The Project Gutenberg EBook of Les grands froids, by mile Bouant

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Title: Les grands froids

Author: mile Bouant

Illustrator: Theodore Weber

Release Date: September 17, 2013 [EBook #43760]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS FROIDS ***




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BIBLIOTHQUE DES MERVEILLES

PUBLIE SOUS LA DIRECTION DE M. DOUARD CHARTON

LES GRANDS FROIDS

PAR MILE BOUANT

ANCIEN LVE DE L'COLE NORMALE

OUVRAGE ILLUSTR DE 31 VIGNETTES

PAR TH. WEBER

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET C^ie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1880

Droits de proprit et de traduction rservs




INTRODUCTION


Nous estimons d'habitude l'tat calorifique d'un corps par l'impression
qu'il produit sur la main. Le corps nous semble chaud ou froid suivant
qu'il donne de la chaleur  la main ou qu'il lui en enlve. Mais le
jugement que nous portons ainsi est incomplet et sujet  bien des
erreurs. Il nous suffira de le montrer par quelques exemples.

Plongeons la main droite dans un vase rempli d'eau trs froide, la
gauche dans un second vase rempli d'eau trs chaude. Aprs quelques
instants d'attente, sortons les mains du liquide et plongeons-les toutes
les deux  la fois dans de l'eau tide: nous la trouverons chaude  la
main droite, froide  la gauche.

Voici, rapproches l'une de l'autre, une plaque de cuivre et une de
bois: la main, tendue de faon  s'appuyer sur les deux plaques, trouve
la premire beaucoup plus froide que la seconde, quoiqu'elles soient
certainement toutes les deux dans le mme tat calorifique. C'est que le
cuivre, qui conduit bien la chaleur, refroidit la main beaucoup plus
rapidement que ne le fait le bois.

Je suis dans la campagne, expos au froid le plus vif, je retire mon
gant et j'applique ma main sur mon visage. Mon visage est glac, la main
me semble chaude; je la pose sur ma poitrine, qui est chaude, la main me
semble glace.

Lorsqu'il s'agit d'apprcier le degr de chaleur ou de froid de l'air,
que nous ne pouvons toucher directement, les erreurs sont encore plus
faciles. L'impression produite sur l'organisme entier dpend alors de
mille circonstances: de notre tat de sant ou de maladie, des vtements
qui nous couvrent, de l'endroit d'o nous sortons... De plus, la
sensation ne laissant aucune trace, il est absolument impossible de
comparer le froid prouv  deux poques diffrentes, si peu loignes
qu'elles soient.

Aussi, ds le dix-septime sicle, les savants ont-ils senti le besoin
d'imaginer un instrument prcis, susceptible de nous renseigner
exactement sur le froid et le chaud, susceptible en mme temps de
traduire par des nombres l'tat calorifique des divers corps avec
lesquels on le met en contact: cet instrument se nomme le thermomtre.
Aprs maintes transformations, il est arriv  la disposition que nous
allons indiquer.

[Illustration: _a_]

Dans une petite boule de verre munie d'un col trs long et extrmement
troit, _a_, on introduit un liquide, alcool ou mercure; puis on ferme
le col  la lampe.

Si nous plongeons le petit appareil ainsi construit dans de l'eau
chauffe, nous remarquerons que le liquide s'lve de plus en plus dans
le col  mesure que l'eau devient de plus en plus chaude. C'est qu'il se
produit une augmentation de volume sous l'action de la chaleur: cet
effet se nomme dilatation.

Qu'on enlve le feu, nous verrons le niveau baisser peu  peu, pour
revenir  la hauteur primitive quand le refroidissement sera complet.

De l il faut conclure: d'abord, que le liquide augmente de volume en
s'chauffant, diminue de volume en se refroidissant; ensuite, qu'
chaque tat calorifique du liquide correspond un volume dtermin, de
telle sorte que le niveau dans la tige reviendra le mme chaque fois que
l'appareil sera plac dans les mmes conditions de chaleur.

Nous pouvons donc, en marquant une graduation sur la tige, dfinir les
divers tats calorifiques par les numros en face desquels s'arrtera le
liquide dans chaque cas.

[Illustration]

Pour que les indications ainsi obtenues soient comparables entre elles,
il suffit de faire des conventions auxquelles chacun se conformera.

Les conventions universellement adoptes aujourd'hui sont fondes sur
les faits suivants: 1 Le thermomtre, plong dans la glace fondante,
c'est--dire dans la glace place depuis plusieurs heures dans une pice
chauffe, s'arrte  un niveau fixe qui ne dpend ni de l'origine de la
glace, ni du froid extrieur, ni de la chaleur de l'appartement. En ce
point, on place l'origine de la graduation, le degr zro. 2 Le mme
appareil, plac dans la vapeur d'eau bouillante, monte beaucoup plus
haut par suite de la dilatation, et finit par s'arrter  un nouveau
point fixe, indpendant de l'eau choisie et du feu qui la fait bouillir.
Ce second point fixe dtermine le centime degr de la graduation.

L'espace compris entre les deux points fixes est divis en cent parties
gales, et l'on a le thermomtre dit centigrade. La division est
prolonge au-dessus de 100 degrs pour les chaleurs plus fortes que
celle de l'eau bouillante, au-dessous de zro pour les froids plus
grands que celui de la glace fondante.

Un thermomtre gradu d'aprs ces principes tant plac dans un lieu
dtermin, le liquide qu'il renferme s'lvera jusqu' une certaine
division: le numro de cette division est ce que l'on nomme la
temprature du lieu.

Exemples: Dans une chambre, le mercure du thermomtre s'arrte en face
de la division 12; on dit que la temprature de la chambre est de 12
degrs centigrades au-dessus de zro, et cette temprature s'crit +12.
Dehors, au contraire, le mercure s'arrte en face de la division 8
au-dessous du zro; on dit que la temprature est de 8 degrs
centigrades au-dessous de zro, et cette temprature s'crit -8.

Bien d'autres conventions avaient t successivement adoptes avant
celle que nous venons d'indiquer. Maintenant encore on se sert en
certains pays de graduations nommes graduation Fahrenheit, graduation
Raumur. Nous n'en exposerons point les principes, parce qu'elles sont
actuellement presque compltement abandonnes. Du reste, pour viter
toute confusion, nous rapporterons, dans le courant de cet ouvrage,
toutes les tempratures  la graduation centigrade.

Le liquide contenu dans le thermomtre est tantt du mercure, tantt de
l'alcool; mais, les bases de la graduation tant toujours les mmes, la
temprature indique dans chaque cas est la mme, quel que soit le
liquide choisi. Le mercure est le plus souvent employ pour mesurer les
hautes tempratures; mais comme il a l'inconvnient de se solidifier 
la temprature de -40 degrs, on le remplace par de l'alcool quand on
veut tudier les froids excessifs.




LES GRANDS FROIDS




LIVRE PREMIER

LES EFFETS DU FROID




CHAPITRE PREMIER

ACTION DU FROID SUR L'HOMME.


Quand il se transporte du ple  l'quateur, l'homme observe des
tempratures bien diverses. Pendant ce long parcours, tout change autour
de lui. A l'quateur il voit, accompagnant la chaleur extrme, des jours
gaux aux nuits, une vgtation luxuriante, une flore et une faune
nombreuses, des orages effroyables, des pluies torrentielles, des
cyclones dvastateurs. Dans les rgions froides, ce sont des jours de
plusieurs mois, des nuits presque sans fin,  peine quelques animaux et
quelques plantes; au lieu de forts, des amas de glaces ternelles, les
pluies remplaces par des neiges, les orages par des aurores borales.

[Illustration: Au lieu de forts, des amas de glaces ternelles...]

Pour ne citer que les points extrmes de l'chelle thermomtrique, M.
Duveyrier a observ dans le pays des Touaregs une chaleur de +67.7 
l'ombre, tandis qu' Nijni-Kdinsk, en Sibrie, on a eu  supporter un
froid de -62.5. Ce qui donne un cart total de 130 degrs. A ces deux
tempratures si loignes l'une de l'autre l'homme peut vivre, et la
chaleur de son corps est sensiblement la mme dans l'un et l'autre pays.
Ce n'est qu' cette condition, du reste, qu'il rsiste  des climats si
dissemblables, car la mort arrive trs rapidement ds que la chaleur du
corps s'carte de quelques degrs en plus ou en moins de sa temprature
normale, qui est de +38 degrs.

Comment cette temprature de notre corps peut-elle ainsi demeurer
stationnaire? Comment l'homme ne s'chauffe-t-il pas, de mme que les
substances inanimes, quand il est dans un milieu chaud? Comment ne se
refroidit-il pas quand il est plong dans une atmosphre glaciale?

Il semble d'autant plus difficile de s'expliquer la rsistance  la
chaleur que, nous le savons, notre corps est le sige d'une combustion
incessante, la respiration, produisant  chaque instant une quantit de
chaleur considrable. Comment ds lors concevoir que, chauffs
intrieurement, plongs  l'extrieur dans un milieu  temprature
leve, nous ne nous chauffions pas trs rapidement?

Il n'en est rien pourtant. C'est que l'homme, pour se dfendre, a
plusieurs moyens  sa disposition.

D'abord, l'habitant des pays chauds mange peu, et par suite respire peu.
L'ennemi intrieur, foyer qui ne peut s'teindre compltement, ne
produit que la quantit de chaleur strictement ncessaire  l'entretien
de la vie. Nous n'avons  lutter que contre le rchauffement extrieur.

Pour nous protger, nous avons d'abord les vtements, tout aussi propres
 arrter le chaud que le froid. Ces mmes toffes qui, pendant l'hiver,
empchent la chaleur de sortir des corps, empchent aussi dans les
rgions chaudes, et de la mme manire, la chaleur extrieure de
pntrer jusqu' nous.

Outre les vtements, cuirasse passive qui se laisserait traverser  la
longue, nous avons l'vaporation, source active de froid rpandue sur
toute la surface de la peau, dfense bien autrement efficace.

Chacun sait que l'vaporation d'un liquide produit du froid, et un froid
souvent considrable. Qui n'a vrifi, en effet, que si on se mouille en
t les mains et le visage, on prouve bientt une sensation de
fracheur dlicieuse due  l'vaporation de l'eau. Quelques gouttes
d'ther, liquide trs volatil, verses sur la main dterminent par leur
vaporation un froid quelquefois assez intense pour amener
l'insensibilit.

C'est au moyen du froid produit par l'vaporation du gaz ammoniac
liqufi qu'on arrive actuellement, dans l'appareil Carr,  obtenir la
glace industriellement  trs bas prix pendant l't.

Eh bien, la surface de la peau est constamment, mais surtout pendant
l't, le sige d'une vaporation considrable. C'est elle qui garantit
notre corps d'une lvation de temprature qui ne tarderait pas  lui
tre funeste. Quand le danger devient plus grand, les glandes
sudoripares produisent abondamment un liquide qui ruisselle sur le
corps. Cette sueur, par son vaporation rapide, maintient l'quilibre de
temprature ncessaire  notre existence.

L'action combine des vtements et de l'vaporation de la sueur est
telle, que nous pouvons supporter non seulement des tempratures de 62
degrs, mais des tempratures de 120 degrs, 130 degrs, de beaucoup
suprieures  celle de l'eau bouillante. Pour n'en citer qu'un exemple,
en 1874, neuf observateurs pntrrent dans une chambre chauffe  128
degrs et y demeurrent huit minutes. Dans cette chambre on avait plac,
 ct des observateurs, des oeufs qui ne tardrent pas  bouillir, un
bifteck qui fut rapidement cuit, de l'eau qui entra presque
immdiatement en bullition.

Cependant ces dfenses ne sont efficaces que si la grande chaleur ne se
maintient pas trop longtemps; et elles deviennent insuffisantes pour
toute temprature un peu suprieure  38 degrs qui serait longtemps
prolonge. Ainsi, l'abb Gaubil rapporte que, du 14 au 23 juillet 1743,
par une temprature soutenue de 40 degrs, 11400 personnes moururent de
chaud dans les rues de Pkin.

Quand il s'agit de se garantir du refroidissement, le problme semble
plus facile; et, en effet, la protection peut tre plus efficace.

C'est que le foyer intrieur de la respiration compense en partie les
pertes causes par le rayonnement de notre corps dans un air trop froid.
Aussi notre premier moyen de lutter contre le froid est dans l'activit
plus grande que prend la respiration. Cette activit sera encore exalte
par le mouvement, l'exercice continuel, qui est comme le courant d'air
qui avive la combustion.

L'exercice, en effet, a pour action de dterminer une circulation plus
active du sang, un renouvellement plus rapide de l'air qu'il renferme,
et de doubler dans certains cas la somme de chaleur qui se produit au
dedans de nous. Mais, de mme qu'un courant d'air violent n'activera le
feu que si le combustible ne manque pas, de mme l'exercice n'activera
la respiration d'une manire permanente que si nous fournissons au sang
des matriaux susceptibles d'tre brls. De l la ncessit d'une
alimentation abondante quand on a  lutter contre le froid, et tout
aussi bien d'une alimentation convenablement choisie. Les viandes, les
substances grasses surtout, devront tre manges en abondance.

Les habitants des rgions polaires sont dous d'un apptit froce; ils
mangent, ou plutt ils dvorent une quantit prodigieuse d'aliments,
parmi lesquels les huiles et les graisses, minemment propres  produire
de la chaleur, sont prpondrantes.

Des vtements appropris sont tout aussi indispensables. Les matires
d'origine animale, soie, laine, poils, ont la proprit de conduire mal
la chaleur, c'est--dire de s'opposer au passage de la chaleur  travers
elles. Un vtement de laine ou de fourrure empchera donc la chaleur du
corps de se perdre  l'extrieur. Les vtements,  eux seuls, lorsqu'ils
sont assez abondants et assez fourrs, joints  une bonne alimentation,
suffiront  dfendre du froid.

Les habitants des climats temprs peuvent se contenter d'toffes de
laine; ceux des rgions polaires doivent y joindre les peaux d'animaux.
Tous les voyageurs au ple Nord se sont proccups des vtements chauds
 donner aux gens de leur quipage, et il est curieux de voir quels
soins ont prsid  la confection des objets d'habillement des quipages
de la _Germania_ et de la _Hansa_, qui ont explor les ctes du
Groenland en 1869 et 1870.

Pendant les froids de l'hiver, l'vaporation cutane se produit encore,
quoique bien faiblement, et tendrait  nous refroidir. Dans les climats
rigoureux, on peut empcher cette vaporation en rpandant sur le corps
une substance grasse, qui met en mme temps la peau  l'abri de
l'impression du froid. Le Lapon et le Samoyde, dit Virey, graisss
d'huile rance de poisson, se promnent sans inconvnient, la poitrine
dbraille, par des froids de -40  -50 degrs. En Sibrie, les soldats
russes s'enveloppent les oreilles et le nez dans des papillotes de
parchemin enduites de graisse d'oie, qui reste fluide et ne se gerce pas
comme le suif. Ils bravent ainsi les froids les plus violents.

Enfin, pour se dfendre du froid, l'homme a les moyens extrieurs: il se
rfugie dans les habitations; il emploie le feu, qui s'ajoute  la
chaleur produite dans la respiration.

Les habitants des rgions polaires vivent le plus souvent sous terre,
dans des huttes creuses sous le sol, munies d'un toit form de peaux de
btes. Ils sont l un peu comme des animaux hibernants,  l'abri de tout
courant d'air extrieur,  l'abri aussi du rayonnement qui tendrait 
refroidir leur demeure.

[Illustration: Les habitants des rgions polaires vivent le plus souvent
sous terre.]

Mais dans les pays civiliss, une semblable habitation ne peut tre
employe, et il faut construire des maisons plus commodes. Elles doivent
avoir des murs pais, faits autant que possible de substances peu
conductrices de la chaleur. Le bois et la brique sont, pour ces
constructions, trs prfrables  la pierre. Bien plus, dans certains
pays froids, les murs sont doubles, en briques ou en planches, de mince
paisseur, et l'intervalle qui les spare est garni de sciure de bois ou
de paille hache, qui constituent une couche parfaitement isolante. De
doubles fentres augmentent aussi beaucoup l'efficacit de la
prservation.

Dans nos maisons franaises, surtout celles du midi et du centre, on ne
cherche  raliser aucune de ces conditions. Les murs sont en pierre,
simples et lgers; les fentres sont uniques et le plus souvent mal
jointes. Aussi, ds que l'hiver est rigoureux, nous avons plus 
souffrir que les habitants des pays froids.

En 1870, l'quipage de la _Hansa_, forc d'abandonner son bateau, se
rfugie sur un immense glaon flottant et y demeure plus de huit mois.
Eh bien, par une temprature extrieure de 18 et 20 degrs au-dessous de
zro, on obtenait, dans la hutte construite sur ce glaon avec une
partie de la provision de charbon, une temprature de 18 degrs
au-dessus de zro. C'est que les murs taient faits d'une substance
conduisant mal la chaleur, et que toutes les ouvertures inutiles taient
bien rigoureusement bouches. Combien peu de personnes, mme dans nos
hivers ordinaires, atteignent une temprature aussi leve! encore
faut-il un feu constamment soutenu.

[Illustration: L'quipage sut y maintenir une temprature suprieure 
+20 degrs.]

C'est qu'aussi notre moyen de chauffage n'est pas mieux organis que nos
maisons pour lutter contre le froid. La chemine, pleine de gaiet,
excellent systme de ventilation, est un moyen de chauffage dtestable.
L'air chaud, au lieu de rester dans l'appartement, monte constamment
dans le tuyau et est renouvel par de l'air froid venant du dehors:
l'chauffement ne se fait que par rayonnement, et la chaleur rayonne
n'est qu'une bien faible portion de la chaleur produite.

Combien sont suprieurs les poles, au moins au point de vue de
l'lvation de la temprature! Les poles de fonte de nos pays ont
l'inconvnient de s'chauffer trop fort, jusqu'au rouge, ce qui n'est
pas sans danger pour l'hygine de l'appartement; mais les poles des
pays froids, et notamment ceux de la Russie, ont une tout autre
disposition.

Ce sont d'immenses constructions de briques, recouvertes de porcelaine
ou de faence. L'air, aspir de l'extrieur par un conduit spcial,
vient se chauffer dans le pole pour se rpandre ensuite dans
l'appartement. La masse s'chauffe lentement; puis, quand il ne reste
plus dans l'intrieur qu'un brasier, on ferme toutes les ouvertures, et
la chaleur se conserve pendant de longues heures. Les paysans russes
produisent ainsi dans leurs misrables rduits des tempratures
effroyables, de 40  50 degrs, qui font ressembler leurs habitations 
des fours. La chaleur accablante de cette atmosphre, l'odeur
repoussante et l'effroyable salet qui l'accompagnent, rendent le sjour
dans ces demeures impossible  quiconque n'y est pas n.

Enfin nous devons compter aussi l'habitude de rsister au froid,
l'endurcissement qui en rsulte, comme un prservatif souvent efficace
contre le refroidissement. Les hommes robustes peuvent, en effet, par un
endurcissement progressif, arriver  avoir une grande force de
rsistance contre le froid. Nos mains et notre visage possdent  un
degr lev cette insensibilit relative, parce qu'ils sont constamment
exposs aux intempries. Les mains, qui ont une si grande surface de
refroidissement pour un volume trs faible, seraient  chaque instant
les victimes du froid sans cet endurcissement.

Aristide demandait un jour  un Scythe comment il pouvait, presque nu,
rsister au froid de l'hiver: Je suis tout visage, lui rpond le
barbare, indiquant ainsi ce que peut l'endurcissement sur toutes les
parties du corps.

Ces moyens de prservation: endurcissement, vtements convenables,
nourriture approprie, habitations bien closes, chauffage bien entendu,
suffisent pour empcher tout accident; mais, dans bien des cas,
quelques-uns de ces moyens de dfense font dfaut. Il n'y a que trop de
gens exposs aux rigueurs de l'hiver sans habitation et sans feu, sans
vtements suffisants, sans nourriture. Alors, si le froid est assez vif,
si son action est assez prolonge, l'endurcissement n'est plus que d'un
faible secours, et il survient les accidents les plus graves, sur
lesquels nous devons nous arrter.

Dans quelques cas, lorsque l'individu expos au froid est peu robuste,
l'action peut tre foudroyante. Celui qui est atteint par cette soudaine
invasion du refroidissement s'agite comme saisi de frayeur, son regard
devient fixe et sombre, il pousse un cri, puis tombe rigide et glac. On
a vu de jeunes militaires qui, exposs  un froid violent pendant une
heure seulement, ont t trouvs morts dans un tat de rigidit
complte; mais ces cas foudroyants sont rares.

D'habitude, l'action d'un froid excessif est plus lente. Elle est locale
ou gnrale.

L'action locale, qui commence par une douleur assez vive, est bientt
suivie de fourmillements, d'engourdissement, d'un ralentissement
progressif de la circulation. Si l'arrt a t total, la circulation
souvent ne peut plus tre rtablie et l'ablation du membre devient
ncessaire. Les pieds, les oreilles, les mains, le nez, sont les parties
le plus souvent atteintes par la conglation. Nous verrons que les
voyageurs des rgions polaires ont souvent  prouver ces accidents. Ils
se produisent bien plus frquemment encore dans les armes en campagne.

Nous en trouvons des exemples ds l'antiquit. L'arme romaine, en 177
avant notre re, tait campe en Armnie. L'hiver fut des plus rudes, au
rapport de Tacite: La terre tait si durcie par la glace, qu'il fallait
la creuser avec le fer pour y enfoncer les pieux. Beaucoup de soldats
eurent les membres gels, et plusieurs moururent en sentinelle. On en
remarqua un qui, en portant une fascine, eut les mains tellement raidies
par le froid, qu'elles s'attachrent  ce fardeau et tombrent de ses
bras mutils.

En 1341, l'hiver fut des plus rudes en Livonie, et beaucoup de soldats
de l'arme des croiss eurent le nez, les doigts et les membres gels.

En 1524, le froid fut tel en Angleterre que beaucoup de personnes
perdirent les orteils.

En 1552 et 1553, au sige de Metz par Charles-Quint, les soldats eurent
fort  souffrir du froid; beaucoup restaient raides et transis dans les
tranches. Trouvions, dit Vieilleville, des soldats assis sur de
grosses pierres, ayant les jambes dans les fanges geles jusqu'aux
genoux... A la plupart il falloit couper les jambes, car elles toient
mortes et geles.

L'insensibilit qui accompagne l'arrt de la circulation est quelquefois
absolue. Nous avons vu, au mois de dcembre 1870, un garde mobile du
dpartement de Sane-et-Loire, qui se chauffait au feu du bivouac, se
brler presque entirement un pied sans prouver aucune douleur. Il
fallut le lui couper.

Ces accidents sont si frquents que le plus souvent les historiens ne
prennent pas la peine de les mentionner. Bien prs de nous, ils ont t
terribles pendant les funestes guerres de 1811-1812 et de 1870-1871, sur
lesquelles nous aurons l'occasion de revenir. Des cas de conglation
partielle peuvent se produire et se produisent en ralit presque chaque
anne, mme dans les hivers les moins rigoureux, surtout aux pieds; il
est important d'en connatre le traitement.

Il faut d'abord faire de douces frictions avec de la neige sur la partie
malade; ds que la sensibilit est revenue, on pratique des lotions avec
de l'eau trs froide dont on lve graduellement la temprature.

L'exposition  la chaleur doit tre vite avec le plus grand soin,
comme le montrent les rcits suivants, emprunts  la campagne de
Russie.

Peu de monde, crit M. Ren Bourgeois, chirurgien-major de la grande
arme, chappa  la conglation, et chacun en fut frapp dans quelques
parties du corps. Heureux ceux  qui elle n'atteignit que le bout du
nez, les oreilles et une partie des doigts! Ce qui rendait les ravages
encore plus funestes, c'est qu'en arrivant prs des feux, on y plongeait
imprudemment les parties refroidies, qui, ayant perdu toute sensibilit,
n'taient plus susceptibles de ressentir l'impression de la chaleur qui
les consumait. Bien loin d'prouver le soulagement que l'on recherchait,
l'action subite du feu donnait lieu  de vives douleurs, et dterminait
promptement la gangrne.

Malheur, s'crie Larrey,  l'homme engourdi par le froid et chez qui la
sensibilit extrieure tait teinte! s'il entrait subitement dans une
chambre trop chaude, ou s'il s'approchait de trop prs d'un grand feu de
bivouac, les parties engourdies ou geles taient frappes de gangrne,
qui se montrait  l'instant mme avec une telle rapidit que ses progrs
taient sensibles  l'oeil.

On a vu des soldats tomber raides morts devant les feux des bivouacs.
Mais ces conglations partielles, souvent faciles  gurir, quelquefois
ncessitant des amputations, rarement suivies de mort, ne sont rien
auprs de l'action gnrale du froid sur les individus affaiblis ou mal
garantis.

Cette action gnrale se porte surtout sur le cerveau et sur le systme
nerveux. L'action sur le cerveau se traduit assez frquemment par un
dlire furieux, bientt suivi d'une mningite rapidement mortelle. Mais
le plus souvent les accidents se produisent d'une manire toute
diffrente. A la pleur de la face succde une congestion accompagne
d'un assoupissement qui augmente graduellement; les muscles
s'affaiblissent de plus en plus; il en rsulte une grande difficult
d'agir, de parler mme, une faiblesse de la vue qui va, dans quelques
cas, jusqu' la ccit absolue, enfin un hbtement qui semble de
l'idiotisme. Puis, l'assoupissement augmentant, le besoin de repos et de
sommeil devient irrsistible. Le malheureux se couche avec dlice sur la
neige ou la terre glace, il s'endort pour ne plus se rveiller.

Sous l'excs du froid, crit Paul Bert, la soif que l'on prouve est
atroce; le got et l'odorat diminuent, les yeux se ferment
involontairement; les mouvements deviennent incertains, toute force
s'enfuit; la langue bgaye, et les penses sont lentes et indistinctes.

Les anciens connaissaient parfaitement tous ces symptmes de l'action
progressive du froid. D'aprs Plutarque, un froid excessif engourdit
les nerfs et les prive de mouvement; il suspend l'usage de la langue,
et, par sa duret, il glace les parties molles et humides du corps.

Le froid sec est bien moins  craindre que le froid accompagn
d'humidit. M. Lacassagne rappelle que dans la retraite de Constantine,
en novembre 1836, par une temprature minima de -1 degr, il y eut des
accidents graves de conglation.

Les effets de l'humidit et des vents se montrrent d'une manire
beaucoup plus effrayante dans l'expdition de Stif au Bou-Thaleb, en
1846. En trois jours, sur une colonne de 2800 hommes, 208 prirent par
l'action immdiate du froid, et plus de 500 furent atteints de
conglation. Et pourtant le thermomtre ne descendit pas jusqu' -2
degrs.

Que de fois des hommes ont t gels et sont morts de froid!
Naturellement, les pauvres gens, obligs de coucher dehors, mal nourris
et mal vtus, sont les premiers, le plus souvent les seuls atteints;
mais ce sont toujours les armes en campagne qui prsentent le plus
triste spectacle. Il faut lire dans Xnophon le rcit des souffrances
des Dix mille surpris par le froid dans les montagnes de l'Armnie. Il
faut voir comment Charles XII, aprs la bataille de Pultava, en 1709,
perdit la moiti de son arme dans les forts de l'Ukraine.

Il faut cependant, dans les rcits des historiens, bien se garder de
confondre les cas de mort par le froid avec les mortalits causes par
les maladies conscutives du froid, ou par les famines survenues  la
suite des grands hivers. Voyons d'abord, dans l'histoire, les accidents
causs par la seule action du froid. Ces accidents, qui se produisent
presque constamment, ne sont jamais bien nombreux, sauf pendant les
guerres, et ne peuvent prendre le caractre de calamits publiques.

En 823, des hommes meurent de froid en grand nombre; il en fut de mme
en 874. En 1124, beaucoup de femmes et d'enfants moururent de froid. En
1523, il y eut en Angleterre un hiver si rigoureux que plusieurs
personnes prirent par la rigueur du froid; d'autres perdirent les
orteils.

Peignot rapporte les tristes effets d'un voyage dans les rgions
polaires, entrepris en 1552: Le capitaine Willoughby cherchait le
chemin de la mer de la Chine par la mer septentrionale; les glaces
l'arrtrent  Arzina, port de la Laponie,  la latitude de 69 degrs.
L'anne suivante, on le trouva mort, ainsi que tous les gens de son
quipage.

Sous Henri III, le duc d'pernon, faisant le sige de la ville de
Chorges, en Dauphin, que dfendaient les protestants, perdit par le
froid une grande partie de son arme. Mzeray raconte en ces termes les
souffrances des soldats: Survint un hiver qui fut plus cruel cette
anne-l qu'il ne l'avoit t depuis cinquante ans. On raconte des
choses tranges du grand excs de cette froidure: on trouvoit les
sentinelles tout roides morts, quelques-uns plants debout, que le
verglas avoit attachs par les pieds  terre, comme s'ils eussent pris
racine; d'autres fixs sur les chevaux comme des statues. La violence du
froid engourdissoit les plus vigoureux, et leur geloit la voix jusques
dans les entrailles: on vit des soldats qu'elle avoit rendus si
insensibles qu'ils s'toient  demi rostis dans le feu avant que de
pouvoir tre chauffs. Ils mouroient par centaines; les vivants ne
pouvoient suffire  enterrer les morts, et les jetoient par monceaux
dans de grandes fosses: tellement que cette arme, qui toit de plus de
dix mille hommes, se trouva rduite, au partir de l,  trois ou quatre
mille.

Mais il nous faut nous arrter dans cette numration, qui serait trop
longue et bien monotone. Arrivons donc de suite aux temps qui sont plus
proches de nous.

Un invincible besoin de sommeil saisit ceux que le froid va terrasser.
Cet engourdissement nous sera montr d'une manire bien frappante par
l'exemple suivant. Le docteur Solander, l'un des compagnons du capitaine
Cook, surpris par le froid sur les ctes de Terre-Neuve avec plusieurs
matelots, usait de toute son influence pour les empcher de s'abandonner
au sommeil. Quiconque s'assira s'endormira, s'criait-il, et quiconque
s'endormira ne se rveillera plus. Et lui-mme, vaincu  son tour,
oublie son exprience et ses conseils; il se couche sur la terre
couverte de neige, en suppliant son ami Banks de le laisser dormir. Il
fallut employer la violence pour le rveiller.

Mais c'est encore le tableau de la retraite de Russie qui nous montrera
le mieux l'influence gnrale du froid. Nous y verrons  quel point les
hommes, dmoraliss par la dfaite, uss par la fatigue et les
privations antrieures, sont rapidement atteints. Reprenons le rcit de
Ren Bourgeois: Toutes les facults taient ananties chez la plupart
des soldats; la certitude de la mort les empchait de faire aucun effort
pour s'y soustraire: se croyant hors d'tat de supporter la moindre
fatigue, ils refusaient de continuer leur route, et se couchaient 
terre pour y attendre la fin de leur dplorable existence. Un grand
nombre taient dans un vritable tat de dmence, le regard fixe, l'oeil
hagard; ils marchaient comme des automates, dans le plus profond
silence. Les outrages, les coups mme, taient incapables de les
rappeler  eux-mmes. Le froid excessif, auquel il tait impossible de
rsister, acheva de nous dtruire. Chaque jour il moissonnait un grand
nombre de victimes, les nuits surtout taient trs meurtrires; la route
et les bivouacs que nous quittions taient jonchs de cadavres. Pour ne
pas succomber, il ne fallait rien moins qu'un exercice continuel qui
tnt constamment le corps dans un tat d'effervescence et rpartt la
chaleur naturelle dans toutes les parties. Si, abattu par la fatigue,
vous aviez le malheur de vous abandonner au sommeil, les forces vitales
n'opposant plus qu'une faible rsistance, l'quilibre s'tablissait
bientt entre vous et les corps environnants, et il fallait bien peu de
temps pour que, d'aprs l'acception rigoureuse du langage physique,
votre sang se glat dans vos veines. Quand, affaiss sous le poids des
privations antrieures, on ne pouvait surmonter le besoin de sommeil,
alors la conglation faisait de rapides progrs, s'tendait  tous les
liquides, et l'on passait, sans s'en apercevoir, de cet engourdissement
lthargique  la mort. Heureux ceux dont le rveil tait assez prompt
pour prvenir cette extinction totale de la vie! Les jeunes soldats qui
venaient rejoindre la grande arme, frapps tout  coup par l'action
subite d'un froid auquel ils n'avaient point encore t exposs,
succombrent bientt  l'excs des souffrances auxquelles ils taient
livrs. Ceux-ci ne prissaient ni d'puisement, ni d'inaction, et le
froid seul les frappait de mort. On les voyait d'abord chanceler comme
des hommes ivres. Il semblait que tout leur sang ft refoul vers leur
tte, tant ils avaient la figure rouge et gonfle. Bientt ils taient
entirement saisis et perdaient toutes leurs forces. Leurs membres
taient comme paralyss; ne pouvant plus soutenir leurs bras, ils les
abandonnaient  leur propre poids et les laissaient aller passivement;
leurs fusils s'chappaient alors de leurs mains, leurs jambes
flchissaient sous eux, et ils tombaient enfin, aprs s'tre puiss en
efforts impuissants. Au moment o ils se sentaient dfaillir, des larmes
mouillaient leurs paupires, et quand ils taient abattus, ils se
relevaient  diverses reprises pour regarder fixement ce qui les
environnait; ils paraissaient avoir perdu entirement le sens, et ils
avaient un air tonn et hagard; mais l'ensemble de leur physionomie, la
contraction force des muscles de la face, offraient des traces non
quivoques des cruelles douleurs qu'ils ressentaient. Les yeux taient
extrmement rouges, et trs souvent le sang transsudait  travers les
pores et s'coulait par gouttes au dehors de la membrane qui recouvre le
dedans des paupires.

[Illustration: La route et les bivouacs taient jonchs de cadavres.]

Larrey, de son ct, trace un tableau tout aussi triste: Aprs le
passage de la Brsina, le 25 dcembre, le thermomtre ne fit que
baisser, et, dans la nuit du 25 au 26, il tomba  -26 degrs. Le bivouac
fut terrible. On pouvait  peine se tenir debout, et celui qui perdait
l'quilibre tombait frapp d'une stupeur glaciale et mortelle. Malheur 
celui qui se laissait gagner par le sommeil! quelques minutes
suffisaient pour le geler entirement, et il restait mort  la place o
il s'tait endormi.

Le dcouragement, l'affaiblissement, taient tels que rien ne pouvait
sauver ces malheureux. Sourds  tous les conseils, ne raisonnant plus,
entirement domins par la sensation actuelle, officiers, soldats, tous
se prcipitaient auprs des granges incendies; mais bientt, frapps
d'une apoplexie foudroyante, ils tombaient dans ce mme feu auprs
duquel ils croyaient trouver leur salut; d'autres, agits de mouvements
convulsifs, devenus tout  coup furieux, s'y prcipitaient eux-mmes. De
tels exemples ne servaient  rien; ces malheureux taient bientt
remplacs par d'autres; leur sort tait mme envi! A l'aspect de ces
cadavres brls,  l'insensibilit, au peu d'tonnement que causaient de
pareilles scnes, on aurait cru voir des barbares accoutums  des
sacrifices humains. (Jauffret.)

L'immersion dans l'eau glace, surtout pour les hommes affaiblis, est
une cause de mort encore plus prompte que l'action de la temprature la
plus basse. Nombre de soldats prirent de la sorte au passage de la
Brsina. Ceux qui ne trouvaient pas  passer sur les ponts, ou qui y
taient bousculs trop fort, se jetaient  l'eau, dans l'espoir de
gagner  la nage l'autre rive. Mais leurs membres taient immdiatement
envahis par une raideur cadavrique, tout mouvement devenait impossible,
et les malheureux trouvaient une mort prompte, suspendus entre les
glaons. Les hroques pontonniers qui, sous la conduite de l'admirable
gnral bl, se plongrent dans la Brsina pour rtablir les ponts
effondrs, moururent presque tous: quelques-uns  peine furent sauvs.
Le gnral qui leur avait donn l'exemple ne tarda pas  les suivre dans
la tombe.

La mort par le froid, si souvent constate, est une vritable asphyxie:
elle a pour cause principale l'arrt de la respiration par suite de la
rigidit des muscles.

Les asphyxies par le froid sont si frquentes que chacun peut se trouver
en prsence d'un de ces accidents, et doit connatre les soins  donner.
Nous ne pouvons mieux faire que de copier ici la mthode de traitement
publie au milieu de ce sicle par le conseil de salubrit de la Seine.
Cette instruction, parfaitement conue, est relative  toutes les sortes
d'asphyxies: elle devrait tre connue de tous. Nous n'en transcrirons
que les passages relatifs  l'asphyxie par le froid:

1 On portera l'asphyxi, le plus promptement possible, de l'endroit o
il aura t trouv au lieu o il devra recevoir des secours. Pendant ce
transport, on enveloppera le corps avec des couvertures, ou,  dfaut de
couvertures, avec de la paille ou du foin; on laissera la face libre. On
vitera aussi d'imprimer au corps, surtout aux membres, des mouvements
brusques.

2 Dans l'asphyxie par le froid, il est de la plus haute importance de
ne rtablir la chaleur que lentement et par degrs. Un asphyxi par le
froid qu'on approcherait du feu, ou que, ds le commencement, on ferait
sjourner dans un lieu chauff, mme mdiocrement, serait
irrvocablement perdu. Il faut, en consquence, le porter dans une
chambre sans feu, et l lui administrer les premiers secours que rclame
sa position.

3 Si l'asphyxie a eu lieu par un froid de plusieurs degrs au-dessous
de zro, et que le malade conserve de la souplesse, on le dshabillera
et l'on couvrira tout le corps, y compris les membres, de linges tremps
dans l'eau froide, qu'on rafrachira encore en y ajoutant des glaons
concasss.

4 Si le corps tait tellement frapp par le froid qu'il ft dans un
tat de rigidit prononce, il y aurait avantage  le plonger dans une
baignoire contenant assez d'eau pour que le tronc et les membres en
fussent couverts. Cette eau devra tre aussi froide que possible, et
l'on en lverait la temprature par degrs de dix en dix minutes.

5 Lorsque les membres auront repris leur souplesse, on fera excuter 
la poitrine et au ventre des mouvements dans le but de provoquer la
respiration. On continuera en mme temps des frictions sur le corps et
les membres, soit avec de la neige, si l'on a pu s'en procurer, soit
avec des linges tremps dans de l'eau froide.

6 Lorsque l'asphyxi commence  se rchauffer, ou qu'il se manifeste
quelques signes de vie, on doit l'essuyer avec soin et le placer dans un
lit qui ne soit pas plus chaud que le corps lui-mme. Il ne faut pas non
plus allumer du feu dans la pice avant que le corps ait recouvr
entirement sa chaleur naturelle.

7 Aussitt que le malade peut avaler, on peut lui faire prendre un
demi-verre d'eau froide dans laquelle on ajoute une cuillere  caf
d'eau de mlisse, d'eau de Cologne ou de tout autre spiritueux.

8 Si, au contraire, l'asphyxi avait de la propension 
l'engourdissement, on lui ferait boire de l'eau vinaigre, et si cet
engourdissement tait profond, on administrerait des lavements irritants
avec de l'eau sale ou avec de l'eau de savon. Il est utile de faire
remarquer que, de toutes les asphyxies, l'asphyxie par le froid est
celle qui laisse, selon l'exprience des pays septentrionaux, le plus de
chances de succs, mme aprs douze  quinze heures de mort apparente;
mais, d'un autre ct, cette asphyxie exige aussi, plus que toute autre,
une grande prcision dans l'emploi des moyens destins  la combattre,
notamment dans le rchauffement du malade.

                   *       *       *       *       *

Remarquons en terminant cette tude que le froid, sans agir
immdiatement sur l'homme, peut occasionner des maladies graves, causes
d'une mortalit souvent norme. Cette mortalit svit surtout sur la
classe pauvre, qui n'a pour rsister ni la ressource d'une bonne
alimentation, ni celle d'une bonne hygine.

C'est aux pidmies, bien plus qu'aux asphyxies causes par le froid,
qu'il faut attribuer les grandes mortalits des hivers rigoureux cits
par les historiens. Faisons quelques emprunts  l'importante notice
d'Arago, qui nous a dj servi et qui nous servira encore longtemps de
guide.

670 de notre re.--L'hiver fut trs vhment et trs prolong du ct de
Constantinople, et fit prir un grand nombre d'hommes et d'animaux.

717.--L'hiver fut si rigoureux  Constantinople, que les chevaux et les
chameaux de l'arme des Sarrasins qui l'assigeaient prirent pour la
plupart.

823.--Beaucoup d'animaux et mme des hommes succombent sous l'excs du
froid. Une pidmie conscutive emporte une multitude de personnes des
deux sexes et de tout ge.

Dans l'tude particulire que nous ferons d'un grand nombre d'hivers,
nous aurons l'occasion de revenir sur ces mortalits.

Mais toutes ces tristes consquences des froids violents de nos rgions
ne sont rien auprs des dsastres produits dans la vgtation, et des
terribles famines qui en ont t si souvent la consquence. Nous allons
bientt les tudier.




CHAPITRE II

ACTION DU FROID SUR LES ANIMAUX ET SUR LES PLANTES.


Les animaux aussi sont sensibles au froid; beaucoup mme y sont plus
sensibles que l'homme. L'homme a, comme nous l'avons vu, la proprit de
vivre dans des climats bien divers; il peut, presque sans inconvnient,
passer des pays chauds aux rgions froides, pourvu qu'il prenne des
prcautions convenables.

Bien plus, il peut supporter, sans en souffrir, des variations de
temprature extrmement considrables et fort rapides. Quelques exemples
de ces variations extraordinaires doivent tre cits. Dans le voyage du
vapeur _le Tegetthoff_  la Nouvelle-Zemble, en 1872, 1873 et 1874, on a
observ des tempratures de 50 degrs au-dessous de zro. L'quipage,
enferm dans la grande chambre du navire, sut y maintenir constamment
une temprature suprieure  +20 degrs; la diffrence entre la
temprature du dehors et celle du dedans dpassait donc quelquefois 70
degrs, et cependant les matelots entraient et sortaient, subissant
plusieurs fois par jour ces variations normes sans aucun danger.

Chappe, dans le rcit de son voyage en Sibrie, effectu au sicle
dernier, raconte que les Russes,  la sortie de bains de vapeur dans
lesquels ils sont rests plusieurs heures  une temprature de +70
degrs, vont, absolument nus, se scher dehors avec de la neige, alors
que le froid est de 30 degrs.

De tous les animaux, le chien est le seul qui, sous ce rapport, soit
comparable  l'homme. La plupart des animaux ne peuvent supporter sans
prir que des variations bien plus faibles, et chacun reste dans le
climat qui l'a vu natre. Mme certains d'entre eux ne peuvent pas
supporter toutes les variations de temprature du milieu dans lequel ils
habitent. Pour viter les extrmes de temprature, dit Elise Reclus,
soit les froids de l'hiver, soit les trop grandes chaleurs de l't,
certaines espces animales ont la ressource des migrations, ou celle de
s'enfouir dans le sol. La plupart des insectes passent leur existence de
larve sous l'corce des arbres, sous les tas de feuilles ou sous les
couches superficielles de la terre. Des espces de mollusques, des
poissons, plusieurs reptiles et quelques mammifres se couchent aussi
dans le limon des lacs et des marais, ou dans des terriers creuss 
l'avance. Ainsi protgs contre le climat du dehors, les animaux tombent
dans un tat d'engourdissement ou de sommeil, pendant lequel leur vie
reste partiellement suspendue: la temprature de leur corps s'abaisse
parfois jusqu'au point de glace, et l'on a mme vu des poissons se geler
compltement, sans que la mort apparente les ait empchs de ressusciter
plus tard; la respiration et la circulation du sang sont graduellement
ralenties, la digestion cesse tout  fait; les organes, devenus
temporairement inutiles, se rtrcissent; les parasites intestinaux
s'engourdissent eux-mmes avec les animaux aux dpens desquels ils
vivent. Les animaux de nos climats, surtout nos animaux domestiques,
ont une assez grande rsistance au froid et  la chaleur; cependant,
dans les grands hivers, il n'est pas rare de les voir mourir de froid,
de voir des pidmies rgner, qui dpeuplent les tables. A ces
souffrances il faut ajouter les difficults de la subsistance. Les
animaux non domestiques ne peuvent aller chercher, sous la neige paisse
qui couvre le sol, la nourriture qui leur est ncessaire; ils meurent de
faim. La difficult n'est pas beaucoup moindre pour ceux que nous
levons; car leurs propritaires ne peuvent plus les nourrir, privs
qu'ils sont de la vgtation qui, d'habitude, dure presque tout l'hiver.

En 544, l'hiver fut si rigoureux dans les Gaules, par l'abondance de la
glace et de la neige, que les oiseaux et autres btes sauvages se
laissrent prendre  la main.

En 566, en 670, en 791, en 843, en 860, en 874... un grand nombre
d'animaux prirent soit de froid, soit de faim, soit d'une pidmie
conscutive du froid.

En 887, l'hiver fut accompagn d'une pidmie si violente sur les boeufs
et les moutons, qu'il ne resta plus gure en France d'animaux de cette
espce.

En 1276, les troupeaux prirent presque totalement dans le diocse de
Parme. Les exemples semblables ne nous manqueraient pas, aussi nombreux
que nous puissions les dsirer.

Mais c'est surtout sur les plantes que nous devons nous arrter. Les
plantes sont comme les animaux hibernants: arrive la saison froide,
elles cessent pour ainsi dire de vgter, s'engourdissent de manire 
rsister  toutes les intempries, et attendent des temps meilleurs.
Pendant cet engourdissement, elles ne sont gure sensibles au froid.
Reclus, aprs avoir parl des animaux, arrive aux plantes: La plupart
des plantes de la zone tempre, dit-il, peuvent supporter des froids de
10, 15, 20 degrs, sans que la force vitale soit supprime chez elles,
mais aucune ne peut crotre  une temprature infrieure au point de
glace. Dans les montagnes, les saxifrages et les soldanelles fleurissent
jusque dans la neige, mais l'eau qui arrose leurs racines, et l'air qui
entoure leurs feuilles, ont dj une temprature suprieure  zro.

Cependant, quand le froid se prolonge, les plantes les plus robustes de
nos climats finissent par succomber. La continuit du froid, qui permet
 l'abaissement de temprature de pntrer peu  peu mme les plus
grosses branches, est plus nuisible que quelques froids isols, aussi
grands qu'ils soient.

Le degr de froid qui arrte la vgtation, et celui qui cause la mort
de la plante, varient considrablement avec les diffrentes espces
vgtales. Mais on peut dire d'une manire gnrale que c'est vers zro
que cesse la vgtation, tandis qu'il faut des tempratures de plusieurs
degrs au-dessous de zro pour amener la conglation des plantes de nos
rgions tempres.

D'autre part, ds que la vgtation est commence, et que les jeunes
feuilles se dveloppent, que les nouveaux bourgeons s'entr'ouvrent, la
plante devient beaucoup plus sensible, et souvent les faibles geles du
printemps viennent faire plus de mal que les rigueurs de l'hiver. Lisons
ce que disent  ce sujet Buffon et Duhamel: La gele est quelquefois si
forte pendant l'hiver, qu'elle dtruit presque tous les vgtaux, et la
disette de 1709 est une poque de ses cruels effets. Les graines
prirent entirement; quelques espces d'arbres, comme les noyers,
prirent aussi sans ressource; d'autres, comme les oliviers et presque
tous les arbres fruitiers, furent moins maltraits; ils repoussrent de
dessus leur souche, leurs racines n'ayant pas t endommages. Enfin,
plusieurs grands arbres plus vigoureux poussrent au printemps presque
sur toutes les branches, et ne parurent pas en avoir beaucoup souffert.
Cependant cette gele a produit, dans les arbres qu'elle n'a pas
entirement dtruits, des dfauts qui ne s'effaceront jamais. Une gele
qui nous prive des choses les plus ncessaires  la vie, qui fait prir
entirement plusieurs espces d'arbres utiles, et n'en laisse presque
aucun qui ne se ressente de sa rigueur, est certainement des plus
redoutables. Ainsi, nous avons tout  craindre des grandes geles qui
viennent pendant l'hiver, et qui nous rduiraient aux dernires
extrmits si nous en ressentions plus souvent les effets; mais
heureusement on ne peut citer que deux ou trois hivers qui, comme celui
de l'anne 1709, aient produit une calamit redoutable.

Les plus grands dsordres que causent jamais les geles du printemps ne
portent pas,  beaucoup prs, sur des choses aussi essentielles,
quoiqu'elles endommagent les graines; on n'a jamais vu que cela ait
produit de grandes disettes; elles n'affectent pas les parties les plus
solides des arbres, leur tronc ni leurs branches; mais elles dtruisent
totalement leurs productions, et nous privent de rcoltes de vins et de
fruits, et par la suppression des nouveaux bourgeons elles causent un
dommage considrable aux forts.

Nos plantes les plus sensibles, cultives seulement dans le midi, sont
le palmier, le dattier, le myrte, le grenadier. Ces arbustes sont
souvent dtruits par les hivers un peu rigoureux. Les orangers et les
oliviers ne rsistent pas beaucoup plus. Puis viennent les vignes et les
rcoltes en terre, bls, avoines, qui sont bien souvent victimes du
froid. Parmi les arbres plus vigoureux, qui rsistent plus longtemps, le
pin d'Alep, le chne vert, le platane, sont ceux qui ont le plus 
craindre. Puis, successivement, le htre, le chne, le sapin, le pin, le
bouleau, qui est l'arbre le plus rsistant de nos rgions.

Les arbres fruitiers doivent tre placs, comme rsistance, entre le
chne vert et le htre; ils sont quelquefois dtruits jusqu'aux racines
dans nos hivers les plus rigoureux.

Est-il possible de donner sur ce sujet des indications plus prcises?
Non. Il n'y a pas pour chaque arbre une temprature  laquelle il meurt,
et le mal produit par les geles intenses dpend de bien des
circonstances. Il en est des vgtaux comme des hommes et des animaux.
M. de Gasparin, dans son Cours d'agriculture, insiste sur ce point: Il
ne suffirait pas de connatre l'abaissement de temprature que peut
supporter chaque arbre, pour expliquer sa mort; il faudrait encore
connatre la dure de cette temprature extrme. Un moment suffit pour
dtruire le bourgeon baign de rose; il faut plus longtemps pour le
rameau; le tronc ne prit qu'aprs une longue succession de froids, la
racine rsiste presque toujours. Mais ce qui rend plus difficile la
dtermination de ce degr extrme, c'est que nous voyons les ravages du
froid dpendre souvent beaucoup plus des circonstances du dgel que de
l'intensit mme du froid et de l'tat des cultures.

Si l'on ne connat pas exactement le degr de froid ncessaire pour
faire prir chaque arbre, on ne connat pas davantage  la suite de
quelle action les plantes sont tues par le froid. Peut-tre la gele,
en diminuant le volume des cellules des vaisseaux et des canaux dans
lesquels circule la sve, affaiblit-elle ou arrte-t-elle tout  fait le
mouvement de cette sve. Et le dommage caus serait d'autant plus grand
que ce ralentissement aurait t pouss plus loin. Ainsi, les jeunes
pousses de chne ne sont pas affectes sensiblement quand la temprature
est  zro, tandis que celles du mrier et du figuier, ne pouvant
rsister  cette temprature, meurent.

Une explication qui se prsente naturellement  l'esprit pour l'action
du froid sur les plantes est la suivante. Les sucs de la plante,
contenant beaucoup d'eau, augmentent de volume comme celle-ci par la
conglation. Cette dilatation dchire les cellules, rompt les vaisseaux
qui deviennent impropres  la circulation de la sve, le vgtal meurt.
Tant que la conglation persiste, la plante ne semble pas atteinte; mais
vienne l'action du soleil, la glace fond, les canaux briss
s'affaissent, les dsastres apparaissent.

S'il est incontestable que les choses se passent ainsi quelquefois, la
mort des plantes est due le plus souvent  une autre cause. Nous voyons,
en effet, diffrentes plantes de nos pays devenir raides, n'tre  peu
prs qu'un glaon aprs une forte gele, et reprendre ensuite, pourvu
qu'elles soient dgeles lentement. On peut considrer la rapidit du
dgel comme une des causes principales du mal produit par le froid. Il
est impossible de ne pas voir l une analogie frappante entre l'action
du froid sur les plantes et cette action sur les animaux. Enfin, la
plupart des espces propres aux pays chauds succombent  une temprature
de quelques degrs au-dessus de zro, et qui ne peut ds lors congeler
leurs sucs.

Il est certain cependant que des froids rigoureux amnent mcaniquement
des dchirures considrables dans les vgtaux. Sous l'action des fortes
geles de l'hiver, les arbres les plus vigoureux clatent avec fracas,
et les habitants des campagnes entendent avec effroi pendant la nuit des
dtonations comparables au bruit du tonnerre. Ces dtonations se
produisent trs frquemment, et sans aller dans les pays froids, le nord
de la France les entend se produire presque  chaque hiver. Pour ces
cas-l l'explication prcdente est la seule admissible. La conglation
de l'eau qui se trouve dans l'arbre, dterminant une augmentation de
volume, amne la rupture de l'arbre. Aussi ces accidents se
produisent-ils surtout dans les rgions humides.

Dans la majorit des cas, elles font plus de bruit que de mal. L'arbre
d'o vient de partir un bruit formidable ne semble pas endommag; mais
si on le considre de prs, on voit, partant du bas et s'levant  une
hauteur de deux ou trois mtres, une fissure troite, verticale, qui
s'tend jusqu'au centre de l'arbre; sa largeur est de quelques
millimtres, rarement de quelques centimtres. Dans les cas
exceptionnels, la fente traverse l'arbre de part en part, et alors
l'cartement peut atteindre jusqu' dix centimtres. Cette blessure ne
cause pas le plus souvent grand dommage; quand la glace qui est 
l'intrieur s'est fondue, la fente disparat, les parties se
rapprochent, et l'arbre continue  vgter. Mais si, longtemps aprs
l'accident, le tronc est sci horizontalement, on voit, sous les couches
continues dposes pendant les dernires annes, la fente nettement
trace, et l'on peut, en comptant les couches intactes, trouver la date
de la rupture.

Chez les historiens on voit souvent citer ces dtonations produites par
les arbres que fend la gele. Elles sont donnes comme une des preuves
les plus remarquables de la violence extraordinaire du froid. La preuve
n'est pas convaincante, car on entend souvent ces dtonations par des
tempratures ne dpassant pas 10 degrs au-dessous de zro, tempratures
qui se produisent presque chaque anne dans le nord de la France.

Si la rupture des gros arbres ne cause que de faibles dommages, la perte
des rcoltes, des vignes et des arbres  fruits, est au contraire d'une
importance immense. C'est la principale calamit des grands hivers,
calamit bien plus grande que toutes celles dont nous avons parl
jusqu'ici.

Les morts d'hommes et d'animaux sous l'action du froid, les pidmies
elles-mmes qui, par suite du froid, augmentent dans de larges
proportions la mortalit pendant les saisons rigoureuses, ne sont rien 
ct des terribles famines qui, jusqu' notre sicle, suivent presque
tous les grands hivers. Les rcoltes tant perdues, la vie devient
impossible: le pays se trouve dans une situation analogue  celle des
peuplades des rgions polaires, mais avec une population
proportionnellement deux ou trois cents fois plus considrable. Les
hommes sont alors rduits  brouter l'herbe,  manger les aliments qui,
d'habitude, servent de nourriture aux animaux immondes. En mme temps
que les crales, le gibier, le btail, font dfaut, tus qu'ils sont
les premiers par le manque de nourriture. De sorte que le mal s'accrot
de lui-mme, les ressources diminuant  mesure que les besoins
augmentent. Et la misre publique prend d'horribles proportions.

Nous donnerons plus tard quelques dveloppements sur l'une des plus
terribles famines qui aient ravag notre pays, celle de 1709; citons-en
ds maintenant quelques autres.

La liste complte, si nous voulions la dresser, serait presque la mme
que celle des grands hivers, tant autrefois ces deux calamits se
suivaient fatalement, une famine aprs un hiver rigoureux.

La famine et l'pidmie qui suivirent l'hiver de 874 firent prir,
suivant l'annaliste de Fulde, le tiers de la population de la Gaule.

En 1044, la famine qui succda  un hiver rigoureux fut telle, que
beaucoup de pauvres gens furent rduits  manger des animaux immondes;
en 1068, on mangea mme de la chair humaine. En 1133, la disette fut
affreuse  ce point que des populations entires furent rduites  se
nourrir d'herbes, et qu'il se trouva des gens assez presss par la faim
pour exhumer les cadavres et se nourrir de leur chair.

L'hiver de 1316 fut trs rigoureux en France, en Allemagne et en
Angleterre. Dans ces contres, la famine fut gnrale et amena  sa
suite les plus terribles maladies. Lisons, dans l'Histoire d'Angleterre
de Rapin de Thoyras, l'mouvant rcit des souffrances qu'endurrent les
populations: Cependant la famine ravageait la misrable Angleterre
d'une si terrible manire, qu'on ne peut presque ajouter foi  ce que
les historiens en rapportent. Ils ne se sont pas contents de dire que
les animaux pour lesquels on a le plus d'horreur servaient de nourriture
aux hommes; mais, ce qui est bien plus horrible, qu'on tait oblig de
cacher les enfants avec un soin extrme, si l'on ne voulait les exposer
 tre drobs pour servir d'aliments aux larrons. Ils assurent que les
hommes mmes prenaient des prcautions pour s'empcher d'tre assomms
dans les lieux secrets, sachant qu'il n'y avait que trop d'exemples que
quelques-uns en avaient t ainsi traits, pour repatre ceux qui ne
pouvaient trouver la nourriture par d'autres moyens. On voit encore,
dans les histoires de ce temps-l, que ceux qui taient renferms dans
les prisons se dvoraient impitoyablement les uns les autres, l'extrme
disette de vivres ne permettant pas qu'on leur fournt les aliments
ncessaires. Une dyssenterie, qui provenait de la mauvaise nourriture,
acheva de mettre le comble  la misre des Anglais. Il en mourut tous
les jours un si grand nombre, qu' peine les vivants pouvaient-ils
suffire  enterrer les morts. Le seul remde qu'on put trouver contre la
famine, mais qui ne fut pas capable d'apporter tout le changement
ncessaire, fut de dfendre, sous peine de la vie, de brasser aucune
sorte de bire. C'tait afin que le grain qu'on employait ordinairement
 faire ce breuvage servt  faire du pain.

Du reste, il semble qu'on se soit assez souvent rsolu  manger de la
chair humaine dans les sicles qui ont prcd le ntre. Du moins, on
trouve dans les historiens de nombreuses affirmations de ce fait
monstrueux. Pour n'en citer qu'un de plus, pendant le sige de Paris par
Henri IV, en 1590, alors que les habitants en taient rduits  manger
des animaux immondes, des bouillies d'herbe, et le cuir des souliers,
une mre aurait tent de manger ses deux enfants. Elle en mourut, et ses
hritiers, car elle tait riche, trouvrent encore quelques membres des
malheureux, qu'elle avait fait saler pour les conserver plus longtemps.

En 1420, la famine fut grande  Paris, et pendant que les malheureux
allaient  la recherche des plus vils aliments, les loups arrivaient
jusque dans la ville, qui tait devenue comme une vaste solitude.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que toutes les famines aient t
causes par la rigueur des hivers. Beaucoup l'ont t aussi par leur
trop grande douceur, qui dterminait une vgtation trop htive,
dtruite ensuite par les geles de mars et d'avril. C'est ce que les
historiens nomment le renversement des saisons. D'autres enfin, et non
les moins terribles, taient la suite des guerres trangres et des
discordes civiles, qui dtournaient si souvent les hommes de la culture
de la terre.

Ainsi le douzime sicle fut afflig de deux pouvantables famines, dues
justement au drglement des saisons. L'une, la plus longue et la plus
dsastreuse, arriva en 1108. Elle dura trois ans et dpeupla presque
tout notre hmisphre, au rapport de Mzeray. Les loups venaient manger
les hommes jusque dans les villes; et les hommes mmes, devenus loups 
l'endroit de leurs semblables, les assommaient pour les dvorer. La
seconde arriva sous le rgne de Philippe-Auguste et fut un peu moins
cruelle. Mais, pendant cette seconde famine, il se produisit de si
grands et si frquents prodiges, que tout le monde attendait  toute
heure le jugement dernier.

[Illustration: Hiver de l'anne 1108.]

Puis vient une longue et complaisante numration de ces prodiges. Ici
ce sont des clipses qui frappent l'imagination populaire; l on voit
dans les airs deux armes de flammes qui s'entre-choquent avec un bruit
trange; ailleurs c'est un pain qui, en sortant du four, laisse couler
une grande quantit de sang; enfin, dans un autre endroit, une mre
porte son enfant pendant deux ans, et cet enfant parle en naissant. Et
l'historien, dont la crdulit dpasse toute imagination, ajoute
navement: J'obmets plusieurs autres prodiges, parce qu'ils ne
parotroient pas vray-semblables, quoique peut-tre ils fussent vrais.

Et voil pourtant sur quelles autorits nous devons nous appuyer pour
tracer l'histoire des grandes intempries anciennes! Dans les
tmoignages que nous rapporterons, nous devons donc faire une large part
 la fable et  l'invention.

On pense bien que de si terribles calamits n'taient pas sans porter
une rude atteinte  la sant publique. Outre les gens qui mouraient de
faim, et ils taient souvent en fort grand nombre, il y avait ceux qui
taient victimes des pidmies causes par la misre et la mauvaise
nourriture. Ces victimes-l taient encore les plus nombreuses. La cause
premire de la mort tait la mme pour tous, c'est seulement le mode qui
diffrait.

Mzeray dcrit une de ces pidmies. C'tait sous Franois Ier;
plusieurs annes s'tant coules successivement presque sans hiver, il
en rsulta une perturbation profonde dans la vgtation, et une horrible
famine. La misre tait gnrale: La ncessit, mre de toutes les
inventions, fit enfin trouver le moyen aux indigents de faire du pain de
gland et de racines de fougres, les fruits et les herbes n'tant pas
capables de les sustenter. Mais de cette mauvaise nourriture s'engendra
une nouvelle maladie, inconnue aux mdecins, qui tait si contagieuse
qu'elle saisissait incontinent quiconque approchait de ceux qui en
taient frapps. Elle portait avec soi une grosse fivre continue qui
faisait mourir son homme en peu d'heures, d'o elle fut dite
_trousse-galant_.

Quels moyens employait-on  cette poque pour mettre fin  de telles
calamits? D'abord les aumnes, la charit publique; mais le remde
tait mince et ne servait qu' un bien petit nombre. Du reste, que peut
faire la charit dans de semblables circonstances? La famine se dclare
quand un pays n'a pas, par suite d'vnements malheureux, produit de
quoi suffire  son alimentation. La charit publique a beau se
multiplier, elle ne peut crer des subsistances, elle ne peut rien
contre la famine. Mieux vaudraient quelques sacs de bl amens dans un
pays affam, que tout l'or du monde.

Le second moyen,  peine plus efficace, tait la perquisition 
domicile, la rquisition des grains. Dans toutes ces famines nous voyons
intervenir des arrts ordonnant un recensement gnral de tous les
grains en magasin, interdisant aux dtenteurs d'en faire le commerce en
gros, les obligeant, sous les peines les plus svres,  les conduire au
march pour y tre vendus en dtail aux pauvres gens. Mesure excellente,
mais absolument insuffisante.

Il faut dire, pour rendre hommage  la vrit, qu'on voyait vaguement le
vritable remde, mais sans avoir le moyen ni peut-tre la ferme volont
de l'employer. On faisait venir du bl des pays voisins; mais,  cause
de l'insuffisance des moyens de transport, et du retard apport  la
prise de ces mesures, on ne ressentait qu'un bien faible soulagement.

De plus, les famines tant dues beaucoup plus souvent  la guerre civile
ou trangre qu'aux intempries des saisons, la cause mme qui l'avait
fait natre empchait qu'on pt mme songer  y porter remde.

La dernire ressource, comme les autres inefficace, mais qui donnait au
moins aux malheureux quelque esprance, tait celle des prires
publiques.

Flibien, dans l'Histoire de Paris, fait le rcit d'une procession qui
eut lieu dans la capitale en 1587, dans le but de faire cesser la famine
et la contagion qui dcimaient la population. Nous allons voir avec
quelle pompe ces crmonies taient faites:

Aprs avoir employ tous les secours humains, on eut recours aux
prires publiques pour flchir le ciel sur tant de misres. On fit, le 9
de juillet, une procession gnrale, o fut porte la chsse de
Sainte-Genevive, avec toutes les crmonies accoutumes. Cette
procession fut bientt suivie d'une autre plus particulire et aussi
solennelle. Le mardi 21 du mme mois, le cardinal de Bourbon, abb de
Saint-Germain des Prs, qui avoit commenc l'anne prcdente  btir
son palais abbatial, fit faire la procession en cet ordre. A la tte de
la procession paroissoient les enfants du faubourg, garons et filles,
la plus part vtus de blanc et pieds nuds, et tant les uns que les
autres avec un cierge  la main. Venoient ensuite les Capucins, les
Augustins, les Cordeliers, les Pnitents blancs, et le clerg de
Saint-Sulpice. Tout cela prcdoit les religieux de l'abbaye qui
marchoient les derniers. Plusieurs d'entre eux tenoient en leurs mains
des reliques. Les autres reliquaires, au nombre de sept chsses, taient
ports par des hommes nuds en chemise et couronns de fleurs. La chsse
de S. Germain faisoit la huitime. Elle toit prcde de douze autres
hommes aussi couronns de fleurs, et porte de mme que les sept
premires. Le choeur toit second d'une musique trs harmonieuse. Le
roi assistoit  la procession et toit ml avec ceux de sa confrrie.
Les deux cardinaux de Bourbon et de Vendme y toient aussi dans leurs
habits rouges, suivis d'un grand concours de toute la ville.

L'historien oublie de nous rapporter si cette imposante crmonie eut
l'effet qu'on en attendait et si elle fit cesser les souffrances du
peuple. Mais il remarque que tout s'y passa avec tant d'ordre que le roi
en parla le mme jour  son dner, et dit que le cardinal de Bourbon son
cousin en avait tout l'honneur. Il ne manque pas ensuite de parler de
l'achvement du palais abbatial de Saint-Germain des Prs, qui lui tient
plus au coeur que les famines, dont il n'est plus question.




CHAPITRE III

LA NEIGE.


La neige est la pluie de l'hiver. Presque chaque fois que la temprature
de l'air s'abaisse au-dessous de zro, l'eau des nuages, ne pouvant
demeurer  l'tat liquide, cristallise sous les formes les plus varies.
Sa chute, arrte en partie par la rsistance de l'air, qui trouve 
s'exercer sur ces cristaux si ramifis, devient plus lente. Cette pluie
nouvelle, au lieu de suivre les pentes pour aller de suite grossir la
rivire, s'arrte o elle tombe; au lieu de s'infiltrer dans le sol,
elle reste  la surface, constituant un blanc manteau dont l'paisseur
va en augmentant  mesure que se prolonge la chute.

Dans les rgions de la zone glaciale, o la temprature reste pendant
plusieurs mois constamment infrieure  zro, la pluie liquide est
inconnue; pendant les longues nuits d'un hiver presque sans fin il ne
tombe que de la neige. Quand arrivent les chaleurs, les couches
accumules forment une paisseur considrable.

Sur les montagnes assez leves de la zone tempre, et mme de la zone
torride, l'accumulation des neiges est tout aussi grande.

Pour n'en donner qu'un exemple, disons qu'Agassiz, tant  l'hospice du
Grimsel, dans les Alpes,  une hauteur de 1874 mtres au-dessus du
niveau de la mer, a vu tomber pendant six mois d'hiver l'norme couche
de 17 mtres de neige. Cette neige, fondue, aurait donn une paisseur
d'eau de 1m.50; c'est deux fois et demie la masse d'eau qui tombe 
Paris en une anne entire.

Dans nos plaines il s'en faut de beaucoup que l'paisseur approche
jamais de celle que nous venons de citer. Le nombre des jours o il
neige est fort restreint en tous les points de la France; dans le midi,
la neige est rare; dans le centre, des hivers entiers se passent
quelquefois sans qu'elle ait fait son apparition. De plus, la neige ne
reste chez nous que peu de temps sur le sol, et chaque nouvelle chute
qui se produit trouve le plus souvent le sol absolument dcouvert. Ce
sont des hivers rares, et tout  fait exceptionnels, ceux o la neige
demeure plusieurs semaines sur le sol dans les plaines, ceux o elle
atteint une paisseur dpassant 20 centimtres.

M. de Gasparin divise l'Europe en trois rgions au point de vue de la
neige. La rgion du midi, o la neige fond en tombant; la rgion du
centre, o elle reste un certain temps sur le sol. Le nord de la France
est dans la seconde de ces rgions, le midi dans la premire. Enfin la
rgion du nord, qui conserve la neige pendant tout l'hiver.

Cette division n'a rien d'absolu, et il arrive quelquefois que, dans le
midi de la France, la neige demeure plusieurs semaines.

Mme en Italie, dans les plaines et sur les montagnes peu leves,
l'histoire a enregistr des chutes de neiges abondantes qui se sont
conserves sans fondre pendant une grande partie de l'hiver.

C'est ainsi qu'en 271 avant Jsus-Christ, il y eut tant de neiges en
Italie que le Forum,  Rome, en resta couvert pendant quarante jours
jusqu' une hauteur prodigieuse.

Nous serions en droit de nous demander ce que signifie pour l'historien
une hauteur prodigieuse, mais nous n'en ferons rien. Il faudra, en
effet, nous contenter, dans les nombreux renseignements que nous
emprunterons aux chroniqueurs, comme dans ceux que nous leur avons dj
emprunts, de termes vagues ou d'affirmations sans preuves. Ce qu'ils
nous racontent, ils l'ont rarement vu; ils sont les chos, plus ou moins
fidles, des bruits qui parviennent jusqu' eux. Nous les prendrons si
souvent en flagrant dlit d'exagration ou de crdulit nave, qu'il
sera prudent de ne les croire qu' moiti. Mais, dans l'impossibilit o
nous serons de contrler leurs affirmations, nous devrons nous contenter
de citer leurs textes sans y ajouter de commentaires.--Ceci dit,
reprenons nos citations.

La seconde guerre punique, en 210 avant notre re, nous montre de
nouveaux exemples de l'abondance et de la persistance des neiges dans
l'Italie et l'Espagne. Nous allons en emprunter le rcit  Tite-Live. Il
est vrai qu'il s'agit ici de rgions montagneuses; mais les neiges dont
on nous parle sont bien rellement des neiges exceptionnelles mme pour
ces rgions. Annibal, franchissant les Alpes avec son arme pour passer
en Italie, est presque arrt dans les montagnes par d'normes neiges.
Il a les plus grandes peines  rendre  ses soldats la confiance et le
courage. Quoique les soldats fussent dj prvenus par la renomme, qui
exagre ordinairement les choses inconnues, quand ils virent de prs la
hauteur des montagnes, des neiges qui semblaient se confondre avec le
ciel, de misrables cabanes suspendues aux pointes des rochers, le
btail et les chevaux rabougris par le froid, des hommes aux longs
cheveux et presque sauvages, les tres anims et inanims paralyss par
la glace, toute cette dsolation de l'hiver, plus affreuse encore qu'on
ne peut le dcrire, renouvela la terreur de l'arme.

Puis, lorsqu'il fallut passer les Apennins, l'arme d'Annibal fut
assaillie par une furieuse tempte de vent et de pluie dans laquelle
elle faillit prir. Bientt l'eau leve par le vent, s'tant gele sur
le sommet glac des montagnes, retomba en neige si forte et si presse
que, renonant  tout, les hommes se couchaient ensevelis plutt
qu'abrits sous leurs vtements. A cette neige succda un froid d'une
telle pret que de tous ces misrables, hommes et chevaux, tendus par
terre, quand chacun voulut se relever et se redresser, de longtemps
aucun ne le put... Ils passrent deux jours en cet endroit, comme
assigs; il y prit beaucoup d'hommes, de chevaux, et sept lphants.

Plutarque raconte une tempte de neige analogue, qui se produisit en
Grce au premier sicle de notre re: Vous avez entendu dire, 
Delphes, crit-il, que ceux qui allrent au secours des bacchantes que
la neige et un vent violent avaient surprises sur le sommet du Parnasse,
eurent leurs manteaux tellement gels par la rigueur du froid, qu'ils
devinrent raides comme du bois, et qu'ils se dchiraient quand on
voulait les tendre.

Au moment o Annibal souffrait de la neige en Italie, les armes
d'Espagne n'taient pas plus heureuses. Scipion assigeait la ville des
Austans, voisins de l'Ebre: Les assigs n'avaient d'autre dfense que
l'hiver qui contrariait les assigeants. Le sige dura trente jours,
durant lesquels il y eut rarement moins de quatre pieds de neige; elle
avait tellement recouvert les montagnes et les gabions des Romains,
qu'elle suffit pour les protger contre les feux quelquefois lancs par
l'ennemi.

Pour la France, les exemples de neige exceptionnelle ne manquent pas non
plus; et s'il fallait prendre  la lettre les rcits que nous allons en
donner, il semblerait que les neiges aient t beaucoup plus abondantes
anciennement qu'elles ne le sont aujourd'hui.

En l'anne 763 de notre re, il tomba, en certaines contres de la
Gaule, jusqu' dix mtres de neige,  en croire les historiens.

De mme, l'an 874, la terre demeura ensevelie sous la neige pendant cinq
mois. Il en tomba de telles quantits que les chemins taient devenus
impraticables, les forts inaccessibles, et que le peuple ne pouvait se
procurer du bois.

Quelquefois mme les neiges tombent en abondance  des poques o on est
accoutum de les voir disparatre tout  fait: ainsi, en 893, il tombe
beaucoup de neige au mois de mars, et en 975, au mois de mai.

Quelques sicles plus tard, en 1359, il y eut une quantit si
prodigieuse de neige, que jamais il n'y en avait eu autant au dire des
contemporains. A les entendre, il y en eut  Bologne jusqu' dix brasses
de hauteur, ce qui fait plus de dix-sept mtres. Les jeunes gens de la
ville pratiqurent, sous cet immense amoncellement, des galeries et des
salles de bal, dans lesquelles ils se plaisaient  donner des ftes en
mmoire d'un vnement aussi extraordinaire.

Le midi de la France, qui voit actuellement assez peu de neige, semble
en avoir eu pendant quelques sicles des chutes extraordinaires qui ne
se sont pas reproduites depuis cette poque. On trouve en un vieux
registre de Carcassonne, crit en langue du pays, que, l'an 1442, la
reine de France, Marie d'Anjou, pouse du roi Charles VII, tant en
cette ville, y fut assige par les neiges, hautes de plus de six pieds
par les rues, et fallut que s'y tnt l'espace de trois mois, et jusqu'
ce que monsieur le Dauphin son fils la vnt qurir, et la conduist 
Montauban, o toit le roi son pre.

Dans le sicle suivant, nous voyons dans cette mme ville de Carcassonne
des neiges tout aussi hautes. Ainsi, nous lisons dans l'_Histoire
gnrale du Languedoc_, par un religieux bndictin: Le roi Charles
arriva  Carcassonne le 12 janvier 1565. Il descendit  la Cit, et il
devoit, le lendemain, faire son entre solennelle dans la ville basse,
dont les habitants avoient fait de grands prparatifs; mais, comme
l'hiver toit fort rude, il tomba, la nuit, une si grande quantit de
neige, que les arcs de triomphe qu'on avoit prpars furent tous
renverss, et que le roi demeura comme assig dans la Cit pendant
plusieurs jours. Le froid fut d'ailleurs si vif cette anne, que
plusieurs voyageurs moururent dans les chemins, que le Rhne fut glac
par trois fois du ct d'Arles, et que les orangers, les citronniers et
tous les bls prirent.

Et plus tard, toujours  Carcassonne, on vit une chute de neige
extraordinaire. En 1571, la neige couvrit la terre en Languedoc, en
Dauphin et en Provence pendant soixante jours de suite: on n'avoit rien
vu de pareil depuis soixante-dix-sept ans. Il tomba une si grande
quantit de neige  Carcassonne, qu'elle fit crouler plusieurs maisons
par sa pesanteur, et que plusieurs habitants y prirent sans pouvoir
recevoir de secours. Les autres furent obligs d'tayer leurs maisons.

En 1755, on eut deux pieds de neige dans le midi. En 1757, l'hiver fut
rude en Languedoc et en Provence. Ces contres taient encore couvertes
de neige dans les premiers jours de fvrier: elles avaient, au
tmoignage de la Condamine, l'aspect du sommet des Cordillres du Prou.
Un Lapon, suivant les expressions du clbre naturaliste, ne s'y serait
pas cru dpays.

Remarquons que, dans ces deux dernires annes 1755 et 1757, on ne
compte plus les neiges par brasses, mais seulement par pieds. Est-ce
qu'elles taient en ralit devenues moins abondantes? Ne serait-ce pas
plutt que les historiens, plus consciencieux et mieux renseigns,
taient devenus plus vridiques? Il y a peut-tre l'un et l'autre.

Carcassonne, dans le midi, n'avait pas, pendant cette priode, le
privilge des grandes neiges, comme les rcits prcdents pourraient le
faire croire.

Ainsi, en 1507, le jour des Rois, il tomba trois pieds de neige 
Marseille. Cette grande quantit de neige est, au dire des historiens,
un phnomne peut-tre unique dans cette ville. On n'eut qu' se louer
de cette abondance, car, au milieu d'un hiver des plus rigoureux, un
grand nombre d'arbres et les rcoltes en terre furent protgs trs
efficacement de la gele. Il rsulte de tout ceci, d'une manire
vidente, que tout le seizime sicle fut remarquable par l'norme
quantit de neige qu'on y vit dans le midi.

Il y en avait aussi beaucoup dans le nord au quinzime et au seizime
sicle. Jacques du Clercq, dans ses _Mmoires_, dit que: An
cinquante-sept (1457), il fut si fort et si grand hiver, et long, que,
depuis la Saint-Martin d'hiver jusqu'au dix-huitime de fvrier, il gela
si fort que on passoit la rivire d'Oise et plusieurs autres rivires 
chariot et  cheval; et ce fut en la fin trs grande neige, et si grande
quantit en tomba, que quand il dgella il fit si grande lavasse qu'il
n'toit point mmoire d'homme que on les eut vu si grandes, et firent si
grands dommages.

Quittons un instant la France, pour rapporter un fait curieux. On lit
dans les _Mmoires de l'Acadmie des sciences_ pour l'anne 1762, dans
une communication de M. Guettard: Un ambassadeur de la Porte  la cour
de Varsovie, s'en retournant l'hiver  Constantinople, fut pris par la
nuit dans un endroit loign de toute auberge; effray de passer la nuit
 l'air, ses gens lui btirent une espce d'appartement sous des
monceaux de neige qu'ils amassrent  cet effet; ils y formrent
plusieurs chambres et y tablirent une cuisine et des chambres 
coucher, dans une desquelles l'ambassadeur passa la nuit aussi
commodment qu'il aurait pu le faire dans la meilleure auberge.

Donnons, pour terminer cette srie d'exemples des grandes neiges
historiques, un rcit du gnral Canrobert, relatif  un incident de la
guerre de Crime, en 1855: L'arme, dit-il, conservera longtemps le
souvenir de la journe du 16 janvier. Pendant vingt-quatre heures la
nuit n'a cess de rgner sur nos bivouacs. D'pais nuages, inondant
l'atmosphre d'une poussire de neige chasse par un vent glac du
nord-est, s'abaissaient jusqu'au sol. Dans les terrains les plus
favoriss, la neige avait atteint une paisseur de dix-huit pouces;
toute voie avait disparu; toute direction faisait dfaut aux mouvements
des troupes,  ceux des convois commands la veille pour assurer la
subsistance des divers corps. On ne saurait imaginer de situation plus
violente.

Les temptes de neige; qui se produisent rarement dans les plaines de la
France, et n'y sont gure dangereuses, sont, au contraire, frquentes et
terribles dans les montagnes et dans les plaines dsoles des rgions
polaires. Des masses normes de neige, pousses par le vent, arrivent
semblables  des avalanches. En un instant, des prcipices immenses sont
combls, des gorges sont obstrues, et le voyageur, s'il n'a pas t
enseveli dans la tourmente, cherche en vain sa route dans cette plaine
d'apparence si douce, qui cache les bas-fonds les plus dangereux, et ne
tarde pas  tre englouti dans un gouffre qui subitement s'ouvre sous
ses pas. D'autres fois, aveugl par la neige qui lui fouette le visage,
il est forc de s'arrter dans sa route et d'attendre sans espoir un
secours qui ne lui vient pas. Le chemin qui traverse le grand
Saint-Bernard est assez frquent par les voyageurs qui ont  franchir
les Alpes; dans cette rgion leve, les temptes de neige se produisent
souvent. Mais l, au moins, ceux qui sont surpris par la tourmente
peuvent conserver l'esprance: les religieux de l'hospice, seconds par
les chiens les plus intelligents, arrivent souvent  temps pour les
arracher  la mort.

[Illustration: Les chiens du Grand Saint-Bernard.]

La gele blanche, le givre, qui couvrent quelquefois la terre et les
arbres en hiver, et donnent souvent au paysage un aspect si pittoresque,
ne sont autre chose que de la neige. L'humidit de l'air, au contact
avec les objets que le rayonnement nocturne a fortement refroidis
jusqu' une temprature trs basse, se dpose sous forme d'une rose
solide et cristalline. Ces aiguilles de givre atteignent parfois des
dimensions tonnantes. Pendant l'hiver, toutes les parties saillantes de
l'Observatoire du Puy de Dme s'entourent d'une masse norme de givre,
semblable  celui qui recouvre d'ordinaire les arbres des forts: il
prsente seulement un dveloppement plus considrable. Les pointes ont
jusqu' un mtre de longueur. Ceux qui en hiver, ou mme au printemps,
gravissent la montagne, en sont absolument couverts. M. Faye raconte son
ascension, en mai 1879: J'ai trouv les neiges non encore fondues au
sommet du Puy de Dme, et c'est au sein d'un nuage pais et froid qu'il
m'a fallu gravir les dernires pentes. J'ai fait ainsi connaissance avec
un milieu o ne pntre gure le commun des mortels, si ce n'est les
aronautes. Et encore ceux-ci marchent avec les nuages qu'ils traversent
verticalement; ils ne les reoivent pas en pleine figure avec une
vitesse de 85 mtres par seconde ou de 20 lieues  l'heure, ce qui
produit des sensations toutes particulires. Pendant que je me
raidissais sur mon bton pour rsister, M. Alluard me dit: Regardez
donc votre poitrine du ct du vent. Elle tait toute hrisse de fines
aiguilles de glace de un  deux centimtres de longueur. Ces aiguilles
se reformaient ds qu'on les dtachait en se brossant avec la manche.
Sans doute elles taient formes par une poussire absolument impalpable
d'eau congele ou  l'tat de surfusion; cette poussire prenait une
disposition cristalline ds que son mouvement tait arrt par un corps
quelconque. Ce mode de cristallisation rgulire, toute gomtrique, 
la rencontre violente avec un obstacle, est assurment un phnomne
intressant; s'il se prolonge, il ne devient pas pour cela confus; les
aiguilles se renforcent, elles s'allongent, elles prennent jusqu' un
mtre et plus de longueur.

Cette neige, compagne oblige de nos hivers, d'o vient-elle? Comment se
forme-t-elle? C'est ce qui nous reste  examiner. D'o elle vient, il
est facile de le dire. L'air, mme le plus transparent, contient
toujours beaucoup de vapeur: c'est le soleil qui, pompant pour ainsi
dire l'eau de la surface des mers, des fleuves, du sol, entretient cette
humidit constante de l'atmosphre. C'est l le rservoir immense o est
puise la neige. Cette vapeur, suffisamment refroidie dans les hautes
rgions, passe d'abord  l'tat liquide pour former les nuages. Si le
froid est assez intense, les gouttelettes aqueuses provenant de la
condensation se solidifient sparment. Les microscopiques fragments de
glace ainsi forms s'unissent les uns aux autres, et bientt la masse
est assez compacte pour constituer des flocons qui descendent lentement
jusqu' nous.

La disposition de ces flocons est remarquable. Le capitaine Scoresby en
a le premier tudi scientifiquement la forme dans ses voyages dans les
rgions polaires. Leur disposition, d'une rgularit parfaite, est d'une
beaut merveilleuse. Lisons leur description, crite par Tyndall: Les
cristaux de neige, forms dans une atmosphre calme, sont tous
construits sur le mme type; les molcules s'arrangent pour former des
toiles hexagonales. D'un noyau central sortent six aiguilles formant
deux  deux des angles de 60 degrs. De ces aiguilles centrales sortent
 droite et  gauche d'autres aiguilles plus petites, traant  leur
tour, avec une infaillible fidlit, leur angle de 60 degrs; sur cette
seconde srie d'aiguillettes, d'autres encore plus petites s'embranchent
de nouveau, toujours sous le mme angle de 60 degrs. Les fleurs  six
ptales prennent les formes les plus varies et les plus merveilleuses;
elles sont dessines par la plus fine des gazes, et tout autour de leurs
angles on voit quelquefois se fixer des rosettes de dimensions encore
plus microscopiques. La beaut se superpose  la beaut, comme si la
nature, une fois  la tche, prenait plaisir  montrer, mme dans la
plus troite des sphres, la toute-puissance de ses ressources.

Mais la neige n'a pas seulement l'avantage d'tre belle, elle est aussi
bienfaisante. Son rle sans contredit le plus important, c'est la
rgularisation du rgime des eaux. Accumule sur le sommet des
montagnes, elle ne fond que peu  peu. Sur les montagnes assez leves,
elle ne disparat jamais compltement, ne fond qu' peine, et se
transforme progressivement en glace. Le glacier ainsi form coule le
long de la montagne pour aller se fondre dans la plaine. C'est cette
fonte progressive des neiges d'abord, du glacier ensuite, qui alimente
nos rivires et nos fleuves pendant la saison sche. Grce  elle, nous
avons encore en automne des cours d'eau qui coulent  pleins bords, et
la source qui les alimente n'arrive jamais  se tarir. Sans la neige,
nous n'aurions que des torrents, dvastateurs en hiver, sans eau en t.

Il faut bien dire pourtant que la neige manque de temps en temps  sa
mission. Il lui arrive d'oublier son rle modrateur et de devenir la
source de calamits pouvantables. Quand arrive un dgel rapide et que
les plaines basses sont couvertes de neige, la fonte se fait quelquefois
plus vite qu'il ne faudrait, et il en rsulte les inondations les plus
dsastreuses.

Les annes o la neige est tombe en grande abondance ont presque toutes
t marques par des inondations. Celles de ces inondations qui sont
uniquement dues  la fonte trop rapide nous occuperont seules pour le
moment; nous parlerons plus tard des dbcles qui rendent souvent le mal
plus grand encore.

En 1003, l'hiver fut suivi d'inondations dsastreuses.

En 1296, le 20 dcembre, raconte Flibien, la Seine crut  un tel
point, qu'elle causa dans Paris la plus grande inondation dont l'on et
encore entendu parler. Non-seulement toute la ville se trouva entoure
d'eau, mais les rues en furent si remplies qu'on ne pouvait aller dans
aucun quartier sans bateau. La crue de la rivire et l'imptuosit des
flots firent tomber les deux ponts de pierre avec les maisons qui
taient dessus, et leur chute crasa les moulins qui toient dessous. Le
petit pont du Chtelet fut aussi renvers. Cette inondation dura huit
jours entiers, pendant lesquels il fallut remplir des bateaux de vivres
et les porter aux habitants, pour les empescher de mourir de faim.

En 1480, une autre grande inondation fit de grands ravages  Paris.
L'hiver 1493-1494 ne fut pas d'une grande rigueur, mais il se fit
remarquer par de terribles inondations. La rivire envahit la place de
Grve, la place Maubert, la rue Saint-Andr-des-Arts. Le 12 janvier on
promena solennellement les chsses de saint Marcel, de saint Andr, de
saint Proxent, de saint Blancard, de sainte Anne et de sainte Genevive
pour conjurer le flau. On rigea, au coin de la _Valle de misre_, un
pilier portant une image de la Vierge avec cette inscription:

    Mil quatre cens quatre-vingt-treize,
    Le septime jour de janvier,
    Seyne fut ici  son aise,
    Battant le sige du pillier.

Mais ce n'est pas seulement en hiver qu'on a  craindre les inondations
rsultant de la fonte des neiges. Au printemps,  l't, celles des
montagnes fondent quelquefois avec une telle rapidit que les mmes
faits se reproduisent.

Du 21 au 24 juin 1875, des pluies torrentielles tombrent, sans
discontinuer, dans tout le bassin de la Garonne; ces pluies,  elles
seules, eurent suffi pour dterminer une crue assez forte, mais non pour
amener la terrible inondation dont personne n'a perdu le souvenir.
Pousss par un vent tide qui les chauffait, les nuages rencontrrent
les Pyrnes, alors couvertes d'une prodigieuse quantit de neige: il
n'en fallut pas davantage pour dterminer une fonte gnrale, qui
s'opra avec une rapidit qui allait devenir fatale. Les eaux provenant
de la pluie, et celles plus abondantes encore que produisait la fusion,
arrivrent en mme temps dans les affluents de la Garonne et dans le
fleuve lui-mme, et la crue prit ds le dbut des proportions
inquitantes.

L'intrpide gnral Nansouty, install depuis quelques jours  son
observatoire mtorologique du pic du Midi, avait vu le danger: la
valle de la Garonne tait menace d'une dvastation complte. Il
fallait porter dans la plaine un avertissement qui, s'il arrivait 
temps, pouvait sauver bien des existences. Les deux braves qui
constituaient tout le personnel de l'observatoire n'hsitrent pas.
Pendant que le gnral demeurait seul, au sommet du pic,  continuer les
observations, se demandant s'il n'allait pas y prir emport par
l'ouragan, son compagnon, M. Baylac, ne consultant que son courage,
entreprenait une descente impossible. Perdu dans une effroyable
tourmente, disparaissant presque  chaque pas dans une immense couche de
neige fondante, il parvenait enfin au but de son voyage.

Mais tant de dvouement devait tre inutile. Sur ces pentes rapides
l'eau descendait plus vite que M. Baylac: elle tait arrive avant lui.
Depuis cette poque, le pic du Midi possde une station tlgraphique;
installe quelques mois plus tt, elle et empch la mort de nombreuses
victimes.

[Illustration: 1875. Toulouse.--L'eau montant toujours, le spectacle
devint plus lugubre.]

On n'avait encore eu le temps de prendre aucune mesure, que dj une
partie de Toulouse tait envahie. Le 23 juin, le faubourg Saint-Cyprien
s'abmait presque soudainement sous les eaux. Ses 30000 habitants, dont
un petit nombre seulement avaient song  fuir, se trouvaient entours
par les flots, isols du reste du monde. Puis, l'eau montant toujours,
le spectacle devint plus lugubre. Les maisons, s'croulant avec un
fracas sinistre, entranaient dans leur ruine leurs malheureux
habitants. De sinistres paves, meubles, poutres, tonneaux, lits,
berceaux, cadavres mme, taient charries par un courant auquel rien ne
pouvait rsister. En vain les habitants de la ville et les soldats de la
garnison firent des prodiges, en vain les dvouements furent nombreux et
sublimes, les malheurs ne purent tre vits. Tous les ponts emports,
un immense faubourg d'une grande ville dtruit, plusieurs villages
absolument rass, toutes les rcoltes perdues, plus de quatre cents
victimes, voil ce qu'avait fait cette fonte des neiges.

L'anne suivante, en fvrier 1876, l'importante inondation de la Seine a
t, au moins en grande partie, dtermine par la fonte des neiges,
arrive en mme temps sur tout le bassin.

Quelques annes plus tard, une catastrophe bien autrement terrible que
celle de Toulouse devait encore avoir la mme cause. A la suite de la
temprature printanire du mois de fvrier 1879, les neiges des hauts
plateaux de la Hongrie fondirent prmaturment. La Theiss, subitement
grossie, vint dtruire presque compltement la grande ville de Szegedin.

Pour ne pas rester sur d'aussi tristes tableaux, et nous rconcilier
avec cette belle neige qui, malgr ses effroyables emportements, nous
fait beaucoup plus de bien que de mal, indiquons son rle protecteur
pour la vgtation. La neige, en effet, conduit trs mal la chaleur,
c'est--dire qu'elle empche le sol qu'elle recouvre de se refroidir par
l'effet du rayonnement nocturne. Elle agit comme un manteau de fourrure
qui recouvrirait la surface de la terre.

Le thermomtre nous montrera nettement combien cette prservation est
efficace. Un thermomtre suspendu  un mtre au-dessus du sol, abrit
par un toit mtallique qui laisse librement circuler l'air, nous donne
la temprature vraie de l'atmosphre. tendons horizontalement sur la
neige, en dehors de l'abri, un second thermomtre: il indiquera pendant
la nuit, et surtout le matin, une temprature plus basse que le premier;
c'est l'effet du rayonnement. Mais ce refroidissement est tout
superficiel. Un troisime thermomtre, plac  quelques centimtres sous
la neige, marquera au contraire une temprature plus leve que celle de
l'air. Bien plus, si l'paisseur de neige est assez grande, le froid de
l'extrieur ne pntrera dans la couche qu'avec une extrme lenteur, et
le sol conservera toujours une temprature  peine infrieure  zro.
Sous une couche de neige de dix centimtres d'paisseur, la temprature
du sol s'abaisse bien rarement plus bas que -3, et toutes les plantes
de nos pays peuvent supporter, sans prir, cette temprature.

C'est pour cette raison que les grands hivers sans neige sont les plus
dsastreux pour la vgtation. Chaque fois que,  la suite d'un hiver
rigoureux, la rcolte est relativement bonne, c'est  l'abondance des
neiges qu'il faut l'attribuer.




CHAPITRE IV

LA GLACE.


Sous l'action du froid, l'eau se change beaucoup plus souvent en glace
qu'en neige. Il nous faut dire deux mots des proprits de cette eau
solide, car elles jouent dans la nature un rle capital.

Exposons  une basse temprature d'hiver un vase plein d'eau. Nous
verrons bientt la partie suprieure du liquide se solidifier, et,
l'action du froid se prolongeant, la couche solide augmentera
d'paisseur jusqu' ce que toute l'eau soit convertie en une masse
transparente, dure, mais fragile. Cette masse transparente, cette eau
solide, c'est la glace.

La transparence de la glace est telle que les Lapons en construisent des
vitres  travers lesquelles le jour pntre dans leurs cabanes
souterraines. Transparente pour la lumire du soleil, elle l'est un peu
aussi pour sa chaleur, absolument comme le verre. Aussi de nombreux
voyageurs dans les rgions polaires ont-ils pu allumer du feu par la
concentration des rayons solaires au moyen d'une lentille de glace. Mais
cette transparence pour la lumire et la chaleur n'ayant qu'une faible
importance, arrivons rapidement  l'numration de quelques autres
proprits.

La glace flotte  la surface des mers, des lacs, des rivires; elle est
donc plus lgre que l'eau. Sous ce rapport, comme sous beaucoup
d'autres, l'eau prsente une exception, car presque tous les liquides
produisent en se solidifiant une masse plus lourde qui va au fond. C'est
que l'eau, en se congelant, au lieu de diminuer de volume, subit au
contraire une expansion trs notable.

Cette expansion de volume se produit avec une force considrable,
presque irrsistible, qui a t observe scientifiquement pour la
premire fois en 1607, par Huygens. Il a rempli d'eau deux moitis d'un
canon de pistolet et les a trs exactement ferms avec des vis et du
plomb fondu. Ces canons de pistolet, exposs  l'air par un froid trs
vif, furent briss par l'effet de la conglation de l'eau. L'exprience,
qui avait t trs remarque, fut rpte par plusieurs savants pendant
les rudes froids de l'hiver de 1670.

La force expansive de la glace peut briser des obstacles encore plus
rsistants. Ainsi, le major d'artillerie Edward William, tant  Qubec
par un froid trs vif, remplit d'eau une bombe de 13 pouces de diamtre,
ferma le trou de la fuse avec un bouchon en fer fortement enfonc, et
l'exposa  la gele. Au bout de quelque temps le bouchon de fer fut
lanc  une grande distance, et un cylindre de glace de 8 pouces de long
sortit de l'ouverture. Dans une autre exprience, le bouchon ayant
rsist, la bombe elle-mme fut fendue.

Les anciens connaissaient parfaitement les effets de la conglation de
l'eau. Plutarque, dans son trait sur _la Cause du froid_, raconte que
dans les climats o l'hiver est trs rude, le froid fait clater les
vaisseaux de cuivre et de terre, et jamais quand ils sont vides, mais
seulement quand ils sont pleins, parce qu'alors le froid donne  l'eau
une trs grande force.

Que de fois, de nos jours, se produisent ces accidents signals par
Plutarque. Tout vase, tout tuyau de conduite des eaux dans lequel se
forme la glace est perdu si la dilatation ne peut s'y produire
librement. Les canalisations d'eau des villes, les pompes des
particuliers, sont rompues en maints endroits quand on n'a pas eu la
prcaution de les maintenir vides pendant l'hiver. Les pierres assez
poreuses pour s'imprgner d'eau se brisent sous l'action de la gele;
les plantes dont les canaux sont gorgs de sve ont le mme sort.

A ct des consquences fcheuses de l'expansion de l'eau qui se gle,
il convient de placer ses avantages. Supposons la glace plus lourde que
l'eau. Au fur et  mesure de sa formation, elle se rendra au fond de la
mer, du lac, de la rivire dans laquelle elle aura pris naissance;
l'eau, toujours en contact avec une atmosphre glace, continuera  se
congeler, et l'amoncellement du solide sur le fond augmentera de plus en
plus. A la fin d'un hiver rigoureux, la masse de glace sera norme; elle
comblera le lac, elle obstruera la rivire, elle dterminera la perte de
tous les animaux aquatiques. Dans la ralit, au contraire, nous voyons
les glaces surnager, former  la surface une crote solide. L'eau qui
continue  couler au-dessous est ds lors prserve du froid comme le
sol l'est par la neige; elle ne se gle plus qu'avec une extrme
lenteur; la couche de glace n'augmente pas indfiniment d'paisseur. Que
le dgel vienne, elle sera aisment fondue, rapidement entrane, et la
rivire reprendra son aspect normal.

Revenons  la force expansive de la glace. Aussi grande qu'elle soit,
elle n'est cependant pas irrsistible; si le vase qui renferme l'eau est
assez rsistant, comme le serait, par exemple, un canon d'acier trs
pais, la rupture ne se produit pas. Dans ce cas, la conglation n'a pas
lieu, et l'eau demeure liquide malgr le refroidissement intense auquel
on la soumet. C'est que les deux faits, expansion, conglation, ne
peuvent tre spars; tout obstacle oppos au premier arrte en mme
temps le second. On peut donc avoir, sans forte pression, de l'eau
liquide beaucoup plus froide que la glace. Mais si la pression, qui
seule s'opposait  la formation de la glace, disparat, la masse entire
de l'eau prendra immdiatement l'tat solide.

Rciproquement, du reste, si on presse trs fortement un morceau de
glace de manire  diminuer son volume, elle redeviendra liquide,
quoique tant plus froide que zro, sa temprature normale de fusion.
Cette fusion, bien entendu, ne sera que momentane, et ne durera pas
plus longtemps que la pression qui l'a produite. C'est Faraday qui le
premier a dcouvert, en 1850, l'action d'une pression extrieure sur la
formation de la glace. Le phnomne a t ensuite tudi par plusieurs
savants, et notamment par M. Tyndall. Son importance est telle pour le
sujet qui nous occupe, que nous devons le mettre en vidence par
quelques expriences simples.

[Illustration]

AB est un bloc de glace appuy sur deux supports par ses extrmits. A
cheval sur ce morceau de glace, plaons un fil de fer fin fortement
tendu par deux poids un peu lourds. Nous verrons le fil pntrer peu 
peu dans la glace, la couper entirement, pour tomber bientt
au-dessous. Et cependant, quand le fil de fer aura tout travers, nous
trouverons le bloc de glace entier, d'un seul morceau, comme auparavant.
La pression du fil avait d'abord dtermin la fusion de la glace; elle
n'aurait pas t coupe sans cela, car elle n'est ni molle, ni
plastique. Mais l'eau rsultant de la fusion passant au-dessus du fil,
et n'tant plus comprime, s'est regele  mesure qu'elle se produisait,
et a ressoud ainsi les deux morceaux.

[Illustration]

Voici maintenant un autre bloc de glace. Aprs l'avoir mis au-dessus
d'une cavit hmisphrique C, taille dans un morceau de bois dur,
recouvrons-le d'une seconde cavit D semblable  la premire, et
comprimons fortement au moyen de la presse hydraulique. Des craquements
se font entendre qui indiquent la rupture de la glace; de l'eau s'coule
en assez grande quantit, indice de fusion, puis les deux parties du
moule se rejoignent. Sparons-les, nous obtiendrons une sphre de glace
B, parfaitement transparente, d'une seule pice. La glace qui avait t
fondue par la pression se regle aussitt que cesse cette pression en
produisant la sphre parfaite que nous admirons.

Les phnomnes de dgel et de regel ont dans la nature une grande
importance. C'est grce  eux que la neige pulvrulente, chauffe et
serre entre les mains, se transforme en une boule dure et solide dont
les enfants savent si bien tirer parti; que la neige des hautes
montagnes se transforme peu  peu en glace capable de couler le long des
flancs de la montagne comme un lent torrent d'eau; que les glaons
charris par un fleuve se soudent entre eux pour former une nappe
continue; que, dans les dbcles, cette nappe disjointe par la crue des
eaux peut se reformer de nouveau, et constituer ds lors une barrire
infranchissable qui arrte le courant et dtermine en amont de terribles
inondations. Nous reviendrons sur tout cela.

Mais si la glace a de singulires et importantes proprits, l'eau aussi
prsente des particularits prcieuses que nous devons connatre si nous
voulons comprendre comment se conglent les fleuves et les lacs. Tandis
que tous les liquides se contractent sous l'action du froid, l'eau seule
fait exception. Refroidie  partir de 20 degrs, elle commence par
diminuer de volume; mais arrive  la temprature de quatre degrs, sa
contraction cesse et se change en une dilatation qui continue jusqu'au
moment de la conglation.

Une exprience bien simple nous permettra de mettre cette proprit en
vidence. Remplissons d'eau un tube thermomtrique A et exposons-le au
froid de l'hiver, en mme temps qu'un thermomtre  alcool B. Le liquide
descendra d'abord dans les deux vases, par suite de la contraction que
produit le froid; mais au moment o le thermomtre indiquera la
temprature de 4 degrs, nous verrons l'eau cesser de descendre dans le
tube A pour prendre une marche ascensionnelle. A partir de l, les deux
appareils auront une marche inverse, le liquide montant dans l'un,
descendant dans l'autre. L'ascension de l'eau sera lente d'abord; mais 
partir de zro, alors que la glace commencera  apparatre, elle sera
bien plus rapide par suite de la formation du solide. En somme,
l'augmentation considrable qui doit se produire dans le volume au
moment de la conglation commence ds la temprature de 4 degrs; 
cette temprature, l'eau a un maximum de densit; elle est plus lourde
qu' toute autre.

[Illustration]

[Illustration]

L'exprience bien connue de Hoppe, un peu modifie, va nous aider 
tirer de ce fait une consquence importante. Trois thermomtres sont
plongs dans un vase plein d'eau de faon  donner  chaque instant la
temprature du fond, du milieu et de la surface du liquide. Le tout est
abandonn  un refroidissement lent dans une atmosphre  basse
temprature. Les trois thermomtres, qui donnent d'abord la mme
indication, ne tardent pas  se sparer. A mesure que l'eau voisine de
la surface et des parois se refroidit, elle devient plus lourde, glisse
lentement vers le fond; A va seul baisser jusqu' ce qu'il arrive 
marquer la temprature de quatre degrs. Ds lors le liquide du fond,
aussi lourd que possible, deviendra immobile; des couches successives
d'eau  quatre degrs se superposeront  la premire, et,
successivement, les thermomtres B et C donneront la mme indication.
Voil donc toute la masse  4 degrs. Le refroidissement continue, l'eau
plus froide devient plus lgre, monte, et c'est le thermomtre C qui va
seul baisser; il ne tardera pas  marquer zro, et la conglation
commencera  la surface du liquide, produisant une glace plus lgre
encore qui restera en haut; puis, l'action du froid se prolongeant
encore, B et ensuite A arriveront  zro; la glace se formera sur les
parois, augmentera d'paisseur jusqu' ce que toute la masse soit
solidifie.

Recommenons l'exprience dans des conditions diffrentes, en enterrant
le vase dans la terre, de faon que le refroidissement ne se produise
que par la surface. Le commencement du phnomne ne sera pas modifi; il
se produira seulement avec plus de lenteur. Mais  partir du moment o
les trois thermomtres marqueront  la fois la temprature de 4 degrs,
tout changera. L'eau refroidie seulement par la surface, devenant plus
lgre, restera  la partie suprieure, et le thermomtre du haut seul
baissera; il atteindra bientt zro, et la glace commencera  se former.
Nous aurons donc une couche de glace au-dessus d'une masse d'eau  4
degrs. Cette glace, agissant en corps mauvais conducteur, empchera le
refroidissement de l'eau qui se trouve au-dessous; l'paisseur de la
couche n'augmentera qu'avec une grande lenteur, et aprs plusieurs
jours, plusieurs mois mme d'un froid assez vif, nous aurons encore,
sous la glace, de l'eau  la temprature de 4 degrs. La masse entire
ne deviendra solide que si le froid est trs intense.

C'est justement ce qui se produit dans les lacs, o l'eau peut tre
considre comme  peu prs tranquille. Au commencement de l'hiver toute
la masse d'eau est  la temprature de 15  20 degrs: elle se refroidit
lentement de manire  atteindre 4 degrs dans toute sa profondeur; ce
refroidissement sera fort lent si la profondeur du lac est considrable,
et le plus souvent l'hiver sera termin avant que le phnomne soit
accompli. C'est pour cela que les grands lacs, et surtout les lacs
profonds, se glent si rarement. Mais ds que la masse entire de l'eau
sera arrive  la temprature du maximum de densit, les courants
intrieurs cesseront, la surface se refroidira rapidement et ne tardera
pas  se couvrir de glace. Protges par ce manteau isolant, les eaux
profondes se conserveront indfiniment  4 degrs pendant que la glace
augmentera lentement d'paisseur jusqu' devenir capable de supporter
les plus lourds fardeaux. C'est qu'en effet la glace conduit un peu
mieux la chaleur que la neige, et nous verrons, dans les hivers trs
longs et trs rigoureux, qu'elle pourra atteindre une paisseur de
plusieurs pieds. Nous savons qu'au contraire une paisseur bien moindre
de neige prserve compltement le sol du refroidissement.

Nous ne serons plus tonns, maintenant, de voir les grands lacs, aux
eaux si calmes, encore libres de glaces tandis que les rivires les plus
imptueuses sont arrtes: la faible profondeur des rivires en certains
points est la cause de leur peu de rsistance au froid.

Pourtant, dans les climats trs rigoureux, les lacs se glent aussi,
surtout les moins profonds, et la navigation y devient impossible.

C'est ce qui arrive pour les lacs de l'Amrique du Nord, surtout ceux de
la Nouvelle-Bretagne, qui se glent chaque anne. Le journal _la Nature_
rapporte qu'en hiver les petits lacs du Canada sont, depuis quelques
annes, le thtre d'un nouveau sport qui a beaucoup de vogue. Des
sortes de traneaux, monts sur une traverse de bois munie  chacune de
ses extrmits d'un patin allong, portent des voiles qui les font
glisser sur la glace avec une rapidit considrable. En Hollande cet
exercice est trs rpandu, et semble remonter  l'anne 1600. On assure
qu'il n'est pas rare de voir ces bateaux  glace se mouvoir sous
l'action du vent avec une rapidit de 46 kilomtres  l'heure.

[Illustration: Canada.--Sous l'action du vent, on voit ces bateaux se
mouvoir sur la glace avec une grande rapidit.]

La conglation des rivires est beaucoup moins rare que celle des grands
lacs: dans notre pays, au climat si tempr, elle se produit un grand
nombre de fois dans chaque sicle. Il n'est peut-tre pas un fleuve de
l'Europe qui n'ait t gel quelquefois. Mme sur cette terre si chaude
de l'Afrique, le Nil a t arrt par le froid: en 829, l'anne o le
patriarche jacobite d'Antioche, Denis de Telmahre, alla avec le calife
Al-Mamoun en Egypte, ils trouvrent le Nil gel. Pour ne parler que de
la France, la Seine fut prise quatorze fois et le Rhne trois au
dix-huitime sicle; depuis l'anne 1800, la Seine en est  sa douzime,
le Rhne  sa troisime gele.

Du reste, la conglation des fleuves se produit d'une manire trs
capricieuse. Tandis qu'en 1762 la Seine fut totalement prise aprs six
jours de gele, et par un froid de -9.7, elle resta constamment libre
en son milieu en 1709, par un froid de -23, prcd de geles fortes et
prolonges. Les causes de ces ingalits, dont nous dirons quelques
mots, sont encore mal ou plutt incompltement connues.--La conglation
de la surface de la mer, plus rare sur nos ctes, se produit au
contraire avec une grande rgularit dans ses conditions: on peut
affirmer qu'il faut un froid persistant de 14  16 degrs au-dessous de
zro pour geler nos ports de mer et l'eau de nos ctes. Choisissons
quelques exemples pris dans les hivers dont nous ne donnerons pas la
description spciale.

Strabon rapporte que, l'anne 66 avant Jsus-Christ, le froid fut si
intense en Orient, qu'un des gnraux de Mithridate dfit sur la glace
la cavalerie des barbares prcisment  l'endroit o en t ils furent
vaincus dans un combat naval,  l'embouchure des Palus Motides (mer
d'Azof).

En 559 de notre re, les Bulgares, en passant sur le Danube glac,
viennent fondre dans la Thrace et s'approchent des faubourgs de
Constantinople.

En 763, le Bosphore et le Pont-Euxin gelrent.

En 860, la mer Adriatique tait prise autour de Venise, et sa lagune
parcourue par les cavaliers et les voitures charges des marchands.

En 1074, le froid, rendu plus vif par une bise d'une pret et d'une
scheresse inoues, tait si rigoureux que les fleuves taient pris non
seulement  la surface, mais convertis en un bloc de glace. Nous n'avons
pas besoin de faire remarquer ici l'exagration du chroniqueur: les
fleuves ne peuvent jamais tre convertis en un bloc de glace, car ils ne
peuvent jamais tre absolument arrts dans leur course.

En 1082, au mois de dcembre, l'empereur Henri IV traversa le P
compltement gel, suivi de ses soldats et d'une grande multitude de
citoyens.

En 1149, l'hiver fut rude dans les Flandres. Les eaux de la mer taient
compltement geles et praticables sur une distance de plus de trois
milles  partir du rivage; les vagues, qui s'taient solidifies,
apparaissaient de loin comme des tours.

Cette conglation de la mer sur les ctes doit nous arrter quelques
instants. Elle ne se produit que rarement, dans les hivers tout  fait
exceptionnels, et encore ne s'tend-elle jamais beaucoup au loin. La mer
Baltique elle-mme, par 58 de latitude, ne se gle jamais en totalit.
Chaque anne une partie assez considrable de la Baltique se prend,
mais, durant les derniers sicles, elle ne l'a pas une seule fois t en
totalit. Au quatorzime sicle ces conglations semblent avoir t plus
nombreuses que de nos jours, et la glace atteignait une plus grande
paisseur. Ainsi, en 1323, la partie mridionale du bassin gela
compltement, et pendant six semaines les voyageurs se rendaient 
cheval de Copenhague  Lubeck et  Dantzig: on avait mme lev sur la
glace des hameaux temporaires au croisement des routes.

Le mme phnomne se produisit en 1333, 1349, 1399, 1402, 1407.

La mer Noire, qui ne reoit aucune drivation du Gulf-Stream, largement
ouverte  tous les vents qui descendent des rgions polaires, semble
avoir t prise plus souvent et surtout plus compltement, quoiqu'elle
soit bien plus proche de l'quateur, et que ses eaux soient beaucoup
plus sales que celles de la Baltique.

Nous avons cit dj plusieurs exemples de ces conglations; le dernier
est plus frappant: En 401, la mer Noire gela presque entirement, et
lors de la dbcle on vit d'normes montagnes de glace flotter pendant
trente-deux jours sur la mer de Marmara. Il en fut de mme en 762, et
cette anne-l la glace fut couverte d'une couche de neige haute de
vingt coudes.

Revenons  notre nomenclature. En 1457, il gela si fort qu'on passait la
rivire d'Oise et plusieurs autres rivires  chariot et  cheval. En
Allemagne, le froid fut si vif que sur le Danube congel campa une arme
de 40000 hommes. En 1493, la lagune et tous les canaux de Venise
gelrent; les gens  pied, les chevaux et les voitures passaient dessus.
En 1503, le P fut gel et soutint le poids de l'arme du pape Jules II.
En 1548, toutes les rivires de France furent geles de manire  porter
les voitures les plus pesamment charges.

Le froid de l'hiver de 1589 fut si rude qu'il gela entirement le Rhne;
les mulets, les voitures, les charrettes, tout le traversait  Tarascon
comme sur une grande route. Le colonel Alphonse y fit mme passer  deux
ou trois reprises des canons; le marchal de Montmorency le franchit
ensuite avec sa compagnie de gendarmes. En 1595, la mer se prit sur les
ctes de Marseille. En 1620, le Zuyderze gela entirement; une partie
de la mer Baltique fut couverte d'une glace trs paisse; les glaces des
lagunes de l'Adriatique emprisonnrent la flotte vnitienne. Le froid
fut trs intense en Provence.

En 1655, en Allemagne, le froid fut si vif qu' Wismar
(Mecklembourg-Schwerin, dans la Baltique) on vit arriver des chariots
chargs et attels de quatre chevaux, de la distance de 40 kilomtres.
En 1683, la Tamise,  Londres, fut si fortement gele qu'on y rigea
des cabanes et des loges; on y tint une foire qui dura deux semaines, et
ds le 9 janvier les voitures la traversrent et la pratiqurent dans
tous les sens comme la terre ferme; on y donna un combat de taureaux,
une chasse au renard, et sur la glace on fit rtir un boeuf entier. La
mer, sur les ctes d'Angleterre, de France, de Flandre, de Hollande, fut
gele dans l'tendue de quelques milles, au point qu'aucun paquebot ne
put sortir des ports ou y rentrer pendant plus de deux semaines.

En 1726, on passa en traneau de Copenhague  la province de Scanie, en
Sude.

Des phnomnes analogues  ceux que nous venons de rapporter se
produisirent encore en 1754, 1762, 1765, 1766...

Nous pouvons remarquer que, dans tous les hivers assez rigoureux pour
congeler profondment les rivires, on en profite pour les transformer
en voies de communication. Tantt on se contente de les traverser,
vitant ainsi les longs dtours ncessaires pour aller chercher les
ponts, tantt on s'en sert en guise de routes. C'est surtout dans les
pays du Nord, o les rivires se glent solidement presque chaque anne,
que ces singuliers chemins sont frquents. Plutarque rapporte que
certains peuples barbares, quand ils veulent traverser les rivires,
font marcher devant eux des renards. Si la glace n'est pas paisse, et
que l'eau ne soit prise qu' la surface, ces animaux, avertis par le
bruit de l'eau qui coule sous la glace, retournent sur leurs pas.

Guettard, membre de l'Acadmie des sciences, raconte, en 1762, comment
on utilise en hiver la Vistule congele. La neige qui couvre les
chemins ayant pris de la consistance par les geles, les chemins
deviennent praticables aux traneaux, qui ne sont pas mme arrts par
les rivires; elles sont alors geles et permettent ainsi  toute espce
de voitures de les traverser; cette facilit engage donc alors les gens
de la campagne  conduire  Varsovie sur des traneaux ce qu'ils ont 
vendre; c'est un malheur pour la campagne et la ville lorsque l'hiver
est trop doux, qu'il ne tombe point ou trs peu de neige, et que les
rivires ne prennent point: c'est dans la vue de prvenir ce dernier
inconvnient, qu'aussitt que la Vistule charrie beaucoup, des hommes
ports par de petits bateaux jettent entre les glaons de la longue
paille, afin que par son moyen les glaons puissent s'entre-accrocher,
ralentir par consquent leur mouvement, et faire prendre entirement la
rivire; alors, si l'on veut avoir promptement un chemin qui soit ferme
et sr pour traverser cette rivire, on le forme avec de la mme paille
que l'on arrose: elle ne fait bientt plus qu'un seul corps avec cette
eau, qui se gle aussitt, et avec les glaons; elle procure ainsi un
chemin sur lequel on peut passer, lors mme qu'il ne serait pas prudent
de tenter le passage dans les autres endroits o les glaons sont
galement arrts. Ce chemin est mme cause que dans le dgel la rivire
ne dbcle pas aussitt qu'elle le ferait si on ne l'avait pas form: on
s'en sert encore pour le passage, lorsqu'on a abandonn les autres qui
n'avaient t tracs que par les voitures et les passagers. Au reste,
les uns et les autres sont trs commodes, lors surtout qu'il est tomb
beaucoup de neiges; ils en deviennent plus unis.

La glace ne devient assez forte pour porter les charges que lorsqu'elle
a atteint une certaine paisseur. Cette paisseur est beaucoup moins
considrable qu'on ne serait tent de le croire, car la glace a une
grande force de rsistance, qui se trouve encore bien augmente par
l'eau qui la soutient par-dessous. Des expriences ont t poursuivies
sur ce sujet par plusieurs physiciens, Hamberger, Temanza, Toaldo, par
la Socit royale de Londres. On a reconnu qu'il faut 5 centimtres pour
que la glace porte un homme, 9 centimtres pour qu'un cavalier y passe
en sret; quand la glace atteint 13 centimtres, elle porte des pices
de huit places sur des traneaux, et quand son paisseur s'accrot
jusqu' 20 centimtres, l'artillerie de campagne attele peut y passer.
Les plus lourdes voitures, une arme, une nombreuse foule, sont en
sret sur la glace dont l'paisseur atteint 27 centimtres.

Examinons maintenant comment se forme la glace  la surface des rivires
et des mers. Ici il s'agit d'une eau sans cesse agite, dans laquelle
les phnomnes que nous avons tudis  propos des lacs ne peuvent se
produire. On a constat, en effet, que l'eau d'une rivire a dans toute
sa masse et en toute saison une temprature  peu prs uniforme,  cause
du mlange continuel produit par le courant. Quand cette temprature est
arrive  zro, la conglation de la rivire commence: elle charrie des
glaons. Les savants ont cru longtemps que ces glaons taient
exclusivement forms  la surface de l'eau. Il s'en forme effectivement
ainsi, notamment dans tous les points o le courant est assez faible,
sur les rivires  faible pente, et sur les bords des rivires plus
rapides. Ces glaces de surface restent en place, s'tendant de plus en
plus, ou bien se dtachent et deviennent flottantes. Mais ce n'est l
l'origine que d'une bien faible partie des glaces flottantes. Le plus
grand nombre se forme au fond, directement sur le lit. Les glaces de
fond non plus ne se forment pas partout. Leur production n'a lieu que l
o la profondeur est peu considrable et o le fond est form de
cailloux ou de gravier.

Longtemps avant que les physiciens aient admis cette formation de la
glace de fond, elle tait connue des meuniers, des pcheurs, des
bateliers. Ils faisaient remarquer, pour appuyer leur opinion, crit
Arago, que la surface infrieure des gros glaons est imprgne de
fange, qu'elle est incruste de gravier, qu'elle porte, en un mot, les
vestiges les moins quivoques du terrain sur lequel ils reposaient. En
Allemagne, les mariniers ont mme un nom spcial et caractristique pour
dsigner les glaces flottantes; ils les appellent _grundeis_,
c'est--dire glaces de fond. Les pcheurs affirmaient que dans les
journes froides, longtemps avant l'apparition de la glace  la surface
du fleuve, leurs filets, situs au fond de l'eau, se couvraient d'une
telle quantit de _grundeis_ qu'il leur tait trs difficile de les
retirer; que les corbeilles dont on se sert pour prendre des anguilles
revenaient souvent d'elles-mmes  la surface, incrustes extrieurement
de glace... Il ne fallut rien moins que les nombreuses expriences et
observations de bien des savants, Hales, Desmarest, Braun, Knight,
Mrian, Hugi, Fargeau, Duhamel..., pour faire admettre comme vraie cette
formation. Elle est maintenant tablie d'une faon indubitable, et
chacun sait que les glaons qui se forment au fond, lorsqu'ils ont
acquis une force ascensionnelle suffisante pour se dtacher des cailloux
qui les retiennent, montent et deviennent flottants. L'explication que
l'on donne actuellement de cette formation des glaces de fond n'est pas
absolument satisfaisante. Le courant de la rivire est moins rapide au
fond qu' la surface  cause du frottement, et comme la temprature y
est aussi basse, la conglation y sera plus facile. De plus, les
asprits prsentes par les pierres permettent aux premiers cristaux de
se fixer, de s'enchevtrer, puis de s'accrotre jusqu' former un bloc
de glace. Mais cette explication ne rend pas compte de certaines
particularits que prsente parfois le phnomne. Quoi qu'il en soit de
l'explication, le fait demeure acquis.

Les glaces de fond, tout aussi bien que les glaces de surface, se
forment principalement dans le cours suprieur du fleuve et dans les
affluents,  cause du moindre courant et de la moindre profondeur des
eaux. Mais, arrivs dans le cours infrieur du fleuve, ces glaons
peuvent l'obstruer en s'arrtant dans les coudes, dans les passages 
moindre courant, dans les endroits surtout o des obstacles s'opposent 
leur passage. Presss les uns contre les autres, ils se soudent par
suite du phnomne de dgel et de regel que nous avons tudi. Tous ceux
qui arrivent se trouvent arrts  leur tour, et  partir de ce point la
rivire se prend dans tout le cours suprieur. Si l'arrt se fait prs
de l'embouchure, la totalit du fleuve pourra tre couverte de glace;
si, par suite de la soudainet du froid, les glaons charris deviennent
subitement fort nombreux, il leur arrivera souvent de se souder dans les
affluents eux-mmes, et le fleuve restera libre dans une partie de son
cours, comme cela eut lieu en 1709 pour la Seine  Paris, et pour le
Rhne  Viviers.

Dans la mer, il se forme aussi des glaces de fond. Lisons dans Elise
Reclus la saisissante description du phnomne: Dans les mers polaires,
l'abaissement de temprature a pour consquence la formation des glaces.
Pendant les longs hivers de ces froides rgions, l'eau tranquille des
baies et des golfes se congle sur le pourtour des ctes; et la masse
cristalline, gagnant incessamment sur les mers, finit par s'tendre au
large jusqu' de trs grandes distances. C'est la glace de terre. Mais
dans les mers qui n'ont pas une grande profondeur, c'est gnralement
sur le lit mme que la masse liquide se congle. Lorsque la masse n'est
pas agite, elle reste liquide; puis, sous un branlement quelconque,
elle se prend subitement. Parfois, au commencement de l'hiver, les
marins et les pcheurs de la Baltique et des ctes occidentales de la
Norvge sont tout  coup environns de glaons qui s'lvent du lit de
la mer, et dont les plaques contiennent encore des fragments de fucus.
L'apparition se produit d'une manire tellement rapide que souvent les
bateaux courent le risque d'tre crass entre les masses solides qui
s'entassent autour d'eux, et l'quipage se trouve en danger. Dans les
rgions polaires, ces glaces de fond soulvent frquemment de grosses
pierres arraches des cueils. Ce sont ces glaons qui s'unissent pour
former les banquises.

[Illustration: Au milieu des glaons.]

Mais les glaces ne peuvent durer toujours dans nos climats temprs. Le
froid n'immobilise pas longtemps les flots de la mer, pas plus qu'il
n'arrte le courant des rivires. Le dgel arrive, la neige fond, la
rivire monte et soulve l'immense masse de glace. Des craquements
pouvantables se font entendre; les fragments qu'avait souds la gele
se sparent et reprennent leur course un moment interrompue: c'est la
dbcle. Le fleuve devenu torrent prcipite sa course, les glaons
arrts par les obstacles s'amoncellent et renversent tout sur leur
passage. Les ponts sont emports, les chausses dtruites, les plaines
submerges. Nulle puissance ne peut arrter le flau, et l'homme
assiste, impuissant,  la ruine de tous ses travaux.

Toutes les chroniques sont remplies des dsastreux effets produits par
les dbcles. Nous en examinerons plusieurs par la suite; commenons ds
maintenant  en citer quelques-unes.

En 822, la dbcle produisit de grands dgts dans les mtairies situes
sur les bords du Rhin. En 1234, la dbcle des fleuves amena en
Allemagne la rupture des ponts et la chute de nombre de maisons, de
murailles et d'arbres. En 1236, les ponts de Saumur et de Tours furent
rompus par la dbcle des glaces. En 1307, lors de la dbcle,
l'imptuosit des glaces fut telle que les ponts, les moulins et les
maisons voisines des rivires s'croulrent. A Paris, au port de la
Grve, un grand nombre de bateaux marchands s'abmrent avec les
personnes et les approvisionnements qu'ils contenaient.

Lisons le rcit de la dbcle de la Seine en 1408, par Flibien: Des
glaons d'une grandeur norme, se dtachant tout  coup, le 30 du mois
de janvier, allrent heurter avec imptuosit les deux petits ponts,
l'un de bois, joignant le petit Chastelet, l'autre de pierre, appel le
pont Neuf, aujourd'hui Saint-Michel, qui avoit t fait depuis quelques
annes. Tous les deux furent abattus par les glaons le 31, et renverss
dans la rivire avec les maisons qui toient dessus, o logeoient
quantit de marchands et d'ouvriers de toutes sortes, comme teinturiers,
crivains, barbiers, cousturiers, peronniers, fourbisseurs, frippiers,
tapissiers, brodeurs, luttiers, libraires, chausseliers. Mais il n'y
prit personne, parce que l'accident arriva de jour, depuis sept  huit
heures du matin jusqu' une ou deux heures aprs midi..... Au-dessus du
grand pont il y avoit des moulins qui appartenoient  l'vesque de
Paris; ils furent briss et abms par les glaons; et le grand pont
mme fut si branl qu'on vit trbucher quelques maisons de changeurs
qui toient dessus. En 1616, ce pont Saint-Michel fut encore renvers;
il y eut des accidents palpitants. C'est encore  Flibien que nous
emprunterons ce rcit: Le roi toit en marche de Bordeaux  Paris dans
le fort de l'hiver. Une partie de sa suite prit de froid et de fatigue
par les chemins. On compta que du seul rgiment des gardes, qui toit de
trois mille hommes, il en mourut plus de mille. A Paris, le dgel qui
survint aprs une gele extrme emporta, par la violence des glaces, le
ct du pont Saint-Michel qui regardoit le petit pont, avec perte de
quantit de richesses, la nuit du 29 au 30 janvier. Mais il n'y eut
qu'une seule personne noye. Le pont au Change reut aussi une telle
secousse que plusieurs maisons du ct du pont Notre-Dame en furent
renverses dans l'eau. Un enfant qui se trouva enseveli dans les ruines
fut prserv d'une manire tout  fait singulire. Deux poutres se
croisrent comme pour le garder. Un chien, qui se trouva enferm avec
lui, jappoit si fort, qu'on dcombra le lieu pour le dlivrer. Le chien
sortit, mais, voyant qu'on laissoit l'enfant, il rentra sous les masures
et ne cessa de japper jusqu' ce qu'on vnt dlivrer l'enfant, que l'on
trouva sain et entier.

En 1658, il se produisit des faits analogues  Paris; plusieurs
personnes prirent. En 1768, il y eut encore  Paris une dbcle trs
pnible dont le rcit nous a t conserv par Dparcieux, qui avait t
charg par l'Acadmie des sciences de l'tudier de prs. Il examine
scientifiquement cette dbcle dans ses moindres dtails. Il montre que
les dsastres causs dans les villes par la rupture des glaces sont dus
presque entirement aux ponts et aux tablissements flottants qui
s'opposent  leur coulement. En 1768, l'accumulation fut telle que le
courant en fut presque intercept, et qu'il en rsulta dans le cours
suprieur de la Seine une inondation considrable. Les glaons arrivant
en foule, et plus vite qu'ils ne pouvoient passer par les ponts, les
derniers poussoient les premiers de ct et d'autre en avanant
toujours; ils cassoient les cbles, entranoient les bateaux, grands et
petits, et les poussoient contre les maisons ou contre les quais, les
faisoient entrer les uns dans les autres, les flancs des plus foibles
cdant aux plus forts. La Samaritaine fut garantie, comme la pompe du
pont Notre-Dame, par trois bateaux de blanchisseuses et autant de
moulins que les glaons poussrent sur les bateaux devant l'arche de
cette machine; trois bateaux et deux moulins y ont pri; on ne les a
enlevs que pice  pice.

Puis il raconte des pisodes de la dbcle, pisodes dont il a t le
tmoin: Il y eut en cet endroit, peu aprs le commencement de la
dbcle, un spectacle bien triste et bien effrayant; je ne puis me le
rappeler sans frmir. Deux filles se trouvrent entranes dans un
bateau de blanchisseuses tout fracass, qui, heureusement pour elles,
vint se loger dans l'arche de la Samaritaine, non loin d'un moulin qui
venoit d'tre coul  fond; et leur bateau toit prt  en faire autant.
Les glaons entasss, les moulins et les bateaux briss en cet endroit,
ne leur permettoient aucun passage; elles croyoient tre  leur dernier
moment, lorsque quelques personnes secourables leur descendirent une
corde de dessus le parapet; l'une des deux, celle  qui j'ai parl, s'en
saisit, la passe sous ses aisselles, la noue elle-mme, et on l'enlve;
mais telle fut sa frayeur que, le noeud se resserrant lui fit croire que
la corde cassoit, elle arriva vanouie en haut; on secourut ensuite
l'autre. Un charbonnier, au mme endroit, ne fut pas aussi heureux; il
tomba entre un bateau et des glaons, et disparut. Il y eut  dplorer
bien d'autres malheurs. La rivire toit si haute qu'elle porta un train
de grosses pices de charpente destines pour la marine dans un jardin
de Bercy, en faisant marcher le parapet devant le train de bois. Cette
eau porta et rpandit une quantit prodigieuse de glaons dans les
plaines d'Ivry, de Maisons, de Choisy, de Villeneuve-Saint-Georges, qui
ont t autant de moins pour le passage dans Paris. L'eau entra dans le
faubourg Saint-Antoine par la rue Traversire, qui fut remplie de
glaons jusqu'au del de la rue de Charenton.

La plupart des malheurs des dbcles sont dus  l'embarras des glaces.
Il est fort probable que presque tous les dgts dont parle l'histoire
de Paris ont t causs par des accumulations semblables  celle que
nous venons de dcrire.

Dparcieux se demande, dans la seconde partie de son mmoire, s'il n'y
aurait pas moyen d'empcher les dsastres. D'aprs lui, il n'y a qu'
mettre obstacle  la conglation de la rivire dans la ville, et il
propose des procds qu'il croit efficaces pour arriver  ce rsultat.

Il montre trs nettement les causes qui dterminent la prise si
frquente de la rivire dans Paris. Les glaces flottantes, qui arrivent
librement, rencontrent sur leur passage  travers la ville de nombreux
obstacles qu'on ne peut songer  supprimer. Elles s'accumulent, se
soudent, s'arrtent compltement. On n'a d'autre moyen d'empcher la
prise des eaux de la ville que celui d'arrter les glaces avant leur
arrive, en dterminant au-dessus une conglation complte. Cette
conglation lui semble facile  produire.

Il propose de tendre, au-dessus du confluent de la Seine et de la Marne,
dans chacune des deux rivires, immdiatement au-dessus du niveau de
l'eau, une chane flottante faite avec de forts madriers de sapin. Cette
chane, tendue quand la temprature fait prvoir que la Seine va
charrier, arrtera les glaons. Ils se souderont les uns aux autres
au-dessus du barrage et dtermineront la prise totale de la rivire 
partir de la chane. Il tablit que cette chane n'aura pas  supporter
une pousse bien considrable, et qu'il sera facile de la faire assez
rsistante. De cette manire, les glaons flottants n'arriveront pas
dans la ville, et, pour empcher la rivire de s'y arrter, il suffira
de casser une fois par jour la glace sur les bords et autour des
bateaux. On maintiendra ainsi toujours libre la rivire dans Paris, et
il en rsultera beaucoup d'avantages.

D'abord, on pourra mettre les bateaux  l'abri, de manire  ce que, au
moment de la dbcle, ils ne soient pas ruins et ne nuisent pas 
l'coulement des glaces. De plus, au dgel, les glaces de la Seine
arrivant en grand nombre n'prouveront aucun obstacle  leur coulement,
la traverse de Paris se trouvant libre, et elles passeront sans causer
de dommage. On n'en peut douter quand on remarque que la dbcle de la
Marne, qui se produit toujours alors que la Seine est libre dans Paris,
n'y cause jamais aucun accident.

Ce moyen indiqu par Dparcieux ne semble pas avoir t essay; car,
dans les grands hivers qui suivent celui de 1768, nous voyons la rivire
se congeler dans Paris comme par le pass. Il mritait cependant un
meilleur sort et aurait sans doute donn de bons rsultats.

Le moyen employ de nos jours, dont nous parlerons  propos de l'hiver
de 1879-1880, est beaucoup moins rationnel, et ne donne que de bien
petits rsultats.




CHAPITRE V

EFFETS DIVERS DU FROID.


Quelques effets de la gele nous ont chapp dans les chapitres
prcdents: nous allons les numrer rapidement, en quelques mots. Il
s'agit encore de la conglation de l'eau et de divers liquides, mais
produite dans des conditions toutes spciales.

L'eau des puits est le plus ordinairement prserve de la gele.
Enfonce de plusieurs mtres au-dessous du sol, ne communiquant avec
l'extrieur que par une troite ouverture, elle ne peut gure se
refroidir. Elle y arrive cependant quelquefois, et peut-tre la
conglation dans les puits un peu profonds est-elle un des signes les
plus caractristiques de la rigueur du froid, un des effets les plus
rares. Arago, dans sa notice, cite avec soin les rares cas de
conglation de l'eau des puits.

Dparcieux, dans le mmoire dont nous avons dj donn de longs
extraits, cite plusieurs exemples dignes d'intrt. Il remarque que, en
l'hiver 1767-1768, beaucoup de puits se gelrent, qui taient rests
entirement liquides en 1709, terrible hiver cependant, et bien plus
froid que celui de 1768. Il rapporte d'abord l'observation de Duhamel:
dans un puits situ  Ascou, prs de Denainvilliers, ayant 50 pieds de
profondeur, 6 pieds de diamtre  la margelle, et 11 pieds dans le bas,
il gela  un demi-centimtre d'paisseur. Beaucoup d'autres puits du
voisinage, moins profonds, avaient gel beaucoup plus fortement.

Il cite encore un grand nombre de puits qui, au dire des vieillards,
n'avaient pas t gels en 1709 et qui le furent alors. A Montmorency
chez le pre Cotte,  Alais en Languedoc,  Mnars chez M. le marquis de
Marigny, on eut des glaces fort paisses au fond des puits.

Frquemment les liquides qui ne se glent pas d'ordinaire, encre,
vinaigre, verjus, vin, ont t gels dans les grands hivers. En 860, le
vin gela dans les vases qui le contenaient; de mme en 1133. En 1216, le
vin, dans les caves, faisait en se solidifiant clater les tonneaux.
Nous verrons qu'en 1408 l'encre se gelait dans l'encrier du greffier du
Parlement, qu'en 1422 le vinaigre et le verjus gelaient dans les caves.

En 1468, le vin expos au dehors fut entirement solidifi. On lit, en
effet, dans Philippe de Comynes: Par trois fois fut dparty le vin
qu'on donnoit chez le duc de Bourgogne, pour les gens qui en
demandoient,  coups de coigne, car il toit gel dedans les pipes, et
falloit rompre le glaon qui toit entier, et en faire des pices que
les gens mettoient en un chapeau ou un panier, ainsi qu'ils vouloient.
Et il ajoute: J'en dirois assez d'tranges choses, longues  crire;
mais la faim nous fit fuir  grande hte aprs avoir sjourn huit
jours.

En 1544, la froidure toit si extrme qu'elle glaoit le vin dans les
muids; il le falloit couper  coups de hache, et les pices s'en
vendoient  la livre. En 1776, les vins qui se trouvaient sur les quais
de la Seine,  Paris, firent en se solidifiant clater les tonneaux.

Remarquons que dans ces trois derniers exemples, il s'agit de vin expos
en plein air, sans abri; les conglations dans les caves, assez
frquentes, ne sont jamais aussi compltes. Les caves mal construites,
trop librement exposes aux courants d'air, sont les seules qui laissent
entrer le froid.

Les pierres elles-mmes ne sont pas  l'abri de la gele. Celles qui,
plus particulirement poreuses, se laissent pntrer par l'eau, sont
surtout exposes. La conglation de l'eau qu'elles renferment, et son
augmentation de volume, dterminent la rupture de la pierre. Si l'hiver
est rigoureux, si de plus la pierre est humide dans tout son volume,
elle peut tre brise entirement, quelquefois mme avec bruit. Mais le
plus souvent, dans les hivers ordinaires, c'est seulement la surface qui
est gele, et il s'en spare de petites lamelles qui tombent, et la
pierre s'en va  la longue en petits fragments. Les pierres qui sont
sujettes  ce morcellement par le froid sont dites glives. L'action du
froid sur les pierres, et en gnral sur presque toutes les roches qui
constituent l'corce terrestre, a une grande importance, car elle est
une des causes principales de la formation de la terre vgtale.

Nous voici maintenant arrivs au terme de la premire partie de cette
tude. Nous connaissons tous les phnomnes qui se produisent dans les
hivers rigoureux, et qui peuvent servir  les caractriser. Il est bon
de les runir en quelques lignes.

Ces phnomnes peuvent se diviser en trois catgories:

1 Action sur les hommes et les animaux. Le froid dtermine les
conglations partielles ou totales, la mort par asphyxie, des pidmies
conscutives si dsastreuses qu'elles ont quelquefois priv des rgions
entires de la presque totalit de leurs bestiaux et d'une trs notable
partie de leurs habitants;

2 L'action destructive sur les plantes, la plus triste des consquences
du froid, parce qu' la perte de la rcolte succdent les plus
pouvantables famines,  la nourriture insuffisante les plus terribles
pidmies;

3 L'action sur la nature minrale: conglation des divers liquides, et
notamment de l'eau, des mers, des fleuves, suivie de dbcles violentes.
Le spectacle des dbcles, spectacle grandiose et terrible, est bien
fait pour frapper l'imagination et remplir les mes de terreur; mais les
consquences qui en rsultent sont infiniment moins graves que les
prcdentes.

Nous allons maintenant voir ces phnomnes en action. Nous les
considrerons d'abord en permanence dans les rgions voisines des ples,
l o rgne un hiver plus remarquable encore par sa dure que par sa
rigueur; puis dans l'Europe centrale, notamment dans la France, pendant
les hivers les plus rigoureux dont l'histoire nous ait conserv le
souvenir.




LIVRE II

LES RGIONS DES GRANDS FROIDS.




CHAPITRE PREMIER

DESCRIPTION DES RGIONS POLAIRES.


Sur presque toute la surface de la terre on voit les ts succder aux
hivers. Aprs les froids, dont les effets sont parfois si terribles,
arrive le dgel, et la terre semble faire une provision de chaleur qui
lui permettra de lutter contre la rigueur de la mauvaise saison
suivante.

Mais il est des rgions tristement partages qui n'ont pas ce temps de
repos. L't n'y dure que quelques semaines, quelques jours mme, et
quel t! Ce sont ces hivers perptuels, aussi tristes par leur
prolongation que par leur extrme froidure, dont nous allons donner
d'abord un rapide tableau.

A mesure que l'on s'loigne de l'quateur pour marcher vers le ple, on
sent la chaleur diminuer rapidement. Les rayons du soleil, plus
obliques, ne font que raser la terre et ne l'chauffent plus. De plus, 
mesure qu'il s'lve moins, le soleil devient plus irrgulier dans sa
course, les jours d'hiver deviennent plus courts, les nuits plus
longues. Dans le voisinage du ple,  l'poque du solstice d'hiver, le
soleil reste vingt-quatre heures sans se montrer  l'horizon. Le
parallle sur lequel on voit ce premier jour sans soleil est le cercle
polaire. Pour tous les points situs au del du cercle polaire on a, au
solstice d'hiver une nuit de plus de vingt-quatre heures, au solstice
d't un jour de plus de vingt-quatre heures. Et la dure de cette
sombre nuit augmente  mesure qu'on marche vers le ple. Au cap Nord, le
soleil reste pendant deux grands mois au-dessous de l'horizon; au
Spitzberg, la nuit est de cent jours; au ple, enfin, un jour de six
mois succde  une nuit de mme dure.

Cette trange succession des nuits et des jours n'est pas une des
moindres curiosits de ces si rudes climat; et le voyageur qui y arrive
en souffre cruellement. D'aprs les navigateurs, l'absence prolonge du
soleil, que vient remplacer presque constamment la lueur fantastique des
aurores borales, est moins pnible  supporter que l'effroyable
monotonie d'un jour sans fin.

[Illustration: Les dserts glacs du ple.]

C'est dans ces rgions que nous allons rencontrer un hiver presque
perptuel. L, nous sommes arrivs aux limites de la terre habite, 
ces dserts glacs que les pcheurs de phoques et de morses frquentent
seuls, et qui ne sont peupls que par quelques tribus d'Esquimaux.
Groupes autour des ples, ces rgions reprsentent deux calottes
sphriques dont la septentrionale seule a t explore. Elle comprend le
Spitzberg, la Nouvelle-Zemble, le nord de la Sibrie, la partie de la
Nouvelle-Bretagne qui confine  l'ocan Glacial, la terre de Baffin, le
nord du Groenland et les les de la mer Polaire comprises sous la
dnomination de _terres arctiques_. Rien ne peut peindre l'aspect
sinistre de ces solitudes. L'oeil n'y rencontre que des mers immobiles,
que des glaciers surplombant d'immenses champs de neige  la surface
desquels se dressent des rochers nus et dpouills o se dessine de loin
en loin la silhouette d'un renne ou d'un ours blanc. Les rayons d'un
soleil oblique, traversant avec peine un pais rideau de brume, viennent
se rflchir sur ces grandes surfaces d'un blanc uniforme et les
clairent d'un jour douteux. Cette lueur monotone remplit le ciel
pendant le cours d'un long t sans nuits, et disparat ensuite pour
faire place pendant plusieurs mois  la clart blafarde de la lune, 
l'clat des aurores borales.

Au ple austral, moins connu, on rencontre moins de terres, avec un
climat plus froid encore. Au del du cercle polaire austral, les glaces
s'opposent presque compltement au passage des navigateurs, tandis que,
dans le Nord, les baleiniers vont souvent jusqu'au Spitzberg, bien plus
rapproch du ple. Cook, en 1773 et 1774, fit le tour de la terre dans
le voisinage du cercle polaire antarctique. Des glaces continues ne lui
permirent gure de dpasser le parallle de 71 degrs. L'horreur des
solitudes australes jusque-l si inconnues, la rigueur excessive du
climat, les montagnes de glaces aux formes et aux dimensions colossales,
les hautes et longues falaises recouvertes d'un pais manteau de neige,
la mer seme de dbris qui s'agitent et se heurtent sans repos,
frapprent fortement la vive imagination de Cook. Les les ou
continents de ces rgions presque compltement inconnues, et pour sr
sans habitants, ne peuvent gure nous fournir de donnes pour notre
tude; revenons donc au ple boral.--Il a t assez explor et assez
dcrit pour que nous puissions en donner un tableau.

L, tout est sous la glace, tout est sous la neige. Sur les ctes de la
Sibrie, de la Laponie, de la Nouvelle-Bretagne, de l'Amrique russe
jusqu'au Kamtschatka, tout est solide pendant la plus grande partie de
l'anne. Sur terre comme sur mer, on ne voit que de l'eau solidifie.
Des froids terribles semblent rendre le sjour de ces contres
absolument impossible. Et pourtant que de voyageurs y ont pass de longs
hivers! Sir John Ross n'a pas pu les quitter pendant quatre ans. Entre
le 70e et le 74e degr de latitude, il a observ une temprature moyenne
de -14 degrs. En toute saison il a eu des geles: la temprature la
plus basse a t de -49 degrs, la plus leve de +10 degrs. Le mois le
plus froid, celui de janvier, avait une temprature moyenne de -34
degrs.

Dans de si froides contres, il y a mme des habitants qui n'migrent
jamais. On peut juger, dit Reclus, du climat de la Laponie par la
langue des Lapons, qui contient 20 noms pour dsigner la glace, 11 pour
le froid, 41 pour la neige et ses composs, 26 verbes pour indiquer les
phnomnes du gel et du dgel.

On ne connat pas la temprature du ple, puisque jamais on n'y a
pntr; mais on a not, dans les rgions voisines, des froids plus
intenses encore que ceux rapports par Ross. Le temps est, de plus,
d'une inconstance remarquable dans les rgions polaires: on voit
succder  un calme plat des coups de vent aussi brusques que violents.
Tous les navigateurs parlent de ces bourrasques qui disloquent les
montagnes de glace et menacent d'engloutir les navires sous leurs
dbris. En quelques heures, le ciel jusque-l serein se couvre de
nuages, et quand la temprature s'lve, l'atmosphre est obscurcie par
des brumes tellement paisses qu'on ne distingue pas les objets 
quelques pas devant soi.

Les caractres de ce rude climat ne s'arrtent pas brusquement au cercle
polaire, et bien des rgions plus proches de l'quateur ne sont pas
beaucoup mieux partages. Les grands fleuves de la Sibrie, comme la
Lna, ne peuvent servir  la navigation dans leur partie basse, car ils
sont congels pendant la moiti de l'anne, et ils baignent des contres
incultes, presque dsertes, priodiquement dsoles par de terribles
inondations.

Ces tristes rgions ne sont pas cependant compltement prives d'un t
relatif. Quand il arrive, les glaces commencent  fondre, se disloquent;
c'est la dbcle, dbcle formidable comme les glaces qui la produisent.
Les champs de glace du ple arctique se brisent, et leurs dbris s'en
vont  la drive. Des montagnes de glace, provenant de la chute des
glaciers du Spitzberg dans l'Ocan, se dtachent de la masse avec le
bruit du tonnerre et deviennent errantes. On les nomme des icebergs:
leurs dimensions sont colossales. lise Reclus nous en donne une
saisissante description: Au large des ctes rocheuses du Groenland, du
Labrador, du Spitzberg, les glaons s'unissent pour former les
banquises. Elles ont parfois une superficie de centaines de milliers de
kilomtres carrs, ou mme constituent de vritables continents. Que de
fois les explorateurs des mers arctiques ont en vain tent de trouver un
passage  travers ces barrires, et sont rests emprisonns dans la
masse solide, aprs s'tre aventurs dans quelque baie trompeuse de la
banquise! Les montagnes de glace dtaches des glaciers ont aussi des
dimensions colossales, 120 mtres au-dessus de l'eau, 1000 au-dessous.
Hayes compare au colosse de Rhodes un des blocs qu'il rencontra; un
large dtroit coulait entre ses deux piliers. John Ross a rencontr dans
la baie de Baffin plusieurs blocs chous  une profondeur de 475
mtres. Quant aux fragments de banquises, on en a rencontr qui
n'avaient pas moins de 100  150 kilomtres dans tous les sens, et qui
devaient peser jusqu' 18 milliards de tonnes.

Malheur au vaisseau qui est pris entre ces blocs normes, il est broy
et disparat. Le _Tegetthoff_, emprisonn dans les glaces polaires en
1873, fut le tmoin de ces luttes grandioses des lments au moment de
la dbcle. Son quipage n'chappa que par miracle  une mort qu'il
croyait certaine. Nous empruntons la description du phnomne  la
relation du _Tour du monde_: Ce n'est qu'au moyen de l'oue qu'on peut
se rendre compte de l'pouvantable conflit des lments autour de soi,
car on est dans une nuit profonde que nulle lanterne ne saurait
clairer. Les fracas de la glace comprime, dont les blocs se heurtent
et se brisent les uns contre les autres, ont augment sensiblement de
sonorit  mesure que le froid s'est accru. A l'automne, alors que les
plaines du _Pack_ ne formaient pas encore des entablements aussi normes
et aussi puissamment souds, les convulsions taient accompagnes de
bruits graves et sourds;  prsent, ce sont de vritables hurlements de
rage; oui, aucun mot ne saurait rendre la nature de ce vacarme.
L'horrible grondement se rapproche de plus en plus; on dirait des
centaines de chariots qui roulent sur un sol trs ravin. En mme temps,
l'intensit de la pression s'accrot; dj la glace commence  trembler
immdiatement au-dessous de nous, et  gmir sur tous les modes
imaginables. C'est d'abord comme le sifflement de mille flches; c'est
ensuite un espce de concert furieux o les voix les plus aigus
glapissent mles aux plus graves; le mugissement devient de plus en
plus sauvage; la glace, tout autour du navire, se rompt en flures
concentriques, et ses fragments fracasss roulent les uns sur les
autres,

Un rythme particulier, marqu d'effrayantes saccades, indique le point
culminant de la pression. L'oreille pie avec angoisse cette modulation
bien connue. Ensuite survient un craquement; quelques raies noires
strient la neige au hasard; ce sont de nouvelles crevasses qui ouvrent,
un instant aprs, tout  ct de nous, des abmes bants. C'est souvent
aussi le dernier effort du phnomne. Les hautes agglomrations
s'agitent en grondant et s'croulent, pareilles  une ville qui tombe en
ruine. On entend encore, par intervalles, quelques murmures, puis tout
semble rentr dans le repos. Hlas! ce n'est que le commencement.

L'immense couronne de glace que l'on rencontre  chaque extrmit de la
terre se continue-t-elle jusqu'au ple? Presque tous les navigateurs
rpondent que non. Ils croient  l'existence d'une mer libre, 
temprature relativement leve, spare de notre ocan par des glaces,
des les, des continents, que personne encore n'est parvenu  franchir.
Cependant, le savant explorateur sudois Nordenskiold, qui vient de
traverser si glorieusement tout l'ocan Glacial, de Sibrie jusqu'au
dtroit de Behring, ne partage pas l'opinion gnrale. Aprs s'tre
approch du ple jusqu' une distance de 800 kilomtres, plus prs que
tout autre navigateur, il dclare que l'existence d'une mer libre
arctique est une chimre.

Les terres enveloppes de glace, qui se joignent  l'Ocan solidifi
pour arrter les explorateurs les plus intrpides, prsentent un
spectacle plus triste encore que celui des icebergs et des banquises.
Dans l'intrieur de ces les souvent immenses, o n'arrive plus aucune
drivation du Gulf-Stream, la temprature est plus basse encore que sur
les glaces flottantes; il gle en toute saison, et presque aucune
vgtation ne vient annoncer le retour d'un t sans chaleur. Aucune
peuplade ne peut habiter  ces latitudes extrmes, car l'homme n'y
trouverait ni bois pour se chauffer, ni plantes pour aider  sa
subsistance, et les animaux trop rares ne lui fourniraient qu'une
existence bien prcaire.

Chose surprenante pourtant, ces horribles climats, avec leurs rigueurs
et leurs variations continuelles, leurs glaces, leurs brouillards et
leurs temptes, sont des plus sains, et l'homme qui y porterait de quoi
vivre jouirait d'une parfaite sant. Le Spitzberg, une des terres les
plus proches du ple, compltement inhabit, est cependant d'une grande
salubrit. coutons lise Reclus: L'archipel du Spitzberg, attidi par
les courants maritimes, participe  l'adoucissement du climat de toute
l'Europe occidentale. En t, le climat du Spitzberg est, sinon l'un des
plus agrables de la terre, du moins l'un des plus salubres. Les divers
explorateurs ont constat que, pendant la belle saison, rhumes,
catarrhes, toux, affections de poitrine, sont inconnus des quipages qui
y sjournent. Le Spitzberg devrait tre recommand par les mdecins
comme un excellent sjour d't  un grand nombre de malades. Peut-tre
que, dans un avenir prochain, des htels pareils  ceux des sommets
alpins seront rigs au bord des criques du Spitzberg, pour
l'accommodation des chasseurs et des malades venus de l'Angleterre et du
continent. Toutefois, ce climat salubre reste froid, ingal, changeant.
Jamais le ciel n'est serein pendant une journe entire.

Le Spitzberg, presque en son entier, est recouvert de glaciers et de
neiges; la neige y tombe  toutes les poques de l'anne. Souvent le
froid est tel que le mercure se congle  l'air. C'est surtout pendant
l'immense jour de quatre mois, par un temps relativement calme, que se
produisent les tempratures les plus basses. L'ingalit du climat est
telle que, pendant le mois de janvier, qui est le plus froid, la
temprature s'lve quelquefois au-dessus du point de glace. Un t trs
court, de quelques semaines, pendant lequel la neige tombe souvent,
prsente une temprature moyenne plus basse que celle du mois de janvier
de nos climats.

Les rcits des voyageurs vont nous clairer davantage sur les grands
froids de ces tristes rgions.




CHAPITRE II

VOYAGES DANS LES RGIONS POLAIRES.


Ds le commencement du dix-huitime sicle, les voyageurs constatrent
et mesurrent les froids intenses de la Sibrie, le plus froid des pays
du monde. Quoique sous la mme latitude que la Norvge et que la
Laponie, elle a  supporter des hivers bien plus rigoureux encore, plus
rigoureux mme que ceux du Spitzberg et du Groenland. Ils y durent de
neuf  dix mois, et la neige, qui apparat d'habitude en septembre,
tombe encore frquemment en mai. Ce pays, cependant, n'est pas dpourvu
de vgtation, grce aux chaleurs d'un t trs court mais trs chaud.
Telles sont, en effet, les variations de ce climat, qu' Iaktusk, le
pays le plus froid du monde en hiver, les Tunguses peuvent aller nus en
t.

En 1749, Delisle, tant  Saint-Ptersbourg, envoya en Sibrie un
certain nombre de thermomtres, pour que la temprature y ft observe
exactement. Lui-mme avait support  Saint-Ptersbourg une temprature
de -34 degrs centigrades. Il tait impossible, dit-il, de rester
expos  ce froid le visage dcouvert pendant une demi-minute; la
respiration y aurait pu manquer si l'on y ft rest plus longtemps; ce
n'tait qu'au travers des vitres de la fentre d'une chambre chauffe
que l'on pouvait regarder mes thermomtres; personne ne pouvait
impunment s'exposer  sortir des maisons, quelque couvert qu'il ft de
bonnes fourrures. La souffrance que faisait endurer le froid devait
tre due probablement  un vent d'est assez fort qui soufflait ce
jour-l.

Mais cette temprature n'est rien en comparaison de celles observes
vers la mme poque en Sude par M. de Maupertuis, et en Sibrie par des
voyageurs antrieurs. M. de Maupertuis eut, en effet,  Lubin, en Sude,
un froid de -46 degrs. Il affirme que, lorsqu'on sortait par cette
temprature, l'air semblait dchirer la poitrine. Il rapporte un effet
curieux de ce froid: lorsqu'on ouvrait la porte d'une chambre chaude,
l'air du dehors convertissait sur-le-champ en neige la vapeur qui s'y
trouvait et formait de gros tourbillons blancs.

Des observations plus anciennes montrent que, ds le seizime sicle, on
connaissait en Europe le froid intense de la Sibrie. Nous avons vu que
le capitaine Hugues Willoughby, tant all chercher, vers 1553, le
chemin de la Chine par la mer septentrionale, fut arrt par les glaces
dans un port de la Laponie nomm Arzina, o il fut trouv mort avec tout
son monde l'anne suivante. Les Hollandais qui, tant alls de mme
chercher le chemin de la Chine par la mer Glaciale, furent obligs
d'hiverner  la cte orientale de la Nouvelle-Zemble, l'an 1596, sous la
latitude de 76 degrs, ne purent se garantir du froid qui les aurait
tous fait mourir, qu'en s'enfermant dans une cabane qu'ils avaient
construite avec des bois que les glaces avaient par bonheur entrans,
et par le moyen d'un feu continuel qu'ils entretenaient, tant avec ce
bois qu'avec de la houille qu'ils avaient apporte de Hollande; mme
avec ce secours, ils eurent bien de la peine  s'empcher d'avoir les
pieds gels auprs du feu: leur cabane, quoique presque ensevelie sous
la neige, et sans aucune issue pour la fume afin de mieux conserver la
chaleur du feu, tait cependant en dedans couverte de glace de
l'paisseur d'un doigt; leurs habits et fourrures taient aussi couverts
de glace; le vin sec de Xrs tait devenu par la gele, dans la mme
cabane, aussi dur que le marbre et se distribuait par morceaux. Ils ne
parlent point d'eau-de-vie, ni d'autres liqueurs plus fortes, n'en ayant
peut-tre pas alors.

[Illustration: Pris dans les glaces.]

Le capitaine Middleton, dans l'habitation des Anglais  la baie
d'Hudson, fut plac  peu prs dans les mmes conditions, quoique  une
latitude de moins de 58 degrs. Quoique, dit-il, les maisons dans
lesquelles on est oblig de s'enfermer pendant cinq  six mois de
l'anne soient de pierre, dont les murs ont deux pieds d'paisseur;
quoique les fentres soient fort troites et garnies de planches fort
paisses, et que l'on ferme pendant dix-huit heures tous les jours;
quoique l'on fasse dans ces chambres un trs grand feu quatre fois par
jour dans de grands poles faits exprs, et que l'on ferme bien les
chemines lorsque le bois est consomm, et qu'il ne reste plus que de la
braise ardente afin de mieux conserver la chaleur; cependant tout
l'intrieur des chambres et les lits se couvrent de glace de l'paisseur
de trois pouces, que l'on est oblig d'ter tous les jours. L'on ne
s'claire dans ces longues nuits qu'avec des boulets de fer de
vingt-quatre, rougis au feu et suspendus devant les fentres; toutes les
liqueurs glent dans ces appartements, et mme l'eau-de-vie dans les
plus petites chambres, quoique l'on y fasse continuellement un grand
feu. Ceux qui se hasardent  l'air extrieur, quoique couverts de
doubles et triples habillements et fourrures, non seulement autour du
corps mais encore autour de la tte, du cou, des pieds et des mains, se
trouvent d'abord engourdis par le froid et ne peuvent rentrer dans les
lieux chauds, que la peau de leur visage et de leurs mains ne s'enlve
et qu'ils n'aient quelquefois les doigts des pieds gels.

Hansteen a rapport de son sjour en Sibrie des observations pleines
d'intrt sur le froid qui y rgne. Le ciel y est presque toujours pur,
et l'absence complte de vent permet de sortir par des tempratures
extrmement basses. Le calme de l'air est le plus souvent tel que la
chandelle avec laquelle ils allaient faire dehors leurs observations ne
vacillait mme pas. Voyons les expressions mmes du voyageur: Dans
cette rgion l'air est toujours tranquille, et sa scheresse fait que
l'on y souffre moins  -37 degrs qu'en Norvge  -19 degrs. Le nez et
les oreilles sont les parties les plus exposes  l'effet du froid, et
il arrivait souvent que pendant mes observations mon domestique me
prvenait que mon nez tait dj tout blanc et requrait une prompte
friction.

Mais si, par des froids qui souvent dpassaient -40 degrs, on pouvait
sortir, il n'tait gure possible de faire de grandes courses. Si, aussi
couvert de fourrures que l'on ft, on voulait essayer de marcher vite,
la respiration s'acclrait et l'on prouvait aussitt une grande
angoisse dans les poumons. Les chevaux, presss par le postillon,
saignaient souvent par les narines: cet accident, qui se produit l-bas
assez frquemment, n'a aucune gravit et l'on n'y prend pas garde.--On
tait oblig de prendre des prcautions constantes pour empcher le
mercure du baromtre de se congeler. Pour faire les observations, il
tait indispensable de ne pas toucher directement le mtal avec la main
nue; on avait t oblig de garnir de peau tous les boutons des
instruments: Si l'on touche le mtal avec la main nue, dit Hansteen, on
sent au contact une douleur poignante, comme si c'tait un charbon
ardent, et il s'lve sur la peau une cloche blanche, comme au contact
du fer rouge. L'histoire rapporte des exemples d'accidents arrivs par
le contact de la main et du mtal par un froid trop intense. Nous en
verrons un bien frappant en parlant du capitaine Parry.

La prcaution recommande par Hansteen (1829), de se frotter de temps en
temps le visage et les mains avec de la neige, ne doit pas tre oublie.
A Saint-Ptersbourg, par des tempratures de -30 degrs, les passants
s'avertissent mutuellement des dangers de conglation qu'ils courent. La
tragdienne Rachel, un jour qu'elle se promenait  Saint-Ptersbourg,
fut surprise d'une agression des plus vives d'un passant: il se
prcipita dans sa voiture, et, sans lui rien dire, car le cas tait
pressant, il se mit  lui frictionner vivement le nez.

Depuis Hudson (1690), les voyages de dcouverte au ple Nord ont t
nombreux, et tous les explorateurs eurent  lutter contre les glaces, 
se prserver de froids vritablement terribles. Combien d'entre eux
payrent de leur vie leur courageux dvouement  la science! Combien
n'ont pu sortir de ces rgions polaires, trop froides pour avoir des
habitants! Quoique situes en dehors du monde habit, ces terres
inhospitalires rappellent nanmoins quelques-unes des gloires les plus
pures de l'humanit. Ces mers dangereuses ont t parcourues dans tous
les sens par des hommes sans peur, qui ne cherchaient ni les batailles,
ni la fortune, mais seulement la joie d'tre utiles.

Aprs Hudson, qui mourut, avec son fils, victime d'une rvolte de
l'quipage, arrive Behring (1741). Celui-ci, aprs d'importantes
dcouvertes, prit dans une le dserte, de fatigue et de froid. Les
neiges et les glaces furent son tombeau.

En 1813, les expditions recommencent avec Ross, Parry,
Franklin...--Nous tirerons des rcits de ces voyages ce qui peut nous
montrer le froid prodigieux des contres parcourues.

En 1829, Ross retrouva dans le canal du Prince-Rgent le vaisseau
_Fury_, qui avait t abandonn par Parry en 1825. Pendant ces quatre
annes, toutes les provisions avaient t parfaitement conserves par le
froid. Le rle de conservation du froid, et surtout des glaces, se
retrouve souvent dans les rcits, et a acquis de nos jours une
importance considrable.

Dans cette Sibrie, dont nous avons dj dcrit les froids rigoureux, un
pcheur tunguse trouva, en 1770, au milieu des glaces,  l'embouchure de
la Lna, un mammouth (_Elephas primigenius_) en parfait tat de
conservation. Cet animal tait enseveli l et conserv par les glaces
depuis bien des milliers d'annes. Le pcheur en prit les dfenses, et
les tribus voisines le dpecrent pour nourrir leurs chiens de sa chair.
On rapporte mme qu'ils ne se firent pas faute d'en manger eux-mmes.
Lorsque Adam, naturaliste russe, arriva pour constater la dcouverte, il
ne restait plus que des os auxquels adhraient encore quelques lambeaux
de peau. En 1804, un autre mammouth fut dcouvert dans le golfe d'Obi.
Cet lphant avait la peau couverte de longs poils rouges bruntres. Sa
tte et son cou portaient une longue crinire qui tombait jusqu'aux
genoux. Sa taille tait plus grande, ses dfenses plus longues, que
celles de nos lphants actuels.

Mais revenons au capitaine Ross. Son navire ayant t pris dans les
glaces, il dut passer six hivers de suite dans ces affreuses rgions,
sans en pouvoir sortir. Il en profita pour faire de nombreuses
observations. Ecoutons-le lui-mme: Dans les contres polaires, la
glace est si froide qu'on ne peut la tenir dans la main ni la fondre
dans sa bouche; on souffre beaucoup de la soif; la neige,  une si basse
temprature, l'augmente avec excs: aussi les Esquimaux aiment mieux
l'endurer que de manger de la neige. En janvier nous ne pouvions faire
aucune observation avec les instruments dont il tait aussi impossible
de toucher le mtal que si c'et t un fer rouge, tant ils glaaient
rapidement la main au contact, comme le mercure congel. Un renard
perdit la langue pour avoir mordu les barres de fer de la trappe o il
fut pris. Le mercure en se congelant et se cristallisant dans la boule
du thermomtre ne la brisa pas. On a charg un fusil d'une balle de
mercure gel, et on a perc une planche de 1 pouce d'paisseur; une
balle d'huile d'amandes douces, congele  -40 degrs, tire contre une
planche, la fendit et rebondit  terre sans tre casse.

On conoit que les matelots conduits dans ces aventureuses expditions
devaient tre choisis parmi les plus robustes. Sir John Ross a racont 
M. Ch. Martins qu'il prouvait la rsistance au froid des matelots en
leur faisant poser un pied nu sur la glace: ceux qui ne tremblaient ni
ne plissaient taient choisis par lui, les autres refuss.

A la mme poque, Parry explorait les mmes rgions. Il atteignit le
quatre-vingt-deuxime degr de latitude. Il acquit la conviction qu'il
existe une grande mer polaire libre, ouverte et sans glaces. Il eut 
supporter,  l'le Melville, pendant le long sjour qu'il y fit, une
temprature de -48 degrs. Alexandre Fischer, chirurgien en second de
l'expdition, affirme, comme Hansteen, qu'un homme bien vtu pouvait se
promener sans inconvnient  l'air libre par une temprature de -46
degrs centigrades, pourvu que l'atmosphre ft parfaitement tranquille;
mais il n'en tait pas de mme ds qu'il soufflait le plus petit vent,
car alors on prouvait sur la face une douleur cuisante, suivie bientt
d'un mal de tte insupportable. En fvrier 1819, le mercure s'tant
entirement congel  l'air, le capitaine Parry et ses compagnons
reconnurent que le mercure solide est peu mallable; il se brise sous le
choc du marteau. Un jour, par un froid terrible, il fit verser du haut
du mt de l'eau tide  travers une passoire: l'eau arriva sur le pont 
l'tat de grle.

Il rapporte un curieux et malheureux exemple de l'action du mtal nu sur
les mains par ces tempratures si froides. Un incendie s'tant dclar
dans la petite hutte construite sur le rivage, qui servait
d'observatoire, on procda au sauvetage des instruments. Un matelot ne
prit pas le temps de mettre ses gants et transporta  bord du vaisseau
un instrument de mtal. En arrivant, ses mains taient si froides que
l'eau dans laquelle il les plongea fut congele  leur contact. Il
fallut lui couper les doigts.

Presque tous les compagnons de Parry perdirent quelques doigts ou les
ongles.

Ross et Parry revinrent de leurs voyages, Franklin devait avoir le mme
sort que Behring. Perdu au milieu des glaces avec deux canots, il
souffrit d'abord de la faim la plus atroce, au milieu d'une contre
dserte, couverte de neige. Il fallut vivre d'une mousse nomme tripe de
roche: deux Canadiens tant morts de froid, on se partagea la semelle de
leurs souliers. Lorsqu'il arriva au fort Entreprise, Franklin n'y
trouva, pour toutes provisions, que des os abandonns dans un tas
d'ordures, et on en fit la soupe. Enfin arrivrent des secours et des
provisions. Les malheureux taient sauvs.

Mais dans son troisime voyage, en 1845, Franklin fut moins heureux. Il
partit avec des provisions pour sept annes. Le 26 juin, il rencontra un
baleinier, et depuis on ne reut plus de ses nouvelles. En 1848 on
commena  s'inquiter de son absence, et pendant les annes qui
suivirent de nombreuses expditions partirent successivement  sa
recherche. Ce ne fut que plusieurs annes aprs que des peuplades
d'Esquimaux donnrent quelques renseignements. Ils avaient vu, en 1850,
une troupe de soixante hommes blancs, fort amaigris, voyageant dans un
canot. Ces malheureux firent comprendre que leurs vaisseaux avaient t
dtruits par les glaces et qu'ils chassaient. Plus tard les Esquimaux
trouvrent un campement o il y avait trente cadavres. L'tat de ces
corps montrait que ces infortuns avaient t rduits  l'horrible
ressource du cannibalisme.

En 1852, le docteur Kane partit pour les rgions polaires. Il hiverna au
78e degr de latitude: except au Spitzberg, qui jouit d'un climat
tempr par des courants marins, aucun navigateur n'avait encore hivern
 une aussi haute latitude. Pendant une longue nuit de presque cinq mois
on prouva des tempratures de -56 degrs, ce qui n'empcha pas de faire
constamment des observations.

Le commandant amricain avait l'intention de profiter des glaces de
l'hiver pour faire vers le nord une expdition en traneau; il avait
dans cette intention amen un magnifique attelage de neuf chiens de
Terre-Neuve, et de trente-quatre chiens esquimaux; mais la froidure
extrme les fit presque tous prir, et il ne lui en resta que six pour
ses courses. Il montra l'existence dans le Groenland de glaciers
immenses, auprs desquels les glaciers des Alpes ne sont rien. Il
parvint jusqu'au 83e degr de latitude.

[Illustration: Attelage de chiens.]

Forcs de sjourner au milieu des glaces un hiver encore, le docteur
Kane et ses compagnons eurent cruellement  souffrir malgr leur
alliance avec les Esquimaux. Enferms dans une troite cabine entoure
de mousse, dit M. Laugel,  peine dfendus contre le froid, obligs de
brler chaque jour quelque partie du navire, atteints du scorbut, osant
 peine interroger l'avenir dans leurs sinistres rflexions, le docteur
Kane et ses compagnons atteignirent sans doute la limite des souffrances
que la nature humaine peut endurer. Enfin, au printemps, ils prirent le
parti dsespr d'abandonner leur navire, et ils arrivrent heureusement
 Uppernavik. Quelques mois aprs Kane mourait,  trente-quatre ans, des
suites de ses souffrances.

L'une des dernires explorations au ple Nord est l'exploration
allemande des navires _la Germania_ et _la Hansa_, en 1869 et 1870. Fait
assez singulier, sur la cte orientale du Groenland, les voyageurs
n'eurent  supporter que des tempratures relativement leves, ne
dpassant pas -30 degrs. C'est que le Gulf-Stream envoie encore par l
quelques drivations. Le sort de l'quipage de la _Hansa_ ne fut pas
cependant pour cela moins  plaindre. Forc d'abandonner le vaisseau qui
avait t cras par les glaces, il resta pendant 237 jours sur un
glaon qui le portait  la drive vers le sud. Sur cette le flottante
de sept milles de circonfrence on ne manqua d'abord de rien. Une grande
partie du chargement avait pu tre embarque. Mais  la fin, le
combustible venant  manquer, on en fut rduit  tout brler pour se
chauffer, ptrole, eau-de-vie, le tabac mme. Enfin, le 13 juillet,
aprs une course en canot de deux mois, on parvint  Friedrichsthal.

Ces quelques extraits de quelques-unes des expditions au ple Nord nous
suffisent pour connatre quelles sont les tempratures les plus basses
observes, et quels effets elles produisent. Rsumons ces tempratures
et ces effets.

Des tempratures de -40 degrs ont t observes en Amrique  la mme
latitude que Marseille,  Newport, Franconvay, Bangor. Plus au nord on a
subi des tempratures bien plus basses:  l'le Melville, -48 degrs; au
fort Entreprise, -49 degrs; au fort Reliance, -56.7; c'est
vraisemblablement le froid le plus grand qui ait jamais t observ en
Amrique. L'Europe, dans des terres beaucoup moins borales, a vu des
tempratures presque aussi basses:  Moscou, -43 degrs;  Calix
(Sude), -55 degrs. Le Spitzberg est beaucoup moins froid.

Mais c'est  l'Asie, avec ses masses profondes de terre, que reviennent
les tempratures les plus basses qui aient jamais t observes. A
Iakoutsk, le 25 janvier 1829, on observa -58 degrs. La temprature
beaucoup plus basse encore de -60 degrs aurait t constate en ce mme
lieu le 21 janvier 1873, par un marchand russe nomm Severow. Enfin, un
mdecin-major, Middendorf, a affirm y avoir not un froid de -63
degrs. Alors, dit-il, le mercure devenu mtal se travaille au marteau
comme le plomb, le fer devient cassant, les haches se brisent comme du
verre quand on veut s'en servir, le bois refuse de se laisser couper; il
semble que le feu lui-mme gle, car les gaz qui l'alimentent perdent de
leur chaleur. Le fait de la conglation du mercure se produit  partir
de la temprature de -40 degrs dans toutes les contres que nous venons
de dcrire; il faut alors ncessairement remplacer le thermomtre 
mercure par le thermomtre  alcool. C'est pour n'avoir pas pris cette
prcaution que Gmelin, le 16 janvier 1735,  six heures du matin, crut
avoir not une temprature de -70 degrs  Ieniseisk, puis une
temprature de -84 degrs  Kiring. Le mercure s'tait congel dans son
thermomtre, et, par la contraction produite au moment de la
solidification, avait marqu une temprature beaucoup plus basse que la
temprature relle.

Mais Gmelin ne s'aperut pas de ce qui tait arriv; Delisle, en 1736,
reconnut le premier que le mercure peut se solidifier par le froid.
Cependant, jusqu'en 1760, le fait resta ignor du plus grand nombre, et
fut mme rvoqu en doute par ceux auxquels il tait racont. C'est
seulement  cette poque que divers physiciens, utilisant le froid
rigoureux qu'il faisait  Saint-Ptersbourg pour obtenir  l'aide de
mlanges rfrigrants des tempratures plus basses encore, purent
solidifier artificiellement le mercure, et tudier ses nouvelles
proprits. Les savants taient si peu prpars  cette solidification,
ils la croyaient si impossible, qu'on lit dans l'_Histoire de l'Acadmie
des sciences pour 1760_: Quand les premiers navigateurs qui passrent
dans l'Inde dirent aux Indiens que cette liqueur qui leur paraissait si
mobile, si fluide, que l'eau enfin devenait en hiver, dans les climats
septentrionaux, dure et solide comme la pierre, ils les prirent pour des
imposteurs; ils ne se rendirent que lorsqu'on eut trouv le moyen de
leur montrer cette eau durcie, de la glace en un mot, et de leur faire
voir que rien n'tait plus vrai que ce qu'ils n'avaient jamais voulu
croire. Nous aurions peut-tre t aussi tonns et aussi incrdules
qu'eux autrefois, si l'on nous et dit que le mercure peut acqurir la
solidit des corps durs, des mtaux.

Dans l'hiver de 1808-1809, le mercure se congela naturellement dans
l'air  Moscou.

La solidification du mercure, ainsi constate d'une manire indiscutable
en 1760, fut un vnement considrable, et causa une certaine dception
aux savants. C'est que,  cette poque, on n'avait pas encore perdu
l'esprance de changer les mtaux communs en mtaux prcieux, et qu'on
comptait sur le mercure pour oprer la transmutation. Les savants
croyaient  la possibilit de solidifier le mercure d'une manire
permanente, et, suivant le degr plus ou moins parfait de sa
solidification, d'en faire du plomb, de l'tain ou de l'argent. Il n'y
aurait plus eu alors qu' ajouter  ce mercure solide une nouvelle
qualit, la couleur, au moyen d'une teinture convenable, pour en faire
de l'or.

Aussi, lorsque l'on eut constat que le mercure une fois solidifi
redevenait liquide quand le froid disparaissait, les alchimistes
sentirent crouler leurs dernires esprances.

Sur l'homme, les effets de froids si excessifs sont rapides. Toutes les
parties du corps qui ne sont pas assez garanties sont vite congeles.
Par un temps absolument calme, nous l'avons vu, on peut rsister quelque
temps, et le visage, mme  dcouvert, peut rester expos  l'air. C'est
que dans ce cas la chaleur du sang qui rchauffe le visage n'a  lutter
que contre le rayonnement; l'air froid qui le touche, ne se renouvelant
que lentement, n'emporte gure de chaleur. Quand il y a du vent, il en
est tout autrement, et la rapidit du refroidissement est bien plus
grande. Aussi, en Sibrie, fait-on quelquefois usage de masques pour se
couvrir le visage, pour prserver le nez et les oreilles.

Quand on se livre  un exercice violent,  une marche rapide, la
souffrance au visage n'est pas moindre, mais il vient s'en ajouter une
autre. La respiration s'acclre, la quantit d'air qui pntre dans la
poitrine augmente, et comme cet air est glac, la chaleur du sang ne
suffit plus  rchauffer les poumons; de l la souffrance intrieure.

Nous pouvons donc affirmer que par des froids de -40 degrs la vie
extrieure n'est plus possible; c'est  peine si l'on peut sjourner
quelques instants dehors, et encore  la condition qu'on ne s'y livre 
aucun exercice un peu violent. Ce n'est pas seulement le contact de
l'air qui est  craindre dans ces cas, mais encore, mais surtout le
contact des mtaux; nous en avons rapport plusieurs exemples.
L'explication de ce fait est aise.

Les mtaux sont des corps bon conducteurs de la chaleur; si un corps
chaud est plac sur une barre mtallique, la chaleur se propage
rapidement  partir du point de contact pour se rpandre dans toute la
barre; de telle sorte qu'au bout de quelques instants le corps chaud
sera entirement refroidi. La barre mtallique lui aura soutir toute sa
chaleur par le point de contact pour s'chauffer elle-mme. Que le corps
chaud soit au contraire plac sur du bois, sur une toffe de laine, la
chaleur qui passera dans l'toffe, ne pouvant s'y propager rapidement,
car l'toffe conduit mal la chaleur, restera au point de contact; le
corps chaud se refroidira lentement.

Notre main, c'est le corps chaud. Qu'elle saisisse un morceau de bois,
elle l'chauffe seulement  l'endroit touch, et ne perd elle-mme que
peu de chaleur. Mais si nous prenons une barre de fer, la chaleur qui
sort de la main est  chaque instant dissmine dans la totalit de la
masse de mtal, les points de contact ne s'chauffent pas sensiblement.
De l une soustraction rapide de chaleur qui occasionne une
dsorganisation des tissus analogue  celle que cause une brlure. C'est
ce qui nous explique aussi pourquoi, en hiver, un mtal nous semble  la
main beaucoup plus froid que le bois plac  ct de lui, quoique, en
ralit, les deux corps soient  la mme temprature.




CHAPITRE III

FAUNE ET FLORE DES RGIONS POLAIRES.


Les froides rgions qui entourent les ples ne peuvent pas tre bien
riches en espces vgtales et animales. Un hiver presque perptuel, une
nuit de plusieurs mois, ne permettent pas  la vgtation de se
dvelopper librement; les animaux, d'autre part, plus ou moins sensibles
au froid et ne trouvant pas  se nourrir, fuient ces lieux
inhospitaliers.

Chaque vgtal a besoin, pour commencer son dveloppement, d'une
temprature dtermine, et, pour l'achever, d'une certaine quantit de
chaleur compte  partir de cette temprature. Bien peu de plantes
peuvent se contenter de la petite somme qu'offrent les rgions polaires.
Aussi voit-on une richesse croissante de la flore en allant des ples 
l'quateur. L'le du Spitzberg, parfaitement explore, ne possde que
quatre-vingt-dix espces de plantes; tandis que la Sicile, d'une tendue
moins considrable, en possde deux mille six cent cinquante.

Les rares plantes de la zone glaciale doivent avoir le temps, dans
l'espace de quelques journes de l't polaire, de germer, d'ouvrir
leurs feuilles et de mrir leurs fruits. Une somme de 50  100 degrs
leur suffit.

La terre a t divise en zones de vgtation se succdant du ple 
l'quateur. La zone polaire borale,  laquelle correspondrait une zone
australe encore inconnue, comprend l'archipel Glacial de l'Amrique, le
Groenland, le Spitzberg, la Sibrie du nord. Dans cette zone, pas de
forts; suivant l'expression de Linn, les lichens, les derniers des
vgtaux, y couvrent la dernire des terres. En Islande, on ne
rencontre plus de froment, les arbustes n'y sont plus que des
broussailles; un mrier solitaire, qui pousse  l'abri d'une muraille, 
Akreyri, est nomm avec orgueil par les insulaires l'arbre. Au sud de
cette zone polaire s'tend une autre zone, dite _arctique_, o se
montrent les premiers arbres et les premires cultures.

Comment les animaux vivraient-ils dans un semblable milieu? Les
obstacles apports  la vgtation par la rigueur et la prolongation du
froid ne nuisent pas moins aux animaux. Certains animaux, comme l'homme
et le chien, peuvent supporter des tempratures extrmes sans qu'il y
ait danger pour leur vie, et ceux-l, nous les voyons habiter les
rgions polaires et les rgions quatoriales; mais il en est d'autres,
comme les singes, qui ne peuvent vivre dans un tat parfaitement normal
que sous les tropiques, et comme les rennes, qui ne trouvent que dans
les rgions septentrionales les conditions ncessaires  leur existence.
Certaines espces meurent quand on les arrache aux terres borales,
couvertes de glaces pendant la plus grande partie de l'anne. Le
campagnol que M. Martins a vu sur le Fanthorn, et certains animalcules,
tels que le _Desoria nivalis_ et le _Podura hiemalis_, ont les neiges ou
le sol qu'elles recouvrent pour aire d'habitation. Dans les mers, la
baleine franche et divers animaux de la famille des ctacs sont arrts
par les eaux chaudes des latitudes tropicales comme par une barrire de
flamme.

Mais encore faut-il que ces animaux trouvent  se nourrir dans les
rgions qu'ils habitent. Dans le voisinage immdiat du ple, sans
vgtation, on ne trouve sur terre que des insectes, et dans les mers
couvertes de glaces qu'un trs petit nombre de poissons, de mollusques
et de crustacs. A ces animaux se joignent quelques carnassiers
ichtyophages, ours et morses. La population marine est plus nombreuse.
M. Nordenskiold, dans son dernier voyage de 1878-1879, a trouv dans
l'ocan Sibrien une abondance surprenante de la vie. Il y a dcouvert
une faune aussi riche en individus que celle des mers tropicales,
quoique la temprature du fond soit constamment au-dessous de zro. Sur
terre, dans les parties o la moindre rigueur des hivers permet la
croissance de quelques rares vgtaux, apparaissent les herbivores et
les carnivores.

La Sibrie, la plus froide des rgions du globe pendant l'hiver, n'est
pas cependant la moins bien pourvue en vgtaux, et non seulement la
vgtation mais mme l'agriculture y sont encore possibles.

C'est que,  des hivers de neuf et dix mois, pendant lesquels la
temprature descend  -60 degrs, succdent des ts courts mais
brlants, plus chauds que les ntres, avec des chaleurs de +35 degrs.
Aussi les bls et les autres vgtaux croissent, pour ainsi dire,  vue
d'oeil. Les plantes auxquelles la rigueur de la saison ne laisse que
quelques jours d'existence ont cependant le temps de fleurir et de
porter des graines. Dans le pays des Yakoutes, la vgtation ne commence
qu'en mai, aprs la fonte des neiges; mais elle se produit alors avec
une telle rapidit, que trente jours aprs, les feuilles ont acquis leur
entier dveloppement. Dans les prairies, le foin s'lve  la hauteur
d'un homme  cheval. C'est que la chaleur de l't est aussi grande
qu'est excessif le froid de l'hiver. Au Kamtschatka, le bl ne peut plus
arriver  maturit, mais l'orge peut encore mrir.

Outre les plantes annuelles, qui n'ont pas  supporter les rigueurs de
l'hiver, on rencontre des plantes vivaces, mais seulement les plus
robustes. Le chne, le noisetier, le sapin de Norvge lui-mme, ne
tardent pas  disparatre lorsqu'on s'avance assez vers le nord. Mais, 
la place de ces arbres, on rencontre d'paisses forts de bouleaux,
d'aunes, de tilleuls, d'rables, de peupliers et d'arbres verts.
Quelques belles plantes mme, caches sous les neiges pendant l'hiver,
le lis des valles, l'ellbore, l'iris et l'anmone, forment des
prairies blouissantes de couleurs et d'une odeur suave.

Avec une pareille vgtation, les animaux trouvent facilement  vivre
pendant l't: en hiver, leur vie est trs difficile. Cependant les
espces animales qui y vivent  l'tat sauvage sont nombreuses, et la
Sibrie est une source presque inpuisable  laquelle on demande en
abondance le gibier et la fourrure. Cependant plusieurs cris d'alarme
ont dj t pousss, et si les procds employs pour la chasse ne sont
pas un peu modifis, on verra, en Sibrie comme partout, se produire la
dpopulation. L se rencontrent les martes zibelines, les renards noirs,
les renards blancs, les hermines, les marmottes, l'cureuil, l'ours, et
tant d'autres animaux  fourrure. L'lan est aussi trs rpandu. C'est
au mois de mars qu'on se livre  sa chasse;  cette poque, la neige 
moiti fondue permet encore au chasseur de glisser sur de grands patins
de bois; mais l'lan perce la neige  chaque pas et s'y enfonce.

[Illustration: L'lan perce la neige  chaque pas et s'y enfonce.]

Le pays a aussi un nombre considrable d'oiseaux, qui sont un excellent
gibier.

Les mers de la Sibrie et ses fleuves abondent en poissons, et nombre de
peuplades ne vivent que de la pche.

Dans la Nouvelle-Sibrie, la faune et la flore sont bien plus rares.

Les rgions polaires de l'Europe, moins froides en hiver mais aussi
moins chaudes en t, ne sont pas aussi favorises au point de vue des
plantes et des animaux.

La Laponie a cependant un climat comparable  celui de la Sibrie.
Aussi,  Zyngen, prs du cap Nord,  la latitude de 70 degrs, on
rcolte encore du bl dans les lieux abrits des vents de la mer. Les
neiges ne disparaissent qu'en juin; mais alors, par un jour sans nuit
qui dure plus d'un mois, la vgtation avance avec une prodigieuse
rapidit, et  la fin d'aot, aprs 72 jours de croissance, les bls
sont mrs. A cette latitude il n'y a plus d'arbres.

Tous les points de la Laponie sont bien loin de pouvoir produire du bl:
La Laponie, crit William Hepworth Dixon, n'est autre chose qu'un
fouillis de rocs normes, de marcages profonds et sombres;  et l se
droule, entre ces obstacles, une valle sinueuse sur les pentes de
laquelle poussent ces lichens chtifs dont les rennes font leur
nourriture. Des bouquets de pins et de bouleaux donnent  ce paysage
austre un peu de varit; mais aucune crale ne crot sous ces froides
zones, et les indignes n'ont d'autres ressources que le gibier et le
poisson. Le pain de seigle, leur seul luxe, doit tre expdi par eau
des villes d'Onga et d'Arkhangel, qui elles-mmes le tirent des
provinces mridionales.

C'est dj presque le tableau dsol du Spitzberg. L, les rigueurs de
l'hiver ne sont pas excessives, et la temprature moyenne du mois le
plus froid n'est que de -18.2, mais il n'y a pas d't. Sous ce ciel
gris et sans lumire, mme pendant le long jour de l't, les plantes ne
peuvent s'accrotre. Pendant les rapides semaines de soleil, quelques
phanrogames fleurissent, semblables  celles des Alpes, et viennent
gayer de leurs vives couleurs ces froides solitudes. En dehors de l,
des mousses et des lichens: en tout 90 plantes. La faune n'est gure
plus riche. M. Charles Martins n'y a rencontr, en comptant les ctacs,
que l6 mammifres, dont quatre seulement terrestres: l'ours, qui vit
principalement de poissons; le renne, un campagnol et un renard bleu.
L, aucun reptile, mais plusieurs insectes. Les poissons non plus ne
sont gure nombreux.

Les ctacs, au contraire, pullulent. De 1669  1778, les baleiniers
hollandais turent sur les ctes du Spitzberg 57 000 baleines; leur
nombre aujourd'hui diminue singulirement. Il en est de mme des morses.
Ainsi,  l'le des Ours,  450 kilomtres au nord-ouest des ctes du
Finmarken, on rencontrait anciennement un nombre norme de morses. En
1608, un quipage en tua plus de mille en une seule journe. Maintenant
on n'en voit presque plus.

Malgr la pauvret des espces au Spitzberg, on a rencontr des rgions
plus pauvres. La terre Franois-Joseph, plus au nord, avec sa
temprature moyenne de -15 degrs, ne renferme presque plus rien. La
vgtation de ce pays, dit M. Reclus, o les chaleurs de l't ne
peuvent ouvrir que d'troites clairires dans le couvercle continu des
neiges et des glaces, est naturellement d'une extrme pauvret; en
comparaison des _prairies_ de Franois-Joseph, celles du Spitzberg
semblent d'une exubrante richesse. Quelques herbes, des saxifrages, un
pavot, des mousses et des lichens, telle est la flore de la contre.
Payen n'a point vu de renne: cet animal ne trouverait sans doute point 
se nourrir dans ces les dsoles; mais dans les rgions septentrionales
de l'archipel, prs de la _mer libre_, se voyaient partout les traces de
l'ours, du livre et du renard, et des veaux marins taient en foule
tendus sur la glace. De mme que sur les ctes des Ferors, de
l'Islande, du Spitzberg, les rocs isols sont habits par des myriades
de pingouins et d'autres oiseaux, et,  l'approche des voyageurs, les
mles s'lvent en vols immenses, avec un bruit d'ailes assourdissant.

C'est que, si les terres rapproches des ples sont pauvres en espces,
ces espces elles-mmes ont, pour la plupart, des reprsentants en
nombre immense. Quelques lots des Lofodens sont tellement peupls de
volatiles qu'on leur a donn le nom de Hyken, ou montagnes d'oiseaux. De
mme sur les promontoires et dans les fiords des Hbrides, des
Shettlands, des Ferors, de la Norvge, du Spitzberg, de la
Nouvelle-Zemble, les assises des rochers sont occupes,  perte de vue,
par des ranges d'oiseaux presses comme les soldats d'une arme. Quand
ces foules de volatiles s'lancent contre le vent et la mer pour aller
chercher leur proie, ou tourbillonnent au-dessus des chasseurs, elles
s'lvent en nuages, et l'homme, ivre de destruction, n'a qu' tirer au
hasard pour abattre ses victimes,  moins qu'arm d'un bton il ne
prfre assommer les femelles qui, tout en glapissant avec rage, restent
noblement accroupies sur leur couve.

L'Islande, comme le Spitzberg, quoique beaucoup moins au nord, profite
du Gulf-Stream. Les hivers y sont, dans leurs carts extrmes, moins
froids que ceux de France, et les ts moins chauds. Le pays emprunte de
plus aux singularits de son sol une originalit toute spciale. Neiges
ternelles, volcans, sources jaillissantes d'eau bouillante, on y
rencontre les plus tranges contrastes. Les chaleurs de l't, bien
modres cependant, permettent d'y rcolter quelques grains et des
pommes de terre. Les prairies permettent d'y lever des boeufs, des
moutons, des rennes, des chevaux. On y fait la chasse des oiseaux et de
quelques animaux  fourrure. La pche y est abondante. C'est  peine si
l'le de Terre-Neuve,  la latitude de 48 degrs, est plus favorise.

La Nouvelle-Bretagne, un immense continent comme la Sibrie, prsente
presque les mmes caractres. Cependant les eaux de l'Ocan qui le
pntrent de toutes parts, qui sparent les nombreuses les de son
archipel, ont un peu adouci son climat; mais l'adoucissement est petit.
Mmes hivers horribles, mmes ts touffants, mme rpartition des
animaux et des plantes. Nous n'y insisterons pas.




CHAPITRE IV

LES HABITANTS DES RGIONS POLAIRES.


Dans les rgions si froides dont nous venons de parler ne peuvent vivre
que de rares et peu nombreuses peuplades. La rigueur du climat, en les
attaquant directement, rend leur vie bien pnible; mais ce sont surtout
les difficults de la subsistance qui arrtent leur dveloppement.
Faisons sur ce sujet un nouvel emprunt  Elise Reclus.

De rares peuplades seulement se sont gares dans la solitude de la
zone glaciale, et luttent pniblement contre le climat pour lui arracher
chaque jour leur dure existence. Ne pouvant gure pntrer dans
l'intrieur des les et des terres continentales,  cause des glaciers
et du manque de vgtation, ils construisent leurs huttes de bois ou de
neige au bord de l'ocan. L, du moins, les vents apportent en t
quelques bouffes d'un air quatorial, les contre-courants poussent sur
la rive des eaux venues des tropiques et qui n'ont pas encore perdu
entirement leur chaleur primitive; enfin, quand la tempte n'agite pas
la mer, et que la surface liquide n'est pas recouverte de bancs de glace
pars, le pcheur peut se hasarder dans sa barque de cuir  la poursuite
des phoques et des poissons. Quand il a forc de son harpon les animaux
qui doivent servir de nourriture  sa famille, il revient dans le trou
noir qui lui sert de tanire, et c'est l qu'il passe, en se chauffant 
la flamme d'une lampe, cette longue nuit d'hiver qui semble ne devoir
jamais finir, car le soleil mme, le foyer de la vie terrestre,
abandonne la zone glaciale pendant des semaines et des mois, et l'aurore
polaire, qui remplace l'astre par intervalle, n'envoie qu'une lueur
livide, vritable fantme du jour. La vie est difficile pendant ce long
et tnbreux hiver: aussi la famine svit souvent parmi ces peuplades,
et parfois des tribus ont disparu sans laisser de trace de leur
passage.

Comment l'esprit des Groenlandais, des Esquimaux et des Kamtschadales
ne subirait-il pas l'influence du climat dsol des rgions polaires?
Tous les voyageurs racontent que les plus simples plaisirs suffisent
pour remplir de joie ces tres nafs dont la vie est si monotone; dans
leur lutte pour l'existence, ils ne sont point ambitieux, car la grande
chose est de se nourrir, et le sol est trop rebelle  la culture, le
climat trop inclment, pour qu'ils puissent ragir contre la terre et
tenter de se l'approprier; ils sont aimants et doux, car dans leur hutte
de neige, la famille est pour eux tout l'univers. Ils sont attachs 
leur patrie et meurent quand ils sont obligs de la quitter, parce que
leurs ides sont uniformes comme le pays dans lequel ils sont ns, et
que l seulement ils peuvent ressentir ces joies simples et ces plaisirs
tranquilles qui les reposent de leurs fatigues. Parmi les peuples, ce
sont encore des enfants. Ils prissent quand on les arrache du sein de
leur mre.

Encore ces rares peuplades n'ont-elles pu remonter bien haut, et
beaucoup de terres se rencontrent, au del du 75e degr, qui n'ont pas
d'habitants. Leur vgtation, leur faune, sont trop pauvres pour pouvoir
fournir  la nourriture des peuplades les plus clair-semes. La
Nouvelle-Sibrie, la Nouvelle-Zemble, le Spitzberg, l'extrmit nord du
Groenland, les les arctiques de l'archipel amricain, ne voient que les
rares voyageurs qui y sont attirs par l'amour de la science ou l'appt
de quelque gain, principalement de la pche des morses et des baleines.
Plus au sud, on rencontre des habitants permanents dissmins en
peuplades  moiti sauvages; mais ils sont bien clair-sems.

Dans la Sibrie, cette immense rgion, d'une tendue au moins gale 
celle de l'Europe, on compte  peine deux millions d'habitants. Ce sont
les Russes ou Cosaques migrants, puis les tribus indignes en nombre
considrable, Tartares, Tungouses, Samoydes, Yakoutes, Kamtschadales...

Dans le nord de l'Europe, ce sont encore les Samoydes, puis les Lapons
et les habitants de l'Islande. En Amrique, les Esquimaux, qui sont
rpandus partout, au Groenland, au Labrador, comme  l'ouest de la baie
d'Hudson.

Habitant des rgions presque identiques, soumises aux mmes influences
climatriques, ayant  lutter contre les mmes difficults, ces
peuplades si nombreuses se ressemblent presque en tous points. Mme
manire de se garantir du froid, mmes abris primitifs, mme mode de
subsistance. Chez tous la nourriture est presque exclusivement animale,
puisque la terre se refuse  produire des plantes qui peuvent servir 
la nourriture de l'homme. Le poisson et le renne, voil les deux
comestibles presque uniques qui nourrissent les peuples des rgions
polaires.

Cette nourriture animale, grasse surtout, est du reste indispensable
comme moyen de dfense contre le froid. Le Dictionnaire de mdecine
indique en ces termes cette ncessit: La rsistance aux froids dans
les rgions tempres s'acquiert  peu de frais et sans changement
radical dans les habitudes. L'homme a-t-il, au contraire,  lutter
contre le froid antivital des rgions polaires, il n'a le dessus dans
cette lutte qu'en modifiant profondment toutes les conditions de sa
vie. Il trouve surtout dans un genre spcial de nourriture un moyen
efficace de rsistance. Les explorations pour trouver le passage du
nord-ouest ont fix les points essentiels de cette hygine polaire. Il
est bien reconnu maintenant qu' l'imitation du rgime des Esquimaux, la
nourriture des Europens doit contenir une grande proportion de matires
grasses, c'est--dire d'aliments principalement respiratoires, mais que
les alcooliques vont  rencontre du but qu'on se propose; des boissons
thiformes, chaudes, aromatiques, les remplacent avec avantage. Parry
avait dj signal les inconvnients de l'alcool, Hayes a insist
fortement sur ce point.

Quelques terres trs froides pourraient cependant nourrir de nombreux
habitants si l'on savait mettre  profit la belle saison, pendant
laquelle la vgtation est si rapide. Mais ces peuples nomades ne
connaissent gure l'agriculture. Ainsi, l'le de Terre-Neuve est presque
compltement dserte; les rares habitants qui vivent sur ses ctes ne
demandent qu' la pche des ressources pour soutenir leur triste
existence. Et cependant, dans l'intrieur des terres, M. Murray a
dcouvert des valles trs fertiles, bien boises, et dans lesquelles on
pourrait se livrer  l'agriculture. Telle valle explore par M. Murray,
sur les bords du Gander, suffirait  nourrir plus de 100 000 habitants.

Dans l'impossibilit o nous sommes de passer en revue toutes les
peuplades qui habitent les rgions polaires, nous nous contenterons d'en
prendre trois, les Samoydes pour l'Asie, les Lapons pour l'Europe, les
Esquimaux pour l'Amrique: ces deux dernires tant, du reste, de
beaucoup les plus importantes, sinon les seules, pour l'Europe et pour
l'Amrique.

Au physique, la ressemblance de ces hommes si loigns les uns des
autres est frappante. Tous les trois sont de petite taille, avec une
grosse tte, un torse assez fort, et des jambes trs grles. Cette
disproportion tient  ce que ces peuples, sans cesse occups  ramer,
dveloppent ainsi leur torse aux dpens de la partie infrieure du
corps.

La taille des Lapons a t longtemps oppose  celle des Patagons, ces
gants qui occupent  peu prs les antipodes de la Laponie. Mais, de
mme qu'il a fallu rabattre de l'immense taille des Patagons, de mme on
a reconnu que les Lapons ne sont pas des nains. Leur taille moyenne
n'est gure infrieure  1m.60, et plusieurs atteignent la taille de
1m.70. Les Samoydes sont un peu plus grands, ainsi que les Esquimaux.
Ils sont tous assez laids. Les femmes, aussi petites et aussi laides que
les hommes, sont couvertes de vtements dpourvus d'lgance qui ne
rehaussent en rien leur beaut.

Ces malheureux, entours de toutes les difficults de l'existence, dont
beaucoup sont condamns  vivre sans feu sous le climat le plus dur,
sont tristes, mais en gnral simples et bons. Les Samoydes, opprims
et misrables, sont peut-tre les plus  plaindre.

[Illustration: Samoydes.]

Les Lapons, dit M. Reclus, sont d'une grande douceur; ils ont le regard
triste de l'homme vaincu, mais ils sont rests bienveillants. Ils sont
trs hospitaliers.

Grce  l'extrme salubrit du pays, et malgr la salet repoussante de
leurs cabanes, les Lapons jouissent en gnral d'une excellente sant et
deviennent trs gs; la mortalit est moins forte chez eux que chez les
civiliss du littoral; mais, ainsi qu'Acerbi le remarquait dj au
sicle dernier, ils ont souvent les yeux rouges et malades  cause de la
fume des tentes et de leurs continuels voyages au milieu des neiges.

Les voyageurs russes disent les Lapons de Russie trs suprieurs 
leurs voisins par la puret des moeurs, la dlicatesse des sentiments,
la probit de la vie, bien que leurs relations avec les Russes les aient
dj corrompus. Les Lapons ne ressemblent  leurs voisins les paysans
russes que par le costume et leur penchant  l'ivrognerie. Ils ont grand
soin de leurs personnes et se lavent soigneusement mme en hiver.

Nous avons dj eu l'occasion de dire que les rgions polaires, malgr
l'effroyable rigueur de leur climat, ne sont pas insalubres. L'ge
avanc auquel arrivent les Lapons en est une nouvelle preuve. Toutes les
relations des voyageurs en font foi. En lisant ces rcits lugubres qui
nous reprsentent une poigne d'hommes aux prises avec la faim, la
fatigue et le froid, partant pour des excursions de plusieurs mois, 
travers ces solitudes sans bornes, attels le jour aux traneaux qui
renferment leurs provisions, dormant la nuit sur la glace qui conserve
au rveil l'empreinte de leurs corps, l'esprit se partage entre
l'admiration qu'inspirent ces mles courages et la surprise qu'on
ressent en voyant presque tous ces hommes y rsister.

De mme qu'on ne connat la vraie taille des Lapons que depuis peu,
depuis peu aussi on les reprsente avec leur vritable caractre. Au
milieu de ce sicle, les voyageurs les dpeignaient encore comme tant
de vritables brutes, mchants, avares, dfiants, orns de tous les
vices.

Les Esquimaux n'taient pas mieux traits, et on leur accordait un
caractre aussi odieux que leur personne tait difforme. On les
reprsentait comme tant querelleurs et toujours prts  manquer  leur
promesse. Et cependant, en 1852, lorsque le docteur Kane, forc
d'hiverner dans le Groenland, traita avec eux, il n'eut qu' se louer de
leur caractre. Ils ne manqurent  la foi jure dans aucune occasion et
ne songrent pas  profiter de leur supriorit numrique pour massacrer
l'quipage et s'emparer des objets si tentants que renfermait le navire.
De quel droit, ds lors, a-t-on pu accuser, sans aucune preuve, ces
paisibles peuplades du meurtre de Franklin et de ses compagnons?

Presque identiques sont donc toutes ces tribus par l'aspect et le
caractre. Aussi grande est la ressemblance pour la manire de vivre.
Pour se dfendre contre le froid, ils ont leurs vtements, leurs cabanes
et le feu.

Leurs vtements sont faits de peaux de btes, qu'ils faonnent avec une
habilet plus ou moins grande. Le cuir les prserve de l'humidit, le
poil les protge contre le froid.

Les habitations sont fort diverses d'aspect, mais presque toujours assez
bien disposes pour le but  obtenir. Tantt ce sont de simples trous
creuss en terre, avec une ouverture trs petite qui sert  la fois de
porte et de chemine; tantt ce trou est bant, et couvert au ras du sol
de peaux garnies de leurs poils. D'autres fois, autour du trou creus en
terre s'lvent des piquets qui supportent la toiture, compose de
branches d'arbres, dans les pays o il y en a, et d'herbes sches,
revtues d'une couche de terre d'un pied d'paisseur. Dans ces huttes,
pas de chemines; la fume sort par la porte, et l'action de cette fume
sur les yeux, jointe  la rverbration de la neige, cause des
ophtalmies trs nombreuses.

Chez les Esquimaux, notamment, la chemine serait bien inutile: la
vgtation est si pauvre que le combustible manque. Ils n'ont gure que
de la graisse  faire brler dans des lampes qui les clairent et les
chauffent  la fois. Le passage suivant, extrait de la Gographie de
Malte-Brun, montre combien est grande la pnurie de combustible chez ces
peuplades. Il s'agit pourtant ici des les Aloutiennes, dont la
latitude est moindre que 55 degrs. Lorsque ces insulaires veulent
manger quelque chose de cuit, envie qui leur prend rarement, ils
dressent deux pierres l'une  ct de l'autre, en prennent une troisime
plate qu'ils pressent horizontalement par-dessus et autour de laquelle
ils forment un rebord de terre glaise ou d'argile, remplissent tout le
dessus d'herbes sches et y mettent le feu. Quand ils veulent se
chauffer eux-mmes, ils ne font pas de feu, mais ils mettent entre leurs
jambes une lampe  huile allume, et en conduisent la chaleur sous les
peaux dont ils sont couverts. De cette manire, on est en peu de temps
chauff comme dans un bain russe.

Enfin les peuplades plus nomades se construisent souvent des huttes de
neige durcie ou de glace. Elles sont faites avec art: la lumire pntre
par une fentre pratique au plafond et ferme par un fragment bien
diaphane de glace. Un jour suffit pour lever ces constructions.

Les huttes d't sont encore plus rudimentaires que celles d'hiver, et
se composent seulement de quatre perches supportant des peaux de renne
qui constituent le toit. Ces habitations d't sont quelquefois
soutenues en l'air par des perches, et on n'y arrive qu'en grimpant.

Dans les rgions o la vgtation est un peu plus florissante, o le
combustible n'est pas rare, il y a des chemines. Ainsi, les
Kamtschadales passent l'hiver dans des huttes souterraines dont chacune
sert d'asile  plusieurs familles. L, pendant la mauvaise saison, ils
allument de grands feux et se divertissent par des danses, pendant que
la neige amoncele couvre la hutte jusqu'au tuyau de la chemine, la
garantissant ainsi, mieux que ne le ferait la plus paisse fourrure, du
froid extrieur.

Et comme le bois est assez commun en Sibrie, et ces huttes creuses
sous terre parfaitement closes, les naturels y obtiennent des
tempratures dont nous n'avons aucune ide. L'abb Chappe d'Auteroche,
qui voyageait en Sibrie au dix-huitime sicle, a constat dans des
chaumires russes l'pouvantable temprature de +50 degrs centigrades.
Dans ce four les indignes vivent souvent absolument nus, tandis qu'
l'extrieur il fait un froid de -30  -40 degrs.

Du reste, les habitants du Kamtschatka, de mme que certaines peuplades
relativement favorises de la Sibrie, sont moins misrables et plus
civiliss que les Esquimaux et les Lapons. Ainsi, les Yakoutes sont
intelligents, industrieux, hospitaliers. Ils ont des sentiments levs,
protgent leurs parents et leur obissent, honorent les vieillards.
Leurs femmes, quelquefois jolies, sont trs modestes et trs rserves.
Ils aiment le travail, et sont si durs  la fatigue qu'ils peuvent
travailler trois et quatre jours sans rien manger. A ct de cela ils
possdent les vices de la civilisation; ils sont ivrognes et volontiers
menteurs.

Mais revenons aux bords de l'ocan Glacial. Outre le problme des
vtements et de l'habitation, ces peuplades ont  rsoudre le problme
bien autrement difficile de la subsistance. De nourriture vgtale, il
n'y faut gure songer: c'est  peine si ces pays dshrits produisent
assez pour nourrir quelques herbivores d'une frugalit incroyable. Et
cependant la nourriture vgtale doit, dans bien des cas, leur venir en
aide.

Pendant l'hiver, les Lapons de Russie et les Samoydes mangent de la
mousse, des corces d'arbres, et une sorte d'herbe amre et malsaine.
Les plus favoriss, et ils sont peu nombreux, y ajoutent du pain d'orge
et de seigle, et quelques produits imports. Les gens des pays voisins,
qui parcourent ces contres pour le commerce du gibier et des fourrures,
payent souvent en nature, et souvent avec les pires produits de la
civilisation. Cependant chez les Lapons l'usage du caf s'est en grande
partie substitu  celui de l'eau-de-vie. Les plus riches parmi les
Lapons en font un usage immodr, jusqu' en boire presque constamment.
Ils en font un vritable aliment, en y ajoutant du sel, du fromage, du
sang, de la graisse.

Mais tout cela n'est rien qu'un agrment pour les riches, s'il s'agit du
caf; qu'un pis-aller pour les pauvres, s'il s'agit de nourriture
vgtale. On peut dire, d'une manire gnrale, que ces gens du Nord ne
vivent que de viande et de graisse. Les Esquimaux, par exemple, n'ont
pour toute nourriture que de la chair de phoque, du saumon sal, et de
l'huile de poisson dont ils font une consommation effrayante. Les uns,
les nomades, qui vivent surtout dans l'intrieur des terres, se
nourrissent de la viande et du lait de leurs troupeaux. Les autres,
relativement sdentaires, vivent du produit de leur chasse, et surtout
de leur pche. Deux animaux domestiques, les deux seuls de ces climats,
constituent toute la ressource de ces pauvres gens.

Les familles des pasteurs, aussi bien Samoydes que Lapons ou Esquimaux,
ont le renne. Cet animal est fait pour le pays qu'il habite. Sa
rsistance au froid est illimite, sa frugalit inoue. En t, les
rares herbes qui poussent sur le sol lui fournissent une nourriture
abondante; en hiver, il sait vivre de rien. Le lichen qu'il trouve sous
la neige suffit  sa subsistance. Mais ce lichen pousse avec une lenteur
excessive: aussi ne peut-on patre une rgion qu'une fois tous les dix
ans. Cette circonstance suffit  elle seule  expliquer la prodigieuse
raret des habitants dans ces rgions. Il faut de 600  700 hectares de
ces prairies de lichen pour nourrir 25 rennes, et 25 rennes sont
ncessaires  l'existence d'un Lapon. C'est que le Lapon pasteur tire de
son troupeau la totalit de sa subsistance. Il attelle ses rennes  son
traneau et se transporte ainsi, avec tout ce qu'il possde, d'un point
 un autre de ses immenses et misrables pturages. La dpouille du
renne est utilise tout entire par lui: la peau lui sert de vtement,
avec les boyaux il fait du fil, avec la vessie des bouteilles. Ces
bouteilles servent  conserver la graisse, le sang. Le repas ordinaire
de la journe est la soupe de sang, faite de farine et de sang ml de
caillot, que les mnagres savent garder pendant les mois d'hiver, 
l'tat liquide, dans des tonneaux ou des outres en estomac de renne.
Mais ce n'est pas seulement la chair et le sang du renne qui nourrissent
le Lapon, son lait est aussi employ. Pendant tout l'hiver, le Lapon
mange le lait du renne, conserv sous forme de rondelles.

Dans tous les voyages, le renne, qui n'est, comme force et vitesse,
qu'un attelage mdiocre, montre une rsistance prodigieuse, et il se
passe d'table par une temprature capable de tuer les animaux les plus
robustes.

Mais les pasteurs ne sont pas les plus nombreux, surtout parmi les
Esquimaux. Un plus grand nombre de peuplades vivent surtout de leur
chasse, et l ils sont aids par le second animal domestique, par le
chien.

Comme le renne, le chien sert de bte de trait. Le traneau de
l'Esquimaux ou du Samoyde, attel de dix ou douze chiens, court sur la
neige avec une rapidit vertigineuse, et pendant un temps trs long.
Malheureusement, ces chiens, toujours affams, nourris exclusivement de
viande, quand ils sont nourris, sont dsobissants et quelquefois
froces. Ils n'obissent qu'au fouet, que les Esquimaux manoeuvrent avec
une incroyable adresse et avec une svrit ncessaire. C'est que le
chien des rgions polaires, assez semblable  notre chien de berger, n'a
aucun des instincts gnreux du noble animal qui, chez nous, est l'ami
de l'homme. C'est encore un animal sauvage, maintenu en servitude par
les ncessits de son existence, et n'obissant qu' la force.

Tel qu'il est cependant, il est aussi indispensable au chasseur que le
renne l'est au nomade. C'est grce  lui que l'Esquimaux peut tirer
parti des faibles ressources du triste pays qu'il habite. C'est lui qui
le transporte dans ses courses, qui l'aide dans ses chasses. Sans le
chien, il ne pourrait poursuivre ni le renne sauvage dans les prairies,
ni le veau marin sous la glace, ni l'ours sur les glaons flottants;
sans le chien, plus de subsistance et bientt la mort.

[Illustration: Esquimaux.]

La pche enfin est la troisime ressource des peuples du Nord, et la
plus importante. La population des ctes est, en effet, la plus
nombreuse, et elle vit presque exclusivement de poisson, et, qui plus
est, de poisson cru, frais ou sch.

De mme que les Samoydes, appels aussi _Siroydis_ ou _mangeurs de
viande crue_, dvorent la viande du renne sans la faire cuire; de mme
les Esquimaux, dont le nom a  peu prs le mme sens, mangent le poisson
absolument cru, presque vivant. La pche est la seule occupation de ces
peuples du littoral.

Les Esquimaux notamment y sont habiles. Ils ont de petits canots faits
avec un art extrme, nomms kayaks. Composs d'un bois trs lger, ils
sont recouverts de peaux de phoque, si artistement cousues les unes aux
autres qu'elles sont absolument impermables  l'eau. Le canot,
extrmement petit, ayant la forme d'une aiguille de tisserand, n'a que
bien juste la place du pcheur. L dedans, arm d'une rame unique de six
pieds de long, il file comme le vent. Le corps compltement immobile,
car le moindre mouvement ferait tout chavirer, il s'avance le long des
ctes, navigue  travers les glaces, poursuivant le veau marin, le morse
et le narval, faisant aussi le service de la poste entre les
tablissements danois.

Et c'est ainsi que ces peuples misrables, placs dans un milieu qui les
menace de toutes parts, exposs  chaque instant  mourir de froid et de
faim, tranent leur malheureuse existence, sans un instant de repos,
plus  plaindre cent fois, dans cette terrible lutte pour l'existence,
que les plus tristes animaux de nos pays. Combien, aprs ces peintures,
vont nous sembler doux nos hivers les plus rigoureux, douces aussi les
misres qu'ils tranent aprs eux!




CHAPITRE V

LE FROID DANS LES MONTAGNES.


A mesure que l'on s'lve au-dessus du niveau de la mer, la temprature
s'abaisse. Ce fait a t constat de toute antiquit. On le remarque,
soit que l'on monte en ballon  une certaine hauteur, soit qu'on
gravisse pniblement les montagnes. On prouve alors la mme succession
de temprature que si on allait de l'quateur au ple, et on rencontre
sur sa route,  mesure que l'on s'lve, des animaux et des plantes qui
habitent d'ordinaire des pays de plus en plus froids. Le froid qui rgne
au sommet des montagnes un peu leves suffit pour y maintenir des
neiges ternelles, et alors elles deviennent compltement inhabitables
pour l'homme, et souvent mme inaccessibles. Aussi la plus grande
altitude atteinte l'a-t-elle t en ballon. Glaisher et Coxvell seraient
arrivs, le 5 septembre 1862,  la hauteur de 11000 mtres.

Sur le flanc des montagnes on n'est pas all si haut; le pic le plus
lev dont on ait visit le sommet est l'Ibi-Gamin, montagne du Thibet,
qui a 6730 mtres au-dessus du niveau de la mer. Mais les habitations
permanentes sont loin d'aller  de telles hauteurs. Le village de
Saint-Yran, le plus lev de l'Europe, est  2009 mtres. L'hospice du
Saint-Bernard est  2472 mtres. La maison la plus leve de la terre,
la station de poste de Humiliuasi, entre Cuzco et Puno, dans le Prou,
presque sous l'quateur, est  4934 mtres. Voyons l'aspect de ces
rgions leves. Nous y trouverons un hiver perptuel, ou, plus
exactement, une rgion polaire gare en pays chaud.

Sur les flancs des montagnes la neige tombe pendant l'hiver fond au
printemps; mais  partir d'une certaine hauteur, la chaleur de
l'atmosphre diminuant, la neige demeure toute l'anne. La limite des
neiges persistantes n'est pas la mme partout. La ligne de sparation
entre la zone des pluies et celle des neiges est d'autant plus leve
qu'on est plus prs du ple. Cette ligne ne s'abaisse probablement nulle
part jusqu'au niveau de la mer. Toutes les terres connues, mme le nord
du Groenland et la terre Franois-Joseph, n'ont plus de neige au niveau
de la mer pendant les quelques jours du milieu de l't. Dans le Thibet,
la limite des neiges persistantes ne commence qu'entre 5000 et 6000
mtres d'altitude. Dans les Alpes et les Pyrnes, elle commence vers
2800 mtres.

Il ne faudrait pas croire cependant que sur les hauts sommets le soleil
n'ait pas de force; ce serait une complte erreur. L-haut, au
contraire, les nuages sont rares; le voyageur les a au-dessous et non
pas au-dessus de lui. Entre le soleil et la montagne, rien qui
intercepte les rayons, qui tamise leur chaleur: ils sont brlants. Mais
ces rayons passent  travers l'air sans rchauffer, et, malgr leur
ardeur, l'atmosphre reste froide. M. Tyndall va nous raconter les
sensations que peut faire prouver le soleil des montagnes:

Tandis qu'un quartier de viande est rti par l'action du foyer, l'air
qui l'environne peut rester aussi froid que glace. L'air des hautes
montagnes peut tre excessivement froid, quoique le soleil darde des
rayons brlants. Les rayons solaires, qui, dans leur contact avec la
peau humaine, sont presque douloureux, restent impuissants  chauffer
l'air d'une manire sensible; il suffit de se mettre parfaitement 
l'ombre pour sentir le froid de l'atmosphre. Jamais, dans aucune
circonstance, je n'ai tant souffert de la chaleur solaire qu'en
descendant du _Corridor_, au _grand plateau_ du mont Blanc, le 13 aot
1857; pendant que je m'enfonais dans la neige jusqu'aux reins, le
soleil dardait ses rayons sur moi avec une force intolrable. Mon
immersion dans l'ombre du dme du Gout changea  l'instant mes
impressions, car l l'air tait  la temprature de la glace. Il n'tait
pourtant pas sensiblement plus froid que l'air travers par les rayons
du soleil, et je souffrais, non pas du contact de l'air chaud, mais du
choc des rayons calorifiques lancs contre moi  travers un milieu froid
comme la glace.

Les rayons du soleil ne sont pas sans action sur la neige des hautes
rgions, et ils en dterminent constamment la fonte. La neige, fondue 
la surface, produit une eau glace qui s'enfonce. Soustraite alors 
l'action du soleil, elle se regle, et peu  peu la masse entire se
transforme en glace. Au sommet de la montagne on a la neige, un peu plus
bas le nv, ou neige dj  moiti durcie par la fonte et le regel;
plus bas encore, la transformation est complte, c'est le glacier.

Ce glacier, pouss sur la pente de la montagne de toute la force de son
poids, descend lentement, se modelant sur les gorges et les valles.
C'est, comme nous l'avons expliqu, la fusion de la glace par pression,
et sa reconglation quand la pression ne s'exerce plus, qui expliquent
cette plasticit apparente du glacier, qui lui permet de couler pour
ainsi dire comme un fleuve. Arrive  la limite des neiges persistantes,
la base du glacier se fond, formant un ruisseau, un torrent, la
naissance d'un fleuve. Les neiges persistantes du sommet des montagnes
ne sont donc pas des neiges ternelles; sans cesse elles fondent et
descendent le long des pentes, soit lentement  l'tat de glace, soit
brusquement dans les avalanches qui causent si souvent en bas de
terribles ravages. Aussi les neiges sont moins abondantes au sommet des
monts  la fin de l't qu' son dbut.

Mais bientt la provision est renouvele. Elle l'est mme en t, car
dans ces hautes rgions, o la temprature de l'air est constamment
infrieure  zro, il ne pleut jamais, il neige. Tout nuage qui se
rsout au-dessus du sommet de la montagne se rsout en neige; de telle
sorte qu' quelques heures d'intervalle on peut voir le soleil, par
l'ardeur de ses rayons, fondant la neige  la surface, puis cette neige
tre renouvele par une chute presque immdiate.

Et nous voyons bien nettement ici le rle du soleil, rle prpondrant
dans notre monde, puisque c'est lui qui est la cause dterminante de
tous les phnomnes qui se produisent  la surface de la terre. Cette
eau, qui coule en bas du glacier par suite de l'action du soleil, va
donner naissance  un fleuve, va alimenter l'ocan. Peu  peu le soleil
la reprend, la volatilise; elle devient invisible, mais se rpand
partout dans notre atmosphre, y jouant, au point de vue qui nous
occupe, un rle capital que nous aurons  examiner. Cette vapeur,
rencontre dans les hautes rgions par un courant d'air froid, va former
les nuages, puis la neige, qui viendra tomber de nouveau sur ce mme pic
peut-tre d'o elle tait partie quelques mois auparavant. Admirable
volution, dans laquelle nous voyons l'eau tour  tour solide, liquide,
gazeuse, tournant sans cesse dans le mme cercle, toujours nouvelle et
toujours la mme. Et toutes ces transformations sont dues  la mme
cause, la chaleur du soleil.

Rien n'est plus facile que de montrer directement, en quelques instants,
sans sortir de sa chambre, les nombreuses mtamorphoses de l'eau. Dans
cette chambre bien chauffe introduisons un mlange rfrigrant.
Aussitt nous voyons le vase qui le renferme se recouvrir d'une blanche
enveloppe. Racle avec un couteau, la couche condense nous donne de la
neige; un peu presse entre les mains, notre neige devient du nv.
Comprimons ce nv dans un moule de bois, nous aurons une lentille de
glace si transparente qu'on pourrait, en l'exposant aux rayons du
soleil, l'employer pour allumer du feu. Mais bientt notre glace fond,
la voil rduite en eau. Comme nous sommes un peu presss, mettons cette
eau sur le feu, et dans quelques minutes notre vase sera vide. L'air a
repris, aprs tant de transformations, la vapeur invisible que nous lui
avons enleve au dbut.

Dans les rgions des neiges ternelles ne se trouvent plus d'habitants,
mais il s'y rencontre encore des animaux et des plantes. Le systme de
distribution des plantes et des espces animales, que l'on reconnat en
allant de l'quateur aux ples, on le retrouve en gravissant une
montagne. Faisons encore  ce sujet un emprunt  Elise Reclus: Prenons
pour exemple, dit-il, le Canigou, qui se dresse si superbement. Les
oliviers qui recouvrent les campagnes de la Tt et du Tech croissent
aussi sur les racines avances du mont, jusqu' 420 mtres d'altitude:
la vigne s'lve beaucoup plus haut, mais  550 mtres elle disparat 
son tour: au del de 800 mtres cesse de crotre le chtaignier. Les
derniers champs cultivs en seigle et en pommes de terre ne dpassent
point 1 610 mtres, hauteur  laquelle le htre, le pin, le sapin, le
bouleau, souffrent dj du vent et de la rigueur des hivers. A 1 950
mtres s'arrte le sapin: le bouleau ne se hasarde point au del de 2000
mtres; mais le pin, plus hardi, escalade les rochers jusqu' l'altitude
de 2 430 mtres, non loin de la cime. Au-dessus, la vgtation ne se
compose plus que d'espces alpines ou polaires. Le rhododendron, dont
les premires touffes s'taient montres  1 320 mtres, a pour limite
une lvation de 2840 mtres. Quant au genvrier, il monte en rampant et
en cachant  demi son branchage dans le sol jusqu' la pointe terminale,
haute de 2785 mtres, et couverte de neige pendant presque toute
l'anne.

La vgtation s'arrte donc seulement  la limite des neiges ternelles.
L, elle cesse compltement, car presque aucune plante ne semble pouvoir
vgter  une temprature constamment infrieure  zro degr. Dans les
rgions polaires, nous avons vu la triste vgtation ne se dvelopper
que pendant les quelques jours d't o la temprature s'lve un peu
au-dessus de zro.

Cependant, un saxifrage (_Saxifraga oppositifolia_) peut fleurir
jusqu'au milieu des glaces du Spitzberg, et, dans les hautes montagnes,
sur la lisire des neiges ternelles. D'autre part, M. Martins rapporte
avoir vu en fleur la soldanelle alpine, sous une vote de neige. J'ai
vu, pour ma part, pendant le terrible hiver de 1879-1880, des violettes
en fleur sous la neige, au mois de dcembre, par une temprature
extrieure extrmement basse.

Enfin, l o ni le rhododendron ni le genvrier ne peuvent vivre, on
trouve encore, comme au Spitzberg, des lichens et des mousses, dernire
vgtation des pays froids.

Les animaux qui se rencontrent plus loin que les plantes dans les
rgions polaires vont aussi plus haut qu'elles sur les sommets des
montagnes. On rencontre mme des mammifres au-dessus de la limite des
neiges perptuelles. M. Hugi, puis ensuite M. Martins, ont en effet
trouv,  une hauteur de prs de 4 000 mtres au-dessus du niveau de la
mer, une sorte de souris que M. Martins a nomme le campagnol des
neiges. La marmotte, si connue de tous, habite en t les plus hauts
sommets des Alpes, tout couverts de neige. Elle semble fuir devant la
chaleur et monter plus haut  mesure que les neiges fondent par le bas.
Elle se tient juste  la limite des neiges, pour avoir  la fois la
possibilit de rester dans le milieu qu'elle affectionne et de se
nourrir des rares herbes qui poussent un peu plus bas.

Dans les montagnes de nos pays, l'ours brun a remplac l'ours blanc des
rgions polaires; le chamois est venu prendre la place du renne. Les
oiseaux sont plus nombreux que les mammifres; mais ici ils se trouvent
dans des conditions bien diffrentes de celles des oiseaux des rgions
polaires. Quelques minutes de vol, quelques heures au plus, suffisent
pour les conduire dans les prairies chaudes qui sont au-dessous, dans
lesquelles ils trouvent une subsistance abondante et assure. Pour les
oiseaux, la montagne neigeuse est donc plutt un lieu de refuge qu'une
aire d'habitation et de subsistance. Tel est l'aigle des Alpes.

[Illustration: L'ours brun.]

Quelques oiseaux cependant semblent habiter rellement les neiges
ternelles, y vivant d'insectes, et ne les quitter presque jamais. Le
bec-fin roitelet, un des plus petits oiseaux de notre pays, est dans ce
cas. Plus haut encore se trouve le pinson des neiges, qu'on ne rencontre
jamais dans nos plaines, mais qu'on voit en Sibrie et dans la
Nouvelle-Bretagne, l o il retrouve ses conditions d'existence.
Toujours au-dessus des neiges ternelles, perch sur un rocher qui a t
dnud par la tempte, il daigne  peine descendre jusqu'aux hospices du
Saint-Bernard et du Saint-Gothard pour y nicher quelquefois.

Les reptiles, presque inconnus dans les rgions polaires, ont cependant
quelques reprsentants dans les neiges des montagnes. Une espce de
lzard passe sa vie au sommet des Alpes, engourdi sous la neige pendant
dix mois de l'anne. Pendant son court rveil, il fait concurrence au
bec-fin et au pinson, et leur dispute les rares insectes qui vivent
l-haut. La zone glaciale est si bien le milieu naturel de ces lzards,
qu'ils aiment mieux mourir de faim que vivre dans des rgions plus
hospitalires o on a voulu les transplanter.




LIVRE III

LES GRANDS HIVERS FRANAIS.




CHAPITRE PREMIER

LES GRANDS HIVERS AVANT CELUI DE 1709.


Nous n'avons, sur les hivers anciens, que des renseignements fort
incomplets, et le plus souvent fort vagues. Maintes fois mme les rcits
des historiens mritent peu de crance: il s'agit seulement de faits mal
observs, souvent lgendaires, presque toujours exagrs  plaisir. Nous
les passerons trs rapidement en revue.

Plusieurs savants ont recherch, chez les historiens, les mentions
d'hiver rigoureux, et ont tent d'en dresser une liste complte. Arago,
notamment, a tabli cette liste avec la description rapide de tous ces
grands hivers. Nous y avons dj fait, nous y ferons encore de nombreux
emprunts; emprunts ncessaires, car la notice d'Arago renferme en abrg
tout ce qui peut tre dit sur la matire.

Cette liste, complte par M. Barral, renferme deux cent vingt hivers,
compris entre l'anne 396 avant notre re et l'anne 1858, bien proche
de nous. Elle est, au dbut, ncessairement fort incomplte, car les
historiens n'ont pas parl de tous les hivers de rigueur moyenne
comparables  ceux qu'Arago cite dans les derniers sicles.

L'hiver de 1709 tant le premier des grands hivers sur lesquels nous
ayons des renseignements presque complets, nous allons d'abord nous
occuper de ceux qui ont prcd celui-l. Nous n'en citerons que
quelques-uns, non pas les plus rigoureux, puisque nous n'avons aucun
moyen de mesurer exactement leur rigueur, mais ceux qui nous
prsenteront des faits dignes d'tre rapports. Nous passerons aussi
sous silence ceux dont nous avons dj eu occasion de parler dans la
premire partie de cette tude.

En 821: Toutes les plus grandes rivires de la Gaule et de la Germanie
furent tellement glaces que, par l'espace de trente jours et davantage,
on y passoit par-dessus et  cheval et avec des charrettes; de sorte
que, venant cette glace  fondre, il y eut plusieurs villes et citez
voisines des fleuves qui en furent grandement endommages.

En 1076: Cette anne fut si trangement froide que la plupart des
arbres, vignes et fruictiers mourut, et que mme les semences en furent
intresses; et continurent les grandes geles depuis le premier jour
de novembre jusqu' la my-avril, qui fut cause que la terre devint
strile pour quelques annes ensuyvantes. La disette de bl fut si
grande que peu de gens purent se flatter d'avoir vu du froment de la
rcolte de cette anne.

En 1124: Cet hiver fut plus rude que d'ordinaire et extrmement pnible
 supporter,  cause de l'amoncellement de la neige qui tomboit presque
sans relche. Un grand nombre d'enfants, et mme de femmes, moururent de
l'excs du froid. Dans les rivires, les poissons prirent emprisonns
sous la glace, qui toit si paisse et si solide qu'elle supportait les
voitures charges, et que les chevaux circuloient sur le Rhin comme sur
la terre ferme. On vit, en Brabant, un fait singulier: les anguilles,
chasses en quantit innombrable de leurs marcages par la gele, se
rfugirent dans les granges, o elles se cachrent; mais le froid toit
tel qu'elles y prirent faute de nourriture et se putrfirent. Le
btail mourut dans beaucoup de contres. Les intempries se prolongrent
tellement que les arbres ne prirent leurs feuilles qu'en mai. Il est
impossible de voir en moins de mots une description plus complte d'un
grand hiver. Elle est emprunte par Arago  Guillaume de Nangis. Tout
s'y trouve parmi les effets que nous avons tudis sur le froid.

En 1325, l'hiver fut trs rigoureux. La dbcle de la Seine  Paris fut
trs difficile, et les deux ponts de bois furent emports.

L'hiver de 1408 fut certainement l'un des plus rudes du moyen ge, et,
d'aprs les chroniqueurs, il faut remonter au moins  500 ans pour en
rencontrer un semblable. Il nous serait ais d'y insister longuement. On
lit dans les registres du Parlement: La Saint-Martin dernire passe, a
est telle froidure que nul ne pouvoit besogner; le greffier mme,
combien qu'il et du feu prs de lui en une pelette pour garder l'encre
de son cornet de geler, toutes fois l'encre se geloit en sa plume, de
deux ou trois mots en trois mots, et tant que enregistrer ne pouvoit.
Flibien en donne une assez longue description: Tous les annalistes de
ce temps-l ont pris soin de remarquer que l'hyver de cette anne fut le
plus cruel qui et est depuis plus de 500 ans. Il fut si long, qu'il
dura depuis la Saint-Martin jusqu' la fin de janvier, et si aspre, que
les racines des vignes et des arbres fruitiers gelrent. Toutes les
rivires toient geles et les voitures passoient sur celle de Seine
dans Paris. On y souffroit une grande ncessit de bois et de pain, tous
les moulins de la rivire estant arrestez, et l'on seroit mort de faim
dans la ville, sans quelques farines qui y furent apportes des pays
voisins. Le temps commena  devenir plus doux le 27 janvier, mais le
dgel causa de grands dsordres.

La dbcle commena  Paris dans la matine du 30 janvier. Les premiers
chocs des glaons contre les arches des ponts avertirent les habitants
des nombreuses maisons construites dessus de pourvoir  leur sret:
aussi, au moment de la rupture de deux de ces ponts, n'eut-on pas
d'accidents de personnes  dplorer.

A voir avec quel soin Flibien donne la description de cet hiver, il
semble qu'il n'y ait pas de doute possible et qu'on soit bien rellement
en prsence d'un hiver tout  fait exceptionnel. Il n'est pas, du reste,
le seul historien  en parler, et, dans cette circonstance, Flibien est
absolument vridique. Les divers rcits se corroborent les uns les
autres. Et cependant, seize ans aprs,  une poque o l'on ne pouvait
avoir oubli cet hiver exceptionnel, il y en eut un autre: nombre
d'historiens, qui n'avaient pas parl des rigueurs de 1408, parlent de
1422; tandis que d'autres, aprs avoir racont longuement l'hiver de
1408, ne font aucune mention de celui de 1422. Chacun se borne 
dclarer que son hiver est le plus fort des hivers. Le _Journal de
Paris_, dans les Mmoires pour servir  l'Histoire de France et de
Bourgogne, s'exprime ainsi: En 1422, douzime jour, fut le plus aspre
froid _que homme eust veu faire_; car il gela si terriblement qu'en
moins de trois jours le vinaigre, le verjus, geloient dans les caves, et
fut la rivire de Seine, qui grande toit, toute prise, et les fruits
gels en moins de quatre jours, et d'une telle pre gele dix-huit jours
entiers... Cet exemple, qui est loin d'tre le seul, doit nous rendre
fort circonspects dans nos recherches, et nous montre qu'il faut
absolument renoncer  classer, par des considrations quelconques, les
hivers qui ont prcd 1709. Nous savons, du reste, comment on crivait
l'histoire  cette poque. Continuons donc notre nomenclature rapide,
sans y chercher autre chose que le rcit de quelques faits curieux
auxquels nous n'accorderons qu'une croyance modre.

En 1434: L'hiver fut trs long. Il neigea prs de 40 jours conscutifs,
la nuit comme le jour. Il fut ordonn d'enlever la neige des rues et de
la porter dans la place de Grve, mais on n'y pouvoit suffire. On a
remarqu, comme une chose fort singulire, que dans le tronc d'un seul
arbre il se trouva, de compte fait, plus de cent quarante oiseaux morts
de froid.

Nous ne pensions pas, en faisant les rserves prcdentes, trouver sitt
l'occasion de les appliquer. Est-il croyable que la neige soit tombe
pendant quarante jours conscutifs? La vie  Paris n'aurait-elle pas t
compltement interrompue, et n'en serait-il pas rsult une perturbation
telle dans la capitale que tous les historiens en eussent parl? Et sur
ce point tous gardent le silence. Il y a donc ici une exagration
flagrante, exagration double d'enfantillage. Quoi, il est tomb de la
neige pendant quarante jours  Paris, et l'effet le plus remarquable de
ces neiges a t de faire prir quelques petits oiseaux. Ceux qui ont vu
Paris aprs une chute de neige de 24 heures, qui ont t obligs de
circuler alors dans les troites rues de la vieille ville, ne pourront
que sourire en lisant les lignes qui prcdent.

Franois de Belle-Forest nous donne, dans _les Grandes Annales_, la
description de l'hiver de 1564: Le roi entrant en Languedoc, l'hiver
commena aussi premirement par pluies, puis devint si pre et si
rigoureux, et si violent en vents, geles et neiges, qu'il n'y avoit
homme, tant vieux ft-il, qui l'ait vu ni si long, ni tant vhment,
comme ainsi fait que les rivires demeurrent prises et cailles plus
de deux mois, et ainsi le cours d'icelles empesch; ne faut-il s'bahir
si le trafic cessoit et s'il y avoit faute de bois en plusieurs lieux,
et surtout  Paris, et si au dgel les ponts et les moulins furent
emports par les glaons; tant y a que les vignes, les arbres et
fruictiers se ressentirent tellement de cette froidure, et la terre en
fut de telle sorte puise de sa chaleur radicale, qu'elle a est assez
longtemps aprs sans tre si fertile qu'auparavant, et les vignes  demi
mortes ont t plusieurs annes si tonnes, que la moindre gele leur
toit leur puissance de produire et de nourrir le raisin, d'o est
advenue cette grande chert des vins qui dure si longuement en ce
royaume. C'est dans cet hiver que le roi fut pris  Carcassonne par les
neiges.

Sa dure nous est indique par les vers suivants de Pierre de l'Estoile:

    L'an mil cinq cent soixante-quatre,
    La veille de la Saint-Thomas,
    Le grand hyver vint nous combattre,
    Tuant les vieux noyers  tas:
    Cent ans a qu'on ne vit tel cas.
    Il dura trois mois sans lcher,
    Un mois outre la Saint-Mathias,
    Qui fit beaucoup de gens fcher.

Enfin, pour terminer ce rapide examen de quelques-uns des anciens
hivers, passons  celui de 1608, juste cent ans avant le terrible hiver
de 1709.

Mzeray, dans son Histoire de France, dite en 1755, en parle en ces
termes: L'anne 1608 est nomme encore aujourd'hui l'anne du grand
hiver,  cause de sa longue et terrible froidure. Elle avoit commenc 
devenir trs pre le jour de Saint-Thomas, et ayant dur plus de deux
mois sans relcher qu'un jour ou deux, elle glaa, pour ainsi dire,
ptrifia toutes les rivires, gela presque toutes les jeunes vignes et
les jeunes plantes  la racine, tua plus de la moiti des oiseaux et du
gibier  la campagne, grand nombre de voyageurs par les chemins, et prs
de la quatrime partie du btail dans les tables, tant par la rigueur
du temps que par le dfaut de fourrages. On remarqua que les chaleurs de
l't suivant galrent presque les rigueurs de l'hiver et que nanmoins
l'anne fut des plus abondantes. Cette abondance montre que les ravages
exercs sur la vgtation ne furent pas aussi grands que l'indique
Mzeray.

Le 10 janvier,  Paris, dans l'glise Saint-Andr des Arcs, le vin gela
dans le calice; il fallut, dit l'Estoile, chercher un rchaux pour le
fondre. Le pain qu'on servit  Henri IV, le 23 janvier, tait gel; il
ne voulut pas qu'on le lui changet. A Anvers, les habitants dressrent
des tentes sur l'Escaut, et on allait y banqueter. Mzeray, compltant
sa description, parle de la dbcle: Les glaces des rivires rompirent
les bateaux, les chausses et les ponts; les eaux, grossies par les
neiges fondues, inondrent toutes les valles; et la Loire, bouleversant
ses digues en plusieurs endroits, fit un second dluge dans les
campagnes voisines. En Italie, il survint du commencement un si grand
dbordement des rivires, que Rome se vit presque en un dluge par les
eaux du Tibre, qui descendirent avec une telle violence des monts
Apennins que plusieurs maisons en furent renverss.

[Illustration: 1608. Anvers.--Les habitants dressrent des tentes sur
l'Escaut.]

De son ct, Jean de Serres, dans l'_Inventaire de l'histoire de
France_, dcrit dans un langage quelque peu ampoul les rigueurs de cet
hiver. Nous trouverons cits dans cette description quelques faits dont
il a t dj question au dbut de cet ouvrage. Le commencement de l'an
1608 fut signal d'un hiver si grand et qui fit sentir les pointes de sa
froidure si rigoureuses, qu'il n'en est parl de pareilles de mmoire
d'homme. Ni les glaces de la Samartie (Russie), ni les pres geles des
Palus Motides (mer d'Azof), ne furent jamais plus extrmes. On trouve
Tacite hardi en ses tmoignages, comme entre autres o il tient qu'un
soldat portant un faix de bois, ses mains se tordirent de froid et se
collrent  sa charge, de sorte qu'elles y demeurrent attaches et
mortes, s'tant dparties des bras. Et pourroit-on bien encore trouver
le sieur du Bellay aussi hardi, o il rcite que durant le voyage de
Luxembourg les geles furent si pres que le vin de munition se coupoit
 coups de hache et de coigne, et se dbitoit par poids aux soldats qui
l'emportoient dans des paniers. Mais quiconque dira que la froidure de
cet hyver a t plus horrible, et qu'il n'y a point d'galit en ces
rigueurs et celles des autres, il dira vrit. La France, assez tempre
d'ailleurs, est nanmoins fameuse des difficults et des msaises d'un
si grand et si extrme hyver. Celles-cy en sont, que les voyageurs,
accueillis d'horribles monceaux de neige, en perdoient la connaissance
du pays et des chemins. Et n'et t trop mal propre  d'aucun, que pour
se mettre  couvert et sauver du froid ils se fussent aviss, ainsi que
l'arme de Bajazet passant par la Russie, d'ventrer les chevaux et
montures pour se jetter dedans et jouir de la chaleur vitale, si les
btes mmes n'eussent perdu toute chaleur naturelle qui les pt dfendre
de la gele. La disette et la chert du bois apporta d'autres
incommodits  ceux des villes, principalement  la commune de Paris.
Ceux qui n'estoient fournis de provisions l'achetoient quatre fois plus
que d'ordinaire, et la pluspart mme n'en avoient pas pour de l'argent.
La cause la plus urgente en fut rapporte tant  la rigueur et pret du
froid qu'au cours de la Seine et autres rivires arrtes par la glace.
Si fut-elle cette eau affermie d'une telle paisseur de glace, que les
carrosses et chariots tout chargs, le roi mme, les seigneurs de sa
cour, et plusieurs du menu peuple, y passoient assurment que sur terre
ferme. Nous bornerons l ces citations des hivers anciens, d'autant
plus que nous avons dj eu l'occasion, dans les chapitres prcdents,
de conter un grand nombre de faits les concernant. Nous tcherons
seulement, pour terminer, de chercher s'il nous serait possible de fixer
approximativement le froid de ces hivers, en l'absence de toute donne
thermomtrique; de voir s'ils sont plus rigoureux, ou moins rigoureux,
que les grands hivers actuels.

Le docteur Fuster nous servira de guide dans cette recherche, car il a
indiqu, dans sa remarquable tude _sur les changements dans le climat
de la France_, la marche  suivre pour faire cette comparaison. A dfaut
des indications du thermomtre, qui n'existe que depuis bien peu de
temps, comme nous l'avons vu, il se sert des phnomnes naturels relats
dans les divers rcits qui viennent de passer sous nos yeux.

La temprature  laquelle les fleuves commencent  charrier des glaons
est assez constante. Ceux des provinces du nord: la Seine, le Rhin, la
Moselle et la Loire, charrient communment au bout de trois ou quatre
jours d'un froid de -7 degrs  -8 degrs; ceux des provinces du Midi:
la Gironde, la Garonne, le Tarn, le Var, la Durance et le Rhne,
charrient, en gnral, un peu plus tt que les premiers, et c'est
communment aprs trois ou quatre jours d'un froid de -5  -6 degrs.
Ces rapports assez fixes peuvent servir de point de dpart pour les
degrs infrieurs d'une chelle de nos grands hivers.

On ne peut rien conclure, au contraire, du fait de la conglation
complte des fleuves. Nous avons vu, en effet, cette conglation se
produire parfois totalement par des tempratures de -9 degrs, tandis
que d'autres fois elle n'a pas t produite, comme cela eut lieu en
1709, par des froids de -23 degrs. Nous observons plus de constance
dans les rapports thermomtriques de la conglation des grands tangs du
Languedoc et de la Provence, des ctes et des petits ports de la
Mditerrane, des ctes et des petits ports de la Manche. L'exprience
des deux hivers de 1709 et de 1789 donne le droit de penser que ces
ctes et ces bassins ne glent pas en entier,  moins d'un froid continu
de -20 degrs.

Ce phnomne nous permet d'affirmer qu'aucun hiver n'a t, sur les
ctes de la Mditerrane, pendant notre sicle, aussi rigoureux que ceux
qui virent ces conglations, comme 1638 et 1709.

Les vgtaux, depuis ceux du midi les plus susceptibles, tels que
dattiers et orangers, jusqu' nos essences forestires les plus
rsistantes, peuvent aussi nous donner une chelle de graduation des
hivers rigoureux.

Or, tous ces phnomnes se produisent actuellement, comme ils se sont
produits aux temps anciens. Nous voyons encore les rivires se geler,
les arbres prir, mme les plus rsistants. Nous devons en conclure que
les grands hivers ne sont actuellement ni beaucoup plus froids ni
beaucoup plus chauds que les grands hivers anciens, et que, s'il s'est
produit dans la suite des sicles des changements dans notre climat, il
faut avoir recours, pour les mettre en vidence,  des faits trangers
aux grands hivers.




CHAPITRE II

LE GRAND HIVER DE 1709.


Nous avons t obligs, jusqu' prsent, de passer trs rapidement sur
les grands hivers. Les renseignements donns sur eux par les historiens
sont gnralement fort vagues: ils se contentent d'enregistrer quelques
faits, en les exagrant gnralement, de telle manire qu'il est
absolument impossible d'tablir, par une mthode de discussion
quelconque, un classement de ces hivers par ordre de rigueur.

A partir de 1709 nous allons marcher plus srement. Et d'abord, cet
hiver est le premier sur lequel nous possdions quelques renseignements
thermomtriques. Sans doute ils sont fort incomplets, et, qui plus est,
peu prcis, mais tels qu'ils sont ils constituent des lments prcieux
pour la comparaison.

Mais avant d'entrer dans la discussion du froid thermomtrique de cet
hiver, donnons une ide de sa rigueur par les rcits des contemporains.
Comme ils abondent, nous n'aurons qu' choisir. Nous emprunterons au
_Magasin pittoresque_ un grand nombre de ces rcits. Nous y verrons
comme un rsum de tous les hivers rigoureux qui l'ont prcd, comme un
tableau gnral du type des grands hivers. C'est ce qui nous engagera 
y insister.

Les mois d'octobre et de novembre 1708 furent doux; le mois de dcembre
prsenta une temprature trs ordinaire. Janvier dbuta comme avait fini
dcembre, par de la chaleur; mais, par sauts brusques, du 4 au 13 la
temprature s'abaissa jusqu' un froid excessif. Avec des alternatives
de douceur relative et de geles plus fortes, l'hiver resta rigoureux
jusqu'au milieu du mois de mars.

Ce ne fut pas seulement  Paris que le froid se fit sentir avec cette
rigueur, mais bien dans toute l'Europe. L'hiver de 1709 est un de ceux
qui se sont tendus sur le plus grand nombre de rgions. En France, en
Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, en Russie, sur toute
l'Europe enfin, il exera ses ravages. En quelques jours tous les
fleuves furent entirement pris; il n'y eut pas jusqu'aux eaux de la
mer, mme sur les ctes mridionales de l'Italie et de la France, qui
furent geles.

La Garonne, ce qui est bien rare, l'Ebre mme, furent glacs. La Meuse
fut prise,  Namur,  1m.60 de profondeur. Le 8 avril, la Baltique tait
encore couverte de glaces, aussi loin que la vue, aide de lunettes,
pouvait s'tendre. Le Rhne fut gel jusqu' la hauteur de 12 pieds par
les couches de glace qui s'y amassrent, et l'tang de Thau,
ordinairement fort orageux, et qui communique  la mer par un court et
large canal, s'est pris de bout  bout, et plusieurs personnes sont
alles des bains de Balaruc et du lieu de Bousigues jusqu' Cette
par-dessus la glace, route inconnue  nos pres, et qui le sera
peut-tre longtemps  nos neveux. Enfin la mer se gela au loin  Cette,
 Marseille, dans la Manche et dans l'Adriatique.

Nous avons vu que pendant ce grand froid, alors que les mers, les lacs
les plus profonds, comme celui de Constance et celui de Zurich, taient
pris  porter des charrettes, la Seine demeura compltement libre 
Paris, et le Rhne  Viviers. Nous avons donn l'explication de ce fait
qui proccupa beaucoup les contemporains. Des inondations considrables
furent aussi la suite d'un dgel sans exemple: la Loire rompit ses
leves, monta  une hauteur telle qu'on ne l'avait pas vue depuis deux
sicles, et ensevelit tout sur son parcours.

Les effets du froid extraordinaire de cet hiver sont longuement dcrits
dans les Mmoires des contemporains.

Gauteron crivait de Montpellier  l'Acadmie des sciences: La nuit du
10 au 11 janvier a t la plus froide qu'on ait jamais sentie dans ce
pays-ci: dans les maisons les mieux toffes on sentait un froid trs
cuisant, dont on avait peine  se garantir; et peu de personnes purent
dormir d'un bon somme, malgr toutes les prcautions qu'elles ont pu
prendre pour se mettre  couvert de ce grand froid.

Un grand nombre de voyageurs prirent de froid par les chemins. Gauteron
remarque encore que le dgel du 23 janvier, comme celui du 25 de
fvrier, ont t suivis d'un rhume pidmique, dont presque personne n'a
t exempt. Tant de personnes en furent saisies toutes  la fois, qu'on
ne peut rapporter cette maladie qu' une cause gnrale qui ait agi en
mme temps sur tous les hommes.

Et voil son explication: Pendant le grand froid le sang retient
beaucoup de parties sreuses et lymphatiques qui demeurent enveloppes
dans ses parties sulfureuses, et dont il ne peut se dbarrasser que par
une fonte gnrale. Cette fonte d'humeurs doit arriver par le dgel.
Dans ce temps-l le nitre se divise en petites molcules, une grande
quantit de ce sel se mle brusquement avec le sang, l'anime et le
fermente; il n'en faut pas davantage pour faire sparer tout  coup une
grande quantit de lymphe et de srosit qui se jette sur toutes les
glandes du corps et produit le mal de tte, le dgot, l'enchifrenure,
la toux, la crudit et l'abondance des urines, la lassitude qu'on
appelle spontane, et quelquefois un peu de fivre.

Ce rhume est, d'aprs Gauteron, fort diffrent de celui qui arrive
pendant le grand froid: dans celui-ci les humeurs circulent avec peine,
et par leur paississement donnent occasion  quelques parties sreuses
de s'en sparer, ce qui produit la roupie et la toux, qui sont souvent
accompagnes d'un larmoyement involontaire, parce que les points
lacrymaux se trouvent quelquefois bouchs par l'paississement de la
mucosit qui se spare dans le nez. Aussi doit-on traiter ces rhumes
d'une manire bien diffrente; les rhumes de froid se gurissent plus
promptement par le parfum de Rabab que par aucun autre remde, sans
doute  cause de la quantit de sel et de soufre volatil que cette
rsine contient.

Le vin et l'eau-de-vie brls avec du sucre, le th, le caf et le
chocolat, conviennent par la mme raison, et j'ai guri plusieurs rhumes
cet hiver trs violents et trs opinitres avec des bouillons de poulet,
dans lesquels je faisais bouillir pendant un quart d'heure une once de
chair de serpent sche avec une poigne de feuilles de cresson.

Les rhumes de dgel doivent tre traits d'une manire toute
diffrente. Il faut empcher la trop grande foule des humeurs par des
mulsions cuites, les crmes de riz, de gruau, d'orge, par l'eau de son,
l'eau de rose et le jaune d'oeuf avec le sucre candi, par le petit lait
et par le lait mme. Les narcotiques et la saigne conviennent aux deux
espces de rhume, surtout quand les malades sont fatigus de la toux, et
que l'on craint quelque inflammation de poitrine.

Voil quelle ide j'ai de la gele et de ses effets.

Qui s'tonnerait aprs cela de voir Molire bafouer les mdecins qui ont
immdiatement prcd celui-l.

A Paris, le froid fut tel que, tant qu'il dura, le Parlement n'entra pas
au palais: le commerce et les travaux furent interrompus; l'Opra cessa;
la Comdie et les jeux furent ferms. Cependant une note de la main de
Raumur dmontre que les savants ne furent pas si dlicats: En 1709,
crit-il, les sances furent tenues pendant la dure du froid, mais le
samedi 20 janvier, il n'y eut pas d'assemble  cause d'un grand dgel.

Les animaux ne furent pas plus pargns que les hommes. Plusieurs
espces de petits oiseaux et d'insectes furent presque anantis en
Angleterre et dans le nord du continent. Derham compte jusqu' vingt
espces d'oiseaux de la zone glaciale qui furent vus et tus sur les
ctes d'Angleterre. Le btail prit dans plusieurs provinces. Mais ce
furent surtout les vgtaux qui curent  souffrir.

Faisons  ce sujet quelques emprunts aux Mmoires de Jamerai Duval, ce
gardeur de dindons qui devait devenir un savant. Chass de chez ses
matres, il allait  l'aventure, dans une misre profonde. Pris par la
petite vrole, il est recueilli prs de Provins par un pauvre paysan qui
le met dans une table  brebis, dans un trou sous le fumier. La misre
de ce pauvre homme tait telle que Duval crit: Les seuls aliments que
l'on fut en tat de me fournir, consistrent en un peu de soupe maigre
et quelques morceaux de pain bis que la gele avait tellement durci,
qu'on avoit t oblig de le couper  coups de hache, de faon que,
nonobstant la faim qui me pressait, j'tais rduit  le sucer.

Puis il ajoute: Pendant que j'tois comme inhum dans l'infection et la
pourriture, l'hiver continuoit  dsoler la campagne par les plus
terribles dvastations. Derrire la bergerie, il y avoit plusieurs
touffes de noyers et de chnes fort levs qui tendoient leurs branches
sur le toit qui me couvroit. Je passois peu de nuits sans tre veill
par des bruits subits et imptueux, pareils  ceux du tonnerre ou de
l'artillerie; et quand, au matin, je m'informais de la cause d'un tel
fracas, on m'apprenoit que l'pret de la gele avoit t si vhmente,
que des pierres d'une grosseur norme en avoient t brises en pices,
et que plusieurs chnes, noyers et autres arbres, s'toient clats et
fendus jusqu'aux racines. Enfin, tout ce que la terre produit pour
l'aliment de l'homme, sans mme en excepter les arbres fruitiers de la
plus solide consistance, avoit t dtruit par la force et la pntrante
activit de la gele.

A Montpellier, les oliviers et les orangers perdirent leurs feuilles et
leurs branches: la plus grande partie de ces arbres moururent jusqu' la
racine, et, ce qu'on n'avoit jamais vu dans ce pays-ci, dit Gauteron,
les lauriers, les figuiers, les grenadiers, les jasmins, les yeuses et
quelques chnes mme, ont eu le mme sort.

Dans toute la France, beaucoup d'arbres forestiers furent gels jusqu'
l'aubier, et vingt ou trente ans plus tard on retrouvait, dans la coupe
d'un vieux tronc, la marque de la cicatrice de 1709. Les lauriers, les
cyprs, les chnes verts, les oliviers, chtaigniers, les noyers les
plus vieux et les plus forts, moururent en grand nombre. Ecoutons
Raumur, qui nous explique la cause principale des dgts:

Le premier dgel vint le 26 janvier, mais le froid reprit peu de jours
aprs. Ce fut cette reprise qui fit tout le mal, parce que, l'eau
n'ayant pas eu le temps de s'emboire dans la terre, ni de se scher sur
les arbres, la gele forte et subite qui revint saisit et coupa toutes
les racines du bl, et dtruisit l'organisation mme dans les arbres
dlicats.

Les bls auraient t en partie protgs par la neige, sans un grand
vent qui causa bien du mal. Voici ce que consigne  ce sujet, dans le
registre de sa paroisse, le cur de Feings, prs de Mortagne: Le lundi
7 janvier commena une gele, qui fut ce jour-l la plus rude et la plus
difficile  souffrir: elle dura jusqu'au 3 ou 4 fvrier. Pendant ce
temps-l, il vint de la neige d'environ demi-pied de haut: cette neige
toit fort fine, elle se fondoit difficilement. Quelques jours aprs
qu'elle fut tombe, il fit un vent fort froid entre bise et galerne
(vent du nord-ouest) qui la ramassa dans les lieux bas; il dcouvrit les
bls, qui gelrent presque tous.

La vigne disparut dans plusieurs parties de la France; les jardins et
les vergers furent dpouills de leurs arbres fruitiers. Beaucoup de
pommiers parurent n'tre pas morts; ils poussrent des feuilles et des
fleurs et moururent ensuite; d'autres succombrent l'anne suivante. La
destruction des bls surtout causa une calamit publique.

La famine fut si grande que de mmoire d'homme on n'en avait vu de
pareille. Au palais de Versailles mme on ne mangea plus que du pain
bis, et Mme de Maintenon se mit au pain d'avoine. Que l'on se figure la
misre du peuple, quand les grands,  la cour, taient rduits  cette
extrmit. Ce fut cette anne que Louis XIV vendit pour quatre cent
mille francs de vaisselle d'argent  la Monnaie. Le dsastre fut tel que
les bls manqurent universellement par toute la France. En Normandie,
dans le Perche et sur les ctes de Bretagne, on rcolta de quoi faire la
semence. Du bl de 1709, crit un contemporain, il n'en sera point du
tout mang. Aussi, le prix du pain s'lve rapidement  des hauteurs
inconnues:  Chartres, le pain se vend, le 15 juin 1709, au prix de 35
sous les neuf livres, au lieu de 7  8 sous, prix ordinaire.

Par bonheur, quelques agriculteurs aviss promenrent la charrue sur
leurs champs ensemencs en bl pour y mettre, malgr les prescriptions
de la police, l'orge qui servit  faire le pain nomm de disette.

La famine devint telle qu'au mois d'avril il parut un arrt du Conseil
qui ordonnait  tous les citoyens, sans distinction, ainsi qu'aux
communauts, de dclarer exactement leurs approvisionnements en grains
et denres, sous peine de galre et mme de mort.

On fit en divers endroits de Paris, et notamment au Louvre, des
distributions de pain. Une estampe du temps porte pour devise:
Distribution du pain du roi au Louvre. Au-dessous sont gravs les
quatre mauvais vers suivants:

    Chacun accourt au pain: c'est  qui en aura.
    O Dieu! la foule est si grande qu'on _si_ tue:
    La livre est  deux sous; pour l'avoir il faudra
    _Risqu_ d'tre touff, si cela continue.

Le peuple fut rduit  se nourrir d'animaux immondes et d'herbes
d'habitude rserves aux animaux.

Ecoutons de nouveau Jamerai Duval, qui, remis de sa petite vrole,
marchait toujours  l'aventure, cherchant des climats plus clments. Il
arrive au printemps en Champagne: L'indigence et la faim avoient tabli
leur sjour dans ces tristes lieux. Les maisons couvertes de chaume et
de roseaux s'abaissoient jusqu' terre et ressembloient  des glacires.
Un enduit d'argile broye avec un peu de paille toit le seul obstacle
qui en dfendt l'entre. Quant aux habitants, leur figure cadroit 
merveille avec la pauvret de leurs cabanes. Les haillons dont ils
toient couverts, la pleur de leur visage, leurs yeux livides et
abattus, leur maintien languissant, morne et engourdi, la nudit et la
maigreur de quantit d'enfants que la faim desschoit, et que je voyois
disperss parmi les haies et les buissons pour y chercher certaines
racines qu'ils dvoroient avec avidit: tous ces affreux symptmes d'une
calamit publique m'pouvantrent et me causrent une extrme aversion
pour cette sinistre contre. Je la traversai le plus rapidement qu'il me
fut possible, n'ayant pour tout aliment que des herbes et un peu de pain
de chnevis que j'achetois, et que j'avois mme beaucoup de peine 
trouver. Cette nourriture brlante et corrosive, destine seulement 
repatre les plus vils animaux, moussa mes forces, altra la bont de
mon temprament, et me causa des infirmits dont j'ai longtemps ressenti
les tristes effets.

[Illustration: Les haillons dont ils taient couverts...]

Une telle misre suscita la piti publique, et des comits de charit se
formrent,  Paris, pour secourir autant que possible les plus
malheureux. Les dtails qui suivent sont extraits d'un placard imprim 
Paris, par les soins d'un comit de charit, sous le titre de _Nouvel
advis important sur les misres du temps_. Tout ce qui est rapport dans
ce placard est dclar trs vritable, tant crit par tmoins
oculaires, gens de bien et de capacit, et trs dignes de foi, qui en
ont donn des tmoignages authentiques et dont on garde les originaux.

Voil quelques extraits de ce placard: De Romorantin, du 18 avril, on
mande qu'outre mille pauvres qui y sont dj morts de misre, il s'y en
trouve encore prs de deux mille autres qui languissent et qui sont aux
abois; la plupart n'ayant rien que leurs mtiers, dont ils ne
travaillent plus, personne ne les occupant.

A Onzain, prs Blois, un vertueux ecclsiastique prcha  quatre ou
cinq cents squelettes, des gens qui, ne mangeant plus que des chardons
crus, des limaces, des charognes et d'autres ordures, sont plus
semblables  des morts qu' des vivants. La misre passe tout ce que
l'on en crit, et, sans un prompt remde, il faut qu'il meure dans le
Blsois plus de 20 000 pauvres.

Sans parler d'Illiers et des environs de Chartres, o il est dj mort
plus de trois cents personnes de faim, du Vendmois, on crit de
Montoire, du mois d'avril, qu'outre les extrmits qu'on souffre l
comme ailleurs, le dsespoir a rendu le brigandage si commun que
personne ne s'en croit  couvert; que, depuis peu, huit hommes ont
massacr une femme pour avoir un pain qu'elle portoit, et qu'un homme,
pour dfendre le sien, en a tu un autre qui venoit le lui prendre, et
que, sur les grands chemins, il y a des gens masqus qui volent; il est
commun, dans tout ce pays-l, de faire du pain de fougre toute seule,
concasse, avec la septime partie de son, et du potage avec le gui des
arbres et des orties.

Dans la plupart des villes et des villages de la Beauce, du Blsois, de
la Touraine... on meurt  tas; on les trouve morts ou mourants dans les
jardins et sur les chemins. Dans les faubourgs de Vendme, on voit des
gens couchs par terre qui expirent ainsi sur le pav, n'ayant pas mme
de la paille pour mettre sous leur tte, ni un morceau de pain.

En plusieurs endroits, lorsque les chiens trouvent quelque chose de
mangeable, les pauvres se jettent dessus pour le leur arracher; ceux qui
achtent du bl sont obligs de s'armer, de peur d'tre vols.

A Amboise, les misres sont  tel excs, qu'on y a vu plusieurs hommes
et femmes se jeter sur un cheval corch, en tirer chacun leur morceau
et n'y laisser rien de reste; qu'il s'est trouv une fille orpheline
morte de faim aprs s'tre mang une main, et un enfant ses doigts.

Il y a des lieux o, de quatre cents feux, il ne reste que trois
personnes. Le 10 mai, un enfant press par la faim, arracha et coupa
avec les dents un doigt  son frre, qu'il avala, n'ayant pu lui
arracher une limace qu'il avoit avale. Il s'en trouve de si foibles que
les chiens les ont en partie mangs:  Beaumont-la-Ronce, le mari et la
femme tant couchs sur la paille et rduits  l'extrmit, la femme ne
put empcher les chiens de manger le visage  son mari, qui venoit
d'expirer  son ct, tant elle toit dbile.

A la fin du dix-huitime sicle, Moucher, dans son pome sur _les Mois_,
prend l'hiver de 1709 comme type, et en fait la peinture suivante:

    Vieillards dont l'oeil a vu ce sicle  son aurore,
    Nestors franais, sans doute il vous souvient encore
    De ce neuvime hiver, de cet hiver affreux,
    Qui fit  votre enfance un sort plus dsastreux.
    Janus avait ouvert les portes de l'anne,
    Et tandis que la France, aux autels prosterne,
    Solennisait le jour o l'on vit autrefois
    Le berceau de son Dieu rvr par des rois,
    Tout  coup l'aquilon frappe de la gele
    L'eau qui, des cieux nagure  grands flots coule,
    Ecumait et nageait sur la face des champs;
    C'est une mer de glace, et ses angles tranchants,
    Atteignant les forts jusques  leurs racines,
    Rivaux des feux du ciel, les couvrent de ruines;
    Le chne des ravins tant de fois triomphant,
    Le chne vigoureux crie, clate, et se fend.
    Ce roi de la fort meurt. Avec lui, sans nombre,
    Expirent les sujets que protgeait son ombre.

    Brillante Occitanie, hlas! encor tes rives
    Pleurent l'honneur perdu de tes rameaux d'olives!
    L'hiver s'irrite encor; sa farouche pret
    Et du marbre et du roc brise la duret:
    Ouverts  longs clats, ils quittent les montagnes,
    Et, fracasss, rompus, roulent dans les campagnes.
    L'oiseau meurt dans les airs, le cerf dans les forts.
    L'innocente perdrix au milieu des gurets;
    Et la chvre et l'agneau, qu'un mme toit rassemble,
    Blant plaintivement, y prissent ensemble;
    Le taureau, le coursier, expirent sans secours;
    Les fleuves, dont la glace a suspendu le cours,
    La Dordogne et la Loire, et la Seine et le Rhne,
    Et le Rhin si rapide, et la vaste Garonne,
    Redemandent en vain les enfants de leurs eaux.
    L'homme faible et perc jusqu'au fond de ses os,
    Prs d'un foyer ardent, croit tromper la froidure.
    Hlas! rien n'adoucit les tourments qu'il endure.
    L'impitoyable hiver le suit sous ses lambris,
    L'attaque  ses foyers, d'arbres entiers nourris,
    Le surprend dans sa couche,  ses cts se place,
    L'assige de frissons, le raidit et le glace.
    Le rgne du travail alors fut suspendu,
    Alors dans les cits ne fut plus entendu
    Ni le bruit du marteau, ni les cris de la scie;
    Les chars ne roulent plus sur la terre durcie;
    Partout un long silence, image de la mort.
    Thmis laisse tomber son glaive, et le remord
    Venge seul la vertu de l'audace du crime.
    Tout le courroux des dieux vainement nous opprime,
    Les temples sont dserts; ou si quelques mortels
    Demandent que le vin coule encore aux autels,
    Le vin, sous l'oeil des dieux que le prtre rclame,
    S'paissit et se glace  ct de la flamme.

                   *       *       *       *       *

Tchons maintenant de rechercher quelles furent les tempratures de cet
hiver mmorable, et s'il fut en ralit plus rigoureux que les hivers
qui l'ont prcd et qui devaient le suivre.

En 1709, on faisait dj depuis assez longtemps des observations
thermomtriques. L'invention du thermomtre remonte vraisemblablement 
l'anne 1625. A cette poque, en effet, Sanctorius, mdecin d'Italie
clbre par ses crits, n  Capo d'Istria, en 1561, s'avisa de faire
une machine appele _thermomtre_, pour connotre les diffrents degrs
de chaleur de ceux qui avoient la fivre, sans faire attention, suivant
toutes les apparences, que la mme machine pouvoit lui montrer les
changements qui arriveroient  l'air qui peut augmenter de volume par
les diffrentes chaleurs, et qu'elle seroit fort curieuse et plus utile
au public par la connoissance qu'elle lui donneroit des tempratures de
l'air que par l'application qu'il en vouloit faire  la mdecine.

Quoi qu'il en soit de la date prcise de l'invention du thermomtre, ses
observations rgulires faites  l'Observatoire de Paris remontent 
l'anne 1666. En 1709, les observations taient faites depuis dj
trente ans par de la Hire: Mon thermomtre, dit-il, est plac dans la
tour orientale de l'Observatoire, laquelle est dcouverte; en sorte
qu'il est  l'abri du vent, et que le soleil ne donne jamais sur la
boule ni sur le tuyau. Toutes les observations sont faites un peu avant
le lever du soleil, qui est le moment o la temprature est
ordinairement le plus bas.

Ce thermomtre n'tait donc pas plac dans des conditions convenables,
et quoique la tour fut dcouverte, il y faisait certainement une
temprature suprieure pendant les froids  la temprature extrieure.
De plus, le thermomtre de de la Hire n'tait pas gradu au moyen d'une
rgle bien dtermine, comme cela se fait de nos jours. Or, ce
thermomtre a t dtruit vers la fin du dix-huitime sicle, et on n'a
pas une correspondance exacte de ses tempratures avec celles du
thermomtre centigrade. Aussi tous les savants se proccuprent-ils,
pendant toute la dure du dix-huitime sicle, de ramener les
tempratures de 1709, au moyen de comparaisons approximatives, aux
chelles connues. Grce aux travaux de Raumur, de Meissier, de
Lavoisier, de Van-Swinden, de M. Renou, on a pu tablir  peu prs cette
correspondance. Malheureusement, elle ne s'tend que sur quelques
observations. Il ne reste, en effet, des notes de l'poque, que les deux
fragments que nous allons citer, l'un de de la Hire lui-mme, l'autre
crit un peu plus tard par Raumur.

De la Hire crit: Le froid du commencement de cette anne a t
excessif avec beaucoup de neige; car mon thermomtre est descendu
jusqu' 5 parties, le 13 et le 14 janvier; et, les jours suivants, tant
un peu remont, il revint  6 parties le 20, et le 21  5 3/4; mais
ensuite le froid diminua peu  peu. Ce grand froid a t fort sensible;
car, le 4 de ce mois de janvier, le thermomtre tait  42 parties, qui
est un tat fort proche du moyen, que j'ai dtermin  48; le 6, il vint
 30; le 7,  22; le 10,  9; et enfin, le 13,  5. C'est sans doute ce
changement subit qui a paru si extraordinaire. Ce thermomtre n'tait
encore jamais descendu si bas.

En 1695 il n'avait pas t si bas, et cependant le froid de cet hiver a
t regard comme un des plus grands qu'il ait fait il y a longtemps.
L'hiver de cette anne a dur fort longtemps, car le 13 mars il gelait
encore trs fort, le thermomtre tait  24 parties, et la gele
commence quand il est  32.

Voil, d'autre part, les renseignements donns par Raumur, qui sont, au
moins quant aux nombres, copis sur la note de de la Hire: Le froid
commena presque subitement le 5 janvier au soir, jour auquel il avait
plu une grande partie de la journe, et o le thermomtre tait  42,
trs proche du tempr fix  48. Le 13 et le 14 janvier furent les plus
froids. Le thermomtre descendit  5 parties le 13 et le 14 janvier. Le
froid vint sans vent considrable. Le vent tait trs faible, et, ce qui
est  remarquer, au sud; et lorsque le vent augmentait et tournait vers
le nord, le froid diminuait.

De la Hire ajoute que le froid de 1709 a d tre plus violent que celui
de 1608, appel cependant grand hiver. Raumur, Lavoisier, affirment que
le froid de 1709 est le plus grand froid qu'on ait prouv de mmoire
d'homme en France.

Il semble donc certain qu'il faut remonter au moins au quinzime sicle
pour trouver un hiver comparable  celui de 1709, et mme aucun document
prcis ne nous autorise  affirmer qu'il y ait jamais eu en France,
avant 1709, un hiver aussi froid.

Les travaux des savants que nous avons cits, pour ramener les nombres
de de la Hire  des chelles connues, ont conduit  des rsultats
quelque peu contradictoires. Mais on peut affirmer que ces tempratures,
exprimes en degrs centigrades, ont t certainement moins froides que
celles donnes par les nombres suivants:

  29 octobre 1708      -1.5
  12 dcembre           -5.2
  4 janvier 1709        +7.5
  6 janvier             -1.4
  7 janvier             -7.6
  10 janvier           -18.0
  13 janvier           -23.1
  14 janvier           -21.3
  20 janvier           -20.4
  21 janvier           -20.6
  13 mars               -5.6

Nous savons, d'aprs la lettre de Raumur, cite  propos de l'effet sur
les vgtaux, que le froid ne dura pas sans interruption du 5 janvier au
13 mars, puisqu'il y eut  la fin de janvier un dgel complet. A cette
poque les observations thermomtriques commenaient dj  se rpandre
quelque peu, et l'on a sur les froids de divers points de l'Europe
quelques renseignements.

A Montpellier, le froid le plus vif eut lieu le 11 janvier; il fut de
-16.1. A Marseille, on observa -17.5.

Le froid qu'on prouva dans la Hollande, en Angleterre et en Prusse, fut
moindre qu' Paris. Il commena  geler, dans les environs de Londres,
le jour de Nol, et la gele dura jusqu' la fin de mars; le plus grand
froid observ fut le 14 janvier, de -17.3 au collge de Gresham. A
Berlin, les 9 et 10 janvier, on eut -16.6. A Namur on eut -19.1.

Remarquons, ds maintenant, que ces froids sont bien moins intenses que
ceux observs en France pendant le mois de dcembre 1879.




CHAPITRE III

LES HIVERS DE 1709 A 1830.


Dans la priode de cent vingt ans qui s'coule entre les deux grands
hivers de 1709 et de 1830, il y eut un grand nombre d'hivers rigoureux.
Arago en compte quarante-cinq, Fuster trente seulement. En somme, il n'y
en eut pas plus de trois ou quatre qui furent rellement
extraordinaires. Quelques-uns mme, et notamment celui de 1740 et celui
de 1776, ont t peut-tre aussi rigoureux que celui de 1830. Nous y
insisterons cependant beaucoup moins, car nous n'aurions qu' rpter
pour eux, en les attnuant, les rcits que nous venons de faire. Nous
nous contenterons de citer les faits saillants de quelques-uns de ces
hivers.

Le nom d'anne du grand hiver est devenu propre  1709, crivait
Raumur dans les Mmoires de l'Acadmie des sciences; celui de long
hiver est d  aussi bon titre  1740: quoique le froid ait t assez
vif  Paris dans cette dernire anne, il n'a pas t aussi considrable
qu'en 1709; mais il a dur plus longtemps.

En effet, le froid le plus vif se fit presque constamment sentir pendant
les mois de janvier, de fvrier et les neuf premiers jours du mois de
mars. La temprature s'leva fort peu le reste de ce mois et durant le
mois d'avril; elle ne monta rellement  sa hauteur normale que le 23
mai. La Seine fut gele dans toute sa longueur. Montpellier ne ressentit
nullement le rigoureux hiver de cette anne. Les observations du
prsident Bon ont tabli que l'hiver y avait t plus doux que le
printemps  Paris.

Les vgtaux n'eurent pas autant  souffrir qu'en 1709, mais la longue
dure du froid eut des consquences funestes sur la sant publique: la
mortalit fut norme  la suite de cette saison calamiteuse. Le mmoire
de Raumur, dont nous donnons plus loin des extraits, le montrera.

Les hirondelles, venues au commencement d'avril, moururent d'inanition,
par suite du retard apport par la dure de l'hiver  l'closion des
nymphes des petits insectes dont elles se nourrissent en volant. Elles
tombaient  toute heure dans les rues, dans les cours, dans les jardin.

Dans cette saison, le peuple de Londres construisit sur la glace une
cuisine spacieuse, dans laquelle on fit rtir un boeuf entier. A
Saint-Ptersbourg, on construisit un palais de glace, au-dessus duquel
taient six canons, galement de glace, chargs chacun d'un quartaut de
poudre et d'un boulet. On les tira sans faire clater la glace. Comme en
1709, le dgel fut accompagn d'inondations dsastreuses; le pont de
Rouen fut emport par les glaces.

Quelques extraits d'un mmoire de Raumur nous donneront sur cet hiver
des notions prcises: L'anne 1740 peut tre mise au nombre de celles
o la mortalit a t la plus grande, au printemps, dans le royaume.
Dans la plupart de ses provinces, les campagnes ont perdu un nombre
prodigieux d'habitants; je connais des villages du Poitou  qui la
moiti des leurs a t enleve.

Les bls n'eurent pas  souffrir des froids de l'hiver, et, en juin, ils
avaient une magnifique apparence; mais le froid relatif de juillet et
les pluies continuelles d'aot anantirent presque compltement la
rcolte. La vigne, qui, elle aussi, avait d'abord t trs belle, trompa
les esprances, et en beaucoup de localits on ne vendangea mme pas, le
fruit n'ayant pu mrir. Dans certains pays du Nord, le froid de 1740 fut
plus vif que celui de 1709.

M. Celsius a rassembl un grand nombre de faits qui concourent 
prouver que le froid de 1740 fut excessif en Sude. Les hommes qui
s'taient trouvs exposs  l'air sans s'tre assez vtus moururent de
froid. Le froid fit prir dans les forts une trs grande quantit
d'animaux. Toute l'eau des petits lacs et peu profonds devint une pice
de glace. Vers la fin de fvrier, dans le milieu du lac Ekoln, qui est
une partie considrable du lac Meler, la glace avait d'paisseur
vingt-huit de nos pouces de Paris et trente-quatre pouces  quelque
distance du rivage. La mer qui est entre la Sude et la Finlande fut
assez gele pour que le messager pt passer dessus.

L'hiver de 1776 n'a t surpass que par celui de 1709. Mais ce froid de
1776 a procd fort ingalement. Sa violence dans le nord le place au
rang des plus rudes. Il a t moins vif en gnral dans les provinces du
centre et du midi; on l'a trs peu senti dans quelques-unes, et il a
mme t nul sur d'autres points. Les fortes geles firent prir
beaucoup de monde sur les grandes routes,  la campagne et jusque dans
les rues. Beaucoup de rivires gelrent; sur les ctes maritimes les
glaces eurent jusqu' 3m.40 d'paisseur. L'embouchure de la Seine, sur
une largeur de plus de 8 000 mtres, se montra, le 29 janvier et les
jours suivants, toute couverte de glace, ainsi que cette partie de la
mer comprise entre la baie de Caen et le cap de la Hve, en sorte que du
Havre la mer paraissait couverte de glace jusqu' l'horizon. Cette glace
tait rompue par le flux et le reflux, ce qui donnait  notre mer
l'apparence de la Baltique.

Le grand froid de cet hiver attira beaucoup l'attention des savants.
Meissier, Lavoisier, notamment, firent des travaux importants,
principalement dans le but de le comparer  l'hiver de 1709. Le public
lui-mme ne resta pas indiffrent; voil ce que nous dit Meissier  ce
sujet: Le grand froid intressait gnralement les habitants de la
capitale. Les matins, un grand nombre de personnes se rendaient chez moi
pour avoir le degr de froid, et je fus oblig de mettre chez le portier
de l'htel de Cluny un bulletin qui contenait le degr de froid observ;
on y venait en foule pour le copier et le rpandre ensuite dans la
capitale.

Le long mmoire que Meissier consacre  cet hiver renferme des faits
pleins d'intrt.

Il remarque que,  cause de l'abondance de la neige, il y eut un grand
nombre d'accidents dans les rues de Paris. La consommation du bois,
ainsi que celle du charbon, fut considrable. Les pendules s'arrtrent
dans les appartements  feu. Plusieurs cloches se cassrent en sonnant:
celle du collge de Cluny, place de la Sorbonne, fut du nombre.

Le fait suivant est assez rare pour tre cit: La fentre de ma
cuisine, dit Meissier, qui donnait au levant, et qui avait t ferme
pendant le temps des grands froids, ayant t ouverte le 3 fvrier vers
midi (au moment du dgel, par une grande lvation de temprature), la
communication de l'air extrieur avec celui de ma cuisine produisit au
moment mme une dtente des parties de toute la vaisselle de faence,
avec un bruit assez fort pour craindre qu'elle ne se casst. Deux
gobelets de verre, vides et sans tre couverts, se cassrent; le bruit
fut considrable au moment de l'explosion.

Adanson dressa une liste des plantes qui furent tues par cet hiver, et
de celles qui rsistrent. Il montre le rle protecteur de la neige, qui
avait quatre pouces d'paisseur. Il ajoute: Le peuple a beaucoup
souffert; on amenait tous les jours  Paris plusieurs hommes et femmes
trouvs morts de froid et gels  la campagne: il est constant aussi que
plusieurs personnes aises, obliges de voyager, allant de Paris 
Versailles dans leurs quipages, ont essuy une maladie trs srieuse
par l'effet du froid. Le courrier de Paris pour la Picardie fut trouv
gel dans sa voiture, lorsqu'il arriva  Clermont en Beauvoisis. Les
mendiants qui couchent dans les granges, dit Duhamel, eurent les pieds
gels; d'autres ont pri le long des chemins; on en a mme trouv de
morts dans les maisons. Beaucoup de vieillards ont t frapps de mort
subite.

[Illustration: Une scne de l'hiver de 1776.]

Le gibier eut beaucoup  souffrir. On vit des voles de perdrix
s'abattre aux Tuileries. Au mois de mai, on trouva dans l'emplacement
clos o l'on construisit la Comdie franaise, un livre qui s'y tait
rfugi pendant l'hiver.

Louis XVI fit supprimer les sentinelles du chteau de Versailles: il en
fit ouvrir toutes les cuisines aux pauvres. Touch du triste sort de ces
pauvres malheureux, il leur fit distribuer plusieurs charrettes de bois.
Voyant un jour passer une file de ces voitures, tandis que beaucoup de
seigneurs se prparaient  se faire traner rapidement sur la glace, il
leur dit: Messieurs, voici mes traneaux.

C'est la reine Marie-Antoinette qui avait mis les traneaux  la mode.
Mme Campan nous l'indique en ses Mmoires, dans les termes suivants:
L'hiver 1776 fut trs froid. La reine eut le dsir de faire des parties
de traneau. Cet amusement avait dj eu lieu  la cour de France; on en
eut la preuve en retrouvant, dans le dpt des curies, des traneaux
qui avaient servi au Dauphin, pre de Louis XVI, dans sa jeunesse. On en
fit construire quelques-uns d'un got plus moderne pour la reine. Les
princes en commandrent de leur ct, et en peu de jours il y en eut un
assez grand nombre. Ils taient conduits par les princes et les
seigneurs de la cour. Le bruit des sonnettes et des grelots dont les
harnais des chevaux taient garnis, l'lgance et la blancheur de leurs
panaches, la varit des formes de ces espces de voitures, l'or dont
elles taient toutes rehausses, rendaient ces parties agrables 
l'oeil... Mais cette mode, qui tient aux usages des cours du Nord, n'eut
aucun succs auprs des Parisiens. La reine en fut informe; et quoique
tous les traneaux eussent t conservs, et que depuis cette poque il
y ait eu plusieurs hivers favorables  ce genre d'amusement, elle ne
voulut plus s'y livrer.

Et, en effet, quelques annes plus tard, en 1783-1784, un nouvel hiver
trs rigoureux se produisit. La temprature descendit  Paris jusqu' 19
degrs au-dessous de zro. Comme en 1709, il y eut nombre d'accidents de
personnes, des gens dvors par les loups, la circulation interrompue
par les neiges, une misre extrme; on manquait de tout, de pain, de
bois et d'argent.

Les inondations dues au dgel occasionnrent de grands dsastres: des
ponts rompus, des villages entiers presque dtruits, des habitants
emports avec leurs meubles. Sur l'ordre du roi Louis XVI on alluma des
feux publics dans les rues pour chauffer les pauvres gens. Le peuple
reconnaissant leva une statue de neige au roi,  la barrire des
Sergents; elle resta l plusieurs semaines sans fondre.

Cet hiver de 1783  1784 se renferma presque exclusivement dans la zone
du nord. On le trouve mentionn comme l'un des plus rudes  Paris par le
Gentil et le P. Cotte, tandis qu'il n'en est nullement question dans les
observations mtorologiques de Bordeaux, de Marseille, de Montpellier,
ni gnralement de la rgion des oliviers.

L'hiver de 1788-1789 a t long et rigoureux sur toute l'Europe. Il
prsenta  Paris 86 jours de gele, dont 56 presque conscutifs, nombres
qui ne se sont pas rencontrs depuis. Les mois de novembre, dcembre,
janvier, mars, furent trs rigoureux; celui de fvrier, au contraire,
fut trs doux, avec seulement deux jours de gele. Les caractres furent
ceux de tous les grands hivers prcdents. Nous y voyons de grandes
neiges, presque toutes les rivires arrtes, des voyageurs mourant de
froid, les vgtaux trs prouvs. Cet hiver gela nos ports de mer et la
mer sur nos ctes; la masse des glaces intercepta la communication de
Calais  Douvres, couvrit la Manche  deux lieues au large, obstrua les
ports de ces parages et emprisonna les navires. A Marseille, les bord du
bassin furent couverts de glace. Dans le pays toulousain, le pain gela
dans presque tous les mnages: on ne pouvait le couper qu'aprs l'avoir
expos au feu. Les dbcles furent dsastreuses. Citons-en une seule:
Dans une sinuosit du lit de la Loire, dit un rapport adress au
directeur gnral des ponts et chausses, la glace s'est amoncele et a
form une digue qui a obstacl et barr le courant presque en entier.
Les eaux se sont leves de manire  excder la hauteur des leves, et
elles se sont prcipites  torrents sur le terrain bas qui se trouvait
derrire. La leve, en cet endroit, a bientt t dgrade et emporte
par la violence du courant, et il s'est fait deux brches voisines l'une
de l'autre. C'est par cette rupture, qui se trouve prcisment dans la
direction du courant de la rivire, que passe depuis cinq jours l'norme
quantit de glace dont elle tait couverte dans sa partie suprieure.
Tout le Val, prs d'Orlans, fut inond et dvast par suite de cette
rupture des digues.

Cependant cet hiver n'amena pas de famine. Les bls, protgs par la
neige, apparurent trs verts au dgel, plus pais mme qu' l'ordinaire,
parce qu'ils avaient t purgs des mauvaises herbes qui les touffent
aprs les hivers doux. L'anne fut assez abondante, et cependant la
misre du peuple fut grande pendant l'anne 1789; mais la faute n'en
tait pas  la rigueur de la saison.

L'hiver de 1794-1795, moins rigoureux en somme, mrite de nous retenir 
cause de son intrt historique. On y observa un des plus grands froids
qui aient jamais t observs  Paris, -23.5, mais il n'y eut que 64
jours de gele. C'est grce  la rigueur exceptionnelle de cet hiver que
Pichegru put, presque sans combattre, conqurir la Hollande. Toutes les
rivires taient prises, et l'arme ne rencontrait dans sa marche aucun
obstacle. Bientt l'arme franaise entrait dans Amsterdam. Les soldats
franais donnrent dans cette occasion le plus bel exemple d'ordre et de
discipline. Privs de vivres et de vtements, exposs  la glace et  la
neige, au milieu de l'une des plus riches capitales de l'Europe, ils
attendirent pendant plusieurs heures, autour de leurs armes ranges en
faisceaux, que les magistrats eussent pourvu  leurs besoins et  leurs
logements.--Le merveilleux lui-mme, dit M. Thiers, vint s'ajouter 
cette opration de guerre dj si extraordinaire. Une partie de la
flotte hollandaise mouillait prs du Texel. Pichegru, qui ne voulait pas
qu'elle et le temps de se dtacher des glaces et de faire voile vers
l'Angleterre, envoya des divisions de cavalerie et plusieurs batteries
d'artillerie lgre vers la Nord-Hollande. Le Zuyderze tait gel; nos
escadrons traversrent au galop ces plaines de glace, et l'on vit des
hussards et des artilleurs  cheval sommer comme une place forte ces
vaisseaux devenus immobiles. Les vaisseaux hollandais se rendirent  ces
assaillants d'une espce si nouvelle.

Bientt la conqute fut complte, conqute due  l'admirable constance
des soldats,  leur force de rsistance,  la saison, beaucoup plus qu'
l'habilet des gnraux.

C'est aussi pour des faits de guerre que l'hiver 1812-1813 restera 
jamais mmorable. Il ne prsenta pas, en effet, en France, de rigueurs
bien extraordinaires, et mme sa temprature minima  Paris, -10.6, est
observe au moins une anne sur deux; mais en Russie, l o se trouvait
l'immense arme qui tait force de quitter Moscou, il tait prcoce et
trs rigoureux. Ds le commencement de novembre, le froid devint
intense, et le 23, jour de l'vacuation complte de Moscou, la neige
tombait dj depuis plus d'un mois, et la temprature tait infrieure 
-25 degrs. Les rivires taient toutes geles de manire  porter
l'artillerie.

Ce sont d'abord les neiges qui s'opposent  la retraite: Pendant que le
soldat s'efforce, dit M. de Sgur dans son _Histoire de la campagne de
Russie_, pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vent et de
frimas, les flocons de neige, pousss par la tempte, s'amoncellent et
s'arrtent dans toutes les cavits; leur surface cache des profondeurs
inconnues qui s'ouvrent profondment sous nos pas. L, le soldat
s'engouffre, et les plus faibles, s'abandonnant, y restent ensevelis.
Ceux qui suivent se dtournent, mais la tourmente leur fouette au visage
la neige du ciel et celle qu'elle enlve de la terre; elle semble
vouloir avec acharnement s'opposer  leur marche. L'hiver moscovite,
sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pntre au
travers de leurs lgers vtements et de leurs chaussures dchires.
Leurs habits mouills se glent sur eux; cette enveloppe de glace saisit
leur corps et raidit tous leurs membres. Un vent aigu et violent coupe
leur respiration; il s'en empare au moment o ils l'exhalent et en
forment des glaons qui pendent  leur barbe autour de leur bouche. Les
malheureux se tranent encore en grelottant jusqu' ce que la neige qui
s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque dbris, une
branche, ou le corps de leurs compagnons, les fasse trbucher et tomber.
L, ils gmissent en vain; bientt la neige les couvre; de lgres
minences les font reconnatre: voil leur spulture! La route est toute
parseme de ces ondulations comme un champ funraire. Les plus
intrpides ou les plus indiffrents s'affectent: ils passent rapidement
en dtournant leurs regards. Mais devant eux, autour d'eux, tout est
neige; leur vue se perd dans cette immense et triste uniformit,
l'imagination s'tonne: c'est comme un grand linceul dont la nature
enveloppe l'arme. Les seuls objets qui s'en dtachent, ce sont de
sombres sapins, des arbres de tombeau avec leur funbre verdure, et la
gigantesque immobilit de leurs noires tiges, et leur grande tristesse
qui complte cet aspect dsol d'un deuil gnral, d'une nature sauvage
et d'une arme mourante au milieu d'une nature morte. Tout, jusqu'
leurs armes encore offensives  Malo-Iaroslawitz, mais depuis seulement
dfensives, se tourna alors contre eux-mmes. Elles parurent  leurs
bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes frquentes qu'ils
faisaient, elles s'chappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se
perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'tait sans elles; car
ils ne les jetrent point, la faim et le froid les leur arrachrent. Les
doigts de beaucoup d'autres gelrent sur le fusil qu'ils tenaient
encore, et qui leur tait le mouvement ncessaire pour y entretenir un
reste de chaleur et de vie.

[Illustration: 1812.--Retraite de Russie.]

Puis le froid fait prir ceux qui n'ont pas t ensevelis sous la neige.
Le 6 dcembre 1812, en quittant Molodeczno, le froid devint encore plus
rigoureux, et le thermomtre descendit  30 degrs Raumur (-38 degrs
centigrades). La vie se serait interrompue mme dans des corps sains, 
plus forte raison dans des corps puiss par la fatigue et les
privations. Les chevaux taient presque tous morts; quant aux hommes,
ils tombaient par centaines sur les chemins. On marchait serrs les uns
contre les autres, en troupe arme ou dsarme, dans un silence de
stupfaction, dans une tristesse profonde, ne disant mot, ne regardant
rien, se suivant les uns les autres et tous suivant l'avant-garde, qui
suivait elle-mme la grande route de Wilna partout indique. A mesure
qu'on marchait, le froid, agissant sur les plus faibles, leur tait
d'abord la vue, puis l'oue, bientt la connaissance, et puis, au moment
d'expirer, la force de se mouvoir. Alors seulement ils tombaient sur la
route, fouls aux pieds par ceux qui venaient aprs comme des cadavres
inconnus. Les plus forts du jour taient  leur tour les plus faibles du
lendemain, et chaque journe emportait de nouvelles gnrations de
victimes.

Le soir, au bivouac, il en mourait par une autre cause: c'tait
l'action trop peu mnage de la chaleur. Presss de se rchauffer, la
plupart se htaient de prsenter  l'ardeur des flammes leurs extrmits
glaces. La chaleur ayant pour effet ordinaire de dcomposer rapidement
les corps que le principe vital ne dfend plus, la gangrne se mettait
tout de suite aux pieds, aux mains, au visage mme de ceux qu'une trop
grande impatience de s'approcher du feu portait  s'y apposer sans
prcaution. Il n'y avait de sauvs que ceux qui, par une marche
continue, par quelques aliments pris modrment, par quelques spiritueux
ou quelques boissons chaudes, entretenaient la circulation du sang, ou
qui, ayant une extrmit paralyse, y rappelaient la vie en la
frictionnant avec de la neige. Ceux qui n'avaient pas eu ce soin se
trouvaient paralyss le matin, au moment de quitter le bivouac, ou de
tout le corps, ou d'un membre que la gangrne avait atteint subitement.
(Thiers, _Histoire du Consulat et de l'Empire_.)

L'hiver 1819-1820 fut, en France, le plus grand de tous les hivers
compris entre 1789 et 1830. Son tude ne nous prsenterait rien de
nouveau  signaler, nous ne l'entreprendrons pas.




CHAPITRE IV

LE GRAND HIVER DE 1830.


L'hiver de 1829-1830 a t le plus rigoureux du dix-neuvime sicle,
jusqu' celui de 1879-1880. Il a t aussi remarquable par sa longueur
que par sa rigueur, et,  cause de cette longueur mme, il a t
extrmement funeste  l'agriculture. Ses ravages, comme pour celui de
1709, s'tendirent sur toute l'Europe. Ds le mois de novembre, les
geles ayant commenc partout  tre trs fortes, l'Europe presque
entire se couvrit d'une grande quantit de neige qui, presque partout,
resta longtemps sans fondre. Ainsi, le 2 novembre, il tomba assez de
neige  Varsovie pour qu'on pt aller en traneau dans les rues. En
Prusse, il tomba beaucoup de neige, et, en janvier, il y en avait
cinquante centimtres dans les rues de Berlin. Toutes les voitures y
taient transformes en traneaux ds la fin de dcembre. Dans le midi
de la France, il neigea abondamment en dcembre et en janvier, et dans
certains endroits la neige couvrit le sol pendant cinquante-quatre jours
conscutifs. C'est norme pour le climat du Languedoc et de la Provence,
o, le plus souvent, elle se fond en tombant, ou  peu prs. A Genve,
il y avait dans les rues plus de trente centimtres de neige, pendant
qu'il n'y en avait pas dans la valle de Chamouny, au pied du mont
Blanc, ni sur le mont Saint-Bernard: phnomne qui semble
extraordinaire, et qui cependant se reproduit dans un grand nombre
d'hivers rigoureux.

En Corse, en Italie, en Portugal, il tomba d'normes quantits de neige.
En Espagne, les communications se trouvrent interrompues. Dans
certaines valles, on en mesura plus de trois mtres. En France, 
Roncevaux, il y en eut six pieds de hauteur. Ces chutes de neige taient
parfois accompagnes de violentes temptes. Ainsi, dans le canton de
Rivesaltes, une bergerie s'croula, dans la nuit du 27 au 28 dcembre,
sous l'action du vent, et crasa dans sa chute un troupeau de trois
cents moutons.

En Savoie, par un froid de 19 degrs, l'Arve fut glac d'une paisseur
de treize pieds, et les montagnes furent ensevelies sous quarante pieds
de neige.

En bien des points, notamment  Pau, les loups, chasss des montagnes
par une telle abondance de neige, se rpandirent dans la plaine,
attaquant les personnes, et portant l'effroi dans les habitations. En
Espagne, ils descendirent en troupes nombreuses, firent de cruels
ravages parmi les troupeaux, et dvorrent un grand nombre de personnes.

Les communications ne tardrent pas  tre interrompues en un grand
nombre de points: les courriers n'arrivrent plus  destination. Ainsi,
on crivait de Toulouse, le 20 dcembre: Depuis quelques jours le froid
se fait sentir avec une grande violence. Il y a huit  dix pouces de
neige dans les environs, et il ne cesse pas d'en tomber avec abondance.
On attend la diligence de Paris, qui n'arrive pas.

De mme,  la mme date, on mandait de Caen: Il est tomb une si grande
quantit de neige dans les dpartements du Calvados et de la Manche, que
les communications de la ville de Caen avec les campagnes et les villes
voisines sont non seulement devenues difficiles, mais mme dangereuses.
Il parat que les neiges, pousses par les gros vents qui se sont fait
sentir les jours prcdents, se sont amonceles jusqu' cinq et six
pieds dans le Cotentin. Beaucoup de voituriers disparurent dans ces
immenses neiges.

A Paris, il en tait presque de mme, et, dans les premiers jours de
janvier, la circulation des voitures dans les rues tait impossible. Six
cents tombereaux et quatre mille individus furent employs pendant
plusieurs semaines  l'enlvement des glaces et des neiges dans Paris.

Le froid fut assez cruel pour que presque partout les hommes et les
animaux en aient t victimes. A Paris, un soldat mourut dans la nuit du
26 dcembre aprs avoir fait sa faction. A Rouen, un enfant mourut de
froid. A Montreuil, le 1er janvier, deux hommes furent ramasss morts de
froid. A Marseille, le 12 janvier, on trouva cinq individus qui avaient
galement succomb sur la voie publique. A la Pea d'Orduna, en Espagne,
quatorze muletiers moururent de froid. A Berlin, le nombre des dcs
s'leva considrablement, les hpitaux et les maisons de travail se
remplirent de malheureux accabls par la misre et le froid.

Les pauvres gens, sans bois pour se chauffer, souffraient horriblement.
Le maire du septime arrondissement et celui du dixime firent tablir
des chauffoirs publics  partir du 15 janvier. On fut oblig d'envoyer
en Alsace des soldats  la poursuite des malheureux qui pillaient les
bois et les forts pour se chauffer; il y eut mme, le 10 fvrier, une
meute  Guebwiller, amene par la rpression du vol du bois. Le roi
Charles X crut devoir, par une ordonnance du 4 mars, accorder une
amnistie pour les dlits forestiers commis pendant la dure de l'hiver.
Partout dans Paris on organisa des qutes pour les indigents. Les
membres de la famille royale s'tant distingus par leur gnrosit, le
marquis de Valori, chevalier des ordres de Malte et de la Lgion
d'honneur, clbra cette bienfaisance en termes pompeux et emphatiques.
Cette _Ode sur l'hiver de 1830_ se trouve en entier dans le _Moniteur
universel_; quelques extraits nous suffiront:

    Oui, je consolerai sur la glbe durcie
    Le soc agriculteur, aux striles efforts;
    Et le cristal des flots, rebelle  l'pre scie,
        Se brisera sous mes trsors.

                   *       *       *       *       *

    Attendrissant spectacle! Au banquet charitable,
    Le riche citadin sans peine a consacr
    L'orgueil de ses habits, le luxe de sa table,
        Et l'clat de son char dor.

                   *       *       *       *       *

    De pudiques tributs quelle moisson pieuse!
    Je ne sais, mais je crois que d'invisibles mains
    Prirent avec le ciel une part glorieuse
        Au soulagement des humains.

                   *       *       *       *       *

    Ainsi l'orme gant, fortifi par l'ge,
    Prolongeant dans les bois ses verdoyants arceaux,
    Garantit de la neige et des feux de l'orage
        Le peuple nain des arbrisseaux.

La perte en bestiaux fut aussi trs considrable. On crivait d'Arles,
le 6 fvrier: L'hiver dpassera celui de 1789. Nos oliviers meurent
sous l'action du froid; les troupeaux prissent en dtail: tout souffre
dans les fermes comme  la ville. On porte  quatorze mille ttes de
btail les pertes de l'Andalousie. L'abondance de la neige fora 
suspendre partout, pendant trois mois, les travaux de la campagne. Les
dgts sur les vgtaux, trs considrables, le furent cependant
beaucoup moins qu'en 1709. Les rcoltes en terre, bls, avoines, orges,
sainfoins, prairies, furent en partie prserves par la neige. Cependant
en beaucoup d'endroits, comme en 1709, les champs dpouills de la neige
par le vent furent exposs  toute la rigueur du froid, et les rcoltes
furent geles. Dans d'autres points, les geles arrivant aprs le dgel
furent fatales. Sur les terres en pente, o les eaux purent facilement
s'couler, les bls furent trs bons, et il ne vint rien dans les creux
au milieu des plaines. La scheresse du printemps vint augmenter le mal
et causa autant de dommages que la gele. En somme, les bls, les
fourrages, les mas, furent clairs et courts. La rcolte fut des plus
mdiocres, mais non pas nulle. Il n'en rsulta aucune famine comparable
 celles des sicles prcdents. C'est que dj,  cette poque, les
famines taient passes pour ne plus revenir.

Quant aux arbres, que la neige ne pouvait garantir, ils furent plus
malheureux encore, quoique beaucoup se soient sauvs. La liste de ceux
qui prirent serait trop longue. Citons seulement rapidement les plus
importants. Les oliviers, les vignes, les chtaigniers, les figuiers,
les mriers, les lauriers, prirent en grand nombre, et on se chauffa
pendant l'hiver suivant avec les nombreux arbres qu'il fallut couper au
pied. Au contraire, les noyers, noisetiers, cognassiers, nfliers,
sorbiers, cerisiers, abricotiers, pruniers, poiriers, pommiers, eurent
peu  souffrir, de mme qu'un certain nombre d'arbres exotiques.

Les phnomnes de conglation, les dbcles, les inondations dues  la
fonte des neiges, mritent de nous arrter plus longuement; d'autant
plus que nous n'avons gure eu  en parler pour l'hiver de 1709. Presque
tous les fleuves d'Europe furent gels, et l'numration en serait trop
longue.

Pour ne dire que quelques mots des faits qui se produisirent hors de
France:  Genve, le 29 dcembre au matin, le vent du nord s'tant
apais, le lac cessa d'tre agit, et les vagues, transformes depuis la
veille en nombreux glaons qu'on voyait flotter le long des rives et 
l'entre du port, se sont aussitt soudes et ont transform la surface
liquide en une plaine solide, qui permettait presque de traverser le lac
 pied depuis les pquis aux Eaux-Vives, en longeant l'estacade.

Le 10 du mois de janvier, la glace de la Meuse s'est rompue devant
Schiedam, au moment o plus de quatre cents personnes se trouvaient
dessus; elles ont t toutes sauves,  l'exception de deux.

En Sude et en Danemark, le froid, intense et continu en dcembre,
faiblit en janvier; les glaces du Belt n'interrompirent la navigation
que pendant douze jours; mais des traneaux, pesamment chargs,
traversrent, en dcembre, le Sund sur une largeur de sept  huit lieues
entre la Sude et le Danemark. En janvier, la communication directe sur
la glace, entre Elseneur et Helsingfors, fut interrompue par la violence
des courants, et sur d'autres points le peu d'intensit de la gele de
ce mois rendit les excursions sur la glace trs prilleuses. Le port
d'Odessa, dans la mer Noire, fut pris ds le 8 dcembre.

La dbcle du Danube et de ses affluents, et les dbordements produits
par la foule des neiges, furent si graves en Allemagne que des ponts
furent rompus, des faubourgs dvasts. Trente cadavres furent retrouvs
le 4 mars.

En France, tous les fleuves, toutes les rivires, furent geles, mme
celles du midi, qui ne sont compltement prises que bien rarement. Le
Rhin fut presque entirement gel le 20 janvier; les glaons charris
par ce fleuve, aprs avoir longtemps battu les soutiens du pont du Rhin,
en ont enfin enlev une partie vers le milieu de la journe, et
interrompu de cette manire toute communication entre Strasbourg et
Kehl. Dans le midi, la Garonne, la Dordogne, la Durance, le canal des
deux mers, furent pris, et l'on passa le Rhne sur la glace.

Ainsi, on crivait de Bordeaux,  la date du 31 dcembre: La Garonne
continue  se couvrir de glaons, et les sinistres qu'elle produit sont
de jour en jour plus affligeants; on ne voit sur les glaces que mts
briss et que chaloupes sans pilote. A la mare montante, deux navires,
_la Clmentine_ et _la Dana_, ont chass sur leurs ancres et ont t
jets par la force des glaces en travers du pont. _La Bonne-Madeleine_,
entrane de mme, passa sous les ponts, et les mts s'opposant  son
passage, ils furent briss.

[Illustration: 1830. La Garonne.--On ne voit sur les glaces que mts
briss et chaloupes sans pilote.]

Le Rhne et la Sane se prirent deux fois en totalit, et les dbcles
prsentrent des particularits dignes de nous arrter.

La premire dbcle du Rhne eut lieu le 24 janvier, en plein jour. Le
pont d'Avignon, sur la grande branche du Rhne, assailli par d'normes
blocs de glace, ne put rsister  la violence des chocs, et deux arches
furent d'abord emportes; plusieurs autres, fortement branles, durent
tre reconstruites.

La seconde dbcle se produisit le 9 fvrier; elle causa de grands
malheurs dans Lyon: Les glaces que le fleuve charrie, crivait-on,
s'tant accumules pendant la nuit, ont form un barrage qui a retenu et
fait lever les eaux de plusieurs pieds, jusqu' ce que, surmontant
violemment cet obstacle, elles aient repouss la digue de glace, qui
s'est alors prcipite sur les usines. Quelques-unes ont t rejetes et
brises contre les glacis de la chausse, d'autres ont t gravement
endommages. L'une a t fixe dans les glaces au milieu du Rhne et y
est demeure plusieurs jours.

La seconde dbcle de la Sane eut lieu aussi dans la premire quinzaine
de fvrier. Elle donna naissance  une banquise analogue  celles qui se
produisirent en 1880, et sur lesquelles nous insisterons. Citons
textuellement le rapport publi par _le Moniteur universel_, en fvrier
1830: La dbcle de la Sane donnait,  Lyon, les plus vives
inquitudes; les glaces, amonceles en amont du pont de Serin et de
l'le Barbe, touchaient au fond de la rivire et s'levaient par place
fort au-dessus du niveau des eaux. Cette masse norme menaait d'une
destruction subite le pont de Serin, qui devait en prouver le premier
choc. Les piles de ce pont sont en pierre et les arches en bois, et si
le tablier en et t enlev par un encombrement de glaces, il se serait
form en aval un barrage par-dessus lequel les eaux, se prcipitant avec
une force incalculable, auraient inond la ville. On craignait les
malheurs les plus affreux, et l'normit de l'amas de glace dfiait
toutes les mesures par lesquelles on aurait pu tenter de les prvenir.

Enfin, le 16 fvrier, ce vaste chaos, soulev par l'eau qui pntrait
dessous, s'est tout  la fois mis en mouvement; en moins de cinq
minutes, la rivire s'est leve de deux mtres; des glaons d'une
paisseur moyenne de quarante  cinquante centimtres, souds les uns
contre les autres sous toutes les inclinaisons, semblaient ne former
qu'une seule plaine hrisse sur toute l'tendue de la rivire et
marchaient comme un seul corps: on et dit un glacier des Alpes
descendant silencieusement vers la mer. Ce spectacle, dont on ne saurait
peindre la majestueuse horreur, a dur prs de cinq quarts d'heure.
Heureusement, la dbcle n'a point eu lieu par une crue; elle s'est
opre par un temps froid, il a gel pendant les trois nuits qui l'ont
prcde. Avec un mtre d'eau de plus, le pont de Serin, dont les glaces
ont atteint les fermes, aurait t infailliblement emport, et il n'est
pas donn de calculer les suites qu'aurait entranes un pareil
vnement.

On n'a  dplorer aucun malheur srieux; dans l'apprhension o chacun
se trouvait, on ne tint pas compte de quelques bateaux emports.

Dans le centre et dans le nord, les rivires ne prsentaient pas un
aspect diffrent. A Argenton, les plus vieux habitants de nos contres
ne se souviennent pas d'avoir vu un froid si rigoureux. La glace qui
couvre la Creuse est paisse de 15 pouces en certains endroits, et
supporte les plus lourdes charrettes. Les vignes sont presque
entirement dtruites, et on a trouv dans la campagne des arbres fendus
par la force du froid. Plusieurs chasseurs ont tu des cygnes, des
butors et d'autres oiseaux qui n'avaient jamais paru dans nos climats.

A Boulogne, on prenait, en dcembre et janvier, des quantits
prodigieuses de soles chasses des mers du Nord par les froids.

Le 8 fvrier, la Scarpe (Nord), subitement grossie par le dgel,
renversait les digues en plusieurs points et envahissait les campagnes.

Mais ce furent surtout les faits de conglation et de dbcle de la
Seine et des rivires de son bassin qui, comme toujours, occuprent
l'opinion publique. Ds le 26 dcembre, les btiments sortis du Havre et
de Honfleur  destination de Rouen, furent obligs de regagner le port,
pour viter les glaces qui commenaient  charrier trs fort. Le 27, la
rivire tait entirement prise dans tout son cours. Ces btiments
attendirent dans les ports, pendant plus d'un mois, que la dbcle
arrivt pour leur permettre de remonter jusqu' Rouen. Le 18 janvier, on
tablit  Rouen une foire sur la glace. A Paris, des boutiques
s'tablirent sur le petit bras de la Seine.

L'administration, justement proccupe des dsastres que pouvait amener
la dbcle, cherchait  en diminuer les dangers en brisant d'avance les
glaces. On employa successivement deux moyens.

Des essais furent faits le 17 janvier, prs de la plaine d'Ivry, avec
des marrons  briser la glace, chargs de poudre. Ils furent repris
quelques jours aprs  ct du pont des Arts. Malheureusement l'effet
produit ne rpondit pas aux esprances. Le sciage des glaces fut employ
prs du quai de l'cole avec beaucoup plus de succs.

Cependant les marrons  briser la glace taient employs depuis
plusieurs annes  Mulhouse avec un succs complet, et cette anne 1830
ils russirent comme toujours. Il est vrai de dire qu' Paris, sous
prtexte de faire mieux, on avait imagin un grand nombre de moyens
divers de lancer les marrons, se refusant toujours  employer le moyen
usit  Mulhouse, qui donnait pourtant de si bons rsultats.

Ces marrons de M. Gluck taient employs avec un plein succs  Mulhouse
depuis 1778.--12 fvrier 1830. C'est grce  l'emploi des marrons de M.
Gluck qu'on s'est rendu matre des normes glaons qui s'amoncelaient
partout. Ainsi, pendant qu' Paris on venait de faire un essai
infructueux de cet ingnieux moyen, parce qu'on n'avait pas voulu suivre
les indications donnes, ce mme moyen russissait compltement 
Mulhouse; des glaons d'une grandeur et d'une grosseur normes, qu'aucun
levier n'aurait pu faire cder, se rompaient en clats, comme par
enchantement, par l'emploi d'un seul marron, et remettaient  flot des
masses d'autres glaons qui s'taient arrts aux piles des ponts.

M. Fournet, ingnieur en chef du dpartement, et M. Morin, ingnieur de
l'arrondissement, ont t tmoins du prodigieux effet des marrons de M.
Gluck, lorsqu'ils sont bien employs, c'est--dire lorsque, au lieu
d'tre lancs au fond de l'eau, comme l'a fait M. Ruggieri  Paris, on
les fixe  une perche pour les prsenter et les faire clater
immdiatement sous le glaon flottant qu'on veut briser.

Enfin la dbcle se produisait  Paris le 26 janvier. En voici le
tableau, d'aprs le rapport de l'inspecteur gnral de la navigation:
Un exprs, arriv hier de Choisy-le-Roi, avait annonc que les glaces
descendues de Melun et Corbeil taient arrtes au pont de Choisy et y
formaient un mur de 15 pieds de hauteur; que les piles taient
submerges jusqu'au couronnement; que la commune se trouvait dans un
lac, l'eau couvrant le parc et menaant d'en renverser les murs, les
grandes berges tombes, et les bois chantiers environnants en pril.
Ainsi averti, on s'est tenu sur ses gardes, s'attendant pour la nuit 
une violente dbcle dans Paris... A trois heures du matin, les glaces
sont parties avec force, ont march pendant 35 minutes, et se sont
arrtes en formant d'normes rencharges contre les ponts suprieurs et
la grande estacade de l'le Saint-Louis... Sur les 5 heures et demie,
les glaces sont reparties avec une furie impossible  dcrire, et la
grande estacade, ferme cette anne avec un soin particulier, et
renforce de charpentes nouvelles, a essuy un choc si terrible qu'elle
en a recul de 11 pouces, branlant et drangeant les assises des cules
du quai sur lequel elle s'appuie. Elle a rsist comme par miracle et a
prserv non seulement les riches et nombreux bateaux placs derrire
elle, mais encore les ponts du grand bras que cette masse de bateaux
aurait pu entraner avec elle. La blanchisserie _les Sirnes_, au pont
des Arts, a t enfonce par les glaons qui s'y sont logs, l'ont
brise et coule  fond de manire  ne pouvoir tre sauve... On a des
inquitudes pour les ponts de Choisy-le-Roi, de Bezons et du Pecq... La
retenue des glaces  Choisy-le-Roi, o, formant une espce de barrage,
elles ont fait dborder les eaux sur toute la commune, et les temps secs
qui ont rgn depuis quelques jours, ont heureusement amorti pour Paris
les effets de la dbcle et de l'inondation, qui probablement, sans ces
circonstances, auraient t aussi terribles qu'en 1802. Cette dbcle
devait bientt tre suivie d'une autre. En effet, le 5 fvrier, la Seine
tait de nouveau compltement reprise, et une seconde dbcle se
produisait le 10, sans aucun accident. Le rapport de l'inspecteur
gnral de la navigation remarque que, depuis 1789, on n'avait pas vu
deux dbcles  Paris dans un mme hiver. Cette seconde dbcle, qui
devait se terminer sans aucun accident, avait cependant caus les plus
grandes inquitudes,  cause d'une accumulation de glace analogue 
celle qui s'tait produite  Choisy lors de la premire.

On craint, le 9 fvrier, une seconde dbcle plus grave que la
premire. Un amas effrayant de glaces, venues de la Marne suprieure,
s'est arrt dans la longueur d'une lieue et demie sur la partie de la
rivire qui traverse Corbeil, et menace le voisinage. On prend des
mesures pour dbarrasser le cours de la rivire.

Heureusement il devait en tre de l'embcle de la Marne comme de celle
de la Sane. Le 15 fvrier, tout danger avait disparu; la dbcle
s'tait acheve sans entraner aucun des graves accidents que
l'amoncellement des glaces avait fait redouter et contre lesquels toutes
les mesures de prcaution possibles avaient t prises.

Maintenant que nous avons pass en revue les principaux traits de cet
hiver rigoureux, occupons-nous de rechercher ses tempratures. Disons
d'abord qu'il fut rigoureux sur toute l'Europe. En France, le midi eut
plus  souffrir que le nord, proportionnellement aux hivers moyens. Le
tableau suivant donne quelques-unes des tempratures les plus basses
pour quelques villes de France.

    Mulhouse       -28.1
    Nancy           -26.3
    pinal          -25.6
    Aurillac        -23.6
    Strasbourg      -23.4
    Metz            -20.5
    Dieppe          -19.8
    Colmar          -18.0
    Pau             -17.5
    Paris           -17.2
    Toulouse        -15.0
    Avignon         -13.0
    Lyon            -12.0
    Bordeaux        -10.6
    Marseille       -10.1
    Hyres           -5.3

Pour Paris nous pouvons entrer dans quelques dtails, mais il nous faut
d'abord donner des dfinitions.

On appelle temprature maxima et temprature minima d'une journe, la
plus haute et la plus basse temprature de cette journe. Elles sont
donnes, soit par des thermomtres spciaux, dits thermomtres  maxima
et  minima, soit par des thermomtrographes qui inscrivent
automatiquement la temprature  chaque instant du jour et de la nuit.

Imaginons maintenant qu'on prenne la temprature  chacune des 24 heures
de la journe; la somme de ces 24 tempratures, divise par 24, est ce
qu'on nomme la temprature moyenne de la journe. Le nombre auquel on
arrive en faisant cette opration est sensiblement le mme que celui
obtenu en prenant la demi-somme de la temprature maxima et de la
temprature minima de la journe. Aussi cette demi-somme est-elle prise
trs souvent comme temprature moyenne du jour.

Exemples:

  Temprature maxima     +12
  Temprature minima      +6
  Moyenne (12 + 6) / 2  =  9

  Temprature maxima      +2
  Temprature minima      -6
  Moyenne (+2 - 6) / 2  = -2

  Temprature maxima      -2
  Temprature minima     -10
  Moyenne (-2 - 10) / 2 = -6

Nous pouvons avoir ainsi la temprature moyenne de chacun des jours du
mois de janvier. La somme de ces 31 moyennes, divise par 31, donne la
temprature moyenne de janvier.

On aura de mme la temprature moyenne de tous les mois d'une anne. La
somme de ces tempratures moyennes, divise par 12, est la temprature
moyenne de l'anne. De mme la somme des tempratures moyennes des trois
mois de dcembre, janvier, fvrier, divise par 3, est la temprature
moyenne de l'hiver mtorologique.

Tous les calculs que nous venons d'indiquer ont t faits, pour le
climat de Paris,  l'aide des observations de l'Observatoire depuis le
commencement du sicle. Avant cette poque, les renseignements ne sont
pas complets.

Prenons donc, depuis le commencement du sicle, une longue srie
d'observations, par exemple 50 ans. Faisons la somme des 50 tempratures
moyennes de janvier pour ces 50 annes; divisons cette somme par 50,
nous aurons la temprature moyenne autour de laquelle oscillent les mois
de janvier des diverses annes. On aura de mme la temprature moyenne
normale de chaque mois, de chaque saison, de l'anne entire.

Voici le tableau des tempratures moyennes normales dduites de
cinquante annes d'observations (1816  1866), faites  l'Observatoire
de Paris, et calcules par M. Renou:

                     (  Dcembre  +3.54
  Hiver,      +3.26 (  Janvier   +2.32
                     (  Fvrier   +3.91

                     (  Mars       +6.41
  Printemps, +10.16 (  Avril     +10.17
                     (  Mai       +13.89

                     (  Juin      +17.24
  t,       +18.12 (  Juillet   +18.69
                     (  Aot      +18.44

                     (  Septembre +15.59
  Automne    +11.15 (  Octobre   +11.27
                     (  Novembre   +6.58

  Moyenne de l'anne, +10.67.

Un hiver est rigoureux, lorsque la moyenne de ses trois mois, jointe,
s'il y a lieu,  la moyenne des mois de novembre et de mars, est
sensiblement plus basse que la moyenne normale. Mais cette moyenne ne
suffit pas pour qu'on puisse apprcier compltement la rigueur d'un
hiver. On aura  tenir compte de tous les dtails des oscillations de la
temprature pendant cet hiver, et en particulier du nombre de jours de
gele, c'est--dire du nombre de jours o le thermomtre  minima s'est
abaiss au-dessous de zro. Le nombre le plus considrable observ 
Paris, depuis que les observations sont rgulires, est de 80 pour
l'hiver 1788-1789; le moins considrable est de 10 pour l'hiver
1820-1821. Le nombre moyen des jours de gele  Paris est de 47.

Le tableau suivant, calcul d'aprs les principes que nous venons
d'indiquer, rsume l'hiver de 1829-1830. Il comprend les cinq mois de la
saison froide.

HIVER 1829-1830.

   MOIS.    MOYENNE   MOYENNE  DIFFRENCES  NOMBRE   MOYENNE  TEMPRATURE
            normale    pour     en faveur    des       des      la plus
            du mois   l'hiver    du mois   jours de  minima      basse
             Paris  1829-1830   normal      gele   du mois    du mois

  Novembre    +6.58    +4.7      +1.88         8       +1.9      -5.3
  Dcembre    +3.54    -3.5      +7.04        26       -5.7     -14.5
  Janvier     +2.32    -2.5      +4.82        21       -4.5     -17.2
  Fvrier     +3.91    +1.2      +2.71        17       -2.0     -15.6
  Mars        +6.41    +8.9      -2.49         4       +4.4      -2.3

Ce tableau nous montre que les quatre mois de novembre, dcembre,
janvier, fvrier, furent beaucoup plus froids que la moyenne normale, et
qu'au contraire le mois de mars fut trs chaud.

La moyenne des trois mois d'hiver est de -1.6 infrieure de 4.86 
l'hiver normal. La moyenne des cinq mois de la saison froide est de
+1.76, infrieure de 2.79  la moyenne correspondante de l'anne
normale.

Il y eut trois priodes de froid bien marques: la priode de dcembre,
du 6 dcembre au 7 janvier; c'est la plus longue. Elle est suivie, aprs
une bien courte interruption, de la priode la plus cruelle, du 12 au 20
janvier. Puis vient un dgel srieux qui amne les premires dbcles;
Le 29 janvier, le froid revient aussi fort qu'auparavant, pour se
terminer le 8 fvrier, et amener les secondes dbcles.

C'est  cette date que se terminent les rigueurs de l'hiver: il avait
dur deux mois, pendant lesquels on avait compt 54 jours de gele. Des
geles peu intenses, avant le 6 dcembre, et aprs le 8 fvrier, au
nombre de 22, compltent le nombre total de 76 geles pour l'hiver
entier, nombre qui n'avait pas t obtenu depuis l'hiver de 1788-1789.

Pour ceux auxquels les moyennes que nous venons d'examiner ne seraient
pas assez familires, employons la mthode de calcul employe dans les
applications de la mtorologie  l'agriculture. Faisons la somme des
degrs de chaleur compts au-dessus de zro pendant la dure des trois
mois de dcembre, janvier, fvrier, de l'hiver 1829-1830. Faisons,
d'autre part, la somme des degrs de froid compts au-dessous de zro
pendant le mme temps. Nous trouverons que la somme des degrs de froid
surpasse la somme des degrs de chaleur de 153 degrs. Donc l'hiver de
1829-1830 a prsent une somme de 153 degrs au-dessous de la
temprature moyenne de zro. Au contraire, en anne normale, la somme
est de 291 degrs au-dessus de cette mme moyenne. Donc il a manqu 444
degrs, en trois mois, pour faire de l'hiver 1829-1830 un hiver normal.
Cette somme, rpartie sur les 90 jours des trois mois, montre que la
temprature a t chaque jour de prs de 5 degrs, en moyenne,
infrieure  la temprature normale.




CHAPITRE V

LES HIVERS DE 1830 A 1879.


De 1830  1879 il n'y eut pas en France de bien grands hivers. Si
quelques-uns furent un peu rudes, aucun n'a t comparable  celui que
nous venons d'examiner. Nous aurons bien vite fait d'indiquer, en
suivant l'ordre chronologique, les faits saillants de cette priode de
cinquante ans.

L'hiver 1837-1838 fut remarquable par 77 jours de gele, dont 33
conscutifs, nombres suprieurs  ceux de 1829-1830. La temprature
minima  Paris fut de -19 degrs, le 20 janvier. Il semble donc, au
premier abord, que cet hiver ait t plus rigoureux que le grand hiver
1829-1830. Mais, quand on y regarde de prs, on voit que, d'abord, il
s'tendit sur une surface de l'Europe beaucoup moindre, et que, mme 
Paris, les geles si nombreuses furent trs souvent peu intenses. Aussi,
la moyenne des trois mois d'hiver fut-elle de +0.7 au lieu de -1.6,
prsente par 1829-1830, suprieure  cette dernire de 2.3.

Cet hiver prsente cependant ce point remarquable, que la temprature
moyenne de janvier, -4.4 est la moyenne la plus basse qui ait jamais
t rigoureusement calcule, jusqu'au mois de dcembre 1879. Aussi,
pendant ce mois de janvier, vit-on se produire tous les caractres qui
accompagnent les grands hivers, prise des rivires, conglation d'hommes
et d'animaux, pertes grandes pour l'agriculture et la sylviculture.

L'hiver 1840-1841 ne prsenta rien de bien particulier,  aucun point de
vue, et plus de quinze hivers du dix-neuvime sicle, dont nous ne
parlerons mme pas, ont t plus rigoureux. Il est rest cependant grav
dans bien des mmoires,  cause d'un vnement qui s'y produisit. Le 15
dcembre, jour du plus grand froid, o la temprature descendit  -14
degrs, eut lieu l'entre solennelle, par l'arc de triomphe de l'toile,
des cendres de l'empereur Napolon rapportes de Sainte-Hlne. Une
multitude innombrable de personnes, les lgions de la garde nationale de
Paris et des communes voisines, des rgiments nombreux, stationnrent
depuis le matin jusqu' deux heures de l'aprs-midi dans les
Champs-lyses. Tout le monde souffrit cruellement du froid. Des gardes
nationaux, des ouvriers, crurent se rchauffer en buvant de
l'eau-de-vie, et, saisis par le froid, prirent d'une congestion
immdiate. D'autres individus furent victimes de leur curiosit: ayant
envahi les arbres de l'avenue pour apercevoir le coup d'oeil du cortge,
leurs extrmits, engourdies par la gele, ne purent les y maintenir;
ils tombrent des branches et se turent.

En 1844-1845, il y eut 79 jours de gele  Paris; c'tait le nombre le
plus considrable depuis 1789, mais elles ne furent pas trs intenses,
et s'chelonnrent sur un long intervalle; il n'y en eut jamais plus de
quinze conscutives. Aussi, quoique la moyenne de cet hiver soit plus
basse que celle de 1838, il fit moins de mal. Cet hiver est surtout
remarquable par l'norme quantit de neiges qui tombrent pendant
plusieurs mois sur une grande partie de l'Europe. Non seulement les
Ardennes, les Vosges, le Jura, les Alpes, les Cvennes, les montagnes de
l'Auvergne et les Pyrnes, furent couvertes, dans cet hiver, d'une
couche de neige triple de celle dont ces hauteurs sont charges dans les
hivers ordinaires, mais presque toutes les routes dans le midi en furent
encombres; les communications furent interrompues sur un nombre
considrable de points;  Marseille, il tomba 0m.50 de neige en
trente-six heures. En Allemagne, les railways du Harz et de la Silsie,
ceux de Magdebourg et de Leipzig  Dresde, furent enterrs sous une
couche d'une paisseur de 7 mtres. Dans la haute Silsie, des maisons
furent ensevelies avec leurs habitants. Dans le dpartement de la Drme,
dans les Pyrnes, prs de Nmes, des hommes et des animaux furent
ensevelis sous la neige.

[Illustration: 1844-1845.--Toutes les routes du midi furent couvertes de
neige.]

Les hivers de 1851-1855 et de 1855-1856 ne furent pas trs rudes en
France, mais ils resteront clbres aussi, ceux-l,  cause des pertes
considrables que le rude climat de la Crime fit subir  nos troupes.
Nous lisons, en effet, dans l'_Histoire de la guerre de Crime_, de M.
Camille Roussel, que pendant cette longue et terrible guerre, plus de
265 000 hommes prirent, tant Franais qu'Anglais, Pimontais, Turcs et
Russes. Et ce nombre est certainement de beaucoup trop faible. Sur tant
de victimes de la guerre, moins de 40 000 prirent par suite du feu de
l'ennemi; tout le reste, soit plus de 225 000 hommes, mourut de maladie.
Grce  la rigueur de la saison, par des tempratures allant jusqu' -27
degrs, les affections de poitrine, la dyssenterie, le scorbut, puis le
typhus, exeraient des ravages incroyables. Les chevaux sans abri
mouraient par centaines; la cavalerie tait presque dmonte. Il n'y
avait que les chevaux d'Afrique et les mulets qui rsistaient
admirablement au froid,  la fatigue,  la faim.

Les cas de conglation taient frquents et graves; pendant le mois de
janvier 1855, il n'y en eut pas moins de 2 500 dans la seule arme
franaise, pour un tiers suivis de mort, pour la plupart de mutilations
dangereuses: on compterait le nombre de ceux qui ne demeurrent pas 
jamais estropis. Sur 75 000 hommes que comptait au 31 janvier l'arme
franaise, il y en avait dans les hpitaux et les ambulances plus de 9
000, un huitime  peu prs de l'effectif gnral.

L'hiver de 1870-1871 n'est pas non plus extrmement froid, du moins 
Paris, mais il restera  jamais mmorable en France  cause des tristes
circonstances dans lesquelles il s'est produit,  cause des souffrances
que ses rigueurs ont occasionnes  nos soldats. A ce point de vue
surtout il mrite qu'on s'y arrte.

A Paris, il n'y eut aucune gele en octobre ni en novembre 1870, fait
qui se produit assez rarement; et la moyenne de temprature de ces deux
mois fut  peu prs gale  la moyenne normale des mois d'octobre et de
novembre. Mais au 1er dcembre le froid commence et se maintient presque
sans interruption pendant toute la dure de dcembre et de janvier.
Pendant les soixante-deux jours qui constituent ces deux mois, le
thermomtre s'abaissa quarante-quatre fois au dessous de zro degr,
sans qu'il y et aucun froid excessif, la temprature la plus basse de
janvier ayant t de -11.7 le 24, et celle de fvrier de -11.9 le 5.
Puis le froid disparat subitement comme il tait venu, et la
temprature de fvrier est trs notablement suprieure  la moyenne
ordinaire. Cet hiver n'a donc t ni long, ni extrmement rigoureux. On
n'y compte  Paris, en tout, que 50 jours de gele, et des tempratures
minima qui n'ont rien d'exceptionnel. La temprature moyenne de dcembre
y fut de -0.7, et depuis le commencement du sicle, six mois de dcembre
avaient t plus froids que celui-l; la temprature moyenne de janvier
y fut de -0.8, et depuis le commencement du sicle, neuf mois de janvier
avaient t plus froids. Ni dcembre ni janvier n'ont donc isolment
rien prsent d'extraordinaire par leurs tempratures; mais ils ont t
froids tous les deux, tandis qu'en gnral deux mois froids ne se
suivent pas immdiatement.

Si nous considrons seulement l'ensemble des deux mois de dcembre et
janvier, l'hiver de 1870-1871 arrive, comme rigueur, pour la priode de
1800  1878, immdiatement aprs ceux de 1829-1830 et de 1838-1839. Mais
si nous tenons compte du nombre des jours de gele et de la moyenne
totale des mois froids, l'hiver 1870-1871 doit tre considr comme
simplement assez rude. Il serait, comme celui de 1812-1813, tristement
clbre aussi, et, pour la mme cause, class au dixime ou douzime
rang parmi ceux du sicle.

En certains points du territoire, le froid constant de ces deux mois de
dcembre et janvier, joint aux misres de la guerre, aux tristesses de
l'occupation prussienne, eut une funeste influence sur la sant
publique. M. Renou crivait de Vendme, en fvrier 1871: La mortalit
est effrayante ici. Il est mort autant de monde en janvier qu'il en
meurt ordinairement en un an, et cela sans compter les dcs des
militaires franais ou prussiens. On a enterr ici cinquante-sept
personnes le 27 dcembre. Mais c'est surtout dans le midi que les
froids se firent sentir. Tandis qu' Paris ils n'atteignaient pas -12
degrs, il dpassaient -17 degrs  Bordeaux, -23 degrs  Prigueux,
-16 degrs  Montpellier. Une seule fois, dans cette dernire ville, le
20 janvier 1855, on avait observ un froid plus vif, de -18.2.

M. Martins, dans un mmoire adress  l'Acadmie des sciences, tablit
qu'en janvier comme en fvrier 1871, les tempratures minima de
Montpellier furent constamment infrieures  celles de Paris. Il est
vrai que,  cause de la srnit habituelle du ciel du midi,  des nuits
trs froides succdaient des journes presque chaudes: aussi la moyenne
gnrale est-elle plus leve  Montpellier qu' Paris. Les effets de
cette temprature si anormale furent dsastreux sur la vgtation. Dans
le jardin botanique de Montpellier, nombre d'arbres indignes furent
gels jusqu'aux racines: les chnes verts, les pins d'Alep, les
oliviers, les cyprs, les grenadiers, les figuiers, moururent.

Qu'on songe aux souffrances que durent prouver nos soldats, couchant
dehors par un mois de novembre sans cesse pluvieux, par un mois de
dcembre et un mois de janvier constamment froids. A Paris, plus
peut-tre qu'ailleurs, les souffrances furent grandes. Les soldats, aux
avant-postes, n'taient pas les seuls  souffrir. Les femmes, obliges
d'aller passer plusieurs heures chaque jour  la porte des boucheries et
des boulangeries, pour obtenir les quelques grammes de viande, le petit
morceau de pain, et quel pain! qui taient allous  chacun, n'taient
pas plus heureuses. Aux souffrances de la faim, dit le gnral Ducrot,
vint s'ajouter celle du froid: plus de houille, plus de coke, plus de
bois; on rationna la chaleur comme on avait rationn la nourriture.

Lisons, dans les _Mmoires sur la dfense de Paris_, de E.
Viollet-le-Duc, le tableau des avant-postes: Il faut avoir pass des
nuits au bivouac, dans la tranche, aux avant-postes, l'me inquite et
l'oreille au guet, au milieu de ces soldats mornes, pelotonns autour
d'un brasier, sales, dfaits, couverts de lambeaux sans nom, abrits
derrire les dbris de meubles arrachs  quelques maisons voisines, ne
rpondant aux questions que par monosyllabes, laissant brler leurs
restes de vtements et leurs souliers, n'entendant plus la voix de leurs
officiers. Il faut avoir vu la ple lueur d'une aurore d'hiver se lever
sur ces demi-cadavres, sur ces membres engourdis et couverts de givre,
sur ces visages sans clairs... Que ceux qui ont pass les longs mois
du sige de Paris aux avant-postes, dans les tranches d'Arcueil-Cachan,
des Hautes-Bruyres, ou de la ferme des Mches, se souviennent et disent
si ce sombre tableau n'est pas frappant de ressemblance.

[Illustration: Nuits au bivouac sur la neige.]

A Belfort, les souffrances taient plus grandes encore; car le froid
tait plus intense et les ressources moindres. Nous lisons dans _la
Dfense de Belfort_: Nous ne pouvions remplacer la chaussure use des
hommes. Ces malheureux, presque tous sans gutres et avec les mauvais
souliers qu'on avait livrs  la troupe, avaient cruellement  souffrir
par ces froids terribles atteignant, certaines nuits, jusqu' 18 et 19
degrs centigrades au-dessous de zro. Nombre d'hommes avaient les pieds
gels. Il fallut, pour parer  ces graves inconvnients, faire flche de
tout bois, et le gouverneur mit  la disposition des corps de troupe les
sacs  farine vides, pour en faire des gutres. Il ordonna galement
qu'en cas d'extrme besoin de cuir et en l'absence de moyens pour tanner
les peaux des btes manges, on devrait les utiliser non tannes, pour
faire des chaussures  la manire des peuples primitifs.

Les armes qui tenaient la campagne, souvent sans abris, sans tentes,
taient dcimes par les maladies, par les cas frquents de conglation.
Et cet hiver semblait s'acharner surtout contre nous en favorisant nos
ennemis. M. de Freycinet en fait la remarque dans son histoire de _la
Guerre en province_: Les influences mtorologiques ont constamment
lutt contre nous. Il semblait que la nature et fait un pacte avec nos
ennemis. Chaque fois qu'ils se mettaient en marche, ils taient
favoriss par un temps admirable, tandis que tous nos mouvements taient
contraris par la pluie ou le froid. La rigueur de l'hiver a t
certainement pour moiti dans l'insuccs de la campagne de l'Est. Le
froid a contribu beaucoup  la dfaite d'Orlans, et mme  celle du
Mans: c'est la pluie qui a retard une premire fois la marche de
l'arme de la Loire, ou qui, du moins, a permis de justifier son
inaction. Nos ennemis, au contraire, ont toujours t seconds dans
leurs mouvements. Qui ne se rappelle le temps exceptionnel qui a rgn
pendant tout le mois de septembre et la premire quinzaine d'octobre,
alors que l'arme prussienne marchait sur Paris et installait les
travaux du sige? Qui ne se rappelle galement la temprature
printanire qui a rgn ds la fin de janvier, aussitt aprs que
l'armistice a clos les hostilits? Autant l'hiver avait t rude pour
les mouvements de notre arme de l'Est, autant il a t propice pour le
retour des Prussiens en Allemagne.

L'hiver qui suivit celui de la guerre s'annona d'abord comme devant
tre beaucoup plus rigoureux. Heureusement il ne tint pas compltement
ses promesses. Trois geles en octobre et dix-sept en novembre, avec des
moyennes de +9.5 et +3.1, voil le dbut. Ces deux mois, en 1870,
n'avaient donn aucune gele, et les moyennes en avaient t de +11.2
et +6.1. Ds le 22 novembre, la Loire charriait des glaons 
Chtillon. D'aprs M. Renou, depuis un sicle, quatre mois de novembre
seulement avaient t plus froids: ceux de 1774, 1782, 1786 et 1858.
Puis,  partir du commencement de dcembre, la temprature s'abaissa
progressivement pour atteindre, le 9 dcembre au matin, dans le parc de
Montsouris, un froid sans prcdent, de -23.7. On ne trouve, en effet,
nulle part, dans aucun document, la trace d'une pareille temprature
rellement observe  Paris. Les deux circonstances analogues que l'on
peut rappeler sont celles du 31 dcembre 1788, o le thermomtre
s'abaissa  -21.5, et celle du 23 janvier 1795, o l'on eut -23.4. Ce
coup de froid extraordinaire ne svit ni d'une manire simultane, ni au
mme degr, sur toute la France. C'est entre Charleville et Paris que,
le 9, s'tendait la rgion du maximum de froid. Cette temprature
extrmement basse tait localise sur une trs petite tendue du
continent et mme de la France. Dans le Loiret, on observait 25, 26 et
mme 27.5 au-dessous de zro, tandis qu'il ne gelait mme pas en
certains points du littoral de l'Ocan. Bien plus, tandis qu' Angers la
temprature descendait  -12 degrs et  Vendme  -14 degrs,  la
Flche, presque  gale distance des deux villes, et si rapproche de
chacune d'elles, le thermomtre demeurait constamment au-dessus de zro.

Les hivers de 1874-1875 et de 1875-1876 furent dans leur ensemble
presque aussi rigoureux que celui de 1870-1871, et cependant ils ont
pass inaperus. Ils ont prsent l'un et l'autre,  Paris, une
temprature minima plus basse que celle de 1870-1871, un nombre de jours
de gele bien plus considrable, mais malgr cela une moyenne plus
leve. Les froids se sont tendus sur plus de mois, mais n'ont pas t
si continus.

Enfin l'hiver 1878-1879 doit tre considr comme un hiver assez
rigoureux. Il a prsent soixante-huit jours de gele, et la moyenne des
trois mois d'hiver est  peine suprieure  celle de 1770-1871. La
moyenne des cinq mois froids est mme moins leve pour cet hiver que
pour celui de 1870-1871. Le froid, trs prolong, ne fut pas trs vif,
puisque le minimum de Paris a t de -8.6.

Comme phnomnes remarquables de cet hiver, il y a lieu de noter les
chutes abondantes de neige dont le sol est rest couvert pendant
plusieurs semaines, et la pluie de verglas qui, succdant  la neige, a
caus de grands dgts  la sylviculture, entre le 22 et le 24 janvier.
Nous allons nous en entretenir plus longuement.




LIVRE IV

LE GRAND HIVER DE 1879-1880




CHAPITRE PREMIER

LES TEMPRATURES DU GRAND HIVER.


L'hiver 1879-1880 a t incontestablement un des plus rudes qui aient
jamais dsol la France. Le point  examiner est seulement de savoir
jusqu' quelle poque il faut remonter pour en rencontrer un aussi
rigoureux. Il semble, du reste, que ds les saisons prcdentes, les
influences mtorologiques qui dterminent les variations de temprature
aient oscill d'un extrme  l'autre de l'chelle. Cet hiver si froid
avait, en effet, t prcd,  deux ans de distance, par un autre,
celui de 1876-1877, tout aussi remarquable, car sa moyenne  Paris
surpasse toutes celles que nous connaissons.

Le grand hiver dont nous allons nous occuper a t bien entour. A en
croire un prjug populaire, un hiver chaud succde d'habitude  un t
froid; pour cette fois, la tradition s'est trouve singulirement en
dfaut. L'abaissement de temprature qui devait aboutir  des nombres
inconnus jusqu' nos jours, semblait se prparer depuis bien des mois.
Toute l'anne mtorologique 1878-1879 fut, en effet, extrmement
froide.

L'Annuaire de l'Observatoire mtorologique de Montsouris et les
articles publis par M. Angot dans la _Revue scientifique_, vont nous
fournir quelques renseignements sur ce premier hiver rigoureux et sur
l't extraordinaire qui l'a suivi. M. Angot crivait, en avril 1879:
L'hiver que nous venons de traverser comptera parmi l'un des plus
froids qui se soient fait sentir depuis longtemps. Bien que le
thermomtre ne soit pas un seul jour descendu  un chiffre exceptionnel,
il est rest peu lev pendant un long espace de temps, de sorte que la
temprature moyenne des mois de novembre et dcembre 1878, janvier et
fvrier 1879, est une des plus basses qu'on puisse signaler dans ces
trente dernires annes.

Si l'on compare les tempratures moyennes de ces quatre mois, telles
qu'elles ont t notes  Montsouris, avec leurs valeurs normales pour
Paris, dduites de cinquante annes d'observations, on trouve les
rsultats suivants:

    MOIS.    TEMPRATURES     TEMPRATURES     DIFFRENCES.
              normales.        de l'hiver
                               1878-1879.

  Novembre     +6.58           +5.0            -1.58
  Dcembre      +3.54            +0.9             -3.64
  Janvier       +2.32            -0.1             -2.42
  Fvrier       +3.9             +4.5             +0.6

Le mois de fvrier est donc le seul qui se soit trouv un peu plus chaud
que la temprature normale. Les trois autres, au contraire, et surtout
dcembre et janvier, ont t notablement plus froids.

M. Angot termine son tude de l'hiver 1878-1879 par la prdiction
suivante, faite un peu au hasard, il faut bien le dire, mais qui devait
si tristement tre ralise ds l'anne suivante: Mais il faut ajouter
que, suivant toute probabilit, nous aurons encore, sous peu, d'autres
hivers analogues. Depuis quelques annes, en effet, la temprature
moyenne de la saison froide est notablement plus leve que sa valeur
normale, mme en comprenant le dernier hiver dans le calcul de la
moyenne. La temprature de l't, au contraire, varie beaucoup moins et
reste toujours sensiblement ce qu'elle doit tre. Or,  moins d'admettre
un rchauffement gnral de notre climat, chose qui ne parat rien moins
que probable, il faut de toute ncessit qu'il se produise, d'ici peu de
temps, quelques hivers rigoureux pour compenser l'excs de chaleur de
ces derniers temps, et ramener la moyenne  la chaleur que lui ont
assigne nos plus longues sries d'observations. Bien que cette
perspective n'ait rien de particulirement agrable, l'hiver dernier
sera donc probablement suivi,  courte chance, d'autres hivers
galement froids.

Et, comme pour donner raison  M. Angot, le froid, aprs s'tre repos
un peu pendant les mois de fvrier et mars, est revenu plus
extraordinaire en avril, mai, juin et juillet. Pendant les cent
vingt-deux jours dont se composent ces quatre mois, dix-huit seulement
ont t plus chauds que leur moyenne normale, tous les autres plus
froids. Le tableau suivant nous montrera que cette priode de l'anne a
t plus froide encore que l'hiver prcdent, comparativement  la
temprature normale.

   MOIS.    TEMPRATURES   TEMPRATURES   DIFFRENCES.
             normales.       en 1879.
  Avril     +10.17          +8.4          -1.77
  Mai        +13.89          +10.6           -3.29
  Juin       +17.24          +16.2           -1.04
  Juillet    +18.69          +16.2           -2.49

Il faut remonter jusqu' l'anne 1740 pour trouver un mois de mai aussi
froid que celui de 1879, et jusqu'en 1735 pour trouver une moyenne aussi
basse pour la priode entire des quatre mois. Cette priode a t, au
point de vue de la temprature, tout aussi extraordinaire que l'hiver
qui devait suivre, et les consquences ont t tout aussi fatales. La
temprature constamment trs basse, le ciel toujours couvert de nuages,
les pluies presque journalires, tout cela nuisit aux rcoltes, de
manire  en rendre quelques-unes  peu prs nulles. Car ce fut presque
sur toute la France que se produisit ce funeste abaissement de la
temprature de l't.

Le petit excs de chaleur arriv pendant les mois d'aot et de septembre
ne put suffire  rparer le mal, ni  amener la maturit des raisins
dans le centre de la France. De plus, cette seconde recrudescence de
chaleur ne devait pas tre de plus longue dure que la premire. Ds le
mois d'octobre le froid revenait, plus intense que jamais, et pour une
nouvelle priode de quatre mois. Le second hiver rigoureux commenait,
et il devait laisser bien loin derrire lui celui qui l'avait prcd.
Il peut tre considr, dans son ensemble, comme l'un des plus froids
qui se soient jamais produits dans nos climats.

Pour ne parler d'abord que de Paris, la gele commena ds le mois
d'octobre, pour devenir pre et frquente en novembre, horrible et
continue en dcembre, et se soutenir encore fort rude pendant toute la
dure de janvier. Les premiers jours de fvrier furent encore assez
froids, puis, presque subitement, la temprature s'leva de telle sorte,
que les deux derniers mois de l'hiver, fvrier et mars, ont t aussi
remarquables par leur chaleur extrme que l'avaient t les premiers par
leur prodigieuse froidure. Un nouveau tableau nous montrera ces froids.
Les moyennes que nous donnons pour le mois de cet hiver ne sont
peut-tre pas exactement celles qui seront publies bientt par
l'_Annuaire de l'Observatoire de Montsouris_, mais elles ne s'en
cartent certainement pas beaucoup. Elles suffiront pour nous montrer
les caractres principaux du grand hiver.

   MOIS.   MOYENNES   MOYENNES   DIFFRENCES.  TEMPRATURES   NOMBRE DES
           normales.     de                      minima.    jours de gele
                      1879-1880.                              Montsouris.
  Octobre   11.27     +10.6      -0.7          -1              1
  Novembre    6.58       +3.9       -2.7          -6             12
  Dcembre    3.54       -7.4      -11.0         -25.6           28
  Janvier     2.32       -1.1       -3.4         -11             27
  Fvrier     3.91       +6.1       +2.2          -6              6
  Mars        6.41      +11.0       +4.5          +1              0

Ce tableau nous montre que l'hiver a t caractris par une succession,
non pas de deux mois, mais de trois mois froids, ce qui est trs rare.
Aussi, quoiqu'il ait t termin ds le commencement de fvrier, doit-on
le considrer comme un hiver long.

Le mois d'octobre, un peu plus froid que la moyenne normale, n'eut
cependant rien de rigoureux. Mais novembre commence la srie; on y
remarque une temprature de -6 degrs, qui s'observe bien rarement 
Paris dans ce mois. Trois mois de novembre seulement, depuis le
commencement du sicle, celui de 1871, celui de 1858 et celui de 1815,
furent plus froids.

Puis arrive dcembre. Ici nous avons une moyenne absolument
extraordinaire de -7.4, infrieure de 11 degrs  la temprature
normale du mois. Aucune priode de trente jours conscutifs, prise  une
poque quelconque de l'hiver, n'a prsent une moyenne aussi basse
depuis l'origine des observations mtorologiques. Le mois le plus froid
du sicle avait t celui de janvier 1838, avec une moyenne de -4.6
seulement. Il avait t prcd d'un mois de dcembre chaud, et fut
suivi d'un mois de fvrier qui ne fut pas trs froid. M. Renou,  la
suite de calculs qui prsentent une suffisante garantie d'exactitude, a
admis que les mois les plus froids du sicle dernier avaient t le mois
de dcembre 1788 et le mois de janvier 1795, dont la moyenne, pour l'un
comme pour l'autre, aurait t d'environ -6.5. Nous pouvons donc
affirmer que, depuis deux cents ans au moins, une pareille srie de
froid ne s'tait pas produite en France, et rien ne nous autorise 
supposer que dans les sicles du moyen ge on ait jamais rien observ de
tel.

Cette moyenne a t produite par une longue succession de tempratures
extrmement basses. Voici, pour ce mois, la srie des tempratures
minima notes  l'Observatoire de Saint-Maur:

  1er         -8
  2          -11
  3          -13.7
  4           -5
  5           -7
  6          -10
  7          -15.6
  8          -17.8
  9          -24.2
  10         -25.6
  11          -8.4
  12          -9.1
  13         -11
  14         -12.5
  15         -12.5
  16         -19.8
  17         -21.6
  18         -11
  19         -13.7
  20         -13.8
  21         -18
  22         -17.5
  23         -16
  24         -18.5
  25         -16.5
  26          -8
  27         -17.7
  28         -16.2
  29          +2.2
  30          -0.5
  31          +2

Pendant ce mois, la temprature s'est abaisse huit fois au-dessous de
la temprature la plus basse du grand hiver de 1829-1830. Elle a
prsent deux jours de suite des maxima, -24.2 et -25.6, qui n'avaient
jamais t observs  Paris. Il n'en faut pas conclure que le froid
n'ait jamais t aussi rigoureux  Paris: les tempratures de -21.5 et
-23.5, observes en dcembre 1788 et janvier 1795, correspondent
probablement  des froids aussi vifs. Elles ont t releves, en effet,
prs d'habitations, dans Paris mme, sur des thermomtres mal exposs,
et marquant par suite trop haut. Il est constant toutefois que s'il a
fait quelquefois  Paris aussi froid qu'en dcembre 1879, du moins
jamais n'y a-t-on vu le thermomtre aussi bas.

Il n'est pas sans intrt de comparer ce rude hiver  ceux qui l'ont
prcd. Notre comparaison ne portera que sur Paris: nous manquerions
d'espace et de documents prcis pour tendre la comparaison  d'autres
points.

M. Renou admet que le grand hiver de 1829-1830 est peut-tre le plus
grand qu'il y ait eu en France depuis plusieurs centaines d'annes,
Voil, en effet, comment il s'exprimait, en 1871, dans une discussion
sur l'hiver qui venait de prendre fin: La moyenne, -1.6, de l'hiver de
1830 est plus basse que celle des hivers de 1789 et 1795, plus basse
aussi certainement que celle de 1709, et il ne parat mme pas qu'elle
ait jamais t notablement moindre dans les hivers les plus rudes, tels
que 1408, 1658..., pendant lesquels la Seine a t gele plus de
cinquante jours comme en 1789.

Donc, d'aprs M. Renou, l'hiver de 1830 a t,  Paris, plus rude que
ceux de 1795, 1789, 1709..., et peut-tre aussi de 1658 et de 1408. Il
nous suffira par consquent de le comparer  celui de 1879-1880 pour
voir s'il doit conserver son rang. Nous avons, pour l'un et pour
l'autre, tous les lments d'une comparaison rigoureuse.

La moyenne des trois mois d'hiver, dcembre, janvier, fvrier, est, pour
1829-1830, de -1.6; elle est de 0.8 pour 1879-1880. En y ajoutant le
mois de novembre, qui a t rigoureux dans les deux annes, on arrive 
un rsultat de mme sens. Mais ceci prouve seulement une chose: que
l'hiver 1829-1830, qui a dur quatre mois, a t plus long que celui de
1879-1880, qui n'en a dur que trois. Dans le dernier, fvrier, trs
chaud, a considrablement relev la moyenne. Mais si l'hiver de 1880 a
t moins long, il a prsent, en trois mois, une plus grande somme de
froid que l'autre en quatre. Du 14 novembre au 6 fvrier, sur un espace
de quatre-vingt-quatre jours, il a offert soixante-treize jours de
gele; tandis qu'en 1829-1830, pour trouver ce mme nombre de geles, il
faut embrasser un espace de quatre-vingt-dix-sept jours, allant du 16
novembre au 21 fvrier. Et les geles du dernier hiver ont t beaucoup
plus intenses, puisque la somme des degrs compts au-dessous de zro
dans l'hiver de 1879-1880 a t d' peu prs six cents, rpartis en
quatre-vingt-quatre jours; tandis qu'en 1829-1830, il n'avait t que de
quatre cent soixante-dix-huit rpartis en plus de cent jours.

Au point de vue des froids intenses et de leur prolongation, au point de
vue des effets nuisibles que ces froids ont pu produire sur la
vgtation, l'hiver dernier est donc incontestablement plus rigoureux
que celui de 1829-1830, et sans doute plus rigoureux que tous les hivers
du sicle dernier. Et comme si, pendant cet hiver, tout devait tre
exceptionnel, il a t termin par un mois de mars qui n'a pas t moins
extraordinaire que celui de dcembre. C'est le mois de mars le plus
chaud dont il soit fait mention dans les registres des observatoires
mtorologiques. Non seulement il n'a prsent  Paris aucun jour de
gele, fait qui se produit assez rarement, mais sa moyenne est
suprieure de prs de 5 degrs  sa moyenne normale. Il a t trs
notablement plus chaud que le mois de mai 1879, fait qui, non plus, ne
s'tait pas prsent depuis plus de cent ans.

Allons-nous maintenant rechercher les causes de la rigueur extrme de
cet hiver, puis de la chaleur excessive du dbut du printemps? Il nous
faudrait pour cela quitter le domaine des faits pour entrer dans le
champ des hypothses. Il nous faudrait ajouter au tableau des
tempratures celui des pressions baromtriques, de la direction des
vents, de toutes les circonstances climatriques, pour n'arriver, en fin
de compte, qu' avouer notre ignorance. Nous ne le ferons pas. Disons
seulement que les tempratures trs basses ont t, comme cela a lieu le
plus souvent pendant les grands hivers, accompagnes de pressions
baromtriques trs leves, et d'un ciel presque constamment serein. De
plus, Ce rgime exceptionnel, dit M. Angot, prsentait une autre
particularit remarquable: il tait spcial aux rgions suprieures de
l'atmosphre. Le sol semblait recouvert d'une couche d'air froid d'un
millier de mtres d'paisseur au plus; au-dessus, la temprature tait
beaucoup plus douce, et non pas seulement d'une manire relative. Le 9
et le 10 dcembre, les tempratures au pic du Midi et au Puy de Dme
taient  peine gales  celles que l'on observait au pied; dans la
seconde moiti du mois, l'inversion devenait complte: au Puy de Dme,
il faisait, le 17 dcembre, 17 degrs de plus qu' Clermont, 20 degrs
le 27, et jusqu' 21 degrs le 22; nous ne citons, bien entendu, que les
nombres les plus grands, car la mme distribution se reproduisit presque
chaque jour depuis le 8 dcembre. Au pic du Midi, le phnomne tait
tout aussi marqu: depuis le 19 dcembre jusqu' la fin du mois, le
thermomtre montait chaque jour bien au-dessus de zro. De pareilles
interversions ne sont pas rares; on en signale chaque hiver.

Nous irons plus loin: non seulement, comme le dit M. Angot, ce phnomne
d'interversion n'est pas rare, mais il se produit constamment dans les
hivers rigoureux; non seulement il n'est pas l'exception, mais il est la
rgle des grands hivers. La cause qui produit les grands froids, quelle
qu'elle soit, est certainement la mme qui amne les pressions
baromtriques leves et les interversions de la temprature. Ces trois
phnomnes vont gnralement de front.

Point n'tait besoin, du reste, pendant l'hiver qui nous occupe, de
monter sur les montagnes leves pour constater l'interversion: on l'a
remarque en bien des points, sur les plus petites collines. Elle s'est
produite au Puy de Dme, au pic du Midi, au mont Nthou, au Righi, 
l'Utliberg, au Ballon de Guebwiller. Dans le dpartement de
Sane-et-Loire, les habitants des collines souffrirent beaucoup moins
que ceux des plaines; dans le Cantal, l'hiver a t trs doux; les
montagnards des environs de Clermont-Ferrand taient saisis, lorsqu'ils
descendaient  la ville, par un froid contre lequel ils n'avaient pas
song  se prmunir.

Dans les plaines, au contraire, l'hiver prsentait  peu prs les mmes
caractres qu' Paris; mais s'il a t en bien des points plus rigoureux
que celui de 1829-1830, il est certain qu'il s'est tendu beaucoup
moins, et il semble mme que, dans certaines rgions de la France, il a
t moins rude, non seulement que celui de 1830, mais mme que celui de
1870-1871.

Dans le Cantal, dans l'Arige, on a eu pendant la plus grande partie de
l'hiver une temprature printanire.

Le midi n'a gure souffert. A Montpellier, la moyenne de dcembre est
+0.85, de beaucoup infrieure  la moyenne normale, mais suprieure
cependant  la moyenne de janvier 1872. Grce  la constante srnit du
ciel, l'cart entre la temprature minima et la temprature maxima d'une
journe a toujours t considrable. Tandis que le matin la temprature
descendait frquemment  -8 degrs, -9, et mme -11, elle atteignait
dans l'aprs-midi +10, +12, et mme +15 degrs, avec un cart double au
moins de celui de Paris. En France, les froids se sont surtout fait
sentir dans le centre et dans l'est, et l ils ont t, comme  Paris,
plus rigoureux qu'ils ne l'avaient jamais t.

Le froid mme augmentait  mesure qu'on allait vers l'est, de sorte que
l'hiver,  Nancy, par exemple, a t, proportionnellement au climat de
cette ville, tout aussi rude qu' Paris. Le tableau suivant nous le
montrera.

            TEMPRATURES
              normales       MOYENNES               TEMPRATURE  NOMBRE
    MOIS.     calcules        pour    DIFFRENCES.   minima.   des jours
           d'aprs 10 ans   1879-1880.                          de gele.
           d'observations.
  Novembre      +4.06         +2.09     -1.97        -8         12
  Dcembre       +0.88         -8.58      -9.41       -22.4        29
  Janvier        +0.78         -2.64      -3.42       -16.0        27
  Fvrier        +7.00         +3.05      +6.05       +10.8        11

Nous voyons qu' Nancy les moyennes ont t plus basses qu' Paris, mais
cependant un peu moins loignes des moyennes normales. De plus, la
temprature minima de l'hiver n'a t que de -22.4, moins froide que
celle de Paris. Mais cela tient surtout  ce que les observations du
tableau prcdent ont t faites dans l'intrieur de la ville, o la
temprature est toujours plus leve en hiver que dans les champs. Et,
en effet, en rase campagne,  la station mtorologique de
Bellefontaine, tout prs de Nancy, le minimum du 8 dcembre a t de -30
degrs, temprature observe scientifiquement, comme cela a lieu pour
les observations parisiennes, c'est--dire avec un bon thermomtre plac
sous abri. Les moyennes de la station de Bellefontaine sont certainement
beaucoup plus basses que celles de Nancy.

A Logelbach, prs de Colmar, la moyenne de dcembre a t -8.7, et
celle de janvier -4.1.

Voici, pour terminer, une liste de quelques-unes des tempratures les
plus basses observes en divers points de la France pendant cet hiver;
elles se sont presque toutes produites dans le voisinage du 9 dcembre.

  Charolles              -24 degrs.
  Melun                  -25
  Joigny (Yonne)         -27
  Chaumont               -27
  Soissons               -28
  Orlans                -28
  Toul                   -29
  Monceau-les-Mines      -29
  Prs de Nancy          -30
  Autun                  -31
  Langres                -33

Dans les Vosges, on aurait mme observ la temprature de -35 degrs.
Mme en ne tenant pas compte de cette dernire observation, nous voyons
que le minimum de Langres, -33, est le plus bas qui ait jamais t cit
pour la France. La plus froide temprature observe jusqu' ce jour
avait t de -31 degrs  Pontarlier, en 1794. Dans cette ville mme, ce
froid a t dpass le 8 dcembre 1879.

Pendant que l'hiver faisait rage en France, l'Amrique prsentait, au
contraire, un grand excs de temprature; l'Angleterre continuait 
jouir de son climat insulaire; c'est  peine si l'on pouvait y patiner
sur les petits lacs. Mais  l'est de notre pays, le froid allait en
augmentant: en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Russie, en Italie
mme et en Grce, l'hiver tait rude.




CHAPITRE II

1879. LA NEIGE, LE VERGLAS ET LA PRISE DES RIVIRES.


L'anne 1879, qui devait, comme nous l'avons vu, prsenter pendant toute
sa dure des tempratures anormales, dbuta par un phnomne presque
unique, par un prodigieux verglas. Le verglas est connu de tous; mais
personne n'en avait encore vu de comparable  celui de janvier 1879.

Presque chaque anne, il arrive qu'une pluie fine tombant sur le sol s'y
solidifie instantanment et le recouvre d'une couche uniforme de glace,
dangereux et glissant vernis qui disparat bientt: c'est le verglas.
Cette couche est gnralement de trs faible paisseur; elle se borne 
entraver, pendant quelques heures, la circulation: aussi les physiciens
ne s'taient pas proccups, jusqu' aujourd'hui, de son mode de
formation. Ce mode semblait bien simple, et on admettait, sans examen,
que l'eau tombant  une temprature suprieure  zro sur un sol
fortement glac par les froids antrieurs ou par l'effet du rayonnement
nocturne, se congelait immdiatement. Bientt le sol rchauff par le
contact de l'eau, rchauff aussi par le fait mme de la conglation, se
mettait en quilibre de temprature avec l'eau; la formation du verglas
cessait, et la mince couche se fondait mme rapidement. On admettait
ainsi que la couche de verglas ne pouvait jamais devenir paisse, et
qu'elle ne se formait que par des tempratures suprieures  zro degr.

Tout cela est vrai le plus souvent; mais le phnomne qui se produisit
le 22 janvier 1879 a montr que l'explication que nous venons de donner
ne peut s'appliquer  tous les cas. Il rsulte des observations de
nombreux savants, et notamment de celles de MM. Godefroi, Pibourg,
Decharme, Colladon..., que, le 22, le 23 et le 24 janvier 1879, il est
tomb de l'eau liquide quand la temprature extrieure tait de -2
degrs, -3 degrs, et mme -4 degrs; c'est--dire infrieure  celle de
la formation normale de la glace. Cette pluie tait donc  l'tat de
surfusion. Arrive sur le sol galement trs froid, cette eau se
solidifiait immdiatement, comme le fait tout liquide en surfusion
auquel on fait subir une agitation ou un choc, et il se formait un
verglas dont l'paisseur pouvait augmenter indfiniment.

Dj,  plusieurs reprises, depuis le commencement du sicle, on avait
observ des pluies par des tempratures infrieures  zro; mais on
n'avait pas attach d'importance  ce fait, qui n'avait produit aucun
phnomne frappant. Il devait en tre autrement en janvier 1879; la
formation du verglas y prit presque, en effet, le caractre d'un flau
pour la sylviculture.

On ne trouve dans aucun document la preuve qu'aucun verglas ait jamais
produit des dgts comparables  ceux que nous allons enregistrer.
Arago, dans sa Notice sur les grands hivers, n'en cite qu'un seul, celui
de 1498-1499, dans lequel on ait eu des pertes srieuses dues  l'action
du verglas. Voici ce passage, extrait, au moins pour le fond, de la
_Chronique_ de Jean Molinet: Les frimas de cet hiver se prsentrent
dans le Hainaut sous une forme tout  fait insolite. Il tomba, dans la
nuit de Nol, une grle trs forte, mle de pluie, qui fut
immdiatement saisie par la gele et forma une rivire de glace polie.
Vint ensuite une neige abondante, tellement que le tout, dit le
chroniqueur, congr et entremesl ensemble, causrent une glace dure
comme pierre. Les arbres, ne pouvant supporter un tel fardeau, furent
esbranchez et desbrisez par grands esclas; les branches qui
rsistrent, agites par le vent, formaient un bruit  manire du
cliquetis de harnois d'armes. Cette singulire gele dura douze jours,
et quand vint le dgel, des pices de glace normes tombrent des
clochers et endommagrent les nefs et les chapelles des glises.

Le verglas extraordinaire de janvier 1879 dut tre semblable  celui-l.
Il causa d'immenses dgts dans la sylviculture. Un mtorologiste
distingu, M. Angot, les a rapports trs exactement: Sur une longue
bande troite, s'tendant du nord-est au sud-ouest, le dsastre fut
immense; tel qu'on peut difficilement se le figurer. Tous les objets, le
sol, les arbres, les plus petits brins d'herbe, taient recouverts d'une
couche de glace, qui atteignit deux centimtres d'paisseur. Sur les
fils tlgraphiques, le diamtre de l'enveloppe glace arrivait  38
millimtres; une petite branche, du poids de sept grammes, portait 193
grammes de glace. Sous une surcharge aussi grande, bien peu d'arbres
pouvaient rsister, et beaucoup taient rompus ou dracins. Dans la
fort de Fontainebleau notamment, les dgts furent incalculables: 
certains endroits, on aurait dit une fort mitraille. Les routes
restrent longtemps coupes par des troncs d'arbres qui les jonchaient,
et, dans la rgion envahie par le flau, toutes les lignes
tlgraphiques furent dtruites.

M. Louis Figuier, dans _l'Anne scientifique_, crit: Dans les bois et
dans les forts des environs de la Chapelle-Saint-Mesmin, le phnomne
du verglas eut des consquences dsastreuses. Le poids des branches
recouvertes de glace augmenta de plus en plus. Ds la premire nuit,
plusieurs furent brises. Dans la soire du second jour, le phnomne
prit des proportions effrayantes. Toute la nuit, les craquements se
succdrent avec une rapidit toujours croissante. Le lendemain matin,
les branches arraches et brises jonchaient le sol; des arbres entiers
gisaient dracins; d'autres, et des plus grands, taient fendus en deux
depuis le sommet jusqu' la base. Le plus grand nombre taient
entirement dpouills de leurs branches, de sorte que certaines rgions
boises simulaient assez bien les abords d'un bassin  flot hriss de
mts.

D'aprs des documents officiels, on peut valuer  deux cent mille
stres le volume des bois briss par le verglas dans les forts
domaniales du seul dpartement de Seine-et-Marne. Il aurait t presque
impossible d'y retrouver un seul bouleau intact. L'oeuvre de la
restauration de la fort de Fontainebleau s'est trouve retarde de
trente ans. La fort de Villeformoy (Seine-et-Marne) ressemblait  une
immense exposition de cristallerie. Rien de plus saisissant, dit un
tmoin oculaire, que l'immobilit et le silence qui pesaient sur la
fort, brusquement troubls de temps en temps par l'effroyable fracas
des bris d'arbres.

M. Jamin, dans _la Revue des Deux Mondes_, raconte des effets bien
curieux de ce verglas: Les animaux n'ont pas t plus pargns que les
plantes; des alouettes ont t fixes au sol, rives dans le verglas par
les pattes ou par la queue. Dans la Champagne, on trouva des perdreaux
gels, debout dans un linceul de glace; et l'on ne peut s'empcher de
comparer cet ensevelissement glaciaire  celui qui, aux poques
gologiques, a surpris les mastodontes qu'on retrouve aujourd'hui sur
les bords de la Lna. Eux aussi se prsentent debout, le nez en l'air,
serrs dans un vtement de glace, non de neige, comme s'ils avaient t
surpris par un immense verglas. Cette hypothse est aussi plausible que
celle du tourbillon glac qu'on a imagin pour expliquer leur
ensevelissement.

Le verglas si extraordinaire du 24 janvier 1879, phnomne presque
unique jusqu'alors, devait se reproduire aussi dsastreux,  quelques
mois de distance, au dbut de la priode des grands froids du mois de
dcembre de la mme anne. Sur une grande partie de l'Europe, la neige
tomba dans la nuit du 3 au 4 dcembre; cette chute de neige fut suivie
dans un grand nombre de rgions, et principalement dans l'ouest de la
France, d'une pluie glace qui recouvrit tout d'une immense couche de
verglas. Dans la nuit du 4 au 5, une effroyable tempte de neige,
pendant laquelle tous les lments semblaient dchans, vint cacher la
glace qui recouvrait le sol et dterminer le rupture de nombreux arbres
trop fortement chargs. Sous l'action du verglas, toutes les maisons se
recouvrirent d'un vernis luisant qui avait quelquefois plus d'un
centimtre d'paisseur, qui rendait les vitres presque opaques, et
soudait si bien les fentres qu'on ne pouvait les ouvrir. Puis, quand
vint l'ouragan, la neige, fine et sche, pntrait entre les ardoises
des toits et remplissait les greniers les mieux clos.

M. Demoget a donn, au journal _la Nature_, une description du verglas
du 4 dcembre  Nantes: Le mercredi 3 dcembre, dit-il, le ciel resta
couvert, et la journe fut trs froide; vers sept heures du soir, la
neige commena  tomber; et le lendemain jeudi la terre en tait
compltement couverte. Mais, vers huit heures du matin, la neige se
changea en une pluie glace par un vent d'est assez violent et trs
froid. Dans la journe, la pluie se congelait en partie, se fixait aux
divers objets qu'elle rencontrait, et formait bientt une couche paisse
de verglas recouvrant toute la vgtation. Vers le soir, sous le poids
de la couche glace, les branches d'arbres commencrent  se rompre.
Enfin, pendant la nuit, une tempte de neige, chasse par un fort vent
d'est, vint encore aggraver la situation. Un grand nombre d'arbres
surchargs par le verglas et la neige se brisrent. Les ormes des
promenades publiques et ceux bordant les routes, moins solidement
charpents, furent les plus maltraits. En gnral, les arbrisseaux et
les arbres  basse tige rsistrent beaucoup mieux, parce que les
stalactites de glace, en se soudant aux parties infrieures de la
plante, consolidrent les branches jusque sur le sol et empchrent leur
rupture. Toute la plante tait emprisonne sous une charpente glace,
qui reliait et soudait toutes les branches et les feuilles entre elles.
Le vendredi 5 dcembre, le ciel tant trs pur, le soleil vint augmenter
la beaut du phnomne, en faisant scintiller cette splendide vgtation
de cristal. C'est la deuxime fois pendant l'anne 1879 que ce rare
phnomne mtorologique se produit.

La campagne de Nantes n'tait pas seule prouve; on crivait, de
Saint-Georges-sur-Loire,  _l'Union de l'Ouest_: Une pluie glaciale est
tombe toute la journe du 4, se congelant au fur et  mesure; et, vers
le soir, les arbres taient revtus d'une couche de verglas d'une
paisseur extraordinaire. De tous cts on voyait les branches cdant
sous ce poids norme s'incliner vers la terre; quelques-unes se
brisaient; cependant, si le temps restait calme, on pourrait esprer que
le mal ne serait pas trop grand.

Mais le temps ne resta pas calme, la tempte ne tarda pas  se
dchaner. Quelle nuit! A chaque instant, au milieu des hurlements de
la tempte, on entendait des dcharges d'artillerie, suivies de
vritables feux de file. C'taient les chnes centenaires, les ormes,
les frnes, qui s'abmaient sous la rafale, tandis que les jeunes arbres
se brisaient net par la moiti! Vers le matin, le calme se rtablit;
mais le mal tait fait, il dpassa mme les prvisions. Le jour, en se
levant, claira une scne de dsolation. Le sol jonch de dbris, les
arbres dchirs, briss de haut en bas, les peupliers surtout n'ayant
plus de cime, plus de branches, nus comme des poteaux de tlgraphe; 
moins de l'avoir vu, rien ne peut donner une ide de ce spectacle
lamentable. Tous les parcs du pays, Serrant, l'pinai, la Cauterie, la
Bnaudire, le Pin, Laucran, le Chillon, etc., sont littralement
ravags. Il faudra dix ans pour rparer le dsastre d'une nuit, et
encore bien des dgts sont-ils irrparables.

Le verglas a t localis, mais la neige couvrit une grande partie de
l'Europe. En mme temps, une chute abondante de neige recouvrait la
France, interrompant toutes les communications: aux environs de Paris,
l'paisseur de cette couche atteignit en moyenne vingt-cinq centimtres.
La neige reprit un instant le 8, ajoutant une nouvelle couche de plus de
dix centimtres  la premire; de sorte qu'il s'accumula sur le sol, du
4 au 8 dcembre, une couche d'eau gele qui, fondue, ne correspondait
pas  moins d'un volume de quarante-cinq litres d'eau par mtre carr de
surface. Quoique cette abondance n'et rien d'extraordinaire, elle
suffit pour causer de graves accidents, tels que l'effondrement du
march Saint-Martin, et pour arrter la circulation pendant plusieurs
jours.

Nous n'avons pas  discuter ici les moyens employs pour dbarrasser le
sol de cette couche encombrante. Disons seulement que ceux qui ont
prconis l'emploi de la vapeur surchauffe pour fondre la neige des
rues n'ont fait que prouver l'ignorance absolue dans laquelle ils sont
des plus simples notions de la physique. Une grande locomotive routire,
capable de brler 70 kilogrammes de charbon par heure, aurait pu, tant
donne l'paisseur de neige qui se trouvait sur le sol de Paris,
nettoyer 50 mtres carrs de chausse par heure. A ce chiffre, 1000
locomotives auraient  peine, en un mois, termin leur besogne.

En province, la neige tait par rgions beaucoup plus abondante qu'
Paris. Dans le centre et le nord, elle atteignait une hauteur tout 
fait insolite. A Joigny, dans l'Yonne, il y en avait plus de 50
centimtres. Ds le 1er dcembre, il y en avait 30 centimtres dans les
rues de Valenciennes, et il devait en tomber beaucoup encore. A Laval,
on observait 50 centimtres de neige. A Bapaume, au milieu de dcembre,
il y eut en certains endroits 1m.60 de neige: le courrier dut, au pril
de sa vie, porter sur son dos le sac des dpches.

Prs de Cambrai, des villages bloqus par les neiges demandent des
secours et des vivres. Dans les Ardennes, des villages entiers taient
ensevelis; et demeuraient pendant plusieurs jours isols du reste du
monde, dans une dtresse affreuse, sur le point de manquer compltement
de pain. Les moulins ne pouvaient plus moudre, la farine manquait, tout
gelait dans les maisons.

Dans certaines parties des Vosges, la neige, pousse par le vent,
comblait les valles, et s'amassait en masses de 10 mtres d'paisseur.
Sur divers points, nombre de gens taient ensevelis sous la neige et
prissaient misrablement. Les transports taient devenus presque
impossibles, et, prs de Cambrai, les cultivateurs imaginaient
d'employer des traneaux grossiers pour leurs transports.

A l'tranger il y avait aussi de grandes neiges. A Naples, les trains
taient arrts par les grandes accumulations de neige.

Dans les montagnes, au contraire, de mme qu'il y avait peu de froid, il
n'y avait gure de neige. Les habitants du Causse de Chanac taient
obligs, faute d'eau et de neige, de faire un trs long parcours pour
aller chercher dans le lit du Lot de gros blocs de glace qu'ils
charriaient  la ferme, et qu'ils faisaient fondre au fur et  mesure
pour les besoins du mnage et pour abreuver les bestiaux. Le 14
dcembre, le gnral Nansouty tlgraphiait plaisamment  un ami, du
haut du pic du Midi: Nous sommes en dtresse; nous ne trouverons
bientt plus assez de neige pour faire l'eau pour le th et la soupe.
Apportez-nous de la neige si Paris en a assez.

C'est  la suite de cette grande chute de neige que se produisirent les
froids extraordinaires de l'hiver. Les phnomnes de conglation de
divers liquides, cits toujours par les historiens comme caractrisant
les grands hivers, ont t observs alors dans un grand nombre de
localits. L'eau, en maints endroits, s'est gele au fond des puits;
l'eau-de-vie, expose  l'air, s'est prise en une masse solide; le vin a
pu tre coup  la hache. A Verneuil, dpartement de l'Eure, le vin gle
dans les caves, cinq cents bouteilles de vin sont brises. Dans le
Berry, au fond d'une cave bien close, plusieurs centaines de bouteilles
de vins fins clatent par l'effet de la gele.

Dans le dpartement de Sane-et-Loire, tout gle dans les maisons. Dans
plusieurs dpartements, toutes les provisions qui n'taient pas
enfermes dans des caves trs profondes taient totalement perdues.

Dans des chambres  feu, l'eau se gelait dans les carafes pendant la
dure du repas. La rapidit de la conglation devenait extrme quand
l'eau tait place  l'extrieur. Au milieu du mois de janvier, le feu
se dclare dans la caserne d'artillerie,  Orlans, au milieu de la
nuit. Pendant deux heures il est impossible de manoeuvrer les pompes,
les conduites d'eau tant geles. La temprature tait cette nuit-l de
-18 degrs. L'eau qui tombait sur les murs se solidifiait et formait
au-dessous des poutres des stalactites de glace. Les pompiers taient
recouverts d'une paisse couche de verglas. Les conduits d'alimentation
des pompes ont t tellement avaris que l'administration municipale a
d consacrer un important crdit  leur rparation.

M. Dleveaux, professeur au lyce d'Orlans, a profit de ces basses
tempratures pour refaire l'exprience de William. Le 17 dcembre, il a
rempli d'eau un obus de 95 millimtres de diamtre. Il l'a plac en
plein air, et le lendemain l'a trouv cass. Les vases rompus par suite
de la gele ont t trs nombreux, mme dans les appartements qui
semblaient le mieux  l'abri des accidents de cette nature. Le journal
_la Nature_ donnait le curieux spcimen, d'aprs une photographie, d'un
effet de conglation sur une bouteille contenant une solution faible de
nitrate d'argent. Le bouchon avait t soulev, dans un placard de
laboratoire,  une grande hauteur par une colonne de glace sortie du
goulot.

Ds le dbut du mois de dcembre, les fontaines publiques de Paris
prsentaient, par suite de la formation des glaces, l'aspect le plus
agrable. Les lions de la fontaine Saint-Michel taient notamment d'un
magnifique aspect. Sur la place de la Concorde, les statues qui dcorent
les fontaines taient enveloppes dans d'immenses blocs de glaces dont
elles formaient en quelque sorte le noyau.

Mais c'est surtout la prise des cours d'eau qui nous prsente des faits
dignes d'attention. Ds le mois de novembre, la Nva avait t prise. A
Saint-Ptersbourg, les glaons emportaient treize bateaux et plusieurs
dbarcadres. Des paquebots partis de Cronstadt avec trois cents
passagers taient entours par des masses de glace flottante et jets
sur un banc de sable.

Ds les premiers jours de dcembre, toutes les rivires du nord et du
centre de la France taient couvertes de glaces paisses. La conglation
s'tait produite, pour certaines rivires, prcisment  l'poque de la
chute des neiges, et il en tait rsult des effets singuliers. A la
Flche, sur le Loir, la neige, chasse par le vent sur la glace encore
trs faible, s'y tait entasse en grande quantit. La glace, cdant
sous le poids, ne tarda pas  s'enfoncer avec son fardeau, et la rivire
se reprit par-dessus. Quinze jours aprs, nous avons encore pu
constater, en brisant la glace, qui avait pris une paisseur de 40
centimtres, que la neige tait encore l. L'accumulation tait telle
qu'elle allait, sur les bords, jusqu'au fond,  plus d'un mtre. Cette
neige tait spongieuse: l'eau,  zro degr, qui l'imprgnait, tait
impuissante  la fondre.

Le 8 dcembre, le Sund charriait des glaons et Copenhague tait bloqu
par les glaces. La navigation de l'Escaut tait interrompue. Bientt la
Seine et la Loire se prenaient dans toute leur tendue, puis la Sane et
une grande partie du Rhne. Les plus anciens riverains n'avaient jamais
vu autant de glace sur le Rhne: il tait gel d'une rive  l'autre sur
une longueur de plus de 60 kilomtres  partir d'Arles. Cependant, en
1830, on avait pu passer en voiture sur la glace de Tarascon 
Beaucaire; on ne le fit pas en 1879. Sur le Lot,  Espalion, la glace
avait 50 centimtres d'paisseur; la rivire avait t prise le 30
novembre, et le 22 janvier, jour de la foire, tout le monde la
traversait encore; on y jouait aux quilles, on y faisait de la
photographie. Le canal du Midi, de Toulouse  Cette, tait entirement
gel au commencement de dcembre.

Bien plus, tandis que le froid pargnait presque le sud-ouest de la
France, il gagnait l'Italie. L'Arno se gelait  Florence; le P pouvait
tre travers en tous sens; la mer se prenait en partie  Venise.

A mesure que le froid se prolongeait, l'paisseur de la glace devenait
plus grande, et on pouvait circuler librement sur les lacs et sur les
fleuves. En certains points il y eut sur la Loire 70 centimtres de
glace. A Vichy, sur l'Allier, les grosses voitures de roulage
circulaient comme sur une route. A Mayence, sur le Rhin, les diverses
corporations d'ouvriers installaient des ateliers. Un tonnelier, aid de
ses ouvriers, fabriquait, le jour de Nol, deux grands tonneaux sur la
glace; ces tonneaux, destins  un commerce de vins de Mayence, portent
une inscription mentionnant le fait. En mme temps, des marchaux
ferrants, des cordonniers, s'tablissaient sur le Rhin; on installait
une grande boucherie.

[Illustration: 1879.--Le Rhin.]

Le dgel de la fin de dcembre devait rendre la vie  presque tous ces
cours d'eau. Mais un grand nombre ont t, pour la seconde fois, repris
en janvier.

A Paris, ds la premire quinzaine de dcembre, de nombreux promeneurs
ne tardaient pas  descendre sur la Seine, malgr la dfense de
l'autorit. La glace, qui atteignit bientt, en tous points, plus de 40
centimtres d'paisseur, aurait t capable de porter les plus grands
fardeaux. Les glaces sur lesquelles se lancrent les hussards de
Pichegru, le 20 janvier 1795, pour aller prendre d'assaut la flotte
hollandaise, n'taient pas plus paisses. Lorsque, en 1657, Charles X,
roi de Sude, fit traverser la Baltique sur la glace  toute son arme;
lorsque, en 1458, une arme de quarante mille hommes campa sur le
Danube, les glaces n'avaient pas non plus une solidit plus grande.

Aussi le jeudi, jour de Nol, la Seine tait-elle couverte de patineurs:
dans la nuit, on y organisait une nombreuse promenade aux flambeaux.

[Illustration: Sur la Seine en dcembre 1879.]

Pendant que la Seine tait ainsi prise  Paris, les rues recouvertes
d'une couche glissante de neige durcie, les promenades et surtout les
transports de marchandises taient devenus extrmement difficiles. Aussi
le patinage et la course en traneaux prenaient une extension
extraordinaire. Des commerants avaient song  faire leurs transports 
l'aide de traneaux, et les gens riches adoptaient, pour leurs
promenades, ce mode de locomotion. Aux Champs-lyses, on comptait un
traneau pour cinq voitures. Nous avons vu qu'au surplus ce
divertissement n'tait pas nouveau en France.

Dans l'Europe centrale, les grands lacs se prenaient presque tous. Ils
ne se glent presque jamais, et seulement aprs une longue suite de
jours extrmement froids. Aussi leur conglation se produisit-elle
seulement au mois de janvier.

Le lac Trasimne, prs de Prouse, le lac de Zurich, celui de Zirknitz,
en Carniole, plusieurs grands lacs de la haute Autriche, purent tre
traverss sur la glace  la fin de janvier. Le lac de Neuchtel tait
pris au commencement de fvrier. Ce fait ne s'tait pas produit depuis
1830: une gravure, aujourd'hui rare et trs recherche des amateurs,
avait consacr le souvenir de cet vnement. Au commencement de janvier,
le lac de Genve tait en partie couvert de glace, au moins sur les
bords. La rsistance de la glace tait telle en fvrier sur le lac de
Constance, qu'on y installa,  Bregenz, une imprimerie. L, on tira un
numro unique de la _Gazette du lac de Constance_, contenant une
chronique sur le froid et l'historique des conglations du lac. A
l'occasion de ce rare vnement, qui ne s'tait pas produit depuis 1830,
on donna de grandes ftes sur la glace, accompagnes de brillantes
courses en traneau.




CHAPITRE III

LE DGEL ET LES DBCLES.


Cependant  Paris on songeait  la dbcle, et on tchait d'en attnuer
les effets, si souvent dsastreux. Nous avons vu qu'en 1768 Dparcieux
avait indiqu un moyen d'empcher la prise de la Seine  Paris: en 1879,
pas plus que dans les grands hivers prcdents, on n'avait song 
essayer ce moyen; il fallait donc briser la glace pour que le courant se
trouvt libre au moment du dgel. En 1830, on avait tent sans succs
d'employer la poudre pour faire partir les glaons; on esprait obtenir
de meilleurs rsultats avec la puissante substance explosible que nous
avons maintenant  notre disposition. Des cartouches renfermant 250, 300
et 400 grammes de dynamite taient places sous la glace et allumes
avec des mches. Les dbris, projets  une grande hauteur, retombaient
dans l'eau et pouvaient tre emports par le courant. Chaque cartouche
pouvait disjoindre 150 mtres carrs de glace. On eut alors l'esprance
de rendre compltement libre le cours du fleuve dans la ville, et de
faciliter ainsi l'coulement des glaons lors du dgel. Ces efforts
n'ont pas t tout  fait vains, et peut-tre ont-ils empch des dgts
plus grands que ceux que nous avons  enregistrer.

Le dgel arriva, en effet, assez vite et trs brusquement. Le 28
dcembre, la temprature s'leva avec une rapidit inoue de -15 degrs
 +3. En mme temps, une pouvantable tempte remplaait, sur une partie
de l'Europe, le calme absolu des jours prcdents. D'aprs les
observations du docteur Robert Grant, de l'universit de Glasgow, la
vitesse du vent tait, dans cette ville,  sept heures du soir, de 115
kilomtres  l'heure. C'est  ce moment que, sous l'action de cet
ouragan terrible, se produisit l'pouvantable catastrophe du pont de la
Tay. Ce pont, entirement mtallique, qui reliait Dundee  dimbourg,
avait plus de trois kilomtres de longueur: il avait t termin
seulement en 1875, et ses constructeurs, fiers  juste titre de cette
oeuvre merveilleuse, avaient cru pouvoir affirmer que la tempte la plus
furieuse ne produirait pas la moiti de l'effort ncessaire pour
renverser les piles. Le plus terrible accident qu'ait  enregistrer
l'histoire des chemins de fer devait donner un triste dmenti  cette
affirmation. Laissons la parole  M. Walker, directeur du chemin de fer
North British:

D'aprs les rapports qui nous ont t faits sur le terrible malheur
survenu au pont de la Tay, il parat que plusieurs des grosses traverses
du pont ont t prcipites dans la rivire, en mme temps que le
dernier train venant d'dimbourg, hier au soir, 28 dcembre, vers sept
heures et demie. Il y avait, je dplore profondment d'avoir  le dire,
prs de trois cents voyageurs dans le train, sans compter les employs
de la compagnie qui en faisaient le service.

Les premires nouvelles de l'accident, transmises  Dundee, n'y
provoqurent qu'un sentiment d'incrdulit, tant la catastrophe
paraissait effroyable: ce sentiment ne tarda pas  faire place  une
consternation profonde.

Le train, qui tait parti d'dimbourg dimanche,  quatre heures quinze,
tait compos de quatre wagons de troisime classe, un de deuxime et un
de premire classe, un fourgon de bagages, et la machine; en tout huit
vhicules.

Le train avait quitt Burntisland  l'heure rglementaire, et,  toutes
les stations du Fifeshire, la mme rgularit s'tait maintenue en
prenant des voyageurs dans les principales gares. A celle de Saint-Fort,
le train avait juste cinq minutes de retard. Il fut signal  partir de
l au garde-barrire de l'extrmit mridionale du pont, qui transmit le
signal  son collgue de l'extrmit nord, et de l  Dundee. En ce
moment, un vent des plus violents, vritable ouragan, faisait rage; et,
 peine une minute ou deux aprs la communication tlgraphique d'une
extrmit du pont  l'autre, le pont s'croula subitement. On crut
d'abord que le train avait pu rtrograder, et l'on essaya de s'en
assurer en se mettant en communication avec la rive du Fifeshire de la
Tay. Mais les employs de la Compagnie durent enfin se rendre 
l'vidence et reconnatre que le train avait t prcipit dans la
rivire.

Le vapeur qui, parti  onze heures du soir, eut toutes les peines du
monde  arriver sur le thtre de la catastrophe, y parvint au moment o
la lune commenait  se cacher derrire d'pais nuages. Ceux qui le
montaient purent nanmoins s'assurer que, sur une longueur de mille
mtres, tout avait cd. Il n'y restait pas mme un simple bout de barre
de fer. C'tait une grande ouverture bante, o quelques extrmits de
poutres passaient seules de chaque ct! Au milieu de l'obscurit, les
passagers du steamboat crurent distinguer des tres humains sur l'une ou
l'autre des deux berges, mais c'tait une illusion d'optique; la rivire
n'avait rien rendu, et ce que l'on avait pris pour des hommes, c'taient
des bouts de cble rests fixs aux cules maonnes du pont.

On se perd en conjectures pour expliquer comment treize massives
traverses ont pu tre enleves si compltement qu'elles n'ont laiss
aucune trace. L'explication la plus plausible parat tre celle qui
attribue leur rupture  la pression latrale exerce par le vent, au
moment o le poids du train en exerait une verticale et provoquait des
vibrations qui ont t contraries par l'action oppose simultane de
l'ouragan. Dans cet tat de choses, quelque partie plus faible ayant
cd, la lourde masse du train aura acclr la rupture totale. Une
chose surprenante, c'est que le bruit d'une chute pareille n'ait pas t
entendu dans le village, probablement  cause de la violence du vent. En
somme, il n'est rest du pont que les fondations en pierre et une partie
des cules en maonnerie encore garnies de bouts de montants en fer.

Telle fut cette catastrophe sans exemple, dans laquelle trois cents
personnes ont trouv la mort. Bien peu de cadavres ont pu tre
retrouvs.

Cependant,  Paris et dans presque toute l'Europe, le dgel commenait.
La terre, fortement durcie par la gele, tait presque impermable, et
l'eau provenant de la fonte des neiges glissait rapidement  sa surface
pour aller grossir les rivires. Les eaux de la Seine, montant
rapidement, dterminrent bientt la rupture bruyante des glaces. Le 2
janvier, la dbcle commena; le 3, elle atteignit sa plus grande
intensit. Le fleuve entier fut bientt couvert de glaons accumuls,
entasss ple-mle, descendant le courant avec une rapidit
vertigineuse. De nombreux dbris taient ainsi charris: bateaux,
tonneaux, poutres, arbres, pans de murs, on voyait de tout sur cet
immense radeau de glace. Et tout cela frappait les piles des ponts avec
une telle force que le sol en tremblait.

Et cependant le fleuve monte toujours; malgr les plus grands efforts,
les ponts sont en grande partie obstrus, les quais submergs: on craint
un moment un immense dsastre. Heureusement il devait nous tre pargn.
Le pont des Invalides seul ne put rsister au choc. Il tait en
rparation depuis plusieurs mois, et l'on avait construit en avant une
passerelle de bois pour la circulation des pitons. Celte passerelle ne
tarde pas  tre emporte, et ses dbris, encombrant les arches,
dterminent la rupture du pont lui-mme. Le 6, tout danger d'inondation
avait compltement disparu.

En somme, cette dbcle fut une des moins dsastreuses de celles qui
eurent Paris pour thtre. Elle se bornait  des dgts matriels, dont
l'tat estimatif a fix la valeur, pour l'intrieur de Paris,  3 500
000 francs. Dans les banlieues, les dgts furent plus grands: 
Villeneuve,  Choisy-le-Roi,  Alfort-Ville, il y avait eu plus d'un
mtre d'eau dans les rues. Tout cela est beaucoup, mais bien peu  ct
de ce que l'on avait  craindre, bien peu  ct des dsastres rapports
par l'histoire.

Les glaces n'arrivrent que lentement dans la basse Seine. Elles furent
d'abord arrtes  Meulan par le pont de la ville. Elles s'y
accumulrent en quantit si considrable qu'elles arrivrent  la
hauteur des poteaux tlgraphiques. Puis cette muraille immense finit
par cder, et le torrent, franchissant le pont, se prcipita sur
l'cluse. Il n'y eut que des accidents de bateaux. Ce fut le dernier
incident de la dbcle de la Seine.

Malheureusement, tous les riverains des grands fleuves ne devaient pas
en tre quittes  si bon march, et diverses dbcles, surtout dans le
centre de l'Europe, furent bien autrement funestes.

En Hongrie, ds le 15 dcembre, il y eut de grandes inondations, et les
glaces causrent de grands dgts.

Au commencement de janvier, la Moselle inonde la ville de Metz, et les
glaces font de grands ravages; le Rhin emporte en divers points les
remblais du chemin de fer. La Meuse prsente  Lige un spectacle
terrible et grandiose: les glaons, en se choquant les uns contre les
autres, produisent un bruit effrayant; une terrible inondation charrie
des paves de toutes sortes. A Sarrebourg, la Sarre dmolit les ponts,
brise les arbres, inonde la campagne, et emporte tout ce qui se trouve
sur son passage. Le Danube est plus furieux encore; il inonde
compltement l'le de Shutt, prs de Presbourg, et ses glaces emportent
plusieurs ponts. Prs de Cracovie, plus de vingt villages sont ensevelis
par le dbordement de la Vistule.

[Illustration: La dbcle sur le Rhin.]

Enfin, en France, la Sane au-dessus de Lyon, et la Loire au-dessus de
Saumur, furent arrtes par d'immenses amoncellements de glaces qui
donnrent la plus grande inquitude. La rencharge de Saumur, dsormais
clbre sous le nom de glacier de Saumur, s'tendait sur une longueur de
douze kilomtres et sur toute la largeur du fleuve, atteignant presque
un kilomtre en cet endroit. Elle occupa, passionna l'opinion publique
pendant six semaines. La presse en donna les descriptions et les dessins
les plus varis, et tint le public au courant de tous les travaux
entrepris pour conjurer le pril. L'attention tait d'autant plus vive
que l'on rptait sur tous les tons que le phnomne tait unique, qu'il
ne s'tait jamais produit en aucun temps et en aucun lieu. Il ne sera
donc pas inutile de montrer qu'au contraire les encombrements de glaces
sont presque la rgle gnrale des dbcles, et qu'il n'y a de
diffrences que dans la plus ou moins grande importance de
l'amoncellement et dans la dure du glacier form.

Dans les hivers rigoureux et longs, la glace atteint dans les fleuves
une paisseur considrable. Au moment de la dbcle, la rupture ne se
produit que difficilement, et les glaons charris ont une grande
surface, par suite un poids norme, une force d'entranement
prodigieuse.

Il suffit alors qu'un obstacle, pont, le, bas-fond, se prsente, pour
dterminer ce qu'on nomme une rencharge. Les premiers glaons sont
arrts; ceux qui suivent choquent violemment les premiers, se dressent
les uns sur les autres, et forment une solide barrire qui augmente de
volume  chaque instant. Si l'obstacle est un pont, il ne tarde pas 
tre emport, et la dbcle reprend sa marche; mais si l'embcle est
cause par une le, un bas-fond, qui ne peuvent cder, la barricade
prend des dimensions importantes: toutes les glaces d'amont se
runissent au mme endroit, se soudent les unes aux autres, et forment
un tout solide, dont le volume se chiffre par millions de mtres cubes.

Les eaux, arrtes dans leur cours, s'lvent  une hauteur anormale. Il
se produit de part et d'autre du glacier une diffrence de niveau de
plusieurs mtres; les campagnes voisines sont inondes, dvastes, et
souvent le fleuve se creuse, dans les valles latrales, un lit nouveau
qu'il conservera peut tre dfinitivement si les travaux de l'homme ne
viennent le dpossder de sa conqute. Suivant l'importance du fleuve,
l'paisseur des glaces, la hauteur des eaux et la dure du dgel, le
glacier sera plus ou moins considrable, l'inondation plus ou moins
dvastatrice, la dbcle dfinitive plus ou moins tardive, plus ou moins
dsastreuse, mais au fond le phnomne sera toujours le mme.

Et qu'on ne vienne pas dire que ce sont l de pures spculations;
l'histoire nous montre  chaque instant ces amoncellements de glaces et
leurs tristes consquences. Nous en avons cit un certain nombre,
notamment pour les annes 1216, 1364, 1789, 1830. Ajoutons-en encore
deux ou trois.

En 1840, un engorgement du genre de celui dont nous nous occupons a eu
lieu dans la Vistule,  deux kilomtres environ au-dessus de la ville de
Dantzig. La rivire, arrte par les glaces empiles, s'ouvrit un
nouveau cours sur la rive droite. En quelques jours elle se creusa, 
travers des collines sablonneuses de douze  dix-huit mtres de haut, un
lit profond et large de plusieurs lieues de longueur.

En 1876, le 3 mars, le Danube, arrt par des glaces qui s'levaient 
une hauteur prodigieuse, causa de terribles inondations et d'immenses
dgts.

Mais notre tonnement redouble quand nous considrons les faits mmes du
grand hiver de 1879. Juste au moment o tous les journaux de France
taient pleins du glacier de Saumur et le dclaraient unique, il se
produisait au-dessus de Lyon un phnomne du mme genre. Il subsistait
aussi longtemps que celui de Saumur, donnait aux ingnieurs les mmes
inquitudes, en un mot, lui ressemblait de tous points. L'accumulation
des glaces, norme cependant, tait seulement un peu moins considrable.

Occupons-nous de ce premier glacier, si ddaign des chroniqueurs, 
cause sans doute de son loignement de Paris, et nous verrons s'il tait
en ralit bien diffrent de celui de Saumur. Nous emprunterons les
rcits qui suivent aux journaux de Lyon, qui seuls s'entretenaient de ce
fait effrayant, dont le reste de la France semblait se dsintresser
absolument.

La dbcle de la Sane commena le 2 janvier: les glaces emportrent
d'abord le pont de Taissey (Ain). A Lyon, le mouvement se produisit le
3. Aussitt aprs la rupture de la couche de glace le fleuve charrie 
pleins bords. Mais il se forme bientt, en face de l'le Barbe et du
pont Serin, un immense amoncellement. Le 5, ces glaces se mettent en
mouvement avec un fracas pouvantable, mais elles s'arrtent de nouveau
 Vaise: l, l'embcle se reforme avec plus d'intensit. En quelques
heures, tout l'espace compris entre Vaise et l'le Barbe est encombr;
les glaces,  l'le Barbe, atteignent le pied de la maison clusire;
les glaons, entasss les uns sur les autres, dpassent, en certains
endroits, les parapets des quais. L'aspect de la Sane est saisissant et
grandiose: c'est celui d'une vritable mer de glace, mais d'une mer
tourmente, convulse. Les glaons, clairs par un resplendissant
soleil, jettent mille lueurs; ceux de provenance du Doubs se
reconnaissent  leur couleur bleue trs pure. Dans cet enchevtrement de
glaons immenses, on distingue les formes les plus fantastiques: des
pices de bois, des carcasses de bateaux briss, des arbres, des dbris
de toutes provenances, rappellent au sentiment de la ralit; ces traces
des malheurs de la veille en font craindre de plus terribles pour le
lendemain.

Le 13 janvier, M. Pasquot, ingnieur charg de la navigation, fait un
rapport sur le phnomne. Il dit que sur toute la largeur du fleuve, et
sur une longueur de plusieurs kilomtres, la Sane est un vritable
glacier. La glace, ajoute-t-il, a de huit  dix mtres d'paisseur, et
le volume total dpasse certainement cinq millions de mtres cubes. Ce
glacier descend jusqu'au fond du lit mme de la Sane, et il barre si
compltement la rivire, que le niveau de l'eau en amont de cette digue
est arriv  dpasser de 3m.17 le niveau de l'eau en aval. Si cette
barre, ajoute le rapport, est souleve ou rompue brusquement par l'effet
du dgel ou d'une pousse venant de la dbcle du haut, la Sane peut
monter dans Lyon de deux mtres en quelques minutes.

En prsence d'un semblable pril, des ingnieurs sont envoys qui se
mettent  l'ouvrage. On attaque, d'abord sans grand espoir, la banquise
avec la dynamite; dans l'axe on perce un chenal pour permettre
l'coulement des eaux. Du reste, le niveau du fleuve baisse rapidement,
et bientt la surface du glacier prsente l'aspect d'une valle
profonde, borde de montagnes de sept  huit mtres de hauteur. Malgr
les doutes d'un grand nombre d'ingnieurs, on travaille avec ardeur; on
brle jusqu' deux mille kilogrammes de dynamite par jour, les
dtonations se succdent sans relche. Grce au beau temps, et aussi aux
efforts faits, le danger diminue tous les jours. C'est seulement le 15
fvrier que toutes les glaces ont quitt la Sane.

La dynamite, jointe  un temps favorable, avait vit  Lyon, comme elle
vitait  Saumur, bien des dvastations. Le moyen que l'on avait employ
pour mietter le glacier tait-il le meilleur? Beaucoup, et notamment
des ingnieurs, avaient propos de scier les banquises. Ils rappelaient
que l'ingnieur Venetz avait sauv, au commencement du sicle, la ville
de Vige, dans le Valais, en sciant une immense banquise de glace qui la
menaait, et derrire laquelle se trouvait un lac qui aurait produit une
inondation formidable. Ils rappelaient que l'amiral Pris avait, lui
aussi, utilis le sciage d'une faon trs heureuse, pour maintenir
libres ses navires emprisonns par les glaces du grand lac Lman, du
Boug et du Dnieper. L'amiral Pris, interrog  ce sujet dans une sance
de l'Acadmie des sciences, avait dclar que dans une rivire o l'on a
un courant pour enlever  mesure les glaons, il devait y avoir grand
profit de temps et de travail  employer la scie. Et cependant la scie
n'a pas t employe: c'est que l'paisseur de la glace tait,  Lyon
comme  Saumur, de plusieurs mtres, et qu'il semblait impossible de
manoeuvrer des scies de dimension suffisante; c'est que, presque
partout, la glace touchait le fond de la rivire, et que, dans ce cas,
le sciage n'aurait produit absolument aucun rsultat. Il n'y avait
aucune analogie  tablir entre la couche de glace scie par l'amiral
Pris, et les amoncellements que l'on voulait dissiper sur la Sane et
sur la Loire.

D'autres ingnieurs proposaient en mme temps  l'Acadmie des sciences
un nouveau procd pour dbiter rapidement les glaces de n'importe
quelle paisseur. Ce procd consiste  poser  la surface de la glace
un tube flexible en plomb, de petit calibre, et communiquant au moyen
d'un robinet  un gnrateur mobile de vapeur. Le tube, fondant la glace
 sa priphrie, s'enfoncerait  mesure, laissant une tranche verticale
de faible largeur, pendant que l'eau de condensation s'chapperait par
l'extrmit oppose reste ouverte. Ce nouveau procd ne fut pas
employ non plus. Il semble impossible, du reste, que les eaux provenant
de la fonte de la glace et de la condensation de la vapeur ne se
reglent pas dans la tranche mme, au-dessus du tuyau, si le froid
extrieur est un peu vif.

Nous allons voir maintenant que le glacier de Saumur ne diffrait que
par des points de dtail de celui qui existait au mme moment  Lyon. Il
commence  la mme poque, ne dure que quelques jours de plus, est
favoris par les mmes circonstances, attaqu par les mmes moyens, et
se termine de la mme manire, sans accident grave. Sa dimension tait
peut-tre double de la dimension du premier.

La dbcle de la haute Loire se signale d'abord par un dsastre. Au
village de Nmant, commune d'Avaine, les glaces, pousses par le
courant, coupent, sur une tendue de 300 mtres, le chemin qui longe le
fleuve. Il se forme l une premire embcle que l'on dtruit par la
dynamite; la retenue des eaux avait t telle, qu'en moins de 30 minutes
la Loire tait monte d'un mtre au pont de Saumur. Les glaces se
remettent en mouvement, et bientt elles arrivent en masse 
Villebernier. Sous la pousse de l'eau la surface solide tout entire
s'branle; les glaons, serrs les uns contre les autres, sont entrans
par le courant; le fracas sinistre de la dbcle se fait entendre
jusqu' Saumur, semblable  un roulement de tonnerre. Mais, au bout de
quelques heures, le transport des glaces cesse tout  coup; elles
s'arrtent au-dessus de Saumur le 9, et s'accumulent en quantit
considrable. Entre Saumur et Montsoreau il s'tablit une diffrence de
niveau de 2m.50. Dans le silence de la nuit on entend un bruit confus et
uniforme: c'est l'eau qui se heurte contre la banquise et fait chute par
derrire. C'est un spectacle grandiose et effrayant. Les glaces
s'accumulent de plus en plus, forment bientt un immense bloc, tout
d'une pice. De l'le Souzay  Montsoreau, sur une tendue de dix
kilomtres, tout est couvert; le courant est intercept et se fraye un
passage du ct de Dampierre, dans une troite valle qu'il inonde.
L'le de Souzay est presque entirement couverte par les glaces. Cette
le renferme sept fermes; elles sont bientt spares les unes des
autres par des courants rapides, et dans deux le pain fait dfaut, les
fours tant submergs; de petits enfants ont souffert de ce manque de
nourriture. Grce au travail des pontonniers, cette le est bientt
compltement vacue. Les hommes et les animaux sont ramens  terre,
non sans de grandes difficults.

[Illustration: Emploi de la dynamite aux glaces de la Sane.]

On conoit les terreurs des riverains. D'une part, le glacier pouvait
cder  la violence du courant, se mettre en marche, emporter les ponts
de Saumur, s'arrter de nouveau au-dessous de la ville et dterminer une
inondation qui aurait pu dtruire des quartiers entiers. D'un autre
ct, la leve qui spare la Loire de la valle de l'Authion pouvait
tre emporte par la violence du courant, et plusieurs milliers
d'hectares de terrain, un grand nombre de villages, auraient t
submergs.

Au bout de quelques jours, les craintes taient momentanment calmes;
par suite de la baisse rapide des eaux, l'coulement tait devenu
facile. C'est alors que de nombreux visiteurs accoururent en foule pour
contempler ce spectacle  la fois grandiose et terrible. Les vastes
prairies abandonnes par la Loire prsentaient un singulier spectacle.
Elles taient paves d'immenses dalles de glace d'une paisseur de 40 
50 centimtres. Tous les arbres, peupliers, bouleaux, saules, taient
briss, tordus, dcapits; des ravines profondes avaient t creuses
par les eaux. Dans le fleuve, sur une longueur de douze kilomtres,
c'est vritablement une mer de glace, couverte de dbris de toutes
sortes. Non seulement les glaons sont dresss les uns contre les
autres, prsentant des asprits  pic, mais encore, au milieu de cette
plaine raboteuse, on voit s'lever des collines, se creuser des valles;
en maints endroits le glacier repose directement sur le fond; des
sondages indiquent une paisseur de dix mtres de glace. Partout la
surface de la banquise scintille sous l'action des rayons du soleil,
prsentant les colorations les plus varies; on reconnat  leur couleur
les glaces des diffrents affluents de la Loire.

Mais ce n'est l qu'un repos momentan. Bientt le dgel reviendra; la
Loire, grossie pour la seconde fois, exigera un passage, et les plus
grands malheurs seront  craindre. Ce passage, il faut le crer  la
hte: il faut tailler dans le vif de cet immense bloc. Des travaux
normes sont entrepris: la dynamite fait rage, un chenal de grande
largeur est creus pour livrer passage au courant et amener la
dsagrgation lente de toute la masse. Tous les jours les ingnieurs
tiennent conseil; le ministre des travaux publics vient en personne se
rendre compte du pril et activer les travaux. Aprs la rive gauche,
c'est la rive droite qu'on attaque; la banquise, sape de toutes parts,
disparat peu  peu. Tandis que tout le monde dsespre et proclame
l'inutilit des efforts, les ingnieurs poursuivent leur but avec
ardeur, et ils l'atteignent. Ils ont puissamment contribu  prserver
la ville de Saumur et surtout la valle de l'Authion de bien des ruines.




CHAPITRE IV

LES HOMMES, LES ANIMAUX ET LES PLANTES PENDANT LE GRAND HIVER
(1879-1880).


Les souffrances furent grandes pendant ce terrible hiver; mais, si nous
les comparons  celles des grands hivers des sicles prcdents, nous
pourrons juger des progrs de l'humanit dans la voie de la prservation
gnrale, du bien-tre de tous. Il n'y eut pas maintenant, comme alors,
des milliers de personnes mourant de froid par les chemins. C'est que
des routes bien traces et bien entretenues sillonnent aujourd'hui toute
la France, et qu'il est devenu presque impossible, dans la plupart de
nos dpartements, de s'garer dans les neiges. C'est que les chemins de
fer ont remplac les diligences pour les courses un peu lointaines: bien
clos, quelque peu chauffs, les wagons garantissent les voyageurs des
grandes intempries; le peu de dure des voyages, la frquence des
arrts, sont des sauvegardes efficaces contre la conglation. Aussi,
quelle qu'ait t la rigueur du grand hiver de 1879-1880, les morts par
le froid ont t assez rares. Les journaux quotidiens en ont cit de
nombreux exemples; mais en les runissant tous on n'arriverait qu' un
total assez faible. Et ce total aurait les plus grandes chances d'tre
trop lev; les journaux d'aujourd'hui ont remplac les chroniqueurs
d'autrefois: ils sont plus nombreux et mieux informs, mais ils sont
tout autant sujets  l'exagration et  l'erreur.

Citons quelques-uns des accidents qui sont survenus, en ne prenant que
ceux dont l'authenticit parat atteste par de nombreux tmoignages.
Celle liste sera loin d'tre complte, mais elle nous montrera que les
accidents ont t rares, isols, et n'ont, dans aucun cas, prsent le
caractre d'une calamit publique.

A la suite des grandes chutes de neige, qui furent surtout abondantes
au-dessus de Paris, plusieurs personnes dans les dpartements du Nord et
du Pas-de-Calais sont mortes de froid. D'autres, trouves perdues dans
les neiges, n'ont t qu' grand'peine sauves de l'asphyxie; nombre de
bras et de jambes ont t casss  la suite de chutes. A la mme poque,
un facteur rural est trouv mort dans la neige  Laval: la couche
atteignait cinquante centimtres d'paisseur. Au commencement de
dcembre, plusieurs personnes meurent de froid dans le dpartement de
Sane-et-Loire. En Belgique, on trouve un soldat mort de froid prs de
Bruxelles. Prs de Charleroi, un homme, surpris par l'effroyable tempte
de neige et de verglas, s'gare et est enseveli: on le retrouve gel.
Prs de Tourny, dans l'Eure, un homme se perd dans les neiges avec sa
charrette attele de quatre boeufs: le conducteur et les animaux
prissent.

Dans le courant du mois de dcembre, deux jeunes filles de Valmy
(Pas-de-Calais) meurent ensevelies dans la neige. Dans la Somme, deux
personnes sont trouves mortes de froid sur un chemin. A la Chapelle,
prs de Belfort, on a trouv, le 14 dcembre,  quelques pas du village,
un pauvre homme qui tait gel. A Lyon, plusieurs pauvres gens sont
trouvs morts de froid chez eux: un soldat a le mme sort  la salle de
police de la caserne de la Part-Dieu. En Bohme, dans la commune de
Katlowitch, quatorze enfants revenant de l'cole, le 14 dcembre, par un
froid de -20 degrs, sont arrts par la neige et prissent tous de
froid.

Mais, si peu succombrent, tous eurent  souffrir. Pour lutter contre un
froid si intense, nos maisons sont mal construites, et avec les feux les
plus vifs, soutenus nuit et jour, bien des personnes ne pouvaient
arriver  obtenir une temprature suprieure  zro degr. Tous les
moyens de chauffage taient simultanment employs: gaz, bois, coke,
charbon, tout tait utilis, et la consommation tait considrable.
Cette augmentation dans la consommation, jointe  la difficult des
communications qu'amenait l'encombrement des neiges, ne tarda pas 
faire atteindre aux combustibles des prix fort levs.

La ncessit de se chauffer constamment et par tous les moyens possibles
a augment trs notablement, dans les grandes villes, le nombre des
incendies. Le nombre total des incendies  Paris, pour l'anne 1879,
tant en feux de chemine qu'en incendies vritables, a t de 2752; dans
ce nombre, le mois de dcembre est entr  lui seul pour 581,
c'est--dire pour plus d'un cinquime. Les conduites d'eau, en partie
geles, rendaient les secours trs lents et trs difficiles: aussi
a-t-on vu l'augmentation porter surtout sur les grands incendies, qu'on
n'avait pu arrter  temps.

Le combustible n'avait pas seul augment de prix. La campagne tait
couverte de neige, les routes impraticables, les marachers ne pouvaient
ni rcolter, ni conduire leurs produits  destination; de plus, beaucoup
de provisions avaient t geles jusque dans les caves. La chert des
objets de premire ncessit tait devenue gnrale.

Aussi la misre tait grande. Les plus pauvres, sans charbon et sans
bois, sans travail aussi, forcs d'engager, pour manger, leurs
couvertures et leurs vtements, demandaient de prompts secours. La
charit publique a t  la hauteur des circonstances. Tous les moyens
de l'employer ont t trouvs bons: souscriptions publiques dans les
journaux, dons en espces ou en nature  l'administration de
l'assistance publique, loteries de bienfaisance, ftes magnifiques
organises par la presse et par les thtres, tout a t mis en oeuvre
pour procurer aux pauvres un peu de chaleur, des matelas, des
couvertures, du bois, pour donner du pain aux plus ncessiteux.

Des chauffoirs publics taient ouverts dans un grand nombre de
quartiers. Des prcautions taient prises pour adoucir la situation des
gens qui sont obligs, par mtier, de sjourner dans la rue; des
braseros y taient entretenus par les soins et aux frais de la
municipalit, et chacun pouvait venir s'y rchauffer.

Jamais les sentiments fraternels qui unissent chez nous toutes les
classes de la socit n'avaient t autant mis en lumire. Ce fut une
touchante et unanime manifestation, bien faite pour adoucir aujourd'hui
le souvenir des souffrances endures. De ces souffrances, il reste
cependant autre chose que des souvenirs; il reste, hlas! des deuils
nombreux. La mortalit a t notablement accrue. Mais, grce 
l'augmentation gnrale du bien-tre,  une meilleure organisation de la
charit publique,  une application plus rationnelle des lois de
l'hygine, cette augmentation de la mortalit n'a pas t bien
considrable.

Le tableau suivant nous donne la comparaison de la mortalit pendant
seize semaines,  partir du 1er novembre, pour les annes 1878-1879 et
1879-1880: il est relatif  Paris, et porte sur une population d' peu
prs 2 000 000 d'habitants.

  PRIODES.                  1818-1879.   1870-1880.   RAPPORT.
  4 premires semaines
    de novembre              3601         3733         1.038
  4 semaines suivantes
    (novembre et dcembre)   3756         4473         1.191
  4 semaines suivantes
    (dcembre et janvier)    4062         5123         1.261
  4 semaines suivantes
    (janvier et fvrier)     4157         5962         1.433

L'augmentation de la mortalit commence donc ds le mois de novembre,
mais elle est d'abord faible. Elle s'accentue pendant la priode des
grands froids, pour devenir surtout considrable au moment o la chaleur
revient;  ce moment la mortalit est accrue dans le rapport de 1.000 
1.433. A partir de l, le rapport diminue, l'influence de l'hiver se
fait moins sentir  mesure qu'il s'loigne d'avantage. Nous ne voyons
rien l de comparable  cette mortalit de certains villages du Poitou
qui, au dire de Raumur, perdirent, en 1740, la moiti de leurs
habitants des suites du froid.

Il semble, du reste, que nous soyons devenus moins sensibles aux basses
tempratures que ne l'taient nos anctres. En 1709, le froid suspendit
 Paris les plaisirs et le commerce: des magasins furent ferms, l'Opra
cessa de jouer, le Parlement de tenir ses sances; les membres de
l'Acadmie des sciences seuls continurent  se runir. En 1879, par des
tempratures plus basses, malgr l'encombrement produit par les neiges,
Paris continua  vivre de sa vie normale. Dans le sicle de la vapeur et
de l'lectricit, il faut autre chose que le mauvais temps pour arrter
les rouages d'une ville aussi affaire que l'est Paris.

Les animaux aussi ont eu cruellement  souffrir. Les animaux
domestiques, souvent mieux nourris et mieux logs aujourd'hui que ne
l'taient autrefois les hommes, ont t relativement peu prouvs; ils
ont cependant souffert de la faim et du froid. Les fourrages d'hiver
taient anantis par des froids prcoces ou ensevelis sous la neige: il
fallut rationner la nourriture; les tables mal closes n'taient pas
inaccessibles au froid. Dans le Loiret, des animaux, principalement des
chevaux et des nes, ont t trouvs morts de froid dans les tables;
ces derniers, d'ordinaire si rustiques, se sont montrs particulirement
sensibles  l'abaissement de la temprature. Dans l'Aube, en dcembre,
par une temprature de -27 degrs, les animaux dans les tables taient
couverts de givre et tremblaient au point de refuser leur nourriture.
Dans beaucoup de poulaillers, les poules ont eu les pattes geles;
beaucoup de ruches d'abeilles ont vu prir tous leurs habitants.

Quant aux animaux non domestiques, leur sort tait encore plus
misrable. Sans nourriture et sans abri, peu prpars aux rigueurs d'un
semblable hiver, ils succombrent par milliers. Dans l'Est et dans le
Nord, le gibier a t presque entirement dtruit. Les oiseaux, mourant
de faim, entraient dans les fermes et se laissaient prendre  la main;
dans tous les buissons on rencontrait des livres, des oiseaux morts ou
mourants. Beaucoup vivaient encore, mais avaient les pattes geles.

Les loups, ne trouvant plus dans les forts et sur les hauteurs de quoi
pourvoir  leur nourriture, descendirent dans la plaine en plein jour,
arrivant jusque dans les fermes, jusque dans les villes, s'attaquant aux
enfants, aux femmes, quelquefois mme aux hommes, dtruisant beaucoup de
btail. Dans l'Aube, dans la Haute-Loire, dans l'Yonne, dans le Comtat,
 Belfort, on eut  lutter contre ces animaux rendus audacieux par la
faim qui les pressait.

Le sort des poissons n'tait pas moins misrable. Nombre d'tangs peu
profond furent gels jusqu'au fond; dans les autres, les poissons
enferms sans air dans une masse d'eau trop faible prirent asphyxis.
Dans le dpartement de la Loire, le prfet rendit une ordonnance par
laquelle les propritaires des tangs devaient retirer de l'eau les
poissons morts et les enfouir, avec de la chaux vive, dans des fosses
profondes. D'autres habitants des rivires devaient tre victimes d'un
accident d'un genre plus nouveau: les dtonations produites dans la
Sane et dans la Loire par les cartouches de dynamite faisaient prir
tous les poissons qui se trouvaient sous la glace; ils taient entrans
en grande quantit par le courant, et des pcheurs improviss en
faisaient leur profit.

A ct des poissons, de nombreuses hutres furent geles;  Arcachon,
dans la Seudre,  la Tremblade, on en perdit plusieurs millions.

Les animaux infrieurs, presque tous nuisibles, rsistrent au contraire
parfaitement bien. M. Lichtenstein a montr que le phylloxra n'avait
pas prouv le moindre malaise d'une temprature de -11 degrs. Il s'est
assur que les pucerons du pcher, du fusain, du chou, de
l'pine-vinette, ont support vaillamment les rigueurs des frimas. Ces
bestioles, fixes, comme on sait, aux parties ariennes des plantes
qu'elles exploitent, se sont compltement engourdies; mais, transportes
dans le laboratoire, elles se sont bientt mises  pondre, comme si de
rien n'avait t.

Si les insectes nuisibles ont t pargns, il n'en a pas t,
malheureusement, de mme des vgtaux. Nous avons dj eu l'occasion de
dire que la principale calamit des grands hivers rsulte des dsastres
produits sur la vgtation. Ce sont eux qui ont caus, pendant tout le
moyen ge, et mme au dix-huitime sicle, les plus pouvantables
famines.

Heureusement le mal n'a pas t aussi grand en 1879 qu'auraient pu le
faire craindre les tempratures sibriennes du mois de dcembre.
L'action prservatrice de la neige ne s'est jamais exerce avec une plus
satisfaisante efficacit. Dans les rgions mmes o les froids avaient
t le plus vifs, les rcoltes en terre prsentaient au printemps un
splendide aspect; les tempratures de -2 degrs et -3 degrs auxquelles
les bls avaient t soumis  travers la neige ne leur avaient fait
aucun mal. Les vignes et les arbres ne pouvaient pas tre prservs par
le mme moyen, ils ont beaucoup souffert. Les uns ont t fendus
brusquement par la gele, les autres tus par la pntration lente du
froid.

A Lyon, les platanes plants sur les quais ont t en grand nombre
gels. Certains ont t fendus en deux dans le sens de la longueur, et,
au moment de la rupture, on a entendu une forte dtonation. A peu de
distance de Paris, par un froid de -28 degrs, des chnes de cent
cinquante ans ont t fendus de part en part; certaines fentes
prsentaient une largeur de plus de dix centimtres. Le tronc de l'un
des marronniers qui ornent la place Timothe-Halley,  Lillebonne
(Seine-Infrieure), a t fendu de part en part et dans toute la
hauteur, quoiqu'il ne mesure pas moins de 1m.45 de circonfrence.
Presque partout des faits analogues se sont produits, et en grand
nombre.

Ds le mois de janvier, chacun a voulu se rendre compte des dgts, et
la panique a t grande. De tous les points de la France, de la Seine,
de la Champagne, de la Bourgogne, du Berry, de Belgique, de Hollande,
d'Espagne mme et de Grce, arrivaient les plus tristes nouvelles. Tout
tait perdu, les rcoltes, les vignes, les arbres fruitiers, les
essences forestires les plus rsistantes, rien n'avait rsist. Mais on
ne tarda pas  reconnatre que le mal, encore bien grand, tait moindre
cependant qu'on ne l'avait pens. Du reste,  l'heure actuelle, en avril
1880, il est encore impossible de se rendre un compte exact des pertes
prouves: bien des arbres fleurissent, poussent des feuilles, qui sont
cependant mortellement atteints, et qui succomberont en t au coup dont
l'hiver les a frapps; on ne peut pas juger de la rcolte future des
fruits par l'abondance actuelle des fleurs.

[Illustration: Effets de la glace sur les essences forestires les plus
rsistantes. (1879-1880.)]

Le rcit suivant, de M. le marquis de Cherville, montre, au dbut,
l'exagration qui suivit la grande priode des froids; sa fin fait
natre des esprances qui devaient en grande partie se raliser; elle
fait esprer une rsurrection qui s'est, en effet, produite pour
beaucoup d'arbres.

Comme nous l'avions prvu, dit-il, les effets des geles furieuses du
mois de dcembre ont t dsastreux pour les vgtaux tant utiles que
d'agrment. Il est facile de dcouvrir ce qui a t atteint par le gel;
c'est ce qui a t pargn qui se rencontre avec le plus de difficult:
les noyers, les chtaigniers des forts, les jeunes ormes et rables des
ppinires, sont atteints comme les conifres exotiques, comme les
arbrisseaux  feuillage persistant; les rosiers  tige, c'est--dire
greffs sur glantier, ont t presque universellement dtruits; seuls
les rosiers francs de pied, protgs par la neige, ont t pargns;
c'est ainsi qu'on voit survivre de dlicats bengales aux hybrides les
plus robustes. C'est en ce qui concerne les arbres fruitiers que les
pertes prennent des proportions vraiment graves. Ils ont t frapps par
le gel, aussi bien dans les jardins que dans la campagne; poiriers,
cerisiers, abricotiers, pchers, ont au moins du plomb dans l'aile; nous
avons vu des poiriers gros comme la cuisse d'un homme, dont le coeur
tait aussi sec que si l'arbre tait mort depuis un an.

Contre l'opinion gnrale, c'est bien moins  l'intensit du froid qu'
sa prcocit qu'il faut attribuer le phnomne. L'anne ayant t
exceptionnellement tardive, la sve n'avait pas complt son mouvement
de retraite lorsque la gele est survenue: beaucoup d'arbres avaient
encore des feuilles. De gros poiriers, transplants avant la baisse du
thermomtre, n'ont nullement souffert au milieu d'autres qui sont
perdus, uniquement parce qu'en les dplantant on avait prcipit le
retour de la sve dans les racines. Le mouvement de cette sve aura-t-il
la puissance de ramener la vitalit de ces prcieux vgtaux? Cela nous
parat probable, au moins pour quelques-uns: aussi engageons-nous les
intresss  ne point condamner htivement tel ou tel arbre qui leur
semble sec, et  attendre le mois de juin avant de dsesprer de sa
rsurrection. Ils auront tout  y gagner, rien  y perdre.

Nous avons donc  enregistrer beaucoup de pertes, mais aussi beaucoup de
rsurrections. Dans plusieurs rgions, notamment en Champagne et en
Bourgogne, les vignes ont t fortement prouves: gnralement les
racines ne sont pas mortes, mais un tiers au moins des pieds ne
porteront pas de fruits de deux ans. Le phylloxra continuant  prouver
le Midi, tandis que la gele a fortement attaqu le Nord, nous devons
nous attendre  avoir, en 1880, une rcolte de vin peut-tre plus mince
encore que les si tristes rcoltes des annes prcdentes. Dans la
Sologne, d'immenses plantations de sapins et de pins ont t
littralement grilles, tous les bourgeons sont devenus noirs, et les
sommets des branches entirement roux. On est oblig de tout abattre.
Plusieurs propritaires sont compltement ruins.

Dans le Midi, beaucoup d'oliviers et de figuiers sont morts jusqu' la
racine.

Quant aux plantes exotiques, les stations voisines de la mer, les plus
favorises, ont pu seules en conserver. Au Jardin des plantes de Paris,
le spectacle est navrant: presque tout sera  remplacer.

La perte est donc immense, et peut-tre l'horticulture n'a-t-elle jamais
subi, en France, des dsastres comparables  ceux que lui a infligs le
mois de dcembre 1879.

Mais nous n'avons pas  craindre la famine, la rcolte des bls tant
sauve. Du reste, les famines sont passes pour ne plus revenir. Depuis
1709, la civilisation a march  grands pas, renversant les barrires et
rapprochant les peuples: ce que les uns ne rcoltent pas, d'autres le
fournissent, et les denres, toujours en quantits suffisantes,
demeurent  la porte de tous. Aux rquisitions du dix-huitime sicle
ont succd les approvisionnements venus des pays voisins. La machine 
vapeur a tu la famine; la civilisation a chass la misre. Nous ne
saurions mieux montrer son rle qu'en reproduisant les lignes loquentes
crites par M. Hirsch, dans sa prface de l'_Histoire de la machine 
vapeur_, de Thurston;

Tandis que les partis montent au pouvoir et en descendent, que les
gouvernements se liguent ou se sparent, que les traits se font ou se
dfont, que les armes battent ou sont battues, l'humanit reste
immobile et ne tire pas le moindre profit de ce jeu d'escarpolette; et
de tout ce mouvement strile, ce qui ressort de plus clair, ce sont de
grandes dpenses d'argent et de forces vives matrielles ou
intellectuelles; ce sont les guerres, dont notre sicle a donn de si
nombreux et si pouvantables exemples; c'est le sang qui coule 
torrents; ce sont les larmes, les ruines, la famine et le typhus.

Au milieu de cette agitation violente et funeste, quelques
travailleurs, retirs au fond de leur cabinet, s'attachent opinitres 
leur modeste besogne de fourmi; ils alignent, jour par jour, les
chiffres et les formules; s'acharnent aprs un boulon ou un clapet;
tracent des pures, les effacent, les recommencent, remettent vingt fois
l'ouvrage sur le mtier, s'obstinent en dpit des dboires, et souvent,
hlas! se ruinent et meurent  la peine. Sous l'effort continu de leur
labeur ingrat, le progrs se fait lentement, mais sans relche; le
bien-tre se rpand petit  petit et gagne les couches les plus
profondes de la socit; la terre livre un  un ses trsors; les
produits s'changent d'un climat  l'autre; les haines de province 
province et de peuple  peuple s'moussent; la famine disparat, et la
misre est vaincue.




LIVRE V

LES GRANDS FROIDS ET LES CLIMATS




CHAPITRE PREMIER

LES CAUSES DU FROID.


Il nous reste  expliquer les diffrences normes de temprature que
l'on observe quand on va de l'quateur au ple, ou qui se produisent, en
un lieu dtermin, d'une saison  l'autre. Trois causes, que nous
examinerons successivement, tendent  faire varier constamment la
temprature de la surface de la terre.

Et d'abord, la terre possde, sous la crote solide que nous
connaissons, une immense masse fluide ou plutt peut-tre d'normes amas
d'une matire liqufie, dissmins en diverses rgions, et spars les
uns des autres par des parties solides. Quelles que soient la
disposition, la grandeur et la temprature de ce feu central, il tend
constamment  rchauffer la surface de la terre, de mme que l'eau
chaude que l'on verse dans un vase de porcelaine en chauffe
l'extrieur. Mais pour la terre l'paisseur de la crote est
considrable; les substances qui la constituent sont fort peu
conductrices, et par suite la chaleur qui arrive  la traverser est bien
petite: elle se perd au fur et  mesure par rayonnement. Le calcul
mathmatique a permis de dmontrer que le feu central lve  peine la
temprature de la surface de 1/36e de degr. Nous n'avons donc pas 
tenir compte de cette premire cause, dont l'influence est absolument
ngligeable; si la terre venait subitement  tre refroidie jusqu' son
centre, il n'en rsulterait, pour la surface extrieure, aucun
refroidissement sensible. Toutes les variations sont dues  la lutte
constante qui se produit entre l'action du soleil, qui nous chauffe, et
l'action du rayonnement extrieur, qui nous refroidit.

Un corps chaud, comme un boulet de canon rougi au feu, envoie autour de
lui, quand on le sort du foyer, une quantit considrable de chaleur. Il
se refroidit peu  peu jusqu' ce que sa temprature soit devenue gale
 celle de l'air qui l'environne. L'intensit de ce rayonnement dpend
de la grosseur du boulet, de sa temprature primitive, et aussi de
l'tat physique de sa surface. Si la surface est forme d'un mtal poli,
le rayonnement sera faible, le refroidissement sera lent; on dit que le
mtal poli a un faible pouvoir missif. Si la surface est forme d'une
substance mate et dpolie, de noir de fume ou de blanc de plomb, le
rayonnement sera intense, le refroidissement bien plus rapide.

Enfin, la vitesse du refroidissement dpend de la substance mme qui
constitue la boule chaude. Que cette substance conduise bien la chaleur,
 la manire des mtaux, le rayonnement sera intense;  mesure que la
surface extrieure sera refroidie, la chaleur viendra du centre pour
compenser la perte et se rpandre  son tour dans l'espace. Si, de plus,
la boule mtallique est recouverte d'une couche ayant un grand pouvoir
rayonnant, noir de fume ou blanc de plomb, elle sera bientt, dans
toute sa masse,  la temprature de l'air; elle cessera de rayonner de
la chaleur sensible au thermomtre. Mais si notre enduit de noir de
fume recouvrait une sphre chaude forme d'une substance peu
conductrice, de bois par exemple, il en serait tout autrement. Au dbut,
le rayonnement serait rapide; mais, la chaleur se transportant mal 
travers le bois, la surface se refroidirait presque seule, le centre
restant chaud. Il y aurait bientt, de l'extrieur  l'intrieur, une
diffrence de temprature considrable; le refroidissement total serait
trs lent  se produire.

C'est ce qui arrive pour la terre. Abandonne dans l'espace, elle
rayonne de la chaleur constamment autour d'elle, et l'extrieur se
refroidit considrablement par rapport  l'intrieur qui reste chaud. Si
aucune cause de rchauffement ne venait compenser l'action du
rayonnement, la surface de la terre serait bientt en tous ses points 
la temprature des espaces plantaires, tandis que son centre resterait
sensiblement comme il est aujourd'hui. Le froid des espaces plantaires
n'est pas exactement connu, et il ne saurait l'tre par une exprience
directe, puisqu'il nous est impossible de pntrer dans ces rgions
vides d'air; mais ce froid est extrme. Fourier l'value  -70 degrs,
M. Pouillet  -140 degrs. Le second nombre est bien certainement plus
prs de la ralit que le premier. Le rayonnement de la surface de la
terre joue un rle norme dans la physique du globe; c'est grce  lui
que se forment la rose, la gele blanche; c'est aussi lui qui est la
cause des ravages produits par les geles tardives du printemps.

Toute cause capable de diminuer le rayonnement arrtera ou diminuera la
formation de la rose, de la gele blanche, diminuera les chances des
geles tardives. Les nuages, par exemple, placs entre la terre et le
ciel, arrtent la chaleur rayonne par le sol, la conservent dans le
voisinage de la terre, et empchent l'abaissement de la temprature
d'tre aussi rapide. Par un temps couvert, il ne se forme pas de rose,
il n'y a pas de geles tardives. Les nuits les plus sereines sont
toujours les plus froides. De l la pratique souvent employe par les
horticulteurs et les viticulteurs pour prserver leurs plantes du gel au
printemps. Les premiers les recouvrent de paillassons, qui constituent
un manteau suffisant contre le rayonnement. Les seconds, pendant les
matines de mai o la gele est  craindre, font brler de la paille
humide et des substances goudronneuses dans leurs vignes, et les
recouvrent ainsi d'un nuage artificiel de fume. Ce moyen, du reste,
n'est pas nouveau, et M. Daguin rapporte que, d'aprs Garcilasso de
Vega, les Pruviens, quand ils voyaient le temps trs clair, brlaient
du fumier pour dgager une paisse fume et former un nuage artificiel
qui prservait d'un froid trop vif les pousses des jeunes plantes.

Dans les pays chauds, o le temps est le plus souvent clair, le
rayonnement nocturne suffit pour dterminer la formation de la glace,
quoique la temprature de l'air reste bien suprieure  zro degr. Au
Bengale, il existe des fabriques de glace artificielle qui occupent
plusieurs centaines d'ouvriers. On creuse des fosss, dit M. Tyndall,
que l'on remplit en partie de paille, et sur la paille on expose au ciel
pur des bassins plats contenant de l'eau que l'on a fait bouillir. L'eau
a un grand pouvoir de radiation; elle envoie en abondance sa chaleur
dans l'espace, et la chaleur ainsi perdue ne peut pas tre remplace par
la chaleur de la terre, que la paille non conductrice arrte au passage.
Le soleil n'est pas lev que dj la glace s'est forme dans chaque
vase. Mme sous le ciel brumeux de l'Angleterre, Wells, qui le premier
a compris les effets du rayonnement nocturne, est parvenu  faire en t
de la glace par le mme moyen; mais il fallait une nuit exceptionnelle.
On a tent  Saint-Ouen, prs de Paris, de fabriquer industriellement de
la glace de la mme manire, mais on a d y renoncer; les nuits assez
sereines sont trop rares dans nos climats.

Il ne suffit pas, pour que le rayonnement nocturne soit trs intense,
que le ciel soit sans nuages; il faut, de plus, que l'air soit sec,
priv autant que possible de vapeur d'eau  l'tat invisible. Cela
rsulte clairement de la remarque suivante de sir Robert Barker: Les
nuits les plus favorables  la production de la glace sont celles qui
sont les plus claires, les plus sereines, et pendant lesquelles il
apparat trs peu de rose aprs minuit. Et pour que, par une nuit trs
claire, il ne se forme pas de rose, il faut que l'air soit
remarquablement sec.

C'est qu'en effet l'eau  l'tat liquide, telle qu'elle se trouve dans
les nuages, n'a pas seule la proprit d'empcher le rayonnement
nocturne. M. Tyndall a montr que l'eau en vapeur transparente, toujours
rpandue dans l'air en assez grande quantit, jouit de la mme
proprit. Comme l'eau des nuages, elle arrte une partie des rayons du
soleil pendant le jour; comme l'eau des nuages, elle conserve une partie
de la chaleur de la terre pendant la nuit. La vapeur d'eau absorbe la
chaleur en grande quantit, qu'elle vienne du soleil ou de la terre,
tandis que l'air sec la laisse passer entirement sans l'absorber. Elle
joue dans l'atmosphre le rle d'un manteau qui vous prserve  la fois
du chaud et du froid, et ce n'est pas l le moindre de ses bienfaits;
sans elle, nos jours d't seraient beaucoup plus chauds et nos nuits
bien plus froides. Elle nous rend ainsi les plus grands services, et
nous serions mal inspirs si nous lui appliquions le mot de la fable:

    Arrire ceux dont la bouche
    Souffle le chaud et le froid.

La vapeur aqueuse, dit M. Tyndall, est une couverture plus ncessaire 
la vie vgtale de l'Angleterre que les vtements ne le sont  l'homme.
Otez pendant une seule nuit la vapeur aqueuse contenue dans l'air qui
environne notre pays, et vous dtruirez certainement toutes les plantes
qui peuvent tre dtruites par la gele. La chaleur de nos champs et de
nos jardins se rpandra sans retour dans l'espace, et lorsque le soleil
viendra  paratre sur notre le, il la trouvera en proie  un froid
rigoureux. La vapeur aqueuse est une cluse locale qui emmagasine la
temprature de la surface de la terre.

Dans les pays o la scheresse est grande, il y a souvent entre la
temprature du jour et celle de la nuit une norme diffrence. Le
docteur Livingstone, dans le sud de l'Afrique centrale, observait sous
sa tente, au milieu du jour, une temprature de +35 degrs, et le matin
une temprature de +5 degrs seulement. A l'air libre, la diffrence
aurait t certainement beaucoup plus grande. Dans cet t africain, si
brlant, les habitants de Balonde font du feu jusqu' 9 heures du matin.
Quand Livingstone arriva sur les bords de la rivire de Zambesi, l o
l'atmosphre est humide, il vit aussitt le climat changer totalement;
les nuits taient, l, presque aussi chaudes que les jours. Dans le
centre de l'Australie, la temprature varie quelquefois, du matin au
soir, depuis -12 degrs jusqu' +20 degrs.

Dans l'Europe centrale, il se produit des faits analogues, dus  la
scheresse de l'air. Les paysans hongrois, quand ils ont une nuit 
passer dehors, ont soin, mme en t, de se munir de bons vtements
contre le froid.

[Illustration]

Nous connaissons maintenant la cause du refroidissement du sol; voyons
comment le soleil lutte contre ce refroidissement. Le soleil envoie
constamment sur la terre de la chaleur et de la lumire. M. Pouillet a
montr que la quantit de chaleur qui nous arrive ainsi serait
suffisante, si elle tait rpartie uniformment sur le globe, pour
fondre en un an une couche de glace qui le recouvrirait compltement, et
qui aurait 30 mtres d'paisseur. Mais cette chaleur n'est pas rpandue
uniformment, et, de plus, elle n'arrive pas toute jusqu'au sol.

Voyons ce qui se produit en deux points aussi loigns l'un de l'autre
que possible,  l'quateur et au ple. Les rayons solaires arrivent sur
l'quateur dans une direction normale  celle du sol; mais  mesure que
la rgion considre s'loigne de l'quateur, elle reoit des rayons de
plus en plus obliques, et par consquent de moins en moins nombreux pour
une tendue donne. De plus, grce  cette obliquit, la chaleur du
soleil est rflchie en bien plus grande quantit vers les ples que
dans le voisinage de l'quateur, et par l l'intensit de l'action du
soleil est encore diminue. Enfin la figure montre que les rayons
solaires doivent, pour arriver au ple, traverser une paisseur
d'atmosphre bien plus considrable que pour arriver  l'quateur. Or,
nous avons vu que l'air, grce surtout  la vapeur d'eau qu'il contient,
arrte une trs notable proportion de la chaleur du soleil; les rayons
qui arrivent au ple seront donc moins chauds que ceux qui parviennent 
l'quateur. Le froid du ple se trouve ainsi expliqu.

Des considrations diffrentes nous permettront de nous rendre compte de
la diffrence considrable de temprature que l'on observe  la base et
au sommet des montagnes leves. L'air humide absorbe sans doute la
chaleur du soleil, mais en faible proportion; l'action qu'il produit
n'est sensible qu' cause de la formidable paisseur d'air qui nous
entoure; mais chaque portion ne s'chauffe pour ainsi dire pas par suite
de cette faible absorption. C'est le sol qui s'chauffe et qui, par
contact direct, chauffe l'air. L'air chaud, devenant plus lger,
s'lve pour tre remplac au niveau du sol par de l'air froid qui vient
se chauffer  son tour. Il en rsulte, dans le voisinage immdiat de la
terre, un mouvement continuel de convection qui est bien visible
au-dessus des prairies et surtout des sables directement chauffs par le
soleil.

Mais cet air chaud qui monte se refroidit peu  peu par rayonnement et
par le fait mme de sa dilatation: aussi,  mesure qu'on s'loigne du
niveau de la mer, il a une temprature de moins en moins leve. C'est
ce qui explique pourquoi, au sommet des montagnes, par un soleil plus
chaud que celui des plaines, on a une atmosphre glace.

Enfin, dans un lieu dtermin, la succession priodique des saisons
s'expliquera par des considrations analogues. Si le mouvement apparent
du soleil se produisait dans le plan mme de l'quateur, les jours par
toute la terre seraient constamment gaux aux nuits, la temprature
serait sensiblement la mme pendant toute la dure de l'anne. Mais, 
cause de l'obliquit du plan de l'cliptique, cette galit n'a lieu que
pour les points situs sur l'quateur. A mesure que l'on s'loigne de
l'quateur pour s'approcher des ples, l'ingalit des jours et des
nuits devient de plus en plus grande. En t, c'est--dire  l'poque o
les jours sont plus grands que les nuits, la quantit de chaleur est
beaucoup plus considrable qu'en hiver, o les jours sont plus petits
que les nuits. A partir de la latitude de 66 degrs et demi, il y a en
chaque point une nuit de plus de 24 heures en hiver, un jour de plus de
24 heures en t. Au ple mme on n'a qu'un seul jour et qu'une seule
nuit, chacun de six mois.

Pendant cette longue nuit des rgions polaires, le rayonnement terrestre
agit seul, sans compensation, et la temprature s'abaisse
considrablement. Les heures ne se distinguent plus les unes des autres
par l'clat du ciel ni par son obscurit, ni non plus par des
diffrences de temprature. Tandis que chez nous les heures du jour sont
en moyenne beaucoup plus chaudes que celles de la nuit, dans ces rgions
sans soleil les perturbations atmosphriques font seules varier la
temprature.

A Bossekop, par 70 degrs de latitude, MM. Bravais et Martins ont
rgulirement observ la temprature pendant toute la dure d'une longue
nuit de presque trois mois. Les moyennes de temprature qu'ils ont
obtenues ont t sensiblement les mmes pour toutes les heures.

  Midi           -9.12
  2 heures        -9.05
  4   --          -9.28
  6   --          -9.31
  8   --          -9.22
  10  --          -9.07
  Minuit         -9.09
  2 heures        -9.25
  4   --          -9.21
  6   --          -9.22
  8   --          -9.09
  10  --          -8.94

Mais quand arrive le soleil, et qu'il reste pendant plusieurs mois
au-dessus de l'horizon, malgr la grande obliquit de ses rayons, l'air
s'chauffe et la temprature devient parfois trs leve. De l une
norme diffrence entre la temprature moyenne de l'hiver et celle de
l't. En maints endroits de la Sibrie,  des hivers o le mercure se
congle naturellement, succdent des ts qui en six semaines font mrir
d'abondantes rcoltes, et pendant lesquels les habitants peuvent aller
nus. Tandis qu' Paris la diffrence entre la temprature moyenne de
l't et celle de l'hiver n'atteint pas 15 degrs, elle est de 27 degrs
 Saint-Ptersbourg.




CHAPITRE II

LES DIVERS CLIMATS.


Les diffrences de distribution de la chaleur  la surface du globe ont
permis de diviser la terre en grandes rgions de plus en plus froides 
mesure qu'on s'approche davantage du ple. La zone torride, situe de
part et d'autre de l'quateur, est caractrise par l'absence presque
complte d'hiver; elle s'arrte aux tropiques. Les zones tempres, dans
chacun des deux hmisphres, sont comprises entre les tropiques et les
cercles polaires; l'Europe entire se trouve dans la zone tempre
borale. Enfin, les zones glaciales s'tendent depuis les cercles
polaires jusqu'aux ples.

Les limites des zones sont donc uniquement dtermines par le mouvement
du soleil par rapport  la terre; mais il ne faudrait pas croire que la
distribution de la chaleur  la surface du globe soit aussi rgulire
que ces subdivisions semblent l'indiquer. La temprature d'un lieu
dpend d'une foule de circonstances que l'on peut diviser, comme l'a
fait de Humboldt, en causes gnrales et causes particulires. Ces
causes sont tellement multiples qu'il est impossible de tenir compte de
leur influence respective et de dterminer _ priori_ quel doit tre le
climat d'une rgion au point de vue de la temprature.

Les causes particulires sont: l'ingalit des terrains, la direction
des chanes de montagnes, la forme et la masse des terres, les
variations baromtriques; toutes ces causes dterminent ou modifient la
direction des vents, que M. Martins a appels avec tant de raison les
grands arbitres des changements atmosphriques. Il faut ajouter encore
l'tat de la surface terrestre, selon qu'elle est dnude ou couverte de
vgtation, les changements rsultant de la culture, la quantit de
neige qui couvre les terres en hiver.

Les causes gnrales sont: la latitude et l'altitude, dont nous avons
parl, et la position relative,  latitude gale, des continents et des
mers. C'est de cette troisime cause gnrale que nous devons dire
quelques mots.

Lorsque le soleil darde ses rayons sur l'eau de la mer, elle s'chauffe
fort lentement; il est facile d'en comprendre la raison. D'abord,
l'atmosphre qui se trouve au-dessus de l'Ocan renferme une grande
quantit de vapeur d'eau qui arrte une notable proportion de la
chaleur. De plus, l'eau a besoin, pour s'chauffer, d'une quantit
considrable de chaleur: un kilogramme d'eau s'chauffera beaucoup moins
rapidement qu'un kilogramme de bois ou de terre soumis au rayonnement du
mme foyer de chaleur; on exprime ce fait en disant que l'eau a une
grande chaleur spcifique. La surface de la mer, en la supposant
immobile, s'chauffera donc beaucoup moins vite que la surface du sol.
Mais elle n'est pas immobile:  cause de l'action des vents, du
mouvement des mares, elle est constamment agite; ses diverses couches
sont mlanges incessamment, de sorte que l'eau s'chauffe presque dans
toute sa masse, tandis que la terre des continents ne s'chauffe qu' la
surface. Aussi, tandis qu'on a vu la temprature de l'air au-dessus du
sable brlant des dserts s'lever au-dessus de +60 degrs, jamais, mme
 l'quateur, la temprature  la surface de la mer n'a dpass +31
degrs.

En hiver, le phnomne est inverse. La terre, qui n'tait chauffe qu'
sa surface, se trouve bientt refroidie. La mer, au contraire, a
emmagasin jusque dans ses profondeurs une provision de chaleur d'autant
plus grande que la chaleur spcifique de l'eau est plus considrable; de
plus, elle est recouverte d'un manteau de vapeur d'eau, qui empche en
partie le rayonnement; le refroidissement sera lent. La mer est donc
moins chaude en t, moins froide en hiver; elle a un climat plus
constant. Les terres places dans son voisinage participent  cette
galisation; elles ont le climat marin, en opposition avec le climat
continental, qui prsente de plus grandes variations de temprature.

Le docteur Forel a calcul la quantit de chaleur fournie par le lac
Lman en cinq jours: le 19 dcembre 1879, la temprature du lac  sa
surface tait de 5.6; le 24, cette temprature n'tait plus que de
5.4, refroidissement qui semble insignifiant. Et cependant: Je suis
parti de l, dit le docteur Forel, pour calculer quelle tait la
quantit de chaleur qui avait t perdue par le lac dans ces cinq jours,
et je l'ai trouve gale  environ dix milliards de calories, soit  la
quantit de chaleur dgage par la combustion de 1 250 000 tonnes de
charbon, ou par la combustion d'un cube de charbon de 100 mtres de
ct. Le ciel ayant t pendant ces cinq jours gnralement couvert par
un voile de nuages, la plus grande partie de cette chaleur est reste
dans l'air, et a ainsi contribu  attnuer, pour notre valle, le froid
qui svissait si cruellement ailleurs.

Le rchauffement des hivers par le voisinage de la mer n'avait pas
chapp aux anciens. Plutarque le mentionne en ces termes trs clairs:
En hiver, nous prfrons les sjours voisins de la mer, pour fuir la
terre  cause de sa froidure. Horace, dans une ptre  Mcne, lui
dit: Quand la neige aura blanchi les plaines d'Albe, le pote que vous
aimez descendra vers la mer, mnagera sa sant...

Aussi,  latitude gale, les climats marins sont beaucoup moins
excessifs dans le froid et dans le chaud que les climats continentaux.
L'le d'Hyres ne connat presque ni t ni hiver; elle a un climat
marin. En hiver mme, lorsque la nature est engourdie dans le reste de
la France, elle est encore belle  Hyres, o, par une illusion dont on
ne peut se dfendre, on croit en arrivant avoir chang de saison et de
climat. C'est l'endroit de la Provence qui plut davantage  Bachaumont
et  Chapelle; ils regrettaient que Paris ne ft pas situ sous un si
beau climat. C'est avec plaisir, disaient-ils:

    Que c'est avec plaisir qu'aux mois
    Si fcheux en France et si froids,
    On est contraint de chercher l'ombre
    Des orangers qu'en mille endroits
    On y voit, sans rang et sans nombre,
    Former des forts et des bois!

    Ici, jamais les grands hivers
    N'ont pu leur dclarer la guerre.
    Cet heureux coin de l'univers
    Les a toujours beaux, toujours verts,
    Toujours fleuris en pleine terre.

Beaucoup plus constant encore est le climat des les Fero. Peut-tre
n'existe-t-il point, dit M. E. Reclus, en dehors de la zone quatoriale,
de parages marins o l'cart annuel du froid et du chaud soit moins
considrable. Dans l'air, la variation moyenne de l't  l'hiver
dpasse  peine 7 degrs; en plein janvier, sous la mme latitude que le
Labrador, et tandis qu'il gle sur maint rivage de la Mditerrane, la
temprature atmosphrique des Foeroers est d'environ +3 degrs. Le ciel
des les est bas et humide, gris de vapeurs ou ruisselant de pluies. Ce
n'est pas la chaleur, c'est la lumire qui manque: aussi presque tous
les champs sont-ils inclins au sud, afin de recevoir les rayons du
soleil. Les hivers n'ont pas de frimas, mais les ts sont sans
chaleur.

Mais ici l'action pondratrice de la mer est singulirement augmente
par le vaste courant du Gulf-Stream qui entoure compltement les les.
Maury, dans sa _Gographie de la mer_, en donne la description la plus
potique: Il est un fleuve dans l'Ocan; dans les plus grandes
scheresses, jamais il ne tarit; dans les plus grandes crues, jamais il
ne dborde. Ses rives et son lit sont des couches d'eau froide, entre
lesquelles coulent  flots presss des eaux tides et bleues. Nulle part
sur le globe il n'existe un courant aussi majestueux. Il est plus rapide
que l'Amazone, plus imptueux que le Mississipi; et la masse de ces deux
fleuves ne reprsente pas la millime partie du volume d'eau qu'il
dplace.

Venant des rgions quatoriales, o il a pris une grande quantit de
chaleur, ce fleuve ocanique sort du golfe du Mexique, laisse bientt
l'Amrique pour traverser l'Atlantique, et vient enfin baigner les ctes
de l'Irlande, ainsi que la cte nord-ouest de presque toute l'Europe. Il
nous amne ainsi une grande quantit de chaleur et rchauffe notablement
nos hivers. Si nous ajoutons  cela le courant d'air, l'aliz suprieur,
compagnon atmosphrique du Gulf-Stream, qui vient, charg de chaleur et
d'humidit, s'abattre aussi sur nous, nous comprendrons combien notre
climat doit se trouver adouci.

L'Angleterre surtout se trouve sur le passage de ces deux courants
chauds. C'est  cet tat de choses, dit M. Tyndall, que nous devons et
nos champs si verts, et les joues roses de nos jeunes filles.--Nulle
part, d'aprs M. Reclus, si ce n'est dans les Foerors et sur les ctes
de Norvge, qui reoit le mme souffle bienfaisant, le climat rel n'est
plus en dsaccord avec celui que l'on pourrait calculer par
l'loignement graduel de l'quateur au ple. En dpit de la marche du
soleil, la temprature moyenne est aussi leve en Irlande, sous le 52e
degr de latitude, qu'aux tats-Unis sous le 38e degr,  1540
kilomtres plus au sud; quant  la temprature hivernale, elle est plus
douce  l'extrmit mme de l'Ecosse que dans le nouveau monde,  20
degrs plus prs de l'quateur.

Si la terre ne tournait pas sur elle-mme, les deux courants qui
arrivent sur l'Angleterre et aussi un peu sur la France rchaufferaient
surtout les ctes d'Amrique, dont la temprature serait de beaucoup
leve. Aussi les Amricains ont-ils raison d'accuser les Anglais de
leur voler leur climat. Si le globe, au contraire, tournait un peu plus
vite, nous aurions l'adoucissement de climat dont profite l'Angleterre,
en conservant, au moins en grande partie, la srnit du ciel que nous
donne notre position plus mridionale. Aussi Babinet aurait-il eu,  en
croire un de ses lves, M. Malapert, l'ide de dtourner le Gulf-Stream
de sa route par une digue gigantesque place dans le voisinage des les
du cap Vert. Grce  cette digue, la presque totalit des eaux chaudes
de l'quateur serait venue baigner nos ctes et celles de l'Angleterre,
et nous aurait donn un printemps perptuel. Il est vrai que personne
jusqu' prsent n'a pris au srieux ce projet Babinet-Malapert.

L'influence du voisinage de la mer est montre en France de la manire
la plus vidente par les nombres suivants:

             TEMPRATURES   TEMPRATURES
  VILLES.      moyennes       moyennes     DIFFRENCES.
               de l't.    de l'hiver.
  Brest         16.8          7.1           9.7
  Paris          18.1           3.3           14.8
  Lyon           21.1           2.3           18.8

Tout ceci nous montre combien la chaleur est irrgulirement distribue
sur notre globe. De Humboldt a imagin, au commencement du sicle, de
tracer sur la carte du monde des lignes joignant les uns aux autres les
lieux de mme temprature moyenne. La ligne qui relie tous les points de
notre hmisphre dont la temprature moyenne de l'anne est 10 degrs,
se nomme la ligne isotherme de 10 degrs. On a de mme, pour chaque
degr de temprature, des lignes isothermes qui sont comme les
parallles thermiques. Ils sont loin d'avoir la rgularit gomtrique
des parallles gographiques.

Les lignes qui traversent les rgions ayant la mme temprature moyenne
d'hiver sont dites isochimnes. Ces lignes se rapprochent de l'quateur
quand elles traversent les continents, et s'en loignent sur l'ocan.
Nous venons d'en voir la raison. La direction des isochimnes en France
est bien frappante; la ligne isochimne de Paris s'abaisse comme le
contour de nos ctes maritimes, et va passer par Orlans, Toulouse,
Carcassonne, Valence, Nice. La direction gnrale des courbes isothermes
et isochimnes, dans notre hmisphre, semble rendre trs probable
l'existence de deux ples de froid dans le voisinage du ple nord. L'un,
d'une temprature moyenne de -17 degrs, serait au nord de l'Asie, prs
de la Nouvelle-Sibrie; l'autre, dans l'archipel polaire amricain, sa
temprature serait de -19 degrs. Les rgions dont le froid est le plus
rigoureux seraient donc situes sous des latitudes que l'homme a dj
visites, et par consquent se trouve justifi l'espoir de ceux qui ne
croient point le ple proprement dit inabordable.

La distribution irrgulire de la temprature est encore rendue
manifeste quand on considre les tempratures les plus basses qui aient
t observes en divers points du globe; cet examen montre encore
clairement l'influence du voisinage de la mer.

TEMPRATURE LA PLUS BASSE OBSERVE AVANT 1854:

  Iles Britanniques              -20.6 (prs Londres).
  France                          -31.3 (Pontarlier, 14 dcembre 1846).
  Hollande et Belgique            -24.4 (Malines, janvier 1823).
  Danemark, Sude et Norvge      -55.0 (Calix).
  Russie                          -43.7 (Moscou, janvier 1836).
  Allemagne                       -35.6 (Brme, dcembre 1788).
  Italie                          -17.8 (Turin).

Pour ne parler que de la France, nous voyons que les villes situes sur
le bord de la mer n'ont jamais de bien grands froids. Les froids les
plus rigoureux observs jusqu'en 1854 avaient t:

                                [ Cherbourg         -8.5
                                [ Saint-Malo       -13.8
  Littoral de l'Ocan           [ Nantes           -13.0
                                [ La Rochelle      -16.0

                                [ Nancy            -26.0
                                [ Tours            -25.0
  Intrieur                     [ Pontarlier       -31.3
                                [ Lyon             -22.9

                                [ Montpellier      -18.0
                                [ Bziers           -7.0
  Littoral de la Mditerrane   [ Toulon           -10.0
                                [ Hyres           -12.0

Dans le continent amricain,  des latitudes qui sont sensiblement
celles de la France, les tempratures sont bien plus basses, et en
plusieurs endroits on y a vu le mercure se congeler  l'air libre. En
janvier 1835, tandis que la temprature en France tait au-dessus de la
moyenne, on avait  Bangor,  Franconia,  Newport, des froids de -40
degrs. Les villes du littoral, Portsmouth, New-York, Washington,
taient moins prouves, et le froid n'y dpassait pas -30 degrs.




CHAPITRE III

LES VARIATIONS DE CLIMAT.


Le climat de la France a-t-il vari depuis les temps historiques? les
grands hivers sont-ils actuellement plus rudes et plus frquents, ou
bien moins rudes et moins frquents qu'autrefois? La question n'est pas
facile  rsoudre avec exactitude. Il est bien certain que le climat
actuel n'est pas identique  celui des premiers sicles de notre re, et
tous les savants admettent sa variation; mais il est bien difficile de
fixer la valeur de ces variations, plus difficile encore de savoir si
les extrmes de froid et de chaud ont vari dans un sens ou dans
l'autre.

Les nombreux exemples que nous avons cits dmontrent qu'il y avait en
France de grands hivers sous la domination romaine, et qu'il n'a pas
cess d'y en avoir depuis cette poque. Il ne semble pas, autant qu'on
peut en juger par des renseignements incomplets, qu'ils aient t 
aucune poque sensiblement plus nombreux ou moins nombreux
qu'actuellement. Mais il est impossible d'en fixer exactement la
rigueur. Cependant l'tude que nous avons faite du dernier grand hiver,
celui de 1879, nous a montr d'une manire absolument certaine que cet
hiver a t  peu prs aussi rigoureux que tous ceux dont nous parle
l'histoire. Tous les effets du froid se sont produits dans cette
dernire anne avec une intensit aussi grande que jamais, et si les
consquences en ont t moins tristes, c'est aux progrs de la
civilisation que nous le devons.

Si cela n'avait pas t absolument en dehors du cadre de notre ouvrage,
il nous aurait t tout aussi facile de montrer que l'hiver 1877-1878 a
t aussi doux qu'aucun des plus doux hivers de l'histoire, que l't
1879 a t aussi froid que les plus froids.

Il ne semble donc pas que, dans leurs variations extrmes, les saisons
prsentent actuellement des caractres diffrents de ceux qu'elles ont
toujours prsents. Et cependant que de protestations n'entendons-nous
pas tous les jours! Chaque fois, et cela arrive souvent, qu'un hiver ou
qu'un t ne prsente pas exactement les caractres qu'on attend de lui,
chacun dplore le drglement des saisons. Sur ce point, nous savons 
quoi nous en tenir, et nous avons vu qu'au moyen ge ce prtendu
renversement des saisons se produisait comme maintenant, faisait crier
comme maintenant, et s'affirmait souvent par de dsastreuses
consquences.

Oui, il y a deux mille ans, il y a mille ans, comme aujourd'hui, on
avait des hivers rigoureux succdant  des hivers trop doux; alors,
comme maintenant, on voyait quelquefois les arbres se couvrir de fleurs
en janvier et la neige tomber en avril. Le printemps oubliait le plus
souvent de se montrer  l'heure dite, et l'on passait rapidement,
presque sans transition, des frimas de la saison froide aux chaleurs
accablantes de l't. Il en est encore ainsi de nos jours. Sans doute il
arrive une fois par hasard aux mois d'avril et de mai de nous offrir les
charmantes douceurs chantes par les potes; mais que ces printemps
dlicieux sont rares! qu'ils taient rares aussi aux poques qui ont
prcd la ntre!

Cessons donc de croire et de dire,  chaque hiver plus rude ou plus doux
que la moyenne des hivers,  chaque printemps pluvieux,  chaque t
sans soleil, que les saisons sont bouleverses, que rien de semblable
n'arrivait autrefois. Les historiens, et, plus rcemment, les
observations mtorologiques prcises, sont l pour nous prouver que les
saisons n'ont jamais eu un cours plus rgulier qu'aujourd'hui.

Ce n'est donc pas dans les variations extrmes et anormales des saisons
qu'il nous faut chercher des preuves de la variation du climat de la
France; mais nous pouvons nous demander si la temprature moyenne
normale est demeure invariable depuis les temps historiques; si, la
temprature moyenne restant la mme, l'cart normal de l't  l'hiver
n'est pas devenu plus grand ou plus petit; si notre climat est devenu
plus continental ou plus ocanique.

Les observations thermomtriques directes sont jusqu' prsent impropres
 montrer ces variations. Elles ne remontent qu' deux sicles  peine,
et depuis cette poque elles ont t faites dans des conditions si
variables, si peu dtermines, qu'elles ne sont pas comparables entre
elles, pas mme celles faites  l'Observatoire de Paris. Le seul
appareil actuel qui soit en tat de nous renseigner sur les variations
de la temprature moyenne est le thermomtre de Lavoisier, plac dans la
cave la plus profonde de l'Observatoire de Paris,  l'abri des
variations diurnes et annuelles; mais ses indications, qui se sont
compliques,  l'origine, des variations dans la position du zro, ne
permettent encore de conclure  aucune modification certaine.

Le climat de l'Angleterre semble au contraire se rchauffer assez
rapidement pour que ce soit dj sensible au thermomtre. D'aprs M.
Glaisher, charg de la mtorologie  l'Observatoire de Greenwich, la
temprature moyenne de Londres se serait accrue d'un degr depuis un
sicle; ce rchauffement aurait port surtout sur les mois d'hiver. Des
variations analogues ont t constates en Allemagne, en Suisse, au
Groenland, en Sibrie; ces pays sont devenus plus froids.

Puisque le thermomtre ne nous indique rien pour la France, il nous faut
avoir recours  d'autres documents. L'examen des vgtaux nous fournira
le meilleur. Chaque plante demande, en effet, pour prosprer, une
certaine quantit de chaleur, et quand nous verrons les cultures aller
vers le nord ou rtrograder du ct du midi, nous serons presque en
droit de conclure  un accroissement ou  un abaissement de la
temprature moyenne, ou tout au moins de la temprature de l't.

Le docteur Fuster a principalement recueilli, par un immense travail
d'rudition, toutes les preuves  l'appui de sa thse, pour dmontrer
que des variations continuelles se sont produites dans le climat de la
France. Suivons rapidement le docteur Fuster dans ses recherches depuis
l'origine des temps historiques de notre pays.

D'aprs Csar, Diodore de Sicile, Strabon, Tite-Live, Snque, Pline,
Plutarque, le climat de la Gaule tait froid et humide. Les hivers
taient longs et rigoureux, les ts courts et pluvieux. L'olivier, le
figuier, la vigne mme, ne pouvaient porter de fruits, et les Gaulois,
fort avides cependant du vin que leur sol tait impropre  produire,
taient rduits  le remplacer par la bire. La Gaule Narbonnaise seule
tait presque aussi favorise que l'Italie. Mais  partir du sixime
sicle de notre re, le climat semble tre devenu plus clment, et
l'amlioration est telle que nous voyons au neuvime sicle la vigne
cultive sur tout le territoire. La Bretagne, la Normandie, la Picardie,
dans lesquelles le raisin ne mrit plus, avaient des vignes, et des
vignes qui produisaient du vin chaque anne. La culture de la vigne
s'arrte actuellement dans le dpartement de l'Oise. Dans les rgions
qui produisent actuellement du vin, les vendanges avaient lieu bien plus
tt que maintenant; les coteaux trs levs, sur lesquels aujourd'hui le
raisin n'arrive plus  maturit, avaient des vendanges trs rgulires.

Cette amlioration du climat dura pendant quelques sicles. Arago
rapporte qu'en 1552 les huguenots se retirrent  Lanci, prs Mcon, et
qu'ils y burent du vin muscat du pays. Le raisin muscat ne mrit pas
assez maintenant dans le Mconnais pour qu'on puisse en faire du vin.

Aujourd'hui, la culture de la vigne, du figuier, de l'olivier, ont opr
de nouveau une retraite vers le sud.

D'aprs M. de Gasparin, et, plus rcemment, d'aprs M. Reclus, ces
changements de climat, conclus de la progression des cultures vers le
nord ou vers le sud, ne sont peut-tre qu'apparents. Dans ce mouvement
de retraite des vgtaux cultivs, dit M. Reclus, comment faire la part
du climat et des convenances de l'agriculture? Telle plante qui donnait
de mdiocres produits sous un ciel inclment n'en tait pas moins
cultive quand les communications avec les contres  climat plus doux
taient rares encore; la facilit moderne des changes a rendu ces
cultures dsormais inutiles, et par suite leur domaine s'est rtrci.

Cette thse, vraie en gnral, n'est pas soutenable pour un certain
nombre de cas. Il est ais de dmontrer, par exemple, que les vins de la
Normandie taient bons au neuvime sicle. Plus tt mme, en 360,
l'empereur Julien faisait servir  sa table du vin de Suresnes, et il le
trouvait excellent. Les vins bretons, normands, taient fort estims, et
par des gens qui jugeaient les vins aussi bien que nous le ferions de
nos jours. Les vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, taient ds
le moyen ge considrs comme les meilleurs de France, et les points de
comparaison ne manquaient pas. Et cependant les ducs, les rois, les
moines mme estimaient fort les vins de rgions qui aujourd'hui n'en
produisent plus.

Mais l'adoucissement du climat ne devait pas durer toujours. Ds le
douzime sicle, la dtrioration commence; les vignes rtrogradent peu
 peu, de mme que le figuier et l'olivier. Les vins de Bretagne et de
Normandie deviennent mauvais, puis ils disparaissent, et peu  peu le
climat prend les caractres que nous lui connaissons aujourd'hui.

Pour tous les auteurs, ces changements de climat ne sont pas aussi
considrables, ni aussi certains. Le comte de Villeneuve, de Gasparin,
de Candolle, les nient presque compltement; Arago en admet une partie;
Fuster cherche  dmontrer que le climat de la France a toujours chang,
qu'il change actuellement et qu'il changera toujours. Dans tous les
cas, dit M. Reclus, les modifications subies par les climats pendant la
priode historique n'ont encore qu'une faible importance relative; mais
celles qui se sont opres durant les ges gologiques rcents ont suffi
pour dplacer les faunes, les flores et les races sur d'immenses
tendues. On le sait par les traces qu'ont laisses les anciens glaciers
des Alpes, des Pyrnes, des Vosges, dans des valles aujourd'hui
populeuses. On le voit aussi par les espces animales et vgtales qui
ont d changer d'aire, d'habitation, pour fuir devant un climat
contraire.

Quelles sont les causes des variations qui se sont produites dans notre
climat pendant la priode historique?

La premire, la plus importante peut-tre, est l'action des agents
atmosphriques  la surface du globe. Tandis que la crote terrestre,
encore mal assise, est sujette  des mouvements lents, mais continuels,
qui tendent  modifier le relief du sol, les agents atmosphriques
agissent d'un autre ct. Sous l'action combine de l'air, agent
chimique; de la gele, de l'humidit, des eaux errantes, agents
physiques, les montagnes tendent  descendre dans les plaines, les
continents comblent le fond des mers. Peu  peu le relief change, et par
suite se modifient les mille circonstances secondaires qui participent 
la fixation du climat. Puis vient l'action, incessante aussi, et non
moins puissante de l'homme. L'homme, depuis son arrive sur la terre,
l'a modifie de telle sorte qu'elle n'est plus reconnaissable. Les
forts, autrefois immenses et nombreuses, diminuent de plus en plus et
sont remplaces par des cultures; les lacs et les tangs sont desschs
en grand nombre; les rivires, maintenues dans leurs lits, ne se
rpandent plus  chaque instant dans les campagnes; les marais sont
changs en terres cultives. L'action de ces transformations sur le
climat est considrable; malheureusement, cette action ne se produit pas
toujours  notre avantage. On peut dire d'une manire gnrale que les
forts, comparables  la mer sous ce rapport, attnuent les diffrences
naturelles de temprature entre les diverses saisons, tandis que le
dboisement carte les extrmes de froidure et de chaleur, et donne une
plus grande violence aux courants atmosphriques. Le dfrichement des
terres incultes, l'assainissement des marais tend, au contraire, 
rapprocher les extrmes,  rendre le climat plus constant.

L'Amrique, soumise d'hier  l'action nergique de l'homme civilis, a
subi les plus rapides modifications. D'aprs M. Boussingault, les hivers
y sont devenus moins rigoureux, les ts moins chauds; en mme temps la
temprature moyenne s'est lgrement accrue.




CHAPITRE IV

LA PRIODICIT DES GRANDS HIVERS ET LA PRVISION DU TEMPS.


Nous l'avons vu, le climat de la France a chang et changera toujours.
Mais ces changements sont assez lents pour qu'on les nglige quand on ne
considre qu'un petit nombre de sicles. Ils ne modifient pas d'une
manire sensible la succession des saisons qui, aujourd'hui comme
autrefois, se suivent et ne se ressemblent pas. Des hivers doux
succdent  des hivers rigoureux, des ts chauds  des ts sans
soleil, sans qu'il semble possible de distinguer dans ces variations
capricieuses une loi fixe qui en dtermine le caractre.

Beaucoup de mtorologistes se sont cependant occups de rechercher
cette loi, de prdire, longtemps  l'avance, les caractres gnraux des
saisons. Les systmes abondent, tous empiriques, le plus souvent en
opposition avec les faits; mais, au milieu des immenses sries
d'observations, la loi reste encore  trouver. Les grands hivers se
succdent-ils avec une certaine rgularit? Cette question ne date pas
d'aujourd'hui. Nous lisons, en effet, dans l'_Histoire de Provence_, de
Papon, que les grands hivers se reproduisent de telle sorte que l'on
serait presque tent de croire qu'il y a dans la nature des retours
priodiques qui ramnent les mmes phnomnes  des poques  peu prs
semblables.

Au dix-huitime sicle, on cherchait dj  rattacher les variations
anormales des saisons  des causes cosmiques, parmi lesquelles les
taches du soleil arrivaient en premire ligne. Maraldi crivait, en
1720, dans une communication  l'Acadmie des sciences: Quelques-uns se
sont imagin que le plus et le moins de chaleur qui rgne dans la mme
saison en diffrentes annes pouvoit venir des taches qui se rencontrent
en mme temps dans le soleil, et comme, lorsqu'il est tach, il n'envoye
pas un si grand nombre de ses rayons  la terre, les chaleurs doivent
tre moins grandes que lorsqu'il n'a point de taches. Mais les
expriences que nous avons des annes prcdentes montrent que cette
explication n'est pas suffisante.

Quelques annes plus tard, en 1726, il y revient: Il y a eu, dit-il,
pendant presque toute l'anne, un grand nombre de taches dans le soleil,
et quelquefois plus grandes que n'est la surface de la terre, ce qui n'a
pas empch que nous n'ayons eu de grandes chaleurs. La mme chose est
arrive en 1718 et 1719.

De nos jours, on est revenu  cette considration des taches du soleil,
et  la recherche de l'influence des causes cosmiques sur les variations
des saisons. D'aprs certains mtorologistes, et parmi eux quelques-uns
des plus distingus, le soleil, la lune, joueraient le plus grand rle
dans ces variations, et de la priodicit de leurs positions dans le
ciel rsulterait une priodicit analogue dans la succession des
saisons. Il semble pourtant bien difficile d'admettre que des causes
cosmiques, essentiellement gnrales, produisent une si singulire
rpartition des grands froids que l'on puisse voir au mme moment 
Paris des rigueurs excessives, et au Havre des tempratures
printanires. On ne saurait expliquer ces diffrences qu'en accordant
aux causes locales une influence prpondrante, et alors que deviendrait
la cause cosmique?

Est-ce  dire qu'on n'arrivera jamais  dterminer  l'avance le
caractre gnral des saisons? Qu'on ne rsoudra jamais le problme plus
difficile encore de la prdiction exacte du temps? Non, sans doute; mais
la solution nous semble encore bien lointaine...

Arago niait formellement la possibilit de prdire le temps. Jamais,
crivait-il, une parole sortie de ma bouche, ni dans l'intimit, ni dans
les cours que j'ai professs pendant plus de quarante annes, n'a
autoris personne  me prter la pense qu'il serait jamais possible,
dans l'tat de nos connaissances, d'annoncer avec quelque certitude le
temps qu'il fera une anne, un mois, une semaine, je dirai mme un seul
jour d'avance. Voil pour le prsent, et jusque-l il avait raison;
mais il poursuit: Jamais, quels que puissent tre les progrs des
sciences, les savants de bonne foi et soucieux de leur rputation ne se
hasarderont  prdire le temps. Et il ajoutait, parat-il, dans la
conversation: Quiconque veut cesser d'tre regard comme un savant doit
se mettre  prdire le temps.

Cette conviction, si fortement exprime, tait le fruit de longues
mditations. Arago ne niait pas l'existence des causes gnrales qui
peuvent agir d'une manire, toujours la mme, pour rgler le temps; mais
il admettait que les causes perturbatrices devaient dans tous les cas
amener des modifications impossibles  prvoir. Il numre ces causes
perturbatrices non susceptibles d'tre prvues. Ce sont: la progression
des glaces polaires du ct de l'quateur, l'tat de diaphanit ou de
phosphorescence de la mer, la mobilit de l'atmosphre, les
obscurcissements accidentels de l'atmosphre, et les travaux des hommes
sur les forts, les marais, les lacs, le dveloppement des villes.

Il est ais de voir que toutes ces causes n'ont pas la mme importance.
Ce ne sont pas les travaux des hommes qui s'opposeront jamais  la
prvision du temps; car ils ne modifient le climat que d'une manire
lente et insensible. Les variations de diaphanit et la phosphorescence
de la mer, qui la rendent plus ou moins propre  absorber les rayons du
soleil, sont des phnomnes locaux, temporaires, dont l'influence est
certainement ngligeable.

Celle de la progression des glaces polaires est plus importante. Il est
certain que la dislocation des champs de glace des rgions polaires, qui
peuvent amener vers les latitudes tempres d'immenses amas de glace non
encore fondue, dtermine en certaines annes un refroidissement de nos
ctes.

Ainsi, nous lisons dans les _Mmoires de l'Acadmie des sciences pour
l'anne 1725_: Dans la grande mer qui est entre notre continent et
l'Amrique, ordinairement on ne trouve plus de glaces ds le mois
d'avril en de des 67e et 68e degrs de latitude septentrionale, et les
sauvages de l'Acadie et du Canada disent que quand elles ne sont pas
toutes fondues dans ce mois-l, c'est une marque que le reste de l'anne
sera froid et pluvieux. Mais M. Deslandes, qui depuis plusieurs annes
sjourne  Brest, et qui est en relation avec nos principales colonies,
a su que cette anne les glaces n'taient pas fondues au mois de juin,
et que les vaisseaux franais qui vont  la pche de la morue en ont
trouv des montagnes et des les flottantes par le 41e et le 42e degr
de latitude, spectacle qui leur tait nouveau. Le 15 juin, deux
vaisseaux pensrent tre surpris de ces mmes glaces vers le 45e degr.
Il se pourrait que le froid ou le peu de chaleur de l't qu'on a eu en
Europe tnt  cette cause, du moins en partie. Les mtores d'un pays
dpendent souvent de ceux d'un autre; ils sont tous en commerce, quelque
loigns qu'ils soient.

[Illustration: Progression des glaces polaires du ct de l'quateur.]

Plus prs de nous, M. Renou a attribu le froid de l't de 1810  une
grande dbcle des glaces polaires.

Voici donc une cause accidentelle qui peut amener dans certaines annes
d'importantes modifications dans nos climats. Mais, d'une part, elle
intervient rarement et peut-tre, en outre, se produit-elle dans des
circonstances dtermines qu'on arrivera  connatre, de faon  tenir
compte de ces dbcles dans la prvision du temps.

Reste enfin, parmi les causes perturbatrices d'Arago, la mobilit de
l'atmosphre et ses obscurcissements accidentels, en un mot les
mouvements de l'atmosphre. Toutes les autres causes accidentelles ne
sont rien  ct de celle-l, ou plutt celle-l les contient et les
rsume toutes. Le but des mtorologistes actuels est justement de
dterminer les lois de ces mouvements, d'o dpendent tous les
changements de temps. Cette mobilit, ils la considrent comme la cause
principale qu'ils cherchent  connatre dans toutes ses manifestations.
Ce but, ils l'atteindront, ils en ont tous la ferme esprance; et si
Arago revenait, loin de persister dans son ddain pour ceux qui veulent
prdire le temps, il se mettrait  leur tte pour les encourager et les
diriger.

Bien que je ne puisse rclamer, disait M. Robert H. Scott en 1873, ni
pour moi, ni pour aucun mtorologue, des progrs dcisifs vers ce qu'on
a si bien appel la splendide possibilit de prdire la nature des
saisons, j'espre cependant vous prouver que les progrs sont assez
srieux pour permettre de classer au nombre des sciences la connaissance
du temps.

Mais cette science ne peut se former tout d'un coup; et, comme les
autres, elle ne peut faire que de lents progrs. La mtorologie, dit
M. Angot, est une science tellement rcente qu'on se saurait trop exiger
d'elle. Constitue seulement d'hier, son dveloppement commence  peine,
et elle rencontre pour cela plus de difficult que toute autre science.
Seule, en effet, elle ncessite le concours d'un grand nombre de
personnes, mme de nations. Un observatoire suffit  l'astronome, un
laboratoire au chimiste, au physicien, au naturaliste; pour faire
utilement de la mtorologie, il faudrait des milliers d'observateurs
sur terre comme sur mer; il faudrait que la surface entire du globe ft
surveille de telle sorte qu'on pt retrouver l'origine, suivre la
marche entire et constater la disparition de toutes les perturbations
atmosphriques. Bien que les plus grands efforts soient faits pour
atteindre ce rsultat, nous en sommes loin encore.

[Illustration: Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre...]

Il faudrait ensuite, dans quelques annes, quand les donnes prcises
auront t multiplies, crer un enseignement pour la mtorologie comme
il en existe pour toute science; c'est l encore une condition
indispensable de progrs, la seule qui puisse faire des mtorologistes,
comme on fait des mathmaticiens, des physiciens et des naturalistes.

Il ne vient gure aujourd'hui  l'esprit de personne qu'on puisse d'un
jour  l'autre devenir astronome sans avoir appris l'astronomie, mdecin
sans avoir suivi des cours de mdecine. Tout le monde, au contraire, se
croit volontiers autoris  imaginer une thorie mtorologique sans
avoir  s'embarrasser un seul instant d'tudes pralables. Aussi la
mtorologie est-elle malheureusement la partie de la science qui est le
plus envahie par les conceptions _ priori_ et les thories les plus
tranges, les plus fantaisistes. Tantt pour expliquer une anne
exceptionnelle on va invoquer l'ruption d'un volcan; tantt on profite
de ce que le Sahara est dsert, et que nul ne peut dire ce qui s'y
passe, pour l'accuser de toutes les perturbations. Autrefois, quand nous
ne recevions pas d'observations d'Amrique, on faisait natre sur
l'Atlantique toutes les temptes qui nous arrivent par l'ouest. Plus
tard, quand les Amricains eurent commenc  publier des cartes, on
reconnut vite que bon nombre de ces temptes les avaient visits avant
de nous parvenir. Les cartes amricaines s'arrtaient aux montagnes
Rocheuses; c'est l qu'on mit le berceau des temptes, et une thorie
vint bientt montrer qu'elles devaient en effet s'y former sur place.
Quelques annes plus tard, les Amricains tendirent leurs observations
jusqu'au Pacifique, et l'on vit les dpressions baromtriques arriver
par l'ouest sur la Californie et franchir les montagnes Rocheuses en
dpit des thories qui les y faisaient natre. Il va donc falloir
reporter plus loin encore leur berceau. On pourrait presque en dire
autant du plus grand nombre des thories en mtorologie; bauches
aujourd'hui sans base srieuse et presque au hasard, elles sont
destines  disparatre demain devant la ralit des faits, ou  tre
modifies de faon  devenir mconnaissables.

Dans ces conditions, il semble qu'une seule voie soit ouverte, celle
qu'ont suivie successivement toutes les sciences dont nous admirons
aujourd'hui le dveloppement: l'exprimentation. Il faut que tout le
monde sache qu'il est plus utile aujourd'hui d'avoir de bonnes
observations que des thories. Il faut que les mtorologistes aient le
courage d'envisager que la science qu'ils cultivent n'en est encore qu'
sa naissance, et qu'elle est soumise aux mmes lois d'volution que les
autres. Dans les sciences exprimentales la thorie ne vient jamais que
bien aprs l'observation. C'est vers celle-ci que doivent se porter tous
les efforts, et quand le moment sera venu, quand le terrain sera
suffisamment prpar, il viendra un Kepler ou un Newton qui difiera sur
nos travaux la thorie que nous poursuivons vainement.

Certes, de telles esprances sont bien faites pour donner du courage aux
observateurs, surtout quand on envisage la grandeur du but  atteindre:
La connaissance anticipe des alternatives du climat sera, dit M.
Reclus, une des plus grandes conqutes de l'homme. Dj matre du
prsent par le travail, il le deviendra aussi de l'avenir par la
science. Cette terre qu'il dit lui appartenir sera vritablement sienne;
il en utilisera la force productive  son gr et fera servir toutes les
vies infrieures, animaux et plantes, aux conforts de sa propre vie;
mais, devenu possesseur de la terre, qu'il le devienne aussi de
lui-mme; qu'il triomphe enfin de ses propres passions, et qu'il
apprenne  vivre en paix sur cette plante si souvent arrose de sang!
Que la terre puisse mriter bientt le nom de bienheureuse, que lui
ont donn les peuples enfants!


FIN




TABLE DES GRAVURES


  1.  Au lieu de forts, des amas de glaces ternelles               3
  2.  Les habitants des rgions polaires vivent le plus souvent
      sous terre                                                     9
  3.  La route et les bivouacs taient jonchs de cadavres          17
  4.  L'quipage sut y maintenir une temprature suprieure
       +20 degrs                                                  25
  5.  Hiver de l'anne 1108                                         35
  6.  Les chiens du Grand Saint-Bernard                             47
  7.  1875. Toulouse.--L'eau montant toujours, le spectacle
      devint plus lugubre                                           53
  8.  Canada.--Sous l'action du vent, on voit ces bateaux se
      mouvoir sur la glace avec une grande rapidit                 65
  9.  Au milieu des glaons                                         73
  10. Les dserts glacs du ple                                    83
  11. Pris dans les glaces                                          93
  12. Attelage de chiens                                           100
  13. L'lan perce la neige  chaque pas et s'y enfonce            109
  14. Samoydes                                                    118
  15. Esquimaux                                                    125
  16. L'ours brun                                                  134
  17. 1608. Anvers.--Les habitants dressrent des tentes sur
      l'Escaut                                                     143
  18. Les haillons dont ils taient couverts...                    154
  19. Une scne de l'hiver de 1776                                 165
  20. 1812.--Retraite de Russie                                    173
  21. 1830. La Garonne.--On ne voit sur les glaces que mts
      briss et chaloupes sans pilote                              183
  22. 1844-1845.--Toutes les routes du midi furent couvertes
      de neige                                                     195
  23. Nuits au bivouac sur la neige                                199
  24. 1879.--Le Rhin                                               227
  25. Sur la Seine en dcembre 1879                                229
  26. La dbcle sur le Rhin                                       235
  27. Emploi de la dynamite aux glaces de la Sane                 241
  28. Effets de la glace sur les essences forestires les
      plus rsistantes (1879-1880)                                 253
  29. Figure thorique de l'action du soleil aux ples et
       l'quateur                                                 264
  30. Progression des glaces polaires du ct de l'quateur        287
  31. Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre           289




TABLE DES MATIRES


  INTRODUCTION                                                       V

  LIVRE PREMIER
  LES EFFETS DU FROID

  Action du froid sur l'homme                                       15
  Action du froid sur les animaux et sur les plantes                23
  La neige                                                          39
  La glace                                                          56
  Effets divers du froid                                            78

  LIVRE II
  LES RGIONS DES GRANDS FROIDS

  Description des rgions polaires                                  81
  Voyages dans les rgions polaires                                 91
  Faune et flore des rgions polaires                              105
  Les habitants des rgions polaires                               114
  Le froid dans les montagnes                                      128

  LIVRE III
  LES GRANDS HIVERS FRANAIS

  Les grands hivers avant celui de 1709                            137
  Le grand hiver de 1709                                           147
  Les hivers de 1709  1830                                        162
  Le grand hiver de 1830                                           177
  Les hivers de 1830  1879                                        193

  LIVRE IV
  LE GRAND HIVER DE 1879-1880

  Les tempratures du grand hiver                                  203
  La neige, le verglas et la prise des rivires                    215
  Le dgel et les dbcles                                         230
  Les hommes, les animaux et les plantes pendant le grand hiver    245

  LIVRE V
  LES GRANDS FROIDS ET LES CLIMATS

  Les causes du froid                                              259
  Les divers climats                                               268
  Les variations de climat                                         276
  La priodicit des grands hivers et la prvision du temps        283


PARIS.--TYPOGRAPHIE DU MAGASIN PITTORESQUE

(JULES CHARTON, ADMINISTRATEUR DLGU)

rue des Missions, 15





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WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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