastes ressources
de la Hongrie en grains, fourrages, btail, chevaux, matriel de
navigation.

[Note en marge: Conduite prescrite par Napolon  l'gard des
Hongrois.]

Pour l'excution de ces desseins, Napolon lui recommanda,
aprs avoir accord quelque repos  ses troupes, de laisser des
dtachements  Klagenfurth et  Loben afin de jalonner sa route,
puis de se diriger sur Oedenbourg  l'ouest du lac de Neusiedel,
o il devait trouver le gnral Lauriston avec les Badois, la
cavalerie de Colbert et de Montbrun, ce qui allait lui procurer
un renfort de 3 mille fantassins et de 4 mille chevaux; de se
porter ensuite sur la Raab, de pousser ses reconnaissances au del
de cette rivire, pour savoir au juste quelle marche suivrait
l'archiduc Jean, et une fois bien clair de manoeuvrer toujours de
manire  placer ce prince entre le marchal Davout qui tait vers
Presbourg et l'arme d'Italie, pour empcher qu'il ne se jett sur
Macdonald ou sur Marmont; de tenir ses forces runies afin d'avoir
30 mille hommes sous la main, et 36 mille avec Lauriston, lorsqu'il
rencontrerait encore une fois l'archiduc Jean; de presser la prise
de la citadelle de Grtz, la runion de Macdonald et de Marmont; de
veiller soigneusement sur ses derrires, afin de prendre Chasteler
comme on avait pris Jellachich  la sortie du Tyrol; de diriger
sur Vienne, ou de renvoyer sur Osopo, tout ce qui tait malade ou
bless, et incapable de rentrer dans les rangs; de former de vastes
amas de vivres, d'expdier  mi-chemin de Vienne les caissons de
l'arme d'Italie qui taient vides, pour que le parc gnral les
remplt de munitions; enfin d'tre toujours prt, soit  livrer
une nouvelle bataille  l'archiduc Jean, soit  concourir avec les
gnraux Macdonald et Marmont  la grande et dernire bataille,
qui allait se livrer sur les bords du Danube, contre toutes les
forces de la monarchie autrichienne. Napolon prescrivait de plus au
prince Eugne de mnager les Hongrois s'ils se montraient pacifiques
et bienveillants envers les Franais, sinon de leur faire subir
les consquences ordinaires de la guerre, c'est--dire de vivre 
leurs dpens, mais en les traitant dans tous les cas avec plus de
mnagements que les Autrichiens. Les Hongrois, en effet, mritaient
cette diffrence de traitement, car ils ne manifestaient pas 
l'gard des Franais la mme animosit que les autres sujets de la
maison d'Autriche. Quoiqu'ils eussent plus d'une fois fait preuve de
dvouement envers cette maison, ils taient cependant contraires 
l'exercice direct de son autorit, et ils voyaient dans Napolon le
reprsentant de la Rvolution franaise, rvolution qui avait veill
chez eux beaucoup de sympathie. Il y avait dans tout le pays on ne
sait quel bruit rpandu, que Napolon songeait  l'affranchissement
de la Hongrie comme  celui de la Pologne, et les esprits ports vers
les ides nouvelles avaient tmoign pour lui une sorte de penchant,
indpendant de l'admiration qu'inspirait au monde sa prodigieuse
carrire. Nanmoins les instances de l'archiduc palatin, la prsence
de la cour, l'action qu'elle exerait sur la haute noblesse, avaient
contre-balanc les influences opposes, et la Hongrie s'tait leve
 la voix des archiducs, mais, selon beaucoup de rapports, moins
par enthousiasme que par calcul. Elle avait voulu, disaient ces
rapports, sous prtexte de la leve en masse, s'exempter des charges
rgulires en hommes et en argent qui auraient pes sur elle, si
elle avait t traite comme les autres provinces de la monarchie.
Il faut reconnatre qu'elle n'avait pas fourni par la leve en masse
plus d'une vingtaine de mille hommes, dont 7 ou 8 mille de cavalerie
noble, et 12 mille de mauvaise infanterie, celle-ci compose
d'Allemands que les nobles payaient pour les remplacer dans le
contingent de l'insurrection.

Connaissant ces dispositions douteuses, Napolon avait adress aux
Hongrois des proclamations amicales, pour leur promettre  la paix
l'indpendance, et pendant la guerre l'exemption de toute espce
de charges, s'ils renonaient  prendre les armes contre lui.
L'effet de ces proclamations n'avait pas t de les dtacher de la
maison d'Autriche, mais d'attidir leur zle pour le gouvernement
autrichien, et de les disposer  accueillir les Franais avec moins
d'hostilit.

C'est  cet tat de choses que se rapportaient les instructions
donnes par Napolon au prince Eugne concernant la Hongrie. Elles
taient parfaitement sages, de mme que toutes les instructions
militaires qu'il adressait presque chaque jour  ce jeune prince.
Celui-ci, comme on va le voir, les suivit de son mieux dans la mesure
de sa capacit, et  peu prs aussi bien que Napolon pouvait le
dsirer pour le rsultat gnral de la campagne.

[Note en marge: Efforts du prince Eugne pour atteindre l'archiduc
Jean, et lui livrer une dernire bataille.]

tabli  Neustadt, puis  Oedenbourg (voir les cartes n{os} 31 et 32)
dans les premiers jours de juin,  quelques marches de Vienne, et
sur la frontire de Hongrie, le prince Eugne avait fait reposer son
arme, rapproch les divers corps qui la composaient, et rejoint les
gnraux Lauriston, Colbert et Montbrun. Fidle au plan que Napolon
lui avait trac, il se mit  la recherche de l'archiduc Jean, tchant
de le placer entre le marchal Davout et l'arme d'Italie, toujours
pour l'empcher de se jeter sur les gnraux Macdonald et Marmont.
Ayant appris que l'archiduc Jean tait  Kormond sur la haute Raab,
o devaient lui parvenir les nouveaux ordres du gnralissime, il
marcha sur Gns, puis sur Stein-am-Anger, afin de l'atteindre et de
le combattre. Il fit part en mme temps de sa position et de ses
projets au gnral Macdonald, pour que celui-ci le rejoignt le plus
tt possible. Le gnral Macdonald s'tait arrt  Grtz, attendant
le gnral Marmont, et tchant de s'emparer du fort de Grtz, qui
dominait la ville, et par la ville la contre. Mais ce fort, bien
arm, situ d'une manire qui en rendait l'attaque trs-difficile,
ne pouvait tre assig qu'avec de la grosse artillerie, dont le
gnral Macdonald manquait absolument. Il avait essay de battre
les murailles avec des obus, puis d'effrayer le commandant par
ses menaces, mais le tout tait rest sans succs. On tait donc
matre de la ville de Grtz, et rduit  bloquer la citadelle qui
en faisait la principale force. Le gnral Macdonald, en recevant
les communications du prince Eugne, se hta, dans l'esprance de
participer aux oprations qui se prparaient, de se mettre en route
avec la division Lamarque, les dragons de Pully, deux bataillons de
la division Broussier, et la plus grande partie de l'artillerie.
Il laissa le gnral Broussier devant Grtz, avec huit bataillons
seulement, deux rgiments de cavalerie lgre, et dix pices de
campagne, lui abandonnant le soin d'accomplir la mission qu'aurait
d accomplir le corps tout entier, celle de prendre la citadelle de
Grtz, de rallier l'arme de Dalmatie, et d'empcher l'Autrichien
Chasteler de passer du Tyrol en Hongrie. Heureusement que les troupes
taient excellentes, et pouvaient, comme elles le prouvrent bientt,
rsister  des forces infiniment suprieures.

Le gnral Macdonald, parti pour Kormond le 9 juin, y rejoignit le
prince Eugne sur la Raab, o tous deux furent charms de se revoir
sains et saufs, aprs un mois de mouvements divergents et prilleux,
au milieu de contres ennemies. Le plus simple et t de marcher
dsormais ensemble pour combattre l'archiduc Jean, et, en lui faisant
essuyer un dernier revers, d'apporter aux gnraux Broussier et
Marmont le secours puissant quoique indirect d'une bataille gagne 
ct d'eux. Mais le prince Eugne sentant confusment l'inconvnient
de laisser le gnral Broussier seul  Grtz, crut y parer en
laissant le gnral Macdonald seul  Papa, pour que celui-ci ft 
porte des gnraux Broussier et Marmont, ce qui, loin d'tre une
attnuation, tait une aggravation de la faute commise, puisqu'on
allait tre partag en quatre dtachements, le gnral Marmont
avec dix mille hommes, le gnral Broussier avec sept, le gnral
Macdonald avec huit, le prince Eugne avec trente. Le gnral
Macdonald fut donc renvoy vers Papa, tandis que le prince Eugne,
revenu de Stein-am-Anger sur Sarvar, descendit la Raab  la suite de
l'archiduc Jean, avec 29 ou 30 mille hommes de son arme, et 6  7
mille du dtachement de Lauriston.

[Note en marge: Mouvements de l'archiduc Jean autour de la Raab.]

Pendant ces marches du vice-roi, l'archiduc Jean, aprs avoir err
entre la Muhr et la Raab, en mettant dans ses mouvements encore moins
de prcision et de justesse que son adversaire, avait fini par cder
aux ordres ritrs du gnralissime, et par se rapprocher du Danube.
Son dsir, comme on l'a vu, et t d'obtenir la facult d'oprer
isolment sur la frontire de Hongrie, de rallier les gnraux
Chasteler et Giulay, de se composer ainsi un rassemblement de 50
 60 mille hommes, l'insurrection hongroise comprise, de battre
alternativement le corps d'Eugne, de Macdonald et de Marmont, de
venir enfin se placer sur la droite dcouverte de Napolon, pour lui
faire sentir dans le flanc la pointe de son pe. Sans doute, si une
telle srie de succs avait t certaine, ou seulement probable, il
et valu la peine de s'imposer des sacrifices pour se la mnager,
car en privant Napolon des cinquante mille bons soldats qui lui
arrivaient d'Italie et de Dalmatie, en menaant en outre sa droite
et ses derrires, on le rduisait  l'impossibilit de rien tenter
de dcisif autour de Vienne, et de rparer le premier passage du
Danube par un second plus heureux. Mais, pour agir comme le projetait
l'archiduc Jean, il fallait un -propos, une rapidit de manoeuvres,
qu'on ne devait attendre que du plus habile capitaine, que des
troupes les meilleures, et, puisqu'on ne pouvait gure y compter,
il valait mieux se borner  harceler la droite de Napolon avec les
insurrections hongroise et croate, et disposer des 18 ou 20 mille
hommes qui restaient  l'archiduc Jean, pour tre en mesure au
premier appel de se porter sur Vienne. L'ordre avait donc t donn
itrativement au prince autrichien de laisser au gnral Stochevich,
au ban Giulay,  Chasteler, le soin de harceler les Franais vers
la Hongrie, de jeter une garnison dans Presbourg, et de se placer
ensuite avec la meilleure partie des troupes d'Italie derrire le
Danube, pour concourir  la lutte qui tt ou tard devait s'engager
encore une fois sur les bords de ce grand fleuve.

[Note en marge: L'archiduc Jean et l'archiduc palatin se dcident 
livrer bataille avant de se replier derrire le Danube.]

Vaincu par des ordres aussi positifs, l'archiduc Jean avait t
contraint de se rapprocher du Danube, ce qu'il avait fait en suivant
les bords de la Raab par Kormond, Sarvar, Papa et la ville de Raab
elle-mme. Cette ville fortifie, mais nglige depuis long-temps,
et en ce moment mdiocrement arme, tait situe sur la rivire du
mme nom, pas loin de son embouchure dans le Danube, entre Presbourg
et Komorn. (Voir la carte n 32.) Un camp retranch tait li  la
place, et offrait une bonne position sur la Raab. L'archiduc Jean y
avait t rejoint par son frre l'archiduc palatin avec les forces
de l'insurrection hongroise. Les deux princes pouvaient prsenter
aux Franais environ quarante mille hommes, dont moiti de troupes
rgulires venues d'Italie et du Tyrol, et moiti de troupes  peine
formes de l'insurrection hongroise. Celles-ci se divisaient, comme
nous venons de le dire, en douze mille hommes d'infanterie, espce de
ramassis de toutes les populations magyares ou allemandes du pays,
et en huit mille hommes de cavalerie noble, peu habitue aux rudes
guerres de cette poque. C'est avec ces 40 mille hommes, de qualit
si ingale, que les deux archiducs voulurent tenir tte encore une
fois au prince Eugne, avant de lui abandonner la rive droite du
Danube, et de se relguer sur la rive gauche.

[Note en marge: Disposition de l'arme autrichienne sur la Raab.]

Dj les 12 et 13 juin ils avaient t talonns par les avant-gardes
du prince Eugne, et le 13 au soir ils s'taient posts autour de
Raab, certains d'avoir une affaire fort chaude le lendemain, s'ils
ne consentaient  battre en retraite. La position leur paraissant
avantageuse, ils s'tablirent sur un plateau, leur droite appuye 
la Raab, leur dos tourn au Danube qui coulait quelques lieues en
arrire, leur gauche  des marcages qui s'tendaient au loin. Ils
employrent la soire du 13 juin et la matine du 14  rectifier
leur position, et surtout  mler ensemble, pour donner aux unes la
consistance des autres, les troupes rgulires et les troupes de
l'insurrection. Ils suivaient en cela un ordre formel de l'archiduc
Charles, ordre fort sage, mais qui en cette occasion leur fit perdre
beaucoup de temps. Ils ne furent pas prts  combattre avant onze
heures du matin, le 14.

Heureusement pour eux, le prince Eugne, quoiqu'il et march avec
une grande bonne volont de les atteindre, n'tait pas lui-mme en
mesure de les aborder avant onze heures ou midi.

[Note en marge: Plan d'attaque arrt par les gnraux franais.]

Il avait long, comme les deux princes autrichiens, les bords de
la Raab, laquelle coule presque perpendiculairement au Danube
(voir la carte n 32), et n'en est plus qu' quelques lieues  la
hauteur de la ville de Raab. Il s'avanait la gauche  la rivire,
o les Autrichiens avaient leur droite, et la droite dans la plaine
marcageuse o les Autrichiens avaient leur gauche. Il marchait en
plusieurs chelons, la division Seras formant le premier  droite, la
division Durutte le second au centre, la division italienne Severoli
le troisime  gauche. La division Pacthod et la garde italienne
places en arrire composaient une double rserve. La cavalerie
tait rpartie sur les ailes. Cette disposition tait commande par
la nature des lieux et la distribution des forces ennemies sur le
plateau qu'on allait attaquer. Dans la plaine marcageuse  notre
droite on apercevait la masse de la cavalerie hongroise, prsentant
sept  huit mille cavaliers environ, fort brillants d'aspect, mais
pas aussi redoutables que beaux  voir. Ils taient soutenus par des
hussards rguliers, moins brillants mais prouvs dans la campagne
d'Italie, le tout sous les ordres du gnral Mecszery. Un peu moins
 droite, et tirant vers le centre, derrire un ruisseau fangeux,
on voyait l'infanterie de Jellachich et de Colloredo, occupant les
btiments fort solides d'une grosse ferme dite de Kismegyer, et
le village de Szabadhegy. Enfin, de ce dernier village  la Raab,
c'est--dire vers notre gauche, on dcouvrait l'infanterie de
Frimont, qui formait vers la rivire et le camp retranch la droite
des Autrichiens. Quatre  cinq mille hommes des moins bonnes troupes
dfendaient ce camp retranch que bloquait le gnral Lauriston avec
les Badois.

Le prince Eugne, aprs s'tre concert avec les gnraux Grouchy,
Montbrun, Grenier, Seras, Durutte, convint des dispositions
suivantes. Tandis que la cavalerie dploye de Montbrun masquerait
les mouvements de notre infanterie, les trois divisions Seras,
Durutte, Severoli, s'avanant en chelons, devaient attaquer
successivement la ferme de Kismegyer, et le village de Szabadhegy,
par l'un et l'autre ct. La division Pacthod et la garde italienne,
restes en rserve, taient charges d'appuyer celui des trois
chelons qui aurait besoin de secours. Grouchy et Montbrun  droite
devaient se jeter sur la cavalerie ennemie, pendant que Sahuc 
gauche lierait l'arme avec le dtachement de Lauriston. Le prince
Eugne, sentant alors mais un peu tard la sagesse des principes de
Napolon, dpcha aides de camp sur aides de camp auprs du gnral
Macdonald, pour qu'il lui ament de Papa les 8 mille hommes qui
l'auraient complt si  propos dans le moment, car il n'en avait que
36 mille contre 40 mille tablis dans une forte position. Napolon
cependant lui avait rpt sans cesse, que mme avec les troupes les
meilleures il fallait, pour ne rien donner au hasard, manoeuvrer
de manire  tre plus nombreux que l'ennemi sur le terrain o se
livraient les batailles. Heureusement que Macdonald prvoyant qu'il
pourrait tre utile  Raab, tandis qu' Papa il ne faisait rien ni
pour Broussier ni pour Marmont, s'tait mis spontanment en route, et
dj se montrait dans le lointain prcd par les dragons de Pully.
Il y avait donc l une ressource contre un accident peu probable,
mais possible.

[Note en marge: Bataille de Raab, livre le 14 juin 1809.]

[Note en marge: Montbrun disperse la cavalerie hongroise.]

Vers midi on s'branla pour attaquer la position ennemie. La division
Seras, charge de former l'chelon le plus avanc  droite, n'tant
pas encore en ligne, Montbrun tala ses quatre rgiments de cavalerie
lgre, et fit sous un feu violent d'artillerie, et avec un admirable
sang-froid, les volutions qu'on aurait pu excuter sur un champ
de manoeuvre. Puis lorsque l'infanterie de Seras fut en ligne, et
qu'il lui sembla opportun d'aborder la cavalerie hongroise, il mit
ses rgiments au galop, et fondit sur la brillante noblesse venue
en hsitant au secours de la maison d'Autriche. Quelque brave que
soit une nation, rien ne saurait remplacer chez elle l'habitude et
l'exprience de la guerre. En un instant cette troupe se dispersa
devant les lgers cavaliers de Montbrun, habitus  faire le coup de
sabre mme avec les cuirassiers, et laissa  dcouvert la gauche des
Autrichiens. Restaient les hussards rguliers de l'archiduc Jean,
qui taient dignes de se mesurer avec les ntres. Ils chargrent
Montbrun, qui le leur rendit sur-le-champ, et les obligea  se
replier sur leur corps de bataille.

[Illustration: Eugne de Beauharnais.]

[Note en marge: Attaque de notre infanterie sur le plateau occup par
l'arme autrichienne.]

Pendant ce temps l'infanterie de Seras, range sur deux lignes, avait
abord le plateau occup par les Autrichiens, en se dirigeant sur la
ferme de Kismegyer. Avant d'y atteindre elle rencontra le ruisseau
fangeux qui couvrait la position de l'ennemi, et le trouva plus
difficile  franchir qu'on ne l'avait suppos d'abord. Ce ruisseau
tait profond, prsentait peu d'accs, et tait dfendu par de braves
et adroits tirailleurs. On parvint cependant  le traverser, et on
marcha sur le vaste btiment carr composant la ferme de Kismegyer,
dont les murs taient crnels et dfendus par douze cents hommes
de la meilleure infanterie. Tandis que Seras allait se heurter
contre cet obstacle redoutable, Durutte avec son infanterie, formant
le second chelon, arrivait aussi devant le ruisseau, le passait,
gravissait le plateau sous une grle de projectiles, et abordait
par la droite le village de Szabadhegy, que la division italienne
Severoli abordait galement par la gauche. En cet instant on tait
engag sur toute la ligne, et l'artillerie des Autrichiens, jointe
 leur mousqueterie, faisait sur nos troupes un feu plongeant des
plus meurtriers. Le prince Eugne, courant d'un bout  l'autre du
champ de bataille, prodiguait sa vie en vaillant officier, jaloux de
compenser par sa bravoure ce qui lui manquait encore sous le rapport
du commandement.

[Note en marge: Prise du village de Szabadhegy.]

Le gnral Seras, aprs s'tre fort approch de la ferme de
Kismegyer, essuya par toutes les ouvertures un si terrible feu
de mousqueterie, qu'en quelques minutes il eut 7  800 hommes
couchs par terre, dont une soixantaine d'officiers,  tel point
que ses troupes, sinon branles, du moins un peu tonnes, eurent
besoin d'un secours qui remontt leur ardeur et leur confiance. Le
gnral Seras replia la premire ligne sur la seconde, puis, quand
ses braves soldats eurent repris haleine, il les ramena, l'pe
 la main, sur le formidable obstacle d'o partaient des feux si
destructeurs. Malgr les dcharges redoubles de la mousqueterie
ennemie, il vint porter la hache des sapeurs contre les portes du
btiment, les enfona, et entrant baonnette baisse, vengea, sur
les malheureux dfenseurs de la ferme de Kismegyer, la mort des 7 ou
800 hommes qui avaient pri sous ses murs. Aprs avoir pass au fil
de l'pe quelques centaines d'ennemis et pris les autres, il marcha
sur la gauche de la ligne autrichienne, qui, en se repliant sur le
haut du plateau, faisait encore bonne contenance. Dans ce temps,
Durutte avait gravi le plateau, et attaqu Szabadhegy de concert
avec l'infanterie italienne de Severoli. Ici le combat ne fut pas
moins opinitre que devant la ferme de Kismegyer. Les Autrichiens se
dfendirent avec vigueur derrire les maisons du village, et nous en
firent payer cher la conqute. Ils se replirent un instant, mais
pour revenir  la charge. Le gros des troupes composant leur centre
et leur droite, ramen par l'archiduc Jean sur ce village, y rentra
au pas de charge, et culbuta vers le ruisseau, d'un ct Durutte,
de l'autre les Italiens de Severoli. La premire ligne de ces deux
divisions, se repliant, passa dans les intervalles de leur seconde
ligne, sans que celle-ci s'branlt ou se laisst entraner. Loin de
l, elle se porta en avant, ramenant la premire ligne avec elle.
Les gnraux Durutte et Severoli conduisirent leurs divisions sur le
village tant disput, et l'emportrent de concert avec la premire
brigade de la division Pacthod, accourue  leur secours. Ds lors,
on s'avana, de droite et de gauche, au del des deux points d'appui
de la ligne ennemie qui venaient d'tre enlevs. C'tait pour la
cavalerie le moment d'agir. Montbrun, Grouchy, Colbert, s'lancrent
pour couper la retraite aux Autrichiens, qui cherchaient  gagner
le Danube. Montbrun enfona plusieurs carrs, et fit de nombreux
prisonniers. Cependant il fut arrt par l'attitude de l'arme
autrichienne, qui se retirait en masse et en bon ordre.  gauche, le
8e de chasseurs de la division Sahuc, se trouvant plus avanc que le
reste de sa division, se prcipita avec une ardeur extraordinaire sur
la droite des Autrichiens au moment o elle s'loignait de Raab, et
enfona tout ce qu'il rencontra sur son chemin. Dj il avait fait
mettre bas les armes  plusieurs milliers de fantassins ennemis, pris
une nombreuse artillerie, lorsque les Autrichiens, s'apercevant qu'il
n'tait pas soutenu, revinrent de leur trouble, firent feu sur lui,
et ils allaient le maltraiter gravement, si le reste de la division
Sahuc, tardivement amene par son gnral, n'tait venu le dgager.
Ce brave rgiment conserva nanmoins 1,500 prisonniers, quelques
canons et des drapeaux.

[Note en marge: Retraite de l'arme autrichienne.]

Les archiducs voyant que la bataille tait totalement perdue,
ordonnrent enfin la retraite, qui, grce au terrain et  la nuit,
ne fut pas aussi dsastreuse qu'ils auraient pu le craindre, et
s'effectua par Saint-Yrani, vers les terrains inonds du Danube.
Cette journe qui, pour le prince Eugne et l'arme d'Italie,
rparait glorieusement la dfaite de Sacile, nous cota  nous 2,000
morts ou blesss, et aux Autrichiens environ 3 mille hommes hors
de combat, 2,500 prisonniers, 2 mille soldats gars. Elle mettait
l'archiduc Jean et l'archiduc palatin hors de cause, assurait la
jonction des gnraux Broussier et Marmont, et ne nous laissait plus
exposs sur la rive droite qu' des courses de hussards, courses
peu redoutables, auxquelles il devait suffire d'opposer quelques
dtachements de cavalerie. Le gnral Macdonald arriva vers la chute
du jour pour embrasser sur le champ de bataille le jeune prince aux
succs duquel il s'intressait vivement.

[Note en marge: Jonction des gnraux Broussier et Marmont avec
l'arme d'Italie.]

Tandis que sur ce point le plan de Napolon s'excutait, sauf de
lgres fautes de dtail, d'une manire si conforme  sa pense, le
ralliement des gnraux Marmont et Broussier s'oprait aussi, malgr
quelques accidents, les uns naissant des circonstances, les autres
de mauvaises combinaisons que Napolon,  la distance o il tait,
ne pouvait pas toujours rectifier  temps. Le gnral Broussier,
laiss seul  Grtz, et t fort compromis si ses troupes n'avaient
pas t des plus solides. Aprs avoir commenc par canonner avec
des obusiers la citadelle de Grtz, sans russir  la soumettre, le
commandant s'tant montr rsolu  ne cder que devant une attaque
srieuse, il avait pris ses dispositions pour rester matre de la
ville, indpendamment de la citadelle, et pour tenir la campagne au
loin, afin de tendre la main au gnral Marmont qui s'approchait. Il
avait fait plusieurs excursions vers la Croatie, dans la direction
que suivait le gnral Marmont, jusqu' des distances de douze ou
quinze lieues; et chaque fois, avec cinq  six mille hommes, il avait
livr au ban Giulay de petites batailles, dans lesquelles il l'avait
compltement battu. Mais, en s'loignant toujours ainsi de Grtz, il
n'avait pu garder suffisamment les routes du Tyrol, et le gnral
Chasteler, traversant les postes de l'arme d'Italie, avait gagn la
Hongrie, avec quatre ou cinq mille hommes, beaucoup plus heureusement
que le gnral Jellachich. Sur ces entrefaites, le gnral Marmont,
qui s'tait arrt quelques jours en apprenant les revers de l'arme
d'Italie, avait bientt repris sa marche, s'tait avanc jusque prs
de Grtz, avec autant de prudence que de hardiesse, et il venait de
donner avis de son approche au gnral Broussier. Celui-ci,  cette
nouvelle, se hta de descendre la Muhr, dans l'espoir de joindre le
gnral Marmont  Kalsdorf, laissant deux bataillons du 84e dans un
faubourg de Grtz pour garder la ville. Mais pendant qu'il descendait
la rive droite de la Muhr, le ban Giulay en remontait la gauche  la
tte de quinze mille hommes, moiti de troupes rgulires, moiti de
l'insurrection croate, et venait assaillir  l'improviste les deux
bataillons chargs de dfendre Grtz. Ces deux bataillons, attaqus
par toute une arme, rsistrent dix-neuf heures de suite avec un
courage hroque, sous les ordres du colonel Gambin. Ils turent
1,200 hommes  l'ennemi, en prirent 4 ou 500, et donnrent le temps
au gnral Broussier de venir  leur secours. Ce gnral, en effet,
averti du mouvement du ban Giulay, remonta prcipitamment la Muhr,
tomba sur les troupes de Giulay, les dispersa, et dgagea les deux
bataillons du 84e. Les avant-gardes du gnral Marmont se montrrent
enfin  une ou deux marches. Ainsi ce corps de dix mille hommes,
le meilleur de l'arme aprs celui du marchal Davout, rejoignit
les masses belligrantes, et les gnraux Marmont, Broussier,
Macdonald, runis au prince Eugne, furent ds lors en mesure de
fournir  Napolon le concours de toutes les forces de l'Italie et
de la Dalmatie. Les corps de Stochevich et Giulay taient de plus
entirement disperss, et les deux archiducs (Jean et le palatin)
rejets dfinitivement au del du Danube.

[Note en marge: Nouveau soulvement du Tyrol sous l'influence des
vnements d'Essling.]

[Note en marge: Agitations dans le Vorarlberg et la Souabe.]

Il y avait l de quoi ddommager Napolon des journes d'Essling,
et il en avait besoin, car encourags par ces journes fameuses,
ses ennemis s'agitaient plus que jamais, et essayaient encore de
soulever le Tyrol, la Souabe, la Saxe, la Westphalie, la Prusse. Au
bruit de la prtendue dfaite des Franais  Essling, le Tyrolien
Hofer et le major Teimer taient descendus des cimes du Brenner,
quoiqu'ils fussent fort irrits contre le gouvernement autrichien qui
leur avait retir les deux corps de Jellachich et de Chasteler. Leur
haine contre la maison de Bavire supplait  leur amour refroidi
pour la maison d'Autriche. Le gnral bavarois Deroy, laiss seul 
la dfense d'Inspruck, s'tait vu assailli de toutes les hauteurs
voisines par une nue de montagnards, mauvais soldats en plaine,
mais trs-bons tirailleurs dans les montagnes, et adversaires
trs-redoutables quand on tait rduit  battre en retraite. Oblig
de leur tenir tte pendant plusieurs jours, le gnral Deroy avait
puis presque toutes ses munitions, et craignant d'en manquer,
craignant surtout d'tre priv de vivres par suite de l'troit blocus
tabli autour d'Inspruck, il s'tait retir avec sa division sur le
fort de Kufstein, abandonnant une seconde fois la capitale du Tyrol.
Cet vnement de peu d'importance en lui-mme avait produit nanmoins
une profonde impression dans toute la Bavire, et surtout  la cour,
qui redoutait fort d'tre contrainte encore  vacuer Munich. Les
habitants du Vorarlberg se montraient aussi fort remuants. Sur les
bords du lac de Constance, sur le haut Danube, dans toute la Souabe
enfin, l'agitation tait sensible, et il tait vident que si nous
prouvions un revers plus rel que celui d'Essling, nos derrires
seraient srieusement menacs.

[Note en marge: Invasion de la Franconie et de la Saxe par
des insurgs allemands suivis de quelques troupes rgulires
autrichiennes.]

Les Autrichiens, qui connaissaient cet tat de choses puisqu'ils
en taient les auteurs, venaient de l'aggraver par une disposition
trs-dangereuse pour nous. Ils avaient donn au duc de Brunswick-Oels,
fils du fameux duc de Brunswick, les moyens de lever un corps compos
de rfugis de toutes les provinces allemandes, particulirement
de Prussiens. Ils lui avaient en outre adjoint quelques troupes
rgulires et quelques landwehr, le tout formant  peu prs 8 mille
hommes, et l'avaient dirig de la Bohme vers la Saxe, en le faisant
prcder des bruits les plus mensongers sur la prtendue victoire
remporte sur les Franais  Essling. Ils avaient en mme temps
dirig un autre corps de quatre mille hommes environ, moiti troupes
rgulires, moiti landwehr, de la Bohme vers la Franconie, en
semant les mmes bruits sur son chemin. Le premier corps s'tait
avanc de Prague sur Dresde, o il tait entr sans coup frir, aprs
avoir forc par sa seule approche la cour de Dresde  se rfugier 
Leipzig. Le second avait march d'Egra sur Bayreuth, en profitant du
dnment o la guerre du Danube avait laiss nos allis de la Bavire
et du Wurtemberg. Leur plan tait de pousser sur la Thuringe, de s'y
runir en une seule masse, sous les ordres du gnral Kienmayer, et
d'entrer en Westphalie pour en expulser le roi Jrme. Celui-ci,
effray du danger qui le menaait, s'tait ht de demander  Paris
des ressources qui n'existaient pas, et ses cris de dtresse avaient
fini par y produire une sorte d'alarme.

[Note en marge: Fin des aventures du major Schill.]

L'apparition de ces diverses colonnes avait excit une vive
agitation en Allemagne, mais sans y provoquer cependant aucun
mouvement insurrectionnel, malgr tout ce que s'en taient promis les
Autrichiens, parce que le prestige de Napolon tait encore entier,
parce qu'on regardait comme difficile d'abattre sa puissance, et
que tout en rpandant qu'il tait vaincu, on n'en tait pas assez
persuad pour oser prendre les armes. L'exemple de ce qui venait
d'arriver au major Schill n'avait de quoi tenter personne. Ce hardi
partisan, croyant obir  la pense secrte de son gouvernement en
dsobissant  ses ordres patents, tait, comme on l'a vu, sorti de
Berlin avec un corps de cavalerie prussienne, et s'tait mis  courir
la campagne, dans l'espoir qu'il entranerait  sa suite l'arme
et les populations. Bien accueilli de tout le monde, sans tre
suivi de personne, et mme dconcert par les dclarations svres
parties de Koenigsberg, il s'tait enfui en Mecklembourg, puis en
Pomranie, et avait surpris la place mal garde de Stralsund, avec
l'intention d'y soutenir un sige. Assailli bientt par un corps
hollandais, et mme par un corps danois qui avait voulu donner 
Napolon cette preuve de dvouement, il n'avait pu dfendre une
place forte avec de la cavalerie, et tchant de se sauver par une
porte tandis que les troupes hollandaises entraient par l'autre, il
tait tomb sous le sabre d'un cavalier hollandais. Le malheureux,
victime de son patriotisme dsordonn, avait vu en expirant sa
troupe prise, dtruite ou disperse. C'tait jusqu'alors le seul
fruit des insurrections allemandes. Les coeurs n'en taient pas
moins exasprs contre nous, et il ne fallait qu'un revers, non pas
suppos, mais rel, pour que les peuples encore intimids fissent
explosion d'un bout du continent  l'autre.

[Note en marge: Suite de la campagne du prince Poniatowski en
Pologne.]

[Note en marge: Refus des Russes d'aider les Polonais contre les
Autrichiens.]

En Pologne, la campagne habilement conduite par le prince
Poniatowski, avait eu des rsultats inesprs, quoique peu dcisifs.
Livrant la rive gauche de la Vistule  l'impatience des Autrichiens,
qui non contents d'occuper Varsovie, avaient eu l'imprudence de
descendre jusqu' Thorn, ce prince s'tait rserv la rive droite,
les avait repousss toutes les fois qu'ils avaient voulu la
franchir, puis l'avait remonte jusqu'en Gallicie, pour rveiller
l'esprit insurrectionnel des Polonais couvant sourdement dans cette
province.  son apparition, en effet, une partie des Galliciens
s'taient levs et lui avaient offert des vivres, des munitions et
des hommes. Il tait entr  Sandomir, et menaait mme Cracovie.
L'archiduc Ferdinand, ramen en arrire par les oprations du
prince Poniatowski, avait t oblig de faire une retraite rapide,
qu'on aurait pu interrompre, et rendre dsastreuse en passant de la
rive droite sur la rive gauche, pour l'arrter dans son mouvement
rtrograde. Un corps polonais de 5 mille hommes sous le gnral
Dombrowski s'tait propos ce plan, mais il tait incapable  lui
seul de l'accomplir, et courait la chance de se faire craser, sans
avoir celle d'arrter l'ennemi. Les Russes, sous le prince Gallitzin,
arrivs en ligne vers les derniers jours de juin, tandis qu'ils
auraient d y tre en avril, pouvaient excuter cette manoeuvre,
et ne pas laisser revenir en Gallicie un seul Autrichien. Le prince
Poniatowski les suppliant d'agir ainsi, avait trouv chez eux une
mauvaise volont vidente, que n'expliquaient plus la saison, le
dbordement des rivires, l'imperfection de l'administration russe.
Le vrai motif de leur inaction, c'est qu'ils prouvaient  dtruire
les Autrichiens au profit des Polonais, une rpugnance telle qu'ils
dsobissaient aux ordres mmes de leur gouvernement. Le prince
Gallitzin, fortement rprimand par Alexandre, avait montr un peu
moins de froideur au prince Poniatowski, mais il n'avait rien fait
pour vaincre la rsistance de ses lieutenants, et l'un d'eux, le
prince Gortschakoff, avait mme crit qu'il arrivait dans l'esprance
de se joindre aux Autrichiens et non aux Polonais. Ceux-ci ayant
intercept la lettre l'avaient envoye avec beaucoup d'autres 
Saint-Ptersbourg. Partout o les avant-postes russes et autrichiens
se rencontraient, ils se tendaient la main en se promettant de
servir bientt ensemble. En un mot, les divisions russes parvenues
enfin sur le territoire de la Gallicie ne semblaient y tre venues
que pour comprimer l'insurrection gallicienne. Sous prtexte de
prendre possession du pays, elles supprimaient partout les nouvelles
autorits polonaises, et rtablissaient les anciennes autorits
autrichiennes.

Tandis que les Russes manquaient ainsi  leur parole, probablement
contre le gr de leur souverain, les Polonais manquaient de leur
ct, contre le gr galement de Napolon,  celle qu'on avait
donne aux Russes, et annonaient dans toutes leurs proclamations le
prochain rtablissement de la Pologne. Napolon leur avait nanmoins
bien recommand de ne parler que du grand-duch de Varsovie, et
de ne pas lui aliner la Russie par un langage imprudent. Il
n'avait cess de leur dire que le jour viendrait o, sans faillir
 ses engagements, sans s'attirer plus d'ennemis qu'il n'en
pouvait combattre  la fois, il achverait leur reconstitution en
agrandissant peu  peu le duch de Varsovie; qu'il ne pouvait pas
tout faire d'un seul coup; qu'il lui fallait pour achever son oeuvre
du temps et des occasions; qu'en ce moment manifester des esprances,
exprimer des voeux prmaturs, c'tait le mettre inutilement en
pril, et s'y mettre soi-mme. Napolon, en donnant ces conseils,
n'avait pas t plus cout par les Polonais qu'Alexandre par les
Russes. Toutefois il faut reconnatre qu'Alexandre, s'il s'y tait
appliqu sincrement, aurait pu sur les Russes beaucoup plus que
Napolon sur les Polonais. Mais il tait Russe aussi, et travailler
au rtablissement de la Pologne en aidant les Polonais contre les
Autrichiens lui cotait presque autant qu' ses soldats. Lui-mme,
sans s'en douter, tait le premier en rvolte contre sa propre
politique.

[Note en marge: Quelques prcautions prises par Napolon contre les
mouvements insurrectionnels de l'Allemagne.]

Telles taient les perplexits de l'Europe entire, pendant que
l'archiduc Charles et Napolon luttaient l'un contre l'autre, sous
les murs de Vienne. Bien qu'il y et l des symptmes graves, qui
auraient d servir d'avertissements  un politique sage, il n'y avait
rien qui pt alarmer, ni dtourner de son but essentiel, un aussi
grand capitaine que Napolon. Quelques progrs ou quelques revers en
Pologne, quelques courses de partisans en Saxe et en Pomranie, une
nouvelle retraite des Bavarois en Tyrol, taient peu de chose. Passer
le Danube, battre l'archiduc Charles, tait l'opration dcisive, qui
devait faire tomber toutes les dispositions hostiles, fussent-elles
suivies de commencements d'insurrection plus ou moins inquitants.
Aussi Napolon n'en tait-il que mdiocrement mu, et n'attachait-il
d'importance qu' ce qui se passait autour de lui entre Lintz,
Loben, Raab, Presbourg et l'le de Lobau. Il s'tait donc born  un
petit nombre de prcautions fort sages, fort bien conues, et surtout
trs-suffisantes dans le cas o il russirait  frapper  Vienne
le coup principal et dfinitif. Il avait envoy  Milan le gnral
Caffarelli, ministre de la guerre du royaume d'Italie, pour remplacer
par une autorit leve le prince Eugne. Il lui ordonna de runir
tout ce qu'il y avait de dtachements disponibles pour bloquer le
Tyrol italien, en occupant les dbouchs des montagnes. Il prescrivit
au prince Eugne de laisser la division Rusca  Klagenfurth, pour
oprer le mme blocus du ct de la Carinthie. Le gnral bavarois
Deroy dut en faire autant du ct de la Bavire, en occupant
Rosenheim et Kufstein, de manire  renfermer cette espce d'incendie
dans des limites qu'il ne pt franchir, sauf  svir plus activement
contre les Tyroliens, lorsqu'on en aurait fini avec la grande arme
autrichienne. Quant  la Souabe et au Vorarlberg, Napolon avait
de quoi les contenir dans le rassemblement form  Augsbourg,
rassemblement qui se composait des dragons provisoires, du 65e de
ligne, des rgiments de conscrits de la garde, enfin des nombreuses
troupes de passage. Il prescrivit au gnral Beaumont de s'tablir,
avec quelques-unes de ces troupes,  Kempten,  Lindau, le long du
lac de Constance, afin de refouler tout ce qui voudrait dboucher des
montagnes.

Le gnral Bourcier commandait  Passau le dpt gnral de la
cavalerie. Il avait l tous les hommes  pied, les dtachements de
recrues, les ateliers de sellerie, un march ouvert pour les achats
de chevaux, et il remettait en tat de servir les hommes dmonts,
fatigus ou malades. Napolon lui ordonna de se dtourner un moment
de ce dpt, d'y laisser un remplaant capable de le suppler,
puis de prendre avec lui deux rgiments de dragons formant 2 mille
chevaux, le rgiment  cheval de Berg, plus 2  3 mille Bavarois
tirs des places du Palatinat, et de s'avancer sur Bayreuth. De
son ct, le gnral Rivaud, tabli  Wurzbourg  la tte de deux
demi-brigades provisoires, devait se diriger de Wurzbourg sur
Bayreuth, s'y runir au gnral Bourcier, et marcher avec lui contre
le petit corps qui venait de sortir de la Bohme. Cette courte
expdition termine, le gnral Bourcier avait ordre de retourner 
Passau pour y reprendre le commandement de son dpt de cavalerie. Le
gnral Rivaud devait se joindre  quatre demi-brigades rassembles
 Hanau sous le marchal Kellermann, et se porter vers la Saxe
contre les Autrichiens entrs  Dresde. Napolon crivit  Paris,
soit au ministre de la guerre Clarke, soit au ministre de la police
Fouch, pour leur reprocher svrement les craintes qu'ils avaient
trop facilement conues  l'occasion des vnements de Dresde et
de Bayreuth. Les ministres rests  Paris avaient t fort mus
en effet des cris de dtresse pousss par le roi Jrme, et ils
taient alls jusqu' croire que la Prusse se prparait  dclarer
la guerre.--Si quelques courses insignifiantes vous alarment  ce
point, leur crivit Napolon, que feriez-vous donc si des vnements
graves survenaient, de ces vnements de guerre qui peuvent
cependant arriver sans qu'on succombe? Je suis bien peu satisfait,
ajoutait-il, de voir les hommes attachs  mon service montrer si
peu de caractre, et donner eux-mmes le signal des plus ridicules
terreurs. Il ne peut y avoir d'vnements srieux que sur le thtre
o j'opre, et l je suis prsent pour tout dominer.--

Les alarmes que l'on concevait si facilement  Paris taient pour la
politique de Napolon une critique involontaire dont il s'irritait,
et qu'il ne pardonnait pas mme  ses serviteurs les plus dvous.
Du reste, il avait raison de dire que tout tait de peu d'importance
ailleurs que sur le thtre o il oprait, que victorieux sur ce
thtre, il le serait partout. Aussi ne ngligeait-il rien pour
l'tre prochainement et compltement.

[Note en marge: Soins de Napolon pour prparer la concentration de
son arme, et empcher celle de l'arme autrichienne.]

Une fois le prince Eugne vainqueur  Raab, l'archiduc Jean et
l'archiduc palatin rejets au del du Danube, et la jonction des
armes d'Italie et de Dalmatie assure, Napolon n'avait plus 
s'occuper que d'un seul objet, avant de livrer sa dernire bataille,
c'tait d'empcher que les deux archiducs repassant le Danube 
Presbourg ou  Komorn, ne suivissent les armes franaises d'Italie
et de Dalmatie, quand celles-ci viendraient combattre sous les murs
de Vienne. (Voir la carte n 32.) Il fallait pour cela interdire
aux Autrichiens l'usage du pont de Presbourg, et de plus occuper la
ligne de la Raab, destine  nous couvrir du ct de la Hongrie, de
manire qu'elle pt arrter les Autrichiens pendant trois ou quatre
jours, temps fort suffisant pour excuter le mouvement des armes
d'Italie et de Dalmatie sur Vienne. Les Autrichiens avaient un pont 
Presbourg, et une tte de pont au village d'Engerau. Ils avaient en
outre conserv la place de Raab, aprs la victoire remporte sur la
rivire de ce nom par le prince Eugne.

Napolon qui avait port le marchal Davout avec une de ses divisions
jusque devant Presbourg, lui assigna la tche d'enlever Engerau,
de dtruire le pont de Presbourg, et mme, s'il le pouvait, celui
de Komorn, situ beaucoup plus bas. Il assigna au prince Eugne la
tche de prendre la place de Raab, ne tenant sa rcente victoire
pour vritablement fructueuse qu'autant qu'elle procurerait cette
conqute. Il fit chelonner tous les chevaux d'artillerie, qui
n'taient pas employs aux travaux de l'le de Lobau, sur la route
de Presbourg et de Raab pour y amener du gros canon, et en tirer en
retour les grains dont la Hongrie abondait. Quoique aucun gnral
ne ft moins cruel que Napolon, il tait inexorable toutefois dans
l'accomplissement de ses desseins, et il ordonna de pousser l'emploi
des moyens de guerre,  l'gard de Presbourg et de Raab, jusqu' la
dernire rigueur, afin de s'emparer de ces deux points. Les moyens
prescrits taient terribles, mais ainsi le voulait le salut de
l'arme et de l'empire.

[Note en marge: Attaque du marchal Davout contre la tte du pont de
Presbourg.]

[Note en marge: Efforts pour dtruire le pont de Presbourg.]

[Note en marge: Inutile bombardement de Presbourg.]

[Note en marge: Moyens par lesquels le marchal Davout supple  la
prise de Presbourg.]

Le marchal Davout, plac sous les murs de Presbourg ds les
derniers jours de mai, commena par attaquer avec la division Gudin
les retranchements d'Engerau, qui servaient  couvrir un pont de
bateaux jet devant Presbourg, et appuy sur plusieurs les. Ces
retranchements se composaient d'paulements en terre, lis au village
d'Engerau, et dfendus par une nombreuse artillerie. Le marchal
Davout les fit aborder avec la vigueur que ses soldats dployaient en
toute occasion. Mais les Autrichiens, qui apprciaient l'importance
de la position qu'ils dfendaient, la disputrent avec une gale
nergie. Ils perdirent 15 ou 1800 hommes et nous 800 devant cette
simple tte de pont. Les ouvrages enlevs, le marchal Davout se
trouvait au bord du fleuve. La partie du pont qui aboutissait de
notre ct avait t replie, mais les portions restantes taient
tablies, entre des les retranches, qu'il et fallu conqurir l'une
aprs l'autre, ce qui aurait exig une opration des plus difficiles
et des plus longues. On employa pour dtruire ces autres portions
du pont tous les moyens imaginables. On lana des bateaux chargs
de pierres, des moulins en feu, comme avaient fait les Autrichiens
pour rompre notre grand pont, lors des journes d'Essling. Mais celui
qu'ils avaient  Presbourg, oeuvre du temps, gard d'ailleurs par
des bateliers qui arrtaient les corps flottants entrans par le
fleuve, rsistait  toutes ces tentatives, et n'en tait nullement
branl. Le marchal Davout alors, par l'ordre de l'Empereur, disposa
des batteries de pierriers, d'obusiers, de mortiers, sur le bord du
Danube, et fit tomber sur les les une horrible pluie de feu et de
fer. Les soldats autrichiens supportrent ce genre d'attaque avec une
rare rsignation, et n'en demeurrent pas moins dans les les qu'ils
avaient mission de dfendre. Pouss  bout par cette rsistance,
Napolon ordonna de sommer la ville de Presbourg elle-mme, et si
elle refusait ou de se rendre, ou au moins de dtruire son pont, de
la ruiner jusque dans ses fondements. Le marchal Davout, qui tait
un parfait honnte homme, mais un militaire impitoyable, commena
sans hsiter cette cruelle excution. Aprs avoir somm le gnral
Bianchi, commandant de Presbourg, il donna le signal du feu, et
en quelques heures il jeta une innombrable quantit de bombes sur
la malheureuse ville condamne  subir toutes les horreurs de la
guerre. Aprs avoir allum un incendie dans plusieurs quartiers,
il somma de nouveau le commandant, ne demandant que ce dont il ne
pouvait pas se dpartir, la destruction du pont. Le gnral Bianchi
rpondit que la conservation du pont tant ncessaire  la dfense
de la monarchie autrichienne, la ville de Presbourg supporterait les
dernires extrmits plutt que de consentir aux conditions qu'on
mettait  son salut. Le marchal Davout recommena ses rigueurs. Mais
voyant qu'elles resteraient sans rsultat, car le gnral autrichien
s'obstinait dans sa rsistance, il cda enfin  un mouvement
d'humanit, et eut recours  des moyens diffrents pour annuler les
communications d'une rive  l'autre. Que fallait-il, aprs tout, pour
atteindre le but qu'on se proposait? Arrter pendant trois ou quatre
jours le corps autrichien qui se prsenterait de ce ct, temps qui
suffisait  la concentration des troupes franaises sous les murs de
Vienne. Le marchal tablit donc une suite de retranchements qui se
liaient au chteau fortifi de Kittse,  l'le fort tendue de la
Schutt,  la rivire et  la place de Raab. (Voir la carte n 32.)
Quelques mille hommes s'clairant le long de l'le de la Schutt et
de la rivire de la Raab par de la cavalerie lgre, dfendant les
retranchements d'Engerau, se repliant, s'ils taient forcs, sur
le chteau de Kittse, tandis que la place de Raab se dfendrait
de son ct, pouvaient retenir l'ennemi pendant le nombre de jours
ncessaire, et ralentir son arrive jusqu'au moment o tout serait
dcid sous les murs de Vienne. Ces dispositions convenues avec
Napolon furent dfinitivement excutes et dispensrent de continuer
plus long-temps la destruction de Presbourg.

[Note en marge: Sige et prise de la place de Raab.]

Sur ces entrefaites le gnral Lauriston, second par le gnral
Lasalle, avait entam le sige de Raab, laissant  l'arme d'Italie
le soin de le couvrir, ce qui permettait  celle-ci de se reposer
de ses fatigues. On manquait de gros canons; mais Napolon en avait
envoy quelques-uns de Vienne avec des obusiers et des pices de 12.
Heureusement la place, mal rpare, encore plus mal arme, occupe
tout au plus par deux mille hommes, ne pouvait pas tenir long-temps.
Immdiatement aprs la bataille du 14, les travaux furent entrepris.
On avait ouvert la tranche, construit des batteries de sige, et
commenc le feu de brche. Aprs quelques jours de cette attaque
improvise et bien conduite par les gnraux Lauriston et Lasalle, la
place offrit de capituler. Comme on tenait mdiocrement  la manire
de la conqurir, mais grandement  la rapidit de la conqute, on
fut facile sur les conditions demandes par la garnison. On entra
dans Raab le 22 juin, sans en avoir endommag les ouvrages, et sans y
avoir dpens ni beaucoup de munitions, ni beaucoup d'hommes.

D'aprs les ordres prcis et fort dtaills de Napolon, la place
de Raab fut arme de nouveau, et mise en meilleur tat de dfense
qu'auparavant. On y introduisit des munitions de guerre et de bouche;
on lui composa une garnison forme de tous les hommes fatigus ou
malades de l'arme d'Italie: on fit aux ouvrages les rparations
indispensables; enfin Napolon lui donna un illustre commandant: ce
fut le comte de Narbonne, jadis ministre de la guerre sous Louis
XVI, l'un des derniers survivants de l'ancienne noblesse franaise,
remarquable  la fois par le courage, l'esprit et l'lgance des
moeurs. Il venait de se rattacher  l'Empereur, qui, avant de
l'employer dans des postes minents, voulait lui faire acheter son
entre au service par une mission peu leve, mais qui supposait une
vritable confiance.

[Note en marge: Napolon chelonne ses corps d'arme sur Vienne.]

Napolon fit ramener sur Vienne toute l'artillerie inutile 
Presbourg et  Raab, replier sur les hpitaux de la Lombardie et de
la Haute-Autriche les blesss des armes d'Italie et de Dalmatie,
ne voulant laisser en prise  l'ennemi ni un canon, ni un homme.
Il ordonna au prince Eugne, aux gnraux Macdonald, Broussier et
Marmont, de se prparer  marcher au premier signal, de ne conserver
dans le rang ni un clopp, ni un malade, d'avoir leur artillerie
bien attele et bien approvisionne, de confectionner du biscuit
pour nourrir leurs troupes pendant une semaine, de se procurer de
la viande sur pied prte  suivre, de tout disposer enfin pour
tre rendus  Vienne en trois jours au plus. Le prince Eugne,
cantonn  Raab, pouvait franchir en trois jours la distance qui
le sparait de Vienne. Les gnraux Marmont, Broussier, Macdonald
furent chelonns de faon  excuter le trajet dans le mme espace
de temps. Le marchal Davout n'avait, lui, que deux marches 
faire. Il fut convenu que le prince Eugne laisserait le gnral
Baraguey-d'Hilliers avec une division italienne devant Engerau, pour
garder les approches de Presbourg, tandis que l'arme d'Italie se
porterait tout entire sur Vienne. Napolon, ne voulant pas consacrer
 une simple surveillance de postes loigns des troupes telles que
celles de Montbrun et Lasalle, les chelonna de manire  pouvoir les
attirer  lui en quarante-huit heures, et les remplaa sur la ligne
de la Raab par douze ou quinze cents chevaux provenant des rgiments
de marche rcemment arrivs. Le gnral Lasalle, qui, pendant le mois
de juin, n'avait cess de parcourir la ligne de Presbourg  Raab, et
qui en connaissait les moindres particularits, eut ordre avant de se
replier de placer lui-mme les postes, et de donner aux commandants
de ces postes les instructions dont ils auraient besoin afin de se
bien garder.

Tout tant ainsi prpar sur cette ligne pour qu'on pt s'y drober
rapidement, en se couvrant par de simples arrire-gardes, Napolon
prit ses mesures sur le haut Danube pour que de ce ct on pt
descendre sur Vienne avec une gale vitesse, et accrotre ds qu'il
le faudrait la masse des troupes destines  livrer bataille. Il
avait dj attir  lui le corps du marchal Davout rpandu en ce
moment de Vienne  Presbourg, le corps saxon du prince Bernadotte,
et la division franaise Dupas. Il n'avait laiss sur le haut Danube
pour occuper Saint-Polten, Mautern, Mlk, Amstetten, Enns, Lintz
(voir la carte n 32), que les Wurtembergeois et les Bavarois, fort
rduits les uns et les autres par cette campagne, si courte mais
si active. Les Wurtembergeois sous Vandamme taient distribus
entre Tulln, Mautern, Saint-Polten, Mlk. Les Bavarois chargs de
dfendre la Bavire taient, la division du gnral Deroy  Munich,
Rosenheim et Kufstein, les deux divisions du gnral de Wrde et
du prince royal  Lintz. Quoique ce ne ft pas trop pour garder la
Bavire dans les circonstances actuelles, c'tait beaucoup sur le
point particulier de Lintz, depuis que l'archiduc Charles, voulant
de son ct concentrer ses troupes, avait amen le comte Kollowrath
devant Vienne, en ne laissant que 6  7 mille hommes dissmins sur
le Danube entre Passau, Lintz, Krems, Tulln et Klosterneubourg.
Se doutant de cette circonstance d'aprs plusieurs reconnaissances
excutes au del du Danube par le gnral Vandamme, Napolon ordonna
au marchal Lefebvre de tenir prte  marcher l'excellente division
de Wrde avec vingt-quatre bouches  feu. Les divisions du gnral
Deroy et du prince royal, les Wurtembergeois suffisaient avec tout ce
qui tait en route, avec tout ce qui restait  Augsbourg,  Passau,
 Ratisbonne, pour maintenir pendant quelques jours la scurit sur
nos derrires.  Ratisbonne se trouvait la division Rouyer, compose
des contingents des petits princes allemands. Il n'y avait videmment
rien  craindre de ce ct, si la dernire bataille tait gagne. Si
contre toute vraisemblance elle tait perdue, les prcautions taient
assez bien prises  Saint-Polten,  Mlk,  Amstetten,  Lintz, 
Passau, pour que nos blesss, nos malades ne fussent pas compromis,
pour que l'arme en se retirant trouvt partout des vivres, des
munitions, et des points d'appui parfaitement solides.

[Note en marge: Travaux dans l'le de Lobau pour assurer le passage
du Danube.]

Napolon avait ainsi consacr le mois de juin  prparer la
concentration de ses troupes sur Vienne. Il l'avait employ aussi,
comme nous l'avons dit,  prparer le passage du Danube, et  le
rendre tellement sr cette fois, que l'accident arriv  ses ponts
pendant les journes d'Essling ne pt pas se reproduire. C'est le
moment de faire connatre par quels travaux gigantesques il avait
aplani, presque annul la difficult de franchir un vaste cours
d'eau, en prsence de l'ennemi, avec des masses d'hommes que jamais
jusqu'alors aucun capitaine, ancien ni moderne, n'avait eu  mouvoir.
On a dj vu par quelles raisons dcisives il tait oblig de passer
le Danube devant l'archiduc Charles, pour aller lui livrer bataille
au del de ce grand fleuve. Rester en effet sur la rive droite, en
laissant les Autrichiens tranquilles sur la rive gauche, c'tait
prolonger indfiniment la guerre, perdre son prestige, multiplier
les chances d'accident, accrotre enfin l'branlement gnral des
esprits en Europe, et mme en France.  passer le fleuve, c'tait 
Vienne, comme nous l'avons encore dit, non au-dessus, non au-dessous,
qu'il fallait le faire: car au-dessus c'tait rtrograder en arrire
de Vienne, abandonner les immenses ressources de cette capitale,
l'effet moral de sa possession, le point principal d'intersection
des routes d'Autriche, d'Italie et de Hongrie: au-dessous c'tait
allonger inutilement notre ligne d'opration, c'tait se donner un
point de plus  garder sur le Danube, et se priver d'un corps d'arme
ncessaire le jour de la bataille. Il fallait donc passer  Vienne
mme. Une lieue de plus ou de moins n'y faisait rien, mais il fallait
absolument passer en vue du clocher de Saint-tienne.

[Note en marge: En quoi consistait l'opration du passage du Danube
par l'le de Lobau.]

On connat galement les proprits de l'le de Lobau, si
heureusement choisie par Napolon pour faciliter l'excution de
ses projets. Cette le spacieuse, situe au del du grand bras,
et spare de la rive ennemie par un bras d'une mdiocre largeur,
rduisait l'opration du passage  l'entreprise de franchir un
fleuve large comme la Seine sous Paris, au lieu d'un fleuve large
comme le Rhin devant Cologne. L'entreprise, en restant difficile,
devenait praticable. Mais pour y russir, il fallait d'abord rendre
infaillible le passage du bras principal, qui conduisait dans l'le,
puis convertir l'le elle-mme en un vaste camp retranch pourvu
d'abondantes ressources, et y tout disposer  l'avance pour qu'on pt
franchir sans danger le petit bras en prsence de l'ennemi. C'est 
quoi Napolon employa les quarante jours qui s'coulrent du 23 mai
au 2 juillet avec une activit, une fcondit d'esprit incroyables,
et dignes du grand capitaine qui avait pass le Saint-Bernard et
rendu possible la traverse du Pas-de-Calais.

[Note en marge: tablissement de vastes ponts en pilotis sur le grand
bras du Danube.]

[Note en marge: Usage habilement fait de la grande quantit de bois
existant  Vienne.]

Le pont de bateaux sur le bras principal, servant  communiquer avec
l'le de Lobau, avait t rtabli quelques jours aprs la bataille
d'Essling, comme on l'a vu ci-dessus, et avait fourni le moyen de
reporter l'arme sur la rive droite, sauf le corps de Massna, laiss
dans l'le pour nous en assurer la possession. De nouveaux bateaux
ramasss sur les bords du fleuve par les marins de la garde, fixs
avec de meilleures amarres, avaient consolid ce pont de manire 
inspirer confiance. Il avait pourtant t coup encore deux ou trois
fois, par suite des crues du mois de juin, et ce n'tait pas avec
des communications incertaines, quoique beaucoup mieux tablies, que
Napolon voulait s'engager au del du Danube. Il rsolut donc de
lier l'le de Lobau au continent de la rive droite, de telle faon
qu'elle ne ft qu'un avec cette rive qui devait tre notre point de
dpart. Pour cela il y avait un seul moyen, c'tait de jeter un
pont sur pilotis. Napolon s'y dcida, quelque laborieuse que ft
cette opration sur un fleuve comme le Danube au-dessous de Vienne.
Csar avait excut une semblable entreprise dix-huit cents ans
auparavant sur le Rhin. Elle tait plus difficile aujourd'hui  cause
des moyens de destruction dont l'ennemi disposait. C'est l'arme du
gnie qui ft charge de cet ouvrage, tandis que l'artillerie eut la
construction de tous les ponts de bateaux. Il y avait  Vienne des
approvisionnements considrables de bois, descendus des cimes des
Alpes par les affluents du Danube. Tous les soldats du gnie, tous
les charpentiers oisifs qui avaient besoin de gagner leur vie, tous
les chevaux de l'artillerie devenus disponibles par l'interruption
des combats, furent occups, soit  prparer ces bois, soit  les
transporter. Amens de Vienne par un petit bras qui communique avec
le grand, descendus ensuite jusqu' bersdorf (voir la carte n
48), ils y taient arrts pour tre employs  l'oeuvre immense
qu'on avait entreprise. De nombreuses sonnettes existant  Vienne,
o l'on excute beaucoup de travaux en rivire, avaient t runies
devant bersdorf pour l'enfoncement des pilotis. Aprs une vingtaine
de jours on avait vu soixante piles en bois s'lever au-dessus des
plus hautes eaux, et sur ces piles s'appuyer un large tablier, qui
pouvait donner passage  n'importe quelle quantit d'artillerie et de
cavalerie.  vingt toises au-dessous de ce pont fixe, on conserva,
en le consolidant, l'ancien pont de bateaux, qu'on voulut faire
servir  l'infanterie, de manire que le dfil des diverses armes
pt s'oprer simultanment, et que les communications avec l'le de
Lobau en fussent plus promptes. On s'tait procur un grand nombre
de bateaux, on avait trouv  Raab de fortes ancres, et grce  ces
nouvelles ressources, les amarres devenues parfaitement sres ne
laissaient plus craindre les accidents qui avaient failli perdre
l'arme  la fin de mai.

[Note en marge: Moyens employs pour garantir les grands ponts du
choc des corps flottants.]

Quoique ces deux ouvrages se protgeassent l'un l'autre, puisque le
pont sur pilotis plac en amont garantissait le pont de bateaux,
Napolon cependant avait voulu les mettre tout  fait  l'abri du
choc des corps flottants, et pour y parvenir il avait essay des
moyens de toute sorte. Le premier avait t de tirer de l'arsenal de
Vienne une chane gigantesque, dont les Turcs s'taient servis dans
le sige de 1683, et qui tait reste comme une de leurs dpouilles
triomphales. Aujourd'hui que nos vaisseaux possdent de ces chanes
normes, on serait moins tonn des dimensions de celle que les Turcs
avaient laisse  Vienne. Mais alors elle tait regarde comme un des
plus merveilleux ouvrages de ce genre. On rsolut donc de la tendre
sur le grand bras, pour qu'elle pt arrter les corps lancs par
l'ennemi contre nos ponts. Mais il fallut y renoncer, les machines
manquant pour la tendre  une hauteur suffisamment gale au-dessus de
l'eau. Napolon imagina de construire une vaste estacade, consistant
en une suite de gros pilotis profondment enfoncs, qui au lieu
de couper perpendiculairement le cours du fleuve, le coupaient
obliquement, pour donner moins de prise  la force du courant.
Cette oeuvre non moins extraordinaire que le pont sur pilotis fut
acheve presque aussi vite. Mais elle ne parut pas d'une efficacit
certaine, car on vit plus d'une fois la ligne des pilotis force par
des bateaux chargs de matriaux qui s'taient chapps des mains
des ouvriers. Napolon s'y prit alors autrement, il tablit une
surveillance continuelle au moyen des marins de la garde, lesquels
circulant sans cesse dans des barques au-dessus de l'estacade,
harponnaient les bateaux qui descendaient, et les amenaient sur les
rives. De la sorte, si l'estacade ne suffisait pas absolument  les
retenir, les marins accourant  force de rames devaient les arrter,
et les dtourner de leur marche. Avec cet ensemble de prcautions,
les communications tablies entre la rive droite et l'le de Lobau
avaient acquis une certitude infaillible.

[Note en marge: Vaste tte de pont en avant du grand bras.]

Mais ce n'tait pas assez, aux yeux de Napolon, que d'avoir mis ses
ponts  l'abri de tout danger de la part du fleuve. Une surprise
de l'ennemi, une invasion subite dans l'le de Lobau, peut-tre
une retraite en dsordre aprs une bataille perdue, pouvaient les
exposer  une destruction imprvue et invitable. Napolon voulut les
protger par une vaste tte de pont, leve dans l'le de Lobau, de
manire que cette le venant  nous tre enleve, quelques bataillons
pussent les dfendre, et que l'arme conservt ainsi le moyen de se
retirer en sret de l'autre ct du fleuve.

Cette suite d'ouvrages liait d'une manire indissoluble l'le de
Lobau tant  la rive droite qu' la petite ville d'bersdorf, devenue
notre base d'opration. Il fallait s'occuper encore des travaux 
excuter dans l'le elle-mme, pour en faire un camp retranch,
spacieux, sr, commode, salubre, pourvu de tout ce qui serait
ncessaire pour y vivre quelques jours. Napolon satisfit  ce besoin
avec autant de prvoyance qu' tous les autres.

[Note en marge: Travaux dans l'intrieur de l'le de Lobau.]

Il y avait dans l'le de Lobau des terrains bas et marcageux,
souvent exposs  l'inondation. On y voyait aussi de petits canaux,
desschs quand les eaux taient basses, et qui devenaient de
vritables rivires pendant les hautes eaux. On en avait eu l'exemple
lors des grandes crues des 21, 22 et 23 mai. Napolon fit lever des
chausses sur les parties basses de l'le, pour servir au passage des
troupes en tout temps. Il fit jeter sur chaque petit canal dessch
plusieurs ponts de chevalets, de faon  assurer et  multiplier
les communications, quelle que ft la hauteur des eaux. Voulant que
l'le devnt un grand dpt qui pt se suffire  lui-mme, quoi
qu'il arrivt, il y fit construire un magasin  poudre, lequel
reut des arsenaux de Vienne une quantit considrable de munitions
confectionnes. Il y fit construire des fours, transporter des
farines tires de Hongrie, et parquer plusieurs milliers de boeufs
amens vivants de la mme contre. Enfin il y envoya des vins en
abondance, et de qualit telle, que l'arme franaise, except en
Espagne, n'en avait jamais bu de pareils. L'aristocratie autrichienne
et les couvents de Vienne, qui possdaient les plus riches caves de
l'Europe, fournirent la matire de ce prcieux approvisionnement.
Ainsi rien ne devait manquer aux troupes dans ce vaste camp
retranch, ni en pain, ni en viande, ni en liquides. Voulant rendre
l'le de Lobau aussi facile  traverser la nuit que le jour, Napolon
en fit clairer toutes les routes par des lanternes suspendues  des
poteaux, absolument comme on aurait pu le faire pour les rues d'une
grande ville.

[Note en marge: Moyens employs pour assurer le passage du petit bras
en face de l'ennemi.]

Restait la dernire et la plus difficile opration  prparer, celle
du passage du petit bras, qui devait s'excuter de vive force en
face d'un ennemi nombreux, averti, et tenu toujours en veil par
notre prsence dans l'le de Lobau. Quelque avantage qu'offrt le
lieu choisi pour l'ancien passage, puisqu'il formait un rentrant
(voir la carte n 49) qui permettait de couvrir de feu le point du
dbarquement, il n'tait gure prsumable qu'on pt s'en servir
encore, l'ennemi devant avoir pris toutes ses prcautions pour
nous en interdire l'usage. Les Autrichiens en effet, se souvenant
de ce qui leur tait arriv un mois auparavant, avaient en quelque
sorte mur cette porte en levant d'Essling  Aspern une ligne de
retranchements hrisss d'artillerie. Une dernire raison enfin
obligeait de renoncer  ce dbouch, c'tait le dfaut d'espace pour
le dploiement d'une arme considrable. L'ennemi tait si averti
que ce serait par l'le de Lobau qu'on ferait irruption sur la rive
gauche, qu'on devait s'attendre  le trouver rang en bataille
vis--vis de soi, tandis que la premire fois on avait eu le temps
de dfiler par le pont du petit bras, de traverser le bois, et de
se mettre en ligne, un corps aprs l'autre, sans rencontrer aucun
obstacle au dploiement. Il n'y avait plus  esprer que les choses
se passassent de la sorte, et ds lors il fallait se prparer 
dboucher presque en masse, pour combattre au moment mme o l'on
toucherait  la rive gauche.

[Note en marge: Choix d'un nouveau point de passage.]

Par ces divers motifs le premier point de passage ne convenait
plus. Napolon songea  en chercher un autre, tout en feignant de
persvrer dans la prfrence donne  l'ancien. Le petit bras de
soixante toises qui restait  franchir, parvenu  l'extrmit de
l'le, se dtournait brusquement pour se diriger perpendiculairement
vers le grand bras. (Voir les cartes n{os} 48 et 49.) Il dcrivait
ainsi sur le flanc droit de l'le de Lobau une ligne droite, longue
de deux mille toises. Si pour le traverser on choisissait l'un des
points de cette ligne, on descendait dans une plaine unie, fort
commode pour le dploiement d'une arme nombreuse. C'est en effet par
cette plaine que Napolon rsolut de dboucher. Il est vrai qu'on ne
devait y tre protg par aucun obstacle de terrain; mais, en passant
en une seule masse, on devait tre protg par cette masse mme, et
d'ailleurs il n'tait pas impossible de suppler  la protection du
terrain, par des moyens d'artillerie habilement disposs.

Sur la rive gauche, au point mme o le petit bras se dtournait
brusquement pour rejoindre le grand bras, se trouvait situe la
ville peu considrable d'Enzersdorf (voir la carte n 49), couverte
d'ouvrages dfensifs et d'artillerie, comme Essling et Aspern:
puis, un peu au-dessous, s'tendaient au loin la plaine ouverte dont
il vient d'tre question et enfin des bois touffus, qui couvraient
le sol jusqu'au confluent des deux bras du fleuve. C'est entre
Enzersdorf et ces bois que Napolon rsolut d'oprer le passage.

[Note en marge: tablissement de nombreuses batteries de gros calibre
pour protger le nouveau point de passage.]

D'abord il fit tout pour persuader  l'ennemi qu'il passerait par
l'ancien endroit, c'est--dire par la gauche de l'le, et, dans cette
vue, il y multiplia les travaux, jugeant utile d'ailleurs d'avoir
des ponts partout,  gauche comme  droite, car plus il y aurait de
communications, plus il aurait de chances de franchir le fleuve et
de se dployer rapidement aprs l'avoir franchi. Mais les travaux
les plus importants furent accumuls sur la droite de l'le, le
long de la ligne qui s'tend d'Enzersdorf  l'embouchure du petit
bras dans le grand. Quelques les semes au milieu de ce petit
bras, et que l'arme avait qualifies de noms de circonstance, tels
que ceux d'_le Massna_, _le des Moulins_, _le Espagne_, _le
Pouzet_, _le Lannes_, _le Alexandre_, furent jointes au continent
de la Lobau par des ponts fixes, et hrisses de batteries de gros
calibre. Ces batteries armes de cent neuf bouches  feu, tant
pices de 24 qu'obusiers ou mortiers, taient destines  couvrir de
projectiles lancs  une grande distance, tous les points o l'on
se prsenterait. Celles de l'_le Massna_, de l'_le des Moulins_,
de l'_le Espagne_, devaient accabler de feu Aspern, Essling et les
ouvrages levs de ce ct. Celles de l'_le Pouzet_ devaient en deux
heures rduire en cendres la malheureuse ville d'Enzersdorf. Celles
enfin de l_'le Alexandre_ devaient battre la plaine choisie pour
le dploiement, et y vomir une telle masse de mitraille qu'aucune
troupe ennemie ne pt y tenir. Le temps ne manquant pas, elles
furent tablies avec un soin infini, pourvues d'paulements en
terre, de plates-formes, de petits magasins  poudre. Les pices de
gros calibre, qu'une arme ne trane jamais avec elle, avaient t
prises dans l'arsenal de Vienne. Quant aux affts, on les avait fait
construire par les ouvriers de l'arsenal.

Indpendamment de ces moyens d'artillerie imagins pour protger le
passage, Napolon eut recours, pour le rendre rapide, simultan,
foudroyant,  des combinaisons inconnues jusqu' lui. Il voulait
qu'en quelques minutes plusieurs milliers d'hommes, jets au del du
petit bras, eussent fondu sur les avant-postes autrichiens pour les
surprendre et les enlever; qu'en deux heures cinquante mille autres
fussent dploys sur la rive ennemie pour y livrer une premire
bataille; qu'enfin en quatre ou cinq heures cent cinquante mille
soldats, quarante mille chevaux, six cents bouches  feu eussent
pass pour dcider du sort de la monarchie autrichienne. Jamais de
telles oprations n'avaient t ni projetes, ni excutes sur une
pareille chelle.

Lorsqu'on veut franchir un fleuve, on commence par transporter
inopinment quelques soldats rsolus dans des barques. Ces
soldats, bien choisis et bien commands, vont dsarmer ou tuer les
avant-postes ennemis, puis fixer des amarres auxquelles on attache
les bateaux qui doivent porter le pont. Ensuite l'arme elle-mme
passe aussi vite que possible, car un pont est un dfil long et
troit, que des masses d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie ne
peuvent traverser qu'en s'allongeant beaucoup.

[Note en marge: Projet de jeter quatre ponts  la fois, et de faire
dboucher simultanment trois corps d'arme.]

La premire de ces oprations tait la plus difficile en prsence
d'un ennemi aussi nombreux, aussi prpar que l'taient les
Autrichiens. Napolon pour la faciliter fit construire de grands
bacs, capables de porter 300 hommes chacun, devant tre conduits
 la rame sur l'autre rive, et ayant, pour mettre les hommes 
l'abri de la mousqueterie, un mantelet mobile qui en s'abattant
servait  descendre  terre. Chaque corps d'arme fut pourvu de
cinq de ces bacs, ce qui faisait une avant-garde de quinze cents
hommes transports  la fois, et  l'improviste, sur chaque point
de passage. Or il tait peu prsumable que l'ennemi n'tant pas
exactement inform du lieu o l'opration s'excuterait, pt nous
opposer des avant-postes aussi considrables.  l'instant une
_cinquenelle_ (cble auquel les bacs sont attachs, et le long duquel
ils coulent dans leur mouvement de va-et-vient), une _cinquenelle_
fixe  un arbre devait fournir le moyen de commencer les alles et
venues, et de transporter successivement les troupes. Immdiatement
aprs, l'tablissement des ponts devait commencer. Tous les bateaux
tant prpars, tous les agrs disposs, les lieux choisis, les
hommes instruits de ce qu'ils avaient  faire, on tait fond 
croire que deux heures suffiraient pour jeter un pont de soixante
toises, opration qui exigeait autrefois douze ou quinze heures
si on tait prt, vingt-quatre et quarante-huit si on ne l'tait
pas. Napolon dcida que quatre ponts au moins, deux de bateaux,
un de pontons, un de gros radeaux (celui-ci pour la cavalerie et
l'artillerie) seraient jets sur le petit bras de manire  faire
dboucher trois corps d'arme  la fois, ceux du marchal Massna,
du gnral Oudinot et du marchal Davout. Ainsi plusieurs milliers
d'hommes, transports dans des bacs en quelques minutes, suffiraient
pour accabler les avant-postes ennemis. Cinquante  soixante mille
hommes, dbouchant en deux heures sous la protection de batteries
formidables, tiendraient tte aux forces que l'ennemi aurait le
temps de runir en apprenant le point du passage. Enfin, en quatre
ou cinq heures, l'arme aurait dbouch tout entire, prte  livrer
bataille, et pourvue de moyens de retraite aussi assurs que si
elle n'avait pas eu un grand fleuve sur ses derrires. Il tait
mme probable que l'opration serait termine avant que l'ennemi
et pu la troubler, car la nuit, le feu de batteries puissantes,
la simultanit des passages, devaient le plonger dans une extrme
confusion.

[Note en marge: Pour acclrer l'tablissement des ponts, Napolon
invente un pont d'une seule pice, qui peut tre jet en quelques
minutes.]

Cependant, aux yeux de Napolon, ce n'tait pas assez que d'avoir
rduit  deux heures l'tablissement d'un pont de 60 toises, qui en
exigeait quelquefois douze, vingt-quatre, quarante-huit: il voulait
qu'une colonne d'infanterie pt dboucher  l'instant mme, et
aussi vite que les avant-gardes transportes dans les bacs. Pour y
parvenir, il inventa un pont d'un genre tout nouveau, dont il confia
l'excution  un officier fort intelligent, le commandant Dessalles.
Ordinairement c'est en amarrant l'un  ct de l'autre une suite de
bateaux qu'on russit  tablir un pont. Il imagina d'en jeter un
d'une seule pice, compos de bateaux lis d'avance entre eux avec
de fortes poutrelles, qu'on descendrait le long de la rive o l'on
dsirait l'tablir, qu'on attacherait par un bout  cette rive, qu'on
livrerait ensuite au courant qui le porterait lui-mme  la rive
oppose, o des hommes iraient le fixer en le traversant au pas de
course. Cela fait, il ne resterait plus qu' jeter quelques ancres
pour lui servir de points d'appui dans sa longueur. On avait calcul,
et le rsultat le prouva depuis, que quelques minutes suffiraient 
cette prodigieuse opration.

L'inconvnient de ce pont construit  l'avance tait d'indiquer, par
le lieu o on le prparait, le lieu o il serait jet. On remdia 
cet inconvnient par le moyen que voici. L'le de Lobau avait t
couverte de chantiers, comme aurait pu l'tre un des grands ports de
France. Ces chantiers taient placs au bord de plusieurs flaques
d'eau, aboutissant par des canaux intrieurs au petit bras. C'tait
l que l'on construisait les nombreux bateaux, pontons, radeaux,
destins  l'tablissement des ponts, sans indication du lieu o
s'oprerait le passage. Il y avait derrire l'_le Alexandre_, sur
le flanc droit de la grande le Lobau, au-dessous d'Enzersdorf,
vis--vis de la plaine o l'on avait le projet de dboucher, un canal
intrieur, large, long, assez profond, et o devaient s'achever les
derniers ajustements de chaque ouvrage. C'est l qu'on disposa le
pont d'une seule pice, avec projet de le faire sortir au dernier
moment, pour l'introduire dans le petit bras. Cependant, comme
ce canal prsentait un coude  son extrmit, Napolon poussa la
prvoyance jusqu' faire adapter plusieurs articulations au pont
d'une seule pice, afin qu'il pt tour  tour se courber et se
redresser, suivant les inflexions du canal dans lequel il avait t
prpar.

Pensant bien qu'au moment mme de l'opration le besoin de
communications rapides entre les deux rives se ferait vivement
sentir, Napolon voulant rparer jusqu' l'excs l'imprudence de son
premier passage, fit runir dans ces canaux intrieurs, des bois, des
radeaux, des pontons tout prts, pour jeter au besoin quatre ou cinq
ponts de plus, pour hter ainsi autant que possible le dploiement de
son arme, et rendre, en cas de revers, la retraite aussi facile que
sur un champ de bataille ordinaire.

[Note en marge: Aspect de l'le de Lobau et de la ville de Vienne
pendant le mois de juin 1809.]

Il avait fait venir, outre les marins de la garde, des constructeurs
de France. Il en avait recueilli sur les bords du Danube, qui sous
la direction des ingnieurs franais concouraient  construire cette
flottille d'un nouveau genre. Des milliers d'ouvriers de toute
origine travaillaient ainsi avec une incroyable activit, dans cette
le devenue semblable aux chantiers d'Anvers, de Brest ou de Toulon.
Des courbes provenant des Alpes ou trouves  Vienne, d'normes
poutrelles, d'innombrables madriers, transports par les chevaux
de l'artillerie, venaient de tous les points s'embarquer sur le
Danube, qui les amenait jusqu' bersdorf, de l taient introduits
dans les canaux intrieurs de la Lobau, et saisis par la hache des
charpentiers prenaient la forme qui convenait  leur destination.
Les marins de la garde dans des chaloupes armes d'obusiers
croisaient sans cesse pour surveiller ces immenses travaux, pour
fouiller les les et les replis cachs du fleuve, pour acqurir ainsi
une connaissance des lieux qui serait fort utile le jour de la grande
opration. Napolon avait recouvr un prcieux dbris de l'arme du
gnral Dupont, c'tait le brave capitaine Baste, commandant des
marins de la garde dans la campagne d'Andalousie, aussi bon officier
d'infanterie qu'habile officier de mer, et le seul auquel Napolon
et pardonn la catastrophe de Baylen, car il l'avait lev en grade
tandis qu'il poursuivait sans piti ses compagnons d'infortune. Le
capitaine Baste, devenu colonel, commandait encore les marins de la
garde, et devait tre prsent partout  l'heure du pril.

[Date en marge: Juillet 1809.]

[Note en marge: Moyens employs par Napolon pour contenir, occuper
et nourrir le peuple de Vienne pendant le sjour de son arme dans
cette capitale.]

Napolon partant presque tous les jours de Schoenbrunn  cheval,
traversait au galop l'espace qui le sparait d'bersdorf, venait
surveiller, diriger, perfectionner les ouvrages qu'il avait ordonns,
et  chaque visite concevait une ide ou une combinaison nouvelle,
pour arriver  une ralisation plus certaine de ses projets. Les
Viennois, sous les yeux, quelquefois mme avec le concours desquels
s'excutait cette prodigieuse entreprise, frmissaient en secret,
et, sans la puissante arme qui les contenait, auraient fini par se
soulever, car s'ils taient doux, ils taient patriotes, et anims
des sentiments qui conviennent  un grand peuple. Mais Napolon
avait pris des soins extrmes pour les calmer. La discipline avait
t rigoureusement observe. Pas un propos, pas un acte offensant
n'taient permis; toute infraction tait rprime  l'instant mme.
Les vivres manquant, Napolon avait tir de Hongrie des quantits
considrables de grains et de nombreux convois de bestiaux, de telle
sorte qu'on vivait  Vienne sans payer les subsistances trop cher.
Il avait consenti  employer la bourgeoisie pour le maintien de
l'ordre, parce que nos troupes ne parlant pas la langue du pays,
tant d'ailleurs trangres et ennemies, taient moins propres qu'une
milice nationale  se faire couter quand il y avait du tumulte.
Mais il avait limit  six mille les bourgeois employs  cet usage,
et ne leur avait laiss que 1,500 fusils, nombre gal  celui des
hommes qui taient de garde chaque jour. Napolon en outre exerait
une surveillance svre sur les habitants. Sachant que beaucoup de
soldats de l'ancienne garnison s'taient cachs dans la ville, sous
l'habit civil, prts  seconder la premire rvolte populaire, il
avait ordonn quelques actes de rigueur, en se bornant toutefois 
ce qui tait indispensable. Quant aux gens du peuple, qui avaient
besoin de travail, il leur en fournissait  un taux raisonnable, et
pas toujours pour le service de l'arme, souvent au contraire pour
l'utilit ou l'embellissement de Vienne, afin que le pain qu'il leur
procurait ne leur part pas trop amer.

[Note en marge: Fixation de la nuit du 4 au 5 juillet pour le passage
du Danube.]

[Note en marge: Runion successive de l'arme dans l'le de Lobau
pendant les journes des 1er, 2 et 3 juillet.]

Tel fut l'aspect de l'le de Lobau et de la ville de Vienne pendant
le mois de juin. Au 1er juillet tout tant prt, et les corps d'arme
dont on pouvait disposer tant arrivs ou sur le point d'arriver,
Napolon donna ses ordres pour que les troupes commenassent  se
runir dans l'le de Lobau ds le 3 juillet, qu'elles y fussent
rendues le 4, qu'elles passassent le petit bras dans la nuit du 4
au 5, pour combattre le 5 si on rencontrait l'ennemi en dbouchant,
le 6 s'il ne se prsentait pas immdiatement. Le 1er juillet il
quitta Schoenbrunn, et alla tablir son quartier gnral dans l'le
de Lobau, laissant voir ainsi ce qu'on ne pouvait plus ignorer, que
cette le serait son point de dpart, mais ne laissant souponner
 personne quelle serait la partie de cette le vers laquelle
s'excuterait le passage. Le corps du marchal Massna s'y trouvant
dj, Napolon y fit venir successivement le corps du gnral
Oudinot, la garde, le corps du marchal Davout, la cavalerie lgre,
la grosse cavalerie, enfin l'immense artillerie de campagne qu'il
avait prpare. La cavalerie et l'artillerie passaient le grand
bras sur le pont de pilotis, l'infanterie sur le pont de bateaux.
Le gnral Mathieu Dumas avait t charg de veiller lui-mme au
dfil, afin d'viter les encombrements. Des poteaux indiquaient
l'emplacement de chaque corps d'arme. D'aprs les ordres expdis,
l'arme d'Italie devait arriver le 4 au matin, l'arme de Dalmatie
et les Bavarois le 5 au plus tard. Les Saxons rendus  Vienne depuis
quelques jours, ainsi que la division franaise Dupas, passrent avec
les premires troupes dans l'le de Lobau. Les corps taient reposs,
bien nourris, et anims des meilleures dispositions. Quelques
bataillons et escadrons de marche, arrivs en juin, beaucoup d'hommes
sortis des hpitaux, avaient servi  rparer, non pas la totalit
mais une partie des pertes. La garde tait superbe, complte en
toutes armes, mais surtout en artillerie. En additionnant les troupes
de Massna, d'Oudinot, de Davout, de Bernadotte, du prince Eugne,
de Macdonald, de Marmont, du Bavarois de Wrde et de la garde,
on pouvait supposer un total de 150 mille hommes, dont 26 mille
cavaliers et 12 mille artilleurs servant 550 bouches  feu, force
norme que Napolon n'avait pas encore runie sur un mme champ de
bataille, et qui, si on consulte bien l'histoire du monde, n'avait
encore figur sur aucun[31]. Outre cette force si considrable,
Napolon avait auprs de lui l'invincible Massna, meurtri d'une
chute de cheval, mais capable de dominer un jour de bataille toutes
les douleurs physiques; l'opinitre Davout, le bouillant Oudinot,
l'intrpide Macdonald, et une foule d'autres qui taient prts 
payer de leur sang le triomphe de nos armes. L'hroque Lannes,
mort des suites de ses blessures,  bersdorf, entre les bras de
Napolon et au milieu des regrets de toute l'arme, y manquait seul.
La destine le privait d'assister  une victoire  laquelle il avait
puissamment contribu par sa conduite dans cette campagne, mais elle
le dispensait aussi de voir les affreux revers qui nous frapprent
plus tard: il mourait heureux, puisqu'il mourait dans le cours du
dernier de nos triomphes.

[Note 31: Les historiens anciens, et ceux du moyen ge, ont allgu
en quelques occasions des nombres de combattants beaucoup plus
considrables, mais une foule de raisons, inutiles  rapporter ici,
prouvent que ces allgations sont tout  fait exagres. Je crois
donc vrai de dire qu'il ne s'tait pas rencontr encore autant
d'hommes, arms d'aussi puissants moyens de destruction, sur un mme
champ de bataille.]

[Note en marge: Inquitude conue par Napolon  l'occasion du dpart
suppos de l'archiduc Charles pour Presbourg.]

Napolon, transport dans l'le de Lobau, fut saisi d'une inquitude
subite: il craignit, d'aprs quelques indices, que l'archiduc Charles
ne lui et chapp en descendant le Danube jusqu' Presbourg. Il
est certain que l'archiduc aurait pu recourir  cette manoeuvre,
et la preuve qu'elle et t bien conue de sa part, c'est que son
adversaire la redoutait singulirement. En quittant la position qu'il
occupait vis--vis de Vienne, sur les hauteurs de Wagram, il aurait,
il est vrai, livr sans combat le passage du Danube; mais avec les
moyens imagins par Napolon, il y avait peu de chances d'empcher ce
passage, et en s'enfonant en Hongrie, il obligeait les Franais 
s'affaiblir par l'allongement de leur ligne d'opration,  laisser un
corps pour garder Vienne, tandis que les Autrichiens se renforaient
de l'archiduc Jean et de l'insurrection hongroise. Il aurait donc
pu concevoir ce plan sans commettre une faute, et on pouvait avec
quelque fondement lui en prter la pense. Napolon, pour dissiper
ses doutes, fit une tentative hardie, qui, tout en l'clairant sur
les projets du gnralissime autrichien, tait destine  tromper ce
dernier sur le vritable point du passage.

[Note en marge: Reconnaissance pour s'assurer de la prsence de
l'arme autrichienne entre Essling et Wagram.]

La division Legrand du corps de Massna avait t place prs du
rentrant qui avait servi au premier passage. Un brave et habile
officier de pontonniers, le capitaine Baillot, avait t charg
de jeter de ce ct un pont de bateaux. Vers la nuit l'artillerie
fut rpartie  droite et  gauche du rentrant; les voltigeurs
de la division Legrand s'embarqurent dans des nacelles, sous la
direction de l'aide de camp de Massna, Sainte-Croix, franchirent
le petit bras, et s'emparrent du dbouch, malgr les avant-postes
autrichiens, qu'ils repoussrent. En moins de deux heures le
capitaine Baillot, oprant avec des matriaux prpars  l'avance,
sur un terrain bien tudi, russit  tablir un pont de bateaux,
et la division Legrand passant sur ce pont en toute hte, puis
traversant le petit bois qui s'tend au del, vint dboucher
entre Essling et Aspern. Aprs avoir ramass quelques prisonniers
et tu quelques hommes, la division attira, en se montrant, une
vive canonnade de la part des redoutes ennemies, et quand le jour
fut venu, elle aperut un dploiement de forces qui ne laissait
aucun doute sur la prsence en ces lieux de la principale arme
autrichienne. Ds ce moment Napolon n'avait plus  craindre que
l'ennemi et disparu; il tait certain au contraire de l'avoir devant
lui, et de pouvoir bientt finir la guerre dans la vaste plaine du
Marchfeld.

[Note en marge: Irrsolutions de l'archiduc Charles.]

L'archiduc Charles se trouvait en effet vis--vis, sur les hauteurs
de Wagram, flottant entre mille projets, ne sachant auquel s'arrter,
et, comme d'usage, ne s'attachant  en excuter aucun. Il avait
employ les premiers jours qui avaient suivi la bataille d'Essling
 se laisser fliciter de sa victoire,  se prter mme  des
exagrations ridicules, qui pouvaient toutefois avoir un ct
srieux, celui d'agir utilement sur les esprits. Mais il n'avait
rien fait pour se procurer, aprs un succs douteux, un succs
incontestable. Ce n'est pas assurment de n'avoir point envahi la
Lobau, comme nous l'avons dit ailleurs, qu'on pouvait l'accuser;
ce n'est pas non plus de n'avoir point essay, au-dessus ou
au-dessous de Vienne, un passage qui aurait pu amener la dlivrance
de l'Autriche, mais aussi sa ruine totale; mais sans imposer au
gnralissime des plans compliqus et hasardeux, pourquoi, puisque
la bataille d'Essling lui avait paru une merveille, pourquoi ne
pas profiter de la leon, et ne pas en tirer une autre bataille
d'Essling plus complte et plus dcisive? Cet vnement tant vant
par les Autrichiens tait l'expression de la difficult militaire
que Napolon avait  vaincre, et qui consistait  passer un grand
fleuve, pour livrer bataille avec ce fleuve  dos. Il fallait ds
lors ne rien ngliger pour accrotre cette difficult, et la rendre
mme insurmontable, si on le pouvait. C'tait l un jeu simple,
sr, prouv, et sans y faire de prodige, il suffisait qu'on et
encore une fois arrt Napolon au bord du Danube, pour le chasser
bientt de l'Autriche. Il y avait pour cela deux mesures fort
simples  prendre, c'tait d'abord d'ajouter au terrain du combat,
qui tait connu d'avance, toute la force qu'une position dfensive
peut recevoir des efforts de l'art; c'tait ensuite d'employer la
ressource des grandes manoeuvres pour y concentrer toutes les armes
de la monarchie. De ces deux mesures, l'archiduc, heureusement, n'en
avait pris aucune.

[Note en marge: Ngligence apporte par l'archiduc  dfendre les
abords de la rive gauche.]

Ainsi Napolon avait accumul les redoutes sur tout le pourtour de
l'le de Lobau pour dboucher sous la protection d'une puissante
artillerie de gros calibre: n'tait-il pas ds lors naturel d'lever
vis--vis des redoutes qui rendissent la rive oppose inabordable?
La grosse artillerie ne manquait pas  une puissance qui se battait
chez elle, et qui tait l'une des mieux fournies de l'Europe en
matriel. Or, l'archiduc avait retranch Essling, Aspern, Enzersdorf,
parce qu'on s'tait battu sur ces trois points; mais d'Enzersdorf
au confluent des deux bras, sur toute la droite de la Lobau, dans
la plaine unie que Napolon avait choisie pour dboucher, il
s'tait born  construire une redoute, prs d'un endroit dit la
_Maison-Blanche_, arme de six canons, et  loger quelques troupes
dans le petit chteau de Sachsengang, situ au milieu des bois. La
possibilit du dbouch par notre droite, qui tait la combinaison
sur laquelle Napolon avait mdit quarante jours, n'avait pas
un moment frapp l'archiduc Charles, et il n'avait construit de
vritables ouvrages que d'Aspern  Essling, d'Essling  Enzersdorf.
(Voir la carte n 49.) Encore ces ouvrages n'taient-ils pas de force
 rsister  des soldats aussi imptueux que les soldats franais.

[Note en marge: Nature du terrain entre l'le de Lobau et Wagram.]

Aprs avoir rendu le passage du Danube aussi difficile que possible,
en couvrant d'ouvrages puissants la rive oppose  l'le de Lobau,
il restait  se crer en arrire, dans la plaine du Marchfeld, qui
tait le champ de bataille invitable des deux armes, une position
dfensive telle, qu'on et pour soi toutes les chances. Or, en
supposant que l'ennemi ft parvenu  franchir le Danube, si on
gagnait sur lui une bataille dfensive, on pouvait, le lendemain ou
le jour mme, passer de la dfensive  l'offensive, et essayer,
avec grande probabilit d'y russir, de le jeter dans le fleuve. Le
terrain offrait pour cela des ressources nombreuses. La plaine du
Marchfeld allait en s'levant doucement pendant deux lieues; puis
surgissait une petite chane de hauteurs, de Neusiedel  Wagram, dont
le pied tait baign par un gros ruisseau, profond et marcageux,
le Russbach. (Voir les cartes n{os} 48 et 49.) C'tait derrire ce
ruisseau que l'archiduc avait camp ses principales forces. Il y
avait plac trois de ses corps d'arme, le premier sous Bellegarde,
le deuxime sous Hohenzollern[32], le quatrime sous Rosenberg,
c'est--dire 75 mille hommes environ. Il et t facile, en profitant
des hauteurs et du ruisseau qui circulait  leur pied, d'y lever des
ouvrages formidables, qu'aucune imptuosit, mme franaise, n'aurait
pu vaincre. Cette position venait se relier au Danube par une seconde
ligne de hauteurs en forme de demi-cercle, passant par Aderklaa,
Gerarsdorf et Stamersdorf, dont l'accs n'tait pas interdit par un
ruisseau profond, mais qui n'en avait pas besoin, car c'est le ct
par lequel on aurait d prendre l'offensive, pendant qu'on aurait
oppos sur l'autre une dfensive obstine et invincible. L'archiduc
avait l encore 65 ou 70 mille hommes, se composant du troisime
corps sous Kollowrath[33], du cinquime sous le prince de Reuss[34],
du sixime sous Klenau[35]. Ce dernier gardait le bord du fleuve.
La double rserve de cavalerie et de grenadiers, cantonne entre
Wagram et Gerarsdorf, liait les deux masses de l'arme autrichienne.
Celle de gauche, qui campait entre Neusiedel et Wagram, aurait pu
dfendre les hauteurs opinitrement, et pendant ce temps celle de
droite, qui s'tendait de Gerarsdorf  Stamersdorf, aurait d prendre
l'offensive, se porter dans le flanc des Franais, les sparer du
Danube, ou les jeter dans ce fleuve. L'archiduc pensait effectivement
 se conduire de la sorte, comme on le verra bientt, mais sans
avoir construit aucun des ouvrages qui auraient rendu inabordable la
position entre Wagram et Neusiedel.

[Note 32: C'tait Kollowrath qui le commandait au dbut de la guerre.]

[Note 33: Command auparavant par Hohenzollern.]

[Note 34: Command auparavant par le prince Louis.]

[Note 35: Command auparavant par le gnral Hiller.]

[Note en marge: Ngligence de l'archiduc  concentrer ses forces
entre Essling et Wagram.]

Enfin la dernire prcaution  prendre et t de concentrer ses
forces, de faon  tre sur le champ de bataille suprieur en
nombre  son adversaire. Le mouvement successif de concentration
qui amenait, les uns aprs les autres, les corps franais sous
Vienne, tait en partie connu du gnralissime autrichien, bien
que la manoeuvre principale, celle qui devait faire participer
l'arme d'Italie  la grande bataille, lui ft habilement drobe.
Cette manire d'agir aurait d lui servir de leon, et le porter 
runir entre la Lobau et Wagram toutes les troupes qui n'taient pas
indispensables ailleurs. Cependant, comme tous les esprits indcis,
il n'avait que trs-imparfaitement suivi l'exemple si instructif de
son adversaire. Il avait en effet appel de Lintz  Wagram le corps
de Kollowrath, ce qui l'avait renforc d'une vingtaine de mille
hommes. Mais il en avait laiss sur le haut Danube au moins une
douzaine de mille, dont il aurait pu attirer encore une partie, les
Franais n'ayant videmment aucun projet de ce ct. Il songeait 
faire venir l'archiduc Jean, tandis qu'il aurait dj d l'avoir
auprs de lui, la ville de Presbourg pouvant se dfendre avec 3 ou
4 mille hommes de garnison. Il aurait pu lui adjoindre le gnral
Chasteler avec 7 ou 8 mille hommes, car pour batailler en Hongrie
avec les postes franais rests sur la Raab, le ban Giulay suffisait,
ce qui aurait lev de 12  20 mille le renfort que lui et amen
l'archiduc Jean. Enfin l'archiduc Ferdinand faisait en Pologne une
campagne inutile, et employait 30  35 mille hommes d'excellentes
troupes en courses ridicules de Thorn  Sandomir. En conservant dans
cette partie du thtre de la guerre une quinzaine de mille hommes
pour contenir non les Russes, qui taient peu  craindre, mais les
Polonais, qui se montraient assez entreprenants, on aurait eu encore
une vingtaine de mille hommes qui eussent pu concourir  sauver la
monarchie sous les murs de Vienne.

Ainsi en manoeuvrant comme Napolon, avec cet art qui consiste  ne
laisser en chaque lieu que l'indispensable, pour porter sur le point
dcisif tout ce qui peut y tre runi sans faire faute ailleurs,
l'archiduc Charles aurait eu le moyen d'amener 20 mille hommes de
Presbourg, 9  10 mille de Lintz, et 20 de Cracovie, ce qui et
ajout 50 mille hommes  ses forces, et peut-tre dcid la question
en sa faveur. Que serait-il arriv, en effet, si les Franais
dbouchant avec 140 ou 150 mille hommes, en eussent rencontr 200
mille, dont 80 dans une position inexpugnable et 120 leur tombant
dans le flanc pendant l'attaque de cette position? Il est probable
que, malgr tout son gnie, Napolon, dans cette plaine du Marchfeld,
et trouv trois ou quatre ans plus tt le terme de sa prodigieuse
grandeur.

L'archiduc, entrevoyant mais ne voyant pas srement que tout se
dciderait entre Wagram et l'le de Lobau, n'avait rien excut de ce
que nous venons de dire. Il avait camp ses troupes sur les hauteurs
de Neusiedel  Wagram, les y avait baraques, les faisait manoeuvrer
pour instruire ses recrues, les nourrissait assez abondamment avec
du pain et de la viande fournis par les juifs, mais les laissait
manquer de paille, de fourrage, d'eau (except pour les corps placs
prs du Russbach), et par consquent ne les avait pas mme mises
 l'abri des privations, bien qu'il ft dans son pays, et second
par le patriotisme de toutes les populations. Il n'avait presque
rien fait pour remonter la cavalerie, quoique l'Autriche abondt en
chevaux, et il n'obtenait pas d'un pays dvou tout ce qu'en tirait
Napolon, qui en tait abhorr  titre de conqurant tranger[36].
On pouvait valuer les six corps dont il disposait, en y ajoutant les
deux rserves de grenadiers et de cuirassiers,  140 mille hommes
environ, suivis de 400 bouches  feu; et il comptait en outre sur
12 mille de l'archiduc Jean, ce qui faisait  peu prs 150 mille,
tandis qu'il aurait pu en runir prs de 200 mille. Ses troupes lui
taient fort attaches; mais, en estimant sa bravoure et son savoir,
en le prfrant  son frre, elles n'avaient pas dans son gnie une
suffisante confiance. Elles craignaient de le voir en prsence de
Napolon, presque autant qu'il craignait lui-mme de s'y trouver.

[Note 36: Les Autrichiens, aprs la bataille de Wagram, ont cherch
 rduire le chiffre des troupes dont ils pouvaient disposer dans
cette bataille. Les rcits par eux publis ont valu leur arme 
115 mille hommes, sans y compter le prince de Reuss, qui tait 
Stamersdorf, vis--vis de Vienne, et qu'ils ont omis parce qu'il
n'agit pas dans cette journe. S'il n'agit pas ce fut la faute du
gnral en chef, mais il n'en tait pas moins sur le terrain. En
valuant son corps  14 ou 15 mille hommes, ce serait un total de
prs de 130 mille hommes, sans l'archiduc Jean. Mais ces valuations
sont au-dessous de toute vraisemblance. Le 1er et le 2e corps
(Bellegarde et Kollowrath) avaient pris peu de part aux principaux
combats de la campagne, et ne devaient pas compter beaucoup moins
de 50 mille hommes. Les 3e et 4e avaient souffert, mais ils avaient
t considrablement recruts. En les portant  20 mille hommes
chacun, on trouve dj un total de 90 mille. Restaient le 6e sous
Klenau, le 5e sous le prince de Reuss, enfin la double rserve dont
le chiffre avou tait de 8 mille hommes d'infanterie, et de 8 mille
de cavalerie. On ne peut pas valuer ces trois corps  moins de
cinquante mille hommes, en supposant le corps de Klenau de 20 mille,
celui de Reuss de 15 mille, la double rserve de 16 mille, ce qui
produit un total de 140 mille sans l'archiduc Jean, et de 152 mille
avec lui. On peut donc avancer avec la plus grande vraisemblance que
les deux armes taient de mme force. Les calculs les plus rigoureux
donnent en effet environ 140  150 mille hommes pour l'valuation des
forces de l'arme franaise.]

[Note en marge: Reconnaissance opre par l'archiduc Charles  la
suite du passage excut par la division Legrand.]

Comme l'accumulation successive des troupes franaises vers bersdorf
annonait des vnements prochains, l'archiduc Charles, dj tenu
en veil par cette accumulation, prit l'alarme en entendant la
canonnade provoque par la division Legrand, et mit ses troupes en
mouvement dans la persuasion que le passage allait recommencer sur le
mme point. Dj une avant-garde sous le gnral Nordmann occupait
Enzersdorf, la plaine  droite de l'le, la petite redoute de la
_Maison-Blanche_, et les bois situs au confluent des deux bras du
Danube. Tandis que ce point le plus menac tait gard par une simple
avant-garde, le gnral Klenau, avec le sixime corps tout entier,
occupait les ouvrages entre Aspern et Essling, devant lesquels on
supposait que l'arme franaise se prsenterait de nouveau pour
combattre. L'archiduc Charles descendit des hauteurs de Wagram dans
la plaine du Marchfeld, avec les corps de Bellegarde, Hohenzollern,
Rosenberg (les 1er, 2e, 4e), pour appuyer Nordmann et Klenau. Il fit
descendre aussi du demi-cercle de hauteurs qui formait sa droite
de Wagram au Danube, le corps de Kollowrath (le 3e), laissant en
position le prince de Reuss  Stamersdorf, vis--vis de Vienne, afin
d'observer si les Franais ne tenteraient rien de ce ct. La double
rserve d'infanterie et de cavalerie resta en arrire, aux environs
de Gerarsdorf. Il demeura ainsi en position le 1er et le 2 juillet,
puis ne voyant point paratre les Franais, imaginant que le passage
ne serait pas immdiat, et rpugnant  tenir dans cette plaine, au
milieu d'une chaleur touffante, son arme expose  toutes les
privations, il la ramena sur les hauteurs o elle tait habitue 
camper. Il maintint l'avant-garde de Nordmann entre Enzersdorf et la
_Maison-Blanche_, le corps de Klenau dans les ouvrages d'Essling et
d'Aspern, attendant une dmonstration plus srieuse, pour descendre
de nouveau dans la plaine, et livrer bataille.

[Note en marge: L'archiduc Charles fait tirer sur l'le de Lobau,
esprant que l'accumulation des hommes offrira une grande prise au
boulet.]

Le 3 juillet Napolon ne fit rien que prparer dfinitivement, et
secrtement, derrire le rideau des bois, le matriel de passage, et
attendre les troupes qui ne cessaient de franchir les grands ponts
pour se rendre dans la Lobau. L'agglomration toujours croissante
des troupes pouvait mme se discerner au loin, et l'archiduc
Charles averti ordonna le 4  l'artillerie d'Aspern, d'Essling
et d'Enzersdorf, de tirer sur l'le de Lobau, pour y envoyer des
boulets dont aucun ne devait tre perdu, en tombant au milieu d'une
telle accumulation d'hommes. Jamais en effet on n'avait vu dans un
espace d'une lieue de largeur, de trois lieues de tour, 150 mille
soldats, 550 bouches  feu, et 40 mille chevaux, entasss les uns
sur les autres. Heureusement l'le tait trop profonde pour que les
projectiles lancs d'Essling et d'Aspern pussent avoir un effet
meurtrier. Il aurait fallu pour cela de gros calibres, comme ceux
dont Napolon avait eu la prvoyance d'armer ses batteries, tandis
que l'archiduc n'avait dans ses ouvrages que des pices de campagne.
Cependant les troupes de Massna les plus voisines de l'ennemi
perdirent quelques hommes par le boulet.

[Note en marge: Commencement du passage dans la nuit du 4 au 5
juillet.]

[Note en marge: Passage du corps d'Oudinot.]

Le 4  la chute du jour, Massna, Davout, Oudinot, couverts par
le rideau des bois, s'approchrent de la droite de l'le, et se
placrent, Massna vis--vis d'Enzersdorf (voir la carte n 49),
Davout un peu plus bas, vis--vis de la _Maison-Blanche_, Oudinot
en dessous, en face des bois touffus du confluent. Le colonel des
marins Baste mouilla prs de ce dernier endroit avec ses barques
armes, prt  convoyer les troupes de dbarquement.  neuf heures,
le corps d'Oudinot commena son passage. La brigade Conroux, de la
division Tharreau, embarque sur les gros bacs dont nous avons parl,
et escorte par la flottille du colonel Baste, sortit des golfes
intrieurs de l'le de Lobau, et se porta vers les bois du confluent.
La nuit tait profonde, et le ciel, charg d'pais nuages, annonait
un violent orage d't, ce qui ne pouvait que favoriser notre
entreprise. Le petit bras fut travers en peu de minutes, quoiqu'il
s'largt en se rapprochant du grand. Aprs avoir dbarqu sur la
rive oppose, on enleva les sentinelles ennemies qui appartenaient 
l'avant-garde du gnral Nordmann, on s'empara ensuite de la redoute
de la _Maison-Blanche_, et tout cela, excut en un quart d'heure,
cota tout au plus quelques hommes. La cinquenelle fut aussitt
attache  un arbre dsign d'avance, et les bacs, commenant leur
va-et-vient, transportrent rapidement le reste de la division
Tharreau. Au mme instant le capitaine Larue, toujours second par
le colonel Baste, amena en position les matriaux du pont qui devait
tre tabli  l'embouchure du petit bras dans le grand, et conduisit
son travail de manire  le terminer en moins de deux heures.
Pendant ce temps la division Tharreau tiraillait sur l'autre rive,
et  travers l'obscurit, contre les avant-gardes autrichiennes,
qu'elle n'avait pas de peine  repousser, et les divisions Grandjean
(autrefois Saint-Hilaire), Frre (autrefois Claparde), qui
compltaient le corps d'Oudinot, se rangeaient en colonnes serres,
attendant que le pont ft jet, pour passer  leur tour et rejoindre
la division Tharreau.

[Note en marge: Passage du corps de Massna.]

[Note en marge: Placement en quelques minutes du pont d'une seule
pice.]

Le marchal Massna avait reu ordre de ne commencer son passage
que lorsque le gnral Oudinot aurait fort avanc le sien et pris
pied sur la rive ennemie.  onze heures il se mit en mouvement avec
les trois divisions, Boudet, Carra Saint-Cyr, Molitor, celle de
Legrand ayant dj franchi le fleuve entre Essling et Aspern. Quinze
cents voltigeurs embarqus sur cinq gros bacs, escorts par le
colonel Baste, et conduits par le brave aide de camp Sainte-Croix,
dbouchrent du canal intrieur de l'_le Alexandre_, et traversrent
le petit bras, sous le feu des avant-postes autrichiens, que
la fusillade d'Oudinot avait attirs. Ils bravrent ce feu, et
touchrent bientt  la rive oppose. Les bacs ayant de la peine 
y aborder, les soldats se jetrent dans l'eau jusqu' la ceinture,
les uns pour combattre corps  corps les tirailleurs ennemis,
les autres pour tirer les bacs  terre. La cinquenelle ayant t
attache  un arbre, on commena les trajets successifs, et on porta
secours aux voltigeurs engags avec l'avant-garde de Nordmann. Sur
ces entrefaites le pont d'une seule pice, dirig par le commandant
Dessalles, sortait du canal de l'_le Alexandre_, s'inflchissait
pour suivre les sinuosits de ce canal, se redressait aprs les avoir
franchies, puis livr au courant allait s'arrter  une cinquantaine
de toises au-dessous, afin de laisser le passage libre aux matriaux
des autres ponts. Quelques pontonniers intrpides s'avanant dans
une nacelle, sous la mousqueterie ennemie, vinrent jeter une ancre
sur laquelle ils halrent le pont pour le redresser et le placer
transversalement. Tandis qu'on le fixait fortement de notre ct, les
troupes de la division Boudet s'lancrent dessus pour aller le fixer
 l'autre bord. Quinze ou vingt minutes suffirent  l'achvement
de cette belle opration. Le reste des troupes de Massna dfila
aussitt pour prendre possession de la rive gauche, avant que les
Autrichiens eussent le temps d'opposer des masses au dploiement de
l'arme franaise.

Le pont de pontons puis celui de radeaux sortirent successivement
du canal de l'_le Alexandre_, mais en pices dtaches, et furent
disposs au-dessus du pont d'une seule pice,  cent toises les
uns des autres. Le pont de pontons tait destin  l'infanterie du
marchal Davout, le pont de radeaux  l'artillerie et  la cavalerie
des marchaux Davout et Massna. Le premier devait tre achev en
moins de deux heures et demie, le second en quatre ou cinq. Les
pontonniers travaillaient sous un feu continuel, sans se troubler ni
se rebuter.

[Note en marge: Feu effroyable de toutes les batteries de l'le de
Lobau.]

Son projet tant dmasqu, Napolon avait ordonn  l'artillerie des
redoutes de commencer  tirer, pour dmolir d'abord la petite ville
d'Enzersdorf, de manire qu'elle ne pt servir de point d'appui 
l'ennemi, et ensuite pour couvrir la plaine au-dessous de tant de
mitraille que les troupes de Nordmann fussent dans l'impossibilit
d'y tenir. Il donna le mme ordre non-seulement aux batteries
places  la droite de l'le, mais  celles qui taient places 
gauche, vers l'ancien passage, afin d'tourdir les Autrichiens par
la simultanit de ces attaques. Tout  coup cent neuf bouches 
feu du plus gros calibre remplirent l'air de leurs dtonations. Le
colonel Baste parcourant le Danube avec ses barques armes, tant
au-dessus qu'au-dessous de l'le de Lobau, se mit  canonner partout
o l'on apercevait des feux, au point de faire perdre l'esprit 
l'ennemi le plus calme et le plus rsolu. Bientt le ciel lui-mme
joignit son tonnerre  celui de Napolon, et l'orage, qui chargeait
l'atmosphre, fondit en torrents de pluie et de grle sur la tte des
deux armes. La foudre sillonnait les airs, et quand elle avait cess
d'y briller, des milliers de bombes et d'obus les sillonnant  leur
tour, se prcipitaient sur la malheureuse ville d'Enzersdorf. Jamais
la guerre dans ses plus grandes fureurs n'avait prsent un spectacle
aussi pouvantable. Napolon courant  cheval, d'un bout  l'autre de
la rive o s'excutait cette prodigieuse entreprise, dirigeait tout
avec le calme, avec la sret qui accompagnent des projets longuement
mdits. Ses officiers, aussi prpars que lui, ne ressentaient, au
milieu de cette nuit, ni trouble ni embarras. Tout marchait avec
une rgularit parfaite, malgr la grle, la pluie, les balles,
les boulets, le roulement du tonnerre et de la canonnade. Vienne,
veille par ces sinistres bruits, apprenait enfin que son sort se
dcidait, et que la pense de Napolon, si longtemps menaante, tait
prs de s'accomplir.

 deux heures aprs minuit, l'arme avait dj trois ponts, celui du
confluent, celui d'une seule pice au-dessous de l'_le Alexandre_,
celui de pontons en face de cette le. Oudinot passa sur le
premier, Massna sur le second, et en livra immdiatement l'usage au
marchal Davout. Les troupes dfilrent avec rapidit et en colonnes
serres. Bientt  droite le gnral Oudinot enleva les bois du
confluent, repoussa quelques postes de Nordmann, franchit un petit
bras, celui de Steigbieghl, sur des chevalets, et porta sa gauche 
la _Maison-Blanche_, sa droite au petit hameau de Muhlleiten. Dans
ces divers engagements il prit trois pices de canon et quelques
centaines d'hommes. Un peu  sa droite se trouvait le chteau
fortifi de Sachsengang, dans lequel s'tait jet un bataillon
autrichien. Il le fit cerner, et cribler d'obus. Pendant ce temps
Massna avait dfil avec toute son infanterie; mais n'ayant pas
encore ses canons, il s'tait rapproch de la rive du fleuve, afin
d'tre couvert par l'artillerie des redoutes. Sous cette artillerie
 grande porte la plaine tant devenue inhabitable, les troupes
de Nordmann se retirrent peu  peu. Le corps du marchal Davout
traversa ensuite sur le pont qui avait servi aux troupes de Massna.
Une horrible canonnade continua d'accabler Enzersdorf, dont les
maisons s'croulaient au milieu des flammes.

[Note en marge: Le passage presque termin  la pointe du jour du 5,
sans avoir t troubl par les Autrichiens.]

Quand le jour vint clairer les bords du fleuve, vers quatre
heures du matin, un spectacle des plus imposants se prsenta aux
yeux surpris des deux armes. L'orage tait dissip. Le soleil se
levant radieux faisait reluire des milliers de baonnettes et de
casques.  droite le gnral Oudinot s'levait dans la plaine,
tandis que son arrire-garde foudroyait le chteau de Sachsengang.
(Voir les cartes n{os} 48 et 49.)  gauche Massna s'appuyait 
la ville d'Enzersdorf, qui brlait encore sans pouvoir rendre les
feux dont elle tait crible, car son artillerie avait t teinte
en quelques instants. Entre ces deux corps, celui de Davout, pass
tout entier, remplissait l'intervalle. Une partie de l'artillerie
et de la cavalerie avait dfil sur le pont de pontons; le reste se
pressait sur le pont de radeaux. La garde impriale suivait, pour
passer  son tour. Soixante-dix mille hommes taient dj en bataille
sur la rive ennemie, capables  eux seuls de tenir tte aux forces
de l'archiduc Charles. Bernadotte, avec les Saxons, s'apprtait 
dfiler aprs la garde impriale. Les armes d'Italie et de Dalmatie,
la division bavaroise, transportes pendant la nuit dans la Lobau,
s'avanaient de leur ct. Tout marchait avec un ensemble merveilleux
et irrsistible. Les soldats  qui on avait dfendu d'allumer des
feux pendant la nuit, pour ne pas offrir un but aux projectiles de
l'ennemi, et qui taient tout mouills par la pluie, se rchauffaient
aux premires ardeurs d'un soleil de juillet. Quelques-uns sortaient
des rangs pour embrasser des parents, des amis, qu'ils n'avaient pas
vus depuis des annes, car des corps venus, les uns du fond de la
Dalmatie, les autres des confins de la Pologne et de l'Espagne, se
rencontraient sur ce nouveau champ de bataille, aprs s'tre spars
 Austerlitz, pour se rendre aux extrmits opposes du continent.
Des Bavarois, des Badois, des Saxons, des Polonais, des Portugais,
des Italiens, mls  des Franais, se trouvaient  ce rendez-vous
des nations, prts  se battre pour une politique qui leur tait
trangre. La joie de nos soldats clatait de toutes parts, bien que
le soir mme un grand nombre d'entre eux ne dussent plus exister. Le
soleil, la confiance dans la victoire, l'amour du succs, l'espoir de
rcompenses clatantes les animaient. Ils taient enchants surtout
de voir le Danube vaincu, et ils admiraient les ressources du gnie
qui les avait transports si vite, et en masse si imposante, d'une
rive  l'autre de ce grand fleuve. Apercevant Napolon qui courait 
cheval sur le front des lignes, ils mettaient leurs schakos au bout
de leurs baonnettes, et le saluaient des cris de vive l'Empereur[37]!

[Note 37: Je ne donne point ici des dtails de fantaisie, qui m'ont
toujours sembl indignes de l'histoire. Je puise ceux-ci dans une
foule de mmoires contemporains, publis ou indits, ceux notamment
des marchaux Macdonald, Marmont, Davout, etc.]

[Note en marge: Prise de la petite ville d'Enzersdorf et du chteau
de Sachsengang.]

D'aprs l'ordre de Napolon, on dut s'emparer  gauche de la ville
d'Enzersdorf,  droite du chteau de Sachsengang, afin de ne pas
laisser d'ennemis sur ses derrires, en se dployant dans la plaine.
Quelques ouvrages de campagne d'un trs-faible relief couvraient
les portes de cette petite ville,  moiti rduite en cendres. Un
bataillon autrichien la dfendait, mais il avait presque puis ses
munitions, et il allait tre remplac par un autre, lorsque Massna
ordonna l'attaque. Ses deux aides de camp, Sainte-Croix et Pelet,
assaillirent l'une des portes d'Enzersdorf avec le 46e, tandis que
Lasalle, enveloppant la ville avec sa cavalerie lgre, empcha
qu'on ne lui portt secours. L'infanterie enleva  la baonnette
les ouvrages levs aux portes, entra dans les rues en flammes, et
prit du bataillon ennemi tout ce qui ne fut pas tu. Les hommes
qui essayrent de sortir furent sabrs par la cavalerie du gnral
Lasalle.

[Note en marge: L'archiduc Charles replie ses avant-gardes sur le
corps de bataille.]

De son ct, le gnral Oudinot, aprs avoir canonn le chteau de
Sachsengang, le fit sommer. Le commandant de ce chteau se voyant
comme noy au milieu de cent cinquante mille hommes, se rendit sans
rsistance. Ds lors, l'arme n'avait plus rien sur ses ailes qui dt
l'inquiter ou la gner. Elle pouvait se dployer dans la plaine,
vis--vis de l'archiduc Charles, et lui offrir la bataille au pied
des hauteurs de Wagram. Ce prince voyait en ce moment toutes ses
prvisions cruellement trompes. Croyant que les Franais passeraient
comme la premire fois  la gauche de l'le, il n'avait plac  la
droite que Nordmann, sans l'appui d'aucun ouvrage, et avait rang le
corps de Klenau tout entier derrire les retranchements d'Essling et
d'Aspern, devant lesquels nous ne devions pas dboucher. Aprs une
telle mprise il ne restait  ses avant-gardes d'autre ressource que
celle de se retirer, car si elles s'obstinaient Klenau allait tre
pris  revers dans les redoutes d'Essling et d'Aspern. Au surplus
l'archiduc gnralissime, ne jugeant pas encore la situation aussi
grave qu'elle l'tait vritablement, crut que le passage n'tait
effectu qu'en partie, que l'arme franaise emploierait au moins
vingt-quatre heures pour franchir le fleuve et se dployer, et qu'il
aurait le temps de l'assaillir avant qu'elle ft en mesure de se
dfendre. Plac sur une hauteur,  ct de son frre l'empereur, qui
lui demandait compte des vnements, il lui dit qu' la vrit les
Franais avaient forc le Danube, mais qu'il les laissait passer pour
les jeter dans le fleuve.--Soit, rpondit l'empereur avec finesse,
mais n'en laissez pas passer un trop grand nombre[38].--L'archiduc
Charles, qui n'avait plus le choix, fit ordonner  Klenau de ne pas
se compromettre, et de se replier avec ordre sur le gros de l'arme.

[Note 38: Ce mot remarquable est rest traditionnel parmi les
militaires du temps.]

[Note en marge: Journe du 5 juillet.]

[Note en marge: Dernires prcautions de Napolon pour assurer ses
derrires avant de se dployer dans la plaine de Wagram.]

Napolon, ayant les trois quarts de son arme au del du fleuve,
ne songea plus qu' gagner du terrain afin de pouvoir se mettre en
bataille. Marchant toujours avec une extrme prudence, il ordonna
diverses prcautions avant de s'avancer davantage. Quoiqu'il et
assez de ponts pour transporter ses troupes d'une rive  l'autre, il
voulait recevoir son matriel plus vite, et surtout en cas de malheur
avoir de nombreux moyens de retraite. En consquence, il fit jeter
encore trois ponts, qui, ajouts aux quatre qu'on avait tablis dans
la nuit, faisaient sept. Tous les matriaux tant prts, il allait
tre obi en quelques heures. Il prescrivit en outre d'lever un
nombre gal de ttes de pont, les unes en fascines, les autres en
sacs  terre prpars  l'avance, afin que l'arme en s'loignant ne
pt pas tre prive de ses communications par une brusque invasion
sur ses derrires. Enfin il confia  un excellent officier, dj fort
connu, et trs-propre  la guerre dfensive, au gnral Reynier, la
garde de l'le de Lobau. Il lui laissa sept bataillons, dont deux
devaient garder les grands ponts, un le pont du confluent, un les
ponts du petit bras, trois former une rserve au centre de l'le de
Lobau. Ordre tait donn de ne laisser passer personne de l'autre
ct du fleuve, si ce n'est les blesss.

[Note en marge: Ordre dans lequel l'arme s'avance dans la plaine de
Wagram.]

Ces prcautions prises, Napolon commena  se dployer dans la
plaine, sa gauche immobile prs d'Enzersdorf et du Danube, sa
droite en marche pour s'approcher des hauteurs de Wagram, oprant
par consquent un mouvement de conversion. Il tait form sur deux
lignes: en premire ligne on voyait Massna  gauche, Oudinot au
centre, Davout  droite; en seconde ligne on voyait Bernadotte 
gauche, Marmont et de Wrde au centre, l'arme d'Italie  droite.
La garde et les cuirassiers prsentaient en arrire une superbe
rserve. L'artillerie s'avanait sur le front des corps, entremle
de quelques dtachements de cavalerie. Le gros de la cavalerie,
hussards, chasseurs et dragons, tait rpandu sur les ailes. Napolon
tait au centre, calme, mais naturellement un peu enivr de sa
puissance, comptant sur une victoire certaine et dcisive.

On continua de gagner du terrain, en pivotant toujours sur sa gauche,
les corps qui taient en premire ligne s'cartant les uns des autres
pour faire place successivement  ceux qui taient en seconde, et
l'arme entire se dployant ainsi en ventail devant l'ennemi qui
se repliait sur les hauteurs de Wagram. Notre artillerie tirait
en marchant; notre cavalerie chargeait la cavalerie autrichienne
quand elle pouvait l'atteindre, ou enlevait les arrire-gardes
d'infanterie quand il en restait  sa porte. Le corps de Davout
trouvant sur son chemin le village de Rutzendorf, contre lequel on
ne pouvait se servir de la cavalerie, le fit attaquer et emporter
par de l'infanterie. (Voir les cartes n{os} 48 et 49.) On y
recueillit quelques centaines d'hommes. La division franaise Dupas,
marchant avec les Saxons de Bernadotte, enleva de mme le village
de Raschdorf. Sur ce point la cavalerie autrichienne, ayant voulu
soutenir son infanterie, fut vivement repousse par les cuirassiers
saxons, qui, sous l'aide de camp Grard (depuis marchal), se
comportrent vaillamment. Massna, remontant avec lenteur les bords
du Danube, rencontra dans son mouvement Essling, puis Aspern, les
prit  revers, et y entra sans rsistance. Le sixime corps de Klenau
se retira par Leopoldau sur Stamersdorf et Gerarsdorf. Ainsi l'audace
de notre dbouch sur la droite avait fait tomber toutes les dfenses
de l'ennemi sur la gauche, et il ne lui restait d'autre ressource que
de nous disputer la plaine du Marchfeld en nous livrant le lendemain
une bataille sanglante. Le 5  six heures du soir, nous bordions dans
toute son tendue la ligne des hauteurs de Wagram, aprs avoir perdu
pour excuter cette opration magnifique quelques centaines au plus
de nos soldats, mis hors de combat prs de deux mille Autrichiens, et
fait  Sachsengang,  Enzersdorf,  Raschdorf,  Rutzendorf, environ
trois mille prisonniers[39].

[Note 39: Les bulletins de cette journe parlent de prisonniers
bien plus nombreux, mais ce sont l videmment des exagrations
calcules.]

[Note en marge: Description de la position de Wagram, sur laquelle
taient tablis les Autrichiens.]

L'arme franaise, qui s'tait dploye en marchant, ne formait
plus qu'une longue ligne d'environ trois lieues, parallle 
celle des Autrichiens, laquelle tait presque droite de Neusiedel
 Wagram, mais courbe au centre vers Aderklaa, et se continuait
demi-circulairement par Gerarsdorf et Stamersdorf jusqu'au bord du
Danube. (Voir la carte n 49.) De Neusiedel, village domin par une
tour carre,  Wagram, s'tendaient en pente douce les hauteurs
sur lesquelles tait campe l'aile gauche de l'arme autrichienne,
au nombre de 75 mille hommes environ, et sous la protection d'un
ruisseau bourbeux, celui du Russbach. C'est l qu'avec le secours
de l'art on aurait pu, comme nous l'avons dj dit, lever des
retranchements invincibles, mais on n'y voyait heureusement que les
baraques du camp.  Neusiedel, c'est--dire  l'extrme gauche des
Autrichiens, se trouvait le prince de Rosenberg avec l'avant-garde
de Nordmann et une nombreuse cavalerie: moins  gauche, vers
Baumersdorf, tait tabli le corps de Hohenzollern, et en approchant
du centre,  Wagram, le corps de Bellegarde avec le quartier gnral
de l'archiduc Charles. C'est vers ce point que la ligne de bataille
commenait  se recourber pour joindre le Danube, et que cessait
l'utile protection du Russbach. Les Autrichiens avaient  leur
centre mme la rserve de grenadiers et de cuirassiers, s'tendant
en demi-cercle de Wagram  Gerarsdorf. Ils avaient  leur droite
le troisime corps sous le gnral Kollowrath, le sixime sous le
gnral Klenau, lequel venait de se retirer d'Essling et d'Aspern,
enfin le cinquime sous le prince de Reuss, entre Gerarsdorf,
Stamersdorf et le Danube.

La ligne franaise suivait exactement les contours de la ligne
ennemie. Devant l'aile gauche des Autrichiens nous avions notre
aile droite, c'est--dire Davout tabli au village de Glinzendorf,
faisant face au corps de Rosenberg, et Oudinot tabli au village
de Grosshofen, faisant face au corps de Hohenzollern. Au centre se
trouvait l'arme d'Italie oppose au corps de Bellegarde. En tournant
 gauche, vis--vis de Wagram, on voyait au village d'Aderklaa,
Bernadotte avec les Saxons charg de tenir tte  la double rserve
des grenadiers et des cuirassiers, enfin tout  fait  gauche, de
Sssenbrunn  Kagran, les quatre divisions de Massna destines 
contenir les corps de Kollowrath, de Klenau et de Reuss. Au centre,
en arrire de l'arme d'Italie et des Saxons, Napolon avait gard
en rserve le corps de Marmont, la garde impriale, les Bavarois et
les cuirassiers. Ainsi sur cette vaste ligne de bataille, droite,
comme nous venons de le dire, de Neusiedel  Wagram, courbe de
Wagram  Stamersdorf, les Autrichiens avaient leur plus grande force
sur leurs ailes, et leur moindre au centre, puisque la rserve de
grenadiers et de cuirassiers formait seule la liaison des deux masses
principales. Nous possdions au contraire une force suffisante 
notre aile droite de Glinzendorf  Grosshofen, o taient Davout
et Oudinot, une trs-modique  notre aile gauche de Sssenbrunn 
Kagran, o tait Massna seul, mais une considrable au centre entre
Grosshofen et Aderklaa, puisqu'en cet endroit, outre l'arme d'Italie
et les Saxons, il y avait l'arme de Dalmatie, la garde impriale,
les Bavarois, toute la grosse cavalerie. Cette disposition tait
assurment la meilleure, celle qui permettait de pourvoir le plus
vite aux chances diverses de la bataille, en se jetant rapidement ou
 droite ou  gauche suivant le besoin, celle aussi qui permettait de
frapper l'arme autrichienne  son endroit faible, c'est--dire au
milieu de la ligne. En effet, ici comme  Essling, l'archiduc Charles
voulant envelopper l'arme franaise pour l'empcher de dboucher,
s'tait affaibli au centre, et donnait prise sur ce point  la
puissante pe de son adversaire.

[Note en marge: Dans l'esprance d'en finir le soir mme du 5,
Napolon ordonne sur le centre des Autrichiens une attaque qui ne
russit pas.]

Cet tat de choses, qui ne pouvait chapper  un oeil aussi exerc
que celui de Napolon, lui inspira la tentation d'en finir le
soir mme par un acte dcisif, qui l'aurait dispens de verser le
lendemain des torrents de sang. Tous les rapports indiquaient que
l'ennemi ne tenait nulle part, et se retirait avec une trange
facilit. L'archiduc Charles en effet, surpris par la soudaine
apparition de l'arme franaise, n'avait pas fait de dispositions
d'attaque, et remettant la bataille au lendemain, n'avait donn 
ses avant-gardes que l'instruction de se replier. Napolon espra
donc, sur le rapport trop lgrement accueilli de quelques officiers,
qu'en excutant  la chute du jour une attaque brusque sur le plateau
de Wagram, on enlverait le centre de l'ennemi avant qu'il et
suffisamment pourvu  sa dfense, et que l'arme autrichienne, coupe
en deux, se retirerait d'elle-mme, ce qui rduirait la fin de la
campagne  la poursuite active et destructive des deux fractions de
cette arme. Ici se faisait sentir l'inconvnient d'agir avec des
masses d'hommes normes, et sur des espaces immenses. Le gnral en
chef ne pouvant plus ni tout voir, ni tout diriger en personne, tait
rduit  s'en fier  des lieutenants qui observaient mdiocrement, et
qui souvent mme, comme on va en juger, agissaient sans ensemble.

[Note en marge: Surprise qui amne une droute parmi les corps
chargs d'attaquer Wagram.]

Napolon ordonna donc, avec une imprudence qui ne rpondait pas
 l'admirable prvoyance dploye dans ces journes, d'enlever
le plateau de Wagram, contre lequel pouvaient agir Oudinot en
attaquant Baumersdorf, l'arme d'Italie en passant le Russbach entre
Baumersdorf et Wagram, Bernadotte en se jetant par Aderklaa sur
Wagram mme. En effet, d'aprs l'ordre qu'ils en reurent, Bernadotte
avec les Saxons et la division Dupas, Macdonald et Grenier avec deux
divisions de l'arme d'Italie, Oudinot avec son corps tout entier,
s'avancrent  la nuit tombante sur la position des Autrichiens.
(Voir les cartes n{os} 48 et 49.) Oudinot marcha sur Baumersdorf,
le canonna, y mit le feu avec des obus, et s'effora de l'enlever
aux avant-gardes de Hohenzollern, qui avaient dans le Russbach un
puissant moyen de rsistance. Au ct oppos, Bernadotte avec les
Saxons se prcipita sur Wagram, que dfendait un dtachement de
Bellegarde, en devint presque le matre, mais pas assez compltement
pour se porter au del. Pendant qu'Oudinot et Bernadotte luttaient
ainsi aux deux extrmits de cette attaque pour s'emparer des deux
points d'appui de l'ennemi, au milieu Dupas et Macdonald avaient
abord le Russbach pour le franchir. Ce ruisseau peu large, mais
profond, offrait un assez grand obstacle  vaincre. Dupas avec le 5e
lger et le 19e de ligne, s'y jeta au cri de: Vive l'Empereur! Dans
leur empressement quelques soldats, qui avaient rencontr la partie
de l'eau la plus profonde, se noyrent. Les autres triomphrent
de l'obstacle, se rallirent aprs l'avoir surmont, et gravirent
les pentes du plateau sous les balles et la mitraille. Les corps
autrichiens  cette brusque attaque s'taient forms en arrire des
baraques du camp, et en carr. Des tirailleurs blottis derrire cet
abri s'en servaient pour faire un feu trs-vif. Les deux braves
rgiments franais de Dupas dbusqurent les tirailleurs ennemis,
dont ils prirent environ trois cents, dpassrent la ligne des
baraques, et se prcipitrent sur les carrs. Le 5e lger, qui tait
en tte, enfona l'un de ces carrs, lui prit son drapeau, et le fit
prisonnier. Le 19e appuya cette action vigoureuse. Deux bataillons
saxons attachs  Dupas, les grenadiers de Rudlof et de Melsch la
secondrent galement. Dj la ligne autrichienne tait prs d'tre
coupe, quand on reut par derrire un feu qui causa une extrme
surprise, et beaucoup d'inquitude. Les deux colonnes de l'arme
d'Italie, l'une commande par Macdonald, l'autre par Grenier, aprs
s'tre lances dans le Russbach et l'avoir franchi, montaient sur le
plateau l'arme au bras, et allaient joindre Dupas, lorsque apercevant
les Saxons de celui-ci, et les prenant pour ennemis, elles firent
feu sur eux. Cette attaque inattendue sur leurs derrires branla
les Saxons. Ils se replirent en tirant sur les troupes de Macdonald
et de Grenier. Celles-ci se croyant charges de front, et essuyant
en mme temps du ct de Baumersdorf, que le corps de Hohenzollern
n'avait pas quitt, une attaque de flanc, prouvrent un trouble, que
la nuit convertit bientt en panique. Elles se prcipitrent vers
le bas du plateau, suivies par les Saxons pouvants, et se mirent
 fuir dans un incroyable dsordre. Dupas rest seul en pointe avec
ses deux rgiments franais, assailli de tous cts par le corps
de Bellegarde que l'archiduc Charles avait ralli lui-mme, fut
oblig de cder le terrain, et d'vacuer le plateau sous des charges
ritres d'infanterie et de cavalerie. Oudinot interrompit l'attaque
de Baumersdorf; Bernadotte abandonna Wagram, qu'il avait presque
conquis, pour se rapprocher d'Aderklaa.

Cette chauffoure cota  la division Dupas un millier d'hommes, la
dispersion de ses deux bataillons saxons, qui s'taient rendus aux
Autrichiens avec trop d'empressement, et quelques mille hommes gars
 l'arme d'Italie. Heureusement que la cavalerie, lance dans toutes
les directions, eut bientt ramen  leurs corps les soldats isols.
Notre arme, toujours aussi brave, tait cependant moins exprimente
que celle d'Austerlitz ou de Friedland, et trop nombreuse, mle
d'lments trop divers, pour tre ferme, solide, manoeuvrire autant
qu'autrefois. Du reste, c'tait l un chec de peu de consquence
entre le merveilleux passage qui venait de s'accomplir, et
l'clatante victoire qu'on tait fond  esprer pour le lendemain.

[Note en marge: Nuit du 5 au 6 juillet.]

Napolon prescrivit  tous ses corps de bivouaquer dans les positions
prises  la fin de la journe, son centre tant toujours d'une
grande force, et capable de porter secours  celle de ses ailes qui
en aurait besoin. Il n'y avait aucun bois dans la plaine, et on
ne pouvait faire de feu, ce qui tait une pnible privation, car,
quoiqu'on ft en juillet, la nuit tait froide. Chacun coucha dans
son manteau. Les soldats se nourrirent de biscuit et d'eau-de-vie.
Napolon n'eut que le feu de quelques bottes de paille pour se
chauffer  son bivouac. Il employa plusieurs heures  confrer avec
ses marchaux pour leur faire bien connatre ses intentions. Il les
renvoya avant le jour, except Davout, qu'il garda jusqu' l'aurore.
C'tait la troisime nuit qu'il passait debout ou  cheval.

[Note en marge: Plan de bataille de l'archiduc Charles pour le
lendemain 6 juillet.]

Pendant ce temps l'archiduc Charles avait enfin arrt de srieuses
dispositions de bataille, car il fallait ds le lendemain culbuter
l'arme franaise dans le Danube, ou rendre son pe au vainqueur de
Marengo et d'Austerlitz. Le gnralissime autrichien avait toujours
eu la pense, inspire par l'tude trs-ancienne de ce champ de
bataille, d'opposer au mouvement offensif des Franais sa gauche
campe sur les hauteurs de Neusiedel  Wagram, puis, tandis que les
Franais seraient occups devant cette espce de camp retranch,
de prendre  son tour l'offensive contre eux avec sa droite ploye
en avant, de se jeter ainsi dans leur flanc, de les sparer du
Danube, et une fois qu'il les aurait rduits  la dfensive, de faire
descendre des hauteurs de Wagram sa gauche elle-mme, afin de les
pousser dans le fleuve avec toutes ses forces runies. Il esprait
en outre que pendant que sa gauche dfendrait les bords du Russbach,
que sa droite attaquerait les Franais en flanc, l'archiduc Jean,
remontant de Presbourg, viendrait les assaillir par derrire, et
qu'ils ne tiendraient point contre un tel concours d'efforts. Tout
cela et t possible, probable mme, si, manoeuvrant comme Napolon,
l'archiduc et amen sur le champ de bataille 30 ou 40 mille hommes
de plus qu'il aurait pu y avoir; s'il et averti en temps utile son
frre l'archiduc Jean; si, enfin, profitant de cette circonstance
que le champ de bataille tait connu d'avance, il et accumul entre
Neusiedel et Wagram des travaux qui auraient rendu ce camp retranch
inexpugnable. Alors une attaque de flanc sur les Franais, dj
puiss par une tentative infructueuse, aurait produit des rsultats
infaillibles. Mais l'archiduc Charles n'avait rien fait de tout cela,
comme on l'a vu; il s'tait born  lever sur le terrain qu'il
fallait dfendre des baraques pour ses troupes, et il n'avait expdi
 son frre l'archiduc Jean l'ordre de le joindre que la veille
au soir, c'est--dire le 4. L'obstacle que ces baraques avaient
prsent dans l'chauffoure de la nuit, et qu'elles prsentrent
le lendemain, suffit pour prouver ce qui aurait pu arriver, si des
ouvrages considrables avaient t ajouts  la configuration des
lieux.

Quoi qu'il en soit, dans l'une des maisons  moiti incendies
du village de Wagram, vacu par Bernadotte, l'archiduc Charles
dicta ses ordres. Il prescrivit  sa gauche de n'entrer en action
que lorsque sa droite, mise en mouvement ds la nuit mme, aurait
abord les Franais, et commenc  les branler par l'attaque de
flanc dont elle tait charge. Cette aile, compose des corps de
Klenau et de Kollowrath, devait se mettre en marche tout de suite,
c'est--dire  une ou deux heures du matin, se prcipiter sur notre
gauche, qui n'tait compose que du corps de Massna, la repousser
de Kagran sur Aspern, de Sssenbrunn sur Breitenle. Immdiatement
aprs, les rserves de grenadiers et de cuirassiers, formant entre
Gerarsdorf et Wagram la liaison de la droite avec le centre, devaient
s'avancer sur Aderklaa, et s'y joindre avec une partie du corps de
Bellegarde, descendu  cet effet du plateau de Wagram. Ce mouvement
une fois prononc, la gauche, compose des corps de Hohenzollern et
de Rosenberg, avait ordre de descendre  son tour sur Baumersdorf
et sur Neusiedel, de franchir le Russbach, d'enlever les villages
de Grosshofen et de Glinzendorf, qu'occupait le marchal Davout, et
de complter ainsi cette double manoeuvre de flanc et de front, qui
d'aprs le gnralissime devait amener le refoulement des Franais
dans le Danube.

Dans ce plan, on ne sait pourquoi le corps du prince de Reuss, qui
tait contre le Danube mme, plus prs de ce fleuve que le corps
de Klenau, et qui terminait prs de Stamersdorf l'aile droite des
Autrichiens, n'avait pas ordre de concourir aux oprations de cette
aile, et de rendre ainsi plus irrsistible l'attaque qu'elle tait
charge d'excuter. Le besoin d'observer le dbouch de Vienne
n'tait pas assez grand pour paralyser un corps tout entier, car il
tait vident par le passage des Franais  travers l'le de Lobau
qu'ils n'en mditaient pas un autre ailleurs. Enfin il aurait fallu
que les ordres fussent calculs sous le rapport de la distance et
du temps, de manire  faire agir chaque corps au moment opportun,
et que la gauche, par exemple, qui  cause de sa proximit allait
recevoir les ordres du gnralissime bien avant la droite, ne se mt
en mouvement que lorsque celle-ci aurait produit parmi les Franais
l'branlement de flanc qui permettrait de les attaquer de front avec
succs. Mais il n'y a que les esprits nets qui, en toutes choses,
guerre, administration ou gouvernement, sachent se faire comprendre
et obir.

[Note en marge: Dfaut de prcision dans les ordres de l'archiduc
Charles, qui amne un malentendu dans leur excution.]

Les ordres du gnralissime expdis de Wagram dans la nuit
parvinrent en moins d'une heure  la gauche, c'est--dire aux
corps de Hohenzollern et de Rosenberg, qui taient  une lieue,
entre Wagram et Neusiedel, et exigrent plus de deux heures pour
tre transmis  la droite, c'est--dire aux corps de Kollowrath
et de Klenau, qui taient  plus de deux lieues entre Gerarsdorf
et Stamersdorf, et qu'il fallut chercher au milieu d'une extrme
confusion. Par surcrot de malheur, dans la retraite opre le soir,
le corps de Klenau s'tait trop rapproch de Gerarsdorf, et tait
venu occuper la place qui tait destine  celui de Kollowrath. Il
fallut donc, soit pour joindre dans l'obscurit les corps composant
la droite, soit pour leur faire prendre leur position de bataille,
plus de temps qu'on ne l'avait suppos au quartier gnral, et il
tait dj prs de quatre heures qu'ils commenaient  peine  entrer
en mouvement. Au contraire,  ce mme moment la gauche, avertie
plus vite, n'tant pas expose  perdre du temps pour chercher sa
position, allait agir la premire, tandis qu'elle n'aurait d agir
que la seconde, et bien aprs la droite.

[Note en marge: Profond repos dans le camp des Franais, tandis qu'on
se fatigue dans le camp des Autrichiens.]

[Note en marge: Napolon se dcide, avant d'adopter un plan
dfinitif,  laisser l'ennemi manifester ses desseins.]

Pendant que tout tait en mouvement dans le camp autrichien, et que
les troupes, pour rectifier des positions mal prises, se fatiguaient
au lieu de se reposer, un calme profond rgnait chez les Franais.
Couchs sur le terrain occup la veille, ils dormaient, grce 
Napolon, qui, ayant bien renforc sa droite,  cause de l'arrive
possible de l'archiduc Jean, mais plus encore son centre, o il avait
accumul des forces considrables, n'avait qu' se tenir tranquille,
en attendant que l'ennemi prt le soin de dmasquer ses desseins.
Il avait donc ordonn  ses marchaux d'tre sous les armes  la
pointe du jour, mais de laisser les Autrichiens se prononcer avant
d'agir, pour saisir avec certitude le point o l'on pourrait les
frapper mortellement. Il inclinait toutefois  faire enlever par
Davout et Oudinot les hauteurs de Neusiedel  Wagram,  excuter en
mme temps une perce au centre avec l'arme d'Italie, les Saxons et
le corps de Marmont, tandis que Massna se bornerait  contenir avec
ses quatre divisions la droite des Autrichiens d'Aderklaa au Danube.
Napolon se rservait les Bavarois, la garde impriale, et la grosse
cavalerie, pour parer aux cas imprvus. Ces desseins eux-mmes
taient subordonns  l'vnement.

[Note en marge: Mmorable bataille de Wagram, livre le 6 juillet
1809.]

[Note en marge: Commencement de l'action  notre droite, entre le
prince de Rosenberg et le corps du marchal Davout.]

[Note en marge: Le marchal Davout repousse l'attaque de Rosenberg
sur Glinzendorf et Grosshofen.]

 quatre heures du matin, le 6 juillet, journe  jamais mmorable,
le feu commena d'abord  la gauche des Autrichiens, et  la droite
des Franais. Le prince de Rosenberg, sur l'indication mal donne
qui lui dsignait quatre heures comme le moment d'entrer en action,
descendit des hauteurs de Neusiedel, signales au loin par une grosse
tour carre, traversa le Russbach au village mme de Neusiedel,
et se porta en deux colonnes sur Grosshofen et Glinzendorf, qu'il
attaqua avec une extrme vigueur. Le marchal Davout avait  sa
disposition ses trois divisions ordinaires, Morand, Friant, Gudin,
la petite division Puthod, compose des quatrimes bataillons[40],
six rgiments de cavalerie lgre sous le gnral Montbrun, trois
de dragons sous le gnral Grouchy, les quatre rgiments de
cuirassiers Espagne sous le gnral Arrighi (depuis duc de Padoue).
La gauche du gnral Friant, la droite du gnral Gudin envoyrent
des dtachements  la dfense du village de Glinzendorf, tandis que
la division Puthod se chargea de disputer  l'ennemi le village
de Grosshofen, derrire lequel elle avait bivouaqu. De fortes
leves de terre s'tendaient de l'un de ces villages  l'autre. Nos
soldats, placs avec intelligence derrire ce retranchement naturel,
firent un feu de mousqueterie bien nourri, qui causa infiniment
de mal aux Autrichiens, sans que ceux-ci nous en fissent essuyer
beaucoup. Au bruit de ces dtonations, Napolon envoya le gnral
Mathieu Dumas porter  ses lieutenants l'ordre de ne risquer aucun
mouvement offensif, de se borner  bien disputer le terrain qu'ils
occupaient, jusqu' ce qu'il leur et adress ses instructions
dfinitives, et il courut  droite o se trouvait le marchal
Davout. En chemin il aperut trs-distinctement les deux colonnes
autrichiennes, qui, dbouchant au del du Russbach, attaquaient les
villages de Glinzendorf et de Grosshofen. Il tait suivi par une
brigade des cuirassiers de Nansouty, pourvue de quelques batteries
d'artillerie lgre. Napolon les fit diriger sur le flanc de la
colonne qui attaquait Grosshofen, ce qui excut instantanment vint
fort  propos, car cette colonne fatigue d'essuyer inutilement une
mousqueterie meurtrire, avait assailli ce village et l'avait emport
 la baonnette. Mais le gnral Puthod, rsolu  le reprendre, s'y
jeta  son tour  la tte d'une rserve, et, second par l'artillerie
lgre de Nansouty, russit  s'en rendre matre. Les Autrichiens,
repousss ainsi de front, mitraills en flanc, furent obligs de
rtrograder jusqu'au Russbach. Mme chose arriva  la colonne qui,
ayant dbouch de Neusiedel sur Glinzendorf, trouva en face la droite
de Gudin, la gauche de Friant, et en flanc l'artillerie lgre des
cuirassiers du gnral Arrighi. Elle fut oblige de se replier
galement sur le Russbach. Cette premire tentative allait tre
renouvele avec une plus grande nergie par le prince de Rosenberg,
lorsque l'archiduc Charles, pensant avec raison que sa gauche
commenait la bataille prmaturment, lui ordonna de ralentir son
action, et de ne pas trop s'engager encore. Le prince de Rosenberg
reprit alors sa position sur les pentes de Neusiedel, en arrire du
Russbach.

[Note 40: Elle avait pass des ordres du gnral Demont aux ordres du
gnral Puthod.]

[Note en marge: Dispositions projetes par Napolon pour l'attaque
des hauteurs de Neusiedel et de Wagram.]

En ce moment le bruit de la fusillade et de la canonnade tait devenu
gnral sur ce front immense de trois lieues, le long duquel trois
cent mille hommes et onze cents pices de canon taient en prsence.
Napolon, qui voyait partout une sorte d'attaque simultane de la
part de l'ennemi, sans projet clairement dessin, jugea nanmoins
qu'il fallait, dans tous les cas, enlever les hauteurs de Neusiedel,
afin d'occuper le point vers lequel l'archiduc Charles et l'archiduc
Jean pouvaient se rejoindre. L'inspection des lieux indiquait
comment il fallait s'y prendre pour triompher de cette espce de
camp retranch. Jusqu' Neusiedel les hauteurs composant le plateau
de Wagram longeaient les bords du Russbach.  Neusiedel et  la
tour carre, elles faisaient un dtour en arrire, et s'loignant
du Russbach, elles ne prsentaient qu'une pente infiniment adoucie,
d'accs trs-facile. Il suffisait donc de passer le Russbach un peu
plus  droite et loin du feu de l'ennemi, puis de se ployer pour
embrasser la ligne des hauteurs, et prendre en flanc la position des
Autrichiens. La cavalerie lgre de Montbrun, les dragons de Grouchy
furent chargs de prparer rapidement les moyens de passage. Ensuite
les divisions Morand et Friant eurent ordre de franchir le Russbach,
de s'avancer en formant un angle droit avec les divisions Gudin et
Puthod, et pendant que celles-ci attaqueraient le plateau de front
de l'attaquer par ct et  revers. Une fois l'angle, dont la tour
carre marquait le sommet, enlev, Napolon se promettait de faire
assaillir Baumersdorf par Oudinot, Wagram par l'arme d'Italie. Ces
divers points emports, l'archiduc Jean pouvait paratre sur le champ
de bataille: il n'y viendrait que pour assister  un dsastre.

[Note en marge: Tandis que Napolon prparait l'attaque des hauteurs
de Wagram, on l'appelle au centre pour y porter secours.]

Ces dispositions taient  peine arrtes avec le marchal Davout,
qu'une multitude d'aides de camp, dpchs par Massna et Bernadotte,
venaient annoncer  Napolon un mauvais commencement de journe tant
 gauche qu'au centre, et rclamer  la fois sa prsence et ses
secours.

[Note en marge: Retraite du marchal Bernadotte en arrire
d'Aderklaa.]

De graves vnements, mais trs-rparables, s'taient passs en
effet au centre et  gauche, comme on doit le deviner d'aprs
les dispositions qui ont t prcdemment indiques. Le marchal
Bernadotte, qui avait t la veille oblig d'vacuer Wagram, et de
se retirer sur Aderklaa (voir la carte n 49), se trouvait encore
le matin dans cette position, prsentant une pointe au sein de la
ligne courbe que dcrivaient les Autrichiens. Il voyait  sa droite
Bellegarde, obissant aux instructions de l'archiduc Charles,
descendre des hauteurs de Wagram sur Aderklaa avec la partie la plus
considrable de son corps: il voyait  sa gauche la rserve des
cuirassiers et des grenadiers s'avancer sur Sssenbrunn. Il rsolut
donc de se replier sur un petit plateau situ en arrire d'Aderklaa,
pour se rapprocher de l'arme d'Italie d'un ct, et du corps de
Massna de l'autre. Il n'avait pas plutt achev ce mouvement, que
les avant-gardes de Bellegarde s'taient jetes sur lui, et qu'un
combat acharn s'tait engag avec les Saxons, incapables de tenir
longtemps contre une telle attaque. Il avait donc t ramen fort en
arrire.

Au mme instant les quatre faibles divisions de Massna, prsentant
tout au plus dix-huit mille hommes contre les soixante mille de
Klenau, de Kollowrath et de Liechtenstein, avaient t obliges de
rtrograder pour prendre sur notre gauche une position moins tendue.
Massna, meurtri encore de la chute de cheval qu'il avait faite
quelques jours auparavant, assistait  la bataille, comme il l'avait
promis  Napolon, et, tout envelopp de compresses, commandait dans
une calche ouverte.

[Note en marge: Brillante attaque de la division Carra Saint-Cyr sur
Aderklaa, suivie bientt d'un mouvement rtrograde.]

Massna jugeant que si on n'opposait pas une rsistance nergique
sur le point que Bernadotte venait d'abandonner, on serait bientt
refoul, et que non-seulement la gauche serait compromise, mais
mme le centre, se hta de diriger la division Carra Saint-Cyr
sur Aderklaa. Cette division, compose de deux braves rgiments,
y entra tte baisse. Malgr l'obstacle des murs de jardin et des
maisons, le 24e lger et le 4e de ligne, conduits avec une rare
vigueur, enlevrent le village. Au lieu de s'y arrter et de s'y
tablir solidement, ces deux rgiments, n'coutant que leur ardeur,
dbouchrent au del, et vinrent se placer  dcouvert, dans la
position o Bernadotte avec raison n'avait pas voulu rester, recevant
par leur droite et de front le feu de Bellegarde,  gauche le feu de
la rserve de grenadiers. Aprs une hroque obstination, ils furent
contraints de cder au nombre, et de se replier sur Aderklaa, privs
de leurs deux colonels. Alors le gnral Molitor vint se serrer au
gnral Carra Saint-Cyr, pour le soutenir; mais Legrand et Boudet
rests seuls devant Klenau et Kollowrath, formant tout au plus 10
mille hommes contre 45 mille, furent contraints de se retirer sur la
gauche, et d'abandonner une grande tendue de terrain.

Tel tait  neuf heures du matin l'tat de choses qu'on vint annoncer
 Napolon. Rassur sur sa droite, o il laissait le marchal Davout
bien instruit de ce qu'il avait  faire, il partit au galop, suivi
de son tat-major, pour aller  une distance de prs de deux lieues,
rparer l'accident dont les consquences pouvaient compromettre
son centre. Il trouva Bernadotte fort agit, le rassura, et courut
ensuite  la calche de Massna, autour de laquelle pleuvaient
les boulets. Dans ce moment les grenadiers d'Aspre, excits par
la prsence de l'archiduc Charles qui s'tait mis  leur tte,
traversaient Aderklaa aprs l'avoir enlev  la division Carra
Saint-Cyr, et s'avanaient victorieux. Le gnral Molitor se
dployant devant eux pour arrter la troue, avait t oblig de se
former un flanc avec sa droite replie, pour n'tre pas dbord.

[Note en marge: Dispositions concertes par Napolon avec Massna
pour rparer le dommage prouv au centre et  gauche.]

Napolon peu troubl par ce spectacle, et comptant sur les vastes
ressources dont il disposait, s'entretint quelques instants avec
Massna, et arrta avec lui son plan de conduite. Dj on pouvait
juger d'aprs la direction des feux que Boudet tait ramen fort
en arrire, et que l'archiduc touchait par sa droite au Danube. Des
officiers mme venaient dire que Boudet tait refoul jusque dans
Aspern, aprs avoir perdu toute son artillerie. On aurait pu avec des
troupes aussi fermes que celles d'Austerlitz, qui surtout n'auraient
pas eu le souvenir trop prsent encore de la journe d'Essling, se
laisser dborder par sa gauche, pourvu qu'on tnt bon au centre, et
qu'on prt  droite une offensive victorieuse. Le marchal Davout
devant bientt enlever le plateau de Wagram, Aderklaa ne pouvant
manquer d'tre reconquis, nous aurions eu tout avantage  trouver
la droite des Autrichiens entre nous et le Danube. Nous l'aurions
prise tout entire, et la maison d'Autriche aurait peut-tre
succomb dans cette journe. Napolon en eut la pense, qu'il fit
connatre quelques jours aprs[41]. Mais avec des troupes jeunes,
proccupes du souvenir d'Essling, c'tait courir un gros risque.
La seule nouvelle que l'ennemi tait aux ponts pouvait les troubler
profondment. Il repoussa donc une combinaison qui et t fconde,
mais que les circonstances rendaient prilleuse, et ne songea qu'
arrter sur-le-champ le progrs des Autrichiens vers le centre et
vers la gauche, par une prompte disposition des troupes qu'il avait
en rserve.

[Note 41: Quelque temps aprs, Napolon allant visiter les troupes
qui campaient aux environs de Brnn, et les faisant manoeuvrer sur le
champ de bataille d'Austerlitz, parlait de la qualit des troupes en
gnral, des armes qu'il avait commandes, des batailles qu'il avait
livres, et revenant  la dernire, celle de Wagram, qu'il comparait
 celle d'Austerlitz, il dit qu'il avait bien song  employer la
manoeuvre dont il est question ici, et qu'il l'aurait fait s'il avait
eu les troupes du camp de Boulogne; mais qu'avec des troupes dont une
partie tait fort jeune et fort impressionnable, il n'avait pas os
risquer une combinaison fconde, qui aurait exig chez ses soldats un
sang-froid fort rare, celui de se laisser tourner sans tre branls.]

[Note en marge: Napolon amne au centre l'artillerie de la garde, le
corps de Macdonald et la grosse cavalerie.]

C'est ici qu'il recueillit le prix de sa profonde prvoyance. Il
avait pour principe que c'tait en concentrant sur un mme point
l'action de certaines armes spciales, qu'on parvenait  produire
de grands effets, et c'est pour ce motif qu'il avait voulu procurer
 la garde une immense rserve d'artillerie, et conserver sous la
main une rserve de quatorze rgiments de cuirassiers. Il ordonna
donc qu'on ft avancer au galop toute l'artillerie de la garde, en y
ajoutant celle dont on pourrait disposer dans les corps. Prcisment
le gnral de Wrde arrivait sur le terrain avec vingt-cinq pices
d'une excellente artillerie, et demandait l'honneur de concourir  ce
mouvement dcisif. Napolon y consentit, et voulut qu'on ament toute
cette artillerie au pas de course. Il fit mander en outre le gnral
Macdonald avec trois divisions de l'arme d'Italie, les fusiliers
et les grenadiers  cheval de la garde, et les six rgiments de
cuirassiers du gnral Nansouty. Son projet tait d'branler le
centre des Autrichiens avec cent bouches  feu, puis de le percer
avec les baonnettes de Macdonald et les sabres de Nansouty. Il
dcida en mme temps que Massna, avec les divisions Carra Saint-Cyr,
Molitor et Legrand, formes en colonnes serres, ferait un  droite,
puis se dirigerait perpendiculairement vers le Danube au secours de
Boudet, excutant ainsi une marche de flanc sous le feu des corps de
Kollowrath et de Klenau. Du reste les ttes de pont qu'il avait fait
construire partout le rassuraient suffisamment, et il recueillait
encore en cela le prix de sa prvoyance. Mais il ne voulait pas que
ses jeunes troupes pussent entendre le canon sur leurs derrires,
et avoir des inquitudes sur les communications de l'arme avec le
Danube.

[Illustration: Bataille de Wagram.]

[Note en marge: Mouvement de flanc des divisions Carra Saint-Cyr,
Molitor et Legrand, pour se rapprocher du Danube.]

[Note en marge: Batterie du cent bouches  feu dirige sur le centre
des Autrichiens.]

[Note en marge: Marche de Macdonald contre le centre de l'arme
autrichienne.]

 peine donns, ces ordres sont obis  l'instant mme. Les divisions
Carra Saint-Cyr, Molitor et Legrand, sous la conduite de Massna,
se forment en colonnes serres par division, font demi-tour 
droite, puis dfilent en une longue colonne pour se rapprocher du
Danube, recevant avec une impassibilit hroque et en flanc, le feu
de Klenau et de Kollowrath. Les gnraux Lasalle et Marulaz, les
couvrant pendant cette marche, chargent et repoussent la cavalerie
autrichienne. Tandis que ce mouvement s'excute vers la gauche,
Napolon, au centre, impatient d'tre rejoint par Lauriston et
Macdonald, leur envoie officiers sur officiers pour les presser
de hter le pas, et, mont sur un cheval persan d'une clatante
blancheur, parcourt sous une grle de boulets ce terrain abandonn
par Massna. La canonnade en ce moment a acquis la frquence de la
fusillade[42], et tout le monde frmit  l'ide de voir l'homme sur
qui reposent tant de destines emport par l'un de ces aveugles
projectiles qui traversent l'espace. Enfin arrivent au galop, et
en faisant trembler la terre, les soixante bouches  feu de la
garde, suivies de quarante bouches  feu franaises et bavaroises.
L'illustre Drouot, sur une indication de l'Empereur, se pose en
jalon, et les cent pices de canon qu'il dirige viennent s'aligner
sur son pe. En un instant commence la plus affreuse canonnade
qui ait signal nos longues guerres. La ligne autrichienne prsente
de Wagram  Aderklaa, d'Aderklaa  Sssenbrunn (voir la carte n
49), un angle ouvert, dont les deux cts sont forms par Bellegarde
d'une part, par les grenadiers et les cuirassiers de l'autre. Les
cent bouches  feu de Lauriston tirant incessamment sur cette double
ligne, la criblent de boulets, et dmontent bientt l'artillerie
ennemie. Napolon regarde  la lunette l'effet de cette batterie
formidable, et s'applaudit de la justesse de ses conceptions.
Mais il ne sufft pas de l'artillerie pour briser le centre de
l'arme autrichienne, il faut des baonnettes, et il demande avec
un redoublement d'impatience celles de l'arme d'Italie, qui
accourent au pas acclr. L'intrpide Macdonald, rcemment tir
de la disgrce, marche  la tte de son corps, tonnant ceux qui
ne le connaissent point encore par son costume d'ancien gnral de
la Rpublique, et s'apprtant  les tonner bien davantage par sa
manire de se comporter au feu. Il dploie sur une seule ligne une
partie de la division Broussier, et une brigade de la division Seras.
Il range en colonne serre sur les ailes de cette ligne,  gauche
le reste de la division Broussier,  droite la division Lamarque,
et prsente ainsi  l'ennemi un carr long, qu'il ferme avec les
vingt-quatre escadrons des cuirassiers Nansouty. Napolon voulant lui
donner un appui, place sur ses derrires, sous le gnral Reille,
les fusiliers et les tirailleurs de la garde impriale, au nombre
de huit bataillons. Il y ajoute la cavalerie de la garde pour fondre
au moment opportun sur l'infanterie ennemie, puis il attend, les
yeux fixs sur ce grand spectacle, le succs des manoeuvres qu'il a
ordonnes.

[Note 42: Expression textuelle du marchal Molitor.]

[Note en marge: Inaction de la cavalerie franaise dans la journe de
Wagram.]

Macdonald, dpassant bientt la ligne de notre artillerie pour
joindre les Autrichiens, s'avance sous une pluie de feu, laissant
 chaque pas le terrain couvert de ses morts et de ses blesss,
serrant ses rangs sans s'branler, et communiquant  ses soldats la
fire attitude qu'il conserve lui-mme.--Quel brave homme! s'crie
plusieurs fois Napolon en le voyant marcher ainsi sous la mitraille
et les boulets.--Tout  coup le prince Jean de Liechtenstein
s'branle avec sa grosse cavalerie, pour essayer un effort contre
cette infanterie qui s'avance si rsolment sur le centre de l'arme
autrichienne. Macdonald arrte alors son carr long, ordonne aux
deux colonnes qui en formaient les cts de faire front, et oppose
ainsi  l'ennemi trois lignes de feu. Le sol retentit sous le
galop des cuirassiers autrichiens, mais ils sont accueillis par de
telles dcharges de mousqueterie qu'ils sont forcs de s'arrter,
et de rtrograder sur leur infanterie que leur fuite jette dans
un vritable dsordre. Le moment de charger est venu pour notre
cavalerie, qui peut, en profitant de cet instant de confusion,
recueillir des milliers de prisonniers. Macdonald en donne l'ordre
 Nansouty; mais ce gnral, oblig d'amener sa troupe sur le front
du carr dont elle occupait la dernire face, perd malgr lui
un temps prcieux. Lorsqu'il est prt  s'lancer, le dsordre
de l'infanterie autrichienne est en partie rpar. Toutefois il
charge et enfonce plusieurs carrs. Macdonald, dans son impatience,
s'adresse  la cavalerie de la garde qui tait prs de lui, et que
commandait le gnral Walther. Mais celui-ci ne doit recevoir d'ordre
que du marchal Bessires, et ce marchal vient d'tre renvers par
un boulet. Macdonald se dpite en voyant ainsi lui chapper le fruit
de la victoire: cependant, s'il n'a pas beaucoup de prisonniers, il
a du moins fait rtrograder l'arme autrichienne, et rendu vaine
l'entreprise tente sur le centre et la gauche de notre ligne.
L'archiduc, dsesprant de nous refouler vers le Danube, commence 
se dcourager, et se ddommage en prodiguant sa vie au milieu du feu.
Ses troupes vacuent peu  peu Aderklaa d'un ct, Sssenbrunn de
l'autre.

[Note en marge: Le mouvement offensif des Autrichiens dfinitivement
arrt.]

En ce moment le grave danger qui menaait l'arme est conjur.
Massna, se dirigeant en colonne sur le Danube, et recevant le feu
de l'ennemi en flanc, est arriv prs du fleuve, vers Aspern, a fait
front  droite, et prcd de sa cavalerie a repris l'offensive
contre Kollowrath et Klenau. Boudet s'est remis en ligne, et tous,
marchant en avant, ramnent les Autrichiens sur Breitenle et sur
Hirschstatten. En tte de leur infanterie, Lasalle et Marulaz
excutent des charges brillantes; mais Lasalle, atteint d'une balle,
termine sa glorieuse carrire en voyant fuir l'ennemi.

Ainsi le centre de l'archiduc, branl par cent bouches  feu,
arrt par Macdonald, bat en retraite. Sa droite suit ce mouvement
rtrograde. Si le marchal Davout, comme il en a reu l'ordre,
enlve  la gauche des Autrichiens la position de Neusiedel, c'en
est fait d'eux. Cette position enleve, la ligne des hauteurs de
Neusiedel  Wagram ne peut plus tenir, et l'archiduc Charles, priv
de ce dernier appui, va tre coup de la route de Hongrie, spar de
l'archiduc Jean, et rejet en Bohme. Aussi Napolon, rassur sur son
centre et sa gauche, a-t-il l'oeil toujours tourn sur sa droite,
vers la tour carre qui domine le village de Neusiedel. Il n'attend
que le progrs des feux de ce ct pour lancer le corps d'Oudinot
sur Wagram. Il lui reste, dans le cas o surviendrait l'archiduc
Jean, une moiti de l'arme d'Italie, le corps de Marmont, la vieille
garde, les Bavarois. Il a donc, quoi qu'il arrive, des ressources
pour parer  toutes les chances de cette journe.

[Note en marge: Davout attaque les hauteurs de Neusiedel, les enlve,
et dcide ainsi du sort de la bataille.]

La confiance que Napolon a mise dans le marchal Davout, est ici,
comme toujours, pleinement justifie. Les gnraux Montbrun et
Grouchy, l'un avec la cavalerie lgre, l'autre avec les dragons
d'Italie, ont prpar le passage du Russbach sur notre extrme
droite, soit pour eux, soit pour l'infanterie. Les divisions Morand
et Friant franchissent ce ruisseau  la suite de la cavalerie, et,
ployes par un mouvement de conversion sur le flanc de la position
de Neusiedel, forment un angle droit avec Gudin et Puthod, qui sont
rests devant le Russbach, de Neusiedel  Baumersdorf. Le moment
d'attaquer tant venu, ces braves troupes, dignes de leur chef,
gravissent le revers de la position de Neusiedel avec une rare
intrpidit. Morand, plac  l'extrme droite, s'avance le premier,
parce que la pente plus douce de son ct offre un abord plus facile.
Friant, plac entre Morand et Neusiedel, o il forme le sommet de
l'angle, attend que Morand ait gagn du terrain sur l'extrmit de
la ligne ennemie, pour attaquer la hauteur  son tour. Il se borne
quant  prsent  un violent feu d'artillerie, qu'il soutient avec
soixante pices dtaches de plusieurs divisions. Morand, second 
gauche par cette canonnade,  droite par les charges de cavalerie
de Montbrun, gravit froidement le terrain qui s'lve devant lui.
Rosenberg, pour faire face  cette attaque de flanc, replie sa
ligne en arrire. La mousqueterie de toute cette partie de la ligne
autrichienne n'arrte point Morand. Il continue  monter sous un feu
plongeant, et puis aborde l'ennemi en colonne d'attaque. Le prince
de Rosenberg dirige alors un effort sur la gauche de Morand, forme
par le 17e rgiment de ligne, et l'oblige un instant  cder.  cette
vue Friant envoie au secours du 17e la brigade Gilly, compose du 15e
lger et du 33e de ligne, lesquels s'lancent  la baonnette sur la
hauteur, et refoulent les troupes de Rosenberg. Les divisions Puthod
et Gudin, restes en face du Russbach, entrent  leur tour en action
sous la conduite du marchal Davout. Puthod se jette dans Neusiedel
avec ses quatrimes bataillons, pntre dans les rues de ce village,
et les dispute aux troupes autrichiennes, qu'il contraint aprs
de grands efforts  se retirer sur la hauteur en arrire. Au mme
instant, Gudin, qui a franchi le Russbach, escalade audacieusement
sous un feu meurtrier le plateau de Neusiedel, tandis que Friant a
dj gagn du terrain sur les derrires de Rosenberg. La tour carre
est en ce moment dpasse par le double mouvement de Friant et de
Gudin. Tout n'est pas fini cependant. Jusqu'ici on n'a eu  combattre
que Rosenberg favoris par la position. Mais Hohenzollern, demeur
immobile au-dessus de Baumersdorf en face d'Oudinot qui n'agit pas
encore, porte une moiti de ses troupes vers la tour carre, et les
dirige sur la droite de Gudin pour la prcipiter dans le Russbach.
Vainement  travers les baraques du camp essaye-t-on de faire
dfiler les cuirassiers d'Arrighi, pour les lancer sur la hauteur
qui se termine en plateau. Ces cuirassiers, assaillis par un feu
des plus vifs  travers les routes troites du camp, ne peuvent pas
charger avec avantage, et sont ramens en dsordre. Le 85e de ligne
de la division Gudin accueilli par la plus violente fusillade est
presque arrt dans son mouvement. Les autres rgiments de Gudin se
htent de venir  son secours. La division tout entire lutte avec
Hohenzollern, qui est peu  peu repouss, tandis que Friant et Morand
gagnent du terrain sur le derrire du plateau, en poursuivant les
troupes de Rosenberg l'pe dans les reins.

[Note en marge: Napolon fait enlever par Oudinot les hauteurs de
Wagram.]

Pendant que le marchal Davout accomplit ainsi sa tche, Napolon
voyant ses feux dpasser la tour carre, ne doute plus du succs
de la journe. La bataille est gagne! s'crie-t-il, et il en fait
porter la nouvelle au marchal Massna, au prince Eugne, au gnral
Macdonald. Mais il ne se borne pas  pousser un cri de victoire, il
ordonne au corps d'Oudinot de marcher sur Baumersdorf et Wagram, et
d'enlever cette partie des hauteurs. Les troupes d'Oudinot s'lancent
sur le village de Baumersdorf, qu'elles n'avaient pas pu emporter la
veille, le traversent, et s'lvent sur le plateau, venant se joindre
 la division Gudin par leur droite. L'lan devient alors gnral. On
refoule partout la ligne autrichienne, et en ce moment la division
Gudin s'alignant sur celles de Friant et de Morand, on voit le corps
entier de Davout ne plus former qu'une longue ligne oblique, qui
balaye dans toute son tendue le plateau de Wagram. (Voir la carte n
48.)

La division Tharreau du corps d'Oudinot se dirige sur Wagram, charge
 la baonnette plusieurs bataillons, en prend deux, enlve le
village, et y recueille de nombreux prisonniers. La division Frre,
seconde d'Oudinot, passe  droite du village. La division Grandjean,
autrefois Saint-Hilaire, suit ce mouvement, repousse l'infanterie
autrichienne, et l'aborde vivement ds qu'elle essaye de rsister. Le
10e d'infanterie lgre se jette sur un bataillon qui s'tait form
en carr, et le fait prisonnier. Napolon voyant l'arme autrichienne
partout en retraite et notre ligne s'tendre, s'affaiblir mme en
quelques points,  mesure qu'elle s'avance, envoie des secours l o
ils sont ncessaires, et en particulier au gnral Macdonald, qui se
trouve isol de Massna  gauche, de Bernadotte au centre. Il dirige
vers lui l'infanterie bavaroise du gnral de Wrde et la cavalerie
de la garde. Macdonald, en s'approchant de Sssenbrunn, rencontre
de l'infanterie ennemie qui tient encore. Il emporte ce village, et
faisant charger par sa cavalerie lgre, enlve d'un seul coup quatre
 cinq mille prisonniers.

[Note en marge: La ligne autrichienne est partout force vers trois
heures, et la bataille gagne.]

Sur un front de trois  quatre lieues,  l'extrme gauche devant
Massna, au centre devant Macdonald,  droite devant Oudinot et
Davout, l'arme autrichienne ne pouvant tenir nulle part, se retire
en flottant sous la poursuite plus ou moins vive des Franais. Il
est trois heures: notre gauche a refoul Klenau sur Jedlersdorf,
Kollowrath sur Gerarsdorf; notre centre a pouss Bellegarde sur
Helmhof, notre droite a rejet Hohenzollern et Rosenberg sur
Bockflss. L'archiduc Charles craignant de perdre la route de la
Moravie, et d'tre entran loin du centre de la monarchie vers la
Bohme, donne alors l'ordre de la retraite. Cent vingt mille Franais
poursuivent cent vingt mille Autrichiens, livrant  et l une foule
de combats de dtail, et recueillant  chaque pas des prisonniers,
des canons, des drapeaux.

[Note en marge: Tardive arrive de l'archiduc Jean sur le champ de
bataille de Wagram.]

Telle est la clbre bataille de Wagram, commence  quatre heures
du matin, termine  quatre heures de l'aprs-midi. Napolon avait
encore en rserve le corps de Marmont, une portion de l'arme
d'Italie, la vieille garde, c'est--dire trente mille hommes, au
cas o l'archiduc Jean arriverait pour prendre part  la bataille.
Ce prince approchait enfin de la plaine du Marchfeld, et venait se
montrer  droite sur nos derrires, vers Siebenbrunn. Ses coureurs,
rencontrant les ntres, produisirent une sorte de panique. En un
clin d'oeil les vivandires, les longues files de soldats emportant
les blesss, crurent qu'une seconde arme se prsentait pour
recommencer le combat. Ils se mirent  courir en poussant des cris de
terreur. Parmi ces fuyards se trouvaient beaucoup de jeunes soldats
puiss par la chaleur du jour, et qui, selon l'usage, quittaient
le terrain sous prtexte de ramasser les blesss. Le tumulte fut
tel que les corps rests en rserve durent prendre les armes, et
que Napolon, qui avait mis pied  terre pour se reposer  l'ombre
d'une pyramide forme avec des tambours, fut oblig de remonter 
cheval. Il crut srieusement que l'archiduc Jean dbouchait, et il
s'apprtait  l'arrter avec les forces qu'il avait gardes intactes,
lorsqu'on vit le danger s'loigner, et les ttes de colonne qui
s'taient montres un instant disparatre  l'horizon. L'archiduc
Jean, en effet, averti le 5 au matin par un ordre expdi le 4 au
soir de se rendre  Wagram, tait parti le 5  midi seulement, avait
couch  Marchegg, tait reparti un peu tard le 6 au matin, et
arrivait quand la bataille tait finie. Il n'avait pas voulu trahir
son frre assurment, mais il avait march comme les caractres
indcis, qui ne connaissent pas le prix du temps. Serait-il survenu
plus tt, il aurait ajout  l'effusion du sang, sans changer les
destines de la journe, puisqu'aux douze mille hommes qu'il amenait,
on pouvait opposer les dix mille hommes de Marmont, les dix mille qui
restaient au prince Eugne, et au besoin la vieille garde. Il avait
mal obi  la voix d'un chef qui avait mal command.

[Note en marge: Rsultats de la bataille de Wagram.]

Les rsultats de la bataille de Wagram, sans tre aussi
extraordinaires que ceux d'Austerlitz, d'Ina ou de Friedland,
taient fort grands nanmoins. On avait tu ou bless aux Autrichiens
environ 24 mille hommes, parmi lesquels se trouvaient les
gnraux Nordmann, d'Aspre, Wukassovich, Vecsay, Rouvroy, Nostiz,
Hesse-Hombourg, Vacquant, Motzen, Stutterheim, Homberg, Merville. On
leur avait fait 9 mille prisonniers, lesquels avec ceux de la veille
formaient un total de 12 mille[43] au moins. On avait ramass une
vingtaine de pices de canon. On avait ainsi affaibli les Autrichiens
de 36 mille soldats. Nous avions perdu en morts ou blesss de 15 
18 mille hommes, dont sept  huit mille ne devaient pas se relever.
C'tait donc une mmorable bataille, la plus grande que Napolon et
livre par le nombre des combattants, et l'une des plus importantes
par les consquences. Ce qu'elle avait de merveilleux, ce n'tait pas
comme autrefois la quantit prodigieuse des prisonniers, des drapeaux
et des canons conquis dans la journe: c'tait l'un des plus larges
fleuves de l'Europe franchi devant l'ennemi avec une prcision, un
ensemble, une sret admirables: c'taient vingt-quatre heures de
combats livrs sur une ligne de trois lieues avec ce fleuve  dos,
en conjurant tout ce qu'avait de prilleux une telle situation:
c'tait la position par laquelle le gnralissime tenait les Franais
en chec emporte, l'arme qui dfendait la monarchie autrichienne
vaincue, mise hors d'tat de tenir la campagne! Ces rsultats taient
immenses, puisqu'ils terminaient la guerre! Du point de vue de l'art,
Napolon avait dans le passage du Danube surpass tout ce qu'on avait
jamais excut en ce genre. Sur le champ de bataille il avait, avec
une rare promptitude, report du centre  la gauche la rserve qu'il
s'tait habilement mnage, et rsolu la question par un de ces
mouvements dcisifs qui n'appartiennent qu'aux grands capitaines: et,
s'il s'tait priv d'un important rsultat en arrtant trop tt les
Autrichiens prts  s'engager entre lui et le Danube, il l'avait fait
par l'inspiration d'une prudence profonde, et digne d'tre admire.
Si dans ces prodigieux vnements on peut reprendre quelque chose,
ce sont les consquences drivant dj de la politique de Napolon,
telles que l'extrme jeunesse des troupes, l'tendue dmesure
des oprations, les mprises naissant de la runion de nations de
toute origine, enfin un commencement de confusion, imputable non
 l'esprit de celui qui commandait, mais  la diversit et  la
quantit des lments dont il tait oblig de se servir, pour suffire
 l'immensit de sa tche. Son gnie tait toujours extraordinaire,
d'autant plus extraordinaire qu'il luttait contre la nature des
choses; mais on pouvait voir dj que si cette lutte se prolongeait,
ce n'tait pas la nature des choses qui serait vaincue.

[Note 43: Les bulletins ont suppos beaucoup plus de prisonniers,
mais ils ont exagr au del de toute vrit.]

[Note en marge: Ce qui restait  faire aprs la bataille de Wagram.]

Quant  l'adversaire, il avait t brave, dvou  sa cause,
ingnieux mais indcis. Sans recourir pour le juger  tous les
plans, plus ou moins spcieux, qu'on lui a reproch de n'avoir
pas suivis, tels que d'assaillir l'le de Lobau aprs Essling,
de passer le Danube au-dessus ou au-dessous de Vienne, il est
incontestable qu'il y avait  faire certaines choses, simples, d'un
effet immanquable, et qu'il ne fit pas, heureusement pour nous,
comme de multiplier les obstacles au passage du fleuve sur tout le
pourtour de l'le de Lobau, comme de retrancher le camp qui devait
servir de champ de bataille, ce qui lui aurait permis, aprs avoir
tenu tte aux Franais, de les prendre en flanc et de les acculer
au fleuve qu'ils avaient franchi, comme de donner ses ordres avec
assez de prcision pour que l'action de la gauche ne devant pas
celle de la droite, comme de runir enfin pour cette journe dcisive
toutes les forces disponibles de la monarchie, dont quarante mille
hommes au moins demeurrent inutiles en Hongrie, en Bohme et en
Gallicie. Ce sont ordinairement des choses simples, dictes par le
bon sens, et imprudemment omises, qui dcident des plus importantes
oprations, surtout  la guerre. On serait fond  dire aussi que le
prince autrichien donna un peu trop tt l'ordre de la retraite, car
il pouvait tenir tte encore  l'arme franaise, et il se serait
assur en persistant l'apparition en temps opportun de l'archiduc
Jean sur le champ de bataille. Il faut reconnatre qu'une plus longue
obstination pouvait rendre la dfaite si complte, qu'il ne serait
plus rien rest d'une arme  la conservation de laquelle tait
attach le salut de la monarchie. En s'obstinant on se mnageait,
il est vrai, plus de chances de victoire, mais beaucoup plus de
chances aussi de prir sans ressources. Quoi qu'il en soit de ces
divers jugements, qui, depuis un demi-sicle, ont t ports par
tous les historiens sur ces mmorables oprations, il n'en reste
pas moins vrai qu'il y a gloire mme  se tromper quand on se bat
si hroquement pour son pays, et qu'on prend part  de si grandes
choses. La guerre d'ailleurs touchait  son terme, car ce n'tait pas
avec les douze mille hommes de l'archiduc Jean et les quatre-vingt
mille qui restaient  l'archiduc Charles, qu'il tait possible de
sauver la monarchie. Si, en effet, ce dernier n'en avait perdu
que trente et quelques mille, tus ou prisonniers, il en avait vu
disparatre des rangs de la landwehr un nombre au moins gal, qui
couraient la campagne pour rejoindre leurs foyers. Se retirer dans
l'une des provinces de la monarchie qu'on aurait bien choisie, s'y
refaire le mieux possible, et par la menace d'une guerre infiniment
prolonge amliorer les conditions de la paix, tait la seule
esprance qu'on pt conserver encore.

Napolon apprciait ainsi le rsultat de la bataille de Wagram, et
tout en regardant la fin des hostilits comme prochaine, il voulait
que cette fin ft telle que la paix dpendt absolument de lui. Si
au lieu d'envoyer en Espagne, pour y prir inutilement contre les
obstacles naturels, la vieille arme de Boulogne, il l'et garde
entre le Rhin et le Danube, pour en accabler l'Autriche, il aurait
pu effacer cette puissance de la carte de l'Europe, pendant la dure
de son rgne, bien entendu. Mais oblig de lutter avec des forces
runies  la hte contre les immenses armements de l'Autriche, il
avait fait miracle de la soumettre en trois mois; et s'il parvenait
 lui imposer la paix, et  la punir de cette quatrime guerre par
de nouveaux sacrifices de territoire, de population et d'argent,
c'tait assez pour sa gloire personnelle et pour le maintien de sa
grandeur. Aussi avait-il dj renonc  l'ide de dtrner la maison
de Habsbourg, ide qu'il avait conue dans le premier mouvement de
sa colre, et aprs les prodigieux triomphes de Ratisbonne. Punir
cette maison en l'abaissant encore, et faire tomber du mme coup les
rsistances qui avaient menac d'clater en Europe, tait dsormais
le prix unique, mais assez grand, assez clatant, de cette dernire
campagne, laquelle ne devait pas paratre moins extraordinaire que
toutes les autres, surtout en comparant les moyens aux rsultats
obtenus.

Napolon ne songea donc  poursuivre les Autrichiens que pour
les amener  se soumettre dfinitivement. Mais il ne lui tait
plus possible d'agir comme il le faisait autrefois, c'est--dire,
aprs avoir combattu une journe entire, de se remettre  marcher
immdiatement, de manire  tirer toutes les consquences de la
victoire. Son arme tait trop nombreuse, il avait trop de points
 surveiller, il avait trop de cadres nouveaux, et dans les cadres
vieux trop de jeunes soldats, pour pouvoir repartir le soir mme, ou
le lendemain matin, sans s'inquiter de ce qu'il laissait derrire
lui. Il y avait en effet des rgiments dans lesquels une foule de
soldats taient, ou livrs  la maraude, ou occups  transporter
des blesss. Tel rgiment de 2,500 hommes avait 500 hommes hors de
combat, 1,000 dtachs, et se trouvait ainsi rduit  mille prsents
sous les armes. La chaleur tait excessive, les vins abondaient
dans les villages, le soldat jouissait de la victoire avec un
certain dsordre, et il fallait l'immense ascendant de Napolon pour
maintenir la soumission, la prsence au drapeau, l'attachement au
devoir. Dj tout tait devenu plus difficile  cette poque, et
Napolon le savait sans le dire.

[Note en marge: Translation du quartier gnral  Wolkersdorf.]

[Note en marge: Napolon dirige la poursuite sur deux routes, celles
de Moravie et de Bohme.]

Le lendemain, 7 juillet, il se rendit de sa personne  la rsidence
de Wolkersdorf, de laquelle l'empereur Franois avait assist  la
bataille de Wagram, et il y tablit son quartier gnral. Il accorda
cette journe  chaque corps pour porter les blesss aux ambulances
de l'le de Lobau, rallier les soldats dtachs ou gars, refaire
les vivres, remplacer les munitions, se mettre, enfin, en mesure
d'excuter une marche longue et rapide. En attendant, il achemina
les corps demeurs intacts sur la route o il tait vraisemblable
qu'on trouverait l'ennemi. La route de la Moravie tait celle o il
paraissait raisonnable de le chercher; car la Moravie tant place
entre la Bohme et la Hongrie, permettant de rester en communication
avec l'une et avec l'autre de ces grandes provinces, d'en tirer
les ressources qu'elles pouvaient contenir, d'adopter l'une ou
l'autre pour une rsistance prolonge, semblait devoir s'offrir au
gnralissime vaincu comme le lieu de retraite le mieux choisi.
Napolon dirigea d'abord la cavalerie du gnral Montbrun sur la
route de Nikolsbourg (voir la carte n 32), et la fit suivre ds le
7 au soir par le beau corps de Marmont, qui, n'ayant pas combattu
dans la journe du 6, tait en tat de marcher immdiatement. Il lui
adjoignit les Bavarois du gnral de Wrde, dont l'artillerie seule
avait t engage, et en leur assignant  tous la route de Moravie,
il leur laissa la facult de se jeter  droite ou  gauche, sur la
Hongrie ou sur la Bohme, suivant que les reconnaissances du gnral
Montbrun rvleraient l'une ou l'autre direction dans la retraite
de l'ennemi. Il enjoignit  Massna de rallier ses troupes le plus
tt possible, et avec celles de ses divisions qui avaient le moins
souffert, notamment celles de Legrand et de Molitor, de longer le
Danube, pour observer la route de Bohme par Korneubourg, Stockerau
et Znam. Il lui laissa la cavalerie Lasalle, qui aprs la mort
de celui-ci avait t commande par Marulaz, et ce dernier ayant
t bless, par le gnral Bruyre. Il y ajouta les cuirassiers
Saint-Sulpice.

Le lendemain 8, Napolon, n'tant encore que trs-imparfaitement
renseign sur la marche des Autrichiens, que la cavalerie lgre
signalait  la fois sur les routes de Moravie et de Bohme, et
jugeant toujours celle de Moravie comme la plus naturellement
indique, envoya le marchal Davout, dont le corps d'arme tait tout
 fait remis de la journe du 6, vers Nikolsbourg,  la suite du
gnral Marmont. Il lui avait laiss les dragons de Grouchy et les
cuirassiers du gnral Arrighi. Ces troupes avec celles du gnral
Marmont prsentaient un total d'au moins 45 mille hommes, capables de
tenir tte  toute l'arme de l'archiduc Charles. Napolon dirigea
en mme temps les Saxons sur la March, pour surveiller l'archiduc
Jean et le contraindre  se tenir au del de cette ligne. Il laissa
le prince Eugne avec une portion de son arme sous Vienne, soit pour
contenir la capitale si elle remuait, soit pour arrter l'archiduc
Jean, si abandonnant la rive gauche du Danube que nous venions de
conqurir, il faisait sur la rive droite dgarnie une tentative,
 laquelle les gnraux Chasteler et Giulay auraient pu prter
la main. Le gnral Vandamme fut de plus amen  Vienne avec les
Wurtembergeois. Napolon achemina le gnral Macdonald  la suite
de Massna, et resta de sa personne encore vingt-quatre heures 
Wolkersdorf, avec la garde tout entire, avec les cuirassiers de
Nansouty, avec les jeunes troupes d'Oudinot, pour savoir, entre les
deux routes de Moravie et de Bohme, quelle serait celle o on aurait
la certitude de trouver l'ennemi.

[Note en marge: Prcautions prises par Napolon pour la conservation
de Vienne, pendant qu'il va poursuivre les Autrichiens.]

[Note en marge: Contribution de 200 millions frappe sur l'Autriche
aprs la bataille de Wagram.]

Bien qu'il ne crt pas  la possibilit d'une rsistance prolonge
de la part des Autrichiens, nanmoins, ne voulant rien livrer au
hasard pendant qu'il allait s'loigner de Vienne, Napolon ne se
borna pas  consacrer une partie de ses forces  la garde de cette
capitale, il prit les mesures ncessaires pour la mettre en tat
de dfense. Il ordonna d'y transporter les cent neuf bouches  feu
de gros calibre qui avaient protg le passage de l'arme, de les
rpartir sur les murs de la ville, de fermer tous les bastions  la
gorge, afin que la garnison ft doublement garantie contre le dedans
et contre le dehors, d'y runir des vivres et des munitions pour
dix mille hommes et pour trois mois, d'y faire remonter les nombreux
bateaux qui avaient servi aux diverses oprations de l'le de Lobau,
de reconstruire le pont du Thabor, de l'tablir sur des bateaux en
attendant qu'il le ft sur pilotis, de le couvrir en outre sur les
deux rives de deux vastes ttes de pont. L'le de Lobau pouvait
dsormais se suffire avec les ponts en pilotis jets sur le grand
et sur le petit bras, puisqu'elle n'tait plus qu'un lieu de dpt,
dans lequel on avait entass les prisonniers et les blesss. Avec
une communication assure devant Vienne, et une autre  la hauteur
de l'le de Lobau, Napolon avait des moyens de passage suffisants
pour toutes les ventualits de guerre imaginables. Il ordonna en
mme temps de complter l'armement de Raab, d'achever les travaux
de Mlk, de Lintz, de Passau, toujours destins  assurer sa ligne
d'opration. Enfin, toutes ces prcautions prises pour le cas d'une
lutte prolonge, il rsolut de tirer de la victoire de Wagram l'une
de ses consquences les plus essentielles, celle qui devait lui
procurer immdiatement des ressources financires, et il frappa sur
les provinces de la monarchie qu'il occupait une contribution de
guerre de deux cents millions, laquelle tant une fois dcrte ne
pourrait plus tre mise en question dans une ngociation ultrieure
de paix, si, comme il le croyait, une ngociation de ce genre venait
bientt  s'ouvrir. Il employa ainsi  Wolkersdorf les journes du
7, du 8, et une partie de celle du 9, attendant le rsultat des
reconnaissances envoyes dans toutes les directions.

[Note en marge: Retraite de l'archiduc Charles en Bohme.]

L'archiduc Charles avait, on ne sait pourquoi, adopt la Bohme
pour lieu de retraite. Soit que, par la direction qu'avait prise
la bataille de Wagram, il craignt de ne pouvoir gagner  temps la
route de Moravie, soit qu'il voult conserver l'importante province
de Bohme  la monarchie, et demeurer en rapport avec le centre
de l'Allemagne, qu'on avait toujours la prtention d'insurger, il
s'tait retir sur la route de Znam, qui mne  Prague par Iglau.
(Voir les cartes n{os} 28 et 32.) C'tait de sa part une trange
rsolution, car, sauf la satisfaction de se sparer de son frre
l'archiduc Jean, en lui laissant le soin de soulever la Hongrie,
tandis qu'il irait lui-mme mettre en valeur toutes les ressources
de la Bohme, on ne voit pas trop quels avantages il esprait en
recueillir. En se portant en Bohme, il s'enfermait dans une sorte
de champ clos, que son adversaire pourrait traverser tout entier
en quelques marches et sans s'loigner beaucoup du Danube, ce
qui faisait tout dpendre d'une prochaine et dernire rencontre,
dont l'issue n'tait pas douteuse. Au contraire, en s'enfonant
en Hongrie, il aurait ralli tout ce qui restait de forces  la
maison d'Autriche, attir son adversaire dans les profondeurs de
la monarchie, o l'arme autrichienne devait toujours aller en
augmentant et l'arme franaise en diminuant, o il aurait retrouv
peut-tre l'occasion d'une nouvelle bataille moins malheureuse que
celle de Wagram, et cr enfin  Napolon la seule difficult avec
laquelle on pt le battre, la seule avec laquelle on l'ait battu
depuis, celle des distances. L'inconvnient de perdre les ressources
de la Bohme n'tait pas bien considrable, car d'une part cette
province n'avait presque plus rien  fournir, et de l'autre Napolon
n'avait pas de forces  consacrer  son occupation. On ne peut donc
s'expliquer un tel choix que par ce trouble de la dfaite, qui
presque toujours amne les rsolutions les plus fcheuses, et fait
souvent qu'un malheur en entrane bientt de plus grands et de plus
irrparables.

[Note en marge: Distribution des forces autrichiennes dans leur
retraite.]

Au surplus, quoi qu'on puisse penser de ses motifs, l'archiduc
Charles avait pris la route de Prague par Znam. Sur cette route,
qu'il avait gagne par Korneubourg et Stockerau, il marcha avec les
corps de Bellegarde, de Kollowrath et de Klenau, avec la rserve de
grenadiers et celle de cavalerie, le tout ne formant pas plus de
60 mille hommes. Le corps du prince de Reuss, qui avait perdu la
journe du 6  observer le dbouch de Vienne, n'ayant pas souffert
dans la bataille, tait charg de l'arrire-garde. Sur la route de
Moravie, par Wilfersdorf et Nikolsbourg, l'archiduc Charles laissa
se retirer les corps de Rosenberg et de Hohenzollern, pour flanquer
l'arme principale, ce qui permet de supposer qu'il y eut en cette
circonstance quelque chose de pis qu'une mauvaise rsolution,
c'est--dire absence mme de rsolution, et que chaque corps prit
le chemin sur lequel le jeta la bataille qu'on venait de perdre. La
gauche, en effet, compose de Hohenzollern et de Rosenberg, avait t
pousse sur la route de Moravie; le centre et la droite, composs de
Bellegarde, des rserves d'infanterie et de cavalerie, de Kollowrath,
de Reuss et de Klenau (3e, 5e et 6e corps), avaient t pousss sur
celle de Bohme. C'est ainsi que souvent il n'y a pas eu de motifs,
l mme o l'histoire s'puise  en chercher, et qu'au lieu de faux
calcul, il y a tout simplement dfaut de calcul.

Pourtant cette double marche, qui plaait loin de l'archiduc Charles
peut-tre 20 ou 25 mille hommes de ses forces les meilleures, eut
un avantage momentan: elle laissa Napolon dans une incertitude
complte sur la route que l'ennemi suivait, et elle l'exposa  se
tromper dans la direction  donner  ses colonnes. Ainsi, sur la
route de Moravie, par Wolkersdorf et Nikolsbourg, il avait envoy
Montbrun, Marmont, de Wrde[44], Davout, c'est--dire 45 mille hommes
contre 25 mille, et sur la route de Znam, Massna, Macdonald,
Marulaz, Saint-Sulpice, c'est--dire 28 mille hommes contre 60 mille.
Il est vrai que plac entre deux avec la garde, Nansouty et Oudinot,
il pouvait apporter en quelques heures le secours de 30 mille
combattants  celui de ses lieutenants qui en aurait besoin.

[Note 44: Le gnral de Wrde avait t bless. C'tait sa division
qui suivait le corps de Marmont, et c'est pour cela que nous lui
en conservons le nom. Le gnral Minuti l'avait remplac dans le
commandement.]

[Note en marge: Le gnral Marmont,  la suite du prince de
Rosenberg, quitte la route de Nikolsbourg pour celle de Znam.]

Massna d'un ct, Marmont de l'autre suivirent chacun l'itinraire
qui leur avait t trac. Le 8 juillet, Marmont talonna
l'arrire-garde de Rosenberg, ramassant partout des tranards, des
blesss, principalement des hommes de la landwehr, qui abandonnaient
les rangs de l'arme. Arriv le 9  Wilfersdorf, il apprit par
les reconnaissances de Montbrun, toujours excutes avec autant
d'intelligence que d'audace, que le prince de Rosenberg avait fait
un  gauche, et qu'il abandonnait la route de Moravie pour celle de
Bohme. En effet les deux lieutenants de l'archiduc Charles, pour
rejoindre le gros de l'arme autrichienne, se reportaient de la route
de Moravie sur celle de Bohme, obissant en cela  une volont dont
bientt on va voir les tranges incertitudes. Le gnral Marmont,
que Napolon avait laiss libre de suivre la route sur laquelle il
croirait trouver l'ennemi, adopta le vrai parti qui convenait aux
circonstances. Se dtournant de la Moravie,  l'imitation du corps
qu'il poursuivait, il prit, par Mistelbach et Laa, la direction
de Znam. Seulement ayant  faire part au marchal Davout de sa
nouvelle marche, il n'osa pas l'attirer  lui, ne sachant pas si le
dtachement dont il suivait les traces tait le gros de l'ennemi. Il
l'informa de son dtour  gauche, sans rien faire pour l'empcher de
continuer sur Nikolsbourg et sur la Moravie.

Le 9,  moiti chemin de Laa, il rencontra 1,200 chevaux et deux
bataillons de Rosenberg, les culbuta, et leur enleva quelques
centaines de prisonniers. Il arriva le 9 au soir  Laa, sur la
Taya, rivire qui passe successivement  Znam,  Laa, et vient,
en traversant le milieu de la Moravie, se jeter dans la Morava. La
chaleur tait touffante dans cette province, abrite au nord par
les montagnes de la Bohme, de la Haute-Silsie et de la Hongrie.
Les caves du pays taient richement fournies, et malgr le soin avec
lequel les troupes du gnral Marmont taient tenues, elles se
dbandrent, entranes par la fatigue, la chaleur, le got du vin,
et aussi par la confiance excessive que leur inspirait la victoire.
Le gnral Marmont parvenu  Laa n'avait pas le quart de son effectif
dans les rangs. Il assembla les officiers, leur exposa le danger de
compromettre par une ngligence coupable le rsultat d'une grande
campagne, fit excuter deux soldats pour l'exemple, et  la pointe
du jour il put rallier son monde afin de marcher sur Znam. Prt 
partir, un nouveau dtour de l'ennemi faillit le rejeter dans de
fcheuses incertitudes. Le corps de Rosenberg, qui avait pris 
gauche pour gagner la route de Znam, prenait maintenant  droite
pour regagner celle de Brnn. Le gnralissime autrichien continuant
d'attirer  lui le corps de Hohenzollern, renvoyait au contraire
celui de Rosenberg sur la Moravie, on ne sait en vrit pourquoi,
car ce corps n'tait gure de force  dfendre cette province si
les Franais mettaient du prix  l'occuper. C'tait une preuve de
plus que les deux corps de Hohenzollern et de Rosenberg avaient t
laisss sans rflexion sur la route de Moravie, et qu'ils taient,
sans rflexion encore, ports tantt sur la route de Znam, tantt
sur celle de Brnn. Du reste il y avait dans ces divagations des
corps autrichiens de quoi troubler l'esprit du gnral franais qui
tait en tte de la poursuite. Nanmoins le gnral Marmont, avec une
remarquable sagacit militaire, persistait dans sa marche sur Znam,
laissant Rosenberg faire un nouveau dtour  droite, et continuant
lui dans la direction o il croyait trouver l'ennemi, et o il le
trouva en effet.

[Note en marge: Arrive du gnral Marmont  Znam.]

[Note en marge: Position prise par le gnral Marmont vis--vis de
Znam.]

Vers le milieu du mme jour, le gnral Marmont, parvenu  une
position o il avait  sa gauche la Taya, et sur son front un ravin
profond qui allait aboutir  la Taya, aperut au del de ce ravin le
bassin dans lequel s'levait en amphithtre la ville de Znam. En
ce moment les Autrichiens se pressaient sur le pont de la Taya, et
traversaient en toute hte la ville elle-mme de Znam, pour gagner
 temps la route de Bohme. Loin d'tre en mesure de se placer en
travers de cette route afin de la barrer, le gnral Marmont ayant
10 mille hommes  opposer  60 mille, courait au contraire de grands
dangers. Mais il tait spar du bassin de Znam par le ravin sur
lequel il venait d'arriver, et dont les Autrichiens occupaient les
bords. Il les leur enleva par une attaque vigoureuse du 8e et du 23e
de ligne, s'empara en outre du village de Teswitz situ au-dessous,
et d'o il avait la possibilit de canonner le pont de la Taya. Il
s'empara vers sa droite de deux fermes propres  lui servir d'appui,
et plus  droite encore d'un bois qu'il remplit de ses tirailleurs.
Ayant ainsi son front couvert par le ravin dont il tait matre, sa
gauche par la Taya, et sa droite par des fermes et un bois fortement
occups, il pouvait gner avec son canon le passage des Autrichiens
sur le pont de la Taya, sans tre trop expos  leurs reprsailles.
Il se mit donc  canonner ce pont, faisant partir aides de camp sur
aides de camp pour informer Napolon de la position singulire o il
se trouvait.

Cette canonnade incommode et prilleuse inquitant les Autrichiens,
ils firent une tentative pour s'en dbarrasser, en attaquant
srieusement le village de Teswitz.  la vue des prparatifs de cette
attaque, le gnral Marmont y envoya des troupes bavaroises pour la
djouer. Les assaillants redoublant d'efforts, il fallut soutenir
les premires troupes par la division de Wrde tout entire, et
l'attaque n'ayant pas cess, par l'envoi sur ce mme point du 81e de
ligne. Il suffit de ce rgiment franais pour mettre un terme aux
entreprises de l'ennemi, et tenir les Autrichiens  grande distance.
La journe s'acheva sans autre vnement. Vers la chute du jour une
canonnade, entendue dans le lointain  gauche, annona la marche de
Massna sur la route de Bohme,  la suite de la principale arme
autrichienne. Napolon averti ne pouvait manquer non plus d'arriver
par la droite. Le gnral Marmont passa donc la nuit tranquillement,
avec la confiance d'un homme qui n'avait rien nglig pour garantir
sa position, et qui participait du reste  la tmrit que la
victoire inspirait alors  tout le monde. Un fait d'ailleurs tait
de nature  le rassurer. Un Franais rest au service d'Autriche, M.
de Fresnel, venait de se prsenter de la part du gnral comte de
Bellegarde, pour demander un armistice. Le gnral Marmont n'ayant
pas de pouvoirs pour conclure un tel acte, et esprant de plus qu'on
pourrait encore envelopper le lendemain l'arme autrichienne, dpcha
cet envoy au quartier gnral de l'Empereur, sans prendre sur lui de
suspendre les hostilits.

[Note en marge: Arrive de Massna le 11 au matin au pont de la Taya
devant Znam.]

Dans le moment, les Franais arrivaient par la gauche et par la
droite, par la route de Bohme et par la route de Moravie, sur
la trace des Autrichiens. Massna, parti le 8 de Stockerau avec
les divisions d'infanterie Legrand, Carra Saint-Cyr, Molitor,
avec une division de grosse cavalerie, avait talonn sans cesse
l'arrire-garde du prince de Reuss, et lui avait enlev de nombreux
prisonniers. Il avait joint cette arrire-garde le 9 au pied des
hauteurs de Mallebern, et le 10  Hollabrnn, o il combattait,
tandis que le gnral Marmont tait occup  s'tablir devant Znam.
L'archiduc Charles instruit de la prsence d'un corps franais 
Laa, avait envoy les grenadiers et la rserve de cavalerie pour
s'emparer du pont de la Taya, les avait suivis lui-mme avec les
corps de Bellegarde, de Kollowrath et de Klenau, abandonnant au
prince de Reuss le soin de disputer Hollabrnn le plus longtemps
qu'il pourrait. C'tait donc lui qui avec les corps que nous venons
de dsigner, traversait, sous les yeux du gnral Marmont, le pont de
la Taya devant Znam, appel pont de Schallersdorf. Tandis que les
choses se passaient de la sorte  gauche, Napolon  droite, prvenu
le 9 de la marche de Marmont vers Znam, s'tait mis en mouvement par
Wilfersdorf avec la garde, le corps d'Oudinot, et les cuirassiers
de Nansouty. Il s'tait rendu le 10 de Wilfersdorf  Laa, esprant
amener la garde  Znam dans la journe du 11. Devanant ses troupes
de sa personne, il s'tait mis immdiatement en route pour arriver le
11, au milieu du jour, au quartier gnral de Marmont.

[Note en marge: Attaque vigoureuse excute par Massna sur le pont
de la Taya.]

Le 11 au matin, en effet, les Autrichiens continurent  dfiler
sous les yeux du gnral Marmont, qui, du village de Teswitz, les
canonnait au passage de la rivire, et Massna, suivant en queue le
prince de Reuss, les culbuta au milieu du jour sur la Taya, aprs
un engagement vigoureux. Parvenu jusqu'au pont de Schallersdorf,
qui tait barricad, Massna le fit attaquer par la vaillante
division Legrand. Le chef de cette division, conduisant ses soldats
au feu avec sa valeur accoutume, et abordant l'obstacle de front
pendant que l'artillerie de Massna le prenait en enfilade, russit
 s'approcher du pont, en escalada les barricades, et s'en rendit
matre. Aprs cet acte d'audace, le gnral Legrand porta sa division
dans la petite plaine qui formait le bassin de la Taya, en prsence
des troupes du prince de Reuss et des grenadiers autrichiens adosss
 la ville de Znam. Le gnral Marmont, du sommet des hauteurs
situes  droite, de l'autre ct de la Taya, assistait  ce
spectacle, impatient de seconder utilement le marchal Massna.

[Note en marge: Combat de Znam.]

Ce dernier ne voulant pas s'en tenir  un premier acte de hardiesse,
rsolut d'attaquer les Autrichiens, de les culbuter sur Znam, d'y
entrer  leur suite, et de les jeter au del, dans l'espoir que les
troupes de Marmont leur barreraient la route de Bohme. Mais il
n'avait auprs de lui que la division Legrand, et devait tre rejoint
par la division Carra Saint-Cyr, celle qui avait t si imprudemment
hroque  Aderklaa. Il n'en aborda pas moins les troupes du prince
de Reuss et les grenadiers avec la seule division Legrand, se
faisant seconder par son artillerie reste en de de la Taya. Le
pont franchi, il s'engagea dans le village allong de Schallersdorf,
l'enleva, s'empara  gauche d'un gros couvent appel Kloster-Bruck,
et dans la plaine  droite lana ses cuirassiers, qui excutrent
plusieurs charges vigoureuses sur les Autrichiens. Massna luttait
en cet endroit avec 7 ou 8 mille hommes contre plus de 30 mille,
sans compter 30 mille autres rangs par del Znam, dans les plaines
que traversait la route de Bohme. Un pouvantable orage tant
survenu, le combat fut presque suspendu par l'impossibilit de faire
feu. Les grenadiers autrichiens, profitant de cette circonstance,
s'avancrent silencieusement  travers le village de Schallersdorf,
surprirent nos soldats qui ne pouvaient se servir de leurs fusils,
et pour un moment se rendirent matres du pont. Massna voulut jeter
sur eux les cuirassiers, mais le terrain devenu glissant ne pouvait
les porter. Un grave accident tait  craindre, quand par bonheur
arriva la division Carra Saint-Cyr. Celle-ci, lance sur le pont, le
reprit, traversa dans sa longueur la colonne des grenadiers, en fit
800 prisonniers, et dboucha victorieuse dans la plaine de Znam. En
ce moment, le gnral Marmont, ne voulant pas laisser le marchal
Massna lutter tout seul, avait dbouch de Teswitz, et, de moiti
avec lui, poussait les Autrichiens sur Znam. On les avait acculs,
on leur avait enlev une masse considrable d'hommes, tu ou bless
beaucoup de monde, et on allait, en forant Znam, les contraindre 
une retraite dsordonne. Mais la garde n'tant pas encore arrive,
il n'y avait aucun espoir de les envelopper. Il est vrai que trois
mille chevaux de cette garde avaient dj paru, et que, joints  la
cavalerie de Montbrun, aux cuirassiers Saint-Sulpice, ils pouvaient
rendre la retraite des Autrichiens singulirement meurtrire.

[Note en marge: Arrive de Napolon  Znam, et entrevue avec le
prince Jean de Liechtenstein.]

[Note en marge: Dlibration sur la demande d'armistice faite par les
Autrichiens.]

Mais Napolon, survenu au milieu de ces entrefaites, avait
rencontr l'envoy du gnral Bellegarde, et reu le prince Jean
de Liechtenstein lui-mme, qui venait demander une suspension
d'armes, et promettre au nom de l'honneur militaire l'ouverture
d'une ngociation pour la conclusion immdiate de la paix. Napolon,
avec le major gnral Berthier, M. Maret, duc de Bassano, et le
grand marchal Duroc, confra un instant sur le parti  prendre. Il
pouvait, en occupant les Autrichiens quelques heures de plus par un
combat opinitre, gagner peut-tre assez de temps pour les tourner,
et tout au moins lancer  leur suite dix mille chevaux, qui les
auraient jets dans un dsordre pouvantable. Mais sans recourir 
ce moyen il avait la certitude d'obtenir les conditions de paix les
plus avantageuses, et son orgueil tant satisfait de voir le plus
brillant, le plus noble officier de l'arme autrichienne, venir
implorer humblement la fin de la guerre, il inclinait  s'arrter
dans sa marche victorieuse. Il y eut plusieurs avis sur ce sujet.
Les uns disaient qu'il fallait en finir avec la maison d'Autriche,
et briser sur sa tte le noeud de toutes les coalitions, pour qu'on
ne les vt pas renatre quand on retournerait en Espagne pour y
terminer la guerre. Les autres allguaient le danger de prolonger
une lutte entreprise avec des moyens improviss, finie en trois mois
par un miracle de gnie, mais qui, en durant, pourrait provoquer le
soulvement de l'Allemagne, entraner mme les Russes peu disposs 
laisser dtruire la maison d'Autriche, et embraser ainsi le continent
tout entier. Napolon, sentant confusment qu'il avait dj fort
abus de la fortune, esprant que cette nouvelle leon empcherait
dsormais l'Autriche de le troubler dans sa lutte avec l'Espagne
et l'Angleterre, voyant aprs l'Autriche vaincue l'Espagne facile
 soumettre, et la paix gnrale couronnant ses immenses travaux,
tandis que si au contraire il poussait les hostilits  outrance,
jusqu' la destruction par exemple de la maison d'Autriche, il
amnerait probablement les Russes  se mler de la querelle, et
s'attirerait une guerre universelle, qui pourrait devenir le terme de
sa grandeur, Napolon, tout  la fois satisfait et fatigu, s'cria,
aprs avoir entendu ceux que pour la premire fois il admettait 
donner un avis devant lui: Il y a assez de sang rpandu!... faisons
la paix!--

[Note en marge: Soin confi  M. de Wimpffen et au major gnral
Berthier de stipuler les conditions de l'armistice demand.]

Il exigea du prince Jean de Liechtenstein la promesse que des
plnipotentiaires seraient envoys sur-le-champ pour ngocier, et
laissa Berthier pour la France, M. de Wimpffen pour l'Autriche,
stipuler sur le terrain du combat les conditions d'un armistice.

Tandis que les chefs d'tat-major des deux armes discutaient ces
conditions, on dpcha le colonel Marbot et le gnral d'Aspre aux
avant-postes, pour faire cesser les hostilits. Ils arrivrent entre
Schallersdorf et Znam au moment o les troupes de Massna taient
aux prises avec les grenadiers autrichiens. L'acharnement tait tel
que les cris mille fois rpts de _Paix! Paix! Ne tirez plus!_ ne
suffirent point pour sparer les combattants. Le colonel Marbot
et le gnral d'Aspre furent mme lgrement blesss dans leurs
efforts pour arrter le combat. Ils y parvinrent enfin, et un profond
silence, interrompu seulement par la joie des vainqueurs, succda 
une affreuse canonnade. Cette journe nous cota, tant au corps du
gnral Marmont qu' celui du marchal Massna, environ 2 mille morts
et blesss; mais elle en cota plus de 3 mille aux Autrichiens, avec
5  6 mille prisonniers. C'tait une dernire victoire qui couronnait
dignement cette grande et belle campagne.

[Note en marge: Rsum de la campagne de 1809 en Autriche.]

Entr en action  la fin d'avril avec des troupes formes  peine et
encore parses, contre l'archiduc Charles qui marchait avec une arme
organise de longue main et dj runie, Napolon avait russi en
quelques jours  complter la sienne,  la rallier,  la concentrer
devant l'ennemi,  couper en deux celle de l'archiduc Charles, et 
la jeter partie en Bohme, partie en Basse-Autriche. Tel avait t
le premier acte de la campagne, termin, comme on s'en souvient,
devant Ratisbonne. Poursuivant ensuite jusqu' Vienne les Autrichiens
disperss sur les deux rives du Danube, Napolon avait march si
vite, et si srement, qu'il n'avait jamais permis leur ralliement
avant Vienne, et tait entr dans cette capitale un mois aprs
l'ouverture de la campagne, rparant ainsi les revers de l'arme
d'Italie, et arrtant  leur origine tous les projets d'insurger
le continent contre la France. Voulant franchir le Danube pour
terminer la guerre par une bataille dcisive, et ayant t interrompu
dans son opration par une crue subite du fleuve, il avait, dans
les deux journes d'Essling, soutenu par des prodiges d'nergie
l'entreprise si dangereuse de combattre avec un fleuve  dos, grce
 la pense admirable de choisir l'le de Lobau comme terrain de
passage. Repass sur la rive droite, il avait imagin de magnifiques
travaux pour annuler presque entirement l'obstacle qui le sparait
des Autrichiens, amen  lui les armes d'Italie et de Dalmatie,
concentr ainsi toutes ses forces pour une lutte dcisive, et alors,
oprant en quelques heures le miracle de traverser en prsence de
l'ennemi un large fleuve avec 150 mille hommes et 500 bouches 
feu, il venait, dans l'une des plus grandes batailles des sicles,
de terminer cette quatrime guerre d'Autriche, guerre non moins
mmorable que toutes celles qu'il avait diriges, et dans laquelle le
gnie surmontant ses propres fautes avait suppl par des merveilles
d'industrie et de persvrance  toutes les ressources qu'une
politique insense faisait dfaillir autour de lui: guerre pendant
laquelle les avertissements de la fortune s'taient renouvels encore
une fois, comme pour prmunir le grand capitaine contre les erreurs
du politique imprudent et follement ambitieux!

[Note en marge: Soin de Napolon pour assurer sa position militaire
dans le cas d'une reprise des hostilits.]

Napolon, dans la stipulation des termes de l'armistice, veilla
surtout  bien assurer sa position militaire pour le cas d'une
reprise d'hostilits, si cette reprise devait rsulter de
l'impossibilit de s'entendre sur les conditions de la paix. Il
exigea d'abord qu'on lui laisst occuper d'une manire permanente
toutes les provinces qu'il avait seulement traverses avec ses
troupes: c'taient la Haute et la Basse-Autriche, la moiti de la
Moravie consistant dans les districts de Znam et de Brnn, la
partie de la Hongrie qui s'tend de la Raab  Vienne, la Styrie, la
Carinthie, une portion de la Carniole ncessaire pour communiquer
avec la Dalmatie et l'Italie. De la sorte la ligne de sparation
entre les armes belligrantes devait passer par Lintz, Krems, Znam,
Brnn, Gding, Presbourg, Raab, Grtz, Laybach et Trieste. (Voir la
carte n 28.) En outre, comme appui de cette ligne, la citadelle
de Brnn, la ville de Presbourg, les places de Raab, de Grtz et
de Laybach, durent lui tre ou laisses, ou livres immdiatement.
Napolon occupait ainsi plus d'un tiers de l'empire d'Autriche.
tabli au centre de cet empire, appuy sur la capitale et les
principales places, il pouvait, dans le cas d'hostilits prolonges,
partir de Vienne, comme base d'opration, et pousser ses conqutes
jusqu'au fond des provinces les plus recules. Il accorda un mois
pour la dure de l'armistice, et stipula l'obligation, en cas de
rupture, de se prvenir quinze jours d'avance. Un mois suffisait,
pour les ngociations si vritablement on voulait s'entendre, et
pour l'arrive des renforts mands de France si on ne le voulait
pas. Quelque dures que fussent les conditions de cet armistice, les
troupes de l'archiduc taient dans une situation trop fcheuse pour
qu'on ne prfrt pas tout  la continuation des hostilits. L'avis
unanime dans l'tat-major autrichien fut de cder, et on cda. M. de
Wimpffen, au nom du gnralissime, le major gnral Berthier, au nom
de Napolon, donnrent leur signature. La grande arme autrichienne
avait bravement combattu, et, malgr ses malheurs, elle pouvait se
dire qu'elle avait plutt relev que laiss dchoir la puissance
autrichienne, bien qu'il fallt s'attendre  de cruels sacrifices, si
on voulait obtenir la paix d'un vainqueur justement enorgueilli de
ses avantages.

[Note en marge: Signature de l'armistice de Znam le 12 juillet.]

[Note en marge: Retour de Napolon  Schoenbrunn, et ses efforts pour
renforcer ses armes pendant l'armistice.]

L'armistice fut sign  Znam le 11  minuit, et dut porter la
date du 12 juillet. Napolon, aprs avoir reu les compliments
de l'archiduc Charles et lui avoir fait porter les siens, aprs
s'tre fait promettre par le vaillant prince Jean de Liechtenstein
qu'on imposerait silence en Autriche au parti de la guerre, et
qu'on enverrait promptement des ngociateurs  Vienne, partit pour
Schoenbrunn, afin d'employer toutes ses ressources soit pour avoir
la paix soit pour terminer la guerre par un dernier effort, court et
dcisif. On pouvait dans le courant du mois d'aot, avoir ou fini
de ngocier, ou runi tous les moyens de recommencer en septembre
une dernire campagne, qui mettrait fin  l'existence de la maison
d'Autriche. Napolon ordonna donc de nouveaux prparatifs, comme
s'il n'avait rien fait encore, et comme s'il avait eu, non pas des
victoires  exploiter diplomatiquement, mais des checs  rparer.

[Note en marge: Distribution et campement des troupes pendant la
dure de l'armistice de Znam.]

D'abord il rpartit ses troupes entre Vienne et le cercle trac
par l'armistice, de manire  y vivre largement, et  pouvoir se
concentrer rapidement sur l'un des points quelconques de ce cercle.
Il plaa le gnral Marmont  Krems, ce qui devait le ramener en
Carinthie par Saint-Polten, quand il faudrait rentrer en Dalmatie; le
marchal Massna  Znam, pays qu'il venait de conqurir; le marchal
Davout  Brnn, point vers lequel il se dirigeait; les Saxons entre
Marchegg et Presbourg, ligne o ils taient dj; le prince Eugne
sur la Raab, o il avait t victorieux. Le gnral Grenier devait
aussi occuper la Raab; le gnral Macdonald, Grtz et Laybach. Le
gnral Oudinot, avec son corps et la jeune garde, dut s'tablir dans
la plaine de Vienne. La vieille garde vint bivouaquer dans la belle
rsidence de Schoenbrunn. Comme l'un des avantages de l'armistice
tait de pouvoir employer juillet et aot  la soumission du Tyrol,
les Bavarois furent reports en entier vers le Tyrol allemand, tandis
que les troupes italiennes du prince Eugne marchrent sur le Tyrol
italien. De nouvelles forces furent envoyes dans le Vorarlberg et la
Franconie.

[Note en marge: Soins de Napolon pour nourrir, quiper et organiser
l'arme pendant les mois de juillet et d'aot.]

[Note en marge: Renvoi des cadres des quatrimes bataillons  la
frontire, pour y chercher les conscrits dj forms.]

Napolon sachant qu'il avait beaucoup de jeunes soldats dans les
cadres, craignant pour leur sant le sjour des villes, pour leur
esprit militaire le repos d'un armistice, ordonna de les camper sous
des baraques. La saison, le pays, tout tait beau. Le vin, la viande,
le pain abondaient. Les contributions leves sur les provinces
autrichiennes, et payables soit en papier, soit en denres, taient
un moyen d'acquitter la valeur de tout ce qu'on prendrait, sans
ruiner personne, en pesant seulement sur les finances de l'tat. La
solde fut mise au courant, et des ateliers furent tablis  Vienne,
 Lintz,  Znam,  Brnn,  Presbourg,  Grtz, pour confectionner
des habits, des souliers, du linge, du harnachement, toujours en
payant les matires premires et la main-d'oeuvre. En un mois l'arme
nourrie, vtue, repose, instruite, devait reparatre florissante et
terrible. Ce n'tait pas tout: il fallait la rendre aussi nombreuse
qu'elle serait discipline et bien pourvue. En vertu des ordres qu'il
avait expdis en juin, Napolon allait recevoir, ds les premiers
jours de juillet, 30 mille hommes de renfort, tous partis dj de
Strasbourg. C'tait plus que les pertes de la campagne, surtout
aprs la rentre dans les rangs des _petits blesss_, qualification
rserve  tous ceux dont on esprait la gurison sous trois ou
quatre semaines. Il donna de nouveaux ordres pour ajouter au moins
50 mille hommes aux 30 mille qui lui arrivaient, ce qui devait
porter  250 mille Franais, et  50 mille allis, l'arme agissante
au centre de la monarchie autrichienne. C'tait une force double
de celle que pouvait runir l'Autriche, dans l'hypothse la plus
favorable. Pour y parvenir Napolon imagina un moyen singulirement
propre  faciliter le recrutement des corps.  l'arme, par suite des
pertes, les cadres taient loin d'tre remplis, tandis que dans les
dpts il y avait abondance de conscrits, au del mme de ce que les
cadres pouvaient contenir, de manire que, trs-ordinairement, on
manquait de soldats  l'extrieur, et de cadres dans l'intrieur.
Napolon fit verser tous les soldats de la division Puthod, qui
comprenait les quatrimes bataillons du corps du marchal Davout,
dans les trois premiers bataillons de ce corps, ce qui devait les
reporter  un effectif considrable, surtout aprs la rentre des
petits blesss. Il en fit de mme pour l'ancienne division Barbou de
l'arme d'Italie, laquelle contenait les troisimes et quatrimes
bataillons du corps de Marmont. Elle eut ordre de verser ses soldats
dans le corps du gnral Marmont, qui se trouva report de mme  un
effectif trs-lev. Les quatrimes bataillons composant le corps du
gnral Oudinot appartenaient  plusieurs des rgiments du marchal
Massna. Ils fournirent leurs soldats  ces rgiments, et restrent
vides comme ceux des divisions Puthod et Barbou. Aprs avoir vid
ces cadres, par le versement de leurs soldats dans les corps dont
ils dpendaient, Napolon les expdia aussitt sur Strasbourg, afin
d'aller y chercher des conscrits tout forms, et de revenir ensuite
prendre rang dans l'arme active. Ils devaient, chemin faisant,
rendre un autre service, c'tait de conduire  Strasbourg vingt
mille prisonniers, qu'on avait dposs dans l'le de Lobau, et qu'on
ne voulait pas y laisser, dans le cas, qu'il fallait prvoir, d'un
renouvellement d'hostilits.

[Note en marge: Transports des recrues sur le Danube de Ratisbonne 
Vienne.]

[Note en marge: Nouvelle augmentation de l'artillerie.]

Napolon, comme nous l'avons dit bien des fois, avait cr des
demi-brigades provisoires, avec les cinquimes et quatrimes
bataillons de certains rgiments plus avancs que les autres dans
leur organisation. Il fit dissoudre onze de ces demi-brigades,
comprenant au moins 20 mille hommes, lesquels eurent ordre de se
rendre  Strasbourg, o les cadres des quatrimes bataillons devaient
les recevoir. Il fit une nouvelle revue des dpts qui ne s'taient
pas puiss pour former des demi-brigades, et leur demanda  tous
des bataillons de marche, distingus entre eux par les numros des
divisions militaires auxquelles ils appartiendraient. Une fois
arrivs  Ratisbonne, ils auraient en quelque sorte achev leur
voyage, car des moyens de transport taient prpars dans cette ville
pour les conduire  Vienne par le Danube. Napolon exigea en outre
une dizaine de mille hommes de l'Italie. Quant  la cavalerie il
n'avait presque pas d'hommes  demander, car, suivant l'usage, il
avait perdu peu de cavaliers et beaucoup de chevaux. Pour rparer
ces pertes il tablit de nouveaux marchs de chevaux  Passau, 
Lintz,  Vienne,  Raab. Enfin, satisfait du service de l'artillerie,
il voulut la renforcer encore, et de 550 bouches  feu la porter 
700, non pas en augmentant l'artillerie des rgiments, ce qui tait
un retour  d'anciennes coutumes peu justifi jusqu'ici, mais en
augmentant l'artillerie des corps, et particulirement celle de la
garde impriale. Cette artillerie de la garde avait admirablement
servi  Wagram, o elle comptait 60 pices. Il dcida qu'elle serait
porte  120. Dix-huit compagnies d'artillerie tires des dpts, et
en particulier des dpts d'Italie, fournirent le personnel de cette
augmentation. Le matriel en fut tir de Strasbourg et des places
fortes d'Italie. Tous les calibres furent levs. L'artillerie de
marine dut remplacer l'artillerie de terre dans la garde des ctes,
et les compagnies des ctes remplacer au dpt des rgiments les
compagnies envoyes  l'arme active.

C'est ainsi que dans le courant du mois d'aot 50 mille hommes
allaient suivre les 30 mille qui taient actuellement en marche
vers les camps de l'arme d'Allemagne. Les travaux de dfense 
Raab, Vienne, Mlk, Lintz, Passau furent pousss avec une nouvelle
activit. Les blesss furent diviss en trois catgories: les
amputs furent expdis sur Strasbourg; les hommes gravement
atteints furent rpartis entre Mlk, Lintz, Passau, de manire
qu'ils pussent rejoindre leurs rgiments dans deux ou trois mois.
Les petits blesss furent dirigs sur chaque camp. De la sorte aucun
embarras ne gnerait les mouvements de l'arme, si elle reprenait
les hostilits. Tandis que tout se prparait pour la renforcer, elle
devait faire succder  ses moments de repos des exercices frquents,
mener ainsi une vie mle d'activit, de jouissances et de loisirs,
car il rgnait une abondance gnrale dans les camps. Afin de donner
 tous l'exemple du dvouement, la jeune garde eut ordre de camper
sous Vienne avec ses officiers, jusqu'au grade de colonel. Fusiliers,
tirailleurs, conscrits, au nombre de huit rgiments, furent baraqus
entre Vienne et Wagram. Les grenadiers et chasseurs de la vieille
garde, qui n'avaient rien  apprendre, furent seuls dispenss de
cette tche, et vcurent dans la paisible retraite de Schoenbrunn
autour du matre qu'ils aimaient et dont ils taient aims.

[Illustration: Le Marchal Macdonald.]

[Note en marge: Rcompenses dcernes aux gnraux, officiers et
soldats,  la fin de la campagne de 1809.]

[Note en marge: Runion des plnipotentiaires  Altenbourg, pour la
ngociation de la paix.]

 tant de travaux se joignirent les rcompenses, en commenant comme
d'usage par les chefs de l'arme. Le gnral Oudinot qui avait bien
remplac le marchal Lannes  la tte du deuxime corps, le gnral
Marmont qui avait fait du fond de la Dalmatie jusqu'au milieu de
la Moravie une marche hardie et prudente, le gnral Macdonald qui
avait montr dans toute la campagne d'Italie une profonde exprience
de la guerre, et  Wagram la plus rare intrpidit, furent nomms
marchaux. Des gratifications furent accordes aux corps, et surtout
aux blesss. Un acte de svrit vint se mler  ces actes de
gratitude et de munificence. Le marchal Bernadotte, qui, par sa
faute ou celle de son corps, n'avait pas su garder le poste qui lui
tait assign entre Wagram et Aderklaa, n'en avait pas moins publi
un ordre du jour adress aux Saxons, dans lequel il les remerciait
de leur conduite dans les journes des 5 et 6 juillet, et leur
attribuait pour ainsi dire le gain de la bataille. Cette manire de
distribuer  lui-mme et  ses soldats des louanges qu'il aurait
d attendre de Napolon, blessa vivement celui-ci, parce qu'elle
blessait l'arme tout entire et ses chefs. Napolon rdigea, pour
l'en punir, un ordre du jour des plus svres, qui fut communiqu
circulairement aux marchaux seuls, mais qui tait suffisant pour
rprimer un tel emportement de vanit, car adress  des rivaux il
n'tait pas probable qu'il restt secret[45]. Enfin Napolon alla
lui-mme visiter ses camps de la Haute-Autriche, de la Moravie et de
la Hongrie, sachant que par cette vigilance menaante il assurait
mieux la conclusion de la paix, que par tous les efforts de ses
ngociateurs. La ville d'Altenbourg venait d'tre dsigne pour les
runir. C'est ainsi que cet infatigable gnie employait le temps de
l'armistice de Znam, infatigable gnie, disons-nous, qui comprenait
tout, except cette vrit si simple, que le monde n'tait pas aussi
infatigable que lui.

[Note 45: ORDRE DU JOUR.

                                         Schoenbrunn, le 5 aot 1809.

S. M. tmoigne son mcontentement au marchal prince de Ponte-Corvo
pour son ordre du jour dat de Leopoldau, le 7 juillet, qui a t
insr  une mme poque dans presque tous les journaux dans les
termes suivants:

Saxons, dans la journe du 5 juillet, 7  8 mille d'entre vous
ont perc le centre de l'arme ennemie et se sont ports 
Deutsch-Wagram, malgr les efforts de 40 mille hommes soutenus
par cinquante bouches  feu. Vous avez combattu jusqu' minuit et
bivouaqu au milieu des lignes autrichiennes. Le 6, ds la pointe du
jour, vous avez recommenc le combat avec la mme persvrance et au
milieu des ravages de l'artillerie ennemie. Vos colonnes vivantes
sont restes immobiles comme l'airain. Le grand Napolon a vu votre
dvouement: il vous compte parmi ses braves.

Saxons, la fortune d'un soldat consiste  remplir ses devoirs; vous
avez dignement fait le vtre.

                          Au bivouac de Leopoldau, le 7 juillet 1809.

_Le marchal d'empire commandant le_ 9e _corps_,

                                             _Sign_: J. BERNADOTTE.

Indpendamment de ce que S. M. commande son arme en personne, c'est
 elle seule qu'il appartient de distribuer le degr de gloire que
chacun mrite.

S. M. doit le succs de ses armes aux troupes franaises et non 
aucun tranger. L'ordre du jour du prince de Ponte-Corvo, tendant
 donner de fausses prtentions  des troupes au moins mdiocres,
est contraire  la vrit,  la politique,  l'honneur national.
S. M. doit le succs de ses armes aux marchaux duc de Rivoli et
Oudinot, qui ont perc le centre de l'ennemi en mme temps que le duc
d'Awerstaedt le tournait par sa gauche.

Le village de Deutsch-Wagram n'a pas t en notre pouvoir dans la
journe du 5. Ce village a t pris; mais il ne l'a t que le 6, 
midi, par le corps du marchal Oudinot.

Le corps du prince de Ponte-Corvo n'est pas rest immobile comme
l'airain. Il a battu le premier en retraite. S. M. a t oblige
de le faire couvrir par le corps du vice-roi, par les divisions
Broussier et Lamarque commandes par le marchal Macdonald, par la
division de grosse cavalerie aux ordres du gnral Nansouty, et par
une partie de la cavalerie de la garde. C'est  ce marchal et  ces
troupes qu'est d l'loge que le prince de Ponte-Corvo s'attribue.

S. M. dsire que ce tmoignage de son mcontentement serve d'exemple
pour qu'aucun marchal ne s'attribue la gloire qui appartient aux
autres. S. M., cependant, ordonne que le prsent ordre du jour, qui
pourrait affliger l'arme saxonne, quoique les soldats sachent bien
qu'ils ne mritent pas les loges qu'on leur donne, restera secret et
sera seulement envoy aux marchaux commandant les corps d'arme et
au ministre secrtaire d'tat.

_Au major gnral._

                                         Schoenbrunn, le 5 aot 1809.

Vous trouverez ci-joint un ordre du jour que vous enverrez aux
marchaux, en leur faisant connatre que c'est pour eux seuls.
Vous ne l'enverrez pas au gnral Reynier. Vous l'enverrez aux
deux ministres de la guerre. Vous l'enverrez galement au roi de
Westphalie,

                                                           NAPOLON.


_Au ministre de la guerre._

                                     Schoenbrunn, le 29 juillet 1809.

Si vous avez occasion de voir le prince de Ponte-Corvo,
tmoignez-lui mon mcontentement du ridicule ordre du jour qu'il a
fait imprimer dans tous les journaux, d'autant plus dplac qu'il m'a
port pendant toute la journe des plaintes sur les Saxons. Cet ordre
du jour contient d'ailleurs des faussets. C'est le gnral Oudinot
qui a pris Wagram le 6  midi. Le prince de Ponte-Corvo n'a donc pas
pu le prendre. Il n'est pas plus vrai que les Saxons aient enfonc
le centre de l'ennemi le 5; ils n'ont pas tir un coup de fusil.
En gnral, je suis bien aise que vous sachiez que le prince de
Ponte-Corvo n'a pas toujours bien fait dans cette campagne........ La
vrit est que cette colonne de granit a constamment t en droute.

                                                          NAPOLON.]


FIN DU LIVRE TRENTE-CINQUIME ET DU DIXIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME DIXIME.


LIVRE TRENTE-QUATRIME.

RATISBONNE.

     Arrive de Napolon  Paris dans la nuit du 22 au 23 janvier
     1809. -- Motifs de son brusque retour. -- Profonde altration
     de l'opinion publique. -- Improbation croissante  l'gard de
     la guerre d'Espagne, surtout depuis que cette guerre semble
     devoir entraner une nouvelle rupture avec l'Autriche. --
     Disgrce de M. de Talleyrand, et danger de M. Fouch. --
     Attitude de Napolon envers la diplomatie europenne. -- Il se
     tait avec l'ambassadeur d'Autriche, et s'explique franchement
     avec les ministres des autres puissances. -- Ses efforts pour
     empcher la guerre, mais sa rsolution de la faire terrible,
     s'il est oblig de reprendre les armes. -- Son intimit avec
     M. de Romanzoff, rest  Paris pour l'attendre. -- Demande de
     concours  la Russie. -- Vastes prparatifs militaires. --
     Conscription de 1810, et nouveaux appels sur les conscriptions
     antrieures. -- Formation des quatrime et cinquime bataillons
     dans tous les rgiments. -- Dveloppement donn  la garde
     impriale. -- Composition des armes d'Allemagne et d'Italie.
     -- Invitation aux princes de la Confdration de prparer
     leurs contingents. -- Premiers mouvements de troupes vers le
     Haut-Palatinat, la Bavire et le Frioul, destins  servir
     d'avertissement  l'Autriche.--Moyens financiers mis en
     rapport avec les moyens militaires. -- Effet sur l'Europe
     des manifestations de Napolon. -- Dispositions de la cour
     d'Autriche. -- Exaspration et inquitude qu'elle prouve par
     suite des vnements d'Espagne. -- Les embarras que cette
     guerre cause  Napolon lui semblent une occasion qu'il ne
     faut pas laisser chapper, aprs avoir nglig de saisir
     celle qu'offrait la guerre de Pologne. -- Encouragements
     qu'elle trouve dans l'irritation de l'Allemagne et l'opinion
     de l'Europe. -- Ses armements extraordinaires entrepris
     depuis longtemps, et maintenant pousss  terme. -- Ncessit
     pour elle de prendre une rsolution, et de choisir entre le
     dsarmement ou la guerre. -- Elle opte pour la guerre. --
     Union de l'Autriche avec l'Angleterre. -- Efforts du cabinet
     autrichien  Constantinople pour amener la paix entre les
     Anglais et les Turcs. -- Tentative  Saint-Ptersbourg pour
     dtacher la Russie de la France. -- Refroidissement d'Alexandre
      l'gard de Napolon. -- Causes de ce refroidissement. --
     Alexandre redoute fort une nouvelle guerre de la France avec
     l'Autriche, et s'efforce de l'empcher. -- N'y pouvant russir,
     et ne voulant point encore abandonner l'alliance de la France,
     il adopte une conduite ambigu, calcule dans l'intrt de
     son empire. -- Grands prparatifs pour finir la guerre de
     Finlande et recommencer celle de Turquie. -- Envoi d'une arme
     d'observation en Gallicie sous prtexte de cooprer avec la
     France. -- L'Autriche, quoique trompe dans ses esprances
      l'gard de la Russie, se flatte de l'entraner par un
     premier succs, et se dcide  commencer la guerre en avril.
     -- Dclaration de M. de Metternich  Paris. -- Napolon, ne
     doutant plus de la guerre, acclre ses prparatifs. -- Dpart
     anticip de tous les renforts. -- Distribution de l'arme
     d'Allemagne en trois corps principaux. -- Rles assigns aux
     marchaux Davout, Lannes et Massna. -- Le prince Berthier
     part pour l'Allemagne avec des instructions ventuelles,
     et Napolon reste  Paris pour achever ses prparatifs. --
     Passage de l'Inn le 10 avril par les Autrichiens, et marche de
     l'archiduc Charles sur l'Isar. -- Passage de l'Isar et prise
     de Landshut. -- Projet de l'archiduc Charles de surprendre les
     Franais avant leur concentration, en traversant le Danube entre
     Ratisbonne et Donauwerth. -- Ses dispositions pour accabler le
     marchal Davout  Ratisbonne. -- Soudaine et heureuse arrive
     de Napolon sur le thtre des oprations. -- Projet hardi de
     concentration, consistant  amener au point commun d'Abensberg
     les marchaux Davout et Massna, l'un partant de Ratisbonne,
     l'autre d'Augsbourg. -- Difficults de la marche du marchal
     Davout, expos  rencontrer la masse presque entire de l'arme
     autrichienne. -- Conduite habile et ferme de ce marchal plac
     entre le Danube et l'archiduc Charles. -- Sa rencontre avec les
     Autrichiens entre Tengen et Hausen. -- Beau combat de Tengen le
     19 avril. -- Runion du corps du marchal Davout avec Napolon.
     -- Napolon prend la moiti de ce corps, avec les Bavarois et
     les Wurtembergeois, et perce la ligne de l'archiduc Charles,
     qui s'tend de Munich  Ratisbonne. -- Bataille d'Abensberg
     livre le 20. -- Napolon poursuit cette opration en marchant
     sur l'Isar et en prenant Landshut le 21. -- Il enlve ainsi la
     ligne d'opration de l'archiduc, et rejette son aile gauche en
     Bavire. -- Apprenant dans la nuit du 21 au 22 que le marchal
     Davout a eu de nouveau l'archiduc  combattre vers Leuchling,
     il se rabat  gauche sur Eckmhl, o il arrive  midi le 22. --
     Bataille d'Eckmhl. -- L'archiduc, battu, se rejette en Bohme.
     -- Prise de Ratisbonne. -- Caractre des oprations excutes
     par Napolon pendant ces cinq journes. -- Leurs grands
     rsultats militaires et politiques.                       1  182


LIVRE TRENTE-CINQUIME.

WAGRAM.

     Commencement des hostilits en Italie. -- Entre imprvue des
     Autrichiens par la Ponteba, Cividale et Gorice. -- Surprise
     du prince Eugne, qui ne s'attendait pas  tre attaqu avant
     la fin d'avril. -- Il se replie sur la Livenza avec les deux
     divisions qu'il avait sous la main, et parvient  y runir une
     partie de son arme. -- L'avant-garde du gnral Sahuc est
     enleve  Pordenone. -- L'arme demande la bataille  grands
     cris. -- Le prince Eugne entran par ses soldats, se dcide
      combattre avant d'avoir ralli toutes ses forces, et sur un
     terrain mal choisi. -- Bataille de Sacile perdue le 16 avril.
     -- Retraite sur l'Adige. -- Soulvement du Tyrol. -- L'arme
     franaise concentre derrire l'Adige, s'y rorganise sous la
     direction du gnral Macdonald, donn pour conseiller au prince
     Eugne. -- La nouvelle des vnements de Ratisbonne oblige
     l'archiduc Jean  battre en retraite. -- Le prince Eugne le
     poursuit l'pe dans les reins. -- Passage de la Piave de vive
     force, et pertes considrables des Autrichiens. -- vnements
     en Pologne. -- Hostilits imprvues en Pologne comme en Bavire
     et en Italie. -- Joseph Poniatowski livre sous les murs de
     Varsovie un combat opinitre aux Autrichiens. -- Il abandonne
     cette capitale par suite d'une convention, porte la guerre sur
     la droite de la Vistule, et fait essuyer aux Autrichiens de
     nombreux checs. -- Mouvements insurrectionnels en Allemagne.
     -- Dsertion du major Schill. -- Conduite de Napolon aprs les
     vnements de Ratisbonne. -- Son inquitude en apprenant les
     nouvelles d'Italie, que le prince Eugne tarde trop long-temps
      lui faire connatre. -- Il s'avance nanmoins en Bavire,
     certain de tout rparer par une marche rapide sur Vienne. --
     Ses motifs de ne pas poursuivre l'archiduc Charles en Bohme,
     et de se porter au contraire sur la capitale de l'Autriche
     par la ligne du Danube. -- Marche admirablement combine.
     -- Passage de l'Inn, de la Traun et de l'Ens. -- L'archiduc
     Charles, voulant repasser de la Bohme en Autriche, et rejoindre
     le gnral Hiller et l'archiduc Louis derrire la Traun, est
     prvenu  Lintz par Massna. -- pouvantable combat d'bersberg.
     -- L'archiduc Charles n'ayant pu arriver  temps ni  Lintz,
     ni  Krems, les corps autrichiens qui dfendaient la haute
     Autriche sont obligs de repasser le Danube  Krems, et de
     dcouvrir Vienne. -- Arrive de Napolon sous cette capitale le
     10 mai, un mois aprs l'ouverture des hostilits. -- Entre des
     Franais  Vienne  la suite d'une rsistance fort courte de
     la part des Autrichiens. -- Effet de cet vnement en Europe.
     -- Vues de Napolon pour achever la destruction des armes
     ennemies. -- Manire dont il chelonne ses corps pour empcher
     une tentative des archiducs sur ses derrires, et pour prparer
     une concentration subite de ses forces dans la vue de livrer
     une bataille dcisive. -- Ncessit de passer le Danube pour
     joindre l'archiduc Charles, qui est camp vis--vis de Vienne.
     -- Prparatifs de ce difficile passage. -- Dans cet intervalle
     l'arme d'Italie dgage par les progrs de l'arme d'Allemagne
     a repris l'offensive, et march en avant. -- L'archiduc Jean
     repasse les Alpes Noriques et Juliennes affaibli de moiti, et
     dirige les forces qui lui restent vers la Hongrie et la Croatie.
     -- vacuation du Tyrol et soumission momentane de cette
     province. -- Napolon prend la rsolution dfinitive de passer
     le Danube, et d'achever la destruction de l'archiduc Charles. --
     Difficult de cette opration en prsence d'une arme ennemie
     de cent mille hommes. -- Choix de l'le de Lobau, situe au
     milieu du Danube, pour diminuer la difficult du passage. --
     Ponts jets sur le grand bras du Danube les 19 et 20 mai. --
     Pont jet sur le petit bras le 20. -- L'arme commence  passer.
     --  peine est-elle en mouvement, que l'archiduc Charles vient
      sa rencontre. -- Bataille d'Essling, l'une des plus terribles
     du sicle. -- Le passage plusieurs fois interrompu par une crue
     subite du Danube, est dfinitivement rendu impossible par la
     rupture totale du grand pont. -- L'arme franaise prive d'une
     moiti de ses forces et dpourvue de munitions, soutient le 21
     et le 22 mai une lutte hroque, pour n'tre pas jete dans
     le Danube. -- Mort de Lannes et de Saint-Hilaire. -- Conduite
     mmorable de Massna. -- Aprs quarante heures d'efforts
     impuissants, l'archiduc Charles dsesprant de jeter l'arme
     franaise dans le Danube, la laisse rentrer paisiblement dans
     l'le de Lobau. -- Caractre de cette pouvantable bataille.
     -- Inertie de l'archiduc Charles, et prodigieuse activit de
     Napolon pendant les jours qui suivirent la bataille d'Essling.
     -- Efforts de ce dernier pour rtablir les ponts et faire
     repasser l'arme franaise sur la rive droite du Danube. --
     Heureux emploi des marins de la garde. -- Napolon s'occupe de
     crer de nouveaux moyens de passage, et d'attirer  lui les
     armes d'Italie et de Dalmatie, pour terminer la guerre par
     une bataille gnrale. -- Marche heureuse du prince Eugne,
     de Macdonald et de Marmont pour rejoindre la grande arme sur
     le Danube. -- Position que Napolon fait prendre au prince
     Eugne sur la Raab, dans le double but de l'attirer  lui et
     d'loigner l'archiduc Jean. -- Rencontre du prince Eugne avec
     l'archiduc Jean sous les murs de Raab, et victoire de Raab
     remporte le 14 juin. -- Prise de Raab. -- Jonction dfinitive
     du prince Eugne, de Macdonald et de Marmont avec la grande
     arme. -- Alternatives en Tyrol, en Allemagne et en Pologne. --
     Prcautions de Napolon relativement  ces diverses contres.
     -- Inaction des Russes. -- Napolon, en possession des armes
     d'Italie et de Dalmatie, et pouvant compter sur les ponts du
     Danube qu'il a fait construire, songe enfin  livrer la bataille
     gnrale qu'il projette depuis long-temps. -- Prodigieux travaux
     excuts dans l'le de Lobau pendant le mois de juin. -- Ponts
     fixes sur le grand bras du Danube; ponts volants sur le petit
     bras. -- Vastes approvisionnements et puissantes fortifications
     qui convertissent l'le de Lobau en une vritable forteresse.
     -- Scne extraordinaire du passage dans la nuit du 5 au 6
     juillet. -- Dbouch subit de l'arme franaise au del du
     Danube, avant que l'archiduc Charles ait pu s'y opposer. --
     L'arme autrichienne replie sur la position de Wagram, s'y
     dfend contre une attaque de l'arme d'Italie. -- chauffoure
     d'un moment dans la soire du 5. -- Plan des deux gnraux pour
     la bataille du lendemain. -- Journe du 6 juillet, et bataille
     mmorable de Wagram, la plus grande qui et encore t livre
     dans les temps anciens et modernes. -- Attaque redoutable contre
     la gauche de l'arme franaise. -- Promptitude de Napolon 
     reporter ses forces de droite  gauche, malgr la vaste tendue
     du champ de bataille. -- Le centre des Autrichiens, attaqu avec
     cent bouches  feu et deux divisions de l'arme d'Italie sous
     le gnral Macdonald, est enfonc. -- Enlvement du plateau de
     Wagram par le marchal Davout. -- Pertes presque gales des
     deux cts, mais rsultats dcisifs en faveur des Franais. --
     Retraite dcousue des Autrichiens. -- Poursuite jusqu' Znam
     et combat sous les murs de cette ville. -- Les Autrichiens ne
     pouvant continuer la guerre, demandent une suspension d'armes.
     -- Armistice de Znam et ouverture  Altenbourg de ngociations
     pour la paix. -- Nouveaux prparatifs militaires de Napolon
     pour appuyer les ngociations d'Altenbourg. -- Beau campement de
     ses armes au centre de la monarchie autrichienne. -- Caractre
     de la campagne de 1809.                                 183  506


FIN DE LA TABLE DU DIXIME VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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