The Project Gutenberg EBook of Madame Corentine, by Ren Bazin

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Title: Madame Corentine

Author: Ren Bazin

Illustrator: Charles Edmund  Brock

Release Date: September 21, 2013 [EBook #43787]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME CORENTINE ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




_Madame Corentine_


[Illustration: frontispice]




    _Madame
    Corentine_

    _Par
    Ren Bazin
    de l'Acadmie franaise_

    [Illustration]

    _Nelson
    diteurs
    189, rue Saint-Jacques
    Paris_

    _Calmann-Lvy
    diteurs
    3, rue Auber
    Paris_




    _REN BAZIN
    n en 1853_

    _Premire dition de Madame
    Corentine: 1893_




MADAME CORENTINE




I


Chaque dimanche, elles prenaient le petit chemin de fer de Saint-Aubin
ou celui de Gorey, descendaient  une station au hasard, le long de la
mer, et s'enfonaient dans la frache campagne de Jersey. Elles
faisaient un peu de toilette ce jour-l, par coquetterie d'abord, et
aussi par une sorte d'amour-propre national, pour ne pas tre
confondues avec ces troupes de jeunes Anglaises, vtues d'une taille
ronde et d'une robe de satinette. On les voyait toujours seules. Elles
passaient la journe dehors, doucement,  causer,  se sentir occupes
l'une de l'autre. Madame L'Hrec admirait l'closion rapide de cette
grande Simone, presque une femme, quinze ans bientt, et dont elle
avait toute la tendresse, tous les sourires, toute la grce naissante.
Elle se disait que rien ne lui manquait, puisqu'elle avait cela. Elle
croyait se confier, parce qu'elle lui parlait srieusement, par
moments, de choses peu srieuses. Simone, de son ct, prouvait la
fiert intime des tres qui sont la joie, et qui la donnent aux
autres. Elle se sentait grandir, au ton que sa mre prenait avec elle,
 la surveillance plus troite sous l'apparence de la mme libert;
elle devinait quelque chose, pas tout, heureusement, du bien qu'elle
faisait  ce coeur bless. Et quand le soir venait, et qu'elles
s'taient vues ainsi, l'aprs-midi entire, sans tmoins, elle avait
conscience que sa mre, lasse et silencieuse, avait l'me plus calme,
plus oublieuse, une sorte d'me d'enfant comme elle.

Un dimanche de la fin de juillet, elles taient parties, comme
d'habitude, s'taient arrtes pour djeuner dans une auberge de
Saint-Aubin, et, tantt par la falaise, tantt par la route, sous le
soleil chaud, avaient gagn la baie de Sainte-Brelade, la plus
merveilleusement faite et lumineuse de Jersey. Depuis plus d'une
heure, madame L'Hrec se reposait, assise en haut de la plage, sur la
dune couverte d'herbes. Elle portait un deuil lgant. Des fleurs
mauves, trs fines, formaient bandeau entre les bords de son chapeau
de paille et les frisons de ses cheveux blonds. L'enfant d'un voisin
lui avait dit: Oh! madame, on dirait que tes cheveux poussent en
fleurs! Depuis lors, elle mettait plus volontiers ce chapeau-l. En
ce moment, elle regardait, immobile, sous l'abri de son ombrelle 
long manche, que le soleil claboussait de rayons.

Que regardait-elle? Une nature plus artiste que la sienne et t
sduite par le paysage: ces deux falaises, roses de bruyres,
enfermant une baie d'un bleu tendre, la plage d'une courbe si aise,
le village, dans un coin, avec son glise gothique en granit rouge et
ses chnes dont les grandes mares mouillent les branches, et en
arrire, dans la verdure des collines, des villas qui s'tagent. Mais
elle ne s'intressait pas longtemps  la beaut d'un site. Dans ce
cadre d'une splendeur molle, comme une grve de Sicile embrume, elle
ne voyait qu'un fourreau gris, un col marin, une aile blanche
au-dessus: sa fille, trs loin d'elle, marchant au bord de la mer et
buvant la brise qui venait de l'est. Elle la contemplait, les yeux
mi-clos, dans une attitude de bien-tre et d'orgueil satisfait, se
contentant de penser: Elle se baisse. Elle se relve. A-t-elle des
mouvements jeunes! Est-elle grande, ma fille, ma Simone! Ce flux de
tendresse, rgulier et monotone comme celui de la vague, suffisait 
l'occuper.

Mais les mres qui sont loin ne voient pas tout ce qui se passe.

Simone, partie du milieu de la plage, avait, en suivant le bord,
atteint l'extrmit gauche de la baie, o le sable s'amincit et se
perd, prs des assises rousses des falaises que la mer ne quitte pas.
C'tait une belle enfant, en effet, qui deviendrait peut-tre une
jolie femme: la taille un peu forte, les paules un peu paisses, les
joues d'un ovale trop plein, encore dans cette priode o la pousse
de sve et de couleur cache des lignes inconnues. Mais la bouche tait
large et srieuse, le nez mince, lgrement courb, les yeux trs
francs, trs droits, d'un brun qui devenait dor quand elle souriait.
A sa robe courte,  la tresse chtain noue par une agrafe d'caille,
on reconnaissait que sa mre ne tenait pas  la vieillir. L'expression
habituellement grave du visage, quelque chose de rsolu dans toute sa
personne, dmentait cette robe courte. Simone allait, grise d'air
salin et de soleil, prise  tout ce qu'elle voyait, la tte leve, ne
songeant gure.

A vingt mtres du rocher, elle s'arrta. Il y avait l, chou sur le
sable, la coque incline, un sloop dont la mer commenait  soulever
la proue. La jeune fille se pencha, et lut: _Edith_. Un souvenir
classique, implacable, murmura en elle: au cou de cygne. Et elle
trouva tout naturel que le bateau ft peint en blanc, avec un filet
d'or, comme un collier.

Au mme moment, un marin du bord arrivait du bout de la plage, jeune,
le bret sur la tte, le gilet de tricot bleu portant le nom du sloop.
En passant prs de Simone, qui ne l'entendait pas venir, il salua
militairement, et dit, en montrant toutes ses dents:

--Vous embarquez, mademoiselle?

Et il enjamba le bordage.

Simone ne s'effaroucha pas, et demanda:

--Vous tes du port de Saint-Malo, peut-tre?

Le marin, qui dnouait la corde enroule autour de la voile, s'arrta
un moment:

--Pardon, mademoiselle, nous sommes Lannionnais.

Avec la soudainet d'impression de son ge, Simone devint srieuse.
Ses yeux s'ouvrirent davantage. Elle enveloppa le bateau, l'homme, le
mt, la flamme bleue de l-haut, de ce regard d'attention passionne
que nous donnons indistinctement aux gens et aux choses qui viennent
d'un pays lointain et aim.

--Lannion? dit-elle. Vous y retournez?

--Tout  l'heure, mademoiselle. Ces vents-l, voyez-vous, c'est ce
qu'il y a de meilleur pour nous. Quand nous avons doubl la pointe,
nous cherchons la Corbire, au plus prs, et alors, par grand largue,
en cinq heures, cinq heures et demie, nous sommes derrire les
Sept-Iles.

--Oh! les Sept-Iles! fit Simone.

Sa voix, qui tait son me de quinze ans parlante, avait pris le ton
du rve. Elle rpta:

--Les Sept-Iles!

--Vous connaissez?

--Oui.

Voyant que cela l'intressait, le marin continua:

--Alors, vous pouvez calculer vous-mme. Le temps d'arriver devant la
passe du Guer, avec toutes les pierres qu'il y a par l, il est nuit.
Nous avons le jusant contre nous. Faut attendre. Nous ne serons pas 
Lannion avant le petit jour. Voil!

L'homme se remit au travail.

Simone hsitait, toute trouble. Elle se recula, car une petite vague
frmissante venait de dpasser la poupe du yacht, tourna la tte pour
voir o se trouvait sa mre. Bien qu'elle et aperu madame L'Hrec
trs loin, immobile sur la dune, elle lutta encore, une minute, contre
cette ide qui l'envahissait. Puis, presque tout bas, comme si elle
avait peur d'tre entendue:

--Dites-moi? fit-elle.

L'homme se redressa, et parut  mi-corps au-dessus du trou de
l'coutille o il travaillait.

--Connaissez-vous,  Lannion, M. L'Hrec?

--Parbleu! M. Guillaume, de la rue du Pav-Neuf?

--Oui.

--Si je le connais! Je le vois, plus de trois fois la semaine, qui
rentre de l'usine. Un bon homme, sr! qui n'a pas eu de chance!

Il avait dit les derniers mots en sourdine, comme une rflexion
intime. Simone rougit jusqu'aux frisons de son cou.

--Voulez-vous lui faire une commission? demanda-t-elle.

Sans attendre la rponse, elle tira de sa poche un carnet long d'un
doigt, crivit au crayon: Simone, 20 juillet 1891, dchira la page,
et la tendit plie vers le bateau.

--Ceci, voulez-vous?

Dj la mare avait gagn plus d'un mtre. La jeune fille fit un pas
en avant, mouilla sa bottine jusqu' la cheville, pour remettre le
billet au marin, puis se rejeta en arrire.

--Merci..., dit-elle. Puisque vous le voyez, vous, je voudrais
savoir... A-t-il beaucoup vieilli?

Elle le regardait maintenant avec des yeux pleins de larmes.

Il comprit vaguement, et leva son bret.

--Un peu, mademoiselle, le chagrin, vous savez...

--Tout blanc, peut-tre?

--Oh! pas encore! un peu gris, l, aux tempes. Un bien bon homme, M.
Guillaume.

--Et sa mre?

--Blanche comme une neige, celle-l.

--A-t-elle encore les deux domestiques?

--Oui, mademoiselle; Gote et Fantic, toujours les mmes.

--Alors, presque rien n'a chang, l-bas? J'avais peur...

Elle se tut un peu, et ajouta:

--Ma grand'mre n'a pas fait couper les grands lilas, le long de la
rue?

L'homme se gratta la tte, tchant de se souvenir, puis il dit, avec
une espce de joie:

--Non, mademoiselle, non. Je me rappelle maintenant que je suis pass
l, en mai. Ils taient fleuris.

Simone aurait voulu demander autre chose. Les questions se pressaient
dans son esprit. Mais tout cela l'avait trop mue. Elle se dtourna,
et s'loigna, suffoque de sanglots, tchant de se matriser, tandis
que l'homme la suivait du regard, et remettait son bret en disant:

--Pauvre petit coeur! a doit tre la fille de M. Guillaume.

Simone marcha doucement, la tte basse, jusqu' la moiti de la plage.
Arrive l, elle s'tait dj ressaisie. Elle ne pleurait plus. Mme,
elle prouvait un contentement et comme un orgueil de ce qu'elle avait
fait. Cela dpassait les initiatives ordinaires d'une enfant. Elle le
sentait, et, ce qui lui tait plus doux encore, c'tait de songer 
la joie qu'il aurait, lui, son pre, en recevant cette ligne crite
par elle, cette ligne qui disait: Je pense  vous. Je ne vous connais
plus gure. Il y a si longtemps que je vous ai quitt! Mais je vous
aime. Vous tenez une place trs grande dans mes rves de toute jeune
fille. Je voudrais vous revoir. Je voudrais... Oh! ils en disaient
long, les quatre mots au crayon! Et le pre comprendrait tout,
n'est-ce pas, tout ce qu'elle avait voulu y mettre...

Elle prouva un peu de gne pourtant, quand elle vit, sous l'ombrelle
 raies noires, sa mre, blonde et fine, qui lui souriait comme
d'habitude.

--Eh bien, mignonne?

--Eh bien, maman?

--Plus d'une heure toute seule! A quoi rvais-tu?

--Vous savez bien que je ne rve pas.

--Et ce bateau, qu'est-ce que c'est?

--L'_Edith_. Trs joli, n'est-ce pas?

Elle avait rougi en parlant. Madame L'Hrec l'avait remarqu.

--Un anglais? demanda-t-elle.

--Non, maman.

Et, dtourne  demi vers la baie, pour avoir plus de courage,
dcide, d'ailleurs,  tout dire, Simone reprit, trs vite:

--Il va partir. Tenez, vous voyez, l-bas, prs de Sainte-Brelade, un
canot avec trois hommes, deux rameurs, un qui gouverne. C'est le
propritaire qui rejoint le bord. La brise est bonne, parat-il. Quand
ils auront doubl la pointe, ils iront grand largue aux Sept-Iles.

--Ah!

--C'est le marin qui me l'a dit. Et demain, au petit jour, ils seront
 Lannion.

--Lannion?

--Mais oui, maman, Lannion, rpondit Simone en se retournant.

La petite madame L'Hrec ne riait plus. Surprise, inquite, elle
cherchait  lire sur le visage de Simone, qui paraissait trs calme,
et qui la regardait. Elle n'eut pas besoin d'un long interrogatoire.

--Je t'ai vue causer, en effet. Tu connaissais l'homme?

--Non.

--Et il t'a racont?...

--Rien, dit Simone. C'est moi qui lui demandais de remettre un billet
 mon pre.

Madame L'Hrec eut un mouvement de recul.

--Un billet  ton pre? Mais, c'est une...

Elle n'acheva pas. Son instinct de femme malheureuse l'avertit 
temps. Elle savait le danger des violences qui poussent l'enfant vers
l'autre poux. Que pourrait-elle dire d'ailleurs? Avait-elle le droit
strict d'empcher Simone d'crire  son pre? Elle se contint. Mais
ses mains tremblaient en fermant l'ombrelle. Elle se leva, frappa de
petits coups sur les plis de sa robe, pour faire tomber le sable et
pour se donner le temps de rflchir, puis elle dit, avec une
rsignation affecte, en traant un cercle, du bout du manche d'bne,
parmi les herbes:

--Je n'aurais pas cru cela de toi, Simone. Tu avais donc quelque chose
 lui apprendre?

--Non, maman.

--Alors, qu'as-tu crit, mon enfant?

--Mon nom.

--Rien que ton nom?

--Avec la date.

Un imperceptible sourire brida les yeux de madame L'Hrec.

--Et tu crois qu'on sera heureux, l-bas?

Elle releva la tte, et s'aperut qu'elle avait encore dpass la
mesure. Simone s'tait dtourne. Le regard fixe et dur, les lvres
serres, elle suivait la manoeuvre du sloop qui levait l'ancre. Elle
aussi se retenait de parler. Mais elle pensait, dans un frisson de
rvolte: Pas heureux! Mon pre pourrait ne pas tre heureux de savoir
que je l'aime? Vous vous trompez! Vous le calomniez! Vous n'avez pas
le droit de me dire cela!

La pauvre enfant comprit peut-tre que sa mre regrettait dj la
question. Aprs un silence, elle dit avec effort, la voix toute
mouille:

--Comme il va vite, n'est-ce pas, ce petit sloop?

--Oui, trs vite.

Toutes deux debout, l'une prs de l'autre, elles regardrent un peu de
temps l'ouverture lumineuse de la baie, par o glissait la haute
flchure de l'_Edith_, au-dessus de la coque presque invisible. Puis
elles traversrent la dune, pour rejoindre la route de Saint-Aubin.
Elles marchaient cte  cte, mais spares d'mes. Chacune devinait
de la pense de l'autre juste ce qu'il en fallait pour se trouver
gne. Elles ne se laissaient pas aller tout bonnement aux premires
ides venues, comme d'habitude. Ce qu'elles se disaient tait apprt.
La ligne d'criture se dressait entre elles comme une barrire. Elles
essayaient de bonne foi de se retrouver, d'tre ordinaires, et n'y
russissaient pas.

La dune franchie, les deux femmes suivirent la route qui monte 
droite. Des groupes d'Anglais et d'Anglaises s'chelonnaient sur la
pente, les uns chapps des _mail-coaches_ Fauvel ou Royal-Blue, et
dpensant en conscience la dernire halte, les autres gagnant  pied
la gare de Saint-Aubin ou celle de Don-Bridge. Parmi eux, Simone et sa
mre taient bien d'une espce  part. Les _misses_ leur jetaient, au
passage, des regards d'envie mal dguise, jalousant en secret ces
tailles souples et cette allure lgante, un peu aile. Madame
L'Hrec et sa fille ne s'en mouvaient gure. Il leur arrivait mme,
dans leurs promenades du dimanche, de ralentir le pas, pour surprendre
ce qu'on disait d'elles. On les prenait souvent pour deux soeurs, tant
elles avaient la mme cadence de marche et le mme air de jeunesse.
Cela les faisait rire. Aujourd'hui elles se htaient. La route leur
tait indiffrente. Elles n'prouvaient pas mme ce besoin de se
retourner et de regarder en arrire, comme lorsqu'elles emportaient le
regret d'une journe heureuse.

Une fois pourtant, au moment o la baie de Sainte-Brelade allait
disparatre, la jeune fille s'arrta, et chercha, prs de la ligne
d'horizon, un point blanc, dj estomp par la brume. Sentant qu'on
l'piait, et qu'une me inquite suivait la direction de son regard,
elle le ramena vers les villas espaces, au fond de la grve, et dont
les faades peintes en gris clair, en bleu, en rose, en jaune ple,
luisaient si doucement parmi les arbres.

--Vous rappelez-vous, dit-elle, que nous avions song  louer ici,
l'an dernier?

Madame L'Hrec laissa tomber la question, et dit:

--Je ne t'ai cependant jamais empche d'crire, Simone?

La jeune fille rpondit, de cet air distrait qui ponctue la
conversation comme une ligne de points:

--Non, maman.

--Jamais, tu le sais bien. Alors pourquoi, sans me prvenir, tout 
coup?

Elles se remirent  marcher, sans plus rien se dire, peines de ne
plus s'entendre, et poussant chacune ses rflexions dans un sens
diffrent, avec la conviction grandissante d'avoir raison.

Aux approches de Saint-Aubin, le premier mouvement des promeneurs
dbouchant de tous les vallons voisins, la corne d'un mail sonnant
sous les branches, je ne sais quoi de frais qui se lve le soir et
porte  l'action, ranimrent la causerie interrompue. Simone redevint
gaie, confiante, volontiers rieuse. Madame L'Hrec elle-mme semblait
avoir oubli l'incident de l'aprs-midi, et se plaignait seulement
d'tre lasse.

Quand les deux femmes descendirent du train,  Saint-Hlier, le soleil
tait dj couch. Elles tournrent  gauche, par Conway Street,
embrume, morne, marque de la dsolation des dimanches anglais,
s'engagrent dans King Street, et s'arrtrent devant une maison assez
jolie, plus blanche que les voisines, orne de fentres gmines. Un
magasin, ferm comme les autres, barrait de noir le rez-de-chausse.
Au-dessus, on lisait: _A la Lande fleurie_, et, en lettres plus
petites, de chaque ct: Bijoux et maux, souvenirs et articles de
Jersey. Elles entrrent. Une servante jersiaise, toute jeune, coiffe
d'un bonnet qui faisait pyramide sur sa face rose, vint  leur
rencontre, un bougeoir  la main.

--Personne n'est venu me demander, Anie?

--Non, madame. Une lettre seulement, ce matin, aprs le dpart du
train.

Madame L'Hrec examina rapidement l'enveloppe, timbre de
Perros-Guirec, reconnut l'criture, et mit la lettre dans sa poche,
avec un mouvement de tte qui signifiait: Oui, je vois ce que c'est.
J'ai le temps de la lire. Elle monta au premier, suivie de Simone,
soupa lgrement de th et de gteaux, et s'installa aussitt dans sa
chambre, devant son mtier  tapisserie, tandis que la jeune fille
s'asseyait en face, et posait un livre sur ses genoux. Leurs places
taient celles de tous les soirs, devant la fentre; leurs deux
visages, inclins sous le grand abat-jour crme de la lampe, avaient
cette fixit srieuse que donnent les veilles, quand personne n'est
attendu. Madame L'Hrec, ne voulant pas travailler ce soir-l, avait
pris une plume, et s'tait mise  repasser  l'encre de Chine des
parties  demi effaces du dessin, pour occuper l'activit de ses
mains adroites et fines.

Elle faisait deux ou trois traits,  petits coups, et se renversait en
arrire, pour juger de l'effet. Simone lisait, les paupires baisses,
sans hte, marquant d'un sourire aussitt effac des passages qui lui
plaisaient.

Pauvre madame Corentine L'Hrec! ceux qui l'avaient vue autrefois
l'auraient facilement reconnue. Elle avait  peine vieilli: toujours
le mme teint de blonde, la mme mine chiffonne, dont l'expression
naturelle tait le rire, les lvres minces, mobiles sur de petites
dents blanches, le nez court, et ces jolis yeux bleus, peu profonds,
mais si vivants! C'taient les mmes cheveux onds, de couleur
cendre, presque trop abondants, qu'elle tordait et attachait trs bas
sur la nuque. La finesse du cou ne s'en voyait que mieux, un cou
d'enfant, d'une pleur bleuissante par endroits, et qui sortait
lgamment de la robe noire chancre, comme jadis du col blanc de la
Perrosienne.

Oui, ceux de Perros-Guirec et de Lannion, les gens de son enfance et
de sa premire jeunesse l'auraient retrouve: mais ils auraient perdu
sans doute quelques-unes de leurs prventions, en voyant cette chambre
de King Street. La propritaire de la _Lande fleurie_, arrive dans
l'le avec le mince capital de sa dot restitue, avait su, grce 
une entente parfaite du got moyen, du caprice banal et limit du
touriste, monter une sorte de bazar qui avait russi, chose tonnante,
prs du double public anglais et franais. On ne venait pas  Jersey,
de Southampton ou de Saint-Malo, sans acheter un bijou en granit de
l'le ou une canne de chou  la _Lande fleurie_. Elle passait pour
riche. On l'avait connue dpensire. Et cependant, autour d'elle,
aucune recherche d'ameublement. Les chaises, l'armoire  glace, la
table  ouvrage en tuya qui portait la lampe, taient celles mmes qui
ornaient sa chambre de jeune fille, et que le notaire avait
inventories, aprs la sparation de corps, parmi les reprises de la
femme. Le tapis qui couvrait la table du milieu, un cachemire dmod,
avait fait partie de sa corbeille de noces. Il tait l, intact et
comme neuf, rappelant une priode dont les spars, d'ordinaire, ne
collectionnent pas les reliques. Elle ne l'avait pas remplac, par
conomie. Aurait-on cru cela de cette petite vapore, qui avait fait
pousser des cris de paon  toutes les respectables bourgeoises de
Lannion? Aucun luxe pour elle-mme. La chambre de Simone, qui ouvrait
sur celle o veillaient les deux femmes, avait tout pris, parce
qu'elle enfermait tout l'amour et toute la joie de la maison. Par
l'entre-billement de la porte, on apercevait un lit  rideaux de
satin bleu, traverss de bandes de guipure, et une glace biseaute o
se refltaient un monde de bibelots,  peine distincts dans la
demi-obscurit, mais qu'on devinait jolis et bien rangs.

C'tait l'exil, en somme, et presque le dsert, cette vie 
Saint-Hlier. Il tait facile de voir que l'appartement ne recevait
pas de visites, qu'il abritait deux existences et non une famille.
Quelque chose y manquait: la prsence d'un homme, ou du moins ces
portraits, ces photographies souvent communes, jaunes, presque
ridicules, mais qui disent le pass honorable, et reconstituent
l'ensemble providentiel autour de la veuve et des orphelins.

Les deux femmes se taisaient. Dehors il faisait triste. Sur les
vitres, car les contrevents n'taient pas ferms, la brume pesait.
Elle glissait, en masses lentes et lourdes, chasses dans le sens de
la rue, et les lumires des maisons en face semblaient entoures de
ouate. Pas une rumeur ne montait de la ville. Jusque dans la chambre
close une sorte d'humidit nervante et malsaine se glissait. Oh!
cette brume jersiaise, comme elles taient lasses de la respirer! Et
voil que, dans l'universelle torpeur du soir, les cloches d'un temple
voisin se mirent  carillonner. Elles chantaient bien, alternant ou
fondant leurs sons qui s'attnuaient dans l'air humide, et arrivaient
comme une musique, comme un de ces appels imprvus de la vie
extrieure qui rompent le rve.

Madame L'Hrec posa un coude sur le bois du mtier, et regarda sa
fille qui lisait. Ses penses l'avaient sans doute conduite vers des
lointains douloureux de pass ou d'avenir.

--Ma Simone! dit-elle tendrement.

La jeune fille leva les yeux, et sourit. C'tait sa rponse accoutume
aux avances maternelles. Elle souriait, et toutes deux reprenaient
leur travail, s'tant dit, une fois de plus, qu'elles s'aimaient.

Seulement il y a des jours o cela ne suffit pas.

--Ma Simone, rpta madame L'Hrec, viens m'embrasser, j'en ai
besoin, ce soir... l, tout prs...

Simone se redressa, d'un mouvement souple, posa le livre sur la table,
et vint s'asseoir tout prs de madame L'Hrec, sur une chaise basse.
Et la mre attira cette belle tte brune, l'enveloppa de ses bras,
l'appuya contre sa poitrine que soulevait une motion longtemps
contenue, se pencha toute blonde au-dessus, et la baisa, la caressa,
s'interrompant pour dire:

--Dis, ma Simone, tu m'aimes bien?

--Oh! oui, maman!

--Beaucoup?

--De tout mon coeur.

--Tu ne veux pas me quitter?

--Mais non!

--Rpte-le-moi. Dis-moi que tu te trouves bien ici, dans notre
maison, avec ta mre.

--Sans doute, maman, je suis trs heureuse. D'o vous viennent des
ides pareilles?

Elle aurait voulu se dgager, mais sa mre la retenait,
s'attendrissant sur elle-mme et pleurant de grosses larmes.

--Non, reste! Si tu savais! si tu savais! Ma Simone, tu m'as fait de
la peine tantt... Tu n'aurais pas d crire en cachette.

--En cachette! Je vous l'ai dit tout de suite!

--Sans me prvenir, si tu veux... C'est cela qui m'a fait de la peine.

Simone, sentant l'treinte se relcher, passa la main sur ses cheveux
que les caresses de sa mre avaient mis en dsordre, et, redresse,
tourne vers madame L'Hrec:

--Voyons, maman, si j'avais demand la permission d'crire, surtout
d'crire mon nom, vous me l'auriez donne? Il est bien naturel que je
songe quelquefois  mon pre.

--Mais certainement, naturel...

--Alors, je ne comprends pas.

Pouvait-elle comprendre le tourment de jalousie qui agitait le coeur
de sa mre? Et la mre pouvait-elle expliquer pourquoi cet acte
innocent, en effet, un mot de souvenir adress au pre  demi inconnu,
la blessait, elle, et l'inquitait comme une atteinte porte  ses
droits, une menace, un commencement d'abandon? C'tait cela justement
qui la faisait trembler,  chaque heure, depuis la sparation: la
crainte de voir la pense du mari s'insinuer, grandir dans l'me de la
petite, prvaloir peut-tre, et briser pour la dernire fois une
existence dsesprment lie  la possession de l'enfant. Elle avait
peur de ce plaidoyer pour l'absent, tout d'amour et de piti, qui se
btit au fond de ces tres sans soupon, qui met  profit mille
circonstances insaisissables, interprte le silence comme un regret,
s'exalte dans la contradiction, et qu'on ne peut pas combattre, parce
qu'il faudrait le rfuter. Madame L'Hrec laissa tomber ses mains
blanches sur ses genoux, comme dcourage.

--Oh! ma Simone! que je suis malheureuse, ce soir!

L'accent de cette voix, pntre d'une souffrance vraie, mut tout de
suite Simone. Elle tendit ses deux mains vers celles de madame
L'Hrec, elle lui rpondit d'un de ces regards que les enfants seuls
peuvent lever sur une mre ou sur une madone.

--Sais-tu bien, continua madame L'Hrec, que sans toi je n'aurais
pas eu le courage de supporter la vie? Tu ne te rappelles pas, toi. Tu
tais trop petite. 'a t si dur les dbuts de notre existence 
Jersey! Je pleurais, le soir, quand tu tais endormie. Je pensais que
je devais tre tout pour toi, que tu me rendrais un jour en tendresse
tout ce que je faisais, et cela me redonnait de la force pour
supporter les refus, les dmarches inutiles, les dsillusions, quand
je croyais avoir trouv une ide heureuse et que je la sentais
impossible... jusqu'au jour o j'ai eu l'inspiration de monter la
maison de la _Lande fleurie_. Oh! chre! chre! depuis lors, j'ai
travaill comme une ouvrire,--et je n'en suis pas encore dshabitue,
tu le sais bien,--pour te faire plus belle, t'acheter de jolies
choses, te donner une chambre de jeune fille, te rendre tout ce que tu
aurais eu, et plus encore!

Simone souriait. Madame L'Hrec la sentait bien  elle, et cependant,
en ce moment mme, la tentation lui revint, irrsistible, affolante,
de savoir jusqu' quel point l'enfant tait aussi  l'autre.

--Nous avons eu raison de nous suffire et d'tre heureuses l'une par
l'autre, dit-elle en touchant le canevas distraitement, du bout de sa
plume, oui, nous avons eu raison, car personne ne se souciait plus de
nous...

Elle attendit une seconde, et, n'ayant pas de rponse:

--Personne. Nous aurions pu tomber dans la misre, mourir mme... qui
s'en serait proccup?

Elle couta de nouveau, en tenant sa plume leve. Et Simone rpondit:

--Mais, d'abord, maman, mon grand-pre Guen.

--Oui, pauvre pre, il nous crit assez rgulirement... Il nous donne
des nouvelles de Perros... Je suis persuade qu'il referait, au
besoin, le voyage qu'il a fait une fois pour nous voir, il y a cinq
ans... Mais je ne pouvais pas lui demander davantage, surtout de nous
prendre  sa charge... Crois-moi, va, on s'est absolument dsintress
de nous. Tout ce qu'on dsire, c'est de ne plus entendre parler de
moi, ni de toi.

Encore ces attaques, encore cet on qui dsignait une seule et mme
personne, et qui revenait sans cesse dans les conversations de madame
L'Hrec! Simone le redoutait, ce pronom mchant. Elle souffrait
d'tre invoque comme juge, sans cesse, contre son pre.

--Comment pouvez-vous supposer cela? dit-elle douloureusement.

--Mais je ne le suppose pas: je l'ai prouv. Ce sont des faits. En
as-tu de contraires?

Sa voix tait devenue provocante, comme elle devait l'tre dans les
discussions d'autrefois, comme si, derrire Simone, il y avait eu le
mari.

--Mon Dieu! maman, dit Simone, vous n'avez eu besoin de personne,
grce  votre activit, grce  votre adresse. Il n'est pas tonnant
que personne ne soit venu  votre aide. Mais des preuves d'intrt,
j'en ai eu.

--Toi? Lesquelles? Je serais curieuse...

--L'accueil que je recevais, quand j'allais passer les vacances 
Lannion.

--Et il y a de cela combien d'annes?

--Cinq ans, dit plus bas Simone.

--Bientt six, ma chre. C'est--dire que ton pre, aprs avoir us de
son droit au dbut,--il le faisait sonner assez haut, son droit de
t'avoir au mois de septembre!--s'est lass de toi. Ton dernier sjour
 Lannion date de ta neuvime anne. Tu as quinze ans. Je ne trouve
pas, pour ma part, que l'intrt soit vif.

--Il y a peut-tre des raisons que je ne sais pas.

--Des raisons? Des raisons de ne plus recevoir sa fille? Laisse donc!
Ce qu'il y a, c'est, chez toi, un parti pris de tout excuser.

Madame L'Hrec avait tourn la tte en parlant, irrite de cette
contradiction trs nette sous sa forme respectueuse, et qu'elle
rencontrait pour la deuxime fois de la journe. Ses yeux fixrent
ceux de Simone, qui tait un peu ple, mais dont la physionomie ne
portait aucune trace d'irrsolution ou d'intimidation, et elle dit,
accentuant et sparant les mots:

--De sorte que, Simone, tu serais toute prte  te rendre  Lannion,
si on t'invitait?

--Oui.

--Ce serait une joie pour toi? une grande joie?

La pauvre enfant, ne voulant ni mentir, ni blesser, rpondit:

--Je le crois, mais si on m'invitait.

--Eh bien! Tu peux attendre l'invitation! rpliqua madame L'Hrec
avec un rire forc; elle mettra du temps  venir! Pour le moment, tu
feras bien de te mettre au lit. Tu es lasse, et tu draisonnes...

Simone se leva aussitt, se pencha au-dessus de sa mre, l'embrassa en
appuyant les lvres, comme pour demander pardon de sa hardiesse.

--Bonsoir, dit-elle. Et vous?

--Oh! moi, je n'ai pas sommeil.

Elle la suivit du regard, qui s'en allait, dans le jour dcroissant de
la lampe. Une trane fauve courut jusqu' la pointe de la tresse
brune, quand la jeune fille passa la porte. Madame L'Hrec continua
de regarder. Simone invisible tait encore prsente. Elle fit
plusieurs tours dans sa chambre, dplaa deux ou trois objets menus,
on ne sait quoi, sur la chemine, peut-tre par plaisir de toucher 
des choses tailles et froides. La mre entendit le bruit d'un ruban
dnou, des genoux ploys et touchant le tapis de fourrure, un murmure
de prire rapide, et la chute soyeuse des vtements poss sur une
chaise, un  un. Puis elle entrevit une forme de femme, vague et toute
mousseuse de dentelles, qui se glissait dans le lit. Un profil de
vierge se posa, l'oeil clos dj, sur le nimbe indcis de l'oreiller.
Et, dans la pnombre de la chambre, il n'y eut plus qu'un mouvement
rgulier, qui soulevait le drap et l'abaissait, et une seule lueur,
d'or adouci, que faisait le rayon de la lampe sur une torsade de
cheveux chappe de la rsille de Simone.

Madame L'Hrec la contempla un peu de temps. Elle eut un sourire de
fiert. Chez elle, les moindres circonstances avaient un pouvoir
incroyable de diversion. Elles ne dtruisaient pas, mais elles
cartaient pour un temps les proccupations mme les plus vives.
Toutes les douleurs, sur cette nature nerveuse et mobile, n'agissaient
que par accs. La pense lui vint, en regardant Simone, de sa propre
jeunesse.

Elle ne me ressemble pas du tout, songea-t-elle. Nos caractres sont
si diffrents! Elle a un air de madone, comme cela, dormant. Moi, je
riais toujours.

Elle se pencha sur le mtier, tchant de reprendre le dessin
interrompu. Mais la comparaison de leurs deux jeunesses l'avait
emporte au loin, et,  la place des mailles du canevas, elle revoyait
la maison de son pre le capitaine, une vieille maison en retraite
dans un enfoncement du quai de Perros-Guirec. Qu'on tait bien l,
garanti du vent et de la curiosit des voisins! Et cela n'empchait
pas d'apercevoir la rade entre ses deux rives de collines largies. On
les suivait, les vertes collines, jusqu' la pointe rocheuse du
chteau, jusqu' l'le Thom, ronde comme une tortue et, de l'autre
ct, jusqu' ces longs cueils ples qui s'miettent  l'infini dans
la mer, et qu'on prendrait, aux beaux jours, pour des monceaux de
roses th flottant l sur l'eau bleue. Tout ce large pays, aux valles
pleines d'arbres et de fermes, aux falaises  moiti couvertes de
fougres et rousses de gomons  leur base, comme si elles portaient
une double moisson, les gens du bourg, ceux des roches roses de
Ploumanac'h, les jeux auxquels on jouait sur le port, entre deux
passes de voitures, les retours du pre qui apportait toujours des
cadeaux, aprs chaque voyage, des objets de toilette pour Corentine,
des mdailles bnites ou des albums pour Marie-Anne, tout revivait,
reconnaissable, dans la brume fine des ts bretons. Le rire des
petites filles qui se tiennent par le bras et vont en bandes, barrant
la jete, montait encore si clair! Les vieux cherchaient  deviner de
quoi riait cette jeunesse. Ils s'panouissaient un peu, sans
comprendre. Hlas! on riait de vivre et de se sentir jolies jusque
dans leurs yeux morts. Corentine Guen tait plus rieuse que les
autres.

Un second regard vers Simone, presque aussitt dtourn, lev dans le
vague.

Blonde, murmura-t-elle, blonde comme on ne l'est gure en Bretagne.
Avec cela, j'avais des cheveux onds qu'on aurait dit friss au petit
fer. Simone est bien, trs bien, d'une autre manire, en brun. Et pas
coquette! Moi je l'tais. On me disait trop que j'tais jolie... Le
pre me gtait. Des soirs, je croyais que les vagues du port
chantaient pour moi: Jolie, la Corentine, jolie, jolie.

Oui, le pre la gtait. Il tait fier de la montrer, car nulle fille
de Perros ou de Lannion n'avait la peau si blanche, le cou si fin, les
yeux plus malicieux ou plus doux, selon qu'elle le voulait. Elle
n'aimait pas les gros travaux, qu'elle laissait  Marie-Anne, la
cadette. Elle prfrait coudre, repasser, broder, ou s'en aller rendre
visite  des amies moins jolies qu'elle. Son sang lger de
Lannionnaise la poussait au plaisir. Elle adorait danser. Et quand
approchait l'poque des pardons, de celui de la Clart, ou mme de
ceux de Pleumeur, de Trbeurden, de Locquivy, elle y songeait des
semaines d'avance, et demandait: Si nous allions? Et ils allaient,
tous deux, elle et le pre, lui, serr dans sa veste bleue de marin,
qui avait des boutons marqus d'une ancre, et elle, en robe claire,
avec son chle long, gris ple,  frange de soie, sa coiffe de fte
qu'elle portait si bien, sa chevelure d'or natte sous les deux
bandeaux de mousseline qui encadrent le visage des Perrosiennes et se
redressent en touchant l'paule, comme un bord de coquille. Ils
allaient pour ne rentrer qu' la nuit, presque les derniers. Le pre
grondait un peu. Corentine suppliait pour rester. Elle sortait du bal
trs lasse, enivre des compliments, des regards, des mouvements de
jalousie qu'elle avait provoqus. Elle revenait, dans un abattement
dlicieux, berce par le roulis de la voiture, derrire le capitaine
qui conduisait le cheval, bien droit au vent de la nuit, comme  la
manoeuvre. Et  la maison, au premier coup frapp, Marie-Anne, qui
n'accompagnait jamais sa soeur aux pardons, accourait en jupon,
peure, les yeux battants de sommeil. Une bouffe d'air entrait par
la porte, et faisait voler les cendres du foyer.

C'tait une de ces nuits-l qui avait dcid de sa vie. Corentine Guen
ne pouvait manquer aux ftes de Lannion, qui durent deux jours chaque
anne, le dernier dimanche d'aot et le lendemain. Le dimanche soir
surtout, il y a un vrai bal, sous les ormeaux du Guer, avec des bancs
en gradins enveloppant une alle, des cordons de lanternes vnitiennes
et de verres de couleurs pendus aux arbres, un orchestre, un peuple de
curieux autour des palissades qui dfendent l'entre. Le dessous des
branches est tout blond de lumire. Les bateaux ont mis leurs
pavillons dehors. Tout le pays est l: les chtelaines avec leurs
maris, accourus des vieux chteaux perdus dans les bls noirs, les
officiers de marine en uniforme, beaucoup de matres de la flotte aux
manches galonnes, car la maistrance se marie volontiers en Lannion,
et les bourgeois et bourgeoises, et les jeunes filles de la ville ou
des landes voisines, folles de danse et de toilette, qui viennent
chercher un fianc ou montrer leurs bijoux d'accordailles. C'est l
qu'il faut voir, sous la coiffe d'apparat, deux rouleaux de mousseline
allongs en cornets, les jolis cous bretons, minces comme des tiges de
fleurs, et les grandes boucles d'oreilles d'or, et les tabliers de
soie, et cette manire de marcher qu'ont les belles Lannionnaises, en
balanant les franges de leurs chles et la tte en arrire.

Corentine Guen se trouvait parmi elles, au premier rang, la plus
jolie, la plus regarde de toutes. Elle avait seize ans. Jamais elle
ne s'tait sentie si heureuse ni si bonne.

Et voil qu'au moment o plus de cent jeunes hommes vont inviter
autant de jeunes femmes et ouvrir le bal, un homme s'tait avanc pour
l'inviter, non pas quelqu'un de la maistrance, mais un monsieur,
grand, jeune, avec toute sa barbe noire en carr et l'air grave. Au
premier coup d'oeil, elle avait devin qu'il tait venu pour elle,
pour elle seule. Il la considrait, en approchant, avec une sorte
d'admiration pieuse, comme une petite statuette de sainte. Elle en
tait trouble avant mme qu'il lui parlt.

--Mademoiselle Corentine Guen, je crois?

--Oui, monsieur.

--Je n'ai personne pour me prsenter. Mais ma famille connat la
vtre. Je suis Guillaume L'Hrec, de Trguier.

Sans rien dire de plus, il avait offert son bras. Elle l'avait pris,
sans rien trouver  rpondre, intimide, presque effraye, sans savoir
pourquoi. Il avait bien un peu caus en dansant, mais de choses
banales, comme avec les autres. Il prenait un soin extrme de ne pas
froisser la robe grise ou la coiffe brode. Il touchait  peine sa
danseuse, comme une chose trop frle. Mais elle lisait dans son me,
tant comme lui Bretonne et connaissant les songes que font les mes
silencieuses de ce pays-l.

Quand il l'eut reconduite  son banc, elle et voulu ne plus danser de
toute la soire. Il revint l'inviter encore. Elle ne savait plus rire.
La seule phrase hardie qu'il risqua, ce fut: Je vous ai vue au
dernier pardon de Pleumeur, et je n'ai pas os vous inviter. Qu'y
avait-il l qu'elle n'et dix fois entendu? Elle se sentait trouble
au son de cette parole froide en apparence et au fond passionne...

Madame L'Hrec se laissait rarement emporter, dans ses souvenirs, au
del de cette priode de sa vie. La vanit heureuse et flatte avait
fait autrefois sa gaiet exubrante. Sa vanit blesse la protgeait
maintenant contre les retours offensifs des annes pnibles. Elle
s'interdisait d'y penser. Elle aimait mieux ne songer qu' l'enfance,
 la mignonne Corentine,  qui la vie et les passants souriaient dans
les rues de Perros et de Lannion. Ce soir, la lassitude avait-elle
affaibli sa volont, ou bien l'occasion de ce retour en arrire
avait-elle plus puissamment agi sur cette imagination toujours jeune?
Madame L'Hrec abandonna sa pense au cours qu'elle avait pris. Elle
revit cet au del des ftes de Lannion, l'amour dclar de Guillaume
L'Hrec, l'opposition immdiate, violente, persvrante de madame
Jeanne, la mre de Guillaume, une Bretonne de Trguier, froide et
tenace.

Oh! certes, si le mariage avait eu lieu, c'tait bien malgr madame
Jeanne. Elle avait lutt jusqu'au bout contre son fils, et dit tout ce
qu'on pouvait dire: l'ingalit des fortunes, car les L'Hrec taient
riches et de vieille souche bourgeoise, la coquetterie de la jeune
fille, l'humeur lgre de toutes ces femmes de Lannion. Elle dtestait
Lannion d'une haine de clocher, mprisante et aveugle. Tous ses
anctres taient ns, s'taient maris, avaient dormi leur dernier
sommeil  l'ombre de la cathdrale noire de Trguier. L'honneur de
leur vieux nom, leur rputation d'aisance et de probit commerciale
avaient grandi lentement, sur ce sol rocheux, le long des rives
profondes du Jaudy. Et il allait falloir quitter la patrie familiale,
ne plus voir la tour d'Hastings, d'o tombait le soir le couvre-feu
sur la ville endormie dj, se transplanter,  plus de cinquante ans,
pour suivre le caprice d'une enfant qui tenait le coeur, le coeur
faible de Guillaume.

'avait t la grande faute de Corentine, d'exiger que son mari vnt
habiter Lannion. Elle avait dclar qu'elle mourrait d'ennui dans
cette ville sombre de Trguier, plaisant les gens de l-bas, leur vie
contrainte et morne  son gr. Guillaume avait cd, malgr tous,
parce que les deux yeux bleus de sa fiance le demandaient. Il avait
vendu le moulin  huile, o s'tait faite la fortune des aeux, pour
en acheter un autre, plus vieux et moins prs de la mer, tout  ct
de Lannion. Lui, trs soumis  sa mre, Breton songeur et timide, il
s'tait trouv intransigeant, presque dur, quand il s'tait agi de ce
dpart qui cotait tant  madame Jeanne.

Rapidement madame Jeanne avait eu sa revanche. Elle s'tait vite
rvle dpensire et frivole, la petite Corentine. Jolie comme elle
tait, pouvait-on lui refuser de la prsenter dans le monde breton,
qui s'ouvrait volontiers devant le nom des L'Hrec? Les invitations
n'avaient pas tard  venir, ni les succs pour la jeune femme, ni les
mdisances d'une petite bourgeoisie jalouse et caquetant autour
d'elle. Elle avait trop d'esprit, elle riait trop, elle ne savait pas,
pauvre fille de seize ans, ce que lui coteraient son amour du bal et
ses dners chez les bourgeois riches de la contre, dans les petits
manoirs o elle se rendait avec Guillaume, dans le cabriolet remis 
neuf du grand-pre Jobic.

Pendant leurs absences qui duraient parfois plusieurs jours, madame
Jeanne, qui s'tait occupe de commerce depuis son enfance, gouvernait
l'usine, et prenait, par devoir autant que par besoin de domination,
la place de son fils. Dans l'htel de la rue du Pav-Neuf, elle tait
matresse aussi, l'ayant achet de ses deniers. Guillaume, au retour,
la trouvait mcontente. Elle lui montrait que ce train de vie tait
trop lourd, que ces relations trop hautes absorberaient et au del les
revenus du mnage, que les affaires se ressentaient de la ngligence
de l'homme. Elle rptait les mdisances qu'on racontait, dans le
cercle troit de vieilles gens qu'elle s'tait cr; elle se
proccupait, sincrement, mue par la passion maternelle qui emplissait
tout son coeur depuis la mort de M. Jobic, de savoir si les mots
risqus, les inconsquences de langage ou de conduite qu'on prtait 
sa bru, pouvaient tre dmentis. Guillaume, trs amoureux, excusait
Corentine, assurait qu'on la calomniait, et malgr lui, pourtant, il
retenait quelque chose des propos auxquels il ne croyait pas. Il
continuait  mener sans got, pour plaire  Corentine, la mme vie que
madame Jeanne appelait une vie de dissipation, et qui tait simplement
coteuse et vaine: mais sa jalousie souponneuse de Breton, lente 
clater, avait reu l'veil.

La naissance de l'enfant aurait pu tout changer. Et Guillaume espra
un moment qu'il en serait ainsi. Mais quand sa femme, heureuse d'tre
mre, voulut prendre dans la maison la place qui lui revenait, elle se
heurta  madame Jeanne. Entre elles deux l'opposition des caractres
et des ducations tait complte. Elles ne s'entendaient sur rien. Les
plus petites dcisions prises par madame Corentine taient blmes par
madame Jeanne, ses ordres dsavous, ses dsirs prvenus en sens
contraire. A propos de ce nom de Simone, inusit au pays breton, 
propos du choix d'une nourrice, que l'une voulait Lannionnaise et que
l'autre s'enttait  faire venir de Trguier, et quand madame
Corentine dclara qu'elle tutoierait sa fille, ce qui ne s'tait
jamais fait dans la famille L'Hrec, o les enfants taient tenus 
distance par le vous moins tendre, il y eut des scnes violentes,
des reproches, des rappels blessants de l'humble condition des Guen.

Alors la jeune femme, se sentant  l'troit dans l'htel de Lannion,
surveille, blme dans les choses les plus innocentes, annihile par
madame Jeanne, n'eut plus de repos que son mari n'et consenti 
reprendre l'existence mondaine de la premire anne.

Et les germes de dsaccord, sems entre les poux, avaient lev et
grandi. Prvenu par sa mre contre la Lannionnaise, fatigu de ces
luttes dont il n'tait gure que le tmoin attrist et trop faible,
Guillaume avait mieux aperu les dfauts de sa femme, sa vanit
d'enfant gte, son dsir excessif de plaire, le vide de cette petite
tte uniquement occupe des regards qui se tournaient vers elle. Il
avait souffert de la voir mal juge par les vieux bourgeois de
Lannion. Ses affaires avaient pris une tournure inquitante. Les
dettes affluaient, entamant la fortune des L'Hrec, modeste en somme
et considrable seulement pour le petit pays pauvre de l-bas. Et il
s'tait plaint,  son tour, amrement, cruellement, comme s'il se
repentait d'une patience trop longue, entt dsormais et partial
comme sa mre.

Madame Corentine revoyait, dans la chambre silencieuse de King Street,
ces scnes d'autrefois, la lente dsaffection, les discussions
toujours renaissantes, les emportements de son mari, les hontes
qu'elle avait reues, devant les domestiques, devant l'enfant, jusqu'
cette dernire, jusqu' ce soir o elle avait t injurie, jete
violemment et  demi renverse sur l'angle d'un meuble, au retour d'un
dner chez les de Coudan, o elle s'tait montre trop libre, au dire
de cet homme de Trguier, mal mari  une fille de Lannion.

Oh! cette brutalit! la fin de tout, la fuite, le pays  demi soulev,
la retraite chez le pre, l'enfant dispute en justice, Perros mme
devenu inhabitable, le refuge  Jersey pour vivre et pour cacher
Simone! Tout ce drame rapide, elle le revcut, et sa figure
s'empourpra, et tout son coeur se souleva de colre, et ses petites
mains se mirent  trembler sur le bois du mtier qu'elle serrait.

Il y avait bien longtemps que madame Corentine ne s'tait anime
ainsi. Toute l'ancienne colre, comme elle tait vive encore! Comme
elle se retrouvait! Comme les mots accouraient, vhments, contre cet
homme brutal avec sa femme et faible devant sa mre!

L'excs mme de son trouble avertit madame Corentine que cette pente
d'esprit tait mauvaise. Elle se renversa en arrire, passa les mains
sur ses yeux, soupira, et, cherchant  quoi penser pour se tirer de
l, se souvint tout  coup de la lettre qu'elle avait reue en
rentrant. Elle prit l'enveloppe froisse, la dchira lentement,
voulant faire durer la distraction et s'y complaisant. C'tait bien
une lettre de son pre.

    Perros, le 24 juillet.

    Ma chre fille,

Tout va bien en Perros. Sauf que la vieille mre Gode Tiec, qui
mendiait son pain, n'en a plus besoin parce qu'elle est morte, il n'y
a pas eu de malheur. Les terriens sont contents de leur froment, et on
dit que les bls noirs sont jolis. Le fait est qu'en passant prs du
Hdrou, j'ai vu un morceau de lande o il pousse bien des douzaines
de galettes pour la saison. Tu sais que a ne m'intresse qu'un peu,
ces choses-l, et seulement  cause des voisins qui ont du bien au
grand air.

Moi je n'ai pas fait belle pche, ces jours. Je crois que le bar se
fatigue de nos ctes. Il faut aller jusqu'aux les pour le trouver, et
encore! a m'oblige  mettre un peu plus de toile sur mon canot, qui
est vieux comme moi.

Je te dirai, ma chre fille, que j'ai chavir une fois, depuis ton
honore du 30 juin, par le travers de l'le Rougie. Le bateau n'a pas
eu de mal, ni ton pre non plus. Ceux de Ploumanac'h nous ont relevs
tous deux, en moins d'une demi-heure. Ne t'inquite pas, a n'est pas
encore mon tour, comme tu vois.

Je te dirai de plus que Marie-Anne va avoir son enfant dans bien peu
de jours. Elle ne marche gure. Son mari est en mer, et elle voudrait
bien t'avoir pour ce moment-l. Mme elle aurait l'ide de te demander
d'tre marraine. Je sais que cela va te faire rflchir. Elle n'osait
pas t'crire l-dessus. Moi, je m'en suis charg, parce que la petite
avait de la peine, depuis dix ans qu'elle ne t'a pas vue.

Embrasse ta demoiselle, qui est ma petite-fille tout de mme, et
crois-moi ton pre dvou.

    CAPITAINE GUEN.


Madame Corentine relut la fin de la lettre. Marraine, dit-elle 
demi-voix, marraine! Elle ne s'attendait pas  cette proposition, qui
ajoutait  son trouble. Sous la phrase droite et sche du vieux Guen,
elle devinait l'motion qu'il avait d prouver en crivant cette
lettre, elle entendait la conversation qu'il avait eue avec
Marie-Anne, timide, peure par l'approche de cette maternit,
dsireuse d'avoir prs d'elle sa soeur, depuis dix ans qu'elle ne l'a
pas vue. Et lui! il ne disait rien de lui, mais son sentiment n'tait
que trop clair. Pauvre pre! lui non plus, depuis dix ans, n'avait pas
vu sa fille, sauf une fois,  Jersey, en passant, mais sur la terre de
Bretagne, chez lui, non, jamais, jamais elle n'avait voulu
retourner...

Marraine, songea la jeune femme en froissant la lettre dplie, non,
cela ne se peut pas. Remettre le pied  Perros, moi!

L'intense irritation de tout  l'heure lui remontait par bouffes, et
lui faisait dire non! Non, elle n'irait pas dans ce pays o elle
avait trop souffert, d'o la mchancet et la basse envie ameutes
l'avaient fait partir...

Pourtant, la lettre du pre, qu'elle tenait serre entre ses doigts,
lui chantait comme un refrain: Marie-Anne va avoir son enfant... Son
mari est en mer... Elle voudrait... Et cela s'insinuait, elle le
sentait bien, dans son coeur de femme, malgr les rvoltes de
l'amour-propre et les dngations des lvres.

Mauvaise soire! Elle se leva, pour mettre un terme  ce combat
intrieur. Il tait l'heure de se coucher. Dans la chambre en face,
Simone dormait; elle avait joint les mains qui s'allongeaient droites
et blanches vers le mur. En coutant, car le silence de la nuit
s'tait fait dans la rue, la mre entendait la respiration gale et
pleine de l'enfant. Elle sentit un frisson rapide. Elle eut une sorte
de vue claire d'un problme redoutable. Cette jeune fille qui dormait
avait eu, l'aprs-midi, une initiative inquitante. Elle pensait  son
pre, peut-tre bien plus qu'elle ne l'avouait; elle dsirait le
revoir. Oui, la trop longue sparation avait d faire clore, dans
cette me de vierge, une sorte de pre idal qu'elle adorait en le
cachant, comme d'autres le fianc des premiers rves. N'tait-ce pas
effrayant de laisser se dvelopper, dans la contrainte o les
sentiments s'exaltent, le souvenir embelli du toit paternel et du
pre? Ne valait-il pas mieux aller au-devant du danger, accepter
bravement l'invitation de Guen?

Que rpondrait-elle, madame Corentine, le jour o Simone lui dirait:
Mon devoir est de ne pas l'abandonner, je veux revoir mon pre? Que
rpondrait-elle? Et la question se poserait srement. A quoi
servirait alors de dire oui? Quelle obligation Simone lui aurait-elle
d'un consentement qu'elle aurait arrach, qu'on ne pouvait refuser? Et
quelle autorit la mre aurait-elle pour fixer la dure de ce sjour?
Une autorit bien diminue, parce que l'enfant serait partie malgr la
mre, parce qu'entre elles deux il y aurait eu une lutte sourde et
longue avant d'en arriver l! Et si le pre accueillait bien sa
fille,--comment douter de l'accueil?--l'enfant trs flatte, trs
adule l-bas, penserait certainement qu'on avait eu tort de la
retenir si longtemps, elle accuserait sa mre, elle ne lui
pardonnerait pas, au fond du coeur, de lui avoir disput cette joie
naturelle, et, revenue  Jersey, elle y rapporterait une me partage,
elle serait change en une autre fille, qui examinerait curieusement
et jugerait la longue jalousie de sa mre...

Peut-tre une diversion immdiate, un voyage en Bretagne prviendrait
cet avenir menaant. Oui, passer huit jours  Perros, envoyer Simone 
Lannion deux ou trois jours... Elle tait matresse de limiter la
dure d'une faveur que personne n'avait demande. Elle ramenait sa
fille  jour fixe. Elle avait le beau rle, et Simone serait engage 
revenir, par le sentiment mme de gnrosit qui aurait pouss sa mre
 lui dire: Va! L'objection, le malaise n entre elles  l'occasion
du pre disparatrait. Il serait vident que madame L'Hrec n'avait
pas peur, puisqu'elle envoyait l'enfant vers lui, qu'elle n'avait pas
de rancune sauvage...

Hlas! la peur, la rancune, c'tait au contraire, en ce moment, le
plus vivant de cette me bouleverse. A peine l'ide se fut-elle
formule dans l'esprit de madame Corentine, de risquer un voyage en
Bretagne, la jeune femme se sentit toute dfaillante. L'abandon
qu'elle avait toujours craint, elle s'y prcipiterait donc! Elle irait
confier sa fille  ses ennemis! Encore s'il n'y avait eu que le mari,
mais la mre, madame Jeanne, qui la dtestait! Qui sait quand elle
reverrait Simone, si elle la reverrait jamais? Sur un caprice
d'enfant, sur une lettre du vieux Guen, elle serait folle, en effet,
de risquer tout son bonheur, folle, folle...

Elle rptait le mot, dans la peur de ce silence de tout, dans le vide
de son me, dans l'anxit de ses contradictions. Qui la dlivrerait,
qui l'clairerait, qui la sauverait?

Un instant, elle, alla vers la fentre, et appuya son front aux vitres
moites, derrire lesquelles la brume allait toujours, souffle par le
vent d'est. Tristesse des rues dsertes, morne accablement des maisons
o plus rien ne veille! Tout dort, il n'y a mme plus un mouvement de
passant, pas une toile qui puisse tirer  soi l'abandonne qui se
dbat et voudrait chapper  elle-mme.

Alors madame Corentine a travers la chambre, elle s'est approche du
lit o dormait Simone, et, la fivre au coeur, elle a pris dans ses
mains une poigne des grands cheveux bruns pars sur l'oreiller, elle
s'est penche, elle les a baiss avec passion, puis elle est demeure
debout, immobile, longtemps,  regarder dormir celle qui venait
d'crire au pre, l-bas, sur la cte de France.




II


Le lendemain matin, quand Simone entra dans la chambre de sa mre,
celle-ci dormait encore, lasse d'avoir veill et d'avoir pleur. La
jeune fille s'avana sur la pointe des pieds, enveloppa sa mre de ses
bras, et l'veilla en l'embrassant longuement, sans rien dire, avec ce
merveilleux tact des enfants qui grandissent, et qui savent dj que
les tendresses blesses n'ont pas besoin d'explication, mais de
caresses pour gurir.

Elle retournait dans son appartement, heureuse d'avoir fait plaisir et
de se sentir tant aime. En passant  ct du mtier, elle jeta un
coup d'oeil sur le dessin du canevas. A peine si le mouvement fut
marqu: une inflexion lgre de la taille, les grands cils qui
s'abaissent et se relvent. Mais elle avait vu que le trait  l'encre
de Chine en tait au mme point. Madame L'Hrec avait devin la
pense de sa fille.

--J'avais les yeux si fatigus hier soir, dit-elle, que je n'ai pu
continuer.

Une demi-heure plus tard, elles descendaient au magasin, que la
servante venait d'ouvrir et de balayer. Il faisait un soleil radieux.
Et il tait bien joli, sous cette pluie de rayons, l'talage de la
_Lande fleurie_. La lumire se brisait, en clats de toutes les
couleurs, sur mille objets aux surfaces polies, cailloux du Rhin,
broches, bracelets, pinglettes, maux, ventails en ivoire ou en
plumes. Elle mettait une aigrette au bord rose des gros coquillages de
l'Inde, sur les ongles des pattes de lagopdes montes en porte-plumes
et en coupe-papier, glissait en lueurs fauves le long des cannes de
choux vernies, des _cabbage sticks_ entasss dans un coin, cerclait
d'une aurole les assiettes du Japon et les coupes de cristal, d'o
s'levaient, en pyramides crpeles, tous les tabacs de la libre
Angleterre, Virginian, Old Judge, army and navy mixture, Richmond gem,
Orient, qui rpandaient dans l'atmosphre un parfum de bazar levantin.

Simone aimait ces choses brillantes et bien ranges. Elle aimait les
clairs jours d't. Elle s'avana, ouvrant les yeux tout grands, comme
si elle ft entre dans une salle de bal, devinant que sa jeunesse et
cette lumire taient faites l'une pour l'autre.

Madame Corentine, qui la suivait, parut, au contraire, gne par ce
miroitement universel. Elle s'assit derrire un bureau qui occupait
le milieu de la pice, et se courba sur un livre de comptes, tandis
que sa fille, debout, penche au-dessus d'une vitrine, rangeait une
collection de bijoux en granit de Jersey et de sous de l'le maills.
Les doigts de Simone,  petits coups lgers, redressaient l'alignement
compromis par les acheteurs de l'avant-veille, donnaient une
inclinaison plus heureuse  un croissant de pierre bleue ou rose,
essuyaient un grain de poussire. Elle avait l'habitude et le got de
ce joli mnage. Son esprit ne s'y dpensait gure. Il lui en restait
assez pour songer, et son coeur faisait du chemin autant que sa main
en faisait peu, son coeur si jeune, gris pour un rayon de jour. Elle
pensait  son pre qui, en ce moment peut-tre, lisait la ligne trace
par elle sur la page blanche. Comment l'avait-il reue? Un petit
frisson l'agitait  cette ide. Elle se reprsentait bien la maison,
le jardin, le salon o se tenait sans doute M. L'Hrec, avec sa mre,
la svre madame Jeanne, le coup de sonnette du marin, la porte
ouverte par la vieille Gote; mais tout se brouillait ensuite, et elle
cherchait, sans pouvoir la trouver, la figure de son pre. Cinq annes
sans le voir avaient presque effac l'image, altr les contours,
l'expression des yeux, le souvenir du son de la voix. Elle ne pouvait
pas. C'tait dj comme si la mort avait pass, avec ses voiles qui
s'ajoutent les uns aux autres, d'anne en anne. Pas mme un portrait
qui pt l'aider  ressaisir l'impression ancienne et si chre. Dans la
nouvelle maison, tout ce qui rappelait le pre tait banni, except
une photographie dj jaune, datant des premires semaines aprs le
mariage, et qu'elle avait aperue une fois, un jour que sa mre
feuilletait des liasses de lettres plies en quatre.

Elle se ralentit un peu dans son travail, leva la tte, et regarda sa
mre.

Madame Corentine avait appuy son menton sur une de ses mains, et, les
yeux vagues fixs sur la rue, elle rflchissait. Elle avait l'air
triste.

Comme tout avait chang, depuis la veille, pour une ligne d'criture!

Simone se remit  ranger les bijoux de granit et les sous de Jersey.
De temps en temps, elle levait les yeux vers le bureau d'o ne venait
aucun bruit de plume rayant le papier, aucune ombre rapide d'un bras
lev brisant les lueurs du parquet. Elle retrouvait toujours la mme
silhouette fine et songeuse.

Il devait y avoir autre chose que le souci de la veille, pour que
madame Corentine ft  ce point absorbe dans ses rflexions. Aprs le
djeuner, elle annona l'intention d'aller rendre visite  miss Ellen
Crawford, vieille demoiselle pauvre, qui se disait toujours
institutrice, bien que, depuis longtemps, on ne lui et connu aucune
lve, et pouvait sans dchoir,  l'abri de ce pavillon, rendre mille
petits offices rtribus qui lui eussent fait sans cela un tat
infrieur: Miss Ellen gardait les cottages, les louait, gageait les
cuisinires, et prenait en pension, dans son petit jardin de
Springfield Road, les graniums et les fuchsias laisss par les
baigneurs ou par les familles en voyage.

Simone, reste seule, se demanda ce que sa mre pouvait bien avoir 
confier  miss Ellen Crawford. Il lui fallut attendre, pour le savoir,
plus d'une grande heure, vendre une demi-douzaine de cabbage sticks,
de broches en vieil argent et de vues de Jersey. Enfin sa mre revint,
et, comme personne ne se trouvait arrt  la devanture du magasin:

--Simone, dit-elle, je viens de convenir avec miss Ellen qu'elle
gardera la maison pendant une absence que je compte faire.

--Avec moi?

--Oui. Marie-Anne dsire beaucoup que je sois marraine de son enfant;
j'ai rflchi, et j'accepte.

--Oh! maman!

La jeune fille traversa l'appartement; elle arriva, toute sa joie
tonne dans les yeux, jusqu' madame Corentine, qui se tenait au
del de la porte, et enlevait son chapeau.

--Alors, Perros? dit-elle.

--Certainement.

--Et le grand-pre Guen?

--Et mme Lannion, si tu veux.

Simone voulut passer le bras autour du cou de sa mre.

--Merci, dit-elle, vous me faites si grand plaisir!...

Elle s'arrta, sentant que sa mre la repoussait doucement.

--Laisse-moi, petite, laisse-moi. Nous ne partons pas tout de suite,
d'ailleurs. Dans quatre jours: miss Ellen est occupe jusque-l.

L'enfant s'carta. Elle vit que sa mre pleurait. Sa joie, brusquement
refoule, lui fit comme une blessure  l'me. De nouveau, elles
souffraient de tant s'aimer sans pouvoir se mettre  l'unisson.

Mais, un moment aprs, comme elles rentraient toutes deux dans le
magasin, madame Corentine pria Simone d'aller chercher une liasse de
papiers dans une des chambres du second. Simone partit. Elle monta
l'escalier en courant. Et  mesure qu'elle montait, la joie
recommenait  grandir en elle. Il fallait passer par un couloir vitr
d'o l'on dcouvrait, par-dessus les toits voisins, le bout des jetes
de Saint-Hlier et une large bande de mer. Simone s'arrta. Elle
regarda, tout attendrie, la limite bleue si loin, si loin. Et, comme
personne n'tait l pour l'pier, elle envoya un baiser vers la terre
invisible de France.

Au retour, elle entra, sans raison, dans sa chambre de jeune fille,
qu'elle trouva plus jolie que de coutume.

Des mots traversaient son esprit, bondissant l'un aprs l'autre, se
rattrapant, se confondant, ple-mle, sans repos, comme des papillons
de printemps: Perros, Trestrao, Marie-Anne, Lannion, Guen, Sullian, le
pre.

Et elle souriait  tous.




III


A peine le voyage de Lannion fut-il dcid, que madame Corentine
regretta la parole donne.

Elle tait nerveuse, ple, incapable de rien entendre en dehors de ses
propres penses qui la torturaient, quand elle monta, quatre jours
aprs son entrevue avec miss Ellen Crawford, sur le pont de
l'_Alliance_, le petit vapeur anglais qui fait le service entre
Saint-Hlier et Saint-Malo. tendue  l'arrire, sur une chaise
longue, la tte enveloppe dans un chle, elle prtexta le malaise du
roulis pour loigner Simone: Va, dit-elle, laisse-moi, je ne
rouvrirai les yeux qu' Saint-Malo. Et elle se mit  penser, avec un
trouble affreux, qu'elle allait perdre son enfant, qu'on la lui
volerait, oui, srement, et  repasser toutes ces circonstances qui
l'avaient amene l, tous les mots changs avec Simone depuis une
semaine.

Des terreurs subites la prenaient. Et sa main, conduite par une espce
d'instinct de dfense, touchait le sac aux armatures nickeles, pos
prs d'elle, et o elle avait renferm la charte de sa libert, la
copie du jugement dont elle lisait de mmoire les lignes rgulires,
nettes comme des lames d'acier: Au nom du peuple franais, attendu
qu'il rsulte de l'enqute des svices graves... Par ces motifs,
prononce la sparation de corps entre les poux L'Hrec, avec tous
ses effets de droit, dclare que la demanderesse aura la garde
exclusive de l'enfant, qu'elle sera tenue seulement de remettre au
mari pendant le mois de septembre... Oserait-on, aprs cela, lui
ravir sa fille? Non, il tait li. Elle avait pour elle la force des
lois, les gens de justice. Elle en userait, au besoin. Elle se disait
cela, et elle continuait quand mme  s'enfoncer dans ce ddale de
souvenirs, d'apprhensions, de raisonnements contradictoires, qui
brisent l'nergie, et ne rparent pas les fautes commises.

Simone, aprs avoir refus de quitter sa mre, la voyant immobile et
la croyant assoupie, monta sur la passerelle. Il y avait peu de
passagers. Elle s'accouda aux balustrades de fer, la figure dans le
vent qui soulevait ses cheveux, prs du lieutenant, un marin
irlandais, que sa mre et elle avaient connu  Saint-Hlier. Et,
pendant plus de deux heures, tandis que le bateau courait, brisant les
lames courtes, elle prit un plaisir d'enfant  se faire expliquer la
route, les manoeuvres, les courants qui portent sur les roches, les
balises. Le lieutenant racontait des histoires de mer, souriant dans
sa barbe blonde aux questions de la jeune fille, et lui nommait les
cueils, les uns trouant les vagues, les autres invisibles,
reconnaissables seulement au bouillonnement et  la nuance de l'eau.

Bientt Czembre mergea, ronde comme un chaton de bague. La terre de
France, simple ligne d'abord, se dentela, prit couleur, s'leva. Le
clocher de Saint-Malo pointa dans l'azur, et ce fut l'entre de la
Rance, large et superbe, toute blonde sur ses bords de roches et toute
bleue au milieu, avec des lointains de forts comme les fjords de
Norvge.

Alors Simone, enthousiaste, descendit par l'chelle de la passerelle.
Les mots d'admiration se pressaient sur ses lvres. Elle fut surprise
de trouver sa mre debout, qui la regardait venir, en souriant un peu
derrire son lorgnon d'caille.

--Est-ce beau, cette Bretagne!

Madame L'Hrec rpondit, avec moins d'accent, mais avec un srieux
qui n'chappa point  Simone:

--Oui, trs beau. Cela fait je ne sais quoi de se retrouver en France,
n'est-ce pas, Simonette?

Et elle caressa la joue de Simone du bout de sa main gante.

Ds leur arrive, madame Corentine et sa fille prirent le train de
Bretagne, mais elles s'arrtrent  Plouaret. Le lendemain seulement,
vers dix heures, une calche de louage vint les prendre, pour les
mener  Perros, en tournant Lannion. Madame Corentine ne voulait pas
s'exposer  rencontrer son mari, elle voulait viter jusqu' la vue de
l'htel de la rue du Pav-Neuf, massif entre ses deux jardins, avec
ses contrevents bruns, son toit long coiff d'un bourrelet de zinc, et
qu'on aperoit des coteaux voisins, au-dessus des ormeaux du Guer.

Il fallut couper  travers la campagne, par les chemins tordus autour
des fermes. On allait lentement. La matine avait la douceur bretonne,
pntrante et voile. La brume, qui s'tait embaume toute la nuit sur
les landes et les chaumes, comblait encore les valles, et fumait sur
les buissons bas, tandis que le soleil chauffait les artes rocheuses
couronnes de pins. Les alouettes, qui sont nombreuses sur les ctes,
se levaient et montaient pour voir la mer. On devinait que la
splendeur de midi serait superbe et courte.

Madame Corentine, assise  droite, au fond de la calche, resta
d'abord silencieuse et distraite. Souvent, elle jetait un regard
rapide sur les hauteurs qui cachaient Lannion. Ses yeux s'animaient
comme au voisinage du danger. Un sentiment de rvolte et de dfi
faisait redresser cette petite tte volontiers hautaine. Puis
l'motion d'une minute s'effaait. Les yeux bleus se laissaient
prendre aux dtails familiers de la route. Un apaisement, un
demi-sourire dtendaient la physionomie de la jeune femme. Madame
Corentine passait o elle avait pass petite fille, jeune fille, jeune
pouse.

Quand les collines de Lannion, vites par un long dtour, bleuirent
derrire la voiture, quand les chevaux, rendus plus vites par les
effluves salins, commencrent  trotter sur la route de Perros, cette
impression devint dominante, et se fixa. Madame Corentine rpondit aux
questions de sa fille, s'intressa  tous les clochers de l'horizon,
se pencha quand Simone se penchait, pour lire, sur les bornes, les
kilomtres franchis. Les inquitudes avaient disparu. Le charme du
pays natal prvalait souverainement. La mre et l'enfant se
retrouvaient, unies dans la mme attente joyeuse. Au sommet des ctes,
les pinires dressaient leurs bouquets de poils drus, qui chantaient.
Par l'ouverture troite des valles, chacune ayant son ruisseau plein
de menthes et sa ferme crase parmi les arbres, la mer apparaissait,
entre deux pointes de falaises, d'o venait le souffle frais et
l'tincelle des vagues. On approchait de Perros.




IV


--Petite, attrape l'amarre!

Le capitaine Guen, qui arrivait  la godille, et doublait la pointe de
la jete de Perros, lana un paquet de cordes qui se droula, et vint
tomber sur la haute leve de granit, couverte de gomons comme un
vieux mur o grimperaient des lierres bruns. Marie-Anne se baissa avec
effort, et attacha la corde au dernier chelon d'une chelle de fer.
Le douanier de service regardait.

--Est-ce que la pche est bonne, pre?

M. Guen, sans rpondre, se mit  parer son canot, en alignant, le long
des bordages, les deux avirons, la gaffe et le bton de sapin qui lui
servait de beaupr. Le bruit des bois heurts s'en allait, port au
loin par l'eau, dans le petit port en demi-cercle. Cette musique-l
rjouissait le capitaine, et donnait de l'importance  son
dbarquement. Il ne se pressait pas. Des baigneurs, qui l'avaient
aperu, htaient le pas dans l'espoir d'acheter du poisson.

--La pche doit tre bonne, puisque vous ne rpondez pas! reprit la
jeune femme, les mains jointes sur le devant renfl de sa jupe grise.

Le capitaine enleva encore son cir de toile, l'enferma dans un
placard,  l'arrire, revtit sa veste use  deux rangs de boutons
d'or qui lui donnait haute mine, puis, saisissant d'une main les
barreaux de l'chelle, il monta, tenant de l'autre un panier d'o
s'chappaient des gouttes de saumure mles d'cailles, qui tombaient
dans la mer.

--Voil! fit-il en apparaissant sur la jete: dix dorades, deux
vieilles et un congre, un petit, par exemple!

--Combien vos dorades, mon ami? demanda une voix d'homme, dans un
groupe de cinq ou six curieux qui s'tait form autour de lui.

--Je ne vends pas mon poisson! dit le capitaine.

Il se redressa, en se voyant entour d'trangers, de ces gallos
qu'il n'aimait gure, et, par-dessus leurs ttes, comme il tait trs
grand, il regarda quelque chose droit en face de lui, sur le quai,
l-bas. C'tait son habitude, quand il prenait terre, de donner le
premier coup d'oeil  sa maison. Il aimait la revoir, en retraite sur
l'alignement des autres, avec la porte abrite d'un auvent, et ses
deux fentres ouvertes sur la baie, par o la brise entrait jusqu'
la nuit. Et ma foi, il n'avait point l'air ainsi d'un homme qui vend
ses dorades, le capitaine Guen! Son cou, maigre et tann, portait une
tte petite et aplatie, une tte de goland. Comme beaucoup de marins,
Guen avait des oiseaux du large l'oeil bleu vert et transparent. Quand
il se fut assur que tout tait bien en place, dans le bas Perros:

--Enlve, petite!

Marie-Anne souleva le panier, le douanier porta la main  son kpi, et
Guen se mit  marcher rapidement vers le bourg. Arriv  l'endroit o
la jete se coude pour rejoindre le quai, il se dtourna pour voir
l'tranger qui lui avait ainsi fait perdre ses mots, leva les paules,
et dit, d'une voie radoucie, tandis qu'une sorte de contentement
plissait ses joues raidies par le vent et par le sel:

--Eh! eh! Marie-Anne! jolie pche, n'est-ce pas?

--Oui, pre!

--Et je n'ai t que jusqu' la Noire de Thom, sais-tu? Je n'avais
qu' moiti le coeur  mes lignes. Toujours je croyais qu'il nous
tait arriv quelqu'un. Personne n'est venu?

--Non, personne, rpondit la jeune femme en changeant de main le
panier.

--Et pas de lettres?

--Non plus.

--a sera pour demain. Dommage que ton Sullian ne soit pas l, lui qui
aime tant la soupe de vieilles! Enfin tu les porteras aux Tudy, qui
sont pauvres.

--Oui, pre.

Ils longrent le quai, o quelques notables, moins actifs que le vieux
Guen, revenus de toute navigation, mme de la petite, bonnes gens 
colliers de barbe rude, assis sur les bornes d'amarre et les pieds sur
les cbles, changrent avec le capitaine le grognement bref des
anciennes connaissances du mme port. Ils baissaient la tte,
balbutiaient un bonjour, et laissaient passer avec la belle
indiffrence d'un navire qui en croise un autre.

Guen, au milieu du port, inclina  droite, entra dans le petit
cul-de-sac qui formait une place minuscule au-devant de sa maison,
passa sous l'auvent couvert d'ardoises paisses, d'un bleu gris, qui
tremblaient, les jours de tempte, comme un clavier de castagnettes,
et ouvrit la porte.

Pas de lettres! Cela le tourmentait un peu. Pourquoi Corentine
n'avait-elle pas crit, ni Sullian?

Selon son habitude, quand il rentrait de la pche, il s'assit 
califourchon sur une chaise, et alluma sa pipe, tourn vers le maigre
feu qui faisait bouillir la marmite.

--Je sors, pre, dit Marie-Anne; je vais chez les Tudy.

Quand elle eut referm la porte, la longue salle enfume redevint aux
trois quarts obscure. Une seule fentre l'clairait, petite et
grillage,  droite de l'entre. Il faisait nuit de bonne heure dans
cette pice basse, qui servait de cuisine et de magasin de pche au
capitaine. Une table, des chaises, des filets, des lignes roules sur
des liges, une paire d'avirons pendus au mur, une voile neuve dans un
angle, c'tait tout l'ameublement. Par prvision, depuis quatre jours,
on avait dress dans le fond un lit de bois pour le capitaine: si les
Jersiaises allaient arriver! La chambre du capitaine, l-haut, tait
prte  les recevoir. Mais non, rien, pas de nouvelles!

Pourquoi se tourmenter, cependant? Corentine tait comme cela,
capricieuse, irrgulire. N'allait-elle pas se dcider tout  coup et
sans prvenir? Il la connaissait bien, sa Corentine! Si elle allait
revenir au pays, l, chez lui! A cette pense, qu'il avait eue
pourtant bien des fois, Guen sentit son coeur se troubler.

C'est qu'il l'aimait bien, Corentine! Il l'avait aime, mme, d'un
amour de prdilection, quand elle tait jeune fille, et qu'on le
louait si souvent  cause d'elle. Au retour de chaque voyage, il la
trouvait embellie. Il comptait avec orgueil qu'il pourrait lui donner
une dot assez ronde, pour une fille de simple capitaine, vingt mille
francs, et qu'elle serait recherche par quelque brevet, commandant
un beau navire  vapeur, un de ceux qu'il aurait voulu tre, lui.

Hlas! 'avait t son grand chagrin bientt, sa fille ane. Il ne
lui en avait pas gard rancune. Il l'avait excuse tant qu'il avait
pu, disant: Attendez, laissez venir le temps, et, plus tard, quand,
rpudie, chasse de Lannion, rfugie  Perros pendant le procs qui
se droulait, elle tait en butte aux mdisances de tant de mauvais
coeurs jaloux, ne cessant de rpter: On n'a pas su la prendre, on a
t trop dur avec Corentine, oui, trop dur!

Ses raisons n'taient jamais bien abondantes ni compliques. Il
n'avait point voulu entendre ce qu'on lui contait des dpenses, de la
coquetterie et des impertinences de sa fille. Et il tait demeur
frapp dans sa joie de vieux brave homme, dans la paix de sa
conscience droite, comme par un malheur injuste, quand madame
Corentine, spare, trouvant la vie impossible  Perros aussi bien
qu' Lannion, s'tait enfuie  Jersey.

Depuis ce moment-l, il s'tait mis  pcher avec passion. Il passait
des jours, quelquefois une partie de la nuit, dans son canot  une
voile, toujours seul et par tous les temps. Les retraits de son ge,
qui le voyaient tant naviguer et se lasser, lui, un riche, qui avait
bien le moyen d'acheter son poisson, disaient: C'est Corentine qui
lui manque. Il a un chagrin, cet homme-l. Et ils n'avaient pas tort.

Mais la maison du port l'induisait aussi en tentation. Rien ne volait,
rien ne flottait sur la baie qu'il ne le vt, pas un coup de vent, pas
un yacht, l'aile tendue, gouvernant vers la jete, pas un vol de ces
petites bcassines qui vont, comme des balles d'cume fouettes du
vent, d'une grve  l'autre. Des fois, quand il souffrait d'un
rhumatisme, il regardait par la fentre de sa chambre, pendant des
heures, la ligne d'horizon, nette, lgrement courbe, et il naviguait
en pense. Il s'en allait bien loin dans les grands espaces, dans
l'infini o il avait command ce petit point obissant, mobile,
intrpide, qui s'appelait l'_Armide_ ou le _Lgu_.

Des ports lointains o il s'tait arrt, des escales pour une avarie,
pour un supplment de charge  prendre, lui revenaient en mmoire, et
les navires qu'on croisait, et les jolis profits du commerce que lui
permettait l'armateur, et les nuits sous les vergues tendues qui
criaient, d'un gmissement doux,  chaque houle, et le susurrement
continu de la brise dans les mts de sapin, si beaux chanteurs qu'on
les et dit accords ensemble pour se rpondre et siffler en parties!
Il y avait si longtemps que la mer lui avait pris le coeur! Il se
rappelait les fianailles, quand, futur mousse aux pieds nus, il
courait dans les vases du Guer, pchant des crabes et des anguilles
jusque sous la carne des golettes amarres au quai; il se rappelait
le capricieux et fort amour dont elle l'avait aim, elle aussi,
quarante-cinq ans durant, ses caresses, ses colres, l'indicible
malaise qu'il prouvait loin d'elle, les nuits toujours parlantes,
l'oeil mobile des lames qui fuirent. Oh! il tait bien de la race
aventureuse dont il est dit, ds les sicles anciens, qu'elle aimait 
se lancer sur la mer pour y dcouvrir des les, de l'espce des
oiseaux qui ne trouvent pas seulement leur nourriture au large, mais
qui aiment  y planer pour le plaisir et pour le libre essor de leurs
ailes.

Cependant, toute cette douceur qui lui venait du voisinage de la rade
tait empoisonne par la pense de la sparation d'avec sa fille
ane. Mme en regardant la mer, mme en se souvenant de ses belles
annes, il se rappelait les mauvaises. Il y avait des calomnies, des
mots qu'il ne pouvait plus chasser. Par exemple, cette phrase de
madame L'Hrec la mre, de madame Jeanne, comme on la nommait, disant
au tribunal: Je savais, ds le dbut, que mon fils se repentirait de
cette msalliance, et je l'en avais prvenu.

Msalliance! Qui donc, en pays breton, avait le droit de prononcer un
mot pareil en visant la fille du capitaine Guen? Qui donc pouvait
accuser la famille d'avoir manqu d'honneur ou de probit, et qui donc
pouvait se vanter d'tre de meilleur sang, plus honnte, et peut-tre,
aprs tout, plus illustre?

Car il y avait, au sujet des Guen, de vieilles traditions. Le
capitaine ne s'en vantait pas, mais il les connaissait. On disait que
la race tait parente de l'aptre armoricain, saint Gunol. Tout
petit, il avait t berc au rcit que les grand'mres, discrtement,
racontaient, sous l'abri de leurs capes, les soirs d'hiver. Il savait
l'histoire du saint, fils de comte, dont le nom signifiait: Il est
tout blanc; me toute blanche, en effet, rfugie de bonne heure dans
la discipline monastique,  l'ombre errante du manteau de saint
Corentin, que les landes de Bretagne voyaient passer tour  tour; me
gale et svre pour elle seule, qui fut prise de piti aux chants de
fte de la ville d'Ys, et pleura, devant le roi Grallon, sur la ruine
prochaine de la grande cit; me prise de solitude aussi, vagabonde
au service de Dieu. Comme ils taient nombreux, dans la rudesse des
temps paens, ces jeunes hommes, fils de pres grossiers et de mres
dlicates, qui conservaient de l'un le got des longues courses et des
navigations  l'aventure, et dveloppaient l'instinctive puret de
l'autre jusqu'au renoncement du clotre! On les voyait passer,
amaigris par le jene et rayonnants de visage, au lendemain des
douleurs publiques, soit des rencontres d'hommes d'armes, soit des
pestes, soit des pillages qui laissent les maisons vides et les champs
sans moisson. Pour les deuils, pour les querelles entre frres, pour
les enfants premiers-ns emports dans leur fleur, on les appelait en
hte. Ils venaient, ils consolaient, et parfois rendaient toute la
joie perdue en ranimant les morts. Puis ils s'en allaient, ayant peur
d'eux-mmes et des louanges du monde. Ils retournaient au monastre,
dont la porte s'ouvrait sur plusieurs lieues de landes ou devant la
mer infinie. Parfois, ils prenaient un pain d'orge, leur bourdon, un
livre de chant, et, montant sur une barque, ils allaient  la
recherche des les, encore plus loin des hommes, encore plus prs de
Dieu. Et leur coeur tait ravi dans le bruit des vagues. Et l'instinct
profond de leur race chantait en eux, parmi les cueils.

Que de fois Guen, avec son quipage de bons matelots, choisis dans
Perros et Lannion, avait contourn la presqu'le bretonne et pass le
raz de Sein! Il regardait alors, avec un sentiment d'amour et de
prire, l'le plate, rase sur la mer toujours creuse de lames. Dans
les beaux jours,  l'poque o les pcheurs mettent le feu au gomon
dans leurs champs, il s'levait de l des fumes lgres, droites dans
le ciel ple. Guen songeait que l'aeul avait fait ainsi. Le disciple
de saint Corentin avait sem l'orge sur ce rocher. Ses cantiques
s'taient rpandus parmi les houles, mls aux voix d'oiseaux. C'est
de l que, voulant regagner le continent et n'ayant plus de barque, il
s'tait mis  marcher sur le dtroit avec ses compagnons, et qu'on les
avait vus s'avancer en file, tout blancs, pareils  une troupe
d'alouettes de mer qui suit le creux des lames. Toujours Guen
cherchait du regard l'endroit le moins large du raz et la pointe
probable o ils avaient d aborder.

Se rattachait-il vraiment, par une suite d'anctres inconnus, pcheurs
de homards et de congres,  la race du comte Fragan, qui vit prir la
ville d'Ys? Un signe aurait pu donner, un seul, quelque ombre de
vraisemblance  la lgende: la seconde fille de Guen, Marie-Anne.
Celle-l tait demeure fille du peuple. Elle avait conserv le
costume, l'allure et les proccupations mnagres de ses compagnes
d'cole. Au sortir des classes, elle n'avait pas demand des leons
particulires, comme Corentine, ni couru les assembles, ni rv bien
loin un mari. Tout son roman tenait entre l'glise de Perros et la
maison du vieux Guen, o, un jour, vers la vingtime anne, un
capitaine au long cours tait venu la demander en mariage, o, depuis,
elle attendait, pendant des mois, silencieuse et l'esprit toujours en
mer, des runions qui duraient  peine des semaines. Ce n'tait qu'une
femme de marin, dans un bourg de la cte bretonne. Mais l'trange et
charmante physionomie qu'elle avait, et qui la distinguait de toutes
les autres: des yeux mauves trs doux, des cils si fins et si dors
qu'on n'en voyait que le rayon, point de sourcils, deux grands
bandeaux de cheveux d'or sous la dentelle de la coiffe, la bouche
longue, les paules tombantes et, surtout, une sorte de transparence
de visage  travers laquelle se lisait une seule pense, grave et
pure, comme dans les images de saintes! Ceux qui la voyaient prier
dans l'glise de Perros songeaient  des figures de fresque. Elle
faisait une impression de pass noble et lointain.

Ce qu'il y a de sr, c'est que la lgende, mme incertaine, et dont il
ne se vantait jamais, avait contribu  bien poser le capitaine dans
le pays de Perros-Guirec. Sans doute, il n'tait que Lannionnais, et
il avait vcu  Lannion jusqu' son mariage. Mais, pour une distance
de six kilomtres, l'excommunication bretonne peut tre leve: on
l'avait adopt  Perros. Il y jouissait de l'estime et d'une autorit
particulire dans les choses de la mer. Quand on tait longtemps sans
nouvelles d'un bateau, les femmes ou mme le syndic venaient le
trouver: Capitaine, il y a _la Marie_ qui devait arriver la semaine
dernire de Christiana; elle n'est pas encore signale? Il avait
toujours une explication rassurante: les relches dans les petits
ports, les avaries qu'on rpare dans des les, certains courants dont
il se souvenait et qui mangeaient la marche des navires. Si Guen ne
faisait pas partie du conseil, c'est parce qu'il ne l'avait pas voulu.

Il rflchissait justement  ce dfaut de nouvelles o l'on tait du
beau dindy command par son gendre, _la Jeanne_, de Lannion, et il se
donnait des raisons qu'il approuvait de la tte.

Un bruit de pas qui claquaient sur la terre dure de la place. Il
couta. C'tait le pas alourdi de Marie-Anne. Il y avait aussi des
voix, plusieurs, des voix douces. Qu'est-ce que cela? Serait-il
possible?... Guen se leva, dposa sa pipe dans un trou de la chemine,
et ouvrit la porte.

--Pre, c'est Corentine! dit une voix. Grand-pre, c'est Simone! dit
une autre.

Avant qu'il et pu se reconnatre, il se sentit attir par deux bras
jets sur ses paules. Il se pencha, et deux lvres fraches, un pli
de voilette releve, un noeud de satin froiss se posrent sur sa joue
hle.

--Bonjour, pre!

Il ne dit rien, mais il la serra si fort contre son coeur qu'il
l'enleva de terre un moment. Puis, dtachant ses bras, et se reculant,
et fermant  demi les yeux, comme s'il avait voulu juger la voilure
neuve d'une golette:

--Pas change! dit-il, la mme, bien la mme! Et l'autre? Voyons?

Simone se tenait en arrire de sa mre, un peu  gauche. La porte
entre-bille laissait en pleine lumire cette grande jeune fille,
rose comme une Anglaise, tonne, souriante et grave. Le capitaine la
considra de la tte aux pieds, examina son chapeau de feutre noir, o
s'enroulait un voile blanc, son cache-poussire, qui tait un vtement
nouveau pour lui, et, ne reconnaissant point en elle le type des Guen,
ni leur manire d'tre, en fut comme dcontenanc.

--Ma foi, fit-il, je ne l'aurais point avoue pour mienne dans la rue,
cette enfant-l, Corentine. Bonne mine, d'ailleurs... Comme la voil
grande!

--Je le crois bien, depuis le temps que vous ne m'avez vue! Vous ne
m'embrassez pas, grand-pre?

Elle s'avana, droite, tendit une joue, puis l'autre.

--Vous savez, grand-pre, dit-elle posment, c'est moi qui ai voulu
venir.

--Qu'est-ce que tu dis, Simone?

--Maman, il ne faut pas me dmentir. Je vous suis si reconnaissante
d'avoir consenti! Oui, grand-pre, je suis trs heureuse d'tre ici.
Je m'y reconnais!

--Oh! petite, a n'est gure possible!

--Parfaitement, et je me souviens encore des deux jolis bricks de la
chambre, l-haut!... Je vois bien que vous me prenez pour une
demoiselle. Mais je n'en suis pas une, allez! Pour vous le prouver, si
tante Marie-Anne veut me garder avec elle, je l'aiderai  prparer le
dner.

Elle avait dj tir l'pingle qui tenait son chapeau, et accroch le
feutre  la dent d'une ancre pendue au mur.

Le capitaine la suivit du regard, content, au fond, de cette franchise
et de cette dcision, se demandant: Qu'est-ce que c'est que
celle-l?

--Comme il te plaira, rpondit-il. Marie-Anne devient lourde, la
pauvre, et un peu d'aide ne lui fera pas de mal. Toi, Corentine, viens
l-haut, que je te montre ta chambre.

Ils s'engagrent, le capitaine prcdant sa fille, dans l'escalier de
bois  petits paliers, bord de colonnes torses, vieille relique
bretonne de cette vieille maison.

--Vous excuserez Simone, mon pre, dit madame Corentine  voix basse:
c'est un peu une enfant gte... toute seule avec moi... vous
comprenez...

--Gte? Ma foi, je n'en sais rien encore, repartit tout haut le
marin, qui se sentait port  dfendre sa petite-fille; non, ce
qu'elle a dit n'est pas mal du tout. Seulement elle n'a pas pris de
ton ct, voil!

--Je crois, en effet...

--Il n'y a pas de crime  cela, Corentine. Il avait bien ses qualits,
lui aussi! N'avait t la mre, la dame Jeanne, les malheurs ne
seraient peut-tre pas arrivs.

Le nom du mari ne fut pas prononc. Mais madame Corentine prouva une
sorte d'impatience de le sentir si prs. Deux portes ouvraient sur le
dernier palier: en face, la chambre de Marie-Anne;  droite, celle du
capitaine. Madame Corentine se hta d'entrer dans la dernire.

--Que vous l'avez bien arrange pour nous! dit-elle.

C'tait vrai. Tout reluisait, tout avait t frott, lav ou
pousset: les bois du lit, de vieux noyer, sculpts de feuilles de
trfle et d'o dbordaient deux draps brods, fleurant la verveine;
les deux coquillages de l'Inde,  valves roses, garnis d'pines
blanches comme des clochetons, qui flanquaient, sur la chemine, le
rameau de corail panoui sous verre; la longue-vue suspendue  deux
clous; le brevet de capitaine encadr; deux gravures colories
reprsentant les anciens navires commands par le capitaine, un brick
et une golette d'une fidlit de lignes et de grement excessive,
poss sur une mer trs rgulirement laboure avec du bleu et du vert:
tout, jusqu'aux vitres, un peu paisses, mais nettes, de la fentre, 
travers lesquelles on apercevait un granium en pot, des tiges de
volubilis grimpant  une ficelle agite, et la belle rade au del, la
royale avenue que font les collines en s'cartant, pour le plus grand
bien des caboteurs de Perros, et pour le plaisir des vieux capitaines
en retraite.

--Cela vaut mieux que Jersey, hein? demanda Guen, qui voyait madame
Corentine fixer le large un peu rveuse.

--Oui! fit-elle, sortant de cette distraction et secouant le piquet de
plumes noires de son chapeau: bien mieux!

--Si seulement Sullian tait avec nous!

--O se trouve-t-il?

--A Bilbao, chargeant pour le retour. Si tu nous restes un peu, tu
auras la chance de le revoir. Nous attendons de ses nouvelles. Il se
htera de revenir, tu comprends!

--Oui, embrasser le petit dans son berceau... Elle est bien lourde,
Marie-Anne!

--N'est-ce pas? dit Guen avec un sourire. Ce sera un garon!... Dire
que si mon gendre Sullian tait l, nous serions...

Il voulait dire au complet. Mais il songea qu'un autre manquerait
encore, le premier gendre. Et il rougit, le vieux Guen, en s'arrtant
de parler, comme quelqu'un qui n'a pas l'habitude de rien taire, et
qui se trouve pris.

Corentine n'eut pas l'air de comprendre, et dit, en revenant sur ses
pas:

--Nous allons tre bien ici, pre! Voyons la chambre de Marie-Anne?

Quelques heures plus tard, ils dnaient tous dans la salle basse,
autour de la table ronde qui n'avait jamais eu de rallonge. Les quatre
couverts taient mis sur une nappe fine, repasse par la plus adroite
lingre du bourg. Guen avait en face de lui Corentine,  droite et 
gauche sa petite-fille et Marie-Anne.

Entre les convives c'taient des regards heureux, et cette
conversation brise de gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps,
et qui effleurent tous les sujets, dans la hte de se remettre au
point les uns des autres, et de tout dire pour se mieux faire agrer.

Plus que les autres, le capitaine causait. Il racontait des pches,
des histoires du haut et du bas Perros, il se souvenait, il
rajeunissait, et retrouvait ses formules et jusqu' ses intonations du
vieux temps, pour dire,  propos de tout:

--Eh bien, petite Corentine, le pays breton, est-ce assez bon?

Corentine subissait  sa manire le charme de la runion. Comme
beaucoup de natures que la vie a tendues, que l'effort  soutenir, le
rle  jouer surexcitent, elle prouvait une dtente, elle jouissait
de pouvoir s'abandonner librement en paroles, sans tre jalousement
observe, comme  Jersey, par des trangers qui ne comprennent jamais
tout de nous-mmes. Marie-Anne, au nom de Sullian, souvent prononc,
souriait de ce sourire infiniment doux et grave qu'ont les statues de
saints dans les glises et les filles de pure race celte dans les
coins ignors de Bretagne. Mais le dialogue tait vif surtout entre le
capitaine et Simone, Simone, curieuse des moindres dtails, nouvelle
en ce pays qu'elle avait  peine entrevu dans son enfance, et qui
s'apercevait de la conqute rapide qu'elle faisait en la personne de
son grand-pre.

--Nous irons voir l'glise demain, n'est-ce pas, grand-pre?

--Oui, ma mignonne.

--Et la plage de Trestrao?

--Sans doute.

--Et la pointe du chteau o vous avez chavir?

--Je le crois!

--Et puis nous irons  Ploumanac'h, quand la mer sautera autour du
phare?  Trgastel aussi? Grand-pre, il faudra dcider maman  venir
avec nous au pardon de la Clart. C'est bientt?

--Le 15 aot.

--Elle viendra! Voyez-vous comme elle a envie de dire oui! Elle
viendra! Dans la carriole du boulanger! Je ne veux pas de voiture.
Nous ferons comme maman faisait, quand elle avait mon ge!

Ce soir-l, la maison du capitaine, bien close contre le vent, contre
les regards, ressemblait  une le o des gens heureux se seraient
retirs  l'abri, ignors, sans tmoins. Personne encore, ou bien peu
de gens savaient l'arrive des deux Jersiaises. L'motion du retour
tait dans sa fracheur. Les souvenirs, qui remontent comme une plante
vivace, n'avaient pas eu le temps de jeter leurs grandes rames tristes
dans cette subite floraison de joie.

Le vieux Guen rayonnait. Bien tard, quand tout le monde fut couch, il
ouvrit discrtement la porte, il s'chappa pour se promener  grands
pas sur la jete, o la mer montait caressante et chantante. Il
reconnut son canot, et, pour la premire fois depuis longtemps, ne
songea pas aux projets de pche pour le lendemain. Il pensait: Que
c'est bon de se retrouver! Et cela lui remplissait l'me. Et les
voyageuses, dans la chambre qu'il apercevait de loin,  cause de la
veilleuse allume, pensaient de mme.

Seule, Marie-Anne rvait des villes lointaines, des ports qui ne
devaient pas ressembler  celui de Perros, et qu'elle s'efforait
d'imaginer, parce que son mari tait en voyage. Sullian lui manquait.
Elle ne vivait qu' demi en son absence. Mais elle se sentait
raisonnable, ce soir, et confiante, comme protge par la joie des
autres.




V


La veille au soir, 14 aot, les cloches de la Clart avaient sonn
pour annoncer le pardon du lendemain. Elles avaient sonn longtemps, 
toute vole, dans le clocher de granit qui pointe, au bout de la plage
de Perros, sur l'arte rocheuse partie de la mer et montant vers les
collines. Il y avait dj du monde autour du hameau sans verdure, des
jeunes surtout, venus pour le feu de l'Assomption. Et, selon l'ancien
usage, le vicaire tait descendu, en procession, bnir et allumer le
bcher de fagots et de broussailles dress un peu plus bas, prs d'un
calvaire. On avait aperu la flamme de plusieurs lieues, les gens de
mer qui passaient inconnus dans la nuit, les gens des terres qui
veillaient. Longtemps des tranes d'tincelles avaient tournoy en
l'air, voyageant parmi les toiles, et madame Corentine, debout sur la
falaise de Perros, debout et muette derrire le groupe des siens,
s'tait souvenue de la joute des jeunes gens bretons, sautant
par-dessus les tisons ardents, emportant la braise rouge aux talons
de leurs bottes, pour montrer leur courage aux belles qui sont venues,
et puis de la promenade que font les fiancs, la main dans la main,
autour du bcher, pauvres gens nafs dont l'amour longtemps cach,
secret des chemins bords d'ajoncs ou des roches de la cte,
s'panouit et se dclare devant la Bretagne assemble, en la nuit de
vigile.

Les cloches avaient sonn. Elles s'taient tues. La pleine nuit avait
dispers les amants, et, depuis des heures et des heures, il n'y avait
plus, sur l'immense dentelure des ctes, d'autre lueur que le feu du
petit phare de Ploumanac'h; il n'y avait plus d'autre bruit que le
roulement ininterrompu des vagues sur les plages et le sifflement du
vent qui frachissait aux pointes des falaises.

Les hommes tiennent si peu de place dans la nuit!

Cependant beaucoup taient en marche. Car on vient de trs loin au
pardon de la Clart, d'au moins cinq ou six lieues, de plus loin
encore. Dans les ravins pleins d'herbe, au bord des ruisseaux tout
couverts de vapeur, dans la bue lourde des iris et des menthes fouls
aux pieds des boeufs, des fermes s'veillaient; des gars bretons
allaient donner l'avoine aux chevaux immobiles devant le rtelier et
qui penchaient la tte, endormis sur trois pieds; dans les maisons de
Trgastel, de l'Ile-Grande et de Pleumeur, dans le pays ctier tout
entier frmissant sous la mme nappe rgulire du vent qui passe, les
pcheurs, plus tt que d'ordinaire, et comme aux jours o la mare le
commande, sortaient du lit, et allumaient la rsine. Est-ce qu'il est
temps de partir dj, mon homme?--Oui, deux heures avant le jour. Et
l'homme allait ouvrir la porte, observait les nues glissant sur le
ciel presque entirement obscur, et revenait dire, ayant vrifi
l'heure  je ne sais quel signe mystrieux: Il est temps.

Chez les Guen aussi, on se prparait. Madame Corentine l'avait voulu
ainsi, malgr la petite distance qui spare Perros de la Clart, pour
chapper aux commrages dont elle et t l'objet, en plein jour, tant
qu'aurait dur le voyage, parmi les groupes inoccups des voisins et
des voisines. Dj elle avait devin derrire elle, plus d'une fois,
le murmure des anciennes mdisances changes d'une porte  l'autre,
et elle tait rsolue  ne se montrer que le moins possible en Perros.
Elle s'habillait donc,  la lueur de la minuscule lampe  ptrole,
l'unique lampe de la maison, que Guen avait prte  sa fille. Dans la
chambre voisine, elle entendait aller et venir Simone et, de temps en
temps, la voix couverte et lente de sommeil de Marie-Anne, faisant des
recommandations pieuses.

--Tu prieras pour moi?

--Oui, ma tante.

--Pour Sullian, qui est en mer?

--Oui, tante.

--Pour le petit qui doit venir?

--Oh! bien sr!

Elle ajouta quelque chose bien bas, une demande secrte  peine
murmure, qui ne parvint pas jusqu' la chambre voisine. Madame
Corentine se pencha dans l'entre-billement de la porte, sans tre
vue, et elle aperut, devant une glace, Simone qui rpondait de la
tte un oui srieux.

Quand ils furent tous partis, Marie-Anne descendit en chemise pour
aller pousser le verrou de la porte, puis elle se recoucha, ayant
froid, ayant peur dans la maison dserte.

Il faisait noir dans la chambre. Le vent secouait les ardoises de
l'auvent et les volets fendus, par o entraient les lueurs ples du
matin. Elle se tourna du ct du mur, et ferma les yeux.

La mer montait.

Tout  l'heure le bruit des pas, la voix du pre, de Corentine, de
Simone, les roulements de la carriole s'loignant, couvraient la
plainte de la mare. A prsent elle emplissait tout le grand silence
du bourg endormi; elle arrivait, apporte de toutes les plages
voisines, de tous les cueils sems au large, tantt aigu et
sifflante, tantt sourde, toujours triste.

Oh! quand elle tait petite, Marie-Anne tait curieuse de la mer et
attire par elle. Dans les jours d't, elle restait des aprs-midi
entires, gamine aux cheveux emmls, couche  plat ventre sur les
falaises,  voir galoper les vagues et l'cume sauter, familire comme
toutes les petites de la cte avec celle qui les rendra veuves.

Quand elle tait petite, elle courait pieds nus sur les grves, pour
chercher des coquillages rouls par la tempte et des dbris qu'elle
jette souvent, des botes de conserves, des bouteilles et des bois
flottants qui sont couverts d'animaux.

Quand elle tait petite et qu'il faisait gros temps, la nuit, elle se
tenait veille dans son lit, contente d'avoir peur, parce que le pre
tait l, au fond de la chambre, qui la rassurait, et elle coutait
avec ravissement, le drap ramen sur les yeux, la grande musique de
Bretagne, l'hymne sauvage qui s'lve de toutes les plages  la fois.

Mais  prsent, elle avait horreur de l'entendre. Elle ne se promenait
jamais sur les falaises. Les coups de vent l'pouvantaient. Elle
savait que la mer emporte au loin les hommes, qu'elle spare les
poux, et brise les coeurs. Elle aurait voulu ne point rencontrer
toutes ces veuves dans le bourg, car cela fait penser. Elle
connaissait les attentes longues, l'inquitude des retards quand une
lettre doit venir, et cette souffrance d'appliquer son pauvre esprit,
des heures entires, sans mme pouvoir imaginer o se trouve le navire
du bien-aim, en route, au port, ou bien... La nuit surtout, quand
elle tait seule et que la mer parlait ainsi, il lui semblait qu'on
criait au secours. C'tait lui, dans la brume, dans la houle,  des
distances infinies. Il appelait: Marie-Anne! Marie-Anne! Elle
s'veillait en tendant les bras. Oh! la mer, elle la dtestait.

Et voil qu'au matin de ce pardon, et depuis des heures dj, la mer
chantait sa chanson mauvaise. Marie-Anne s'enfona dans les draps pour
ne plus l'entendre. Elle tcha de ne plus penser.




VI


Les trois voyageurs avaient mont la rude cte du bourg, pass devant
l'glise, laiss  droite la Croix-Erskine, et suivaient la route qui
tourne par la crte des collines, autour de la plage de Trestrao. Le
cheval, un mauvais cheval blanc, tout menu entre les brancards et
qu'on s'tonnait de ne pas voir enlev en l'air quand il portait le
pain du boulanger, tranait assez rsolument la carriole, au petit
trot, le capitaine et Simone par devant, madame Corentine  l'arrire,
assise sur un pliant. C'tait l'heure grise, sans relief et sans joie,
qui prcde l'aube. Mais dj on pouvait prdire que la journe ne
serait pas belle. Le vent avait ce souffle rgulier qui dure. Il
venait de l'ouest, poussant la brume, non pas des nuages amoncels
comme il en passe souvent au matin et que le soleil dissout, mais une
masse lourde, uniforme, couvrant des lieues de cte. Dans la campagne,
appesantie d'eau et de sommeil, rien ne luisait. L'horizon rtrci
coupait en deux des pointes toutes proches des falaises. La mer
n'tait d'aucune couleur. Seule, la vague dferlait, trs lente, en
volutes d'un vert tendre sur le sable de Trestrao.

--a ressemble  la Norvge, ce temps-l, disait le capitaine.

Les femmes se taisaient, saisies par le froid. Leurs yeux, las d'errer
sur cette ombre morne, revenaient sans cesse  ce point fixe devant
elles, le clocher de la chapelle de la Clart, droit et net au-dessus
d'un plateau de roches dnudes. A mesure qu'elles approchaient, des
bruits de voix et de pas montaient plus frquents des vallons noys
dans la brume. Les bourrelets d'ajoncs qui bordent les chemins
s'cartaient au passage d'une carriole. Des groupes de plerins
dbouchaient sur la route, de tous les sentiers qui tordent autour des
champs leurs deux murs en pierres sches, ou des adresses invisibles
traces parmi les landes. Simone regardait curieusement ces bandes de
paysans rapidement dpasss par la voiture, tandis que sa mre, gne,
tournait presque aussitt la tte, avant d'avoir pu lire, sur la
physionomie des gens, ce mouvement de surprise qu'elle connaissait si
bien: Tiens, la fille de M. Guen, celle qui a laiss son mari 
Lannion! La voil! C'est elle! Voyez donc!

Bientt la rumeur grandit. Le cheval se mit de lui-mme au pas pour
gravir le dos pierreux de la butte. Et Guen prit son air de pilote
responsable, les yeux brids et fixes, tchant de ne heurter personne
dans la foule serre autour de la carriole. En haut, on voyait
maintenant quelques pauvres toits d'herbes sches colls  l'abri de
gros rochers ronds, couverts de lichens, un village misrable
au-dessus duquel s'enlevaient la petite nef de granit, les ogives, la
balustrade  jour et le clocher dentel, comme un cierge avec sa
manchette de papier. La nuit se dissipait. Vers Perros, en arrire,
une bande rose affleura l'horizon, et s'teignit, couverte aussi par
le brouillard. C'tait le jour. La plainte de la mer parut grandir
encore. Il y eut des mouettes qui passrent dans le vent. Les cloches
sonnaient la premire messe.

Guen fit le tour de l'enceinte de murs bas qui enveloppe la chapelle,
ayant peine  se faire un chemin,  cause des hommes qui refusaient de
se ranger. Ils taient si nombreux, que le peu de bruit qui s'levait
de la place tonnait d'abord, pcheurs pour la plupart ou paysans des
paroisses voisines, vtus de sombre, toutes les lignes anguleuses, le
visage creus de rides, l'oeil fixe et froid, gardant, mme aux jours
de fte, la songerie du large et l'inquitude du danger. Aux abords de
la place, sur le seuil des portes, aux angles des routes, des
mendiants demandaient l'aumne, dans une langue rauque. Il y en avait
des grappes autour des brches ouvertes dans l'enceinte de la
chapelle, des tres affreux de misre, tendant aux plerins, dans une
sorte de concurrence sauvage, leurs moignons, leur poitrine ronge de
lpre, des plaies mal bandes et saignantes. Des idiots, habills de
jupons, tournaient autour de leur bton. Des joueurs de vielle
raclaient des airs lugubres. Et tout au bout du tertre, le long de la
pente qui descend vers Ploumanac'h, les marchands ambulants dressaient
sur leurs trteaux des piles de pains mous, de gteaux mal levs, ou
des mannequins pleins de poires et de prunes, cahotes, meurtries,
mais jamais mres.

De rares coiffes blanches glissaient dans cette cohue sans gaiet: les
coiffes blanches emplissaient l'glise.

Guen dtela le cheval dans un pr voisin, dj encombr de carrioles,
les brancards en l'air, et de chevaux attachs par des cordes aux
ajoncs de la haie. Puis il vint retrouver Corentine et Simone dans la
chapelle.

La matine ressembla aux matines de tous les pardons, quand
l'assistance est encore exclusivement bretonne. Aprs avoir err
autour de la place et fait le tour de toutes les maisons, examin les
costumes, les talages forains, djen dans une chambre, dont une
paroi de rocher avanante formait le fond, les deux femmes
abandonnrent le capitaine, qui rencontrait  chaque pas d'anciennes
connaissances des ports de la cte, et s'assirent  l'cart, sur un
petit mur de champ, prs de la pente par o devait descendre la
procession.

La brume accourait toujours du large. Elles apercevaient la mer comme
une lame de mtal poli, au del des roches confondues et ternes. Le
nez rose de la pointe de Ploumanac'h lui-mme paraissait gris. A leurs
pieds une valle dsole, coupe de ravins o la mer avait d venir
autrefois, des landes, de pauvres coins de chaume entours de murs, la
route qui montait, et, juste au bas de la cte, le calvaire, encore
noirci tout autour par le feu de joie de la veille. Longtemps elles
restrent l, causant un peu, envahies par la mlancolie de ce jour
brumeux et de cette campagne morte. A leur droite pourtant, la place
se remplissait de plus en plus de plerins et de curieux. On ne voyait
plus l'herbe, mais seulement un flot mouvant de chapeaux noirs et de
coiffes blanches. Des trangers, perdus dans cette mare humaine,
l'ombrelle ouverte, tchaient de gagner le bord. Et de grands gars
bretons levaient leurs ttes de cavaliers par-dessus la foule, et
bousculaient leurs voisins avec le sourire bte de la force.

Enfin les cloches sonnrent, mles au vacarme de la fanfare du
collge de Trguier, pour annoncer le dpart de la procession.

Et voil, sortant de la chapelle et refoulant la masse noire des
curieux, la croix d'argent aux bras de laquelle pendent six clochettes
en carillon, puis les petits garons et les petites filles des
villages avec des banderoles, les pupilles de la marine, en vareuse
bleue, le col ouvert, qui portent trois vaisseaux, de ceux qui
tournent toute l'anne, au bout d'une corde, devant l'autel. Quand les
jeunes filles passent, Simone, qui a eu de la peine  obtenir la
permission de madame Corentine, se met au milieu d'elles, dans le rang
le plus proche, et commence  descendre la pente. La mre reste seule.
Les jeunes femmes dfilent  leur tour, sur deux rangs, graves, ayant
encore leur air de vierges. Elles tiennent d'une main leur cierge, de
l'autre un petit paquet blanc ou gris, l'enfant nouveau-n qu'elles
consacrent ainsi  la Mre d'esprance, dont la statue s'en va devant.
Celles qui suivent n'ont plus leur mari; elles ont quitt les chles
clairs, enlev l'pingle qui tenait assembles les ailes de leur
coiffe, et les deux bandeaux maintenant pendent sur leurs paules. Un
seul jour a suffi. Le regard dur et dfiant de la race a reparu en
elles. Plusieurs sont jeunes pourtant. Elles descendent lentement,
pousses par les files noires des hommes, les bannires, la musique,
les prtres qui chantent. La procession est tout allonge sur la
pente. Elle s'enfonce dans la bue. Et le vent qui secoue les capes,
les banderoles, les tabliers clairs, les mousselines des coiffes, fait
de tout cela comme de l'cume qui vole aux deux bords du chemin.

Madame Corentine avait regard la procession, tant qu'elle avait pu
apercevoir le feutre noir et le bout flottant du voile de Simone.
Quand elle ne vit plus rien qu'une masse indistincte ondulant autour
du calvaire, son regard parcourut les groupes de baigneurs chelonns
dans les petits champs pierreux, de l'autre ct du chemin. Ils
dominaient de plusieurs mtres l'endroit o elle se trouvait. Et 
mesure que ses yeux remontaient ainsi la pente, une inquitude
grandissait en elle. Elle avait t saisie,  l'instant o sa fille la
quittait, du pressentiment qu'elle allait le revoir, lui, dans cette
foule. Sans doute, il ne venait que rarement aux ftes, en dehors de
Lannion, mais il devait tre  celle-l. Elle le devinait: elle en
tait sre.

Et, en effet, presque en face, spar d'elle par vingt rangs de
fidles suivant, ple-mle, le clerg, elle le reconnut, lui, son
mari, Guillaume L'Hrec.

Elle se baissa instinctivement, pour tre mieux cache par le flot des
passants.

Depuis dix ans, elle ne l'avait pas revu. Il tait l, le dos appuy 
une roche ronde, un peu en arrire d'une jeune femme qu'elle ne
connaissait pas et d'un tranger en bret blanc, qui prenait un
croquis  main leve sur un album. Il semblait regarder vers
Ploumanac'h. Combien chang! Non pas qu'il et beaucoup vieilli: sa
barbe en carr, un peu plus longue qu'autrefois, demeurait presque
entirement noire. La taille avait paissi, mais la physionomie
surtout n'tait plus la mme: toute la jeunesse en avait disparu, tout
le feu du regard, et l'nergie tait devenue sombre, sur ce visage qui
portait crit qu'il y a des douleurs sans trve et que la vie est
lourde.

Corentine se sentit mue d'abord; elle ne s'attendait pas  lui
trouver cette figure-l. Elle ne pouvait dtacher les yeux de cet
homme qu'elle avait aim, puis dtest, et qu'elle considrait 
prsent avec une sorte de curiosit apitoye. La jeune femme qui,
devant lui, monte sur une chaise, applaudissait du bout des doigts la
procession, comme un spectacle, se dtourna, et, par-dessus l'paule,
lui dit quelques mots. M. L'Hrec sourit  peine, et s'absorba de
nouveau dans la contemplation d'un point, sur la pente, l-bas.

Une pense traversa l'esprit de madame Corentine. Son mari avait vu
Simone. C'est elle qu'il fixait. Il tait venu pour elle. Il attendait
qu'elle passt pour se faire reconnatre, pour lui parler, pour
l'emmener!

L'ancienne jalousie se rveilla tout entire. En un instant, cette
piti disparut qu'elle avait prouve en apercevant M. L'Hrec. Il
redevint l'ennemi. Elle se sentit prisonnire de la foule. Son
imagination exalte lui reprsenta comme une trahison la prsence de
son mari  la fte de la Clart. Elle l'accusa de lchet, elle ne se
souvint plus qu'elle-mme tait venue  Perros avec l'intention
dclare de lui laisser quelques jours sa fille. Non, ds lors qu'elle
n'tait matresse ni de l'heure ni du lieu, la conduite de son mari
lui semblait odieuse. Elle s'y opposerait, elle ferait un scandale
plutt que de cder. Et, tremblante, prte  crier, elle regardait
venir Simone, parmi les jeunes filles qui remontaient vers la
chapelle.

Simone chantait un cantique breton, les yeux levs, radieuse.

Elle approchait. M. L'Hrec la suivait du regard. Madame Corentine
crut remarquer qu'il devenait tout ple, puis qu'il faisait un pas en
avant.

Une minute s'coula, o la vie s'arrta en elle.

Simone arriva, ne se doutant de rien. Elle chercha sa mre, voulant
continuer, et dit:

--Avons-nous bien fait de venir, mre!

Mais celle-ci tendit le bras imprieusement, et prit la main de
Simone.

--Viens, viens! dit-elle.

--O donc?

--Viens vite!

Les spectateurs se rangrent, pour laisser passer la jeune fille.

--Je suis souffrante, dit madame Corentine en l'entranant. Viens...
je veux rentrer.

Elle tournait les groupes ingaux masss sur la place, elle ne levait
pas les yeux, sa main tremblait, et ne lchait pas celle de Simone.
Une voix d'homme, clatant prs d'elle, la secoua d'un frisson.
C'tait un marchand dont la foule avait renvers le trteau.

Au bout de la place, vers le nord, il y avait l'auberge o l'on
s'tait donn rendez-vous.

--Entre l, dit madame Corentine: de l'autre ct, dans la petite
salle, tu seras mieux... Mets ton manteau... nous partons.

Elle-mme, debout prs de la porte, jeta un coup d'oeil sur les hommes
plus rares autour d'elle. Celui qu'elle redoutait d'y voir n'tait pas
l. Il n'y avait que Guen, causant paisible, comme elle l'avait
laiss, avec deux vieux de son ge.

Il vint, elle lui dit quelques mots, et il partit aussitt vers le pr
voisin en hochant la tte. Que cela tait triste, capitaine Guen,
cette guerre des poux que vous n'aviez pas connue, vous, dans vos
vingt ans de mariage! Que cela tait dur de fuir, emmenant la fille de
peur du mari, et la petite-fille de peur du pre! Oh! la maudite fte
de Lannion, qui troublait encore celle-ci, quinze ans aprs!...

Les cloches sonnaient joyeuses, sonnaient la rentre des clercs  la
chapelle, quand la carriole s'loigna au trot, dcrivant un cercle au
del du village, loin dans la campagne. Les deux femmes se taisaient.
Simone avait devin. Elle ne demandait rien. Et, se sentant dispute,
elle souffrait comme elle avait dj souffert tant de fois  Jersey,
mais plus vivement, avec un trouble de plus et le regret de ne point
l'avoir vu, lui qui tait venu, lui qui avait d la regarder passer
avec des larmes. Et elle avait souri! Et elle avait chant! Comme il
l'avait trouve, sans doute, insouciante et lgre! Comme elle avait
eu tort d'tre gaie, involontairement, devant lui!

Le capitaine essayait de faire diversion et d'amuser ses compagnes de
route, en racontant des histoires de Trbeurden et de Pleumeur qu'il
venait d'apprendre. Mais cela ne rencontrait point d'cho.

Ils avaient tous hte de rentrer. Les femmes, enveloppes dans leur
manteau long, penches en avant  cause du vent violent qui soufflait
d'en face, ne regardaient mme plus la route, ni les passants, ni
rien.




VII


Dans la maison du vieux Guen, Marie-Anne, nerve et inquite,
surveillait la marmite pendue au-dessus du feu, et deux pots de terre,
contenant le dner, enfoncs jusqu'au haut de la panse dans la braise
rouge qui clairait dj la salle, car le jour se retirait. Au lieu de
demeurer assise, occupe d'un ouvrage de couture ou de tricot, comme
le lui avait recommand sa soeur, Marie-Anne s'tait tenue debout,
depuis le matin, allant jusqu' la porte ou montant dans les chambres,
pour voir le temps.

O tait l'homme, par cette bourrasque? Il avait d partir de Bilbao
voil bien six jours. Pourquoi pas de nouvelles encore? Il en aurait
envoy, srement, s'il tait arriv au port de Bordeaux. Il tait donc
en mer, fuyant au hasard sur ce golfe mauvais, en danger de sombrer
avec son bateau et ses quatre hommes de Lannion, et le petit mousse de
Ploumanac'h, qui pleurait en partant. Pour elle, le temps qu'il
faisait, en rivire de Bordeaux, c'tait le mme qu'elle voyait 
Perros. Et, depuis une heure surtout, comme c'tait effrayant, la mer
souleve en vagues courtes, au large de la baie d'o l'eau s'tait
retire, les feuilles toutes vertes emportes par le vent qui
soufflait en trombe! Elle tait noire comme le ciel, la mer, et aussi
dserte. Tout  l'heure seulement, une voile avait pass, toute
petite,  l'horizon, et de l'apercevoir ainsi, dans l'immense abandon,
Marie-Anne tait revenue, ple comme sa guimpe, auprs du feu.

La carriole roula sur la petite place.

--Eh bien, chrie, dit madame Corentine, tu as une lettre?

--Rien! Depuis quatre jours au moins qu'il devrait tre rendu. Pas une
lettre!

Madame Corentine lui trouva les mains moites et les traits tirs.

--Tu t'es fatigue, Marie-Anne. Ce n'est pas bien. Sois donc sage!
Sois donc calme un peu! La lettre viendra. Mon Dieu, ce n'est qu'un
retard.

Calme! qui donc l'tait dans la maison? Guen lui-mme, quand il apprit
que son gendre n'avait pas crit, ne put s'empcher de dire:

--Je ne comprends pas cela. Il faut qu'il soit rest en Espagne.

Lui aussi, il avait t rouvrir la porte, comme s'il ne savait pas
bien quel temps il faisait, et il tait revenu en haussant les
paules, mcontent.

Sa fille ane tait remonte comme il entrait.

--Je vais quitter mon manteau, pre, et crire  Saint-Hlier. Un mot
press.

Elle n'avait rien crit. Elle n'avait pas enlev son manteau. Elle se
tenait derrire la fentre de la chambre, cartant du doigt le rideau,
le front appuy sur les vitres, et elle essayait de reconnatre
quelqu'un, parmi les gens qui arrivaient du pardon, et traversaient le
quai.

Une sorte d'angoisse la tenait l, immobile.

Passerait-il? Oh! maintenant elle savait bien qu'il n'y aurait pas de
scne, pas de tentative pour emmener Simone. Il avait vu l'enfant. Et
il n'avait rien fait pour se montrer  elle, rien qu'un pas,
d'instinct. Puis il s'tait arrt. Malgr elle, madame Corentine lui
tait reconnaissante. Il avait agi en galant homme. Assurment la
tentation avait t forte... Quel visage triste!... Quelle vie ce
devait tre  Lannion... la sienne,  elle... et, plus vide encore,
sans enfant, sans rien...

Chose trange! En partant de Jersey, la seule proccupation qu'elle
avait eue, c'tait de garder sa fille; elle n'avait song qu' Simone.
Sa propre situation lui tait  peine apparue. Et si elle avait un
instant prvu la possibilit d'une rencontre avec M. L'Hrec, c'tait
avec un sentiment si vif de ses rancunes et de ses droits qu'elle
n'en avait pas prouv la moindre motion pour elle-mme. A prsent,
depuis une heure, elle se sentait envahie par un trouble nouveau.
Malgr son effort, elle ne retrouvait plus cette belle indiffrence,
ou ce mpris, faciles de loin...

Les plerins dfilaient, et l'ombre tombait.

Allait-il, comme les autres, suivre le quai, sans lever les yeux vers
le logis enfonc entre les maisons neuves? Peut-tre il tait dj
pass, dans quelqu'une des voitures d'trangers, vite disparues. Que
lui importait donc?... Elle se le demandait. Elle se disait qu'elle
serait plus tranquille lorsqu'il aurait quitt Perros, et que c'tait
son devoir de mre de veiller encore,  cause de Simone... Et elle
avait la conscience intime qu'elle se mentait  elle-mme. Et elle
restait, la tte ardente sur la vitre que le vent secouait.

Dans cette inquitude de tout son tre, madame Corentine, l'oreille
tendue aux bruits du dehors, entendit le pas rapide d'un cheval lanc
sur la pente du haut Perros, et qui se ralentissait en place droite,
sur le port. Elle eut la certitude que cela devait tre sa voiture, 
lui. Elle ne laissa plus qu'une mince bande de rideau souleve. Elle
s'carta un peu. Et un cabriolet tendu de bleu, qu'elle connaissait
bien, longea l'extrmit de la petite place, lentement. Il s'arrta
une seconde. Une tte brune et forte se pencha en dehors, et regarda
les deux fentres l'une aprs l'autre. Puis, un coup de fouet, le
cheval s'emballa, et continua vers le tournant de Saint-Quay.

Alors deux larmes jaillirent des yeux de madame Corentine. Devant
cette douleur muette et matresse d'elle-mme, devant ce souvenir
silencieux accord  Simone,  elle peut-tre, son coeur se fondit.
Elle pleura. Elle s'enfona dans le fauteuil, tournant le dos  la
fentre, et elle se sentit misrable. Simone lui parut comme un jouet
qui occupait et qui ne remplissait pas sa vie. Tout le factice, tout
le convenu de son existence, qu'elle n'avait jamais voulu voir,
clatait  ses yeux, malgr elle, avec une vidence affreuse, et ce
mensonge perptuel qu'elle s'tait fait  elle-mme pour se persuader
qu'elle tait heureuse, qu'elle aurait la paix dsormais. Comme tout
cela s'tait croul en une minute, ou plutt, comme elle voyait bien
que tout cela n'avait jamais exist, que son coeur tait vide, qu'elle
avait perdu quelque chose que rien ne remplacerait jamais, jamais.
Elle demeurait l, pleurant, sans un effort de volont, sans un
remords et sans un projet, dans la contemplation du sort digne de
piti qui tait le sien, et de l'ironie de ces sparations. Entre elle
et cet homme qui venait de passer, il y avait un arrt de justice, il
y avait le temps, l'opinion, les ressentiments aigris par l'ternelle
mditation des torts de l'autre. Ils ne s'aimaient plus. Et cependant,
pour l'avoir seulement revu, elle prouvait la mme impression
d'abandon que dix ans plus tt! Rien n'tait chang. Comme j'ai eu
tort de quitter Saint-Hlier! pensait-elle.

--Maman, cria Simone, grand-pre vous attend pour dner. Vous avez d
crire une bien grande lettre, l-haut!

Elle pongea rapidement ses yeux, et descendit.




VIII


En la voyant entrer, ils crurent tous qu'elle avait pleur  cause de
Sullian, qui n'crivait pas. Et le pre fut content de penser que les
deux soeurs taient restes si unies. D'un coup d'oeil, il fit
comprendre  Corentine qu'elle devait se contenir, pour ne pas
effrayer Marie-Anne, dj si malheureuse, et, dans son regard, il y
avait un remerciement aussi.

La bougie, pose sur la nappe, clairait leurs visages, tous quatre
soucieux. Guen, qui avait tant parl le long de la route, ne rpondait
plus que par monosyllabes aux questions de sa petite-fille, qui
essayait du moins de secouer ses propres songeries et d'gayer ce
repas lugubre. Elle demandait: N'est-ce pas, grand-pre, c'taient
bien les pupilles de la marine, les petits avec de grands cols? Ou
bien: Dans votre jeunesse, grand-pre, le pardon de la Clart tait
donc encore plus beau qu'aujourd'hui? Mais le grand-pre et
Marie-Anne voyageaient en pense bien loin du pardon de la Clart.
Madame Corentine revoyait ce cabriolet arrt devant la petite place
et filant ensuite,  toute vitesse, vers Lannion. Il n'y avait qu'un
seul moment, fugitif, o leurs mes fussent  l'unisson. C'tait quand
un tourbillon de vent, plus fort que les autres, s'engouffrait par la
chemine, heurtait les volets contre les murs, et poussait, comme un
homme qui veut entrer, la vieille porte massive, qui se levait sur ses
gonds. Alors, les quatre convives dressaient la tte, et regardaient,
avec un frisson, du ct o la mer tait si furieuse dans la nuit.

A chaque fois, le capitaine remuait son assiette ou demandait du vin,
pour dtourner l'attention de Marie-Anne. Sa petite lui faisait piti.

Il alluma sa pipe, aprs le dner, et, ne sachant que faire pour
chasser l'ennui, dcrocha du mur un petit bateau qu'il avait construit
autrefois sur le modle de son brick _le Lgu_. Il s'assit devant le
feu, ses deux filles  sa droite, Simone debout, appuye sur le dos de
la chaise, et entreprit de dmontrer la voilure et le grement aux
Jersiaises. Marie-Anne savait tout cela, et n'coutait gure.

Il n'en tait qu' la premire vergue de misaine, quand on frappa
trois coups  la porte.

Guen se demanda un instant si ce n'tait pas encore la tempte, et
dit:

--Entrez!

Toutes les voiles du petit bateau claqurent, affoles. Et un gros
homme, qui venait d'ouvrir la porte juste assez pour pouvoir se
glisser dans l'appartement, la referma avec peine, en appuyant les
deux mains.

--Bien le bonsoir, vous tous! dit-il.

Il avait la figure inerte et comme morte des hommes trop gras, les
joues rases, pendantes, cernes aux coins de la bouche de deux
virgules de poils noirs, les yeux tout petits, les cheveux gris en
brosse. Son complet de molleton brun, tremp de pluie, lui donnait un
air de matre nageur.

En reconnaissant le syndic des gens de mer, Guen et Marie-Anne avaient
t tellement saisis, que ni l'un ni l'autre n'avaient rpondu  son
salut.

--Il y a une dpche de la marine pour vous, capitaine.

En parlant, l'homme dboutonnait sa veste avec peine, de la mme main
dont il tenait sa casquette de soie mouille. Il retira un papier
qu'il tendit au capitaine.

Guen s'tait lev si brusquement, que le petit navire tomba par terre,
les mts rompus. Personne n'y prit garde. Guen lisait. Il eut une
commotion qu'il rprima aussitt, regarda Marie-Anne, et dit:

--Il y a une mauvaise nouvelle, mes enfants.

Personne ne demanda laquelle. Tout le monde savait, Marie-Anne
surtout, qui semblait prs de dfaillir, toute blanche, n'ayant de
vivant que les deux yeux qui regardaient la bouche du pre.

Il reprit, lisant:

--Misaine, canot, chelle de la _Jeanne_ de Lannion, venus cette nuit
 la cte. C'est le commissaire de marine de La Tremblade qui envoie
cela.

Il n'y eut pas de cri. C'tait le naufrage toujours prsent aux femmes
de Bretagne, le malheur qui frappe un jour l'une, un jour l'autre.
Depuis vingt-quatre heures, Marie-Anne le sentait sur elle. Seulement
elle ferma les yeux, se laissa tomber sur les genoux de Corentine,
assise prs d'elle, et se mit  sangloter.

Pendant une minute on n'entendit, dans la grande salle, que le bruit
touff de ses sanglots et le piaulement du vent de mer.

Simone s'tait agenouille devant sa mre, et caressait la joue ple
de Marie-Anne.

--Ne pleurez pas, tante Marie-Anne! Tout n'est pas perdu, peut-tre.

Toutes deux, la fille et la mre, tournes vers la porte, les yeux en
larmes, regardaient alternativement Guen et le syndic, demandant aux
hommes un peu d'espoir, une consolation qu'ils pouvaient avoir, eux.
Et ils se taisaient. Guen relisait pour la dixime fois la dpche,
toutes les rides de son vieux visage creuses par la souffrance,
incapable de parler.

Pourtant il comprit la supplication muette des femmes, fit un grand
effort pour paratre calme, et dit:

--Ma petite fille, tu te rappelles, j'ai naufrag bien des fois...

--Je t'en prie, Marie-Anne, reprit madame Corentine, coute ce que dit
le pre, ne te dsole pas comme cela!

--Tante Marie-Anne, ayez courage, coutez ce que dit grand-pre!

Et elles demandaient, la tte leve vers le vieux Guen, quelques
paroles encore pour adoucir cette douleur accable qu'elles tenaient
l, entre elles deux.

--Tu vois qu'on en revient, continua le capitaine. D'ailleurs, il ne
parle pas du bateau, le commissaire. Un bateau neuf, et solide  la
mer! Il a pu se dfiler sur la cte d'Espagne, sans essayer de rentrer
 Bordeaux, tu comprends?

Rien ne rpondait  ces phrases encourageantes, qu'il avait tant de
peine  trouver et  dire. Marie-Anne pleurait sans avoir l'air
d'entendre, et demeurait obstinment couche, le visage enfoui dans
les plis de la robe de sa soeur. Un bandeau froiss de sa coiffe
battait au ras de son cou, comme une aile casse.

Alors, Guen s'approcha. Lui qui n'tait pas dmonstratif, il mit la
main trs doucement sur l'paule de sa fille, et, pench pour qu'elle
entendt mieux, il dit, d'une voix tout affectueuse:

--Ma petite enfant, je t'assure que j'ai encore de l'espoir. Voyons,
qu'est-ce qui te donne tant de tourment? C'est l'chelle tombe  la
mer, n'est-ce pas? Mais l'chelle tait mauvaise. Sullian avait dit
qu'il la jetterait un jour ou l'autre par-dessus bord. Tu te souviens?

Le nom de Sullian fit se redresser Marie-Anne. Encore appuye des deux
mains sur sa soeur, les cheveux colls au front, elle regarda son
pre, les yeux gars, comme si on venait de l'appeler dans le
sommeil.

--Oui, dit-elle, c'est vrai, il avait dit cela.

--Pour le canot, reprit Guen, tu sais bien, ma petite, tout ce que la
mer en enlve. Il n'y a que la misaine qui me chiffonne... Pourtant,
a se fait quelquefois, pour allger un bateau: on coupe la misaine...

Elle semblait se laisser convaincre et prendre un peu de l'esprance
qu'il miettait devant elle. Mais quand elle vit que c'tait tout,
elle s'abandonna de nouveau, les bras autour du cou de sa soeur:

--Vous ne me tromperez pas, dit-elle, ils sont tous morts!

Et elle recommena  pleurer plus fort, voyant que personne n'osait
dire non.

--Capitaine, fit une grosse voix, si vous voulez tlgraphier ce soir,
il n'est que temps.

Ils avaient tous oubli le syndic.

--J'y vais..., rpondit Guen. Huit heures et demie... Nous pourrons
avoir la rponse avant dix heures...

Il jeta un regard dsol sur le groupe que formaient ses enfants, et
sortit avec l'homme.

--Que pensez-vous de la dpche? demanda-t-il, ds qu'il fut seul avec
le syndic. Est-ce tout mauvais?

--Je le crois, capitaine.

--Pourtant il n'est pas question du bateau?

--Il doit tre coul. C'est si mauvais, la rivire de Bordeaux! Sur
quatre malheurs, deux arrivent l. Vous le savez bien, capitaine.

--Oui, je le sais.

Ils causaient sans laisser paratre d'motion, comme s'il se ft agi
du malheur d'un voisin. La tempte emportait si violemment leurs mots
derrire eux, qu'ils s'entendaient  peine l'un l'autre.

Quand ils eurent fait cent pas sur le quai, ils s'engagrent entre les
deux files de maisons toutes fermes, dormant au milieu de leurs
jardins. Guen posa la main sur le bras du syndic. Sa main tremblait
plus que sa voix.

--Tout de mme, dit-il, un navire  son premier voyage, un marin comme
Sullian! Vous croyez?

L'homme leva les paules en regardant les touffes de plantes
grimpantes, noires et tordues comme une fume, qui dansaient et
s'chevelaient,  demi arraches, sur l'arte d'un mur.

--coutez, monsieur Guen, dit-il, sans rpondre  la supplication
dguise du vieux, je dois aller en Ploumanac'h, pour annoncer la
nouvelle  la mre Le D, dont le fils tait mousse,  bord de _la
Jeanne_. La commission n'est pas presse, vous comprenez. Je peux
faire les cent pas devant le bureau de poste, jusqu' dix heures. S'il
vient une rponse, vous l'aurez tout de suite. Si vous ne me revoyez
pas, c'est qu'il n'y aura rien.

Le capitaine accepta d'un signe de tte. Sans qu'il y part, il tait
reconnaissant, de mme que l'autre tait mu. Mais ces choses-l
restent sous-entendues entre gens de la cte. Tous deux entrrent dans
la maison basse, pose de biais sur un ct de la route, et qui
tendait aux passants, par-dessus une touffe de fuchsias, le cou
dmesur d'une bote aux lettres.

Au mme moment, Marie-Anne, qui s'tait calme peu  peu, et coutait
ce que sa soeur pouvait inventer de rassurant en l'absence du pre,
saisit la main de Corentine, et la serra si fortement que celle-ci
demanda:

--Qu'as-tu, ma chrie? Tu souffres?

--Rien, rpondit Marie-Anne.

Mais, aprs un peu de temps, la douleur revint. Marie-Anne comprit.
Elle se pencha vers sa soeur, et, trs bas, les yeux agrandis par la
peur, elle dit:

--Corentine, je vais avoir mon enfant cette nuit!




IX


Quand Guen rentra, il ne trouva plus personne dans la salle d'en bas.

Dans la chambre, Marie-Anne se promenait, ple, les dents serres.
Elle ne regardait ni sa soeur Corentine, qui avait port le berceau
dans un angle et le garnissait  la hte de son revtement de piqu,
ni une vieille femme qui dormait  moiti, les mains tendues sur les
genoux et le corps  demi ploy, une habitue de ces nuits de veille
auprs des malades. Quand une douleur la prenait, elle s'arrtait, les
yeux  terre, son visage se contractait, une sueur moite lui perlait
aux tempes: mais elle ne se plaignait pas, et, sitt la crise passe,
elle reprenait sa marche en travers de la pice  peine claire, dont
le plancher criait.

Guen s'assit prs de la porte, en disant seulement:

--J'ai envoy la dpche. Le syndic reviendra s'il y a quelque chose.


Et le temps continua de se traner, lentement. Il tait compt par le
grincement d'un rveil-matin, pos sur la chemine. Souvent la jeune
femme,  la drobe, regardait du ct de ce cadran, gros comme le
poing, sur lequel se mesurait sa dernire esprance. Plus qu'une
heure. Plus que trois quarts. Plus que vingt minutes. Oh! aprs cela,
aprs dix heures, plus de nouvelles des mourants, plus de secours 
demander, plus rien: les tlgraphes de la cte sont ferms.

Elle n'avait pas d'autre pense. La souffrance mme n'interrompait pas
cette attente qui prenait tout l'esprit, tout le coeur de la femme de
Sullian Lageat: La dpche viendra-t-elle? Que sera-t-elle? Oui,
l'chelle tait vieille. Oui, les canots tombent tout seuls  la mer.
Oui, les mts de misaine sont quelquefois jets par-dessus bord.
Cependant... que de signes! La dpche pourrait seule claircir le
mystre. Viendra-t-elle? Que sera-t-elle?

Et cela tait indfini, coup seulement par des lans convulsifs de
tendresse. L'amour des fianailles et des noces nouvelles encore
remontait en sanglots  la gorge de Marie-Anne, et l'touffait. O
jeune femme, le bien-aim ne reviendrait-il pas? tait-ce fini
d'aimer? Fini la joie? Fini le rire des bras qui s'ouvrent: C'est
toi, c'est toi, Sullian! mon Sullian! Alors elle s'arrtait, le
temps de se recommander  Dieu. Et Corentine demandait:

--Tes douleurs augmentent?

--Non.

Elle songeait aussi, Corentine. Elle tait moins contrainte, ayant
envoy Simone chez des voisins. Tandis que le pre refaisait pour la
centime fois dans sa tte la carte de l'entre de la Gironde, elle
songeait que cette Marie-Anne, par une ironie nouvelle de la destine,
lui donnait une trange leon. Elle l'enviait presque de pleurer,
d'tre si malheureuse  cause de son mari, tandis que d'autres avaient
cart le leur, et le dtestaient. Elle se demandait si,  aucune
poque, la disparition de son mari lui et fait une peine pareille. Et
une voix intrieure, qui la troublait, lui rpondait: Oui, autant de
peine, tu l'as aim follement, tu as t heureuse comme elle, comme
elle!

La sage-femme dormait  demi, se raidissant parfois et se redressant,
lorsque, par degrs, sa poitrine s'tait courbe jusqu' toucher ses
genoux.

Les vitres tremblaient. C'taient comme des voix hurlantes qui
enveloppaient la maison du capitaine. Pourtant, elles faisaient moins
de bruit que le balancier du petit rveil. L'attention tait
concentre sur ces dernires minutes qui pouvaient encore parler.
Qu'importait la tempte maintenant! Lui, il avait chapp ou il tait
mort. Le vent pouvait souffler. Les mes ne l'coutaient plus. Elles
attendaient.

Quand l'aiguille passa sur dix heures, le rveil ne sonna pas. Il ne
sortit de la bote de cuivre qu'un son bref de ressort dtendu. Et
tout le monde tressaillit. Corentine se dressa tout debout. Le vieux
Guen eut l'air plus effar. Marie-Anne, blanche, ferma les yeux,
baissa la tte, et s'appuya de ses deux mains  la chemine. Puis elle
se laissa aller, sans un mot, sur les genoux. Sa soeur et la vieille
femme la relevrent.

--Viens, Marie-Anne, dit Corentine, il faut te mettre au lit. Tu n'en
peux plus.

Elle se laissa dshabiller et coucher, inerte, indiffrente, tandis
que le capitaine descendait, comme ivre de chagrin, ttant les murs,
et ouvrait toute grande la porte d'entre, pour couter s'il ne venait
pas, lui, l'attendu.

Et rien ne vint.

Il n'y avait toujours que la mer dmonte et les nuages courant sur la
lune.




X


Le lendemain,  l'aube, l'enfant venait de natre. Marie-Anne tait
accouche presque sans se plaindre, sans une larme. tendue sur le lit
au fond de la chambre, les rideaux  demi tirs, elle avait l'air
d'une morte. Quand Corentine lui avait dit, tout bas, presque
joyeusement: C'est un garon! elle n'avait rien rpondu. Le fils
d'un pre mort, un pauvre petit qui vient tandis que la vague roule
encore le cadavre de l'homme, est-ce une joie? Et vieillir auprs de
ce tmoin grandissant de son malheur, est-ce un avenir? O enfants de
marins, combien d'entre vous sont ns ainsi de mres dsoles? Combien
dont la venue en ce monde n'a t salue que par des larmes! Il a d
vous rester quelque chose de cette tristesse prise au sang de vos
mres. Et l'on vous reconnat peut-tre, parmi la race songeuse et
dj sombre d'elle-mme.

Corentine habillait le petit, prs de la fentre que rayait au milieu
la bande rose de l'horizon. Quelque chose d'heureux souriait dans le
ciel lav. Elle se htait. Dans le tas de brassires et de langes, et
de bavettes, disposes sur une chaise  porte de la main, elle
choisissait ce qu'il y avait de plus joli. Elle essayait plusieurs
bonnets, et, nouant la ruche de dentelle autour de la petite tte
endormie, elle baisait l'enfant avec une douceur inattendue. Elle se
sentait la vraie mre de la frle crature, en ce moment, charge de
lui donner les premires caresses. Et son coeur, qui tait demeur
trs maternel, s'ouvrait complaisamment  d'anciennes tendresses. Et
elle songeait, le regardant tendu sur ses genoux, dans sa toilette
blanche de nouveau-n, qu'elle et t infiniment heureuse d'avoir un
autre enfant, un fils comme lui.

Le jour grandissait. Sur le bourg, o la nouvelle s'tait rpandue,
une sorte de tristesse pesait. Les gens s'abordaient avec des
hochements de tte. Les mres avaient des airs graves. Du fond du
pass, des histoires remontaient  la mmoire de tous. Et c'tait
moins peut-tre la sympathie pour Marie-Anne, qu'une sorte de retour
goste qui assombrissait ces mes exposes aux mmes deuils, groupes
sur le mme coin de falaise.

Les passants, avertis en traversant la longue rue, soit dans le haut
Perros, soit sur le chemin du bourg bas, regardaient la maison
endeuille, la fentre o l'on ne voyait personne.

Dans la cour, sous l'auvent, des femmes s'taient assembles, une
douzaine peut-tre, vtues de noir, mues. Les plus agites taient
les jeunes, qui n'taient pas veuves encore, et dont plusieurs
portaient un enfant sur le bras. Elles parlaient avec de grands gestes
et peu de voix, se tournant parfois vers la mer, qui tait calme 
perte de vue, lasse de deux jours de tempte et  peine bruissante
sous le ciel clair.

--Quand son homme est parti, disait l'une, il avait du mal  la
quitter. Il ne se sentait pas brave. C'est souvent un signe.

--Oh! a dpend bien, reprenait une vieille,  qui son chle pingl
faisait comme une cuirasse plate. Il n'y a pas de signes. Quand on
doit avoir un malheur, il arrive.

--Le commissaire va peut-tre rpondre ce matin?

--Pas avant huit heures. Ah! la pauvre Marie-Anne! Et accouche de la
nuit!

--a l'a fait avancer, vous pensez. Des coups pareils! La femme Yvon a
eu son enfant de mme, l'an dernier, la nuit de son malheur.

--Eh bien! reprit une autre, une toute jeune et jolie, avec ses rubans
encore tout frais de velours noir dessinant son corsage, moi, je crois
que ce n'est pas encore sr. Le syndic n'a pas confiance. Mais,
tenez, en septembre, je ne valais gure mieux que Marie-Anne Lageat 
cette heure-ci. Tous ceux d'Islande taient arrivs, et pas Louis. On
n'avait pas de nouvelles. Personne n'avait vu le bateau depuis deux
mois. C'est le pre Le Floch qui est venu me crier, un matin,  quatre
heures: Ton mari, la Lise, ton mari qui est dans le port! Dieu que
a t vite fait de descendre!

Et elle retrouvait, en parlant, le mme sourire qu'elle avait d avoir
en ce moment-l.

Tout prs d'elle, mais  l'cart, une grande femme, les cheveux en
dsordre, gris et crpus comme de la limaille de fer, tait assise sur
une pierre, le long de la muraille. C'tait la mre du mousse,
accourue de Ploumanac'h. Personne n'avait fait attention  elle. Quand
elle entendit parler la jeune femme, elle dit, avec un regard de
colre:

--Tout le monde les plaint, les Guen, parce qu'ils sont riches. Il y
en a d'autres qu'on ne plaint pas. Pourtant, c'est tout ce qui me
restait,  moi qui suis pauvre, mon enfant que la mer m'a pris! Il me
faisait vivre, et le voil mort! Un enfant qui ne m'avait jamais fait
de peine!

Les femmes la regardrent, en branlant la tte, pour montrer qu'elles
avaient piti.

La porte s'ouvrit, et Guen parut. Il s'tait jet tout habill sur son
lit. Et bientt le sentiment de l'heure qui approchait l'avait
veill.

Il traversa le groupe des femmes, bien droit dans sa vareuse  boutons
d'or, et dit seulement:

--Je crois que Marie-Anne s'est endormie. Ne faites pas de bruit, les
femmes.

Et il continua sa route. La mre du mousse Guyon Le D le suivit 
distance, comme si elle demandait l'aumne. Elle voulait sa part de la
nouvelle qu'il allait chercher, lui, le riche, la nouvelle de la vie
ou de la mort de son petit. Car tout cela s'achte.

Que la rade tait jolie, pauvre Guen! Comme il filait le ctre
anglais, au large de l'le Thom, ouvrant toutes ses voiles que le
matin emplissait de brise et de soleil!

--Oh! la garce! murmura Guen. Jamais la mme!

Il y avait longtemps qu'il n'avait dit une semblable injure  la mer.
Et il se dtourna rapidement, sans plus la regarder. Les gens de
Perros,  prsent, l'observaient, montant le bourg. La mme phrase
montait avec lui, de porte en porte:

--Il va pour la dpche. a l'a dj vieilli, on dirait....

Quand il fut devant la cabane du bureau de poste, il eut peur. Et, ne
voulant pas paratre faible devant la directrice, qui relevait la tte
derrire la fentre entr'ouverte, il chercha une phrase de bienvenue,
comme il faisait toujours, quand il avait affaire  quelqu'un. Il vit
le fuchsia tout clatant de pointes roses affleurant l'appui de
granit, et il essaya de dire: Comme il est fleuri, madame la
receveuse, votre fuchsia! Mais il ne fit qu'un geste court. La voix
lui manqua. Et il entra.

La dpche tait arrive. Elle portait: Grand mt du navire sombr
apparat  trois milles au large. Aucune nouvelle quipage.

C'tait clair. _La Jeanne_ tait perdue corps et bien, Marie-Anne
veuve, le nouveau-n orphelin, et lui, Guen, n'avait plus de gendre.

Debout dans le corridor, il demeura une minute immobile. Il avait tant
cherch des motifs d'esprance pour consoler les autres, qu'il avait
fini par ne point dsesprer. Il s'tait pris  ses propres mots. Et 
prsent il comprenait qu'il avait raisonn comme un enfant, malgr son
ge. Ds la veille, le malheur tait certain. Le syndic n'avait pas
cach son avis. Comment avait-on pu conserver de l'espoir? Allons,
bonhomme, il faut revenir avec la nouvelle! Il faut aller leur
apprendre que tout est fini! Guen eut le courage de dire: Merci,
madame et il sortit. La mre qui l'avait suivi l'attendait au
passage. Elle lui demanda, en breton, ce qu'il y avait sur le papier.

--Sombr, ma pauvre Le D, rpondit le capitaine.

Elle ne remercia pas, elle. Oh! non. Elle lui montra le poing, et elle
l'injuria, accusant le patron du dindy, qui lui avait noy son fils,
et elle lui cria toute sa douleur sauvage, tout ce qu'elle savait
d'offensant contre les riches et les mauvais capitaines, tandis qu'il
descendait, butant aux cailloux, les yeux lourds de larmes, vite,
vite, vers la maison.

Quand il traversa de nouveau la cour, elle tait toute vide. Guen
monta, dcid  ne point parler. A quoi bon? Mieux valait, un peu de
temps encore, laisser Marie-Anne dans l'incertitude. Il avait dcid
cela en chemin.

Et quand il parut, Marie-Anne se dressa, les deux bras appuys au lit.
Ses yeux mauves si doux, qu'elle avait tenus ferms obstinment,
s'ouvrirent. Ils taient cercls de noir, et si tristes, si anxieux en
mme temps, que le pre baissa les siens.

--Rien, dit-il, ils n'ont rien.

Il pensait que le mensonge servirait. Mais Marie-Anne le fixa un
instant encore, sans rpondre, puis elle dit, en se renversant sur
l'oreiller:

--Non, je ne vous crois pas. Ils sont tous noys!

Madame Corentine l'avait compris aussi. Elle se baissa bien bas vers
le petit, pour qu'on ne vt pas qu'elle pleurait en l'embrassant.

Les motions de la veille et de la nuit, l'absence de sommeil, cet
enfant qu'elle ne voulait pas laisser  d'autres, pas mme  Simone
revenue  la maison de Guen et assise prs d'elle, avaient
singulirement chang madame Corentine, physiquement et moralement.
Les traits disaient assez la fatigue du corps. Son visage avait pris
une expression de bont compatissante et srieuse qui ne lui tait
point habituelle. Elle se sentait surtout une disposition d'me bien
nouvelle, un besoin de pleurer avec d'autres, de se dvouer au service
de son pre et de sa soeur prouvs, et une sorte de contentement de
se trouver l, dans le malheur qui frappait la famille, de n'tre pas,
comme d'ordinaire, trs loin et trs inutile. Sous les coups rpts
de ces deux jours, elle revivait de la vie ancienne, et elle
redevenait, pour un temps, la fille et la soeur qu'elle aurait pu tre
toujours... Cette impression, mlange d'amertume, lui tait douce
pourtant: elle la grandissait  ses propres yeux et aux yeux de
Simone. Toutes deux, avec ce petit enfant entre elles, et Marie-Anne
abme de douleur au fond de la chambre, elles se trouvaient plus
heureuses que dans leur bien-tre goste de Jersey, et elles ne se le
disaient pas, et chacune, cependant, tait sre de l'approbation
muette de l'autre.

Guen, qui ne pouvait assister  ce deuil de tous les siens, n'tait
pas demeur longtemps. Il tait all chez le syndic, sans trop savoir
pourquoi. Et peu aprs son dpart, quelqu'un monta l'escalier. C'tait
une vieille femme, la Olier, connue et honore dans le bourg. Elle
avait perdu son mari en mer, il y avait longtemps, et cela lui serrait
le coeur de voir ces belles jeunesses sitt brises et rduites  la
longueur des jours qu'elle connaissait trop bien. Elle monta donc, de
son pas d'homme, et, entrant dans la chambre, sa cape de deuil sur la
tte, elle dit:

--Je vous salue.

Marie-Anne, au son d'une voix trangre, tourna vers la nouvelle venue
son regard sans vie. Elle reconnut la veuve.

Et celle-ci reprit:

--Tu es dans la peine, Marie-Anne, et je ne viens pas pour te parler,
mais seulement pour te dire que nous allons faire une neuvaine.
Veux-tu?

La malade fit un signe de tte qui disait oui, et qui remerciait.

--J'ai engag avec moi, reprit la femme, des mres et des filles du
bourg, qui sont toutes de tes amies, Marie-Anne: la Guillo, la Beti
Naget, la Caoullet, la Fanchen, la Maon, la Cario Palanton, la Ggo et
la petite Nehoueder, qui est venue exprs de Louannec.

Elle s'interrompit, en voyant fix sur elle le regard de madame
Corentine et de sa fille. videmment, elle n'avait pas os inviter les
deux femmes qui taient l, les plus proches parentes et les mieux
dsignes, cependant, pour se joindre  la neuvaine. Ni Corentine ni
Simone n'taient plus de Perros. Leur place n'tait plus au milieu
d'honntes femmes et d'honntes filles de pcheurs, qui allaient prier
pour une afflige. Et le visage de la vieille exprimait bien cette
sorte d'loignement que les gens tranquilles, attachs  leurs
devoirs, prouvent d'instinct pour ceux qui vivent en dehors de la
rgle commune.

Ce ne fut qu'un clair, ce regard chang. La vieille se retourna vers
le lit:

--Au revoir, Marie-Anne, nous allons partir tout de suite. Il ne faut
pas perdre courage.

Elle serra, en croisant les mains sur sa taille, les deux bords du
capot qui encadrrent plus troitement son visage, et elle s'en alla.

Madame Corentine avait rougi. Autrefois, il y avait seulement deux ou
trois jours, elle se serait indigne, elle aurait protest contre
l'offense. Mais, dans la disposition d'esprit o elle se trouvait
maintenant, l'humiliation ne souleva en elle aucune colre. Ce que
pensait cette femme, madame Corentine n'tait pas loin de le penser
aussi; elle s'tait plusieurs fois sentie mcontente d'elle-mme. Le
chagrin seul eut prise sur elle.

Marie-Anne avait-elle devin? tait-ce une invention heureuse d'une de
ces mes qui ont l'instinct de toutes les consolations, et savent
qu'il y a des peines autour d'elles sans en savoir la cause?

--Corentine, dit-elle, il faut faire baptiser l'enfant.

--Aujourd'hui?

--Le plus tt sera le mieux. Tu l'accompagneras.

--Oui, ma chrie.

--Mon pre est le parrain. Toi, tu es la marraine. Nous en avions
parl avec...

Elle ne put prononcer ce nom de douleur.

--Oui, dit Corentine, je veux bien, je suis prte  aller. Merci,
chrie. Je l'ai habill, ton ange, veux-tu le voir?

Marie-Anne dit, faiblement:

--Non. J'ai peur qu'il ne lui ressemble. Je ne peux pas. Plus tard!

Elle ne rouvrit les yeux que pour voir passer, un peu aprs, la
sage-femme qui portait un gros paquet de mousseline blanche, Corentine
et Guen alourdi par le chagrin. Simone gardait la malade.

Du port  l'glise, tout en haut de Perros, la route est assez longue
et rude  monter. Sauf au milieu, o, par-dessus les ormes et les
pentes prcipites de maigres champs, on aperoit le paysage de mer,
elle est borde de maisons. Et les gens, dj mis en veil par le
passage des femmes qui s'en allaient prier pour les naufrags,
n'avaient pas fini de causer entre eux de l'vnement qui frappait le
bourg entier, quand le capitaine et sa fille commencrent  gravir la
cte. Corentine marchait  ct de la femme qui portait l'enfant, et
l'abritait de son ombrelle. Le capitaine allait derrire et un peu de
ct.

La piti des hommes est bien courte. A peine avaient-ils aperu Guen
et chang entre eux quelques mots de sympathie sur le malheur arriv
en Gironde, qu'ils remarquaient madame Corentine. Et plusieurs ne
saluaient pas. Plusieurs disaient, sur son chemin, de ces mots qui
remuent tout un pass triste, et qui rsument douloureusement le
jugement sommaire de la foule. Croyez-vous qu'il soit heureux, ce
pauvre vieux, avec une fille veuve et une spare? Elle l'a dj
laiss assez longtemps seul  Perros. Qu'elle retourne donc!
J'aimerais mieux une fille morte, moi, qu'une fille comme celle-l,
qui n'a t qu'un tourment pour les autres. a ne fait pas bnir les
familles, vous savez!

Elle entendait une partie de ces propos, et devinait le reste, et elle
tait trop fire pour pleurer, mais les larmes l'touffaient. Elle
trouvait la route interminable.

Enfin, le petit groupe franchit l'enceinte du cimetire. Au milieu des
tombes de granit entoures de fleurs, la vieille glise ouvrait sa
porte en ogive, coupe d'une colonnette, sous le toit qui pendait
dmesurment d'un ct et trop court de l'autre. C'tait la paix pour
Corentine. Ils entrrent. Devant eux, au premier tiers, sur les dalles
tout humides des vgtations de l'ombre, les femmes de la neuvaine
taient agenouilles en demi-cercle autour d'un des premiers piliers,
tout noir de l'encens et de la rouille de dix sicles. Sur le fond
sombre du granit, une statuette de la Vierge de Lourdes s'enlevait,
toute blanche, ayant une ceinture bleue flottante et deux roses d'or
sous les pieds. Elle tait pose sur l'pais rebord de la corniche.
Tous les visages des femmes taient levs vers elle. La vieille, en
cape de deuil, rcitait le rosaire. Elle disait la premire partie de
l'_Ave Maria_, que toutes reprenaient et terminaient dans la langue
rude du pays. Et, devant elles, minces comme des fils blancs, neuf
petites bougies brlaient dans l'ombre, colles au dos des chaises.

La premire voix, ferme, sans inflexion, disait: M o salud Marie,
leun o a graces, an otro Dou so ganch beniguet... Et elles
reprenaient, les autres, confusment: Santes Marie, mam da Dou,
pdet vidon plirien...

Dans une chapelle toute noire, non loin de la neuvaine, le recteur
tait venu baptiser le fils de Marie-Anne. Corentine et le capitaine
touchaient d'une main le petit, que portait l'autre femme. Ils
rpondaient  voix basse aux questions liturgiques, dtourns, malgr
eux, vers les neuf petites lumires et les neuf femmes prosternes.

Le prtre demandait:

--Croyez-vous en Dieu le Pre tout-puissant, crateur du ciel et de la
terre?

--J'y crois, rpondait Guen et Corentine.

--Santes Marie, mam da Dou, reprenaient les femmes.

--Croyez-vous en Jsus-Christ, son fils unique, notre Seigneur?

--J'y crois.

--Santes Marie, mam da Dou...

--Croyez-vous au Saint-Esprit, la sainte glise catholique, la
communion des saints, la rmission des pchs, la rsurrection de la
chair et la vie ternelle?

--J'y crois.

--Santes Marie, mam da Dou, pdet vidon plirien...

Ils s'coutaient rciproquement, tous mus, de voir ces prires se
rencontrer, les unes pour le petit qui entrait dans la vie, les autres
pour le pre naufrag, bien loin,  jamais spars,  jamais inconnus.
Le rosaire devenait une sorte de psalmodie grandissante, lourde de
soupirs comme le bruit des lames qui dferlent. Et la voix de Guen, de
Corentine, du recteur lui-mme, baissait de plus en plus, au
contraire, et se perdait sous la vote moisie aux jointures des
pierres.

Un rayon de soleil, comme une lame flamboyante, entrait par une
dcoupure de la porte.

--Santes Marie, mam da Dou, pdet vidon plirien...

Et aucune cloche ne sonnait le baptme, le baptme du fils de Sullian,
le naufrag.

Le prtre avait achev les crmonies avant que les femmes se fussent
leves.

--Allons! dit Guen, car personne ne bougeait dans la chapelle, ni
Corentine, ni la femme, toutes deux tournes vers ce groupe de
dsolation et de larmes, enveloppant la statue  ceinture bleue.

L'enfant dormait.

Sans rpondre, mues par le commandement de l'homme, elles sortirent,
la tte basse, sans un geste, l'me absente et demeure sous les
votes o l'on priait, coutant le murmure plus lointain: Santes
Marie, mam da Dou...

Elles traversrent ainsi le cimetire, sous le ciel sans nuage, dans
la pluie de lumire et de chaleur qui dilatait, jusqu' en remplir
l'espace, le parfum d'une touffe de rsda fleuri au bord d'une tombe.

Au bout de l'alle, devant la pierre debout qu'il fallait franchir
pour retrouver la route, les femmes levrent les yeux, et regardrent
de ce regard vague et charg de tristesse qui suit les rveils
brusques. En ce moment, le coeur de Corentine tait dchir des
douleurs de sa soeur, du dsespoir muet de ce vieux dont elle
entendait le pas derrire elle, du peu de joie qu'elle avait su lui
donner, de l'impuissance o elle se sentait de lui refaire une
vieillesse, ayant perdu le droit d'habiter le pays, de consoler,
d'tre la paix. Elle aurait voulu cependant. Une aspiration vers le
bien, une soif d'tre bonne, de se sacrifier, montait du fond de son
me, avec cette piti pour ceux qui l'entouraient. Et deux filles, sur
le seuil d'une boutique, voyant sa mine dfaite, se mirent  rire
d'elle, deux filles de pauvres qui tricotaient de la laine.

Alors, contre cette dernire injure, si peu mrite, si blessante 
cette heure, elle chercha d'instinct une protection. Et elle la
trouva. Guen venait de s'loigner vers la plage de Trestrao, o
demeurait un ami. Il allait reparler du gendre et de l'entre de la
Gironde, ne pouvant se taire de son malheur. Corentine se retourna
vers la sage-femme:

--Donnez-moi l'enfant, fit-elle, c'est moi qui l'emporte!

Elle prit le petit Sullian. Un flot de mousseline blanche lui couvrit
l'paule. Une tte rose et dormante s'appuya, tout abandonne, sur son
bras. Et, fire de son fardeau, dfendue contre le sourire des gens
par l'innocence qu'elle portait, elle descendit le bourg, parmi les
femmes que la vue d'un nouveau-n meut, et qui disaient: Voyez, elle
a le fils de Sullian Lageat sur les bras. C'est Guen qui l'a voulu,
pour lui faire honneur. C'est tout de mme une mre, cette femme-l.

Elle allait, sans entendre, saisie d'une extrme douceur, qui lui
faisait presser l'enfant sur son coeur de plus en plus, et s'absorber
dans ce petit tre sans parole et sans regard. Elle lui souriait. Elle
lui parlait, non avec les lvres, mais avec son me tout  coup
agrandie et dilate d'amour maternel, qui disait: J'aurais voulu
d'autres enfants comme toi... que je les aurais aims!... que je les
aimerais!..... Avec quel bonheur ce sein que tu touches se
dcouvrirait pour eux, et les allaiterait!... O joli, joli neveu que
je voudrais mon fils! Elle avait des ailes. Soutenue par le petit
qu'elle portait, le visage calme, les yeux en joie, elle monta
l'escalier, elle entra dans la chambre.

Heureusement Marie-Anne dormait. Elle ne vit pas sa soeur. Une heure
passa, puis deux, puis trois. Simone s'loigna. Et entre le berceau o
l'enfant reposait maintenant, et Corentine, qui veillait auprs, le
dialogue continua, le conseil doux et persuasif de ces yeux clos, de
ces lvres tendues vers le sein rv, de ce visage derrire lequel une
me transparaissait pour cette femme malheureuse, en qui le regret de
la maternit prenait la forme d'un dsir grandissant et d'une attente
de vie nouvelle.

Il y avait des annes qu'elle ne s'tait sentie si prompte 
l'motion, si dispose  pleurer.

Dans la paix de cette chambre, prs de ces deux tres plongs dans le
sommeil, un mystre profond sa passait. Une me s'accusait, oubliait,
apercevait une voie de sacrifice et de salut, et, tremblante,
heureuse, remontait vers l'amour.

Le sommet des coteaux, vers Louannec, se dorait au soleil dclinant.
Nul bruit ne venait du dehors, pas mme celui de la mer. La
respiration de Marie-Anne et de son fils, rgulires, se rpondaient
comme un battement d'ailes.

Tout  coup, un pas sonna dans la cour. Corentine se pencha. Le pre!
c'tait le pre qui traversait la place! Il courait! Des gens
couraient derrire lui; ils disaient: Mon Dieu! est-ce possible!
Est-ce possible!

Toute ple, au bout de la chambre, Corentine l'couta monter. Et Guen
entra. Le pauvre vieux tremblait de tous ses membres. Il tait comme
gar. Il approcha, sans bruit, du lit o Marie-Anne dormait. Il se
mit  genoux.

--Marie-Anne? murmura-t-il, ma petite fille?

Elle ne bougea pas.

Il prit la main allonge sur le drap, la main roussele de sa
mignonne, et la caressa.

--Marie-Anne?

Elle ouvrit les yeux, et fixa sur lui son regard morne de dsespre.

Mais, presque aussitt, ses paupires se soulevrent davantage. Elle
voyait le pre pleurer et sourire. Elle le voyait incapable de parler.
Une angoisse la prit. Elle ouvrit la bouche. Elle se redressa
brusquement, ses bras raidis sur le drap, se tendit en avant, et tout
ce qui lui restait de vie passa dans un cri:

--Dites! dites!

--Marie-Anne... ce sont des marins anglais...  Bilbao... tout
l'quipage... tout entier... quand je te le disais... il est sauv!

Il se releva d'un trait, enveloppa sa fille dans ses bras:

--Sauv, ma petite, sauv!

Il pleurait  chaudes larmes.

Quand il se recula, suivant encore, de ses mains tendues, la jeune
femme qui se renversait en arrire, on put voir le visage de
Marie-Anne.

Elle n'avait point dout de la mort, et elle ne doutait plus de la
vie. La jolie tte blonde tait retombe, bien ple encore, sur
l'oreiller, mais un seul moment l'avait transfigure. Toute la
jeunesse, toute la joie, tout l'amour y taient rentrs. Ses doux yeux
couleur de jacinthe disaient le ravissement; les cils d'or, immobiles,
taient levs vers le ciel; le front rayonnait; la bouche souriait 
des visions. C'tait elle, la Marie-Anne d'autrefois, l'pouse,
l'heureuse, la sainte au regard de lgende.

Le vieux pre, tout panoui, continuait:

--La dpche est venue d'Espagne... Ils ont rencontr des Anglais...
l'embouchure de la Gironde, vois-tu, petite, c'est toujours a, des
navires et encore des navires... Quand la demoiselle de la poste m'a
remis le papier, j'ai tout de suite devin  son air... elle avait
l'air presque aussi content... Ah! mes filles, quelle bonne nouvelle!
Le dindy est perdu, mais les hommes sont sauvs!... coute,
Marie-Anne, je vais faire dire  la mre de Guyon Le D, le mousse,
que son gars est retrouv... Veux-tu? Faut que tout le monde soit
heureux aujourd'hui!

Elle ne l'coutait pas. Elle n'avait pas besoin de preuve, ni de
dtails. Elle croyait. Sullian vivait. Quelqu'un, dans l'angle de la
pice, la regardait fixement: Corentine, la soeur ane.

Dans la crise d'me qu'elle traversait, une seule chose l'avait
frappe: l'immense bonheur de Marie-Anne. Comme elle l'aime!
pensait-elle. Et, trouble par tant d'amour, elle n'osait s'avancer,
de peur que le cri de tout son tre ne lui chappt: Moi aussi! moi
aussi!

Marie-Anne se tourna vers elle. Son regard chercha le berceau.

--Apporte-moi mon fils! dit-elle.

Et quand elle l'eut dans les bras, pressant le petit sur sa joue:

--O le bien-aim! s'cria-t-elle, ton pre est vivant!

Elle dcouvrit son sein, et se pencha pour nourrir le nouveau Sullian.

Et comme Guen s'tait retir, comme elle demeurait seule avec
Corentine immobile prs du lit, elle entendit une voix toute basse qui
disait:

--Ma soeur, j'irai retrouver Guillaume. Prie pour moi!

       *       *       *       *       *

Dix minutes aprs, Marie-Anne,  demi redresse, contemplait son fils
endormi sur le drap blanc.

Tout  ct, assise, brise de fatigue et pourtant rsolue, la grande
soeur l'coutait docilement, elle, la plus jeune et l'ignorante, qui
disait:

--Il vaut mieux aller tout de suite, ma Corentine... ne pas avertir
Simone, que cela pourrait inquiter trop... et puis tre humble, tu
comprends, ne pas te rebuter... Ils ne savent pas tout ce que tu
vaux... moi, je le sais... Va, sois courageuse, sois bonne, fais tous
les sacrifices... C'est si bon d'tre aime!




XI


Par un sentiment de fiert, et selon le conseil de sa soeur, Corentine
dsirait que son dpart pour Lannion ft, autant que possible, ignor
de Simone. Et le grand-pre avait dit:

--Simone? moi je l'emmne.

Il n'y pouvait plus tenir. La joie du sauvetage de Sullian, celle
qu'il commenait  entrevoir dans la rsolution de Corentine, lui
donnaient des ides de grand air. Seul, il aurait par son canot et
pouss au large. La pense que le canot n'tait pas assez propre pour
une jeune fille comme Simone, le fit hsiter. Depuis huit jours, pas
un coup de balai aux bancs, pas un godet d'eau jet hors de la cale.
Il appela Simone.

--Petite, dit-il, mets ta mante. Nous allons promener tous deux,
veux-tu?

Elle ne demandait pas mieux. Depuis son arrive, elle n'avait gure vu
autour d'elle que des visages anxieux ou dsols. Sa jeunesse appelait
une diversion. Elle saisit celle-l de toute l'ardeur comprime de ses
quinze ans.

--Grand-pre, vous prenez le bateau?

--Non, je pensais suivre la cte  pied, avec toi, jusqu'...

--Non, le bateau, je vous en prie!

--C'est que...

--Pourquoi pas? Il y a longtemps que vous n'avez canot, grand-pre,
je suis sre que vous en avez envie?

--C'est que, rpondit le bonhomme, ravi au fond, c'est que le canot
n'est gure en tat, je n'ai pas fait sa toilette...

--Bah! nous nous passerons de toilette. En mer! grand-pre, en pleine
mer!

Il secoua la tte, d'un air content:

--Les jeunesses, fit-il, faut bien leur cder, pour qu'elles vous
aiment!

Simone se coiffa d'une casquette de laine blanche, d'o sortaient ses
cheveux rouls. Il fallait les voir tous deux, cte  cte, longer le
quai tournant qui mne  la jete. Le soleil les enveloppait. La joie
commune rendait le capitaine alerte et droit comme un jeune homme. Il
se sentait bonne mine, sous le regard des baigneurs qui n'ont rien 
faire, et suivent volontiers des yeux tout passant qui se hte.
Intimement il comparait ce dpart avec ses dparts habituels, quand
Marie-Anne l'accompagnait, lourde et si souvent accable par l'ennui.
Elle tait lgre, cette petite Simone. Et comme elle marchait! Comme
un mousse, en vrit, oui, comme un mousse qui va aux crabes.

--Je ne te savais pas si marine, dit Guen, en pointant dj son regard
sur le canot immobile dans le flamboiement de la mer, au pied du mle.

--Moi! j'adore l'eau. A Jersey, je suis alle plusieurs fois en
excursion. Je connais tous les noms de voiles: grande voile, misaine,
foc, bonnettes, perroquets.

--Oui, mais la manoeuvre?

--Essayez!

--Tu ne sais seulement pas prendre un ris?

--Regardez-moi!

Et il vit la grande enfant qui souriait, de ses deux yeux pleins de
lumire et de ses lvres qui s'ouvraient sur de belles dents saines,
humides comme des coquilles de rivage.

--Ah! ma Simone! dit le capitaine, tu as joliment gagn dans mon vieux
coeur, depuis le premier d'aot!

Oui, il tait heureux comme il l'avait t rarement, le capitaine. Son
pas sonnait sur les dalles, sonnait comme une fanfare de vie.

Il n'y avait point de bonnettes ni de perroquets au canot de Guen. Un
foc seulement, de toile use, et une voile jaune sur un mt courb.

--Maman reste prs de ma tante? demanda Simone en s'asseyant 
l'arrire, tourne vers la faade grise, l-bas, si troite entre les
maisons avanantes.

Guen fit semblant de ne pas entendre, trs occup  tirer l'ancre.

--Maman reste  la maison?

Cette fois, Guen rougit, de l'effort qu'il venait de faire, sans
doute, en embarquant le gros hameon de fer qui aurait pu servir 
prendre un fort poisson autant qu' tenir le bateau. Quand il l'eut
pos sur le cordage soigneusement roul:

--Non, dit-il ngligemment, ta mre va  Lannion.

--Lannion! fit Simone en se retournant.

Il ne se retourna pas, devinant la vivacit du geste qu'il n'avait pas
vu, et ajouta, tchant de rparer l'effet:

--Oui, des commissions, je crois, pour Marie-Anne. Quand on a un
enfant naissant, n'est-ce pas?...

Un instant aprs, quand il eut hiss la voile, et sous prtexte de
dire: Largue un peu l'coute, petite, il la regarda. Elle tait
srieuse, et elle fixait la maison du port avec des yeux si graves, si
prs de pleurer!

Ce n'est pas facile de cacher les choses aux enfants, pensa Guen.
Elle se doute qu'il y a une affaire.

Mais il ne voulut pas tre indiscret, et, amarrant l'coute:

--Puisque tu connais la manoeuvre, Simone, prends la barre, et droit
sur Thom! La passe est  gauche, pour les coques de noix.

Le canot doubla la jete, brlante de soleil, et d'o s'chappait une
odeur de gomon sch.

--Le foin d'ici, mademoiselle Simone.

Simone tait redevenue la jeune fille douce et matresse de ses
motions qu'il aimait, avec un tonnement d'inventeur, chaque jour
davantage. Elle avait le regard en avant, sur la grande nappe largie
entre les rives montueuses. Elle semblait tout entire au plaisir de
la course, qui devenait d'instant en instant plus rapide. Car la
brise, par-dessus les collines de Louannec, arrivait  prsent, et
claquait dans la toile.

Quand Guen se vit en bonne route, il vint s'asseoir prs de Simone,
et, tout panoui:

--On m'a entendu dire du mal de la mer, ces jours, fit-il. Mais je ne
pense pas tout ce que j'ai dit.

Cela lui pesait, les injures que la douleur lui avait arraches.

--Que veux-tu, petite, on se fche quelquefois avec elle. C'est comme
une femme, n'est-ce pas? On la trouve mauvaise, on s'emporte. Et puis
on revient  elle, parce qu'on l'aime.

--Pas de sparation durable? dit Simone, qui regardait toujours le
large.

--Non, dit Guen embarrass, pas de durable. Moi, je ne peux pas vivre
huit jours sans elle. Et moi, mon Dieu, c'est comme tout le monde.

--Plus que tout le monde, grand-pre!

--Oui, reprit-il, heureux de l'loge et d'avoir vit l'allusion. Je
ne m'en ddis pas. De tous ceux de Perros, je suis le plus naviguant,
de tous les vieux, s'entend... Un peu  bbord, Simone... Laisse
aller... Bien... Est-elle jolie aujourd'hui la mer!

Ils couraient dans la passe, entre la pointe du chteau et les rochers
de Thom, sur le chenal vert comme une meraude et glissant au-dessus
d'eux. Le courant les portait. La terre,  gauche, dcouvrait une 
une ses anses rocheuses et ses deux plages. Sur la seconde, 
Trestrao, des points rouges, blancs, noirs, qui taient des baigneurs,
mouchetaient le sable; une ombrelle roulait, prise par le vent, plus
petite qu'une fleur de mouron.

--Au large, Simone, par le travers de Rouzic!

Au large, c'tait l'immense plaine que pas un frisson ne ternissait.
La brise y coulait sans creuser. Des veines d'azur s'emmlaient 
l'infini, comme des sillages de navires disparus, sur la surface toute
blanche, miroitant au soleil. Les Sept-Iles, au loin, laissaient
pendre vers la Bretagne leurs falaises herbues, qui paraissaient de
velours brun. A peine un ourlet blanc autour des pierres que la mare
engloutissait sans bruit.

--Voil ce que j'aime, dit Guen, remarquant l'enthousiasme muet de sa
petite-fille: s'en aller avec le vent, causer tout seul et tendre ses
lignes. Tiens, le fond est de roche,  prsent, bon pour les congres
et les vieilles. Tout  l'heure, ce sera de la coquille. Et puis la
roche reprendra,  une demi-lieue de Rouzic.

Il s'tait rapproch encore de Simone. Ils allaient, pousss par le
grand souffle doux qu'exhalent les terres chauffes, le soir, et ils
voyaient la courbe de l'horizon immense au bas du ciel.

--Mon enfant! dit Guen attendri.

Elle ne bougea pas, car ils se sentaient profondment unis de pense.

--Mon enfant! je voudrais t'avoir toujours prs de moi!

--Je voudrais bien, moi aussi, grand-pre.

--Vois-tu, maintenant que j'ai got de vous, je ne me rhabituerai
plus  mon ancienne vie: moi ici, vous l-bas.

--Il n'y a qu'un seul moyen, grand-pre, dit posment Simone, et vous
le connaissez.

--Oui, je le connais.

Il s'arrta un peu, car il avait promis de se taire devant l'enfant.
Et puis, il cda, conseill par l'infini qui les enveloppait tous les
deux, loin des conventions troites.

--Simone, dit-il, ta mre est alle  Lannion, pour essayer...

--Je l'ai devin, rpondit-elle. Je suis venue en France parce que je
pensais toujours  cela. Je ne pouvais pas savoir comment cela se
ferait, mais je comptais que Dieu le permettrait. C'est si triste!...

Le vieux Guen sentit que la main de Simone saisissait la sienne, que
la tte de Simone se penchait, touchait son paule, s'y appuyait. Et
il resta droit, immobile, transport d'motion et de tendresse, tandis
que sa petite-fille pleurait silencieusement du mme rve que lui, et
qu'il rptait, pour elle et pour lui-mme:

--J'espre, ma petite amie, j'espre.

Le vent demeurait lger, la mer ensoleille. Les les grossissaient 
peine. Et des bandes d'oiseaux se levaient en triangle, indiquant le
large.




XII


Seule dans le grand salon, la fentre ouverte, madame Jeanne
additionnait des colonnes de chiffres. D'ordinaire, c'tait une joie
pour elle de rgler ses comptes de mnage ou d'tablir le bilan d'une
anne commerciale. Elle aimait le calcul, dont elle avait eu le got
trs jeune. Elle s'tait rserv le contrle de la comptabilit chez
son fils. Et, prcisment, elle tablissait, en ce moment,
l'inventaire annuel.

Mais elle le faisait avec inquitude. Elle n'tait pas sre: elle
souponnait seulement un rsultat mauvais. Dj, les deux dernires
annes s'taient soldes en perte. Elle avait espr que les affaires
du moulin  huile se relveraient. Guillaume paraissait assez content.
Les chiffres semblaient indiquer cependant une mauvaise anne. Les
deux rides, au coin des lvres de madame Jeanne, se creusaient. Elle
relevait la tte, par moments, lasse, et, pour se reposer, regardait
les ondes mouvantes des arbres, vaguement.

Encore une illusion de mon fils, pensait-elle. L'anne va tre
mauvaise, si elle n'est pas dsastreuse. Ah! le pauvre enfant, qui ne
se doute pas o nous en sommes! S'il le savait! Mais j'ai mieux fait
de le lui cacher. Il a assez de ses chagrins. Le commerce, pour lui,
est une manire d'oublier, une occupation qui le force  ne plus
songer. C'est tout... Et ce n'est pas assez pour russir. Il aurait
fallu mon mari.

La physionomie austre de M. Jobic L'Hrec lui revenait en mmoire.
Elle revoyait cet homme dont elle n'avait pas seulement pris le nom,
mais les gots, les habitudes, la manire de voir et d'agir, qu'elle
interrogeait encore de souvenir avec vnration, dans les cas
difficiles, contente au fond et immuable en ses rsolutions, ds
qu'elle tait convaincue d'avoir fait ce qu'il et fait lui-mme. Oui,
il et fallu la grande exprience, l'esprit mthodique et rflchi de
M. Jobic, pour se tirer d'une situation comme celle-l. Il aurait eu
la dcision, l'nergie persvrante de l'effort, tandis que
Guillaume...

Des mots de ce monologue intime taient prononcs  demi-voix, sans
suite. Ils tombaient dans le silence de la vaste salle blanche, dont
un bourdon gar faisait le tour en ronflant.

Puis elle se remettait  parcourir les colonnes de chiffres. Sa plume,
pose en travers, suivait, d'un mouvement rgulier, l'absorption des
chiffres dans la mmoire de la calculatrice. Mais c'tait une sorte de
travail machinal, qui n'interrompait point, chez madame Jeanne, la
rverie commence.

Je ne vois pas d'issue. Lui parler  lui? A quoi bon? Il fait ce
qu'il peut. Le commerce n'tait pas son affaire. Et puis les
chagrins... Oh! c'est bien sa faute  elle, si nous allons  cette...

Le mot s'arrta aux lvres. Et elle s'arrta aussi un moment, madame
Jeanne. Bien qu'elle ft seule, une rougeur lgre, un peu de sang
venu du coeur troubl, mit une tache sur ses maigres joues. Elle
sentait la rprobation de la longue suite de bourgeois patients,
conomes, qui avaient fait la fortune, et qui la voyaient prte 
sombrer, du fond des tombes, au pays de Trguier.

Dehors, le soleil chauffait les fleurs. Un parfum violent sortait des
glycines, qui levaient leurs secondes fleurs au ras de la fentre.

Elle se pencha de nouveau.

Trguier! Comment avait-elle fait pour quitter Trguier, elle,
Trgoroise depuis des sicles, attache par des habitudes de race et
par tous les liens de prs de cinquante ans de vie  ce coin de sol
breton? Elle se demandait cela encore quelquefois. Et la question se
prsenta de nouveau  son esprit, avec le cortge des rponses
tristes, uses, que l'on revoit l'une aprs l'autre. Oui, le malheur
avait commenc l... Au dedans de son coeur, le nom de Trguier
sonnait comme celui d'une noblesse dont elle avait t et dont elle
n'tait plus.

Tomber de Trguier  Lannion! Pour elle, la chute avait t
pressentie. Oui, elle savait d'avance qu'elle ne s'accoutumerait
jamais dans la ville folle, comme elle l'appelait, que le sjour des
Espagnols et des gouverneurs dbauchs avait remplie d'une population
avide de plaisir, et lgre, et folle de coeur. Entre elles deux, il y
avait une de ces haines de canton que la Bretagne nourrit, sous des
apparences rigides et froides. Quand elle pensait  Trguier, elle
revoyait la splendeur piscopale de l'ancienne cit; son air de pudeur
farouche; la cathdrale, o un peuple aurait tenu, haute de vote,
couverte de moisissures qui verdissaient glorieusement le granit, avec
ses longues files de chevaliers de pierre couchs dans les niches, ses
inscriptions, son clotre, ses tours, ses rosaces dcoupes par le
gnie bizarre et potique des aeux. Elle revoyait sa place 
l'glise, sous les rayons attnus des vitraux, sa maison aux murs de
forteresse, autour de laquelle une rue tournait. Elle nommait les
bourgeois et les nobles qui la saluaient, les visites qu'elle avait
reues lors de la mort subite de M. Jobic L'Hrec. Vingt fois le
jour, encore maintenant, son esprit pleurait l'homme nergique,
entendu aux affaires, dominant et digne, qui l'avait faite la premire
bourgeoise de Trguier, par l'immutabilit de sa fortune, de son
caractre et de ses habitudes.

Quand il avait fallu quitter Trguier, elle avait eu le sentiment que
sa vie  elle tait finie. Elle avait lutt. Pourquoi partir? Pourquoi
abandonner cette usine mdiocre et sre qui avait un canal sur le
port, o les golettes venaient s'approvisionner d'huile? M. Tanguy
Morel, l'associ, suffisait  mener l'affaire. Guillaume, aprs la
mort de son pre, pouvait vivre honorablement, presque sans travail,
assur de l'avenir... Il avait fallu l'amour insens pour cette
Lannionnaise... Et tout quitter, la ville, l'usine, les amis, la paix,
le paysage, si bien entr dans les yeux qu'il ne s'efface plus,
renoncer  mourir l... et venir tomber  Lannion, parmi les filles
aux cheveux blonds, qui ont les joues roses et la rage de la danse au
coeur!

Tout cela repassait au travers des colonnes de chiffres, aussi net
qu'au premier jour, aussi douloureux. Le reste, tout ce qui avait
suivi cet arrachement au pays natal, ne lui revenait qu'en bloc, comme
une consquence logique, fatale, prvue: la brouille lente du mnage,
les reproches, les dpenses inconsidres d'une tte folle de petite
ambitieuse, l'acquisition dsavantageuse du moulin sur le Guer, les
froissements nouveaux engendrs par la gne, la sparation, la vie
nouvelle, alors, o son fils et elle s'taient retrouvs seuls, mais
assombrie, proccupe, atteinte par le souci d'argent et ronge de
souvenirs.

Dix ans de lutte contre soi-mme.

Elle tait devenue blanche de cheveux, madame Jeanne L'Hrec. Elle
avait beaucoup travaill, comme un homme, comme le vrai chef de la
maison Veuve L'Hrec et fils. Le chagrin d'avoir quitt Trguier la
tenait toujours. Devant son fils, elle se contenait. C'tait une sorte
d'abme entre eux, cette question du pass. Ils le regardaient chacun
de leur bord, et tristement tous deux. Mais quand elle tait seule 
travailler, madame Jeanne laissait parler les vieilles dceptions de
sa vie, amasses au fond de son coeur. Et elle concluait souvent: Si
j'tais un homme, je retournerais  Trguier, et j'y referais ma
fortune!

Madame Jeanne, ce jour-l, n'eut pas le temps de conclure.

La sonnette qui, mle aux feuilles de la glycine, agitait en remuant
tout un systme de branches, rendit un son touff. L'heure tait
morte.

Madame Jeanne entendit une voix qui demandait son fils. Elle crut, 
travers dix annes, la reconnatre. Ses pommettes sches plirent
subitement. Elle posa la plume, et tendit l'aile de son bonnet. La
domestique rpondait que monsieur tait  l'usine. Il y eut un
silence. Puis, deux ombres coulrent sur le bourrelet de verdure, au
ras de la fentre. Gote ouvrit la porte du salon, et une femme en
deuil entra.

Avant mme que madame Corentine et relev sa voilette, madame Jeanne
la reconnut. Elle demeura surprise, renverse par cette audace, dans
son fauteuil jaune, ses yeux gris fixs sur Corentine et clairs
jusqu'au fond par la lumire de la fentre. La jeune femme, debout 
contre-jour, ne trouvait pas une parole de son ct. Une motion trop
forte l'avait saisie, en mettant le pied dans cette maison qui tait
la sienne: le sentiment de la fragilit de ses esprances, du peu de
chance qu'avait sa dmarche d'tre accueillie. Aprs dix ans, elle
retrouvait les yeux, l'attitude, la raideur de cette femme, dans le
mme dcor immobile du salon jaune. Elle baissa les yeux, comme devant
un juge. Madame Jeanne se leva  son tour.

--Que venez-vous faire ici?

Madame Corentine reprit un peu de courage, et dit trs doucement:

--Je venais voir mon mari.

--Vous n'en avez plus le droit.

--Oh! madame, aprs si longtemps... et quand on souffre...

--Vous souffrez?

--Oui... beaucoup...

--Nous aussi, madame, nous avons souffert, chacun a eu sa part... Et
la ntre a t large... Guillaume n'est pas ici...

--Je le savais... Gote m'avait dit...

--Il est inutile de le voir... Mon fils a pris son parti de notre
solitude... Que lui vouliez-vous?

Corentine fut sur le point de rpondre: Lui demander pardon. Les
mots lui vinrent  l'esprit. Mais elle ne rpondit pas. Madame Jeanne
la tenait sous ce regard de mpris et d'invincible obstination qu'elle
connaissait. Et ce fut la vieille femme qui reprit:

--Personne ne vous a demande.

--Non. Je suis venue de moi-mme, madame, et, je vous assure, par un
bon mouvement... parce que j'tais  Perros... en passant... chez mon
pre... et que je ne voulais pas m'en aller sans avoir essay... Ah!
tenez, madame, ne me repoussez pas...

Elle s'avana jusqu'au prs de la table o travaillait madame Jeanne.

--Je suis malheureuse... Je ne suis plus celle que vous avez connue...
Il me semble que si vous tiez bonne, si vous vouliez m'aider...
Guillaume peut-tre me donnerait son pardon!

Sa main se tendait un peu en avant, tremblante, sur le bois de frne
noueux, prte  soutenir un corps qui s'agenouillait.

--Vous oubliez que je suis difficile  tromper, dit madame Jeanne en
se reculant. Vous avez trop peu manifest, pendant dix ans, le dsir
de savoir mme des nouvelles de votre mari, pour que je croie
aujourd'hui  ces attendrissements. Je crois plutt  d'autres motifs.

Elle toisait du regard, en disant cela, sa belle-fille, et considrait
la toilette modeste, presque pauvre, que la jeune femme avait mise,
afin de mieux faire voir, justement, qu'elle n'tait plus, comme
autrefois, toute folle d'lgance.

--Vous venez mendier! continua madame Jeanne.

La petite main de madame Corentine se releva d'un geste brusque, comme
pour repousser l'injure... Puis, rouge de honte, mais assez forte pour
ne rien rpondre, la jeune femme se dtourna, et quitta rapidement le
salon, tandis que madame Jeanne, implacable, ses yeux clairs poussant
l'trangre dehors, la suivant dans l'ouverture de la porte, par la
fentre dans l'alle du jardin, disait:

--Vous autres spares, on est sr de vous revoir,  un moment ou  un
autre. Vous qutez quand la famine vous a rduites. Vous n'avez pas
honte. Allez, allez! Le moment est mal choisi: il n'y a pas de pain
pour vous!

Madame Corentine n'entendit pas ces derniers mots. Elle avait dj
travers le jardin, elle ouvrait la porte, d'un coup nerveux de la
main sur le loquet en forme de trfle, qu'elle coutait sauter avec un
battement de coeur, autrefois, quand Guillaume rentrait.

Elle fuyait suffoque, indigne. Cependant, quelque chose de plus fort
que sa honte, de plus puissant que la colre qui l'avait une premire
fois entrane hors de cette maison, lui faisait, en ce moment,
accepter l'injustice. tait-ce le conseil profond et muet de ces
objets frls par sa vie passe: elle sentit qu'elle ne pourrait
quitter Lannion sans avoir revu au moins celui pour qui elle tait
venue.

Htivement, la voilette baisse, elle suivit la pente de la rue du
Pav-Neuf, laissa sur sa gauche la promenade plante d'ormeaux, tourna
prs du caf du pont de Viarmes, le long du quai au sable, descendit
encore jusqu'au coin d'un vieil htel tout envelopp de poiriers en
pyramides, o elle avait jou, enfant, quand son pre tait mand par
l'armateur. Et elle se trouva sur l'alle de la Corderie, qui borde le
Guer jusque trs au del de Lannion.

Toute jeune, les premiers soirs de son mariage, elle s'tait promene
l, les yeux perdus dans le feuillage des ormes, et souriant aux
choses passionnes qu'il disait...

Elle ne pleurait pas, elle tait seulement trs triste. Son esprance
n'tait plus de reprendre la vie d'autrefois,--l'avait-elle mme
forme?--mais elle pouvait encore le voir, lui, se faire pardonner,
lui dire: Je vous aime encore! Aprs cela, qu'adviendrait-il? Peu
importait. Elle partirait plus contente, plus forte, elle aurait obi
 cette impulsion qui la poussait ainsi, humilie, trouble, vers
celui qui tait tout prs, et qui ne se doutait pas... Mme, l'injure
qu'elle avait reue la rejetait vers lui. Elle pensait, sans savoir
pourquoi, trs sre pourtant, que si Guillaume avait t l, l'accueil
et t autre...

Elle allait, sans plus se hter, regardant, de l'autre ct du chenal
 peu prs vide, la touffe d'arbres d'o s'levaient une chemine, un
toit long couvert de tuiles: l'usine. Il tait l. Elle n'irait pas le
trouver l-bas,  cause des ouvriers, des anciens employs qui avaient
tout su, hlas! Elle attendrait l'heure o M. L'Hrec, chaque soir,
revenait en traversant le Guer... Dix coups de rames... Le bateau
tait amarr,  demi hors de l'eau, crasant la boue molle de la rive
oppose. Sur l'arrire, plong dans le courant, des lettres  demi
effaces disaient le nom du canot... _Corent_... Les dernires
avaient pri. La rivire se vidait avec rapidit, bue par la mer
lointaine. Et les herbes du fond, ployes, ondulaient comme des
cheveux de femme qu'on peigne, avec des reflets blonds.

Madame Corentine comparait son attente humilie d' prsent  ses
promenades triomphantes dans cette mme alle, quand, toute jeune
femme, au bras de son mari ou de quelque amie qu'elle allait prendre
au passage, elle emmenait Simone, et que l'enfant courait devant, dans
le clair soleil.

Elle tait si lasse, qu'un peu au del du point o le bateau tait
attach elle s'assit, et s'appuya le long d'un arbre. Plusieurs fois,
elle crut entendre une voix qui donnait des ordres, et reconnatre la
voix de son mari. Illusion, mais qui lui faisait lever les yeux, et la
secouait d'un frisson. Elle avait l'air d'une pauvre fille honteuse
qui attend son amant. S'il tait pass quelqu'un, elle aurait fui.
Personne ne longeait la promenade qui ne mne  rien. La fatigue
l'endormit.

Quand elle se rveilla, elle eut peur qu'il ne ft trop tard. Mais
non. La mare remontait, couvrant les vases, soulevant le canot qui
roulait, coll  la rive. L'usine travaillait encore: une fume de
vapeur jaillissait au-dessus d'elle, avec un bruit rgulier. Madame
L'Hrec se leva. Elle se cacha presque entirement derrire l'arbre.
Quelqu'un tait sorti par la porte du chantier, l-bas. Elle n'eut
pas de doute, malgr l'loignement et l'ombre dj commence. Elle
reconnut le geste amical qu'il avait, en prenant cong d'un de ses
employs. Bientt, dfaillante, elle le vit tout  fait, dans l'espace
dcouvert qui sparait l'usine de la rivire. Il venait par le sentier
du pr, la tte basse, songeant  des affaires, sans doute. Elle
aurait voulu l'appeler, et elle avait peur de lui, peur du premier
regard. Il allait lentement, droit vers elle. Dans une minute, il
aurait dtach l'amarre, pouss le canot, abord l... Elle n'eut plus
la force de voir. Elle ferma les yeux... Puis, n'entendant plus rien,
elle vit qu'il avait brusquement tourn le long de la rive, et qu'il
remontait par le sentier de halage, pour rejoindre le pont de Lannion.

Un moment, elle courut, et puis elle s'arrta... Ce n'tait plus la
mme chose. Le rencontrer en ville, dans une rue? Non. L'occasion
tait perdue. Si l'entrevue pouvait amener un pardon, c'tait  la
condition de n'avoir pas de tmoins... Il fallait mme viter de le
rencontrer... Et elle demeura immobile, regardant diminuer la forme de
ce passant, sur la leve, parmi les premires maisons.




XIII


Guillaume L'Hrec trouva sa mre au salon. En l'apercevant, elle
l'enveloppa de ce regard rapide et sr de la mre habitue  lire la
physionomie de son enfant. Il avait son air de commerant content de
rentrer et d'oublier le travail.

--Comment, mre, encore dans les livres?

Il s'approcha, balanant ses paules paisses, pour embrasser sa mre
au front, selon sa coutume. Elle continua de le regarder, prise d'un
reste de doute, jusqu' ce qu'elle sentt la mousseline de sa coiffe
serre contre sa joue par la barbe rude de Guillaume. Il se redressa.
Elle prit sur la table un grain de bl, dont elle marquait les pages
de ses livres, le glissa entre deux feuilles du registre, et dit, en
se renversant un peu:

--Mais oui, Guillaume, il le faut bien. J'ai peur que, cette anne
encore...

Il l'interrompit du geste de repousser une chose importune.

--Non, je vous en prie, pas ce soir, pas avant d'tre sre! J'en ai
assez!

Il s'tait dtourn vers la fentre, les sourcils rapprochs, son
visage court et carr subitement assombri. Lui qui arrivait, dgag
des proccupations du jour par la course du retour, il prouvait un
ennui vif  se sentir ramen vers elles.

--Est-ce que la journe a t mauvaise, Guillaume?

--Pas plus qu'une autre.

--Vous n'avez pas reu la visite de M. Quimerc'h?

--Mais non.

--Ni aucune autre qui vous ait chagrin?

--Aucune. Je demande seulement  oublier les affaires, les ennuis, et
le temps, si cela se peut.

Il rpondait, le regard perdu dans l'ouverture de la baie.

--Non, reprit madame L'Hrec. Cela ne se peut pas toujours. Allons
dner, vous tes en retard. Gote est venue deux fois prvenir.

Il offrit le bras  sa mre, et passa dans la salle  manger.

Depuis plusieurs jours, madame Jeanne avait remarqu chez son fils
cette sorte d'irritabilit, rsultat d'un trop long repliement sur
soi-mme. Cela ressemblait aux mlancolies invincibles o il tombait
souvent, dans les premires annes aprs la sparation. Le dner fut
presque silencieux. Madame Jeanne mangea moins encore que de coutume.
Elle s'levait et s'animait intrieurement, elle, femme de rsolution
et de pratique, contre ces accablements inutiles, nuisibles  la
gestion de leurs affaires compromises. A peine revenu dans le salon,
comme il allumait sa pipe, elle s'accouda prs de lui,  la fentre
ouverte, et ils restrent un peu sans rien se dire, devant cette
muraille dj confuse d'arbustes, au-dessus desquels le ciel tait
ple. Des grincements de poulie arrivaient du Guer invisible.

--Est-ce un bateau pour la maison, Guillaume?

Il rpondit, d'une voix pose:

--Non, maman, je crois que c'est une barque de sable que j'ai vue
arriver ce soir.

Elle avana, au del du mur, sa main sche de vieille femme, et, du
bout des doigts, indiquant une direction, elle dit:

--Si pourtant nous pouvions...

--Quoi donc?

--Relever notre situation, transformer l'outillage, lutter avec des
procds nouveaux contre les usines de la cte! Ce n'est pas
impossible! A nous deux...

Guillaume branla la tte.

--Je dis, continua-t-elle, que ce n'est pas impossible. M. Quimerc'h
ne refuserait peut-tre pas le crdit. Je me chargerais de lui
demander...

--A quoi bon?

--Mais  vivre, mon enfant!

--Pour qui? fit-il, en soufflant une bouffe de fume sur les plantes
enlaces.

Au ton dont cela fut dit, elle sentit qu'elle avait touch le fond du
mal. C'tait bien ce qu'elle supposait. Cependant il n'avait pas eu
d'entrevue avec madame Corentine, non, rien de nouveau, elle en tait
sre. L'ancien souvenir seulement, contre lequel elle avait tant
lutt.

--Mettons que ce soit pour moi, Guillaume.

Il la regarda, de son oeil doux et voil.

--Ma pauvre maman, il nous faut si peu! Puisque cela va encore!...

Il ajouta, en reprenant sa contemplation vague en avant:

--Si j'avais eu prs de moi mon enfant, oui, j'aurais voulu mieux
faire, j'aurais eu de la force.

--Voyons, Guillaume, dit la vieille femme en s'animant, vous ne
comprenez donc pas que cela vous serait utile  vous-mme, un effort,
utile pour oublier? Vous ne rflchissez pas! Car vous l'avez eue,
votre fille, pendant quatre ans, un mois par an, selon les termes du
jugement. Est-ce que, au lieu d'tre une joie, ce n'tait pas une
preuve de plus?

--Oui.

--Je me souviens de cela, vous pouvez me croire. Je me souviens de ces
arrives au bateau de Jersey, quand vous alliez l'attendre 
Saint-Malo, et qu'elle vous embrassait timidement, comme un tranger,
et mme pis, car on l'avait mise en garde contre vous pendant onze
mois. Elle avait dj un air de rflchir aux ordres que vous lui
donniez, pour voir s'ils n'taient pas contraires  ceux qu'elle avait
reus d'ailleurs.

--Grande coupable, en vrit!

--Non, vous l'aimiez, et je l'aimais, moi aussi, Guillaume. Mais elle
tait leve en dehors de vous, contre vous, et vous en souffriez.
Quand vous alliez avec elle acheter la moindre chose, vous lui disiez:
Aimes-tu ceci? Aimes-tu cela? As-tu mes gots? Souvent vous n'aviez
pas les mmes. Vous revoyiez une enfant, mon pauvre Guillaume, mais
pas votre fille. Une autre que vous la formait, et vous aviez peur, je
le devinais bien, allez! en rencontrant sans cesse en elle l'autre
dont vous tiez spar... celle qui a t cause de tout. De sorte que
vous avez eu raison de renoncer  vos droits.

--Je n'en sais rien! fit-il brutalement.

Il avait toujours le mme regard vague, errant au ras des ondes
lourdes des feuilles. Une plante s'y tait leve, tremblante. Il la
fixa un moment, parut vouloir parler, puis il secoua sa pipe sur
l'appui de la fentre, et se mit  marcher  grands pas dans le salon.

Madame L'Hrec regrettait  prsent de s'tre engage sur cette voie
dangereuse du pass. Elle devinait qu'elle avait fait fausse route.
Son coeur de mre souffrait de voir cet homme tortur, cras par le
pass, et, en mme temps, elle s'en trouvait humilie, comme d'une
faiblesse de son fils. Elle vint  lui, au moment o il traversait le
salon, prs d'elle, lui prit les deux mains, et les serra dans les
siennes, bien fort. On et dit qu'elle voulait faire passer en lui
quelque chose de sa propre nergie.

--Allons, mon Guillaume! dit-elle, j'ai eu tort de reparler de cela.
En effet,  quoi bon? Ce qu'il faut, c'est oublier le pass et
regarder en face l'avenir, tous les deux, voulez-vous?

Il retira ses mains et, levant sur elle ses yeux o toute flamme
semblait teinte:

--Je suis dcourag. Tout est inutile.

Elle voulut essayer de plaisanter, pour voir.

--Dcourag, Guillaume! On croirait vraiment que je ne suis pas votre
ane! Mais regardez-moi donc? Suis-je dcourage! Mon pauvre garon,
vous n'avez jamais t jeune.

Que disait-elle l?

A ce mot de jeunesse,  ce reproche inconsidr, Guillaume L'Hrec
changea de physionomie. Sa figure placide s'anima d'une sorte
d'indignation. Son regard brilla. Le Breton passionn, colre,
excessif, s'veilla.

--Jamais jeune! Ah! vous vous trompez, ma mre, je vous en rponds! Je
l'ai t! J'ai eu l'blouissement de l'avenir, j'ai senti le monde
joyeux autour de moi. Je ne vous le disais pas. Quand j'allais par les
chemins, enfant,  Trguier, il y avait presque toujours un oiseau
blanc qui partait devant moi. C'tait le mme, je le reconnaissais 
son cri: c'tait ma jeunesse qui chantait. A prsent, je ne vois plus
rien dans les carrefours. En ce temps-l aussi, lorsque je passais le
long des champs de bl, je me couchais sur la pointe des pis, je ne
sais si c'tait en esprit ou en ralit, et je nageais, port sur les
houles vertes, lger comme les taons de printemps. Oh! si, j'ai t
jeune, j'ai cru  la vie, j'ai cru  l'amour. Et je l'ai got si pur
et si grand, qu'il m'en est rest des larmes pour toujours. Mme
aujourd'hui, je le sens bien, par moments, que tout n'est pas mort, et
que ma jeunesse revivrait si elle avait une autre jeunesse  ct
d'elle. Vous avez tort de me parler de cela. Vous me faites du mal...

Il parlait comme gar. Des larmes tremblaient dans ses yeux. Madame
Jeanne vit qu'elle avait t plus imprudente encore qu'elle ne le
pensait.

--Allez vous reposer, Guillaume, dit-elle doucement. Nous recauserons
quand vous serez en tat de comprendre... Dieu sait que je n'ai
d'autre volont que de vous tirer de l... Allez, je vais me remettre
aux comptes, puisqu'il faut tre pratique et veiller pour deux ici.

Elle le suivit du regard, qui sortait du salon, et tournait pour
monter. Depuis longtemps, elle ne l'avait plus trouv ainsi. La
quitter sans adieu! Et cette colre sourde, cette exaltation du pass,
ce dcouragement absolu... Tristes signes qu'elle reconnaissait avec
effroi, sans savoir exactement ce qui les ramenait.

Elle resta, la tte dans ses mains, devant le registre ouvert,
incapable de lire deux chiffres.




XIV


La chambre de Guillaume occupait toute la largeur de l'htel, 
gauche. Ses trois fentres ouvraient, l'une sur le bosquet du ct du
Guer, l'autre sur un troit couloir que bordait le mur de clture, au
del duquel il y avait un chemin, et l'autre sur la cour pave que
prolongeait, spar par un escalier, un potager montant.

Mme en hiver, la domestique avait l'ordre de laisser les fentres
ouvertes et de ne fermer que les contrevents. Guillaume aimait 
respirer trs tard l'air de la nuit, il jouissait d'couter les bruits
rares du port et des rues. Presque tous taient habituels et connus.
Il s'y laissait bercer, assis dans son fauteuil de paille, la bougie
teinte, la tte renverse, les yeux clos.

Ce Breton pais,  la carrure de garde-chasse, tait dou, comme
beaucoup de sa race, d'une sensibilit fminine. Il se reposait dans
des rves vagues, qu'il n'aurait pu raconter, tellement ils taient
inconsistants, fous quelquefois. Et puis, une rumeur inexplique
s'levait, un cri d'animal que la distance rendait trange: il se
redressait en sursaut, pris de peur, les pommettes rouges. Toutes les
superstitions du vieux pays vivaient dans les dessous de son me. Il
allumait la bougie, fermait les fentres, et se couchait.

Ce soir-l, il alla droit  la chemine, alluma le bougeoir, et le
posa sur le bureau  tagre, en vieil acajou, dont les plaques se
soulevaient par endroits. Au fond d'une case, derrire une bote de
plumes, il saisit une clef, et la fit tourner dans la serrure d'un des
gros tiroirs pendus au-dessous de la table du meuble.

Dehors, un bruit comme d'une infinit de clochettes d'une sonorit
adoucie. Guillaume couta. C'tait la pluie sur les toits et sur les
feuilles. Un grain amen par la mare, pensa-t-il. a ne m'tonne
pas. On touffe. Il se leva, poussa les contrevents de la fentre
ouverte sur la ruelle sable, et respira profondment. Il essaya de
boire lentement,  pleins poumons, l'air d'orage qui soufflait, chaud
et pourtant mlang de courants froids, imprgn d'odeurs de gomon et
de fruits mrs. Des sensations lointaines lui revinrent. Son coeur
battit plus vite sous la pousse de l'imagination qu'il esprait
calmer. Des gouttes d'eau, lourdes comme la grle, fouettrent le mur,
claboussant la fentre. Guillaume se retira, et revint s'asseoir
devant le meuble. Sa main plongea dans le tiroir, et saisit une
photographie et un papier d'un doigt de long. La photographie, c'tait
celle de Simone  cinq ans; le papier, c'tait la ligne crite sur la
plage de Sainte-Brelade.

Il les posa devant lui, et appuya sa tte brlante dans ses mains. Il
aurait voulu,  l'aide de ces deux documents incomplets, se
reprsenter Simone, telle qu'il l'avait entrevue  la procession de la
Clart. Et il arrivait bien  grandir cette petite fille en robe
courte, l'air espigle, assise les jambes croises sur un banc, et
tenant sa poupe sur le bras; il modelait cette taille, nouait les
cheveux blonds, devenus chtains, derrire la nuque, se souvenait du
chapeau de feutre  voile blanc. Mais la pense de ces yeux qu'il
n'avait pas rencontrs? Mais l'me, les gots, les rves de la jeune
fille? Le son de cette voix qu'il n'avait plus entendue depuis des
annes? Que savait-il de tout cela? La ligne d'criture tait nette,
ferme, rvlatrice d'une volont dj forme. Mais le reste, le sens
vrai de ces mots qui ne disaient rien par eux-mmes, et n'avaient que
le sens mystrieux des reliques? Oh! qui le lui dirait?

Que cela tait poignant, de constater une sparation si complte!
Comme il se sentait tranger, lui, le pre,  cette enfant qui tait
la sienne!

Il se rappelait le jour o Simone avait t conduite chez le
photographe,  Trguier, un mardi. On avait fait, la veille au soir,
trente papillotes avec les cheveux blonds, et la petite avait dormi
avec une rsille blanche de la mre... Chez le photographe, en haut
d'une rue, on voyait des photographies de la cathdrale avec des
lgendes en lettres rouges... Il s'tait cri: La jolie enfant!
C'tait un Parisien, qui ne fit que passer en Bretagne. Madame
Corentine souriait, et la grand'mre pleurait presque d'orgueil.
Celle-ci avait dit, au moment grave de la pose: Regardez bien,
mignonne, l'oiseau qui va sortir de la bote. Et l'tonnement,
l'attente ravie de cinq ans qui vont voir voler un oiseau, s'tait 
jamais fix sur le portrait...

Et voil qu'elle avait quinze ans!

N'avait-il donc pas autre chose encore qui parlt d'elle?

Il hsitait. Il s'tait si souvent dfendu de toucher  cette relique
du pass, o le souvenir de sa fille n'tait ni le seul voqu ni le
plus poignant. Il se rendait compte, avec tant de certitude, que ce
soir, comme bien des soirs, le regret de Simone, l'amour de Simone,
enveloppait un autre regret et un autre amour.

La pluie avait pris une sorte d'allure rgulire. Elle tombait plus
fine et plus serre, avec un balancement de feuillages chancelants,
ploys en tous sens, ivres de bien-tre sous l'onde.

Guillaume fouilla dans le tiroir, carta une liasse de titres et
d'actes serrs par une sangle  boucle, et, dessous, prit un album de
dessin, reli en toile grise. Les bords du papier avaient jauni,
l'intrieur s'tait piqu. Depuis dix ans, l'album avait dormi l,
point oubli, mais redout, comme un ami qui en sait trop long et
qu'on vite.

D'une main tremblante, Guillaume l'ouvrit. Il n'y avait pas de dessin,
mais cinq ou six pages couvertes d'une criture rapide, capricieuse,
avec des enroulements majuscules suivis de petits caractres  peine
forms.

Il s'en chappa un parfum trs ancien, comme une odeur dcolore,
douce pourtant. Guillaume fut tent de baiser la page. Il passa la
main sur son front, et lut:

   Mon mari m'a demand de recueillir les mots et hauts faits de
   Simone, notre fille, ge de trois ans et sept mois. Bien
   volontiers. J'en suis flatte, tant la mre de cet amour. Les
   dames d'ici prtendent qu'elle me ressemble. Moi, je lui trouve
   les yeux de son pre quand il est bon avec moi, c'est--dire 
   l'ordinaire. Je trouve surtout qu'elle a plus d'esprit que tout
   Lannion ensemble. Nous l'adorons. Je puis le dire ici, puisque ce
   petit cahier est pour nous deux, tout au plus pour nous trois.
   Guillaume assure que j'y mettrai des folies. Alors, a sera pour
   nous deux.

Oui, il se souvenait! Il avait dit, un soir, dans cette mme chambre,
comme ils revenaient d'endormir ensemble Simone: Vous devriez crire
ce que dit de drle cette petite. Quand nous serons vieux et qu'elle
sera grande, cela nous rajeunira tous de la retrouver ainsi.
Corentine n'avait pas voulu crire devant son mari. Mais le lendemain,
avant le djeuner, l'album tait achet, la premire page crite. Ils
taient rests  la lire. Ils taient descendus en retard, et madame
Jeanne les avait gronds.

   Je commence aujourd'hui 3 juillet. Hier soir, je couchais
   Simone. Elle avait le coeur gros, parce que le chat tait mort
   dans la journe. Maman, est-ce que je ne le verrai plus
   jamais?--Non.--Peut-tre qu'il est dans le paradis?--Mais non, tu
   sais bien que le paradis est pour les hommes.--Alors, maman, les
   chats qui sont morts, ils n'ont donc pas, comme nous, une petite
   chose qui monte? Et puis, Simone, se trouvant en veine de
   philosophie et de penses srieuses, a montr du doigt de grosses
   immortelles, que ma belle-mre cultive et dont elle remplit
   ensuite les vases des chemines: Maman, ces fleurs-l, c'est
   bni?--Pas du tout. Quelle ide?--Pas mme le coeur? Nous avons
   trouv cela trs remarquable, son papa et moi.

   _8 juillet._--Sommes alls nous promener tous trois, en
   cabriolet, sous prtexte de visiter une vieille tante. Simone
   tait en rose, ce qui lui va bien, et entre nous deux, ce qui
   nous ravit toujours. Elle saluait de la tte,  droite et 
   gauche. Personne ne passait dans la campagne. Que fais-tu,
   petite?--Je salue le bl, maman, il me dit bonjour. En effet, de
   tous cts, les champs s'inclinaient sous le vent. Moi, je n'ai
   pu me retenir d'embrasser Simone. Son pre non plus, et  la mme
   place. Ce qui m'a touch le coeur. Il y a des jours o il ne
   l'et pas fait.

Mon Dieu! que ces choses, traces d'une plume lgre, s'enfonaient
cruellement dans l'me! Comme il y retrouvait, avec un peu de l'enfant
dont elles parlaient, tout le charme de la jeune femme d'alors, son
esprit vif, sa vie dbordante, et cette note d'amour, hlas!... Il ne
croyait pas que l'album ft si plein de son nom et de celui de
Corentine. Elle avait cru aussi, la petite plume fine courant sur les
feuillets blancs, y mettre surtout des penses de Simone. Et ces
souvenirs de jeune mre taient surtout des mmoires de jeune femme.
Et c'tait lui,  dix annes de l, qui dcouvrait, le coeur saignant
de regrets, pourquoi l'ide leur avait tant plu de conserver des mots
de petite fille. Leur amour les enchssait, les soulevait, les
emportait, comme le courant du Guer charrie des algues roses.

Cette femme, avait-il su la guider, s'tait-il appliqu  la former, 
modrer ce qu'il y avait d'excessif dans son dsir de plaire et de
puril dans sa vanit de jolie fille adule? Non, il n'avait su
qu'adorer, excuser, approuver quelquefois les impertinences qu'elle se
croyait permises. Il s'tait mis  la servir, comme il servait sa
mre, combattu entre ces deux natures qui se repoussaient, faible
entre elles deux trs fortes, jusqu'au jour o sa trop longue
faiblesse s'tait change en svrit outre. Les premires annes
avaient t pleines de ce bonheur lche, presque coupable, les autres
d'accs de fermet tardive et parfois excessive.

Le sentiment de ce qui lui avait manqu l'treignait en ce moment. Il
voyait ce qu'il aurait fallu tre avec cette femme si heureusement
doue, mais  peine leve: un matre indulgent, un conseiller tendre
qui, peu  peu, en aurait impos, par la douce raison persvrante, 
cette nature d'impulsion et de caprice. L'exprience tait finie,
finie et manque.

Il reprit la lecture:

   Aujourd'hui 22 aot, la petite pleurait sur la plage de
   Trestrao. Nous tions alls voir mon pre. Moi, je n'ai pu la
   consoler. Guillaume l'a emmene; il a, du bout de sa canne,
   dessin sur le sable un oiseau, le bec ouvert, et il a dit:
   Regarde le rossignol, Simone, comme il est gai. Il chante
   toujours. Fais comme lui. Elle a promis. Le soir, nous
   repassions au mme endroit, et nous avions oubli l'oiseau
   consolateur. Simone s'est approche de son pre, lui a pris la
   main, comme elle sait faire, avec ses yeux levs, clins: Allez,
   mon petit papa, j'ai eu grande envie de pleurer tantt, une autre
   fois, mais j'ai pens au rossignol. Et alors, au lieu de pleurer,
   j'ai chant. Jamais je n'aurais invent ce moyen-l. Guillaume a
   une sorte d'intuition nave de ce qui convient aux enfants, de
   leurs gots, de leurs jeux. Il est plus prs d'eux que moi.

   ... Oh! ce matin, ce matin! Dans notre chambre, Simone jouait.
   Elle s'est interrompue, tout  coup: Maman, je voudrais bien une
   chose!--Quoi donc?--Maman, je voudrais bien tre jumelle! J'ai
   regard Guillaume. C'est bon, la vie, quand on s'aime encore.

Guillaume L'Hrec ferma l'album, lentement. Deux larmes tombrent sur
la couverture grise. Il ne voyait plus ni le bureau ni le tiroir
ouvert. Il la voyait, elle, la reine blonde de Perros, avec ses jolis
yeux bleus et ce rire perptuel qui leur avait t fatal, mais qui
avait mis tant de joie dans la maison. Il sanglotait d'amour et de
regret. Dans sa soif inapaise de tendresse, il tendit les bras de
toute leur longueur, il les ramena frmissants, tout doucement, sur sa
poitrine, comme s'il allait presser cette tte charmante. Puis, quand
ils touchrent le corps, brusquement il fut secou d'un frisson.

--Je suis fou! dit-il.

Autour de la chambre, il regarda avec effarement les chaises
immobiles, alignes le long du mur, l'armoire, le lit qui avait t le
leur. Une souffrance nouvelle sortait de toutes ces choses. La pluie
continuait de tomber avec un murmure monotone, d'une tristesse
immense, travers par la plainte aigu des rafales qui se brisaient
aux angles.

Il coutait, et il s'entendit appeler:

--Guillaume!

Il se leva, l'oreille tendue vers la fentre.

Quelqu'un appela de nouveau dans la nuit:

--Guillaume!

Cette fois, il courut  la fentre. La voix tait celle qui n'avait
plus retenti dans la maison depuis dix ans. Il la reconnut au
battement de son coeur. D'o venait-elle? Que voulait-elle de lui? Il
se demanda s'il ne rvait pas. Pour s'en assurer, il tta de ses deux
mains les bordures de granit de la fentre. L'impression du froid et
de l'humidit le saisit. Non, ce n'tait pas une cration de son
esprit malade. Il se pencha. L'alle tait dserte. La pluie fouettait
les arbres. De l'autre ct du mur, dans le crpitement des gouttes
d'eau, il ne pouvait distinguer aucun bruit de pas. Il chercha du
regard, dans le noir uniforme de la nuit, comme si les yeux de femme
avaient d luire. Et il voulut crier.

--Guillaume! rpta la voix, timide, implorante, comme puise de
souffrance.

Il voulut crier. Il essaya. Un son rauque sortit de sa gorge. Alors il
ne comprit qu'une chose, c'est qu'elle allait s'loigner. Une pense
le traversa jusqu'aux moelles: courir, puisque c'tait elle, courir et
quoi qu'elle demandt, quoi qu'elle voult, l'enlever grelottante de
dessous l'averse, l'emporter dans ses bras, lui ouvrir la maison, la
rchauffer contre son coeur et la couvrir de baisers, et puis revivre
avec elle, revivre les annes d'autrefois... Toute sa jeunesse tait
retrouve, puisque Corentine l'appelait, et c'taient ses vingt ans
qui se jetaient au-devant d'elle, perdument.

Et  ttons,  travers le grand escalier qui craquait, tonn d'tre
troubl  cette heure-l, il descendit. Il arriva devant la porte du
jardin. Elle tait verrouille. Il enleva les verrous. Elle tait
encore ferme  cl, et la cl avait t enleve.

Il retourna sur ses pas, pour sortir par la cour,  l'autre extrmit
du vestibule.

La porte du salon s'ouvrit, et il se trouva face  face avec sa mre.

Madame Jeanne, un bougeoir  la main, ple, les traits accentus
encore par la lumire rapproche de son visage, avait cet air de
statue svre qui en imposait  Guillaume, dans sa petite enfance.

--Qu'y a-t-il donc? fit-elle.

--Vous n'avez pas entendu?

--Peut-tre avant vous. Mais j'espre que vous n'y allez pas?

Elle disait cela avec un tel accent de mpris qu'il eut presque honte
de rpondre.

--Je ne puis pas ne pas y aller. Elle m'appelle. J'ai trouv la porte
ferme, j'irai par l'autre!

--Inutile, elles sont toutes fermes. J'avais prvu...

--Vous aviez...

--Non, vous n'irez pas!

Tout hors de lui, il s'avana dans le vestibule. Mais elle se jeta
au-devant, les deux mains tendues, barrant le couloir.

--Non, vous n'irez pas! dit-elle, la voix sourde, les yeux tincelants
d'une volont imprieuse habitue  se faire obir.

Guillaume pouvait, d'un mouvement, carter l'obstacle.

Cependant il s'arrta. Et sa mre reprit:

--Je ne veux pas! Dieu merci, je veille sur votre honneur et sur le
mien. Je ne veux pas qu'on vous voie courir aprs une femme que vous
avez chasse, qui a fait la ruine de votre maison, que vous avez
trane devant les tribunaux. A quoi pensez-vous donc?

Elle le prit par la main, et l'entrana dans le salon.

--Venez, Guillaume, dit-elle.

Elle le conduisit au fond de l'appartement, le fit asseoir  ct
d'elle, sur le canap dont le bois contourn s'enlevait, comme une
tache, sur la tapisserie.

Au moment o elle s'asseyait, ils crurent entendre la voix qui
appelait encore, faible, de l'autre ct, l-bas. La pauvre Corentine
avait d faire le tour, sous la pluie battante, de cette maison qui
avait t la sienne, et o elle demandait  rentrer. Elle suppliait
encore. Madame Jeanne sentit dans ses mains la main de Guillaume qui
cherchait  se dgager. Elle le retint. Tous deux tressaillirent. Il y
eut un silence. Si la voix jetait un nouveau cri dans la nuit, madame
Jeanne devinait que Guillaume allait lui chapper. Tout tait retomb
dans le silence. Les gouttires seules chantaient par saccades.

--Vous pouvez encore passer par la fentre, et escalader le mur pour
aller retrouver cette femme, dit-elle. C'est votre seule ressource.
J'ai tout ferm. Allez donc, Guillaume, je vous laisse libre. On
racontera cela demain, dans Lannion. Seulement, moi, je ne serai plus
l pour l'entendre. Je serai retourne  Trguier.

En parlant, elle lui avait lch la main.

Il ne bougea pas. La tte baisse, il pleurait. De grosses larmes
roulaient sur sa barbe.

Le voyant  demi vaincu, elle changea de ton subitement. Sa tendresse
maternelle, tout  l'heure irrite et violente, se fit caressante. La
femme trs bonne sous cette rude corce reparut. Elle passa le bras
autour du cou de son fils.

--Mon Guillaume, dit-elle, je vous rends un immense service. Restez
prs de moi. coutez-moi. Tout ceci n'est qu'une comdie de plus. Je
l'ai vue, moi, tantt, celle qui rde ce soir autour de la maison.

--Comment, vous l'avez...

--Oui, elle est venue ici.

--Vous l'avez chasse?

--J'en avais le droit, je pense! Elle venait mendier. Elle cherchait 
me tromper, elle voulait...

Il rpta, avec une piti profonde:

--Vous l'avez chasse! Pauvre femme!

Et, suivant le mme rve inquiet, il demanda:

--A-t-elle beaucoup chang?

Madame L'Hrec rpondit vasivement:

--Je ne sais pas. Je l'ai  peine regarde. Elle tait assez mal
vtue.

--Vous croyez que c'tait cela! O mon Dieu! mon Dieu!

Il cacha sa tte dans ses mains, pleurant comme un enfant.

Madame Jeanne se fit extrmement douce, et, penche au-dessus des
grosses paules de Guillaume, l'aile de sa coiffe frlant les cheveux
de l'homme accabl de douleur et pleurant d'amour, elle dit:

--Vous auriez voulu lui donner, n'est-ce pas? Je devine votre pense.
Je connais votre coeur. Mais ce coeur, mon pauvre enfant, vous vous
tes repenti dj de l'avoir suivi. Est-ce que je ne l'avais pas
prvu, moi, ce qui est arriv? Vous tiez trop bon, trop faible. Vous
avez laiss cette femme prendre un empire si grand sur vous, qu'en
trs peu d'annes elle a tout compromis. Elle n'a t ni sage ni
srieuse, pour ne pas dire plus. Vous le savez bien. Elle nous a
conduits  la gne, elle qui n'avait que peu de chose, nous qui lui
donnions tout. Il a fallu lui rendre encore sa dot intacte, sa dot
qu'elle avait dix fois dpense. Qu'est-ce que vous lui devez donc, je
vous le demande? Et que voudriez-vous lui donner encore,  elle qui
nous a presque ruins?... Allez, il n'y avait pas autre chose  faire
que ce que j'ai fait. J'ai agi comme votre meilleure amie, en nous
dfendant tous deux, en protgeant ce qui nous reste, mon enfant:
notre honneur qui aurait pu tre compromis, et le peu de tranquillit
que nous avons achet bien cher.

Il se leva sans rpondre. Elle le retint par le bras, en faisant signe
d'couter. Des gouttes de pluie espaces heurtaient encore les vitres.
C'tait, avec le gloussement rgulier des gouttires, tout ce qui
emplissait le silence de la nuit. Madame Jeanne essaya de sourire.

--Vous voyez, dit-elle, il n'y a plus rien!

Elle attendait un de ces mots qui finissaient toujours les
explications entre eux: Je vous remercie, mre, vous avez eu raison,
moins encore, une de ces plaintes qui annoncent l'acceptation, dj
consentie au fond, des rigueurs de la vie. Mais non. Elle avait bien
pu empcher Guillaume d'ouvrir une fentre et de rejoindre sa femme.
Mais son action avait t toute physique. Elle avait bnfici d'une
longue dfrence  ses volonts. Rien de plus. Entre elle et son fils
il n'y avait eu aucune rencontre de pense, mme un moment. Il la
regardait, les yeux vides de toute motion filiale et de toute
rponse, seulement pour voir si elle avait tout dit.

Alors elle se troubla. Elle se leva  son tour, lui jeta les bras
autour du cou, en rptant comme une invocation:

--Mon Guillaume! mon Guillaume!

Il la laissa l'embrasser, et sortit sans rien dire.

Quand il eut disparu, elle alla jusqu' la porte du salon,  petits
pas, anxieuse, un sentiment de dfaite dans l'me. Elle couta une
minute, et revint au canap, honteuse de ce rle d'espion. Guillaume
tait remont dans sa chambre.




XV


Sous l'averse moins violente, madame Corentine suivait la route de
Perros. Sa robe, dtrempe de pluie, lui collait aux jambes et gnait
sa marche. Le vent soufflait de terre, et la poussait le long des
talus qu'elle distinguait  peine. Elle ne songeait gure  la
fatigue. Que lui importait? C'tait l'me qui souffrait le plus.
Oh! cette aprs-midi, cette soire, comme elle les revivait
douloureusement! Rebute, renvoye, elle qui tait venue, dans un lan
de tout son tre, si vrai, chercher le pardon du pass! Que fallait-il
donc pour les toucher? En quel mpris ils la tenaient, aprs dix ans!
Encore s'il n'y avait eu que les paroles blessantes de madame Jeanne!
Mais le silence incomprhensible de Guillaume, voil ce qui la
torturait.

Que pouvais-je faire mieux? disait-elle tout haut. Quoi encore? J'ai
tout fait, tout. Et ils n'ont pas eu piti!

Elle avait attendu, en effet, rdant autour de la maison, que la nuit
ft tombe. Aux approches de l'heure o son mari se retirait dans sa
chambre, elle s'tait cache tout prs, dans la ruelle dserte qui
borde le jardin et s'enfonce  travers la campagne. Elle connaissait
le bruit doux que faisait le contrevent en tournant. Elle l'avait
entendu, net dans la nuit pluvieuse, au del du mur. Elle avait aperu
la lueur d'une lumire sur la corniche du toit. Guillaume tait donc
l. Elle avait appel. Et tout son coeur tait plein de la rponse
dsire, du mot qui devait la sauver: Corentine! Hlas! elle avait
rpt l'appel, d'abord en face de la fentre, puis le long du verger,
puis dans la rue du Pav-Neuf, prs du salon. Elle avait tourn autour
de l'htel, implorant une rponse, esprant toujours. Et l'humiliation
avait t vaine, la souffrance vaine, l'esprance vaine.

Toute seule, sur cette route borde de talus d'ajoncs, elle allait
vers son pre, qui ne pourrait la consoler, vers sa fille, qui ne
devait rien savoir. Et se voyant rduite l, par la duret de ceux
qu'elle avait t chercher, elle sentait passer en elle des rveils de
l'ancienne colre. Elle se repentait de sa bont, elle jurait de ne
plus jamais se prter  aucune rconciliation, se mt-on  genoux
devant elle pour l'implorer  son tour. Mais cela ne durait qu'un
instant. C'tait plutt en elle un grand chagrin, une impression
d'abandon et le martlement douloureux de cette question, toujours
revenue: Comment ne l'ai-je pas touch, lui du moins, lui qui m'a
aime?

Elle ne trouvait point de rponse, si ce n'est qu'on la rejetait 
jamais au del de la mer, dans l'exil. Et cela lui semblait horrible,
maintenant, cette vie  Saint-Hlier, qu'il allait falloir reprendre.

Parfois la pense de la nuit et de l'heure la prenait, quand le vent
secouait les buissons, quand les chiens, au loin, hurlaient. Alors
elle se htait, porte par la peur, par la fivre qui l'empchaient de
sentir le froid.

Il tait plus de minuit lorsque, extnue, madame Corentine s'engagea,
au bas de la cte de Saint-Quay, entre les premires maisons du port
de Perros. Elle fut ressaisie par de trs anciennes timidits de
bourgeoise, et s'effora de ne plus faire de bruit en marchant, de
crainte d'attirer l'attention. Que dirait-on de l'apercevoir  cette
heure, trempe de pluie, seule sur les routes? Mais toutes les
fentres taient closes. Un douanier faisait le quart, envelopp dans
son manteau. Elle attendit, pour traverser la petite place, qu'il se
ft loign.

Le vieux Guen veillait dans la salle basse. Il devinait que les choses
avaient mal tourn. Jusque trs tard dans la soire, il tait rest 
causer, prs de la chemine, avec Simone. Il n'avait pu se retenir de
lui parler de ce sujet qui l'occupait tout entier, et ce que lui avait
dit la petite lui semblait si bien pens, si brave, si fort au-dessus,
croyait-il, d'une fille de quinze ans, que maintenant qu'elle tait
remonte l-haut, il ne cessait de songer  elle.

Au coup frapp par Corentine, il se leva brusquement, et vint ouvrir.

Quand il l'aperut, ple, haletante, les vtements tachs de boue, il
comprit, et dit, avec une grande piti dans la voix:

--Entre, ma Corentine, assieds-toi. Comme tu arrives tard!

Il l'avait prise par la taille, et l'amenait vers la chaise qu'avait
laisse Simone. Puis il enlevait le mantelet tout mouill, et jetait
sur le feu une brasse de bois.

--Chauffe-toi, approche-toi. Tiens, comme ceci.

Mais son orgueil de petite tte folle avait ressaisi Corentine. Elle
passa la main sur son visage, pour carter les cheveux colls  ses
joues, et, regardant le pre, elle dit, avec un rire forc, qui
tremblait:

--Eh bien! je n'ai pas russi!

--L'as-tu vu?

--J'ai vu madame Jeanne. Je vous assure qu'elle n'a pas chang. C'est
la mme femme qui nous dteste, moi, vous, nous tous. J'ai eu grand
tort d'couter tout le monde et d'aller vers ces gens-l!

Elle avait l'air de reprocher son insuccs au vieux Guen, qui s'tait
assis prs d'elle et, tantt la regardait, tantt rassemblait, du bout
d'une pelle, les rames de bois brles en leur milieu. Il resta trs
doux, et rpondit:

--Ce que tu faisais tait bien, pourtant.

--J'en suis rcompense, vous voyez! Des injures, le mpris: voil ce
que j'en ai retir.

--Cela ne m'tonne pas beaucoup d'elle, ma petite. Madame Jeanne n'a
jamais t bien dispose pour toi. Mais lui, mon enfant?

--Il n'a pas paru.

--Peut-tre il n'tait pas l?

--Si! si! il tait l, je le sais, et il n'est pas venu!

--Pauvre petite! dit Guen.

Il la considra un moment, comme la chose la plus triste, la plus
faible, la plus  plaindre qu'il et vue. Puis il reprit:

--Alors, pourquoi es-tu rentre si tard? Tu devais revenir avant le
dner, en voiture?

Elle rougit. Au coin de ses lvres, deux plis se creusrent. Elle
renversa un peu la tte en arrire, puis de ct, et, la laissant
retomber sur l'paule de son pre, elle dit, en sanglotant:

--Je ne puis pas vous dire... non, pas en ce moment... laissez-moi
pleurer...

Et lui, qui n'avait gure l'habitude de ces menues attentions, il
s'arrangea pour qu'elle pt mieux pleurer, sans honte,  moiti cache
dans le pli de sa veste brune et soutenue d'un bras, trs doucement.
Il la traita comme une enfant, se bornant  rpter: Pauvre! pauvre!
Et cela voulait dire: Pleure, va, tu es  l'abri. Je t'aime bien. Je
suis vieux, Corentine. Mais tu ne pses gure: appuie-toi. Elle
s'abandonnait  cette tendresse; pour la premire fois depuis
longtemps elle avait besoin de lui. Il le sentait. Et cela lui tait
une douceur incroyable.

Quand il la vit apaise et les nerfs dtendus, il la releva:

--A prsent, dit-il, tu vas monter dans ta chambre. Fais attention:
Simone dort.

--Ah! oui, Simone, fit-elle, comme si elle avait oubli la prsence de
sa fille.

--Il faudra nous la laisser, fit gravement le capitaine.

--La laisser? Y pensez-vous? Aprs cela?

Elle se retrouvait tout entire, avec son accent imprieux, son air de
lutte et de rvolte.

--Oui, dit Guen tranquillement. D'abord, tu l'as promis.

--A qui, je vous prie?

--A elle.

--Je voudrais voir qu'elle me le rappelt, par exemple! Demander 
revoir son pre, ma fille, aprs ce qui vient de m'tre fait!

--Mais elle ne sait rien, Corentine. Elle serait excusable.

--C'est vrai.

--Et puis, ce n'est pas elle qui te le demande, mon enfant, c'est moi!

--Vous, pre? Vous voulez?...

--Oui, je veux.

Elle fixait, stupfaite, les yeux ardents, ce vieux pre qui lui
tenait tte sans se fcher ni s'mouvoir, avec une conviction grave.
Elle tait si peu habitue  l'entendre parler de la sorte!

--Vois-tu, continua-t-il, je la connais bien ta Simone,  prsent.
Elle est capable de faire ce que nous ne ferions pas, ni toi, ni moi.

--Pauvre innocente!

--C'est peut-tre  cause de cela, justement, Corentine. Laisse-la
aller. J'ai ide qu'elle trouvera des moyens. Quand ils la verront,
si belle comme elle est, et si facile  aimer...

Madame Corentine lui prit le bras, brusquement:

--Mais vous ne comprenez donc pas qu'ils la garderont!

--La garder?

--Eh! oui, la garder. Ils sont capables de tout!

Le vieux se leva tout d'une pice, le visage et la voix rudes pour la
premire fois.

--Capables de tout, je veux bien, dit-il. Mais elle, ta fille, tu ne
la connais pas!

--Allons donc!

--Non, tu ne la connais pas! Si elle te dit qu'elle reviendra, tu peux
avoir confiance, elle reviendra, et elle t'en aimera mieux, de ne pas
l'avoir traite comme une enfant qu'elle n'est plus.

--Et s'ils la chassent? dit-elle, mobile comme toujours, et sans voir
la contradiction.

--Je serai l, moi, Corentine, pour te la ramener. Et alors, jamais je
ne demanderai plus rien. Je te le promets. Mais, essaye encore, dis,
essaye par notre Simone, qui ne saura pas tout, mais qui devinera,
s'il le faut, et qui peut-tre, peut-tre...

Sa voix se fit un peu tremblante:

--Tiens, Corentine, fais-le pour moi, qui ai toujours regrett ton
mari!

Et telle tait la fatigue morale et physique de Corentine, telle aussi
la supplication douloureuse du pre, que la jeune femme baissa la
tte, et dit:

--Je ne sais plus ce que je veux. Faites ce que vous voudrez: je la
laisserai.




XVI


Quand Marie-Anne apprit que le projet tait accept, le lendemain, au
rveil, elle eut, regardant le pre qui lui parlait  voix basse, la
mme expression de ravissement qu'elle avait eue en apprenant la bonne
nouvelle pour Sullian. Son fils dormait prs d'elle. Guen, assis au
pied du berceau, prs du lit, avait l'air heureux, comme si on lui et
annonc qu'il allait rajeunir de trente ans et reprendre le
commandement de _l'Armide_.

Ce fut mme une force pour madame Corentine, ce contentement o elle
laissait les siens. Sa rsolution prise, elle l'excuta avec une hte
et une rigueur que personne ne lui et demandes. Elle abandonna sa
fille au grand-pre. Elle partit sans pouvoir ni prparer ni juger
cette tentative qu'allait faire son enfant. Ds le lendemain, elle
louait une voiture qui la conduisait, sans toucher Lannion, 
Plouaret. De l, ne voulant pas refaire seule toute la route qu'elle
avait parcourue avec Simone, elle se rendit  l'un des ports voisins,
et le petit cutter anglais qui, chaque semaine, vient chercher 
Portrieux des oeufs et des fruits pour Jersey, la prit  bord, et
l'emmena.

Simone resta plusieurs jours  Perros. Puis, par une aprs-midi chaude
de la fin d'aot, un jour qu'elle se sentait plus de courage, ayant
song, pri, longuement caus avec sa tante devenue son intime amie,
elle monta dans la carriole qui l'avait dj mene au Pardon de la
Clart. Sa malle tait ficele  l'arrire. Le vieux Guen tenait les
rnes. Au moment o il allait donner le coup de fouet du dpart,
Simone sauta  terre.

--Attendez! dit-elle, j'ai oubli!

Elle remonta en courant l'escalier.

--Tante Marie-Anne, j'ai oubli d'embrasser Sullian!

Elle se pencha, le coeur battant de sa course folle, au-dessus de
l'enfant qui dormait, contempla une minute, avec un air de jeune mre,
ce visage d'o rayonnait la paix inconsciente et profonde, le baisa au
front, se releva:

--Ces petits-l, a porte bonheur! dit-elle.

Et quand elle descendit, elle avait une assurance tranquille, qui
ressemblait  celle du petit Sullian.




XVII


Tous deux, secous par la carriole, ils montaient et dvalaient les
coteaux familiers de la route. Le soleil puisait, au fond des grappes
de bruyres sches et sur les dernires fleurs de ronces, un reste de
parfum d't qui s'en allait vers les terres, pouss par un vent doux.
Les cimes des bois de pins luisaient comme des aigrettes. Ils n'y
prenaient garde ni l'un ni l'autre. Guen conduisait distraitement. Il
lui en cotait de se sparer de Simone. Il se demandait aussi quel
accueil serait fait  l'enfant, et l'envie lui prenait de tourner
bride. Tout au moins, il et voulu tre l, quand elle entrerait, pour
la protger de sa prsence, en imposer,--il le croyait,-- madame
Jeanne, et, au moindre mot, ramener Simone dont la jeunesse ne serait
pas, ne pourrait jamais tre aime l comme au logis de Perros. Mais
la petite ne voulait pas. Elle avait dit: Je dsire tre seule,
grand-pre. Attendez-moi deux heures prs du march au sable. Si je ne
reviens pas, c'est qu'on m'aura bien reue, et vous aurez de mes
nouvelles demain matin.

Les penses du capitaine ne sortaient point de ce petit cercle
d'amour. Il songeait  peine  Corentine. En vrit, cette confiance
de Simone, calme et rose auprs de lui, l'tonnait. Il ne se rappelait
plus, tant trop vieux, quelle force c'est d'ignorer, et d'tre toute
jeune, et de n'avoir en soi rien de bris.

Pourtant, lorsqu'elle se trouva seule au bas de la rue du Pav-Neuf,
et qu'elle aperut les volets bruns derrire lesquels son pre et
madame Jeanne vivaient, Simone hsita. Elle monta lentement les
cinquante mtres qui la sparaient de la porte, effraye de n'avoir
pas prpar ce qu'elle allait dire. Et quand elle eut tir la poigne
de fer forg de la sonnette, il lui sembla que tout Lannion, averti,
avait les yeux sur elle, et regardait.

Ce fut Fantic, la noire, qui vint ouvrir.

--M. L'Hrec?

Simone n'osa pas dire: Mon pre?

Mais la fille, qui l'avait leve, la reconnut. Elle se recula,
livide, comme si elle avait vu une morte apparatre, et, perdant la
tte, les mains leves, elle s'enfuit en criant:

--Ciel adorable! voil notre demoiselle  prsent!

Simone avana, par l'alle sable, jusqu'au milieu de la faade. L
elle trouva Gote, la blanche, la vieille Trgoroise infode  madame
Jeanne. Gote tait accourue aux exclamations de sa compagne et
servante Fantic. Elle venait se rendre compte et dfendre sa maison,
avec son air de matresse, bourrue, et le ventre en avant, barrant la
porte.

--Mon pre est-il ici? demanda Simone.

--Il n'y est pas.

--Doit-il rentrer bientt?

--Je ne sais pas.

--Et ma grand'mre?

Pour le coup, le visage impassible et dur de Gote exprima la stupeur.
Oser demander madame Jeanne?

--Elle n'y est pas non plus, rpondit-elle.

--C'est bien: j'entre et j'attendrai, fit Simone.

Intimide par le ton rsolu de Simone, Gote s'effaa  moiti le long
du mur, et demeura immobile, tandis que la jeune fille ouvrait
elle-mme la porte du salon, et disparaissait.

Simone alla s'asseoir au fond, sur le canap. mue de ce premier
accueil hostile de la vieille bonne, plus qu'elle ne l'aurait voulu,
les narines serres, comprimant de sa main les battements trop vifs de
son coeur, elle tchait de se remettre, en parcourant du regard ce
mobilier qu'elle retrouvait dans le mme ordre, aussi clairsem le
long de la tapisserie, comme elle se l'tait souvent reprsent, de
souvenir. Mais, involontairement, ses yeux se tournaient vers la
fentre. Qui allait-elle voir le premier? Son pre ou madame Jeanne?
Elle voyait dj celle-ci entrer, l'air imprieux, ses deux papillotes
blanches toutes raides au bord de sa coiffe. Et puis c'taient les
domestiques, dont elle entendait le chuchotement  travers les longs
espaces endormis de cette maison. L'motion ne faisait que grandir.
Jamais Simone ne s'tait sentie si dpourvue de moyens.

Elle attendait ainsi, inconsciente de la dure, frmissante au moindre
bruit, quand la porte s'ouvrit brusquement. Son pre entra. Elle
s'tait leve. Il ne jeta qu'un regard sur elle. Puis, comme s'il
allait dfaillir, il s'appuya, fermant  demi les yeux, contre la
porte dont il tenait la poigne.

Alors Simone s'avana:

--Bonjour, mon pre!

Il ouvrit les bras, poussa un grand soupir, et la tint embrasse.

Et elle ne bougea plus, coutant la rponse de ce coeur d'homme qui
battait puissamment contre le sien, comprenant que cet accueil muet
valait mieux que toutes les paroles, sre d'avoir bien fait,
rcompense quoi qu'il advnt. Toute cache sur l'paule de son pre,
elle ne le voyait pas. Lui non plus ne songeait pas encore  la
revoir. Il la tenait l, sa fille, son sang, l'tre cher spar de lui
trop longtemps, la jeunesse qui rentrait.

Enfin ils s'cartrent l'un de l'autre.

--Ah! Simone, dit le pre, que tu me fais de bien! D'o viens-tu?

--De Perros. Grand-pre m'a amene.

--Quelle bonne ide tu as eue! Asseyons-nous l, veux-tu, o tu
tais?... Tu m'as attendu?

--Un peu, je crois, je ne sais pas.

--Moi qui ne me doutais pas! Tu aurais d crire.

--A quoi bon?

--C'est vrai,  quoi bon?... Tu es grande  prsent! M. Guen va bien?

--Trs bien.

Il la dvorait des yeux, maintenant, assis en face d'elle sur une
chaise,  contre-jour. Il s'tait mis l pour la mieux voir, un peu
pench en avant, les mains jointes sur les genoux, sa figure srieuse
claire d'un sourire, et juste  la mme hauteur que celle de sa
fille. On et dit qu'il dcouvrait son enfant, cette robe, ce cou,
cette coiffure, ce bout de dentelle. Il parlait, mais ce qu'il disait
n'avait pour lui qu'une importance mdiocre, et les rponses
traversaient comme une partie vague, non encore attentive de son
esprit. Simone, au contraire, tout heureuse qu'elle ft, et fire de
ce long loge qu'elle lisait dans les yeux de son pre, ne pouvait
s'empcher de remarquer la navrante banalit des mots qu'ils
changeaient. M. L'Hrec n'avait pas demand des nouvelles de sa
femme. Il vitait de la mler  cette entrevue d'o elle n'tait pas
absente, cependant. L'enfant devinait, elle voyait que la pense de la
mre tait l, entre eux deux. Ils faisaient effort l'un et l'autre,
lui par habitude, elle douloureusement et par discrtion, pour ne pas
la nommer. Et tout de suite cela les rduisait  un bavardage
d'trangers.

Simone ne pouvait comprendre, d'ailleurs, les sentiments multiples
qu'prouvait son pre en ce moment, l'un surtout, la peur de la voir
s'chapper, de la perdre, de retomber dans la solitude, aprs cette
apparition radieuse. Il ne savait pas pour combien de temps elle tait
venue. La question avait dix fois expir sur ses lvres, de crainte de
cette rponse: Mais, je retourne. Adieu, grand-pre m'attend.

Enfin, il s'enhardit. Ils causaient depuis une demi-heure au moins.

--Simone, est-ce que... est-ce que tu repars ce soir?

--Non, mon pre, si vous voulez...

--Si je veux, Simone! Alors ce n'est pas une visite?

--Bien mieux qu'une visite. J'ai pens, et ma mre a pens,--elle le
regarda en disant ce mot, et elle s'aperut qu'il avait baiss les
yeux comme sous une douleur vive,--que je ne pouvais passer en
Bretagne sans vous donner au moins plusieurs jours. Je souffrais de ne
plus vous connatre...

Il rpondit, sans changer d'attitude,  demi-voix, confus devant elle:

--J'en ai souffert aussi, va, mon enfant. Mais je me croyais oubli,
tu comprends, je n'osais pas t'imposer... La maison n'est pas trs
gaie... Enfin, puisque ton coeur t'a conduite, je te remercie.

Il leva sur elle ses yeux o brillait une joie encore inquite.

--Tu restes?

--Oui, je reste. J'ai fait apporter mes bagages au pont de Viarmes.

--En effet, il faudrait les envoyer prendre... tu n'as pas vu ta
grand'mre?

--Non, elle est sortie.

--En effet,  cette heure-ci...

Et M. L'Hrec ajouta, avec un sourire triste:

--C'est que, vois-tu, pour dsigner ta chambre, pour tous les dtails
de service, c'est elle qui commande ici... Moi, je suis un peu son
pensionnaire...

Il y eut un silence, pendant lequel ils pensrent tous deux  madame
Jeanne.

Un bruit de voix dans le jardin fit se dtourner M. L'Hrec. Et,
derrire les vitres, dehors, il aperut sa mre qui le regardait.

La coiffe de la vieille Gote,  ct, dpassait  peine le bourrelet
de glycine.

--La voici, dit-il.

Ils taient debout l'un prs de l'autre, quand elle entra doucement,
son mantelet de soie sur le bras, grande, les yeux dans l'ombre de sa
coiffe de Trguier. Madame Jeanne ferma la porte, et s'arrta 
quelques pas, comme si elle venait seulement de dcouvrir la prsence
de Simone.

Un peu ple, interdite, Simone marcha en glissant. Elle essaya de dire
avec un sourire:

--C'est moi, grand'mre!

Et elle se haussa sur les pieds, pour l'embrasser au front.

Madame Jeanne ne lui rendit pas sa caresse. Elle n'eut pas mme l'air
de l'avoir reue. Elle ne quittait pas des yeux Guillaume, son fils,
rest prs du canap, et c'tait bien  lui, au fond, qu'elle
s'adressait, quand elle dit, de ce ton glac que les motions vives
lui donnaient:

--Je suppose, Simone, que vous tes seule ici?

--Oui, dit Simone en s'cartant un peu, toute seule. Ma mre est
repartie.

Elle souffrait affreusement d'tre oblige de dire cela. Elle regarda
son pre qui n'avait plus la mme physionomie. Trs froid d'apparence,
comme sa mre, et l'oeil aussi ferme maintenant, il dit avec lenteur,
en caressant sa barbe:

--Je suis content qu'elle soit venue, mre. Elle a t conduite par
son bon coeur. Elle vient passer plusieurs jours avec nous, comme
autrefois.

Madame Jeanne comprit,  l'expression qu'il avait, que le Breton de
race forte parlait en ce moment.

--C'est bien, dit-elle simplement. Tu n'as pas fait prparer une
chambre?

--Je vous ai attendue.

--Alors, je vais m'en occuper. Nous nous retrouverons tout  l'heure,
 dner.

Quand elle fut sortie, M. L'Hrec et Simone s'approchrent ensemble
de la fentre, gns.

--Simone, dit le pre en prenant la main de l'enfant, il ne faut pas
t'tonner ni te froisser... Ta grand'mre est un peu rude... Elle a eu
des chagrins qui l'ont aigrie... Et puis elle ne te connat gure...
Ne fais pas attention... Elle est trs bonne, je t'assure. Tu ne
saurais croire le dvouement qu'elle a montr pour moi.

Et il expliqua, tenant toujours la main de Simone, comment madame
Jeanne et lui vivaient dans l'htel de Lannion, quelles prvenances
elle avait, quelle entente des choses du mnage et du commerce mme,
quelle situation honorable parmi les gens de la ville. Et plus il
montrait, voulant dfendre sa mre, la grande place qu'elle tenait
dans sa vie, plus la pauvre Simone se sentait envie de pleurer.




XVIII


Le dner fut trange, les trois convives tant agits de penses
qu'ils ne se pouvaient communiquer.

En disant le _benedicite_, tout haut, selon sa coutume, madame Jeanne
regarda, pour voir ce que ferait Simone. Mais Simone fit son signe de
croix trs simplement. Et l'on s'assit dans la salle  manger, o les
paroles sonnaient comme des coups de trompe, et se prolongeaient en
chos.

Trs raide, trs droite, les lvres agites d'un frisson, madame
Jeanne dcoupait et servait chaque plat comme de coutume. Toute sa
conversation se bornait  des phrases banales et schement dites:
Passez du sel, Guillaume... Demandez donc une autre carafe de cidre.
Ou bien, affectant de s'adresser toujours  son fils, elle disait: Je
ne sais pas si votre fille aime ceci? Nous n'avons que peu de chose 
lui offrir.

Mais dans le regard dont elle accompagnait ces phrases, il tait
facile de deviner l'irritation, l'tonnement, le trouble o l'avait
jete,  quelques jours de distance, l'apparition de la mre et de la
fille. Il fallait bien la supporter, celle-ci: Guillaume le voulait.
Elle avait vu son fils lui tenir tte, elle avait cd, et cela
l'humiliait. Elle aurait dsir, tout au moins, que le retour de
Simone ft prpar, arrang par elle, et limit  un temps prcis.
Lannion aurait appris que mademoiselle L'Hrec revenait passer chez
sa grand'mre les vacances rgles par le tribunal. Tandis que ce coup
de thtre diminuait son autorit, et changeait le titre auquel Simone
tait admise dans la maison de la rue du Pav-Neuf. A prsent, pour
combien de temps tait-elle l, entre le fils et la mre, cette enfant
toute faonne aux ides et aux manires de la Jersiaise? Il fallait
se taire cependant, et ne pas heurter l'homme, ce soir du moins. Et
elle se taisait.

A peine si M. L'Hrec remarquait cette humeur de sa mre. Il lui
semblait presque qu'il tait  table avec sa fille toute seule. Ses
yeux d'un vert marin, transparents, sems de petits points d'or, qui
ne faisaient d'ordinaire qu'effleurer les choses et les gens, attirs
et ressaisis aussitt par le songe intrieur de l'me, s'arrtaient
sur Simone avec une expression de ravissement. Il ne cessait de la
regarder. Mais il ne parlait presque pas. Il se sentait timide devant
sa propre fille. Les nouvelles sur le capitaine et sur Marie-Anne
taient puises: au del il y avait le domaine interdit de la vie 
Jersey, des habitudes, des occupations, des gots, des derniers
vnements qui avaient amen Simone. Une imprudence aurait pu faire
rougir ou froisser la jeune fille. Il la connaissait si peu, et il
ignorait si compltement la mesure d'amour et d'estime qu'elle pouvait
garder pour lui! Alors, pour ne pas rester tout  fait silencieux, il
disait des choses de Lannion, qu'elle avait l'air de comprendre, ou
bien il s'excusait de la mdiocrit du repas: Nous n'avons que cela,
ma Simone. C'est trs simple, ici. Les habitudes bretonnes.

La vieille servante effare, considrait alternativement ses matres,
quand elle apportait un plat, et se sauvait  la cuisine, sentant
qu'il y avait de l'orage et de la gne dans cette runion de famille.

Simone avait aussi perdu de son calme ordinaire. Sa grand'mre
l'intimidait, et elle devinait que son pre, le seul qui lui rendt
possible le sjour  l'htel de la rue du Pav-Neuf, n'tait pas
habitu  imposer sa volont. Elle le voyait presque effray de
l'nergie qu'il avait montre. Mieux qu'avant, elle mesurait la
difficult de son projet de faire rentrer l'pouse l o, elle-mme,
l'enfant trs innocente et forte de sa jeunesse, n'tait entre que
par surprise, et pour combien de temps?

Aprs le dner, madame Jeanne sortit devant son fils, et, l'attendant
au milieu du vestibule qui divisait la maison:

--Votre fille a fait apporter ses bagages, sans doute?

Simone rougit, derrire elle, et dit:

--Oui, grand'mre... J'avais cru... Ils sont  l'auberge...

--Bien, je les enverrai prendre. La chambre est prte. Simone peut
monter avec moi.

Par l'escalier de granit, bti pour les sicles, les deux femmes
montrent, en effet, madame Jeanne toujours devant. Arrive au premier
tage, elle parut hsiter un moment si elle devait prendre  droite ou
 gauche. Simone eut un battement de coeur, car  droite, c'tait la
chambre de rserve, rarement occupe par les trangers, et
l'appartement de la vieille dame. A gauche, au contraire, Simone se
souvenait de la petite chambre qu'elle avait habite, entre celle de
son pre et une autre, o sa mre s'tait rfugie, dans les derniers
temps du sjour  Lannion. Ce ct-l tait le sien. Madame Jeanne,
ayant rflchi, se dirigea vers la gauche, dans le couloir vitr, et
ouvrit la porte du milieu.

Les rideaux bleu et blanc,  rayures, la glace toute petite encadre
d'un ruban Louis XVI peint des mmes couleurs, les trois chaises de
cretonne, le fauteuil pour jouer  la poupe, les statuettes mme qui
ornaient les murs, luisaient un peu dans l'ombre. Rien n'avait t
touch. L'immobile tradition de la maison avait tenu ferme la chambre
inutile, et une odeur lgre y flottait, chappe sans doute du rameau
de romarin oubli depuis dix ans au-dessus du bnitier.

--Voil, dit madame Jeanne. Dans cinq minutes, Fantic apportera la
malle.

Cela signifiait: Il faut l'attendre.

Elle reprit, comme si elle se ft adresse  une trangre:

--Demain matin, que prendrez-vous?

--Mais, grand'mre, n'importe quoi, ce que vous prenez.

--Moi, je ne prends rien. J'ignore vos habitudes.

Simone, qui venait de pousser les contrevents, se retourna, et dit
vivement:

--J'avais l'habitude de descendre et de faire moi-mme un peu de th,
pendant que ma mre entrait au magasin.

Madame Jeanne regarda avec une certaine surprise la jeune fille qui
parlait de la sorte, et rpondit:

--Il sera facile d'en faire faire ici. Bonsoir.

Elle se retira, laissant Simone en proie  cet examen douloureux qui
suit les premires tentatives infructueuses, et montre tout entier
l'obstacle. M. L'Hrec fumait dans le jardin, sur un banc, prs de la
bordure de lilas. Elle le rejoignit, et, s'asseyant prs de lui, dans
l'ombre du soir voil o s'endormait la petite ville:

--Guillaume, dit-elle, passant le bras par-dessus l'paule de son
fils, vous avez admis votre fille chez moi, sans m'avertir...

--Est-ce que je le pouvais? rpondit-il, en cartant le bras de sa
mre qui se posa, droit et ple, sur la robe noire. Je n'tais pas
prvenu, moi non plus.

--Peut-tre. Il faut cependant que vous sachiez ce que vous faites.

--Je le sais, je heurte vos... vos rancunes.

--Vous vous trompez, mon enfant,--et la voix de madame L'Hrec
s'adoucit, comme quand elle parlait aux enfants de l'cole, dans les
rues de Lannion;--vous vous trompez. J'ai trop de souvenirs de la
mre, et trop peur d'elle, si vous voulez mon sentiment, pour
accueillir avec enthousiasme une enfant qu'elle a leve toute seule,
et que je ne connais pas plus que vous, en somme. Il se peut qu'elle
soit tout autre. Et je comprends trs bien, mon pauvre ami, votre joie
de la revoir. Moi-mme j'ai d faire effort pour vous dire en ce
moment...

--Oh?

--Oui, pour vous mettre en garde contre un entranement si naturel.
J'ai achev, cette aprs-midi, les comptes que j'avais commencs.

--Eh bien?

--Eh bien, mon ami, nous perdons encore vingt mille francs cette
anne!

M. L'Hrec jeta son cigare dans les feuilles.

--C'est grave, fit-il. Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tt? Vous
auriez pu ds avant le dner...

--Est-ce que j'ai eu le temps, avec ces motions que vous me donnez,
ces scnes que vous me faites? Et voil le moment que vous choisissez
pour recueillir votre fille chez nous? Quand nous sommes  la veille
d'tre obligs de rduire encore nos dpenses? Elle est innocente de
tout cela, je le veux bien. Mais la mre ne l'est pas, elle. Et elle a
jur de rentrer aussi. Elle a envoy Simone pour prparer le terrain,
pour s'insinuer, pour exploiter votre faiblesse. Croyez-vous qu'on me
trompe? Croyez-vous que je ne voie pas?

Elle sentit se poser sur sa main la main lourde et ferme de son fils.

--Ma mre, dit-il, nous reparlerons demain de la question d'argent. Ma
fille est chez vous ce soir. Je suppose que vous ne me demandez pas de
la renvoyer?

--Non.

--Alors, que me demandez-vous donc?

A son tour elle se dtourna un peu, et le regarda tout de prs, de ses
yeux agrandis qu'clairait une flamme de tendresse et d'nergie
virile.

--Je vous demande, mon Guillaume, de ne pas garder longtemps l'enfant,
pour ne pas tre repris au pige de la mre. Je vous supplie de
considrer que celle qui a commenc votre ruine tourne autour de vous
pour l'achever, et que vous n'avez mme plus le moyen de commettre
cette dernire folie o l'on vous pousse.

Guillaume se leva, tandis que sa mre le suivait des yeux, anxieuse,
attendant la rponse, la baisa au front, et dit:

--Soyez tranquille, ma mre.

Elle ne rpliqua rien; elle l'couta s'loigner sur le sable des
alles tournantes, et, quand il fut loin, se laissant pencher en
avant, la tte dans ses deux mains, elle murmura, comme anantie:

--Le malheureux enfant, il l'aime! il l'aime!

Lui, sombre d'abord, sentit  s'loigner une impression de dcharge et
de bien-tre. Il avait  peine fait vingt pas dans le jardin, qu'une
pense effaa tout le reste. Lui-mme s'tonna de se sentir si joyeux,
d'avoir cette impression de nuit trs douce, d'air trs pur. Il se
hta. Car l'argent, c'tait demain, l'ennui, c'tait demain, et
aujourd'hui il n'y avait de place que pour elle, elle la retrouve,
elle, la chre enfant qu'il avait encore  peine vue. Il allait la
revoir.

Il eut peine  ne pas monter trois marches  la fois. Devant la porte
de la seconde chambre, il s'arrta, hsitant, heureux, oubliant tout
le pass, tout l'avenir, et il frappa.

Elle l'attendait. Une forme blanche apparut derrire la porte qui
s'ouvrit doucement. Deux bras frais de jeune fille, les bras de Simone
enlacrent M. L'Hrec. Une tte caressante se posa prs de la sienne.
Et lui la baisa longuement, sur les joues, sur le front, avec une joie
indicible. Et il serra l'enfant sur son coeur, ne trouvant pas
d'autres mots que le nom mme de sa fille: Simone! Simone! Elle se
sentait la joie et la vie qui revenaient. Elle se taisait aussi.

--Bonne nuit, mon adore! dit-il enfin.

Il vit la forme blanche disparatre. En regagnant sa chambre, le vent
de la marche lui fit sentir qu'il avait la joue toute mouille de
larmes. Et il s'enferma pour repasser son bonheur minute par minute,
pendant des heures.




XIX


Le jardin, devant la faade de l'htel, tait bien entretenu. Celui
qui s'tendait par derrire, au del de la cour pave des servitudes,
et auquel on accdait par quatre marches, bien plus grand que le
premier et plant en potager, n'avait gure que de rares visites d'un
homme de journe. L'homme venait, remuait la terre, semait, taillait
les arbres. Gote et Fantic faisaient la rcolte, au temps voulu. Quant
 l'herbe folle, elle croissait l en libert, sans ennemis que les
chardonnerets, les linots, les msanges, qui se pendaient aux plus
hauts brins pour atteindre la graine, et les brisaient parfois sous le
poids lger de leur corps. De l'herbe, il y en avait surtout dans les
alles, car le fond tait de vieille date assoupli par la culture, et
les lgumes venaient magnifiquement, touffant le reste: potirons
tals sur des nappes de fumier, poireaux drus comme des pes,
carottes en forts plus presses que des maquis, et des haricots,
principalement, de vingt espces diffrentes, hautes ou naines, bien
ranges en planches, et qui presque toutes fleurissaient blanc, avec
deux ailes, comme des petites coiffes bretonnes.

Quand Simone s'veilla, au lendemain de son entre dans la maison de
madame Jeanne, sa premire ide fut de revoir le jardin. Sa grand'mre
devait tre  la messe. Son pre dormait, sans doute, car elle
n'entendait aucun bruit. Elle descendit, coiffe  la diable,
emportant une paire de ciseaux. En passant prs de la cuisine, elle
dit:

--Bonjour, Gote! bonjour, Fantic!

Fantic rpondit, Gote grogna quelque chose: toutes deux la regardrent
traverser la cour et monter le perron moussu, car madame Jeanne ni M.
Guillaume n'allaient jamais dans le potager, et c'tait leur domaine,
 elles.

Mais c'tait le domaine aussi de l'enfant, qui se souvenait. Et en
pntrant au milieu de ce fouillis de plantes et d'arbustes, en
suivant les alles en bosse, troites et toutes mouilles qui fumaient
au premier soleil, elle retrouvait l'motion ancienne, le sentiment de
solitude presque effrayant qu'elle avait gard de ce jardin. Elle
longeait le mur de droite, expos au midi, couvert de vignes, et elle
se rappelait que sa mre aimait  cueillir le raisin auquel elle
laissait une feuille verte, par une sorte de got naturel d'lgance
et de couleur. Plus loin le bassin, dont il tait dfendu
d'approcher: Surtout, Simone, ne va jamais de ce ct-l. C'est si
dangereux! M. L'Hrec la rattrapait par sa jupe  plus de vingt
mtres de ce lieu redoutable, quand elle courait, sans mme penser 
l'eau, devant ses parents. Ils venaient souvent l, le soir, en t,
quand le ciel tait tout d'or au-dessus de Lannion. Simone les
revoyait, jeunes tous deux, causant  voix basse derrire elle. Ils
entraient parfois dans cette tonnelle de haut buis. Elle voulut y
pntrer. Hlas! les touffes de buis s'taient croises et enlaces,
masquant l'ouverture ancienne. Elle s'y enfona, la tte baisse, et
se trouva au centre de la grosse motte verte. La vote tait si
paisse maintenant qu'on ne pouvait plus se tenir debout; une mousse
rase, tiole, tapissait le sol: personne ne venait plus demander son
ombre  la tonnelle, que les araignes pour leurs toiles et les mulots
pour leurs cachettes.

Simone en eut l'me serre, comme d'une ingratitude. Elle sortit de la
tonnelle, et se mit  tailler, avec une sorte de colre,  grands
coups de ciseaux, les bottes de glaeuls qui fleurissaient prs de
l'entre. M. L'Hrec avait aim les fleurs, autrefois: c'tait le
reste, abandonn, d'une collection de glaeuls, achete et entretenue
 beaucoup de frais.

Lorsqu'elle en eut ramass toute une gerbe, Simone se redressa, et
revint par l'alle de gauche, s'arrtant, coutant le bruit de poulies
qui montait du Guer voisin et le caquet des marchandes de volailles
qu'on entendait passer, secoues dans leurs carrioles, du ct de la
rue. Le soleil l'clairait en face. Des spirales de calices roses et
jaunes sortaient des plis de sa jupe, qu'elle tenait d'une main. Son
pre la voyait. Il l'attendait dans la cour pave, l'ayant cherche
dj.

--Ah! te voil, chrie!

Elle descendait les marches, les deux bras tendus, maintenant, et sa
robe dploye pour montrer la rcolte.

M. L'Hrec l'embrassa.

--Des fleurs! dit-il. Ma pauvre Simone, il y a bien longtemps, qu'il
n'en est entr  la maison!... Eh bien, qu'as-tu donc? Tu as l'air
triste.

Elle fixait sur lui son regard tout droit, o il tait si facile de
lire.

--C'est que j'ai trouv le jardin si abandonn! dit-elle. Cela m'a
rappel...

Le visage du pre s'assombrit immdiatement.

--Qu'est-ce que cela t'a rappel, Simone?

Elle se tut. Il y eut un silence qui la fit rougir.

Et M. L'Hrec reprit, d'un ton de reproche:

--Non, ne remue pas tout cela. Tu n'es pas venue pour me faire de la
peine, n'est-ce pas? Va mettre tes fleurs dans les vases du salon,
mon enfant, va. Moi, je pars  l'usine.

Simone rentra dans la grande maison, un peu dconcerte que son pre
n'et pas mieux rpondu  ce rappel de la vie passe. Pour elle,
pardonner, oublier, semblait si facile! Toutes les gnrosits
convenaient si bien  ce pre idal qu'elle s'tait reprsent!
Comment celui qu'elle venait de retrouver n'avait-il encore rien dit
qui pt faire esprer? Pourquoi se taisait-il obstinment, ds que la
pense de madame Corentine s'offrait  lui? Encore, si elle avait pu
lire sur ce visage attrist autre chose qu'une sorte de reproche,
comme si elle rveillait des douleurs striles! C'tait bien cela,
oui, un reproche muet, un effort pour ne pas se plaindre d'un jeu
cruel.

Cette impression dcourage ne dura pas. Simone, en disposant ses
gerbes de glaeuls dans les vases du salon, vit passer Fantic, et
l'appela. Elle lui remit une dpche pour le grand-pre Guen, une
ligne confiante, qui disait,  mots couverts: J'ai t bien
accueillie, je reste.

Et elle se sentit plus fortement engage  suivre la mission de
tendresse filiale qu'elle s'tait donne. Comment s'y prendrait-elle?
Russirait-elle? Elle ne le savait pas. Une seule chose lui paraissait
rsulter clairement de sa toute petite exprience de mdiatrice: elle
se promit de ne pas amener volontairement la conversation sur ces
annes de deuil qui renfermaient trop de mystres pnibles,
d'attendre, d'tre prvenante et bonne, esprant que, derrire elle,
et sans qu'elle la montrt, les yeux du pre et de madame Jeanne
finiraient par voir celle qui l'avait forme.

Alors une vie nouvelle commena, pour les habitants du vieil htel de
Lannion. Ce ne furent pas seulement des gerbes de fleurs qui
rentrrent dans les appartements vides, ce fut surtout une gaiet
insinuante, une lueur discrte rpandue sur toutes choses, une dtente
progressive des habitudes d'agir et de penser introduites par madame
Jeanne.

Les premiers jours, Simone ne sortit pas. Elle attendait, travaillant
 quelque ouvrage de lingerie qu'elle avait demand  madame Jeanne,
l'heure du djeuner, puis celle du dner qui runissait la grand'mre,
le pre et l'enfant. Cette solitude ne lui dplaisait pas. Une douceur
trs grande venait  la jeune fille de cette reprise de possession
paisible des lieux qu'elle avait habits. Simone s'en trouvait plus
calme, plus forte, plus gaie aussi, lorsque M. L'Hrec rentrait de
l'usine, fatigu le plus souvent et toujours un peu sombre. Il
s'panouissait en apercevant sa fille. Elle lui parlait de ce qu'elle
avait vu ou song, des vnements minuscules de la matine ou de
l'aprs-midi, l'interrogeait sur Lannion et mme sur Trguier, et le
forait  oublier ses proccupations d'affaires. Les repas, pendant
lesquels la mre et le fils changeaient autrefois de rares paroles,
pour se communiquer des chiffres ou se raconter les histoires
fastidieuses de la petite ville, devinrent des heures de trve et de
gaiet cordiale. Ils se prolongrent. M. L'Hrec reprit son ancienne
coutume de revenir de l'usine par le plus court. Le petit canot
traversa le Guer, soir et matin, comme au temps de madame Corentine.
Et les soires parurent moins longues,  trois, sous les berceaux de
lilas que le soleil encore tide pntrait de rayons penchs.

Il arrivait  Simone, sans trop y prendre garde, et par une sorte
d'habitude, de dire en parlant d'elle-mme: Nous avions coutume, nous
faisions, nous aimions... Elle n'appuyait pas. Mais la pense de
l'absente s'insinuait entre eux subtilement, prenait, sous cette forme
commune et vague, quelque chose du charme propre de Simone.
L'approbation qu'obtenait la jeune fille remontait un peu jusqu' la
mre. Et, si mince que ft l'occasion, Simone prouvait,  chaque
fois, un contentement intime et profond, comme si madame Corentine
avait souri, de loin, pour elle seule.

Madame Jeanne elle-mme, trs dfiante au dbut, parce qu'elle
redoutait un pige, une complicit secrte entre Simone et son pre,
perdait chaque jour de ses prventions. Elle s'tait imagin qu'une
petite fille leve par sa bru ne pouvait tre que futile, intrigante,
proccupe de toilette et de plaisir. Au lieu de cela, elle dcouvrait
une enfant srieuse, adroite dans les travaux de femme qu'elle
estimait trs fort, simple de gots, prompte  s'effacer devant
l'autorit indiscute de la maison. Ce dernier trait surtout commena
 la faire changer d'attitude. Elle ne renona pas  la visite
quotidienne qu'elle faisait, chaque matin,  l'usine. Mais,
l'aprs-midi, elle admit Simone  travailler prs d'elle, dans le
salon ou dans la grande chambre brune o se trouvait le portrait de M.
Jobic.

Puis, comme une jeune fille de l'ge de Simone ne pouvait demeurer
recluse  la maison, et qu'on commenait  jaser dj de ne point la
voir sortir avec sa grand'mre, madame Jeanne l'emmena. Ce fut 
contre-coeur. Les quelques vieilles personnes qu'elle visitait chaque
jour taient, naturellement, des plus prvenues contre madame
Corentine. Elle se trouvait assez embarrasse d'avoir  leur prsenter
Simone, ne pouvant expliquer par quelle suite de circonstances la
jeune fille habitait, en ce moment, l'htel L'Hrec. Contre son
attente, ni mesdemoiselles Le Gallic, ni la vieille madame de
Pleumeur, ni M. Quimerc'h, le banquier, un des plus anciens amis de la
famille, ne parurent surpris de voir entrer Simone auprs de madame
Jeanne. Ils la savaient  Lannion. Ils l'attendaient. Et, dcouvrant
en elle si peu de ressemblance physique avec la mre, ils eurent vite
fait d'oublier le pass dj lointain, pour ne retenir de la prsence
de l'enfant que ce sentiment de curiosit, d'attendrissement ml
d'envie, que cause une entre de jeunesse panouie dans un milieu
fan. Ils exprimaient leur motion  voix basse, en reconduisant la
grand'mre:

--Votre petite-fille vous fera honneur, chre amie. Ce doit tre une
joie pour ce pauvre Guillaume? L'avez-vous pour longtemps? Ramenez-la,
vous savez, quand vous voudrez.

Le soir, le pre demandait:

--Eh bien! que vous a dit aujourd'hui madame de Pleumeur?

Madame Jeanne laissait deviner que l'accueil avait t trs bon. Elle
parlait complaisamment du temps qu'il avait fait, des gens rencontrs
et salus dans la rue, prenait sa petite-fille  tmoin, avec un air
d'intrt o l'aeule dj transparaissait. Et Guillaume L'Hrec,
fier, au premier moment, de ce que cette petite attirait toutes les
mes  elle, de ce qu'elle apaisait les rancunes et rendait la vie
aux soires mortes du vieil htel, songeait presque aussitt: Ce
n'est qu'en passant, elle partira.

Cela suffisait pour empcher le sourire de monter  ses lvres. Il
tait de ceux que le rve ne quitte jamais tout  fait, et auxquels il
faut, pour jouir du prsent, l'illusion de la dure. Avec son habitude
de vivre, par la pense, toujours un peu en avant, sa disposition 
souffrir des tristesses prvues, ce qu'il apercevait, c'tait le
lendemain de ce dpart fatal, prochain peut-tre, et l'isolement plus
cruel qui suivrait. Avoir entrevu Simone, la perdre, ne pas savoir, en
la perdant, quand il la retrouverait, voil l'preuve qui hantait dj
sa tte songeuse de Breton. Elle l'absorbait au milieu de ses
ouvriers, parfois dans le cours d'une conversation d'affaires; elle le
ressaisissait ds que Simone le quittait un instant, ou lorsqu'il
entendait, le matin, le craquement des vieux planchers dans la chambre
voisine, et une voix qui disait,  travers la cloison:

--Bonjour, pre! avez-vous bien dormi?

Certes, la tentation lui venait souvent d'appeler l'enfant, de la
prendre  part, pendant une absence de madame Jeanne, et de lui dire:

coute, je ne puis vivre sans toi, je sens que je ne pourrai pas.
Dis-moi si ta mre consentirait  rentrer, maintenant que, hlas! pour
la deuxime fois, elle a t chasse? Je vois bien que tu cherches 
ramener ton pre vers ta mre, mais n'est-ce qu'une inspiration
gnreuse d'enfant qui souffre d'tre dispute entre nous? Ou bien
sais-tu quelque chose? Es-tu sre qu'elle voudrait? Dis-moi vite. Et
finissons cette torture trop longue, pour toi et pour moi.

Et,  chaque fois, il se rpondait  lui-mme:

Non, non, elle ne voudrait pas! C'est fini. L'occasion unique est
passe. Ma femme tait venue  nous, peut-tre force par le malheur,
comme le prtend ma mre, par des circonstances que Simone ignore,
videmment, et qu'elle doit ignorer. Mais enfin j'aurais pu, un
instant, la reprendre  mon foyer. J'ai manqu d'nergie. A prsent
nous sommes plus loin l'un de l'autre que jamais. Et puis, la
rappeler,  quoi bon? Quand mme elle voudrait revenir, qui me
garantit que la vie ancienne ne reviendrait pas aussi, avec ses
luttes, ses querelles, ses blessures de coeur? Elle a bien lev notre
enfant, c'est vrai... Mais est-ce l un signe certain qu'elle s'est
assagie? Qui peut me dire si ma Simone ne doit pas ce charme, cette
gravit nave, cette galit d'humeur et de tendresse, bien plus  la
bont de sa nature qu' l'ducation qu'elle a reue? Et puis-je, en
honneur, puis-je, de sang-froid, pour ma femme qui ne rendra peut-tre
aucun bonheur  ma vie, sacrifier ma mre qui ne voudra pas rester,
elle, qui s'en ira...

Il se rappelait alors le dvouement constant de madame Jeanne, la
tendresse dont elle l'avait entour, surtout dans ces dix annes
d'preuve, les dernires, et il concluait: Il n'y a rien  faire, je
ne troublerai point Simone de pareilles questions. Ce sont des
douleurs striles que je n'ai pas le droit de lui imposer.

Et il ne se rsolvait  rien. Aprs la crise o sa volont s'tait un
moment rveille et fixe, il se retrouvait l'homme faible, timide,
combattu entre des raisons multiples. Il avait peur de ces trois
femmes qu'il aimait, et il se renfermait en lui-mme, usant sa force
et sa vie en projets, en luttes muettes, en rves et en regrets.

Un dimanche, il y avait trois semaines que Simone vivait prs de son
pre, madame Jeanne et Simone achevaient de djeuner. Elles taient
seules. M. L'Hrec tait parti le matin pour passer la journe 
Trguier. Un coup de sonnette tonnamment long et retentissant
s'engouffra dans les corridors ouverts et les escaliers de la maison.
Simone s'avana jusqu' la porte du jardin, et revint presque
aussitt, rouge d'motion.

--C'est mon grand-pre Guen, dit-elle, avec...

--Avec qui? demanda madame Jeanne.

--Je crois que c'est mon oncle Sullian. Je ne le connais pas... Ils me
prient de venir.

--Est-ce qu'ils vous emmnent, Simone?

La jeune fille, tonne, regarda, et vit que madame Jeanne, assise de
l'autre ct de la table, tait toute ple.

--Je ne suppose pas, dit-elle. Et mme non, assurment. Ils viennent
me voir.

Madame Jeanne, qui avait une merveilleuse puissance sur elle-mme,
reprit son calme habituel, pas assez vite cependant pour que sa
petite-fille n'et saisi ce mouvement d'angoisse rapide.

--Vous pouvez leur dire, reprit madame Jeanne, qu'ils entrent au
salon, s'il leur plat. J'en serai mme bien aise, car j'ai de
l'estime pour M. Guen... Moi, je me tiendrai dans ma chambre.

Simone courut. Dans l'encadrement de la petite porte extrieure, toute
coiffe de lierre retombant, le grand-pre tait toujours debout,
parcourant de ses yeux clairs les massifs du jardin coup d'alles
tournantes. Si presse qu'elle ft de l'embrasser, Simone s'arrta un
instant,  deux pas de lui, contente de lui jeter:

--Voulez-vous entrer? Grand'mre vous en prie!

Mais Guen se retira d'un mtre, pour tre bien dans la rue, et, quand
il eut embrass sa petite-fille,  plein coeur:

--Je n'entrerai pas o ma fille n'est pas reue, dit-il
tranquillement. Ta mre est-elle ici?

L'enfant baissa la tte, et le sourire de ses joues s'effaa.

--Alors, continua Guen, va mettre ton chapeau, et faisons un tour dans
la ville. C'est Sullian qui a voulu te voir...

Il montrait du bras, avec orgueil, un beau grand garon, au teint vif,
la barbiche divise en deux petites pointes rousses, et qui se tenait
dcouvert,  dix pas en arrire, intimid d'avoir pour nice une
pareille demoiselle.

Simone aussi fut prise d'un accs de sauvagerie, devant ce marin
qu'elle n'avait jamais vu qu'en photographie, et elle s'enfuit, 
travers le jardin, sans lui dire bonjour.

Mais, dix minutes plus tard, ils causaient tous trois, la petite entre
les deux capitaines, en longeant le quai, sous les ormeaux. Ils
s'taient tout de suite plu, Simone et Sullian. Leur jeunesse les
rapprochait, et je ne sais quoi de dcid dans l'humeur, une manire
semblable de rpondre,  la vole, tout ce qu'ils pensaient.

--Ma foi, ma nice, nous avons bien failli ne pas nous connatre!
Coul  pic, figurez-vous, en pleine nuit et par un temps!

--N'en parlez plus, a me fait mal de me souvenir...

--Mais au contraire! a donne confiance dans la vie! Voyez le
grand-pre, sept naufrages  l'actif.

--Huit, fit Guen humblement, mais deux seulement qui comptent: le
reste avec mon canot, dans les baies.

--C'est gal, pre, vous avez de l'avance. Et puis songez, Simone, que
me voil en cong d'un mois. Je n'en ai jamais eu autant!

--Vous arrivez de Bordeaux?

--Avant-hier. Il a fallu un temps pour les assurances! J'ai cru que
j'en deviendrais fou d'envie de partir.

--Et Marie-Anne? Bien contente, n'est-ce pas?

--Ah! ma petite, interrompit Guen, j'aurais voulu que tu fusses l: a
faisait pleurer de voir sa joie.

Simone les considrait l'un aprs l'autre, son grand-pre un peu
solennel, droit, comme fier d'tre d'une famille o l'on naufrageait
si heureusement, et Sullian pench et tourn vers elle, au contraire,
la figure panouie par un large sourire qui relevait ses fines
moustaches rousses, et qui disait: Oui, regardez-moi, petite nice
Simone, c'est moi le naufrag, moi qu'on a reu avec des larmes de
joie, moi qui bnis la vie  prsent!

Son visage disait cela si clairement, que Sullian jugea inutile
d'exprimer autrement la joie qu'il avait eue, lui aussi, de retrouver
Marie-Anne. Il laissa passer un moment, et murmura, en tirant sa
barbe:

--Et mon fils dont vous ne parlez pas? Est-il gentil, mon petit
mousse!

Tous trois ils passaient ainsi, causant, l'air heureux, sans se
proccuper des bourgeois de Lannion. Comme c'tait jour de fte, la
plupart des boutiques taient fermes. Sullian trouva une ptisserie
ouverte, et il acheta un grand gteau pour Marie-Anne, un autre pour
Simone, un troisime qu'il enverrait  son pre, et des bonbons qu'il
ferait goter au petit. Il dpensait avec une sorte de rage joyeuse,
riant de jeter son argent sur le comptoir, et de l'couter sonner. Car
c'tait de la vie encore, et la vie l'enivrait, sans qu'il st trop
pourquoi, lui qui venait de voir la mort.

Au hasard, ils tournrent dans les rues de la ville, s'arrtrent sur
la place du march,  cause des vieilles maisons qui sont l, vtues
d'ardoises du haut en bas, comme d'une cotte de maille, et que Simone
trouvait jolies, puis, ne pouvant se rsoudre  se quitter encore,
s'en allrent prs de la chapelle de Brlvenez, pour revenir par la
route de Perros jusqu' l'htel des L'Hrec.

Le capitaine Guen avait remis  Simone une lettre de madame Corentine,
donnant des nouvelles de Jersey, mais ne demandant rien au sujet de
M. L'Hrec ou de madame Jeanne. Et telle tait la rserve naturelle
du vieux Guen, qu'il fit instinctivement comme sa fille. Il vita
d'interroger l'enfant sur les projets qu'elle faisait, sur les chances
de russite de cette grande affaire qu'ils avaient complote tous
deux. Du moment que ses conseils ne pouvaient pas servir, et il le
sentait bien, pourquoi lui parler de cela?

Seulement, comme il la quittait, l'embrassant, auprs de la porte
encore ferme de l'htel:

--Ma Simone, dit-il, personne ne t'a manqu, j'espre, dans cette
maison-l?

Vers l'heure du dner, quand M. L'Hrec revint de Trguier, il
n'apprit pas sans motion que M. Guen et Sullian avaient failli entrer
dans la maison de madame Jeanne. Il se fit raconter la promenade 
travers les rues de Lannion, le naufrage de Sullian, le retour 
Perros, et, comme il demandait:

--J'aurais voulu assister  cette scne que tu as vue, quand la
dernire dpche est arrive, annonant le sauvetage...

--Oui, rpondit navement Simone, quand ma tante Marie-Anne y pensait
seulement, on l'aurait crue en paradis.

Il tait dans la destine de cette petite Marie-Anne, l'humble
Perrosienne, de rpandre autour d'elle comme un rve trs doux et trs
sain.

M. L'Hrec ne cessa toute la soire de songer  elle.

Et Simone se dit que la journe avait t bonne, puisque madame Jeanne
avait eu un mouvement de tendresse, et que son pre tait prs de
pleurer du retour de Sullian.




XX


Octobre tait venu. Depuis une quinzaine, presque chaque matin, Simone
accompagnait son pre, quand il se rendait  l'usine. Elle
l'attendait, laissant ouverte la porte de sa chambre pour le voir
passer, courait  sa rencontre dans le couloir vitr o des papillons
bruns, rfugis contre le froid de la nuit, battaient de l'aile en
montant. Tous deux, ils s'embrassaient, trs heureux de se dire: mon
pre, ma fille, si bien accoutums l'un  l'autre qu'on aurait pu
croire qu'ils avaient toujours vcu ainsi. M. L'Hrec entrait chez sa
mre, comme il en avait l'habitude depuis sa petite enfance, et alors,
libre, presque gai bien souvent, il emmenait Simone par la rue du
Pav-Neuf, l'espace de deux cents mtres peut-tre, jusqu'au bord du
Guer o il trouvait le canot. C'tait leur meilleur moment de la
journe. Ils allaient  tout petits pas pour le prolonger. Simone
s'tait dit que l'explication tant souhaite, l'aveu qu'elle esprait
et qu'elle avait senti plusieurs fois effleurer les lvres du pre,
aurait lieu pendant une de ces promenades matinales.

Cependant M. L'Hrec n'avait pas parl encore.

Un matin, ils s'taient attards sur le pont,  regarder une file de
chalands chargs de gomons, qui remontaient la rivire.

Huit heures sonnrent  la cathdrale.

--Comment, huit heures! Mais je suis en retard, dit M. L'Hrec. Moi,
qui ne l'tais jamais!

Il ajouta, avec un bon sourire, en se remettant  marcher:

--Je te remercie de changer quelque chose  ma vie! Rien ne me
retenait chez nous, il y a six semaines. Je n'avais pas de raisons
d'tre en retard. Tandis que maintenant!

Simone lui avait pris le bras. Ils allrent grand train jusqu'
l'endroit de la rive o le canot, attach  un pieu, tirait en roulant
sur sa chane, et descendirent la berge sans s'tre spars.

Simone s'arrta sur une presqu'le de terre et d'herbes, tandis que
son pre enjambait le bordage du bateau.

--Si vous vouliez? demanda-t-elle.

--Quoi donc?

--J'irais avec vous au moulin.

--Non, mon enfant.

--Cela m'amuserait beaucoup, les meules, les greniers, le bruit des
machines. Je serais contente de voir o vous travaillez.

--Je n'ai pas le temps, ce matin.

--Je vous en prie! Vous me ferez grand plaisir!

M. L'Hrec, qui avait saisi la perche ferre, et s'apprtait 
pousser au large, fixa un moment Simone, et, voyant qu'elle n'tait
pas dupe de ce petit mensonge, reprit, d'un air trs triste:

--Non, ma Simone. J'attends quelqu'un ce matin, M. Quimerc'h. Et puis,
c'est si pauvre,  prsent, l-bas!

Elle fut affecte du ton et de l'air dont il disait cela. Longtemps
aprs qu'il eut abord de l'autre ct du Guer, en lui envoyant un
baiser d'adieu, elle le suivit du regard, et elle le vit entrer dans
ce carr de murs de briques o il avait dpens tant d'heures vaines.

Toute la matine, elle ne cessa de penser  ce mot dcourag. Sans
doute, depuis qu'elle demeurait avec son pre, elle avait bien vu, 
la stricte conomie de la maison, que l'ancienne aisance avait fait
place  un tat voisin de la gne. L'toffe clate des meubles du
salon, que madame Jeanne rparait au pass avec des brins de soie
jaune, les papiers dfrachis recouverts par endroits de morceaux de
rouleaux neufs, l'abandon du jardin, le prix mme que son pre et sa
grand'mre attachaient, navement, aux menues surprises qu'ils
mnageaient  Simone, des primeurs, un poisson plus recherch, un
gteau apport par madame Jeanne sous sa mante, ou par M. L'Hrec
entre deux liasses de papiers, lui avait laiss deviner que le moulin
ne donnait plus que de maigres bnfices. Mais la constatation directe
de leur misre, ils l'avaient pargne  l'enfant. C'est si pauvre
l-bas! La phrase revenait en bourdonnant, et rendait Simone
distraite, tandis qu'elle travaillait  l'aiguille auprs de madame
Jeanne, reste ce matin-l au logis, applique  tracer, sur des
effets de commerce, la signature respecte dans toute la Bretagne:
Veuve L'Hrec et fils.

A midi, M. L'Hrec n'tait pas rentr. Comme il djeunait quelquefois
 l'usine, les jours o les affaires l'y obligeaient, madame Jeanne se
mit  table, sans trop se proccuper de l'absence de son fils.

Cependant, vers deux heures, ne l'ayant pas revu, elle se montra
inquite. D'ordinaire, M. L'Hrec l'envoyait prvenir qu'il avait t
retenu, car il la savait prompte  s'alarmer, au sujet de ce fils
unique, si jalousement aim.

--Venez, Simone, dit-elle, je dois porter des traites  recouvrer chez
M. Quimerc'h. Il nous donnera des nouvelles de mon fils, puisqu'il l'a
vu ce matin.

Pour aller chez M. Quimerc'h, son banquier depuis de longues annes,
madame Jeanne faisait toujours un peu de toilette. Comme le temps
tait pluvieux et dj froid, elle mit son manteau long, orn d'un col
de martre rabattu, couvrant toutes les paules et retenu par une
agrafe d'argent. L'toffe, ample comme une limousine, datait des temps
anciens; la fourrure avait des sillons garnis d'un maigre duvet. Et
cependant, personne de Lannion, pas une bourgeoise, mme plus jeune,
n'avait meilleur air, plus de dignit naturelle et d'allure que madame
Jeanne avec ses papillotes, sa coiffe du pays et sa pelisse de
fourrure. On sentait que c'tait une vieille dame, de bonne race,
fidle aux modes de ses vingt ans. Elle monta, toujours droite,
toujours attentive aux passants qui pouvaient la saluer, vers la place
du Centre, traversa la rue de Saint-Malo, et, au coin de la rue de
Trguier, entra sous un porche que flanquaient deux colonnes de
granit, toutes vertes par endroits.

M. Quimerc'h habitait  droite. Elle poussa la porte rembourre, et
pntra dans une salle d'attente, o il n'y avait qu'une demi-douzaine
de chaises, le pupitre noir et le fauteuil vide d'un clerc.

M. Quimerc'h, au bruit mou de la porte retombant sur le mur, tait
sorti de son cabinet. En apercevant les deux femmes, il prit un air
de condolance affectueuse, serra le bout des doigts de madame Jeanne,
et ses yeux enfoncs de vieux travailleur, rests jeunes, au milieu de
ce visage maigre et long, se portrent de madame Jeanne  Simone, et
de Simone  madame Jeanne, comme pour chercher, sur leurs visages, la
trace d'motion qu'il n'y rencontrait pas.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Quoi donc? Vous avez vu mon fils?

--Oui, ce matin.

--O est-il?

--Mais...  l'usine. J'ai envoy mon clerc lui porter ma rponse...
Est-ce que...

Madame L'Hrec, aussi grande et aussi sche que lui, le regardait
dans les yeux, avec un tonnement croissant. Elle avait mis la main
dans la poche de son manteau, pour retirer la liasse de papiers signs
d'elle, puis elle s'tait arrte, au milieu de son geste, comprenant
vaguement qu'il y avait une autre question plus grave.

--Vous ne l'avez donc pas vu, vous-mme?

--Non, il n'est pas venu djeuner...

Le visage du banquier devint tout sombre. M. Quimerc'h s'inclina un
peu.

--Alors entrez, ma pauvre amie.

Madame L'Hrec n'entra pas tout de suite. Un malheur l'avait frappe
srement. Elle ne savait pas encore lequel, et elle en avait dj les
traits tout tirs et raidis par l'motion. Mais ce qu'il ne fallait
pas, c'est que la petite la vt souffrir. Les vieilles femmes, mme
les mieux habitues aux trahisons de la vie, peuvent avoir une
faiblesse: et ce n'est point dans l'ordre de se montrer ainsi devant
les jeunes, qui regardent et prennent exemple.

--Simone, je reviens tout  l'heure, dit-elle d'une voix aussi calme
qu'elle put.

Et, dboutonnant le col de sa pelisse, comme elle faisait d'habitude 
la porte des salons, la grand'mre entra seule,  la suite de M.
Quimerc'h.

Ce que celui-ci devait apprendre  sa vieille amie madame Jeanne,
c'tait la ruine. Il le fit en peu de mots, sans dtour, sans talage
d'inutile piti, comme un chirurgien qui connat la vigueur du
temprament de son malade. Il raconta comment il avait su, le matin
mme, la faillite d'une maison de Paimpol, client principal des
L'Hrec. Aussitt, il avait couru  l'usine du Guer, pour se rendre
compte, livres en mains, du crdit accord  cette maison par
Guillaume et sa mre.

--Considrable, dit madame Jeanne.

--Je ne l'ai que trop vu. Et tout est perdu.

--Tout?

--Absolument.

--Alors?

--Il faut vendre.

--L'usine?

--Et aussi, j'en ai peur, votre maison de Trguier.

Elle tait assise en face du bureau, les mains jointes et poses sur
les plis de son manteau, trs ple, mais brave comme toujours,
raisonnant dj ce nouveau malheur. Pourtant, lorsqu'elle entendit
parler de vendre la maison de Trguier, elle ferma les yeux comme
devant une vision trop triste, et elle se tut. Puis, sa tendresse
maternelle, plus forte que tout, l'emporta et consentit.

--Il ne pourrait pas, en effet, quitter Lannion,  prsent. Sa vie, 
lui, s'est passe ici. Comment l'avez-vous trouv?

--Calme, tonn seulement des emprunts que vous m'aviez faits.

Elle rougit un peu, elle si ple tout  l'heure. Ses yeux de vieille,
tout humides, rencontrrent ceux de M. Quimerc'h.

--Je les lui cachais, voyez-vous. Il et t trop tourment, s'il
avait su que j'hypothquais l'un aprs l'autre mes biens, pour
maintenir notre crdit. Le travail lui tait une diversion ncessaire,
monsieur Quimerc'h... J'ai tout fait pour la conserver... Je suis
vaincue... encore une fois...

Elle se leva, n'y voyant plus, pour remettre sur le meuble la petite
liasse de traites, destine  tomber dans le gouffre ouvert de cette
liquidation dsastreuse. Le banquier les prit. Et, serrant la main qui
se tendait vers lui:

--Vous avez t une mre admirable, madame L'Hrec, dit-il. Si je
puis vous rendre quelque service...

Elle le remercia d'un signe.

--J'oubliais, reprit M. Quimerc'h. A une heure, votre fils m'a pri de
lui faire une avance sur ces valeurs, justement. Je viens de rpondre.
J'ai envoy par mon clerc ce que M. Guillaume m'a demand.

Madame Jeanne eut un mouvement de surprise. Pourquoi une avance dans
des conditions pareilles, sans entente pralable? Cependant elle
n'exprima pas autrement sa pense. Et, montrant la porte:

--Je dsire, vous comprenez, monsieur Quimerc'h... Une enfant si
jeune...

--Assurment, madame.

Elle passa son mouchoir sur ses yeux, rattacha le col de sa pelisse,
et, levant la voix pour mieux tromper la petite qui ne savait rien,
elle sortit.

--Nous reparlerons de l'affaire, monsieur Quimerc'h. Je reviendrai
avec mon fils.

--Quand vous voudrez, madame. Serviteur.

Mais quand elle se retrouva dehors  ct de sa grand'mre, Simone vit
bien que quelque chose de grave s'tait pass chez le banquier. Madame
Jeanne s'en allait dans les rues sans prendre garde o elle posait le
pied, buttant aux saillies des pavs de Lannion, les yeux  terre et
ne voyant rien, ni sa route, ni les gens qui saluaient, ni Simone qui
n'osait pas l'interroger et commenait  s'inquiter. Pourquoi
marchait-elle si vite? Pourquoi, dans l'ouverture des rues
descendantes, ds que les arbres du Guer pouvaient se dcouvrir,
jetait-elle de leur ct ce regard dsespr?

Elle ne sembla revenir au sentiment de la ralit qu'en s'arrtant
devant la porte de l'htel. Au lieu d'ouvrir elle-mme, elle sonna.
Gote accourut, autant qu'elle pouvait courir, car la sonnette avait
reu un branle formidable.

--Mon fils est rentr?

--Non, notre matresse. Il a fait dire qu'il serait l pour dner.

--O est Fantic?

--Jusqu'en Brlvenez, pour chercher les poules, madame sait bien,
chez la...

--Oui, oui... c'est bon.

Elle ne rvait plus, madame Jeanne. Son ton de dcision, son air froid
et ferme avaient reparu. Elle s'adressa  Simone:

--Rendez-moi un service, dit-elle. C'est le premier que je vous
demande. Allez  l'usine, et ramenez votre pre.

Il fallait que la commission ft bien presse, pour que madame Jeanne
en charget Simone, elle qui blmait Guillaume de laisser chaque matin
sa fille remonter seule la promenade et la rue du Pav-Neuf.

La jeune fille tait dj au bas de la rue, quand, sur le seuil
d'ardoise, le bout de la robe de madame Jeanne s'effaa en glissant.
Le chemin, elle le connaissait. Le canot ne lui faisait pas peur. Elle
prit la rame. En vingt coups, drivant un peu, elle aborda de l'autre
ct de la rivire, attacha la chane  une pierre saillante, et
suivit,  travers le pr, le talus pierreux encaissant le canal du
moulin. Personne sur le sentier. Des chevaux blancs sans gardien, dans
les pturages, et devant elle, au premier exhaussement du sol qui
s'levait en colline, les murs rouges, plus visibles parmi leurs
peupliers  demi dpouills de feuilles. Elle ne pouvait s'empcher de
penser  tant de fois que son pre tait pass l, au dur travail de
cette vie sans joie. Elle songeait au sens mystrieux de la commission
qu'elle allait remplir, et le souvenir de sa mre, malheureuse aussi,
seule dans la petite maison de Saint-Hlier, l'oppressait comme un
poids trs lourd pour sa jeunesse.

Aucune trace n'tait reste dans sa mmoire du chemin qu'elle suivait.
Des feuilles toutes d'or, tournant sur leur queue pendante, venaient
au-devant d'elle, portes par la brise d'automne. Arrive au pied du
double rang de peupliers qui enveloppait le moulin, elle se rappela
que son pre inclinait  gauche, le matin. Et, dans la paroi des murs
qu'on ne pouvait distinguer des bords du Guer et qui regardait au loin
la grande rue de Krampont, elle dcouvrit une porte: l'ayant pousse,
elle entra. Derrire l'enceinte de construction rcente, au del d'une
grande charroyre pleine de dbris de charbon, le moulin, bti en
long, bas d'tage, perc de fentres ingales, comme les trs
anciennes choses, indfiniment refaites et rpares, craquait de
toutes parts. C'est si pauvre l-bas! Oh! oui, Simone put mesurer
d'un coup d'oeil cette misre dont le pre avait honte, et la
tristesse de ce grand btiment dont les deux ailes, o le travail
avait cess, closes, barricades, sans bruit de machine, avaient un
air de mort. Dans le pavillon seulement, au milieu, des meules
tournaient, en petit nombre. La terre tremblait dans l'enclos. Un
chauffeur traversa l'alle. Un porteur de sacs se pencha par une
fentre. Simone n'eut pas la tentation de s'arrter. Elle continua sa
route, ayant aperu, accole au mur d'enceinte, une construction
lgre qui devait tre les bureaux.

M. L'Hrec se trouvait dans la premire pice, claire par une baie
vitre, ouvrant sur l'usine. Il ne voyait pas venir Simone. La tte
appuye sur un coude, il tait absorb par un travail difficile que
l'entre de la jeune fille interrompit, pas tout de suite cependant.
Il demeura pench, rflchissant, comparant deux livres. Et ce fut
seulement quand trois doigts d'enfant se posrent sur son paule que,
d'un mouvement brusque, il se retourna.

Le visage de Simone souriait, au-dessus de lui.

--Toi, Simone?

--Je viens vous chercher. Grand'mre est inquite.

Il passa la main sur son visage, pour en effacer les rides creuses
par le travail et l'expression trop sombre qu'il y sentait fixe.

--Oui, dit-il, je ne suis pas rentr pour djeuner avec vous. J'ai eu
beaucoup de travail, ma petite Simone. Cela t'tonne, n'est-ce pas?

Il interrogeait son enfant, pour essayer de deviner ce qu'elle savait.

Elle lui rpondit, avec un regard o il y avait un reproche trs doux:


--Pouvez-vous venir?

--Allons! fit-il en se levant. Aussi bien, tout est fini.

Il ferma les livres, plaa par-dessus des liasses de papiers, et
appela un commis, qui sortit du bureau voisin:

--Portez ceci chez ma mre.

L'employ, un vieux aux cheveux plaqus, maigre dans sa redingote
longue, passa entre Simone et M. L'Hrec, sans plus aucun souci des
formes, le regard dur et charg de cette colre contre les gens,
contre les choses, contre tout, qui prend les serviteurs congdis,
jets  l'abandon,  l'ge o le pass n'est plus qu'une chance de
moins pour retrouver une place.

--Comme il fait doux dehors! dit M. L'Hrec, vois donc, on dirait une
journe d't.

Simone lui donnait le bras, et, pour qu'elle ne remarqut pas trop les
lzardes du moulin, ni les fentres grilles d'o pendaient des brins
de paille sems par les moineaux, il lui montrait, en avant, les
collines boises, trs nettes, un peu blondes  cause des bouleaux et
des platanes dj touchs par les nuits fraches.

L'enfant regardait. Mais elle se sentait prise d'un malaise
grandissant, d'une envie de pleurer, car bien plus prs que les
collines, l, touchant son bras, il y avait un secret douloureux qu'on
lui cachait. La porte de l'usine se referma sur eux. Ils commencrent
 descendre seuls, sans tmoins, dans la plaine verte. Dix minutes
encore, et cette intimit entire ne serait plus.

Simone ralentit le pas, et, trs doucement, comme si elle suivait une
conversation dj engage, elle dit:

--Ce sont mes derniers jours auprs de vous, en effet.

Un pressement du bras, un tressaillement de bless qu'on effleure, lui
rpondit.

--Je ne puis pas rester plus longtemps. Ma mre est seule 
Saint-Hlier.

--Elle te rclame?

--Non! elle m'a permis de venir; elle me laisserait encore si je le
lui demandais: c'est moi qui m'en irai. Et je m'en irai triste.

--Triste... oui, je sais bien, entre ta grand'mre et moi...

--Pas cela! oh! non, ce n'est pas cela que je veux dire. Vous avez t
trs bons, tous deux. Je ne me plains de personne, que de moi, qui
n'ai pas russi  me faire aimer.

--Simone! que dis-tu l? Toi, pas aime! Toi qui as t l'unique
joie...

Et, devinant qu'elle pleurait silencieusement  ct de lui, il
dgagea son bras de celui de Simone, entoura la taille de l'enfant,
et, marchant  peine pour mieux l'entendre, se courbant un peu pour
tre plus prs de cette tte chrie, comme on fait quand les tout
petits ont une peine:

--Qu'as-tu, ma Simone?

Mais il n'osait pas la regarder.

Elle, rendue plus forte  cause de cela, lgrement dtourne vers la
rivire, continua, avec des phrases d'enfant qui cachaient une douce
pense de femme:

--Je n'ai pas russi  me faire assez aimer, vous le voyez bien,
puisque vous me laissez partir. Et je voudrais ne plus partir. Je
voudrais vivre entre vous que j'aime bien et maman qui est bonne
aussi, trs bonne... Si vous saviez comme c'est triste de vous aimer
tous deux, et de vivre toujours loin de vous ou loin d'elle!

Il la pressa doucement contre lui, l'espace de dix pas, sans rpondre,
tchant de dominer le grand trouble o cette enfant le jetait. Et
quand il parla, sa voix tremblait. Et lui aussi regardait la rive
fuyante du Guer, et la petite ville o pointait le toit de l'htel.

--Ma Simone, j'ai pens  cela bien des fois, avant que tu vinsses, et
depuis surtout que tu es venue. Je savais le bonheur que ce serait
pour toi. J'ai t sur le point de te demander si ta mre
consentirait...

--J'en suis sre! dit vivement Simone, sre comme de vivre!

Et cette affirmation d'amour, si chaste et si forte dans la bouche de
l'enfant, suffit  chasser les doutes de l'homme. Il crut ce qu'elle
disait. Il prouva un allgement de ce pardon qui venait trop tard. Le
bord de la rivire tait tout prs. Dj le sol dclinait, couvert de
limon gras cernant les touffes d'herbes. M. L'Hrec s'arrta, mit un
baiser sur les cheveux de sa fille, et, tandis qu'il la tenait encore
serre contre lui:

--Je ne savais pas, ma pauvre petite, je ne croyais pas qu'elle
voudrait... Et  prsent... Je ne puis pas t'expliquer cela, mais je
te supplie de me croire, j'en souffre plus que toi... cela ne se peut
plus!

--Pourquoi, pre? Je suis l, je puis rester, elle peut venir!...
Depuis quand n'est-ce donc plus...

--Depuis ce matin. Je t'en prie, non, plus rien.

Et, d'un geste, lui saisissant le poignet et le serrant, il fit
comprendre  Simone qu'il ne pouvait supporter plus longtemps cette
sorte de supplice inutile.

Elle se tut. M. L'Hrec passa devant. Il essaya de dissimuler ses
larmes, en se baissant pour ramasser la chane. Mais Simone vit qu'il
pleurait comme elle. Une joie secrte lui en vint. Le pre disait
vrai, puisqu'il pleurait. Il aurait voulu, lui aussi, oublier le
pass... L'obstacle, le principal du moins, avait surgi le matin. Ce
n'tait donc pas madame Jeanne, comme elle avait pens...

Jusqu' la rue du Pav-Neuf, ils ne se parlrent pas. M. L'Hrec se
prparait  paratre devant madame Jeanne. Il ne voulait pas lui
montrer qu'il avait pleur. Et comme il avait hrit d'elle une
volont puissante, qui se manifestait seulement chez lui  de rares
intervalles, mais avec une nergie pareille, il avait repris pleine
possession de lui-mme quand il dit  Simone, en arrivant prs de
l'htel:

--J'ai  causer d'affaires avec ta grand'mre, Simone: une question
d'intrts qui va m'obliger  un voyage  Paimpol. Nous en avons pour
un peu de temps. Tiens, toi qui es une brave enfant, va faire une
prire pour nous. Nous en avons besoin.

Simone continua de monter seule jusqu' l'glise, trs lentement.
Comme elle se sentait petite et impuissante! L'obstacle, comment le
saurait-elle, puisque ni madame Jeanne ni M. L'Hrec ne parleraient?
Il devait tre bien grand, et tel qu'une pauvre enfant comme elle ne
pourrait pas l'carter, mme en le connaissant. Elle tait venue,
elle s'tait dvoue de toutes ses forces pour se faire aimer, elle
avait souffert silencieusement, et rien n'avait servi.

Dans l'glise Saint-Jean, il y a, vers la droite, en haut d'un pilier
de granit, une statue de Saint-Roch en tunique jaune et en pantalon
rose. Simone s'assit prs de l, dans l'ombre apaisante des votes.
Elle tira de sa poche son rosaire. Elle rcita dix _Ave_ pour que ce
malheur qui menaait madame Jeanne et son pre ft cart, dix autres
pour sa mre de Jersey, dix encore pour le grand-pre Guen, et puis
elle s'endormit de fatigue, ayant trop vcu, ce jour-l, de la vie de
ceux qui sont vieux.




XXI


L'ombre envahissait l'glise, jusqu'en haut des piliers de granit,
debout sur quatre rangs, lorsque Simone s'veilla. Plus un reflet de
vitrail sur les murs bas: seule une grande flche d'or, venue du
couchant, traversait le vide de la nef, et traait sur la vote comme
une entaille de feu. L'enfant se leva prcipitamment. Elle avait peur
d'tre en retard et d'avoir inquit les siens. Mais, pour son ge, il
y a une clmence de choses. Quand elle rentra, inaperue, par le
portail de la cour demeur entr'ouvert, madame Jeanne et son fils
achevaient de causer dans la chambre brune. Tous deux ils parlaient
d'elle, assis en face l'un de l'autre, prs de la table de noyer 
filets noirs dont une pile de livres chargeait le milieu. Ils avaient
dpass la priode aigu de l'preuve, celle o les mes, frappes 
part, se rencontrent, et irritent leur douleur en se montrant leur
blessure. Pour des raisons diffrentes, elle, par une raction prompte
de sa nature, lui, par dgot et insouciance de tout, ils en taient
arrivs  discuter, presque sans motion, les consquences de leur
ruine.

--Vous voyez, disait madame Jeanne, les calculs que j'avais faits, en
votre absence, autant que ma pauvre tte pouvait me le permettre,
concordent avec les vtres. Il nous restera de quoi vivre trs
modestement... l'absolu ncessaire... surtout si nous conservons cette
maison.

--Si cela se pouvait!

--Je sacrifierai tout  cela. Vous y tenez. Et puis, mme trs
pauvres, avec cette grande maison hypothque, nous tiendrons un rang.
Vous ne me quitterez pas, Guillaume?

Il rpondit avec un geste vague:

--Que voulez-vous que je sache encore? J'tudierai, je verrai. Ce sont
des questions de demain. Aujourd'hui, je vous demande de ne pas trop
laisser voir  Simone o nous en sommes rduits. Elle va nous quitter.
Il faut qu'elle parte sans se douter...

--Oui. Tenez, Guillaume, je la regretterai de tout mon coeur, cette
enfant-l.

--Ah! mon Dieu, fit-il douloureusement. Et moi!

Ils descendirent, occups de Simone avant mme de l'avoir revue,
fortifis tous deux par cet engagement qu'ils venaient de prendre
d'tre braves devant elle.

Et la promesse fut tenue. Quelque chose d'hroque vivait au fond de
ces L'Hrec, gens de la terre de granit. On les vit, pendant le
dner, chercher, parmi leurs vieilles histoires en fuite, celles
qu'ils n'avaient pas dites; s'efforcer de raconter des traits amusants
de l'ancienne Bretagne; trouver, dans leur coeur saignant, des
sourires, des expressions tranquilles, des projets d'avenir, si bien
que Simone, hsitante, se demandait: Je me suis peut-tre trompe. Ce
n'est qu'une affaire mauvaise, dont mon pre va tcher de tirer le
meilleur parti  Paimpol.

Justement, M. L'Hrec parlait avec une sorte d'insistance de ce
voyage  Paimpol. Il devait monter en voiture  trois heures, arriver
 telle autre heure, voir telles personnes.

Cependant, le repas achev, il se plaignit d'avoir la tte lourde, et,
au lieu de fumer dans le jardin, ce qu'il faisait volontiers ds que
le temps tait doux, proposa d'emmener Simone se promener en ville.

--Pourquoi en ville? dit madame Jeanne. Si vous avez une commission,
Fantic est l.

--Non, j'ai besoin de marcher un peu. Nous ne serons pas longtemps, et
cela me fera du bien.

Sa mre ne le crut pas. Elle pensa qu'il voulait causer avec Simone
seul  seul, jouir gostement de la prsence de l'enfant, et elle
renferma en elle-mme le sentiment douloureux qu'elle prouvait  les
voir s'loigner.

C'tait cela, en effet, et plus encore: c'tait l'adieu qu'il allait
faire, la dernire entrevue qu'il allait avoir avec sa fille. Il
tait, depuis le matin, rsolu  partir. Quelle vie aurait-il 
Lannion, le moulin vendu, sans le travail qui seul endormait ses
souvenirs? Accepterait-il de partager avec sa mre, sans y rien
ajouter, le pauvre reste d'une fortune qu'en somme il avait laiss
dprir par sa faute? Pourrait-il supporter le reproche perptuel de
ces murs de brique  l'horizon, de cette fume blanche dont les
spirales se tordraient encore au-dessus des peupliers, le visage des
gens de Lannion qui l'avaient suivi dans cette longue chute
commerciale?... Non, il s'en irait, il demanderait un emploi, si
minime ft-il,  travers la Bretagne, chez ses correspondants
d'autrefois. Il trouverait du pain, un abri, une ville sans pass pour
ses regards. Ce serait affreux, moins pourtant que de demeurer, moins
que d'tre inutile: sa mre  Lannion, sa femme et sa fille  Jersey,
lui errant, rduit  envier ceux qu'il avait autrefois rtribus...

Et cependant, comme il n'y a pas de si absolu dsert o une petite vie
ne rampe et ne s'agite, dans ce grand abandon, dans le dsespoir o il
tait plong, une esprance restait. Bien lointaine, bien faible, elle
suffisait  lui garder un peu de force, ce qu'il en fallait pour
aller vers l'avenir. Il se disait qu'un jour, aprs d'autres preuves,
aprs des annes, il pourrait peut-tre, d'un coin impossible  fixer
sur la carte bretonne, faire signe aux exiles de l-bas, et, si elles
le voulaient bien, achever prs d'elles une vie si misrable en son
milieu.

Souffrir tout cela et tout garder pour soi! Passer une dernire heure
avec Simone, et ne pas pouvoir lui dire le mal qui le brisait, lui
laisser croire qu'ils se reverraient, sinon tout de suite, du moins
dans un temps prochain!... Il sentait bien qu'il le fallait. Personne
ne serait averti. Personne ne pourrait s'opposer...

Dans ces heures graves de la vie, la partie la meilleure et la plus
ignore de nous-mmes agit seule. Nous redevenons simples comme des
enfants, tendres comme eux. Guillaume L'Hrec l'prouva.

Ds qu'il fut seul avec sa fille, dans les rues de la ville, o des
passants rares promenaient leur ombre, ne pouvant causer avec elle des
sujets qui remplissaient son esprit, il sentit qu'il devait donner, en
compensation, tout ce que son coeur enfermait d'amour pour elle,
livrer, plus qu'il ne l'avait fait, le secret de sa vie  l'enfant qui
tait venue avec une esprance, hlas! et qui partait aussi avec un
grand chagrin. Sans prparation, sentant bien qu'au premier mot ils
seraient  l'unisson, il se mit  parler  Simone du temps qu'elle
n'avait pas connu, ou dont elle se souvenait  peine. Il lui cita,
sans dire o il les avait retrouves, des phrases de l'album, des
choses de la petite enfance, calme, rjouie, heureuse, des traits o
le nom de la mre tait sans cesse ml. Il les racontait  voix
basse, pench vers elle, isol avec elle dans cette ville qu'ils
traversaient au hasard, envelopps tous deux dans le pass rajeuni.
L'motion l'emportait. Une consolation ineffable les pntrait
ensemble, les secouait du mme frisson. Joie pour lui d'ouvrir 
quelqu'un son me, son long rve de Breton songeur et malade, clatant
tout  coup comme une gousse de gent qui jette au vent sa double
graine. Joie pour elle d'apercevoir,  travers cet amour paternel de
toutes parts dbordant, ce qu'il ne pouvait plus cacher: le regret de
celle qui vivait au loin, dans l'le anglaise. Ils allaient se
quitter, et ils se rendaient compte que cette minute leur serait plus
chre que tout le reste de leurs souvenirs. Ils allaient se quitter,
et ils commenaient seulement  se connatre. Les choses familires,
que le regard interroge mieux quand elles vont disparatre, leur
rappelaient  la fois les mmes heures oublies, leur rendaient, mon
Dieu, ce qui reste de nos joies aux deux bords de la route. C'tait le
Guer avec ses ormes, le pont o l'on passait pour s'enfoncer dans la
valle de Tonqudec, les maisons  vieilles enseignes peles par
l'enfant, les rues, des cris, le bruit des coqs chantant  la lune
dans les poulaillers des jardins normes. Oui, ce soir-l, toute la
ville parlait pour eux. L'air tait plus doux que le matin. L'automne
endormait dans une haleine chaude les feuilles frappes  mort.

Simone coutait son pre, ne rpondant que par des phrases courtes,
des mots souvent, pour montrer qu'elle tait toujours l, prise aux
mmes penses, et reconnaissante, et mue de ce qu'il voulait bien la
traiter comme une grande enfant.

Peu  peu, sans voir autrement que pour se souvenir du chemin qu'ils
suivaient, ils avaient fait presque entirement le tour de la ville.
Une rue, au hasard, les amena vers le centre. Et, si petite que fut la
diffrence entre les rues de Lannion, les passants un peu moins rares,
la lumire des boutiques plus riches s'allongeant sur la chausse,
suffirent pour troubler la libert de ces confidences dernires. M.
L'Hrec, reconnu par un ami, salua: et le charme fut rompu. Ils
retrouvrent plus poignante l'ide de la sparation, voile tout 
l'heure par tant d'images du pass commun, du pass intime o l'on ne
se quittait point. Ils se sparrent, d'instinct, et marchrent  un
pas l'un de l'autre.

Et tout  coup, comme si elle se rveillait, comme si elle sortait
brusquement d'un songe avec un battement de coeur, Simone comprit
tout. Elle devina. Elle vit clairement. Les mots n'taient plus l
pour la tromper. C'taient les vnements multiplis de cette journe,
l'effarement de madame Jeanne, l'air contraint du banquier, l'motion
trop profonde qui venait de saisir son pre; c'tait un ensemble de
preuves videntes pour elle, qui lui criaient: Ton pre est ruin. Il
part, et il ne reviendra pas. L'adieu qu'il vient de te faire est le
suprme adieu. Et ta mre n'est pas rappele de l'exil, parce qu'on
n'a plus de pain pour elle!

Alors, elle se rapprocha, et s'appuya sur le bras de son pre, comme
si elle allait tomber. Ah! l'affreuse vision, impossible  chasser
maintenant! Le pre allait partir! Demain, avant la nuit, il aurait
quitt Lannion. L'irrparable malheur serait consomm. Que faire? A
qui recourir? Le pre n'couterait pas, il nierait. Il la traiterait
comme une petite fille  qui l'on ne veut rien dire.

Cependant elle tait sre qu'il partait pour toujours. Elle le voyait.
Elle le lisait dans les yeux de son pre, devenus si sombres, 
prsent que les lumires des boutiques, brisant l'ombre, avaient
chass le rve.

Il se taisait. Il ne lui demanda pas si elle souffrait. Lui-mme se
sentait puis, et il sentait aussi que son me s'tait ferme tout 
fait, que jamais plus elle ne se rouvrirait.

D'un accord tacite ils pressrent le pas, tournant au plus court.
L'intimit de la causerie avait fait place  des mots rapides, qui
tombaient dans de longs silences. La masse de l'htel apparut, noire
entre les deux jardins qu'argentait la lune. M. L'Hrec ouvrit la
petite porte.

--Neuf heures, dit-il. Ma pauvre mre aura trouv la soire bien
lente.

Il monta l'escalier en courant, ressaisi par la pense de sa mre et
s'accusant d'ingratitude.

Simone le laissa disparatre. Puis, traversant le vestibule, elle
entra dans la cuisine o Fantic veillait, pour fermer la maison aprs
le retour de M. Guillaume. La servante, assoupie sur une chaise basse,
la tte touchant la poitrine, se leva au bruit des pas, et remonta la
mche de la lampe minuscule pose sur la table. Sous ses paupires
battant de sommeil, ses gros yeux ronds, tout noirs, s'emplirent d'une
tendresse inquite en apercevant Simone. A dfaut d'esprit, son coeur
devinait qu'un malheur avait fondu sur cette maison. Et  voir
s'avancer la jeune fille, toute ple et faisant signe de se taire,
elle fut trouble comme si la mort tait l-haut, dans la chambre d'un
de ses matres.

--coute, Fantic, dit Simone, rends-moi un service, va tout de
suite...

--O vous voudrez, mademoiselle. Comme vous tes blanche!

--Fantic, c'est un service que tu rendras  moi, et  ma mre, que tu
aimais bien.

--Pauvre dame! Oui, mademoiselle: o vous voudrez.

Sans comprendre, Fantic regardait Simone, qui prenait sans bruit dans
l'armoire deux feuilles de gros papier, et, sur la table,  la hte,
crivait deux dpches. La premire tait adresse  M. Guen,
capitaine au bourg de Perros. La seconde... Les doigts de l'enfant
tremblaient et embrouillaient les lettres, quand Simone crivit:
Madame Corentine L'Hrec, _la Lande fleurie_, Saint-Hlier.

--Va vite, Fantic. Qu'on ne te voie pas! Qu'on ne t'entende pas! Porte
au tlgraphe. Il n'y a plus qu'une heure.

La servante plia les deux feuilles, les mit dans son corsage, et,
quittant ses sabots qu'elle ramassa d'une main, sortit par la cour.
Simone demeura debout, appuye  la table, pouvante dj de ce
qu'elle venait de faire. Son coeur battait si fort qu'elle ouvrit sa
jaquette de drap clair. Elle touffait. La tentation lui vint de
rappeler Fantic. Elle pouvait le faire encore. La servante devait
tre au haut de la rue... Elle devait tourner maintenant... Elle
approchait du bureau... Elle entrait... L'employ prenait les
dpches...

Et tel tait le trouble qui lui vint de cette pense, que la pauvre
Simone fit plusieurs pas vers la porte, comme si elle allait courir...

Elle s'arrta, la tte dans ses deux mains, au milieu de la salle,
comprenant que tout tait fini  prsent. Fantic devait revenir,
rasant les murs, ses sabots claquant sur les pierres. Les mots
volaient l'un aprs l'autre,  Perros,  Jersey. Le grand-pre, la
mre, allaient tout  l'heure tre troubls comme elle. Et demain,
demain!

Le bruit d'une porte qui se refermait, l-haut, fit revenir Simone de
cet effarement qui l'avait saisie, et la calma. Puisque le sort en
tait jet,  quoi bon regretter maintenant? Mieux valait se montrer
brave... Le pre quittait la chambre de madame Jeanne... La grand'mre
tait seule... Simone hsita cependant, et s'arrta deux fois en
montant l'escalier.

Madame Jeanne tricotait un chle de grosse laine noire pour l'hiver.
Elle tait assise prs de la chemine sans feu, sur laquelle brlait
la lampe de porcelaine blanche de toutes ses veilles. Elle continua
de travailler, et de songer surtout  bien des choses, qui agitaient
son esprit, mais nullement son visage, calme comme de coutume, pendant
que Simone entrait, et arrivait jusqu'auprs du tabouret en
tapisserie o la grand'mre posait ses pieds.

--Ma grand'mre, dit Simone, je viens vous dire une nouvelle grave...

Madame Jeanne leva lentement la tte, en laissant retomber le tricot
sur ses genoux.

--Encore? fit-elle. Qu'est-ce que c'est?

--Grand'mre, vous croyez que mon pre va seulement passer deux ou
trois jours  Paimpol?

--Il le dit.

--Eh bien! non; je l'ai devin  son air,  des mots,  je ne sais
quoi de trs sr que je ne puis pas vous exprimer: grand'mre, il ne
reviendra pas! Je lui ai propos d'attendre son retour; il n'a pas
voulu. Vous voyez bien que ce n'est pas un voyage. Mon pre s'en va!

Madame Jeanne tendit les mains sur les bras du fauteuil, dtourna sa
vieille tte, lourde de chagrin, vers la plaque noire de la chemine.

--Tout est possible, dit-elle.

--Alors, reprit Simone, j'ai eu une pense... Je ne sais pas si vous
me pardonnerez. Mais je l'ai fait pour nous sauver tous... Grand'mre,
j'ai tlgraphi  Jersey... Ma mre sera ici demain...

Les doigts rids de madame Jeanne serraient les bras du fauteuil.

--Dites-moi que j'ai bien fait, grand'mre, dites, oh! je vous en
prie.

Elle ne rpondait rien.

--C'est que, vous ne savez pas, continua l'enfant, ma mre est riche!
Elle a beaucoup travaill. S'il y avait besoin d'argent, pour le
moulin,--j'ai cru comprendre cela tantt,--elle donnerait tout, j'en
suis sre!... Mon pre ne partirait pas. Nous serions si heureux, tous
ici, ensemble!

Elle avait parl, ouvrant toute son me. Elle avait avou cette chose,
la fortune de sa mre, qu'un sentiment de pudeur dlicat l'avait
empche de dire  M. L'Hrec, tout  l'heure, quand elle avait
compris que la ruine tait complte, et que c'tait l le grand
obstacle. Et elle attendait, toute frmissante d'motion, l'arrt de
cette vieille femme qu'elle savait si hostile  madame Corentine, si
rude et si entte dans ses rancunes.

Madame Jeanne se redressa, et la regarda. Il n'y avait aucune colre
dans ses yeux, aucun reproche. Elle avait mme l'air de plaindre et
d'admirer un peu cette petite que les circonstances avaient mle au
drame triste de la famille. Mais elle ne rpondit pas 
l'interrogatoire anxieux de Simone. Elle dit seulement:

--Allez vous reposer, Simone. Je veillerai, de peur qu'il ne parte
cette nuit. Je crois, comme vous, qu'il va nous quitter  jamais.

La jeune fille se baissa.

--Grand'mre Jeanne, vous me pardonnez?

Madame Jeanne l'embrassa au front, longuement:

--Bonsoir, mon enfant, dit-elle d'une voix brise par l'effort.
Bonsoir... La vie est bien dure... Laissez-moi.

Simone sortit de la chambre, trs trouble, mais contente d'avoir tout
dit. En longeant la galerie vitre, elle aperut que la nuit tait
limpide, et sa pense s'envola, pleine d'amour, vers le grand'pre
Guen, vers la mre qui, maintenant, avaient entendu son appel.




XXII


O vont-ils par la lune sur la mer grande? La barque est de
Ploumanac'h, bien sr. On le reconnat  son bordage pais,  ses deux
mts courts,  ses voiles brunes trempes dans le tan de chne. Son
large avant se lve  la lame, comme une poitrine de cygne noir. Point
de chalut qui trane, point de ligne  la remorque. Un enfant chante,
 cheval sur le beaupr. C'est le mousse Yvon Le D, que sa mre a
prt. Le vieux Guen est assis au milieu, sur le banc que traverse le
mt. Il a mis son casque de toile, la visire baisse, pour mieux voir
dans la nuit. Et Sullian gouverne, habill comme pour une promenade, 
demi couch  l'arrire et songeant.

Il y a dj un peu de temps qu'ils sont partis, car aucune terre n'est
en vue. Les houles,  l'infini, ont des lueurs d'argent sur leurs
cimes. Les creux sont pleins d'ombre bleue. La lune est claire,
l-haut, mais elle penche dj.

Guen a le coeur en joie. Il a besoin de parler  quelqu'un, comme le
petit, l-bas, de chanter aux toiles. Et, sans bouger, l'oeil perdu
au large, il dit tranquillement:

--Hein, Sullian! jolie brise: nous l'aurions commande, qu'elle ne
serait pas meilleure.

Le gendre ne rpond rien. Il rve. Il a, dans la pense, toute
l'ivresse du retour, sa jolie Marie-Anne qui l'attendait sur le port,
l'air de ravissement qu'elle avait quand elle l'a reconnu: C'est toi,
mon Sullian, c'est toi! et ses baisers, et la peur d'un moment fondue
en longues tendresses.

Ils vont toujours.

Aprs longtemps, Guen a repris:

--J'ai ide que nous sommes sur un banc. Je vois du sable dans la mer.
a serait bon pour tendre un trmail, qu'en dis-tu? Les rougets
mouvent par la lune.

Sullian revoit son fils, tout petit dans le berceau blanc, le
premier-n tant dsir, et que Marie-Anne nourrit, et qu'elle est
fire de montrer en traversant Perros. Un sourire lger monte aux
lvres de l'homme.

La barque file droit, les voiles pleines de vent.

Plus loin, bien loin de la terre de France, Guen a dit encore:

--Sullian, nous serons chez les Anglais avant trois heures d'ici, ou
je ne m'y connais pas. Corentine est prvenue. Tout de suite nous
virons de bord. J'ai pris deux chles pour elle, que m'a donns ta
femme. Et en route! Je crois qu'avant midi demain, mon ami, si la
brise ne mollit pas, nous entrerons dans le Guer, et deux heures aprs
dans Lannion.

--Oui, vieux pre, a dit Sullian.

Guen a repris:

--Nous n'aurons pas perdu de temps, mon ami. Penses-tu que Simone sera
contente de nous?

Et, cette fois, ils ont souri tous les deux, sans se voir, de la mme
esprance trs douce. Ils ont continu d'en parler, de loin en loin.
Puis la lune a grossi dmesurment. Elle a descendu, toute rouge, dans
les brumes d'horizon. La mer est devenue sombre. Les hommes se sont
tus.

Mais le petit mousse n'a pas cess de chanter,  cheval sur le mt
d'avant.




XXIII


Ds l'aube, Simone fut veille par l'inquitude. Son pre tait-il
parti? Elle se leva, peureuse, et couta, l'oreille applique sur la
cloison que tapissaient des losanges enguirlands de roses autrefois
bleues, maintenant toutes blanches.

Non, M. L'Hrec tait encore l. Elle entendait le bruit de ses pas
dans la chambre voisine. Il ne quitterait pas la maison avant l'heure
dite, dans l'aprs-midi. Et l'enfant, saisie d'une autre crainte, se
mit  penser: Pourvu qu'ils viennent! Pourvu qu'ils n'arrivent pas
trop tard! Elle compta les heures qui restaient, et trouva qu'il y en
avait bien peu.

A peine habille, elle descendit pour voir si aucune dpche n'avait
t apporte.

--Rien, mademoiselle, dit Fantic. Depuis l'_Angelus_, nous sommes l,
Gote et moi, et le coeur nous saute  tous les coups de sonnette... A
moi surtout, vous comprenez! ajoute-t-elle plus bas, avec un regard o
son trs ancien amour, longtemps comprim, mettait une lueur de
passion.

Madame Jeanne avait dj prcd Simone et fait la mme demande. Puis
elle tait sortie. M. L'Hrec sortit  son tour, et se rendit 
l'usine, comme si ce jour-l et t un jour ordinaire.

Simone resta seule, fivreuse, parcourant les appartements, les
jardins, frmissant toutes les fois qu'une porte se refermait. Et le
moindre bruit sonnait longtemps, dans ce coin dsert de la petite
ville. Mais ce n'taient que des marchands de fruits qui entraient, ou
des pauvres qutant le demi-pain que madame Jeanne faisait distribuer
le samedi.

Rien ne disait des nouvelles de Guen, ni de Sullian, ni de madame
Corentine. Et les heures passaient.

Plusieurs fois, Simone monta dans les combles, d'o l'on apercevait,
par une lucarne situe au-dessus de la chambre de son pre, les moires
de la rivire entre les lignes gales des arbres jaunissants. Elle
tait basse  prsent. Mais le reflux de l'Ocan commenait  se faire
sentir. L'invisible pousse du large couvrait, d'un mouvement continu
et sr, les bancs de vase attaqus par tous leurs cts  la fois. Des
paquets d'algues brunes, entrans dans les remous, tournaient encore
sur place, et ne descendaient plus. Un souffle passait dans les
hautes branches, ingal, avant-coureur de la brise rgulire qui porte
avec le courant, jusqu'au fond des criques boises, jusqu'aux ports
minuscules de la terre bretonne, les golettes dont la voilure est
blanche parmi les feuilles. Oh! s'ils allaient venir par l, eux, les
attendus, les sauveurs! Si le vent, qui secoue les cheveux friss de
Simone, avait pass sur la barque o madame Corentine est monte!
C'est l'heure o tous les petits bateaux de pche ou de cabotage,
ancrs dans le chenal,  l'embouchure lointaine, tirent l'ancre et
suivent le flot, parmi les bandes de mulets affams que la mare
chasse devant elle.

Hlas! le vieux Penhoat, le pcheur au trident, est dj embusqu 
son poste, derrire une roche, l-bas, et aucune voile ne se montre,
entre les arbres du Guer.

A midi, quand M. L'Hrec et madame Jeanne rentrrent, madame Jeanne
n'eut qu' regarder Simone pour voir qu'aucune nouvelle n'tait venue
de Perros ou de Jersey. Il n'tait pas facile de lire dans le coeur de
la vieille femme. Elle tait accable, silencieuse, comme indiffrente
 tout. Pourtant Simone crut deviner,  une expression fugitive de
dtente qui passa sur le visage de la grand'mre, et  l'air de
commisration de Fantic apportant la soupire fumante, que personne,
dans la maison, n'attendait plus M. Guen, ni Sullian, ni la pauvre
femme dont le mari allait s'exiler  son tour.

M. L'Hrec ne se doutait pas que son secret ft connu. Madame Jeanne
ne lui avait pas parl. Il affectait encore, avec un calme apparent,
douloureux pour lui, douloureux pour celles qui l'coutaient et qui
savaient tout, de parler de son retour prochain, et de s'intresser 
des dtails purils, comme ceux dont la vie de chaque jour est pleine.

--Vous n'oublierez pas, disait-il, de faire tailler la charmille du
grand jardin. Simone l'a trouve toute dlaisse. Quand elle
reviendra, une autre fois, vous comprenez...

Des larmes seules lui rpondaient. Mais tout le monde tait de forte
race, dans ce petit groupe des L'Hrec, et personne ne trahissait
autrement la peine qu'on devait taire.

Aussitt aprs le djeuner, M. L'Hrec monta dans sa chambre, pour
prparer ses bagages. Les deux femmes demeurrent dans la salle 
manger.

--Vous voyez, Simone, dit madame Jeanne: votre mre n'est pas venue.

--Non, grand'mre.

--Elle ne viendra pas.

--Je crois qu'elle viendra, dit Simone.

--Pourquoi?

--Parce que je suis sre que mon grand-pre Guen est parti.

Madame Jeanne secoua la tte, lentement, tout le pass triste voqu
devant ses yeux.

--Vous vous trompez, reprit-elle. Cela est naturel  votre ge. Mais
les brisures de coeur ne se rparent gure, mon enfant.

A ce moment, Fantic entra, tenant une dpche.

Bien que le tlgramme ft adress  Simone, ce fut madame Jeanne qui
l'ouvrit, du consentement muet de sa petit-fille. Elle lut: son visage
tout blanc et fltri s'empourpra. Elle tendit le papier  Simone, sans
rien dire.

C'tait la dpche du grand-pre. Elle tait date du smaphore, 
l'embouchure du Guer. Elle portait ces simples mots:

   Arrivons tous.

    Capitaine GUEN.

Simone rougit aussi, de l'excs de sa joie. Et elle en fut aussitt
gne, craignant que sa grand'mre ne prt mal ce cri involontaire de
son sang. Une minute elle resta penche sur le tlgramme, n'osant
lever les yeux. Puis elle regarda madame Jeanne. Et elle vit qu'elle
n'aurait point d'excuse  faire, ni de demande  former.

Madame Jeanne tait debout dj, les mains appuyes au dossier de sa
chaise, attendant que Simone et repris un peu de calme. Au premier
mouvement de l'enfant:

--Venez, dit-elle, Simone. Puisqu'ils arrivent, c'est  moi d'avertir
votre pre, et je le ferai.

Elle ne l'avait pas fait jusqu'alors, la vieille et rude femme, parce
qu'elle esprait que cette mission-l lui serait pargne, parce
qu'elle voulait douter du retour de Corentine et ne pas le hter,
surtout, par une indiscrtion. A prsent sa bru allait rentrer. Les
choses s'taient prcipites. Une main plus puissante que toutes les
rsistances et toutes les rancunes accumules semblait forcer la porte
du vieil htel. Madame Jeanne n'aurait eu aucune responsabilit dans
l'vnement, bon ou mauvais, qui se prparait. Mais elle devait
l'annoncer, en chef de famille qu'elle tait.

Et elle montait. Simone la suivait, anxieuse et joyeuse tout ensemble.
Elles entrrent dans la chambre de M. L'Hrec, pleine d'objets et de
vtements jets sur tous les meubles. A la vue de sa mre et de sa
fille, M. L'Hrec, courb au-dessus de la malle qu'il emplissait, se
releva et se recula un peu. Il comprenait qu'elles ne venaient pas
pour lui dire adieu. Devenu trs sombre de visage, appuy au marbre de
la chemine qui touchait la fentre, irrit comme un homme dont le
secret est mis  jour et qui veut le dfendre quand mme, il demanda:

--Qu'y a-t-il donc?

Debout, en face de lui, prs de la porte, sa mre rpondit:

--Il y a, Guillaume, que votre femme revient.

Il s'avana, comme furieux, vers elle:

--Que dites-vous? Pourquoi vous moquez-vous? Vous voulez m'empcher de
partir, n'est-ce pas? Vous croyez...

--Oui, je crois, interrompit froidement madame Jeanne, je crois,
Guillaume, que vous allez plus loin que vous ne voudriez... Je ne me
moque pas, je dis la vrit: votre femme revient.

--Et c'est vous qui l'avez appele?

--Vous savez bien que non, Guillaume.

--Alors, vous l'avez permis! Car tout dpend de vous ici, et je ne
comprends plus... aprs ce que nous avons dit... en ce moment o nous
sommes...

Il se tournait vers Simone, pour faire entendre qu'il ne s'expliquait
pas davantage  cause d'elle.

--Eh bien! oui, dit madame Jeanne, j'ai laiss faire, parce que vous
nous quittiez!...

--Qui l'a dit?

--Je le sais. Ne me le cachez pas. J'ai laiss faire parce qu'au fond
vous l'avez voulu... Eh bien! elle arrive... Et je vous conseille de
la voir,  prsent... Moi, je ne compte plus... Vous ferez ensuite ce
que vous voudrez.

--Pre, recevez-la! C'est moi qui l'ai appele!

Simone allait vers son pre, les mains jointes, les yeux pleins de
larmes, si belle de douleur suppliante et d'esprance mles, que M.
L'Hrec, avec la soudainet d'impression de sa nature passionne,
oublia tout, sa mre, les reproches encore vibrants entre eux, la
ruine, le dpart imminent, pour ne plus voir que cette petite et son
air d'irrsistible prire. Troubl au fond de l'me, sans volont
encore, il lui sourit.

--Elle arrive, mon pre... Oui, elle arrive par le Guer... Mon
grand-pre Guen est all la chercher... Peut-tre sont-ils en vue...

D'un mme mouvement, tous deux ensemble, ils avaient march vers la
fentre. Ils s'taient penchs, Simone dans le coin  droite, son pre
serr contre elle, tous deux fixant les yeux sur les rares clairires
de l'eau, qu'on apercevait entre les touffes d'arbres.

Le Guer coulait  pleins bords, les herbes ployaient au courant, le
vent courbait les pointes des peupliers. Quatre grands golands,
suiveurs de mare, remontaient vers les terres, les ailes immobiles
dans la lumire.

Simone tendit la main. Elle avait pris une voix de rve, une douce
voix chantante, comme celle de Marie-Anne.

--Non, disait-elle, rien encore... Mais ils vont venir... Ils sont
partis de Perros  la nuit... Pre, voyez-vous, l-bas,  l'entre de
la crique... Est-ce un avant de bateau?... Oui, une coque noire... Une
flamme bleue en haut!... Un petit mousse debout!... Un homme aussi,
debout le long du mt! Celui-l, mon pre, c'est Sullian! Je le
reconnais! Les voil! les voil!

Lui, restait silencieux, perdu dans le rve subitement ouvert devant
lui, fixant la barque dont l'ombre brune apparaissait un instant, dans
les dchirures du feuillage, et disparaissait aussitt, emporte par
le vent et pousse par le flot.

tait-ce le bonheur qui rentrait? tait-ce la paix  jamais de cette
maison si longtemps trouble? Qui et pu le dire?

M. L'Hrec se sentait envahi pourtant par une joie grandissante,
incapable de paroles. Il restait pench sur l'appui de la fentre,
cherchant  voir, bnissant dans son coeur le vieux Guen qui lui
ramenait Corentine.

Simone, plus matresse d'elle-mme, se souvint de la grand'mre
Jeanne. Elle s'loigna de la fentre, doucement, pour que son pre ne
s'en apert pas, et, venant  la vieille femme demeure prs de la
porte et qui n'avait pas chang de visage:

--Grand'mre, dit-elle, recevez-la bien aussi... Nous nous aimerons
tous... Nous ne nous quitterons plus... Il n'y a plus de mine, plus
d'inquitude: ma mre a tout regagn...

Madame Jeanne, qui la regardait, dtourna un peu la tte, et dit:

--Tant mieux, mon enfant. Je n'en serai que plus libre pour retourner
 Trguier.


FIN

    IMPRIMERIE NELSON, DIMBOURG, COSSE
    PRINTED IN GREAT BRITAIN


[Illustration]




COLLECTION NELSON.


    _Chefs-d'oeuvre de la littrature._
    Chaque volume contient de 250  550 pages.

    Format commode.
    Impression en caractres trs lisibles sur papier de luxe.
    Illustrations hors texte.
    Reliure aussi solide qu'lgante.

    Deux volumes par mois.




COLLECTION NELSON


LISTE ALPHABTIQUE

    ABOUT, EDMOND.
      Le Nez d'un Notaire.
      Les Mariages de Paris.

    ACHARD, AMDE.
      Rcits d'un Soldat.

    ACKER, PAUL.
      Le Dsir de vivre.

    ADAM, PAUL.
      Stphanie.

    AICARD, JEAN.
      Maurin des Maures.
      Notre-Dame-d'Amour.

    ANGELL, NORMAN.
      La Grande Illusion.

    AUGIER, MILE.
      Le Gendre de M. Poirier et autres Comdies.

    AVENEL, LE Vte G. D'.
      Les Franais de mon temps.

    BALZAC, HONOR DE.
      Eugnie Grandet.
      La Peau de Chagrin, Le Cur de Tours, etc.
      Les Chouans.

    BARDOUX, A.
      La Comtesse Pauline de Beaumont.

    BAZIN, REN.
      De toute son Ame.
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    BENTLEY, E. C.
      L'Affaire Manderson.

    BERTRAND, LOUIS.
      L'Invasion.

    BORDEAUX, HENRY.
      La Croise des Chemins.
      L'cran bris.
      Les Roquevillard.

    BOURGET, PAUL.
      Le Disciple.

    BOYLESVE, REN.
      L'Enfant  la Balustrade.

    BRADA.
      Retour du Flot.

    BRUNETIRE, FERDINAND
      Honor de Balzac.

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      Mmoires sur la Vie de Marie-Antoinette.

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      Amour de Jeune Fille.

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      Mmoires d'Outre-tombe.

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      L'Aventure de Ladislas Bolski.
      Le Comte Kostia.
      Miss Rovel.

    CHILDERS, ERSKINE.
      L'nigme des Sables.

    CLARETIE, JULES.
      Noris.
      Le Petit Jacques.

    CONSCIENCE, HENRI.
      Le Gentilhomme pauvre.

    COULEVAIN, PIERRE DE.
      ve Victorieuse.

    DAUDET, ALPHONSE.
      Contes du Lundi.
      Lettres de mon Moulin.
      Numa Roumestan.

    DICKENS, CHARLES.
      Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.).

    DUMAS, ALEXANDRE.
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      Vingt Ans aprs (2 vol.).
      Le Vicomte de Bragelonne (5 vol.).

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      La Dame aux Camlias.

    FEUILLET, OCTAVE.
      Un Mariage dans le Monde.

    FLAUBERT, GUSTAVE.
      Trois Contes.

    FRANCE, ANATOLE.
      Jocaste et Le Chat maigre.
      Pierre Nozire.

    St FRANOIS DE SALES.
      Introduction  la Vie dvote

    FRAPI, LON.
      L'colire.

    FROMENTIN, EUGNE.
      Dominique.

    GAUTIER, THOPHILE.
      Un Trio de Romans.

    GYP.
      Bijou.

    HANOTAUX, GABRIEL.
      La France en 1614.

    JEAN DE LA BRTE.
      Mon Oncle et mon Cur.

    KARR, ALPHONSE.
      Voyage autour de mon Jardin.

    KIPLING, RUDYARD.
      Simples Contes des Collines.

    LABICHE, EUGNE.
      Le Voyage de M. Perrichon, etc.
      La Cagnotte, etc.

    LA BRUYRE, JEAN DE.
      Caractres.

    LAMARTINE.
      Genevive.

    LANG, ANDREW.
      La Pucelle de France.

    LE BRAZ, ANATOLE.
      Pques d'Islande.

    LEMATRE, JULES.
      Les Rois.

    LE ROY, EUGNE.
      Jacquou le Croquant.

    LVY, ARTHUR.
      Napolon Intime.

    LOTI, PIERRE.
      Jrusalem.

    LYTTON, BULWER.
      Les Derniers Jours de Pompi

    MASON, A. E. W.
      L'Eau vive.

    MRIME, PROSPER.
      Chronique du Rgne de Charles IX.

    MERRIMAN, H. SETON.
      La Simiacine.
      Les Vautours.

    MICHELET, JULES.
      La Convention.

    MIGNET.
      La Rvolution Franaise. (2 vol.)

    NOLHAC, PIERRE DE.
      Marie-Antoinette Dauphine.

    NOLLY, MILE.
      Hin le Maboul.

    ORCZY, LA BARONNE.
      Le Mouron Rouge.

    PLADAN.
      Les Amants de Pise.

    POE, EDGAR ALLAN (trad. BAUDELAIRE).
      Histoires Extraordinaires.

    RENAN, ERNEST.
      Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse.
      Vie de Jsus.

    ROD, DOUARD.
      L'Ombre s'tend sur la Montagne.

    SAINT-PIERRE, B. DE. Paul et Virginie.

    SAINT-SIMON.
      La Cour de Louis XIV.

    SAND, GEORGE.
      Jeanne.
      Mauprat.

    SANDEAU, JULES.
      Mademoiselle de La Seiglire.

    SARCEY, FRANCISQUE.
      Le Sige de Paris.

    SCHULTZ, JEANNE.
      Jean de Kerdren.
      La Main de Ste.-Modestine.

    MAETERLINCK, MAURICE.
      Morceaux choisis.

    SCOTT, SIR WALTER.
      Ivanhoe.

    SGUR, Cte PH. DE.
      Du Rhin  Fontainebleau.
      La Campagne de Russie.

    SGUR, LE MARQUIS DE.
      Julie de Lespinasse.

    SIENKIEWICZ, HENRYK.
      Quo Vadis?

    SOUVESTRE, MILE.
      Un Philosophe sous les toits.

    STENDHAL.
      La Chartreuse de Parme.

    THEURIET, ANDR.
      La Chanoinesse.

    TILLIER, CLAUDE.
      Mon Oncle Benjamin.

    TINAYRE, MARCELLE.
      Hell.
      L'Ombre de l'Amour.

    TINSEAU, LON DE.
      Un Nid dans les Ruines.

    TOLSTO, LON.
      Anna Karnine (2 vol.).
      Hadji Mourad.
      Le Faux Coupon.
      Le Pre Serge.

    TOURGUNEFF, IVAN.
      Fume.
      Une Niche de Gentilshommes.

    VANDAL, LE COMTE A.
      L'Avnement de Bonaparte (2 vol.).

    VIGNY, ALFRED DE.
      Cinq-Mars.
      Servitude et Grandeur Militaires.
      Posies.
      Stello.
      Chatterton, etc.
      Journal d'un Pote.

    VOG, LE Vte E.-M. DE.
      Jean d'Agrve.
      Le Matre de la Mer.
      Les Morts qui parlent.
      Nouvelles Orientales.

    WENDELL, BARRETT.
      La France d'Aujourd'hui.

    YVER, COLETTE.
      Comment s'en vont les Reines.

ANTHOLOGIE DES POTES LYRIQUES FRANAIS.

    _Nelson
    diteurs
    189, rue Saint-Jacques
    Paris_

    _Calmann-Lvy
    diteurs
    3, rue Auber
    Paris_





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