The Project Gutenberg EBook of L'homme sauvage, by Louis Sbastien Mercier

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Title: L'homme sauvage

Author: Louis Sbastien Mercier

Release Date: August 26, 2013 [EBook #43561]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME SAUVAGE ***




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    Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a t
    conserve et n'a pas t harmonise, mais les erreurs
    typographiques videntes ont t corriges. La numrotation des
    chapitres a t corrige.




  _L'HOMME_
  SAUVAGE.




  _L'HOMME_
  SAUVAGE.

  PAR M. MERCIER.

    _Sponte su sine lege fidem rectumque colebat._
    OVID. Metam. lib. I.

  [Vignette]

  _A NEUCHATEL_,
  De l'Imprimerie de la Socit Typographique.
  M. DCC. LXXXIV.




Ce roman est un des premiers ouvrages de l'auteur. Comme il
appartient  la collection de ses oeuvres, nous l'avons rimprim. Il
est neuf par les additions qu'on y trouvera. On a joint  cette fiction
philosophique _les Amours de Cherale_, petit pome en six chants,
qui fut compos  la mme poque, c'est--dire, dans la jeunesse de
l'auteur.

C'est sous ces mmes format & caracteres qu'il fera imprimer la suite
de ses oeuvres. On peut les acqurir successivement, sans craindre
qu'il y ait aucune diffrence dans l'excution; & l'on recevra 
certaines poques les titres gnraux.




[Bandeau]

  L'HOMME
  _SAUVAGE_.

INTRODUCTION.


Le chevalier Baltimore fut envoy en Amrique en 1672 par la cour
d'Angleterre. Il joignoit la sagesse & la modration  l'esprit de
gouvernement, & une prudence consomme  tout le feu de la valeur.
On le vit toujours aussi fidele aux leons de l'exprience qu'aux
inspirations de son propre gnie. Il ne donna rien au hasard, dans une
place o il pouvoit tout oser.

Ce fut avec la joie la plus vive qu'il reut le poste honorable que
lui confioit sa patrie. Avide, ds l'enfance, des relations du
Nouveau-Monde, il avoit mis dans tous les tems son tude & son plaisir
 rechercher les traits primitifs de la nature humaine, si dfigure
par toutes nos institutions. Il vouloit connotre l'homme tel qu'il est
sous l'empire de la nature, & savoir s'il est n bon, ou s'il porte
originairement dans le coeur ce germe de cruaut qui se dveloppe
quelquefois d'une maniere si terrible pour l'intrt de ses moindres
passions.

Le chevalier avoit consult avec soin les livres des voyageurs; il
avoit suivi les raisonnemens des philosophes; il avoit tout entendu,
pour se former une juste ide du caractere de ces peuples nouveaux;
& par ce moyen il avoit cru pouvoir dmler ce qui appartient  la
nature, d'avec ce qui est le fruit de l'ducation & de l'usage.

Mais aprs avoir beaucoup lu, que trouva-t-il? Des rcits qui se
contredisoient, des jugemens opposs & quelques faits particuliers
donns pour des coutumes gnrales. Il vit que l'habit de
missionnaire ou de commerant avoit dict leurs opinions diverses, &
que l'amour du merveilleux avoit t le foible des voyageurs les plus
intrpides.

On vantoit le bon-sens naturel des Indiens; & comment le concilier avec
l'extravagance de leur culte? On exaltoit leur courage; mais  chaque
pas la plus misrable superstition sembloit le dmentir.

Le chevalier parvint peu  peu  ddaigner les sources o il cherchoit
 puiser ces connoissances difficiles; il ne courut plus avec
empressement au-devant du premier voyageur qui dbarquoit; il ne crut
que ses propres rflexions & son coeur: mais son coeur devint pour
lui un interprete infidele.

En se mettant  la place d'un homme qui vit sous les loix simples de
la nature, en suivant ses mouvemens & la progression de ses ides, en
analysant ses sensations, en composant les loix ou les opinions qu'il
peut se forger, il ne fit, comme bien d'autres, qu'embrasser ce qui
plaisoit  son imagination.

Il avoit cout la voix de son coeur qui toit gnreux, & son
coeur lui avoit assur que l'homme est n bon: ainsi il avoit jet
le caractere de tous les hommes dans un mme moule; & aprs leur avoir
prt toutes les ides de sa raison exerce, il s'toit applaudi de
l'heureux plan de son admirable systme.

Un voyage qu'il fit en Amrique lui donna cependant lieu de le
soumettre  un nouvel examen. Ce fut l qu'il fit la connoissance de
Williams, Indien, qui avoit vcu long-tems dans un tat absolument
sauvage. Williams toit auparavant connu sous le nom de Zidzem. Zidzem,
par une suite de son tonnante destine, avoit t conduit  Londres,
ramen en Amrique, & aprs plusieurs aventures singulieres, s'toit
tabli dans le comt de Kilkenny au midi de l'Irlande, o il vivoit en
sage, d'un bien acquis par une honnte industrie.

Ce fut une rencontre bien prcieuse au chevalier Baltimore qui, allant
visiter ses terres en Irlande, retrouva cet Indien & se l'attacha par
les avances de la plus tendre amiti.

Elle ne tarda pas  devenir mutuelle: alors le chevalier se flatta de
pouvoir apprendre avec certitude quels toient les mouvemens naturels
& les passions primitives du coeur de l'homme, jusqu'ici l'nigme la
plus inexplicable qui soit dans la nature.

Williams possdoit une conception vive & facile. Ses voyages l'avoient
form dans plusieurs connoissances, & son got pour la lecture avoit
enrichi son esprit de mille traits instructifs. Les bons crivains,
tant anciens que modernes, ne lui toient pas inconnus. Lorsque leur
amiti fut parfaitement cimente, le chevalier exigea de son ami qu'il
mt par crit tout ce qu'il avoit prouv depuis sa plus tendre enfance
jusqu'au moment o il s'toit trouv parmi des peuples polics. Il
voulut encore qu'il dcrivt & ses premiers penchans, & ses premiers
desirs, & le fil de ses ides; qu'il rapportt dans le plus grand
dtail ce qui l'avoit affect le plus vivement, & de quelle maniere
sur-tout il l'avoit t.

Son ami se refusa plus d'une fois  cette demande, parce qu'il
sentoit toutes les difficults de l'excution. Comment en effet se
rappeller des sensations primitives, effaces & dtruites par tant
d'autres? Comment retrouver la chane de ses propres ides & le noeud
invisible qui a servi  les joindre? La mmoire ne suffit pas pour
cette grande opration.

Cependant, aprs avoir rflchi trs-long-tems, tre descendu en
lui-mme, tre revenu sur ses premieres annes, il se rappella un
certain nombre de faits, dont rien n'avoit pu effacer l'impression; &
cdant aux ardentes prieres de l'amiti & de la philosophie, il envoya
l'histoire suivante au chevalier Baltimore. Celui-ci, dans le premier
transport de sa joie, en fit part  un de ses amis, aussi curieux
que lui sur cette intressante matiere. Cet ami a commis une petite
infidlit en faveur d'un de mes parens, & je publie l'histoire pour
expier sa faute.

Que celui qui voudroit proscrire ce tableau de la nature humaine,
rflchisse avant tout & craigne de se tromper. Qui osera affirmer
que la nature seule est une mauvaise lgislatrice? Qui osera condamner
les actions & les penses d'un sauvage, lorsque, retenu dans une
ignorance invincible, il suit ce que l'instinct & le sentiment lui
prescrivent? Sera-ce l'homme civilis, l'habitant des villes, chez
qui tous ces traits primitifs sont altrs? Ah! respectons plutt cet
instinct sacr, donn par l'Auteur de tous les tres, & souvenons-nous
que plus l'homme cherche  l'obscurcir,  l'touffer, plus il s'loigne
de la flicit.

[Vignette]




CHAPITRE Ier.

(_Williams parle  son ami jusqu' la fin de l'ouvrage._)


Qu'exigez-vous de moi, cher chevalier, lorsque vous voulez que je vous
dcrive le vritable tat de mon ame dans ces tems o la nature seule
m'inspiroit, o heureux dans la solitude des montagnes de Xarico, je
vivois avec la tendre Zaka, criminelle & innocente  la fois? Vous
oubliez que vous allez rouvrir des plaies qui saignent encore; vous
oubliez que pour vous obir il me faut prouver la plus vive des
douleurs. Mes larmes arrosent le papier.... Ah, Zaka, malheureuse Zaka!
la religion condamne les pleurs que m'arrache ton souvenir: je le sais
aujourd'hui; mais la nature, mais mon coeur ne peuvent les retenir.

Ferai-je un fidele portrait de moi-mme? Me peindrai-je avec un
coeur dprav? moi qui ds le premier instant o j'ai senti mon
existence, ai chri la vertu, avant mme que ma bouche et appris 
prononcer son nom.

Cependant l'infortun Zidzem a t dclar publiquement coupable, lui
qui se flattoit d'tre innocent! Que ce souvenir m'est cruel! On est
donc coupable sans le savoir. Eh, pouvois-je deviner les loix tablies
pour la tranquillit ou la flicit d'un grand peuple, tandis que
j'tois seul dans un dsert?

Voici mon histoire: elle justifiera peut-tre, mais elle servira
trs-peu  claircir vos doutes. Vous voulez approfondir de grandes
questions, dont la solution passe, je crois, notre porte. La raison de
l'homme, abandonne  elle-mme, peut-elle s'lever  la connoissance
d'un Crateur? Peut-elle clairer par degrs notre foible entendement?
Est-il possible enfin  l'homme de connotre le vritable rapport
de ses devoirs? Oh! ne desirez-vous rien de trop, cher chevalier?
Vous-mme jugez-vous.

Tous les hommes auroient-ils agi comme moi, s'ils se fussent trouvs
dans ma situation? & d'aprs ce que l'un a fait, peut-on dcider
de ce que l'autre auroit pu faire? Sans doute nous avons besoin d'une
main cleste qui nous conduise dans une route aussi incertaine; mais
est-il impossible  l'homme de rflchir sur lui-mme, d'couter la
voix secrete de son coeur, & de remonter ainsi aux principes de
cette loi sublime & invariable, qui dirige tous les tres? Aura-t-il
absolument besoin d'un secours tranger pour sentir l'existence d'un
premier tre? La vertu est-elle incompatible avec l'ignorance? Le
coeur n'a-t-il pas ses lumieres, & plus pures que celles de l'esprit?
Hlas! avant que l'Eternel et daign faire descendre sur la terre ces
vrits lumineuses & consolantes, la raison n'avoit-elle pas su les
entrevoir? Ne portons-nous pas le germe d'un sentiment actif, qui ne
demande que la moindre tincelle pour crotre & se dvelopper?

Je vous envoie mon histoire, parce que vous tes mon ami, & que j'aime
 vous avoir pour tmoin de toutes mes penses. Mais drobez-les,
je vous prie, aux yeux de ces hommes qui veulent exercer un despotisme
sur les esprits, & qui font un crime de ne point adorer leurs prtendus
oracles. Nourris dans les disputes de l'cole, accoutums  recevoir
les ides anciennes, ils prononcent hardiment sur l'homme qu'ils
ne connoissent pas, & lancent ensuite leur foudre sur le fantme
qu'ils ont imagin. Evitez ces docteurs vains, leur orgueil & leur
intolrance. Ils voudront vous persuader que Zidzem, qui va vous
crayonner la sensibilit de son coeur, est un libertin, un insens,
peut-tre un impie qui, sous un air de simplicit, cache le coupable
dessein de renverser leur systme. Ils se vengeroient  juste titre:
le bon Zidzem a quelquefois t curieux de s'enfoncer dans le ddale
obscur de leur philosophie scholastique, & il s'y est gar avec eux;
mais du moins il a ri, en sortant de leur pompeuse cole, tel qu'un
homme sage, en s'veillant, se moque du songe ridicule qui a fatigu
ses sens.

Pourquoi aussi n'a-t-il pas adopt leurs chimeres? Pourquoi
n'a-t-il pas reconnu cette perversit originelle qui, selon eux, est
notre partage? Pourquoi a-t-il cru qu'on pouvoit lire la grandeur &
la magnificence du Crateur dans la vote du firmament comme dans
un livre? Pourquoi a-t-il pens que le Juge incorruptible, qu'on ne
trompe point, rside en nous-mmes? Pourquoi a-t-il dcouvert que
toutes les fables dont la terre est remplie ne sont que des emblmes
d'une ide primitive & qui appartient  tout homme qui, au lieu de
disputer, ne veut que sentir? Faut-il des argumens pour adorer? Faut-il
compulser des livres pour apprendre  tre juste & bon? N'est-on
gnreux, compatissant, qu' la suite de longues tudes? L'innocence
ne suffit-elle pas, & n'appartient-elle point au premier mouvement de
l'ame? Je ne suis ni philosophe, ni savant; je n'ai point, comme eux,
l'ambition d'lever un systme sur un chafaudage de mots. Je ne veux
tre ici que l'historien de mes sensations, & des ides qu'elles m'ont
fait natre.




CHAPITRE II.


Je suis n parmi les Chbutois, peuple du sud de l'Amrique, peuple
long-tems illustre & vainqueur. Pardonnez si je me fais gloire de ma
patrie, & si je laisse entrevoir quelqu'orgueil au nom de ma nation.

Avant que l'avarice & la cruaut, sous les vtemens d'une religion
sainte, eussent trouv le chemin de l'Amrique, pour effrayer un
nouveau monde de l'assemblage horrible de tous les crimes, les
Chbutois toient un peuple aussi renomm dans l'Amrique, que les
Franois le sont aujourd'hui au milieu de l'Europe. Ils ont donn des
habitans, des rois & des loix au Prou.

Lorsque j'ai commenc  lire les auteurs Europens, j'ai cherch
avidement ce qu'ils avoient dit du bon incas Cabot, qui avoit rgn
sur tant de millions d'hommes, & qui, malgr l'tendue de son empire,
avoit su les rendre tous heureux; ce qu'ils avoient pens du sage
Zulma, du victorieux Ozimo qui triomphoit pour pardonner, & de vingt
autres monarques distingus par des vertus hroques & particulieres.
Quels furent mon tonnement & ma douleur, de feuilleter vainement une
prtendue histoire universelle, & de ne pas trouver leurs noms, pas
mme celui de ma patrie! Mais  la place de ces noms sacrs, je lus
l'numration de toutes les folies d'un certain Jaques, les attentats
multiplis d'un Henri qui faisoit couper la tte  ses femmes l'une
aprs l'autre, pour en pouser une nouvelle en sret de conscience, &
combien de matresses avoit entretenu un roi voluptueux, nomm Charles.

Quoi, dis-je en soupirant, la vertu, la sagesse, la valeur de Cabot,
de Zulma, d'Ozimo, sont restes inconnues, & la sottise, les crimes de
ces indignes souverains sont terniss! La pense que, dans quelques
siecles, ces livres priroient sans doute avec la mmoire de leurs
hros, fut la seule chose qui servit  me consoler.

Lors donc que les Espagnols, guids par la soif de l'or & du sang,
la foi & la rage dans le coeur, la flamme & la croix  la main,
aborderent les malheureuses contres de l'Amrique, les Chbutois
n'inspirerent pas plus de piti que les autres peuples. Ces Europens
altrs d'or attaquerent des nations qui ne les avoient point offenss,
attenterent  leurs biens,  leur libert,  leur vie, & prcherent
ensuite une religion qu'ils avoient rendue aussi dtestable qu'eux.
Les tourmens toient les interpretes de ces barbares, un bcher
enflamm leur rponse, & la cupidit l'origine de leur zele affreux.
Ils annonoient un Dieu pere de tous les humains, & ils massacroient
des cratures humaines qui ne pouvoient srement reconnotre en eux
des hommes. Je ne m'tendrai point sur cette plaie cruelle faite  la
religion &  l'humanit; d'ailleurs ces horreurs sont assez connues, &
les Europens doivent  jamais rougir de ne pouvoir les effacer de leur
histoire.

Un petit nombre de Chbutois se sauverent dans les montagnes
de Xarico, pour se drober  un esclavage plus cruel pour eux que
la mort. Une autre partie poussa jusqu'aux frontieres du Prou;
l, l'imagination encore trouble des vastes scenes de carnage,
ils croyoient toujours rencontrer leurs farouches assassins. Les
tristes restes de plusieurs nations Amricaines s'unirent & formerent
un nouveau peuple. Elles fonderent leur habitation au milieu de
petites plaines situes entre des rochers & dfendues par des bois
inaccessibles. Elles s'estimoient heureuses aprs avoir tout perdu;
elles toient libres.

Le gouvernement fut confi  un capitaine nomm Xalisem: son pouvoir se
bornoit  protger la nation. Il dut cette place  sa valeur hroque,
& non aux droits de la naissance. Les loix furent aussi simples que
l'esprit de ces peuples, & elles en toient plus respectes: elles
tendoient  unir & non  diviser les coeurs,  concentrer l'intrt
particulier dans l'intrt gnral; elles n'attribuoient pas
quelques privileges  quelques individus pour soumettre le gros de
la nation; elles ne faisoient pas quelques heureux aux dpens de la
multitude.

Unis par le malheur, les citoyens plus gaux s'aimerent davantage.
Cependant il y avoit parmi eux presqu'autant de cultes diffrens
que de chefs de famille; mais ils ne se tourmenterent pas pour des
crmonies, parce qu'ils toient religieux, & non vains & intresss.
Nul d'entr'eux, affectant un droit sur la pense, n'apprenoit  har
son voisin  cause de sa secte. La sret de l'tat, telle toit la
loi universellement reconnue: alors les infracteurs toient svrement
punis, fussent-ils descendans d'Ozimo, fussent-ils les enfans du soleil.

J'ai remarqu avec tonnement que dans plusieurs gouvernemens la
justice dtournoit son glaive devant quelques hommes puissans: ce qui
les autorisoit  trahir les intrts de la patrie, ou  porter leurs
mains avides sur les revenus de l'tat. Un pareil crime toit inconnu
chez les Chbutois: jamais on n'entendit parler de guerres civiles
ni religieuses, & je n'ai pu me familiariser avec l'histoire des
Europens, quand j'ai vu qu'on n'avoit jamais disput si l'on devoit
adorer Dieu, mais qu'on avoit vers des torrens de sang pour savoir
comment il faut l'adorer. Ainsi, c'est plutt l'extrieur du culte que
le culte mme, qui a servi de prtexte  l'embrasement des tats; ou
plutt l'homme a dfendu la cause de son opinion, & non celle de la
Divinit. Mais a-t-elle besoin qu'on dfende son culte  main arme?
Dieu ne refuse point les rayons de son soleil  l'impie adorateur des
idoles: laissons  sa suprme grandeur le soin de venger ses offenses.

Les Chbutois (car ce peuple compos de vingt peuples divers, avoient
retenu le nom qui imprimoit le plus de respect) devoient tre
ncessairement les irrconciliables ennemis des cruels Espagnols: la
vengeance toit leur premier devoir, j'ai presque dit leur vertu.
Si un Espagnol tomboit entre leurs mains, ils lui faisoient
souffrir les mmes tourmens qu'ils avoient endurs: c'est ainsi qu'ils
satisfaisoient  la mmoire de leurs braves anctres, lchement gorgs.

Les Europens accusent encore aujourd'hui les Chbutois d'avoir t
la nation la plus sanguinaire. Non, mon ami, elle fut la plus juste.
Autrefois simple & tranquille dans ses moeurs, contente des prsens
de la nature, elle vivoit sans souponner la vengeance & la fureur;
mais  la vue de monstres nourris au carnage,  l'aspect de leurs
tyrans ensanglants, les Chbutois imiterent leur cruaut, & bientt
les surpasserent. Ils se familiariserent avec les arts horribles qui
portent la destruction. On ne les traita plus de stupides ds qu'on
les vit redoutables; toutes les passions violentes chauffoient leur
courage.

On vit la libert refleurir sur des rochers, aprs des fleuves de sang;
mais on ne la crut pas trop chrement achete. Les Chbutois braverent
leurs ennemis jusques sous le cacique Azeb, mon pere. Il toit
brave, il avoit des vertus; mais, le dirai-je! il toit plus philosophe
que politique & guerrier. L'avarice, la superstition & la tyrannie
conjurerent ensemble pour effacer de dessus la terre un peuple innocent
& libre. Les Espagnols ne pouvoient souffrir une colonie d'Indiens
voisins de leurs villes; mais comment franchir les hautes montagnes
de Xarico? comment asservir des hommes qui frmissoient au seul nom
d'esclavage? Ils esprerent obtenir de la ruse ce qu'ils n'osoient
attendre de la valeur. L'inimiti entre les deux nations paroissoit
affoiblie par le tems; quelques petites alliances toient mme formes
par le relchement de la discipline. Ils parurent plus modrs; ils
nous porterent des paroles de paix. Le commerce s'introduisit entre les
deux peuples: cette correspondance utile consacra leurs liaisons.

Dj quelques missionnaires s'toient glisss chez les Chbutois:
leur extrieur compos, leur langage doux, leur zele dsintress ou
qui paroissoit l'tre, ne laisserent point souponner des espions
secrets parmi un peuple qui savoit combattre, vaincre & punir, mais qui
ignoroit les pieges de la trahison.




CHAPITRE III.


Mon pere, tromp par la douceur apparente de leur caractere, reut
ces missionnaires avec bont. Dans sa jeunesse il avoit frquent
quelques Europens; de sorte qu'il possdoit plusieurs connoissances
trangeres  ses compatriotes. Amoureux des arts, il accueillit des
hommes qui les cultivoient. Il avoit de la sagesse, de la grandeur
d'ame, de l'humanit; mais il ne prvoyoit pas assez les dangers. Trop
peu dfiant pour la place qu'il occupoit, il permit aux missionnaires
de prcher librement leur religion; ne croyant pas qu'elle pt influer
sur la forme du gouvernement, & que des hommes isols & sans armes
pussent jamais tre dangereux  un peuple de guerriers. Cette religion
toit nouvelle, imposante par ses crmonies, annonce par des
hommes intelligens; elle attira la foule, fit des progrs tonnans &
rapides, plut par des dehors clatans; & telle fut la premiere semence
des troubles qui amenerent la ruine de ce peuple aveugl.

Vous savez que les Amricains ne sont pas tous de la mme couleur: on
y voit des femmes qui, en blancheur & en beaut, ne le cedent en rien
aux plus belles Europennes. Ma mere Alguzire eut la gloire d'tre la
plus aimable d'entr'elles. Unie  Azeb par les liens les plus doux,
elle toit alors dans tout l'clat de la plus florissante jeunesse. Moi
& une fille nomme Zaka tions les seuls fruits de leurs amours.

Alguzire eut le malheur de plaire  l'un des missionnaires, qui
avoit un libre accs dans la demeure de mon pere. Il s'insinua prs
d'elle sous le masque de la probit; mais il ne tarda pas  trahir son
coupable dessein. Alguzire toit une sauvage, elle fut fidelle  son
poux.

Le missionnaire, tromp dans ses desirs, aprs plusieurs
tentatives, eut recours  la force. Elle rendit ses efforts vains, &
se plaignit  mon pere. Azeb, arm du glaive de la justice, mais sans
haine & sans colere, crut pouvoir punir le perfide qui avoit attent
 l'honneur d'une femme que son rang & sa vertu auroient d faire
respecter; & selon la religion qu'il prchoit, le sducteur audacieux
n'en toit que plus coupable. Les loix qui prononoient la peine de
mort contre la violence, furent excutes.

Le chtiment de ce missionnaire eut des suites horribles: ses
compagnons le blmoient publiquement, mais en particulier lui donnoient
le nom de martyr. Les Chbutois baptiss, excits  la rvolte par
leurs sourdes manoeuvres, s'emporterent injurieusement contre mon
pere; ils crurent la religion outrage dans la personne du coupable
justement puni. Anims  la vengeance par l'organe de leurs prtres,
ils firent une alliance secrete avec les Espagnols, & les conduisirent
par des passages inconnus dans le centre des montagnes de Xarico.

Une guerre civile alloit embraser l'tat, & c'toit la religion qui
devoit aiguiser le fer. Mon pere vit qu'il seroit trop foible contre
la plus grande partie de ses sujets rvolts: il aima mieux cder pour
pargner le sang, & ce fut de cette maniere qu'il dsarma ses sujets,
se flattant de les convaincre bientt de leur profonde erreur.

Il accepta donc le trait que les Espagnols lui offrirent, parce qu'il
avoit espr que ses sujets ouvriroient les yeux & redeviendroient
fideles  leur premier serment, gage de leur libert, de leur bonheur.
Malheureux Azeb! plus malheureux citoyens! Tous les yeux se fermerent
sur les dangers & sur les dsastres qui prparoient la ruine de la
patrie.

Tandis que les jeunes Chbutois, le front ceint de fleurs, clbroient
au milieu des festins cette nouvelle alliance, ils furent trahis par
leurs compatriotes superstitieux. Au signal qu'ils donnerent, les
Espagnols commencerent le carnage. Surpris, envelopp de toute part, ce
peuple ne put se dfendre, & le fer dans la main de la frocit
choisit  son gr ses victimes.

Azeb qui avoit un secret pressentiment de cette trahison, s'chappa
du carnage o ses sujets innocens toient plongs. Au milieu de tant
d'horreurs, il eut la joie de voir son fils & sa fille sauvs par les
soins d'un serviteur fidele: mais parmi la foule des assassins il
perdit la belle Alguzire. O douleur! il vit la main qui pera son
coeur, il entendit les derniers mots de sa bouche expirante, & son
bras fut impuissant  la venger.

Quelques sujets rassembls autour de sa personne protgerent sa vie &
favoriserent son vasion. Oblig de cder  leurs pleurs, il nous prit
entre ses bras; & aprs avoir march long-tems, accompagn d'un seul
domestique, il se cacha dans des antres secrets  lui seul connus.

Du fond de cet asyle on distinguoit la flamme des bchers qui
consumoient nos malheureux concitoyens, & l'cho nous reportoit sur ces
rochers dserts leurs cris lamentables. La fume qui sortoit des
cabanes embrases, s'levoit en noirs tourbillons, obscurcissoit le
ciel, tendoit sa vapeur jusques sur nous & se mloit  l'air que nous
respirions.

Ceux des ntres qu'on voulut forcer  embrasser une religion qu'on leur
avoit trop appris  dtester, aimerent mieux expirer dans les flammes.
On les vit danser autour du bcher, puis embrasser le bois qui alloit
les rduire en cendres. Aussi courageux que les Espagnols toient
lches, ils chantoient au milieu des tourmens les louanges de Xuixoto,
croyant mourir pour sa gloire; & dans cette ide ils expiroient avec
une sorte de joie.

Les Espagnols ne cesserent d'gorger que lorsque les victimes leur
manquerent. Alors ils leverent leurs mains sanglantes vers le ciel,
comme pour lui offrir le sacrifice de plusieurs milliers d'hommes. Ils
se livrerent  une joie effrne, & s'applaudirent, dans le sein de la
dbauche, de leurs crimes nombreux.

Ils instituerent une fte solemnelle, o ils clbrerent la mmoire
de l'adultere, comme celle d'un saint qui devint leur digne patron.
Mais,  chtiment de la justice divine! les chrtiens Chbutois qui
avoient trahi leurs concitoyens, furent trahis  leur tour, & reurent
le prix de leur perfidie. Esclaves & chargs de chanes, condamns
aux plus vils travaux par ces mmes Espagnols, justes une fois, leurs
remords tardifs vengerent du moins la patrie & mon pere.

[Vignette]




CHAPITRE IV.


Dans un vallon ceint de hautes montagnes & presqu'inaccessible, nous
demeurmes cachs pendant quelques jours. N'osant sortir de dessous
la vote d'un rocher, Azeb choisit une nuit des plus sombres, &
nous conduisit par des routes secretes vers un dsert que lui seul
connoissoit. On avoit mis sa tte  prix. Que de fatigues essuya ce bon
pere veillant sur tous nos besoins pendant un voyage aussi pnible! Que
de fois il trembla pour nos misrables jours! Non, ce n'toit point le
pouvoir qu'il regrettoit, c'toit notre mere infortune, dont l'image
le suivoit sans cesse. Je l'ai vu plusieurs fois, en prononant son
nom, verser des larmes, nous approcher de son sein, nous en loigner,
comme s'il et craint de nous faire partager ses douleurs.

Notre dbile enfance eut besoin de toute son active tendresse pour
ne pas succomber en route; mais il avoit tout prvu, & il sut
domter toutes les traverses. Accompagn du seul Caboul, son fidele
compagnon, il arriva dans l'asyle impntrable qu'il avoit choisi pour
y terminer ses jours. Figurez-vous des rochers escarps qui environnent
une plaine assez agrable, comme si la nature et voulu la drober 
tous les yeux: d'un ct les montagnes de Xarico, de l'autre des bois
inaccessibles; c'est l que, dans une caverne spacieuse, mon pere
avoit dpos ses trsors  couvert des Espagnols & de leurs recherches
avaricieuses. L, nous nous trouvmes en sret & comme dans une
citadelle o la nature prenoit soin en mme tems de nous nourrir & de
nous protger.

Je tiens tous ces dtails de la bouche de mon pere, qui me les a
confirms dans plusieurs rcits. Je n'avois alors que trois ans, & Zaka
en avoit deux. C'est un ge o par sa foiblesse l'homme parot le plus
infortun des tres, & o j'ai t le plus heureux parce que j'tois
insensible aux malheurs qui m'environnoient.

Dans les premiers tems nous demeurions toujours dans une caverne
obscure, & je ne savois pas alors que c'toit pour conserver une
vie pour laquelle j'avois une indiffrence absolue. Mes yeux
s'accoutumerent aux tnebres & ne m'empcherent plus de distinguer les
objets. Aujourd'hui je jouis encore du privilege de voir distinctement
dans l'ombre la plus paisse.

Mon pere, Caboul, Zaka, & moi, tel fut le petit nombre des infortuns
chapps  la fureur des Espagnols. Jamais mon pere ne se hasardoit
 monter au sommet des rochers, dans la crainte d'tre dcouvert.
Nos tyrans avoient tendu leurs habitations dans les plaines qui
bordoient ces rochers: dans la suite nous nous promenions seulement
sur un petit cteau orn de gazon, o nous respirions le frais. Que
d'inquitudes nous causmes  la tendre sollicitude d'Azeb! Il toit
oblig d'interrompre nos jeux innocens; il nous interdisoit jusqu'aux
cris de la joie; nous ne pouvions souponner pourquoi il refrnoit
nos transports, pourquoi il nous empchoit de sortir de l'espace
circonscrit. Notre raison commenante accusoit sa svrit, qui n'toit
que le fruit de sa vigilante tendresse.

Notre petite plaine toit assez fertile pour nous procurer une
nourriture suffisante & convenable: la Providence a soin de l'homme
en quelque lieu qu'il se trouve, pourvu que son travail interroge sa
libralit. Cher chevalier, arrtez-vous un instant; contemplez un
spectacle qui intressera votre coeur sensible; voyez un cacique qui
s'asseyoit sur un trne d'or & possdoit autant de trsors qu'en peut
desirer l'ambition des monarques de l'Europe; voyez-le cultiver la
terre de cette mme main qui portoit le sceptre. Il ne le regrette pas;
il est  lui-mme, & il se trouve pay de toutes ses peines, lorsqu'un
de ses enfans lui sourit. Les dsastres de sa nation, voil ce qui le
touche encore: il a fait sans peine le sacrifice de l'autorit; mais il
ne s'accoutume pas aux images effrayantes de la patrie extermine.
Il m'a dit souvent qu'il se trouvoit plus heureux dans cette solitude,
n'ayant  lutter que contre les besoins de la vie, que lorsqu'au milieu
des hommages qui environnent la royaut, il avoit les inquitudes du
commandement & les soucis renaissans d'une prvoyance journaliere.

Pere tendre, il apprtoit de ses mains l'aliment qui soutenoit notre
vie dfaillante; chef ador, il possdoit un ami dans un de ses anciens
serviteurs; & peut-tre il rendoit graces au ciel de son infortune,
puisqu'il avoit rencontr un coeur, lorsqu'il n'avoit plus de diadme.

Une herbe de bon got, le fruit du cacoyer, des racines succulentes,
quelquefois du gibier, voil ce qui composoit les mets de notre table.
Je ne dtaillerai point ici les prodiges d'industrie que le soin de
notre conservation sut dicter  mon pere. Caboul lui disputoit la
gloire du travail, & mon pere le rcompensoit de son zele en s'avouant
vaincu. Nous nous tions accoutums  le regarder aussi comme
un pere; & dans les premieres annes de notre vie, nous ne mettions
aucune diffrence entre lui & l'auteur de nos jours. A leur rencontre
nous nous prcipitions galement entre leurs bras, & les caresses de
l'un & de l'autre nous sembloient tout aussi vives. Contens de notre
sort, nous ne formions aucun desir, & nous croissions en ge, sans nous
appercevoir que nous avancions dans le chemin de la vie, & que des
clarts fatales alloient bientt rompre le charme & l'insouciance du
jeune ge.

Quant au systme de notre ducation, Azeb l'avoit dress sur le plan
le plus sr pour notre flicit. Il avoit rsolu de nous abandonner
aux leons de la bonne & simple nature, persuad que tout ce qu'elle
fait est bien fait, & que ce n'est qu'en la contredisant que nous nous
sommes ouvert la source de tant de maux. Sa voix sacre lui paroissoit
prfrable  toute autre, parce qu'elle est plus sre & que l'ignorance
vaut mieux que l'erreur.

Azeb avoit connu les loix, les coutumes & le culte de divers
peuples. Il avoit rflchi sur les contrarits qui obscurcissent
l'esprit de l'homme & lui font btir des loix chimriques  la place de
ces loix simples qui n'garent jamais un coeur droit & sincere. Il
vouloit loigner de nous ces opinions incertaines qui nous tourmentent,
parce que nous sentons confusment que leur base nous chappe, & il
crut avancer notre raison en nous dgageant de cette foule de mots,
source de nos disputes & de nos haines.

D'ailleurs il pensoit que comme nos jours devoient s'couler, dans ce
lieu dsert, au milieu de la paix & de l'innocence, nous n'aurions pas
besoin de prceptes, qu'il suffisoit de nous faire pratiquer ce qui
toit bon & juste, & que l'avertissement pourroit jaillir du fond de
nos coeurs, puisque Dieu avoit daign gratifier la nature humaine
d'un lan particulier vers la source de la vie & de l'existence. A
toutes les facults qu'il nous a prodigues, n'auroit-il pas joint la
fin sensible qui nous mene vers lui? Si cela n'toit pas, chaque
tre seroit donc isol; la cration seroit morte, & le lien qui nous
unit au grand tout seroit rompu: o existeroit cette intime rvlation,
si du trne de sa gloire Dieu ne l'avoit grave dans le sein du foible
nourrisson? En croissant, en levant les regards vers la vote du
firmament, il faut qu'il la reconnoisse pour l'ouvrage de sa main, ou
il retombe dans la classe des brutes. Non, du ct de ce prsent Dieu
n'a pas fait l'homme infrieur aux anges.

Le principal soin dont s'occupa Azeb, fut de nous enseigner les mots
usits & ncessaires pour les besoins de la vie; il ne nous exposoit
jamais que la signification des objets physiques; il loigna sur-tout
de notre esprit l'ide de la mort, & il nous reprsentoit tous les
objets de la nature comme anims & sensibles; il nous faisoit respecter
un oiseau, une mouche, une fourmi, & nos pieds toient accoutums 
se dtourner, de peur de l'craser. Il nous rptoit incessamment: Ne
faites point souffrir cet animal; il n'est pas  vous; car si vous
marchez sur lui, Caboul & moi marcherons sur vous. Respectez tout ce
qui a le mouvement; car vous n'tes pas plus dans le monde que cette
mouche qui vole.

Ainsi il abandonna nos coeurs  la sensibilit, & nous accoutuma 
regarder tout ce qui nous environnoit comme dou d'un principe de vie;
de sorte que nous tions parvenus au point de saluer les animaux comme
nos freres, comme nos gaux. Jamais notre langue ne se trempa dans leur
sang; ou quand la ncessit avoit oblig Azeb d'en mettre quelques-uns
 mort, il les tuoit loin de nos regards, & ces animaux ne portoient
plus sur notre table l'apparence d'un tre qui avoit reu un souffle de
vie.

Nous avions douze ans, que l'ide de la destruction n'toit point
encore entre dans notre imagination: nous jouissions des bienfaits
de la nature sans trouble & sans remords, & la mort seroit venue nous
frapper sans que nous la connussions; l'image mme du dprissement
toit trangere  nos rflexions.

Ds que nous pmes le comprendre, Azeb nous parla des plaines voisines
comme d'un lieu o habitoient des mchans qui ne respectoient pas la
sensibilit de leur prochain, & qui, se faisant du mal les uns aux
autres, en feroient  tous ceux qui les approcheroient. Il nous prit 
tous deux un frisson intrieur; & envisageant qu'au-del de ces rochers
il existoit des mchans, nous regardmes le lieu que nous habitions
comme celui dont nous ne devions pas nous carter, sous peine de
souffrir.

Azeb eut grand soin de nous imposer de bonne heure des travaux
proportionns  la foiblesse de notre enfance: il nous entretint dans
ces exercices salutaires qui dvelopperent l'usage de nos membres &
rendirent nos corps souples & agiles.

Chaque jour nous assistions au lever de l'aurore, & il ne nous toit
pas permis de passer dans le sommeil cette heure sacre du jour. Nous
contractmes l'heureuse habitude du travail; il remplissoit les
trois quarts de la journe: il nous devint ncessaire, & mme agrable.

Cette vie tempre & agissante nous tenoit gais & vigoureux. Une espece
de chant mesur accompagnoit nos exercices: la voix de Caboul & celle
de mon pere nous rpondoient  une grande distance, & notre poitrine
se fortifioit en mme tems que nos bras. Il m'en est rest une voix
forte, que dans la suite j'ai t oblig d'adoucir en vivant parmi des
hommes civiliss, lesquels,  mon sens, ont perdu tous les accents de
la nature, & ne font plus que siffler ou murmurer.

La sant circuloit dans nos veines; une vivacit bouillante rgnoit
dans tous nos mouvemens; jamais l'odieux joug de la contrainte
n'affaissa le ressort de notre ame; libres, nous fmes heureux. Si nous
connmes la douleur, peine invitable & passagere, nous ne connmes
point le chagrin, l'inquitude de l'avenir. Nos desirs se rduisoient 
peu de chose: ils toient tous satisfaits, & nous ne devinions pas
qu'il existoit des sciences que l'on n'acquiert que par les larmes, les
tourmens & la captivit des premieres annes de la vie de l'homme.




CHAPITRE V.


Cependant nous approchions de cet ge redoutable o les pnibles &
agrables sensations du coeur humain se font sentir dans toute leur
vivacit, tonnent l'ame par leur nouveaut, & la ravissent par leurs
dcevantes douceurs. O jours d'innocence, de trouble & de volupt! Ma
raison toit enveloppe dans une heureuse obscurit; je ne connoissois
ni la nature, ni moi-mme... Il m'est difficile aujourd'hui de remonter
 mes premieres sensations, & de marquer toutes celles que ma mmoire
m'apporte confusment.

Vous verrez nanmoins mes desirs natre les uns des autres; mais ne
jugez pas pour cela que tous les hommes ont la mme maniere de voir,
de sentir, de desirer & de jouir. Des tres qui paroissent semblables,
different quelquefois tellement qu'on les croiroit opposs.

Mon ouvrage est trop difficile pour qu'il ne demeure pas imparfait.
Les annes ont effac en partie les images qui toient alors si
vivement imprimes dans mon ame; & que de foiblesses de l'esprit humain
ont pass sans se laisser remarquer! Combien de fois sur les mmes
objets ai-je chang de sentiment! quel flux & quel reflux de jugemens
contradictoires! Aidez-moi dans ce labyrinte o vous m'avez engag, &
supplez aux ides intermdiaires.

Mes premieres sensations ont t les soupirs d'un coeur qui demande
le bien-tre. Je sentois le besoin d'tre heureux, & j'attendois mes
petites jouissances de la main qui avoit commenc  les rpandre sur
moi. Je me rappelle parfaitement que j'aimois l'tre qui me prsentoit
ma nourriture; qu'il me tardoit de le revoir lorsqu'il toit absent, &
que je souffrois lorsque j'tois spar de lui. Il me souvient d'avoir
beaucoup pleur en voyant Caboul qui s'toit bless  la main. Je lus
sur son visage ple la douleur qu'il prouvoit, & j'en ressentis le
contre-coup.

La joie d'Azeb me pntroit de joie, & je distinguois d'abord quand
quelque peine invisible changeoit son visage. Je crois que la
sensibilit existe dans l'ame de l'enfant, & qu'il est dj soumis 
partager le plaisir & la douleur de ceux qui l'environnent.

L'amour de la socit a encore t l'une de mes fortes sensations. Je
n'aimois point  tre seul; j'tois bien-aise quand je rencontrois mon
pere ou Caboul, quand ils me caressoient, quand ils me soulevoient
dans leurs grands bras. Je les sollicitois  me parler, lorsque leurs
travaux les occupoient tout entiers. J'avois besoin de lire dans leurs
yeux les sentimens qui les animoient  mon gard; & je me rappelle que
je les devinois trs-bien; j'ose mme croire que l'enfant est plus
physionomiste que l'homme fait. Comme il est tout instinct, il sent
l'ame de celui qui l'approche: je ne me suis jamais tromp sur la
physionomie sereine ou triste de mes deux suprieurs.

J'tois encore plus charm lorsque je jouois avec Zaka. Si nos petits
jeux nous brouilloient, le besoin d'tre ensemble nous rapprochoit
bientt. Quand elle toit fche & qu'elle s'loignoit, c'toit moi
qui courois aprs elle, & je ne pouvois souffrir son loignement plus
d'une heure ou deux. Je voulois l'assujettir  mes divertissemens; mais
c'toit elle qui m'assujettissoit aux siens.

Voil les premiers mouvemens que je puis appeller en moi les mouvemens
dominans & qui n'ont t gravs dans mon coeur par aucune main
humaine. Je ne sais si j'avois dj le germe des autres penchans: je
ne puis faire ici remarquer leur liaison, car je ne l'ai point sentie
moi-mme. J'tois un tre social, puisque je n'tois point indpendant
des moindres signes qui se faisoient autour de moi, que je les
interprtois avec justesse, & que j'y rpondois avec facilit.

Je puis assurer avec sincrit que j'tois absolument exempt
d'orgueil & de vanit, car on ne m'avoit jamais lou: on ne m'avoit
point dit que je fusse beau ou laid, & je n'avois jamais song aux
attraits de ma petite figure. La jalousie m'toit inconnue, car il n'y
avoit jamais eu aucune prfrence marque entre Zaka & moi. La vrit
m'oblige d'avouer encore que je n'avois pas plus d'amiti pour Azeb que
pour Caboul: le degr de mon affection varioit selon le bien qu'ils me
faisoient; les liens du sang n'toient en moi que les noeuds de la
reconnoissance.

Je n'avois aucun regret de mes actions quelconques: l'aigre voix du
reproche ne retentit jamais  mon oreille.

On n'avoit point peupl mon imagination de fantmes: je ne redoutois
rien, soit que l'ombre m'enveloppt, soit que le ciel s'embrast
d'clairs. Je ne reconnoissois aucun tre malfaisant dans la nature;
& quand j'tois averti par la douleur de mieux prendre garde  ma
conservation, Azeb & Caboul ne joignoient point leurs cris  mes
plaintes; ils attendoient froidement que la douleur ft passe; leur
visage calme me disoit que ce n'toit rien; & comme je sentois qu'ils
m'aimoient, j'ajoutois foi  leur physionomie.

L'ide d'une proprit particuliere & exclusive n'entra point dans mon
entendement. Jamais rien ne me fut refus; quand je demandois quelque
chose d'impossible, on ne me repondoit pas, & mon caprice cessoit de
lui-mme.

Tous mes desirs se bornoient  satisfaire mon apptit, & je ne sais
quoi de secret me disoit que de ce ct la nature toit inpuisable,
& que je ne manquerois jamais de nourriture. Ayant vu le vallon que
j'habitois produire presque sans relche des fruits de plusieurs
especes, j'ignorois jusqu'aux termes de besoin & de pauvret.

Je considrois les vases d'or de mon pere d'un oeil aussi indiffrent
que les rochers qui ceignoient notre habitation: seulement leur couleur
& leur clat me causoient un lger contentement. Je ne hassois
personne, personne ne m'offensoit: l'esprance m'toit trangere, je ne
prvoyois point l'avenir. Born au prsent, rien ne m'alarmoit, & la
seule douleur me sembloit un mal. Le moment pass, je l'oubliois.

Ainsi j'avanois, sur une pente douce & fortune, vers le printems
de la vie, vers la saison o des passions, jusques l inconnues,
s'veillent comme une rapide tempte, entranent nos coeurs comme un
torrent imptueux, & o l'amour qui nous enivre nous met sous le joug
de son empire.

Ma raison avoit commenc  jeter ses premiers rayons; ils tomberent
sur les objets qui m'environnoient: j'apperus quelques-uns de leurs
rapports; je les comparai, je les jugeai, & de ces rsultats naquirent
des ides nouvelles. Je fis quantit de remarques qui m'tonnerent
moi-mme. Je btis de petits systmes qui, tout extravagans qu'ils
toient, attestoient le libre exercice de ma pense. J'approuvois & je
blmois. Je me souviens que mon pere, attentif & se recueillant,
avoit alors une physionomie que je ne lui avois pas encore vue; qu'il
me regardoit, & que son silence toit expressif.

Je perdis cette ptulante tourderie qui caractrisoit mes premiers
ans. J'tois tour--tour tranquille ou agit, sombre ou joyeux; l'ennui
me glaoit ou la volupt m'enflammoit.

Ce nouveau sentiment qui se dveloppoit en moi, me fit appercevoir
toute la profondeur de mon tre. Je rflchis sur moi-mme je
m'interrogeai, je sondai l'abyme de mon coeur: un desir de feu en
remplissoit toute la capacit; & ce desir que je ne pouvois dfinir,
qui m'effrayoit, me tourmentoit, me donna cependant quelques momens
d'extase qui me ddommagerent de cet tat cruel.

Je sentis qu'il me manquoit quelque chose ncessaire  mon bonheur,
moi qui jusqu'ici n'avois rien desir. Un chagrin lent & destructeur
s'empara de mon ame; une mlancolie profonde garoit mes esprits; un
trouble qui alloit toujours croissant, que dis-je! une fureur
sourde grondoit dans mon sein. Ces phnomenes nouveaux dcomposoient
pour moi le tranquille spectacle de la nature. Je pleurois sans sujet,
je me rjouissois de mme. Les vives tincelles d'un feu inconnu
parcouroient mes veines & jetoient dans mon coeur des motions  la
fois douces & pnibles.

Enfin, la compagnie de mon pere & de Caboul me devint insupportable;
car ils toient absolument trangers aux sentimens qui me dominoient:
Zaka, la seule Zaka adoucissoit mon chagrin, mais non pas mon trouble.
Il redoubloit lorsque j'tois prs d'elle: je ne la regardois plus avec
la mme assurance; un clair de ses yeux me jetoit dans l'abattement ou
dans une joie folle. Je tremblois en lui parlant des choses les plus
indiffrentes: j'avois toujours le mme zele pour lui rendre mille
petits services; mais ce zele avoit quelque chose d'emport que je
voulois vainement contraindre. Les racines les plus succulentes,
que j'arrachois du jardin, je les conservois pour Zaka, & je donnois
les moins bonnes  mon pere.

Que j'tois content lorsque Zaka ayant la tte baisse, ou applique
 quelqu'ouvrage, je pouvois en silence dvorer ses charmes sans en
tre vu! Si l'on me surprenoit alors, je rougissois comme si une honte
secrete m'et atteint.

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CHAPITRE VI.


Il falloit que Zaka se ft apperue du trouble qui me dvoroit, car
elle toit devenue aussi craintive que moi; elle hsitoit  me demander
ce que j'avois, & j'hsitois  lui dcouvrir ce que je ressentois.

Je reconnus que son coeur n'toit pas plus tranquille que le mien.
Cette dcouverte m'inspira un grand contentement, sans savoir pourquoi.
En la voyant inquiete, agite, je tombai dans une espece de ravissement
que je ne puis dfinir. Son maintien toit plus rserv, elle n'osoit
plus badiner avec moi; mais je la voyois chaque jour inventer mille
prtextes pour rester  mes cts. Elle fuyoit sans raison, & sans
raison revenoit un instant aprs.

Mon coeur toit trop surcharg pour ne pas s'ouvrir; mais je ne savois
 qui dire mon secret, si c'toit  Azeb ou  Caboul, afin d'apprendre
d'eux le moyen de me tranquilliser. Zaka m'toit trop redoutable; ma
voix expiroit en sa prsence, je ne savois de quels termes me servir
pour lui peindre la situation de mon ame; & pourtant j'entrevoyois
qu'elle seule pouvoit me comprendre.

Malgr ma ferme rsolution de calmer mes tourmens en lui en faisant
l'aveu, de jour en jour je devenois plus timide; mon coeur voloit sur
mes levres, & ne s'chappoit jamais.

Je me suis demand, dans un ge plus avanc, pourquoi l'amour, cette
passion si lgitime, s'effraie de lui-mme, se dguise, comme par
honte, sous le nom d'amiti, & se rend, sous ce masque, douloureux &
pnible.

Que de traits dchirent l'ame avant qu'elle ose d'elle-mme
s'abandonner au plaisir d'aimer & d'tre aim! Quel est donc ce frein
importun qui nous arrte dans la carriere du bonheur? D'o nat cet
effroi qui semble nous avertir que la flicit est dangereuse? La plus
heureuse des passions est environne d'pines qui cartent notre
main.

L'amour est sans honte chez les animaux, parce que ce n'est en eux
qu'un instinct aveugle; mais chez l'homme, c'est une volupt profonde
& durable. Il n'est point de volupt sans la pudeur: c'est elle qui
assaisonne notre bonheur, qui le rend plus touchant & plus vif;
l'imagination nous apporte des plaisirs qui n'appartiennent qu' elle.

J'tois heureux par mon imagination; je n'avois d'autres ides,
d'autres mouvemens, que ceux que je recevois de mon amour. Je marchois
de pense en pense, & toutes me plaisoient. Si je voyois de loin
Caboul ou mon pere, je les vitois: ils venoient me distraire de la
seule ide qui me charmoit profondment.

Je respirois avec plus de libert lorsque je me trouvois dans un lieu
parfaitement solitaire. Je n'prouvois quelque repos que sur la cime
des montagnes, ou dans le fond d'un bois tnbreux. Mes penses, toutes
contraires les unes aux autres, se succdoient avec la plus
grande rapidit. Tantt les tourmens que j'endurois se changeoient en
sentimens agrables; tantt une mlancolie sombre prenoit le dessus &
obscurcissoit tout mon tre. Un arbre touffu m'offroit-il son ombrage,
je m'y arrtois, & l, sur la premiere fleur que rencontroient mes
regards, mon imagination dessinoit les traits de Zaka. Des larmes
involontaires couloient de mes yeux, & je ne savois  qui reprocher la
douleur muette & dlicieuse qui remplissoit mon ame.

Je soupirois  la vue du crystal des fontaines, de l'herbe molle des
prairies, de la nue transparente qui voloit dans les airs: il me
manquoit un bien que mon oeil avide poursuivoit dans les objets
mouvans de la nature. Je surabondois de vie, & je la rpandois jusques
sur les tres inanims.

Plus les lieux o je me trouvois toient sombres, plus l'image de
Zaka venoit avec tous ses rayons clairer ces dserts. Ah! quand mon
imagination fatigue voyoit fuir son adorable fantme, tout
demeuroit autour de moi froid & immobile comme la pierre sur laquelle
je m'asseyois.

Alors, si j'appercevois une colline leve, j'y portois mes pas: il
falloit un plus vaste horizon  mon coeur oppress de soupirs. De l
je considrois l'espace qui me sparoit de Zaka; je cherchois des yeux
si sa vue ne pouvoit pas l'embrasser & me dcouvrir. Un instant aprs,
l'ennui me saisissoit, & d'un pied prcipit je revolois vers l'endroit
o je savois la trouver. A mon retour, si elle se plaignoit de mon
absence, ce seul mot de sa bouche faisoit tressaillir mon ame de joie,
& ma douleur se calmoit. Auprs d'elle je me disois: Je suis bien ici,
& je serois mal ailleurs; c'est ici que je sens le plaisir de l'ame.

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CHAPITRE VII.


Portant toujours Zaka au fond de mon coeur, les penses auxquelles
je m'abandonnois en songeant  elle, me conduisirent un jour fort loin
dans notre caverne. Je parvins jusqu'au rocher le plus loign, qui
terminoit le ceintre dont notre plaine toit ferme, & je le franchis.
J'errois, guid par la mlancolie; j'oubliois les prcipices qui
m'environnoient, & les hommes mchans dont Azeb m'avoit parl. L'amour,
qui occupoit mon ame, ne me laissoit pas le soin de rflchir qu'ils
avoient leur habitation non loin de ces lieux.

Je gravis jusqu'au sommet de la montagne, & bientt,  mon grand
tonnement, je dcouvris une plaine immense, moi qui n'avois jamais
vu qu'un vallon resserr. Non: je suis incapable de rendre ce que je
sentis  l'aspect de ce magnifique spectacle. Un rang de rochers,
entre lesquels toient de plus petites plaines presque toutes de sable,
avoit t comme un rideau qui m'avoit cach la nature. Je n'avois
entendu que le rugissement de quelques animaux froces; je n'avois
habit qu'un dsert. O joie, lorsque je vis pour la premiere fois des
campagnes florissantes, des productions qui m'toient inconnues, le
radieux mlange des couleurs! Les arbres toient en fleurs; leur odeur
dlicieuse sembloit tre le parfum que la terre envoyoit au ciel en
signe de reconnoissance. Le soleil, dans toute sa majest, doroit les
plantes qu'il faisoit clore. Dans le lointain, les bras d'un fleuve
majestueux coupoient en arcs argents les prs humides. Que mon oeil
toit charm de poursuivre son cours! J'tois muet d'admiration: ces
rochers, remparts sourcilleux qui entouroient ma triste demeure,
transforms en une tour bleue, me donnoient un spectacle ravissant.

Pntr de joie, avide de voir & de jouir, je considrois chaque objet;
j'y revenois encore, & je ne me lassois point de le contempler.
Je m'criois par intervalle: Ah, si Zaka toit ici! Un doux mouvement
remua mon coeur; je sentis que j'allois pleurer, je ne retins pas mes
larmes; elles coulerent dlicieusement. Etoit-ce l'amour, toit-ce le
charme de la nature, qui m'attendrissoit  ce point? Tous deux avoient
rassembl leurs sensations pour enchanter mon ame, & je crois que le
moment o elles se runissent est le complment de la flicit de
l'homme.

Je descendis de la montagne  pas lents, tendant les bras vers le ciel:
mes pieds nus se plongerent dans le tendre gazon. Je cherchois  rendre
graces  l'auteur de ma joie; je le cherchois, je ne le connoissois
pas encore; mais dj j'admirois ses ouvrages & je le devinois par
sentiment. J'tois heureux, & mon coeur croit un long cantique
d'actions de graces dans une langue qui n'avoit point de mots.

Enfin, sorti du charme profond o les beauts de la nature m'avoient
retenu, j'eus un moment d'inquitude; je songeai que je n'tois
pas loin des hommes mchans, dont mon pere m'avoit parl: mais je crus
qu'ils ne pouvoient pas exister dans un aussi beau climat. Tout me
rassuroit; le calme, le silence, la fracheur de l'air, le concert des
oiseaux. Des animaux couverts d'une laine touffue bondissoient autour
de moi; mes mains les caresserent avec transport. Je rencontrois de
petits bosquets d'arbres chargs de fruits, & qui plioient sous le
fardeau. Dans le plaisir inexprimable qui me saisissoit, je sautois
comme un enfant & frappois des deux mains, tournant vingt fois autour
de l'objet qui m'avoit merveill.

Conduit  chaque pas par un nouveau plaisir, j'avanai fort loin:
j'apperus une cabane ouverte; j'y entrai. Elle toit dserte; mais
en voyant des vases & diffrens ustensiles  peu prs semblables 
ceux dont je m'tois servi ds mon enfance, j'eus l'ide d'un peuple
nouveau. Je ne fus point tent de les emporter, puisqu'ils m'auroient
t inutiles; mais je cueillis une fleur & un fruit pour Zaka, &
je dirigeai mes pas vers mon dsert. Ah! si Zaka et t l, j'aurois
choisi cette cabane abandonne, & je me serois content d'aller revoir
quelquefois ceux qui avoient lev mon enfance. Je sentois que j'tois
assez fort pour me sparer d'eux, & pour demander  la terre ma
nourriture & celle de Zaka. J'aurois t fier de cultiver la terre pour
elle & de la laisser reposer, pourvu qu'elle et regard mes travaux en
me souriant par intervalle.

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CHAPITRE VIII.


Zaka fut le premier objet que j'apperus  mon retour. Sa vue me causa
un extrme plaisir, parce que j'avois quelque chose de nouveau  lui
annoncer; & c'toit une volupt pour moi de la rendre attentive &
de l'intresser  ce que je lui disois. Mon absence l'avoit rendue
inquiete; elle m'avoit cherch de tous cts. Avec plus de vivacit
qu' l'ordinaire, elle me fit de tendres reproches & se plaignit du
chagrin que je lui avois caus; chagrin prcieux  mon coeur.

Je lui offris mes petits prsens: ils lui furent aussi agrables que
si je lui eusse donn les plus grandes richesses. Elle plaa la fleur
dans ses cheveux noirs qui rouloient jusques sur son sein: elle prit le
fruit qu'elle spara avec ses belles dents, & m'en donna la moiti que
je mangeai avec dlices, car sa bouche y avoit touch.

Zaka fut curieuse de voir ce que j'avois vu; elle se promit un
plaisir gal au mien: nous arrtmes que le jour suivant nous irions
ensemble, par la route que j'avois dcouverte, visiter la belle plaine.
Azeb s'tonna lorsque je lui fis navement le rcit de mon voyage.
Fidele  ses principes, il ne blma point la hardiesse avec laquelle
je m'tois expos; mais dcrivant un cercle avec son bras, il nous
dfendit de franchir les rochers qui bornoient notre enceinte.

Nous avions connu Azeb sous les rapports de bienfaiteur, d'homme
attentif  nos besoins, mais non sous ceux de matre qui pt borner
nos pas avec un geste de sa main. Nous conmes le projet de la
dsobissance, au moment mme qu'il nous intimoit son ordre, parce
que cet ordre nous sembloit injuste; puisque nous avions la force
d'escalader les rochers, pourquoi n'aurions-nous pas dploy en libert
nos facults naissantes?

Nous nous drobmes avant l'aurore pour aller voir la belle
plaine. J'aidois Zaka, je la guidois  travers les sentiers
prilleux. Nous atteignmes enfin le but de nos travaux, & nous
fmes magnifiquement rcompenss de notre courage. Ma chere Zaka
prouva le mme ravissement qui avoit pntr mon ame. Que dis-je! la
sensibilit de son coeur lui procura une joie plus vive encore. Que
j'tois satisfait de la voir contente! Plus heureux que la veille, je
regardois Zaka & la nature; mais la nature me sembloit moins belle,
moins ravissante que Zaka. Nous nous assmes prs d'un petit ruisseau
dont l'eau toit transparente: Zaka s'y mira & elle rougit. A l'ombre
d'un oranger nous badinmes, nous nous jetmes des fleurs: l'aimable
vivacit de Zaka me fit faire mille folies. Les oiseaux chantoient
au-dessus de nos ttes & formoient le plus tendre ramage. Nous y
prtames l'oreille, & leurs accents parlerent vivement  nos coeurs.

Pourquoi ne chantons-nous pas comme eux? dis-je  Zaka. Zaka ne
rpondit rien & soupiroit les yeux baisss. Le plus vif coloris
animoit ses joues; ses mains que je serrois, trembloient dans les
miennes; elle leva un instant les yeux, & un regard plus vif, plus
perant que l'clair, acheva d'embraser tout mon tre. Des larmes
ruisseloient le long de ses joues enflammes & tomboient mouiller son
sein palpitant. Je recueillis ses larmes brlantes, & la pressant avec
feu contre mon sein, je lui dis: Tu pleures, ma Zaka, tu pleures, & tu
caches tes chagrins  Zidzem... Tu ne l'aimes point comme il t'aime;
tu trembles, tu dtournes les yeux... Dis, pourquoi veux-tu me fuir,
moi qui ne suis bien qu'auprs de toi? Elle vouloit s'chapper, je
la retins fortement dans mes bras... Que tu es injuste, Zidzem! Tu
es aussi troubl, aussi inquiet que moi, & tu me demandes ce que tu
ne veux pas me dcouvrir: tu me caches ton coeur, & depuis long-tems
je cherche  t'expliquer les secrets du mien. Je ne veux rien avoir
de cach pour toi. J'ai senti des mouvemens, mon cher Zidzem, des
mouvemens inconnus que je ne puis t'exprimer moi-mme: aide-moi  les
dfinir. Je soupire lorsque tu es absent, & je soupire encore lorsque
je suis prs de toi. Ce n'est qu'avec une certaine honte timide que je
te rends tes caresses. Pourquoi ne ressens-je pas la mme chose auprs
d'Azeb & de Caboul? Ah, Zidzem! tu es ma plus grande flicit: c'est
tout ce que je puis te dire.

Je fus tonn, lorsque dans le tableau que Zaka fit de son coeur, je
reconnus le mien. C'est ainsi que je suis, m'criai-je avec transport;
j'prouve un pareil trouble; je t'aime comme tu m'aimes: mais je sens
de plus que toi un feu secret & indomtable, dont je ne suis plus le
matre. Il me dvore, il me consume, il me rend malheureux... Je
demeurai muet, cherchant quelques expressions qui pussent mieux rendre
ce que je voulois lui dire.

Zaka, rouge de pudeur & d'amour, gardoit le silence. Un attrait
invincible entrelaa plus troitement mes bras autour de son col; nos
yeux se rencontrerent, nos levres en un instant s'unirent, & nos
ames s'chapperent tout aussi rapidement sur le bord de nos levres; le
feu de nos baisers confondit si bien les transports de nos coeurs,
que nous n'avions plus besoin de mots pour les exprimer. Le teint de
Zaka toit anim des couleurs les plus vives: son sein palpitoit contre
le mien; Zaka toit l'innocence mme, & ce fut elle qui m'claira.
Le feu ardent dont j'tois consum ne m'auroit point instruit aussi
rapidement que le fit son amour: elle tomba gare dans des plaisirs
qu'elle ne connoissoit pas plus que moi, & que je devois  ses
caresses. O moment d'ivresse & de volupt, vous ne sortirez jamais de
mon coeur: je reverrai toujours la belle plaine, l'arbre qui nous
prta son ombrage, & la tendre Zaka, foible & abandonne toute entiere
aux transports imptueux de mon amour. Je lui devois tout, une motion
profonde, voluptueuse, & une nouvelle lumiere qui sembloient m'ennoblir
 mes propres regards.

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CHAPITRE IX.


Nous recherchmes nos forces pour sortir de l'oubli o nous tions
de tout ce qui nous environnoit. Prcieuse extase de l'amour, douce
rcompense de deux coeurs sensibles & vertueux, vous rempltes nos
ames! Nous ne rougmes point de nous tre fait heureux: le repentir
ne leva point sa tte de serpent parmi les roses de la volupt: nous
ne sentions dans un doux abattement que notre bonheur mutuel: nos
coeurs, dgags d'un poids accablant, toient lgers comme l'air.
Zidzem, me dit Zaka, jamais, jamais je n'aurois cru que j'eusse pu
tre si heureuse. Ah, puissent tous nos jours tre aussi fortuns que
celui-ci! Je rpondis  Zaka par un baiser & par un soupir, & mon
coeur se remplissoit de l'ide que chaque jour une volupt aussi
douce pourroit nous appartenir.

Nous quittmes  regret la plaine, tmoin de notre innocente
ardeur, nous retournmes  notre dsert: il perdit sa farouche
rusticit; l'amour y toit descendu, l'amour y rgnoit & nos yeux ne
voyoient qu'amour. Je ne sais quel sentiment nous disoit que nous
avions pris un rang honorable parmi l'espece humaine, & nous nous
crmes, orgueilleux de nos sensations, bien au-dessus d'Azeb & de
Caboul, que nous regardions avec une sorte de supriorit; car un
instinct secret nous disoit qu'ils toient incapables de goter les
plaisirs que nous avions prouvs. Dans notre ivresse, nous nous
regardions comme des tres privilgis bien au-dessus d'eux.

Azeb s'toit apperu de notre absence & des suites qu'elle avoit eues.
Il ne nous fit aucune rprimande, & nous regardant comme devant vivre
& mourir dans ce dsert, sans connotre d'autres hommes ni d'autres
moeurs, il affecta une indiffrence qui rpondoit au plan qu'il avoit
conu relativement  nous.

Mon coeur reprit son ancienne tranquillit. L'amour heureux est
la paix & l'harmonie de l'ame. Je ne desirois que Zaka; je la possdois
cent fois plus belle  mes yeux depuis qu'elle toit tendre; cent fois
plus ravissante, je gotois dans ses bras ces plaisirs si chers & si
doux, lorsque c'est l'amour qui les donne & qui les reoit.

Je crus long-tems qu'aucune passion trangere  l'amour ne pourroit
entrer dans mon coeur, parce que je le sentois rempli de cet
inpuisable sentiment. Mon bonheur me parut solidement tabli: chaque
jour devoit s'couler comme le prcdent: chaque jour l'heureux Zidzem
devoit sentir le coeur de Zaka palpiter contre le sien: chaque jour
il devoit couvrir de baisers cette bouche dont le moindre accent
toit un bienfait: chaque jour il devoit voir ces beaux yeux pleins
d'amour, languir & s'clipser sous le nuage des plaisirs. La peine,
les chagrins, la douleur mme ne pouvoient plus approcher le mortel
fortun qui possdoit Zaka. Plein de mon ivresse, je n'appercevois dans
la carriere de la vie qu'une suite de plaisirs gaux, & j'tois
plong  cet gard dans l'illusion la plus parfaite: enfin, je croyois
non seulement au bonheur, mais encore  sa dure ternelle.




CHAPITRE X.


Quelques mois ralentirent nanmoins l'extrme vivacit de mes desirs.
Prenez bien garde aux circonstances, cher chevalier: ce fut dans ce
mme tems o mon coeur se trouvoit heureux & satisfait, qu'un desir
nouveau vint tourmenter mon esprit: desir plus noble, plus grand,
mais bien plus difficile  contenter. Ce desir devint en moi si vif,
que s'irritant par l'impuissance de ma raison, il absorba toutes les
facults de mon entendement. Ma pense arrte dans son essor me donna
la premiere ide de ma foiblesse & m'humilia  mes propres yeux.

Vous verrez peut-tre avec quelqu'intrt la route que ma raison a
suivie pour s'lever  un Dieu. C'toit cette grande question qui
m'agitoit; je faisois les plus grands efforts pour la pntrer, & j'y
rvois jusques dans les bras de Zaka.

En voyant le soleil, je lui disois: Qui t'a fait? Il y a quelqu'un de
cach derriere toi; il y a un bras qui te soutient. Ce monde si beau,
que tu claires, d'o vient-il? Tout est anim, tout vit, tout se meut.
Qui a fait les cieux, la lune & les toiles? Il y a quelque chose
au-dessus de moi, autour de moi, au-dedans de moi, que je conois & que
je ne comprends pas. Que le soleil a de gloire! Que l'oeil de Zaka a
d'expression! Il y a je ne sais quoi d'inexprimable & de cleste dans
son regard, & le soleil avec tous ses rayons vient se peindre dans une
goutte d'eau. Qui a fait le soleil & l'oeil de Zaka? Et ma pense, de
qui l'ai-je reue? Je ne me la suis pas donne. Qui a bti mon corps
souple, celui de Zaka, structure charmante, o toutes les graces sont
rpandues? Le soleil semble fait pour mon oeil, & mon oeil pour
le soleil: le soleil domine la nature, & la rjouit; mais il ne
parle pas. Quel a t le commencement de ce bel astre & de ce grand
ouvrage? Je sens la joie, le contentement, la volupt;  qui dois-je
ces sensations dlicieuses? qui dois-je en remercier? Ah, que je dois
aimer la cause de Zaka, la main qui a arrondi ces bras caressans &
cette bouche voluptueuse qui presse la mienne!

J'tois absorb dans une impuissante mditation, en voulant soulever,
dchirer un voile qui enveloppoit mon entendement; & rassemblant toutes
les forces de mon ame, je voyois comme un abyme immense o j'tois
press par une puissance unique & suprieure. Je me sentois dpendant;
je me sentois appartenant  cette puissance invisible: je ne pouvois me
soustraire  son empire; il ne me manquoit plus que de savoir son nom;
& c'toit ce nom que je cherchois, que je m'efforois de deviner. Je
n'avois pas encore appris les mots d'_ordre_, d'_union_, d'_harmonie_,
d'_unit_; mais toutes ces ides toient en moi. J'admirois les
prodiges de la cration, en cherchant  lire le dcret divin de la
Toute-Puissance. La langue religieuse m'toit encore trangere; mais
dj mon coeur, plein de flamme, avoit ador.

J'avois remarqu depuis quelque tems que mon pere, sur la fin du jour,
s'enfonoit dans un bois voisin & qu'il en revenoit ordinairement
plus triste qu'il n'y toit entr. Cette marche mystrieuse piqua ma
curiosit: un soir je me glissai sur ses pas; aprs plusieurs dtours,
je le vis entrer dans une espece d'antre souterrein, que l'oeil
le plus observateur n'auroit pu distinguer. Je me tins  l'entre,
j'coutai, avanant la tte, retenant jusqu' mon souffle. Tout toit
en silence: je dcouvris une lumiere au fond de la caverne, & Azeb
prostern devant un objet que je ne pus distinguer. Aprs quelques
momens, j'entendis Azeb parler. Un frisson pntra tous mes sens aux
paroles tonnantes que profra sa bouche. Ces paroles toient pour moi,
dans l'tat o je me trouvois, d'une trop grande consquence pour
que je ne les gravasse pas profondment dans ma mmoire. Les voici:

Si tu es, si tu m'entends, quel que tu sois, Auteur de la nature, toi
que les chrtiens, sous le nom d'un Dieu crucifi, & les sauvages sous
celui d'Oromadou, adorent:  coute-moi, & apprends-moi  te connotre!
Le soleil, par sa chaleur bienfaisante, vient ranimer mes membres, la
terre enfante des fruits en abondance; je jouis de tous les tres qui
m'environnent, & je puis sans orgueil me croire le but de la cration.
Tu es! Mon coeur, pntr de respect pour ta grandeur, me le dit;
mon coeur, pntr d'amour pour ta clmence, me le persuade. La voix
de l'univers, par son bel ordre & sa magnificence, annonce ta gloire:
les tres anims chantent tes louanges; & moi, ignorant que je suis, &
peut-tre ingrat, je me tais en ta prsence.

Je te demande o je dois te chercher, o je dois te trouver.
Rsides-tu dans le temple des chrtiens, les plus sanguinaires de
tous les humains, ou te dcouvres-tu  l'homme simple & sauvage qui,
sans tre coupable de sang & d'injustice, t'adore dans un arbre qu'il
a plant de sa main? Je n'apperois autour de moi que des ombres;
je crains de t'offenser en reconnoissant pour Dieu ce qui n'est pas
toi. Dj mes membres qui flchissent, mon sang priv de chaleur, mon
coeur qui ne bat plus que foiblement, m'annoncent que le jour de ma
mort n'est pas loign. Quoi, Azeb deviendra poussiere sans t'avoir
connu! Malheureux qu'il est! il ne pourra donc point instruire Zidzem
& Zaka du chemin qui conduit  toi! Ils ne sauront pas te connotre,
t'aimer, t'adorer. Comment pourront-ils jamais tre heureux? O toi qui
es! aie piti de mon ignorance; daigne... Les accents s'toufferent
alors dans sa bouche, & sa voix s'teignit parmi ses sanglots.

Que devins-je en ce moment terrible &  jamais mmorable!
J'prouvai un saint effroi; mon coeur toit plein de respect pour
cet Auteur de la nature, dont je n'avois pas encore entendu prononcer
le nom. J'attendois avec impatience qu'Azeb sortt de la caverne, pour
m'entretenir avec celui auquel il parloit  genoux. Je brlois de le
connotre. Sans lui, _Zidzem & Zaka ne sauroient tre heureux!_... Je
pensois que cet antre obscur pouvoit tre son sjour; je rsolus d'unir
mes voeux & mes prieres aux larmes & aux instances d'Azeb, afin qu'il
se montrt  nos yeux. Mon pere sortit & ne m'apperut pas: je le vis
qui essuyoit une larme que l'amour paternel lui avoit fait verser.

J'entrai avec un frmissement respectueux au fond de la caverne: mon
oeil cherchoit de tous cts avec qui Azeb s'toit entretenu; je ne
trouvai personne; je vis seulement une table couverte d'une peau de
tigre; dessus toient ranges deux figures: l'une reprsentoit une
espece de monstre hideux, moiti homme, moiti dragon; & l'autre, un
homme souffrant, clou sur une croix de bois. Une lampe clairoit
foiblement cette scene imposante. Cette demi-obscurit, ces objets
nouveaux & formidables, les paroles d'Azeb, je ne sais quel mouvement
inconnu m'entranerent. Une horreur sacre me pnetre, mes genoux
chancelent, je tombe prostern devant ces deux figures, le coeur
puissamment mu & l'esprit dans les tnebres. J'implorois & appellois
 grands cris cet Auteur de la nature. Daigne te montrer  moi, lui
criois-je, Matre du soleil & des lmens! toi  qui je dois la vie
& Zaka; daigne me parler, me rpondre... Je m'afflige de ce qu'il
demeure insensible  ma priere brlante. Je m'imaginois qu'il avoit
parl  mon pere, & qu'il me rejetoit. Aussi-tt, dans la ferveur de
mon enthousiasme, je composai un assemblage d'exclamations & de mots
incomprhensibles, & dans ce mlange confus je le suppliai ardemment de
ne pas se drober plus long-tems  mes yeux.

Cependant ces deux figures demeuroient immobiles, & je m'en
tonnai; j'attendois un mouvement de ces tres inanims, auxquels
j'attribuois de la vie & de la puissance. Tout--coup la lampe plit,
s'teint; l'obscurit m'environne; mon imagination se trouble, enfante
des fantmes; la terreur s'empare de mon ame, elle glace tous mes sens:
le front ple, les cheveux hrisss, je cherche une issue & me trane 
pas tremblans hors de ce lieu effrayant & redoutable.

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CHAPITRE XI.


J'tois triste; je marchois plong dans une profonde rverie: Zaka
alarme me demanda ce que j'avois; je ne lui rpondis rien. Elle
insista. Pourrois-tu me dire, lui dis-je, qui m'a fait, qui t'a fait,
qui a fait le soleil, les bois, les montagnes, les poissons, les
oiseaux, les reptiles? Zaka me regarda, paroissant fort indiffrente
 ces questions. Elle m'embrassa, me voyant en peine. Je sentis que
ce qui m'occupoit passoit la porte de Zaka & ne devoit pas lui tre
rvl.

Ma curiosit me tourmentoit chaque jour davantage: tous mes pas,
toutes mes actions, toutes mes penses ne tendoient qu' claircir cet
impntrable mystere. J'observai Azeb plusieurs fois, & toujours en
secret. Enfin, ne pouvant plus domter ce desir sublime, j'entrai un
soir prcipitamment, lorsqu'il commenoit  prier; je me jetai  ses
pieds; & me relevant avec imptuosit, je le serrai dans mes bras,
& je m'criai en larmes: O mon pere, mon pere! dcouvre-moi ce secret
qui tourmente ma vie. Ce que je te demande est ncessaire  mon repos &
 ma flicit. Apprends-moi  lui parler comme tu lui parles: montre-le
moi, mon pere; o est-il? Que j'unisse ma priere  la tienne; que je
lui sois agrable comme tu l'es  ses yeux; que je l'entretienne comme
tu l'entretiens!

Azeb tonn de mes transports, du feu & de la rapidit de mes discours,
me pressa sur son sein paternel, & mon front fut inond de ses larmes.
Je repris avec la mme chaleur: Ces figures qui sont sur cette table,
est-ce l ce que je dois adorer? Elles ne parlent point: les animaux du
moins ont un regard. A qui dois-je m'adresser pour apprendre ce que je
dois savoir? Tout est muet ici; & celui qui a tout fait sans doute n'y
est pas.

Mon pere me regardoit avec attendrissement; une flamme cleste parut
luire sur son front; il me saisit par la main: _Mon fils,
suis-moi_. Il m'emmene hors de l'antre; je monte avec lui sur une
colline dont la route m'toit inconnue; il me conduit par des sentiers
nouveaux, & je fus surpris de parvenir au sommet d'une montagne leve,
d'o l'on dcouvroit les plaines des mers.

J'apperus pour la premiere fois cet amas immense d'eau: il sembloit
toucher & s'unir  la vote des cieux; le soleil couchant, environn de
nuages de pourpre, peignoit toute la magnificence de ses rayons dans ce
vaste miroir, & sembloit prt  descendre dans les eaux qu'il venoit
d'embraser. Mon oeil bloui se perdoit dans des torrens de feu, &
j'tendois les mains comme pour embrasser cette scene sublime.

Rassemble toute ton attention, mon fils, me dit Azeb d'une voix douce
& majestueuse. Ce que je vais te dire exige toutes les forces de
ton entendement. La crainte de t'enseigner des erreurs & de remplir
ton esprit, jeune & flexible, de prjugs dangereux, m'a jusqu'ici
retenu: je ne t'ai point parl d'objets trop levs pour la foiblesse
de l'enfance; la raison a clat en toi, elle s'est lance vers la
lumiere; il est tems de t'instruire; mais ne crois que ce que ton
propre coeur t'affirmera; il est devenu fort & capable d'embrasser la
raison: voil le flambeau qui ne t'garera point. Mon fils, regarde le
soleil: quelle pompe, quelle majest! quel bras l'a suspendu  la vote
du firmament? Qui a cr ses rayons bienfaiteurs qui descendent sur la
terre nous clairer pendant notre entretien? Rponds-moi, mon fils: qui
est l'auteur de ce globe tincelant & superbe?

Je ne le saurois nommer, rpondis-je  mon pere. Je l'ai regard bien
des fois cet astre: il me semble l'ame de la nature; mais il y a un
bras qui le soutient, il y a srement quelqu'un derriere lui... Oui, il
y a quelqu'un, reprit Azeb, & ta raison dans ce moment doit te dire que
cet tre est puissant, intelligent. Un tre sans commencement a pu seul
crer ce globe qui a commenc un jour  faire le tour du monde:
il a t avant tout ce qui est; & comme tout existe par lui, tout est
dans sa main; il a fallu  ce tout une origine, une source, une cause,
& cette cause est ternelle. Alors il traa un cercle sur le sable pour
me donner une image de l'ternit; puis il ajouta: Son intelligence est
au-dessus de toutes les intelligences. Considere, mon fils, ce vaste
empire des flots, ces montagnes, ces colosses de pierre, l'immensit
des cieux; tout cela pourroit-il tre l'ouvrage d'un tre born, d'un
homme, par exemple, quelque grand qu'on le suppose, d'un homme, tre
toujours fini, atme perdu dans l'immensit des choses? Non, il a
fallu qu'un pouvoir crateur, intelligent, infini, ait fait natre ces
merveilles incomprhensibles qui tonnent nos foibles regards: il a
devanc les tems, parce que rien ne pouvoir exister qu'en lui & que par
lui; tout vient de lui, tout y rentrera; c'est la source des tres & le
matre de toute la nature.

Azeb tendit les bras comme pour me marquer que tout ce que je
voyois toit son domaine. Il est, s'cria-t-il! adorons-le. Et il
se prosterna la tte contre terre, & il m'en fit faire autant. En
se relevant il me dit: Tu le connois prsentement; mais cet tre
intelligent veut tre cach: il ne se manifeste que par ses oeuvres,
& n'est-ce pas assez? Un coin du grand rideau est soulev: mais il ne
sera pas ternellement voil, ce Matre de l'univers; nous irons  lui;
nous sommes faits pour vivre avec lui; ds que nous le connoissons,
rien de nous ne prira; l'ayant apperu, c'est pour tre toujours sous
ses regards. Alors Azeb me prit dans ses bras & me dit: Nous sommes
tous deux dans les siens, & pour n'en jamais sortir: tu l'as connu cet
tre invisible, c'est pour ne plus cesser de le connotre; l'ayant
apperu, tu l'appercevras toujours.

Azeb m'expliqua qu'il y avoit un rapport entre lui & moi, que cette
union ne seroit jamais rompue; & me serrant la main, il s'crioit:
_Jamais, jamais!_ tu ne peux chapper  lui.... _toujours,
toujours_  lui!

Ces mots avoient pour moi quelque chose tout  la fois de terrible &
de consolant. Azeb m'expliqua que la pense qui toit en moi ne devoit
pas plus finir que celui qui me l'avoit donne; que je ne l'aurois pas
reue si j'eusse d la perdre; que j'tois dsormais immortel. Il fit
un petit cercle dans le grand, & me dit: _Te voil!_ Il prit ensuite
un fruit & me dit: Mange, il est bon, il vient de celui qui est bon:
toujours le grand tre sera bon pour toi, si tu es bon pour autrui.

Il me fit encore regarder le petit cercle, en disant: Nous sommes faits
pour l'agrandir. Il traa un cercle plus grand, & il me dit qu'avec
le tems nous serions intimement unis au grand cercle, & qu'alors
commenceroit notre souverain bonheur.

Azeb me regarda d'un oeil plein d'amour & me dit: Il t'aime comme
je t'aime, il t'embrassera comme je t'embrasse, si tu es bon. Un
soupir de feu s'chappa de sa poitrine embrase, un rayon cleste
parut resplendir sur son visage; il pleura sur moi, mais ses
larmes toient douces, & je pleurai avec lui; sa main leve vers le
firmament me disoit: _Il le remplit_. Les yeux tourns vers le ciel,
nous tombmes tous deux  genoux; un seul & mme soupir s'leva de nos
coeurs; nous unmes le cantique de nos prieres; telle fut l'offrande
pure que nous envoymes au Matre de la nature. Notre motion toit
au comble, & nous tombmes embrasss l'un & l'autre, comme atterrs
sous un poids d'amour & de respect. Un ver rampoit alors, & il me dit:
Et nous aussi devant sa grandeur nous sommes des vers qui rampons;
mais malgr notre petitesse & notre misere, _nous irons  lui; nous
irons  lui_, il nous attend; nous sommes ses cratures; il nous voit;
adorons sa grandeur, implorons sa bont. Nous primes de nouveau, &
nous nous roulmes dans la poussiere, en lui criant: Tu es grand, tu
es fort, tu es majestueux, & nous sommes petits, foibles & misrables;
communique-nous de ta force & de ta grandeur.

Ah! si du haut de son trne ce grand Dieu a daign abaisser
ses regards sur un pere vertueux & tendre, sur un fils plein de
reconnoissance & d'amour, il n'aura pas rejet nos voeux. Nous
ne l'adorions pas dans l'enceinte troite d'un temple, mais sur la
cime leve d'un mont. Pendant ce tems, le soleil se cacha derriere
un nuage immense; la nature se dcolora; nous vmes fuir  regret
cette magnifique image du Crateur: les objets qui nous environnoient
plirent; le brillant coloris de l'univers disparut, & les vifs
transports dont notre ame avoit t pntre s'appaiserent & firent
place  un calme doux & tranquille.

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CHAPITRE XII.


Je laissai sur la montagne le vnrable Azeb dans un accablement de
penses; & respectant sa profonde mditation, je descendis tout mu,
pour m'abandonner solitairement  mes rflexions sur cette scene
auguste dont j'avois t le tmoin.

Les paroles d'Azeb toient graves dans mon coeur; il me sembloit
encore l'entendre annonant le Dieu de l'univers. Tout avoit pris
autour de moi une ame; tout crioit autour de moi, _il existe!_ & en
mme tems tout me donnoit une preuve invincible de sa haute sagesse.
J'avois senti l'Auteur de tant d'oeuvres admirables; mais je ne
l'avois pas encore reconnu. Je le vis empreint dans le vol de l'oiseau,
dans la cime flottante de l'arbre, & le nom de l'Eternel me parut fait
pour tre exalt par toute la terre.

La cration me sembla plus brillante: tout m'intressoit, jusqu'
l'herbe des campagnes; tout toit pour moi une reprsentation visible
de la Divinit. Ma raison avoit remont sans peine  une premiere
Cause, ternelle, infinie. Ds qu'elle claira mon entendement, je fus
facilement & parfaitement convaincu de cette grande vrit: elle me
parut vidente & ncessaire. J'apperus de mme le rapport sensible
des tres crs; toutes les cratures correspondoient entr'elles sous
la main du Dieu unique: la nature toit vivante sous l'oeil d'un
Dieu vivant; j'tois moi-mme une portion anime d'un souffle divin,
enveloppe dans une masse terrestre, & je disois dans ma pense: Tu ne
priras point; tu vivras toujours avec l'unit sublime, avec l'harmonie
ternelle: je me sentois alors plus de force & d'activit. La nature
dveloppoit  mes yeux sa grace & sa majest: je vis que, dans ses
ouvrages, les uns toient mles, les autres dlicats; & chaque jour
ajoutoit  l'ide que j'avois de la grande Intelligence, parce que
toute chose me l'annonoit, & que cette tude remplissoit mon ame
d'une joie dlicieuse. La cration toit la splendeur rflchie de
la Majest suprme; & convaincu que je serois toujours le compagnon
de l'Eternel, je sentois un noble orgueil qui me donnoit un profond
contentement.

Ce fut moi qui annonai  Zaka un Dieu crateur. Je lui donnai l'ide
d'un tre dont la main alluma le soleil & imprima en mme tems  un
ver de terre &  moi la facult de se mouvoir: je lui appris que la
perfection de Dieu toit dans son unit, & que ses qualits infinies
n'appartenoient ncessairement qu' lui. Je voulus que mon amante et
ma religion: elle adopta sans peine un Dieu qui toit le mien; elle
raisonnoit peu, mais elle sentoit vivement. Pouvoit-elle ne pas chrir
avec tendresse ce Dieu qui avoit cr le plaisir & runi nos coeurs?

Une plaine agrable, une colline verte, voil le temple o nous
l'adorions. Nos voeux toient simples & souvent forms par un soupir;
mais ce soupir du coeur toit sincere: les tendres embrassemens
de Zaka invitoient mon ame  clbrer de nouveau le Matre bienfaisant
de l'univers: la lune voyoit notre hommage, & le soleil levant nous
trouvoit  genoux. Azeb avoit marqu cette heure solemnelle pour le
moment de la priere.

O jours fortuns! je ne sparois Dieu de Zaka que par le sentiment d'un
respect muet & profond; & quand la terre toit en fleurs, qu'un beau
jour avoit prt  la verdure une couleur plus vive, Azeb nous prenant
par la main, disoit avec recueillement: _Du haut des cieux Dieu nous
sourit_.

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CHAPITRE XIII.


Je vivois content, & j'imaginois qu'ainsi s'couleroit le reste de ma
vie, lorsqu'un accident imprvu vint troubler ma flicit. Zaka changea
tout--coup: les couleurs de son teint plirent; elle perdit l'apptit;
son sommeil toit agit; au milieu d'une course lgere, ses jambes se
refusoient  la porter. Le changement de son humeur m'alarma encore
plus que celui de sa sant: elle devint triste, capricieuse; elle se
refusoit aux plaisirs qu'elle avoit jusques l gots avec autant de
ravissement que moi; & lorsque je m'en plaignois, elle me disoit avec
un ton qui exprimoit  la fois l'amour & le regret, qu'elle en ignoroit
la cause, mais que j'tois toujours ce qu'elle avoit de plus cher dans
la nature.

Je jugeai qu'elle toit malade; & voulant la soulager, j'exprimois le
suc des vgtaux que je connoissois pour tre salutaires  l'homme,
& je le lui faisois boire. J'allois sur le haut des rochers
chercher des racines & des fruits qui pussent lui redonner l'apptit, &
je priois le grand tre de lui rendre la sant.

Sa sant ne revenoit point: toujours les mmes caprices; de sorte que
je ne reconnoissois plus ma Zaka. Je n'osois m'en plaindre  Azeb ni 
Caboul; je n'aurois mme su comment leur en parler. Je ne sais quelle
mlancolie l'occupoit: elle dormoit lorsque j'aurois voulu la voir
veille; elle toit veille lorsque j'aurois voulu dormir. Nous ne
nous accordions plus. Je ne savois  quoi attribuer ce changement de
caractere. Quelquefois ses caresses me ddommageoient de ses caprices
dsordonns; & je m'imaginois avoir perdu ma Zaka, lorsqu'elle revenoit
 moi avec plus de tendresse.

Elle se plaignoit toujours, & je ne savois plus que faire pour la
gurir. Les mmes symptomes de tristesse & de mlancolie duroient
encore: mes soins toient sans effet, lorsque, lass de son got
dprav, je lui en fis des reproches. Alors elle pleura
abondamment; & un soir que j'tois couch prs d'elle, elle porta ma
main sur son flanc, & me dit d'couter. Je sentis un point saillant:
aussi-tt je plis, & je lui dis: O ma chere Zaka! je vois ce que tu
as; tu as aval un lzard. Il y a quatre mois que, dormant sous un
palmier, j'en pris un qui m'toit dj entr dans la bouche. Je ne
sais, dit-elle, je n'ai point aval de lzard; mais je sens l comme
s'il y en avoit un: c'est lui qui me rend triste & inquiete. Oui,
repris-je, que veux-tu que ce soit? J'ai toujours dtest ces lzards.
A quoi sont-ils bons? Alors, me levant, je me mis  tuer tous les
lzards que je rencontrois: chose que je n'avois pas encore faite.

A table, un lzard familier tant venu, je le tuai en prsence d'Azeb,
qui me regarda d'un oeil svere, car il ne m'avoit jamais vu faire
pareille action, & je lui dis: _c'est que Zaka a aval un lzard qui
remue dans son ventre, & que je veux les exterminer tous_. Azeb regarda
Zaka & se tut.

Rien n'galoit mon chagrin de voir Zaka souffrir; & comme je
m'imaginois qu'un lzard en toit la cause, je m'chappai jusqu' dire
une fois devant Azeb: Pourquoi y a-t-il des lzards dans le monde? La
grande Intelligence auroit bien d ne les pas crer. Azeb me rpondit:
Tais-toi, petite intelligence, vermisseau de terre; tu le sauras un
jour, quand tu en seras digne, car aujourd'hui tu es un insens. Il me
dit ces mots d'un ton si grave qu'il m'en imposa; il m'auroit fallu une
raison plus exerce pour comprendre que le mal physique entroit dans le
plan de la cration, & que l'Auteur de toutes choses, par des ressorts
inconnus  notre ignorance, faisoit tout servir  l'accomplissement de
ses dcrets & de notre bonheur.

Le ventre de Zaka grossissoit, & je me confirmois dans l'ide qu'un
lzard occasionnoit sa maladie, la rendoit triste & pesante, & que ce
lzard vivoit dans ses entrailles  ses dpens. Cela me mit dans une
telle fureur que je ne pouvois entendre prononcer le nom d'un
lzard sans une colere interne. Or, le prtendu lzard la tourmentoit
trangement. Azeb gardoit toujours un profond silence.

Je rvois au moyen de dtruire la race des lzards, lorsqu'au bout de
quelques mois je trouvai Zaka que je venois de quitter, au bord d'une
fontaine, vanouie & presque baigne dans son sang. En m'approchant
pour la secourir j'apperus une petite crature que je pris & qui me
causa la plus violente surprise. Son regard sembloit me dire: _Je suis
 toi_. Je rflchis un instant pour savoir si elle toit tombe du
ciel ou si elle toit sortie du sein de la terre, & je vis clairement
que cette crature ne pouvoit appartenir qu' Zaka. Alors je la baisai,
je la tenois entre mes bras, & mon coeur tressailloit d'algresse.
En levant les yeux, je vis de loin Azeb; & l'appellant de toute ma
force, je lui prsentai cet enfant, en m'criant avec transport: _Nous
sommes quatre!_ Hlas! j'oubliois le bon Caboul, non par insensibilit,
mais parce qu'il n'entroit point dans la sphere de mes tendres
affections.

_Oui, nous sommes quatre_, reprit Azeb qui accourut avec la sollicitude
paternelle peinte sur le visage; & prenant l'enfant de mes mains, il
s'approcha de Zaka, lui donna les soins qui lui toient ncessaires,
la lava dans la fontaine, tandis que, dans un silence stupide, je le
regardois sans savoir quel toit son dessein.

J'tois partag entre la joie & l'tonnement; je m'emparai de la
petite crature, & je crus reconnotre les traits de Zaka visiblement
empreints sur son visage. Je la baisai, & mon coeur connut des
mouvemens encore plus doux que ceux de l'amour. Enfin je sentis que
j'aimois un autre tre autant que Zaka, & je m'criai: Elle est  moi,
je ne m'en spare plus. Ses cris remuerent mon ame, & dans ce moment je
crus qu'elle avoit toujours t avec moi, parce que je me disois que je
ne pouvois plus l'abandonner. En effet, mon coeur se fondoit auprs
d'elle, & je tournois autour de la mere & de la fille sans savoir
ce que je faisois.

Que Zaka toit attendrissante! Son regard me redemanda la petite
crature; elle l'approcha de sa mamelle: quelle surprise, quand je
vis sa bouche enfantine s'attacher  ce sein que j'avois couvert
de baisers! Je demeurai en extase, je n'osois plus respirer: je
contemplois ce spectacle nouveau. Jamais Zaka ne me parut si belle: je
conus pour elle un respect qui redoubla mon amour. Les baisers qu'elle
donnoit  l'enfant me sembloient une dette que je devois acquitter.
Je ne savois laquelle des deux m'toit la plus chere, & ma tendresse
partage en toit plus forte. Je reportois  la petite crature toutes
les caresses que je recevois de Zaka, & Zaka m'en payoit encore. Mon
coeur suffisoit  peine au torrent dlicieux dont il toit inond.

Que d'agrment, que de navet, que de mollesse, lorsqu'elle allaitoit
sa fille, lorsque je la voyois se jouer & sourire sur le sein dcouvert
de sa mere qui devenoit enfant elle-mme! Elle la caressoit de
maniere  me faire sentir des volupts inexprimables; elle l'invitoit 
prendre sa mamelle; ensuite appellant le sommeil par un murmure doux,
long & uniforme, elle l'endormoit. Alors j'imposois silence  toute la
nature; je chassois Azeb & Caboul; j'aurois voulu faire taire le vent.
Lorsque ses tendres paupieres se fermoient, priv du spectacle gracieux
de ses ris & de ses mouvemens, je craignois qu'elle ne se rveillt
plus; mais quand elle sortoit du sommeil, je croyois la voir pour la
premiere fois, telle que je l'avois rencontre au bord de la fontaine.

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CHAPITRE XIV.


Vous m'avez vu heureux jusqu'ici, cher chevalier; mon sort va changer.
Que n'ai-je toujours vcu dans ce dsert, inconnu au reste des hommes!
L'amiti seule peut m'engager  continuer; ma douleur renat au seul
nom de Zaka, & son souvenir renouvelle des larmes dont la source ne
peut tarir.

Je ne disconviens pas des avantages que j'ai retirs de mon infortune;
mais qu'ils m'ont cot cher! J'ai t plus clair; mais j'ai perdu
le bonheur. La lueur qui me guidoit toit foible; mais les sciences
orgueilleuses ne m'en ont guere plus appris. Tous les progrs de la
civilisation ne m'ont apport quelques jouissances de plus que pour
me donner des ides contentieuses & pnibles. J'ai souvent regrett
mon dsert; quelqu'un dira que je ne regrette que mon jeune ge. Mais
pourquoi ma mmoire me fait-elle vivre incessamment dans ce sjour
o ma vie toit simple & laborieuse, & o les moindres commodits
des arts m'toient trangeres? J'ai connu les plaisirs des villes,
& ils n'ont fait qu'effleurer mon ame; toutes les recherches de la
gourmandise n'ont jamais apport  mon palais la saveur d'une racine
arrache de la main de Zaka & que nous partagions ensemble.

Et toi, malheureuse amante! dirai-je, malheureuse soeur! toi qui fis
le tourment de ma vie aprs en avoir t le charme; si la tyrannie,
si la superstition, les chagrins n'ont point abrg tes jours; si tu
donnes une larme  ma mmoire; si tu te rappelles les destins de nos
premiers ans, la paix & la volupt qui remplissoient nos coeurs...
Que dis-je! oublions nous, chere Zaka; nous nous sommes trouvs
criminels sans le savoir; nous avons offens des loix que nous ne
connoissions pas; nous n'avions pas prvu que la socit rejeteroit des
liens qui n'avoient veill en nous aucun remords. Jamais l'ide de
crime ne s'toit offerte  notre imagination: nous nous aimions
sous le regard du ciel; nous tions chastes aux yeux de la nature
entiere. Ah! quel coeur dsormais osera s'assurer d'tre innocent ou
coupable?

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CHAPITRE XV.


Le plaisir d'observer la nature, nous attiroit souvent vers la belle
plaine, ou plutt nous aimions  revoir ces mmes lieux o, pour la
premiere fois, nous avions connu le bonheur. Ma fille, presque toujours
dans les bras de Zaka, toit devenue notre compagne insparable. Les
moindres progrs qu'elle faisoit en dployant ses facults naissantes,
nous transportoient d'une joie folle; nous lui parlions comme si elle
avoit pu nous rpondre, & le sourire de sa bouche enfantine toit d'une
loquence dont rien n'approchoit.

J'avoue que, sans ngliger Azeb, je l'coutois moins: j'interrompois
quelquefois la conversation la plus srieuse, pour voler au berceau de
ma fille, ds que j'entendois un de ses cris. J'avoue que j'aimois plus
ma fille que je n'aimois mon pere. N'est-ce pas ainsi que l'a voulu la
nature? Elle a plac la tendresse la plus vive dans le coeur des
parens, comme le soutien de la race humaine; elle n'a point enflamm le
coeur des enfans d'un pareil amour, peut-tre parce que les parens
peuvent se passer de la tendresse de leurs enfans, & que les enfans ne
peuvent se passer de la tendresse de leur pere. Azeb lui-mme se levoit
vingt fois pour surveiller ma fille; & quand nous l'emportions dans nos
promenades lointaines, il paroissoit chagrin ou jaloux. Caboul, dont le
caractere toit froid & tranquille, avoit pris une si forte affection
pour cette enfant, qu'elle ne quittoit les bras de sa mere que pour
passer dans les siens, & chacun lui murmuroit  l'oreille son langage
particulier.

Nous avions dcouvert, pour aller  la belle-plaine, un sentier moins
pnible, & nos pas mille fois imprims l'avoient rendu commode. Sans la
crainte d'Azeb, qui ne pouvoit oublier les cruauts des Espagnols, nous
eussions abandonn le creux de nos rochers pour ces plaines agrables.
Il nous permettoit seulement de nous y promener, sachant que les
Espagnols s'toient loigns.

Un jour que nous avions hasard une promenade plus longue & que nous
marchions sur la cte d'un rocher, nous entendmes les cris d'un homme
qui imploroit du secours. A cette voix lamentable, nous nous regardmes
avec tonnement: la crainte & la piti combattirent dans nos coeurs.
Fuirions-nous? volerions-nous au secours de la voix souffrante? Les
cris continuoient; Zaka s'cria la premiere, & l'oeil dj humide:
Ah! courons, cher Zidzem. N'entends-tu pas qu'il souffre? Elle prit
sa fille, fardeau toujours lger entre ses bras, & nous courmes
vers les rochers d'o partoient les cris douloureux: nous cherchmes
de tous cts, & nous appermes un homme qui toit tomb dans une
profondeur entre des roches escarpes, & qui faisoit de vains efforts
pour remonter. Je m'avanai sur le bord, & roulant quelques pas, je lui
tendis la main. Zaka me dirigeoit de la voix; elle fit plus, elle posa
son enfant, & se laissant glisser, parvint jusqu' l'endroit o
l'homme rampoit sur les mains, bless & sanglant.

Il fallut toute notre adresse & tout notre courage pour le tirer de
cette situation pnible. Je faillis  perdre la vie en sauvant la
sienne; mais lui-mme hsitoit  nous donner la main, nous regardant
sans doute comme des ennemis qui venoient pour lui ter la vie. Il
toit habill, & nous tions nus.

Nous lui fmes mille signes d'amiti & de compassion pour dissiper
son effroi, & sans doute il lut sans peine sur notre visage toute la
sensibilit de notre ame. A son habillement, nous conjecturmes que
c'toit un de ces Espagnols qu'Azeb nous avoit peints tant de fois
avec les couleurs les plus dfavorables; mais la piti, plus forte que
la rflexion, ne nous permit pas d'examiner si nous devions suspendre
notre assistance.

Nous le tirmes de ce prcipice, &  peine fut-il parvenu au sommet,
qu'il occupa notre attentive curiosit. Zaka oublia un instant
de reprendre sa fille, & ne pouvoit rassasier sa vue de ce nouvel
objet: elle examina dans le plus grand dtail sa figure, la forme de
ses habillemens; elle n'en pouvoit croire ses yeux, & malgr cela elle
toit encore plus adroite que moi  laver,  panser les plaies, 
mnager la douleur de ce malheureux tranger.

Il y eut combat entre nous pour celui qui iroit chercher Azeb & Caboul;
car l'tranger toit bless au pied, & pour marcher il avoit besoin de
deux points d'appui.

Zaka, qui ne s'toit jamais montre rebelle  aucun de mes desirs,
vouloit que ce ft moi qui allasse chercher Azeb & Caboul. Il me fallut
employer le ton de la priere, & puis de l'autorit, pour qu'elle se
dtermint  m'obir. J'apperus de la contrainte dans son obissance,
& ce ne fut que long-tems aprs que cette remarque passagere redevint
vivante dans ma mmoire.

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CHAPITRE XVI.


Pendant son absence j'essayai quelques mots espagnols que mon pere
m'avoit appris. Je voulois le rassurer, & lui dire qu'il n'avoit rien
 craindre de nous. Il toit tout tremblant, malgr notre zele & nos
soins. Je compris par ses rponses & ses gestes qu'il venoit d'chapper
 l'esclavage tyrannique des Espagnols.

Zaka revint en peu de tems, hors d'haleine, accompagne d'Azeb & de
Caboul. Elle avoit ht leurs pas avec la plus vive chaleur. Nous
transportmes l'tranger dans notre demeure avec beaucoup de peine.
Azeb connoissoit les herbes salutaires, propres  le gurir, & dont la
nature avoit gratifi notre dsert. Il les appliqua sur les plaies de
l'infortun; il l'assura que dans peu il seroit guri.

Comme Azeb entendoit parfaitement l'espagnol, l'tranger lui
apprit en cette langue qu'il toit Anglois; qu'il avoit t fait
prisonnier par les Espagnols, & rduit par eux au plus affreux
esclavage. Enseveli vivant dans les gouffres de la terre pour fournir
de l'or  ses insatiables tyrans, las de leur joug & de leurs outrages,
il s'toit chapp, aimant mieux trouver la mort dans les dserts que
de l'attendre parmi ces barbares. En gravissant le long des prcipices,
son pied mal assur l'avoit fait rouler; & sans un quartier de rocher,
auquel il s'toit retenu, il prissoit. Il toit si foible qu'il ne
pouvoit nous exprimer sa reconnoissance qu'en nous serrant les mains.
Zaka toit attendrie de sa douleur, & moi j'tois tout mu de ce qu'il
exaltoit si fort un service que je n'avois regard que comme un devoir.
Je rougissois des louanges qu'il donnoit  notre humanit.

Quelques jours aprs qu'il eut repris ses forces, il nous fit le
tableau des cruauts que les Espagnols exeroient contre les malheureux
destins  creuser la terre pour en tirer ce mtal si funeste au
monde. Il le fit avec des traits si anims, que nous fondmes tous en
larmes. Sont-ce des hommes, m'criai-je, qui traitent ainsi des hommes!
La nature a-t-elle cach dans leur coeur la rage des btes froces!
Combien ne sommes-nous pas heureux d'tre spars de pareils barbares!

Zaka toute tremblante, pressant ma fille dans ses bras, se refugioit
dans mon sein. O Zidzem! disoit-elle, sommes-nous loin de ces monstres?
Je ne veux plus que tu mettes le pied hors de cette enceinte: ils
t'enleveroient pour tre leur esclave. Choisis plutt la mort. Oui,
Zidzem, tue-moi de ta main avant que.... Elle retomboit dans mes bras
foible & dcolore.

Le plaisir d'tre chapp  leurs mains froces se dployoit tout
entier sur le front de l'tranger; & ce plaisir si vif, qu'il ne nous
droboit pas, fut la plus douce rcompense de notre piti. Par la joie
que j'prouvois intrieurement, je sentis que j'avois fait une action
agrable  Dieu; je me reconnus bon, ce qui me fit un souverain
plaisir. Je pleurois, non sans volupt, car j'tois attendri sur
le sort de cet Anglois, & j'prouvai que l'on ne secourt point son
semblable sans en tre rcompens dans la partie la plus intime de
notre tre.

Je conus bientt une vive inclination pour cet Anglois. Il toit d'une
figure agrable, & un peu plus g que moi. Je souhaitai qu'il n'et
aucun des vices communs aux Espagnols. Combien je me promis d'agrmens
dans sa socit! Le croiriez-vous, cher chevalier? j'avois soupir plus
d'une fois aprs un ami, c'est--dire, aprs un jeune homme de mon ge
& de mon caractere, avec lequel je pusse converser familirement & sans
gne. J'avois un besoin de dcouvrir  quelqu'un toutes mes penses
secretes, & de lui faire part sans rserve de ma joie, de mes chagrins,
de toutes ces petites choses si intressantes  dire quand c'est la
confiance qui les reoit.

Le coeur de l'homme gote une sorte de volupt lorsqu'il lui
est permis de s'pancher librement: c'est un doux besoin, & ce besoin
je l'ai assez vivement ressenti. J'aimois assurment Zaka autant qu'on
peut aimer, & cependant il me restoit auprs d'elle des momens qui
n'toient pas remplis; ma raison cherchoit un tre qui pt clairer la
mienne; il me manquoit le plaisir de la familiarit. L'amour est un feu
actif: il puise l'ame, & c'est aprs ses jouissances qu'il est doux
de se reposer dans le calme paisible de l'amiti. Aprs avoir senti
vivement, on aime, je crois,  raisonner ses sensations,  se rendre
compte de ce qu'on a prouv,  interroger autrui,  lui communiquer le
rcit de sa propre flicit. Je cherchois cet ami. Azeb, par son ge
& le respect que je lui portois, ne pouvoit tre ni mon gal ni mon
confident: je sentois que ce que j'avois  dire ne pouvoit pas tre
dpos dans le sein d'un vieillard. Caboul, quoique dou d'un coeur
excellent, n'avoit pas un esprit assez ouvert pour pouvoir m'intresser
pleinement. D'ailleurs, il me paroissoit absolument impassible.

Ce charme mutuel de l'amiti, si long-tems desir, je me le promis
avec cet Anglois. Tout ce qu'il me disoit me le rendoit cher: il
m'instruisoit, il m'clairoit; j'avois soif de sa conversation; il
devint mon ami, mon ami insparable. J'panchois dans son coeur tout
ce qui toit dans le mien. Je lui fis part de mes plaisirs, de mes
peines; je n'avois rien de cach pour lui: je lui parlois de Zaka, &
c'toit pour moi un contentement profond d'embrasser mon amante & d'en
parler  mon ami.

Ainsi je n'avois pas encore connu le nom de l'amiti, que j'avois senti
cette noble passion. Je m'y livrai avec un penchant qui n'admettoit
aucune rserve, & je me flicitois du plaisir nouveau qui alloit
embellir notre sjour. Pour le coup, je sentis qu'il ne me manquoit
plus rien: j'avois su placer toutes les affections de mon ame, & je
puis protester que ce que l'on appelle ambition, gloire, desir de la
renomme, desir du pouvoir, je puis attester, dis-je, que ces
passions m'toient parfaitement inconnues. J'tois heureux par l'amour,
l'amiti, la confiance, la douce galit; & mes desirs ne s'garerent
pas au-del.

Zaka sentoit encore mieux que moi le mrite de l'tranger: elle
l'coutoit avec intrt; elle m'exaltoit souvent le bonheur que nous
avions de le possder. Avide de recueillir toutes ses paroles, elle
l'interrogeoit sans cesse; & infatigable dans sa curiosit, elle
sembloit craindre de le fatiguer de ses questions rptes, autant
qu'elle lui savoit gr de sa complaisance  y rpondre.

Je marque ici l'origine & les progrs du zele qu'elle conut pour
l'tranger, afin que l'on puisse mieux juger de son ame. Dj familiere
avec lui, elle l'appelle  ses cts, lui commande, & demeure muette
lorsqu'il parle. Elle vante son loquence, & me fait taire lorsque
je veux l'interrompre par une question subite. Il lui seroit inutile
de dguiser le feu qu'elle met dans ses discours & ses actions,
& elle ne songe pas  le dissimuler. Elle ne cherche peut-tre pas
encore  lui plaire; mais ses regards disent assez que l'tranger lui
plat. Elle me tire quelquefois  part, & me dit en secret: Zidzem,
regarde comme il est beau; regarde ses longs cheveux blonds & flottans,
& ces yeux bleus si vifs: tous les Europens sont-ils aussi beaux
que lui? Quel dommage qu'ils soient si barbares! Comment se peut-il
que des hommes d'une si belle physionomie tuent, gorgent, brlent?
Que j'aimerois  demeurer au milieu d'eux, s'ils n'toient pas aussi
mchans! Le pauvre Lodever [c'toit le nom de l'Anglois] ne ressemble
srement pas  ceux dont il nous parle; il a souffert par eux, il les
dteste, il vivra toujours avec nous. Ah! Zidzem, dis-moi, si dans
son pays il a laiss une amante, qu'elle doit tre malheureuse! Qu'en
dis-tu, cher Zidzem? Songes-tu combien mon coeur auroit  souffrir,
s'il falloit que je vcusse spare de toi?

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CHAPITRE XVII.


J'coutois les discours de Zaka sans prouver aucun sentiment jaloux.
Au commencement, ils ne me paroissoient exprimer que la piti d'un
coeur naf & compatissant: mais elle les rpta si frquemment & avec
tant de chaleur, qu'ils me dplrent autant qu'ils m'avoient charm.

Je ne sais quelle lueur passa dans mon esprit: je devins inquiet &
taciturne, sans avoir un juste sujet de plaintes. Je parus froid
lorsque Zaka parloit de l'tranger: je ne lui rpondis plus; elle en
murmura, & alla jusqu' me reprocher mon indiffrence pour un aussi
beau jeune homme, qui nous donnoit toutes sortes d'instructions. En
effet, il avoit embelli nos petites plantations, & nous avoit donn des
conseils salutaires sur la culture de notre jardin.

Malgr l'attachement que j'avois pour Lodever, il me fut
impossible de domter une certaine aversion; & comme je le voyois
rechercher Zaka, & que celle-ci paroissoit contente de le voir, je
voulus toujours tre prsent  leurs entretiens. J'observois leurs
moindres mouvemens, & sur-tout je ne quittois plus Zaka.

Dj les regards que je jetois sur elle portoient l'empreinte du
chagrin qui me dvoroit. O tourment! jamais mon coeur n'avoit rien
souffert de si cruel. Lorsque je voulois l'accabler de reproches, je
plissois de honte comme si j'allois commettre une injustice & m'avilir
moi-mme. Que cette Zaka si tendre toit devenue funeste  mon repos!
Je la hassois, je pense, en l'adorant toujours. Je versois des pleurs
dans l'ombre, & je n'osois manifester une fureur sombre qui m'empchoit
de jouir de ses caresses.

Je n'osois parler, & j'tois toujours sur le point de dlier ma langue
& de me livrer  un sentiment furieux. Quel tat horrible! Zaka lut
sans peine dans mon ame dchire; elle me demanda avec effroi la
cause de ma douleur. Tu la demandes, lui dis-je en plissant & dans un
trouble inexprimable, tu la demandes la cause de ma douleur, & c'est
toi-mme qui l'es. Pourquoi ne m'aimes-tu plus? Pourquoi souries-tu 
un autre qu' moi? Tous tes regards m'appartiennent; je ne veux point
que tu regardes l'tranger comme tu le fais. Mrite-t-il mieux que moi
ton amour? Puis, ne suis-je pas le premier que tu as aim? Ah! si ma
fille savoit parler, elle te reprocheroit ton injustice; elle te diroit
qu'elle est venue au milieu de nous deux, & qu'il n'est plus permis 
l'un &  l'autre d'aller d'un autre ct. Comment veux-tu que ma fille
m'aime un jour, si tu cesses de m'aimer?

A ces reproches, Zaka qui n'avoit point appris  feindre, baissa les
yeux comme une coupable, & les relevant tout--coup pleins de honte
& de larmes, elle se jeta dans mes bras. Injuste Zidzem, dit-elle
en soupirant, est-ce un crime que d'avoir un coeur tendre &
compatissant? Depuis quand blmes-tu dans moi ces sentimens d'amour? Je
ne t'en ai jamais fait un secret. Je t'avouerai encore plus: Lodever
est devenu, aprs toi & ma fille, celui pour qui je ressens une
inclination plus vive; il m'est plus cher qu'Azeb & Caboul. Je m'en
veux  moi-mme de te ravir quelque chose d'une tendresse que je te
dois toute entiere, & cependant je ne puis tre tout--fait matresse
de mon coeur. Non, je ne puis m'empcher d'aimer cet tranger; mais
je ne l'aime pas encore comme toi: je crains qu'il ne soit venu pour
troubler notre flicit. Je ne crois pas cependant qu'il puisse nous
dsunir. Non, cela n'est pas possible: mais si sa vue te fait de la
peine, si tu ne veux pas que je le regarde, fuyons-le, cher Zidzem,
allons planter une cabane plus loin; & quand je ne le verrai plus, je
ne le regarderai plus. Je sens que mon coeur m'emporte malgr moi.
Eh bien, en vivant ensemble avec notre fille, je n'aurai plus aucune
occasion de l'entendre & de le regarder; car je ne veux aimer que
toi, & je gronde mon coeur quand il veut me dire autrement.

Cet aveu naf me rassura: je fus joyeux de me retrouver seul possesseur
du coeur de Zaka; mais cette joie ne me rendit pas toute ma
tranquillit: je vis Zaka se contraindre, viter les occasions de se
trouver avec Lodever, & redoubler envers moi de caresses: mais tous
ses mouvemens toient gns; son front portoit une certaine mlancolie
que je n'avois pas remarque auparavant. Au milieu de nos tendres
embrassemens, nous soupirions souvent ensemble; & sans savoir pourquoi,
son nom revenoit parmi nos entretiens. Comme je souffrois moi-mme
de la peine de Zaka, & que sa situation avoit rpandu quelque chose
de pnible dans notre faon de vivre, je fus le premier  vouloir
rtablir la familiarit qui rgnoit. Je le dis  Zaka, je la rendis
matresse de ses mouvemens; je voulus que Lodever vct avec elle comme
par le pass; car je n'avois plus de joie depuis le moment fatal o
je lui avois fait des reproches; il n'y avoit plus de concorde
ni d'agrment dans notre socit. Zaka ne rioit plus avec la mme
assurance; son badinage toit moins naturel avec moi. Lodever, de son
ct, n'avoit plus le mme empressement. Je me dis  moi-mme que,
puisque Zaka m'aimoit, je devois tre sr qu'il n'obtiendroit rien de
ce qui m'toit rserv. D'aprs ce plan, je pris Lodever & Zaka par la
main, je les rconciliai; je les priai de vivre en toute libert, comme
ils avoient fait ci-devant, & de me regarder d'un bon oeil dans tous
les instans.

La familiarit revint, Zaka reprit son ton foltre: elle rioit,
badinoit avec Lodever & j'tois satisfait de la voir si joyeuse.

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CHAPITRE XVIII.


Cet tranger nous enseigna quelques mots d'anglois: il parloit un peu
l'espagnol; de sorte qu'avec le loisir dont nous jouissions, nous pmes
converser avec assez de facilit.

Je m'accoutumai  voir Lodever troitement li avec Zaka; & comme
la paix toit revenue, je rpandois dans le sein de l'tranger tout
le sentiment de ma joie, qu'il sembloit partager. Je le croyois
sincrement mon ami, parce qu'il me l'avoit dit cent fois, & qu'il ne
m'appelloit jamais d'un autre nom. Il applaudissoit au tableau naf
que je lui faisois de ma flicit, il me suivoit avec une curieuse
complaisance dans tous les dtails de mon bonheur. Il m'avoit engag
 lui conter l'histoire de nos premieres amours, & je l'avois fait
sans m'appercevoir qu'il en tiroit secrtement des inductions sur le
caractere de Zaka.

Chaque jour plus enchant de l'esprit de Lodever, je me livrois 
lui sans rserve. Tromp par les apparences de la candeur, je croyois
ses caresses sinceres: je suivois les mouvemens de mon coeur; &
aveugle que j'tois, je ne remarquois point que, lorsque j'embrassois
Zaka en sa prsence, il devenoit tout--coup triste & rveur. Bon,
simple, confiant, je ne savois interprter ni son assiduit, ni ses
regards, ni l'espece d'inquitude qui ne l'abandonnoit pas; ou plutt
son artifice profond savoit me faire prendre le change sur tous ses
mouvemens. Ils auroient t visibles  des yeux plus exercs que les
miens; mais tout, jusqu' la violence que se faisoit Zaka pour se
domter, chappoit  ma vue; ma jalousie toit teinte; l'amiti m'avoit
rattach le bandeau de l'amour.

Lodever nous entretenoit frquemment des peuples de l'Europe, de
leurs loix & de leurs coutumes. Jamais Zaka ne se lassoit d'entendre
ces rcits tonnans. Quoi, disoit-elle, il y a tant d'hommes, tant
de maisons, tant d'difices? Je faisois de mon ct mille questions,
& chaque rponse m'merveilloit. J'avois peine  concevoir comment
cette fourmilliere d'individus, vivoit sur le mme point; & tandis que
Lodever m'expliquoit ces choses incroyables, mon esprit s'lanoit
vers ces cits populeuses, o  chaque pas se prsentoit quelqu'objet
intressant. Quand il me parloit de la hauteur des difices, & de ceux
qui flottoient sur les eaux, j'tois tent de croire qu'il se jouoit
de ma crdulit; mais l'explication toit si bien dtaille, que je ne
pouvois refuser d'ajouter foi  ses discours.

Par degrs je devins curieux de voir par moi-mme tant de choses
merveilleuses; & rvant incessament  ces villes magnifiques, mon
dsert perdit de ses attraits. Transport chaque jour en imagination
chez des peuples puissans, industrieux, polis, je me considrai comme
perdu dans une immense solitude, loign des plaisirs & des agrmens de
la vie, ignorant, foible, pauvre. Enfin j'eus de moi-mme l'ide qu'un
Europen a d'un sauvage.

Lodever m'insinua le dessein de voyager: il avoit de mme prpar
l'esprit de Zaka. Je lui en fis part; & transporte de joie, elle
applaudit  mon projet. Sa curiosit n'toit pas moins vive que la
mienne, & la nuit elle rvoit de ce qu'elle avoit entendu pendant le
jour. Lodever disposoit  notre insu, de notre ame; il la manioit 
son gr, matre d'y verser les ides qu'il vouloit y faire natre.
Nous estimions les Europens heureux, parce qu'ils possdoient mille
superfluits dont l'image nous sduisoit, & c'toit  vivre parmi eux
que nous placions toute notre flicit.

Azeb avoit cach ses trsors dans un endroit particulier, & j'en
ignorois moi-mme la valeur. Sur quelques rponses ingnues,
l'artificieux Lodever fit tant par ses interrogations captieuses,
qu'il m'engagea  les lui montrer  l'insu de mon pere. Je ne pus m'en
dfendre, malgr une rpugnance secrete; mais je n'attachois pas un
grand prix  des ustensiles lourds, d'une couleur jaune, & qui ne nous
servoient  rien.

Lodever vit nos trsors, & il demeura muet d'tonnement & comme
ravi en extase de ce qu'il voyoit. Je me souviens que son visage devint
rouge & enflamm, & que, dans un transport qu'il ne put dissimuler, il
nous embrassa avec une espece de fureur, en nous disant: Oh, que vous
seriez heureux & respects, si vous possdiez dans mon pays ce qui vous
est inutile ici! Que de jouissances! que de plaisirs! Alors, d'un ton
anim, il nous fit la description des palais que nous habiterions, de
la foule d'esclaves empresss, obissans au moindre signe; de certains
animaux qui nous transporteroient en un clin-d'oeil par-tout o nous
voudrions aller. Il nous parla des volupts varies & renaissantes
qui nous rappelleroient chaque jour les dlices de la vie. Il nous
donna une ide de toutes ces jouissances; & quoique ces ides fussent
confuses, elles nous plrent nanmoins, soit qu'il les peignt
habilement, soit plutt parce que nous en portions le germe dans nos
coeurs.

Le tableau de ces flicits que nous pouvions toucher & sentir,
matrisa puissamment notre ame. Imprudens! las de notre repos, dupes
de notre imagination qui, pour notre infortune, toit neuve & vive,
nous crmes que le pays du bonheur toit l'Europe, & dans notre erreur
profonde, nous rptions ensemble, Zaka & moi: Oh, quand serons-nous en
Europe, pour y voir ensemble toutes ces merveilles!

Lodever nous persuada que les Europens n'toient mchans & barbares
qu'au sein de l'Amrique, sur laquelle ils avoient un droit de
conqute, possession qui leur avoit t confirme par un pape, matre
de tous les empires en qualit de _vicaire de Dieu_; mais que dans
leurs foyers ces mmes Europens toient doux, humains, gnreux,
bienfaisans.

La plaine que nous avions tant admire devint triste  nos yeux; car
nos songes nous portoient toutes les nuits dans ces pays fortuns
qu'embellissoit notre desir curieux. Nous prouvmes tout l'ennui
qu'apporte une vie uniforme, lorsque notre pense s'gare dans
des visions. Je respectai ce mtal jaune & ces pierres bigarres qui
jusqu'alors ne m'avoient rjoui que par leur clat, ds que Lodever
m'eut appris & leur usage & leur suprme utilit.

Autrefois je m'exerois  friser la surface des eaux avec ces pierres
brillantes; mais ds lors, dtestant mon ignorance prcdente, & frapp
de repentir, je conservai les plus petites avec le plus grand soin,
comme le gage de mille plaisirs futurs. Lodever en prenoit quelquefois
une, & disoit: Voil de quoi nourrir vingt personnes pendant six mois
sans cultiver la terre; voil de quoi faire trotter ces chevaux qui
vous transportent avec tant de rapidit; voil de quoi assujettir ces
hommes qui se tiennent debout devant vous tandis que vous mangez tout 
votre aise.

Nous avions peine  concevoir que cela pt exister; mais Lodever nous
le disoit d'un ton si persuasif, si ressemblant  la vrit, que je
voyois tout ce qu'il peignoit, & que je jouissois, pour ainsi
dire, des volupts qu'il m'annonoit. Ce qui me charmoit encore,
toit de faire partager  Zaka toutes ces jouissances: elle, de son
ct, songeoit que tout le monde seroit empress  me servir &  me
plaire. Alors elle se montroit encore plus ardente que moi  serrer ces
petits cailloux brillans. Elle les cacha, elle les enterra, Lodever
lui ayant inspir l'ide qu'un inconnu pourroit les voir par hasard &
les emporter. Il attachoit un prix infini  ces pierres brillantes;
il les touchoit avec respect; il sembloit les adorer: il nous apprit
 en faire autant. Bientt nous emes un vice de plus, l'avarice,
passion triste, qui rtrcit l'esprit, le rend inquiet, le livre  des
fantmes. Dj nous avions la crainte de perdre ces trsors que nous
regardions  peine quelques jours auparavant.

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CHAPITRE XIX.


Je ne m'tois jamais avis de dire  Zaka qu'elle toit belle. Lodever
le lui dit pour la premiere fois, en comparant son teint au coloris
des fleurs, & ses yeux au brillant des toiles. Zaka reut cette
louange avec un tel plaisir, que je regrettai fort de n'avoir pas
trouv cet ingnieux compliment. Je vis que Lodever avoit beaucoup
plus d'esprit que moi, & j'avoue que cela me fit natre dans l'ame un
certain dplaisir. Je voulus faire aussi des comparaisons sur la beaut
de Zaka: mais celles de Lodever eurent le prix; & quand je voulois
jouter avec lui, il en inventoit dix pour une. Zaka se mit mme  rire
de quelques-unes de ma composition: ce qui approchoit un peu de la
moquerie.

Je me rappelle que la maniere dont elle reut mes madrigaux me fit
de la peine. J'aurois voulu avoir mieux dit pour elle que Lodever:
il triomphoit de moi avec un calme qui me donna des mouvemens
d'impatience. Rivaux en posie sauvage, je souffris d'tre vaincu.

Il lui enseigna aussi  placer dans ses cheveux noirs de ces petites
pierres tincelantes qu'il nommoit _diamans_,  en orner ses bras,
ses jambes & son sein, afin de plaire davantage. Rellement, elle me
parut plus charmante sous cet clat brillant. Il y entre-mloit des
fleurs, ce qui formoit une espece de diadme sur sa tte; & quand tout
cela toit arrang, je me trouvois bien sot de ne l'avoir pas imagin
le premier. Le gnie de Lodever m'imprimoit une sorte de respect, &
je me sentis born & pauvre en ressources  ct de ses inventions
journalieres.

Il loua mon adresse  la chasse, je lui en sus bon gr: je devins tout
glorieux de cet loge. Je le lui faisois rpter; il le rptoit, & je
l'en aimois davantage. Je connus l'orgueil d'tre lou par un homme
que j'admirois, & je me fatiguois toute la journe d'une maniere
incroyable pour mriter ses louanges qui chatouilloient singulirement
mon oreille.

Je voulois faire tout ce qu'il faisoit; il m'apprit  jouer au palet,
& je passois des heures entieres  cette futile occupation. Il avoit
deux ds qu'il me faisoit rouler, m'ayant appris  lire les points de
cette figure cubique. Il me faisoit jouer quelques-unes de mes pierres,
& il gagnoit ordinairement; il gagna tant que je ne voulus plus jouer
avec lui, & Zaka fut la premiere  m'en dtourner, craignant qu'il ne
les gagnt toutes. J'eus du chagrin d'avoir perdu une portion de mes
pierres brillantes.

Chaque jour il m'enseignoit un jeu nouveau que j'embrassois avec
passion, & la culture du jardin se sentoit de notre oisivet. Ainsi,
graces  Lodever, nous marchions de folies en folies. Elles se tiennent
par la main; une seule suffit pour amener toutes les autres. D'o nous
venoit ce tissu d'extravagances? Etoit-ce de la bonne & simple nature,
ou des conseils de notre aimable corrupteur?

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CHAPITRE XX.


Cependant le respectable Azeb voyoit dans l'amertume de son coeur
le dgot que nous inspiroit notre heureux dsert, ainsi que toutes
les folies que nous adoptions de la bouche de l'tranger. Ses larmes
couloient en silence; mais toujours fidele  son premier plan de ne
louer ni blmer aucune de nos actions, il se contentoit de nous dire
que le bonheur n'toit pas plus en Europe que dans le lieu que nous
habitions. Il n'osoit contredire ouvertement nos ides, convaincu que
l'opposition relle aux volonts de l'homme enflamme son indpendance
naturelle & le rend faux, rus, artificieux. Dans une circonstance
aussi cruelle il se conduisit de mme: il attendit que la raison
nous clairt sur un projet insens; mais la raison l'a-t-elle
jamais emport sur le got vif du sentiment soutenu des prestiges de
l'imagination?

Pervertis que nous tions, nous lui annonmes un jour sans
mnagement que nous avions pris la rsolution de partager le bonheur
des Europens & de transporter chez eux nos richesses, afin de jouir
sans travail des dlices qu'offroient ces climats fortuns. A ces mots,
le malheureux Azeb leva les mains vers le ciel, voulut parler, ne put
que pleurer, se jeta dans les bras de Caboul, & se retira, accabl sous
le poids de sa douleur.

Sa profonde tristesse nous causa quelqu'motion; mais, ingrats &
dnaturs que nous tions, nous nous familiarismes avec ce front
triste, dont les regards baisss accusoient hautement nos folies; la
voix d'un sducteur avoit plus de pouvoir que celle d'un pere. Il
nous prit  l'cart; & ayant prononc le nom de Lodever, il rpandit
sur nous des larmes; il nous reprsenta l'impossibilit de parvenir
 une colonie Europenne sans un danger manifeste; il nous montra
le sacrifice de notre libert, de notre repos, fait imprudemment 
la satisfaction d'un vain desir qui s'teindroit  la premiere
jouissance; il nous assura que ces mmes trsors qui nous inspiroient
une joie insense & dont nous avions long-tems ignor la dangereuse
valeur, toient la source empoisonne de cette foule de maux qui
couvroient les royaumes Europens; il nous fit un tableau effroyable de
la violence & de la perfidie rciproque de ceux qui se disputoient les
parcelles de ces mtaux.

Il ne nous dguisa pas que des jouissances toient attaches 
la distribution de ces richesses; mais il nous assura qu'elles
s'couloient avec rapidit, que nous serions plus malheureux aprs les
avoir perdues, & que la crainte mme de les perdre toit un supplice.
Il nous dit, hlas! tout ce que nous n'tions pas alors en tat de
comprendre.

L'aveu qui lui toit chapp nous offroit la perspective agrable dont
Lodever nous avoit flatts, & nous lui disions: Nous voulons voir des
pays nouveaux; nous avons besoin de connotre ce qui est au-del de
notre petit vallon. Lodever nous a peint ce monde comme d'une
grande tendue, & nous voulons voir ces villes, ces peuples, toutes ces
belles choses enfin que font ces hommes & que nous ignorons.

Azeb ne put rpondre  nos discours; mais prenant un ton ferme, o
l'accent de la douleur peroit par intervalles, il nous dit: Vous
tes jeunes, mes enfans, votre imagination vous abuse: je sens qu'il
me sera impossible d'y mettre un frein; je n'ai voulu & je ne veux que
votre bonheur: si vous croyez le trouver dans un autre monde, vous vous
trompez. Eh bien, abandonnez la terre qui vous a vu natre, abandonnez
un pere qui vous chrit; abandonnez jusqu'au fidele Caboul, cet ami de
ma triste vieillesse; je vous le cede encore; je vivrai, je mourrai
seul dans ces dserts. J'ai su affermir mon ame contre tous les revers.
Je ne prvoyois pas celui-l; mais... m'y voil dispos.

Le discours de ce bon pere mut nos coeurs; nous nous jetmes  ses
pieds. O mon pere! vous nous accompagnerez, vous jouirez des
dlices qui nous attendent; nous serons tous heureux loin de ce dsert.
Si vous connoissiez les jouissances dont Lodever nous a fait le rcit!
Venez voir avec nous les objets les plus merveilleux. Vous avouerez
vous-mme qu'un autre monde offre  chaque pas des plaisirs qui nous
manquent. Au lieu de nous rpondre, Azeb nous embrassa avec un air de
compassion, & se retira d'un pas triste & tremblant.

Azeb avoit convaincu notre esprit, mais non point notre coeur:
nous n'tions plus heureux dans les montagnes de Xarico, parce que
nos desirs enflamms par l'esprance d'autres biens, brloient de
se satisfaire  quelque prix que ce ft. Je chrissois plus que
jamais Lodever, dont chaque acte toit pour moi une instruction. Son
industrie facile, son esprit insinuant, tout en lui me plaisoit. Il
est vrai qu'il savoit me flatter avec tant d'art, qu'il m'toit devenu
presqu'aussi cher que Zaka.

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CHAPITRE XXI.


Vous jugerez, cher chevalier,  quel point mon coeur toit abus en
sa faveur. Zaka toit tombe depuis quelque tems dans une mlancolie
profonde. Il me fut ais d'appercevoir que Lodever toit amoureux de
Zaka: je savois qu'elle ne le hassoit pas. Cependant je la voyois dans
une situation pnible. Je frmissois de perdre un coeur sans lequel
je ne pouvois vivre heureux. Je ne savois pas dissimuler, & je voyois
distinctement que Zaka aimoit Lodever. Elle m'avoit dploy son coeur
innocent & sincere, tel que la nature l'avoit form: je ne pouvois
mettre en doute sa tendresse: il n'y avoit en elle ni trahison, ni
perfidie, j'en tois bien sr. Les caresses de Zaka toient trop vives
pour qu'elle pt me trahir; & si le hasard me procura une connoissance
qui me manquoit, je n'en avois pas besoin.

Un soir qu'assise  ct de Lodever elle paroissoit rveuse, je
me glissai derriere elle pour couter leur entretien. Ce coeur que
j'avois souponn n'toit retenu dans son amour ni par la honte, ni
par la crainte, mais seulement par un amour plus extrme qu'elle
me portoit. C'toit sa tendresse pour moi qui la prservoit d'une
infidlit qui sans ce sentiment vainqueur lui auroit peut-tre t
chere. Voici les paroles de Zaka; pesez-les.

Pourquoi me tourmentes-tu? disoit-elle; tu sais que je ne te hais
point, mais je ne puis pas t'aimer autant que Zidzem. Zidzem a possd
mon coeur avant toi, puis-je moins l'aimer? Non; il faut que je
l'aime toujours au mme degr. Pourquoi es-tu venu pour nous rendre
tous deux malheureux? Pourquoi t'obstines-tu  me demander ce que je ne
t'accorderai jamais? Contente-toi de l'amour que j'ai pour toi; c'est
bien assez; contente-toi de ce baiser, puisqu'il te fait plaisir; tout
le reste est pour Zidzem: je l'aime avant toi; & si tu ne veux pas me
rendre malheureuse, tu ne me demanderas rien au-del. Vivons en
bonne intelligence, baise ma main, baise mon col, baise mon front:
mais garde-toi d'aller au-del; je te rejeterois loin de moi, je ne te
donnerois plus ma main  baiser, car voil tout ce que je puis faire
pour toi. Je t'aime beaucoup; mais j'aime encore plus Zidzem, parce
qu'il est le premier & que ma fille me dit, quand je la regarde, que je
ne dois point accorder  d'autres ce que je lui ai accord.

La franchise de Zaka mit en dsordre l'loquence de Lodever; il ne sut
que rpondre. Il lui dit, mais d'une voix tremblante, qu'il demandoit 
partager ces prcieuses faveurs avec Zidzem, & non  l'en priver; que
je n'en serois pas moins fortun en l'ignorant; que je ne le saurois
jamais...... Non, dit avec impatience Zaka, lui mettant la main sur
la bouche, cela ne sera pas, je te le dis, n'y pense plus. Je suis 
Zidzem, & non  toi. Baise ma main, baise mon col, baise mon front;
mais tu n'obtiendras rien au-del. Dis, si tu tois  sa place, y
consentirois-tu? Pourquoi veux-tu faire de la peine  mon cher Zidzem?
N'es-tu pas son ami? Ma fille me dit que je ne dois point t'couter.

Lodever ne put repliquer; mais il se mit  ses genoux, & employa les
prieres & les instances. Zaka le laissa  ses pieds, soupira, & se
cacha le visage de ses deux mains. Elle lui dclara en gmissant, qu'il
lui en cotoit beaucoup pour le refuser; qu'il auroit tout  esprer,
si elle ne m'aimoit pas avec la plus forte tendresse; mais qu'elle
m'aimoit par-dessus tout. En prononant ces mots, elle se prcipita
sur lui, fut la premiere  baiser son front, ses yeux, en lui criant:
J'aime Zidzem; prends cela pour te consoler. Je t'aime aussi, je te
promets de t'aimer; mais ne me demande point, je te le rpete, ce que
je ne puis t'accorder; contente-toi de ces caresses, & n'offense ni ton
ami ni moi. En disant ces mots, elle serroit sa tte contre son sein, &
lui baisoit le front.

Lodever, enhardi par cet aveu & ses caresses, crut que le moment
de sa victoire toit arriv, & tenta quelques efforts. Zaka, sans tre
intimide, se dgagea  l'instant de ses bras, sans trouble, sans
colere, sans reproches & avec un sang froid qui attestoit la paisible
vertu de son ame. Elle s'loigna sans lui jeter un regard; elle entra
dans une alle sombre, & moi je sortis de l'endroit o j'tois cach.
Je la retrouvai  cinquante pas, & je ne vis sur son front aucun
trouble. Sa victoire ne lui avoit rien cot: elle m'aborda comme de
coutume; rien n'exprimoit sur son visage la conversation qu'elle venoit
de tenir; elle me tendit la main avec srnit; & moi qui l'adorois
plus que jamais, je n'tois plus matre de mes mouvemens; je la pressai
dans mes bras; les siens s'ouvrirent pour me recevoir; press sur son
sein, je sentis renatre ce premier instant de volupt qui m'avoit
embras de tous les feux de l'amour: je m'enivrois du charme de la
retrouver tendre & fidelle. Elle s'abandonna  mes transports; elle
me disoit, dans l'effusion d'un coeur pur & sincere: Je t'aime
avant tout, je t'aime par-dessus tout, sois en sr. Je ne suis pas
matresse de mon coeur, je ne sais si un autre y viendra aprs toi;
mais je n'aimerai jamais personne comme je t'aime. Et moi qui avois
t tmoin des discours & des tentatives de Lodever, n'ayant plus ni
inquitude, ni jalousie, je me plaisois  considrer cette belle ame
que la nature s'toit pl  cacher dans un immense dsert.

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CHAPITRE XXII.


Croiriez-vous, cher chevalier, que, sr d'tre aim de Zaka, je ne
pus voir sans compassion le trouble qui dvoroit l'ame de mon ami? Je
m'attendris sur son tat. Plus j'aimois Zaka, plus je sentois qu'on
devoit l'aimer: je lui pardonnois l'amour qu'il avoit pour elle, parce
que j'prouvois qu'il toit impossible de s'en dfendre.

Je pouvois, il est vrai, lui reprocher sa conduite mystrieuse, sa
rserve, ses efforts, quoique vainement tents: mais toutes ces fautes
toient celles de l'amour; je les excusois, & ne voyois plus que les
combats cruels dont il toit agit.

Il tomba dans une tristesse sombre que je tchai vainement d'adoucir
par tous les soins de l'amiti. Que sa douleur muette, que ses regards
qui tomboient languissamment sur Zaka & s'en dtournoient avec effort,
firent d'impression sur mon ame! Je n'osai plus tre heureux en le
voyant souffrir. Je me reprochois mon bonheur comme un crime: & ayant
l'exprience des maux sensibles qui accompagnent des desirs inutilement
conus, je me disois que je ne devois pas goter des plaisirs dont mon
ami & mon compagnon toit priv. Sa physionomie prenoit chaque jour
quelque chose de plus triste & de plus farouche, & les tourmens de son
coeur se peignoient visiblement sur son visage. Alors je souffris
moi-mme de sa situation pnible, & je rvois aux moyens de l'enlever 
ses privations douloureuses.

Sans doute il avoit lu dans mon coeur mieux que je n'y lisois
moi-mme, & il me tint ce discours que j'coutai sans indignation. Il
n'auroit pas tenu le mme langage  tout autre qu'un sauvage.

Cher Zidzem, pardonne, me dit-il; je me sens indigne de ton amiti:
depuis long-tems je t'offense; il faut que je t'ouvre mon coeur:
la dissimulation m'est un fardeau pnible. Ce coeur infortun
aime ta Zaka, & l'aime jusqu' la fureur. Vois dans ce coeur dchir
tous les tourmens de l'amour. Un feu cruel me consume & me pousse vers
le dsespoir. Non, je ne cesserai de l'aimer que lorsque je cesserai
d'tre. Dlivre-toi d'un rival odieux, Zidzem, te-moi une vie qui
m'est importune; prserve-moi du crime que dans mon aveuglement je
pourrois commettre. Va, la mort sera pour moi un bienfait; mes jours
ne sont plus qu'un long supplice; je ne veux pas tre plus long-tems
ingrat envers mon ami, mon librateur: c'est assez d'tre malheureux,
sans devenir criminel & perfide. Ah, combien je me hais moi-mme d'tre
ainsi! Mais je suis seul consum de desirs, tandis que tu reposes dans
les bras de Zaka. Dangereuse Zaka! les feux que tu allumes ne peuvent
s'teindre. Il falloit ne te pas voir, pour ne point t'adorer. Je n'ai
plus d'autre ressource que la mort contre l'horreur de mon existence, &
c'est l'asyle que j'embrasse. Adieu, mon cher Zidzem. Tes yeux ne
seront plus fatigus de mon aspect coupable; tes oreilles n'entendront
plus mes gmissemens: je vais mourir, puisque je ne puis vivre sans
envier le bien qui t'appartient.

Il pronona ces mots avec un tel dsordre, que je craignois  chaque
instant les suites extrmes de son dsespoir. Je fus touch jusqu'aux
larmes aprs l'avoir entendu. La confiance qu'il me marquoit, cet aveu
sans artifice, sa constance qui paroissoit vaincue & qui frmissoit
de toucher au crime, tout me le rendit plus cher, plus intressant;
je compatis  ses souffrances, & en l'coutant je me reprsentois les
tourmens que j'aurois  endurer si Zaka rejetoit les desirs de mon
amour.

Cet Europen rus connoissoit bien mon coeur; il sentoit que je
serois capable de tout sacrifier aux pleurs de l'amiti, & que sa
franchise veilleroit ma gnrosit. Son tourment n'toit pas plus
vif que le mien; car si je voulois lui rendre le repos, il me falloit
perdre ma flicit. Choix cruel! l'image de mon ami expirant
me suivoit jusques dans les bras de Zaka. Au comble du bonheur, son
sort me sembloit plus affreux. Zaka toit tendre, passionne; mais
je ne gotois plus le charme de la possder. Lodever soupiroit en ma
prsence, & me faisoit chaque jour l'aveu naf de ses tourmens. La
rsolution que je pris vous tonnera; mais elle me fut inspire par
la piti, par la bont naturelle de mon coeur, par je ne sais quel
sentiment. Je me dterminai  partager avec mon ami la possession de
Zaka.

Vous direz que c'est un acte de gnrosit de sacrifier sa matresse
 son ami, mais que c'est une action vile de la partager avec qui que
ce soit; qu'elle est aussi loigne de la nature que des moeurs
civilises; qu'il n'y a pas un animal, soit domestique, soit froce,
qui ne dispute sa femelle  coups de dents ou  coups de griffes.
J'eus d'autres sentimens dans mon dsert: je ne crus pas m'avilir en
obissant  la piti. J'aimois Zaka, j'aimois Lodever; je voulois le
bonheur de l'un & de l'autre; mon coeur ne pouvoit se fermer 
leurs soupirs, & j'agissois  la fois par un sentiment de compassion,
d'quit & de tendresse. Je ne connoissois point l'adultere: je faisois
un sacrifice rel. Un sauvage qui met l'honneur dans le courage &
dans la noblesse de l'ame, voit les choses bien autrement qu'un homme
civilis.

D'un autre ct, je sentois qu'il n'y auroit plus de joie pour moi
dans le monde, en voyant prs de moi un homme sans cesse gmissant.
De l'autre, je me reprsentois le plaisir dlicieux de l'arracher au
dsespoir, de lui rendre la vie. Je ne perdrai point le coeur de
Zaka, me disois-je; elle m'aimera toujours, & le bonheur de Lodever
n'tera rien  la somme du mien. Aucune ide honteuse ne se mloit  ce
partage.

Cependant, je l'avouerai, mon coeur murmuroit de ce cruel devoir: il
m'en cota pour surmonter un sentiment jaloux; mais je songeai qu'une
tranquillit gnrale en seroit le fruit. J'allai exposer mon projet 
Lodever, qui parut trs-tonn de ma gnrosit; car c'est ainsi
qu'il nommoit mes nouveaux desseins. Il m'embrassa en me tmoignant la
plus vive reconnoissance, & nous convnmes d'engager Zaka  la cession
la plus rare, scandaleuse sans doute chez les peuples civiliss, mais
qui dans mon dsert n'toit qu'une suite consquente de mon amiti
pour Lodever, de ma piti pour ses souffrances, & de mon amour pour la
concorde & la paix.

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CHAPITRE XXIII.


Zaka rougit prodigieusement  la proposition que je lui fis. La honte
& l'tonnement attachoient ses regards  la terre, & chaque parole
sembloit la ptrifier. Immobile, elle garda le silence; puis levant les
yeux, elle les fixa sur les miens, comme pour y dcouvrir les vrais
sentimens de mon coeur; sans doute elle vouloit y descendre, & elle
cherchoit avidement  lire dans ma pense: mes regards toient tristes
& confus; j'attendois ce qu'alloit prononcer sa bouche, & je tremblois
de l'arrt; car je pouvois bien consentir  partager le coeur de
mon amante, mais non immoler entirement le dplaisir secret que j'en
ressentois.

Je lui exposai l'amour de Lodever, le dsespoir qui empoisonnoit sa vie
& fltrissoit pour lui le riant aspect de l'univers; je lui disois:
Nous partageons l'air, les fruits de la terre, les rayons du
soleil.... Pour toute rponse Zaka me lana un regard qui pntra mon
ame; elle vola dans mes bras; elle m'accabla des plus tendres baisers.
Eh quoi, Zidzem, me dit-elle du ton du reproche, ne t'ai-je pas donn
assez d'assurances que je t'aime & n'aimerai jamais que toi? Crois-tu
que Zaka soit fausse, double, artificieuse? O cher Zidzem! un coeur
peut-il tre  deux? L'amour peut-il se partager? Tu le connois bien
peu si tu en doutes. Imprudent! tu ne sais pas lire dans ton propre
coeur: va, si je te privois d'une seule caresse, tu deviendrois
malheureux: mais cela n'arrivera point; c'est  moi  te dfendre,
 te protger contre toi-mme & contre la foiblesse de ton coeur,
lorsqu'il s'abuse  ce point. Ah, que de remords je t'pargne! Sais-tu
quelle seroit l'amertume de ta douleur, l'horreur de tes regrets?
Tu maudirois mille fois l'outrage que tu aurois fait  l'amour &
 ta fidelle Zaka. Tu ne me verrois plus du mme oeil: toute ta
flicit seroit vanouie... Et puis se tournant avec fiert vers
Lodever, elle lui dit: Et toi, fatal tranger, ne me poursuis plus, &
oublie-moi; c'est depuis ton arrive que j'ai prouv les chagrins de
l'amour; je n'en connoissois que les dlices; le trouble est venu sur
tes pas. M'aimes-tu autant que Zidzem? Non, cela n'est pas possible.
Ton regard m'pouvante; ton amour me fait peur; jamais ton oeil
ne luit d'une flamme douce. Je t'ai aim tant que tu n'as pas voulu
dsunir nos coeurs. Retourne dans ton pays, vas y trouver celle que
tu as quitte; peut-tre elle seche aujourd'hui dans les larmes; elle
implore la fin de sa vie, en devinant que tu veux porter ton coeur 
une autre qu'elle.

Je fis un second effort en faveur de mon ami, attestant que je voulois
l'empcher d'tre sans cesse gmissant, s'il y avoit de ma faute;
mais la fiere Zaka, avec un geste noble & contemplant Lodever avec un
ddain que je ne puis rendre, m'auroit jet  moi-mme un regard de
mpris, s'il n'et t adouci par l'amour. Jamais ce front si noblement
courrouc ne sortira de ma mmoire. Je me tus; j'tois honteux,
ananti; je me jugeai au-dessous d'elle; un trait rapide de lumiere
me fit voir que cette proposition toit un outrage  son amour. Je
m'applaudis dans le fond du coeur de la trouver constamment tendre &
fidelle. Un de mes regards implora mon pardon, tandis que je tchois de
consoler Lodever, en lui disant que j'avois tout tent pour qu'il ft
tranquille, & que cela ne dpendoit plus de moi. Lodever avoit les yeux
baisss & gardoit un morne silence. Il ne pouvoit ni rester ni fuir; il
toit comme enchan par une puissance invisible.

Je n'osois plus interroger les regards de Zaka, lorsque tout--coup
ses bras s'entrelacerent aux miens; sa bouche pressa mes levres & je
ne fus point matre de rsister  mon ravissement. Je rendis  Zaka
ses tendres caresses, & je ne songeai pas assez  drober  Lodever
le spectacle de mon triomphe. Livr aux transports de mon amante,
j'oubliai mon ami. Trop foible pour soutenir la vue de nos
caresses innocentes & vives, Lodever s'loigna & s'enfona dans un bois
sombre.

Sorti de mon ivresse, je me reprochai ma cruaut; j'en tmoignois mon
mcontentement  Zaka, qui avoua avoir eu tort. Je courus sur les pas
de Lodever pour l'appaiser, le consoler, & calmer ses maux par les
paroles les plus douces. Il couta tout ce que je lui dis avec une
froideur que je n'aurois os attendre aprs une pareille scene. Il me
rpondit avec beaucoup de tranquillit qu'il falloit s'en remettre 
cette derniere dcision; je le vis mme sourire. Je crus que, frapp de
la tendresse inviolable de Zaka & de l'inutilit de ses poursuites, il
pouvoit renoncer  elle. Ah! si j'eusse mieux connu la dissimulation
terrible des passions dans le coeur des Europens, j'aurois pressenti
que ce calme trompeur, semblable  celui qui prcede la tempte,
annonoit une vengeance sourde & pouvantable.

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CHAPITRE XXIV.


Quelques jours aprs cette aventure Lodever m'apporta un trs-beau
coco, espece de fruit excellent qui crot en Amrique, & dont il savoit
que je mangeois volontiers. Zaka arriva au mme instant & voulut goter
de ce fruit. Lodever le lui arracha vivement de la main, donnant pour
prtexte que son front toit tremp de sueur. Sa crainte paroissoit
fonde; ce fruit est trs-dangereux lorsqu'on en mange  contre-tems.
Lodever jeta fort loin ce coco, pour ne pas, disoit-il, exciter l'envie
de Zaka, si elle le voyoit manger: ensuite il nous engagea  faire une
petite promenade.

De retour je cherchai mon coco vers l'endroit o il l'avoit jet;
je ne le trouvai point. Azeb qui n'toit pas loign me demanda ce
que je cherchois. Un trs-beau coco, lui rpondis-je. Oui, dit Azeb,
il toit bon: surpris par la soif, je l'ai ramass, j'ai bu la
liqueur & mang le dedans; mais je ne sais, depuis un instant il me
cause de vives douleurs. Je m'approchai de mon pere: un frisson l'avoit
saisi; je lui prsentai mon bras pour soutenir ses pas chancelans. De
moment en moment son tat devint plus violent: il souffroit comme si
on lui et dchir les entrailles; il fut oblig de s'appuyer sur moi.
Tout--coup son corps frmit dans mes bras, les forces me manquent, &
il tombe tendu par terre, se roulant & poussant des cris lamentables.

J'appelle Zaka, elle vient, elle apperoit Azeb les yeux gars,
la bouche couverte d'cume, les bras, les mains, les pieds roidis,
tourment de convulsions affreuses. Nous tentmes de le relever.
Laisse, dit-il en me jetant un regard long & douloureux, laisse, je me
meurs..... Dieu! m'criai-je en plissant, vous mourez! Qu'est-ce 
dire? Azeb souleva avec peine sa main appesantie; mais voulant serrer
la mienne, son effort fut impuissant. La douleur & la tendresse se
peignoient sur son front  travers les ombres du trpas. Nous
frmissions d'effroi, nous pleurions, nous baisions son visage mourant.
Il fixe ses yeux sur nous; sa poitrine se souleve avec effort, & sa
voix entrecoupe prononce ces mots  plusieurs reprises: Je meurs, mes
enfans... je meurs! Ah!... incertain & rempli de terreur sur le sort
qui vous attend... je n'ose accuser, de peur de charger d'un crime
celui qui peut-tre est innocent... Non, je ne l'accuserai point... Me
voici au terme de ma carriere, & je me soumets  la volont de celui
qui est le matre de toutes les cratures... Je ne puis souhaiter mon
anantissement, puisqu'il est un Dieu.... Ah! si les pnibles jours que
j'ai passs sur la terre toient les seuls pour lesquels j'eusse t
cr, s'il n'en toit point d'autres plus tranquilles, plus heureux,
quelle puissance indiffrente m'auroit donn l'tre, m'auroit soumis
 la douleur?... Mais le profond sentiment de l'esprance me reste;
il retrace  mon esprit l'image de l'immortalit. Je dois vivre avec
Dieu tant qu'il existera: puisqu'il a daign une fois me tirer du
nant, ce n'est pas pour m'y laisser retomber. Je crois  sa bont,
dont l'univers est un tmoignage clatant; mais ce monde-ci n'est pas
celui de l'homme; il est fait pour un autre rle: il desire, il demande
une autre destine.... O mes enfans! vous mourrez aussi comme moi...
Que le dernier moment de votre vie soit plus paisible que le mien!....
Que ce Dieu souverain vous bnisse comme je vous bnis!... Que sa
clmence tempere l'amertume des jours de cette triste vie!... Je vous
ai enseign le moins d'erreurs qu'il m'a t possible... Si je vous ai
enseign peu de vertus, je vous ai montr peu de vices... J'esprois
qu' jamais cach dans ce sjour impntrable... Mais mes projets ont
t confondus..... Lodever.... Je vois... O mes enfans! adorez Dieu
& craignez ses jugemens... Souffrez, s'il vous faut souffrir. Quand
tous les maux se rassembleroient sur vous, gardez-vous de murmurer...
Songez que vous tes l'ouvrage de ses mains, & que vous devez lui
tre soumis... C'est le seul roi de l'univers... Il est Dieu.... il est
tout-puissant... il est bon... il est l'amour mme.... Le malheureux
Azeb manqua de forces, nous fit un signe de tte & expira.

O moment affreux & mmorable! je n'avois jamais vu mourir un homme,
& c'est mon pere qui est tendu sans vie; il meurt, il m'abandonne
 l'horreur de mes rflexions. Je souleve ses bras immobiles: ils
retombent, & l'effroi pnetre mes sens. Son corps, que nous embrassons,
devient froid. Le ciel a perdu tout son clat; un triste & vaste
silence regne autour de nous; je ne sais quel murmure lugubre frappe
dans les airs mon oreille pouvante. Lodever passe  ct de ce corps
sans vie, le regarde & nous dit sans douleur & sans larmes: _Il faut le
mettre dans la terre_. Caboul pleure & sanglotte; je suis mu, & tout
ce qui m'environne est nouveau pour moi.

Quoi, Azeb n'est plus! me disois-je; Azeb qui, une heure auparavant,
nous parloit avec tendresse; Azeb que j'aimois; Azeb dont je
contemplois avec tant de plaisir le front vnrable; Azeb.... Le voil
sans chaleur & sans mouvement; son teint est livide, ses yeux sont
fixes & ternes, ses membres sont glacs, il est sourd  tous nos cris.
Oh! nous comprenions alors la destine funeste & gnrale de l'homme.
_Vous mourrez aussi_: ces mots retentissoient au fond de notre ame;
nous nous tenions embrasss, comme si c'et t le dernier embrassement
de notre vie. Nos larmes, qui couloient en abondance, mouillerent ce
cher cadavre.

Ah, Zidzem, dit Zaka en sanglottant, que deviendrois-je, hlas, si tu
prouvois le sort du malheureux Azeb! Que cet effroyable moment soit
loign! O sparation cruelle! Ah! je la sens cette mort affreuse....
Elle vient... Elle va peut-tre te frapper dans mes bras.... Dieu,
que les momens que tu as accords  l'homme sont de courte dure! Et
elle tomba sur mon sein presque sans sentiment. Elle trembloit pour
mes jours, je craignois pour les siens, & nous nourrissions notre
douleur du spectacle terrible qui augmentoit notre effroi.




CHAPITRE XXV.


Le trpas d'Azeb nous montra la mort en perspective: auparavant nous
n'y songions pas. Azeb nous avoit drob, autant qu'il l'avoit pu, le
trpas des animaux; & quand le hasard nous l'avoit fait appercevoir,
il nous disoit tranquillement: Ils dorment, ils se rveilleront. Il
nous avoit accoutums, pour ainsi dire,  nous croire immortels, & il
nous faisoit regarder notre existence comme ne devant point avoir de
terme. Comme Dieu, nous rptoit-il souvent, sera toujours Dieu, de
mme l'esprit qui vous anime sera toujours esprit. Ainsi l'ide de la
destruction nous toit trangere; & si Azeb ne nous parloit plus, nous
entendions encore ses paroles, nous appercevions son regard: il n'toit
pas mort pour nous: il nous sembloit qu' chaque instant il alloit
se lever & nous parler.

Nous redoublmes pour sa mmoire le respect que nous avions eu pour
lui pendant sa vie; nous enterrmes son corps d'aprs les conseils
de Lodever; ses mains creuserent la fosse, & pendant cette fonction
lugubre son visage ne changea point; il ne mla point un soupir  nos
douleurs: quand nous l'interrogions sur cet vnement imprvu, il nous
rpondoit d'un air calme: Azeb toit vieux, & vous devenoit inutile; il
faut que chacun meure. Que nous tions loin de souponner la vritable
cause de sa mort! L'ide d'un crime aussi noir ne pouvoit entrer dans
notre pense: on nous l'auroit expliqu alors, que nous n'y aurions
rien compris.

Moment funeste & douloureux, lorsqu'il fallut rendre  la terre les
tristes dpouilles d'Azeb! Nous ensevelmes dans une fosse obscure un
coeur autrefois anim d'un feu cleste, des mains dignes de porter le
sceptre & de tracer des leons aux sages. Hlas, m'criai-je sur
sa tombe, voil donc l'troite & ternelle demeure de ce pere chri!
Le chant des oiseaux, la beaut de la nature, la renaissance du jour,
notre voix plaintive qui percera l'ombre de ces arbres touffus, rien
ne pourra le faire sortir de ce lit effrayant; il habitera toujours
avec la mort cette triste solitude; nous ne le verrons plus devancer le
retour du soleil, respirer les parfums du matin, & d'un pas majestueux
faire jaillir la rose du sommet des fleurs; nous ne le verrons plus
errer au hasard dans la fort, plong dans une douce mditation,
levant ses mains pures vers la vote du firmament; rien ne peut plus
rchauffer sa froide poussiere; il ne nous pressera plus dans ses bras
paternels, le sourire sur les levres & l'amour dans les yeux. Mais que
dis-je! il nous a dit tant de fois que nous nous retrouverions dans un
autre monde; que la partie pensante de lui-mme subsisteroit toujours;
qu'une ame immortelle seroit spare de son corps & deviendroit 
jamais heureuse par la clmence infinie du Crateur! Oui, cette
ide me plait; cette ide est grande, elle est conforme  tout ce que
j'apperois de la main du grand tre. Il faut qu'il soit sublime &
magnifique en tout; il faut qu'il accorde  sa crature tout ce qu'il
peut lui accorder. Azeb vit, Azeb pense  nous; il converse encore avec
Zidzem & Zaka. Ah! du sjour qu'il habite, qu'il lise au fond de nos
coeurs, qu'il voie nos larmes, qu'il entende nos gmissemens & les
louanges que nous donnons  son ame gnreuse.

Nous baismes la terre qui le renfermoit dans son sein. Je voulus que
ma fille la baist aussi. Je me promis de revenir souvent pleurer sur
ce tombeau & m'y entretenir avec l'ame d'Azeb, en attendant que, selon
sa promesse, elle se montrt  moi dans un autre monde.

Zaka pleuroit amrement & paroissoit inconsolable. Je lui disois, pour
calmer ses chagrins & ses regrets: Sois sre qu'Azeb vit encore; il vit
avec le grand tre dont il nous a parl. Il est heureux, puisqu'il
le connot; il est  la source de tout bien, il lui parle de nous, car
il ne dlaissera pas ceux qu'il a tant chris sur la terre.

A quelques jours de l nous emes, chacun de notre ct, un rve o
nous revmes Azeb. Ce rve diffroit si peu de la ralit que nous
crmes qu'il n'toit devenu qu'invisible, & qu'il habitoit toujours
avec nous. Comme son visage pendant notre rve ne nous avoit paru ni
triste ni souffrant, nous nous accoutummes  nous dire: Il est avec
le grand tre; il est bien; il nous voit, nous entend; il sera notre
protecteur; il nous enverra toujours des penses justes & bonnes.

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CHAPITRE XXVI.


Caboul, le fidele Caboul toit sorti de sa froideur pour pleurer
Azeb. Il ne passoit jamais devant sa tombe sans lever les mains au
ciel & saluer le lieu o il reposoit. Nous l'honormes comme un
second pere. Dans le rang le plus abject, il eut toutes les vertus;
& quoiqu'il ne ft pas dou des qualits de l'esprit, il nous fora
d'admirer sa grande ame. Je m'apperus que depuis la mort d'Azeb il
vitoit de toucher la main de Lodever; qu'il le servoit avec une sorte
de rpugnance; & ayant t frapp un jour de sa main, il lui dit:
Jetez-moi aussi dans la terre; je serai mieux l qu'avec vous. Je ne
fis point attention  ces paroles, ne pouvant en pntrer le sens.

Profondment occup de la perte que je venois de faire, je ne
m'entretenois que d'Azeb, de ce qu'il avoit fait, de ce qu'il avoit
dit; je me plaisois sur-tout  rpter ses dernieres paroles, ses
tendres bndictions. Je ne fus jamais si surpris ni si indign que
lorsque Lodever me dit un jour que, selon les loix de sa religion, Azeb
ne pouvoit tre avec le grand tre, n'ayant point t baptis; qu'en
consquence, il toit descendu dans un lieu o rouloient des flammes
ternelles; & qu'il y toit plong  jamais, sans esprance d'en
pouvoir sortir. Je m'criai avec douleur: Cela ne se peut pas; tu mens,
Lodever; ce que tu dis outrage la raison & le grand tre. Apprends
qu'Azeb a fait le bien, a vit le mal, a ador le Dieu du soleil, a
aim ses enfans. Que faut-il de plus pour aller rejoindre le grand
tre? Non, reprit Lodever en se couvrant d'une physionomie effroyable,
Azeb n'ayant point reu le baptme, est damn. Qu'appelles-tu damn?
rpondis-je en plissant de courroux & de frayeur. Je veux dire,
reprit Lodever, qu'il est avec les dmons dans une fournaise... A ces
mots, je me sentis dans une colere que je n'avois pas encore
prouve; je sentis qu'il draisonnoit, qu'il toit en ce moment
insens, frntique; je le vis sous une figure odieuse; ses traits
d'homme disparurent  mes regards; je n'apperus dans son oeil qu'une
stupidit aveugle & froce; & comme il continuoit  me dire que sa
religion condamnoit mon pere  tre brl pendant toute une ternit,
je m'loignai avec une fureur inexprimable; car je sentois ma main
prte  se lever contre lui, & tout mon tre repoussoit cet anathme
impie, qu'il me sembloit prononcer contre Dieu, dont la bont avoit
toujours pntr mon coeur.

Je courus, dans une agitation extrme, vers le tombeau d'Azeb; je me
couchai sur cette terre sacre, en criant: Azeb! Azeb! serois-tu livr
 des tourmens ternels, ainsi que l'assure Lodever? Dis, le grand
tre que tu m'as annonc auroit-il cess d'tre bon pour toi? Je jetai
un cri comme pour rveiller l'ombre d'Azeb au fond de son tombeau; je
pleurois de douleur & de tendresse, lorsqu'un sentiment invincible
s'veilla dans mon ame, & me cria fortement: Non, non, non, Azeb n'est
point malheureux; Lodever te trompe; le grand tre embrasse toutes ses
cratures; les paroles de Lodever sont mauvaises, & l'inspiration de
ton coeur est la vrit.

Je me relevai plus calme, plus assur, plus fort; je sentis au-dedans
de moi que l'ombre d'Azeb avoit communiqu  ma raison une partie de la
sienne, laquelle venoit du grand tre; & lorsque je rencontrai Lodever,
je lui dis avec un ton d'assurance & de supriorit: Tu draisonnes,
tu es un insens; ne me parle plus ainsi, car je ne verrois plus en toi
un homme.

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CHAPITRE XXVII.


Je fus quelques jours sans vouloir converser avec Lodever, tant ses
paroles m'avoient rvolt. J'y voyois une empreinte d'extravagance & de
cruaut. Il ne me parla plus de l'ame d'Azeb; & quand je lui disois,
dans un reste d'amertume, avoue donc, imposteur, que tu ne savois ce
que tu disois, il gardoit alors le silence & parloit d'autre chose. Il
faisoit bien; car je l'aurois tu, je crois, quand il attaquoit l'_ame_
de mon pere.

J'oubliai peu  peu son aveugle & frntique condamnation, que je
jugeai chappe  sa bouche uniquement pour me contredire & faire
parade de ses ides. L'horreur que cet arrt m'avoit cause diminua, &
l'impression en fut affoiblie par degrs. Le silence absolu de Lodever
sur ces matieres toit une sorte de rtractation. Je m'en contentai.

Notre ingnieux corrupteur se conformoit  notre faon de penser,
pour mieux nous faire tomber dans ses pieges. Il nous fit un tableau
plus sduisant encore des plaisirs qui nous attendoient dans un autre
hmisphere, & nous pressa plus vivement que jamais d'abandonner nos
rochers; tout lui servoit d'objet de comparaison. Il nous apprenoit
 mpriser ce que nous avions sous les mains, pour lancer notre
imagination neuve vers de prtendues jouissances qu'il exaltoit, & dont
 la seule description son visage se coloroit. Il entroit dans une
espece d'extase: les mots qu'il profroit alors sembloient lui apporter
cette flicit lointaine si vante dans ses discours.

Nous tions mus. Ces images nous dlectoient, & sans savoir si elles
toient vritables ou fausses, nous appercevions tout ce qu'il nous
peignoit. Ne connoissant ni notre force ni notre foiblesse, nous
abandonnions notre ame au rcit qu'il nous faisoit, & nous comptions
sur les jouissances les plus vives & les plus multiplies.

Lodever mettoit chaque jour en jeu notre curiosit, il la manioit
 son gr; & nous ayant instruits que la belle plaine n'toit pas les
bornes du monde, nous pensions que tout toit encore plus beau au-del.
Quelle tonnante magicienne que notre imagination, lorsque j'y songe
aprs tant d'annes & dans le calme de la rflexion!

A quel point notre ignorance toit subjugue! Nous ne connoissions pas
seulement la distance des lieux, la nature des prils, ni la difficult
des excutions: nous n'avions pour sauve-garde que les anciennes
paroles d'Azeb, qui malheureusement s'effaoient de notre mmoire.
Hlas! Azeb n'toit plus; & Lodever, si loquent pour nous, se moquoit
de nos craintes, dtruisoit nos objections, que nous n'tions pas
fchs de voir renverses. Il nous prsentoit  la lettre ce que j'ai
vu depuis en Europe, _la lanterne magique_: ce qui, joint  l'extrme
curiosit qui nous dominoit, nous dtermina bientt  partir.

Il nous et t impossible de rsister  son loquence prestigieuse,
quand mme nous aurions eu les connoissances qui nous manquoient.
Il nous captivoit, parce qu'il savoit interroger cette esprance, ce
desir inquiet & effrn du bonheur, qui rside plus ou moins dans
le coeur de l'homme. C'est par l qu'en cherchant  tre mieux,
nous nous garmes, ainsi que font plusieurs individus d'ailleurs
trs-savans, & qui habitent chez des peuples civiliss.

Nous aurions pu parvenir en peu de tems aux colonies Europennes,
& bien plus srement, si nous eussions voulu passer au sud de nos
montagnes; mais Lodever qui avoit ses vues, & qui vouloit transporter
nos trsors, ou plutt se les approprier, se vanta de connotre la
carte de l'Amrique. Hlas! nous ne savions pas seulement qu'on avoit
su rduire en petit la distance & la position des lieux; nous savions
o se levoit & o se couchoit le soleil; voil  quoi se bornoit notre
gographie. Je me souviens que Lodever nous dit un jour que la terre
toit ronde, qu'elle flottoit au milieu de rien, qu'elle tournoit
autour du soleil; moi, qui avois les dmonstrations du contraire, je
me moquai beaucoup de lui, & je ne voulus pas consentir  l'entendre
sur ce chapitre. Il ne m'inspiroit nanmoins que la drision, au lieu
que, lorsqu'il tourmentoit dans sa fantaisie l'_ame_ de mon pere, mon
gosier se schoit de fureur, & j'tois prt  l'craser de toutes les
puissances de mon tre, tant il toit soulev contre cette horrible
proposition.

Lodever nous fit faire quelques promenades sur le bord de la mer qui
avoisinoit la belle plaine; il jeta une longue planche, se mit dessus,
& nous donna le spectacle ravissant d'un homme qui marchoit sur les
eaux. Il nous imprima tellement le respect par cette action, que nous
n'osmes plus contredire ses volonts. Tout ce qu'il essayoit, nous
nous y soumettions aveuglment, & sans l'aimer, nous ne pouvions lui
refuser notre admiration. Nous avions devin par instinct que le
coeur en lui toit oppos  l'esprit. Nous ne smes que long-tems
aprs que cette distinction relle & appuye sur mille exemples,
toit une distinction Europenne.

Notre magicien nous proposa de construire un esquif sur le bord de la
mer; il nous en traa le plan, & nous le fit appercevoir trac sur
le sable. Nous le vmes alors comme s'il voguoit sur les flots; &
anim par ce dessein crateur, nous nous mmes tous  l'ouvrage avec
une ardeur que la fatigue ne pouvoit interrompre, tant nous tions
merveills de l'ide qu'il nous avoit donne. D'aprs la planche,
nous jugemes l'esquif praticable; & quand nous vmes le froid Caboul
prendre part lui-mme  cette nouveaut, nous augurmes que rien ne
seroit plus sr que cette nacelle pour franchir l'espace des mers.

Lodever nous parloit de longer la cte jusqu'aux bouches du fleuve
des Amazones, & de le remonter pour arriver aux colonies Portugaises,
d'o nous pourrions alors faire voile en Europe. Tous ces mots toient
neufs pour moi; mais Lodever, en traant une petite ligne, me prouvoit
que rien n'toit plus ais. Il me montroit l'Europe dans un petit
point qui n'toit pas  onze pouces du lieu o nous tions, & je
croyois la route aussi sre qu'aise. Il appliquoit  un grain de sable
les noms des grandes villes que j'ai parcourues depuis; & comme rien
n'toit plus consquent dans le dessein qu'il avoit trac, je crus que
l'excution toit facile, & qu'elle ne rencontreroit aucun obstacle.
Ma raison ne me prsentoit aucune objection solide; car Lodever, en
me reprsentant les distances & les rapports, avoit subjugu mon
entendement de maniere qu'il ne pouvoit pas se montrer rebelle, tant la
conviction toit grave dans les figures empreintes sur le sable. Je me
vis dj en Europe &  Londres; ma mmoire toit remplie de ces noms,
avec lesquels il m'avoit familiaris.

Le desir de voir des peuples & des pays nouveaux, qui avoit t une des
passions d'Azeb dans sa jeunesse, devint la ntre. Rien ne nous rebuta;
nos yeux toient fascins sur la dmarche la plus tmraire. Lodever,
qui avoit ses vues, nous matrisoit; & s'aveuglant lui-mme sur
les dangers, il n'toit pas possible qu'il frappt notre rflexion.

Nous construismes sous ses ordres un esquif d'un bois lger & solide,
nomm _pango_, & dont les Amricains se servent pour naviguer sans
effroi sur les plus profonds abymes. Nous avions du loisir; nous
travaillmes sans relche avec une activit incroyable. Le bon Caboul
gmissoit d'abandonner la terre o reposoit son ancien matre; mais
fidele  nos extravagantes volonts, il se faisoit un devoir de nous
aider, voyant qu'il n'toit aucun remede pour nous gurir. Lodever nous
veilloit avant l'aurore; & comme notre machine avoit pris une figure
& une consistance, nous connmes l'orgueil de cette cration: notre
espoir se ralisoit chaque jour; ce que nous avions vu grav sur le
sable s'difioit sous nos mains,  notre grand tonnement. Lodever nous
sembloit avoir prdit toutes les pieces qui devoient entrer dans cette
machine merveilleuse; les plus petites, comme les plus grandes toient
prsentes  son esprit. Il nous dmontroit nos erreurs; & revenant  sa
figure originale, il nous disoit avec un ton de supriorit: Ne vous
ai-je pas dit d'abord que cela devoit tre ainsi? Quand nous vmes
qu'il avoit tout prvu, & que tout toit ordonn d'avance, nous crmes,
pour ainsi dire, que l'esquif sortoit de sa tte, & nous ne smes plus
que nous humilier devant ses ordres. Il sembloit nous ouvrir par sa
seule parole les routes de l'univers. J'oubliois le pass, confondu
que j'tois par l'autorit de son gnie; & je finis par croire tout ce
qu'il me disoit, except lorsqu'il s'agissoit de l'ame de mon pere:
mais il toit trop prudent pour entamer cette question qui m'irritoit 
l'excs; & il s'en toit apperu.

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CHAPITRE XXVIII.


Plus nous avancions, plus notre courage redoubloit. Nos travaux, anims
par l'espoir de jouir d'un avenir heureux, n'toient plus des travaux;
ils s'toient mtamorphoss en plaisirs. Plus de fatigues: tout toit
amusement, & chaque coup de hache nous donnoit l'avant-got des
volupts Europennes.

L'esquif arrondi toit bti sur la greve; nous ne pmes domter je ne
sais quelle satisfaction orgueilleuse, en voyant l'ouvrage de nos
mains. Quelques essais nous transporterent de la joie la plus vive,
sur-tout lorsque nous vmes notre chaloupe se balancer sur les ondes,
quitter le rivage & suivre au loin le mouvement de la vague cumeuse;
elle rsistoit aux assauts de l'lment mobile. Lodever se jeta  la
nage pour la rattraper, & revint, matrisant les flots avec un double
aviron. Il nous parut un tre suprieur qui, dans une majest
tranquille, commandoit  l'lment capricieux. Quand il atteignit
le rivage, peu s'en fallut que nous ne nous prosternassions  ses
pieds; Caboul laissoit voir sur son visage combien il toit lui-mme
merveill. Il entra dans l'esquif; & quand il se vit port sur le dos
des vagues, il fit des exclamations qui auroient pu enivrer d'orgueil
l'tre le plus vain de la terre.

Ds ce moment Lodever devint notre matre absolu, nous obissions  son
geste; & Caboul, qui s'toit montr le plus rebelle, fut l'esclave le
plus attentif  ses ordres.

Une voile flottante, tissue d'corce d'arbre, acheva la composition
du chef-d'oeuvre. Lodever ne nous avoit point fait part de cette
merveilleuse invention, afin de terrasser nos esprits & de nous
imprimer un respect plus profond. Nous crmes tous trois qu'il y avoit
une grande distance entre son intelligence & la ntre: nous avoumes
notre foiblesse & notre insuffisance, & nous l'honormes sincrement
autant qu'il pouvoit l'exiger.

Le jour de notre dpart est enfin arrt; tout est d'accord: nous
comptions au bout de quelques heures toucher les bords de cette Europe
fortune. Lodever charge la barque de nos trsors; il choisit les plus
prcieux, & forc d'abandonner le reste, il soupire; nous soupirons 
son exemple, & nous payons  l'avarice un premier tribut.

Nous prmes quelques provisions; mais la nature devoit suffire  nos
besoins le long des fleuves fertiles que nous allions ctoyer. Un petit
voyage d'une demi-lieue nous avoit enhardis au point que nous aurions
brav les temptes. Lodever commandoit  cette barque flottante,
comme il commandoit  son bras: il nous apprit  la faire tourner en
tous sens; & en humbles disciples, nous prenions des leons que notre
adresse naturelle ne rendoit pas infructueuses. Rien n'gale le plaisir
que je ressentois  diriger cet esquif, & j'tois fier de courir sur un
lment assujetti: ce que je n'eusse pas imagin avant d'en avoir fait
l'essai.

Nous avions pouss la folie jusqu' nous tailler des habillemens,
afin de parotre, comme le disoit Lodever, d'une maniere plus dcente
aux yeux des Europens. Lodever toit habill, & ses vtemens nous
servirent de modele. Nous avions une espece de tissu qui servoit  nous
couvrir pendant les froids, & nous le coupmes  la maniere angloise.

Sur le point de dire le dernier adieu  ce dsert o j'avois vcu si
long-tems dans l'ignorance & le bonheur, je ne pus m'empcher d'aller
visiter pour la derniere fois la tombe d'Azeb. Cet endroit solitaire
& sombre me parut revtu d'un ombrage plus lugubre. Prostern avec
tremblement, j'appellai Azeb, & mes cris troublerent le majestueux
silence de ce lieu redoutable. La terre parut frmir sous mes pas;
des pressentimens confus s'leverent dans mon ame, & tout--coup je
crus voir l'ombre d'Azeb percer sa tombe, ouvrir ses bras, comme pour
retenir un fils trop imprudent. Mais cette image s'vanouit aussi-tt:
la cime des arbres s'inclina, quoiqu'il n'y et point de vent;
leurs branches s'entre-choquerent; un murmure souterrein se fit
entendre; un long gmissement parut sortir des bois voisins; un nuage
noir planoit sur ma tte; quelques oiseaux fuyoient  tire-d'ailes
& comme pouvants. Je l'tois moi-mme; mes jambes trembloient; je
ne pouvois dj plus m'arracher de ce sjour terrible; j'tois comme
attach au sol; je voulois y chercher un asyle; j'abjurois en ce
moment les desirs qui m'avoient t les plus chers. Mon imagination
trouble ne me permettoit plus d'avancer; mais Lodever vint, me parla,
m'entrana; je n'tois point fait pour lui rsister. Zaka parut, me
donnant elle-mme le signal du dpart; je quittai en pleurant la tombe
d'Azeb, & mis le pied dans la barque.

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CHAPITRE XXIX.


Je me souviens que, ds que notre esquif fut en pleine eau, Lodever ne
put dissimuler sa joie; il sourit d'un air triomphant. Pour nous, nous
tions fort tristes. Caboul toit immobile; il n'osoit plus manifester
sa pense; il aidoit  la manoeuvre; Zaka toit silencieuse, & ne
levoit pas les yeux; elle se contentoit de me serrer la main, & moi je
ne pouvois dmler les desseins secrets de Lodever.

Je ne vous parle point des prils que nous essuymes, & combien de fois
Zaka parut intrpide & courageuse au milieu du danger. Elle n'avoit
jamais renonc  l'usage de ses bras, & la sensibilit de son coeur
ne droboit rien  la vigueur de son ame. Sa tte toit libre dans les
instans les plus terribles, dans ces mmes instans o j'ai vu plusieurs
fois le tratre Lodever plir d'effroi. Avec quelle activit &
quelle prsence d'esprit elle dfendoit, contre la fureur des eaux, la
barque fragile qui portoit sa fille & Zidzem!

Dj nous n'tions guere loigns du fleuve des Amazones, qui,
comme vous le savez, se partage en deux bras immenses. Notre seule
ressource toit de remonter le bras droit. Il toit trs-difficile de
rompre le courant, & nous manqumes d'y prir; mais notre adresse fut
rcompense, & nous enfilmes heureusement la route que Lodever s'toit
prescrite.

Alors nous nous livrmes  une joie extrme; nous avions pass les
cueils les plus redoutables; tout toit calme; nous nous voyions en
sret sur ce fleuve superbe & tranquille. Nous ctoymes ses bords,
qui n'offroient qu'un crystal uni. Pendant trois jours nous n'emes
pas la moindre bourrasque: un ciel serein, une navigation douce, tout
favorisoit notre course. L'esquif lger passoit  travers une fort de
roseaux; nous ne perdions point de vue la terre; nous y descendions 
notre gr, pour y cueillir ces fruits dlicieux que la nature prodigue
dans ces riches contres.

Le huitieme jour nous ctoymes un pays plus dur & plus agreste; nous
passmes entre de petits rochers, mais qui n'avoient rien de dangereux;
seulement la nature s'y montroit martre en comparaison des rives que
nous venions de parcourir. Nous tions dj accoutums au voyage, &
nous ne sentions plus mme la fatigue des premiers jours, tant nos bras
toient exercs & nos coeurs remplis de confiance & de courage.

Une nuit que la lune tour--tour brilloit & se cachoit dans des nuages,
je m'entretenois avec Lodever du plaisir que nous aurions  voir
l'Europe & ses grandes villes, de la vie douce & tranquille que nous
y menerions. Je l'interrogeois curieusement sur mille choses dont je
brlois d'tre instruit: il me parloit d'un vaisseau de haut bord cent
fois plus gros que l'esquif qui nous portoit. J'aurois pris ce rcit
pour une fable; mais la chaloupe flottante me donnoit l'ide de
cette immense machine. Mes questions ne tarissoient pas: il rpondoit 
tout avec la plus grande complaisance.

J'tois assis prs de lui sur le bord de notre esquif; la lune
clairoit un peu, puis nous droboit sa lumiere; Caboul manoeuvroit;
Zaka dormoit; je tenois ma fille entre mes bras: elle quittoit rarement
ceux de sa mere, mais elle toit alors dans les miens.

Tu le sais,  Dieu! j'tois en ce moment l'ami le plus tendre, le
plus fidele: j'honorois Lodever, je pressois quelquefois ses mains
avec amour & respect. Comment le plus perfide, le plus barbare des
hommes rcompensa-t-il les panchemens d'une ame sensible & nave? La
barque vint  pencher d'un ct, je m'appuyai de l'autre pour former
un contrepoids. Le mchant ne perdit point cette occasion, & d'un coup
imprvu me prcipita moi & ma fille dans le fleuve. Je tombe lorsque la
lune toit voile; je serre ma fille entre mes bras par un mouvement
naturel; je me dbats avec les pieds; je suis assez heureux pour
surnager, je rencontrai quelques roseaux auxquels je m'accrochai d'une
main. Le barbare voulut consommer son forfait, en nous assommant de son
aviron; mais  la faveur de l'ombre, le coup redoubl ne frappa que ces
mmes roseaux qui me sauverent la vie une seconde fois. La lune sortit
de dessous le nuage, & m'clairant me fit voir le ct o je devois
tendre. Ce fut avec la plus grande peine que je nageai vers la rive,
n'abandonnant point ma fille; & aprs mille efforts incroyables, je
grimpai sur ce bord aride.

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CHAPITRE XXX.


S'il vous est possible, imaginez ma situation. Je ne pouvois ni
pleurer, ni crier, ni gmir. Assis sur une pierre, ma fille  mes
pieds, le coeur serr, ayant perdu jusqu' la facult de penser,
je ne sentois pas mme ma douleur. Je regardois autour de moi, & les
fugitives clarts de l'astre de la nuit me montroient des rochers & une
vaste solitude. Il ne me vint point dans l'esprit de courir sur les
bords du fleuve, de crier  Zaka: j'avois perdu la voix; mes genoux
s'entre-choquoient, & mon ame, abyme dans l'excs de ses maux, toit
comme plonge dans les tnebres.

J'attendois le jour, qui ne venoit point: j'avois l'esprance confuse
de trouver une cabane; & puis je me figurois que Zaka & Caboul, qui
n'toient point complices du mchant, viendroient peut-tre  mon
secours, & seroient assez forts pour domter sa perfidie.

Je demeurai sur cette pierre froide, coutant les cris & les
gmissemens de ma fille,  laquelle je n'osois donner un baiser. Me
reprochant dj son malheur, je me disois avec amertume: Ah, du moins
si elle toit dans les bras de sa mere! Pourquoi l'en ai-je spare!
Rien n'galoit le tourment de cette ide: j'esprois encore; mais
lorsque les premiers rayons de l'aurore vinrent clairer le lieu o
j'tois, que devins-je,  ciel! Je poussai des hurlemens, j'errois en
furieux, je me frappois le front & la poitrine. La noirceur d'un homme
abominable que je croyois mon ami, l'image du dsespoir de Zaka  son
rveil, ma fille jetant des cris que dj lui arrachoit le pressant
besoin: voil les bourreaux de mon coeur. Je tombois sur la terre, je
me relevois: mon regard imploroit le ciel & toute la nature; la nature
& le ciel toient sourds  mes cris touffs. Je cherchois en moi un
courage qui m'abandonnoit. Tantt je prcipitois mes pas, tantt
je m'arrtois. J'tois tour--tour calme & dsespr. Je montois sur
un rocher, je plongeois ma vue dans l'tendue du fleuve; je cherchois
l'esquif qui, comme un point, auroit pu rjouir ma vue & ranimer mes
forces. De l'eau, des rochers, un soleil tranquille au-dessus de ces
horreurs, voil ce qui vint terrasser mon ame & l'abattre. Une larme
cruelle & lente monta de mon coeur  mes yeux, & me dchira d'un
supplice nouveau & inexprimable.

Ah, mon ami! figurez vous un dsert o la nature est morte, o l'oeil
ne se repose que sur un sable strile & y cherche vainement un arbuste,
une plante, un brin d'herbe; tel toit le sjour pouvantable o je me
trouvois! Je regardois tristement ma fille, & je ne pouvois pleurer.
Ses gmissemens me tiroient de l'anantissement fatal o je tombois:
j'eus encore la prsence d'esprit de casser quelques roseaux & de lui
en faire sucer la molle; misrable nourriture, dont cependant moi & ma
fille usmes. Je n'osois plus la regarder; je criois d'une voix
sourde & dsespre: Zaka, Zaka! O montagnes de Xarico! O Azeb, Azeb!
Et l'cho reportoit  mon oreille ma voix douloureuse & plaintive.

N'avois-je pas assez de mon malheur & de celui de ma fille! Des ides
non moins funestes me poursuivoient: je me figurois Zaka se dbattant
dans les bras du sclrat, s'lanant dans le fleuve, qu'elle croiroit
mon tombeau. Le fidele Caboul tomboit assassin, & peut-tre elle-mme
couverte de son sang. Je ne pouvois fuir ces images funebres.

Jetons bas ce pesant fardeau de la vie, m'criai-je, mourons avant que
la cruelle faim nous dvore lentement & par degrs. Je courus avec une
espece de rage du ct du fleuve, dans le dessein d'y finir mes jours.
Je jetai auparavant un dernier regard sur ma fille: je la vis tendant
ses petits bras vers moi, souriant dans sa douleur, comme si elle et
voulu me supplier de ne point l'abandonner dans un tat aussi cruel.
Amour paternel, tu l'emportas sur mon dsespoir! Je pris l'innocente
crature entre mes bras; je la mouillai enfin de larmes, & je fus
soulag. Attendri par la nature, ma fureur se calma: je levai ma fille
vers le ciel; & me jetant  genoux devant celui qui est dans tous les
lieux, je dis: Grand tre! toi qui fis le soleil & qui attachas des
fruits aux arbres pour toutes les cratures, aie donc piti de celle
qui languit sous tes regards; nourris-la, grand tre! elle n'a que
son innocence & ses pleurs pour dfense! N'es-tu pas le nourricier du
vermisseau? Ma fille rclame sa nourriture! Que puis-je faire pour
elle? Je lui donnerois mon sang, si mon sang pouvoit la nourrir! C'est
 toi que je la remets, grand tre! Sauve-la; & si tu es en courroux de
ce que j'ai abandonn la tombe d'Azeb, que ta colere ne tombe que sur
moi!

Aprs cette fervente priere, j'attendis quelques secours du grand
tre; & je rsolus de vivre pour conserver, s'il toit possible, ses
misrables jours, auxquels les miens toient attachs.




CHAPITRE XXXI.


Ami, n'acheve point, si tu ne veux pas frmir! Lis & pleure.
Plains-moi! Plains un malheureux pere, & tremble, si tu l'es, de te
trouver dans une situation aussi terrible que la mienne.

J'allois prir de faim avec ma fille, si je ne rencontrois un autre
aliment que la molle des roseaux. Foible & languissant, je pris le
parti de m'enfoncer dans ce dsert, portant ma fille qui gmissoit de
besoin dans mes bras. J'esprois trouver quelqu'endroit moins affreux;
mon oeil avide cherchoit un arbre qui portt quelques fruits.
Malheureux! plus j'avanois, plus ce dsert devenoit effroyable. La
nature toit morte pour moi. Je marchai un jour entier sans rencontrer
une source d'eau. Une petite pluie survint, & le sable aride but
avidement l'eau que ma bouche lui disputoit. Je me vis rduit  faire
sucer  ma fille ce sable humide, pour rafrachir sa bouche
altre.

Las, puis, n'appercevant que des plaines immenses & striles, & les
rayons du soleil qui clairoient ma misere, ma nudit, & qui dardoient
leurs feux sur ma tte branle, je me couchai sur le sable brlant;
je mourois de douleur, & je tombai dans une frnsie qui approchoit de
l'extrme fureur.

Ma fille toit dans un tat  faire piti  un tigre. Sa bouche,
ses levres, sa langue toient dessches: chacun de ses gmissemens
enfonoit un glaive dans mon sein; jamais, sous ce ciel d'airain, il ne
s'toit trouv d'tre malheureux comme moi: mes mains ensanglanterent
ma poitrine: perdu, forcen, pleurant de tendresse & de fureur, je
baisois ma fille; ma fille, d'une voix souffrante, pronona le nom de
sa mere; elle appelloit Zaka  son secours. A ce nom fatal, qui branla
mon ame comme un tonnerre, je ne me connus plus; je fus tent de
terminer ses jours; j'en conus l'horrible pense; je pris une pierre,
je la soulevai sur sa tte. Mais l'ide que j'allois offenser le grand
tre me retint; je songeai que mon dsespoir seroit un outrage fait 
sa bont, & que le secours que j'attendois alloit peut-tre descendre
du ciel. Je me souvins des paroles d'Azeb, qui m'avoit toujours dit:
Apprends  souffrir, tout est ordonn par la volont du grand tre. Je
me soumis; je pleurai; je pressai ma fille contre mon sein; j'attendis
ce que le grand tre devoit ordonner de son sort & du mien.

Elle tomba dans une espece de stupeur; elle devint comme insensible;
ses yeux se fermerent; sa chaleur s'vapora, & le trpas vint la
dlivrer des maux de la vie. Ses derniers momens ne furent pas
douloureux: les traits de son visage n'toient pas altrs. Ne la
voyant plus souffrir, je la contemplai sans effroi, dans ce calme
immobile; je restai auprs d'elle pendant un jour entier; & voyant
qu'elle ne donnoit aucun signe de vie, je lui dis: Tu es alle
rejoindre Azeb dans le sjour du repos; tu es bien prsentement; tu es
avec le grand tre. Salue Azeb; raconte-lui mes souffrances & mes
douleurs: dis-lui que nous avons t punis de n'avoir pas suivi ses
sages conseils.

Indiffrent alors sur le sort qui m'attendoit, je montai au sommet d'un
rocher, tournant le dos  ma malheureuse fille. J'avois couvert son
corps de sable & de terre, aprs lui avoir donn le dernier baiser.

En mesurant l'espace qui toit au-dessous de moi, j'apperus dans
l'loignement des hommes assis en rond; ils leverent leurs regards
vers moi. Je l'avouerai,  la vue de quelques alimens, mon coeur
dfaillant sentit un retour secret vers la vie; le trpas me fit
horreur, lorsque je sentis que je pouvois revivre. Nommez lchet,
foiblesse, le sentiment qui m'entrana vers ces sauvages. Je ne le pus
domter: la faim imprieuse me guidoit.

Les peuples Amricains ont tous en leurs diffrens langages une faon
gnrale de se faire entendre. Il ne me fut pas difficile par mes
gestes de leur faire comprendre que j'implorois leur secours. Mon
langage les prvint sans doute en ma faveur; ils m'accueillirent &
m'inviterent  manger. Ma faim toit si grande que je dvorai ce qu'ils
me prsentoient; c'toient des poissons secs: mais tout--coup je
m'arrtai, je ne voulus plus manger, songeant que ma fille toit morte
de besoin. J'avois des remords en prenant ces mets: il me sembloit que
je ne devois plus exister, aprs m'avoir perdu ce qui m'toit cher.
Ces sauvages, me voyant afflig, me consolerent. Aprs une marche
d'une demi-journe, ils me prirent dans leur bateau. Le lieu que
j'avois parcouru toit une isle o ils venoient chasser. Au bout d'une
navigation de quatorze jours, nous abordmes  leur habitation qui
toit sur les bords du mme fleuve.

Le poids de l'infortune pesoit toujours sur mon coeur, & je sentois
l'horreur d'tre revenu  la vie aprs des pertes aussi douloureuses.
Le soleil que j'avois tant de fois contempl avec Azeb & Zaka, sembloit
me reprocher mon existence. Hlas! cet objet si tendrement aim,
cette Zaka, qu'toit-elle devenue? Ce fleuve que je voyois toit-il son
tombeau? Lodever l'avoit-il tue aprs l'avoir outrage? Ce meurtrier
jouissoit donc en paix & de son crime & de mes trsors! Cette Europe
que j'avois tant desire, ne m'offroit plus qu'une perspective odieuse:
c'toit en voulant chercher une plus grande flicit, que j'avois
perdu le bonheur. De quoi me servoient quelques-unes de ces pierres
brillantes que par hasard j'avois sur moi? Ce peuple qui me nourrissoit
n'en faisoit aucun cas. Il falloit les ddommager par mes travaux des
mets qu'ils m'offroient: heureusement pour moi que mes bras robustes,
accoutums  la culture de la terre, ne me refusoient pas leur service.

Dans les intervalles que me laissoit le travail, je ctoyois lentement
le bord du fleuve, comme pour retrouver du moins ce corps adorable &
mourir en l'embrassant. Je n'avois plus rien autour de moi que je pusse
aimer. Quel tat pour un coeur comme le mien! J'tois dtromp
& sur l'amiti & sur ce bonheur que je croyois toucher. Je ne me
pardonnois pas d'avoir fait moi-mme mon malheur: je me regardois comme
l'assassin de Zaka & de ma fille. N'toit-ce pas moi qui les avois
arraches  un tat paisible pour les conduire au-devant des dsastres?
Ce remords terrible toit vivant dans mon coeur & le dchiroit. Ah!
si Zaka ne m'a point maudit, m'criois-je, c'est que l'amour a t plus
fort. Si je la retrouve, que lui dirai-je, quand elle me redemandera sa
fille?

Je passai quarante jours sans connotre le sommeil: je ne trouvois de
relche  mes maux qu'en forant le travail, tant pour me distraire
que pour me rendre utile au peuple qui me nourrissoit. O mort, dont
j'avois vu deux fois l'image, que je t'ai invoque de fois! Qui m'a
fait supporter la vie, lorsque je ne tenois  rien? Je n'tois plus
furieux; l'excs de la douleur avoit affoibli mon bras: je tranois
des jours tristes, pnibles, empoisonns de regrets, & l'avenir ne
m'en offroit point d'autres. Ce qui me tourmentoit le plus toit
l'incertitude du sort de Zaka. Aprs avoir travaill sous la chaleur
d'un jour entier, je levois le soir les yeux vers la lune, & je lui
disois: Bel astre! vois-tu Zaka? Que de fois nous nous sommes promens
sous ta lumiere douce, les mains entrelaces! Le grand tre qui est
au-dessus de toi, voudra-t-il nous rejoindre? Et je me promenois ainsi
solitairement sur les bords du fleuve, avec l'image de Zaka, qui tantt
me sembloit en Europe, & tantt refugie avec sa fille dans les bras du
grand tre.

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CHAPITRE XXXII.


Le destin m'avoit conduit parmi les Gengis, peuple qui avoit des vertus
mlanges d'une sorte de frocit. Fideles  l'hospitalit, ils toient
implacables envers leurs ennemis; ils les mettoient  mort, & ils
toient prts  rpandre tout leur sang pour la cause des leurs. J'ai
vu ces hommes si terribles, la massue  la main, s'attendrir, pleurer,
connotre la gnrosit, la grandeur d'ame, la sincrit, la foi. Leurs
coutumes sont froces, & leurs moeurs sont douces. Leur commerce est
sr, leur parole inviolable. Ils rendent la justice au foible; ils
sont compatissans & sinceres; ils ne se laissent jamais ni sduire ni
corrompre: aussi ont-ils l'orgueil de se croire plus estimables que le
reste des nations. Ils m'assignerent un travail qui n'excdoit pas mes
forces, & ds ce moment je fus regard comme leur compatriote.

Ce peuple humain, par un contraste trange, avoit des dieux
sanguinaires, auxquels il immoloit tous les ans une jeune fille enleve
chez leurs ennemis. Les simulacres de leurs dieux toient teints de
sang. J'ai vu le coeur de ces barbares matris par la religion.
Le guerrier qui venoit d'affronter la mort, tomboit aux pieds de ces
idoles, pntr de terreur. C'toient des ames fortes, en qui tout
devenoit excs, soit crainte, soit valeur, soit haine, soit amiti.

Un Gengis, fier de son audace & de son indpendance, mprise tous les
autres peuples. S'il est fait prisonnier de guerre, il souffre la mort
en hros. Il traite les Europens d'ignorans & de lches, les voyant
ddaigner ses dieux & plir  l'aspect du bcher.

J'ai vcu chez les Gengis prs d'un an sans avoir essuy la moindre
injustice. Ils me traitoient comme leur frere; mais mon coeur fltri
ne pouvoit goter aucune sorte de joie. Je me prtois  leur maniere
de vivre, sans pouvoir m'y accoutumer, & c'est srement  cette
complaisance que j'ai t redevable de leur amiti.

Ils me conduisirent un jour  une de leurs ftes, malgr ma rpugnance;
c'toit le jour du sacrifice, jour solemnel pour appaiser leur
dieu. Quelle fte! Devant une idole d'une figure hideuse, une jeune
Europenne, portant dj les tristes ornemens du sacrifice, alloit tre
immole & son sang devoit rougir l'idole. Elle avoit t prise sur un
vaisseau Portugais qui avoit vomi la flamme & la mort contre une de
leurs barques, & les Gengis adoroient la vengeance.

Le bruit de mille instrumens grossiers prcdoit sa marche; que
dis-je! on la tranoit, malgr toute sa rsistance, vers l'autel; elle
regrettoit amrement la vie qu'elle alloit perdre. Jeune & dans tout
l'clat de la beaut, la pleur, l'horreur de la mort se peignoient
sur son front; elle tournoit ses beaux yeux, tantt vers le ciel,
tantt vers ses bourreaux, comme pour les flchir. Larmes inutiles!
Ces barbares vouloient offrir  leur idole une victime qu'ils
jugeoient digne de lui tre prsente. Le fer alloit percer un sein
fait pour dsarmer la main la plus froce.

Ah, que je fus mu! Comme ses cris retentirent au fond de mon coeur!
Que ses larmes me toucherent! Je me croyois devenu  jamais insensible;
ce fut elle qui rveilla dans mon coeur le sentiment presque teint:
sa beaut me toucha; mais son malheur fit sur mon ame une impression
plus vive encore.

Au moment o l'on tranoit la victime vers l'idole, le grand-prtre,
portant une couronne de chne, imposa silence  l'assemble, & profra
ces mots:

Voici l'ennemi qui doit tre immol pour appaiser le courroux de
Zarakuntos; mais, vous le savez, la loi indique un moyen qui le
satisferoit galement: s'il se trouvoit un tranger qui voult
se charger de la victime & en purger nos contres, qu'il fuie,
qu'il s'loigne, en se couvrant de l'horreur qu'elle inspire! Nous
l'abandonnons  lui, pourvu qu' la fin de trois rvolutions du
soleil il ne respire plus l'air que nous respirons, & qu'il vienne aux
pieds de la statue verser une goutte de son sang sur son pied droit.

Chacun toit immobile, lorsqu'ayant bien compris le discours du
grand-prtre, je sortis des rangs, & m'criai: C'est moi; je la prends.

Le grand-prtre me fit approcher, & me dit: Tu promets donc de la
conduire hors de ces contres? Oui, rpondis-je. Il chargea ma tte
de je ne sais quelles imprcations, incisa l'index de ma main gauche,
fit couler mon sang sur l'orteil du pied droit de la statue, & remit
entre mes bras la jeune fille tremblante. Aussi tt un applaudissement
confus s'leva dans l'assemble, & je fus environn de clameurs qui
ressembloient  un chant de triomphe.

Fier d'avoir conserv les jours de cette beaut innocente, je lui pris
la main avec un saisissement involontaire; elle jeta un cri, croyant
que j'tois son meurtrier, & s'imaginant qu'un couteau brilloit
dans ma main dsarme.

Je lui dis en espagnol, qu'elle n'avoit plus rien  craindre, & que je
venois de lui sauver la vie. Toute l'assemble rptoit: Elle ne sera
point mise  mort; l'tranger l'emmene.

Pour elle, tonne d'entendre parler une langue d'Europe  un homme
qu'elle avoit vu prt  la tuer, son ame ne pouvoit suffire aux ides
qui l'agitoient; elle me demanda s'il toit bien vrai qu'elle ne dt
point tre gorge, & si je ne l'abusois pas par une piti fausse ou
cruelle. Je l'assurai que ses jours toient en sret, & que les Gengis
ne rompoient jamais leurs promesses.

Ma joie, en lui annonant cette nouvelle, toit inexprimable: je
jouissois de sa douce surprise, du plaisir qui par degrs dilatoit son
ame, de la joie qui se rpandoit sur tous les traits dlicats de son
visage, & qui,  la place de la pleur, tendoit un voile de rose. Elle
se trouvoit dans l'tat o les Gengis l'avoient laisse, aprs
l'avoir dpouille de ses habits.

Les instrumens guerriers retentirent dans les airs: toute l'assemble
dfila devant nous; chacun, en passant, disoit un mot que je ne
pouvois interprter. Le grand-prtre, qui toit le dernier, prit de la
poussiere d'un air mystrieux, & la jeta sur nos ttes. Tout le monde
s'loigna, & nous restmes seuls devant l'autel de mort & l'idole
hideuse.

La victime rougissoit, & se couvrit d'une peau de tigre qu'un Indien
avoit laiss tomber. La cause de sa honte m'toit inconnue: son
tonnement, sa reconnoissance, un reste de terreur qu'elle ne pouvoit
touffer, tous ses mouvemens toient peints sur son front & s'y
succdoient avec rapidit; & moi, je ne jouissois que du plaisir de
l'avoir drobe  une mort certaine, lorsque tout--coup la victime
enlaa ses bras autour de mon col & me cria d'une voix tendre &
touffe: Vous tes mon poux, vous l'tes par les loix du pays, je
vous appartiens.

J'avoue que ma surprise ne peut se rendre. Elle toit belle,
& sa douleur profonde me donnoit un tmoignage satisfaisant de la
sensibilit de son coeur; mais fidele  Zaka, je lui dis avec une
forte expression: Mon coeur est  une autre. Je serai ton compagnon,
ton pere, ton protecteur; mais jamais ma main ne serrera avec amour
une autre main que celle de Zaka. Viens avec moi: je te protgerai, je
te nourrirai du travail de mes mains; mais jamais tu ne partageras mon
lit. Je ne veux sentir les volupts de l'amour qu'avec Zaka.

La jeune Portugaise baissa les yeux, en disant: J'obissois  la loi
du pays; je remercie mon librateur. Et elle me baisa la main, en
flchissant le genou. Un Europen l'et releve: je la laissai dans
cette attitude, & j'allai chercher d'une liqueur forte pour la ranimer.
Je la fis asseoir  ct de moi, ce qu'elle n'osoit. Elle me rptoit
qu'elle toit mon humble esclave, & je lui disois qu'elle toit 
elle-mme, sous la main du grand tre, & que je ne voulois point
d'esclave.

Je l'engageai  me raconter ses aventures. Elle toit fille d'un
Portugais commerant, tabli  Buenos-Ayres. Forc de ctoyer les rives
des Gengis, il avoit fait feu sur une de leurs barques, & la mort avoit
t le prix de son imprudence. Ceux qui toient chapps  la massue
des sauvages, avoient t vendus comme esclaves; &  l'poque de sa
captivit, sa beaut, sa jeunesse, son sexe l'avoient fait rserver
pour tre offerte en sacrifice.

La nation ordonna qu'on nous renverroit aux colonies Portugaises.
Elle regardoit comme un augure de flicit qu'un tranger et voulu
se charger d'une tte o l'on avoit fait descendre toutes les
maldictions. Elle devoit sortir du pays & emporter, pour ainsi
dire, avec elle le courroux de leur dieu. On la regardoit comme plus
infortune que si elle ft tombe sous le couteau du sacrificateur. On
louoit mon courage d'oser vivre avec l'objet des anathmes clestes. Ce
fut pour moi un titre  leur bienveillance. Aucun d'eux n'auroit
t capable d'une pareille rsolution: ils m'avoient donn la jeune
Portugaise comme pouse, comme esclave, comme m'appartenant sans
rserve; mais l'amour que j'avois pour Zaka toit trop avant dans mon
coeur pour que je pusse porter quelque tendresse  une autre femme.
J'ose dire que je vis ses attraits d'un oeil tranquille; que je me
dfendis de ses charmes & de ses caresses; que tout ce qu'elle me
disoit ne faisoit que me rappeller les paroles de Zaka & me les rendre
plus cheres. Ce n'toit point insensibilit, c'toit un sentiment
profond qui ne me permettoit pas d'en aimer une autre que Zaka, & qui
me rendoit indiffrens tous les plaisirs qui n'toient point partags
avec elle.

Notre passage aux colonies Portugaises toit bien moins difficile que
je ne l'avois cru d'abord. Les Gengis commercent avec leurs voisins les
Talibotos, lesquels sont en trs-troite alliance avec les Portugais.
Il toit de la religion des Gengis de nous conduire en sret loin
de leurs frontieres; l, de renouveller leurs anathmes & d'abandonner
la victime  toute la colere de leur dieu. Leur superstition nous
servit heureusement. Ils nous accompagnerent arms, pour nous drober
 tout danger; car c'et t un dsastre pour la nation, si la victime
ft tombe autre part qu'au pied de l'autel. Ils ne doutoient pas que
la foudre n'atteignt sa tte dvoue ds qu'elle auroit pass les
limites de leur pays. En louant ma gnrosit, ils me plaignoient de ma
folie de l'accompagner, au lieu de vivre chez eux: ils m'en presserent
encore, me proposant de la ramener devant l'idole & de l'immoler.

Si je l'abandonnois, c'toit le signal de sa mort. Je leur certifiai
que je voulois la sauver & la conduire jusques dans sa patrie. Ils
soupirerent sur mon sort, recommencerent autour de moi leurs crmonies
superstitieuses, & chargerent la tte de la victime de nouvelles
imprcations: ils avoient horreur de toucher ses vtemens; il falloit
qu'elle ft toujours  quelque distance d'eux. Aprs avoir pass
une certaine limite, ils tournerent le dos, firent des ablutions, &
me montrerent du doigt un long rang de cabanes: c'toit le sjour des
Talibotos. En me quittant, ils me donnerent des marques de regret &
d'amiti; ils me firent mme des prsens. L'action que je venois de
faire les avoit remplis d'tonnement & de respect: ils l'attribuoient 
un excs de gnrosit, croyant qu'il n'y avoit point dans le monde de
pays plus beau & plus fortun que le leur. Ils m'aimoient, parce que je
ne les avois jamais contredits dans leurs ides, leurs opinions, leur
culte & leur faon de vivre.

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CHAPITRE XXXIII.


Avec quels transports la jeune Portugaise marqua sa joie ds qu'elle
se vit hors de ce peuple, dont le nom seul la faisoit frissonner
d'horreur! Elle me devoit la vie; elle avoit pour moi de l'amour: mais
lorsque je lui eus fait part de l'tat de mon coeur, de mes pertes,
de l'image de Zaka insparable de mon existence, elle jugea bien que la
sentence de mon coeur ne lui seroit jamais favorable; & voyant que
j'aurois regard comme un crime d'oublier un instant celle avec qui
j'avois pass tant d'annes, elle loua ma conduite.

Un jour, me faisant rpter mon histoire, elle me dit que je devois
bien me garder de la confier  quelque Portugais, parce qu'il me
regarderoit comme un grand criminel. Je marquai de la surprise: elle
me dit que l'union du frere & de la soeur toit proscrite & regarde
comme un crime majeur; que ceux qui l'avoient commis toient
galement rprouvs par les loix civiles & religieuses, & qu'on avoit
jug que le supplice du feu toit seul capable d'expier un pareil
forfait.

Sans l'amiti & la confiance que j'avois pour elle, j'aurois cru
qu'elle me faisoit un conte, tant ma conscience avoit t parfaitement
muette & tranquille. Jamais la pense que j'offensois la nature & le
grand tre n'toit entre dans mon ame: j'interrogeois mon coeur,
pour savoir s'il toit vritablement coupable d'aimer Zaka avec
tendresse; & je ne comprenois pas ce qui pouvoit rendre cet amour
criminel.

Ma jeune Portugaise m'exhorta  taire l'histoire de cette union, que
l'on nommoit en Europe un inceste, & qui m'exposeroit  la rigueur des
loix, ou du moins qui me feroit regarder avec horreur & mpris. J'avoue
que je me perdis dans mes rflexions pour concilier avec la raison
l'origine de cette loi, & je ne pus jamais deviner comment elle s'toit
tablie parmi les hommes.

Nous fmes bien reus chez les Talibotos. Je les trouvai plus
civiliss que les Gengis; mais en acqurant de nouvelles lumieres, ils
avoient li connoissance avec la ruse & le mensonge. Ils toient bien
moins dsintresss, & ils connoissoient dj la valeur de mes petites
pierres brillantes.

Ma jeune compagne m'avoit confirm tout ce que Lodever m'avoit dit
de l'Europe: ce qui, joint  l'esprance de retrouver Zaka, me
faisoit attendre avec impatience l'occasion de parvenir aux colonies
Portugaises. Mais sans un vnement particulier, nous serions demeurs
un tems infini chez ce peuple.

Elle dcouvrit chez les Talibotos un Jsuite. Je ne sais ce qu'elle
lui avoit dit sur mon compte; mais elle me l'amena avec une espece
de triomphe. Je vis un homme d'une physionomie douce & fine. Il me
caressoit de l'oeil avant de m'avoir parl. Ses manieres toient
aises & insinuantes, & je me disois en moi-mme: Si tous les
Europens ressemblent  celui-ci, qu'ils sont aimables!

Ce Jsuite sembloit deviner toutes mes penses, tant il alloit
au-devant de mes moindres mouvemens; il me comprenoit facilement, &
dans un jour que nous passmes ensemble, il me donna une foule d'ides
que je n'avois pas eues. Il ne savoit point agir comme Lodever, il
sembloit n'avoir ni bras ni jambes, tant il en faisoit peu d'usage;
mais il sortoit de sa tte des traits de lumiere qui persuadoient
tout ce qu'il vouloit faire adopter aux autres. Il m'embrassa pendant
un jour entier. Je n'avois jamais imagin qu'un homme pt tre aussi
caressant envers un autre. Il me loua des pieds  la tte, mais avec
une grace & un -propos qui toient  ses louanges le ton adulateur.
Il me dit enfin qu'il vouloit s'occuper de mon salut ternel, & qu'il
reviendroit le lendemain pour me faire chrtien. Je l'avois trouv si
doux, si poli, que je lui promis de faire tout ce qu'il voudroit. Il
m'avoit enchant par ses paroles, dj il m'avoit promis de me faire
passer en Europe, &  ce nom seul il faisoit une exclamation qui
sembloit exprimer que l toient le repos, le bonheur, & qu'on y
trouvoit le chemin de la vraie flicit.

Le lendemain, il me prit en particulier, & tira de sa poche un
crucifix. Je reconnus la figure; je la pris avec respect, & je
m'criai: C'est un Dieu que mon pere adoroit. Je l'ai vu prostern
devant son image.

Le Jsuite fut mu de mon action; il me dit que l'image de ce Dieu
toit faite pour parcourir la terre entiere, pour s'enfoncer dans les
rgions les plus recules, pour tre reconnu au fond des dserts les
plus inaccessibles; que la croix sur laquelle toit couch cet homme
souffrant, dominoit les difices de l'Europe, & que c'toit le signe
religieux qui triompheroit de tous les autres. Vous verrez ce signe, me
dit-il, sur la poitrine de ceux qui gouvernent les hommes; ils se font
honneur de le porter; tout genou doit flchir devant lui.

Je lui repliquai que ce signe toit trs-respectable, puisque mon pere
l'avoit ador; mais il m'avoit appris  adorer un tre cach
derriere la vote lumineuse du firmament, qui ne se manifestoit que
par ses oeuvres clatantes; qu'il s'appelloit le grand tre, & que
c'toit lui que j'adorois dans la plaine & sur le sommet des montagnes.
Le Jsuite reprit: Celui que je vous prsente est le mme; c'est le
grand tre cach qui s'est fait homme pour instruire les hommes, pour
voiler sa majest, inaccessible  nos regards, pour apprendre aux
humains  s'aimer, pour nous apporter des vrits utiles & consolantes,
pour en faire un peuple d'amis & de freres unis par les liens de la
charit & de la bienfaisance. C'est au nom du grand tre que je vous
aime, & que je veux tre votre frere.

Quoi, lui dis-je, ce grand tre est descendu parmi les hommes? Et dans
quelle partie de la terre? En Asie, me dit-il. Que l'Asie est heureuse!
m'criai-je. Y est-il encore? Non, me dit-il, il est mort sur cette
croix.--Et comment les hommes ont-ils pu clouer le grand tre?--Il
s'toit fait homme pour compatir  notre foiblesse, pour ne pas
blouir nos foibles yeux. Toute sa doctrine n'toit qu'amour & charit.
Des hommes mchans & orgueilleux, irrits de cette doctrine simple &
pure, qui renversoit leurs dcisions hautaines & leurs prtentions
ambitieuses, l'ont fait mettre  mort, parce qu'ils avoient intrt
de dtruire le prcepte de l'galit.--Il n'y avoit rien de plus
raisonnable que cette doctrine. Ne me dites-vous pas que le grand tre,
prenant la figure d'un homme, avoit recommand  toutes les cratures
humaines de se regarder comme les enfans gaux d'un mme pere, de se
prter tous les secours que des freres bien unis doivent se donner?
Je ne connois pas de plus belle doctrine que celle-l. Et comment
appelle-t-on ceux qui la professent?--On les appelle chrtiens.--Ah,
le beau nom  porter! Tous ceux qui sont chrtiens s'aiment donc entre
eux, se soulagent mutuellement. Je vois bien que cette doctrine vient
du grand tre, & il me tarde de vivre parmi les chrtiens.

Mais, me dit-il, pour vivre avec eux, il faut tre chrtien. Ne
vnrez-vous point celui qui est venu apporter au monde cette admirable
doctrine, & qui est mort pour elle? Sans doute, repris-je, puisque le
grand tre toit en lui, puisque la chair d'homme, si je vous comprends
bien, n'toit que son vtement. Je veux tre chrtien avec vous, parce
qu'alors vous m'aimerez & que je serai oblig de vous aimer; & chaque
homme que je rencontrerai dsormais, je lui dirai: Je suis chrtien, je
t'aime; sois chrtien, afin de m'aimer aussi; car le grand tre, qui
s'est fait homme pour nous dire de nous aimer & de nous regarder comme
freres, le veut ainsi. Et il n'y a rien de plus doux que de pratiquer
une pareille loi. Lodever n'toit pas un chrtien, je le vois; & moi
je l'tois  son gard, sans savoir que je l'tois: mais le grand tre
avoit dit  mon coeur dans le dsert de Xarico ce qu'il avoit dit de
bouche en Asie aux Asiatiques qui,  ce qu'il me semble, l'ont dit aux
Europens. Oh, que ne suis-je n en Asie, & de son tems! Avec quel
respect j'aurois cout les paroles qui seroient sorties de sa bouche!
Mais j'irai aux lieux o ces mchans orgueilleux l'ont tendu sur une
croix, & je baiserai la terre o son sang a coul.

En disant ces mots, des larmes d'attendrissement rouloient dans mes
yeux. Le Jsuite, en m'entendant nommer Lodever, n'avoit su de qui je
parlois; mais il avoit remarqu ma profonde sensibilit, & sur-tout
avec quels regards d'amour & de respect je contemplois cette figure
souffrante qui avoit servi d'enveloppe au grand tre, & qui avoit
apport en Asie cette admirable doctrine. Je raisonnois comme un
sauvage quant  l'enveloppe; mais je n'tois pas encore initi dans les
mysteres qui depuis m'ont t expliqus.

Aussi le Jsuite, prenant l'esprit de la religion pour base
fondamentale, & satisfait de ne point voir en moi un grossier idoltre,
me tmoigna une joie vive, m'embrassa, & me dit avec une effusion d'ame
impossible  rendre, que j'tois chrtien par le coeur, & que
j'tois digne d'entrer dans l'glise.

Je l'embrassai  mon tour comme un frere, & je m'criai: Je suis
chrtien. J'tois orgueilleux de profrer ce nom; car tout homme que
j'appercevois devenoit mon frere; & cette fraternit, ce commerce de
bienfaits plaisoit  mon ame, & m'ouvroit la plus douce perspective.

Je vais achever de vous faire chrtien, me dit le Jsuite. Il prit
une petite fiole d'eau, & s'apprta  me la verser sur la tte. Je
l'assurai que cela n'toit pas ncessaire; mais il me fit entendre que
cette crmonie devenoit indispensable, que c'toit le signe d'union.
Je me soumis  ce qu'il voulut: je ne desirois rien tant que d'tre de
la religion qui commandoit l'amour & la charit. Je me mis  genoux;
le Jsuite me mouilla la nuque du col, en prononant quelques paroles,
& je me relevai avec transport. Je suis chrtien, rptois-je,  quel
jour heureux de ma vie! Egalit, tendresse, confiance, voil ce qui
regne parmi les chrtiens. Le roi de l'Europe sera mon frere,
n'est-il pas vrai? Tous les Europens seront mes freres, & les habitans
de l'Asie, puisqu'ils ont vu de prs celui qui annonoit la grande
doctrine, la doctrine charitable, expir sur la croix. Je lui demandai
si Lodever, de retour en Europe, ne seroit pas effac du nombre des
chrtiens pour ce qu'il m'avoit fait; & comme il ne comprit rien 
cette demande, il en remit l'explication  un autre jour.

Ce Jsuite avoit un air si engageant, si persuasif, que je ne lui
rsistois en rien. Il m'amena quelques Indiens qu'il avoit fait
chrtiens, & je fus enchant de la concorde qui rgnoit parmi eux:
c'toit  qui m'offriroit ce qu'il avoit. Je pleurois de joie en me
reprsentant qu'en Europe je n'aurois qu' demander pour recevoir,
& que tous les biens seroient communs, ainsi que l'avoit recommand
l'Auteur de cette doctrine charitable.

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CHAPITRE XXXIV.


Je ne quittois plus le Jsuite. Dans nos conversations, o mon
coeur aimoit  s'pancher, je nommai plusieurs fois Azeb & Zaka.
Mon rcit parut le frapper: il me dit qu'il y avoit beaucoup de
ressemblance entre mes aventures & celles d'une jeune sauvage qui
toit  San-Salvador, o lui-mme avoit commenc  l'instruire dans la
religion chrtienne. L'image de Zaka toit trop profondment grave
dans mon ame pour que je ne saisisse pas avec transport cette premiere
lueur. Je m'informai dans le plus petit dtail des choses qui pouvoient
m'claircir. Le Jsuite me fit un portrait si absolument ressemblant 
Zaka, qu'en l'entendant je m'criai: Juste ciel! je ne me trompe point,
c'est Zaka, c'est ma soeur; elle vit; je la reverrai, & je pourrai
encore redevenir heureux entre ses bras.

Mes transports surprirent le Jsuite: je lui parlois d'une soeur
adore que je croyois perdue, & je mettois dans mes discours toute
la chaleur d'un amant. Il n'osa hasarder sa pense, & me dit qu'elle
toit  San-Salvador; que les chagrins dont elle paroissoit accable,
l'avoient conduite dans un couvent pour y passer le reste de ses
jours. Le reste de ses jours? repliquai-je avec une espece de fureur
mle d'attendrissement; non, elle vivra avec moi; je ressens ses
peines, c'est  moi de les effacer. O ma fille, o es-tu!... Mais je la
reverrai, je lui offrirai son cher Zidzem qu'elle croit mort. Zaka! il
vit, il vit pour t'aimer.

A ces mots, le Jsuite devint plus rveur. Je lui rptois cent fois
que je prfrois le sjour de San-Salvador  tout autre, parce que ma
soeur y toit. Mes discours avoient t une nigme pour lui. Il me
fallut entrer dans les plus grands dtails; & le Jsuite, surpris de
mes aventures, ne cessoit de me reprsenter que j'avois t coupable
dans le lien que j'avois form avec Zaka.

Sa mission toit finie; il m'avoit pris en amiti, & il rsolut de
m'accompagner jusqu' San-Salvador. Nous voyagemes avec une partie des
sauvages qui alloient changer des marchandises. Plusieurs Portugais
commerans vinrent pareillement  notre rencontre. Les changes furent
faits en peu de jours. Chacun de son ct cherchoit  tromper l'autre;
mais les sauvages n'toient pas si habiles que leurs matres.

Je vendis ce que j'avois reu en prsent des bons Gengis, ainsi que
toutes mes pierreries. Les Portugais furent assez quitables pour me
donner le tiers de ce que valoient mes diamans, & ils m'assurerent
d'ailleurs, de la faon du monde la plus civile, qu'ils m'en auroient 
peine donn la dixieme partie, si je n'eusse t chrtien.

Je continuai ma route avec eux. Le Jsuite avoit une sorte d'empire sur
ces commerans: ils le vnroient; & comme j'tois ami du Jsuite, ils
eurent pour moi toutes sortes de dfrences.

La route que nous prmes pour arriver  San-Salvador toit la plus
prilleuse, mais la plus prompte. J'aurois franchi les obstacles les
plus difficiles, sur le plus lger espoir de revoir ma chere Zaka.

Je ne vous parlerai point de mon tonnement  mon arrive parmi les
Europens. Je tais la foule de penses qui vinrent m'assaillir: ce
tableau seroit trop long. Je passe aussi sous silence combien de fois
dup, je vis insulter  ma simplicit. Je ne vous exposerai point le
flux & le reflux de mes ides avant que je fusse parvenu  connotre
leurs vertus & leurs vices, &  savoir apprcier le vrai caractere de
leur esprit. Il m'et t impossible, sans le secours du Jsuite, de me
tirer de ce labyrinthe: il fut vritablement pour moi un bon chrtien,
car il m'aida dans plusieurs pas difficiles; & graces  ses conseils &
 son crdit, il ne m'arriva rien de fcheux.

Nous ne tardmes point  arriver  San-Salvador, o toit cet objet
ador, dont j'attendois le charme & la flicit de ma vie.

Ma jeune Portugaise y retrouva deux de ses parens qui furent
extasis de la revoir. Ils apprirent avec tonnement ses aventures
singulieres. J'avois t son librateur, & je n'avois jamais conu
l'ide de corrompre ce bienfait par la moindre tentative sur sa
personne: elle toit belle nanmoins, & je puis dire qu'elle s'toit
familiarise avec l'ide que je deviendrois son poux, aprs lui
avoir sauv la vie; mais je m'estimois heureux de l'avoir arrache
au couteau du prtre des Gengis, & la fidlit que mon coeur avoit
jure  Zaka m'loignoit de former d'autres liens; ils m'auroient pes,
car je ne vivois qu'avec l'image de Zaka, & nulle autre ne pouvoit
prendre d'empire sur mon ame. J'avois trait la jeune Portugaise comme
un dpt sacr confi  mes soins. Ses parens toient riches, ils me
tmoignerent leur reconnoissance en me comblant de prsens. Mais leur
amiti me fut encore plus chere, & j'ai conserv avec eux, pendant
plusieurs annes, une relation qui me fut agrable & utile.

Cette aimable fille voyant bien que le titre de bienfaiteur que je
portois ne se convertiroit jamais en un autre, accepta un mari que lui
offrit sa famille. Cependant je puis dire qu'elle porta dans les bras
d'un autre le souvenir d'un amour qu'elle n'avoit point t matresse
de ne pas ressentir, & auquel il m'avoit t impossible de rpondre.
Zaka, toujours victorieuse, effaoit constamment  mes yeux tous les
charmes qui m'toient offerts.

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CHAPITRE XXXV.


Il me fallut, pendant les premiers jours, endurer les regards d'une
foule de curieux qui cherchoient  me voir & me faisoient mille
questions ridicules. Aprs m'avoir beaucoup lass, on se lassa enfin
de moi, & l'on m'oublia. Il est vrai qu'auparavant on eut grand soin
de me traiter avec une sorte de drision qui n'excluoit pas nanmoins
la politesse; mais j'ai remarqu que le ton drisoire toit la raison
suprme parmi plusieurs peuples d'Europe.

Le Jsuite fit des perquisitions touchant Zaka, qui ne furent ni
longues ni infructueuses. Elle demeuroit dans le mme clotre qu'elle
avoit choisi pour asyle: j'y volai plein d'une extrme impatience,
agit  la fois de terreur, de plaisir, & dans je ne sais quelle
crainte confuse que mon bonheur ne rpondt pas  mes esprances.
Je demandai au Jsuite pourquoi Zaka toit dans un clotre, ce
qu'elle y faisoit, pourquoi elle ne vivoit pas dans une autre maison.
Il ludoit mes questions, & me disoit qu'elle toit tranquille,
heureuse, dans le lieu qu'elle habitoit; qu'elle avoit pris le parti le
plus convenable  ses malheurs &  sa situation. Il ne me disoit rien
au-del; il ne m'expliquoit pas toute l'tendue de mon infortune; il
cherchoit  reculer le moment fatal o mon coeur devoit tre dchir
d'une maniere si cruelle. Je ne prvoyois pas ce qui m'attendoit; & le
Jsuite, qui pressentoit combien cet orage bouleverseroit mes sens,
loignoit le plus qu'il pouvoit l'instant o ce coup de foudre si
nouveau viendroit fondre sur moi.

Le clotre o habitoit Zaka se trouvoit  quelques lieues de
San-Salvador: je priai le Jsuite de m'y accompagner. Cela entroit
dans ses projets, & je puis dire  sa louange que je n'ai point connu
d'homme plus attentif  prvenir les douleurs d'autrui. Il allioit
ce que je n'ai point encore vu runi dans le mme caractere, la
douceur & la finesse. Il sembloit me prparer  une scene douloureuse,
en me parlant des vicissitudes de la vie humaine, des loix diffrentes
de chaque peuple, qui matrisoient tous les individus, de la soumission
que l'on devoit aux vnemens qui surpassoient notre prvoyance &
trompoient notre attente. Il auroit pu m'annoncer tous les malheurs,
que je n'aurois jamais ajout foi  celui qui vint me frapper &
confondre mes ides. Que j'tois loin de souponner un si grand
changement!

Nous arrivmes  la porte du clotre; je demandai  parler 
_Marianne_ [c'toit le nom qu'elle avoit choisi en embrassant la
religion chrtienne]. Avec quelle violence mon coeur palpitoit! 
peine je respirois. Elle parut: je la reconnus, malgr ses habits
lugubres, malgr ce voile triste qui ceignoit son front, malgr cette
douleur profonde qui, en fltrissant ses traits, n'avoit pu altrer
le caractere de sa beaut unique. Je jetai un cri, je me prcipitai
en dsordre sur la grille qui me sparoit d'elle. L'infortune
Zaka fait un pas en-arriere, me regarde, a peine  me reconnotre
sous l'habit d'un Europen, me reconnot enfin. Je l'appelle par son
nom: au son de ma voix, son coeur est mu, sa langue se refuse
 l'expression; elle me tend les bras, ces bras que je ne pouvois
saisir...

Mais quelle funeste reconnoissance! Tout--coup elle plit, tombe sur
un siege; son oeil s'teint; la personne voile, qui l'accompagne,
lui donne des secours. Elle revient  elle; mais quelle surprise! Zaka
m'appelle l'auteur de son crime, l'ennemi de sa flicit, m'ordonne
de fuir sa prsence, me crie que j'ai manqu de faire son malheur
ternel... O moment qui faillit m'arracher la vie! Quoi! cette mme
Zaka, dont j'attendois les transports les plus tendres & les plus
vives caresses, m'accuse d'inceste, d'idoltrie; me crie que tout nous
spare, & que j'aie  rparer les crimes que je lui ai fait commettre!
Je lui dis que je n'tois point un idoltre; que j'tois chrtien;
que je rclamois du moins les sentimens de la fraternit. Elle
se cache le visage, & me dit que j'ai offens le ciel & la terre; que
je n'ai qu'un instant pour me drober aux feux ternels de l'enfer;
que j'eusse  m'instruire dans la religion catholique, apostolique &
romaine,  faire une abjuration publique de mes erreurs, &  vivre
sous le cilice & la haire pour obtenir misricorde du Dieu que j'avois
offens.

J'tois ptrifi de douleur & d'tonnement. Je regardois le Jsuite, en
lui demandant la cause de ce changement incroyable. Il me serroit dans
ses bras, & me disoit: Elle s'est donne  Dieu; elle est son pouse;
elle lui appartient. A ce mot d'pouse, mes sens furent alins; je
crus qu'elle s'toit effectivement marie. Le Jsuite me dtrompa
en peu de mots, en me faisant entendre que ce n'toit qu'une union
mystique. Je frappois la vote de mes cris; je profrois le nom d'Azeb
& du dsert de Xarico. Je lui redemandois les tmoignages de cet amour
qu'elle sembloit oublier. Je n'entendois que des sanglots  moiti
touffs dans les larmes.

Je deviens furieux; je veux entrer dans la chambre o est Zaka,
pour la relever dans mes bras, l'interroger sur la cause de son
insensibilit & de sa perfidie, pour mourir  ses pieds, ou pour
l'appaiser. On me refuse; je tente de briser ces grilles funestes.
Le Jsuite m'arrte, me reprsente la coutume inviolable de ce lieu
saint. Je maudis cette folle coutume qui enferme des coeurs innocens
& vertueux, comme s'ils toient coupables & mchans. Je me plains,
j'clate  mon tour en reproches; je dis tout ce que l'amour au
dsespoir peut dire de plus violent & de plus tendre. Zaka ne me rpond
point. Je m'crie: O montagnes de Xarico! Je la conjure de n'tre pas
insensible  mes larmes, de se souvenir de sa fille & des noeuds qui
nous avoient unis.... A ces mots, elle jette un cri d'horreur, dtourne
la tte, fuit comme si elle fuyoit un monstre, & me laisse seul en
proie  ma douleur &  ma surprise plus vive encore.

Le Jsuite voulut m'appaiser; je criois: _Elle est  moi; je briserai
ses fers; je retournerai sur ces bords o repose la cendre d'un
pere; je vivrai heureux avec elle sous les loix de la simple nature.
Toutes les loix que je vois sont insenses, bizarres._ Un tigre bless,
exhalant une rage impuissante, est une foible image de la fureur qui
soulevoit mon ame. Accabl de ce violent dsordre, je me trouvai mal.
On fut oblig de m'arracher de ce fatal endroit.

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CHAPITRE XXXVI.


Le Jsuite me consoloit de son mieux & me parloit de certaines loix
religieuses dont je n'avois pas la moindre ide. Je ne concevois
pas comment une distance de lieux pouvoit mettre une si prodigieuse
diffrence dans les coutumes. J'tois condamn par ces loix terribles.
Je traitai d'abord ces loix de fables; mais bientt je fus oblig de
m'y soumettre. J'avois beau m'emporter, menacer; tous mes mouvemens
toient ceux d'un enfant auquel on a ravi un jouet. Je n'tois plus
fort & libre comme dans mon dsert.

Une fois, m'tant chapp, je fis plusieurs lieues, & je courus autour
du monastere qui renfermoit Zaka. Ne pouvant y pntrer, je poussai des
cris douloureux, afin qu'ils parvinssent du moins  son oreille. Je
m'imaginois que Zaka, se souvenant des montagnes de Xarico, soulageroit
ma profonde douleur, en jetant un cri semblable au mien. Hlas! je
ne savois pas alors qu'on s'toit empar de ses esprits; qu'on avoit
tourn sa grande sensibilit vers des tres mystiques; que la mere
de Jsus & les saints toient devenus les objets de son amour; qu'on
avoit abus du principe religieux qui rsidoit dans son ame, pour lui
faire embrasser des chanes que rien ne pouvoit plus rompre. Cette ame
nave & pure, fatigue du malheur, s'toit jete dans l'asyle qui lui
toit offert: chacun s'toit empress  la disposer  une conversion;
& dans le dsordre o tant d'objets nouveaux avoient mis son esprit,
me croyant enseveli dans le fleuve des Amazones, elle avoit adopt
toutes les coutumes qui lui avoient paru les plus convenables pour
assurer son repos. La violente crise de la douleur lui avoit fait
parcourir, pour ainsi dire, en peu de jours, un siecle de souffrances;
& dans cet abandon gnral elle avoit saisi les secours que la religion
lui offroit. C'toient les seuls qui se concilioient avec la fiert
naturelle & l'innocence de son ame. L'horrible perfidie de Lodever
avoit tu sa raison, & tous les hommes qui s'offroient  ses regards
lui sembloient capables des mmes attentats. Son ame, violemment
branle par un coup aussi subit, n'avoit plus assez de force pour
revenir vers ses premieres annes; c'toit un songe dlectable, mais
effac pour elle. Un sentiment trop vif lui avoit fait prendre en
aversion des moeurs trangeres; tout ce qui la rapprochoit d'un tat
concentr & d'une indiffrence absolue lui tenoit lieu de la flicit
qu'elle avoit perdue; elle n'aspiroit plus qu' une vie contemplative;
les frayeurs d'une autre vie la tourmentoient depuis le moment qu'ayant
vu une nation entiere appeller notre union un grand crime, elle s'toit
persuade que son ignorance ne la sauvoit pas du courroux cleste; car
on lui avoit fait lire distinctement dans des livres la rprobation que
toutes les loix attachoient  l'inceste.

Son imagination, trouble par les anathmes qui rsultoient de ce seul
mot, ne m'appercevoit plus que comme un objet qu'elle devoit
fuir; d'autant plus que je lui tois peut-tre cher encore, ou du
moins qu'elle n'toit pas parvenue  m'oublier entirement, ainsi
que l'exigeoient ses nombreux & cruels instituteurs, qui avoient
pris le plus grand ascendant sur ses inclinations craintives. O
auroit-elle puis du courage au milieu de tant de personnes runies
pour la condamner, & par quelle supriorit de raison auroit-elle pu
contrebalancer cette foule d'autorits qui la terrassoient?

Elle devint chrtienne par les mmes raisons que je l'avois t.
Tout coeur droit & sensible embrassera avec transport la morale du
christianisme: il en sentira sans peine la puret & la sublimit; car
il ne faut qu'tre homme pour tre chrtien. La sensible Zaka pleuroit
sur les maximes de l'Evangile. Eh! qui ne pleurera pas sur ce livre
divin qui, s'il toit suivi, opreroit la flicit universelle? Il est
fait pour soumettre  la longue tous les coeurs & tous les esprits.

Zaka, par une suite de la premiere impulsion, toit devenue
catholique, puis religieuse; elle ne s'toit point arrte dans
le chemin qui devoit la mener au ciel. Son esprit n'avoit point
d'objections, quand son coeur s'lanoit vers la batitude cleste,
qu'elle appelloit: persuade de l'existence du grand tre, tous les
chelons qu'on lui avoit indiqus, elle les avoit saisis; elle ne
savoit pas disputer, elle savoit sentir; & tous les moyens qu'on lui
prsentoit pour s'lever jusqu'au grand tre, toient adopts avec une
ferveur & un abandon qui n'appartenoient qu' sa belle ame.

Et moi, form  peu prs sur le mme modele, je serois devenu moine,
si le Jsuite l'avoit voulu. J'aurois pris son habit; car lorsqu'il me
parloit du grand tre, tout ce qui avoit rapport  lui pntroit mon
ame & la disposoit  l'adoption de toutes les crmonies qui tendoient
 l'honorer. Je me serois cru coupable en rejetant un rite qui et t
le signe de mon amour & de mon adoration. Depuis long-tems j'avois
vu son auguste nom lumineusement crit sur toute la cration. Comment
aurois-je rejet les diffrentes formules par lesquelles on envoyoit
jusqu' lui les cantiques d'actions de graces qui lui sont dus pour la
pense qu'il nous a donne, pour le beau prsent qu'il nous a fait de
le sentir, de le connotre & de vouloir nous lancer vers sa grandeur
infinie? Quand on est pntr d'amour, toute crmonie devient gale, &
l'on ne voit que le grand tre dans tout autel dress en son honneur.

Je n'avois pas fait alors les rflexions que je fais aujourd'hui;
j'tois injuste, & je voulois subjuguer la raison & le sentiment de
Zaka qui, soumise  des circonstances diffrentes, leur avoit obi,
toujours avec la puret de son ame, lorsque je reus d'elle la lettre
suivante.


    _LETTRE de Marianne  Zidzem._

    POURQUOI,  Zidzem! ta prsence profane-t-elle cette sainte
    solitude que la religion & le repentir habitent? C'est ici
    qu'on a communication avec les cieux; c'est ici que l'ame
    s'enivre d'une contemplation pure, & qu'elle approche de plus
    prs du Crateur & de ses perfections infinies.

    Mon devoir & mes sermens, tout m'oblige  t'oublier; pourquoi
    tes gmissemens viennent-ils redoubler l'horreur qui me
    consume, & rouvrir une blessure que le tems & mes remords
    doivent fermer? Ah, n'ai-je pas assez du fardeau de mon crime
    & des menaces du ciel! Zidzem, ce que nous croyions un amour
    innocent, est un dsordre, un crime que la religion rprouve,
    que la bouche de tous les chrtiens condamne. La rougeur couvre
    mon front; la honte est mon ternel partage. O malheureux
    frere! les liens du sang sont trop troits pour former d'autres
    noeuds, & l'amiti sainte & pure exclut l'amour criminel. Il
    est un Juge suprme; sa loi me dfend de nourrir une flamme
    coupable. Sa justice est inexorable & terrible. Je tremble pour
    toi, frere infortun! Ouvre les yeux; le monde entier t'accuse.
    Je prends la plume pour toucher ton coeur: puisse-t-il m'imiter
    dans son repentir! Peut-tre qu'en arrosant ce papier de mes
    larmes, je te laisse voir, malgr moi, une partie du penchant
    trop cher que je veux domter. En frmissant de l'normit de
    mon crime, ton image me poursuit.... Laisse-moi viter de
    tomber dans les gouffres enflamms qui me menacent. Quand
    l'Eternel rcompense, ou quand il punit,  dcret irrvocable!
    c'est dans les abymes de l'ternit que penche sa balance. Sois
    gnreux comme tu l'as toujours t; aie piti de mes combats,
    ils sont affreux: tranquillise cette ame que tu dchires;
    est-ce  toi d'y vouloir rgner, lorsque Dieu me la demande
    sans rserve? Si je te suis chere, ne me vois plus..... Mot
    cruel! Mais, hlas! il faut que tu m'oublies, & que tu me
    permettes de t'oublier.

    Je suis dans un asyle sacr, o nous levons des mains pures
    vers le ciel; ne trouble point ce culte que tu ne connois pas,
    & que je t'exhorte  connotre. Ce n'est pas assez d'tre
    chrtien, il faut tre catholique. Autant vaudroit pour toi
    tre un grossier idoltre que de ne point adopter les prceptes
    de l'glise romaine.

    Ce peu de jours que j'ai  vivre, & que le chagrin & la
    douleur minent  pas lents, vont s'couler dans les salutaires
    rigueurs de la pnitence; & pendant ce tems mes prieres
    monteront au trne de l'Eternel, pour obtenir ta grace & la
    mienne. N'adore point Dieu, ou adore-le comme il veut tre
    ador. Voil ce qu'on m'a enseign dans ce monastere, & ce que
    je crois; car plusieurs le croient.

    Adieu, mon frere! C'est le seul nom qu'il me soit permis
    de te donner. Je suis en prsence de la Justice divine; je
    vais l'invoquer nuit & jour; mes pleurs la dsarmeront en ta
    faveur, & elle laissera tomber sans doute sa vengeance sur moi
    seule, comme sur la plus criminelle dans l'excs de mon amour.

    MARIANNE.


Quels divers mouvemens m'agiterent  la lecture de cette lettre! Je ne
sais comment j'y rsistai; je tombai dans une stupeur qui fit craindre
pour ma raison. Mes rflexions m'accabloient; je m'criois: Ah, Zaka!
comment peux-tu aujourd'hui nommer crime ce que l'innocence de ton
coeur a nomm vertu?

Le Jsuite me dit que la religion levoit contre moi sa voix
foudroyante; qu'il toit vrai que, dans les livres de cette mme
religion, des exemples me justifioient; que les loix naturelles avoient
t ncessairement suivies par les premiers adorateurs du vrai Dieu;
sans cela, comment l'univers se seroit-il peupl? que je m'tois
trouv dans une ignorance invincible, & que notre famille avoit
reprsent l'enfance du monde; mais qu'aujourd'hui toutes les loix
nouvelles nous condamnoient; que Zaka ne pouvant plus tre  moi, avoit
renonc  tout; & qu'elle n'avoit pris le voile que pour se drober
 un monde qui lui toit devenu odieux, puisque ses coutumes nous
sparoient pour jamais.

L'loquence insinuante du Jsuite calma peu  peu ma fureur: je jugeai
que Zaka m'aimoit, puisqu'elle avoit eu le courage de s'enfermer dans
un asyle impntrable, au moment o elle ne pouvoit plus m'avouer ni
pour son frere ni pour son poux.

A quelque tems de l, j'eus une affaire qui seroit devenue srieuse,
sans l'entremise du Jsuite. L'vque de San-Salvador m'envoya un
ordre pour que j'eusse  comparotre devant lui. Je n'avois jamais vu
un vque en face. Le Jsuite m'expliqua quels toient son pouvoir &
ses prrogatives. Cela ne laissa pas que de m'tonner un peu; mais le
religieux, toujours raisonnable, me rptoit: _Chaque pays a ses
coutumes_. Et au fond, je ne voyois pas trop que rpondre  cela, sinon
que chaque pays a de mauvaises coutumes: ce qui n'est pas un remede,
mais une consolation.

Je comparus devant monseigneur; je fis plusieurs salutations qu'il
reut sans remuer la tte. Il toit assis gravement: jamais je n'avois
vu un humain avec un si gros ventre & une face aussi rubiconde. Deux
ou trois hommes en cheveux ronds & en soutane noire l'environnoient,
& sembloient lui marmotter  l'oreille ce qu'il devoit rpondre. Il
n'y avoit l ni armes ni massues de sauvages; & je ne sais par quel
sentiment j'eus peur de cette figure assise & des trois figures qui
toient debout. Leurs yeux ne m'annonoient rien de bon, & mon Jsuite
m'avoit quitt  la porte.

Le silence de monseigneur me parut formidable. Approchez, me dit-il; &
ses regards s'armerent de courroux lorsque je l'abordai. J'ai entendu
parler d'un inceste commis avec votre soeur: on dit de plus que
vous avez voulu entrer de force dans le couvent: savez-vous que vous
mriteriez, selon les loix, d'tre brl vif? Mais ma clmence enchane
le bras de la justice; faites abjuration au plus tt, & que je ne vous
voie plus que converti.

Le Jsuite m'avoit fait ma leon: je lui remontrai humblement que mon
crime ayant t commis dans l'ignorance, la rigueur des loix ne pouvoit
rejaillir sur moi; que de plus j'tois chrtien, & consquemment son
frere. Il reprit que c'toit l peu de chose; qu'il falloit tre
catholique & soumis aux volonts de l'glise; que de plus j'eusse 
donner la somme qui devoit m'innocenter. Et comme on levoit mon crime
au-dessus de tous les autres crimes, la somme fut des plus fortes. Le
Jsuite m'avoit dit qu'on brloit par fois ceux qui se brouilloient
avec l'vque de San-Salvador, & qu'il y avoit un certain tribunal qui
terminoit ces sortes de procs en peu de tems. Je rptai l'adage du
religieux, _chaque pays a ses coutumes_, & je payai.

Quand la somme fut dlivre, le Jsuite entra, s'approcha de
monseigneur, lui parla  l'oreille. Monseigneur alors adoucit son
regard & daigna m'interroger sur quelques-unes de mes aventures. Je
lui parlois avec rserve; car il m'intimidoit, quoiqu'il n'et pas une
baguette en main & que ses bras gros & courts me parussent sans force
& sans ressort. Je crus l'appaiser en lui disant d'une voix ferme:
Monseigneur, je suis chrtien, & consquemment j'ai l'avantage d'tre
votre frere; je vous aime & je vous prie de m'aimer: vous portez sur
votre poitrine la croix o le grand tre est descendu pour nous dire 
tous que nous devions nous regarder comme freres... Il toit insensible
 cette harangue, il ne l'coutoit pas: le Jsuite me fit signe de
ne point continuer. J'tois fch au fond de l'ame de rencontrer un
chrtien qui ne me traitoit pas absolument en frere, ce que j'attendois
de lui, vu la croix qu'il portoit.

L'indiffrence de l'vque fit que je me retirai dans un coin
de l'appartement, n'ayant jamais vu un homme si peu attentif aux
discours & aux rvrences d'un autre, lorsque le Jsuite, aprs une
petite conversation avec monseigneur, me prit par la main & m'emmena,
en disant: J'ai tout arrang; monseigneur ne vous fera point de mal.
Est-ce qu'il pourroit me faire du mal, rpondis-je navement, tant
chrtien & mon frere? Le Jsuite m'apprit qu'il y avoit des exceptions,
& que les _coutumes_ de tel pays vouloient que les chrtiens fussent
soumis aux monseigneurs.

Pour le coup mes ides se brouillerent, & je ne savois comment
concilier la douceur affectueuse & la bont agissante du religieux avec
l'immobilit orgueilleuse de monseigneur & ses sentences de mort.

[Vignette]




CHAPITRE XXXVII.


Lass de l'opposition continuelle qui se trouvoit entre les coutumes
de ce pays & les principes naturels de ma raison, je n'aspirai plus
qu' le quitter. En vain le Jsuite vouloit me rendre raison de tout
ce qui me choquoit: je n'en sentois pas moins l'inconsquence, &
je lui dclarai que je n'adopterois jamais de pareilles moeurs.
L'impossibilit de voir Zaka devenoit chaque jour pour moi un tourment
plus insupportable. Ah! si elle et perdu la vie, mes larmes auroient
t moins ameres, j'aurois embrass sa tombe avec une douleur profonde,
mais calme; & mes prieres auroient obtenu de Dieu qu'il nous runt.
Mais la savoir vivante & m'aimant toujours, respirer le mme air
qu'elle & ne pouvoir jouir de sa prsence, si prs l'un de l'autre &
cependant spars par une barriere ternelle, c'en toit trop pour mon
coeur. Fuyons, m'criai-je, allons dans des contres lointaines
finir des jours pour lesquels il n'est plus de bonheur!

Avant de partir, je voulus encore lui parler; mais rien ne put la
toucher: elle refusa constamment de me voir, & j'avois promis au
Jsuite de ne point porter mes pas vers son monastere sans son aveu. Il
toit devenu notre mdiateur, notre interprete, & cet homme tonnant
avoit trouv l'art d'enchaner mes transports.

J'obtins seulement de Zaka quelques lignes que le zele religieux avoit
traces; elle me donna des renseignemens sur le fidele & malheureux
Caboul que je cherchois de tout ct. Elle m'apprit qu'il toit en
esclavage chez les Portugais, non loin de San-Salvador, & m'indiqua
le lieu o je le trouverois. J'y courus. J'achetai ce serviteur
fidele, & le repris comme un ancien ami qui avoit lev mes premiers
ans, rsolu d'assurer en paix la fin de sa carriere. Il avoit moins
souffert que moi, l'apathie de son caractere le rendant insensible
aux vnemens de la vie. La suite de son trange destine l'avoit
foiblement mu, & je le retrouvai tel que je l'avois laiss dans le
dsert de Xarico. Ah, que j'eus de joie de le serrer encore une fois
entre mes bras! Il me rappelloit les objets les plus chers, & je crus,
en le revoyant, tre transport dans le sjour o j'avois connu la
paix & le bonheur. Je n'osois en sa prsence prononcer le nom d'Azeb;
& quand il sortoit par hasard de sa bouche, ce nom seul toit un
reproche foudroyant qui retentissoit au fond de mon ame comme un coup
de tonnerre. Me voyant plir ou frmir au nom de mon pere, il vita
dsormais de le prononcer devant moi.

Ce fut lui qui m'apprit par quels incidens Zaka avoit t conduite 
San-Salvador. Le sclrat Lodever avoit cherch  persuader  Zaka que
j'tois tomb dans le fleuve par accident, lorsque je tenois ma fille
entre mes bras. L'hypocrite joignit ses larmes aux siennes; mais la
malheureuse Zaka n'en souponna pas moins l'affreuse vrit, & bientt
la conduite du barbare la convainquit qu'elle toit tombe au
pouvoir d'un monstre. Vingt fois Caboul dfendit & sauva l'honneur de
Zaka, & la sauva ensuite de son propre dsespoir.

Zaka consentit  vivre; mais ce fut pour venger ma mort. Sa fermet &
sa prsence d'esprit firent chouer les infames projets de cet Anglois,
dont rien ne changea la perversit.

Un vaisseau Portugais, heureusement rencontr, reut  ses cris
l'infortune Zaka. Lodever la suivit dans le mme vaisseau. Il eut
l'insolence de protester qu'elle lui appartenoit; & une nuit que,
cdant  l'excs de ses maux, elle toit endormie, le barbare,
forcen d'amour & de rage, poussa la violence au dernier comble. Zaka
fut assez heureuse pour opposer une dfense gale  l'attaque; ses
larmes attendrirent le capitaine du vaisseau, qui la protgea contre
l'audacieux Lodever: mais ce mme capitaine ne poussa pas la gnrosit
jusqu'au bout; il perscuta  son tour cette Zaka trop malheureuse par
sa beaut. Ses larmes n'eurent pas le tems de scher sur ses joues.

Au premier port, Lodever jaloux & furieux de s'tre vu arracher sa
proie, combattit le capitaine, le pistolet en main; le capitaine le
blessa mortellement. Lodever, sur le point d'expirer, connut, non le
remords, mais cet effroi des sclrats qui tremblent  l'instant qui va
finir leur vie; tourment par le dsespoir, il dvoila ses forfaits.

D'aprs sa confession, il avoit d'abord voulu m'empoisonner, pour
jouir de Zaka & de mes trsors; & contre son attente, Azeb avoit t
la victime de sa perfidie. Il avoua qu'il m'avoit prcipit dans le
fleuve avec ma fille, & qu'il avoit cherch ensuite  m'assommer
d'un coup d'aviron. Il crut expier ces crimes par quelques pratiques
superstitieuses, & en donnant  des glises une partie de ce qu'il
m'avoit vol. Enfin, il mourut aussi indignement qu'il avoit vcu.

Le capitaine du vaisseau ne se rendit pas du moins coupable d'une
infame avarice. Il avoit de l'honneur, & il restitua  Zaka ce
que nous avions apport; mais ces trsors mme engagerent la sduction
trop usite dans les monasteres  conqurir Zaka & ses richesses. Elle
en fit don  la maison religieuse o elle s'toit retire. Le fidele
Caboul, que les personnes qui environnoient Zaka avoient toujours
repouss, erra comme matelot, puis fut pris & vendu comme esclave.

Jugez, cher chevalier, au rcit de tant d'horreurs, combien
l'indignation me transporta! Que je mprisai les Europens! Que les
peuples civiliss me parurent monstrueux! Je crus qu'ils ne s'toient
rassembls en corps que pour unir & raffiner mutuellement leurs vices.

Inutilement le Jsuite tchoit de calmer mes accs de misanthropie;
je ne lui rpondois qu'en le pressant de quitter un sjour que je ne
pouvois plus supporter, Zaka ayant enfin rompu toute correspondance
avec moi. Il se trouva un vaisseau qui faisoit voile pour l'Angleterre;
j'en profitai; & aprs bien des vnemens qui vous sont connus,
je choisis le midi de l'Irlande pour mon habitation. J'eus toujours 
me louer du Jsuite. Son ame claire m'a servi de guide. Il reconnut
en moi cette simplicit prcieuse de la nature, que tant de revers
n'avoient pu encore altrer, & il devint mon ami.

Les avantages dont j'ai joui en Europe pendant mes voyages, sont
inestimables: avantages que je reconnois lui devoir. O mort! devois-tu
le frapper presqu'entre mes bras? Permettez-moi, cher chevalier, de
pleurer celui qui fut mon ami; je l'ai retrouv en vous, & je ne suis
pas encore consol.

Ici, je vis avec des livres & ma pense. Aussi dtach du monde que
dsabus de la chimere du bonheur, je tche de rentrer dans l'tat
de la bonne nature, en conformant mes gots  ses volonts, & en ne
me permettant que des desirs simples & aiss  satisfaire. J'ai trop
desir, je ne desire plus rien. Cette flamme active a puis mon coeur:
il est devenu inaccessible aux traits de l'amour; il a t trop
profondment bless pour l'tre une seconde fois. Je n'ai eu qu'une
passion, & mon coeur est mort depuis qu'il est priv de Zaka.

Le repos, l'indpendance, une lgere mditation au pied d'un arbre,
un soupir qui s'chappe vers le clotre de San-Salvador, voil ce qui
compose l'espece de flicit dont je suis susceptible. Je regarde de
loin les maux volontaires qui assujettissent les hommes civiliss, les
entraves qu'ils se forgent, l'esclavage humiliant qu'ils chrissent;
& indign de les voir renoncer aux droits d'un tre libre pour des
jouissances frivoles ou incertaines, je ne sais si tous ces sauvages,
gars dans les dserts de la boule du monde, ne sont pas plus heureux
au milieu de la disette des arts & de la privation d'une foule de biens
mensongers qu'il faut acheter si cher, & qui ne remplissent jamais ce
vuide de l'ame, auquel les Europens sont si sujets.

Je voudrois de ma retraite lever une voix assez forte pour pouvanter
les tyrans de l'espece humaine. On pourroit les compter, tant ils
sont peu nombreux, & ils commandent  la multitude. Cette action du
petit nombre sur le plus grand, est un de ces phnomenes que l'on ne
sauroit expliquer. La dignit de l'homme me parot plus empreinte dans
le sauvage nu, matre des forts, que dans le courtisan dor qui flatte
& sourit avec toute l'lgance d'une raison ingnieuse.

Ce que je viens d'crire, cher chevalier, vous instruira peu. Il y a
une foule de sensations qui me sont chappes; je n'ai plus mes ides
primitives; je suis aveugl le premier par les usages & par les loix;
je suis trop loin de l'poque o j'aurois pu saisir les objets sous le
rapport que vous auriez desir. Il seroit utile sans doute, pour la
connoissance particuliere de l'homme, de connotre l'homme sauvage. On
l'a peint, dans presque tous les livres, comme vivant dans les bois,
sans religion, sans loi, sans habitation fixe. Un tel sauvage est un
tre de raison, ou une exception rare  la loi gnrale, par laquelle
tous les hommes connoissent plus ou moins la socit.

Les hommes qu'on appelle sauvages forment de petites peuplades. Ce
seroit en vivant parmi eux qu'on parviendroit  distinguer ce que la
nature seule nous a donn, de ce que l'ducation, l'imitation, l'art &
l'exemple nous ont communiqu; alors le portrait d'un sauvage seroit
 peu prs le ntre. Un Anglois differe d'un Italien, un sauvage de
l'Amrique differe consquemment d'un Portugais; mais pour ceux qui
savent voir & reconnotre les traits naturels qui forment la base du
caractere, ils ne les trouvent pas opposs dans toute l'espece humaine.
Je les ai vus de prs ces hommes, tels qu'ils sont sortis des mains de
la nature, & l'homme m'a sembl par-tout  peu prs le mme, soit nu,
soit habill; car il a les mmes besoins & les mmes desirs. Lorsqu'on
dit que le sauvage ne rflchit point, lorsqu'on le peint errant dans
les bois, sans loi & sans devoir connu, soumis aux impressions purement
animales, on prononce tourdiment. L'homme n'est jamais seul sur
la terre; il fait attention  ses semblables; il les cherche; il s'unit
 eux; ils aiment  vivre ensemble; ils se parlent, & le besoin de la
socit est inn chez l'espece humaine.

L'homme est sur la terre l'tre intelligent par excellence: il
agit selon sa nature quand il rflchit, en ce qu'il exerce une de
ses facults naturelles. Prtendre que l'tat de rflexion soit
un tat contre nature, & que l'tre intelligent qui mdite est un
animal dprav, c'est rabaisser l'homme, c'est lui ter l'empreinte
majestueuse dont son auteur l'a gratifi. Quoi, son ame seroit
ensevelie dans une stupide inaction! Quoi, son esprit ne penseroit
point, son imagination ne lui peindroit rien, le spectacle de la nature
seroit indiffrent  son coeur, il verroit le ciel, la terre, les
animaux, son semblable, soi-mme, sans qu'aucun de ces objets excitt
en lui la curiosit d'apprendre d'o ils viennent & pourquoi ils sont!
Et que seroit donc son entendement, manation de la Divinit, feu
cleste & immortel, destin  examiner, voir & comprendre les ouvrages
de la nature? Que deviendroit cette perfectibilit que chaque homme
possede, qui le distingue de la brute? Si l'un d'eux a su rflchir &
comprendre, pourquoi l'autre, quoique jet dans les forts, seroit-il
rest dans l'inaction, tant dou du mme esprit?

Le sentiment intrieur suffit pour instruire le sauvage: rflchissant
sur ses premieres actions, comparant ses sensations & ses ides, il
appercevra bientt en lui un principe capable de penser, il se sentira
libre quand il agit, & propre  se donner de nouvelles perfections. Ce
tmoignage qu'il se rendra sera suivi du desir d'exercer tant de nobles
facults, & ce desir crotra par le succs des commencemens.

Accoutum  porter ses regards sur tout ce qui existe, ce qu'il
verra d'abord, il voudra le connotre: son esprit toujours pensant,
toujours agissant, recevra un degr d'activit par ses premiers essais.
Enfin l'homme sauvage n'est que l'homme enfant. Il se forme, il
s'instruit. L'quit est ternelle, immuable, antrieure  tout; cette
quit primitive n'est rien moins qu'arbitraire, pas plus que les
rapports des tres ncessaires entr'eux, pas plus que la nature d'o
elle dcoule.

Le coeur de l'homme, ensuite, soit qu'il rside dans les forts du
Nouveau-Monde, soit sous les votes de la brillante architecture,
est le thatre de toutes les passions. Elles se modifient  l'infini;
l'ambition le transporte, soit qu'il dispute une cabane ou un empire.
La vanit l'enivre dans la solitude comme dans le tumulte des villes:
l'amour du plaisir le fait soupirer aprs une beaut qu'il poursuit
 la course, comme il languit prs de celle qui donne  son artifice
le nom de vertu. Il est sensible au moindre trait du ridicule, comme
aux traits perans de l'injustice; & j'ai vu l'orgueil, sentiment
indestructible, qui anime, je crois, un ver de terre, dominer chez des
hommes nus & privs de tous les arts.

Mais l'ignorance de nos arts ne rend pas meilleure la condition
de l'homme sauvage: il a un got tout aussi vif pour la commodit &
le luxe: il se forge des passions factices; il appelle notre dlicate
volupt sans la connotre; car ds l'instant qu'il l'appercevra, il
deviendra un Sybarite; son coeur l'est d'avance. L'homme ne peut fuir
la volupt qu'en ne la connoissant pas: ce n'est jamais elle qu'il
vite, c'est la peine qui l'accompagne: il fera tout pour elle; il
apprendra  braver les douleurs, la mort, pour reposer un instant dans
ses bras.

Je les apprcie de loin ces hommes sauvages,  qui les philosophes
refusent toute notion mtaphysique & morale. Ces mots ne leur
appartiennent pas; mais ils n'en ont pas moins les ides qui sont du
ressort des tres intelligens. L'observateur ne s'arrte pas  une
premiere vue superficielle: il creuse, il approfondit; il voit alors
que le vice & la vertu ne sont pas des productions humaines, qu'il
est par-tout des rapports d'quit antrieure  la loi positive, que
l'ignorance absolue n'anantit pas l'ide de la justice.

Nous apportons donc tous au monde, avec le sentiment de
l'existence, le sentiment du juste; c'est une vrit qui n'est point de
raisonnement. Le chne qui crot dans les forts est soumis  des loix
fixes & immuables, & nous, nous n'en aurions pas? notre organisation
seroit infrieure  celle des vgtaux? Voil ce qui rpugne 
notre nature. L'enfant au berceau connot sa faute; il reoit avec
soumission le chtiment quand il l'a mrit; il entre en fureur ds
qu'il se juge injustement frapp. De l aux grandes vrits il n'y a
qu'un pas. L'ide d'un tre suprme, je le soutiens, est inhrente 
l'homme & cache au fond de tous les coeurs: tout la dveloppe, tout
la fconde; & pour peu qu'on leve les yeux vers le ciel, elle parot
crite en caracteres de feu.

Les hommes ne sont donc pas faits pour vivre  la maniere des ours &
des tigres: ils ne peuvent garder les imperfections de leur enfance,
sans laisser leurs facults naturelles s'avilir & se dgrader; ce qui
va directement contre les intentions de celui qui les leur a
donnes pour en faire usage.

Mais, me direz-vous encore, les sauvages sont-ils plus heureux que
nous? Je ne le crois pas. S'ils n'ont pas nos arts funestes & le
raffinement de nos passions, ils ont leurs vices, leur vengeance, leur
cruaut, leurs frnsies.

Les philosophes qui les ont reprsents comme vivans dans une heureuse
simplicit, ont eu de bonnes intentions: ils vouloient rappeller
l'homme aux loix de la nature, dont il s'carte pour son malheur; mais
qui peut se flatter de les suivre dans leur intgrit pure, ces loix
qui se modifient de tant de manieres? A quel signe les reconnotre?
Comment valuer au juste la force des apptits varis de la nature,
voir l'ame parfaitement  dcouvert, distinguer tous les mouvemens
naturels?

On a cru long-tems que le vice n'avoit pris naissance que dans les
socits nombreuses; & cette opinion est fonde jusqu' un certain
point: on accordoit la vertu  l'homme sauvage, & on lui refusoit les
lumieres. Il porte en soi des vertus & des lumieres ncessaires pour
sa conduite; il n'a pas eu l'occasion de perfectionner ses penchans,
voil, selon moi, toute la diffrence; & je pense qu'il faut vivre dans
un tat sauvage, c'est--dire, born  une unique & petite famille,
telle que celle dont j'ai fait la peinture, ou jouir compltement de
tous les avantages de la civilisation.

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  _LES AMOURS_
  DE
  CHERALE,

  _POME EN SIX CHANTS_.

    Melius est amare qum amari.




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  LES AMOURS
  _DE CHERALE_.

CHANT PREMIER.

_MA CONVERSION._


Je suivois les prceptes d'une triste philosophie; je poursuivois
d'inutiles vrits trangeres au bonheur; je raisonnois au lieu de
sentir. Mon esprit orgueilleux vouloit tout connotre, tandis que notre
ame n'est faite que pour jouir. Je sondois avidement les merveilles
curieuses de la nature, &, insens que j'tois, je ddaignois la beaut
qui en est la plus touchante perfection. Je rvois; je ne vivois
pas. Un chagrin superbe soutenoit ma fiere insensibilit. Je me
disois: L'amour a soumis les plus grands hommes; je brave son pouvoir.
Il a rendu esclaves des hros; je serai toujours indpendant & libre.
J'tois idoltre de ce mot de libert, & je me consumois d'ennui entre
Seneque & Platon.

Malheureux! je serois mort sans avoir got la vie. Je n'aurois
jamais connu le coeur d'une femme, abyme de tendresse, de dlices,
de volupt, o se dvoilent les sentimens les plus dlicats, o se
rassemble ce qu'on peut connotre de plus tendre, ce qu'on peut
prouver de plus doux, & mme ce qu'on peut concevoir de plus lev.
Je serois mort sans avoir senti le charme de l'existence. Bientt je
reconnus que je n'avois t que superbe, & mon coeur avoua qu'une
femme aimable a quelque chose de divin.

Je te vis, Ismene! je te trouvai belle, je le dis froidement; mais je
le rptai souvent. Je t'aimois, & je ne croyois pas t'aimer; mes pas
se tournoient involontairement vers ta demeure, & je ne voyois que
toi; loin de toi je ne respirois qu'avec peine, & prs de toi
l'air toit plus lger & plus pur. Je te parlois politique, morale,
philosophie; & tel toit le langage de mon amour, tel toit le voile
dont il se servoit pour prolonger la douce illusion o je me trouvois
plong.

Insens! je voulois te faire pouser mes risibles systmes: je ne
savois pas alors qu'il n'y a rien de plus rel dans le monde que le
plaisir que donnent tes yeux; tu me l'appris. Je me disois les soirs:
_Ismene a de l'esprit_. Ismene avoit peu parl; mais elle m'avoit
cout. J'ajoutois: _Elle a des charmes, & je les apperois_. Cette
image toit vivante  mes cts. J'tois chagrin le matin; je ne
pouvois voir Ismene que le soir.

Un soir que j'tois prs d'elle, elle me sourit, une flamme subtile
pntra dans mon coeur. L'amour ne m'avoit pas lanc l'un de ces
traits dors qui rveillent les sens sans y porter le trouble; il
m'avoit bless d'un trait profond. Etonn, je sentis que j'adorois
Ismene pour le reste de ma vie. Oui, je l'adore: sa voix, son
regard, son moindre geste, tout ce qui est d'elle remue dlicieusement
mon ame. Je ne suis plus insensible, & prs d'Ismene la crainte me
glace, ou le plaisir m'enflamme.

Ismene avoit cet air languissant qui dcele une ame faite pour l'amour.
Ce fut le premier charme qui me toucha. Bientt je dcouvris son
aimable vivacit, sa finesse, les graces ingnues de son esprit. Ainsi
parmi les paysages des Alpes le voyageur est agrablement surpris,
lorsqu' chaque colline il dcouvre de nouvelles beauts qui toient
sous ses yeux & qu'il n'appercevoit pas.

Je brisai ma plume & mon compas, & j'eus un sentiment bien plus vif de
la rgularit de la nature, en voyant la beaut d'Ismene. Je n'tudiois
plus, j'admirois, orgueilleux que j'tois de savoir contempler ses
graces. Son oeil toit doux, mais cet oeil brloit. Je servis
Ismene comme une de ces divinits toujours prtes  foudroyer leurs
adorateurs. Que de jours tristes & pnibles j'ai passs! Tantt
livr aux troubles de la jalousie, aux langueurs de l'amour, tantt aux
traits aigus du dsespoir, tous les tourmens qu'un coeur sensible
peut prouver, le mien les a connus. Oublions ces tems cruels... un
regard d'Ismene peut ddommager d'un siecle de maux.

J'ai touch enfin le coeur d'Ismene; mais ce triomphe a flatt mon
coeur, & non mon orgueil. Amour! amour! je vais la peindre: prte-moi
ton pinceau, & que ma main tremblante ne la dfigure pas.

Ismene a un front arrondi par la main des Graces. Qu'il est bien! Il
n'est ni trop lev ni trop troit. De petites veines d'azur dlicates
& transparentes rendent ce front adorable. On diroit y voir circuler sa
pense, sa pense toujours fine & pleine de feu.

Ses cheveux sont bruns, & non pas noirs. Admirablement plants,
ils couronnent son front touchant; ils dveloppent heureusement sa
physionomie vive & spirituelle.

Ismene est de la taille de l'Amour; mais c'est le corsage d'une Nymphe
& la dmarche d'une Grace. Personne au monde ne porte mieux sa
tte. Si j'tois roi, je mettrois un diadme sur cette tte charmante,
qui runit  la fois quelque chose de piquant & de majestueux. La
couronne siroit bien  ce front. Son col est plein de noblesse &
d'expression; & c'est le col, comme on sait, qui dcide les airs de
tte. Ismene est un peu fiere; elle sourit quelquefois avec un noble
ddain, mais son sourire n'offense jamais.

Son sein est presque toujours couvert; mais son sein respire. A ce
doux mouvement, mon coeur palpite & mon oeil est troubl. Ceux qui
chrissent l'lgance des formes prfrablement  un avantage plus
vulgaire, tressailleront comme moi, & ne sentiront pas encore tout ce
que je sens. Sa prunelle est lgere, loquente, aussi mobile que sa
pense. Son clat est tantt vif, tantt doux, mais toujours touchant.
Son regard... comment le dfinir? Il exprime tout ce qu'il veut dire,
son imagination s'y peint; & comme Ismene a beaucoup d'esprit, ses yeux
sont assurment les plus beaux yeux du monde.

Sa bouche est vermeille, mais je ne donne pas une ide de sa
fracheur. Son sourire accompagne son regard: il est toujours fin,
quelquefois piquant & malicieux; mais quand il exprime la gnrosit,
la grandeur, le sentiment, alors il enchante, il transporte, il
leve l'ame. J'ai vu ses yeux mouills de quelques larmes au rcit
d'une belle action, & les miennes naissoient dlicieusement; alors
le got de la vertu m'toit mille fois plus cher. A mon approche,
j'ai vu quelquefois son front se colorer d'une rougeur cleste...
Arrtons-nous: ce moment de trouble & d'enchantement ne sera point
grav sur le papier, mais dans mon coeur.

Une belle main promet de belles choses. La main d'Ismene est douce,
polie, dlicate, adroite en mille petits ouvrages; ses doigts... Mon
pinceau n'a point le talent d'achever. Son pied est mignon, joli,
extrmement flatteur, mais... Je n'en sais pas davantage.

Ismene plait  tout homme sensible. Quiconque n'en est point
frapp me devient indiffrent; c'est peu, je le ddaigne  cause de
son insensibilit. Je ne puis souffrir que l'on en parle froidement,
& cependant je ne veux point qu'on la trouve aussi aimable qu'elle me
le parot. J'ai cette jalousie qui vient d'un excs d'amour, & qui
n'est cause que par la crainte de perdre ce que l'on aime; mais elle
n'est jamais sombre, dfiante, tyrannique. Ah! qu'on aime Ismene, on ne
l'aimera jamais autant que je l'aime. Je n'aurai point de rivaux dans
l'excs de mon amour.

L'esprit d'Ismene est tout en sentiment, & ce sentiment ne nuit point 
la raison. Je ne conois pas comment on peut allier tant de naturel &
de finesse, de bon-sens & d'imagination, de vivacit & de sagesse. Elle
pense ainsi que dans l'ge d'or, & s'exprime avec toute la dlicatesse
du siecle. Je suis toujours de son avis, non parce qu'elle est belle,
mais parce que la raison emprunte sa bouche charmante. Je suis fier de
savoir sentir son esprit lger, naf, brillant & juste. Tout le monde
n'a pas le bonheur de l'entendre, de l'admirer comme moi. Les
dons du gnie ne lui sont point trangers. On pourroit tre jaloux de
ses talens. Le tour de ses penses n'appartient qu' elle, &, j'oserai
le dire, le sentiment d'en bien juger n'appartient qu' moi. Je la
loue rarement, de peur qu'elle ne croie que j'idoltre son esprit aux
dpens de ses autres charmes. Ils sont tous galement puissans sur mon
coeur; & quand je dis, j'aime Ismene, c'est dire, j'aime la beaut,
les talens, les vertus & les graces runies.

Parlerai-je de ce coeur noble, gnreux, bienfaisant, sensible envers
les malheureux? Que ne puis-je ajouter, il est!... O dieu des amans,
fais que je le peigne un jour tel que je veux le rendre!

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CHANT II.

_LA MDITATION._


Je cherchois la solitude si douce  un coeur bless des traits de
l'amour. Je me promenois  pas lents, non plus pour rver  de vains
systmes, mais pour mieux penser  Ismene. Ismene! je te portois
dans mon coeur. J'avois ferm les yeux pour n'tre point distrait
de ta chere image. Je redoutois le vol d'un oiseau & le murmure d'un
feuillage; ils auroient pu m'enlever un plaisir.

J'entrai sous un berceau o le jour expiroit. Mon ame est toute  la
tendresse, lorsqu'elle songe  Ismene. Heureux dans ces momens o je me
drobe  tout ce qui m'obsede, pour me livrer entirement  elle! La
contrainte, la froide biensance enchanent ma langue en sa prsence;
les mouvemens de mon coeur sont gns par de cruels tmoins: mais ici
mon imagination la voit seule. Ismene! je te parle, je te peins ma
flamme, j'intresse ta piti; ah! pardonne; j'ose te voir sensible; tu
m'coutes, & ton oeil n'est plus svere. Je pleure  tes genoux; je
baise tes mains. Ismene, que tu es belle! Oui, ce sont l tes yeux, ta
bouche, ton sourire. Je te presse dans mes bras... Coulez, mes larmes,
coulez, & soulagez le feu qui me dvore.

Je m'apperus que j'tois dans l'illusion, & je ne voulus pas en
sortir. Elle m'toit si chere! Ismene, non, tu ne sais pas  quel
point je t'aime. Je t'apperois dans tout objet enchanteur. Tu me suis
dans l'ombre des forts, dans le tumulte des villes; la pompe des
spectacles, la fracheur matinale d'une riante campagne, rien ne peut
m'arracher ton image. Si Euphrosine danse, si Agla chante, si Cyane
pince le luth harmonieux, c'est toi que je vois, que j'entends; c'est
toi qui me ravis; enfin tout ce qui est beau est toi!

Si je suis digne de tes charmes, c'est seulement par mon amour;
c'est ma tendresse qui mrite ton coeur. Dis, que faut-il faire pour
le possder? L'amour est le plus beau chemin qui conduise aux vertus;
c'est une flamme divine qui leve l'ame. Je lirai mon devoir crit dans
tes yeux. Ordonne, j'obis. Alors  ma pense s'offrirent trois dieux.

Le premier avoit un air inquiet & avide; ses regards toient durs, sa
physionomie commune. Il marchoit d'un pas lourd, & tenoit pour sceptre
un lingot d'or. A sa robe de pourpre & d'hermine que surchargeoient
de gros diamans, je reconnus _Plutus_. Mon siecle l'adore, & moi je
le mprise. Il est le pere des forfaits & des bassesses. Dieu du vil
intrt, ferois-tu le bonheur d'un amant? S'il me falloit des trsors
pour plaire  Ismene, mon coeur ne l'aimeroit point. Achete-t-on
l'amour, le plaisir, la volupt? M'avilirois-je devant l'idole de la
fortune, moi qu'honorent les regards d'Ismene? Serois-je esclave des
richesses, moi qui toujours me suis trouv au-dessus d'elles?
Fuis, fuis, dieu trompeur! J'outragerois l'Amour, en songeant  son
plus cruel ennemi.

Un dieu plus fier s'avance. Son front est ceint d'un casque que
surmonte un panache ondoyant. Son bras est arm d'une lance, il porte
un vaste bouclier. Son oeil anim respire les combats; il allume un
courage guerrier dans les coeurs; il me prsente une pe.... A cette
vue, mon sang bouillonne. J'allois saisir l'arme fatale. Ismene chrira
le hros vengeur de la patrie. Je reviendrai triomphant & couvert de
nobles blessures..... Mais l'image d'Ismene en pleurs m'arrta. Quoi,
tu pourrois me quitter pour aller verser le sang des hommes! Instrument
de carnage & de destruction, tu endurcirois ton coeur aux horreurs
de la guerre!... Ah! l'humanit proscrit ces bourreaux hroques, de
quelques beaux noms qu'ils soient revtus. Que nous importent, les
tristes querelles des rois? Qu'est-ce que cette gloire qui trempe ses
ailes dans des torrens de sang humain? Ne me ramene point un amant
ensanglant... Sois tendre, sois fidele: c'est tout ce que veut Ismene.

Aussi-tt un dieu brillant, par d'une jeunesse immortelle,  l'air
noble, aux cheveux blonds, au front ceint de lauriers toujours verds,
entrelacs de roses clatantes, s'avance d'un pas doux & majestueux. Il
touche une lyre d'or; les chantres des airs suspendent leur ramage, &
jusqu'aux tres inanims, tout semble prendre une ame. L'extase repose
sur son front radieux. Son oeil tincele de la flamme sacre du
gnie.... C'est Apollon, m'criai-je, c'est le dieu que j'adorai ds
l'enfance; & je m'lanai pour saisir sa lyre divine. L'Amour m'arrte
en souriant. Eh quoi, triste ambitieux, la vanit te domine encore? Que
sont de striles lauriers? Vois les plus beaux empoisonns du venin
de l'envie. Quel est donc ce bonheur qu'enfante la gloire? Insens
qui cours aprs un fantme, tu te consumes follement dans de
vains travaux. Renonce  ces jeux fatigans; la renomme est un son qui
s'teint. Sers la beaut; ne chante qu'Ismene. Il est une rcompense
qui vaut mieux que l'immortalit! Est-ce d'Apollon que tu dois recevoir
des loix, foible matre! Ecoute l'Amour, coute ton coeur & cris.
Un myrte parut; je pris un de ses rameaux, que je taillai en forme de
plume, & soudain tous les lauriers d'Apollon plirent.




CHANT III.

_LE PRSENT._


Je devois un prsent  la matresse de mon coeur. Un prsent est
un tribut de l'amour, un gage de notre attachement. Mais que donner
 Ismene, qui soit digne d'elle? Si le prsent est riche, il est
orgueilleux. L'amour embellit un rien plutt qu'un don magnifique.
Ferai-je pour elle des vers? Non, il y entre de l'art; on veut briller;
on est pote, on n'est plus amant. Si je prenois le pinceau pour
reprsenter Ismene, ce portrait, quoique non achev, seroit sans doute
le plus beau prsent que je pusse lui offrir; mais l'art est impuissant
 saisir le vrai caractere de sa beaut: l'art pourra la flatter; mais
l'art ne pourra jamais la rendre.

Je lui ferai un prsent simple comme mon coeur; des fleurs, images
de son teint, des fleurs, filles aimables du printems, voil ce que
je lui offrirai. Je choisirai les fleurs closes sur le bord des
fontaines, & non celles qui croissent au pied des rochers. Celles-ci,
dit-on, impriment la fureur, le soupon, la jalousie effrne, tyrans
destructeurs de l'amour. Celles-l au contraire inspirent les sentimens
tendres & nafs qui font cder les bergeres & rendent les bergers plus
fortuns que les rois.

O dons de la nature! allez, volez sur le sein d'Ismene. Mais quelle
fleur choisirai-je? Toutes les fleurs sont passageres; il n'en
est point d'immortelles ainsi que mon amour. La nature peint
l'oeillet de mille couleurs; mais l'oeillet annonce la lgret,
l'inconstance. Le ple narcisse est chri des Nymphes; mais il peint
l'amour-propre; l'amour-propre, vice affreux aux yeux du tendre amour!
L'clat du jasmin, l'odeur de l'humble violette dsignent cette
modestie, cette timidit qui accompagnent les desirs naissans & qui
sont dans mon coeur. Mais dois-je les montrer, ou dois-je les taire?
Si Ismene ne m'a point entendu, il est inutile que je me dclare. Le
plus cruel des tourmens est d'avouer une tendresse que l'objet de nos
feux ne partage pas. Mais que vois-je? La rose! La rose est faite pour
Ismene; elle exhale le plus doux parfum; elle reprsente le coloris
de ses joues; elle peint la flamme qui me consume: mais la rose a des
pines..... O mes dieux! cartez-les de la beaut que j'adore. C'est
 moi d'prouver tous les tourmens attachs  l'amour. Qu'Ismene n'en
gote que les douceurs.

O rose, adoucis la vivacit de tes parfums! Garde-toi d'offenser
l'extrme sensibilit de son odorat; ne porte  son cerveau qu'une
douce manation. Si l'adorable Ismene doit se pmer, ce ne doit tre
que dans les bras de l'amour.

Je cueillis une rose environne de plusieurs boutons naissans; son
calice toit  peine ouvert, l'abeille n'avoit jamais suc ses feuilles
odorantes; les pleurs de la rose la couvroient encore. Je volai chez
Ismene. Ah, comme le coeur me battoit! Amour! tu inspires plus de
dfiance que d'orgueil. Je lui prsentai cette rose en tremblant, & mon
front color galoit sa vive rougeur. Ismene, la charmante Ismene me
sourit, prit la rose & la mit sur son sein. Rose heureuse, tu penchois
ta tige pour mieux presser les lis blouissans de ce sein d'albtre.
Un frmissement dlicieux se rpandit dans mes veines. Entran par un
mouvement vainqueur, je me penchai, & j'osai un instant respirer sur
son sein l'odeur de cette rose. Dieux immortels, savourez l'ambroisie,
je n'en suis point jaloux! Mes regards errerent & moururent. Tmraire,
j'allois imprimer mes levres.... Le bras de la svere Ismene
m'arrta; mais ma bouche & mes yeux lui dirent: O Ismene!... je meurs
de mon amour.... Je ne pus en dire davantage. Je ne prononai que ces
trois mots; mais je les prononai d'un ton qui mut son coeur.

Son silence fut l'instant le plus heureux de ma vie. Je respirois,
libre d'un fardeau cruel, aussi triste que douloureux: mon coeur,
jusqu'alors oppress, lger comme l'air, prouvoit un repos inconnu. Il
ne pouvoit contenir, il ne pouvoit exprimer les sentimens dlicieux qui
l'agitoient. Alors je surpris un de ses regards: quel regard! Il fut 
mon ame, ce qu'est la vie rendue  un malheureux au moment qu'il alloit
la perdre. L'aurore du bonheur sourit  mes yeux. La douce esprance,
charme de nos jours, vint dorer l'avenir de ses rayons fortuns &
m'enivrer de ses dlices. Seroient-elles trompeuses? O mes dieux! si
vous voulez abuser un tendre coeur, ne m'offrez pas des amorces
si sduisantes.

Depuis cet heureux instant, que l'univers me parot beau! C'est Ismene
qui l'embellit. Le sjour qu'elle habite est un sjour enchant: l'air
y est toujours pur, le ciel toujours serein, la terre toujours fleurie.
Ah, qu'il est doux d'aimer! Ce sont nos feux qui animent la nature;
elle expire loin du dieu qui la vivifie; mon ame enchane ses penses
volages dans les bornes charmantes de son sjour. Un sourire d'Ismene
est le calme des airs & l'arbitre de mon bonheur.

Ecoute-moi, chere Ismene: c'est la flicit du coeur qui fait la paix
& la sant de l'ame; & c'est alors seulement que l'on vit & que notre
existence nous devient chere. Les passions factices nous abusent, mais
l'amour ne nous trompe pas. Il est le pere des plaisirs. C'est sa main
bienfaisante qui dchire le voile qui nous cachoit un riant Elyse.
Alors tout enchante sur la terre, tout intresse. On prte l'oreille
au chant matinal des oiseaux; on respire une fleur avec volupt;
on ouvre son sein au souffle dlicieux du zphyr. Abandonne-toi toute
entiere au charme de l'amour, mon Ismene! L'clat de tes yeux en
deviendra plus vif; le doux coloris, empreint sur tes joues, aura de
nouveaux charmes. Pourquoi le ciel te fit-il belle? C'est pour faire un
heureux. Le bonheur d'tre aim de toi me donnera un nouvel tre; je
connotrai l'orgueil de possder ton coeur; & contemplant de loin le
faste des rois, la gloire des gnies du siecle, l'opulence des favoris
de la fortune, je dirai: Je ne suis point jaloux; ils ont la puissance,
la renomme, les richesses; moi, j'ai le coeur d'Ismene.

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CHANT IV.

_LA PROMENADE._


Le printems toit descendu sur la terre: l'Amour est par-tout, mais
il est cach; il est avec cette pine qui fleurit; il coule avec ce
ruisseau qui murmure; il est dessous cette mousse voluptueuse qui, pour
certains yeux, n'est qu'un amas d'herbes. Douce saison des amours, je
t'avois vue, mais jamais si belle, si frache & si pure! O Vnus, ne
rejette point ma priere! Une force inconnue fait couler mes pleurs.
Quelle volupt de conduire en silence la beaut sous ces ombrages
solitaires, de respirer avec elle le parfum des fleurs, de soupirer
avec le zphyr qui caresse mollement son sein!

Que dis-je! je ne pouvois me livrer  toute ma tendresse. De tristes
tmoins gnoient mon coeur. Je tenois Ismene par la main, & toutes
les facults de mon ame se runissoient sous ce toucher dlicieux.
Je ne pouvois parler, & ma main plus hardie, plus expressive peut-tre
que ma bouche, lui disoit ce que ma voix n'osoit exprimer. En amour,
tout sort de l'ordre commun des choses, tout sert de langage, chaque
mot a un sens, le moindre geste signifie, l'assurance la plus lgere
est un serment, la moindre faute un parjure. On nous peint le dieu de
l'Olympe branlant d'un clin-d'oeil les poles du monde; c'est ainsi
qu'Ismene, d'un lger mouvement de paupiere, m'leve aux cieux ou me
plonge au Tartare. Que de desirs, que de soupirs, que de plaisirs
chappent  mon pinceau! Quel dsordre rgneroit dans mes chants, si je
reprsentois tout ce que j'ai pu sentir! J'aurois voulu que, sous les
pas d'Ismene, tout et pris une voix pour lui attester qu'il falloit
aimer.

Je marchois  ses cts; je soupirois & n'osois la regarder. Je
marchois sur le mme gazon qu'elle fouloit d'un pied lger; nous
traversions les mmes routes fleuries, nous avions les mmes
penses, peut-tre les mmes desirs, peut-tre, ah!... Je dguisois
les miens, & ils s'en enflammoient davantage. Ismene sensible aux
tourmens secrets qu'elle me voyoit touffer, laissoit chapper un peu
de tendresse pour me consoler; heureux d'un regard, & jamais satisfait.

Le ciel n'eut jamais un plus brillant azur. Le char du soleil
paroissoit plus radieux, roulant sur la tte d'Ismene. Les bois, les
cteaux, les vergers avoient des charmes nouveaux. Je la vis s'asseoir
au pied d'un rosier. Sa seve plus anime, plus vive, se prcipita
dans les extrmits des branches qui touchoient ma desse, & l'on vit
plusieurs boutons prts  donner des roses enfermes sous un tissu qui
ne les comprimoit qu'avec peine.

Je vis Zphyr qui caressoit Flore, quitter la desse en appercevant
Ismene. Jalouse, elle rpandit les plus doux parfums pour rappeller
le volage. Il les rapporta tous  Ismene. Flore le voyoit, & un dpit
secret faisoit plir son front.

Zphyr voltigeoit sans cesse autour d'Ismene; il touchoit
impunment cette bouche o voloit mon coeur. Son haleine amoureuse
baisoit ses cheveux. Il se jouoit parmi ses tresses flottantes, il
caressoit ce sein que mon oeil bloui n'osoit fixer. Il prit une
boucle entre ses levres & la posa sur sa gorge d'albtre. O boucle
fortune, tu semblois t'y coller, y prendre vie, & frissonner de
plaisir! D'un regard furtif j'embrassai les contours de cette gorge
divine. Tous les points lanoient la flamme. Je fus jaloux de Zphyr.
J'avertis l'Amour, dont il usurpoit les droits. L'Amour blessa Zphyr
du trait le plus aigu. Loin de retourner  Flore, il devint plus
empress auprs d'Ismene. Pere des dieux, s'cria le fils de Vnus,
descends, juge entre Zphyr & moi! Les cieux s'ouvrirent. Le matre du
tonnerre vit Ismene. Il pronona qu'elle toit faite pour l'Amour.

Et cependant le papillon entr'ouvroit les roses naissantes; & la vaste
solitude des bois qu'animoit le concert amoureux des oiseaux, &
ces asyles sombres qui, au milieu des plus beaux jours, formoient les
plus charmantes nuits, & le tendre gazon qui sert de lit aux Amours, &
la nature renaissante dans toute sa pompe, & la prsence d'Ismene, &
plus encore mon coeur, tout prsentoit  mon imagination des plaisirs
qui, hlas! fuyoient loin de moi. Non, ce n'toit point l'ivresse
& le dlire des sens, c'toit la pure volupt qui rgnoit dans mon
ame. La triste connoissance des amertumes de la vie prtoit un charme
inexprimable aux courts instans que je passois prs d'Ismene.

Deux moineaux s'abattirent sur un rameau pliant; le frmissement de
leurs ailes exprimoit toute la vivacit de leurs transports & de leurs
plaisirs. Je les fis remarquer  Ismene. Qu'ils sont heureux! Rien ne
contraint leur ardeur, ils sont libres comme l'air. L'homme seul a
corrompu son propre bonheur!

Ismene, tu m'entends soupirer, mais tu ne connois pas tout le feu
qu'allument tes beaux yeux. Tu m'enivres d'amour; l'amour est dans
l'air que ta bouche respire; il se peint dans ton sourire; il anime
ton esprit brillant & facile. Partage le sentiment que tu m'inspires,
& je n'aurai plus rien  demander aux dieux. Si je n'avois pas connu
la douceur de t'aimer, j'aurois vcu dans une tranquille indiffrence.
Mais te voir, t'adorer, te connotre, & ne pas goter le bonheur,
non, il n'est plus possible! Unique objet de mes penses, tu me fais
prouver une alternative continuelle de crainte & d'esprance, de
douceur & d'amertume, de repos & d'agitation, de plaisir & de tourment.
Acheve, dcide mon sort.... Je pressois la main d'Ismene; mon coeur
toit descendu dans ma main; il lui faisoit cent protestations d'un
amour ternel, cent sermens d'une constance inaltrable. O trop cruelle
Ismene! Une larme douloureuse vint mouiller le bord de ma paupiere.
Ismene me jeta un de ces regards qui fondent mon ame toute entiere, &
je fus consol. La main d'Ismene m'apporteroit la mort, que mes levres
expirantes baiseroient cette main chere & barbare. C'est peu:
Ismene seroit perfide; je lui pardonnerois & je mourrois.




CHANT V.

_LE SONGE._


Amour, Amour! je ressens ta divine fureur. Je rpterai mille fois ton
nom, il n'en est point de plus beau. Tu seras toujours sur mes levres
comme tu es dans mon coeur. L'ame fatigue de desirs, je ne puis me
refuser au tourment dlicieux d'en prouver de nouveaux. J'aime mieux
souffrir que de ne plus rien sentir. Ismene me seroit plutt odieuse
que de m'tre indiffrente.

J'avois pass prs d'elle un jour heureux. Un tel jour est bientt
coul. Dans un cercle nombreux, je n'avois vu qu'Ismene, je n'avois
entendu que sa voix touchante. Les flambeaux du ciel brilloient au
firmament. L'heure fatale du dpart toit arrive. Ismene toit plus
belle, plus sduisante, plus adorable que jamais, & il falloit
la quitter, lorsque la nuit ne sembloit tendre ses voiles que pour
favoriser les entreprises de l'amour, & touffer dans ses ombres les
derniers combats d'une trop svere pudeur. Il falloit la quitter!
Dieux, que la nuit toit belle! Que les berceaux toient frais!
L'encens de la volupt toit rpandu dans les airs. J'aurois donn
de mon sang pour ne point m'loigner d'elle. Vingt fois je voulus
partir, vingt fois je restai. O cruelle dcence! tristes loix ennemies
de l'amour! c'est vous qui privez un amant des plus doux instans
que prparent  la fois le mystere & la nature. Age d'or, ge du
bonheur, o l'on ne connoissoit pas tant de chanes cruelles, hlas,
qu'tes-vous devenu!

J'tois triste, pensif. Je m'arrachai avec peine de ces lieux
enchants, o je laissois Ismene; mon coeur toit oppress, mes
larmes coulerent. Je m'arrtai sur le seuil de la porte, je tournai mes
regards dans l'ombre paisse des arbres. Je sus encore y distinguer
mon amante. Je la vis qui s'enfonoit  pas lents dans un
bocage sombre. Je fus tent vingt fois de revenir sur mes pas, de
la surprendre.... Mais sa gloire m'toit mille fois plus chere que
l'intrt de mon amour.

Je rentre chez moi. Quelle affreuse solitude! Je marchois rveur,
entendant encore sa voix, voyant tous ses traits, lui souriant, lui
parlant comme si elle et t prsente. Revenu de mon illusion, la
douleur s'empara de mon ame. J'tois loin de chercher le repos. Dors,
aimable Ismene, dors, tandis que j'entretiendrai dans la nuit sombre
ton image. Gote la douceur du sommeil & sa fracheur bienfaisante,
tandis que tes charmes embrasent & consument ton amant malheureux.
Un autre moins dlicat souhaiteroit que l'Amour vnt interrompre
ton repos; pour moi, je consens  tre moins aim, pourvu que tu
sois exempte de toute inquitude. Dors, mon aimable Ismene, dors,
& je m'occuperai de toi dans le calme silencieux de la nuit. Que
rien n'altere ton paisible sommeil: que le souffle impur d'un orage,
mme passager, ne vienne point fltrir les fleurs de ton doux
printems. Ce n'est pas  toi de gmir & de soupirer. Tu es ne pour
recevoir nos hommages, & nous, pour obtenir d'un regard le bonheur de
contribuer  embellir les instans de ta vie. Si tu daignois un instant
penser  moi,  ma constance,  ma fidlit,  l'excs de mon amour,
aux tourmens qui l'accompagnent; si tu daignois me plaindre, ou si
ton beau sein, oppress de l'image de mes maux, laissoit chapper un
lger soupir qui rpondroit aux soupirs brlans de mon coeur; si....
Insensiblement le sommeil gagna tous mes sens. Le sommeil est le miroir
de la vie. Les coeurs homicides font des rves cruels. Ils sentent
des chanes pesantes, ils voient les prisons, l'chafaud. Regardez un
enfant dans son berceau: tous ses traits sont rians, sa petite paupiere
est tranquille; l'innocence est peinte sur son front uni comme une
glace. Moi, je rvois d'Ismene; je dormois, & j'entendois sa voix. Son
portrait, si bien grav dans mon coeur, se retraoit sans peine  mes
esprits; mais,  mes dieux, en quel lieu, en quel tems, sur-tout
en quel tat je la vis!

O trop flatteuse illusion! C'toit dans le doux sanctuaire des amours,
dans cet asyle troit & charmant, o mon imagination seule avoit
jusqu'alors os pntrer. Je retenois mon souffle, je n'osois presque
respirer & faire un pas dans ce sjour o reposoit l'objet de mes
tendres feux, o voloit l'essain de mes desirs, o toit Ismene. Etonn
de me voir dans ce lieu redoutable & cher  mon coeur, je frissonnois
de surprise & de joie. Peu accoutum au bonheur, je ne me livrois qu'en
tremblant au spectacle enchanteur qui sduisoit mes regards. Ismene,
mollement tendue sur un lit parsem de fleurs, toit prte  se livrer
aux douceurs de Morphe. Elle dvoloit lentement les trsors de ses
adorables charmes, ses levres toient plus fraches que les roses du
matin. Ses bras sembloient abandonns au charme de la volupt. Sa
taille enchanteresse, un voile qui couvre mille trsors, & qui parot
prt  s'chapper, une rougeur divine empreinte sur son front, &
qui parot ptrie des mains du plaisir, tout porte l'ivresse dans le
coeur d'un amant. Invisible  ses yeux, ses yeux toient jusqu'alors
demeurs baisss. Ils se leverent sur moi. Quel moment! J'y vis la
douce modestie; mais je n'y dcouvris ni honte, ni colere. Je crus mme
y appercevoir ce rayon de l'amour.... Je volai vers Ismene, & le plus
doux baiser fut pris sur sa bouche de rose; mon ame erra long-tems sur
ses levres divines, & j'y puisai un feu vif & subtil dont je ne fus
plus matre. Je ne sais d'o me vint tant d'audace: je pris Ismene
entre mes bras. Le courroux vouloit animer ses yeux, un doux nuage
vint les obscurcir. Mes transports augmenterent, la volupt alluma
soudain son flambeau, & je devins le dieu des plaisirs. La vivacit de
mon bonheur servit  l'teindre. Tromp que j'tois, &  demi heureux,
je dtestois l'instant de mon rveil; je refermois les yeux, je
poursuivois les restes d'une volupt vanouie.

Dsabus, j'tois honteux, je rougissois de la crdule erreur de
mon imagination. Ah, seroit-ce plutt un pressentiment!... Je ne sais,
depuis ce jour, je ne spare plus Ismene de ma propre existence; je
crois toujours la sentir contre mon sein, embrasant mes sens & mon ame.
Ces plaisirs, dont je n'ai got que l'ombre, garent ma raison. Une
ardeur invincible consume ma jeunesse; je meurs, si la cruelle Ismene
rejette mes voeux & mes transports. Mais, que dis-je! j'amollirai son
coeur, j'en jure par l'amour. Je l'aime trop pour enfin n'tre point
aim.

O Ismene!  souveraine de mon coeur!  toi qui peux faire le charme
de ma vie! vois ton amant puis d'amour, languissant  tes genoux,
implorer  tes pieds le bonheur. Va, ses transports ne sont point
l'ouvrage des sens; ils sont l'effet du plus tendre amour. Il t'adore,
parce que son coeur, par une sympathie secrete, rpond au tien; il
est altr de tes charmes, parce que tes charmes sont toi. Une flamme
brlante, que tes regards ont attise, le consume & le tue. De
quoi lui serviront sa jeunesse, son amour, sa fidlit, si tu es
insensible? Vois les jours qui s'coulent, l'ge du bonheur qui fuit,
le tems, le tems irrparable qui vole. L'instant o je te prie est
perdu pour la tendresse. Ismene! l'amour est la rcompense de l'amour.
Quand deux coeurs n'en forment qu'un, on ne vit plus en soi, ni pour
soi; on vit pour l'objet aim.... Tu m'entends: ah!... osons tre
heureux. C'est sur ta bouche que l'Amour veut que j'expire. Voil toute
mon ambition, & c'est l le trne de ma gloire. Alors je verrai tous
les mortels au-dessous de moi; & lorsque les glaons de la vieillesse
viendront blanchir mes cheveux, lorsque mes yeux affoiblis chercheront
dans la nature & sa pompe & ses vives couleurs, le froid des annes ne
passera pas jusqu' mon coeur. Echauff du souvenir de ta tendresse
& de tes appas, je dirai  la mort: Frappe! j'ai connu le bonheur; que
peux-tu m'ter? J'ai t l'amant d'Ismene, j'en ai t aim. Frappe!...
j'emporte au tombeau & son image & son coeur.




CHANT VI.

_LE PLAISIR._


O Plaisir, vie prcieuse de l'ame, toi sans qui le bonheur n'est qu'un
vain nom, goutte d'ambroisie que les dieux ont mle par piti dans
le calice amer de la vie,  plaisir! tre aimable & fugitif, si pour
te peindre mieux, nous devons te sentir, c'est  moi de te chanter.
Que mon pinceau sans dessein & sans art, soit pur & libre comme toi;
apprends-moi  intresser,  plaire, & que la sagesse elle-mme avoue
mes accens. Ma plume abhorre les scenes honteuses de la dbauche; mais
elle se plait  rendre cette joie innocente, fille du sentiment, qui,
loin de produire le dsordre de l'ame, enfante ce calme, cette harmonie
o l'ame se contemple & se replie voluptueusement sur elle-mme.

Et si mon pinceau ne rpondoit pas  la dlicatesse de ton coeur, 
Ismene! favorise-moi d'un regard: c'est l que je puiserai l'expression
du plus bel ouvrage. L'amour qui a form ton oeil aime  s'y peindre:
c'est l que je le verrai tel qu'il est, ou plus touchant encore, tel
que tu l'inspires.

Oui, j'ai connu le plaisir: il brle dans mon coeur, comme le feu
sacr sur les autels de la chaste Vesta. Il ne s'teindra jamais.
Il est un amour insparable des soins fcheux, des soucis cuisans,
des inquitudes dvorantes, des impatiences imptueuses, des sombres
jalousies, & de mille autres sentimens dsordonns; ce n'est pas
celui que j'prouve. Je m'applaudis d'aimer. Je me condamnerois, si
je cessois d'tre sensible. Je me trouve heureux d'tre perc de tous
les traits de l'amour; je gote une volupt qui appartient  l'ame,
qui l'leve au-dessus des objets terrestres. Ce ne sont point des
motions passageres, de vaines illusions que l'on reconnot trop tard,
aprs qu'elles nous ont tromps. Ismene m'a appris  aimer; je l'aime
parfaitement; & le plaisir que ressent mon coeur, est aussi suprieur
aux plaisirs vulgaires, qu'Ismene est suprieure aux surprises des sens.

Je ne forme plus aucun desir dont je puisse rougir. Je jouis d'un calme
qui m'avoit t jusqu'alors inconnu. Un regard d'Ismene a dissip la
tempte qui grondoit dans mon sein. Ce n'est plus tant le feu de ses
yeux, ni les attraits de son visage que j'idoltre; c'est moins son
esprit qui me charme, que son coeur aimant. Nous passons souvent
des heures entieres  nous entretenir ensemble; & la douceur de nos
entretiens n'est altre, ni par les fades & basses complaisances, ni
par les transports & les emportemens d'une passion effrne.

Laissez-moi, mes amis; en vain vous me parlez de notre Sophocle, en
vain vous m'annoncez le nouveau chef-d'oeuvre dont il va enrichir la
scene. Ismene m'attend. Autrefois j'aurois pu vous couter; aujourd'hui
Melpomene & son diadme, Thalie & sa gaiet, Armide & ses palais
enchants ne valent point un sourire d'Ismene. Ne me demandez point
quelles sont les dlices qui m'attendent. Elles sont au-dessus de toute
expression. Aimez comme moi, mes amis, & il n'y aura plus qu'un plaisir
pour vous.

Il est une desse jeune, aimable, au front ouvert,  l'oeil radieux,
qui tient en main une chane de roses. Le contentement brille sur tous
ses traits, l'aisance l'accompagne; elle claire l'amour; elle le rend
ingnu, facile, adorable. Cette desse est la Confiance: elle s'avance
d'un pied lger, elle s'assied entre nous deux, elle prside  nos
entretiens, elle entrelace nos bras de sa guirlande de fleurs. Les
sentimens nafs de la plus belle ame coulent  mon coeur, comme une
onde pure coule au fond des vallons fleuris. Ismene! on doit lever des
autels  l'amour, non comme  un dieu redoutable, mais comme  un
dieu bienfaisant. Il nous rend meilleurs, plus doux, plus sensibles;
sans lui je n'aurois pas connu les plus rares vertus. Autrefois mes
transports toient imptueux; ils ont acquis quelque chose de modr.
C'est ton ame, Ismene, c'est ton ame douce qui a vers le calme dans la
mienne.

Peut-on appeller plaisir ce qui n'est pas l'amour, ou ce qui sert 
le dtruire? Qu'on a mal dfini les momens les plus enchanteurs de la
vie! Je ne parle point de ces transports qui garent & qui trompent;
je parle de cette tendresse pure, de ces gots exquis qui distillent
dans les coeurs la volupt goutte  goutte, comme le baume dcoule
de l'arbre odorifrant de l'Inde; je parle de cette ivresse douce qui
remplit toute la capacit de l'ame, qui se suffit  elle-mme, qui ne
desire rien que ce qu'elle sent. Ismene! il n'appartenoit qu' toi de
donner ainsi le change aux desirs. Je suis pntr d'une douceur divine
qui ne me permet pas de sentir une autre faon d'tre heureux: oui,
j'ai vu des momens o m'levant au-dessus des volupts sensuelles,
Ismene m'auroit fait mpriser dans ses bras des faveurs qu'un coeur
dlicat et ddaignes de lui-mme.

Non, jusqu' cet instant je n'avois point connu l'amour. Je t'entends;
tu me dis: Gotons en paix, sans mlange & sans remords, un bien-tre
si grand, si parfait. Quel autre plaisir ne corromproit pas notre
bonheur?

Tant d'amour fait couler des larmes de mes yeux, larmes dlicieuses!
O quel coeur je possede! Jugez si je cesserai un moment de l'aimer.
Ismene, es-tu contente? ton amant est-il digne de toi? Son coeur
s'est-il pur au feu de ton amour? S'il n'a pas toutes les vertus, il
sait les connotre.

Que de dlices je ressens! Mon oeil la contemple; dans ma prunelle
vient se peindre l'image de sa beaut. Admirable organe, source fconde
de plaisirs, puisses-tu te fermer avant que je voie une autre qu'Ismene
avec le mme ravissement! Si je respire le parfum des fleurs qui
sont sur son sein, si j'entends sa voix douce & harmonieuse, ce n'est
point mon odorat, ce n'est point mon oreille qui sont frapps; c'est
mon coeur, c'est lui seul qui est mu lorsque ma bouche baise sa main.

Si je quitte Ismene, le plaisir ne m'abandonne point. Je lui dis adieu
avec une tristesse passionne. Je ne perds rien de l'impression de ses
charmes; je me rappelle chaque mot qu'elle a prononc. Je me plonge
dans une douce mlancolie, je m'y plais, je m'y livre tout entier. Tout
se peint autour de moi sous des images riantes; heureux de conserver la
prcieuse motion de mon ame. Ainsi, quand la cymbale clatante a cess
de retentir dans les airs, elle conserve encore un frmissement sonore
qui plait  l'oreille attentive.

Amis! je ne sens que le plaisir d'aimer. Je jouis  la fois du pass,
du prsent, de l'avenir; l'avenir doit porter un nouveau degr de
sentiment dans le coeur d'Ismene; l'image de mes maux passs
rendra mon bonheur plus vif; mon ame voit l'univers en beau; la
philosophie l'endormoit, c'est l'amour qui la rveille. Pas un moment
de vuide ou d'indiffrence: quel tat plus dlicieux! Prolonge-le,
chere Ismene; j'adore tes rigueurs, filles du devoir; & lorsqu'elles me
chagrinent, l'Amour en souriant me montre dans le lointain le temple de
l'Hymen.

Arrive, arrive, moment enchanteur, o je la conduirai aux autels pour y
recevoir ma foi! Ah! les dieux qui lisent dans mon coeur pourroient
me dispenser des sermens. Que dis-je! non, je veux les faire aux yeux
de toute la terre; ce sera l'instant le plus glorieux de ma vie.
Alors.... Ma vue se trouble, ma main tremble, mon coeur palpite avec
violence. Alors.... Il n'est plus de termes pour m'exprimer.

Ah, que ce que le coeur accorde doit tre prfrable  ce qu'arrache
un transport indiscret! Il n'est point de volupt, si elle n'est
partage. C'est l'aveu du bonheur dans la bouche d'une amante,
qui touche un amant dlicat; & ce bonheur lui est plus sensible que le
sien propre. Amour, plaisir! car vous tes synonymes, ah! retirez vos
faveurs, si votre main fortune, en me couronnant de myrte, ne rend
pas Ismene encore plus heureuse que moi. Je ne conois pas un plus
beau moment que celui de cette douce victoire; & cependant je puis le
ddaigner, si dans cet instant mme son coeur ne s'applaudit point
d'avoir fait un amant heureux.


_FIN._





End of Project Gutenberg's L'homme sauvage, by Louis Sbastien Mercier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME SAUVAGE ***

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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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