The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Tome 3/5), by 
Pierre Ren Auguis

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Title: Oeuvres Compltes de Chamfort, (Tome 3/5)
       Recueillies et publies, avec une notice historique sur
       la vie et les crits de l

Author: Pierre Ren Auguis

Release Date: August 18, 2013 [EBook #43501]

Language: French

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conserve et n'a pas t harmonise.




    OEUVRES
    COMPLTES
    DE CHAMFORT.

    TOME TROISIME.




    DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
    RUE DU FAUBOURG POISSONNIRE, No 1.




    OEUVRES
    COMPLTES
    DE CHAMFORT,

    RECUEILLIES ET PUBLIES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
    SUR LA VIE ET LES CRITS DE L'AUTEUR,

    PAR P. R. AUGUIS.

    TOME TROISIME

    [Illustration: logo]

    PARIS,
    CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
    PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.

    1824.




OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT.




MLANGES DE LITTRATURE ET D'HISTOIRE.




  SUR l'ouvrage intitul, _Considrations sur l'Esprit et les Moeurs_,
    par Snac de Meilhan.--1789.


Ce n'est pas une petite entreprise que de vouloir peindre avec vrit
l'Esprit et les Moeurs de ses contemporains. Celui qui l'essaie doit
tre bien pntr du sentiment de ses forces; car il ne peut se
dissimuler ni les difficults qui l'attendent, ni les talens des
rivaux qui l'ont prcd dans la carrire. Montaigne, La Rochefoucauld
et La Bruyre sont les premiers de nos crivains moralistes, et
peut-tre aussi ceux qui ont le mieux connu le coeur humain. Duclos a
tent de suivre leurs traces; mais pour avoir trop voulu se montrer
penseur et piquant dans son style, il n'est souvent que minutieux et
recherch; et au lieu d'approfondir les objets, il n'en parcourt que
les superficies. Montesquieu, qui aimait  cacher son gnie sous un
air de frivolit, a esquiss, dans sa manire rapide et vraie, les
moeurs et les ridicules qui le frappaient, et il a toujours ml la
plaisanterie  des vues grandes et  des maximes pleines de sagesse.
Voltaire, en tendant son empire sur tout ce qui est du ressort de la
philosophie comme de la littrature, a, dans ses romans, presque gal
ce que Montesquieu a crit de plus ingnieux sur la morale et sur les
moeurs; et l'auteur de _Gilblas_, celui de _Mariamne_, Vauvenargues,
et enfin J.-J. Rousseau, se sont ouvert chacun des routes diffrentes,
et ils sont pourtant alls vers le mme but.

On sera peut-tre tonn de n'avoir pas dj lu parmi ces noms
illustres le nom de Molire; et je conviens qu'en parlant des peintres
du coeur humain, j'aurais d le citer le premier, si le genre plus
difficile dans lequel il a triomph, n'obligeait pas de lui rserver
toujours une place unique.

Molire ne s'est pas content d'esquisser des portraits sur le papier,
d'indiquer des caractres, de profrer des maximes, d'aprs les
aperus de la socit. Il a fait bien plus, il a cr des personnages;
et, aprs les avoir chargs des vices ou des ridicules qu'il voulait
peindre, il a forc ses modles  se reconnatre dans ces images
fantastiques et vraies, et souvent  se corriger. Voil pourquoi
Molire est autant au-dessus des simples moralistes, qu'un grand
peintre d'histoire peut tre au dessus d'un peintre de portraits.
Pourvu qu'on soit observateur clair et historien exact, on va
bien rendre un caractre qu'on a sous les yeux; mais on ne peut
composer une bonne comdie ou un excellent roman, sans tre dou de
beaucoup de gnie, ce qui n'empche pourtant pas qu'on n'atteigne
trs-difficilement  la supriorit dans tous les genres, et que La
Bruyre ne soit un grand crivain.

C'est prcisment La Bruyre qu'a voulu imiter l'auteur des nouvelles
_Considrations sur l'Esprit et les Moeurs_; et nous esprons que nos
lecteurs seront  mme de juger, d'aprs le compte que nous allons
rendre de cet ouvrage, s'il n'est pas souvent digne de son modle.

Nous allons mettre le plus d'ordre possible dans l'extrait d'un
ouvrage qui, par son plan, est peu susceptible d'analyse.

L'auteur des nouvelles _Considrations_ observe d'abord _l'esprit_
sous ses diffrens rapports: dans les affaires, dans le monde, dans la
conversation, dans sa marche gnrale. Il remarque l'influence des
passions sur l'esprit; mais il n'appuie peut-tre pas assez sur ce
ressort puissant, que d'autres philosophes ont regard comme le
premier et peut-tre le seul mobile de l'esprit.

Il passe ensuite  ce qu'on nomme simplement le bon sens; il traite
de la cour, des courtisans et de notre politesse. Il compare deux de
nos plus grands monarques, Henri IV et Louis XIV. Il dfend le systme
de Montesquieu contre Voltaire; il trace un tableau abrg du
gouvernement rpublicain, et du gouvernement monarchique; il parle de
la guerre, de la vanit, de l'amour-propre, de la naissance, du
caractre, du bonheur, de l'ennui, de l'amiti, des femmes, de la
galanterie, de l'amour, de l'ducation, de la bonne compagnie, de
l'avarice, de l'opulence, des avantages de la mdiocrit, et enfin de
la supriorit des anciens sur les modernes. Il a d'ailleurs eu soin
d'entremler tous ces objets d'une foule de caractres finement
tracs, de rflexions ingnieuses, et d'anecdotes piquantes.

Nous allons essayer de le suivre dans quelques-uns de ces objets, et
de prsenter un rsultat clair de ses ides, en prenant la libert de
le combattre toutes les fois que nous ne serons pas de son avis, mais
en rendant toujours justice  la finesse de ses vues.

L'auteur observe d'abord, avec raison, que _l'esprit_ est un mot
vague, dont on se sert trop lgrement, et qu'il faudrait inventer des
termes pour en dsigner toutes les parties. Il donne alors une
dfinition de l'esprit: L'esprit, dit-il, est la connaissance des
causes, des rapports et des effets. L'esprit de profondeur remonte aux
causes; celui d'tendue embrasse les rapports; celui de finesse
consiste  juger promptement des effets. L'esprit est l'aptitude 
penser, et la pense elle-mme. Dans tout cela, l'auteur nous parat
manquer d'exactitude et de clart. L'esprit de profondeur et d'tendue
est vraisemblablement le mme; et l'esprit de finesse ne consiste pas
 juger _promptement_, parce qu'on peut avoir un esprit trs-fin et
trs-lent.

D'ailleurs, on voit que cette dfinition rentre dans celle de l'esprit
et du jugement par Locke. L'esprit, dit Locke, consiste  distinguer
en quoi les objets qui diffrent se ressemblent, et le jugement en
quoi les objets qui se ressemblent diffrent. Mais le philosophe
anglais, ordinairement si juste et si prcis, se trouve ici prcis
sans tre juste; car l'esprit qui distingue en quoi les objets qui
diffrent se ressemblent, ne fait pas d'autre opration que celui qui
distingue en quoi les objets qui se ressemblent diffrent.

L'homme qui pense le plus, qui dtermine le plus  penser, possde au
plus haut degr le don de l'esprit. Combien d'auteurs, examins dans
ce rapport, perdraient leur rputation! Il y a plus de penses dans
telle page de Montaigne, de La Bruyre, de Montesquieu, que dans un
pome entier.

Tout le commencement de ce paragraphe est excellent; mais on ne sait
pas pourquoi l'auteur l'a termin par un sarcasme contre la posie, et
de quel pome il a voulu parler. Si c'est d'un mauvais pome, il a
raison; mais on pourrait lui rpondre, avec non moins de justice,
qu'il y a plus de penses dans telle page de Lucrce, des Gorgiques,
de l'Essai sur l'Homme, des discours de Voltaire, etc., que dans
plusieurs volumes de prose; et qu'en faudrait-il conclure? Si l'auteur
n'aime point la posie, nous en sommes bien fchs; c'est un plaisir
qu'il a de moins, et il est digne de l'aimer. Montesquieu avait
affich un grand dgot pour ce bel art, aprs avoir long-temps essay
en vain de faire des vers.

C'est ici qu'on trouve une juste apprciation des talens de Duclos,
qu'on a long-temps mis  ct de Montesquieu, de Buffon et de J.-J.
Rousseau, dans quelques socits  la mode.

Le peintre de quelques portraits a t au-dessous du mdiocre, quand
il a tent d'tre peintre d'histoire. Duclos traait les moeurs, les
ridicules, les vices, les fausses vertus des gens avec lesquels il
soupait, et il n'avait pas soup avec Louis XI.

L'auteur, aprs avoir parl de l'loquence en homme loquent, cite les
moyens que les passions prtent  l'homme. La passion embellissait Le
Kain. On oubliait sa taille ignoble, ses traits grossiers; il
s'levait, s'ennoblissait. Le Kain disparaissait, et son me donnait 
son extrieur la noblesse, la fiert d'un hros. C'est en songeant au
pouvoir crateur des passions, qu'une femme,  qui l'on tmoignait de
la surprise de l'amant qu'elle avait choisi, dit pour toute rponse:
_Vous a-t-il aim?_

Nous l'avons dj dit, l'auteur tait fait pour donner plus d'tendue
 ses rflexions sur le pouvoir des passions, que M. Helvtius et M.
de Vauvenargues seuls ont considres philosophiquement dans les
rapports qu'elles ont avec l'esprit et dont dpendent si souvent les
talens, le bonheur, et la destine entire de l'homme.

L'article du bon sens est trait avec brivet et bien, dans le livre
que nous analysons.

Le bon sens est une faible lumire qui claire un horizon born, et
qui suffit pour conduire srement celui qui n'tend pas plus loin sa
vue.

Aprs avoir parl des rputations usurpes, et relev quelques mauvais
jugements de La Bruyre sur Ronsard, Malherbe, Thophile, Balzac et
Voiture, l'auteur continue  poursuivre l'esprit dans une marche plus
certaine que celle dont nous avons parl tout  l'heure, et il dit:
L'esprit au seizime sicle, consistait dans l'rudition. Il semble
que le gnie s'essayait pour parvenir au point de la maturit. Le bel
esprit a succd. Les grands talens se manifestent ensuite, et leur
clat s'est soutenu prs d'un sicle entier. L'tat d'puisement qui
suit de grands efforts, semble caractriser l'poque actuelle. Les
littrateurs ont remplac les hommes de gnie; on raisonne sur les
ouvrages du sicle prcdent; on assigne les rangs; on crit beaucoup
sur l'art d'crire. Beaucoup d'auteurs sont en tat de donner des
leons, bien peu de prsenter des modles. Les principes du got sont
familiers, et l'habitude de juger a aiguis le discernement gnral.
Il y a plus de juges clairs, plus d'amateurs instruits, et moins
d'hommes d'un grand talent. Quand on est jeune, on produit; mais quand
la vieillesse appesantit les esprits, on ne fait plus que raisonner
sur le pass. Tels sont les ges de la vie, et telle semble avoir t
la marche des trois sicles. L'poque actuelle prsente l'image de la
vieillesse. L'impuissance, l'admiration du pass, l'amour de soi-mme,
qui est l'effet de l'ge et de l'insensibilit d'un coeur dessch, et
enfin l'attachement  l'argent, semblent donner le caractre
sexagnaire du sicle.

Il faut avouer que, si ces observations ne sont pas entirement
neuves, elles ont du moins l'art d'tre bien prsentes.

Tout ce que l'auteur dit de la cour et des courtisans a le mme
mrite. S'il se rencontre quelquefois avec La Bruyre, ou quelques
autres crivains qui ont parl de la cour et des courtisans, il
remporte l'avantage de ne leur tre point infrieur, et d'ajouter
heureusement  leurs ides. Voyez comme il s'exprime sur les
sductions qui environnent les princes.

Snque a dit que le plus beau spectacle de la divinit tait de voir
l'homme vertueux aux prises avec l'infortune. Un autre spectacle non
moins beau, c'est de voir un roi vertueux luttant contre les
sductions qu'on s'efforce de multiplier autour de lui, fermant ses
oreilles  la voix de la flatterie, et dissipant les nuages qu'on
lve sans cesse autour de la vrit.

Les bornes de ce journal ne nous permettent pas de rapporter ici le
parallle que fait l'auteur d'Henri IV et de Louis XIV; qu'il nous
suffise de dire que ce parallle est  l'avantage de Louis XIV.

Nous avouons avec l'auteur qu'Henri IV dut en partie ses grandes
qualits  la rudesse de son ducation et  ses malheurs. Nous
convenons mme qu'il a eu beaucoup de faiblesses, et nous n'essaierons
pas de le justifier d'avoir laiss mourir Biron sur un chafaud: mais
s'il n'a pas t un prince parfait, en a-t-il moins droit d'tre
compt au rang des grands hommes, et surtout au rang des bons rois? Ne
fut-il pas gnral habile, brave soldat, ami sensible, amant gnreux,
poux indulgent et pre tendre? N'a-t-il pas fait  son peuple tout le
bien qu'il a pu lui faire, et ne travaillait-il pas sans relche  le
rendre heureux?

Loin de nous la coupable envie d'obscurcir la gloire de Louis XIV;
mais, de quelque clat dont elle brille encore, elle ne peut nous
blouir assez pour nous faire prfrer ce prince  son aeul. Il tait
n, sans doute, avec une grande me; il a dploy sur le trne des
vertus clatantes. Mais n'a-t-il pas trop cout la flatterie,
l'orgueil et la vengeance? Peut-on justifier l'ordre de submerger la
Hollande? l'embrsement du Palatinat? les dragonades des Cvnes? et
tant de guerres qui ont dvast et cras la France?

Le roi qui dsire le plus le bonheur de ses sujets, est le plus grand
des rois. D'aprs cela qu'on juge entre Henri IV et Louis XIV.

L'auteur parle trs-bien du caractre, qui se modifie toujours d'aprs
nos penchans, ou plutt qui n'en est que le rsultat; aussi il
remarque qu'en tudiant le caractre ou les penchans d'un homme, on
pourrait assigner presque avec certitude sa conduite dans une
circonstance donne.

Le bonheur et le plaisir, dit-il, sont deux manires d'tre affect,
qui n'ont rien de commun... Tout homme peut prouver des plaisirs
vifs; mais peut-tre que l'me et le coeur rendent seuls capables de
goter le bonheur; et ds-lors tous ceux qui ne sont pas dous d'une
sensibilit vive ne peuvent y prtendre.

Cette consquence est-elle bien vraie? et n'est-ce pas, au contraire,
cette vive sensibilit qui nous rend trop difficiles sur le bonheur?

Voici qui est plus exact. Il est des jours heureux; il n'est point de
vie heureuse; ce serait un songe enchanteur sans rveil.

La manire de sentir constitue le bonheur bien plus que les avantages
qu'on possde; et c'est ce que l'auteur dmontre par des raisonnemens
et des exemples.

Un homme sur la roue, que son confesseur exhortait  la patience, lui
rpondit: Mon pre, il y a long-temps que je ne me suis trouv dans
une situation d'esprit aussi tranquille.

Un homme fort riche dans ce sicle,  porte, par sa fortune, de se
procurer tous les plaisirs, jouissant d'une sant florissante, dou
des avantages extrieurs, est mort de douleur de n'tre pas
gentilhomme.

Le bonheur des grands et des gens riches dpend presque toujours
d'eux-mmes; celui de la multitude dpend de ceux qui la gouvernent.
Dans cette classe d'hommes, le bonheur consiste  ne pas souffrir; et
c'est aux lgislateurs  remplir cet objet, aussi l'auteur leur
adresse cette sage exhortation:

O vous, bergers de grands troupeaux d'hommes, rois, souverains, dont
l'me sensible se plat dans le contentement des autres, dtournez les
yeux de votre cour, si vous voulez donner l'essor  vos nobles
sentimens! Vous ne pouvez rendre heureux le petit nombre de courtisans
qui vous environnent. Une soif inaltrable d'or, de grandeurs,
d'clat, les domine. Abaissez vos regards vers une multitude  qui
vous pouvez accorder un bien-tre sensible et durable, et qui passera
jusqu' la seconde gnration.

Aprs avoir parl du bonheur, l'auteur parle de la dure du temps et
de l'ennui, et il prouve que les religieux s'ennuient beaucoup moins
que les gens du monde, parce que toutes les heures de leur journe
sont varies par diverses occupations qui les remplissent; de mme le
peuple est encore moins susceptible de connatre l'ennui qu'aucune
autre classe de la socit, puisque, comme l'a si bien observ M. de
Voltaire:

    Le travail fut toujours le pre du plaisir.

L'amiti, l'amour, et tout ce qui concerne l'esprit et le caractre
des femmes, tiennent beaucoup de place dans cet ouvrage. L'auteur
semble penser qu'il n'y a pas d'amiti relle; mais il n'applique ses
rflexions qu'aux temps modernes et aux socits dans lesquelles il
vit; il avoue lui-mme que l'homme est capable d'une vritable amiti;
ce qui se dmontre invinciblement par une connaissance approfondie du
coeur humain et de l'influence des gouvernemens; et nous, nous osons
avancer qu'on en pourrait citer beaucoup d'exemples rcens, pour
opposer  l'gosme et  la perversit de nos moeurs.

Il traite aussi l'amour comme un sentiment presque toujours factice et
un commerce de perfidie; et il ne fait pas plus de grce aux femmes,
dont il relve cruellement tous les torts et tous les dfauts.

La femme chez les sauvages est une bte de somme, dans l'Orient un
meuble, et chez les Europens un enfant gt.

La vanit fait plus succomber de femmes, que le got, le penchant et
les sens...

Combien la femme qu'on croyait la plus rserve, fait d'tranges
rvlations  son amant, lorsqu'elle s'est abandonne! combien de fois
elle a t au moment de succomber! que d'entreprises qui l'ont
profane! que de savoir elle a sur les plus petits mystres de
l'amour! elle connat jusqu' la langue de la dbauche!

L'amour-propre domine en gnral dans le sentiment des femmes, et les
sens dans l'attachement des hommes...

On dbite beaucoup d'histoires fausses sur les femmes; mais elles ne
sont qu'une foible compensation des vritables qu'on ignore. Cette
phrase ressemble  la rflexion malveillante d'un autre crivain, qui
n'a jamais pargn les femmes. Mzerai dit, en parlant de quelques
aventures amoureuses: De ces choses-l, on en conte toujours plus
qu'il n'y en a, et il y en a toujours plus qu'on n'en sait.

Ce qui choque le plus une femme dans la tmrit des hommes, c'est
l'ide que leurs entreprises sont dtermines par l'opinion de la
facilit. Mais si la passion peut en tre l'excuse, il n'est point de
hardiesse qu'une femme ne pardonne en secret.

Ces traits, et une infinit d'autres  peu prs pareils, forment le
caractre que l'auteur attribue aux femmes. Mais sans prtendre nous
tablir ici les rparateurs des torts faits  ce sexe aimable, qui se
dfend assez lui-mme par ses charmes contre des vrits fcheuses et
des outrages impuissans, nous avouons que l'auteur n'a pas assez fait
valoir les compensations dont la nature a dou les femmes pour
balancer leurs dfauts. D'ailleurs, en les considrant, il ne les
prend que dans une classe particulire de la socit et au milieu de
Paris, o la corruption des moeurs a tout chang. Mais ses portraits
conviendraient-ils  des femmes que l'ducation, les exemples et le
luxe n'auraient pas, en quelque sorte, dnatures? conviennent-ils
mme  toutes nos Franaises? n'est-il donc plus parmi nous des
pouses fidles, des mres respectables, des citoyennes vertueuses,
des femmes enfin qui, suivant la belle expression d'un auteur moderne,
ne donnent  leurs maris, pour garant de leur vertu, que leur vertu
mme? Oui, sans doute, il y en a; et si nous avions besoin d'en citer
des exemples, nous en trouverions aisment, mme dans le rang lev,
qu'on a eu principalement en vue dans les nouvelles _Considrations_.

L'opposition qui se trouve des moeurs des jeunes gens des deux sexes
qui entrent dans le monde, avec l'ducation qu'il ont reue, est ici
trs-justement observe: mais en cela, l'auteur s'est content de
remarquer les effets, sans essayer de remonter aux causes. Il serait
pourtant utile de savoir si c'est l'ducation qui enfante les
mauvaises moeurs, ou si ce sont les mauvaises moeurs qui dtruisent
tout--coup le pouvoir de l'ducation, et, quoi qu'il en soit, nous
croyons qu'un changement dans l'ducation nationale, est plus
important que jamais. Un philosophe moderne a rpandu des lumires sur
l'ducation physique et particulire, dont la gnration prsente sent
dj les avantages; mais comme il n'a point parl de l'ducation
publique, nous esprons qu'il sera dignement suppl par un crivain
qui, quoique jeune encore, s'est long-temps occup de cet intressant
objet, et nous sommes bien certains que l'amiti n'gare point notre
opinion. Il nous reste  relever un sentiment qu'on trouve dans les
nouvelles _Considrations_, et qui nous semble erron: on y soutient
que le meilleur roman est toujours nuisible aux moeurs. Nous sommes
d'un avis contraire. Nous croyons que Tlmaque, Mariamne, Grandisson,
le Vicaire de Wakefield, et une foule d'autres ouvrages du mme genre,
sont propres  nous donner l'amour de la vertu, et  nous faire tenir
en garde contre les sductions du vice.

Ici se retrouve encore le parallle tant de fois trac des anciens et
des modernes; et il faut avouer qu'il l'est d'une manire judicieuse
et nouvelle. L'auteur, en rendant hommage  la supriorit de nos
grands hommes, reconnat la prminence de ceux de l'antiquit,
prminence qu'ils ont due et au climat et  la sagesse de leurs
institutions, et qui les rendra  jamais l'admiration et les modles
des peuples qui auront le vrai got des arts.

L'analyse que nous venons de faire est exacte; nous n'avons point
relev quelques phrases qui nous semblent peu lgantes, quelques
comparaisons trop recherches; mais nous avons combattu les ides qui
nous ont paru les plus fausses. Nous devons ajouter que les bornes qui
nous sont prescrites ici, ne nous ont pas permis d'indiquer tout ce
qui nous a plu dans l'ouvrage que nous annonons, et qu'il parat bien
rarement des livres qui dclent autant d'esprit dans leur auteur et
qui soient aussi dignes de l'estime publique. Heureusement il n'est
plus trs-rare, mais il est toujours trs-beau que des hommes chargs
de grandes places d'administration, instruisent par leurs crits les
peuples au bonheur desquels ils travaillent.




  SUR l'ouvrage intitul, _Motifs essentiels de dtermination pour
    les Classes privilgies_.--1789.


C'est un recueil de diffrens morceaux dtachs d'un grand ouvrage
dont la premire livraison, au moment d'tre donne au public, avait
t _mise  la Bastille_, et n'en est sortie que le 13 juillet, avec
d'autres prisonniers de la mme espce, et de toute espce. Plusieurs
de ces morceaux pouvaient alors tre d'un intrt qu'ils n'ont plus 
prsent que la rvolution est  peu prs consomme, et que _l'gosme
mme ordonne d'tre citoyen_. Rflexion juste et qui pourra, nous
l'esprons du moins, oprer plus d'une conversion, et attirer des amis
 la cause publique. L'auteur a voulu prendre date, et atteste ses
amis que plusieurs de ces morceaux ont t crits ds l'anne 1775. La
multitude d'ouvrages sortis presque en mme temps de tous les
porte-feuilles, prouve  quel point la rvolution tait prpare et
presque faite d'avance dans tous les esprits. Ce ne sera pas un
mdiocre sujet d'tonnement pour la postrit, de voir la constance et
la continuit des efforts multiplis contre une rvolution commande
par l'opinion gnrale, dans un pays o jadis l'Universit fut
redoutable, et o presque de nos jours la Sorbonne fut une puissance.

Le fragment que nous recommandons le plus  nos lecteurs, est celui
qui a pour titre: _Remontrances essentielles  la Noblesse franaise_,
o l'auteur, cherche  la consoler de _l'impossibilit que la France,
lorsqu'elle a des ttes, soit encore gouverne comme lorsqu'elle
n'avait que des casques_. Il est encore plus difficile de la gouverner
de la mme faon, depuis que les casques sont sur toutes les ttes.
Mais l'auteur ne pouvait prvoir un vnement postrieur  la
publication de son recueil.




  SUR l'ouvrage intitul, _Situation politique de la France, et ses
    rapports actuels avec toutes les puissances de l'Europe_; par
    M. de Peyssonnel, ancien Consul-gnral.--1790.


Cette production est l'ouvrage d'un homme de mrite, connu et
distingu depuis long-temps dans la carrire des ngociations. La
premire partie a pour objet de relever toutes les fausses vues qui
ont fait conclure le trait de Versailles en 1756, et offre le tableau
de toutes les fautes que le ministre franais a commises depuis cette
poque jusqu' nos jours. Un volume a suffi pour cette partie de
l'ouvrage.

La seconde, beaucoup moins considrable, est pourtant la plus
intressante et la plus utile. C'est le tableau gnral des rapports
actuels de toutes les puissances europennes avec la France. L'auteur
la met, pour ainsi dire, en regard avec chacune de ces puissances,
grandes ou petites. Et c'est ici qu'on voit toute l'tendue des
connaissances de M. de Peyssonnel en politique positive. Le mrite de
son livre, considr sous ce point de vue, sera toujours
incontestable. Mais il paratra d'un moindre prix  ceux qui mettent
moins d'importance aux ides de _grand rle  jouer dans l'Europe_, de
_prpondrance politique_,  ceux qui de peuple  peuple ne croient
pas _aux ennemis naturels, aux secrets les plus profonds des cabinets,
etc._ Ceux qui se permettent de manquer de respect pour la vieillesse
de ces ides, disent qu'elles ont fait leur temps, qu'on s'en est fort
mal trouv, et qu'il importe  l'humanit qu'elles cdent la place 
d'autres. Ils disent que la prtendue gloire d'un matre n'est pas la
gloire d'une nation, que celle de la nation mme n'est pas son
bonheur; que les peuples ne sont pas faits pour orner les gazettes,
mais seulement pour tre heureux; que les secrets du cabinet ne sont
importans que dans les intrigues des ministres trompant leur matre
pour leur intrt personnel, engageant par leurs intrigues des guerres
sanglantes termines par des traits captieux qui reclent le germe
d'une guerre nouvelle; qu'il y a des _mystres politiques_ lorsqu'on
est gouvern dans les tnbres, et qu'il y en a fort peu lorsqu'on se
gouverne au grand jour; enfin, ils prtendent que la politique
elle-mme ddaignera la plupart de ses anciennes maximes, axiomes de
la sottise et de la pusillanimit. Ils allguent,  l'appui de leur
opinion, le dernier trait de paix entre le grand Frdric et
l'empereur, le trait entre l'Amrique et la France, o la politique
plus libre, plus ouverte, plus gnreuse, a parl un langage qui et
fort tonn les ngociateurs du dernier sicle.

Telles sont les ides des novateurs, fort contraires  celles des
vieillards du pays. Mais celles-ci s'en vont, et les autres arrivent.
Entre deux armes, dont l'une diminue tous les jours par la
dsertion, et dont l'autre s'accrot des recrues, il n'est pas
difficile de deviner  qui doit demeurer la victoire. On sait ce que
le grand Frdric pensait de la vieille politique d'Europe. M. de
Peyssonnel attribue une grande partie de ses succs  la connaissance
qu'il avait des secrets les plus profonds de notre cabinet. Mais le
premier secret de notre cabinet tait que le ministre, toujours
occup d'intrigues et de futilits, ne prendrait jamais que de
mauvaises mesures; qu'on n'opposerait au plus grand guerrier du sicle
que des gnraux ineptes; ou que, si on lui en opposait d'habiles, on
ne manquerait pas de les rappeler bien vte aprs une premire
victoire. Avec cette connaissance qu'il avait comme toute l'Europe,
avec ses troupes, son trsor et son gnie, il pouvait s'embarrasser
fort peu de notre cabinet, et en rire  son aise, comme il s'en donne
le passe-temps dans tout le cours de sa correspondance.

Malgr ces observations, qui supposent seulement des principes
politiques diffrens de ceux de M. de Peyssonnel, il n'est pas moins
vrai que son livre peut et doit tre utile, mme dans les
circonstances actuelles, o de grands changemens dans les ides
relatives  l'ordre social vont en amener d'aussi grands dans les
rapports politiques de la plupart des puissances.

Ce second volume est termin par un Mmoire, o l'on dveloppe les
avantages que le pacte de famille peut procurer  la France ou 
l'Espagne, pour le rtablissement de la marine et du commerce
maritime. C'est encore, ici qu'on peut trouver de l'instruction, et
l'auteur est sur son terrain. Mais ses principes spculatifs seront
encore exposs  de terribles attaques. La philosophie qui, vers ces
derniers temps, s'est mle de tout, prcisment parce qu'elle tait
exclue de tout, s'est avise de se mler aussi de politique
financire. Elle a combattu et dtruit plusieurs des opinions qui
servent de base aux raisonnemens de M de Peyssonnel. Les oprations
qu'il conseille aux gouvernemens de France et d'Espagne, pour la
rduction de l'intrt lgal de l'argent, paratront aux novateurs une
suite de prjugs de l'ancienne routine. Ils soutiennent que toute
manoeuvre pour diminuer l'intrt de l'argent est absurde, puisque
l'intrt (suppos de 5) tombe de lui-mme  4, quand il y a 5 
prter, comme il monte ncessairement  6, quand, au lieu de 6, il n'y
a que 5  prter, ou qu'il se trouve un sixime de plus d'entreprises
 faire.

Ils ne lui passeront pas non plus l'ide qu'une banqueroute nationale
en Angleterre est invitable; ils seront mcontens de lui voir
approuver un des plus ingnieux crivains de la Grande-Bretagne, qui
pensait qu'une banqueroute de fonds publics tait devenue non
seulement ncessaire, mais juste en Angleterre. D'abord ils lui
demanderont comment ce qui est ailleurs une suprme injustice,
devient juste en Angleterre; ils demanderont si les Anglais ont t
contens de l'ide qu'on voulait donner de leur justice nationale. Mais
en abandonnant cette question  laquelle il serait difficile de
rpondre, nos novateurs se vantent d'avoir prouv que l'ide d'une
banqueroute nationale est un monstre en politique, et que cette
crainte n'est qu'une chimre. Ils prouvent par des chiffres (car enfin
ils savent aussi compter), ils prouvent qu'en Angleterre, depuis 1690
jusqu' nos jours, le montant du revenu territorial, le prix des
denres, celui des marchandises, le salaire des journes, la dette
publique, l'impt, les exportations et la richesse nationale s'tant
accrus dans une proportion exacte et respective, les anciens rapports
entre toutes les parties de la socit se trouvent les mmes qu'avant
la dette et les taxes qui doivent en payer l'intrt. Il rsulte,
selon eux, que la banqueroute des fonds publics en Angleterre est un
fantme qui a trop long-temps effray les Anglais eux-mmes. Mais il
parat qu'ils commencent  revenir de leur peur. Il reste  expliquer,
dans ce systme, comment a pu s'oprer cette merveille du niveau
tabli et maintenu entre la dette publique et les taxes qui en paient
l'intrt. Elle s'est opre d'elle-mme, par l'effet ncessaire de la
libert, dans un pays o nulle classe d'hommes ne pouvant tre
opprime par un autre, o un intrt peut se dfendre contre les
agressions d'un autre intrt, le prix des journes du travailleur
s'est augment dans la proportion ncessaire pour payer les taxes.
Voil, disent-ils, tout le miracle; et ils concluent que la libert
produira en France le mme prodige qu'en Angleterre: il faut convenir
qu'il y a eu dans le monde des novateurs plus fcheux et des
spculateurs moins consolans.




  SUR l'ouvrage intitul, _Voeux d'un Solitaire, pour servir de
    suite aux tudes de la Nature_; par Jacques-Bernardin-Henri de
    Saint-Pierre.--1790.


Cet ouvrage, commenc  l'poque de la convocation des tats-gnraux,
n'a pu paratre qu'au mois de septembre dernier, et dj une partie
des questions sur lesquelles M. de Saint-Pierre donnait son avis,
taient dcides par l'assemble nationale, conformment ou
contradictoirement  l'opinion de l'auteur. Cette production n'avait
donc plus, mme  sa naissance, la sorte d'intrt qui a fait
rechercher alors la plupart des crits o ces questions taient
discutes. Mais nul ouvrage ne pouvait se passer plus aisment de
cette faveur passagre des circonstances. Le talent et le gnie sont
l' propos de tous les temps, et l'un et l'autre brillent dans l'crit
que nous annonons. Il est vrai qu'on retrouve, dans les _Voeux d'un
Solitaire_, plusieurs des ides que l'auteur avait dj rpandues
dans ses _tudes de la Nature_. Mais la varit des aspects sous
lesquels il les reproduit, le surcrot des preuves, soit en
raisonnement, soit en exemples, dont ils les fortifie encore, le
sentiment dont il anime les nouveaux dveloppemens qu'il leur donne,
tout atteste la plnitude de sa conviction, l'abondance de ses
penses, la richesse de son talent, et surtout ce vif et profond dsir
du bonheur des hommes, seul mobile digne d'un talent si rare et si
prcieux.

Il est inutile d'en dire davantage sur un ouvrage qu'on peut
considrer comme le cinquime volume des _tudes de la Nature_. Il
serait trop long d'en relever les beauts; et il semblerait fastidieux
de combattre quelques opinions de l'auteur, dj peut-tre abandonnes
par lui-mme depuis la publication de son livre, et que, par le fait,
la nation a laisses bien loin derrire elle.




  SUR l'ouvrage intitul, _Voyage de_ M. le Vaillant _dans
    l'intrieur de l'Afrique par le Cap de Bonne-Esprance, dans
    les annes 1780, 1781, 1782, 1783, 1784 et 1785_.--_2 Vol.
    in-8._--1790.


Le voyage que nous annonons est un de ces ouvrages qui ne peuvent se
ressentir de l'indiffrence plus ou moins passagre du public, pour
tout ce qui est tranger aux grands objets dont s'occupe la nation;
il trouvera des lecteurs, et les intressera aujourd'hui comme il et
fait dans les temps les plus paisibles, et lorsqu'on tait uniquement
occup de sciences et de littrature. Un voyage dans l'intrieur de
l'Afrique veille d'abord la curiosit; et l'auteur de celui-ci ne
tarde pas  faire natre un intrt qu'il soutient jusqu' la fin de
son ouvrage. On sait que la navigation, qui de nos jours a dcouvert
plusieurs ctes de ce vaste continent, n'a pu nous dvoiler
l'intrieur de ces immenses rgions o tout est nouveau pour nous,
terres, plantes, hommes, oiseaux, poissons, animaux de toute espce.
On peut lui appliquer ce que M. le Vaillant dit de l'Amrique
mridionale: c'est le foyer o la nature travaille ses exceptions aux
rgles qu'on croit lui connatre. L'Afrique lui parut le Prou des
naturalistes: il en a fait le sien; il s'y est enrichi, et nous fait
partager sa richesse; il sait mme la faire aimer par l'intelligence
avec laquelle il en dispose, par le got qui rgne dans la
distribution de son ouvrage. Il sait peindre, animer, varier ses
tableaux: il parle tour--tour  la raison, au sentiment, 
l'imagination. Nous entendons dire que son livre n'est pas assez
savant. Le reproche peut tre fond; car il est certain que le livre
n'est point ennuyeux, condition requise, en plus d'un genre, pour tre
rput profond. C'est  M. le Vaillant  confondre cette critique; et
il parat qu'il s'y disposait d'avance, puisque, dans son premier
voyage, qui sera bientt suivi d'un second, il annonce une
ornithologie, et une histoire des animaux quadrupdes de cette
contre, qu'il va bientt donner au public. Revenons  celui qu'il
nous donne en ce moment.

L'auteur part du Texel avec des lettres de recommandation pour M.
Boers, ancien fiscal du Cap de Bonne-Esprance. Aprs quelques
accidens de mer, que l'auteur dcrit en physicien, et une fcheuse
rencontre plaisamment conte, il arrive au Cap au moment de la rupture
entre la France et l'Angleterre. Il fait une description succincte de
la ville du Cap et des environs, des productions naturelles, arbres,
plantes, etc. Quoique son objet ne soit pas d'insister sur l'tat
civil et politique de la colonie, il relve en passant quelques abus
absurdes ou intolrables, soufferts ou mme protgs par
l'administration. Il en prvoit les effets ncessaires, et donne  la
compagnie hollandaise d'excellens avis, dont elle ne profita pas; car,
en dpit des conseils et des prdictions, la puissance marche
aveuglment jusqu' l'instant o elle se prcipite.

L'auteur part du Cap pour aller visiter la baie de Saldanha, pour
chasser, pour faire connaissance, dit-il, avec des btes froces, et
prluder aux combats qu'il devait leur livrer dans le continent. Son
coup d'essai fut heureux; le premier tigre qu'il dtruisit, se trouva
monstrueux. Je le mesurais des regards, dit-il, et me croyais tout
au moins un Thse. Tout allait bien; la collection d'animaux,
d'oiseaux, d'insectes, s'accroissait tous les jours; mais ces
richesses taient dposes sur un vaisseau qui se trouvait  la rade.
Il serait trop long d'exposer les raisons politiques qui, aux
approches de la flotte anglaise, obligrent le capitaine de faire
sauter en l'air son vaisseau. Qu'on se figure la position d'un homme
que la passion des voyages, des sciences, des dcouvertes arrache  sa
patrie, aux regrets de sa femme, de ses enfans, envoy au-del des
mers chercher des dangers de toute espce, et qui voit en un instant
ses collections, sa fortune, ses projets, ses esprances, gagner,
dit-il, la moyenne rgion et s'y rsoudre en fume. Ce n'est pas tout,
il fallait fuir les vainqueurs, et gagner le Cap. C'est ce qu'il fit
avec le dsespoir dans le coeur; mais il avait un ami. M. de Boers, ne
le voyant point revenir avec les autres fugitifs, s'en inquita et le
fit chercher dans l'asile o il s'tait retir en attendant des
secours d'Europe. Monsieur, lui dit tranquillement M. Boers,
vous n'oublierez pas que vous m'tes recommand. Revenez  vos
projets; c'est  moi de pourvoir aux dtails. Acceptez, je le
veux.--J'acceptai, dit l'auteur, l'offre de cette ame gnreuse; un
refus l'aurait trop blesse. On conoit de quelle espce furent les
apprts du voyage. Deux grands chariots, dont l'un charg de tout ce
qui convenait  un naturaliste; l'autre de provisions, instrumens,
outils, fusils, pistolets, poudre, plomb, balles de plusieurs
calibres, biscuit, th, caf, sucre, plusieurs barils d'eau-de-vie et
force tabac pour les Hottentots, quincailleries, verroteries,
colliers, bracelets, pour faire, dit-il, suivant l'occasion, des
changes ou des amis. Son train tait compos de trente boeufs, trois
chevaux de chasse, neuf chiens, et cinq Hottentots. Le nombre de ces
derniers monta depuis jusqu' quarante. Il part; et ds le lendemain,
il s'arrte, le soir, au pied des hautes montagnes qui bornent la
Hollande hottentote au pied du Cap. Ce fut alors, dit-il,
qu'entirement livr  moi-mme, et n'attendant de secours que de mon
bras, je rentrai, pour ainsi dire, dans l'tat primitif de l'homme, et
respirai pour la premire fois l'air pur et dlicieux de la libert.

Il poursuit sa route dans les dserts, dans les forts, vitant autant
qu'il lui est possible les habitations, et s'avance dans le pays des
Anteniquois, _hommes de miel_. On sent qu'ici nous devons abandonner
tous les dtails; et que si l'Afrique est le pays des merveilles, un
extrait, un journal mme n'en sont pas la place. Il est impossible de
suivre l'auteur dans ses chasses, ou plutt dans ses guerres avec les
btes froces: buffles, jacals, hynes, panthres, lions, lphans,
hippopotames, etc. La dissection des vaincus tait le prix de la
victoire, toujours achete par de grandes fatigues, et qui souvent
pensa coter plus cher: incroyable effet de l'amour des sciences.
J'avais trouv dans les bois, dit M. le Vaillant, un vieux arbre mort
dont le tronc tait creux; c'est l que, malgr les pluies
continuelles, je passais presque toutes mes journes  guetter les
petits oiseaux et le gibier qui se prsentaient: j'y tais du moins 
l'abri de la pluie, et me nourrissais d'esprance. De cette niche
sacre, j'abattais impunment tout ce qui se montrait devant moi.
Ainsi, l'tude de la nature l'emportait sur les premiers besoins: je
mourais de faim, et songeais  des collections.

C'est dans l'ouvrage mme qu'il faut lire la description du genre de
vie qu'il menait dans son sjour  Pampoen-Kraal, partag entre les
plaisirs de ses diverses chasses, de ses tudes, sous le plus beau
ciel, dans la socit de ses animaux domestiques et de ses fidles
Hottentots, qu'il traitait en amis, qu'il reprsente, non comme des
animaux abrutis et dgotans, mais comme des hommes simples,
grossiers, bons et sensibles, encore chers  son souvenir. Ce
sentiment se reproduit en plusieurs endroits de son livre, avec un
intrt nouveau. Les momens passs  Pampoen-Kraal, il les appelle les
seuls momens de sa vie o il ait connu tout le prix de l'existence.
Je ne sais quel attrait puissant, dit-il, me ramne sans cesse  ces
paisibles habitudes de mon me; je me vois encore au milieu de mon
camp, entour de mon monde et de mes animaux. Une plante, une fleur,
un clat de rocher,  et l placs, rien n'chappe  ma mmoire; et
ce spectacle, toujours plus touchant, m'amuse et me suit par tout.
Voil ce qui paratra sans doute inconcevable  ceux qui ne
connaissent ni le charme d'une indpendance absolue, ni la passion des
dcouvertes, ni le plaisir inexprimable que la nature attache aux
grands dveloppemens de nos facults morales et intellectuelles.

M. le Vaillant, aprs avoir enrichi sa collection d'un grand nombre
d'oiseaux, de quadrupdes, de plantes, etc., etc. quitte le pays des
Anteniquois, et prend sa route vers l'Augekloof: c'est une valle
longue et marcageuse, entoure de montagnes escarpes et arides, que
le voyageur ne put franchir qu'avec des peines inexprimables. Il ne
savait si la route qu'il avait prise le conduirait vers des hordes
hottentotes ou vers des Caffres. Ces Caffres, que l'auteur visita
depuis, taient l'objet de la terreur universelle. Il s'en faut bien
que l'auteur les ait trouvs tels qu'on les lui avait reprsents dans
la colonie. Le gouvernement du Cap, qui ne peut contenir dans l'ordre
et dans l'obissance les colons loigns, ignore ou feint d'ignorer
les excs monstrueux dont ils se sont rendus coupables pour reculer
les limites de leurs possessions aux dpens des peuplades voisines. De
l, parmi elles, cette haine pour les blancs, qui n'est qu'une juste
horreur pour leurs cruauts; et de l, parmi les blancs, l'atrocit
des calomnies par lesquelles ils cherchent  fltrir des hommes
simples et innocens, dont ils ont provoqu les vengeances. Cette
vrit affligeante, que M. le Vaillant prouve par des exemples et par
des faits, semble lui avoir inspir une sorte de passion pour les
sauvages, et une profonde aversion pour les blancs, et en gnral pour
la civilisation: sentiment qui parat toujours un peu bizarre, que le
vulgaire appelle misantropie, et qui n'est, au contraire, qu'un amour
trop ardent de l'humanit, et une violente indignation contre les
crimes, qui, dans l'ordre social, font le malheur des hommes. Partout
o les sauvages, dit M. le Vaillant, sont absolument spars des
blancs, et vivent isols, leurs moeurs sont douces; elles s'altrent
et se corrompent  mesure qu'ils les approchent. Il est bien rare que
les Hottentots qui vivent avec eux, ne deviennent des monstres.
Lorsqu'au bord du Cap, je me suis trouv parmi des nations
trs-loignes, quand je voyais des hordes entires m'entourer avec
les signes de la surprise, de la curiosit la plus enfantine,
m'approcher avec confiance, passer la main sur ma barbe, mes cheveux,
mon visage; je n'ai rien  craindre de ces gens, me disais-je tout
bas, c'est pour la premire fois qu'ils envisagent un blanc. Juvnal
n'a rien de plus fort que ce dernier trait; mais il se trouve
malheureusement trop justifi dans le voyage de M. le Vaillant, par le
contraste des moeurs sauvages et des moeurs europennes.

L'auteur, toujours menac de ces Caffres si redoutables, et prenant
contre eux toutes les prcautions de la prudence, s'avance dans le
pays, o on le suit avec intrt,  travers les dangers de ses chasses
aux lphans, aux bubales, aux gazelles, dont il dcrit plusieurs
espces encore inconnues. Les productions naturelles, les diffrens
paysages, les sites pittoresques, agrables ou terribles, les
phnomnes d'une nature nouvelle pour la plupart de ses lecteurs, se
reproduisent sous les pinceaux de Teniers ou de Berghem. Dans cette
varit d'objets, presque tous intressans, nous ne pouvons nous
arrter qu' celui qui l'est davantage et le plus gnralement 
l'homme, aux diffrentes hordes sauvages qu'a visites M. le Vaillant
et qui paraissent avoir t si mal observes avant lui. On connat les
contes ridicules de Kolbe, rpts par tous les voyageurs, et qui ont
rpandu en Europe des ides si absurdes sur les Hottentots.
Quelques-unes sont accrdites par M. Sparmann lui-mme, qui publia
dans ces dernires annes un voyage d'Afrique. M. le Vaillant rend
justice  ce savant sudois, et ne le rcuse point sur les choses
qu'il a vues de ses propres yeux. Mais il lui reproche d'avoir donn
une confiance aveugle aux erreurs ou aux mensonges des colons, la
plupart pleins de prjugs ou de mauvaise foi. C'est une chose bien
remarquable, que de voir la plupart des voyageurs modernes en
opposition avec les voyageurs prcdens, qui peignent sous des
couleurs odieuses le sauvage, l'homme de la nature, que d'autres ont
vu depuis sous un aspect plus favorable. Bacon disait qu'il fallait
recommencer l'entendement humain, entreprise assez pnible aprs tant
de sicles perdus. Il ne serait pas impossible qu'il fallt de mme
recommencer les observations, premire base des ides de quelques
philosophes sur la nature humaine, qu'ils reprsentent comme mauvaise,
et faite pour toujours l'tre. Le voyage de M. le Vaillant la fait
aimer dans sa simplicit la plus grossire. Il rapporte diffrens
traits des Hottentots, qui justifient ses frquens souvenirs et les
retours de sa sensibilit vers ce peuple doux et bon. Il semble,
dit-il, qu'on se soit plu  le calomnier de toutes les manires. On a
dit et rpt qu'une mre qui accouche de deux enfans  la fois, en
fait prir un sur le champ; d'abord ce fait est rare, et rvolte ces
nations. Cette question mme a indign plusieurs de ces sauvages, et
ce crime n'a t commis que dans le cas o la mre, craignant de voir
prir ses deux jumeaux, s'est vue force d'en sacrifier un.--Autre
calomnie: en cas de mort de la mre, dit M. Sparmann, il est d'usage
d'enterrer vivant avec elle son enfant  la mamelle. C'est ce qui m'a,
dit-il, t _certifi par des colons_. On sait le cas que M. le
Vaillant fait de ce tmoignage; mais en le supposant vrai, il en
conclut que la mre tant morte d'une fivre pidmique, comme le dit
M. Sparmann, les Hottentots alarms, ont pu s'loigner du cadavre et
de l'enfant; car la peur de la contagion les oblige souvent
d'abandonner jusqu' leurs troupeaux, leur seule richesse. S'ils
abandonnent leurs vieillards et leurs malades, ce n'est que lorsqu'un
ennemi vainqueur les oblige  prendre prcipitamment la fuite: c'est
ce qui pourrait arriver en Europe. La famine est encore une des
calamits contre laquelle ils ne connaissent pas d'autre expdient.
Mais, comme l'observe l'auteur, les calamits publiques, pour des
peuples qui n'ont pas la premire des combinaisons de nos arts, et nul
moyen de s'y soustraire, si ce n'est la plus prompte fuite, ne peuvent
tre la rgle avec laquelle il faut les juger. Mais l'accusation
contre laquelle il s'lve avec plus de force, c'est celle de ne
connatre, dans leurs amours, ni les diffrences de l'ge, ni cette
horreur invincible qui spare les tres rapprochs par le sang. Il se
rvolte contre des soupons infmes. Oui, dit-il, toute une famille
habite une mme hutte; oui, le pre se couche avec sa fille, le frre
avec sa soeur, la mre avec son fils; mais au retour de l'aurore,
chacun se lve avec un coeur pur. J'ose attester que, s'il est un coin
de la terre o la dcence dans la conduite et dans les moeurs soit
encore honore, il faut aller chercher son temple au fond des
dserts. M. Sparmann avoue lui-mme que les sauvages ont plus de
modestie que de voile; et M. le Vaillant ajoute qu'il n'a trouv
partout que circonspection et retenue chez les femmes, et mme chez
les hommes. Partout o il a trouv des moeurs diffrentes, il ne les a
jamais vues que comme un effet de la communication que ces hordes
avaient eue avec les blancs.

Ces peuples n'ont aucune des superstitions que Kolbe leur attribue.
L'auteur ne leur a mme connu aucune ide religieuse. Ce que quelques
voyageurs ont appel un culte envers la lune, n'est qu'une espce de
danse nocturne, qui ne suppose aucune idoltrie  l'gard de cet
astre. La crmonie nausabonde du mariage des Hottentots, les
arrosemens d'urine rpandue sur les deux poux: sottises de Kolbe,
rves d'un voyageur sdentaire, qui recueillait des bruits populaires
dans les tavernes du Cap. Il est vrai pourtant que la semicastration a
lieu dans quelques peuplades, ainsi que la crmonie de couper une
phalange des doigts de la main ou du pied, sans qu'on puisse savoir
d'o vient cette absurde coutume. A l'gard du fameux tablier des
Hottentotes, c'est une bizarrerie qui se trouve quelquefois chez une
certaine horde; mais elle est l'effet d'un caprice absurde, et d'une
mode qui s'est efforce de faire violence  la nature.

Telle est la lgret avec laquelle on a observ ce peuple, qu'on a
prt aux femmes hottentotes les coutumes les plus bizarres: celle,
par exemple, de s'entourer les bras et les jambes d'intestins
d'animaux, en guise de bracelets; et il est vrai que ce qu'on a pris
pour des intestins d'animaux, sont des tissus de jonc dont elles
forment leurs nattes ou des peaux de boeufs coupes et arrondies 
coup de maillet; prservatif indispensable contre la piqre des
ronces, des pines, et la morsure des serpens. L'auteur convient
pourtant que l'habitude de voir des Hottentotes, n'a jamais pu le
familiariser avec l'usage de se peindre la figure de mille faons
diffrentes, et de se parfumer avec de la poudre de boughou, dont
l'odorat d'un Europen n'est pas agrablement frapp. Enfin, M. le
Vaillant ne laisse rien  dsirer sur le dtail des moeurs de ce
singulier peuple, remarquable entre les sauvages mme par l'tonnante
vivacit de quelques-uns de ses sens, par des habitudes qui le
caractrisent fortement, par la facult qu'il a de se commander en
quelque sorte le sommeil au dfaut de nourriture, de suppler aux
alimens qui lui manquent en se resserrant l'estomac avec des
courroies, de se gorger de la chair et de la graisse des animaux, et
de vivre ensuite plusieurs jours avec quelques sauterelles; heureux
quand ils trouvent quelques rayons de miel qui leur sont montrs par
un oiseau que les naturalistes ont nomm _indicateur_, et pour lequel
ces sauvages ont, par cette raison, le plus profond respect!

Tous ces dtails sur les Hottentots sont termins par quelques
rflexions sur leur langue. M. le Vaillant s'est donn la peine de
l'apprendre, et la venge du principal reproche qui lui a t fait.
Elle ne ressemble, dit-il, ni aux gloussemens des dindons, ni aux
cris d'une pie, ni aux hues d'un chat-huant. Elle n'est pas si
rebutante qu'elle le parat d'abord. Sa grande difficult consiste
dans les diffrens clapemens qui prcdent chaque mot. L'auteur
caractrise chacun de ses clapemens, et finit par donner un court
vocabulaire de cet idiome.

Nous avons laiss notre voyageur dans l'incertitude de la route qu'il
tenait, et ignorant si les premires hordes qu'il rencontrerait
seraient caffres ou hottentotes. Ce doute fut lev par l'arrive
imprvue d'une troupe de Gonaquois. C'est une race mixte, qui tient
galement du Caffre et du Hottentot. Ils sont d'une taille suprieure
 ce dernier. Ce sont  peu prs les mmes moeurs pour le fond, mais
dgages des vices que les Hottentots tiennent de leur voisinage de la
colonie, de leur soumission  des chefs vendus au gouvernement du Cap;
chefs qui, pour l'honneur de porter un hausse-col, sur lequel est
crit le mot _captien_, deviennent les esclaves du gouverneur, et les
tyrans, ainsi que les espions de leurs sujets abtardis et dgrads.

Les Gonaquois sont une peuplade libre et brave, n'estimant rien que
son indpendance, et dont toutes les habitudes offrent le caractre de
la franchise, de la confiance et de la philantropie. Qu'on se
reprsente la surprise de l'auteur, lorsqu' son rveil il se trouva
entour, dans son camp, de cette troupe nouvellement arrive. Leur
chef s'approcha pour lui faire son compliment. Derrire lui,
marchaient les femmes dans toute leur parure, luisantes et bien
_boughoues_, c'est  dire, saupoudres d'une poussire rouge, nomme
_boughou_. Elles lui offrirent chacune leur prsent; une donna des
oeufs d'autruche, l'autre un jeune agneau, d'autres du lait contenu
dans des paniers d'osier, d'une texture assez serre pour servir mme
 porter de l'eau. On devine bien que le voyageur ne demeura pas en
reste. L'eau-de-vie, le tabac, les briquets, l'amadou pour les hommes,
les bijoux, les colliers, la verroterie pour les femmes, tout fut
prodigu  ses nouveaux htes. Ici l'auteur se complat  peindre tous
les charmes de sa socit gonaquoise. Une jeune fille, qu'il nomme
_Narina_ (fleur), en tait l'ornement, et devint bientt sa compagne;
car, dit-il, dans les dserts de l'Afrique, il ne faut pas mme oser
pour tre heureux. Nous n'levons aucuns doutes sur les perfections
de Narina; mais, au risque de redoubler l'aversion que M. le Vaillant
montre pour les vers en plusieurs endroits de son ouvrage, nous lui
citerons ceux-ci:

    Le plus triste vaisseau fut longs-temps son sjour.
    Il touche le rivage,  l'instant tout l'invite;
          Et pour Lisis, dans ce beau jour,
    La premire Philis des hameaux d'alentour
          Est la sultane favorite,
          Et le miracle de l'amour.

On peut passer  M. le Vaillant quelques ornemens superflus dans ce
morceau sur les Gonaquois, un des plus agrables de l'ouvrage. Le chef
de la peuplade qui tait venu le visiter, ne comptait pas quatre cents
sujets; et c'tait pourtant une des plus considrables de la nation,
qui ne rassemblait pas trois mille ttes sur une tendue de trente 
quarante lieues. La bonne rception qu'il avait faite  ses htes,
ayant t pour lui une excellente recommandation auprs des autres
peuplades, le voyageur rsolut de rendre au chef de celle-ci sa
visite, et de poursuivre sa route. Il fallut se sparer; et la belle
Narina se retira un peu triste avec sa mre, l'une riche de
verroterie, et l'autre d'un miroir. Il la suivit peu de temps aprs,
et on devine comme il fut reu de la horde entire. C'est ici que M.
le Vaillant distingue les nuances diffrentielles du Gonaquois et du
Hottentot, toutes  l'avantage du premier. Il fut men par le chef
dans la hutte des vieillards qui ne pouvaient sortir pour le voir. Il
les trouva tous gards par des enfans de huit  dix ans, chargs de
leur donner la nourriture, et tous les soins qu'exige la caducit. Il
remarqua avec surprise que cette caducit n'tait accompagne d'aucune
des maladies qui en sont chez nous l'apanage ordinaire; et ce qui
l'tonna encore plus, ce fut de voir que leurs cheveux n'avaient point
blanchi, et qu' peine apercevait-on  leur extrmit une lgre
nuance gristre. On s'attend bien  voir paratre Narina: aussi
revient-elle, toujours tendre, aimable et point boughoue. Toutes les
huttes formant l'habitation de ce chef, au nombre  peu prs de
quarante, bties sur un espace de six cents pieds carrs, formaient
plusieurs demi-cercles; elles taient lies l'une  l'autre par de
petits parcs particuliers. C'est l que chaque famille enferme,
pendant le jour, les veaux et les agneaux qu'ils ne laissent jamais
suivre leurs mres.

Ils vivent de lait, du produit de leurs chasses, et de temps en temps
ils gorgent un mouton; ils ne comptent plus les jours au-del des
doigts de leur main; ils dsignent les poques par quelque fait
remarquable, une pizootie, une migration, un lphant tu, etc; ils
indiquent les instans du jour par le cours du soleil: le soleil tait
ici, il tait l. Quand ils sont malades, ils ont recours  quelques
plantes mdicinales, ou  l'usage des ligatures. Ils placent leurs
morts dans une fosse couverte de pierres, qui les dfendent trs-mal
contre les jakals et les hynes.

M. le Vaillant n'oubliait pas chez ses amis les Gonaquois, le projet
de visiter les Caffres et de se faire par lui-mme une ide de leurs
moeurs. Il les croyait fort diffrentes du tableau qu'on lui en avait
fait. Il avait dput un de ses plus intelligens et plus fidles
Hottentots, vers le chef d'une de ces hordes. Et quoique cet missaire
n'et pu joindre ce chef qui se trouvait absent, il parvint  remplir
 peu prs l'objet de sa commission. Cet envoy avait donn de son
matre une trs-bonne ide, en disant qu'il n'tait pas colon.

Il serait trop long de dtailler les motifs qui dterminrent la
visite d'une de ces hordes. Il fut prvenu par elle, comme il l'avait
t par les Gonaquois. Son envoy les prcda et vint annoncer leur
arrive. Plus prudens, moins insoucians que les Hottentots, ils
amenaient de grands troupeaux de boeufs. Les Hottentots de sa suite,
accoutums  craindre les Caffres, qui ne voient en eux que des
espions de la colonie, s'effrayrent  leur approche. M. le Vaillant
les rassura et les contint. Il reut ses htes comme les prcdens,
c'est--dire, en amis. Il marqua,  quelque distance de son camp,
l'endroit o il voulait qu'ils logeassent; et bientt il s'tablit une
confiance loyale et vraie entre les deux troupes. Mais il leur fit
sentir que, par sa position, il ne pouvait contribuer  les venger du
colon leur ennemi, ni mme leur donner ou leur vendre ses instrumens
de fer qu'ils convoitaient beaucoup, et qui devinrent l'objet de leur
plus grande attention. Ce fut ainsi qu'il eut occasion d'observer
leurs moeurs simples ou plutt grossires, comme celles des
Hottentots, mais un peu moins loignes de toute civilisation. On ne
peut qu'admirer leur patience, quand on songe qu'avec un bloc de
granit qui leur tient lieu d'enclume, et un autre qui leur sert de
marteau ils sont parvenus  faire des pices aussi bien finies que si
la main du plus habile armurier y avait pass. L'admiration du
voyageur pour leurs chefs-d'oeuvres en ce genre les flattait
infiniment, car il y a de l'amour-propre chez les Caffres; et M. le
Vaillant exprime, d'une manire pittoresque, l'nergie de ce sentiment
dans la personne d'un jeune Caffre dont il admirait l'adresse  lancer
la zagaie. Les tmoignages d'admiration qu'excitait parmi nous,
dit-il, notre jeune chasseur, agrandissaient son regard, et
dveloppaient les muscles de son visage. Il mesurait ma taille, se
rangeait  mes cts; il semblait me dire: _toi, moi_.

Quoique M. le Vaillant tirt de ses htes plusieurs claircissemens
sur la Caffrerie, il n'tait pas moins domin du dsir de pntrer
dans l'intrieur du pays. Il trouva une violente opposition dans ses
Hottentots. Elle redoubla aprs le dpart des Caffres. Mais impatient
de satisfaire sa curiosit, et s'tant assur de quelques-uns des plus
fidles, il se rsolut  partir avec cinq d'entre eux, n'exigeant des
autres, qui d'ailleurs avaient beaucoup d'attachement pour lui,
d'autre preuve de fidlit que de l'attendre et de garder son camp
qu'il laissait sous la surveillance du plus g d'entre eux, pour
lequel ils avaient beaucoup de respect. Il partit donc; et aprs une
marche dirige vers le canton qu'habitaient ceux qui taient venus le
voir dans son camp, il arriva, et fut fort tonn de trouver leurs
cabanes abandonnes, et, comme il dit, un empire dsert dont il prit
possession. Cette horde avait fui devant une nation voisine, nomme
les Tamboukis. Il prit le parti de revenir sur ses pas. Il revint 
son camp, et eut le plaisir de se revoir environn de sa nombreuse
famille, qui lui tait reste fidle dans son absence.

Ce fut l qu'il rdigea le journal de ses observations sur le pays des
Caffres.

Leur taille est plus haute que celle des Hottentots et des Gonaquois.
Ils paraissent plus robustes, plus fiers, plus hardis; un nez pas trop
pat, un grand front, de grands yeux, leur donnent un air ouvert et
spirituel; et en faisant grce  la couleur de la peau, il est telle
femme caffre qui peut passer pour plus jolie qu'une europenne. Elle
ne portent aucune espce de parure; leurs occupations journalires
sont de fabriquer de la poterie. Les cabanes des Caffres sont plus
spacieuses et plus rgulires. Ils sont nomades; mais ils s'entendent
 la culture.

Une industrie mieux caractrise, et quelques arts de ncessit
premire, un peu de culture, et quelques dogmes religieux, annoncent
dans le Caffre une nation plus civilise que celle du Sud; cependant
ils n'ont point de culte, point de prtres; mais en revanche ils ont
des sorciers, que la plus grande partie rvre et craint beaucoup. Ils
pratiquent la circoncision, ce qui semble indiquer, ou qu'ils doivent
leur origine  d'anciens peuples dont ils ont dgnr, ou qu'ils
l'ont simplement imite de voisins dont ils ne se souviennent plus.

Leurs danses, leurs instrumens, leurs armes sont les mmes  peu prs
que chez les Hottentots. La polygamie est en usage chez eux; seulement
ils ne dansent qu' leur premier mariage. Ils sont gouverns par un
roi qui nomme des chefs aux diffrentes hordes trs-loignes les unes
des autres. Lorsqu'il veut leur communiquer des avis intressans pour
la nation, il les fait venir et leur donne ses ordres, c'est--dire
des nouvelles dont les chefs profitent pour le bien des hordes
particulires. C'est son fils an, qui lui succde, et au dfaut de
fils, celui de sa soeur: coutume singulire qu'on retrouve chez
plusieurs nations sauvages.

Notre voyageur, fatigu de ses courses, prend enfin la rsolution de
retourner au Cap; mais la curiosit l'emportant encore sur le
sentiment de ses fatigues, lui fait prendre une route diffrente,
rpute presque impraticable dans le pays mme, et dangereuse par les
incursions des Bossismans et des Basters. Les Bossismans (_hommes des
bois_) ne sont point une race particulire, mais un mlange d'hommes
de toutes les nations,  qui les mmes besoins et les mmes habitudes
donnent un caractre commun de ruse, de force et de frocit. Les
Basters sont une race mtive de ngres et de femmes hottentotes ou de
femmes hottentotes et de blancs. Les blancs se trouvent ici presque
aussi maltraits, dans la comparaison avec les ngres, qu'ils l'ont
t plus haut dans leur comparaison avec les sauvages; le Baster blanc
tant dou de toutes les mauvaises qualits possibles, et le Baster
noir tant remarquable au contraire par tous les avantages opposs. M.
le Vaillant reproche au gouvernement de ne point chercher  tirer
parti de cette dernire espce de Basters, qui peut un jour devenir
trs-redoutable  la colonie.

Enfin, aprs avoir tendu et enrichi sa collection, au point d'en
avoir beaucoup accru les difficults de son retour, il revient au Cap,
et est rendu en bonne sant  l'impatience de ses amis, et surtout du
vertueux M. Boers,  qui son livre est ddi.

Peu de voyages se font lire avec autant de plaisir. C'est qu'au mrite
d'avoir rassembl un grand nombre d'observations, l'auteur a joint
l'attention de ne ngliger aucun dtail capable d'attacher ou de
plaire: on lui reprochera mme de s'en tre trop occup. Il est
certain qu'il tire parti de tout, de ses moindres personnages, de tous
ses animaux, et surtout de son singe. Mais il faut considrer que
c'est principalement dans un ouvrage de cette espce, qu'il est permis
de s'arrter sur les rapports ns de la socit habituelle entre
l'homme et les animaux, sur ce commerce d'utilit mutuelle entre la
raison de l'un et l'instinct des autres; rapports qui, montrant
par-tout l'intelligence auprs de la bont, remplissent l'me de
sentimens affectueux, l'appellent  de hautes penses et justifient ce
que dit M. le Vaillant, que l'histoire naturelle agrandit tout et que
sa morale s'tend plus loin qu'on ne pense.

On reprochera encore  l'auteur une sorte d'affectation  louer les
sauvages et  critiquer certains inconvniens insparables de toute
socit civile. On le souponnera de n'tre pas aussi sauvage qu'il
veut le paratre, et de ne pas ignorer que les peuples polics ne
hassent pas les sarcasmes lancs contre leurs institutions et leurs
tablissemens publics. Et en effet, s'ils ne gotaient point les
satires contre leurs philosophes, leurs potes, leur orateurs, on peut
dire qu'il manquerait quelque chose  la civilisation. En ce genre, M.
le Vaillant contribue de son mieux  ses progrs, comme  ceux de
l'histoire naturelle.

_P. S._ Il manque  ce voyage une carte gnrale du pays des
Hottentots et des Caffres. M. le Vaillant la publiera en mme temps
que son second voyage, qui ne tardera pas  paratre. Cette carte sera
divise en quatre grandes feuilles que l'on pourra faire relier dans
l'ouvrage, ou coller ensemble, si on aime mieux. Elle pourra servir
aussi aux voyages de MM. Sparmann et Paterson, ainsi qu' celui du
colonel Gordon, qu'on imprime maintenant en Angleterre. Ces voyageurs
n'ont lev des cartes de leur route que par _estime_. Mais M. le
Vaillant a pris les soins les plus scrupuleux pour que ses
observations fussent d'une grande justesse. Cette carte gnrale
faite avec le plus grand soin, utile  l'intelligence de quatre
voyageurs si distingus, paratra d'ici au mois d'avril. Elle est
l'ouvrage de M. de la Borde, qui a port dans l'tude de la
gographie, le zle et l'activit d'un travail, infatigable, depuis
qu'une circonstance intressante lui a fait un devoir de cette tude,
qui l'occupe maintenant tout entier.




  SUR _le Rveil d'Epimnide  Paris_, comdie en un acte, en vers,
    par M. de Flins, reprsente sur le thtre de la Nation par
    les comdiens franais ordinaires du Roi, le Ier janvier 1790.


On est bien aise qu'un sujet aussi srieux que la rvolution ait
produit un ouvrage si agrable, au milieu de tant de brochures, o
l'esprit de parti ennuie tous ceux qu'il n'gare pas, comme le mauvais
vin dplat  tous ceux qui n'ont pas envie de s'enivrer. Nous avons
l'obligation de cet ingnieux vaudeville, qui a ramen au thtre la
gat franaise,  M. de Flins, jeune auteur de beaucoup d'esprit et
de talent, qui s'tait dj gay du ton des honntes gens, sur les
discordes politiques, dans un trs-joli badinage, intitul _Voyages de
l'Opinion_, o, tout en riant, il a fait voir qu'il savait crire en
pote, et penser en homme judicieux et en bon citoyen. Sa petite pice
d'_pimnide_ a eu beaucoup de succs, et le mritait par une foule
de dtails charmans dont elle est orne. Elle est versifie avec
facilit, avec lgance, avec got. La plaisanterie en est fine et
dlicate, ce qui n'empche pas que de temps en temps l'auteur ne sache
placer  propos des vers marqus au coin de la posie, tels que
ceux-ci:

    Ainsi donc a pri cette pompe orgueilleuse
    D'un Roi qui, dvor de chagrin et d'ennui,
    Mit toujours sa grandeur entre son peuple et lui.

Je ne crois pas que toute cette _pompe_ doive _prir_ entirement. Il
ne faut pas qu'elle soit repoussante; mais elle est ncessaire  la
dignit de la couronne et  celle de la nation; et la pompe du trne
peut trs-bien se concilier avec la popularit du prince.

On ne peut pas caractriser mieux, et en moins de mots, ce qu'tait le
peuple franais avant la rvolution, que dans ces vers que dit
Epimnide:

    Que j'aurai de plaisir  vivre dans Paris
        Parmi ce peuple respectable,
        Qui n'tait que le plus aimable,
        Lorsqu'il tait le plus soumis!




  SUR une brochure ayant pour titre: _Ptition des Juifs tablis en
    France, adresse  l'Assemble Nationale le 28 janvier 1790,
    sur l'ajournement du 24 dcembre 1789._--1790.


Cette ptition est l'ouvrage de M. Godard, jeune avocat aussi
distingu par ses talens que par son patriotisme.

Son objet est de dmontrer que les Juifs sont des hommes, et que,
participant aux charges de la socit, ils doivent participer  ses
avantages. Des philosophes, des hommes de gnie, se sont vus obligs 
faire des livres pour prouver cela; et il le fallait bien, puisque les
gouvernemens n'en voulaient rien croire, et qu'on crit encore pour
prouver le contraire. L'avocat des Juifs n'a pu que rpter, quant aux
principes, ce qui avait t dit par M. de Dohm et par M. le comte de
Mirabeau. Mais il s'attache de plus  montrer que toutes les
convenances de la politique et de l'intrt s'accordent avec toutes
les ides de justice, pour appeler les Juifs tablis en France  la
qualit de citoyens. Il prend ensuite la peine de rfuter l'une aprs
l'autre, toutes les absurdits qu'on a produites comme des objections,
et surtout celle qui nat de l'avilissement o plusieurs d'entre eux
sont plongs. Mais on sait que la meilleure manire de rendre les
hommes vils, c'est de les avilir; comme le plus sr moyen de les
rendre mchans, c'est de les opprimer. Il faut convenir qu'on n'a rien
nglig pour oprer ce double effet. M. Godard prsente le tableau
des injustices, des vexations, des cruauts de presque tous les
gouvernemens  leur gard; et comme ce tableau fait frmir, on oublie
un moment que M. Godard crit pour les Juifs, et on croirait qu'il
crit contre les gouvernemens.

Un des argumens employs dernirement contre les Juifs, c'est qu'en
Pologne ils font labourer la terre par des esclaves chrtiens. Mais en
Pologne, les paysans sont  la fois chrtiens et esclaves. Il est tout
simple que le Juif propritaire fasse travailler ses esclaves sans
s'informer de leur croyance. Voudrait-on qu'il les gnt sur ce point,
qu'il les obliget  faire abjuration, ou qu'il leur permt de ne pas
travailler? Il est vrai que pour fortifier cet argument, on ajoute que
pendant le travail des esclaves, les matres psent leurs ducats et
rognent les monnaies. D'abord, l'opration des monnaies rognes est
tout au plus le crime de quelques individus; et quant  l'autre
accusation, il n'y a pas plus de mal  peser son argent qu' le
compter. Ces embellissemens oratoires taient donc pour le moins
inutiles: _Ornari res ipsa negat_.

On va jusques  calomnier leur religion mre de la ntre, et leur
morale pure comme celle de toutes les religions. L'auteur expose les
dogmes et les maximes des Hbreux; toutes sont galement
irrprochables; et l'une de ces maximes est de respecter leurs
instituteurs autant que leurs pres.

Leur loi dfend de prter  intrt  leurs frres, et leur ordonne de
ne pas les traiter comme des trangers. Il y a, dans la langue
hbraque, comme dans toutes les langues des peuples civiliss, deux
mots, dont l'un exprime l'ide d'intrt, l'autre celle d'usure. Le
texte hbreu porte le premier. Mais le traducteur latin l'a rendu par
le second, _fenerabis_; et voil une malheureuse nation calomnie en
Europe pendant dix sicles, par la mprise d'un interprte et pour une
quivoque de langue. On en conclut l'ordre, ou du moins la permission
d'exercer l'usure  l'gard des trangers; et le prcepte d'une
bienveillance fraternelle envers celui qui ne leur est pas li par le
sang, devient le germe d'une des calomnies les plus atroces dont on
puisse fltrir un peuple et la mmoire d'un lgislateur, objet du
respect des Chrtiens.

C'est dans l'ouvrage mme qu'il faut lire la rponse  l'objection
prise du danger de voir l'Alsace envahie par les Juifs de la province.

Croirait-on que, de nos jours, on a os dire que l'admission des Juifs
 la qualit de citoyen manifesterait une sorte d'opposition  la
volont de Dieu mme, qui a dclar que les Juifs seraient toujours
malheureux? Comme il est visible qu'il faut des malheureux  ceux qui
font cette objection, M. Godard, par un mnagement oratoire, commence
par les tranquilliser  cet gard, et par assurer leur plaisir. Il
leur fait observer que les Juifs seront toujours malheureux de n'tre
pas runis en nation, et de ne point habiter la ville de Jrusalem.
Ensuite il se livre  l'indignation qu'excite un pareil raisonnement.
Pour nous, il nous suffira d'observer les diverses formes qu'
diffrentes poques le fanatisme donne  ses anciens argumens. Un
sicle plutt, il et dit que c'tait un devoir sacr, le plus sacr
de tous, de servir la vengeance divine dclare contre les Juifs.
Aujourd'hui, on ne peut plus donner  ce bel argument tous les
dveloppemens dont il est susceptible; nous sommes dans un temps
fcheux, o, parmi les suppts du fanatisme, les plus habiles
avertissent les autres, et disent: Nous avons renonc  tel argument,
_nous ne disons plus cela_. Que faire? on ne peut plus se servir de
Dieu pour faire le mal, on essaie seulement de s'en servir pour
empcher le bien. Il n'est plus question d'aider Dieu, il suffit de ne
point le contrarier, et de le laisser faire. C'est un progrs marqu;
encore un pas, et le nom sacr de Dieu ne sera plus employ qu' faire
du bien aux hommes. C'est alors qu'il n'y aura plus d'athes sur la
terre. C'est le mal, fait au nom de l'tre suprme, qui fut dans tous
les temps la source la plus fconde de l'athisme et de l'irrligion.




  SUR les quatre premiers volumes des _Mmoires du Marchal de
    Richelieu_.


C'est un de ces livres  qui l'empressement public assure un dbit
rapide et prompt. Ici le succs du libraire devance celui de l'auteur,
et la curiosit cherche  se satisfaire avant que le got ait besoin
de prononcer sur le mrite de l'ouvrage. C'est ce qu'on prouve en
lisant les _Mmoires du marchal de Richelieu_. La singularit de son
caractre et de sa destine, ses succs en diffrens genres, son
courage, l'agrment de son esprit, l'clat de ses galanteries dans un
temps o cette sorte de clbrit conduisait quelquefois  des succs
d'une espce plus importante; la rputation que lui donna, ds sa
jeunesse, sa liaison avec le pote le plus clbre de son sicle, qui
le chanta sur tous les tons; ses ambassades, sa conduite  Fontenoi, 
Gnes; la prise de Minorque, la capitulation de Closter Seven; la
longue vie d'un homme qui  vu Louis XIV, et le dauphin, fils de Louis
XVI, c'est--dire, une succession de sept rois ou princes
hrditaires; ses trois mariages sous trois diffrens rgnes; la
faveur, et quelquefois la familiarit de Louis XV; le rle qu'il joua
dans les affaires publiques et prives, trangres et intrieures,
dans les ngociations et dans les intrigues; ses places, ses emplois;
la moisson de faits curieux, d'anecdotes intressantes que
promettaient ses liaisons et ses correspondances avec un grand nombre
d'hommes clbres: voil ce qui aurait fait rechercher les _Mmoires
du marchal de Richelieu_, indpendamment des circonstances actuelles.
Mais on sent combien ces circonstances ajoutent d'intrt  leur
lecture, par les ides que font natre des changemens survenus comme
tout  coup dans les opinions et dans les moeurs: contraste toujours
frappant, qui donne lieu  des rflexions de plus d'un genre.

Parmi les singularits que prsente le caractre du marchal de
Richelieu, on peut compter pour une des plus remarquables, _la
franchise hardie de se confesser au public et  la postrit_: ce sont
ses propres expressions. Il a lui mme voulu que le rdacteur de ses
Mmoires parlt de lui avec sincrit, et qu'il ust de la libert
qu'on se permettrait  Londres cent ans aprs les vnemens. C'est
ainsi qu'il en use lui-mme; car,  l'exemple de tous ceux qui
publient leurs confessions, il fait en mme temps celle des autres,
surtout celle des femmes, dont il a conserv trs-exactement les
lettres et les billets, quelques-uns mme sans les ouvrir. C'est un
plaisir qu'il rservait  son historien: trait de caractre qui, de
plus, reprsente assez bien les moeurs de la jeunesse, au temps o ces
billets furent crits.

Autre bizarrerie non moins trange: les Mmoires de Richelieu se
trouvent crits sur les maximes les plus contraires au despotisme. Il
est probable que le marchal, dj trs-vieux, aprs avoir choisi son
historien sans s'informer de ses opinions politiques, aprs lui avoir
ouvert sa bibliothque, aprs avoir donn ordre  son secrtaire de
lui communiquer tous ses porte-feuilles et ses manuscrits, se contenta
d'entendre les premiers chapitres de son histoire; que, l'ge ayant
ensuite affaibli sa raison et ne lui laissant vers la fin que des
intervalles lucides, le rdacteur, dlivr de toute surveillance et
entirement  son aise, s'est cru le droit d'crire selon ses
principes particuliers, plutt que d'aprs ceux du marchal, quoiqu'il
le fasse parler  la premire personne, conformment  l'intention de
M. de Richelieu.

Nous ne chercherons point,  cet gard, des claircissemens qui ne
peuvent tre donns que par des personnes instruites de ces dtails,
et intresses  les publier. Le public veut des faits, des anecdotes,
de l'amusement, de l'instruction; il en trouve dans ces Mmoires
rdigs  la hte, et trop ngligemment crits. Il lui importe peu de
savoir comment ils lui viennent; il pardonnera mme au rdacteur de
faire parler le marchal de Richelieu comme M. Turgot, quelquefois
mme comme Algernon Sydney. C'est au moins une inconvenance, un dfaut
de got: _Notandi sunt tibi mores_. Venons  l'ouvrage mme.

Le marchal de Richelieu, nomm d'abord le duc de Fronsac, ne sut
jamais le jour de sa naissance; mais il fut ondoy  Versailles, le
13 mars 1696. Sa mre le mit au monde, aprs cinq mois de grossesse
seulement. Il lutta quelque temps contre la mort, et fut envelopp et
conserv dans une bote de coton. Il fut prsent  la cour, en 1710,
et trait avec une bont remarquable par Louis XIV, qui aimait, comme
de raison, le nom de Richelieu. Madame de Maintenon qui avait
d'anciennes liaisons avec toute sa famille, l'appelait son cher fils.
Les grces de son ge et de sa personne, la vivacit de son esprit,
quelques saillies heureuses, des rponses hardies le firent bientt
distinguer, et le mirent  la mode dans une cour qui se souvenait
d'avoir t galante.

Le jeune Fronsac gaya les tristes plaisirs que la dvotion du
monarque y permettait. Bientt de bonnes raisons engagrent sa famille
 le marier. On parlait des prfrences marques que lui donnait
madame la duchesse de Bourgogne; ces enfantillages (comme on les
appelait  la cour) furent mal interprts; et la jolie crature,
l'aimable poupe (c'est ainsi qu'on nommait le duc de Fronsac), fut
mis  la Bastille: on y avait, sous ce rgne, t mis pour moins. Il
fait de cette prison une peinture qu'il croyait effrayante; mais
depuis sa mort nous avons eu mieux, et l'intrieur de la Bastille est
plus connu. _J'eus_, dit-il, _tout le temps de maudire les services
que mon grand-oncle avait rendus au despotisme_: rflexion qu'il eut
lieu de renouveller dans la suite, puisqu'il y fut mis trois fois.

Il et t  dsirer, pour le bonheur des peuples, qu'il s'en ft
souvenu, dans ses gouvernemens pour s'y interdire l'usage des lettres
de cachet et des actes arbitraires; mais trop d'hommes ont maudit les
abus de l'autorit jusqu'au moment qui les en a rendus les
dpositaires, et leur a donn les moyens d'en abuser  leur tour.

Aprs une assez longue dtention, on lui envoya  la Bastille sa
femme, fille du marquis de Noailles, nice du cardinal. Elle fut reue
avec la vnration due  l'envoye _du plus grand roi du monde_; mais
elle retourna  la cour comme elle en tait sortie. Louis XIV voulait
rgner sur les sentimens de ses sujets, comme il s'efforait de rgner
sur leurs opinions; et le sjour du duc de Fronsac  la Bastille se
trouva prolong. Mais enfin il obtint sa dlivrance, grce aux cris
des femmes de Paris et de la cour, _surtout_, dit-il, _de celles qui
savaient, par exprience, quel devait tre dans ma prison mon plus
grand supplice_.

Il partit de la Bastille pour aller  l'arme de Flandre, o le
marchal de Villars le prit pour son aide-de-camp. On sent combien le
jeune Fronsac fut agrable au gnral, dont il a reproduit plus d'une
fois les manires libres et hardies, la vivacit brillante et une
certaine audace fanfaronne. M. de Richelieu raconte un trait qui
montre combien ce gnral savait, malgr son ge, se prter aux gots
de la jeunesse franaise. Il y avait, dans Marchiennes qu'il
assigeait, une Italienne d'un beaut rare et clbre. Le marchal
jugea cette conqute digne d'exciter l'mulation des assigeans, et de
doubler le zle de ses aides-de-camp et des jeunes colonels pour le
service: c'est en effet  quoi il russit. Cette ide du marchal de
Villars pouvait effaroucher la dvotion d'une vieille cour o l'on se
faisait une peine d'employer Catinat, parce qu'il oubliait quelquefois
la messe; mais Villars courut le risque de dplaire: le salut de
l'tat passe avant tout. Au surplus, Marchiennes fut prise sans qu'il
arrivt d'accident  la belle Italienne qui s'tait sauve la veille.
Ce fut un grand chagrin chez les vainqueurs. On connat tous les
succs de cette campagne qui sauva l'tat; mais il est remarquable que
la cour fut quelque temps sans en vouloir sentir l'importance: tous
les rcits qui venaient de l'arme s'appelaient des forfanteries de
Villars. C'est ce dont le duc de Fronsac fut tmoin; car ce fut lui
qui fut charg de porter ces agrables nouvelles  Fontainebleau:
c'tait reparatre  la cour d'une manire brillante. Depuis sa sortie
de la Bastille, il n'avait point t admis  voir le roi et  le
remercier suivant l'usage; il se montrait devant lui, aprs avoir
rpar quelques fautes de jeunesse par une belle conduite  l'arme,
bless et le bras en charpe.

Il retourna ensuite  l'arme; il raconte la suite des vnemens
jusqu' la signature du trait de Rastadt; et, revenant sur ce qui
s'tait pass  Gertruydemberg, il assure que, de toutes les
humiliations que Louis XIV y reut, une de celles qu'il ressentit le
plus douloureusement, ce fut la publication d'un Mmoire que les
ennemis rpandirent en France avec profusion. Dans ce Mmoire,
les allis invitaient les Franais  demander leurs anciens
tats-gnraux; ils disaient que l'orgueil et l'ambition du roi
taient les seules causes des guerres de son rgne (en quoi certes ils
avaient raison); et que, pour s'assurer d'une paix durable, il fallait
ne point poser les armes que les tats-gnraux ne fussent assembls.
Croirait-on que, malgr l'emprisonnement, l'exil, la fuite ou les
supplices de deux millions de Franais, ce Mmoire ne fit aucune
espce d'effet en France? Cependant Louis en conut un vrai chagrin,
et prit soin d'y faire rpondre. C'est cette rponse qu'il faut lire.
On y trouve des raisons qu'on a rptes de nos jours: quelques-unes
qui ont t rfutes, quelques autres que le mpris a laisses sans
rponse; enfin, il y en a qui n'ont pas mme os se reproduire.
L'oubli, quelquefois mme le ddain des gens en place pour
l'observation de ces menaces qui marquent si bien la diffrence des
diverses poques, est une des grandes causes de leurs fautes et de
leurs mprises.

Les Mmoires de M. de Richelieu contiennent plusieurs de ces pices
vraiment curieuses. On peut citer, entr'autres, une lettre du marchal
de Villars au P. de La Chaise, crite des Cvennes, o le marchal,
alors si ncessaire en Allemagne, faisait la guerre aux _Camisards_ et
 M. Cavalier. On s'tonne (et c'est bien le moins) de voir un gnral
clbre, faisant sa cour  un jsuite par le dtail militaire de ses
exploits, o les roues et les gibets ne sont point oublis. Il fallait
se mettre en rgle, et avoir pour soi la compagnie de Jsus, qui tait
celle du matre. Au roi la liste des conversions, au confesseur celle
des supplices: rien de mieux conu; et tout tait en rgle sous ce
rgne si vant. Observons, sur ces complaisances de Villars pour le
jsuite La Chaise, que cet art des mnagemens habiles s'appelait alors
bonne conduite, et tenait  une science long-temps respecte, connue
sous le nom de _science du courtisan_. Elle baisse un peu; mais les
rois ne perdent pas autant qu'on voudrait le leur persuader.

Le rdacteur des Mmoires de Richelieu consacre quelques chapitres 
peindre l'intrieur de la cour, dans les quinze ou vingt dernires
annes de ce rgne. Les Mmoires de Saint-Simon, rcemment publis, du
moins par extraits, avaient dj fait connatre cet intrieur. Ceux de
Richelieu ajoutent plusieurs traits  cette peinture. A la vrit, ce
ne sont que des anecdotes; mais elles sont souvent lies  de grands
vnemens,  de grands intrts,  des noms clbres ou imposans.
C'est en vain que la philosophie semble ddaigner les details
anecdotiques, ou du moins rclame contre le plaisir qu'elle trouve 
s'y arrter. Un intrt involontaire nous attache malgr nous  ces
contrastes de la grandeur des choses et de la petitesse des personnes,
du bonheur apparent et du malheur rel. Tant de moyens de gloire
vritable rduits en vanit de cour, tant de sources de vrais plaisirs
ne produisant que des amusemens futiles, et quelquefois des amertumes
douloureuses: voil les ides qui, plus puissantes, quoiqu'on en dise,
que cette malignit humaine si souvent rebattue, ramnent les regards
sur les faiblesses des cours. Le philosophe et l'homme du peuple
trouvent presque galement  penser, du moins  sentir, en voyant un
dauphin de France, g de quarante ans, honor de quelques succs  la
guerre, lve de Bossuet et de Montauzier, n avec d'heureuses
dispositions mais d'un caractre faible, conduit par degrs et retenu
dans une sorte d'anantissement  la cour; un fils du roi de France,
pre d'un roi d'Espagne, n'osant prtendre  la plus petite grce pour
lui ni pour les autres; et dcourag par le svre despotisme du roi,
passant des journes entires, appuy sur ses coudes, se bouchant les
oreilles, les yeux fixs sur une table nue, ou assis sur une chaise,
frappant ses pieds du bout d'une canne pendant toute une aprs-dne;
enfin mourant  Meudon, presque oubli de la cour, abandonn de ses
officiers, enseveli mme sans le crmonial de son rang, et recouvert,
aprs sa mort, du pole banal qui servait aux paysans du village.

En lisant le rdacteur des _Mmoires de Richelieu_, ce n'est pas
Tacite qu'on lit; mais les yeux s'arrtent frquemment sur des
personnages et sur des objets qui semblent appeler ses pinceaux. Un
vieux despote, couvert long-temps d'une gloire mensongre, maintenant
clipse, paye des larmes et du sang de ses peuples; triste,
languissant entre sa favorite et son confesseur, qui l'applaudissent
d'expier les garemens de sa jeunesse, en tourmentant la conscience de
ses sujets; environn de ses enfans naturels, qui font de lui le jouet
de leurs intrigues et l'instrument de leur ambition; hassant presque
dans son fils lgitime son hritier ncessaire; aimant trop peu son
petit-fils, dans lequel il ne voit qu'un lve de Fnlon, un prince
qui pense que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples
pour les rois, espce de blasphme alors; dtestant sa capitale, qui
feint d'ignorer une grande maladie de son roi, tandis qu'elle a
regard celle du dauphin comme une calamit publique; accabl d'ennuis
dans une cour o l'on amuse son orgueil par des suppositions absurdes,
par la rception d'un prtendu ambassadeur de Perse, aventurier
portugais, pay par les jsuites pour jouer cette comdie, et
instruit par eux pour se charger du rle: les mmes honneurs de
l'ambassade publique accords au gnral des minimes,  celui des
capucins arrivs de Rome sous prtexte de visiter leur ordre, mais en
effet mands par la favorite, pour occuper le dsoeuvrement du roi;
enfin la mort du despote, livr pendant trois jours aux soins de
quelques domestiques subalternes, abandonn de son confesseur qui
vient intriguer  Paris pour la rgence, de sa femme qui s'enfuit 
Saint-Cyr et qu'il rappelle d'autorit; la capitale clbrant sa joie
par des ftes, des fanfares, des bals tablis de Paris jusqu'au lieu
de la spulture, o le convoi arrive  travers champs, et par des
routes inconnues, pour chapper  l'indignation d'un peuple qui mle 
des applaudissemens d'allgresse le nom de mauvais roi. _Mauvais roi!_
quel mot dans la bouche d'un peuple alors si connu par son amour pour
ses monarques, _si press de les aimer_, pour me servir d'un mot cit
par le marchal de Richelieu lui-mme! Qu'on ne s'tonne plus si Louis
XIV n'a point conserv dans le langage ordinaire, le nom de grand que
lui donna la flatterie, et qui parut presque adopt par l'Europe un
moment sduite. Le peuple a protest contre l'adulation de la cour; le
peuple, c'est--dire, le fond de la nation si malheureuse sous ce
rgne, a triomph des pangyristes, des orateurs, des potes, de tous
les dispensateurs de la gloire: lui seul dispose des surnoms donns
aux rois; lui seul fait leur renomme aprs leur mort, comme il fait
leur puissance pendant leur vie.

L'historien de Richelieu, ayant trouv, dans la bibliothque du
marchal, un grand nombre de manuscrits prcieux et de pices
originales sur le sicle de Louis XIV, a cd  la tentation de
considrer ce prince comme roi. Il examine son gouvernement dans le
plus beau temps de sa gloire, et alors cette gloire parat un peu trop
achete. Ici l'histoire, il faut l'avouer, ressemble en quelque sorte
 la satire. Mais les faits tant incontestables comme ils le sont,
que peuvent rpondre les pangyristes de Louis XIV? qu'opposeront-ils
 cette longue liste d'impts, de vexations, de violences,  ce
tableau d'infortunes publiques et particulires? Il serait trop long
d'exposer comment ce prince, ayant runi dans sa personne tous les
pouvoirs publics, fit peser  la fois tout son despotisme sur tous les
corps de l'tat et sur tous les particuliers, divisant les uns,
isolant les autres, dominant surtout par la force, par la ruse, par la
corruption. Il serait curieux d'observer comment, malgr l'emploi
habituel de ces moyens odieux, il parvint  inspirer une sorte
d'enthousiasme pour sa personne, et  faire de sa gloire particulire
la principale pense, et en quelque sorte la fin dernire de tout ce
qui se fit ou mme s'crivit sous son rgne. On sait qu'il tait
devenu une espce de divinit. On lit parmi cent traits qui en
prsentent la preuve; on lit, dans une lettre de Racine crite 
madame de Maintenon, ces propres termes: _Dieu m'a fait la grce,
madame, en quelque compagnie que je me sois trouv, de ne jamais
rougir de l'vangile ni du roi_. Enfin l'ide que Louis XIV conut de
lui-mme, parut plus d'une fois s'accorder avec celle de ses sujets.
Il lui arriva de dire un jour au cardinal, dont il approuvait la
conduite, dans une de ces querelles thologiques (ces tracasseries
s'appelaient alors les troubles de l'glise): _M. le cardinal,
j'ignore si Dieu vous tiendra compte de la conduite que vous avez
tenue; mais, quant  moi, je vous assure que je ne l'oublierai
jamais_.

On ne peut s'empcher d'admirer la fatalit qui prside aux destines
des nations, en voyant la runion des circonstances antrieures ou
contemporaines, qui prparrent et servirent le despotisme de ce
prince; l'assemblage de ses qualits et des ses dfauts, de ses gots,
de ses habitudes, de ses penchans assortis comme  dessein et mis en
accord pour le conduire  ce terme fatal. La longueur de ce rgne,
pendant lequel s'affermirent et s'enracinrent tous les prjugs
politiques nuisibles  la socit; o toutes les institutions, tous
les tablissemens portrent l'empreinte d'une servitude plus ou moins
orne, plus ou moins embellie; o l'esclavage public, rehauss par
l'clat du souverain, semblait s'norgueillir de jour en jour, 
mesure qu'il devenait un culte religieux et prludait  l'apothose du
monarque; enfin, le rsultat de cette illusion affaiblie, mais non
dtruite, qui, vers les derniers temps, laissait Louis XIV avec son
orgueil et ses chagrins, la France avec ses disgrces, sa misre et
son avilissement, livre  des arts agrables ou  des gots futiles,
sans connaissance sur les principes de la socit ni du gouvernement,
sur les moyens de rparer ses maux et d'en prvenir la renaissance; en
un mot, abandonne  tous les hasards d'un avenir incertain, et aux
caprices d'un despotisme qu'elle avait difi soixante ans dans la
personne du prince qui en avait le plus long-temps et le plus
constamment abus.

Le rdacteur des Mmoires a trs-bien senti que cette peinture du
sicle de Louis XIV, quoiqu'appuye de faits, rvolterait les
partisans du systme despotique; qu'ils vanteraient le bonheur de la
France, au moins dans l'poque des succs du roi, n'imputant qu'aux
malheurs de la guerre de la succession les dsastres qui accablrent
les peuples. L'historien, pour forcer ses adversaires dans leurs
derniers retranchemens, prouve que la France tait dans la dtresse
aux temps les plus marqus par la gloire du monarque[1], et ds
l'anne 1671. Il pouvait mme remonter plus haut, puisque, ds
l'anne 1664, Louis XIV avait fait banqueroute aux cranciers de
l'tat. C'est ce qu'on voit par les vers de Boileau, imprims l'anne
suivante:

                        Plus ple qu'un rentier
    A l'aspect d'un arrt qui retranche un quartier.

  [1] Voltaire cite et fait valoir les quatre annes de tailles
  arrires que le roi remit au peuple; mais on sait que le peuple
  ne doit quatre annes de tailles que lorsqu'il est hors d'tat
  d'en payer une.

Ainsi, les conqutes de Louis XIV furent prcdes par une violation
de la foi publique, dont rougissent maintenant les ministres les plus
avilis. Ainsi, le mme pote, destin  chanter ensuite les victoires
du roi, fournit la preuve et indique la date d'une banqueroute
odieuse, dont la honte prludait  des victoires inutiles. On voit que
ds-lors la France avait plus besoin de gurir ses blessures, que de
conqurir la Franche-Comt qu'il fallut rendre bientt aprs, et
d'envahir la Hollande qu'on vacua presque aussitt. Un autre fait
rapport ailleurs par l'historien, montre (toujours dans cette
brillante poque)  quel point la France tait malheureuse, puisqu'un
grand nombre de terres taient tout--fait abandonnes, et que Colbert
dfendit par une loi expresse aux propritaires d'abandonner une
terre,  moins qu'ils ne renonassent  toutes leurs autres
possessions: loi absurde et dshonorante pour la mmoire de ce
ministre, mais qu'on ne cite ici que comme une preuve du triste tat
o la France tait dj rduite.

Nous nous arrterions  ces preuves de fait suffisantes pour qui veut
rflchir, si quelques Mmoires de Colbert, margins par le roi, et
formant une espce de correspondance entre Louis XIV et son ministre,
ne confirmaient ces tristes vrits, et n'achevaient de mettre sous
les yeux du lecteur la situation relle du royaume. C'est d'ailleurs,
comme on va le voir, un monument trop curieux  plusieurs gards.

Dans le premier Mmoire, qui a pour objet la rforme des finances,
Colbert propose au roi quelques diminutions sur les dpenses qu'il
faisait pour le chteau de Versailles; le roi rpond: _Vous savez mon
intention sur Versailles_.

Colbert propose, par conomie, de diminuer le nombre des prisons
royales, dont il dmontre d'ailleurs l'inutilit, les inconvniens et
les abus; le roi rpond: _Je verrai cet article sparment; mon
autorit exige qu'on ne perde pas de vue ce qui peut la maintenir_.

Colbert voulait obtenir quelques retranchemens sur les divertissemens
de sa majest. Il s'agit de faire passer cet article; et, pour y
parvenir, il dclare qu'il a toujours devant les yeux cette belle
maxime (c'est ainsi qu'il la qualifie): _qu'il faut pargner cinq sous
aux choses non ncessaires, et jeter les millions quand il est
question de la gloire du roi. En mon particulier_, ajoute-t-il, _un
repas inutile de mille cus me fait une peine incroyable; et lorsqu'il
est question de millions d'or pour la Pologne_ (il s'agissait de
faire nommer roi le prince de Conti), _je vendrais tout mon bien,
j'engagerais ma femme, mes enfans, et j'irais  pied toute ma vie,
pour y fournir s'il tait ncessaire. Votre majest excusera, s'il lui
plat, ce petit transport._ Le roi excusa sans doute le _petit
transport_, comme on put le voir par l'immensit de la fortune que
laissa Colbert. Mais c'taient ces _petits transports_ qui valaient
aux ministres des gratifications normes, des sommes considrables aux
mariages de leurs enfans, des grces de toute espce. Voil ce qui
fournissait  Louvois (car il avait aussi des _petits transports_)
tous les moyens de faire  son palais de Meudon des dpenses royales,
et le mettait dans le cas de dire  ses amis: _J'en suis au
quatorzime million_. Il faut remarquer que les ministres taient srs
de n'tre jamais inquits, depuis que le roi s'tait expliqu sur le
regret d'avoir poursuivi Fouquet; et de plus ayant dit plus d'une
fois: _Il est juste que ceux qui font bien mes affaires, fassent bien
les leurs_. Ils se croyaient  l'abri de tout reproche par ces mots,
qui semblaient autoriser en quelque sorte leurs dprdations. Revenons
aux Mmoires de Colbert.

Un de ces Mmoires passe en revue les dpenses inutiles, la marche et
le rassemblement des armes dans les provinces, qui ruinent le
royaume, pour _devenir un amusement de dames_; l'tat des affaires
_prt  tomber_; la misre des campagnes, _o tout tombe dans la
confusion_, etc., etc. Ce Mmoire resta sans rponse; mais on sait
que, peu de temps aprs, le roi rpondit  des reprsentations du mme
genre, dans une lettre date de Nanci, 1673: _Je connais l' tat de
mes affaires, et je vois ce qui est ncessaire. Je vous ordonne et
vous excutez: c'est tout ce que je dsire_.

Une autre fois, il lui mande, toujours en 1673: _Ne croyez pas que mon
amiti diminue; vos services continuant, cela ne se peut: mais il faut
me les rendre comme je les dsire, et croire que je fais tout pour le
mieux_.

Ds ce temps, il y eut plus d'une fois des soulvemens pour de
nouveaux impts. Il y en eut un surtout en Languedoc; Colbert en
instruit le roi. Le roi rpond: _Je sais ce qui s'est pass; j'ai
donn ordre que les troupes marchassent_.

On sent que, dans cette correspondance, Colbert, souvent maltrait,
essayait d'appaiser son matre, et la meilleure manire tait de
trouver de l'argent; alors le roi changeait de ton et devenait plus
doux. _Vous n'avez que faire_, crivait-il un jour  son ministre, _de
me recommander votre fils; je vous tiendrai parole et en prendrai un
trs-grand soin. Il ne fera rien de mal  propos; mais s'il le
faisait, je ne le lui laisserais pas passer._

Ces citations suffisent pour montrer tout le caractre de Louis XIV,
et donner une ide prcise du ton tabli entre le roi et son ministre.
Il rsulte de cette correspondance, que Colbert voulait avant tout,
comme tout ministre, vivre et mourir en place, ensuite faire le bien
s'il l'avait pu sans dplaire. Il n'est pas moins vident que Louis
XIV demandait  Colbert trois choses: _souplesse_, _argent_,
_silence_; et que ses bonts taient  ce prix; enfin, que l'gosme
le plus complet, arm du despotisme le plus absolu, c'est Louis XIV et
son rgne. Il est certainement, de tous les rois, celui qui a tenu
plus immdiatement rassembls sous sa main tous les ressorts de sa
puissance, et a le plus dtermin leurs mouvemens au profit de ses
jouissances personnelles, de ses passions, de son orgueil et de ses
prjugs.

Aprs ces dtails, dont la plupart n'taient pas ignors de Voltaire,
ou qu'il tait  porte de savoir aussitt qu'il aurait voulu, on a
quelque peine  concevoir comment il a pu composer son _Sicle de
Louis_ XIV dans un esprit et sur des principes si peu favorables aux
vrais intrts de l'humanit. Le grand nom de Louis XIV avait-il,
malgr le malheur de ses dernires annes, subjugu l'imagination
naissante du jeune pote? et cette illusion se prolongea-t-elle jusque
dans l'ge de sa maturit? Il est plus probable qu'ayant dclar la
guerre au fanatisme religieux, il crut avoir en lui un adversaire
assez redoutable, et vit trop de danger  combattre en mme temps le
despotisme politique. Peut-tre pensa-t-il aussi qu'en traitant
dramatiquement le personnage de Louis XIV, et faisant de lui, comme
d'un hros de thtre, l'objet d'une admiration constante et d'un
intrt soutenu, cet intrt tournerait au profit de son ouvrage et en
accrotrait encore le succs. Enfin, le mrite d'avoir protg les
beaux-arts tait pour Voltaire le premier mrite, et couvrait  ses
yeux une partie des fautes du monarque: indulgence bien pardonnable
dans un homme aussi passionn pour les arts, seul besoin de son me,
seul intrt de sa vie, seule source de ses plaisirs et de sa gloire.
Ne voyons nous pas, en ce moment mme, d'excellens citoyens,
d'ailleurs zls pour la rvolution, mettre en balance avec l'intrt
qu'ils y prennent, l'intrt des beaux-arts, et surtout de l'art
dramatique, dont la ruine leur parat invitable? Ce sont des gens
disposs  se rappeler Virgile et Racine, plutt qu'Homre, Sophocle,
Mnandre, etc. Il serait bon de songer  tout; et d'ailleurs il
faudrait considrer qu'acheter de belles tragdies, de bonnes
comdies, au prix de tous les maux qui suivent l'esclavage civil et
politique, c'est payer un peu cher sa place au spectacle.

Il y a peu d'poques dans l'histoire d'une nation o un intervalle de
peu de jours ait produit, dans les formes extrieures de la socit,
d'aussi grands changemens qu'on en vit  la mort de Louis XIV. Ces
changemens ne se bornaient pas aux rapports de politique extrieure,
ni  ceux des diffrens partis  la cour, ou dans l'intrieur du
royaume: c'est ce qui n'est pas rare au commencement d'un rgne, ou
d'une nouvelle administration; mais ici tout parut nouveau, tout porta
le caractre d'une rvolution dans les principes, dans les ides, dans
les moeurs; tout fut brusque, heurt dans un passage trop rapide  des
moeurs,  des opinions nouvelles: spectacle qui se reproduit de nos
jours, mais avec beaucoup plus de violence, comme il devait arriver
lorsqu'aprs soixante-quinze ans, une autre rvolution dans les ides
a produit enfin une rvolution politique, qui met en prsence tous les
intrts arms de toutes les passions, dans une cause intressante
pour l'humanit entire. Les changemens oprs  la mort de Louis XIV
sont loin d'offrir ce caractre imposant; mais la runion de tous les
contrastes dut les rendre presque aussi frappans pour les
contemporains. Nous ne chercherons point  rassembler ici tous ces
contrastes; ils sont trop connus, ainsi que les faits et les
vnenemens devenus clbres par leur singularit bizarre, ridicule ou
dsastreuse: mais ce qu'il importe de remarquer, c'est l'influence que
cette poque a exerce sur nos moeurs pendant un si grand nombre
d'annes. Louis XIV avait orn la galanterie de manire  pouvoir la
faire regarder comme une partie de son got pour la reprsentation. Le
rgent, dou d'un esprit brillant et aimable, fit, de son esprit,
l'ornement de la plus extrme licence dont on ait eu l'ide depuis les
ftes nocturnes d'Antoine, d'Octave ou d'Hliogabale. Il sembla
regarder la dcence dans les plaisirs comme une portion de cette
hypocrisie qu'il avait tant dteste dans la cour du feu roi. Louis
XIV avait paru respecter son propre despotisme, dans les mnagemens
qu'il avait pour ses ministres, mme pour leurs fautes et leurs
erreurs, qu'il essaya de voiler plus d'une fois. Le rgent se joua du
mpris qu'il avait pour les siens, et semblait les maintenir en place,
pour jouir de plus prs et plus long-temps de leurs ridicules, qu'il
exposait plaisamment  la rise publique. En couvrant de toutes les
dignits de l'glise et de l'tat Dubois, le plus vil des hommes, il
sapait  la fois les fondemens du double respect qui avait environn
le trne de Louis XIV; il faisait parvenir jusqu'aux dernires classes
de la socit, le profond mpris que mritent trop souvent les organes
de la religion et les dpositaires de l'autorit: mpris qui, passant
de la personne  la place, remonte avec le temps jusqu' la source
mme de cette autorit. C'est ainsi que le despotisme prpare de loin
sa ruine par folie, par dsoeuvrement, par gat, et se dtruit
lui-mme pour se dsennuyer, se divertir, tuer le temps.

On ne peut, au reste, considrer toutes les grandes et aimables
qualits de ce prince, sans gmir de l'inconcevable fatalit qui le
soumit pour jamais  l'ascendant de ce vil abb Dubois: on disait de
son temps qu'il en avait t ensorcel. Ce fut un terrible malfice
que celui qui priva la nation du fruit de tant de bont naturelle, et
d'une runion de talens si prcieuse. Courage brillant, intelligence
prompte, aptitude  tout, esprit tendu, got pour tous les arts et
pour toutes les sciences; et, ce qu'on a moins remarqu, parce
qu'alors la nation avilie ne formait pas mme un voeu pour la libert,
ce prince, au milieu des illusions de son rang, dsirait la libert
publique: il mprisait le gouvernement, non pas de Louis XIV, mais le
gouvernement franais: il admirait celui de l'Angleterre, o tout
homme n'obit qu' la loi, n'est jug que par la loi: il citait 
cette occasion les noms de plusieurs princes qui, en France, aprs
avoir t les esclaves de l'autorit, en avaient t les victimes: il
rappelait avec complaisance l'anecdote du prieur de Vendme, qui,
aprs avoir enlev  Charles II, roi d'Angleterre, une matresse,
femme de sa cour, lui en enleva une autre  la ville, sans que Charles
et d'autres moyens de se venger, que d'engager Louis XIV  le
dlivrer de ce dangereux rival, en le rappelant en France. On sait
qu'il avait long-temps dsir l'assemble des tats-gnraux, et que
mme dans sa rgence il fut prt  les convoquer. Ce ne fut pas sans
peine que Dubois russit  le dtourner de ce dessein. On a rimprim,
l'anne dernire[2], le Mmoire curieux qu'il fit  cette occasion:
c'est un modle d'impudence, comme son auteur. Enfin, ce qui est un
trait de caractre encore plus remarquable, ce prince prit plus d'une
fois le parti du peuple contre ses ministres et ses confidens les plus
intimes. Qu'on juge de leur surprise, lorsqu'au moment d'un tumulte
populaire,  la veille de la banqueroute de Law, il repoussa le
conseil violent de rprimer la sdition par la force militaire. _Le
peuple a raison_, dit le prince, _s'il se soulve: il est bien bon de
souffrir tant de choses_. Il ajouta que, s'il tait n dans la classe
du peuple, il et voulu se distinguer en prenant la dfense des
Franais outrags par le gouvernement; mais que dans la sienne, en cas
de rvolte ou de guerre civile, il se mettrait  la tte du peuple
contre ses ministres, si le peuple l'exigeait, pour sauver le roi.

  [2] En 1789.

Tel fut le prince  qui, de son temps, on trouvait le plus de
ressemblance avec Henri IV, mais qui n'en fut pas moins funeste par
l'inconcevable faiblesse qui rendit inutiles toutes ses vertus. C'est
ce que la duchesse d'Orlans, sa mre, avait prsag, dans un apologue
ingnieux, o elle introduisait plusieurs fes bienfaisantes, dotant
son fils d'un talent ou d'une grce; tandis qu'une dernire fe
dtruit malignement l'effet de tous ces dons, par celui qu'elle leur
ajoute, la facilit de caractre. Ce mot de facilit, substitu 
celui de faiblesse par l'indulgence maternelle, devint d'un usage
universel parmi ses courtisans. On sent par combien de raisons il
devait russir; et Voltaire consacra, dans _la Henriade_, cette nuance
habilement saisie par les flatteurs, en disant de lui: _Qu'il tait
facile et non pas faible_. Mais, dans la vrit, quel prince fut plus
faible que celui-ci? tait-ce sur sa facilit ou sur sa faiblesse que
comptait l'abb Dubois lorsque, aprs lui avoir arrach sa nomination
 l'archevch de Cambrai, et voulant que son sacre si scandaleux ft
honor de la prsence de son matre, il ordonnait  madame de
Parabre, matresse du rgent, d'exiger du prince qu'aprs avoir pass
la nuit avec elle, il assistt publiquement  la crmonie, ce qu'elle
excuta dans la crainte que ce prtre ne la perdt auprs de son
amant, comme il l'en avait menace? tait-ce faiblesse ou facilit
lorsque, aprs la banqueroute de Law, montant en carosse pour aller au
parlement faire enregistrer un dit ordonnant des recherches contre
les financiers, il dit  Nancr, capitaine de ses gardes-suisses, qui
resta confondu: _Nancr, que dites-vous de ces ministres qui font de
moi un perscuteur?_ On peut dire mme qu'il le devint dans tous les
sens, puisque, sous l'administration du prince qui mprisait le plus
toute querelle religieuse, d'Argenson, devenu ministre, remplit les
prisons de jansnistes, et fit mme btir  Bictre trois cents loges
nouvelles _pour les jansnistes du menu peuple_. On voit que la
thologie tait descendue bien bas. C'est que Dubois, qui d'abord, par
un intrt bien entendu pour la rgence et pour lui-mme, avait
rehauss le jansnisme et le parlement, aspira depuis au chapeau de
cardinal, et dans ce dessein, se fit auprs du saint-sige un mrite
de perscuter les jansnistes, et de faire enregistrer la bulle. On ne
cesse d'admirer l'absurde intrt que le rgent prit  cette affaire,
et le ridicule chagrin que lui causa sa fille, l'abbesse de Chelles,
que d'abord il avait faite jansniste, en lui donnant un directeur de
ce parti, mais qui resta fidle  cette doctrine, lorsque Dubois eut
intrt de perscuter le jansnisme. Cette princesse, qui avec
l'esprit de son pre en avait l'extrme vivacit, s'tait tellement
attache  cette secte, qu'elle tait devenue la plus grande
thologienne du parti, et, dguise en soeur converse, avait confondu
le cardinal de Bissy. Le cardinal vaincu se mit en colre comme de
raison, eut recours  sa qualit de prince de l'glise (titre avec
lequel on n'a jamais tort), et parla de mettre en pnitence la soeur
converse, qui  son tour se fit connatre, et reut (comme princesse)
les excuses du cardinal humili et (qui pis est) du thologien battu.
Cette obstination de l'abbesse de Chelles fut une vraie peine pour le
duc d'Orlans; et cette peine dura, car la princesse demeura toute sa
vie la patronne et la protectrice du parti jansniste.

Il parat difficile d'crire srieusement l'histoire de cette poque.
Il faut savoir d'autant plus de gr au rdacteur des Mmoires d'avoir
trs-bien dvelopp, dans ce mlange de tant d'intrts divers la
cause de tous les vnemens, les ressorts de toutes les intrigues
intrieures, et ceux de la politique trangre. On sent que nous ne
pouvons nous engager dans ce labyrinthe; et, si nos lecteurs croyaient
y perdre, nous adoucirions leurs regrets, en appliquant  cette
priode de temps, un mot du cardinal Alberoni au duc de Richelieu. Il
lui mandait, dans une lettre crite pour l'engager dans l'intrigue
connue sous le nom de conspiration de Cellamare: _Il ne s'est rien
fait de bien en Europe depuis trente ans, et en France depuis un
sicle_. La France continua encore quelques annes  mriter ce
reproche. Bornons-nous donc, en parlant de ces Mmoires,  ce qui
intresse plus particulirement le duc de Richelieu lui-mme. Aussi
bien son histoire tient-elle  celle des moeurs, c'est--dire,  la
perfection que les mauvaises moeurs reurent alors en France.

On connaissait assez toute cette cour du rgent; mais on trouve ici
quelques anecdotes nouvelles ou du moins peu connues. Telle est, par
exemple, la manire dont on s'y prit pour rendre la duchesse d'Orlans
douairire, moins contraire au systme de Law: ce fut de la rendre
favorable  sa personne. Law tait bel homme; et une princesse de
soixante-trois ans, de moeurs svres jusqu'alors, fut sensible  ses
empressemens; c'est une faiblesse ou une facilit qu'on pouvait
remarquer, mme dans la cour de son fils. Le duc de Richelieu en
tait, comme de raison, un des principaux ornemens. Il brillait dans
tous les ftes, dont plusieurs taient nocturnes et connues alors sous
le nom d'orgies grecques, de ftes d'Adam, etc.; car l'histoire, la
fable, la bible, tout fournissait des sujets ou des allusions  leurs
ordonnateurs: on pourrait dire aussi  leurs ordonnatrices, car les
dames s'en mlaient; entre autres la clbre madame de Tencin, soeur
d'un prtre convaincu de faux et de simonie en plein barreau, au
moment o il levait la main pour faire un parjure, et depuis devenu
cardinal; religieuse sortie de son clotre aprs un scandale odieux,
intrigante, devenue matresse avoue du cardinal Dubois, long-temps
arbitre des grces, et qu'on a vue jouir  Paris, jusques dans sa
vieillesse, d'une grande considration.

Comme le sens de ce dernier mot va srement changer en assez peu
d'annes, il n'est pas mal de dterminer la signification qu'il a
conserve jusqu' ces derniers temps. D'abord, ce mot magique,
_considration_, ne dveloppait gure son influence que dans
l'enceinte assez troite d'un certain public, d'un public _choisi_,
comme on disait. La personne _considre_ tait, pour ce public,
l'objet d'une attention marque, d'un intrt apparent et convenu. Il
fallait la connatre, l'avoir vue, la voir plus ou moins. On la citait
plus ou moins frquemment, mais plus volontiers qu'une autre; il
n'tait pas ncessaire de savoir pourquoi; le demander et t de
mauvais got: il tait rgl que cette existence n'appartenait de
droit qu' tel rang, telle position, telles circonstances, etc.
C'tait un _privilge_ dont le brevet n'existait pas, mais tait admis
comme reconnu valable entre les initis, les seuls intresss 
l'affaire. On et ri d'un tranger qui et attach  ce mot,
_considration_, les ides d'estime, de bienveillance. Seulement elles
n'taient pas exclues: c'tait beaucoup. A la vrit, ces nuances
n'taient pas trs-claircies dans toutes les ttes; mais on
s'entendait, ou l'on croyait s'entendre, ce qui dans le fond revenait
 peu prs au mme: d'ailleurs, il importait de ne pas trop simplifier
cette belle science, dont le mystre faisait le piquant. Cet heureux
temps n'est plus: la trace, et mme le souvenir de ces minuties
enfantines vont disparatre dans une valuation plus juste des hommes
et des choses, presqu'impossible sous un gouvernement despotique, o
presque tous les esprits, faute d'aliment solide, taient rduits  se
repatre de ces illusions.

L'esprit franais tait parvenu  donner une sorte d'agrment  de
pareilles moeurs; mais on sait qu'il avait fait en ce genre bien
d'autres miracles. Tmoin les succs de ceux qui se qualifiaient
eux-mmes les _rous_ du rgent, mot nouveau, introduit alors dans la
langue, ainsi que celui de _braque_. Les courtisans du prince
expliquaient ce mot de _rous_ en courtisans, _gens qui se feraient
rouer pour lui_. Le prince, plus heureux dans son explication, mais un
peu ingrat, prtendait que ce mot voulait dire _gens bons  rouer_.
Cependant il se laissait gouverner par eux; ils influaient sur les
affaires. Le cardinal Dubois les lchait contre les honntes gens
qu'il voulait perdre; et Richelieu remarque positivement qu'ils firent
renvoyer du ministre le respectable et laborieux duc de Noailles,
lequel ne pouvait tenir, dit-il, contre les soupers des _rous_,
surtout ne donnant point  dner, faute alors trs-essentielle de la
part d'un ministre. Plusieurs de ces _rous_ taient des hommes pleins
d'esprit et d'agrment, tels que le jeune comte de Broglie, Noc, leur
chef, que le prince appelait publiquement son beau-frre, parce qu'ils
avaient la mme matresse. Mais le plus singulier de ces messieurs
tait un marquis de Canillac, dont Richelieu rapporte quelques mots
trs-plaisans. C'tait lui qui disait  Law: _Je fais des billets et
je ne les paie pas; c'est mon systme: vous me le volez, rendez-le
moi._ Il mlait quelque sentiment de dcence personnelle aux
complaisances qu'il avait pour le rgent. On l'appelait le lieutenant
de police nocturne, quoiqu' vrai dire, d'aprs le rcit de ces ftes,
on ne voie pas ce que Canillac y empchait; il n'en tait pas moins
pour cette cour une espce de Burrhus: il ne devait pas tre difficile
d'y paratre tel; mais les dtails du rle demandaient beaucoup
d'esprit.

C'est dans cette socit que le jeune duc de Richelieu passait sa vie,
enlevant au rgent quelques-unes de ses matresses, soit femmes de
thtre, soit femmes de sa cour: cela tait  peu prs gal, car elles
vivaient ensemble; et la plus honnte de toutes tait une actrice,
nomme milie, qui, ayant demand quinze mille francs au prince, pour
acheter une maison de campagne, refusa le double de cette somme envoy
par le prince; tandis que madame de Parabre partageait avec Noc la
dpouille des gens de finance, inquits par la chambre ardente. A
tous ces plaisirs se mlaient, comme de raison, quelques duels de
temps en temps. Une tracasserie de socit en occasionna un entre le
comte de Gac et le duc de Richelieu: celui-ci fut dangereusement
bless, et de plus conduit  la Bastille. Pendant sa dtention, on
instruisit son procs; mais, comme il convenait  deux maisons
considrables que le duel ne ft pas prouv, il ne le fut pas, et le
duc de Richelieu sortit de la Bastille.

Sa convalescence y avait t longue, quoique l'amour vnt le consoler,
ou plutt parce que l'amour venait le consoler. Madame de Charolois,
accompagne de la princesse de Conti, ayant gagn ses geoliers  prix
d'argent, lui rendait frquemment des visites nocturnes. C'tait le
sort du duc de Richelieu, d'tre visit  la Bastille par des
princesses. Il y fut remis, quelque annes aprs, peur tre entr dans
la conspiration de Cellamare; il y reut encore la visite de cette
mme mademoiselle de Charolois, et de mademoiselle de Valois fille du
rgent. Ces deux princesses, qui, en dcouvrant le secret de leur
rivalit, s'taient portes  de violens excs l'une contre l'autre,
se runirent pour sauver leur amant. Mademoiselle de Charolois offrit
le sacrifice de sa passion  sa rivale, si celle-ci parvenait 
flchir le rgent. C'tait un combat de gnrosit qu'elles eurent le
plaisir de voir applaudir au thtre, quelques annes aprs, dans la
tragdie d'_Ins_, o Constance fait  Ins le mme sacrifice. Mais,
par malheur, la situation des personnages franais tait plus
complique que celle des personnages de la tragdie. Le pre de
mademoiselle de Valois tait aussi son amant, et la ngociation trana
en longueur. Elle russit pourtant, et le coupable recouvra sa
libert. Il lui fallut voir le rgent, tre tois, maltrait de
paroles, tre appel ingrat. L'ingrat se justifia de son mieux. Il
prtend avoir dit au prince que le penchant des coeurs franais tait
de s'attacher aux descendans de leurs rois, plutt qu' leurs parens
collatraux; que la France allait prir sous ses indignes ministres;
qu'on lui avait montr avec vidence une prochaine tenue
d'tats-gnraux, etc. Mais, ce qui est remarquable, c'est la fin de
son discours. Au reste, dit-il au rgent, puisque le patriotisme est
devenu un crime, puisqu'une soumission aveugle aux ministres, aux
favorites, aux favoris est devenue la seule qui conduise aux
rcompenses, je vous jure que dsormais vous ne trouverez en moi qu'un
dvou serviteur. Il faut convenir que, dans l'ordre des choses o il
vivait, tout conduisait  cette belle morale; mais on peut esprer
qu'elle ne sera plus si ncessaire pour parvenir aux rcompenses et
aux honneurs.

Il parat que cette troisime dtention du duc de Richelieu  la
Bastille laissa dans son me un souvenir profond, et surtout un vif
ressentiment contre le garde des sceaux d'Argenson, autrefois
lieutenant de police. Le ministre sollicita la commission odieuse
d'aller interroger le prisonnier, quoiqu'il et eu d'anciennes
liaisons avec sa famille. Il s'en acquitta d'une manire digne de son
ancien mtier. Aussi le marchal dit-il plaisamment qu'il l'a
recommand  son historien. Mais si l'histoire doit faire justice des
hommes de cette espce, la philosophie doit observer que leur
existence suppose le dernier degr de corruption o une socit
politique puisse parvenir. C'est l'ide que prsente le rcit des
moyens qui conduisirent d'Argenson  la fortune. tabli dans la place
de lieutenant de police, qui n'tait d'abord qu'une charge du
Chtelet, il voua au service de madame de Maintenon une arme
d'espions, dont le nombre s'accroissait tous les jours. Il fit arrter
arbitrairement tous les citoyens qui lui taient suspects: complaisant
pour tout ce qui tait accrdit, terrible pour tout le reste;
formidable au peuple, qui l'appelait _le damn_; devinant comme par
instinct quels hommes pouvaient un jour servir son ambition; et ayant,
par cette sorte de pressentiment, justifi le duc d'Orlans contre les
soupons du roi; esclave des jsuites, perscuteur des jansnistes,
sans aimer, ni har les uns ni les autres; vigilant, laborieux, et ne
cherchant le dlassement de ses travaux que dans un libertinage
obscur. Un got particulier lui faisait rechercher les religieuses, et
l'abbaye de Tresnel fut quelque temps son srail. Il consacrait 
l'embellissement de cet hospice les profits des confiscations qui lui
appartenaient. On peut juger le plaisir malin que le duc de Richelieu
reut de cette dcouverte. Il tait aim d'une religieuse, qui le fit
entrer dans le couvent, dguis en femme, et le mit  porte de
connatre les fantaisies du garde des sceaux. Il en instruisit le
public aprs plus de soixante ans. Sans doute il trouvait juste que,
la police ayant su tous nos secrets, nous sussions  notre tour les
secrets de la police.

Mais de toutes les confidences qu'il fait au public, celle qui sera le
mieux reue sans comparaison, c'est celle qui concerne le fameux
_masque de fer_. Il est enfin connu ce secret qui a excit une
curiosit si vive et si gnrale. C'tait un prince, frre jumeau de
Louis XIV, n  huit heures et demie du soir, huit heures aprs la
naissance du roi son frre. Ce fut une victime de la superstition. La
conduite qu'on tint  son gard, fournit trop de rflexions pour
qu'on s'en permette une seule. Nous renvoyons aux Mmoires pour la
preuve et les dtails de ce fait. Le duc de Richelieu exigea que
mademoiselle de Valois arracht ce secret  son pre. La rputation du
duc d'Orlans aide les lecteurs  deviner quel prix le pre obtint de
sa complaisance. C'est ce que la princesse explique sans dtour  son
amant dans une lettre en chiffre, qui n'a d'honnte que la prcaution
du chiffre.

Aprs avoir rvl des secrets de cette importance, on sent bien que
c'est un parti pris, de la part du marchal, de ne mnager personne.
Aussi les curieux d'anecdotes trouveront-ils dans ses Mmoires toute
l'histoire galante ou scandaleuse de ces temps, les portraits des
princesses, leurs aventures, celles des dames de leurs cours. C'est
Clon vivant dans ces cours, et imprimant, livrant au public son
porte-feuille.

    Vous verrez notre liste avec les caractres.

Quelquefois,  la vrit, les dates ne sont pas prcises; mais il y
supple par des  peu prs, ou des quivalens trs-heureux. _C'tait
dans le temps que madame la princesse de.... aimait M.... et M.... Ce
fut alors que Vaural (vque de Rennes) m'enleva madame de Gontaut;
et c'est dans cette mme anne qu'il eut la marchale et la marquise
de Villars._

Au reste, en nommant ainsi par leurs noms tant de femmes et de
princesses, il prtend n'avoir eu d'autre dessein que de leur donner
une leon instructive: Les princesses doivent, dit-il, songer, comme
les rois, que ceux de leurs courtisans qui paraissent le plus les
adorer, se permettent quelquefois de transmettre  la postrit le
tableau de leurs faiblesses. C'est une intention trs-morale dont il
faut savoir gr au marchal de Richelieu. Quant  lui personnellement,
cette crainte de l'histoire parat l'avoir fort peu gn. Mais
croira-t-on qu'elle ait quelquefois afflig le rgent dans les
dernires annes de sa vie? C'est pourtant ce qui est certain: il
songeait avec peine que les dtails de ses licencieuses folies
seraient transmis  la postrit. Il faut croire qu'il ne se reprocha
pas moins son gouvernement, qui ne fut gures qu'une orgie d'une autre
espce; et surtout que le principal objet, de ses remords fut cette
affreuse banqueroute, dont le souvenir a de nos jours t prsent au
peuple comme une menace capable de rprimer l'ardeur des Franais pour
la libert, achete trop cher, disait-on, par un semblable dsastre.
Il et t sans doute horrible; mais la France avait souffert une fois
ce flau, sans en tre ddommage par la conqute de la libert
politique, et en restant soumise  ce mme despotisme, cause
reproductive de cette calamit, comme de toutes les autres. Revenons
au marchal de Richelieu.

Ce fut vers ce temps qu'il partit pour son ambassade de Vienne, dont
il expose le secret et l'intention. Mais nous ne nous mlons pas des
affaires trangres; et, laissant de ct la politique, nous
n'insistons que sur ce qui reprsente les moeurs de ce temps; ce
mlange de licence et de futilit, revtu de grces et d'esprit,
souvent de facilit pour les affaires; mlange qu'on tait convenu de
regarder comme la perfection du caractre franais. Il sera permis,
sans doute, au caractre franais de s'lever un peu plus haut, et il
est vraisemblable que le marchal de Richelieu aura la gloire d'avoir
t dans ce genre, comme d'pernon dans le sien, le dernier _grand
seigneur_ franais.

Le duc de Richelieu fut au courant des affaires sous le ministre du
duc de Bourbon comme sous la rgence, et  Vienne comme  Paris. On a
vu par la rivalit de mademoiselle de Charolois soeur du duc de
Bourbon, de mademoiselle de Valois fille du rgent, qu'il avait  peu
prs dans les deux maisons les mmes facilits de s'instruire; mais il
tait le plus en liaison avec madame de Prie: c'tait en savoir autant
que le prince ministre. Le portrait qu'il fait de la marquise de Prie
prouve plus de respect pour la vrit que pour la mmoire de cette
dame: elle disposait de tout, et vendait presque tout; intrigante,
spirituelle et libertine, elle gouvernait le prince, et elle-mme
tait gouverne, quant aux affaires publiques, par les quatre frres
Paris. Le duc de Richelieu raconte un trait qui montre  quelle
dangereuse illusion la bonne foi des princes est expose: ce prince
tait enferm avec Dodun, fantme de contrleur-gnral que les frres
Paris maintenaient en place, pour gouverner sous son nom et ne
rpondre eux-mmes de rien; la marquise survient, endoctrine par
Duverney (un des quatre frres) sur une affaire de finance dont il
devait tre question dans cet entretien. Elle se fait expliquer
l'affaire, saisit trs-bien le point prcis de la difficult, et donne
un bon conseil, d'aprs la leon de Duverney. Qu'on juge de
l'admiration de Dodun. _Eh quoi, madame_, lui dit-il, _le grand
Colbert vous a donc transmis son me?_ Se peut-il qu'on ose insulter
ainsi les princes, en les traitant comme de vieux tuteurs de comdie!

On sait comment,  peu prs dans le mme temps, cette marquise de Prie
ravit  la maison du prince son amant, l'honneur de donner une reine 
la France. On cherchait parmi les jeunes princesses de l'Europe une
pouse pour le jeune roi Louis XV. Mademoiselle de Vermandois, soeur
du duc de Bourbon, belle, spirituelle, vertueuse, leve loin de la
corruption gnrale, vivait dans un couvent  Tours. La marquise se
hte de prendre les devans auprs de la princesse, part pour s'assurer
d'elle, et se fait introduire sous un nom emprunt. Malheureusement le
sien tait fort maltrait par le public, et elle put s'en apercevoir
par les rponses franches et naves de mademoiselle de Vermandois.
Cette franchise lui cota le trne; la marquise sortit furieuse, en
laissant entendre ces mots: _Va, tu ne seras jamais reine de France_.
C'est en effet ce qui arriva. Voil donc une princesse, pleine de
vertus et d'agrmens, victime d'une intrigue subalterne et du
ressentiment d'une femme perdue. Tout n'tait pas agrment pour les
princes dans cet ordre de choses, dont la ruine excite des regrets si
douloureux. La marquise continua de braver l'indignation publique, de
lire avec ddain les chansons faites contre elle, en disant: _Voil
comme sont les Franais quand ils sont trop bien_; de jeter au feu les
remontrances du parlement de Rennes et de celui de Toulouse, sous
prtexte qu'elles taient de mauvais ton, et qu'elles _sentaient la
province_: mot plaisant que le duc de Richelieu a d conserver.

Le fruit de toute cette conduite fut de faire renvoyer M. le duc, qui
soutint sa disgrce avec dignit, et qui, spar de madame de Prie,
parut dans sa retraite rendu  sa bont naturelle, aussi estim comme
homme qu'il avait t blm comme ministre.

Ce ne fut pas de lui srement que vint l'ide du projet qui s'excuta
sous son ministre. On donna un compte rendu o l'on supposait un
_dficit_ qui n'existait pas, et qu'on imaginait pour avoir le
prtexte de mettre un nouvel impt: c'tait un faux d'une espce
nouvelle. Nous sommes devenus plus vrais, et la bonne foi de notre
_dficit_ actuel est au-dessus de tout soupon. Il faut croire que
l'_me de Colbert, transmise  madame de Prie_, fut innocente du
mauvais conseil donn au prince, puni, comme tant d'autres, du malheur
d'tre mal environn.

La portion publie des Mmoires de Richelieu renferme les premires
annes du ministre du cardinal de Fleuri. Nous regrettons de ne
pouvoir, par le rapprochement des faits, conduire le lecteur aux ides
que leur rsultat prsente; le portrait du cardinal; l'intrieur de la
cour; les premiers dveloppemens de la jeunesse du roi; les querelles
du ministre et du parlement; l'embarras o se trouve le cardinal par
un effet du zle et du courage de deux conseillers au parlement,
l'abb Pucelles et Mengui; la chanson que, dans sa dtresse, il
demande  M. de Maurepas; le succs de cette chanson, o celui-ci fait
dire aux femmes de la halle:

    Rendez-nous Pucelles, oh gai!
        Rendez-nous Pucelles;

trente sances silencieuses tenues de suite au parlement, et leves
sans avoir ouvert la bouche, par un prsident qui prtendait avoir le
droit d'empcher la discussion des affaires; le cardinal qui renvoie
de Versailles les dputs, en disant _qu'on ne parle jamais d'affaires
au roi_; le profond tonnement de ce cardinal, lorsqu'ils vont  Marly
porter leurs remontrances; le cri de sa surprise et le mot qu'il
rpte au premier prsident: _Ah, monsieur,  Marly!  Marly!  ciel!
et pour parler au roi!_ Joignez  ces belles choses le retour des
querelles religieuses, l'importance des prtres sulpiciens, substitue
 celle des jsuites, rduits, depuis leur chute,  faire des
canonisations pour se soutenir un peu dans le peuple; le ridicule
concile d'Embrun, prsid par le ridicule cardinal de Tencin: toutes
ces tracasseries, il faut en convenir, forment l'histoire de cette
poque.

Tel est donc l'abaissement o une nation peut descendre! On l'a vue
depuis descendre encore plus bas; et son histoire avait, comme elle,
grand besoin d'tre rgnre. Observons que, dans cet intervalle de
quelques annes, cit comme trs-heureux, deux hommes disposaient de
la plupart des places dans l'glise et dans l'tat; l'un d'eux tait
un abb Pollet, qui, dans son parloir de Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
recevait les sollicitations de toute la cour et des dames les plus
titres: _Ce qui ne me surprenait pas_, dit le marchal de Richelieu,
_parce que je les avois vus baiser la main de Law et le suivre mme
dans sa garde-robe_. Le second tait Barjac, valet de chambre du
cardinal. Ce Barjac tait un singulier personnage, et mriterait _un
long article  part_. Il disait familirement: _Nous avons donn
aujourd'hui telle place. Le marchal de Villars est venu nous voir_;
et quelquefois mme, il parlait en son nom, sans faire mention du
cardinal. Les plus grands seigneurs lui faisaient la cour; mais comme
il avait de l'esprit et du got, il fallait y mettre de la mesure. Il
tait, parmi les valets de chambre des ministres, ce que Tibre tait
parmi les empereurs: il voulait que l'adulation ft digne de lui; que
les courtisans, ses flatteurs, ne s'avilissent qu' sa guise; et les
plus grands seigneurs y taient souvent fort embarrasss. Voil de qui
tout dpendait. _Heureusement_, dit le marchal, _Barjac tait un
honnte homme_. _Heureusement_ est le terme propre; c'tait bien fait
alors de rendre grce au ciel de la probit d'un valet de chambre;
elle tenait lieu d'une bonne constitution, au moins pendant le temps
que le ministre restait en place, en conservant le mme valet de
chambre. Mais il tait permis de souhaiter que le bonheur d'une grande
nation repost sur une base plus solide et plus durable.

Nous esprons que le rdacteur se htera de nous donner la suite de
ces Mmoires[3]; ce que nous ne disons pas pour l'obliger de les
crire  la hte. Nous l'avons dj blm d'avoir donn lieu  ce
reproche; c'est  quoi nous bornons notre critique littraire. On
doit lui tenir compte des principes dans lesquels il a rdig ces
Mmoires, et du sentiment patriotique dont il parat anim presque
partout. C'est un beau droit  l'indulgence publique, assur
d'ailleurs plus particulirement au genre de l'histoire. On ne doit
pas rougir de dire avec le plus grand citoyen et le plus grand
crivain de l'ancienne Rome: _Historia quoque modo scripta placet_.

  [3] Cette suite a paru depuis en cinq volumes.




  SUR une brochure ayant pour titre: _Observations sur les Hpitaux_,
    par M. Cabanis.--1790.


On se rappelle le rapport de MM. les commissaires de l'Acadmie des
sciences, sur l'Htel-Dieu, et l'effet que produit sur le public, le
rcit des maux et des abus runis dans ce vaste asile des misres
humaines. Le gouvernement parut ds-lors dtermin  lui substituer
quatre hpitaux, situs en diffrens quartiers de Paris, dont chacun
contiendrait seize cents lits. C'tait sans doute une rforme utile,
et elle parut alors suffisante; mais on cessera bientt d'en avoir
cette ide, lorsqu'on aura lu la brochure que nous annonons.
L'auteur, en rendant justice  l'excellent rapport qui a donn lieu 
une premire rforme, fait sentir tous les inconvniens attachs 
des hpitaux qui contiendraient seize cents malades; bientt les abus
s'y cacheront dans la multitude des dtails. De plus, dans les grands
hpitaux, on est oblig d'adopter des rgles gnrales, sans quoi le
service serait impossible. Les alimens et les remdes se distribuent
aux mmes heures pour tout le monde. Il y a des jours o l'on purge,
des jours o l'on ne purge pas. Dans les grands hpitaux, les plaies
les plus simples deviennent graves, les graves deviennent mortelles,
et les plus grandes oprations ne russissent presque jamais; de ces
observations et de quantit d'autres, l'auteur conclut qu'avant peu on
verra qu'il faut renoncer aux grands hpitaux, et que bientt il n'y
en aura plus que de petits. En vain ferait-on dans les hpitaux les
changemens les plus utiles, si on n'en diminue la grandeur. M. Cabanis
souhaite qu'on leur substitue des hospices de cent ou cent cinquante
lits. Il pense qu'avec cinquante mille cus on peut se procurer un
petit htel propre  contenir ces cent cinquante lits, et tout ce qui
est ncessaire au service d'un nombre gal de malades: or, avec ces
six millions (la somme demande pour les quatre grands hpitaux est de
six  huit millions), on aurait quarante hpitaux de la mme grandeur,
lesquels pris ensemble renfermeraient six mille lits. En rduisant
ainsi ces hospices, il serait moins ncessaire de les transporter hors
des villes. Les hospices pourraient rester au sein de Paris sans de
grands inconvniens pour eux-mmes ou pour le voisinage. Les maisons
qui environnent la Charit ne sont pas plus malsaines que celles des
quartiers les mieux ars.

Parmi les grands avantages que M. Cabanis voit rsulter de ces
hospices, il faut compter pour beaucoup les moyens nouveaux qu'ils
offriraient de contribuer aux progrs de la mdecine. Quand les
mdecins suivent les grands hpitaux, quel fruit peuvent-ils en tirer?
Ce n'est point la nature qu'ils y voient, encore moins la nature aide
par un art bienfaisant; il n'en serait pas de mme dans ces hospices.
Ici l'auteur montre la ncessit des journaux d'hpital; il indique
les diffrentes vues dans lesquelles ces journaux doivent tre
composs, et les conditions auxquelles ils doivent satisfaire. Le
second voeu que M. Cabanis forme pour le progrs de son art, c'est
l'tablissement des coles pratiques, regardes maintenant, dit-il, et
avec raison, par tous les gens senss, comme seules propres  rformer
les tudes de la mdecine. Les mdecins grecs et romains menaient
leurs disciples au lit des malades. Les universits d'Edimbourg et de
Vienne ont, l'une et l'autre, un professeur de mdecine clinique.
C'est dans les salles mmes d'un hpital, que se donnent les leons.
Ce sont les diffrentes maladies qui leur servent de texte. C'est
avec une telle institution, poursuit M. Cabanis, qu'on aurait dans les
lves des surveillans clairs et svres de la mdecine des
hpitaux, surveillans toujours prts  rclamer contre les faussets
ou les exagrations des journaux; et les journaux eux-mmes devant
servir de base  la rputation de celui dont ils porteraient le nom,
le forceraient  redoubler de soins auprs de ses malades, 
perfectionner sa pratique, et  rendre son enseignement le plus clair,
le plus mthodique, pour multiplier le nombre de ses disciples.

Tel est le but principal de cet crit rempli de vues saines et d'ides
utiles. Il nous serait plus difficile de les recueillir, qu'il ne l'a
t  M. Cabanis de les rpandre avec profusion. La forme
administrative  donner aux tablissemens qu'il propose, plusieurs
questions relatives  cette administration, tiennent  des principes
que l'auteur indique, ou tablit avec cette brivet rapide qui dcle
un homme suprieur  son ouvrage, plus occup du bien qu'il veut, que
du talent qu'il ne cherche pas  montrer, mais qu'il montre sans le
vouloir. Egalement vers dans la mdecine et dans plusieurs parties de
l'conomie politique, M. Cabanis parat avoir tudi l'homme sous tous
les rapports; et les considrations morales auxquelles il ramne tout,
par lesquelles il claire ou dcide la plupart des questions que
prsente son sujet, jettent sur cet crit un intrt qu'on n'avait pas
droit d'en attendre. C'est ainsi qu'en parlant des ateliers de
charit, il fait sentir combien il importe  la socit entire de
dpouiller l'aumne des caractres qui la fltrissent, de crer, comme
il le dit, un nouveau systme de bienfaisance gnrale, qui laisse
subsister dans le pauvre le respect que tout homme doit avoir pour
lui-mme, sentiment qui sera partout le plus sr garant de la morale
publique.

L'auteur qui, dans cet ouvrage, se montre l'ami de tous ceux qui
souffrent, ou comme malades ou pauvres, tend sa piti jusque sur une
classe trop nglige jusqu' ces derniers temps. Il se flatte que
l'Assemble nationale, ou d'aprs ses ordres, les assembles
provinciales et municipales chercheront aussi tous les moyens
d'adoucir celui des malfaiteurs et des infortuns qui gmissent dans
les prisons, en attendant que des lois sages, l'influence d'un
meilleur gouvernement et de meilleures formes judiciaires, tant pour
le civil que pour le criminel, diminuent, autant qu'il est possible,
le nombre de ces malheureuses victimes de la socit. Il cite  ce
sujet une belle exprience rcemment faite en Angleterre. D'aprs la
conviction que les prisonniers achvent de se dpraver dans la socit
les uns des autres, que non seulement leur oisivet tarit une source
de production, mais empche qu'ils ne reviennent  la vertu quand ils
sont vraiment coupables, et les corrompt  plaisir quand ils sont
innocens ou n'ont commis que des fautes lgres, le comt d'Oxford a
fait construire des chambres isoles et sans communication entre
elles, o les prisonniers sont traits humainement, bien vtus, bien
couchs, respirent un air pur, ont des alimens sains. L ils exercent
un mtier quelconque; et garantis, par ce moyen, de l'ennui de la
solitude et des mauvais effets de l'oisivet, ils fournissent encore
un bnfice suprieur aux frais de l'tablissement. Le bnfice a t,
l'anne dernire, de cent guines; et ce qui, sans doute, est bien
plus prcieux, quelques prisonniers ont mrit, par leur bonne
conduite, qu'on abrget le temps de leur captivit. Ce sont
aujourd'hui d'honntes gens, des artisans utiles qu'on rendra  la
chose publique. Ainsi, dit M. Cabanis, en remplissant des vues
d'humanit, de raison, de politique parcimonienne, on est, d'un autre
ct, parvenu  faire de vraies infirmeries du crime; et l'on a
dcouvert la mthode curative au moyen de laquelle on pourra le
traiter dsormais comme les autres espces de folie.




  SUR un ouvrage intitul: _Du Massacre de la Saint-Barthlemi, et
    de l'influence des trangers en France durant la Ligue_;
    discours historique, avec les preuves et dveloppemens, par
    Gabriel Brizard.


    L'an premier de la libert.

C'est la date que l'auteur donne  son livre; mais il parat que la
libert existait pour lui, quand il composa son ouvrage. Le succs
qu'il obtint dans une assemble de plus de six cents personnes dut lui
prouver, il y a plus de six ans, que le sentiment de la libert avait
cess d'tre tranger aux Franais. Des circonstances particulires
avaient cependant engag l'auteur  renfermer son ouvrage dans son
portefeuille. Son discours, alors si applaudi, ne sera pas moins
agrable  la lecture; et les recherches historiques dont il est
accompagn, le rendront intressant pour tous les amateurs de
l'histoire de France; les curieux d'anecdotes en trouveront plusieurs
trs-piquantes et peu connues. Cette partie du travail de M. l'abb
Brizard est sans doute celle  laquelle il attache le moins de prix,
mais n'en est pas moins celle qui fera le plus rechercher son livre.
Au reste, l'ouvrage et les remarques qui le suivent sont diriges vers
le mme but. L'auteur se propose de prouver que la Saint-Barthlemi
fut presque entirement le crime des trangers, et que les Franais en
furent les victimes beaucoup plus que les instrumens. On savait assez
que cette horrible dtermination avait t prise dans le conseil
italien de Catherine de Mdicis, compos du chancelier Birague
(Milanais), d'Albert de Gondi, marchal de Retz (Florentin), du duc de
Nevers (Gonzague), et de quelques autres Italiens. On savait que les
principaux confidens de cette trame, ourdie pendant prs de dix-huit
mois, taient trangers, ainsi que la plupart de ceux qui ordonnrent
ou dirigrent les massacres; mais on n'avait point encore montr 
quel point tous les grades subalternes avaient t envahis par ces
mmes trangers, Italiens, Lorrains, Espagnols, Pimontais, etc. On
peut dire que les Franais seuls taient, en quelque sorte, devenus
trangers en France. Ce fut en partie pour cette raison que cet
affreux complot trouva un si grand nombre d'excuteurs empresss ou
dociles.

L'auteur, aprs avoir trac rapidement toutes les horreurs de la
Saint-Barthlemi et rappel les noms de tous ces assassins trangers,
oppose  cette liste celle des vertueux Franais qui se signalrent,
ou par un refus gnreux d'obir  des ordres barbares, ou par une
protection plus gnreuse encore accorde aux victimes de cette cour
monstrueuse. Les hommages des gnrations suivantes avaient dj
consacr plusieurs de ces noms connus, tels que ceux de Crillon,
d'Orthe, Montmorin-Sthaem, de Tende, Hennuyer, etc. Mais recueillis
avec plus de soins par M. l'abb Brizard, leur nombre est plus grand
qu'on ne le croit d'ordinaire. Il est vrai que c'taient de simples
citoyens, des bourgeois; et jusqu' ces derniers temps, plusieurs de
nos historiens, en rptant les noms de Parchappe, Grollot, Blancher,
etc. auraient cru droger  la dignit de l'histoire. Il semble qu'aux
yeux de ces crivains, l'entre de l'histoire doit tre garde, comme
celle des cours, par le gnie de l'tiquette, et qu'un accs trop
facile n'y doit pas tre permis aux vertus plbennes. On ignorait
presque entirement plusieurs de ces noms vulgaires, que M. l'abb
Brizard ressuscite; et cependant Henri IV les connaissait, les citait
souvent avec un attendrissement visible. Il se plaisait  rappeler les
services qu'il avait reus de ces modestes citoyens, les sacrifices
qu'ils lui avaient faits; et quelques-uns d'entre eux tant morts
depuis, victimes de leur zle pour sa cause, il n'en parlait que les
larmes aux yeux. Il les appelait les _martyrs d'tat_, liant ainsi
l'ide de leur mort  celle de la reconnaissance que leur devait la
patrie, et que lui-mme conservait pour leur mmoire.

On sait qu'aprs la cour italienne de Mdicis, les princes de la
maison de Guise furent prs de cinquante ans le plus grand flau de la
France. M. l'abb Brizard fait le portrait de chacun de ces princes,
et les caractrise par leurs traits les plus distincts. Ce fut une
fatalit bien trange et bien funeste  la France, que la runion des
talens partags entre tous ces princes, le grand nombre de leurs
enfans, dous  peu prs des mmes avantages, la beaut, l'esprit, les
agrmens; l'inquite activit des princesses de cette maison, dont
plusieurs sont encore clbres de nos jours. A l'exemple de Mdicis,
il remplirent de leurs allis, de leurs amis, c'est--dire de Lorrains
et d'Allemans, toutes les places dont ils purent disposer. L'auteur
donne sur chacun de ces princes et de ces princesses des dtails
trs-curieux. On avait fait alors un livre intitul: _la France
italienne_. Le titre et t plus conforme  la vrit historique,
s'il et t: _la France italienne et lorraine_. On a peine 
concevoir qu'elle ait pu rsister  cette double invasion, qui se
perptua plus de cinquante annes par le versement continuel des
Italiens, qui, recrutant sans cesse la foule de leurs compatriotes,
venaient envahir ce beau royaume. Il est de fait qu'ils taient
presque parvenus  exclure les Franais de toutes les grandes
dignits, et des plus petites fonctions lucratives, depuis le grade de
marchal de France, jusqu'au plus petit commandant de place, jusqu'au
plus petit grade de l'arme, depuis le cardinalat jusqu'au plus petit
bnfice, depuis la premire place de surintendant jusqu'au plus mince
emploi de financier. C'est ainsi que la nation, pendant un
demi-sicle, porta la peine de l'inconcevable faiblesse et de
l'aveuglement de Henri II, qui, partag entre Diane de Poitiers sa
matresse et Catherine de Mdicis sa femme, immole  l'une les princes
de sa maison, en couvrant de tous les honneurs les Guises qu'elle
protgeait;  l'autre sa nation entire, en l'abandonnant en quelque
sorte aux Italiens, qui, concourant avec les Lorrains pour la ruiner,
la corrompirent encore d'avantage: ce furent eux qui y apportrent
l'usage des poignards, des stilets, des poisons, les jeux de hasard,
l'espionnage, l'astrologie judiciaire, les bouffons, les charlatans,
toutes les modes qui dpravent les moeurs, et jusqu' celles qui
dpravent le corps, puisque ce fut Catherine de Mdicis qui
introduisit en France l'usage des baleines qui emprisonnent la taille.

L'auteur, toujours fidle  son dessein de venger l'honneur national,
passe en revue les crivains qui secondrent les vues de cette cour,
qui s'avilirent jusqu' justifier cette suite de meurtres, ou qui
depuis servirent l'Espagne contre Henri IV et la maison de Bourbon. Il
prouve, par le fait, que la plupart de ces misrables taient sujets
des princes lorrains, ou Pimontais, cossais, Irlandais, Italiens. Il
leur oppose la liste des crivains qui dtestaient ces horreurs, et
qui consacrrent leurs veilles  la dfense des droits de la maison de
Bourbon. Dans cette liste se trouvent les noms de presque tous les
gens de lettres estims alors, et qui le sont encore de nos jours,
tels que les Pithou, du Moulin, Sainte-Marthe, Savaron, Pasquier,
Bodin, Duvair, Rapin, Le Roi, Passerat, les auteurs de la satire
_Menippe_, etc., sans compter Amyot et Montaigne, les plus illustres
de tous, qui, dans des ouvrages trangers aux affaires publiques,
eurent occasion de montrer leur attachement pour le jeune roi de
Navarre.

Aprs avoir prouv qu' la cour, dans le reste de la France, dans
l'pe, dans la robe, dans l'glise, dans les lettres, les plus fameux
coupables, soit pour le projet, soit pour l'excution de ce crime,
taient des trangers, il restait  justifier les classes infrieures
et cette multitude de Franais gars, qui se rendirent complices et
instrumens de leur fureur. C'est ce que fait M. l'abb Brizard, en
rappelant au souvenir de ses lecteurs tous les moyens dont on se
servit pour aveugler ce peuple et l'enivrer de fanatisme. Les coles,
les chaires, les confessionnaux taient aux ordres des ennemis de la
nation, et retentissaient depuis long-temps des maximes les plus
affreuses. Plusieurs de ces crivains odieux dont nous avons parl,
taient en mme temps prdicateurs, et ordonnaient le meurtre au nom
de l'vangile. Ainsi, ces trangers taient les vrais coupables, et
l'ignorance du peuple tait la premire cause de ses garemens. Sa
misre, qui ajoutait  sa frocit, tait, ainsi que son fanatisme,
l'ouvrage de ses corrupteurs et de ses tyrans; et la nation,
gouverne, trompe, dpouille par toutes ces hordes trangres, mit
le comble  ses maux, en se rendant complice des fureurs dont ils
devinrent eux-mmes les victimes. Eh! comment le peuple, enlac de
toutes parts, et-il pu chapper  tant de piges runis,  la
profonde sclratesse de Mdicis,  trois rgnes oppresseurs des
machiavlistes dirigs par elle,  l'estime et  l'avidit de ses
Italiens,  l'adresse et  l'ambition des Guises, et  l'or et aux
intrigues de l'Espagne,  l'ascendant de Rome, de cette foule de
moines, de thologiens, de prcheurs, de lgats, de cardinaux, 
toute cette milice des papes, habitue  manier les armes de la
superstition? Voil ce qui prpara, entretint, perptua si long-temps
cette rage fanatique; voil ce qui fit renouveler, pendant vingt ans,
les actions de grces  l'tre suprme, et les processions par
lesquelles les Franais le remercirent d'avoir russi  massacrer
cent mille de leurs frres.

Un des chapitres les plus curieux est celui o l'auteur passe en revue
_les ambitieux tonsurs_ (ce sont ses termes), qui ont trahi la France
pour faire leur cour  Rome, obtenir le chapeau de cardinal, ou par
reconnaissance de l'avoir obtenu. La liste est longue; cependant
l'auteur perd courage, et termine sa liste au rgne de Henri IV: il
pouvait la prolonger.

Un autre chapitre,  qui les circonstances actuelles attachent par
malheur un nouvel intrt, est celui _des vice-lgats d'Avignon_:
C'est, dit-il en parlant de cette ville, c'est dans cet atmosphre de
fanatisme que s'chauffaient toutes les ttes mridionales de la
France. Si la Provence, le Languedoc, le Dauphin, Lyon mme, se sont
plus ressentis des fureurs de la ligue, c'est l'effet du voisinage du
vice-lgat et de la cour d'Avignon: c'taient le centre des intrigues,
l'arsenal o se forgeaient les armes et les chanes du Dauphin, du
Lyonnais, de la Provence et du Languedoc; c'tait l'entrept des
indulgences et des brefs incendiaires. C'est l que Charles IX et
Henri III avaient t prendre le got des processions ridicules, des
confrries de pnitens, de ces indcentes mascarades qu'ils
transportrent  leur cour. Telle est donc l'origine de ces pieuses
farces qui ont entretenu jusqu' nos jours, dans les provinces
mridionales, un fanatisme presque teint dans le reste du royaume, et
dont les dernires tincelles viennent d'alarmer un instant ceux qui,
trop vivement frapps des maux causs par la superstition, ne la
croient jamais _assez morte_. M. l'abb Brizard observe que nos rois
eussent pargn bien des malheurs  leurs sujets, et peut-tre 
eux-mmes bien des inquitudes, s'ils se fussent remis en possession
d'Avignon et de son territoire, comme ils le pouvaient, pour la
modique somme de quatre vingt mille florins d'or, pour laquelle cette
ville avait t engage au pape.

Nous ne pousserons pas plus loin l'extrait d'un livre dont le
principal mrite est de rassembler sous les yeux du lecteur un grand
nombre de faits dtachs, historiques, anecdotiques, accompagns de
rflexions saines et judicieuses. Cet ouvrage ne saurait manquer
d'ajouter  l'opinion qu'on avait du talent de M. l'abb Brizard, dj
connu par plusieurs productions estimables, et notamment par celle qui
a pour titre: _De l'amour de Henri IV pour les lettres_.




  SUR un ouvrage intitul: _Despotisme des Ministres de France_, ou
    _Exposition des principes et moyens employs par l'aristocratie
    pour mettre la France dans les fers_.--1790.


Chacun de ces deux titres semblait promettre un ouvrage intressant,
et la seule raison de se dfier de cet augure tait peut-tre la
longueur de l'ouvrage mme.

D'aprs le premier titre: _Despotisme des Ministres de France_, on
pouvait croire que l'auteur allait dvelopper les moyens par lesquels
les ministres avaient assur, tendu, affermi l'autorit royale. On
pouvait de plus se flatter que, considrant les ministres sous un
autre point de vue, l'auteur allait montrer comment ils taient
parvenus  faire, de cette autorit, l'instrument de leur ambition
personnelle, de leurs vues particulires, de leurs caprices, et enfin
le jouet de leurs subalternes, quelquefois mme de leurs derniers
sous-ordres. Le dveloppement de leurs ruses et de leurs manoeuvres
et fourni quelques pages  Tacite; et,  son dfaut, Sutone et
attach la curiosit par le rcit d'un grand nombre d'anecdotes fort
agrables et fort divertissantes. On sait qu'en ce genre les hommes
instruits, ou (comme on dit) _les gens au fait_ peuvent fournir
d'excellens Mmoires.

Le second titre: _Exposition des principes et moyens employs par
l'aristocratie pour mettre la France aux fers_, parat encore plus
heureux, et promettait davantage. L'auteur pouvait rduire en
rsultats trs-piquans la partie la plus essentielle de l'Histoire de
France. On et t fort aise de voir comment, aprs les premiers coups
ports  l'aristocratie fodale, l'esprit aristocratique, contre
lequel les rois avaient appel le secours du peuple, parvint  tourner
contre les peuples l'autorit des rois; comment se prpara le trait
tacite entre le trne et l'aristocratie: trait par lequel il semblait
que les grands et le clerg se fussent engags  promettre au roi la
soumission du peuple,  condition de recueillir seuls tous les
avantages de l'union politique; trait qui a subsist dans sa teneur
jusqu'au moment o le peuple averti de sa force par ses lumires, a
rclam ses droits, ou plutt les a repris; car autrement, qu'est-ce
qu'une rclamation du peuple?

Il ne serait pas moins curieux d'examiner comment on avait su attacher
 ce systme d'oppression lgale les intrts de certains corps, ou
des hommes qui pouvaient exercer sur ces corps une influence
d'autorit ou d'opinion; comment, pour appuyer ce systme anti-social,
on avait su recruter dans le peuple mme la classe de ses oppresseurs,
par l'invention de l'annoblissement et par tant d'autres moyens
connus. Le fond de ces ides n'est pas neuf, sans doute; mais il est
ais de sentir ce que le talent peut encore en tirer.

C'est ce qu'on aurait tort de demander  l'auteur de cet ouvrage. Nous
avons cependant fait entendre qu'il est curieux  certains gards. En
voici la preuve.

On est tonn de retrouver dans un livre rcemment sorti de la presse,
des ides qui, depuis long-temps ridicules aux yeux de tous les bons
esprits, font rire maintenant -peu-prs tout le monde. Sans les faits
dont la date atteste celle du livre, on croirait qu'il fut crit, il y
a trente-cinq ou quarante ans,  l'poque des disputes du jansnisme,
des querelles du ministre et du parlement. On a le plaisir de voir
prouver longuement que les remontrances du parlement de Paris, de
Rennes ou de Toulouse, avaient raison contre tels ou tels arrts du
Conseil. Et puis, l-dessus, de grandes hardiesses contre les
ministres, mais de ces hardiesses parlementaires, qui sont aujourd'hui
si plaisantes; le tout appuy par de grands passages de _Pasquier_ ou
d'_Omer Talon_. N'oublions pas une rfutation trs-srieuse des dits
du mois de mai 1788. Il parat que l'auteur a surtout conserv un vif
ressentiment _contre la cour plnire_. C'est une belle rancune.
L'dit du timbre de la mme poque est aussi expos  de grandes
critiques, qui probablement resteront triomphantes; mais le chapitre
o l'auteur parat le plus fort, c'est celui o il examine _ce qui
constitue l'essence de l'enregistrement des lois_. Nous esprons qu'
cet gard les mprises de la postrit ne sauraient tre bien
dangereuses, et que ce chapitre peut impunment rester sans
rfutation.

Nous avons dit un mot des hardiesses de l'auteur; il faut parler de la
sagesse qui les accompagne. Voici le titre d'un chapitre particulier:
_Notre histoire offre plus d'un exemple de rois gars par leurs
courtisans_.

On sent que les ides de politique, d'administration, de finances
doivent tre -peu-prs de la mme force. Il suffira d'en donner pour
preuve l'approbation dont il honore l'invention des rentes viagres.

Croirait-on que l'auteur, qui ne laisse percer nul esprit
d'innovation, ni mme aucun esprit, admet, ou plutt tablit avec
force la ncessit d'une rforme dans l'ducation publique? Rien ne
prouve mieux (soit dit en passant)  quel excs cette ducation est
absurde, puisqu'une rforme a paru ncessaire  un crivain de cette
trempe. Il trace son plan avec une facilit surprenante; rien ne
l'embarrasse: la raison en est simple. _Les matres_, dit-il, _sont
tout trouvs_. Ce sont messieurs de la congrgation de l'Oratoire.
Quant au plan, on nous dispense vraisemblablement d'en parler. Nous
observerons seulement que, pour donner lieu  l'excution de ce plan,
il et fallu que les parlemens triomphassent de la nation en 1789,
comme ils avaient triomph du roi en 1788: arrangement qui n'a pas
russi; c'est dommage.

Ce qu'il y a de plus divertissant dans cette trange production, c'est
la table des chapitres de l'ouvrage. L'auteur y devient tout--coup
une espce de Montesquieu par la singularit de ses titres; et
quelquefois les chapitres eux-mmes sont trs-courts: nouvelle preuve
de profondeur et de gnie. Il est vrai que plusieurs de ces titres
ressemblent  ceux de William Pikle ou de Tristram Shandy.
_Maladresse_; _Changement de scne_; _Il est plus facile d'accuser que
de confondre_; _Fausses apparences_. Le style est quelquefois digne
des ides rpandues dans le chapitre. Voici un de ces titres: _Dans la
Lgislation.--La promptitude est une fournaise, et l'uniformit une
faux tranchante_.

Mais de ces chapitres, le plus factieux est intitul: _Ce que doit
faire un citoyen honnte homme qui voit son roi dans l'erreur_. Il
n'est pas que, parmi nos lecteurs, il ne se trouve des gens curieux,
comme nous l'avons t, de savoir quelle conduite il faut tenir s'il
arrivait un pareil malheur. Le voici. Il faut alors _dire au
Souverain_, avec Burlamaqui, _que les Rois qui prennent tout_
(apparemment que l'auteur ne connat que cette erreur-l dans les
Rois, car il ne parle d'aucune autre), _les Rois qui prennent tout,
possdent seuls tout l'tat; mais aussi l'tat s'puise d'hommes et
d'argent. Attendez une rvolution. Cette puissance monstrueuse ne
saurait durer; au premier coup qu'on lui porte, l'idole tombe, etc._
Voil ce que disait Burlamaqui quand son roi tait dans l'erreur, au
moins dans l'erreur de tout prendre. Mais on oublie de nous apprendre
si Burlamaqui allait lui-mme porter au roi ces grandes vrits, ou
s'il se contentait de les consigner dans ses livres de droit
politique; diffrence essentielle, au moins quant  l'effet du moment.

Finissons, car on pourrait croire que nous avons voulu nous gayer, ce
qui serait bien naturel aprs la lecture d'un pareil ouvrage, mais ce
qui serait trs-blmable en rendant compte d'une production si
volumineuse.

On revient malgr soi  la surprise que fait natre la publication
d'un tel ouvrage, dans un moment tel que celui-ci. Elle prouve qu'il
est des hommes dont la raison ne peut tre claire par la raison
publique. Mais une rflexion console; c'est de voir que les absurdits
reproduites si navement par l'auteur, n'excitent plus gure que cette
espce de rire produit par l'aspect d'une mode suranne. Il n'y a pas
long-temps que ces ides osaient se montrer partout: et dj elles
semblent se perdre dans un grand lointain, et s'tre recules comme
dans l'enfoncement d'un sicle.




  SUR un ouvrage intitul: _La Constitution venge des inculpations
    des ennemis de la Rvolution_; Discours prononc par M. le
    maire de Congis, cur de la paroisse, lors de la prestation du
    serment civique.--1790.


Parmi cette foule de harangues prononces  l'occasion du serment
civique, le public a paru distinguer, avec intrt, ce petit discours
qu'on ne lit pas sans motion: c'est la raison qui parle, avec une
simplicit touchante, le langage du vrai christianisme; c'est l'me de
Fnlon se dveloppant avec sa candeur devant des mes aussi simples,
mais moins claires que la sienne. Nul autre ton ne pouvait convenir
ni  l'orateur ni  l'auditoire. Sans doute c'est ce genre d'loquence
que Fnlon portait dans les modestes glises des villages de son
archevch; car il ne ddaignait pas d'y faire entendre sa voix. On
sait mme qu'il se faisait un devoir de visiter les humbles chaumires
des habitans de la campagne, et de devenir ainsi, en quelque sorte,
membre du _bas clerg_, expression qui peut-tre lui paraissait
trange, pour dsigner un prtre faisant son devoir.

Le mrite de ce discours s'est encore trouv rehauss par des
circonstances particulires; on l'a mis en opposition avec les
mandemens de quelques vques, avec les crits de quelques membres du
_haut clerg_. On a t frapp, malgr soi, du contraste remarquable
entre la conduite d'un pauvre et vertueux pasteur, et celle de ces
prtres opulens, de ces aptres millionnaires qui cherchent, dans les
cendres d'un fanatisme presque teint, les tincelles d'une guerre
civile, pour dfendre, au nom de la religion, des richesses qu'elle
leur interdit. C'est aux environs de Paris que ce discours a t
prononc: que n'a-t-il pu l'tre dans la principale glise de Nmes ou
de Montauban!

Aprs un exorde trs-court, o l'orateur (on os  peine lui donner ce
nom) expose les raisons qui empchent passagrement de sentir les
avantages de la nouvelle constitution, il s'engage (et c'est la
division de son discours)  repousser les deux grands reproches
rpts par les ennemis du bien public: Ils savent, dit-il, que vous
tes attachs  une religion qui a Dieu pour auteur, et ils vous
disent que la constitution nouvelle lui porte de criminelles
atteintes; ils savent que vous tes attachs  votre roi, et ils vous
disent que la nouvelle constitution en avilit la dignit: odieuses
imputations dont vous allez comprendre toute la fausset.

Il tablit que la nouvelle constitution, loin de porter atteinte  la
religion, emprunte d'elle tous ses principes: galit, indulgence,
tolrance, humilit; c'est la doctrine de Jsus-Christ, et l'orateur
le prouve par diffrens passages de l'vangile, par l'exemple du
sauveur communiquant avec les pcheurs, avec le juif et le
samaritain. L'galit surtout lui parat le principe fondamental de la
religion chrtienne. C'est ce principe d'galit, inn chez les
hommes, qui contribua le plus  rpandre les lumires du
christianisme; et dans les derniers sicles mme, c'est ce qui le fit
recevoir avec tant d'ardeur au Japon, o le peuple gmissait cras
sous le joug aristocratique. L'orateur se contente d'indiquer ici,
d'un mot et avec sagesse, ce qu'il ne devait pas dvelopper davantage
 ses paroissiens. Les lecteurs plus instruits savent que le
christianisme, aprs avoir t prs d'oprer, en paraissant au Japon,
une rvolution politique, aprs s'y tre introduit en prchant
l'galit, l'humilit, fut banni de cet empire par l'orgueilleuse
dmence d'un prtre portugais, qui s'avisa de disputer le pas  l'un
des premiers officiers du roi. Le peuple, qui d'abord avait saisi avec
une avidit inconcevable la nouvelle doctrine dont il esprait la fin
de ses peines et de son avilissement, crut, en voyant ce ridicule
orgueil, qu'on l'avait tromp. Il prta des desseins perfides  des
hommes dont la conduite tait si oppose aux principes de la religion
qu'ils annonaient. On voit que saint Franois-Xavier avait prch le
vrai christianisme, celui de l'vangile: et c'est par l qu'il avait
russi. Mais ce succs ne se soutint point, parce qu'ensuite on prcha
un christianisme tout diffrent, celui de notre haut clerg;
distinction que les Japonais, peuple fort ignorant, ne purent jamais
comprendre, faute d'tre au fait de l'histoire ecclsiastique.

Le bon cur-maire passe au second reproche fait  la constitution par
ses ennemis. Il montre que la constitution, loin d'avilir la majest
du trne, la rehausse infiniment: et c'est ce qu'il prouve par
l'numration de toutes les prrogatives qu'elle lui donne et qu'elle
consacre. Il n'a pas de peine  faire sentir  ses auditeurs que tout
le mal qui se faisait au nom du roi, et  son insu, sans tre pour lui
d'aucune utilit, sans lui apporter aucune jouissance personnelle, n'a
servi trop long-temps qu' dgrader ce nom si respectable, aujourd'hui
si chri dans la personne de notre vertueux souverain. Il donne
ensuite  ces hommes simples l'ide de la libert vritable. Il
dplore les premiers effets de la licence, et les flicite de n'avoir
aucunement particip aux violences commises autour d'eux. Il les
remercie de l'estime et de la confiance qu'ils lui ont montres, en le
nommant chef de leur corps municipal. Par la nature, la religion et
la loi, je suis votre gal, votre frre: par la religion et la loi, je
suis encore votre pre, puisque vos intrts me sont confis sous ce
double rapport; et je jure, dans le temple de Dieu mme, de remplir 
votre gard les devoirs que ce double rapport m'impose.

Il leur fait ensuite prter le serment civique; et la crmonie
acheve: A prsent, dit-il, vous tes Franais. Il finit par une
invocation simple et touchante  la divinit. _A prsent vous tes
Franais_, est  la fois d'un mouvement noble et d'un sens profond. On
pourrait dire  ce vertueux cur, et  ceux qui ont donn le mme
exemple: A prsent, vous tes de vrais chrtiens et de dignes aptres
d'une religion que vous rendrez respectable. Qu'on suppose, en effet,
que la religion n'et jamais eu que de pareils ministres, qui pourra
nier qu'elle n'et t la bienfaitrice de la terre? Quel incrdule
assez froid, quel raisonneur assez dur et tent jamais d'branler les
fondemens d'une religion, qui ne se ft manifeste que par des vertus
et des bienfaits? ou si l'on l'et essay, quel succs pouvait-on
attendre d'une pareille tentative? C'est sans doute ce sentiment
qu'exprimait un autre prtre, non moins vertueux, lorsqu'en apprenant
le dcret de l'assemble nationale sur les biens du clerg, il dit
pour toute expression de regret: J'aurai donc le plaisir de voir,
avant ma mort, la religion respecte! Celui qui parlait ainsi est
pourtant jeune encore, pourvu non trs-richement, mais avantageusement
de biens d'glise, dont il perdra sans doute une grande partie. Il
faut convenir qu'un tel prtre, capable d'un si noble dsintressement,
parat un peu plus convaincu de la religion, et fait plus pour elle
que les dfenseurs des proprits ecclsiastiques.




  SUR un ouvrage intitul: _Expos de la Rvolution de Lige en
    1789, et de la conduite qu'a tenue  ce sujet Sa Majest le Roi
    de Prusse_; par M. de Dohm, conseiller intime de Sa Majest, et
    son ministre-plnipotentiaire pour le directoire de Clves, au
    cercle du Bas-Rhin et de la Westphalie; traduit de l'allemand
    par M. Reynier.--1790.


On a vu un temps (et ce temps n'est pas trs-loign) o un crit d'un
conseiller-priv, commissaire au directoire d'un cercle d'Allemagne,
sur les dmls d'un peuple avec son prince, n'et intress en France
qu'un petit nombre d'hommes vous  la politique ou  la diplomatie,
et quelques amis de l'humanit. Il n'en est plus ainsi: les
circonstances ont attach aux ouvrages de ce genre un intrt presque
universel. La cause de Lige est devenue celle de la libert; et sous
ce seul rapport, l'crit que nous annonons et trouv un grand nombre
de lecteurs; mais cet intrt du sujet passe bientt  l'ouvrage mme
par la manire dont il est trait, par les rflexions que l'auteur y a
rpandues, par le genre des questions qu'il lve; questions qui, pour
la plupart, doivent probablement, avant peu d'annes, s'agiter sur de
plus grands thtres, et dont la solution importe  l'humanit
entire. L'ouvrage de M. de Dohm doit, sous ce point de vue,
intresser principalement les Franais; il leur rappelle des souvenirs
rcens et prcieux; et en les ramenant sur le pass, il tourne en
mme temps leurs yeux vers un avenir qui a prsent quelque temps une
perspective effrayante. Les malheurs qui menacent les Ligeois,
spars de leur prince, rendent plus chre et plus respectable aux
Franais la conduite du vertueux Louis XVI, uni  son peuple pour
prvenir des calamits nouvelles, et assurer le bonheur des
gnrations futures, sans le faire acheter par des dsastres  la
gnration prsente.

C'est ce que n'a point fait le prince-vque de Lige, qui s'en est
rapport, dit-il,  l'avis unanime de tous ses conseillers: mais le
meilleur de tous tait son coeur, qui l'avait d'abord si bien conduit,
qui le fit d'abord aller au-devant des voeux de son peuple, lui fit
prendre le ton d'un pre, en engageant son clerg  satisfaire de
justes demandes, et  concourir au soulagement de la classe la plus
indigente de ses sujets. Tels sont quelquefois les premiers mouvemens
des princes, jusqu'au moment o les conseillers arrivent; et voil
pourquoi le peuple, que l'on dit si aveugle et si juste, aime
trs-souvent les princes et presque jamais les conseillers. Revenons 
l'ouvrage de M. de Dohm.

Ceux des lecteurs franais qui ne connaissent pas ses crits, et
l'esprit philantropique qui les anime, s'tonneront peut-tre de voir
un publiciste allemand, un ministre d'un roi absolu sortir de la
routine diplomatique, s'lever aux ides premires de raison et de
justice gnrale, prfrer le fond aux formes, et en appeler
hardiment  la vritable justice et  l'ternelle raison. Plusieurs
publicistes allemands, trop attachs aux formes admises dans le corps
germanique, eussent voulu que le roi de Prusse se ft rendu
l'excuteur aveugle du dcret prcipit de la chambre impriale, et
et consomm la ruine des Ligeois dans les meilleures formes de
procs. Cette conduite et pu tre approuve par ceux qui placent
avant tout la justice d'empire; mais elle n'est ni la seule ni la
premire; il en est une plus ancienne, encore plus respectable: et
c'est  cette justice que le roi de Prusse en appelle par la voix d'un
ministre philosophe, digne de la rclamer en son nom.

M. de Dohm commence par un expos succinct de la constitution de
Lige, fonde sur des contrats qui paraissent prouver, ainsi que
plusieurs monumens du moyen ge, que, dans ces sicles appels
_sicles d'ignorance_, on connaissait les droits de l'homme, sans en
parler autant que de nos jours. L'heureuse libert civile dont
jouissait le pays, ne fut point trouble jusques sous la rgence du
prince-vque actuel. Bientt s'levrent des troubles qui n'ont pas
une origine bien noble. Il s'agissait du droit lucratif de donner,
dans le bourg clbre de Spa, des bals et des jeux de hasard. Cette
querelle amena la question _sur la lgalit des octrois de jeu,
accords par l'vque seul sans le concours des tats_. Le prince
porta la querelle au tribunal de la chambre impriale. La cause prit
de l'intrt en se liant  une question plus importante: _Si le prince
seul, en matire de police, peut porter des dits; ou s'il a besoin,
pour ses dits, ainsi que pour toute autre nouvelle modification de la
libert du citoyen, du consentement des tats_. Cette querelle
importante est reste jusqu' prsent indcise au tribunal de la
chambre impriale, qui n'a port que des dcisions provisoires. Les
dbats continurent, et produisirent mme des violences. De cette
querelle, il en sortit plusieurs autres, qui, en d'autres temps,
eussent t peu dangereuses. Le rtablissement d'un impt, dsagrable
au peuple, acheva d'aigrir les esprits. Enfin, le renchrissement du
pain, effet d'un mal physique, parut au peuple, dj si indispos, un
tort du gouvernement, un mal politique; et le prince diffrant
d'assembler les tats plus d'une fois promis, le peuple regarda les
conseillers de son chef comme les artisans de ses maux. Tel tait
l'tat des choses, lorsque la nouvelle de ce qui s'tait pass  Paris
en juillet 1789, les frappa, les enthousiasma et les porta  suivre
l'exemple d'un grand peuple qu'ils aiment, avec lequel ils ont des
liaisons naturelles, plus puissantes que les liaisons accidentelles
qu'ils ont avec les Allemands.

Guid par le sentiment le plus sr, dit M. de Dohm, le prince-vque
vint au devant des voeux de son peuple. Il secourut la classe
indigente; il invita son clerg  supporter galement les impts et 
renoncer pour jamais, sans condition, sans rserve, aux privilges qui
les en exemptaient. Si la conduite du chef fut magnanime, la manire
dont son peuple la reut ne le fut pas moins; mais il mla cependant 
l'expression, d'ailleurs touchante, de sa reconnaissance, des voeux
pour un bien plus important que l'galit dans la rpartition des
impts: le rtablissement de la libert, et l'abolition du rglement
de 1684. Qui peut blmer, poursuit M. de Dohm, ce voeu d'un peuple
noble,  qui l'on promet de terminer, et qui en connat la source
toujours renaissante? Il faut savoir qu'avant 1684, les dputs de la
capitale et de vingt-deux autres villes, qui ont, d'ancienne date,
sance et droit de suffrage  la dite de l'tat, taient nomms par
la bourgeoisie. Mais l'vque Maximilien-Henri, de la maison de
Bavire, qui runissait l'lectorat de Cologne, l'vch de Munster et
d'Hildesheim, abusant de sa puissance et de ses troupes trangres,
s'attribua lui-mme arbitrairement la nomination de la moiti de la
magistrature de la capitale, et sut se procurer encore, sur le choix
de l'autre moiti, une telle influence, que la pluralit fut toujours
dvoue  l'vque. Il en usa de mme  l'gard des autres villes, et
ds-lors le tiers-tat fut regard comme ananti. Mais le sentiment de
la libert subsistait dans les coeurs. Il osa se montrer, et le voeu
du peuple fut port au prince-vque, qui donna par crit son
consentement  tout ce que le bien de son peuple pourrait exiger. Les
Ligeois demandrent la dposition de l'ancienne magistrature. La
dposition s'ensuivit, et leurs places furent donnes  ceux qui, par
leur caractre et leur conduite publique, s'taient acquis la
confiance de leurs concitoyens, et qui, dans la cause de la libert,
avaient combattu pour elle.

Le prince approuva tout. Il vint de son chteau de Seraing  la ville,
fut reu avec la plus vive allgresse, et confirma, par sa propre
signature, les nouvelles lections. Il tmoigna aux nouveaux
magistrats sa confiance et sa considration: il les invita  sa table
avec des plnipotentiaires des cours trangres. Il procura mme 
tous les gens de sa maison, des cocardes que le peuple portait en
signe de la libert reconquise. Il renouvella expressment, par une
lettre adresse aux nouveaux magistrats, la convocation dj faite
pour l'assemble des tats. Tout le pays tait pacifi par l'accord
d'un bon prince avec un bon peuple; mais cette joie ne fut pas de
longue dure. Le 27 aot, on apprit  Lige que le prince avait, la
nuit dernire, quitt son chteau de Seraing sans qu'on st o il
tait all. Peu de temps aprs, il crit que, dans la crainte que les
dlibrations de la prochaine assemble ne fussent tumultueuses et
nuisibles  sa sant, il s'tait dtermin  s'loigner pour quelque
temps de la capitale: mais il assure  la nation qu'il n'avait
nullement le dessein de solliciter des secours trangers, ni de porter
aucune plainte, soit  sa majest impriale, soit  la dite, soit 
tout autre tribunal de l'empire. Il dsavoue  la face de l'univers
toutes celles qui pourraient tre portes en son nom. Il exhorte la
nation  travailler  la constitution qui doit faire son bonheur. Il
approuve expressment le perfectionnement projet, et proteste qu'il
n'a pas le moindre dessein de rclamer contre ce qui s'est pass: il
donne l-dessus solennellement sa parole de prince.

Cette lettre appaisa la fermentation, mais sans calmer les alarmes du
peuple. Au milieu de ces inquitudes, on apprend  Lige que la
chambre impriale avait, de son propre mouvement, pris connaissance de
ce qui s'tait pass, et qu'en qualit de tribunal tabli pour le
maintien de la paix publique, le 27 aot, jour du dpart du
prince-vque, elle avait dfr au prince du cercle du Bas-Rhin et de
Westphalie, le prince-vque de Munster, le duc de Juliers et le duc
de Clves, la commission de protger puissamment,  l'aide des troupes
ncessaires  cet effet, aux frais des rebelles ligeois, le
prince-vque, ainsi que ses conseillers et ses sujets fidles, contre
tout acte de violence; de rtablir, dans tout le pays, mais
principalement dans la capitale, la tranquillit et la sret
publique; de remettre la forme du gouvernement dans l'tat o elle
avait t avant _la rbellion_, d'enquter contre les moteurs, etc.

Telle est la teneur du dcret de la chambre impriale. M. de Dohm,
qui montre en blmant ce dcret, le plus grand respect, comme de
raison, pour le haut dicastre de l'empire, dit simplement: elle
est dure cette teneur. Il prsente mme avec sagesse les motifs
qui peuvent l'avoir dicte, et justifie en quelque sorte son mission.
On voit que, par mnagement, l'auteur modre d'abord sa force, qui
bientt n'en devient que plus puissante. Il se contente d'indiquer
le contraste de la conduite de la chambre impriale en 1684
(lorsque la libert politique fut dtruite  Lige, par l'vque
Maximilien-Henri), avec la conduite de cette mme chambre en 1789,
lorsque le peuple a reconquis sa libert. Mais la seule indication de
ce contraste,  quelles rflexions ne donne-t-elle pas lieu? La
chambre impriale entend-elle que la paix publique n'est pas trouble,
lorsque les princes oppriment les peuples, mais seulement lorsque les
peuples rclament leurs droits? Le corps germanique, qui se porte pour
garant de la libert des peuples, comme des droits des souverains,
attend-il, dans une neutralit infidle, le succs de leur lutte trop
souvent ingale, afin de venir au secours du prince s'il a besoin de
secours, et d'accabler le peuple, si sa cause triomphe ou parat prte
 triompher? Serait-ce l le secret du corps germanique? Et ce secret
qu'il convenait de garder dans tous les temps, est-il bon  rvler
aujourd'hui? Pourquoi une oppression de cent cinq ans (de 1684  1789)
parat-elle  la chambre impriale plus respectable, plus conforme 
la constitution qu'une libert de deux cent quatre-vingt-quatre ans
(depuis 1316 jusqu' 1684)? Il parat difficile de rpondre de nos
jours  ces questions; et c'est pour cela que ceux qui gouvernent,
feraient plus sagement de n'y pas donner lieu. M. de Dohm explique en
partie la prcipitation de ce dcret peu rflchi, par l'tonnement et
la crainte que la rvolution de France rpandit parmi les princes
allemands. Qu'on en juge par le rapprochement des dates. L'vnement
arriv  Lige (M. de Dohm est trs-fch qu'on l'ait nomm
rvolution, et il prtend que ce mot a jet d'abord de la faveur sur
la cause des Ligeois), l'vnement arriv  Lige est du 18 aot; et
le 27 du mme mois, la chambre impriale, si connue par la lenteur de
ses dcisions, rend son dcret contre les Ligeois: dcret qui 
chaque mot porte l'empreinte de la prcipitation avec laquelle il a
t rendu, allguant lui-mme pour motif, _le bruit gnral_, _la
notorit publique_, parlant des dsordres qu'on supposait dans Lige,
 l'instant mme o tout y tait dans la plus grande tranquillit, par
l'accord du chef et de son peuple.

C'est qu'on voyait tout  travers la crainte inquitante du mal
franais, c'est que la peur des rvolutions tait la lunette
colorante. Ce qu'il y eut de plus remarquable, c'est que la chambre
impriale ait refus d'admettre la dclaration judiciaire du
prince-vque, donne de son propre mouvement, par laquelle il
annonait l'espoir de terminer tous ses diffrens avec ses sujets par
un accommodement aimable. Prtendra-t-on que son consentement avait
t forc? D'abord, il et fallu en donner une preuve, s'il en est qui
puisse prvaloir contre l'assertion du prince: il avait dclar qu'il
tait d'accord avec son peuple. La question se rduit  savoir s'il
tait contraint lorsqu'il remplissait le voeu de sa nation, ou s'il ne
l'tait pas. Si un voeu manifest vivement par un peuple nombreux est
contrainte, elle a eu lieu. Si la contrainte exige des menaces en cas
de refus, cette contrainte n'a pas exist. Mais qui sait ce dont le
peuple et t capable, si le prince et refus? Personne ne le sait;
et voil pourquoi l'esprit de parti a beau jeu d'imaginer ce qui tait
possible, mais ce qui ne s'est pas ralis. Ce qu'il y a de certain,
c'est que l'argument tir de la contrainte ne peut avoir de force ici
dans le sens du droit civil. Lorsqu'un particulier est port par
contrainte ou par crainte, de renoncer  une possession quelconque, il
est en droit de recourir  la discussion juridique de cette nullit.
Mais ici ce n'tait point d'un particulier qu'il s'agissait: ce
n'tait point le comte d'Hoensbroeck qui se dpouillait d'un droit 
lui appartenant: le prince de Lige dclarait qu'il tait d'accord
avec son peuple sur la manire de pourvoir  l'avenir au bien-tre de
ce mme peuple. Tous les droits du prince n'ont que le bien-tre du
peuple pour but; et si l'on peut appliquer ici l'ide de contrainte,
ce ne peut tre que sous le rapport commun  tout trait de paix, qui
presque toujours est contrainte pour une des parties contractantes,
laquelle doit cder  la plus puissante, et perdre quelques droits,
quelques provinces, pour conserver le tout. Qu'on parcoure l'histoire;
qu'on cherche les traits qui soient rests libres de cette espce de
contrainte politique et morale; et pourtant malheur  celui qui
voudrait troubler la tranquillit des peuples, laquelle repose sur ces
traits!

Dira-t-on que le prince prjudiciait aux droits de ses successeurs?
Mais ces droits ne datent que du jour o les successeurs entrent en
jouissance. D'ailleurs, ce principe rendrait  jamais impossible tout
changement dans la constitution, tout changement que le bien gnral
peut exiger en tout pays, et qu' Lige le contrat fondamental permet
expressment, pourvu qu'il soit agr par _le sens du pays_. Ce sont
les propres mots de la loi; mots d'une signification plus tendue que
ceux de _volont gnrale_, usits de nos jours, mots qui indiquent de
plus le perfectionnement successif dont cette volont est susceptible,
et l'influence progressive de la raison publique, laquelle, avec le
temps, doit passer tout entire dans le gouvernement d'un peuple
libre, dernier terme du bonheur o la civilisation puisse conduire les
socits politiques.

Nous ne suivrons pas M. de Dohm dans le dtail de toutes les
objections qu'il multiplie contre ce dcret de la chambre impriale,
ni des vnemens qui en furent la suite. Nous observerons seulement
que, dans cette insurrection des Ligeois, la chambre impriale, le
prince-vque et ses partisans supposent toujours qu'il ne s'agit que
de rduire un douzime de la nation, qui entrane les onze-douzimes
restans, lesquels sont en opposition avec ce prtendu douzime;
aveuglement qui parat inconcevable  M. de Dohm, mais qui n'tonnera
pas les Franais. N'avons-nous pas vu en effet des hommes, d'ailleurs
raisonnables et mme clairs, prtendre, au commencement de 1789,
dans le mouvement gnral de tous les esprits, que cette effervescence
universelle n'tait que l'effet d'une cabale d'intrigans, une
_conjuration d'avocats, une querelle de bazoche_? En mme temps qu'on
proposait de rduire ce douzime de la nation ligeoise, on demandait
contre lui la force militaire de trois puissances, dont l'une tait le
roi de Prusse, comme duc de Clves. Le roi, dont les troupes formaient
les deux-tiers de la petite arme qui marcha vers Lige, devenait
l'arbitre du sort des Ligeois. Il est certain qu'il pouvait les
exterminer (c'est  quoi devait conduire l'excution littrale du
dcret de Wetzlar); car, dans l'effervescence des esprits  Lige, il
n'est pas douteux que si les Prussiens se fussent prsents en
ennemis, le peuple ligeois, courageux, accoutum aux armes,
enthousiasm de sa libert nouvelle, ne se ft port  des extrmits
justifies par le dsespoir. Mais c'est ce qui ne pouvait arriver,
d'aprs la sage dtermination que le roi avait prise. Le dcret de
Wetzlar portait que les forces militaires seraient employes 
rtablir l'ordre et la tranquillit publique. On sait ce que veulent
dire ces mots en style diplomatique. Il plut au roi de leur donner un
sens plus humain, de purifier au lieu d'gorger, de se porter pour
mdiateur entre le prince et ses sujets, et non de sacrifier les
sujets aux _conseillers_ du prince. C'est cette conduite qu'on blme
dans plusieurs cours d'Allemagne; et c'est elle que M. de Dohm
entreprend de justifier. C'est ce qu'il fait par l'expos de toutes
les circonstances qui ont ncessit des mesures aussi sages
qu'humaines. Il fait voir qu'en s'attachant au fond plus qu'aux
formes, en ngligeant les accessoires pour l'essentiel, en se
conformant aux ides premires de justice et de raison, il avait en
mme temps satisfait  toutes les considrations de la politique;
qu'en pargnant le sang en de pareilles circonstances, il avait servi
l'Allemagne et prvenu une alliance dangereuse entre les Ligeois et
les Brabanons, alliance qui et fait natre  Lige une double guerre
civile, des Ligeois avec eux-mmes, et des Ligeois avec l'Allemagne
dont ils se seraient spars. Tels sont les maux qu'a prvenus le roi
de Prusse, en se conduisant comme il a fait, et en croyant que les
formalits taient faites pour l'Empire et non l'Empire pour les
formalits. Il en appelle au tribunal de l'opinion publique, tribunal
dont les dcisions deviennent tous les jours plus prpondrantes, et
peut-tre obtiendront une partie des effets que l'abb de Saint-Pierre
attendait de sa dite europenne: celle-ci ne sera pas aussi facile 
tourner en ridicule.

Il est inutile d'examiner si les intrts personnels du roi de Prusse
n'ont point influ sur les intentions bienfaisantes qui ont ramen,
par des voies douces, la tranquillit dans Lige; si, dans la position
o il tait  l'gard de Joseph II, il ne lui importait pas
d'embarrasser la communication de l'Autriche au Brabant, etc. Ce
n'tait point  M. de Dohm  lever ces questions, encore moins de se
permettre tous les dveloppemens qui les eussent claircies; il suffit
qu'il les ait indiques. Heureux les peuples, quand les intrts
politiques des rois s'accordent avec les mesures que l'humanit leur
conseille! C'est le cas o se sont trouvs les Ligeois, bonheur que
prcdemment n'avaient point eu les Hollandais. Il faut aussi compter,
parmi les causes qui ont sauv Lige, le choix qu'avait fait le roi de
Prusse d'un gnral humain tel que le baron de Senff, et un ministre
philosophe tel que M. de Dohm. Sa conduite, expose dans son ouvrage,
rfute suffisamment les reproches personnels que lui ont faits les
ennemis du monarque dont il a second les intentions; et c'est une
justice qu'il se rend lui-mme quand il se flatte, comme il le fait
avec raison, d'avoir acquis au roi magnanime dont il a eu le bonheur
d'tre l'interprte, l'amour, la vnration des Ligeois et de toutes
les nations claires et sensibles; conqute la plus digne de
Frdric-Guillaume II. Un ministre du roi de Prusse a d se borner 
dire _la plus digne_ et non pas _la seule_. Mais il souhaiterait
srement au fond de son coeur, que ce monarque voult la regarder
comme la seule conqute digne de lui.




  SUR un ouvrage intitul: _Vritable Origine des Biens
    ecclsiastiques: Fragmens historiques et curieux, contenant les
    diffrentes voies par lesquelles le Clerg sculier et rgulier
    de France s'est enrichi; accompagns de Notes historiques et
    critiques_; rdigs par M. Roset.--1790.


Si cet ouvrage et paru il y a quelques annes, ou mme au
commencement de l'anne dernire, il et fait une sensation marque.
Le clerg, encore possesseur,  cette poque, des immenses richesses
qu'on lui a tant reproches, attirant comme elles les regards de
l'envie, tait l'objet d'une malveillance universelle, qui
heureusement parat un peu calme. Le tableau des moyens employs par
lui pour parvenir  cet excs d'opulence, et offert alors un attrait
qui n'existe plus pour le livre que nous annonons. Il n'a plus, pour
se soutenir, que lui-mme; et cependant il excitera encore quelque
curiosit. On aime  voir la varit des symptmes par lesquels se
manifeste cette incurable maladie de l'espce humaine, la
superstition. On aime  voir la diversit des moyens, soit russ, soit
violens, par lesquels l'avarice, la cupidit, l'ambition s'taient
empares de la terre, en promettant le ciel. Ce livre d'environ 400
pages, est compos de 45 chapitres, dont chacun offre un assez grand
nombre de ces ruses. L'auteur parat regretter de n'avoir pu
entirement complter son ouvrage: Nous n'avons point, dit-il
modestement dans sa prface, la tmrit de prsenter ces fragmens
comme une histoire entire des abus qui se sont introduits dans la
religion catholique, relativement  la puissance et aux richesses de
ses ministres. N'ayant voulu parler uniquement que de ce qui s'est
pass dans ce royaume  cet gard, quelque liaison que la plupart de
nos faits pt avoir avec les autres pays, et principalement avec la
cour de Rome, nous n'avons rapport de cette cour que ce qui tait
absolument indispensable pour l'claircissement de plusieurs de ces
mmes faits. Mais si quelque jour une plume sage, impartiale,
judicieuse.... Le rdacteur se trompe sans doute, en imaginant qu'on
reprenne jamais la plume, pour retracer l'histoire de ces abus odieux.
Les prtres, dsormais rendus  la religion, aux vertus qu'elle
commande, aux devoirs qu'elle leur impose, prservs des distractions
que donne l'opulence, n'exciteront plus ni cette jalousie secrte, ni
cette indignation publique, qui trouvaient  se satisfaire dans la
lecture des ouvrages de cette espce. La malignit humaine n'en
enfantera plus de nouveaux; mais parmi ceux qui existent, celui-ci
tiendra une place honorable, comme un des moins incomplets. En le
parcourant, les chrtiens vraiment religieux s'applaudiront du
contraste qui existera bientt entre les prtres des ges prcdens et
ceux dont la nouvelle constitution nous garantit les vertus et le
dsintressement. Ce recueil alors ne les offensera pas plus que ne
ferait celui des tours d'adresse employs par les prtres d'Isis ou de
Cyble, si on en trouvait le rcit dans Macrobe, dans Aulu-Gelle ou
dans Apule.




  SUR l'Ouvrage qui a pour titre: _Palladium de la Constitution
    politique_, ou _Rgnration morale de la France_; question
    importante propose  l'examen des dpartemens, des districts,
    etc., et  la dcision de l'Assemble nationale; par M. L.
    Rivire.--1790.


Dans ce grand recensement de toutes les institutions sociales,
occasionn par une rvolution trop rapidement opre; dans cette revue
gnrale de tous les tablissemens publics et des corporations de
toute espce, des abus, des inconvniens attachs  leur existence, on
sent que l'universit de Paris ne pouvait tre oublie. Depuis
long-temps un cri gnral s'tait lev contre le systme d'ducation,
ou plutt contre le plan d'tudes tabli dans ses coles depuis
plusieurs sicles: ce cri redouble et se fait entendre de toutes
parts, au moment o l'excs de tous les abus en fait par-tout chercher
les remdes. Le mot que l'auteur cite de Saint-Augustin, _vieil
usage_, _vieille erreur_, mot trs-philosophique, dont les crivains
jansnistes du dernier sicle n'ont pas fait assez d'honneur  leur
patron, parat aujourd'hui une maxime devenue en peu de temps
familire  la nation. Elle ne sera nullement effraye de la
proposition que lui fait M. Rivire. Il ne s'agit de rien moins que
d'effacer jusqu'aux vestiges _de ces ridicules tablissemens appels
collges_: ces derniers mots sont de J.-J. Rousseau; texte qui, dans
le temps o Rousseau crivait, fit plus de sensation que n'en ferait
aujourd'hui le commentaire. Ce commentaire n'est qu'une brochure de
trente pages, _petite, si l'on veut, mais grande, par ce qu'elle
contient_. Encore une fois, l'attaque est srieuse: et l'universit a
trouv, dans M. Rivire, un adversaire formidable. Il s'y prend
trs-bien, et voici comme il procde. Il commence par tablir (et
personne ne le nie) que l'tude du grec et du latin, considre comme
base de l'enseignement public, est absurde et nuisible. Il examine
ensuite si l'on ne peut tudier suffisamment ces deux langues que dans
les collges. Il ne lui est pas difficile de prouver le contraire,
puisqu'on a des grammaires, des mthodes, des livres, et des matres
particuliers, pour enseigner mieux et plus promptement ces deux
langues  ceux qui veulent les apprendre. Enfin, en supposant 
l'tude du grec et du latin une utilit que M. Rivire leur conteste,
faut-il pour cela entretenir des tablissemens publics? Non sans
doute; et, dans la rigueur des principes, il n'est pas douteux que M.
Rivire a raison: mais il nous semble qu'il pousse un peu loin cette
rigueur; il nous semble que ces deux langues se sont lies de trop
prs  l'ensemble des connaissances humaines, aux progrs de l'esprit
humain, pour que les hommes instruits, et mme les philosophes,
vissent avec plaisir cette tude entirement bannie de l'enseignement
public. Quant  l'inconvnient de faire payer les frais de cet
tablissement par la nation, on peut rpondre qu'il est ais de le
lui rendre trs-peu couteux. Il faut mme qu'il soit trs-peu couteux,
si l'on veut qu'il soit utile.

Il suffirait d'abandonner aux professeurs un local commode, en leur
assurant des appointemens trs-mdiocres. Qu'il leur soit permis
ensuite de recevoir de leurs coliers le prix de leurs leons; et
ds-lors la concurrence produira, entre les professeurs, une mulation
qu'on n'a cherch  faire natre jusqu'ici que parmi leurs disciples.
Ds ce moment, la mthode d'enseigner se perfectionnera de jour en
jour; chaque matre fera les plus grands efforts pour attirer  soi la
foule des coliers, en augmentant sa fortune par sa clbrit, et sa
clbrit par sa fortune. C'est ce qui est arriv  plusieurs
professeurs, en diffrentes universits de Hollande et d'Allemagne;
et, sans cette innovation, il est difficile que la mthode
d'enseignement public pour ces deux langues fasse de grands progrs
parmi nous.

Ici M. Rivire nous accusera d'un reste de faiblesse pour le grec et
le latin, de leur supposer quelque utilit _ cause des vieux modles
que quelques personnes dsoeuvres prennent encore plaisir  lire_.
Hlas! oui, nous sommes de ces dsoeuvrs; et ces vieux modles nous
font encore quelque plaisir: cependant nous triomphons bien vite de
cette faiblesse. Nous convenons avec M. Rivire qu'il ne s'agit plus
de faire des latinistes, des prtres et des moines, mais des Franais,
des citoyens, des hommes libres; et nous pensons qu'aucune de ces
qualits n'est incompatible avec le faible encouragement que la nation
pourrait donner  quelques chaires fondes pour ces deux langues, dont
les professeurs pourraient n'tre point  charge  l'tat. On
s'accoutumera difficilement  regarder la langue latine comme aussi
inutile que le prtend M. Rivire. Indpendamment des vieux modles
dont nous n'osons plus parler, il faut considrer que la langue
latine, devenue depuis quatre sicles la langue savante de l'Europe, a
produit, presque jusqu'au moment actuel, un grand nombre d'ouvrages
utiles, dont il serait fcheux que la connaissance restt concentre
entre un petit nombre de lecteurs; et c'est ce qui arriverait
peut-tre si l'tude de cette langue, bannie tout--fait de
l'enseignement public, tait en quelque sorte dsavoue par la nation.
Nous aurions bien aussi quelque petit mot  dire en faveur du grec;
mais la manire dont l'auteur traite M. l'abb Auger, nous ferme la
bouche, et prvient de notre part toute tmrit[4].

  [4] On peut reprocher  M. Rivire, dont les intentions
  trs-pures seront peut-tre calomnies, de n'avoir pas suppos
  cette mme puret dans les intentions d'autrui. Tous ceux qui
  connaissent M. l'abb Auger, savent qu'il est impossible de
  pousser plus loin le dsintressement. Il a pu se tromper, et
  s'est tromp en effet, en donnant  l'tude des langues grecque
  et latine un trop grand rle dans l'ducation nationale; mais
  cette erreur n'est-elle pas bien pardonnable dans un homme qui a
  consacr  l'tude de ces deux langues la plus grande partie de
  sa vie? S'il a pouss trop loin son zle pour l'universit, ce
  n'est pas, comme le prtend M. Rivire, pour assurer le dbit de
  ses traductions, c'est que sa reconnaissance l'a trop prvenu en
  faveur d'un corps qui savait au moins exciter une vive mulation
  entre ses lves les plus distingus; c'est que M. l'abb Auger a
  pris pour une bonne ducation nationale, celle o il avait conu
  une sorte de passion pour le travail; et pouvait-il, sans cette
  passion, traduire plus de quarante harangues de Dmosthnes,
  soixante des autres orateurs grecs, celles des historiens grecs,
  trente discours de Cicron, etc.? Un si grand travail, utile dans
  tous les temps, ne le devient-il pas davantage dans les
  circonstances prsentes? et M. l'abb Auger ne se trouve-t-il
  pas, au moins par l'vnement, avoir fait un usage patriotique de
  l'ducation, en reproduisant les chefs-d'oeuvres de l'loquence
  grecque, au moment o la libert, qui fera natre chez nous des
  modles, peut et doit encore en aller chercher dans Athnes et
  dans Rome?

On devine aisment que la question sur la prfrence de l'ducation
publique et de l'ducation prive, n'est pas mme une question pour
l'auteur. Il prfre, sans balancer, l'ducation prive; mais cette
prfrence, ou plutt son aversion pour les collges et pour tout ce
qui peut y ressembler, ne l'entrane-t-elle pas trop loin, lorsqu'il
va jusqu' dire: _Mais pourquoi une ducation publique?_ C'est
encore ici que la rigueur des principes ne parat pas applicable  nos
circonstances actuelles. Sans doute, chez une nation que son
gouvernement et toutes les institutions sociales des sicles prcdens
n'auraient point avilie et corrompue, chez un peuple o la multitude
ne serait pas ds-long-temps dgrade par tous les prjugs de
l'ignorance naturelle et de l'ignorance acquise, l'ducation des
enfans pourrait tre livre aux soins de leur famille; mais, dans
l'tat o nous sommes, l'ide de courir un pareil risque est
entirement inadmissible; et combien mme ne sommes-nous pas loigns
de l'heureux moment o elle sera praticable! Ce n'est pas trop du
concours de la puissance publique et de tous les esprits clairs pour
hter ce moment: notre rvolution n'est pas, comme quelques autres, un
simple changement plus ou moins subit dans le mode du gouvernement,
changement qui quelquefois n'influe que d'une manire lente et peu
sensible sur les ides et les moeurs. Elle est, en partie, l'ouvrage
des ides nouvelles qui l'avaient secrtement prpare, et qui ont
form la constitution. Il faut donc qu'elles en deviennent le soutien,
qu'elles triomphent des ides anciennes qui la combattent, des
habitudes qui lui sont contraires; que nos erreurs en morale, en
politique, achvent de se dissiper au jour de la raison.

Jusque-l point de vrai calme, point de flicit sociale: c'est le
combat du bon et du mauvais principe; et le bon principe, vainqueur,
sans jouir de sa victoire, ne peut tre tout--fait triomphant qu'en
appelant  lui son invincible auxiliaire, la gnration naissante. M.
Rivire ne l'ignore pas, puisqu'il intitule son crit _Palladium de la
Constitution_; mais alors on ne voit pas ce qu'il prtend par cette
exclamation: _ quoi bon une ducation publique?_ Ce n'est sans
doute qu'un mouvement d'humeur, puisqu'il parat attendre de
l'Assemble nationale un _code d'ducation digne des lgislateurs d'un
grand empire_. Ce sera probablement un des bienfaits par lesquels
l'Assemble nationale terminera cette premire session; mais ce ne
sera pas l'un des moins importants. Tous les bons citoyens dsirent
surtout, comme M. Rivire, qu'on multiplie les petites coles dans les
villes, bourgs et villages, en faveur de ceux qui ne peuvent faire une
certaine dpense pour l'instruction de leurs enfans. Cette nombreuse
partie du peuple, jusqu'aujourd'hui si nglige, se trouve encore dans
un tat d'ignorance et d'abrutissement capable de retarder, pour
elle-mme, les plus heureux effets d'une rvolution dont elle a seule
profit, du moins jusqu' ce moment.

C'est  la fois le fruit de la misre o elle tait plonge, et du
soin qu'on prenait d'carter d'elle toute instruction. Le gouvernement
qui, par les gnes mises  la presse, et en quelque sorte  la pense,
n'a pu empcher les lumires de se rpandre dans la classe mitoyenne,
n'a eu que trop de moyens de les tenir loignes de la classe
indigente. C'est un des obstacles qu'il rencontrera au retour de
l'ordre, lorsque, plus clair lui-mme, il sera contraint de le
dsirer sincrement; car enfin ne ft-ce que par lassitude, il faudra
bien finir par l. S'il y a jamais eu une raison d'instruire et
d'clairer le peuple, c'est  coup sr lorsqu'il est devenu le plus
fort. Il est donc vrai que les citoyens propres  remplir cette
fonction forment en ce moment une classe trs-prcieuse; il en existe
un grand nombre dans l'universit, et M. Rivire lui rend avec plaisir
cette justice. Eux-mmes conviennent et s'affligent des abus de
l'ducation actuelle, abus devenus intolrables et qui ne peuvent plus
subsister: c'est ce qui a fait dserter les collges, dont trois
suffiraient aujourd'hui au nombre d'lves rpandus dans les dix
collges de l'universit. Rien n'annonce davantage une institution qui
tombe en ruines; et cette rflexion doit diminuer les regrets de ceux
qui craignent, pour l'universit, une destruction lgale et
dfinitive. Les professeurs qui ont du mrite seront aisment placs
dans l'tablissement de l'instruction publique. Les autres, dit M.
Rivire, je les mettrais au nombre des vieillards et des infirmes, 
qui on accorderait une pension alimentaire proportionne  leurs
besoins et au temps de leurs services. L'universit jouit, selon
l'auteur, de biens immenses; et le collge de Louis-le-Grand possde
lui seul un million de revenu. Un million, c'est beaucoup; mais cette
partie du temporel ne nous regarde pas. C'est un article  renvoyer au
comit des finances, et de l, si l'on veut, au comit d'alination.

Les autres tablissemens littraires, tels que le collge royal et
les trois acadmies de la capitale n'prouvent pas, de la part de
l'auteur, beaucoup plus d'indulgence. L'acadmie des sciences est le
moins maltraite. C'est, dit M. Rivire la plus utile et la seule
peut-tre que l'on dt conserver. C'est dommage qu'elle soit si
nombreuse, et que les vrais savans y soient en si petit nombre. A la
place de ceux qui sont-l, sans qu'on sache pourquoi, ne
conviendrait-il pas de nommer quelques jurisconsultes et quelques
thologiens distingus? Ce dernier voeu nous a surpris. Des
thologiens  l'acadmie des sciences! et que veut-on qu'elle en
fasse?

Mme reproche  l'acadmie des belles-lettres sur le trop grand nombre
de ses fauteuils. Parmi ceux qui les occupent, il y en a _qui ne
savent pas lire_. Le trait est fort, et nous le croyons exagr.
L'auteur n'aime pas les honoraires.

A l'gard de l'acadmie franaise, M. Rivire parat un peu plus
mesur. Il voudrait seulement la rendre encore plus utile, dsir bien
pardonnable et qui n'a rien de dsobligeant. Nous observerons
seulement que le moyen propos par M. Rivire pour rendre l'acadmie
franaise encore plus utile, est entirement tranger  l'objet de son
institution. Ce n'est point l rformer, c'est dtruire; et c'est ce
qui arrive presque toujours, quand on veut faire dans les corps des
changemens d'une certaine importance: voil pourquoi ces corps
rpugnent  tous ces changemens, et semblent avoir pris pour devise
le mot d'un pape sur les jsuites: _Qu'ils soient comme ils sont, ou
qu'ils ne soient plus_. M. Rivire voudrait que l'acadmie franaise
examint les moeurs et les talens de tous ceux qui prtendraient
riger des coles, pensions, ou pdagogies publiques de littrature,
d'histoire, de gographie, etc.; elle ne donnerait le sceau de son
approbation qu' ceux qu'elle en aurait reconnus dignes, etc. On
demande ce qu'une telle fonction a de commun avec les devoirs
acadmiques attachs, jusqu' ce moment,  cet honneur ou  cette
rcompense littraire. N'y a-t-il pas plusieurs membres de ce corps
qui se feraient une peine d'exercer une censure, laquelle portant  la
fois sur les talens et sur les moeurs, ne serait pas sans inconvniens
pour ceux qui se trouveraient contraints  l'exercer? Enfin, cette
assemble d'examinateurs, de censeurs, pourquoi s'appellerait-elle
l'acadmie franaise? et puis que deviendrait le dictionnaire?

Reste le collge royal, qui s'annonce pour donner des leons sur
toutes les sciences, qui enseigne si peu de chose, et o personne
n'apprend ce qu'on y enseigne. C'tait-l une riche matire; mais
l'auteur rservait toutes ses forces pour l'universit; et le collge
royal en est quitte, au moins cette fois-ci, pour une petite
exclamation philosophique, mais expressive: _O quantum est in rebus
inane!_ C'est tout ce qu'il en dit: Brutus dormait.

Cet crit, plein de vues saines et d'ides utiles, parat l'ouvrage
d'un citoyen clair, vivement anim de l'amour du bien public; mais
ce sentiment fait illusion  M. Rivire, lorsqu'il croit voir la
source de tous les abus dans l'abus qu'il attaque avec tant de force.
Il y aurait sans doute encore, mme aprs la destruction des collges,
un assez grand nombre de raisonneurs sans raison, de savans sans
principes, d'crivains sans style, etc.; et s'il se trouve moins de
prtres sans vocation, c'est qu'on leur a t les riches esprances
qui leur en tenaient lieu. Un systme d'ducation raisonnable,
appropri aux dispositions naturelles des enfans et aux besoins de la
socit, diminuera sensiblement les maux ou les inconvniens dont il
se plaint. C'est tout ce qu'on peut prtendre, et c'est bien assez
pour hter l'instant d'une rforme.




  SUR les _Mmoires secrets de Robert, comte de Parads_, crits
    par lui-mme au sortir de la Bastille, pour servir  l'Histoire
    de la dernire guerre.--1790.


Ce n'est point ici un de ces crits pseudonymes, o un auteur, souvent
tranger aux affaires et aux personnes, se joue de la crdulit
publique et la ranonne en satisfaisant sa propre malignit. Ces
Mmoires sont vraiment l'ouvrage de celui dont ils portent le nom. On
se rappelle la brillante et rapide fortune du comte de Parads pendant
la dernire guerre. On vit un jeune homme, d'une naissance quivoque
et incertaine, entr au service  25 ans, lev en deux ans au grade
de colonel avec des pensions sur trois dpartemens, paratre  la cour
avec tout l'extrieur de l'opulence, tre prsent au roi, et prt 
monter dans les carrosses de leurs majests. Mais tout cet clat fut
un beau songe, aussi court qu'il avait t brillant; le rveil en fut
trs-fcheux.

Cet homme singulier, que des talens, ou, si l'on veut, des qualits
peu communes, tirent de la classe des aventuriers vulgaires, fut mis 
la Bastille. On le souponnait d'avoir, par un double espionnage,
servi l'Angleterre au moins aussi bien que la France. Il parat que ce
soupon tait fort injuste, puisque M. de Parads fut relch aprs
une dtention de quatorze mois, quoiqu'il continut de rclamer une
somme d'un demi-million avance, disait-il, au gouvernement. Il est
probable que les soupons rpandus contre lui taient l'ouvrage des
inimitis personnelles que, malgr sa rserve, il s'tait attires:
malheur invitable dans le rle qu'il joue sur la flotte franaise, et
auprs de M. d'Orvilliers, dans la campagne de 1779. Il ne put
s'empcher de montrer un vif chagrin sur des fautes, sur des abus,
sur une insubordination, dont les effets si nuisibles au bien
gnral, devaient de plus faire avorter ses vues particulires sur
Plimouth, entreprise  laquelle il attachait son honneur et toutes ses
esprances. Le crdit, qu' son retour il parut prendre auprs des
ministres, dut alarmer les coupables, et donner  l'envie un motif de
plus pour le perdre. La prtention de monter dans les carrosses dut
rallier  ses ennemis la vanit blesse d'un grand nombre de
courtisans. On rpandit des nuages sur sa naissance, en effet
quivoque et incertaine. C'tait une grande affaire, dans un temps o
l'on mettait les noms  la place des hommes, et les mots  la place
des choses. Il est trs-possible qu'un jeune homme, plein de
ressources, dvor d'ambition, mais probablement lger de principes,
s'tant donn pour ce qu'il n'tait pas, ait voulu tenter de justifier
sa prtention: mais il parut n'avoir aucune inquitude sur ses
preuves, et sur le certificat de M. Cherin. Par malheur, il fallut
attendre. M. Cherin, homme alors fort occup, lui dclara qu'il avait
 faire plus de soixante gnalogies, genre de composition qui
exigeait quelquefois un travail fort long et fort pnible. La Bastille
o M. de Parads fut envoy quelques jours aprs, l'empcha de se
mettre en rgle pour M. Cherin. Quel dommage pour ce jeune homme
d'tre entr dans le monde un peu trop tt! Un dlai de quelques
annes, et M. de Parads ne trouvait plus sur son chemin ces deux
grands achopemens: M. Cherin et la Bastille. Venons aux Mmoires.

C'est l'expos d'un plan conu avec autant d'habilet que de
hardiesse, et dont l'objet tait de mettre Plimouth entre les mains du
roi de France. C'est le dtail de toutes les mesures qui pouvaient
conduire  ce but: intrigues, espionnages, corruption, tous ces vils
moyens, ncessaires dans une entreprise de cette espce, se trouvent
un peu rehausss par l'intelligence, l'adresse, la prsence d'esprit,
l'intrpidit de celui qui les emploie. M. de Parads, dans un premier
voyage en Angleterre, s'tait procur une connaissance exacte et
dtaille de toutes les forces anglaises, des places maritimes, des
ports, des rades, des vaisseaux, des btimens, des citadelles, de
l'tat des fortifications, etc. Toutes ces instructions, il les avait
rassembles dans l'espace de peu de mois, avec l'ardeur d'un jeune
homme qui veut brusquer la fortune, en risquant plus d'une fois sa
vie. De retour en France, il dveloppe ses plans, ses ides, ses
projets  M. de Sartine, alors ministre de la marine; le ministre les
agre, encourage M. de Parads, et le renvoie en Angleterre, avec des
ordres particuliers. Il y achte, sous son nom, mais pour le compte du
roi, un btiment anglais propre pour la course, avec 75 hommes
d'quipage, et le capitaine  ses ordres. Cet arrangement, qui seul
cota 30,000 francs par mois, subsista pendant deux campagnes. Il se
mnagea de plus, et toujours  prix d'or, des intelligences et des
correspondances  Londres et dans toutes les places maritimes: mais la
meilleure emplette que fit M. de Parads fut celle d'un premier
secrtaire de l'amiraut, qui, pour la somme de 150 louis par mois,
s'engagea  lui faire remettre copie de tous les ordres qu'on
recevrait  l'amiraut et qu'on y donnerait. Cet honnte homme tint
religieusement sa promesse tant qu'il fut pay, c'est--dire, jusqu'
l'emprisonnement de M. de Parads.

Ces petites instructions devaient donner de grands avantages au
ministre franais; mais on n'en profita pas. C'est en vain que M.
d'Orvilliers tait averti de tout ce qui se passait sur la flotte
ennemie et dans les ports anglais. L'amiral Keppel,  la tte d'une
escadre dans la Manche, ne couvrit pas moins le dpart de Byron pour
l'Amrique. On manqua la flotte de l'Inde, faute d'avoir tenu la mer
vingt-quatre heures de plus, comme on le pouvait, puisqu'il fut
vrifi dans le port que nos vaisseaux pouvaient se rparer en mer 
peu prs dans le mme espace de temps. Cette campagne ne fut utile
qu' M. de Parads, qui dveloppait, pour sa fortune particulire,
l'activit, l'intelligence dont il donnait des preuves dans les
affaires publiques. Il revint en France, o on le fit capitaine, et
bientt aprs colonel. De tous les plans qu'il prsenta au ministre 
son retour, ce fut son projet de surprendre Plimouth qui fut le plus
got, et c'est celui auquel on s'arrta.

Nouveau voyage en Angleterre; et c'est dans ce voyage que M. de
Parads achve de dployer tous ses talens pour l'intrigue. On est
confondu de sa hardiesse, de son habilet  former des liaisons
dangereuses,  sduire,  corrompre. On n'est pas moins tonn de la
facilit qu'il y trouve, mme dans les classes o l'aisance, sinon la
richesse, devrait prserver de la corruption.

Cette scandaleuse facilit rapple le projet de cet empereur, qui
voulait obliger, par dit, les dames romaines de fermer leurs litires
dans les rues, pour les empcher, disait-il, d'tre subornes par les
passans. Il n'en cota gure  M. de Parads que de passer avec de
l'argent, pour multiplier le nombre de ses amis, comme il les apple.

Nous sommes tents de croire, non seulement en qualit de Franais
_rgnrs_, mais en qualit de Franais tels quels, que la
corruption, qui chez nous n'est pas sans exemple, n'et pas t, dans
la dernire guerre, si facile et si commune en France; au surplus, ce
n'est l qu'une conjecture. Revenons  M. de Parads. Assur d'un
grand nombre d'amis en Angleterre, il revient  Versailles et
communique  M. de Sartine un nouveau projet, celui de brler la
flotte anglaise  Spithead.

Cette ide lui tait venue en voyant avec quelle facilit il avait
pntr au milieu de cette flotte, avec son btiment anglais. Il ne
s'agissait que de se faire accompagner de deux brlots, qu'on et
aisment fait passer pour des btimens pris sur les Franais; il offre
de commander un de ces deux brlots, tandis que son capitaine
commandera l'autre. Ce projet fut agr par M. de Sartine, sans
prjudice de l'entreprise sur Plimouth. On prit des mesures pour le
succs de l'un et de l'autre. Qu'arriva-t-il? tout avorta sans qu'il y
et de la faute, ni du ministre, ni de M. de Parads. Les hasards de
la guerre et de la mer, la foiblesse de M. d'Orvilliers qui, malgr
ses talens, tait mal obi, l'insubordination des officiers de tout
grade, la jalousie de quelques-uns contre un officier de terre, 
peine g de vingt-six ans, la mauvaise foi, les faux rapports qu'on
se permit pour dmentir ceux de M. de Parads et faire rejeter ses
conseils et ses promesses; voil ce qui dconcerta ses projets et lui
fit perdre, comme au gouvernement, le fruit de tant de soins, de
peines et de dpenses.

Telle tait cependant l'inbranlable fermet de cet homme singulier,
qu'ayant perdu toute esprance d'excuter, avec l'aveu du ministre,
son entreprise sur Plimouth, il offrit de la tenter  ses risques et
fortunes. Il rassembla tous ses moyens de crdit; et assur de quatre
millions, il proposa au ministre de payer au roi trois millions
comptant, s'il voulait lui confier un vaisseau de soixante-quatre, une
frgate, deux btimens de transport et deux mille hommes de troupes.
Il s'engageait  ce prix de remettre la place au roi avec tout ce
qu'elle contenait, ne prtendant que le remboursement de ses avances,
et s'en rapportant du reste  la munificence de sa majest. Cette
offre fut rejete comme peu digne du roi. M. de Parads ne se rebuta
pas; il rsolut de s'adresser  la cour d'Espagne. Il en demanda la
permission  M. de Sartine, qui remit la rponse au lendemain: et
cette rponse fut ngative. Malheureusement M. de Parads en avait
parl dans l'intervalle  M. d'Aranda, indiscrtion tonnante de sa
part; et quoiqu'il rende  M. d'Aranda la justice de dire qu'il n'a
pas t compromis par ce ministre, il s'aperut bientt qu'il tait
devenu suspect, et que ses dmarches taient observes. Quelque temps
aprs, il fut mis  la Bastille, o il fut dtenu quatre mois. Il
parat qu'il y fut trait avec une rigueur assez gratuite; c'est ce
qu'il se contente d'indiquer du ton d'un homme qui ddaigne de se
plaindre; car ce n'est point ici un aventurier ordinaire. Tous ceux
qui l'ont connu, disent que son caractre avait de la grandeur. A
l'emploi des moyens malhonntes qu'exigeait habituellement la triste
fonction qu'il s'tait impose, il joignait souvent l'exercice d'une
bienfaisance simple et noble, quoique tranquille et froide. Plus d'une
fois, il a fait transporter en France des hommes suspects qui le
gnaient en Angleterre, quoique ses confidens lui offrissent de l'en
dfaire d'une manire moins contraire et plus expditive. Il sauva,
racheta, ou fit vader plus de trois cents matelots prisonniers, en
soulagea un plus grand nombre, et rendit des services signals 
plusieurs officiers suprieurs.

Sa figure, douce et nave comme celle d'un enfant, servait de voile
heureux  l'intrpidit de son me, aux combinaisons de son esprit et
 la force de son caractre. N'oublions pas un avantage ncessaire
dans son mtier; il parlait plusieurs langues avec une gale facilit:
voil une runion de talens et de qualits bien rare, et le tout pour
faire un espion et le conduire  sa ruine. Il ne put jamais parvenir 
se faire rembourser de ce qu'il appelait ses avances: mais un tel
personnage ne pouvait long-temps manquer de ressources. Avant sa
dtention  la Bastille, il avait fait l'acquisition de l'le
Massache, prs Saint-Domingue. C'est-l qu'il alla mourir, aprs y
avoir fait un tablissement qui commenait  prosprer.

Le style de ses Mmoires (adresss au roi) est clair, naturel, facile;
c'est celui d'un homme d'esprit bien lev, que les circonstances
forcent  prendre la plume; qui la prend, non pour faire un livre,
mais pour avoir cinq cents mille francs: bonne raison d'tre occup
des choses plus que des mots, _de re magis quam de verbo laboranti_.
C'est le prcepte de Quintilien, auquel M. de Parads ne songeait
gure, mais qu'il a trs-bien rempli.




  SUR une Brochure qui a pour titre: _Lettre d'un Grand-Vicaire 
    un vque, sur les Curs de campagne_; par M. Slis.--1790.


Un crivain clbre, pour exprimer que les habitans de la campagne
forment le fond de l'humanit, a dit nergiquement: _les nations
vivent sous les chaumes_. Ce mot seul suffirait pour faire sentir de
quelle importance sont les curs de campagne; cette importance,
reconnue mme sous le despotisme, doit l'tre encore davantage sous le
rgime de la libert. Faits pour instruire et consoler le peuple, que
pouvaient-ils autrefois, du moins la plupart? C'est beaucoup s'ils
pouvaient remplir la dernire de ces fonctions, parmi des paroissiens
dont ils partageaient la misre, et quelquefois l'ignorance. A la
vrit, un petit nombre de ces curs jouissait d'une sorte d'opulence;
autre abus, qui, dans un mauvais ordre de choses, entranait des
dsordres d'un autre espce. C'est le contraste de ces dsordres que
M. Slis prsente dans un cadre qui les rapproche d'une manire
naturelle, piquante et anime. Sobre de morale directe, l'ide que
l'auteur n'nonce pas, nat du rcit des faits, du choix des
circonstances runies avec got, avec esprit, et quelquefois
plaisamment. Une grande varit rsulte naturellement du cadre que M.
Slis a choisi. Le grand-vicaire a voyag dans toute la France; il a
le choix des abus. Au cur grossier, ignorant, quelquefois
profanateur par sa sottise, qui dit  ses paroissiens: Morbleu, vous
ne voudriez-pas de Jsus-Christ pour matre d'cole; il oppose le
cur riche, dont le presbytre est un petit palais, qui, recevant des
htes distingus et leur prsentant des mts dlicats dans des plats
d'argent, fait valoir l'attention polie qu'il a eue de n'inviter aucun
de ses confrres, tous pauvres diables, dit-il, assez mal mis et peu
prsentables; le cur jansniste, qui ne veut pas qu'on danse, et dont
les paroissiens s'enivrent, se battent les dimanches et se hassent
toute la semaine; celui qui croit, comme les paysans, que certaine
statue de la vierge parle dans l'occasion; celui qui explique  ces
paysans ce que c'est que le scotisme et le thomisme; celui qui, pour
se faire admirer au chteau, o il vient du monde tous les ts,
affecte dans ses sermons les beaux gestes, et fait de l'esprit, dieu
sait comment; un autre qui, dans sa chaire, tablit en patois une
conversation familire, entre lui et ses auditeurs, sur leurs
affaires, sur les siennes, sur son mnage, sur sa gouvernante, etc.
Voil le tableau des travers qu'offrait cette portion du ci-devant
bas-clerg, qui ne sera ni plus bas ni plus haut. Sur chacun de ces
travers, dont M. Slis indique la cause, on se dit, et c'est une
rflexion consolante: cela ne sera plus ainsi. Une de ces causes,
c'est le vice de l'ducation des sminaires.--Elle changera;
les vques la soigneront davantage; ils auront moins de
distractions.--C'est le dfaut ou le peu des lumires des
collateurs.--Il n'y aura plus de collateurs que le peuple, qui connat
ses besoins et ses amis.--C'est l'inertie et l'abrutissement o la vie
des curs de la campagne les fait tomber trop souvent.--Cette vie ne
sera plus la mme. A peine pouvaient-ils autrefois consoler le peuple;
ils pourront avant peu d'annes le consoler et l'instruire.

Les ftes de rosire ne pouvaient gure trouver grce devant un homme
aussi sens que M. le grand-vicaire. La vertu qui entre en concours,
dit-il, n'est plus digne du prix; tout est pril lorsque la vertu a un
but humain, et que ce but c'est la gloire. Il faut que la vertu agisse
avec simplicit, sans rien rechercher, sans rien attendre. L'auteur
passe en revue les effets de cette institution, mauvaise en morale, et
provoquant plusieurs vices, tels que la fausset, la jalousie entre
les rivales; et dans les villages, les mauvais propos, les calomnies,
les parallles, etc. A ct des traits d'un pinceau ferme, succdent
quelques autres du crayon de Calot; c'est la peinture de la fte du
chteau, de la rosire en cordon bleu, du repas donn par le seigneur
_bienfaisant_, de l'embarras de la pauvre fille en prsence des dames
de la ville, dont le ricannement la rend honteuse de sa gloire. Pour
comble d'indcence, dit M. Slis, on a fait des pices de thtre et
des romans sur les rosires. Voil bien notre nation! J'arrte
l'auteur sur ce dernier mot. Sans doute il a voulu dire: telle a t
trop long-temps notre nation. Il ne veut pas dire sans doute que notre
nation est condamne, par son caractre,  une frivolit ternelle, 
une incurable futilit. Il sait trop que les nations sont ce qu'elles
doivent tre, par leur gouvernement, leurs institutions, leurs
circonstances antrieures; et que ce n'est pas une bonne manire de
corriger les hommes, que de vouloir leur prouver qu'ils sont
incorrigibles par leur nature: c'est ce que les partisans du
despotisme essayrent pourtant de nous persuader. Franais, vous tes
frivoles, inconsquens et ns pour toujours l'tre. Ne vous mlez
point de vos affaires; mettez dans nos mains le bout de vos chanes;
et puis, riez, chantez, le reste nous regarde. Laissez-vous conduire
par nous qui sommes profonds et consquens, quoique Franais. Cette
doctrine a prvalu long-temps, mais elle ne russira plus. Une
sagacit mdiocre suffit pour prdire que, dans vingt ans, ces mots:
_voil bien notre nation!_ seront pris dans un sens beaucoup plus
favorable et plus obligeant pour elle.

Ce petit crit est termin par le rcit d'une aventure intressante et
vraiment arrive. Les personnages sont trois curs, dont l'un tait
mort depuis peu. Il est remplac par le cur d'un village, situ dans
le mme diocse, mais  une assez grande distance. Ce second cur,
homme vertueux, et chri de ses paroissiens depuis vingt-deux ans, ne
se rsout qu'avec peine  les quitter pour un plus riche bnfice;
mais l'vque l'ordonnait, et mme au nom de la religion. Il cde la
cure vacante  son vicaire, galement plein de vertus. Il part, et
s'arrte en chemin chez un de ses confrres qui lui donne  dner. Il
trouve  table un prtre ple et languissant, qui raconte d'une voix
lugubre le danger qu'il avait couru, ayant t cru mort, et enterr
pendant une lthargie. C'tait le possesseur de la cure opulente vers
laquelle s'acheminait, malgr lui, le cur voyageur. Ravi plus
qu'afflig de ce hasard, qui le rendait  ses anciens amis,  ses
chers paroissiens, il veut retourner sur ses pas pour tre vicaire
dans le village dont il tait cur. On le retient, on l'empche de
partir. Le possesseur de la riche cure renonce  ses droits, et
prtend qu'il les a laisss dans le tombeau. Le nouveau titulaire
retourne chez lui, et va embrasser son ancien vicaire, qui veut lui
rendre la cure. Nouveau combat de gnrosit. L'affaire est porte
devant l'vque qui, touch du dsintressement de ces trois vertueux
ecclsiastiques, donne un bon bnfice au vicaire dplac, et laisse
les deux curs chacun  leurs places. Ces trois hommes sont encore
vivans.

Ce nouvel crit ne peut que faire honneur  M. Slis, dj connu par
une bonne traduction de Perse, et par plusieurs ouvrages agrables, o
l'on remarque plus d'une sorte d'esprit. C'est un de ces professeurs
qui associent  l'rudition un excellent got de littrature, ce qui
n'est pas rare dans l'universit, et un esprit philosophique qui n'y
est pas assez commun.




  SUR un ouvrage intitul: _Essai sur la Mendicit_; par M. de
    Montlinot.--1790.


Sur une population de vingt-cinq millions d'hommes, cinq millions de
pauvres, de pauvres dans toute la force du terme, c'est--dire
mendians ou prts  mendier: c'est-l une de ces ides qui pntrent
l'me de tristesse et d'effroi, un de ces rsultats qui ont fait
mettre en question si la socit est un bien. Oui, elle est un
bien achet par de grands maux; et quand ces maux sont monts 
un tel excs, l'difice social chancle, et court risque d'tre
renvers: c'est ce que nous voyons. Un seul fait pareil, connu de
l'administration comme il l'tait, devait annoncer aux hommes clairs
une prochaine rvolution dans l'tat: c'tait une nation dans une
nation; et le gouvernement embarass entre ces deux peuples, n'y
savait d'autre remde que de multiplier, en faveur des propritaires,
les lois, les rglemens, les punitions contre les hommes sans
proprit. Enfin ses embarras croissant de jour en jour, il sentit
qu'il fallait, pour contenir cette multitude de mendians et pour en
diminuer le nombre, se faire un systme et des principes. Il appela 
son secours des hommes instruits, accoutums  rflchir, amis de
l'humanit, tranchons le mot, des philosophes; car, dans les dernires
annes, le gouvernement avait entrevu que ces gens-l avaient
quelquefois du bon. On cra des bureaux o ils furent admis, et il
fallut bien convenir qu'on ne laissait pas d'en tirer des lumires.
Dans ce petit nombre de citoyens utiles et respectables, il faut
placer M. de Montlinot,  qui l'on confia le dpt de mendicit de
Soissons.

Les comptes qu'il rendit au gouvernement d'anne en anne et qu'il
publia, portent le caractre d'un esprit tendu et d'une me
philantropique. Le sentiment profond d'humanit qui lui fit remplir
ses devoirs avec une scrupuleuse exactitude, bientt les lui rendit
chers, et lui fit aimer les malheureux, devenus l'objet de ses soins.
C'tait un mdecin qui s'attachait  ses malades, et il apprit 
parler dignement du pauvre. Il ne vit plus les mendians comme _une
vermine qui s'attache  la richesse_[5]. Il serait plus prs de
rpondre avec Rousseau, qu'il est naturel que les enfans s'attachent 
leurs pres. Mais il n'emprunte de Rousseau que le sentiment qui a
dict cette rponse, et quelquefois l'loquence noble et touchante
qu'inspire ce sentiment. C'est le mrite qu'on avait dj remarqu
dans les comptes rendus des annes prcdentes, et qui est encore plus
remarquable dans celui de 1789, dont il est ici question.

  [5] Expression de Voltaire.

L'auteur fait d'abord sentir, et malheureusement porte  l'vidence,
que la socit consomme le pauvre comme une denre; qu'elle fait
elle-mme les mendians qu'elle punit; que tous les arts, sans en
excepter l'agriculture, dvorent en moins de trente ans les machines
vivantes dont ils s'emparent ou qui vgtent  leur solde; que tous
les hommes livrs aux travaux de la campagne, ou occups des mtiers
les plus ncessaires, contractent des maladies habituelles avant l'ge
de cinquante ans. Ainsi, l'ge des besoins est pour tous l'ge de la
dtresse. Voil ce que n'ont pas voulu voir ceux qui jusqu' prsent
ont crit sur le peuple. _Sur le peuple_, c'est le mot qui chappe 
la plume de M. de Montlinot, et il signifie les mendians. Hlas!
jusqu' prsent, ce sont presque des mots synonymes, dans un pays o
tant de milliers d'hommes meurent dans _une mendicit acquise par le
travail_, autre expression nergique et affligeante de M. de
Montlinot. Tel est l'excs de la misre, et il serait encore plus
grand, si le remde n'tait pas dans le mal mme, si les dix-neuf
vingtimes des gens sans proprits, ne mouraient pas avant le
temps.... C'est le remde, c'est l ce qui soulage l'administration
d'un poids qu'elle ne pourrait seulement pas soulever. Ecartons ces
ides; mais pardonnons  J.-J. Rousseau ses dclamations contre l'tat
social. Il ne l'a vu que d'un ct; c'est ce qui fait qu'on dclame;
mais il faut l'avouer, ce ct fait frmir, et ce qu'il a d'affreux
justifie la sensibilit qui s'en indigne et s'en irrite avec violence.
Ce qui n'indigne gure moins, ce sont les reproches calomnieux qu'on
accumule sur le peuple. On l'accuse d'tre paresseux, adonn au vin,
imprvoyant dans la force de l'ge. Sur ce dernier reproche seulement,
coutons M. de Montlinot: Eh! quelle pargne peut faire un ouvrier
auquel on n'accorde qu'un modique salaire pour le plus grand emploi de
ses facults? Dans la loterie de la vie humaine, il n'a que des
chanes de malheur  attendre; dfaut d'ouvrage, maladie, accidens,
intemprie des saisons, tout pse sur lui. Sa reproduction mme, la
plus grande consolation des tres vivans, devient un poids qui
l'accable.

Ah! si on voulait l'entendre, ne pourrait-il pas dire au riche:
Pendant que vous respiriez un air frais, je coupais vos moissons,
courb sur une terre brlante; vous dormiez encore, quand je devanais
le jour pour vanner vos grains; vous dormiez encore, quand je
voiturais, couvert de frimas, le produit de vos rcoltes. N avec des
organes faibles, vous prolongez cependant votre existence au-del du
terme; et moi, accabl de maux incurables dans un ge peu avanc,
qu'allez-vous m'offrir aprs trente ans de travail? peut-tre le pain
de l'aumne. Ah! malheureux, j'ai trop vcu. Vous m'accusez
d'imprvoyance, mais en est-il un seul parmi vous qui, largement
stipendi par le gouvernement dans sa jeunesse, puisse se passer de
tout secours? Des pensions, des grces vous assurent une existence
douce; et en cessant de travailler, on vous paye encore. Et moi, si
ceux qui me connaissent sont pauvres et me forcent d'aller mendier au
loin la subsistance d'un jour, on m'enferme comme un homme dangereux;
toutes les bouches semblent rpter: _Malheureux, tu as trop vcu!_

Les autres reproches faits au pauvre, sont repousss par M. de
Montlinot avec la mme nergie et la mme sensibilit.

Des principes tablis par l'auteur et des faits qui appuyent ces
principes, il rsulte que la mendicit est un effet ncessaire de
l'tat social; que cet acte ne peut tre ni un crime, ni un dlit, 
moins qu'il ne soit uni  une action qui trouble l'ordre public: alors
il devient un objet de police. Cependant il a presque toujours t
puni comme un dlit; et M. de Montlinot cite vingt-huit ou vingt-neuf
lois publies contre ce dlit depuis environ deux sicles. Telle tait
encore l'ignorance de l'administration en 1777, que, dans l'ordonnance
alors promulgue, on fait dire au roi, que sa majest n'a pu qu'tre
surprise qu'il pt encore exister des mendians. Comme si les secours
donns  quarante mille pauvres dans les divers hpitaux du royaume,
et, si l'on veut,  un pareil nombre dans les ateliers de charit,
taient une ressource suffisante; comme si l'administration tenait
dans ses mains les infirmits, les malheurs publics et privs, la
cause toujours renaissante du luxe et de la misre, etc.

On ajoute, dans cette mme ordonnance, que tous mendians de l'un et
de l'autre sexe, vagabonds ou domicilis, seront obligs, dans le
dlai de quinze jours, de prendre un tat ou emploi, mtier ou
profession, qui leur procure les moyens de subsister sans demander
l'aumne; comme si le gouvernement avait cr, dans le moment, des
travaux particuliers analogues aux talens de chaque individu; comme si
on avait ouvert de nouveaux champs  la culture, des ateliers dans
tous les genres d'industrie; comme si enfin un homme,  la volont de
l'administration, pouvait tre, dans le dlai de quinze jours,
tisserand ou cordonnier.

Qu'arriva-t-il de cette loi? ce qui devait arriver: c'est qu'aprs
quelques rigueurs inutiles, elle resta sans excution. Un grand nombre
de mendians prirent ou furent secourus; un grand nombre trouva des
ressources dans la commisration gnrale. Le pauvre, dit M.
Montlinot, a un patrimoine distinct et connu; il ne peut faire un pas
sans marcher sur son terrain. Ne cherchons pas  trop multiplier les
administrations de charit; laissons agir cette grande loi de la
morale universelle, qui nous pousse  secourir nos semblables: ce
n'est point une loi sche qui mesure ce qu'elle doit et ce qu'elle
peut. A l'aspect de la misre, elle n'a plus de limites; elle fait
verser sur le pauvre, et les secours qui soulagent, et les
consolations qui relvent, et ce doux espoir d'un avenir meilleur. Ah!
si l'homme puissant ne voyait plus autour de lui de malheureux, si le
pauvre n'aidait pas le pauvre, si le prisonnier ne s'intressait pas
au sort de son compagnon, la socit ne serait plus un bienfait. C'est
donc de la sensibilit gnrale qu'il faut attendre des secours; elle
seule, toujours agissante, saisit les objets qu'elle a sous les yeux:
elle se repat de larmes et de douleurs; et c'est dans ces enivrantes
fonctions que le coeur s'ouvre et savoure  longs traits cette douce
bienfaisance si connue des mes sensibles. C'est un adage reu, qu'il
n'y a pas de souffrance o existe une femme; c'est dans leurs coeurs
qu'il faut aller chercher ces dlicieuses motions, ce trsor
inpuisable de tendresse, qui, sanctifie par la religion, ou
lgitime par le mariage, ou enfin anoblie par des sentimens gnreux,
produit tant d'actes de charit.

M. de Montlinot ne parle ainsi qu'aprs avoir fait sentir
l'insuffisance et les inconvniens de tous les tablissemens publics,
tels qu'hpitaux, maisons de charit, dpts, bureaux d'aumnes, etc.
L'abandon que nous paraissons faire, dit-il, du mendiant ou du
pauvre, est le plus grand moyen de subsistance que nous puissions
demander  l'administration: c'est  l'importunit de la misre, on ne
peut trop le rpter, que l'on doit les tablissemens les plus utiles.
Il ne faut pas indiscrtement ter toutes les pines, des roses qui
couronnent l'homme insouciant sur le sort de ses semblables.

Aprs avoir montr l'injustice des lois _contre la mendicit acquise
par le travail_, et prouv  l'administration qu'elle s'pargnerait
bien des peines inutiles, si elle dclarait que la mendicit pure et
simple n'est pas un dlit, M. de Montlinot cherche quels doivent tre
les moyens de police contre le mendiant-vagabond, loign du lieu qui
l'a vu natre et o il a travaill; les moyens de distinguer l'homme
inquitant, du malheureux coupable d'avoir trop vcu; et il propose
divers adoucissemens dans la police, trop svre dans l'ordre actuel
envers ce dernier. C'est ici qu'il faut dplorer encore les maux
invitablement attachs  l'existence sociale, lorsqu'on entend un
philosophe prononcer ces mots: Il faut le dire, c'est qu'en supposant
qu'un homme dnu de tout secours depuis un long terme, ne ft qu'un
homme malheureux, qu'il ft injuste de l'arrter.... Eh bien! il
faudrait commettre cette injustice politique, et ne pas laisser sur
les routes celui qui n'ayant rien peut tout oser. C'est pour cette
classe d'infortuns que seraient faits les dpts auxquels on terait
ce nom qui rveille trop d'ides avilissantes, et qu'on appellerait
_maisons de sret_. Ces maisons n'emporteraient l'ide d'aucun
chtiment, mais seulement celle de simple arrestation. De sages
rglemens dtermineraient l'utilit qu'on pourroit tirer de cette
classe malheureuse. A l'gard des vagabonds, dtenus jusqu'ici dans
les maisons connues sous le nom de _dpt de mendicit_, les lois
prononceraient sur leur sort, et remdieraient aux inconvniens de la
police actuelle. En voici un exemple. Il a t envoy, de Saint-Denis
 Soissons, depuis le 29 octobre 1788 jusqu'au 20 fvrier 1789, cent
quarante-un mendians valides. Dans ce nombre, quarante-cinq pouvaient
tre considrs comme repris en tierce rcidive. Plusieurs avaient
dj t arrts quatre, cinq et six fois. Les frais de transport ont
t de 606 liv. Voil donc 606 liv. dpenses pour faire transporter
quarante-cinq hommes, qui deux fois ont t rejets de leurs provinces
comme inconnus et sans ressource. Pourquoi produire  grands frais un
mouvement inutile? A cet abus et  tant d'autres ns d'une police
vicieuse, M. de Montlinot propose un remde, le seul peut-tre qui
existe, la translation; et c'est ici un des principaux objets de son
ouvrage. S'il existe un moyen de faire dsirer l'tablissement que
l'auteur propose, c'est la manire dont il dbute pour en faire
sentir la ncessit, c'est le tableau qu'il prsente  ses lecteurs.
En voici quelques traits, qu'il est bon de remettre sous les yeux des
heureux du sicle, et de ceux qui ne rflchissent pas  quel prix on
achte le bonheur social.

Vingt mille individus au moins dsolent le royaume par des
dprdations de toute espce. Six ou sept mille au plus sont arrts
ou punis. La sret des routes cote plus de quatre millions par an.
La somme vole chaque anne en France, peut tre value au moins  un
million. Il existe plus de soixante mille hommes qui gmissent dans
les prisons ou maisons de force, ou qui vgtent dans les hpitaux. Il
y a plus de cinquante mille journaliers, qui, btards ou rejets par
des parens pauvres, sont sans autre asile que les cabarets. Il dserte
 peu prs quatre mille hommes, par anne, des troupes de France. La
plupart, manquant de tout, sont obligs d'avoir une marche sourde
et des domiciles secrets. Il y a en France plus de quatre millions
d'individus dont la subsistance n'est pas assure pour un mois. Si
l'on considre en masse les dpenses du gouvernement, les revenus des
hpitaux, des htels-dieu, et les actes particuliers de bienfaisance,
on peut valuer  plus de cinquante millions par an ce qu'il en cote
pour prolonger l'existence de ceux qui survivent  la servitude des
arts,  l'incontinence des corrupteurs, au rgime des hpitaux, et
aux chtimens de la loi. Que produit cette dpense avec laquelle on
fonderait un royaume? A agiter l'administration, qui, sans profit,
tourmente l'homme sans proprit.

On conviendra que ce prambule est tout--fait propre  faire agrer
le projet d'une colonie en Afrique: et c'est l'ide  laquelle
l'auteur s'arrte. Les raisons politiques, gographiques, qui lui font
prfrer l'le de Bulam  nos possessions voisines, les moyens de
fonder cette colonie aux moindres frais possibles, les avantages qu'on
pourrait d'ailleurs en tirer, etc.; c'est ce qu'il faut voir dans
l'ouvrage mme. Nous ne prsenterons que le rsultat des ides de
l'auteur. Des calculs trs-dtaills semblent prouver invinciblement
que le transport de sept cents hommes, les fournitures de toute
espce, les frais de l'tablissement, et de tout ce qui est ncessaire
pendant six mois  la nourriture des colons, ne monteraient qu' la
somme de 130,600 livres. En suivant cette proportion de 130 mille par
cent personnes, jusqu' dix ou vingt mille hommes exports, on sent
combien il en couterait moins qu'il n'en cote pour le bonheur de ceux
qui n'ont point de proprits, et pour la tranquillit de ceux qui en
possdent. La grande objection contre ce projet, c'est l'opinion o
seraient les expatris, qu'on les envoie  une mort certaine; opinion
ne des fautes du gouvernement, quand il s'est autrefois charg de
fonder quelques tablissemens nouveaux  Cayenne et dans la Louisiane.
Ce prjug, enracin chez le peuple, serait sans doute un grand
obstacle dans les commencemens; mais il cderait  la publicit des
soins qu'on prendrait pour assurer l'existence des nouveaux colons.

Le cours naturel des ides nous a empchs de nous arrter sur une des
meilleures vues de M. Montlinot, le projet d'un tablissement dans les
campagnes, en faveur des cultivateurs invalides. On sait que les
hpitaux se sont cru en droit de n'appliquer les actes de leur
bienfaisance qu'aux individus des villes o ils taient tablis, et
que le pain de l'hpital est devenu le pain privilgi du citadin. Les
pauvres de la campagne se sont ainsi trouvs abandonns. Voil, dit
M. le Montlinot, les vrais pauvres de l'administration: mais il faut
les honorer, et non les avilir par l'aumne. Les bornes d'un extrait
ne nous permettent pas d'entrer dans le dtail du plan qu'il propose
de cet tablissement, pour les pauvres de la campagne, qu'on nommerait
cultivateurs invalides. L'excution du plan serait un vritable
monument de bienfaisance nationale, et prouverait que nous savons
honorer l'agriculture ailleurs que dans les livres et les pices de
thtre.

Ce projet d'un tablissement pour les cultivateurs invalides, ainsi
que l'ide de la transportation dont nous avons parl plus haut,
semblent avoir t agrs par la section de l'Assemble nationale qui
forme le comit de mendicit. Les membres qui le composent, ont
cherch  s'environner des lumires de plusieurs hommes connus[6],
parmi lesquels il faut compter M. de Montlinot. Il participe aussi aux
loges que mritent le plan de travail et les trois premiers rapports
de ce comit[7]. Mais c'est ici qu'on voit ce que peuvent les premiers
efforts d'une socit de citoyens libres, qui se communiquent leurs
penses. Il ne faut pas oublier que l'crit de M. de Montlinot, publi
cette anne, a t compos l'anne dernire. On s'aperoit qu'il a
connu la source du mal, mais qu'il n'ose et ne peut la dire; il va
jusqu'o l'on pouvait alors. Il a senti, il a tabli la ncessit
d'lever l'aumne  la qualit de bienfaisance publique. Le comit va
plus loin; il prononce nettement que tout homme a droit  sa
subsistance; que l'assistance donne au pauvre n'est pas un simple
bienfait, mais une dette de l'tat; que la misre du peuple est un
tort du gouvernement; enfin qu'il ne s'agit plus de faire la charit
aux pauvres, mais de faire valoir les droits de l'homme pauvre sur la
socit, et ceux de la socit sur lui. De ce double rapport, le
comit a conclu qu'il fallait les considrer dans la constitution; que
le soin de veiller  leur subsistance n'est pas, pour la constitution
d'un empire, un devoir moins sacr que celui de veiller  la
conservation des proprits du riche. Il faut donc rendre
constitutionnelles les lois qui tablissent l'administration des
secours donns aux pauvres. La classe indigente de la socit tant
partie intgrante de la socit, la lgislation qui gouverne cette
classe doit faire partie de la constitution: c'tait le seul moyen
d'empcher que cette grande ide ne se rduist  n'tre qu'une belle
conception de l'esprit, sans application  un empire qui jouit du
bonheur d'avoir une constitution. C'est la premire fois que les
lgislateurs ont ainsi parl aux hommes; et nombre de gens, nous ne
l'ignorons pas, en concluront qu'il ne fallait pas leur parler ce
langage. Il est  croire que la postrit ne sera pas de leur
sentiment.

  [6] M. de la Millire, intendant des hpitaux; M. de la Rudelle,
  ancien administrateur de l'hpital gnral; M. de Boncerf, connu
  par des recherches et des ouvrages sur la mendicit; M. Thouret,
  inspecteur-gnral des hpitaux; M. Lambert, inspecteur des
  apprentis de diffrentes maisons de l'hpital gnral.

  [7] Voyez le plan de travail du comit de mendicit et les trois
  premiers rapports, rdigs par M. de la Rochefoucault-Liancourt,
  imprims chez Baudoin,  l'imprimerie nationale.




  SUR l'ouvrage intitul: _Prnes civiques_, ou _le Pasteur
    patriote_; par M. l'abb Lamourette.--1790.


L'crit que nous annonons a des droits  l'attention publique; c'est
l'ouvrage d'un thologien ami des hommes, et d'un prtre qui a de la
religion. Une production distingue de M. l'abb Lamourette a dj
montr qu'il ne croyait pas la perptuit de la foi attache  la
perptuit des bnfices. Il a pens que la rvolution, qui donnait la
libert  la France, n'tait pas moins favorable  la renaissance de
l'esprit religieux. Cette conviction lui est commune avec tous les
ecclsiastiques vertueux, dont la pit est accompagne de lumires,
et qui ne confondent pas avec l'intrt de la religion l'clat mondain
de la hirarchie sacerdotale; mais tous ne peuvent, comme M. l'abb
Lamourette, servir la patrie par un talent aussi rare et aussi
prcieux. Orateur, philosophe et thologien, il ne sera dsavou que
par les docteurs en cette dernire science, ou plutt en cette
dernire facult, car sa thologie n'est point la leur. Jusqu'
prsent, la thologie avait pris constamment le parti des gouvernans
contre les gouverns: elle avait marqu du sceau de la religion dont
elle s'tait saisie, tous les abus de la puissance; elle s'tait mise
au service et aux ordres de la politique, qui, depuis des sicles,
n'tait plus elle-mme que l'art de maintenir le gouvernement, quelque
vicieux qu'il pt tre. M. l'abb Lamourette n'a pas cru que ce ft l
l'emploi le plus chrtien et la plus belle vocation de la thologie.
Il l'a consacre au service de la religion. Il a vu, dans le
christianisme, la perfection de l'ordre; et dans une constitution
faite pour ramener l'ordre, il a vu l'esprance de retour  la
perfection morale et chrtienne. Ainsi, tandis qu'un trop grand nombre
de prtres, ou pervers, ou aveugles, ou hypocrites, cherchent 
tourner en fanatisme l'ignorance d'un peuple qu'ils garent, un
vertueux ecclsiastique donne un exemple qui ne sera pas infructueux,
en substituant l'esprit de l'vangile  celui d'une thologie esclave
du despotisme; et cette distinction entre le christianisme et la
thologie, qu'on ne la regarde pas comme une de ces subtilits nes de
cet esprit irrligieux tant reproch  notre sicle, de cet esprit
philosophique, pour parler le langage de nos adversaires. Voici ce
qu'imprimait, il y a plus de trente ans, un homme de gnie[8], qui,
quoique philosophe, a le plus hautement adhr aux principaux dogmes
du christianisme; un mtaphysicien clbre qui a tent de prouver la
rsurrection des corps; enfin  qui d'autres philosophes ont reproch
de parler trop frquemment des anges, des chrubins, des sraphins.
On rend un mauvais service  la religion, quand on la tourne contre
la philosophie; elles sont faites pour s'unir: c'est contre la
thologie que la religion doit combattre; et alors chaque combat que
livrera la religion, sera une victoire.

  [8] M. Bonnet.

C'est donc une victoire que M. l'abb Lamourette fait remporter  la
religion sur la thologie, en prouvant que la rvolution est, de
toutes les vicissitudes, la plus propre  ramener tous les tats de la
socit  la pratique de la morale, et qu'elle doit entirement
renouveler le rgne du christianisme. Nous n'insisterons pas sur les
preuves philosophiques de cette vrit: mais nous offrirons 
l'attention de nos lecteurs celles que l'orateur tire de l'criture
sainte. Aprs avoir tabli que le dieu crateur de l'homme ne l'a pas
marqu d'un sublime caractre pour subir l'avilissement de la
servitude, aprs avoir tir de ce principe les consquences qui en
drivent, M. l'abb Lamourette prouve, par les livres saints, que la
plnitude du pouvoir absolu entre les mains des rois, est un
renversement d'ordre caractris dans l'criture par les traits
distinctifs de la gentilit. C'est ce qu'indiquent ces mots si
frquens, _les rois des nations_, que les crivains sacrs n'emploient
jamais sans les rapporter  une des misres de l'idoltrie. Il cherche
et trouve ce mme signe d'improbation dans ce fameux discours du
prophte Samuel, dont les prtres catholiques ont souvent fait un
usage si coupable; comme si ces mots: _le roi vous tera vos fils pour
en faire ses serviteurs, etc._, taient le titre qui consacre la
puissance absolue des monarques; comme si la menace des abus
qu'entrane le despotisme, tait la mesure de ses droits. Enfin il
rapple les termes de l'criture: _le peuple saint voulut
ressembler aux infidles, et s'carta des voies du Seigneur_; paroles
par lesquelles le passage au rgime despotique est marqu comme
l'poque d'une grande erreur, une mprise funeste qui ne pouvait
rendre les Isralites que plus misrables et plus vicieux.

Les partisans de la royaut absolue applent  son secours le prcepte
que Jsus-Christ fait  tous les enfans de dieu d'obir aux csars.
Quel est, dit l'orateur, l'esprit de ce prcepte? Sa doctrine en ce
point, mes frres, n'est que l'application d'un principe que la nature
et la droite raison avaient de tout temps rvl aux hommes; c'est que
la rsistance  l'oppression ne peut tre que l'ouvrage de quelques
hommes; et que tout effort pour dtruire une fausse autorit, ne doit
procder que du centre o rside la vritable, c'est--dire, du corps
des socits et de la volont des nations; c'est qu'il importe au
repos du monde qu'il subsiste une autorit, quelle qu'elle soit, dans
le sein des empires, et que la pire de toutes est encore prfrable au
dsordre de l'anarchie et de la licence sans bornes; c'est qu'enfin,
dans le dclin des tats, et au milieu des calamits qu'entranent
aprs eux l'orgueil des princes et l'esclavage des peuples,
l'insurrection ne commence  tre lgitime qu'au moment o elle est un
moindre malheur que toutes les cruauts et tous les forfaits de la
tyrannie.

C'tait dans le mme esprit, qu'avant cette grande rvolution qui
prpare votre bonheur, et sous le despotisme de ces hommes hautains et
durs qui disposaient,  leur gr, de votre vie et de votre libert,
nous vous exhortions dans nos temples  la patience,  l'obissance et
 la paix. Nous aurions t des pasteurs sditieux et indignes du
ministre auguste qui nous tait confi, si nous vous avions adress
un autre langage, et que, devant le sanctuaire du dieu de la concorde
et de la charit, nous nous fussions tablis les dtracteurs de votre
gouvernement et de vos lois. Nos discours sur ce point si important de
la morale chrtienne, taient mme d'autant plus pressans et plus
sincres qu'ils nous taient inspirs par notre amour et par notre
tendre vnration pour un roi, qui, au milieu de la tyrannie que des
ministres corrompus et superbes exeraient sur vous, fut constamment
le plus juste des princes et le meilleur des hommes.

L'orateur passant ensuite au prtexte par lequel les ennemis de la
rvolution couvrent leurs dclamations insenses sur les dangers que
court la religion, prouve qu'au contraire c'en tait fait d'elle, si
l'ancien gouvernement et dur. O existait-elle? tait-ce chez les
oppresseurs? tait-ce chez les opprims? Il met en contraste le luxe
des uns, la misre des autres, et considre, quant aux moeurs et  la
religion, le double effet de ces deux flaux. Nous regrettons de ne
pouvoir transcrire ce morceau en entier, o se dveloppe tout le
talent oratoire de M. l'abb Lamourette; mais il nous faut absolument
rserver une place pour un autre morceau qui, avec le mme avantage, a
de plus le mrite d'tre plus piquant et plus neuf. Nous esprons que
c'est un signal de paix entre la religion et la philosophie, qui ne
doivent avoir qu'un seul et mme but, le bonheur de l'homme et celui
des socits politiques. Nous plaignons les prtres capables de
calomnier la foi d'un respectable ecclsiastique, qui a os rendre
justice aux philosophes: c'est un dsaveu aussi noble qu'loquent des
motifs ridicules o malhonntes, qu'on leur supposait dans les
attaques qu'ils ont livres  la religion. Il faut entendre l'orateur
lui-mme:

On croit d'ordinaire que les systmes irrligieux qui, depuis un
demi-sicle, inondent la cit et nos provinces, ne sont que le fruit
des efforts que le libertinage a de tout temps opposs  l'importunit
du remords et  la crainte de l'avenir; mais l'intrt du vice n'est
que la cause subalterne de l'impit. L'incrdulit systmatique a sa
premire origine dans la haine que les esprits rflchis et senss ont
conue contre une thologie qui a consacr la tyrannie, qui a flatt
l'orgueil des dpositaires du pouvoir, qui a fait une loi  tous les
peuples de la terre de souffrir la servitude, et ouvert l'enfer sous
les pieds de quiconque oserait dire  son frre: _Soyons libres_.

Les crivains qu'on apple _irrligieux_, n'taient au fond que des
philosophes politiques, qui n'avaient d'autre but que de redresser
notre gouvernement sur les principes imprescriptibles et inviolables
de la vraie association. Plus ils ressentaient d'indignation contre
les iniquits et les scandales du rgime tyrannique qui asservissait
une nation si digne d'tre libre et heureuse, plus aussi ils devaient
s'armer de toutes les forces de la raison pour combattre tout
enseignement qui affermissait la puissance des despotes, et
entretenait le stupide aveuglement du peuple. Si, aux premires
poques des rclamations de la philosophie, et lorsque les saines
lumires commencrent d'clairer l'horizon de la France, les ministres
de la religion se fussent hts de rgler leur enseignement sur
l'esprit de la libert et de la dmocratie vanglique; la
philosophie, au lieu de se tourner contre la foi, en serait devenue le
plus inbranlable appui: le concert le plus touchant, et le plus
redoutable pour tous les oppresseurs, se serait tabli entre les
oracles de l'aropage et les prtres du temple. L'gide de la raison
serait venue couvrir le signe sacr du christianisme; et l'on aurait
vu le flambeau de l'intelligence humaine s'incliner devant celui de la
rvlation, comme devant la rgle ternelle de toute justice et la
source incorruptible de toute sagesse. Mais les ministres de
l'vangile ont commenc par dclarer, du haut de la tribune sainte,
une guerre ternelle  toute doctrine contraire  leurs intrts ou 
leurs prjugs. Ils ont attach une ide odieuse  tout ce que le
gnie des grands hommes, qui ont immortalis notre sicle, a oppos de
lumires au torrent des erreurs humaines,  l'abus de la religion et 
l'ascendant des traditions thologiques. Ils ont enseign aux peuples
que les matres et les tyrans de la terre ne tenaient leur puissance
que du ciel, et que la seule ide de lutter contre l'oppression, tait
un attentat contre la divinit. Le sacerdoce, qui devait aux hommes
des exemples de douceur, de bont et d'humilit, devint intolrant,
turbulent et perscuteur. C'est lui qui a provoqu, contre les
dfenseurs des droits du peuple, les rigueurs de l'autorit; c'est lui
qui a mille fois fait ouvrir les portes d'airain et plonger dans les
cachots des hommes qui n'avaient que le tort d'avoir tent le rappel
de la justice, et le retour  la raison. Qu'est-il arriv d'une
conduite si injuste? ce qui arrive toujours, lorsque la contradiction
est brusque et passionne. Ds que les philosophes ont vu les prtres
dcids  incorporer dans l'essence de la religion les ides
aristocratiques de la thologie, ils ont cess eux-mmes de distinguer
l'vangile de la superstition. Plus affects du dsir de dlivrer le
monde de ses fers, que de la ncessit de respecter des vrits
sacres et mystrieuses, ils ont attaqu tout le corps d'une doctrine
dont l'abus faisait la force des tyrans. Ainsi, un cultivateur voit
une plante vicieuse qui enveloppe tout le tronc et qui s'est enlace
dans tous les rameaux d'un arbre fertile et salutaire; et aprs de
vains efforts pour la sparer de la substance o elle s'est insre et
comme confondue, le cultivateur, oubliant de quel prix est pour lui
l'arbre qu'il se rsout d'abattre, s'arme pour la destruction du tout,
et renverse ce qui est bon pour anantir ce qui est mauvais.

On ne peut nier que ce ne soit l l'histoire exacte de la guerre entre
la religion et la philosophie: il est temps que la paix se fasse, et
il est probable que le prsage de M. l'abb Lamourette sera accompli.
Jamais, dit-il, la religion ne fut hae pour ce qu'elle est; elle n'a
t combattue que pour ce qui n'est pas d'elle: on accusait la
philosophie d'avoir jur la ruine de la religion et l'abolition du
ministre vanglique, l'extinction de tout sacerdoce et de tout
culte; on prdisait que, si jamais elle parvenait  s'emparer de la
force publique, on la verrait proscrire ouvertement le christianisme.
Vous avez vu, et vous voyez encore aujourd'hui la force publique  la
disposition de la philosophie; et la philosophie, loin de tourner sa
puissance contre la religion, l'emploie tout entire  la rgnration
du christianisme et de son sacerdoce. On voit que M. l'abb
Lamourette n'a pas chang d'opinion sur l'avantage que la religion
tire de la rforme opre par la vente des biens de l'glise.
Qu'elle est donc heureuse, s'crie-t-il, qu'elle assure un grand
triomphe  la religion, la ncessit qu'on nous impose de renoncer 
tout ce qui nous fermait vos coeurs, et nous tait votre confiance!
etc.

On voit par les morceaux cits de ces _Prnes_, que le talent de M.
l'abb Lamourette est digne de seconder ses intentions civiques et
pieuses. On a trouv que son style est trop noble, trop soutenu, trop
lev pour des prnes. Ce reproche serait fond, si ces discours
devaient en effet tre prononcs dans un auditoire champtre; mais ce
n'a point t l'intention de l'auteur; et plusieurs ouvrages beaucoup
plus simples, composs pour cette classe encore si peu claire, n'en
sont pas entendus. Il faut commencer par instruire ceux qui
communiquent avec elle, et qui font passer l'instruction. C'est ce
qu'a fait M. l'abb Lamourette; il a voulu rappeler aux prtres
vraiment religieux qui existent en France, le vritable esprit de
l'vangile dans ses rapports  l'union sociale que la constitution
vient de renouveler parmi nous. C'est  eux de proportionner ensuite
leurs instructions  la porte de ceux qui les reoivent. Il a voulu
surtout faire du christianisme un sentiment actif et pratique; c'est
le voeu de tout ce qui existe d'hommes clairs en Europe. Tous
sentent que la thologie est  la religion ce que la chicane est  la
justice; enfin que la religion est faite pour l'homme, et non l'homme
pour la religion; et pour qu'on ne croie pas que c'est l une ide
purement philosophique, appartenant  l'esprit qui domine de nos
jours, citons encore ce mme philosophe, qui a si souvent combattu
l'incrdulit.

Retenez ceci, dit M. Bonnet[9]; Dieu n'est point l'objet direct de la
religion, c'est l'homme; la religion a t donne  l'homme pour son
bonheur: toutes les facults de l'homme ont pour dernire fin la
socit; elle est l'tat le plus parfait de l'homme. La religion se
rapporte donc en dernier ressort  la socit, comme le moyen  sa
fin. Des hommes qui seraient fchs qu'on ne leur crt pas une me
raisonnable, pensent que la socit est faite pour la religion; ils
veulent en consquence que l'on sacrifie  la religion des biens que
Dieu avait destins dans sa sagesse au bonheur de la socit. La
montre est-elle pour le ressort? le vaisseau est-il pour les voiles?

  [9] La diffrence de communion entre M. Bonnet et les catholiques
  ne saurait diminuer le poids de son opinion, puisque son glise
  admet quelques-uns de nos mystres les plus impntrables,
  auxquels il parat aussi attach que peut l'tre le catholique le
  plus croyant.




  SUR _la Collection abrge des Voyages faits autour du monde, par
    les diffrentes nations de l'Europe, depuis le premier jusqu'
    ce jour_, rdige par M. BRENGER. (1790.)


C'est un de ces recueils qu'il suffit de dnoncer  la curiosit
publique, et qui sont  la fois assurs du dbit et du succs.
Celui-ci l'est  double titre, par le mrite des ouvrages qu'il
rassemble, et par l'avantage de faire suite  diffrens Recueils de
Voyages admis dans toutes les bibliothques. Cette Collection n'a pour
objet que des Voyages autour du globe. Elle en contient vingt-six,
depuis celui de Magellaens, en 1519, jusqu'au troisime voyage du
capitaine Cook en 1776; espace d'environ cent soixante ans. Parmi ceux
qui tentrent cette grande entreprise, d'abord si prodigieuse, on
compte un Portugais, Magellaens; un Italien, Gemelli-Careri; quatre
Franais, MM. le Gentil, Bougainville, Pags, Surville; sept
Hollandais et dix Anglais: entre les Hollandais, on distingue Le
Maire, fameux par la dcouverte du dtroit qui porte son nom; Noort,
Rogewin, etc., navigateurs clbres, mais dont le nom est comme
clips par celui des Anglais Drack, Cavendish, Dampier, Anson, et
surtout par celui de l'immortel Cook, qui fit trois fois le tour du
globe, et dont les dcouvertes surpassrent toutes celles de ses
devanciers. On voit que, jusqu' prsent, nul peuple ne put, dans
cette carrire, galer la gloire des Anglais; qu'ils sont suivis de
loin par les Hollandais; et qu'enfin  grande distance, un Franais
osa, vers 1740, tenter une entreprise excute par l'Anglais Drack en
1572, c'est--dire, depuis plus de cent cinquante ans. C'est que
l'activit des Franais tait,  cet gard, comme enchane par leur
gouvernement, si peu favorable au progrs des connaissances qu'exige
l'art de la navigation. La preuve que la position gographique des
deux empires, relativement  la mer, n'tait point la seule cause de
cette prodigieuse infriorit de la France  l'gard de l'Angleterre,
c'est que les Hollandais, dont les ctes sur l'Ocan sont si peu
tendues en comparaison de celles de la France, se montrrent presque
rivaux des Anglais dans ces glorieuses entreprises. C'tait le fruit
de la libert, et pourtant d'une libert trop combattue et trop
imparfaite. Les Franais n'ont pas besoin de cette rflexion pour
sentir le prix du bien qu'ils viennent de conqurir; mais il est doux
de retrouver partout les effets de cette libert prcieuse, et de se
convaincre, de plus en plus, qu'en tout genre elle est la source des
talens et des succs.

L'auteur de cette collection, M. Branger, n'a rien nglig de ce qui
pouvait la rendre digne des regards et de l'attention du public. Son
abrg, fait avec prcision et avec got, a rejet tous les dtails
inutiles, trop souvent fastidieux dans les relations des voyageurs; et
s'il a supprim les dtails nautiques utiles aux seuls marins, il a
conserv soigneusement tout ce qui peut intresser le philosophe, le
naturaliste, l'homme de got, et tous ceux  qui cette collection est
particulirement destine.




  SUR l'_Histoire de la Sorbonne, dans laquelle on voit l'influence
    de la Thologie sur l'ordre social_; par M. l'abb DU VERNET
    (1790).


On peut remarquer, par les deux lignes ajoutes au titre de l'ouvrage,
que l'auteur a mesur d'un coup-d'oeil toute l'tendue de son sujet.
Il a senti que l'histoire d'une corporation serait d'un intrt
mdiocre qui ne suffit plus au public. M. l'abb du Vernet ne pouvait
crire l'Histoire de la Sorbonne, comme Crevier crivit, il y a
cinquante ans, celle de l'Universit; et la diffrence qui se trouve
entre les deux poques, se retrouve aussi entre les deux auteurs. La
distance est moins grande entre l'Universit et la Sorbonne. Ces deux
corps, souvent allis et quelquefois ennemis, ont jet l'un et l'autre
un grand clat, ont joui mme d'une autorit trs-grande, en des temps
d'ignorance et de superstition. Le rgne de la Sorbonne a dur plus
long-temps; et cela devait tre; c'est que la superstition survit 
l'ignorance, ou du moins  l'ignorance grossire; c'est que les
intrts de la Sorbonne, lis immdiatement  ceux du clerg, devaient
paratre unis  ceux de la religion; c'est que les Franais, en
sortant de la barbarie, s'attachrent de prfrence  la littrature
d'agrment, aux arts d'imagination, tandis que le despotisme retenait
dans l'enfance la raison des peuples. Il est heureux pour l'humanit
que le despotisme n'ait pu souponner les rapports secrets qui lient
ensemble toutes les connaissances humaines, conduisent de l'une 
l'autre, dveloppent en tout sens la raison applicable  tout, et
finissent par clairer d'une lumire gale toutes les parties de
l'entendement. Si ces rapports eussent t saisis par les dpositaires
du pouvoir, il est probable que les arts d'agrment, au lieu d'tre
encourags, seraient devenus odieux aux tyrans de toute espce, comme
l'a quelquefois t la philosophie. Alors un sonnet ou un madrigal
eussent obtenu les honneurs de la perscution, comme un systme
philosophique; et Voiture ou Sarrasin auraient eu la destine de Bayle
et de Descartes.

Mais nous voil bien loin de la Sorbonne; pas trop pourtant, puisqu'il
s'agit de perscution, et qu'en ce genre la Sorbonne a jou un assez
beau rle. C'est ce qu'on verra dans l'ouvrage de M. du Vernet. Les
folies, les absurdits, les crimes ns de cette fureur d'argumentation
thologique, se trouvent rassembls sous ce titre _Histoire de la
Sorbonne_,  peu prs comme on dsigne tout un canton par le nom de
son chef-lieu. Cette manie des subtilits scolastiques exista dans une
antiquit trs-recule. Ce fut la maladie des anciens sophistes de la
Grce. Mais ici se prsente une singularit remarquable. Comment, dans
la Grce libre et paenne, o la religion se mlait  toutes les
institutions politiques, comment arriva-t-il que les disputes des
sophistes, sur tant d'objets qui tenaient  tout, soient toujours
ensevelies dans l'enceinte des coles, sans influer sur les affaires
publiques, sans occasionner aucun trouble, sans se mler aux intrigues
de l'ambition? Et au contraire, dans cette mme Grce soumise au
despotisme, sous l'empire d'une religion dont le fondateur a dit _mon
royaume n'est pas de ce monde_, d'une religion dont la base est
l'oubli ou le mpris des choses terrestres, comment se fit-il que les
querelles des sophistes chrtiens aient pris si rapidement une si
redoutable importance, se soient associes aux mouvemens de la
puissance publique, aient influ plus d'une fois sur le sort des
empereurs et de l'empire? Comment se forma ce rapport nouveau, inconnu
 toute l'antiquit, entre les disputes des coles, entre les orages
des cours, entre des vtilleurs et des ambitieux, entre des araignes
qui tissent leur toile ou se dvorent dans un coin, et les aigles, ou
si l'on veut, les vautours qui se dchirent dans l'air? L'explication
est simple. Les sophistes chrtiens taient prtres, du moins pour la
plupart. Ce furent eux qui, peu de temps aprs la naissance du
christianisme, le chargrent de plusieurs dogmes mtaphysiques,
trangers  l'vangile, dogmes par qui une religion de paix devient,
en peu d'annes, une religion de guerre, dogmes par qui les prtres
ramenrent les chrtiens aux intrts terrestres dont J. C. avait
voulu les dtacher. C'tait prcisment dtruire l'esprit du
christianisme: mais c'tait le dtruire au profit des prtres; car le
christianisme (semblable en ce point  la royaut) n'a jamais eu de
plus grands ennemis que ses propres ministres. Mais ils voulaient
remdier au vice radical qu'ils trouvaient  l'vangile, celui de
borner aux biens d'en haut l'influence ecclsiastique. Les biens d'en
bas ayant aussi leur valeur, quelle devait tre en cette position le
chef-d'oeuvre de l'habilet sacerdotale? C'tait de rendre temporelle
la puissance spirituelle, accorde par le sauveur aux pasteurs de
l'glise. C'est  quoi l'on parvint en substituant la thologie  la
religion, en mettant sous la protection de la foi certaines opinions
mtaphysiques, transformes adroitement, par les prtres, en opinions
religieuses. On sent combien l'art des anciens sophistes devait tre
utile  cette opration. Voil ce qui, dans la Grce chrtienne et
dans Alexandrie, ressuscita, entretint et accrut le got des
subtilits scolastiques, inn chez les Grecs, et alors anim de
l'enthousiasme d'une religion nouvelle. Tant que la puissance publique
ne s'en mla point, le mal ne put tre que local et particulier. Mais
Constantin et ses successeurs ayant t contrains d'entrer dans ces
mprisables querelles, sous peine d'tre souponns d'indiffrence
par la religion, elles prirent une importance qui se rpandit jusque
sur les thologiens et les rendit redoutables aux empereurs. Les mmes
causes produisirent le mme effet dans l'Occident; et semblable  ces
maladies qui, plus terribles dans les climats o elles sont
transplantes que dans les pays o elles sont habituelles, la
thologie parut avoir rserv pour l'glise latine, plus ignorante et
plus grossire, ses symptmes les plus effrayans. Ce fut un des fruits
apports d'Orient en Europe avec la lpre, autre conqute des Croiss.
C'est vers ce temps que brillrent en France Abailard, Pierre Lombard,
la Pore, et leurs disciples, qui, d'aprs les Grecs modernes,
appliqurent  la thologie chrtienne les vtilleuses distinctions
imagines par les anciens sophistes. Cette habitude d'escrime
scolastique fit natre, dans l'espace de peu d'annes, un grand nombre
d'hrsies, dont les noms sont ensevelis avec celui de leurs auteurs.
La seule qui ait conserv une triste clbrit, est celle des
Albigeois, qui entrana la ruine d'un peuple, et fit tablir en
Languedoc le tribunal de l'inquisition. Il existait en France
plusieurs de ces coles plus ou moins fameuses, lorsqu'un pauvre
prtre champenois, nomm Sorbon, devint le fondateur, d'une cole qui
les clipsa toutes. Il obtint de saint Louis, dont la tte tait
affaiblie par les maladies et les fatigues de la guerre, un
emplacement rue Coupe-Gorge, o il rassembla des thologiens qui
prirent d'abord le titre de pauvres matres. Ils y substiturent
bientt celui de sages matres, prfrant, comme de raison, la sagesse
 la pauvret. En peu de temps, cette sagesse de tous valut 
plusieurs de magnifiques surnoms; comme ceux d'Anglique, de
Sraphique, d'Invincible, d'Incomparable. L'Universit les reut dans
son sein; et ce n'tait pas un petit avantage. Le chef d'un corps qui
avait sous ses ordres trente mille coliers et qui de plus exerait,
fut-il laque, le droit d'excommunier, comme le pape et l'vque de
Paris; un tel alli, si puissant et si redoutable, n'tait pas 
ddaigner, et pouvait appuyer les dcrets des sages matres. Aussi,
ds l'anne 1330, se trouvrent-ils en tat de condamner un souverain
pontife. Le pape avait eu le malheur de prcher que la vision des lus
et les supplices des mchans dans l'autre monde n'taient
qu'imparfaits. Des supplices imparfaits! voil de quoi mettre en
colre des thologiens du quatorzime sicle, grands amis de la
perfection des supplices.

Le scandale fut au comble parmi les _matres en divinit_. C'est un
autre nom qu'ils se donnaient, pour varier. Ce dernier titre faisait
merveille pour le peuple, et annonait qu'ils en savaient sur dieu
tout autant que le pape. C'tait le clbre Jean XXII, alors dans la
plus extrme vieillesse. Il n'ignorait pas ce que peuvent les haines
thologiques, dont il avait pens tre la victime. Il dclara qu'il
n'avait propos son opinion que par manire de dispute. C'tait la
terminer; et certes rien n'tait plus sage. Ce qu'il y a de curieux,
c'est que le roi de France, Philippe de Valois, apparemment trs-vers
dans les discussions mtaphysiques, mettant de l'amour-propre 
l'honneur d'avoir de meilleurs thologiens que le pape, avait pris
parti pour sa troupe contre la troupe italienne du pontife. Philippe,
en lui envoyant la dcision de ses docteurs, lui avait crit: _Nous
chtierons tous ceux qui pensent comme vous et nous vous ferons ardre,
si vous ne vous rvoquez_. Pape ou sacristain, on ne se fait point
_ardre_  90 ans; et Jean XXII prit le parti de se _rvoquer_, pour
mourir tranquille. C'tait le bon temps de la Sorbonne et de
l'Universit. On sait le rle que jourent ces deux corps pendant
toutes les guerres des Anglais, entre les factions d'Armagnac et de
Bourgogne, qui avaient chacune leurs soldats, leurs thologiens et
leurs bourreaux. Au milieu de ces horreurs, la France avait os, qui
le croirait? se soustraire un moment au joug pontifical. Mais le
clerg de ce temps tait fait pour cette servitude trangre. L'usage
que firent les vques du droit de confrer les bnfices, rvolta le
peuple et les grands. On aima mieux dpendre d'un prtre italien, que
de voir passer les bnfices  des palefreniers et  des valets. La
seconde tentative ne fut pas plus heureuse; et la France n'en tira
d'autre avantage, que d'entendre publier au son de trompe, qu'on ne
reconnaissait plus de pape. Le pontificat en fut quitte pour sduire
un certain nombre de magistrats et de thologiens, ou pour gagner une
des deux factions. Suivant qu'une de ces factions tait faible ou
triomphante, on prchait ou on dsavouait la doctrine de l'assassinat
des rois. La Sorbonne fournissait  tout. C'tait de son sein qu'tait
sorti le docteur Jean Petit, cordelier, grand aptre de cette
doctrine, et le docteur Gerson, qui obtint la condamnation de Petit,
et dix ans aprs fit exhumer son cadavre. On sait qu'elle fut un des
premiers corps, qui, aprs la mort de Charles VI, reconnut pour roi de
France le roi d'Angleterre Henri IV.

C'est dans l'ouvrage mme qu'il faut lire l'histoire de Jeanne d'Arc,
et particulirement le dtail de son procs. L'indignation qu'excitent
ses ennemis et ses juges lacs, tant trangers que franais,
n'approche pas de l'horreur qu'inspire la basse et perfide frocit
des prtres, et surtout des docteurs de Sorbonne. Il faut entendre M.
du Vernet lui-mme.--Le bcher de Jeanne, dit-il, n'tait pas encore
teint, que plusieurs juges lacs dsavourent cet attentat. Nous
sommes tous perdus et dshonors d'avoir brl une femme innocente,
s'cria l'un des assesseurs du bailli de Rouen. Le bourreau lui-mme
court se jeter aux pieds d'un confesseur. Il demande pardon  dieu, en
versant un torrent de larmes. Pendant ce temps, la Sorbonne rendait
grce au ciel de la mort de Jeanne. L'Universit prodiguait les
hymnes et les mauvais vers sur cet vnement, etc. Laissons ces
atrocits, et arrivons au moment o l'imprimerie, introduite en
France, prparait de loin l'instruction qui devait adoucir les moeurs.
N'est-il pas remarquable que cette invention, destine  dtruire un
jour le despotisme et la superstition dans une grande partie de la
terre, ait eu pour appuis,  sa naissance, qui? Louis XI et deux
docteurs de Sorbonne?

Ce fut dans l'enceinte de la Sorbonne que furent tablies les
premires presses. Il fallut les protger contre la fureur des suppts
subalternes de l'Universit, parcheminiers, copistes, relieurs, qui
craignaient de mourir de faim. Il est vrai que ces presses servirent
comme elles pouvaient servir alors. Elles imprimrent des lgendes,
des livres de dvotion, de sorcellerie, de dmonographie. Que faire?
on dbute comme on peut. On commence par _la Fleur des Saints_, et on
finit par _le Contrat Social_. Le sort des peuples ne put donc d'abord
tre amlior d'une manire sensible. Mais il faut considrer que la
presse dut rester, et resta en effet entre les mains de leurs tyrans;
et le bien qu'elle devait produire, se trouvait ainsi recul jusqu'aux
gnrations suivantes. Cependant on peut apercevoir  cette poque une
acclration de mouvement dans l'esprit humain, qui se rapporte
naturellement  cette cause, du moins comme  la plus puissante et la
plus active. Ce fut alors qu'on osa attaquer et rejeter la doctrine
d'Aristote, qui rgnait dans les coles depuis plusieurs sicles.
Bientt aprs, parut Ramus qui, le premier, s'leva contre le jargon
scolastique, contre l'argumentation thologique, cultiva les sciences
naturelles autant qu'on le pouvait alors, brava la perscution, la
pauvret, fut l'ami le plus courageux et le bienfaiteur de ses
disciples, fut appel aux places et les refusa, refusa sur-tout celle
d'ambassadeur en Pologne, o on voulait l'envoyer pour dterminer
l'lection du duc d'Anjou, et dit, en rejetant l'espoir d'une grande
fortune prsente  son ambition: _l'loquence n'est pas mercenaire_.
C'est la honte de la Sorbonne et de l'Universit, d'avoir perscut un
tel homme, pour avoir t d'une opinion contraire  la leur sur la
prononciation des mots _quisquis_ et _quanquam_. Ce ne serait pas
assez connatre l'esprit humain, de se moquer de ceux qui croiraient
que cette dernire querelle a pu, autant que tout autre, tre cause de
l'assassinat de Ramus dans la journe de la Saint-Barthlemi.

Il ne faut donc pas s'tonner si on retrouve dans nos guerres de
religion, et surtout dans celles de la ligue, toutes les fureurs des
sicles prcdens. C'tait l'instant du combat entre l'ignorance
absolue et la raison naissante, mais gare. La superstition
violemment attaque, mais attaque par des ennemis superstitieux
eux-mmes, redoublait d'efforts pour repousser ses adversaires. La
cour de Rome essayait de ressusciter les maximes ultramontaines, sur
le dtrnement et sur l'assassinat des rois. Le chancelier de
L'Hospital avait eu bien de la peine  obtenir la rtractation de la
Sorbonne sur une thse de cette espce; et quelques historiens
assurent que cette rtractation ne fut prononce que par le bedeau.
Les papes purent voir, et virent en effet par-l le parti qu'on
pouvait tirer de la Sorbonne. Aussi devint-elle naturellement le
berceau de la ligue. L, dans la chambre du docteur Bouchet, se forma
le comit secret d'o partirent toutes les dcisions importantes, o
se fabriqurent les dcrets qui dgradrent Henri III, qui
proscrivirent Henri IV. L, furent nomms et choisis les _seize_  qui
l'on confiait la surveillance sur les diffrens quartiers. L, se
rendait le duc de Guise, qui ne ddaigna pas mme de paratre
publiquement en Sorbonne.

Ce qui rendait tous ces docteurs si redoutables, c'est que plusieurs
taient curs de Paris. L'excution du projet devenait l'intrt
principal de ceux qui l'avaient conu. C'est ainsi que les destins de
la France se balancrent plusieurs annes entre le Vatican, l'Escurial
et la Sorbonne. Les thses sditieuses ne cessrent mme pas, aprs
que Henri IV eut daign se faire absoudre  Rome. Le docteur Rose,
condamn  l'amende honorable, reut son arrt avec une insolence qui
montrait  la fois combien il avait de partisans dans son corps, et
combien ce corps tait encore puissant. Henri IV ne l'ignorait pas; et
c'est ce qui le justifie d'avoir refus de prendre un parti violent,
soit contre le saint sige, soit contre les jsuites, soit contre les
docteurs les plus sditieux et les plus coupables. Il connaissait la
faiblesse de Rome; il savait que le pape s'tait ht de lui donner
l'absolution, quand sa saintet avait cru que l'on songeait  s'en
passer; il pouvait laisser subsister l'arrt qui bannissait les
jsuites du royaume; on le lui conseillait; on lui parlait d'tablir
en France un patriarche. Les refus du roi l'ont fait accuser de
faiblesse par plusieurs historiens: reproche injuste! Henri IV jugeait
l'esprit de la nation; il voyait que le fanatisme la dominait encore;
il savait que le peuple est ennemi de la raison, jusqu'au moment o il
est assez clair pour en devenir le dfenseur; que la Sorbonne et les
jsuites, autrefois ennemis, s'taient rconcilis; que les jsuites,
qualifis par la Sorbonne, de _btards_, de _sclrats_ et
d'_infmes_, lorsqu' peine institus, ils ne pouvaient tre
coupables, avaient t dclars des _hommes illustres et respectables_
depuis qu'ils avaient prch le rgicide. Enfin, Henri IV voyait que,
pour un trop grand nombre de Franais, le pape et le christianisme
tait une seule et mme ide; qu'tre chrtien apostolique et non
romain, paraissait alors impossible. Il n'osa risquer une dmarche
aussi hasardeuse; et le poignard d'un monstre prouva, pour le malheur
des peuples, que le roi ne s'tait point tromp. Depuis sa mort, ce
mme esprit parut plus d'une fois subsister encore dans la Sorbonne;
mais il ne s'y manifesta plus avec la mme audace. C'taient des
symptmes quivoques, et qui n'taient remarqus que des connaisseurs.
C'tait le silence gard sur le livre de Mariana, sur d'autres
ouvrages o l'on clbrait Jacques Clment et d'autres assassins des
rois; tandis que ce mme corps condamnait _la Sagesse de Charron_,
livre excellent, que n'ont pu faire oublier tant de livres de morale
crits depuis cent cinquante ans. En cette occasion, le parlement fut
trs-suprieur  la Sorbonne, grce au prsident Jeannin, qui, second
de quelques hommes instruits et lettrs, sauva cette fltrissure  la
mmoire de Charron, ou plutt au parlement lui-mme.

Dans cet amas d'atrocits absurdes qui composent l'histoire de ce
temps, parmi cette foule de fanatiques, dont les portraits forment une
galerie odieuse, fatigante pour la vue, les yeux se reposent avec
plaisir sur l'image d'un homme vertueux et d'un prtre citoyen. M.
l'abb du Vernet s'est plu et a d se plaire  rappeler un nom
respectable et presque oubli. C'est celui de Richer, docteur de
Sorbonne, parvenu au syndicat perptuel par ses vertus, qui lui
attirrent une longue perscution. Nous avons parl des tentatives de
la cour de Rome, pour remettre les rois dans sa dpendance, et
accrditer de nouveau les anciennes maximes pontificales: ses efforts
redoublrent aprs la mort de Henri IV, sous le gouvernement faible de
Marie de Mdicis. Un nouveau nonce du pape, lgat en France, les
cardinaux de Joyeuse et du Perron, un grand nombre d'archevques et
d'vques, les jsuites, une grande partie du clerg sculier et
rgulier, s'taient runis pour le succs d'une confdration, qui
tendait  faire du royaume de Louis XIII un pays d'obdience. Un seul
homme brisa cette trame si habilement et si fortement ourdie; ce fut
Richer. Il eut l'adresse de faire renouveler  propos la condamnation
de cette doctrine perverse, d'empcher l'admission des jsuites dans
l'universit, de rallier  lui tous les bons citoyens; enfin il
composa un petit livre intitul _de la Puissance ecclsiastique et
politique_, ouvrage qui anantissait les prtentions ultramontaines.
Richer devint ds-lors un objet d'horreur pour le pape et pour les
cardinaux franais dvous au saint sige.

Croira-t-on que le pape osa mpriser assez la cour de France, pour lui
faire demander officiellement qu'on lui livrt Richer, qu'il voulait
faire juger  Rome par l'inquisition? Croira-t-on qu'il se tint  la
cour plusieurs conseils pour agiter cette question, et que plusieurs
membres votrent pour cette indignit? N'est-ce pas une chose curieuse
de voir, au dix-septime sicle, un prtre franais, du Perron,
parvenu aux grandes dignits de son pays par les grces de la cour,
aller, en qualit de cardinal, demander  cette mme cour qu'on livrt
 un prince tranger un citoyen vertueux, un sujet fidle, coupable
d'avoir dfendu les droits de la royaut, les prrogatives de la
couronne et l'inviolabilit de la personne des rois? Rien n'tonne
aprs une telle insolence. Mais on peut s'indigner de voir le pape
hasarder l'enlvement de Richer. On s'indigne de voir cet enlvement
prs d'tre effectu au milieu de Paris, par d'Epernon, couvert
lui-mme des bienfaits de Henri III et de Henri IV. Quel intrt
pouvait engager ainsi un Franais du premier rang  se dshonorer par
une telle bassesse? le chapeau de cardinal promis  la Valette, fils
du duc d'Epernon. Le garde des sceaux, du Vair, magistrat jadis
intgre, fut pri de faire cesser cette perscution  l'gard d'un
citoyen qu'il estimait. Sa rponse fut que Richer ne devait _pas tre
plus sage que le temps_. Quel intrt dictait cette lche rponse?
l'espoir du chapeau qu'ambitionnait du Vair, dj vque de Lisieux.

Voyons la suite, et continuons d'admirer les effets du chapeau.
Plusieurs annes se passent, et Richelieu parvient  la
toute-puissance; Richelieu, cet homme si haut, par qui l'autorit
royale tait devenue arbitraire, et qui rapportait tout  la splendeur
du trne; eh bien! il se rend complice de ceux qui veulent l'avilir;
il s'engage  obtenir la rtractation de Richer. Aprs avoir
inutilement employ la sduction, il a recours  la violence: quel
motif l'animait? toujours le chapeau. Cependant Richelieu tait dj
cardinal. Oui; mais il avait la noble ambition d'habiller de rouge,
comme il l'tait lui-mme, un imbcille frre, chartreux jadis, alors
dclotr, et devenu archevque de Lyon, par la grace de son an.
C'est pour cela qu'il faut faire sa cour au pape, dgrader la couronne
de son roi, faire inviter  dner chez le pre Joseph un vieillard
vertueux, dfenseur des droits du trne, le faire saisir au sortir de
table par des hommes arms, et lui arracher, le poignard sur la gorge,
une rtractation force, faiblesse qui en peu de mois le conduisit au
tombeau, accabl de honte et de remords.

    Voyez combien voil de choses enchanes
          Et par la _barette_ amenes!

    LA FONTAINE.

Observons que, dans cette infamie du pre Joseph, il y avait encore du
chapeau pour le compte du moine qui voulait tre cardinal. Telles
taient les causes secrtes, et alors ignores, d'une trame ourdie, au
nom de la religion, par deux hommes, dont l'un, aprs avoir le matin
accept la ddicace d'un livre de dvotion, faisait agiter le soir,
dans sa maison de Ruel, une question de galanterie, une thse d'amour;
et dont l'autre, capucin voluptueux, dictait, au sein des dlices du
sicle, les statuts d'un ordre religieux trs-svre (les
Annonciades) dont il tait le fondateur. Il est instructif, il est
philosophique de se reprsenter ce cardinal et ce moine, confidens et
complices en intrigues, en volupts, en vengeances sacerdotales, en
atrocits ministrielles, causant familirement  table du supplice
d'Urbain Grandier, de Marillac, et _tutti quanti_, des charmes de
Marion de Lorme, de Ninon de Lenclos et _tutte quante_. Ces deux
prtres trouvaient sans doute que tout allait le mieux du monde, et
surtout que les Franais d'alors taient de fort bonnes gens.

    Le temps n'est plus de semblables pratiques.

Voil donc comme les rois taient servis aux temps qu'on voudrait leur
faire regretter, et qu'on leur reprsente comme la plus brillante
poque de leur puissance et de leur grandeur.

Ce qui surprend sans cesse dans la lecture de cet ouvrage, c'est la
protection et souvent la faveur royale accordes  des monstres qui
ont prch le dtrnement, l'assassinat, l'empoisonnement des rois. On
en trouve vingt exemples depuis Saint-Thomas-d'Aquin, fort attach 
ce dogme du meurtre des rois, jusqu'au jsuite Moya, confesseur d'Anne
d'Autriche. Celui-ci tablissait, dans un opuscule thologique, qu'il
tait permis d'assassiner ses ennemis en cachette, _quand on ne
pouvait faire mieux_. Et ce monstre en fut quitte pour voir son livre
condamn en Sorbonne; et il continua de jouir de son crdit attach 
sa place, de calomnier, auprs de la reine sa pnitente, les honntes
gens qui dtestaient ces maximes, et les crivains qui les dvouaient
 l'excration publique. C'est ainsi que le cardinal du Perron allait
perdre l'avocat-gnral Servin, en le reprsentant comme un sacrilge
qui voulait qu'on violt le sacrement de la confession, dont le secret
fait la base. Servin, mand  la cour, rpondit aux reproches de la
reine, en montrant le _Directoire des inquisiteurs_, de 1585, qui
contient la forme dont,  l'inquisition, on procde contre les rois,
et la manire secrte dont on peut leur ter la vie. La cour frmit en
lisant ces horreurs, et remercia Servin.

Cette conduite de la Sorbonne, sous le syndicat de Richer, est le beau
moment de cette socit; c'est une poque honorable pour elle. Elle
parut encore s'en souvenir en 1664, lorsqu'elle condamna un livre de
jsuite, qui tablissait encore ces maximes de suprmatie pontificale.
Le jugement de la Sorbonne dplut au pape Alexandre VII. Le pontife
adressa  Louis XIV un bref, o il lui demanda la suppression de ce
dcret. Ce bref, jug scandaleux, fut condamn par le parlement;
l'avocat-gnral Talon composa un rquisitoire o il passait en revue
les excs de Rome, et donnait une liste des papes qui avaient err
dans la morale et dans la foi. Louis XIV avait alors vingt-six ans.
Il aurait pu  cet ge apprendre  se dfier des bulles pontificales.
Il aurait d se souvenir de celle-ci quarante ans aprs, lorsque le
saint sige lui dpcha la bulle _Unigenitus_, qui bouleversa son
royaume, et  laquelle il ne put jamais rien comprendre, comme il
l'avoua lui-mme en mourant.

Nous n'irons pas plus loin, et nous laisserons la Sorbonne dans sa
gloire. Aprs des papes condamns ou protgs, aprs des rois
dtrns, dgrads, rintgrs, qu'est-ce, pour un corps si clbre,
qu'est-ce que sa querelle avec Saint-Cyran, avec Arnaud mme?
Qu'est-ce que la dcision de la Sorbonne sur les visions de Marie
Agreda, historienne de la sainte vierge, en huit gros volumes,
condamne  Paris et canonise  Rome? Qu'est-ce que la tracasserie
faite  la mmoire de Descartes, au lieu d'une bonne perscution qu'il
aurait pu prouver de son vivant, mais  laquelle il sut chapper par
ses amis et par sa volont connue, feinte ou simule, de ddier  la
Sorbonne son livre intitul _les Mditations_? Nous n'oserons pas
parler avec cette lgret des querelles du jansnisme. Elles ont
occup trop de grands hommes; elles ont fait crire trop de gros
volumes au clbre Arnaud, homme de gnie, n pour clairer son sicle
bien plus que pour crire, comme il l'a fait victorieusement contre M.
l'abb Picot. On rit en songeant  la clbrit que ces querelles
donnrent  de certains personnages; c'est un amusement de voir quel
respect ils s'attiraient de la part de nos plus grands hommes. Racine,
couvert de gloire, et revenu aux illusions du jansnisme, aprs avoir
abjur celles du thtre; Racine a crit ces mots, _l'illustre
Tronson, le grand Petitpied_ (c'taient des docteurs de Sorbonne): et
l'anne suivante, il composa Athalie. Il y a place pour tout dans
l'homme.

Ce serait supposer  nos lecteurs un got excessif pour le ridicule,
que de leur offrir le rsultat des dcisions de la Sorbonne, dans les
procs ports depuis cent ans  cet auguste tribunal; nous n'en
citerons qu'un exemple; la dispute des rcollets et des jsuites, au
sujet des Hurons et des Iroquois, incapables, selon les rcollets, de
comprendre la transubstantiation, et selon la partie adverse,
trs-capables de la bien concevoir, si les rcollets s'y fussent bien
pris: question importante, trs-bien rsolue par la Sorbonne, en
dcidant que, _pour tre admis au baptme, il faut au moins la
connaissance implicite de ce qu'on reoit_. Rien de plus clair: aussi
tout le monde fut-il content. Mme sagacit, mme force de jugement
dans la dcision du procs des jsuites et des dominicains sur la
croyance religieuse des Chinois; affaire qui ressortissait videmment
du tribunal de la Sorbonne, et dont le succs dut inquiter beaucoup
la cour de Pekin. Quant  la bulle _Unigenitus_, on sait que cette
bulle, admise sous Louis XIV, rejete sous la rgence, fut admise de
nouveau sous Louis XV,  la satisfaction du docteur Grand-Colas, qui
se fit alors un nom immortel. M. de Vernet s'est content de donner un
court prcis de cette grande affaire, n'ignorant pas que toutes ces
merveilles forment une partie essentielle de l'Histoire de France. On
a dit que l'Histoire d'Angleterre, dans un certain priode, devait
tre crite par le bourreau. Ce mme historien aurait bien droit 
composer aussi quelques chapitres dans celle de France; mais il faut
convenir que, pour une grande moiti de cette histoire, il pourrait
remettre sa plume  Rabelais. Il parat que telle tait l'opinion de
Rabelais lui-mme, si l'on en juge par les allusions frquentes aux
vnemens dont il tait le tmoin. Mais son vritable lot tait
l'Histoire de la Sorbonne; aussi montre-t-il un grand respect pour les
jugemens de ce corps, et s'en rapporte-t-il  ses lumires dans les
affaires embarrassantes qui surviennent  Pantagruel. M. l'abb du
Vernet, moins gai, sans tre moins philosophe que Rabelais, a mis
heureusement en valeur un grand nombre de ridicules que son sujet lui
prsentait; mais, il parat quelquefois embarrass de leur multitude,
et l'abondance des biens lui a peut-tre nui vers la fin de son
ouvrage. C'est que l'ouvrage devenait moins susceptible de varit;
c'est que, depuis la mort de Louis XIV, l'importance de la Sorbonne a
diminu par degrs, et a fini par disparatre. On croit voir un fleuve
qui, aprs des dbordemens et des ravages, finit par se perdre dans
des sables. En effet, dans l'espace d'environ quatre-vingts ans,
l'Histoire de la Sorbonne n'offre presque rien de srieux, si ce n'est
le don fait par elle  Louis XIV de toutes les proprits de ses
sujets. Ceci passe la raillerie. Heureusement, le roi ne se prvalut
point de cette libralit et se contenta modestement de l'impt du
dixime: il croyait mme, avant la consultation, n'avoir pas le droit
d'y prtendre; mais la Sorbonne leva ses scrupules, _et fit pcher son
matre en conscience_.

Cet ouvrage, achev il y a plus de quinze ans, et qui fait beaucoup
d'honneur au talent de M. l'abb du Vernet; cet ouvrage, encore utile
 prsent, et t d'une utilit beaucoup plus grande, s'il et paru
au moment o il fut compos. Ainsi, la perscution qui conduisait
l'auteur  la Bastille, lui a drob une partie de sa gloire, et sans
doute la plus prcieuse  ses yeux, celle d'avancer la victoire de la
raison et la ruine des prjugs nuisibles  la socit. Il et
dtermin cette victoire qu'il rend aujourd'hui plus complte. Il
porte les derniers coups  l'ennemi qu'il aurait alors terrass. Son
livre est l'abrg des annales du fanatisme, du moins en France. C'est
l'extrait mortuaire de la thologie, rendu public  la renaissance du
vrai christianisme, de la libert et des principes utiles au bonheur
des hommes.

Entrans par les choses, nous nous sommes peu occups du style,
quelquefois pnible et incorrect, mais souvent vif, piquant et anim.
Plusieurs morceaux annoncent un lve et un heureux imitateur de
Voltaire, dont M. du Vernet a t l'historien, aprs en avoir t
l'ami[10].

  [10] M. l'abb du Vernet va publier une seconde dition de la
  _Vie de Voltaire_. La premire a paru sous un rgime peu
  favorable  de certains dveloppemens. Il n'est pas impossible
  que la censure ait gn l'auteur, et qu'il se soit souvenu de la
  Bastille. On pourra comparer les deux ditions, les deux
  manires, les variantes. Rien n'est plus propre  former le got,
  comme on dit, et surtout le jugement.




  SUR les _OEuvres de Jean Law, contrleur-gnral des finances
    sous le Rgent_; contenant les principes sur le numraire, le
    commerce, le crdit et les banques, avec des notes.--1791.


Les objets traits dans ce recueil deviennent de jour en jour d'un
intrt plus gnral, et la classe d'hommes qui s'en occupent devient
aussi plus nombreuse; cet ouvrage ne saurait donc manquer d'tre
recherch par ceux qui se livrent aux spculations de ce genre. Il est
difficile d'avoir un meilleur matre que Jean Law. On convient
maintenant que cet homme, qui a ruin la France, tait dou d'un gnie
 la fois trs-profond et trs-tendu. Appliqu de bonne heure  cette
science dj trs-avance en Angleterre par les crits de Locke,
Davenant, Child, et plusieurs autres, Law s'tait montr l'lve et le
rival de ces hommes clbres. Il avait t devanc en France par cette
rputation, et ce fut elle qui lui donna d'abord accs auprs du
rgent. Il parat que les fautes qui perdirent le systme, la banque
et l'auteur, taient toutes contre ses principes, et mme contre sa
volont. Mais on sait qu'il ne fut pas long-temps matre absolu, qu'il
eut souvent la main force, et qu'il fut entran par-del ses
mesures; c'est ce qui ne surprendra pas dans une cour telle que celle
du rgent, gouvern par l'abb Dubois.

Quoi qu'il en soit, son ouvrage sur le numraire et sur la banque
d'cosse, le principal de ceux qui sont contenus dans ce volume, s'est
soutenu malgr la catastrophe du systme, et a conserv en Europe la
clbrit qu'il obtint  sa naissance. Il est regard comme un livre
classique. Il s'en fit  Londres une dition nouvelle en 1751, qui
donna lieu  plusieurs traductions franaises. La meilleure est
insre dans le livre de M. Forbonnais, sur les finances. Celle qui se
trouve dans le recueil que nous annonons, est accompagne de notes
trs-instructives.

Le reste du recueil est compos d'une suite de mmoires et de lettres
adresses au rgent, prince rempli, comme on sait, d'esprit et de
pntration; mais qui, tranger  des spculations si nouvelles pour
lui et mme pour la nation entire, avait besoin d'instruction. Il
savait en demander. Il proposait ses doutes  Law: celui-ci les
claircissait sur-le-champ. C'est donc dans cette suite de lettres et
de mmoires, que le lecteur s'instruira comme le prince. On conoit
que Law ne ngligeait rien pour tre entendu et rendre l'instruction
plus facile.

Elle le deviendra encore davantage pour le lecteur, par le soin qu'a
pris l'diteur de mettre  la tte du recueil un excellent discours
prliminaire, ouvrage d'une main habile et exerce, sur le crdit et
sur les banques. L'auteur s'est attach  tre plus simple encore,
plus lmentaire que Law lui-mme. On ne peut que lui applaudir de
vouloir bien descendre et se mettre  la porte du plus grand nombre
de ses lecteurs; tous n'ont pas la perspicacit du rgent; et la
science dont on traite ici, est trop peu avance pour qu'on puisse
ngliger d'en rendre les premiers lmens simples et faciles. Il
observe qu' cet gard nous sommes  cent ans des Anglais; et il en
trouve la preuve dans plusieurs prjugs encore subsistans parmi nous,
et dtruits en Angleterre depuis plus d'un sicle.

L'auteur de ce discours prliminaire parat dou de cet esprit
philosophique, qui, en approfondissant son sujet, indique rapidement
des rapports nouveaux avec d'autres objets qu'il ne peut ou ne doit
pas approfondir. Il sait ainsi jeter du jour sur des questions
intressantes qu'il se contente d'effleurer. C'est principalement
dans les notes de son discours prliminaire qu'on trouve plusieurs de
ces heureuses indications; nous voudrions pouvoir en citer quelques
exemples, mais la plupart sont de nature  ne pouvoir tre isols. En
voici une qui peut l'tre; et sa singularit, qui montre le tour
d'esprit de l'auteur, la rendra remarquable et la fera lire avec
plaisir.

On a dit et rpt souvent que les succs  la guerre appartiennent 
celui qui a le dernier cu; et l'on a eu raison. Mais il n'est pas
clair qu'on ait employ les cus le mieux possible. Par exemple:

On entretient en France une arme qui cote cent millions par an;
c'est deux milliards pour vingt ans.

Nous n'avons pas plus de cinq ans de guerre chaque vingt ans; et
cette guerre, en outre, nous met en arrire d'un milliard au moins.

Voil donc trois milliards qu'il nous en cote pour guerroyer cinq
ans. Quel en est le rsultat? car le succs dfinitif est incertain.

Avec bien du bonheur, on peut esprer de dtruire cent cinquante
mille ennemis par le feu, le fer, l'eau, la faim, les fatigues, les
maladies, etc. Ainsi, la destruction directe ou indirecte d'un soldat
allemand, nous cote vingt mille livres, sans compter la perte sur
notre population, qui n'est rpare qu'au bout de vingt-cinq ans.

Au lieu de cet attirail dispendieux, incommode et dangereux d'une
arme permanente, ne vaudrait-il pas mieux en pargner les frais et
acheter l'arme ennemie, lorsque l'occasion s'en prsenterait? Le
chevalier Guillaume Petit estimait un homme 480 livres sterling. C'est
la plus forte valuation, et ils ne sont pas tous aussi chers, comme
on sait. Mais enfin, il y aurait encore moiti  gagner en finance, et
tout en population; car pour son argent, on aurait un homme nouveau,
au lieu que, dans le systme actuel, on perd celui qu'on avait, sans
profiter de celui qu'on a dtruit si dispendieusement.

Cette ide rappelle un trait connu de la plupart de ceux qui ont eu
l'avantage de vivre avec le clbre Francklin. Il racontait, qu' son
dernier voyage  Londres, et peu de temps avant la guerre, il avait
mand  ses commettans: Calculez en conscience les sommes que peuvent
vous coter la guerre, et envoyez-moi seulement la moiti de ces
sommes; je vous promets d'en acqurir votre indpendance, en achetant
tout le parlement et le roi lui-mme. Il est mme vraisemblable que,
du surplus, je pourrai me faire de bonnes rentes, si vous permettez
que j'en dispose. C'est dommage que la proposition n'ait pas t
accepte. Outre l'conomie du sang humain, qu'il faudra bien tt ou
tard compter pour quelque chose, l'Angleterre et la France y eussent
pargn cinq ou six milliards, et le succs de cette ngociation et
fait prendre un tour nouveau  la politique europenne, qui a grand
besoin d'tre un peu rajeunie.




  SUR l'Ouvrage intitul: _Observations faites dans les Pyrnes_,
    pour servir de suite  des _Observations sur les Alpes_,
    insres dans une traduction des _Lettres de W. Coxe, sur la
    Suisse_.--1791.


On se rappelle le succs mrit des lettres de M. William Coxe sur la
Suisse, et le succs non moins grand des observations faites dans le
mme pays par le traducteur, M. Ramond. Elles jetrent un nouvel
intrt sur un ouvrage dj si intressant par lui-mme. Les remarques
ne furent pas moins recherches que le texte; elles ne lui furent
infrieures en rien, et parurent suprieures en beaucoup de choses. Il
faut tout dire, M. Coxe, quoique trs-riche, semble quelquefois l'tre
un peu moins auprs de son opulent associ. M. Ramond peint  grands
traits la nature que M. Coxe se contente de dcrire ou de dessiner.
L'un se borne  vous communiquer ses penses, et l'autre vous
prodigue, avec ses penses, l'abondance des sentimens qui les
embellissent. L'un est un compagnon aimable; mais l'autre devient un
ami dont on a peine  se sparer. A ce mrite de plaire et
d'intresser toutes les classes de lecteurs, mrite si rare et si
dcri par les savans qui en sont dpourvus, M. Ramond associait des
connaissances qui ont droit  leur estime et  leurs suffrages. Il
prsentait des vues neuves sur les montagnes et sur les glaciers; et
l'on a plus d'une fois entendu  M. de Buffon que la manire dont M.
Ramond avait prsent certains phnomenes des glaciers des Alpes,
avait apport du changement dans la manire dont il les considrait
auparavant.

L'ouvrage que nous annonons peut tre considr comme la suite du
premier, et le dveloppement des ides qui avaient si vivement frapp
M. de Buffon. Le systme de l'auteur se montre ici dans toute son
tendue, comme son talent s'y montre dans sa plnitude, et enrichi des
connaissances en tout genre, acquises pendant plusieurs annes, depuis
la publication de son premier ouvrage. C'est avec cet accroissement de
connaissances en physique et en histoire naturelle, qu'il a voyag
dans la partie centrale et suprieure des Pyrnes. M. Ramond est le
seul jusqu' prsent qui ait eu occasion de les comparer avec les
Alpes. J'y ai voyag, dit-il, comme dans celles-l,  pied, seul, et
me livrant sans rserve  leurs habitans. Ainsi, me trouvant dans une
condition pareille, j'ai pu comparer ces monts entre eux, sous les
mmes rapports et avec cette conformit de vues qui rsulte de la
similitude des situations.

Dans ce voyage, je crois avoir vu des objets qui n'avaient point t
vus, ou n'avaient point t dcrits. J'ai rectifi quelques-unes de
mes ides, j'en ai gnralis d'autres; et j'ai trouv, dans la
comparaison, des avantages et des plaisirs que je voudrais faire
partager. Cette esquisse de la partie centrale des Alpes, rendra mon
premier ouvrage moins imparfait, de tout ce dont mes propres ides
sont moins imparfaites.

L'auteur a soumis son ouvrage au jugement de l'acadmie des sciences,
qui ne s'est pas borne  une simple approbation. MM. de Dietrich et
d'Arcet, savans distingus par leurs connaissances en physique,
chimie, minralogie, ont insr, dans leur rapport, un extrait dont il
suffira de citer ici quelques passages.

Cet ouvrage est fait par un observateur, accoutum  peindre les
grands objets de la nature, auquel aucune science n'est trangre, qui
avait bien tudi les Alpes, et qu'aucun pril n'a arrt. La chaleur
et la vrit de ses descriptions, et la varit de ses observations,
inspirent aux lecteurs de toutes les classes un intrt qu'ils
trouveront rarement dans les ouvrages qui traitent de pareils objets;
il les amne par degrs, et sans le leur faire pressentir, aux
discussions les plus srieuses et les plus importantes; et des
observations, qui d'abord ne paraissent que locales et purement
gographiques, le conduisent  des rsultats qui lui appartiennent
tout entiers.

MM. de Dietrich et d'Arcet indiquent ici plusieurs de ces rsultats
sur la disposition des vgtaux, au penchant des montagnes,
disposition relative  la temprature de leurs diffrentes zones; sur
la hauteur des diffrens monts, compars entre eux et avec ceux des
Alpes; sur la formation des bassins au point de runion des torrens;
sur le caractre distinct de la roche qui forme chacun de ces
sommets; sur la diffrence de l'escarpement de ces montagnes au midi
et au nord; sur leur inflexion plus rapide et plus brusque de ct de
l'Espagne que du ct de la France, etc.

M. Ramond, poursuivent-ils, fixe l'tat des glaces des Pyrnes. A
peine croyait-on, avant lui, qu'il existt des glaciers dans ces
montagnes; les considrations qu'il prsente sur l'tendue de ces
glaciers, compars  celle des glaciers des Alpes, forment une des
parties les plus intressantes de l'ouvrage: elles nous ont paru
absolument neuves.

Tel est le tmoignage rendu par MM. de Dietrich et d'Arcet  l'ouvrage
de M. Ramond, et que l'acadmie a confirm en le faisant imprimer sous
son privilge. Les examinateurs nomms par elle ont cru devoir
n'insister que sur les objets dont elle tait plus immdiatement juge;
mais en faisant entendre que cet ouvrage a droit d'intresser les
lecteurs de toutes les classes, son jugement peut tre regard comme
une prdiction.

La richesse, la varit des descriptions de tout genre suffirait
presque pour le recommander au grand nombre de ceux qui, dans leur
lecture, ne cherchent que l'amusement. La peinture des dlicieuses
valles de Campan, de Bagnres, celles des environs de Tarbes, de Pau,
des sites sauvages ou terribles, quelquefois auprs d'un paysage
enchanteur; Gavarnie, sa cascade, son pont de neige, ses valles et
ses prcipices; le Marbor, et ses glaciers; tant de phnomnes
intressans que les montagnes offrent  chaque pas; quelle riche
moisson pour un homme observateur, pote et peintre, galement dou
d'imagination et de sensibilit, et chez qui toutes deux se rveillent
l'une par l'autre! Un seul morceau, parmi tant d'autres que nous
pourrions choisir, suffit pour donner l'ide du talent de M. Ramond:
c'est la peinture des sensations qu'prouve l'auteur au retour d'une
course  Gavarnie, au coucher du soleil.

A chaque pas, je sentais changer la temprature. Du haut du rocher 
Gavarnie, j'avais pass de l'hiver au printemps. De Gavarnie  Gedro,
je passai du printemps  l't. Ici, j'prouvais une chaleur douce et
calme. Les foins nouvellement fauchs, exhalaient leur odeur
champtre. Les plantes rpandaient ce parfum que les rayons du soleil
avaient dvelopp, et que sa prsence ne dissipait plus. Les tilleuls
tout en fleurs embaumaient l'atmosphre. La nuit tombait, et les
toiles peraient, successivement et par ordre de grandeur, le ciel
obscurci. Je quittai le torrent et le fracas de ses flots, pour aller
respirer encore l'air de la valle et son parfum dlicieux. Je
remontai lentement le chemin que j'avais descendu, et je cherchais 
me rendre compte de la part qu'avait mon me dans la sensation douce
et voluptueuse que j'prouvais. Il y a je ne sais quoi dans les
parfums, qui rveille puissamment le souvenir du pass. Rien ne
rappelle  ce point des lieux chris, des situations regrettes, de
ces minutes dont le passage laisse d'aussi profondes traces dans le
coeur, qu'elles en laissent peu dans la mmoire. L'odeur d'une
violette rend  l'me la jouissance de plusieurs printemps. Je ne sais
de quels instans plus doux de ma vie le tilleul en fleurs fut tmoin;
mais je sentais vivement qu'il branlait des fibres depuis long-temps
tranquilles; qu'il excitait d'un profond sommeil des rminiscences
lies  de beaux jours. Je trouvais, entre mon coeur et ma pense, un
voile qu'il m'aurait t doux, peut tre.... triste, peut-tre.... de
soulever. Je me plaisais dans cette rverie vague et voisine de la
tristesse, qu'excitent les images du pass; j'tendais sur la nature
l'illusion qu'elle avait fait natre, en lui alliant, par un mouvement
involontaire, le temps et les faits dont elle suscitait la mmoire, je
cessais d'tre isol dans ces sauvages lieux: une secrte et
indfinissable intelligence s'tablissait entre eux et moi; et seul
sur les bords du torrent de Gedro, seul, mais sous ce ciel qui voit
s'couler tous les ges et qui enserre tous les climats, je me livrais
avec attendrissement  cette scurit si douce,  ce profond sentiment
de co-existence qu'inspirent les champs de la patrie. Invisible main
qui rpands quelques doux momens dans la vie, comme ces fleurs dans un
dsert, sois bnite pour ces heures passagres, o l'esprit inquiet se
repose, o le coeur s'entend avec la nature, et jouit; car _jouir_ est
 nous, tres frles et sensibles que nous sommes, et _connatre_ est
 celui qui, en livrant la terre  nos partages et l'univers  nos
disputes, tendit entre la cration et nous, entre nous et nous mmes,
la sainte obscurit qui le couvre.

Il nous semble que ces deux pages, crites dans les Pyrnes,
pouvaient tre dates du Valais, et qu'elles ne dpareraient pas une
lettre de Saint-Preux  Julie. On voit que l'acadmie avait raison de
dire que l'ouvrage de M. Ramond inspirait aux lecteurs de toutes les
classes un intrt qu'ils trouveraient rarement dans les crits de ce
genre. On retrouve, en vingt endroits de celui-ci, la dlicate et
profonde sensibilit qui respire dans ce morceau; mais il serait trop
long de les indiquer, et celui qu'on vient de lire, suffit pour donner
l'ide du coloris qui anime les tableaux qu'il trace de la vie
champtre, des moeurs pastorales, etc. Celui qui reprsente une
famille de bergers espagnols, passant du sol de leur patrie et du
revers de la montagne, sur la partie franaise des Pyrnes, est digne
du pinceau de Teniers. On peut appliquer  ce tableau ce que M. Ramond
dit de la nature, qui, tous les ans, reproduit cette scne
patriarcale: qu'il runit la vnrable empreinte de l'antiquit aux
charmes d'une immortelle jeunesse.

Une autre source non moins fconde de l'intrt que M. Ramond a su
rpandre sur son ouvrage, c'est la varit de ses connaissances en
diffrentes parties de l'conomie sociale, autre tude qui semble
avoir partag sa vie avec celle des sciences naturelles: c'est ce dont
les _Lettres sur la Suisse_ offraient dj la preuve. Les Pyrnes ne
pouvaient lui fournir des occasions aussi frquentes de montrer et de
communiquer cet autre genre d'instruction; cependant il ne se trouve
gure moins dans ce dernier crit, et il se trouve orn du charme de
cette sensibilit, aussi prompte  se rveiller chez M. Ramond, par le
dsir du bonheur des hommes, que par la contemplation des beauts de
la nature. C'est dans l'ouvrage mme qu'il faut lire ce que dit
l'auteur sur les rsultats de l'opposition entre les limites
naturelles et les limites politiques de la France et de l'Espagne, en
certaines parties des Pyrnes; les diverses comparaisons rpandues
dans l'ouvrage, entre le sort, les moeurs, les habitudes des bergers
des Pyrnes et celles des habitans des Alpes; enfin le morceau sur
les influences politiques et morales des prohibitions,  l'occasion de
la mort d'un jeune homme tu sur ces montagnes, dans une querelle de
contrebandiers.

Des deux parties qui composent cet ouvrage, l'une est principalement
consacre  des considrations locales, gographiques, particulires
aux Pyrnes, ou communes aux Pyrnes et aux Alpes. Dans la seconde,
l'auteur se livre  des ides plus gnrales. C'est ici qu'il
dveloppe tout son systme sur les montagnes, sur la part qu'elles
prennent ensemble au dessein de notre continent, enfin ses ides sur
les montagnes primitives. Il examine les deux principaux systmes,
l'inondation du globe et son incandescence, le systme de M. de
Saussure et celui de M. de Buffon.

Mais le chapitre le plus brillant du livre, celui qui montre le mieux
l'tendue des connaissances de M. Ramond, c'est celui qui termine
l'ouvrage, et dans lequel, considrant les Pyrnes relativement aux
mines, il passe en revue les diffrens peuples qui en ont recueilli
les produits; il examine l'influence que ces diffrens peuples,
Phniciens, Romains, Carthaginois, et depuis les barbares du Nord,
eurent sur les moeurs des Espagnols et des indignes habitans des
Pyrnes. Il semble s'tre attach  dcouvrir, parmi tous ces
mlanges, le peuple primitif, comme il s'tait attach, dans les
montagnes,  dmler la roche primitive, le pur granit parmi les rocs
secondaires. Ce peuple primitif, et dont la race est reste pure et
sans mlange, c'est le peuple des Vacces, c'est--dire, les Biscayens
et les Basques. C'est ce qui parat attest par l'lgance et la
vivacit de l'Ibre et du Gaulois, conserves dans ces montagnes, et
modifies dans le reste des Pyrnes par la gravit du Romain, et la
grossiret du barbare: dgradation qui se remarque, depuis le centre
de ces monts jusqu' la Mditerrane, dans des valles habites de
tout temps par les trangers, et que l'on peut regarder comme le
grand chemin des peuples, tant barbares que civiliss, qui se
disputaient l'Espagne et les Gaules.

Telle est la cause que M. Ramond indique de la dissemblance des
peuples qui habitent actuellement les Pyrnes, de l'appesantissement
des uns et de la vivacit des autres; il pense que les races sont,
dans l'histoire de l'homme, une donne primitive; et il s'est confirm
dans cette ide, en voyant que, depuis quinze sicles, le mme climat
n'a point rapproch des races diffrentes, que des climats divers
n'ont point spar des races pareilles. Mme rsultat dans l'Inde, o
les principes, soit religieux, soit civils, prviennent le mlange des
castes... L'Arabe, le Copte, le Grec, le Musulman en sont de nouvelles
preuves; et plus que tout le reste, la nation juive, conservant dans
tout l'univers sa physionomie asiatique, et parlant la plupart des
langues avec les inflexions de l'Arabe. Ainsi, de nos jours, des
observations plus exactes ont t aux climats l'influence exagre
qu'on leur accordait au physique comme au moral; et loin de lui
accorder une influence capable de dterminer la nature du
gouvernement, on lui refuse l'influence illimite qu'on lui attribuait
sur les races et sur les hommes.




  SUR la _Vie prive du marchal de Richelieu_.


Ce livre qui, dans tous les temps, et piqu la curiosit, doit en ce
moment la rveiller encore davantage, et intresser sous plus d'un
aspect. Il suffirait seul pour nous faire mesurer l'abme dont nous
sortons. Il prsente, dans la vie d'un seul homme, le tableau de tous
les abus, de tous les vices moraux et politiques, qui, en conduisant
la nation au dernier terme du malheur et de l'avilissement, l'ont
place dans l'alternative de prir, ou de changer entirement les
bases de l'difice social. On a vu des hommes, affligs et mme
consterns de la rvolution, convenir, aprs la lecture de ce livre,
qu'elle tait invitable et ncessaire. Un court prcis de la vie de
cet homme singulier rendra cette opinion trs plausible.

La vie de M. de Richelieu est comme partage en trois portions gales;
la premire, entirement livre aux plaisirs,  la dbauche, et mme 
tous les genres de dbauche; la seconde, partage entre l'ambition,
les affaires et les plaisirs; la troisime, marque par tous les abus
du pouvoir, par le mpris de toutes les convenances, par les vices les
plus odieux et les intrigues les plus avilissantes. Parcourons
rapidement ces trois poques.

On a dit que le cardinal de Fleury avait commenc sa fortune 
soixante-treize ans, par tre roi de France. On peut dire que
Richelieu,  quatorze ans, pensa commencer sa carrire de galanterie 
peu prs de mme, c'est--dire, par une princesse, hritire
prsomptive du trne. On crut qu'il tait distingu par la duchesse de
Bourgogne. On le crut: et cette opinion tait presque, aux yeux de
Richelieu, l'quivalent de la ralit. Il acqurait une clbrit
prcoce par cette aventure un peu prcoce elle-mme, qui lui valut
d'tre mari, et mis  la Bastille. L'clat mme de la punition
accrditait ce bruit, si favorable  l'amour-propre du jeune homme. Il
convient lui-mme qu'il prit soin de confirmer ce soupon. Sa grande
excuse, outre la vanit, c'est que cela ne pouvait nuire  la
princesse qui tait morte; et il est vrai que les morts se laissent
calomnier tant qu'on veut. Richelieu se vit tout--coup l'objet des
complaisances de plusieurs femmes de la cour; et le mot que lui dit
Louis XIV,  son retour de l'arme de Villars, lorsqu'il vint annoncer
la nouvelle de la victoire de Denain; ce compliment flatteur, Vous
tes destin  faire de grandes choses, tait un oracle qui le
recommandait  l'attention des dames. Mais, tant que le roi vcut, ses
galanteries furent dcentes, c'est--dire, ignores. On ignora, par
exemple, une aventure avec une madame Michelin, aventure dans laquelle
Richelieu dveloppa une atrocit froide, monstrueuse  son ge: c'est
ce fond de barbarie que Richardson dit tre dans le coeur d'un vrai
libertin, et qu'il a si bien exprim dans le caractre de Lovelace.
Richelieu lui-mme nous a conserv tous les dtails de cette horrible
anecdote: nous y reviendrons. Madame Michelin n'tait qu'une
bourgeoise; qu'elle attende: il est juste que les femmes prsentes
passent avant elle. Honneur, par exemple,  madame de Gubriant, qui,
crivant  Richelieu un billet dat du Palais-Royal, lui indique un
rendez-vous  la cour des Cuisines: Restez-y, lui rpond le duc, et
charmez-y les marmitons pour lesquels vous tes faite. Adieu, mon
ange.

La cour du Palais-Royal n'tait pas, comme on voit, celle de Louis
XIV: aussi ce billet est-il des beaux jours de la rgence, pour
lesquels Richelieu semblait n. Il serait impassible et inutile de
raconter ses succs en ce genre; car c'en tait un, comme on le voit
par le mot mme de _succs_, appliqu  ses turpitudes. Nous
renvoyons, sur toute cette poque de la rgence, aux prcdens
_Mmoires de Richelieu_. On aurait pu croire qu'ils ne laissent rien 
dsirer; mais la _Vie prive_ contient de nouveaux dtails dont
quelques-uns sont assez piquans dans ce misrable genre; d'autres vont
au-del mme de ce qu'on imaginait. Nous osons blmer l'auteur de la
_vie prive_ de les avoir recueillis; ils seraient mieux  leur place
dans quelques-uns de ces ouvrages dont la licence est annonce par
leur titre mme, et que la pudeur ou seulement le bon got rejettent
avec ddain, en se reprochant une indiscrte curiosit. L'auteur
remarque, d'aprs Richelieu lui-mme, que lorsque le rcit de ces
indignits parvenait jusqu'au peuple, qui, alors connaissant peu les
grands, les respectait, il n'en voulait rien croire et rejetait ces
bruits comme absurdes ou calomnieux. Rien de plus simple: il ne
pouvait attacher l'ide de plaisir  ces inconcevables folies,  ces
produits monstrueux d'une imagination dprave. La vrit perdait, 
force d'invraisemblance, son effet et ses droits: et le vice, protg
en quelque sorte par son excs mme, trouvait, dans l'incrdulit
publique, un asile contre le mpris et l'horreur qu'il aurait
inspirs.

Laissons donc l les amours de Richelieu avec la duchesse de Berri, la
princesse de Conti, mademoiselle de Charolois, mesdames d'Averne, de
Tencin, Sabran, de Nle, Villars, Mouchy, Villeroi, Gontaut, Parabre,
_e tutte quante_, etc; ses duels, ses emprisonnemens, les visites des
princesses rivales, etc.; mais remarquons jusqu'o l'air et la mode
peuvent pousser le dlire, et le rendre en quelque sorte contagieux.
Croirait-on qu' son dernier emprisonnement  la Bastille, o il fut
mis pour la conspiration de Cellamare, toutes ces femmes que nous
venons de nommer, et beaucoup d'autres encore, prirent, pour promenade
journalire, les environs de la Bastille? C'est l que se rendaient
ses matresses dlaisses, outrages mme par lui. Les voitures
descendaient depuis le bas des tours jusqu' la porte Saint-Antoine,
pour recommencer  parcourir le mme espace jusqu' la retraite du
duc. Toutes ces femmes le saluaient; et les gestes finirent par former
un langage. Le chapeau en l'air exprimait: _Je vous aime_; et la
rponse de la dame tait de lever la main hors de la voiture. Le
nombre des carosses tait quelquefois si grand, qu'il obstruait le
passage de la porte Saint-Antoine, et y occasionnait la foule. C'est
un fait attest par les vieillards contemporains.

Ce qui n'est pas moins surprenant, ce qui a fait dire  plusieurs de
ses matresses qu'il avait un charme pour se faire aimer, c'est que la
plupart de ces femmes lui sont restes constamment attaches,
quelques-unes mme jusqu' leur mort. On connat l'excs et la dure
de la passion de mademoiselle de Valois. Ce fut pour elle, il est
vrai, qu'il fit les choses les plus extraordinaires; mais il les
aimait encore plus qu'il n'aimait ses matresses. Le duc de Modne,
son mari, et mari trs jaloux, s'empressa de l'arracher  la vie du
Palais-Royal, et de la conduire dans ses tats; Richelieu part
_incognito_ pour l'Italie, arrive  Modne, se prsente  la
princesse, suivi d'un seul valet, dguis, comme son matre, en
marchand de livres. Mconnu d'abord, reconnu ensuite, tendrement
dfray de son voyage, et surpris  une troisime entrevue par le
prince qui survint, il ose soutenir son personnage. Heureusement le
duc de Modne n'avait jamais vu le rival dont il savait sa femme
prise; il lui demande des nouvelles de France, du duc de Richelieu, 
qui le brocanteur se vante d'avoir vendu de mauvais livres, et surtout
beaucoup de libelles contre le rgent et l'abb Dubois; excellent
commerce dont il s'est bien trouv: c'est une scne digne du
_Lgataire_. Richelieu eut toujours un got vif pour cette sorte de
passe-temps; et le hasard le servit souvent  souhait: comme, par
exemple, lorsque, dguiss en abbs, lui et l'un de ses amis, pour
aller voir au couvent deux jeunes pensionnaires, dont il tait
amoureux, il se vit sollicit d'abord et enfin forc, par l'absence du
prdicateur ordinaire du couvent, de prononcer un sermon  sa place,
quoiqu'il prtendt _n'avoir pas les pouvoirs_. Il s'en tira
trs-bien, et fut fort applaudi; _tonn_, dit-il en descendant de
chaire, _de n'avoir pas dbit plus d'extravagances_. Le got pour les
bizarreries le suivait jusques dans sa vieillesse, et lui fit attacher
du prix  sduire une jeune dvote de Bordeaux, par l'entremise
innocente d'un gardien des capucins charg, sans le savoir, d'un
billet doux pour sa pnitente. C'est ce qui fait que cinquante annes
de la vie d'un duc et pair, ambassadeur, gouverneur de province,
marchal de France, prsentent une foule de dtails dignes de figurer
dans les aventures de Mazulim, de Mizapouf, et ressemblent trop
souvent aux _Six semaines du chevalier de Faublas_[11].

  [11] Petit roman fort connu.

Il semble que ce don de se faire aimer s'tendit jusqu' ses rivaux, 
ceux qu'il trompait sans cesse: tmoin le rgent qui se plaignait de
lui frquemment, qui voyait Richelieu lui enlever ses matresses, ses
propres filles, toutes les femmes de sa cour, mme les filles de
thtre, et qui ne finissait pas moins par l'admettre de nouveau dans
sa socit intime et dans sa grande familiarit. Il n'y a pas jusqu'
Dubois, qui ne devint pour lui moins brutal que pour tout autre, et
qui ne semblt quelquefois mme le rechercher, quoiqu'il et contre
lui les mmes sujets de plainte que le rgent. Ce prtre indigne, las
de trouver sans cesse Richelieu sur son chemin, finit par lui demander
quartier, et le prier de lui laisser quelques femmes, par grce. Le
duc promit; mais il n'tait pas en son pouvoir de tenir parole: aussi,
bientt aprs, il fut pris sur le fait par l'abb, qui entra en
fureur, invoqua la foi des traits; Richelieu prtendit cause
d'ignorance, et dit  l'abb: Pour prvenir les mprises nouvelles,
que ne me donnez-vous votre liste? je la respecterai. Dubois se mit 
rire, s'adoucit, et, malgr quelque reste d'humeur, lui dit presque
poliment: Je ne veux vous avoir pour confrre qu' l'acadmie.

Ils en taient en effet tous les deux, et y taient aussi bien placs
l'un que l'autre. Richelieu avait dj cet honneur, qui, comme on a
vu, ne lui tait pas arriv en dormant. Richelieu  l'acadmie  l'ge
de vingt-six ans, et vingt-trois ans avant Voltaire, qui n'y fut admis
qu' cinquante ans passs! C'est l un des ridicules les plus innocens
de l'ancien rgime; mais telle tait la convenance d'alors. Cette
rception faisait d'ailleurs tant de plaisir  mesdames de Villars, de
Villeroi,  nombre d'autres, qu'il y aurait eu une malhonntet
gratuite  les en priver. Richelieu a imprim les lettres qui
attestent la joie de ces dames sur ce grand vnement, et sur
l'importance qu'elles attachaient au titre d'acadmicien. Rien ne
montre mieux  quel point les futilits consacres par la mode peuvent
tourner les ttes. Qu'importait un honneur littraire  un homme qui
ne savait pas orthographier! Lui-mme nous a laiss son discours de
rception, transcrit de sa main, et depuis imprim figurativement avec
les fautes d'orthographe. Le discours, comme on le devine, n'tait pas
l'ouvrage du nouvel acadmicien. Tous ceux qui ont vu des lettres
particulires de M. de Richelieu, savent que cet homme si brillant
dans la socit, crivait comme un de ces hommes si mpriss par lui,
que des circonstances ont privs des premiers lmens de l'ducation.

Malgr cet inconvnient, M. de Richelieu ne fut point embarrass de sa
harangue. Pour tre plus sr de son fait, il en fit faire trois:
l'une par Campistron, l'autre par Fontenelle, et la troisime par
Destouches. De ces ouvrages runis et confondus par centons
rapprochs, auxquels il fit les changemens qu'il voulut, il composa un
tout qu'il copia lui-mme: voil son seul tort. Sa harangue eut, comme
de raison, le plus grand succs; car M. de Richelieu avait le
sentiment des convenances. On conoit que, non-seulement il n'tait
pas oblig d'crire comme un homme de lettres, mais qu'il devait mme
s'en abstenir avec soin: c'et t une drogeance, et Richelieu ne
pouvait pas faire une pareille faute. On connat cette phrase qui a
dur jusqu' nos jours: _un style d'homme de qualit, crire en homme
de qualit_; c'est--dire, bien, pas trop bien pourtant; non comme un
homme de lettres, qui doit y regarder, qui tche; mais en homme comme
il faut, qui fait bien tout, naturellement, cela comme le reste, sans
prtention; qui a de l'esprit il est vrai, du talent mme si l'on
veut, mais qui en serait dispens, et dans le fond n'est tenu  rien.
C'est dommage que la rvolution tarisse la source de tous ces bons
ridicules. Quelle suppression! quelle rforme! Cela est fcheux pour
les plaisans. Mais qu'y faire? il faut que tout le monde y perde. Par
bonheur, cette mme rvolution, brisant les entraves de toutes ces
biensances conventionnelles, dlivre et met  l'aise le gnie et le
talent des ci-devant privilgis; cela console. Revenons au vritable
talent de M. de Richelieu, celui de sduire les femmes. Nous n'avons
pas oubli notre promesse sur l'aventure de madame Michelin.

C'tait une jeune femme d'une beaut rare, du maintien le plus modeste
et le plus touchant, pleine d'honntet, de religion, et jusqu'alors
trs-attache  ses devoirs. Par malheur, ses devoirs n'taient pas
tous galement agrables: son mari tait vieux, un bonhomme occup de
son commerce; c'tait un miroitier du faubourg Saint-Antoine. Le duc
de Fronsac (c'tait alors son nom) la vit et en devint amoureux. Il se
dguise, se prsente chez le marchand comme pour acheter des meubles,
cherche  plaire  sa femme, ne peut s'en faire couter, s'aperoit
pourtant qu'il plat, et qu'il ne trouve d'obstacles  sa passion que
dans l'honntet de celle qui en est l'objet. Il se rsout  employer
la ruse et la violence; mais il manquait d'argent: son pre vivait.
Que fait le jeune duc? il va chez une femme de la cour, dont il est
amoureux et aim, et lui emprunte l'argent dont il a besoin pour la
tromper elle-mme. Il s'tait dj fait meubler un appartement par le
bonhomme Michelin, qui n'tait point surpris qu'un jeune homme et un
asile  offrir  ses matresses. Mais il s'agissait de conduire dans
cet asile la femme du bonhomme. Qu'elle y vint de son gr, c'est ce
qui tait impossible: comment l'y conduire? Il suppose qu'une
certaine duchesse veut donner sa pratique  M. Michelin, lui
commander un ameublement; mais pour cela on veut causer avec madame
Michelin. Cette duchesse tait  la campagne. Un carrosse devait venir
chercher la femme du miroitier, la vient chercher en effet, un jour
qu'on avait eu soin d'loigner le mari. La voiture emmne la femme
dans une maison inconnue. Elle entre dans un appartement o elle
trouve le duc de Fronsac. Surprise, effroi de la malheureuse femme.
Elle se dfend contre ses entreprises; mais le duc avait fait fermer
toutes les portes. La victime succombe. Le coupable tait aim: il
obtint sa grce, et de plus un second rendez-vous, non dans cette
maison, mais chez madame Michelin mme. L, toujours chauffant le
coeur et les sens d'une femme faible, mais honnte, et intressante
mme dans sa faute, chassant les remords par l'amour, il parvient 
obtenir, dans une nuit indique, le partage du lit nuptial.

Quel tait son but? Il avait aperu une amie de madame Michelin, loge
dans la maison, jeune et belle comme sa voisine, mais d'une beaut
diffrente. Il se reprochait de ne l'avoir pas assez remarque,
d'avoir t injuste envers elle. Le mal fut facilement rpar.
Celle-ci, n'ayant pour elle que sa figure, tait une bourgeoise
vaniteuse et sotte, flatte d'attirer les regards d'un duc, donnant
l'ide d'une femme ne pour le vice, comme madame Michelin pour la
vertu. L'affaire ne trana pas en longueur; mais il fallait au duc de
Fronsac quelque chose qui le ddommaget de cette facilit, qui rendt
l'aventure piquante. Il imagina de choisir, pour le rendez-vous donn
 madame Renaud (c'est le nom de cette femme), la mme nuit obtenue
avec tant de peine, et qui devait appartenir  madame Michelin; nuit
dont l'esprance avoit t achete par des remords terribles, que
redoublait l'ide, effrayante pour une bourgeoise dvote, d'assoupir
une servante avec de l'opium. Qu'on juge de sa surprise, lorsqu'avant
deux heures du matin, le duc de Fronsac, trompant sa matresse par une
fable, par un rcit romanesque, sort de chez elle, et est suppos
sortir de la maison. Il monte chez madame Renaud, et reste chez
celle-ci jusqu' neuf heures du matin.

Mais, s'il aimait les scnes piquantes, il eut tout sujet d'tre
content. Voil madame Michelin qui, probablement pour distraire sa
douleur, ou pour chapper un moment  ses remords, vient voir son
amie. C'est le duc de Fronsac qui s'offre  sa vue. Elle ne revient
pas de son tonnement: aucune des deux femmes n'est confidente de
l'autre. Madame Renaud redoutait sa dvote amie, qu'elle croyait
inabordable. La dvote a peine  se croire trompe, loin de se croire
trahie; pour trahie, elle ne l'tait pas encore, puisque M. de Fronsac
n'avait rien dit  madame Renaud. Mais il n'tait pas homme  se
priver du surcrot d'agrment que jetait dans cette scne la
rvlation du mystre. Il apprend  madame Renaud, trop humilie, que
son amie a des raisons d'tre indulgente; qu'une nuit partage entre
deux rivales honntes ne saurait les brouiller ni entr'elles, ni avec
leur amant. Madame Renaud reste confondue, en apprenant l'emploi des
deux premires heures donnes  sa voisine. Celle-ci ne peut concevoir
l'trange mortel dans les mains de qui elle est tombe. La douleur de
l'amour outrag, le dpit de l'orgueil humili devant une rivale
tonne et indigne de l'tre, le bouleversement de toutes les ides,
le mlange de toutes les passions, tout cela formait un tableau
ravissant pour un homme tel que le duc de Fronsac. Cependant cette
scne avait encore besoin d'tre gaye; et c'est pour cela qu'il
propose aux deux rivales de vivre de bon accord, de former entre trois
coeurs unis une socit vraiment douce et charmante; et l-dessus,
nombre d'exemples pris dans la socit, tirs de l'histoire tant
profane que sacre. Cette proposition, qui ne paraissait pas effrayer
infiniment madame Renaud, confondait et accablait madame Michelin;
mais enfin il parvint  l'appaiser,  la consoler; et, rest seul avec
elle, il obtint encore son pardon.

Ce n'est pas tout: toujours sduite, toujours, entrane, elle consent
d'accepter un djener chez le duc de Fronsac. Cette fois, elle croit
bien tre seule et n'avoir pas de rivale  craindre. Mais Fronsac
tenait  son plan, et voulait le raliser. Madame Renaud parat:
nouvelle peinture des dlices attaches  un sentiment commun  trois
belles mes; et toujours redoublant le dsordre de leurs ides par son
ton, sa vivacit, ses manires, il oblige les deux femmes  tirer  la
premire lettre  qui passerait la premire du salon dans un cabinet.
L'une et l'autre, ayant eu audience alternativement, s'en retournent,
l'une assez contente, l'autre la mort dans le coeur: on devine assez
que c'tait la pauvre madame Michelin. L'honnte bourgeoise, peu faite
 ces moeurs, et ne trouvant qu'une source de peines dans l'erreur qui
l'avait sduite, confuse, dchire de remords, avilie  ses propres
yeux, devient triste, languissante, malade: il crut qu'elle n'tait
qu'ennuyeuse. Il avait ds lors arrang tout son plan d'gosme (nous
verrons la thorie, il l'a trace lui-mme: elle est curieuse). Il
laissa l madame Michelin. Elle voulut le voir, et lui parla comme fit
Clarisse  Lovelace, comme une me tendre et dvote qui, renonant 
la vie, s'occupe avec effroi de l'avenir et du salut de ce qu'elle
aime. On juge comme elle fut reue. Il alla conter toute cette belle
aventure  la duchesse qui lui avait prt l'argent pour les meubles
achets chez le miroitier, et jouir de l'effet de cette belle histoire
sur une femme qu'il avait aime, et qu'il se plaisait  dsoler de
temps en temps.

Cependant sa victime dprissait, et mourut enfin; ce qu'il apprit en
rencontrant le mari en deuil, qu'il fit monter dans sa voiture. Il
convient ou il prtend qu'il fut touch du rcit de cette mort: Mais
je savais dj, disait-il, qu'il n'est pas prudent de se concentrer
dans sa douleur, et j'allai chez la duchesse de.... o il ne fut
question que du voyage de la princesse de... (c'tait une de ses
nouvelles matresses); et le plaisir d'entendre parler d'elle me
rendit bientt ma belle humeur. Tel tait M. de Richelieu  l'ge de
seize ans; et tel il se peint lui mme. Mais ce qui rend cette
aventure encore plus odieuse, c'est qu'on s'aperoit que cette lche
et cruelle atrocit prend sa source, non dans l'tourderie et dans la
frivolit de son ge, mais dans un mpris froce pour quiconque
n'tait pas de sa classe; sentiment qui chez lui se reproduit sans
cesse: et _les gens de notre sorte_, et _un amant tel que moi_, et _un
rien de nous autres charme ces femmes-l_.

Mais que dire du passage suivant? C'est au moment qu'il veut quitter
la malheureuse qu'il a sduite, et qu'il reprsente lui-mme comme la
plus honnte personne qu'il ait connue: Et comme Mercure,
poursuit-il, qui a pris la figure de Sosie, et qui va ensuite se
ntoyer dans l'Olympe avec de l'ambroisie, je promis bien de me
dcrasser de ces deux liaisons roturires auprs de la cleste
princesse de..... Ce trait et cent autres de mme espce, rpandus
dans ses Mmoires, montrent  quel point cet orgueil nobiliaire peut
dtruire l'humanit dans le coeur de ceux qu'il a corrompus. Nous n'en
citerons qu'un seul exemple. Le lendemain de la bataille d'Ettinghen,
Richelieu fut charg de faire enlever les morts. On sait que la vue
d'un champ de bataille est affreuse le lendemain d'une action; mais
celui-l, surtout, faisait horreur: on en jugera par un seul trait: M.
de Richelieu vit _les corps des gens de son espce, mls et confondus
sans mnagement avec ceux des simples soldats_. C'est ce mlange dont
il fut le plus saisi. M. de Richelieu avait raison: c'est l une des
calamits qui consternent profondment une me noble. N'est-ce pas en
effet une chose indcente que cette confusion des rangs parmi des gens
tus la veille, et chez qui on et pu si aisment rtablir l'ordre?
n'est-ce pas une malhonntet grossire, un manque d'ducation dans le
gnral ennemi, de n'avoir pas, immdiatement aprs sa victoire,
command le triage des cadavres, afin de sparer du moins les espces?
Cet usage devrait tre tabli par les lois de la guerre, et mme par
le droit des gens. Grotius et Puffendorf sont impardonnables de n'y
avoir pas song. Quant  l'assemble nationale..... n'en parlons pas.
Elle a fait bien pis: elle a confondu les espces dans le genre, et
mme les espces vivantes, ce qui est un peu plus contrariant.

On serait tent un moment de croire ces vaniteuses sottises assez
chties par le ridicule qui les poursuit; mais, avec un peu
d'attention, on s'aperoit bientt qu'il fallait quelque chose de
plus. Encore un petit exemple, rien n'claircit mieux les ides.

Un des gens de M. de Richelieu battit si fort un homme, que le battu
mourut quelques jours aprs: c'est ce qu'on appelle vulgairement
_tuer_. La femme du dfunt eut l'insolence de se plaindre: Je fus
oblig, dit M. de Richelieu, d'crire  d'Argenson pour la faire
taire. On sait que _faire taire_ un homme du peuple, une femme du
peuple, c'tait, en langage de police, menacer de Bictre. On voit que
le peuple a gagn  se faire appeller _la nation_. Ceci, par
parenthse, explique assez bien le plaisir qu'il trouve  se servir de
ce mot; et, sans justifier l'abus qu'en a fait quelquefois son
ignorance passagre, on peut dire qu'il s'est trouv assez mal du mot
_peuple_, pour vouloir lui en substituer un autre. Revenons au mot de
M. de Richelieu: _Je fus oblig d'crire  d'Argenson...._ Il a regret
 la peine de se mettre  son bureau, de prendre la plume pour exiger
d'un magistrat le silence des lois, c'est--dire, leur violation, en
arrtant la poursuite d'un homicide! Et que dire de la tranquille
certitude qu'il a d'tre obi par ce d'Argenson, auquel il commande
une honteuse prvarication, comme un hommage d  la grandeur? Sans
doute il regrettait aussi de prendre la plume, quand il fit mettre
pour six mois  Bictre un bourgeois de Paris, qui avait cru
reconnatre sa femme dans la personne de madame de Charolois, conduite
chez un commissaire; quand il fit enfermer au Fort-l'vque un de ses
valets de chambre, pour avoir t prfr  lui par une jolie
ouvrire; quand il fit mettre pour six mois  l'hpital cette
malheureuse, _pour la punir_, disait-il, _d'avoir un mauvais got, et
de prfrer un valet  un grand seigneur_.

Il faut convenir que tous ces traits, et tant d'autres effets
immdiats d'une froce arrogance, trop commune en diffrentes classes
autrefois privilgies, ont d provoquer d'autres punitions que celle
du ridicule. C'est du souvenir de tant d'outrages que sont ns les
plus grands vnemens d'une rvolution qui foule aux pieds ce stupide
orgueil, et qui absout un peu les Franais de leur longue patience. La
destruction presque subite de ce monstre, vil btard de la fodalit,
rappelle un fameux passage de Sutone[12] applicable  l'tat dont
nous sortons. Les Franais, ayant souffert ces opprobres et ces
horreurs pendant plusieurs sicles, les firent enfin cesser en 1789.

  [12] Tale monstrum per mille annos perpessus orbis terrarum
  tandem sustulit.

Les dsordres dans lesquels se plongeait la jeunesse du duc de
Richelieu, lui taient communs avec toute la jeune noblesse de France;
mais il avait surpass tous ces rivaux dans cet art, alors si
clbre, d'orner le vice, de le revtir de l'agrment des manires, de
toutes les grces de l'esprit; de lui prter la sduction d'une
amusante lgret, qui tourne en passe-temps le mal qu'elle fait et
jouit du scandale qu'elle cause: talent fort estim des descendans de
l'ancienne chevalerie, et par lequel Richelieu tait devenu l'objet de
l'mulation gnrale. Il pouvait se flatter d'tre le meilleur lve
du fameux comte de Grammont, ou plutt d'Hamilton, son historien. Ce
livre a t long-temps, comme on sait, le brviaire de la jeune
noblesse. C'est lui qui a le plus contribu  fonder en France une
cole d'immoralit prtendue agrable, et d'une perversit rpute
charmante. Russir auprs des femmes fut d'abord le premier mrite;
les tromper fut le second; et, comme tous les arts vont en se
perfectionnant, les livrer au dshonneur et  la drision publique
devint la jouissance la plus dlicieuse. C'est ce qui parat
inconcevable; mais ce n'est pas tout: le comte de Grammont tendit
beaucoup les bornes de l'art et les ressources du talent; celui de
friponner au jeu devint une gentillesse parmi les adeptes ou les
concurrens; et enfin la science fut porte au comble par l'admission
des friponneries de toute espce, et mme de la filouterie. C'tait
pousser un peu loin les droits de l'honneur franais; mais, d'un autre
ct, c'tait lui faire d'illustres et de nombreux partisans; c'tait
appeler  son secours tous les ennemis de la morale moins
complaisante, moins arbitraire, et qui, par cette raison, a paru
long-temps un peu bourgeoise: grand dfaut, devenu moins choquant,
depuis qu'au lieu de bourgeois la France a des citoyens. On commence 
s'apercevoir que l'abolition des ordres lui a dj fait prendre une
meilleure contenance, et l'on croit qu'avec le temps elle pourra
triompher de son fantastique adversaire, _l'honneur franais_, dont M.
de Richelieu tait alors un des plus illustres reprsentans, ayant
affich plus de cent femmes, et tu ou bless deux ou trois hommes. On
l'a vu depuis, dans sa vieillesse, tenir le sceptre de l'honneur,
d'une main odieuse, avilie aux yeux de la morale, mais non pas aux
yeux de cet honneur: observation qui rend inutiles toutes celles qu'on
pourrait y ajouter.

Il tait probable que ce seraient l les plus grands exploits de M. de
Richelieu, et que les succs de cette espce, ceux de la table et du
jeu composeraient toute sa gloire. Il n'en serait pas moins parvenu 
tout; c'tait le privilge des hommes de sa classe.

Mais M. de Richelieu joignait  ses vices quelques qualits heureuses;
et aux prjugs qui dgradaient sa raison, comme celle de tant
d'hommes ns dans le mme rang, il unissait un esprit fin, une
certaine sagacit indfinissable, un tact heureux et prompt qui, en
toute affaire, lui faisait saisir le point de la difficult, et
chercher les moyens de la vaincre. Il savait ce qu'il voulait, chose
plus rare qu'on ne pense; et, malgr une foule d'inconsquences dans
les dtails de sa vie prive, il marchait toujours  son but. C'est ce
qu'avait dml Voltaire  travers les folies dont il avait t
tmoin, et que lui-mme avait partages. Richelieu, ds sa premire
jeunesse, avait arrang son plan d'gosme: ce qui suppose,  la
vrit, une me froide et un esprit dj pervers, mais capable de
rflexion. Ce plan s'tendit ensuite avec les succs et avec les
esprances qu'ils font natre; mais il le rapporta toujours  un mme
objet,  un calcul de bonheur tel que ses ides et ses passions lui
permettaient de le concevoir. Rechercher tous les plaisirs, tirer de
leur publicit mme une sorte de gloire et un moyen de les multiplier,
courir  la fortune par toutes les voies qui taient  son usage (et
presque toutes y taient), se maintenir auprs du matre, avoir une
place  la cour et un gouvernement o il pt faire tout ce qu'il
voudrait: voil les ides qui l'occupaient dans le sein des plaisirs
mme. A la vrit, telles sont  peu prs celles des courtisans qui se
trouvent  porte de former de pareils projets; mais nul n'avait, plus
que Richelieu, l'art de deviner et de mnager quiconque pouvait le
servir dans ses vues. Il dut mme en tre occup plus constamment,
persuad, d'aprs une prdiction d'astrologue, qu'il remplirait la
carrire d'un sicle: il ne s'est tromp que de huit ans.

Ce fut immdiatement aprs la mort du rgent, que Richelieu commena
de mler les affaires aux plaisirs. Le plaisir mme prparait le
succs des affaires, ou du moins des intrigues qui le conduisaient 
s'en occuper utilement pour lui. A cette poque, madame de Prie
rgnait, car M. le duc tait premier ministre. C'tait peu de s'tre
assur de mademoiselle de Charolois, sa soeur (_s'assurer_ tait le
mot technique); il fallait encore tre sr de madame de Prie: et
Richelieu s'en assura de la mme manire. Il fit mieux encore, il se
laissa quitter. Un de ses principes (car il en avait beaucoup de cette
espce) tait de gagner de primaut toutes les femmes; mais cette
fois, il jugea que le rle d'un amant afflig, rsign, philosophe
indulgent, qui connat l'inconstance du coeur humain et qui la
pardonne, convenait merveilleusement au succs de son affaire. Il
acquit ainsi la confiance de la matresse de M. le duc. Il la prit
encore par un autre faible: il la servit dans le projet de renvoyer
l'infante, et de donner une femme de son choix  Louis XV. Il
proposait une princesse de Saxe, et remit mme un Mmoire  madame de
Prie sur ce sujet. C'tait une ide de madame de Gontaut, qui depuis
peu s'tait attache  M. de Richelieu. Ainsi les femmes faisaient
tout pour lui, et lui faisait tout pour les femmes. Cet embarras de
marier le roi tait la suite du renvoi de l'infante. On avait
scandalis l'Europe, offens le roi d'Espagne, indispos l'Empereur.
On manquait  la mmoire de Louis XIV,  la personne de Louis XV: mais
ce dsordre arrangeait madame de Prie; et l'intrt personnel d'une
vile intrigante, matresse du prince ministre, s'appela politique,
raison d'tat, pendant tout le ministre de M. le duc: c'est la rgle.
Une chose remarquable, et qui prouve combien les vnemens peuvent, en
politique, devenir favorables aux plus mauvaises mesures, comme
nuisibles aux meilleures, c'est que ce renvoi de l'infante, ce refus
de lui substituer une princesse de Saxe, cette trange prfrence
donne  la fille d'un roi dtrn, ces fausses combinaisons valurent
 la France, par une suite de hasards impossibles  prvoir, la
possession de la Lorraine et du duch de Bar; avantages
trs-suprieurs  ceux que pouvait apporter l'infante d'Espagne ou la
princesse de Saxe.

Dans l'inquitude que causait cette clbre tracasserie, dont il
pouvait rsulter une guerre, l'ambassade d'Allemagne devenait d'une
extrme importance. Richelieu osa prsumer assez de son esprit et de
ses talens, pour la solliciter. Il trouva la cour de Charles VI livre
 l'Espagne, prvenue de la faiblesse de notre ministre, et dispose
 dvelopper cet orgueil que le faible oppose  ceux qu'il croit
encore plus faibles que lui. Richelieu n'eut d'abord que des dgots 
essuyer. L'Empereur lui refusa long-temps la permission de faire son
entre: on rpandait dans Vienne que, vu sa jeunesse, il ne pouvait
tre qu'un espion. C'est ce qui l'affligea le plus, _attendu que ce
rle_, dit-il, _n'appartient qu' un homme du peuple_. On ne conoit
pas un pareil reproche  l'gard d'un ambassadeur avou par sa cour,
qui certainement ne va pas dans une cour trangre pour espionner,
mais simplement pour pier, observer, surprendre les secrets, ce qui
est bien diffrent.

Le moment o Richelieu s'offensait d'tre pris pour un espion, tait
prcisment celui o Voltaire, son ami, faisait rciter au thtre ces
beaux vers, dans _Brutus_:

    L'ambassadeur d'un roi m'est toujours redoutable:
    Ce n'est qu'un ennemi, sous un titre honorable,
    Qui vient, rempli d'orgueil ou de dextrit,
    Insulter ou trahir avec impunit.

Observons que celui qui dbite ces vers est un consul romain, Valrius
surnomm Publicola, _qui cultive le peuple, qui s'est vou au peuple,
homme du peuple_, si l'on veut, mais dans un sens fort diffrent de
celui que Richelieu attachait  ce mot.

Les obstacles mis  l'entre de l'ambassadeur de France taient
l'ouvrage du duc de Riperda, Hollandais, ambassadeur d'Espagne.
Richelieu rsolut de se dbarrasser de cet adversaire, sans
compromettre de nouveau la cour de Versailles avec celle de Madrid.
Tel tait et tel est encore l'tat des moeurs en Europe, que le talent
de se battre en duel n'est pas toujours tranger  celui des
ngociations (quoique l'abb de Mably n'en parle pas) et peut
contribuer  leur succs. Une insulte personnelle faite  Riperda, et
dont celui-ci ngligea de demander raison, dgrada l'ambassadeur
d'Espagne, et lui rendit le sjour de Vienne encore plus dsagrable
qu'il ne l'avait t au duc de Richelieu. Celui-ci obtint l'honneur de
faire son entre: c'tait l'honneur de se ruiner. Elle fut remarquable
par un faste sans exemple jusqu'alors; mais Richelieu voulait blouir,
comme il voulait que sa cour intimidt celle de Vienne, qui prenait le
ton d'une supriorit offensante. On continua de prodiguer les dgots
 l'ambassadeur de France. L'Empereur, qui ne l'invitait ni aux bals
ni aux ftes de la cour, le rservait pour les messes, les vpres, et
tous les offices, qui taient d'une longueur insupportable  tout
autre que sa majest impriale, laquelle tait dvote. L'ambassadeur
tint bon contre l'ennui: courage qui lui fit beaucoup d'honneur, et
montra qu'il tait propre aux affaires. C'est ce que l'on ne croyait
pas; mais on en fut parfaitement sr, lorsqu'on le vit travailler
douze ou quinze heures de suite, quelquefois mme passer les nuits 
chiffrer. La patience avec laquelle il supporta ce travail, il
l'attribua toute sa vie aux diffrentes stations qu'il avait faites 
la Bastille, o il lut avec fruit l'histoire, et principalement celle
de France. C'tait le seul temps de sa vie qu'il et donn  l'tude,
et il aimait  rappeler l'obligation qu'il avait  cette forteresse.

La pntration naturelle de Richelieu lui fit apercevoir bien vite
qu'on lui avait mal fait entamer la ngociation; et il vit mieux et
plus juste que tout le conseil de France: ce qui n'tait pas bien
difficile. Le plus simple bon sens avertissait que, dans le dessein
d'appaiser Philippe V, il fallait choisir pour mdiateur, non pas le
roi d'Angleterre qui lui tait suspect, mais l'Empereur lui-mme alors
dispos en faveur du roi d'Espagne. Croira-t-on qu'il fallut beaucoup
de temps et de soin  Richelieu pour convaincre de cette vrit le duc
de Bourbon et Morville, ministre des affaires trangres? On n'a
indiqu, dans la vie prive du marchal, que le principal objet de
cette ngociation. Les dtails sont rservs  sa vie publique, et
contiendront vraisemblablement un gros volume: c'est plus que la
seconde guerre punique dans Tite-Live; mais tout devient important
chez les modernes.

L'tonnement que causait  Paris et  Versailles le genre de vie qu'il
menait  Vienne, la facilit avec laquelle il se prtait  des moeurs
si nouvelles, lui firent donner le nom d'Alcibiade. Il avait de plus
avec le hros grec une autre conformit: celle de se consoler de tout,
comme lui, dans le commerce des femmes. Mesdames de Badiani et de
Lichtenstein prirent piti de ses tourmens diplomatiques. L'une
d'elles lui dclara qu'elle estimait beaucoup le zle qu'il avait pour
sa cour, et l'en rcompensa en lui rvlant les secrets de la sienne.

L'intrigue de madame de Lichtenstein fut secrte, celle de madame de
Badiani publique. C'tait la matresse de prince Eugne. Il prit de
l'humeur; mais il tait vieux; et, malgr sa haine pour la cour de
France, presque Franais, il pardonna. Richelieu avait mis ainsi sur
la mme ligne  peu prs Eugne et Villars. Les vainqueurs, les
vaincus, Franais, trangers, amis, ennemis, Voltaire comme les
autres, tout subit le sort commun: Madame du Chtelet se reprocha
toujours cette faiblesse, du moins  ce qu'elle prtend. Il parat que
Voltaire prit trs-mal la chose, et presqu'en bourgeois; c'est
beaucoup dire: au moins est-il vrai qu'il n'y mit pas une grce
parfaite.

Tandis que l'ambassadeur, aid de ces dames, menait  bien sa
ngociation, M. le duc de Bourbon fut renvoy du ministre. Richelieu
en fut plus afflig que surpris. Il s'tait, comme on dit, tenu en
mesure avec l'vque de Frjus; et, par un heureux hasard, il se
trouva en position de servir utilement le nouveau ministre. Le
suffrage de l'Empereur tait ncessaire au prcepteur du roi de
France, qui sollicitait le chapeau de cardinal. Cette partie de la
ngociation devint bientt, comme de raison, la plus importante: elle
russit; le cordon bleu en fut la rcompense. Il en et dsir
quelqu'autre plus solide, connaissant, dit-il, des choses beaucoup
meilleures que le cordon bleu. Cependant, comme il l'obtint trois
ans avant l'ge, sa vanit fut satisfaite; et ce cordon lui tint lieu
d'une rcompense plus relle. Il quitta Vienne, et revint triomphant
du sjour de la dvotion  celui des plaisirs, pour lesquels il avait
une vocation plus marque.

Richelieu, de retour  Paris, se rendit  tous les gots de sa
jeunesse. Il redevint le hros de toutes les aventures galantes. Il ne
put plus faire un pas  la cour, sans trouver quelqu'une de ses
matresses anciennes ou nouvelles. Ce fut alors qu'il acheva de
mriter la gloire qu'on lui a depuis accorde, celle d'avoir
perfectionn les mauvaises moeurs. Les femmes de la ville furent aussi
l'objet de ses soins; et l, parmi les hommes, la classe de ceux  qui
leur fortune permettait de vivre avec la classe suprieure, le prit
pour modle; l'imitation descendit mme dans les rangs infrieurs, et
y produisit de ridicules copies dignes d'tre joues sur le thtre,
et qui en effet y ont t joues. Mais la reprsentation de ces
ridicules reproduits sur la scne, loin de les corriger, a sembl
quelque temps les multiplier dans le monde et dans la socit. C'est
ce qui, plusieurs annes aprs, a fait dire  J.-J. Rousseau que le
thtre renforait les moeurs, au lieu de les rformer: observation
juste et profonde d'un phnomne bizarre, qui ne peut avoir lieu que
dans une nation entirement dgrade, o la dpravation de tous a
corrompu le jugement de tous; o, par le renversement de toutes les
ides naturelles, et par l'oubli complet de toute morale, la peinture
du vice est prise navement pour son loge; enfin, o l'on accepte
comme modle prsent  l'imagination ce qui est offert au mpris et 
l'indignation publiques.

S'il pouvait exister un spectacle plus affligeant et plus odieux, ce
serait de voir ce mme peuple, assembl au thtre, se rjouir et rire
aux clats de sa propre dgradation, en applaudissant sur la scne 
des traits qui l'avilissent lui-mme, dans la personne d'un bourgeois
ou d'une bourgeoise insults par un monsieur le comte ou une madame la
marquise, dont les insolences taient  coup sr honores de la faveur
du parterre. Des pices entires roulent sur ce fond et sont diriges
vers ce but mprisable. Certes, on peut presque pardonner  ceux qui,
mconnaissant l'influence des lumires rgnratrices des empires, ont
cru la rvolution impossible, ou ont pens du moins qu'on ne pouvait
long-temps tenir soulev hors de la fange un peuple qui semblait s'y
complaire et s'y enfoncer avec dlices. Il est  croire que, lorsque
la gnration actuelle aura disparu et fait place  d'autres Franais,
 des hommes vraiment dignes de la libert, ces turpitudes
dramatiques, bannies du thtre qui ne pourra plus les supporter, mais
conserves dans les bibliothques, comme tant de mauvais ouvrages,
accuseront la bassesse inconcevable qui faisait de l'avilissement
national le divertissement de tous les jours. Revenons  M. de
Richelieu.

Il avait perdu sa femme, mademoiselle de Noailles, qu'il avait pouse
malgr lui, et  laquelle il tait toujours rest tranger. Il se
remaria, ne consultant que son coeur et son orgueil: c'tait presque
la mme chose. Il pousa mademoiselle de Guise,  laquelle il fut
fidle six mois, ce qui parut une merveille. C'est  l'occasion de ce
mariage, que Voltaire fit sa jolie pice:

    Un prtre, un oui, trois mots latins
    A jamais fixent vos destins, etc.

Le public s'amusa beaucoup d'une saillie plaisante, par laquelle
Richelieu rappelait une aventure de sa premire femme. Madame de
Richelieu, premire du nom, avait long-temps aim son mari
passionnment; mais, constamment nglige, mme rebute par lui, elle
s'tait enfin console avec un cuyer; son mari l'avait su, et avait
tir parti de cette connaissance pour s'amuser quelquefois de
l'embarras de sa femme; c'et t un travers d'en faire un autre
usage. La mort de madame de Richelieu le dbarrassa de cet cuyer
auquel il ne pensait plus. Croirait-on que cet homme, ayant eu
connaissance du mariage de M. de Richelieu, avant qu'il ft devenu
public, osa venir lui demander cette mme place d'cuyer auprs de sa
seconde femme? Quoi, monsieur, lui dit le duc, encore cette fois!
vous tes bien alerte. Non, monsieur, on n'a pas besoin de vos
services. Cette lgret, dans la manire de considrer cet accident
et d'y faire allusion, fut gnralement gote: c'tait la perfection.

On approuva beaucoup aussi les mnagemens qu'il eut pour sa seconde
femme; elle tait de la maison de Lorraine, et parente de l'Empereur.
M. de Richelieu poussa l'attention pour elle jusqu' se gner et  lui
cacher ses infidlits et ses intrigues. Il tint aussi une conduite
excellente  l'gard de madame de La Martelire, femme de la ville,
mais d'une beaut rare,  laquelle il continua de rendre ses soins
pendant une longue maladie et jusqu' sa mort. C'est ainsi qu'il en
usa encore, quelques annes ensuite, avec madame de La Popelinire,
devenue si clbre par l'aventure de la chemine tournante, et 
laquelle il fit une pension, ce qui n'tonne pas; mais qui fut paye,
ce qui est trs-remarquable. Tous ces procds, toutes ces honntets
dont personne ne chercha l'explication dans les principes de la morale
universelle, tiennent chez M. de Richelieu  des convenances locales,
 des dtails de moeurs qu'il est  propos d'claircir. M. de La
Martelire, M. de La Popelinire n'taient point des miroitiers du
faubourg Saint-Antoine, comme le mari de la pauvre madame Michelin:
c'taient de bons fermiers gnraux de la place Vendme, donnant
d'excellens soups aux gens de la cour, et tous les deux parfaitement
ridicules. Ils dfrayaient ainsi doublement leurs htes, et il et
fallu de terribles raisons pour se brouiller avec de pareils amis.
Songeons que c'tait le temps o une femme connue, voulant se
justifier du mauvais choix d'un amant, a dit, dans un couplet
trs-joli:

    Je le pris sans scrupule,
    Et je le fis exprs
      Pour voir de prs
      Son ridicule.

Comment rompre avec M. de La Martelire, qui avait men M. de
Richelieu chez sa femme et chez une fille qu'il entretenait, se
vantait et se plaignait presque d'tre ador des deux, tait dsol de
n'avoir point d'enfans ni de l'une ni de l'autre, et  qui M. de
Richelieu en promettait, gageant mme _le double contre le simple_? Il
gagna, et M. de la Martelire eut des enfans.

Quant  M. de la Popelinire, ce fut lui qui se mit dans son tort, et
qui rompit le premier, ayant dcouvert la chemine tournante par
laquelle M. de Richelieu entrait dans la chambre de sa femme: il ne
tenait qu' lui de se taire. Ce fut bien ce que lui dit le marchal de
Saxe, qui, aprs avoir admir l'invention de la chemine, blmait
seulement la prfrence donne  Richelieu, et ajoutait plaisamment:
_Encore si c'tait moi!_ Ce dernier trait prouve que le hros avait
daign descendre aux manires franaises. Voltaire avait raison de
dire, dans le _pome de Fontenoi_:

    C'est l ce fier Saxon qu'on croit n parmi nous.

C'est un loge qu'on ne peut donner  M. de La Popelinire, qui
s'emporta, se couvrit de ridicule, et mit sa femme hors de chez lui.
Madame de La Popelinire, ainsi chasse, perdue et dshonore plus
qu'il n'tait d'usage, il convenait, il tait dcent que M. de
Richelieu la traitt bien, vu le monde o elle avait vcu, et o
n'avait pas vcu madame Michelin.

Rajeunissons M. de Richelieu, dj vieux  l'poque de la chemine, et
suivons les progrs de sa fortune. Il avait poursuivi le cours de ses
prosprits. Sa bonne conduite  Philisbourg lui avait valu le grade
de brigadier des armes du roi. Il avait tu en duel M. le prince de
Lixen, un allemand nomm M. de Penterieder: il avait eu de plus, dans
l'intervalle, beaucoup de femmes et quelques filles. Le commandement
de Languedoc vint  vaquer, et il l'obtint. On ne peut nier que sa
conduite n'y ait t infiniment plus honnte que partout ailleurs,
surtout pendant la vie de madame de Richelieu. Il mrite un grand
loge pour la rsistance qu'il opposa  M. de Saint-Florentin,
ternel perscuteur des protestans, et qui voulait faire de M. de
Richelieu un instrument de perscution. C'est ce qu'il ne voulut pas
tre. Il envoya mme  Versailles un Mmoire en leur faveur, rempli
des principes de la tolrance: c'est ainsi qu'on appelait alors le
simple bon sens et l'humanit. C'tait le fruit de sa liaison avec
Voltaire, dont,  cet gard, il se reconnat le disciple. Ce Mmoire,
et son indulgence envers les protestans, ne furent pas sans danger
pour lui, et lui firent grand tort  la cour; mais Richelieu jouissait
d'une faveur trop ancienne, trop personnelle, pour pouvoir tre perdu
par une seule bonne action: un parvenu, un intendant, un homme sans
entours,  la bonne heure. Le duc se soutint, il pouvait mme se
compromettre encore davantage, et, en dpit de M. de Saint-Florentin,
risquer toutes les bonnes actions qu'il aurait voulu, d'autant plus
que madame de Chteauroux, sa nice, parvint, peu de temps aprs,  la
faveur dclare du jeune monarque: c'est ainsi qu'on s'exprimait
alors. L'tat de matresse du roi n'tait point encore une dignit: on
ne lui disait point: _le poste o vous tes leve_; elle ne rpondait
pas: _la place que j'occupe_. Ce langage est postrieur de quelques
annes: il faut toujours remarquer le progrs des moeurs.

On accusa M. de Richelieu d'avoir tram cette intrigue; mais il est
certain qu'il n'y eut aucune part: il ne l'apprit mme que par la
confidence immdiate du roi. Ce n'est pas que cette accusation lui ft
beaucoup de peine, puisqu'il dclare que cette complaisance est la
moindre qu'on puisse avoir pour son roi, et qu'il voit fort peu de
diffrence entre lui procurer une matresse ou lui faire agrer un
bijou. Ces dispositions, connues du public, lui ont attir long-temps
aprs, et vers l'anne 1770, le reproche plus grave, selon lui,
d'avoir tremp dans une intrigue du mme genre, mais d'une espce
beaucoup moins noble  ses yeux. Rien n'tait plus contraire  ses
principes. Il pensait qu'un roi se devait  lui-mme de n'arrter son
choix, ou ses choix, que sur des femmes prsentes ou faites pour
l'tre. C'tait, selon lui, dgrader cette place que d'y lever des
personnes d'un rang infrieur; et les femmes de la cour taient de cet
avis. A la vrit, quand le matre avait failli  cette rgle de
convenance, le devoir des courtisans tait d'honorer le choix du roi,
et d'en tirer tout le parti possible. C'est  quoi M. de Richelieu ne
manqua jamais. Il fit  toutes les matresses de Louis XV une cour
assidue; et mme, dans sa vieillesse, on le vit approuver le dernier
got du roi, et lui citer les noms des princes, rois et empereurs qui
avaient choisi, dans les derniers rangs de la socit, leurs
matresses et mme leurs pouses. C'est ainsi qu'il rajeunissait, dans
ses rcits amusans, l'rudition historique qu'il avait acquise  la
Bastille: _Qualis ab incepto!_

M. de Richelieu, admis dans l'intimit du roi et de madame de
Chteauroux, devint, comme de raison, le guide de sa nice dans sa
prilleuse carrire. Il fut le confident de ses chagrins, et ils
taient grands. Elle aimait le roi, qui n'aimait que les plaisirs;
elle le sentait, s'en affligeait; elle voulait la gloire de son amant
qui ne voulait point de gloire; elle se dsesprait de la prodigieuse
indiffrence du roi sur toutes les affaires. Je ne pouvais pas
croire, crit-elle, ce dont je suis tmoin, et qui, tt ou tard, si on
n'y remdie, occasionnera un grand bouleversement. Ce mot est
remarquable. Madame de Tencin,  la mme poque, parlait aussi d'un
renversement total. Ainsi, ds l'anne 1742, des femmes, par le seul
avantage de leur position, devanaient de quinze ou vingt ans les
pronostics, qui depuis ont fait honneur  la sagacit de plusieurs
philosophes et de quelques hommes d'tat.

Ce qui tonnait madame de Chteauroux, causera sans doute la mme
surprise  la postrit. On aura quelque peine  croire que, dans la
guerre de Bavire, le roi crive de sa main, le 23 janvier (la lettre
existe): Il y a des nouvelles de Bavire du 13 (dcembre prcdent),
mais je ne les ai pas vues. Il tait rest trois semaines, sans se
faire rendre compte des nouvelles de la Bavire.

Madame de Chteauroux, pour tirer le roi de cette apathique indolence,
souhaita qu'il part  la tte de ses armes. Ce dsir avait quelque
chose de gnreux; il tourna contre elle; mais il accrut la clbrit
et la gloire de son oncle, le duc de Richelieu.

Distingu  l'affaire d'Ettinghen, o il n'eut de chagrin que ce
spectacle cruel dont nous avons parl (_les corps morts des gens de
son espce confondus impitoyablement avec ceux des soldats_), il tait
devenu premier gentilhomme de la chambre et lieutenant gnral. Il se
distingua encore sous les yeux du roi,  la campagne de Flandre et 
la prise de Courtrai. Son assiduit auprs de lui pendant sa maladie 
Metz, l'obstination avec laquelle il refusa de croire au danger rel
de la maladie, tout servit  l'affermir dans la faveur du roi.
Richelieu tait sincre et vrai dans cette occasion: il ne crut jamais
au danger de cette maladie de Metz, dont l'exagration lui parut
l'ouvrage des prtres et des courtisans, ligus pour carter d'un
prince faible et superstitieux madame de Chteauroux. Pendant cette
crise, elle se dsolait, elle prvoyait sa perte prochaine. Au retour
du roi dans la capitale, sa matresse, confondue dans la foule, la
mort dans le coeur, jouissait de l'allgresse publique. Mais quelle
jouissance! elle avait vu le roi attendri de l'amour de son peuple.
Il paraissait mu, crit-elle, il est donc susceptible d'un sentiment
tendre! Quel mot aprs trois ans de liaison! Tenue  l'cart, et
souhaitant d'tre rappele, elle croit le roi arrt par la crainte
d'avouer ses torts envers elle. Il croit peut-tre, dit-elle, avoir
trop de torts  effacer, et c'est ce qui l'empche de revenir: ah! il
ne sait pas qu'ils sont tous oublis.

Voil la nature; c'est le sentiment et le langage d'Ariane dans la
pice de ce nom:

    Plus de ressentiment de ton crime pass;
    Tu n'as qu' dire un mot, ce crime est effac:
    C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colre.

Rien de plus touchant; mais Ariane, en adressant ces paroles  Thse
dans Naxos, n'avait  prtendre, pour ses parens, ni commandement
d'armes, ni gouvernement de province. Voil pourquoi elle est encore
plus intressante que madame de Chteauroux, qui nanmoins, vu le
temps, le lieu et la place, ne manquait pas d'une certaine honntet.
Mais elle-mme, malgr son zle pour le bien de l'tat, faisait faire
des fautes  son amant. Aprs la malheureuse affaire d'Ettinghen, il
crit au duc de Richelieu: Dites au marchal de Noailles (proche
parent de madame de Chteauroux) que je ne lui cris pas, mais que je
suis trs-content de lui. C'est ainsi qu'il crit au marchal de
Soubise aprs la bataille de Rosbac; il fait plus, il lui donne le
bton de marchal de France. Voil une de ces fautes que le despotisme
aurait d  jamais s'interdire. On a quelque peine  concevoir ces
scandales authentiques, prodigus gratuitement, sans prtexte et
sans objet. Trois puissances gouvernent les hommes: le fer, l'or et
l'opinion; et quand le despotisme a lui-mme dtruit cette dernire,
il ne tarde pas  perdre les deux autres.

Nous rompons un peu trop souvent le fil des vnemens publics, et nous
donnons trop d'attention  la partie morale du dernier rgne. Revenons
 M. de Richelieu qu'on trouve partout, et jusqu'alors presque
toujours brillant.

Il le fut surtout  Fontenoi; et, quoiqu'aient pu dire ses ennemis,
ainsi que ceux de Voltaire, qui accusaient ce dernier d'immoler  son
idole la gloire du marchal de Saxe, il parat qu'on ne peut lui
refuser l'honneur du conseil qui dtermina le gain de la bataille.
Cette ide d'entamer avec du canon la colonne anglaise, parat
d'ailleurs si simple, qu'on ne peut attribuer qu' la maladie du
marchal de Saxe l'oubli d'un pareil ordre. Le courage de Richelieu,
gal  sa prsence d'esprit, le prcipita dans les premiers rangs de
la colonne claircie par le canon; et c'est l un des beaux momens de
sa vie.

Il est peut-tre de tous les Franais, celui qui a rendu le plus
saillant ce bizarre contraste du courage d'un guerrier intrpide et
des moeurs de Tanza: Lawfeldt lui vit dployer la mme bravoure et la
mme intelligence. Sa rputation militaire devint alors assez grande
pour que les Gnois,  la mort du duc de Boufflers, dsirassent de le
mettre  la tte des forces de la rpublique souleve contre les
Autrichiens. On ne peut nier que sa conduite n'y ait t habile et
vigoureuse. Elle lui fit pardonner les folies qu'il fit pour Pelinetta
Brignolet, belle-soeur du doge, la seule femme connue prs de laquelle
il n'ait pu russir. Richelieu avait alors cinquante ans; mais il ne
voulait point s'en apercevoir; et  Gnes mme, plusieurs femmes le
lui firent oublier. Il avait eu le mme avantage dans son ambassade de
Dresde, clbre autant que celle de Vienne par le faste qu'il y
dploya: c'tait une de ses passions.

Il rparait, comme tant d'autres, par l'avarice, les dommages qu'elle
lui causait. La mme cour trangre le vit abandonner  l'avidit du
public reu dans son htel, de superbes dcorations de dessert, mme
son argenterie, et refuser  ses valets de pied le remboursement de
leurs frais pour leurs habits de gala. On le vit depuis, dans son
gouvernement de Bordeaux, s'approprier douze mille francs
d'appointemens attachs  la place de capitaine de ses gardes, pays
par la ville; et en dtacher gnreusement douze cents livres, disant
qu' ce prix il aurait des capitaines des gardes tant qu'il voudrait.
Ce capitaine des gardes tait pourtant bon gentilhomme, considration
trs-importante pour M. de Richelieu; mais les principes
s'affaiblissent quelquefois dans la vieillesse. Nous ne parlons point
de la rduction proportionnelle faite sur les six mille livres pays
par la ville au secrtaire. Celui-ci n'tait pas gentilhomme; il n'y a
rien  dire, si ce n'est que le gentilhomme et le roturier furent ici
confondus sans mnagement, comme  la bataille d'Ettinghen.

Nous arrivons au moment o M. de Richelieu, toujours jeune, brillant
d'exploits guerriers et d'aventures galantes, n'ayant t malheureux
en amour que dans la ville o il avait une statue, va jeter encore un
nouvel clat, et accrotre sa gloire militaire.

Il avait t l'un des courtisans les plus empresss de madame de
Pompadour, qui avait succd au poste de madame de Chteauroux. Madame
de Pompadour, n'tant point de la classe des femmes prsentes, la
manire de penser du duc ne lui permettait point d'approuver ce choix,
tant qu'il n'tait pas fait; mais, une fois fait et dclar, Richelieu
se comportait comme s'il l'et approuv: c'tait son principe. Cette
conduite avait singulirement flatt madame de Pompadour, et redoubl
pour Richelieu la bienveillance du monarque. Ce dbut tait bon; mais,
par un caprice bizarre, Richelieu ne persvra point: il avait de
l'orgueil, et il dsobligea cruellement madame de Pompadour. Elle
avait, de son mariage, une fille chrie; et, voyant la cour  ses
pieds, elle crut pouvoir proposer au duc de Richelieu un projet de
mariage entre son fils et Alexandrine: c'tait le nom de cette jeune
personne. Richelieu fit une de ces rponses, qui, sans tre
prcisment un refus ou une offense, laissent de longs souvenirs  la
vanit mcontente. Il est probable qu'il s'en repentit, et que, s'il
et prvu la mort de cette jeune Alexandrine, il se ft pargn, par
une rponse plus obligeante, les dsagrmens que lui attira sa
rplique.

Par malheur, ces petites tracasseries dcidaient quelquefois du sort
d'une campagne et de la destine de l'tat. Elles pensrent, comme on
verra, faire chouer l'entreprise sur Minorque, et occasionnrent
probablement les dlais mis dans le renvoi du courrier dpch 
Versailles, aprs l'affaire de Closter-Seven, dlais qui rendirent
inutiles  la France une avantageuse capitulation. Il est affligeant
de songer que toutes ces petites intrigues soient une portion
essentielle de l'histoire. Quant  M. de Richelieu, il croyait que
c'tait l'histoire toute entire, et pensait qu'elle ne pouvait tre
crite que par des hommes initis aux mystres du gouvernement:
ministres, gnraux, courtisans. A la vrit, elle peut, selon lui,
tre rdige par un historien que choisirait le roi; car pourquoi (ce
sont ses termes) laisser  tout le monde le droit d'crire
l'histoire? M. de Richelieu avait ses raisons de prfrer les
historiographes aux historiens. Cependant on peut voir, par la manire
dont il est trait dans les Mmoires de Duclos, que personnellement il
n'avait pas plus  gagner avec les uns qu'avec les autres.

Quoi qu'il en soit, les uns et les autres doivent convenir que M. de
Richelieu dveloppa, dans l'entreprise sur Minorque, les talens et les
ressources d'un gnral. Il arrive  Toulon: rien n'est prt; il en
est peu surpris: il connaissait la haine des ministres secrtement
appuys par madame de Pompadour. Il ne se rebute pas; il presse
l'armement, trouve des secours dans le zle des Marseillais; il
s'embarque, arrive  Mahon, forme le sige de la citadelle, veille 
tout, et s'expose comme un simple soldat. On se souviendra long-temps
de la manire dont il fit cesser dans son camp l'habitude de
s'enivrer. Je dclare, dit-il, que ceux d'entre vous qui s'enivreront
dsormais, n'auront pas l'honneur de monter  l'assaut. C'tait
connatre les Franais.

Pendant ce temps, qu'est-ce qui se passait  Versailles? Ses ennemis,
et surtout les ministres, faisaient des voeux contre le succs du
sige. On rpandait, avec la joie de la malignit triomphante, les
nouvelles fcheuses, les bruits dfavorables; madame de Pompadour
disait hautement que Richelieu tait rempli d'une prsomption qui
mritait d'tre chtie, humilie par un revers. Pour le roi, il tait
indcis, et comme neutre entre sa matresse et son gnral. Il
trouvait sans doute le chtiment un peu fort; mais il convenait de la
prsomption. Au surplus, ajoutait-il, si la chose tourne mal, cela le
regarde, il l'aura voulu. Par bonheur, la chose tourna bien. Mahon
fut pris: le roi, dans le fond, en fut fort aise; madame de Pompadour
se consola, fit du conqurant son hros, l'appela son cher Minorquin,
composa des chansons pour lui, les lui chanta; il les trouva
charmantes: et tout se passa le mieux du monde.

Tous ces dtails sont attests par les lettres de la duchesse de
Lauraguais, long-temps amie, et alors matresse du duc de Richelieu
(les soixante ans n'y faisaient rien). Elle tait soeur de madame de
Chteauroux, et terminait ce rcit par ces mots: Ma soeur avait
raison de dire quelquefois qu'on serait tent de voir tout comme un
songe, puisqu'il est impossible de remdier au mal avec un matre qui
se plat  n'tre rien.

Des dsastres, des scandales, des ridicules, forment, comme on sait,
l'histoire des campagnes suivantes. Madame de Pompadour, malgr ses
chansons pour M. de Richelieu, paraissait ne pas lui destiner de
commandement; mais le duc, exerant sa fonction de premier gentilhomme
de la chambre, au commencement de l'anne marque par le crime de
Damiens, se trouva, par sa place, le garde-malade, et en quelque sorte
le consolateur de son matre. Il sut, des premiers, que la blessure du
roi n'tait pas dangereuse; et sa sagacit, qui avait pressenti  Metz
la chute de madame de Chteauroux, immole  l'intrigue des prtres et
des ministres, lui fit deviner que madame de Pompadour sortirait
victorieuse d'une preuve  peu prs pareille. Il lui rendit des
soins, quand d'autres avaient la maladresse de l'abandonner. Il tait
juste qu'un commandement ft la rcompense de cette attention. La
France avait deux armes en Allemagne: l'une aux ordres de M. de
Soubise, intime ami de madame de Pompadour, par consquent inamovible;
l'autre aux ordres de M. d'Estres, gnral estim, mais qu'elle
n'aimait pas: ce fut donc celui-ci qu'il convenait de dpouiller. L'un
des ministres, M. de Puisieux, son beau-pre, le prvit, et lui
crivait: Vous tes desservi; dj mme on vous donne un successeur.
Donnez la bataille; si vous la gagnez, on vous regrettera; si vous la
perdez, il n'en sera ni plus ni moins. Vingt ou trente mille Franais
tus sans objet, taient peu de chose pour M. de Puisieux, quand son
gendre tait prt de ne plus commander. Le gendre profita du conseil,
risqua tout pour rien, livra la bataille et la gagna: succs inutile,
c'tait le signal de son rappel.

M. de Richelieu, nomm son successeur, le rencontra  Strasbourg, dj
trait, quoique loin de la cour, en gnral disgraci, abandonn de
ses officiers gnraux, et rest seul avec sa victoire qui n'avait
point russi  Versailles. Le nouveau gnral ne put s'empcher de
dire  cette occasion: C'est donc presque toujours aux places que
nous devons les hommages qu'on nous rend! A la nuance d'tonnement
que suppose cette rflexion, on ne reconnat pas l'esprit et
l'exprience de M. de Richelieu; l'exemple de l'abandon o taient
tombs les marchaux de Saxe et de Lowendal, devait l'avoir instruit
suffisamment. Il aurait d tre plus accoutum  ce spectacle, moins
surpris, plus fait  la fatigue.

Une anecdote particulire achve de montrer l'accord et l'harmonie qui
rgnaient dans le conseil. M. de Richelieu tait dj parti pour
Strasbourg, que M. de Belle-Isle, ministre de la guerre, ignorait
encore la nouvelle du commandement donn  M. de Richelieu. Il traita
d'imbcile celui qui la lui apportait.

On connat aujourd'hui tous les dtails de cette campagne brillante et
inutile, termine par la capitulation de Closter-Seven. Il parat
certain que la conduite militaire de M. de Richelieu ne mrite que des
loges. Il parat que l'infraction faite par les ennemis  ce trait
provisoire, ne doit tre impute qu'aux dlais coupables des ministres
franais, qui en diffrrent  dessein la ratification. M. de
Richelieu, toujours actif et vigilant pour son compte, s'occupait mme
de M. de Soubise. Il lui faisait passer de trs-bons conseils, et
l'avertissait de prendre garde  lui. M. de Soubise n'y prit point
garde: c'tait le roi de Prusse qui s'tait charg de ce soin. Il
l'avait dit formellement: Quant au petit Soubise, j'en fais mon
affaire. Il tint parole, et la bataille de Rosbac acheva d'annuller
la convention de Closter-Seven, dj branle par la ngligence
malintentionne du ministre franais.

M. de Richelieu revint  Paris jouir d'une gloire conteste, mais
relle. Il embellit son htel d'un pavillon magnifique,  qui le
mcontentement public avait donn le nom de _pavillon d'Hanovre_,
dnomination adopte par M. de Richelieu lui-mme, soit pour la faire
tomber, soit pour la faire tourner en son honneur, soit pour braver le
public, plaisir auquel il n'tait pas indiffrent. On supposait  ses
nouvelles richesses, qu'on exagrait sans doute, une source
malhonnte. Il avait, disait-on, tir du pays ennemi des contributions
immenses; et, selon d'autres bruits plus calomnieux probablement,
l'argent franais entrait pour beaucoup dans ce surcrot d'opulence.
Ses amis rpondaient que le marchal de Villars avait fait bien pis
encore. Sous l'ancien rgime, les malheurs et les scandales, soit
publics, soit particuliers, avaient  choisir entre ces deux rponses
consolantes: _c'tait bien pis autrefois_, ou _un jour ce sera bien
pis_. M. de Richelieu savait les employer  propos l'une et l'autre.

Nous ne nous tendrons pas sur les trente dernires annes de M. de
Richelieu; elles sont trop connues de la gnration actuelle, compose
en partie de ses contemporains. Il sembla, dans sa vieillesse, revenir
entirement aux moeurs de la rgence dont il ne s'tait jamais
beaucoup cart. Toujours plein de l'ide qu'il vivrait cent ans, il
avait souhait, dans tous les temps de sa vie, de se placer dans une
position capable d'assurer l'impunit  ses vices et  toutes ses
fantaisies. C'est  quoi un gouvernement de province tait
merveilleusement propre. Une place dans le ministre n'offrait cet
avantage que passagrement, et de plus l'exposait  tous les orages de
la cour: aussi la refusa-t-il,  la grande surprise des courtisans,
dont l'gosme calculait autrement que le sien. C'est aprs la mort du
marchal de Belle-Isle que cette offre lui fut faite; mais il tait
trop empress d'aller prendre possession de son gouvernement de
Guienne, o il pourrait faire tout ce qu'il voudrait, et o personne
n'oserait lui rien dire, tant bien avec le matre: ce sont ses
termes. C'est en effet  quoi se rduisait tout le mystre, et M. de
Richelieu l'avait trs-bien saisi. Il se rendit  Bordeaux aprs une
maladie longue et affligeante, mais utile et secourable: une lpre
universelle qui renouvela toutes ses humeurs, le rajeunit en quelque
sorte et le rgnra pour le vice. Il portait  Bordeaux la rputation
que devait avoir le vainqueur de Mahon, celle d'tre bien  la cour,
non moins dsirable en province, enfin celle d'homme aimable, qualit
qui relevait toutes les autres. Aussi fut-il reu comme un
triomphateur, au milieu des acclamations publiques, et avec une sorte
d'ivresse. Son dsir et son talent de plaire prolongrent quelque
temps cette faveur publique; mais il se lassa bientt d'tre aim; et
les vexations, les tyrannies de tout genre le rendirent odieux  la
ville et  toute la province: licence effrne, encouragemens donns
aux mauvaises moeurs, aux jeux, dfense de port-d'armes, etc. Le mal
tait sans remde; car M. de Richelieu tait _bien avec le matre_. Il
venait souvent  la cour renouveler sa faveur, et donner  son crdit
la force ncessaire pour exercer dans sa province un despotisme
illimit, qui s'accrut de jour en jour pendant le rgne de Louis XV.

Les querelles du gouverneur de Guienne avec les divers membres du
parlement de Bordeaux, ou mme avec le corps entier, ne pouvaient tre
un grand dmrite aux yeux du roi qui dtestait les parlemens.
Richelieu tait  cet gard son confident le plus intime, comme on le
voit par les lettres de Louis XV au marchal, imprimes  la fin du
troisime volume. Vindicatif comme l'tait M. de Richelieu, on sent
quelle fut sa joie d'tre charg de faire enregistrer l'dit de
suppression du parlement de Bordeaux. Louis XV lui crivait: C'est le
dsir d'avoir la paix qui m'a dtermin  dtruire des corps
orgueilleux qui s'opposent depuis si long-temps  mes volonts. J'ai
trop  me plaindre de mes parlemens pour revenir jamais sur leur sort.
Je leur ferai voir que je ne tiens mon pouvoir que de Dieu, que je
n'ai de compte  rendre qu' lui, et que personne ne doit s'opposer 
ma volont. Telle tait, ds sa premire jeunesse, la profonde
conviction du roi; et pouvait-on lui en faire un reproche? On avait
li cette doctrine  toutes les parties de son ducation, et on
l'avait consacre par la religion mme. Il crivait, en 1753, au sujet
des querelles du parlement et du clerg: Je veux qu'on rende  Dieu
ce qui est  Dieu, et  Csar ce qui est  Csar; or, Csar ne tient
que de Dieu ce qui est  Csar; mais il ne le lchera  personne sur
la terre franaise.

La rponse qu'on pouvait faire au roi, et qu'il fallait adresser aux
courtisans et aux prtres, est celle d'Athalie  Josabet, aprs avoir
entendu le jeune Eliacin:

    .... J'aime  voir comme vous l'instruisez;
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Sa mmoire est fidle, et dans tout ce qu'il dit,
    De vous et de Joad je reconnais l'esprit.

Louis XV avait un sentiment si intime de sa puissance illimite, qu'il
n'attribue qu' sa bont la clmence dont il usa envers les parlemens,
et qu'il les menace d'un successeur moins doux, d'un matre plus
svre. Il ne pouvait prvoir que son successeur se lasserait de voir
son autorit combattue par des corps orgueilleux, ternellement
compromise en de ridicules dbats entre des ministres intrigans et des
cours de judicature; et qu'il aimerait mieux se voir chri par une
grande nation puissante et heureuse, que de rgner sur un peuple
avili et infortun, qui ne peut apercevoir les vertus de son roi 
travers les crimes de ses ministres.

C'est dans cette correspondance trs-curieuse de Louis XV, qu'on
trouve l'explication de la constance que ce prince a porte dans la
destruction des parlemens. On en fut tonn; mais la surprise redoubla
en lisant ces tranges paroles crites en 1753, aprs avoir jur de
dployer contre les parlemens toute sa puissance royale: Je rpandrai
mon sang avec plaisir. Cette mme lettre est termine par ces mots:
Vous pouvez faire usage de ceci. Je ne le signe pas, vous connaissez
assez mon criture pour tre sr qu'elle est de moi; mais je le ferais
mme avec grand plaisir, s'il fallait, d'une autre couleur.

C'est ainsi que parlait, dans cette seule occasion, un prince qui, se
tenant comme tranger aux affaires publiques, laissait quelquefois
manquer de respect  son nom, et mme contrarier ses gots personnels
par ses propres ministres. On connat son mot: Quand je vous disais
qu'ils sont plus matres que moi! Ils font des sottises; c'est leur
faute: pourquoi ne m'coutent-ils pas?

Cette faiblesse avait tellement enhardi l'insolence des ministres,
qu'ils affichaient leur mpris pour ses volonts connues, et mme pour
sa signature. Le roi m'a donn une pension, disait un homme  l'abb
Terray, en lui montrant la signature du roi.--Que le roi vous paie,
rpondait l'abb. Un autre prsentait un bon du roi. Ce n'est pas
le mien, disait le contrleur gnral. Ce contraste entre tant de
faiblesse et l'espce de force qu'il dploie dans l'affaire des
parlements, tient  des ides et  des habitudes de sa jeunesse.
L'vque de Frjus, devenu ministre, s'tant trouv engag, comme ses
prdcesseurs, dans ces querelles avec les parlemens, se vit forc
d'en impatienter l'insouciante jeunesse du monarque, et de lui donner
un rle personnel dans ces farces ministrielles et parlementaires. De
l naquit l'importance que le roi continua d'y attacher. C'est ainsi
que des circonstances particulires placent dans le caractre et dans
l'esprit certains contrastes bizarres qu'il n'est pas toujours facile
d'expliquer. Ce qui tait plus facile, c'tait d'pargner au jeune roi
tout cet embarras: il suffisait, pour anantir l'importance des
parlemens, de ne point en mettre  des disputes scolastiques,
dguises en questions religieuses. Mais alors M. de Frjus n'et
point fait sa cour au saint sige; ds lors, plus de chapeau; et rien
de plus dsagrable pour un vque premier ministre. On ne saurait
trop rpter que telles sont les belles ides qui ont influ pendant
cinq ou six cents ans sur le sort des empires, et qui sont bien loin
d'tre ananties partout.

Le plaisir que M. de Richelieu avait trouv  faire excuter les
ordres du roi pour la destruction du parlement, lui fit accepter la
commission de les porter  la cour des aides de Paris. Ces deux
expditions, et principalement la dernire, furent ce qui acheva de le
plonger dans l'avilissement o il tait dj tomb. On fut indign de
voir le vainqueur de Mahon se rendre l'instrument ostensible d'une
intrigue abjecte dont on le crut alors l'auteur, il n'en tait que le
confident; mais il l'tait  sa manire: comme un vieillard corrompu
qui s'amuse de tout, encourage sans se compromettre, ne dsespre du
succs d'aucune absurdit, et, en fait de vices ou de ridicules, ne
croit rien d'impossible. Il eut raison; rien ne l'tait: mais, par
malheur pour le vieux favori, Louis XV mourut. Un nouveau rgne fut
pour lui l'quivalent d'une disgrce. Rebut  Versailles, il alla
rgner en Guienne; c'tait un pis aller trs-supportable: et voil ce
que ces gouvernemens de province avaient de bon. Mais cette fois
l'honneur d'tre bien avec le matre, condition requise pour y _faire
tout ce qu'on voulait, sans que personne ost rien dire_, cette
condition essentielle manquait  M. de Richelieu. Les Bordelais le
savaient; ils osaient _le dire_: et le gouverneur n'tait pas aussi
absolu qu'il le dsirait. Un procs ridicule l'obligea de revenir 
Paris, o le roi le fixa par la dfense expresse de retourner 
Bordeaux. Ce fut un moment dsagrable; mais avec lui les chagrins,
comme les plaisirs, ne duraient qu'un moment.

Sa place de premier gentilhomme lui donnait des comdiens 
gouverner, des caprices  satisfaire. Tout allait mal l, comme en
Guienne: et quand on se plaignait: Ce sera bien pis, rpondait-il,
sous mon successeur: il faisait ainsi les honneurs de M. de Fronsac,
qu'il impatientait de toutes manires, et surtout par sa longue vie.
Il se divertissait  lui en prsenter l'esprance; et lui-mme la
considrait comme la punition des mauvais dportemens de son fils: la
punition tait svre. Celui-ci, rong de goutte, l'ayant mrit, mais
pas si bien, voyait son pre, le seul, entre les quatre premiers
gentilshommes et leurs survivanciers, qui se trouvt en tat d'tre de
service auprs du roi. Il recevait, dans son lit, la visite du
marchal, qui le consolait pour le dsoler, le grondait de sa molesse,
et se promenant lestement dans la chambre du malade, lui disait que
lorsqu'on a la goutte  un pied, il fallait se tenir sur l'autre,
chose facile, ajoutait le malin vieillard; et il le prouvait en
restant quelques minutes dans l'attitude qu'il indiquait comme une
recette. De la chambre du malade, il allait faire sa cour aux femmes,
et quelquefois russissait, dit-on. On prtend mme que, pour mieux
prouver sa jeunesse, il se battit en duel ou offrit de se battre 
soixante dix-huit ans. Ce qui est certain, c'est qu'il fut vu sortant
de chez lui, le soir, seul,  pied, et dans le costume ordinaire en
pareil cas. La clbrit attache  son nom rpandait dans le public
tous ces scandales ridicules; et le bruit qu'ils faisaient, tait sa
rcompense. C'taient les mmes moeurs que jadis un autre vieillard
avait affiches sous la rgence, et avait conserves, ainsi que sa
sant, jusque dans un ge o les autres hommes touchent  la
dcrpitude; et Richelieu tait,  cet gard, le Lauzun de son sicle.

Cependant une lgre incommodit l'ayant averti qu'il vieillissait, il
se maria, calcul bien entendu, qui intressait  sa conservation une
femme vertueuse dont les soins prolongrent probablement sa vie.

Le plaisir de contrarier son fils, et la singularit d'avoir t mari
sous trois rgnes, entrrent, dit-on, dans ses motifs; mais il
suffisait d'un gosme bien conu, au moins dans cette occasion, tel
que Richelieu avait ds long-temps arrang le sien.

Madame de Richelieu pouvait se flatter de fixer son poux: c'est ce
qui fut impossible. Il fut infidle, mme volage,  quatre-vingt-cinq
ans. Il fit plus, c'est--dire pis: on le vit balbutier de vils
hommages  ces beauts ambulantes, opprobre et scandale des grandes
villes; et le rebut des passans ne fut pas toujours le sien. C'tait,
au reste, le seul chagrin qu'il donnait  son pouse, pour laquelle il
montra toujours les plus grands gards:  moins qu'on ne compte pour
des chagrins (et c'en tait sans doute un trs-grand pour une personne
aussi honnte), de voir son mari se permettre, par habitude, des
injustices odieuses, des vexations coupables, et d'normes abus de
crdit. On peut citer, entre autres exemples, sa conduite  l'gard
d'un particulier, voisin du marchal, et qui ne put jamais, du vivant
de M. de Richelieu, disposer d'un terrain qu'il avait acquis du roi,
et o il voulait faire btir. Ce mot de _crdit_ peut tonner dans son
application  un homme assez maltrait du matre. Mais tel tait
l'effet d'une ancienne faveur, que lors mme qu'elle n'existait plus,
il en restait toujours le crdit d'opprimer  la ville: c'tait bien
la moindre chose. Marchal de France et premier gentilhomme de la
chambre, M. de Richelieu, avec ses entours et sa clbrit, avait des
droits certains  la complaisance des gens en place, qui pouvaient
craindre encore son habilet en intrigues. De plus, il faut savoir
qu'indpendamment de la rserve qu'imposait la prudence, une
convention tacite avait tourn en mode, chre  l'orgueil, la
ncessit des mnagemens entre _gens de la mme espce_. Ainsi
faciliter ou du moins permettre l'oppression d'un infrieur, tait une
convenance d'tat dont on ne pouvait, entre honntes gens, se
dispenser sans indcence. Protger le faible ou l'innocent contre
certains perscuteurs, paraissait un oubli des usages reus entre
personnes d'un certain rang: c'tait un manque de savoir vivre. Peu de
reproches taient plus graves. Aussi, en pareil cas, n'y recourait-on
qu' la dernire extrmit, qu'aprs avoir puis toutes les
conjectures, qu'aprs avoir suppos des motifs d'intrt personnel,
d'inimiti secrte, d'intrigue prte  clore; rien n'tait moins
naturel que de manquer  des personnes d'un certain ordre, pour
protger, qui?... un homme du peuple, autrement dit, de rien.

C'est peut-tre ici le lieu d'observer que M. de Richelieu n'a jamais
pu prononcer le nom d'un bourgeois exactement et sans l'estropier.
Quiconque n'tait pas gentilhomme, tait  ses yeux un _quidam_ qu'il
suffisait de dsigner, puisque le besoin l'exigeait; mais savoir de
pareils noms lui semblait un ridicule dont il se prserva toujours.
Nous tenons ce petit dtail de vingt personnes, entre autres de M.
l'abb Arnaud, que le marchal, en dpit de la confraternit
acadmique, appela toujours l'abb Renaud. Peut-tre aussi tait-ce un
souvenir machinal accord aux mnes de madame Renaud, l'amie de madame
Michelin. En ce cas, ce ne serait que l'effet du radotage, qui, avec
la surdit, fut presque la seule incommodit de sa dcrpitude. Il
s'teignit par degrs, presque sans douleur, sans agonie, et mourut
l'anne qui prcda la rvolution. Heureux jusqu'au dernier moment,
l'enfance dans laquelle il tait tomb, lui droba le sentiment des
approches de la libert, comme celui des approches de la mort: deux
spectres galement horribles  ses yeux.

Telle fut la destine de cet homme singulier; tel fut son caractre,
si l'on peut donner ce nom au mlange bizarre de tant de qualits
disparates. Nul n'et t plus heureux, si les jouissances des sens
composaient tout le bonheur de l'homme: nul ne sut mieux se conserver
dans le genre de vie le plus fait pour abrger ses jours. Au reste, on
a cru que la plupart des excs auxquels il parut se livrer, ne furent
pour l'ordinaire qu'apparens. On dit que dans ses dbauches, plus
indcentes que rptes, dans ses plaisirs affichs avec tant de
bruit, il savait se commander une prudente et habile conomie de
lui-mme; en un mot, qu'il n'tait qu'un avare fastueux, l comme
ailleurs.

La fortune lui fut presque toujours favorable; mais il faut convenir
qu'il provoqua ses faveurs avec esprit, adresse et activit. Il sut
tourner surtout  son profit tous les vices de son sicle, dont il
peut dire: _Et quorum pars magna fui_. Il eut des qualits brillantes,
et aucune vertu. Il s'abstint de chasser, aprs avoir eu le malheur de
tuer un homme  la chasse; mais dans le mme temps, il laissait
languir et mourir dans les prisons plusieurs innocens, qu'il y avait
fait enfermer pour en avoir t contrari dans ses gots et dans ses
fantaisies. Aussi, le peu d'actions honntes qui purent lui chapper
dans le cours d'une longue vie, n'y paraissent que de caprices, des
inconsquences qui surprennent plus qu'elles ne plaisent; comme on
voit, dans quelques ouvrages d'esprit, certains traits saillans, mais
dplacs, dont l'effet est dtruit par cette raison.

Nous ne comptons point, parmi ses singularits, celle d'avoir ml 
l'incrdulit en fait de religion, une grande foi  l'astrologie, la
divination, la pierre philosophale: lui-mme fait hommage de son
incrdulit  Voltaire, et les trois autres superstitions lui taient
communes avec un grand nombre de courtisans. Les recherches
occasionnes par les crimes de la Brinvilliers et de la Voisin
prouvent  quel point la cour de Louis XIV tait livre  ces absurdes
illusions. Mais ce fut l le moins mauvais effet de son admiration
pour cette cour. Le got d'un faste effrn, les maximes de la
tyrannie, tous les prjugs de son tat ports au plus haut degr, et
si funestes dans un homme qui a joui presque toute sa vie d'une grande
faveur et souvent d'une grande puissance: voil ce qui a fait de sa
longue existence un scandale et une calamit publics. On peut dire
qu' l'exception du vieux duc d'pernon, comme lui gouverneur de la
Guienne, et mort  peu prs au mme ge, aucun des ci-devant grands
seigneurs n'a insult plus long-temps et plus impunment la nation
franaise. Il faut leur pardonner, ils n'y retomberont plus.

Nous avons eu occasion de citer plus d'une fois des Mmoires
particuliers de M. de Richelieu, crits par lui-mme, ou plutt
rdigs sous ses yeux, puisque, indpendamment de l'orthographe qui
est irrprochable, le style n'est pas sans agrment. Ces Mmoires, qui
ne vont pas mme jusqu' la fin de la rgence, font regretter qu'il
ne les ait pas continus, au moins jusqu' son dpart pour la Guienne.
Ils eussent t trs-curieux, parce qu'il et  peu prs tout dit. Nul
homme ne parat avoir fait moins de cas de l'opinion qu'on aurait de
lui aprs sa mort. C'est ce qu'on a pu voir dans le rcit de
l'aventure de madame Michelin, qui compose prs de la moiti de ses
Mmoires: le reste est l'histoire de ses aventures galantes jusqu'
cette poque. Il les commena  l'ge de cinquante ans, en Languedoc,
o il commandait. C'tait une complaisance pour une femme qui lui
avait promis de le rcompenser  son retour. On ne sait par quel
caprice il a gard le secret  cette femme, et  deux autres qui ne
sont pas mme dsignes par une lettre initiale. Cette rserve
surprend dans un homme qui, pour tant d'autres femmes, a tendu
jusqu' la postrit la confiance intime dont,  cet gard, il avait
honor le public contemporain. Quelle que soit cette femme, on est
surpris que M. de Richelieu, en cherchant  lui plaire, soit aussi
franc avec elle. C'est dans cet crit qu'il dveloppe au long sa
thorie de l'infidlit. C'est un got, dit-il, n avec nous. L'homme
n'a pas plus le pouvoir d'tre constant, que celui d'carter les
maladies. L'objet quitt n'a t que prvenu, voil tout. Quelques
mois de plus ou de moins sont la seule diffrence entre l'infidle et
l'abandonn.

Il parle de son amiti  cette mme femme,  laquelle il expose avec
la mme loyaut sa thorie de l'gosme. Quand l'vangile nous
prescrit d'aller pleurer avec les tristes, et rire avec les joyeux, il
nous donne un conseil salutaire pour notre bonheur physique, autant
que pour notre bonheur moral. C'est une folie de se mettre  la place
de ses amis malheureux. Les gens qui regardent l'gosme comme un mal,
ne voient pas qu'il est dans la nature. L'animal est goste; il ne
pense et n'agit que pour lui. Ceux qui, sduits par les prestiges
d'une philosophie dplace, mettent leur bonheur  faire celui des
autres, sont toujours dupes de ce systme: il faut rapporter tout 
soi. L'homme qui ne vit pas pour lui seul est toujours dupe de ses
sentimens. Vous tes convenue plusieurs fois, belle amie, que j'avais
raison, et vous m'avez dit que c'tait votre systme. On voit
qu'entre les deux amans, l'union des coeurs tait prpare par la
conformit de principes, et surtout value d'avance.

Nous regrettons de ne pouvoir prsenter  nos lecteurs les ides
politiques de M. de Richelieu sur la ncessit de changer le peuple
suffisamment; sur le danger d'une aisance qui lui permettrait de
raisonner, et de connatre peut-tre ses forces, ce qui occasionnerait
une insubordination,  la vrit, facile  calmer en rpandant un peu
de sang, mais qu'il faut toujours prvenir..... M. le duc de
Bourgogne, si regrett, aurait suivi la route trace; il aurait t
forc de faire ce que les ministres de son fils ont excut. Tout
ceci s'crivait en 1746, lorsque M. de Richelieu tait devenu un homme
d'tat profond.

C'est bien dommage aussi que nous ne puissions rapporter et abandonner
au commentaire de nos lecteurs, les divers jugemens de M. de Richelieu
sur les diffrentes parties de l'administration sous Louis XIV, les
rponses de M. de Richelieu aux reproches faits  la mmoire de ce
prince, etc., etc. Le rire et l'indignation se confondent  cette
lecture. C'est le code de la tyrannie fondu dans celui de la fatuit.
C'est Atys ou Mdor vieillissant, devenu raisonneur, et crivant des
atrocits futiles sous la dicte de Machiavel en dlire.

Nous recommandons aussi  la curiosit de nos lecteurs un long passage
de ces Mmoires en faveur des substitutions. Le moment o ce morceau
parat pour la premire fois, le fera paratre plus piquant. On dirait
que l'auteur, qui embrasse leur dfense, a pris soin de rassembler les
raisons qui doivent entrer dans le _considrant_ du dcret par lequel
elles seront dtruites.

Chacun des trois volumes de cette Vie est termin par un recueil de
lettres, presque toutes de femmes. Elles n'apprennent rien, sinon que
chacune avait sa manire d'aimer M. de Richelieu. Celles de madame
d'Averne et de madame de Tencin sont un peu plus curieuses, attendu
que ces deux dames, aimant pour intriguer, dveloppent quantit de
petits secrets alors reputs importans. Les lettres de madame du
Chtelet sont celles qui donnent la meilleure ide de M. de Richelieu
et d'elle-mme. Elle lui parle comme  un ami aimable qui fut son
amant quelques jours, ou peut-tre un instant, et devant qui elle se
reproche d'avoir offens le sentiment durable qu'elle avait pour
Voltaire.

Mais ce qui mrite le plus d'attention, ce sont les lettres de madame
de Chteauroux et celles de madame de Lauraguais. C'est le langage de
l'amiti, c'est celui de l'amour, s'exprimant avec la mme confiance,
et dvoilant tout l'intrieur de Versailles, pendant les campagnes de
Flandre en 1743 et 1744, pendant le sige de Mahon: nous en avons cit
quelques traits; ils doivent donner envie de lire le reste.

La correspondance de M. de Richelieu avec M. de Bernis, M. de Paulmy,
le comte de Broglie, et madame de Pompadour (car il faut la mettre
avec les ministres et les gnraux), jettera un grand jour sur la
campagne de 1757.

Les lettres de madame de Pompadour portent l'empreinte de la gne avec
un homme qu'on mnage, qu'on veut bien traiter, et qu'on n'aime pas,
en dpit du baiser qu'on lui promit et qu'on lui donna pour le
surcrot des contributions qu'il avait obtenu des tats du Languedoc
en 1752. Madame de Lauraguais, sa matresse quatre ans aprs, le blme
beaucoup de s'tre arrt en si beau chemin, et attribue  cette
indiffrence la mauvaise volont de madame de Pompadour  l'gard de
M. de Richelieu. Je parle  mon ami, dit-elle, qui ayant t si
souvent coupable, devait continuer  l'tre, pour son avancement et ma
tranquillit. Je comprends qu'aprs ce que vous m'avez dit, l'objet ne
doit pas vous tenter; mais ne fait-on pas quelques petits sacrifices
pour jouir tranquillement de ce qu'on mrite? On voit que madame de
Lauraguais aimait par-dessus tout la tranquillit.

Plusieurs lettres de Louis XV  M. de Richelieu ne font pas le moindre
intrt de ce recueil. Nous nous contenterons d'en citer quelques
traits.

Le roi a soup jeudi dans ses cabinets avec une princesse ou deux et
une duchesse, et on croit qu'il recommencera demain; mais on ne sait
si les princesses y seront ou duchesses, ou marquises, ou comtesses.
On remarque que, depuis quelque temps, les comtesses ont beaucoup
dchu de leur faveur. Le mot de l'nigme est que madame de La
Tournelle sera duchesse. Elle le fut en effet, sous le nom de madame
de Chteauroux.

Sa majest a paru fort contente  son soup, de la truite du lac de
Genve, que M. de Richelieu lui a envoye.

Il gle ici comme tous les diables. Vous avez plus chaud que nous o
vous tes ( l'arme de Flandres); mais nous aimons mieux tre ici.

Sa majest a dcid l'affaire des parasols, et la dcision a t que
les dames et les duchesses pouvaient en avoir  la procession, en
consquence elles en ont eu.

Non, assurment, M. de Broglie n'avait point d'ordre de quitter la
Bavire; et, s'il est martyr de la politique, je vous assure que la
politique l'est bien de lui.

La semaine prochaine nous donnera vraisemblablement sujet  nouvelles
tant de Turquie que d'Italie. (Les nouvelles d'Italie, o Louis XV
avait une arme, taient plus intressantes que celles de la Turquie.
Mais ceci ne doit point tonner: c'est quatre lignes aprs avoir dit
qu'il n'a point lu, au 23 janvier, les lettres de Bavire arrives le
13 dcembre. Il faut rpter que la lettre existe crite de la main de
Louis XV.)

Vous savez que je vous ai dfait de M. de Bernage (intendant de
Languedoc), et que je l'ai remplac par M. Le Nain; qu'en pensez-vous?
L'on dit qu'il a une femme et un premier secrtaire bien jansnistes;
je ne l'ai su que depuis. J'espre qu'il ne l'est pas.

Ces citations, ainsi rapproches, auraient suffi pour annoncer, ds
l'anne 1743, ce que devait tre le rgne. Elles eussent dit ds-lors
tout ce qu'il est inutile d'exprimer  prsent.

La dernire lettre du roi, celle qui termine cette correspondance, a
pour objet de faire agrer  la noblesse la prfrence donne 
mademoiselle de Lorraine pour l'honneur de danser au bal du mariage
de M. le Dauphin.

Suivent les reprsentations et le placet de la noblesse qui rclame
ses droits, avec respect sans doute, mais pourtant avec l'nergie
convenable dans une occasion de cette importance. On se rapple, aprs
vingt ans, le trouble et l'agitation des esprits, pendant la
discussion de cette affaire. Aussi n'tait-ce pas une bagatelle, comme
l'affaire des parasols.

Qu'il nous soit permis, en finissant, d'adresser  tout homme de bon
sens et de bonne foi une seule question: Combien de temps pouvait
subsister, sur les mmes bases, une grande socit dont le
gouvernement, l'tat politique et moral prsentaient partout, et sous
cent aspects diffrens, le tableau de vices, d'absurdits, d'horreurs
et de ridicules qu'un petit nombre de pages vient de rassembler sous
les yeux du lecteur, dans le cadre troit de la vie prive d'un seul
homme?




  SUR les _Mmoires secrets des Rgnes de Louis XIV et de Louis XV_,
    par Duclos, de l'Acadmie franaise.


L'authenticit de ces mmoires n'est pas suspecte. Plusieurs amis
particuliers de Duclos, et nombre de gens de lettres, savaient depuis
long-temps leur existence; mais ils pensaient qu'il se passerait un
grand nombre d'annes, et peut-tre un demi-sicle avant qu'on pt
les rendre publics. La rvolution, qui a ouvert les prisons et les
bastilles, ouvre aussi les porte-feuilles. La vrit s'en chappe
avant la mort de ceux qu'elle offense. Ce moment est, comme on le sait
trop, l'poque des honteuses rvlations. Mais, depuis ces deux
dernires annes, le nombre en est devenu si grand, que ces _Mmoires
secrets des rgnes de Louis XIV et de Louis XV_ apporteront
heureusement plus d'instruction que de scandale. Ils ont, pour
recommandation auprs du public, le nom, la probit, le talent de
l'auteur. Il est probable que cette dernire production de Duclos lui
donnera, parmi les historiens, une place plus distingue que celle o
l'a mis son _Histoire de Louis XI_, objet de tant de critiques, dont
plusieurs ne sont que trop justes. On connat le mot du chancelier
d'Aguesseau sur cette histoire de Louis XI: C'est un ouvrage compos
aujourd'hui avec l'rudition d'hier. L'auteur des _Mmoires secrets_
ne mritera point ce reproche. C'est le fruit du travail de plusieurs
annes; c'est le tableau des vnemens qui se sont passs sous ses
yeux, dont il a pntr les causes, dont il a en quelque sorte mani
les ressorts. L'auteur a vcu avec la plupart de ceux qu'il a peints.
Il les avait observs avec cette sagacit fine et profonde qu'il a
dveloppe dans les _Considrations sur les Moeurs_. C'tait le vrai
caractre de son esprit. Il se retrouve dans les _Mmoires secrets_,
et ne pouvait se retrouver dans l'_Histoire de Louis XI_: c'est que
l'auteur s'tait dplac. Il a crit les Mmoires de Louis XIV et de
Louis XV avec le talent qu'il tenait de la nature; et il avait compos
l'Histoire de Louis XI avec le talent auquel il prtendait. Cette
diffrence, en marquant celle de leur mrite, semble prsager celle de
leur succs.

La rvolution, loin de nuire  cet ouvrage, semble lui attacher un
intrt nouveau. Il est crit, sinon dans les principes qui ont
prvalu, au moins dans les ides de libert qui ont prpar la
victoire de ces principes. Duclos mrite  cet gard une place
distingue parmi les gens de lettres de la gnration prcdente. Il
pensait et s'exprimait en homme libre: c'est ce ton qui a fait en
partie le succs de son livre des _Considrations sur les Moeurs_. On
le retrouve dans ces Mmoires. Louis XIV, son rgne, ses ministres,
ses courtisans y sont jugs d'une manire qui et sembl bien trange,
bien audacieuse, si ce morceau et paru  l'poque o il fut compos.
On et, pour le moins, trouv qu'un historiographe prenait un peu trop
le ton d'un historien. Il y avait l de quoi faire tort  sa place:
Voltaire, qui l'avait quitte sans doute pour exercer plus librement
l'emploi d'historien, n'use point de ses droits dans son _Sicle de
Louis XIV_, aussi librement que Duclos dans ses Mmoires. Il est ais
de sentir les raisons de cette diffrence: Voltaire voulait faire
jouir le public d'un ouvrage utile, et jouir lui-mme de sa gloire,
sans compromettre sa tranquillit. Duclos, s'tant dtermin  ne
point imprimer ses Mmoires de son vivant, ne se crut pas oblig 
couvrir d'un voile, encore moins  rendre respectables _les faiblesses
d'un grand roi_. Il le montre tel qu'il est, jouet de ses ministres et
de ceux qui l'approchaient, aveugl par sa seconde femme, esclave de
son confesseur, croyant vouloir et recevant d'autrui sa volont,
couvrant le royaume de ses espions, et ignorant des faits publics et
connus de tout le monde.

On s'afflige, on gmit sur le sort des hommes, sur la fatalit qui
prside aux choses humaines, lorsqu'on jette les yeux sur les trois
portions du tableau que Duclos prsente dans le premier livre de son
ouvrage: la cour de France, celle d'Espagne, celle de Rome.

En France, un vieux roi, accabl des malheurs d'une guerre, effet
d'une ambition dont il devait prvoir les suites; idoltr de sa cour,
et ha de son peuple; lev au rang des saints parmi les monumens de
ses adultres; se croyant un Thodose, quand on versait pour la foi le
sang de ses sujets, et rendant son me  Dieu avec la confiance d'un
parfait chrtien, sur la parole d'un prtre barbare.

En Espagne, son petit-fils, prince faible et dvot, avec du courage et
du bon sens, renferm dans son palais entre un prie-dieu, sa femme et
son confesseur; soumis, ainsi que son pouse,  l'empire d'une
vieille intrigante franaise (la princesse des Ursins), dont
l'insolence osa retarder de plusieurs mois, pour une prtention
extravagante, la signature de la paix d'Utrecht, qui doit affermir sur
le trne d'Espagne le monarque qu'elle asservit.

A Rome, un vieux pontife, doux et humain, instrument des fureurs d'un
jsuite franais, et qui, prtendant  l'honneur d'tre un grand
latiniste, compose lui-mme, quoiqu'un peu aid de Jouvanci, l'exorde
d'une bulle qu'il dteste; et condamne, comme pape, un livre qu'il
aimait, _dans lequel_, disait-il, _il s'difiait sans cesse, comme
chrtien_. Il faut convenir qu'on a quelque peine  voir le monde
ainsi gouvern.

Nous cartons une foule d'anecdotes, la plupart piquantes, dont Duclos
gaie un peu le fond de ce tableau si triste; mais nous en rappelerons
une qui montre plaisamment sous quel aspect on avait fait envisager la
religion  Louis XIV.

Le duc d'Orlans, allant, en 1706, commander l'arme d'Italie, voulut
emmener avec lui Angrand de Fontpertuis, homme de plaisir, et qui
n'tait pas dans le service. Le roi, l'ayant su, demanda  son neveu
pourquoi il emmenait avec lui un jansniste?--Lui! jansniste! dit le
prince?--N'est-ce pas, reprit le roi, le fils de cette folle qui
courait aprs Arnaud?--J'ignore, rpondit le prince, ce qu'tait la
mre; mais, pour le fils, je ne sais s'il croit en Dieu.--On m'avait
donc tromp, dit ingnument le roi, qui laissa partir Fontpertuis,
puisqu'il n'tait d'aucun danger pour la foi? Tel tait le
christianisme d'un monarque, par lequel on faisait perscuter quinze
cents mille de ses sujets pour la gloire de Dieu.

La partie de ces Mmoires la plus importante, la plus soigne, c'est
l'_Histoire de la Rgence_. Des six livres qui composent les Mmoires
de Duclos, elle en occupe quatre. C'est la plus complte que nous
ayons, et elle ne laisse presque rien  dsirer. Il a fallu tout le
talent de Duclos pour soutenir si long-temps l'attention du lecteur
dans cette suite de folies, de dsastres, de brigandages, dans le
rcit de ces querelles entre les princes et les lgitims, entre
les lgitims et les ducs et pairs, etc.

C'est quelque chose aussi d'avoir fait supporter la vue de tous ces
fripons subalternes, que la faiblesse du rgent et la sclratesse de
Dubois produisirent sur la scne.

Un P. Laffiteau, depuis vque de Sisteron, missaire de Dubois 
Rome, pay pour intriguer en sa faveur, et intrigant pour son propre
compte; rappel par Dubois, qui lui donne un vch pour s'en
dbarrasser, et allant passer quarante jours chez un chirurgien, ce
qui, selon Dubois, lui tenait lieu de sminaire.

Un abb de Tencin, convaincu de faux et de parjure  Paris en pleine
audience, remplaant Laffiteau  Rome, pour qu'on n'y crt pas avoir
perdu au change.

Un abb de Gamache, auditeur de rote, qui, rappel  Paris, refuse net
d'obir au gouvernement, se fait craindre de Dubois, mrite l'honneur
d'en tre achet, et serait devenu cardinal, si une mort prmature
n'y et mis ordre.

Un abb de la Fare, qui subjugue Dubois par une audace astucieuse,
arrache de lui, en faveur de l'archevque de Reims, son protecteur, la
permission de porter la barette obtenue de Rome sans l'aveu du rgent.
On dployait dans ces intrigues, pour un vch, pour un chapeau, des
talens et des ressources admirables: ce sont des ruses et des
subtilits dignes de Mascarille et de Sbrigani. Le peuple s'en
doutait; mais il ignorait les dtails, rservs, comme de raison,  la
bonne compagnie, qui a eu tort de n'en pas garder le secret. On
avouera que, si de certaines dignits, de certains honneurs paraissent
tombs considrablement dans l'opinion, c'est un peu la faute de ceux
qui en ont si mal adroitement dispos et qui les ont si follement
avilis.

Parmi le grand nombre de faits rapportes par Duclos, qui, sous le
rgent, rendirent l'autorit ridicule, en voici un moins connu et qui
mrite de n'tre point oubli. Le duc d'Orlans, pendant les troubles
du systme, avait exil, comme on sait, le parlement  Pontoise. Ds
le soir, le rgent fit porter au procureur gnral cent mille livres
en argent et autant en billets, pour en aider ceux qui en auraient
besoin. Le premier prsident eut une somme encore plus forte pour
soutenir sa table, et tira,  diverses reprises plus de cinq cents
mille livres du rgent; de sorte que la sance de Pontoise devint une
vacance de plaisir. Le premier prsident tenait table ouverte, l'aprs
midi tables de jeu dans ses appartemens, calches toutes prtes pour
ceux et celles qui prfraient la promenade; le soir, un souper
somptueux pour toutes les jolies femmes et les hommes du bel air, qui,
dans cette belle saison, venaient journellement de Paris, et y
retournaient la nuit. Les ftes, les concerts se succdaient
perptuellement: la route de Pontoise tait aussi frquente que celle
de Versailles l'est aujourd'hui: Il n'et peut-tre pas t
impossible d'y amener le rgent. Ce dernier trait est un excellent
coup de pinceau. Duclos en a plusieurs de cette espce. C'est ainsi
qu' propos de l'abbesse de Fontevrault, soeur de madame de Montespan,
qui paraissait frquemment  Versailles, et qui venait montrer son
voile et sa croix dans cette cour de volupt, il dit: Personne n'y
trouvait d'indcence; et l'on en aurait t difi, si le roi l'et
voulu. Ce mot ne paratra exagr qu' ceux qui ne connaissent pas 
fond l'esprit de ce temps. Quelques-uns des courtisans, poursuit
Duclos, n'osaient pas mme juger intrieurement leur matre: ils
respectaient en lui ce qu'ils se seraient crus coupables d'imiter:
semblables  certains payens que la puret de leurs moeurs n'empchait
pas d'adorer un Jupiter sducteur et adultre.

Si quelque chose pouvait paratre plus trange que ce trait de
faiblesse du rgent, ce serait l'inconcevable aveu que fait de la
sienne Philippe V, dans une lettre crite  sa nouvelle pouse, la
princesse de Parme. Il envoyait au-devant d'elle la princesse des
Ursins. Il tait rgl secrtement entre les deux poux, que la reine,
 la premire entrevue, cherchant querelle  madame des Ursins, la
chasserait sur-le-champ de sa prsence. Mais, ajoutait le roi, ne
manquez point votre coup d'abord, car, si elle vous voit seulement
deux heures, elle vous enchanera, et nous empchera de coucher
ensemble, comme avec la feue reine.

La faiblesse de ces deux princes (le duc d'Orlans et le roi
d'Espagne), si proches parens, mais d'un caractre si oppos, fut la
vraie cause de tant d'vnemens bizarres, en France et en Espagne,
soit dans l'intrieur des deux royaumes, soit dans les combinaisons de
la politique extrieure. Ce fut cette faiblesse qui enhardit et poussa
presque aux derniers excs l'imprudence des cardinaux Dubois et
Alberoni. Il serait curieux, mais il serait trop long de conter les
occasions o chacun d'eux trompa son matre, comme on trompe un
vieillard dans les comdies; et quelquefois ils se jouaient de lui
dans des affaires auxquelles tait attache la destine de l'empire.
Duclos prtend qu'une de ces perfidies du cardinal Alberoni fit perdre
 l'Espagne l'occasion unique de recouvrer Gibraltar. En ajoutant foi
au fond de son rcit, nous avons peine  croire que le recouvrement de
Gibraltar et t la suite du fait qu'il raconte; le voici. Le rgent,
li avec le roi d'Angleterre George Ier, avait dpch au roi
d'Espagne, un des anciens menins de Philippe V, un gentilhomme nomm
Louville, qu'Alberoni empcha de voir le roi, par des moyens qui sont
toujours au pouvoir d'un ministre. Les mesures taient si bien
prises, dit Duclos, que si Louville et pu voir le roi d'Espagne, il
lui et fait aisment accepter et signer les conditions peu
importantes qu'exigeait le roi George; et celui-ci envoyait aussitt
au roi d'Espagne l'ordre, pour le gouverneur, de remettre la place. Un
corps de troupes paraissait  l'instant pour en prendre possession; et
Gibraltar et t au pouvoir des Espagnols, avant que le parlement
d'Angleterre en et eu la premire nouvelle. Voil un fait qui doit
paratre au moins douteux; et, s'il tait cru en Angleterre, la
mmoire du roi George y serait aussi dteste que celle de Charles II,
qui vendit Dunkerque aux Franais. L'historien devrait dire o il a
pris cette indication. Une dpche du ministre anglais ne serait pas
une preuve suffisante, et laisserait encore plus de place au soupon
d'une ruse diplomatique, qu' celui d'une pareille trahison. Comment
imaginer que le roi George, chef d'une maison nouvellement tablie sur
le trne d'Angleterre, et os jouer ainsi sa nation, avec bien plus
de risques que n'en courait Alberoni en ngligeant l'intrt de
l'Espagne? Il est bien plus probable qu'on n'avait pas dessein de
remettre vraiment Gibraltar  Philippe V, et que le cabinet de
Londres, par une de ces ruses ministrielles si communes, tenait en
rserve quelque moyen d'luder sa promesse.

Nous avons eu de si frquentes occasions, en rendant compte des
Mmoires de Richelieu, de passer en revue les vnemens et les
personnes les plus connues  cette poque, que nous prouvons une
sorte de dgot  revenir sur les moeurs et sur les ides qu'elle
prsente. Nous tendons cette rflexion au ministre de M. le duc, et
aux premires annes du cardinal de Fleuri, les seules dont Duclos ait
crit l'histoire. Mas nous croyons devoir recommander  nos lecteurs
un morceau trs-intressant sur la Russie et sur le czar Pierre,
compos sur des Mmoires dont il garantit l'authenticit. Ce morceau
pisodique trouve sa place sous le ministre de M. le duc, 
l'occasion de l'embarras o l'on fut de marier Louis XV aprs le
renvoi de l'infante. Catherine Ire, impratrice de Russie, fit offrir,
pour pouse du jeune roi, sa seconde fille, la princesse lisabeth,
qui rgna depuis en Russie: elle promettait pour rcompense  M. le
duc, le trne de Pologne, aprs la mort du roi Auguste. Il est
probable que cet arrangement ne convint pas  la marquise de Prie,
matresse de M. le duc; il refusa la princesse pour le roi, et la
demanda pour lui-mme, dans l'esprance plus sre des secours de
l'impratrice, quand elle les accorderait  son gendre. Quelque
projet qu'on fasse de ne plus s'tonner, on est toujours surpris
malgr soi de la manire dont les ministres traitent quelquefois leurs
matres; les rois et les peuples, c'est tout un pour eux: _Tros
Rutulusve ruat_.

Nous ignorons si ces six livres des Mmoires de Duclos composent en
effet tout son ouvrage, et nous sommes ports  croire que non. En
effet, comment n'aurait-il rien crit sur les vnemens qui se
passaient sous ses yeux, au moment o il tait plus en tat de juger
les choses et les personnes? On peut souponner, que, vivant, il aura
pu prendre des arrangemens d'aprs lesquels il aurait marqu deux
poques diffrentes pour la publication de son ouvrage; en ce cas,
celle-ci paratrait la premire, par des raisons qu'il est facile de
deviner; l'autre, dans les ides que Duclos pouvait avoir alors, plus
dlicate et plus pineuse, ne paratrait que beaucoup plus tard. Cette
conjecture deviendra plus vraisemblable, si l'on fait attention  la
manire dont il traite l'_Histoire de la Guerre de 1756_, qui termine
le second volume. Nous le croyons dtach de cette seconde partie,
comme pouvant tre livr au public sparment.

L'auteur semble y avoir eu pour objet de justifier,  certains gards,
le trait de Vienne, ou plutt M. de Bernis, que l'on en crut
l'auteur, mais qui ne fit que s'y prter, dans des limites qui bientt
se trouvrent franchies, et avec des restrictions au-del desquelles
on passa, malgr les rclamations de M. de Bernis, qui donna sa
dmission. L'auteur rapple l'ivresse gnrale qu'excita la signature
de ce trait: ivresse qui dura jusqu'aux disgrces dont il ne pouvait
tre la cause. Ce ne fut pas ce trait qui fit natre les cabales, les
haines, les dissensions entre les ministres, les gnraux, les
subalternes; qui fit faire tant de mauvais choix dans tous les genres:
et l-dessus l'historien rcapitule nos sottises. Il les compte; le
dnombrement ne tient que huit pages: ce n'est pas trop. Les
adversaires du trait de Vienne posent la question autrement; ainsi,
les raisons de Duclos restent sans force pour eux. Mais il est inutile
d'entrer dans cette discussion, sur laquelle l'opinion publique est
fixe.




  SUR le _Voyage en Italie_, ou _les Considrations sur l'Italie_; par
    Duclos, de l'Acadmie franaise, etc.


Cet crit, que l'auteur ne destinait pas  l'impression, ne peut
qu'honorer la mmoire et le talent de Duclos. On y retrouve son esprit
d'observation, sa philosophie libre et mesure, sa manire de peindre
par des faits, des anecdotes, des rapprochemens heureux. L'auteur des
_Considrations sur les Moeurs_, crivain dou d'une grande sagacit,
mais dnu d'imagination, presqu'tranger aux beaux-arts, ne dut s'en
occuper que trs-peu, mme dans leur patrie. Il n'affecte point de
parler de ce qu'il ne sait pas. Les gouvernemens, les hommes, les
moeurs gnrales et celles des diffrentes classes de la socit,
voil presque les seuls objets de son attention. Quant  la
description des monumens de curiosit de toute espce, des
chefs-d'oeuvre qui attirent les voyageurs, il renvoie, sur tous ces
objets,  cette multitude d'ouvrages qui en traitent bien ou mal. Il
se renferme  la fois dans son got et dans son talent: c'est ce qu'il
pouvait faire de mieux pour ses lecteurs et pour lui-mme.

Ce Voyage fut fait et crit en 1767 et 1768, dans un temps o Duclos
se trouvait en quelque sorte contraint de sortir de France, pour
chapper  la perscution dont il tait menac pour la libert de ses
propos dans l'affaire de M. de La Chalotais. Il tait de la classe de
ceux qu'on cherche  faire taire sans les mettre  la Bastille; les
ministres d'alors avaient des ides trs-prcises sur ce qui leur
convenait, en calculant la position, les entours, les appuis, le degr
de clbrit, et ce qu'on appelait la considration de ceux qu'ils
taient tents de prendre pour victimes. Duclos n'tait point en
position de braver un ministre, mais il pouvait l'inquiter. Une
absence, un voyage, tait une sorte de transaction qui arrangeait  la
fois le philosophe et le ministre.

Duclos, arriv en Italie avec la rputation d'un crivain distingu,
historiographe de France, membre de plusieurs acadmies, connu de la
plupart des ambassadeurs, et li surtout avec M. le cardinal de
Bernis, se trouva bientt  porte de connatre les principaux
personnages du thtre sur lequel il tait transplant. Il trace leur
caractre d'un pinceau qui parat fidle; il dvoile plusieurs
intrigues alors secrtes; il raconte plusieurs faits alors
intressans. L'histoire des deux derniers conclaves, la lutte des
factions opposes, les ruses, les contre-ruses et toutes les
ressources de l'astuce italienne, employes par les concurrens, tout
cela peut encore amuser, mme aujourd'hui; il est toujours bon de
savoir comment les hommes ont t gouverns. Duclos prtend nanmoins
que toutes ces ruses sont souvent inutiles, et que les augustes
assembles nommes conclaves se sparent quelquefois par l'ennui, la
chaleur et les punaises: car, ajoute-t-il, le saint esprit se sert de
tout. L'lection de Rezzonico, homme sans aucune espce de talens,
mais le fils d'un riche banquier, prouve que l'argent peut y servir
aussi; et le hardi voyageur ne doute pas qu'avec deux millions
habilement distribus, on ne pt faire pape un jansniste. Il faut
pardonner ces rflexions  un auteur franais mis  _l'index_, mme
avant son voyage d'Italie. Il n'en fut pas moins prsent au pape,
n'en reut pas moins sa bndiction et une belle mdaille d'or. C'est
une des moindres contradictions de ce monde.

L'expulsion des jsuites de France tait encore assez rcente, et
occupait  Rome tous les esprits. Duclos raconte,  ce sujet, un fait
qui montre en mme temps  quoi tiennent les plus grandes affaires, et
ce que c'est que cette politique si vante de la cour de Rome. On en
peut juger par le refus que fit le saint pre d'adhrer  la
proposition, et presque  la prire de Louis XV, qui souhaitait une
rforme dans l'institut des jsuites, et  ce prix promettait de les
conserver. Duclos a lu la lettre, qui contenait plusieurs loges
affectueux de ces bons pres. Il en rsulte de deux choses l'une: ou
que le cardinal de Rochechouart, alors ambassadeur de France  Rome,
fit schement la commission, vita habilement de lire la lettre au
pre Ricci, gnral des jsuites, au pape, au cardinal Torrigiani son
ministre; et alors c'est le cardinal de Rochechouart qui se trouve la
cause de la destruction des jsuites; ou le pape et le cardinal
Torrigiani commirent une faute inconcevable. Ce bon ministre du
souverain pontife croyait,  cette poque, tre au temps de l'empereur
Henri IV. Comment se peut-il qu'un gouvernement dont l'existence
dpend de l'tat de l'opinion dans les diffrens pays de l'Europe avec
lesquels il a des rapports, soit si mal inform sur ce qui l'intresse
davantage? C'est une question qu'on pouvait faire alors, et qui, de
nos jours a pu se renouveler, en 1791,  la lecture du dernier bref
pontifical. Duclos prtend, relativement  l'affaire des jsuites,
qu'il faut tout imputer  l'ignorance entte du cardinal Torrigiani,
et que les parlemens, les jansnistes devaient lui riger un autel,
avec cette inscription: _Deo ignaro_. Ces autels aux dieux ignorans
pourraient se multiplier en Europe, et la libert franaise leur en
doit dj quelques-uns. Au reste, il attribue aux vques de France 
Rome, plusieurs fautes du saint sige en d'autres occasions. J'ai ou
dire, dit Duclos au sujet de la bulle _Unigenitus_, que si nos vques
ne soufflaient pas le feu  Rome, on y serait fort tranquille sur la
constitution. Ne pourrait-on pas aujourd'hui appliquer mot  mot
cette phrase  la constitution franaise? Il parat qu'on le peut, si
l'on en juge par l'indulgence avec laquelle on a vu  Rome les
changemens oprs en Pologne, relativement au clerg.

Cette faute du saint sige, dans l'affaire des jsuites, rappelle au
voyageur philosophe toutes celles que la cour de Rome venait de
commettre, depuis quelques annes,  l'gard de plusieurs puissances
de l'Europe. Cette liste de maladresses pontificales se trouve assez
longue; de ces dispositions  attirer de fcheuses affaires par des
prtentions maintenant dplaces, l'auteur concluait la destruction
assez prochaine de cette puissance prcaire. Il osa dire au cardinal
Piccolomini, qu'il se flatterait mme d'en tre le tmoin, s'il
n'avait que dix-huit ans; et le cardinal ne le contredit pas. Il n'est
pas rare de trouver dans Rome des gens d'esprit qui partagent cette
crainte. Mais ce qu'on y redoutait le plus, dit Duclos, ce sont les
crivains franais, et mme la nation franaise, qui, avec ses
incommodes liberts et son habile obstination  ne point se sparer de
l'glise romaine, la rend plus dangereuse que ne le seraient des
hrtiques dclars. Ces mots, crits en 1768, sont devenus par
circonstance tout  fait dignes d'attention en 1791.

On connat assez tous les vices du gouvernement politique et
conomique de Rome; et, sous ce rapport, Duclos n'apprend que peu de
chose aux lecteurs instruits. Mais les dtails, secs et arides chez
d'autres voyageurs, prennent sous sa plume de l'agrment et de
l'intrt. Dans l'expos des dfauts du gouvernement pontifical, il
distingue ceux qui appartiennent au fond de ce gouvernement mme,
d'avec ce qui appartient  l'impritie des papes et de leurs
ministres. Cette part, qui est la plus considrable, lui rappelle
frquemment l'administration vigoureuse de Sixte-Quint, sous lequel la
plupart de ces vices n'existaient pas. Cependant, il se trouve que
c'est ce pape qui, pour dtruire l'influence des grandes maisons et
les dsordres dont elle tait la source, s'tant empar de presque
tout l'argent de Rome, et lui ayant substitu la monnaie de papier, a,
pour enrichir quelque temps le trsor public, appauvri le peuple pour
des sicles. Bientt, dit Duclos, il n'y aura plus d'argent dans Rome
que celui que les voyageurs y portent dans leurs poches; car la
plupart de leurs grosses dpenses se paient en lettres-de-change. Ce
trsor pontifical, qui, sous Sixte-Quint et ses premiers successeurs,
tait de vingt-quatre millions, tait, en 1767, rduit  cinq, par la
ncessit o les derniers pontifes s'taient trouvs d'y puiser
frquemment. La rvolution de France n'est pas propre  le recruter.
Il faut pourtant convenir que le tribut pay  Rome par la nation,
n'tait pas aussi considrable que le prtendaient alors plusieurs
crivains franais. Duclos en fait le relev d'aprs les registres
mme de la daterie; et ce relev donne, pour cinq ans, dix huit cents
soixante-dix-neuf mille huit cents quatre-vingt-dix-sept livres.
Quelque modiques, dit-il, que soient ces sommes, c'est peut-tre
toujours trop. Cette rflexion tait une hardiesse philosophique en
1768: aussi fallait-il un _peut-tre_ pour la faire passer.

Le tableau des moeurs de Rome est et devait tre, vu le talent de
Duclos, le morceau le plus intressant de ce voyage. Il y porte le
coup d'oeil d'un Franais, qui rend saillant tout ce qui se trouve en
opposition avec nos ides; et dj cette opposition se marquant de
jour en jour davantage, tous les excs de la superstition, les abus
qu'elle entrane, le monachisme, les secours indirects offerts  la
mendicit, l'orgueil et l'ignorance des grands, le mpris des lois,
leur impuissance  protger le peuple, sa misre, la frocit qui en
est la suite, etc., tout cela est peint avec la brusque vivacit
particulire  Duclos. Les anecdotes forment ses pices
justificatives. En voici une d'un genre qui parat presque incroyable.
L'auteur dveloppe plusieurs effets de ces abus de crdit, pousss 
un excs monstrueux, et pour qui il a fallu mme crer un mot
_prepotenza_: abus en vertu duquel un coquin, protg par une
minence, est  l'abri des poursuites de la justice, dans la franchise
du palais de son protecteur. Pendant la guerre de 1745, l'empereur
Franois Ier ayant t couronn  Francfort, une partie du peuple
voue  la faction autrichienne s'avisa d'aller sous les fentres des
ambassadeurs de France et d'Espagne, alors ennemies de l'Autriche,
tmoignant sa joie par des cris de _vive l'Empereur!_ L'ambassadeur
de France jeta de l'argent  cette populace, qui cria _vive France!_
et se retira. Mais il en fut autrement devant le palais du cardinal
Aquaviva, protecteur d'Espagne. Celui-ci, se croyant brav, ouvre sa
fentre; et vingt coups de fusil, partis  la fois, jettent  terre
autant de morts ou de blesss. Le peuple veut incendier le palais, et
y brler Aquaviva. Mais celui-ci s'tait assur de plus de mille
_braves_ dont il couvrit la place. Quatre pices de canon, charges 
cartouches, en imposent au peuple. Qui croirait que le pape, avec
l'autorit absolue et un corps de troupes, n'ait jamais song  faire
au peuple quelque justice du cardinal? Voil de terribles effets de la
_prepotenza_. Ce n'est pas tout: ce cardinal Aquaviva eut, dans les
derniers jours de sa vie, tant de remords de ses violences, qu'il
voulut en faire publiquement amende honorable: on en a fait  moins;
mais le sacr collge ne voulut jamais le permettre, pour l'honneur de
la pourpre. Ainsi, dans la capitale du monde chrtien, l'expression du
remords, cette vertu du pcheur et sa seule ressource, fut interdite 
un prtre trop peu chti par ses remords; et ce triomphe de l'orgueil
sur une religion d'humilit, fut l'ouvrage de ceux qui se portent pour
successeurs de ses premiers aptres. La religion durera sans doute,
mais la _prepotenza_ ne peut pas durer.

Aprs quatre mois de sjour dans ce beau pays, Duclos passe  Naples;
et c'est, aprs Rome, le thtre qui lui fournit le plus
d'observations politiques, morales, conomiques, qu'il faut lire dans
l'ouvrage mme. Son got le portait particulirement  tracer le
caractre de ceux qu'il frquentait, ou mme qu'il rencontrait. Il
s'gaie surtout aux dpens d'un prince de Saint-Nicandre, gouverneur
du roi, lequel lui tait des mains les _Mmoires de Sully_, faisait
apprendre le franais au jeune prince par un jsuite allemand, et
rprimait avec soin tous les mouvemens honntes de son lve. Le roi
de Naples, dit Duclos, a montr qu'il tait susceptible d'une autre
ducation que celle qu'il a reue. Dans la dernire disette qu'il y
eut, ayant ou parler de la misre du peuple, il proposa  son
gouverneur de vendre ses tableaux et ses bijoux, pour en donner le
prix aux pauvres. Le prudent gouverneur remontra, avec beaucoup de
dignit,  son lve, qu'il ne devait pas disposer ainsi de ce qui
appartenait  la couronne; et ce fut tout ce qu'il crut devoir lui
dire dans cette occasion. Le jeune prince a dj senti et fait
connatre ce qu'il pense du peu de soin qu'on a eu de l'instruire.
L'Empereur et le grand-duc, tant  Naples avec la reine leur soeur,
et la conversation ayant tourn sur l'histoire et d'autres matires,
le roi, tonn d'entendre sa femme et ses beaux-frres traiter des
sujets qu'il ne comprenait pas plus que s'ils eussent parl une langue
trangre, se tourna vers le prince de Saint-Nicandre. Il faut, lui
dit-il, que vous m'ayez bien mal lev, pour que je ne sois pas en
tat de converser avec des princes et mme une princesse de mon ge.
Qui ne serait tent, en lisant de pareils traits, de rapporter les
fautes et les malheurs d'un rgne  des instituteurs coupables, qui
ngligent et quelquefois mme corrompent des naturels heureux? Ce
crime, si impuni partout, est un des plus grands qui puissent se
commettre  l'gard d'une nation soumise au despotisme. Il deviendra
plus rare par l'effet de l'agitation des esprits en Europe. Les rois
et les princes sentiront le besoin de faire instruire leurs enfans,
pour l'intrt d'une autorit qu'il faudra bien chercher  rendre
utile et bienfaisante: et cela mme peut dj s'appeler une
rvolution. Ainsi, le sort de l'humanit sera un peu plus supportable,
mme dans les pays qui ne peuvent prtendre  la libert civile et
politique, source de tout bonheur, comme de toute vertu.




  SUR les _Mmoires de la Vie prive de Benjamin Franklin_, crits
    par lui-mme, et adresss  son fils; suivis d'un _Prcis
    historique de sa vie prive_, et de plusieurs _Pices_
    relatives  ce pre de la libert.--1791.


Quoique la partie de ces Mmoires de Franklin, crite par lui-mme,
n'aille gure au-del de sa trentime anne, et s'arrte  une poque
bien antrieure  sa vie politique, et mme  la brillante rputation
que lui donnrent ses dcouvertes en physique, ces Mmoires
n'exciteront pas moins la curiosit des lecteurs avides de connatre
les dtails de la vie d'un grand homme. Cette carrire de gloire
ouverte sous des auspices si humilians aux yeux de l'orgueil europen;
le futur lgislateur de l'Amrique, entrant de nuit dans Philadelphie,
sans savoir o coucher, mangeant un morceau de pain le long des rues,
dans une ville o, cinquante ans aprs, son nom devait tre l'objet de
la vnration publique; un garon d'imprimerie destin  devenir un
des auteurs de la libert dans sa patrie et l'un de ses hros dans une
partie de l'Europe; voil ce qui et paru impossible au commencement
du sicle, et ce qui n'est qu'admirable  la fin. C'est un plaisir de
se reprsenter l'tonnement de nos grands d'Europe, vers l'anne 1670,
si un esprit prophtique, leur annonant les destines de Franklin et
de J.-J. Rousseau, leur et dit: Deux hommes de la classe de ceux que
vous nommez gens du peuple, pauvres, dnus jusqu' coucher  la belle
toile; l'un, aprs avoir fond la libert dans son pays; l'autre,
aprs avoir pos les premires bases de l'organisation sociale, auront
l'honneur d'avoir,  ct l'un de l'autre, ou en regard, une statue
dans le temple de la libert.... franaise,  Paris. Ces deux
derniers mots n'eussent point paru faciles  expliquer. La surprise
n'et point diminu, si on et dit  nos importans que les
cooprateurs d'un de ces grandes hommes, membres d'une petite socit
fonde par lui, dans une ville de l'Amrique septentrionale, taient
de petits artisans, des gens de mtier, un menuisier, un commis de
marchand, un arpenteur, un clerc de notaire, un cordonnier, qui
s'avisaient de mler la culture de leur raison  leurs travaux
journaliers, et dont quelques-uns avaient de profondes connaissances
dans les mathmatiques. Voil des moeurs dont presque aucun Franais
n'avait l'ide: et de nos jours mme, combien d'entre eux s'tonnaient
en apprenant que Genve et la Suisse offraient ce mlange de la
culture des sciences et de la pratique des mtiers les plus vulgaires?
C'est pourtant le spectacle que la France prsentera presque partout
dans un assez petit nombre d'annes; et ce changement sera l'effet,
non seulement de la rvolution dans les ides, mais de la nature des
choses, et de la ncessit qui forcera les hommes  faire usage de
tous leurs moyens de subsistance, sans avoir  combattre d'absurdes
prjugs qui n'existeront plus, ou qui rendront ridicule la classe de
citoyens o ils pourront se conserver.

Les Mmoires de Franklin seraient encore recommandables, quand il
n'et t qu'un citoyen obscur, un bon pre traant  ses enfans le
tableau de sa vie, et leur montrant, par son exemple, tous les fruits
qu'on peut tirer de l'emploi du temps, de la sobrit, de l'industrie,
de la vigilance, envisags comme moyens de fortune et de
considration publique, dans un pays libre. Ce fut, en effet, par ces
qualits, que Franklin se mit  porte de cultiver ses talens
littraires et politiques, et de donner en tout genre l'essor  son
gnie. Il joint  ses leons l'aveu de ses fautes; franchise qui, en
le faisant aimer, ajoute  l'autorit de ses conseils; c'est la
simplicit du bonhomme Richard, mle au ton de la paternit. Mais ce
pre est Franklin; et  l'histoire de sa vie, crite pour ses enfans,
il joint celle de son esprit et de son me. Attentif  saisir les
rapports des petites choses aux grandes, il montre l'influence des
petits vnemens de la jeunesse sur le caractre, sur les ides qui
dterminent les habitudes de toute la vie, sur les principes qui dans
la suite dcident le parti qu'on prend dans les circonstances les plus
importantes. Il raconte comment s'tait form en lui ce got d'ironie
socratique, de questions plaisantes ou captieuses, qu'il avait
conserv jusque dans sa vieillesse. Ce fut le fruit de la lecture
rpte de Xnophon, et particulirement des choses mmorables de
Socrate. Les vies de Plutarque, son autre livre favori, dvelopprent
en lui ce grand sens qui depuis le dirigea dans sa vie politique comme
dans sa vie prive.

On a joint  ces Mmoires la continuation de la Vie de Franklin,
crite par un Anglais qui parat plus attach aux intrts de la mre
patrie qu' ceux du genre humain et aux principes de la libert. On y
rend justice  Franklin, comme homme de lettres et comme physicien.
Mais on dplore le malheur qu'il eut de souiller sa gloire, en se
jetant dans la carrire politique o il dveloppa, dit-on, un grand
machiavlisme. Les noms de boute-feu, d'incendiaire ne lui sont point
pargns, non plus que les pithtes de pervers et de perfide. Cette
colre des petits fripons diplomatiques d'Europe contre un grand
homme, contre un des auteurs de la libert amricaine, est tout--fait
amusante. N'imaginant pas qu'en politique on puisse dire la vrit, et
n'ayant pas voulu la croire, lorsque Franklin la leur dit, avec une
franchise hroque,  la barre du parlement d'Angleterre, ils ne
regardent leur propre incrdulit que comme un pige qu'il leur avait
tendu. Ce n'est  leurs yeux qu'une ruse nouvelle dont ils se
reprochent d'avoir t dupes; et ne pouvant nier qu'on leur avait
parl vrai, ils s'imaginent qu'on leur avait parl vrai pour les
tromper et pour n'tre pas cru; semblables  ce gnral qui, averti
par son adversaire de tout ce que celui-ci projetait d'excuter dans
la campagne prochaine, ne prit que de mdiocres prcautions contre des
projets annoncs, portant ailleurs une partie de son attention et de
ses forces, ce qui fit dire  son adversaire vainqueur: Je n'y
conois rien, je lui avais tout dit.

La plus grande partie des reproches faits  Franklin dans l'ouvrage de
l'crivain anglais, prend sa source dans cette absurde ide que la
rvolution amricaine est l'ouvrage d'un seul homme, ou de quelques
hommes que l'on qualifie de factieux: mprise commune en tout pays aux
agens du gouvernement qui vient de succomber. Accoutums  voir
souvent l'influence d'un seul homme dans le gouvernement, lorsqu'il
tait dans sa force, ils se persuadent que les changement qui
surviennent sont aussi l'ouvrage d'un petit nombre d'hommes; et ne
dmlant point la multitude de causes qui prparent et oprent une
rvolution, ils arrtent leurs regards et leur haine sur un petit
nombre de personnes que leurs talens, leurs places, leur rputation,
ou mme le hasard des circonstances exposent le plus au grand jour. On
ne considre pas que ces hommes n'ont d'existence et de force, que
parce qu'ils sont les organes d'un intrt commun et du besoin
gnral. Lui seul consomme des rvolutions qui ne peuvent s'oprer que
quand elles sont invitables; chaque gnration les regarde comme un
fardeau qu'on voudrait rejeter sur la gnration suivante, et dont on
ne se charge que lorsque les maux publics sont devenus un fardeau non
moins pesant. Dans ce dernier tat de choses, quelques hommes de
gnie, calculant la pente de l'esprit national, et envisageant toutes
les ressources qu'il multiplie, paraissent les chefs d'une opposition
qui, tant gnrale ou presque gnrale ne peut, dans un pays libre ou
qui cherche  le devenir, tre l'ouvrage de quelques individus. Et en
effet, quel autre motif que le sentiment d'un intrt commun peut
rassembler autour d'eux leurs gaux et la majorit du peuple? On cite
en preuve de l'illusion qu'on peut faire  la multitude, plusieurs
exemples pris dans l'histoire grecque ou romaine, ou mme quelques
exemples plus modernes; mais on oublie la prodigieuse diffrence des
temps, des lieux, des moeurs, etc., etc. On oublie sur-tout ce moyen
puissant qui manquait aux anciens, l'imprimerie qui, en peu de jours
et  de grandes distances, rallie les esprits  la raison,  la cause
publique, dissipe les illusions, dtruit les erreurs, les mensonges,
les calomnies qu'elle-mme avait d'abord propages; enfin amne cet
instant o, les choses se substituant aux hommes, les petits ambitieux
se trouvent bientt dmasqus, et o l'ambitieux, dou de gnie, se
voit contraint de fonder sur l'intrt gnral le succs de son
ambition.

A l'gard des peuples modernes,  qui l'imprimerie n'a procur qu'une
libert imparfaite, achete par de longs troubles ou par de grandes
calamits, il faut considrer que la conqute de la libert y fut
essaye dans un temps o la raison publique n'tait pas assez avance,
et lorsque les principes constitutifs d'un ordre social utile  tous,
ne brillaient point d'une lumire qui pt attirer tous les yeux. Cette
lumire brillait pour l'Amrique  l'poque de sa rvolution; la
France,  l'poque de la sienne, paraissait bien loin de ce terme;
mais les causes qui l'y ont pousse rapidement, sont trop connues pour
qu'il soit besoin de les rappeler. Quoi qu'il en soit, il est
galement vrai, pour l'Amrique et pour la France, que les chefs
apparens de la rvolution ont pu en tre les fanaux, mais n'en ont
point t les boute-feux. Franklin sur-tout est au-dessus d'un tel
reproche. Il avait frmi des suites d'une rupture avec la mre patrie;
il voulait la paix; mais il ne la voulait pas au prix de la servitude;
et forc de choisir entre la servitude et la guerre, il se dtermina
pour la guerre, plutt que de subir le joug d'un gouvernement
oppresseur.

Voil ce que ne lui pardonne pas son historien, bien afflig que
Franklin se soit avis d'tre un politique, et ne se soit pas born 
mettre au jour _une infinit d'inventions utiles  l'humanit_. Il
admire beaucoup quelques stances traces sur un petit pole en forme
d'urne, imagin par le docteur Franklin, et pratiqu de manire que la
flamme descend au lieu de monter. C'est de cette dernire
circonstances que le pote tire un loge malin.

Il s'leva, comme Newton,  une hauteur qu'on croyait inaccessible;
il vit et observa de nouvelles rgions, et remporta la palme de la
philosophie.

Avec une tincelle qu'il fit descendre du ciel, il dploya  nos yeux
de hautes merveilles, et nous vmes, avec autant de plaisir que de
surprise, ses verges miraculeuses nous protger contre le tonnerre.

Oh! s'il et t assez sage pour suivre, sans dviation, le sentier
que lui avait trac la nature, quel tribut d'loges n'aurait pas t
d  l'instructeur,  l'ami de l'humanit! Mais hlas! le dsir de se
faire un nom en politique _dgrada_ ses sublimes talens. Ce dsir fut
en lui une tincelle infernale qui alluma la sdition.

Aussi la sincrit crira sur son urne: Ici repose l'inventeur
renomm. Son gnie devait, comme la flamme, s'lever vers les cieux;
mais forc et _perverti_, il descend vers la terre, et l'tincelle
rentre au sombre sjour d'o elle tait sortie.

    _Eripuit clo fulmen, sceptrumque tyrannis._

On ne peut nier que ce rapprochement ne soit ingnieux. En voici un
d'un plus beau genre:

Un ministre de France, M. Turgot, alors en place, crivant ce vers au
bas du buste de Franklin, tandis qu'un simple particulier anglais
rimait ceux dont on vient de lire la traduction; c'tait-l un
contraste qui n'tait point  l'avantage du versificateur anglais;
peut-tre mme annonait-il un changement marqu dans l'esprit des
deux peuples.




  SUR une brochure intitule: _De l'autorit de Rabelais dans la
    Rvolution prsente et dans la Constitution civile du Clerg_,
    ou _Institutions royales, politiques et ecclsiastiques, tires
    de Gargantua et de Pantagruel_.--1791.


Rabelais paraissait fort tranger  la rvolution de France.

      On ne s'attendait gure
    A voir Ulysse en cette affaire.

Matre Franois n'en tait pourtant pas si loin qu'il pouvait le
paratre  ceux qui ne le connaissent point, ou ne le connaissent
point assez. Peu d'crivains se sont plus moqus des ridicules
attachs aux abus, qui de son temps dsolaient la France, et ont
continu  la ravager plus de deux sicles aprs lui, en ne faisant
que changer de formes. Rien ne prouve mieux l'inutilit des
palliatifs. Rabelais, en sa qualit de mdecin, serait sans doute
convenu que, lorsque les maux sont extrmes, il faut avoir recours aux
remdes appels _hroques_ dans le jargon de la facult. Ceux qu'il
emploie sont plus doux et surtout plus plaisans: mais la drision 
laquelle il a livr les absurdits monacales, clricales,
pontificales, fodales, fiscales, judiciaires, parlementaires, etc.,
n'ont servi qu' gayer les Franais dans leurs calamits,  les faire
rire au cabaret ou dans des orgies domestiques. C'est aprs avoir
rpt ou parodi ses plaisanteries sur les papegots, cardingots,
vegots, qu'ils envoyaient acheter  Rome le droit d'pouser leurs
cousines, qu'ils devenaient les instrumens d'un cardinal de Lorraine,
d'un du Perron, d'un Pellev, et qu'ils suivaient des moines en
procession pour remercier Dieu du succs de la Saint-Barthlemi. Tel
noble ou bourgeois bien joyeux, bien goguenard, qui savait Rabelais
par coeur, finissait par dshriter sa femme et ses enfans, pour
donner sa terre aux monegots ou _aux moines les plus moinans de toute
la moinerie_. C'tait le bon temps, le sicle de bonhomie, de la vraie
gat franaise. On conoit qu'il y eut des gens qui devaient trouver
cela trs-gai.

Rabelais a, comme on sait, deux rputations, celle d'un bon plaisant
plein de philosophie, et celle d'un bouffon ivrogne et grossier,
toutes les deux mrites presqu'galement. L'auteur de cet crit
agrable et ingnieux, M. Ginguen, a soin de ne nous faire voir
Rabelais que du beau ct; c'tait le seul moyen de le faire
accueillir en ce moment par des lecteurs d'un got dlicat.

Tout en accusant notre got trop timide, notre fausse dcence, il a eu
soin de le mnager. Lui-mme convient qu'il ne s'est laiss ennuyer
qu'une fois par ce qui est extravagant, obscur  dessein, obscne sans
gat, trivial et insignifiant; il n'a conserv que les traits d'une
satire ingnieuse, o brillent un sens droit, une raison suprieure.

C'est ainsi que Rabelais peut plaire  tous les esprits cultivs; et
c'est une ide heureuse que celle d'ajouter au piquant de sa lecture
par des applications frquentes aux divers vnemens de notre
rvolution, aux abus qu'elle a proscrits, aux principes qu'elle a
consacrs, etc.

On a dit que Rabelais avait jet ses diamans sur un fumier, et cette
comparaison n'tait que trop juste. Le public les recevra avec plaisir
dans l'crin que l'esprit et le got lui prsentent; crin qui
lui-mme a sa valeur, indpendante des diamans qu'il recle.




  SUR un ouvrage intitul: _Nouveaux Voyages dans les tats-Unis de
    l'Amrique septentrionale, faits en 1788, par_ J. P. BRISSOT DE
    WARVILLE.--1791.


On a observ, depuis la rvolution, que, parmi les ouvrages nouveaux,
trangers aux affaires publiques, les seuls qui aient continu 
s'attirer l'intrt et l'attention, ce sont les voyages. Il semble que
cette lecture soit le seul dlassement que la nation se permette,
depuis la conqute de la libert. Le voyage que publie M. Brissot,
joint,  l'intrt des ouvrages de ce genre, l'avantage de ramener les
esprits aux ides qui occupent aujourd'hui tous les Franais. C'est la
passion de l'auteur pour la libert, qui le lui fit entreprendre en
1788; et c'est cette mme passion qui le lui fait publier en 1791. Il
a pens qu'il fallait offrir  un peuple nouvellement libre, le
tableau des moeurs qui maintiennent la libert. On peut, dit-il, la
conqurir sans moeurs; mais, sans moeurs, on ne peut la conserver;
c'est l'pigraphe de son livre; et sans cesse, dans le cours de son
ouvrage, il revient  cette vrit. On ne peut se dissimuler ce
qu'elle a d'effrayant pour la France; mais au milieu des craintes
qu'elle inspire, plusieurs considrations sont propres  rassurer. La
prcipitation mme avec laquelle s'est opre la rvolution, a dtruit
ou encombr plusieurs des sources qui fournissaient un aliment aux
mauvaises moeurs. Elle force tous ceux que d'anciennes habitudes n'ont
pas entirement pervertis,  revenir  des ides plus saines, 
renoncer  des gots frivoles et dispendieux,  s'occuper de travaux
utiles pour eux-mmes. Elle amne forcment une habitude de raison
qui, aprs le retour de l'ordre et du calme, passera des moeurs
prives aux moeurs publiques. Les Franais, en se donnant une
constitution plus forte que ne l'tait la nation  l'poque o elle se
l'est donne, se sont mis dans la ncessit de hter leur marche vers
des moeurs simples et fortes, dignes de cette constitution. Le progrs
que leurs ides ont fait depuis deux ans, donne la juste esprance de
voir leurs moeurs se mettre en accord avec leurs ides, plus
rapidement qu'on ne l'a vu chez aucun autre peuple. Ce sera le double
effet et de la ncessit des circonstances, et de la souplesse agile
du caractre franais. Dj des changemens marqus autorisent ces
esprances trop repousses par ceux qui veulent le mal, ou qui veulent
trop faiblement le bien, ou enfin par ceux qui dbitent d'anciens
axiomes sur un tat de choses sans exemple, dans l'histoire de tous
les temps connus.

Ce sont des livres tels que le _Voyage de M. Brissot_, qui hteront ce
moment dsir. Les lecteurs patriotes,  qui nous en recommandons la
lecture (c'est du poison pour les autres), y verront avec plaisir tous
les effets de la libert politique, la plus grande qui existe
aujourd'hui parmi les hommes; ils y apprendront  valuer un grand
nombre de maximes politiques, rputes incontestables jusqu' ce jour;
ils se fortifieront dans le got de la simplicit, de l'galit, de la
vie domestique, de la vie rurale, du travail; ils verront les vertus
publiques natre du sein des vertus prives, et la flicit nationale
sortir des mmes sources que le bonheur particulier. A la vrit, le
_Cultivateur amricain_ avait devanc M. Brissot dans la peinture de
ces moeurs si intressantes; et ses tableaux semblent ne laisser rien
 dsirer. Aussi M. Brissot ne rivalise-t-il point,  cet gard, avec
M. Crevecoeur, auquel il rend justice en plusieurs endroits de son
ouvrage. Il ne fait qu'indiquer ou esquisser rapidement ce que son
prdcesseur avait peint avec dlices. L'un rpand avec effusion le
sentiment d'un bonheur qui fut celui de sa vie entire; l'autre jette,
en passant, un coup d'oeil sur ce bonheur qu'il envie. D'ailleurs le
but de son _Voyage en Amrique_ appelait son attention sur un trop
grand nombre d'objets importans. Les moeurs amricaines ne devaient
point y tre sa seule tude: agriculture, manufacture, arts, mtiers,
industrie de toute espce, finances, commerce intrieur et extrieur,
dtails d'exportations, d'importations, etc., voil ce que le voyageur
avait  tudier, et il n'avait que peu de mois  donner  ce voyage.
Parti de France  l'poque des vnemens qui ont le plus provoqu la
rvolution, il voulait tre de retour dans son pays au moment o elle
allait s'oprer.

Quoique les objets dont M. Brissot occupe ses lecteurs, soient devenus
d'un intrt plus gnral et plus senti depuis que les Franais se
mlent de leurs affaires, on sent que les bornes d'un extrait nous
obligent de nous borner  l'indication de plusieurs de ces objets.
Mais nous dnonons plus formellement, aux amis de l'humanit, le
morceau sur les quakers, et surtout le chapitre sur l'tat des ngres
dans l'Amrique septentrionale. On connat le zle ardent et
infatigable avec lequel il dfend, depuis plusieurs annes, la cause
de ces malheureuses victimes de notre avarice. Il achve ici de
dtruire les sophismes par lesquels la politique europenne s'efforce
de justifier, et surtout de perptuer son crime. Il dveloppe tous les
avantages du travail libre sur le travail esclave, et le prouve par
les faits et par le raisonnement. On s'obstinait  n'accorder aux
noirs qu'une intelligence mdiocre et borne. M. Brissot cite les noms
des ngres libres, qui, en Amrique, exercent avec succs des
professions qui exigent toute l'activit de la pense: un noir entre
autres, qui faisait de tte et sur-le-champ, des calculs prodigieux.
Si l'on n'a vu de ces exemples que dans l'Amrique septentrionale,
c'est que l seulement les ngres sont traits avec une indulgence
inconnue dans les les. Tout s'y prpare par degrs  leur
affranchissement gnral, dj effectu dans plusieurs des tats-Unis,
dans la majorit de neuf sur treize.

Dj la culture du tabac, dans le Maryland et la Virginie, commence 
baisser sensiblement. Celle du bl la remplace, et finira par amener
l'abolition de la traite, dj dsire par les citoyens les plus
distingus. D'autres causes concourent encore  la hter; mais la plus
puissante de toutes, c'est la dcouverte d'un sucre qui, avec le
temps, peut remplacer celui de la canne. Cet arbre prcieux qui, pour
les noirs, sera l'arbre de la vie, et qui plus est de la libert,
c'est l'rable: il crot naturellement, se propage avec la plus grande
facilit, et couvre l'Amrique, depuis le Canada jusqu'en Virginie.
Sa sve, pour tre extraite, n'exige aucuns travaux prparatoires.
Chaque arbre donne, sans se ruiner, cinquante  soixante pintes de
sve, qui rendent au moins cinq livres de sucre. Un mme arbre, s'il
est trait avec mnagement, peut fournir cette liqueur pendant
plusieurs annes.

On n'a pu voir tant d'avantages, sans tre frapp de l'influence
qu'ils pouvaient avoir sur l'abolition de l'esclavage des noirs. Il
s'est form une socit, dont l'objet particulier est de perfectionner
la fabrique de ce sucre; et ds son origine, elle a eu les plus grands
succs. D'habiles chimistes ont publi des procds utiles. Ils
pensent que le sucre de canne et le sucre d'rable sont les mmes dans
leur nature; et on croit qu'en perfectionnant la fabrication, il
galera un jour le sucre ordinaire. La dcouverte qui doit le conduire
 cette perfection, formera une poque heureuse pour l'humanit; et
combien ne le serait-elle pas davantage, si l'on naturalisait l'rable
par toute l'Europe! Si l'Amrique, dit M. Brissot, en offre de vastes
forts, on peut, en France, le planter en vergers, sous lesquels on
pourra recueillir encore toutes sortes de fruits. Dans l'ge de leur
moyenne vigueur,  trois livres de sucre par arbre, un acre qui
contiendrait cent quarante arbres, rapporterait quatre cents vingt
livres de sucre. Ce serait une grande conomie de coups de fouet pour
les noirs, et une grande conomie d'argent pour les blancs; ce qui
est, pour ceux-ci, une considration non moins forte.

Mais quelque adouci que soit, dans l'Amrique septentrionale, le sort
des noirs; quelles que soient les esprances plus heureuses que
l'avenir prsente  cet gard, les amis de l'humanit n'en formeront
pas des voeux moins ardens pour le succs d'un plan dj connu en
Amrique, celui de les transporter des tats-Unis dans leur terre
natale, de les y tablir, de les encourager  y cultiver le sucre, le
caf, le coton, etc.;  y lever des manufactures,  ouvrir un
commerce avec l'Europe. C'tait l'ide du philantrope par excellence,
le clbre Foterghill; c'tait celle d'un citoyen des tats-Unis, le
docteur Thornton, qui comptait excuter lui-mme ce projet. Il se
proposait d'tre lui-mme le conducteur des ngres qui repasseraient
en Afrique; et dj il avait envoy,  ses frais, un homme clair,
pour choisir le lieu le plus convenable  cette migration, prparer
l'tablissement de sa colonie, et indiquer les moyens de la mettre 
l'abri de toute insulte. La mort l'a prvenu dans l'excution de ce
plan, auquel on n'a pas renonc en Amrique; et de plus, il s'est
form en Angleterre une socit qui se propose de le raliser.

Il faut remarquer, que c'est parmi la secte des quakers que se trouve
le plus grand nombre de ces hommes  qui l'amour de l'humanit a fait
traverser les mers, former et accomplir les entreprises les plus
prilleuses, et renouveler, par le zle pur d'une bienfaisance
universelle, ce que l'esprit de proslytisme a fait faire  plusieurs
chrtiens de la communion romaine. Cette observation seule rfuterait
suffisamment les reproches multiplis contre les quakers. La plupart
des ridicules qu'on leur a prodigus en Angleterre et surtout en
France, ont disparu devant cette philosophie qui apprcie les hommes
et les choses dans leurs rapports au bien de la socit gnrale. Les
noms de Miflin, de Benezets, ont pris la place qui leur tait due. On
songe  leurs actions, et non plus  leur habillement, ni  la
singularit de quelques usages consacrs dans leur secte. M. Brissot
repousse victorieusement les reproches dont on a voulu les fltrir. De
toutes les objections multiplies contre eux, la plus forte est leur
refus de prendre part aux guerres, et de payer les impts tablis pour
les faire.

L'auteur convient avec franchise de ce que cette conduite peut avoir
de blmable; mais il oppose  cet effet nuisible de leur attachement
pour le plus sacr de leurs principes religieux, tous les autres
effets utiles de ce mme attachement, tous les actes de bienfaisance
dont ce principe fut la source intarissable. Les livres sacrs leur
disaient qu'il viendra un temps o les nations ne lveront plus le
glaive contre les nations. Ils ont vu que le moyen d'acclrer la
ralisation de cette prophtie, tait de donner l'exemple, et que les
discours ne serviraient  rien, si la pratique n'y tait conforme. La
preuve qu'ils portaient, dans leur refus, non le calcul de l'avarice,
mais l'enthousiasme d'un zle religieux, c'est qu'ils se sont laisss
tourmenter, voler, emprisonner, plutt que de droger  leur principe,
qui d'ailleurs leur avait long-temps russi. Les quakers de la
Pensilvanie avaient trouv le secret de garantir cet tat du flau de
la guerre, jusqu' celle qui clata, en 1755, entre Angleterre et la
France. Quoique mls avec les Indiens, jamais aucune querelle ne les
divisa ou ne fit couler de sang. C'est un fait que ne savait pas M.
Mirabeau, observe l'auteur, lorsque, rpondant, au nom de l'assemble
nationale,  une dputation de quakers tablis en France, et qui
venaient demander l'exemption de porter les armes, il leur disait: Et
que seraient devenus vos frres de Pensilvanie, si de grandes
distances ne les avaient pas spars des sauvages, si ces derniers
avaient gorg leurs femmes, leurs enfans, etc.? L'orateur de la
dputation aurait pu rpondre: Notre justice, notre douceur, notre
bienfaisance universelle dsarment les sauvages. C'est la rapacit et
la fourberie des Europens qui les irritent; et nous avons vcu comme
des frres avec ceux qu'on a reprsents comme des brigands pour avoir
le droit de les exterminer. Cette rponse n'aurait pas dplu 
Mirabeau, qui n'aurait pas manqu de la faire, si, au lieu d'tre
prsident de l'assemble nationale, il et t l'orateur de la
dputation.

C'est ce refus de payer les impts qui fut la source de toutes les
calomnies rpandues contre eux parmi leurs concitoyens. On attribuait
 leurs principes politiques ce qui tait l'effet de leurs ides
religieuses. Le gnral Washington y fut quelque temps tromp
lui-mme; mais ayant eu frquemment occasion de les observer, il finit
par leur rendre justice, conut pour eux beaucoup d'estime, comme a pu
le voir l'auteur de ce Voyage, dans ses conversations avec cet homme
clbre.

M. Brissot a trop d'avantage, lorsqu'il justifie le refus que les
quakers font de prter le serment. Leur probit ayant fait de leur
parole un serment, ils ont _jur_ lorsqu'ils ont promis ou affirm; et
il devrait en tre ainsi de tous les hommes.

Quant  leur _principe ultrieur_ et  la foi qu'ils lui accordent,
les railleurs et les plaisans ne songent pas que ce principe des
quakers se trouve, sous diffrentes dnominations, chez un grand
nombre de philosophes anciens: la grande lumire de Pythagore, l'me
divine d'Anaxagore, le dmon de Socrate, le dieu au dedans de l'homme
d'Hiron, etc.

Tout ce morceau sur les quakers laisse peu de chose  dsirer pour la
connaissance de cette intressante socit, trop peu connue et trop
calomnie jusqu'aujourd'hui. Il est  remarquer que Voltaire, tout
port qu'il tait  rpandre le ridicule sur ce qui en tait
susceptible, est encore, de tous les crivains franais, celui qui a
le plus rendu justice aux quakers: son grand sens lui faisait
apprcier tout ce que leurs principes avaient de respectable, et
combien l'exemple de leur morale pratique pouvait tre utile aux
hommes. Le bien qu'ils ont fait en Amrique depuis un sicle, n'a pas
peu contribu  y rpandre, parmi les autres sectes, cette gnreuse
mulation, cet amour de l'humanit qui se montre dans tous les
tablissemens publics, et qui, dans ces derniers temps, a commenc 
se rpandre en Europe. Ce qui s'est fait en cent ans dans un pays
inculte, et avec de si faibles moyens, montre ce que la libert peut
faire en France dans un plus court espace, avec les ressources de tous
les arts, et d'une civilisation perfectionne. Nous sommes forcs de
renvoyer  l'ouvrage de M. Brissot, pour le dtail de tous les
tablissemens publics et particuliers; usages, inventions, mthodes
que l'exemple, le commerce, la communication des deux peuples,
l'intrt et le besoin, transplanteront ncessairement parmi nous. Son
livre ouvre au genre humain la perspective la plus consolante. Il est
doux de se livrer  l'esprance de voir un vaste continent conquis 
la civilisation par le courage infatigable des Amricains, par
l'activit de leurs dfrichemens, leur ardeur  pntrer dans les
forts,  s'y former de nouvelles habitations, par leur hardiesse
dans les entreprises de tout genre, par la dcouverte de toutes les
communications entre les fleuves et des fleuves aux deux mers, par
l'audace de leur navigation, par leur dsir de s'ouvrir le commerce du
Mississipi. Il est doux de voir la libert voyager et s'tendre avec
eux, fonder partout la socit sur des principes trop long-temps
mconnus de la vieille Europe qui les retrouve enfin, les adoptera
progressivement, et avec le temps sera rgnre par le bienfait d'une
terre autrefois engloutie sous les eaux et ignore pendant des
sicles.

On a propos au concours, dans ces derniers temps, la question _si la
dcouverte de l'Amrique avait t nuisible ou utile aux hommes_. La
question s'applique-t-elle aux contemporains de la dcouverte, et aux
cinq ou six gnrations suivantes? il ne parat gure douteux que
cette dcouverte n'ait t une calamit dsastreuse. Se rapproche-t-on
de la gnration actuelle? le bien et le mal se mlent, se confondent,
et la question devient complique. Embrasse-t-elle les gnrations 
venir? elle cesse d'tre une question; et la dcouverte de l'Amrique
devient, pour l'humanit entire, un vritable bienfait du ciel. Il
suffit, pour s'en convaincre, de parcourir le livre de M. Brissot. Les
progrs de la socit chez les Amricains, progrs sensibles mme
depuis la guerre et dans un si petit nombre d'annes, repoussent les
prdictions sinistres, les augures malveillans des ennemis de la
libert. Il parat mme que, depuis le dpart d'Amrique de M.
Brissot, ces progrs ont t d'une rapidit prodigieuse. Voici ce
qu'un savant amricain (M. Rush), souvent cit avec honneur dans ce
nouveau Voyage, crivait tout  l'heure, vers la fin de mai,  un de
ses amis actuellement en France:

Nous voyons enfin les esprances les plus tendues des amis de la
libert et de l'humanit, accomplies dans les tats-Unis d'Amrique.
Notre gouvernement national est parfaitement tabli. Il rpand partout
la paix, l'ordre et la justice. Contraire  Brutus, je puis m'crier,
en terminant mes travaux politiques: O libert! je t'ai adore comme
un tre rel, et ne t'ai point trouve un fantme!




  SUR un Ouvrage intitul: _Discussions importantes dbattues au
    parlement d'Angleterre, par les plus clbres orateurs, depuis
    trente ans_, renfermant un choix de discours, motions,
    adresses, rpliques, etc., accompagn de _Rflexions politiques
    analogues  la situation de la France, depuis les
    tats-gnraux_; ouvrage traduit de l'anglais.--1791.


Ce recueil, intressant par lui-mme, le devient encore plus par les
circonstances o nous sommes. Un extrait ou un choix des meilleurs
morceaux rpandus dans les annales parlementaires des Anglais, publi
au moment o les Franais commencent des annales de la mme espce;
c'est servir  la fois l'loquence et la patrie; c'est multiplier les
modles de l'loquence politique chez un peuple qui ne connaissait que
celle des Grecs et des Romains. Il est vrai qu'en ne la considrant
que dans ses formes, les modles que nous ont laisss ces deux
nations, pouvaient nous suffire, puisque les Anglais leur sont rests
infrieurs: mais en passant de la forme au fond; en considrant, sous
des rapports qui nous sont communs avec eux, et qui ne peuvent exister
entre les anciens et nous, plusieurs des questions agites dans le
parlement d'Angleterre; questions qui, pour la plupart, seront agites
chez nous avant peu d'annes, et dont plusieurs intressent nos
relations avec les Anglais, on sent combien cette collection peut tre
utile. Une foule de traits, qui peignent les moeurs et les ides
gnrales d'une nation, des dtails curieux dont l'histoire, ni mme
les dtails particuliers ne se chargent pas toujours, ajouteront aux
connaissances que peuvent avoir de l'Angleterre les Franais qui
prtendent en avoir beaucoup. Combien de faits de l'antiquit grecque
ou romaine, combien d'usages, combien de lois mme ne sont parvenus
jusqu' nous, que par les discours qui nous restent de leurs orateurs!

Le traducteur a renferm son travail et le choix de ces discours dans
l'espace des trente dernires annes; si l'on en excepte quelques-uns
de Walpole, Pulteney, Shippin, et quelques autres qui remontent 
l'anne 1734. Sans doute, il pouvait remonter plus haut; et les dbats
parlementaires ont produit, avant cette poque, des discussions de la
plus hante importance; mais on a pens avec raison qu'en se
rapprochant du moment actuel, l'intrt serait  la fois plus vif et
plus gnral. Les noms de lord Chatham, Wilkes, Sheridan, Sawbridge,
Littleton, plus connus des Franais contemporains que ceux des
prcdens orateurs anglais, inspireraient une curiosit plus vive,
quand mme leurs discours ne rouleraient pas sur des vnemens qui ont
prpar la rvolution franaise. C'est surtout  cette poque que
l'loquence anglaise s'est leve  la hauteur des intrts discuts
dans le parlement. On se rappelle encore, mme en France, l'effet que
produisit le discours du lord Chatham, en faveur des Amricains, ou
plutt des Anglais, qu'il voulait prserver des suites d'une guerre
funeste. On n'a pas oubli non plus celui de M. Wilkes, dans la mme
occasion, et surtout ce passage remarquable qu'il nous sera permis de
transcrire.

On les nomme rebelles (les Amricains). Leur tat prsent est-il
effectivement un tat de rebellion? ou n'est-ce qu'une rsistance
convenable et juste  des coups d'autorit qui blessent la
constitution, qui envahissent leur proprit et leur libert? Mais
voici ce que je sais trs-bien. Une rsistance couronne du succs,
est une _rvolution_ et non une _rebellion_. La rebellion est crite
sur le dos du rvolt qui fuit; mais la rvolution brille sur la
poitrine du guerrier victorieux. Qui peut savoir si, en consquence de
la violente et folle adresse de ce jour, les Amricains, aprs avoir
tir l'pe, n'en jetteront pas le fourreau aussi bien que nous, et
si, dans peu d'annes, ils ne fteront pas l're glorieuse de la
rvolution de 1775, comme nous clbrons celle de 1688? Si le ciel
n'avait pas couronn du succs les gnreux efforts de nos pres pour
la libert, leur noble sang aurait teint nos chafauds, au lieu de
celui des tratres et rebelles cossais; et ce priode de notre
histoire, qui nous fait tant d'honneur, aurait pass pour une
rebellion contre l'autorit lgitime du prince, et non pour une
rsistance autorise par toutes les lois de Dieu et de l'homme, et non
pour l'expulsion d'un tyran.

Il est inutile de remarquer que les plus beaux discours insrs dans
ce recueil, sont ceux qui ont t prononcs en faveur de la cause
amricaine, soit pour prvenir, soit pour faire cesser la guerre: les
harangues prononces contre eux et dans le sens oppos, font piti en
comparaison. Il est vrai que, de leur ct, se trouvaient les Pitt,
les Fox, les Wilkes, les Sheridan, et que l'opinion contraire n'avait
point de pareils dfenseurs; mais il est  croire que, si ces hommes
clbres se fussent trouvs dans le parti ministriel, ils se
seraient abstenus de parler en cette occasion. Ce sentiment profond
d'o part l'loquence des hommes de gnie, est pour l'ordinaire
accompagn de ce sens droit qui marche vers la vrit, source de cette
conviction qui donne  l'loquence tout son clat et toute son
nergie. Les vrais orateurs se sentent parfaitement bien; et
fussent-ils sans vertu, le seul intrt de leur amour-propre les
carterait d'une mauvaise cause, comme un gnral habile s'loigne du
terrein o il ne peut dployer ses forces. Les hommes de talent,  qui
les jsuites avaient la sottise de s'adresser pour la rfutation des
_Lettres provinciales_, auraient pu leur rpondre: la puissance de
votre adversaire est moins celle de son gnie que celle de la vrit;
et maintenant qu'elle s'est montre, on pourrait dfier Pascal de se
rfuter lui-mme.

Plusieurs de ces discours ont reu, de la rvolution franaise, un
mrite qu'ils n'avaient pas dans le temps o ils furent prononcs,
celui d'offrir des allusions frquentes  divers vnemens de la
rvolution. Des circonstances analogues ont d,  diverses poques,
faire dire les mmes choses  ceux qui se croyaient intresss  les
dire; et ce n'est pas les Franais qui s'tonneront aujourd'hui de
voir les nobles lords au ruban bleu, dire, dans le parlement
d'Angleterre, que le visage d'un seul soldat anglais ferait fuir des
centaines d'Amricains.

Si l'on ne jugeait des orateurs anglais que par ceux dont les discours
ont trouv place dans cette collection (ce qui serait trs-injuste, et
ce qui ne conviendrait pas  un tranger, surtout d'aprs une
traduction), on serait port  croire que M. Wilkes et M. Fox laissent
bien loin derrire eux tous leurs rivaux. Tous les deux pleins de
vhmence, ils savent tous les deux varier habilement leurs tons, et
manier plaisamment l'ironie, figure favorite de l'loquence
rpublicaine. Nous pourrions en citer plusieurs exemples dans M.
Wilkes et M. Fox; mais nous n'en indiquerons qu'un seul de ce dernier,
d'aprs lequel on ne prendra pas une haute ide de la crainte
qu'inspire aux ministres anglais cette responsabilit qu'on croit si
redoutable aux ntres. Il s'agit d'environ 1,500,000 liv. dont il doit
rendre compte. Le ministre indique, pour l'emploi de cette somme, un
envoi de rasoirs et de guimbardes aux sauvages de l'Amrique; et quand
on lui demande combien de temps il lui faut pour produire la preuve de
l'emploi et la vrification du compte, il rpond: quatorze ou quinze
ans tout au plus. Si l'occasion de plaisanter tait heureuse pour M.
Fox, la manire dont il raconte cette petite hardiesse ministrielle,
prouve qu'il ne manque pas  l'occasion.

L'diteur a enrichi sa collection des meilleurs discours prononcs
dans le parlement d'Irlande et dans le congrs amricain. Il y a joint
diverses adresses, proclamations, etc., publies dans les occasions
les plus importantes. Il semble qu'il ait cherch  former un cours
d'loquence  l'usage de la libert.

Qui croirait aprs cela que ce recueil ft l'ouvrage d'un ennemi de la
rvolution? C'est ce qu'on aperoit avec surprise  la lecture de sa
prface. Il y rgne un ton d'aigreur qui perce de phrase en phrase, et
qui finit par ne pouvoir plus se contenir. Comment, occup plus ou
moins des ides anglaises et amricaines; au moins pendant qu'il les
traduisait en langue Franaise, a-t-il pu descendre jusqu' ce
sophisme trivial, qui consiste  imputer  la libert les dsordres
invitables  sa naissance,  invectiver contre des abus passagers,
comme contre des calamits durables.

Est-ce le traducteur des lettres de Washington et de Hancock, qui
devait faire cette description de l'tat de la France avant 1789? La
France riche de son sol, de sa position, de sa population, rsistait
aux abus; la noblesse partageait la souverainet; le clerg s'tait
souvent mis au dessus; le peuple avait ignor longtemps qu'il tait
malheureux, ou croyait qu'il tait n pour l'tre. Quelques livres
remplis de vrits amres contre les traitans, consolaient leurs
victimes; les finances n'taient pas rpares: mais on crivait
qu'elles le seraient, et le calme momentan revenait. La cour se
permettait toute sorte de prodigalits, mais les individus
recueillaient; les grands imitaient les princes, mais c'tait autant
de canaux par o coulait l'abondance. Des hommes trop savans peut-tre
pour notre bonheur, vinrent nous dire que nous tions malheureux,
pauvres, ruins, etc. C'est dommage; sans eux, nous n'en aurions
jamais rien su. Ne nous fchons pas contre l'auteur, qui sans doute
n'a qu'une humeur passagre, et qui convient, ds la page suivante,
qu'on a dj fait beaucoup de chemin, et que, dans les prochaines
lgislatures, on s'apercevra bien vte des pas immenses faits dans une
science presque inconnue aux Franais. On voit que le mal n'est pas
incurable, et nous exhortons le traducteur, quel qu'il soit,  nous
avancer dans cette science, en ajoutant  son utile collection, un
choix de ce qu'il trouvera de meilleur dans les annales
parlementaires, avant ou aprs l'poque dans laquelle il avait d'abord
jug  propos de se renfermer. Le succs parat sr, le plus grand
nombre des Franais ayant aujourd'hui la permission de s'intresser 
ces questions politiques, qui autrefois n'occupaient que quelques
philosophes, et dont se souciaient mme assez peu la plupart de ceux
qu'on appelait fastueusement _hommes d'tat_.




  SUR les _Voyages et Mmoires de Maurice-Auguste, comte de_
    BENYOWSKI, _magnat des royaumes de Hongrie et de Pologne,
    etc._, contenant ses oprations militaires en Pologne, son exil
    au Kamschatka, son vasion et son voyage  travers l'Ocan
    pacifique, au Japon,  Formose,  Canton en Chine, et les
    dtails de l'tablissement qu'il fut charg, par le ministre
    franais, de former  Madagascar.--1791.


Il est des hommes dont la vie n'est qu'un tissu d'aventures
extraordinaires, lesquelles semblent l'effet d'une fatalit aussi
invincible qu'inexplicable; mais en observant avec soin ces
personnages singuliers, on s'aperoit que leur caractre joue, dans
leur destine, un rle pour le moins gal  celui de cette fatalit
dont ils paraissent poursuivis. Le hasard, qui engage leurs premiers
pas dans cette carrire d'aventures, les abandonne ensuite  leur
caractre, qui s'y dveloppe et s'y complat. Ils y prennent des
habitudes qui les font agir d'aprs des dterminations secrtes,
inconnues  la plupart des hommes. De-l, un loignement naturel,
quelquefois mme une aversion marque pour les scnes ordinaires d'une
destine commune, dans laquelle ils ne pourraient dployer les
qualits qui les distinguent, et dont l'exercice les a consols de
tout dans des positions souvent cruelles, mais non pas dnues de
charme et d'intrt. Ils se plaisent dans les orages, comme certains
oiseaux de mer dans les temptes; c'est que, dans ces situations
dsastreuses, ces hommes ont pris, sur les compagnons de leurs
infortunes, l'empire qui appartient  la supriorit du courage, du
gnie, des ressources de tout genre: ils rgnent sur eux-mmes et sur
les autres, quand ceux-ci, incapables de se gouverner, sont trop
heureux d'obir. C'est ce qu'on a souvent occasion de remarquer dans
ces Mmoires, dont nous allons donner une ide  ceux qui n'ont pas le
temps de lire de gros volumes.

Maurice-Auguste de Benyowsky, magnat de Hongrie et de Pologne, naquit
 Verbowa en 1741. Il se distingua pendant la guerre de sept ans, et
se trouva  quatre batailles, sous les gnraux Brown, Landon et le
prince Charles de Lorraine. Hritier d'un oncle qui avait possd de
grandes terres en Lithuanie, il n'en crut pas moins avoir des droits 
la succession de son pre, qui venait de mourir en Hongrie; mais ses
beaux-frres s'en taient dj empars, et le repoussrent, par la
force, du chteau de son pre, o ils s'taient dj tablis. Le comte
se met  la tte de ses vassaux pour conqurir son bien; et il y
russit. Cette manire de plaider, qui devait attirer aux deux parties
l'indignation de la cour de Vienne, ne fut pourtant funeste qu'
Benyowsky. Ses adversaires parvinrent  le dpouiller, et  le faire
regarder comme un perturbateur du repos public. Il retourna dans ses
terres de Lithuanie; et bientt aprs, ds le commencement des
troubles de Pologne, il s'engagea dans la confdration contre les
Russes. Il lui rendit de grands services, fut fait prisonnier et
rachet par ses amis; mais par malheur, il fut repris et relgu 
Casan avec les autres prisonniers polonais. L, il eut quelque
connaissance d'une conspiration contre le gouverneur, trame par de
jeunes seigneurs russes, mcontens de l'impratrice; et quoique
Benyowsky se ft conduit avec prudence, n'ayant voulu engager avec eux
ni ses amis ni lui-mme, il fut transport  Ptersbourg, d'o il fut
relgu au Kamschatka, aprs la dtention la plus injuste et les
traitemens les plus odieux. On peut juger de son courage et de la
force de son caractre, par toutes les instructions et les
connaissances que, malgr ses infirmits, suite de sa prison et de ses
blessures, il se procura, dans une route de plus de seize cents
lieues, entre des montagnes couvertes de neige, des prcipices;
voyageant sur des traneaux conduits par des chevaux, puis des lans,
et enfin des chiens; traversant des torrens, des rivires, des fleuves
dans des canots d'corce de bouleau. C'est ainsi qu'il arrive 
Ochozk, au 59e degr de latitude nord, ville peuple de neuf cents
exils. C'est l'entrept du commerce du Kamschatka, commerce beaucoup
plus considrable qu'on ne l'avait cru jusqu'alors en Europe, et sur
lequel le comte donne des instructions assez tendues. Il value  des
sommes immenses le profit que font les Russes sur les fourrures qu'ils
tirent de ces pays, des les Kuriles, des les Aloutiennes, etc.
C'est, selon lui, une des sources de la richesse de l'empire. Il se
plaint de la ngligence des nations europennes, qui abandonnent ce
commerce aux Russes. Les derniers voyages des Anglais  Nootkasund
prouvent qu'ils ne mritent plus ce reproche; et l'tat des choses
expos par le comte de Benyowsky, les monopoles des gouverneurs, les
vexations qu'ils se permettent, les migrations des commerans qui
passent du continent aux les Aloutiennes, tout concourt  persuader
que cette branche de commerce russe diminuera tous les jours au profit
des autres nations. Il parat mme convaincu que ces vastes contres
du Kamschatka et de la Sibrie ne peuvent tarder trs-long-temps  se
dtacher de l'empire: La prtendue forteresse, dit-il, qui dfend le
port d'Ochozk, est peu importante; ce sont les exils qui sont
employs dans la marine, et il n'y a point d'anne qui ne soit marque
par une rvolte. Cette disposition entretenue par le dsespoir,
ouvrira la Sibrie au premier venu; et je puis assurer avec confiance
que l'arrive du premier vaisseau tranger produira une rvolution en
Sibrie; car d'Ochozk  Tobolsk, il y a au moins cent soixante mille
exils ou descendans d'exils, tous portant les armes. Les diffrentes
hordes de Tartares se joindront  la cause commune pour renverser la
domination russe. Cet vnement ne peut tre loign; et par un coup
de cette nature, la Russie se trouvera prive de tout l'appui qui seul
la met en tat de jouer un principal rle en Europe, par une
considrable augmentation de richesses. Revenons aux aventures
particulires du comte.

Le dsir de recouvrer sa libert avait t, comme de raison, le
premier objet de ses penses; il avait pris, sur ses compagnons
d'infortunes, l'ascendant que donne le courage et le gnie. Tous
avaient en lui une confiance qu'il avait nourrie avec soin, et
qui s'tait accrue de jour en jour, jusqu' leur arrive 
Boltza-Reskoi-Ostrog: c'est le nom du lieu destin  la rsidence de
ces malheureux. Ils furent prsents au gouverneur, M. de Nilow, qui
distingua particulirement Benyowsky; il lui demanda qui il tait. Je
suis un soldat, rpond-il, autrefois gnral, maintenant un esclave.
Cette rponse le prvint en faveur d'un homme qui dj tait
recommand par le mrite d'avoir sauv, dans un gros temps, le navire
qui portait les prisonniers, et que l'ivresse du capitaine russe avait
pens faire prir.

M. de Nilow, aprs avoir fait quelques honntets aux principaux
exils, leur fit lecture des lois auxquelles ils taient soumis, et
des obligations qui leur taient imposes; ces lois font frmir. On
donne aux exils des provisions pour trois jours, un mousquet, une
livre de poudre, quatre livres de plomb, quelques armes, quelques
outils; aprs quoi ils sont tenus de pourvoir  leur subsistance. Il
ne leur reste plus qu' payer  la chancellerie un tribut d'environ
quatre-vingts fourrures prcieuses,  travailler un jour par semaine
 la corve pour le gouvernement, et  payer en fourrures, la premire
anne seulement, la valeur de cent roubles, pour ddommager le
gouverneur de ses avances. Ces lois sont du czar Pierre-le-Grand:
c'est-l le code civil de la Sibrie; le code pnal s'y rapporte
merveilleusement, et lui est trs-bien appropri.

Le comte, qui se flattait de ne pas vivre long-temps sous de pareilles
lois, en couta  peine la lecture. Bientt il fit part de ses
esprances  ses associs; ils taient au nombre de cinquante-sept. Il
les fait consentir  la formation d'un comit de huit personnes, dont
il devient le chef: il en dresse les statuts qui sont accepts. Un des
articles dcernait la peine de mort contre tout membre tratre  la
socit, ou seulement indiscret. Ici le comte dploie tous les talens
d'un chef de conspiration: il en avait besoin. Qu'on se figure ses
peines, ses craintes, ses angoisses entre un si grand nombre d'hommes,
de caractres diffrens ou opposs, inquiets, dfians, sachant tous
que les plus grandes faveurs du gouvernement attendent le premier
tratre; les faux soupons, les vaines terreurs nes d'un incident
imprvu, un de leurs complices mand par le gouverneur, une lettre
quivoque surprise, le dcouragement de plusieurs, etc.

Une circonstance particulire, mais importante, avait applani, vers le
commencement, une partie des difficults que le comte aurait
prouves pour l'excution de son dessein. Le gouverneur avait une
femme et trois filles: Benyowsky savait plusieurs langues; la mre
l'invite  les apprendre  ses filles; il y consent. Une de ses filles
conoit une passion violente pour son matre; il devient ncessaire au
gouverneur et  sa socit. Il l'aidait de plus  gagner des sommes
considrables en jouant aux checs avec l'hettmann des cosaques;
celui-ci qui, aprs avoir perdu son argent chez le gouverneur, crut le
regagner en jouant avec de riches commerans, se lie avec Benyowsky,
dont le talent pouvait le servir dans ce dessein; l'argent se
partageait entre les deux vainqueurs; et le gain de Benyowsky tait
employ utilement pour la conspiration. Madame de Nilow servait les
amours de sa fille; elle voulait lui faire pouser le comte, dont elle
connaissait la naissance. Celui-ci se gardait bien de dire qu'il tait
mari en Lithuanie: l'intrt de sa dlivrance et celui de ses
associs demandaient qu'il laisst la jeune personne dans l'erreur.
L'histoire de Jason et de Thse se renouvelait auprs de la mer
Glaciale; le got de M. de Nilow pour le comte devenait tous les jours
plus vif; il voyait, dans les talens de son gendre futur, un moyen
d'arriver plus vte  la fortune; car, sous le ple comme sous
l'quateur, il faut faire fortune. L'ambition de M. Nilow tait d'tre
gouverneur d'Ochozk; place infiniment plus avantageuse que le
gouvernement de Boltza-Reskoi-Ostrog. La plume du comte pouvait le
servir dans ce dessein; et il le pressait de faire une description du
Kamschatka, digne d'tre imprime: ce que le comte excuta; et sans
doute c'est celle qui se trouve dans ses Mmoires. Cependant les amis
de Benyowsky prirent de grands soupons de ses assiduits au chteau,
qui pensrent lui tre funestes. Il fut mand au comit, o il vit sur
une table, en entrant, un vase de poison entre deux sabres nus. On lui
fit part de la dfiance qu'il avait inspire; sa justification fut
facile, mais il fut forc de dvoiler le secret de mademoiselle de
Nilow, les nuits passes au chteau, le projet de mariage, etc.: tout
cela fut fort approuv des associs, hors d'un seul; c'tait un rival
malheureux, qui conut une haine atroce pour Benyowsky, lui causa de
grands embarras, inquita beaucoup la socit, devint fou par
intervalles, et enfin apprit  madame et  mademoiselle de Nilow que
Benyowsky tait mari en Lithuanie. Ce fut un terrible incident; mais
l'excs de l'amour de cette jeune personne devint le remde du mal
qu'on avait voulu faire au comte. Il obtint sa grce en reprsentant
sa situation, sans confier son secret et celui de ses amis. Aphanasie
(c'tait le nom de mademoiselle de Nilow) ne s'en attacha que plus 
son amant; et telle fut cette passion, qu'aprs la mort de son pre,
tu dans un des combats occasionns par les suites du complot, elle
monta sur le vaisseau qui livrait les conjurs  la merci des mers;
et vtue en homme, sous le nom d'Achille qui lui fut donn, elle
partagea toutes les calamits d'une navigation dsastreuse. Elle
mourut  Macao.

Tout le plan de Benyowsky roulait sur l'esprance de se saisir d'un
des vaisseaux du gouvernement, qui se trouvait dans le port: la ruse
tait ici plus ncessaire que la force, l'hettmann des cosaques tant
dans la ville  la tte de sept cents hommes qui seraient venus au
secours. Heureusement, on dcouvrit qu'un capitaine de la corvette
Saint-Pierre et Saint-Paul se faisait une peine de retourner  Ochozk,
o il avait des dettes. On ngocia avec lui, en dissimulant le but
qu'on se proposait. Mais la ncessit d'un grand approvisionnement, le
nombre de ceux qui devaient y concourir, les diffrens intrts de
chaque associ, l'un voulant emmener sa matresse, l'autre un ami, des
rumeurs sourdes et des dmarches quivoques donnrent des soupons au
chancelier (on appelle ainsi le premier officier civil). Il les
communiqua au gouverneur, qui, d'abord, n'en voulut rien croire, mais
qui enfin, branl par des vraisemblances, manda Benyowsky: c'tait le
moment de la crise.

Le chancelier s'tait concert avec l'hettmann pour s'assurer du
comte; celui-ci, aprs avoir distribu les rles entre ses associs,
refuse de se rendre au fort; l'hettmann lui rend visite, et l'engage
poliment  venir au chteau, pour dissiper quelques soupons du
chancelier. Sur un second refus, l'hettmann ordonne  ses deux
cosaques de le saisir: mais un coup de sifflet fait paratre cinq
hommes arms, qui se saisissent des cosaques et de l'hettmann, les
lient et les dposent dans une cave. Une troisime tentative du
gouverneur ne fut pas plus heureuse. Benyowsky s'tant empar du
colonel, se servit de lui pour s'emparer de tout le dtachement; il
obligea le chef, le pistolet sous la gorge, d'appeler ses soldats un 
un; et  mesure qu'ils entraient, ils taient arrts et enchans.
Alors les combats se multipliaient entre les divers pelotons des
conjurs et les soldats du gouvernement rpandus dans la ville. Le
fort est attaqu et pris. M. de Nilow est tu. Mais il restait encore
de grandes difficults  vaincre. Pendant ce trouble, quelques soldats
avaient dlivr l'hettmann prisonnier dans la maison du comte.
L'hettmann avait ralli ses soldats au nombre de plus de sept cents
hommes, et s'tait retir sur une hauteur voisine. Le comte voyant
qu'il faudrait succomber un peu plus tt, un peu plus tard, prend une
rsolution dsespre; il envoie dans la ville quelques petits
dtachemens, avec ordre de faire entrer dans l'glise toutes les
femmes et tous les enfans, ensuite de faire entasser, tout autour,
tout le bois et toutes les matires combustibles qu'on pourrait
trouver, et quand tout serait prt (ce qu'il tait possible
d'effectuer avant le point du jour) d'avertir les femmes de se
prparer  la mort, en leur apprenant que leur existence et celle de
leurs familles dpendaient de la dtermination de leurs maris. Ces
femmes demandrent  choisir parmi elles celles qui seraient dputes
aux cosaques, leurs maris ou leurs parens; on y consentit; un tambour
les prcda; et sur l'expos qu'elles firent de l'tat des choses, du
danger imminent des personnes enfermes dans l'glise, les cosaques
signrent la capitulation qu'on voulut, livrrent leurs armes, leur
chef, et donnrent des tages; le comte en choisit encore
cinquante-deux parmi les plus considrables de la ville, et dont la
vie rpondait de la conduite du peuple. Tranquille  cet gard, il eut
alors tout le loisir de pourvoir aux soins de son embarquement. Le
nombre des associs s'accrut par celui de quatorze exils qui
demandrent  tre admis sur le vaisseau. Il leur distribua, avant son
dpart, l'argent du trsor imprial. Devenu ainsi matre du sort de la
place et des forces de la province dans laquelle il tait arriv
esclave quelques mois auparavant, il en partit le 7 mai 1771, arborant
sur son vaisseau l'tendart de la confdration polonaise.

Le journal maritime du comte compose le reste de ce premier volume et
une partie du second; il parcourt plusieurs des les Kuriles,
Alcutiennes, de Jedzo, du Japon, sur lesquelles il donne des dtails
intressans pour le commerce; il est pouss vers l'le Formose, o il
projette l'tablissement d'un comptoir; il arrive  Macao, d'o il
revient en Europe, aprs s'tre arrt  Madagascar, et s'tre procur
sur cette le des connaissances qui,  l'arrive de Benyowsky en
France, le rendirent intressant pour les ministres alors en place.
C'taient MM. d'Aiguillon et de Boynes. Ils le renvoyrent 
Madagascar pour y fonder l'tablissement royal dont Benyowski leur
avait fait agrer l'ide. Il parat qu'il jouissait auprs d'eux d'une
certaine faveur; mais elle fut inutile  l'tablissement, qui n'tait
point approuv par les subalternes, intendans, commis, etc. Ils
traversrent les vues de Benyowsky en tout ce qui dpendait d'eux, et
parvinrent  faire chouer tous ses projets. Il est vrai que son
esprit romanesque leur donna de grandes facilits, et ils furent
seconds par des vnemens bizarres. Une vieille ngresse qu'il avait
amene de l'le de France, parvint  le faire passer pour descendant
d'un chef d'une certaine peuplade, et le comte devenait ainsi
l'hritier d'une portion de l'le. Il accueillit et propagea cette
fable absurde, sous prtexte qu'elle lui donnait le moyen de civiliser
la contre, et de servir utilement la France dans le projet d'un
tablissement de commerce. Ce qu'il y a d'inconcevable, c'est qu'aprs
avoir quitt l'habit franais et le service de France, aprs avoir t
dclar roi d'une province dans l'le de Madagascar, il osa revenir en
France, o on l'a vu libre et bien trait par le ministre. On sait
qu'il partit pour le Maryland, o il fut mis  la tte d'une
expdition projete par une maison de commerce, et qu'il retourna 
Madagascar. Il y avait laiss des souvenirs qui lui firent trouver des
secours parmi les naturels. Le gouverneur de l'le de France, auquel
il tait rest suspect, envoya contre lui un vaisseau arm, avec un
dtachement de troupes de ligne. Le comte, attaqu dans un petit fort
qu'il venait de faire construire, y fut tu d'un coup de balle dans la
poitrine. On regrette que tant de courage et d'nergie n'ait pas t
conduit par un esprit plus sage et moins bizarre: il aurait pu tre un
homme utile, et il ne fut qu'un aventurier remarquable.




  SUR _les Ruines_, ou _Mditations sur les Rvolutions des Empires_;
    par M. Volney.


Un jeune voyageur, aprs avoir parcouru la Turquie, l'gypte, la
Syrie, frapp des maux qui affligent l'espce humaine, et qui dans ces
climats ont ananti les grands empires; tonn du contraste de leur
ancienne population et de la dvastation actuelle, s'arrte dans une
ville presque abandonne sur les bords de l'Oronte,  quelque distance
de Palmyre, dont il contemple de loin les dbris. L, sur d'autres
ruines, celles d'un temple qui fut jadis ddi au soleil, et dont le
parvis est maintenant occup par les cabanes de quelques paysans
arabes, il se livre  une mlancolie profonde, qui devient par degrs
un recueillement religieux. Bientt sa rverie fait place  des
penses grandes et austres. Vingt peuples fameux ont exist dans ces
contres. Il se peint l'Assyrien sur les rives du Tigre, le Chalden
sur celles de l'Euphrate, le Perse rgnant de l'Indus  la
Mditerrane. O sont-ils ces remparts de Ninive, ces murs de
Babylone, ces palais de Perspolis, ces temples de Balbec et de
Jrusalem? O sont ces flottes de Tyr, ces chantiers d'Arad, les
ateliers de Sidon, et cette multitude de matelots, de pilotes, de
marchands? Et cependant ces peuples taient livrs  des superstitions
cruelles ou avilissantes, tandis qu'aujourd'hui, possdes par un
peuple de croyans, un peuple qui se dit saint, elles ne prsentent
plus que de vastes solitudes. Plein de ces penses, dont la succession
produit en son me un retour vers l'Europe et vers sa patrie, ses yeux
se remplissent de larmes; il lui semble qu'une ncessit funeste, une
aveugle fatalit rgissent le sort des mortels; et il s'abandonne 
une affliction voisine du dsespoir. Tout  coup un bruit frappe son
oreille; et du sein des tombeaux, le voyageur croit voir sortir un
spectre. C'est un gnie dont la voix se fait entendre et lui apporte
des instructions consolantes. Il lui montre la justice des cieux
toujours invariable, et les lois de la nature toujours les mmes, Dieu
prodigant les bienfaits de la terre  ceux qui la fertilisent.
Pourquoi serait-elle fconde sous les pas de ceux qui la ravagent,
dont l'avidit pille le laboureur, ou qui font des lois destructives
de l'agriculture? Quelle tait cette _infidlit_ qui fonda des
empires par la prudence, les dfendit par le courage, les affermit par
la justice? Quelle est cette _vraie croyance_, cette saintet qui
consiste  dtruire les cultures,  rduire la terre en solitude? Dieu
devait-il rparer par des miracles les fautes des mortels, ressusciter
les laboureurs qu'on gorge, relever les murs qu'on a dtruits, etc.,
etc.? Et de l, ces dogmes odieux de l'ignorance ou de l'hypocrisie:
le hasard a tout fait, le ciel avait tout dcrt.

Touch des sentimens du jeune voyageur, uniquement occup du bonheur
des hommes, le gnie alors le transporte dans une rgion suprieure,
d'o il lui montre une moiti de notre globe, une partie de l'Europe,
de l'Afrique, et surtout cette portion de l'Asie o s'levrent
autrefois de si puissans empires. Il lui dveloppe les causes de la
prosprit et du malheur des nations, les principes des socits,
l'origine des gouvernemens et des lois, et enfin les vices qui
entranrent la ruine des anciens tats. De l'amour de soi, clair,
bien ordonn, naquit le bonheur individuel, et ensuite le bonheur
social; de l'amour de soi, aveugle et mal ordonn, naquirent d'abord
tous les maux individuels, et depuis tous les maux politiques.
Partout o les lois conventionnelles se trouvrent conformes aux lois
de la nature, une grande prosprit fut le signe et la rcompense de
cet accord. L, les hommes, jouissant de la libert et de la sret de
leurs personnes et de leurs proprits, purent dployer toute
l'tendue de leurs facults, toute l'nergie de l'amour de soi-mme;
et lorsque, dans certains lieux,  certaines poques, les peuples
runirent l'avantage d'tre bien gouverns  celui d'tre placs sur
la route de la circulation la plus active, il se forma chez eux des
entrepts florissans de commerce et des siges puissans de domination.
Telles furent les causes qui amenrent sur les rives du Nil et de la
Mditerrane, du Tigre et de l'Euphrate, les richesses de l'Inde et de
l'Europe, qui les y entassrent, et accrurent successivement la
splendeur de cent mtropoles.

Les peuples, devenus riches, appliqurent le superflu de leurs moyens
 des travaux d'utilit commune et publique; et ce fut l, dans chaque
tat, l'poque de ces ouvrages dont la magnificence tonne l'esprit,
de ces puits de Tyr, de ces digues de l'Euphrate, de ces forteresses
du Dsert, de ces aqueducs de Palmyre, etc.

L'auteur passe ensuite au dveloppement des maux politiques qui minent
par degrs les tats, et les conduisent au despotisme, et  cet tat
de choses o le peuple ne voit plus dans ses chefs qu'une faction
d'ennemis publics. Il applique ses principes  tous les grands
empires de l'Asie; et il voit ces empires dcrotre, s'affaiblir,
s'anantir, lorsque les lois physiques du coeur humain s'y trouvrent
enfreintes et audacieusement violes. Pendant que le jeune homme
remplissait son esprit des leons du gnie bienfaisant qui daigne
l'instruire et l'clairer, des tourbillons de fume et de flammes
s'lvent des bords de la mer Noire et des champs de la Crime;
afflig, il regarde le gnie bienfaiteur qui lui apprend le sujet de
ces combats: le gouvernement, la religion, les moeurs, le fanatisme
rciproque des Russes et des Turcs, qui, dans leurs prires, associent
le ciel  leurs fureurs, en lui demandant sa faveur et la victoire.
Prires sacrilges, retombez sur la terre! s'crie le gnie avec
vhmence; et vous, cieux, repoussez des voeux homicides! Cette
superstition lui rapple toutes celles des deux peuples ennemis; et
renforant ici les traits dont il a peint plus haut la tyrannie, il
recueille tous ceux qui caractrisent le despotisme ottoman. Le jeune
homme qui retrouve en Europe et dans notre sicle, les mmes crimes,
les mmes erreurs qui ont dtruit les anciens empires de l'Orient,
croit que l'homme est destin  renouveler sans cesse le mme cercle
d'garemens et d'infortunes. Cette ide le jette dans une profonde
consternation. Son guide s'en aperoit, et combat cette mprise
funeste. Il fait repasser sous ses yeux les diffrentes poques de
l'histoire. Il lui montre qu'au moins les malheurs du genre humain
n'ont point t perdus pour son instruction. Il combat surtout l'ide
d'une perfection rtrograde, par laquelle les tyrans s'attachent 
dtruire l'esprance d'une perfection progressive. Il lui rend
sensibles tous les progrs de la socit, par la comparaison des
sicles passs et des temps modernes, par la destruction d'un grand
nombre de prjugs politiques et religieux, par les hasards heureux
qui ont fait tourner  l'avantage des peuples certains abus, certains
inconvniens, surtout par le bienfait divin de l'art de l'imprimerie.
A ces motifs de consolation, le voyageur oppose le tableau affligeant
que prsente encore la socit sur la plus grande partie du globe:
l'Asie entire ensevelie dans les tnbres; le Chinois gouvern par
des coups de bambou; l'Indien accabl de prjugs, enchan par les
liens sacrs de ses castes; l'Arabe affaibli dans l'anarchie de ses
tribus; l'Africain dgrad de la condition d'homme; les peuples du
Nord rduits  celle des troupeaux, jouets de grands propritaires,
etc.

La douleur et l'affliction qui pntrent le voyageur, excitent un
nouveau degr d'intrt dans l'me du gnie; et anticipant de quelques
annes sur le sicle prt  natre, il le fait jouir du plus grand
tableau qu'ait prsent la rvolution franaise.

Au sein d'une vaste cit, dans le mouvement prodigieux qu'excite une
sdition violente, on voit un peuple innombrable s'agiter et se
rpandre  flots dans les places publiques. Quel est donc disent-ils,
ce prodige nouveau? Quel est ce flau cruel et mystrieux? Nous sommes
une nation nombreuse, et nous manquons de bras! Nous avons un sol
excellent, et nous manquons de denres! Nous sommes actifs, laborieux,
et nous vivons dans l'indigence! Nous payons des tributs normes, et
l'on nous dit qu'ils ne suffisent pas! Nous sommes en paix au dehors,
et nos personnes et nos biens ne sont pas en sret au dedans! Quel
est donc l'ennemi cach qui nous dvore?

Et des voix parties du sein de la multitude rpondirent: Elevez un
tendart distinctif, autour duquel se rassemblent tous ceux qui, par
d'utiles travaux, entretiennent et nourrissent la socit, vous
connatrez l'ennemi qui vous ronge.

L'tendart ayant t lev se trouva tout  coup partag en deux corps
ingaux et d'un aspect contrastant: l'un, innombrable, offrait dans la
pauvret gnrale des vtemens, et l'air maigre et hl des visages,
les indices de la misre et du travail; l'autre, petit groupe,
fraction insensible, prsentait, dans la richesse des vtemens, et
dans l'embonpoint des visages, les symptmes du loisir et l'abondance.

Ces deux corps en prsence, front  front, s'tant considrs avec
tonnement, je vis, d'un ct, natre la colre et l'indignation, de
l'autre, une espce d'effroi; et le grand corps dit au plus petit:
Pourquoi tes-vous spar de nous? n'tes-vous donc pas de notre
nombre?--Non, rpondit le groupe, vous tes le peuple; nous autres,
nous sommes une classe distingue, qui avons nos lois, nos usages, nos
droits particuliers.

LE PEUPLE.

Et quel travail exerciez-vous dans notre socit?

LA CLASSE DISTINGUE.

Aucun: nous ne sommes pas faits pour travailler.

LE PEUPLE.

Comment avez-vous acquis ces richesses?

LA CLASSE DISTINGUE.

En prenant la peine de vous gouverner.

LE PEUPLE.

Quoi! voil ce que vous appelez gouverner! Nous fatiguons, et vous
jouissez! Nous produisons, et vous dissipez! Les richesses viennent de
nous, et vous les absorbez! Hommes distingus, classe qui n'tes pas
le Peuple, formez une Nation  part, et gouvernez-vous vous-mmes.

Alors le petit groupe dlibrant sur ce cas nouveau, quelques-uns
dirent: Il faut nous rejoindre au peuple, et partager ses fardeaux et
ses occupations; car ce sont des hommes comme nous; et d'autres
dirent: Ce serait une honte, une infamie de nous confondre avec la
foule; elle est faite pour nous servir.

Et les gouverneurs civils dirent: ce Peuple est doux et naturellement
servile; il faut lui parler du roi et de la loi, et il va rentrer dans
le devoir, _Peuple, le Roi veut, le Souverain ordonne_.

LE PEUPLE.

Le roi ne peut vouloir que le salut du peuple; le souverain ne peut
ordonner que selon la loi.

LES GOUVERNEURS CIVILS.

La loi veut que vous soyez soumis.

LE PEUPLE.

La loi est la volont gnrale, et nous voulons un ordre nouveau.

LES GOUVERNEURS CIVILS.

Vous serez un peuple rebelle.

LE PEUPLE.

Les nations ne se rvoltent point: il n'y a de rebelles que les
tyrans.

LES GOUVERNEURS CIVILS.

Le roi est avec nous, et il vous prescrit de vous soumettre.

LE PEUPLE.

Les rois sont indivisibles de leurs nations. Le roi de la ntre ne
peut tre chez vous; vous ne possdez que son fantme.

Et les gouverneurs militaires s'tant avancs, dirent: Le peuple est
timide; il faut le menacer; il n'obit qu' la force: _Soldats,
chtiez cette foule insolente._

LE PEUPLE.

Soldats, vous tes notre sang, frapperez-vous vos frres? Si le
peuple prit, qui nourrira l'arme?

Et les soldats, baissant leurs armes, dirent  leurs chefs: Nous
sommes aussi le peuple; montrez-nous l'ennemi.

Alors les gouverneurs ecclsiastiques dirent: Il n'y a plus qu'une
ressource; le peuple est superstitieux, il faut l'effrayer par les
noms de dieu et de la religion. _Nos chers frres, nos enfans, Dieu
nous a tablis pour vous gouverner._

LE PEUPLE.

Montrez-nous vos pouvoirs clestes.

LES PRTRES.

Il faut de la foi; la raison gare.

LE PEUPLE.

Gouvernez-vous sans raisonner?

LES PRTRES.

Dieu veut la paix; la religion prescrit l'obissance.

LE PEUPLE.

La paix suppose la justice: l'obissance veut connatre la loi.

LES PRTRES.

On n'est ici-bas que pour souffrir.

LE PEUPLE.

Donnez-nous l'exemple.

LES PRTRES.

Vivrez-vous sans dieu et sans rois?

LE PEUPLE.

Nous voulons vivre sans tyrans.

LES PRTRES.

Il vous faut des mdiateurs, des intermdiaires.

LE PEUPLE.

Mdiateurs auprs de dieu et des rois, courtisans et prtres, vos
services sont trop dispendieux: nous traiterons dsormais directement
nos affaires.

Et alors le petit groupe dit: Nous sommes perdus, la multitude est
claire.

Et le peuple rpondit: Vous tes sauvs; car puisque nous sommes
clairs, nous n'abuserons pas de notre force; nous ne voulons que nos
droits; nous avons des ressentimens, nous les oublions; nous tions
esclaves, nous pourrions commander; nous ne voulons qu'tre libres,
nous le sommes.

Continuant alors de dvoiler au jeune voyageur cet avenir si heureux
et si prochain, le gnie lui montre le mme peuple, l'assemble de
lgislateurs choisis pour poser les bases de la socit sur la
justice, l'galit, la libert. Ce spectacle fait couler de ses yeux
des larmes d'attendrissement et de joie; et s'adressant au gnie, il
s'crie: Que je vive maintenant, car dsormais j'ai tout espr.

Cependant le cri solennel de la libert et de l'galit rveille
par-tout toutes les classes des tyrans civils et sacrs, qui trompent
les rois et oppriment les peuples. Ils forment une ligue contre
l'ennemi commun; mais la nation libre garde le silence; et se montrant
toute entire en armes, elle tient une attitude imposante.

Ici M. Volney, assur de l'intrt de ses lecteurs, et continuant 
faire du merveilleux un usage aussi heureux que hardi, ouvre  leurs
yeux une scne non moins attachante, et non moins dramatique. Il
suppose que, pour dissiper entirement ses alarmes sur les destines
futures du genre humain, le gnie le rend prsent  une assemble
gnrale de toutes les nations. Il voit runis dans une vaste enceinte
tous les peuples de l'univers, qu'il caractrise tous par la
diffrence de leurs traits et de leurs costumes. L'objet de cette
assemble n'est point le mme que celui de la prcdente. Dans la
premire partie de son ouvrage, l'auteur fait l'histoire du despotisme
politique. La seconde est dirige contre le fanatisme religieux. Il
passe en revue tous les systmes de religion, toutes les sectes;
Musulmans, Chrtiens, Juifs, Perses, Bramines, le Houre, le Sintoiste,
le Chinois sectateur de F, le Siamois sectateur de Sammonokodom, le
Tibtain adorateur de la, etc., etc., etc., enfin les nations sauvages
qui, n'ayant aucune des ides des peuples polics sur dieu, ni sur
l'me, ni sur une autre vie, ne forment aucun systme de culte.

La recherche de la vrit est l'objet de cette assemble. Tous
prtendent la possder: elle leur a t rvle par dieu mme. Tous
allguent leurs miracles, leurs martyrs; tous veulent l'tre, et
mourir pour leur religion. Cette ardeur tant commune  tous, n'est
donc pas une preuve de la vrit, puisque chacun d'eux prtend la
possder exclusivement. Alors on procde avec ordre. Un Musulman
obtient la parole. A peine a-t-il ouvert la bouche, que des Musulmans
d'une autre secte le rcusent et le rfutent. Enfin, l'un d'eux
parvient  faire entendre les dogmes de Mahomet; il s'lve contre la
plupart de ces dogmes une rclamation gnrale. Un thologien
catholique prouve que la religion de Mahomet n'est pas rvle,
puisque la plupart des ides qui en font la base existaient long-temps
avant elle. Le Catholique n'est pas mieux trait par le rabbin; tous
deux se runissent aux Musulmans, pour traiter les Parsis d'idoltres.
Les brames,  qui leur religion mme ordonne le silence sur leurs
dogmes, refusent de les rvler; mais quelques Europens, qui, dans
ces derniers temps, ont eu connaissance de leurs livres, ayant rvl
leurs rites et leurs mystres, il s'leva de toutes parts des murmures
mls d'clats de rire qui interrompaient l'orateur. Un lama du Tibet
prtend que cette religion n'est qu'un mlange du paganisme des
occidentaux, ml grossirement  la doctrine spirituelle; et sur
l'expos qu'il fait de cette doctrine, il s'attire un reproche  peu
prs pareil d'un thologien catholique. Alors le lama prouve aux
chrtiens, par leurs auteurs mme, que cette doctrine tait rpandue
dans l'Orient plus de mille ans avant le christianisme.

Ces disputes ayant excit dans l'assemble un grand tumulte, les
lgislateurs, aprs avoir obtenu silence, non sans peine, rduisent la
question  savoir comment se sont transmises de peuple  peuple toutes
les ides mtaphysiques devenues opinions religieuses. Ils invitent
les hommes de l'assemble qui se sont occups de ces tudes,  lui
faire part de leurs lumires.

Alors s'avance un groupe form d'hommes qui abandonnent leurs divers
tendards (chaque religion, chaque secte avait le sien), et qui, sans
arborer d'tendard particulier, s'avancent dans l'arne; et l'un d'eux
prend la parole.

L'orateur, prenant la socit  son origine, tablit que, dans les
premiers temps, l'homme a model ses ides de l'tre suprme, sur
celle des puissances physiques qu'il a personnifies par le mcanisme
du langage et de l'entendement. Il en rsulta, dans les sicles de
cette grossire ignorance, que la divinit fut d'abord varie et
multiplie, comme les formes sous lesquelles elle parut agir: chaque
tre fut une puissance, un gnie; et l'univers, pour les premiers
hommes, fut rempli de dieux innombrables.

A la seconde poque, les besoins de l'agriculture ayant amen
l'observation et la connaissance des cieux, les ides prises dans un
systme astronomique firent envisager sous un nouveau point de vue les
puissances dominatrices et gouvernantes; et alors s'tablit le
_sabisme_ ou culte des astres.

Les progrs de l'astronomie avant fait saisir les rapports entre
telles toiles ou tel groupe d'toiles, et la raison de telle ou telle
production de la terre, ou l'apparition de tel animal, cette
production et cet animal devinrent des symboles dont le nom fut avec
le temps une source d'erreurs et d'quivoques; de-l le culte des
animaux, c'est--dire l'idoltrie.

Cependant il se faisait chaque jour de nouveaux progrs dans les
sciences, et le systme du monde se dveloppant graduellement aux yeux
des hommes, il s'leva dans les pays o les prtres taient
astronomes, diverses hypothses sur ses effets et ses agens; et ces
hypothses devinrent autant de systmes thologiques. On observa que
toutes les oprations de la nature, dans sa priode annuelle, se
rsumaient en deux principales, celle de produire et celle de
dtruire; on vit, dans la nature, deux puissances contraires, une
puissance de fcondit, de cration, une autre de destruction et de
mort. C'est la doctrine du dualisme, d'o dcoule celle des gnies,
des anges de bienfaisance, de science et de vertu, et celle des
gnies, des anges d'ignorance, de mchancet, de vice.

Les ides, en s'loignant de leur source, produisirent celle d'un
nouveau ciel, d'un autre monde, etc.

Enfin, les analyses savantes d'une physique perfectionne ayant fait
dcouvrir, dans la composition de tous les corps, un feu lmentaire
ou qui parat l'tre, de nouveaux systmes de thologie firent de Dieu
un tre  la fois effet et cause, agent et patient, principe moteur et
chose mue; d'autres, le sparant de la matire, l'appelrent me
intelligente, esprit; et les religions anciennes dcoulrent d'une de
ces sources.

Ici l'auteur appuie ses ides de toutes les ressources d'une vaste
rudition. Plusieurs de ces ides ne seront point nouvelles pour la
plupart des hommes instruits; mais ce qui lui appartient et ce qui
plaira  tous, ce sont les dveloppemens qu'il leur donne, et
l'intrt qu'il sait y rpandre. Cependant l'tendue qu'il leur donne
paratra sans doute excessive et trop hasarde. Il sera attaqu  la
fois par les partis rudits et les thologiens.

    Clamore incendunt coelum Trosque Latinique.

Ceux qui ont lu ou qui liront l'ouvrage de M. Volney, sentiront que ce
vers s'applique particulirement  un des chapitres de son livre, o
l'auteur parat avoir t emport trop loin par l'esprit systmatique.
Cette fois, les thologiens pourront avoir de leur ct quelques
philosophes, avantage auquel, depuis assez long-temps, ils ne sont
plus accoutums. M. Volney doit s'attendre  tre fortement rfut;
mais sans doute il s'est muni d'armes suffisantes contre ses
adversaires: il doit avoir le sentiment de sa force et se flatter
comme un des personnages de l'Enide.

    Se satis ambobus Teucrisque venire, Latinisque.

Revenons  l'orateur de M. Volney, dont le discours a mis en fureur
tous les thologiens de toutes les sectes. Les lgislateurs ramnent
la paix: un groupe d'hommes sauvages et simples font sentir aux
docteurs l'inutilit de leurs connaissances, et les embarrassent par
des argumens que leur simplicit mme rend premptoires. Les
lgislateurs ayant fait sentir que les causes de ces dissentimens
n'existaient pas dans les objets eux-mmes, mais dans l'esprit de ceux
qui contestaient, en concluent que, si les hommes veulent vivre en
paix, il faut tracer une ligne de dmarcation entre les objets
vrifiables, c'est--dire, qu'il faut ter tout effet civil aux
opinions thologiques et religieuses.

Ce rsultat, dsagrable aux prtres, excite leurs rclamations,
auxquelles on rplique par le rcit de la conduite qu'ils ont tenue
dans tous les sicles et dans tous les pays. Convaincus de la justice
de ces reproches, ils avouent leurs crimes, qu'ils excusent sur la
superstition des peuples et sur les besoins d'tre tromps, comme les
rois justifient leur despotisme par la disposition des peuples  la
servitude: deux profondes vrits que les lgislateurs recommandent au
souvenir des nations.

Cet ouvrage, fruit des mditations de plusieurs annes, avait t
commenc au moment o M. Volney, de retour en France, eut publi son
_Voyage de Syrie_. La rvolution franaise, en nourrissant les ides
dont le germe tait soutenu dans son Voyage, a mis le talent de
l'auteur au niveau de son sujet. Son talent s'est lev avec les
circonstances qui ont fait passer sous ses yeux le tableau des grands
vnemens qu'avait pressentis sa sagacit. Si quelques esprits svres
s'tonnaient de l'emploi qu'il a fait du merveilleux dans un crit de
ce genre, rempli de vrits austres, et quelquefois mme abstraites,
on pourrait rpondre que peut-tre n'existait-il pas d'autre moyen
d'en adoucir la scheresse, de les rendre sensibles, et de faire
briller d'vidence celles que, sans cet artifice, il et fallu
dvelopper longuement, avec fatigue pour ses lecteurs et pour
lui-mme. Egalement riche d'imagination et d'rudition, l'usage sobre
et mesur qu'il fait de l'un et de l'autre n'est pas le moindre loge
qu'on puisse faire de son ouvrage, quoiqu'elles n'y soient toutes les
deux qu'un mrite bien subordonn  celui de la philosophie forte et
profonde qui a dict cet excellent crit.




  SUR _l'loge historique de Louis-Joseph-Stanislas_ LE FRON,
    _premier Commandant de la Garde nationale de Compigne_; par M.
    CHABANON l'an, de l'Acadmie franaise, de celle des
    Inscriptions. (1791).


On peut compter, parmi les bienfaits de la libert, la juste
distribution de la louange publique. Rserve autrefois presque
exclusivement au rang,  la naissance, aux grandes places, elle tait
accueillie froidement par des hommes qui ne pouvaient y prtendre, qui
entendaient clbrer des vertus et des talens auxquels ils ne
croyaient gure, ou tout au plus, vanter des services rendus au
gouvernement pour obtenir ses rcompenses, et non pas  la nation pour
mriter son estime. Ces ides, quoique peu dveloppes dans des hommes
peu rflchis, n'en exeraient pas une influence moins relle,
dfavorable au pangyriste comme  son hros: nul intrt commun
n'attirait  eux ni l'auditeur ni le lecteur. La libert seule pouvait
crer cet intrt qui anime tout, qui paie d'un sentiment intime tous
les services rendus  l'tat, qui regarde comme une proprit
nationale toute vertu, tout talent, en quelque lieu de l'empire que
l'un ou l'autre se soit dvelopp. La mort du jeune Le Fron, qui fut
une calamit pour ses concitoyens  Compigne, fut ressentie
douloureusement, mme dans la capitale, quoiqu'occupe alors des plus
grands intrts. En le voyant pleur ou regrett par ceux qu'il avait
servis sur un thtre si resserr, on fut touch de la mort prmature
d'un jeune homme qui donnait de grandes esprances  la patrie. Honor
 Compigne de deux loges publics, un ami a senti le besoin de rendre
un troisime hommage  sa mmoire. M. Chabanon, li avec lui par les
mmes principes, par la passion de la libert et de l'galit qui les
animait l'un et l'autre, a rpandu quelques fleurs sur la tombe de son
ami.

Aprs avoir fait valoir les actions publiques du jeune Le Fron, il le
fait aimer en rvlant tous les sentimens honntes qui ne se
manifestent gure qu'aux yeux de l'amiti. Tel fut, entr'autres,
l'empressement avec lequel le jeune Le Fron satisfit au dcret qui
abolit la noblesse. Il avait, dit M. Chabanon, l'instinct naturel de
l'galit; et le dcret qui l'tablit entre les citoyens, ne fit que
promulguer une loi dj reconnue et sanctionne dans le fond de son
coeur. Cependant Le Fron tait domin d'une grande ambition, et
cette passion fut le mobile de sa vie entire.

Quel est donc, dit M. Chabanon, ce sentiment si puissant, qui obtient
de l'ambition l'abngation volontaire d'une distinction telle que la
noblesse? Quel est ce sentiment? Une humanit claire, qui fait
trouver plus de plaisir  se rapprocher de ses semblables, qu' les
dominer par sa naissance. Quel est ce sentiment? La conscience d'une
grande me, qui, remise au niveau de tous, se rend compte des moyens
qu'elle trouve en soi pour s'lever. Arrachons  l'orgueil du noble
l'aveu que dissimule sa rticence polie. Sa prtention mise  nu,
nonce dans toute son insultante franchise, est d'avoir, sur un grand
nombre d'hommes, un droit de mpris, bien avr, bien reconnu;
cependant, tandis qu'il exerce au-dessous de lui ce droit d'humiliante
supriorit, le noble d'une classe suprieure le foule et l'humilie
lui-mme. O l'admirable systme d'organisation morale et politique!
dont le vice de l'orgueil est le principe et le mobile, o le mpris,
de degrs en degrs, se transmet et s'change, o la classe infirme
supporte seule le fardeau de tous les mpris, o, vers le fate enfin,
comme vers la fin d'un cne along, un petit nombre d'hommes jouit
seul de l'abaissement de tous ses semblables. O sainte galit!
dtruis cet difice lev par la folie, et remets tous les hommes  ce
niveau qui les avertit de s'aimer.

Une autre singularit non moins grande, c'est que Le Fron avait t
pouss, par les circonstances,  devenir courtisan. C'tait l'effet de
cette mme ambition. Il avait obtenu une lieutenance dans les gardes
d'un des princes franais. Jamais homme n'avait mis plus de
disconvenance entre son tat et son caractre. On en jugera par ce
trait. C'est son ami qui parle.

Nous nous promenions ensemble dans la galerie de Versailles; il vit
passer l'un des favoris du prince qu'il servait; il le couvrit d'un
regard de mpris, accompagn de paroles injurieuses que je pouvais
seul entendre. tonn de cette brusque sortie, je lui en demandai la
raison: ce misrable, me rpondit-il, n'est occup qu' pervertir les
moeurs de mon prince. Eh! quoi, dira-t-on, les moeurs de Le Fron
taient-elles  tel point svres?.... Eh! faut-il tant de svrit
pour s'indigner qu'un vieux courtisan donne  l'un des enfans du trne
les premires leons du vice, et qu'il soit dot de riches pensions
pour salaire de sa coupable instruction?

L'orateur arrive au moment o la rvolution ouvre  son jeune ami une
carrire plus brillante. Il dploie, dans l'espace de deux ans, toutes
les vertus de la libert. Il sauve plusieurs citoyens, prvient divers
dsastres, rpare plusieurs calamits, protge ses ennemis personnels
en s'exposant lui-mme au danger, nourrit lui-mme les familles
pauvres de ceux que la sret publique le forait d'emprisonner dans
les premiers troubles.

En voyant ces effets de la libert sur une grande me, on est port 
croire, dit M. Chabanon, que cette passion occupe le centre de nos
affections les plus belles, qu'elles y rpondent, et que de ce centre
d'activit partent les mouvemens qui leur sont transmis et l'ardeur
dont elles se sentent enflammes. Nous ne transcrirons de ce morceau
que la rflexion suivante, qui peut en fournir plusieurs autres.

L'excellence de la libert n'est gure plus conteste que celle de la
vertu mme; et ce qui les rapproche encore davantage, c'est que le
vice est l'ennemi naturel de l'une et de l'autre. Que l'on cite un
seul homme, un seul homme de bien qui, plac entre la libert et le
gouvernement absolu, ait senti pencher vers celui-ci la prfrence de
ses dsirs; s'il exista jamais, l'auteur d'un choix si bizarre,
l'estime et l'admiration du moins n'ont pas consacr sa mmoire; et
tandis que la libert conduit en triomphe aprs elle des millions de
hros qu'elle immortalise, le despotisme dvoue ses partisans, ses
lches satellites  une honteuse obscurit, ou  une libert pire que
l'oubli.

J'ai vu des militaires franais, poursuit M. Chabanon, colorer 
leurs propres yeux du beau nom d'amour pour leur roi, leur rpugnance
pour la libert. Aveugles que vous tes, qui pensez qu'un roi, pour
tre heureux, doit tre tout-puissant, lisez donc l'histoire de
Marc-Aurle, de ce prince  qui l'on n'en compare aucun autre: il
venait au snat dposer l'excs de son autorit, courber
majestueusement, sous le joug de la loi, cette tte, la premire du
monde: il demandait  la loi de restreindre ses pouvoirs; et c'est en
se faisant un monarque moins puissant, qu'il s'est cr le plus grand
de tous les hommes: et vous plaignez la condition de Louis XVI,
lorsqu'on l'gale  celle du sage Antonin!

Quelque agrable que soit la lecture de cet crit, nous aurions
peut-tre nglig d'occuper le public d'une production peu
volumineuse, si elle n'et t rehausse  nos yeux par un singulier
contraste entre la manire dont l'auteur parle de la libert et les
effets affligeans pour lui-mme, dont elle est, sinon la cause, au
moins l'occasion. Ceux qui ne croyent pas  la vertu, auront quelque
peine  concevoir que M. Chabanon, au moment o sa ruine dj
commence, est acheve par le dsastre de Saint-Domingue, crive 
l'un de ses amis, ces propres paroles: Ceux qui accusent de ce
malheur la rvolution, sont des fous ou des hommes stupides: elle a pu
y contribuer, mais la cause vritable est le froce enttement des
colons  vouloir changer les hommes en btes pour le service de leurs
sucreries; ces gens-l admettraient le procd chimique qui changerait
en or le sang humain. Ce qui enrichit l'tat et moi, diraient-ils,
est de toute justice et d'une politique suprieure. Si la terre leur
reste, ils tenteront encore d'y mettre des esclaves. Je doute que
cela leur russisse.

Ce peu de lignes fait voir qu'il n'est pas vrai que tous les colons se
ressemblent.




  SUR l'ouvrage intitul: _Lettres sur les Confessions de J.-J._
    ROUSSEAU; par M. GINGUEN.


Cinq hommes clbres ont form et en partie effectu le projet hardi
de se peindre eux-mmes, et se montrer tels qu'ils taient. Saint
Augustin, Montaigne, Cardan, le cardinal de Retz, J.-J. Rousseau: mais
le sacrifice complet de l'amour-propre, si difficile  consommer, n'a
pu l'tre que par les deux derniers, Cardan et Jean-Jacques. Saint
Augustin, en dgradant l'homme de la nature pour le montrer agrandi
par le christianisme, trouvait, dans les dispositions de ses lecteurs,
le remde aux blessures que son amour-propre s'tait faites 
lui-mme, et peut-tre ses blessures taient une jouissance de son
amour-propre.

Montaigne, restant toujours aimable au milieu des vices et des dfauts
qu'il reconnat en lui, laisse voir trop de vanit dans ses aveux,
pour qu'on ne croie pas qu'il s'est permis des rticences; et
Jean-Jacques l'accuse nettement de la caresser plus qu'il ne
l'gratigne.

Le cardinal de Retz, au commencement de ce sicle, tonna ses lecteurs
par sa franchise; un prtre, un archevque, se dclarant factieux,
conspirateur, libertin, scandalisa la France: c'tait une confession
de ses crimes, de ses pchs; mais cette confession tait faite par
l'orgueil, et par plus d'une espce d'orgueil, celui de la naissance,
celui du gnie, etc.

Restent Cardan et Rousseau; dans ceux-ci, le sacrifice parat complet,
en ce qu'ils avouent des fautes avilissantes, et des actions qui
semblent dgrader entirement le caractre, sans laisser 
l'amour-propre le plus petit ddommagement. A cet gard, ils peuvent
passer pour des phnomnes; Cardan surtout, qui va mme plus loin que
Rousseau, et qui se montre abject comme pour le plaisir de l'tre. Son
livre excita la plus grande surprise dans l'Europe; mais tout se
passait entre des savans et des littrateurs: cette bizarrerie fut
bientt oublie.

Il n'en sera point ainsi de J.-J. Rousseau; son gnie, ses succs, son
nom, le nom de ceux dont il fait la confession en mme temps que la
sienne, le rapport de cet crit  ses ouvrages les plus clbres,
l'influence des vnemens de sa vie sur son caractre, de son
caractre sur son talent, les rsultats de morale et d'instruction que
prsentent ces rapprochemens, toutes ces causes assurent aux
Confessions de Jean-Jacques, sinon le mme degr d'estime, au moins la
mme dure qu' ses meilleures crits. C'est le sentiment confus de
cette vrit qui sembla redoubler, aprs sa mort, la haine de ses
ennemis, lorsqu'ils apprirent que J.-J. Rousseau avait en effet
compos les Mmoires de sa vie. La mort prmature des dpositaires
successifs de son manuscrit le rendit public avant l'poque dsigne
par Rousseau; et ses ennemis subirent, de leur vivant, la punition
qu'il ne rservait qu' leur mmoire. Mais il faut avouer que celle
de Rousseau en parut avilie. L'aveu d'une bizarre disposition au
larcin, de l'abandon d'un ami dlaiss au coin d'une rue, d'une
calomnie qui entrana le dshonneur et la ruine d'une pauvre
domestique innocente, la rvlation de toutes les fautes d'une
jeunesse aventurire expose  tous les hasards que poursuivent
l'indigence, enfin le coupable et systmatique garement d'un pre qui
envoie ses cinq enfans  l'hpital des enfans trouvs: voil ce
qu'apprit avec surprise une gnration nouvelle, remplie d'admiration
pour Rousseau, nourrie de ses ouvrages, non moins prise de ses vertus
que de ses talens, qui, dans l'enthousiasme de la jeunesse, avait
marqu les hommages qu'elle lui rendait, de tous les caractres d'un
sentiment religieux. C'est de cette hauteur que J.-J. Rousseau
descendit volontairement. Nous ajoutons ce dernier mot, parce qu'en
effet, comme l'observe trs-bien M. Ginguen, plusieurs de ces fautes
taient ignores, et pouvaient rester ensevelies dans l'obscurit de
sa malheureuse jeunesse, parce qu'il pouvait se permettre une
demi-confession, rdige avec cette apparente franchise qui en impose
beaucoup mieux qu'une dissimulation entire, et que la postrit,
prenant dsormais pour rgle ce qu'il aurait avou dans ses Mmoires,
et mis le reste sur le compte de la calomnie.

L'auteur de ces lettres entre ensuite dans le dtail des causes
caches qui ont fait pousser tant de clameurs contre les Confessions
de Jean-Jacques au moment o elles parurent, et il rvle le secret de
plusieurs amours-propres. Dveloppant ensuite le caractre de Rousseau
d'aprs lui-mme, il rapproche les contrastes dont il tait compos;
il explique avec finesse, ou excuse avec l'indulgence qu'on doit aux
passions, mres du gnie, plusieurs fautes de son jeune ge, que lui
reprochent avec amertume des hommes qui, lvs dans le sein d'une
aisance heureuse, n'ont t mis  aucune des preuves rserves 
Rousseau.

Au reste, M. Ginguen insiste sur la diffrence de deux poques en
effet trs-distinctes, dans la vie de Jean-Jacques, dont la seconde
est celle qu'il appelle lui-mme celle de sa grande rforme; et c'est
celle qui est la plus intressante, par l'essor de ses talens et par
le dveloppement de son gnie. C'est ici que la tche de l'apologiste
devient plus facile. Les torts qu'on reproche  Rousseau sont lis 
l'histoire littraire de cette poque, encore prsente au souvenir
d'un grand nombre de contemporains. Dans cette partie embarrassante et
difficile de son ouvrage, M. Ginguen sait allier au vif intrt qu'il
prend  la mmoire de Jean-Jacques, l'admiration ou l'estime due aux
talens de ses adversaires; et dans une cause qu'il affectionne
vivement, il montre la plus exacte impartialit. Appuy de faits, de
dates, de preuves qui paraissent sans rplique, il discute, il
raisonne, il conclut en faveur de Rousseau, et semble garder en
rserve, pour ses ennemis, une partie de l'indulgence qu'il demande et
qu'il obtient pour les fautes de ce grand homme.

Il sait, en convenant de ses torts, le faire aimer: c'est ce qu'il y
avait de mieux  faire. Les maux qu'il a soufferts et le bien qu'il a
fait: voil ses titres et son excuse. Qu'on se reprsente, d'une part,
le tort de sa socit, les opinions tablies dans le temps o Rousseau
a vcu dans le monde, c'est--dire  l'poque de ses succs; qu'on se
figure, de l'autre, Jean-Jacques au milieu de ces conventions
absurdes, dont la plupart sont si bien juges maintenant; qu'on se
rappelle ses gots, ses habitudes, son attachement aux convenances
naturelles et premires, et qu'on juge de quel oeil il devait voir les
convenances factices que la socit leur opposait, l'importance mise
aux petites choses, la ncessit de dfrer aux sottises respectes,
aux sots en crdit; la tyrannie des riches, leur insolence polie,
l'orgueil qui, pour se mnager des droits, se dguise en bienfaisance;
la fausset du commerce entre les gens de lettres et les gens du
monde: on sentira ce que de pareilles socits devaient tre pour
Rousseau, et ce qu'il tait lui-mme pour elles. C'est l que se
formrent les inimitis qui empoisonnrent le reste de la vie de
Jean-Jacques, et qui l'engagrent dans une lutte o il ne pouvait
avoir que du dsavantage. Lui-mme en avait le sentiment; il savait le
parti que ses ennemis tireraient de ses vivacits brusques, de ses
tourderies passionnes; et dispos sans doute  la dfiance,
quoiqu'il ait prtendu le contraire, il parvint  tourner cette
disposition contre lui-mme,  en faire le tourment de sa vie, 
n'oser plus risquer ni un pas ni un mot; enfin  justifier l'heureuse
application que M. Ginguen fait  Rousseau de deux vers de l'Arioste,
_de souponneux qu'il tait d'abord, il tait devenu le soupon mme_.

Cet ouvrage, qui fera beaucoup d'honneur  l'esprit et  la sagacit
de M. Ginguen, sera lu avec plaisir de tous les amis de Rousseau,
expression  laquelle nous ne nous rduirions pas, si maintenant elle
ne signifiait  peu prs le public tout entier. C'est le servir
utilement que de lui prsenter l'analyse de l'me et du caractre des
grands hommes; ils sont en quelque sorte des varits de l'espce
humaine qu'il faut tudier  part, tude qui perfectionne la
connaissance de l'espce mme.




  Sur l'ouvrage intitul: _La Police dvoile_; par Pierre
    MANUEL.--1792.


On se rapple l'effet qu'a produit le livre intitul _la Bastille
dvoile_. Celui-ci est d'un autre genre, mais son succs ne sera pas
moins grand. L'un prsente le despotisme dans toute son horreur,
l'autre dans toute sa bassesse; et en rapprochant ces deux livres, on
peut dire:

    Le ciel voulut ici rassembler tous les crimes.

Il est un grand nombre de lecteurs  qui ce livre n'apprendra que peu
de chose; et ce sont ceux qui, ayant vcu _dans le monde_, comme on
s'exprimait il y a deux ans, connaissant une partie de ses iniquits
et de ses scandales, pourraient aisment deviner le reste. Mais le
recueil offrira  la gnration naissante, aux Franais placs loin de
la capitale, surtout aux trangers, la peinture d'un tat de choses
dont il est presque impossible de se faire l'ide; et sans doute ils
le considreront comme une des causes qui a le plus concouru  la
rapidit de la rvolution qui les tonne. Ils verront que le premier
moment o tant de chanes sont tombes des mains d'un peuple ainsi
garrott, a du tre un moment terrible. Ils cesseront d'tre surpris
que le sentiment d'un malheur commun ait d'abord runi toutes les
classes contre les agens d'une autorit maintenue par de pareils
moyens. Enfin, ils verront comment la rvlation progressive de tant
de honteux mystres a nourri l'enthousiasme des Franais pour une
constitution nouvelle, et a fait de la libert une passion constante,
qui, en s'clairant de toutes les lumires, cherche  se fortifier de
tous les appuis.

Il restera pourtant, aprs la lecture de ce recueil, un grand sujet de
surprise pour ceux qui pensent qu'une entire perversit des moeurs
est un obstacle ternel  la libert. C'est une maxime rpandue et
accrdite par les oppresseurs de toute espce, que les nations
vieilles et corrompues ne peuvent revenir  la libert, qu'elle n'est
faite que pour les nations neuves et _vierges_; et comme la ntre
n'est ni neuve ni _vierge_, ils en concluaient que nous tions des
insenss de vouloir tre libres. Ainsi, le prix des soins qu'avait
pris le despotisme, de corrompre les moeurs, devait tre la perptuit
du despotisme. Cet argument ne laissait pas que d'branler d'assez
bons esprits: heureusement, il s'en est trouv de meilleurs. Ceux-ci
ont dit aux nations que les lumires pouvaient leur tenir lieu de
virginit; que si, au courage de conqurir la libert, elles
joignaient les lumires requises pour crer un ordre social qui ft
natre et encouraget les vertus et non pas les vices, elles
arriveraient, vierges ou non, au but de toute socit politique, le
bonheur de tous, ou du moins de l'immense majorit. C'tait l une
hrsie il y a quelques annes; mais il parat qu'elle s'accrdite de
jour en jour.

Nous n'arrterons point les yeux de nos lecteurs sur toutes les
turpitudes dvoiles dans ce livre. Ce n'est pas  la malignit
humaine que nous le recommandons, mais  la curiosit philosophique.
Au reste, l'quit demande qu'on n'accorde pas le mme degr de
croyance  toutes ces anecdotes. Un trs-grand nombre ne sont que des
notes donnes par les inspecteurs ou espions de police  leur gnral.
On sait la confiance due  de pareils tmoins, qui mesuraient la
vraisemblance d'une aventure sur la grandeur du scandale; qui
faisaient leur cour  monseigneur, en l'amusant et en le mettant 
porte de faire sa cour et d'amuser le roi. Le porte-feuille de ces
messieurs devenait le rendez-vous de tous les bruits de ville, de
toutes les dlations de haine. La seule envie de se divertir, ou de
montrer de l'esprit, suffisait pour engager les rdacteurs du bulletin
 charger leurs rcits de circonstances controuves, mais plaisantes;
les mauvaises moeurs publiques supplaient abondamment aux preuves qui
manquaient; et un tmoin oculaire, qui et rtabli le fait en
supprimant une circonstance fausse, mais plaisante, aurait t trait
de pdant, et aurait eu pour rponse: _est-ce que cela n'tait pas
mieux de l'autre manire?_ C'est ce que l'auteur du recueil n'ignorait
pas; et cette rflexion aurait d lui faire supprimer les noms d'un
grand nombre de personnes compromises dans ce rpertoire de police; il
faut esprer que l'indulgente justice du public rparera cette faute,
en ne faisant pas d'attention aux personnes, en ne s'occupant que des
choses, en ne regardant les individus cits que comme des noms en
l'air, de pures abstractions.

Il serait inutile d'exiger du public la mme indulgence pour ceux qui
ont pris la peine de se dgrader eux-mmes d'une manire authentique,
en crivant les lettres signes de leur nom, et imprimes
figurativement dans ce recueil. Que rpondre? Ce sont eux-mmes qui
sont leurs propres dlateurs. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'entrer
dans leur peine. On dit qu'elle est trs-grande. On prtend que
plusieurs mme ont dj quitt Paris. Il y en a de pires, et ceux-l
resteront. Il est vrai que quelques-uns y sont retenus par leurs
places et par le patriotisme subit qu'ils ont montr en remplacement
du zle qu'ils avaient vou au despotisme prcdent. Ce recueil qui
les dsoriente, les rendra plus circonspects et moins prompts 
susciter contre eux de justes ressentimens par des provocations
gratuites. Quand l'antre de Cacus fut ouvert par le sommet, Cacus
trembla.... mais ceci devient srieux. Revenons  la police de Paris,
devenue elle-mme la dlatrice des dlateurs, par les suites de cette
malheureuse journe du 14 juillet.

Si l'on veut se faire une ide juste de ce qu'tait l'tat des gens de
lettres en France avant la rvolution, il faut parcourir, dans ce
livre, le chapitre intitul: _de la Police sur la librairie, sur les
gens de lettres, sur les censeurs royaux, sur les nouvelles  la main,
sur les comdiens_. On a quelque peine  comprendre comment la raison
a pu se faire jour  travers tant d'obstacles. Il faut voir nos
meilleurs crivains rduits  flatter un lieutenant de police, 
caresser un censeur,  tromper un ministre et tous ses agens. Voltaire
mit peut-tre plus de temps  intriguer pour faire reprsenter
_Mahomet_, et  prvenir les dangers que pouvaient attirer sur lui
l'impression et la publication de son ouvrage, qu'il n'en mit  le
composer. Un de _messieurs_ fut trs-scandalis  la premire
reprsentation de cette comdie; c'est ainsi qu'on dsignait Mahomet
dans la grande chambre. Aussitt cette comdie est dnonce par M.
Joly de Fleury. Voil Voltaire entre le parlement, le cardinal de
Fleury, M. de Maurepas, le lieutenant de police Marville, et se
moquant d'eux tous comme de raison. On convient que la pice sera
retire du thtre, et qu'elle ne sera point livre  l'impression.
Par malheur, Voltaire se laisse drober son manuscrit; il se plaint de
ce vol au lieutenant de police, crit au cardinal pour obtenir qu'on
prvienne l'impression; il avait pris soin que cela ft impossible. Il
crit aux ministres pour se plaindre de ce contre-temps, qu'ils
avaient prvu; et l'auteur de Mahomet en est quitte pour quelques
complimens pistolaires, en dpit du parlement, toujours furieux
contre cette _comdie_ de Mahomet, toute propre, disaient messieurs, 
produire des Ravaillac, quoique l'objet de la pice soit de dessiller
les yeux et d'arracher les poignards aux Ravaillac.

Il est heureux que Voltaire ait joint  ses talens celui de parvenir 
faire jouer ses tragdies, et de se tirer ensuite des embarras
qu'elles lui causaient. Si quelques moralistes svres lui
reprochaient trop durement cette souplesse flexible et cette habilet
en intrigues, nous rpondrions pour lui, que, dans son dessein de
_dniaiser_ les Franais, il sacrifiait  ce grand but plusieurs
considrations d'un ordre infrieur; qu'en faveur de cette intention
philosophique, il se donnait l'absolution de ces petites peccadilles
en morale; qu'enfin, il tait naturellement espigle, et qu'aprs
tout, les plus honntes gens d'alors succombaient  la tentation de se
moquer du gouvernement: car cela s'appelait gouvernement. Ce
gouvernement tait si tonn de l'tre, si inquiet, si peu sr de sa
force, qu'il avait peur de tout. C'est un plaisir de voir ses transes
 l'occasion du grand livre de madame Doublet. C'tait un rpertoire
de nouvelles dont les faiseurs de bulletins trouvaient le secret
d'attraper quelques bribes, accident qui alarma plus d'une fois Louis
XV; c'tait une grande affaire que ce livre de madame Doublet, 
laquelle on essaya vainement d'imposer silence. Mais, dira-t-on,
pourquoi ne pas enfermer madame Doublet? L'objection est forte. Oui:
mais il faut savoir que madame Doublet tait femme de _bonne
compagnie_, qu'elle _tenait  tout_, qu'elle tait parente de M.
d'Argenson, de M. de Choiseul. Il faut donc traiter avec madame
Doublet, et capituler avec la toute-puissance du grand livre. C'tait
un tribunal d'opinions prives qui prparait l'opinion publique,
toujours favorable  ceux qui contrariaient le despotisme. Plus d'une
fois il fut forc de reculer devant ce tribunal, comme pour annoncer
avec quelle clrit il devait fuir un jour devant l'opinion
nationale.

Ce peu de pages suffit pour inspirer le dsir de parcourir un recueil,
qui, en prsentant aux Franais le tableau de leurs moeurs,  l'poque
de leur rgnration, leur offre des motifs nouveaux de bnir la
rvolution qui les soulve hors de cette fange, et en mme temps,
montrant aux trangers l'amas des chanes et des liens de toute espce
sous lesquels gmissait la nation franaise, les met  la porte
d'valuer les reproches que le despotisme expirant a multiplis contre
la libert naissante.

Nous ne terminerons pas cet article sans recommander  la curiosit de
nos lecteurs un morceau sur la police de Londres. L'auteur y relve
plusieurs abus monstrueux qu'on s'tonne de trouver chez un peuple
cit si long-temps pour modle des peuples clairs. Mais ce qui
surprend davantage, et mme au point d'exiger confirmation pour tre
cru, c'est l'excs de misre d'une immense portion du peuple. Il porte
 deux cents mille hommes le nombre de ceux que cette misre accable
dans des quartiers de Londres presque inconnus des trangers. Le
dtail o il entre  cet gard fait frmir. Si ce tableau est fidle,
les consquences peuvent tre funestes  la veille des secousses qui
menacent le gouvernement. Rapprochons de ce tableau les mots de la
ptition faite par une socit nombreuse et respecte, celle des amis
de la constitution, Nous croyons qu'il est impossible aux gens sages
de ne pas s'apercevoir que le temps approche o la justice sera exige
d'un ton assez ferme pour ne pouvoir tre refuse, quelque pnible
qu'il puisse tre pour certaines personnes de souscrire  cette
demande.

Dans un pays o l'on parle ainsi, et au sein d'une capitale, o une
immense population prsente l'aspect d'une misre hideuse, telle qu'on
ne peut s'en former l'ide, en comparant les quartiers qu'ils habitent
avec ceux qu'habite  Paris la classe la plus indigente (ce sont les
termes de l'auteur); dans un tel tat de choses, combien de temps
peuvent subsister les abus politiques dont se plaignent en Angleterre
les amis de la constitution, amis de la rvolution franaise? Question
intressante et digne d'occuper le cabinet de Saint-James.




  SUR les _Mmoires du comte de Maurepas, ministre de la
    marine_.--1792.


Ceux qui, sur le titre de ce livre, et sur le nom de son auteur, qui a
t long-temps ministre, et qui l'tait quand il crivit,
s'attendraient  lire les mmoires d'un homme d'tat, seraient bien
tromps. Si l'on excepte deux morceaux qui font une partie du 3e
volume, et qui sont une espce de compte rendu au roi, en 1730, sur le
commerce extrieur du royaume et sur les encouragemens dont il est
susceptible, on ne trouve rien d'ailleurs qui concerne la politique et
le gouvernement; on peut mme douter que ces deux morceaux soient du
comte de Maurepas, attendu l'usage, assez gnralement tabli dans le
ministre, d'emprunter la plume d'un premier commis pour ces sortes de
pices ostensibles, dont un ministre se faisait honneur dans le
conseil, mais que rarement il tait en tat de faire lui-mme. Plus
cet usage tait commun, plus les exceptions taient remarques; elles
sont si connues des gens instruits que je ne crains pas qu'on m'accuse
d'avoir voulu les dissimuler pour gnraliser le reproche. On n'ignore
point, par exemple, que M. Turgot et M. Necker ne se servaient que de
leur plume, et auraient eu tort d'emprunter celle d'aucun autre. Ce
n'est pas que, dans cette tourbe si superficielle, qu'on appelait le
grand monde, on n'ait rpt mille fois que Thomas tait le _faiseur_
de M. Necker, et que les conomistes qui entouraient Turgot, taient
les rdacteurs de ses dits. Ces propos de l'ignorance ou de l'envie
taient fonds principalement sur l'opinion reue, qu'un homme en
place ne faisait rien par lui-mme. On oubliait que MM. Necker et
Turgot taient hommes de lettres dans toute l'tendue de ce terme; et
les hommes  porte de voir et de juger ne pouvaient s'empcher de
rire, quand ils entendaient affirmer, avec un grand srieux, que
Thomas _faisait les ouvrages_ de M. Necker, quoiqu'il n'y et pas le
moindre rapport entre le style et la manire de ces deux crivains.
Ces mmes hommes qui savaient que l'abb de Boismont avait fait le
prambule fameux du fameux lit de justice de 1765, savaient aussi que
si le chancelier Maupeou tait hors d'tat de rien crire qui
approcht de ce prambule, aucun des conomistes, amis de Turgot,
n'crivait aussi bien que lui, mais cela n'empche pas que tous ces
ridicules ou-dire ne se rptent dans des recueils d'anecdotes
reproduits sous toutes les formes, commands  tant la feuille par des
libraires avides, composs par de _pauvres diables_ qui n'ont jamais
rien vu, et reus comme parole d'vangile par des sots qui croient y
entendre finesse.

Il n'est pas  craindre du moins que l'on conteste au comte de
Maurepas ses Mmoires: ils sont crits avec une telle ngligence et en
si mauvais langage, qu'il n'y a personne qui n'ait pu les faire: ils
ressemblent assez, pour le style, au _grand livre de madame Doublet_,
et aux _Mmoires de Bachaumont_ (dont on a fait depuis les _Mmoires
secrets_); mais il y a cette diffrence essentielle que ceux-ci,
rdigs par quiconque apportait sa nouvelle, ou, faute de mieux, par
un valet de chambre du vieux prsident de Bachaumont, sont remplis de
sottises et de faussets, et que les Mmoires de Maurepas, quoique
roulant, le plus souvent, sur d'assez petits objets, sont du moins
l'ouvrage d'un homme qui voit les choses de prs, et qui sait
d'origine ce que le public ne sait qu'aprs et avec le temps. Ils sont
donc, sous ce point de vue, trs-curieux: on peut d'ailleurs s'assurer
de la vracit de l'auteur, en rapprochant son rcit de beaucoup
d'autres Mmoires que nous avions dj sur la fin du rgne de Louis
XIV, sur la rgence, sur le rgne de Louis XV; poques qui nous sont
aujourd'hui, grce  tant de secours, assez bien connues jusques dans
les dtails les plus secrets, pour qu'il soit facile  prsent d'en
faire une histoire aussi fidle qu'instructive.

Ces Mmoires ont un autre avantage, c'est de faire bien connatre leur
auteur, et de confirmer l'opinion qu'il laissa de lui, lorsque,
rappel au gouvernement par un hasard imprvu et sans exemple, dans un
ge qui est celui de l'exprience et de la sagesse, aprs trente ans
de retraite qui supposent de longues rflexions, prs d'un jeune roi
dont il avait toute la confiance, il n'apporta pas dans
l'administration une seule ide qui pt faire voir qu'il avait tir
quelque profit de ses annes, de son exprience et de sa retraite. Il
revenait cependant avec des prsages avantageux. Il avait t renvoy
en 1749, pour avoir choqu une favorite, et cela seul tait un titre
de popularit; il passait pour aimer les lettres, et c'tait  lui que
les philosophes avaient ddi l'_Encyclopdie_. Ennemi des
perscutions religieuses qu'exerait le cardinal de Fleury avec un
grand air de bnignit; assez favorable  la libert d'crire et de
penser, autant du moins qu'un ministre pouvait l'tre sous Louis XV,
on pouvait prsumer que, sous un nouveau rgne qui annonait toute
sorte d'encouragemens et de rformes, il serait jaloux d'y contribuer
autant que lui permettait la place minente qu'il occupait. Mais ds
qu'il y fut, il parut galement au-dessous et de ce qu'il pouvait par
cette place, et de ce qu'on avait espr de son retour. Il n'affecta
que la supriorit d'un vieux courtisan dans l'art de se maintenir, et
la facilit de mettre sa vieillesse au ton d'une jeune cour, de lui
tracer mme des leons d'insouciance et de frivolit, et de dire le
premier bon mot du quart-d'heure sur chaque vnement du jour. Ce qui
se fit de bien dans quelques parties, il le laissa faire sans y
prendre part, et fit congdier les ministres qui l'avaient fait, ds
qu'ils ne parurent pas assez dpendans de lui. Il ne tmoigna pas le
moindre intrt pour les lettres; il n'eut pas mme l'esprit d'oublier
ses petites animosits contre Voltaire, pour se faire honneur
d'appeler  Versailles cet illustre vieillard qui avait la faiblesse
de le dsirer; et il eut la maladresse de laisser voir  la France et
 l'Europe que l'opinion publique tait devenue une puissance bien
prpondrante, puisque Paris dcernait  Voltaire des honneurs sans
exemple, dont la cour demeurait spectatrice immobile et muette, entre
les rclamations furieuses de l'archevque et du clerg, et les
sourdes menaces du parlement. Il n'a pas chapp aux observateurs que
ce triomphe inoui qui consterna Versailles, o l'on osait  peine en
parler, et plusieurs circonstances singulires du sjour de Voltaire 
Paris, taient un des vnemens publics qui annonaient dj un grand
changement dans les esprits.

Tout ce caractre du comte de Maurepas se trouve dans ses Mmoires:
pour peu qu'on y porte un oeil attentif, on y voit ce fond de
frivolit, cette vanit jalouse, ce got et cette habitude des petites
choses qui taient ses qualits distinctives. Ils offrent l'extrait de
_cinquante-deux_ volumes, rdigs entre lui et son secrtaire Sal, en
partie pendant le cours de son ministre, et avec le plus grand soin.
Qui croirait que ces 52 volumes, composs par un homme qui devait tre
occup d'objets si importans, ne continssent gures,  en juger par
l'extrait, que les petites anecdotes, les petites intrigues, les
petites histoires de la cour et de la ville, ne fussent, en un mot,
qu'une espce d'_Ana_, ramass (pour me servir ici des jolis vers de
Gresset, qui viennent fort  propos)

    Par un de ces oisifs errans,
    Qui chaque jour, sur leur pupitre,
    Rapportent tous les vers courans,
    Et qui, dans le changeant empire
    Des amours et de la satire,
    Acteurs, spectateurs tour  tour,
    Possdent toujours  merveille
    L'historiette de la veille
    Avec l'tiquette du jour?

Qui croirait qu'on y emploie la moiti d'un volume  nous faire
l'histoire dtaille et raisonne du _Rgiment de la calotte_? sottise
aujourd'hui si profondment oublie, que bien des lecteurs demanderont
ce que c'est (et je leur en saurai bon gr); que cette histoire,
enrichie d'une foule de pices justificatives, ne nous est donne que
comme une trs-faible partie de la _grande histoire de ce rgiment_,
digne ouvrage d'un ministre d'tat; qu'on nous assure qu'elle contient
plus de quatre cents pices contre Voltaire seul (jugez du reste!);
qu'enfin ce rare morceau commence ainsi: _Un des plus beaux monumens_
de l'histoire du dix-huitime sicle, est, _sans contredit_, celui du
_rgiment de la calote_. Et qu'on n'imagine pas que c'est une
ironie; rien n'est plus srieux; la suite ne permet pas d'en douter:
j'y reviendrai tout  l'heure.

Le comte de Maurepas fait de justes reproches au cardinal de Fleury
sur l'abandon o il laissa la marine, sur son ridicule enttement pour
la bulle, sur son dvoment servile  la cour de Rome, et sur les
oppressions arbitraires dont les jansnistes furent les victimes: il a
raison; mais ce qui fait voir que ce n'est pas par un esprit de
justice, c'est qu'il n'en rend aucune  ce que ce ministre a fait de
bon, au soin qu'il eut d'carter de nous la guerre, surtout avec les
Anglais; repos ncessaire, qui donna le temps  la France de revenir
de l'puisement des dernires annes de Louis XIV et des secousses du
systme, et qui la rendit, vers l'an 1740, aussi riche et aussi
florissante qu'elle avait jamais pu l'tre sous un gouvernement
absolu. Il dnigre beaucoup toute la politique extrieure du cardinal,
 l'poque de la guerre de 1734; et il est de fait que cette guerre
est la seule du rgne de Louis XV qui ait t bien entendue, la seule
qui ait t heureuse sous tous les rapports, d'abord parce qu'elle fut
trs-courte (ce qui prouve que les mesures taient bien prises);
ensuite parce qu'on n'y eut que des avantages, et qu'ils cotrent
peu; enfin parce qu'elle diminua capitalement la puissance de la
maison d'Autriche en Italie, o la maison de Bourbon acquit le trne
de Naples et de Sicile; enfin, parce qu'elle augmenta de la Lorraine
et du Barrois la puissance territoriale des Franais.

Il montre beaucoup d'humeur contre les premires matresses de Louis
XV; mais en examinant l'tat des choses au moment o il crivait, on
sent trop que sa censure n'a pour fondement, ni la morale, ni la
politique. Pour la morale, il ne se montre nulle part austre en
principes, et il en tait fort loign: on pourrait mme, en se
rappelant la rputation du comte de Maurepas en fait de galanteries,
lui citer la fable du _Renard sans queue_, qui voulait l'ter  tous
ses confrres les renards. Pour la politique, il faut se souvenir que,
de son aveu, madame de Mailly ne se mla de rien que d'aimer le roi,
et ne cota rien  la France; quant  elle, il lui en cota le long
repentir d'une faiblesse excusable et passagre, repentir qui dura
toute sa vie, et dont la justice du peuple se souvint plus que de sa
faute; qu' l'gard de madame de Chteauroux,  l'instant mme o il
se dchane contre elle (tous ces crits ont une date marque), elle
montrait un caractre noble et lev, attest par tous ses
contemporains; elle voulait faire de son amant un homme et un roi;
elle le dterminait  se mettre  la tte de ses armes, dmarche qui
le rendit si cher alors  tout un peuple facilement enthousiaste, et
qui rellement lui faisait honneur; elle voulait qu'il sortt de son
indolence et gouvernt par lui-mme: il en existe des preuves. Sa
mort, aussi affreuse que subite, fut attribue au poison; et pour
cette fois, ce crime, toujours si aisment souponn et si
difficilement prouv, n'tait pas sans vraisemblance. Il est permis de
prsumer que l'animosit que le comte de Maurepas montre contre elle,
et qu'il signala de mme contre celle qui lui succda, n'tait au fond
qu'une jalousie d'autorit.

A considrer la chose en elle-mme, ce n'est pas un plus grand tort
dans un roi que dans un autre homme, d'avoir des matresses, quand il
n'est pas assez heureux pour trouver auprs de lui un bonheur
lgitime, assurment le plus dsirable de tous, mais qui ne dpend pas
toujours de nous: ce qui est important et difficile, c'est de ne pas
donner son autorit avec son coeur; et pourtant nous en avons vu un
exemple dans un prince naturellement passionn pour les femmes, Henri
IV; ses amours n'influrent point, du moins dans les choses graves,
sur son gouvernement. Il soutint constamment son ami Sully contre
toutes ses matresses; on sait mme qu'il alla jusqu' donner un
soufflet  la plus emporte de toutes, la marquise de Verneuil. Ce
soufflet n'est peut-tre pas ce qu'il y a de plus louable; ce pouvait
bien n'tre qu'une vivacit d'amant; mais ce qui est d'un homme et
d'un roi, ce sont ces paroles que tout le monde a retenues: Apprenez,
madame, que je trouverai plutt dix matresses comme vous, qu'un
ministre comme lui. Quand la conduite rpond  un tel langage, et
que, le lendemain, la matresse, aprs avoir bien pleur, est oblige
de faire les premires dmarches prs du ministre qu'elle voulait
renvoyer; quand, depuis ce temps, elle, n'ose plus ouvrir la bouche
contre lui, cela est peut-tre plus beau que de n'avoir point de
matresses. Ainsi, loin de dire comme Bayle (qui a laiss, je ne sais
comment, chapper de sa plume cette phrase grossire et ridicule): Il
n'a manqu  Henri IV, pour sa gloire, que de n'tre pas eunuque; je
dirai: rien n'a manqu  sa gloire, puisqu'il a eu celle de rgner
mme sur ses passions.

L'auteur des Mmoires, en remontant jusqu'aux derniers temps de Louis
XIV, fait un prcis de la naissance et des commencemens de la clbre
Maintenon et des principaux vnemens de sa vie. Il n'y a l que ce
qui a t crit partout; mais  propos de la prdiction qui lui fut
faite par un maon, qu'elle serait un jour pouse du roi, il ajoute:
On assure que, ds ce moment, elle ne fit pas un pas qui ne tendt 
parvenir  la place qui lui avait t promise, quoiqu'elle en part
extrmement loigne. Trs-loigne en effet, puisqu'alors elle tait
madame Scarron. Comment un homme de quelque esprit peut-il noncer
srieusement une pareille ineptie? Si la femme de Scarron avait pu
songer rellement  devenir celle de Louis XIV, elle et t
rellement folle. Celle qui eut assez de sens pour voir jour  tant
d'lvation, lorsque l'amour du roi pour elle rendit au moins la
chose possible, avait aussi trop de sens pour rver un semblable
projet, quand il tait hors de toutes les vraisemblances morales; et
ceux qui, dans les destines extraordinaires, veulent toujours voir un
mme dessein depuis le premier pas jusqu'au dernier, montrent une bien
grande ignorance des hommes et des choses. Plus un homme est habile,
plus il rgle sa marche sur les moyens que le hasard lui prsente, et
qui, le plus souvent, ne sont pas ceux qu'il a prvus ou prpars.
Madame Scarron ne pouvait pas deviner que le hasard la ferait choisir
pour lever en secret les enfans de madame de Montespan: ce fut l le
premier chelon de sa fortune. Quand les circonstances l'eurent fait
connatre du roi, elle put encore moins s'attendre qu' l'ge de
quarante-cinq ans, elle lui inspirerait une grande passion, et
d'autant moins qu'il commena par avoir pour elle un loignement
marqu. Elle ne put donc jusque-l, sans tre insense, avoir le
moindre pressentiment de son avenir. Mais quand elle vit le roi
trs-amoureux, et qu'elle le connut trs-dvot, c'est alors qu'avec
beaucoup d'esprit, elle put concevoir le projet de l'amener jusqu'au
mariage. Cet esprit, aprs tout (car il en fallait), n'est pas
trs-rare dans une femme. Quelle est la femme (parmi celles qui ne
sont ni sottes ni amoureuses) qui ne sache pas  peu prs ce qu'elle
peut faire de son amant? Madame de Maintenon n'tait ni l'un ni
l'autre. Elle tait aimable, ambitieuse et adroite; le roi tait sur
le retour, tendre, faible, crdule, bigot. Elle dut voir alors,
qu'avec des refus et des coquetteries d'un ct, de l'autre, avec des
dsirs et des scrupules, il y avait de quoi parvenir  tout; elle y
parvint. Personne n'y fut tromp dans le temps: et toute son histoire
est trs-bien explique dans le fameux sonnet qui finit par ce vers:

    Il eut peur de l'enfer, le lche! et je fus reine.

Voil le mot, et l'amour une fois donn, toute cette aventure n'est au
fond qu'un mariage de conscience, que les noms de Louis XIV et de
Scarron rendent plus singulier qu'un autre.

A peine a-t-on parl de celui du dauphin, _Monseigneur_, avec
mademoiselle Choin, qui n'est pas moins rel et gures moins hors des
convenances, et qui eut les mmes motifs: d'autres Mmoires l'avaient
attest: il l'est encore, et avec dtail, dans ceux de M. de Maurepas.
On sait ce qui fut dit alors: On s'allie singulirement dans cette
maison-l! Si Louis XV et vcu, qu'il et conserv une certaine
sant, et acquis une certaine dvotion, qui peut rpondre qu'il n'et
pas pous madame du Barry? Avec un prtre et du secret, n'est-il pas
fort commode d'arranger son plaisir et sa conscience pour ce monde-ci
et pour l'autre?

M. de Maurepas parat croire que madame de Maintenon avait cd a son
amant long-temps avant de l'pouser. Cette opinion, contraire  celle
de tous les historiens du temps, est bien peu rflchie. Quand nous
n'aurions pas les lettres de la favorite, quand nous n'y aurions pas
lu ce mot si connu et si dcisif: Je le renvoie toujours afflig et
jamais dsespr; il suffirait de savoir quel plan de conduite elle a
suivi ds le commencement, pour comprendre qu'elle ne pouvait pas
cder sans aller directement contre son but, ce dont elle tait
incapable avec son esprit et son caractre. C'est surtout en mlant la
religion  l'amour qu'elle avait assujti l'me  la fois timore et
sensible de Louis XIV; c'est en jouant auprs de lui le double rle
d'une femme qui aime et d'une dvote qui prche, en l'effrayant d'une
liaison illgitime et lui faisant entrevoir les charmes d'une union
irrprochable, qu'elle l'avait arrach des bras de madame de
Montespan. Comment aurait-elle pu se dmentir elle-mme au point de
faire ce qu'elle regardait comme si coupable? Elle perdait ds-lors
tout son ascendant, et n'tait plus qu'une femme comme une autre, aux
yeux d'un homme qui avait le besoin d'aimer consciencieusement.
L'excellente scne que Racine et pu faire d'une conversation entre
deux amans de ce genre, de celle, par exemple, qui dcida le mariage!
Sans doute, le charme de ses vers n'et t qu' lui; mais les deux
personnages avaient assez d'esprit pour qu'il ne leur et pas prt
d'autres ides et d'autres sentimens que ceux qu'ils ont pu exprimer
entre eux.

Puisque nous en sommes aux mariages extraordinaires, il ne faut pas
oublier celui de Bossuet avec mademoiselle de Maulon. On a beaucoup
cri contr Voltaire pour en avoir parl le premier: M. de Maurepas le
rapporte comme un fait certain.

Un autre mariage qui ne laisse pas d'avoir aussi des singularits,
c'est celui d'un roi de France avec la fille d'un staroste polonais,
que les armes de Charles XII avaient fait un moment roi de Pologne, et
qui depuis, dpouill et fugitif, s'tait retir  Weissembourg, o il
tait dans une telle misre, qu'il fallut d'abord envoyer des chemises
 sa fille en lui offrant la couronne de France. Ce n'tait pas
qu'elle ft dans le cas de la belle Mazarin,  qui madame de Svign
crivait si plaisamment: Vous voyagez comme une hrone de roman;
force diamans et point de chemises. La fille de Stanislas n'avait pas
plus de l'un que de l'autre; et pour premier prsent de noces, elle
reut un trousseau complet. Le comte de Maurepas trouve cette alliance
monstrueuse: il est bien vrai que c'tait l'ouvrage d'une madame de
Prie, matresse du premier ministre (M. le duc), et qui lui persuada
que, pour rendre son pouvoir inbranlable, il fallait donner au roi
une femme qui ne ft rien par elle-mme, et qui devant tout au
ministre, ft aussi tout entire  lui. Mais on peut quelquefois, par
des motifs trs-personnels, faire une chose bonne et sage en
elle-mme. Les mariages de nos rois avec des princesses trangres ont
eu le plus souvent des suites funestes, parce qu'ils font natre des
prtentions qui sont des sources de guerre, et qu'on fait entrer les
peuples comme une proprit dans les clauses du contrat: or, tout ce
qui est une cause prochaine d'ambition et de guerre, est certainement
un grand mal dans la saine politique, qui ne doit songer qu'au bonheur
des peuples. Quant  la politique personnelle de M. le duc et de
madame Prie, elle ne valait rien du tout: il ne faut point compter sur
la reconnaissance, et  la cour moins qu'ailleurs; et puis, ce qu'une
reine de France peut tre dans le gouvernement ne dpend point de ce
qu'elle tait avant son mariage, mais de son caractre, du plus ou du
moins d'envie de dominer, des moyens qu'elle peut avoir pour y
parvenir, et des circonstances o elle se trouve. Catherine de Mdicis
n'tait rien moins qu'une grande dame par sa naissance, et l'on sait
quel terrible pouvoir elle exera sous trois rgnes.

Le comte de Maurepas a rassembl le plus qu'il a pu de pices
satiriques contre le gouvernement de son temps; outre le got naturel
qu'il avait pour la satire, il ne pouvait souffrir la domination du
cardinal de Fleury, qui asservissait les autres ministres; et la
plupart de ces pices taient contre le cardinal. C'en tait assez
pour les rendre prcieuses  Maurepas, qui, d'ailleurs, ne montre
pas, dans la manire dont il parle de tous ces pamphlets, beaucoup de
tact ni de jugement. Il rapporte une lettre crite  Henri IV par des
jeunes gens _ivres_, et il n'y a rien du tout dans cette lettre qui
sente l'ivresse; elle est amre et quelquefois injuste, mais
raisonne. Il en cite une autre crite au nom de Louis XIV 
son successeur, et qui est une critique sanglante de toute
l'administration de Fleury; il a l'air de la regarder comme une pice
victorieuse, qu'_il n'tait pas possible de mpriser_; et il ne
s'aperoit pas qu'elle est d'un bout  l'autre d'une mal-adresse
ridicule, en ce qu'elle suppose Louis XIV reprochant  son successeur
tout ce que lui-mme avait fait, et lui donnant des leons qui
retombent de tout leur poids sur celui qui les donne: passe encore si
le mort qu'on fait parler, tait cens faire une confession, et s'il
avait soin de dire: Ne faites pas ce que j'ai fait. Point du tout: il
ne s'excuse que sur la bulle; sur ce seul point, il avoue qu'il a t
tromp; et sur tout le reste, il s'exprime comme un mentor avec son
lve. Il lui fait surtout un grand crime de ne point dfrer aux
remontrances de ses parlemens. Cela n'a-t-il pas bonne grce dans la
bouche d'un prince qui avait supprim mme le droit de remontrances?
Rien au monde n'tait plus facile que de faire  cette satire, si mal
imagine, une rponse premptoire, et, qui plus est, trs-plaisante.
Le cardinal aima mieux la faire brler par le parlement. _Brler
n'est pas rpondre_, dit fort bien Maurepas. Il a d'autant plus
raison, que _rpondre_ n'tait pas difficile, comme on vient de le
voir; ce qui n'empche pas que ce mot ne soit fort pour un ministre de
ce temps-l: mais c'tait un ministre mcontent.

On trouve ici les _j'ai vu_, qui firent mettre Voltaire  la Bastille
pendant treize mois. Ils n'taient pas de lui; il est facile de s'en
convaincre en les lisant, quand on ne saurait pas que sur ce point
l'innocence de Voltaire fut reconnue. Cependant l'auteur des Mmoires
parat persuad qu'ils sont de Voltaire. En voici des passages:

    J'ai vu _mme l'erreur_ en tous lieux triomphante,
    La vrit trahie _et la foi_ chancelante;
        J'ai vu _le lieu saint_ avili....
    J'ai vu de saints prlats devenir _la victime
        Du feu qui les anime_, etc.

Indpendamment de la platitude de ces vers, qui ne voit qu'il s'agit
ici des querelles du jansnisme? et qui peut ignorer quel mpris
Voltaire, ds ce temps-l, avait affich pour ces folies? N'est-il pas
plaisant d'entendre Voltaire s'apitoyer _sur la foi chancelante etc._?
Vous verrez que Voltaire avait beaucoup _de foi_! lui, que ses
professeurs de rhtorique dsignaient d'avance comme _le drapeau des
incrdules_; c'taient les expressions du jsuite Lejay. Qui peut
douter que ces vers ne soient de quelque suppt du jansnisme? Mais,
comme disait trs-bien Lagrange-Chancel (qui eut raison cette fois),
en parlant, dans ses _Philippiques_, de cette inique dtention du
jeune Arouet:

    On punit les vers qu'il peut faire,
    Plutt que les vers qu'il a faits.

Nous trouvons aussi deux couplets sur Villeroi, cet homme si nul et si
vain, le seul que Louis XIV daigna nommer _son favori_, et qu'il fit
entrer au conseil avant le vainqueur de Denain, quoique Villeroi ft
de la mme force au conseil qu' l'arme. Il s'agit ici de l'affaire
de Crmone; et des deux couplets, il y en a un de joli, sur l'air du
_branle de Metz_.

    Villeroi, grand prince Eugne,
    Vous fait lever de matin;
    Pris fit moins de chemin
    Pour prendre la belle Hlne.
    On vous l'aurait envoy,
    Sans vous donner tant de peine;
    On vous l'aurait envoy,
    Si vous l'aviez demand.

Il est tonnant que Maurepas, grand collecteur de couplets et
d'pigrammes, n'ait pas cit ce quatrain, qui pouvait tre de quelque
soldat, le _loustic_ du rgiment, mais qui n'en est pas moins le
meilleur, sans comparaison, qu'on ait fait sur cette affaire de
Crmone.

    Palsembleu! l'aventure est bonne,
    Et notre bonheur sans gal;
    Nous avons recouvr Crmone,
    Et perdu notre gnral.

Au reste, on fut toujours assez heureux en couplets sur ce courtisan
dont la fortune nous a t si fatale. En voici un dont les Mmoires ne
font pas mention, et qui mritait bien de n'tre pas oubli: il est
sur l'air _Vendme, Vendme_, qui ajoute beaucoup au sel des paroles.

      Villeroi, Villeroi,
    A fort bien servi le Roi
      Guillaume, Guillaume.

Cette navet si piquante et si rare est la perfection de ce genre.

Il y a loin des couplets de cette tournure  ces _calotes_, qui
tiennent une si grande place dans les travaux et dans l'opinion du
comte de Maurepas. S'il n'y a pas de quoi s'en tonner, puisqu'il
avoue franchement que la plupart sont de lui, il n'y a pas non plus de
quoi se vanter, car elles sont toutes de la dernire platitude. Je
m'en rapporte  qui pourra les lire jusqu'au bout: en voici des
chantillons.

    Que dites-vous de la momie? (Voltaire.)
    La soif de l'or le sche ainsi,
    Et le corrosif de l'envie.
    Est-il assis, debout, couch?
    Non, sur deux flageolets il flotte,
    Entour d'une redingotte,
    Qu' Londre il eut  bon march.
    Son corps tout disloqu canotte;
    Sa mchoire avide grignotte;
    Son regard est effarouch.
    Vous connaissez ce don Quichotte
    Qui dans la cage est attach;
    Son sec cadavre est embroch
    A sa rapire encore pucelle, etc.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Venez, savante Acadmie;
    Encensez-le sur votre seuil;
    Ces messieurs lui feront accueil,
    Ou l'excuse la plus polie,
    De n'avoir pas incorpor
    Chez eux un mortel si tar.
    Voltaire avec mpris les traite;
    C'est leurs jetons seuls qu'il regrette, etc.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Mais ciel! qui bouche les passages?
    Qu'entendons nous? quelles clameurs!
    Haro sur le roi des rimeurs!
    On veut l'arrter pour les gages;
    C'est un monde de souscripteurs,
    De libraires et d'imprimeurs,
    Parlant de vols, de brigandages, etc.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En voici un autre:

    Nous, les regens de la _calote_,
    Aux fidles de la marote,
    A qui ces prsentes verront;
    Salut: Arouet, dit Voltaire;
    Par un esprit loin du vulgaire,
    Par ces mmorables crits,
    Comme aussi par ses faits et dits,
    S'tant rendu recommandable,
    Et ne croyant ni dieu ni diable,
    Ayant de plus riches talens
    Qu'aucun autre  quatre-vingts ans;
    Savoir, boutique d'insolence,
    Grand magasin d'impertinence,
    Grenier plein de rats les plus gros, etc.

En voil bien assez: tout est de cette force. Ce n'est pas l
tout--fait le ton de plaisanterie de Chapelle et d'Hamilton; mais
chacun a le sien, et c'tait apparemment celui du comte de Maurepas.
Au reste, un ministre n'est pas oblig de bien faire des vers, ni mme
de s'y connatre; mais peut-tre l'est-il de s'occuper d'autre chose
que de recueillir avec tant de soin de si pitoyables rapsodies, et de
les grossir de ses productions.

Il insiste beaucoup sur l'importance dont taient, selon lui, ces
_calotes_ dans l'opinion publique; il assure que les ministres les
commandaient dans l'occasion, et savaient en tirer parti pour carter
des hommes dangereux ou de fausses oprations. Tout cela est
infiniment exagr, et peut mriter quelques observations qui
rduiront le tout  l'exacte vrit.

On n'ignore pas que le ridicule a toujours t une arme puissante,
sur-tout chez les Franais: nation regarde de tout temps comme
prodigieusement vaine, et chez qui cette vanit s'est exalte en
raison de l'esprit de socit, devenu, depuis Louis XIV, le plus
dominant de tous les esprits. De l l'empire de _la mode_, du _bon
ton_, et de toutes les petites choses qui influaient tant sur les
grandes, avant mme que cet esprit ft form; et du temps de la ligue,
la _Satire Mnippe_ combattit avec succs les sermons du fanatisme et
l'or de l'Espagne. Elle est reste dans toutes les bibliothques comme
un monument historique trs-prcieux, parce que, malgr l'imperfection
du langage encore un peu grossier, elle joint un sel trs-piquant au
dveloppement trs-instructif des intrts et des menes de tous les
partis. Le Franais, naturellement vif et malin, et aussi susceptible
de recevoir la vrit que l'erreur, accueillit beaucoup les
diffrentes pices qui composent cette satire, crites d'ailleurs par
les meilleurs esprits et les meilleurs citoyens du temps; et l'on ne
peut douter qu'elles n'aient contribu beaucoup  l'abaissement des
factieux et au rtablissement de Henri IV.

Du temps de la fronde, on ne ngligea pas non plus cette arme du
ridicule; tous les partis s'en servirent d'autant mieux que tous y
prtaient galement. Les Mmoires du sicle dernier nous ont conserv
quelques-unes de ces nombreuses _mazarinades_, qu'on voyait clore
chaque jour: quoique meilleures que les _calotes_, elles ne sont pas
bonnes, et l'on ne se souvient aujourd'hui que de quelques couplets de
Blot et de Marigny, qui sont vritablement fort heureux. Quant aux
_mazarinades_, toutes celles qui ne sont pas dans les Mmoires du
temps (et c'est, sans nulle comparaison, le plus grand nombre), sont
tellement ananties, que rien ne serait plus difficile aujourd'hui que
d'en trouver un recueil; et quand par hazard on en voit un annonc
dans les catalogues de ventes, c'est vraiment une raret. Ds que les
intrts du moment sont passs, tout ce qui n'a pas quelque mrite
rel fait pour tous les temps, tombe ncessairement dans le plus
profond oubli. M. de Maurepas nous assure gravement que les
bibliothques ont conserv les _calotes_: je suis convaincu qu'except
chez quelque curieux bibliomanes, qui mettent leur amour-propre 
possder ce que peu de personnes peuvent avoir et ce dont personne ne
se soucie, on aurait d'ailleurs bien de la peine  trouver ces copies;
et quiconque a des livres a la Satire Mnippe.

Il y a bien des raisons pour que ces _calotes_, que les Mmoires de
Maurepas ne feront pas revivre, aient depuis long-temps disparu de la
mmoire des hommes: 1 elles sont d'un got dtestable; et pass
l'instant de la curiosit et de la malignit, deux passions pour qui
tout est bon, la lecture en est dgotante; 2 l'uniformit d'un cadre
toujours le mme, devait  la longue rebuter le public qui veut une
sorte de varit, mme dans la mchancet qui l'amuse; 3 pour vaincre
cette monotonie, le talent mme n'aurait pas suffi; et si le talent se
permet quelquefois une saillie, une factie, soit pour s'gayer, soit
pour se venger, il ne fait pas mtier de brocarder indiffremment tout
le monde: il n'y en a point d'exemple: c'taient donc les derniers des
crivains, ou quelques mchans obscurs et timides, ou des hommes
mdiocres et vains qui se faisaient une occupation et une jouissance
de ces sortes de libelles; et les productions de ces gens-l ne sont
jamais de dure; 4 ds que ce cadre fut connu, l'esprit de parti s'en
empara; et si quelques gens avaient t attaqus avec justice, quoique
grossirement, bientt on s'adressa sur-tout au mrite et  la
rputation en tout genre, parce que les mchans et les jaloux ont un
instinct (et c'est le seul qu'ils aient), qui les avertit qu'en
rabaissant tout ce qui vaut quelque chose, ils auront tous les sots
pour eux. C'est ce calcul sr et facile qui a fait subsister tellement
quellement les Frron, les Sabatier de Castres, les Clment, les
Linguet, les Royou, et autres de la mme trempe, qui n'avaient
prcisment que ce qu'il faut d'esprit pour tre parmi les sots, ce
que les bliers sont parmi les moutons; c'est--dire pour se mettre 
la tte du troupeau et le mener: on sait ce qu'ils sont devenus, et
chacun est  porte d'apprcier leur caractre.

Si l'on veut avoir une ide de toute la btise de l'esprit de parti,
il faut lire, dans ces Mmoires, la _calote_ faite au sujet des
miracles du cimetire de Saint-Mdard. On croirait d'abord que c'est
pour s'en moquer (et le champ tait vaste), point du tout; c'est pour
en parler du ton de l'admiration la plus niaisement srieuse: double
ineptie; car ce srieux forme une disparate galement ridicule avec le
sujet et avec le genre. Que dire des convulsionnaires de Saint-Mdard,
distribuant des brevets de folie (car c'est ce que signifiaient les
_calotes_)? Ne sont-ce pas les Petites-Maisons assembles pour rendre
un arrt en forme contre le bon sens? et c'est ainsi que M. de
Maurepas s'imagine qu'on formait l'esprit public!

Ces Mmoires offrent,  toutes les pages, des preuves, non-seulement
de son peu de discernement et de got, mais mme du peu de
connaissance qu'il avait de la langue, dfaut (on doit l'avouer) assez
rare  la cour, o l'on se piquait  un certain point de parler du
moins passablement. M. de Tess (dit-il), sans tre un sot, tait
bien l'_un des bonnes gens_ de son temps en fait de _spiritualit_.
Peu de courtisans auraient ignor que, quoiqu'on dise fort bien un
homme spirituel, le mot de _spiritualit_ ne s'applique jamais, dans
notre langue, qu'aux choses de la religion et du salut, et par
opposition aux choses temporelles.

Il dit, en propres termes, que les fables de la Motte _sont fort
sottes_; c'est ce jugement qui est une sottise. Les fables de la Motte
ne sont rien moins que _sottes_; et ce n'est pas l'esprit qui lui
manquait; il s'en faut de beaucoup; ces fables sont presque toutes
fort ingnieuses; ce qui leur manque, c'est le naturel et la grce,
genre d'esprit rare et prcieux, ncessaire sur-tout dans la fable; et
pourtant la Motte est parvenu, seulement  force d'esprit,  faire
quelques fables qui sont encore les plus jolies que nous ayons, je ne
dirai pas aprs La Fontaine, mais depuis La Fontaine; car aprs lui,
il n'y a rien.

La premire ide de la formation du _rgiment de la calote_ (dit
encore l'auteur des Mmoires, toujours avec la mme gravit) fut de
former une socit qui aurait pour but de corriger les moeurs, de
rformer le style  la mode en le tournant en ridicule, et d'riger un
tribunal oppos  celui de l'acadmie franaise.

On a vu dans ce que j'ai cit, et l'on peut voir dans tout le reste,
avec quel style ces messieurs voulaient _rformer le style_ des
autres; on a vu, par les calomnies atroces et impudentes contre
Voltaire, comment ils prtendaient _corriger les moeurs_; et pour ce
qui est de l'acadmie, si le style des complimens de rception et des
pices couronnes a long-temps prt au ridicule, ce sont les bons
crivains de l'acadmie mme qui l'ont fait sentir, et qui l'ont
corrig un peu mieux que l'ignorante grossiret de _messieurs de la
calote_.

La dernire des _calotines_ un peu connues est de 1744. Madame de
Pompadour, qui a un ton grivois et bourgeois  la cour, o elle et d
porter, pour plaire, le grand ton des premires favorites du roi,
entrait en convulsion au nom du _rgiment de la calote_; et comme elle
succda, _pour l'empire de la cour_, au cardinal de Fleury, ce
_rgiment_, battu par l'autorit, disparut du royaume de France, o
l'on rira peu dsormais, tant que madame de Pompadour rgnera.

On reconnat aisment  ce passage le ministre que la favorite fit
renvoyer, non pas prcisment pour une _calotine_, mais pour une
chanson assez jolie que tout le monde connat et qui est par tout:

    Une petite bourgeoise,
    Eleve  la grivoise, etc.

Cette chanson fut attribue  Maurepas, ennemi dclar de la favorite,
et qui avait rellement fait le couplet contre elle, _sur les Fleurs_:
celui-l tait de sa force; ce n'tait qu'un calembourg; mais la
chanson tait d'un homme de sa socit, de Pont-de-Veyle; elle courut
toute la France; la marquise ne la pardonna pas, non plus que le
couplet, et parvint  s'en venger. Il est plaisant que l'auteur des
Mmoires, qui dit lui-mme que rien n'a jamais empch les Franais de
rire et de chansonner, prtende que son cher _rgiment de la calote_
a disparu, battu par l'autorit. Ce n'est pas _l'autorit_ qui
dtruit ces _rgimens-l_, c'est le dgot et l'ennui. Il est encore
plus plaisant qu'il ne veuille plus qu'_on rie en France_, parce qu'il
n'est plus  la cour. On y a pourtant _ri_ depuis, et souvent de fort
bonne grce. Jamais le Franais n'a perdu le talent du couplet et de
l'pigramme; et il n'y a pas d'anne qui n'ait vu des pices de ce
genre, heureusement un peu meilleures que les _calotines_. M. de
Maurepas a beau nous rpter en termes exprs, que toutes ces
_calotines_ sont d'un plaisant et d'un sel infiniment piquant; on lui
rpondra avec Molire:

    Pour les trouver ainsi, vous avez vos raisons;
    Mais vous trouverez bon qu'on en puisse avoir d'autres,
    Qui se dispenseront de se soumettre aux vtres.

Les diteurs ont joint  ces Mmoires des _notes de M. Soulavie_, qui
sont fort loin d'ajouter quelque prix  l'ouvrage. Ce ne serait pas la
peine d'en dire davantage, si l'auteur de ces notes n'y montrait pas
autant de prtention que d'insuffisance, et si, en parlant avec un ton
magistral de tout ce qu'il n'entend pas, il n'appelait sur lui la
svrit de la critique, qui doit remettre chaque chose  sa place. On
lui a dj reproch universellement d'avoir prt au marchal de
Richelieu, dans la rdaction de ses Mmoires, un langage
rvolutionnaire qui forme le contraste le plus trange avec le
caractre et le tour d'esprit si connu de ce doyen des courtisans
despotes. Le mauvais succs de cette bigarrure grotesque aurait d
corriger M. Soulavie, et l'avertir de se borner  remplir de son mieux
les fonctions d'diteur et de compilateur: ce qui mme tait dj plus
qu'il ne pouvait faire; car si ce travail n'exige pas de talent, il
demande au moins des connaissances, de la mthode et quelque habitude
d'crire; il demande qu'on sache au moins un peu de franais, et M.
Soulavie ne sait pas du tout sa langue et la parle trs-mal. Mais
qu'importe? on veut faire le philosophe, le lgislateur, le savant, 
quelque prix que ce soit; et l'on fait des phrases, et puis des
phrases, qui n'ont pas de sens; et l'on accumule les erreurs, et les
bvues, et les solcismes; et l'on nous annonce encore fastueusement
un ouvrage _sur le progrs des lettres sous le rgne de Louis XV_. Il
faut voir comment M. Soulavie est en tat de faire un pareil ouvrage.

M. Soulavie, qui tait auparavant M. l'abb Soulavie, s'tend
particulirement sur le clerg, et en vient encore  nous prouver que
c'est l'_ignorance_ qui l'a perdu. On a dj rfut[13] cette fausset
notoire pour tout homme un peu instruit; et puisqu'il la rpte,
j'ajouterai que MM. l'ancien vque d'Autun, l'archevque d'Aix,
l'archevque de Toulouse, l'vque de Rhods, l'abb de Montesquiou et
bien d'autres, ont peut-tre un peu plus d'esprit, de savoir, que M.
l'abb Soulavie lui-mme, quoiqu'il lui soit trs-permis de ne pas
s'en douter.

  [13] Dans l'_Extrait des Mmoires de Massillon_.

Le pre le Tellier, _profond jsuite_, voulait, pour faire rgner sa
compagnie, plonger le reste du clerg dans l'ignorance. Pas un mot de
vrai. Le Tellier n'tait pas du tout _profond_, si ce n'est en
friponnerie; c'tait le brouillon le plus emport, le plus hardi
faussaire, et le plus effront coquin qui se soit trouv de Caen 
Vire. Ce n'tait point par l'_ignorance du clerg_ qu'il voulait
_faire rgner sa compagnie_; c'tait par l'intrigue, par l'ascendant
de la cour de Rome sur un roi dvot, par l'importance donne  une
prtendue _hrsie_ de la faon des jsuites, par l'imputation banale
de jansnisme, qui servait  carter quiconque ne voulait pas du joug
ultramontain et par consquent jsuitique, et dfendait les liberts
gallicanes. Ces mmes querelles, qui d'ailleurs firent tant de mal,
loin de _plonger dans l'ignorance_, aiguisrent les esprits et
entretinrent un germe d'indpendance qui peu  peu s'tendit plus loin
que les controverses. Les crits des bons jansnistes prouvent qu'ils
n'taient pas moins ennemis du gouvernement absolu, que de
l'infaillibilit romaine; et on le savait si bien, que c'tait sous ce
point de vue qu'on les rendait odieux  Louis XIV et  Louis XV. M.
Soulavie a-t-il lu, par hasard, l'_Institution d'un prince_, par
Duguet? il y trouvera trente dcrets de l'assemble constituante. Mais
quand on a pass sa vie  compulser d'innombrables manuscrits
ministriels, remplis de petits faits et de grandes inutilits, pour
en faire des extraits informes et volumineux, a-t-on le temps de lire
les bons livres? Quand on s'occupe  rdiger et  imprimer ce qu'ont
pens les autres, a-t-on le temps de s'instruire et de s'accoutumer 
penser?

Il fait grand bruit de l'influence des sulpiciens et des lazaristes,
gens de l'autre monde depuis quarante ans. Il ne sait pas que le rgne
des _cheveux plats_ et des _grands chapeaux_, commenc sous Fleury, a
fini avec Boyer l'imbcille; qu' dater de l'vque d'Orlans, on
loignait le bigotisme comme dangereux, et qu'on prfrait les esprits
doux et concilians, tous ceux qui n'avaient point d'affiche; qu'on
craignait tellement le bruit dont on tait las, qu'il valait mieux
tre un peu libertin que trop rigoriste; qu' cette mme poque, la
philosophie s'tait dj glisse jusques sous le rochet et la barette,
et que l'archevque de Vienne (Pompignan) s'en plaignit amrement dans
une assemble du clerg, criant que _la moderne philosophie avait
infect mme le sanctuaire_, dclamation qui fut trs-mal accueillie;
qu'en un mot, c'tait l'esprit du monde, des affaires et de la cour,
qui, de nos jours, dominait dans le clerg, et nullement celui des
sulpiciens et des lazaristes. M. Soulavie a beau avoir t abb; il a
besoin d'apprendre son histoire de l'glise, et il est honteux qu'un
profane soit oblig de la lui enseigner.

Il prtend que ce mme Pompignan, dont je viens de parler, _se
repentit d'avoir influ sur le nouvel ordre de choses_. Il n'y
_influa_ pas; il le suivit un moment avec circonspection; il
n'apercevait pas jusqu'o ce _nouvel ordre_ irait, et le grand ge
avait affaibli son fanatisme.

Le clerg dut sa grandeur primitive  ses vertus et  ses lumires.

C'est confondre _le clerg_ avec ce qu'on appelle _la primitive
glise_, celle des quatre premiers sicles, qui n'tait point
proprement un _clerg_. Elle n'avait alors ni puissance, ni richesses,
ni crdit; et c'est alors qu'elle fut respectable. Quand Constantin
l'eut mise sur le trne, l'ambition, la fureur de dominer la
corrompit; et les circonstances la servirent. Ce que M. Soulavie
appelle _la grandeur primitive du clerg_, et ce que j'appelle sa
domination, fut l'ouvrage non pas de _ses lumires et de ses vertus_,
mais de l'ignorance universelle, suite de l'invasion des Barbares. Les
prtres seuls savaient lire; il leur fut ais de tout rappeler au
rgne spirituel, chez des peuples abrutis et superstitieux. Voil ce
que tout le monde sait, ce que tout le monde a dit, et ce que M.
Soulavie seul parat ignorer.

Le clerg, dans sa _dcrpitude_, laisse  peine _ nous historiens_
et  la postrit, quelques personnages _dignes de ses regards_; M. de
Pompignan, M. de Bernis,  Rome, sont ceux que _nous osons citer_.

Je ne sais pas trop comment M. Soulavie est _un historien_; je ne lui
conseille pas mme d'essayer de l'tre. M. de Pompignan n'est
nullement _un personnage digne des regards de la postrit_: c'tait
un assez bon homme, thologien et prdicateur de son mtier, et rien
de plus.

M. de Bernis, avec de la probit, des qualits, _des talens et des
ouvrages de tous les temps_, n'a peut-tre pas la force de quitter
_des restes d'opinions et un sjour de dlices_, pour venir terminer
sa carrire en patriote.

M. de Bernis a montr en effet _de la probit_, _des qualits_, _des
talens_ agrables. Il n'y a pas dans tout cela de quoi occuper
beaucoup _la postrit_. Ce qui pourrait marquer le plus auprs
d'elle, c'est le trait d'alliance avec l'Autriche; mais _la
postrit_ saura comme nous que ce ne fut point son ouvrage, et ce
n'est pas tant pis pour lui; il ne fit gures que le signer; c'taient
madame de Pompadour et M. de Staremberg, et surtout Kaunitz qui
avaient tout fait. M. de Bernis n'a eu d'extraordinaire que sa grande
fortune, et nous savons quelle en fut l'origine. Il a fait quelques
jolis vers et beaucoup de mdiocres; ce ne sont-l ni _des ouvrages_,
ni _des talens de tous les temps_. Je ne sais ce que c'est que des
_restes d'opinions_, car je ne connais pas les siennes,
qu'apparemment M. Soulavie connat mieux que moi; mais je sais qu'il
est tout naturel qu' l'ge de M. de Bernis, on ne change point
d'opinion, quelle qu'elle soit, et qu'on reste o l'on se trouve bien;
et certainement M. de Bernis ne pourrait pas tre  Paris aussi bien
qu' Rome, quoique Rome ne soit pas plus _un sjour de dlices_ que
Paris.

Le presbytrianisme, bafou en France, mpris du haut clerg,
loign des anciennes assembles de l'glise gallicane, priv de tout
son avancement, exil, emprisonn par ses suprieurs, _dans ses fautes
relles ou prtextes_, a fait, dans l'tat ecclsiastique, une
rvolution _gale et parallle avec celle_ que la bourgeoisie
franaise a faite relativement  la noblesse.

Il y a l beaucoup d'ides confuses et errones. D'abord le
presbytrianisme, qui ne peut signifier parmi nous que le jansnisme,
n'a t _bafou_, en France, que dans le temps de la folie des
_convulsions_, qui lui a port un coup mortel. Jusques-l, l'opinion
publique tait pour lui; il rsista mme  la prpondrance de Louis
XIV, qui s'tendait d'ailleurs jusques sur les esprits. Cette secte
eut long-temps de grands avantages; elle les devait au mrite minent
de ses chefs,  la perscution toujours odieuse,  des principes de
libert toujours chers aux hommes, et qui ne cdent qu' l'intrt
personnel; elle avait raison pour le fond; son seul tort tait de
mettre trop d'importance  des controverses d'cole; mais c'tait
alors le tort de tout le monde. Elle vint  bout, mme dans sa
dcadence, d'abattre ses ennemis les jsuites, qui l'avaient
long-temps foule aux pieds; elle fut redevable de cette victoire aux
parlemens, qui faisaient cause commune avec elle, et  qui la
faiblesse de ministre avait rendu de l'influence; aux fautes des
jsuites, qui s'taient fait craindre et dtester partout; et plus
particulirement encore, au caractre dcid du duc de Choiseul, qui,
choqu de la rponse arrogante du pape, _Sint ut sunt, aut non sint_,
dtermina enfin Louis XV, dont la pusillanimit irrsolue cherchait
encore des accommodemens,  livrer aux magistrats cette milice
ultramontaine, dont le chef avait os dicter au pape cette rponse
imprudente, qui n'tait ni de notre sicle ni de la politique romaine.
Sans le duc de Choiseul, qui avait une manire de penser
philosophique, quoiqu'il n'aimt pas les philosophes, le roi n'et
jamais retir la main puissante qui soutenait encore les jsuites, et
qui arrtait les parlemens.

Les jansnistes tombrent aussi et devaient tomber avec les jsuites;
les premiers n'avaient plus d'existence que celle que leur conservait
la haine qu'on portait aux jsuites; et depuis la destruction de
ceux-ci, on ne parla plus de leurs adversaires.

Ce n'est donc pas l'esprit presbytrien ni jansniste qui a dtruit le
clerg; c'est avant tout, l'indiffrence philosophique qui apprit 
ne plus le considrer que sous les rapports du gouvernement: et ces
rapports le montraient videmment comme une corporation
anti-politique, comme un des arcs-boutans du despotisme, comme
tellement redoutable qu'il pouvait toujours renatre de ses dbris,
s'il n'tait entirement ananti; ce fut ensuite l'opportunit de
faire de ses dpouilles une ressource immense pour la nation; et la
ruine entire de ce corps tait lie intimement au plan de Mirabeau
pour les assignats: c'est lui qui porta ces deux grands coups  la
fois.

M. Soulavie a confondu la rvolution dont les suites devaient
entraner la chute du clerg, avec la constitution civile de ce mme
clerg; c'est ici seulement qu'il s'est ml un reste de jansnisme.
Des hommes nourris dans l'attachement aux opinions religieuses
insparables de leur secte, crurent qu'il fallait un clerg
_constitutionnel_, et vinrent  bout de l'tablir, parce qu'on avait
besoin de la partie infrieure du clerg, qui, toujours opprime,
s'tait range du ct de la rvolution; ils l'tablirent du moins sur
les bases d'galit et de libert, conformment aux principes que les
jansnistes avaient toujours professs. Voil toute la part qu'ils ont
eue dans ce qui concerne le clerg. Ont-ils bien fait? c'est ce qu'il
serait superflu d'examiner ici, et ce que le temps dcidera.

Dans une note sur Voltaire et Rousseau, M. Soulavie a saisi du moins
une ide juste, mais qui avait dj t indique plus d'une fois, que
le premier avait servi  dtruire, et le second  difier. Cela est
vrai; mais en s'appropriant une vrit, il n'en sait pas assez pour
l'embrasser et la dvelopper tout entire; et ds qu'il l'essaie, il
tombe dans des contradictions et des mprises continuelles. Il avoue,
par exemple, que Voltaire a _renvers, dans ses ouvrages, le respect
pour les rois, les ministres, les grands, le clerg et les parlemens_;
et il ajoute tout de suite: Rousseau a dtruit de mme le pass, mais
il est plus heureux dans ses principes de rdification. Non,
Rousseau n'a pas _dtruit de mme le pass_; ce que Voltaire a le plus
compltement _dtruit_, c'est la croyance sur la parole des prtres;
et il l'a _dtruite_  force de les montrer sous toutes les formes,
odieux ou ridicules, et en tournant en drision de toutes les manires
les objets de la croyance. Or, la crdulit religieuse tait le plus
formidable appui du despotisme, puisqu'elle consacrait galement les
rois et les prtres, et que ceux-ci, parlant au nom de Dieu,
assuraient au peuple que les rois taient _institus par Dieu, et
n'avaient  rendre compte qu' Dieu_. Le sacerdoce tait donc le
premier rempart du pouvoir absolu; et Voltaire l'a renvers. Sans ce
premier pas dcisif et indispensable, on ne faisait rien. Rousseau, au
contraire, en attaquant l'intolrance ecclsiastique, a dfendu de
toute sa force le fond de la croyance; il l'a dfendu par son
loquence et par son exemple; et c'est ce qui lui avait ramen tous
les ennemis de la philosophie, ravis d'avoir  lui opposer un croyant,
un dvot tel que Rousseau. Je n'examine pas si, dans tout cela,
Rousseau tait bien consquent; on sait que ce n'tait pas l son
fort.

Il n'est pas juste non plus de dire qu'_il fut plus heureux que
Voltaire dans ses principes de rdification_; car Voltaire n'a rien
_rdifi_, si ce n'est la religion naturelle qu'il opposait sans
cesse  toute religion rvle. Quant au gouvernement, quoiqu'il n'ait
jamais expressment trait cette matire, on voit qu'il avait un assez
bon esprit pour connatre toutes les bases d'un gouvernement lgal, et
tous les vices d'un gouvernement arbitraire; et que, sur ce point, ses
principes taient, comme tous ceux des hommes clairs et justes,
conformes  notre _dclaration des droits_.

On est un peu tonn de lire, dans cette mme note de M. Soulavie, que
Voltaire, _dans la lutte contre les prjugs, tait tranger  son
sicle, totalement hors de son sicle_. S'il avait t _hors de son
sicle_, il ne lui aurait pas donn le ton. L'esprit suprieur
consiste  juger la marche du commun des esprits,  voir jusqu'o ils
peuvent aller et jusqu'o on peut les mener. C'est ce que Voltaire
entendait  merveille. Le scepticisme de Bayle, la libert de penser
sous la rgence, et les hardiesses des _Lettres persannes_, lui firent
comprendre que l'on pouvait tout dire successivement, en se mettant 
la porte de tous. C'est ce qu'il fit pendant soixante ans, en gagnant
toujours du terrein, et ce qu'il serait trop long de dtailler ici:
cet examen trouvera sa place ailleurs. J'observerai seulement une
contradiction bien frappante dans M. Soulavie. Dix lignes plus bas, il
dit que Voltaire _tait got de la multitude_. Concevez, s'il est
possible, comment un crivain _tranger  son sicle_ est _got de la
multitude_.

La cour de France semblait voir de loin la puissance des crits de
ces _deux personnages_. (Voltaire et Rousseau).

Cela n'est vrai, tout au plus, que de Voltaire, que la cour, en
gnral, a toujours craint et ha, mme dans le temps o il y fut
appel et honor, par la faveur passagre que lui accorda madame de
Pompadour. Je dis _tout au plus_, car on calculait moins _la puissance
de ses crits_ qu'on n'tait bless de son indpendance, des saillies
qu'il se permettait, de sa supriorit qui clipsait tout, mme dans
la socit, de sa fortune mme qui le mettait au-dessus de l'espce
d'asservissement o le besoin des grces rduisait la plupart des gens
de lettres. A l'gard de l'influence qu'il exerait sur l'opinion, et
des consquences qu'elle pouvait avoir un jour, la cour n'en savait
pas assez pour voir si loin; on n'tait gure frapp que de la
hardiesse du moment, du danger de l'exemple, de la ncessit de
rprimer la libert de penser: mais en gnral, et sauf quelques
exceptions, la cour et le grand monde ont toujours cru que l'tat des
choses o ils vivaient, tait indestructible; et cette scurit a dur
jusqu' la convocation des tats-gnraux, qui a commenc  faire un
peu ouvrir les yeux.

Pour ce qui est de Rousseau, ses ouvrages politiques, et
particulirement le _Contrat social_, qui est son chef-d'oeuvre en ce
genre, taient faits pour peu de lecteurs, et n'inspiraient  la cour
aucune alarme. C'tait, sans nulle comparaison, ce qu'on avait crit
de plus fort et de plus hardi sur les principes de l'ordre social et
politique, et c'est cela mme qui fit que le gouvernement n'y prit pas
garde. On ne regardait cette thorie que comme une spculation creuse,
qui ne pouvait pas avoir plus de consquence que l'enthousiasme de
libert et le mpris de la royaut, pousss si loin dans les pices de
Corneille, et applaudis  la cour du plus absolu des rois, Louis XIV.
Tout cela paraissait tre d'un autre monde, et sans nul rapport avec
le ntre. Les gens bien instruits peuvent se souvenir que, quand le
_Contrat social_ parut, il fit trs-peu de sensation, et n'attira
nullement les regards de ce mme gouvernement qui fit tant de bruit
pour l'_Emile_. C'est que l'_Emile_, qui avait l'intrt et le charme
d'un roman, fut dvor  la premire lecture. Les prtres, attaqus
dans _la Confession du Vicaire savoyard_, jetrent les hauts cris; le
parlement, qui poursuivait alors les jsuites, crut de sa politique de
ne pas paratre moins vif que le clerg sur les intrts de la
religion; et le ministre laissa le parlement svir contre l'auteur
qui avait eu l'imprudence de mettre son nom  la tte de l'ouvrage: et
c'tait ce qu'on lui reprochait le plus. La cour d'ailleurs, et le duc
de Choiseul tout le premier, se souciait fort peu de la personne et
des crits de Rousseau, pauvre, retir, sans entours, sans crdit, et
affectait de ne voir en lui qu'une tte  paradoxes, une espce de fou
qui avait du talent. Les femmes qui donnaient le ton, et les jeunes
gens qui le recevaient d'elles, n'adoraient dans Rousseau que l'auteur
des lettres passionnes de Julie et de St.-Preux. Le philosophe, le
lgislateur n'tait connu que d'un petit nombre de penseurs; et il est
trs-vrai qu'il fallait la rvolution pour que, sous ce point de vue,
il ft bien apprci. Il n'a pas le plus contribu  la faire; mais
nul n'en a autant profit, quand elle a t faite; alors il s'est
trouv le premier architecte de l'difice  btir; alors ses ouvrages
ont t le brviaire  l'usage de tout le monde, parce qu'il tait
plus connu et infiniment plus loquent que les crivains trangers qui
lui avaient servi de modles et de guides. En deux mots, Voltaire sur
tout a fait la rvolution, parce qu'il a crit pour tous; Rousseau
surtout a fait la constitution, parce qu'il a crit pour les penseurs.

M. Soulavie a cru devoir revenir encore aux lieux communs rebattus
contre les acadmies. J'ai dit ailleurs avec assez de dtail ce que je
pensais  ce sujet; et j'ai assez tmoign que, pour mon compte, il
m'tait trs-indiffrent que les acadmies fussent conserves ou
supprimes. Mais en mme-temps, j'ai distingu les poques o
l'acadmie franaise, en particulier, avait mrit le reproche
d'adulation; et j'ai prouv que ces poques taient celles o le mme
reproche pouvait s'adresser  toute la France. J'ai prouv de plus,
par des faits publics et incontestables, qu' partir de la publication
de l'_Encyclopdie_, non seulement l'acadmie franaise n'avait point
montr en gnral un esprit adulateur, mais qu'elle avait au contraire
contribu d'une manire trs-marque au progrs de l'esprit public qui
commenait  se former, de cet esprit philosophique et libre qui
consistait  rappeler sans cesse les droits naturels des peuples, les
principes du gouvernement lgal, et  inspirer la haine du pouvoir
arbitraire et l'amour de la libert; que, pendant vingt ans, elle fut,
sous ce rapport, constamment en butte aux invectives de tous les
barbouilleurs, rimailleurs, prchailleurs aux gages de la cour et du
clerg; qu'elle fut, pendant tout ce temps, publiquement note 
Versailles comme un _foyer de rvolte, d'irrligion, d'indpendance_
(car c'est ainsi qu'on appelait alors tout ce qui tendait  combattre
le fanatisme et la tyrannie); qu'on employa souvent contre elle l'arme
empoisonne de la dlation secrte; et s'il faut aujourd'hui citer des
faits que je croyais trop connus pour les rappeler, je dirai que le
marchal de Richelieu et l'avocat-gnral Sguier la diffamaient
habituellement, l'un  la cour, l'autre au parlement; qu'ils
empchrent l'impression du discours de Thomas, en rponse  celui de
l'archevque de Toulouse; qu'ils firent annuler par Louis XV
l'lection du traducteur des _Gorgiques_; qu'ils firent supprimer par
arrt du conseil l'_loge de Fnlon_; qu'enfin l'animosit alla si
loin, que le chancelier Maupeou annona le projet de dissoudre
l'acadmie. Voil une petite partie des faits que je pourrais citer
sur cette priode trs-remarquable dans l'histoire littraire: je
dfie quiconque lit ou crit d'en nier un seul. On peut penser
aujourd'hui de l'acadmie ce qu'on voudra, et en faire ce qu'on jugera
 propos; mais il ne faut pas la calomnier: il faut rendre justice et
 ce qu'elle a fait et  ce qu'elle a souffert; et quand M. Soulavie,
qui s'annonce comme trs-savant en littrature, puisqu'il en veut
faire l'histoire, ne dit pas un seul mot de tous ces faits si
constats, quand il se tait absolument sur un tat de choses qui a
dur jusqu' la mort de Louis XV, j'ai le droit de lui dire que, s'il
n'est pas instruit de ces faits, c'est une ignorance honteuse, et
que, s'il les dissimule, c'est une lchet plus honteuse encore. Quand
il exprime que Constantinople n'a pas d'expressions turques plus
viles, plus rampantes, plus heureuses en tournures orientales, que
celles qu'il a recueillies de cet amas trange de complimens et de
harangues acadmiques, je lui rpondrai d'abord qu'il aurait pu, du
moins en lisant ces harangues, apprendre  parler franais un peu
mieux qu'il ne fait; que _Constantinople_ qui a _des expressions_ et
des _expressions heureuses en tournures_, forme un jargon ridicule;
que les _tournures orientales_, attribues aux _loges_ acadmiques,
sont une autre espce d'ineptie qui prouve seulement qu'il ne connat
pas plus le style oriental que le style franais; que le mauvais got
d'un grand nombre de ces _loges_, relev et senti long-temps avant
qu'il en parlt, n'a rien de commun avec _les tournures orientales_.
Quand il ajoute que l'acadmie a perfectionn la _structure physique_
de la langue, mais qu'elle a _dnatur, avili les moralits de cette
langue_; je lui rpondrai qu' l'exemple de ces crivains qui, de leur
vie, n'ont rien tudi ni rien su, il entasse au hasard une foule
d'expressions qu'il n'entend pas; que, si _la structure physique_
d'une langue pouvait signifier quelque chose, ce serait l'alphabet
matriel et l'articulation, et qu'assurment l'acadmie n'a rien
_perfectionn_ de tout cela; que les _moralits_ d'une langue sont
une expression absolument inintelligible. Quand il s'avise encore de
joindre  ce style d'un mauvais colier le ton d'un matre, de
prononcer que le cardinal de Retz, Rousseau et Raynal sont les seuls
qui se soient montrs capables de parler vritablement le langage de
la libert, je lui rpondrai encore que d'abord il associe trs
gauchement  Rousseau et  Raynal un homme qui n'a rien de commun avec
eux que le talent d'crire, quoique dans un degr fort loign d'eux;
que le langage du cardinal de Retz n'est point du tout le langage de
la libert, mais presque partout celui d'un politique machiavliste,
et quelquefois, mais rarement, celui de Salluste; que c'est le dernier
excs de la prsomption, surtout dans un auteur aussi inconnu que M.
Soulavie, de rayer, de son autorit, Fnlon, Massillon, La Bruyre,
Voltaire, Montesquieu, Thomas, etc. (sans parler des vivans), du
nombre des crivains dignes _de parler le langage de la libert_; que
cette confiance arrogante, que des crivains de sa trempe prennent
pour une noble audace et pour des inspirations de notre nouvelle
libert, n'est autre chose que le dlire de l'ignorance et de
l'amour-propre, et ne peut inspirer que le mpris et la piti. Enfin,
quand il affirme que ces tournures et ces bassesses orientales qui
dominent dans nos ouvrages, ont oblig tout orateur de les conserver
dans les discours oratoires publiquement prononcs, je lui dirai
nettement que cela est faux, de toute fausset; que je le dfie
notamment de me citer dans les _loges_ de Thomas (et puisqu'il ne
s'agit pas ici de talent), dans les miens qui sont bien _des discours
oratoires publiquement prononcs_, un seul exemple de _ces tournures
et de ces bassesses orientales_; et comme je puis, au contraire,
attester quiconque les a lus, que ces ouvrages ne respirent, d'un bout
 l'autre, que les sentimens chers  tout ami de l'humanit, de la
libert et des lois, j'ai le droit de dire  M. Soulavie, en face du
public, qu'il est un calomniateur.

On peut trouver tout simple qu'un obscur et inepte compilateur, qui
n'est rien et ne peut jamais tre rien dans les lettres, les outrage
avec cette fureur insense; mais on doit trouver aussi trs-naturel et
trs-juste que l'honneur des lettres soit cher  un homme qui leur a
consacr sa vie, qui les honore par son tmoignage aprs qu'elles
l'ont honor par l'usage qu'il en a fait; et que, tandis que la voix
des hommes instruits et celle de nos lgislateurs a solennellement
reconnu les services que les lettres ont rendus, il ne souffre pas
qu'elles soient impunment l'objet des injures grossires et des
calomnies absurdes de quelques intrus qui s'rigent en littrateurs,
parce qu'il est arriv, par hasard, qu'ils savaient lire au moment de
la rvolution.

       *       *       *       *       *

_N. B._ On a dj, dans l'avant dernier No., annonc le 4e. volume de
ces Mmoires, qui paraissait pendant qu'on rendait compte des trois
premiers, et qui se vend sparment. Le comte de Maurepas s'y montre
beaucoup plus juste envers Fleury qui n'tait plus, et encore plus
anim contre la marquise de Pompadour qui rgnait. Il dsavoue le
couplet sur le _bouquet de Fleurs blanches_, et prtend que ce fut une
malice du marchal de Richelieu qui fit le couplet, le mit sur la
chemine du roi, et le rpandit dans Paris sous le nom de Maurepas.
Richelieu tait en effet trs-capable de ce tour de courtisan;
cependant il n'y a aucune preuve du fait que l'assertion de
l'accusateur. Et aprs tout, qu'importe? Quant  la chanson, voici ce
qu'en dit le rdacteur de ses mmoires, Sal, son secrtaire: Une
chanson _plus digne_ de M. de Maurepas, _et dont l'histoire adoptera
toutes les expressions_, rendait avec plus de vrit ce qui se passait
 la cour relativement  madame de Pompadour. M. de Maurepas ne
dsavouera jamais _les grandes vrits_ qu'elle renferme.

C'est faire entendre assez clairement qu'elle est de lui; et cependant
j'ai oui dire plusieurs fois  M. d'Argental qu'elle tait de son
frre Pont-de-Veyle; d'autres l'ont ou dire comme moi; et ce qui peut
faire croire la chose vraie, c'est qu'on ne l'a dite qu'aprs la mort
de Maurepas et de Pont-de-Veyle, pour ne compromettre et ne fcher
personne. Au reste, on peut dire encore, qu'importe? la chanson est
assez plaisante, et d'une tournure un peu plus fine que toutes les
_calotes_ dont le mme ministre se dclare l'auteur; mais il n'y avait
que son secrtaire qui pt employer de si grands mots pour de si
petites choses: une chanson _plus digne de M. de Maurepas! l'histoire
qui en adoptera toutes les expressions! les grandes vrits qu'elle
renferme!_

        Si, dans les beauts choisies,
        Elle tait des plus jolies,
        On excuse des folies
    Quand l'objet est un bijou, jou, jou, jou.

        Mais pour sotte crature,
        Et pour si plate figure,
        Exciter tant de murmure,
    Chacun juge le roi fou, fou, fou, fou.

Je ne crois pas que ce soit-l ni de _grandes vrits_, ni des
_expressions_  l'usage de _l'histoire_. De l'aveu de tous ses
contemporains, madame de Pompadour tait fort jolie; et ce n'tait pas
sur ce point que le roi mritait des reproches, tels que l'histoire
peut les lui faire. Ce qui est vrai, c'est que dire d'une femme
qu'elle est laide, est toujours ce qu'il y a de plus piquant pour
elle: et en cela le but de la satire tait rempli. Le but de
_l'histoire_ est un peu diffrent; et c'est ce que n'a pas senti le
secrtaire Sal, ni mme son matre dont il rptait l'esprit.

La haine de ce ministre pour Voltaire perce particulirement dans la
manire dont il parle du moment trs-court de faveur trs-lgre dont
ce grand homme jouit  Versailles, non pas grce  ses talens, mais
grce  la favorite qui lui voulait du bien. Maurepas le reprsente
comme tellement bloui de cette lueur phmre, qu'il pense dj au
ministre. M. de Voltaire a, dit-on, une secrte dmangeaison d'tre
ministre. Il rpte la mme chose quelques pages aprs. Ceux qui ont
bien connu Voltaire, n'en croiront pas un seul mot. La vrit est que,
rvolt de ce prjug si orgueilleusement absurde qui mettait au
dernier rang, dans la hirarchie sociale, quiconque n'avait que du
gnie, et n'tait ni possesseur d'un office quelconque, ni hritier
d'un nom, Voltaire aurait voulu joindre,  la considration
personnelle que l'opinion attachait aux talens, l'existence de
convention qu'on attachait aux titres. Il y en avait o il pouvait
prtendre, parce que d'autres gens de lettres les avaient possds. Il
et dsir le brevet de conseiller d'tat, qu'avait eu Balzac, dont
Balzac se moquait, et dont lui-mme se serait aussi moqu. Il ne
voulait pas qu'un conseiller du parlement ou mme du chtelet affectt
de se mettre au-dessus de lui, en disant _ce n'est qu'un auteur_; il
connaissait _la toute-puissance des sots qui avait tout arrang pour
eux dans ce monde_ (comme l'a dit heureusement M. de Boufflers); et il
voulait que ces sots vissent en lui, non pas l'auteur de _Zare_ et de
_la Henriade_, mais un conseiller d'tat; ce qui, comme on sait, est
bien autre chose. Mais quant au ministre, il savait trop son monde
pour ignorer que jamais un grand pote ne pouvait, en France, parvenir
 une grande place: l'exclusion tait trop formelle. Un simple
amateur, un pote de socit pouvait ne dsesprer de rien; l'abb de
Bernis en fut la preuve; et depuis, un faiseur de petits vers,
infiniment au-dessous de l'abb de Bernis, Pezai, fut au moment d'tre
ministre. La raison en est simple: ils taient ce qu'on appelait des
_hommes du monde_, et ds-lors susceptibles de tout; mais ds qu'on
tait formellement _homme de lettres_, on n'tait plus _homme du
monde_; et ds-lors la ligne de dmarcation tait tire: vous n'tiez
plus propre  rien de considrable. Voil nos moeurs; et qui pouvait
en juger mieux que Voltaire?

Nous l'avons envoy _espion_ chez le roi de Prusse; et parce qu'il a
arrach une seule phrase, il estime assez son savoir pour se croire un
homme d'tat. A prsent, il cherche  plaire  madame de Pompadour;
mais le parti de la reine et des jsuites qui redoute ses opinions,
est celui de tout le monde qui ne peut soutenir ses sarcasmes.

Ce ton d'aigreur et de mpris entrane beaucoup d'inconsquence et
d'injustice. Le terme d'_espion_ est ici trs-dplac, surtout dans la
bouche d'un ministre, qui devait tre expert en ces matires, et
savoir que rien n'aurait t plus ridicule qu'une commission
d'_espion_ donne  un homme du caractre et de la rputation de
Voltaire. On voit bien ici l'intention de rabaisser extrmement
l'espce de ngociation dont il fut charg; elle n'tait pourtant pas
si mprisable, et surtout le plan tait fort bien adapt  ces deux
hommes extraordinaires. Il s'agissait, en 1743, de savoir si le roi de
Prusse, qui s'tait accommod avec Marie-Thrse moyennant la cession
de la Silsie, et avait abandonn la France, serait dispos  renouer
de nouveau avec cette puissance, comme les circonstances et ses
intrts pouvaient l'y engager. La reine de Hongrie avait repris le
dessus; la Hollande, l'Angleterre, la Savoie s'taient jointes  elle;
nous avions t battus  Ettinghen, et Frdric ne pouvait pas trop
compter sur cette cession force de la Silsie,  moins que l'Autriche
ne se trouvt absolument hors d'tat de la rclamer par les armes.
C'est dans ces conjonctures qu'on imagina que Voltaire faisant un
voyage  Berlin, sans aucun caractre public, et comme pour aller voir
un roi qui le traitait comme son ami, pouvait, dans l'espce de
familiarit habituelle entre eux, et dans la libert d'un commerce
intime qui ne ressemblait en rien aux dfiances rciproques
insparables de toute ngociation, tirer du roi de Prusse
quelques-unes de ces paroles toujours dcisives de la part d'un homme
tel que Frdric, qui ne disait que ce qu'il voulait dire. C'est
prcisment ce qui arriva. Il dit un jour  Voltaire, que, si le
ministre de France, qui paraissait flotter entre la guerre et la
paix, et prt  entrer en composition avec tout le monde, voulait
faire une dmarche dcide en dclarant la guerre  l'Angleterre, il
tait prt, lui,  marcher en Bohme avec cent mille hommes. C'est l
cette _parole_ que Voltaire _avait arrache_ au roi de Prusse, suivant
l'expression du comte de Maurepas, et il me semble qu'elle tait assez
importante. Elle ne fut pas vaine; car, sur cette assurance, la guerre
fut dclare aux Anglais; et Frdric, avec qui la France traita de
nouveau, entra en effet dans la Bohme et dans la Moravie.

Si Voltaire s'tait cru pour cela _un homme d'tat_, sans doute il
aurait eu tort: il est plus que probable que Frdric devina sans
peine la mission secrte du pote, et qu'il ne fut pas fch de lui
parler de manire  encourager la France  traiter de nouveau avec lui
pour un intrt commun; mais enfin, c'tait un service rel que
Voltaire avait rendu, qu'il tait plus que tout autre  porte de
rendre sans compromettre la cour; et s'il n'en fut pas rcompens,
comme tant d'autres l'ont t pour avoir fait moins, c'est qu'un
changement dans le ministre et la mort de madame de Chteauroux ne
permirent pas qu'on penst  lui.

A l'gard des talens d'un homme d'tat, on voit bien que Maurepas se
flatte de les avoir, parce qu'il est ministre, et croit Voltaire
trs-ridicule d'y prtendre, parce qu'il est pote; mais ni le
ministre, ni la posie n'y font rien. Voltaire avait beaucoup plus
d'esprit qu'il n'en faut pour avoir des lumires en administration;
mais ce qui fait surtout l'homme d'tat, c'est le caractre, c'est la
connaissance rflchie, non pas de l'homme, mais des hommes; celle-ci
fait l'administrateur; l'autre, le philosophe ou le pote. Il est fort
douteux que Voltaire et pu jamais tre homme d'tat; il avait trop
d'imagination; mais il est sr que Maurepas ne l'tait point: c'tait
un courtisan, et rien de plus. Il reproche  Voltaire de vouloir
l'tre; Voltaire n'avait en effet que la grce d'un courtisan, et n'en
avait pas la finesse; Maurepas l'avait. Il fait grand bruit des
_sarcasmes_ de Voltaire, et il est trs-vrai qu'il ne put jamais
commander  ses saillies et  son humeur; l'on sait trop que ce fut
une plaisanterie un peu amre qui le perdit  Berlin; mais cela mme
prouve qu'il n'eut jamais l'me d'un esclave, mme  la cour, comme on
l'a trs-mal  propos rpt d'aprs ses dtracteurs. J'aurai
peut-tre occasion d'en dire ailleurs davantage sur ces diffrens
reproches, si lgrement hasards contre un homme qui n'tait point
difficile  connatre, mais qui pourtant n'a pu tre bien connu que
par ceux qui l'ont vu de prs et sans passion: il a eu trop de
clbrit et trop d'ennemis pour n'tre pas jug souvent par des
hommes qui n'taient ni instruits, ni quitables.




QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE?


Hatimthai se dit un jour: Je veux tre heureux; l'esprit et la vertu
procurent seuls des plaisirs purs et durables.

Il ouvrit son salon aux hommes de lettres; il nourrit tous les pauvres
 sa porte; on voyait chaque jour la nombreuse population, qui n'a pas
le ncessaire parce que d'autres ont le superflu, se presser, aux
heures des repas, sur le seuil de son palais; et chaque jour il avait
 sa table les hommes d'esprit les plus distingus de l'empire. Outre
les festins qu'ils y trouvaient avec plaisir, ils recevaient de lui
des prsens  chaque ouvrage qu'ils lui ddiaient, et presque  chaque
lecture qu'ils faisaient devant ses socits habituelles.

Cependant, en un moment de rflexion, il remarqua que Saphar ne
s'tait jamais prsent chez lui: Saphar, qui a crit la _Chronique de
l'empire_, qui a publi le plus savant ouvrage de mthaphysique, et
qui a ddi aux dames son pome du _Jardin des roses_. Cet homme
universel vit solitaire; la promenade au fond des forts est son seul
dlassement; et il a soin de se cacher dans l'paisseur des taillis,
quand la chasse vient de son ct.

Hatimthai ne l'a jamais vu. On cherche toujours la nouveaut, avec une
curiosit qui procure une motion vive et agrable. Il veut absolument
interroger ce philosophe; et il ordonne une chasse au cerf, dont le
seul objet est d'entourer et de prendre l'homme de lettres le plus
sauvage du monde.

Le projet s'accomplit; Hatimthai est en face de Saphar:

Pourquoi ne t'ai-je jamais vu?

--Parce que ni toi ni moi n'avons besoin de nous voir.

--Me ddaignes-tu?

--Je te loue de faire le bonheur des autres.

--Qui t'empche d'y prendre ta part?

--Parce que ce qui fait leur bonheur, ne ferait pas le mien.

--Aimes-tu mieux ta vie misrable?

--Sans doute. Mon pre est pauvre, je ne veux recevoir de lui que peu
de chose, mais ce peu me suffit. Je n'ai donc pas besoin que tu me
donnes davantage.

--Quelle vertu, se dit Hatimthai en se retirant!

Avant de rentrer dans son palais, il aperoit Gemmade, qui portait
avec peine un lourd fagot sur ses paules.

--Pourquoi te fatigues-tu, lui dit-il, au lieu d'aller recevoir ta
nourriture  la porte d'Hatimthai?

Gemmade lui rpondit:

Parce que celui qui sait se suffire  soi-mme ne veut rien devoir 
Hatimthai.

Celui-ci rflchit.

Quelle noblesse, dit-il dans un si pauvre homme. Eh quoi! n'aurais-je
 ma porte, et mme dans mon salon, que les deux parties les plus
viles de l'espce humaine? et ceux qui ont un peu de vertu ou de
fiert rougiraient-ils d'accepter mes bienfaits?

Mais ceci, me dira-t-on, est le pont aux nes; c'est ce qui a t dit
partout. On a prouv mille fois que la philosophie rendait un homme
heureux dans la solitude, et qu'elle lui faisait ddaigner ces joies
du monde qui ne satisfont ni l'me ni le coeur. Serait-ce donc l le
seul bienfait de la philosophie? Rousseau a-t-il raison?

Hatimthai, en rentrant au palais, traverse la foule des pauvres vivant
des restes de ses festins. Il voit entre autres Zilcad, ce jeune
paresseux, qui court devant ses pas en semant des roses sur la terre,
et qui est toujours le premier  crier: Vive Hatimthai!

--Tu es bien brillant de sant, lui dit-il?

--C'est que les carcasses de tes faisans sont depuis quelque temps
plus grasses et plus succulentes encore.

--Tes bras sont nerveux?

--Parce que mon estomac leur donne de la force, et que je les exerce
peu.

--Ton dos n'est pas vot par les travaux?

--Depuis qu'Hatimthai me nourrit, je ne me fatigue jamais.

--De tout cela, je conclus que tu pourrais porter des fagots.

--Sans doute, et je serais alors inutile  la socit.

Hatimthai est tout  coup saisi d'tonnement.

Sache, ajoute Zilcad, quelle est ma philosophie. Il plat  la
vanit d'Hatimthai d'avoir des pauvres  sa porte; il est peut-tre
orgueilleux, et peut-tre heureux seulement de sa bienfaisance. Que
m'importe? Je reois ses dons qui m'vitent les maux de la vie, et me
laissent du temps libre que j'emploie  faire autant de bien que lui.

Hatimthai est encore plus tonn.

Sans doute, ajoute Zilcad, quand j'ai reu  ta porte le djener du
matin, je me sens fort et bien portant. Je vais chez cette pauvre et
faible Rhge, qui demeure au bord du fleuve, et qui a six enfans en
bas ge. C'est moi qui jette et qui attache ses filets; et aprs le
repas du soir, je vais les retirer. Le poisson qu'elle recueille
ainsi, lui suffit pour nourrir sa famille. Dans le cours de la
journe, je me promne au march sans rien faire; mais j'y vois le
prix de chaque denre, et je vais en rendre compte  nos riches
marchands, qui vitent ainsi de se dranger de leur commerce.
Trs-souvent je dcouvre des tromperies dont je prviens les
acheteurs; et souvent aussi je donne de bons conseils aux hommes des
campagnes, pour qu'ils nous fournissent les marchandises qui se
vendront le mieux. On peut tre utile sans travailler; et pourrais-je
rendre de tels services, si j'tais occup tout le jour  couper du
bois pour chauffer mon potage?

Hatimthai ne rpondit pas; et,  peine rentr dans son palais, il
trouva,  la porte de son srail, la jolie Fatm, qui l'attendait pour
recevoir ses ordres; et, dans son salon, le vif, l'ingnieux Ricca,
qui tait arriv dj pour le repas du milieu du jour; car Fatm, en
se retirant, devait avoir, peu d'heures aprs, un concert et un bal
avec ses compagnes; et elle tait presse de passer  sa toilette,
pour paratre toujours la plus belle.

Hatimthai pensait encore aux diverses rponses qu'il avait entendues;
il s'arrta un moment prs de Fatm, et l'interrogea de manire  ce
qu'elle lui prouvt bien vte l'utilit dont elle tait dans ce monde.

Hatimthai, lui dit-elle, il y a prs d'ici une pauvre mre de
famille, qui a besoin de tes secours: elle veut te vendre une parure
de perles les plus fines et les plus gales; elle est rduite  s'en
dfaire, et tu ne me la refuseras pas. Je te demande encore
quelques-uns de ces jolis oiseaux que vend ce pauvre mollak; et
souviens-toi aussi de nos nouvelles danses. Rhdi, qui les invente,
n'a que cela pour vivre. Voil quels sont aujourd'hui mes caprices; tu
vois qu'ils feront des heureux.

Hatimthai se retire, et appelle Ricca. C'est le pote de ses
spectacles; les opras qu'il compose sont brillans d'esprit dans le
dialogue, de ferie dans l'action, et de magie dans les dcorations.
Ils excitent la surprise au plus haut degr.

Ricca, lui dit Hatimthai, j'ai vu Saphar; il est heureux  lui seul:
c'est le philosophe le plus sage.

--T'a-t-il dit, rpond Ricca, ce que son pre est devenu?

--Non, mais il lui cote peu de chose.

--Il est vrai; toutefois son pre tait un des riches marchands de
ton empire; devenu vieux et aveugle, il avait compt sur son fils pour
tenir ses livres, rgler ses paiemens et dfendre ses intrts.
Lorsque Saphar se mit  composer dans les forts, son pre fut oblig
de prendre un commis  sa place. Il en eut un infidle, qui l'a
tromp; et il ne s'en est aperu, que lorsque sa ruine a t complte.
Il a abandonn ses biens, qui n'ont pas suffi au paiement de ses
cranciers; il est aujourd'hui commis lui-mme chez un de ses anciens
amis; et le peu qu'il donne  son fils lui est plus onreux que le
plus brillant tat qu'il lui et donn chez lui autrefois.

Hatimthai, ajoute Ricca, je suis plus philosophe que Saphar; il vit
dans les bois; il n'a de relations qu'avec lui-mme; il n'entre pas
dans les ambitions; et il vite, j'en conviens, tous les vices de la
socit: mais il n'est utile  personne. La malheureuse Zilia tirait
avec peine quelques grains de bl de son jardin; je lui ai enseign
une nouvelle manire de cultiver les roses; et elle en rcolte
maintenant une si grande abondance, qu'elle s'est enrichie avec
l'essence qu'elle vend, et m'en donne, sans se faire tort, pour verser
 flots sur les habits d'Hatimthai. Le malheureux Calva, qui publie
chaque jour les ordres et rend compte des plaisirs d'Hatimthai, tait
tomb dans la misre, parce qu'il avait imprim les oeuvres des
crivains mdiocres que le public ddaigne; je consacre quelques
heures par jour  lire les manuscrits qu'on lui porte; et il nourrit 
prsent sa famille avec le produit des bons ouvrages que je lui
conseille de publier. Je ne pourrais pas rendre de tels services, si
j'tais forc de m'occuper de moi-mme. Mais Hatimthai, que j'amuse,
doit en change me nourrir grassement; moi, j'enrichis Calva, parce
que j'en tire  mon tour l'avantage de lui faire imprimer mes posies,
et j'ai acquis ainsi une rputation qui satisfait mon amour-propre.

O Hatimthai! ajoute Ricca, le vrai philosophe est un ministre
d'Oromaze dans l'tat social.




  LETTRE  M. le duc de B***, lieutenant-gnral des armes du roi,
    sur la glorieuse campagne de M. le marchal de Broglie, en
    1789[14].


Je viens d'apprendre, Monsieur le duc, une nouvelle qui me comble de
joie, et je me hte de vous faire partager mon plaisir.

  [14] Cette factie ne se trouve imprime dans aucune dition des
  oeuvres de Chamfort; elle parat mme avoir t inconnue  ses
  diffrens diteurs.

M. le marchal de Broglie a l'honneur d'tre nomm gnralissime des
troupes franaises: depuis long-temps, je m'affligeais de voir de si
grands talens inutiles  la patrie. Eh quoi! disais-je, M. le marchal
de Stainville a pu, par sa belle conduite dans sa campagne de Rennes,
obtenir le pardon de ses fautes et de ses disgraces en Franconie; nous
avons vu mourir, presque dans les bras de la victoire, M. le marchal
de Biron, qui, loin d'avoir puis son gnie dans ses travaux et dans
la guerre de la farine, semble l'avoir rserv tout entier pour sa
belle campagne du faubourg St.-Germain; nous avons admir la savante
manoeuvre qui, par la jonction subite de deux corps de troupes, a pris
en tte et en queue six mille bourgeois dans la rue St.-Dominique, et
a dcid du sort de cette grande journe! Ces grands hommes laissent
une mmoire adore; et le vainqueur de Berghen est le seul  qui le
sort refuse de rajeunir une renomme vieillie, et d'emporter au
tombeau l'hommage des coeurs vraiment franais.

Non, Monsieur le duc, les grands destins de M. le duc de Broglie ne
sont pas encore remplis; et c'est avec transport, que je vois s'ouvrir
devant lui une nouvelle carrire de gloire et de prosprit. La
premire opration de M. le marchal a t d'ordonner la formation
d'un camp de trente mille hommes  quelques lieues de Paris; et, pour
ne parler d'abord que de l'intention politique de ce camp, vous sentez
l'avantage immense qu'il y a, pour le bon parti, de persuader au roi
la grandeur du pril o nous sommes; et comment n'y serait-il pas
tromp, en voyant cet amas de troupes trangres et nationales, ce
train formidable d'artillerie, etc.? De plus, vous voyez quelle
abondance de numraire va jeter dans Paris le voisinage de trente
mille soldats qui arrivent chargs d'argent, fruit de leurs conomies;
cet abondant numraire refluera vers le trsor royal, ranimera la
circulation, rtablira la confiance et se rpandra dans tous les
canaux du commerce et de l'industrie. On objecte le danger de la
disette, auquel ce surcrot de consommation expose la capitale; mais
quel est le bien sans inconvnient? D'ailleurs, ne connat-on pas les
intentions hostiles et dangereuses des capitalistes, des rentiers et
en gnral des bourgeois de Paris? N'est-il pas  craindre que cette
ville formidable ne se dclare contre sa majest? Et, dans ce cas,
est-il si mal de tenir l'ennemi en chec, et de lui donner de la
jalousie sur les subsistances?

Je passe, Monsieur le duc, aux dispositions purement militaires. M. le
marchal a daign me communiquer son plan: rien de plus beau et
pourtant de plus simple. Le corps de l'arme s'tendra dans la plaine
 gauche entre Viroflai et Meudon, l'arrire-garde poste de manire 
n'avoir rien  craindre de l'assemble nationale, des gardes avances
trop fortes pour tre entames par les escarmouches de la dputation
bretonne. Meudon sera occup par les deux rgimens qui arrivent du
fond de la Guyenne; on fait venir des hussards d'Alsace pour ntoyer
le bois de Boulogne; on a mand des dragons de Nancy pour fouiller les
bois de Verrires, qui sont bien autrement fourrs; deux officiers des
plus braves et des plus intelligens rpondent sur leur tte de Fleury
et du Plessis-Piquet; un dtachement de grenadiers suffira (du moins
on l'espre) pour contenir Fontenay-aux-Roses; tout est tranquille 
Clamart; M. le marchal compte y tablir un hpital militaire; on
s'est assur des bateleurs de Saint-Cloud, et on ne ngligera rien
pour s'assurer de Chville. On est matre du pont de Neuilly. M. le
baron de Bezenval n'a pas le moindre doute sur Courbevoye, malgr
l'insubordination de plusieurs soldats suisses qui chicanent sur les
termes du trait de la France avec les cantons. A la vrit, on craint
que M. le duc d'Orlans ne remue dans sa presqu'le de Gennevilliers;
et que n'a-t-on pas  redouter d'un prince si peu patriote? Mais vous
savez que le roi dispose absolument des deux bacs d'Anires et
d'Argenteuil; et si l'on place un cordon de troupes depuis Colombe
jusqu' la Seine, M. le duc d'Orlans se trouverait dans une position
vraiment critique. Observez que, s'il s'avisait d'armer les gondoles
de sa pice d'eau, il suffirait de retenir, pour le compte du roi, les
batelets de Saint-Cloud; et, pourvu que la galiote se tint neutre, on
prsume que la victoire resterait aux troupes de sa majest.

D'aprs la sagesse de ces dispositions, Monsieur le duc, il ne parat
pas douteux que M. de Broglie ne prenne Sves, contre lequel on a dj
fait avancer des canons; et cette place une fois prise, on convient
que Vaugirard ne saurait tenir long-temps: c'est comme Mzires et
Charleville, l'un tombe ncessairement avec l'autre. Je ne doute pas
que vous ne soyez ravi de ce plan; et je suis bien sr qu'il obtiendra
l'approbation de M. le prince Henry et de M. le duc de Brunswick. Je
suppose, comme on doit le penser de ces deux grands hommes, que la
jalousie ne saurait garer leur jugement.

Je compte, Monsieur le duc, publier le journal militaire de cette
glorieuse campagne. Il paratra tous les jours et servira de pendant 
l'un des journaux de l'assemble nationale; ainsi le lecteur pourra,
avec deux souscriptions seulement, voir marcher de front les
oprations civiles et militaires; il pourra voir et admirer la
parfaite intelligence et l'heureux accord qui rgne entre le pouvoir
lgislatif et le pouvoir excutif. Ces deux monumens littraires
suffiraient seuls pour crire l'histoire de cette grande poque; et
l'emploi de notre digne historiographe, M. Moreau, sera du moins, pour
cette anne, aussi facile que lucratif.

Voulez-vous, bien, Monsieur le duc, puisque vous vous trouvez en ce
moment  Versailles, me donner des nouvelles de M. d'Eprmesnil, de M.
de Cazals, de M. Martin d'Auch et de M. l'abb Maury? Ce sont les
seuls dputs des trois ordres qui intressent M. le marchal.




PORTRAIT DE RULHIRE.


Il cachait un esprit trs dli sous un extrieur assez pais.
Trs-malicieux avec le ton de l'amnit, trs-intrigant sous le masque
de l'insouciance et du dsintressement, runissant toutes les
prtentions de l'homme du monde et du bel esprit, il faisait servir
ses galanteries  ses bonnes fortunes littraires, et les lectures
mystrieuses de ses productions  s'introduire chez les belles dames.
Fort circonspect avec les hommes qui pouvaient l'apprcier, il tait
extrmement hardi,  tous gards, auprs des femmes qui ne doutaient
point de son mrite. Tout dvou  la faveur et aux gens en place, il
n'vitait, dans son mange, que les bassesses qui l'auraient empch
de se faire valoir. Souple et rserv, adroit avec mesure, faux avec
panchement, fourbe avec dlices, haineux et jaloux, il n'tait jamais
plus doux et plus mielleux que pour exprimer sa haine et ses
prtentions. Superficiellement instruit, dtach de tous principes,
l'erreur lui tait aussi bonne que la vrit, quand elle pouvait faire
briller la frivolit de son esprit. Il n'envisageait les grandes
choses que sous de petits rapports, n'aimait que les tracasseries de
la politique, n'tait clair que par des bleuettes, et ne voyait
dans l'histoire que ce qu'il avait vu dans les petites intrigues de la
socit.


FIN DU TROISIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE TROISIME VOLUME.


                                                              pages.

  MLANGES DE LITTRATURE ET D'HISTOIRE                            1

    Sur les Considrations sur l'esprit et les moeurs,
       par Snac de Meilhan                                        5

    -- les Motifs essentiels de dtermination pour
       les classes privilgies                                   20

    -- les Voeux d'un Solitaire, pour servir de suite
       aux tudes de la nature, par J.-Bernardin-H.
       de Saint-Pierre                                            27

    -- le Voyage de M. le Vaillant dans l'intrieur
       de l'Afrique par le Cap de Bonne-Esprance,
       dans les annes 1780, 1781, 1782, 1783,
       1784 et 1785                                               28

    -- le Rveil d'pimnide  Paris, comdie en
       un acte, en vers, par M. de Flins                          51

    -- la Ptition des Juifs tablis en France (28
       janvier 1790)                                              53

    -- les quatre premiers volumes des Mmoires
       du marchal de Richelieu                                   57

    -- les Observations sur les Hpitaux, par M.
       Cabanis                                                    99

    -- le Massacre de la Saint-Barthlemi, et l'influence
       des trangers en France durant la
       ligue, par Gabriel Brizard                                104

    -- le Despotisme des Ministres de France, ou
       Exposition des principes et moyens employs
       par l'aristocratie, pour mettre la France dans
       les fers                                                  113

    -- la Constitution venge des inculpations des
       ennemis de la rvolution                                  119

    -- l'Expos de la Rvolution de Lige, en 1789,
       et la conduite qu'a tenue  ce sujet le roi de
       Prusse, par M. de Dohm; traduit de l'allemand,
       par M. Raynier                                            124

    -- la Vritable origine des Biens ecclsiastiques,
       par M. Roset                                              138

    -- le Palladium de la Constitution politique, ou
       Rgnration morale de la France, par M. Rivire          141

    -- les Mmoires secrets de Robert comte de
       Parads, crits par lui-mme au sortir de
       la Bastille, pour servir  l'Histoire de la dernire
       Guerre                                                    151

    -- une Lettre d'un grand Vicaire  un Evque,
       sur les Curs de Campagne, par M. Selis                   160

    -- un Essai sur la mendicit, par M. de Montlinot            165

    -- les Prnes Civiques, ou le Pasteur patriote,
       par M. l'abb Lamourette                                  178

    -- la Collection abrge des Voyages faits autour
       du Monde, par les diffrentes nations de l'Europe,
       depuis le premier jusqu' ce jour, par
       M. Branger                                               190

    -- l'Histoire de la Sorbonne, par l'abb du Vernet           192

    -- les OEuvres de Jean Law, Contrleur gnral
       des finances sous la rgence                              214

    -- des Observations faites dans les Pyrnes, pour
       servir de suite  des Observations sur les Alpes,
       insres dans une traduction des lettres de
       W. Coxe, sur la Suisse                                    219

    -- la Vie prive du marchal de Richelieu                    229

    -- les Mmoires secrets des rgnes de Louis XIV
       et Louis XV, par Duclos                                   294

    -- le Voyage en Italie, ou les Considrations sur
       l'Italie, par Duclos                                      307

    -- les Mmoires de la Vie prive de Benjamin
       Franklin, crits par lui-mme                             316

    -- une brochure intitule: De l'Autorit de Rabelais
       dans la Rvolution prsente et dans la
       Constitution civile du Clerg, ou Institutions
       royales, politiques et ecclsiastiques, tires de
       Gargantua et de Pantagruel                                325

    -- les Nouveaux Voyages dans les tats-Unis de
       l'Amrique septentrionale, faits en 1788,
       par J. P. Brissot de Warville                             327

    -- les Discussions importantes dbattues au parlement
       d'Angleterre, par les plus clbres orateurs,
       depuis trente ans, renfermant un choix de discours,
       etc., accompagn de Rflexions politiques, analogues
        la situation de la France depuis les tats-gnraux     333

    -- les Voyages et Mmoires de Maurice-Auguste,
       comte de Benyowski, magnat des royaumes de
       Hongrie et de Pologne, etc.                               347

    -- les Ruines, ou Mditations sur les Rvolutions
       des Empires; par Volney                                   359

    -- l'loge historique de Louis-Joseph-Stanislas Le
       Fron, premier commandant de la garde nationale
       de Compigne; par M. Chabanon l'an                      378

    -- les Lettres sur les Confessions de J.-J. Rousseau;
       par M. Ginguen                                           384

    -- la Police dvoile; par Pierre Manuel                     390

    -- les Mmoires du comte de Maurepas, ministre
       de la marine                                              398

    Qu'est-ce que la Philosophie?                                451

    Lettre  M. le duc de B***, lieutenant-gnral des
    armes du roi, sur la glorieuse campagne de
    M. le marchal de Broglie                                    458

    Portrait de Rulhire                                         463


FIN DE LA TABLE DES MATIRES DU TROISIME VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort, (Tom
 3/5), by Pierre Ren Auguis

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAMFORT (3/5) ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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