The Project Gutenberg EBook of La Pense de l'Humanit, by Lon Tolsto

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La Pense de l'Humanit
       Dernire oeuvre de L. Tolsto

Author: Lon Tolsto

Translator: Ely Halprine-Kaminsky

Release Date: September 18, 2013 [EBook #43761]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PENSE DE L'HUMANIT ***




Produced by Madeleine Fournier, Annemie Arnst & Marc
D'Hooghe at http://www.freeliterature.org (Scans generously
made available by Gallica, Bibliothque nationale de France)





LON TOLSTO

La Pense de l'Humanit

Dernire oeuvre de L. Tolsto

TRADUITE DU RUSSE

PAR

E. HALPRINE-KAMINSKY

PARIS

_L'DITION MODERNE--LIBRAIRIE AMBERT_

47, RUE DE BERRI, 47

1912




PRFACE DU TRADUCTEUR


L'ouvrage de Lon Tolsto, dont nous prsentons ici au lecteur europen
la premire traduction franaise, a une double porte. Il rsume les
penses exprimes par les sages universellement reconnus et par les
fondateurs des religions les plus rpandues de tous les temps et de
tous les pays, penses sur le sens et le but suprme de la vie. C'est
en cherchant  son tour, durant son existence entire, le chemin de la
vie, que le grand penseur russe s'est efforc de mettre  profit ce
qui avait t dit et crit avant lui sur l'ternel problme, pour sa
propre ducation, d'abord, pour clairer les autres, ensuite, par des
citations appropries. Le prsent ouvrage est le rsultat de ce travail
formidable. C'est bien la pense de l'humanit reflchie par l'me de
Tolsto.

C'est, d'autre part, son oeuvre testamentaire, celle qu'il entoura de
plus de soin durant ses dernires annes et dont il corrigeait les
preuves jusqu' sur sa couche de mourant.

Il avait dj prcdemment tabli plusieurs recueils analogues, sans
avoir pu se dclarer satisfait. Ce fut, premirement: _Penses des
sages pour chaque jour;_ puis: _Cercle de lecture,_ et, enfin: _Lectures
quotidiennes_. Durant dix ans, l'auteur de ces recueils, dont chacun
forme plusieurs volumes, ne cessait de les amender, de les coordonner
sur un nouveau plan, et c'est de ce long travail prliminaire qu'est
sorti enfin _Le Chemin de la vie_ dont nous croyons plus explicitement
intituler la version franaise: _La Pense de l'Humanit_.

L'ide de laisser avant de mourir la confirmation de sa doctrine par la
collectivit de grands penseurs, le hantait avec une telle constance
que toutes les fois o Tolsto croyait sa fin proche, son unique
proccupation tait d'en activer la ralisation. L'un de ses disciples
et plus proches amis, M. Gorbounov-Possadov, qui avait t charg
par lui de publier les recueils numrs, raconte, dans sa prface 
l'dition russe du _Chemin de la vie_, ces dtails significatifs sur
l'origine du premier recueil:

Pendant la grave maladie dont L.N. Tolsto souffrait en janvier
1903, alors que sa vie tait en danger et qu'il n'avait plus la force
de s'adonner  ses travaux habituels, il relisait l'Evangile et, en
dtachant chaque jour les feuilles du calendrier suspendu  la tte
de son lit, parcourait les maximes empruntes aux grands penseurs que
portaient les feuillets. Le calendrier tant puis et le malade n'ayant
pas sous la main un autre pour le remplacer, Tolsto prouva le dsir
d'tablir pour son usage personnel un recueil des penses pour sa
lecture quotidienne. C'est ainsi que, durant sa maladie, il runit les
lments pour son premier recueil.

Rtabli, il ne cessa d'enrichir chaque nouveau recueil du produit de
ses constantes recherches, utilisant toute pense qui avait sa valeur
propre, sans se proccuper de la tendance de l'auteur, ft-il le prince
Bismarck, tout rougi du sang de ses frres allemands et franais, en
tmoignage, nous dit M. Gorbounov-Possadov, de ce fait que l'tincelle
sacre subsiste mme chez le reprsentant le plus implacable du rgime
de violence. Quantit de ses propres penses, soit extraites de ses
ouvrages extrieurs, soit nouvellement rdiges, s'agglomraient
 celles des autres auteurs. Le tout tait dispos en lectures
quotidiennes, pour tous les jours de l'anne.

Pour le prsent travail, outre de nombreuses additions indites, il
modifia cette disposition suivant un plan nouveau, plus rationnelle. Les
penses sur le sens de la vie, sur nos passions bonnes et mauvaises, sur
la conduite  observer dans divers cas, etc., furent groupes en trente
chapitres homognes, chacun traitant une seule question fondamentale.
Cette division correspond donc  un mois de lecture, au lieu de
s'espacer sur l'anne entire. Tout en conservant ainsi son caractre
de livre de chevet, le prsent ouvrage gagne en ordonnance, et cela
d'autant plus que les chapitres sont disposs suivant le dveloppement
logique de la doctrine de Tolsto.

Rappelons, enfin, que l'ermite de Yasnaa Poliana avait mis une passion
particulire  la rdaction de son dernier travail. M. Gorbounov nous
conte que, non content d'avoir refait  plusieurs reprises le manuscrit,
l'auteur multipliait les corrections en premire, en deuxime, en
troisime preuves. En portant lui-mme les preuves corriges 
son diteur,--celui-ci demeurait alors dans le voisinage de Yasnaa
Poliana,--Tolsto s'excusait avec un sourire contraint, comme si on
l'avait pris en dfaut: J'ai encore tout barbouill. Pardonnez-moi, je
ne recommencerai pas.

La dernire fois, ajoute M. Gorbounov, j'ai apport  Lon
Nicolaevitch les preuves de deux fascicules de son ouvrage le 11
novembre 1910 (trois jours avant la mort de Tolsto),  Astapovo, o
il se mourait. Il eut encore la force d'couter attentivement les
renseignements que je lui ai apports sur la marche de l'impression des
trente fascicules. J'ai ajout qu' tout hasard, je lui apportais la
troisime preuve de deux fascicules; il me rpondit, d'une voix teinte
et o perait le regret de son impuissance de se remettre  son travail
favori: Je n'ai pas la force.... Faites-le vous-mme.

Nous sommes bien en prsence de l'expression dernire et la plus
complte peut-tre de la doctrine du grand mort, confronte avec
les penses de plus grands philosophes de l'humanit et de ses plus
anciennes traditions. Tolsto cite, en effet, tous les livres sacrs
connus de tous les pays: la _Bible, Vichnou-Pourana, Rama-Krichna_ et
autres textes hindous; Bouddha, Lao-Tseu, Confucius et les Bramines;
_l'Evangile_, les Aptres, le _Talmud_ et le _Coran;_ et aussi les
plus antiques traditions: chinoises, hindoues, arabes, persanes, voire
mexicaines d'avant la dcouverte de l'Amrique et quinze sicles avant
l're chrtienne; les philosophes grecs Hraclite, Socrate, Platon,
Xenophon et pictte, comme les romains Caton, Cicron, Snque,
Juvnal, Marc-Aurle et Lactance; Basile-le-Grand et Jean Chrysostome;
Mahomet, Saadi et Sad Ben-Hamed; Jean Huss, Erasme, Luther; Montaigne,
Pascal, Fnelon, La Bruyre, Rousseau, Lamennais et Lamartine; Emerson,
Bentham, Thomas More, Carlyle, Ruskin, Carpenter, Grant-Allen et Henry
George; Kant, Lessing, Humboldt et Schopenhauer; Gogol, Hertzen et
Dostoevsky, etc. etc., pour ne nommer que les livres et les auteurs les
plus universellement connus et sans faire tat des sources que Tolsto
n'indique pas, en raison de ce que les passages emprunts sont, comme il
l'explique dans sa prface, interprts et non pas fidlement traduits
par lui.

/$
                                         E. HALPRINE-KAMINSKY.
$/




PRFACE DE L'AUTEUR


Les penses recueillies ici, appartiennent aux auteurs les plus divers,
depuis les crits des brahmanes, de Confucius, des bouddhistes jusqu'
l'vangile, aux pitres et aux travaux de bien des penseurs, tant
anciens que modernes. La plupart de ces penses ont t tellement
modifies par mes traductions et adaptations, qu'il serait dplac de
maintenir la signature de leurs auteurs. Les meilleures de ces penses
ne sont pas de moi, mais des plus grands sages de l'univers.

                                                Lon Tolsto.






La Pense de l'Humanit


CHAPITRE PREMIER

DE LA FOI


Pour vivre heureux, l'homme doit savoir ce qu'il peut et ce qu'il ne
peut pas faire. Et seule la foi le lui apprend. La foi indique ce qu'est
l'homme et pourquoi il est sur la terre. Cette foi a toujours exist et
existe chez tous les hommes dous de raison.


I.--_En quoi consiste la vritable foi_.

1

Afin de vivre d'une vie heureuse, l'homme doit comprendre ce qu'est la
vie, ce qu'il peut et ce qu'il ne peut pas faire. Ceux qui furent les
meilleurs et les plus sages parmi tous les peuples l'enseignrent de
tout temps. Toutes les doctrines de ces sages se rejoignent par leur
base. Et c'est cet ensemble des doctrines, rvlant le but de la vie
humaine et la conduite  observer, qui constitue la vritable religion.

2

Quel est la signification de l'univers dont je ne conois ni la fin
ni le commencement? Que reprsente ma vie dans cet univers et comment
dois-je vivre cette vie?

La foi seule rpond  ces questions.

3

La vraie religion a pour mission de rvler la loi qui prime toutes les
lois humaines et qui est une pour tous les hommes.

4

Il peut exister plusieurs croyances errones, mais la vraie croyance est
une.

                                                            KANT.

5

Si ta foi a t effleure d'un doute, tu n'as plus la foi. La foi est
alors seulement la foi, quand il ne te vient mme pas la pense qu'elle
puisse tre mensongre.

6

Il existe deux sortes de croyances: la confiance qu'on accorde  ce
qu'affirment les hommes; c'est, la foi en l'humanit, et on en compte un
grand nombre. L'autre croyance reconnat la dpendance dans laquelle on
se trouve envers Celui qui nous a envoys dans ce monde. C'est la foi en
Dieu, et il n'en existe qu'une pour tous.



II.--_L'enseignement de la vraie foi est toujours clair et simple._

1

Croire--signifie avoir confiance en ce qui nous est rvl, sans nous
demander pourquoi il en est ainsi et ce qu'il en rsultera. C'est en
cela que rside la vraie foi. Elle nous apprend qui nous sommes et quels
devoirs suscite en nous cette connaissance; mais elle reste muette sur
les consquences et les rsultats des actes ordonns par elle.

Si je crois en Dieu, point n'est besoin de connatre le but de mon
obissance  la volont divine, car je sais que Dieu est amour et que
l'amour n'a qu'un but: le Bien.

2

La vritable loi de la vie est si simple, si claire et si comprhensible
que les hommes n'ont pas d'excuse  leur mauvaise vie sous prtexte
d'ignorer cette loi. Si les hommes vivent contrairement  la loi de la
vraie vie ils rpudient la raison. Et c'est ce qu'ils font.

3

On dit que l'accomplissement de la volont divine est ardue. C'est faux.
La loi de vie ne nous demande qu'amour envers notre prochain. Et l'amour
n'est pas pnible, mais joyeux.

                                             D'aprs GRGOIRE SKOVORODA.

4

Le sentiment qu'prouve l'homme lorsqu'il dcouvre la vraie foi est
semblable  celui d'une personne faisant jaillir la lumire dans une
chambre obscure. Tout s'claire et le bonheur remplit l'me.



III.--_La vritable foi est dans l'amour de Dieu et de son prochain._

1

Aimez-vous les uns les autres comme je vous aime; tous vous
reconnatront pour mes disciples, si vous vous aimez les uns les
autres,--a dit le Christ. Il ne dit pas: si vous _croyez_ en ceci ou en
cela, mais si vous _aimez_.--La foi chez diffrents hommes,  diverses
poques, peut varier, mais l'amour est invariable chez tous.

La vraie foi est unique--c'est l'amour pour tout ce qui vit.

                                                  YBRAHIM DE CORDOUE.

3

L'amour rend les hommes heureux, parce qu'il unit l'homme  Dieu.

4

Le Christ a rvl aux hommes que l'_ternel_ n'tait pas la mme chose
que le _futur_, mais que l'ternel, l'invisible, est en nous, dans cette
vie mme, que nous devenons ternels lorsque nous sommes en communion
avec le Dieu-Esprit en lequel tout vit et se meut.

Nous parvenons  cette ternit uniquement par l'amour.



IV.--_La foi dirige la vie des hommes_.

1

Seul, celui qui agit selon ce qu'il considre comme loi de la vie,
connat la loi de la vie.

2

Toute foi n'est qu'une rponse  ceci: comment dois-je vivre dans le
monde, non pas aux yeux des hommes, mais aux yeux de Celui qui m'a
envoy sur la terre?

3

La vraie foi n'est pas de savoir bien parler de Dieu, de l'me, de ce
qui a t et de ce qui sera, mais uniquement de bien savoir ce qu'il
faut faire et ne pas faire dans cette vie.

                                                  D'aprs KANT.

4

Si un homme prouve des malheurs dans la vie, c'est uniquement parce que
cet homme n'a pas de foi. Il en est de mme pour tout un peuple. Si un
peuple est malheureux, c'est parce qu'il a perdu la foi.

5

La vie des hommes est heureuse ou malheureuse, suivant leur conception
de la vraie loi de la vie. Plus ils comprennent clairement cette loi,
plus leur vie est heureuse; plus ils la comprennent faussement, plus
leur vie est malheureuse.

6

Pour sortir des souillures du pch, de la dpravation et de la vie
malheureuse,'il ne faut aux hommes qu'une chose, une religion dans
laquelle ils ne vivraient pas, chacun pour soi, comme ils le font 
prsent, mais d'une vie commune, en reconnaissant tous la mme loi et
le mme but. Alors seulement les hommes, en rptant les paroles de la
prire du Seigneur: Que ton rgne arrive sur la terre comme au ciel
pourraient esprer que le rgne de Dieu viendrait rellement sur la
terre.

                                                  D'aprs MAZZINI.

7

Si une religion nous apprend qu'il faut renoncer  cette vie pour la vie
ternelle, c'est une religion mensongre. On ne peut pas renoncer, 
cette vie pour la vie ternelle, pour cette raison que la vie ternelle
existe dj dans cette vie.

                                                  WEMANA indienne.

8

Plus la foi de l'homme est solide, plus sa vie est ferme. La vie d'un
homme sans religion est celle d'une bte.



V.--_La fausse religion._

1

La loi de la vie commandant d'aimer Dieu et son prochain est simple et
claire: tout homme, ayant atteint l'ge de raison la conoit par son
coeur. Par consquent, s'il n'y avait, pas de doctrines errones, tous
les hommes reconnatraient cette loi, et le royaume des cieux serait sur
la terre.

Mais, partout et toujours, des faux docteurs ont appris aux hommes 
reconnatre comme loi de Dieu, ce qui n'est pas sa loi. Les multitudes
ont accept ces fausses doctrines et se sont loignes de la vraie loi
de la vie et de l'accomplissement de la vritable loi. Aussi, leur vie
n'en est devenue que plus pnible et plus malheureuse.

Il ne faut donc croire  aucune doctrine, si elle n'est pas d'accord
avec l'amour de Dieu et de son prochain.

2

Il ne faut pas croire que la religion est vraie parce qu'elle est
vieille. Au contraire, plus les hommes vivent, plus la vraie loi de la
vie leur devient claire. Supposer qu' notre poque, il faut continuer 
croire  ce que croyaient nos grands-pres et aeux, c'est croire qu'un
adulte peut continuer  porter les vtements d'enfant.

3

Nous nous lamentons de ce que nous ne croyons plus en ce que croyaient
nos pres. Il ne faut pas s'en dsoler, mais s'efforcer de crer une
religion  laquelle nous puissions croire aussi fermement que nos pres
croyaient  la leur.

                                                            MARTINEAU.




VI.--_Le culte extrieur._

1

La vraie foi est dans la croyance en une seule loi qui convient  tous
les hommes de l'univers.

2

La vraie religion enseigne de vivre dans le bien, en accord avec tous
et d'agir envers son prochain comme on voudrait qu'on agisse envers nous.

Cette vraie religion a t enseigne par tous les sages, par tous les
saints de tous les peuples.



VII._--L'ide de la rcompense pour la bonne conduite est incompatible
avec la vraie foi._

1

Quiconque, pratique une religion seulement en vue des rcompenses
qu'elle peut lui assurer pour ses bonnes oeuvres, ne fait pas preuve de
foi mais de calcul, calcul toujours faux. Il est faux, parce que la
vraie foi assure le bonheur dans le prsent uniquement, qu'elle ne donne
et ne peut donner aucun bonheur dans l'avenir.

2

Un ouvrier cherchait  s'embaucher. Il rencontra deux embaucheurs, qui,
chacun de son ct, se mirent  lui vanter leurs patrons. L'un lui dit
que la place tait excellente. Il est vrai, que si tu ne contentes
pas le patron, il te frappera, t'emprisonnera; mais si tu russis 
le satisfaire, tu ne pourras pas avoir de vie plus agrable. Quand tu
auras fini ton temps de travail, tu auras ta retraite, tu vivras sans
rien faire; des ftes, du vin, des friandises et promenades chaque jour.
Plais-lui seulement; la vie sera telle que tu n'en peux imaginer de
meilleure.

L'autre embaucheur invita,  son tour, l'ouvrier  aller chez son
patron, mais ne dit pas comment il serait rcompens; il ne pouvait
mme pas dire o et comment vivaient les ouvriers et si le travail
tait facile ou pnible; il affirma seulement que le matre tait bon,
qu'il ne punissait personne et qu'il vivait lui-mme au milieu de ses
employs.

L'ouvrier rflchit: Le premier patron promet trop. Si tout tait vrai,
il n'aurait pas besoin de tant promettre. En me laissant tenter par une
vie grasse, je pourrai bien mal tomber. Le matre doit tre mchant,
parce qu'il punit svrement ceux qui ne travaillent pas  son gr;
j'irai plutt chez l'autre; au moins, celui-ci ne promet rien, mais on
dit qu'il est bon et qu'il vit au milieu de ses ouvriers.

Il en est de mme des doctrines religieuses. Certains docteurs incitent
les hommes  bien faire en les intimidant par les punitions et en les
attirant par des promesses de rcompenses dans l'autre monde o personne
n'a t. D'autres enseignent seulement que l'amour, base de la vie, est
en nous et que celui qui reconnat ce principe est heureux.

3

Si tu sers Dieu pour obtenir la jouissance ternelle, tu te sers
toi-mme et non pas Dieu.



VIII.--_La raison vrifie les dogmes de la foi._

1

On n'obtient pas la foi par la raison. Mais la raison nous est
ncessaire pour contrler la religion qu'on nous enseigne.

2

Ne craignons pas de rejeter de notre religion tout ce qui est inutile,
matriel, tangible, autant que ce qui est vague, indcis: plus nous
purifierons le noyau spirituel, mieux nous comprendrons la vritable
loi de la vie.

3

Celui qui ne croit pas  tout ce que tout le monde croit autour de lui
n'est pas un incroyant; tandis que celui qui pense et dit qu'il croit 
ce qu'il ne croit pas, est un vritable incroyant.



IX.--_La conscience religieuse des hommes ne cesse de se perfectionner._

1

Nous devons nous servir des doctrines des anciens sages et des saints
posant la loi de la vie, mais nous devons vrifier ce qu'ils nous
apprennent: accepter ce qui est conforme  la raison et rejeter ce qui
lui est contraire.

2

Il est surprenant que la plupart des hommes restent fidles aux
doctrines les plus anciennes,  celles qui ne conviennent plus 
notre temps, tandis qu'ils rejettent et considrent comme inutiles et
malfaisantes toutes les nouvelles doctrines. Ils oublient que si Dieu
a rvl la vrit aux anciens, il demeure le mme et peut la rvler
de la mme faon aux hommes qui ont vcu jadis et  ceux qui vivent
maintenant.

                                                  D'aprs THOREAU[1].

5

La religion n'est pas vraie parce que les saints l'ont prche, mais les
saints l'ont prche parce qu'elle est vraie.

                                                            LESSING

6

Lorsque l'eau de pluie coule dans les chenaux, il nous semble que l'eau
en vient. Mais l'eau tombe du ciel. Il en est de mme des doctrines des
sages et des saints: il nous semble que ce sont ces derniers qui les ont
formes; mais elles viennent de Dieu.

D'aprs RAMA-KRICHNA


[1] crivain amricain de l'cole d'Emerson (_Note du traducteur_).




CHAPITRE II

DE DIEU

Outre la matire dont nous et l'univers sommes faits, nous connaissons
encore quelque chose d'immatriel qui donne la vie  notre corps et est
uni  lui. C'est cette chose immatrielle que nous appelons l'me. De
mme, cette chose immatrielle qui n'est unie  rien et qui donne la vie
 tout ce qui existe, est ce que nous appelons Dieu.

I.--_L'homme dcouvre Dieu en soi-mme._

1

La base de toute religion est dans la reconnaissance, non seulement de
tout ce que nous voyons et ressentons matriellement, mais encore de ce
quelque chose d'invisible, d'immatriel qui nous donne la vie,  nous et
 tout ce qui est tangible et matriel.

2

Je sais que j'ai en moi quelque chose sans quoi rien ne serait. C'est ce
que j'appelle Dieu.

                                                       D'aprs ANGLUS.

3

Tout homme, en rflchissant  ce qu'il est, est forc de s'apercevoir
qu'il n'est pas tout, mais une partie isole de _quelque chose_. L'ayant
compris, l'homme pense gnralement que ce _quelque chose_ dont il est
spar est le monde matriel qu'il voit: la terre sur laquelle il vit
et o ont vcu ses anctres, et aussi le ciel, les toiles et le soleil
qu'il aperoit. Mais en y rflchissant plus  fond, ou en apprenant
ce qu'en pensaient les sages de tout l'univers, il reconnat que ce
_quelque chose_, dont les hommes se sentent spars, n'est pas le monde
matriel qui s'tend  l'infini, dans l'espace et dans le temps, mais
quelque chose d'autre. Si l'homme rflchit encore et qu'il apprend
ce qu'en pensaient galement les sages, il comprendra, que le monde
matriel, qui n'a jamais commenc, ne finira jamais et ne peut avoir de
limites, n'est pas rel, mais est une conception de notre cerveau et
que, par suite, le _quelque chose_ dont nous nous sentons spars, n'a
ni commencement ni fin, ni dans le temps ni dans l'espace, mais qu'il
est immatriel et spirituel.

Ce quelque chose de spirituel, que l'homme reconnat, comme son
commencement, est ce que les sages appelaient et appellent Dieu.

4

On ne peut reconnatre Dieu qu'en soi-mme. Tant que tu ne l'as pas
trouv en toi, tu ne le trouveras nulle part.

Il n'y a pas de Dieu pour celui qui ne Le sens pas en soi.

5

Je sens en moi un tre spirituel spar de tout. Je sens le mme tre
spirituel, galement spar de tout, dans les autres hommes. Mais si je
le reconnais en moi et si je le reconnais dans les autres tres, il ne
peut ne pas exister lui-mme. C'est cet tre existant par lui-mme que
nous appelons Dieu.

6

Ce n'est pas toi qui vis: ce que tu considres comme toi est mort. Ce
qui t'anime est Dieu.

                                                            ANGLUS.

7

Ne pense pas gagner Dieu par tes actes; toutes les oeuvres sont nulles
devant Dieu. Il ne faut pas gagner Dieu, mais tre Lui.

                                                            ANGLUS.

8

Si nous ne voyions pas de nos yeux, si nous n'entendions pas de nos
oreilles, si nous ne touchions pas de nos mains, nous ne saurions
rien de ce qui est autour de nous. Mais si nous ne reconnaissions pas
Dieu en nous-mmes, nous ne nous connatrions pas nous-mmes; nous ne
connatrions pas en nous-mmes celui qui voit, qui entend le monde
autour de soi.

9

Celui qui ne saura devenir fils de Dieu, restera  jamais dans l'table
avec le btail.

                                                            ANGLUS.

10

Si je mne la vie du sicle, je peux me passer de Dieu. Mais je n'ai
qu' rflchir d'o je suis issu, quand je suis n et o j'irai aprs ma
mort, pour que je reconnaisse aussitt qu'il y a quelque chose dont je
suis venu et o je vais. Il m'est impossible de ne pas reconnatre que
je suis venu dans ce monde de quelque chose d'incomprhensible et que
je vais vers quelque chose de tout aussi incomprhensible pour moi.

C'est cet incomprhensible dont je viens et o je vais que j'appelle
Dieu.

11

On dit que Dieu est l'amour et que l'amour est Dieu. On dit aussi que
Dieu, est la raison et que la raison est Dieu. Tout cela n'est pas
absolument exact. L'amour et la raison sont des qualits de Dieu que
nous reconnaissons en nous-mmes, mais nous ne pouvons savoir ce qu'Il
est par Lui-mme.

12

C'est bien de craindre Dieu, mais mieux encore est de L'aimer. Le mieux,
c'est de Le ressusciter en soi.

ANGLUS.

13

L'homme doit aimer; mais on ne peut aimer rellement que ce qui est
parfait. Il doit donc exister quelque chose qui n'a pas de dfauts. Et
il n'y a qu'un seul tre qui est sans dfaut: Dieu.

14

Si les hommes ne sont pas toujours d'accord sur ce qu'est Dieu, tous
ceux qui croient rellement en Lui comprennent toujours de la mme faon
ce que Dieu veut d'eux.

15

Dieu aime la solitude. Il n'entrera dans ton coeur que lorsqu'il y sera
seul et que tu ne penseras qu' Lui.

                                                       D'aprs ANGLUS.

16

Il existe un conte arabe que voici: En traversant le dsert, Mose
entendit un ptre prier Dieu: O Seigneur! disait-il, comment faire pour
Te rencontrer et devenir Ton esclave! Avec quelle joie je Te chausserai,
je laverai, je baiserai Tes pieds, je peignerai Tes cheveux, je laverai
Tes vtements, j'arrangerai Ta demeure et je T'apporterai le lait de
mon troupeau! Mon coeur Te dsire! Mose, entendant ces paroles, se
fcha contre le ptre et dit: Tu blasphmes. Dieu n'a pas de corps. Il
n'a besoin ni de vtements, ni de demeure, ni de serviteur. Tu dis des
sottises. Le ptre en fut attrist. Il ne pouvait se reprsenter Dieu
sans corps et sans besoins matriels; il ne pouvait plus prier et servir
Dieu, et il tomba dans le dsespoir. Alors Dieu dit  Mose: Pourquoi
as-tu loign de Moi Mon fidle esclave? Chaque homme a ses penses et
ses termes. Ce qui est mal pour l'un est bien pour l'autre; ce qui est
poison pour toi est miel pour un autre. Les paroles ne signifient rien.
Je vois le coeur de celui qui s'adresse  Moi.

17

Si l'homme ne sait pas qu'il respire l'air, il sait, lorsqu'il touffe
qu'il lui manque quelque chose sans quoi il ne peut vivre. Il en est
de mme de celui qui perd Dieu, bien qu'il ne sache pas ce qui le fait
souffrir.

II--_Tout homme dou de raison est forc de reconnatre Dieu._

1

Nous voyons aux cieux et dans chaque homme ce que nous appelons Dieu.

Lorsqu'on hiver, pendant la nuit, tu regards le ciel, tu vois des
toiles, encore des toiles et des toiles sans fin, et lorsque tu
penses que chacune de ces toiles est nombre de fois plus grande que
la terre o tu vis, que par-dessus les toiles que tu vois, il y a
des centaines, des milliers, des millions d'autres toiles et de plus
grandes encore et que ni les toiles, ni le ciel n'ont de fin, tu
comprends que ce que nous ne pouvons concevoir existe.

Lorsque nous regardons en nous-mmes et que nous voyons ce que nous
appelons notre moi, lorsque nous y voyons quelque chose que nous ne
pouvons pas comprendre non plus, mais que nous connaissons mieux que
tout le reste et qui nous fait comprendre tout ce qui est, nous voyons
dans notre moi, dans l'me, quelque chose de plus comprhensible et de
plus grand que ce que nous voyons dans les cieux.

C'est ce que nous voyons au ciel et ce que nous sentons en nous, en
notre me, que nous appelons Dieu.

2

De tous temps, chez tous les peuples s'tait forme la foi en une force
invisible gouvernant le monde.

Les anciens attribuaient cette force  la raison universelle,  la
nature,  la vie,  l'ternit; les chrtiens appellent cette force:
esprit, Pre, Seigneur, raison, vrit.

Le monde visible, changeant, est en quelque sorte l'ombre de cette force.

De mme que Dieu est ternel, le monde visible, son ombre, est ternel.
Seule la force invisible, Dieu, existe vritablement..

SKOVORODA[1].

3

Il y a un tre sans lequel ni le ciel, ni la terre, ne seraient. Cet
tre est paisible, immatriel; ses qualits s'appellent: amour et
raison; mais l'tre lui-mme n'a pas de nom. Il est le plus loign et
le plus proche.

                                                            LAO-TSEU.

4

On demanda  un homme: Pourquoi sait-il que Dieu existe? Il rpondit:
Faut-il donc une chandelle pour voir l'aurore?

5

Si l'homme considre quelque chose comme grand, c'est qu'il ne voit pas
les choses de la hauteur de Dieu.

                                                              ANGLUS.

6

Je peux ne pas rflchir  ce qu'est l'univers infini et  ce qu'est mon
me qui se connat elle-mme; mais si j'y pense, il m'est impossible de
ne pas reconnatre ce que nous appelons Dieu.

9

Il y a en Amrique une petite fille aveugle et sourde-muette de
naissance. On lui a appris  lire et  crire par le toucher. Lorsque sa
matresse lui eut expliqu qu'il y avait un Dieu, la fillette rpondit
qu'elle le savait, mais qu'elle ignorait son nom.

III.--_La volont de Dieu._

1

Nous concevons Dieu moins par la raison que par notre sensation d'tre
en Son pouvoir, tel un nourrisson dans les bras de sa mre.

L'enfant ne sait pas qui le tient, le rchauffe, le nourrit, mais il
sait que ce quelqu'un existe et non seulement il connat, mais il aime
ce quelqu'un dont il dpend. Il en est de mme de l'homme.

2

Plus l'homme accomplit la volont de Dieu, plus il Le connat.

Si l'homme n'accomplit pas la volont de Dieu, il ne Le connat pas du
tout, bien qu'il dise Le connatre et qu'il L'_invoque_.

3

De mme qu'on ne peut reconnatre une chose qu'en s'en approchant, on ne
peut connatre Dieu, qu'en s'approchant de Lui, et on ne peut le faire
qu' l'aide de bonnes actions. Et plus l'homme s'habitue au bien, mieux
il apprend  connatre Dieu; et plus il apprend  le connatre, plus il
aime ses semblables.

4

Nous ne pouvons connatre Dieu. Tout ce que nous savons de Lui c'est Sa
loi, Sa volont, telles qu'elles sont crites dans l'Evangile. De la
connaissance de Sa loi, nous dduisons que Celui qui l'a faite existe,
mais nous ne pouvons pas Le connatre Lui-mme. Nous ne savons au juste
qu'une chose, c'est que nous devons accomplir la loi que Dieu nous a
donne et que notre vie est d'autant, meilleure que nous suivons plus
strictement cette loi.

5

Il est surprenant que je n'aie pu voir avant la simplicit de cette
vrit qu'en dehors de ce monde et de notre vie, il y a quelqu'un,
quelque chose qui sait pourquoi le monde existe et pourquoi nous y
sommes, telles les bulles qui se forment dans l'eau bouillante et qui
clatent et disparaissent.

Oui, il se passe quelque chose en ce monde, grce  tous les tres
vivants,  moi,  ma vie. Autrement, pourquoi existeraient ce soleil,
ces printemps, ces hivers et pourquoi ces souffrances, ces naissances et
ces morts, ces bienfaits, ces crimes, pourquoi tous ces tres spars
qui apparemment n'ont aucun sens pour moi et qui vivent de toutes leurs
forces, qui se soucient tant de leur vie? La vie de tous ces tres me
convainc parfaitement que tout cela est ncessaire  quelque chose de
raisonnable, de bon, mais qui ne m'est pas accessible.

6

Tant que l'homme chante, crie et dit devant tous: O Seigneur,
Seigneur! c'est qu'il n'a pas trouv le Seigneur. Celui qui L'a trouv
garde le silence.

                                                       RAMA-KRICHNA.

7

Dans les mauvais moments, on ne sent pas Dieu, on doute de Lui. Mais
le salut est toujours le mme: penser non  Dieu, mais  Sa loi et
l'accomplir: aimer tout le monde.

IV.--_On ne peut comprendre Dieu par la raison._

1

On peut sentir Dieu en soi, ce qui n'est pas difficile. Mais comprendre
Dieu et savoir ce qu'Il est, est impossible et inutile.

2

On ne peut comprendre par la raison, que l'homme contient son me et
Dieu; de mme, il est impossible de concevoir qu'il n'y ait pas de Dieu
et que l'homme n'ait pas d'me.

                                                            PASCAL.

3

Pourquoi suis-je spar de tout le reste et pourquoi sais-je que _tout_
ce dont je suis spar existe, et pourquoi ne puis-je comprendre ce
qu'est ce _tout_? Pourquoi moi change-t-il constamment? Je ne peux
rien comprendre  tout cela. Mais je ne puis m'empcher de penser
que tout cela a un sens, qu'il y a un tre pour lequel tout cela est
comprhensible, qui sait  quoi tout cela sert.

4

Chacun peut sentir Dieu, et personne ne peut Le comprendre.

C'est pourquoi ne cherchons pas  Le comprendre, mais accomplissons sa
volont, qui est de le sentir en soi avec plus d'intensit.

5

Si tes yeux sont aveugls par le soleil, tu ne dis pas qu'il n'y a
pas de soleil. Tu ne diras pas non plus que Dieu n'existe pas parce
que ta raison s'embrouille et se perd, lorsque tu veux comprendre le
commencement et la cause de tout.

                                                  D'aprs ANGLUS.

6

Pourquoi me demandes-tu mon nom?--dit Dieu  Mose.--Si derrire ce
qui se meut tu peux voir ce qui a toujours t, ce qui est et ce qui
sera, tu Me connais. Mon nom est le mme que ma substance. Je suis rel.
Je suis celui qui est.

Celui qui veut savoir mon nom, ne me connat pas.

                                                   SKOVORODA.

7

La raison qu'on ne peut concevoir n'est pas la raison ternelle; l'tre
qu'on peut nommer n'est pas l'tre suprme.

LAO-TSEU.

8

Si trange que soit le fait que je ne connaisse pas Dieu, j'ai toujours
peur lorsque je suis sans Lui, et je ne suis tranquille que lorsque je
suis avec lui. C'est plus trange encore que je n'aie point besoin de
Le connatre mieux et davantage que je ne Le connais maintenant dans
ma vie actuelle. Je peux et je voudrais me rapprocher de Lui; ma vie
entire tend  cela. Mais ce rapprochement n'augmente aucunement ma
connaissance de Dieu. Toute tentative de mon imagination me dmontrant
que je le conois (par exemple, lorsque je me l'imagine crateur ou
misricordieux, ou quelque chose d'analogue) m'loigne de lui et arrte
mon rapprochement de Lui. Mme le pronom Il, appliqu  Dieu,
dtruit en quelque sorte pour moi toute sa signification. Le mot Il le
diminue.

9

Tout ce qu'on peut dire de Dieu ne Lui ressemble pas. On ne peut
dpeindre Dieu par des paroles.

                                                            ANGLUS.

V.--_Du manque de foi en Dieu._

1

L'homme raisonnable trouve en lui-mme la conception de son me, de
lui-mme et de l'me de l'univers, qui est Dieu; et en reconnaissant
l'impossibilit d'amener ces conceptions  la nettet complte, il
s'arrte docilement devant elles, sans toucher  ce qui les voile.

Mais il y a eu et il y a encore des gens d'un esprit et d'une sagesse
raffins et qui veulent expliquer la conception de Dieu par des paroles.
Je ne condamne pas ces gens. Nanmoins, ils ont tort lorsqu'ils
affirment qu'il n'y a pas de Dieu, et un pareil athisme ne peut durer.
D'une faon ou d'une autre, l'homme aura toujours besoin de Dieu. Si Sa
divinit s'tait rvle  vous avec plus d'clat encore que jusqu'
prsent, je suis convaincu que ceux qui contestent Dieu inventeraient de
nouvelles subtilits pour Le nier. La raison se plie toujours devant les
exigences du coeur.

                                                            ROUSSEAU.

2

Penser qu'il n'y a pas de Dieu, revient au mme d'aprs Lao-Tseu, que de
croire que l'air qui sort d'un soufflet, a le soufflet pour origine et
que le soufflet pourrait fonctionner l o il n'y aurait pas d'air.

3

Lorsque les gens de mauvaise vie disent que Dieu, n'existe pas, ils ont
raison: Dieu n'existe que pour ceux qui regardent de Son ct et se
rapprochent de Lui. Mais pour celui qui s'est dtourn de Lui et s'en
loigne, il ne peut y avoir de Dieu.

4

Deux catgories d'hommes connaissent Dieu. Ceux qui ont le coeur
modeste--qu'ils soient sages ou sots--et ceux qui sont vraiment
intelligents. Seuls, les hommes orgueilleux et d'intelligence mdiocre
ne connaissent pas Dieu.

                                                            PASCAL.

5

Mose dit  Dieu: O te trouverai-je, Seigneur?--Dieu lui rpondit:
Tu m'as dj trouv, si tu Me cherches.

6

Prouver que Dieu existe! Il ne peut y avoir rien de plus stupide que
l'ide de prouver l'existence de Dieu. Le faire, c'est vouloir prouver
la raison de sa vie. A qui? Comment? Pourquoi? Si Dieu n'existe pas, il
n'y a rien. Or, comment ds lors prouver Son existence?

7

Dieu existe. Point n'est besoin de le prouver. Le faire, serait
blasphmer; le nier, une folie. Dieu demeure dans notre conscience, dans
la conception de l'humanit entire, dans la structure de l'univers.
Seul un homme trs misrable ou trs dprav peut nier Dieu sous la
vote du ciel toile, sur la tombe des tres chers ou devant la mort
heureuse d'un martyr.

                                                            MAZZINI.

VI.--_L'amour de Dieu._

Je ne comprends pas ce que signifie l'amour de Dieu. Peut-on aimer
l'inconcevable et l'inconnu? On peut aimer son prochain, c'est
comprhensible et bien. Mais aimer Dieu, ce sont des paroles vides
de sens. Ainsi parlent bien des gens. Mais ceux qui le disent et le
pensent se trompent lourdement: ils ne comprennent pas ce qu'est aimer
son prochain--non pas un homme agrable ou qui nous est utile, mais
indiffremment tout homme, quand mme il serait le plus dsagrable
et le plus hostile. Seul, celui qui est le mme partout, peut aimer
ainsi son prochain. De sorte que ce n'est pas l'amour de Dieu qui est
incomprhensible, mais l'amour du prochain sans l'amour de Dieu.


[1] Philosophe ukrainien du XVIIIe sicle dont l'exceptionnelle valeur
ne fut que rcemment reconnue en Russie. (_N. du trad._)




CHAPITRE III

DE L'ME


Nous appelons Dieu, l'impalpable, l'invisible, l'immatriel, celui qui
donne la vie  tout et qui existe. Nous appelons me le mme lment
impalpable, invisible et immatriel, spar par le corps de tout le
reste et que nous reconnaissons comme nous-mmes.


I.--_Qu'est-ce que l'me?_

1

Si l'homme vit longtemps, il subit diverses transformations: il
est enfant, puis adolescent, adulte, vieillard. Mais, malgr ses
changements, il dit toujours moi en parlant de lui-mme. Et ce moi a
toujours t le mme: dans l'enfant, dans l'adulte, dans le vieillard.
C'est ce moi immuable que nous appelons me.

2

Si l'homme pense que tout ce qui l'entoure, tout l'univers infini, est
tel qu'il le voit, il se trompe fort. L'homme connat tout ce qui est
matriel uniquement parce qu'il a tels vue, oui toucher. Si ces sens
taient autres, le monde entier serait diffrent. De sorte que nous ne
savons pas et ne pouvons savoir quel est exactement le monde matriel
o nous vivons. Ce que nous connaissons srement et entirement, c'est
notre me.



II.--_Le Moi spirituel._

1

Lorsque nous parlons de notre moi, nous n'entendons pas notre corps,
mais ce qui le fait vivre. Qu'est-ce que le moi? Nous ne pouvons le
dfinir par des paroles, mais nous le connaissons mieux que tout ce que
nous savons. Car nous savons que si nous n'avions pas ce moi, nous
ne saurions rien, nous n'aurions rien au monde, et nous n'aurions pas
exist nous-mmes.

2

Lorsque je rflchis, il m'est plus difficile de comprendre ce qu'est
mon corps que ce qu'est mon me. Le corps a beau nous tre proche, il
nous est toujours _tranger_; seule l'me est  _soi_.

3

Si l'homme ne sent pas l'me en soi, cela ne veut pas dire qu'il n'a
pas d'me, mais cela prouve seulement qu'il n'a pas encore appris  la
connatre.

4

Tant que nous ne comprenons pas ce qui est en nous, quel intrt
avons-nous  savoir ce qui est en dehors de nous? Et peut-on connatre
le monde avant de s'tre compris soi-mme? Celui qui est aveugle chez
lui, peut-il voir lorsqu'il est chez les autres?

                                                            SKOVORODA.

5

De mme que la bougie ne peut pas brler sans feu, l'homme ne peut pas
vivre sans force spirituelle. L'esprit vit dans tous les hommes, mais
tous les hommes ne le savent pas.

La vie de ceux qui le savent est heureuse, et la vie de ceux qui
l'ignorent est malheureuse.

_Sagesse brahmane._



III.--_L'me et le monde matriel._

1

Nous avons mesur la terre, le soleil, les toiles, les profondeurs
des mers; nous descendons dans l'antre de la terre pour y chercher de
l'or; nous avons trouv des rivires et des montagnes sur la lune; nous
dcouvrons de nouveaux astres et connaissons leurs dimensions; nous
nivelons des prcipices, nous construisons des machines compliques;
chaque jour apporte de nouvelles et toujours de nouvelles inventions.
Que ne savons-nous pas? que de choses nous pouvons faire! Seulement,
il y a une chose absolument essentielle qui nous manque. Et nous ne
saurions prciser ce que c'est. Nous sommes pareils  un petit enfant:
il sent qu'il n'est pas  son aise, mais il ne sait pas pourquoi.

Nous sommes malheureux, parce que nous savons beaucoup de choses
inutiles et que nous ignorons l'essentiel, c'est nous-mmes. Nous ne
connaissons pas ce qui est en nous. Si nous savions et si nous nous
souvenions de ce qui est en nous, notre vie serait toute diffrente.

                                                  D'aprs SKOVORODA.

2

Nous ne pouvons savoir ce qu'est en ralit tout ce qui est matriel
en ce monde. Nous ne pouvons connatre parfaitement que ce qui est
spirituel en nous-mmes, ce qui est nous-mmes et ce qui ne dpend ni de
nos sentiments ni de nos penses.

3

Les hommes croient souvent que seules les choses qu'ils peuvent toucher
de leurs mains existent. Bien au contraire: existe seulement ce qu'on ne
peut voir, ni entendre, ni palper, ce que nous appelons notre moi--
notre me.

4

Confucius disait: Le ciel et la terre sont grands, mais ils ont une
couleur, une forme, une dimension, alors qu'en l'homme il y a quelque
chose qui pense  tout et qui n'a ni couleur, ni forme, ni dimension.
De sorte que si tout l'univers tait mort, ce qui est en l'homme aurait
donn la vie au monde.



IV.--_Le ct spirituel et le ct charnel de l'homme._

1

Chacun de nous est un homme absolument distinct de tous les autres: un
homme, une femme, un vieillard, un garon, une fille; et dans chacun de
nous, comme dans tous, rside le mme tre spirituel. Chacun de nous
est donc Jean ou Nathalie et en mme temps un tre spirituel qui est
le mme dans tous les hommes. Et lorsque nous disons: _Je veux_, cela
indique, parfois, ce que dsirent Jean et Nathalie, mais d'autres fois
ce que veut l'tre spirituel qui est commun  nous tous. Et il arrive,
parfois, que Jean et Nathalie veulent quelque chose, mais que l'tre
spirituel ne le veut pas et qu'il dsire tout autre chose.

2

Dire que ce que nous appelons nous-mmes n'est que notre chair, dire
que ma raison, mon me, mon amour ne dpendent que de mon corps, c'est
prtendre que notre corps n'est que la nourriture dont notre chair
s'alimente.

Il est vrai que mon corps n'est compos que d'aliments qu'il transforme,
mais mon corps n'est pas aliment. Ceux-ci lui sont ncessaires pour
vivre, mais ils ne sont pas le corps.

Il en est de mme de l'me. Il est vrai que, sans ma chair, ce que
j'appelle me n'existerait pas; mais mon me n'est pas mon corps.
Celui-ci est ncessaire  l'me, mais il n'est pas l'me.

Si l'me n'existait pas, je ne saurais pas ce qu'est mon corps.

Les lments de la vie ne sont pas dans le corps, mais dans l'me.

3

Lorsque nous disons: cela est arriv, cela arrivera ou cela pourra
arriver, nous parlons de notre vie corporelle. Mais, en dehors de la vie
corporelle qui a t et qui sera, nous reconnaissons en nous une autre
vie: la vie spirituelle. Et cette vie-l n'a pas t, ne sera pas, mais
est toujours. C'est cette vie qui est la vraie. L'homme est heureux
lorsqu'il vit de la vie spirituelle, et non de la vie corporelle.

4

Le Christ apprend  connatre  l'homme qu'il y a en lui quelque chose
qui le met au-dessus de cette vie, de ses misres, de ses craintes et de
ses dsirs.

L'homme qui a compris la doctrine du Christ se sent comme un oiseau qui,
ignorant la prsence de ses ailes, aurait compris brusquement qu'il
pouvait voler, tre libre et ne rien craindre.



V.--_La conscience, voix de l'me._

1

Dans chaque homme il y a deux tres: l'un: aveugle, matriel;
l'autre: voyant clair, spirituel. L'un--l'tre aveugle--mange, boit,
travaille, se repose, se reproduit et fait tout comme une horloge
rgle. L'autre--l'tre spirituel--ne fait rien lui-mme, mais ne fait
qu'approuver ou dsapprouver les actes de l'tre aveugle et animal.

On appelle conscience la partie claire, spirituelle de l'homme. Cette
partie spirituelle agit de mme que les branches d'un compas. Celles-ci
ne changent de place que lorsque celui qui tient les compas abandonne la
direction qu'elles indiquent. Il en est de mme de la conscience: elle
se tait tant que l'homme fait ce qu'il doit, mais ds qu'il abandonne la
bonne voie, elle lui montre o et  quel point il s'est tromp.

2

Lorsque nous apprenons qu'un homme a fait une mauvaise action, nous
disons: il n'a pas de conscience. Qu'est-ce que la conscience? La
conscience est la voix de l'tre unique et spirituel qui rside en nous
tous.

3

La conscience, c'est la manifestation de l'tre spirituel qui vit dans
tous les hommes. Et ce n'est que lorsqu'elle se manifeste qu'elle
devient un directeur sr de la vie des hommes. Car souvent les hommes
prennent pour la conscience non pas la manifestation de l'tre
spirituel, mais simplement ce qui est considr comme bon ou mauvais par
les gens dont ils sont entours.

4

La voix de la passion peut tre plus forte que celle de la conscience;
mais elle est tout autre que la voix calme et persuasive de la
conscience. Celle-ci est la voix de l'ternel, du divin qui vit en
l'homme.

                                                            CHANNING[1].

5

Le philosophe Kant disait que deux choses l'tonnaient le plus: les
toiles au ciel et la loi du bien dans l'me humaine.

6

La vraie bont est en toi-mme, dans ton me. Celui qui cherche le bien
en dehors de lui-mme, agit comme le ptre qui cherche dans son troupeau
l'agneau qu'il a cach sur sa poitrine.

                                                       VIMANA HINDOUE.

VI.--_La divinit de l'me._

1

L'homme a, d'abord, le sentiment de la sparation de son essence du
reste de sa substance, c'est--dire de sa chair; ensuite, la conscience
de ce qui est spar, c'est--dire de son me; enfin, la conscience de
ce dont cette base spirituelle de la vie est spare: la conscience du
Tout, de Dieu.

C'est prcisment cet lment, conscient d'tre spar du Tout, de Dieu,
qui est l'unique tre spirituel qui vit en chaque homme.

2

Reconnatre qu'on est un tre _spar_, c'est reconnatre l'existence de
ce dont on est spar, reconnatre l'existence du Tout, de Dieu.

3

En vrit, en vrit, je vous le dis: celui qui coute Ma parole et
qui croit  Celui qui m'a envoy, a la vie ternelle et il ne vient
point en jugement, mais il est pass de la mort  la vie. En vrit,
en vrit, je vous le dis, le temps vient, et il est dj venu, que
les morts entendront la voix du Fils de Dieu et que ceux qui l'auront
entendue vivront. Car comme le Pre a la vie en lui-mme, il a aussi
donn au Fils d'avoir la vie en lui-mme.

                                                       JEAN, V, 24-25.

4

Une goutte qui tombe dans la mer, devient mer. L'me qui communie avec
Dieu devient Dieu.

                                                            ANGLUS

5

Lorsque l'homme dit une vrit, cela ne veut pas dire que la vrit
mane de l'homme. Toute vrit vient de Dieu. Elle ne fait que passer
par l'homme. Si elle passe par l'un plutt que par l'autre, c'est
uniquement parce que cet homme a su se rendre suffisamment transparent
pour que la vrit puisse passer  travers lui.

                                                            PASCAL.

6

Dieu dit: Je n'tais un trsor connu de personne. J'ai voulu tre connu,
et j'ai cr l'homme.

                                                            MAHOMET.

7

On ne peut pas comprendre Dieu par la raison. Si nous savons qu'il
existe, ce n'est pas parce que nous le concevons par la raison, mais
parce que nous le sentons en nous-mmes.

L'homme, pour tre vritablement un homme, doit concevoir la prsence de
Dieu en lui-mme.

Demander si Dieu existe, serait demander si j'existe. Ce par quoi je
vis, est Dieu.

8

Le corps est l'aliment de l'me; ce sont les chantiers qui servent 
construire la vraie vie.

La plus grande joie que l'homme puisse concevoir, c'est la joie de
reconnatre en soi un tre libre, raisonnable, aimant, et par consquent
bienheureux de sentir Dieu en soi.

9

L'me est un verre; Dieu est la lumire qui pntre  travers ce verre.

10

Il n'y a que moi et Toi. Si nous n'existions pas tous deux, il n'y
aurait rien sur la terre.

                                                            ANGLUS.

11

Il semble  l'homme toujours entendre une voix derrire lui, mais il
ne peut pas tourner la tte et voir celui qui parle. Cette voix parle
toutes les langues, gouverne tous les hommes, mais personne n'a jamais
vu celui qui parle. Ds que l'homme commence  obir strictement  cette
voix et la recueille de faon  ne pas la sparer de lui-mme dans
ses penses, il sent que cette voix et lui font un; et plus l'homme
considrera cette voix comme lui-mme, plus il sera heureux. Cette voix
lui rvlera la vie bienheureuse, parce que cette voix est celle de Dieu
dans l'homme.

                                                       D'aprs EMMERSON.

Dieu veut le bonheur de tous; or, si tu veux du bien  tous,
c'est--dire si tu aimes, Dieu vit en toi.

13

On dit: sauver son _me_. On ne peut sauver que ce qui peut prir. L'me
ne peut pas prir parce qu'il n'y a qu'elle seule qui existe. Il ne faut
pas la sauver, mais la purifier de ce qui l'obscurcit, la souille, il
faut l'instruire pour que Dieu pntre de plus en plus en elle.

14

On dit: Aurais-tu oubli Dieu? C'est une bonne parole. Oublier Dieu,
c'est oublier Celui qui vit en toi et par qui tu vis.

15

De mme que j'ai besoin de Dieu, Dieu a besoin de moi.

16

Lorsque tu t'affaiblis et que tu es malheureux, tu dois te rappeler
que tu as une me et que tu peux vivre par elle. Mais au lieu de cela,
nous nous imaginons que des hommes pareils  nous-mmes peuvent nous
rconforter.

                                                            EMMERSON.

17

Celui qui est uni  Dieu, ne doit pas craindre Dieu. Dieu ne saurait se
faire de mal  Lui-Mme.

Les poissons de la rivire apprirent un jour que les hommes disaient
qu'ils ne pouvaient vivre que dans l'eau. Et les poissons s'en
tonnrent et se mirent  s'interroger entre eux afin d'apprendre si
quelqu'un savait ce que c'est que l'eau. Alors, un poisson intelligent
dit: On raconte qu'il y a dans la mer un vieux et sage poisson qui
sait tout; allons le trouver et demandons-lui ce qu'est l'eau. Et les
poissons se dirigrent vers l'endroit de la mer o habitait le sage et
lui demandrent ce qu'tait l'eau. Et le sage poisson dit: L'eau c'est
ce qui nous fait vivre. Si vous ne la connaissez pas c'est parce que
vous vivez dans l'eau et d'eau.

De mme, il semble parfois aux hommes qu'ils ne savent pas ce qu'est
Dieu, mais ils vivent eux-mmes en Lui.

                                                            SOUFI[2].



VII.--_La vie de l'homme n'est pas dans le corps, mais dans l'me, et
non pas dans le corps et dans l'me, mais dans l'me seule._

1

Celui qui m'a envoy est vritable, et les choses que j'ai entendues
de Lui, je les dis dans le monde.

Ils ne comprirent point qu'Il parlait du Pre. Et Jsus leur dit:
Lorsque vous aurez lev le Fils de l'Homme, vous connatrez qui Je
suis, et que Je ne fais rien de Moi-mme, mais que Je dis les choses
comme Mon Pre Me les a enseignes.

                                                       JEAN, VIII, 26-28.

lever le Fils de l'Homme, c'est avoir conscience de l'esprit qui vit en
nous et l'lever au-dessus de la chair.

2

L'me et le corps sont ce que l'homme considre comme sien, ce dont il
s'occupe constamment. Mais on doit savoir que le vrai toi n'est pas
ton corps, mais ton me. Souviens-toi de cela, lve ton me au-dessus
de ta chair, prserve-l de toute souillure humaine, ne permets pas  ta
chair de l'touffer--et tu auras une vie heureuse.

                                                            MARC-AURLE.

3

On dit qu'on ne doit pas s'aimer soi-mme. Mais sans l'amour de
soi-mme, il n'y aurait pas de vie. Il s'agit de savoir ce qu'il faut
aimer en soi: son me ou son corps.

4

Il n'est pas de corps vigoureux qui n'aura jamais t malade; il
n'est pas de richesses qui ne disparatront jamais; il n'est pas de
pouvoir qui n'aura pas de fin. Si l'on consacre toute sa vie  devenir
vigoureux, riche, puissant, et qu'on arrive  obtenir ce  quoi l'on
aspire, on devra tout de mme s'inquiter, craindre et s'attrister,
parce qu'on verra tout ce qu'on a cherch dans sa vie vous chapper,
parce qu'on constatera que l'on se fait vieux et que l'on approche de la
mort.

Que faire pour ne pas s'inquiter, pour ne pas avoir peur?

Il n'y a qu'un seul moyen: il consiste  consacrer sa vie non pas  ce
qui passe, mais  ce qui ne prit pas et ne peut prir,  l'esprit qui
vit dans l'homme.

5

Accomplis ce que ton corps exige de toi: cherche  obtenir la gloire,
les honneurs, la richesse, et ta vie sera un enfer. Fais ce que veut
l'esprit qui rside en toi: cherche l'humilit, la clmence, l'amour, et
tu n'auras pas besoin de paradis. Le paradis sera dans ton me.

6

Tout homme a des devoirs envers le prochain et des devoirs envers
lui-mme, envers l'esprit qui vit en lui; ces devoirs consistent  ne
pas souiller,  ne pas supprimer,  ne pas touffer cet esprit et  le
cultiver sans cesse.



VIII--_Le vrai bonheur de l'homme n'est que la joie spirituelle._

1

L'homme vit par l'esprit et non par le corps. Lorsque l'homme le sait et
qu'il a vou sa vie  l'esprit et non au corps, on peut le mettre aux
fers, le verrouiller derrire des lourdes portes, il sera toujours libre.

2

Tout homme connat deux vies: la vie charnelle et la vie spirituelle.
Ds qu'elle atteint sa plnitude, la vie charnelle commence  faiblir.
Et elle faiblit de plus en plus et arrive  la mort. La vie spirituelle,
au contraire, grandit et devient toujours plus ferme, depuis la
naissance jusqu' la mort.

Si l'homme ne vivait que de la vie charnelle, toute son existence serait
celle d'un condamn  mort. S'il vivait pour son me, le bonheur qu'il y
trouverait grandirait de jour en jour, et la mort ne l'effrayerait pas.

3

Pour mener une existence heureuse, point n'est besoin de savoir d'o tu
es venu et ce que tu deviendras dans l'autre monde. Pense uniquement 
ce que veut ton me, et tu n'auras pas besoin de t'inquiter d'o tu es
issu et ce qui t'arrivera aprs la mort. Tu n'auras pas besoin de tout
cela, parce que tu prouveras le bonheur complet qui ne s'inquite ni du
pass ni de l'avenir.

4

Lorsque le monde commena  exister, la raison fut sa mre. Celui qui
est conscient du fait que la base de sa vie est l'esprit, sait qu'il se
trouve hors de tout danger. Lorsqu' la fin de sa vie, ses lvres se
fermeront et les portes de ses sens retomberont, il n'prouvera aucune
inquitude.

                                                            LAO-TSEU


[1] Thologien amricain. (_N. du trad._)

[2] Confrrie musulmane. (_N. du trad._)




CHAPITRE IV

MME ME CHEZ TOUS


Tous les tres vivants sont spars par leurs corps les uns des autres;
mais l'origine la vie est la mme pour tous.

I.--_La Conscience de la divinit de l'me unit les hommes._

1

La doctrine chrtienne rvle aux hommes que le mme principe spirituel
vit en eux tous, qu'ils sont tous frres, et elle les unit ainsi pour
une heureuse vie commune.

                                                            LAMENNAIS.

2

Il ne suffit pas de se dire que chaque homme a la mme me que moi; il
faut se dire qu'en chaque homme vit le mme principe qui vit en moi.
Tous les hommes sont spars les uns des autres par leurs corps, mais
ils sont tous unis par le mme principe spirituel qui donne la vie 
tout.

3

C'est un grand bonheur que d'tre en communion avec les hommes; mais
comment faire pour s'unir  tous? Je peux m'unir aux membres de ma
famille; mais aux autres? Je peux m'unir  mes amis,  tous les Russes,
 tous mes coreligionnaires. Mais comment faire pour m'unir  ceux
que je ne connais pas, les trangers, ceux qui professent une autre
religion? Il y a tant d'hommes et ils sont tous si diffrents! Comment
faire?

Il n'existe qu'un moyen: oublier les hommes, ne pas penser  s'unir 
eux, et ne songer qu' s'unir au seul principe spirituel qui vit en moi
et en tous les hommes.

4

On dit que chaque homme peut tre trs bon et trs mauvais et qu'il
manifeste l'un ou l'autre sentiment suivant ses dispositions. C'est
parfaitement exact.

La vue des souffrances d'autrui provoque, non seulement chez des
personnes diffrentes, mais chez le mme homme des sentiments absolument
contradictoires: parfois, la compassion, et, parfois, une sorte de
mauvais plaisir qui va jusqu' la plus cruelle mchancet.

J'ai eu l'occasion de le constater sur moi-mme: tantt j'avais pour
tous les tres une profonde compassion, tantt j'prouvais la plus
grande indiffrence, et, parfois, de la haine mme.

Cela, prouve clairement que nous avons deux faons, absolument opposes,
de concevoir les choses: l'une, quand nous nous considrons comme des
tres spars, quand tous les tres nous sont absolument trangers et
qu'ils ne sont pas moi. Dans ce cas, nous ne pouvons prouver pour
eux autre chose que de l'indiffrence, de l'envie, de la haine, de la
malveillance.

L'autre faon de concevoir est dans la conscience de notre unit avec
tous. Dans ce cas, tous les tres sont pour nous ce qu'est noire moi,
et alors, ils suscitent notre amour pour eux.

L'une nous spare les uns des autres comme par un mur infranchissable,
l'autre dtruit ce mur, et nous ne faisons qu'un. La premire nous
apprend  reconnatre que tous les autres tres ne sont pas moi, la
seconde nous enseigne que tous les tres sont le mme moi que celui
que je sens en moi-mme.

                                                            SCHOPENHAUER.

5

Plus l'homme vit pour son me, plus il sent son unit avec tous les
tres vivants. Vis pour ton corps, et tu seras seul parmi des trangers;
vis pour ton me, et tous te seront parents.

6

Un fleuve ne ressemble pas  un tang, un tang  un tonneau et un
tonneau  un seau d'eau. Mais dans un tang, dans un fleuve, dans un
tonneau et dans un seau il y a la mme eau. De mme, tous les gens sont
diffrents, mais l'esprit qui vit en eux tous est le mme.

7

L'homme ne comprend sa vie que lorsqu'il se voit dans chacun de ses
semblables.

8

L'essentiel dans la doctrine du Christ c'est qu'il considrait tous les
hommes comme frres. Dans chaque homme, il voyait un frre et, pour
cette raison, aimait chacun, quel qu'il soit et qui que ce soit. Il ne
s'occupait pas de son extrieur, mais de l'intrieur. Il ne voyait pas
le corps, mais,  travers les beaux habits du riche et les haillons du
misrable, il voyait l'me immortelle. Dans l'homme le plus dprav, il
apercevait ce qui pouvait transformer l'tre le plus dchu en l'homme
sublime, aussi grand et aussi saint qu'il l'tait lui-mme.

9

Lorsque l'homme ne voit pas dans chacun le mme esprit qui l'unit  tous
les hommes, il vit comme dans un rve. Celui qui voit Dieu et lui-mme
dans chacun, vit rellement.



II--_Le mme principe spirituel vit non seulement dans tous les hommes,
mais aussi dans tout ce qui vit._

1

Nous sentons dans notre for intrieur que ce par quoi nous vivons, ce
que nous appelons notre vrai moi, est le mme non seulement dans
chaque homme, mais aussi dans un chien, un cheval, une souris, une
poule, un moineau, une abeille, et mme dans une plante.

2

Quand on prtend que les animaux nous sont absolument trangers, on peut
en dire autant des sauvages, des noirs et des jaunes. Et si l'on estime
que ces hommes nous sont trangers, ils ont absolument le mme droit de
considrer les blancs comme des trangers. Quel est donc notre prochain?
II ne peut y avoir qu'une seule rponse  cette question: ne demande
pas qui est ton prochain, mais agis envers tout ce qui vit comme tu
voudrais que l'on agisse envers toi-mme.

3

Tout ce qui vit, craint les souffrances; tout ce qui vit, craint la
mort. Reconnais-toi non seulement dans un homme, mais aussi dans chaque
tre vivant; ne tue pas et ne cause pas de souffrance ni de mort. Tout
ce qui vit veut la mme chose que toi; reconnais-toi donc dans chaque
tre vivant.

                                                  _Sagesse bouddhiste._

4

L'homme n'est pas suprieur aux btes parce qu'il les fait souffrir,
mais parce qu'il est capable de les plaindre. Et il a piti des btes,
car il sent vivre en elles ce qui vit galement en lui.

5

La piti pour tout ce qui vit, est plus ncessaire que tout le reste
pour pouvoir avancer vers la vertu. Un homme bon ne peut manquer de
piti. Si un homme est injuste et mchant, il est srement impitoyable.
Sans piti pour tout ce qui vit, il ne peut y avoir de vertu.

                                                            SCHOPENHAUER.

6

On peut se dshabituer de la piti envers les btes. Cela se remarque
tout particulirement  la chasse. Les hommes bons qui y prennent
got, tourmentent et tuent les btes sans remarquer la cruaut qu'ils
commettent.

7

Le commandement: Tu ne tueras point ne se rapporte pas  l'homme
seul, mais  tout ce qui vit. Ce commandement avait t grav dans le
coeur de l'homme avant d'tre inscrit sur la table.

8

Les hommes considrent qu'il n'y a pas de mal  se nourrir de la chair
animale, parce qu'on les a persuads que Dieu l'avait permis. C'est
faux. On a beau assurer qu'il n'y a pas de pch de tuer et dmanger
les animaux, il est grav dans le coeur de l'homme, mieux que dans tous
les livres, qu'il faut avoir piti des animaux et qu'on ne doit pas
les tuer, au mme titre que les hommes. Nous le savons tous, si nous
n'touffons pas la voix de la conscience.

9

Si seulement tous ceux qui mangent les animaux, les tuaient eux-mmes,
un grand nombre parmi eux auraient renonc  la viande.

10

Nous sommes tonns de voir qu'il y ait eu et qu'il y a encore des
hommes qui tuent leurs semblables pour les manger. Mais le temps viendra
o nos petits enfants s'tonneront que leurs grands pres aient tu,
tous les jours, des millions d'animaux pour les manger, alors qu'on peut
avoir une nourriture saine et substantielle en se servant des fruits de
la terre.

11

On peut se dshabituer de toute piti, mme envers les hommes, et on
peut s'habituer  avoir piti mme d'un insecte.

Plus l'homme est pitoyable, mieux cela vaut pour son me.

Comment s'abstenir de tuer la mouche ou la puce? Chacun de nos
mouvements supprime malgr nous la vie des tres que nous ne voyons
pas, dit-on gnralement pour justifier la cruaut humaine envers les
animaux. Ceux qui parlent ainsi oublient qu'il n'est pas donn  l'homme
d'arriver  la perfection en toutes choses. La tche de l'homme est de
se rapprocher de la perfection. Il en est de mme lorsqu'il s'agit de
la compassion envers les btes. Nous ne pouvons pas vivre sans faire
mourir d'autres tres, mais nous pouvons avoir pour eux plus ou moins de
compassion. Et plus nous en aurons, mieux cela vaudra pour notre me.



III.--_Plus les hommes sont bons, mieux ils conoivent l'unit du
principe divin qui vit en eux._

1

Pourquoi sommes-nous tout joyeux quand nous avons accompli une bonne
action? Parce que chaque bonne action nous confirme que notre vrai moi
 ne se borne pas  notre personne seule, mais qu'il existe en tout ce
qui vit.

Lorsqu'on vit pour soi-mme, on ne vit que d'une parcelle de son vrai
moi. Lorsqu'on vit pour les autres, on sent son moi s'tendre.

Si tu vis pour toi seul, tu te sens entour d'ennemis, tu sens le
bonheur de chacun entraver le tien. Vis pour les autres, et tu te
sentiras entour d'amis et le bonheur de chacun deviendra ton bonheur 
toi.

2

L'homme ne trouve le bonheur qu'en servant son prochain. Et il l'y
trouve parce qu'en rendant service  ses prochains, il communie avec
l'Esprit Divin qui vit en eux.

3

Toute bonne action vritable, celle que l'homme accomplit avec
dsintressement et en ne pensant qu'au malheur d'autrui, serait un fait
tonnant et inconcevable, s'il n'tait pas aussi naturel et familier 
l'homme.

En effet, pourquoi se priver de quelque chose, s'inquiter, se dranger
pour un tranger, un homme comme il y en a tant sur la terre? On ne peut
pas expliquer cela autrement que par le fait que la personne qui fait du
bien, sait que celui pour qui elle le fait n'est pas un tre isol de
tous, mais le mme tre qu'elle, mais sous un autre aspect.

                                                  D'aprs SCHOPENHAUER.

4

Lorsqu'on vit de la vie spirituelle, on prouve des souffrances morales
chaque fois qu'on se spare des hommes. Pourquoi cette souffrance? Parce
que, de mme que la souffrance physique dmontre le danger qui menace la
vie corporelle, la souffrance morale dmontre le danger qui menace la
vie spirituelle de l'homme.

5

Un sage hindou disait: En toi, en moi, en tous les tres vivants vit un
seul et mme esprit vital; et voici que tu te fches contre moi, tu ne
m'aimes pas. Souviens-toi que toi et moi, nous sommes un. Qui que tu
sois, toi et moi, nous ne faisons qu'un.

6

Bien qu'un homme soit mchant, injuste, bte et dsagrable,
souviens-toi qu'en ne le respectant plus, tu romps non seulement tout
lien avec lui seul, mais avec tout le monde spirituel.

7

Pour qu'il te soit facile de vivre avec chaque homme, pense  ce qui
t'unit  lui et non pas  ce qui te spare de lui.

IV.--_Les consquences rsultant de la conception de l'unit de l'me de
tous les hommes._

1

Il ne peut y avoir et il n'y aura pas de libert et de bonheur
vritable, tant que les hommes n'auront pas compris leur unit. Si
seulement les hommes avaient compris cette vrit essentielle du
christianisme,--la communaut spirituelle de tous les hommes--leur vie
se serait transforme, et il s'tablirait entre eux des rapports que
nous ne saurions imaginer maintenant. Les insultes, les peines, les
humiliations que nous faisons subir aux hommes-frres nous auraient
rvolts plus que les plus grands crimes actuels.

Oui, il nous faut une nouvelle rvlation, non pas sur le paradis et
l'enfer, mais sur l'esprit qui vit en nous.

                                                            CHANNING.

2

L'amour appelle l'amour. Cela ne peut tre autrement parce qu'en se
rvlant en toi, Dieu se rvle galement en un autre homme.

3

La branche coupe de son noeud est, par cela mme, spare de l'arbre
entier. De mme l'homme qui rompt avec un autre homme, se dtache de
toute l'humanit. Seulement, la branche est coupe par un bras tranger,
alors que, par son mpris, l'homme se dtache de son prochain, sans
penser que, par cela mme, il se dtache de toute l'humanit.

                                                            MARC-AURLE.

4

Il n'y a pas de mauvaise action pour laquelle soit seul puni celui
qui l'a faite. Nous ne pouvons nous isoler de faon  ce que notre
mchancet ne se rpande pas sur les autres hommes. Nos actions, bonnes
et mauvaises, sont comme nos enfants: elles vivent et agissent non plus
par notre volont, mais par elles-mmes.

                                                            GEORGE ELLIOT.

5

La vie des hommes est pnible uniquement parce qu'ils ne savent pas que
l'me, qui est en chacun de nous, vit dans tous les hommes. C'est de l
que provient l'animosit, que les uns sont riches, les autres pauvres,
les uns sont matres, les autres ouvriers; de l que vient l'envie, la
haine et tous les tourments humains.




CHAPITRE V

DE L'AMOUR


L'me humaine, isole par le corps aussi bien de Dieu que des autres
tres, tend  se runir  ce dont elle est spare.

L'me s'unit  Dieu par la conscience progressive de la prsence de Dieu
en soi, alors qu'elle s'unit aux mes des autres par des manifestations
d'amour de plus en plus videntes.


I. _L'Amour unit les hommes  Dieu et aux autres tres._

1

Jsus dit au lgiste: Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton
coeur, de toute ton me et de tout ton esprit. C'est le premier et le
plus grand des commandements.

Le second est: aime ton prochain comme toi-mme, rpondit l'homme de
loi au Christ, et Jsus lui dit: Tu as bien rpondu; agis donc comme tu
l'as dit, c'est--dire, aime Dieu et ton prochain et tu vivras bien.

2

Vous tes bien malheureux, vous, les gens du monde! Les chagrins et les
inquitudes sont au-dessus de vos ttes et sous vos pieds,  droite et
 gauche, et vous tes des nigmes pour vous-mmes. Et vous resterez
toujours nigmes si vous ne devenez pas joyeux et affectueux comme les
enfants. Alors seulement vous Me connatrez et, m'ayant connu, vous vous
comprendrez vous-mmes et vous pourrez vous gouverner.

Alors seulement, lorsque vous regarderez le monde  travers votre me,
tout sera joie pour vous sur la terre et en vous-mmes.

_Soutes bouddhistes._

3

On ne peut aimer que la perfection.

Il faut donc, pour aimer: ou bien considrer comme parfait ce qui ne
l'est pas, ou bien aimer ce qui est parfait, c'est--dire Dieu. Si l'on
considre comme parfait ce qui ne l'est pas, l'erreur se rvlera tt ou
tard et l'amour ne sera plus. Mais l'amour de Dieu, c'est--dire de la
perfection, ne peut pas finir.

4

Dieu est amour; celui qui demeure dans la charit, demeure en Dieu et
Dieu en lui. Personne n'a jamais vu Dieu; mais si nous nous aimons les
uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est accompli en
nous. Si quelqu'un dit: J'aime Dieu et qu'il hasse son frre, c'est
un menteur. Car celui qui n'aime point son frre qu'il voit, comment
peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas? Frres, aimons-nous les uns les
autres, car l'amour vient de Dieu, et quiconque aime, est n de Dieu et
connat Dieu, car Dieu est amour.

D'aprs la 1<sup>re</sup> pitre de saint Jean.

5

Les hommes ne peuvent communier rellement qu'en Dieu. Pour se
rencontrer, les hommes n'ont pas besoin de se croiser, ils doivent
simplement se diriger vers Dieu.

S'il y avait un grand temple o la lumire ne pntrerait que d'en haut
et du centre, les hommes, pour se rencontrer dans ce temple, n'auraient
qu' se diriger vers la lumire. Il en est de mme dans le monde: si
tous les hommes allaient,  Dieu, ils se rencontreraient tous.

6

Il n'y a rien de plus agrable que de se savoir aim. Mais, chose
extraordinaire! pour qu'on nous aime il est inutile de rendre service
aux autres: il suffit de se rapprocher de Dieu. Rapproche-toi de Dieu et
ne pense pas aux hommes, et les hommes t'aimeront.

7

Celui qui prtend aimer Dieu tout en n'aimant pas son prochain, trompe
les hommes. Celui qui prtend aimer son prochain et n'aime pas Dieu, se
trompe lui-mme.

8

On dit que le jour du jugement dernier arrivera et que le bon Dieu se
fchera. Mais un Dieu bon ne peut faire que du bien.

De toutes les religions existantes, il n'y en a qu'une seule vraie,
celle qui dit que Dieu est amour. Et l'amour ne peut donner que le
bonheur.

Ne crains rien: pendant ta vie et aprs ta mort, il ne peut y avoir que
l'amour.

                                                  _Traduit du persan._

9

Vivre selon les prceptes de Dieu c'est tre pareil  Dieu. Et, pour
tre pareil  Dieu, il faut ne rien craindre et ne rien dsirer pour
soi. Et pour ne rien craindre et ne rien dsirer pour soi, il n'y a qu'
aimer.

Les uns disent: rentre en toi-mme et tu trouveras le repos. Toute la
vrit n'est pas l.

D'autres disent, au contraire: sors de toi-mme; tche de t'oublier
et de trouver le bonheur dans les plaisirs. Ceci n'est pas vrai non
plus. Ce n'est pas vrai pour cette seule raison qu'on ne peut pas se
dbarrasser des maladies par les plaisirs. Le repos et le bonheur ne
sont ni en nous, ni en dehors de nous, ils sont en Dieu. Et Dieu est en
nous et hors nous. Aime Dieu, car c'est en Dieu que tu trouveras ce que
tu cherches.

                                                            PASCAL.



II.--_De mme que le corps a besoin de nourriture et souffre lorsqu'il
en est priv, l'me a besoin d'amour et souffre en son absence._

1

Tous les corps sont attirs par la terre et les uns par les autres. De
mme toutes les mes sont attires vers Dieu et les unes vers les autres.

2

Tous les gens vivent, non pas parce qu'ils pensent  eux-mmes, mais
parce que l'amour est le propre des hommes.

Afin que les hommes ne vivent pas chacun pour soi, mais tous pour la
mme cause, Dieu ne leur a pas rvl ce qu'il faut  chacun d'eux, mais
leur a dit seulement ce qu'il leur fallait  tous.

Afin que les hommes sachent ce qu'il leur faut  tous, Il a pntr dans
leurs mes et s'y est manifest en amour.

3

Tous les malheurs des hommes ne sont pas causs par les mauvaises
rcoltes, les incendies, les brigands, mais simplement parce qu'ils
vivent en dsaccord.--Ils sont en dsaccord, parce qu'ils ne croient pas
 la voix de l'amour qui vit en eux et qui les appelle  s'unir.

4

Tant que l'homme vit d'une vie matrielle, il lui semble qu'il est
spar des autres hommes parce que cela est ainsi et ne peut tre
autrement. Mais ds qu'il commence  vivre d'une vie spirituelle, il
s'tonne, ne comprend pas, jusqu' en souffrir, pourquoi il est spar
des autres hommes, et il cherche  s'unir  eux. L'amour seul unit les
hommes.

5

La vie de chaque homme consiste  devenir meilleur chaque anne, chaque
mois, chaque jour. Plus les gens deviennent meilleurs et plus ils
s'unissent, plus leur vie est meilleure.

6

Si nous tenions fermement  nous rallier aux hommes l o nous sommes
d'accord avec eux, sans exiger leur consentement sur les points o nous
ne sommes pas d'accord, nous serions bien plus prs du Christ que ceux
qui, tout en se qualifiant de chrtiens, se dtachent, au nom du Christ,
des hommes d'une autre religion, en exigeant qu'ils soient d'accord avec
ce qui leur semble tre la vrit.

Aimez vos ennemis, et vous n'en n'aurez point.

_Actes des Aptres._



III.--_L'amour n'est vrai que lorsqu'il se rpand sur tout._

1

Dieu voulait que nous fussions heureux et, dans ce but, il nous a donn
le besoin du bonheur; seulement, il voulait que nous soyons heureux
tous, et non pas quelques-uns, et pour cela il nous a donn le besoin
d'aimer. Il s'ensuit que les hommes ne seront heureux que lorsqu'ils
s'aimeront tous les uns les autres.

2

Snque disait que tout ce que nous voyons, tout ce qui vit n'est qu'un
seul corps; tels les bras, les jambes, l'estomac, les os, nous sommes
les parties de ce corps. Tous, nous sommes venus au monde de la mme
faon; tous, nous voulons notre bonheur; tous nous savons que nous
ferions mieux de nous entr'aider que de nous exterminer et tous nous
avons un germe d'amour les uns pour les autres. Comme des pierres,
nous formons une mme route et nous nous croulerons, si nous ne nous
soutenons pas.

3

Si nous aimons ceux qui nous plaisent, qui nous louent, qui nous font du
bien, nous les aimons pour nous-mmes. Le vritable amour est celui qui
nous fait aimer non pour notre plaisir, mais pour le bien des hommes que
nous aimons; nous devons les aimer, non pas parce qu'ils sont agrables
ou utiles, mais parce que dans chaque homme nous reconnaissons l'esprit
qui vit en nous.

Ce n'est qu'ainsi que nous pouvons aimer, comme nous l'a appris le
Christ, non seulement ceux qui nous aiment, mais aussi ceux qui nous
hassent: nos ennemis.

4

Tche d'aimer celui que tu n'aimais pas, que tu blmais, qui t'a
offens. Si tu y russis, tu connatras une sensation nouvelle de joie.
De mme que la clart clate aprs les tnbres, la lumire de l'amour
s'allumera avec plus d'intensit et plus joyeusement en toi, aprs
s'tre libr de l'inimiti.

5

Le meilleur des hommes est celui qui aime _tous_ et qui fait du bien 
tous, qu'ils soient bons ou mchants.

                                                            MAHOMET.

6

Je suis triste, ennuy, seul. Mais qui donc t'a ordonn de fuir tous
les hommes et de te murer dans la prison de ton misrable et ennuyeux
moi.

7

Agis de faon  pouvoir dire  chacun: fais comme moi.

                                                            D'aprs KANT.

8

Tant que je n'aurai pas vu observer le plus grand commandement du
Christ--l'amour envers les ennemis--je ne croirai pas que ceux qui se
qualifient de chrtiens le soient effectivement.

                                                            LESSING.



IV.--_On ne peut aimer rellement que l'me._

1

Tous les hommes ne dsirent, qu'une seule chose, c'est de bien vivre.
C'est pourquoi, depuis les temps les plus anciens, partout et toujours,
les sages et les saints ont pens et appris aux hommes comment il
fallait vivre pour tre heureux. Et  toutes les poques et dans tous
les pays, les sages et les saints ont enseign aux hommes la mme
doctrine.

Cette doctrine est brve et simple:

Tous les hommes vivent par le mme esprit, mais sont spars, dans cette
vie, par leurs corps; s'ils en sont convaincus, ils doivent s'unir les
uns aux autres par l'amour. S'ils ne le comprennent pas et s'imaginent
qu'ils vivent uniquement par leurs corps, ils se querellent entre eux et
sont malheureux.

Toute la doctrine est dans la recommandation de faire ce qui unit les
hommes et de ne pas faire ce qui les dsunit. Il est facile d'avoir foi
en cette doctrine parce qu'elle demeure dans le coeur de chaque homme.



V.--_L'amour est un sentiment naturel  l'homme._

1

L'homme aime aussi naturellement que l'eau descend la pente.

_Proverbe oriental._

2

Pour que l'abeille vive selon sa nature, elle doit voler, le serpent
ramper, le poisson nager, l'homme aimer. Par consquent, si l'homme fait
du mal  son prochain au lieu de lui faire du bien, cela parat aussi
trange que si le poisson se mettait  voler et l'oiseau  nager.

3

Le cheval, par sa course rapide, fuit l'ennemi. Il est malheureux non
pas lorsqu'il ne peut pas crier comme un coq, mais lorsqu'il perd ce qui
lui est acquis: la facult de courir.

Le sens le plus prcieux pour le chien est son flair. Il est malheureux
lorsqu'il le perd, et non lorsqu'il voit qu'il ne peut pas voler.

De mme l'homme est malheureux, non quand il est impuissant  matriser
un ours, un lion, ou de mauvaises gens, mais quand il perd ce qu'il a de
plus cher: sa nature spirituelle, sa facult d'aimer.

On n'a pas  regretter quand on meurt, quand on a perdu son argent, sa
proprit, sa maison--tout cela n'appartient pas  l'homme. On doit
regretter quand l'homme perd son bien rel, son plus grand bonheur: la
facult d'aimer.

4

On demanda  un philosophe chinois: qu'est-ce que la science? Il
rpondit: C'est connatre les hommes.

On lui demanda: Qu'est-ce que la vertu? Il rpondit: C'est aimer les
hommes.

5

Un philosophe hindou disait: De mme qu'une mre soigne son unique
enfant, le dorlote, le garde et l'lve, l'homme doit lever et garder
en soi ce qu'il a de plus cher au monde: l'amour pour tout ce qui
vit. Toutes les religions nous l'enseignent: celle des Bramines, des
Bouddhistes, des Hbreux, des Chinois, des Chrtiens, des Mahomtans.
C'est pourquoi, la chose la plus ncessaire au monde est d'apprendre 
aimer.

6

Les Chinois ont eu leurs philosophes tels que Confucius, Lao-Tseu et un
autre sage, peu connu, du nom de Mi-Ti.

Mi-Ti enseignait qu'il ne fallait pas inculquer aux hommes le respect
de la force, de la richesse, de la bravoure, mais de l'amour seul. Il
disait: On lve les hommes de faon  ce qu'ils considrent que la
richesse et la gloire sont au-dessus de tout et ils ne songent qu'
gagner le plus possible de gloire et de richesses; il faut les lever de
faon  ce qu'ils placent l'amour au-dessus de tout et que, dans la vie
quotidienne, ils s'habituent  aimer les hommes et  consacrer toutes
les forces  apprendre  aimer.

Mi-Ti n'a pas t cout. Mendz, un lve de Confucius, contredit
Mi-Ti, en assurant qu'on ne saurait vivre uniquement d'amour. Et
les Chinois suivirent Mendz. 500 ans s'coulrent ainsi, lorsque
Jsus vint enseigner aux hommes ce qu'avait dj dit Mi-Ti, mais
avec plus de force et de clart. Bien que personne ne conteste cette
doctrine d'amour, les disciples du Christ ne suivent toujours pas son
enseignement. Mais le moment viendra--et il est proche--o les hommes ne
pourront pas faire autrement que de suivre cette doctrine, parce que son
germe se trouve dans tous les coeurs, alors que la non observation de ses
prceptes rendra les gens de plus en plus malheureux.



VI.--_L'amour seul donne le bonheur rel._

1

Tu veux du bien, tu auras ce que tu dsires,  condition que tu veuilles
le bien qui est bon pour tous. Ce bonheur ne se gagne que par l'amour.

2

Celui qui veut conserver sa vie, la perdra, et celui qui donne sa vie
pour le bien, la conservera. L'homme n'a pas de profit  gagner le
monde entier s'il fait du tort  son me. Ainsi parlait Jsus. De
mme parlait le paen Marc-Aurle: me, quand donc seras-tu le chef du
corps? Quand te dbarrasseras-tu des dsirs et des peines charnelles,
et pourras-tu te passer des services de ce que les hommes te servent de
leur vie ou de leur mort! Quand comprendras-tu que le vrai bonheur est
toujours en ton pouvoir et qu'il est l'amour pour tous les hommes?

3

Celui qui dit qu'il est dans la lumire et qui hait son frre, est
encore  prsent dans les tnbres. Celui qui aime son frre demeure
dans la lumire et ne craint nulle tentation. Mais celui qui hait son
frre est dans les tnbres, marche dans les tnbres et ne sait o il
va, parce que les tnbres ont aveugl ses yeux.... Aimons, non par la
parole et la langue, mais par les actes et la vrit. C'est  cela que
nous reconnaissons la vrit et que nous tranquillisons nos coeurs.

                                    1<sup>re</sup> pitre de saint JEAN.

4

Je ne sais pas lequel des chefs des religions a raison, et je ne puis le
savoir d'une faon certaine; mais je sais pertinemment que le mieux que
je puis faire, c'est de dvelopper l'amour en moi; de cela je ne puis
en douter. Je ne puis en douter parce qu'en se dveloppant, mon amour
augmente mon bonheur.

5

Nous savons trouver tout; il n'y a que nous-mmes que nous ne sachions
pas trouver. Chose trange! L'homme vit sur la terre pendant de
nombreuses annes sans remarquer  quel moment il prouve le plus de
satisfaction. S'il s'en apercevait, il verrait clairement en quoi
consiste son vrai bonheur; il saurait qu'il ne se sent  son aise
que lorsqu'il a l'amour dans l'me. C'est que nous ne mditons pas
assez pour nous en apercevoir. Nous avons perverti notre raison et ne
cherchons plus  connatre ce qui seul nous est ncessaire.

Si nous nous tions arrts un seul instant au milieu du tourbillon de
la vie qui nous emporte, si nous tions rentrs en nous-mmes, nous
aurions compris o est notre bonheur.

Notre corps est faible, impur, mortel; mais il recle un trsor divin:
l'esprit immortel. Il nous suffirait d'avoir conscience de cet esprit
intrieur pour nous mettre  aimer les hommes, et, en les aimant, nous
aurons tout ce que notre coeur dsire: le bonheur.

                                                            SKOVORODA.

6

Nous n'obtenons le bonheur corporel, tous les plaisirs, qu'au dtriment
des autres hommes. Par contre, nous n'augmentons le bien spirituel, le
bien de l'amour qu'en augmentant le bonheur d'autrui.

7

Tous nos perfectionnements de la vie matrielle: les chemins de fer,
le tlgraphe, les machines peuvent servir  l'union des hommes et 
les rapprocher du royaume de Dieu. Mais le malheur est que les hommes
se passionnent pour ces perfectionnements et s'imaginent que s'ils
construisent beaucoup de ces engins, ils peuvent se rapprocher de Dieu.
C'est une aussi grosse erreur que si l'homme avait toujours travaill
le mme terrain sans songer  y semer quelque chose. Pour que toutes
ces machines soient utiles, il faut que les hommes perfectionnent leur
me, y cultivent l'amour. Car sans amour, le tlphone, le tlgraphe,
les machines volantes, loin de nous rapprocher, nous divisent de plus en
plus.

8

L'homme est misrable et ridicule lorsqu'il cherche ce qu'il a sur
le dos. Il est tout aussi misrable et ridicule lorsqu'il cherche le
bonheur, sans savoir qu'il le trouvera dans l'amour qui est dans son
coeur.

Ne regardez pas le monde et les oeuvres des hommes, mais jetez un regard
dans votre me, et vous y trouverez, le bonheur que vous cherchez l o
il n'est pas; vous trouverez l'amour et vous saurez que ce bonheur est
si grand que celui qui l'a, ne peut plus rien dsirer.

                                                            KRISHNA.

9

Fais du bien  tes amis pour qu'ils t'aiment davantage, fais-en  tes
ennemis pour qu'ils deviennent tes amis.

                                                       KLEOVODLOS[1].

10

On dit: quel profit y a-t-il  faire du bien aux gens qui vous paient
par le mal? Si tu aimes celui  qui tu fais le bien, tu as dj reu ta
rcompense par ton amour pour lui, et tu en auras une plus grande encore
dans ton me si tu supportes avec amour le mal qu'il le fait.

11

Quand nous aimons nos frres nous savons que nous sommes passs de la
mort  la vie. Celui qui hait son frre n'a pas la vie ternelle qui est
en lui.

D'aprs le 1<sup>er</sup> pitre de JEAN, III.

12

Oui, le temps viendra bientt, celui-l mme dont le Christ disait qu'il
souffrait en l'attendant, le temps o les hommes seront fiers, non pas
de la domination sur les autres et de la spoliation du fruit de leur
travail, non pas de la crainte et de l'envie qu'ils provoquent, mais
fiers de leur amour pour tous et heureux de cette sensation qui les
libre de tout mal, malgr les peines qu'on peut leur causer.

13

L'amour donne et ne reoit rien.


[1] L'un des sept sages de la Grce; il vivait au VI<sup>e</sup> sicle
avant J.-C. (_Note du trad._).




CHAPITRE VI

PCHS, TENTATIONS, SUPERSTITIONS


La vie humaine serait un bonheur continuel si les superstitions, les
tentations et les pchs n'avaient pas priv les hommes de ce bien qui
leur est accessible. Le pch est l'encouragement aux dsirs charnels;
les tentations sont la conception errone que l'homme a de ses relations
avec le monde; les superstitions sont les fausses doctrines acceptes
sur parole.


I.--_La vraie vie n'est pas dans le corps, mais dans l'me._

1

Le terme de pch, dans le langage populaire, est employ par le
laboureur lorsque la charrue lui chappe des mains, et qu'elle sort du
sillon sans retourner la terre.

Il en est de mme dans la vie. Le pch est la dviation du corps humain
de la bonne voie et son impuissance, par suite, d'accomplir son devoir.

2

Dans leur jeunesse, lorsqu'ils ne connaissent pas le but rel de la vie
qui est la communion dans l'amour, les hommes pensent que le but est de
satisfaire leurs dsirs charnels. Il n'y aurait pas grand mal, si cette
illusion n'tait qu'une erreur de la raison; mais le malheur est que
l'assouvissement des dsirs charnels souille l'me et que celle-ci perd
la facult de trouver son bonheur dans l'amour.

N'est-ce pas vouloir puiser de l'eau potable avec un rcipient bien
souill pralablement?

3

Tu voudrais procurer  ton corps les plus grands plaisirs. Mais ton
corps, vivra-t-il longtemps? Se soucier des plaisirs charnels, c'est
construire sa maison sur de la glace. Quelle joie pourrait-on attendre
d'une telle vie, quel repos? Ne crains-tu pas constamment que, tt ou
tard, la glace fondra, que, tt ou tard, tu devras abandonner ton corps
mortel?

Transporte donc ta maison sur la terre ferme; travaille  ce qui
ne meurt pas: perfectionne ton me, dbarrasse-toi des pchs, des
tentations et des superstitions.

                                                       D'aprs SKOVORODA.

4

L'enfant ne sent pas encore son me et ne sent pas ce qu'prouve
l'adulte lorsqu'il entend deux voix contradictoires parler en lui. L'une
dit: mange toi-mme et l'autre: donne  celui qui demande. L'une
dit: venge-toi, et l'autre: pardonne. L'une dit: crois  ce que
disent les autres, et l'autre: rflchis toi-mme.

Plus l'homme devient g, plus il entend ces deux voix contradictoires:
l'une est la voix du corps, l'autre celle de l'esprit. Et celui qui
s'habituera  entendre la voix de l'me, sera heureux.

5

Nul ne peut servir deux matres: car ou il hara l'un et aimera l'autre,
ou il s'attachera  l'un et mprisera l'autre. Vous ne pouvez servir
Dieu et Mamon.

                                                            MATTH., VI, 24.

6

On ne peut avoir soin en mme temps de son me et de son corps. Si tu
veux des plaisirs charnels, renonce  ton me; si tu veux prserver ton
me, renonce aux plaisirs charnels. Sinon, tu sera tiraill tantt d'un
ct, tantt de l'autre, et tu n'auras ni l'un ni l'autre.

7

L'homme cherche  s'assurer la libert afin de soustraire son corps 
toute entrave et de pouvoir agir  sa guise. C'est l une grande erreur.
Les moyens par lesquels les hommes cherchent  dlier leur corps de
toute entrave: la richesse, la puissance, la bonne rputation, tout
cela n'assure pas la libert souhaite; au contraire, cela ne fait que
les lier davantage. Pour acqurir une libert plus grande, les hommes
construisent une prison de leurs pchs, tentations et superstitions et
s'y enferment.



II.--_Qu'est-ce que le Pch?_

1

La doctrine des Bouddhistes enseigne cinq commandements principaux. Le
premier: ne tue sciemment nul tre vivant. Le deuxime: ne t'approprie
pas ce qu'autrui considre comme son bien. Le troisime: sois chaste.
Le quatrime: ne dis pas le contraire de la vrit. Le cinquime: ne
te grise ni de boissons, ni de fume. Les Bouddhistes considrent donc
comme pchs: le meurtre, le vol, la fornication, l'ivrognerie, le
mensonge.

2

La doctrine vanglique ne recommande que deux prceptes, tous deux
ayant trait  l'amour. Lorsque l'homme de loi, pour prouver le Christ,
lui demanda:--Matre quel est le grand commandement de la loi? Jsus
rpondit:--Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de
toute ton me et de toute la pense. C'est l le premier et le grand
commandement. Et voici le second qui lui est semblable: Tu aimeras ton
prochain comme toi-mme.

C'est pourquoi, d'aprs la doctrine chrtienne, tout ce qui est en
dsaccord avec ces deux commandements, est pch.

3

Les hommes ne sont pas punis  cause de leurs pchs, mais par les
pchs mmes. C'est l le plus pnible et le plus sr des chtiments.

Il arrive qu'un imposteur ou un mchant vit et meurt dans l'opulence
et les honneurs; mais ceci ne signifie nullement qu'il a chapp au
chtiment d pour ses pchs. Et le chtiment ne se produira pas
quelque part o personne n'a jamais t et n'ira jamais, mais ici mme.
Cet homme est dj puni par ce fait que chaque nouveau pch l'loign
de plus en plus du vrai bonheur, de l'amour, et qu'il devient de moins
en moins heureux. De mme qu'un ivrogne, qu'il soit puni par les hommes
ou non, l'est dj  coup sr, parce que, indpendamment de son mal de
tte immdiat d  l'ivresse, il est puni par les souffrances qui le
tenaillent  mesure qu'il s'adonne  l'ivrognerie.

4

Si l'on s'imagine que l'on peut se dbarrasser de ses pchs dans cette
vie, on se trompe grossirement. L'homme peut avoir plus ou moins de
pchs, mais il ne saurait tre impeccable. Il ne le saurait, parce que
toute notre vie se passe dans l'effort de nous librer de nos pchs et
c'est l seulement qu'est le vrai bonheur.



III.--_Les Tentations et les Superstitions._

1

Le but de l'homme dans cette vie est d'accomplir la volont de Dieu.
Celle-ci commande  l'homme de dvelopper et de manifester l'amour qui
est en lui. Que peut faire l'homme pour manifester cet amour? Supprimer
tout ce qui l'entrave. Qu'est-ce qui l'entrave? Les pchs.

De sorte que pour accomplir la volont divine, l'homme n'a qu'une chose
 faire: se librer de ses pchs.

2

Pcher est l'oeuvre humaine; justifier les pchs est oeuvre diabolique.

3

Tant que l'homme est sans raison, il vit comme une bte et il n'est pas
responsable de la suite de ses actes, bons ou mauvais. Mais le moment
arrive o il devient capable de rflexion et peut distinguer entre ce
qu'il doit et ce qu'il ne doit pas faire. Or, au lieu de comprendre que
la raison lui est donne pour discerner le bien et le mal, il l'emploie
souvent  justifier le mal qui lui est agrable et auquel il est habitu.

C'est ce qui engendre les tentations et les superstitions dont le monde
souffre le plus.

4

C'est mal quand l'homme se croit sans pchs et n'a pas besoin de
faire d'efforts sur lui-mme. Mais c'est tout aussi mal quand l'homme
s'imagine tre n dans les pchs, tre condamn  mourir combl de
pchs et qu'il ne servirait  rien de faire des efforts pour s'en
dbarrasser. Les deux erreurs sont galement funestes.

5

C'est mal quand l'homme qui vit parmi les pcheurs ne voit ni ses
propres pchs, ni ceux des autres; mais c'est plus mal encore quand
l'homme voit les pchs des autres et ne remarque pas les siens.

6

Dans chaque existence, il arrive un moment o le corps vieillit,
s'affaiblit, devient de moins en moins exigeant, tandis que le moi
spirituel grandit de plus en plus. Alors, ceux qui sont habitus 
satisfaire leurs dsirs corporels imaginent, afin de ne pas renoncer
 leurs habitudes, des sductions et des superstitions qui leur
permettent de vivre en pcheurs. Mais ils ont beau faire de garantir
leur corps contre le moi spirituel, ce moi vainc toujours, ne
serait-ce que dans les derniers moments de la vie.

7

D'abord, le pch est un tranger dans notre me; puis, il en est
l'hte; et lorsque nous nous habituons  lui, il y devient comme le
matre de la maison.

8

Celui qui commet un pch pour la premire fois ressent toujours sa
faute; celui qui pche  plusieurs reprises,--surtout lorsque les gens
qui l'entourent commettent le mme pch,--tombe dans la tentation et ne
sent plus son pch.

9

Lorsqu'un homme a commis un pch et s'en rend compte, il a deux issues:
l'une de reconnatre sa faute, et de s'efforcer  ne plus recommencer;
l'autre est de chercher  savoir ce que les gens pensent du pch qu'il
a commis, et si ces gens ne le blment pas, de continuer  pcher.

Tous le font, pourquoi donc ne ferai-je pas comme tout le monde?
Lorsque l'homme s'engage sur cette pente, il ne s'aperoit plus qu'il
s'loigne chaque jour davantage de la bonne voie.

10

Les tentations doivent exister sur la terre, a dit le Christ. Je crois
que le sens de cette sentence est que la connaissance de la vrit ne
suffit pas pour dtourner les hommes du mal et pour les attirer vers le
bien.

Pour que la plupart des hommes puisse connatre la vrit, il est
indispensable d'tre amen, par les pchs, les tentations et les
superstitions, au dernier degr de l'erreur et  la souffrance qui
s'ensuit.

11

Les pchs viennent du corps; les tentations, de l'opinion publique; les
superstitions, du manque d confiance en son propre jugement.



IV.--_L'oeuvre essentielle de la vie de l'homme est de se dbarrasser des
pchs, des tentations, et des superstitions._

1

L'homme se rjouit lorsque son corps sort de la captivit, de la prison.
Comment donc ne serait-il pas heureux lorsqu'il se dbarrasse des
pchs, des tentations et des superstitions qui tenaient son me en
captivit?

2

Admettons que les hommes ne sachent vivre que de la vie bestiale, qu'ils
ne luttent pas contre leurs passions--quelle vie horrible ce serait,
quelle haine il y aurait entre tous les hommes, quelle dbauche, quelle
cruaut! C'est parce que les hommes connaissent leurs faiblesses et
leurs passions et luttent contre elles, qu'ils peuvent vivre ensemble.

3

La vie de l'homme, qu'il le veuille ou non, tend  le dbarrasser de
plus en plus de ses pchs. Celui qui le comprend, y contribue de ses
efforts, et la vie d'un tel homme est facile, parce qu'elle est en
accord avec ce qui se produit en lui.

4

Les enfants ne sont pas encore habitus aux pchs et tout pch leur
rpugne. Les adultes sont dj tombs dans la tentation et ils pchent
sans s'en rendre compte.

5

Deux femmes vinrent trouver un vieillard pour lui demander conseil.
L'une se considrait comme une grande pcheresse. Etant jeune encore,
elle avait tromp son mari et vivait dans un tourment continuel.
L'autre, ayant toujours vcu selon les bonnes rgles, ne se reprochait
aucune faute marquante et tait satisfaite d'elle-mme.

Le vieillard interrogea les deux femmes sur leur vie. L'une, tout en
larmes lui avoua son grand pch. Elle le trouvait si grand qu'elle ne
croyait pas mriter le pardon; l'autre dclara qu'elle ne reconnaissait
aucun pch particulier. Le vieillard dit  la premire:

--Va derrire le clos et trouve-moi une grande pierre, la plus grande
que lu pourras soulever, et apporte-la.

--Et toi, dit-il  celle qui ne se connaissait pas de grands pchs,
apporte-moi aussi des pierres, autant que tu pourras en porter, mais des
petites.

Les femmes excutrent l'ordre du vieillard. L'une apporta un grand
bloc, l'autre, tout un sac de cailloux.

Le vieillard examina les pierres et dit:

--Voici ce que vous allez faire maintenant: rapportez les pierres l o
vous les avez prises, et lorsque vous l'aurez fait, revenez me trouver.

Les femmes s'en furent excuter l'ordre du vieillard. La premire
trouva facilement l'endroit o elle avait pris la pierre et la remit
 sa place. La seconde, n'arrivant pas  se rappeler les places o
se trouvaient chacune de ses pierres, revint avec son sac vers le
vieillard, sans avoir excut son ordre.

--Il en est de mme pour les pchs, dit le vieillard. Tu as pu
remettre, sans difficult, une grande et lourde pierre  son ancienne
place, parce que tu te souvenais o tu l'avais prise. Quant  toi, tu
n'as pu le faire, parce que tu ne te souvenais plus o tu avais pris les
petites pierres.

Puis, se tournant de nouveau vers la premire, il ajouta:

--Tu te souvenais de ta faute, tu supportais les reproches des gens et
ceux de ta conscience, tu t'humiliais, et tu t'es libre ainsi des
consquences de ton pch. Quant  toi, dit-il  la femme qui avait
rapport les cailloux, n'ayant commis que des petites fautes, tu ne t'en
souvenais plus, tu ne t'en repentais pas, tu t'es habitue  vivre dans
les pchs et, en blmant les fautes d'autrui, tu t'es enlize de plus
en plus dans les tiennes.

6

C'est une grande erreur que de croire  la possibilit de se dbarrasser
d'un pch par la foi ou le pardon des hommes. On ne peut en aucune
faon se librer d'un pch; on peut seulement le reconnatre et tcher
de ne plus le rpter.

7

Ne sois jamais lche devant le pch, ne te dis pas: je ne peux pas
faire autrement, je suis habitu, je suis faible. Tant que tu vis, tu
peux toujours lutter contre le pch et le vaincre, sinon aujourd'hui,
demain; sinon demain, aprs-demain; sinon aprs demain, srement avant
ta mort. Mais si tu renonces d'avance  la lutte, tu renonces au sens
fondamental de la vie.

8

L'tre chez qui est absente la conscience de son unit avec Dieu et avec
tout ce qui vit est sans pchs. Tels sont l'animal, la plante.

Au contraire, l'homme reconnat la prsence simultane en lui de la bte
et de Dieu; c'est pourquoi il ne saurait tre sans pchs. Nous disons
que les enfants sont innocents. Ce n'est pas exact. L'enfant n'est pas
innocent. Il a moins de pchs que l'adulte, mais il a dj des pchs
charnels. De mme un homme de sainte vie n'est pas sans pchs. Un saint
a commis moins de pchs, mais il en a commis quand mme: sans pchs il
n'y a pas de vie.

9

Pour s'habituer  lutter contre le pch, il est utile de cesser, de
temps en temps, ses occupations habituelles, afin de voir si l'on est
matre de son corps, ou si c'est le corps qui est le matre.



V.--_L'importance des pchs, des tentations, des superstitions, et des
fausses doctrines dans la manifestation de la vie spirituelle._

1

Ceux qui croient que Dieu a cr le monde demandent souvent: pourquoi
Dieu a-t-il cr l'homme tel qu'il soit oblig de pcher? Cela revient
 demander pourquoi Dieu a cr la femme qui, pour avoir un enfant,
doit souffrir, accoucher, l'allaiter, l'lever? Ne serait-ce pas plus
simple si Dieu lui donnait des enfants tout faits, sans accouchement,
sans allaitement, sans peines ni soucis? Aucune mre ne posera cette
question, car l'enfant lui est cher prcisment par ce que c'est dans
les tourments de l'accouchement, de l'allaitement, de l'ducation, des
soucis qu'tait la plus grande joie de sa vie.

Il en est de mme de la vie humaine: les pchs, les tentations, les
superstitions, la lutte et la victoire obtenue sur eux constituent tout
le sens et toute la joie de la vie.

2

Il est trs pnible  l'homme de connatre ses pchs: en revanche,
il prouve une grande joie  sentir qu'il s'en dbarrasse. S'il n'y
avait pas de nuit, nous ne pourrions pas nous rjouir  l'apparition
du soleil; s'il n'y avait pas de pch, l'homme ne connatrait pas les
joies d'une vie exemplaire.

3

Si l'homme n'avait pas d'me, il ne connatrait pas les pchs; et s'il
n'y avait pas de pchs, l'homme ne saurait pas qu'il possde une me.

4

Les pchs, les tentations et les superstitions constituent le terreau
qui doit recouvrir les semences de l'amour pour qu'elles puissent lever.




CHAPITRE VII

DES EXCS


Le seul et unique bonheur de l'homme est dans l'amour. Mais il est priv
de ce bien, lorsqu'au lieu de dvelopper en lui l'amour, il augmente et
encourage les exigences de son corps.


I.--_Tout le superflu dont jouit le corps est nuisible, tant au corps
qu' l'me._

1

Il ne faut satisfaire les besoins du corps que dans les limites du
ncessaire. Imaginer de nouveaux plaisirs pour le corps, c'est vivre 
rebours, c'est--dire mettre l'me au service du corps, au lieu du corps
au service de l'me.

2

Moins on a de besoins, plus la vie est heureuse; c'est l une ancienne
vrit qui est loin d'tre accepte par tout le monde.

3

Plus tu t'habitues au luxe, plus tu te soumets  la servitude; car plus
tu auras de besoins, plus tu limiteras ta libert. La libert absolue
consiste  n'avoir besoin de rien, et celle plus limite est de n'avoir
besoin que de peu.

                                                       JEAN CHRYSOSTOME.

4.

On pche envers les hommes et l'on pche envers soi-mme. Les pchs
envers les hommes viennent de ce qu'on ne respecte pas l'Esprit Divin
chez son semblable. Les pchs envers soi-mme, de ce qu'on ne respecte
pas l'Esprit Divin en soi-mme.

5

Si tu veux vivre tranquille et libre, dshabitue-toi de ce dont tu peux
te passer.

6

Tout ce qui est ncessaire au corps est facile  obtenir. Il n'est
difficile de se procurer que ce qui n'est pas ncessaire.

7

C'est bon d'avoir ce qu'on dsire; mais c'est mieux de ne rien dsirer
de plus de ce qu'on a.

                                                            MENEDEM.

8

Si tu te portes bien et que tu as travaill jusqu' sentir la fatigue,
l'eau et le pain te paratront meilleurs qu'au riche ses mets choisis,
ta paillasse plus moelleuse que tous les lits  ressorts, et ta blouse
de travail te sera plus agrable que tous les vtements de velours.

9

Socrate s'abstenait de toute nourriture qui flattait, seulement le
got, ne mangeait que juste pour satisfaire sa faim, et recommandait 
ses lves de suivre son exemple. Il disait que les excs de boisson et
de nourriture taient trs nuisibles non seulement au corps, mais aussi
 l'me, et il conseillait de sortir de table ayant encore faim. Il
leur rappelait l'histoire du sage Ulysse et de la fe Circ qui n'a pu
ensorceler Ulysse uniquement parce qu'il n'avait pas mang  l'excs,
alors que tous ses compagnons furent mtamorphoss par elle en pourceaux
ds qu'ils se sont empiffrs de mets dlicats.

10

La plupart des hommes d'aujourd'hui sont persuads que le bonheur est
de flatter les exigences corporelles. Cet tat d'esprit est rvl
par l'extension de la doctrine socialiste. D'aprs cette doctrine,
l'homme dont les besoins sont peu dvelopps est une brute, tandis que
l'accroissement des besoins est le premier indice de l'homme civilis,
indice de la conscience de sa dignit. Les hommes de notre temps ont 
tel point foi en cette fausse doctrine qu'ils ne font que railler les
sages qui voyaient le bien de l'homme dans la diminution de ses besoins.

11

Voyez comment voudrait vivre l'esclave. Il veut, tout d'abord, qu'on le
mette en libert. Il pense que, sans cela, il ne peut tre ni libre,
ni heureux. Il dit: Si on m'avait donn la libert, j'aurais t
immdiatement heureux. Je ne serais plus oblig d'excuter les caprices,
ni de gagner les bonnes grces de mon matre; je pourrais parler  qui
me plaira, comme  mon gal; je pourrais aller o je voudrais sans eu
demander la permission  personne.

Mais aussitt qu'il est en libert, il se met  chercher qui il
pourrait bien flatter pour mieux dner. Pour y parvenir, il est prt 
toutes les bassesses. Et ds qu'il russit  s'installer auprs d'un
homme riche, il retombe dans le mme esclavage que celui d'o il voulait
tant sortir.

Lorsqu'un tel homme commence  s'enrichir, il prend une matresse et
retombe auprs d'elle dans une servitude pire encore. Riche, il possde
moins de libert encore, et alors il souffre et pleure. Et lorsqu'il
est trs malheureux, il se rappelle sa servitude d'autrefois et dit:
Je n'tais vraiment pas mal chez mon matre. Je n'avais aucun souci,
j'tais vtu, chauss, nourri, et lorsque j'tais malade on me soignait.
Le travail n'tait pas trop difficile. Tandis que maintenant, j'ai tant
 faire. Je n'avais alors qu'un seul matre; maintenant, j'en ai un grand
nombre. Que de gens  satisfaire!

                                                            PICTTE.



II.--_L'Insatiabilit des passions charnelles._

1

Pour entretenir la vie, notre corps a besoin de peu; tandis que les
caprices de notre corps ne peuvent jamais tre contents.

2

Flatter le corps, lui assurer le superflus, est une grande erreur.
En effet, la vie de luxe n'augmente pas, mais diminue le plaisir de
manger, de se reposer, de dormir, de s'habiller, de se loger. Si l'on
mange trop, ou sans avoir faim, l'estomac se dlabre et on n'a pas de
got  la nourriture. Si l'on roule en voiture quand il est facile de
faire le mme trajet  pied, si l'on s'habitue  un lit moelleux,  une
nourriture dlicate et recherche,  une installation luxueuse, si l'on
est habitu  faire faire aux autres ce que l'on peut faire soi-mme, on
n'a plus de plaisir  se reposer aprs le travail,  avoir chaud aprs
le froid,  bien dormir, et l'on ne fait que s'affaiblir de plus en plus
et diminuer ses joies, sa paix et sa libert.

5

Les hommes devraient prendre exemple sur les btes pour savoir traiter
leur corps. Ds que l'animal a ce qui est ncessaire  son corps, il se
calme. Pour l'homme, il ne suffit pas de contenter sa faim, de pouvoir
s'abriter; il invente continuellement de nouveaux plats et de nouvelles
boissons, construit des palais, fabrique une grande quantit d'objets
inutiles qui ne le rendent que plus malheureux.



III.--_Pch d'intemprance dans la nourriture._

1

Un sage disait: Je remercie Dieu de nous avoir rendu facile tout ce
qui est ncessaire, et difficile tout ce qui ne l'est pas. C'est juste
surtout pour la nourriture; celle qui est ncessaire  l'homme pour
qu'il se porte bien et puisse travailler est simple et bon march: le
pain, les fruits, les lgumes, l'eau. On en trouve partout.

Seuls les plats compliqus sont difficiles  prparer. Non seulement ils
sont difficiles  prparer, mais encore ils sont nuisibles.

2

On meurt plus rarement de faim que de la bonne chair.

3

Il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.

4

Sans la gourmandise, nul oiseau ne serait pris dans les filets de
l'oiseleur. On prend les gens au mme appt. Le ventre--c'est comme des
chanes aux mains et des fers aux pieds. Celui qui est esclave de son
ventre reste toujours esclave. Si tu veux tre libre, commence  te
librer de ton ventre. Mange pour calmer ta faim, et non pour y trouver
du plaisir.

                                                            D'aprs SAADI.



IV.--_Le pch de manger de la viande._

1

Pythagore ne mangeait pas de viande. Lorsqu'on demandait  Plutarque,
qui avait dcrit la vie de Pythagore, pourquoi celui-ci ne mangeait pas
de viande, il rpondait qu'il s'tonnait non pas de ce que Pythagore ne
mangeait pas de viande, mais de ce qu'il y avait, encore des gens qui,
au lieu de se nourrir de graines, de lgumes et de fruits, captivent des
tres vivants et les tuent pour les manger.

2

Tu ne tueras point ne se rapporte pas uniquement au meurtre de
l'homme, mais de tout ce qui vit. Ce commandement avait t grav dans
le coeur de l'homme avant de l'tre au Sina.

3

La compassion pour les animaux est si troitement lie  la bont que
l'on peut affirmer avec assurance que celui qui est cruel pour les
btes, ne peut avoir bon coeur.

                                                            SCHOPENHAUER.

4

Ne lve pas ta main sur ton frre et ne verse pas le sang des tres qui
peuplent la terre: hommes, animaux domestiques, btes fauves et oiseaux;
des profondeurs de ton me s'lve une voix qui le dfend de rpandre le
sang, car le sang c'est la vie, et tu ne peux pas rendre la vie.

                                                            LAMARTINE.

5

Les joies que la piti et la compassion pour les animaux donnent
 l'homme rachtent au centuple les plaisirs dont, il se prive en
renonant  la chasse et  la chair abattue.



V.--_Pch de la griserie: vin, tabac, opium, etc._

1

Pour pouvoir bien vivre, les hommes ont surtout besoin de leur raison.
Ils devraient donc tenir tout particulirement  leur saine raison.
Pourtant, ils trouvent du plaisir  l'touffer par le vin, le tabac et
l'opium, et c'est parce qu'ils dsirent mener une mauvaise vie et que
leur raison non obscurcie leur montre que leur vie est mauvaise.

2

Pourquoi les hommes, ayant des habitudes diffrentes, gardent-ils
l'habitude de fumer et de boire? Parce que la plupart parmi eux sont
mcontents de leur vie. Ils en sont mcontents parce qu'ils-recherchent
les plaisirs charnels sans jamais pouvoir les satisfaire. C'est
pourquoi les pauvres comme les riches cherchent l'oubli dans l'ivresse.

3

Si l'homme mange trop, il lui est difficile de ne pas tre paresseux.
S'il boit des boissons grisantes, il lui est difficile de rester chaste.

4

Personne ne s'est jamais enivr ni gris de fume pour accomplir une
bonne action: travailler, prendre une dcision, soigner un malade, prier
Dieu. Mais la plupart des mauvaises actions sont faites dans un tat
d'brit.

Ce n'est pas un crime de se griser; mais c'est crer l'tat qui dispose
au crime.



VI.--_Servir le corps, c'est nuire  l'me._

1

Si un homme a beaucoup plus qu'il ne lui faut, c'est que d'autres
manquent du ncessaire.

2

Qui est plus heureux: celui qui se nourrit par son travail juste assez
pour ne pas avoir faim, s'habille pour ne pas rester nu, se loge pour ne
pas souffrir de la pluie et du froid; ou bien celui qui se procure une
bonne nourriture, des vtements riches et une habitation luxueuse par la
mendicit, la servilit, ou par l'escroquerie et la force?

3

Si nous n'avions pas invent le luxe, tous ceux qui sont maintenant dans
la misre pourraient vivre sans manquer de rien, et les riches sans
craindre pour leur vie ou leurs richesses.

4

De mme que le premier principe de la sagesse est la connaissance de
soi-mme, parce que celui qui se connat peut connatre les autres, de
mme le premier principe de la charit est de se contenter de peu, car
seul celui qui se contente de peu, peut tre charitable.

                                                            J. RUSKIN.

5

Les grands penseurs et les saints taient sobres et chastes.

6

De mme que la fume chasse les abeilles de leur ruche, la voracit et
l'ivrognerie chassent les meilleures forces spirituelles.

                                                        BASILE LE GRAND.

7

Ne tuez pas votre coeur par des excs de nourriture et de boisson.

                                                            MAHOMET.



VII--_Seul celui qui est matre de ses dsirs charnels est libre._

1

Lorsque l'homme vit, non pour l'me mais pour le corps, il imite un
oiseau qui irait d'un endroit  l'autre sur ses faibles pattes, au lieu
de voler en toute libert sur ses ailes.

2

Vous dites que la bonne chair, les vtements riches et le luxe sont
le bonheur. Moi, je crois que la plus grande flicit est de ne rien
dsirer, et, afin de se rapprocher de ce bonheur suprme, il faut,
s'habituer  avoir besoin de peu.

                                                            SOCRATE.

3

Personne ne s'est jamais repenti d'avoir vcu trop simplement.

4

Ce qui arrive  l'estomac lorsqu'on le bourre jusqu' l'indigestion,
arrive quand il y a excs dans les distractions. Plus les hommes
s'vertuent d'augmenter le plaisir de manger, en inventant des plats
raffins, plus l'estomac s'affaiblit et plus le plaisir d'absorber la
nourriture diminue. Plus les gens s'efforcent  augmenter le plaisir des
distractions par des jeux compliqus, plus leur facult de goter ce
plaisir s'affaiblit.




CHAPITRE VIII

DE LA LUBRICIT


Le principe divin demeure dans tous les tres humains, femmes et hommes.
C'est donc un grand pch que de considrer les porteurs de ce principe
comme un moyen de plaisir sensuel.

Pour l'homme, chaque femme doit tre, avant tout, une soeur, et l'homme
pour la femme, un frre.


I.--_On doit tendre  la complte chastet._

1

Il est bon de vivre honntement mari, mais il vaut mieux encore de ne
jamais se marier. Peu de gens en sont capables. Mais celui qui le peut
est heureux.

2

Les gens qui se marient lorsqu'ils peuvent s'en passer, agissent comme
celui qui tombe sans avoir trbuch. Si l'on trbuche et que l'on tombe,
il n'y a rien  y faire, mais si l'on n'a pas trbuch, pourquoi tomber
exprs? Si tu peux vivre chaste, sans pcher, il est prfrable de ne
pas te marier.

3

C'est une erreur de croire que la chastet est contraire  la nature
humaine. La chastet est possible et donne bien plus de bonheur qu'un
mariage, mme heureux.

4

Les excs de nourriture sont funestes  une vie honnte; mais les excs
sexuels le sont plus encore. C'est pourquoi moins l'homme s'adonne
aux uns et aux autres, mieux cela vaut pour sa vie spirituelle. La
diffrence entre les uns et les autres est toutefois trs sensible. En
renonant entirement  la nourriture, l'homme ne peut prolonger sa vie,
alors qu'en renonant au besoin sexuel, il ne supprime ni sa vie, ni la
vie de son espce qui ne dpend pas de lui seul.

5

Celui qui n'est pas mari, s'occupe des choses du Seigneur pour plaire
au Seigneur. Mais celui qui est mari s'occupe des choses du monde pour
plaire  sa femme. Il y a cette diffrence entre la femme marie et la
vierge, que celle qui n'est pas marie s'occupe des choses du Seigneur
pour tre sainte de corps et d'esprit, tandis que celle qui est marie
s'occupe des choses du monde pour plaire  son mari.

                                                       I COR., 7, 33.

6

Si les gens se marient avec la conviction qu'ils servent ainsi Dieu et
les hommes en prolongeant l'espce humaine, ils s'abusent. Au lieu de
se marier pour augmenter le nombre des enfants, ils feraient bien mieux
de concourir au sauvetage de millions de petits tres qui prissent de
misre et manquent de soins.

7

Bien que trs peu d'hommes puissent atteindre  une chastet absolue,
chacun doit comprendre et se rappeler qu'il peut toujours tre plus
chaste qu'il ne l'a t, et que plus l'homme se rapproche de la chastet
absolue, plus il sera heureux lui-mme et pourra concourir au bonheur
des autres.

8

On dit que si tous taient chastes, le genre humain s'teindrait. Or,
suivant l'Eglise, la fin du monde doit arriver; de mme suivant la
science, la vie humaine et notre plante mme doivent avoir une fin.

Pourquoi ds lors nous rvolter  l'ide qu'une vie morale amnerait
galement le genre humain  sa fin?

En ralit, l'extinction ou la prolongation du genre humain ne doit
pas nous proccuper. Chacun de nous ne doit avoir qu'un souci: vivre
honntement, ce qui, pour le dsir sexuel, veut dire s'efforcer d'tre
aussi chaste que possible.

9

Un savant a calcul que si l'humanit continue  se doubler tous les
50 ans, suivant la progression actuelle, dans 7.000 ans un couple aura
produit tant d'hommes qu'en les entassant l'un contre l'autre sur toute
l'tendue du globe, une 27<sup>e</sup> partie seulement de tous les
hommes pourrait s'y placer.

Pour viter cette alternative, il n'y a qu'un moyen, celui indiqu par
tous les sages de la terre et qui s'accorde avec les aspirations de
l'me humaine: la chastet; il faut tendre  la plus grande chastet
ralisable.

10

Vous avez entendu qu'il a t dit aux anciens (dit le Christ en citant
les paroles de la loi de Mose): tu ne commettras point d'adultre. Mais
moi, je vous dis, que quiconque regarde une femme pour la convoiter, a
dj commis un adultre avec elle clans son coeur. (MATTH., V, 27-28).

Ces paroles ne peuvent signifier autre chose que la possibilit pour
l'homme d'aspirer  la chastet absolue.

Comment la raliser? objectera-t-on. Si les hommes deviennent
entirement chastes, le genre humain disparatra. Mais en parlant
ainsi, on oublie qu'indiquer la perfection  laquelle l'homme doit
tendre, ce n'est point exiger la perfection absolue. Il n'est pas donn
 l'homme d'atteindre la perfection en aucune chose. La destine de
l'homme est dans la marche vers la perfection.



II.--_Le pch de luxure._

1

Un homme non dprav prouve toujours du dgot et de la honte  parler
des rapports sexuels et  y penser. Garde ce sentiment. Ce n'est pas
sans raison que ce sentiment est propre  l'homme. Il l'aide  se
contenir de l'impudicit et  rester chaste.

2

On dsigne par le mme mot l'amour spirituel,--pour Dieu et son
prochain,--et l'amour charnel de l'homme pour la femme et de la femme
pour l'homme.

C'est une grande erreur. Il n'y a rien de commun entre ces sentiments.
Le premier,--l'amour spirituel pour Dieu et son prochain--est la voix de
Dieu; le second--l'amour entre homme et femme--est la voix de la bte.

3

La loi de Dieu consiste  aimer Dieu et son prochain, c'est--dire, tous
les hommes sans distinction. Dans l'amour sexuel, l'homme aime une femme
plus que tous et la femme n'aime qu'un seul homme. Il s'ensuit le plus
souvent que l'amour sexuel empche l'homme d'observer la loi divine.



III._--Malheurs provoqus par la licence sexuelle._

1

Tant que tu n'as pas extermin dans sa racine le dsir sexuel que tu
prouves pour une femme, ton esprit sera li aux choses de la terre,
comme le veau-ttard est li  sa mre.

Les gens pris de dsir s'agitent comme un livre pris dans un pige. Ds
qu'ils sont pris dans les filets de la passion charnelle, ils restent
longtemps sans pouvoir se dbarrasser des souffrances.

                                                  _Sagesse bouddhiste._

2

Le papillon de nuit vole vers la lumire parce qu'il ne sait pas qu'il
se brlera les ailes; le poisson avale l'amorce parce qu'il ne sait
pas que cela le fera prir. Mais nous savons que le dsir sexuel nous
engluera, nous fera srement prir; malgr cela, nous nous y abandonnons.

3

De mme que les feux follets des marcages conduisent les hommes aux
fondrires, puis disparaissent; les plaisirs sexuels illusionnent
l'homme.

Il s'gare, empoisonne son existence et, lorsqu'il se dgrise, il
n'aperoit mme plus le mirage auquel il avait sacrifi une partie de sa
vie.

                                                  D'aprs SCHOPENHAUER.



IV.--_Altitude criminelle des conducteurs d'mes dans la question
sexuelle._

1

Pour bien comprendre toute l'immoralit, tout esprit anti-chrtien de la
vie des peuples chrtiens, il suffit de se rappeler que la situation des
femmes qui vivent du vice est reconnue et rglemente dans tous les pays.

2

Les gens riches se sont fait une conviction partage par la fausse
science, suivant laquelle les rapports sexuels seraient indispensables;
seulement, le mariage n'tant pas toujours possible, les rapports
sexuels n'engageraient  rien, sauf  les payer, et seraient absolument
naturels. Cette conviction est devenue tellement gnrale et
inbranlable que les parents, sur les conseils d'un mdecin, organisent
la dbauche pour leurs enfants, et les institutions dont le seul but
est de s'occuper du bien-tre des citoyens, autorisent l'existence d'une
classe de femmes qui doivent prir moralement et physiquement, pour
satisfaire  la dpravation de l'homme.

3

Parler de l'utilit ou de la nocivit des rapports sexuels, reviendrait
 demander s'il est utile ou nuisible de boire le sangd'autrui.



V.--_Lutte contre le pch sexuel._

1

L'homme, comme l'animal, est oblig de lutter contre les autres tres
et se reproduire pour assurer l'existence de son espce. Mais, crature
doue de raison et d'amour, l'homme ne doit pas lutter contre les autres
tres et ne doit pas penser  se reproduire; il doit rester chaste. De
la combinaison de ces deux aspirations contraires rsulte la vie humaine
telle qu'elle doit l'tre.

2

La lutte contre le dsir sexuel est la lutte la plus difficile, et
il n'y a pas de situation ni d'ge, except l'enfance et la profonde
vieillesse, o l'homme en est libr. C'est pourquoi tout adulte, homme
ou femme, doit surveiller l'ennemi qui n'attend qu'une occasion propice
pour attaquer.

3

De mme que nous devons prendre sur les animaux l'exemple de temprance
dans la nourriture: ne manger que lorsqu'on a faim et sans en abuser,
nous devons les imiter dans nos rapports sexuels: s'abstenir comme
eux jusqu' l'ge de pubert, ne s'y adonner que lorsqu'on y est
irrsistiblement attir et s'abstenir encore ds que la conception se
manifeste.



VI.--_Le Mariage._

1

Il est bon  l'homme de ne point toucher la femme. Mais, pour ne pas
commettre d'adultre, que chacun ait sa femme et que chaque femme ait
son mari.

                                                  I COR., VII, 1-2.

2

La doctrine chrtienne ne donne pas les mmes rgles pour tout et pour
tous; elle ne fait qu'indiquer la perfection vers laquelle il faut
tendre. Il en est ainsi pour la question sexuelle: la perfection, c'est
la chastet absolue. Tout effort vers la chastet absolue constitue une
observation plus ou moins grande d la doctrine.

3

Pour toucher une cible, il faut viser plus loin. De mme pour que le
mariage soit indissoluble et les deux poux fidles l'un  l'autre, il
faut que tous deux tendent  la chastet.

4

Si l'homme cherche le plaisir dans les rapports sexuels, mme entre
poux, ainsi que cela arrive parmi nous, il tombera srement dans le
vice.

5

La cohabitation entre homme et femme ayant des enfants pour rsultat
est le mariage rel; toutes les crmonies extrieures ne font pas le
mariage, mais ne s'emploient que pour reconnatre comme mariage une
seule union entre beaucoup d'autres.

6

La vritable doctrine chrtienne ne contient aucune allusion 
l'institution du mariage. Aussi, les chrtiens de notre temps qui s'en
aperoivent, mais ne voient pas l'idal du Christ (qui est la chastet
absolue) parce qu'il leur est voil par l'Eglise, demeurent, quant au
mariage, sans aucune rgle de conduite. C'est  cela que tient le fait,
trange au premier abord, que chez les peuples professant des doctrines
bien moins leves que le christianisme, mais possdant une dfinition
exacte du mariage, l'esprit de famille, la fidlit conjugale sont bien
plus dvelopps que chez les soi-disant chrtiens.

Les peuples qui professent des doctrines infrieures au christianisme
admettent le concubinage, la polygamie et la polyandrie dans certaines
limites, mais ils vitent en revanche la dpravation qui se rvle par
le concubinage, la polygamie et la polyandrie qui rgnent parmi les
chrtiens et sont masqus par la monogamie apparente.

7

Pour que le mariage soit un acte sage et moral, il faut:

_Primo:_ Ne pas penser que chaque homme ou chaque femme doit absolument
se marier, mais se dire, au contraire, qu'il est prfrable de rester
pur pour que rien ne nous empche de consacrer toutes nos forces 
servir Dieu.

_Secundo_: Considrer les rapports sexuels comme un mariage indissoluble.
(MATTH., XIX, 4-7).

_Tertio_: Ne pas considrer le mariage comme un encouragement  la
satisfaction des dsirs charnels, mais comme un pch qui doit tre
expi par l'accomplissement des devoirs de famille.



VII--_Les enfants servent  l'expiation du pch mortel._

1

Si les hommes pouvaient atteindre la perfection et devenir chastes, le
genre humain s'teindrait et n'aurait plus de raison d'exister sur la
terre, parce que les hommes seraient devenus pareils aux anges qui ne
se marient pas, comme il est dit dans l'Evangile. Mais tant que les
hommes ne sont pas arrivs  la perfection, ils doivent produire leur
progniture pour qu'en se perfectionnant, la postrit puisse atteindre
 la perfection  laquelle l'homme tend.

2

Le mariage, le vrai mariage qui a pour mission la production et
l'ducation des enfants, est un moyen indirect de servir Dieu par les
enfants. Si je n'ai pas fait ce que je pouvais et devais faire, mes
enfants le feront.

C'est pourquoi les gens qui se marient prouvent toujours un certain
apaisement. Ils ont le sentiment de la possibilit de transmettre une
partie de leurs obligations  leurs enfants  venir. Mais ce sentiment
n'est lgitime qu'au cas o les poux lvent leurs enfants de faon
qu'ils ne soient pas une entrave  l'oeuvre divine, mais ses ouvriers. La
conviction que si je n'ai pas pu me consacrer entirement au service de
Dieu, je ferai tout mon possible pour que mes enfants le fassent--cette
conviction donne un sens moral au mariage ainsi qu' l'ducation des
enfants.

3

Bnie soit l'enfance qui, au milieu des cruauts de la terre, laisse
entrevoir un peu de ciel! Les 80.000 naissances quotidiennes dont parle
la statistique, constituent le dbordement d'innocence et de fracheur,
luttant non seulement contre l'extinction de l'espce, mais encore
contre la corruption humaine et contre une infection gnrale par le
vice. Tous les bons sentiments veills par le berceau et l'enfance
sont un des mystres de la grande Providence; supprimez cette rose
vivifiante, et la rafale des passions gostes schera, comme par le
feu, la socit humaine.

Si l'humanit se composait d'un milliard d'tres immortels, dont le
nombre ne pourrait ni augmenter ni diminuer, o serions-nous et que
serions-nous, Grand Dieu! Nous serions incontestablement mille fois plus
savants, mais aussi mille fois plus mauvais.

Bnie soit l'enfance pour le bonheur qu'elle donne elle-mme, pour le
bien qu'elle fait sans le savoir et sans le vouloir en obligeant, en
permettant de l'aimer! Ce n'est que grce  elle que nous apercevons une
parcelle de paradis sur terre. Bnie soit galement la mort! Les anges
n'ont pas besoin de natre, ni de mourir pour vivre; mais, pour les
hommes, l'un et l'autre sont ncessaires, indispensables.

                                                           AMIEL.

5

Les gens riches, qui considrent les enfants comme une entrave au
plaisir, un accident malheureux ou une sorte de jouissance quand il en
nat un nombre fix  l'avance, ne les lvent pas en vue de la mission
humaine qu'ils auront  accomplir en tant qu'tres intelligents et
affectueux, mais en vue des plaisirs qu'ils peuvent donner  leurs
parents. Les enfants de tels parents sont, pour la plupart, entours de
soins en vue de les rendre propres, blancs, rassasis, beaux, et, par
consquent, douillets et sensuels.

Les costumes, les lectures, les spectacles, la musique, la danse, la
bonne chair, tout l'arrangement de leur existence, depuis les images sur
les botes, jusqu'aux romans, nouvelles et pomes, ne fait qu'exciter
leur sensualit, ce qui suscite chez les enfants des classes aises les
plus bas vices et les maladies sexuelles.




CHAPITRE IX

DE L'OISIVET


Il est injuste de demander aux hommes plus de travail qu'on ne peut
leur en donner soi-mme. Mais comme on ne saurait peser si on donne aux
autres plus qu'on ne leur demande, qu'en outre, on peut  tout moment
faiblir ou tomber malade et qu'on devra alors prendre sans donner, on
doit, tant qu'on a des forces, tcher de travailler pour les autres le
plus possible et leur demander le moins de travail possible.


I.--_L'homme commet un grand pch s'il profite du travail d'autrui sans
travailler lui-mme._

1

Celui qui ne veut pas travailler n'a pas le droit de manger.

                                                            Aptre PAUL.

2

En te servant de n'importe quel objet, souviens-toi que c'est le produit
du travail humain et que, lorsque tu dpenses, supprimes ou abmes cet
objet, tu dpenses le travail et parfois la vie humaine.

3

Celui qui ne se nourrit pas de son propre travail et fait travailler les
autres pour soi est un cannibal.

_Sagesse orientale._

4

Toute la morale chrtienne en son application pratique se rduit 
considrer tous les hommes comme des frres,  tre l'gal de tous; et
pour arriver  cela, il faut, avant tout, cesser de faire travailler
les autres pour soi et, dans l'organisation sociale actuelle, profiter
le moins possible du produit du travail des autres, de tout ce qui
s'acquiert pour de l'argent, dpenser le moins d'argent et vivre le plus
simplement possible.

5

Ne fais pas faire aux autres ce que tu peux faire toi-mme. Que chacun
balaye devant sa porte. Si chacun agit ainsi, toute la rue sera propre.

6

Quelle est la meilleure nourriture? Celle que vous avez gagne vous-mme.

                                                            MAHOMET.

7

Il est trs utile pour les gens riches d'abandonner pour un certain
temps leur vie luxueuse et de vivre, ne serait-ce que quelques jours,
comme les ouvriers, en faisant soi-mme tout ce que les salaris font
chez les gens riches; si le riche faisait ainsi, il verrait le grand
pch qu'il commet en faisant travailler les autres.

8

Ceux qui vivent dans le luxe ne peuvent pas aimer les hommes. Ils
ne le peuvent pas, parce que tout ce dont ils se servent est fait 
contre-coeur, par ncessit, souvent avec des maldictions, par ceux
qu'ils forcent  les servir. Pour que ces gens-l puissent aimer leurs
prochains, ils doivent tout d'abord cesser de les tourmenter.



II.--_La loi du travail n'est pas pnible, mais agrable  accomplir._

1

Tu mangeras ton pain  la sueur de ton front. C'est une loi immuable. De
mme que la femme obit  la loi de l'enfantement dans la souffrance,
l'homme doit obir  la loi dure du travail. La femme ne peut se librer
de son sort. Si elle adopte un enfant qui n'est pas n d'elle, ce sera,
malgr tout, un tranger et elle sera prive des joies de la maternit.
Il en est de mme pour le travail des hommes. Lorsqu'un homme mange le
pain qu'il n'a pas gagn, il se prive des joies du travail.

                                                            BONDAREV[1].

2

L'homme craint la mort  laquelle il est soumis. L'homme qui ne connat
ni le bien ni le mal semble plus heureux, mais il est irrsistiblement
attir  les connatre.

L'homme aime l'oisivet et la satisfaction des dsirs sans souffrances,
mais ce n'est que le travail et les souffrances qui lui donnent la vie,
 lui et  toute son espce.

3

C'est une grande erreur que de supposer que les hommes peuvent avoir une
vie spirituelle leve, alors que leur corps demeure dans le luxe et
l'oisivet. Le corps est toujours le premier lve de l'me.

                                                            THOREAU.

4

Si l'homme vit seul et se dispense de la loi du travail, il en est
immdiatement puni par le fait que son corps s'anmie et s'affaiblit. Si
l'homme vit dans l'oisivet et force les autres  travailler pour lui,
il s'en trouve immdiatement puni par ce fait que son me s'obscurcit et
s'abaisse.

5

L'homme vit d'une vie spirituelle et d'une vie matrielle. Il y a une
loi pour la vie spirituelle et une autre pour la vie matrielle. La loi
de la vie matrielle, c'est le travail, et la loi de la vie spirituelle,
c'est l'amour. Si l'homme droge  la loi matrielle, celle du travail,
il drogera invitablement  la loi spirituelle, celle de l'Amour.

6

Bien que les habits offerts par le roi soient magnifiques, ceux qu'on
se fait soi-mme sont meilleurs: bien que la nourriture des riches soit
bonne, le pain que l'on gagne soi-mme est le meilleur plat.

                                                            SAADI.

7

La puissance divine galise les hommes: elle prend  ceux qui ont
beaucoup et donne  ceux qui ont peu. L'homme riche a plus de choses,
mais elles lui donnent moins de plaisir. Le pauvre a moins de choses,
mais plus de plaisir. L'eau puise  la source et une crote de pain
semblent bien meilleures au pauvre travailleur, que les mets et les
boissons les plus chers le paraissent  l'oisif. Le riche blas ne
trouve plus got  rien. Pour le travailleur, la nourriture, la boisson
et le repos sont chaque fois un plaisir nouveau.

8

L'enfer est cach par les plaisirs, le paradis par le travail et les
malheurs.

                                                            MAHOMET.

9

Sans travail manuel, il n'y a pas de corps sain, il n'y a pas non plus
de penses saines.

10

Si tu veux toujours tre de bonne humeur, travaille jusqu' la fatigue,
mais non pas au-dessus de tes forces. L'oisivet rend les gens
mcontents et mchants. Il en est de mme lorsqu'on travaille trop.

11

La meilleure et la plus pure joie est celle du repos aprs le travail.

                                                                 KANT.



III.--_Le meilleur travail est le travail agricole._

1

Tous les hommes reconnatront avec le temps la vrit comprise depuis
longtemps par les grands esprits de tous les peuples; la plus grande
vertu de l'humanit consiste dans la soumission aux lois de l'tre
suprme. Tu es cendre et tu redeviendras cendre. C'est la premire loi
que nous apprenons sur notre vie; la deuxime loi commande la culture de
la terre dont nous sommes issus et  laquelle nous retournerons. C'est
en cultivant cette terre avec l'amour pour des btes et des plantes que
cette culture exige, que l'homme comprend et vit le mieux sa vie.

                                                            J. RUSKIN.

2

L'agriculture n'est pas l'une des occupations propres  l'homme.
L'agriculture est une occupation propre  tous les hommes; ce travail
leur donne le plus de libert et le plus d'honneur.

3

La terre dit  celui qui ne la cultive pas: parce que tu ne me
travailles pas de la main droite et de la main gauche, tu resteras
ternellement  la porte des hommes avec tous les autres qumandeurs; tu
n'auras jamais que les restes des riches.

                                                            ZOROASTRE.

4

La vie des hommes de notre temps est organise de faon que la plus
grande rmunration est obtenue pour un travail vain et inutile: dans
les confiseries, les fabriques de tabacs, les pharmacies, les banques,
le commerce, la littrature, la musique, etc.; et l'on paie bien moins
le travail agricole. Si l'on attache de l'importance  la rmunration
pcuniaire, cet tat de choses est trs injuste. Mais si l'on envisage
principalement la joie du travail, son influence sur la sant corporelle
et ses attraits naturels, c'est trs juste.

5

Le travail manuel, le travail agricole surtout, est utile non seulement
au corps, mais encore  l'me. Les gens qui ne travaillent pas de leurs
mains, prouvent des difficults  comprendre sainement les choses.
Ils ne cessent de penser, de parler, d'couter ou de lire. L'esprit
n'a pas de repos, il s'irrite et s'embrouille. Le travail agricole est
utile, parce qu'en outre du repos qu'il offre  l'homme, il lui permet
d'envisager sainement, simplement et clairement la situation de l'homme
dans la vie.

6

J'aime les paysans. Ils ne sont pas assez instruits pour raisonner
faussement.

                                                            MONTAIGNE.



IV.--_Ce qu'on appelle la division du travail, n'est qu'une excuse de
l'oisivet._

1

Ces derniers temps on parle beaucoup d'une des raisons principales
du succs obtenu par les hommes dans la production et la division du
travail. Nous disons: division du travail; mais cette expression n'est
pas juste. Dans notre socit, ce n'est pas le travail qui est divis,
mais les hommes; ils sont diviss, rduits en petites parcelles d'homme.
A la fabrique, un homme ne fait qu'une infime partie de l'objet; de
sorte que la partie d'initiative laisse  l'homme ne suffit pas pour
faire toute une pingle ou tout un clou; il s'puise  faire un bout
d'pingle ou la tte d'un clou. C'est vrai qu'il serait bon et dsirable
de fabriquer un grand nombre d'pingles par jour; mais si nous pouvions
voir seulement de quel sable nous les frottons, nous aurions rflchi
que ce n'est pas avantageux, pour cette raison que nous les frottons
avec le sable de l'me humaine.

On peut tourmenter les hommes, les mettre aux fers, les atteler comme
des btes, les tuer comme des mouches en t, et cependant, dans un
sens, dans le meilleur, ces hommes peuvent rester libres. Mais craser
leurs mes immortelles, les trangler et transformer les gens en
machines--c'est la vraie servitude. Seule cette humiliation, cette
transformation des hommes en machines force les ouvriers  lutter
dsesprment et inutilement pour leur libert dont ils ne conoivent
pas le sens eux-mmes. Leur animosit n'est pas provoque par la faim,
ni par les atteintes  l'amour propre (ces deux causes ont toujours
produit leur effet, mais les bases de la socit n'ont jamais t aussi
branle que maintenant). Cela ne tient pas  ce que les ouvriers se
nourrissent mal, mais  ce qu'ils n'ont pas de plaisir au travail par
lequel ils gagnent leur pain; ce qui fait qu'ils considrent la richesse
comme l'unique moyen de plaisir. Ils souffrent moins du mpris que
leur tmoignent les classes imprieuses que du mpris qu'ils ont pour
eux-mmes, parce que le travail auquel ils sont condamns les humilie,
les dprave, les amoindrit. Jamais plus qu'aujourd'hui les classes
suprieures n'ont tmoign autant de sympathie et d'affection pour
les classes infrieures, et, cependant, elles n'ont jamais t autant
mprises par celles-ci.

                                                            JOHN RUSKIN.

2

L'homme, comme l'animal, doit besogner, employer ses mains et ses pieds.
Il peut forcer les autres  faire ce qui lui est ncessaire, mais il
devra quand mme dpenser  quelque chose ses forces corporelles. S'il
ne travaille pas  des choses utiles, raisonnables, il travaillera  des
choses inutiles et stupides. C'est ce qui se produit, en effet, parmi
les classes aises.

3

Les classes oisives excusent leur fainantise par ce qu'elles s'occupent
des arts et des sciences ncessaires au peuple. Ces gens se chargent
d'en fournir  ceux qui travaillent; malheureusement, ce qu'ils
apportent au peuple en fait de science et d'art, est une fausse science
et un faux art. Aussi, au lieu de rcompenser le peuple de son travail,
la science et l'art qu'on lui offre ne font que le tromper et le
dpraver.

4

Un Europen vantait devant un Chinois les avantages de la production
mcanique: Elle libre l'homme du travail disait l'Europen. La
libration du travail serait un grand malheur, rpondit le Chinois. Sans
travail il n'y a pas de bonheur possible.

5

L'homme ne peut acqurir la richesse que par trois moyens: le travail,
la mendicit et le vol. Ceux qui peinent gagnent peu, justement parce
qu'une trop grande part revient aux mendiants et aux voleurs.

                                                            HENRY GEORGE.



V.--_Les occupations des gens qui se sont librs de la loi du travail
sont toujours vaines et inutiles._

1

De mme qu'un cheval tournant une roue incline ne peut pas s'arrter et
doit toujours avancer, l'homme ne peut pas rester oisif. Par consquent,
un homme qui travaille a tout autant de mrite qu'un cheval mont sur
une roue et qui remue les jambes. L'important n'est pas dans le fait que
l'homme travaille, mais  quoi il travaille.

2

Ceux qui se sont dispenss du travail manuel peuvent tre intelligents,
mais rarement raisonnables. Si l'on crit, imprime et enseignelant de
futilits dans nos coles, si notre littrature, notre musique, nos
tableaux sont si subtils, si peu comprhensibles pour tous, c'est parce
que tous ceux qui s'en occupent se sont librs du travail manuel et
mnent une vie oisive.

                                                       D'aprs EMERSON.

3

Les hommes cherchent le plaisir d'un ct et d'autre parce qu'ils
sentent le vide de leur existence, mais ne sentent pas encore le vide du
nouveau plaisir qui les attire.

                                                            PASCAL.

4

Personne n'a encore calcul les millions de journes de dur travail
et, peut-tre des milliers de vies qui se dpensent  prparer les
distractions. C'est pour cette raison que les distractions de notre
monde ne sont pas joyeuses.



VI.--_Le mal de l'oisivet._

1

On ne peut avoir honte d'aucun travail mme du plus malpropre; seule
l'oisivet doit faire honte.

2

Les gens oisifs et riches n'ont qu'un souci--c'est de tirer orgueil de
leur luxe. Ils sentent que, sans cela, tous les mpriseraient comme ils
le mritent.

3

Honte  l'homme  qui l'on doit conseiller de prendre sur la fourmi
l'exemple de l'amour pour le travail. Doublement honteux  lui quand il
ne suit pas ce conseil.

                                                       _Le Talmud._

4

L'oisivet devrait figurer parmi les tourments de l'enfer, et c'est elle
qui se trouve place parmi les joies du paradis.

                                                            MONTAIGNE.

5

Celui qui ne fait rien a toujours de nombreux aides.

6

Ne fais jamais faire par les autres ce que tu peux faire toi-mme.

7

Le doute, la tristesse, l'abattement, l'indignation, le dsespoir, tous
ces dmons veillent sur l'homme, et ds qu'il mne une vie oisive, ils
l'attaquent. Le moyen le plus sr de se protger contre ces dmons,
c'est un travail corporel assidu. Ds que l'homme se met  cette
besogne, aucun dmon n'ose plus l'approcher et ne fait que grogner de
loin.

                                                            CARLYLE.

8

Le dmon, lorsqu'il pche les hommes  la ligne, se sert de diffrentes
amorces. Mais l'homme oisif n'a pas besoin d'amorce, il se fait prendre
sans amorce.

9

Il est prfrable de prendre une corde, d'aller chercher du bois dans la
fort et de le vendre pour acheter du pain que de demander aux gens de
vous en donner. Si l'on vous refuse, vous en aurez du dpit; si on vous
le donne ce sera pis encore: vous aurez honte.

                                                            MAHOMET.

10

Il y avait une fois deux frres; l'un travaillait chez un seigneur,
l'autre vivait du travail de ses mains. Le frre riche dit un jour au
pauvre:

--Pourquoi ne vas-tu pas travailler chez le seigneur? Tu ne connatrais
pas de besogne pnible.

A cela le pauvre rpliqua:

--Pourquoi ne travailles-tu pas? Tu ne connatrais pas d'humiliation ni
de servitude.

Les sages disent qu'il est prfrable de manger tranquillement le pain
qu'on a gagn, que de porter une charpe d'or et d'tre le serviteur
d'un autre. Il est prfrable de ptrir la chaux et l'argile de ses
mains, que de joindre ses mains sur la poitrine en signe d'humilit.

                                                            SAADI.

11

Ne pas rester  la porte des riches et ne pas parler d'une voix de
qumandeur--c'est la meilleure vie. Et, afin que cela n'arrive pas, il
ne faut pas craindre le travail.

                                                       HOTOPADEZ hindou.

12

Si tu ne veux pas travailler, humilie-toi, ou opprime les autres.

13

L'aumne d'une pauvre veuve est gale aux plus riches dons, avec cette
diffrence qu'elle est la vraie charit.

Seuls les pauvres qui travaillent peuvent avoir la joie de la charit.
Les riches, les oisifs, en sont privs.



[1] Paysan russe, auteur d'un ouvrage sur la loi du travail. Tolsto a
connu l'auteur et comment son ouvrage. (N. du trad.)




CHAPITRE X

DE LA CUPIDIT


Le pch de cupidit est dans l'accumulation d'une quantit toujours
grandissante d'objets ou d'argent ncessaires aux autres hommes, et de
garder ces objets ou cet argent afin de jouir  sa guise du travail
d'autrui.


I--_Le pch du riche._

1

Dans notre socit, un homme ne peut pas dormir sans payer sa place.
L'air, l'eau, la lumire du soleil ne lui appartiennent que sur la
grand'route.... L'unique droit reconnu chez nous, c'est de marcher sur
cette grand'route jusqu' ce que l'on commence  chanceler de fatigue,
parce qu'on ne peut s'arrter et que l'on doit marcher toujours.

                                                            GRANT ALLEN[1].

2

Dix hommes bons s'tendent et dorment paisiblement sur le mme feutre,
mais deux riches ne peuvent pas vivre en paix dans dix chambres. Si un
homme de coeur trouve une miche de pain, il en donne la moiti  celui
qui a faim. Mais lorsqu'un conqurant conquiert une partie du monde, il
ne se tranquillise pas tant qu'il n'en n'a pas pris une autre partie
encore.

3

Les riches ont quinze chambres pour trois personnes, et il ne peuvent
pas laisser un mendiant se chauffer et coucher chez eux.

Le paysan a une chaumire de sept mtres pour sept personnes; mais il
laisse volontiers entrer un voyageur en disant: Dieu nous ordonne de
partager.

4

Les riches et les pauvres se compltent les uns les autres. Quand il y a
des riches, il y a et il doit y avoir des pauvres. Quand existe le luxe
effrn, existe et doit exister l'affreuse misre qui force ceux qui
n'ont rien  tre au service du luxe.

Le Christ aimait les pauvres et s'loignait des riches.

Dans le royaume de vrit qu'Il prchait, les riches et les pauvres
seraient galement impossibles.

                                                            HENRY GEORGE.

5

Le vagabond est le complment indispensable du millionnaire.

                                                            HENRY GEORGE.

6

Les plaisirs des riches sont obtenus par les larmes des pauvres.

7

Lorsque les riches parlent du bonheur social, je ne doute pas qu'ils
forment sous ce prtexte un complot en vue d'assurer leurs intrts.

                                                            THOMAS MORE.

8

Les honntes gens ne sont jamais riches. Les gens riches ne sont jamais
honntes.

                                                            LAO-TSEU.

9

Ne vole pas un pauvre parce qu'il est pauvre, dit Salomon. Pourtant,
ce pillage du pauvre parce qu'il est pauvre est une chose trs
ordinaire: le riche profite toujours de la misre du pauvre pour le
forcer  travailler pour lui, ou bien pour lui acheter ses produits 
vil prix.

On dvalise rarement les riches sur les grand'routes, parce qu'il est
dangereux de voler un riche, alors qu'on peut dvaliser un pauvre sans
aucun risque.

                                                       D'aprs JOHN RUSKIN.

10

Les gens qui appartiennent aux classes ouvrires tchent le plus souvent
de passer dans la classe des gens aiss qui vivent du travail d'autrui.
Ils appellent a se joindre aux bonnes gens, alors qu'il faudrait dire
quitter les bonnes gens pour les mchants.

La richesse est un grand pch devant Dieu, la pauvret l'est devant les
hommes.

                                                            Proverbe russe.



II.--_-L'homme et la terre._

1

Etant issu de la terre, la terre m'est donne pour que j'y prenne tout
ce qu'il me faut pour cultiver et ensemencer, et j'ai le droit de
rclamer ma part.

Montrez-moi donc o elle est.

                                                            EMERSON.

2

La terre est notre mre  tous; elle nous nourrit, nous donne asile,
nous rjouit et nous chauffe; depuis notre naissance et jusqu'au moment
o nous nous endormons du dernier sommeil sur son coeur de mre, elle
nous caresse constamment de son treinte affectueuse.

Et voici que les gens parlent de sa vente; et elle prsente, en effet, 
notre poque vnale, un article de ngoce, elle est vendue et achete.

Mais la vente de la terre cre par le Crateur cleste est une norme
ineptie. La terre ne peut appartenir qu'au Dieu tout-puissant et 
tous les fils des hommes qui la travaillent, de mme qu' ceux qui la
travailleront dans l'avenir.

Elle est la proprit non seulement d'une seule gnration, mais de
toutes les gnrations passes, futures et prsentes qui la travaillent.

                                                            CARLYLE.

3

Nous occupons une le sur laquelle nous vivons des produits de nos
mains. Un marin naufrag est rejet sur notre cte. A-t-il le mme droit
naturel que nous d'occuper sur les mmes bases que nous, une parcelle de
terre pour s'y nourrir de son travail? Il semblerait que ce droit est
incontestable. Et cependant, combien d'hommes naissent sur notre plante
auxquels les gens qui y vivent refusent ce droit.

                                                            DE LAVELEYE.



III.--_Les consquences nuisibles de la richesse._

1

Les hommes se plaignent d'tre pauvres et s'efforcent, par tous les
moyens, d'arriver  la richesse; cependant, la misre et la pauvret
donnent aux gens la fermet et la force, alors que les excs et le luxe
les affaiblissent et les amnent  leur perte.

Les pauvres ont tort de vouloir changer l'indigence utile au corps et 
l'me contre la richesse qui est nuisible au corps et  l'me.

2

Si le pauvre a des peines, le riche en a doublement.

3

Le riche est malheureux; d'abord, parce qu'il craint toujours pour ses
richesses, ensuite, parce que plus il a de biens, plus il a de soucis et
d'affaires. Mais il est surtout malheureux parce qu'il ne peut se lier
qu'avec des riches comme lui, qui sont peu nombreux, et non avec les
pauvres qui sont la majorit. S'il se lie avec un pauvre, il voit trop
nettement son pch, et il ne peut pas ne pas en avoir honte.

4

La richesse a l'or, la pauvret a la joie.

                                        Proverbe.

5

La richesse habitue les gens  l'orgueil,  la cruaut,  l'ignorance
prsomptueuse et  la dbauche.

6

Seul un homme riche peut tre insensible et indiffrent au malheur
d'autrui.

                                                  Le _Talmud._

7

La misre assagit, la richesse abtit. Les chiens eux-mmes deviennent
enrags  force de trop bien manger.

                                                  Proverbe russe.

8

Celui qui est charitable n'est jamais riche. Le riche n'est srement pas
charitable.

                                                   Proverbe mandchourien.

9

Les gens cherchent la richesse; s'ils savaient seulement combien ils
perdent de bont en gagnant l'opulence et en vivant au milieu d'elle,
ils auraient cherch  s'en dbarrasser avec le mme zle qu'ils mettent
 l'acqurir.

10

Le moment est proche o les hommes cesseront de croire que la richesse
donne le bonheur et comprendront, enfin, la simple vrit qu'en gagnant
et en conservant leur richesse, ils rendent plus malheureuse et non
meilleure l'existence des autres et la leur.



IV.--_On ne doit pas envier la richesse, mais en avoir honte._

1

Il ne faut pas respecter et envier les riches, mais les plaindre et
s'loigner d'eux. Quant au riche, il ne doit pas tre fier de ses biens,
mais honteux.

2

Si le pauvre envie le riche, il ne vaut pas mieux que lui.

3

L'orgueil des riches est mauvais, mais l'envie des pauvres n'est pas
moins mauvaise. Combien il y a de pauvres qui, tout en blmant les
riches, agissent de mme qu'eux envers ceux qui sont plus pauvres
qu'eux-mmes!



V.--_L'excuse de la richesse._

1

Si tu as des revenus sans travailler, il y a srement quelqu'un qui
travaille sans tre pay.

2

Seul celui qui est sr de n'tre pas un homme comme tous les autres,
mais meilleur qu'eux, peut possder des richesses au milieu des pauvres
et avoir la conscience tranquille. Seule la pense qu'il est meilleur
que les autres peut justifier un tel homme  ses propres yeux. Et,
chose extraordinaire, la possession des richesses, qui devrait rendre
un tel homme honteux, est pour lui la principale justification de sa
supriorit sur les autres hommes. Je jouis de la richesse parce que je
suis meilleur que les autres. Et je suis meilleur que les autres parce
que je jouis de la richesse, se dit-il.

3

Rien ne prouve aussi clairement la fausset de la religion professe
parmi nous que ce fait que les hommes qui se considrent comme chrtiens
peuvent non seulement jouir de leurs richesses, au milieu des pauvres,
mais encore en tre fiers.

4

L'une des erreurs les plus frquentes et les plus significatives que les
hommes commettent, est de croire comme bon ce qu'ils aiment. Ils aiment
la richesse, et bien que le mal de la richesse soit vident, ils se
persuadent que la richesse est bonne.

5

Est-ce que Dieu a donn quelque chose  l'un, sans le donner  l'autre?
Est-ce que notre Pre commun a exclu l'un de ses enfants? Vous qui
exigez le droit exclusif de profiter de ses dons, montrez le testament
par lequel il aurait priv les autres frres de son hritage.

                                                            LAMENNAIS.

6

Il semblerait que, connaissant l'affreuse misre des ouvriers qui
meurent de privations et d'excs de travail (et il est impossible de ne
pas le savoir), les gens riches, qui profitent de ce travail homicide,
seraient forcs de s'en mouvoir. Cependant, ces gens riches, libraux,
humanitaires, trs sensibles non seulement aux souffrances des hommes,
mais  celles des btes, cherchent  s'enrichir davantage, c'est--dire
 profiter de plus en plus du travail des autres et le font en toute
srnit.

Cette srnit des riches est due  l'intervention d'une nouvelle
science dnomme conomie politique, qui a pos des lois en vertu
desquelles la rpartition du travail et la jouissance de ses produits
dpendent de l'offre et de la demande, du capital, de la rente, du taux
des salaires, des bnfices, etc.

Il a t crit sur ce thme, en peu de temps, un nombre incalculable de
traits, de brochures; il a t fait des cours et des confrences, et on
en crit et on confrencie encore  l'infini.

Bien que la plupart des gens ignorent les dtails de ces explications
rassurantes de la science, ils savent quand mme que cette explication
existe, que les savants, des gens subtils, ne cessent de dmontrer que
l'ordre de choses actuel est tel qu'il doit tre, et que l'on peut se
laisser vivre tranquillement dans cet tat de choses, sans essayer de le
modifier.

Ce n'est qu'ainsi qu'on peut expliquer l'aveuglement surprenant
dans lequel se trouvent les hommes sensibles de notre socit, qui
plaignent sincrement, les animaux, mais qui, la conscience tranquille,
s'attaquent  la vie de leurs semblables.



VI._--Pour atteindre le bonheur, l'homme ne doit pas se soucier de
l'accroissement de son avoir, mais de l'amour qui est en lui._

1

Gagne une richesse que personne ne pourra te prendre, qu'elle te reste
mme aprs la mort et qu'elle ne diminue ni ne tarisse jamais. Cette
richesse--c'est ton me.

                                                       Proverbe hindou.

2

Les gens se soucient mille fois plus d'augmenter leurs richesses que de
dvelopper leur raison. Pourtant chacun devrait comprendre qu'il vaut
bien mieux pour son bonheur conserver ce qui est en lui que ce qui est
chez lui.

                                                  D'aprs SCHOPENHAUER.

3

Et il leur dit celte parabole: Les terres d'un riche donnrent, une
abondante rcolte; et ce riche se demanda: Que ferai-je? Je n'ai pas
assez de place pour serrer ma rcolte. Voici, dit-il, ce que je ferai:
j'abatterai mes greniers, j'en btirai de plus grands, et j'y amasserai
toute ma rcolte et tous mes biens. Puis je dirai  mon me: Mon me,
tu as beaucoup de biens en rserve pour plusieurs annes; repose-toi,
mange, bois et rjouis-toi. Mais Dieu lui dit: Insens, celte nuit
mme ton me te sera prise, et ce que tu as amass,  qui cela
appartiendra-t-il?

                                                       Luc, XII, 16-20.

4

Pourquoi l'homme voudrait-il tre riche? Pourquoi lui faut-il des
chevaux de race, de riches habits, de magnifiques chambres, des droits
d'entre dans les lieux de distractions?

Parce qu'il manque de vie spirituelle.

Donnez  cet nomme une vie spirituelle, et il n'aura besoin de rien.

                                                            EMERSON.

5

De mme qu'un vtement riche embarrasse les mouvements du corps, la
richesse entrave les mouvements de l'me.



VII.--_La lutte contre de pch de cupidit._

1

Celui qui possde moins qu'il ne veut avoir doit se souvenir qu'il a
plus qu'il ne mrite.

                                                            LICHTENBERG.

2 On peut viter la misre par deux moyens: augmenter son avoir, ou
bien apprendre  se contenter de peu. Augmenter les richesses n'est pas
toujours possible, et c'est presque toujours malhonnte; tandis que
diminuer nos caprices est toujours en notre pouvoir et est salutaire 
notre me.

3

Le pire voleur n'est pas celui qui a pris ce qui lui est ncessaire,
mais bien celui qui garde sans en donner aux autres ce dont il n'a pas
besoin.

4

Celui qui aurait des biens de ce monde et qui, voyant son frre dans le
besoin, lui fermerait son coeur, comment l'amour de Dieu demeurerait-il
en lui? Mes enfants, n'aimons pas en paroles, mais en actes et par la
vrit! I. JEAN, III, 17-18.

Pour qu'un riche n'aime pas en paroles mais en actes et par la vrit
il doit donner  celui qui demande, ainsi que l'a dit le Christ. Et
si l'on donne  celui qui demande, toute richesse s'puise bientt. Et
ds que l'homme cesse d'tre riche, il lui arrive ce que Jsus a dit au
jeune homme, c'est--dire que ce qui empchait le jeune homme riche de
le suivre n'existe plus.

5

La charit est vritable seulement quand tu t'es priv en la faisant.
C'est alors que celui qui reoit un don matriel, reoit galement un
don spirituel. Et si ton don n'est pas un sacrifice, mais le rsultat de
la surabondance, il ne fait qu'irriter celui qui le reoit.

6

Les opulents bienfaiteurs ne voient pas ce qu'ils donnent au pauvre, ils
l'enlvent souvent des mains de plus pauvres encore.


[1] Moraliste anglais _(N. du tr.)_




CHAPITRE XI

DE LA COLRE


I.--_Pch de malveillance._

1

Il a t dit aux anciens: Tu ne tueras point, et celui qui tuera sera
jug (Exode, XX, 13). Mais moi je vous dis que quiconque se met en
colre contre son frre sera jug.

                                                       MATTH., V, 21-22.

2

Si tu prouves une douleur dans le corps, tu sais que quelque chose
n'est pas en bon tat: ou tu fais ce que tu ne devrais pas faire, ou
bien lu ne fais pas ce que tu devrais faire. Il en est de mme de la vie
spirituelle. Si tu te sens triste, irrit, sache que quelque chose est
en mauvais tat: ou tu aimes ce qu'il ne faudrait pas aimer, ou bien tu
n'aimes pas ce qu'il faudrait aimer.

3

Les pchs de la gourmandise, de l'oisivet, de la volupt, sont mauvais
par eux-mmes. Mais ces pchs sont surtout reprhensibles parce qu'ils
engendrent le pire des pchs: la malveillance, l'iniquit envers les
gens.

4

Ce ne sont pas les pillages, les assassinats, les excutions qui sont
effrayants. Qu'est-ce que le pillage? C'est le passage de la proprit
des uns aux autres. Cela a toujours exist, cela sera toujours, et il
n'y a rien d'effrayant  cela.

Que sont les excutions, les assassinats? C'est le passage des hommes de
la vie  la mort. Ces passages ont t, sont et seront toujours, et cela
n'a galement rien, d'effrayant. Ce qu'il y a de rellement effrayant,
c'est la haine des hommes qui engendre le brigandage, le vol, le meurtre.



II.--_L'absurdit de la colre._

1

Les Bouddhistes disent que tout pch vient de la btise. Cela est
juste pour tous les pchs, mais surtout pour l'inimiti. Le pcheur,
l'oiseleur se fche contre le poisson ou l'oiseau parce qu'il ne l'a pas
pris, et moi je me fche contre l'homme, parce qu'il fait ce dont il
a besoin pour lui, et non pas ce que je voudrais de lui. N'est-ce pas
galement stupide?

2

Un homme t'a offens. Tu t'es fch contre lui. L'affaire est termine.
Mais la colre contre cet homme s'est fige dans ton coeur, et lorsque
tu penses  lui, tu t'irrites. Comme si le diable, qui est toujours
en faction  la porte de ton coeur, avait profit de l'heure o tu as
ressenti ta colre contre cet homme; comme si elle lui eut ouvert la
porte, qu'il eut bondi dans ton coeur et qu'il y ft matre, maintenant.
Chasse-le. Et  l'avenir, sois plus prudent, n'ouvre pas la porte par
laquelle il entre.

3

Plus l'homme se croit haut plac, plus facilement il s'irrite contre les
gens. Plus l'homme est modeste, plus il est bon et se fche moins.

4

Ne pense pas que la vertu consiste dans la bravoure et la force. Si tu
peux te placer au-dessus de la colre, pardonner et aimer celui qui t'a
offens, tu auras fait le mieux de ce qu'un homme peut faire.

                                                       DJERBELOTE, persan.

5

Il est vrai, que tu n'as peut-tre pas la force de ne pas te fcher
contre celui qui t'a offens, outrag. Mais tu peux toujours le
contenir, ne manifester ta colre ni en paroles ni en actes.

6

La colre ment toujours de l'impuissance.



III.--_La colre contre les hommes nos frres est draisonnable parce
que le mme Dieu vit en nous tous._

1

On doit s'observer depuis le matin et se dire: tout  l'heure, je
pourrai avoir affaire  un homme insolent, effront, importun,
hypocrite, nerveux. Il y a souvent des gens comme a. Ils ne savent pas
ce qui est bien et ce qui est mal. Mais si je sais, moi, o est le bien
et le mal, si je comprends que le mal pour moi ne peut venir que de la
mauvaise action que j'ai commise moi-mme, aucun mauvais homme ne peut
me nuire. Personne ne peut me forcer  faire mal. Si je pense encore que
tout homme m'est proche, non par le sang et la chair, mais par l'esprit,
que le mme Esprit divin vit en chacun de nous, je ne peux pas me fcher
contre un tre qui m'est proche. Je sais donc que nous sommes crs l'un
pour l'autre, que nous sommes appels  nous entr'aider comme les mains,
les pieds, les yeux et les dents s'aident entre eux et servent le corps
entier; comment puis-je me dtourner de mon prochain si, contrairement 
sa vraie nature, il me fait du mal.

                                                            MARC-AURLE

2

Si tu t'es fch contre un homme, c'est que tu menais une vie charnelle,
et non pas une vie spirituelle. Si tu vivais selon la volont divine,
personne ne pourrait t'offenser, car on ne peut offenser Dieu, et Dieu,
le Dieu qui est en toi, ne peut se fcher.

3

On ne doit ni trop mpriser ni trop respecter aucun homme.

Si tu le mprises, tu ne pourras pas apprcier le bien qu'il y a en lui;
si tu l'honores trop, tu exigeras trop de lui.

Pour ne pas se tromper, il faut mpriser le ct charnel autant chez
autrui qu'en soi-mme et respecter l'homme comme un tre spirituel en
qui demeure l'esprit divin.



IV.--_Plus l'homme se diminue, mieux il vaut._

1

On dit qu'un homme de bien ne peut pas faire autrement que de se fcher
contre les mchants. Mais si cela est ainsi, plus l'homme est bon
comparativement aux autres, plus il doit se mettre en colre contre eux;
en ralit, plus un homme est bon, plus il est doux et bon pour tous les
autres hommes. Cela tient  ce qu'un homme bon se souvient que lui aussi
a souvent pch, et que s'il s'irrite contre les mchants, il doit, tout
d'abord, s'irriter contre lui-mme.

                                                             SNQUE.

2

Un homme raisonnable ne peut pas se fcher contre les hommes mchants et
draisonnables.

--Comment puis-je ne pas me fcher s'ils sont voleurs et filous? dis-tu.

--Qu'est-ce qu'un voleur et un filou? C'est un homme qui s'est gar.
On doit non pas se fcher contre un tel homme, mais le plaindre. Si tu
peux, persuade-le que ce n'est pas bon pour lui-mme de vivre comme il
vit, et il cessera de faire le mal. S'il ne le comprend pas encore, quoi
d'tonnant qu'il vive ainsi.

Tu diras que ces gens l doivent tre punis.

Si un homme a mal aux yeux et qu'il est devenu aveugle, tu ne diras pas
qu'il faut l'en punir. Pourquoi donc veux-tu punir celui qui est priv
de quelque chose de bien plus prcieux que les yeux, qui est priv du
plus grand bonheur qui existe, celui de savoir vivre raisonnablement?

On ne doit pas se fcher contre ces gens, mais les plaindre.

Aie piti de ces malheureux et tche de faire en sorte que leurs
garements ne t'irritent pas. Souviens-toi combien souvent tu t'es
tromp et tu as pch toi-mme, et fche-toi plutt contre toi-mme de
ce que ton me renferme tant d'inimiti et de mchancet.

                                                            PICTTE.

3

Tu dis que tu n'es entour que de mauvaises gens. Si tu penses ainsi,
c'est une preuve certaine que tu es mchant toi-mme.

4

Souvent les gens croient se faire valoir en remarquant les dfauts des
autres; mais ils ne font que montrer leur faiblesse.

Plus l'homme est bon et intelligent, plus il voit le bien chez les
autres; plus il est bte et mchant, plus il voit les dfauts des autres.

5

Il est vrai, qu'il est difficile de se montrer bon envers un vicieux,
un menteur, surtout s'il vous offense; mais c'est prcisment envers de
pareils hommes qu'on doit tre bon, et pour eux, et pour soi.

6

Lorsqu'on se fche contre quelqu'un, on cherche gnralement  justifier
sa colre et,  ne voir que le mal en la personne contre laquelle on
s'irrite; et l'on ne fait qu'augmenter son inimiti. Alors, qu'au
contraire, plus on est irrit, plus on doit chercher le bien que peut
contenir celui contre qui on s'irrite. Et lorsqu'on russit  dcouvrir
le bien et  aimer un tel homme, non seulement on apaise sa colre, mais
encore on prouve une joie profonde.

7

Si tu veux reprocher  un homme ses incohrences, ne qualifie pas ses
actes ou ses paroles de sottises, ne dis et ne pense pas que ce qu'il a
fait ou dit n'a aucun sens. Au contraire, suppose toujours qu'il voulait
faire ou dire quelque chose de raisonnable et tche de le prouver.
Il faut s'efforcer de dcouvrir les ides errones qui ont tromp
l'homme et les lui faire voir de faon  ce qu'il arrive lui-mme 
la conclusion, qui est qu'il se trompe. On ne peut persuader un homme
que par sa propre raison. De mme, on ne peut persuader un homme de
l'immoralit de son acte que par son sentiment moral. Il ne faut pas
supposer que l'homme le plus vicieux ne puisse pas devenir un tre
vertueux et libre.

                                                            D'aprs KANT.

6

Si tu te fches contre un homme parce qu'il a commis un acte que nous
considrons comme reprhensible, tche de savoir pourquoi il a fait ce
que nous considrons comme mauvais. Ds que tu l'auras compris, tu ne
seras plus fch, parce qu'on ne peut se fcher de ce que la pierre
tombe du haut en bas et non de bas en haut.



V.--_La ncessit de l'amour pour la communion entre les hommes._

1

Pour que tes relations avec les hommes ne soient pas un sujet de
souffrance pour toi et pour eux, n'entre pas en rapports avec les gens
si tu n'prouves pas d'affection pour eux.

2

Sans amour, on ne peut manier que les objets; sans amour, on peut
abattre des arbres, faire des briques, forger le fer; on ne peut sans
amour traiter les hommes.

Si tu n'prouves pas d'amour pour les hommes, occupe-toi de toi-mme,
manie des choses, ce que tu voudras, mais laisse les hommes tranquilles.
Ds que tu te permettras de les traiter sans amour, tu deviendras non
pas un homme, mais une bte, tu leur nuiras et tu seras malheureux
toi-mme.

3

Lorsqu'on voit des gens toujours mcontents, critiquant, tout et tout le
monde, on a envie de leur dire: Le but de votre existence n'est pas de
dvoiler l'absurdit de la vie, de la critiquer, de vous fcher et de
mourir. Cela n'est pas possible. Rflchissez; vous ne devriez pas vous
fcher, ni critiquer, mais travailler  rparer le mal que vous voyez.

Si vous voulez faire disparatre le mal que vous voyez vous n'y
arriverez certainement pas par l'inimiti, mais uniquement par la
bienveillance envers tous les hommes, car ce sentiment vit toujours en
nous et vous le sentirez aussitt que vous cesserez de l'touffer en
vous.

4

Il faut nous habituer  tre mcontents d'un autre homme de la mme
faon, qu'il nous arrive d'tre mcontents de nous-mmes. Cela nous
arrive lorsque nous ne sommes pas satisfaits d'un de nos actes, et non
de notre me. Il faut agir de mme  l'gard des autres: critiquer
leurs actes, et les aimer eux-mmes.

5

Pour ne pas faire tort  son prochain, pour l'aimer, il faut s'habituer
 ne pas dire de mal ni de lui, ni  lui, et pour y parvenir, il faut
s'habituer  ne pas penser mal de lui,  ne pas laisser pntrer dans
notre me le sentiment de malveillance.

6

Peux-tu te fcher contre un homme parce qu'il a des plaies purulentes?
Ce n'est pas sa faute si l'aspect de ses plaies est dsagrable.
Comporte-toi de mme envers les vices d'autruis.

Mais tu diras que l'homme a une raison pour comprendre et corriger ses
vices. C'est juste. Par consquent, toi aussi, tu as une raison et tu
peux rflchir que tu ne dois pas le fcher contre l'homme en raison
de ses vices, mais au contraire, tu dois l'efforcer d'veiller sa
conscience en le traitant avec bont et intelligence, sans colre, sans
impatience et sans orgueil.

                                                            MARC-AURLE.

7

Il y a des gens qui aiment se fcher. Ils sont toujours occups 
quelque chose et toujours heureux de l'occasion de brusquer, de gronder
celui qui s'adresse  eux pour quelque affaire. Ces gens-l sont trs
dsagrables, mais il faut se souvenir qu'ils sont trs malheureux, ne
connaissent pas la joie de la bonne humeur, et c'est pourquoi, il ne
faut pas se fcher contre eux, mais les plaindre.

8

On ne peut mieux calmer une colre, mme juste, qu'en disant  celui qui
se fche que celui contre lequel il se fche, n'est qu'un malheureux. La
pluie a le mme effet sur le feu que la compassion sur la colre.

9

L'homme qui dsire faire du tort  son ennemi, n'a qu' s'imaginer qu'il
lui a dj fait mal et qu'il souffre de corps et d'me; il n'a qu' se
l'imaginer et  comprendre que tout cela est l'oeuvre de nos mains, pour
que,  l'ide des souffrances de l'ennemi, l'homme le plus mchant cesse
de garder sa rancune.

                                                            SCHOPENHAUER.



VI.--_La lutte contre le pch de malveillance._

1

On me blme, je suis ennuy, j'ai de la peine. Comment me dbarrasser de
ce sentiment dsagrable? D'abord, par l'_humilit_; quand on connat
sa faiblesse, on ne se fche pas de ce que les autres la montrent. Ce
n'est pas aimable de leur part, mais ils ont raison. Ensuite, par le
_raisonnement_; car, en dfinitive, on reste toujours ce qu'on a t, et
si l'on avait trop de vnration pour soi-mme, on aurait qu' modifier
son opinion. Enfin, et principalement, par le _pardon_; il n'y a qu'un
seul moyen pour ne pas har ceux qui nous font du mal et nous offensent,
c'est de leur faire du bien. Si l'on ne parvient pas  les changer, du
moins, arrive-t-on  se matriser soi-mme.

                                                            AMIEL.

2

La meilleure boisson qu'un homme peut boire est la mauvaise parole qu'il
a dj sur les lvres; qu'il ne la laisse pas, chapper et l'avale.

                                                            MAHOMET.

3

Comprends bien et souviens-toi que tout homme agit toujours au mieux de
ses propres intrts.

Si tu y penses toujours, tu ne te fcheras contre personne, tu ne
reprocheras rien  personne, tu ne gronderas personne; car si quelqu'un
a rellement du profit  faire ce qui t'est dsagrable, il a raison et
il ne peut agir autrement. S'il se trompe et ne se fait du tort qu'
lui-mme, tant pis pour lui; on doit le plaindre et non se fcher contre
lui.

                                                            PICTTE.

4

Souvenons-nous que tous nous redeviendrons poussire, et soyons humbles
et modestes.

                                                       D'aprs SAADI.



VII.--_La malveillance nuit toujours  celui qui la ressent._

1

Bien que la colre soit nuisible aux autres, elle fait surtout du tort
 celui qui se fche. La colre est toujours plus nuisible que la chose
pour laquelle on se fche.

2

Il y a des gens qui aiment se fcher, qui s'irritent et font du mal aux
autres sans aucune raison. On peut comprendre pourquoi un avare offense
les autres: il veut s'emparer de leur bien pour s'enrichir; il fait du
mal aux gens dans son propre intrt. Un mchant homme fait du tort aux
autres sans aucun bnfice personnel. Quelle folie!

                                                       D'aprs SOCRATE.

3

Ne pas faire de mal, pas mme  ses ennemis, est une grande vertu.

Celui qui cherche  faire prir les autres, prit srement lui-mme.

Ne fais pas de mal. La pauvret ne peut excuser le mal. Si tu fais du
mal, tu seras plus pauvre encore.

Les gens peuvent viter les consquences de la mchancet de leurs
ennemis, mais ils n'viteront jamais les consquences de leurs pchs.
Cette ombre les poursuivra pas  pas, jusqu' ce qu'elle les fasse prir.

Que celui qui ne veut pas vivre triste et malheureux ne fasse pas de
tort aux autres.

Si l'homme se veut du bien, qu'il ne fasse pas le moindre mal.

                                                  _Kouran_ hindou.

4

tre vertueux, c'est avoir l'me libre. Les gens qui s'irritent
continuellement contre quelqu'un, qui craignent constamment quelque
chose et qui s'adonnent aux passions, ne peuvent avoir l'me libre.
Celui qui ne peut pas avoir l'me libre ne verra pas en regardant,
n'entendra pas en coutant, ne sentira pas de got en mangeant.

                                                            CONFUCIUS.

5

Goutte  goutte, le seau se remplit; de mme l'homme s'emplit de colre,
bien qu'il la ramasse petit  petit, lorsqu'il se permet de s'irriter
contre les gens. Le mal revient  celui qui le commet, de mme que la
poussire jete contre le vent.

Ni au ciel, ni dans la mer, ni dans les profondeurs des montagnes, il
n'y a de place dans tout l'univers, o l'homme pourrait se dbarrasser
de la mchancet qui est dans son coeur. Souviens-t-en.

                                                            DJAMAPADA.

6

La loi hindoue dit: De mme qu'il est juste qu'il fasse froid en hiver
et chaud en t, il est juste qu'un mauvais homme soit malheureux et un
bon heureux. Que personne n'entame de querelle, bien qu'il soit offens
et qu'il souffre; que personne n'offense, ni par un acte, ni par une
parole, ni par une pense. Tout cela prive l'homme du vrai bonheur.

7

Lorsque je sais que la colre me prive du vrai bonheur, je ne peux plus
chercher consciemment querelle aux autres; je ne peux pas, ainsi que je
le faisais avant, me rjouir de mon pch, en tre fier, l'encourager,
le justifier, me donner de l'importance et me croire raisonnable,
considrer les autres comme nuls, perdus, insenss; je ne peux plus
maintenant, en sentant que je me laisse emporter par la colre, ne
pas reconnatre que j'en suis seul coupable, et ne pas tcher de me
rconcilier avec ceux qui me cherchent querelle.

Mais cela ne suffit pas. Si je sais maintenant que la colre est un
mal pour mon me, je sais aussi ce qui me conduit au mal. C'est
que j'oublie que la mme chose vit en moi et en tous les hommes. Je
vois maintenant que l'habitude de se distinguer des autres hommes et
de se considrer comme tant suprieur  eux--est l'une des raisons
principales de mon inimiti.

En repassant ma vie coule, je vois que je n'ai jamais laiss
s'accrotre mon sentiment d'inimiti envers les gens que je considrais
suprieurs  moi, et je ne les offensais jamais. Mais, par contre, le
moindre acte de celui que je considrais comme mon infrieur provoquait
ma colre, et plus je me considrais suprieur, plus il m'tait facile
de l'offenser. Parfois mme, rien que l'ide de l'infriorit de
l'homme, provoquait dj une offense de ma part.

8

Un jour d'hiver Franois, accompagn du frre Lon se rendait de Prouse
 Porcioncule. Il gelait, et tous deux tremblaient de froid. Franois
appela Lon qui marchait devant, et lui dit: O frre Lon, Dieu veuille
que nos frres donnent par toute la terre, l'exemple de la vie de
saintet. Note, cependant, que ce n'est pas l qu'est la joie parfaite.

Un peu plus loin, Franois appela encore une fois Lon et lui dit:

Note encore que si nos frres gurissent les malades, chassent le
diable, rendent la vue aux aveugles font ressusciter les morts, ce n'est
pas l non plus que sera la joie parfaite.

Encore plus loin, Franois appela de nouveau Lon et lui dit: Note
encore frre Lon, brebis du Seigneur, que si nous avions appris le
langage des anges, si nous connaissions le cours des toiles, si tous
les trsors de la terre nous taient apparus, et que si nous avions
compris tous les mystres de la vie des oiseaux, des poissons, des
btes, des gens, des arbres, des pierres et des eaux, note que cela non
plus ne serait pas une joie parfaite.

Et un peu plus loin, Franois appela encore une fois Lon et lui dit:
Note encore que si nous tions des prdicateurs, qui parviendraient 
ramener tous les payens au Christianisme, note que l encore, il n'y
aurait pas de joie parfaite.

Alors le frre Lon dit  Franois:

--En quoi donc consiste la joie parfaite?

Et Franois rpondit: En ceci: lorsque nous arriverons  Porcioncule
sales, mouills, transis de froid et affams, et que nous demanderons
de nous donner asile, le portier nous dira: Pourquoi tranez-vous,
vagabonds, par les chemins, pourquoi tentez-vous les gens, pourquoi
voulez-vous l'aumne des pauvres; allez-vous en d'ici, et il ne nous
ouvrira pas. Si nous ne nous offensons pas et que nous pensons avec
humilit et amour que le portier a raison, et que mouills, gels, et
affams, nous restons jusqu'au matin dans la neige et l'humidit sans
murmurer contre le portier, c'est alors, frre Lon, que sera la joie
parfaite.




CHAPITRE XII

DE L'ORGUEIL


Il est difficile de se dbarrasser des pchs, surtout lorsque les
tentations les encouragent. Telle est la tentation de l'orgueil.


I.--_L'absurdit de l'orgueil._

1

Les gens fiers sont tellement occups  prcher aux autres qu'ils n'ont
pas le temps de penser  eux-mmes; au reste, ils le croient inutile;
ils sont parfaits tels qu'ils sont. C'est pourquoi, plus ils prchent
aux autres, plus ils tombent bas eux-mmes.

2

De mme que l'homme ne peut pas se soulever lui-mme, il ne peut pas se
glorifier lui-mme.

3

La fiert est mauvaise parce que les gens sont fiers de ce dont on doit
avoir honte: de la richesse, de la gloire, des honneurs.

4

Si vous tes plus-fort, plus riche, plus instruit que les autres, tchez
de venir en aide aux gens avec ce que vous avez de plus qu'eux. Si
vous tes plus fort, aidez les faibles; si vous tes plus intelligent,
aidez ceux qui ne le sont pas; si vous tes instruit, aidez ceux qui le
sont moins; si vous tes riche, aidez ceux qui sont pauvres. Mais les
orgueilleux ne raisonnent pas ainsi. Ils pensent que s'ils possdent ce
que les autres n'ont pas, ils n'ont pas besoin de partager avec ceux-ci,
mais n'ont qu' se vanter devant eux.

5

Ce n'est pas bien si l'homme, au lieu d'aimer ses frres, se fche
contre eux. Mais c'est pis encore lorsque quelqu'un se persuade qu'il
n'est pas un homme comme les autres, mais meilleur qu'eux et, par
consquent, qu'il peut traiter les gens autrement qu'il ne voudrait tre
trait lui-mme.

6

C'est stupide lorsque des gens tirent vanit de leur visage, de leur
corps, mais c'est plus stupide encore lorsqu'ils sont fiers de leurs
parents, de leurs anctres, de leurs amis, de leur classe, de leur
peuple.

Une grande partie du mal, dans ce monde, vient de ce sot orgueil.
C'est de l que proviennent les querelles entre les hommes, entre les
familles, et les guerres entre les peuples.

7

La btise peut exister sans l'orgueil; mais l'orgueil ne va jamais sans
la btise.

8

Prenez l'exemple des eaux qui coulent dans les profondeurs des mers et
dans les cavits des montagnes: les ruisseaux descendent avec bruit,
mais la mer sans fin est muette, elle se balance  peine.

                                             _Les Soutes_ bouddhistes.

9

Plus la substance est lgre et moins elle est dense, plus elle occupe
de place. Il en est de mme de l'orgueil.

10

Une mauvaise roue grince plus fort, un pi vide s'lve plus haut, Il en
est de mme d'un homme mauvais et vain.

11

Plus l'homme est content de lui-mme, moins il possde ce dont on peut
tre fier.

12

Un homme fier est comme couvert d'une corce de glace. Aucun bon
sentiment ne peut pntrer  travers cette corce.

13

Le plus sot des hommes est plus facile  clairer qu'un orgueilleux.

14

Si les gens fiers pouvaient seulement savoir ce que pensent d'eux ceux
qui profitent de leur fiert, ils cesseraient d'tre fiers.



II.--_L'orgueil national_

1

Se croire meilleur que les autres est mal et stupide, nous le savons
tous. Considrer sa famille comme la meilleure de toutes, est plus mal
et plus stupide encore; et, cependant, non seulement nous ne nous en
rendons pas compte, mais encore nous y voyons un mrite particulier.
Considrer son peuple comme le meilleur entre tous est la chose la plus
stupide qui puisse exister. Or, loin d'tre juge comme mauvaise, cette
prsomption apparat comme une grande vertu.

2

Les gens se querellent entre eux et savent que ce n'est pas bien. Alors,
pour se donner le change  eux-mmes et pour touffer leur conscience,
ils inventent des excuses  leur animosit. L'une de ces excuses est
que je suis meilleur que les autres hommes; seulement, ceux-ci ne le
comprennent pas, et c'est pourquoi je ne puis m'entendre avec eux.
Une autre excuse, c'est que ma famille est meilleure que les autres
familles; la troisime, que ma classe est meilleure que les autres
classes; la quatrime, que mon peuple est meilleur que les autres
peuples.

Rien ne dsunit les hommes autant que l'orgueil, qu'il soit celui de
l'individu, de la famille, de la classe ou de la nation.

III.--_Un homme n'a pas de raison de s'enorgueillir devant les autres,
parce que le mme Esprit vit dans tous les hommes._

1

L'homme se trouve meilleur que les autres quand il considre uniquement
la vie charnelle: seul le corps peut tre plus fort, plus grand,
meilleur qu'un autre. Mais si l'homme a une vie spirituelle, il ne peut
se considrer meilleur que les autres, car l'me est la mme chez tous.

2

On donne aux hommes les titres d'excellence, de grandeur, d'minence,
de monsieur, de pre, etc., alors qu'un seul titre convient  tous et
n'offense personne: frre, soeur.

Ce terme est bon pour cette raison encore qu'il nous rappelle Le Pre
pour qui nous sommes tous frres et soeurs.

3

L'homme a raison s'il crot que, dans tout l'univers, if n'y a pas un
seul tre qui soit au-dessus de lui; mais il se trompe s'il pense qu'il
y a sur la terre un seul homme qui soit au-dessous de lui.

4

C'est bien pour un homme de se respecter parce que l'Esprit de Dieu vit
en lui; mais c'est mal quand il est fier de ce qu'il a d'humain: de son
esprit, de sa sagesse, de sa distinction, de sa richesse, de ses bonnes
oeuvres.

5

L'homme est bon lorsqu'il lve trs haut son moi spirituel, divin;
mais il est affreux lorsqu'il veut lever au-dessus des hommes son moi
charnel, vaniteux, ambitieux et exclusif.

6

Si l'homme est fier des marques de distinctions extrieures, il ne fait
que montrer ainsi qu'il ne comprend pas son mrite intrieur qui, en
comparaison de toutes les marques extrieures de distinction, est comme
le soleil par rapport  la bougie.

Un homme ne doit pas se vanter devant les autres. Il ne le doit pas,
parce que la chose la plus prcieuse en lui, c'est son me et que
personne, sauf Dieu, ne connat le prix de l'me humaine.

8

La fiert n'est pas du tout la mme chose que la conscience de la
dignit d'homme. Les faux honneurs et les fausses louanges augmentent la
fiert, alors qu'au contraire, les fausses humiliations et le faux blme
augmentent la conscience de la dignit.



IV.--_Consquences de la tentation de l'orgueil._

1

De mme que les mauvaises herbes qui poussent parmi le bl, boivent
l'eau et le jus de la terre et empchent le soleil de pntrer jusqu'au
bl, l'orgueil absorbe toutes les forces de l'homme et lui cache la
lumire de la vrit.

2

La conscience du pch est souvent plus utile  l'homme qu'une bonne
action: la conscience du pch humilie l'homme, alors qu'une bonne
action augmente souvent sa fiert.

3

Il y a bien des punitions pour un orgueilleux; mais la punition
principale et la plus douloureuse est le fait que, malgr tous les
mrites qu'il pourrait avoir et tous ses efforts les gens ne l'aiment
pas.

4

Ds que je me rjouis en disant: comme je suis bon, c'est fini, je tombe
dans l'abme.

5

L'orgueilleux veut se distinguer des autres et se prive ainsi de la
meilleure joie de la vie, de la communication libre et joyeuse avec les
hommes.

6

L'orgueilleux craint toute critique. Il la craint parce qu'il sent que
sa grandeur n'est pas solide, qu'elle ne tient que jusqu'au moment o il
n'y a pas le moindre petit trou dans le ballon qui le gonfle.

7

L'orgueil pourrait encore se comprendre s'il plaisait aux gens et les
attirait. Mais il n'y a pas de dfaut qui loigne davantage.

8

L'assurance tonne les gens au dbut. Et, les premiers temps, ils
attribuent  l'homme confiant en lui-mme exactement la mme importance
que celle qu'il se donne. Mais l'tonnement passe vite. Les gens sont
bientt dsenchants et ils paient par le mpris pour avoir t
tromps.



V.--_La lutte contre la tentation de l'orgueil._

1

Il y aurait bien moins de mal sur la terre si le sentiment de l'orgueil
n'existait pas. Comment se dbarrasser de cette cause du mal? Il n'y
a qu'un moyen: le travail de chacun sur lui-mme. Les tentations de
l'orgueil ne disparaissent que lorsque nous extirpons en nous cette
profonde racine du mal. S'il vit dans notre coeur, comment pouvons-nous
esprer qu'il mourra dans les coeurs des autres hommes? C'est pourquoi,
la seule chose que nous puissions faire pour notre bien et pour le bien
des autres, c'est de tarir en nous cette source du mal dont les autres
souffrent.

Aucune amlioration n'est possible, tant que chacun n'aura commenc cet
amendement de lui-mme.

                                                       D'aprs LAMENNAIS.

2

Il n'est facile de vivre avec un homme que si on ne se considre pas
comme suprieur et meilleur que lui; et qu'on ne le croit ni suprieur
ou ni meilleur que soi-mme.

3

Le but principal de la vie est le perfectionnement de l'me. Mais
l'orgueilleux se croit toujours trs bon. C'est pour cette raison que
l'orgueil est particulirement nuisible. Il empche de travailler 
l'oeuvre principale de la vie humaine: devenir meilleur.

4

Mais que le plus grand d'entre vous soit votre serviteur. Car
quiconque s'lvera sera abaiss, et quiconque s'abaissera sera lev.
(MATTH., XXIII, 11-12.)

Celui qui s'lve dans l'opinion des gens sera abaiss, car celui
que l'on croit bon, sage, charitable, ne s'efforcera pas de devenir
meilleur, plus sage, plus charitable.

Mais celui qui s'abaisse sera lev, car celui qui se croit mauvais
s'efforcera de devenir meilleur, plus charitable, plus sage.

Les prsomptueux font ce que ferait le piton si, au lieu de marcher,
il s'tait hiss sur des chasses. Sur les chasses on est plus haut,
la boue ne vous atteint pas, les pas sont plus grands, mais le malheur
est qu'on ne peut aller loin ainsi, sans compter que l'on risque
continuellement de tomber dans la boue, de faire rire les gens et de
rester en arrire.

Il en est de mme des vaniteux. Ils restent bien en arrire de ceux qui
ne s'lvent pas au-dessus de leur taille et, en outre, ils tombent
souvent de leurs chasses et deviennent la rise de fous.




CHAPITRE XIII

DE L'INGALIT


La base de la vie de l'homme, est le sjour en lui de l'esprit divin,
gal chez tous les hommes. Et c'est pourquoi les hommes sont tous gaux
entre eux.


I.--_De la tentation de l'ingalit._

1

Autrefois, les hommes croyaient qu'ils taient d'origine diffrente,
appartenant aux tribus de Cham ou  celles de Japhet, et que les uns
devaient tre matres et les autres esclaves. Ils reconnaissaient cette
division en matres et en esclaves parce qu'ils croyaient qu'elle avait
t institue par Dieu. Cette superstition vulgaire et pernicieuse
subsiste encore, mais sous un autre aspect.

2

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la vie des peuples chrtiens,
diviss en classes, pour tre frapp du degr effrayant d'ingalit
auquel sont arrivs les gens qui professent la loi du christianisme
et mettent en avant le mensonge de l'galit. Parmi ces classes, les
unes passent leur vie entire dans un travail abrutissant, inutile et
meurtrier, les autres sont blases des plaisirs de tous genres.

3

L'une des croyances les plus anciennes et les plus profondes comme ide,
tait celle des Hindous. La raison pour laquelle elle n'est pas devenue
une croyance universelle et n'a pas donn  la vie des hommes les fruits
qu'elle pouvait apporter, est que ses matres ont estim que les hommes
n'taient pas gaux et les ont diviss en castes. Pour les gens qui se
croient ingaux, il ne peut y avoir de vrai religion.

4

On pourrait comprendre que les gens se croient ingaux parce que l'un
est plus fort, plus grand que l'autre, ou plus intelligent, ou plus
hardi, ou plus savant ou meilleur. Mais ce n'est pas ainsi que l'on
distingue les hommes habituellement. On estime que les hommes ne sont
pas gaux parce que l'un s'appelle comte et l'autre paysan, que l'un
porte des vtements riches et l'autre des sabots.

5

Les hommes de notre poque comprennent dj que l'ingalit des hommes
est une superstition et ils la blment intrieurement. Mais ceux qui en
retirent un profit ne se dcident pas  s'en sparer, tandis que ceux
pour qui elle est dsavantageuse ne savent pas comment la supprimer.

6

Les gens se sont habitus  diviser les hommes en gens distingus et
non distingus, valeureux et lches, instruits et non instruits, et ils
se sont si bien accoutums  ce classement, qu'ils croient, en ralit,
que les uns peuvent tre meilleurs que les autres, parce que les uns
sont placs par les hommes dans une catgorie et les autres dans une
autre.

7

Rien que la coutume admise chez les gens riches de tendre la main aux
uns et de ne pas la tendre aux autres, de faire entrer les uns au salon
et de recevoir les autres dans l'anti-chambre, prouve combien les gens
sont loin de reconnatre l'galit entre eux.

8

Si la superstition de l'ingalit n'existait pas, les hommes ne
pourraient jamais commettre tous les forfaits qu'ils commettent sans
cesse, uniquement parce qu'ils n'admettent pas que tous les hommes sont
gaux.



II.--_Les excuses de l'ingalit._

1

Rien ne donne tant d'assurance que la camaraderie pour accomplir des
mauvaises actions, et cela par le fait que quelques hommes seulement
s'unissent entre eux, en laissant tous les autres  l'cart.

2

Ceux qui se font valoir devant les autres sont tout autant fautifs de
l'ingalit des hommes que ceux qui se croient, infrieurs aux gens qui
se vantent devant eux.

3

Nous sommes tonns de voir combien ce que nous appelons maintenant
le christianisme est loin de ce que prchait Jsus, et combien notre
vie est loin du christianisme. Et, cependant, cela pouvait-il tre
autrement lorsqu'il s'agissait d'une doctrine qui, au milieu des gens
qui croyaient que Dieu a divis les hommes en matres et esclaves,
en fidles et infidles, en riches et pauvres, apprenait aux gens la
vraie galit, disant que tous les hommes tait fils de Dieu, que tous
sont frres, que la vie de tous taient galement sacre. Les gens qui
embrassrent la doctrine du Christ ne pouvaient choisir qu'entre ces
deux alternatives: modifier toute l'ancienne organisation sociale, ou
dnaturer la doctrine. Ils ont choisi la dernire.



III.--_Tous les hommes sont frres._

1

Il est stupide de voir un homme se croire meilleur que tous les autres,
mais c'est plus stupide encore de voir tout un peuple s'estimer meilleur
que les autres peuples. Et chaque peuple, la plus grande partie de
chaque peuple, vit dans cette affreuse, sotte et mauvaise superstition.

2

On comprend qu'un Juif, un Grec, un Romain non seulement ait maintenu
l'indpendance de son peuple par le meurtre, mais encore ait cherch
 soumettre les autres peuples par les mmes procds; il croyait que
son peuple tait le vrai peuple bon, charitable et aim de Dieu, et
que tous les autres taient des Philistins, des barbares. Les hommes du
Moyen ge pouvaient galement le croire; on pouvait le croire nagure
encore,  la fin du sicle dernier. Mais,  notre poque, nous ne
pouvons plus le croire.

3

L'homme qui comprend le sens et la signification de la vie est forc de
sentir son galit et sa fraternit avec tous les hommes non seulement
de son peuple, mais de tous les peuples.

4

Chaque homme, avant d'tre autrichien, serbe, turc, chinois, est un
homme, c'est--dire un tre raisonnable et aimant dont l'unique mission
est de remplir sa destine pendant le court laps de temps qu'il doit
vivre en ce monde. Cette mission est d'aimer tous les hommes.

5

Un enfant accueille un autre, indpendamment de la classe de la religion
ou de la nationalit  laquelle il appartient, d'un sourire bienveillant
qui exprime la joie. L'homme adulte qui devrait tre plus raisonnable
que l'enfant, se demande, avant d'entrer en relations avec un autre,
quelle est sa classe, sa religion, sa nationalit et le traite de faon
ou d'autre, suivant sa classe, sa nationalit. Le Christ disait bien:
soyez comme les enfants.

6

Le Christ a appris aux hommes que la distinction entre leur peuple et
les peuples trangers tait une supercherie et un mal. Ayant compris
cela, le chrtien ne peut plus concevoir un sentiment d'inimiti pour
d'autres peuples; il ne peut plus excuser, ainsi qu'il le faisait
auparavant, les actes de cruaut  l'gard des peuples trangers, par
le fait que ces peuples taient pires que le sien. Le chrtien ne peut
pas ignorer que sa distinction des autres peuples est un mal, que cette
distinction est une tentation, et, par consquent, il ne peut plus se
laisser abuser, ainsi qu'il le faisait auparavant.

Le chrtien ne peut pas ignorer que son bonheur est li, non pas 
celui des hommes de son peuple seul, mais au bonheur des hommes de tout
l'univers; il sait que son union avec tous les hommes ne peut tre
rompue par la frontire et les rglements relatifs  sa nationalit. Il
sait que tous les hommes sont frres partout, et sont, par consquent,
tous gaux.



IV.--_Tous les hommes sont gaux._

1

L'galit, c'est la reconnaissance  tous les hommes de droits gaux
aux bienfaits de la nature de leur vie en commun et au respect de la
personnalit humaine.

2

La loi de l'galit des hommes renferme toutes les lois morales; c'est
le point auquel ces lois ne peuvent atteindre, mais vers lequel elles
convergent toutes.

                                                            E. CARPENTER.

3

Le vrai moi de l'homme est spirituel. Et ce moi est le mme en tous.
Alors comment les hommes pourraient-ils ne pas tre gaux?

4

Et un jour la mre et les frres de Jsus-Christ vinrent chez lui, mais
ne purent le voir parce qu'il y avait beaucoup de monde autour de Lui.
Et un homme les aperut, et il s'approcha de Lui et dit: Les gens de Ta
famille, Ta mre et Tes frres sont dehors et veulent te voir. Mais,
Jsus dit:--Ma mre et mes frres sont ceux qui ont compris la volont
de mon Pre et qui l'accomplissent.

Les paroles de Jsus signifient que pour un homme raisonnable qui
comprend sa destination, il ne peut y avoir de diffrence ou d'avantages
entre les uns et les autres.

5

Nous sommes mcontents de la vie parce que nous ne cherchons pas le
bonheur l o il nous est donn.

C'est l la raison de toutes les tentations.

Le bonheur incomparable de la vie, avec toutes ses joies, nous est
donn. Et nous disons: nous avons peu de joies. On nous donne le plus
grand bonheur de la vie: la communion entre tous les hommes, mais nous
disons: je veux mon bonheur  moi, celui de ma famille, celui de mon
peuple.



V.--_Pourquoi tous les hommes sont gaux._

1

Seul celui qui ignore que Dieu vit en lui, peut attribuer  certaines
gens plus d'importance qu'aux autres.

2

Lorsque l'homme aime les uns plus que les autres, il aime d'un amour
humain. Pour l'amour divin, tous les hommes sont gaux.

3

Le mme sentiment d'attendrissement tout particulier que nous prouvons
indiffremment  la vue d'un nouveau-n, aussi bien qu' la vue d'un
tre humain qui vient de mourir, indpendamment de la classe  laquelle
il appartient, nous dmontre notre conscience inne de l'galit de tous
les hommes.

4

Si l'on considre tous les hommes comme ses gaux, cela ne veut pas dire
que l'on est aussi fort, aussi agile, aussi intelligent, aussi instruit,
aussi bon que les autres; cela veut dire qu'il y a en toi la chose la
plus importante au monde qui est la mme en tous les hommes: l'Esprit de
Dieu.

5

Dire que les hommes ne sont pas gaux, serait prtendre que le feu de la
chemine, de l'incendie, de la bougie n'est pas le mme. L'esprit divin
vit en chaque homme. Comment pouvons-nous faire une diffrence entre les
porteurs du mme principe?

Un feu a pris, l'autre prend seulement; mais le feu est le mme et nous
nous comportons envers chaque feu de la mme faon.

VI.--_La reconnaissance de l'galit de tous les hommes est possible et
l'humanit s'y rapproche._

1

Les hommes s'occupent  tablir l'galit devant leurs lois, mais ils
ne veulent rien savoir de l'galit tablie par la loi ternelle qu'ils
transgressent par leur loi.

2

Ne devrions-nous pas nous efforcer d'organiser notre vie de faon  ce
que l'lvation sur les degrs de l'chelle sociale ne sduise pas les
hommes, mais les effraye; car cette lvation les prive de l'un des
principaux bienfaits de la vie: des rapports gaux entre tous les hommes.

                                                            D'aprs RUSKIN.

3

On dit que l'galit est impossible. Il faudrait dire au contraire:
l'ingalit est impossible parmi les chrtiens.

On ne peut pas faire qu'un homme grand, devienne petit, un fort faible,
un intelligent sot, un ardent froid, mais on peut et on doit galement
aimer et respecter un petit comme un grand, un faible comme un fort, un
sage comme un sot.

4

On dit toujours que les uns sont plus forts, les autres plus faibles,
que les uns sont plus intelligents, les autres plus btes. C'est
prcisment parce que les uns sont plus intelligents, ou plus forts que
les autres, dit Lichtenberg, que l'galit des droits des hommes est
ncessaire. Si, outre l'ingalit intellectuelle et physique, il y avait
encore l'ingalit des droits, l'oppression des faibles par les forts
serait encore plus grande.

5

Ne crois pas que l'galit est impossible, ou bien qu'elle ne puisse
tre ralise dans un avenir trs loign. Apprends-la chez les
enfants. Elle peut exister ds  prsent pour chaque homme. Toi-mme,
tu peux tablir dans ta vie l'galit envers tous les gens que tu
rencontres. Seulement, ne tmoigne pas de respect particulier  ceux
qui se croient grands et haut placs, mais traite surtout avec le
mme respect ceux que l'on considre comme petits et placs au bas de
l'chelle sociale.



VII.--_Tous les hommes sont gaux pour celui qui vit de la vie
spirituelle._

1

Pour le chrtien l'amour est un sentiment qui veut le bonheur de tous
les hommes. Pour bien des gens le mot amour exprime un sentiment
absolument contraire, parce qu'ils l'envisagent sous son aspect animal:
c'est le sentiment qui force la mre, pour le bien de son enfant, 
ravir, en prenant une nourrice, le lait de sa mre  un autre enfant; un
pre  arracher le dernier morceau  ceux qui ont faim pour le donner
 ses enfants; celui qui aime une femme,  la faire souffrir en la
sduisant, ou, par jalousie, causer sa perte et la sienne; le sentiment
qui dtermine les gens du mme clan  nuire  ceux des camps trangers
ou ennemis; celui qui pousse les hommes outrags dans leur orgueil
national  couvrir les champs de bataille de morts et de blesss.
Ces sentiments ne sont pas de l'amour, car ceux qui les prouvent ne
reconnaissent pas tous les hommes comme gaux. Et sans la reconnaissance
de l'galit des hommes, il ne peut y avoir de vritable amour.

2

On ne peut combiner l'ingalit avec l'amour. L'amour est comme le
soleil qui claire indiffremment tout ce qui tombe sous ses rayons.
Quand l'amour luit sur l'un et exclut l'autre, cela montre qu'il n'est
pas amour, mais seulement quelque chose qui lui ressemble.

3

Il est difficile d'aimer galement tous les hommes; mais pour la raison
que cela est difficile, on ne peut pas dire qu'on ne doit pas s'efforcer
de le raliser.

Tout ce qui est bien est difficile.

4

Plus les hommes sont ingaux par leurs qualits, plus on doit se donner
de la peine pour les traiter d'une faon gale.

5

En toi, en moi, en chacun de nous demeure le Dieu de la vie. Tu as tort
de te fcher contre moi, de ne pas supporter mon approche: sache, que
nous sommes tous gaux.

                                             MAKHMUD HASCHA _hindou._




CHAPITRE XIV

DE LA VIOLENCE


Une des raisons principales des malheurs des hommes est de croire 
la possibilit d'amliorer, d'organiser la vie des autres hommes en
recourant  la violence.


I.--_La violence de l'homme exerce sur l'homme._

1

L'erreur de croire que les hommes peuvent, par la force, organiser la
vie de leurs pareils, provient non de l'invention de cette duperie par
tel ou tel, mais de ce que, pousss par leurs passions, les hommes
avaient commenc par violenter leurs semblables, puis ont cherch une
excus  cette violence.

2

Les hommes voient qu'il y a quelque chose de mauvais dans leur vie,
qu'il y a quelque chose  amliorer. Mais nous ne pouvons amliorer
que ce qui est en notre pouvoir: nous-mme. A cette fin, il faut tout
d'abord reconnatre que nous ne sommes pas bons, et on n'en a pas envie.
Ds lors, toute notre attention se concentre non pas sur ce qui est
en noire pouvoir: notre me, mais sur les conditions extrieures qui
ne sont pas en notre pouvoir et dont la modification ne pourrait pas
plus amliorer la situation des hommes que le transvasement du vin
d'un rcipient dans un autre ne peut changer sa qualit. De l, la vie
oisive, d'abord, puis, nuisible, prsomptueuse (nous corrigeons les
autres hommes) et mchante (on peut tuer les hommes qui entravent le
bonheur gnral).

3

On croit forcer les gens  bien vivre en employant la contrainte, alors
que l'on montre soi-mme l'exemple de la mauvaise vie en recourant 
la violence. Les hommes sont dans la boue et, au lieu de tcher d'en
sortir, ils apprennent aux autres ce qu'il faut faire pour ne pas se
salir.

4

Il est facile d'organiser la vie des autres, parce que si nous
l'organisons mal, ce n'est pas nous qui en souffrons, mais les autres.

5

Seul celui qui ne croit pas en Dieu peut s'imaginer que des gens pareils
 lui peuvent organiser sa vie de faon  ce qu'elle soit meilleure.

6

L'erreur de croire qu'il y  des gens qui peuvent organiser la vie des
autres est effrayante parce qu'avec celle croyance, plus les gens sont
pervers, plus ils sont estims.

7

Lorsque les gens disent que tous doivent vivre en paix, n'offenser
personne, alors qu'eux-mmes forcent les gens, non par la douceur, mais
par la violence,  vivre comme ils veulent; c'est comme s'ils disaient:
faites ce que nous disons, mais non ce que nous faisons. On peut
craindre ces gens-l, mais on ne peut pas avoir foi en eux.



II.--_La lutte contre le mal par la violence est inadmissible parce que
les hommes conoivent le mal diffremment._

1

Etant donn que chaque homme dtermine le mal  sa manire, il
semblerait vident que si chacun combat le mal par la violence, cela
ne peut qu'augmenter le mal au lieu de le diminuer. Si Jean estime que
Pierre n'agit pas bien et se croit en droit de faire du mal  Pierre,
celui-ci prend le mme droit de faire du mal  Jean, et le mal ne fait
qu'augmenter.

Mais chose trange: tout en pntrant les lois du mouvement des toiles,
les hommes ne comprennent pas une vrit aussi vidente. Pourquoi? Parce
qu'ils croient que la violence est bienfaisante.

2

La doctrine conformment  laquelle l'homme ne peut et ne doit jamais
faire violence pour arriver  ce qui lui semble bien, est juste pour
cette simple raison que tous les hommes n'entendent pas le bien et
le mal de la mme faon. Ce que l'un considre comme mal est douteux
(d'autres le considrent comme bien), tandis que la violence dont il use
afin de supprimer le mal: coups, blessures, entraves  la libert, mort,
est incontestablement un mal.

3

Le plus grand mal de la superstition suivant laquelle on peut organiser
la vie des autres, par la violence, rside en ce fait, qu'aussitt qu'un
homme se permet d'user de violence  l'gard d'un seul pour le bien de
tous, il n'y a plus de borne au mal qu'il pourrait commettre. C'est la
mme superstition qui justifiait dans les temps passs, les tortures,
l'inquisition, le servage, et  notre poque, les guerres qui font prir
des millions d'hommes.



III.--_L'inefficacit de la violence._

1

Forcer les gens par la violence  cesser de faire le mal revient au mme
que de poser une digue sur une rivire, et de se rjouir que, l'eau
soit devenue moins profonde derrire la digue. De mme que la rivire
inondera la digue en son temps et coulera comme par le pass, les hommes
qui font le mal ne cesseront pas de le faire, mais attendront simplement
une occasion propice.

2

Celui qui exerce sur nous la violence semble nous priver de nos droits,
et c'est pourquoi, nous le dtestons. Par contre, nous aimons comme nos
bienfaiteurs ceux qui savent nous convaincre. Ce n'est pas le sage,
mais l'homme grossier et ignorant qui a recours  la violence. Pour
employer la force, il faut de nombreux collaborateurs; pour convaincre,
on n'a besoin de personne. Celui qui se sent suffisamment fort pour
agir sur la raison n'aura pas recours  la violence. Seuls ceux qui se
reconnaissent incapables de persuader, usent de violence.

                                                       D'aprs SOCRATE.

3

Contraindre les gens  faire ce qui me semble bon, est le meilleur moyen
de les en dgoter.

4

Chacun sait combien il est difficile de modifier sa vie et de devenir
tel que l'on voudrait. Mais lorsqu'il s'agit des autres, il nous semble
qu'il suffit seulement d'ordonner et d'effrayer pour que les autres
deviennent tels que nous dsirerions qu'ils soient.

5

S'il est possible de soumettre les hommes  l'quiter par la violence,
cela ne veut pas dire qu'il soit juste de soumettre les hommes par la
violence.

                                                            PASCAL.



IV.--_L'erreur d'organiser la vie par la violence._

1

Il a dj t fait, tant de sacrifices sur l'autel du Dieu de la
violence qu'on aurait pu peupler de ces victimes vingt plantes de la
grandeur de la terre; mais est-on arriv au moindre rsultat? A aucun,
sinon  ce fait que la situation des peuples empire de plus en plus.
Malgr tout, la violence demeure toujours l'idole. Devant, son autel,
baign de sang, l'humanit semble vouloir se prosterner jusqu' la
consommation des sicles, au son du tambour; au bruit des canons et des
gmissements humains.

                                                            ADIN BALLOU.

2

L'instinct de conservation est la premire loi de la nature disent
ceux qui nient la loi de la non-rsistance.

D'accord, mais qu'en rsulte-t-il? demandai-je!

Il en rsulte que la dfense contre ce qui menace est galement
une loi de la nature. Et de l, cette conclusion que la lutte et,
sa consquence, la disparition du plus faible, est une loi de la
nature; et cette loi justifie incontestablement la guerre, la violence
et la vengeance; de sorte que la consquence de l'instinct de
conservation,--est que la dfense est lgitime; par suite, la doctrine
qui dfend l'emploi de la violence est errone, comme tant contraire 
la nature et aux conditions de la vie sur la terre.

--Je suis d'accord que l'instinct de conservation est la premire loi
de la nature, et qu'il incite  la dfense. Je suis d'accord que les
hommes,  l'instar des organismes infrieurs, luttent ordinairement
les uns contre les autres, s'offensent et s'entre-tuent mme, sous le
prtexte de se dfendre et de se venger. Mais j'y vois uniquement que
la plupart des hommes, malgr la loi humaine suprieure qui leur est
rvle continuent malheureusement  vivre suivant la loi bestiale, et
se privent ainsi du moyen de dfense le plus efficace: de payer le mal
par le bien, ce dont ils auraient pu profiter s'ils n'avaient pas suivi
la loi bestiale de la violence, mais la loi humaine de l'amour.

                                                            ADIN BALLOU.

3

Il est certain que la violence et le meurtre rvoltent l'homme et que
son premier mouvement est d'y opposer la violence et le meurtre. Un
tel procd, bien qu'il se rapproche de celui employ par les animaux
et soit peu efficace, n'a rien d'insens ni de contradictoire. Mais il
n'en est pas de mme lorsqu'il s'agit de justifier ces procds. Ds
que les gens qui organisent notre vie, veulent excuser ces actes par
une argumentation raisonnable, il devient indispensable d'chaffauder
des inventions ingnieuses et complexes afin de masquer l'ineptie d'une
pareille tentative.

Le moyen principal de justification est de citer l'exemple d'un brigand
imaginaire qui torture et assassine des innocents devant nous.

Vous pouvez vous sacrifier en vertu de votre conviction sur
l'illgalit de la violence, mais cette fois vous sacrifiez la vie d'un
autre, disent les dfenseurs de la violence.

Mais d'abord, un tel brigand est un cas exceptionnel; bien des gens
peuvent vivre des centaines d'annes sans rencontrer un brigand qui
tuerait des innocents devant eux. Pourquoi baserai-je les rglements
de ma vie sur cette invention? En envisageant la vie relle et non pas
des inventions, nous apercevons tout autre chose. Nous voyons des gens,
et nous-mmes, accomplissant les actions les plus cruelles, et cela
non pas isolement, comme ce brigand imaginaire, mais en commun avec
d'autres personnes, et non pas parce que nous serions des malfaiteurs
comme le dit brigand, mais parce que nous nous trouvons sous l'influence
de la superstition suivant laquelle la violence est lgitime. Ensuite,
nous voyons que les actions les plus cruelles viennent non pas du
brigand imaginaire, mais de gens qui fondent leur conduite sur
l'existence imaginaire de ce brigand. De sorte que l'homme qui rflchit
reconnatrait que la cause du mal ne rside nullement en ce brigand
imaginaire, mais dans la cruelle erreur qui incite  faire un mal rel
en vertu d'un mal imaginaire.



V.--_Les consquences nfastes de la superstition de la violence._

1

Le mal dont les gens croient se dfendre par la violence est
incomparablement moindre que celui qu'ils se font en se dfendant par la
violence.

2

Non seulement le Christ, mais tous les sages de l'univers, et les
Brahmanes, et les Bouddhistes, et les Taoistes, et les savants grecs,
ont enseign que les gens raisonnables devaient payer le mal par le bien
et non par le mal. Mais ceux qui vivent eux-mmes de la violence disent
que ce n'est pas possible, que la vie serait ainsi plus malheureuse. Et
ils ont raison pour eux-mmes, mais non pas pour ceux qu'ils violentent.

3

Il est difficile d'observer la doctrine de la non-rsistance au mal par
la violence; mais est-il plus facile d'observer celle de la lutte et de
la vengeance?

Pour obtenir une rponse  cette question, ouvrez l'histoire de
n'importe quel peuple et lisez la description de l'une des cent mille
batailles que les hommes se sont livres pour obir  la loi de la
lutte. Au cours de ces guerres ont t tu des milliards d'hommes, si
bien que pendant une seule on a sacrifi un plus grand nombre de vies,
support plus de souffrances qu'il ne s'en accumulerait pendant des
sicles en ne rsistant pas au mal.

4

La violence provoque la colre, et celui qui en use pour se dfendre non
seulement n'y trouve pas une garantie, mais s'expose le plus souvent
 des dangers plus grands encore. Aussi, employer la violence pour sa
garantie est un mauvais calcul.

5

Toute violence ne dsarme pas l'homme, mais ne fait que l'irriter
davantage. Il est donc vident que la violence ne saurait amliorer la
vie des hommes.

6

La violence assure un semblant de justice, tandis qu'elle loigne les
hommes de la possibilit de mener une vie juste sans violence.

7

Pourquoi le christianisme a-t-il t perverti? Pourquoi la moralit
est-elle tombe si bas? Il n'y a qu'une seule raison  cela; la foi en
l'efficacit du rgime de violence.

VI.--_Seule la non-rsistance au mal par la violence permet  l'humanit
de substituer la loi de l'amour  la loi de la violence._

1

La signification des paroles: Vous avez entendu qu'il a t dit:
oeil pour oeil, dent pour dent. Mais moi je vous dis: ne rsiste pas
au mchant. Et celui qui te frappera etc., est absolument claire et
n'exige aucune explication ni commentaire. Il est impossible de ne
pas comprendre que ces paroles signifient que le Christ, en reniant
l'ancienne loi de violence: oeil pour oeil dent pour dent, renie par
cela mme tout l'ordre des choses fonde sur cette loi, et institue
une nouvelle loi d'amour entre tous les hommes sans distinction et,
par cela mme, une nouvelle organisation sociale qui n'est plus fonde
sur la violence, mais sur l'amour universel. Alors, comprenant cette
doctrine dans son vritable sens et prvoyant que sa mise en pratique
fera disparatre tous leurs privilges et avantages, certains hommes ont
crucifi le Christ et continuent  crucifier ses disciples. D'autres
hommes ayant galement compris le sens rel de la doctrine sont alls et
vont encore  la croix, en rapprochant de plus en plus le moment de la
nouvelle organisation de la vie fonde sur la loi de l'amour.

2

La doctrine de la non-rsistance au mal par le mal n'est pas une
nouvelle loi, mais simplement le signalement de la dviation de la loi
de l'amour, savoir que toute admission de violence contre son prochain,
que ce soit sous prtexte de vengeance ou sous celui de la libration de
soi-mme ou de son prochain du mal, est incompatible avec l'amour.

3

Rien n'entrave l'amlioration de la vie humaine tant que le dsir des
hommes d'amliorer leur vie par des actes de violence. Et la violence
des uns envers les autres, nous dtourne plus que tout de la seule chose
qui pourrait amliorer notre vie: l'effort sur nous-mmes pour devenir
meilleurs.

4

Moins l'homme est satisfait de lui-mme et de sa vie intrieure, plus
il se fait remarquer dans la vie extrieure, publique.

Afin de ne pas tomber dans cette erreur, l'homme doit comprendre et se
souvenir qu'il n'a pas le pouvoir et qu'il n'est pas appel  organiser
la vie des autres, mais qu'il doit s'occuper, comme tous les hommes,
uniquement de son perfectionnement intrieur que cela seulement est en
son pouvoir et que cette conduite seule peut avoir une action sur la vie
des autres.

5

Si les hommes consacraient le temps et les forces dpenss aujourd'hui
 l'organisation de la vie des autres  la lutte de chacun contre
ses propres pchs, le but qu'ils veulent atteindre--la meilleure
organisation de la vie--serait bien vite ralis.

6

Lorsqu'on demandait  Socrate o il tait n, il disait: sur la terre.
Lorsqu'on lui demandait de quel pays il tait; il rpondait: du pays
universel.

Nous devons nous souvenir que, devant Dieu, nous sommes tous les
habitants de la mme terre, et que nous sommes tous sous le pouvoir
suprme de la loi divine.

Cette loi est toujours la mme pour tous les hommes.

7

Aucun homme ne peut tre ni un instrument, ni un but. L est sa dignit
d'homme. Et de mme qu'il ne peut disposer de sa personne  aucun prix
(ce qui serait contraire  sa dignit), il n'a pas le droit de disposer
de la vie d'autrui; autrement dit, il doit reconnatre la dignit
humaine de chaque homme, et c'est pourquoi, il doit exprimer son respect
 chaque homme.

                                                                 KANT.

8

A quoi servirait aux hommes la raison, si l'on ne peut les influencer
que par la violence?

9

Chose trange! L'homme se rvolte  la vue du mal venant du dehors, des
autres, du mal qu'il ne peut supprimer; mais il ne lutte pas contre son
propre mal, bien que cela soit toujours en son pouvoir.

                                                            MARC-AURLE.

10

On peut instruire les autres en leur rvlant la vrit et en leur
donnant l'exemple du bien, et non pas en les forant  faire ce que nous
voulons.

11

Si, au lieu de vouloir sauver l'humanit, chacun travaillait  son
propre salut et au lieu de vouloir librer l'humanit, tentait de se
librer soi-mme,--combien on aurait fait pour le salut et la libration
de l'humanit.

                                                            HERZEN[1].

12

Accomplis ton oeuvre de vie en perfectionnant et en amliorant ton me,
et sois persuad que ce n'est qu'ainsi que tu pourras contribuer de la
faon la plus fconde  l'amlioration de te vie commune des hommes.

13

Notre vie serait belle si nous avions aperu seulement ce qui dtruit
notre bonheur. Et c'est la superstition de la violence qui ne peut nous
donner ce bonheur qui le dtruit.



VIII.--_Interprtation errone du commandement du Christ interdisant
d'user de la violence contre le mal._

1

La base de l'organisation sociale des paens tait la vengeance et la
violence. Cela devait tre ainsi. Il semblerait, par contre, que l'amour
et la renonciation  la violence auraient d invitablement tre  la
base de notre socit. Cependant, la violence rgne toujours. Pourquoi?
Parce que ce qui est profess au nom du Christ n'est pas la doctrine du
Christ.

2

Doit-on comprendre les paroles du Christ sur l'amour envers ceux qui
nous hassent, envers nos ennemis, amour qui n'admet aucune violence,
comme elles ont t dites, c'est--dire commandant l'humilit et
l'amour, ou bien doit-on les comprendre autrement? Et si c'est
autrement, on doit dire comment. Or, personne ne le fait. Pourquoi?
Parce que ceux qui se disent chrtiens veulent cacher  eux-mmes et
aux autres le sens vritable de la doctrine du Christ commandant le
changement profond de leur vie. Or, l'ordre actuel leur est profitable.

3

Chose trange: ceux qui reconnaissent la doctrine du Christ se rvoltent
contre la rgle qui n'admet en aucun cas la violence.

L'homme qui reconnat que le sens et l'oeuvre de la vie est dans
l'amour, se rvolte parce qu'on lui indique  cet effet une voie sre,
en mme temps que les erreurs les plus dangereuses qui pourraient le
dtourner de cette voie. C'est comme si le marin s'indignait contre
l'indication de la bonne direction au milieu des bancs de sables et
de rcifs. Pourquoi cette contrainte? Il se peut que j'aie besoin
d'chouer sur un banc de sable. Les gens parlent de mme lorsqu'ils
s'indignent contre la dfense d'employer la violence et de rendre le mal
pour le mal.


[1] Clbre crivain russe, migr  l'tranger. (_N. du Tr._)




CHAPITRE XV

DU CHTIMENT


Chez l'animal, le mal provoque le mal. N'ayant pas de frein pour
se matriser, l'animal cherche  rendre le mal pour le mal, sans
s'apercevoir que le mal accrot invitablement le mal. L'homme, pourvu
de raison, ne peut pas lui, ne pas s'en rendre compte et doit, par
suite, savoir se contenir. Malheureusement, sa nature bestiale l'emporte
souvent sur sa raison et il emploie cette mme raison  justifier le mal
qu'il commet en le qualifiant de chtiment, de punition.


I.--_Le chtiment n'atteint jamais le but par lequel on le justifie._

1

On affirme qu'on peut rendre le mal pour le mal dans un but de
correction. C'est une erreur. On rend le mal pour le mal, non pour
corriger les hommes, mais pour se venger. On ne peut corriger le mal par
le mal.

2

Punir veut dire en russe: donner une leon. Or, on ne peut enseigner
que par la bonne parole et le bon exemple. Lorsqu'on rend le mal pour le
mal on n'instruit pas, mais on dprave.

3

L'erreur qu'on peut supprimer le mal par la punition est tout
particulirement dangereuse, pour cette raison que les gens qui
commettent ainsi le mal considrent que cela est non seulement permis,
mais encore bienfaisant.

4

Par la punition, par la menace du chtiment on peut effrayer l'homme, le
retenir du mal pour un temps, mais on ne peut le corriger.

5

La plus grande partie des malheurs des gens provient de ce que les
hommes--pcheurs--se sont reconnu le droit de punir.

6

La preuve la plus clatante de ce que sous le nom de science on
entend souvent des choses insignifiantes, voire monstrueuses, est dans
l'existence d'une science de punitions, c'est--dire visant l'acte le
plus grossier qu'un homme puisse commettre.



II.--_Superstition de l'efficacit de la vengeance._

1

De mme qu'il existe des superstitions d'idoltrie, de prsages, de
culte extrieur, etc., il existe chez les hommes une superstition
universelle en vertu de laquelle les uns peuvent contraindre les autres
 mener une bonne vie. Les premires superstitions commencent 
disparatre ou ont disparu, mais celle qui fait croire  la possibilit
de rendre les hommes heureux par le chtiment des mauvais, continue 
tre reconnue de tous, et l'on commet en son nom les plus grands crimes.

2

Alors les scribes et les pharisiens Lui amenrent une femme surprise
en adultre et, l'ayant place au milieu d'eux, Lui dirent: Matre,
cette femme a t surprise en flagrant dlit d'adultre. Or, Mose
nous a ordonn dans sa loi, de lapider de telles femmes. Et toi, qu'en
dis-tu? Ils disaient cela pour L'prouver, afin de pouvoir L'accuser.
Mais Jsus, s'tant baiss, se mit  crire de son doigt sur le sable.
Et comme ils continuaient  L'interroger, Il se releva et leur dit;--Que
celui de vous qui est sans pch lui jette le premier la pierre. Et
s'tant de nouveau baiss il se remit  crire sur le sable. Quand ils
entendirent cela, dnoncs par leur conscience, ils se retirrent l'un
aprs l'autre, en commenant par les plus notables jusqu'aux derniers,
et Jsus lut laiss seul avec la femme. Alors Jsus s'tant relev et ne
voyant personne que la femme, lui dit:--Femme, o sont tes accusateurs?
Personne ne t'a-t-il condamne? Elle dit: Personne, Seigneur; Jsus lui
dit: Je ne te condamne pas non plus; va et ne pche plus.

                                                       JEAN VIII, 3-11.

3

Les hommes font du mal par mchancet pour se venger d'une offense, par
une fausse notion des moyens de se protger; puis, afin de se justifier,
ils persuadent les autres et eux-mmes qu'ils agissent ainsi afin de
corriger celui qui leur a fait du mal.

4

Un certain ordre subsiste dans notre socit, non pas parce qu'on
inflige des punitions  ceux qui troublent cet ordre, mais parce que,
malgr la mauvaise influence de ces chtiments, les hommes s'aiment et
ont piti quand mme les uns des autres.

5

Le chtiment est nuisible, moins parce qu'il irrite celui qu'on punit,
que parce qu'il dprave celui qui punit.



III.--_La vengeance dans les rapports individuels._

1

Punir un homme pour ses mauvaises actions revient au mme que de
chauffer le feu. Tout homme qui a fait le mal est dj puni, parce qu'il
est priv de tranquillit, est tourment par sa conscience. Mais si sa
conscience ne le tourmente pas, toutes les punitions que les hommes
peuvent lui infliger ne le corrigeront pas, mais ne feront que l'irriter
davantage.

2

Le vrai chtiment pour chaque mauvaise action est celui qui se produit
dans l'me du criminel mme, et qui est dans l'abaissement de sa facult
de jouir des bienfaits de la vie.

3

Un homme a fait le mal. Et voil qu'un autre homme ou des hommes, ne
trouvent rien de mieux que de commettre une nouvelle mauvaise action
qu'ils qualifient de chtiment.

4

On tue un ours en suspendant une grosse bche  une corde au-dessus
d'une auge remplie de miel. L'ours repousse la bche pour manger
le miel. La bche revient et lui donne un coup, l'ours se fche et
repousse la bche plus fort; elle le frappe plus fort encore. Et cela
dure jusqu' ce que la bche tue l'ours. Les hommes agissent de mme
lorsqu'ils rendent le mal pour le mal. Est-il possible que les hommes ne
puissent tre plus raisonnables qu'un ours?



IV.--_La vengeance dans les rapports sociaux._

1

La thse sur la rationalit du chtiment non seulement n'a pas contribu
et ne contribue pas  la bonne ducation des enfants,  la meilleure
organisation des socits et  la moralit de ceux qui croient au
chtiment dans l'autre monde, mais encore a caus et cause des malheurs
innombrables: elle endurcit les enfants, affaiblit les liens sociaux et
dprave les hommes par les promesses de l'enfer en privant la vertu de
son fondement principal.

2

Si les hommes ne croient pas qu'il faut rendre le bien pour le mal,
c'est uniquement en raison de ce fait qu'on les a habitus, depuis leur
enfance,  croire qu'en ne rendant pas le mal, aucun ordre social ne
saurait exister.

3

S'il est vrai que les hommes bons souhaitent de voir cesser tous les
mfaits: vols, misre, meurtres, tous les crimes qui souillent la vie
humaine, ils doivent comprendre qu'on ne saurait y parvenir par la lutte
et la vengeance. Toute chose engendre une chose  son image et tant que
nous ne neutralisons pas les offenses et les violences des malfaiteurs
par des actes absolument contraires et que nous continuons  agir comme
eux, nous ne ferons qu'encourager et cultiver en eux tout le mal que
nous dsirons supprimer. Nous arriverons  redonner au mal un aspect
diffrent, mais le fond restera.

                                                       D'aprs BALLOU.

4

Des dizaines, des centaines d'annes s'couleront peut-tre, mais il
viendra un temps o nos petits enfants s'tonneront de nos chtiments
comme nous nous tonnons aujourd'hui des autodafs et des tortures.
Comment pouvaient-ils ne pas voir l'ineptie, la cruaut, l'inutilit de
ce qu'ils faisaient diront nos descendants.

V.--_Dans les rapports personnels des hommes, la vengeance doit faire
place  l'amour fraternel et le mal ne sera plus enray par la violence._

1

Que faire lorsqu'un homme se fche contre toi et te fait du mal? On peut
faire bien des choses, mais il ne faut srement pas en faire une; il ne
faut pas faire de mal, c'est--dire la mme chose qu'il t'a fait.

2

Ne dites pas que si les gens vous font des bienfaits, vous leur en ferez
aussi, et que si les gens vous humilient, vous les humilierez aussi;
mais agissez ainsi: si les gens vous font des bienfaits, faites-leur en
aussi, et s'ils vous humilient, ne les humiliez pas.

                                                            MAHOMET.

3

La doctrine d'amour n'admettant pas la violence est utile non seulement
parce que c'est bien pour l'homme et pour son me de subir le mal, et de
rendre le bien pour le mal, mais encore parce que seul le bien arrte
le mal, l'teint, ne lui permet pas de se propager. La vraie doctrine
d'amour est salutaire parce qu'elle ne permet pas au mal de s'teindre.

4

Il y a assez longtemps que les hommes ont commenc  comprendre
l'incompatibilit du chtiment avec l'essence suprieure de l'me
humaine, et qu'ils ont commenc  imaginer diffrentes doctrines qui
permettent de justifier ce penchant bestial. Les uns disent que le
chtiment est ncessaire pour effrayer; les autres, qu'il est ncessaire
pour corriger, les troisimes pour instaurer la justice. Mais toutes ces
doctrines ne sont qu'un amas de vaines paroles parce qu'elles n'ont pour
base que de mauvais sentiments: la vengeance, la peur, l'gosme, la
haine. On invente bien des choses, mais on ne se dcide pas  faire une
seule chose utile: ne rien faire; laisser celui qui a pch se repentir
ou ne pas se repentir, se corriger ou ne pas se corriger; quant  ceux
qui imaginent ces doctrines et ceux qui les mettent en pratique, ils
n'ont qu' laisser les autres tranquilles et  avoir eux-mmes une bonne
conduite.

5

Rponds au mal par le bien et tu feras disparatre chez le mchant tout
le plaisir qu'il voit au mal.

6

Rien ne rjouit les hommes tant que de voir qu'on leur pardonne, et rien
ne procure plus de joie  celui qui le fait.

7

La bont vainct tout, et elle-mme est invincible.

8

On peut rsister  tout hormis  la bont.

                                                  D'aprs ROUSSEAU.

9

Rendez le mal pour le bien; pardonnez  tous, alors seulement il n'y
aura plus de mal sur la terre. Peut-tre n'auras-tu pas la force de le
faire; mais sache qu'il ne faut dsirer que cela, qu'il ne faut aspirer
qu' cela, car cela seul nous sauvera du mal dont nous souffrons tous.

10

Dieu estime le plus celui qui pardonne l'offense, surtout lorsque
l'offenseur est au pouvoir de l'offens.

                                                            MAHOMET.

11

Alors Pierre, s'tant approch de Lui, dit: Seigneur, combien de fois
pardonnerai-je  mon frre lorsqu'il pchera contre moi? Sera-ce jusqu'
sept fois? Jsus lui rpondit: je ne te dis pas jusqu' sept fois, mais
jusqu' septante fois sept fois.

                                                  (MATTH., XVIII, 21, 22)

12

Lorsqu'on pardonne, il ne s'agit pas de dire: je pardonne, mais il
faut extirper de son coeur le mauvais sentiment que l'on prouve 
l'gard de l'offenseur. Et pour le faire, il faut se souvenir de ses
propres pchs; alors on dcouvrira srement en soi des actes plus
reprhensibles que ceux pour lesquels on se fche.

13

La doctrine d'aprs laquelle, on ne peut se venger quand on aime,
est tellement claire qu'elle dcoule elle-mme du sens gnral de
cette doctrine. Si mme il n'tait pas expressment mentionn dans la
doctrine du Christ que tout chrtien doit rendre le bien pour le mal et
aimer ceux qui vous hassent, quiconque comprend cette doctrine dduit
lui-mme cette exigence d'amour.



VI.--_Il est tout aussi important de ne pas combattre le mal par la
violence dans les rapports sociaux que dans les rapports individuels._

1

Les hommes dsirent rester aussi mauvais qu'ils sont et veulent en mme
temps que leur vie soit meilleure.

2

Nous ne savons pas, nous ne pouvons savoir en quoi consiste le bien
public; mais, nous savons formellement qu'il ne peut tre ralis que
par l'accomplissement de la loi ternelle du bien, qui est rvle 
chaque homme,  sa raison et dans son coeur.

3

On dit qu'on est forc de payer le mal par le mal, parce que si on ne le
fait pas, les mchants prendront le dessus sur les bons. Je pense que
c'est tout le contraire: les mchants opprimeront les bons, lorsque les
hommes croiront qu'il est permis de payer le mal par le mal, comme cela
se passe, en effet, chez tous les peuples chrtiens. Les mchants sont
aujourd'hui les matres des bons prcisment parce qu'il a t suggr 
tous qu'il est non seulement permis, mais encore utile de faire du mal
aux hommes.

4

En parlant de la doctrine chrtienne, les savants crivains font
gnralement semblant de croire que la question de l'impossibilit
d'appliquer le christianisme dans son sens rel est dj dfinitivement
tranche depuis longtemps.

Il est inutile de s'occuper de rves, il faut penser aux choses
srieuses, il faut vrifier les rapports entre le capital et le travail,
organiser le travail, la proprit foncire, ouvrir des marchs,
instituer des colonies pour le trop plein de la population, rgler les
rapports de l'glise et de l'tat, conclure des alliances, garantir la
scurit des tats et ainsi de suite.

Il faut s'occuper de questions srieuses, dignes de l'attention et des
soins des hommes et non pas rver  un ordre de choses permettant de
tendre la joue lorsqu'on vous frappe l'autre, donner aussi son vtement
lorsqu'on vous enlve votre chemise et de vivre comme les oiseaux du
ciel, tout cela n'est que du radotage, dit-on, sans remarquer que le
fond de toutes ces questions, est prcisment contenu en ce qui est
qualifi de vain radotage.

En effet, toutes ces questions, depuis celle de la lutte entre le
capital et le travail, jusqu' celle des nationalits et des rapports
entre l'glise et l'tat, reviennent  cette seule question: Y a-t-il
des cas dans lesquels l'homme peut et doit faire le mal  son prochain,
ou ces cas n'existent-ils pas et ne peuvent-ils pas exister pour un
homme raisonnable? Est-ce raisonnable ou non, et par suite, doit-on
ou ne doit-on pas rendre le mal par le mal? Il y eut un temps o les
hommes pouvaient ne pas comprendre et ne comprenaient pas, en effet,
l'importance de cette question. Mais les souffrances affreuses qui
accablent l'humanit d'aujourd'hui ont conduit les hommes  reconnatre
la ncessit de trouver  cette question une solution. Il y a dix neuf
cents ans que cette question est dfinitivement rsolue par la doctrine
du Christ. Et c'est pourquoi,  notre poque, nous ne pouvons plus faire
semblant de mconnatre cette question et d'ignorer sa solution.

VII.--_La vritable conception des consquences de la doctrine dfendant
la ncessit de la violence, commence  pntrer dans la conscience de
l'homme moderne._

1

Le chtiment, est une ide que l'humanit commence  dpasser.

2

L'esprit de Jsus, qu'on s'efforce d'touffer, se manifeste nanmoins
partout d'une faon clatante. L'esprit vanglique n'a-t-il point
pntr dans les peuples, ne commence-t-il pas  venir  la lumire?
Les ides sur les droits et les obligations ne sont-elles pas devenues
plus claires pour chacun? N'entend-on pas de toutes parts des appels aux
lois plus quitables, aux institutions protgeant les faibles, fondes
sur une juste galit? L'ancienne inimiti entre ceux qu'on a dsunis
par force, ne s'teint-elle pas? Les peuples ne se sentent-ils pas
frres?

Tout cela est l'oeuvre d'un germe prt  lever, l'oeuvre de l'amour, qui
dbarrassera le monde du pch, qui ouvrira aux peuples une nouvelle
voie de vie, dont la loi intrieure ne sera plus la violence, mais
l'amour des uns pour les autres.

                                                            LAMENNAIS.




CHAPITRE XVI

DE LA VANIT


Rien ne pervertit la vie des hommes et ne les prive aussi srement de
leur vrai bonheur, comme l'habitude de vivre non d'aprs les prceptes
des sages et selon leur propre conscience, mais d'aprs ce qui est
reconnu comme bon et approuv par les gens parmi lesquels l'on vit.


I.--_En quoi consiste la tentation de la vanit._

1

La raison principale qui rend notre vie mauvaise, rside en ce que nous
rglons notre conduite non selon les besoins de notre corps ou de notre
me, mais uniquement dans l'espoir d'obtenir l'approbation des gens.

2

Aucune tentation ne captive les hommes aussi longtemps, ne les loigne
autant de la comprhension du sens de la vie humaine et du vrai bonheur,
que la proccupation de la gloire, de l'approbation, de l'estime, des
louanges des autres.

L'homme ne peut se librer de la tentation que par une lutte constante
contre lui-mme, et par l'vocation continuelle de son unit avec Dieu,
cherchant ainsi son approbation seule.

3

Il ne nous suffit pas de vivre de notre vie intrieure, la seule vraie,
nous voulons vivre d'une autre vie encore, d'une vie imaginaire dans
la pense des autres, et nous nous efforons  cette fin de paratre
autres que nous ne sommes en ralit. Nous nous efforons sans cesse de
dompter cet tre imaginaire, sans nous soucier du vrai, de celui que
nous sommes en ralit. Si notre me est paisible, si nous avons foi, si
nous aimons, nous nous empressons d'en parler au plus tt, afin que ces
vertus ne soient pas seulement nos vertus, mais aussi celles de l'tre
imaginaire qui existe dans la pense des autres.

Pour faire croire aux gens que nous avons des qualits, nous sommes
prts mme  y renoncer. Nous sommes prts  devenir lches  condition
de passer pour braves.

                                                            PASCAL.

4

L'une des expressions des plus dangereuses et des plus nuisibles est:
tous font ainsi.

5

Lorsqu'il est difficile, et presque impossible, de comprendre pourquoi
l'homme agit comme il le fait, sois sr que la raison de ses actes
rside dans le dsir d'tre glorifi par les hommes.

6

On ne berce pas un enfant pour le dbarrasser de ce qui le fait crier,
mais pour qu'il ne puisse pas crier. Nous agissons de mme avec notre
conscience lorsque nous l'touffons pour tre agrables aux gens. Nous
n'apaisons pas la conscience, mais nous obtenons ce que nous dsirons:
nous ne l'entendons plus.

7

Intresse-toi non  la quantit, mais  la qualit de tes admirateurs;
il est dsagrable de ne pas plaire aux bonnes gens, mais c'est toujours
bien de ne pas plaire aux mauvaises gens.

                                                            SNQUE.

8

Nos plus grandes dpenses sont effectues pour ressembler aux autres. Ni
pour notre esprit, ni pour notre coeur nous ne dpensons autant.

                                                            EMERSON.

9

Dans chaque bonne action, il y a un peu de dsir d'tre approuv par les
gens. Mais c'est mauvais quand tu agis comme tu le fais uniquement pour
tre glorifi par les autres.

10

Un homme demanda  un autre pourquoi il travaillait  ce qu'il n'aimait
pas.

--Parce que tous le font, rpondit celui-ci.

--Pardon, pas tous; moi, je ne le fais pas, quelques autres, non plus.

--Si ce n'est pas tous, beaucoup le font, la plupart des gens.

--Mais dis-moi quels sont les plus nombreux, les sots ou les
intelligents?

--Certainement ce sont les sots.

--Dans ce cas, tu agis comme tu le fais pour imiter les sots.



II.--_Si beaucoup de gens partagent la mme opinion, cela ne prouve pas
que cette opinion soit juste._

1

Le mal ne cesse pas d'tre mauvais parce que beaucoup de gens agissent
ma! et qu'ils s'en vantent, comme cela arrive souvent.

2

Plus il y a de gens qui croient  la mme chose, plus il faut tre
prudent  l'gard de cette croyance et avoir plus, d'attention.

3

Lorsqu'on dit: il faut faire comme font les autres, cela veut dire
presque toujours qu'il faut faire mal.

                                                       LA BRUYRE.

4

Il n'y a qu' s'habituer  faire ce que tout le monde exige pour
tre insensiblement entran  commettre de mauvaises actions et  les
considrer comme bonnes.

5

L'homme a son tribunal--sa conscience. On ne doit tenir qu' son
jugement.

6

Cherche celui qui est le meilleur parmi ceux qui blment le monde.

7

Si la foule dteste quelqu'un, il faut, avant d'en juger, bien examiner
pourquoi il en est ainsi. Si la foule vnre quelqu'un, il faut
galement, avant d'en juger, bien examiner pourquoi il en est ainsi.

                                                            CONFUCIUS.


III.--_Consquences pernicieuses de la vanit._

1

La socit dit  l'homme: Pense comme nous pensons; crois comme nous
croyons; mange et bois comme nous buvons et mangeons; habille-toi comme
nous nous habillons. Si quelqu'un ne se soumet pas  ces exigences, la
socit l'accable de ses sarcasmes, de ses injures. Il est difficile de
ne pas y obir, mais cependant, si tu t'y soumets, tu t'en sentiras plus
mal encore: tu ne seras plus un homme libre, mais un esclave.

                                                  D'aprs LUCIE MALAURY.

2

C'est trs bien quand les hommes s'instruisent pour leur me, pour tre
plus sages, meilleurs. De telles tudes leur sont utiles. Mais s'ils
tudient pour la gloire, afin de paratre instruits, l'instruction
devient non seulement inutile, mais nuisible; elle rend les hommes moins
sages et moins bons qu'ils ne le seraient s'ils n'avaient pas tudi du
tout.

                                                  _Traduit du chinois._

3

Non seulement vous ne devez pas vous vanter vous-mmes, mais encore vous
ne devez pas permettre aux autres de vous glorifier. Les louanges font
prir l'me en reportant les proccupations de l'me sur la gloire des
hommes.

4

Il arrive souvent de voir qu'un homme bon, sage et juste, tout en
sachant que la guerre, l'exploitation du travail des autres, le blme,
la consommation de la viande et divers actes du mme genre sont mauvais,
continue  accomplir ces actes. Pourquoi? Parce qu'il tient plus 
l'opinion publique qu'au jugement de sa conscience.

5

L'inobservation des traditions n'a pas occasionn une millime partie du
mal caus par le respect des anciennes coutumes.

Les gens ne croient plus depuis longtemps aux anciennes coutumes, mais
ils les observent nanmoins parce qu'ils pensent que la plupart des
gens les blmeraient, s'ils n'observaient plus les anciennes coutumes
auxquelles personne ne croit plus depuis longtemps.



IV._--La lutte contre la tentation de la vanit._

1

Pendant les premiers temps de sa vie, dans son enfance, l'homme vit
principalement pour son corps: il mange, il boit, il joue, il s'amuse.
C'est le premier degr. Plus l'homme grandit, plus il commence  se
proccuper de l'opinion des gens parmi lesquels il vit, et plus il
commence  ngliger les besoins de son corps pour ne penser qu' la
gloire des hommes. C'est le second degr. Le troisime et dernier degr
est celui o l'homme se soumet surtout aux exigences de son me et
o il nglige le corps, les amusements et l'opinion publique, pour ne
penser qu' son me.

2

Il est difficile de droger tout seul aux coutumes tablies; cependant,
 chaque pas que l'on fait pour devenir meilleur, on se heurte contre
l'usage tabli et l'on subit la critique des gens. L'homme qui consacre
sa vie  se perfectionner y doit tre prpar.

3

C'est mal d'irriter les gens en drogeant aux coutumes tablies, mais
c'est plus mal encore de droger aux exigences de la conscience et de la
raison en subissant les coutumes pernicieuses.

4

On ridiculise celui qui garde le silence, comme celui qui parle trop,
comme celui qui parle trop peu; il n'y a pas un homme sur terre qu'on
ne critique pas. Il n'y a jamais eu, il n'y a pas et il n'y aura jamais
personne qu'on aurait toujours blm pour tout ce qu'il fait, de mme
qu'il n'y a personne qu'on aurait toujours lou. C'est pourquoi, il est
inutile de se proccuper ni des louanges, ni des blmes des gens.

5

Tu crains que les gens ne te mprisent pour ta douceur; mais les gens
justes ne peuvent pas te mpriser pour cela; quant aux autres, tu n'as
pas besoin de t'en proccuper--ne fais pas attention  leur opinion.
Un bon menuisier ne se chagrinera pas parce qu'un homme qui ne comprend
rien  son mtier n'approuve pas son travail.

Les gens qui le mprisent pour ta douceur ne comprennent rien  ce qui
est bien pour l'homme. Pourquoi donc te proccuper de leur apprciation?

                                                  D'aprs PICTTE.

6

Il est temps pour l'homme de connatre sa valeur. Serait-il, en effet,
quelque tre btard? Il est temps de cesser de regarder humblement de
tous cts pour voir s'il a plu ou dplu aux gens. Non; que ma tte
reste droite et ferme sur mes paules! La vie ne m'est pas donne pour
la montrer, mais pour que je la vive. Je reconnais l'obligation de vivre
pour mon me. Et je veux me proccuper non pas de l'opinion que les gens
auraient de moi, mais de ma vie, de savoir si je n'accomplis ou si je
n'accomplis pas ma destine devant Celui qui m'a envoy dans la vie.

                                                            EMERSON.

7

Quiconque s'est abandonn depuis sa jeunesse  ses grossiers instincts
d'animal, ne cesse de s'y adonner, bien que sa conscience rclame autre
chose. Il agit ainsi parce que les autres font comme lui. Et les autres
agissent ainsi pour la mme raison que lui. Il ne peut y avoir qu'une
issue: chaque homme doit se librer de la proccupation de l'opinion
publique.



V.--_On doit se proccuper de son me et non pas de sa gloire._

1

Le moyen le plus rapide et le meilleur pour gagner la rputation d'un
homme vertueux, n'est pas de paratre tel devant les hommes, mais de
faire des efforts sur soi-mme pour devenir vertueux.

                                             _Causeries_ de SOCRATE.

2

Celui qui ne rflchit pas par lui-mme, se soumet aux ides d'un autre
homme. Soumettre sa pense  quelqu'un est un servage plus humiliant que
de soumettre son travail. Rflchis toi-mme et ne te proccupe pas de
ce que te diront les gens.

3

Personne ne manifeste tant de respect et d'attachement pour la vertu,
que celui qui perd volontiers la rputation d'un homme de bien,
uniquement pour rester bon dans son for intrieur.

                                                            SNQUE.

4

Lorsqu'un homme est habitu  ne vivre que pour l'opinion publique, il
lui rpugne, parce qu'il ne fait pas ce que font les autres, d'avoir
la rputation d'un sot, d'un ignorant ou d'un vilain homme. Mais on
doit travailler  tout ce qui est difficile. Et  cette oeuvre, on doit
travailler des deux cts: apprendre  mpriser l'opinion des gens;
apprendre  vivre pour de telles oeuvres qui, bien qu'elles soient
critiques par la foule, n'en restent pas moins des bonnes oeuvres.

Les hommes vivent et agissent d'aprs leurs ides, ainsi que d'aprs les
ides des autres. Suivant que les uns et les autres influencent leurs
actes, les hommes se distinguent entre eux.

6

Il est difficile de distinguer si tu sers les autres pour ton me,
pour Dieu, ou pour la gloire des hommes. Il n'y a qu'un seul moyen de
contrle: si tu accomplis une oeuvre que tu crois bonne, demande-toi
si tu continuerais  y travailler si tu savais d'avance que personne
n'apprendrait jamais ce que tu fais. Si tu rponds que tu le ferais,
c'est que tu travailles srement pour ton me, pour Dieu.



VI.--_Celui qui vit de la vraie vie n'a pas besoin de louanges._

1

Vis seul, a dit le sage. Cela veut dire que tu dois rsoudre le problme
de ta vie tout seul, avec le concours du Dieu qui vit en toi, et non pas
d'aprs les conseils et les opinions des autres.

2

Si tu veux tre tranquille, tche de plaire  Dieu et non pas aux
hommes. Ceux-ci ont des dsirs diffrents: aujourd'hui, ils veulent une
chose; demain une autre. Jamais, ils ne sont satisfaits. Mais le Dieu
qui vit en toi dsire toujours une seule chose, et tu sais ce qu'il veut.

3

Il n'y a qu'un seul moyen pour ne pas croire en Dieu: ce moyen consiste
 toujours reconnatre l'opinion des gens comme juste, et  ne prter
aucune attention  notre voix intrieure.

                                                            JOHN RUSKIN.

4

Si nous sommes sur un bateau en marche et que nous regardons un objet
qui se trouve sur le mme bateau, nous ne remarquons pas que nous
voguons, mais en regardant de ct sur ce qui ne se meut pas avec nous,
par exemple la berge, nous nous apercevons immdiatement que nous sommes
en mouvement. Lorsque tous les hommes vivent autrement qu'il ne le faut,
nous ne le remarquons pas; mais il suffit, qu'un seul se ressaisisse et
qu'il commence  vivre selon Dieu, pour qu'il devienne clair combien les
autres vivent mal. Mais les autres perscutent toujours celui qui ne vit
pas comme eux.

                                                            PASCAL.




CHAPITRE XVII

DES FAUSSES CROYANCES


Les fausses croyances sont celles que les gens acceptent non pas parce
qu'elles leur sont ncessaires pour leur me, mais parce qu'ils croient
en ceux qui les prchent.


I.--_En quoi consiste la supercherie des fausses croyances._

1

Souvent les hommes pensent qu'ils croient  la loi de Dieu, alors qu'ils
ne croient qu' ce que tous croient. Et tous les hommes ne croient pas
 la loi de Dieu, mais qualifient telle ce qui leur convient et ne les
empche pas de mener la vie qui leur plat.

2

Quand les hommes vivent dans le pch et les tentations, ils ne
sauraient tre tranquilles. La conscience les dnonce. C'est pourquoi
ils sont obligs de choisir entre ces deux alternatives: ou se
reconnatre coupables devant les hommes et devant Dieu, et cesser de
pcher, ou bien continuer  mener une vie de pcheurs, commettre de
mauvaises actions et les qualifier de bonnes. C'est pour ces hommes
que l'on a invent les fausses croyances, grce auxquelles on peut se
considrer comme juste, tout en menant une mauvaise vie.

3

C'est mal de mentir devant les hommes, mais c'est pis encore de se
mentir  soi-mme. Ce mensonge est tout particulirement nuisible parce
que les autres peuvent dnoncer ton mensonge, tandis que personne ne
t'accusera de t'tre menti  toi-mme. C'est pourquoi, garde-toi de te
mentir  toi-mme, surtout lorsqu'il s'agit de la foi.

4

Crois ou sois maudit. C'est la qu'est la raison principale du mal. Si
l'homme accepte sans discuter ce qu'il aurait d examiner par sa propre
raison, il finit par perdre l'habitude de raisonner, il est soumis  la
maldiction et induit ses proches au pch. Le salut des hommes rside
en ce que chacun doit apprendre  vivre de sa raison.

                                                            EMERSON.

5

On ne peut ni peser ni mesurer le tort qu'ont produit et produisent
encore les fausses croyances.

La religion rgle les rapports de l'homme envers Dieu,  l'gard de
l'univers; elle dtermine la destine de l'homme qui dcoule de ces
rapports. Quelle doit tre la vie de l'homme si ces rapports et la
destination dtermins ainsi sont faux?

6

Il y a trois sortes de fausses croyances. La premire est de croire 
la possibilit de pouvoir apprendre par l'exprience ce qui ne peut
l'tre d'aprs les lois de l'exprience. La seconde fausse croyance fait
admettre, dans le but de notre perfectionnement moral, des choses sur
lesquelles nous ne pouvons nous former aucune ide par notre raison.
La troisime fausse croyance reconnat la possibilit d'voquer par un
moyen surnaturel une action mystrieuse  l'aide de laquelle la divinit
exerce son influence sur notre moralit.

                                                                 KANT.



II.--_Les fausses croyances ne satisfont pas les exigences suprieures,
mais les exigences infrieures de l'me humaine._

1

L'unique et vraie religion ne contient rien que des lois, c'est--dire
des lments moraux dont nous pouvons reconnatre et tudier nous-mmes
la ncessit incontestable, et que nous concevons par notre raison.

                                                                 KANT.

2

L'homme ne peut plaire  Dieu que par une vie juste. C'est pourquoi tout
ce par quoi l'homme croit plaire  Dieu, en dehors d'une vie pure et
juste, n'est qu'un grossier et nuisible mensonge.

                                                       D'aprs KANT.

3

Faire pnitence en s'infligeant des souffrances, au lieu de profiter
de l'tat d'esprit o l'on se trouve afin d'amender sa conduite, est
un travail inutile. De plus, une telle pnitence a cette mauvaise
consquence; l'homme croit avoir pay ainsi toutes ses dettes, et ne
songe plus  son perfectionnement qui seul est ncessaire lorsqu'on
reconnat ses erreurs.

                                                            KANT.

4

C'est mal lorsque les hommes ne connaissent pas Dieu, mais c'est plus
mal encore lorsqu'ils reconnaissent comme Dieu ce qui n'est pas Dieu.

                                                            LACTANCE.

5

On dit: Dieu a cr l'homme  Son image; on aurait mieux fait de dire
que c'est l'homme qui a cr Dieu  son image.

                                                       LICHTENBERG.

6

Lorsqu'on parle du ciel comme d'un endroit o se trouvent les heureux,
on se le reprsente gnralement quelque part trs haut, dans les
rgions infinies de l'univers. On oublie que notre terre, vue de l'une
de ces hautes rgions, ressemble galement  l'un des astres clestes,
et que les habitants de ces plantes ont absolument le mme droit de
dire, en dsignant la terre: Voyez-vous cet astre-l, c'est l'endroit
de la flicit ternelle, l'asile cleste prpar pour nous et o nous
irons un jour. Le fait est que, par une trange erreur de notre raison,
l'lan de notre croyance est toujours connexe avec l'ide de notre
lvation vers les hauteurs, et nous ne songeons pas que nous aurions
beau nous lever, nous devrons nanmoins redescendre encore, afin de
pouvoir poser un pied ferme dans quelque autre monde.

7

Les mahomtans font bien de couvrir leurs yeux de leurs doigts et de
se boucher les oreilles, lorsqu'ils entrent au temple et commencent 
prier.

La vraie prire est dans l'abstraction de toutes nos proccupations
habituelles, de tout ce qui peut nous rappeler l'existence de nos sens,
et dans l'vocation en soi de l'lment divin. Dans ce but, le mieux est
de faire ce que nous dit le Christ: d'entrer seul dans un lieu clos, et
de s'y enfermer, c'est--dire de prier dans la solitude complte, que
l'on soit chez soi, dans la fort ou dans les champs. La vraie prire
est dans ce dtachement de toutes les choses extrieures, pendant
lequel on contrle son me, ses actes, ses dsirs, non pas d'aprs les
exigences extrieures du monde, mais d'aprs les exigences de l'lment
divin que nous sentons en nous.

Une telle prire est un secours: elle fortifie et lve l'me, elle
confesse et vrifie les actions passes, elle indique la conduite future.



III.--_Le Culte extrieur._

1

Bien qu'il y ait une diffrence de procd entre un chamane tounghouse
et un prlat catholique europen, ou bien, en prenant pour exemple des
gens simples, entre un voghoul grossier et sensuel qui, tous les matins,
pose sur sa tte la patte d'une peau d'ours, et prononce les paroles de
sa prire: Ne me tue pas, et un puritain indpendant de Connecticut;
il n'y a aucune diffrence dans les principes de leurs croyances, car
ils appartiennent tous deux  la mme catgorie de gens dont le culte ne
consiste pas  devenir meilleurs, mais de croire et d'excuter certains
rglements arbitraires. Seuls ceux qui croient que le culte de Dieu
consiste  aspirer  une vie meilleure diffrent des premiers, parce
qu'ils reconnaissent un tout autre principe et infiniment plus lev,
runissant tous les hommes de bonne foi dans un temple invisible qui
seul peut tre un temple universel.

                                                                 KANT.

2

Et quand tu prieras, ne fais pas comme les hypocrites; car ils aiment
 prier en se tenant debout dans les synagogues et aux coins des rues,
afin d'tre vus des hommes. Je vous dis, en vrit, qu'ils reoivent
leur rcompense. Mais toi, quand tu pries, entre dans la chambr et,
ayant ferm ta porte, prie ton Pre qui est dans ce lieu secret; et ton
Pre qui te voit dans le secret, te rcompensera.

                                                       MATTH., VI, 5-6.

3

Gardez-vous des scribes qui se plaisent  se promener en longues robes,
et qui aiment les salutations dans les assembles et les premires
places dans les synagogues, et les festins; qui ruinent les maisons des
veuves, tout en affectant de faire de longues prires.

                                                       Luc, XX, 46-47.



IV._--La pluralit des croyances et l'unit de la religion vraie._

1

L'homme qui ne pense pas  la religion, s'imagine qu'il n'y a qu'une
seule vraie religion--celle dans laquelle il est n. Mais tu n'as qu'
te demander ce qui arriverait si tu tais n dans une autre religion,
toi chrtien si tu tais n mahomtan; toi bouddhiste--chrtien; toi
chrtien--brahmane. Est-il possible que seuls, avec notre religion,
nous soyons dans le vrai, et que tous les autres soient dans le
mensonge? La religion ne deviendra pas vraie parce que tu te persuaderas
toi-mme et que tu persuaderas les autres qu'elle seule est vraie.



V.--_Consquences de la confession des fausses croyances._

1

En 1682, en Angleterre, le docteur Leyton, un homme respectable qui
avait crit un livre contre l'piscopat anglican, a t jug et condamn
aux chtiments suivants. On le fouetta cruellement, puis on lui coupa
une oreille et on lui ouvrit un ct du nez, puis on inscrivit sur sa
joue, au fer rouge, les lettres SS: semeur de sdition. Sept jours plus
tard on le fouetta  nouveau, bien que les plaies qu'il avait au dos
n'aient pas encore t fermes; puis on lui ouvrit l'autre ct du nez,
on lui trancha l'autre oreille et on lui ttoua l'autre joue. Tout cela
fut fait au nom du christianisme.

                                                  MORISSON DAVIDSON.

2

En 1415, Jean Huss fut reconnu comme hrtique pour avoir dvoil la
fausse croyance des catholiques et les mauvaises actions du pape, et il
fut condamn  mort, sans que son sang puisse tre vers, c'est--dire 
tre brl.

L'excution eut lieu derrire les portes de la villes, entre deux
jardins. En arrivant sur place, Huss se mit  genoux et commena 
prier. Lorsque le bourreau lui ordonna de monter sur le bcher, il se
leva et dit trs haut:

Jsus-Christ. Je vais  la mort pour avoir prch Ta parole, je
souffrirai docilement.

Les bourreaux, dshabillrent Huss et lui attachrent les mains derrire
le dos au poteau; ses pieds se trouvaient sur un banc. On mit du bois et
de la paille autour de lui. Le bois et la paille lui venaient jusqu'au
menton. Le chef imprial s'approcha alors de Huss et lui annona qu'il
serait pardonn s'il se rtractait.

Non, dit Huss, je ne me connais aucune faute.

Les bourreaux allumrent alors le bcher, et Huss se mit  chanter la
prire: Jsus, Fils du Dieu vivant, aie piti de moi.

Le feu monta, trs haut, et bientt Huss se tut.

C'est ainsi que les gens qui se qualifiaient de chrtiens, dfendaient
leur croyance.

N'est-il pas vident que ce n'tait pas une religion, mais la
superstition la plus grossire?

3

Les gens ne commettent jamais de mauvaises actions avec plus de
sang-froid et d'assurance en leur justice, que lorsqu'ils le font en
vertu d'une fausse croyance.

                                                            PASCAL.



VI.--_En quoi consiste la vraie religion?_

1

Ne vous faites point appeler matre; car vous n'avez qu'un matre--le
Christ; et vous, vous tes tous frres. Et n'appelez personne sur la
terre votre pre; car vous n'avez qu'un seul Pre, Celui qui est dans
les cieux; et ne vous faites point appeler docteur, car vous n'avez
qu'un seul Docteur--le Christ. MATTH., XXIII, 8-10.

C'est ainsi qu'enseignait le Christ. Et il enseignait ainsi parce qu'il
savait que, de mme qu'en son temps il y avait des gens qui prchaient
une fausse loi de Dieu, il y en aurait aussi dans l'avenir. Il le savait
et disait qu'il ne fallait pas couter ceux qui s'intitulaient matres
parce que leur enseignement obscurcit la doctrine simple et claire qui
est rvle  tous et qui vit dans le coeur de chaque homme.

Cette doctrine consiste  aimer Dieu, comme le suprme bien et la
suprme vrit,  aimer son prochain comme soi-mme et  faire aux
autres ce qu'on veut qu'ils vous fassent.

2

La religion ne consiste pas  savoir ce qui a t et ce qui sera, ni
mme ce qui est actuellement, mais elle consiste  savoir ce que chaque
homme doit faire.

3

Si donc tu apportes ton offrande  l'autel, et que l tu te souviennes
que ton frre a quelque chose contre loi, laisse-l ton offrande devant
l'autel, et va-t-en premirement te rconcilier avec ton frre; et aprs
cela viens, et prsente ton offrande.

                                                            MATT., V. 23.

Voil o est la vraie religion: ni dans la crmonie, ni dans
l'offrande, mais dans l'union des hommes.

4

La doctrine chrtienne est tellement claire que les tout petits enfants
la comprennent dans son sens exact. Seuls ceux qui ne veulent pas vivre
comme des chrtiens ne la comprennent pas.

Pour comprendre le vrai christianisme, il faut tout d'abord renoncer au
faux christianisme.

5

Le vrai culte de Dieu est exempt de superstitions; lorsque la
superstition y pntre, le culte mme s'croule. Le Christ nous a montr
en quoi consistait le vrai culte de Dieu. Il nous enseignait que de tout
ce que nous faisons dans le monde, il n'y a qu'une lumire et qu'un seul
bonheur pour les hommes,--c'est notre amour des uns pour les autres; Il
nous disait que nous ne pourrons atteindre notre bonheur qu'en servant
les autres, et non pas nous-mmes.

6

Si ce qui est prsent comme loi de Dieu ne demande pas d'amour, ce ne
sont que des inventions des gens, et non pas la loi de Dieu.

                                                  D'aprs SKOWORODA.

7

On ne peut pas apprendre  connatre Dieu d'aprs ce que l'on raconte de
Lui. On ne peut le connatre qu'en accomplissant Sa loi, la loi que le
coeur de chaque homme connat.

8

Le sens de la doctrine du Christ est dans l'indication de la perfection
divine vers laquelle les hommes doivent tendre. Mais les hommes qui ne
veulent pas suivre la doctrine du Christ, comprennent volontairement ou
non, la doctrine du Christ non pas comme il l'a prche--rapprochement
continu vers la perfection--mais comme une rgle conformment  laquelle
le Christ exigerait des hommes la perfection divine. Et en interprtant
aussi faussement la doctrine du Christ, ceux qui ne veulent pas la
suivre adoptent l'une de ces deux attitudes: ou bien, considrant
la perfection comme inaccessible (ce qui est parfaitement juste),
ils rejettent toute la doctrine comme un rve irralisable, ou bien,
attitude la plus nuisible et la plus gnrale, tout en reconnaissant la
perfection comme inaccessible, ils corrigent c'est--dire, dnaturent la
doctrine et observent des rgles que l'on appelle chrtiennes, mais qui
sont, pour la plupart, contraires, au christianisme.

9

L'ide de l'union des chrtiens, comme une runion des lus, des
meilleurs, est une ide anti-chrtienne prsomptueuse et fausse. Quel
est le meilleur, quel est le plus mauvais? Pierre tait le meilleur
avant que le coq chantt, et le brigand tait le plus mchant avant la
croix. Ne connaissons-nous pas en nous-mmes tantt l'ange, tantt le
diable, qui se mlent si bien  notre vie, qu'il n'y a pas d'homme qui
aurait compltement chass l'ange, ni qui aurait laiss apparatre le
diable derrire l'ange. Comment pouvons-nous, nous qui sommes des tres
si complexes, former la runion des lus, des justes?

Il y a une lumire de vrit, et il y a ceux qui s'approchent d'elle
de tous cts; d'autant de ct qu'il y a de rayons dans un cercle,
c'est--dire par des routes infiniment varies. Tchons de toutes nos
forces d'arriver  la lumire de la vrit qui nous unit tous, et ce
n'est pas  nous de juger si nous sommes prs d'elle et unis  elle.



VII--_La seule religion, vraie unit les hommes de plus en plus._

1

Voyez le mcontentement profond de la forme actuelle du christianisme,
qui se rpand dans la socit et s'exprime par le murmure, parfois, par
l'irritation, la tristesse. Tous attendent l'avnement du Royaume de
Dieu. Et il approche.

Le pur christianisme, bien que lentement, mais toujours de plus en plus,
prend la place de celui qui porte ce nom.

                                                            CHANNING.

2

Depuis Mose  Jsus, il s'est opr chez les individus et les peuples
un grand dveloppement mental et religieux. Les anciennes erreurs sont
abandonnes, de nouvelles vrits ont pntr dans la conscience de
l'humanit. Un seul homme ne peut tre aussi grand que l'humanit. Si
un grand homme est tellement en avance sur ses frres qu'ils ne le
comprennent pas,--il arrive un temps o ils le rejoignent d'abord,
puis le devancent et s'en vont si loin qu'ils deviennent,  leur tour,
incomprhensibles pour ceux qui se trouvent  l'endroit o tait
l'ancien grand homme. Chaque grand gnie religieux explique de plus en
plus les vrits de la religion et contribue ainsi  l'union, de plus en
plus grande, des hommes.

                                                            PARKER.

4

Chaque homme sparment, de mme que toute l'humanit dans son ensemble
doit se transformer, passer de l'tat infrieur  l'tat suprieur, sans
s'arrter dans sa croissance dont la limite est en Dieu lui-mme. Tout
tat est la consquence de l'tat prcdent. La croissance s'effectue
continuellement et imperceptiblement et, pareille  la croissance de
l'embryon, elle a lieu de faon  ce que rien ne dtruit le but des
situations successives de ce dveloppement continu. Mais s'il est
donn  l'homme et  tout le genre humain de se transformer, cette
transformation, tant pour l'individu que pour tout le genre humain, doit
s'effectuer dans le travail et les souffrances.

Avant de se parer de grandeur, avant d'apparatre  la lumire, on doit
se mouvoir dans les tnbres, supporter les perscutions, sacrifier
son corps pour sauver son me; il faut mourir pour ressusciter  la
vie plus puissante, plus parfaite. Et aprs dix-huit sicles, ayant
accompli un des cycles de son dveloppement, l'humanit tend de nouveau
 se transformer. Les anciens systmes, les anciennes socits, tout
ce qui composait l'ancien monde s'croule dj, et les peuples vivent
maintenant au milieu de dcombres, dans l'effroi et la souffrance. C'est
pourquoi on ne doit pas perdre courage  la vue de ces ruines, de ces
morts qui se sont dj accomplies et qui s'accompliront encore, mais, au
contraire, prendre courage. L'union des hommes est proche.

                                                            LAMENNAIS.




CHAPITRE XVIII

DE LA FAUSSE SCIENCE


La superstition de la science se rvle par la croyance en ce fait que
le vrai savoir ncessaire  la vie de tous les hommes est contenu dans
les seules connaissances prises au hasard dans le domaine illimit
du savoir qui,  un moment donn, ont attir l'attention d'un petit
nombre d'hommes, de ceux-l mme qui se sont affranchis du travail
indispensable  la vie et qui mnent, par suite, une vie draisonnable
et dprave.


I.--_En quoi consiste la superstition de la science._

1

Quand les hommes acceptent comme vrit incontestable ce que les autres
leur prsentent pour telle et qu'ils ne la vrifient point, ils tombent
dans la susperstition. Telle est,  notre poque, la superstition de la
science.

2

De mme qu'il existe des hrsies pour religion, il y a une hrsie pour
la science. Cette hrsie est dans la reconnaissance comme science
unique et vritable de tout ce qui est considr comme tel par les gens
qui se sont,  un certain moment, arrog le droit de dterminer la vraie
science. Et aussitt qu'on considre comme science non pas ce qui est
ncessaire  tous les hommes, mais ce qui est dtermin par les gens
qui,  un certain moment se voit arrog le droit de dfinir ce qu'est la
science, il est forc que cette science soit fausse. C'est ce qui s'est
produit dans notre monde.

3

La science occupe  notre poque exactement la mme place que celle
qu'occupait la prtrise il y a quelques sicles.

Les mmes bonzes attitrs: les professeurs; les mmes castes dans la
science; acadmies, universits, congrs. La mme confiance et le manque
de critique de la part des croyants, les mmes diffrends, et les mmes
discussions. Les mmes paroles incomprhensibles, la mme prsomption.

--Inutile de discuter avec lui: il nie la rvlation.

--Inutile de discuter avec lui: il nie la science.

4

Ce qu'il y a de plus nuisible pour la vraie science, c'est l'emploi
d'expressions et de termes peu clairs. C'est prcisment ce que font les
pseudo-savants, en imaginant, pour exprimer des ides incertaines des
mots inexistants.

5

La fausse science et les fausses religions expriment toujours leurs
dogmes en un langage emphatique qui apparat aux non-initis comme
mystrieux et grave. Les raisonnements des savants sont souvent
peu comprhensibles non seulement pour les autres, mais pour les
raisonneurs eux-mmes, et cela au mme degr que les discours des
professionnels de la foi. Le savant pdant, en se servant de termes
latins et de nouveaux mots, rend souvent les choses les plus simples
tout aussi incomprhensibles que le sont les prires latines des prtres
catholiques pour les paroissiens illettrs. Le mystre n'est pas un
signe de sagesse et de science. Plus un homme est vritablement clair,
plus le langage dont il exprime ses penses est simple.



II--_La science sert  justifier l'organisation de la vie sociale._

1

Il semblerait que pour reconnatre l'importance des occupations qu'on
qualifie de scientifiques, il faudrait prouver leur utilit. Mais les
servants de la science affirment ordinairement que ds l'instant qu'ils
s'occupent de certains sujets, ces occupations seront srement utiles un
jour.

2

Le but lgitimement poursuivi par la science est la connaissance des
vrits servant au bonheur des hommes. Le faux but est de justifier
les mensonges qui insinuent le mal dans notre vie. Telles sont la
jurisprudence, l'conomie politique et, surtout, la philosophie et la
thologie.

3

La science contient les mmes mensonges que la religion et elles partent
du mme point: le dsir de justifier les faiblesses des hommes, et c'est
pourquoi les mensonges scientifiques sont tout aussi nuisibles que les
mensonges confessionnels. Les hommes errent, vivent mal. Logiquement,
ayant compris qu'ils vivent mal, ils devraient s'employer  modifier
leur genre de vie afin d'amliorer leur situation. Au lieu de cela,
apparaissent toutes sortes de sciences: financire, thologique, pnale,
policire, l'conomie politique, l'histoire, et la plus  la mode: la
sociologie, indiquant les lois de la vie sociale et suivant lesquelles
la vie mauvaise ne provient pas des hommes, mais des lois mauvaises que
les savants ont dcouvertes et formules. Ce mensonge est tellement
draisonnable et contraire  la conscience, que les hommes ne l'auraient
jamais accept, si la conscience n'avait pas encourag leurs faiblesses.

4

Nous avons organis notre vie contrairement  la nature morale et
physique de l'homme, et nous sommes persuads,--uniquement parce que
tout le monde le pense--que c'est l prcisment la vraie vie. Nous
sentons vaguement que tout ce que nous appelons notre organisation
sociale, notre religion, notre culture, nos sciences et nos arts, que
tout cela n'est pas ce qu'il faudrait, parce que cela ne nous dbarrasse
pas de nos misres, mais ne fait que les accrotre. Cependant, nous ne
nous dcidons pas  soumettre tout cela au contrle de la raison parce
que nous pensons que l'humanit, qui a toujours reconnu la ncessit
du rgime social de contrainte, de religion et de science qu'il a pour
base, ne peut pas vivre en dehors de lui.

Si un poussin dans sa coquille avait t dou de la raison d'un homme
et savait tout aussi peu en profiter que les gens de notre poque, il
n'aurait jamais bris la coquille de son ouf et n'aurait jamais connu la
vie.

5

La science est devenue maintenant une distributrice de diplmes donnant
le droit de profiter du travail d'autrui.

6

Le phrasologie mthodique des coles suprieures a le plus souvent pour
but d'viter la solution des questions difficiles, et l'on donne aux
paroles un sens quivoque parce que le je ne sais pas commode et pour
la plupart du temps raisonnable, n'est pas en faveur dans nos acadmies.

                                                                 KANT.

7

Rien n'est plus inconciliable que le savoir et le profit, la science
et l'argent. Si pour devenir plus instruit, il faut de l'argent, si la
sagesse s'achte et se vend, l'acheteur et le vendeur sont galement
tromps. Le Christ a chass les marchands du temple; ils auraient d
tre chasss de mme du temple de la science.

8

Ne considre pas la science comme une couronne pour t'en parer, ni comme
une vache pour t'en nourrir.



III.--_Consquences nuisibles de la superstition de la science._

1

Il est dangereux de propager l'ide que notre vie est le rsultat des
forces matrielles et qu'elle dpend d'elles. Mais, lorsque cette ide
fausse s'appelle science, et qu'elle est prsente comme la sainte
sagesse de l'humanit, le tort caus par elle est effrayant.

2

Le dveloppement de la science ne contribue pas  la purification
des moeurs. Chez tous les peuples dont nous connaissons la vie, le
dveloppement des sciences contribuait  la dpravation des moeurs.
Si nous pensons  prsent le contraire, cela vient de ce que nous
confondons nos connaissances futiles et trompeuses avec le vrai savoir
suprme. La science, dans son sens abstrait, la science, en gnral,
doit tre respecte; mais la science actuelle, ce que les insenss
appellent science, ne peut-tre que ridiculis et mpris.

                                                       J.-J.-ROUSSEAU

3

L'unique explication de la vie insense, contraire  la conscience des
meilleurs hommes de tous les temps, que mnent les gens de notre poque,
se trouve dans le fait que les jeunes gnrations tudient des matires
innombrables: la constitution des astres de la terre, l'origine des
organismes, etc., ils n'omettent qu'une chose, c'est de savoir quel est
le sens de la vie humaine, comment il faut la vivre, ce qu'ont pens de
cette question les grands sages de tous les temps, et comment ils l'ont
rsolue. Non seulement les jeunes gnrations n'en sont pas instruites,
mais on leur apprend, sous le nom de religion, les inepties les plus
flagrantes, auxquelles ceux qui les enseignent ne croient pas eux-mmes.
Tout l'difice de notre vie sociale repose sur des bulles gonfles d'air
et non sur de la pierre.

4

Ce qu'on appelle aujourd'hui science est un compos d'inventions des
gens riches, ncessaire pour occuper leur oisivet.

5

Nous vivons dans un sicle de philosophie, de sciences et de raison. Il
semble que toutes les sciences se soient runies pour clairer notre
route dans le labyrinthe de la vie humaine. D'immenses bibliothques
sont ouvertes  tous et partout, des lyces, des coles, des universits
nous donnent depuis l'enfance la possibilit de profiter du savoir
des hommes qui s'est accumul pendant des milliers d'annes. Il
semblerait que tout contribue  la formation de notre intelligence et au
consolidement de notre raison. Eh bien, sommes-nous devenus meilleurs
ou plus sages? Connaissons-nous mieux la voie et le but de notre vie?
Connaissons nous mieux nos obligations et surtout le bien de la vie? Ou
qu'avons-nous acquis par ces vaines connaissances, sinon l'inimiti,
la haine, l'ignorance et les doutes? Chaque doctrine et chaque secte
religieuse prouve qu'elle a trouv la vrit. Chaque crivain sait seul
en quoi consiste notre bonheur. L'un nous prouve qu'il n'y a pas de
corps, l'autre--qu'il n'y a pas d'me, le troisime--qu'il n'y a aucune
connexion entre l'me et le corps, le quatrime--que l'homme est un
animal, le cinquime--que Dieu n'est qu'un miroir.

                                                            ROUSSEAU.

6

N'tant pas capable de _tout_ pntrer et ne sachant pas sans l'aide
de la religion ce qu'on _doit_ tudier, la science d'aujourd'hui ne
s'occupe que de ce qui est agrable aux savants qui mnent une vie
irrgulire. Et leur agrment est de profiter du rgime existant, afin
de satisfaire leur oisive curiosit qui ne demande pas de grands efforts
intellectuels.



IV.--_La quantit de matires  tudier est innombrable, tandis que les
capacits du savoir de l'homme sont limites._

1

Un savant persan dit: Lorsque j'tais jeune, je me suis dit: je veux
connatre toute la science; et j'ai appris presque tout ce que savaient
les hommes. Mais lorsque je suis devenu vieux et que j'ai jet un coup
d'oeil sur tout ce que j'ai appris, je me suis aperu que ma vie a pass
et que je ne sais rien.

2

Les observations et les calculs des astronomes nous, ont appris bien des
choses dignes d'tonnement; mais le rsultat le plus important de leurs
tudes est, sans doute, celui qu'ils nous ont rvl l'abme de notre
ignorance. Sans ces connaissances, la raison humaine ne pourrait jamais
se reprsenter toute l'immensit de cet abme. Si l'on rflchi  cela,
on peut arriver  une grande transformation dans la dtermination des
buts finals de l'activit de notre raison.

                                                                 KANT.

3

Il y a des herbes sur la terre; nous les voyons; de la lune nous ne
pourrions pas les apercevoir. Sur ces herbes il y a des fils--sur ces
fils des petits organismes; mais plus loin--il n'y a plus rien. Quelle
prsomption!

Les corps complexes sont composs d'lments et les lments sont
indcomposables. Quelle prsomption!

                                                            PASCAL.

4

Il nous manque des connaissances pour comprendre ne serait-ce que la
vie du corps humain. Voyez ce qu'il faut savoir pour cela. Le corps a
besoin de place, de temps, de mouvements, de chaleur, de lumire, de
nourriture, d'eau, d'air et de bien d'autres choses encore. Mais dans
la nature, toutes les choses sont si troitement lies entre elles
qu'on ne peut comprendre l'une sans avoir tudi l'autre. On ne peut
comprendre une partie sans avoir compris le tout. Nous ne comprendrons
la vie de notre corps que lorsque nous aurons tudis tout ce qu'il lui
faut: et pour cela, il est indispensable d'tudier tout l'univers. Mais
l'univers est infini et sa comprhension est inaccessible  l'homme. Par
consquent, nous ne pouvons nous expliquer entirement la vie de notre
corps.

                                                            PASCAL.

5

Les sciences exprimentales, lorsqu'on s'en occupe pour elles-mmes,
en les tudiant sans aucun but philosophique, ressemblent  un visage
sans yeux. Elles reprsentent une des occupations qui convient aux
capacits moyennes, prives de dons suprmes qui ne feraient qu'entraver
leurs recherches minutieuses. Les gens dous de ces capacits moyennes
concentrent toutes leurs forces et tout leur savoir sur un champ
d'tudes limit, o ils peuvent, par suite, atteindre des connaissances
aussi compltes que possible, mais  condition d'tre compltement
ignorants dans tous les autres domaines. Ils peuvent tre compars aux
ouvriers qui travaillent dans les ateliers d'horlogerie dont les uns
ne font que les roues, les autres les ressorts, et les troisimes les
chanes.

                                                       SCHOPENHAUER.

6

Ce n'est pas la quantit des connaissances qui importe, mais leurs
qualits. On peut savoir bien des choses et ignorer ce qui est le plus
ncessaire.

7

Socrate n'avait pas la faiblesse commune de parler pendant ses
entretiens de tout ce qui existe, de chercher la provenance de ce
que les sophistes appelaient nature et de remonter jusqu'aux causes
premires dont sont sortis les corps clestes. Est-ce possible,
disait-il, que les gens croient avoir pntr tout ce qu'il importe
 l'homme de savoir, s'ils s'occupent de ce qui se rapporte si peu 
l'homme?

Il s'tonnait surtout de l'aveuglement des faux savants qui ne se
doutent pas de ce que la raison humaine est incapable de pntrer ces
mystres. C'est pourquoi, disait-il, ceux qui s'imaginent savoir en
parler ne sont pas d'accord dans leurs principes mme, et lorsqu'on
les entend parler ensemble on se croirait parmi des fous. De fait,
quels sont les signes particuliers de ceux qui sont pris de folie? ils
craignent ce qui n'a rien d'effrayant et n'ont pas peur de ce qui est
rellement dangereux.

                                                       XNOPHON

8

La sagesse est une chose vaste et grande: elle demande tout le temps
libre qui peut lui tre consacr.--Indpendamment du nombres de
questions que tu pourrais rsoudre, tu devras, nanmoins, te tourmenter
d'une quantit de questions, qui doivent tre examines et rsolues.
Ces questions sont tellement vastes et nombreuses qu'elles exigent
l'expulsion de notre esprit de toute chose superflu, afin d'offrir
une libert entire au travail de la raison. Dois-je dpenser ma vie
en vaines paroles? Il arrive frquemment, nanmoins, que les savants
pensent plus aux paroles qu' la vie. Remarque quel mal produit la
philosophie outre et combien elle peut tre dangereuse pour la vrit.

                                                            SNQUE.



V.--_La quantit des connaissances est innombrable. C'est  la vraie
science de choisir les plus importantes et les plus ncessaires._

1

Il n'y a ni honte, ni faute de ne pas savoir. Personne ne peut tout
connatre; mais il est honteux et nuisible de faire semblant de savoir
ce que l'on ignore.

2

La capacit de l'esprit  absorber des connaissances, n'est pas
illimite. C'est pourquoi on ne doit pas croire que plus on sait, mieux
cela vaut. La connaissance d'un grand nombre de sottises est une entrave
insurmontable pour savoir ce qui est rellement ncessaire.

3

La raison se fortifie par l'tude de ce qui est ncessaire  l'homme,
et elle s'affaiblit par l'tude de ce qui est insignifiant et inutile;
ainsi le corps se fortifie par l'air frais et la nourriture frache, ou
s'affaiblit par l'air vici et la nourriture corrompue.

                                                            JOHN RUSKIN.

4

A notre poque naissent un grand nombre de sciences, dignes d'tre
tudies. Bientt nos capacits seront trop limites et la vie sera trop
courte, pour que nous puissions assimiler mme la partie la plus utile
de ces connaissances. Nous avons  notre service une grande abondance de
ces trsors intellectuels, et nous sommes obligs, aprs y avoir puis,
de rejeter bien des choses comme du bric--brac inutile. Il serait plus
simple de ne jamais nous en embarrasser.

                                                                 KANT.

5

Le savoir est infini, c'est pourquoi on ne peut pas dire de celui qui
sait beaucoup, qu'il sait plus que celui qui sait trs peu.

6

La chose la plus ordinaire  notre poque est de voir des gens qui se
considrent comme savants et clairs, qui connaissent, en effet, une
quantit innombrables de choses inutiles, croupir dans l'ignorance la
plus grossire, parce que non seulement ils ne connaissent pas le sens
de leur vie, mais encore parce qu'ils sont fiers de cette ignorance. Et,
d'autre part, il n'est pas moins frquent de rencontrer parmi des gens
presque illettrs, et mme compltement illettrs, qui ignorent tout du
tableau chimique, des parallaxes, des proprits du radium, et qui sont
pourtant des gens trs clairs, connaissant le sens de la vie, sans se
montrer plus fiers pour cela.

7

Les hommes ne peuvent comprendre et savoir tout ce qui se fait
dans le monde; par consquent, leurs jugements sur bien des choses
sont inexacts? L'ignorance de l'homme se montre sous deux aspects;
l'ignorance pure, naturelle, dans laquelle les hommes naissent; l'autre
est celle du vrai sage. Lorsque l'homme aura tudi toutes les sciences,
et qu'il saura ce que les gens ont su et savent, il verra que toutes ces
sciences, prises dans leur ensemble, sont tellement, insignifiantes,
qu'elles ne donnent aucune possibilit de comprendre le monde, et cet
homme se persuadera qu'en ralit, les savants ne savent absolument rien
de plus que les simples ignorants. Mais il y a de ces demi-savants qui
ont acquis quelques lments de diverses sciences et qui s'en montrent
trs fiers. Ils se sont loigns de l'ignorance naturelle, mais n'ont
pas eu le temps d'arriver  la vraie sagesse des savants, qui ont
compris l'imperfection et l'insignifiance de toutes les connaissances
humaines. Ce sont ces gens qui, se croyant de fortes ttes, troublent
le monde. Ils jugent de tout avec assurance et promptitude et,
naturellement, ils se trompent constamment. Ils savent jeter de la
poudre aux yeux et jouissent souvent du respect des hommes, mais les
masses populaires les mprisent, voyant bien leur inutilit; quant 
eux, ils mprisent le peuple, le croyant ignorant.

                                                            PASCAL.

8

Les gens croient souvent que plus on sait, mieux cela vaut. C'est une
ide fausse. Il ne s'agit pas de savoir beaucoup de choses; il importe
de savoir l'essentiel de tout ce que l'on peut connatre.

9

Les sages ne sont jamais savants, les savants ne sont jamais sages.

                                                            LAO-TSEU.

10

Les hiboux voient dans l'obscurit, mais deviennent aveugles  la clart
du soleil. Il en est de mme des savants. Ils connaissent quantit de
futilits scientifiques, mais ils ne savent pas et ne peuvent rien
savoir de ce qui est le plus ncessaire dans la vie: comment l'homme
doit vivre sur la terre.

11

Le sage Socrate disait que la btise ne provient, pas de peu de science,
mais de ce qu'on ne se connat pas soi-mme, et qu'on croit connatre
tout ce que l'on ignore. Il appelait cela btise et ignorance.

12

Quand l'homme connat toutes les sciences et parle toutes les langues,
mais ignore ce qu'il est et ce qu'il doit faire, il est bien moins
instruit que la vieille femme illettre qui croit  son Seigneur le
sauveur, c'est--dire en Dieu, selon la volont duquel elle reconnat
qu'elle vit, et elle sait que ce Dieu exige d'elle une vie juste. Elle
est plus instruite que le savant, parce qu'elle possde la rponse 
la question essentielle: ce qu'est sa vie et comment doit-elle vivre;
tandis que le savant, tout en possdant des rponses ingnieuses 
toutes les questions complexes, mais peu importantes de la vie, n'a pas
de rponse  la question principale de tout homme de raison: pourquoi je
vis et que dois-je faire?

13

Les gens qui croient que la science est l'oeuvre principale de la vie,
sont pareils aux papillons attirs par la clart de la bougie: ils
prisssent eux-mmes et obscurcissent la lumire.



VI.--_En quoi consiste le sens et le but de la vraie science._

1

Le savant est celui qui a appris beaucoup de choses dans les livres;
l'homme instruit est celui qui est au courant de tout ce qui intresse
actuellement les hommes; l'homme clair est celui qui sait pourquoi il
vit et ce qu'il doit faire. Ne t'efforce ni d'tre savant, ni d'tre
instruit tche de devenir un homme clair.

2

Si dans la vie relle l'illusion dfigure la ralit pour un instant
seulement, dans la rgion abstraite, l'erreur peut dominer pendant des
milliers d'annes, peut peser de son joug sur des peuples entiers,
touffer les lans les plus nobles de l'humanit, et,  l'aide de ses
esclaves qu'elle a tromps, elle peut mettre aux fers celui qu'elle n'a
pu tromper. Elle est l'ennemi contre lequel les plus grands esprits de
tous les temps ont men un combat ingal, et l'humanit n'a gagn que
ce qu'ils ont pu lui enlever. Si l'on dit que l'on doit rechercher la
vrit mme l o l'on en attend aucun profit parce que l'utilit peut
en apparatre l o elle n'avait pas t prvue, il faut ajouter encore
qu'on doit rechercher et supprimer avec le mme zle toute erreur, l
mme o elle ne peut faire aucun tort, parce que le danger des erreurs
peut facilement apparatre un jour, l o on ne s'y attendait pas, toute
erreur contenant du poison. Il n'y a pas d'erreur inoffensive et il y a
d'autant moins d'erreur honorable et sacre.

Pour consoler ceux qui consacrent leur vie et leurs forces  la noble
et difficile lutte contre les erreurs, on peut hardiment dire que, si
avant la venue de la vrit, l'erreur continuera quand mme  faire
son oeuvre, elle n'vincera pas jusqu'au bout la vrit conquise et
clairement exprime, pour prendre librement sa place vacante, pas plus
que les hiboux et les chauves-souris pendant la nuit n'intimideront et
n'empcheront le soleil de rapparatre radieux  son lever. Telle est
la puissance de la vrit; sa victoire est difficile et pnible, mais
une fois gagne, elle ne peut pas tre reprise.

                                                       SCHOPENHAUER.

3

Depuis que les hommes vivent sur la terre, tous les peuples ont eu des
sages qui leur ont enseign ce qui tait le plus ncessaire de savoir:
quelle est la destination et, par consquent, le vrai bonheur de chaque
homme et de tous les hommes. Seul l'homme qui connat cette science peut
juger de l'importance de toutes les autres.

Les objets d'tudes sont _innombrables_; aussi, l'ignorance de la
mission et du bonheur des hommes rend-elle impossible le choix dans
cette quantit infinie des connaissances et c'est pourquoi sans cette
connaissance primordiale, toutes les autres deviennent et sont, en
effet, un amusement vain et nuisible.

4

Tous les hommes qui s'adressent  la science de notre poque, non pour
satisfaire une vaine curiosit, non pour jouer un rle dans la science,
crire; discuter, enseigner, non pour vivre de la science, mais pour lui
poser des questions directes, simples, vitales, s'aperoivent que tout
en rpondant  des milliers de questions trs ingnieuses et complexes,
elle est impuissante  rpondre  la seule question qui intresse tout
homme de raison: que suis-je et comment dois-je vivre?

5

On peut tudier les sciences inutiles  la vie spirituelle, telles
que l'astronomie, les mathmatiques, la physique, de mme que jouir
de divers plaisirs, jeux, promenades, quand ces occupations ne nous
empchent pas de faire ce que nous devons; mais ce n'est pas bien
de s'occuper de vaines sciences et de jouir de plaisirs, quand ils
entravent la vritable oeuvre de la vie.

6

Socrate dmontrait  ses lves qu'une instruction bien organise
commande de parvenir dans chaque science  une certaine limite qu'on ne
doit pas franchir. Il suffit de connatre assez de gomtrie, disait-il,
pour tre,  l'occasion en tat de mesurer rgulirement une bande
de terre que l'on achte ou que l'on rend, pour diviser un hritage
ou pour savoir rpartir le travail aux ouvriers. C'est si facile,
disait-il, qu'avec un peu de bonne volont on ne s'arrtera plus devant
aucun calcul, quand bien mme il faudrait mesurer toute la terre. Mais
il n'approuvait pas lorsqu'on se passionnait pour les difficults de
cette science, et, bien qu'il les connt, il disait, qu'elles pouvaient
occuper toute la vie d'un homme et le distraire des sciences utiles,
tandis qu'elles ne servaient  rien. Il trouvait bien que l'on
connaisse assez d'astronomie pour pouvoir, d'aprs de menus indices
reconnatre les heures de la nuit, les jours du mois, et les saisons
de l'anne, s'orienter sur sa route, maintenir la direction en mer, et
relever les gardes. Cette science, est si facile, ajoutait-il, qu'elle
est accessible  chaque chasseur,  tout navigateur et, en gnral,
 tout homme qui voudrait quelque peu s'en occuper. Mais lorsqu'on
voulait arriver  tudier les diffrentes orbites parcourues par les
astres clestes, calculer la dimension des plantes et des toiles, leur
loignement de la terre, leurs mouvements et modifications,--il blmait
les gens, car il ne voyait aucune utilit  ces occupations. Il en avait
une si basse opinion, non pas par ignorance, car il avait tudi ces
sciences, mais parce qu'il ne voulait pas qu'on dpense  des tudes
superflues, le temps et les forces qui pourraient tre employs  la
chose la plus ncessaire  l'homme:  son perfectionnement moral.

                                                            XNOPHON.



VII.--_De la lecture des livres._

1

Fais attention que la lecture de nombreux crivains, de livres de
tous genres n'embrouillent et ne troublent ta raison. On ne doit
alimenter son esprit que par la lecture d'crivains dont la valeur
est incontestable. Trop de lecture distrait l'esprit et le dshabitue
du travail personnel. C'est pourquoi ne lis que les vieux livres
incontestablement bons. Si jamais tu as envie de passer  des oeuvres
d'un autre genre, n'oublie pas de revenir aux anciennes.

                                                            SNQUE.

2

Lisez avant tout les meilleurs livres; autrement vous n'aurez pas le
temps de les lire.

                                                            THOREAU.

3

Il est prfrable de ne jamais lire un seul livre que d'en lire beaucoup
et de croire  tout ce qui y est dit. On peut tre intelligent sans lire
un seul livre, tandis qu'en croyant  tout ce qui est crit dans les
livres, on devient forcment sot.

4

Dans la fabrication des livres se rpte le mme fait que dans la vie.
La plupart des gens s'garent sottement. C'est pour cela que tant de
mauvais livres, tant de relent littraire s'accumulent parmi la bonne
graine. Les hommes ne font que perdre leur temps, leur argent, et leur
attention  la lecture de ces livres.

Les mauvais livres ne sont pas seulement inutiles, mais encore
nuisibles. Car neuf diximes de tous les livres ne s'impriment que pour
prendre l'argent des autres.

C'est pourquoi il est prfrable de ne pas lire du tout les livres dont
on parle et dont on crit beaucoup. Les gens doivent chercher avant tout
 lire et  connatre les meilleurs crivains de tous les sicles, et
de tous les peuples. Ce sont ces livres l qu'on doit lire en premier
lieu; autrement, on n'aura pas le temps de les lire du tout. Seuls ces
crivains nous instruisent et contribuent  notre ducation.

Nous ne lirons jamais trop peu de mauvais livres et nous ne russirons
jamais  lire trop de bons livres. Les mauvais livres sont un poison
moral qui ne fait que griser.

                                                  D'aprs SCHOPENHAUER.

5

Les superstitions et les erreurs tourmentent les hommes. Il n'y a qu'un
moyen pour s'en dbarrasser: la vrit. Or, nous apprenons la vrit
tant par nous-mmes que par l'entremise de sages et de saints qui ont
vcu avant nous. C'est pourquoi pour mener une vie de bien, il faut
chercher soi-mme la vrit, tout en profitant des indications qui sont
venues jusqu' nous des anciens sages et des saints.

6

L'un des moyens les plus puissants de connatre la vrit qui libre des
superstitions, consiste  apprendre tout ce que l'humanit a fait dans
le pass pour connatre et exprimer la vrit commune  tous les hommes.



VIII.--_De la pense indpendante._

1

Chaque homme peut et doit profiter de tout ce que la raison commune de
l'humanit a labor, mais il doit en mme temps contrler par sa propre
raison les donnes labores par toute l'humanit.

2

Le savoir est vraiment le savoir, lorsqu'il est acquis par les efforts
de la pense et non par la mmoire.

Nous commenons  savoir rellement lorsque nous nous arrivons  oublier
compltement ce que nous avons appris. Je ne me rapprocherai pas 
une distance d'un cheveu de la connaissance des objets, tant que je
considrerai l'objet comme on me l'a appris. Pour connatre un objet,
je dois m'en approcher comme d'une chose d'absolument inconnue de moi.

                                                            THOREAU.

3

Nous attendons du professeur qu'il fasse de son lve un homme
raisonnable, d'abord, sage, ensuite, et savant, enfin.

Ce procd prsente cet avantage que si l'lve n'atteint jamais le
dernier degr, comme cela a, en effet, gnralement lieu dans la
ralit; il gagnera nanmoins  s'instruire et aura plus d'exprience et
de sagesse dans la vie.

Mais si l'on retourne ce procd  l'envers, alors les lves saisissent
quelque chose qui ressemble  la raison avant d'avoir acquis la facult
de raisonner et emportent de l'enseignement une science emprunte,
comme colle  eux et non n'adhrant, sans compter que leurs facults
spirituelles restent tout aussi improductives que par le pass et se
trouvent en mme temps fortement corrompues par la sagesse imaginaire.
C'est l la raison pourquoi nous rencontrons souvent des savants (ou
plutt des gens instruits) qui manifestent trs peu de raisonnement,
et c'est pourquoi il sort des acadmies plus d'idiots que de n'importe
quelle autre classe sociale.

                                                                 KANT.

4

Dans toutes les classes il y a des hommes qui jouissent d'une
supriorit mentale, bien qu'ils n'aient souvent aucune instruction.
L'esprit naturel peut remplacer presque tous les degrs de
l'instruction, tandis qu'aucune instruction ne peut remplacer l'esprit
naturel, bien qu'elle possde l'avantage de la connaissance des
vnements et des faits (science historique), de la dfinition des
causes (sciences naturelles)--le tout en une revue facile et rgulire;
mais cela ne lui donne pas une opinion plus exacte et plus approfondie
du sens rel de tous ces vnements, faits et causes. L'homme non
instruit, mais perspicace et prompt  voir les choses, saura se passer
de ces richesses. Un incident de sa propre exprience lui apprendra
bien plus qu' un savant qui connat des milliers de cas, mais qu'il
ne _comprend_ pas trs bien, parce que le peu de savoir de l'homme non
instruit est _vcu_.

                                                       SCHOPENHAUER.

5

J'aime les paysans: ils ne sont pas assez instruits pour pouvoir
raisonner erronement.

                                                       MONTAIGNE.

6

Combien de lectures multiples nous aurions pu viter si nous savions
rflchir avec indpendance.

Est-ce que la lecture et l'tude sont la mme chose? Quelqu'un a
affirm, non sans raison, que si l'impression des livres a contribu au
dveloppement plus vaste de l'instruction, cela a t au dtriment de
leur qualit et de leur teneur. Trop lire est mauvais pour la pense.
Les plus grands penseurs, rencontrs parmi les savants que j'ai tudis,
taient prcisment les moins rudits.

Si l'on avait enseign aux hommes _comment_ ils doivent penser, et non
pas  quoi ils doivent penser, le malentendu aurait pu tre vit.

                                                            LICHTENBERG.




CHAPITRE XIX

L'EFFORT


Les pchs, les tentations, les superstitions arrtent, voilent 
l'homme son me. Pour se rvler  soi-mme son me, l'homme doit faire
des efforts de conscience. C'est donc dans ces efforts de conscience que
consiste l'oeuvre principale de la vie de l'homme.


I.--_La libration des pchs, des tentations et des superstitions est
dans l'effort._

1

L'abngation libre les hommes des pchs, l'humilit--des tentations,
la vracit--des superstitions. Mais pour que l'homme puisse renoncer
aux dsirs charnels, s'humilier devant les tentations de l'orgueil et
contrler par la raison les superstitions qui le dsorientent, il doit
faire des efforts. Seul l'effort de sa conscience permet  l'homme de se
librer des pchs, des tentations et des superstitions qui le privent
de bonheur.

2

Le Royaume de Dieu est conquis par l'effort. Le Royaume de Dieu est
en vous (Luc, XVI, 16; XVII, 21). Ces deux strophes de l'Evangile
signifient que ce n'est que par des efforts de conscience que les hommes
peuvent vaincre en eux les pchs, les superstitions et les tentations
qui retardent l'approche du Royaume de Dieu.

3

Ici, sur la terre, il ne peut et ne doit pas y avoir de repos, parce que
la vie est une marche vers le but qu'on ne peut jamais atteindre. Le
repos est immoral. Je ne puis dire en quoi consiste ce but; mais quel
qu'il soit, il existe et nous savons que nous nous en approchons. Sans
ce rapprochement, la vie serait une absurdit et un mensonge. Et nous ne
pouvons nous rapprocher de ce but que par notre propre effort.

                                                       JOSEPH MAZZINI.

4

Devenir de plus en plus meilleur, c'est toute l'oeuvre de la vie, et on
ne peut devenir meilleur que par l'effort.

Chacun sait que sans effort, on ne peut rien faire dans le travail. Il
faut savoir galement que dans l'oeuvre principale de la vie, dans la vie
spirituelle, on ne peut rien faire sans effort.

5

La force ne se manifeste pas par le pouvoir de faire un noeud avec un
attisoir en fer, par la possession des billions et des trillions de
roubles, ni par la domination sur des millions d'hommes; la vraie force
est dans le pouvoir sur soi-mme.

6

Ne dis jamais d'une bonne action: Ce n'est pas la peine de se donner du
mal; c'est si difficile que je n'y arriverai jamais; ou bien: C'est
si facile que je n'ai qu' vouloir pour le faire. Ne pense pas et ne
parle pas ainsi: mme si le but vis n'est pas atteint, ou si ce but est
insignifiant, chaque effort fortifie l'me.

7

Les gens pensent souvent que pour tre un vrai chrtien, il faut
accomplir des actes extraordinaires. C'est une erreur. Le chrtien n'a
pas besoin d'oeuvres spciales, extraordinaires; il ne lui faut qu'un
effort d'esprit perptuel qui le libre des pchs, des tentations et
des superstitions.

8

Les mauvaises actions--celles qui causent nos malheurs,--s'accomplissent
facilement; mais ce qui est noble et bon pour nous se fait uniquement au
prix d'un effort.

                                                  _Sagesse bouddhiste._

9

Si l'homme prend pour rgle de faire ce qu'il veut, il ne restera pas
longtemps  vouloir faire ce qu'il fait. La vraie oeuvre n'est jamais que
celle  laquelle on doit travailler pour l'accomplir.

10

La route vers la connaissance du bien n'a jamais t trace sur un gazon
soyeux jonche de fleurs; l'homme a toujours d escalader des rochers
dnuds.

                                                            JOHN RUSKIN.

11

On ne cherche jamais la vrit avec joie, mais avec motion et
inquitude; et cependant, on doit la chercher; car n'ayant pas trouv
la vrit et appris  l'aimer, tu priras. Mais, diras-tu, si la vrit
voulait que je la cherche et que je l'aime, elle se serait rvle
 moi-mme. Aussi se rvle-t-elle  toi, mais tu n'y prtes pas
attention. Cherche donc la vrit,--elle le veut.

                                                                 PASCAL.



II.--_La vie pour l'me exige des efforts._

1

Je suis l'instrument avec lequel Dieu travaille. Mon vrai bonheur
consiste  participer  Son travail. Mais je ne peux y parvenir qu'au
moyen des efforts que je fais pour garder toujours en tat propre et
aiguis l'instrument de Dieu qui m'est confi: moi-mme, mon me.

2

La chose la plus chre  l'homme, c'est d'tre libre, de vivre  sa
guise et non suivant la volont d'autrui. Afin de vivre ainsi, l'homme
doit vivre pour son me. Et afin de vivre pour l'me, l'homme doit
rprimer les dsirs du corps.

3

La vraie vie humaine n'est autre chose que le passage progressif de la
nature bestiale infrieure  une conception de plus en plus grande de la
vie spirituelle.

4

Nous faisons un effort pour nous rveiller et nous nous veillons
effectivement lorsque le rve devient affreux et que nous n'avons plus
de forces de le supporter. Il faut agir de mme dans la vie relle
lorsqu'elle devient intolrable. Dans ces moments-l, il faut faire un
effort de conscience pour s'veiller  une vie nouvelle, suprieure,
spirituelle.

4

La lutte contre les pchs, les tentations et les superstitions est
ncessaire dj pour cette raison que si tu cesses de les combattre, ta
chair prend le dessus.

5

Il nous semble qu'un vrai travail ne peut tre fait qu' quelque chose
de visible:  btir une maison,  labourer un champ,  nourrir le
btail, mais que travailler  son me,  quelque chose d'invisible,
n'est pas une besogne importante, une besogne que l'on peut faire ou ne
pas faire; pourtant tout autre travail,--en dehors du travail intrieur,
celui qui nous rend tous les jours plus moral et plus aimant,--tout
autre travail n'est rien. C'est le seul vrai, et tous les autres ne sont
utiles que si ce travail principal de la vie s'effectue.

7

Celui qui reconnat que sa vie est mauvaise et qui veut commencer 
vivre mieux, ne doit pas penser qu'il ne peut commencer  le faire que
lorsqu'il aura modifi les conditions de sa vie. On doit et on peut
amliorer sa vie non pas par les transformations extrieures, mais par
un changement de soi-mme, en notre me. Et cela, on peut le faire
toujours et partout. Et chacun a suffisamment  faire dans ce but. C'est
seulement lorsque ton me aura chang au point que tu ne pourras plus
vivre comme par le pass, que tu pourras la modifier, et non quand tu
croiras qu'il te sera plus facile de te corriger si tu changes ta vie.

8

Il n'y a, dans la vie, qu'une seule chose importante pour tous les
hommes. Cette oeuvre seule est destine  tous les hommes. Tout le reste
n'est rien en comparaison avec elle. On voit que cela est ainsi parce
que dans cette oeuvre seule, l'homme n'a pas d'entraves et qu'elle seule
donne toujours la joie.

9

Prends l'exemple du ver  soie: il travaille tant qu'il n'est pas en
mesure de voler. Et toi, tu t'es coll  la terre. Travaille  ton me,
et il te poussera des ailes.

                                                       D'aprs ANGLUS.



III.--_Le perfectionnement de soi-mme ne saurait tre atteint que par
des efforts de conscience._

1

Soyez parfaits comme votre Pre cleste est parfait, est-il dit dans
l'Evangile. Cela ne signifie point que le Christ ordonne  l'homme
d'tre aussi parfait que Dieu, mais que chaque homme doit faire des
efforts de conscience pour se rapprocher de la perfection et que la vie
de l'homme est dans ce rapprochement.

2

Tout tre ne grandit pas d'un coup, mais peu  peu. On ne peut non
plus apprendre une science d'un coup. De mme, on ne peut pas vaincre
le pch d'un coup. Il n'y a qu'un moyen pour devenir meilleur: le
raisonnement sage et l'effort continu et patient.

                                                            CHANNING.

3

Lessing disait que ce n'est pas la vrit qui donne la joie  l'homme,
mais l'effort qu'il fait pour la connatre, Il en est de mme de la
vertu: la joie que donne la vertu est dans l'effort qui nous rapproche
d'elle.

4

Les paroles suivantes taient graves sur la baignoire du Roi
Tching-Tchang: Renouvelle-toi tous les jours compltement; fais-le 
nouveau et encore  nouveau.

                                                  _Sagesse chinoise._

5

Si les gens ne s'occupent pas d'explorations, et s'ils s'en occupent,
mais qu'ils n'y russissent pas, ils ne doivent pas se dsesprer ni
s'arrter; si les gens n'interrogent pas les personnes claires sur les
choses qu'ils ignorent, et si, en interrogeant, ils ne deviennent pas
plus avancs, ils ne doivent pas dsesprer; si les gens ne raisonnent
pas, et s'ils raisonnent, mais ne peuvent pas comprendre clairement en
quoi consiste le bien, ils ne doivent pas dsesprer; si les gens ne
distinguent pas le bien et le mal, et s'ils le distinguent, mais n'en
ont pas une conception exacte, ils ne doivent pas dsesprer; si les
gens ne font pas le bien, et s'ils le font, mais sans lui consacrer
toutes leurs forces, ils ne doivent pas dsesprer: ils feront en dix
fois ce que d'autres auraient fait en une fois; ils feront en mille fois
ce que d'autres auraient fait en cent fois.

Celui qui suivra rellement cette rgle de la continuit de l'effort
deviendra, si ignorant qu'il soit, srement fort, et, si vicieux qu'il
soit, il deviendra srement vertueux.

                                                  _Sagesse chinoise._

6

Lorsque l'homme fait le bien uniquement parce qu'il est habitu  le
faire, ce n'est pas encore la vie de bien. Cette vie commence lorsque
l'homme fait un effort pour tre bon.

7

Tu dis: ce n'est pas la peine de faire des efforts; on aura beau
s'appliquer, on ne parviendra jamais  la perfection. Ton oeuvre n'est
pas d'atteindre la perfection, mais de t'en rapprocher de plus en plus.

8

Pour que la vie soit non un chagrin, mais une joie continuelle, on doit
toujours tre bon pour tous, hommes et animaux. Et pour tre bon, il
faut s'y habituer; et pour s'y habituer, il ne faut, pas laisser passer
une seule de ses mauvaises actions sans s'en faire de reproches.

Si tu agis ainsi, tu t'habitueras bientt  tre bon pour tous les
hommes et pour tous les animaux. Et si tu t'habitues  la bont, tu
auras toujours la joie au coeur.

9

La vertu de l'homme ne se mesure pas par ses exploits extraordinaires,
mais par son effort de chaque jour.

                                                            PASCAL.



IV.--_Pour se rapprocher de la perfection, l'homme ne doit compter que
sur ses propres forces._

1

Combien il est erron de demander  Dieu, ou mme aux hommes, de me
dlivrer d'une situation difficile. L'homme n'a besoin de l'aide de
personne; il n'a pas besoin non plus de sortir de la situation o il se
trouve; il ne lui faut qu'une seule chose: faire un effort de conscience
pour se librer des pchs, des tentations et des superstitions. La
situation de l'homme changera et s'amliorera seulement en tant qu'il se
sera libr des pchs, ds tentations et des superstitions.

2

Rien n'affaiblit les forces de l'homme que l'espoir de trouver le salut
et le bonheur ailleurs que dans son effort.

3

Il faut se dbarrasser de l'ide que le Ciel peut corriger nos erreurs.
Si vous prparez ngligemment quelque plat, vous n'esprez pas que la
Providence le rendra bon; de mme, si pendant une srie d'annes de
folie, vous avez mal dirig votre vie, vous ne devez pas esprer que
l'intervention divine dirigera et arrangera tout pour le mieux.

                                                            JOHN RUSKIN.

4

Tu possdes la connaissance de ce qui est la perfection suprme. En toi
galement sont les obstacles qui t'empchent d'y arriver. Ta situation
est prcisment celle qui t'engage  travailler pour te rapprocher de la
perfection.

                                                            CARLYLE.

5

C'est toi qui pches, c'est toi qui projettes le mal, c'est toi qui fuis
le pch, c'est toi qui purifies tes desseins, c'est toi qui es mchant
ou pur; un autre ne pourra pas te sauver.

                                                            DJAMAPADA.

6

Il n'y a pas de loi morale si je ne puis l'accomplir. Les gens disent:
nous sommes ns gostes, avares, sensuels, et nous ne pouvons pas tre
autres. Non, nous le pouvons. La premire chose, c'est de sentir dans
son coeur ce que nous sommes et ce que nous devons tre, et la seconde
est de faire des efforts pour nous rapprocher de ce que nous devrions
tre.

                                                            SOLTER.

7

L'homme doit dvelopper ses germes de bien. La Providence ne les a pas
sems entirement levs dans l'homme; ce ne sont que des germes. Se
rendre meilleur, cultiver soi-mme--voil l'oeuvre principale de la vie
de l'homme.

                                                                 KANT.



V.--_Il n'y a qu'un seul moyen d'amliorer la vie sociale: l'effort de
chaque homme pour obtenir une vie morale et bonne._

1

Les hommes se rapprochent du Royaume de Dieu, c'est--dire de la vie
bonne et heureuse, uniquement par l'effort de chaque individu vers une
vie morale.

2

Si tu vois que l'organisation de la socit est mauvaise et que tu veux
l'amliorer, sache qu'il est pour cela un seul moyen: tous les hommes
doivent devenir meilleurs. Et pour rendre tous les hommes meilleurs, tu
n'as qu'un moyen: c'est de devenir meilleur toi-mme.

3

On entend souvent dire que tous les efforts faits pour amliorer la vie,
supprimer le mal, instituer la justice sont inutiles, et que tout cela
se fera de soi-mme. Les gens avanaient, en ramant, mais les rameurs,
arrivs  destination, sont descendus; les voyageurs rests dans le
bateau ne se mettent pas  ramer parce qu'ils pensent que le bateau
continuera  avancer comme il l'a fait jusque-l.

4

Oui, cela serait ainsi, si tous les hommes avaient compris d'un coup
que tout cela est mauvais et inutile pour nous, dit-on en parlant
du mal de la vie humaine. Mettons qu'un homme renonce au mal, qu'il
refuse  y participer, cela avanera-t-il l'oeuvre du bien commun? La
transformation de la vie sociale s'opre grce aux efforts de toute la
socit et non pas  ceux des individus isols.

Il est vrai, qu'une hirondelle ne fait pas le printemps. Serait-il
possible, cependant, que parce qu'une hirondelle ne fait pas le
printemps, elle ne doit pas s'envoler alors qu'elle sent l'approche du
printemps? Si chaque bourgeon et chaque herbe attendaient, il n'y aurait
jamais de printemps. De mme, pour tablir le Royaume de Dieu, je ne
dois pas me demander si je suis la premire ou la millime hirondelle,
mais faire immdiatement, mme si je suis seul, en sentant l'approche du
royaume de Dieu, tout ce qu'il faut pour le raliser.

Demandez, et il vous sera donn; cherchez, et vous trouverez; frappez,
et on vous ouvrira. Car quiconque demande, reoit, et quiconque
cherche, trouve; et l'on ouvre  celui qui frappe.

                                                       MATTH., VII, 7-8.

5

Notre vie est malheureuse. Pourquoi?

Parce que les hommes vivent mal. Et ils vivent mal parce qu'ils sont
eux-mmes mauvais. De sorte que pour que la vie ne soit plus mauvaise,
il faut changer les mauvaises gens en bonnes gens. Comment faire cela?
Personne ne peut transformer tout le monde, mais chacun peut s'amender
lui-mme. Il semble, tout d'abord, qu'on ne peut pas remdier  cela
ainsi, car que peut faire un homme contre tous? Pourtant, tous se
plaignent de leur vie malheureuse. Si donc tous les hommes comprennent
que la mauvaise vie vient des mauvaises gens, et que chacun peut non pas
corriger les autres, mais se corriger lui-mme, toute la vie deviendra
immdiatement meilleure.

C'est donc que la mauvaise vie dpend de nous, et cela dpend galement,
de nous qu'elle devienne bonne.



VI.--_L'effort vers la perfection donne le vrai bonheur._

1

L'effort moral et la joie de la conscience de la vie alternent de mme
que le travail corporel et la joie du repos. Sans travail corporel on
n'prouve pas la joie du repos: sans effort moral, il n'y a pas de joie
d'tre conscient de la vie.

2

La rcompense de la vertu est dans l'effort mme de faire une bonne
action.

                                                            CICRON.

3

N'attends pas non seulement un succs rapide, mais mme un succs
perceptible de tes efforts vers le bien. Tu ne verras pas le fruit de
tes efforts, parce que tu t'es avanc 'tout autant que s'est avance la
perfection  laquelle tu aspires. L'effort de la conscience n'est pas un
moyen pour obtenir le bonheur, mais l'effort de la conscience donne par
lui-mme le bonheur.

4

Dieu a donn aux animaux tout ce qu'il leur faut. Mais il ne l'a pas
donn  l'homme. L'homme doit se procurer lui-mme tout ce qui lui est
ncessaire. La sagesse suprieure de l'homme n'est pas ne avec lui; il
doit travailler pour la gagner, et plus son travail est pnible, plus la
rcompense est grande.

                                        _Tablettes des Babides_[1].

5

Le Royaume de Dieu est conquis de haute lutte. Cela veut dire que pour
se dbarrasser du mal et devenir bon, il faut un effort.

L'effort est ncessaire pour se contenir du mal. Contiens-toi du mal, et
tu feras le bien, parce que l'me humaine aime le bien, et elle le fait,
si elle est exempte de mal.

6

Vous tes des travailleurs libres et vous le sentez. Toutes sortes de
raisonnements mensongers voulant prouver que la destine ou les lois de
la nature sont matresses de tout, ne seront jamais en tat de faire
taire les deux tmoins incorruptibles de la libert: les reproches de
la conscience et les grands martyres. Depuis Socrate jusqu' Christ, et
depuis Christ jusqu'aux hommes qui, de sicle en sicle, meurent pour
la vrit, tous les martyrs de la foi montrent le mensonge de cette
doctrine d'esclaves et nous, disent tout haut: Nous aussi, nous avons
aim la vie, et aussi tous les hommes qui ont embelli notre vie et qui
nous suppliaient de cesser la lutte. Chaque battement de notre coeur
semblait nous crier: vivez! Mais pour accomplir la loi de la vie, nous
avons prfr la mort.

Depuis Can et jusqu' l'homme le plus profondment misrable de notre
poque, tous ceux qui ont choisi la voie du mal entendent au fond de
leur me la voix du blme, du reproche, une voix qui ne leur donne pas
de repos, qui leur rpte ternellement: Pourquoi avez-vous abandonn
le chemin de la vrit? Vous pouviez, vous pouvez faire un effort. Vous
tes des hommes libres et il tait dans votre pouvoir de moisir dans les
pchs ou de vous en librer.

                                                            MAZZINI.


[1] Secte religieuse persane. _(Note du trad.)_




CHAPITRE XX

LA VIE EST DANS LE PRSENT


Les hommes croient que leur vie dure un temps donn: dans le pass et
dans l'avenir. Mais ce n'est qu'une apparence; la vraie vie humaine
ne dure pas pendant un temps, elle _est_ toujours, se maintenant  un
point indtermin o le pass touche au futur et que nous appelons
improprement le prsent. A ce point du prsent, et rien qu' ce point,
l'homme est libre; c'est pourquoi la vraie vie de l'homme est dans le
prsent et rien que dans le prsent,.

I.--_La vraie vie ne dpend pas du temps._

1

Le pass n'est plus, le futur n'est pas encore venu. Qu'est-ce qui
est donc? Rien que le point o le futur et le pass se touchent. Il
semblerait que ce point n'est rien, et cependant, toute notre vie est
uniquement dans ce point.

2

Il nous semble seulement que le temps existe. Il n'est pas. Le temps
n'est qu'un terme conventionnel grce auquel nous voyons graduellement
ce qui est en ralit et ce qui est toujours un. L'oeil ne voit pas toute
la sphre  la fois, bien que la sphre existe en entier et en une fois.
Pour que l'oeil voit, il faut que la sphre tourne devant l'oeil qui la
regarde. De mme le monde se droule, ou semble se drouler, dans le
temps devant les yeux des hommes. Pour la raison suprieure, il n'y a
pas de temps: ce qui sera est dj. L'ide du temps et de l'espace sert
au morcellement de l'infini pour le profit des tres finaux.

                                                            AMIEL.

3

Il n'y a ni avant ni aprs: ce qui arrivera demain existe rellement
dans l'ternit.

                                                               ANGLUS.

4

Il n'y a ni temps, ni espace; l'un et l'autre nous sont indispensables
pour que nous puissions comprendre les objets. C'est pourquoi il est
faux de croire que les rflexions concernant les toiles, dont la
lumire n'est pas encore arrive jusqu' nous, et sur l'tat du soleil
 des millions d'annes, etc., sont trs importantes. Il n'y a l rien
d'important ni mme de srieux. Tout cela n'est qu'un vain jeu de
l'esprit.

5

Il n'y a pas de temps, il n'y a qu'un instant. Et c'est prcis ment en
cet instant qu'est toute notre vie. C'est pourquoi il faut donner toutes
nos forces  cet instant.

6

Si la vie est en dehors du temps, pourquoi se manifeste-t-elle dans le
temps et dans l'espace? Parce que le mouvement, c'est--dire la tendance
vers le dveloppement, vers l'claircissement et la perfection, ne peut
se manifester que dans le temps et l'espace. S'il n'y avait pas d'espace
et de temps, il n'y aurait pas de mouvement, il n'y aurait pas de vie.



II.--_La vie spirituelle de l'homme en dehors du temps et de l'espace._

1

Le temps ne sert qu' la vie corporelle. L'tre spirituel de l'homme,
est toujours en dehors du temps. Et il est en dehors du temps, parce que
l'activit de l'tre spirituel consiste uniquement dans l'effort de la
conscience. Et cet effort est toujours hors du temps, parce qu'il n'a
jamais lieu qu'au prsent et que le prsent n'a pas de temps.

2

Nous ne pouvons nous reprsenter la vie aprs la mort et nous rappeler
de la vie avant notre naissance parce que nous ne pouvons rien nous
reprsenter qui soit en dehors du temps; et cependant, nous connaissons
le mieux notre vie hors du temps--dans le prsent.

3

Notre me est jete dans notre corps o elle trouve le nombre, le temps,
la mesure. Elle raisonne d'aprs cela et appelle cela nature; ncessit,
et ne saurait penser autrement.

                                                                 PASCAL

4

Nous disons que le temps passe. Ceci n'est pas exact. C'est nous qui
avanons, et non pas le temps. Lorsque nous flottons sur l'eau, il nous
semble que ce sont les rives qui marchent et non pas le bateau dans
lequel nous nous trouvons. Il en est de mme du temps.

5

Il est bon de se rappeler souvent que notre vraie vie n'est pas
uniquement extrieure, corporelle, telle que nous la vivons ici, sur
terre, telle que nous la voyons, mais qu'avec cette vie, nous possdons
encore une autre vie, intrieure, spirituelle, qui n'a ni commencement
ni fin.



III.--_La vraie vie n'est que dans le prsent._

1

La facult de se souvenir du pass et de se reprsenter l'avenir nous
est donne uniquement afin que, en nous fondant sur des considrations
relatives  l'un ou  l'autre, nous puissions dcider plus exactement
nos actes du prsent, mais nullement pour regretter le pass ou prparer
l'avenir.

2

L'homme ne vit que dans l'instant prsent. Tout le reste est dj pass,
ou bien n'arrivera peut-tre pas.

                                                            MARC-AURLE.

3

Si nous nous tourmentons en songeant au pass et que nous nous gtons
l'avenir, c'est uniquement parce que nous nous occupons trop peu du
prsent. Le pass a t, l'avenir n'est pas; seul le prsent est.

4

Notre tat futur semblera toujours un rve  notre tat prsent.

Ce n'est pas la longueur de la vie qui importe, mais sa profondeur. Il
ne s'agit pas de prolonger la vie, mais de vivre en dehors du temps, et
nous ne le faisons que lorsque nous vivons par l'effort du bien. Lorsque
nous vivons ainsi, nous ne nous posons pas la question du temps.

                                                       D'aprs EMERSON.

5

Vivre jusqu'au soir et jusqu' la mort[1] veut dire, vivre comme si
l'on se trouvait toujours  sa dernire heure et qu'on n'a le temps que
d'accomplir l'essentiel, et en mme temps vivre comme si tu pouvais
continuer indfiniment l'oeuvre que tu accomplis.

6

Le temps est derrire nous, il est devant nous, mais nous ne l'avons pas
avec nous. Lorsqu'on se met  penser davantage  ce qui a t ou  ce
qui sera, on perd le principal: la vraie vie dans le prsent.

7

On ne peut vaincre les mauvaises habitudes qu'aujourd'hui seulement, et
non pas demain.

                                                            CONFUCIUS.

8

Rien n'a de l'importance, except ce que nous faisons dans le moment
prsent.

9

Il est bon de ne pas penser au lendemain; mais pour ne pas y penser, il
n'y a qu'un seul moyen: c'est de penser continuellement si j'accomplis
bien l'oeuvre du jour, de l'heure, de la minute prsente.

10

Ds qu'on s'absorbe dans le pass et l'avenir, on s'loigne de la vraie
vie et l'on se sent abandonn, li, solitaire.

Que de tortures morales, et tout cela pour mourir au bout de quelques
minutes! Pourquoi donc s'inquiter?

Non, cela n'est pas vrai: ta vie existe actuellement. Le temps n'est
pas, et l'heure prsente vaut des centaines d'annes si tu vis cette
heure avec Dieu.

                                                       D'aprs AMIEL.

14

On dit: l'homme n'est pas libre parce que tout ce qu'il fait a une
raison antrieure. Mais l'homme n'agit jamais que dans le prsent; or,
le prsent est en dehors du temps: ce n'est que le point de contact
entre le pass et le futur. C'est pourquoi l'homme est toujours libre
pendant l'_instant_ du prsent.

15

La force libre et divine de la vie ne se manifeste que dans le prsent;
c'est pourquoi l'activit du prsent doit possder les qualits divines,
c'est--dire doit tre raisonnable et bonne.

16

On demanda  un sage: Quelle est l'oeuvre la plus mportante? Quel
est l'homme le plus important de la vie? Quel est le moment le plus
important de la vie?

Le sage rpondit: L'oeuvre la plus importante c'est d'aimer tous les
hommes parce que c'est l l'oeuvre de la vie de chaque homme.

L'homme le plus important est celui auquel tu as affaire en ce moment,
parce que tu ne pourras jamais savoir si tu auras affaire  un autre
homme.

Le temps le plus important est le prsent parce que l seulement
l'homme est matre de lui-mme.



IV.--_L'amour ne se manifeste que dans le prsent._

1

L'oeuvre principale de la vie est l'amour. Et on ne peut aimer ni dans le
pass ni dans le futur. On ne peut aimer que dans le prsent,  cette
heure,  cette minute.

2

L'amour est une manifestation de l'essence divine qui n'a pas de temps;
c'est pourquoi l'amour ne se manifest que dans le prsent, tout de
suite,  tout moment du prsent.

3

Aimer, en gnral, c'est faire le bien. C'est ainsi que nous comprenons
tous l'amour, et nous ne pouvons le comprendre autrement.

L'amour n'est pas seulement un mot; il comprend les oeuvres que nous
accomplissons pour le bonheur d'autrui.

Si l'homme dcide de ne pas rpondre aux exigences du plus petit amour
vrai en vue d'un grand amour futur, il se leurre, leurre les autres et
n'aime personne, sauf lui.

Il n'y a pas d'amour dans le futur: l'amour n'existe que dans le
prsent. Si l'homme n'accomplit pas l'oeuvre de l'amour dans le prsent,
c'est qu'il n'a pas d'amour.

4

Tu veux le bien. Or, le bien ne peut se produire qu'immdiatement. Il ne
peut y avoir de bien dans l'avenir, parce qu'il n'y a pas d'avenir, il
n'y a que le prsent.

5

Ne remets jamais une bonne action si tu peux l'accomplir aujourd'hui,
parce que la mort ne demande pas si tu as fait ce que tu dois. La mort
n'attend personne ni rien. La chose la plus importante est donc celle
qu'on accomplit  l'instant mme.

6

N'attendons pas pour tre justes, compatissants. N'attendons pas la
venue des souffrances exceptionnelles des autres et les ntres. La vie
est brve; dpchons-nous donc  rjouir les coeurs de nos compagnons
pendant cette courte traverse. Htons-nous d'tre bons.

                                                                 AMIEL.

7

Les hommes de bien oublient les bonnes actions qu'ils ont accomplies:
ils sont tellement occups  ce qu'ils font, qu'ils ne pensent plus  ce
qu'ils ont dj fait.

                                                  _Proverbe chinois._

8

La vie dans le prsent est l'tat dans lequel Dieu vit en nous. C'est
pourquoi le moment prsent est plus cher que tout. Emploie toutes les
forces de ton me  ne pas laisser chapper ce moment, afin de ne pas
cacher  toi-mme le Dieu qui peut se manifester en toi.



V.--_Tentation de la prparation  la vie, au lieu de la vie mme._

1

Je ferai cela quand je serai grand.--Je vivrai ainsi lorsque j'aurai
termin mes tudes, lorsque je me serai mari. Je ferai cela lorsque
j'aurai des enfants, lorsque j'aurai mari mon fils, o lorsque je serai
riche, lorsque j'habiterai un autre endroit, ou lorsque je serai vieux.

Ainsi parlent les enfants, les adultes, les vieillards, et personne ne
sait s'il vivra jusqu'au soir. Nous ne pouvons rien savoir de tout cela:
si nous aurons ou non la possibilit de le mener  bonne fin, si la mort
ne nous empchera pas de le faire.

Il n'y a qu'une seule oeuvre que la mort ne peut entraver: c'est
l'accomplissement,  toute heure de la vie, de la volont de Dieu, celle
qui est d'aimer les hommes.

2

Nous pensons et nous disons souvent que je ne puis pas faire tout ce
que je dois par suite de la situation o je me trouve. Combien cela
est faux! Le travail intrieur, qui est la raison mme de la vie, est
toujours possible. Tu es en prison, tu es malade, tu es priv de la
possibilit, d'entreprendre toute activit extrieure; on t'offense, on
te tourmente; mais ta vie intrieure est dans ton pouvoir: tu peux, dans
la pense, reprocher, blmer, envier, dtester les hommes, et tu peux
aussi rprimer ces sentiments et les remplacer par de bons. De sorte que
chaque minute de ta vie est  toi, et personne ne peut te la prendre.

3

Se savoir malade, prendre soin pour se gurir, surtout penser  ce
que je suis souffrant pour le moment et, par suite, incapable d'agir,
se dire que lorsque je redeviendrai valide, j'agirai, est une grande
tentation. Car ces paroles signifient: je refuse ce qui m'est donn,
mais je veux ce qui n'existe pas. On peut toujours se rjouir de ce que
l'on possde  chaque instant et faire immdiatement tout ce que l'on
peut.

4

Tu n'es pas bien, et il te semble que cela vient de ce que tu ne peux
pas vivre comme tu voudrais, que tu aurais plus facilement fait ce que
tu crois devoir faire si ta vie tait autre. C'est faux. Tu as tout ce
que tu dsires. A tout moment de ta vie, tu peux faire la meilleure
chose que tu es  mme d'accomplir.

5

Les importantes, les grandes oeuvres qui ne peuvent tre termines que
dans l'avenir, ne sont pas de vraies oeuvres, elles ne sont pas faites
pour la gloire de Dieu. Si tu crois en Dieu, tu croiras  la vie dans le
prsent, tu travailleras  des oeuvres qui peuvent tre acheves dans le
prsent.

6

_Momento-mori_. Souviens-toi de la mort! est une grande parole. Si
nous nous souvenions que nous mourrons invitablement et bientt,
notre vie serait tout autre. Si l'homme sait qu'il doit mourir dans
une demi-heure, il ne fera srement ni des choses vaines, ni btes, ni
surtout mauvaises, dans ce court laps de temps. Le demi-sicle qui te
spare, peut-tre, de la mort, n'est-ce pas une demi-heure?



VI.--_Les consquences de nos actes regardent Dieu, et non pas nous._

1

Les consquences de nos actes ne dpendent pas de nous, parce qu'elles
sont infinies dans l'espace infini et dans le temps infini.

2

Si tu peux voir toutes les consquences de ton activit, sache que cette
activit est nulle.

3

Nos actes de l'instant, du moment, sont  nous; ce qu'il en rsultera,
c'est l'affaire de Dieu.

                                                  FRANOIS d'ASSISE.

4

En vivant d'une vie spirituelle, c'est--dire en communion avec Dieu,
l'homme, bien qu'il ne puisse pas connatre les consquences de ses
actes, sait srement que ces consquences seront heureuses.

5

L'acte accompli sans la moindre rflexion aux consquences possibles,
uniquement en vue d'accomplir la volont de Dieu, est la meilleure
action que l'homme peut accomplir.

6

La rcompense d'une vie juste n'est jamais dans l'avenir, mais dans le
prsent. Si tu fais bien  l'instant, tu te sens bien  l'instant. Et si
tu agis bien, les consquences ne peuvent ne pas tre bonnes.



VII.--_Ceux qui croient que le sens de la vie est dans le prsent ne se
proccupent pas de la vie d'outre-tombe._

1

Nous nous embrouillons dans nos ides sur la vie future; nous nous
demandons ce qu'il y aura aprs la mort. Mais on ne peut le demander,
parce que la vie et l'avenir sont deux termes contradictoires: la vie
est seulement dans le prsent. Il nous semble qu'elles _a t_ et
qu'elle _sera_, tandis qu'elle _est_ seulement. Il ne faut pas chercher
une solution  la question de l'avenir, mais penser comment nous devons
vivre dans le prsent,  l'instant mme.

2

Nous ignorons toujours tout ce qui a trait  la vie corporelle, parce
que cette vie est rgle par le temps et que nous ne pouvons pas
connatre l'avenir.

Mais dans le domaine de la vie spirituelle, il n'y a pas de futur. C'est
pourquoi l'inconnu de notre vie diminue  mesure qu'elle se transforme
de charnelle en spirituelle,  mesure que nous vivons dans le prsent.

3

Nous devons accomplir honntement et d'une manire impeccable le travail
qui nous est confi, indpendamment de notre espoir de devenir un jour
des anges, ou de notre croyance d'avoir t jadis des mollusques.

                                                            JOHN RUSKIN.

4

A mesure que la vie se prolonge, surtout la vie en bonnes actions,
l'importance du temps et l'intrt de la question de ce qui sera
tombent. Plus nous sommes vieux, plus le temps passe vite; ce qui sera
a de moins en moins d'importance et ce qui est en gagne de plus en
plus.

Si tu peux lever ton esprit au-dessus de l'espace et du temps, tu te
trouves  tout instant dans l'ternit.

                                                            ANGLUS.


[1] Proverbe russe. (_N. du trad._).




CHAPITRE XXI

LE NON-AGIR


Les hommes gtent moins leur vie en ne faisant pas ce qu'ils doivent
faire, qu'en faisant ce qu'ils ne doivent pas faire. C'est pourquoi le
plus grand effort que l'homme doit faire sur lui-mme pour avoir une vie
heureuse--est de s'abstenir de faire ce qu'il ne faut pas faire.


I.--_L'abstention est le meilleur moyen de mener une bonne vie._

1

Ce qui importe le plus  tous les hommes, c'est de vivre bien. Vivre
bien, c'est moins de faire tout le bien que nous pouvons, que de ne pas
faire le mal que nous pouvons viter de commettre. L'essentiel, c'est de
ne pas faire de mal.

2

Tous les hommes de notre poque savent que notre vie est mauvaise, et
ils ne se bornent pas  critiquer son organisation, mais travaillent
 ce qui,  leur avis, doit amliorer notre vie. Pourtant, loin de
s'amliorer, l'organisation de notre vie empire chaque jour. Pourquoi?
Parce que les hommes accomplissent les travaux les plus compliqus et
les plus difficiles pour amliorer la vie, mais ne font pas la chose la
plus simple et la plus facile: ils ne s'abstiennent pas de prendre part
aux oeuvres qui rendent notre vie mauvaise.

3

L'homme apprend ce qu'il doit faire seulement aprs avoir compris ce
qu'il ne doit pas faire. Et, en en faisant pas ce qu'il ne doit pas
faire, il fera invitablement ce qu'il doit faire, bien qu'il ne saura
pas pourquoi il fait ce qu'il fait.

4

Question: Qu'est-ce qu'il y a de mieux  faire quand on est press?
Rponse: Rien.

5

Dans les moments d'abattement moral, on doit se comporter envers
soi-mme comme envers un malade: ne rien entreprendre.

6

Si tu ne sais pas quel parti prendre: agir ou ne pas agir, sache qu'il
est toujours prfrable de s'abstenir que d'agir. Si tu n'avais pas la
force de t'abstenir, et si tu savais srement que l'affaire est bonne,
tu ne te serais pas demand si tu dois la raliser ou non; si tu te le
demandes, c'est que tu sais que tu peux te contenir et, ensuite, tu es
sr que l'affaire n'est pas tout  fait bonne. Si elle tait absolument
bonne, tu ne te serais pas interrog.

7

Si tu as grande envie de quelque chose et s'il te semble que tu ne
pourrais pas rsister  l'envie, dfie-toi. Ce n'est pas vrai que
l'homme ne puisse se contenir dans n'importe quel cas. Seul celui qui
s'est assur  l'avance qu'il ne peut se contenir, n'est pas en tat de
le faire.

8

Que chacun, mme un tout jeune homme, se rappelle sa vie. Et si tu
regrettes une seule fois de n'avoir pas fait ce que tu devais et ce qui
serait bien, tu regretteras des centaines de fois d'avoir fait ce qui
tait mal et que tu n'aurais pas du faire,



II.--_Consquences de l'incontinence._

1

Il y a moins de mal  ce que nous faisons autre chose que nous aurions
d faire, qu' ce que nous ne nous abstenons pas de ce que nous
n'aurions pas d faire.

2

Le laisser-aller dans une seule occasion affaiblit la force de la
continence dans toute autre. L'habitude prise de ne pas se contenir est
comme un torrent invisible sous une maison. Une telle maison ne rsiste
pas  la pousse.

3

Il est plus mauvais de faire trop que de ne pas faire assez; il est plus
mauvais de se presser que de venir en retard.

Les reproches de la conscience sont toujours plus douloureux pour ce que
l'on a fait que pour ce que l'on n'a pas fait.

4

Plus la situation semble difficile, moins on doit agir. C'est
prcisment par l'action que nous gtons ordinairement ce qui commenait
dj  s'arranger.

5

La plupart des gens qu'on appelle mchants sont devenus tels parce
qu'ils prenaient leur mauvaise humeur pour leur tat d'me normal et
s'abandonnaient sans faire d'efforts pour y rsister.

6

Si tu ne te sens pas la force de te contenir d'un dsir charnel, la
cause est srement en ce que tu ne t'es pas contenu lorsque tu tais
encore en tat de le faire; puis, le dsir est devenu une habitude.



III.--_Toute activit n'est pas digne d'estime._

1

On a tort de croire que toute activit, sans se proccuper de son
caractre, est, en elle-mme, une occupation honorable, digne de
considration. Il s'agit de savoir quelle est cette activit et dans
quelles conditions l'homme s'abstient d'agir.

2

Souvent les hommes refusent firement de prendre part  des plaisirs
innocents en le motivant par des occupations plus srieuses. Cependant,
sans compter que le jeu simple et joyeux est plus utile et important
que bien des affaires, le travail mme pour lequel les gens occups
renoncent au plaisir, est souvent tel qu'il serait prfrable de ne pas
le faire.

3

Pour la marche relle de la vie, une activit extrieure et turbulente
est non seulement inutile, mais encore nuisible. L'inaction, sans
les plaisirs procurs par le travail des autres, est la situation
la plus pnible, si elle n'est pas comble par un travail intrieur;
c'est pourquoi, si l'homme vit en dehors du luxe assur par le travail
d'autrui, cet homme ne restera pas oisif. Le plus grand tort est caus
 l'humanit, non par l'oisivet, mais par des actions nuisibles et
inutiles.



IV.--_L'homme peut viter de mauvaises habitudes s'il a conscience
d'tre non une crature charnelle, mais spirituelle._

1

Pour apprendre  se contenir, il faut apprendre  se ddoubler en un
homme charnel et en un homme spirituel, et  habituer l'homme charnel 
faire ce que veut l'homme spirituel.

2

Lorsque l'me dort, lorsqu'elle n'agit pas, le corps est
irrsistiblement soumis aux manifestations des sens que provoquent en
lui les actes de ceux qui entourent l'homme. Ils billent, il bille
galement; ils s'emportent, il s'emporte aussi; ils se fchent, il se
fche; ils s'attendrissent, pleurent, et il a les larmes aux yeux.

Cette subordination involontaire aux influences extrieures est souvent
la cause des mauvaises actions qui sont en dsaccord avec les exigences
de la conscience. Mets-toi en garde contre ces influences extrieures et
ne te soumets pas  elles.

3

Si tu habitues ton ct charnel, depuis ton jeune ge,  obir  la
partie spirituelle, il te sera facile de contenir tes dsirs. Celui qui
s'est habitu  contenir ses dsirs a toujours une vie joyeuse et facile.



V.--_Plus on lutte contre l'incontinence, plus la lutte devient facile._

1

Une guerre intestine se droule en l'homme entre sa raison et ses
passions. L'homme aurait pu jouir d'un certain calme s'il ne possdait
que la raison sans les passions, ou les passions sans la raison. Mais
comme il possde l'un et les autres, il ne peut viter le combat, il
ne peut tre en paix avec l'un que s'il est en guerre avec l'autre. Il
lutte toujours en lui-mme. Et cette lutte est indispensable; c'est l
toute la vie.

                                                            PASCAL.

2

Pour respecter les autres comme soi-mme, il faut agir envers eux comme
nous voulons que l'on agisse envers nous; l est l'oeuvre principale
de la vie. Il faut se matriser, et, pour se matriser, il faut s'y
habituer.

3

Chaque fois que tu as grande envie de faire quelque chose, arrte-toi
et rflchis afin de savoir si ce dont tu as tellement envie est bien.

4

Pour ne pas commettre de mauvaises actions, il ne suffit pas de s'en
abstenir; il faut apprendre  se contenir des mauvaises conversations
et, surtout, des mauvaises penses. Ds que tu te rends compte que tes
paroles sont mauvaises, que tu te moques, blmes, injuries, arrte-toi,
tais-toi et n'coute pas les autres. Agis de mme lorsque tu as de
mauvaises ides, lorsque tu penses mal de ton prochain; qu'il soit digne
de blme ou non, arrte-toi et tche de penser  autre chose. C'est
seulement lorsque tu apprendras  te contenir des mauvaises paroles et
des mauvaises penses, que tu seras en tat de te contenir des mauvaises
actions.

5

Indpendamment du nombre de fois qu'il t'arrivera de tomber sans pouvoir
vaincre tes passions, ne te laisse pas abattre. Tout effort de lutte
diminue la force de la passion et facilite la victoire.

6

Chaque passion dans le coeur de l'homme est d'abord comme un solliciteur,
ensuite comme un hte, et enfin comme le matre de la maison. N'ouvre
pas la porte de la maison de ton coeur  ce solliciteur.



VI.--_La porte de la continence pour chaque homme et pour l'humanit
entire._

1

Si tu veux tre libre, habitue-toi  contenir tes dsirs.

2

Qui est sage? Celui qui apprend toujours quelque chose chez quelqu'un.
Qui est riche? Celui qui se contente de son sort. Qui est fort? Celui
qui sait se matriser.

                                                       _Le Talmud._

3

On dit que le christianisme est une doctrine de faiblesse parce qu'il
ne recommande pas d'agir, mais plutt de s'abstenir de l'action. Le
christianisme, doctrine de faiblesse! Une doctrine de faiblesse dont le
Fondateur a pri en martyr sur la croix, toujours fidle  Lui-mme,
et dont les fidles comptent des milliers de martyrs, les seuls hommes
qui regardaient bravement le mal en face et qui se rvoltaient contre
lui! Et les violents d'alors qui ont excut le Christ, de mme que les
violents d' prsent savent quelle est cette doctrine de faiblesse et la
craignent plus que tout. Leur flair leur montre que seule cette doctrine
dtruit srement et jusqu' la base tout le rgime qui les soutient. Il
faut bien plus de force pour se contenir du mal que pour accomplir la
chose la plus difficile que nous considrons comme bien.

4

Toutes les diversits de nos situations dans le monde ne sont rien en
comparaison de la matrise de l'homme sur lui-mme. Si un homme est
tomb  la mer, il est absolument indiffrent d'o il est tomb et
quelle est cette mer. La seule chose qui importe, c'est de savoir s'il
sait nager ou non. La force n'est pas dans les conditions extrieures,
mais dans le savoir de se dominer.

5

La vraie force n'est pas dans celui qui ne vainc pas les autres; mais
dans celui qui se vainc lui-mme qui ne permet pas  la bte de dominer
son me.

6

Celui qui s'abandonne aux dsirs de la passion, qui cherche les
jouissances, sent ses passions se dvelopper de plus en plus et se
trouve enchan par les passions.

Celui qui a pu vaincre la passion a bris les chanes.

                                                  _Sagesse bouddhiste._

7

Jeune homme, refuse de satisfaire tes dsirs (plaisirs, luxe, etc.),
si ce n'est dans l'intention de renoncer absolument  tout cela, du
moins dans le but d'avoir devant soi une possibilit continuelle de
jouissance. Cette conomie  l'gard de ton sentiment de vitalit te
rendra, en effet, plus riche parce que tu diffres tes jouissances.

La conscience que la jouissance est dans ton pouvoir est plus fconde
et plus vaste, comme tout ce qui est idal, que le dsir satisfait par
cette jouissance, parce que la satisfaction dtruit le sentiment de
jouissance mme.

                                                            KANT.

8

On doit moins chercher  faire le bien qu' tre bon; moins chercher
 luire qu' tre pur. L'me semble vivre dans un vase en verre, et
l'homme peut le salir ou le tenir propre. Dans la mesure o le verre
est pur, lumire de la vrit luit  travers, pour l'homme lui-mme
et pour les autres. C'est pourquoi l'oeuvre principale de l'homme est
interne; elle consiste  entretenir son vase dans la propret. Garde-toi
seulement de te souiller, et la lumire luira pour toi comme pour les
autres.

9

Souvent, pour arriver  ce que nous dsirons, il sufft de cesser de
faire ce que nous faisons.

10

Il sufft de contempler la vie que les hommes mnent dans notre
monde, voir Chicago, Paris, Londres, toutes, les villes, les usines,
les chemins de fer, les machines, les armements, les canons, les
forteresses, les imprimeries, les muses, les maisons  30 tages,
etc., et  se poser la question de ce que l'on doit faire avant tout
afin que les hommes puissent vivre bien, pour que cette rponse vienne
d'elle-mme: cesser avant tout d'accomplir les choses inutiles; et
l'inutile dans notre monde europen constitue les 0,99 de toute
l'activit humaine.

11

Si tenu et transparent que soit devenu le mensonge rsultant de la
contradiction entre notre vie et notre conscience, il s'amincit et
s'tire encore, mais ne se rompt pas. Et tout en devenant toujours plus
mince en s'tirant de plus en plus, ce mensonge lie l'ordre existant des
choses et entrave l'avnement d'un nouveau.

La plupart des hommes du monde chrtien ne croient plus aux rglements
paens qui gouvernent leur vie, et croient aux principes chrtiens
qu'ils reconnaissent dans leur conscience; mais la vie continue comme
par le pass. Pour supprimer tous les malheurs et les contradictions qui
tourmentent actuellement les hommes afin que le Rgne de Dieu annonc
 l'humanit depuis 1900 ans arrive, les hommes de notre temps n'ont
besoin que d'une seule chose: d'un effort moral. De mme que pour faire
reprendre  un liquide refroidi au-dessous de son point de conglation
la forme de cristaux qui lui est propre, il faut une impulsion,--pour
faire passer l'humanit  la forme de vie qui lui est naturelle, il faut
un effort moral, l'effort par lequel est conquis le Royaume de Dieu.

Cet effort n'est pas un effort de mouvement, ni l'effort de rvlation
d'une philosophie nouvelle, de nouvelles ides, ni l'effort exig pour
des exploits nouveaux et extraordinaires; l'effort ncessaire pour
pntrer dans le royaume de Dieu, ou pour entrer dans une nouvelle forme
de vie, est un effort ngatif, l'effort de ne pas suivre le courant,
l'effort de ne pas accomplir des actes incompatibles avec la conscience
intrieure.

Et c'est  la ncessit de faire cet effort que les hommes sont amens
maintenant par la cruaut de la vie et la clart et la propagation de la
doctrine chrtienne.

12

Le moindre mouvement de la matire est important pour la nature.
Toute la mer se modifie  cause d'une pierre. De mme, dans la vie
spirituelle, le moindre mouvement provoque des consquences sans fin.
Tout est grave.

                                                            PASCAL.




CHAPITRE XXII

LA PAROLE


La parole exprime la pense et peut servir  unir ou  dsunir les
hommes; c'est pourquoi on doit en user avec prcaution.



I.--_La parole est une grande chose._

1

La parole peut unir les hommes; la parole peut les dsunir; la parole
peut servir l'amour, comme elle peut servir l'inimiti et la haine.
Garde-toi de la parole qui divise ou qui provoque l'inimiti et la haine.

2

La parole exprime la pense; la pense manifeste la puissance divine;
c'est pourquoi la parole doit correspondre  ce qu'elle exprime. Elle
peut tre indiffrente, mais ne peut et ne doit pas exprimer le mal.

3

L'homme est porteur de Dieu. Il peut exprimer la conscience de sa
divinit par la parole. Comment ds lors ne pas observer de la prudence
en parlant?

4

Le temps passe, et la parole dite reste.

5

Si tu as le temps de rflchir avant de commencer  parler, rflchis
sur la ncessit de ce que tu veux dire et si cela ne peut faire de tort
 personne. Car il arrive le plus souvent qu'aprs avoir rflchi, tu ne
commences mme pas  parler.

6

Rflchis avant de parler. Mais arrte-toi avant que l'on ne te dise
assez. La facult de la parole met l'homme au-dessus de la bte, mais
il lui est infrieur s'il dit tout ce qui lui passe par la tte.

                                                            SAADI.

7

Aprs une longue conversation, tche de te rappeler tout ce qui a t
dit, et tu seras tonn de voir combien tout ce qui a t dit tait
vain, inutile et souvent mchant.

8

Ecoute, sois attentif, mais parle peu.

Ne parle jamais si l'on ne s'adresse pas  toi; lorsque l'on
t'interroge, rponds de suite et brivement, et ne sois pas honteux si
tu dois avouer que tu ne sais pas ce que l'on te demande.

                                                            SOUFI.

9

Si tu veux tre sage, apprends  questionner raisonnablement,  couter
attentivement,  rpondre tranquillement et  cesser de parler quand tu
n'as plus rien  dire.

                                                            LAVATER.

10

Ne loue pas, ne blme pas, ne discute pas.

11

Ecoute les discours d'un homme savant avec attention, quand bien mme
ses actes ne correspondraient pas  son enseignement. L'homme doit
s'instruire, quand bien mme les prceptes seraient gravs sur un mur.

                                                                 SAADI.

12

Il existe trois mots excellents trs courts: _Je ne sais._ Habitue ta
langue  les dire plus souvent.

                                                  _Sagesse orientale._

13

Il y a une ancienne sentence qui dit: _de mortius aut bene, aut nihil_,
c'est--dire: dis du bien des morts ou n'en parle point. Combien cela
est injuste! On aurait d dire, au contraire: Dis du bien des vivants
ou n'en parle point. Combien de souffrances cela aurait vit aux
hommes, et comme cela est facile!

Pourquoi ne doit-on pas dire de mal des morts? Dans notre monde, au
contraire, on s'est accoutum, par suite de l'usage des ncrologies
et des jubils, de ne faire aux morts que des loges exagrs, par
consquent, dire des mensonges. Et ces loges mensongers sont nuisibles
parce qu'ils cachent la diffrence entre le bien et le mal.

14

A quoi peut-on comparer la langue dans la bouche de l'homme? C'est la
clef du trsor; lorsque la porte est ferme, personne ne peut savoir ce
qui y est renferm: des pierres prcieuses ou du rebut inutile.

                                                                 SAADI.

15

Bien que le silence soit utile d'aprs la doctrine des sages, la parole
libre est galement utile, mais utile en son temps seulement. Nous
pchons par la parole quand nous nous taisons, alors que nous devrions
parler, et quand nous parlons, alors que nous devrions nous taire.

                                                                 SAADI.



II.--_Tais-toi lorsque tu te fches._

1

Si tu sais comment les gens devraient vivre et que tu leur veux du bien,
tu le leur diras. Tu tcheras de le leur exprimer de faon  ce qu'ils
croient  tes paroles. Et pour qu'ils le croient et te comprennent, tu
dois t'efforcer de leur transmettre tes ides sans irritation et colre,
mais avec calme et bont.

2

Si tu veux, dans la conversation, faire part  ton interlocuteur de
quelque vrit, l'essentiel est de ne pas te fcher et de ne pas
prononcer une seule parole mauvaise ou blessante.

                                                  D'Aprs PICTTE.

3

Une parole non prononce est d'or.

4

Si tu ne peux pas calmer ta colre immdiatement, tiens ta langue.
Tais-toi, et tu te calmeras bientt.

                                                            BAKSTER.

5

Tche, pendant la discussion, de rendre tes paroles douces et tes
arguments fermes. Tche non pas de vexer ton adversaire, mais de le
convaincre.

                                                            WILKINS.

6

Ds que nous sentons la colre pendant la discussion, nous ne discutons
plus pour la vrit, mais pour nous-mmes.

                                                            CARLYLE.



III.--_Ne discute pas._

Une querelle qui s'allume est pareille  un torrent qui mine une digue:
ds qu'il la traverse, tu ne peux plus le retenir. Et toute querelle est
provoque et alimente par la parole.

                                                       _Le Talmud._

2

La discussion ne convainc personne, mais elle dsunit et irrite. La
discussion est, par rapport  l'opinion des gens, la mme chose que
le marteau par rapport au clou. Aprs la discussion, les opinions,
encore vagues, se calent solidement dans la tte, de mme que les clous
enfoncs dans le mur jusqu' la tte.

                                                       D'aprs JUVNAL.

3

Pendant la discussion, on oublie la vrit. Celui qui est le plus sage
cesse le premier  discuter.

4

Prte l'oreille aux discussions, mais ne t'y mle point. Dieu te
prserve de l'emportement et de l'irritabilit, mme dans leur moindre
manifestation. La colre est toujours dplace, mais surtout dans une
affaire o l'on a raison, pare qu'elle ne fait que l'obscurcir et la
troubler.

                                                            GOGOL.

5

La meilleure rponse  un fou est le silence. Chaque mot de rplique te
reviendra par ricochet. Rpondre  une offense par l'offense revient au
mme que de jeter du bois dans le feu.



IV.--_Ne juge point._

1

Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugs; car on vous jugera
du mme jugement dont vous jugez; et on vous mesurera de la mme mesure
dont vous mesurez. Et pourquoi regardes-tu la paille dans l'oeil de
ton frre, tandis que tu ne vois pas la poutre dans ton oeil? Ou bien,
comment dis-tu  ton frre: Permets que j'te cette paille de ton oeil,
et voici qu'une poutre est dans le tien? Hypocrite. Ote premirement de
ton oeil la poutre, et alors tu penseras  ter la paille de l'oeil de ton
frre.

                                                       MATTH. VII, 1-6.

2

En pntrant en notre for intrieur, nous dcouvrons presque toujours
le pch que nous blmons chez un autre. Et si nous ne connaissons
pas le mme pch, nous n'avons qu' chercher pour en trouver un plus
mauvais encore.

3

Lorsque tu te mets  juger un homme, pense  ne pas dire de mal de lui,
si tu es sr qu'il a commis ce mal, et,  plus forte raison, lorsque tu
n'en sais rien et que tu rptes simplement les paroles d'autrui.

4

Il est toujours injuste de juger un autre, parce que personne ne peut
jamais savoir ce qui s'est pass et ce qui se passe dans l'me de celui
que l'on juge.

5

Il est bon de s'entendre avec un ami afin que l'un arrte l'autre, si
l'un de vous deux commence  mdire de son prochain. Et si tu n'as pas
un tel ami, entends-toi l-dessus avec toi-mme.

6

Il est mauvais de mdire des gens en leur prsence, parce que cela les
offense, et il est malhonnte de le faire en leur absence, parce que
cela les trompe. Le mieux est de ne pas chercher le mal chez les autres,
de l'oublier, mais de le chercher en soi-mme et de s'en rappeler.

7

La mdisance spirituelle est comme un plat de charogne  la sauce. La
sauce cache toutes les salets que l'on mange sans s'en apercevoir.

8

Moins on est renseign sur les mauvaises actions des gens, plus on est
svre envers soi-mme.

9

N'coutez jamais ceux qui disent du mal des autres et du bien de
vous-mmes.

10

Celui qui mdit de toi derrire ton dos te craint, et celui qui te loue
en ta prsence te mprise.

                                             _Proverbe chinois._

11

La mdisance plat tellement aux gens qu'il est trs difficile de se
contenir de ne pas tre agrable  ses interlocuteurs en mdisant des
absents. Mais si tu tiens absolument  rgaler les gens, offre-leur
autre chose que des mets malsains, tant pour toi-mme que pour ceux que
tu rgales.

12

Cache le pch d'autrui, Dieu t'en pardonnera deux.



V.--_Le danger de l'intemprance de langage._

1

Nous savons que nous devons manier les fusils chargs avec prcaution,
et nous ne voulons pas savoir que l'on doit prendre les mmes
prcautions avec la parole. La parole peut non seulement tuer, mais
causer plus de mal que la mort.

2

Nous nous rvoltons devant les crimes de la chair: excs de table,
coups de poing, adultre, meurtre; et nous considrons avec beaucoup
de lgret les crimes de la parole: mdisance, offense, trahison,
publication de paroles mauvaises et dpravantes, et, cependant, les
consquences des crimes commis par la parole sont bien plus graves que
les crimes commis par la chair. La seule diffrence entre les deux
catgories est en ce fait que le mal des crimes de la chair s'aperoit
immdiatement, tandis que nous ne remarquons pas le mal du crime commis
par la parole, parce qu'il se manifeste loin de nous, dans le temps et
dans l'espace.

3

Il y avait une nombreuse runion, plus de mille personnes, dans un grand
thtre. Au milieu du spectacle, un sot voulut plaisanter et cria: Au
feu! Le public s'lana vers les portes. Tous se rurent, s'crasant,
et lorsque le calme revint, on constata que 20 personnes taient tues
et 50 blesses.

Ce grand mal n'a t caus que par une sotte parole.

Ici, au thtre, le mal caus est perceptible immdiatement, mais
souvent une sotte parole cause lentement bien plus de mal encore,
quoiqu'on ne le remarque pas immdiatement.

4

Rien n'encourage l'oisivet autant que les vains discours. Si les gens
se taisaient, au lieu de dire les btises pour chasser l'ennui de
l'oisivet, ils n'auraient pu supporter celle-ci et se mettraient 
travailler.

5

En parlant mal des gens, on fait du tort  trois personnes  la fois:
 celui dont on parle,  celui  qui on parle, et surtout  celui qui
parle.

                                                       BASILE LE GRAND.

6

Il est surtout mauvais de mdire des gens hors leur prsence, parce que
l'opinion exprime qui pourrait tre utile  l'absent, si elle lui tait
dite en face, lui demeure cache; par contre, elle est communique 
celui  qui elle est nuisible, parce qu'elle veille en lui un mauvais
sentiment envers celui dont on mdit.

7

On se repent rarement d'avoir gard le silence, mais combien de fois
on se repentira d'avoir parl, et on s'en serait repenti plus souvent
encore si l'on connaissait toutes les consquences de sa parole.

8

Plus on a envie de parler, plus il y a de danger  dire du mal.

9

L'homme qui sait se taire, mme s'il a raison, possde une grande force.

CATON.



VI.--_L'utilit du Silence._

1

Laisse davantage reposer ta langue que tes bras.

2

Le silence est souvent la meilleure des rponses.

3

Tourne ta langue sept fois avant de te mettre  parler.

4

Il faut ou bien se taire, ou bien dire des choses qui sont meilleures
que le silence.

5

Celui qui parle beaucoup travaille peu. Un homme sage craint toujours
que ses paroles ne promettent plus qu'il ne peut donner; c'est pourquoi
il se tait le plus souvent, et ne parle que lorsque cela lui est
ncessaire,  lui, non aux autres.

6

J'ai vcu toute ma vie parmi les sages, et je n'ai rien trouv de mieux
pour l'homme que le silence.

                                                  _Le Talmud._

7

Si, sur cent fois, tu regrettes une fois de n'avoir pas dit ce qu'il
fallait, tu regretteras srement 99 fois sur cent d'avoir parl
lorsqu'il fallait te taire.

8

Seul le fait d'avoir exprim une bonne intention affaiblit dj le dsir
de la raliser. Mais comment retenir l'expression des lans nobles et
pleins de fatuit de la jeunesse? Ce n'est que bien plus tard qu'on les
regrette comme on regrette d'avoir cueilli une fleur encore en bouton et
que l'on voit ensuite fane et foule au pied.

9

La parole est la clef du coeur. Si la conversation est vaine, un seul mot
est dj superflu.

10

Lorsque tu es seul, pense  tes pchs; lorsque tu es en socit, oublie
ceux des autres.

                                                  _Sentence chinoise._

11

Pour un sot, le mieux est de se taire. Mais s'il le savait, il ne serait
plus un sot.

12

Quand tu parles, tes paroles doivent tre meilleures que le silence.

                                                  _Proverbe arabe._

Celui qui est loquace ne peut viter le pch.

Si la parole cote un denier, le silence en vaut deux.

Si le silence sied aux sages, il convient d'autant plus aux sots.

                                                       _Le Talmud._



VII.--_L'Utilit de la temprance du langage._

1

Moins tu parleras, plus tu travailleras.

2

Deshabitue-toi de mdire, et tu prouveras, dans ton me, un
accroissement de la capacit d'aimer, tu ressentiras une augmentation de
vie et de bonheur.

3

Mahomet et Ali rencontrrent un jour un homme qui, considrant Ali
comme son offenseur, se mit  l'injurier. Assez longtemps, Ali supporta
cela patiemment et en silence; finalement, ne se contenant plus, il se
mit  rpondre par des injures aux injures. Alors, Mahomet s'carta
d'eux. Lorsqu'Ali revient  Mahomet, il lui dit d'un ton vex:
Pourquoi m'as-tu laiss seul  supporter les injures de cet homme
insolent?--Lorsque cet homme t'injuriait et que tu te taisais, dit
Mahomet, je voyais dix anges autour de toi et qui lui rpondaient.
Mais quand tu t'es mis  lui rpondre par des injures, les anges
t'abandonnrent, et je me suis cart galement.

                                             _Lgende musulmane._

4

Cacher les dfauts des autres gens et parler de ce qu'ils ont de bon est
une preuve d'amour et le meilleur moyen pour attirer l'affection des
prochains.

                                             Des _Pieuses Penses._

5

Le bonheur de la vie des hommes est dans l'amour entre eux; or, une
mauvaise parole dtruit l'amour.




CHAPITRE XXIII

PENSE


De mme que l'homme peut s'abstenir de commettre un acte qu'il croit
mauvais, il peut repousser une pense qui l'attire et qu'il croit
mauvaise. C'est en cette abstention de penses qu'est la force
principale de l'homme, parce que tous les actes naissent de la pense.


I.--_Le rl de la pense._

1

On ne peut se dbarrasser des pchs, des tentations et des
superstitions par l'effort physique. Cela n'est possible que par
l'effort de la pense. C'est par l'effort de la pense qu'on peut
s'habituer  l'abngation,  l'humilit,  la droiture. Quand l'homme
aspire  l'abngation,  l'humilit,  la droiture, il a galement
la force de lutter dans la vie quotidienne contre les pchs, les
tentations et les superstitions.

2

Bien que ce ne soit pas la pense qui nous ait rvl que l'on doit
aimer--elle ne pouvait nous le rvler--elle importe en raison de ce
fait qu'elle nous indique ce qui empche l'amour. C'est prcisment cet
effort intellectuel contre ce qui empche l'amour qui est plus important
et plus ncessaire que tout le reste.

3

Si l'homme n'avait pas la facult de rflchir, il ne comprendrait pas
pourquoi il vit. Et s'il ne le comprenait pas, il n'aurait pu savoir ce
qui est bien et ce qui est mal. C'est pourquoi il n'y a rien de plus
cher  l'homme que de savoir penser.

4

Les hommes envisagent les doctrines morales et religieuses, d'une
part, et la conscience, de l'autre, comme deux guides diffrents. En
ralit, il n'y a qu'un seul guide: la conscience, c'est--dire, la
reconnaissance de la voix de Dieu qui vit en nous. Cette voix dcide
indubitablement pour chaque homme ce qu'il doit ou ne doit pas faire; et
chaque homme peut toujours voquer cette voix par un effort de pense.

5

Si l'homme ne savait pas que ses yeux pouvaient voir et s'il ne les
ouvrait jamais, il aurait t trs misrable. De mme, et plus encore,
est misrable l'homme qui ne comprend pas que la facult de penser lui
est donne pour supporter tous les malheurs. Si l'homme est raisonnable,
il lui sera facile de les supporter; d'abord, parce que sa raison lui
dira que tous les malheurs passent et se transforment en bonheur,
et ensuite, que chaque malheur est utile  un homme raisonnable. Et
pourtant, au lieu de regarder le malheur en face, les hommes tchent de
l'viter.

Ne serait-il pas prfrable de nous rjouir de ce que Dieu nous ait
donn la facult de ne pas nous chagriner de ce qui nous arrive,
indpendamment, de notre volont, et de Le remercier de ce qu'Il ait
subordonn notre me uniquement  ce qui est en notre pouvoir: notre
raison? Il n'a soumis notre me ni  nos parents, ni  nos frres, ni
 la richesse, ni  notre corps, ni  la mort. Par Sa bont, Il l'a
seulement subordonne  ce qui dpend de nous:  nos penses.

C'est sur ces penses-l et sur leur puret que nous devons veiller de
toutes nos forces pour notre bien.

                                                       D'aprs PICTTE

6

Lorsque nous apprenons une nouvelle pense et que nous la trouvons
juste, il nous semble l'avoir connue depuis longtemps et nous rappeler
maintenant de ce que nous savions dj. Toute vrit se trouve dj dans
l'me de tout homme. Ne l'touffe pas seulement par le mensonge, et, tt
ou tard, elle se rvlera  toi.

7

Souvent nous vient une pense qui nous semble juste et trange  la
fois, et nous avons peur d'y croire. Mais, aprs avoir bien rflchi,
nous voyons que la pense qui nous semblait trange est la plus simple
vrit  laquelle on ne peut plus cesser de croire, ds l'instant qu'on
l'a apprise.

8

Pour pntrer dans la conscience de l'humanit, toute vrit doit
traverser trois phases. La premire: C'est tellement inepte que ce
n'est mme pas la peine de discuter. La deuxime: C'est immoral et
contraire  la religion. La troisime: Ah, c'est tellement connu de
tous que ce n'est mme pas la peine d'en parler!

9

En vivant au milieu des hommes, n'oublie pas ce que tu as appris dans la
solitude. Et rflchis dans la solitude sur ce que tes relations avec
les autres t'ont appris.

10

Nous pouvons arriver  la sagesse par trois chemins: d'abord, par la
voie de l'exprience, et ce chemin-l est le plus difficile; ensuite,
par la voie de l'imitation, et ce chemin-l est le plus facile; enfin,
par la voie de la rflexion, et ce chemin-l est le plus noble.

                                                            CONFUCIUS.



II.--_La vie de l'homme est dtermine par ses penses._

1

Le sort de l'homme est tel et tel uniquement d'aprs la faon dont il
comprend sa vie.

2

Tous les grands changements dans la vie d'un homme, de mme que dans la
vie de l'humanit entire, commencent et s'accomplissent dans la pense.
Pour qu'une modification puisse s'effectuer dans les sensations et les
actes, un changement dans les penses doit s'effectuer d'abord.

3

Tout ce qui est bon et ncessaire aux hommes ne s'acquiert pas d'un
coup, mais toujours au moyen d'un travail long et continu. C'est ainsi
que l'on apprend les mtiers, qu'on acquiert des connaissances, et c'est
ainsi que l'on apprend la chose plus difficile au monde: savoir vivre
d'une vie juste.

Pour apprendre  vivre ainsi, il faut avant tout savoir s'habituer 
n'avoir que des bonnes penses.

4

Les passages de notre vie d'un tat dans un autre ne se dterminent
pas par les actions, accomplies selon notre volont: par le mariage,
le changement du lieu d'habitation, le changement de profession, etc.,
mais par les penses qui nous viennent pendant la promenade, au milieu
de la nuit, en mangeant et, surtout, par les penses qui, englobant tout
notre pass, nous disent: Tu as agi ainsi, mais tu aurais mieux fait
d'agir autrement. Et tous nos actes ultrieurs servent ces penses
servilement, excutent leur volont.

                                                            THOREAU.

5

Nos dsirs ne seront pas bons tant que nous n'aurons corrig les
habitudes de notre raison; et ces habitudes se forment au contact des
dductions de sagesse des meilleurs hommes de la terre.

                                                            SNQUE.

6

Ce qui est calme peut tre maintenu dans le repos. Ce qui ne s'est
pas encore manifest peut tre facilement prvenu. Ce qui est encore
faible peut facilement tre bris. Ce qui n'est pas encore nombreux peut
facilement tre dispers.

Un gros arbre a commenc par tre une tige mince. Une tour  neuf tages
a commenc  tre leve par la pose de quelques petites briques. Un
voyage de mille lieues commence par un pas. Faites attention  vos
penses: elles sont le commencement de vos actes.

                                                            LAO-TSEU.

7

De mme que la vie et la destine d'un homme sont dtermines par ce
 quoi nous prtons le moins d'attention, par ses penses, la vie des
socits et des peuples est dtermine non par les vnements qui ont
lieu dans ces socits et ces peuples, mais par les ides qui unissent
la plupart des hommes de ces socits et de ces peuples.

8

Ne pense pas que seuls les hommes extraordinaires peuvent tre sages.
La sagesse est ncessaire  tous les hommes, et c'est pourquoi ils
peuvent tous tre sages. La sagesse consiste  savoir quelle est l'oeuvre
de la vie et comment l'accomplir. Et pour l'apprendre, il suffit de
se rappeler que la pense est une grande chose, et, par consquent,
rflchir.



III.--_La cause des plus grands malheurs des hommes rside non pas dans
leurs actes, mais dans leurs penses._

1

Lorsqu'il t'arrive un malheur, sache que cela ne vient pas de ce que tu
as fait, mais de ce que tu as pens.

2

Les penses qui provoquent les actes mauvais sont bien plus nuisibles
que les actes eux-mmes. On peut ne pas recommencer une mauvaise action
et s'en repentir; tandis que les mauvaises penses engendrent les
mauvaises actions. Une mauvaise action aplanit seulement la route pour
les autres mauvaises actions; les mauvaises penses entranent sur cette
route.

3

Pour qu'un flambeau puisse donner une clart calme, il faut qu'il soit
mis  l'abri du vent. Si le flambeau est expos au vent, la lumire
vacillera et donnera des ombres tranges. Les mmes ombres tomberont
dans l'me de l'homme lorsque ses penses seront futiles, vacillantes et
incontrles.

                                                  _Sagesse brahmane._



IV.--_L'homme est matre de ses penses_

1

Notre vie peut tre bonne ou mauvaise, suivant la qualit de nos
penses. Or on peut les gouverner. C'est pourquoi, pour vivre bien,
l'homme doit travailler  ses penses, ne pas couter les mauvaises.

2

Travaille  purifier tes penses. Si tu n'as pas de mauvaises penses,
tu ne commettras pas de mauvaises actions.

                                                            CONFUCIUS.

3

Tout est dans le pouvoir du Ciel, sauf notre dsir de servir Dieu ou
nous-mmes. Nous ne pouvons empcher les oiseaux de voler au-dessus de
nos ttes, mais nous pouvons ne pas les laisser y faire leurs nids. De
mme, nous ne pouvons empcher les mauvaises penses de traverser notre
esprit, mais nous avons le pouvoir de ne pas les laisser y faire leur
nid pour couver et engendrer de mauvaises actions.

                                                            LUTHER.

4

On ne peut chasser une mauvaise pense lorsqu'elle vient  l'esprit,
mais on peut comprendre que cette pense est mauvaise. Et si l'on
sait qu'elle est mauvaise, on peut ne pas s'y abandonner. Il nous
vient l'ide que tel ou tel autre homme est mchant. Je ne pouvais pas
m'empcher de le penser, mais si j'ai compris que cette ide tait
mauvaise, je peux me souvenir que c'est mal de mdire des gens, que je
suis mauvais moi-mme, et je peux ainsi me contenir de la mdisance,
mme par la pense.

5

Si tu veux que ta pense te serve, tche de rflchir indpendamment de
tes sentiments et de ta situation, c'est--dire de ne pas agir contre
tes ides afin de justifier la sensation que tu prouves, ou la chose
que tu as faite ou que tu feras.




V.--_Il faut vivre d'une vie spirituelle pour avoir la force de
gouverner ses penses_.

1

Nous croyons souvent que la plus grande force qui existe au monde est la
force matrielle. Nous le pensons, parce que notre corps, que nous le
voulions ou non, sent toujours cette force. Mais la force spirituelle,
la force de la pense, nous semble insignifiante, et nous ne la
reconnaissons pas pour une force. Cependant, c'est en elle qu'est la
vraie force, celle qui modifie notre vie et la vie des autres hommes.

2

Notre vie est meilleure ou plus mauvaise, selon que nous nous
reconnaissons notre nature d'tres charnels ou d'tres spirituels. Dans
le premier cas, nous affaiblissons notre vie relle, nous dveloppons,
nous excitons les passions, la cupidit, la lutte, la haine, la crainte
de la mort. Tandis que si nous reconnaissons notre nature d'tres
spirituels, nous exaltons, nous levons la vie, nous la librons des
passions, de la lutte, de la haine, nous librons l'amour. Le transfert
de la conscience de l'tre charnel dans un tre spirituel s'effectue au
moyen d'un effort de pense.

3

Voici ce que Snque crivait  un ami: Tu fais bien, mon cher Lucain,
de tcher de maintenir ton esprit bon et charitable par tes propres
forces. Tout homme peut toujours se mettre dans cet tat d'me. Pour
cela, on n'a pas besoin d'lever les bras au ciel et de demander au
garde du temple la permission de nous approcher de Dieu afin qu'il
puisse mieux nous entendre: Dieu est toujours prs de nous, Il est en
nous. En nous vit le Saint Esprit, tmoin et gardien de tout ce qui est
bon et de tout ce qui est mauvais. Il agit avec nous comme nous agissons
envers Lui. Si nous le soignons, Il nous soigne.

4

Lorsque, plongs dans nos penses, nous ne savons pas ce qui est
bon et ce qui est mal, nous devons nous retirer du monde; seule la
proccupation de l'opinion du monde nous empche de voir le bien et le
mal. Se retirer du monde--c'est--dire rentrer en soi-mme,--c'est
aider  la dispersion de tous les doutes.

5

Il n'est facile de lutter avec les tentations que lorsqu'on ne leur est
pas encore assujetti.

Dans les soucis et l'excitation des tentations, on n'a pas le temps de
chercher des remdes pouvant contrebalancer nos dsirs. Etablis tes
desseins lorsque les tentations sont absentes, lorsque tu es seul.

                                                            BENTHAM.



VI._--La facult de s'unir par la pense aux vivants et aux morts est
un des grands bienfaits dont jouit l'homme._

1

Les jeunes gens disent souvent: Je ne veux pas vivre d'aprs les
autres, je rflchirai par moi-mme. Ceci est absolument juste: l'ide
 soi est plus chre que toutes les ides des autres. Mais pourquoi
rflchir  des choses auxquelles on a dj rflchi? Prends ce qui est
prt et va plus loin. La force de l'humanit consiste en ce qu'on peut
profiter des penses d'autrui et aller plus loin.

2

Les efforts qui librent l'homme des pchs, des tentations et des
superstitions, s'effectuent avant tout dans la pense.

L'aide principale de l'homme dans cette lutte consiste en ce qu'il
peut se joindre  l'activit raisonnable de tous les sages et de tous
les saints de ce monde qui ont vcu avant lui. Cette communion avec
les penses des saints et des sages est la prire, c'est--dire, la
rptition des paroles par lesquelles ces hommes exprimaient leurs
rapports envers leur me, envers les autres hommes, envers le monde et
son principe.

3

Depuis les temps les plus reculs, il est reconnu que la prire est
indispensable  l'homme.

Pour les hommes de l'ancien temps, la prire tait--et elle l'est encore
maintenant pour la plupart d'entre nous--un appel  Dieu, ou aux
dieux, fait dans certains endroits et au moyen de certains procds et
expressions, avec l'intention d'apaiser les divinits.

La doctrine chrtienne ne connat pas ces prires-l. Elle nous apprend
que la prire est indispensable, non comme un moyen de nous dbarrasser
des malheurs de ce monde et d'acqurir des bienfaits, mais comme celui
de nous raffermir dans nos bonnes penses.

4

La vraie prire est importante et ncessaire  l'me, parce que quand
nous nous trouvons ainsi seul avec Dieu, notre pense s'lve jusqu'au
degr suprme qu'elle peut atteindre.

5

Le Christ a dit: lorsque tu pries, reste seul (MATTH. VI, 5-6). Alors
seulement, Dieu t'entendra. Dieu est en toi et, pour qu'il t'entende, tu
dois chasser tout ce qui te Le cache.

6

Priez  toutes les heures. La prire la plus difficile et la plus
ncessaire est celle o l'on doit se souvenir, au milieu du mouvement de
la vie, de ses obligations devant Dieu et devant Sa loi.

Tu t'effraies, tu te fches, tu es confus, tu te passionnes, fais un
effort, souviens-toi qui tu es et ce que tu dois faire. C'est en cela
que consiste la prire. C'est difficile au dbut, mais cette habitude
peut se former.

7

Il est bon de modifier sa prire, c'est--dire l'expression de
ses rapports envers Dieu. L'homme grandit constamment, change, et,
par suite, ses rapports envers Dieu doivent aussi se modifier et
s'claircir. La prire aussi doit changer.



VII.--_La vie juste est impossible sans un effort de pense._

1

Matrise tes penses si tu veux atteindre ton but. Fixe le regard de ton
me sur l'unique lumire pure qui est exemple de passion.

                                                  _Sagesse bouddhiste._

2

La rflexion est le chemin de l'immortalit; l'tourderie est le chemin
de la mort. Ceux qui veillent dans la rflexion ne meurent jamais; les
tourdis, les incroyants sont pareils aux morts.

Eveille-toi toi-mme; alors, protg par toi-mme et t'approfondissant
toi-mme, tu ne changeras pas.

                                                  _Sagesse brahmane._

3

La vraie force de l'homme n'est pas dans ses lans, mais dans sa
tendance ferme et tranquille vers le bien qu'il tablit dans ses
penses, exprime par ses paroles et excute par ses actes.

4

Si tu remarques, en jetant un coup d'oeil en arrire sur ta vie, qu'elle
est devenue meilleure, plus charitable, plus libre de pchs, de
tentations et de superstitions, sache que ce succs n'est d qu'au
travail de ta pense.

5

Voici ce que Confucius dit de l'importance de la pense:

La vraie doctrine donne aux hommes le bien suprme: la rgnration et
la facult de sjourner dans cet tat. Pour obtenir ce bien suprme, il
faut que la vie du peuple entier soit bien organise. Et pour cela, il
faut que la famille soit bien organise; et pour que la famille soit
bien organise, il faut qu'une bonne organisation prside  ta propre
vie; et pour cela, il faut que ton coeur soit amlior; et pour amliorer
ton coeur, il faut que tu aies des penses claires et justes.



VIII.--_Seule la facult de penser distingue l'homme de la bte._

1

L'homme se distingue de la bte uniquement parce qu'il possde la
facult de penser. Les uns augmentent cette facult, les autres ne se
soucient pas de cela. Ces gens-l semblent vouloir renoncer  ce qui les
distingue de la bte.

                                                  _Sagesse-orientale._

2

Compar  la nature qui l'environne, l'homme n'est qu'un faible roseau
pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'craser.
Une vapeur, une goutte, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers
l'craserait, l'homme serait encore plus noble que ceux qui le tuent,
parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage que l'univers a sur lui,
c'est que l'univers n'en sait rien.

Toute notre dignit consiste donc en la pense. C'est de l qu'il faut
nous relever, non de l'espace et de la dure, que nous ne saurions
remplir. Travaillons donc  bien penser: voil le principal de la morale.

                                                            PASCAL.

3

L'homme peut apprendre  lire et  crire; mais cela ne lui apprendra
pas s'il doit ou non crire une lettre  son ami, ou formuler une
plainte contre celui qui l'a offens. L'homme peut tudier la musique,
mais cela ne lui apprendra pas quand on peut jouer et chanter et quand
on ne peut le faire. Il en est de mme de tout. Seule la raison nous dit
o et quand on peut faire les choses et o et quand on ne doit pas les
faire.

En nous douant de raison, Dieu a mis  notre disposition ce dont nous
avions le plus besoin. En nous accordant la raison, il semblait nous
dire: Afin que vous puissiez viter le mal et profiter des bienfaits
de la vie, j'ai mis en vous une parcelle divine de Moi-Mme. Je vous
ai donn la raison. Si vous l'appliquez  tout ce qui vous arrive,
rien ne sera pour vous un obstacle ou une entrave sur le chemin que je
vous ai destin, et jamais vous ne vous plaindrez ni de votre sort, ni
des gens; vous ne mdirez pas d'eux et vous ne les flatterez point. Ne
Me reprochez donc pas de ne pas vous avoir donn davantage. Ne vous
suffit-il donc pas de vivre toute votre vie raisonnablement, dans le
calme et la joie?

                                                       D'aprs PICTTE.

4

Un sage proverbe dit: Dieu vient vers nous sans sonner. Cela veut
dire qu'il n'y a pas de cloison entre nous et l'infini, qu'il n'y a pas
de mur entre l'homme-consquence et Dieu-cause. Les murs sont tombs,
nous sommes exposs aux profondes ractions des facults divines.
Seul le travail de l'esprit tient ouvert l'orifice par lequel nous
communiquons avec Dieu.

                                                       D'aprs EMMERSON.

5

L'homme est visiblement fait pour penser; c'est toute sa dignit et tout
son mrite; et tout son devoir est de penser comme il faut; et l'ordre
de la pense est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin; or,
 quoi pense le monde? Jamais  cela, mais  danser,  jouer du luth,
 chanter,  faire des vers,  courir la bague, etc.,  se btir,  se
faire roi, sans penser  ce que c'est que d'tre roi et que d'tre homme.

                                                                 PASCAL.




CHAPITRE XXIV

L'ABNGATION


Le bonheur de l'homme est dans sa communion d'amour avec Dieu et avec
ses prochains. Les pchs entravent ce bonheur. La cause des pchs est
en ce fait que l'homme met son bonheur  satisfaire les dsirs de son
corps, et non  aimer Dieu et son prochain. C'est pourquoi le bonheur de
l'homme est dans l'affranchissement des pchs. S'affranchir des pchs,
c'est faire un effort pour renoncer  la vie charnelle.


I.--_La loi de la vie est dans le renoncement  la chair._

1

Tous les pchs charnels: la luxure, l'oisivet, le luxe, l'inimiti, la
cupidit, viennent uniquement de ce qu'on reconnat son corps comme son
moi, de ce qu'on soumet son me  son corps.

Alors Jsus dit  Ses disciples: si quelqu'un veut venir avec Moi,
qu'il renonce  Lui-mme, qu'il se charge de sa croix et me suive.
Car quiconque voudra sauver sa vie, la perdra; et quiconque perdra sa
vie pour l'amour de moi, la trouvera; car que servirait-il  l'homme
de gagner tout le monde, s'il perdait son me? Ou bien, que donnerait
l'homme en change de son me?

                                                       MATTH, XVI, 24-26.

3

Voici pourquoi Mon Pre m'aime: c'est que Je donne ma vie pour la
reprendre.

Personne ne me l'te, mais Je la donne de Moi-mme; J'ai le pouvoir de
la quitter, et le pouvoir de la reprendre. J'ai reu cet ordre de mon
Pre.

                                                            JEAN, X, 17-18.

4

Le fait que l'homme peut renoncer  sa vie corporelle prouve clairement
que l'homme est pourvu de quelque chose en vertu de quoi il renonce.

5

Plus on s'abandonne au charnel, plus on perd le spirituel.

Plus tu renonces au charnel, plus tu reois de spirituel. Vois lequel
des deux t'est plus ncessaire.

6

L'abngation n'est pas le renoncement  soi-mme, mais le transport de
son moi d un tre charnel dans un tre spirituel. Renoncer  soi-mme,
n'est pas renoncer  la vie. Par contre, renoncer  la vie charnelle,
c'est augmenter la vraie vie spirituelle.

7

La raison dmontre  l'homme que son bonheur ne peut tre dans la
satisfaction des exigences de sa chair; c'est pourquoi la raison
entrane l'homme irrsistiblement vers le bonheur qui lui est propre,
mais qui ne se place pas dans sa vie corporelle.

On pense et on dit gnralement que le renoncement  la vie corporelle
est un haut fait; ceci n'est pas exact. Ce renoncement n'est pas un
exploit, mais une condition invitable de la vie de l'homme. Pour la
bte, le bonheur dans la vie corporelle, et la prolongation de l'espce
qui en dcoule, est le but suprme de la vie. Mais pour l'homme, cette
vie, et la prolongation de l'espce, n'est qu'un degr de l'existence
d'o s'ouvre pour lui le vrai bonheur de la vie, incompatible avec le
bonheur de la vie charnelle. Pour l'homme, celle-ci n'est pas toute la
vie, mais uniquement une condition de la vraie vie qui consiste en une
communion de plus en plus grande avec le principe spirituel de l'univers.



II.--_L'imminence de la mort amne ncessairement l'homme  la
conscience de la vie spirituelle qui n'est pas assujettie  la mort._

1

Lorsqu'un enfant vient de natre, il lui semble qu'il n'y a que lui qui
existe au monde. Il ne cde  rien ni  personne, ne veut rien savoir
de personne et ne fait que rclamer ce qui lui est ncessaire. Il ne
connat pas mme sa mre, il ne connat que son sein. Mais des jours,
des mois, des annes passent, et l'enfant commence  comprendre qu'il y
a d'autres hommes pareils  lui qui veulent aussi ce qu'il dsire pour
lui. Et plus il vit, plus il comprend qu'il n'est pas seul au monde et
qu'il doit, s'il en a la force, lutter contre les autres hommes pour
obtenir ce qu'il dsire possder, ou bien, s'il n'a pas la force, se
soumettre  ce qui est. En outre, plus l'homme vit, plus il comprend
clairement que sa vie ne dure qu'un temps, et que chaque heure peut se
terminer par la mort. Il voit, aujourd'hui, demain, tantt l'un, tantt
l'autre, emports par la mort, et il comprend que cela peut galement
lui arriver  tout instant et que cela arrivera srement tt ou tard. Et
alors, l'homme ne peut ne pas comprendre qu'il n'y a pas de vraie vie
dans son corps, et que tout ce qu'il pourrait faire dans cette vie pour
son corps ne servirait  rien.

Et lorsque l'homme aura clairement compris tout cela, il comprendra
galement que l'esprit qui vit en lui n'est pas uniquement en lui, mais
en tous les hommes, dans tout l'univers, que cet esprit est l'Esprit
de Dieu. Et ayant compris cela, l'homme n'attachera plus d'importance
 sa vie corporelle et fondera le but de sa vie sur la communion avec
l'Esprit de Dieu, avec ce qui est ternel.

2

La mort, la mort, la mort nous guette  tout instant. Notre vie
s'accomplit en vue de la mort. Si vous travaillez pour votre vie
charnelle  venir, vous savez qu'une seule chose vous attend dans
l'avenir: la mort. Et cette mort dtruit tout ce  quoi vous avez
travaill. Vous direz que vous travaillez pour le bien des gnrations
 venir; mais elles disparatront galement et il n'en restera rien.
Par consquent, la vie, dans un but matriel, ne peut avoir aucun sens.
La mort dtruit toute cette vie. Pour que la vie ait un sens, il faut
que la mort ne puisse pas dtruire l'oeuvre de la vie. Et c'est cette
vie-l que le Christ rvle aux hommes. Il montre aux hommes qu' ct
de la vie charnelle, qui n'est qu'une apparence de la vie, il est une
autre vie, la vraie, qui donne le vritable bonheur  l'homme, et que
chaque homme connat cette vie dans son coeur. La doctrine du Christ
indique l'illusion de la vie personnelle, la ncessit d'y renoncer et
de reporter le sens et le but de la vie dans une vie juste, la vie de
l'humanit entire, dans la vie du Fils de l'homme.

3

Pour comprendre la doctrine du Christ indiquant le salut de la vie, il
faut bien comprendre ce que disaient tous les prophtes, ce que disait
Salomon, ce que disait Bouddha, ce que disaient tous les sages du monde
entier sur la vie individuelle de l'homme. On peut, suivant l'expression
de Pascal, ne pas y penser, porter devant soi des petits crans qui
cacheraient au regard l'abme de la mort auquel nous courons tous; mais
il n'y a qu' rflchir  ce qu'est la vie corporelle individuelle pour
se persuader que toute cette vie, si elle n'est que matrielle, n'a non
seulement aucun sens, mais encore n'est qu'une mauvaise plaisanterie aux
dpens du coeur, de la raison de l'homme et de tout ce qu'il y a de bon
en lui. C'est pourquoi, pour comprendre la doctrine du Christ, il faut
tout d'abord reprendre ses sens, rflchir, afin qu'il se fasse en nous
ce que dit Jean, le prcurseur du Christ, en prchant sa doctrine  des
gens gars comme nous: Repentez-vous avant tout, c'est--dire, revenez
 vous; sinon, vous prirez tous.

Lorsqu'on eut racont au Christ comment ont pri les Galilens par la
main de Pilate, il dit: Pensez-vous que ces Galilens avaient commis
plus de pchs que tous les Galilens pour avoir souffert ainsi? Je
vous dis que non; mais si vous ne vous repentez pas, vous prirez tous
ainsi. La mort invitable est devant vous tous. Nous tchons vainement
de l'oublier, mais cela ne nous permettra pas de l'viter; au contraire,
lorsqu'elle viendra par surprise, elle sera plus affreuse encore. Il n'y
a qu'un seul moyen de salut: c'est de renoncer  la vie qui meurt et de
vivre de celle pour laquelle il n'y a pas de mort.

4

Celui qui ne voit pas son moi dans son corps mourant, connat la
vrit de la vie.

                                              _Sagesse bouddhiste._

5

C'est pourquoi je vous dis: ne soyez point en souci pour votre vie, de
ce que vous mangerez et de ce que vous boirez; ni pour votre corps, de
quoi vous serez vtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et
le corps plus que le vtement?

Regardez les oiseaux de l'air; car ils ne sment ni moissonnent, ni
n'amassent dans des greniers, et votre Pre Cleste les nourrit.
N'tes-vous pas beaucoup plus qu'eux?

Et qui est-ce d'entre vous qui, par son souci, puisse ajouter une coude
 sa taille?

Ne soyez donc point en souci, disant que mangerons-nous, que
boirons-nous et de quoi serons-nous vtus.

Mais cherchez premirement le Royaume de Dieu et sa justice, et toutes
ces choses vous serons donnes par surcrot.

Ne soyez donc point en souci du lendemain; car le lendemain aura le
souci de ce qui le regarde:  chaque jour suffit sa peine.

                                             MATTH., VI, 25-37, 31,33-34.



III.--_Le renoncement  son moi corporel rvle Dieu dans l'me de
l'homme._

1

Plus l'homme renonce  son moi corporel, plus Dieu se rvle  lui. Le
corps cache Dieu  l'homme.

2

Si tu veux arriver  connatre le moi universel, tu dois, avant tout,
apprendre  te connatre toi-mme. Et pour cela, tu dois sacrifier ton
moi au moi universel.

_Sagesse brahmane._

3

Si tu mprises le monde, ce n'est pas un grand mrite. Pour celui qui
vit selon Dieu, lui-mme et le monde seront toujours rien.

                                                            ANGLUS.

4

Le renoncement  la vie corporelle est prcieux, ncessaire et joyeux
uniquement lorsqu'il est religieux, c'est--dire, lorsque l'homme
renonce  lui-mme,  son corps, afin d'accomplir la volont du Dieu
qui vit en lui. Mais lorsque l'homme renonce  la vie corporelle, non
pour excuter la volont de Dieu, mais pour accomplir sa volont  lui
et celle des hommes qui sont pareils  lui, une telle abngation n'est
ni prcieuse, ni ncessaire, ni joyeuse, mais uniquement nuisible 
lui-mme et aux autres.

5

Si vous tchez de plaire aux hommes pour qu'ils vous soient
reconnaissants, vous travaillerez en vain. Mais si vous faites du bien
aux autres sans songer  eux, pour Dieu, vous vous ferez du bien, et les
autres vous seront reconnaissants.

Dieu se souvient de celui qui ne pense pas  lui-mme, et Dieu oublie
celui qui pense  lui-mme.

6

C'est seulement quand notre corps meurt, que nous ressuscitons en Dieu.

7

Si tu n'attends rien et que tu ne veux rien recevoir des autres hommes,
ceux-ci ne peuvent pas te faire peur, de mme qu'une abeille ne craint
pas une autre et qu'un cheval n'a pas peur d'un autre. Mais si ton
bonheur est dans le pouvoir des autres hommes, tu les craindras srement.

C'est par l que l'on doit commencer: il faut renoncer  tout ce qui ne
nous appartient pas, y renoncer au point qu'il ne soit pas notre matre,
renoncer  tout ce qui est ncessaire au corps, renoncer  l'amour de
la richesse, de la gloire, des fonctions, des honneurs, renoncer  ses
enfants,  sa femme,  ses frres. Tu dois te dire que tout cela n'est
pas ta proprit.

Mais comment arriver  cela? Subordonner sa volont  la volont de
Dieu: s'Il veut que j'aie la fivre--je le veux aussi. S'il veut que je
fasse ceci et non pas cela--je le veux aussi. S'Il veut qu'il m'arrive
une chose  laquelle je ne m'attendais pas--je le veux aussi.

                                                            PICTTE.

8

La volont propre ne se satisfera jamais, quand elle aurait pouvoir
de tout ce qu'elle veut; mais on est satisfait ds l'instant qu'on y
renonce. Sans elle, on ne peut tre content. La vraie et unique vertu
est donc de se har, car on est hassable par sa concupiscence, et de
chercher un tre vritablement aimable, pour l'aimer. Mais, comme nous
ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un tre qui soit
en nous, et qui ne soit pas nous, et cela est vrai d'un chacun de tous
les hommes. Or, il n'y a que l'tre universel qui soit tel. Le royaume
de Dieu est nous (Luc, XVII, 21); le bien universel est en nous-mmes et
ce n'est pas nous.

                                                            PASCAL.



IV.--_Le vrai amour envers les hommes n'est possible que par
l'abngation._

1

Seul ce qui ne vit pas pour soi-mme ne prit pas. Mais pourquoi celui
qui ne vit pas pour lui-mme vivra-t-il? On peut ne pas vivre pour
soi-mme alors seulement qu'on vit pour Tout. C'est en vivant pour le
Tout que l'homme peut tre et est tranquille.

                                                            LAO-TSEU.

2

Quand mme tu le voudrais, tu ne pourrais pas sparer ta vie de celle
de l'humanit. Tu vis dans l'humanit, par elle et pour elle. En vivant
parmi les hommes, tu ne peux pas ne pas renoncer  toi-mme, parce que
nous sommes tous crs pour agir d'un commun accord, comme les jambes,
les bras, les yeux, et l'accord ne serait pas possible sans l'abngation.

                                                            MARC-AURLE.

3

On ne saurait se contraindre  l'amour des autres. On ne peut que
rejeter ce qui empche l'amour. Et ce qui l'empche, c'est l'amour de
son moi matriel.

4

Tu aimeras ton prochain comme toi-mme ne veut pas dire que tu dois
tcher d'aimer ton prochain. On ne peut pas se forcer  aimer. Tu
aimeras ton prochain veut dire que tu dois cesser de t'aimer plus que
tout. Et ds que tu ne t'aimeras plus ainsi, tu te mettras  aimer ton
prochain comme toi-mme.

5

Il faut s'habituer de se dire lorsqu'on rencontre un homme: je ne
penserai qu' lui, et non pas  moi-mme.

6

I suffit de penser  soi au beau milieu d'un discours, pour perdre le
fil de ses ides. De mme, quand nous nous oublions compltement, que
nous sortons de nous-mmes, nous pouvons communiquer fructueusement avec
les autres, les servir et avoir sur eux une influence bienfaisante.

7

Plus la vie d'un homme est confortable et mieux organise
extrieurement, plus la joie de l'abngation est loin et difficile pour
lui. Les riches en sont presque entirement privs. Au pauvre, tout
travail interrompu dans le but de venir en aide  son prochain, chaque
morceau de pain tendu  un mendiant, procure la joie de l'abngation.

8

Ce que tu as donn est  toi, ce que tu as gard est aux autres.

Si tu t'es priv de quelque chose pour le donner aux autres, tu t'es
fait du bien  toi-mme; ce bien est  jamais  toi et personne ne peut
te le prendre.

Mais si ta as gard ce qu'un autre voulait prendre, lu ne l'as que
pour un temps ou jusqu'au moment o tu devras le rendre. Et tu devras
srement le rendre lorsque la mort sera venue.

9

Serait-il possible de ne pouvoir esprer qu'il viendra un jour o les
gens verront qu'il leur est tout aussi facile de vivre pour les autres
qu'il leur est facile de mourir  la guerre dont ils ne connaissent pas
la cause? Il suffit aux hommes d'avoir  cet effet un peu plus de force
d'esprit et un peu plus de conscience.

                                                            BRAUN.



V.--_L'homme qui emploie toutes ses forces  satisfaire uniquement ses
besoins bestiaux, dtruit sa vraie vie._

1

Si l'homme ne pense qu' lui-mme et cherche partout son profit, il ne
peut tre heureux. Si tu veux rellement vivre pour toi-mme, vis pour
les autres.

                                                            SNQUE.

2

Pour comprendre combien il est indispensable de renoncer  la vie
corporelle pour la vie spirituelle, il suffit de se reprsenter combien
serait terrible et rpugnante une vie consacre uniquement  la
satisfaction des dsirs charnels. La vraie vie ne commence qu'au moment
o l'homme renonce  toute bestialit.

3

Par la parabole des vignerons (MATTH., 33-42), le Christ claircit
l'erreur des gens qui prennent l'apparence de la vie--leur vie
charnelle--pour la vraie vie.

A force d'habiter le jardin cultiv de leur matre, des gens se crurent
propritaires du jardin. Et de cette conception errone il rsulte une
srie d'actes insenss et cruels accomplis par ces gens qui, finalement,
sont chasss du jardin, exclus de la vie. De mme, nous nous sommes
imagins que la vie de chacun de nous est notre vie personnelle, que
nous y avons droit et pouvons en jouir  notre gr, n'ayant aucune
obligation envers personne. Aussi, commettons-nous invitablement la
mme srie d'actes cruels et insenss et sommes de mme exclus de la
vie. Comme les habitants du jardin avaient oubli que le jardin leur
avait t donn en tat, entour d'un foss et d'une clture, pourvu
d'un puits, que quelqu'un avait travaill  leur intention et attend,
par suite, qu'ils fournissent galement du travail, les hommes qui ne
possdent qu'une vie personnelle ont oubli, ou veulent oublier, tout ce
qui a t fait pour eux avant leur naissance, ce qui se fait au cours de
leur vie, et ce qu'on attend d'eux.

D'aprs la doctrine du Christ, de mme que les vignerons, qui habitaient
une vigne qu'ils n'avaient pas travaille, doivent sentir et comprendre
qu'ils ont contract une dette constante envers leur matre, les hommes
doivent sentir et comprendre que, depuis leur naissance et jusqu'
la mort, ils ont contract une dette envers ceux qui ont vcu avant
eux, qui vivent encore et qui vivront, et envers ce qui tait, est
et sera toujours le commencement de tout. Ils doivent comprendre que
chaque heure de leur existence confirme cette obligation, et que, par
consquent, l'homme qui vit pour lui-mme et qui nie cette obligation,
l'attachant  la vie et  son principe, se prive lui-mme de la vie.

4

Les hommes pensent que l'abngation compromet la libert. Ils ne
savent pas que seule l'abngation nous donne la vraie libert, en nous
dbarrassant de nous-mmes, de l'esclavage de notre dpravation. Nos
passions sont les tyrans les plus cruels: il suffit de renoncer  eux,
et tu te sentiras libre.

                                                            FNELON.

5

La conscience de notre mission, qui implique la loi de l'abngation, n'a
rien de commun avec la jouissance de la vie. Si nous voulions confondre
la conscience de notre mission avec la jouissance, et que nous offrions
ce mlange, en qualit de remde,  une me malade, ces deux lments se
seraient spars spontanment. Mais si cela n'avait pas eu lieu et que
la conscience de la haute destination de l'homme n'avait produit aucun
effet, et que la vie corporelle aurait acquis, en aspirant au plaisir,
une certaine force qui correspondrait avec la destination, la vie morale
de l'homme aurait disparu sans retour.

                                                                     KANT.



VI.--_On ne peut se librer de ses pchs qu' condition de renoncer 
soi-mme._

1

Le renoncement au bonheur corporel pour le bonheur spirituel est
la consquence d'une modification de la conscience; c'est--dire un
homme qui se croyait tre d'abord purement un animal, commence  se
reconnatre comme un tre spirituel. Quand ce changement s'est effectu,
ce qui semblait avant une privation, une souffrance, n'est plus une
privation ni une souffrance, mais une prfrence naturelle du meilleur
au plus mauvais.

2

On croit et on dit que pour remplir la mission de la vie, il faut avoir
la sant, l'aisance et, en gnral, tre dans des conditions extrieures
favorables. C'est inexact: la sant, l'aisance et les conditions
extrieures favorables ne sont pas ncessaires pour remplir sa mission
et obtenir le bonheur. Il nous est donn la possibilit d'acqurir le
bien spirituel et que rien ne peut dtruire: le bien de dvelopper
en soi l'amour. Seulement, il faut croire en cette vie spirituelle,
concentrer vers elle tous ses efforts.

Tu mnes une vie charnelle, tu travailles pour elle; mais ds que
tu trouves des obstacles dans cette vie, transporte-toi dans la vie
spirituelle; car la vie spirituelle est toujours libre. C'est comme
les ailes de l'oiseau. L'oiseau marche sur ses pattes. Mais voil que
survient un obstacle, un danger, et l'oiseau, ayant foi en ses ailes,
les dploie et survole.

3

L'unique oeuvre joyeuse et vraie de la vie est d'lever son me; et pour
lever son me, il faut renoncer  soi-mme. Commence par le renoncement
dans les petites choses; lorsque tu t'habitueras  renoncer aux petites,
tu pourras renoncer aux grandes.

4

Lorsque la lumire de ta vie spirituelle s'teint, l'ombre noire de
tes dsirs charnels tombe sur ton chemin.--Mfie-toi de cette terrible
ombre: la lumire de ton esprit, ne peut dtruire ces tnbres tant que
tu n'auras pas chass les dsirs de ton me.

                                                  _Sagesse brahmane._

5

La plus grande difficult de se librer de l'gosme matriel rside en
ce fait que cet gosme est une condition indispensable de la vie. Il
est indispensable et naturel pendant l'enfance; mais il doit faiblir et
disparatre  mesure que la raison s'claire.

L'enfant n'prouve pas de remords de conscience pour son gosme; mais
 mesure que la raison s'claire, l'gosme devient un poids pour
soi-mme; au cours de la vie, l'gosme faiblit de plus en plus, et
lorsqu'on approche de la mort, il disparat entirement.

6

Totalement renoncer  soi-mme, c'est devenir Dieu; vivre uniquement
pour soi-mme, c'est devenir une brute absolue. La vie humaine se
passe dans, l'loignement progressif de la vie bestiale et dans le
rapprochement graduel de la vie divine.

7

Sans sacrifice, il n'y a pas de vie. Toute la vie, que tu le veuilles ou
non, n'est qu'un sacrifice du corporel au spirituel.

VII--_Le renoncement  sa personnalit bestiale donne  l'homme le vrai
bonheur spirituel qui est inalinable._

1

Une seule et mme loi rgit la vie de chaque homme et celle de tous les
hommes; cette loi dit: pour amliorer la vie, il faut tre prt  la
donner.

2

L'homme ne peut connatre les consquences de sa vie d'abngation, mais
il n'a qu' l'essayer pour un temps, et je suis sr que tout honnte
homme reconnatra l'influence favorable qu'avaient sur son me et son
corps les instants, mme fugitifs, pendant lesquels il ne pensait plus 
lui-mme et renonait  sa personnalit corporelle.

                                                            JOHN RUSKIN.

3

L'homme est comme un nuage dont l'eau se dverse sur les champs, les
prs, les forts, les jardins, les tangs, les rivires. La pluie
a pass, elle a rafrachi et donn la vie  des millions de jeunes
pousses, d'pis, de buissons, d'arbres; le nuage est devenu clair et
transparent et bientt il disparatra compltement. Il en est de mme
de la vie corporelle d'un homme de bien: il est venu en aide  bien des
gens, il leur a facilit la vie, il leur a montr la voie  suivre, les
a consols; maintenant, il est vid et, en mourant, il se relire l o
vit seul l'ternel, l'invisible, le spirituel.

4

Les arbres donnent leurs fruits et mme leur corce, leurs feuilles
et leur suc  ceux qui en ont besoin. Heureux est l'homme qui en fait
autant! Mais il y a peu de gens qui le comprennent et qui agissent ainsi.

                                                            KRISHNA.

5

Le bonheur n'est pas possible tant qu'on ne cesse  penser  soi-mme.
Mais on ne peut le faire incompltement. Si le moindre souci de soi-mme
reste, tout est gt.... Je sais que c'est difficile, mais je sais
galement qu'il n'y a pas d'autre moyen d'acqurir le bonheur.

                                                            CARPENTER.

6

Bien des gens pensent que si l'on exclut la personnalit et l'amour,
il ne restera plus rien dans la vie. Ils s'imaginent que, sans
personnalit, il n'y a pas de vie. Mais cela semble seulement  ceux qui
n'ont jamais prouv la joie de l'abngation. Rejette ta personnalit,
renonce  elle, et il te restera ce qui est l'essence de la vie:
l'amour, donnant le bienfait incontestable.

7

Plus l'homme apprend  connatre son moi moral et plus il renonce  la
vie charnelle, mieux il se comprend lui-mme.

                                                  _Sagesse brahmane._

8

Au point de vue du bonheur, la question de la vie est insoluble, parce
que nos lans les plus levs nous empchent d'tre heureux. Au point de
vue du devoir, la mme difficult subsiste, car le devoir accompli donne
la paix et non le bonheur.

Seul le divin amour et la communion avec Dieu suppriment cette
difficult, car, dans ce cas, le sacrifice devient une joie constante,
croissante etimmuable.

                                                                 AMIEL.

9

L'ide du devoir dans toute sa puret est non seulement bien plus
simple, plus claire, plus comprhensible dans la pratiquent plus
naturelle que l'impulsion venant du dsir du bonheur ou qui est lie
 lui (et qui exige toujours beaucoup d'artifice et de spculations
approfondies), mais mme devant le simple bon sens, cette ide apparat
comme bien plus puissante, plus persistante et promet bien plus de
succs que toutes les impulsions provenant de l'gosme,  condition
que l'ide du devoir soit comprise par le bon sens tout  fait
indpendamment des impulsions gostes.

La conscience que _je peux_ parce que _je dois_, rvle en l'homme la
profondeur des dons divins, lui permettant, comme  un saint prophte,
de pressentir la puissance et la grandeur de sa vraie destination. Et si
l'homme y faisait plus souvent attention et s'tait habitu  sparer
entirement la vertu de tous les avantages qui sont la rcompense du
devoir accompli, si l'exercice de la vertu avait t la proccupation
principale de l'ducation prive et sociale, l'tat moral des hommes se
serait bientt amlior. Si l'exprience de l'histoire n'a pas encore
donn de bons rsultats concernant la doctrine de la vertu, cela vient
de la fausse conception que l'impulsion dduite de l'ide du devoir
serait trop faible et distante, et qu'une impulsion plus proche,
provenant d'un calcul sur les avantages que l'on doit attendre pour
l'accomplissement du devoir, tant en ce monde que dans l'autre monde,
agit plus fortement sur l'me. Tandis que, en ralit, la conscience
de possder en soi le principe spirituel, suscitant le renoncement  sa
personnalit, incite l'homme, bien plus que toutes les rcompenses, 
obir  la loi du bien.

                                                                 KANT.




CHAPITRE XXV

L'HUMILIT


Le plus grand bonheur de l'homme dans ce monde est de communiquer avec
ses pareils. Les orgueilleux, en se mettant  l'cart des autres, se
privent eux-mmes de ce bien. Mais l'homme humble supprime tous les
obstacles en lui-mme pour obtenir ce bonheur. C'est pourquoi l'humilit
est une condition indispensable du vrai bonheur.


I.--_L'homme ne peut tre fier de ses oeuvres, parce que tout le bien
qu'il fait ne vient pas de lui, mais de l'lment divin qui vit en lui._

1

Seul l'homme qui sait que Dieu vit en son me peut tre humble. Un tel
homme est absolument indiffrent  ce que les gens disent de lui.

2

L'homme qui se crot matre de sa vie ne peut tre humble, parce qu'il
pense qu'il n'est l'oblig de personne, ni de rien. Mais l'homme qui
voit son oeuvre, dans le service de Dieu, ne saurait ne pas tre humble,
parce qu'il sent toujours qu'il est loin d'avoir accompli toutes ses
obligations.

3

Nous sommes souvent fiers de ce que nous avons bien fait, nous sommes
fiers de ce que _nous avons fait_, et nous oublions que Dieu vit
en chacun de nous et qu'en faisant le bien, nous ne sommes que les
instruments de Son oeuvre.

Dieu fait avec moi ce qui Lui est ncessaire, et moi je m'en vante.
C'est comme si la pierre qui intercepte la source tait fire de ce que
l'eau s'chappe d'elle, et que les hommes et les animaux boivent cette
eau. On dira que la pierre peut tre fire de ce qu'elle est propre et
qu'elle ne salit pas l'eau. Ceci encore n'est pas vrai. Si elle est
propre, c'est uniquement parce que cette mme eau l'a lave et la lave
toujours. Rien n'est  nous, tout est  Dieu.

4

Nous sommes les instruments de Dieu. Nous savons ce que nous devons
faire, mais il ne nous est pas donn de savoir pourquoi nous le faisons.
Celui qui comprend cela, ne peut ne pas tre humble.

5

L'oeuvre principale de la vie de chaque homme est de devenir plus
charitable et meilleur. Et comment peut-on devenir meilleur si l'on se
croit dj bon?

6

Il suffit de se croire non pas le matre, mais le serviteur, pour que
les ttonnements, l'inquitude, le mcontentement se transforment en
certitude, en tranquillit, en paix et en joie.



II.--_Toutes les tentations viennent de l'orgueil._

1

Si l'homme tend  Dieu, il ne peut jamais tre satisfait de lui-mme. Il
aura beau avancer, il se sentira toujours loign de la perfection, car
la perfection est infinie.

2

L'assurance est la qualit de la bte; l'humilit est la qualit de
l'homme.

3

Celui qui se connat le mieux, s'estime le moins.

4

Celui qui est content de lui-mme, n'est jamais satisfait des autres.

Celui qui est toujours mcontent de lui-mme, est toujours content des
autres.

5

On dit  un sage qu'il a la renomme d'tre mauvais. Il rpondit: C'est
heureux qu'ils ne sachent pas tout sur moi: ils auraient dit des choses
bien pires.

6

Il n'y a rien de plus utile  l'me que de te souvenir que tu n'es qu'un
vil scarabe et que toute ta force consiste  pouvoir comprendre ta
nullit et, par suite, d'tre humble.

7

Malgr le peu d'attention que la plupart des hommes attachent  leurs
dfauts, il n'y a pas d'homme qui ne se connaisse quelque chose de plus
mauvais que ce qu'il sait sur son prochain.

C'est pourquoi il est facile  chaque homme d'tre humble.

                                                            WOLSELEY.

8

Il suffit de rflchir un jeu pour se dcouvrir quelque dfaut envers le
genre humain (ne serait-ce que cette faute qu'en vertu de l'ingalit
des hommes, nous jouissons de certains avantages pour lesquels d'autres
doivent prouver de plus grandes privations)--et cela nous empchera
d'exagrer nos mrites au dtriment d'autres hommes.

                                                                 KANT.

9

On ne peut voir ses dfauts qu'avec les yeux des autres.

                                   _Proverbe chinois._

10

Chaque homme peut tre pour nous un miroir dans lequel nous voyons nos
vices, nos dfauts et tout le mal qui est en nous; or, nous agissons le
plus souvent comme un chien qui aboie contre le miroir, pensant que ce
n'est pas lui qu'il voit l-dedans, mais un autre chien.

                                                            SCHOPENHAUER.

11

Les gens trop srs d'eux-mmes, sots et immoraux, inspirent souvent le
respect aux gens modestes, sages et moraux, prcisment parce qu'un
homme modeste, en se jugeant, ne peut pas comprendre qu'un mauvais homme
puisse tellement se respecter.

12

Souvent les hommes les plus simples, les moins lettrs, les moins
instruits, s'assimulent facilement la doctrine chrtienne, tandis que
les plus savants croupissent dans le paganisme le plus vulgaire. Cela
vient de ce que les gens simples sont le plus souvent humbles, et que
les savants sont pour la plupart trop surs d'eux-mmes.

13

Pour comprendre raisonnablement la vie et la mort et attendre celle-ci
en paix, il est indispensable de comprendre combien on est nul.

Tu es une parcelle infiniment petite de quelque chose, et tu ne
serais rien si tu n'avais pas une mission dtermine--une oeuvre.
Cela seulement donne un sens et une signification  ta vie. Ton oeuvre
consiste  profiter des instruments qui te sont donns, de mme qu'
tout ce qui existe: d'user ton corps  ce qui t'a t recommand.
C'est pourquoi, toutes les oeuvres sont gales et tu ne peux pas faire
plus qu'il ne t'a t command. Tu ne peux tre qu'adversaire de Dieu
ou interprte de son oeuvre. De sorte que l'homme ne peut s'attribuer
rien de grand ni d'important. Il suffit de s'attribuer quelque oeuvre
exceptionnelle, pour qu'il n'y ait plus fin aux dceptions de la
lutte,  la jalousie, aux souffrances de toutes sortes, tu n'as qu'
t'attribuer plus d'importance qu' la plante qui donne des fruits, et
tu es perdu. La tranquillit, la libert, la joie de la vie, le courage
devant la mort, ne sont donns qu' celui qui ne se croit dans cette vie
rien de plus qu'un ouvrier de son Matre.



III.--_L'Humilit unit les hommes par l'amour._

1

tre inconnu des hommes ou non compris d'eux, et ne pas s'en
attrister--voil la qualit de l'homme rellement vertueux qui aime les
autres.

                                                  _Sagesse chinoise._

2

De mme que l'eau ne reste pas sur les sommets, la bont et la sagesse
ne se rencontrent pas chez les orgueilleux. L'un comme les autres
cherchent des terrains bas.

                                                  _Sagesse persane._

3

Un homme charitable est celui qui se souvient de ses pchs et qui
oublie le bien qu'il fait; un homme mchant est celui qui, au contraire,
se souvient de sa bont et oublie ses pchs.

Ne te pardonne pas, et tu pardonneras facilement aux autres.

4

On peut reconnatre un homme bon et intelligent  ce qu'il considre
tous les autres hommes meilleurs et plus intelligents que lui.

Les gens les plus agrables ce sont les justes qui se croient pcheurs.
Et les plus dsagrables ce sont les pcheurs qui se croient justes.

                                                            PASCAL.

6

Combien il est difficile d'aimer, de plaindre les orgueilleux,
confiants en eux-mmes! On voit, rien qu' cela, combien la modestie est
non seulement bonne, mais encore avantageuse. Elle suscite ce qu'il y a
de plus prcieux dans la vie: l'amour des hommes.

7

Tout le monde aime les humbles; nous voulons tous tre aims. Comment ne
pas s'efforcer d'tre humbles?

8

Pour que les hommes puissent bien vivre, il faut que la paix rgne parmi
eux. Et l o chacun veut tre au-dessus des autres, il ne peut y avoir
de paix. Plus les hommes sont humbles, plus il leur est facile de vivre
en paix.



IV.--_L'Humilit unit l'homme  Dieu._

1

Il n'y a rien de plus fort qu'un homme humble; car, en renonant 
lui-mme, cet homme cde la place  Dieu.

2

Les paroles de la prire: Venez et descendez en nous sont fort belles.
Tout est dans ces paroles. L'homme a tout ce qu'il lui faut si Dieu
descend en lui. Et pour cela, il ne faut qu'une chose: se diminuer pour
faire une place  Dieu. Ds que l'homme se diminue, Dieu s'tablit
en lui. C'est pourquoi, pour obtenir tout ce qui lui est ncessaire,
l'homme doit s'humilier avant tout.

3

Plus l'homme descend en lui-mme et se croit insignifiant, plus il
s'lve vers Dieu.

                                             _Sagesse brahmane._

4

L'orgueil disparat du coeur de celui qui adore l'tre Suprme, de mme
que la lueur du bcher s'clipse  la lumire du soleil. Celui dont le
coeur est pur et qui est sans orgueil, celui qui est doux, fidle et
simple, qui considre chaque tre comme son ami et qui aime chaque me
comme la sienne, qui traite chacun galement avec tendresse et amour,
qui veut faire le bien et a banni toute vanit, est l'homme dont le coeur
est habit par le Souverain de la vie.

De mme, que la terre se dcore de belles plantes qu'elle produit, celui
dans l'me duquel habite le Seigneur de la vie, s'en trouve embelli.

                                                  _Vichnou Pourana._



V.--_Comment lutter contre l'orgueil._

1

Les dfauts qui sont pnibles et intolrables chez les autres,
paraissent ne rien peser en nous-mmes. Il arrive trs souvent qu'en
parlant des autres et en les blmant cruellement, les gens ne remarquent
pas qu'ils se dcrivent eux-mmes.

Rien ne nous corrigerait aussi vite de nos dfauts que si nous pouvions
nous voir dans les autres. En voyant clairement nos dfauts chez les
autres, nous aurions dtest nos dfauts comme ils le mritent.

                                                            LABRUYRE.

2

Tche de ne pas penser de bien de toi-mme. Si tu ne peux pas penser mal
de toi, sache que c'est dj mal que tu ne peux pas penser mal de loi.

3

La tendance de te comparer aux autres  ton avantage est une tentation
rendant impossible une bonne vie et entravant l'oeuvre principale: le
perfectionnement. Compare-toi uniquement  la perfection suprme, et non
aux hommes qui peuvent tre infrieurs  toi.

4

Quand on t'injurie o que l'on te blme, rjouis-toi; quand on te vante
et que l'on t'approuve, mfie-toi.

5

Tache de ne pas cacher dans des coins sombres les souvenirs honteux de
tes pchs; au contraire, tiens-les toujours prts, afin de pouvoir
juger des pchs de tes prochains.

6

Considre-toi toujours comme un colier. Ne pense pas que tu es trop
vieux pour apprendre, que ton me est dj telle qu'elle doit tre et
qu'elle ne peut tre meilleure. Pour l'homme raisonnable, le cours des
tudes n'est jamais termin: il est lve jusqu' la tombe.

7

Seul l'humble de coeur connat la vrit. L'humilit ne provoque pas la
jalousie.

Les arbres sont emports par le torrent, les joncs restent.

Un sage a dit: Mon enfant, ne t'attriste pas de n'avoir pas t
apprci, car personne ne peut te reprendre ce que tu as fait, ou te
donner ce que tu n'as pas fait. L'homme raisonnable se contente du
respect qu'il mrite.

Sois aimable, respectueux, affable, soucieux du profit des autres, et
le bonheur viendra  toi tout aussi naturellement que l'eau descend dans
les valles.

                                                  _Vichnou hindou._



VI.--_Consquences de l'orgueil._

1

L'homme sans humilit blme toujours les autres; il ne voit que les
fautes des hommes, pendant que ses passions et ses vices  lui se
dveloppent de plus en plus.

                                             _Sagesse bouddhiste._

2

L'homme non clair par le christianisme n'aime que lui. Et en n'aimant
que lui, un tel homme veut tre grand, et il se voit petit; il veut
tre heureux, et il se voit misrable; il veut tre parfait, et il se
voit plein d'imperfections. Et en voyant tout cela, l'homme commence
 dtester la vrit et  imaginer des arguments d'aprs lesquels
il rsulterait qu'il est prcisment ce qu'il voudrait tre, et il
devient  ses yeux grand, heureux et parfait. Il y a l un double pch
d'orgueil et de mensonge. Le mensonge vient de l'orgueil, et l'orgueil
vient du mensonge.

                                                       D'aprs PASCAL.

3

Qui ne hait en soi son amour-propre et cet instinct qui le porte  se
faire Dieu est bien aveugl. Qui ne voit pas que rien n'est si oppos
 la justice et  la vrit? Car il est faux que nous mritions cela,
et il est injuste et impossible d'y arriver, puisque tous demandent la
mme chose.

                                                            PASCAL.

4

Il y a toujours une tche sombre sur notre soleil: c'est l'ombre qui
tombe de la considration que nous avons pour notre personne.

                                                            CARLYLE.



VII.--_L'Humilit donne  l'homme le bonheur spirituel et la force de
lutter contre les tentations._

1

Rien n'est aussi profitable  l'me que l'humiliation accepte avec
joie. Elle rafrachit l'me comme une chaude pluie aprs le soleil
ardent de la fatuit.

2

La porte d'entre du temple de la vrit et du bonheur est basse. Seule
ceux qui se baisseront pourront y entrer. Et heureux seront ceux qui
pourront passer cette porte. Le temple est vaste et libre, et tous les
gens qui s'y trouvent s'aiment les uns les autres, s'entr'aident et ne
connaissent point de chagrin.

Ce temple est la vraie vie des hommes. La porte du temple, c'est la
doctrine de la sagesse. Et la sagesse est donne aux humbles,  ceux qui
ne s'lvent pas, mais qui se diminuent.

3

La joie parfaite, selon les paroles de saint Franois d'Assise, consiste
 supporter le reproche non mrit, mme une souffrance corporelle, sans
prouver d'inimiti envers la cause du reproche ou de la souffrance.
Cette joie est parfaite parce qu'aucune offense, aucune injure et aucun
reproche ne peuvent la compromettre.

4

Quiconque s'lve sera abaiss, et quiconque s'abaisse sera lev.

                                                            LUC, XIV, 11.

5

Le plus faible en ce monde vainc le plus fort; le bas et l'humble vainc
le grand et le fier. Un trs petit nombre de gens comprennent toute la
force de l'humilit.

                                                            LAO-TSEU.

6

Il n'y a rien de plus tendre et de plus conciliant que l'eau, et
cependant, en attaquant les choses solides et dures, rien n'est plus
fort qu'elle. Le faible vainc le fort. Le dlicat vainc le cruel.
L'humble vainc le fier. Tout le monde le sait, mais personne ne veut
agir selon cette loi.

                                                            LAO-TSEU.

7

Si les rivires et les mers dominent toutes les valles qu'elles
traversent, c'est parce qu'elles sont plus basses.

C'est pourquoi, si un saint homme veut tre au-dessus du peuple, il doit
tcher d'tre au-dessous de lui. S'il veut le gouverner, il doit tre
derrire lui.

Par consquent, si un saint homme vit au-dessus du peuple, le peuple ne
le sent pas. Il est au-devant du peuple, mais le peuple n'en souffre
pas. C'est pourquoi le monde ne cesse de le louer. Le saint homme ne
discute avec personne, et personne ne discute avec lui.

                                                            LAO-TSEU.

8

L'eau est lgre, liquide et peu rsistante, mais lorsqu'elle attaque
quelque chose de solide, de dure et de rsistant, rien ne peut lutter
contre elle: elle emporte des maisons, joue avec d'normes bateaux
comme avec des copeaux, creuse la terre. L'air est encore moins dense,
plus doux et moins rsistant que l'eau, mais il est plus fort encore
lorsqu'il attaque des choses dures, fermes et solides. Il arrache les
arbres avec leurs racines, dmolit les maisons, gonfle l'eau en vagues
normes et chasse l'eau dans les nuages. Le tendre, le doux et le
liquide vainc le dur, le ferme et le rsistant.

Il en est de mme dans la vie des hommes. Si tu veux tre vainqueur,
sois tendre, doux et condescendant.




CHAPITRE XXVI

LA VRACIT


Les superstitions empchent de se bien conduire. On ne peut s'en
dbarrasser que par la sincrit, et cela non seulement envers les
autres, mais encore envers soi-mme.


I.--_Comment on doit se comporter envers les opinions et les coutumes
tablies._

1

Le moyen habituel employ pour nier l'existence de Dieu est de
reconnatre l'opinion publique comme incontestablement juste et de
n'attacher aucune importance  la voix de Dieu que nous entendons
constamment en notre me.

                                                       JOHN RUSKIN.

2

Quand mme le monde entier reconnatrait la vracit d'une doctrine,
quand mme elle serait ancienne, l'homme doit la contrler par sa raison
et la rejeter hardiment, si elle ne s'accorde pas avec les exigences de
sa raison.

3

Vous connatrez la vrit, et la vrit vous affranchira.

                                                  JEAN, VIII, 32.

4

Celui qui veut devenir vraiment un homme doit abandonner la
proccupation de plaire au monde; celui qui veut vivre d'une vie juste
ne doit pas se conformer  ce qu'il est d'usage de considrer comme
bien; il n'a qu' chercher scrupuleusement o est vritablement le bien.
Il n'y a rien de plus sacr et de plus fcond que la curiosit d'une me
indpendante.

                                                            EMERSON.

5

La tendance de croire  ce que l'on nous prsente comme vrit renferme
le bien comme le mal. C'est prcisment cette tendance qui rend possible
la marche progressive de la socit, et c'est elle encore qui rend cette
marche si lente et pnible: chaque gnration hrite, grce  elle, sans
effort, des connaissances acquises  grande peine par ceux qui ont vcu
avant, et c'est grce  elle que chaque gnration se trouve esclave des
fautes et des erreurs de la prcdente.

                                                            HENRY GEORGE.

6

Plus l'homme vit, plus il se libre des superstitions.

7

Croire que tout ce qui nous est avantageux et agrable est vrai, est
une qualit naturelle tant aux enfants qu' l'humanit en bas ge. Plus
l'homme et l'humanit avancent en ge, et plus leur raison s'claircit,
devient ferme, plus ils se librent de la conception errone d'aprs
laquelle tout ce qui est avantageux  l'homme est vrai. C'est pourquoi,
 mesure qu'ils avancent dans la vie, l'homme et l'humanit doivent
ncessairement examiner, par les efforts de leur raison et de la sagesse
de ceux qui ont vcu avant eux, si les principes, accepts sur foi, sont
vrais.

8

Chaque vrit exprime par les paroles est une force dont l'action est
infinie.



II.--_Le mensonge, ses causes et ses consquences._

1

Ne pense pas que l'on doive dire et crer la vrit uniquement dans les
cas graves. On doit toujours le faire, mme dans les questions les plus
futiles. Il ne s'agit pas du grand ou du petit mal qui sera caus par
ton mensonge, il importe que tu ne te souilles jamais par le mensonge.

2

Tous, nous aimons mieux la vrit que le mensonge; mais lorsqu'il s'agit
de notre vie, nous prfrons souvent le mensonge  la vrit, parce que
le mensonge justifie notre mauvaise vie, tandis que la vrit la dnonce.

3

Chaque vrit qui pntre dans la conscience des hommes et remplace une
ancienne erreur arrive  un moment o l'erreur est claire et la vrit
vidente. Mais les gens qui profitent de cette erreur ou qui y sont
habitus s'efforcent de la maintenir. Dans ces moments-l, il est tout
particulirement important de proclamer hardiment la vrit.

4

Si l'on vous dit qu'il ne faut pas chercher la vrit partout, parce
qu'on ne trouve jamais toute la vrit, ne le croyez pas. Ceux qui
parlent ainsi sont vos plus redoutables ennemis, comme ils sont ceux de
la vrit.

Ils le disent parce qu'ils ne vivent pas selon la vrit, parce qu'ils
le savent et qu'ils veulent que les autres vivent comme eux.

5

Si tu veux connatre la vrit, dbarrasse-toi, du moins pour le temps
que tu la cherches, de toutes les considrations sur les avantages que
tu pourrais tirer de telle ou telle autre dcision.

6

On est joyeux lorsqu'on dcouvre le mensonge des autres et qu'on le
dnonce. Mais combien on est plus heureux encore lorsqu'on se surprend
soi-mme ayant menti et que l'on s'accuse. Tche de t'offrir ce plaisir
aussi souvent que possible.

7

Bien que le mensonge et toutes ses sductions soient trs tentantes, il
arrive un temps o l'homme se sent tellement tourment par le mensonge,
que pour fuir le dsordre moral qu'engendre toujours le mensonge, il
s'adresse  la vrit et trouve le salut en elle seule.

8

L'amre exprience nous montre qu'on ne peut conserver les anciennes
conditions de vie, et que, par consquent, il faut en rechercher des
nouvelles, celles qui puissent rpondre aux temps nouveaux. Mais au
lieu d'employer leur temps  chercher et  instituer ces nouvelles
conditions, les hommes emploient leur raison  rechercher des moyens
de conserver les anciennes conditions de vie qui existent depuis des
centaines d'annes.

9

Le mensonge nous cache Dieu en nous-mmes et chez les autres hommes;
c'est pourquoi, il n'y a rien de plus cher que la vrit qui nous ramne
 l'amour de Dieu et de notre prochain.

10

Il n'y a pas de plus grand malheur que lorsque l'homme commence 
craindre la vrit, parce qu'elle lui cache combien il est mauvais.

                                                            PASCAL.

11

Le meilleur signe de la vrit est la simplicit et la clart. Le
mensonge est toujours compliqu, affect et grandiloquent.

12

On peut tre solitaire dans un milieu priv et temporaire; mais chacune
de nos penses et chacune de nos sensations trouve, a trouv et trouvera
un retentissement dans l'humanit. Pour certaines personnes, que la
majorit de l'humanit reconnat pour ses chefs, ses rformateurs,
ses ducateurs, ce retentissement est immense et il rsonne avec une
force extrme; mais il n'y a pas d'homme dont les ides ne produiraient
pas sur les autres le mme effet, bien que moins apparent. Chaque
manifestation sincre de l'me, chaque dclaration d'une conviction
personnelle servent  quelqu'un ou  quelque chose, mme si nous n'en
savons rien, mme si on nous ferme la bouche, ou qu'on nous jette un
noeud, coulant sur le cou. Un mot dit  quelqu'un conserve un effet
indestructible; comme tout mouvement, il ne disparat jamais, mais prend
d'autres aspects.

                                                                 AMIEL.



III.--_Sur quoi repose la superstition._

1

Plus les objets, les coutumes, les lois sont entours de considration,
plus on doit examiner attentivement leur droit  la considration.

2

Bien des vrits anciennes nous semblent probables uniquement parce que
nous n'y avons jamais song srieusement.

                                                            EDOUARD ROD.

3

La raison est la chose la plus sacre au monde; c'est pourquoi c'est un
trs grand pch que d'abuser de la raison, de l'employer  cacher ou 
dguiser la vrit.

4

En feuilletant l'histoire de l'humanit, nous remarquons constamment
que les inepties les plus videntes passaient auprs des gens pour des
vrits incontestables, que des nations entires devenaient la proie de
superstitions sauvages et s'humiliaient devant des mortels qui taient
leurs pareils, souvent devant des idiots et des voluptueux. Et la cause
de ces inepties et souffrances humaines tait toujours la mme: la
croyance  des choses qui paratraient draisonnables mme  un enfant.

                                                  D'aprs HENRY GEORGE.

5

Notre sicle est un vrai sicle de critique. Tout ce qui est cru est
vrifi par la critique.

La raison n'a de la considration que pour ce qui est en tat de
supporter son preuve libre et universelle.

                                                                 KANT.

6

On ne doit pas craindre les dvastations commises par la raison dans les
lgendes admises par les hommes. La raison ne peut rien dtruire sans y
mettre de la vrit. Telle est sa qualit.



IV.--_Les superstitions religieuses._

1

C'est mal quand les hommes ne connaissent pas Dieu; mais c'est bien pis
lorsque les hommes reconnaissent comme Dieu ce qui n'est pas Dieu.

                                                            LACTANCE.

2

Nous n'avons plus de religions. Les lois ternelles de Dieu, avec leur
paradis et leur enfer, se sont tranformes en rgles de philosophie
pratique, fondes sur d'habiles calculs de profils et de pertes, avec
un faible reste de respect pour les joies apportes par la vertu et la
moralit leve. Pour parler comme nos anctres, nous avons oubli
Dieu, et en nous servant de l'expression contemporaine, nous devons
dire que nous comprenons faussement la vie du monde. Nous fermons
tranquillement les yeux et ne voulons pas voir la ralit ternelle des
choses, nous ne regardons que leur aspect trompeur.

Nous considrons tranquillement l'univers comme une grande ventualit
incomprhensible:  son aspect extrieur, nous nous le reprsentons
assez nettement comme un immense pr pour les btes, ou une maison de
travail, de vastes cuisines avec des tables  manger, o seuls les gens
raisonnables peuvent trouver une place.

Oui, nous n'avons pas de Dieu. Les lois de Dieu sont remplaces par Je
principe du plus grand profit possible.

                                                            CARLYLE.

3

Dieu nous a donn Son esprit, Sa raison, pour que nous le servions; et
nous employons cet esprit pour nous servir nous-mmes.

4

Gardez-vous des docteurs qui se plaisent  se promener en longues
robes, et qui aiment les salutations dans les places et les premiers
siges dans les synagogues, et les premires places dans les festins,
qui dvorent les maisons des veuves, tout en affectant de faire de
longues prires; ils encourront une plus grande condamnation.

                                                       LUC, XX, 46-47.

5

Mais vous, ne vous faites point appeler Matre; car vous n'avez qu'un
Matre, le Christ, et pour vous, vous tes tous frres. Et n'appelez
personne sur la terre votre pre, car vous n'avez qu'un seul Pre, Celui
qui est dans les cieux. Et ne vous faites point appeler docteur; car
vous n'ayez qu'un seul Docteur: Le Christ.

                                                       MATTH., XXIII, 8-10.

6

Pourquoi adorer Dieu si l'me n'est pas pure? Pourquoi dire: j'irai 
Benars[1]. Comment celui qui fait le mal peut-il atteindre le vrai
Benars?

La saintet n'est pas dans les forts, ni au ciel, ni sur la terre,
ni dans les fleuves sacrs. Purifie-toi, et tu verras Dieu. Transforme
ton corps en temple, abandonne les mauvaises penses et contemple Dieu
de l'oeil de ta conscience. Lorsque nous Le connaissons, nous nous
connaissons nous-mmes. Sans exprience personnelle, l'criture seule ne
dtruira pas nos craintes,--de mme que les tnbres ne s'claireront
pas par un feu peint. Quelles que soient ta religion et tes prires,
tant que tu n'as pas la vrit, tu n'atteindras pas le chemin du
bonheur. Celui qui conoit la vrit, nat  nouveau.

La source du vrai bonheur, c'est le coeur; celui qui cherche le bonheur
ailleurs est un insens. Il est pareil au ptre qui cherche la brebis
qu'il a cache sur sa poitrine.

Pourquoi ramassez-vous des pierres et construisez-vous de grands
temples? Pourquoi vous tourmentez-vous ainsi, alors que Dieu habite
toujours en vous-mme?

Un chien de garde est meilleur qu'une idole sans vie dans la maison, et
le grand Dieu de l'univers est meilleur que tous les demi-dieux.

La lumire qui, comme l'toile du matin, vit dans le coeur de chaque
homme, est notre refuge.

                                                            VEMANA.

7

Combien il est tonnant que, de toutes les rvlations suprmes de la
vrit, le monde n'accepte et ne tolre que les plus anciennes, celles
qui ne rpondent plus  notre poque, tandis qu'il considre chaque
rvlation directe, chaque pense originale comme nulles et parfois les
hait.

                                                             THOREAU.

8

La conscience religieuse de l'homme n'est pas immuable: elle se
transforme constamment, s'claircit et se purifie de plus en plus.

9

Le mal de la vie ne peut tre corrig par rien d'autre que par la
dmonstration du mensonge religieux et par l'tablissement de la vrit
religieuse par chaque homme pris individuellement.



V.--_Le principe raisonnable de l'homme._

1

Qu'est-ce que la raison? Tout ce que nous tablissons, nous
l'tablissons toujours par la raison. Or, par quoi tablirons-nous la
raison.

Si nous avons tout tabli par la raison, nous ne pouvons, par cela mme,
tablir la raison. Mais non seulement nous connaissons tous la raison,
mais encore il n'y a qu'elle seule que nous connaissons indubitablement
et tous au mme degr.

2

Nous devons avoir confiance en notre raison. C'est une vrit qu'il
ne faut pas et que l'on ne doit pas cacher. La foi en la force de la
raison est la base de toute autre foi. On ne peut croire en Dieu si
nous diminuons l'importance de la facult  l'aide de laquelle nous
connaissons Dieu. La raison est prcisment la seule facult  laquelle
la rvlation s'adresse. La rvlation ne peut tre comprise que par la
raison. Si, aprs avoir utilis consciencieusement et impartialement
nos meilleures facults, certaine doctrine nous semble contradictoire
et en dsaccord avec les principes essentiels dont nous ne doutons pas,
nous devons incontestablement nous abstenir de croire  cette doctrine.
Je suis plus persuad que ma nature raisonnable est Dieu, plutt qu'un
livre ne soit l'expression de sa volont.

                                                            CHANNING.

3

La raison rvle  l'homme le sens et la signification de sa vie.

4

La raison n'est pas donne  l'homme pour apprendre  aimer Dieu et son
prochain. Cette connaissance est dans le coeur de l'homme, indpendamment
de sa raison. La raison est donne  l'homme pour lui indiquer o est
le mensonge et o est la vrit. Et il suffit  l'homme de rejeter le
mensonge, pour apprendre tout ce qu'il lui faut.

5

Les erreurs et les dsaccords entre hommes dans les recherches et
l'adoption de la vrit viennent uniquement de leur dfiance de la
raison; il en rsulte que la vie humaine, guide par les usages, les
traditions, les modes, les superstitions, les prjugs, la violence, par
tout ce que l'on veut, sauf la raison, va  l'aventure, et la raison
existe par elle-mme. Souvent il arrive galement que si la rflexion
est utilise  quelque chose, ce n'est pas  chercher et  propager la
vrit, mais pour justifier et maintenir, malgr et contre tout, les
usages, les traditions, les modes, les superstitions, les prjugs.

Les erreurs et les dsaccords des hommes  reconnatre l'unique vrit
ne viennent pas de ce que la raison n'est pas la mme chez tous les
hommes ou parce qu'elle ne peut pas leur dmontrer la mme vrit, mais
parce qu'ils ne croient pas  la raison.

S'ils avaient foi en leur raison, ils auraient trouv moyen de comparer
les jugements de leur raison avec ceux des autres. Et ayant trouv ce
moyen de vrification mutuelle, ils se seraient persuads que la raison
est la mme chez tous, et ils se seraient soumis  ses volonts.

                                                       TH. STRAKHOV[2].

6

Autant que l'homme est vridique, autant il est divin; l'invincibilit,
l'immortalit, la grandeur de la divinit entrent en l'homme avec sa
vracit.

                                                            EMERSON.

7

Souviens-toi que la raison, ayant la facult de vivre par elle-mme,
te donne la libert, si tu ne l'emploies pas  servir ton corps. L'me
humaine, claire par la raison, est libre de passions qui cachent la
lumire; elle constitue une vritable forteresse, et l'homme n'a pas de
refuge plus sr et moins accessible au mal. Celui qui ne le sait pas,
est aveugle, et celui qui, tout en le sachant, ne croit pas  sa raison,
est rellement malheureux.

                                                            MARC-AURLE.

8

L'un des devoirs principaux de l'homme consiste  faire briller dans
toute sa force le clair principe de la raison que nous recevons du Ciel.

                                                _Sagesse chinoise._

9

Je glorifie le christianisme parce qu'il dveloppe, augmente et lve
ma nature raisonnable. Si je ne pouvais conserver la raison en tant
chrtien, j'aurais renonc au christianisme. Je sens que mon devoir est
de sacrifier au christianisme mon bien, ma gloire, ma vie; mais je ne
saurais sacrifier  aucune religion la raison qui m'lve au-dessus de
la bte et fait de moi un homme. Je ne connais pas de pire sacrilge que
de renoncer  la plus haute facult que l'on tient de Dieu. En agissant
ainsi, nous nous opposons sciemment  l'lment divin qui vit en nous.
La raison est l'expression suprme de notre nature intelligente. Elle
correspond  l'unit de Dieu et  celle de l'univers et tend  faire de
l'me le miroir de l'unit suprme.

                                                            CHANNING.

10

L'homme qui ne saurait pas que ses yeux peuvent voir et qui ne les
ouvrirait jamais, serait trs misrable. Mais l'homme qui ne comprend
pas que la raison lui est donne pour supporter facilement toutes les
peines, est plus misrable encore. Grce  la raison, nous pouvons venir
 bout de tous les ennuis. L'homme qui raisonne, ne rencontrera pas
dans la vie des ennuis impossibles,  supporter; ils n'existent pas pour
lui. Et cependant, combien souvent, au lieu de regarder un ennui en
face, nous tchons lchement de l'viter. Ne serait-il pas prfrable
de nous rjouir que Dieu nous ait donn le pouvoir de ne pas nous
chagriner de ce qui nous arrive indpendamment de notre volont, et de
le remercier de ce qu'Il n'a subordonn notre me qu' ce qui dpend de
nous-mmes. Il n'a pourtant pas subordonn notre me  nos parents, ni 
nos frres, ni  la richesse, ni  notre corps, ni  la mort. Etant bon,
Il ne l'a soumis qu' ce qui dpend de nous-mmes:  notre raison.

                                                            PICTTE.

11

Dieu nous a donn la raison pour que nous Le servions. C'est pourquoi
nous devons veiller  sa puret, afin qu'elle puisse toujours
reconnatre le bien et le mal.

12

L'homme n'est libre que lorsqu'il est dans la vrit; et la vrit est
rvle par la raison.



VI.--_La raison vrifie les principes de la foi._

1

Lorsqu'un homme emploie sa raison  rsoudre les questions de la cause
de l'existence du monde et de la cause de sa vie dans ce monde, il sent
une espce de malaise, d'tourdissement. La raison humaine ne peut
imaginer de rponses  ces questions. Qu'est-ce que cela veut dire? Cela
signifie que la raison n'est pas donne  l'homme pour rpondre  ces
questions, et que c'est une erreur de la raison que de l'esprer. La
raison ne rsout qu'une question: Comment vivre? Et la rponse est
claire: Il faut vivre de faon  ce que je me sente bien et que les
autres hommes se sentent bien. Tout ce qui vit en a autant besoin que
moi. Et la possibilit en est donne  tout ce qui vit et  moi par la
raison que je possde. Cette solution exclut toutes les questions: le
comment et le pourquoi.

2

N'avons-nous pas raison? Il faut que le peuple reste dans le mensonge:
voyez comme il est peu veill et sauvage!

Non, il est peu veill et sauvage parce qu'il est grossirement tromp.
C'est pourquoi cessez tout d'abord de le tromper.

3

Si Dieu, en tant qu'objet de notre foi, est au-dessus de notre
comprhension et si nous ne pouvons le concevoir par la raison, cela ne
prouve pas encore que nous devions ngliger les fonctions de la raison
en les considrant comme nuisibles.

Bien que les objets de notre foi soient, sans aucun doute, au-dessus du
niveau de notre comprhension, notre raison a cependant une si grande
importance  leur gard, que nous ne pouvons absolument pas nous en
passer. Elle semble remplir les fonctions de censeur qui,--tout en
admettant, dans le domaine de la foi, la vrit qui est au-dessus de
la raison, c'est--dire, la vrit mtaphysique,--nie toute vrit
imaginaire qui est contraire  la raison.

Mais en dehors de cette oeuvre positive, la raison accomplit galement
l'oeuvre ngative de libration de l'homme, des pchs, des tentations
(justification des pchs) et des superstitions.

                                                       TH. STRAKHOV.

4

Sois ton propre flambeau. Sois le refuge. Laisse-toi guider par la
lumire de ton flambeau et ne cherche pas autre refuge.

                                                  LA SOUTHA BOUDDHISTE.

5

Pendant que vous avez la lumire, croyez en la lumire, afin que vous
soyez les enfants de lumire.

                                                       JEAN, XII, 36.

Loin de comprimer la raison, comme le conseillent les faux docteurs, il
faut la purifier, l'exercer, en contrler tout ce qu'on vous soumet,
afin de dcouvrir la vritable religion.



[1] Ville sainte des Hindous. _(Note de l'auteur)._

[2] Philosophe et critique russe, ami de Tolsto, mais ne partageant que
partiellement ses opinions. _(Note du trad.)._




CHAPITRE XXVII

DU MAL


Nous appelons mal tout ce qui trouble le bonheur de notre vie
corporelle. Et pourtant, toute notre vie n'est qu'une libration
graduelle de notre me, de ce qui constitue le bonheur de notre corps.
C'est pourquoi, pour celui qui comprend la vie telle qu'elle est, en
ralit, le mal n'existe pas.


I.--_Ce que nous appelons la souffrance est la condition invitable de
la vie._

1

C'est un bien pour l'homme que de supporter les malheurs de cette vie
terrestre, car cela conduit au saint isolement du coeur, et on s'y
trouve comme un exil de son pays natal et oblig de ne se fier 
aucune joie terrestre. Il est galement bon pour l'homme de se heurter
 des contradictions et des reproches, lorsque l'on pense et que l'on
parle mal de lui, bien que ses intentions soient pures et ses actes
justes; car cette manire d'agir le maintient dans l'humilit et est un
contre-poison de la vaine gloire. Et c'est tout particulirement un bien
parce que nous pouvons nous entretenir, avec le tmoin qui est en nous,
qui est Dieu, nous entretenir, alors que le monde nous mprise, nous
manque de respect et nous prive d'amour.

                                                  THOMAS A KEMPIS[1].

2

Si quelque divinit nous avait offert,  nous, hommes, de supprimer
tous nos chagrins, avec toutes leurs causes, nous serions, de prime
abord, trs tents d'accepter cette proposition. Lorsque le dur travail
et la misre nous crasent, lorsque la douleur nous mine, lorsque
l'anxit treint notre coeur, il nous semble qu'il n'y aurait rien de
meilleur que de vivre sans travailler, dans le calme, l'aisance et la
paix. Mais aprs avoir got  une telle vie, je pense que nous aurions
bientt demand  la divinit de nous rendre notre vie ancienne, avec
toutes ses peines, ses misres, ses chagrins et ses dangers. La vie,
exempte de tout chagrin et de toute crainte, nous semblerait bientt
non seulement peu intressante, mais encore intolrable. Car, avec les
causes de nos peines, tous les obstacles, tous les dangers et tous les
checs auraient disparu, supprimant avec eux la tension de nos forces,
le zle, l'excitation du risque, les efforts de la lutte et les joies
de la victoire. Il ne resterait que l'accomplissement facile du but, la
russite sans rsistance. Nous en serions bientt, ennuys comme d'un
jeu o nous savons d'avance que nous gagnerons  chaque coup.

                                                       FR. PAULSEN[2].



II--_Les souffrances veillent l'homme  la vie spirituelle._

1

L'homme est l'esprit de Dieu enferm dans un corps.

Au dbut de la vie, l'homme ne le sait pas, et croit que sa vie est
dans son corps. Mais plus il avance, plus il apprend que la vraie vie
est dans l'esprit et non dans le corps. Toute l'existence de l'homme
consiste  l'apprendre de mieux en mieux. Et cette connaissance nous est
donne plus facilement et plus srement par les souffrances corporelles
qui rendent notre vie telle qu'elle doit tre, c'est--dire spirituelle.

2

La croissance physique sert  prparer les provisions pour la croissance
spirituelle, qui commence lorsque le corps dcline.

3

L'homme vit pour son corps qui dit: tout est mal. L'homme vit pour son
me qui dit: ce n'est pas vrai, tout est bien. Ce que tu crois mauvais
est prcisment la meule sans laquelle ce qu'il y a de plus prcieux en
toi serait mouss et rouill: ton me.

4

Tous les malheurs--ceux des individus comme ceux de l'humanit
entire--conduisent l'humanit et les hommes, bien que par des chemins
dtourns,  l'unique but qui est donn  tous les hommes:  la
manifestation de plus en plus grande de l'lment spirituel, par chaque
homme spar comme par toute l'humanit.

5

Car je suis descendu du Ciel pour faire non pas ma volont, mais la
volont de Celui qui m'a envoy. Or, la volont du Pre qui m'a envoy
est que je ne perde rien de ce qu'il m'a donn, dit Jean (VI, 28-39),
autrement dit, il est command de conserver, de cultiver, d'amener au
plus haut degr possible l'tincelle divine qui m'est donne, qui m'est
confie, comme un enfant  sa bonne. Que faut-il pour accomplir cela?
Non pas satisfaire nos dsirs charnels, celui de la gloire; non la vie
tranquille, mais, au contraire, l'abstinence, l'humilit, le travail,
la lutte, les privations, les perscutions, tout ce qui est dit tant de
fois dans l'Evangile. Et c'est prcisment ce dont nous avons besoin qui
nous est envoy sous diverses formes, en grandes et en petites mesures.
Sachons seulement l'accepter comme il convient, comme une preuve dont
nous avons besoin et qui donne la joie, et non comme quelque chose
d'ennuyeux qui trouble notre existence bestiale, et celle que nous
croyons tre la vraie et dont l'accroissement d'intensit nous apparat
comme un bonheur.

6

Si l'homme pouvait ne pas craindre la mort et ne pas y penser,
les souffrances affreuses, inutiles, injustifiables et invitables
suffiraient  enlever tout sens raisonnable attribu  la vie, disent
les hommes.

Je m'emploie  une bonne oeuvre, incontestablement utile aux autres, et
brusquement la maladie interrompt mon travail, me fait souffrir sans
raison. La vis d'un rail se rouille, et il faut que ce soit prcisment
le jour mme qu'il saute, qu'une excellente mre se trouve dans le
wagon et que ses enfants soient crass devant elle. Il faut que
le tremblement de terre se produise juste  l'endroit o se trouve
Lisbonne ou Verny, et que des innocents soient ensevelis sous la terre
et prissent dans d'affreux tourments. Pourquoi les milliers d'autres
accidents affreux, ineptes, tant de souffrances qui frappent les hommes?
Quel sens  cela?

La rponse est que ces raisonnements sont absolument justes pour ceux
qui ne reconnaissent pas la vie spirituelle. Pour eux, la vie humaine
n'a rellement aucun sens. La vie de ceux qui n'admettent pas de vie
spirituelle ne saurait, en effet, qu'tre insense et malheureuse. Et
s'ils dduisaient tout ce qui dcoule invitablement de leur conception
matrielle de la vie, ils ne pourraient vivre un instant de plus. Car
aucun ouvrier ne serait rest chez un patron qui, en l'engageant, aurait
exig le droit de brler, toutes les fois qu'il en aurait envie, cet
ouvrier sur un feu lent, ou bien de l'corcher vif, de le soumettre
 toutes les horreurs que le patron ferait subir  ses ouvriers, en
prsence de celui qu'il engage. Si les hommes comprenaient rellement
la vie, comme ils le disent, c'est--dire uniquement comme une
existence matrielle, nul parmi eux, par la seule crainte des affreux
et inexplicables tortures qu'il voit autour de lui et qui peuvent
l'assaillir  tout instant, ne continuerait  vivre sur la terre.

Pourtant, les hommes vivent, se plaignent, se lamentent, mais continuent
 vivre.

Il n'y a qu'une seule explication  celte trange contradiction: c'est
que tous les hommes savent, dans leur for intrieur, que leur vie n'est
pas dans leur corps, mais dans leur me, et que toutes les souffrances
sont ncessaires, indispensables pour le bien de la vie spirituelle;
quand, ne voyant aucun sens  la vie humaine, ils se rvoltent
contre les souffrances, mais continuent nanmoins  vivre, cela tient
uniquement  ce que leur raison affirme la matrialit de leur vie,
tandis qu'ils sentent, au fond de leur me, qu'elle est spirituelle et
qu'aucune souffrance ne peut priver l'homme de son vrai bonheur.



III.--_Les souffrances apprennent  l'homme  considrer la vie au point
de vue raisonnable._

1

Tout ce que nous appelons mal, toute peine,  condition de l'envisager
comme il convient, amliore notre me. Et toute l'oeuvre de la vie
consiste en cette amlioration.

En vrit, en vrit, je vous dis que vous pleurerez et vous vous
lamenterez, et le monde se rjouira; vous serez dans la tristesse, mais
votre tristesse sera change en joie. Quand une femme accouche, elle a
des douleurs parce que son terme est venu; mais ds qu'elle a accouch
d'un enfant, elle ne se souvient plus de son travail,  cause de sa joie
de ce qu'un homme est n dans le monde.

                                                       JEAN, XVI, 20-21.

2

Les souffrances de la vie draisonnable amnent  reconnatre la
ncessit d'une vie raisonnable.

3

De mme que seuls les tnbres de la nuit rvlent les astres clestes,
seules les souffrances rvlent la vraie signification de la vie.

                                                            THOREAU.

4

Les obstacles extrieurs ne font pas de mal  l'homme d'esprit fort,
car le mal est tout ce qui dfigure ou affaiblit, comme cela est le cas
pour les animaux que les obstacles irritent ou affaiblissent; mais pour
l'homme qui les accueille avec la force d'esprit qui lui est donne,
tout obstacle ne peut qu'augmenter sa beaut morale et sa force.

                                                            MARC-AURLE.

5

Seulement aprs avoir prouv la souffrance, j'ai appris la parent des
mes humaines entre elles. Il suffit de bien souffrir soi-mme pour
savoir comprendre tous ceux qui souffrent. Bien plus: la raison mme
devient plus lucide; on commence  connatre la situation et la carrire
des gens qui s'taient cachs jusque-l, et l'on aperoit nettement ce
dont chacun a besoin. Grand est le Dieu qui nous instruit ainsi I Et
par quoi nous instruit-il? Par les misres mmes que nous fuyons. C'est
par les souffrances et les peines qu'il nous est donn d'acqurir les
petites parcelles de sagesse, de celle qui ne s'apprend pas dans les
livres.

                                                            GOGOL.

6

Si Dieu nous donnait des ducateurs et si nous savions srement qu'ils
nous sont envoys par Dieu, nous leur obirions librement avec joie.

Et nous possdons bien ces ducateurs: ce sont la misre et tous les
accidents de la vie.

                                                            PASCAL.

7

Tout ce que la Providence envoie  tout tre vivant lui est non
seulement utile, mais encore utile au moment o la Providence le lui
envoie.

                                                       MARC-AURLE.

8

L'homme qui ne reconnat pas la bienfaisance des souffrances, n'a pas
encore commenc  vivre de la vie raisonnable, c'est--dire de la vraie
vie.



IV.--_Les maladies n'entravent pas la vraie vie, mais y aident._

1

Rien qu'en voyant combien sont faibles et souvent mauvais ceux  qui
tout russit dans la vie, qui se portent toujours bien, qui sont riches,
qui ne connaissent ni les offenses, ni les humiliations, on voit combien
les preuves sont indispensables  l'homme. Et nous nous plaignons de
devoir les supporter!

2

Il n'est point de maladie qui puisse empcher l'accomplissement du
devoir. Si tu ne peux pas servir les hommes par tes travaux, sers-les
par l'exemple de patience et d'amour.

3

Il y a une histoire o l'on conte qu'un homme a t puni,  cause de
ses pchs, par l'impossibilit de mourir. On peut dire srement que
si l'homme avait t puni par l'impossibilit de souffrir, la punition
aurait t tout aussi pnible.

4

Ce n'est pas bien de cacher  un malade qu'il peut mourir de sa maladie.
Il faut, au contraire, le lui rappeler. En le lui cachant, nous le
privons du bienfait que lui donne la maladie; elle voque en lui, par la
conscience de la mort prochaine, la conscience de la vie spirituelle.

5

Le feu dtruit et chauffe. Il en est de mme de la maladie. Lorsque,
bien portant, nous tchons de bien vivre, nous le faisons avec
difficult; durant la maladie, au contraire, tout le poids des
tentations mondaines disparat, on se sent brusquement libre, et l'on
est mme effray de penser--tout le monde l'a prouv--qu'aussitt la
maladie passe, ce poids retombe sur vous de toute sa force.

6

Plus l'homme souffre physiquement, mieux il se sent moralement. C'est
pourquoi l'homme ne peut pas tre malheureux. Le spirituel et le
corporel sont comme deux flaux d'une balance: plus le corporel est
lourd, plus le spirituel s'lve, plus l'me est bien, et _vice versa._

7

La dcrpitude, la sensibilit marquent l'vanouissement de la
conscience et de la vie de l'homme, dit-on souvent.

Je me reprsente, d'aprs la lgende, le vieux Jean Thologue, tomb
dans l'enfance. Il n'aurait fait que rpter: Mes frres, aimez-vous
les uns les autres.

Un petit vieillard centenaire, marchant avec peine, aux yeux larmoyants,
marmottant toujours les mmes trois mots: aimez-vous tous. Dans un
tel homme, l'existence animale est presque imperceptible; elle s'est
dsagrge sous l'action de la nouvelle conception du monde, du nouvel
tre qui n'a plus rien de charnel.

Un homme, comprenant la vie comme elle doit tre comprise en ralit,
ne saurait parler de l'amoindrissement de sa vie par les maladies et
la vieillesse; ce serait se lamenter du fait qu'en s'approchant de la
lumire, son ombre diminue  mesure qu'il avance.



V.--_Ce que nous appelons le mal, ce sont nos fautes._

1

Le mal est uniquement en nous, c'est--dire d'un endroit d'o l'on peut
le chasser.

2

Souvent un homme superficiel, en songeant aux malheurs qui affligent le
genre humain, perd l'espoir dans la possibilit de l'amlioration de la
vie, et se sent mcontent de la Providence qui dirige le monde. IL y a
l une grande erreur. tre satisfait de la Providence (bien qu'elle nous
ait trac le chemin le plus difficile dans la vie) est essentiellement
important pour ne pas perdre courage au milieu de nos malheurs, mais
surtout pour ne pas perdre de vue notre faute  nous, tout en n'en
accusant pas le sort, cette faute tant la seule cause de tous nos
malheurs.

                                                       D'aprs KANT.

3

L'homme peut viter les malheurs que Dieu lui envoie, mais il ne peut
tre sauv des malheurs qu'il cause lui-mme par sa mauvaise vie.



VI.--_La conscience des bienfaits de la souffrance supprime son poids._

1

Que faire lorsque tout nous abandonne: la sant, la joie, l'affection,
la fracheur des sens, la mmoire, la capacit du travail, lorsqu'il
nous semble que le soleil devient froid et que la vie perd tous ses
charmes? Que faire quand nous n'avons plus aucun espoir? Nous griser,
ou nous ptrifier? Il n'y a jamais qu'une seule rponse: vivre d'une
vie spirituelle, crotre sans cesse. Arrive ce que pourra, si ta
conscience est tranquille, si tu sens que tu accomplis ce que ton tre
spirituel demande. Sois ce que tu dois tre; le reste est affaire de
Dieu. Et quand mme il n'y aurait pas de Dieu saint et charitable, la
vie spirituelle serait, nanmoins, la solution du mystre et l'toile
polaire de l'humanit mouvante, car elle, seule donne le vrai bonheur.

                                                            AMIEL.

2

Sache seulement et crois que tout ce qui t'arrive te conduit vers ton
vrai bonheur spirituel, et tu accueilleras la maladie, la misre,
l'outrage; tout ce que les hommes considrent comme des malheurs, non
comme des malheurs, mais comme ncessaires pour ton bien, de mme que le
cultivateur accueille la pluie qui le trempe, mais qui est ncessaire 
son champ, comme le malade prend un mdicament amer.

3

Souviens-toi que la facult par laquelle se distingue un tre
raisonnable, c'est la soumission libre  son sort, et non la lutte
honteuse contre lui, car cette lutte est le propre des btes.

                                                       MARC-AURLE.

4

Chacun a sa croix, son joug, non pas dans le sens du poids, mais dans
le sens de la destine de la vie, et lorsque nous ne considrons pas la
croix comme un poids, mais comme une destine, il nous est facile de
la porter. Cela nous est facile lorsque nous sommes humbles de coeur,
dociles et modestes. Et cela devient plus facile encore lorsque nous
renonons  nous-mmes; et cela est encore plus facile lorsque nous
la portons  toutes les heures, comme nous l'enseigne le Christ. Et
cela devient de plus en plus facile lorsque nous nous oublions dans le
travail spirituel, de mme que les gens s'oublient dans les travaux
mondains. La croix qui nous est envoye est ce  quoi nous devons
travailler. Toute notre vie est dans ce travail. Si la croix est une
maladie--il faut la porter avec humilit; si c'est une offense faite
par les gens--c'est de savoir payer le mal par le bien; si c'est,
une humiliation,--c'est de s'abaisser; si c'est la mort--c'est de
l'accueillir avec gratitude.

5

Plus on repousse sa croix, plus elle devient lourde.

                                                            AMIEL.

6

La faon dont l'homme accueille son sort est incontestablement plus
importante que le sort mme.

                                                            HUMBOLDT.

7

Aucun chagrin n'est aussi grand que la crainte qu'on en a.

8

Si tu as un ennemi et que tu sais en profiler pour t'exercer sur lui 
aimer tes ennemis, ce que tu considres comme mal deviendra pour toi un
grand bien.

9

La maladie, la perte d'un membre, la dception cruelle, la perle des
biens ou des amis semblent d'abord des pertes irrparables. Mais les
annes donnent  ces perles une grande force curative.

                                                            EMERSON.

10

A l'poque pnible des maladies, des pertes et de malheurs, la prire
est plus ncessaire qu' tout autre moment,--non pas la prire de nous
pargner, mais de reconnatre notre dpendance de la volont suprme.
Que Ta volont soit faite et non la mienne, et non comme je le veux,
mais comme Tu le veux. Ma mission est d'accomplir Ta volont dans les
conditions o tu m'as plac. Dans les moments difficiles, il est on
ne peut plus ncessaire de nous rappeler que si nous souffrons, cette
souffrance nous est justement donne afin que nous puissions montrer que
nous voulons accomplir Sa volont et non la ntre.



VII--_Les souffrances ne peuvent entraver l'accomplissement de la
volont de Dieu._

1

L'homme n'est jamais plus prs de Dieu que lorsqu'il est dans le
malheur. Profitez-en pour ne pas perdre l'occasion de vous rapprocher
de ce qui donne seul le bonheur constant.

2

Combien est juste l'ancien proverbe disant que Dieu envoie la souffrance
 celui qu'Il aime. Pour celui qui y croit, la souffrance n'est pas une
souffrance, mais un bonheur.

3

Il te sufft de te dire que la volont de Dieu s'accomplit dans tout ce
qui arrive, de croire que la volont de Dieu est toujours le bien, et tu
ne craindras plus rien, et la vie sera toujours un bonheur pour toi.



[1] Ou Thomas Hemerken, auteur prsum de _l'Imitation de Jsus-Christ.
(Note du trad.)._

[2] Philosophe allemand, de tendance no-karitienne, professeur 
l'Universit de Berlin. _(N. du trad.)._




CHAPITRE XXVIII

DE LA MORT


Si l'homme croit que sa vie est dans son corps, sa vie s'achve avec la
mort de son corps. Mais si l'homme considre que sa vie est dans son
me, il ne peut mme pas se reprsenter la fin de sa vie.


I.--_La vie de l'homme ne finit pas lorsque son corps meurt._


1

Toute la vie de l'homme, depuis sa naissance jusqu' sa mort, ressemble
 un jour de sa vie, depuis qu'il s'veille et jusqu' ce qu'il
s'endorme.

Souviens-toi comment tu te rveilles aprs un sommeil profond, comment
tu ne reconnais pas d'abord l'endroit o tu le trouves, comment tu ne
reconnais pas celui qui est  ton chevet et qui te rveille; comment
tu ne veux pas te lever et qu'il te semble n'en avoir pas la force.
Mais, peu  peu, tu reviens  toi, tu commences  comprendre ce que tu
es et o tu te trouves, tu te lves et tu te mets  l'ouvrage. Il en
est de mme,  trs peu de choses prs, de l'homme lorsqu'il nat et
commence  entrer peu  peu dans la vie,  gagner des forces,  devenir
raisonnable et  travailler.

La diffrence consiste en ce fait que les manifestations du sommeil se
passent rapidement, tandis que celles de la croissance durent des mois,
des annes.

Ensuite, un jour ressemble galement  la vie humaine tout entire. En
s'veillant, l'homme travaille, s'occupe, et plus la journe avance,
plus il devient alerte. Arriv au milieu de la journe, il ne se sent
plus aussi robuste que le matin; et vers le soir, il se fatigue de plus
en plus et il a dj envie de se reposer. Il en est de mme de la vie
entire.

Dans sa jeunesse, l'homme est alerte et il vit gaiement; vers le milieu
de sa vie, il n'est plus aussi robuste, et dans la vieillesse, il se
sent fatigu et il a de plus en plus envie de repos. Et de mme que la
nuit arrive  la fin de la journe et que l'homme se couche, de mme que
les ides commencent  se brouiller dans sa tte, et, en s'endormant,
qu'il se sent s'en aller, il a la mme sensation lorsqu'il meurt.

De sorte que l'veil d l'homme est une petite naissance; la journe,
depuis le matin jusqu' la nuit, est une petite vie; le sommeil est une
petite mort.

2

Lorsque le tonnerre gronde, nous savons que la foudre est dj tombe
et le tonnerre ne peut plus nous tuer; cependant, nous tressaillons
toujours en entendant un coup de tonnerre. Il en est de mme de la mort.

Il semble  celui qui ne comprend pas le sens de la vie, que tout prit
avec la mort, et il la craint, se cache d'elle comme le sot se cache
d'un coup de tonnerre, alors que ce coup ne peut plus le tuer.

3

Parce qu'un homme a travers lentement l'espace qui s'ouvre  mes
yeux et au del duquel je ne vois plus, et qu'un autre l'a travers
rapidement, je ne vais pas penser que celui qui marchait lentement vit
plus longtemps que celui qui marchait vite. Je ne sais qu'une chose: je
sais que si j'ai vu un homme passer vite ou lentement devant ma fentre,
l'un et l'autre ont exist avant que je ne les vis et qu'ils vivront
aussi aprs. Il en est de mme des hommes dont j'ai vu la vie courte ou
longue avant leur mort.

4

La mort est la transformation de l'enveloppe  laquelle notre me est
lie. Il ne faut pas confondre l'enveloppe avec ce qu'il y a dedans.

5

Souviens-toi que tu ne restes pas sur place, mais que tu passes, que tu
n'es pas dans une maison, mais dans un train qui te conduit  la mort.
Souviens-toi que ton corps ne fait que passer et que seul l'esprit vit
en toi.

6

Bien que je ne puisse pas le prouver indubitablement, je sais toutefois
que l'lment immatriel libre et raisonnable qui vit en moi ne peut pas
mourir.

7

Mme si je me trompais, en supposant que les mes sont immortelles,
je serais heureux et satisfait de mon erreur; et, tant que je suis en
vie, aucun homme ne sera  mme d'branler cette conviction. Cette
conviction me donne le calme et la satisfaction absolue.

                                                            CICRON.


II.--_La vraie vie est en dehors du temps; c'est pourquoi elle n'a pas
d'avenir._

1

Le temps cache la mort. Lorsque l'on compte avec le temps, on ne peut
s'imaginer qu'il finisse.

2

La raison pour laquelle l'ide de la mort ne fait pas l'effet qu'elle
pourrait produire, rside en ce fait qu'en raison de notre nature
d'tres actifs, nous aurions d ne pas penser du tout  la mort.

                                                                 KANT.

3

La question de savoir si la vie existe au-del, ou non, est la mme que
de savoir si le temps est le produit de notre facult de penser, ou une
condition indispensable de tout ce qui existe.

Que le temps ne puisse tre une condition indispensable  tout ce qui
existe, cela peut tre prouv par le fait que nous sentons en nous-mmes
quelque chose qui n'est pas subordonn au temps: notre vie dans le
prsent. C'est pourquoi la question de savoir si la vie d'outre-tombe
existe ou non, est la mme que de demander laquelle des deux choses est
relle: notre conception du temps, ou la conscience de notre vie dans le
prsent.

4

Si l'homme base sa vie sur le prsent, il ne peut tre question pour lui
de sa vie future.



III.--_La mort ne peut effrayer un homme qui vit de la vie spirituelle._

1

La mort libre si facilement de toutes les difficults et de tous les
malheurs, que ceux qui ne croient pas  l'immortalit devraient la
souhaiter. Et ceux qui croient en l'immortalit, qui attendent une vie
nouvelle, devraient la souhaiter plus encore. Pourquoi donc la plupart
des hommes ne la dsirent pas? C'est parce qu'ils vivent de la vie
corporelle, et non de la vie spirituelle.

2

Les souffrances et la mort se prsentent  l'homme comme un malheur
quand il prend la loi de son existence corporelle et bestiale pour la
loi de sa vie. Alors seulement, il s'abaisse au niveau de l'animal,
alors seulement les souffrances et la mort l'effraient. De tous
cts, elles se ruent sur lui et le chassent sur l'unique route de la
vie humaine qui lui est ouverte, celle de la loi de la raison et se
manifestant par l'amour. Les souffrances et la mort ne sont que les
drogations  la loi de la vie. Si l'homme menait une vie absolument
spirituelle, il n'y aurait pour lui ni souffrances, ni mort.

3

Craindre la mort revient au mme que de craindre les fantmes, de
craindre ce qui n'existe pas.

4

Pour l'homme qui vit pour son me, la destruction du corps n'est qu'une
libration, et les souffrances sont les conditions invitables de cette
libration. Mais quelle est la situation de celui qui croit que toute sa
vie est dans son corps, lorsqu'il voit que la seule chose dont il vit--
son corps--se dtruit et qu'il doit, de plus, endurer des souffrances?

5

L'animal meurt sans s'apercevoir de la mort et presque sans la craindre.
Pourquoi donc l'homme doit-il voir la fin qui le guette, et pourquoi lui
semble-t-elle si affreuse, au point qu'elle le force parfois  mettre
fin  ses jours? Je ne sais pourquoi cela est ainsi; mais je sais dans
quel but: pour que l'homme conscient et raisonnable transforme sa vie
charnelle en vie spirituelle. Cette transformation abolit non seulement
la crainte de la mort, mais encore elle donne  l'attente de la mort une
sensation analogue  celle qu'prouve le voyageur  l'approche de sa
maison.

6

La vie n'a rien de commun avec la mort. C'est probablement pour cela
que s'veille en nous l'espoir inepte qui obscurcit la raison et nous
fait douter de l'exactitude de notre connaissance quant au caractre
invitable de la mort. La vie corporelle tend  s'obstiner dans
l'existence. Elle rpte toujours, comme le perroquet dans la fable,
mme au moment o on l'trangle: Ce n'est rien, a.

                                                                 AMIEL.

7

Le corps est le mur qui limite l'esprit et qui l'empche d'tre libre.
L'esprit tend sans cesse  carter ces murs, et toute la vie d'un homme
de raison se passe  ce travail de libration de l'esprit de l'emprise
du corps. La mort complte celte libration. C'est pourquoi la mort non
seulement n'est pas effrayante, mais est une joie pour celui qui mne
une vie juste.

8

Si la mort est effrayante, la cause en est en nous-mmes, non en elle.
Meilleur est l'homme, moins il craint la mort.

Pour le saint il n'y a pas de mort.

9

Tu crains la mort, mais songe  ce que tu deviendrais si tu devais vivre
ternellement tel que tu es actuellement?

10

Il est tout aussi draisonnable de souhaiter la mort que de la craindre.

11

L'homme qui mne une vie raisonnable ressemble  celui qui porte une
lanterne pour clairer son chemin. Cet homme n'arrive jamais au bout de
l'endroit clair, car cette surface se dplace toujours devant lui.
Telle est la vie raisonnable, et cette vie seule n'a pas de mort, parce
que la lanterne claire sans cesse, jusqu'au dernier moment, et l'on
suit la lanterne aussi tranquillement que durant la vie.



IV.--_L'homme doit vivre par ce qu'il y a d'immortel en lui._

1

La question de savoir si notre vie finit avec le corps est trs
importante et on ne peut faire autrement que d'y rflchir. Suivant que
nous croyons  l'immortalit ou non, nos actes seront raisonnables ou
insenss.

Ainsi, notre premier souci est de rsoudre la question de savoir si nous
mourons compltement lorsque la vie quitte le corps, ou si cette mort
n'est pas complte, d'tablir ce qui est immortel en nous. Lorsque nous
aurons compris cela, il est vident que nous nous soucierons plus de ce
qui est immortel que de ce qui est mortel.

La voix qui nous dit que nous sommes immortels est la voix de Dieu qui
vit en nous.

                                                       D'aprs PASCAL.

2

L'exprience nous apprend que bien des gens informs de la doctrine
sur la vie d'outre-tombe et convaincus de son existence, s'adonnent
nanmoins aux vices et commettent des actes de bassesse en s'ingniant 
chercher les moyens qui leur permettraient d'viter les consquences de
leur conduite qui les menacent dans l'avenir. Et en mme temps, je doute
qu'il ait jamais exist un seul homme moral sur la terre qui ait pu se
faire  l'ide que tout finit avec la mort, et dont la noble tournure
d'esprit ne se serait pas leve jusqu' l'espoir de la vie future.
C'est pourquoi il me semble qu'il serait plus conforme  la nature
humaine et  la puret des moeurs de fonder la foi en la vie future sur
les sentiments d'une me noble, plutt que de baser la noble conduite
sur l'espoir d'une vie future.

                                                                 KANT.

3

Il n'y a qu'une chose que nous sachions indubitablement: La vie de
l'homme est pareille  une hirondelle qui traverse la chambre. Nous
venons on ne sait d'o, et nous allons on ne sait o. Une obscurit
impntrable est derrire nous, des ombres paisses sont devant nous.
Quelle importance cela pourra-t-il avoir pour nous, lorsque notre moment
sera venu, que nous ayons ou non mang de bons plats, port ou non
des vtements souples, laiss une fortune considrable ou aucune, que
nous ayons recueilli les lauriers de la gloire ou que nous ayons t
mpriss, que nous ayons t considrs comme des savants ou comme des
ignorants, qu'est tout cela en comparaison de l'emploi que nous ayons
fait du talent que le Matre nous a confi!

Quelle valeur tout cela aura pour nous quand notre vue se brouillera et
que nos oreilles deviendront sourdes? Nous serons calmes  celte heure,
seulement alors que nous aurons veill constamment au don de la vie
spirituelle qui nous avait t confi, quand nous l'aurons dvelopp
jusqu'au point o la destruction du corps cesse d'tre effrayante.

                                                            HENRY GEORGE.

4

Extrait du testament d'un roi mexicain:

Tout sur la terre a une limite, et les plus puissants et les plus
heureux tombent, dans leur grandeur et dans leur joie, en poussire.
Toute la terre n'est qu'une grande tombe, et il n'y a rien  sa surface
qui ne soit cach dans la tombe sous terre. Les eaux, les fleuves et les
torrents s'lancent vers leur destination et ne reviennent plus  leur
source heureuse. Tous se htent pour s'ensevelir dans les profondeurs de
l'ocan infini. Ce qui tait hier n'est plus aujourd'hui; et ce qui est
aujourd'hui ne sera plus demain. Le cimetire est plein des dpouilles
de ceux qui taient jadis pleins de vie, qui taient rois, gouvernaient
les peuples, prsidaient les assembles, commandaient les armes,
faisaient la conqute de pays nouveaux, exigeaient qu'on s'incline
devant eux, taient gonfls de vanit, de richesse, de pouvoir.

Mais la gloire est passe comme la fume noire sortant du volcan et n'a
rien laiss qu'une mention sur la feuille du chroniqueur.

Les grands, les sages, les braves, les magnifiques, hlas! o sont-ils
maintenant? Ils sont tous mls  l'argile, et ce qui leur est arriv
nous arrivera; cela arrivera aussi  ceux qui seront aprs nous.

Mais prenez courage vous tous, chefs clbres, amis srs et sujets
fidles--aspirons tous  ce Ciel o tout est ternel et o il n'y a ni
putrfaction, ni destruction.

L'obscurit est le berceau du soleil, et les tnbres de la nuit sont
ncessaires pour faire briller les toiles.

                         TETSKOUKO NEZAGOUAL KOPOTL (env. 1460 av. J.-C.).

5

La mort est invitable pour tout ce qui est n, comme la naissance est
invitable pour tout ce qui est mortel. C'est pourquoi on ne doit pas
s'lever contre l'invitable. La situation antrieure des tres est
inconnue, leur situation intermdiaire est vidente, leur situation
future ne peut tre connue; ds lors,  quoi bon nous soucier, nous
inquiter? Certaines gens considrent l'me comme un miracle, d'autres
en parlent et en entendent parler avec tonnement, mais personne n'en
sait rien.

La porte du ciel t'est entr'ouverte juste autant qu'il te le faut.
Dbarrasse-toi des soucis et des inquitudes, et dirige ton me vers le
spirituel. Que tes actes soient gouverns par toi-mme, et non par les
vnements. Ne sois pas de ceux qui agissent en vue de la rcompense.
Sois attentif, fais ton devoir, ne pense pas aux consquences, afin
qu'il te soit indiffrent que l'affaire finisse bien ou mal pour toi.

                                             _Bagavad Hita hindoue._

6

Nous sommes ici comme des passagers sur quelque grand bateau, dont le
capitaine possde une liste que nous ne connaissons pas; et il sait o
il est indiqu o et quand chacun de nous doit tre dbarqu. Mais tant
que nous sommes  bord, nous ne pouvons faire autrement que de nous
efforcer, tout en observant la loi tablie sur le vaisseau, de passer
avec nos compagnons de voyage, en paix et en amour le temps qui nous est
assign.

7

Serait-il possible que le changement t'effraie? Rien ne se fait sans
lui. Il est impossible de chauffer de l'eau sans qu'une transformation
s'opre dans le bois. La nutrition est impossible sans changer les
aliments. Toute la vie humaine n'est rien de plus qu'une transformation.
Comprends que le changement qui t'attend a absolument le mme sens et
qu'il est tout aussi indispensable de par la nature des choses. Il n'y
a qu' se soucier uniquement de ne pas agir contrairement  la vraie
nature humaine; il faut agir en tout suivant ses indications.

                                                         MARC-AURLE.

8

Ce monde est horrible si les souffrances qu'on y endure ne suscitent
pas le bien. C'est une odieuse organisation, cre uniquement pour
tourmenter les hommes moralement et physiquement. S'il en est ainsi, ce
monde fait le mal, non pour le bien futur, mais inutilement, sans but,
et il est parfaitement immoral. Il semble attirer les hommes tout exprs
pour les faire souffrir. Il nous frappe depuis notre naissance; mle de
l'amertume  chaque coupe de bonheur et enveloppe la mort de terreur.
Et certes, si Dieu et l'immortalit n'existent pas, le dgot de la
vie manifest par les hommes est comprhensible: il est provoqu par
l'ordre, ou plutt par le dsordre existant, par l'affreux chaos moral,
comme on devrait l'appeler.

Mais si Dieu existe au-dessus de nous et l'ternit au-devant de nous,
tout change. Nous discernons le bien dans le mal, la lumire dans les
tnbres, et l'espoir chasse le dsespoir.

Laquelle de ces deux suppositions est la plus probable? Peut-on admettre
que des tres moraux--les hommes--soient mis dans la ncessit de
maudire avec raison l'ordre existant dans le monde, alors qu'ils ont
une issue qui rsout leur contradiction? Ils doivent maudire le monde
et le jour de leur naissance si Dieu et la vie future n'existent pas.
Si, au contraire, l'un et l'autre existent, la vie devient un bonheur
par elle-mme et le monde un endroit de perfectionnement moral et
d'accroissement infini de bonheur et de saintet.

                                                       D'aprs ERASME.

9

Pascal dit que si nous nous tions vus en rve toujours dans la mme
situation et, en ralit, dans des situations diffrentes, nous aurions
pris le rve pour la ralit et la ralit pour le rve.... Ce n'est pas
tout  fait exact. La ralit se distingue du rve par le fait que dans
la vie relle nous avons la facult d'agir conformment  nos exigences
morales; tandis qu'en rve, nous savons souvent que nous accomplissons
des actes vils et immoraux qui ne nous sont pas habituels, mais dont
nous ne pouvons nous contenir. Il serait donc plus exact de dire que si
nous ne connaissions pas la vie pendant laquelle nous serions plus aptes
 satisfaire nos exigences morales qu'en rve, nous aurions considr
le sommeil comme une vraie vie et nous n'aurions jamais dout que celte
vie ne soit relle. Toute notre vie, depuis la naissance jusqu' la
mort, avec ses rves, n'est-elle pas,  son tour, un songe et que nous
prenons pour la ralit, pour la vie relle, dont nous ne doutons pas,
uniquement parce que nous ne connaissons pas de vie o notre libert
de suivre les exigences morales de l'me serait plus grande encore que
celle dont nous jouissons actuellement?

10

Si ta courte vie est tout ton avoir, tche d'en faire tout ce qui est
possible.

                                                       SAID BEN HAMED.

11

Comment vivre sans savoir ce qui nous attend? demandent les hommes. Et,
cependant, lorsque tu vis sans songer  ce qui t'attend et uniquement
pour pouvoir manifester ton amour, la vraie vie commence pour toi.

12

L'amour ne supprime pas seulement la crainte de la mort, mais encore
la pense de la mort. Une vieille paysanne disait  sa fille, quelques
heures avant sa fin, qu'elle tait contente de mourir en t. Lorsque sa
fille lui demanda pourquoi, la moribonde rpondit que c'est parce qu'il
est plus difficile de creuser la tombe en hiver qu'en t. La vieille
n'avait pas de peine  mourir parce que, jusqu'au, dernier moment, elle
ne pensait pas  elle-mme, mais aux autres.

Accomplis des oeuvres d'amour, et il n'y aura pas de mort pour toi.

13

Lorsque tu es venu au monde, tu pleurais, tandis que tout le monde se
rjouissait autour de toi; arrange-toi de faon  ce que tout le monde
pleure lorsque tu quitteras le monde, et que toi seul tu puisses sourire.



V.--_La pense  la mort aide  la vie spirituelle._

1

Pour te forcer  bien agir, souviens-toi plus souvent que tu mourras
srement bientt. Reprsente-toi que tu es  la veille de la mort et
tu ne ruseras plus, ne tromperas plus, ne mentiras plus, ne mdiras
plus, n'injurieras plus, ne t'irriteras plus, ne prendras plus ce qui
ne t'appartient pas. A la veille de la mort, on ne peut accomplir que
des actions simples et bonnes. Et ces actions sont toujours les plus
ncessaires et les plus joyeuses. C'est pourquoi il est toujours bon,
surtout lorsqu'on est dsorient, de songer  la mort.

2

Lorsque les hommes savent que la mort est venue, ils prient, confessent
leurs pchs, afin de pouvoir se prsenter devant Dieu avec une me
pure. Mais nous mourons tous les jours un peu, et  tout instant nous
pouvons mourir tout  fait, C'est pourquoi nous n'aurions pas d
attendre la dernire heure, mais tre prt  tout moment.

Et tre prt  mourir, c'est bien vivre.

La mort est toujours suspendue au-dessus de nous, prcisment pour que
nous soyons toujours prts  mourir et vivions bien en se prparant  la
mort.

3

Tu devras mourir bientt! Et pourtant tu ne peux toujours pas te librer
de l'hypocrisie et des passions, tu ne peux pas abandonner le prjug de
croire que tout ce qui est extrieur peut nuire  l'homme, tu ne peux
pas devenir humble envers chacun.

                                                            MARC-AURLE.

4

En vue de la mort, la vie entire devient solennelle, grave, rellement
fconde et joyeuse. En vue de la mort, il nous est impossible de ne pas
accomplir le travail qui nous est destin dans cette vie, parce qu'on ne
peut travailler avec ardeur  rien d'autre. Et lorsque nous travaillons
ainsi, la vie devient joyeuse, et la crainte de la mort n'existe plus,
cette crainte qui empoisonne la vie de ceux qui ne vivent pas en vue de
la mort.

5

Vis comme si tu devais tout de suite dire adieu  la vie, comme si le
temps qui t'est accord tait un don inattendu.

                                                            MARC-AURLE.

6

Vis comme si tu devais vivre un sicle et mourir le soir mme. Travaille
comme si tu pouvais vivre ternellement et traite les hommes comme si tu
devais mourir immdiatement.

7

La vie dans l'oubli de la mort et la vie avec la conscience de son
approche continuel sont deux tats absolument diffrents. L'un se
rapproche de l'tat bestial, l'autre de l'tat divin.



VI.--_L'approche de la mort._

1

Nous appelons mort la suppression de la vie et les minutes ou les heures
pendant lesquelles on meurt. La premire, la suppression de la vie, ne
dpend pas de notre volont; les seconds, les derniers moments, sont
dans notre pouvoir. Nous pouvons mourir mal et mourir bien. Nous devons
nous efforcer de bien mourir.

C'est ncessaire pour ceux qui restent.

2

Le moribond comprend difficilement tout ce qui vit; mais on s'aperoit
qu'il ne comprend pas ce qui vit, non parce que ses facults mentales
s'affaiblissent; mais parce qu'il comprend quelque chose que les vivants
ne comprennent pas, ne peuvent comprendre, et qui l'absorbe tout entier.

3

On pense gnralement que la vie des vieillards n'a pas d'importance,
qu'ils ne font qu'achever leur vie. Ce n'est pas vrai. Dans la plus
profonde vieillesse, la vie est plus prcieuse et plus ncessaire que
jamais, aussi bien pour soi que pour les autres. L valeur de la vie est
en raison contraire des carrs de distance de la mort: Ce serait heureux
si les vieillards eux-mmes et ceux qui les entourent le comprenaient.
Le dernier instant avant la mort est tout particulirement prcieux.

4

Avant d'arriver  la vieillesse, je me suis efforc de bien vivre; dans
la vieillesse, je m'efforce de bien mourir; pour bien mourir, il faut
mourir volontiers.

                                                            SNQUE.

5

Ai-je peur de la mort? Je crois que non; mais  son approche, ou en
pensant  elle, je ne peux m'empcher d'prouver une motion pareille 
celle que doit prouver un voyageur en arrivant  l'endroit o son train
tombe d'une trs grande hauteur  la mer, ou au moment o il s'lve 
une trs grande hauteur en ballon. L'homme, en mourant, sait qu'il ne
lui arrivera rien de particulier, qu'il lui arrivera ce qui est dj
arriv  des millions d'tres, qu'il ne fait que changer de mode de
locomotion, mais il lui est impossible de ne pas prouver d'motion en
s'approchant de l'endroit o ce changement aura lieu.




CHAPITRE XXIX

APRS LA MORT


On demande: Qu'arrivera-t-il aprs la mort? Il n'y a qu'une rponse 
cette question: le corps pourrira et deviendra poussire, cela nous
le savons srement. Quant  ce qu'il adviendra de notre me, nous ne
pouvons en rien dire, parce que la question de: qu'arrivera-t-il? se
rapporte au temps. Or l'me est hors du temps. L'me n'a pas t et ne
sera pas. Elle est. Si elle n'existait pas, il n'y aurait rien.


I.--_La mort charnelle n'est pas la fin de la vie, mais uniquement uns
transformation._

1

Quand nous mourons, il peut nous arriver de deux choses l'une: ou bien
ce que nous considrions comme nous-mmes passera en un autre tre, ou
bien nous ne serons plus des tres spars, et nous nous confondrons
avec Dieu. Que cela soit l'une ou l'autre, nous n'avons rien  craindre
dans les deux cas.

2

La mort constitue une transformation de notre corps, la plus grande, la
dernire. Nous subissons constamment des changements dans notre corps:
nous tions d'abord des morceaux de chair; nous devenions ensuite des
nourrissons; graduellement, nos cheveux, nos dents poussrent, puis
tombrent, puis ils poussrent  nouveau, la barbe apparut, commena 
blanchir,  tomber, et nous n'avons jamais craint ces changements.

Pourquoi craignons-nous le dernier changement?

Parce que personne ne nous a racont ce qui lui est arriv aprs ce
changement. Mais personne ne dira, lorsqu'un homme nous quitte et ne
nous crit plus, qu'il n'existe pas, qu'il est mal l o il est all,
nous dirons simplement que nous n'avons pas de nouvelles de lui. Il en
est de mme des morts: nous savons qu'ils ne sont plus parmi nous, mais
nous n'avons aucune raison de croire qu'ils n'existent plus, ou qu'ils
sont plus malheureux depuis qu'ils nous ont quitts. Si nous ne pouvons
savoir ni ce qui arrivera aprs la mort, ni ce que nous tions avant
cette vie, cela prouve uniquement qu'il ne nous est pas donn de le
savoir, parce que nous n'avons pas besoin de le savoir. Nous ne savons
qu'une chose, c'est que notre vie n'est pas dans les changements du
corps, mais en ce qui vit dans ce corps, dans l'me. Et l'me ne peut
avoir ni commencement ni fin, parce qu'elle seule existe.

3

De deux choses l'une: ou la mort est la disparition absolue de la
conscience, ou elle est, conformment  la lgende, simplement un
changement et la migration de l'me d'un endroit dans un autre. Si
la mort est la destruction complte de la conscience, et qu'elle
est pareille  un sommeil profond sans rves, elle est un bienfait
incontestable, car chacun n'a qu' se rappeler une nuit passe dans
un tel sommeil sans rves et  la comparer aux autres jours et aux
autres nuits, avec leurs craintes, leurs inquitudes et dsirs non
satisfaits, prouvs tant en ralit qu'en rves, et je suis persuad
que personne ne trouvera beaucoup de jours et de nuits plus heureux que
les nuits sans rves. De sorte que, si la mort est un tel sommeil, je la
considre, quant  moi, comme un bienfait. Si elle constitue le passage
d'un monde dans un autre, et s'il est vrai que tous les hommes sages et
saints morts avant nous s'y trouvent, pourrait-on esprer un bonheur
plus grand que de vivre parmi ces tres? J'aurais voulu mourir, non pas
une fois, mais cent fois, pourvu que je puisse pntrer dans cet endroit.

De sorte que ni vous, juges, ni les hommes, en gnral, ne doivent
craindre la mort, me semble-t-il; ils n'ont qu' se souvenir d'une
chose: pour un homme de bien, il n'y a pas de mal ni dans la vie, ni
dans la mort.

                (_Extrait du discours de Socrate devant le Tribunal._)

4

Celui qui voit le sens de la vie dans le perfectionnement spirituel
ne peut croire  la mort; il ne peut croire  l'arrt de ce
perfectionnement. Ce qui se perfectionne ne peut disparatre, cela ne
peut que se modifier.

5

La mort est l'interruption de la conscience dont je vis actuellement. La
conscience de cette vie s'arrte; je le vois sur ceux qui meurent. Mais
que devient ce qui tait la conscience? Je ne le sais pas, et je ne puis
le savoir.

6

Les hommes craignent la mort et voudraient vivre aussi longtemps que
possible. Mais si la mort est un malheur, n'est-il pas indiffrent de
mourir dans trente ou dans trois cents ans? Quelle joie a un condamn 
mort de savoir que ses camarades mourront dans trois jours et que son
excution  lui aura lieu dans trente jours.

La vie se terminant par une mort dfinitive serait la mort mme.

                                                            SKOVORODA.

7

Chacun sent qu'il n'est pas un rien amen  la vie,  un certain moment,
par quelqu'un d'autre. C'est de l que vient notre assurance que la mort
peut mettre une fin  notre vie, mais non  notre existence.

                                                            SCHOPENHAUER.

8

Plus on est profondment conscient de sa vie, moins on croit  sa
disparition et  la mort.

9

Je ne crois en aucune des religions existantes, et ne puis, par
suite, tre souponn de suivre aveuglment quelque tradition ou de
subir l'influence de l'ducation. Mais, durant ma vie entire, j'ai
rflchi aussi profondment que j'en tais capable sur la loi de
notre vie. Je l'ai cherche dans l'histoire de l'humanit et dans ma
propre conscience, et je suis arriv  la conviction inbranlable
que la mort n'existe pas, que la vie ne peut tre qu'ternelle,
que le perfectionnement infini est une loi de la vie, que chaque
qualit, chaque ide, chaque tendance que je possde, doit avoir son
dveloppement pratique; que nous avons des capacits, des tendances
qui dpassent, de beaucoup les ventualits de notre vie terrestre, que
le fait mme que nous en disposons et ne pouvons dcouvrir leur origine
dans nos sens peut tre considr comme une preuve de ce quelles nous
viennent des rgions extra-terrestres et ne peuvent tre ralises que
dans ces rgions; que rien ne peut ici-bas, sauf les choses visibles, et
que croire que nous mourons parce que notre corps meurt revient au mme
que de s'imaginer que l'ouvrier est mort parce que son outil s'est us.

                                                            Joseph MAZZINI.

10

Si l'espoir de l'immortalit tait une illusion, on pourrait voir
clairement qui sont ceux qui ont t tromps. Non pas les mes basses
et noires qui n'ont jamais envisag cette grande pense, non pas les
gens endormis et distraits qui sont satisfaits du sommeil voluptueux de
cette vie et du sommeil des tnbres dans l'avenir, non pas les gostes
aux ides troites et qui sont plus mesquines encore dans l'amour. Non,
pas eux. Ils auraient raison, et le bnfice serait de leur ct. Ceux
qui auraient t tromps, ce seraient les grands et les saints que
les hommes vnrent; les tromps seraient tous ceux qui ont vcu pour
quelque chose de meilleur que leur bonheur personnel, et qui ont donn
leur vie pour le bien commun.

Tous ces hommes auraient t tromps. Le Christ lui-mme aurait souffert
inutilement en donnant Son esprit au Pre imaginaire, et Il aurait tort
de croire qu'Il L'avait manifest par Sa vie. Toute la tragdie du
Golgotha ne serait qu'un malentendu: la vrit serait du ct de ceux
qui se moquaient de Lui et dsiraient Sa mort; elle serait galement
aujourd'hui du ct de ceux qui sont indiffrents  la conformit avec
la nature humaine qu'offre cette histoire soi-disant imaginaire. Qui
vnrerait-on, qui croirait-on si l'inspiration des tres suprieurs
n'tait que des fables ingnieusement combines?

                                                            PARKER.



II.--_Le principe du changement de l'existence qui a lieu pendant la vie
corporelle est inaccessible  la raison humaine._

Nous tchons souvent de nous reprsenter la mort comme un passage dans
une rgion inconnue; mais cette conception ne nous donne absolument
rien. Il est tout aussi impossible de se reprsenter la mort, qu'il est
impossible de se reprsenter Dieu. Tout ce que nous pouvons savoir,
c'est que la mort, de mme que tout ce qui vient de Dieu, est un bien.

2

On nous demande: que deviendra l'me aprs la mort? Nous ne le savons
pas, et nous ne pouvons le savoir. Il n'y a qu'une chose de certain:
c'est que si tu te diriges quelque part, tu es srement sorti de quelque
endroit. Il en est de mme de la vie. Si tu es dans cette vie, tu es
srement sorti de quelque part. Tu retourneras l d'o tu es sorti.

3

Je ne me souviens absolument pas de ce qui a eu lieu avant ma naissance;
je pense donc qu'aprs la mort je ne me souviendrai de rien de ma vie
actuelle. Si la vie aprs la mort existe, il m'est impossible de
l'imaginer.

4

Personne ne sait ce qu'est la mort et, cependant, tous la craignent, en
la considrant comme le plus grand-mal, bien qu'elle puisse tre le plus
grand bonheur.

                                                            PLATON.

5

Personne ne peut se vanter de savoir que Dieu et la vie future existent.
Je ne puis pas dire que je sache indubitablement que Dieu et mon
immortalit existent, mais je dois dire que je sens qu'il y a un Dieu,
comme je sens qu'il y a un moi immortel. Cela prouve que ma foi en
Dieu et en l'autre monde est tellement lie  ma nature qu'elle ne peut
tre spare de moi.

                                                            D'aprs KANT.

6

Le Christ a dit en mourant: Pre, je remets mon esprit entre Tes
mains. Quiconque prononce ces paroles, non pas avec la langue, mais
avec le coeur, n'a plus besoin de rien. Si mon esprit retourne  Celui de
Qui il mane, il ne peut rien arriver  mon esprit que ce qu'il y a de
meilleur.



III.--_La mort est une libration._

1

La mort est la destruction du vase dans lequel notre esprit est enferm.
On ne doit pas confondre ce vase avec ce qu'il contient.

2

Lorsque nous venons au monde, nos mes sont mises dans les bires de
notre corps. Cette bire--notre corps--se dsagrge petit  petit, et
notre me se libre de plus en plus. Mais lorsque le corps meurt par la
volont de Celui Qui a uni l'me au corps, l'me se libre entirement.

                                                  D'aprs HRACLITE.

3

De mme que le feu fait fondre la cire de la bougie, la vie de l'me
consume la vie du corps. Le corps brle sur le feu de l'me et se
consume entirement lorsque la mort vient. La mort dtruit le corps de
mme que les constructeurs dtruisent les chantiers, quand le btiment
est prt.

Le btiment, c'est la vie spirituelle; les chantiers, c'est le corps. Et
l'homme qui a construit son btiment spirituel se rjouit en mourant de
voir tomber les chantiers de sa vie corporelle.

4

Tout au monde pousse, fleurit et revient  sa racine. Ce retour est
le retour conforme  la nature. La conformit avec la nature signifie
l'ternit; c'est pourquoi la destruction du corps ne prsente aucun
danger.

                                                            LAO-TSEU.

5

L'homme qui travaillait toute sa vie  dompter ses passions, ce dont
son corps l'empchait, se rjouit d'en tre libr. Et la mort n'est
qu'une libration. Le perfectionnement, dont nous avons parl plus d'une
fois, consiste dans la sparation possible de l'me du corps, et dans
la facult acquise de se concentrer en dehors du corps, en elle-mme; la
mort donne cette mme libration. Ne serait-il pas trange que l'homme
qui se prpare toute sa vie  vivre de faon  devenir aussi libre que
possible par la domination du corps, s'en trouve mcontent au moment o
cette libration est prte de se raliser. C'est pourquoi, malgr tout
le regret que j'ai de vous quitter et de vous causer du chagrin, je ne
puis ne pas acclamer la mort, comme la ralisation de ce que je dsirais
atteindre durant toute ma vie.

                       (_Du discours d'adieu de Socrate  ses lves._)

6

L'homme voit les plantes et les animaux s'engendrer, crotre, prendre
des forces, se multiplier, puis faiblir, dprir, vieillir et mourir.

Il le voit de mme sur les autres hommes, et il le sait galement que
son corps vieillira, qu'il dprira et mourra, comme tout ce qui nat et
vit au monde.

Mais, en dehors de ce qu'il voit sur les autres tres et sur lui-mme,
tout homme sait aussi qu'il y a quelque chose en lui qui ne faiblit ni
ne vieillit; il sait, au contraire, que plus il vit, plus ce quelque
chose se fortifie et se perfectionne: c'est son me  laquelle rien ne
peut arriver de ce qui arrive au corps. C'est pourquoi la mort n'effraie
que celui qui ne vit pas de l'me, mais du corps.

7

On demanda  un sage qui disait que l'me tait immortelle: Qu'est-ce
qui arrivera lorsque le monde finira? Il rpondit: Pour que mon me
ne meure pas, il n'y a pas besoin du monde.

8

L'me ne vit pas dans le corps comme dans une maison, mais comme un
voyageur dans un asile d'autrui.

                                                  _Kouran_ hindou.

9

Plus notre vie devient spirituelle, plus nous croyons  l'immortalit. A
mesure que notre nature s'loigne de la grossiret bestiale, nos doutes
se dissipent.

Le voile se lve sur l'avenir, les tnbres se dissipent, et nous
sentons notre immortalit encore ici-bas.

                                                            MARTINEAU.

10

Celui qui comprend faussement la vie, comprendra toujours faussement la
mort.

11

Celui qui connat les autres est sage, celui qui se connat lui-mme est
clair.

Celui qui vainc les autres est fort; celui qui se vainc lui-mme est
puissant.

Mais celui qui sait qu'il ne disparatra pas en mourant est ternel.

                                                            LAO-TSEU.



IV.--_La naissance et la mort sont les bornes au del desquelles notre
vie nous est cache._

1

La naissance et la mort sont deux bornes. Au del de ces bornes il y a
une sorte d'uniformit.

2

La naissance est la mme chose que la mort. Ds sa naissance, l'enfant
entre dans un monde nouveau, commence une tout autre vie que celle qu'il
avait dans le sein de sa mre. Si l'enfant pouvait raconter ce qu'il
a prouv en quittant la vie ancienne, il aurait dit la mme chose
qu'prouve l'homme en quittant cette vie.

3

O vont les hommes lorsqu'ils meurent? L, probablement, d'o viennent
ceux qui naissent. Les hommes viennent de Dieu, du Pre de notre vie.
C'est de Lui qu'est venu, vient, et viendra toute vie. De sorte qu'en
mourant, l'homme ne fait que retourner vers Celui dont il est issu.

L'homme sort de la maison, travaille, se repose, mange, s'amuse,
travaille  nouveau et, lorsqu'il est fatigu, il rentr chez lui.

Il en est de mme durant toute la vie humaine; l'homme sort de chez
Dieu, travaille, souffre, se console, se rjouit, se; repose et, s'tant
suffisamment tourment, il revient  la maison, de laquelle il est sorti.

4

Ne sommes-nous pas ressuscits une fois dj de l'tat dans lequel
nous tions moins renseigns sur le prsent que nous ne le sommes
actuellement sur l'avenir? De mme que notre tat antrieur se rapporte
 l'tat actuel, notre tat actuel se rapporte  l'tat futur.

                                                            LICHTENBERG.



V.--_La mort libre l'me des limites de la personnalit._

1

La mort est une libration de la personnalit borne.

C'est de ce fait que rsulte, apparemment, l'expression de paix et de
repos que l'on remarque sur les figures de la plupart des morts. La
mort de tout homme de bien est facile et tranquille; mais mourir avec
empressement, volontiers, mourir avec joie, voil l'avantage de celui
qui a renonc  lui-mme, de celui qui renonce  la vie individuelle,
de celui qui la nie. Car seul cet homme a rellement envie de mourir
et, par suite, n'a besoin ni ne demande d'existence ultrieure pour sa
personnalit.

                                                            SCHOPENHAUER.

2

La conscience du Tout, renferme dans les limites du corps, tend 
largir ses limites. Dans la premire moiti de sa vie, l'homme aime de
plus en plus les objets, les gens, c'est--dire qu'en sortant de ses
limites il reporte sa conscience sur d'autres tres. Mais quelle que
soit la grandeur de son amour, il ne peut sortir de ses limites et ne
voit la possibilit de leur suppression qu'en mourant. Comment peut-on
craindre la mort aprs cela? Il se passe quelque chose d'analogue 
la transformation de la chenille en papillon. Nous sommes ici des
chenilles: d'abord nous naissons, ensuite nous nous endormons en
chrysalide; puis nous devenons papillons dans l'autre vie.

3

Notre corps limite le principe divin, spirituel que nous appelons me.
Et ces bornes, de mme que le vase donne la forme au liquide ou au gaz
qui s'y trouve renferm, donnent la forme  cet lment divin. Lorsque
le vase se brise, ce qui s'y trouvait enferm perd la forme qu'il avait
et se rpand. Est-ce que cela se relie aux autres substances? Est-ce
que cela prend une forme nouvelle? Nous n'en savons rien. Mais nous
savons srement que cela perd la forme que cela avait dans ses bornes,
parce que ce qui le bornait est dtruit. Nous savons cela, mais nous
ne pouvons rien savoir de ce qui arrivera  ce qui tait limit. Nous
savons uniquement qu'aprs la mort, l'me devient quelque chose d'autre
que nous ne pouvons pas dfinir dans la vie prsente.

4

Si la vie est un sommeil et la mort un rveil, le fait que je me vois
spar de ce qui existe, est un rve dont j'espre me rveiller en
mourant.

5

On prouve de la joie en mourant quand on est fatigu d'tre spar du
monde, quand on sent toute l'horreur de cette sparation et la joie,
sinon de se joindre  tout, du moins de sortir de la prison qui vous
spare ici o l'on n'a que rarement l'occasion de communiquer avec les
hommes au moyen d'tincelles d'amour qui volent de l'un  l'autre. On
a envie de dire: J'en ai assez de cette cage; donnez-moi d'autres
rapports avec le monde, mieux appropris  mon me; je sais que la mort
me les donnera. Et, pour me consoler, on m'assure que mme l je serai
une personnalit isole.

6

J'ai sous les pieds une terre ferme et gele; autour de moi, sont
d'immenses arbres; au-dessus de ma tte, un ciel couvert; je sens mon
corps, je suis plong dans mes penses, et pourtant, je sais, je sens de
tout mon tre que la terre ferme, les arbres, le ciel, mon corps et mes
penses, tout cela n'est que momentan, que cela n'est que le rsultat
de mes cinq sens, de mon sentiment individuel du monde que j'ai moi-mme
bti, que tout cela n'est ainsi que parce que je suis telle partie du
monde et non pas une autre, que telle est ma sparation de l'univers.
Je sais qu'il suffit que je meurs, et tout cela ne disparatra pas avec
moi, mais se transformera, comme cela arrive au thtre: les arbres et
les pierres se transforment en palais, en tours etc. La mort oprera
en moi une transformation, que je passerai en un autre tre, autrement
spar du monde. Et alors, tout l'univers, en restant le mme pour ceux
qui y vivent, deviendra autre pour moi. Tout l'univers est tel et non
autre, uniquement parce que je me considre comme tel et non autre. Et
il peut y avoir une quantit innombrable de procds pour sparer les
tres de l'univers et les changer de point d'observation.



VI.--_La mort dvoile ce qui paraissait inconcevable._

1

Plus l'homme vit longtemps, plus la vie se rvle  lui: ce qui tait
ignor devient connu; et il en est ainsi jusqu' la mort. Et la mort
rvle tout ce que l'homme est en tat de concevoir.

2

Quelque chose se rvle  l'homme au moment de la mort. Ah, voil ce
que c'est, dit presque toujours l'expression du visage du moribond.
Mais nous, ceux qui restons, nous ne pouvons pas voir ce qui lui a t
rvl. Cela nous sera rvl plus tard, en son temps.

3

Tout se rvle tant qu'on vit, comme si on s'levait de plus en plus sur
des marches. Mais la mort survient, et ce qui se rvlait, ne se rvle
plus, ou bien celui  qui la rvlation tait faite cesse de voir ce qui
se rvlait avant, parce qu'il voit quelque chose de nouveau, de tout
diffrent.

4

Ce qui meurt appartient dj en partie  l'ternit. Il nous semble
que le moribond nous parle d'outre-tombe. Ce qu'il nous dit, nous
semble tre un commandement. Nous nous le reprsentons presque comme
un prophte. Il est vident que pour celui qui sent la vie s'en aller
et le cercueil s'ouvrir, le moment des graves discours est arriv. La
substance de sa nature doit se manifester. Le divin qui est en lui ne
peut plus rester cach.

                                                            AMIEL

5

Tous les malheurs nous rvlent ce qu'il y a en nous de divin,
d'immortel, qui forme la base de notre vie. Le plus grand malheur,
d'aprs la conception humaine--la mort--nous rvle entirement notre
vrai moi.




CHAPITRE XXX

LA VIE EST UN BIEN


La vie de l'homme et son bonheur est dans l'union de plus en plus intime
de l'me, spare par le corps des autres mes et de Dieu, avec ce dont
elle est spare. Cette union s'opre par la manifestation de l'amour,
dterminant la libration de l'me du corps. C'est pourquoi, si l'homme
comprend que la vie et son bonheur consistent en cette libration de
l'me, sa vie, malgr toutes les souffrances, n'importe quels malheurs
et n'importe quelles maladies, ne peut tre rien d'autre qu'un bonheur.


I.--_La vie est le bonheur suprme, accessible  l'homme._

1

La vie, quelle qu'elle soit, est un bien qui est suprieur  tout autre.
Si nous disons que la vie est un mal, c'est uniquement par comparaison
 une autre vie que nous imaginons meilleure; mais nous ne connaissons
aucune autre vie meilleure et ne pouvons la connatre; c'est pourquoi,
la vie, quelle qu'elle soit, est notre bonheur suprme.

2

Nous ngligeons souvent le bien de la vie prsente, dans l'espoir de
recevoir quelque part un bien suprieur. Mais un si grand bien ne peut
jamais exister nulle part, parce que ce bien nous est dj donn: la
vie, bien au-dessus duquel il n'y a rien et il ne peut rien y avoir.

3

Le monde ici-bas n'est pas une plaisanterie, ni une valle de larmes,
ni l'asile avant le passage dans un monde meilleur, mais un des mondes
ternels, beau, joyeux et que nous pouvons et devons, par nos efforts,
rendre plus beau et plus joyeux encore pour ceux qui vivent avec nous et
pour tous ceux qui y vivront aprs nous.

4

L'homme est malheureux parce qu'il ne sait pas qu'il est heureux.

                                                            DOSTOIEVSKY.

5

On ne doit pas dire que le but de la vie est de servir Dieu. Le but de
la vie est toujours et sera toujours la recherche du bonheur. Et comme
Dieu a voulu donner le bonheur aux hommes, ceux-ci, en le poursuivant,
font ce que Dieu veut d'eux: ils accomplissent Sa volont.



II.--_Le vrai bien est dans la vie prsente, et non dans la vie
d'outre-tombe._

1

D'aprs la fausse doctrine, la vie en ce monde est un mal, tandis que le
bien est atteint dans l'autre monde.

D'aprs la vraie doctrine chrtienne, le but de la vie est le bonheur,
et on obtient ce bonheur ici-bas.

Le vrai bien est toujours en notre pouvoir. Il suit la vie juste comme
une ombre.

2

Si le paradis n'est pas en toi-mme, tu n'y pntreras jamais.

                                                            ANGLUS.

3

Ne crois pas que la vie n'est qu'un passage dans un autre monde, et
seulement que l nous pouvons tre heureux. Nous devons tre bien ici,
en ce monde. Et pour tre bien ici, nous n'avons qu' vivre comme veut
Celui Qui nous y a envoys. Et ne dis pas que pour que tu puisses bien
vivre, il faut que tous vivent bien, qu'ils mnent tous une vie juste.
Non. Vis toi-mme selon Dieu, fais des efforts toi-mme, et tu vivras
srement bien, et les autres ne s'en ressentiront pas plus mal, mais
mieux.

4

Vis de la vraie vie, et tu auras beaucoup d'ennemis; mais ceux-ci mmes
t'aimeront. La vie t'apportera bien des malheurs; mais eux aussi te
rendront heureux, tu bniras la vie et tu forceras les autres  la bnir.

                                                  D'aprs DOSTOIEVSKY.



III--_Tu ne trouveras le vrai bonheur qu'en toi-mme._

1

Dieu est entr en moi et c'est par moi qu'il cherche Son bien. Mais quel
peut tre le bonheur de Dieu? Seulement celui d'tre Lui.

                                                            ANGLUS.

2

Un sage dit: J'ai fait le tour du monde entier en cherchant le bien.
Je l'ai cherch sans trve, jour et nuit. Quand je dsesprais dj de
le trouver, une voix intrieure me dit: ce bien est en toi-mme. J'ai
cout cette voix et j'ai trouv le vrai bonheur.

3

Quel bien te faut-il encore, quand Dieu et tout l'univers est en toi?

                                                            ANGLUS.

4

Les hommes sont heureux lorsqu'ils disent que rien n'est  eux sauf leur
me. Ils sont heureux mme quand ils vivent parmi les gens cupides et
mchants qui les hassent: personne ne peut leur prendre leur bonheur.

                                            _Doctrine bouddhiste._

5

Mieux les hommes vivent, moins ils se plaignent des autres. Et plus
ils vivent mal, plus ils sont mcontents non pas d'eux-mmes, mais des
autres.

6

Le sage cherche tout en lui-mme; l'insens cherche tout dans les
autres. CONFUCIUS.



IV.--_La vraie vie est la vie spirituelle._

1

La vie humaine, pleine de souffrances corporelles pouvant s'arrter
 tout instant, doit avoir, pour ne pas tre la plaisanterie la plus
grossire, un sens conformment auquel elle ne peut tre trouble ni par
les souffrances, ni par sa longue dure, ni par sa brivet.

Or la vie humaine a ce sens. Il est dans notre conscience de plus en
plus nette de receler en nous Dieu.

2

La vie humaine est une communion continue de l'tre spirituel, isol
par le corps, avec ce  quoi il a conscience d'tre uni. Que l'homme
le comprenne ou non, qu'il le veuille ou non, cette communion s'opre
irrsistiblement par l'tat que nous appelons: vie humaine. La
diffrence entre les hommes qui ne comprennent pas leur destination et
ne veulent pas vivre conformment  elle, et ceux qui la comprennent et
veulent vivre conformment  elle, consiste en ce que la vie de ceux qui
ne la comprennent pas, est une souffrance continuelle, alors que la vie
de ceux qui la comprennent et qui accomplissent leur destination, est un
bien continu qui augmente sans cesse.

3

Rien ne confirme de faon aussi clatante, que l'oeuvre de la vie est
dans le perfectionnement moral, que le fait que, si varis que soient
tes dsirs en dehors de ce perfectionnement, et bien qu'ils soient
entirement raliss, l'attrait du dsir s'teint aussitt que le but
est ralis. Il n'y a qu'une chose qui conserve la joie--c'est d'tre
conscient que l'on avance vers la perfection.

Seul ce perfectionnement continuel donne la vraie joie qui ne cesse de
grandir. Chaque pas en avant fait sur ce chemin, entrane une rcompense
qui est obtenue immdiatement. Et rien, ne peut la ravir.

4

Celui qui consacre sa vie au perfectionnement spirituel ne peut tre
mcontent, car ce qu'il dsire est toujours en son pouvoir.

                                                            PASCAL.

5

tre heureux, possder la vie ternelle, vivre en Dieu, tre sauv, tout
cela a le mme sens: c'est la solution du problme de la vie. Et ce
bien s'accrot; l'homme ressent la possession de plus en plus forte et
profonde de la joie cleste. Et ce bien n'a pas de bornes, car ce bien
est la libert, la toute-puissance, la satisfaction complte de tous les
dsirs.

                                                            AMIEL.



V.--_En quoi consiste le vrai bonheur._

1

Les biens rels sont peu nombreux. Le vrai bien, le vrai bonheur est ce
qui est le bien pour tous.

C'est pourquoi, on ne doit dsirer que ce qui est conforme au bien
commun. Celui dont l'oeuvre vise ce but obtiendra son bonheur.

                                                            MARC-AURLE.

2

Dans les situations des hommes, le mal est uni au bien, tandis que
dans leurs tendances ce mlange n'existe pas. La tendance peut tre
mauvaise: chercher  accomplir la volont de sa nature charnelle--,
ou bonne: chercher  accomplir la volont de Dieu. Si l'homme suit le
premier dsir, il est srement malheureux; s'il suit le deuxime, il n'y
a pas pour lui de malheur possible--tout est bonheur.

3

Personne ne peut faire le vrai bonheur d'un autre. L'homme ne peut faire
que son propre bonheur. Le vrai bien ne consiste qu'en une seule chose:
vivre pour l'me et non pour le corps.

4

Faire le bien est la seule oeuvre dont on puisse dire qu'elle nous est
srement profitable.

5

On dit que celui qui fait le bien n'a pas besoin de rcompense. C'est
vrai, si l'on croit que la rcompense ne sera pas en toi et ne viendra
pas de suite, mais dans l'avenir. Mais l'homme est incapable de faire
le bien sans rcompense, sans que cela lui donne la joie. Il s'agit de
comprendre en quoi consiste la vraie rcompense. Elle n'est pas dans
ce qui est extrieur ni dans l'avenir, mais dans ce qui est interne et
actuel: elle est dans le perfectionnement de l'me. C'est l qu'est la
rcompense et en mme temps la raison de faire le bien.

6

Un homme de sainte vie priait Dieu pour les hommes: O Seigneur,
disait-il, sois misricordieux pour les mchants, parce que tu as dj
t misricordieux pour les bons: ils sont heureux, parce qu'ils sont
bons.

                                                            SAADI.



VI.--_Le bien est dans l'amour._

1

Il n'y a qu'une chose  faire pour tre sr d'tre heureux: c'est
d'aimer, d'aimer tous, les mchants et les bons. Aime toujours et tu
seras heureux toujours.

2

Nous ne savons pas et nous ne pouvons savoir pourquoi nous vivons.
Aussi, ne pourrions-nous pas savoir ce que nous devons et ce que nous ne
devons pas faire, si nous n'prouvions pas le dsir du bien. Ce dsir
nous dmontre clairement ce que nous devons faire,  condition de ne pas
comprendre notre vie  la faon de l'animal, mais en nous souvenant que
nous avons une me. Et le bonheur que dsire notre me nous est donn
dans l'amour.

3

Si le Dieu de charit existe et s'Il a cr le monde, Il l'a srement
fait de faon  ce que tous, y compris les hommes, y soient heureux.

Mais si Dieu n'existe pas, vivons nous-mmes de faon  ce que nous
soyons bien. Et pour que nous soyons bien, il faut que nous nous aimions
les uns et les autres, il faut qu'il y ait de l'amour. Et Dieu tant
amour, nous viendrons encore  Lui.

4

On dit: Pourquoi aimerions-nous ceux qui nous sont dsagrables?
Parce que c'est l qu'est la joie. Eprouve-le et tu sauras si c'est vrai.

5

Rien que la mort devant nous, rien que l'accomplissement immdiat du
devoir! Comme cela semble triste et effrayant! Pourtant, consacre ta vie
 l'union, par l'amour, aux hommes et  Dieu, et ce qui te paraissait
effrayant, deviendra le plus grand bien.



VII.--_Plus l'homme vit pour son corps, plus il est priv du vrai
bonheur._

1

Les uns cherchent le bien dans la puissance, les autres dans les
sciences, les troisimes dans les plaisirs. Ces trois genres de
jouissances ont form trois coles diffrentes, et tous les philosophes
ont toujours suivi l'une d'elles. D'autres, qui se sont plus rapprochs
de la vraie philosophie, ont compris qu'il est ncessaire que le bien
gnral dsir par tous ne soient dans aucune des choses particulires
qui ne peuvent tre possdes que par un seul, et qui, tant partages,
affligent plus le possesseur par le manque de la partie qu'il n'a pas,
qu'elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient.
Ils ont compris que le vrai bien devait tre tel que tous puissent le
possder  la fois, sans diminution et sans envie, et que personne
ne pt le perdre contre son gr. Et ce bien existe: ce bien est dans
l'amour.

                                                            PASCAL.

2

Pourquoi t'agites-tu, malheureureux? Tu cherches le bien, tu cours
quelque part, et le bien est en toi-mme. Inutile de le chercher 
d'autres portes. Si le bien n'est pas en toi, il n'est nulle part. Le
bien est en toi, en ce que tu peux aimer tous, non pour quelque chose,
mais pour vivre, et non de ta propre vie, mais aussi de celle des
autres. Chercher le bien dans le monde et ne pas profiter du bien qui
est en notre me, revient au mme que d'aller puiser l'eau dans une
grande mare trouble et loigne, tandis qu'il y a  ct une source pure
venant de la montagne.

                                                       D'aprs ANGLUS.

3

Si tu veux le vrai bonheur, ne le cherche pas dans les pays loigns,
dans la richesse, dans les honneurs, ne le demande pas aux hommes, ne
t'inclinent pas devant eux et ne lutte pas contre eux pour le bonheur.
On peut, par ces moyens, obtenir des richesses, un grand titre et
diverses choses inutiles; mais le vrai bonheur, dont chacun a besoin,
ne peut tre obtenu auprs des hommes, ni achet ou sollicit, ni donn
gratuitement. Sache que tout ce que tu ne peux prendre toi-mme, ne
t'appartient pas et ne t'est pas ncessaire. Tu peux toujours prendre
toi-mme, par une vie juste, tous ce dont tu as besoin.

Oui, le bonheur ne dpend ni du ciel, ni de la terre, mais uniquement de
nous-mmes.

Il n'y a qu'un seul bien au monde, lui seul nous est ncessaire. Quel
est donc ce bien? C'est la vie dans l'amour. Et ce bien peut tre
facilement obtenu.

                                                       D'aprs SKOVORODA.

4

Dieu soit lou d'avoir rendu facile aux hommes tout ce qui leur est
ncessaire, et difficile tout ce dont ils n'ont pas besoin. Le bonheur
est trs ncessaire  l'homme, et il n'y a rien de plus facile que
d'tre heureux. Dieu en soit lou!

Le Royaume de Dieu est en nous. Le bonheur est dans le coeur, s'il
contient de l'amour.

Qu'arriverait-il si le bonheur ncessaire  tout homme avait t accord
suivant l'endroit, le temps, l'tat, la position, la sant, la force
corporelle? Qu'arriverait-il si le bonheur existait uniquement en
Amrique, ou uniquement  Jrusalem, ou  l'poque de Salomon, dans la
demeure des rois, grce  la richesse, aux grades, si on le trouvait
seulement au dsert, dans les sciences, dans la sant, dans la beaut?

Serait-il possible aux hommes de ne vivre qu'en Amrique, ou de vivre 
la mme poque? Si le bonheur tait dans la richesse, ou dans la sant,
ou dans la beaut, tous les pauvres, tous les vieux, tous les malades,
tous les laids seraient malheureux. Dieu aurait-il priv tous ces gens
de bonheur? Non, Dieu soit lou, il a rendu l'inutile difficile: il a
agi de faon  ce qu'il n'y ait pas de bonheur dans la richesse, ni dans
les grades, ni dans la beaut du corps. Le bonheur n'est qu'en une seule
chose--dans la vie juste, et cela est au pouvoir de chacun.

5

Demander  Dieu que quelqu'un nous donne le bien dans cette vie, revient
au mme que d'tre assis auprs d'une source, et demander  d'autres de
calmer ta soif. Baisse-toi et bois. Le bonheur nous est donn, il faut
savoir en profiter.

6

Si tu considres comme un bien ce qui n'est pas en ton pouvoir, tu seras
toujours malheureux. Persuades-toi que tout le bonheur est  ta porte,
et personne ne te le ravira.



VIII.--_L'homme n'prouve pas le bien de la vie uniquement quand il ne
suit pas la loi de la vie._

1

Si tu demandes: pourquoi le mal existe-t-il? Je rponds par la question:
pourquoi la vie existe-t-elle? Le mal est pour que la vie soit. La vie
se manifeste par la libration du mal.

2

Si notre vie n'est pas heureuse, cela tient uniquement  ce que nous ne
faisons pas ce que nous aurions d faire pour que la vie soit une joie
perptuelle.

3

Si quelqu'un dit qu'il se sent malheureux en faisant le bien, cela
prouve uniquement que ce qu'il considre comme le bien ne l'est pas.

4

Sache et souviens-toi que si l'homme est malheureux, c'est par sa propre
faute. Les hommes ne sont malheureux que lorsqu'ils dsirent ce qu'ils
ne peuvent avoir.

Que ne peuvent-ils pas toujours avoir, bien qu'ils le dsirent, et que
peuvent-ils toujours avoir quand ils le dsirent?

Ils ne peuvent pas toujours avoir ce qui n'est pas en leur pouvoir,
ce que les autres peuvent lui prendre. Seul est en leur pouvoir ce
que rien ni personne ne sauraient leur ravir. A la premire catgorie
appartiennent tous les biens terrestres: la richesse, les honneurs, la
sant. A la deuxime: notre me, notre perfectionnement spirituel. Et
prcisment la chose qui nous est le plus ncessaire pour notre bien est
en notre pouvoir, parce que rien, aucun bien terrestre ne donne le vrai
bien, mais ne fait que nous leurrer. Le vrai bien ne peut tre obtenu
que par notre effort vers la perfection spirituelle, et cet effort est
toujours en notre pouvoir.

On a agi pour nous de mme qu'un bon pre aurait agi pour ses enfants.
Seul ce qui ne peut nous donner le bonheur ne nous appartient pas,
tandis que tout ce qui nous est ncessaire nous est donn.

                                                            PICTTE.

5

Ne crois pas que la perplexit devant le sens de la vie soit quelque
chose de noble ou de tragique. Cette perplexit est pareille  celle que
l'homme prouve lorsqu'il se voit dans une socit occupe  lire un bon
livre. La perplexit de cet homme qui n'coute pas attentivement ou n'a
pas compris ce qu'on lit et qui s'agite au milieu des gens occups, n'a
rien de noble ni de tragique, mais est ridicule, bte et pitoyable.

6

Il y avait une fois un bienfaiteur qui, voulant faire aux hommes le plus
de bien possible, se mit  rflchir pour savoir comment il devait s'y
prendre pour n'offenser personne et pour que tous en profitent. Si l'on
distribue les richesses directement aux gens, on risque de donner moins
 celui qui en a le plus besoin, et l'on en saurait en donner galement
 tout le monde; alors ceux qui n'en auraient pas assez diraient:
Pourquoi as-tu donn aux autres et pas  nous?

Le bienfaiteur eut alors l'ide d'installer une auberge dans un endroit
o passait beaucoup de monde et d'y dposer tout ce qui peut tre utile,
ou faire plaisir au voyageur. Il y mnagea des chambres bien chaudes, de
bons poles, du bois  brler de provisions d'clairage, de pains, de
lgumes, de fruits, de boissons de toute sorte, des lits, des vtements,
du linge, des chaussures, bref, quantit de produits pouvant suffire 
beaucoup de monde. Puis, le bienfaiteur s'en alla pour voir ce qui en
rsultera  son retour.

Les bonnes gens commencrent  affluer  l'auberge: y mangeaient,
buvaient, couchaient, passaient parfois un jour ou deux, y restaient
parfois une semaine entire. Parfois, ceux qui en avaient besoin
emportaient des vtements et des chaussures. Avant de s'en aller, ils
rangeaient tout pour que d'autres passants puissent aussi en profiter,
et puis ils partaient en remerciant le bienfaiteur inconnu.

Mais un jour, arrivrent des gens grossiers et mchants. Ils
s'emparrent de tout ce qui leur convenait, et une dispute clata
parmi eux au moment du partage. D'abord, ils s'injurirent, puis ils
en vinrent aux mains, et se mirent  s'arracher les uns aux autres
les objets et  les briser exprs pour que d'autres ne puissent s'en
emparer. Et lorsqu'ils eurent tout dtruit et commencrent  souffrir
du froid et de la faim ils se mirent  mdire du propritaire, en
l'accusant d'avoir mal organis les choses, de n'avoir pas mis de
gardiens pour empcher d'entrer de mauvaises gens. D'autres prtendaient
qu'il n'y avait pas de propritaire du tout, et que l'auberge s'tait
organise toute seule.

Affams, transis de froid et irrits, ces gens quittrent l'auberge
en s'injuriant entre eux, maudissant l'auberge et celui qui l'avait
construite.

Les hommes agissent de mme sur la terre quand ils ne vivent pas pour
leur me, mais pour leur corps, qu'ils gchent leur vie et celle des
autres, s'accusent entre eux et accusent Dieu, au lieu de s'accuser
eux-mmes, s'ils croient en Dieu, et accusent l'univers, s'ils ne
croient pas en Dieu, et s'imaginent que le monde s'est organis tout
seul.



IX.--_Seule l'observance de la loi de la vie donne le bien  l'homme._

1

Il faut toujours tre joyeux. Si tu ne l'es plus, cherche o tu t'es
tromp.

2

Si l'homme n'est pas satisfait de sa situation, il peut la modifier par
deux moyens: amliorer les conditions de sa vie, ou bien amliorer son
tat moral. Le premier n'est pas toujours en son pouvoir, le second
l'est toujours.

                                                            EMERSON.

3

Il me semble que l'homme doit considrer comme rgle principale d'tre
heureux et satisfait. Il faut tre honteux de son mcontentement comme
d'une mauvaise action, et savoir que s'il y a quelque chose qui ne va
pas en soi, on ne doit pas le raconter aux autres et s'en plaindre, mais
tcher de corriger ce qui va mal.

4

L'observance de la loi de Dieu, de la loi d'amour qui donne le bien
suprme, est possible dans toutes les situations.

5

Venez  Moi, vous tous qui tes fatigus et chargs, et je vous
soulagerai. Car Mon joug est le bien et Ma charge est lgre, dit
la doctrine du Christ. Ces paroles signifient qu'indpendamment des
malheurs qui accablent l'homme, indpendamment des offenses et des
amertumes qu'il doit supporter, il lui suffit de comprendre et de
recueillir dans son coeur la vraie doctrine, qui dit que la vie et son
bien consistent  unir l'me  ce dont elle est spare par le corps:
aux mes des autres hommes et  Dieu, pour que tout le mal apparent
disparaisse. Il suffit  l'homme de voir le but de la vie dans l'union
affectueuse avec tout ce qui vit et avec Dieu, et sa vie, au lieu d'tre
un tourment, devient aussitt le bonheur.


FIN


       *       *       *       *       *


TABLE DES MATIRES

Prface du traducteur

Prface de l'auteur


           I.    La foi
          II.    Dieu
         III.    L'me
          IV.    Une mme me chez tous
           V.    L'amour
          VI.    Pchs, tentations, superstitions
         VII.    Les excs
        VIII.    La lubricit
          IX.    L'oisivet
           X.    La cupidit
          XI.    La colre
         XII.    L'orgueil
        XIII.    L'ingalit
         XIV.    La violence
          XV.    Le chtiment
         XVI.    La vanit
        XVII.    Les fausses croyances
       XVIII.    La fausse science
         XIX.    L'effort
          XX.    La vie est dans le prsent
         XXI.    Le non-agir
        XXII.    La parole
       XXIII.    La pense
        XXIV.    L'abngation
         XXV.    L'humilit
        XXVI.    La vracit
       XXVII.    Le mal
      XXVIII.    La mort
        XXIX.    Aprs la mort
         XXX.    La vie est un bien








End of the Project Gutenberg EBook of La Pense de l'Humanit, by Lon Tolsto

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PENSE DE L'HUMANIT ***

***** This file should be named 43761-8.txt or 43761-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/3/7/6/43761/

Produced by Madeleine Fournier, Annemie Arnst & Marc
D'Hooghe at http://www.freeliterature.org (Scans generously
made available by Gallica, Bibliothque nationale de France)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

